{"numero_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_sha256": "3121b704070f9abcd11e4841ff37f575fc229413e37fcf03fbe3697d0862257b", "source_tei": "https://github.com/Princeton-CDH/bluemountain-transcriptions/blob/main/periodicals/bmtnaab/issues/1920/04_01/bmtnaab_1920-04_01.tei.xml", "source_mets": "https://github.com/pulibrary/BlueMountain/blob/main/metadata/periodicals/bmtnaab/issues/1920/04_01/bmtnaab_1920-04_01.mets.xml", "url_numero": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01", "articles": [{"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c001", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c001", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 2, "image_fin": 2, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.1", "titre_corps": "SOMMAIRE", "titre_sommaire": "SOMMAIRE", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 2, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.2", "debut_caractere": 607, "fin_caractere_exclue": 1328, "texte": "SOMMAIRE\nArt et philosophie Dora Marsden L'affaire Dada Albert Gleizes\nPoèmes Jean Charazac La genèse des chants de\nLes hommes de la Mort, Maldoror , André Malraux\nNouvelle Jean Marville Les idées de J.K. Chesterton A. B.\nOpinions sur l'Art Nègre : Les Mystères des Colonies\nG. Apollinaire, Jean Cocteau, Paul d'Oulins, Roman G. Séraphin\nDermée, Juan Gris, Paul Guillaume, La Peinture : Vlaminck. .. Léon Werth\nVictor Goloubew, Jean Pellerin, Jac- — Matisse .. .. G. Duthuit\nques Lipchitz, Picasso, André Salmon, Le théâtre G. Séraphin\nMaurice Vlaminck. Encycliques Renée Dunan\nBois de Galanis et Maurice Vlaminck\nReproductions de tableaux de : Braque, Matisse, Robert Mortier, Vlaminck\nReproductions de Sculptures Nègres"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c002", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c002", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "1", "page_fin": "2", "image_debut": 3, "image_fin": 4, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.2", "titre_corps": "Art et Philosophie", "titre_sommaire": "Art et Philosophie", "signature_source": "DORA MARSDEN ; Mlle J. B.", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 3, "page_imprimee": "1", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.3", "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2004, "texte": "Art et Philosophie\n\nLa majorité de l'humanité ne s'intéresse pas aux aspects généraux\nde la vie humaine, parce que ceux qui expliquent cette science,\ns'expriment avec une terminologie esotherique. Ils emploient des\nphrases usées, vides de sens, des phrases imprécises qui n'ont jamais\neu de signification définie et pratique. La question se pose ainsi :\nPourquoi ceux dont c'est le métier d'éclaicir ces sujets usent-ils si\nobstinément de la phrase vague ? Selon nous, on en trouverait\nl'explication dans le petit nombre de personnes qui savent ce qu'elles\nveulent dire lorsqu'elles parlent de quoi que ce soit en dehors des\nfaits les plus évidents et les plus concrets de leur expérience. En\nsomme, ils n'expliquent rien parce qu'ils ne peuvent rien expliquer.\nC'est pourquoi marmotter devient une nécessité .* c'est une arme\ndéfensive et la phrase sans signification en est complice. Les artistes\ns'expriment obscurément parce qu'ils n'ont rien à dire qui leur\npermette d'être clairs. Privés de leurs poses, de leurs excentricités,\nde leur supériorité d'emprunt, des clichés protecteurs de leur cercle,\nil leur reste bien peu de chose en dehors de ce qu'ils possèdent en\ncommun avec le passant. C'est pourquoi si, au lieu d'être des excrois-\nsances, l'art et la philosophie doivent donner une forme à la vie\net aux manières d'être de la masse des hommes, si elles doivent\nêtre reconnues comme les forces qui façonneraient et seraient le\nmoule de l'ensemble des intérêts humains, il faut, en premier lieu,\nun mouvement dans les rangs des philosophes et des artistes eux-\nmêmes. Il faut un critérium qui sépare le réel de l'apparence. Selon\nnous, cette épreuve, c'est la clarté. La pénétration née du génie\n11' est ni accidentelle, ni mystérieuse. Le génie est simplement de la\nforce vitale portée à un degré tel qu'elle rend plus intense la création\nde toutes les formes de sensation. Des choses évidentes le deviennent\ndavantages, les relations subtiles qui les unissent entre elles deviennent"}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "2", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.4", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2608, "texte": "nlus apparentes, de faibles impressions paraissent fortes, des sugges-\ntions passagères se fixent. Tout le sens de la situation tourne autour\nde la question de force : la force des impressions entraîne le fini de\nla forme, ceci à son tour entraîne le fini de l'expression en même temps\nnue la fermeté de l'expression qui est le style. Par le fait du caractere\noui lui est propre, le génie se rend en même temps maître du fond,\nde la clarté et du style. Un homme possédant ces qualités peut tou-\niours nous en sommes convaincus, voir son exemple suivi dès qu il\nest sûr d'être écouté. Autrement dit, lorsque le génie condescend\nà expliquer, il peut toujours affermir son autorité. Naturellement,\nla mode était de ne pas expliquer. Les explications étaient des fai-\nblesses. Il paraît plus vrai de dire que la force même était la mesure\nde notre faiblesse intellectuelle. Les explications ne peuvent être\nune faiblesse que s'il y a faiblesse à s expliquer. Le génie est bavard,\nil se livre constamment. En fait, c est de cette maniéré qu il croit.\nIl n'a rien à faire avec la prestidigitation ou les mystères, si ce n'est\nen vérité, pour les expliquer et les faire disparaître en les expliquant.\nD'où il ressort que pour établir la curiosité intellectuelle à la\nplace d'honneur parmi les intérêts des hommes, il est nécessaire,\ntout d'abord, de se débarrasser des pseudo-intellectuels et des far-\nçeurs. Il semblerait possible d'arriver à ce résultat en exigeant des\nartistes qu'ils soient en état de fournir une explication coherente\nde leurs œuvres et des innovations qu'ils soutiennent. Il faudra\nleur demander de s'exprimer sur le sens de leurs œuvres dans le\nlangage courant. Ainsi, les artistes deviendraient leurs propres\ncritiques et la création, l'exposé et la critique sortiraient et devraient\nsortir au premier chef de cette origine unique. En effet, une critique\nne prendrait toute sa valeur que si elle venait d'hommes du métier\net exerçant ce métier. C'est ainsi que les artistes seraient obligés\nde devenir des philosophes, autrementdit (idée tout à fait révolution-\nnaire) l'intelligence deviendrait absolument nécessaire à un artiste.\nLes critiques « qui n'exercent pas » se fondraient peu à peu dans les\nrangs des critiques ou dans ceux du public-juge, qui lentement,\nde plus en plus, s'intéresserait intelligemment à un art devenu intel-\nligible. Le prétentieux bavardage artistique cesserait forcément\npuisqu'il ne pourrait plus compter sur la fatuité de l'artiste ni sur\nla complète indifférence du public.\nTraduit de l'anglais par MUe J.-B. avec l'autorisation de The Egoist\n\nDORA MARSDEN"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c003", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c003", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "1", "page_fin": "1", "image_debut": 3, "image_fin": 3, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.2.1", "titre_corps": "[Illustration sans titre]", "titre_sommaire": "[Illustration sans titre]", "signature_source": "Galanis", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 3, "page_imprimee": "1", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.3", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 7, "texte": "Galanis"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c004", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c004", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "3", "page_fin": "15", "image_debut": 5, "image_fin": 17, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.3", "titre_corps": "Poèmes", "titre_sommaire": "Poèmes", "signature_source": "Jean Charazac", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 5, "page_imprimee": "3", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.5", "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1057, "texte": "Poèmes\n\nLorsque j'étais petit et que je poussais des trains de chaises\nMa bonne me disait : « Si Monsieur n'est pas sage\nMonsieur ira au Purgatoire !» et je voyais déjà\nUn grand espace de brouillard où les gens nagent et plongent\nComme dans une eau sale, des poissons...\nElle disais : « toujours... jamais » et j'avais froid derrière la tête,\nEt un doigt dans la bouche, je regardais la tapisserie\nOù les fleurs dansaient en s'approchant.\nC'était dans un couloir.\nL'inquiétude faisait un bruit de bourdon\nEt j'avais chaud.\nJe sentais autour de moi les meubles noirs et lourds\nEt je ne voyais plus que le tablier de la bonne\n• # t • + •\nTout d'un coup, je poussais des cris terribles comme la mort î\nEt la bonne disait : « Quoi encore ? Vous allez voir !\nJe vais vous faire pleurer\n... Pour quelque chose. »\nCependant je voudrais être un tout petit\nQue l'on punirait par une journée chaude d'été.\nA midi, au moment où les ombres sont directement sous les choses.\n(*) La veuve de Jean Charazac nous envoie ces poèmes que son mari,\ninconnu, a laissés."}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "4", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.6", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1323, "texte": "Une servante m'enlèverait malgré mes cris\nFt me laisserait seul dans une chambre\nOù les volets seraient fermés. Il ferait là une fraîcheur de cave.\nAu-dessous, j'entendrais le bourdonnement des voix\nDe ceux qui mangent du dessert. , . ,\nDans la maison d'à côté, il y aurait un bruit de machine a coudre\nEt tous ces bruits feraient un grand silence.\nJe pleurerais dans l'oreiller lisse et blanc\nPour le plaisir... et puis... .\nLe chien se gratterait à petits coups sur le tapis.\nAu loin, une usine appellerait les ouvriers\nUn marchand crierait « les oignons s\nEt je m'endormirais...\nBercé par la vie...\nDes bruits ouatés, des bruits dans l'eau, ma tête est moîle\nEpaisse et vide\nMa fidèle maman se remue au loin comme dans une lunette marine\nDu noir s'agite...\nDocteur ?... qui sait...\nUne grosse main rabat le drap...\nJe crois que l'on me presse sur le ventre ?\nSilence... tout s'en va.\nDu gris. Des choses dansent...\nVoilà des étoiles qui deviennent énormes\nUne botte, sur mon œil s'approche,\nUn homme tout petit se gonfle et\nRedevient tout petit...\nVh... Vli... Vh... Vh. Vh. Vli. Vil... Les roues\nTournent plus vite, plus vite, plus vite...\nLes draps sont lourds\nAffolement !!!\nJe me retourne, et puis... soupir.\nLes roues qui tournent sont plus lentes...\nTorpeur...\nDes points brillants montent, descendent...\n\nTYPHOIDE"}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "5", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.7", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1104, "texte": "Sommeil.\nRien.\nDu temps...\n« — Fils chéri... ça va mieux ? » Sourire.\nJe reviens étonné à la surface.\nDans la main de maman , la mienne,\nInerte.\nLa fenêtre est un carré clair...\nIls ont tous ri de Chaterton\nIls ont parlé de mal du siècle\nUne fois, j'ai voulu faire des bouts rimés\nIls m'ont dit : « Ton papa a une belle industrie. »\nAlors, je me suis fais une raie « au milieu »\nJ'ai pris une cravate mince comme un fil,\nUn jonc pliant une badine,\nEt des souliers pointus\nC'était facile...\nEt mon oncle François m'a dit : « Je suis heureux,\nCar tu redeviens sérieux,\nTu fais honneur à la famille. »\nMais un jour qu'on m'avait laissé dans le bureau\nDont la fenêtre aux vitres dépolies\nLaisse passer une lumière d'aquarium,\nJ'ai rongé le manche du porte-plume\nEn entendant passer le marchand de marrons ;\nEt ce jour-là, j'ai décidé\nD'endosser un habit que nul ne connaîtrait.\nLe poète\nSouffrant du cœur et de la tête\nPour avoir vu les gens de plus près qu'au Marché\nOn fit venir un psychiatre,\nLequel, entre mille détails,\nLui chatouilla la plante des pieds pourvoir\nS'il écartait les doigts en éventail..."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "6", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.8", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1250, "texte": "Et ce fut la seule fois de sa vie\nOù le poète eut éclaté de rire\nLe psychiatre vit encore\nEt le poète est mort.\nHélas, mon bon docteur\nBabrusky n'avait rien à faire avec son cœur\nQuand aux réflexes\nJe sais bien qu'il avait tous ceux\nde Chaterton.\nJe t'aimais et pourtant tu jouais'« Fleur d'Avril »\nSur ton piano Louis-Philippe...\nTa vie n'était point troublée par les\nInquiétudes des poètes.\nEt cependant tu pariais souvent de poésies\nDes choses artistiques et tu savais grouper\nSur la peluche des cheminées, des coquillages,\nDes fleurs en papier, que sais-je encor...\nEt je t'aimais malgré et pour tes yeux très profonds,\nEt malgré le décor...\nJ'ai cherché bien souvent à satisfaire\nTes goûts si raffinés ; combien de fois\nT'ais-je mené, afin de te faire plaisir devant un beau\nPanorama...\nTe souviens-tu du jour où je te fis cadeau\nPour mettre ton ouvrage\nD'un panier sur lequel, bien qu'on fut à Paris,\nEtaient inscrits ces mots : « Souvenir d'Etretat ? »\nVoilà ce que j'ai fais pour toi...\n\nRAFFINEMENT\nMon lapin albinos a les oreilles tristes\nIl se meurt...\nLe gros fils du fremier m'a dit : « Vous avez tort,\n« Vous perdez votre temps... Cherchez l'herbe commune,\n« Mais... vous choisissez trop ! »\nHélas ! Je le sais bien que mon lapin mourra"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "7", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.9", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1066, "texte": "Car je m'obstine\nA le nourrir uniquement\nAvec du trèfle à quatre feuilles.\n\nL’ESPOIR NAÏF\nDans le tramway j'ai eu deux minutes de joie...\nLe contrôleur me parlait bas, avec douceur...\nEt comme, ému, je le remerciai de la tête ,\nIl tourna ses regards convergents vers la gauche\nEt, brusquement, me dit : « Et vous ?... »\nAlors j'ai remarqué qu'il était bigle\nEt que, près de moi, sur la banquette\nUn monsieur décoré,\nCroisait sur sa canne d'argent, ses mains de riche.\nContre sa femme, douce, au profil de mouton\nIl s'est mis en colère\nParce que la salière\nEtait à droite et non à gauche\nDe la bouteille de Vichy.\nJusqu'au dessert, ce fut un long chapelet de reproches\nPuis il se tut et ce fut pire,\nCar dans la rue on entendait une trompe d'auto\nEt des bourdonnements de vie industrielle\nUne fenêtre étroite ouvrait sur une cour ;\nEt l'on voyait les appartements d'en face\nDu haut en bas :\nSix étages\nSix fenêtres de salle à manger et\nSix ménages...\noccupés à manger.\nSix fenêtres d'évier, avec\nSix cages\nde canaris,\net puis,\npendus à des ficelles,\nSix torchon gris."}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "8", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.10", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1245, "texte": "La cour était étroite et haute\nEt soudain je songeai qu'à l'étage au-dessous\nD'autres époux\nSe mettaient en colère,\nContre leur femme, douce, au profil de mouton...