Page 56 · Tome II. Janvier-Juin 1891

et dont l'amour seul peut remplir
. . . . . . . . . . . . . le grand coeur ténébreux Divinement élu pour les douleurs obscures.Il a revêtu les princesses et les guerriers d'éclatantes simarres et de radieuses armures et leur a donné à chacun un geste et une attitude spéciale. Son œuvre cependant décèle une parfaite unité de conception, de langue et de rhythme depuis le premier poème : Rêves et désirs, écrit en juillet 1884, jusqu'à cette suprême ébauche en vers libres et assonants, datée d'avril 1890 : Le ciel, ce soir, est un rideau de fière pourpre Et d'or féroce et d'orageuses broderies. Ecoute! au delà des champs on entend sourdre Je ne sais quel bruit de magiques cavaleries . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . jusqu'à la dernière pièce achevée : A Celle qui aima le Cloître, dont je veux détacher les strophes finales, plus significatives que toutes les louanges : Tous les deux, nous avons trop longtemps contemplé Les nuages en fuite et les roses du cloître ; Notre puissant amour pourra durer et croître, Notre cœur restera divinement troublé. Peut-être expions- nous l'ivresse merveilleuse D'avoir rêvé jadis à des pays meilleurs ? Nous sommes les amants tristes parmi les fleurs Et même le bonheur ne te fait pas joyeuse.
P. Q.
Mikhaël fut doué d'une surprenante précocité, surtout, c'est rare, comme prosateur. A dix-neuf ans il écrivait des pages tout à fait charmantes par la franchise de la philosophie, telles que Le Magasin de jouets, avec, déjà, de jolis bouts de phrases : « Ces belles Poupées, vêtues de velours et de fourrures et qui laissent traîner derrière elles une énamourante odeur d'iris... » Dans Miracles, l'incroyance au divin est analysée avec une belle sûreté de main et d'intelligence ; presque partout, on sent un esprit maître de soi et qui tient à ne revêtir de la forme que des idées qui valent la forme. Spécialement l'attirent les légendes significatives et révélatrices d'un état d'âme hermétique : il aime la magie et le prodige, les créatures oppressées de mystère et qui ont « mal à la raison ». Le chef-d'œuvre des proses, c'est Armentaria, poème très pur, très clairement auréolé d'amour, — fleur cueillie en quelque légendaire, qu'il métallisa sans rompre une nervure, sans briser une pointe, sans troubler une nuance, fleur mystique et candide, flos admirabilis ! Il y a des lignes comme celle-ci ; Armentaria dit : « Soyons purs dans les ténèbres et allons au ciel silencieusement. »
R. G.
Thaïs, par Anatole France (Calman Lévy). — M. A. France, ne le sait-on pas bien, est parmi les plus subtils et les plus délicats. Il serait, dans l'empire où régnerait M.
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