{"numero_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_sha256": "fd212ece8e5f65dce9b31f66ef512afda0a80886d931214b910baf26d491ceec", "source_tei": "https://github.com/Princeton-CDH/bluemountain-transcriptions/blob/main/periodicals/bmtnaab/issues/1920/02_01/bmtnaab_1920-02_01.tei.xml", "source_mets": "https://github.com/pulibrary/BlueMountain/blob/main/metadata/periodicals/bmtnaab/issues/1920/02_01/bmtnaab_1920-02_01.mets.xml", "url_numero": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01", "articles": [{"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c002", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c002", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 2, "image_fin": 2, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.2", "titre_corps": "SOMMAIRE :", "titre_sommaire": "SOMMAIRE :", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 2, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.2", "debut_caractere": 385, "fin_caractere_exclue": 867, "texte": "SOMMAIRE :\nLa Conception stendhalienne\ndu Héros : Julien Sorel . Gabriël Brunet\nEntrepôt Voltaire . . . Max Jacob\nLe Bal du « Rector ». . . Marcel Millet\nPremière Chambre du Mu-\nséum Criminel du policier\nLaitance André Salmon\nUn donneur d'Illusions\n« Plantin » Christian\nÉloge de Landru .... Georges Gabory\nL'Harmonie des Mouve-\nments Florent Fels\nNotes sur la Patoghénie . Biaise Cendrars\nLes Arts ..... . Maurice Raynal\nLa Musique Leigh Henry\nMémoires d'un Marin. . Georges Gabory"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c003", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c003", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "1", "page_fin": "26", "image_debut": 3, "image_fin": 28, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.3", "titre_corps": "La Conception stendhalienne du Héros : Julien Sorel", "titre_sommaire": "La Conception stendhalienne du Héros : Julien Sorel", "signature_source": "Gabriel Brunet", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 3, "page_imprimee": "1", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.3", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1192, "texte": "La Conception stendhalienne du Héros :\nJulien Sorel\n\nÉpris des grands caractères ; tout pénétré de l'esprit de la\nRenaissance italienne, c'est à dire de l'époque où la valeur in-\ndividuelle justifiait tout; contempteur de l'homme soumis à\nl'opinion et dénué d'originalité tel que le forme trop souvent\nla vie sociale ; il semble bien qu'en Julien Sorel, Stendhal ait\nexprimé les principaux traits du type d'homme auquel allait\nson admiration. En ce beau jeune homme à l'âme indomptable\net fière, il s'est évidement complu. A ses yeux, il était le Héros,\nc'est à dire l'homme qui, né différent de la multitude, incar-\nnant en lui un type exceptionnel et supérieur d'humanité, mar-\nche audacieusement vers la vie pour conquérir de haute lutte\nla grande destinée rêvée dans le secret de son cœur.\nLe grand trait de caractère qui chez Julien Sorel domine\net conditionne tous les autres, c'est l'exaltation de la personnalité.\nAvoir une personnalité est une grande singularité dans la\nvie. C'est résister à l'emprise du milieu, c'est refuser de res-\nsembler aux « autres », c'est se condamner à être toujours et\npartout l'être différent.\nCette sensation d'être différent par le fait qu'on est soi-"}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "2", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.4", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1820, "texte": "même au lieu de se modeler sur le type commun, cette sensa-\ntion à la fois douloureuse et voluptueuse suit Julien à travers\ntoutes les circonstances de sa vie.\nDès sa plus tendre enfance, ce fils de paysan ne se sent\nrien de commun avec ses parents et ses jeunes camarades.\nTandis que ceux-ci vivent dans un horizon borné de convoi-\ntises mesquines, Julien rêve aux beaux dragons de l'armée\nd'ltalie en marche vers la gloire, à la destinée sur-humaine de\nNapoléon et son imagination s'exalte en des rêves héroïques.\nPrécepteur des enfants de M. de Rénal, placé dans un\nmilieu provincial distingué, la sensation d'être autre le suit tou-\njours. Tous les jugements qu'il porte dans l'intimité de son\ncœur sur les gens et les événements sont diamétralement\nopposés au sentiment général. « Une action lui semblait-elle\nadmirable, c'était celle-là précisément qui attirait le blâme des\ngens qui l'environnaient ».\nPlus tard, au séminaire, Julien subit l'âpre supplice de\nl'homme que sa puissante originalité exile au milieu du monde\noù les circonstances l'obligent à vivre. Là encore, « il ne pou-\nvait plaire, il était trop différent ». Et par le fait que « diffé-\nrence engendre haine », le milieu où doit vivre Julien repré-\nsente pour lui l'ennemi.\nLe voici maintenant secrétaire de M. de la Mole en ce\nParis aux somptuosités duquel il a tant rêvé. Ge monde raffiné\noù la fortune l'a conduit va-t-il enfin séduire cet « homme de\nrien » ? Julien étonné et enchanté va-t-il s'efforcer de devenir\nle parfait homme de société dont les élégantes manières\ns'achètent au prix de l'effacement de toute personnalité ?\nNullement. Il reste celui dont l'originalité fait contraste. M. de\nla Mole en fait rapidement la remarque : « Les autres provin-\nciaux qui arrivent à Paris admirent tout, pensait le marquis,\ncelui-ci hait tout »."}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "3", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.5", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1958, "texte": "Du fait de se sentir différent au fait de se sentir supérieur,\nil n'y a qu'un pas, Julien le franchit rapidement.\nChez Julien Sorel comme d'ailleurs chez la plupart des\nhommes supérieurs, la conscience de la supériorité ne repose\npas sur les faits mêmes, n'est pas le résultat de l'expérience.\nElle est une intuition, une idée innée qu'ils apportent dans le\nmonde avec eux. Julien bien jeune encore, assiste à une conver-\nsation des notables de Verrières. Instinctivement, la conscience\nde sa supériorité lui fait dire à chaque opinion émise : « Quels\nsots » ! « Le plaisant avec tant d'orgueil, c'est que souvent il\nne comprenait absolument rien à ce dont on parlait » !\nDans l'orgueilleuse conscience de sa supériorité, Julien\npuise une qualité inhérente à toutes les grandes individualités :\nla confiance en soi. Il pense que s'il eût vécu sous Napoléon en\nun temps où la valeur personnelle était estimée, il eût connu\nune noble destinée : « Vingt ans plus tôt, un homme comme moi\nétait tué ou général à trente-six ans ». Avec une telle foi en sa\nvaleur, les conseils des autres hommes sont inutiles à Julien,\nleurs lumières lui sont superflues. Par ses propres forces, il veut\nse frayer son sentier vers la destinée qu'il juge devoir être la\nsienne. « Mon petit Julien, dit Mathilde de la Mole ...n'aime à\nagir que seul » et elle admire cette belle confiance grâce à la-\nquelle il n'a jamais « la moindre idée de chercher de l'appui et\ndu secours dans les autres ».\nAgissant seul, notre héros croit à son pouvoir presque\nabsolu sur les événements. Il lui semble que les événements\nde notre vie sont l'image même de notre caractère et qu'autour\nd'une âme héroïque, tout se fait héroïque pour peu que l'occa-\nsion soit favorable. « Le jeune paysan ne voyait rien entre lui\net les actions les plus héroïques, que le manque d'occasion ».\nC'est parce qu'il croit à son pouvoir sur les événements que\nJulien prépare des plans de campagne, de savantes manœuvres"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "4", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.6", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1926, "texte": "pour toutes les grandes actions qu'il s'oblige à tenter. Courtise-\nt-il une femme ? Au lieu de compter sur le charme de beauté\ni\nsingulière qui émane de sa personne, au lieu d'un abandon naïf\net gracieux, il veut contraindre les faits à se dérouler selon le\nrythme qu'il a fixé. Et dans cette opinion, il entre beaucoup\nd'illusion car si Julien réussit, c'est souvent pour des raisons\ntout à fait étrangères à ses combinaisons profondes. Parfois\nmême, ses manœuvres préparées à l'avance lui font perdre\nl'esprit d'à-propos, la souplesse d'adaption nécessaires en face\nde l'imprévu ; mais ce que nous voulions montrer, c'est que\nJulien croit qu'il peut être /'artisan de sa propre destinée et qu'il\nest capable d'exercer une sorte de fascination sur les événe-\nments.\nAux grandes individualités qui veulent sauvegarder leur\noriginalité, le destin réserve toujours la douloureuse volupté\nde la solitude morale. Le Moïse de Vigny module harmonieuse-\nment l'éternelle plainte de l'homme exceptionnel :\nHélas, je suis, Seigneur, puissant et solitaire.\nJulien se sent trop « différent », des autres hommes pour\nqu'il soit capable de sympathie. S'il est parfois sensible aux\nmarques d'une sincère amitié, son âme à lui se donne bien peu.\nLorsqu'il est précepteur, les enfants « l'adorent », lui « ne les\naime point «.Julien est l'insympathique, l'incommunicable, celui\nqui jamais ne se donne, qui jamais ne connaît la douceur des\népanchements et la tendre joie d'une intime amitié. « Je suis\ninsociable » dit-il lui-même. Dans la solitude, la jeunesse de\nJulien connut ses uniques charmes. En elle il se réfugiait, en\nelle il se donnait à ses rêves grandioses, en elle il oubliait le\nmonde et les entraves qu'il dresse contre le Héros! A Verriè-\nres, il « ne parle à personne » et mène une « vie solitaire toute\nd'imagination et de méfiance ». Un jour, il s'abstente de chez\nMme de Rénal pour aller voir son ami Fouqué. Julien trouve"}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "5", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.7", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1955, "texte": "une étrange joie à s'attarder dans les montagnes, car « il n'était\npressé de le voir, lui ni aucun autre être humain ». Pas un in-\nstant, il ne songe à Mme de Rénal dont il vient de faire la con-\nquête et qui l'aime de toute son âme naïve. Ce qu'il savoure\nvoluptueusement, c est le divin bonheur de se sentir seul, de\ns'appartenir vraiment. « Je suis libre » s'écrie-t-il avec ravisse-\nment et en cet instant seulement, bien loin de tous les hommes,\nseul sous le vaste ciel, Julien se livre « au plaisir d'exister ».\nUne individualité aussi puissante que celle de Julien Sorel\nn'accepte qu'en frémissant le joug social. En lui seul, il prend\nsa règle de conduite. Aussi est-il totalement affranchi de l'opi-\nnion. Les jugements que les autres hommes peuvent porter sur\nlui-meme et sa conduite, il les considéré comme non avenus.\n« Mon cœur est placé dans une sphère trop haute pour être\natteint par leurs petites marques de dédain ou de faveur ».\nG'est toujours avec une âme dédaigneuse qu'il songe à ce que\nl'on peut penser de lui : « Que m'importent les hommes et\nleurs plates simagrées » ? dit-il à Mme de Rénal? Lorsque dans\nsa prison, son ami Fouqué et Mathilde de la Mole tentent de\nlui faii e pai t des bruits réconfortants qu'ils apportent de l'ex-\ntérieur, Julien les arrête d'un geste : « Que m'importent les\nautres ? Mes relations avec les autres vont être tranchées brus-\nquement. De grâce, ne me parlez-pas de ces gens-là ».\nAffranchi de 1 opinion, Julien l'est encore de toutes les\ntraditions reçues, de toutes les idées unanimement acceptées.\nDès qu'il s'agit d'un grand dessein à exécuter, il voit les choses\npar delà le Bien et le Mal. Un jour, parlant à Mathilde de\nDanton, ce grand caractère qu'il admirait même dans ses fau-\ntes, il lui pose cette question : « L'homme qui veut chasser\n1 ignorance et le crime de la terre, doit-il passer comme la\ntempete et faire le mal comme au hasard ? » Pour lui la ré-\nponse n'était pas douteuse."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "6", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.8", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1982, "texte": "Il est à tel point affranchi des conventions morales qu'il\nen arrive à choisir l'hypocrisie comme l'arme la plus efficace\ndans la triste et prosaïque époque où le hasard l'a fait naître.\nMais ce qu'il faut bien remarquer, c'est que cette hypocrisie\nn'appartient pas au « moi profond » de Julien. L'hypocrisie lui\nest imposée par une société qui ne permet pas à un homme\npauvre d'être lui-même, d'avoir une manière propre de penser\net d'agir différente de celle fixée par les traditions. Dans le\nmonde tel qu'il apparaît à Julien, dans ce monde impitoyable\npour l'homme qui, sans naissance et sans argent, se permet\nd'avoir une âme extraordinaire et de revendiquer dans l'ordre\nsocial le rang qui lui est naturellement dû, la dissimulation est\nle seul moyen de ne pas périr. « Hélas, dit Julien avec amer-\ntume, c'est ma seule arme »... « Ma vie, dit-il encore, n'est\nqu'un tissu d'hypocrisies parce que je n'ai pas mille francs de\nrente pour acheter du pain ». Chez cet homme qui sait par\ncœur le rôle de Tartufe, il existe en réalité une passion fon-\ncière pour la vérité. Un mot jailli naïvement du cœur, un mot\nilluminé de sincérité l'attendrit jusqu'aux larmes. « J'ai aimé la\nvérité » se dit-il à lui-même en son ultime examen de con-\nscience. Mais Julien constate hélas que ce sont de tout autres\nnotions que celle de vérité qui servent de base à la société de\nson temps ! Lorsqu'il regarde autour de lui, il voit toutes les\nsituations avantageuses entre les mains de gens qui les ont ob-\ntenues par le hasard heureux de la naissance ou d'utiles rela-\ntions. Nulle place pour le vrai mérite. Julien né plébéien, doué\nd'une exceptionnelle valeur se dresse contre son époque. Il est\n« l'homme malheureux en guerre avec toute la société ».\nFace au monde hostile. Julien n'en maintient pas moins\ncomme règle de conduite la loi qu'il trouve en lui-même. La\nloi de Julien, c'est le développement de sa personnalité. Nous\narrivons ainsi à un second grand trait de caractère de Julien"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "7", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.9", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1832, "texte": "Sorel conçu comme Héros à la manière stendhaîienne, à savoir\nle désir d'ascension.\nDès sa plus tendre enfance, sous des dehors délicats et\npresque féminins, Julien Sorel porte en lui * l'inébranlable ré-\nsolution de s'exposer à mille morts plutôt que de ne pas faire\nfortune ». « L'ambition est l'essence même de son existence ».\nBien que né dans la classe la plus méprisée de la population,\naucune situation ne lui paraît trop élevée pour sa valeur. Ce\ndésir d'ascension est à l'état d'idée fixe, de passion exaltée.\n« Chez cet être singulier, il y avait tous les jours tempête ».\nSes rêves ambitieux, il les entretient par la lecture du\nMémorial de Sainte Hélène et par le culte de Napoléon. Il s'en-\nthousiasme en face de l'ascension extraordinaire de Napoléon\nvers les hautes cimes parce qu'en la destinée de Napoléon, il\nvoit l'image de sa destinée propre telle qu'il la désirerait.\nL'histoire de Napoléon l'affermit dans ses desseins ambitieux\nparce qu'elle les montre moins distants de la réalité. Partir de\nrien pour arriver à une situation des plus grandioses, cela n'est\npas un impossible rêve, cela n'est pas du domaine de la chimère\npuisque cela s'est réalisé au moins une fois. Mais sous la Re-\nstauration, les circonstances ont bien changé. Plus de belles\noccasions, plus de brillantes perspectives d'avenir pour les\nâmes de Héros. Si peut-être ! Et Julien éprouve une des gran-\ndes joies de sa vie lorsqu'il entrevoit le moyen de réussir\ncomme Napoléon. Ce moyen, ce n'est plus dans le fracas des\nbatailles qu'il faut chercher, mais en une époque d'hypocrisie\nmorale, c'est en embrassant la vie religieuse. Julien projette\ndonc de se faire prêtre. Il est vrai que les circonstances allaient\nlui imposer une tout autre vie en le faisant secrétaire de M. de\nla Mole. Quoi qu'il en soit, l'ombre de Napoléon domine toute"}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "8", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.10", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1897, "texte": "l'existence de notre Héros. Il s'en ira vers la vie comme à une\nbataille où il doit vaincre ou mourir. Sa destinée sera celle\nd'un Conquérant.\nGe qui est extrêmement curieux, c'est ia nature de l'am-\nbition de Julien. Avec une inexorable volonté, il va marcher\nvers la conquête des biens extérieurs et cependant, il ne les\ndésire pas pour eux-mêmes. Les richesses ? les Honneurs ? Il\nles méprise ! Est-il poussé vers les femmes par l'idée du plaisir\nqu'il éprouvera auprès d'elles ? Nullement ! « Il méprisait les\nfemmes et tous les sentiments tendres ». Veut-il en conquérant\nhonneurs et richesses s'imposer à l'admiration des hommes ?\nNullement ! Son mépris de l'opinion est total. La vie même,\ncondition de toutes les jouissances, il n'y attache pas grande\nimportance. Il la joue avec un parfait détachement et dans les\nplus minces occasions. En pleine jeunesse, il la quitte de son\nplein gré, à tel point que l'abbé Frilair qualifie de suicide la\nmort vers laquelle il marche avec une hautaine sérénité.\nCe n'est donc pas le désir de la jouissance qui pousse Julien\nvers la conquête des choses extérieures. Il n'est pas l'ambitieux\njouisseur. Tout autre est son ambition. S'il recherche les biens\nextérieurs, c'est pour se donner à lui-même le spectacle de\nl'ascension de sa personnalité par la conquête d'objets placés\nhaut dans l'estime des hommes. Les choses conquises sont les\ntémoins de la croissance de son moi. Son rêve intime, c'est de\ndominer les choses sans les désirer. Le processus selon lequel il\nvoudrait voir se dérouler sa vie, ce serait l'ascension vers des\nsommets de plus en plus élevés jusqu'au moment où arrivé\ndans l'air glacé des cîmes, il pourrait dominer de haut les cho-\nses et les hommes en étant totalement détaché d'eux. Un jour,\noù il erre dans les montagnes, il voit lucidement la nature de\nson ambition :\n« Julien debout sur son grand rocher, regardait le ciel,"}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "9", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.11", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1890, "texte": "» embrasé par un soleil d'août. Les cigales chantaient dans le\n» champ au-dessous du rocher ; quand elles se taisaient, tout\n» était silence autour de lui. Il voyait à ses pieds vingt lieues\n» de pays. Quelque épervier parti des grandes roches au-dessus\n» de sa tête, était aperçu par lui, de temps à autre, décrivant\n» en silence des cercles immenses. L'œil de Julien suivait ma-\n» chinalement l'oiseau de proie. Ces mouvements tranquilles et\n» puissants le frappaient ; il enviait cette force, il enviait cet\n» isolement.\n« C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la\nsienne » ?\nAinsi, s'élever sans cesse pour arriver à la grandeur dans\nl'isolement, tel semble bien être le but de Julien Sorel.\nPar là, nous arrivons à mieux comprendre son attitude\nenvers les autres hommes. Nous l'avons vu haïssant et mépri-\nsant. Mais la haine qu'il lui arrive de porter à ceux qu'il ren-\ncontre sur son chemin présente un tout particulier caractère.\nIl haïssait par exemple M. de Rénal dont il éduquait les en-\nfants. Mais cette haine n'est pas la haine mesquine par laquelle\nil poursuit de sa rancune un individu. « S'il eût cessé de voir\nM. de Rénal, en huit jours, il l'eût oublié, lui, son château, ses\nchiens, ses enfants et toute sa famille ». De même que Julien\nreplié sur lui-même, n'a pas le don de la sympathie qui s'atta-\nche à un individu, il n'a pas non plus le don de l'antipathie qui\ns'attache à un individu. Sa haine pour M. de Rénal « n'avait\nrien de personnel » pas plus que ses autres haines. Il hait cer-\ntains individus à titre de symboles d'un ordre de choses bles-\nsant pour lui. Ce qu'il hait en M. de Rénal, c'est « le repré-\nsentant de tous les riches et de tous les insolents de la terre ».\nMais dès qu'à ses yeux, ceux qu'il hait perdent leur valeur\nsymbolique, sa haine tombe par là-même. C'est qu'au fond,\npour Julien comme pour tous ceux qui portent en eux un"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "10", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.12", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1896, "texte": "grand dessein à l'état d'idée fixe, les « autres » n'existent pas\nen tant qu'individus. La forte parole de Nietzsche pourrait\ns'appliquer très exactement à Julien :\n« Un homme qui aspire à de grandes choses regarde tous\nceux qu'il rencontre sur sa route soit comme moyens, soit\ncomme couses de retard et comme obstacles, soit encore comme\ndes reposoirs où il s'arrête momentanément ».\nEmerson prétend que le héros doit se comporter dans le\nmonde « comme si à l'exception de sa personne, toutes choses\nn'étaient qu'étiquettes et phénomènes ». La conduite de Julien\nest entièrement conforme à ce principe.\nC'est en étudiant le rôle de Julien séducteur que nous\nallons voir en son fond la nature de son ambition.\nCe n'est pas le désir qui le pousse vers les femmes. Lors-\nque la tendre Mme de Rénal malgré ses scrupules se laisse aller\nau charme de l'amour, lorsqu'elle se fait prévénante et humble\ndevant lui, voici la pensée intime de Julien : « Quoi, se disait-\nil, pas même cinq cents francs de rente pour terminer mes\nétudes! Ah, comme je l'enverrais promener » ! Lorsqu'il prend\nla téméraire résolution de se rendre dans la chambre de Mme\nde Rénal à deux heures du matin, il ne faut pas croire qu'il\nest poussé par un incoërcible désir. Au contraire, « son rôle\n» de séducteur lui pesait si horriblement, que, s'il eût pu suivre\n» son penchant, il se fût retiré dans sa chambre pour plusieurs\n» jours et n'eût plus vu ces dames ». Regardez-le en face des\nfemmes qu'il va séduire. Dans son regard, nulle tendresse : il\n« observe Mme de Rénal comme un ennemi avec lequel il va\nfalloir se battre ». Face à face avec Faîtière Mathilde, il voit\nen elle «un ennemi à subjuguer»; arrivé à ses fins, quel genre\nde plaisir goûte Julien triomphant? Le plaisir des sens compte\nassez peu pour lui, le plaisir de l'intimité des âmes compte\négalement peu, son plaisir est d'avoir remporté une difficile Vie-"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "11", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.13", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1742, "texte": "toire par la quelle il se sent grandi à ses propres yeux. Julien sé-\nducteur n'a rien du jouisseur vulgaire. Le plaisir d'amour de\nJulien réside dans la conquête d'un être qui lui est supérieur\npar la beauté, le rang et les manières. Par une telle action, il\nlui semble que sa personnalité s'affirme et s'agrandit. Son plai-\nsir d'ambition ne réside pas dans la possession de l'objet pour-\nsuivi qui en lui-même importe peu. Ce plaisir est d'ordre in-\ntellectuel : il résulte d'une réflexion de Julien sur la valeur de\nsa personnalité.\nL'ambition de Julien Sorel n'est en définitive que la vo-\nlonté de s'affirmer à lui-même son extraordinaire valeur par la\nconquête d'objets difficiles à atteindre et qui, dans l'ordre\nnaturel des choses, ne devraient pas lui revenir.\nPour faire dans la vie figure de conquérant, pour déve-\nlopper sa personnalité malgré tous les obstacles possibles, il\nfaut s'attendre à de rudes luttes. Il faut donc au Héros une\nvolonté peu commune s'il veut être comme Mirabeau et\nDanton de ceux qui savent « n'être pas vaincus ». Aussi\nremarquons-nous chez Julien Sorel un véritable culte de\nVénergie.\nLes instants les plus douloureux de sa vie, ce sont ceux\noù il doute de sa force de caractère. S'il lui arrive de sentir sa\nvolonté défaillante, si parfois il se sent prêt à quitter la voie\nhéroïque dans laquelle il s'est engagé, aussitôt, il s'adresse les\nplus durs reproches : « Je n'ai donc pas de fermeté, se disait-\nil, et c'est là le doute qui lui faisait le plus de mal ». Et c'est\navec angoisse qu'il se demande s'il a bien « cette énergie\nsublime qui fait faire les choses extraordinaires. ».\nA ses yeux, il semble que la dose d'énergie révélée par\nune action soit le critérium véritable de sa valeur morale."}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "12", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.14", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1812, "texte": "Quelle que soit l'action qu'il accomplit, si elle est d'une belle\nhardiesse, elle prend pour lui une haute valeur. Reculer\ndevant l'accomplissement d'une action hardie lui semble au\ncontraire une infamie. Il aime le déploiement de force pour\nlui-même indépendamment de toute question de but à attein-\ndre. Sans aucune utilité, au risque même de compromettre le\nsuccès de tous ses desseins, il recherche avec délices les situa-\ntions risquées, les exploits pleins d'une folle audace. Dans de\ntelles situations, Julien se sent en son élément naturel. Il\nvoudra par exemple, toucher la main de Mme de Rénal en\nprésence de son mari, malgré les suites terribles qui en peu-\nvent résulter. Après une nuit passée auprès de Mme de Rénal,\nil quitte seulement sa maîtresse quand le jour est venu : « car\nil trouve de sa dignité de rentrer exprès au grand jour et avec\nimprudence ».\nTel Napoléon dans ses manœuvres, Julien va droit à la\nrésolution la plus hardie. Dès qu'il a senti naître en l'âme de\nMathilde un sentiment tendre à son égard, immédiatement le\nplus audacieux projet se présente à son esprit : « Je l'aurai, je\nm'en irai ensuite et malheur à qui me troublera dans ma\nfuite ».\nParfois même, il arrive que l'image de l'action hardie\ns'impose à l'esprit de Julien avec une telle irrésistibilité que\nd'elle-même, elle se réalise avant le temps de réflexion néces-\nsaire. Mathilde, un jour, outrage Julien, prétendant qu'en se\ndonnant à lui, elle s'est donnée « au premier venu ». Devant\nun tel affront, l'idée de la tuer se présente immédiatement à\nl'esprit de Julien ; il se précipite sur une vieille épée appendue\nà la muraille et peu s'en fallut que son amante n'expiât sa\ncruelle parole.\nMais à côté de cette énergie impulsive, manifestation d'une\nnature violente et forte, il y a aussi chez Julien une forme"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "13", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.15", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1970, "texte": "d'énergie pleinement consciente et celle-ci vraiment constitutive\nde la physionomie du Héros.\nLa vie n'a de valeur pour lui que si elle est une affirma-\ntion de force. Ce qu'il admire chez un homme, c'est la fermeté\ndu caractère. C'est pour cela qu'en toutes ses actions, J ulien\nveut se prouver qu'il est un homme fort. Lorsqu'il a cette\npreuve, il se sent heureux, il est fier de lui et se répète corn-\nplaisamment : « J'ai gagné une bataille ». Le résultat atteint ne\nf\nl'intéresse d'ailleurs pas pour lui-même; sa joie de la victoire,\nc'est la joie de se sentir Yagent de cette victoire, c'est la joie\nd'avoir manifesté sa puissance. Il lui arrive chez M\"\"\"' Rénal\nde pouvoir se dire qu'il a gagné deux victoires en une journée,\nmais une seule est pleine d'attraits pour lui, celle qui résulte de\nsa force personnelle ; l'autre n'étant pas due à ses manœuvres\nlui apparaît « sans mérite » et comme telle dénuée d'intérêt.\nLa volonté de se prouver que toujours et partout il est\nbien un être fort conduit Julien à exécuter des actions vers\nlesquelles ne le porte aucun élan intérieur, des actions qui\nsont au rebours de son intime désir et qu'il se contraint à\naccomplir uniquement parce que de telles actions sont révéla-\ntrices d'énergie et que par elles, il s'affirmera sa force. Lors-\nque Mathilde lui donne rendez-vous dans sa chambre par une\nnuit baignée d'un limpide clair de lune, Julien est persuadé\nqu'il s'agit d'un piège et qu'on veut l'exposer à une honte\npublique. D'autre part, en cet instant, les charmes de la hau-\ntaine jeune fille ne le tentent nullement. « Il n'avait pas\nd'amour du tout ». Son désir profond, ce serait d'éviter le\nrendez-vous. L'entreprise lui apparaît déraisonnable, destinée\nà tourner à sa confusion et nulle impulsion de sa sensibilité ne\nl'entraîne. Julien n'ira donc pas au rendez-vous. Mais alors ce\nserait fuir devant une entreprise qui réclame de la bravoure !\nUne telle pensée suffit à changer toutes les dispositions de"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "14", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.16", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1844, "texte": "Julien. « Il y a de la lâcheté à ne pas y aller, ce mot décide\ntout ». Ainsi Julien se rend à son premier rendez-vous avec\nMathilde, sans amour, sans désir, sans confiance, avec dégoût\nmême de l'aventure. S'il y va, c'est pour se prouver une fois\nde plus qu'il est un homme fort, ce qui lui conférera le droit\nd'être satisfait de lui-même. « Si je refuse, je me méprise moi-\nmême dans la suite ».\nCe n'est donc pas toujours sans luttes, sans efforts que\nJulien se décide à l'accomplissement des exploits héroïques\nqu'il caresse dans ses rêves. En Julien transparaît souvent la\nfaiblesse, inhérente à la nature humaine. Parfois, il sent sa\nvolonté chanceler et lui, le héros, il connaît la peur. Il a signi-\nfié à Mme de Rénal qu'à deux heures du matin, il se rendrait\ndans sa chambre, mais dès qu'il se retrouve seul, il est presque\népouvanté de l'audace qu'il vient de montrer. Il sent qu'il\nn'aura pas le courage d'exécuter ce qu'il a résolu. Qu'un évé-\nnement imprévu vienne l'empêcher d'exécuter son dessein\ncomme il sera le bienvenu ! De même, lorsque Julien attend\nl'heure de son premier rendez-vous avec Mathilde, il tremble\nde tous ses membres et s'abandonne à la peur « sans\nvergogne ».\nPour être un Héros, Julien doit donc vaincre en lui l'éter-\nnelle faiblesse humaine. Il en résulte que le problème de l'éner-\ngie consiste pour Julien en la recherche des moyens qui vont\nsoutenir sa volonté dans les moments de défaillance.\nC'est dans ce but que Julien choisit un guide idéal sur lequel\nses yeux seront souvent fixés et tout particulièrement dans les\nmoments de faiblesse. Ce guide idéal, ce maître de conduite,\nce sera l'homme fort par excellence, celui dont toute la vie\nfut l'affirmation du plus haut degré de fermeté que puisse\nposséder un homme, ce guide sera Napoléon.\nAvant d'agir, lorsqu'il est nécessaire d'exalter son cou-"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "15", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.17", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1860, "texte": "rage, Julien lit le Mémorial de Ste-Hélène. Cette lecture est\npour lui un puissant tonique, il se laisse pénétrer par la mâle\nénergie du livre et il se promet d'être digne de celui qu'il\nreconnaît pour son maître. Ainsi Napoléon joue auprès de\nJulien le rôle qu'il joue encore et jouera toujours auprès des\namants de l'héroïque et de l'impossible. Il est le créateur\nd'énergie, une source de force à laquelle l'humanité éternellement\npuisera.\nC'est en cela que l'empereur est toujours vivant et agis-\nsant et que par delà la tombe se prolonge magnifiquement son\ninfluence.\nLorsque Julien triomphe, lorsque lui aussi vient de gagner\n« une bataille », par la pensée encore il évoque la grandiose\nfigure du Conquérant. Il lui semble qu'il s'est rapproché de\nson modèle, il lit ses exploits avec un plaisir tout nouveau et\nse sent digne de communier avec la pensée du Surhomme.\nParfois, au milieu de circonstances embarrassantes, il\nhésite sur la résolution à prendre. Sur son chemin, Julien ren-\ncontre des occasions de réaliser une vie modeste et heureuse.\nIl se sent tenté, il est prêt à renoncer à la poursuite de la\nChimère, mais alors l'image de Napoléon se présente à son\nesprit. Qu'aurait-il fait en pareil cas, se demande-t-il, et cette\nsimple question suffit pour ranimer sa volonté de poursuivre\ndes fins grandes et extraordinaires. Fouqué, son ami d'enfance,\nau cours d'un entretien, lui offre de l'associer à son commerce\nde bois qui lui rapporte d'assez beaux revenus. Voilà pour\nJulien une occasion qui pourra lui permettre de s'assurer une\nvie indépendante et aisée, ou du moins, d'amasser en quelques\nannées un pécule qui l'aidera àse lancer dans le monde. Il se\nsent prêt à céder. Mais voici que du fond de sa conscience\nsurgit brusquement le souvenir de Napoléon : « Quoi, je per-\ndrais lâchement sept ou huit années ! J'arriverais ainsi à vingt"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "16", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.18", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1936, "texte": "huit ans ! Mais à cet âge Bonaparte avait fait ses plus grandes\nchoses ! » Et cette raison est péremptoire.\nLorsque Julien a tenté de tuer MnK de Rénal pour satisfaire\nun irrésistible désir de vengeance, l'idée du supplice infamant\nqui l'attend se présente à son esprit. Il songe alors à se tuer, il\naccueille cette idée avec sympathie. Mais bientôt sa volonté\nde faire face vaillamment à l'amertume et aux humiliations\ndes derniers jours le réveille. Car le souvenir de Napoléon\nvient encore de se présenter. L'Empereur, exilé à Ste-Hélène,\ntous ses espoirs à jamais brisés, n'a pas cherché à mourir. Il a\nlutté courageusement contre l'adversité, il a bu jusqu'à la lie\nla coupe d'amertume. « Napoléon a vécu », se dit Julien. Lui\naussi doit donc posséder la volonté de vivre avec fermeté la\npériode d'agonie.\nPour se contraindre à accomplir les projets hardis qu'il\nconçoit, Julien aime à poser le problème de l'action sous forme\nd'un dilemme auquel il ne peut échapper. En voici un exemple :\nTous les soirs d'été, Mme de Rénal, son amie Mme Derville et\nJulien lui-même conversaient dans l'ombre jusqu'à une heure\ntardive. Julien était habituellement assis près de Mme de Rénal.\nUn soir, pendant qu'il parlait, sa main toucha par hasard la\nmain de Mme de Rénal. Sur le champ, Julien forme le projet\nde saisir cette main le lendemain soir et de la garder dans la\nsienne tout le temps que durera l'entretien. Arrive le moment\nd'agir. Julien se sent incapable d'exécuter ce qu'il a résolu : sa\ntimidité est trop grande. C'est alors qu'il se pose ce dilemme :\n« Au moment précis où dix heures sonneront, j'exécuterai ce\nque, pendant toute la journée je me suis promis de faire ce\nsoir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle ». Le pro-\nblème ainsi posé, il n'y a plus de place pour la fuite, il ne me reste\nplus qu'à agir. A première vue, il peut sembler bien étrange\nce dilemme dans lequel s'enferme Julien ! Se brûler la cervelle"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "17", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.19", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1951, "texte": "s'il manque de l'audace nécessaire pour saisir la main de Mme\nde Rénal paraît une sanction peu proportionnée à l'enjeu\nmême de l'action. Mais c'est qu'au fond, pour Julien, l'objet de\nl'action importe peu. S'il veut saisir la main de Mme de Rénal,\nce n'est pas par passion pour cette femme charmante, mais\ndans le but de se prouver sa propre force par un geste des plus\nrisqués. Aussi pour Julien, il n'est pas de petites actions où\nl'on peut se dispenser d'être beau joueur. Dès qu'une action\nest susceptible de prouver à Julien la force qu'il porte en lui,\nsi minime que soit le but de cette action, elle doit être absolu-\nment accomplie. Si Julien n'avait pas saisi la main de Mme de\nRénal, il se serait tué, parce qu'à partir de ce jour-là, il aurait\neu sujet de douter de sa fermeté, il n'aurait plus eu le droit de\ncroire àsa force. 11 saisit donc la main de Mme de Rénal et\ncomme celle-ci se soumet, Julien se sent « inondé de bon-\nheur «, « non qu'il aimât Mme de Rénal, mais un affreux sup-\nplice venait de cesser ». Get affreux supplice c'était le doute\nsur soi-même, c'était la lutte douloureuse contre sa propre\nfaiblesse.\nMais le moyen le plus efficace par lequel Julien se porte\naux grandes actions, c'est par l'idée du « devoir ». Le mot\ndevoir a pour lui un sens tout spécial. L'idée du devoir se\nprésente à son esprit dans les instants de faiblesse pendant\nlesquels il se sent prêt à abandonner ses projets. Alors en face\nde la sensibilité défaillante, l'idée de l'action à accomplir se\nprésente sous forme d'un « devoir ». Le devoir, c'est la résolu-\ntion héroïque élevée à l'état d'impératif catégorique. La résolution\nà accomplir étant devenue un « devoir », Julien s'interdit de\nla remettre en question ; il se contraint à l'exécuter même si\nl'état sentimental qui avait dicté la résolution vient à changer,\nmême si au moment d'agir, l'action est dépourvue de tout le\ncharme qu'il s'était préalablement représenté. Julien a décidé"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "18", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.20", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1944, "texte": "qu'il fallait absolument « que Mme de Rénal permît ce soir-là\nque sa main restât dans la sienne ». Cette décision, il s'agit de la\nrendre irrévocable, il faut se lier à elle. Julien en fait un\n« devoir ». Dans les instants qui précèdent l'exécution, la fai-\nblesse de Julien reprend le dessus, il voudrait échapper à une\ndécision qui lui pèse : « Que de fois ne désira-t-il pas voir sur-\nvenir à Mme de Rénal quelque affaire qui l'obligeât de rentrer\nà la maison et de quitter le jardin ». Le combat qui se livrait\nen lui, c'était le combat « que le devoir livrait à la timidité ».\nEt si Julien arrive à se vaincre lui-même, c'est en conférant à\nla résolution prise un caractère d'obligation sacrée. De même,\nlorsque Julien se rend dans la chambre de Mme de Rénal à\ndeux heures du matin, il se sent accablé par une telle action.\nEt s'il l'accomplit, c'est qu'il se considère comme lié par sa\nrésolution, c'est qu'il obéit à un « devoir ». Et jamais, il ne\n« s'était imposé une contrainte plus pénible ».\nMathilde ayant affecté une hautaine attitude envers Julien\naprès s'être donnée à lui, celui-ci se prescrit une nouvelle\nrègle de conduite envers son orgueilleuse amante. Quelle que\nsoit l'attitude de cette dernière, il ne lui montrera plus aucune\naffection. Bientôt Mathilde devant la froideur de son amant\nsent revenir pour lui sa tendresse première. Un jour, elle lui\nfait de nouveau les avances les plus vives. Julien est prêt à\ns'abandonner au charme de l'amour. Il embrasse sa maîtresse,\n« mais à l'instant la main de fer du devoir saisit son cœur » et\nil la repousse. Là encore, le devoir, c'est la fidélité à la résolu-\ntion prise. Ainsi, agir par devoir, c'est agir contre le sentiment\ndu moment, pour rester fidèle à une décision préalablement\narrêtée.\nPar là, Julien Sorel en tant que Héros acquiert une cer-\ntaine ressemblance avec le Héros cornélien dont la grandeur\nconsiste surtout dans l'inébranlable fidélité à la résolution"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "19", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.21", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1973, "texte": "arrêtée. Mais ce qui diffère, c'est la manière de se résoudre.\nLe Héros cornélien cherche à se résoudre en toute lucidité\nd'esprit. Pour cela, il fait taire la voix de sa sensibilité, il ana-\nlyse, il raisonne, il réfléchit. Après avoir considéré avec sang-\nfroid les diverses manières d'agir, il se décide par un libre\nchoix et la résolution prise l'est définitivement. C'est dans le\nchoix du parti à suivre, choix gros de sacrifices, qu'est l'instant\ndouloureux. Mais une fois décidé, le Héros cornélien sent\nl'apaisement se faire en lui, il agit avec joie. Se résoudre était\npénible, mais agir n'est plus qu'un jeu.\nPour Julien, ce sont des nuances différentes. On peut dire\nqu'en général, c'est dans la passion, sous l'empire d'un senti-\nment violent qu'il se décide. Son âme exaltée s'arrête alors à\ndes décisions d'une folle audace. Mais ensuite l'exaltation\ntombe et l'âme revient à sa faiblesse naturelle. Julien sent\nqu'il n'est plus à la hauteur de la résolution précédemment\nprise. Elle le dépasse, elle l'effraie. Il voudrait fuir devant\nl'exécution. C'est alors que pour éviter un recul, il fait de la\nrésolution audacieuse un « devoir » auquel il doit se soumettre\naveuglément. Le moment pénible, c'est donc le moment de l'exécu-\ntion. La résolution au contraire est prise sans lutte intérieure,\nelle est l'idée héroïque qui s'impose immédiatement à l'esprit,\nqui est aussitôt acceptée que conçue.\nAinsi Julien conçoit naturellement l'héroïsme mais il ne le\nréalise souvent que par les moyens de contrainte qu'il s'impose. Il\nconnaît donc les défaillances de volonté et c'est dans de telles\nfaiblesses qu'apparaît l'humanité du Héros. Julien connaît la\npeur, mais même dans les instants où il s'abandonne à ce sen-\ntiment, la résolution est toujours maintenue dans son esprit.\nS'il éprouve une véritable crise de peur au moment de se\nrendre dans la chambre de Mathilde, cette peur n'influe pas\nsur sa manière d'agir. « Comme il était résolu à agir, il s'aban-"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "20", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.22", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1955, "texte": "donnait à ce sentiment sans vergogne ». Le Héros, en effet,\nn'est pas l'homme impassible, ignorant de la peur et dégagé de\nl'humaine faiblesse. Le Héros est l'homme dont la faiblesse\nintime ne s'extériorise pas dans ses actions et qui dans les instants\noù son âme est défaillante conserve cependant la volonté de\nrester fidèle à ses résolutions et de réaliser son idéal.\nGomme chez tous les grands catactères, la volonté chez\nJulien n'est pas seulement puissance d'action, elle est aussi\npuissance de renoncement. La volonté d'un Rodrigue décidant\nde venger l'honneur de son père implique un renoncement\ndouloureux : l'abandon de tout espoir d'union avec la jeune\nfille aimée. La volonté d'un Polyeucte allant au martyre est\nen partie faite du renoncement à un sentiment très fort :\nl'amour de la jeune femme qu'il vient d'épouser.\nPour ne pas se laisser détourner de la voie qu'il s'est juré\nde suivre, Julien doit lui aussi savoir renoncer. Précepteur\nchez Mmc de Rénal, il pourrait épouser, lui qui ne possède\nS\nrien, Elisa, une jolie fille qui vient de faire un héritage et qui\nl'aime. L'occasion est tentante : Julien néanmoins sacrifie le\nbien-être assuré à des rêves peut-être chimériques. Puis, c'est\nson ami Fouqué qui lui offre de l'associer à son commerce.\nJulien connaît un instant d'hésitation douloureuse ; Fouqué\nest un homme qui l'aime sincèrement. Accepter sa proposi-\ntion, c'est s'assurer une vie indépendante et aisée. Julien est\ntenté, mais là encore, il sacrifie la certitude de l'aisance pour\nne pas trahir « les rêves héroïques de sa jeunesse ». Au sémi-\nnaire, Julien s'ennuie mortellement. Il lui serait cependant\nfacile d'en sortir et de trouver des emplois qui lui permet-\ntraient de vivre dans une médiocrité heureuse. Il pourrait\n« s'engager », se « faire maître de latin ». Mais Julien renonce\nrapidement à ces desseins qui le séduisent car s'il les avait exé-\ncutés : « alors plus de carrière, plus d'avenir pour son imagi-"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "21", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.23", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1810, "texte": "nation : c'était mourir ». L'homme ordinaire saisit toutes les\noccasions avantageuses qu'il rencontre sur son chemin. Le\nHéros, au contraire, est celui qui, le regard fixé sur son grandiose\ndessin, préfère échouer totalement dans la vie plutôt que de réussir\npar l'abandon de son idéal.\nS'il est une période de la vie de Julien où se révèle plei-\nnement sa nature héroïque, c'est bien dans les jours qui précè-\ndent sa mort.\nLes circonstances de cette mort sont singulières. Julien\nest près de voir se réaliser les rêves les plus fous de sa jeu-\nnesse. Enivrée d amour, l'altière Mathilde n'a plus qu'un\ndésir : devenir la femme de celui qui sur son âme a fait si vive\nimpression. M. de la Mole, son père, après bien des hésitations\nva consentir. Et voici qu'une lettre de Mme de Rénal dictée\npar son confesseur vient présenter à M. de la Mole, l'âme de\nJulien comme un abîme de perversité. Alors Julien voit rouge.\nL'idée de vengeance le pousse comme une force invincible.\nEt c'est ainsi qu'il tente de tuer, sans y réussir d'ailleurs l'hon-\nnête et douce Mme de Rénal qui l'avait tant aimé. Sa vengeance\naccomplie, en pleine jeunesse, de son plein gré, Julien veut\nmourir. Sa mort n'est pas une mort imposée, mais une mort\nvoulue. Julien, en effet, pouvait échapper au châtiment de sa\ncriminelle tentative. Mme de Rénal, elle-même, fait tout ce qui\nest en son pouvoir pour le sauver. Mathilde de la Mole\nn'hésite devant aucune démarche, si répugnante soit-elle, pour\nconserver la vie à ce précieux amant. Le jury est bien disposé\npour Julien, mais, spectacle inouï, alors que tout le monde\ntravaille à le sauver, Julien de lui-même impose le verdict\nfatal ; lui-même demande au jury la peine capitale, ne\ncraignant pas de revendiquer la pleine responsabilité de son\nacte, insistant même sur la préméditation."