\nParce que la salière\nEtait à droite et non à gauche\nDe la bouteille de Vichy.\nEt je me suis penché subitement, pour voir,\nSi, au-dessous, je n'allais pas\nCinq fois m'apercevoir.\nJe voudrais avoir une maison d'un goût douteux\nDans un jardin un kiosque japonais\nIl y aurait devant le seuil deux gros dragons en brique verte\nUn porte-parapluie en faïence avec des cigognes\nTrès bleues,\nUne portière en perles de couleur.\nAu plafond du « fumoir •> une lanterne hexagonale\nAvec le dessous noir et le gland rouge, ou bien\nLa grande ombrelle en papier cul.\nLà, nonchalant, sur mon divan d'artiste\nJe fumerais des cigarettes Murattis\nDevant des personnes très respectables ;\nUn Grand Industriel ou bien, plus simplement,\nUn membre\nDe l'lnstitut... Ce membre et ce marchand de tout\nDiscuteraient sur Dieu ou la pluralité des mondes.\nJe parlerais du Beau, du Vrai, de l'Harmonie.\nIls diraient : « Ce garçon est charmant... et très gai. »\n\nVALLÉE DE JOSAPHAT\nOU LE JUGEMENT DERNIER\nÏ1 y a du monde !\nIl y a même tout le monde !\nJ'aperçois ma femme\nA côté de Louis XIV\nEt Renan, en redingote."}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "9", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.11", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1147, "texte": "Regarde Dioclétien.\nQu'est devenue la tante Irma\nQui allait tous les matins\nA la messe de sept heures ?\nVoilà que nous allons entrer dans le temps\nOù il n'y aura plus d'heures.\nJe suis allé souvent au bar\nMais je suis allé aussi à la guerre.\nQue d'aventures depuis ce jour où je suis né !...\nIl aura peut-être pitié de tout cela ?\n. Les bons à droite, les mauvais à gauche ! »\nBien,\nSuivons la foule\nDevant moi marche Néron\nAlors je bifurque.\nUne vieille, vers la droite,\nJoue des coudes pour passer\nC'est tante Irma, elle a toujours envie de vivre l\nEt moi, vais-je donc la suivre ?\nHeureusement tout cela n'est qu'un rêve.\nNon. toutes réflexions faites :\n« Permettez mon Dieu\nNi à droite, ni à gauche,\nJe reste au milieu. »\n\nERREUR FONDAMENTALE\nL'amour ô douce rêverie, l'amour\nC'est baiser.\nOui, notaire majestueux\nOu riche marchand de conserves ;\nOu bien Prudhomme marié ;\nOu encor bourgeois à principes ;\nQui ne comprenant pas la nudité des marbres\nVoudraient qu'on les habille.\nVous avez fait pourtant dans les lits à rideaux\ndes filles ;\nDes filles belles aux chairs dures\nEt qui donnent des idées de luxure\nBien plus que la Vénus de Milo —"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "10", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.12", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1652, "texte": "Car rien n'égale l'impudeur et la pornographie\nDe ces chairs grasses et de ces peaux réussies\nQue Rubens observa d'un œil plus malicieux peut-etre\nQu'on ne le croit —\nOui certes, vous avez beau faire,\nEt vos filles pensent toujours rêver de troubadouis,\nL'amour...\nC'est baiser — (ou c'est... Ce que j'ai déjà dit)\n• • • * '\nEh bien, puisqu'il en est ainsi et puisque la nature\nN'a pas voulu nous donner le moyen\nD'avoir de la progéniture\nEn faisant par exemple un simple geste de salut avec la main\nOu en nous inclinant gracieusement devant les dames,\nAcceptons carrément le moyen tel qu'il est.\nTâchons de l'embellir autant que possible —\nCessez de transformer votre humble épouse en cible\nEt n'obligez pas ceux qui sont jeunes, forts, beaux\nA s'en aller sur des trottoirs avec des melons en chapeaux\nCar nous avions rêvé d'une jeunesse libre\nCar tous les jeunes, quelqu'ils soient, auront toujours rêvé\nNe serait-ce qu en lisant leur histoire Romaine,\nEn traduisant un Ovide même très épuré\nA des temps où l'on n'était pas chez les curés\nQue l'amour soit baiser, ce que j'ai déjà dit, mais avec bonheur,\nLaissez-nous courir vers les bois [avec joie.\nVers les faunes et les faunesses\nVers des nymphes aux corps menus\nEt tels des chèvres pieds cornus\nLorsqu'au bord des forêts après la journée chaude\nNous guêterons l'amour comme le chien bilbaude\nQue nul ne trouve, alors honteux\nDe voir bondir des corps nerveux\nA travers les hautes futaies\nEt personne n'aura de mauvaises pensées\nDes désirs hypocrites j'entends : comme dans vos salons —\nPour vous guérir de vous-même, allons,\nNotaire,\nOsez prendre le parti pris\nDe venir danser dans les clairières"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "11", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.13", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1429, "texte": "En redingote et vous verrez l'effet produit —\nVous comprendrez subitement l'erreur fondamentale\nQui est la négation de la nature\nVous percevrez le manque d'harmonie formidable\nEntre vous qui vivez pourtant, et ce qui vit\nEt vous verrez le mal qu'à fait votre morale\nGrâce à vous il y a aujourd'hui\nLa ville et la campagne ;\nComme si la ville en soi existait.\nCependant il est dans ces villes d'humbles âmes\nQui ont senti mais combien estompé en elles le besoin de nature ;\nEt c'est pourquoi les vieilles filles\nOnt paré leur balcon d'un pot de géranium\nC'est pourquoi vous avez chez vous des poissons rouges,\nUne cage, avec deux calfats...\nAinsi tout ce qui était la nature s'est condensé 1à...\nDans la cage, dans le bocal, et dans le pot de fleurs.\nEt vos filles de joie, vont au cours de solfège —\nTant de jours, tant de nuits de travail de pensées ;\nTant de rêves que l'on essaye\nDe retenir entre ses mains ;\nTant de choses que le poète par pudeur\nN'ose livrer à l'imprimeur\nOnt laissé leur empreinte\nEn nos cervelles —\nQue maintenant tout ce qui s'offre à notre vue,\nTourne.\nLes gens dans la rue\nLes gens qu'on voit dans les salons\nLes gens qui vont à leurs affaires\nLes gens qui cherchent à plaire,\nEt ceux qui cherchent à déplaire,\nEt les femmes qui se promènent\nAvec des airs parfaitement idiots\nEt des chapeaux à plumes\nLes personnages importants\nDont les airs sont d'un grand poids —\nEt puis des choses moins sensibles ;"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "12", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.14", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1225, "texte": "Le résultat de leurs pensées ;\nAxiomes ; billevesées érigées en force de loi,\nProverbes, règlements sur la manière\nChangeante d'ailleurs et baroque\nDe manger un œuf à la coque\nCar il faut bien changer l'aspect de toutes choses\nLe pli du pantalon, la coupe des cheveux —\nPensez qu'ils ont changé l'heure de l'heure ! :\nUn jour je veux les voir pour changer la manière\nS'en aller tous en marche arrière\nEt je songe soudain à toutes leurs machines\nAppareils remplaçant la main\nMais aucun remplaçant la p....\nAppareils ouvriers\nMais non outil poète\nOu outil tête\nAppareil à musique\nEt non musicien\nAlors ?\nAvez-vous l'appareil à voir ce que vous êtes?\nVoyez-vous enfin Dieu au bout d'une lunette ?\nAve'-vous un distributeur économique\nDe bonheur électrique ?\nUne machine à empêcher d'être cocu ?\nA empêcher d'être tondu\nA empêcher d'être vendu\nA empêcher les arrêts arbitraires\nAvez-vous la machine à empêcher la guerre ?\nNon ?\nEh bien je veux que mes poemes\nPrennent la forme dure et sèche des machines\nQue jamais il n'y soit question d'oiseau, ni de ramures,\nQu'ils ne fassent jamais pleurer les vieilles filles\nQu'ils ne soient jamais déclamés dans les familles\nMais simplement\nQu'ils soient d'humbles machines à emm le monde."}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "13", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.15", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1480, "texte": "J'ai fait des « Etats »\nMon Dieu, pardonnez-moi...\nLes coteaux tremblaient au bruit de la guerre\nJ'ai fait des bons pour obéir au gestionnaire\nJ'écrivais le jour et la nuit, n'importe où,\nSur un arbre ou sur mon genou —\nOn m'implorait : « à boire » et je disais « Réponds !\nTon matricule est bien 682, n'est-ce pas ? »\nJ'ai fait des Etats\nMon Dieu, pardonnez-moi —\nLes trépassés ont fait des gestes de délire\nJe les ai ataachés pour pouvoir écrire.\nJe l'ai rencontré déguisé en notaire\nAvec la chaîne de montre sur le ventre\nEt une autre fois, habillé en « pauvre » ;\nUne autre fois encore dans une veste marron.\nIl arrachait des herbes et ramassait\nDes escargots contre le mur du cimetière.\nEnfin, un jour, je l'ai reconnu sur une scène\nDe music-ha11... Mais là,\nIl « le » faisait exprès.\nExcentrique...\nIl était comme moi qui suis parmi les hommes (comme moi ?.)\nEt fais en clignant de l'œil la croix de fer\nLa petite musique en broderie avait un bruit de vie\nEt nul ne percevait l'effort, parce qu'il souriait —\nJe vais le soir près des étangs par les ornières molles,\nJe regarde devant moi le troupeau de mes pensées folles,\nEt le bruit de mes pas déclanche des grenouilles\nSeul, je parle tout bas...\nDe choses\nQue je ne dirai pas...\nCar mes pensées sont comme ces grenouilles craintives\nDont la tête est un bout de branche grise sur l'eau grise ;\nElles plongent, même lorsqu'un passant inolîensif\nFait craquer sous ses pas\nLes joncs minces et longs\nParce qu'il ne sait pas..."}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "14", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.16", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1745, "texte": "Amie, à qui est dédié ce recueil de poèmes\nTu connais ma figure à plusieurs faces, mais\nTu connais aussi mes pensées et tu les aimes,\nAssieds-toi avec moi près de 1 étang, peut-être\nAllons-nous les voir réapparaître\nTransformées,\nUne à une, timidement, jusqu'au moment\nOù la première ayant chanté, les autres,\nDans la douceur qui descend des bouleaux\nChanteront à leur tour un chœur hétéroclite\nSi bruyant... qu'il pourra faire croire au courage de la troupe.\nMais toi... tu sauras que celui qui se montre\nEt qui se cache en ces poèmes\nQuel que soit le masque qu'il prenne, est bien le même.\n\nUNE FOIS N’EST PAS COUTUME\nS'il ne s'agissait que de moi,\nJe saurais facilement sourire\nMais aujourd'hui ce n'est plus simplement\nLes arbres que l'on coupe et que les poètes pleurent\nCe n'est plus la fleur piétinée qui m'attendrit (un vase brisé)\nMa douleur a quelque chose de bien plus précis... je crois,\nQue celle qui naît au son du cor — le soir, au fond des bois.\nAlors dans ma pauvre tête de don Quichotte\nLes pensées ont fermenté comme des raisins en septembre\nEt j'ai dit à mon ami Sancho qui est un excentrique de théâtre :\n« Montons sur le sommée pour être immobiles et regarder la plaine —\nMais là nous avons vu — comme nous savons voir —\nLes champs de mort\nD'où les vies s'envolaient comme ces plantes « les voleurs »\nSur lesquelles soufflent les jeunes filles\nPour savoir si elles seront aimées —\nPuis mon Sancho et moi nous nous sommes regardés et j'ai dit\nAvec des yeux où pour la première fois luisaient apparamment des\nAurons-nous le courage encor d'être [lueurs tristes\nIl m'a répondu oui en ajoutant que cela ne signifiait pas\nQue l'on soit insouciants et gais ainsi que le prétendent\nCertains vieillards.\nAlors de nouveau j'ai souri"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "15", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.17", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1222, "texte": "Mais impuissant à rien faire, la tâche était tellement au-dessus\nDe mes forces, que nous qui avons le bon sens\nSous l'apparence de folie\nNous qui savons et devinons la vie\nNous qui étions orgueilleusement fous —\nAvons cessé d'être immobiles\nEt comme les hommes étaient trop loin pour nous entendre\nEt comme personne ne pouvait nous voir\nNos figures sont redevenues soudain comme nos âmes\nEt cessant de sourire\nNous avons pleuré dans les bras l'un de l'autre.\n— Je dis cela, et ce n'est pas parce que je crois\nQue cela puisse être bien utile\nMais pour la première fois je n'ai pas pu rester immobile\n(et j'ai senti que de parler cela faisait du bien.\nCar, après tout je reste humain...\nMaintenant comme un enfant purgé, je me repose\nVous ne m'entendrez plus parler de cette chose\nQue vous appelez la douleur —\nJe resterai obscur — C'est ma simple pudeur.\nAllons, c'est fini... J'ai passé mes deux mains sur mes yeux\nMerci ! Ca va déjà bien mieux\nJe vais tâcher d'aller vers ma philosophie...\nHeureux pour vous, beaucoup pour moi, si vous ne comprenez pas -\nViens excentrique Sancho...\nSois poli, dis bonsoir à ces dames\nBonsoir, messieurs !\n— Grimaces —\nPour vous beaucoup pour moi\nSi vous ne comprenez pas.\n\nJean Charazac."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c005", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c005", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "3", "page_fin": "3", "image_debut": 5, "image_fin": 5, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.3.1", "titre_corps": "Galanis", "titre_sommaire": "Galanis", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 5, "page_imprimee": "3", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.5", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 7, "texte": "Galanis"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c006", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c006", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "3", "page_fin": "6", "image_debut": 5, "image_fin": 8, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.3.2", "titre_corps": "TYPHOIDE", "titre_sommaire": "TYPHOIDE", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 5, "page_imprimee": "3", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.5", "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1057, "texte": "Lorsque j'étais petit et que je poussais des trains de chaises\nMa bonne me disait : « Si Monsieur n'est pas sage\nMonsieur ira au Purgatoire !» et je voyais déjà\nUn grand espace de brouillard où les gens nagent et plongent\nComme dans une eau sale, des poissons...\nElle disais : « toujours... jamais » et j'avais froid derrière la tête,\nEt un doigt dans la bouche, je regardais la tapisserie\nOù les fleurs dansaient en s'approchant.\nC'était dans un couloir.\nL'inquiétude faisait un bruit de bourdon\nEt j'avais chaud.\nJe sentais autour de moi les meubles noirs et lourds\nEt je ne voyais plus que le tablier de la bonne\n• # t • + •\nTout d'un coup, je poussais des cris terribles comme la mort î\nEt la bonne disait : « Quoi encore ? Vous allez voir !\nJe vais vous faire pleurer\n... Pour quelque chose. »\nCependant je voudrais être un tout petit\nQue l'on punirait par une journée chaude d'été.\nA midi, au moment où les ombres sont directement sous les choses.\n(*) La veuve de Jean Charazac nous envoie ces poèmes que son mari,\ninconnu, a laissés."}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "4", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.6", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1323, "texte": "Une servante m'enlèverait malgré mes cris\nFt me laisserait seul dans une chambre\nOù les volets seraient fermés. Il ferait là une fraîcheur de cave.\nAu-dessous, j'entendrais le bourdonnement des voix\nDe ceux qui mangent du dessert. , . ,\nDans la maison d'à côté, il y aurait un bruit de machine a coudre\nEt tous ces bruits feraient un grand silence.\nJe pleurerais dans l'oreiller lisse et blanc\nPour le plaisir... et puis... .\nLe chien se gratterait à petits coups sur le tapis.\nAu loin, une usine appellerait les ouvriers\nUn marchand crierait « les oignons s\nEt je m'endormirais...\nBercé par la vie...