Page 206 · Tome II. Janvier-Juin 1891

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LES FIANCÉS



Depuis dix ans couchés dans la tombe suave,
Sous la prairie en fleurs où bêlent les troupeaux,
Ils écoutent languir la voix suprême et grave
Du bonheur éternel dans l'éternel repos.

Un chêne épand sur eux le velours de son ombre:
Les laboureurs hâlés y bornent leurs sillons;
Et la nuit, quand tout dort, des étoiles sans nombre
Jusque sur leur linceul filtrent de bleus rayons.

Tous deux, entrelacés comme en un rêve étrange,
La lèvre sur la lèvre et les yeux dans les yeux,
Sous les érosions de terrain qui les mange
Fondent conjointement, hors de l'azur des cieux.

Des ais vermoulus suinte, émollient et rance,
Un noirâtre brouet où se baignent leurs chairs.
Ils gisent sans terreur, sans honte et sans souffrance.
Intimement unis, sucés des mêmes vers.

Et du Temps qui croupit sépulcrale pâture,
Sublime effondrement de corps décomposés,
Ils retournent sans hâte à l'immense nature,
Qu'ils graisseront épars et métamorphosés.

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