}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "22", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.24", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1808, "texte": "Mais pourquoi donc Julien veut-il mourir ?\nJulien veut mourir parce qu'il a vécu dans un grand rêve\ndont il tirait toute sa force. Et brusquement, au moment de sa\nréalisation, le rêve se brise !\nPour une nature de la trempe de celle de Julien, le pro-\nblème de l'existence se posait avec une lumineuse simplicité :\nOu arriver au but si longuement caressé ou mourir. Le but étant\nmanqué, Julien ne veut pas recommencer une autre expé-\nrience de la vie ; il ne veut pas connaître l'humiliation d'une\nvie déchue du grand rêve qui lui donnait sa beauté. Il n'a\ndonc plus qu'à disparaître. « Je n'ai plus rien à faire sur cette\nterre », dit-il avec cette netteté de jugement qu'il porte en\ntoutes choses. Par là, Julien est bien conforme à la notion\nstendhalienne du grand homme. Pour Stendhal, le grand\nHomme est celui qui porte en lui une passion forte pour un objet\ndéterminé, une passion qui dirige dans le même sens tous les actes\nde sa vie, passion exaltée à tel point qu'on veut posséder l'objet qui\na fait naître la passion ou bien mourir. C'est ce qu'il exprime\nnettement dans une lettre du 29 janvier 1803 :\n« On a de la passion pour un objet lorsqu'on le désire\ncontinuellement : on a une passion forte pour le même objet\nlorsque la vie nous apparaît insupportable sans lui. De là, la\nconduite de Curtius qui se précipita, à Rome, dans le gouffre\nouvert au milieu de la place publique : il préférait le bonheur\npublic et la gloire à la vie et il se tua.\nPierre Corneille aurait autant aimé ne pas vivre que\nvivre sans gloire et il fit Cinna.\nDe même Julien aime mieux ne pas vivre sans réaliser\nson rêve grandiose. A la suite de son geste meurtrier, il ne\npeut plus compter atteindre l'objet de son ambitieuse passion:\nil n'a plus qu'à mourir.\nEt puis des réflexions étranges hantent l'esprit de Julien"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "23", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.25", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1945, "texte": "au cours de ses derniers jours. Derrière l'homme d'action\napparaît le penseur. Lui, le merveilleux combattant, le joueur\nsuperbe de la tragi-comédie de l'existence, semble maintenant\npresque réveillé de la vie. Il se réfugie en « vie idéale ». La\nvie réelle, il semble presque qu'il l'ait épuisée, qu'il en ait\nexprimé tout le suc et son esprit à grands coups d'ailes s'élève\nvers les hauteurs du haut desquelles on perçoit la vanité de\ntous les efforts humains sur notre misérable planète. Il se\ndemande parfois si le but même qu'il s'était fixé n'était pas\nvain : « il considérait toutes choses sous un nouvel aspect ; il\nn'avait plus d'ambition ». Dans ses entretiens avec Mme de\nRénal qui vient le voir dans sa prison, il déplore presque cette\n« ambition fougueuse » qui« entraînait son âme dans les pays\nimaginaires ». Et ce doute entré dans l'esprit de Julien sur la\nvaleur du but qu'il poursuivait et qui donnait tout son sens à\nsa vie peut encore expliquer cette volonté de mourir.\nTous les efforts de Julien tendent alors à vaincre l'instinct\nnaturel qui attache l'homme à la vie. Quelle que soit la dose\nd'héroïsme mise en une âme par la nature, l'idée de mourir\ndans la force et la beauté de la jeunesse est une idée difficile à\nregarder en face. La faiblesse humaine se manifeste parfois en\nJulien ; l'instinct de conservation domine la volonté et alors\nJulien « pleure de mourir ». Mais son âme forte sait dompter\nla faiblesse de la chair; il cherche à regarder sans trembler la\nface horrifiante de la mort et à adapter son âme à l'idée du\ntotal anéantissement.\nIl s'affranchit d'abord du sentiment de honte qui accom-\npagne l'idée d'une mort déshonorante. Ne s'est-il pas depuis\nlongtemps élevé au dessus des jugements de l'opinion ?\nPuis il cherche à se persuader que sa mort doit être\nacceptée comme nécessaire et juste. « J'ai voulu tuer, je dois\nêtre tué ? » Mourir, c'est donc pour lui « solder son compte\nenvers l'humanité »."}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "24", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.26", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1772, "texte": "Parfois aussi, il assimile sa mort à un « duel à issue mal-\nheureuse ». Sied-il à un homme digne de ce nom de s'effrayer\nà l'idée d'un duel ? « Quoi donc, se disait-il, si dans soixante\njours, je devais me battre en duel avec un homme très fort sur\nles armes, est-ce que j'aurais la faiblesse d'y penser sans cesse,\net la terreur dans l'âme ? » Sa mort est-elle autre chose que\nl'épilogue de ce duel qu'il soutint seul contre la société ?\nD'autre part, le monde que Julien va abandonner, vaut-il\nla peine d'être regretté ? Julien répond non sans hésiter. Sous\nles beaux noms de droit et de justice se cache la lutte sans\nmerci et sans scrupules pour l'existence. « Les gens qu'on ho-\nnore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n'être\npas pris en flagrant délit. »\nLa vérité, nulle part, Julien ne l'a rencontrée. Hypocrisie\npartout :\n« J'ai aimé la vérité... Où est-elle ?... Partout l'hypocrisie\nou du moins charlatanisme, même chez les plus vertueux,\nmême chez les plus grands ».\nFace à face avec la mort, le Héros n'a donc pas à s'amol-\nlir en vains regrets : le monde qu'il quitte n'en vaut pas la\npeine. Et puis il est soutenu par l'idée qu'il n'a aucun reproche\nà s'adresser sur la manière dont il a conduit sa vie. Et c'est là\nla consolation suprême de Julien. Sa vie a été ce qu'elle devait\nêtre. Car sa vie a eu un sens : elle n'a pas été quelque chose\nd'incohérent et de flottant, mais au contraire, elle forme un\ntout harmonieux qui a eu sa beauté. Julien s'était créé une\nligne de conduite un « devoir et à ce « devoir », il est toujours\nresté fidèle :\n« ... je n'ai pas vécu isolé sur la terre ; j'avais la puissante idée\ndu devoir. Le devoir que je m'étais prescrit à tort ou à raison...\na été comme le tronc d'un arbre solide auquel je m'appuyais"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "25", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.27", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1859, "texte": "pendant l'orage ; je vacillais, j'étais agité. Après tout, je n'étais\nqu'un homme,... mais je n'étais pas emporté ».\nDans ce tête-à-tête avec la mort, reste un dernier sujet\nd'angoisse qui fait d'elle « le roi des épouvantements ». C'est\nle problème de Fau-delà, de l'lnconnu plein d'effroi. L'esprit\nde Julien s'élance alors vers les spéculations philosophiques\nles plus hautes.\nCe qui rend la mort épouvantable, c'est notre ignorance\nà son sujet. Nous nous effrayons en sa présence parce que\nnous ne la comprenons pas. Et cela tient à la faiblesse de nos\nmoyens d'investigation. La mort sans doute, n'est qu'un phé-\nnomène parmi les phénomènes et celui qui pourrait la com-\nprendre n'y verrait probablement rien que de fort simple :\n« Un chasseur tire un coup de fusil dans une forêt, sa\nproie tombe, il s'éiance pour la saisir. Sa chaussure heurte une\nfourmilière haute de deux pieds, détruit l'habitation des four-\nmis, sème au loin les fourmis, leurs œufs... Les plus philoso-\nphes parmi les fourmis ne pourront jamais comprendre ce\ncorps noir, immense, effroyable ; la botte du chasseur, qui tout\nà coup, a pénétré dans leur demeure avec une incroyable\nrapidité, et précédée d'un bruit épouvantable, accompagné de\ngerbes d'un feu rougeâtre.\n... Ainsi la mort, la vie, l'éternité, choses fort simples pour\nqui aurait les organes assez vastes pour les concevoir ».\nLa mort n'a donc rien au point de vue philosophique qui\npuisse effrayer le Héros. L'horreur de la mort n'est faite que du\nsentiment d'effroi devant notre propre ignorance. Et cette pensée\nfait pénétrer dans l'âme de Julien une grande sérénité.\nUne fois qu'on s'est adapté à l'idée de la mort, le plus\ndifficile est fait. Mourir doit être pour le Héros l'occasion d'une\nsuprême affirmation de sa force. Julien rêve d'aller à la mort\ncomme à un triomphe. Il rêve de mourir en beauté en jetant"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "26", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.28", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 792, "texte": "dans sa marche a l'échafaud, des pieces d or a la foule. Sil\nrenonce à ce geste théâtral, il se sent néanmoins fier à l'idée\nque personne ne pourra voir sur son visage la moindre trace\nde faiblesse. « Aucun œil humain ne verra Julien faible d'abord\nparce qu'il ne l'est pas ». Il est si maître de lui le dernier joui\nque pendant le trajet vers l'échafaud, « marcher au grand air »\nest « pour lui une sensation délicieuse ». Et à l'âge de vingt-\ntrois ans, dans la splendeur de sa jeunesse, l'âme sereine, Julien\ncouronnait par une mort triomphale une brève et radieuse\nexistence qui, sans doute, n'avait pas été consacrée, à la vertu\ntelle que la définissent généralement les humains, mais qui\ndans ses beautés comme dans ses fautes, fut presque toujours\nparfumée d'héroïsme.\n\nGabriel Brunet."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c006", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c006", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "27", "page_fin": "48", "image_debut": 29, "image_fin": 50, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.4", "titre_corps": "Entrepôt Voltaire", "titre_sommaire": "Entrepôt Voltaire", "signature_source": "Max Jacob", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 29, "page_imprimee": "27", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.29", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1286, "texte": "Entrepôt Voltaire\n\nI.\nQuelle idée ça a-t-il ça ? c'est vrai ? « Quand vous res-\nterez là à me regarder deux heures à vos yeux bêtement...\nlisez les notes, Perigueux ! : « en réponse à votre avis du\n12 courant nous avons l'honneur de vous informer que n'ayant\npas fait la commande des cent douzaines de biblorapts nous\nvous les renvoyons ce jour ! » Et maintenant, regardez Lille :\nEntrepôt Voltaire à Lille : « Nous sommes surpris de n'avoir\npas reçu les cent douzaines de biblorapts ». C'est encore une\nblague de vous ! Il n'y a pas de ci et ça. J'ai les preuves là !\nAh ! vous pouvez dire que vous êtes bien heureux d'être\nprotégé par les patrons, vous î Vous avez fait tout ce qu'il\nfallait pour qu'on vous envoie baguenauder ailleurs avec vos\npetits tours de jarnac à la graisse d'oie. Allez, compter les\nencriers inversables : vous devez en trouver dix huit cent...\nLes vieux de la manutention qui endossent les injures et\nles crochets de paquet le surnommaient « Couenne de Lard ».\nLe gaillard du treuil qui tourne montre en main autour de\nson instrument, espérant que son pied deviendra le plus alerte\ndu commerce parisien et sera proclamé tel au champ de course\nle surnommait « l'Albinos ». On l'appelait Mr Léonce, il\ns'appelait Moireau : c'était le sous-chef d'un Rayon de Li-"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "28", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.30", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1845, "texte": "brairie que j'occupai de mes sottises. L'effort d'attention que\nson écriture exigeait de la myopie, arrêtait sur son visage,\nl'expression de ses colères et ses repos n'y laissaient que celle\nde sa bonhomie. La protection des patrons sans doute me\nvalait la sienne et sa considération. Plus volontiers qu'à mes\négaux du Rayon : Louis dit « Boniche » et Victor dit « La\nDent », il me confiait son admiration pour les acteurs du\nThéâtre Français, d'une voix que l'émotion baissait ou pour\nles humoristes des journaux, son souriant mépris pour les\nt\nautres collaborateurs.\nCertains employés avaient l'air servile, coquets et conqué-\nrants. Nous l'avions tous humilié à l'ordinaire, il l'avait plutôt\nboudeur et certains jours il n'avait même pas cet air là. Alors\nles petites jambes rapides qui, le long du boulevard Voltaire\nportaient son vaste corps à la pension de la rue Béranger, sem-\nblait en avoir absorbé toutes les forces et celles de sa figure rose.\nA ses père et mère, rue du Pré St-Gervais, il ne montrait\njamais d'autre humeur que celle de n'en avoir aucune.\nLes quartiers de Paris qui furent des villages en ont con-\nservé les maisons : dans les chambres des demeures qui\nconnurent le délassement estival des princes, habitent diffé-\nrents ménages d'ouvriers. Le mobilier Louis Philippe des\nparents de Léonce Moireau emplissait un rez-de-chaussée.\nLà une vieille femme courbée et fureteuse soucieuse, admi-\nnistrait chaque mois les deux cents francs qu'apportait son\nfils et soignait son époux, un cuirassier de 1870, à demi para-\nlysé. Deux maraichères luisantes de bijoux, de santé, et de\npommades se distrayaient le dimanche du travail des potagers\nde Pantin en maniant des cartes à jouer devant la famille\nMoireau.\nCe n'est pas pour l'émotion du lecteur que j'ai parlé de\nmes grotesques étourderies; on verra qu'elles n'étaient pas"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "29", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.31", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1940, "texte": "toutes de mon fait et que celles de Moireau eurent des suites.\nMon passé d'étudiant studieux; de journaliste mêlé à toutes\nsortes d'élites par les circonstances, mondain par goût et assez\néclatant par tempérament, m'offrait d'ailleurs par le contraste\navec une situation bien nouvelle pour un jeune bourgeois des\ndétails plus capables de le toucher que les ahurissements d'un\n« bleu » des magasins. Oh ! la laideur des femmes des fau-\nbourgs quand on n'a pas l'âge de la pitié ! La grossièreté des\nhommes ! et ne pas s'en choquer ouvertement pour ne pas le\nfaire de ceux avec qui l'on doit vivre. Celui qui ne m'aban-\ndonna pas pendant mes malheurs avant que les siens le\nprissent à un ami et à l'étude P. P. dont le pinceau est devenu\nun instrument de gloire, s'il se rappelle l'épouvantable regard\ndont nous fixâmes un soir, du haut d'une fenêtre d'hôtel la\nchaussée du Boulevard Voltaire n'aura pas la force de sourire\nau souvenir du fiacre qui m'emporta vers les faubourgs bien\nloin de mon appartement du quai aux Fleurs et soutenus par\nnos genoux, un tub et ma lampe, la même qui éclaire ce\npapier, au souvenir du dîner de poisson pourri et de saucisson\ngazeux que nous fîmes debout, rue de la Roquette.\nLe chef du rayon « Librairie » de l'Entrepôt Voltaire\nétait Mr Ligier ; on disait qu'il était plutôt celui de la Police\nIntérieure parce qu'on le rencontrait moins souvent dans son\nbureau que dans ceux de ses collègues et qu'on ne l'aimait\npas. Il avait le nez, les cheveux et les yeux retroussés, des\nyeux bleus en boule, la tête petite, la taille grande. Avec les\nsous-ordres il cherchait des accents faubouriens et les trouvait\nfacilement dans de récents souvenirs familiaux. Avec les\nsupérieurs sa voix d'une amabilité gouailleuse dissimulait sa\nplatitude comme son rire le faisait de sa pensée avec tous.\nDes qualités de ténor léger que j'avais découvertes un jour\nque se croyant seul il donnait au bout d'une cavatine et sans"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "30", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.32", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1955, "texte": "détoner le nom de l'ut dont il avait manqué le timbre — ainsi\nque la satisfaction de ses ambitions n'avaient pas apaisé ses\nhaines sociales ; une maladie des reins, un beau-frère récidi-\nviste du vol, la vue quotidienne du puissant administrateur de\nl'établissement les excitaient. Les grades de l'Entrepôt Vol-\ntaire étaient dus plutôt à la faveur qu'au mérite ou à l'âge, et\nbien que les délations de Mr Ligier lui eussent valu celle de\nMr Pompe l'administrateur, l'utilité qu'il avait ainsi prouvée\nempêchait qu'on lui en cherchât d'autres. Ses légitimes colères\nse calmaient ou non le soir dans les salles, où les mêmes\nopinions se réunissent pour s'approuver, le jour par des pro-\njets que sa conversation badine ne laissait pas apercevoir\ncontre les jeunes bourgeois riches dont la maison était farcie.\nJe ne pouvais échapper à sa haine ; plus mon incapacité était\névidente, plus la protection qui la couvrait paraissait telle et\nl'indisposait, mais ah ! que ne lui aurait pas fait craindre une\nvaleur de commerçant jointe à mon avantage.\nLe jeune Mr Pompe, administrateur de l'Entrepôt Vol-\ntaire aussi soucieux d'enrichir son esprit que son coffre-tort,\npour suppléer à l'expérience des hommes qu'il sentait confusé-\nment lui manquer écoutait les nouvelles de Mr Ligier comme\nil le faisait des nouvelles commerciales apportées chaque\nmatin par les chefs de service dans son cabinet monastique.\nL'Université avait donné un grand garçon barbu et socialiste\nau haut commerce qui l'habillait bien commençait à l'engrais-\nser noblement et à le corrompre. Il était trop juste pour me\ndétester comme créature des actionnaires puisqu'il en était\nune lui-même et trop honnête pour tolérer que je ne méritasse\npas les faveurs comme il savait le faire. Le machiavélique\nLigier connaissait Pompe et la manière de l'irriter contre moi.\nOn avait changé le lieu, le genre et la direction de mes occu-\npations sans le faire des siennes en ce qui me concernait. Il"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "31", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.33", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1861, "texte": "lui disait : « Il est rigolo tout plein le petit ami de ces mes-\nsieurs ! Ah ! il les cloue au rayon L ! il chante ! il fait des cari-\ncatures ! Bah ! ça distrait ».\nOui ! on chantait au rayon L ! Ah ! ma pauvre chanson !\nMr Ligier ! il m'en souvient, c'était... mais non... je vais m'at-\ntendrir je ne l'ai jamais entendue depuis sans larme ! J'avais\nla faiblesse de demander à mes égaux un peu de la sympathie\nque me refusaient mes supérieurs. Les chansons unissent;\ncelles de l'Entrepôt étaient celle du concert Ba-Ta-Clan, mais\nnon celles de mon éducation scolaire. Dans ma mémoire péni-\nblement à l'heure du déjeuner, le long du Boulevard Voltaire,\nj'en avais mis une, que je sortis négligemment en déroulant de\nla toile. Quand aux caricatures, j'avoue... j'avoue, Mr Ligier\nque ma plume avait appris à trouver dans les mêmes traits,\nvotre ressemblance et celle d'un chat-huant, et que ce petit\ntalent, me donnait de l'estime aux dépens de celle qu'on vous\ndevait.\nCependant mon absence n'arrêtait pas les erreurs du\nRayon Librairie et les lettres des succursales suzeraines de\nl'Entrepôt apportaient chaque jour leurs plaintes. L'occasion\nde la vente des calendriers au nouvel an avait échappée à\nPerigueux, faute de l'envoi des trois grosses commandées. La\nbrièveté d'une lettre commerciale cachait mal la douleur et la\nsurprise de la succursale en détresse, Nancy, déplorait mille\nagendas in-gr. Jésus N° 7 partis pour La Rochelle depuis un\nmois et que personne n'avait revus. Lille fut déçue dans un\nespoir de chromo-primes qui ravirent Marseille et Aix dans\ncelui de crayons 888 Vénus Drawing qui surprirent Nancy.\nUne dépêche « pourquoi pas reçu les cent boîtes Halls Mill\nExtra Super », transmise par Cherbourg et mise par le hasard\naux mains de Mr Michel Pompe lui-même, le décida à une\nenquête. Les fonctionnaires des gares furent atteints par des"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "32", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.34", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1829, "texte": "lettres. M. M. Ligier et Léonce Moireau interrogés, Louis dit\n« Roniche » et Victor dit «La Dent » congédiés. Or ces\njeunes gens partis, les villes gémirent encore : En vain Mon-\ntelimar exprimait le besoin de copies de lettres par douzaines,\nBar-le-Duc désirait en vain, cinq litres et demi d'encre Antoine.\nLéonce Moireau était amoureux.\nII.\n« Non ! pas la machine pour les affiches ! elles doivent\nêtre mises d'aplomb et en état d'être vues... écrivez, Made-\nmoiselle, et des barres au t, et des points sur les i, je vous en\nprie...., et ne pleurez pas ! « Messieurs les employés sont...\nnon !... L'administration a décidé.... allons !... ne pleurez pas !...\nqu'est-ce que c'est ?... mettez simplement : les colloques...\nd'employés... dans les cours... couloirs et escaliers... sont inter-\ndits.... Les doléances... de MM. les employés... sont... toujours...\nécoutées... avec attention... par M. l'administrateur... et il fera\ndroit scrupuleusement et de très bonne grâce aux réclamations\nsincères... tout... bavardage... est donc inutile !... » ; donnez.\nAh !... il y a deux fois « employés », on pourrait mettre « fonc-\ntionnaires» ? Ne sacrifions pas au style hein? Je retoucherai\ncela cette nuit chez moi. Après tout, c'est encore aussi bien\nexprimé qu'un article du Matin et plus raffiné. Ils sont ligués,\nils prétendent exiger le renvoi de Ligier à cause des erreurs\nde son Rayon. Ah ! Ah ! que je meure si c'est l'idée de justice\nqui les pique... les employés sont excités par le sentiment, non\npar l'idée ! L'idée de justice, ah !, ah !, je sais ce que sait... eh\nbien voilà !, je suis le maître; un maître exquis, mais un maître\nentêté. Vous pleurez encore, Mademoiselle ? allons, confiez\nmoi ça, à moi à moi, voyons ! petite tête folle je vous mets au\ndéfit d'avoir un défenseur plus sage et plus affectueux, un con-"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "33", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.35", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1757, "texte": "seiller plus avisé que moi. Demandez donc au téléphone pour-\nquoi Moireau ne vient pas. Ah ! c'est certainement lui. Savoir\ndissimuler, c'est la science des rois. Entrez, c'est vous ; Moi-\nreau, comment va ? Allons !... il paraît que ça ne va encore\npas au rayon Librairie malgré mon enquête visant les erreurs\nd'exécution des commandes. Je vous considère Ligier et vous\ncomme des employés ponctuels, minutieux... qu'est ce qu'il y a\nqui ne va pas. Soyez bref; vous ne pouvez, vous ne devez\npas mettre en cause vos ordres ni les compagnies de chemin\nde fer, c'est sûr, c'est sûr, c'est sûr : les questions ont été\nsériées, élucidées, tranchées ; les notes rédigées par la maison\net de votre main ont été scrupuleusement suivies par les\ngares. Ligier ne s'occupe pas des expéditions, c'est exactement\nvous qui êtes responsable. Allons ! est-ce que vous êtes\nmalade ? Avez-vous des soucis, des troubles de la vue ? non !\npersonnels ? votre père est plus malade ? Ah ! ça ! vous riez,\nvous riez ?\n— Je ne riais pas Mr Pompe, je souriais, c'est pas du tout\nla même affaire, c'est pas du tout la même chose.\n— Moireau, vous me surprenez ! le fait est que je suis\nbon, mais je dois dire que mes colères sont terribles. Rien\nn'est plus exact. Je m'exprime avec calme : prenez garde !\nPour ce qui est d'être bon pour l'employé, Mr Pompe,...\nnaturellement, c'est une justice absolue à vous rendre; c'est\nun principe de la maison.\n— Eh bien ?\n— Je souriais parce que je vais me marier.\n— Ah ! c'est différent, eh bien ! toutes mes félicitations !\nMelle Adèle ! Melle Adèle ! vite ! voyez donc !\nLa secrétaire, Me\"° Adèle, qui avait caché ses pleurs ne\nle pouvait faire de sanglots sans sortir. Pendant un silence\ndes deux hommes un regard interrogateur et narquois du"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "34", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.36", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1803, "texte": "patron constata la jubilation que l'employé s'efforçait en vain\nde ramener à la modestie. Pour curieux d'un roman que le\npatron fut dans son ennui, il préférait se montrer tel devant\nun héros féminin, plutôt que devant l'autre. Entre deux in-\ntrigues, se satisfaire de la matrimoniale, ne froissait pas sa\ndignité. D'ailleurs, sa nature riche s'accommodait mieux des\nmanifestations joyeuses que des actes d'autorité judiciaire.\nDevant ce qu'il pressentait à cause du sourire : la démission\ndu fiancé, il défaisait la broderie de ses habilités sur le canevas\nqui devenait celui de ses sentiments enthousiastes.\n— Votre œil vainqueur indique précisément que le ma-\nriage est intéressant. Je prévois que la fiancée ne fait pas\npartie du personnel. Je vous en félicite... magnifique !... su-\nperbe... c'est bien !... et vous allez m'annoncer que vous me\nquittez pour vous établir, c'est fort bien.\n— On peut dire que le mariage est intéressant, Mr Pompe,\non ne s'en fait pas une idée... elle travaille chez Caroline\nBerard, place de la Madeleine, elle est son associée, c'est-à-\n-dire que... autant dire qu'elle l'est.\n— Caroline Berard est une marque sérieuse : c'est un\nmariage intéressant.\n— Oh ! très intéressant, M 1 Pompe.\n— Il est piquant, je dois le dire, que j'aie à vous féliciter\nà l'instant précis où je vous avisais d'un renvoi par mesure\ndisciplinaire ! il y a même 1à... notez que ceci ne signifie pas\nselon moi, que l'accès de la maison vous soit interdit à l'avenir.\nAu cas, que je ne prévois pas, où il vous serait agréable de\ntravailler à nos côtés, il vous sera fait bon accueil, vous serez\ntrès bien reçu ».\nHormis ; dans les conversations d'affaires... et encore !\nquand Moireau cherchait le ton sérieux, il ne trouvait que\nl'ému : c'était avec l'argot sa langue naturelle : « Brave Mr"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": "35", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.37", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1987, "texte": "Pompe ! çà, c'est hors ligne sur la place de Paris comme gen-\ntillesse, Mr Pompe ! Je me disais : ton compte est fait, et pas\nde réclamation, voilà ton mois à partir du 15. Il y a pas à en\nvouloir à la société et à la canaillerie du monde, il y pas à dire\nnon conforme, qu'est ce que c'est que ce pays là, tu es saqué,\net tu l'as pas volé ! C'est vrai, au lieu de çà je suis bien vu,\nvous me laissez le choix de revenir, cré bon Dieu ! j'en ai de\nl'émotion de ce moment ou je ne m'y connais pas ! Si c'était\npas pour faire 600,000 fr. d'affaires, 120.000 fr. de bénéfice net\net une gentille personne franco de port et d'emballage et pas\nde morte à cause de l'Amérique, je resterais bien à me crever\nici pour vous, Mr Pompe ! » Dans les milieux de convention\nla plaisanterie est habituelle non l'émotion. Moireau adoucissait\nle choc de l'une par l'agrémeut de l'autre. La main tendue du\npatron et son nez penché vers le bureau terminaient cette\neffusion. « Il y a des ordres pour vous à la caisse »...\nCe fut en affectant la froideur, que le gros Léonce tra-\nversa la haute salle des courtiers, nue et jaune comme un\n%\ncorridor où les chefs de rayon assemblés attendaient l'heure\nde leurs audiences alternatives. L'idée des erreurs du rayon L\net celle de la disgrâce que le sympathique Moireau incarnait\nrompirent les conversations, la nonchalance des attitudes et le\npittoresque des groupes autour du comptoir brillant. Le pince-\nnez de Mr Boiviel de Cuirs, exerça sa perspicacité sur l'avenir\ndu subalterne. Le dos philosophique de Mr Tardieu de la\nQuincaillerie, un entêté travailleur, pensa : Ce qui prouve\nqu'il est important d'être sérieux » ! Le brave petit Demoulin\nde la Chemiserie, bredouillant, butant, bégayant, riait du froid\naccueil près du bouillant Mr Evrard de la Bijouterie, et guidait\nson attention vers une règle morale à laquelle l'un ni l'autre\nne firent exception. Le pâle Mr Leclerc des Chaussures avait\nla peur de tout, même de ses pensées. Le paternel Mr Genreau"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": "36", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.38", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1854, "texte": "des Meubles luttait contre sa bonté, et Mr Gérard de la Dra-\nperie jouait avec ses passions. Le susceptible Mr Nocard des\nNouveautés pour Dames que Moireau avait froissé rythmait\nses rancunes avec un éventail de factures. Mr Pajean des\nJouets, qui ne satisfait pas les dames, que ses longues mousta-\nches blondes et sa taille souple attiraient, se comparait sans\ncesse avec les autres hommes pour les envier : « Compromet-\ntant, ce cochon là! » Pourtant le calme et frétillant Mr Forgeot\nde la Porcelaine, qui apportait le soir dans les salons bourgeois,\nla récolte de ses yeux curieux et pointus, s'approcha du dis-\ngracié.\n« On m'a rapporté que vous nous quittiez pour des incor-\nrections légères, Moireau ! vous étiez un collègue très sociable\net de rapports faciles.\nMr Forgeot, je me marie, oui î avec Caroline Berard...\nson associée plutôt. C'est vous dire que je vais vivre aux cro-\nchets des rupins : je serai plein de sous, quoi !» A ce moment\non entendit le rire faux de Ligier, séparé de Moireau par le\nbattant de la porte vitrée dont tous deux tenaient le bouton de\ncuivre. « C'est une histoire admirable, Moireau qu'est ce que\nvous déclanchez ! Les responsabilités de la maison Caroline\nBerard, à quand la noce ? » Ces mots furent le signal d'un\nrevirement pour tous et d'un triomphe pour le fiancé. Caroline\nBerard ! Peste ! La célébré modiste ! L'enthousiasme atténué\npar la froideur de celui qui en était l'objet par son grade infé-\nrieur, par le voisinage du patron, n'en alla pas moins jusqu'à\nl'offre d'un apéritif d'honneur faite par le bouillant Mr Evrard\nde la Bijouterie, et accueillie sans ferveur par les modestes\nappointements de ses collègues.\n« Oui, c'est beau ! c'est extraordinaire ! c'est épatant !\ndisait paisiblement Moireau. Mr Pompe a été très gentil. Ah !\noui ! maintenant ça va marcher, c'est une affaire sérieuse ? »"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": "37", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.39", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1717, "texte": "« Dites donc, je cherche justement une place pour ma\nbelle sœur ? »\nPourquoi Moireau qui n'avait pas d'ambition et qui avait\nde l'amour jusqu'à l'ahurissement, ne montrait-il que ce qu'il\nn'avait pas ? était-ce par pudeur ? ou bien pour cacher encore\nla cause unique des erreurs du rayon L ?\nIII.\nSoit parce que ceux qui veulent de la pitié la demandent\nà ceux qui ont souffert, soit parce que la tristesse donne une\ngravité qui attire la confiance, mes huit mois de dur exil\nBoulevard Voltaire, ont reçu plus de confidences que le reste\nde ma vie et ma blouse blanche plus qu'une soutane. Tu étais\ntrop mauvais employé pour devoir l'être longtemps et les con-\nfessions évitent les carrières rivales. Tous les lundis matin la\ntête de mon supérieur hiérarchique inclinée vers la droite,\nm'appelait à sa table, les sourcils froncés. Moireau relatait des\ndétails de ses rencontres avec l'aimée pour en prolonger les\njoies et m'en montrait les longues pages barrées par la règle et\npar une écriture régulière et paraphée : il désirait échanger de\nl'estime avec moi. Plus tard dans une scène de sa vie trans-\nformée en drame par l'aimée quand Moireau fit une réponse\ndu titre « Journal de Fiançailles », Alice Horvilleur répliqua :\n« Ainsi, c'est à l'écharpe de Mr le Maire que t'as pensé le\npremier jour dans le tramway Louvre-Vincennes. C'était pas\nla peine de m'échiner le tempérament pour te mener là ».\nJournal de Fiançailles ! ce titre ! Moireau ne savait-il habiller\nle grand amour que d'une forme officielle ? Le Théâtre fran-\nçais dont il était l'hôte, avait-il eu sur son âme une telle\ninfluence, ou l'avait-il exercée sur son style seulement ? Les\nsortes d'amour qui donnent le dévouement, font faire à ceux qui"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": "38", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.40", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1947, "texte": "en souffrent un progrès dont ils bénéficient, car le dévoûment\ngrandit, et les plus mauvais hommes le reconnaissent. Dans\nles amours qui ne sont pas une joie préférée à toute autre,\ncelui qui la donne ne songe qu'à duper celui qui l'éprouve.\nPlusieurs amoureux en voulant le bonheur d'une femme ont\nfait le leur. D'autres qui ne cherchaient que le leur ne l'ont\npas trouvé. Moireau fut conduit à la paresse par le malheur,\npar l'un et l'autre à la noblesse, et revint par celle-ci à la mai-\nson qu'il avait quittée. Un Dimanche dans un tramway la mère\nde Léonce fut captivée par les prévenances d'une voisine et\nson fils par son élégance. Mme Moireau était une de ces mé-\nnagères plus prudentes au foyer que dans les rues de Paris.\nLe chaste Léonce ignorait tout ce que le bureau et le théâtre\nne lui avaient pas enseigné. Pour Alice Horviller qui avait 30\nans, les hommes étaient des maris possibles ou ne l'étaient\npoint. A l'amant qui vous mène à la campagne le dimanche\nmais vous abandonne un jour avec un enfant, elle préférait,\nau moins provisoirement, le mari qui consacre l'argent gagné\nnon à ses besoins qui n'existent pas, mais à ceux de sa femme\nqui sont grands. La manie du mariage la poursuivait même\nhors de toute espérance ; et tellement qu'elle avait pour chaque\npassant le regard connaisseur d'une courtisane honnête. Les\ndoigts de maris avec l'anneau, coupaient son rêve de suite\nrepris sur d'autres mains. Avant que l'héritage de son papa,\nveuf mort il y avait trois ans, lui eut donné du « bon temps »,\nl'idée ne lui venait pas que le mariage fut autre chose qu'une\ncollaboration d'intérêts et de travaux, mais les six mille francs\ndisparus en amenant la paresse, le cinéma et les cafés concerts,\nlui en avaient laissé le goût, un mari pour suppléer à l'argent\ndisparu était nécessaire, quant à l'amour on verrait... Elle\nn'était plus modiste et ne voulait pas le redevenir.\nDans le tramway, la conversation de maman Moireau ne"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": "39", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.41", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1566, "texte": "fut que de sa vie dont le centre était les qualités de Léonce.\nPar une conviction de son coup d'œil aussi certain que l'expé-\nrience de la mère, Alice acquiesçait et non par flatterie. Sa\nrésolution était prise et ses mesures aussi. Elle parla avec\nmépris des coureuses et des apaches de la rue Botzaris qu'elle\nhabitait, avec amour et respect de sa patronne et amie Mme\nCaroline Berard. Celle-ci était très sérieuse, sa maison aussi\net une certaine promesse, signée en contrat sur papier com-\nmercial ne l'était pas moins. Elle le sortit de son réticule et la\nmère le fit de ses lunettes et du sien. La petite tête de Mme\nMoireau branlant d'émotion et d'émerveillement lut ce qui\nsuit :\nMAISON CAROLINE BERARD\nPLACE DE LA MADELEINE\nJe soussignée Diane de Montfermeil, s'engage à partager les\nbénéfices et les charges de ma maison de modes, connue sous le\nnom Maison Caroline Berard, avec Mademoiselle Alice Horviller,\nhabitant 46, rue Botzaris, aux Buttes Chaumont, mon amie et ma\ncollaboratrice, ce à dater de son mariage.\nSigné :\nDiane de Montfermeil dite Caroline Berard.\nLa direction des pensées était la même, non celle des\npromenades, on s'engagea de faire coïncider celles-ci le di-\nmanche suivant. Alice avait des cartes d'adresse; Léonce se\npromit d'en faire imprimer gratis par l'imprimeur de l'Entre-\npôt Voltaire.\nRapidement, Léonce remplaça chez lui les repas copieux\net les digestions faciles par le jeûne et les maux d'estomac, le\nsilence par le bavardage, et le bavardage en argot par un\npathos mélancolique; à l'Entrepôt Voltaire, les plaisanteries"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": "40", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.42", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1973, "texte": "par la méditation, la ponctualité par les distractions, l'exacti-\ntude par les retards, la mollesse par une sorte de brio léger,\nenfin les soirées d'art dramatique par l'attente nerveuse des\nvisites qui étaient fréquentes et irrégulières. La mère fit sur la\nfiancée possible une enquête qui vérifia ses dires. La concierge\nde la rue Botzaris avec un sourire, répéta la leçon de la\ngénéreuse locataire sur la maison Caroline Berard. La mère\nne rencontra Caroline Berard qu'après treize demandes qui\nla faisait moquer de son personnel. Diane de Montfermeil\nétait une grosse blonde à fossettes qui promenait dans chacun\nde ses salons, ses airs dolents et ses diamants avec activité.\n« Oh! Oh! Oh! Oh! 0h!.... je me rappelle.... une copine\nde pension, nous avons fait un peu la bringue ensemble. Elle\nest si drôle, cette petite ! Diane de Montfermeil ! quelle his-\ntoire sensationnelle ! Oh! Oh! Ah! faites pas attention, je ris !\nc'est ridicule, c'est une habitude pour montrer mes dents\nprobablement : elles sont fausses ! mais certainement tout ce\nqu'elle voudra, la pauvre chérie : on s'arrange en famille.\nNon ! elle n'est pas là aujourd'hui. Oh! Oh! Oh! Oh! Eh ben!\ndites donc ! je veux être de la noce, hein ! j'espère qu'on\nm'invitera au moins, il faudra être rigolos ! Venez donc par\nici, je veux vous montrer ce que nous faisons cet été. Croyez-\nvous si ce n'est pas un amour ce petit paradis-là : c'est correct,\nc'est comme il faut, il est très bien ce modèle-là. Ravissant,\nravissant, ravissant, tout plein, je sais à qui ça plaira : à Mme\nde Berg, elle a tant de goût ! faut savoir s'arranger dans la vie.\nMoi j'ai trop d'idées, ça m'rend folle, tiens il n'a pas de nom;\nje vais l'appeler Diane de Montfermeil, c'est imprévu comme\nvotre visite ! Oh! Oh! Oh! Oh! c'est égal ! elle est bien bonne!\nÇa c'est ma collection de petites poupées ! c'est à moi, ça ! Je\nles adore tout plein, oh! mes petites poupées, mes petites\npoupées, elles sont bien arrangées, hein ? »"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": "41", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.43", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1626, "texte": "Le croisement des ordres, des appels de téléphone, des\ndemoiselles pressées et tranquilles, les odeurs de la dame,\ncelles du vernis et de la colle, ahurissaient la pauvre vieille de\nBelleville : elle était charmée et se crut convaincue, elle partit\nchargée d'un présent dans un carton : un chapeau de mariage\npour dame âgée rouge, doré, orné d'une aigrette blanche.\nIV.\nNi l'entrepôt Voltaire, ni la maison Caroline Berard, ne\nfurent représentés aux noces; l'un des conjoints n'était plus\nde l'une, le second n'avait jamais été de l'autre. Le lendemain\nsur l'oreiller du lit de jeune fille qui était devenu le sien,\nLéonce trouva non pas une chevelure dorée, mais une enve-\nloppe cachetée :\n« Léonce !\nJe t'ai menti ! Je t'ai trompé ! Pardonne ! Je t'aimais. Je\nte voulais coûte que coûte ! Je t'ai aimé le premier jour ! Pour\nparler catégoriquement en voyant tes chers parents qui sont\ndes gens de premier choix comme de raison, moi ! moi ! si\nindigne du baiser de ta mère ! oh ! mon Léonce adoré! Oui, je\nt'ai menti, menti, menti, menti! J'ai été chez Caroline Berard,\nça c'est vrai ! Et je suis son amie, la belle avance! Elle n'a été\nbonne qu'à m'engager dans une affaire qui n'est pas profitable.\nMon chéri, c'est le commencement de tout. On était toutes\nles deux à sec, à l'époque, et tu ne peux savoir ce que c'est,\nquand on veut rester honnête. On est hors de sens, on a le\ndiable au corps. Alors, tu vois On s'est promis que la\npremière mariée aiderait l'autre, et elle a fait sa pelote, alors\npar lubie, elle a imaginé le papier signé Diane de Montfermeil,\nqui n'est pas son nom, mais une divagation, comme tu penses"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": "42", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.44", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1750, "texte": "bien, et j'ai accepté par bêtise. Oh ! que je suis coupable, mon\ngros chéri, mais je me punis et pas à bon marché, je m'en vais\net ça me coûte gros. C'est fini, ma vie est brisée. Je donne\nmon bonheur par remords, car je n'en dormirai plus. Hélas,\nque faire? Tu m'as dit que tu avais perdu une bonne place\npar l'amour qui t'avait tourné la tête, mais que ton singe te\nreprendra quand tu voudras de son propre aveu à lui. Gela\nétant, en conclusion pratique, va voir ces messieurs, et mets-\nmoi tout sur le dos. Moi, je ne sais ce que je ferai, je suis plus\nembarrassée que toi, ayant fait le coup, et n'osant plus profiter\ndu mariage; car à quoi servirait-il de rester, puisque tu sais?\nIl ne s'en suivrait que des chicanes; par conséquence de la\ngaffe. Peut-être une fois morte, tu comprendras combien je\nt'ai aimé, puisque j'ai été jusqu'à raconter des sornettes, par\nl'amour que j'avais. Alors tu iras sur ma tombe m'apporter\nton pardon avec un bouquet de fleurs. Adieu. En définitive,\nje préfère mourir ! Si tu me pardonnes, écris-moi à mes ini-\ntiales poste restante, Rue Sainte Anne.\nTon Alice. »\nL'amour a du prix pour ceux qui l'ont ignoré longtemps\net le mariage est sacré pour les simples : « Ça c'est plus soigné\ncomme blague que la chronologie de Chilperic ! »\n« Ça ne fait rien. Reviens. Je t'aime comme avant. »\nCette première réponse inspirée par le cœur fut jugée\ntrop brève par l'esprit. Les quatre pages de la douzième\ncommençaient par ces mots :\n« J'ai toujours eu de la déveine. Ma mère a un caractère\ndésagréable. Il faut bien la connaître. Mon vieux est infirme\ndepuis »Et n'en contenait pas d'un autre ton.\nCelle que reçut Alice Horviller, ressemblait aux semonces\nméritées que les pères de théâtre adressent à des fils qui n'en"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": "43", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.45", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1810, "texte": "tiennent pas compte : « Madame, j'étais loin de m'attendre,\netc.... »\nEn cherchant un linge pour essuyer son binocle, Léonce\ns'aperçut qu'il n'en portait pas d'autre que sa chemise. Il n'en\nfut pas étonné, les grandes émotions n'en comportent pas de\nmoindres. Le rasoir guidé par une main sûre, enleva à sa\nface les poils qui n'y devaient pas paraître, sans entamer ni les\ntouffes correctes et décolorées au menton, ni la chair rose et\njaunâtre. A la fin de l'opération, des décisions irrévocables\navaient remplacé les hésitations. C'était :\n1° ne pas augmenter sa douleur par celle de sa mère en en\nfaisant sa confidente,\n2° d'aller se plaindre de Caroline Bérard à son ancien\npatron.\nRue Oberkampf la rapidité de ses pensées moins clairement\nformulées par lui, qu'ici par moi, accélérait celle de ses jambes\nvers le salut. Un procès à la grande modiste ! Cette intention\nsatisfit plus à sa vengeance que ne l'eût fait son exécution ; le\nbon sens et l'orgueil s'accordaient pour l'approuver ; la puis-\nsance et les capacités nécessaires lui manquaient, mais non à\nMonsieur Pompe et à Monsieur Ligier dont il espérait l'appui.\nLes raisons de nos actes ne sont pas celles qu'expose\nnotre muette éloquence. Que tout homme interroge « l'autre »\nqui agit pour lui avec des causes que lui-même ignore. Si le\ncerveau abrite nos pensées, nos arrières pensées, la conscience\net ses ombres, le fait-il de cet « autre » mystérieux dont les\nactes sont attribués à l'individu, dits par lui « spontanés » et ne\nsemblent jamais soucieux que d'eux-mêmes. Ah ! bonhomme\nbénéfique ou maléfique, mais certainement falot, toi qui n'es\npas moi et crois l'être, qui es-tu, bonhomme affreux? où loges-\ntu, toi, l'autre? l'autre ! quelquefois j'ai cru ta vie finie en moi\nmais tu as ricané pour la proclamer. La simplicité de l'homme"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": "44", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.46", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1828, "texte": "fait la complexité de « l'autre » et réciproquement. La simpli-\ncité est ma vertu, c'était celle de Moireau.\nL'autre n'ayant pas de pensées anime d'intentions celles\nde son compagnon qui lui sont étrangères; l'autre ayant des\npensées, le compagnon les ignore. Moireau n'aurait-il pas\nrougi, s'il avait connu la comédie que « l'autre « lui faisait\njouer sur un théâtre dont je dois lever le rideau. « L'autre »\npensait : « Impossible procès réussir. Patron salaud s'ennuie,\nadore scandale. Aveu vérité avec demande simple de réinté-\ngrer impossible. Fierté. Dignité. Demander conseil pour procès\nexcellent. Offrira place acceptée d'avance. » Moireau pensait :\n« Mr Pompe est un père pour ses employés, il va me dire\ncomment me conduire pour ravoir ma femme. »\nCependant l'ardeur même que Léonce mettait à ces\nprojets les devait dissiper. Le temps va son chemin et l'esprit\nva le sien sans que l'un s'occupe de l'autre. Le carillon de\nl'église St. Ambroise qui repeuplait périodiquement les trot-\ntoirs du Boulevard Voltaire avait signalé aux restaurateurs et\naux employés l'heure de leur réunion.\n« Eh bien ! mon vieux, on est à la tête de la société\nBérard et Gie, c'est le comble de la richesse en pleine exécu-\ntion, là, hein ? mais ça n'a pas l'air d'aller.... faut pas être bien\nsubtil pour voir sur votre figure...