\nDes bruits ouatés, des bruits dans l'eau, ma tête est moîle\nEpaisse et vide\nMa fidèle maman se remue au loin comme dans une lunette marine\nDu noir s'agite...\nDocteur ?... qui sait...\nUne grosse main rabat le drap...\nJe crois que l'on me presse sur le ventre ?\nSilence... tout s'en va.\nDu gris. Des choses dansent...\nVoilà des étoiles qui deviennent énormes\nUne botte, sur mon œil s'approche,\nUn homme tout petit se gonfle et\nRedevient tout petit...\nVh... Vli... Vh... Vh. Vh. Vli. Vil... Les roues\nTournent plus vite, plus vite, plus vite...\nLes draps sont lourds\nAffolement !!!\nJe me retourne, et puis... soupir.\nLes roues qui tournent sont plus lentes...\nTorpeur...\nDes points brillants montent, descendent...\n\nTYPHOIDE"}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "5", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.7", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1104, "texte": "Sommeil.\nRien.\nDu temps...\n« — Fils chéri... ça va mieux ? » Sourire.\nJe reviens étonné à la surface.\nDans la main de maman , la mienne,\nInerte.\nLa fenêtre est un carré clair...\nIls ont tous ri de Chaterton\nIls ont parlé de mal du siècle\nUne fois, j'ai voulu faire des bouts rimés\nIls m'ont dit : « Ton papa a une belle industrie. »\nAlors, je me suis fais une raie « au milieu »\nJ'ai pris une cravate mince comme un fil,\nUn jonc pliant une badine,\nEt des souliers pointus\nC'était facile...\nEt mon oncle François m'a dit : « Je suis heureux,\nCar tu redeviens sérieux,\nTu fais honneur à la famille. »\nMais un jour qu'on m'avait laissé dans le bureau\nDont la fenêtre aux vitres dépolies\nLaisse passer une lumière d'aquarium,\nJ'ai rongé le manche du porte-plume\nEn entendant passer le marchand de marrons ;\nEt ce jour-là, j'ai décidé\nD'endosser un habit que nul ne connaîtrait.\nLe poète\nSouffrant du cœur et de la tête\nPour avoir vu les gens de plus près qu'au Marché\nOn fit venir un psychiatre,\nLequel, entre mille détails,\nLui chatouilla la plante des pieds pourvoir\nS'il écartait les doigts en éventail..."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "6", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.8", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 994, "texte": "Et ce fut la seule fois de sa vie\nOù le poète eut éclaté de rire\nLe psychiatre vit encore\nEt le poète est mort.\nHélas, mon bon docteur\nBabrusky n'avait rien à faire avec son cœur\nQuand aux réflexes\nJe sais bien qu'il avait tous ceux\nde Chaterton.\nJe t'aimais et pourtant tu jouais'« Fleur d'Avril »\nSur ton piano Louis-Philippe...\nTa vie n'était point troublée par les\nInquiétudes des poètes.\nEt cependant tu pariais souvent de poésies\nDes choses artistiques et tu savais grouper\nSur la peluche des cheminées, des coquillages,\nDes fleurs en papier, que sais-je encor...\nEt je t'aimais malgré et pour tes yeux très profonds,\nEt malgré le décor...\nJ'ai cherché bien souvent à satisfaire\nTes goûts si raffinés ; combien de fois\nT'ais-je mené, afin de te faire plaisir devant un beau\nPanorama...\nTe souviens-tu du jour où je te fis cadeau\nPour mettre ton ouvrage\nD'un panier sur lequel, bien qu'on fut à Paris,\nEtaient inscrits ces mots : « Souvenir d'Etretat ? »\nVoilà ce que j'ai fais pour toi..."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c007", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c007", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "6", "page_fin": "7", "image_debut": 8, "image_fin": 9, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.3.3", "titre_corps": "RAFFINEMENT", "titre_sommaire": "RAFFINEMENT", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 8, "page_imprimee": "6", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.8", "debut_caractere": 996, "fin_caractere_exclue": 1250, "texte": "RAFFINEMENT\nMon lapin albinos a les oreilles tristes\nIl se meurt...\nLe gros fils du fremier m'a dit : « Vous avez tort,\n« Vous perdez votre temps... Cherchez l'herbe commune,\n« Mais... vous choisissez trop ! »\nHélas ! Je le sais bien que mon lapin mourra"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "7", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.9", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 74, "texte": "Car je m'obstine\nA le nourrir uniquement\nAvec du trèfle à quatre feuilles."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c008", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c008", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "7", "page_fin": "8", "image_debut": 9, "image_fin": 10, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.3.4", "titre_corps": "L’ESPOIR NAÏF", "titre_sommaire": "L’ESPOIR NAÏF", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 9, "page_imprimee": "7", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.9", "debut_caractere": 76, "fin_caractere_exclue": 1066, "texte": "L’ESPOIR NAÏF\nDans le tramway j'ai eu deux minutes de joie...\nLe contrôleur me parlait bas, avec douceur...\nEt comme, ému, je le remerciai de la tête ,\nIl tourna ses regards convergents vers la gauche\nEt, brusquement, me dit : « Et vous ?... »\nAlors j'ai remarqué qu'il était bigle\nEt que, près de moi, sur la banquette\nUn monsieur décoré,\nCroisait sur sa canne d'argent, ses mains de riche.\nContre sa femme, douce, au profil de mouton\nIl s'est mis en colère\nParce que la salière\nEtait à droite et non à gauche\nDe la bouteille de Vichy.\nJusqu'au dessert, ce fut un long chapelet de reproches\nPuis il se tut et ce fut pire,\nCar dans la rue on entendait une trompe d'auto\nEt des bourdonnements de vie industrielle\nUne fenêtre étroite ouvrait sur une cour ;\nEt l'on voyait les appartements d'en face\nDu haut en bas :\nSix étages\nSix fenêtres de salle à manger et\nSix ménages...\noccupés à manger.\nSix fenêtres d'évier, avec\nSix cages\nde canaris,\net puis,\npendus à des ficelles,\nSix torchon gris."}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "8", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.10", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1092, "texte": "La cour était étroite et haute\nEt soudain je songeai qu'à l'étage au-dessous\nD'autres époux\nSe mettaient en colère,\nContre leur femme, douce, au profil de mouton...\nParce que la salière\nEtait à droite et non à gauche\nDe la bouteille de Vichy.\nEt je me suis penché subitement, pour voir,\nSi, au-dessous, je n'allais pas\nCinq fois m'apercevoir.\nJe voudrais avoir une maison d'un goût douteux\nDans un jardin un kiosque japonais\nIl y aurait devant le seuil deux gros dragons en brique verte\nUn porte-parapluie en faïence avec des cigognes\nTrès bleues,\nUne portière en perles de couleur.\nAu plafond du « fumoir •> une lanterne hexagonale\nAvec le dessous noir et le gland rouge, ou bien\nLa grande ombrelle en papier cul.\nLà, nonchalant, sur mon divan d'artiste\nJe fumerais des cigarettes Murattis\nDevant des personnes très respectables ;\nUn Grand Industriel ou bien, plus simplement,\nUn membre\nDe l'lnstitut... Ce membre et ce marchand de tout\nDiscuteraient sur Dieu ou la pluralité des mondes.\nJe parlerais du Beau, du Vrai, de l'Harmonie.\nIls diraient : « Ce garçon est charmant... et très gai. »"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c009", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c009", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "8", "page_fin": "9", "image_debut": 10, "image_fin": 11, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.3.5", "titre_corps": "VALLÉE DE JOSAPHAT OU LE JUGEMENT DERNIER", "titre_sommaire": "VALLÉE DE JOSAPHAT OU LE JUGEMENT DERNIER", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 10, "page_imprimee": "8", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.10", "debut_caractere": 1094, "fin_caractere_exclue": 1245, "texte": "VALLÉE DE JOSAPHAT\nOU LE JUGEMENT DERNIER\nÏ1 y a du monde !\nIl y a même tout le monde !\nJ'aperçois ma femme\nA côté de Louis XIV\nEt Renan, en redingote."}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "9", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.11", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 725, "texte": "Regarde Dioclétien.\nQu'est devenue la tante Irma\nQui allait tous les matins\nA la messe de sept heures ?\nVoilà que nous allons entrer dans le temps\nOù il n'y aura plus d'heures.\nJe suis allé souvent au bar\nMais je suis allé aussi à la guerre.\nQue d'aventures depuis ce jour où je suis né !...\nIl aura peut-être pitié de tout cela ?\n. Les bons à droite, les mauvais à gauche ! »\nBien,\nSuivons la foule\nDevant moi marche Néron\nAlors je bifurque.\nUne vieille, vers la droite,\nJoue des coudes pour passer\nC'est tante Irma, elle a toujours envie de vivre l\nEt moi, vais-je donc la suivre ?\nHeureusement tout cela n'est qu'un rêve.\nNon. toutes réflexions faites :\n« Permettez mon Dieu\nNi à droite, ni à gauche,\nJe reste au milieu. »"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c010", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c010", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "9", "page_fin": "14", "image_debut": 11, "image_fin": 16, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.3.6", "titre_corps": "ERREUR FONDAMENTALE", "titre_sommaire": "ERREUR FONDAMENTALE", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 11, "page_imprimee": "9", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.11", "debut_caractere": 727, "fin_caractere_exclue": 1147, "texte": "ERREUR FONDAMENTALE\nL'amour ô douce rêverie, l'amour\nC'est baiser.\nOui, notaire majestueux\nOu riche marchand de conserves ;\nOu bien Prudhomme marié ;\nOu encor bourgeois à principes ;\nQui ne comprenant pas la nudité des marbres\nVoudraient qu'on les habille.\nVous avez fait pourtant dans les lits à rideaux\ndes filles ;\nDes filles belles aux chairs dures\nEt qui donnent des idées de luxure\nBien plus que la Vénus de Milo —"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "10", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.12", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1652, "texte": "Car rien n'égale l'impudeur et la pornographie\nDe ces chairs grasses et de ces peaux réussies\nQue Rubens observa d'un œil plus malicieux peut-etre\nQu'on ne le croit —\nOui certes, vous avez beau faire,\nEt vos filles pensent toujours rêver de troubadouis,\nL'amour...\nC'est baiser — (ou c'est... Ce que j'ai déjà dit)\n• • • * '\nEh bien, puisqu'il en est ainsi et puisque la nature\nN'a pas voulu nous donner le moyen\nD'avoir de la progéniture\nEn faisant par exemple un simple geste de salut avec la main\nOu en nous inclinant gracieusement devant les dames,\nAcceptons carrément le moyen tel qu'il est.\nTâchons de l'embellir autant que possible —\nCessez de transformer votre humble épouse en cible\nEt n'obligez pas ceux qui sont jeunes, forts, beaux\nA s'en aller sur des trottoirs avec des melons en chapeaux\nCar nous avions rêvé d'une jeunesse libre\nCar tous les jeunes, quelqu'ils soient, auront toujours rêvé\nNe serait-ce qu en lisant leur histoire Romaine,\nEn traduisant un Ovide même très épuré\nA des temps où l'on n'était pas chez les curés\nQue l'amour soit baiser, ce que j'ai déjà dit, mais avec bonheur,\nLaissez-nous courir vers les bois [avec joie.\nVers les faunes et les faunesses\nVers des nymphes aux corps menus\nEt tels des chèvres pieds cornus\nLorsqu'au bord des forêts après la journée chaude\nNous guêterons l'amour comme le chien bilbaude\nQue nul ne trouve, alors honteux\nDe voir bondir des corps nerveux\nA travers les hautes futaies\nEt personne n'aura de mauvaises pensées\nDes désirs hypocrites j'entends : comme dans vos salons —\nPour vous guérir de vous-même, allons,\nNotaire,\nOsez prendre le parti pris\nDe venir danser dans les clairières"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "11", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.13", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1429, "texte": "En redingote et vous verrez l'effet produit —\nVous comprendrez subitement l'erreur fondamentale\nQui est la négation de la nature\nVous percevrez le manque d'harmonie formidable\nEntre vous qui vivez pourtant, et ce qui vit\nEt vous verrez le mal qu'à fait votre morale\nGrâce à vous il y a aujourd'hui\nLa ville et la campagne ;\nComme si la ville en soi existait.\nCependant il est dans ces villes d'humbles âmes\nQui ont senti mais combien estompé en elles le besoin de nature ;\nEt c'est pourquoi les vieilles filles\nOnt paré leur balcon d'un pot de géranium\nC'est pourquoi vous avez chez vous des poissons rouges,\nUne cage, avec deux calfats...\nAinsi tout ce qui était la nature s'est condensé 1à...\nDans la cage, dans le bocal, et dans le pot de fleurs.\nEt vos filles de joie, vont au cours de solfège —\nTant de jours, tant de nuits de travail de pensées ;\nTant de rêves que l'on essaye\nDe retenir entre ses mains ;\nTant de choses que le poète par pudeur\nN'ose livrer à l'imprimeur\nOnt laissé leur empreinte\nEn nos cervelles —\nQue maintenant tout ce qui s'offre à notre vue,\nTourne.\nLes gens dans la rue\nLes gens qu'on voit dans les salons\nLes gens qui vont à leurs affaires\nLes gens qui cherchent à plaire,\nEt ceux qui cherchent à déplaire,\nEt les femmes qui se promènent\nAvec des airs parfaitement idiots\nEt des chapeaux à plumes\nLes personnages importants\nDont les airs sont d'un grand poids —\nEt puis des choses moins sensibles ;"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "12", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.14", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1225, "texte": "Le résultat de leurs pensées ;\nAxiomes ; billevesées érigées en force de loi,\nProverbes, règlements sur la manière\nChangeante d'ailleurs et baroque\nDe manger un œuf à la coque\nCar il faut bien changer l'aspect de toutes choses\nLe pli du pantalon, la coupe des cheveux —\nPensez qu'ils ont changé l'heure de l'heure ! :\nUn jour je veux les voir pour changer la manière\nS'en aller tous en marche arrière\nEt je songe soudain à toutes leurs machines\nAppareils remplaçant la main\nMais aucun remplaçant la p....\nAppareils ouvriers\nMais non outil poète\nOu outil tête\nAppareil à musique\nEt non musicien\nAlors ?\nAvez-vous l'appareil à voir ce que vous êtes?\nVoyez-vous enfin Dieu au bout d'une lunette ?\nAve'-vous un distributeur économique\nDe bonheur électrique ?\nUne machine à empêcher d'être cocu ?\nA empêcher d'être tondu\nA empêcher d'être vendu\nA empêcher les arrêts arbitraires\nAvez-vous la machine à empêcher la guerre ?\nNon ?\nEh bien je veux que mes poemes\nPrennent la forme dure et sèche des machines\nQue jamais il n'y soit question d'oiseau, ni de ramures,\nQu'ils ne fassent jamais pleurer les vieilles filles\nQu'ils ne soient jamais déclamés dans les familles\nMais simplement\nQu'ils soient d'humbles machines à emm le monde."}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "13", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.15", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1480, "texte": "J'ai fait des « Etats »\nMon Dieu, pardonnez-moi...\nLes coteaux tremblaient au bruit de la guerre\nJ'ai fait des bons pour obéir au gestionnaire\nJ'écrivais le jour et la nuit, n'importe où,\nSur un arbre ou sur mon genou —\nOn m'implorait : « à boire » et je disais « Réponds !\nTon matricule est bien 682, n'est-ce pas ? »\nJ'ai fait des Etats\nMon Dieu, pardonnez-moi —\nLes trépassés ont fait des gestes de délire\nJe les ai ataachés pour pouvoir écrire.