\n— Ça va. »\nLe nombre des questions venues d'un groupe le dispense\nd'y répondre. La froideur qu'il ne se donne pas la peine de\ndéguiser par un de ses sourires n'étonna pas : les employés ne\nsont pas habitués à un autre mode sinon aux accès de bienveil-\nlance et aux plaisanteries grivoises. Mais « l'autre » de Moi-\nreau était si troublé qu'il changea ses projets et Moireau le fit\nde sa route. Moireau connaissait la vie du Rayon et ne voulait\npas qu'il le fit de la sienne et tandis que la peur des communi-"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": "45", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.47", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1803, "texte": "cations hypocrites et des apartés railleurs ramenaient Léonce\nchez sa maman « l'autre » sentait confusément que l'amour\nindispensable à l'existense et suffisant à l'emplir arrangerait\nau mieux celle de Moireau.\nV.\nL'œil du père suivait une lettre froissée dans la main de\nsa femme couchée. Le beau mariage est la dernière ambition\nd'une mère chimérique pour un fils qui les a déçues toutes\ncomme jadis le père. Montée le matin au logis de sa bru pour\nconnaître la fin de ses misères, une lettre oubliée lui en avait\nappris de nouvelles. De plus haut est la chute plus elle est\ndouloureuse. L'amour est un voile de ses duperies et de ses\nchagrins, et Léonce n'était qu'amoureux, mais les yeux de la\nvieille n'avaient de voiles ni devant la triste vérité ni devant\nles affreux mensonges. Grelottant de fièvre dans son lit elle y\ncuvait ses douleurs récentes et les plus anciennes. Léonce entra\ncomme un enfant coupable et sortit de même sous prétexte de\nquinine. Il rapporta trois journaux mais il aima mieux écrire\net déchirer des lettres chez sa mère et chez sa femme où il les\ntransporta le soir que de lire. Le guet des fiacres, des tramways,\ndes rares passants, la contemplation des arbres des Buttes-\nGhaumont dont la cime coupait le ciel étoilé, emplit une partie\nde cette seconde nuit de noces, le sommeil le fit de la journée\nsuivante. Le surlendemain à deux heures du matin, Alice,\nradieuse et bien mise, fatiguée et parfumée, se rendit à son\nmari muet de surprise et ivre de bonheur. D'abord à des paro-\nles dont l'incohérence dénotait la plus grande émotion, la\nréponse de l'épouse fut un sourire protecteur et attendri, celles\nqu'elle devait faire aux demandes étaient préparées.\n— « La plus belle et la plus gentille ! On ne s'en fait pas\nune idée comme c'est coquet ! As-tu reçu ma lettre ?"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "46", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.48", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1819, "texte": "— Quelle lettre ? Ah oui, je t'affirme que c'est faute de\ntemps que je ne suis pas allé à la poste restante. En toute fran-\nchise, mon chéri, voyons, en définitive à quoi sert-il ! Il faut\nêtre raisonnables. Ecoute-moi bien, tu vas me promettre de ne\npas faire d'extravagances par fureur de jalousie. Hein ? J'ai\nbien réfléchi que c'est moi qui t'ai fait perdre ta place... Si, si !\nJ'ai bien remarqué ! Je voudrais tant que tu comprennes! Il est\njuste que ce soit moi qui te rembourse et intégralement. Je n'ai\npas plus d'orgueil, qu'il n'est raisonnable, mais c'est l'honnêteté.\nAh, je suis honnête, va. Tu verras, tu ne me connais pas.\nRien de plus beau que l'honnêteté. Gonséquemment je suis\nallé chez Caroline Bérard, lui reprocher sa conduite, tu sais,\nn'est-ce pas... Alors elle m'a promis un mot de récommanda-\ntion pour Giroux la maison de couture et finalement elle me\nl'a écrit et voilà ! Ecoute, mais écoute-moi donc, reste tran-\nquille au lieu de m'embrasser à ce point là toutes les minutes.\nOh ! ce qu'il est gentil !\n— C'est égal ! des hommes chez ma nièce à cette heure\nde nuit, comme dit Hernani, mais ça a-t-il une idée, une petite\nidée de rentrer chez votre mari à deux heures du matin, pre-\nmière grande coquette.\n— Eh bien écoute, tu vas voir. Tiens regarde. Ils ont tant\nde confiance en moi ces tas de bonnes gens de chez Giroux,\nqu'ils m'ont fait une avance pour la bonne raison que j'étais à\nsec. Je ne vois pas le mal qu'il y a, à accepter une avance de\nses patrons, n'est-ce pas ? »\nIl y avait cent francs dans le réticule qu'elle ouvrit et\nreferma.\n— Ah non ! ça c'est pour moi, tu comprends, je n'en ai\npas plus que de raison. Il faut que je fasse figure, le grand\ngenre, le genre mondain, la crème fouettée. Il faut que j'ai un\nchapeau du soir pour les avant-générales, les répétitions des"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": "47", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.49", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1894, "texte": "couturières, comme ce soir... et tous les faux frais... si tu\nsavais... c'est à douter de tout, mais tu peux être tranquille.\n— Dis donc ! J'espère naturellement que tu m'auras des\nbillets de faveur... Oh mais, c'est épatant.\n— Sois raisonnable, mon loup ! J'ai dit que je n'étais pas\nmariée, histoire de rire, j'ai eu peur que ça ne produise pas du\ntout bon effet de l'avis même de Caroline Bérard : suppose\nque ça ne leur plaise pas que je sois mariée... donc, il est très\nimportant que tu ne te montres pas pour ne pas gâcher tout.\nEt puis à quoi sert-il ? Puisque tu auras ta petite femme à toi\ndans notre petit nid. Oh ! non, oh ! non, pas ça... je suis si\nfatiguée... »\nA ceux de mes lecteurs qui devinent le cours de cette\nhistoire et médisent de sa vraisemblance, la véritable profes-\nsion d'Alice qui doutent qu'elle l'ait choisie le lendemain de\nson mariage et l'ait attendu pour le faire, je réponds qu'Alice\na trente ans, que comme les ouvrières de Paris, n'ayant pensé\nqu'à l'amour, à sa poésie, à ses profits elle est prête à tout ce\nqui tient à lui, que plusieurs filles de Paris ont d'autant plus de\nhâte de donner à un mari ce qu'elles ont refusé à un amant\nqu'elles se croient en droit de le donner à un amant quand elles\nl'ont fait à un mari. L'espérance du mariage maintient les filles\nà ce dont sa réalisation les libère. La transformation inattendue\npour son mari, était attendue par un autre sans doute. Une\nfemme qui ne repousse pas complètement l'idée d'une vie\ngalante ne le fait pas de ceux qui pourraient l'y aider. Au\nbureau de placement de l'amour, beaucoup de femmes retien-\nnent leurs serviteurs sans les engager. Alice n'était probable-\nment pas seule à préparer sa chute.\nMoireau qui n'avait de relations qu'avec les fournisseurs\nde l'Entrepôt Voltaire songea à les utiliser en leur offrant ses\nservices, mais il craignit de révéler indirectement à ses anciens"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": "48", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.50", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1204, "texte": "collègues, l'aventure matrimoniale et attendit le courage de les\naffronter avec la bienveillance de Mr Pompe. Une vraie dou-\nleur devait le lui donner en anéantissant la valeur des contin-\ngences : les appointements du prétendu mannequin étaient\nirrégulièrement reçus mais relativement considérables. Mme\nMoireau s'habilla avec autant de richesse que sa belle-fille et\navec plus de discrétion. De savants médecins tentèrent dans\nune maison de santé célèbre de rendre la vie aux membres\nengourdis du père paralysé. Léonce ne quittait ni ses vêtements\nd'intérieur, ni sa casquette pour aller chercher des provisions\ndans un filet plein de bouteilles ou échanger au cabinet de lec-\nture des romans lus contre ceux qui ne l'étaient pas encore.\nSon cou était déshabitué du faux col et sa peau du rasoir. Or\ncette famille qui adorait Alice lui inspirait un dégoût dont les\nmarques eussent été visibles pour d'autres. Trois mois après\nqu'elle y fut entrée elle l'abandonna pour toujours. La noble\ndouleur de Léonce qui l'a débarassé des plaisanteries, de 1 ar-\ngot, de l'art dramatique, et des petites bouderies, qui a valu à\nl'Entrepôt Voltaire le grade de chef de rayon qu'il a préféré\nau suicide.\n\nMax Jacob."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c009", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c009", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "49", "page_fin": "51", "image_debut": 51, "image_fin": 53, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.5", "titre_corps": "Le Bal du \"Rector\"", "titre_sommaire": "Le Bal du \"Rector\"", "signature_source": "Marcel Millet", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 51, "page_imprimee": "49", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.51", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 999, "texte": "Le Bal du “Rector„\n\nAh ! banjo, banjo, musique nègre,\ndancing-room, bar de nuit, le « Rector » sur Broadway,\ncoktails, wysky, — ô spleen, vieux mot qui sent l'anglais,\nrythme cocasse et fou de l'orchestre grotesque.\nAh ! boissons fortes, spleens, nuit stupide, hébétude,\nhabits noirs, grues semblables à tant d'autres,\nà vau-l'eau, va, pas même le souci de l'attitude,\net les divans « profonds » où l'on se vautre.\nChahut, vieux mot français non moins stupide, exact\ndans son écœurement, dans mon dégoût, dans toute\nl'amertume de mes chers passés en déroute,\nJargon, exil, — pas moyen d'un moi adéquat.\nRimbaud, Verlaine, allez, tous crevés mes fantômes,\nmes petites mortes, mon cœur sauvage, mes coups de gueule,\nallez, allez, les nomades redevenus des hommes,\ndes femmes « très bien », des petits jeunes gens veûles,\nallez, pourritures, vacheries, musiques nègres,\nje ne suis plus d'ancun pays, j'ai tant voyagé,\net quand on est saoul on est presque gai,\non boira du gin jusqu'à ce qu'on en crève."}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": "50", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.52", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1385, "texte": "Dansez, tournez, petits couples corrects,\nmaquillés, peinturlurés, indifférents à mon rêve,\net ce serait difficile de l'expliquer,\nce rêve qui n'en est plus un et dont je crève.\nClarinette en furie, couples, liqueurs, délires,\ntout ça très correct mais saouls à rouler,\nun coup de pied dans le ventre pour l'achever.\n« La marche funèbre » qu'on joue dans des rires,\navec des crachats, des hoquets, du Champagne\n« encore ça qui est bien français »\non glapit en chœur, on bat la campagne,\n(cette image est d'un ironique figuré).\nSoit, on a pris la pose nécessaire,\non fume une cigarette qui n'a plus de goût,\ncet enterrement de la fin de tout\non peut s'imaginer que c'est la mort de la terre...\nUne mort maquillée comme il conviendra,\nle coup de pied de l'âne sur les espoirs bêtes,\net nous dirons encor un mot français « goguette »\ndans toute l'insanie de ces entrechats.\nPick-me-up, achevez la crevaison méchante,\n— pas même un matelot, belle brute d'un port\nqui jouerait du couteau; le sang coulerait rouge,\npas même des filles ignobles dans un bouge...\nAh ! du wysky et puis du gin encore !\nEt que Broadway nous apparaisse étrange —\ncar ce sera quatre heures du matin,\nnous serons fripés, lamentables — des loques —\navec un vieil orgueil qui aura déteint\nen ingurgitant ces breuvages atroces...\n— Il n'y a plus ce petit coin que j'avais juré\nde garder au secret de ma belle aventure,"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": "51", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.53", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 770, "texte": "morte la mer et morte la forêt,\ntout ça c'était de la littérature.\nJe n'aimerai plus — on ne souffre même pas\nce n'était pas la peine de venir si loin.\nAh ! croyez-moi, il n'y est plus, ce petit coin...\nAllons, allons, branle-bas de combat —\nJ'y vais, j'y roule, on se cassera la gueule.\n— Petite amie, je vous demande pardon,\nvous êtes gentille — est-ce bien la peine ?\n— Vous voyez d'ailleurs, je suis un joyeux garçon.\nJe me saoulerai comme une brute\net les visages danseront sur cet écran\noù tout est comique à force d'être navrant.\n— On ferme ?... « oh ! oh ! ces choses-là sont rudes »...\n— Il y a des heures que ces couples tournaient,\nque la clarinette était en délire,\net ces mots il a fallu les écrire\npour cacher une espèce d'envie de pleurer.\n\nMarcel Millet."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c012", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c012", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "52", "page_fin": "63", "image_debut": 54, "image_fin": 65, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.6", "titre_corps": "Première chambre du Museum criminel du policier Laitance : Commentaires a joindre (sur fiches) aux pièces curieuses cataloguées, et dans le style convenable.", "titre_sommaire": "Première chambre du Museum criminel du policier Laitance : Commentaires a joindre (sur fiches) aux pièces curieuses cataloguées, et dans le style convenable.", "signature_source": "André Salmon", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 54, "page_imprimee": "52", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.54", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 926, "texte": "Première chambre du Museum criminel\ndu policier Laitance\nCommentaires a joindre (sur fiches) aux pièces curieuses\ncataloguées, et dans le style convenable.\nA André Derain\n\nHerbert Barbatrix et son copain Athanase Thibaldy\npartagaient, tout en haut de Belleville, dans une rue illustrée\npar trois crimes crapuleux, un logis médiocre dont ils s'acco-\nmodaient. Herbert Barbatrix et Athanase Thibaldy se fussent\ncertainement moins aimés s'ils eussent été frères par le sang.\nIls étaient mieux que des amis, des copains ainsi que je l'ai dit,\ndes copains au sens très ancien de ce beau mot dont ont n'use\nplus guère comme il faut.\nHerbert Barbatrix s'adonnait à la philosophie ; Athanase\nThibaldy pratiquait la poésie et leur commune industrie pour-\nvoyait aux nécessités d'une vie sagement réduite à l'inéluctable.\nImpertinents, agressifs, tapageurs, vicieux, voleurs, ils\neussent comme tant d'autres conquis le respect dès leurs"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": "53", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.55", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1768, "texte": "débuts. Au contraire, leur modestie, leur effacement, les ren-\ndaient haïssables. On croit bien qu'Herbert Barbatrix et son\ncopain Athanase Thibaldy avaient poussé la modestie jusqu'à\nnégliger de débuter.\nLes locataires de la mansarde, dont la tabatière prenait\njour sur le paysage qui forme un cadre luxembourgeois au\npont des suicidés, n'entraient en contact avec la société, et\npar intermittences, que chez le boucher hippophage, au bureau\nde tabac, chez l'épicière tenant le dépôt de pain et qui leur\nvendait encore des plumes, de l'encre et des mains de papier-\nécolier. Dans ces trois établissements, ainsi que chez la con-\ncierge, Mme Plessis-Fouettard, on ne nommait jamais autre-\nment Herbert Barbatrix et son copain Athanase Thibaldy que\nles deux marteaux.\nL'un des deux marteaux — on ne sut jamais lequel —\neut la faveur providentielle d'un petit héritage. Herbert Bar-\nbatrix, malheureux — un peu — à cause de cette pouacre\nrançon des libertés du célibat, décida de s'offrir une femme de\nménage, malgré les timides objurgations d'Athanase Thibalby.\nEntre toutes les candidates fut élue la plus funeste com-\nmère de Belleville, Noémie Lavalanche, veuve d'un cocher\ndes omnibus, tué sur son siège, place de la République, le\nler1er mai 1905, par la balle d'un anarchiste juif d'Odessa, Aaaron\nKrams dont une image à un sou perpétue le supplice. Phaëton\nLavalanche avait su se faire aimer de Noémie comme de ses\npercherons. Il avait maintenu dans des voies étroites Noémie,\nancienne reine des reines. Le veuvage rendit la veuve laide et\nméchante. Elle disait de ses maîtres :\n— Si jamais j'apprends qu'ils sont de la bande qui a tué\nmon homme !...\nOn encourageait sincèrement dans le quartier Noémie à\nbeaucoup entreprendre contre le repos d'Herbert Barbatrix"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": "54", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.56", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1775, "texte": "et d'Athanase Thibaldy. Les deux marteaux devinrent les\ndeux crapules. Noémie leur chipa des papiers qu'on étudia\nsans les comprendre dans la boutique de Mme Goconier.\nL'épicière s'indigna hautement à retrouver ses cahiers blancs\nnoircis d'intraduisibles signes tracés avec son encre.\nFresnes, après six mois de rigueur, ouvrait ses portes au\nneveu de Mme Goconier, le jeune La Chouette, condamné\npour jeux renouvelés de l'antique, protestation d'évidente\nculture; mais dans le cadre impropre des fortifs !... En prison,\nl'ami, le conseiller, le maître du jeune La Chouette, fut le\nbaron de Carnage à qui l'on avait donné La Chouette pour\nvalet de cellule. La Chouette confia au baron un des cahiers\nchipés par Noémie Lavalanche.\nLe célèbre légitimiste, occupé d'apprendre son rôle à un\npetit acteur de dix ans costumé en Célimène, n'hésita pas. Il\nproclama en rotant qu'il devait « y avoir de la politique\nlà-dessous ».\nUne nièce de Mme Plessis-Fouettard, la blonde Claire,\nClaire Majolie, doit apparaître ici. Qui l'entretenait ? Laitance,\nen vérité, Georges Pépin Laitance, l'illustre policier philo-\nsophe, conservateur de ce Musée criminel par lui fondé et le\npremier du monde. Avisé par Claire mue par sa tante,\nLaitance avant tout s'enquit des mœurs de nos deux gaillards.\nNoémie, serve de la vérité, dut confesser qu'étant clouée\nsur son grabat par des humeurs malignes, elle leur avait fait\n« justement » porter un mot d'excuse par sa fille Gismonde, la\npetite châtaine qui va sur ses quinze ans.\nC'était exprès !... Pour voir !\nGismonde achevait — la mignonne ! — d'user un costume\nmarin de fillette qui ne lui descendait plus, depuis longtemps,\naux genoux. Ses mollets nus luisaient sous la dentelle au\ncrochet des culottes enfantines. Eh bien, la main sur le cœur"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": "55", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.57", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1941, "texte": "et la tête sur le billot, les deux copains n'avaient pas renversé\nGismonde sur le divan tunisien, ils ne lui avaient pas même\nflatté les fesses d'une ou deux claques, histoire de rire, pas\nmême adressé une petite cochonnerie aimable et qui n'engage\nà rien, comme font les messieurs qui veulent être gracieux\ndevant les jeunes personnes. Noémie le proclamait bien haut,\npreuve qu'elle parlait sans haîne et sans crainte.\nLaitance étudia les papiers à la loupe, soumit l'écriture à\ndes réactions chimiques et conclut au moins qu'Athanase\nThibaldy ne s'appelait pas Athanase Thibaldy, mais emprun-\ntait ce nom à un sien ancêtre, pirate dans les mers du Levant\nà la fin du xvie siècle. C'était mauvais pour le gaillard, mais\ninsuffisant à justifier si vite une prise de corps. Laitance aimait\nà répéter : Patience !... tout un chacun est coupable à son\nheure! Suffit d'être là au bon moment. C'était sa devise. On\ns'inquiéta d'un ouvrage d'Herbert Barbatrix Les Cahiers du\nPeuple, recueil d'atroces faits-divers coupés dans les journaux :\nsuicides, accidents du travail, drames de l'ivresse, viols, avor-\ntements, histoires d'enfants martyrs et d'aïeules empoisonnées,\nactes de sadisme, faits de grève sanglants, disparitions d'enfants,\nstatistiques des hôpitaux, drames du vitriol, batailles à coups\nd'épingles ou de ciseaux, etc. Le tout sans autres commen-\ntaires que quatres lignes datées de 1898 et signées du nom\nrespectable de M. Maurice Barrés.\nNoémie livra encore une prose singulière d'Herbert Bar-\nbatrix : Des maladies communes et des moyens singuliers de les\nvaincre, avec en épigraphe : Ceste année les aveugles ne verront\nque bien peu, et augmentée de vers d'Athanase Thibaldy (de\nson vrai nom Henri Coiffe, fils d'un comptable). On n'enten-\ndait rien à ces vers, sinon que leur auteur les confessait illi-\nsibles autant qu'ordonnances de médecins. La partie due au\ngénie d'Herbert Barbatrix se divisait en onze chapitres; savoir:"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": "56", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.58", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1412, "texte": "DIAPHENICON, CATHOLICON, CON, POTUS, DELICES DÉLIENS, URINAL,\nSILÈNES OU PETITES BOËTES, PESTES, CONTRAIRES, SEMBLABLES, MORT.\nLaitance régalait hebdomadairement le Président de la\nRépublique, qui seul lui donnait des ordres par dessus la tête\ndu Directeur de la Sûreté Nationale, d'un rapport circon-\nstancié sur nos deux gaillards ou, si l'on préfère, sur les indi-\nvidus en question.\ns\nMême il pressa le Chef de l'Etat en lui adressant par\npneu ce petit quatrain :\nDeux pauvres nus dans leur mansarde\nUn maître seul en son palais\nIls sont jugés même si tarde\nLa justice de tes valets.\nProduction qui valut à Laitance l'Ordre du Hammam de\ndeuxième classe dont le ruban deux fois se noue à la deuxième\nboutonnière du gilet blanc.\nOr, un matin, Noémie essoufflée, tirant après soi Gis-\nmonde, entra en tempête dans la chambre de Glaire Majolie,\nglapissant :\n— Monsieur Laitance ils seront faits quand vous vou-\ndrez !... Les canailles !... Ils ont un plan !...\nLaitance était encore au lit. Glaire Majolie se corsetait\ndevant une psyché à cadre de bambou.\n— Où est le plan ?\n— Les cochons ne le lâchent pas, Monsieur Laitance...\nils travaillent après.\n— Un plan de quoi ?\n— Un plan qu'ils disent. Est-ce que ça ne suffit pas ?\n— Glaire ma jolie, ordonna doucement Laitance, fais un\ncadeau à la petite. Je ferai récompenser Madame par l'Admi-\nnistration.\nGismonde se jeta au cou frais de Glaire quand la maîtresse"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": "57", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.59", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1431, "texte": "du policier philosophe lui eut glissé dans la poche de son\ntablier un tome dépareillé de la Vie des Empoisonneuses célèbres\nrelié en peau de supplicié.\nLe lendemain, à l'aube, douze crosses de fusils sonnaient\ndevant le seuil des deux copains.\n— Autant pour les crosses ! commanda l'officier.\nLe commissaire spécial ceignit la belle écharpe neuve, le\nmédecin légiste offrit son bout de cigare à un Voltigeur ren-\ngagé qui le fourra dans sa giberne.\nC'est La Chouette, portant en bandoulière un sac lourd\nde son attirail de cambrioleur, qui faisait office de serrurier.\n— Chut ! recommanda l'officier au commissaire, ils par-\nlent !\nTous s'identifièrent à la muraille. On dut écarter La\nChouette dont l'oreille énorme et décollée absorbait le meilleur.\nEn jupon court, en chemise, les bonnes sortaient de leurs\nréduits, avec des mines, des yeux propres à énerver les mili-\ntaires.\nOh ! Barbatrix ! disait Athanase Thibaldy, j'étais las cette\nnuit de tant de futur, j'ai osé une promenade hygiénique dans\nle passé.\n— Et qu'en as-tu rapporté ?\n— Des vers, cher Barbatrix, des vers très vulgaires à\nsouhait....\n— C'est la seule poésie.\n— Des vers bien directs, d'une cruelle précision...\n— Qu'ils sembleront obscurs !... Lis.\nAthanase Thibaldy ne se fit pas prier :\nOvanuna croyait qu'en Amérique\nIl ne volait oiseaux que mécaniques\nLa faute en est à cet amant qui pour Rapprendre l'orthographe\nTe menait chaque soir au cinématographe,"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": "58", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.60", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1068, "texte": "Suis-moi plutôt,\nRêveuse, en mon beau château,\nJe ? apprendrai, grâce au calcul différentiel,\nQu'en vérité les gratte-ciel\nGrattent si bien et au si juste endroit\nQue le ciel éclatant de rire\nCrevant de joie,\nFait, tous les quarante ans,\nTrembler la terre en éclatant,\n— Ainsi tomba Frisco\nChûte immense dont le sans-fil porta l'écho —\nComme une ablette\nCassant en sept\nLa poêle à frire !\n— Rue du Calcul différentiel, Rue du Tremblement de\nterre, Rue du Chiffre sept, Rue de la Poêle à frire, répondit\nla voix de métal de Barbatrix à la voix de Thibaldy aux\ndouceurs pincées de mandoline.\n— Crochetez la porte !\nHan!\nLe flot armé envahit la mansarde.\nBarbatrix ne perdit pas la tête. D'un geste prompt, il fit\nune boulette infime de la grande feuille de papier écolier,\nespalier lourd des fruits noirs de six mois d'un incessant\nlabeur.\nLaitance happait la boulette.\n— Enfant !\nBarbatix souriait d'un sourire d'ange à son copain qui\npâlissait.\n— Remets-toi, cher Afanase.\nLe greffier nota, à l'invitation du policier polyglotte, que\nBarbatrix prononçait à la grecque."}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": "59", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.61", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1697, "texte": "Quand la boulette rendue à sa forme première de feuille\nparfaitement plane fut remise aux mains du Procureur, celui-\nci énonça paisiblement :\n— Lisez, greffier.\nIllustrations d'un plan raisonnable de la cité future, propre\nà réjouir les bons esprits et à flatter l'entendement des contri-\nbuables en exécration de façons anciennes ou le vrai baptême des\nrues neuves de Paris, savoir :\nRue des Centimes additionnels, Rue des Douzièmes pro-\nvisoires prolongée, Rue des Quatre Vieilles, Square du Point\nde Chute, Boulevard du Suffrage Universel, Rue des Trois\nHuit, Rue des Trois Six, Rue du Tobogan, Rue du Crime\npassionnel, Impasse des Faux Monnayeurs, Rue Fourgue,\nRue Pegal, Passage de la Cambriole, Rue du Cinéma, Rue\nFromage, Rue du Chat Perché, Rue de l'lnterpellation, Rue\nde l'Amendement repoussé, Rue du Satyre, Rue de la Faiseuse\nd'Anges, Boulevard des Accapareurs, Boulevard Camille\nFlammarion, Rue Georges Scott, Rue de la Cousine Yvonne,\nRue Pierre Loti, Rue Georges Gain, Rue du Dictionnaire,\nRue de la Grande Encyclopédie, Rue de la Petite Semaine,\nRue aux Urnes, Rue aux Poux, Rue aux Poules, Rue Jacques-\nEmile Blanche, Rue des Frères Fischer, Boulevard de la\nGrève générale, Boulevard de la Revendication, Rue du Ther-\nmomètre, Rue du Taximètre, Rue du Doigt mouillé, Rue des\nMineures Sainte Marguerite, Rue des Messieurs Sainte Op-\nportune, Boulevard de la Séparation, Passage Bonnot, Rue de\nla Vivisection, Rue du Petomane, Rue aux Cubes, Rue Marthe\nChenal, Rue du Fascicule, Rue Bidon, Rue Musette, Rue\nPinard, Rue du Lieutenant-Colonel Rousset, Impasse Alme-\nreyda, Rue aux Pieds, Rue du Corset, Rue des Arts orthopé-\ndiques, Rue de la Fistule, Boulevard du Moratorium, Rue des"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": "60", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.62", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1786, "texte": "Loyers, Rue Pense-Bête, Rue du Procès Boîo, Rue du Mee-\nting, Avenue Browning, Boulevard du Cabinet de Concentra-\ntion, Rue du Boulevard ;\nAvenue du Phonographe, Square du Syndicat, Square de\nl'lnformation, Cité des Truqueurs, Rue des Maquereaux, Rue\nTrou, Rue des Pompes Funèbres, Rue du Fil Spécial, Avenue\ndu Système Métrique, Boulevard de la Démobilisation, Rue\ndu Bel-enterrement, Rue Prime-Fixe, Passage de la Prime\nmensuelle, Rue des Réformés n° 1, Rue des Réformés n° 2,\nAvenue du Salon d'Automne, Boulevard des Indépendants,\nSquare Fiotte, Rue Merde, Rue de la Trachée artère, Rue de\nl'Emphysème, Rue de l'Artériosclérose, Place de la Tubercu-\nlose, Rue du ler1er Mai, Rue du 4 octobre 1881, Boulevard\nLudovic Naudeau, Rue de l'Amiral Kolchalk, Rue de la Vie\nchère, Rue des Baraques Vilgrain prolongée, Rue riche, Rue\npauvre, Rue aux Tantes, Rue aux Flics, Rue aux Gouines,\nRue aux Miches, Impasse du Petit Mec, Boulevard Libion,\nAvenue de la Caponière, Avenue du Boulevard ;\nRue aux Tancks, Rue Bouchardon, Rue aux Boulgres,\nRue russe, Rue des Affaires en cours, Rue de la panne, Square\nLandru, Rue de la Cour d'Assises, Rue du Conseil de Guerre,\nPlace du Ravitaillement, Rue du Scrutin de Liste, Rue Boudin,\nRue Saucisse, Rue des Vieilles Andouillettes, Rue Hure, Rue\ndu Frigo, Rue Mortadelle, Rue Sardine, Rue Sauce Robert,\nRue des Régions libérées, Rue des Régions envahies, Place du\nConseil des Quatre, Rue du Divorce, Rue du Lit de Milieu,\nRue du Ménage à Trois, Square de l'Adultère, Rue des\nAcquittés, Rue du Condamné à mort, Rue du Kangourou\nBoxeur, Rue du Match, Rue du Handicap, Rue Titre-Fix,\nRue Ruolz, Rue du Chahut, Rue du Pelotage, Rue du Cochon,\nRue de 1 Amer Picon, Rue du Ventre, Rue des Accidents du\nTravail, Rue des Enfants trouvés, Rue de l'Assistance pu-"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": "61", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.63", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1788, "texte": "blique, Rue du Service militaire, Rue de l'ancienne Loi de\ntrois ans, Rue au Foutre, Rue Gatin, Rue des Mistelle, Rue\ndes Vins portugais, Rue du Panama, Rue du Sommier métal-\nlique, Rue du Casier judiciaire, Rue Bois de Lit, Rue Punaise,\nRue aux Mouches, Rue de la Gabardine, Rue du Gamp de\nConcentration, Avenue de la dernière guerre, Square du\nTicket, Rue du Square;\nRue Obscène, Rue Claque, Rue Belles Manières, Rue Sans-\nFaçon, Rue du Réchaud, Rue Misère, Rue du Pantalon, Boule-\nvard de la Combine, Rue du Feu de cheminée, Rue Fourrée,\nRue Seringue, Rue Morphine, Rue Touffianne, Avenue Coco,\nRue de la Congaï, Rue Nègre, Rue de Timbre oblitéré, Rue du\nTimbre de Quittance, Place du Pneumatique, Place de l'Enré-\ngistrement, Rue Louis de Gonzague-Frick, Rue Francis Garco,\nRue Mac Orlan, Place Irène Lagut, Rue Edouard Férat, Rue\ns\ndes Rougon-Macquart, Quai de FEtat-Civil, Quai du Livret\nde Famille, Quai du Contrat de Mariage, Quai du Livret\nMilitaire, Quai du Certificat d'Etudes, Quai de la Circonfé-\nrence, Quai du Partage des Eaux, Quai du Parapluie, Quai de\nla Propagande, Quai Dive, Quai Fir, Rue de la Baronne, Rue\nMonsieur Paul Léautaud, Cul de Sac des Mutilés, Rue Mon-\nthéus, Rue Paulus, Rue Georgius, Rue Vierge, Rue de la Folie\ndès Grandeurs, Rue de l'Hypémanie, Rue Larme, Rue Sanglot,\nRue du Désespoir, Rue du Choléra, Rue Gollée, Rue Barbe,\nRue de la Planque, Rue Rotée, Rue DaufFée, Rue Margarine,\nRue du Tango, Rue du Ressort, Square de la Balance, Boule-\nvard du Square.\nRue de la Voyante, Square de l'Ogresse, Rue du Grime\nimpuni, Rue des Lois scélérates, Rue Œil-en-coulisse, Rue du\nGrand Écart, Rue Bougredane, rue du Mauvais numéro, Place\nCaserio, Cité Pranzini, Rue Serpent à Sonnettes, Rue du Solo,\nRue à Gauche, Rue à Droite, Boulevard du Milieu, Boulevard"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": "62", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.64", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1811, "texte": "de la Température, Rue du Bacille de Koch, Rue du Cancer,\nRue Ténia, Rue Jujube, Boulevard de la Grippe espagnole,\nSquare de la Guillotine, Rue du Feu de Salve, Rue de Tact\nElémentaire, Rue de la Physique Amusante, Rue Viande de\nCheval, Rue de l'Huile de Ricin, Rue Cordial-Médoc, Rue\nMoulin-à-Vent, Rue de l'Hospice de Baume, Rue Aramon,\nRue du Paquetage, Rue Sotte, Rue de la Constipation vaincue,\nRue des Personnes pâles, Rue du Pique-Nique, Rue de la\nBelle-Infirmière, Rue du Cataplasme, Rue Cruelle, Rue Veau,\nRue Vâche, Rue du Tabac, Rue de la Médaille Militaire, Rue\n✓ 7\ndes Epidémies, Rue du Fisc, Rue du Testament, Rue du Pros-\npectus, Rue du Monologue, Rue du Défunt, Rue Corbillard,\nRue de la Chaussure Nationale, Rue des Cocus, Boulevard\ndu Bec de Gaz, Rue du Bec Auer, Boulevard du Delirium\ntremens, Rue de l'Ancien Trois-Cinquante, Rue du Bœuf gras,\nRue des Chevaux de Bois, Rue du Catafalque, Rue du Billet\nà Ordre, Boulevard de la Repopulation, Passage des Filles\nMères, Avenue du Passage ;\nRue du Lait Condensé, Rue Nombril, Rue du Sociétariat,\nRue Pan-Pan l'Arbi, Rue Ça-qu'est-bon, Rue T'en-n'auras,\nRue Re-me-le, Pont des Soupirs, Pont des Baisers, Pont des\nGros mots, Pont des Bonhommes, Pont des Conserves, Pont\ndes Aveugles, Pont aux Anes, Pont au Pou, Pont Ana, Pont\nà relier, Pont à reluire, Pont Pied, Pont Sot, Pont Pette, Fau-\nbourg de la Vapeur, Faubourg du Ciment Armé, Faubourg de\nl'Hecto Watt, Rue de la Roue Libre, Rue de la T. S. F., Rue\nPetit Trou, Rue de la Quatrième dimension, Rue de la Section\nd'Or, Rue de l'Effort Moderne, Rue Bernheim jeune. Rue\nAmbroise Vollard, Rue Paul Guillaume, Rue Madame Druet,\nRue Lepoutre, Rue Chéron, Rue des Frères Rosenberg, Rue\nSborowsky, Rue Halvorsen, Impasse Basler, Rue Durand-\nRuel, Rue Aubry, Rue de la Merveille, Rue Monte-en-l'Air,"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": "63", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.65", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 907, "texte": "Rue au Figue, Rue du Jar, Rue de l'Entrave, Rue Poing...\n— Assez! ordonna le Procureur de la République,assez !...\nc'est un scandale !\n— Qu'on les enchaîne ! hurla le commissaire de police.\n— Ah ! les frères !\n— He bien, La Chouette ?\n— Mande pardon, mon procureur ! c'est plus fort que moi.\nLes deux copains n'opposèrent aucune résistance. Sur le\nseuil de l'immeuble le peuple ne manqua que de peu leur\nmassacre.\nOn les fusilla huit jours plus tard au Pré-Catelan, à quinze\nheures de l'après-midi à la demande des journaux du soir.\nHerbert Barbatrix et Athanase Thibaldy sont tombés en\nhéros.\nQuand l'adjudant Principat (Hilarion) vint leur tirer dans\nl'oreille le treizième et le quatorzième coups réglementaires,\nil entendit les morts murmurer :\n— Rue du Coup de Grâce...\n— Place du Service intérieur...\n— Rue de la Théorie...\nEt recula d'effroi. Signe probable de la victoire des\nvaincus.\n\nAndré Salmon."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c015", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c015", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "64", "page_fin": "67", "image_debut": 66, "image_fin": 69, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.7", "titre_corps": "Un Donneur d'lllusions \"Plantin\"", "titre_sommaire": "Un Donneur d'lllusions \"Plantin\"", "signature_source": "Christian", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 66, "page_imprimee": "64", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.66", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1082, "texte": "Un Donneur d'lllusions\n\"Plantin„\nChapitre I.\nDU LIVRE, VALEUR NOUVELLE\n\nLabore et Constancia.\nL'Art est une merveilleuse illusion qui nous facilite singu-\nlièrement la vie. Il est, puis-je dire, une pétition de bonne foi.\nEt la beauté, selon Stendhal, est une promesse de bonheur.\nMais c'est une promesse toujours tenue. En fin de compte, les\nbeaux arts ne sont qu'un moyen de divertir de nous-mêmes\nnotre pensée : ils sont la duperie la plus agréable qui nous\ndissimule momentanément les soucis trop dissolvants. Fout\ngénie tient toujours quelque chose de ces thaumaturges orien-\ntaux qui, par des stratagèmes, parviennent à égarer la con-\nscience des spectateurs présents à leurs miracles. Et comme\ndevant la réalité exigeant de notre part un incessant effort, il\nnous est propre d'être crédules et lâches, les arts sont pour\nnous le vin le plus enivrant et la plus idoine à nous permettre\ntous les excès. La lecture, plus particulièrement, favorise notre\ndébauche spirituelle car l'imagination qu'elle cultive n'a point\nses limites dans le monde sensible qui nous entoure. Toutes"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": "65", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.67", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1950, "texte": "les tragédies qui dans un crâne d'homme se peuvent jouer,\ndemeurent irréalisables tant leur variété et leur promptitude\nsont grandes. En dehors du possible, elles franchissent la lisière\ndes boisés du mystère. — Je constate précisément que le\nmystère est notre grande tentation. Sa recherche et celle du\nbonheur sont le mobile qui parfois élève l'homme à la grandeur\nde l'inconnu. Autant que l'espoir auquel il ressemble, le goût\nde la beauté irrévélée que l'on soupçonne accessible au terme\nd'une initiation, que celle-ci soit une étude assidue, une lecture\nconsciencieuse ou un spectacle, notre goût cherche l'art de\ns'oublier soi-même dans les délices enchanteresses d'un jardin\nenchanté où chacun rêve de butiner la quiétude sur les lèvres\nd'une improbable Armide. La septième porte consignée à la\ndernière épouse de Barbe-Bleue m'a toujours fait concevoir\navec émotion l'attirance qu'excerce sur nous le mystère inter-\ndit à notre curiosité. Si j'avais tenu la clé de la chambre où\ngisaient toutes les hypothèses, j'eusse, à l'instar de la sœur\nd'Anne, ouvert la porte et je me fusse perdu volontiers. Tout\nl'art n'est que l'attente d'une révélation que nous cherchons en\ngravissant les marches de notre palais intérieur. Loin de la\nréduire, les défenses d'accès ne font que stimuler l'ardeur de\nnotre quête car nous est promise la joie de l'obstacle franchi\nà nos risques et périls.\nL'art nous aide à monter dans la vie : il n'est que l'ascèse\nde notre émotion vers les sommets du tragique. Un bien est là\nqui ne nous est pas promis, que nous convoitons en peinant et\nque nous n'acquerrons jamais. A considérer les choses d'un\nœil simplement clairvoyant, il nous vient la notion de la grande\nnaïveté des artistes et de la non moins grande simplesse de\nceux qui se réconfortent par leur exemple. Mais c'est là le fait\nd'une froide considération de la vie autant illusoire qu'organi-\nque ; elle ne s'accommode guère de la froideur rationnelle. Un"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": "66", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.68", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1929, "texte": "coucou a chanté là-haut comme la Lorelée des ténèbres. Il faut\nbien que nous sachions qui elle est et quels sont les lieux puis\nqu'un chemin y mène.\nLes arts nous sont d'un grand secours et le plus propres à\nremplacer en notre mémoire les cultes absents qui, du reste,\nsont leur essence vulgarisée en dogmes. J'aime les arts parce\nqu'ils grandissent la vie et qu'ils la portent vers les mouvements\nnouveaux dont nous ignorons la fin. Ceux-ci sont à venir dans\nla splendeur des rythmes de la durée que nous retrouvons au\nfondement de toute foi humaine. J'admire l'homme génial\nparce qu'une parcelle de lui-même échappe au désastre des\nchoses périssables. Moins lui, l'évanescence de la réalité serait\nle plus déprimant des spectacles. — La vie doit tout aux créa-\nteurs de durée. Ils ont d elle une conscience plus profonde\nque la nôtre puisqu'ils discernent dans l'enchevêtrement des\nlois constantes ce qui fait défaut à l'humanité de leur époque.\nIls sont le tangible encouragement de l'espoir et de l'invicible\nprésomption qui animent les vivants.\nL'œuvre des grands imprimeurs de la Renaissance est à\ncet égard l'une des plus significatives. A-t-on songé aux splen-\ndeurs secrètes que le livre a soudainement révélées aux hommes\njusqu'alors livrés aux caprices de leur inspiration ! Le livre\ncommode, divertissant et de diffusion aisée est le stupéfiant le\nplus effectif que le génie humain ait jamais découvert sur la\nvoie des paradis artificiels. Il a supprimé l'effort du patient\nlabeur, la lente mais sûre acquisition du savoir et l'endurance\nqu'exigeait avant lui la conquête du bonheur. Il nous a ouvert\nle refuge de l'illusion facile pour quand nous nous sentons las\nde l'action ; à nos yeux interdits il a démasqué les mille cabi-\nnets secrets d'innombrables châteaux de Barbe-Bleue. Aujour-\nd'hui, le roman à succès chaque jour renouvelé affecte d'un\npaisible délire des milliers d'esprits ; tour à tour le génie mai-"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": "67", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.69", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1354, "texte": "vais de chaque livre nous possède. Il y a trois siècles à peine,\nheureuse était la famille favorisée d'une Bible manuscrite qui,\ntoute une vie durant, alimentait les commentaires des conteurs\ndiversement inspirés lors des veillées. De ce temps, il y avait\nl'ennui et le rêve méditatif infiniment le même, toute l'uniforme\net séculaire broderie des histoires bibliques offerte en guise de\ndistraction et de culture spirituelle. Mais depuis l'existence des\npresses, il nous faut nos feuilles imprimées, notre livre par jour.\nDès qu'ils nous manquent, nous ressentons un malaise, le\nmalaise qu'autrefois devait procurer le vide de l'ennui. La\nlecture est devenue pour la masse humaine une fonction néces-\nsaire, fastidieuse parfois, plus souvent agréable. Nous ne savons\nplus penser ni créer par nos seuls et propres moyens. Le mal\ndu livre est la suggestion : nous sommes les « suggérés ».\nLe livre fut un bienfaiteur et comme tel corrupteur.\nJe veux à présent parler d'un homme qui a édifié une\nœuvre à ce point magnifique que je ne sais plus s'il me faut la\nmaudire ou la louer comme l'image de la grandeur. J'y vois\nune réalisation grandiose dont les effets ont peut-être été\nnéfastes sur la valeur humaine mais dont la beauté demeurera\ntoujours indubitable. Il s'agit d'un donneur d'illusions, de l'im-\nprimeur Plantin et de son imprimerie.\n\nChristian."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c018", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c018", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "68", "page_fin": "70", "image_debut": 70, "image_fin": 72, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.8", "titre_corps": "Éloge de Landru", "titre_sommaire": "Éloge de Landru", "signature_source": "Georges Gabory", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 70, "page_imprimee": "68", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.70", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1207, "texte": "Éloge de Landru\n\nLa question se pose une fois de plus. Y-a-t-il pour les\nhommes d'exception une loi d'exception ? L'expérience semble\navoir prouvé l'affirmative. Il est, je crois, impossible d'égaliser\nles facultés de l'homme. Les moyens qu'il emploie pour se\nréaliser doivent être en rapport avec ces facultés. Si j'ai\nmeilleur appétit que mon voisin, on ne saurait m'interdire de\nmanger plus que lui.\nLa lecture des Droits de l'Homme ne peut convaincre.\nQuand on me dit que ma liberté cesse au moment où elle\ntrouble celle d'autrui, je songe aux guerres et à la Raison\nd'Etat. Non que je veuille ici quereller les rois qui déclarent\nla guerre, si cela est nécessaire au développement de leur\npersonnalité — à condition que cette dernière soit exception-\nnelle, c'est-à-dire supérieure — mais je prétends que cette\nliberté d'action doit s'étendre à tous les domaines et, sans\nsouci des plaintes je suis décidé à faire mon devoir.\nPour les hommes supérieurs, les artistes, les empereurs,\nles fous, les amoureux, tous ceux dont la tête dépasse le niveau\nde la mer humaine, il n'est qu'une façon de « faire son devoir »,\nc'est d'accomplir entièrement leur volonté. Les moyens seront\nlégitimés par le résultat."}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": "69", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.71", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1700, "texte": "La foule n'a le droit de les accabler que si leur impuis-\nsance éclate. Dans les cirques romains, le peuple condamnait\nà mort le gladiateur vaincu et il avait raison.\nJe ne tente pas une apologie du Droit du Plus Fort; cette\nthéorie s'applique à des cas où toute idée de domination\nphysique, morale ou intellectuelle est absente. On en trouve\nde nombreux exemples parmi les collectionneurs et les biblio-\nphiles.\nLes passions sont nos ombres fidèles. La sciomancie nous\napprend qu'un homme sans ombre doit mourir dans un délai\nde trente jours. On peut donc considérer les hommes sans\npassion comme des cadavres vivants et il ne faut pas craindre\nde dissiper ces fantômes par des paroles ou des gestes\nmagiques.\nIl ne faudrait pas déplorer qu'une passion trop forte en\nbrisât quelque autre moins robuste. Plus cruels, nous tuons\nchaque jour des animaux inofîensifs. D'ailleurs, ce que j'expose\nn'implique nullement la suppression de la douceur et de la\npitié. Saint-Vincent de Paul et Ophélie sont nécessaires à côté\nde Troppmann ou de Gilles de Retz. Ce sont les infirmières\nen chef de l'Humanité.\nLe monde humain est encore un réseau de chemins de\nfer aux lignes enchevêtrées, et les rapides écrasent impitoya-\nblement les petits trains de banlieue qu'ils rencontrent.\nL'homme moderne est extensible et sa force projetée\nfrappe et détruit. Les coups de poing du boxeur abattent\nl'adversaire à moins qu'il ne s'égarent sur la peau morte des\npushing-balls.\nIci-bas, chaque coup frappé crève des ballons rouges,\nchaque geste qui s'accomplit en profondeur condamne à mort.\nLes révolutionnaires, bolcheviks, communistes ou autres\nvoudraient-ils coucher leurs tables de Loi sur le fameux lit de\nProcuste ?"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": "70", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.72", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1575, "texte": "Pour égaliser les hommes, il faut leur couper la tête ou\nleur allonger les jambes.\nLandru est le type de l'homme contraint par sa volonté\nà accomplir certains actes que sa sensibilité devait regretter\nsans toutefois y mettre une entrave.\nL'étude de la psychologie des femmes l'a conduit en\nprison. Il y a environ 120 ans, un poète français, Monsieur\nLegouvé, voulut exprimer le sentiment masculin à l'égard des\nfemmes et écrivit ce vers.\nTombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.\nLes hommes de notre époque n'ont plus le même senti-\nment.\nOn sait qu'il y aura bientôt des hommes nés de l'électricité\net que le ventre d'acier des machines aura portés. Bientôt vivra\ntoute une humanité artificielle. Il sera loisible aux amateurs et\naux savants de se livrer à de curieux essais. On pourra con-\nstruire des hermaphrodites de toute espèce et même, les trois\nsexes ne suffisant plus aux voluptueux, on en inventera de\nnouveaux.\nLe respect qui nous courbait devant les femmes a cessé\nquand celles-ci ont voulu nous ressembler. Landru que sa\nmission obligeait à supprimer quelques personnes du sexe\nféminin ne doit pas supporter nos reproches. Tout au plus,\npourrait-on le blâmer d'avoir employé pour ses opérations des\nmoyens désuets ; à quoi bon le brasier quand nous avons le\nfauteuil électrique et les rayons ultra rouges.\nL'issue du procès Landru n'est pas douteuse. L'acquitte-\nment s'impose.\nC'est du moins ce que j'espère et je ne suis pas le seul. —\nLa théorie de la volonté appliquée va bientôt changer la vie.\nIl s'agit de défendre un Précurseur.\n\nGeorges Gabory."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c020", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c020", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "71", "page_fin": "74", "image_debut": 73, "image_fin": 78, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.9", "titre_corps": "L'Harmonie des Mouvements", "titre_sommaire": "L'Harmonie des Mouvements", "signature_source": "Florent Fels", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 73, "page_imprimee": "71", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.73", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "L'Harmonie des Mouvements\n\nParler, c'est déjà trahir la pureté de la pensée. Ce qui se conçoit bien\ns'énonce rarement clairement, et les mots pour le dire viennent malaisément.\nTransformer une pensée en verbe, c'est l'habiller d'un complet de confection.\nTant mieux si l'étoffe se joue en plis harmonieux. La preuve c'est qu'il n'y a pas\nde traductions parfaites, tout linguiste a renoncé à transcrire l'esprit des ses pre-\nmières tentatives, et n'approche d'un résultat approximatif que par défaut.\nIl n'est point question de la transformation que notre personnalité fait subir\nà l'œuvre d'art. Je ne considère que des moyennes, des lieux communs, mais je\nrecherche l'unité, pour la joie de mon intelligence et la sécurité de mes amis.\nIl y a des arts qui vivent des contingences. La peinture pure s'ébauche à\npeine, et je sais la longue patience, plus persévérante qu'une toile enduite, des-\nsinée, peinte, repeinte et vernissée, pour que, des éléments épars saisis dans la\nnature, le commerce des hommes et le prisme de la tradition, je sois parvenu à\naimer un Van der Meer, un Ingres, un Renoir ou un Picasso. Confronté avec la\nmusique ou la danse, musique faite chair, j'ai perçu la notion de vie propre de\nces arts, sans préjudice des apports d'individualités plus ou moins riches ou\npassionnées.\nLa musique a une valeur absolue que ne connaît nul autre art. Elle vil de ses\npropres forces, et il n'y a aucun art, qui demande pour être goûté, moins d'intel-\nligence. J'ai vu les foules de Covent Garden comme celles du Colyseum, de la salle\nGaveau comme de la Monnaie crier d'enthousiasme à tel scherzo de Dukas, ou à\ntel ballet d'Eric Satie, foule qui serait restée froide à l'audition la plus claire de\nMolière ou d'lbsen. C'est que la musique s'adresse directement à la sensibilité,\nmême la musique la plus haute, Bach ou Victoria, l'intelligence est touchée\nensuite. La création artistique est directe, sans intermédiaire. Elle ne nécessite\nqu'une éducation élémentaire et du goût.\nLa danse a jusqu'à présent accompagné ou commenté la musique. Il appar-\ntient aux Grecs et de nos jours à Demeny et à sa seule élève, héritière de sa tradi-\ntion et de sa pensée, Mademoiselle Sondaz, d'avoir créé des éléments de danse\npure, dégagée de tout symbole religieux ou érotique.\nL'art et la science du mouvement tels que Demeny les a définis, puis enseignés\nsont d'un accès difficile, ils demandent une initiation intelligente, et si les éléments\nen sont accessibles à tous, leur synthèse demande une longue et sérieuse étude."}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": "72", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.74", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3092, "texte": "Mais ils oflrent cet attrait des choses profondes qui ouvrent à nos possi-\nbilités des portes infinies.\nDemeny s'était attaché à l'étude des sports. Il fut un adepte de la méthode\nsuédoise, puis s'en détacha, mais ce ne fut qu'assez tard qu'il conçut son « Har-\nmonie des Mouvements » car elle était le résultat de longues études ; science ana-\ntomique et physiologique, mécanique, analyse de la locomotion normale et\nanormale au moyen des appareils chromophotographiques dont il fut l'inventeur-\nobservation du mouvement chez les animaux, étude de la gymnastique et de la\ndanse grecques non seulement d'après les bas-reliefs, les plats, les vases, mais\naussi d'après les textes de l'époque.\nUn jour, ayant assisté à une démonstration de gymnastique rythmique, il fut\nfrappé par les insuffisances et les erreurs de cette méthode, insuffisance gymnas-\ntique qui ne donne qu'un développement trop anodin des muscles, erreur d'inter-\nprétation musicale qui ne tient compte que du rythme — déformé d'ailleurs par\nune accentuation trop brutale du temps fort — et néglige absolument la mélodie.\nC'est toute la plastique de la danse qui lui échappe en même temps que toute la\nmétaphysique de la musique.\nDe plus, cette impulsion donnée à chaque premier temps amène des troubles\nciculatoires, crée une atmosphère de nervosité trop propice aux développements\nhystériques.\nIl rêva alors d'une gymnastique, d'une danse humaines, où les mouvements\nne résulteraient plus d'excitations aveugles, simples réflexes musculaires, mais\nresteraient sous le contrôle constant et souverain du cerveau, soucieux d'en faire\ndisparaître toute brutalité, toute nervosité pour n'y laisser que géométrie, nobles\ninstincts et harmonie.\nQuelques artistes, tels que Raymond Duncan, avaient bien essayé de retrouver\nla méthode gymnastique employée par les Grecs. Mais ils commirent l'erreur de\nne considérer que le profil des dessins retrouvés et de croire que l'état du mouve-\nment que représentent ces dessins était le mouvement tout entier.\nDe là une série d'attitudes assez bien réalisées mais reliées entre elles sans\nrègle et sans logique. On passait rapidement sur les mouvements intermédiaires\net les profanes étaient satisfaits, mais un œil critique ne pouvait découvrir que de\nl'insuffisance.\nUne simple épreuve fait d'ailleurs tomber ces soi-disant reconstitutions : de-\nmandez à l'exécutant de ralentir considérablement son mouvement et toute la\npauvreté en apparaît. De là, d'aitleurs, le vide des danses lentes et graves, excep-\ntion faite de certaines danses orientales, notamment de celles de Sahary Djelly,\nqui demeurent dans la plus parfaite tradition grecqûe : Noblesse d'attitudes et\nbeauté des lignes.\nDemeny travailla donc à la recherche des lois scientifiques des mouvements\net établit l'esthétique du geste en trois propositions: Première proposition. Le sujet\nexécutant doit être beau, il doit posséder des proportions exactes, une attitude par-\nfaite de belles lignes élégantes et précises.\nDeuxième proposition. Le sujet décrira dans l'espacé des trajectoires parfaites\nrigoureusement coordonnées."}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": "73", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.77", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3103, "texte": "Troisième proposition. Le sujet exprimera dans ses mouvements le caractère\npropre de sa personnalité.\nCette dernière condition étant un don inné, l'extériorisation spontanée, le\npropre du génie échappe à tout enseignement.\nMais les deux premières sont du Sommaire de l'Art de la Science et de la\nPédagogie et Demeny les a exposées dans son « Harmonie des Mouvements ». Il\nsubstitue aux mouvements secs et pauvres des gymnastiques jusqu'alors enseig-\nnés le mouvement «lent», « arrondi » et «cultivé» qui devait s'introduire dans\nnos méthodes d'enseignement gymnastique, et malgré l'opposition entêtée que\nfirent les ignorants, les routiniers ou les envieux, elle requit peu à peu les\nméthodes détestables qui faisaient des femmes, de faux athlètes, aux lignes mas-\nculines, aux gestes saccadés, faisaient des poitrines plates, les dos arrondis et les\nreins ensellés.\nLa ligne, disait-il, c'est l'effort, or, la ligne étant la beauté, on peut dire : La\nbeauté c'est l'effort.\nCeci est la condamnation de toute cette beauté factice, puérile et niaise que\nl'on cultive dans certaines écoles, qui recherchent la grâce et aboutissent aux\nattitudes contorsionnées et prétentieuses des mannequins des Galeries Lafayette.\nDemeny vonlait que l'on se préoccupât d'exécuter rigoureusement le mouvement\nqu'il venait de décrire, la beauté devant en être la résultante logique, mais qui\nn'est pleine et absolue que si on ne la recherche pas. Un beau fauve qui marche\npuissamment exerce sa force, cherche à l'exprimer et à dominer, mais non à être\nbeau; on est beau parce qu'on est fort, souple, précis, tranquille, mais non parce\nqu'on veut être beau.\nLa variété de ses mouvements est infinie; les règles posées, l'imagination\npeut en tirer toutes les combinaisons normales. La découverte du mouvement\narrondi fut non seulement un progrès esthétique, mais aussi un moyen d'entraî-\nnement musculaire extrêmement fécond, car tous les muscles qui manœuvrent\nles articulations y entrèrent enjeu et comme de plus ils travaillent les uns après\nles autres, ils se fatiguent moins vite et la circulation n'est point altérée. De plus,\nles membres autrefois raidis, vont s'assouplir, tous les membres vont devenir\nvivants et on verra le mouvement couler en onde frémissante de l'épaule au bout\ndes doigts par une série de contractions et de décontraclions alternées qui est le\nprincipe de la reptation et qui va servir de base à l'interprétation du rythme, la\ncontraction correspondant au temps fort et la décontraction au temps faible.\nLa force ne s'exprimera plus en brutalité mais en grandeur et en amplitude.\nQuant à la ligne mélodique, elle sera traduite par la direction des mouve-\nments qui la suivront d'aussi près que possible.\nLa gaité, la joie seront exprimées par des mouvemeuts vifs des jambes.\nC'est au buste, au bras et à la tête que sera réservée l'interprétaiion du pathé-\ntique.\nDans la pratique, son enseignement est demeuré surtout gymnastique de\ndéveloppement, gymnastique de redressement; trop peu d'élèves ayant pu aller\nau delà.\nCe n'est point, et c'est là sa grande valeur, une méthode spéciale étroite"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": "74", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.78", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2393, "texte": "limitée à tel ou tel rite, hors desquels il n'y aurait pas de salut, mais une chose\nvivante, applicable à la vie tout entière, créatrice de santé, d'équilibre et de joie.\nCar ceux qui ouvrent des écoles de danse plastique se préoccupent trop sou-\nvent de flatter le goût du public mais non de l'éduquer; on cultive les plus chers\ndéfauts, on y consacre ses vices en les stylisant pour ainsi dire et le plus navrant\nest, que des esprits intelligents et artistes soutiennent ces entreprises par igno-\nrance technique ou par indifférence.\nTout le monde sait qu'à force de mimer certains sentiments (déformation\nprofessionnelle) on finit par les éprouver. Or, mimer la force élégante et la joie\nhumaine entraîne vers une sérénité et une simplicité qui sont une réaction bienfai-\nsante à notre époque surmenée et factice.\nDemeny a toujours lutté contre les exécutions de trompe-l'œil où l'on néglige\nle détail pour s'attacher à l'ensemble, il ne prétendait pas former des figurantes\nde ballet, mais des individualités fortes, des personnalités et son enseignement\nétait profondément artistocratiqne, ce qui explique qu'il n'ait pu atteindre le grand\npublic.\nIl y aurait là un immense enseignement à puiser à condition de ne point\nmécaniser cette découverte exquise et de lui garder son mystère de belle créa-\ntion vivante.\nPar la richesse de ses mouvements, elle offre à tous un entraînement parfait,\nqui amène le développement en longueur de tous les muscles à l'exception de\nceux de l'abdomen et du dos, rétrécis par des mouvements statiques ou concen-\ntriques. Le résultat en est une forme élégante, harmonieuse, une force souple et\nconsciente.\nCet entraînement serait aussi une aide puissante pour les jeunes artistes qui\nse destinent au théâtre ou au cinéma; il leur donnerait une marche aisée et natu-\nrelle, des gestes plus souples, plus variés, enfin une belle attitude en scène. Pour\nles enfants, c'est le complément logique des études musicales, et l'antidote contre\nla cérébralité et la névrose.\nAprès de nombreuses manifestations d'art plutôt décevantes comme il serait\nheureux de rencontrer un art sain, logique et intelligent.\nL'œuvre de Demeny nous invite à pénétrer dans un monde nouveau.\nLa verrons-nous féconder notre art avant qu'elle ne soit irrémédiablement\ndéformée ou commercialisée ? Et les artistes resteront-ils indifférents à cette ten-\ntative d'art pur '?\n\nFlorent Fels."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c022", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c022", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 75, "image_fin": 75, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.9.2", "titre_corps": "Attitudes de Mlle Vendaz", "titre_sommaire": "Attitudes de Mlle Vendaz", "signature_source": "M. L. de la Rocha", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 75, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.75", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 56, "texte": "Attitudes de Mlle Vendaz.\n(Dessins de M.L. de la Rocha)."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c023", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c023", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 76, "image_fin": 76, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.9.3", "titre_corps": "Attitudes de Mlle Vendaz", "titre_sommaire": "Attitudes de Mlle Vendaz", "signature_source": "M. L. de la Rocha", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 76, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.76", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 57, "texte": "Attitudes de Mlle Vendaz.\n(Dessins de M. L. de la Rocha)."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c025", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c025", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "75", "page_fin": "75", "image_debut": 79, "image_fin": 79, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.10", "titre_corps": "Notes sur la Pathogénie", "titre_sommaire": "Notes sur la Pathogénie", "signature_source": "Blaise Cendrars", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 79, "page_imprimee": "75", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.79", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2727, "texte": "Notes sur la Pathogénie\nBlaise Cendrars.\nEn tant que chapitre spécial d'une philosophie générale, la pathogénie n'a\nencore jamais été tentée. A mon avis elle n'a jamais été abordée d'une façon stric-\ntement scientifique, c'est-à-dire objectivement, amoralement, intellectuellement.\nTous les auteurs qui ont traité de la question sont remplis de préjugés. Avant\nde rechercher et d'examiner le mécanisme des causes morbides, ils considèrent\n« la maladie en soi », la condamnent comme un état exceptionnel, nocif et indi-\nquent de prime abord les mille et une façons de la combattre, de la troubler, de la\nsupprimer, concevant a priori la santé comme un état normal, absolu, fixe.\nLes maladies sont. Nous ne les faisons ni ne défaisons à volonté. Nous n'en\nsommes pas maîtres. Elles nous font, nous modèlent. Elles nous ont peut-être\ncréés. Elles sont propres à cet état d'activité qui s'appelle la vie. Elles sont peut-\nêtre sa principale activité. Elles sont une des nombreuses manifestations de la\nmatière universelle. Elles sont peut-être la principale manifestation de cette\nmatière dont nous ne pourrons jamais étudier que les phénomènes de relation et\nd'analogie. Elles sont un état de santé transitoire, intermédiaire, futur. Elles sont\npeut-être la santé même.\nTracer un diagnostic c'est, en quelque sorte, établir un horoscope physiolo-\ngique.\nCe que l'on appelle conventionnellement santé n'est, en somme, que tel aspect\nmomentané, transporté dans un plan abstrait, d'un cas particulier déjà franchi,\nreconnu, défini, fini, éliminé et généralisé à l'usage de tout le monde. Comme un\nmot qui n'entre au Dictionnaire de l'Académie Française qu'une fois usagé,\ndépouillé de la fraîcheur de son origine populaire ou de la venustrerie de sa\nvaleur poétique, souvent plus de cinquante ans après sa création (la dernière\nédition du docte Dictionnaire est de 1879) et la définition qu'on en donne, le con-\nserve, l'embaume, quoique décrépit, dans une pose noble, fausse et arbitraire,\nqu'il ne s'était jamais connue, au moment de sa vogue, alors qu'il était actuel,\nvivant, immédiat, la santé, reconnue bien publique, n'est que le triste simulant\nd'une maladie démodée, ridicule, immobile, quelque chose de solennellement\nvieillot, qui se tient vaguement debout entre les bras de ses adulateurs et qui leur\nsourit de ses fausses dents. Lieu commun, cliché physiologique, c'est quelque\nchose de mort. Et c'est peut-être bien la mort.\nLes épidémies, et plus spécialement les maladies de la volonté, les névroses\ncollectives, comme les cataclysmes téluriques dans l'histoire de notre planète,\nmarquent les différentes époques de l'évolution humaine. Il y a là un chimisme\nélémentaire et compliqué qui n'a encore jamais été étudié."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c026", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c026", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "76", "page_fin": "78", "image_debut": 80, "image_fin": 82, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.11", "titre_corps": "Les Arts", "titre_sommaire": "Les Arts", "signature_source": "Maurice Raynal", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 80, "page_imprimee": "76", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.80", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2619, "texte": "Les Arts\n\nL'empereur Maxence réunissait parfois à Alexandrie les habitants riches et\npauvres qu'il suspectait de christianisme, et sous la menace des bêtes féroces les\nsommait de sacrifier aux idoles. Et Sainte Catherine, les larmes aux yeux, regar-\ndait tristement la foule de ces chrétiens d'une heure qui dénonçaient par crainte\nce qu'ils appeleraient désormais leur erreur.\nOn dit moins qu'à l'occasion de ce pur héroïsme des fêtes étaient offertes en\nleur honneur. Peut-être des Académies ou Instituts recueillaient-ils ceux d'entre\nces héros qui avaient insulté le mieux à la religion nouvelle, mais nul doute qu'il\nn'y ait eu ces jours-là distribution copieuse de distinctions quelconques aux plus\ninfluents.\nC'est que les hommes n'ont jamais été créés pour vivre entre eux, non plus\nqu'avec les femmes d'ailleurs. Ce n'est qu'un expédient que l'on paie cher et si\nc'était à refaire... Toutefois cette fâcheuse habitude prise il faut bien vivre, et la\nvie végétative exige des raffinements à son intention. L'on a donc composé une\nformule d'art. Et pour complaire à tous, parce que c'est à tous qu'il faut qu'on\nplaise, tu ne seras ni grasse ni maigre, et l'on édictera pour toi les canons hiéra-\ntiques, de Polyclète ou de Lysippe.\nOr, au début de cette nouvelle ère d'après-guerre la chasse aux distinctions\net grades artistiques s'annonce très vigoureuse Et à cette occasion nombre de\njeunes gens qui un instant furent néophytes de l'art de maintenant, et qui durant\nla guerre se conduisirent comme des héros, contiennent désormais leurs récents\nélans, pour sacrifier résolument aux idoles.\nIl est toujours un peu pénible de voir de jeunes artistes se placer sous l'égide\nde vénérables critiques d'art, mais tout de même ce n'est pas là de l'arrivisme.\nUne lactique, découverte depuis Maxence, nous montre d'ailleurs que les\ncompétiteurs les plus autorisés aux distinctions précitées, paraissent être ceux\nlà même qui semblent les mépriser le plus.\nL'un de nos meilleurs, mais de nos plus anciens critiques d'art, protecteur\nd'un art succédané dont les défenseurs semblent avoir besoin de quelque salon\npour soutenir encore l'autorité défaillante, cultive assez joliment cette ondoyante\ndiversité.\nL'histoire assez plaisante vaut d'être racontée.\nSous un premier pseudonyme et dans un premier quotidien, l'excellent cri-\ntique fustige les « Académiciens fainéants » et pour cela bravo !\nToutefois dans un second quotidien et sous un second pseudonyme, le gé-\nnéreux écrivain guette attentivement toute promotion nouvelle de la Légion\nd'honneur, et quand l'une d'elle survient, dépose aux pieds du ministre une"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": "77", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.81", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3376, "texte": "requête circonstancielle dans laquelle il le prie de ne pas oublier les valeureux ar-\ntistes... dont les noms suivent.\nMais soudain, dans un troisième périodique et sous une troisième signature,\nle remords parle, et l'impitoyable censeur se prend à railler joliment ce pontife à\nla brochette si fournie.\nPourtant sous un quatrième... Mais arrêtons là nos citations. Le jeu est assez\nspirituel et d'ailleurs nous n'avons pas à glaner une telle fécondité puisque pré-\nvenus à l'avance, Pinturiochio signait ses toiles de jolis vols de canards.\nMon vieil ami André Salmon qui malgré sa prédilection pour des œuvres qui\npermettent certes, les plus riches espérances, montre un très beau courage en ac-\nceptant de discuter parfois les théories cubistes me reproche d'avoir écrit que le\ncubisme devait être considéré comme une forme d'art qu'un nombre très res-\ntreint d'amateurs pouvait seul goûter, et que le cubisme était à la peinture ce que\nle musique de chambre était à la musique vulgaire.\nJe crois cependant n'avoir pas tort et je dirai volontiers même que les plus\nbelles œuvres de l'art ont toutes été de la « musique de chambre ».\nL'éducation artistique du peuple semble bien difficile. Elle serait en outre cer-\ntainement néfaste puisque confiée nécessairement à des professeurs ou des criti-\nques d'art. Mais l'éducation artistique de ce que tout le monde appelle l'élite, et\nque l'on fait tous les jours semble bien la chose la plus misérable. D'avoir connu\ntant d'étudiants je me suis toujours demandé ce qu'un avocat un médecin ou\nun ingénieur pouvait savoir de l'art et aimer dans Homère, Shakespeare, le Tin-\ntoret, Chardin : je cite ces noms au hasard. L'on objectera que leur incompétence\nest excusable puisqu'ils ont autre chose à faire et qu'en somme il faut êti~e sé-\nrieusement initié à un art pour le goûter sûrement, mais c'est à cela que je vou-\nlais venir, et voilà une « musique de chambre ».\nPourtant, malgré cela, on prône ces braves gens chez l'artiste barbu coiffé\ndu large feutre qui leur montrant une toile, cligne de l'œil malignement en leur\nfaisant voir un petit ruban rouge qu'il sort a demi de sa poche. Pour leur com-\nplaire on leur offre des productions qu'on leur donne comme définitives, mais aux-\nquelles, pour complaire à leur ignorance, on a pris soin de donner la forme de\ntimide démarquages d'œuvres plus sérieuses. Il en faut bien pour tous les goûts.\nNon ! la beauté ne se tient pas au milieu. Seule peut s'accommoder d'une telle\nsituation intermédiaire cette bonne vertu bourgeoise qui clôt prudemment ses\nvolets lorsqu'elle entend crier « au Meurtre » dans la rue, cette vertu que l'on en-\nseigne depuis l'origine du monde, encore qu'il n'y paraisse guère. Il faut bien\nvivre en effet, mais quelle erreur de le crier sur les toits.\nLes grands artistes ont pour la plupart non pas vécu leur vie, mais on pour-\nrait dire vécu leur mort, comme les apôtres et les prophètes.\nCependant un écrivain d'art qui semble faire profession d'implorer un chacun\nen faveur de deux ou trois artistes dont le talent remarquable mérite cependant\nmieux que cela, demande au cubisme ce qu'il appelle d'un mot barbare et fleurant\nl'université populaire et la politique, des réalisations.\nOr voila nettement posé le critérium de la médiocrité. L'artiste qui a réalisé\nest celui qui a trouvé la vérité. Eh bien, uon, on ne trouve pas la vérité. Le pro-"}, {"page_pdf": 82, "page_imprimee": "78", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.82", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1480, "texte": "blême, pour des hommes de foi et intelligents ne s'est jamais pose. Le doute sans\nqu'il soit rationnel n'en existe pas moins aux cœur des plus fervents et la foi\nde Pascal n'est pas celle du charbonnier. Pareille superstition encore que plausi-\nble dans la foi religieuse est inadmissible en art comme elle l est dans les sciences\nqui ont démontré par des exemples si troublants qu'il n'y avait pas de vérité. En\nart comme en mathématiques il y a mieux que le 2 et 2 font quatre.\nEn réalité je ne connais qu'une vérité, celle-là hélas ! bien humaine celle de\nl'homme à principes que moins pompeusement il faudrait nommer l'imbécile heu-\nreux. Celui-là seul a trouvé la vérité. Par contre Renoir avoue ne voir clair dans\nla peinture que depuis dix ans. « Un jour, je m'attendais moi même » disait joli-\nment Apollinaire dans son admirable naïveté de poète. Et malgré que André\nBilly ait rétorqué : « Vous verrez qu'il se posera un lapin » une dame peintre\ns'écrie : « je me suis trouvée » !\nNon, ion ne se trouve pas, et il faut faire la guerre sur la terre, mais oui comme\nles autres. Les photographies ne ressemblent jamais et débordent sur les cadres, les\nmiroirs eux-mêmes n'ont pas de convictions, et quoique l'on dise : il n'y a jamais\nlongtemps qu'on sait ça.\nEncore une fois il faut bien vivre.\nSuivant alors l'éternelle loi sociale et artististique, transigeons et taisons autre\nchose, mais avouons qu'il est bien difficile de parler d'art dans ce cas-là.\n\nMaurice Raynal."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c028", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c028", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "79", "page_fin": "81", "image_debut": 83, "image_fin": 85, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.12", "titre_corps": "Le Théâtre : A PROPOS DU \"PARADOXE\"", "titre_sommaire": "Le Théâtre : A PROPOS DU \"PARADOXE\"", "signature_source": "Pierre Bertin", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 83, "page_imprimee": "79", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.83", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2270, "texte": "Le Théâtre\nA PROPOS DU « PARADOXE »\n\nPremier Interlocuteur : N'en parlons plus.\nSecond Interlocuteur : Pourquoi.\nPremier : Ce sont les idées de votre ami.\nSecond : Qu'importe !\nPremier : Et puis, sachez que j'ai trop fréquenté les comédiens pour ne pas\nêtre de l'avis de Diderot sur la question de la sensibilité de l'artiste. A quoi bon\nrecommencer la discussion. Ne nous expliquons point si nous voulons nous\nentendre.\nSecond : Je ne m'explique jamais qu'avec quelques personnes. Vous êtes de\ncelles-là. Mon ami le comédien en est aussi. Je ne vous mettrai jamais en présen-\nce ; vous êtes entêté, il est bouillant de nature. En m'interposant je vous mettrai\nd'accord.\nPremier : Jamais. Votre ami est le comédien le moins sensible que je con-\nnaisse — aussi est-il excellent comédien — et il va partout prêchant la cause de la\nsensibilité qui selon lui fait les grands acteurs.\nSecond : Ainsi que les grands poètes, les grands peintres, les grands musiciens.\nMon ami n'est pas sensible au sens que vous attribuez au mot « sensible », mais\nil sent. En concevez-vous la différence.\nPremier : Je ne la vois pas très nettement.\nSecond : Cette question a pourtant bien taquiné les philosophes depuis Dide-\nrot. Il faudrait d'abord s'entendre sur la valeur du mot. Sensibilité! Tout le monde\na de la sensibilité. Mon chien a de la sensibilité ! — La sensibilité de l'artiste ne\ndoit pas être confondue avec celle du vulgaire. Sa qualité rare, unique, exquise,\nl'en différencie totalement.\nPremier : Cela a dû pourtant être toujours ainsi.\nSecond : Assurément, mais Diderot est très excusable de ne l'avoir vu d'abord.\nLa sensibilité était à son époque un sentiment nou veau dans la philosophie et que\nl'on s'attachait à découvrir en soi, autour de soi. Mais un sentiment doit naître\nde lui-même et ne doit pas être provoqué. L'idée du sentiment peut-être facile-\nment prise pour le sentiment lui-même. En ce cas la cristallisation de l'idée, en\nse développant autour du sentiment le déforme et le boursoufle. Dans notre cas la\nsensibilité est devenue sensiblerie. Examinez seulement la description de « l'hom-\nme sensible » dans le « Paradoxe » ; voyez les cris qu'il pousse, les larmes qu il\nrépand, la voix qui s'entre-coupe de sanglots, la tête perdue, les entrailles se-"}, {"page_pdf": 84, "page_imprimee": "80", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.84", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3358, "texte": "couées, ce sont les symptômes du mal de l'époque ; une époque souffre toujours\nd'un mal, mal engendré par la réaction contre l'époque précédente, mal néces-\nsaire, mal d'enfantement d'une nouvelle période d'art.\nPremier : La sensiblerie dont vous parlez devait surtout se développer dans la\npériode romantique.\nSecond : Elle devait aussi mourir avec elle. Nous voici revenus à la tradition\nclassique avec une sensibilité pure, vraie, d'ailleurs enrichie par toutes ses bien-\nfaisantes transformations. Mais dire avec Diderot que plus un artiste est grand\nmoins il est sensible n'est même plus paradoxal. C'est faux.\nPremier : Diderot étudie surtout la sensibilité du comédien.\nSecond : Il étend ses affirmations à l'artiste en général qu'il veut spectateur\nfroid, tranquille, pénétrant, trop occupé à regarder, à reconnaître et à imiter pour\nêtre vivement affecté au dedans de lui-même. Ces assurances sont outrées. J'ai\npourtant vu quelques artistes dans ma vie — on en voit peu ; la postérité qui est\nencore, après tout, le seul critérium en cette matière, nous le montre assez — j'en\nai vu même accomplir des actions laides, basses, révélant une absence complète\nde moralité, de justice, d'équité, de tout ce que l'on est convenu d'appeler dans la\nsociété les sentiments élevés, —je n'en ai jamais vu encore d'insensible.\nPremier : Le comédien qui se sert de ses dons naturels, et qui en dépend\ncomplètement, doit être particulièrement maître de lui-même.\nSecond : Je le reconnais, et c'est pourquoi je fais aussi grand cas de lui. C'est\nun homme rare. Le comédien idéal devrait posséder l'esprit encyclopédique par\nexcellence, être doué également pour tous les arts ; il serait le type supérieur du\ndilettante. Il aurait peut-être plus que tout autre artiste la faculté merveilleuse\nde saisir sa sensibilité au point juste, de la fixer et de l'arrêter. Le poète, le mu-\nsicien, le peintre, le sculpteur, n'ont pas besoin de se posséder à si suprême de-\ngré. Leur tâche de création immédiate et complète permet l'abandon, la non-\nchalance. Dans sa courte et fugace réalisation, le comédien maître absolu de lui-\nmême, pratique un dosage très minutieux et très précis de ses facultés. C'est\npourquoi je crois à l'inégalité du jeu d'un acteur selon qu'il est plus ou moins\nbien disposé, inégalité qui ne se manifeste que par des nuances imperceptibles\npour tout autre qu'un connaisseur. Le portrait que fait Diderot du parfait comé-\ndien me rendrait ce comédien insipide : tout serait mesuré, combiné, appris,\nordonné dans sa tête ; la chaleur aurait son progrès, ses élans de rémission ; les\nmouvements seraient les mêmes, il se répéterait sans émotion; ses accents feraient\npartie d'un système de déclamation, seraient faux s'ils étaient plus bas ou plus\naigrus de la vingtième partie d'un quart de ton (sic), ils ne seraient justes que si\nl'acteur s'écoutait longtemps avant de les émettre, et il se répéterait ainsi chaque\nfois sans émotion. Un tel comédien serait banal et médiocre.\nPremier : Il en est.\nSecond: A celui qui conserve ce merveilleux équilibre dont nous parlions, à\ncelui chez qui le cœur balance la tête, à celui-là la palme.\nPremier : Diderot dit aussi que les comédiens n'ont aucun caractère et que\nc'est pour cela qu'ils sont propres à les jouer tous.\nSecond : Le mot est terrible et n'est que trop souvent justifié, mais il est inad-"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": "81", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.85", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 861, "texte": "missible. Je connais quelques comédiens dont le caractère très noble et très élevé\nimpose le respect de tous. Et leur art ne consiste-t-il pas à se dépouiller de ce ca-\nractère pour se revêtir d'un autre plus noble ou plus vil.\nPremier : Il fait enfin d'eux un portrait peu flatteur, et peu digne d'estime,\nn'en déplaise à votre ami.\nSecond : Il serait le premier à déplorer qu'il en sût toujours ainsi, et à recon-\nnaître qu'un comédien galant homme et une actrice honnête sont encore des phé-\nnomènes rares. Mais pourquoi s'en prendre tant à eux. N'en est-il pas de même\ndans la grande comédie, la comédie du monde. Regardez donc autour de vous.\nPremier : Le fait est...\nSecond : La médiocrité est peut-être plus choquante dans leur état que dans\ntout autre. La misère dorée de l'esprit ne se pardonne pas. Mais il se fait tard.\nAllons souper.\n\nPierre Bertin."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c030", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c030", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "82", "page_fin": "83", "image_debut": 86, "image_fin": 87, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.13", "titre_corps": "La Musique", "titre_sommaire": "La Musique", "signature_source": "Leigh Henry ; L. B.", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 86, "page_imprimee": "82", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.86", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2892, "texte": "La Musique\nLES BALLETS DE STRAVINSKY\n(Fragment).\n\nStravinsky est le premier musicien de grande envergure qui ait reconnu et\nexigé l'emploi direct du son, indépendamment de toute théorie ou de tout préam-\nbule cérébral. Loin de se laisser embarrasser par le dogme préétabli ou la spécu-\nlation, il se sert de son intelligence aiguë pour découvrir parmi les vibrations\nmusicales puisées dans sa sensibilité et ses inlassables expériences sur Touïe,\ncelles qui valent d'être formulées. Dans toutes les directions créatrices il garde\nsa raison vierge du préjugé, de l'habitude stérile et du penchant sentimental, et\ntravaille uniquement par l'expérience et la recherche scientifiques.\nAvec le son considé comme un objet en soi, Stravinsky s'efforce, non pas de\nformuler des valeurs symboliques, philosophiques ou littéraires, mais d'évoquer\nce que Jacques Copeau a désigné comme étant l'élément fondamental de la com-\npréhension en art, « un état de sensibilité » dans lequel ses conceptions peuvent\nêtre directement perçues et comprises par les sens.\nDoué d'une mentalité aussi objective, il est tout naturel que Stravinsky se\nsoit adressé au ballet comme au plus séduisant mode d'expression. La choré-\ngraphie, même dans sa forme la plus élevée, est plus concrète, plus tangible en\nsubstance et émeut d'une façon plus directe que n'importe quel drame tissé de\nmots. Le drame littéraire le plus subtil est exposé à avoir son sens obscurci par\nles associations linguistiques et les habitudes subjectives d'un auditoire. L'art de\nla danse qui dépend avant tout d une représentation tangible faisant appel à la\nvision, n'est point embarrassé par les facteurs intermédiaires modifiant et détrui-\nsant l'unité émotive du drame littéraire. L'intention d'un poème chorégraphique\nest concentrée dans une action rehaussée, non seulement par la musique, mais\npar la couleur et la lumière que l'imagination ajoute. De là, qu'en raison de la\nplasticité des facteurs qui la composent, la chorégraphie possède une fluidité\nimmense, et par conséquent le moyen d'exprimer des transitions subtiles et de\ndélicates nuances d'humeur, impossibles à formuler à l'aide des termes mesurés\ndu langage. Les mots ne peuvent acquérir la puissance synthétique des gestes et\ndes expressions du visage qui offrent une plus grande rapidité d'alternation, de\nsuccession et de combinaisons simultanées, et par conséquent une signification\nplus variée et plus condensée. Bref, la danse affecte tout l'être par une accéléra-\ntion des idées synesthétiques suivant la manière de l'action idéo-motrice. Comme\nLodtze le fait remarquer : a Le spectateur accompagne le jet d'une balle ou la\nbotte d'un homme d'épée, de légers mouvements du bras; le conteur novice narre\nson récit avec de fréquentes gesticulations; l'étudiant absorbé par la lecture d'une\nbataille, sent dans ses muscles une légère tension qui rythme les actions dont il"}, {"page_pdf": 87, "page_imprimee": "83", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.87", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3128, "texte": "parcourt l'exposé. Ces effets deviennent de plus en plus fréquents à mesure que\nnous pensons plus profondément aux mouvements qui les suggèrent ». De ceci il\nrésulte que la danse, plus qu'aucun autre genre dramatique, est capable de sti-\nmuler cet « état d'être » qui permet au spectateur d'acquérir ce nouvel aspect de\nde la conscience, cette expérience nouvelle qui est un des premiers motifs de\ntout art.\nStravinsky le dit lui-même : « Je ne veux pas suggérer les situations ou les\némotions, mais simplement les manifester, les exprimer. Quoique je considère cet\neffort comme très ardu, je vise toujours à l'expression directe dans sa forme la\nplus simple. Je n'ai que faire du développement dans la musique lyrique ou\ndramatique. L'essentiel est de sentir et d'exprimer ce que l'on sent ».\nDe là, qu'il use objectivement de la forme chorégraphique et utilise les possi-\nbilités de l'ouïe. Comme Dargorirsky abolit les éléments réglés dans le drame\nmusical, ainsi Stravinsky abolit ceux du vieux type « ballerine » dans le poème\nchorégraphique. Dans ses créations, la musique et l'action se mêlent activement\net fluent en courant de son et de mouvement subtilement développés. Cette\nmanière centrifuge ressemble beaucoup à celle que Tchekof emploie dans le dia-\nlogue de pièces telles que « Le verger aux cerisiers» où tout l'effet découle de\nl'accumulation des forces groupées.\nStravinsky est toujours aussi concis et aussi condensé que possible. De là, la\nforce dramatique de ses œuvres de là, leur clarté, leur splendeur et leur esprit.\nSon émotion est toujours intense, jamais diffuse. De son œuvre émane une intelli-\ngence de premier ordre. Elle ignore cette tautologie musicale qui caractérise des\ncompositeurs tels que Wagner, Strauss et Charpentier. La musique de ses poèmes\nchorégraphiques ne s'éloigne jamais du thème dramatique. Stravinsky n'utilise\npas les grandes constructions de musique abstraite. La musique d'ensemble dans\n« Petroushka » n'est pas un faisceau de refrains mélodiques et de cadences harmo-\nniques bien limitées; c'est une fusion très active d'images kaléidoscopiques exac-\ntement équivalentes aux mouvantes impressions qui forment l'atmosphère exu-\nbérante des scènes dansées par la foule.\nDans l'orcheslration l'objectivité de Stravinsky se maintient et contribue\npuissamment à la synthèse de ses méthodes dramatiques. Il abolit la vieille formule\nconventionnelle de la division des instruments en plusieurs groupes. Il traite\nchaque instrument séparément comme un facteur individuel contribuant à l'effet\ngénéral, et écrit pour chacun en faisant la vérification expérimentale de ses qua-\nlités particulières et des caractéristiques de son timbre. De cette manière, il\nobtient une diversité et une multiplicité de coloris sans précédent. De là, l'at-\nmosphère rare de son orchestration et ces nuances tonales si subtiles, qui par\nmoments semblent embrasser des émotions flottant à l'extrême limite du sensible.\n(Traduit de l'anglais par L. B. avec l'autorisation de The Egoïst).\nDans le prochain numéro, Jean Cocteau commencera une série d'études sur\nla jeune musique française.\n\nLeigh Henry."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c031", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c031", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "84", "page_fin": "84", "image_debut": 88, "image_fin": 88, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.14", "titre_corps": "Mémoires d'un Marin.", "titre_sommaire": "Mémoires d'un Marin.", "signature_source": "Georges Gabory", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 88, "page_imprimee": "84", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.88", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2559, "texte": "Mémoires d'un Marin.\nGeorges Gabory.\nA Madame Jeanne Léger.\nHors de la mer — un milliard de petites étoiles mortes. La plage. Le Casino\nse dresse comme un iceberg. La neige tombe sur les tables des restaurants de\nnuit. Autour du tapis vert, des poissons à figure d'homme attendent l'arrivée de\nl'hippocampe vainqueur. Ils ont jeté devant eux tout leur honneur et toute leur\nvie. Pile ou Face. Ils ont réellement un cœur d'or. Un disque brillant et lumineux\nserré dans leur poitrine rouge en cuir de Russie.\nLe sable est discret. Je ne saurai pas si ce sont des sirènes ou des femmes qui\nsont passées par ici. La neige recouvre la mer. Les clochers relient la steppe et\nle ciel. Voici des femmes en robe blanche et des aurores boréales qui nous\napportent des bijoux. Les escarboucles du monde polaire sortent des vitrines de\nglace. Tu portes au petit doigt toute la blancheur des bagnes sibériens. C'est un\ndiamant aux méridiens innombrables comme les prisonniers de neige sombre.\nL'hermine traverse les ruisseaux sans tacher sa fourrure. Une goutte de lait sort\nde la mamelle noire de la souffrance. C'est toi.\nQui êtes-vous? Comment voulez-vous que je vous reconnaisse? Regardez mes\nécailles. Mes petites amies frileuses du Pacifique sont endormies entre les bras\ndes navigateurs. Perruque de lumière — une têle dorée sur les flots. Le Paradis\nest une île lointaine où nous irons plus tard. Hawaï, Marquises, Pâques...\nMon âme est tatouée de souvenirs. Tout en bas, au sud, dans les caves de la\nterre, j'ai rampé comme un boa. J'avais peur de tomber de la mappemonde. J'ai\nvu les salamandres de la Terre de Feu. Vous rappelez-vous le soir, rue de la Gaité\ndes seringues vous piquent. La lumière coule dans vos veines. Mes mains invi-\nsibles et douces changent la forme de votre cœur. Boule de neige rougie, roule\ndans les bars de Montparnasse. Bowling sentimental. A la rotonde, les formes et\nles couleurs remuent comme aux devantures des fruiteries.\nLa mer — souple et creuse — avec ses trappes et ses toboggans — je l'ai\nretrouvée boulevard Saint-Jacques. Les balançoires américaines imitaient les\nvagues pendant que les navires illuminés disparaissaient tour à tour au son des\nhymnes funèbres.\nAdieu. La mort est une surface solide. Parmi tous les reflets du monde, elle\nseule garde sa pureté. Tangible, simple et froide, elle est — pour nous, vivants,\nla Vérité. Après, encore les aventures.\nReviens. Tu as assez roulé dans les sanglots du monde. Tu es dans ta chambre\naprès le passage des bêles pneumatiques — vide comme la mer — toi-même.\nOctobre 1919."