\nJe l'ai rencontré déguisé en notaire\nAvec la chaîne de montre sur le ventre\nEt une autre fois, habillé en « pauvre » ;\nUne autre fois encore dans une veste marron.\nIl arrachait des herbes et ramassait\nDes escargots contre le mur du cimetière.\nEnfin, un jour, je l'ai reconnu sur une scène\nDe music-ha11... Mais là,\nIl « le » faisait exprès.\nExcentrique...\nIl était comme moi qui suis parmi les hommes (comme moi ?.)\nEt fais en clignant de l'œil la croix de fer\nLa petite musique en broderie avait un bruit de vie\nEt nul ne percevait l'effort, parce qu'il souriait —\nJe vais le soir près des étangs par les ornières molles,\nJe regarde devant moi le troupeau de mes pensées folles,\nEt le bruit de mes pas déclanche des grenouilles\nSeul, je parle tout bas...\nDe choses\nQue je ne dirai pas...\nCar mes pensées sont comme ces grenouilles craintives\nDont la tête est un bout de branche grise sur l'eau grise ;\nElles plongent, même lorsqu'un passant inolîensif\nFait craquer sous ses pas\nLes joncs minces et longs\nParce qu'il ne sait pas..."}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "14", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.16", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 591, "texte": "Amie, à qui est dédié ce recueil de poèmes\nTu connais ma figure à plusieurs faces, mais\nTu connais aussi mes pensées et tu les aimes,\nAssieds-toi avec moi près de 1 étang, peut-être\nAllons-nous les voir réapparaître\nTransformées,\nUne à une, timidement, jusqu'au moment\nOù la première ayant chanté, les autres,\nDans la douceur qui descend des bouleaux\nChanteront à leur tour un chœur hétéroclite\nSi bruyant... qu'il pourra faire croire au courage de la troupe.\nMais toi... tu sauras que celui qui se montre\nEt qui se cache en ces poèmes\nQuel que soit le masque qu'il prenne, est bien le même."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c011", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c011", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "14", "page_fin": "15", "image_debut": 16, "image_fin": 17, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.3.7", "titre_corps": "UNE FOIS N’EST PAS COUTUME", "titre_sommaire": "UNE FOIS N’EST PAS COUTUME", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 16, "page_imprimee": "14", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.16", "debut_caractere": 593, "fin_caractere_exclue": 1745, "texte": "UNE FOIS N’EST PAS COUTUME\nS'il ne s'agissait que de moi,\nJe saurais facilement sourire\nMais aujourd'hui ce n'est plus simplement\nLes arbres que l'on coupe et que les poètes pleurent\nCe n'est plus la fleur piétinée qui m'attendrit (un vase brisé)\nMa douleur a quelque chose de bien plus précis... je crois,\nQue celle qui naît au son du cor — le soir, au fond des bois.\nAlors dans ma pauvre tête de don Quichotte\nLes pensées ont fermenté comme des raisins en septembre\nEt j'ai dit à mon ami Sancho qui est un excentrique de théâtre :\n« Montons sur le sommée pour être immobiles et regarder la plaine —\nMais là nous avons vu — comme nous savons voir —\nLes champs de mort\nD'où les vies s'envolaient comme ces plantes « les voleurs »\nSur lesquelles soufflent les jeunes filles\nPour savoir si elles seront aimées —\nPuis mon Sancho et moi nous nous sommes regardés et j'ai dit\nAvec des yeux où pour la première fois luisaient apparamment des\nAurons-nous le courage encor d'être [lueurs tristes\nIl m'a répondu oui en ajoutant que cela ne signifiait pas\nQue l'on soit insouciants et gais ainsi que le prétendent\nCertains vieillards.\nAlors de nouveau j'ai souri"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "15", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.17", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1206, "texte": "Mais impuissant à rien faire, la tâche était tellement au-dessus\nDe mes forces, que nous qui avons le bon sens\nSous l'apparence de folie\nNous qui savons et devinons la vie\nNous qui étions orgueilleusement fous —\nAvons cessé d'être immobiles\nEt comme les hommes étaient trop loin pour nous entendre\nEt comme personne ne pouvait nous voir\nNos figures sont redevenues soudain comme nos âmes\nEt cessant de sourire\nNous avons pleuré dans les bras l'un de l'autre.\n— Je dis cela, et ce n'est pas parce que je crois\nQue cela puisse être bien utile\nMais pour la première fois je n'ai pas pu rester immobile\n(et j'ai senti que de parler cela faisait du bien.\nCar, après tout je reste humain...\nMaintenant comme un enfant purgé, je me repose\nVous ne m'entendrez plus parler de cette chose\nQue vous appelez la douleur —\nJe resterai obscur — C'est ma simple pudeur.\nAllons, c'est fini... J'ai passé mes deux mains sur mes yeux\nMerci ! Ca va déjà bien mieux\nJe vais tâcher d'aller vers ma philosophie...\nHeureux pour vous, beaucoup pour moi, si vous ne comprenez pas -\nViens excentrique Sancho...\nSois poli, dis bonsoir à ces dames\nBonsoir, messieurs !\n— Grimaces —\nPour vous beaucoup pour moi\nSi vous ne comprenez pas."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c013", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c013", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "16", "page_fin": "23", "image_debut": 18, "image_fin": 27, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.4", "titre_corps": "LES HOMMES DE LA MORT", "titre_sommaire": "LES HOMMES DE LA MORT", "signature_source": "JEAN MARVILLE", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": "16", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.18", "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1346, "texte": "LES HOMMES DE LA MORT\nNouvelle Africaine\n\nIl y a près de vingt ans, je remontais la Lobaye affluent de l'Oubangui\nJ'étais avec le grand Walker, surnommé T'Zoublanga par les Noirs —\nle Tzoublanga est un serpent très redouté. Nous devions installer des\nfactoreries quelque part vers les sources de la Lohamé qui se jette dans\nla Lobaye.\nNous avions trois cent cinquante nègres : cinquante Touroukous\narmés de fusils Gras ou Albini et trois cents porteurs pour les marchandises\net les vivres.\nC'était un beau pays que le pays cle la Lohamé aux eaux claires. On\nlevait le camp dès que le ciel blanchissait un peu au bord de la terre vers\nl'Est ; les toucans poussaient de grands cris aigres avant de s'envoler brus-\nquement. L'eau froide des ruisseaux, entre les rochers gris, reflétait les\nlueurs roses de l'Aurore.\nOn partait au fin matin à travers la savane parsemée de bouquets\nd'arbres en fleurs tandis qu'un soleil ardent et jeune montait rapidement\ndes herbes que mouillait la rosée et l'odeur de l'Afrique nous grisait.\nIl y avait toujours au loin des montagnes bleues vers lesquelles on\nmarchait, marchait sans approcher jamais.\nLes chevaux dansaient au rythme des étriers tintant contre les éperons.\nOn était les seigneurs de la Terre puisqu'on avait son fusil accroché\nà la selle et son couteau derrière le dos, dans la ceinture."}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "17", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.21", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2819, "texte": "On avait aussi une idée, une volonté et cela brillait pour tous comme\nune aigrette de diamant, plantée dans un turban.\n■ J'ai vécu une vie splendide dans ces déserts et j'étais, parbleu, le sultan\nmagnifique de quatre cents brutes piétinant derrière la queue de mon cheval.\nOn planta deux factoreries en plein cœur du pays Lissongo, chez les\nmangeurs d'hommes, parmi ces montagnes bleues qu'on atteignit enfin :\nBodubo où résidaient Walker et Wappa où j'étais moi-même.\nJe me souviendrai toujours de mon entrée à Wappa au grondement\ndes tams-tams ; j'avais négocié huit jours avec le chef avant d'y mettre\nles pieds.\nLe village se composait d'une grande place ombragée, au milieu, d'un\narbre énorme à fleurs rouges comme des tulipes ; trois rues longues de vingt\nà trente minutes divergeaient vars le Nord, l'Est et le Sud. De chaque côté\ndes rues et autour de la place des petites cases rectangulaires, couvertes\nen paille se serraient et sur les toits, alignés, des crânes humains. Il y avait\nde vieux crânes, jaunis d'un côté, verdâtres d'humidité de l'autree, il y\navait des crânes frais avec des tâches sanglantes ; et tous les crânes me\nregardaient passer de leurs orbites creux et les nègres aux faces camardes\ncomme la Mort me regardaient passer et les tams-tams grondaient furieu-\nsement et le vieux chef sous le grand arbre avait un tatouage avivé de\nblanc dessinant sur sa peau noire les os du thorax.\nRaide, le cul dans ma selle, je regardais toute cette épouvante avec\ntranquillité, pour ne pas avoir peur.\nLe soir, on dansa et on but, des hommes saouls se battirent, ils pous-\nsaient d'horribles clameurs, l'un d'eux vint me mettre sous le nez son bras\nà moitié décollé d'un coup de sabre ; je le pansai au permanganate et le\nDiable le guérit.\nC'étaient de brave gens que ces affreux Lissongos puisqu'ils se mirent\nà récolter le caoutchouc, sans trop de mauvaise volonté. Je les payais bien,\nsurtout je payais mieux les chefs et les capitas chargés de faire travailler\nles autres. Petit à petit je remplaçais mon sel, mes cotonnades, ma poudre,\nmes perles de verre, mes fusils à pierre par des tonnes d'un caoutchouc\nnoir et mal odorant.\nJe m'étais habitué à l'Allée des Crânes, j'y passais tous les jours sans\nplus m'étonner.\nNos affaires allaient bien, tant du côté de Walker que du mien, et nous\navions déjà réuni une vingtaine de tonnes de caoutchouc ,plus de trois\ntonnes d'ivoire quand nos relations avec les natifs commencèrent à se gâter.\nLes chefs venaient se plaindre d'un air sournois que leurs hommes\nne voulaient plus travailler pour les blancs et leurs exigences s'accroissaient\nau fur et à mesure qu'on augmentait paiements et cadeaux.\nEnfin deux « Touroucous » de Walker furent tués à coups de sagaies\net leurs têtes vinrent, un soir, rouler à ses pieds par-dessus la palissade du\nposte.\n2"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "18", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.22", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2784, "texte": "Walker me fit demander de combiner avec lui une démonstration\narmée pour punir les meurtriers de ses hommes. J essayai vainement de\nle dissuader de son projet. J'estimais préférable de négocier et d'obtenir\nle prix du sang plutôt que d'entreprendre une expédition qui mettrait\nîa région en effervescence alors que nous avions si peu de moyens. Toute\nachèverait de détourner du travail des gens qui avaient natu-\nrellement peu de goût pour les occupations régulières et pacifiques de la\nrécolte de caoutchouc, et, après tout, les deux Touroucous assassinés étaient\ndes crapules peu dignes d'intérêt.\nWalker s'entêta dans son projet et j'eus la faiblesse de céder. L'expé\ndition fut un four. On ramassa quelques vieilles femmes dans les villages\nabandonnés, par contre, à chaque passage de marigots nous étions harcelés\npar des combattants invisibles qui nous criblaient de flèches, nous tiraient\ndes coups de fusils à piston bourrés de cailloux et de pieds de marmites.\nNous perdîmes beaucoup des nôtres pour rien. Je me fâchai complètement\navec Walker à la suite de cet échec et je regagnai Wappa en faisant déclarer\npartout que je voulais faire la paix. Notre démonstration avait néanmoins\nimpressionnés les Lissongos et après de laborieuses négociations qui me\ncoûtèrent quelques bouteilles de gin et quelques pièces d'étoffe, je renouai\navec eux des relations cordiales, ils réintégrèrent leurs villages et nous\nreprîmes nos échanges comme avant.\nMa seule distraction était la chasse ; je partais pour plusieurs jours,\naccompagné de quelques hommes, je visitais les campements des récolteurs\nde caoutchouc et entre temps j'abattais buffles, antilopes, phacochères,\néléphants au hasard des rencontres.\nLe soir on campait auprès des ruisseaux clairs, on grillait sur les feux\nla viande des bêtes tuées et j'écoutais les histoires fantastiques de mes\nnègres en fumant ma pipe ou je regardais tout simplement le clair de lune\nsur la savane immense.\nToutes les bêtes strident, coassent, grincent ; la panthère râle trois\nhoquets sinistres ; l'éléphant sauvage sonne d'une trompette éclatante,\nmais le rugissement du lion est comme un orage dans la montagne...\nPendant une de ces expéditions, le soir, on s'arrêta à la lisière d'une\nforêt ; l'aspect n'en paru pas plaisant à mes hommes. Mon capita, sous de\nvagues prétextes, prétendait m'entraîner plus loin ; j'étais fatigué, il m'im-\npatientait avec ses réticences, je donnai l'ordre d'établir le camp. — « Blanc,\ndit mon boy, ici y a pas bon, beaucoup Likoundou ! » Le Likoundou c'est\nsorcellerie, mauvais génies que sais-je 1 — « Bah ! tu m'embêtes, fais à manger\net tais-toi » ! Après avoir diné rapidement, je me couchai sur mon lit pliant\npour m'endormir aussitôt.\nJe me réveillai dans la nuit avec un vague sentiment d'inquiétude"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "19", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.23", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2811, "texte": "qui s'aggrava quand j'eus observé que mes noirs s'étaient rassemblés autour\nde moi après avoir éteint les feux. Ils chuchotaient avec effroi, un bruit\nsourd et continu de tam-tams grondait dans le lointain.\n« Qu'est-cela ? »\n— « Blanc, ça c'est grande danse des Smauls. »\n— « Quoi les Smauls ? »\n— « Smauls et Likoundou même chose »\n— « Diable ! » Je sautai à bas du lit, je pris mon fusil et mon couteau,\n« Allons voir cela ! »\nPersonne ne bougea : « Blanc, Smauls pas bons, reste. Si toi partir,\nSmauls couper tête pour toi. »\n— « Restez mes amis, j'irai tout seul î »\nEt je partis vers le bruit d'un air délibéré. Je n'avais pas fait dix pas\nqu'une ombre se glissait près de moi, c'était mon capita un Bwaka athlé-\ntique : « Je vais avec toi, Blanc, mais laisse-moi passer devant ». Je m'effaçai\net nous marchâmes silencieusement pendant une demi-heure environ, nous\ndissimulant à la lisière du bois dans l'ombre des arbres.\nLa forêt ne tarda pas à s'éclaicir, des feux rougeoyaient sur notre droite\ndans une sorte de clairière, hérissée de grandes termitières rouges. Nous\nnous glissâmes de termitières en termitières jusqu'à proximité d'une foule\nde nègres, assis en rond autour d'une place vide, complètement débroussée.\nAu milieu de cette place des énergumènes tapaient à tour de bras\nsur de grands tambours de bois creux, couverts de peau d'éléphant ; l'assis-\ntance marquait le rythme en dodelinant de la tête, en frappant des mains\nl'une contre l'autre ; une hutte de paille était toute éclairée par un immense\nbrasier.\nAlors sortit de la hutte une apparition fantastique : c'était un nègre\ngigantesque tout couvert de gris-gris, des queues de singes pendaient autour\nde sa ceinture, le corps zébré de lignes blanches et rouges, sur sa tête une\nsorte de casque en plumes de perroquet, et des paquets de sonnettes de bois\naux jambes. Il se mit à danser une danse furieuse et barbare en brandissant\nune sagaie à large lame dont il menaçait tour à tour les quatre points car-\ndinaux. Il poussait de temps à autre un long hurlement saccadé dont la\nnote haute résonnait lugubrement sur la basse ronflante des tam-tams.\nIl finit par se rouler à terre ruisselant de sueur, la bouche écumante.\n' Les tam-tams se turent brusquement ; dans le silence tragique une\nvoix aiguë se fit entendre qui semblait venir de la forêt. Mon capita, allongé\nprès de moi, tremblait comme une feuille. Voilà ce que disait la voix :\n« Le Temps des Blancs est passé, les Hommes de la Mort on dit cela !\nLes Hommes de la Mort sont sortis cinq mille du fond de la Terre, ils ont\ndit : Tous les Blancs vont mourir !\n« Autrefois les Blancs et les Noirs avaient & même père, même mère,\nnous étions frères. Mais les Blancs, nos frères nous ont dépouillés de tout\nce que nous avions, ils nous ont tout pris et chassés nus dans la savane."}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "20", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.24", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2870, "texte": "L'argent, les tissus, le fil de cuivre étaient notre propriété. Les Blancs\nn'ont rien fait, ni rien inventé qui ne fut autrefois à nous, ils nous ont volé\nMême la poudre et les fusils, tout cela était à nous.\n« Le Temps est venu où les Blancs doivent rendre ce qu'ils ont pris.\n« Le Temps des Blancs est passé, c'est aux Noirs de commander, les\nHommes de la Mort l'ont déclaré.\n« Le Temps des Commandants est fini parce qu'ils mettent les Chefs\nen prison, parce qu'ils prennent tout l'argent pour l'impôt, parce qu'ils\nfont travailler les noirs pour les Blancs du commerce.\n« Il faut tuer tous les Blancs pour prendre leur place.\n« Les Noirs doivent commander partout, dans l'lbanga, la Botaba,\nla Lobaye, la M'Pama, sur toute la Terre !\n« On enverra une poule noire aux Blancs pour qu'ils comprennent\nqu'ils doivent partir.\n« Si les Blancs ne veulent pas obéir au message de la poule noire, il fau-\ndra les tuer tous et les manger, c'est l'ordre des Hommes de la Mort.\n« Les Hommes de la Mort sont avec nous et nous protégeront. La\nréussite est assurée. »\nJe comprenais imparfaitement cette harangue, que me traduisait mon\ncapita avec un claquement des mâchoires qui ne laissait pas que de m'im-\npressionner désagréablement.\nLe sorcier qui avait si furieusement dansé, se redressa quand la Voix\nse tût ; il but une pleine calebasse de vin de palme, et, comme ils se préi\nparait sans doute à reprendre ses exercices chorégraphiques, je me décida-\nà regagner mon campement aussi furtivement que possible.\nMes hommes guettaient mon retour avec anxiété ; après quelques mots\néchangés à voix basse avec le capita, ils ne furent pas longs à replier notre\nmince bagage. On partit à la file indienne vers la factorerie, que j'atteignis\nà l'aube, transi par l'humidité des herbes, et tout ahuri du spectacle étrange\nque j'avais eu sous les yeux. Je dormis jusqu'à midi ; quand je m'éveillai,\nje fis appeler le chef de Wappa pour tâcher d'avoir quelques renseignements\nsur les événements de la nuit.\nLe chef fit l'imbécile, je ne pus rien tirer de cette vieille caboche dure\net obstinée ; il ne savait rien, il n'avait rien entendu dire. Pourtant mon\ncapita était presque sûr de l'avoir reconnu dans l'assemblée de la clairière,\navec beaucoup d'hommes de son village : il me confirma son opinion sur le\nchef avec énergie : « Ça, vois-tu Blanc, y en a mauvais, niama, sale nègre\net cochon beaucoup, lui Smaul, connaître manière », et il cracha par terre.\n_ « Ecoute, mon vieux, dis-je au chef, en manière de conclusion, écoute-\nmoi bien, si vous voulez me tuer, vous ne me couperez pas le cou, comme\nà un poulet ou à une femme, tu peux le dire à tes amis Smauls, je n'irai\npas tout seul chez N Zapa, je tire juste, j'ai des cartouches. beaucoup de\ntes hommes s en iront avec moi, ils seront mes esclaves dans l'autre monde\net je te jure que je ne leur ménagerai pas la chicotte »."}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "21", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.25", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2597, "texte": "Le Chef sourit avec placidité en me répondant que j'étais son meilleur\nami, que personne ne songeait à me faire du mal et qu'il serait le premier\nà prendre ma défense, si quelque danger survenait, puis il sollicita un petit\ncadeau de Pernod.\nIl but, me salua et partit.\nIl ne se passa rien d'extraordinaire pendant les deux jours qui suivirent\nau matin du troisième, le chef vint m'annoncer qu'il s'en allait à la chasse\navec ses hommes, que son absence serait de courte durée.\nJe lui souhaitai bonne chance ; aussitôt qu'il eût tourné les talons,\nmon capita vint me trouver :\n« Blanc, le chef là y en a faire couillon . la chasse, ça manière lissongo,\nyen a revenir cette nuit pour foutre le feu aux cases... sauvage ' C'était\nvraisemblable.\nOn se prépara dans la factorerie à bien recevoir l'attaque éventuelle.\nLes lourdes portes des palissades furent soigneusement fermées, au coucher\ndu soleil et bloquées avec des poutres. Des sentinelles armées jusqu'aux\ndents furent désignées pour veiller. La nuit s'écoula sans alerte et l'aube\néclaira la savane déserte. Plusieurs jours se passèrent, on se rassura et les\nsentinelles dormaient avec la belle insouciance du nègre. ?•\nJe fus horriblement vexé d'avoir été aussi craintif, mes inutiles pré-\ncautions me parurent ridicules et pourtant...\nQuand le chef et ses hommes rentrèrent de la chasse, on m'offrit un\nmagnifique quartier de viande, provenant d'un buffle abattu après une lutte\nmouvementée dont on me fit le récit. Plusieurs hommes avaient du être\ntués pendant l'expédition, car j'entendais pleurer les femmes mais personne\nn'y fit allusion. Les Lissongos avaient beau se vanter d'être de fins chasseurs,\nle buffle ne se laisse pas mettre à mort sans une vigoureuse défense ; je dis\nquelques mots là-dessus au chef qui baissa les paupières en manière d'ac-\nquiescement ; mais il conserva le silence. « Allons, ne fais pas le malin,\nlui dis-je avec rondeur, tout à la joie de voir s'évanouir mes derniers soupçons\nprends cette bouteille de gin, voilà du tabac et une pièce d'étoffe pour te\nremercier du filet que tu m'as donné. » On se sépara avec cordialité\nJe mangeai la viande de bon appétit, elle était furieusement truffée\nde piment, au point de n'avoir pas d'autre goût ; le drôle qui faisait ma popote\npar son amour exagéré des épices, m'a fait gagner une gastralgie dont j'ai\nsouffert longtemps.\nLe soir je fis encore un bon repas de ce filet qui avait été mis à la mari-\nnade de crainte que la chaleur ne le fit tourner.\nLa vie reprit son petit train-train monotone, rien d'anormal, seulement\nj'avais mangé un morceau de Walker !"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "22", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.26", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 803, "texte": "La factorerie de Bodubo avait été attaquée et brûlée par les noirs,\nWalker et ses hommes massacrés, c'était la chasse aux buffles à quoi avait\npris part le chef de Wappa.\nJe sus toute cette affaire par un lieutenant qui vint un beau matin\navec un peloton de tirailleurs pour venger le meurtre de mon pauvre collègue\net s'emparer des assassins.\nOn tua une cinquantaine de nègres à droite et à gauche ; peut-être y\nen eut-il quelques-uns de coupables dans le tas.\nJe ne revis jamais mon vieil ami le chef de Wappa, il s'appelait Lamba.\nTelle est l'histoire que me raconta, par une magnifique nuit lunaire,\nmon ami Haveloque, sur la terrasse de l'A. B. C., le grand hôtel de Matadi\nl'un des endroits du globe où on apprécie le mieux la saveur du «whisky\nand soda » glacé.\nMatadi, Congo 1919.\n\nJEAN MARVILLE"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c014", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c014", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "16", "page_fin": "16", "image_debut": 18, "image_fin": 18, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.4.1", "titre_corps": "[Illustration sans titre]", "titre_sommaire": "[Illustration sans titre]", "signature_source": "Vlaminck", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": "16", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.18", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 8, "texte": "Vlaminck"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c020", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c020", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "23", "page_fin": "23", "image_debut": 27, "image_fin": 27, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.4.7", "titre_corps": "Vlaminck", "titre_sommaire": "Vlaminck", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 27, "page_imprimee": "23", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.27", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 8, "texte": "Vlaminck"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c021", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c021", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "23", "page_fin": "26", "image_debut": 27, "image_fin": 30, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.5", "titre_corps": "Opinions sur L’ART NÈGRE", "titre_sommaire": "Opinions sur L’ART NÈGRE", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 27, "page_imprimee": "23", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.27", "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1848, "texte": "Opinions sur\nL’ART NÈGRE\nGuillaume Apollinaire\nL'évolution de la sculpture fétichiste des noirs, d'après des probabilités\nqu'il est permis d'envisager, s'est effectuée selon des rythmes infiniment\nplus étendus que ceux qui ont présidé à l'évolution de l'art européen et de\nl'art chinois par exemple. Nul doute que la transmission des modèles tradi-\ntionnels ne puisse être considérée comme une des règles principales de cet\nart. Aux siècles et aux fractions de siècle de l'histoire de l'art occidental,\nl'Afrique et l'Océanie opposent de vastes périodes qui comprennent parfois\nl'effort de nombreuses générations, mais la fantaisie qui a toujours présidé\nà cette imitation, fantaisie dont la source réside souvent dans l'emploi\nde simples grigris matériaux disparates que l'artiste avait sous la main\net qui excitaient son sens décoratif et son sentiment religieux, fait surgir\nla difficulté de fixer ces oeuvres d'art dans le temps et d'autant plus qu'au\ncours des années, ces grigris, tels que pagnes en cotonnade, grandes plumes,\nboulettes, colliers, pendeloques, clochettes en fer, lianes, poignées d'herbe,\ncoquillage, dents, miroirs, clous, morceaux de ferraille de toute espèce,\nse sont usés, ont été brisés ou perdus, et ont été remplacés par d'autres\ngrigris qui modifiaient l'aspect général du fétiche jetant sur son âge un doute\nqu'il n'est plus possible de dissiper.\nCelui qui entreprendrait de telles recherches esthétiques 11e pourrait\ns'appuyer sur aucun écrit, aucune inscription ancienne, et sauf quelques\nprécisions et surtout quelques hypothèses anthropologiques sur la desti-\nnation religieuse des idoles en question rien 11e vient éclairer. Le mystère\nde leur anonymat demeure et il faudra longtemps encore se contenter de\nn'éprouver vis-à-vis des idoles nègres que des sensations esthétiques et\nd'évocation poétique."}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "24", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.28", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2520, "texte": "Jean Cocteau\nLa crise nègre est devenue aussi ennuyeuse que lejaponismemallarméen.\nPaul Dermée\nQuoi qu'en dise M. Rosenberg, Picasso avait déjà accompli sa révolution\nlorsque des sculpteurs nègres lui tombèrent sous les yeux.\nLes nègres évidemment sont plus intéressants que les élèves de l'Ecole\ndes Beaux-Arts, mais cela ne durera pas. Tous les jeunes prodiges de Tom-\nbouctou viennent aujourd'hui terminer leurs études à Paris sous la férule\ndes maîtres officiels.\nDepuis soixante-dix siècles, les nègres n'ont pas produit de Picasso.\nMaintenant, il est trop tard.\nJuan Gris\nLes sculptures nègres nous donnent une preuve flagrante de la possi-\nbilité d'un art anti-idéaliste. Animées de l'esprit religieux, elles sont des\nmanifestations diverses et précises de grands principes et d'idées générales.\nComment peut-on ne pas admettre un art qui procédant de cette façon\narrive à individualiser ce qui est général et chaque fois d'une manière diffé-\nrente ? Il est le contraire de l'art grec qui se basait sur l'individu pour\nessayer de suggérer un type idéal.\nPaul Guillaume\nL'art nègre est le sperme vivificateur du xxe siècle spirituel. Lé sauvage\nqui tailla dans l'énorme séquia l'effigie de l'Ancêtre, du sorcier, de l'homme,\nn'eut point le souci d'art ; il accomplit un acte hiératique sexuel, et non pas\nun travail stipendié ainsi qu'il se conçoit inévitablement aujourd'hui.\nSon œuvre est fatalement une création désintéressée car des vertus naturelles\nseules présidèrent à son exécution : virilité, amour, ferveur, tendresse,\nidée du meurtre, poésie du fleuve, de la forêt, du tonnerre, de l'éclair, de\nla lumière ou de la lune\nC'est un bonheur de ce siècle d'avoir fait émerger de l'antique\nAfrique, les splendeurs d'une statuaire dont le règne ne fait que de commencer.\nLe caquet artificieux d'un vieux bébé maigre, charmeur de femelles\nvalétudinaires n apporte même point de discordance à l'unanime étonnement\ndes hommes clairvoyants\nPhysiognomiquement, le spectre nègre obsède l'œil intelligent et l'ima-\ngination qu il enrichit et la source des belles créations qu'il inspirera n'est\npas encore tarie.\nVictor Goloubeff\nOn a dit et l'on a écrit beaucoup sur l'art nègre. Il est difficile d'y ajouter\nencore quelque chose. Cependant il me paraît que l'on n'a pas insisté suffi-\nsamment sur un point essentiel, dans l'étude de cet art : l'harmonie parfaite\nentre 1 artiste et la matière. L'art nègre c'est le pacte entre l'homme et la\nloret. La foret prete à l'homme ses essences belles et durables pour qu'il"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "25", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.29", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "en fasse des dieux. Mais elle lui dit : « Fais ces dieux à mon image ». Et c'est\npourquoi nous croyons retrouver dans les sculptures nègres comme un\nrappel de la forêt tropicale avec ses arbres puisants, ses fruits lisses et durs,\nses racines résistantes, solidement ancrées dans la terre et jusqu'au cri\nsaccadé du toucan... Les artistes modernes, comme ceux du moyen-âge,\naiment et comprennent le bois. Ils commencent à le sculpter selon les règles\nque leur enseignent le chêne, le châtaignier et bien d'autres esesnces de\nchez nous. L'art nègre est pour eux un ami et un guide...\nJean Pellerin\nJe crois qu'il est impossible à un artiste de ne pas aimer — parmi\nbeaucoup d'expressions trop éloignées de notre sensibilité européenne —\ncertaines des beautés incontestablex de l'art nègre, et de ne pas savoir gré\nau mélanisme de quelques œuvres qu'il a suscitées.\nJe crois aussi que son caractère si particulier, sa vigueur, tout ce qui\nl'éloigné des séductions faciles le défendra contre les vulgarisateurs. L'art\nnègre ne souffrira pas de cette banalité qui afflige l'extrême-oriental. Ses\nfervents pourront lui demeurer fidèles sans courir le risque d'être écœurés\npar les reproductions.\nJacques Lipchitz\nCertes, l'art des nègres nous fut un grand exemple. Leur vrai com-\npréhension de la proportion, leur sentiment du dessin, leur sens aigu de la\nréalité nous ont fait entrevoir, oser même, beaucoup de choses. Mais il serait\nerroné de croire que notre art pour cela soit devenu mulâtre. Il est bien\nblanc.