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c032", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c032", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "[85]", "page_fin": "[85]", "image_debut": 89, "image_fin": 89, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.15", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 89, "page_imprimee": "[85]", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.89", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1279, "texte": "EDITIONS D'ART\nSAVOIR VIVRE\n86, RUE DE L'AQUEDUC, 86, PARIS\nse propose de pubiier avec le souci le plus constant de la\npresentation typographique, des ouvrages choisis de litterature\net d'art. Desireux de continuer la tradition des grands impri-\nmeurs de la Renaissance, la firme S a voir Vivre, s'efforcera de\ngrouper les plus valeureux artisans du livre conteniporain :\nusant de quelques donnees nouvelles et respectant la legon de\nses predecesseurs, elle compte aider a l'etablissement d'une\noeuvre ty pique et prop re a notre epoque.\nSONT MIS EN VENTE :\nLouis Bagnan : I maiole, plaquette luxueuse de 60 pages, decoree\nen noir et or. Tirage limite. Fr. 7,50\nPh ileas Lebesgue : Le Char de Djaggernath, recueil de poemes,\norne de bois graves par Henry Chapront. Fr. 3.—\nPARAITRONT SUGGESSIVEMENT :\nFlorent Fels : Anthologie philosophique : Tome I. Des origines\na Francois Bacon, un fort volume. Fr. 5,—\nLaurent Tailhade : Les Livres el les Hommes. Tome 11. Re-\ncueil d'une trentaine d'etudes litteraires. Fr. 5,—\nLeo Van Riel : Beethoven. Une plaquette comprenant une\nesquisse biographie et une introduction aux sonates.\nMaurice Buty : L 'autre Croisade. Un album de grand luxe,\ncomprenant 12 planches. 300 Exemplaires sur Hollande\net Japon. En souscription Fr. 100,— et 150,—"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c033", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c033", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "[86]", "page_fin": "[86]", "image_debut": 90, "image_fin": 90, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.16", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 90, "page_imprimee": "[86]", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.90", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1011, "texte": "ECOLE\nSOCIALISTE\nMARXISTE\nSiege social : 18, rue Feydeaa, Paris (2e)\nEnseignement de la doctrine marxiste. Etude des problemes\nsociologiques, philosophiques, syndicalistes, feministes et econo-\nmiques modernes. Histoire du socialisme. Recherche des valeurs\nnouvelles des doctrines communistes, bolchevistes, maximalistes,\netc. par les orateurs et les professeurs les plus competents du\nParti Socialiste international.\nORATEURS INSCRITS POUR L'ANNEE 1919-1920\nRAPPOPORT\nMARCEL SEMBAT\nLEON BLUM\nMARCEL CACHIN\nLONGUET\nLORIOT\nGEORGES PIOCH\nPAUL FAURE\nCHARLES GIDE DELEPINE\nVERFEUIL\nDOCTEUR OGUSE\nPEVET\nAMEDEE DUNOIS\nPAUL LOUIS | MARIANE RAUZE\nVICTOR BASCH I FROSSARD\nCHAUVELON ! H. DIGOIN\nLes cours de I'Ecole ont lieu tousles Dimanch.es a 10 heures\ndu matin, et en semaine trois fois par mois. Lire les communiques\ndans les journaux.\nPour les adhesions, renseignements, dons et souscriptions\necrire a I'administrateur : Felsenberg, ancien directeur des Fi-\nnances de la Ville de Lille, 18, rue Feydeau, Paris (2e)."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c034", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c034", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 91, "image_fin": 91, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.17", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 91, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.91", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 679, "texte": "REVUE INTERNATIONALE BU\nMOUVEMEMT BE S IB'\n•x*\n❖\n❖\n*\n♦\n♦\n♦\n♦\n♦\n♦\n♦\n♦\n♦\n❖\n♦\n❖\n♦\n♦\n❖\n❖\n❖\n♦\n❖\n♦\n♦\n•X»\n♦\n❖\n♦\n*\n❖\n♦\n♦\n❖\n❖\n❖\n2S\nIS\nX\nISI\nX\nISI\ni\n♦\n♦\n♦\n♦\n❖\nw\n♦\n♦\n♦\nParait tons les 15 jours en\nfascicules gr. in-4°, de 12 pages\nsur 2 colonnes.\nRevue de critique,des hommes\net des oeuvres et des idees\nIv'ART WERE)\nreunit Felite de I'Europe\noccidentale parmi ses\ncollaborateurs\n*\nAux sommaires des douze\npremiers numeros on lit les\nnoms de Romain Rolland,\nHenri Barbusse, Georges\nDuhamel, Elie Faure, Dou-\nglas GO LD RIN G, H E RBERT READ,\netc. etc.\nAbonnement provisoire (Mai-Decembre 1919)\nBELGIQUE : 7 francs\nETRANGER : 8 francs\nBruxelles, 81, Avenue de la Cascade\n♦\n♦\n4\n♦\n♦\n♦\nISI\n1:1\nV"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-02-01-c035", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-02_01#c035", "volume": "bmtnaab_1920-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 92, "image_fin": 92, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.2.18", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 92, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.92", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1954, "texte": "LES LIVRES COUTENT CHER, IL FAUT LES BIEIV CHOISIR\nA cet effet, lisez:\nLE CARNET CRITIQUE\nREVUE EXCLUSIVEMENT CRITIQUE\n(Litterature, Philosophie, Histoire, Theatre, Arts plastiques, Musique)\nDirecteur : M. Gaston RIBIERE-CARCY\nGUIDE DES LIVRES NOUVEAUX\nSpecimen : 0.60\n208, rue de la Convention. — PARIS XVe\nImpartial, Le Carnet Critique signale a l'attention du public les ouvrages les\nplus interessants, de quelque tendance soient-ils.\nCollaborent ou ont collabore au Car-net Critique: MM. Henri Barbusse, Jean de Bonnefon, J. Ernest-Charles'\nVictor-Emile Michelet, Charles Saunier, Edouard JSchure, Laurent Tailhade, Albert Thibaudet. etc*\nABONNEMENTS :\n( Un an .\nFRANCE J Six mois .\n\\ T\nrois mois\n12.— fr.\n6.50 »\n3.50 »\nETRANGER\nUn an\nSix mois .\n15.— fr.\n8.— »\nL abonnement au CARNET CRITIQUE se trowve plus que rembourse par le pret trimestriel et\ngratuit d'un ouvrage nouveau au choix de Vabonne.\nII faut mettre a laportee du public toates les ceuvres nouvelles.\nLa Bibiiotheque du Carnet Critique\n/\nrepond d ce besoin en pretani ses livres (France et Etranger)\na des conditions exceptionnellement avantageuses.\nABONNEMENTS\nPret de . .\nPendant ian .\nPendant 6 mois\nPendant 3 mois\n(ire serie)\n1 livre par mois\n10 francs\n6 »\n3 50\n(2e SERIE)\n2 livres par mois\n18 francs\n10 »\n6 »\n(3e serie)\n3 livres par mois\n25 francs\n13 »\n7 50\n4\n(4e serie)\n4 livres par mois\n31 francs\n16 »\n9 »\nCatalogue gratuit avec note explicative.\nLE TEMPS EST PRECIEUX < II faut eviter au public les recherches inutiles\net la multiplicite des operations.\nLa Librairie du Carnet Critique\ncanalise les operations. — Elle se charge de tous ordres d'achat de livres ou\nd'abonnement aux periodiques a des conditions uniques.\nDEMANDER SPECIALEMENT SA NOTICE GRATUITE.\nNOTA. — Tousles abonnes on corresp mdants du Carnet Critique gratuitement le Bulletin\nBibliographique trimestriel de sa Librairie. Ce bulletin comprend toutes les nouveautes parues dans le\ncourant du trimestre ecoule."}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 2, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.2", "texte": "CAHIERS INDIVIDUALISTES DE PHILOSOPHIE ET D'ART\nPREMIÈRE ANNÉE — NUMÉRO 1\nFÉVRIER 1920\nDirecteurs :\nFLORENT FELS et MARCEL SAUVAGE\n18, rue Feydeau\nParis\ni\nDessin au pochoir de A. Gleizes : : Bois et dessins originaux\nde Galanis et L. de la Rocha\nFrance: 3.-- francs. FRANGE • 30.--francs\nÉtranger: 3.50 » Étranger: 35.-- »\nDépositaire pour la Suisse : W. S. Kundig.\n» >> » Belgique :\n\nSOMMAIRE :\nLa Conception stendhalienne\ndu Héros : Julien Sorel . Gabriël Brunet\nEntrepôt Voltaire . . . Max Jacob\nLe Bal du « Rector ». . . Marcel Millet\nPremière Chambre du Mu-\nséum Criminel du policier\nLaitance André Salmon\nUn donneur d'Illusions\n« Plantin » Christian\nÉloge de Landru .... Georges Gabory\nL'Harmonie des Mouve-\nments Florent Fels\nNotes sur la Patoghénie . Biaise Cendrars\nLes Arts ..... . Maurice Raynal\nLa Musique Leigh Henry\nMémoires d'un Marin. . Georges Gabory"}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "1", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.3", "texte": "La Conception stendhalienne du Héros :\nJulien Sorel\n\nÉpris des grands caractères ; tout pénétré de l'esprit de la\nRenaissance italienne, c'est à dire de l'époque où la valeur in-\ndividuelle justifiait tout; contempteur de l'homme soumis à\nl'opinion et dénué d'originalité tel que le forme trop souvent\nla vie sociale ; il semble bien qu'en Julien Sorel, Stendhal ait\nexprimé les principaux traits du type d'homme auquel allait\nson admiration. En ce beau jeune homme à l'âme indomptable\net fière, il s'est évidement complu. A ses yeux, il était le Héros,\nc'est à dire l'homme qui, né différent de la multitude, incar-\nnant en lui un type exceptionnel et supérieur d'humanité, mar-\nche audacieusement vers la vie pour conquérir de haute lutte\nla grande destinée rêvée dans le secret de son cœur.\nLe grand trait de caractère qui chez Julien Sorel domine\net conditionne tous les autres, c'est l'exaltation de la personnalité.\nAvoir une personnalité est une grande singularité dans la\nvie. C'est résister à l'emprise du milieu, c'est refuser de res-\nsembler aux « autres », c'est se condamner à être toujours et\npartout l'être différent.\nCette sensation d'être différent par le fait qu'on est soi-"}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "2", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.4", "texte": "même au lieu de se modeler sur le type commun, cette sensa-\ntion à la fois douloureuse et voluptueuse suit Julien à travers\ntoutes les circonstances de sa vie.\nDès sa plus tendre enfance, ce fils de paysan ne se sent\nrien de commun avec ses parents et ses jeunes camarades.\nTandis que ceux-ci vivent dans un horizon borné de convoi-\ntises mesquines, Julien rêve aux beaux dragons de l'armée\nd'ltalie en marche vers la gloire, à la destinée sur-humaine de\nNapoléon et son imagination s'exalte en des rêves héroïques.\nPrécepteur des enfants de M. de Rénal, placé dans un\nmilieu provincial distingué, la sensation d'être autre le suit tou-\njours. Tous les jugements qu'il porte dans l'intimité de son\ncœur sur les gens et les événements sont diamétralement\nopposés au sentiment général. « Une action lui semblait-elle\nadmirable, c'était celle-là précisément qui attirait le blâme des\ngens qui l'environnaient ».\nPlus tard, au séminaire, Julien subit l'âpre supplice de\nl'homme que sa puissante originalité exile au milieu du monde\noù les circonstances l'obligent à vivre. Là encore, « il ne pou-\nvait plaire, il était trop différent ». Et par le fait que « diffé-\nrence engendre haine », le milieu où doit vivre Julien repré-\nsente pour lui l'ennemi.\nLe voici maintenant secrétaire de M. de la Mole en ce\nParis aux somptuosités duquel il a tant rêvé. Ge monde raffiné\noù la fortune l'a conduit va-t-il enfin séduire cet « homme de\nrien » ? Julien étonné et enchanté va-t-il s'efforcer de devenir\nle parfait homme de société dont les élégantes manières\ns'achètent au prix de l'effacement de toute personnalité ?\nNullement. Il reste celui dont l'originalité fait contraste. M. de\nla Mole en fait rapidement la remarque : « Les autres provin-\nciaux qui arrivent à Paris admirent tout, pensait le marquis,\ncelui-ci hait tout »."}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "3", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.5", "texte": "Du fait de se sentir différent au fait de se sentir supérieur,\nil n'y a qu'un pas, Julien le franchit rapidement.\nChez Julien Sorel comme d'ailleurs chez la plupart des\nhommes supérieurs, la conscience de la supériorité ne repose\npas sur les faits mêmes, n'est pas le résultat de l'expérience.\nElle est une intuition, une idée innée qu'ils apportent dans le\nmonde avec eux. Julien bien jeune encore, assiste à une conver-\nsation des notables de Verrières. Instinctivement, la conscience\nde sa supériorité lui fait dire à chaque opinion émise : « Quels\nsots » ! « Le plaisant avec tant d'orgueil, c'est que souvent il\nne comprenait absolument rien à ce dont on parlait » !\nDans l'orgueilleuse conscience de sa supériorité, Julien\npuise une qualité inhérente à toutes les grandes individualités :\nla confiance en soi. Il pense que s'il eût vécu sous Napoléon en\nun temps où la valeur personnelle était estimée, il eût connu\nune noble destinée : « Vingt ans plus tôt, un homme comme moi\nétait tué ou général à trente-six ans ». Avec une telle foi en sa\nvaleur, les conseils des autres hommes sont inutiles à Julien,\nleurs lumières lui sont superflues. Par ses propres forces, il veut\nse frayer son sentier vers la destinée qu'il juge devoir être la\nsienne. « Mon petit Julien, dit Mathilde de la Mole ...n'aime à\nagir que seul » et elle admire cette belle confiance grâce à la-\nquelle il n'a jamais « la moindre idée de chercher de l'appui et\ndu secours dans les autres ».\nAgissant seul, notre héros croit à son pouvoir presque\nabsolu sur les événements. Il lui semble que les événements\nde notre vie sont l'image même de notre caractère et qu'autour\nd'une âme héroïque, tout se fait héroïque pour peu que l'occa-\nsion soit favorable. « Le jeune paysan ne voyait rien entre lui\net les actions les plus héroïques, que le manque d'occasion ».\nC'est parce qu'il croit à son pouvoir sur les événements que\nJulien prépare des plans de campagne, de savantes manœuvres"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "4", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.6", "texte": "pour toutes les grandes actions qu'il s'oblige à tenter. Courtise-\nt-il une femme ? Au lieu de compter sur le charme de beauté\ni\nsingulière qui émane de sa personne, au lieu d'un abandon naïf\net gracieux, il veut contraindre les faits à se dérouler selon le\nrythme qu'il a fixé. Et dans cette opinion, il entre beaucoup\nd'illusion car si Julien réussit, c'est souvent pour des raisons\ntout à fait étrangères à ses combinaisons profondes. Parfois\nmême, ses manœuvres préparées à l'avance lui font perdre\nl'esprit d'à-propos, la souplesse d'adaption nécessaires en face\nde l'imprévu ; mais ce que nous voulions montrer, c'est que\nJulien croit qu'il peut être /'artisan de sa propre destinée et qu'il\nest capable d'exercer une sorte de fascination sur les événe-\nments.\nAux grandes individualités qui veulent sauvegarder leur\noriginalité, le destin réserve toujours la douloureuse volupté\nde la solitude morale. Le Moïse de Vigny module harmonieuse-\nment l'éternelle plainte de l'homme exceptionnel :\nHélas, je suis, Seigneur, puissant et solitaire.\nJulien se sent trop « différent », des autres hommes pour\nqu'il soit capable de sympathie. S'il est parfois sensible aux\nmarques d'une sincère amitié, son âme à lui se donne bien peu.\nLorsqu'il est précepteur, les enfants « l'adorent », lui « ne les\naime point «.Julien est l'insympathique, l'incommunicable, celui\nqui jamais ne se donne, qui jamais ne connaît la douceur des\népanchements et la tendre joie d'une intime amitié. « Je suis\ninsociable » dit-il lui-même. Dans la solitude, la jeunesse de\nJulien connut ses uniques charmes. En elle il se réfugiait, en\nelle il se donnait à ses rêves grandioses, en elle il oubliait le\nmonde et les entraves qu'il dresse contre le Héros! A Verriè-\nres, il « ne parle à personne » et mène une « vie solitaire toute\nd'imagination et de méfiance ». Un jour, il s'abstente de chez\nMme de Rénal pour aller voir son ami Fouqué. Julien trouve"}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "5", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.7", "texte": "une étrange joie à s'attarder dans les montagnes, car « il n'était\npressé de le voir, lui ni aucun autre être humain ». Pas un in-\nstant, il ne songe à Mme de Rénal dont il vient de faire la con-\nquête et qui l'aime de toute son âme naïve. Ce qu'il savoure\nvoluptueusement, c est le divin bonheur de se sentir seul, de\ns'appartenir vraiment. « Je suis libre » s'écrie-t-il avec ravisse-\nment et en cet instant seulement, bien loin de tous les hommes,\nseul sous le vaste ciel, Julien se livre « au plaisir d'exister ».\nUne individualité aussi puissante que celle de Julien Sorel\nn'accepte qu'en frémissant le joug social. En lui seul, il prend\nsa règle de conduite. Aussi est-il totalement affranchi de l'opi-\nnion. Les jugements que les autres hommes peuvent porter sur\nlui-meme et sa conduite, il les considéré comme non avenus.\n« Mon cœur est placé dans une sphère trop haute pour être\natteint par leurs petites marques de dédain ou de faveur ».\nG'est toujours avec une âme dédaigneuse qu'il songe à ce que\nl'on peut penser de lui : « Que m'importent les hommes et\nleurs plates simagrées » ? dit-il à Mme de Rénal? Lorsque dans\nsa prison, son ami Fouqué et Mathilde de la Mole tentent de\nlui faii e pai t des bruits réconfortants qu'ils apportent de l'ex-\ntérieur, Julien les arrête d'un geste : « Que m'importent les\nautres ? Mes relations avec les autres vont être tranchées brus-\nquement. De grâce, ne me parlez-pas de ces gens-là ».\nAffranchi de 1 opinion, Julien l'est encore de toutes les\ntraditions reçues, de toutes les idées unanimement acceptées.\nDès qu'il s'agit d'un grand dessein à exécuter, il voit les choses\npar delà le Bien et le Mal. Un jour, parlant à Mathilde de\nDanton, ce grand caractère qu'il admirait même dans ses fau-\ntes, il lui pose cette question : « L'homme qui veut chasser\n1 ignorance et le crime de la terre, doit-il passer comme la\ntempete et faire le mal comme au hasard ? » Pour lui la ré-\nponse n'était pas douteuse."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "6", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.8", "texte": "Il est à tel point affranchi des conventions morales qu'il\nen arrive à choisir l'hypocrisie comme l'arme la plus efficace\ndans la triste et prosaïque époque où le hasard l'a fait naître.\nMais ce qu'il faut bien remarquer, c'est que cette hypocrisie\nn'appartient pas au « moi profond » de Julien. L'hypocrisie lui\nest imposée par une société qui ne permet pas à un homme\npauvre d'être lui-même, d'avoir une manière propre de penser\net d'agir différente de celle fixée par les traditions. Dans le\nmonde tel qu'il apparaît à Julien, dans ce monde impitoyable\npour l'homme qui, sans naissance et sans argent, se permet\nd'avoir une âme extraordinaire et de revendiquer dans l'ordre\nsocial le rang qui lui est naturellement dû, la dissimulation est\nle seul moyen de ne pas périr. « Hélas, dit Julien avec amer-\ntume, c'est ma seule arme »... « Ma vie, dit-il encore, n'est\nqu'un tissu d'hypocrisies parce que je n'ai pas mille francs de\nrente pour acheter du pain ». Chez cet homme qui sait par\ncœur le rôle de Tartufe, il existe en réalité une passion fon-\ncière pour la vérité. Un mot jailli naïvement du cœur, un mot\nilluminé de sincérité l'attendrit jusqu'aux larmes. « J'ai aimé la\nvérité » se dit-il à lui-même en son ultime examen de con-\nscience. Mais Julien constate hélas que ce sont de tout autres\nnotions que celle de vérité qui servent de base à la société de\nson temps ! Lorsqu'il regarde autour de lui, il voit toutes les\nsituations avantageuses entre les mains de gens qui les ont ob-\ntenues par le hasard heureux de la naissance ou d'utiles rela-\ntions. Nulle place pour le vrai mérite. Julien né plébéien, doué\nd'une exceptionnelle valeur se dresse contre son époque. Il est\n« l'homme malheureux en guerre avec toute la société ».\nFace au monde hostile. Julien n'en maintient pas moins\ncomme règle de conduite la loi qu'il trouve en lui-même. La\nloi de Julien, c'est le développement de sa personnalité. Nous\narrivons ainsi à un second grand trait de caractère de Julien"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "7", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.9", "texte": "Sorel conçu comme Héros à la manière stendhaîienne, à savoir\nle désir d'ascension.\nDès sa plus tendre enfance, sous des dehors délicats et\npresque féminins, Julien Sorel porte en lui * l'inébranlable ré-\nsolution de s'exposer à mille morts plutôt que de ne pas faire\nfortune ». « L'ambition est l'essence même de son existence ».\nBien que né dans la classe la plus méprisée de la population,\naucune situation ne lui paraît trop élevée pour sa valeur. Ce\ndésir d'ascension est à l'état d'idée fixe, de passion exaltée.\n« Chez cet être singulier, il y avait tous les jours tempête ».\nSes rêves ambitieux, il les entretient par la lecture du\nMémorial de Sainte Hélène et par le culte de Napoléon. Il s'en-\nthousiasme en face de l'ascension extraordinaire de Napoléon\nvers les hautes cimes parce qu'en la destinée de Napoléon, il\nvoit l'image de sa destinée propre telle qu'il la désirerait.\nL'histoire de Napoléon l'affermit dans ses desseins ambitieux\nparce qu'elle les montre moins distants de la réalité. Partir de\nrien pour arriver à une situation des plus grandioses, cela n'est\npas un impossible rêve, cela n'est pas du domaine de la chimère\npuisque cela s'est réalisé au moins une fois. Mais sous la Re-\nstauration, les circonstances ont bien changé. Plus de belles\noccasions, plus de brillantes perspectives d'avenir pour les\nâmes de Héros. Si peut-être ! Et Julien éprouve une des gran-\ndes joies de sa vie lorsqu'il entrevoit le moyen de réussir\ncomme Napoléon. Ce moyen, ce n'est plus dans le fracas des\nbatailles qu'il faut chercher, mais en une époque d'hypocrisie\nmorale, c'est en embrassant la vie religieuse. Julien projette\ndonc de se faire prêtre. Il est vrai que les circonstances allaient\nlui imposer une tout autre vie en le faisant secrétaire de M. de\nla Mole. Quoi qu'il en soit, l'ombre de Napoléon domine toute"}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "8", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.10", "texte": "l'existence de notre Héros. Il s'en ira vers la vie comme à une\nbataille où il doit vaincre ou mourir. Sa destinée sera celle\nd'un Conquérant.\nGe qui est extrêmement curieux, c'est ia nature de l'am-\nbition de Julien. Avec une inexorable volonté, il va marcher\nvers la conquête des biens extérieurs et cependant, il ne les\ndésire pas pour eux-mêmes. Les richesses ? les Honneurs ? Il\nles méprise ! Est-il poussé vers les femmes par l'idée du plaisir\nqu'il éprouvera auprès d'elles ? Nullement ! « Il méprisait les\nfemmes et tous les sentiments tendres ». Veut-il en conquérant\nhonneurs et richesses s'imposer à l'admiration des hommes ?\nNullement ! Son mépris de l'opinion est total. La vie même,\ncondition de toutes les jouissances, il n'y attache pas grande\nimportance. Il la joue avec un parfait détachement et dans les\nplus minces occasions. En pleine jeunesse, il la quitte de son\nplein gré, à tel point que l'abbé Frilair qualifie de suicide la\nmort vers laquelle il marche avec une hautaine sérénité.\nCe n'est donc pas le désir de la jouissance qui pousse Julien\nvers la conquête des choses extérieures. Il n'est pas l'ambitieux\njouisseur. Tout autre est son ambition. S'il recherche les biens\nextérieurs, c'est pour se donner à lui-même le spectacle de\nl'ascension de sa personnalité par la conquête d'objets placés\nhaut dans l'estime des hommes. Les choses conquises sont les\ntémoins de la croissance de son moi. Son rêve intime, c'est de\ndominer les choses sans les désirer. Le processus selon lequel il\nvoudrait voir se dérouler sa vie, ce serait l'ascension vers des\nsommets de plus en plus élevés jusqu'au moment où arrivé\ndans l'air glacé des cîmes, il pourrait dominer de haut les cho-\nses et les hommes en étant totalement détaché d'eux. Un jour,\noù il erre dans les montagnes, il voit lucidement la nature de\nson ambition :\n« Julien debout sur son grand rocher, regardait le ciel,"}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "9", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.11", "texte": "» embrasé par un soleil d'août. Les cigales chantaient dans le\n» champ au-dessous du rocher ; quand elles se taisaient, tout\n» était silence autour de lui. Il voyait à ses pieds vingt lieues\n» de pays. Quelque épervier parti des grandes roches au-dessus\n» de sa tête, était aperçu par lui, de temps à autre, décrivant\n» en silence des cercles immenses. L'œil de Julien suivait ma-\n» chinalement l'oiseau de proie. Ces mouvements tranquilles et\n» puissants le frappaient ; il enviait cette force, il enviait cet\n» isolement.\n« C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la\nsienne » ?\nAinsi, s'élever sans cesse pour arriver à la grandeur dans\nl'isolement, tel semble bien être le but de Julien Sorel.\nPar là, nous arrivons à mieux comprendre son attitude\nenvers les autres hommes. Nous l'avons vu haïssant et mépri-\nsant. Mais la haine qu'il lui arrive de porter à ceux qu'il ren-\ncontre sur son chemin présente un tout particulier caractère.\nIl haïssait par exemple M. de Rénal dont il éduquait les en-\nfants. Mais cette haine n'est pas la haine mesquine par laquelle\nil poursuit de sa rancune un individu. « S'il eût cessé de voir\nM. de Rénal, en huit jours, il l'eût oublié, lui, son château, ses\nchiens, ses enfants et toute sa famille ». De même que Julien\nreplié sur lui-même, n'a pas le don de la sympathie qui s'atta-\nche à un individu, il n'a pas non plus le don de l'antipathie qui\ns'attache à un individu. Sa haine pour M. de Rénal « n'avait\nrien de personnel » pas plus que ses autres haines. Il hait cer-\ntains individus à titre de symboles d'un ordre de choses bles-\nsant pour lui. Ce qu'il hait en M. de Rénal, c'est « le repré-\nsentant de tous les riches et de tous les insolents de la terre ».\nMais dès qu'à ses yeux, ceux qu'il hait perdent leur valeur\nsymbolique, sa haine tombe par là-même. C'est qu'au fond,\npour Julien comme pour tous ceux qui portent en eux un"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "10", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.12", "texte": "grand dessein à l'état d'idée fixe, les « autres » n'existent pas\nen tant qu'individus. La forte parole de Nietzsche pourrait\ns'appliquer très exactement à Julien :\n« Un homme qui aspire à de grandes choses regarde tous\nceux qu'il rencontre sur sa route soit comme moyens, soit\ncomme couses de retard et comme obstacles, soit encore comme\ndes reposoirs où il s'arrête momentanément ».\nEmerson prétend que le héros doit se comporter dans le\nmonde « comme si à l'exception de sa personne, toutes choses\nn'étaient qu'étiquettes et phénomènes ». La conduite de Julien\nest entièrement conforme à ce principe.\nC'est en étudiant le rôle de Julien séducteur que nous\nallons voir en son fond la nature de son ambition.\nCe n'est pas le désir qui le pousse vers les femmes. Lors-\nque la tendre Mme de Rénal malgré ses scrupules se laisse aller\nau charme de l'amour, lorsqu'elle se fait prévénante et humble\ndevant lui, voici la pensée intime de Julien : « Quoi, se disait-\nil, pas même cinq cents francs de rente pour terminer mes\nétudes! Ah, comme je l'enverrais promener » ! Lorsqu'il prend\nla téméraire résolution de se rendre dans la chambre de Mme\nde Rénal à deux heures du matin, il ne faut pas croire qu'il\nest poussé par un incoërcible désir. Au contraire, « son rôle\n» de séducteur lui pesait si horriblement, que, s'il eût pu suivre\n» son penchant, il se fût retiré dans sa chambre pour plusieurs\n» jours et n'eût plus vu ces dames ». Regardez-le en face des\nfemmes qu'il va séduire. Dans son regard, nulle tendresse : il\n« observe Mme de Rénal comme un ennemi avec lequel il va\nfalloir se battre ». Face à face avec Faîtière Mathilde, il voit\nen elle «un ennemi à subjuguer»; arrivé à ses fins, quel genre\nde plaisir goûte Julien triomphant? Le plaisir des sens compte\nassez peu pour lui, le plaisir de l'intimité des âmes compte\négalement peu, son plaisir est d'avoir remporté une difficile Vie-"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "11", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.13", "texte": "toire par la quelle il se sent grandi à ses propres yeux. Julien sé-\nducteur n'a rien du jouisseur vulgaire. Le plaisir d'amour de\nJulien réside dans la conquête d'un être qui lui est supérieur\npar la beauté, le rang et les manières. Par une telle action, il\nlui semble que sa personnalité s'affirme et s'agrandit. Son plai-\nsir d'ambition ne réside pas dans la possession de l'objet pour-\nsuivi qui en lui-même importe peu. Ce plaisir est d'ordre in-\ntellectuel : il résulte d'une réflexion de Julien sur la valeur de\nsa personnalité.\nL'ambition de Julien Sorel n'est en définitive que la vo-\nlonté de s'affirmer à lui-même son extraordinaire valeur par la\nconquête d'objets difficiles à atteindre et qui, dans l'ordre\nnaturel des choses, ne devraient pas lui revenir.\nPour faire dans la vie figure de conquérant, pour déve-\nlopper sa personnalité malgré tous les obstacles possibles, il\nfaut s'attendre à de rudes luttes. Il faut donc au Héros une\nvolonté peu commune s'il veut être comme Mirabeau et\nDanton de ceux qui savent « n'être pas vaincus ». Aussi\nremarquons-nous chez Julien Sorel un véritable culte de\nVénergie.\nLes instants les plus douloureux de sa vie, ce sont ceux\noù il doute de sa force de caractère. S'il lui arrive de sentir sa\nvolonté défaillante, si parfois il se sent prêt à quitter la voie\nhéroïque dans laquelle il s'est engagé, aussitôt, il s'adresse les\nplus durs reproches : « Je n'ai donc pas de fermeté, se disait-\nil, et c'est là le doute qui lui faisait le plus de mal ». Et c'est\navec angoisse qu'il se demande s'il a bien « cette énergie\nsublime qui fait faire les choses extraordinaires. ».\nA ses yeux, il semble que la dose d'énergie révélée par\nune action soit le critérium véritable de sa valeur morale."}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "12", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.14", "texte": "Quelle que soit l'action qu'il accomplit, si elle est d'une belle\nhardiesse, elle prend pour lui une haute valeur. Reculer\ndevant l'accomplissement d'une action hardie lui semble au\ncontraire une infamie. Il aime le déploiement de force pour\nlui-même indépendamment de toute question de but à attein-\ndre. Sans aucune utilité, au risque même de compromettre le\nsuccès de tous ses desseins, il recherche avec délices les situa-\ntions risquées, les exploits pleins d'une folle audace. Dans de\ntelles situations, Julien se sent en son élément naturel. Il\nvoudra par exemple, toucher la main de Mme de Rénal en\nprésence de son mari, malgré les suites terribles qui en peu-\nvent résulter. Après une nuit passée auprès de Mme de Rénal,\nil quitte seulement sa maîtresse quand le jour est venu : « car\nil trouve de sa dignité de rentrer exprès au grand jour et avec\nimprudence ».\nTel Napoléon dans ses manœuvres, Julien va droit à la\nrésolution la plus hardie. Dès qu'il a senti naître en l'âme de\nMathilde un sentiment tendre à son égard, immédiatement le\nplus audacieux projet se présente à son esprit : « Je l'aurai, je\nm'en irai ensuite et malheur à qui me troublera dans ma\nfuite ».\nParfois même, il arrive que l'image de l'action hardie\ns'impose à l'esprit de Julien avec une telle irrésistibilité que\nd'elle-même, elle se réalise avant le temps de réflexion néces-\nsaire. Mathilde, un jour, outrage Julien, prétendant qu'en se\ndonnant à lui, elle s'est donnée « au premier venu ». Devant\nun tel affront, l'idée de la tuer se présente immédiatement à\nl'esprit de Julien ; il se précipite sur une vieille épée appendue\nà la muraille et peu s'en fallut que son amante n'expiât sa\ncruelle parole.\nMais à côté de cette énergie impulsive, manifestation d'une\nnature violente et forte, il y a aussi chez Julien une forme"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "13", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.15", "texte": "d'énergie pleinement consciente et celle-ci vraiment constitutive\nde la physionomie du Héros.\nLa vie n'a de valeur pour lui que si elle est une affirma-\ntion de force. Ce qu'il admire chez un homme, c'est la fermeté\ndu caractère. C'est pour cela qu'en toutes ses actions, J ulien\nveut se prouver qu'il est un homme fort. Lorsqu'il a cette\npreuve, il se sent heureux, il est fier de lui et se répète corn-\nplaisamment : « J'ai gagné une bataille ». Le résultat atteint ne\nf\nl'intéresse d'ailleurs pas pour lui-même; sa joie de la victoire,\nc'est la joie de se sentir Yagent de cette victoire, c'est la joie\nd'avoir manifesté sa puissance. Il lui arrive chez M\"\"\"' Rénal\nde pouvoir se dire qu'il a gagné deux victoires en une journée,\nmais une seule est pleine d'attraits pour lui, celle qui résulte de\nsa force personnelle ; l'autre n'étant pas due à ses manœuvres\nlui apparaît « sans mérite » et comme telle dénuée d'intérêt.\nLa volonté de se prouver que toujours et partout il est\nbien un être fort conduit Julien à exécuter des actions vers\nlesquelles ne le porte aucun élan intérieur, des actions qui\nsont au rebours de son intime désir et qu'il se contraint à\naccomplir uniquement parce que de telles actions sont révéla-\ntrices d'énergie et que par elles, il s'affirmera sa force. Lors-\nque Mathilde lui donne rendez-vous dans sa chambre par une\nnuit baignée d'un limpide clair de lune, Julien est persuadé\nqu'il s'agit d'un piège et qu'on veut l'exposer à une honte\npublique. D'autre part, en cet instant, les charmes de la hau-\ntaine jeune fille ne le tentent nullement. « Il n'avait pas\nd'amour du tout ». Son désir profond, ce serait d'éviter le\nrendez-vous. L'entreprise lui apparaît déraisonnable, destinée\nà tourner à sa confusion et nulle impulsion de sa sensibilité ne\nl'entraîne. Julien n'ira donc pas au rendez-vous. Mais alors ce\nserait fuir devant une entreprise qui réclame de la bravoure !\nUne telle pensée suffit à changer toutes les dispositions de"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "14", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.16", "texte": "Julien. « Il y a de la lâcheté à ne pas y aller, ce mot décide\ntout ». Ainsi Julien se rend à son premier rendez-vous avec\nMathilde, sans amour, sans désir, sans confiance, avec dégoût\nmême de l'aventure. S'il y va, c'est pour se prouver une fois\nde plus qu'il est un homme fort, ce qui lui conférera le droit\nd'être satisfait de lui-même. « Si je refuse, je me méprise moi-\nmême dans la suite ».\nCe n'est donc pas toujours sans luttes, sans efforts que\nJulien se décide à l'accomplissement des exploits héroïques\nqu'il caresse dans ses rêves. En Julien transparaît souvent la\nfaiblesse, inhérente à la nature humaine. Parfois, il sent sa\nvolonté chanceler et lui, le héros, il connaît la peur. Il a signi-\nfié à Mme de Rénal qu'à deux heures du matin, il se rendrait\ndans sa chambre, mais dès qu'il se retrouve seul, il est presque\népouvanté de l'audace qu'il vient de montrer. Il sent qu'il\nn'aura pas le courage d'exécuter ce qu'il a résolu. Qu'un évé-\nnement imprévu vienne l'empêcher d'exécuter son dessein\ncomme il sera le bienvenu ! De même, lorsque Julien attend\nl'heure de son premier rendez-vous avec Mathilde, il tremble\nde tous ses membres et s'abandonne à la peur « sans\nvergogne ».\nPour être un Héros, Julien doit donc vaincre en lui l'éter-\nnelle faiblesse humaine. Il en résulte que le problème de l'éner-\ngie consiste pour Julien en la recherche des moyens qui vont\nsoutenir sa volonté dans les moments de défaillance.\nC'est dans ce but que Julien choisit un guide idéal sur lequel\nses yeux seront souvent fixés et tout particulièrement dans les\nmoments de faiblesse. Ce guide idéal, ce maître de conduite,\nce sera l'homme fort par excellence, celui dont toute la vie\nfut l'affirmation du plus haut degré de fermeté que puisse\nposséder un homme, ce guide sera Napoléon.\nAvant d'agir, lorsqu'il est nécessaire d'exalter son cou-"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "15", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.17", "texte": "rage, Julien lit le Mémorial de Ste-Hélène. Cette lecture est\npour lui un puissant tonique, il se laisse pénétrer par la mâle\nénergie du livre et il se promet d'être digne de celui qu'il\nreconnaît pour son maître. Ainsi Napoléon joue auprès de\nJulien le rôle qu'il joue encore et jouera toujours auprès des\namants de l'héroïque et de l'impossible. Il est le créateur\nd'énergie, une source de force à laquelle l'humanité éternellement\npuisera.\nC'est en cela que l'empereur est toujours vivant et agis-\nsant et que par delà la tombe se prolonge magnifiquement son\ninfluence.\nLorsque Julien triomphe, lorsque lui aussi vient de gagner\n« une bataille », par la pensée encore il évoque la grandiose\nfigure du Conquérant. Il lui semble qu'il s'est rapproché de\nson modèle, il lit ses exploits avec un plaisir tout nouveau et\nse sent digne de communier avec la pensée du Surhomme.\nParfois, au milieu de circonstances embarrassantes, il\nhésite sur la résolution à prendre. Sur son chemin, Julien ren-\ncontre des occasions de réaliser une vie modeste et heureuse.\nIl se sent tenté, il est prêt à renoncer à la poursuite de la\nChimère, mais alors l'image de Napoléon se présente à son\nesprit. Qu'aurait-il fait en pareil cas, se demande-t-il, et cette\nsimple question suffit pour ranimer sa volonté de poursuivre\ndes fins grandes et extraordinaires. Fouqué, son ami d'enfance,\nau cours d'un entretien, lui offre de l'associer à son commerce\nde bois qui lui rapporte d'assez beaux revenus. Voilà pour\nJulien une occasion qui pourra lui permettre de s'assurer une\nvie indépendante et aisée, ou du moins, d'amasser en quelques\nannées un pécule qui l'aidera àse lancer dans le monde. Il se\nsent prêt à céder. Mais voici que du fond de sa conscience\nsurgit brusquement le souvenir de Napoléon : « Quoi, je per-\ndrais lâchement sept ou huit années ! J'arriverais ainsi à vingt"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "16", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.18", "texte": "huit ans ! Mais à cet âge Bonaparte avait fait ses plus grandes\nchoses ! » Et cette raison est péremptoire.\nLorsque Julien a tenté de tuer MnK de Rénal pour satisfaire\nun irrésistible désir de vengeance, l'idée du supplice infamant\nqui l'attend se présente à son esprit. Il songe alors à se tuer, il\naccueille cette idée avec sympathie. Mais bientôt sa volonté\nde faire face vaillamment à l'amertume et aux humiliations\ndes derniers jours le réveille. Car le souvenir de Napoléon\nvient encore de se présenter. L'Empereur, exilé à Ste-Hélène,\ntous ses espoirs à jamais brisés, n'a pas cherché à mourir. Il a\nlutté courageusement contre l'adversité, il a bu jusqu'à la lie\nla coupe d'amertume. « Napoléon a vécu », se dit Julien. Lui\naussi doit donc posséder la volonté de vivre avec fermeté la\npériode d'agonie.\nPour se contraindre à accomplir les projets hardis qu'il\nconçoit, Julien aime à poser le problème de l'action sous forme\nd'un dilemme auquel il ne peut échapper. En voici un exemple :\nTous les soirs d'été, Mme de Rénal, son amie Mme Derville et\nJulien lui-même conversaient dans l'ombre jusqu'à une heure\ntardive. Julien était habituellement assis près de Mme de Rénal.\nUn soir, pendant qu'il parlait, sa main toucha par hasard la\nmain de Mme de Rénal. Sur le champ, Julien forme le projet\nde saisir cette main le lendemain soir et de la garder dans la\nsienne tout le temps que durera l'entretien. Arrive le moment\nd'agir. Julien se sent incapable d'exécuter ce qu'il a résolu : sa\ntimidité est trop grande. C'est alors qu'il se pose ce dilemme :\n« Au moment précis où dix heures sonneront, j'exécuterai ce\nque, pendant toute la journée je me suis promis de faire ce\nsoir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle ». Le pro-\nblème ainsi posé, il n'y a plus de place pour la fuite, il ne me reste\nplus qu'à agir. A première vue, il peut sembler bien étrange\nce dilemme dans lequel s'enferme Julien ! Se brûler la cervelle"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "17", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.19", "texte": "s'il manque de l'audace nécessaire pour saisir la main de Mme\nde Rénal paraît une sanction peu proportionnée à l'enjeu\nmême de l'action. Mais c'est qu'au fond, pour Julien, l'objet de\nl'action importe peu. S'il veut saisir la main de Mme de Rénal,\nce n'est pas par passion pour cette femme charmante, mais\ndans le but de se prouver sa propre force par un geste des plus\nrisqués. Aussi pour Julien, il n'est pas de petites actions où\nl'on peut se dispenser d'être beau joueur. Dès qu'une action\nest susceptible de prouver à Julien la force qu'il porte en lui,\nsi minime que soit le but de cette action, elle doit être absolu-\nment accomplie. Si Julien n'avait pas saisi la main de Mme de\nRénal, il se serait tué, parce qu'à partir de ce jour-là, il aurait\neu sujet de douter de sa fermeté, il n'aurait plus eu le droit de\ncroire àsa force. 11 saisit donc la main de Mme de Rénal et\ncomme celle-ci se soumet, Julien se sent « inondé de bon-\nheur «, « non qu'il aimât Mme de Rénal, mais un affreux sup-\nplice venait de cesser ». Get affreux supplice c'était le doute\nsur soi-même, c'était la lutte douloureuse contre sa propre\nfaiblesse.\nMais le moyen le plus efficace par lequel Julien se porte\naux grandes actions, c'est par l'idée du « devoir ». Le mot\ndevoir a pour lui un sens tout spécial. L'idée du devoir se\nprésente à son esprit dans les instants de faiblesse pendant\nlesquels il se sent prêt à abandonner ses projets. Alors en face\nde la sensibilité défaillante, l'idée de l'action à accomplir se\nprésente sous forme d'un « devoir ». Le devoir, c'est la résolu-\ntion héroïque élevée à l'état d'impératif catégorique. La résolution\nà accomplir étant devenue un « devoir », Julien s'interdit de\nla remettre en question ; il se contraint à l'exécuter même si\nl'état sentimental qui avait dicté la résolution vient à changer,\nmême si au moment d'agir, l'action est dépourvue de tout le\ncharme qu'il s'était préalablement représenté. Julien a décidé"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "18", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.20", "texte": "qu'il fallait absolument « que Mme de Rénal permît ce soir-là\nque sa main restât dans la sienne ». Cette décision, il s'agit de la\nrendre irrévocable, il faut se lier à elle. Julien en fait un\n« devoir ». Dans les instants qui précèdent l'exécution, la fai-\nblesse de Julien reprend le dessus, il voudrait échapper à une\ndécision qui lui pèse : « Que de fois ne désira-t-il pas voir sur-\nvenir à Mme de Rénal quelque affaire qui l'obligeât de rentrer\nà la maison et de quitter le jardin ». Le combat qui se livrait\nen lui, c'était le combat « que le devoir livrait à la timidité ».\nEt si Julien arrive à se vaincre lui-même, c'est en conférant à\nla résolution prise un caractère d'obligation sacrée. De même,\nlorsque Julien se rend dans la chambre de Mme de Rénal à\ndeux heures du matin, il se sent accablé par une telle action.\nEt s'il l'accomplit, c'est qu'il se considère comme lié par sa\nrésolution, c'est qu'il obéit à un « devoir ». Et jamais, il ne\n« s'était imposé une contrainte plus pénible ».\nMathilde ayant affecté une hautaine attitude envers Julien\naprès s'être donnée à lui, celui-ci se prescrit une nouvelle\nrègle de conduite envers son orgueilleuse amante. Quelle que\nsoit l'attitude de cette dernière, il ne lui montrera plus aucune\naffection. Bientôt Mathilde devant la froideur de son amant\nsent revenir pour lui sa tendresse première. Un jour, elle lui\nfait de nouveau les avances les plus vives. Julien est prêt à\ns'abandonner au charme de l'amour. Il embrasse sa maîtresse,\n« mais à l'instant la main de fer du devoir saisit son cœur » et\nil la repousse. Là encore, le devoir, c'est la fidélité à la résolu-\ntion prise. Ainsi, agir par devoir, c'est agir contre le sentiment\ndu moment, pour rester fidèle à une décision préalablement\narrêtée.\nPar là, Julien Sorel en tant que Héros acquiert une cer-\ntaine ressemblance avec le Héros cornélien dont la grandeur\nconsiste surtout dans l'inébranlable fidélité à la résolution"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "19", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.21", "texte": "arrêtée. Mais ce qui diffère, c'est la manière de se résoudre.\nLe Héros cornélien cherche à se résoudre en toute lucidité\nd'esprit. Pour cela, il fait taire la voix de sa sensibilité, il ana-\nlyse, il raisonne, il réfléchit. Après avoir considéré avec sang-\nfroid les diverses manières d'agir, il se décide par un libre\nchoix et la résolution prise l'est définitivement. C'est dans le\nchoix du parti à suivre, choix gros de sacrifices, qu'est l'instant\ndouloureux. Mais une fois décidé, le Héros cornélien sent\nl'apaisement se faire en lui, il agit avec joie. Se résoudre était\npénible, mais agir n'est plus qu'un jeu.\nPour Julien, ce sont des nuances différentes. On peut dire\nqu'en général, c'est dans la passion, sous l'empire d'un senti-\nment violent qu'il se décide. Son âme exaltée s'arrête alors à\ndes décisions d'une folle audace. Mais ensuite l'exaltation\ntombe et l'âme revient à sa faiblesse naturelle. Julien sent\nqu'il n'est plus à la hauteur de la résolution précédemment\nprise. Elle le dépasse, elle l'effraie. Il voudrait fuir devant\nl'exécution. C'est alors que pour éviter un recul, il fait de la\nrésolution audacieuse un « devoir » auquel il doit se soumettre\naveuglément. Le moment pénible, c'est donc le moment de l'exécu-\ntion. La résolution au contraire est prise sans lutte intérieure,\nelle est l'idée héroïque qui s'impose immédiatement à l'esprit,\nqui est aussitôt acceptée que conçue.