\nPicasso\nL'art nègre? Connais pas !\nAndré Salmon\nLe nègre et son rival le Polynésien tirent tout de la perfection humaine,\nmais il ne lui soumettent pas l'œuvre d'art.\nRéalistes, leurs scrupules attentifs sont ceux de constructeurs jaloux\nd'ordonner un ensemble, une harmonie de rapports.\nTout ce qui est accessoire dans ces ouvrages peut disparaître dévoré\npar le temps ou sacrifié au goût, à la pudeur, voire à la barbarie de l'Eu-\nropéen. L'ensemble n'en est pas diminué ; l'harmonie préméditée est sauve.\nL'homme prenant l'homme pour modèle, fut-ce pour figurer ses dieux,\nne se satisfait pas en imitant l'homme. Là git ce qui sépare le réaliste de\nbonne santé du naturaliste empêtré dans les lacs d'un dogme grossier.\nCe qui permet aux imagiers noirs de toucher à la divinité, de la rejoindre\ndans leurs transpositions du visage humain, c'est proprement la traduction\nplastique des sentiments, et de préférence en leurs instants les plus intenses.\nPar là est-on encore fondé à soutenir que la psychologie elle-même n'a pas\nfait défaut à l'art nègre."}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "26", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.30", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 617, "texte": "Maurice Vlaminck\nLe seul art que l'on puisse regarder sans être accablé par les expli-\ncations, les admirations, les louanges d'une littérature qui explique l'art\ndu présent, du passé et de l'avenir. L'art encore assez vierge, pour créer\nde l'admiration chez les uns et un sentiment de l'horrible chez les autres.\nUne humanité évidente, un sentiment d'animalité qui fait rire, qui parfois\nnous tranporte par le sentiment de la grandeur décorative, comme les piliers\ndes cathédrales ou le cintre d'une ogive gothique. Par des moyens simples\nl'art nègre parvient à donner l'impression de la grandeur et de l'immobilité."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c023", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c023", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "26", "page_fin": "32", "image_debut": 30, "image_fin": 36, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.6", "titre_corps": "L’Affaire Dada", "titre_sommaire": "L’Affaire Dada", "signature_source": "ALBERT GLEIZES", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 30, "page_imprimee": "26", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.30", "debut_caractere": 619, "fin_caractere_exclue": 2494, "texte": "L’Affaire Dada\n\nLorsque ceux qui allaient provoquer le mouvement Dada produisaient\nisolés sous la seule responsabilité de leur patronyme individuel, à vrai\ndire rien ne bougea dans la couche dite des milieux avertis. L'opinion qui\nest aussi une névrosé collective ne s'était pas cristallisée sur des éléments\néparpillés. Du jour où l'étiquette Dada fut collée sur un ensemble de « pro-\nductions » tout fut changé. Ce qui était invisible devint visible. Ce qui\nétait connu par quelques-uns le devint par tous. La Presse qui n'avait pas\naccordé quatre lignes à un individu dada ouvrit ses colonnes à la nouvelle\nassociation. Les salons mondano-diplomatiques où se fabriquent les étoiles\nde la mode spirituelle parisienne suivirent avec anxiété le développement\nde l'affaire Dada. Les prophètes de la société dite de chez nous — entendez\ndes articles de Paris qui monopolisent l'esprit français — trem-\nblèrent de n'avoir aucune certitude quant aux destinées de ce nouveau\nprétendant à l'avant-garde des idées modernes.\nCependant de la plupart des articles d'informations écrits sur l'affaire\nDada, il ressort la même incapacité à se rendre compte de sa signification.\nOn y traite les dadas de fumistes, d'ignorants, de crétins, on les accuse de\nchanter la réclame à priori. Nul effort de mise au point, nul désir de com-\nprendre un peu plus loin que les apparences. Seul un article de Lenormand\nfit preuve de clairvoyance en n'usant pas de ce secpticisme boulevardier\net en cherchant réellement la clé de ce mystère sur un terrain logique.\nLenormand a certainement donné une explication exacte dans une certaine\nmesure. Son peu de connaissance des individus dadas, a fait que ses argu-\nments sont restés incomplets. Il a vu les Dadas de loin et a traité avec eux\npar correspondance. C'est pourquoi il est bon d'étendre le débat par un\nexamen particulier des éléments dominants."}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "27", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.31", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3176, "texte": "Procédons par ordre. Regardons les agitations Dada par rapport à\nl'Epoque. Il ne saurait être discutable un instant que nous nous trouvons\naujourd'hui à un grand tournant de l'histoire humaine. Dans tous les pays,\nune hiérarchie, la hiérarchie bourgeoise capitaliste s'écroule, impuissante\nà ressaisir les rênes du pouvoir. Les événements sont plus forts que les hommes\net les hommes sont balottés en tous sens ne comprenant pas grand chose\nà ce qui arrive. Les partis politiques de l'extrême droite à l'extrême gauche,\ncontinuent à s'accuser de toutes les noirceurs. Ils ne peuvent pas arriver\nà voir que la responsabilité est un vain mot quand il s'agit de l'homme\net que des forces supérieures, que les investigations scientifiques ne sont\npas parvenues à saisir, agissent beaucoup plus sur l'espèce que toute pré-\ntendue volonté particulière. Cette hiérarchie bourgeoise qui a organisé\nle système économique sur le plan matériel ne voit que ses intérêts de classe\nmenacés. Elle est à tel point impotente qu'elle ne peut plus imaginer un\nsystème de soupape à la pression qui augmente dans les bas fonds de son\norganisme. Au contraire chaque jour elle comprime un peu plus cette pres-\nsion dont elle ne sait plus le maximum d'élasticité.\nSur le plan matériel cette hiérarchie bourgeoise, est déjà\nmorte, ce qui témoigne d'elle à l'heure actuelle c'est la décomposition de\nson cadavre. Le mouvement dont elle paraît encore douée, c'est le grouil-\nlement des vers qui la dévorent, les lueurs qui empêchent la nuit de s'abattre\ncomplètement sont les phosphorescences connues sous le nom de feux-follets.\nPrécisons un point. Hiérarchie bourgeoise ne saurait être entendu\nau point de vue démagogique. La rage à classifier crée des cloisons étanches\nentre les diverses apparences et nos démagogues en profitent pour assurer\naux couches inférieures qu'elles n'ont rien de commun avec les couches\nsupérieures. S'ils agissent ainsi pour des raisons de stratégie, c'est admissible\nmais autrement, s'ils sont assez naïfs pour le croire c'est tant pis pour eux.\nLa bourgeoisie est l'expression d'une certaine tendance humaine à jouir\nbestialement des réalités matérielles. Et comme le système de répartition\nde la richesse — conception d'ordre économique — est basé sur l'argent,\nc'est à la puissance d'argent qu'appartiennent les biens de ce monde. Dans\nla marée humaine ceux qui ont cette puissance sont en haut, ceux qui\nne la possèdent pas mais qui ont néanmoins le même désir de la posséder\npour les mêmes buts sont en bas. De sorte que l'esprit bourgeois n'est pas\nl'apanage d'une catégorie spéciale mais bien de l'ensemble. Le dernier des\nramasseurs de mégots à les mêmes vélléités que le financier qui fait la paix\nou la guerre, seulement ce qui les sépare c'est une simple question de réali-\nsation.\nCe qui détermine l'effondrement de tout l'organisme social, c'est l'affais-\nsement de la base-argent d'une part, la raréfaction des produits d'autre part.\nL'inéluctable du cataclysme apparaît clairement. Il n'a rien d'idéologique.\nAu point de vue conscience humaine c'est tout simplement une rébellion\ndes estomacs et une exaspération du désir de jouir. C'est tout le phénomène"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "28", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.32", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2997, "texte": "avant-coureur qu'il nous est permis de constater à l'heure actuelle, dans\ntoutes les classes de cette société décomposée. Un élan vers la satisfac-\ntion de tous les désirs physiques et aucun moyen de construction, d or-\nganisation.\nCe matérialisme débordant qui caractérise si particulièrement cette\nsociété bourgeoise empêche naturellement qu'on prenne garde sérieusement\nà la déchéance du plan spirituel, les valeurs de l'esprit étant ce qui compte\nle moins dans un tel régime et le mot spirituel étant devenu quelque chose\nde badin, léger, sans importance, vivant de quiproquo et de blague.\nCependant c'est en affrontant la pourriture du plan matériel avec la\npourriture du plan spirituel qu'on comprendra exactement le mouvement\nDada. Je dirai même qu'il est plus facile de suivre le processus de ce mouve-\nment que celui de la crise matérielle. Son organisme est plus simple que\nl'organisme des forces matérielles.\nAu corps matériel de la hiérarchie bourgeoise qui achève sa décompo-\nsition, correspond la décomposition des valeurs spirituelles de cette hié-\nrarchie. Le corps matériel retourne à la poussière, l'esprit retourne au néant.\nLe mouvement Dada n'est pas l'œuvre volontaire d'individus, il est le\nproduit fatal d'un état de choses.\nDonc, il ne saurait être question d'accuser les dadaïstes de manquer\nde sincérité. En nous en tenant à la conception courante qu'on se fait de\nl'intelligence,les principaux leaders-dadas sont intelligents, voire très intelli-\ngents. Ils ne sont plus très jeunes non plus, ce qui devrait rassurer sur\nl'honorabilité de leurs intentions.\nIls sont les produits de la grande bourgeoisie riche et nous savons\nque la richesse donne la possession des biens de ce monde en vue de la\njouissance des sens. On ne saurait leur faire porter la responsabilité de leur\nnaissance si le milieu dans lequel ils se sont développés les a frappés irré-\nmédiablement\nIntelligents ils voulurent non seulement la possession des biens matériels\nmais aussi celle des valeurs d'esprit. Avec une habileté de bon aloi on\npeut, même très jeune, faire figure, de bel esprit. La grande bourgeoisie\nest très flattée de découvrir parmi les siens un homme suffisamment intelli-\ngent pour intéresser son intellect pendant quelques temps. D'Edmond Ros-\ntand aux dadas il n'y a pas de fossé. C'est toujours le mot, le verbe et la\nmême dénutrition mentale. Les mêmes profès qui se pâmèrent devant Ros-\ntand ont déjà un orteil sur le marche-pied de la charrette dadaïste.\nOr, dans le développement de l'esprit dada on trouve à l'origine une\nutilisotion adroite de valeurs spirituelles jadis combattues, mais devenues\nà la mode. Ensuite devant certains élans nouveaux une révélation brusque\nL idée s incrustant de devenir le premier c'est une folie de surenchère\nqui se manifeste. Dans ces différentes successions d'états psychologiques\non suit également une succession d'états pathologiques. L'abus des jouis-\nsances de tous 01 di es aboutit a des recherches artificielles sensorielles et"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "29", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.33", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3188, "texte": "à des excitations du système nerveux, alcool, stupéfiants. Résultat : la\nperte totale de tout contrôle sur l'organisme physique.\nAvant ce stade, que présente l'individu ? De la souplesse intelligente\ncertes, pas de sensibilité particulièrement aiguë, du savoir faire, mais aucun\nsymptôme révélant un tempérament constructeur latent. Durant ce stade\net après, il a l'illusion d'être libéré des lois physiques qui nous régissent.\nDans l'hypnose des stupéfiants cela est connu, mais que cette illusion se\nprolonge après la crise c'est plus grave. Le domaine dada s'ouvrit à ce\nmoment. L'impossibilité de construire, d'organiser quoi que ce soit, n'en\nayant même pas la confuse présence, cela fit décréter que ça n'existait\npas et qu'il n'y avait qu'à faire n'importe quoi sous le masque de l'instinct.\nMais, l'instinct, apparemment, c'est un ordre psychique qui a besoin\nd'être traduit pour avoir son exécution précise. Dans le règne végétal\nou chez des animaux inférieurs ou vivant à l'état sauvage, ordre, traduction,\nexécution sont simultanés, l'instinct se manifeste libre de toute contrainte.\nChez les animaux domestiqués et chez l'Homme empêtré dans des notions,\ncette simultanéité ne se produit jamais à ce que j'appellerais l'état de veille.\nIl faut certaines circonstances exceptionnelles pour que l'instinct se libère\ndes contingences, circonstances qui dépendent des événements et qui rap-\nportent tout à coup l'état sauvage. Le désordre des conventions d'ordre\npratique humaines ne témoigne donc nullement d'une manifestation ins-\ntinctive. En aucune manière on ne saurait attribuer ce renversement des\nvaleurs à l'instinct sinon à ce qu'on a appelé improprement l'instinct de\ndestruction qui n'est en vérité qu'une résultante d'un état atrabilaire.\nLes productions dans le stade de développement de l'humain ne peuvent\npas être instinctives. Au cours de recherches on a souvent des intuitions\nsans doute, mais qui prennent leur signification uniquement par l'ordonnance\nconstructive. Vouloir retrouver l'instinct par principe c'est exactement\ncomme si un homme âgé voulait par principe retrouver les premiers jours\nde sa vie. Un individu est retombé en enfance, cela veut simplement\ndire qu'il a perdu tous ses moyens de contrôle, toutes ses possibilités d'or-\nganisation et de construction. Si l'on veut voir une analogie entre les vagisse-\nments du nouveau-né et les bredouillements des gâteux, si l'on peut se\nméprendre sur leurs similitudes, c'est qu'on a perdu toute notion des valeurs.\nLes dadas-leaders, je répète, sont intelligents. Il en est parmi eux\nde cultivés et, en général, il ne manquent pas d'une certaine finesse, souvent\nd'ailleurs ils abusent lourdement de cette finesse dont ils ont trop conscience.\nEgalement, ils sont doués du sens critique. Ce sens critique et cette intelli-\ngence les ont toujours fait côtoyer les bonnes tendances, mais leur manque\nabsolu de possibilités constructives les a maintenus dans l'équivoque de\nces tendances. Leurs œuvres furent toujours l'équivoque d'un visage dont\nils ne concevaient pas la déterminante architecturale. Donnant dans le\npiège de l'avant gardisme, ils inaugurèrent l'ère des manifestations sub-\nconscientes."}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "30", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.34", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3201, "texte": "Cependant, cette intelligence, cette culture, cette finesse, ce sens critique,\nne sauraient être pris comme des facteurs suffisants pour leur accorder\nune responsabilité plénière. Une certaine suite dans les idées et dans leur\nexécution qui les caractérise est encore insuffisante. On sait des fous dans\ndes asiles qui conduisent leur folie avec la même logique et qui ne sont pas\ndépourvus d'intelligence, de culture, de finesse et de sens critique. En les\nétudiant de près, ce sont certaines manies qu'on remarque dans leur hérédité\nparticulière qu'on retrouve hyperthrophiées dans la folie déclarée. Au point\nde vue pathologique, le cas des leaders-dadaistes est facilement saisissable.\nC'est leur manque absolu de volonté directrice qui les a voués à l'anarchie\nspirituelle dans laquelle ils cherchent une justification de leur individualité.\nLes seules, certitudes qu'ils aient sont les exaspérations de la conception\nbourgeoise de l'œuvre d'art, essentiellement individualiste donc réservée\nà quelques inities. Partant de ce principe, ils vont jusqu'au bout et s'en-\nferment en eux-mêmes. La présentation de l'œuvre dada est toujours pleine\nde goût pour l'œil, qu'il s'agisse des tableaux aux couleurs charmantes,\ntrès mode, ou des livres et revues toujours délicieusement mis en pages,\nselon des ordonnances de catalogues de parfumerie. L'aspect extérieur de\nces productions n'a rien qui puisse faire s'insurger qui que ce soit, correction,\nbonne coupe, jolies nuances, etc...\nLes formes employées pour les tableaux ne sont pas révoltantes non\nplus, les grafitti du dessin sont décents. Les textes sont à tel point\nimpénétrables que rien ne justifierait une indignation. Quelquefois même\nle choix des mots juxtaposés crée une image vivace et heureuse. Ce qu'ils\nappellent instinct étant tout ce qui leur passe par la tête de temps à autre\nil leur passe quelque chose de très bien II n'y a pas plus lieu de s'en surprendre\nque s'étonner de découvrir dans les accidents de nuages certains rappels\nd'organisation.\nSeulement très rapidement on se rend compte des dominantes qui\nreviennent en leit-notiv dans les tableaux et les œuvres littéraires. Et\nle cas pathologique apparaît brutalement. On trouve constamment leurs\ncerveaux hantés par un délire sexsuel et une fringale scatologique. La\ntare apparaît avec toute son ampleur. Leurs ébats se donnent libre cours\nautour des appareils génitaux de l'un et l'autre sexe. Il y a une réelle joie\ndans la découverte qu'ils ont faite de leur sexe et du sexe féminin ! S'ils\nnient tout à priori il faut malgré cette négation un peu prématurée il me\nsemble, reconnaître qu'ils sont pleins de conviction pour ces ornements\ndont on fait les enfants et avec lesquels ils font joujou. Ils sont obsédés\npar les organes de reproduction à tel point que leurs œuvres géniales peut-\nêtre, sont à coup sûr génitales. D'autre part, à force de s'attarder dans\nces parages, ils ont rencontré, peut-être sans la chercher, une autre source\nd inspiration instinctive. Ils ont découvert l'anus et les sous-produits intes-\ntinaux. Et leur joie pourtant déjà grande s'en est encore accrue. Passant de\nleur première constatation à la seconde ils annoncent à tout venant leurs"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "31", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.35", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3178, "texte": "triomphes. Ils font des billes avec la matière fécale, ils galopent dessus,\nils fouillent dedans. Cas bien connu des neurologistes, ils confondent les\ndéjections avec les productions du cerveau. Ils emploient le même mot\npour désigner deux choses différentes.\nLa confusion c'est bien ce qui caractérise le mouvement niveleur Dada.\nIl se mele à ces substantielles réalites des vélléités philosophiques émouvantes.\nLes penseurs du groupe ont acquis de solides certitudes. Rien n'existe.\nTout n'est qu'apparence et convention. Il n'y a pas de différence entre une\nbelle œuvre et une œuvre laide. Rien n'est mal et rien n'est bien. Il n'y\na pas de différence entre un complet sur mesure et un tout fait Belle Jardi-\nnière, entre un tacot et une belle voiture automobile. Malins, ils s'empressent\nd'aller au-devant de la critique qu'on pourrait leur faire aisément, d'être\nillogiques dans la vie courante avec leurs idées, en ajoutant « d'ailleurs nous\nnous contredisons toujours ». Ils confondent visiblement dans leur système\nmétaphysique l'absolu avec le relatif humain. Mais il est impossible de\ns'attarder à des discussions sur ce point, puisqu'ils affirment qu'affirmer\nest une hérésie et qu'il n'y a rien rien rien.\nToutefois, il est réjouissant de les suivre sur le terrain pro-\npagande. Jamais un groupement n'a disposé de tant de capitaux\npour ne rien dire, jamais un groupement ne s'est tant remué pour pénétrer\nle public et ne lui apporter rien. Nous nous retrouvons aussitôt en présence\nd'une manifestation purement de mentalité bourgeoise où la vanité du\ntréteau l'emporte sur la consistance de l'idée à soutenir. Ici il n'y a pas\nl'ombre d'une contradiction. Une logique parfaite dirige les moyens de\nréclame. Un déclanchement systématique ramène automatiquement les\nrevues et les sarabandes scéniques. Ce sont de tons les humains les dadas\nqui apprécient le mieux la découverte de l'imprimerie. Ils répandent à\nprofusion leurs revues et leurs livres. Ils ne les vendent point, ils les donnent\net ils ont la manière. D'ailleurs ils s'agitent par hygiène. Car ces hommes\nqui ne disent rien, rien, rien ont la terreur du silence. Ils ne peuvent pas\nvivre seuls. Ils recherchent la foule dans laquelle ils croient. Ils sont à plat\nventre devant elle ou ils se livrent à toutes les bouffonneries pour lui arracher\ndes sifflets ou des invectives. Ils la convient à leurs manifestations et ce qui\nest plus étrange cette foule vient et leur obéit. Lorsqu'elle se disperse après\nla séance, les dadas se frottent les mains et disent « grand succès ». Cette\nfoule est composée de curieux et d'éléments boulevardiers très\nparisiens, arbitres des modes artistiques pour milieux snobs. Ces éléments\nsont en quête de la « tendance moderne ». La peur de ne plus être modernes\nles tenaille et ils s'interrogent mutuellement pour savoir ce qu'ils doivent\nfaire. Qu'ils se rassurent et qu'ils enfourchent Dada sans plus hésiter car\nDada est moderne, si par ce mot il faut entendre la grande attraction du\njour, le « great event of the season ».\nA côté des fondateurs du dadaisme, les seuls qui soient logiques avec\neux-mêmes et dont le cas mérite attention, sont venues se ranger toutes"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "32", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.36", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2561, "texte": "les victimes de la société bourgeoise intellectuelle. La fièvre de l'époque\ndésaxe des tempéraments inquiets, souvent doués mais qui n'ont pas de\nmoyens de contrôle pour construire ce qu'ils voudraient. Dada qui affirme\nqu'il n'y a pas besion de se frapper et qu'on peut écrire n'importe quoi\nleur enlève du coup toute inquiétude. Comme c'est confortable. Et puis\ntoute une multitude de non-valeurs qui depuis des années et des années\nne parvient à rien sortir d'elle-même se trouve justifiée par la tendance\nnouvelle. Enfin, comme aujourd'hui le problème d'ordre social se pose pour\nl'ensemble du monde, le problème d'ordre spirituel s'ouvre aussi pour\nce total et c'est un afflux dans le piège dadaïste de tous les désemparés\nde la terre.\nLes Dadas ne coordonnent donc plus selon une syntaxe directrice\nle sens des mots pour organiser les ic ées. Ils n'ont pas encore détruit le mot\nlui-môme mais ils y arriveront. .l'en sais à New-York de plus audacieux\nou de plus naïfs qui ont atteint ce sommet. Nos parisiens goûteront quelque\njour ce plat lorsque quelqu'un d'eux qui ne sera pas allé en Amérique le\nleur apportera délicieusement transposé à F esprit de chez nous. D'ailleurs,\nlorsque Dada aura trouvé la formule la base génésiaque et scatologique\nse sera affaissée et le cataclysme apparaîtra.\nDada prétend discréditer l'art par ses agitations. Mais on ne discrédite\npas plus l'art qui est la manifestation d'une poussée impérieuse de l'instinct\nqu'on ne peut discréditer la société des hommes issue elle aussi d'une poussée\nimpérieuse de l'instinct. On ne discrédite pas plus l'art en se livrant à une\ndestruction systématiques de ses valeurs qu'on ne discrédite la société\npar une faillite frauduleuse internationale. Ce qu'il détruit, sans porter\nla responsabilité de ce qu'il fait, c'est une série de notions et de servitudes\nqui n'a pas besoin de lui pour disparaître comme ce que détruit sur le plan\nmatériel la hiérarchie bourgeoise c'est sa fausse conception de la répartition\ndes richesses communes. Voilà pourquoi Dada n'est en fin de compte\nque l'ultime aboutissement de décomposition des valeurs spirituelles de\ncette hiérarchie bourgeoise décomposée.\nI Son cas mérite qu'on l'étudié avec attention comme faisant partie\nde tout ce qui se produit dans l'ensemble, où déjà dans la pourriture du\ncadavre pousse quelque chose solidement charpenté, quelque chose qui\ndemain apparaîtra bien vivant sur le double plan matériel et spirituel,\nquelque chose qui n'est ni moderne ni classique, mais bel et bien dans la\ntradition humaine.\n\nALBERT GLEIZES"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c025", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c025", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 37, "image_fin": 37, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.7", "titre_corps": "[Illustration sans titre]", "titre_sommaire": "[Illustration sans titre]", "signature_source": "MATISSE ; 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[n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.11", "titre_corps": "La Genèse des Chants de Maldoror", "titre_sommaire": "La Genèse des Chants de Maldoror", "signature_source": "ANDRÉ MALRAUX", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 41, "page_imprimee": "33", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.41", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2710, "texte": "La Genèse\ndes Chants de Maldoror\n\nA Monsieur Jacques Brimeur.\nHaïssant sa famille, désirant quitter au plus vite Montevideo, Lau-\ntréamont vint à Paris à vingt ans, sous le prétexte saugrenu de suivre des\ncours préparatoires, à l'Ecole Polytechnique. Il prit possession d'une chambre\ndans un hôtel de la rue Notre-Dame des Victoires, disposa en paquets égaux\ndes livres qu'il immergea dans un coffre, initia à la pratique de la patience\npar d'austères conseils et refrema le coffre. '\nPuis il commença d'écrire les Chants de Maldoror.\nAyant vécu jusque-là dans l'Amérique du Sud, il savait sans doute\nl'Anglais, car les assez nombreux clichés dont se tachent les Chants sont\npresque tous des clichés romantiques anglais, et les auteurs qui semblent\navoir eu sur lui une influence : Milton, Lewis, Poe, Maturin (non par les\nromans dont parle Remy de Gourmont, mais par ses drames) Misckiewichz\net Byron, puis le marquis de Sade. Lorsque, trois ans plus tard, il prétend\ninitier son notzire, homme placide et sans méchanceté, à l'intelligence des\nChants de Maldoror, il écrit : « C'est quelque chose dans le genre du Maufied\nde Byron et du Konrad de Misckiewickz, mais bien plus terrible ». Les\npoèmes qui composent ces chants (pour bien marquer qu'il ne s'agit pas d'un\npoème, Lautréamont écrit : « j'ai publié un volume de poésies ») sont d'un\nesthétique conforme à celle des poètes anglais de 1825 : ce sont des anecdotes\nlyriques. Ce sont même quelquefois des anecdotes au sentiment fabriqué :\nle conseil de protéger ses ongles pendant quinze jours puis de les enfoncer\navec jouissance, bave et lenteur dans la poitrine d'un poupon glapissant\nest d'un sadisme enfantin, d'un baudelairisme d'employé de la Compagnie\ndes Chemins de fer ; et la scène de famille — écrite d'abord sous forme de\nthéâtre — est visiblement façonnée : l'« enfant qui souffre » ayant été utilisé\ndéjà, comment le présenter à nouveau sans qu'il semble un peu usé aux\ncoudes ? En le fanfreluchant d'une famille, d'une sensible famille de figurants\nqui va souffrir aussi. Les figurants se tiennent mal, et ne vagissent que des\nexpressions sans nouveauté, mais une scène est écrite. Cependant ces traînées\nde candeur sont rares dans le livre.\nLautréamont mangeait à peine, ne travaillait que la nuit après avoir\njoué du piano et buvait tellement de café qu'il scandalisait l'hôtelier. Sur\nun jeune homme, l'effet de cette excitation devait être semblable à celui\ndu haschich. Lautréamont commençait une œuvre, puis s exaltait et la con-\n(*) Les détails biographiques cités dans cette étude sont extraits de lettres\nde Lautréamont que leur possesseur actuel, M. D... 8..., a bien voulu mettre\nsous certaines réserves à notre disposition.\n3"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": "34", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.42", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2812, "texte": "tinuait dans une sorte de frénésie de l'intelligence. Soudain, sous une influence\nmatérielle (froid, faim, etc...) le café cessait d'agir, et 1 auteur baclait un\npoème qu'il savait ne pas pouvoir reprendre. Cela, accentué par la pniase\nfinale « Voici le moment de revenir parmi les hommes » est fort sensible\ndans le chapitre « l'Océan ».\nLe premier Chant de Maldoror, sous sa première forme (lot>8) est un\npoème dans lequel l'esprit du mal (Maldoror), après avoir refusé d etre\nsauvé par Dazet, l'esprit du bien, est maudit par lui. Or, l'ami le plus intime\nde Ducasse avant son départ de Montevideo, s'appelait Georges Dazet.\nL'effet est obtenu par la transposition sur un plan supérieur de sentiments\nqu'il a observés en lui ou ses camarades.\nIl écrivit sans doute ainsi, en anathèmes, la moitié du livre, qui alors,\nfut assdz proche en effet, de Manfied ; puis il eut 1 idée d un procédé qui\na donné à l'œuvre son originalité : il remplaça toutes les abstractions par des\nnoms d'objets ou, de préférence, d'animaux n'ayant avec les poèmes aucun\nrapport logique.\nLa comparaison du texte de 1868 avec celui de 1874 prouve l'emploi de\nce procédé. Le nom de Dazet (l'esprit du bien) a été remplacé successivement\npar :\nPoulpe au regard de soie —\nRhinolophe, toi dont le nez est surmonté d'une crête en forme de fer\nà cheval —\nLes quatre pattes nageoises de l'Ours marin de l'Océan boréal —\nCrapaud, gros crapaud, infortuné crapaud —\nMonarque des étangs et des marécages —\nL'Acarus sarcopte qui produit la gale —\nCette dernière variante retourne la conclusion du premier chant, qui\nétait « ...Car tu as un ami dans le Vampire malgré ton opinion contraire.\nEn comptant Dazet tu auras deux amis ». De même dtins le passage célèbre :\n« Il se replace dans son attitude farouche et continue de regarder avec un\ntremblement nerveux...» (où il désigne un caillou) le caillou a été visiblement\nsubstitué à un nom d'être.\nLautréamont transposa encore dans son oeuvre, des estampes : le chapitre\nqui commence par « j'ai vu le créateur... sur une mer de sang... » est la trans-\nposition d'une gravure anglaise qui fut très populaire vers 1860 (Lautréamont\nn'avait que 13 ans, mais une sensation, sans doute lui resta) intitulée « Red\nDevil ». Il a remplacé le nom de Satan par celui de Dieu, et obtenu un effet\nd'une originalité de visionnaire — d'une originalité de fou —\nPuis, il relut son œuvre, et en tira un esthétique : à partir du 4e chant,\ni! transpose son sujet, et écrit sur la transposition. Ecrire quatre pages sur\nles mathématiques en les qualifiant de jeunes vierges n'est pas la preuve\nd'une insignifiante personnalité, envoyer Dieu écorcher un adolescent\ndans un « lupanar » et faire raconter cette « atrocité » par un cheveu oublié\nne serait peut-être pas venu à l'esprit de Leconte de Lisle, mais n'importe"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": "35", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.43", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 387, "texte": "quel gilet-rouge français, avant 1830, avait employé Satan à arracher les\nyeux d'un nombre long de pâles jeunes filles, et écouté leur âme blanchissime\nlamenter cette abusive exophtalmie. Lautréamont, le premier, raya Satan\net âme, et écrivit au-dessus Dieu et cheveu. Mais, même lorsqu'il donne\ndes résultats aussi curieux, quelle est la valeur littéraire d'un procédé ?