\nAinsi Julien conçoit naturellement l'héroïsme mais il ne le\nréalise souvent que par les moyens de contrainte qu'il s'impose. Il\nconnaît donc les défaillances de volonté et c'est dans de telles\nfaiblesses qu'apparaît l'humanité du Héros. Julien connaît la\npeur, mais même dans les instants où il s'abandonne à ce sen-\ntiment, la résolution est toujours maintenue dans son esprit.\nS'il éprouve une véritable crise de peur au moment de se\nrendre dans la chambre de Mathilde, cette peur n'influe pas\nsur sa manière d'agir. « Comme il était résolu à agir, il s'aban-"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "20", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.22", "texte": "donnait à ce sentiment sans vergogne ». Le Héros, en effet,\nn'est pas l'homme impassible, ignorant de la peur et dégagé de\nl'humaine faiblesse. Le Héros est l'homme dont la faiblesse\nintime ne s'extériorise pas dans ses actions et qui dans les instants\noù son âme est défaillante conserve cependant la volonté de\nrester fidèle à ses résolutions et de réaliser son idéal.\nGomme chez tous les grands catactères, la volonté chez\nJulien n'est pas seulement puissance d'action, elle est aussi\npuissance de renoncement. La volonté d'un Rodrigue décidant\nde venger l'honneur de son père implique un renoncement\ndouloureux : l'abandon de tout espoir d'union avec la jeune\nfille aimée. La volonté d'un Polyeucte allant au martyre est\nen partie faite du renoncement à un sentiment très fort :\nl'amour de la jeune femme qu'il vient d'épouser.\nPour ne pas se laisser détourner de la voie qu'il s'est juré\nde suivre, Julien doit lui aussi savoir renoncer. Précepteur\nchez Mmc de Rénal, il pourrait épouser, lui qui ne possède\nS\nrien, Elisa, une jolie fille qui vient de faire un héritage et qui\nl'aime. L'occasion est tentante : Julien néanmoins sacrifie le\nbien-être assuré à des rêves peut-être chimériques. Puis, c'est\nson ami Fouqué qui lui offre de l'associer à son commerce.\nJulien connaît un instant d'hésitation douloureuse ; Fouqué\nest un homme qui l'aime sincèrement. Accepter sa proposi-\ntion, c'est s'assurer une vie indépendante et aisée. Julien est\ntenté, mais là encore, il sacrifie la certitude de l'aisance pour\nne pas trahir « les rêves héroïques de sa jeunesse ». Au sémi-\nnaire, Julien s'ennuie mortellement. Il lui serait cependant\nfacile d'en sortir et de trouver des emplois qui lui permet-\ntraient de vivre dans une médiocrité heureuse. Il pourrait\n« s'engager », se « faire maître de latin ». Mais Julien renonce\nrapidement à ces desseins qui le séduisent car s'il les avait exé-\ncutés : « alors plus de carrière, plus d'avenir pour son imagi-"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "21", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.23", "texte": "nation : c'était mourir ». L'homme ordinaire saisit toutes les\noccasions avantageuses qu'il rencontre sur son chemin. Le\nHéros, au contraire, est celui qui, le regard fixé sur son grandiose\ndessin, préfère échouer totalement dans la vie plutôt que de réussir\npar l'abandon de son idéal.\nS'il est une période de la vie de Julien où se révèle plei-\nnement sa nature héroïque, c'est bien dans les jours qui précè-\ndent sa mort.\nLes circonstances de cette mort sont singulières. Julien\nest près de voir se réaliser les rêves les plus fous de sa jeu-\nnesse. Enivrée d amour, l'altière Mathilde n'a plus qu'un\ndésir : devenir la femme de celui qui sur son âme a fait si vive\nimpression. M. de la Mole, son père, après bien des hésitations\nva consentir. Et voici qu'une lettre de Mme de Rénal dictée\npar son confesseur vient présenter à M. de la Mole, l'âme de\nJulien comme un abîme de perversité. Alors Julien voit rouge.\nL'idée de vengeance le pousse comme une force invincible.\nEt c'est ainsi qu'il tente de tuer, sans y réussir d'ailleurs l'hon-\nnête et douce Mme de Rénal qui l'avait tant aimé. Sa vengeance\naccomplie, en pleine jeunesse, de son plein gré, Julien veut\nmourir. Sa mort n'est pas une mort imposée, mais une mort\nvoulue. Julien, en effet, pouvait échapper au châtiment de sa\ncriminelle tentative. Mme de Rénal, elle-même, fait tout ce qui\nest en son pouvoir pour le sauver. Mathilde de la Mole\nn'hésite devant aucune démarche, si répugnante soit-elle, pour\nconserver la vie à ce précieux amant. Le jury est bien disposé\npour Julien, mais, spectacle inouï, alors que tout le monde\ntravaille à le sauver, Julien de lui-même impose le verdict\nfatal ; lui-même demande au jury la peine capitale, ne\ncraignant pas de revendiquer la pleine responsabilité de son\nacte, insistant même sur la préméditation."}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "22", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.24", "texte": "Mais pourquoi donc Julien veut-il mourir ?\nJulien veut mourir parce qu'il a vécu dans un grand rêve\ndont il tirait toute sa force. Et brusquement, au moment de sa\nréalisation, le rêve se brise !\nPour une nature de la trempe de celle de Julien, le pro-\nblème de l'existence se posait avec une lumineuse simplicité :\nOu arriver au but si longuement caressé ou mourir. Le but étant\nmanqué, Julien ne veut pas recommencer une autre expé-\nrience de la vie ; il ne veut pas connaître l'humiliation d'une\nvie déchue du grand rêve qui lui donnait sa beauté. Il n'a\ndonc plus qu'à disparaître. « Je n'ai plus rien à faire sur cette\nterre », dit-il avec cette netteté de jugement qu'il porte en\ntoutes choses. Par là, Julien est bien conforme à la notion\nstendhalienne du grand homme. Pour Stendhal, le grand\nHomme est celui qui porte en lui une passion forte pour un objet\ndéterminé, une passion qui dirige dans le même sens tous les actes\nde sa vie, passion exaltée à tel point qu'on veut posséder l'objet qui\na fait naître la passion ou bien mourir. C'est ce qu'il exprime\nnettement dans une lettre du 29 janvier 1803 :\n« On a de la passion pour un objet lorsqu'on le désire\ncontinuellement : on a une passion forte pour le même objet\nlorsque la vie nous apparaît insupportable sans lui. De là, la\nconduite de Curtius qui se précipita, à Rome, dans le gouffre\nouvert au milieu de la place publique : il préférait le bonheur\npublic et la gloire à la vie et il se tua.\nPierre Corneille aurait autant aimé ne pas vivre que\nvivre sans gloire et il fit Cinna.\nDe même Julien aime mieux ne pas vivre sans réaliser\nson rêve grandiose. A la suite de son geste meurtrier, il ne\npeut plus compter atteindre l'objet de son ambitieuse passion:\nil n'a plus qu'à mourir.\nEt puis des réflexions étranges hantent l'esprit de Julien"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "23", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.25", "texte": "au cours de ses derniers jours. Derrière l'homme d'action\napparaît le penseur. Lui, le merveilleux combattant, le joueur\nsuperbe de la tragi-comédie de l'existence, semble maintenant\npresque réveillé de la vie. Il se réfugie en « vie idéale ». La\nvie réelle, il semble presque qu'il l'ait épuisée, qu'il en ait\nexprimé tout le suc et son esprit à grands coups d'ailes s'élève\nvers les hauteurs du haut desquelles on perçoit la vanité de\ntous les efforts humains sur notre misérable planète. Il se\ndemande parfois si le but même qu'il s'était fixé n'était pas\nvain : « il considérait toutes choses sous un nouvel aspect ; il\nn'avait plus d'ambition ». Dans ses entretiens avec Mme de\nRénal qui vient le voir dans sa prison, il déplore presque cette\n« ambition fougueuse » qui« entraînait son âme dans les pays\nimaginaires ». Et ce doute entré dans l'esprit de Julien sur la\nvaleur du but qu'il poursuivait et qui donnait tout son sens à\nsa vie peut encore expliquer cette volonté de mourir.\nTous les efforts de Julien tendent alors à vaincre l'instinct\nnaturel qui attache l'homme à la vie. Quelle que soit la dose\nd'héroïsme mise en une âme par la nature, l'idée de mourir\ndans la force et la beauté de la jeunesse est une idée difficile à\nregarder en face. La faiblesse humaine se manifeste parfois en\nJulien ; l'instinct de conservation domine la volonté et alors\nJulien « pleure de mourir ». Mais son âme forte sait dompter\nla faiblesse de la chair; il cherche à regarder sans trembler la\nface horrifiante de la mort et à adapter son âme à l'idée du\ntotal anéantissement.\nIl s'affranchit d'abord du sentiment de honte qui accom-\npagne l'idée d'une mort déshonorante. Ne s'est-il pas depuis\nlongtemps élevé au dessus des jugements de l'opinion ?\nPuis il cherche à se persuader que sa mort doit être\nacceptée comme nécessaire et juste. « J'ai voulu tuer, je dois\nêtre tué ? » Mourir, c'est donc pour lui « solder son compte\nenvers l'humanité »."}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "24", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.26", "texte": "Parfois aussi, il assimile sa mort à un « duel à issue mal-\nheureuse ». Sied-il à un homme digne de ce nom de s'effrayer\nà l'idée d'un duel ? « Quoi donc, se disait-il, si dans soixante\njours, je devais me battre en duel avec un homme très fort sur\nles armes, est-ce que j'aurais la faiblesse d'y penser sans cesse,\net la terreur dans l'âme ? » Sa mort est-elle autre chose que\nl'épilogue de ce duel qu'il soutint seul contre la société ?\nD'autre part, le monde que Julien va abandonner, vaut-il\nla peine d'être regretté ? Julien répond non sans hésiter. Sous\nles beaux noms de droit et de justice se cache la lutte sans\nmerci et sans scrupules pour l'existence. « Les gens qu'on ho-\nnore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n'être\npas pris en flagrant délit. »\nLa vérité, nulle part, Julien ne l'a rencontrée. Hypocrisie\npartout :\n« J'ai aimé la vérité... Où est-elle ?... Partout l'hypocrisie\nou du moins charlatanisme, même chez les plus vertueux,\nmême chez les plus grands ».\nFace à face avec la mort, le Héros n'a donc pas à s'amol-\nlir en vains regrets : le monde qu'il quitte n'en vaut pas la\npeine. Et puis il est soutenu par l'idée qu'il n'a aucun reproche\nà s'adresser sur la manière dont il a conduit sa vie. Et c'est là\nla consolation suprême de Julien. Sa vie a été ce qu'elle devait\nêtre. Car sa vie a eu un sens : elle n'a pas été quelque chose\nd'incohérent et de flottant, mais au contraire, elle forme un\ntout harmonieux qui a eu sa beauté. Julien s'était créé une\nligne de conduite un « devoir et à ce « devoir », il est toujours\nresté fidèle :\n« ... je n'ai pas vécu isolé sur la terre ; j'avais la puissante idée\ndu devoir. Le devoir que je m'étais prescrit à tort ou à raison...\na été comme le tronc d'un arbre solide auquel je m'appuyais"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "25", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.27", "texte": "pendant l'orage ; je vacillais, j'étais agité. Après tout, je n'étais\nqu'un homme,... mais je n'étais pas emporté ».\nDans ce tête-à-tête avec la mort, reste un dernier sujet\nd'angoisse qui fait d'elle « le roi des épouvantements ». C'est\nle problème de Fau-delà, de l'lnconnu plein d'effroi. L'esprit\nde Julien s'élance alors vers les spéculations philosophiques\nles plus hautes.\nCe qui rend la mort épouvantable, c'est notre ignorance\nà son sujet. Nous nous effrayons en sa présence parce que\nnous ne la comprenons pas. Et cela tient à la faiblesse de nos\nmoyens d'investigation. La mort sans doute, n'est qu'un phé-\nnomène parmi les phénomènes et celui qui pourrait la com-\nprendre n'y verrait probablement rien que de fort simple :\n« Un chasseur tire un coup de fusil dans une forêt, sa\nproie tombe, il s'éiance pour la saisir. Sa chaussure heurte une\nfourmilière haute de deux pieds, détruit l'habitation des four-\nmis, sème au loin les fourmis, leurs œufs... Les plus philoso-\nphes parmi les fourmis ne pourront jamais comprendre ce\ncorps noir, immense, effroyable ; la botte du chasseur, qui tout\nà coup, a pénétré dans leur demeure avec une incroyable\nrapidité, et précédée d'un bruit épouvantable, accompagné de\ngerbes d'un feu rougeâtre.\n... Ainsi la mort, la vie, l'éternité, choses fort simples pour\nqui aurait les organes assez vastes pour les concevoir ».\nLa mort n'a donc rien au point de vue philosophique qui\npuisse effrayer le Héros. L'horreur de la mort n'est faite que du\nsentiment d'effroi devant notre propre ignorance. Et cette pensée\nfait pénétrer dans l'âme de Julien une grande sérénité.\nUne fois qu'on s'est adapté à l'idée de la mort, le plus\ndifficile est fait. Mourir doit être pour le Héros l'occasion d'une\nsuprême affirmation de sa force. Julien rêve d'aller à la mort\ncomme à un triomphe. Il rêve de mourir en beauté en jetant"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "26", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.28", "texte": "dans sa marche a l'échafaud, des pieces d or a la foule. Sil\nrenonce à ce geste théâtral, il se sent néanmoins fier à l'idée\nque personne ne pourra voir sur son visage la moindre trace\nde faiblesse. « Aucun œil humain ne verra Julien faible d'abord\nparce qu'il ne l'est pas ». Il est si maître de lui le dernier joui\nque pendant le trajet vers l'échafaud, « marcher au grand air »\nest « pour lui une sensation délicieuse ». Et à l'âge de vingt-\ntrois ans, dans la splendeur de sa jeunesse, l'âme sereine, Julien\ncouronnait par une mort triomphale une brève et radieuse\nexistence qui, sans doute, n'avait pas été consacrée, à la vertu\ntelle que la définissent généralement les humains, mais qui\ndans ses beautés comme dans ses fautes, fut presque toujours\nparfumée d'héroïsme.\n\nGabriel Brunet."}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "27", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.29", "texte": "Entrepôt Voltaire\n\nI.\nQuelle idée ça a-t-il ça ? c'est vrai ? « Quand vous res-\nterez là à me regarder deux heures à vos yeux bêtement...\nlisez les notes, Perigueux ! : « en réponse à votre avis du\n12 courant nous avons l'honneur de vous informer que n'ayant\npas fait la commande des cent douzaines de biblorapts nous\nvous les renvoyons ce jour ! » Et maintenant, regardez Lille :\nEntrepôt Voltaire à Lille : « Nous sommes surpris de n'avoir\npas reçu les cent douzaines de biblorapts ». C'est encore une\nblague de vous ! Il n'y a pas de ci et ça. J'ai les preuves là !\nAh ! vous pouvez dire que vous êtes bien heureux d'être\nprotégé par les patrons, vous î Vous avez fait tout ce qu'il\nfallait pour qu'on vous envoie baguenauder ailleurs avec vos\npetits tours de jarnac à la graisse d'oie. Allez, compter les\nencriers inversables : vous devez en trouver dix huit cent...\nLes vieux de la manutention qui endossent les injures et\nles crochets de paquet le surnommaient « Couenne de Lard ».\nLe gaillard du treuil qui tourne montre en main autour de\nson instrument, espérant que son pied deviendra le plus alerte\ndu commerce parisien et sera proclamé tel au champ de course\nle surnommait « l'Albinos ». On l'appelait Mr Léonce, il\ns'appelait Moireau : c'était le sous-chef d'un Rayon de Li-"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "28", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.30", "texte": "brairie que j'occupai de mes sottises. L'effort d'attention que\nson écriture exigeait de la myopie, arrêtait sur son visage,\nl'expression de ses colères et ses repos n'y laissaient que celle\nde sa bonhomie. La protection des patrons sans doute me\nvalait la sienne et sa considération. Plus volontiers qu'à mes\négaux du Rayon : Louis dit « Boniche » et Victor dit « La\nDent », il me confiait son admiration pour les acteurs du\nThéâtre Français, d'une voix que l'émotion baissait ou pour\nles humoristes des journaux, son souriant mépris pour les\nt\nautres collaborateurs.\nCertains employés avaient l'air servile, coquets et conqué-\nrants. Nous l'avions tous humilié à l'ordinaire, il l'avait plutôt\nboudeur et certains jours il n'avait même pas cet air là. Alors\nles petites jambes rapides qui, le long du boulevard Voltaire\nportaient son vaste corps à la pension de la rue Béranger, sem-\nblait en avoir absorbé toutes les forces et celles de sa figure rose.\nA ses père et mère, rue du Pré St-Gervais, il ne montrait\njamais d'autre humeur que celle de n'en avoir aucune.\nLes quartiers de Paris qui furent des villages en ont con-\nservé les maisons : dans les chambres des demeures qui\nconnurent le délassement estival des princes, habitent diffé-\nrents ménages d'ouvriers. Le mobilier Louis Philippe des\nparents de Léonce Moireau emplissait un rez-de-chaussée.\nLà une vieille femme courbée et fureteuse soucieuse, admi-\nnistrait chaque mois les deux cents francs qu'apportait son\nfils et soignait son époux, un cuirassier de 1870, à demi para-\nlysé. Deux maraichères luisantes de bijoux, de santé, et de\npommades se distrayaient le dimanche du travail des potagers\nde Pantin en maniant des cartes à jouer devant la famille\nMoireau.\nCe n'est pas pour l'émotion du lecteur que j'ai parlé de\nmes grotesques étourderies; on verra qu'elles n'étaient pas"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "29", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.31", "texte": "toutes de mon fait et que celles de Moireau eurent des suites.\nMon passé d'étudiant studieux; de journaliste mêlé à toutes\nsortes d'élites par les circonstances, mondain par goût et assez\néclatant par tempérament, m'offrait d'ailleurs par le contraste\navec une situation bien nouvelle pour un jeune bourgeois des\ndétails plus capables de le toucher que les ahurissements d'un\n« bleu » des magasins. Oh ! la laideur des femmes des fau-\nbourgs quand on n'a pas l'âge de la pitié ! La grossièreté des\nhommes ! et ne pas s'en choquer ouvertement pour ne pas le\nfaire de ceux avec qui l'on doit vivre. Celui qui ne m'aban-\ndonna pas pendant mes malheurs avant que les siens le\nprissent à un ami et à l'étude P. P. dont le pinceau est devenu\nun instrument de gloire, s'il se rappelle l'épouvantable regard\ndont nous fixâmes un soir, du haut d'une fenêtre d'hôtel la\nchaussée du Boulevard Voltaire n'aura pas la force de sourire\nau souvenir du fiacre qui m'emporta vers les faubourgs bien\nloin de mon appartement du quai aux Fleurs et soutenus par\nnos genoux, un tub et ma lampe, la même qui éclaire ce\npapier, au souvenir du dîner de poisson pourri et de saucisson\ngazeux que nous fîmes debout, rue de la Roquette.\nLe chef du rayon « Librairie » de l'Entrepôt Voltaire\nétait Mr Ligier ; on disait qu'il était plutôt celui de la Police\nIntérieure parce qu'on le rencontrait moins souvent dans son\nbureau que dans ceux de ses collègues et qu'on ne l'aimait\npas. Il avait le nez, les cheveux et les yeux retroussés, des\nyeux bleus en boule, la tête petite, la taille grande. Avec les\nsous-ordres il cherchait des accents faubouriens et les trouvait\nfacilement dans de récents souvenirs familiaux. Avec les\nsupérieurs sa voix d'une amabilité gouailleuse dissimulait sa\nplatitude comme son rire le faisait de sa pensée avec tous.\nDes qualités de ténor léger que j'avais découvertes un jour\nque se croyant seul il donnait au bout d'une cavatine et sans"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "30", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.32", "texte": "détoner le nom de l'ut dont il avait manqué le timbre — ainsi\nque la satisfaction de ses ambitions n'avaient pas apaisé ses\nhaines sociales ; une maladie des reins, un beau-frère récidi-\nviste du vol, la vue quotidienne du puissant administrateur de\nl'établissement les excitaient. Les grades de l'Entrepôt Vol-\ntaire étaient dus plutôt à la faveur qu'au mérite ou à l'âge, et\nbien que les délations de Mr Ligier lui eussent valu celle de\nMr Pompe l'administrateur, l'utilité qu'il avait ainsi prouvée\nempêchait qu'on lui en cherchât d'autres. Ses légitimes colères\nse calmaient ou non le soir dans les salles, où les mêmes\nopinions se réunissent pour s'approuver, le jour par des pro-\njets que sa conversation badine ne laissait pas apercevoir\ncontre les jeunes bourgeois riches dont la maison était farcie.\nJe ne pouvais échapper à sa haine ; plus mon incapacité était\névidente, plus la protection qui la couvrait paraissait telle et\nl'indisposait, mais ah ! que ne lui aurait pas fait craindre une\nvaleur de commerçant jointe à mon avantage.\nLe jeune Mr Pompe, administrateur de l'Entrepôt Vol-\ntaire aussi soucieux d'enrichir son esprit que son coffre-tort,\npour suppléer à l'expérience des hommes qu'il sentait confusé-\nment lui manquer écoutait les nouvelles de Mr Ligier comme\nil le faisait des nouvelles commerciales apportées chaque\nmatin par les chefs de service dans son cabinet monastique.\nL'Université avait donné un grand garçon barbu et socialiste\nau haut commerce qui l'habillait bien commençait à l'engrais-\nser noblement et à le corrompre. Il était trop juste pour me\ndétester comme créature des actionnaires puisqu'il en était\nune lui-même et trop honnête pour tolérer que je ne méritasse\npas les faveurs comme il savait le faire. Le machiavélique\nLigier connaissait Pompe et la manière de l'irriter contre moi.\nOn avait changé le lieu, le genre et la direction de mes occu-\npations sans le faire des siennes en ce qui me concernait. Il"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "31", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.33", "texte": "lui disait : « Il est rigolo tout plein le petit ami de ces mes-\nsieurs ! Ah ! il les cloue au rayon L ! il chante ! il fait des cari-\ncatures ! Bah ! ça distrait ».\nOui ! on chantait au rayon L ! Ah ! ma pauvre chanson !\nMr Ligier ! il m'en souvient, c'était... mais non... je vais m'at-\ntendrir je ne l'ai jamais entendue depuis sans larme ! J'avais\nla faiblesse de demander à mes égaux un peu de la sympathie\nque me refusaient mes supérieurs. Les chansons unissent;\ncelles de l'Entrepôt étaient celle du concert Ba-Ta-Clan, mais\nnon celles de mon éducation scolaire. Dans ma mémoire péni-\nblement à l'heure du déjeuner, le long du Boulevard Voltaire,\nj'en avais mis une, que je sortis négligemment en déroulant de\nla toile. Quand aux caricatures, j'avoue... j'avoue, Mr Ligier\nque ma plume avait appris à trouver dans les mêmes traits,\nvotre ressemblance et celle d'un chat-huant, et que ce petit\ntalent, me donnait de l'estime aux dépens de celle qu'on vous\ndevait.\nCependant mon absence n'arrêtait pas les erreurs du\nRayon Librairie et les lettres des succursales suzeraines de\nl'Entrepôt apportaient chaque jour leurs plaintes. L'occasion\nde la vente des calendriers au nouvel an avait échappée à\nPerigueux, faute de l'envoi des trois grosses commandées. La\nbrièveté d'une lettre commerciale cachait mal la douleur et la\nsurprise de la succursale en détresse, Nancy, déplorait mille\nagendas in-gr. Jésus N° 7 partis pour La Rochelle depuis un\nmois et que personne n'avait revus. Lille fut déçue dans un\nespoir de chromo-primes qui ravirent Marseille et Aix dans\ncelui de crayons 888 Vénus Drawing qui surprirent Nancy.\nUne dépêche « pourquoi pas reçu les cent boîtes Halls Mill\nExtra Super », transmise par Cherbourg et mise par le hasard\naux mains de Mr Michel Pompe lui-même, le décida à une\nenquête. Les fonctionnaires des gares furent atteints par des"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "32", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.34", "texte": "lettres. M. M. Ligier et Léonce Moireau interrogés, Louis dit\n« Roniche » et Victor dit «La Dent » congédiés. Or ces\njeunes gens partis, les villes gémirent encore : En vain Mon-\ntelimar exprimait le besoin de copies de lettres par douzaines,\nBar-le-Duc désirait en vain, cinq litres et demi d'encre Antoine.\nLéonce Moireau était amoureux.\nII.\n« Non ! pas la machine pour les affiches ! elles doivent\nêtre mises d'aplomb et en état d'être vues... écrivez, Made-\nmoiselle, et des barres au t, et des points sur les i, je vous en\nprie...., et ne pleurez pas ! « Messieurs les employés sont...\nnon !... L'administration a décidé.... allons !... ne pleurez pas !...\nqu'est-ce que c'est ?... mettez simplement : les colloques...\nd'employés... dans les cours... couloirs et escaliers... sont inter-\ndits.... Les doléances... de MM. les employés... sont... toujours...\nécoutées... avec attention... par M. l'administrateur... et il fera\ndroit scrupuleusement et de très bonne grâce aux réclamations\nsincères... tout... bavardage... est donc inutile !... » ; donnez.\nAh !... il y a deux fois « employés », on pourrait mettre « fonc-\ntionnaires» ? Ne sacrifions pas au style hein? Je retoucherai\ncela cette nuit chez moi. Après tout, c'est encore aussi bien\nexprimé qu'un article du Matin et plus raffiné. Ils sont ligués,\nils prétendent exiger le renvoi de Ligier à cause des erreurs\nde son Rayon. Ah ! Ah ! que je meure si c'est l'idée de justice\nqui les pique... les employés sont excités par le sentiment, non\npar l'idée ! L'idée de justice, ah !, ah !, je sais ce que sait... eh\nbien voilà !, je suis le maître; un maître exquis, mais un maître\nentêté. Vous pleurez encore, Mademoiselle ? allons, confiez\nmoi ça, à moi à moi, voyons ! petite tête folle je vous mets au\ndéfit d'avoir un défenseur plus sage et plus affectueux, un con-"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "33", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.35", "texte": "seiller plus avisé que moi. Demandez donc au téléphone pour-\nquoi Moireau ne vient pas. Ah ! c'est certainement lui. Savoir\ndissimuler, c'est la science des rois. Entrez, c'est vous ; Moi-\nreau, comment va ? Allons !... il paraît que ça ne va encore\npas au rayon Librairie malgré mon enquête visant les erreurs\nd'exécution des commandes. Je vous considère Ligier et vous\ncomme des employés ponctuels, minutieux... qu'est ce qu'il y a\nqui ne va pas. Soyez bref; vous ne pouvez, vous ne devez\npas mettre en cause vos ordres ni les compagnies de chemin\nde fer, c'est sûr, c'est sûr, c'est sûr : les questions ont été\nsériées, élucidées, tranchées ; les notes rédigées par la maison\net de votre main ont été scrupuleusement suivies par les\ngares. Ligier ne s'occupe pas des expéditions, c'est exactement\nvous qui êtes responsable. Allons ! est-ce que vous êtes\nmalade ? Avez-vous des soucis, des troubles de la vue ? non !\npersonnels ? votre père est plus malade ? Ah ! ça ! vous riez,\nvous riez ?\n— Je ne riais pas Mr Pompe, je souriais, c'est pas du tout\nla même affaire, c'est pas du tout la même chose.\n— Moireau, vous me surprenez ! le fait est que je suis\nbon, mais je dois dire que mes colères sont terribles. Rien\nn'est plus exact. Je m'exprime avec calme : prenez garde !\nPour ce qui est d'être bon pour l'employé, Mr Pompe,...\nnaturellement, c'est une justice absolue à vous rendre; c'est\nun principe de la maison.\n— Eh bien ?\n— Je souriais parce que je vais me marier.\n— Ah ! c'est différent, eh bien ! toutes mes félicitations !\nMelle Adèle ! Melle Adèle ! vite ! voyez donc !\nLa secrétaire, Me\"° Adèle, qui avait caché ses pleurs ne\nle pouvait faire de sanglots sans sortir. Pendant un silence\ndes deux hommes un regard interrogateur et narquois du"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "34", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.36", "texte": "patron constata la jubilation que l'employé s'efforçait en vain\nde ramener à la modestie. Pour curieux d'un roman que le\npatron fut dans son ennui, il préférait se montrer tel devant\nun héros féminin, plutôt que devant l'autre. Entre deux in-\ntrigues, se satisfaire de la matrimoniale, ne froissait pas sa\ndignité. D'ailleurs, sa nature riche s'accommodait mieux des\nmanifestations joyeuses que des actes d'autorité judiciaire.\nDevant ce qu'il pressentait à cause du sourire : la démission\ndu fiancé, il défaisait la broderie de ses habilités sur le canevas\nqui devenait celui de ses sentiments enthousiastes.\n— Votre œil vainqueur indique précisément que le ma-\nriage est intéressant. Je prévois que la fiancée ne fait pas\npartie du personnel. Je vous en félicite... magnifique !... su-\nperbe... c'est bien !... et vous allez m'annoncer que vous me\nquittez pour vous établir, c'est fort bien.\n— On peut dire que le mariage est intéressant, Mr Pompe,\non ne s'en fait pas une idée... elle travaille chez Caroline\nBerard, place de la Madeleine, elle est son associée, c'est-à-\n-dire que... autant dire qu'elle l'est.\n— Caroline Berard est une marque sérieuse : c'est un\nmariage intéressant.\n— Oh ! très intéressant, M 1 Pompe.\n— Il est piquant, je dois le dire, que j'aie à vous féliciter\nà l'instant précis où je vous avisais d'un renvoi par mesure\ndisciplinaire ! il y a même 1à... notez que ceci ne signifie pas\nselon moi, que l'accès de la maison vous soit interdit à l'avenir.\nAu cas, que je ne prévois pas, où il vous serait agréable de\ntravailler à nos côtés, il vous sera fait bon accueil, vous serez\ntrès bien reçu ».\nHormis ; dans les conversations d'affaires... et encore !\nquand Moireau cherchait le ton sérieux, il ne trouvait que\nl'ému : c'était avec l'argot sa langue naturelle : « Brave Mr"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": "35", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.37", "texte": "Pompe ! çà, c'est hors ligne sur la place de Paris comme gen-\ntillesse, Mr Pompe ! Je me disais : ton compte est fait, et pas\nde réclamation, voilà ton mois à partir du 15. Il y a pas à en\nvouloir à la société et à la canaillerie du monde, il y pas à dire\nnon conforme, qu'est ce que c'est que ce pays là, tu es saqué,\net tu l'as pas volé ! C'est vrai, au lieu de çà je suis bien vu,\nvous me laissez le choix de revenir, cré bon Dieu ! j'en ai de\nl'émotion de ce moment ou je ne m'y connais pas ! Si c'était\npas pour faire 600,000 fr. d'affaires, 120.000 fr. de bénéfice net\net une gentille personne franco de port et d'emballage et pas\nde morte à cause de l'Amérique, je resterais bien à me crever\nici pour vous, Mr Pompe ! » Dans les milieux de convention\nla plaisanterie est habituelle non l'émotion. Moireau adoucissait\nle choc de l'une par l'agrémeut de l'autre. La main tendue du\npatron et son nez penché vers le bureau terminaient cette\neffusion. « Il y a des ordres pour vous à la caisse »...\nCe fut en affectant la froideur, que le gros Léonce tra-\nversa la haute salle des courtiers, nue et jaune comme un\n%\ncorridor où les chefs de rayon assemblés attendaient l'heure\nde leurs audiences alternatives. L'idée des erreurs du rayon L\net celle de la disgrâce que le sympathique Moireau incarnait\nrompirent les conversations, la nonchalance des attitudes et le\npittoresque des groupes autour du comptoir brillant. Le pince-\nnez de Mr Boiviel de Cuirs, exerça sa perspicacité sur l'avenir\ndu subalterne. Le dos philosophique de Mr Tardieu de la\nQuincaillerie, un entêté travailleur, pensa : Ce qui prouve\nqu'il est important d'être sérieux » ! Le brave petit Demoulin\nde la Chemiserie, bredouillant, butant, bégayant, riait du froid\naccueil près du bouillant Mr Evrard de la Bijouterie, et guidait\nson attention vers une règle morale à laquelle l'un ni l'autre\nne firent exception. Le pâle Mr Leclerc des Chaussures avait\nla peur de tout, même de ses pensées. Le paternel Mr Genreau"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": "36", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.38", "texte": "des Meubles luttait contre sa bonté, et Mr Gérard de la Dra-\nperie jouait avec ses passions. Le susceptible Mr Nocard des\nNouveautés pour Dames que Moireau avait froissé rythmait\nses rancunes avec un éventail de factures. Mr Pajean des\nJouets, qui ne satisfait pas les dames, que ses longues mousta-\nches blondes et sa taille souple attiraient, se comparait sans\ncesse avec les autres hommes pour les envier : « Compromet-\ntant, ce cochon là! » Pourtant le calme et frétillant Mr Forgeot\nde la Porcelaine, qui apportait le soir dans les salons bourgeois,\nla récolte de ses yeux curieux et pointus, s'approcha du dis-\ngracié.\n« On m'a rapporté que vous nous quittiez pour des incor-\nrections légères, Moireau ! vous étiez un collègue très sociable\net de rapports faciles.\nMr Forgeot, je me marie, oui î avec Caroline Berard...\nson associée plutôt. C'est vous dire que je vais vivre aux cro-\nchets des rupins : je serai plein de sous, quoi !» A ce moment\non entendit le rire faux de Ligier, séparé de Moireau par le\nbattant de la porte vitrée dont tous deux tenaient le bouton de\ncuivre. « C'est une histoire admirable, Moireau qu'est ce que\nvous déclanchez ! Les responsabilités de la maison Caroline\nBerard, à quand la noce ? » Ces mots furent le signal d'un\nrevirement pour tous et d'un triomphe pour le fiancé. Caroline\nBerard ! Peste ! La célébré modiste ! L'enthousiasme atténué\npar la froideur de celui qui en était l'objet par son grade infé-\nrieur, par le voisinage du patron, n'en alla pas moins jusqu'à\nl'offre d'un apéritif d'honneur faite par le bouillant Mr Evrard\nde la Bijouterie, et accueillie sans ferveur par les modestes\nappointements de ses collègues.\n« Oui, c'est beau ! c'est extraordinaire ! c'est épatant !\ndisait paisiblement Moireau. Mr Pompe a été très gentil. Ah !\noui ! maintenant ça va marcher, c'est une affaire sérieuse ? »"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": "37", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.39", "texte": "« Dites donc, je cherche justement une place pour ma\nbelle sœur ? »\nPourquoi Moireau qui n'avait pas d'ambition et qui avait\nde l'amour jusqu'à l'ahurissement, ne montrait-il que ce qu'il\nn'avait pas ? était-ce par pudeur ? ou bien pour cacher encore\nla cause unique des erreurs du rayon L ?\nIII.\nSoit parce que ceux qui veulent de la pitié la demandent\nà ceux qui ont souffert, soit parce que la tristesse donne une\ngravité qui attire la confiance, mes huit mois de dur exil\nBoulevard Voltaire, ont reçu plus de confidences que le reste\nde ma vie et ma blouse blanche plus qu'une soutane. Tu étais\ntrop mauvais employé pour devoir l'être longtemps et les con-\nfessions évitent les carrières rivales. Tous les lundis matin la\ntête de mon supérieur hiérarchique inclinée vers la droite,\nm'appelait à sa table, les sourcils froncés. Moireau relatait des\ndétails de ses rencontres avec l'aimée pour en prolonger les\njoies et m'en montrait les longues pages barrées par la règle et\npar une écriture régulière et paraphée : il désirait échanger de\nl'estime avec moi. Plus tard dans une scène de sa vie trans-\nformée en drame par l'aimée quand Moireau fit une réponse\ndu titre « Journal de Fiançailles », Alice Horvilleur répliqua :\n« Ainsi, c'est à l'écharpe de Mr le Maire que t'as pensé le\npremier jour dans le tramway Louvre-Vincennes. C'était pas\nla peine de m'échiner le tempérament pour te mener là ».\nJournal de Fiançailles ! ce titre ! Moireau ne savait-il habiller\nle grand amour que d'une forme officielle ? Le Théâtre fran-\nçais dont il était l'hôte, avait-il eu sur son âme une telle\ninfluence, ou l'avait-il exercée sur son style seulement ? Les\nsortes d'amour qui donnent le dévouement, font faire à ceux qui"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": "38", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.40", "texte": "en souffrent un progrès dont ils bénéficient, car le dévoûment\ngrandit, et les plus mauvais hommes le reconnaissent. Dans\nles amours qui ne sont pas une joie préférée à toute autre,\ncelui qui la donne ne songe qu'à duper celui qui l'éprouve.\nPlusieurs amoureux en voulant le bonheur d'une femme ont\nfait le leur. D'autres qui ne cherchaient que le leur ne l'ont\npas trouvé. Moireau fut conduit à la paresse par le malheur,\npar l'un et l'autre à la noblesse, et revint par celle-ci à la mai-\nson qu'il avait quittée. Un Dimanche dans un tramway la mère\nde Léonce fut captivée par les prévenances d'une voisine et\nson fils par son élégance. Mme Moireau était une de ces mé-\nnagères plus prudentes au foyer que dans les rues de Paris.\nLe chaste Léonce ignorait tout ce que le bureau et le théâtre\nne lui avaient pas enseigné. Pour Alice Horviller qui avait 30\nans, les hommes étaient des maris possibles ou ne l'étaient\npoint. A l'amant qui vous mène à la campagne le dimanche\nmais vous abandonne un jour avec un enfant, elle préférait,\nau moins provisoirement, le mari qui consacre l'argent gagné\nnon à ses besoins qui n'existent pas, mais à ceux de sa femme\nqui sont grands. La manie du mariage la poursuivait même\nhors de toute espérance ; et tellement qu'elle avait pour chaque\npassant le regard connaisseur d'une courtisane honnête. Les\ndoigts de maris avec l'anneau, coupaient son rêve de suite\nrepris sur d'autres mains. Avant que l'héritage de son papa,\nveuf mort il y avait trois ans, lui eut donné du « bon temps »,\nl'idée ne lui venait pas que le mariage fut autre chose qu'une\ncollaboration d'intérêts et de travaux, mais les six mille francs\ndisparus en amenant la paresse, le cinéma et les cafés concerts,\nlui en avaient laissé le goût, un mari pour suppléer à l'argent\ndisparu était nécessaire, quant à l'amour on verrait... Elle\nn'était plus modiste et ne voulait pas le redevenir.\nDans le tramway, la conversation de maman Moireau ne"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": "39", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.41", "texte": "fut que de sa vie dont le centre était les qualités de Léonce.\nPar une conviction de son coup d'œil aussi certain que l'expé-\nrience de la mère, Alice acquiesçait et non par flatterie. Sa\nrésolution était prise et ses mesures aussi. Elle parla avec\nmépris des coureuses et des apaches de la rue Botzaris qu'elle\nhabitait, avec amour et respect de sa patronne et amie Mme\nCaroline Berard. Celle-ci était très sérieuse, sa maison aussi\net une certaine promesse, signée en contrat sur papier com-\nmercial ne l'était pas moins. Elle le sortit de son réticule et la\nmère le fit de ses lunettes et du sien. La petite tête de Mme\nMoireau branlant d'émotion et d'émerveillement lut ce qui\nsuit :\nMAISON CAROLINE BERARD\nPLACE DE LA MADELEINE\nJe soussignée Diane de Montfermeil, s'engage à partager les\nbénéfices et les charges de ma maison de modes, connue sous le\nnom Maison Caroline Berard, avec Mademoiselle Alice Horviller,\nhabitant 46, rue Botzaris, aux Buttes Chaumont, mon amie et ma\ncollaboratrice, ce à dater de son mariage.\nSigné :\nDiane de Montfermeil dite Caroline Berard.\nLa direction des pensées était la même, non celle des\npromenades, on s'engagea de faire coïncider celles-ci le di-\nmanche suivant. Alice avait des cartes d'adresse; Léonce se\npromit d'en faire imprimer gratis par l'imprimeur de l'Entre-\npôt Voltaire.\nRapidement, Léonce remplaça chez lui les repas copieux\net les digestions faciles par le jeûne et les maux d'estomac, le\nsilence par le bavardage, et le bavardage en argot par un\npathos mélancolique; à l'Entrepôt Voltaire, les plaisanteries"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": "40", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.42", "texte": "par la méditation, la ponctualité par les distractions, l'exacti-\ntude par les retards, la mollesse par une sorte de brio léger,\nenfin les soirées d'art dramatique par l'attente nerveuse des\nvisites qui étaient fréquentes et irrégulières. La mère fit sur la\nfiancée possible une enquête qui vérifia ses dires. La concierge\nde la rue Botzaris avec un sourire, répéta la leçon de la\ngénéreuse locataire sur la maison Caroline Berard. La mère\nne rencontra Caroline Berard qu'après treize demandes qui\nla faisait moquer de son personnel. Diane de Montfermeil\nétait une grosse blonde à fossettes qui promenait dans chacun\nde ses salons, ses airs dolents et ses diamants avec activité.\n« Oh! Oh! Oh! Oh! 0h!.... je me rappelle.... une copine\nde pension, nous avons fait un peu la bringue ensemble. Elle\nest si drôle, cette petite ! Diane de Montfermeil ! quelle his-\ntoire sensationnelle ! Oh! Oh! Ah! faites pas attention, je ris !\nc'est ridicule, c'est une habitude pour montrer mes dents\nprobablement : elles sont fausses ! mais certainement tout ce\nqu'elle voudra, la pauvre chérie : on s'arrange en famille.\nNon ! elle n'est pas là aujourd'hui. Oh! Oh! Oh! Oh! Eh ben!\ndites donc ! je veux être de la noce, hein ! j'espère qu'on\nm'invitera au moins, il faudra être rigolos ! Venez donc par\nici, je veux vous montrer ce que nous faisons cet été. Croyez-\nvous si ce n'est pas un amour ce petit paradis-là : c'est correct,\nc'est comme il faut, il est très bien ce modèle-là. Ravissant,\nravissant, ravissant, tout plein, je sais à qui ça plaira : à Mme\nde Berg, elle a tant de goût ! faut savoir s'arranger dans la vie.\nMoi j'ai trop d'idées, ça m'rend folle, tiens il n'a pas de nom;\nje vais l'appeler Diane de Montfermeil, c'est imprévu comme\nvotre visite ! Oh! Oh! Oh! Oh! c'est égal ! elle est bien bonne!\nÇa c'est ma collection de petites poupées ! c'est à moi, ça ! Je\nles adore tout plein, oh! mes petites poupées, mes petites\npoupées, elles sont bien arrangées, hein ? »"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": "41", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.43", "texte": "Le croisement des ordres, des appels de téléphone, des\ndemoiselles pressées et tranquilles, les odeurs de la dame,\ncelles du vernis et de la colle, ahurissaient la pauvre vieille de\nBelleville : elle était charmée et se crut convaincue, elle partit\nchargée d'un présent dans un carton : un chapeau de mariage\npour dame âgée rouge, doré, orné d'une aigrette blanche.\nIV.\nNi l'entrepôt Voltaire, ni la maison Caroline Berard, ne\nfurent représentés aux noces; l'un des conjoints n'était plus\nde l'une, le second n'avait jamais été de l'autre. Le lendemain\nsur l'oreiller du lit de jeune fille qui était devenu le sien,\nLéonce trouva non pas une chevelure dorée, mais une enve-\nloppe cachetée :\n« Léonce !\nJe t'ai menti ! Je t'ai trompé ! Pardonne ! Je t'aimais. Je\nte voulais coûte que coûte ! Je t'ai aimé le premier jour ! Pour\nparler catégoriquement en voyant tes chers parents qui sont\ndes gens de premier choix comme de raison, moi ! moi ! si\nindigne du baiser de ta mère ! oh ! mon Léonce adoré! Oui, je\nt'ai menti, menti, menti, menti! J'ai été chez Caroline Berard,\nça c'est vrai ! Et je suis son amie, la belle avance! Elle n'a été\nbonne qu'à m'engager dans une affaire qui n'est pas profitable.\nMon chéri, c'est le commencement de tout. On était toutes\nles deux à sec, à l'époque, et tu ne peux savoir ce que c'est,\nquand on veut rester honnête. On est hors de sens, on a le\ndiable au corps. Alors, tu vois On s'est promis que la\npremière mariée aiderait l'autre, et elle a fait sa pelote, alors\npar lubie, elle a imaginé le papier signé Diane de Montfermeil,\nqui n'est pas son nom, mais une divagation, comme tu penses"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": "42", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.44", "texte": "bien, et j'ai accepté par bêtise. Oh ! que je suis coupable, mon\ngros chéri, mais je me punis et pas à bon marché, je m'en vais\net ça me coûte gros. C'est fini, ma vie est brisée. Je donne\nmon bonheur par remords, car je n'en dormirai plus. Hélas,\nque faire? Tu m'as dit que tu avais perdu une bonne place\npar l'amour qui t'avait tourné la tête, mais que ton singe te\nreprendra quand tu voudras de son propre aveu à lui. Gela\nétant, en conclusion pratique, va voir ces messieurs, et mets-\nmoi tout sur le dos. Moi, je ne sais ce que je ferai, je suis plus\nembarrassée que toi, ayant fait le coup, et n'osant plus profiter\ndu mariage; car à quoi servirait-il de rester, puisque tu sais?\nIl ne s'en suivrait que des chicanes; par conséquence de la\ngaffe. Peut-être une fois morte, tu comprendras combien je\nt'ai aimé, puisque j'ai été jusqu'à raconter des sornettes, par\nl'amour que j'avais. Alors tu iras sur ma tombe m'apporter\nton pardon avec un bouquet de fleurs. Adieu. En définitive,\nje préfère mourir ! Si tu me pardonnes, écris-moi à mes ini-\ntiales poste restante, Rue Sainte Anne.\nTon Alice. »\nL'amour a du prix pour ceux qui l'ont ignoré longtemps\net le mariage est sacré pour les simples : « Ça c'est plus soigné\ncomme blague que la chronologie de Chilperic ! »\n« Ça ne fait rien. Reviens. Je t'aime comme avant. »\nCette première réponse inspirée par le cœur fut jugée\ntrop brève par l'esprit. Les quatre pages de la douzième\ncommençaient par ces mots :\n« J'ai toujours eu de la déveine. Ma mère a un caractère\ndésagréable. Il faut bien la connaître. Mon vieux est infirme\ndepuis »Et n'en contenait pas d'un autre ton.\nCelle que reçut Alice Horviller, ressemblait aux semonces\nméritées que les pères de théâtre adressent à des fils qui n'en"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": "43", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.45", "texte": "tiennent pas compte : « Madame, j'étais loin de m'attendre,\netc.... »\nEn cherchant un linge pour essuyer son binocle, Léonce\ns'aperçut qu'il n'en portait pas d'autre que sa chemise. Il n'en\nfut pas étonné, les grandes émotions n'en comportent pas de\nmoindres. Le rasoir guidé par une main sûre, enleva à sa\nface les poils qui n'y devaient pas paraître, sans entamer ni les\ntouffes correctes et décolorées au menton, ni la chair rose et\njaunâtre. A la fin de l'opération, des décisions irrévocables\navaient remplacé les hésitations. C'était :\n1° ne pas augmenter sa douleur par celle de sa mère en en\nfaisant sa confidente,\n2° d'aller se plaindre de Caroline Bérard à son ancien\npatron.\nRue Oberkampf la rapidité de ses pensées moins clairement\nformulées par lui, qu'ici par moi, accélérait celle de ses jambes\nvers le salut. Un procès à la grande modiste ! Cette intention\nsatisfit plus à sa vengeance que ne l'eût fait son exécution ; le\nbon sens et l'orgueil s'accordaient pour l'approuver ; la puis-\nsance et les capacités nécessaires lui manquaient, mais non à\nMonsieur Pompe et à Monsieur Ligier dont il espérait l'appui.\nLes raisons de nos actes ne sont pas celles qu'expose\nnotre muette éloquence. Que tout homme interroge « l'autre »\nqui agit pour lui avec des causes que lui-même ignore. Si le\ncerveau abrite nos pensées, nos arrières pensées, la conscience\net ses ombres, le fait-il de cet « autre » mystérieux dont les\nactes sont attribués à l'individu, dits par lui « spontanés » et ne\nsemblent jamais soucieux que d'eux-mêmes. Ah ! bonhomme\nbénéfique ou maléfique, mais certainement falot, toi qui n'es\npas moi et crois l'être, qui es-tu, bonhomme affreux? où loges-\ntu, toi, l'autre? l'autre ! quelquefois j'ai cru ta vie finie en moi\nmais tu as ricané pour la proclamer. La simplicité de l'homme"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": "44", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.46", "texte": "fait la complexité de « l'autre » et réciproquement. La simpli-\ncité est ma vertu, c'était celle de Moireau.\nL'autre n'ayant pas de pensées anime d'intentions celles\nde son compagnon qui lui sont étrangères; l'autre ayant des\npensées, le compagnon les ignore. Moireau n'aurait-il pas\nrougi, s'il avait connu la comédie que « l'autre « lui faisait\njouer sur un théâtre dont je dois lever le rideau. « L'autre »\npensait : « Impossible procès réussir. Patron salaud s'ennuie,\nadore scandale. Aveu vérité avec demande simple de réinté-\ngrer impossible. Fierté. Dignité. Demander conseil pour procès\nexcellent. Offrira place acceptée d'avance. » Moireau pensait :\n« Mr Pompe est un père pour ses employés, il va me dire\ncomment me conduire pour ravoir ma femme. »\nCependant l'ardeur même que Léonce mettait à ces\nprojets les devait dissiper. Le temps va son chemin et l'esprit\nva le sien sans que l'un s'occupe de l'autre. Le carillon de\nl'église St. Ambroise qui repeuplait périodiquement les trot-\ntoirs du Boulevard Voltaire avait signalé aux restaurateurs et\naux employés l'heure de leur réunion.\n« Eh bien ! mon vieux, on est à la tête de la société\nBérard et Gie, c'est le comble de la richesse en pleine exécu-\ntion, là, hein ? mais ça n'a pas l'air d'aller.... faut pas être bien\nsubtil pour voir sur votre figure...\n— Ça va. »\nLe nombre des questions venues d'un groupe le dispense\nd'y répondre. La froideur qu'il ne se donne pas la peine de\ndéguiser par un de ses sourires n'étonna pas : les employés ne\nsont pas habitués à un autre mode sinon aux accès de bienveil-\nlance et aux plaisanteries grivoises. Mais « l'autre » de Moi-\nreau était si troublé qu'il changea ses projets et Moireau le fit\nde sa route. Moireau connaissait la vie du Rayon et ne voulait\npas qu'il le fit de la sienne et tandis que la peur des communi-"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": "45", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.47", "texte": "cations hypocrites et des apartés railleurs ramenaient Léonce\nchez sa maman « l'autre » sentait confusément que l'amour\nindispensable à l'existense et suffisant à l'emplir arrangerait\nau mieux celle de Moireau.\nV.\nL'œil du père suivait une lettre froissée dans la main de\nsa femme couchée. Le beau mariage est la dernière ambition\nd'une mère chimérique pour un fils qui les a déçues toutes\ncomme jadis le père. Montée le matin au logis de sa bru pour\nconnaître la fin de ses misères, une lettre oubliée lui en avait\nappris de nouvelles. De plus haut est la chute plus elle est\ndouloureuse. L'amour est un voile de ses duperies et de ses\nchagrins, et Léonce n'était qu'amoureux, mais les yeux de la\nvieille n'avaient de voiles ni devant la triste vérité ni devant\nles affreux mensonges. Grelottant de fièvre dans son lit elle y\ncuvait ses douleurs récentes et les plus anciennes. Léonce entra\ncomme un enfant coupable et sortit de même sous prétexte de\nquinine. Il rapporta trois journaux mais il aima mieux écrire\net déchirer des lettres chez sa mère et chez sa femme où il les\ntransporta le soir que de lire. Le guet des fiacres, des tramways,\ndes rares passants, la contemplation des arbres des Buttes-\nGhaumont dont la cime coupait le ciel étoilé, emplit une partie\nde cette seconde nuit de noces, le sommeil le fit de la journée\nsuivante. Le surlendemain à deux heures du matin, Alice,\nradieuse et bien mise, fatiguée et parfumée, se rendit à son\nmari muet de surprise et ivre de bonheur. D'abord à des paro-\nles dont l'incohérence dénotait la plus grande émotion, la\nréponse de l'épouse fut un sourire protecteur et attendri, celles\nqu'elle devait faire aux demandes étaient préparées.\n— « La plus belle et la plus gentille ! On ne s'en fait pas\nune idée comme c'est coquet ! As-tu reçu ma lettre ?"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "46", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.48", "texte": "— Quelle lettre ? Ah oui, je t'affirme que c'est faute de\ntemps que je ne suis pas allé à la poste restante. En toute fran-\nchise, mon chéri, voyons, en définitive à quoi sert-il ! Il faut\nêtre raisonnables. Ecoute-moi bien, tu vas me promettre de ne\npas faire d'extravagances par fureur de jalousie. Hein ? J'ai\nbien réfléchi que c'est moi qui t'ai fait perdre ta place... Si, si !\nJ'ai bien remarqué ! Je voudrais tant que tu comprennes! Il est\njuste que ce soit moi qui te rembourse et intégralement. Je n'ai\npas plus d'orgueil, qu'il n'est raisonnable, mais c'est l'honnêteté.\nAh, je suis honnête, va. Tu verras, tu ne me connais pas.\nRien de plus beau que l'honnêteté. Gonséquemment je suis\nallé chez Caroline Bérard, lui reprocher sa conduite, tu sais,\nn'est-ce pas... Alors elle m'a promis un mot de récommanda-\ntion pour Giroux la maison de couture et finalement elle me\nl'a écrit et voilà ! Ecoute, mais écoute-moi donc, reste tran-\nquille au lieu de m'embrasser à ce point là toutes les minutes.\nOh ! ce qu'il est gentil !\n— C'est égal ! des hommes chez ma nièce à cette heure\nde nuit, comme dit Hernani, mais ça a-t-il une idée, une petite\nidée de rentrer chez votre mari à deux heures du matin, pre-\nmière grande coquette.\n— Eh bien écoute, tu vas voir. Tiens regarde. Ils ont tant\nde confiance en moi ces tas de bonnes gens de chez Giroux,\nqu'ils m'ont fait une avance pour la bonne raison que j'étais à\nsec. Je ne vois pas le mal qu'il y a, à accepter une avance de\nses patrons, n'est-ce pas ? »\nIl y avait cent francs dans le réticule qu'elle ouvrit et\nreferma.\n— Ah non ! ça c'est pour moi, tu comprends, je n'en ai\npas plus que de raison. Il faut que je fasse figure, le grand\ngenre, le genre mondain, la crème fouettée. Il faut que j'ai un\nchapeau du soir pour les avant-générales, les répétitions des"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": "47", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.49", "texte": "couturières, comme ce soir... et tous les faux frais... si tu\nsavais... c'est à douter de tout, mais tu peux être tranquille.\n— Dis donc ! J'espère naturellement que tu m'auras des\nbillets de faveur... Oh mais, c'est épatant.\n— Sois raisonnable, mon loup ! J'ai dit que je n'étais pas\nmariée, histoire de rire, j'ai eu peur que ça ne produise pas du\ntout bon effet de l'avis même de Caroline Bérard : suppose\nque ça ne leur plaise pas que je sois mariée... donc, il est très\nimportant que tu ne te montres pas pour ne pas gâcher tout.\nEt puis à quoi sert-il ? Puisque tu auras ta petite femme à toi\ndans notre petit nid. Oh ! non, oh ! non, pas ça... je suis si\nfatiguée... »\nA ceux de mes lecteurs qui devinent le cours de cette\nhistoire et médisent de sa vraisemblance, la véritable profes-\nsion d'Alice qui doutent qu'elle l'ait choisie le lendemain de\nson mariage et l'ait attendu pour le faire, je réponds qu'Alice\na trente ans, que comme les ouvrières de Paris, n'ayant pensé\nqu'à l'amour, à sa poésie, à ses profits elle est prête à tout ce\nqui tient à lui, que plusieurs filles de Paris ont d'autant plus de\nhâte de donner à un mari ce qu'elles ont refusé à un amant\nqu'elles se croient en droit de le donner à un amant quand elles\nl'ont fait à un mari. L'espérance du mariage maintient les filles\nà ce dont sa réalisation les libère. La transformation inattendue\npour son mari, était attendue par un autre sans doute. Une\nfemme qui ne repousse pas complètement l'idée d'une vie\ngalante ne le fait pas de ceux qui pourraient l'y aider. Au\nbureau de placement de l'amour, beaucoup de femmes retien-\nnent leurs serviteurs sans les engager. Alice n'était probable-\nment pas seule à préparer sa chute.\nMoireau qui n'avait de relations qu'avec les fournisseurs\nde l'Entrepôt Voltaire songea à les utiliser en leur offrant ses\nservices, mais il craignit de révéler indirectement à ses anciens"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": "48", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.50", "texte": "collègues, l'aventure matrimoniale et attendit le courage de les\naffronter avec la bienveillance de Mr Pompe. Une vraie dou-\nleur devait le lui donner en anéantissant la valeur des contin-\ngences : les appointements du prétendu mannequin étaient\nirrégulièrement reçus mais relativement considérables. Mme\nMoireau s'habilla avec autant de richesse que sa belle-fille et\navec plus de discrétion. De savants médecins tentèrent dans\nune maison de santé célèbre de rendre la vie aux membres\nengourdis du père paralysé. Léonce ne quittait ni ses vêtements\nd'intérieur, ni sa casquette pour aller chercher des provisions\ndans un filet plein de bouteilles ou échanger au cabinet de lec-\nture des romans lus contre ceux qui ne l'étaient pas encore.\nSon cou était déshabitué du faux col et sa peau du rasoir. Or\ncette famille qui adorait Alice lui inspirait un dégoût dont les\nmarques eussent été visibles pour d'autres. Trois mois après\nqu'elle y fut entrée elle l'abandonna pour toujours. La noble\ndouleur de Léonce qui l'a débarassé des plaisanteries, de 1 ar-\ngot, de l'art dramatique, et des petites bouderies, qui a valu à\nl'Entrepôt Voltaire le grade de chef de rayon qu'il a préféré\nau suicide.\n\nMax Jacob."}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": "49", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.51", "texte": "Le Bal du “Rector„\n\nAh ! banjo, banjo, musique nègre,\ndancing-room, bar de nuit, le « Rector » sur Broadway,\ncoktails, wysky, — ô spleen, vieux mot qui sent l'anglais,\nrythme cocasse et fou de l'orchestre grotesque.\nAh ! boissons fortes, spleens, nuit stupide, hébétude,\nhabits noirs, grues semblables à tant d'autres,\nà vau-l'eau, va, pas même le souci de l'attitude,\net les divans « profonds » où l'on se vautre.\nChahut, vieux mot français non moins stupide, exact\ndans son écœurement, dans mon dégoût, dans toute\nl'amertume de mes chers passés en déroute,\nJargon, exil, — pas moyen d'un moi adéquat.\nRimbaud, Verlaine, allez, tous crevés mes fantômes,\nmes petites mortes, mon cœur sauvage, mes coups de gueule,\nallez, allez, les nomades redevenus des hommes,\ndes femmes « très bien », des petits jeunes gens veûles,\nallez, pourritures, vacheries, musiques nègres,\nje ne suis plus d'ancun pays, j'ai tant voyagé,\net quand on est saoul on est presque gai,\non boira du gin jusqu'à ce qu'on en crève."}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": "50", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.52", "texte": "Dansez, tournez, petits couples corrects,\nmaquillés, peinturlurés, indifférents à mon rêve,\net ce serait difficile de l'expliquer,\nce rêve qui n'en est plus un et dont je crève.\nClarinette en furie, couples, liqueurs, délires,\ntout ça très correct mais saouls à rouler,\nun coup de pied dans le ventre pour l'achever.\n« La marche funèbre » qu'on joue dans des rires,\navec des crachats, des hoquets, du Champagne\n« encore ça qui est bien français »\non glapit en chœur, on bat la campagne,\n(cette image est d'un ironique figuré).\nSoit, on a pris la pose nécessaire,\non fume une cigarette qui n'a plus de goût,\ncet enterrement de la fin de tout\non peut s'imaginer que c'est la mort de la terre...\nUne mort maquillée comme il conviendra,\nle coup de pied de l'âne sur les espoirs bêtes,\net nous dirons encor un mot français « goguette »\ndans toute l'insanie de ces entrechats.\nPick-me-up, achevez la crevaison méchante,\n— pas même un matelot, belle brute d'un port\nqui jouerait du couteau; le sang coulerait rouge,\npas même des filles ignobles dans un bouge...\nAh ! du wysky et puis du gin encore !\nEt que Broadway nous apparaisse étrange —\ncar ce sera quatre heures du matin,\nnous serons fripés, lamentables — des loques —\navec un vieil orgueil qui aura déteint\nen ingurgitant ces breuvages atroces...\n— Il n'y a plus ce petit coin que j'avais juré\nde garder au secret de ma belle aventure,"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": "51", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.53", "texte": "morte la mer et morte la forêt,\ntout ça c'était de la littérature.\nJe n'aimerai plus — on ne souffre même pas\nce n'était pas la peine de venir si loin.\nAh ! croyez-moi, il n'y est plus, ce petit coin...\nAllons, allons, branle-bas de combat —\nJ'y vais, j'y roule, on se cassera la gueule.\n— Petite amie, je vous demande pardon,\nvous êtes gentille — est-ce bien la peine ?\n— Vous voyez d'ailleurs, je suis un joyeux garçon.\nJe me saoulerai comme une brute\net les visages danseront sur cet écran\noù tout est comique à force d'être navrant.\n— On ferme ?... « oh ! oh ! ces choses-là sont rudes »...\n— Il y a des heures que ces couples tournaient,\nque la clarinette était en délire,\net ces mots il a fallu les écrire\npour cacher une espèce d'envie de pleurer.\n\nMarcel Millet."}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": "52", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.54", "texte": "Première chambre du Museum criminel\ndu policier Laitance\nCommentaires a joindre (sur fiches) aux pièces curieuses\ncataloguées, et dans le style convenable.\nA André Derain\n\nHerbert Barbatrix et son copain Athanase Thibaldy\npartagaient, tout en haut de Belleville, dans une rue illustrée\npar trois crimes crapuleux, un logis médiocre dont ils s'acco-\nmodaient. Herbert Barbatrix et Athanase Thibaldy se fussent\ncertainement moins aimés s'ils eussent été frères par le sang.\nIls étaient mieux que des amis, des copains ainsi que je l'ai dit,\ndes copains au sens très ancien de ce beau mot dont ont n'use\nplus guère comme il faut.\nHerbert Barbatrix s'adonnait à la philosophie ; Athanase\nThibaldy pratiquait la poésie et leur commune industrie pour-\nvoyait aux nécessités d'une vie sagement réduite à l'inéluctable.\nImpertinents, agressifs, tapageurs, vicieux, voleurs, ils\neussent comme tant d'autres conquis le respect dès leurs"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": "53", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.55", "texte": "débuts. Au contraire, leur modestie, leur effacement, les ren-\ndaient haïssables. On croit bien qu'Herbert Barbatrix et son\ncopain Athanase Thibaldy avaient poussé la modestie jusqu'à\nnégliger de débuter.\nLes locataires de la mansarde, dont la tabatière prenait\njour sur le paysage qui forme un cadre luxembourgeois au\npont des suicidés, n'entraient en contact avec la société, et\npar intermittences, que chez le boucher hippophage, au bureau\nde tabac, chez l'épicière tenant le dépôt de pain et qui leur\nvendait encore des plumes, de l'encre et des mains de papier-\nécolier. Dans ces trois établissements, ainsi que chez la con-\ncierge, Mme Plessis-Fouettard, on ne nommait jamais autre-\nment Herbert Barbatrix et son copain Athanase Thibaldy que\nles deux marteaux.\nL'un des deux marteaux — on ne sut jamais lequel —\neut la faveur providentielle d'un petit héritage. Herbert Bar-\nbatrix, malheureux — un peu — à cause de cette pouacre\nrançon des libertés du célibat, décida de s'offrir une femme de\nménage, malgré les timides objurgations d'Athanase Thibalby.\nEntre toutes les candidates fut élue la plus funeste com-\nmère de Belleville, Noémie Lavalanche, veuve d'un cocher\ndes omnibus, tué sur son siège, place de la République, le\nler1er mai 1905, par la balle d'un anarchiste juif d'Odessa, Aaaron\nKrams dont une image à un sou perpétue le supplice. Phaëton\nLavalanche avait su se faire aimer de Noémie comme de ses\npercherons. Il avait maintenu dans des voies étroites Noémie,\nancienne reine des reines. Le veuvage rendit la veuve laide et\nméchante. Elle disait de ses maîtres :\n— Si jamais j'apprends qu'ils sont de la bande qui a tué\nmon homme !...\nOn encourageait sincèrement dans le quartier Noémie à\nbeaucoup entreprendre contre le repos d'Herbert Barbatrix"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": "54", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.56", "texte": "et d'Athanase Thibaldy. Les deux marteaux devinrent les\ndeux crapules. Noémie leur chipa des papiers qu'on étudia\nsans les comprendre dans la boutique de Mme Goconier.\nL'épicière s'indigna hautement à retrouver ses cahiers blancs\nnoircis d'intraduisibles signes tracés avec son encre.\nFresnes, après six mois de rigueur, ouvrait ses portes au\nneveu de Mme Goconier, le jeune La Chouette, condamné\npour jeux renouvelés de l'antique, protestation d'évidente\nculture; mais dans le cadre impropre des fortifs !... En prison,\nl'ami, le conseiller, le maître du jeune La Chouette, fut le\nbaron de Carnage à qui l'on avait donné La Chouette pour\nvalet de cellule. La Chouette confia au baron un des cahiers\nchipés par Noémie Lavalanche.\nLe célèbre légitimiste, occupé d'apprendre son rôle à un\npetit acteur de dix ans costumé en Célimène, n'hésita pas. Il\nproclama en rotant qu'il devait « y avoir de la politique\nlà-dessous ».\nUne nièce de Mme Plessis-Fouettard, la blonde Claire,\nClaire Majolie, doit apparaître ici. Qui l'entretenait ? Laitance,\nen vérité, Georges Pépin Laitance, l'illustre policier philo-\nsophe, conservateur de ce Musée criminel par lui fondé et le\npremier du monde. Avisé par Claire mue par sa tante,\nLaitance avant tout s'enquit des mœurs de nos deux gaillards.\nNoémie, serve de la vérité, dut confesser qu'étant clouée\nsur son grabat par des humeurs malignes, elle leur avait fait\n« justement » porter un mot d'excuse par sa fille Gismonde, la\npetite châtaine qui va sur ses quinze ans.\nC'était exprès !... Pour voir !\nGismonde achevait — la mignonne ! — d'user un costume\nmarin de fillette qui ne lui descendait plus, depuis longtemps,\naux genoux. Ses mollets nus luisaient sous la dentelle au\ncrochet des culottes enfantines. Eh bien, la main sur le cœur"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": "55", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.57", "texte": "et la tête sur le billot, les deux copains n'avaient pas renversé\nGismonde sur le divan tunisien, ils ne lui avaient pas même\nflatté les fesses d'une ou deux claques, histoire de rire, pas\nmême adressé une petite cochonnerie aimable et qui n'engage\nà rien, comme font les messieurs qui veulent être gracieux\ndevant les jeunes personnes. Noémie le proclamait bien haut,\npreuve qu'elle parlait sans haîne et sans crainte.\nLaitance étudia les papiers à la loupe, soumit l'écriture à\ndes réactions chimiques et conclut au moins qu'Athanase\nThibaldy ne s'appelait pas Athanase Thibaldy, mais emprun-\ntait ce nom à un sien ancêtre, pirate dans les mers du Levant\nà la fin du xvie siècle. C'était mauvais pour le gaillard, mais\ninsuffisant à justifier si vite une prise de corps. Laitance aimait\nà répéter : Patience !... tout un chacun est coupable à son\nheure! Suffit d'être là au bon moment. C'était sa devise. On\ns'inquiéta d'un ouvrage d'Herbert Barbatrix Les Cahiers du\nPeuple, recueil d'atroces faits-divers coupés dans les journaux :\nsuicides, accidents du travail, drames de l'ivresse, viols, avor-\ntements, histoires d'enfants martyrs et d'aïeules empoisonnées,\nactes de sadisme, faits de grève sanglants, disparitions d'enfants,\nstatistiques des hôpitaux, drames du vitriol, batailles à coups\nd'épingles ou de ciseaux, etc. Le tout sans autres commen-\ntaires que quatres lignes datées de 1898 et signées du nom\nrespectable de M. Maurice Barrés.\nNoémie livra encore une prose singulière d'Herbert Bar-\nbatrix : Des maladies communes et des moyens singuliers de les\nvaincre, avec en épigraphe : Ceste année les aveugles ne verront\nque bien peu, et augmentée de vers d'Athanase Thibaldy (de\nson vrai nom Henri Coiffe, fils d'un comptable). On n'enten-\ndait rien à ces vers, sinon que leur auteur les confessait illi-\nsibles autant qu'ordonnances de médecins. La partie due au\ngénie d'Herbert Barbatrix se divisait en onze chapitres; savoir:"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": "56", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.58", "texte": "DIAPHENICON, CATHOLICON, CON, POTUS, DELICES DÉLIENS, URINAL,\nSILÈNES OU PETITES BOËTES, PESTES, CONTRAIRES, SEMBLABLES, MORT.\nLaitance régalait hebdomadairement le Président de la\nRépublique, qui seul lui donnait des ordres par dessus la tête\ndu Directeur de la Sûreté Nationale, d'un rapport circon-\nstancié sur nos deux gaillards ou, si l'on préfère, sur les indi-\nvidus en question.\ns\nMême il pressa le Chef de l'Etat en lui adressant par\npneu ce petit quatrain :\nDeux pauvres nus dans leur mansarde\nUn maître seul en son palais\nIls sont jugés même si tarde\nLa justice de tes valets.\nProduction qui valut à Laitance l'Ordre du Hammam de\ndeuxième classe dont le ruban deux fois se noue à la deuxième\nboutonnière du gilet blanc.\nOr, un matin, Noémie essoufflée, tirant après soi Gis-\nmonde, entra en tempête dans la chambre de Glaire Majolie,\nglapissant :\n— Monsieur Laitance ils seront faits quand vous vou-\ndrez !... Les canailles !... Ils ont un plan !...\nLaitance était encore au lit. Glaire Majolie se corsetait\ndevant une psyché à cadre de bambou.\n— Où est le plan ?\n— Les cochons ne le lâchent pas, Monsieur Laitance...\nils travaillent après.\n— Un plan de quoi ?\n— Un plan qu'ils disent. Est-ce que ça ne suffit pas ?\n— Glaire ma jolie, ordonna doucement Laitance, fais un\ncadeau à la petite. Je ferai récompenser Madame par l'Admi-\nnistration.\nGismonde se jeta au cou frais de Glaire quand la maîtresse"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": "57", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.59", "texte": "du policier philosophe lui eut glissé dans la poche de son\ntablier un tome dépareillé de la Vie des Empoisonneuses célèbres\nrelié en peau de supplicié.\nLe lendemain, à l'aube, douze crosses de fusils sonnaient\ndevant le seuil des deux copains.\n— Autant pour les crosses ! commanda l'officier.\nLe commissaire spécial ceignit la belle écharpe neuve, le\nmédecin légiste offrit son bout de cigare à un Voltigeur ren-\ngagé qui le fourra dans sa giberne.\nC'est La Chouette, portant en bandoulière un sac lourd\nde son attirail de cambrioleur, qui faisait office de serrurier.\n— Chut ! recommanda l'officier au commissaire, ils par-\nlent !\nTous s'identifièrent à la muraille. On dut écarter La\nChouette dont l'oreille énorme et décollée absorbait le meilleur.\nEn jupon court, en chemise, les bonnes sortaient de leurs\nréduits, avec des mines, des yeux propres à énerver les mili-\ntaires.\nOh ! Barbatrix ! disait Athanase Thibaldy, j'étais las cette\nnuit de tant de futur, j'ai osé une promenade hygiénique dans\nle passé.\n— Et qu'en as-tu rapporté ?\n— Des vers, cher Barbatrix, des vers très vulgaires à\nsouhait....\n— C'est la seule poésie.\n— Des vers bien directs, d'une cruelle précision...\n— Qu'ils sembleront obscurs !... Lis.\nAthanase Thibaldy ne se fit pas prier :\nOvanuna croyait qu'en Amérique\nIl ne volait oiseaux que mécaniques\nLa faute en est à cet amant qui pour Rapprendre l'orthographe\nTe menait chaque soir au cinématographe,"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": "58", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.60", "texte": "Suis-moi plutôt,\nRêveuse, en mon beau château,\nJe ? apprendrai, grâce au calcul différentiel,\nQu'en vérité les gratte-ciel\nGrattent si bien et au si juste endroit\nQue le ciel éclatant de rire\nCrevant de joie,\nFait, tous les quarante ans,\nTrembler la terre en éclatant,\n— Ainsi tomba Frisco\nChûte immense dont le sans-fil porta l'écho —\nComme une ablette\nCassant en sept\nLa poêle à frire !\n— Rue du Calcul différentiel, Rue du Tremblement de\nterre, Rue du Chiffre sept, Rue de la Poêle à frire, répondit\nla voix de métal de Barbatrix à la voix de Thibaldy aux\ndouceurs pincées de mandoline.\n— Crochetez la porte !\nHan!\nLe flot armé envahit la mansarde.\nBarbatrix ne perdit pas la tête. D'un geste prompt, il fit\nune boulette infime de la grande feuille de papier écolier,\nespalier lourd des fruits noirs de six mois d'un incessant\nlabeur.\nLaitance happait la boulette.\n— Enfant !\nBarbatix souriait d'un sourire d'ange à son copain qui\npâlissait.\n— Remets-toi, cher Afanase.\nLe greffier nota, à l'invitation du policier polyglotte, que\nBarbatrix prononçait à la grecque."}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": "59", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.61", "texte": "Quand la boulette rendue à sa forme première de feuille\nparfaitement plane fut remise aux mains du Procureur, celui-\nci énonça paisiblement :\n— Lisez, greffier.\nIllustrations d'un plan raisonnable de la cité future, propre\nà réjouir les bons esprits et à flatter l'entendement des contri-\nbuables en exécration de façons anciennes ou le vrai baptême des\nrues neuves de Paris, savoir :\nRue des Centimes additionnels, Rue des Douzièmes pro-\nvisoires prolongée, Rue des Quatre Vieilles, Square du Point\nde Chute, Boulevard du Suffrage Universel, Rue des Trois\nHuit, Rue des Trois Six, Rue du Tobogan, Rue du Crime\npassionnel, Impasse des Faux Monnayeurs, Rue Fourgue,\nRue Pegal, Passage de la Cambriole, Rue du Cinéma, Rue\nFromage, Rue du Chat Perché, Rue de l'lnterpellation, Rue\nde l'Amendement repoussé, Rue du Satyre, Rue de la Faiseuse\nd'Anges, Boulevard des Accapareurs, Boulevard Camille\nFlammarion, Rue Georges Scott, Rue de la Cousine Yvonne,\nRue Pierre Loti, Rue Georges Gain, Rue du Dictionnaire,\nRue de la Grande Encyclopédie, Rue de la Petite Semaine,\nRue aux Urnes, Rue aux Poux, Rue aux Poules, Rue Jacques-\nEmile Blanche, Rue des Frères Fischer, Boulevard de la\nGrève générale, Boulevard de la Revendication, Rue du Ther-\nmomètre, Rue du Taximètre, Rue du Doigt mouillé, Rue des\nMineures Sainte Marguerite, Rue des Messieurs Sainte Op-\nportune, Boulevard de la Séparation, Passage Bonnot, Rue de\nla Vivisection, Rue du Petomane, Rue aux Cubes, Rue Marthe\nChenal, Rue du Fascicule, Rue Bidon, Rue Musette, Rue\nPinard, Rue du Lieutenant-Colonel Rousset, Impasse Alme-\nreyda, Rue aux Pieds, Rue du Corset, Rue des Arts orthopé-\ndiques, Rue de la Fistule, Boulevard du Moratorium, Rue des"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": "60", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.62", "texte": "Loyers, Rue Pense-Bête, Rue du Procès Boîo, Rue du Mee-\nting, Avenue Browning, Boulevard du Cabinet de Concentra-\ntion, Rue du Boulevard ;\nAvenue du Phonographe, Square du Syndicat, Square de\nl'lnformation, Cité des Truqueurs, Rue des Maquereaux, Rue\nTrou, Rue des Pompes Funèbres, Rue du Fil Spécial, Avenue\ndu Système Métrique, Boulevard de la Démobilisation, Rue\ndu Bel-enterrement, Rue Prime-Fixe, Passage de la Prime\nmensuelle, Rue des Réformés n° 1, Rue des Réformés n° 2,\nAvenue du Salon d'Automne, Boulevard des Indépendants,\nSquare Fiotte, Rue Merde, Rue de la Trachée artère, Rue de\nl'Emphysème, Rue de l'Artériosclérose, Place de la Tubercu-\nlose, Rue du ler1er Mai, Rue du 4 octobre 1881, Boulevard\nLudovic Naudeau, Rue de l'Amiral Kolchalk, Rue de la Vie\nchère, Rue des Baraques Vilgrain prolongée, Rue riche, Rue\npauvre, Rue aux Tantes, Rue aux Flics, Rue aux Gouines,\nRue aux Miches, Impasse du Petit Mec, Boulevard Libion,\nAvenue de la Caponière, Avenue du Boulevard ;\nRue aux Tancks, Rue Bouchardon, Rue aux Boulgres,\nRue russe, Rue des Affaires en cours, Rue de la panne, Square\nLandru, Rue de la Cour d'Assises, Rue du Conseil de Guerre,\nPlace du Ravitaillement, Rue du Scrutin de Liste, Rue Boudin,\nRue Saucisse, Rue des Vieilles Andouillettes, Rue Hure, Rue\ndu Frigo, Rue Mortadelle, Rue Sardine, Rue Sauce Robert,\nRue des Régions libérées, Rue des Régions envahies, Place du\nConseil des Quatre, Rue du Divorce, Rue du Lit de Milieu,\nRue du Ménage à Trois, Square de l'Adultère, Rue des\nAcquittés, Rue du Condamné à mort, Rue du Kangourou\nBoxeur, Rue du Match, Rue du Handicap, Rue Titre-Fix,\nRue Ruolz, Rue du Chahut, Rue du Pelotage, Rue du Cochon,\nRue de 1 Amer Picon, Rue du Ventre, Rue des Accidents du\nTravail, Rue des Enfants trouvés, Rue de l'Assistance pu-"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": "61", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.63", "texte": "blique, Rue du Service militaire, Rue de l'ancienne Loi de\ntrois ans, Rue au Foutre, Rue Gatin, Rue des Mistelle, Rue\ndes Vins portugais, Rue du Panama, Rue du Sommier métal-\nlique, Rue du Casier judiciaire, Rue Bois de Lit, Rue Punaise,\nRue aux Mouches, Rue de la Gabardine, Rue du Gamp de\nConcentration, Avenue de la dernière guerre, Square du\nTicket, Rue du Square;\nRue Obscène, Rue Claque, Rue Belles Manières, Rue Sans-\nFaçon, Rue du Réchaud, Rue Misère, Rue du Pantalon, Boule-\nvard de la Combine, Rue du Feu de cheminée, Rue Fourrée,\nRue Seringue, Rue Morphine, Rue Touffianne, Avenue Coco,\nRue de la Congaï, Rue Nègre, Rue de Timbre oblitéré, Rue du\nTimbre de Quittance, Place du Pneumatique, Place de l'Enré-\ngistrement, Rue Louis de Gonzague-Frick, Rue Francis Garco,\nRue Mac Orlan, Place Irène Lagut, Rue Edouard Férat, Rue\ns\ndes Rougon-Macquart, Quai de FEtat-Civil, Quai du Livret\nde Famille, Quai du Contrat de Mariage, Quai du Livret\nMilitaire, Quai du Certificat d'Etudes, Quai de la Circonfé-\nrence, Quai du Partage des Eaux, Quai du Parapluie, Quai de\nla Propagande, Quai Dive, Quai Fir, Rue de la Baronne, Rue\nMonsieur Paul Léautaud, Cul de Sac des Mutilés, Rue Mon-\nthéus, Rue Paulus, Rue Georgius, Rue Vierge, Rue de la Folie\ndès Grandeurs, Rue de l'Hypémanie, Rue Larme, Rue Sanglot,\nRue du Désespoir, Rue du Choléra, Rue Gollée, Rue Barbe,\nRue de la Planque, Rue Rotée, Rue DaufFée, Rue Margarine,\nRue du Tango, Rue du Ressort, Square de la Balance, Boule-\nvard du Square.\nRue de la Voyante, Square de l'Ogresse, Rue du Grime\nimpuni, Rue des Lois scélérates, Rue Œil-en-coulisse, Rue du\nGrand Écart, Rue Bougredane, rue du Mauvais numéro, Place\nCaserio, Cité Pranzini, Rue Serpent à Sonnettes, Rue du Solo,\nRue à Gauche, Rue à Droite, Boulevard du Milieu, Boulevard"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": "62", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.64", "texte": "de la Température, Rue du Bacille de Koch, Rue du Cancer,\nRue Ténia, Rue Jujube, Boulevard de la Grippe espagnole,\nSquare de la Guillotine, Rue du Feu de Salve, Rue de Tact\nElémentaire, Rue de la Physique Amusante, Rue Viande de\nCheval, Rue de l'Huile de Ricin, Rue Cordial-Médoc, Rue\nMoulin-à-Vent, Rue de l'Hospice de Baume, Rue Aramon,\nRue du Paquetage, Rue Sotte, Rue de la Constipation vaincue,\nRue des Personnes pâles, Rue du Pique-Nique, Rue de la\nBelle-Infirmière, Rue du Cataplasme, Rue Cruelle, Rue Veau,\nRue Vâche, Rue du Tabac, Rue de la Médaille Militaire, Rue\n✓ 7\ndes Epidémies, Rue du Fisc, Rue du Testament, Rue du Pros-\npectus, Rue du Monologue, Rue du Défunt, Rue Corbillard,\nRue de la Chaussure Nationale, Rue des Cocus, Boulevard\ndu Bec de Gaz, Rue du Bec Auer, Boulevard du Delirium\ntremens, Rue de l'Ancien Trois-Cinquante, Rue du Bœuf gras,\nRue des Chevaux de Bois, Rue du Catafalque, Rue du Billet\nà Ordre, Boulevard de la Repopulation, Passage des Filles\nMères, Avenue du Passage ;\nRue du Lait Condensé, Rue Nombril, Rue du Sociétariat,\nRue Pan-Pan l'Arbi, Rue Ça-qu'est-bon, Rue T'en-n'auras,\nRue Re-me-le, Pont des Soupirs, Pont des Baisers, Pont des\nGros mots, Pont des Bonhommes, Pont des Conserves, Pont\ndes Aveugles, Pont aux Anes, Pont au Pou, Pont Ana, Pont\nà relier, Pont à reluire, Pont Pied, Pont Sot, Pont Pette, Fau-\nbourg de la Vapeur, Faubourg du Ciment Armé, Faubourg de\nl'Hecto Watt, Rue de la Roue Libre, Rue de la T. S. F., Rue\nPetit Trou, Rue de la Quatrième dimension, Rue de la Section\nd'Or, Rue de l'Effort Moderne, Rue Bernheim jeune. Rue\nAmbroise Vollard, Rue Paul Guillaume, Rue Madame Druet,\nRue Lepoutre, Rue Chéron, Rue des Frères Rosenberg, Rue\nSborowsky, Rue Halvorsen, Impasse Basler, Rue Durand-\nRuel, Rue Aubry, Rue de la Merveille, Rue Monte-en-l'Air,"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": "63", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.65", "texte": "Rue au Figue, Rue du Jar, Rue de l'Entrave, Rue Poing...\n— Assez! ordonna le Procureur de la République,assez !...\nc'est un scandale !\n— Qu'on les enchaîne ! hurla le commissaire de police.\n— Ah ! les frères !\n— He bien, La Chouette ?\n— Mande pardon, mon procureur ! c'est plus fort que moi.\nLes deux copains n'opposèrent aucune résistance. Sur le\nseuil de l'immeuble le peuple ne manqua que de peu leur\nmassacre.\nOn les fusilla huit jours plus tard au Pré-Catelan, à quinze\nheures de l'après-midi à la demande des journaux du soir.\nHerbert Barbatrix et Athanase Thibaldy sont tombés en\nhéros.\nQuand l'adjudant Principat (Hilarion) vint leur tirer dans\nl'oreille le treizième et le quatorzième coups réglementaires,\nil entendit les morts murmurer :\n— Rue du Coup de Grâce...\n— Place du Service intérieur...\n— Rue de la Théorie...\nEt recula d'effroi. Signe probable de la victoire des\nvaincus.\n\nAndré Salmon."}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": "64", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.66", "texte": "Un Donneur d'lllusions\n\"Plantin„\nChapitre I.\nDU LIVRE, VALEUR NOUVELLE\n\nLabore et Constancia.\nL'Art est une merveilleuse illusion qui nous facilite singu-\nlièrement la vie. Il est, puis-je dire, une pétition de bonne foi.\nEt la beauté, selon Stendhal, est une promesse de bonheur.\nMais c'est une promesse toujours tenue. En fin de compte, les\nbeaux arts ne sont qu'un moyen de divertir de nous-mêmes\nnotre pensée : ils sont la duperie la plus agréable qui nous\ndissimule momentanément les soucis trop dissolvants. Fout\ngénie tient toujours quelque chose de ces thaumaturges orien-\ntaux qui, par des stratagèmes, parviennent à égarer la con-\nscience des spectateurs présents à leurs miracles. Et comme\ndevant la réalité exigeant de notre part un incessant effort, il\nnous est propre d'être crédules et lâches, les arts sont pour\nnous le vin le plus enivrant et la plus idoine à nous permettre\ntous les excès. La lecture, plus particulièrement, favorise notre\ndébauche spirituelle car l'imagination qu'elle cultive n'a point\nses limites dans le monde sensible qui nous entoure. Toutes"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": "65", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.67", "texte": "les tragédies qui dans un crâne d'homme se peuvent jouer,\ndemeurent irréalisables tant leur variété et leur promptitude\nsont grandes. En dehors du possible, elles franchissent la lisière\ndes boisés du mystère. — Je constate précisément que le\nmystère est notre grande tentation. Sa recherche et celle du\nbonheur sont le mobile qui parfois élève l'homme à la grandeur\nde l'inconnu. Autant que l'espoir auquel il ressemble, le goût\nde la beauté irrévélée que l'on soupçonne accessible au terme\nd'une initiation, que celle-ci soit une étude assidue, une lecture\nconsciencieuse ou un spectacle, notre goût cherche l'art de\ns'oublier soi-même dans les délices enchanteresses d'un jardin\nenchanté où chacun rêve de butiner la quiétude sur les lèvres\nd'une improbable Armide. La septième porte consignée à la\ndernière épouse de Barbe-Bleue m'a toujours fait concevoir\navec émotion l'attirance qu'excerce sur nous le mystère inter-\ndit à notre curiosité. Si j'avais tenu la clé de la chambre où\ngisaient toutes les hypothèses, j'eusse, à l'instar de la sœur\nd'Anne, ouvert la porte et je me fusse perdu volontiers. Tout\nl'art n'est que l'attente d'une révélation que nous cherchons en\ngravissant les marches de notre palais intérieur. Loin de la\nréduire, les défenses d'accès ne font que stimuler l'ardeur de\nnotre quête car nous est promise la joie de l'obstacle franchi\nà nos risques et périls.\nL'art nous aide à monter dans la vie : il n'est que l'ascèse\nde notre émotion vers les sommets du tragique. Un bien est là\nqui ne nous est pas promis, que nous convoitons en peinant et\nque nous n'acquerrons jamais. A considérer les choses d'un\nœil simplement clairvoyant, il nous vient la notion de la grande\nnaïveté des artistes et de la non moins grande simplesse de\nceux qui se réconfortent par leur exemple. Mais c'est là le fait\nd'une froide considération de la vie autant illusoire qu'organi-\nque ; elle ne s'accommode guère de la froideur rationnelle. Un"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": "66", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.68", "texte": "coucou a chanté là-haut comme la Lorelée des ténèbres. Il faut\nbien que nous sachions qui elle est et quels sont les lieux puis\nqu'un chemin y mène.\nLes arts nous sont d'un grand secours et le plus propres à\nremplacer en notre mémoire les cultes absents qui, du reste,\nsont leur essence vulgarisée en dogmes. J'aime les arts parce\nqu'ils grandissent la vie et qu'ils la portent vers les mouvements\nnouveaux dont nous ignorons la fin. Ceux-ci sont à venir dans\nla splendeur des rythmes de la durée que nous retrouvons au\nfondement de toute foi humaine. J'admire l'homme génial\nparce qu'une parcelle de lui-même échappe au désastre des\nchoses périssables. Moins lui, l'évanescence de la réalité serait\nle plus déprimant des spectacles. — La vie doit tout aux créa-\nteurs de durée. Ils ont d elle une conscience plus profonde\nque la nôtre puisqu'ils discernent dans l'enchevêtrement des\nlois constantes ce qui fait défaut à l'humanité de leur époque.\nIls sont le tangible encouragement de l'espoir et de l'invicible\nprésomption qui animent les vivants.\nL'œuvre des grands imprimeurs de la Renaissance est à\ncet égard l'une des plus significatives. A-t-on songé aux splen-\ndeurs secrètes que le livre a soudainement révélées aux hommes\njusqu'alors livrés aux caprices de leur inspiration ! Le livre\ncommode, divertissant et de diffusion aisée est le stupéfiant le\nplus effectif que le génie humain ait jamais découvert sur la\nvoie des paradis artificiels. Il a supprimé l'effort du patient\nlabeur, la lente mais sûre acquisition du savoir et l'endurance\nqu'exigeait avant lui la conquête du bonheur. Il nous a ouvert\nle refuge de l'illusion facile pour quand nous nous sentons las\nde l'action ; à nos yeux interdits il a démasqué les mille cabi-\nnets secrets d'innombrables châteaux de Barbe-Bleue. Aujour-\nd'hui, le roman à succès chaque jour renouvelé affecte d'un\npaisible délire des milliers d'esprits ; tour à tour le génie mai-"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": "67", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.69", "texte": "vais de chaque livre nous possède. Il y a trois siècles à peine,\nheureuse était la famille favorisée d'une Bible manuscrite qui,\ntoute une vie durant, alimentait les commentaires des conteurs\ndiversement inspirés lors des veillées. De ce temps, il y avait\nl'ennui et le rêve méditatif infiniment le même, toute l'uniforme\net séculaire broderie des histoires bibliques offerte en guise de\ndistraction et de culture spirituelle. Mais depuis l'existence des\npresses, il nous faut nos feuilles imprimées, notre livre par jour.\nDès qu'ils nous manquent, nous ressentons un malaise, le\nmalaise qu'autrefois devait procurer le vide de l'ennui. La\nlecture est devenue pour la masse humaine une fonction néces-\nsaire, fastidieuse parfois, plus souvent agréable. Nous ne savons\nplus penser ni créer par nos seuls et propres moyens. Le mal\ndu livre est la suggestion : nous sommes les « suggérés ».\nLe livre fut un bienfaiteur et comme tel corrupteur.\nJe veux à présent parler d'un homme qui a édifié une\nœuvre à ce point magnifique que je ne sais plus s'il me faut la\nmaudire ou la louer comme l'image de la grandeur. J'y vois\nune réalisation grandiose dont les effets ont peut-être été\nnéfastes sur la valeur humaine mais dont la beauté demeurera\ntoujours indubitable. Il s'agit d'un donneur d'illusions, de l'im-\nprimeur Plantin et de son imprimerie.\n\nChristian."}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": "68", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.70", "texte": "Éloge de Landru\n\nLa question se pose une fois de plus. Y-a-t-il pour les\nhommes d'exception une loi d'exception ? L'expérience semble\navoir prouvé l'affirmative. Il est, je crois, impossible d'égaliser\nles facultés de l'homme. Les moyens qu'il emploie pour se\nréaliser doivent être en rapport avec ces facultés. Si j'ai\nmeilleur appétit que mon voisin, on ne saurait m'interdire de\nmanger plus que lui.\nLa lecture des Droits de l'Homme ne peut convaincre.\nQuand on me dit que ma liberté cesse au moment où elle\ntrouble celle d'autrui, je songe aux guerres et à la Raison\nd'Etat. Non que je veuille ici quereller les rois qui déclarent\nla guerre, si cela est nécessaire au développement de leur\npersonnalité — à condition que cette dernière soit exception-\nnelle, c'est-à-dire supérieure — mais je prétends que cette\nliberté d'action doit s'étendre à tous les domaines et, sans\nsouci des plaintes je suis décidé à faire mon devoir.\nPour les hommes supérieurs, les artistes, les empereurs,\nles fous, les amoureux, tous ceux dont la tête dépasse le niveau\nde la mer humaine, il n'est qu'une façon de « faire son devoir »,\nc'est d'accomplir entièrement leur volonté. Les moyens seront\nlégitimés par le résultat."}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": "69", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.71", "texte": "La foule n'a le droit de les accabler que si leur impuis-\nsance éclate. Dans les cirques romains, le peuple condamnait\nà mort le gladiateur vaincu et il avait raison.\nJe ne tente pas une apologie du Droit du Plus Fort; cette\nthéorie s'applique à des cas où toute idée de domination\nphysique, morale ou intellectuelle est absente. On en trouve\nde nombreux exemples parmi les collectionneurs et les biblio-\nphiles.\nLes passions sont nos ombres fidèles. La sciomancie nous\napprend qu'un homme sans ombre doit mourir dans un délai\nde trente jours. On peut donc considérer les hommes sans\npassion comme des cadavres vivants et il ne faut pas craindre\nde dissiper ces fantômes par des paroles ou des gestes\nmagiques.\nIl ne faudrait pas déplorer qu'une passion trop forte en\nbrisât quelque autre moins robuste. Plus cruels, nous tuons\nchaque jour des animaux inofîensifs. D'ailleurs, ce que j'expose\nn'implique nullement la suppression de la douceur et de la\npitié. Saint-Vincent de Paul et Ophélie sont nécessaires à côté\nde Troppmann ou de Gilles de Retz. Ce sont les infirmières\nen chef de l'Humanité.\nLe monde humain est encore un réseau de chemins de\nfer aux lignes enchevêtrées, et les rapides écrasent impitoya-\nblement les petits trains de banlieue qu'ils rencontrent.\nL'homme moderne est extensible et sa force projetée\nfrappe et détruit. Les coups de poing du boxeur abattent\nl'adversaire à moins qu'il ne s'égarent sur la peau morte des\npushing-balls.\nIci-bas, chaque coup frappé crève des ballons rouges,\nchaque geste qui s'accomplit en profondeur condamne à mort.\nLes révolutionnaires, bolcheviks, communistes ou autres\nvoudraient-ils coucher leurs tables de Loi sur le fameux lit de\nProcuste ?"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": "70", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.72", "texte": "Pour égaliser les hommes, il faut leur couper la tête ou\nleur allonger les jambes.\nLandru est le type de l'homme contraint par sa volonté\nà accomplir certains actes que sa sensibilité devait regretter\nsans toutefois y mettre une entrave.\nL'étude de la psychologie des femmes l'a conduit en\nprison. Il y a environ 120 ans, un poète français, Monsieur\nLegouvé, voulut exprimer le sentiment masculin à l'égard des\nfemmes et écrivit ce vers.\nTombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.\nLes hommes de notre époque n'ont plus le même senti-\nment.\nOn sait qu'il y aura bientôt des hommes nés de l'électricité\net que le ventre d'acier des machines aura portés. Bientôt vivra\ntoute une humanité artificielle. Il sera loisible aux amateurs et\naux savants de se livrer à de curieux essais. On pourra con-\nstruire des hermaphrodites de toute espèce et même, les trois\nsexes ne suffisant plus aux voluptueux, on en inventera de\nnouveaux.\nLe respect qui nous courbait devant les femmes a cessé\nquand celles-ci ont voulu nous ressembler. Landru que sa\nmission obligeait à supprimer quelques personnes du sexe\nféminin ne doit pas supporter nos reproches. Tout au plus,\npourrait-on le blâmer d'avoir employé pour ses opérations des\nmoyens désuets ; à quoi bon le brasier quand nous avons le\nfauteuil électrique et les rayons ultra rouges.\nL'issue du procès Landru n'est pas douteuse. L'acquitte-\nment s'impose.\nC'est du moins ce que j'espère et je ne suis pas le seul. —\nLa théorie de la volonté appliquée va bientôt changer la vie.\nIl s'agit de défendre un Précurseur.\n\nGeorges Gabory."}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": "71", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.73", "texte": "L'Harmonie des Mouvements\n\nParler, c'est déjà trahir la pureté de la pensée. Ce qui se conçoit bien\ns'énonce rarement clairement, et les mots pour le dire viennent malaisément.\nTransformer une pensée en verbe, c'est l'habiller d'un complet de confection.\nTant mieux si l'étoffe se joue en plis harmonieux. La preuve c'est qu'il n'y a pas\nde traductions parfaites, tout linguiste a renoncé à transcrire l'esprit des ses pre-\nmières tentatives, et n'approche d'un résultat approximatif que par défaut.\nIl n'est point question de la transformation que notre personnalité fait subir\nà l'œuvre d'art. Je ne considère que des moyennes, des lieux communs, mais je\nrecherche l'unité, pour la joie de mon intelligence et la sécurité de mes amis.\nIl y a des arts qui vivent des contingences. La peinture pure s'ébauche à\npeine, et je sais la longue patience, plus persévérante qu'une toile enduite, des-\nsinée, peinte, repeinte et vernissée, pour que, des éléments épars saisis dans la\nnature, le commerce des hommes et le prisme de la tradition, je sois parvenu à\naimer un Van der Meer, un Ingres, un Renoir ou un Picasso. Confronté avec la\nmusique ou la danse, musique faite chair, j'ai perçu la notion de vie propre de\nces arts, sans préjudice des apports d'individualités plus ou moins riches ou\npassionnées.\nLa musique a une valeur absolue que ne connaît nul autre art. Elle vil de ses\npropres forces, et il n'y a aucun art, qui demande pour être goûté, moins d'intel-\nligence. J'ai vu les foules de Covent Garden comme celles du Colyseum, de la salle\nGaveau comme de la Monnaie crier d'enthousiasme à tel scherzo de Dukas, ou à\ntel ballet d'Eric Satie, foule qui serait restée froide à l'audition la plus claire de\nMolière ou d'lbsen. C'est que la musique s'adresse directement à la sensibilité,\nmême la musique la plus haute, Bach ou Victoria, l'intelligence est touchée\nensuite. La création artistique est directe, sans intermédiaire. Elle ne nécessite\nqu'une éducation élémentaire et du goût.\nLa danse a jusqu'à présent accompagné ou commenté la musique. Il appar-\ntient aux Grecs et de nos jours à Demeny et à sa seule élève, héritière de sa tradi-\ntion et de sa pensée, Mademoiselle Sondaz, d'avoir créé des éléments de danse\npure, dégagée de tout symbole religieux ou érotique.\nL'art et la science du mouvement tels que Demeny les a définis, puis enseignés\nsont d'un accès difficile, ils demandent une initiation intelligente, et si les éléments\nen sont accessibles à tous, leur synthèse demande une longue et sérieuse étude."}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": "72", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.74", "texte": "Mais ils oflrent cet attrait des choses profondes qui ouvrent à nos possi-\nbilités des portes infinies.\nDemeny s'était attaché à l'étude des sports. Il fut un adepte de la méthode\nsuédoise, puis s'en détacha, mais ce ne fut qu'assez tard qu'il conçut son « Har-\nmonie des Mouvements » car elle était le résultat de longues études ; science ana-\ntomique et physiologique, mécanique, analyse de la locomotion normale et\nanormale au moyen des appareils chromophotographiques dont il fut l'inventeur-\nobservation du mouvement chez les animaux, étude de la gymnastique et de la\ndanse grecques non seulement d'après les bas-reliefs, les plats, les vases, mais\naussi d'après les textes de l'époque.\nUn jour, ayant assisté à une démonstration de gymnastique rythmique, il fut\nfrappé par les insuffisances et les erreurs de cette méthode, insuffisance gymnas-\ntique qui ne donne qu'un développement trop anodin des muscles, erreur d'inter-\nprétation musicale qui ne tient compte que du rythme — déformé d'ailleurs par\nune accentuation trop brutale du temps fort — et néglige absolument la mélodie.\nC'est toute la plastique de la danse qui lui échappe en même temps que toute la\nmétaphysique de la musique.\nDe plus, cette impulsion donnée à chaque premier temps amène des troubles\nciculatoires, crée une atmosphère de nervosité trop propice aux développements\nhystériques.\nIl rêva alors d'une gymnastique, d'une danse humaines, où les mouvements\nne résulteraient plus d'excitations aveugles, simples réflexes musculaires, mais\nresteraient sous le contrôle constant et souverain du cerveau, soucieux d'en faire\ndisparaître toute brutalité, toute nervosité pour n'y laisser que géométrie, nobles\ninstincts et harmonie.\nQuelques artistes, tels que Raymond Duncan, avaient bien essayé de retrouver\nla méthode gymnastique employée par les Grecs. Mais ils commirent l'erreur de\nne considérer que le profil des dessins retrouvés et de croire que l'état du mouve-\nment que représentent ces dessins était le mouvement tout entier.\nDe là une série d'attitudes assez bien réalisées mais reliées entre elles sans\nrègle et sans logique. On passait rapidement sur les mouvements intermédiaires\net les profanes étaient satisfaits, mais un œil critique ne pouvait découvrir que de\nl'insuffisance.\nUne simple épreuve fait d'ailleurs tomber ces soi-disant reconstitutions : de-\nmandez à l'exécutant de ralentir considérablement son mouvement et toute la\npauvreté en apparaît. De là, d'aitleurs, le vide des danses lentes et graves, excep-\ntion faite de certaines danses orientales, notamment de celles de Sahary Djelly,\nqui demeurent dans la plus parfaite tradition grecqûe : Noblesse d'attitudes et\nbeauté des lignes.\nDemeny travailla donc à la recherche des lois scientifiques des mouvements\net établit l'esthétique du geste en trois propositions: Première proposition. Le sujet\nexécutant doit être beau, il doit posséder des proportions exactes, une attitude par-\nfaite de belles lignes élégantes et précises.\nDeuxième proposition. Le sujet décrira dans l'espacé des trajectoires parfaites\nrigoureusement coordonnées."}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.75", "texte": "Attitudes de Mlle Vendaz.\n(Dessins de M.L. de la Rocha)."}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.76", "texte": "Attitudes de Mlle Vendaz.\n(Dessins de M. L. de la Rocha)."}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": "73", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.77", "texte": "Troisième proposition. Le sujet exprimera dans ses mouvements le caractère\npropre de sa personnalité.\nCette dernière condition étant un don inné, l'extériorisation spontanée, le\npropre du génie échappe à tout enseignement.\nMais les deux premières sont du Sommaire de l'Art de la Science et de la\nPédagogie et Demeny les a exposées dans son « Harmonie des Mouvements ». Il\nsubstitue aux mouvements secs et pauvres des gymnastiques jusqu'alors enseig-\nnés le mouvement «lent», « arrondi » et «cultivé» qui devait s'introduire dans\nnos méthodes d'enseignement gymnastique, et malgré l'opposition entêtée que\nfirent les ignorants, les routiniers ou les envieux, elle requit peu à peu les\nméthodes détestables qui faisaient des femmes, de faux athlètes, aux lignes mas-\nculines, aux gestes saccadés, faisaient des poitrines plates, les dos arrondis et les\nreins ensellés.\nLa ligne, disait-il, c'est l'effort, or, la ligne étant la beauté, on peut dire : La\nbeauté c'est l'effort.\nCeci est la condamnation de toute cette beauté factice, puérile et niaise que\nl'on cultive dans certaines écoles, qui recherchent la grâce et aboutissent aux\nattitudes contorsionnées et prétentieuses des mannequins des Galeries Lafayette.\nDemeny vonlait que l'on se préoccupât d'exécuter rigoureusement le mouvement\nqu'il venait de décrire, la beauté devant en être la résultante logique, mais qui\nn'est pleine et absolue que si on ne la recherche pas. Un beau fauve qui marche\npuissamment exerce sa force, cherche à l'exprimer et à dominer, mais non à être\nbeau; on est beau parce qu'on est fort, souple, précis, tranquille, mais non parce\nqu'on veut être beau.\nLa variété de ses mouvements est infinie; les règles posées, l'imagination\npeut en tirer toutes les combinaisons normales. La découverte du mouvement\narrondi fut non seulement un progrès esthétique, mais aussi un moyen d'entraî-\nnement musculaire extrêmement fécond, car tous les muscles qui manœuvrent\nles articulations y entrèrent enjeu et comme de plus ils travaillent les uns après\nles autres, ils se fatiguent moins vite et la circulation n'est point altérée. De plus,\nles membres autrefois raidis, vont s'assouplir, tous les membres vont devenir\nvivants et on verra le mouvement couler en onde frémissante de l'épaule au bout\ndes doigts par une série de contractions et de décontraclions alternées qui est le\nprincipe de la reptation et qui va servir de base à l'interprétation du rythme, la\ncontraction correspondant au temps fort et la décontraction au temps faible.\nLa force ne s'exprimera plus en brutalité mais en grandeur et en amplitude.\nQuant à la ligne mélodique, elle sera traduite par la direction des mouve-\nments qui la suivront d'aussi près que possible.\nLa gaité, la joie seront exprimées par des mouvemeuts vifs des jambes.\nC'est au buste, au bras et à la tête que sera réservée l'interprétaiion du pathé-\ntique.\nDans la pratique, son enseignement est demeuré surtout gymnastique de\ndéveloppement, gymnastique de redressement; trop peu d'élèves ayant pu aller\nau delà.\nCe n'est point, et c'est là sa grande valeur, une méthode spéciale étroite"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": "74", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.78", "texte": "limitée à tel ou tel rite, hors desquels il n'y aurait pas de salut, mais une chose\nvivante, applicable à la vie tout entière, créatrice de santé, d'équilibre et de joie.\nCar ceux qui ouvrent des écoles de danse plastique se préoccupent trop sou-\nvent de flatter le goût du public mais non de l'éduquer; on cultive les plus chers\ndéfauts, on y consacre ses vices en les stylisant pour ainsi dire et le plus navrant\nest, que des esprits intelligents et artistes soutiennent ces entreprises par igno-\nrance technique ou par indifférence.\nTout le monde sait qu'à force de mimer certains sentiments (déformation\nprofessionnelle) on finit par les éprouver. Or, mimer la force élégante et la joie\nhumaine entraîne vers une sérénité et une simplicité qui sont une réaction bienfai-\nsante à notre époque surmenée et factice.\nDemeny a toujours lutté contre les exécutions de trompe-l'œil où l'on néglige\nle détail pour s'attacher à l'ensemble, il ne prétendait pas former des figurantes\nde ballet, mais des individualités fortes, des personnalités et son enseignement\nétait profondément artistocratiqne, ce qui explique qu'il n'ait pu atteindre le grand\npublic.\nIl y aurait là un immense enseignement à puiser à condition de ne point\nmécaniser cette découverte exquise et de lui garder son mystère de belle créa-\ntion vivante.\nPar la richesse de ses mouvements, elle offre à tous un entraînement parfait,\nqui amène le développement en longueur de tous les muscles à l'exception de\nceux de l'abdomen et du dos, rétrécis par des mouvements statiques ou concen-\ntriques. Le résultat en est une forme élégante, harmonieuse, une force souple et\nconsciente.\nCet entraînement serait aussi une aide puissante pour les jeunes artistes qui\nse destinent au théâtre ou au cinéma; il leur donnerait une marche aisée et natu-\nrelle, des gestes plus souples, plus variés, enfin une belle attitude en scène. Pour\nles enfants, c'est le complément logique des études musicales, et l'antidote contre\nla cérébralité et la névrose.\nAprès de nombreuses manifestations d'art plutôt décevantes comme il serait\nheureux de rencontrer un art sain, logique et intelligent.\nL'œuvre de Demeny nous invite à pénétrer dans un monde nouveau.\nLa verrons-nous féconder notre art avant qu'elle ne soit irrémédiablement\ndéformée ou commercialisée ? Et les artistes resteront-ils indifférents à cette ten-\ntative d'art pur '?\n\nFlorent Fels."}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": "75", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.79", "texte": "Notes sur la Pathogénie\nBlaise Cendrars.\nEn tant que chapitre spécial d'une philosophie générale, la pathogénie n'a\nencore jamais été tentée. A mon avis elle n'a jamais été abordée d'une façon stric-\ntement scientifique, c'est-à-dire objectivement, amoralement, intellectuellement.\nTous les auteurs qui ont traité de la question sont remplis de préjugés. Avant\nde rechercher et d'examiner le mécanisme des causes morbides, ils considèrent\n« la maladie en soi », la condamnent comme un état exceptionnel, nocif et indi-\nquent de prime abord les mille et une façons de la combattre, de la troubler, de la\nsupprimer, concevant a priori la santé comme un état normal, absolu, fixe.\nLes maladies sont. Nous ne les faisons ni ne défaisons à volonté. Nous n'en\nsommes pas maîtres. Elles nous font, nous modèlent. Elles nous ont peut-être\ncréés. Elles sont propres à cet état d'activité qui s'appelle la vie. Elles sont peut-\nêtre sa principale activité. Elles sont une des nombreuses manifestations de la\nmatière universelle. Elles sont peut-être la principale manifestation de cette\nmatière dont nous ne pourrons jamais étudier que les phénomènes de relation et\nd'analogie. Elles sont un état de santé transitoire, intermédiaire, futur. Elles sont\npeut-être la santé même.\nTracer un diagnostic c'est, en quelque sorte, établir un horoscope physiolo-\ngique.\nCe que l'on appelle conventionnellement santé n'est, en somme, que tel aspect\nmomentané, transporté dans un plan abstrait, d'un cas particulier déjà franchi,\nreconnu, défini, fini, éliminé et généralisé à l'usage de tout le monde. Comme un\nmot qui n'entre au Dictionnaire de l'Académie Française qu'une fois usagé,\ndépouillé de la fraîcheur de son origine populaire ou de la venustrerie de sa\nvaleur poétique, souvent plus de cinquante ans après sa création (la dernière\nédition du docte Dictionnaire est de 1879) et la définition qu'on en donne, le con-\nserve, l'embaume, quoique décrépit, dans une pose noble, fausse et arbitraire,\nqu'il ne s'était jamais connue, au moment de sa vogue, alors qu'il était actuel,\nvivant, immédiat, la santé, reconnue bien publique, n'est que le triste simulant\nd'une maladie démodée, ridicule, immobile, quelque chose de solennellement\nvieillot, qui se tient vaguement debout entre les bras de ses adulateurs et qui leur\nsourit de ses fausses dents. Lieu commun, cliché physiologique, c'est quelque\nchose de mort. Et c'est peut-être bien la mort.\nLes épidémies, et plus spécialement les maladies de la volonté, les névroses\ncollectives, comme les cataclysmes téluriques dans l'histoire de notre planète,\nmarquent les différentes époques de l'évolution humaine. Il y a là un chimisme\nélémentaire et compliqué qui n'a encore jamais été étudié."}, {"page_pdf": 80, "page_imprimee": "76", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.80", "texte": "Les Arts\n\nL'empereur Maxence réunissait parfois à Alexandrie les habitants riches et\npauvres qu'il suspectait de christianisme, et sous la menace des bêtes féroces les\nsommait de sacrifier aux idoles. Et Sainte Catherine, les larmes aux yeux, regar-\ndait tristement la foule de ces chrétiens d'une heure qui dénonçaient par crainte\nce qu'ils appeleraient désormais leur erreur.\nOn dit moins qu'à l'occasion de ce pur héroïsme des fêtes étaient offertes en\nleur honneur. Peut-être des Académies ou Instituts recueillaient-ils ceux d'entre\nces héros qui avaient insulté le mieux à la religion nouvelle, mais nul doute qu'il\nn'y ait eu ces jours-là distribution copieuse de distinctions quelconques aux plus\ninfluents.\nC'est que les hommes n'ont jamais été créés pour vivre entre eux, non plus\nqu'avec les femmes d'ailleurs. Ce n'est qu'un expédient que l'on paie cher et si\nc'était à refaire... Toutefois cette fâcheuse habitude prise il faut bien vivre, et la\nvie végétative exige des raffinements à son intention. L'on a donc composé une\nformule d'art. Et pour complaire à tous, parce que c'est à tous qu'il faut qu'on\nplaise, tu ne seras ni grasse ni maigre, et l'on édictera pour toi les canons hiéra-\ntiques, de Polyclète ou de Lysippe.\nOr, au début de cette nouvelle ère d'après-guerre la chasse aux distinctions\net grades artistiques s'annonce très vigoureuse Et à cette occasion nombre de\njeunes gens qui un instant furent néophytes de l'art de maintenant, et qui durant\nla guerre se conduisirent comme des héros, contiennent désormais leurs récents\nélans, pour sacrifier résolument aux idoles.\nIl est toujours un peu pénible de voir de jeunes artistes se placer sous l'égide\nde vénérables critiques d'art, mais tout de même ce n'est pas là de l'arrivisme.\nUne lactique, découverte depuis Maxence, nous montre d'ailleurs que les\ncompétiteurs les plus autorisés aux distinctions précitées, paraissent être ceux\nlà même qui semblent les mépriser le plus.\nL'un de nos meilleurs, mais de nos plus anciens critiques d'art, protecteur\nd'un art succédané dont les défenseurs semblent avoir besoin de quelque salon\npour soutenir encore l'autorité défaillante, cultive assez joliment cette ondoyante\ndiversité.\nL'histoire assez plaisante vaut d'être racontée.\nSous un premier pseudonyme et dans un premier quotidien, l'excellent cri-\ntique fustige les « Académiciens fainéants » et pour cela bravo !\nToutefois dans un second quotidien et sous un second pseudonyme, le gé-\nnéreux écrivain guette attentivement toute promotion nouvelle de la Légion\nd'honneur, et quand l'une d'elle survient, dépose aux pieds du ministre une"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": "77", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.81", "texte": "requête circonstancielle dans laquelle il le prie de ne pas oublier les valeureux ar-\ntistes... dont les noms suivent.\nMais soudain, dans un troisième périodique et sous une troisième signature,\nle remords parle, et l'impitoyable censeur se prend à railler joliment ce pontife à\nla brochette si fournie.\nPourtant sous un quatrième... Mais arrêtons là nos citations. Le jeu est assez\nspirituel et d'ailleurs nous n'avons pas à glaner une telle fécondité puisque pré-\nvenus à l'avance, Pinturiochio signait ses toiles de jolis vols de canards.\nMon vieil ami André Salmon qui malgré sa prédilection pour des œuvres qui\npermettent certes, les plus riches espérances, montre un très beau courage en ac-\nceptant de discuter parfois les théories cubistes me reproche d'avoir écrit que le\ncubisme devait être considéré comme une forme d'art qu'un nombre très res-\ntreint d'amateurs pouvait seul goûter, et que le cubisme était à la peinture ce que\nle musique de chambre était à la musique vulgaire.\nJe crois cependant n'avoir pas tort et je dirai volontiers même que les plus\nbelles œuvres de l'art ont toutes été de la « musique de chambre ».\nL'éducation artistique du peuple semble bien difficile. Elle serait en outre cer-\ntainement néfaste puisque confiée nécessairement à des professeurs ou des criti-\nques d'art. Mais l'éducation artistique de ce que tout le monde appelle l'élite, et\nque l'on fait tous les jours semble bien la chose la plus misérable. D'avoir connu\ntant d'étudiants je me suis toujours demandé ce qu'un avocat un médecin ou\nun ingénieur pouvait savoir de l'art et aimer dans Homère, Shakespeare, le Tin-\ntoret, Chardin : je cite ces noms au hasard. L'on objectera que leur incompétence\nest excusable puisqu'ils ont autre chose à faire et qu'en somme il faut êti~e sé-\nrieusement initié à un art pour le goûter sûrement, mais c'est à cela que je vou-\nlais venir, et voilà une « musique de chambre ».\nPourtant, malgré cela, on prône ces braves gens chez l'artiste barbu coiffé\ndu large feutre qui leur montrant une toile, cligne de l'œil malignement en leur\nfaisant voir un petit ruban rouge qu'il sort a demi de sa poche. Pour leur com-\nplaire on leur offre des productions qu'on leur donne comme définitives, mais aux-\nquelles, pour complaire à leur ignorance, on a pris soin de donner la forme de\ntimide démarquages d'œuvres plus sérieuses. Il en faut bien pour tous les goûts.\nNon ! la beauté ne se tient pas au milieu. Seule peut s'accommoder d'une telle\nsituation intermédiaire cette bonne vertu bourgeoise qui clôt prudemment ses\nvolets lorsqu'elle entend crier « au Meurtre » dans la rue, cette vertu que l'on en-\nseigne depuis l'origine du monde, encore qu'il n'y paraisse guère. Il faut bien\nvivre en effet, mais quelle erreur de le crier sur les toits.\nLes grands artistes ont pour la plupart non pas vécu leur vie, mais on pour-\nrait dire vécu leur mort, comme les apôtres et les prophètes.\nCependant un écrivain d'art qui semble faire profession d'implorer un chacun\nen faveur de deux ou trois artistes dont le talent remarquable mérite cependant\nmieux que cela, demande au cubisme ce qu'il appelle d'un mot barbare et fleurant\nl'université populaire et la politique, des réalisations.\nOr voila nettement posé le critérium de la médiocrité. L'artiste qui a réalisé\nest celui qui a trouvé la vérité. Eh bien, uon, on ne trouve pas la vérité. Le pro-"}, {"page_pdf": 82, "page_imprimee": "78", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.82", "texte": "blême, pour des hommes de foi et intelligents ne s'est jamais pose. Le doute sans\nqu'il soit rationnel n'en existe pas moins aux cœur des plus fervents et la foi\nde Pascal n'est pas celle du charbonnier. Pareille superstition encore que plausi-\nble dans la foi religieuse est inadmissible en art comme elle l est dans les sciences\nqui ont démontré par des exemples si troublants qu'il n'y avait pas de vérité. En\nart comme en mathématiques il y a mieux que le 2 et 2 font quatre.\nEn réalité je ne connais qu'une vérité, celle-là hélas ! bien humaine celle de\nl'homme à principes que moins pompeusement il faudrait nommer l'imbécile heu-\nreux. Celui-là seul a trouvé la vérité. Par contre Renoir avoue ne voir clair dans\nla peinture que depuis dix ans. « Un jour, je m'attendais moi même » disait joli-\nment Apollinaire dans son admirable naïveté de poète. Et malgré que André\nBilly ait rétorqué : « Vous verrez qu'il se posera un lapin » une dame peintre\ns'écrie : « je me suis trouvée » !\nNon, ion ne se trouve pas, et il faut faire la guerre sur la terre, mais oui comme\nles autres. Les photographies ne ressemblent jamais et débordent sur les cadres, les\nmiroirs eux-mêmes n'ont pas de convictions, et quoique l'on dise : il n'y a jamais\nlongtemps qu'on sait ça.\nEncore une fois il faut bien vivre.\nSuivant alors l'éternelle loi sociale et artististique, transigeons et taisons autre\nchose, mais avouons qu'il est bien difficile de parler d'art dans ce cas-là.\n\nMaurice Raynal."}, {"page_pdf": 83, "page_imprimee": "79", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.83", "texte": "Le Théâtre\nA PROPOS DU « PARADOXE »\n\nPremier Interlocuteur : N'en parlons plus.\nSecond Interlocuteur : Pourquoi.\nPremier : Ce sont les idées de votre ami.\nSecond : Qu'importe !\nPremier : Et puis, sachez que j'ai trop fréquenté les comédiens pour ne pas\nêtre de l'avis de Diderot sur la question de la sensibilité de l'artiste. A quoi bon\nrecommencer la discussion. Ne nous expliquons point si nous voulons nous\nentendre.\nSecond : Je ne m'explique jamais qu'avec quelques personnes. Vous êtes de\ncelles-là. Mon ami le comédien en est aussi. Je ne vous mettrai jamais en présen-\nce ; vous êtes entêté, il est bouillant de nature. En m'interposant je vous mettrai\nd'accord.\nPremier : Jamais. Votre ami est le comédien le moins sensible que je con-\nnaisse — aussi est-il excellent comédien — et il va partout prêchant la cause de la\nsensibilité qui selon lui fait les grands acteurs.\nSecond : Ainsi que les grands poètes, les grands peintres, les grands musiciens.\nMon ami n'est pas sensible au sens que vous attribuez au mot « sensible », mais\nil sent. En concevez-vous la différence.\nPremier : Je ne la vois pas très nettement.\nSecond : Cette question a pourtant bien taquiné les philosophes depuis Dide-\nrot. Il faudrait d'abord s'entendre sur la valeur du mot. Sensibilité! Tout le monde\na de la sensibilité. Mon chien a de la sensibilité ! — La sensibilité de l'artiste ne\ndoit pas être confondue avec celle du vulgaire. Sa qualité rare, unique, exquise,\nl'en différencie totalement.\nPremier : Cela a dû pourtant être toujours ainsi.\nSecond : Assurément, mais Diderot est très excusable de ne l'avoir vu d'abord.\nLa sensibilité était à son époque un sentiment nou veau dans la philosophie et que\nl'on s'attachait à découvrir en soi, autour de soi. Mais un sentiment doit naître\nde lui-même et ne doit pas être provoqué. L'idée du sentiment peut-être facile-\nment prise pour le sentiment lui-même. En ce cas la cristallisation de l'idée, en\nse développant autour du sentiment le déforme et le boursoufle. Dans notre cas la\nsensibilité est devenue sensiblerie. Examinez seulement la description de « l'hom-\nme sensible » dans le « Paradoxe » ; voyez les cris qu'il pousse, les larmes qu il\nrépand, la voix qui s'entre-coupe de sanglots, la tête perdue, les entrailles se-"}, {"page_pdf": 84, "page_imprimee": "80", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.84", "texte": "couées, ce sont les symptômes du mal de l'époque ; une époque souffre toujours\nd'un mal, mal engendré par la réaction contre l'époque précédente, mal néces-\nsaire, mal d'enfantement d'une nouvelle période d'art.\nPremier : La sensiblerie dont vous parlez devait surtout se développer dans la\npériode romantique.\nSecond : Elle devait aussi mourir avec elle. Nous voici revenus à la tradition\nclassique avec une sensibilité pure, vraie, d'ailleurs enrichie par toutes ses bien-\nfaisantes transformations. Mais dire avec Diderot que plus un artiste est grand\nmoins il est sensible n'est même plus paradoxal. C'est faux.\nPremier : Diderot étudie surtout la sensibilité du comédien.\nSecond : Il étend ses affirmations à l'artiste en général qu'il veut spectateur\nfroid, tranquille, pénétrant, trop occupé à regarder, à reconnaître et à imiter pour\nêtre vivement affecté au dedans de lui-même. Ces assurances sont outrées. J'ai\npourtant vu quelques artistes dans ma vie — on en voit peu ; la postérité qui est\nencore, après tout, le seul critérium en cette matière, nous le montre assez — j'en\nai vu même accomplir des actions laides, basses, révélant une absence complète\nde moralité, de justice, d'équité, de tout ce que l'on est convenu d'appeler dans la\nsociété les sentiments élevés, —je n'en ai jamais vu encore d'insensible.\nPremier : Le comédien qui se sert de ses dons naturels, et qui en dépend\ncomplètement, doit être particulièrement maître de lui-même.\nSecond : Je le reconnais, et c'est pourquoi je fais aussi grand cas de lui. C'est\nun homme rare. Le comédien idéal devrait posséder l'esprit encyclopédique par\nexcellence, être doué également pour tous les arts ; il serait le type supérieur du\ndilettante. Il aurait peut-être plus que tout autre artiste la faculté merveilleuse\nde saisir sa sensibilité au point juste, de la fixer et de l'arrêter. Le poète, le mu-\nsicien, le peintre, le sculpteur, n'ont pas besoin de se posséder à si suprême de-\ngré. Leur tâche de création immédiate et complète permet l'abandon, la non-\nchalance. Dans sa courte et fugace réalisation, le comédien maître absolu de lui-\nmême, pratique un dosage très minutieux et très précis de ses facultés. C'est\npourquoi je crois à l'inégalité du jeu d'un acteur selon qu'il est plus ou moins\nbien disposé, inégalité qui ne se manifeste que par des nuances imperceptibles\npour tout autre qu'un connaisseur. Le portrait que fait Diderot du parfait comé-\ndien me rendrait ce comédien insipide : tout serait mesuré, combiné, appris,\nordonné dans sa tête ; la chaleur aurait son progrès, ses élans de rémission ; les\nmouvements seraient les mêmes, il se répéterait sans émotion; ses accents feraient\npartie d'un système de déclamation, seraient faux s'ils étaient plus bas ou plus\naigrus de la vingtième partie d'un quart de ton (sic), ils ne seraient justes que si\nl'acteur s'écoutait longtemps avant de les émettre, et il se répéterait ainsi chaque\nfois sans émotion. Un tel comédien serait banal et médiocre.\nPremier : Il en est.\nSecond: A celui qui conserve ce merveilleux équilibre dont nous parlions, à\ncelui chez qui le cœur balance la tête, à celui-là la palme.\nPremier : Diderot dit aussi que les comédiens n'ont aucun caractère et que\nc'est pour cela qu'ils sont propres à les jouer tous.\nSecond : Le mot est terrible et n'est que trop souvent justifié, mais il est inad-"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": "81", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.85", "texte": "missible. Je connais quelques comédiens dont le caractère très noble et très élevé\nimpose le respect de tous. Et leur art ne consiste-t-il pas à se dépouiller de ce ca-\nractère pour se revêtir d'un autre plus noble ou plus vil.\nPremier : Il fait enfin d'eux un portrait peu flatteur, et peu digne d'estime,\nn'en déplaise à votre ami.\nSecond : Il serait le premier à déplorer qu'il en sût toujours ainsi, et à recon-\nnaître qu'un comédien galant homme et une actrice honnête sont encore des phé-\nnomènes rares. Mais pourquoi s'en prendre tant à eux. N'en est-il pas de même\ndans la grande comédie, la comédie du monde. Regardez donc autour de vous.\nPremier : Le fait est...\nSecond : La médiocrité est peut-être plus choquante dans leur état que dans\ntout autre. La misère dorée de l'esprit ne se pardonne pas. Mais il se fait tard.\nAllons souper.\n\nPierre Bertin."}, {"page_pdf": 86, "page_imprimee": "82", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.86", "texte": "La Musique\nLES BALLETS DE STRAVINSKY\n(Fragment).\n\nStravinsky est le premier musicien de grande envergure qui ait reconnu et\nexigé l'emploi direct du son, indépendamment de toute théorie ou de tout préam-\nbule cérébral. Loin de se laisser embarrasser par le dogme préétabli ou la spécu-\nlation, il se sert de son intelligence aiguë pour découvrir parmi les vibrations\nmusicales puisées dans sa sensibilité et ses inlassables expériences sur Touïe,\ncelles qui valent d'être formulées. Dans toutes les directions créatrices il garde\nsa raison vierge du préjugé, de l'habitude stérile et du penchant sentimental, et\ntravaille uniquement par l'expérience et la recherche scientifiques.\nAvec le son considé comme un objet en soi, Stravinsky s'efforce, non pas de\nformuler des valeurs symboliques, philosophiques ou littéraires, mais d'évoquer\nce que Jacques Copeau a désigné comme étant l'élément fondamental de la com-\npréhension en art, « un état de sensibilité » dans lequel ses conceptions peuvent\nêtre directement perçues et comprises par les sens.\nDoué d'une mentalité aussi objective, il est tout naturel que Stravinsky se\nsoit adressé au ballet comme au plus séduisant mode d'expression. La choré-\ngraphie, même dans sa forme la plus élevée, est plus concrète, plus tangible en\nsubstance et émeut d'une façon plus directe que n'importe quel drame tissé de\nmots. Le drame littéraire le plus subtil est exposé à avoir son sens obscurci par\nles associations linguistiques et les habitudes subjectives d'un auditoire. L'art de\nla danse qui dépend avant tout d une représentation tangible faisant appel à la\nvision, n'est point embarrassé par les facteurs intermédiaires modifiant et détrui-\nsant l'unité émotive du drame littéraire. L'intention d'un poème chorégraphique\nest concentrée dans une action rehaussée, non seulement par la musique, mais\npar la couleur et la lumière que l'imagination ajoute. De là, qu'en raison de la\nplasticité des facteurs qui la composent, la chorégraphie possède une fluidité\nimmense, et par conséquent le moyen d'exprimer des transitions subtiles et de\ndélicates nuances d'humeur, impossibles à formuler à l'aide des termes mesurés\ndu langage. Les mots ne peuvent acquérir la puissance synthétique des gestes et\ndes expressions du visage qui offrent une plus grande rapidité d'alternation, de\nsuccession et de combinaisons simultanées, et par conséquent une signification\nplus variée et plus condensée. Bref, la danse affecte tout l'être par une accéléra-\ntion des idées synesthétiques suivant la manière de l'action idéo-motrice. Comme\nLodtze le fait remarquer : a Le spectateur accompagne le jet d'une balle ou la\nbotte d'un homme d'épée, de légers mouvements du bras; le conteur novice narre\nson récit avec de fréquentes gesticulations; l'étudiant absorbé par la lecture d'une\nbataille, sent dans ses muscles une légère tension qui rythme les actions dont il"}, {"page_pdf": 87, "page_imprimee": "83", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.87", "texte": "parcourt l'exposé. Ces effets deviennent de plus en plus fréquents à mesure que\nnous pensons plus profondément aux mouvements qui les suggèrent ». De ceci il\nrésulte que la danse, plus qu'aucun autre genre dramatique, est capable de sti-\nmuler cet « état d'être » qui permet au spectateur d'acquérir ce nouvel aspect de\nde la conscience, cette expérience nouvelle qui est un des premiers motifs de\ntout art.\nStravinsky le dit lui-même : « Je ne veux pas suggérer les situations ou les\némotions, mais simplement les manifester, les exprimer. Quoique je considère cet\neffort comme très ardu, je vise toujours à l'expression directe dans sa forme la\nplus simple. Je n'ai que faire du développement dans la musique lyrique ou\ndramatique. L'essentiel est de sentir et d'exprimer ce que l'on sent ».\nDe là, qu'il use objectivement de la forme chorégraphique et utilise les possi-\nbilités de l'ouïe. Comme Dargorirsky abolit les éléments réglés dans le drame\nmusical, ainsi Stravinsky abolit ceux du vieux type « ballerine » dans le poème\nchorégraphique. Dans ses créations, la musique et l'action se mêlent activement\net fluent en courant de son et de mouvement subtilement développés. Cette\nmanière centrifuge ressemble beaucoup à celle que Tchekof emploie dans le dia-\nlogue de pièces telles que « Le verger aux cerisiers» où tout l'effet découle de\nl'accumulation des forces groupées.\nStravinsky est toujours aussi concis et aussi condensé que possible. De là, la\nforce dramatique de ses œuvres de là, leur clarté, leur splendeur et leur esprit.\nSon émotion est toujours intense, jamais diffuse. De son œuvre émane une intelli-\ngence de premier ordre. Elle ignore cette tautologie musicale qui caractérise des\ncompositeurs tels que Wagner, Strauss et Charpentier. La musique de ses poèmes\nchorégraphiques ne s'éloigne jamais du thème dramatique. Stravinsky n'utilise\npas les grandes constructions de musique abstraite. La musique d'ensemble dans\n« Petroushka » n'est pas un faisceau de refrains mélodiques et de cadences harmo-\nniques bien limitées; c'est une fusion très active d'images kaléidoscopiques exac-\ntement équivalentes aux mouvantes impressions qui forment l'atmosphère exu-\nbérante des scènes dansées par la foule.\nDans l'orcheslration l'objectivité de Stravinsky se maintient et contribue\npuissamment à la synthèse de ses méthodes dramatiques. Il abolit la vieille formule\nconventionnelle de la division des instruments en plusieurs groupes. Il traite\nchaque instrument séparément comme un facteur individuel contribuant à l'effet\ngénéral, et écrit pour chacun en faisant la vérification expérimentale de ses qua-\nlités particulières et des caractéristiques de son timbre. De cette manière, il\nobtient une diversité et une multiplicité de coloris sans précédent. De là, l'at-\nmosphère rare de son orchestration et ces nuances tonales si subtiles, qui par\nmoments semblent embrasser des émotions flottant à l'extrême limite du sensible.\n(Traduit de l'anglais par L. B. avec l'autorisation de The Egoïst).\nDans le prochain numéro, Jean Cocteau commencera une série d'études sur\nla jeune musique française.\n\nLeigh Henry."}, {"page_pdf": 88, "page_imprimee": "84", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.88", "texte": "Mémoires d'un Marin.\nGeorges Gabory.\nA Madame Jeanne Léger.\nHors de la mer — un milliard de petites étoiles mortes. La plage. Le Casino\nse dresse comme un iceberg. La neige tombe sur les tables des restaurants de\nnuit. Autour du tapis vert, des poissons à figure d'homme attendent l'arrivée de\nl'hippocampe vainqueur. Ils ont jeté devant eux tout leur honneur et toute leur\nvie. Pile ou Face. Ils ont réellement un cœur d'or. Un disque brillant et lumineux\nserré dans leur poitrine rouge en cuir de Russie.\nLe sable est discret. Je ne saurai pas si ce sont des sirènes ou des femmes qui\nsont passées par ici. La neige recouvre la mer. Les clochers relient la steppe et\nle ciel. Voici des femmes en robe blanche et des aurores boréales qui nous\napportent des bijoux. Les escarboucles du monde polaire sortent des vitrines de\nglace. Tu portes au petit doigt toute la blancheur des bagnes sibériens. C'est un\ndiamant aux méridiens innombrables comme les prisonniers de neige sombre.\nL'hermine traverse les ruisseaux sans tacher sa fourrure. Une goutte de lait sort\nde la mamelle noire de la souffrance. C'est toi.\nQui êtes-vous? Comment voulez-vous que je vous reconnaisse? Regardez mes\nécailles. Mes petites amies frileuses du Pacifique sont endormies entre les bras\ndes navigateurs. Perruque de lumière — une têle dorée sur les flots. Le Paradis\nest une île lointaine où nous irons plus tard. Hawaï, Marquises, Pâques...\nMon âme est tatouée de souvenirs. Tout en bas, au sud, dans les caves de la\nterre, j'ai rampé comme un boa. J'avais peur de tomber de la mappemonde. J'ai\nvu les salamandres de la Terre de Feu. Vous rappelez-vous le soir, rue de la Gaité\ndes seringues vous piquent. La lumière coule dans vos veines. Mes mains invi-\nsibles et douces changent la forme de votre cœur. Boule de neige rougie, roule\ndans les bars de Montparnasse. Bowling sentimental. A la rotonde, les formes et\nles couleurs remuent comme aux devantures des fruiteries.\nLa mer — souple et creuse — avec ses trappes et ses toboggans — je l'ai\nretrouvée boulevard Saint-Jacques. Les balançoires américaines imitaient les\nvagues pendant que les navires illuminés disparaissaient tour à tour au son des\nhymnes funèbres.\nAdieu. La mort est une surface solide. Parmi tous les reflets du monde, elle\nseule garde sa pureté. Tangible, simple et froide, elle est — pour nous, vivants,\nla Vérité. Après, encore les aventures.\nReviens. Tu as assez roulé dans les sanglots du monde. Tu es dans ta chambre\naprès le passage des bêles pneumatiques — vide comme la mer — toi-même.\nOctobre 1919."}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": "[85]", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.89", "texte": "EDITIONS D'ART\nSAVOIR VIVRE\n86, RUE DE L'AQUEDUC, 86, PARIS\nse propose de pubiier avec le souci le plus constant de la\npresentation typographique, des ouvrages choisis de litterature\net d'art. Desireux de continuer la tradition des grands impri-\nmeurs de la Renaissance, la firme S a voir Vivre, s'efforcera de\ngrouper les plus valeureux artisans du livre conteniporain :\nusant de quelques donnees nouvelles et respectant la legon de\nses predecesseurs, elle compte aider a l'etablissement d'une\noeuvre ty pique et prop re a notre epoque.\nSONT MIS EN VENTE :\nLouis Bagnan : I maiole, plaquette luxueuse de 60 pages, decoree\nen noir et or. Tirage limite. Fr. 7,50\nPh ileas Lebesgue : Le Char de Djaggernath, recueil de poemes,\norne de bois graves par Henry Chapront. Fr. 3.—\nPARAITRONT SUGGESSIVEMENT :\nFlorent Fels : Anthologie philosophique : Tome I. Des origines\na Francois Bacon, un fort volume. Fr. 5,—\nLaurent Tailhade : Les Livres el les Hommes. Tome 11. Re-\ncueil d'une trentaine d'etudes litteraires. Fr. 5,—\nLeo Van Riel : Beethoven. Une plaquette comprenant une\nesquisse biographie et une introduction aux sonates.\nMaurice Buty : L 'autre Croisade. Un album de grand luxe,\ncomprenant 12 planches. 300 Exemplaires sur Hollande\net Japon. En souscription Fr. 100,— et 150,—"}, {"page_pdf": 90, "page_imprimee": "[86]", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.90", "texte": "ECOLE\nSOCIALISTE\nMARXISTE\nSiege social : 18, rue Feydeaa, Paris (2e)\nEnseignement de la doctrine marxiste. Etude des problemes\nsociologiques, philosophiques, syndicalistes, feministes et econo-\nmiques modernes. Histoire du socialisme. Recherche des valeurs\nnouvelles des doctrines communistes, bolchevistes, maximalistes,\netc. par les orateurs et les professeurs les plus competents du\nParti Socialiste international.\nORATEURS INSCRITS POUR L'ANNEE 1919-1920\nRAPPOPORT\nMARCEL SEMBAT\nLEON BLUM\nMARCEL CACHIN\nLONGUET\nLORIOT\nGEORGES PIOCH\nPAUL FAURE\nCHARLES GIDE DELEPINE\nVERFEUIL\nDOCTEUR OGUSE\nPEVET\nAMEDEE DUNOIS\nPAUL LOUIS | MARIANE RAUZE\nVICTOR BASCH I FROSSARD\nCHAUVELON ! H. DIGOIN\nLes cours de I'Ecole ont lieu tousles Dimanch.es a 10 heures\ndu matin, et en semaine trois fois par mois. Lire les communiques\ndans les journaux.\nPour les adhesions, renseignements, dons et souscriptions\necrire a I'administrateur : Felsenberg, ancien directeur des Fi-\nnances de la Ville de Lille, 18, rue Feydeau, Paris (2e)."}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.91", "texte": "REVUE INTERNATIONALE BU\nMOUVEMEMT BE S IB'\n•x*\n❖\n❖\n*\n♦\n♦\n♦\n♦\n♦\n♦\n♦\n♦\n♦\n❖\n♦\n❖\n♦\n♦\n❖\n❖\n❖\n♦\n❖\n♦\n♦\n•X»\n♦\n❖\n♦\n*\n❖\n♦\n♦\n❖\n❖\n❖\n2S\nIS\nX\nISI\nX\nISI\ni\n♦\n♦\n♦\n♦\n❖\nw\n♦\n♦\n♦\nParait tons les 15 jours en\nfascicules gr. in-4°, de 12 pages\nsur 2 colonnes.\nRevue de critique,des hommes\net des oeuvres et des idees\nIv'ART WERE)\nreunit Felite de I'Europe\noccidentale parmi ses\ncollaborateurs\n*\nAux sommaires des douze\npremiers numeros on lit les\nnoms de Romain Rolland,\nHenri Barbusse, Georges\nDuhamel, Elie Faure, Dou-\nglas GO LD RIN G, H E RBERT READ,\netc. etc.\nAbonnement provisoire (Mai-Decembre 1919)\nBELGIQUE : 7 francs\nETRANGER : 8 francs\nBruxelles, 81, Avenue de la Cascade\n♦\n♦\n4\n♦\n♦\n♦\nISI\n1:1\nV"}, {"page_pdf": 92, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.92", "texte": "LES LIVRES COUTENT CHER, IL FAUT LES BIEIV CHOISIR\nA cet effet, lisez:\nLE CARNET CRITIQUE\nREVUE EXCLUSIVEMENT CRITIQUE\n(Litterature, Philosophie, Histoire, Theatre, Arts plastiques, Musique)\nDirecteur : M. Gaston RIBIERE-CARCY\nGUIDE DES LIVRES NOUVEAUX\nSpecimen : 0.60\n208, rue de la Convention. — PARIS XVe\nImpartial, Le Carnet Critique signale a l'attention du public les ouvrages les\nplus interessants, de quelque tendance soient-ils.\nCollaborent ou ont collabore au Car-net Critique: MM. Henri Barbusse, Jean de Bonnefon, J. Ernest-Charles'\nVictor-Emile Michelet, Charles Saunier, Edouard JSchure, Laurent Tailhade, Albert Thibaudet. etc*\nABONNEMENTS :\n( Un an .\nFRANCE J Six mois .\n\\ T\nrois mois\n12.— fr.\n6.50 »\n3.50 »\nETRANGER\nUn an\nSix mois .\n15.— fr.\n8.— »\nL abonnement au CARNET CRITIQUE se trowve plus que rembourse par le pret trimestriel et\ngratuit d'un ouvrage nouveau au choix de Vabonne.\nII faut mettre a laportee du public toates les ceuvres nouvelles.\nLa Bibiiotheque du Carnet Critique\n/\nrepond d ce besoin en pretani ses livres (France et Etranger)\na des conditions exceptionnellement avantageuses.\nABONNEMENTS\nPret de . .\nPendant ian .\nPendant 6 mois\nPendant 3 mois\n(ire serie)\n1 livre par mois\n10 francs\n6 »\n3 50\n(2e SERIE)\n2 livres par mois\n18 francs\n10 »\n6 »\n(3e serie)\n3 livres par mois\n25 francs\n13 »\n7 50\n4\n(4e serie)\n4 livres par mois\n31 francs\n16 »\n9 »\nCatalogue gratuit avec note explicative.\nLE TEMPS EST PRECIEUX < II faut eviter au public les recherches inutiles\net la multiplicite des operations.\nLa Librairie du Carnet Critique\ncanalise les operations. — Elle se charge de tous ordres d'achat de livres ou\nd'abonnement aux periodiques a des conditions uniques.\nDEMANDER SPECIALEMENT SA NOTICE GRATUITE.\nNOTA. — Tousles abonnes on corresp mdants du Carnet Critique gratuitement le Bulletin\nBibliographique trimestriel de sa Librairie. Ce bulletin comprend toutes les nouveautes parues dans le\ncourant du trimestre ecoule."}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192002-01.1.93", "texte": "AL WAT DE PLANT\nGEDIJE VOORHET LANP\nIMPR. J.-E. BUSCHMANN\nANVERS\nI\nPRIX : & Francs"}]}