\n\nANDRÉ MALRAUX."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c030", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c030", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "35", "page_fin": "38", "image_debut": 43, "image_fin": 46, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.12", "titre_corps": "Les idées de J.-K. Chesterton", "titre_sommaire": "Les idées de J.-K. Chesterton", "signature_source": "A. B", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 43, "page_imprimee": "35", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.43", "debut_caractere": 389, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": "Les idées de J.-K. Chesterton\n\nPersonne, dans la littérature de l'Europe occidentale, n'a exprimé\nà la veille de la guerre, cette atmosphère spirituelle particulière dominée\npar des rêves religieux et mystiques, que l'écrivain anglais J. K. Chesterton.\nSon influence ne fut point négligeable : cet idiologue nous frappe tout d'abord\npar sa maîtrise de casuiste et l'originalité de ses conceptions ; mais en même\ntemps, il attire le lecteur par cet humour purement anglais dont se trouvent\nagrémentés ses romans et ses dissertations, tous empreints d ailleurs, de\nsérénité.\nComment faire, se demande-t-il, pour être simultanément étonné de\nl'étrangeté du monde et s'y sentir bien chez soi ? Car les hommes d'Occident\nont besoin d'un romantisme pratique, d'une combinaison de quelque chose\nqui soit à la fois étrange et sûr.\nDominé — avoue-t-il — par les ambitions en vogue àla fin du xixe siècle,\nlorsqu'il croyait, comme tant d'autres, avoir devancé la vérité, il s'aperçut\nqu'il avait été lui-même devancé par elle de plus de dix-huit cents ans .\nil venait de découvrir le christianisme. Il avait voulu être Original et il ne\nput élaborer qu'une faible copie, à peine, dune religion civilisée. Il avait\nvoulu fonder une secte, et quand tout fut prêt, il s aperçut qu elle était\northodoxe. De la vérité d'une légende ou de 1 erreur d un système philoso-\nphique, il tirait des conceptions déjà connues du catéchisme.\nDans les clubs anarchistes ou dans le temple babylonien, il trouvait\nce qu'il aurait pu trouver dans la plus proche église paroissiale. Il est arrivé\nenfin à comprendre que l'esesnce de la théologie chrétienne contenue dans\nîe symbole apostolique est la meilleure source d énergie et de morale.\nLa science moderne — continue-t-il adopte comme principe absolu\nla nécessité de baser toute recherche sur un fait donné précis. Ce même\nprincipe, tous les fondateurs des religions anciennes le connaissaient déjà.\nC'est ainsi que îe christianisme eut comme point de dépai l la < onception\ndu péché originel, fait qui fut toujours oublie ou conteste put ses dcti acteurs.\nLes modernes qui contestaient l'existence ou péché, ne contestaient cepen-"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": "36", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.44", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3265, "texte": "dant pas l'existence des maisons de fous. Comme autrefois pour juger ou e\nconception ou théorie nouvelle on se demandait tout dabord si elle e ai\nfaite pour condamner l'homme àla perte de son âme, ainsi, en jugean es\nconceptions et théories modernes, il serait utile de se poser la question\nsi elles sont capables ou non de condamner l'homme à la perte de sa raison.\nCar c'est de l'inconscience que de prêter du charme à la folie. Aux fous\neux-mêmes, la folie apparaît comme quelque chose de très ordinaire et très\ncommun, car elle est rès vraie. L'homme qui se croit un coq est pour son\npropre sentiment aussi simple que le coq. Tel autre qui se croit être du verre\nesi pour son propre sentiment un objet aussi fragile que le verre. Ce n est\nque parce que nous pouvons dégager l'ironie de sa folie qu il est pour nous\namusant. Mais lui, du fait que l'ironie de sa folie lui échappe, se fait enfermer\ndans une maison de fous. En un mot, la singulatiré n étonne que les hommes\ncommuns. C'est pourquoi on oublie si vite nos romans contemporains qui\nreprésentent des fous raffinés dans une ambiance de vide, tandis que nous\ngardons dans notre mémoire le souvenir des vieux contes sur les hommes\ncommuns dans un monde fou.\nEn somme, on peut dire que les courants philosophiques qui prédominent\naujourd'hui, courants qui s'attachent uniquement à poser des problèmes,\nrévèlent par cela même non seulement un trait de folie, mais un trait de\nfolie de suicide. Peut-on s'imaginer un tableau plus effrayant que celui d'une\nville où les hommes se demanderaient s'ils existent ? Car on ne perd la raison\nque par la raison effrénée et non par la fantaisie effrénée. Mais c'est encore\nune erreur que de diviniser, à l'onstar de Nietsche. la volonté, en la subs-\ntituant à la raison : la volonté effrénée mène à l'affaiblissement de la volonté.\nC'est ainsi que les anarchistes ne comprennent pas qu'en condamnant le\n« tu ne dois pas », ils lui substituent un « je le veux » tout aussi absolu. « Soyez\ndes artistes libres, frayez le chemin », clament-ils, et ils ne se soucient guère\ndes limitations et des lois. Mais l'artiste, par définition, ne saurait négliger\nles lois et les limitations. L'art n'est autre chose que l'économie, et dans\nchaque tableau se trouve contenue l'idée du cadre ; qui veut dessiner une\ngirafe, doit la dessiner avec un cou long ; s'il se croit assez libre pour dessiner\nune girafe avec un cou court il se prive par cela même de la liberté de dessiner\nla girafe. Du moment que nous rentrons dans le monde des réalités, nous\nnous trouvons dans un monde de limites. Les limites font l'œuvre d'art.\nLa Révolution française s'est basée sur certains principes bien définis,\nd où vient sa durée. La série d'inconséquences qui caractérisent notre vie\nmoderne découle du manque des principes sur lesquels on pourrait se baser :\nde là la faillite de la satire. Nietzche possédait de grands dons satiriques,\nmais il fut en même temps un exemple vivant de cette non-réussite à laquelle\nest vouée toute vigueur trop abstraite. Nietzche s'élève sur des hauteurs\nvertigineuses, mais, tout compte fait, il n'atteint que le Thibet. Il dresse\nses tentes à côté de Tolstoï, dans le monde du Nirvana.\nAyant compris que le sens profond de la vie relève de la magie, Ches-"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": "37", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.45", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3298, "texte": "terton oppose le patriote, qui est pour lui le type de l'homme positif, à l'op-\ntimiste aussi bien qu'au pessimiste, pris comme des types négatifs. Car le\npessimiste est un antipatriote comique, et l'optimiste exclut toute réforme.\nSeul un patriote mystique peut entreprendre des réformes, car plus son pa-\ntriotisme est transcendent, plus pratique est sa politique. Ce n'est que dans\nla doctrine chrétienne que le pessimiste et l'optimiste non seulement se con-\nfondent dans une certaine mesure, mais qu'ils existent côte à côte à leur\nplus haute puissance. Le Christ est un mélange de Dieu et d'homme, et le\nchristianisme, révélant un principe unique, a résolu le problème que le\npaganisme avait tenté en vain de résoudre. C'est comment l'homme peut\nconserver l'équilibre. Pour le paganisme la vertu avait été une mesure ;\npour le christianisme elle fut le conflit de deux passions en apparence dia-\nmétralement opposées. Prenons comme exemple la modestie qui est le centre •\nentr el'orgueil et l'humilité. Ce n'est que le christianisme qui a su séparer\nces deux notions et en démêler les extrêmes opposés ; sous certains rapports,\nle chrétien doit être plus fier que ne le fut le païen. En tant qu'homme,\nil doit se considérer comme la couronne de la création, mais n'étant qu'un\nhomme il est le plus grand des pécheurs. Tout pessimisme, impliquant\nune conception du monde sombre et méprisante, devait disparaître. Désor-\nmais, nous ne pûmes plus entendre les lamentations lugubres de 1 Ecclé-\nsiaste qui mettait en doute la supériorité de l'homme sur l'animal, ni l'excla-\nmation d'horreur du rapsode grec, nous représentant l'homme comme le\nplus lamentable des animaux. L'homme était devenu, au contraire, 1 œuvre\ndivine destinée à un voyage délicieux sur la terre. Il en est de même pour\nles accusations contradictoires des ennemis du christianisme relatives à la\nsoumission et à la volonté de combattre. L Eglise appelait, en les\nuns pour le combat, et les autres pour la paix; et les uns combattaient\ncomme des lions, tandis que les autres, les non-combattants, se comportaient\ncomme des statues. Cela veut dire que l'Eglise voulait utiliser aussi bien\nses surhommes que ses tolstoïstes qui, domines par leurs scrupules dt moine\nrestaient moines et se repandaient dans leurs justes lamentations sur les\ncruautés des guerres et sur la monstruosité de la Il arrivait\nque la pure douceur et la pure violence se rencontraient et justifiaient leur\nunion. Le paradoxe des prophètes trouve sa justification dans l'âme de\nSaint-Louis ; le lion sommeillait a côte de 1 agneau. Le giand fait de la morale\nchrétienne ne fut point ce principe qui peut être énoncé par n'importe qui :\n« ne sois ni fier, ni humble », mais cet autre qui fut en meme temps une éman-\ncipation : « ici, sois fier, là, sois humble ». Ce fut la découveite d une nouvelle\nmesure. La paganisme ressemblait à une statue de marbre droite et symé-\ntrique. Le christianisme rappelle un énorme rocher ramantique effrité qui\nchancelle dans sa base sous la poussée la plus légère, et qui pourtant a pu\nsurvivre des centaines de siècles parce que ses excroissances extraordinaires\naplanies avec le temps, lui assurent la stabilité. Dans la cathédrale gothique,\nchaque colonne fut différente, mais toutes furent nécessaires. Tout support"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": "38", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.46", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2203, "texte": "paraît accidentel et fantastique, tout pilier, plein de gaîté. Ainsi, dans le\nchristianisme, tous les accidents apparents maintiennent l'équilibre.\nFinalement, voici la justification de ce que les critiques modernes\ndu christianisme considèrent comme inexplicable, de ces luttes gigantesques\npour des questions théologiques insignifiantes, engendrées par un seul mot,\nun seul geste : il s'agissait parfois de concessions de l'étendue d'un pouce.\nMais un pouce est un monde quand on mesure dans l'immensité : c'est là\nle romantisme magique de l'orthodoxie. Ce fut en même temps la santé,\nl'équilibre de l'homme domptant les chevaux emballés, et qui les dirige\ntantôt à gauche, tantôt à droite, et révèle néanmoins dans chaque mouvement\nla grâce d'une statue et une précision consciente du but.\nJe me soumets — conclut Chesterton — au christianisme comme à\nun facteur d'éducation, vivant, et non point mort.\nLe christianisme nous frappe de terreur en nous montrant l'abîme sur\nlequel nous vivons, mais peu à peu, il apparaît que cette terreur ne nous\nest que salutaire, car elle laisse une place pour la joie, cette joie que le paga-\nnisme avait méconnu. Giotto a vécu dans une cité plus morne qu'Euripide,\nmais dans un monde plus gai...\nLa gigantesque figure qui couvre de son ombre l'Evangile s'élève, à\ntous les points de vue, au-dessus des penseurs de tous les siècles. Le pathé-\ntique de Jésus fut naturel, alors que les stoïciens mettaient de l'orgueil\nà celer les larmes : lui, ne cachait jamais les siennes. Les surhommes et\nles diplomates cachent leurs emportements, lui, ne contenait jamais sa\ncolère, mais tout de même il tenait secret quelque chose. Une chose fut trop\ngrande pour que le Dieu errant sur notre terre pût nous la révéler. On serait\nparfois tenté de croire que ce fut son esprit libre et joyeux.\nChesterton nous absorbe plus qu'il ne nous désarme, et c'est moins\npar la justesse de son argumentation que par cette fraîcheur pleine de charme\nque contiennent ses idées même les plus surannées. Voulant réhabiliter\ncette maxime qu'avaient prônée les scholastiques : mystica iheologia, vera\nscientia, il a touché àun des problèmes les plus significatifs de ces derniers\ntemps.\n\nA. B."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c032", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c032", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "39", "page_fin": "45", "image_debut": 47, "image_fin": 53, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.13", "titre_corps": "ROMAN", "titre_sommaire": "ROMAN", "signature_source": "G. SERAPHIN", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 47, "page_imprimee": "39", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.47", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2536, "texte": "ROMAN\nLes Mystères des Colonies d’Oulins\nou les Secrets de 1’Enfance\nCHAPITRE I\nL’innocense renfermée\n\n(*)\nPar un beau jour de printemps, lss voyageurs se presseaient en se cou-\ndoyant les uns les autres pour se procurer une place sur les tramways de\nLyon-Perrache qui conduisent à la station d'Oulins à quatre kilomètres de\nLyon.\nDonc nous ne ferons pas connaissance des voyageurs qui ne nous inté-\nresent pas. Mais ! nous ferons comme eux ; en remarquant deux femmes\net un enfant, dont ce dernier avait un bandeau sur les yeux et qui avait une\nforte corpulence ainsi que sa taille qui était audessus des enfants de son âge.\nNotre héros ! va nous renseigner sur tous les agissements de la bassesse\nhumaine, auxquel il n'oubliera pas de la relever par la gloire de la civilisation :\nen rendant hommage à notre vaillante Piépublique qui a* frappé ces trois\nmonstres et gigantesques bâtiments où se sont passés les plus horribles vices\nde l'humanité.\nBref ! quel est donc son âge à cet enfant ?... Chut ! Ecoutons !... C est\nsa mère qui va nous l'apprendre, car il était facile de connaître la mère par\nles traits de l'enfant et par leurs costumes à tous deux qui marquait la pau-\nvreté. Quant à l'autre femme, plus tôt... Dame ; car par ses beaux habits\nl'on devinait une bourgeoise. Mais ! qui était-elle ? Est-ce une parente a 1 en-\nfant ? C'est ce que nous apprendrons plus loin, car sa mère élève la voix...\nEcoutons ?\n— Tu vois bien mon enfant que tu va avoir tes treize ans et demi et que\ntu n'a pas encore fait ta première communion ?\n— Oui maman, mais si tu ne m'avais pas encore parlé de cela, mon\npère ne m'aurait pas encore fait une bosse au front et aux yeux.\n— Enfin mon petit, il me semble que moi ta mère, je suis plus que ton\npère ; puisque je t'es nourit aux seins et que je suis fort affligée d'avoir élevé\nun enfant unique qui ne soye pas de ma religion :\n(*) M. G. Séraphin qui nous annonça ses qualités \" Champion de France et\ndu Monde (Record de i à 100 kms sport pédestre) tenu à la disposition des\nincrédules auteur de plusieurs chansons qu'il désigne à notre attention par\nle sous-titre de « chefs d'œuvres nous adresse le présent roman et le fait\nsuivre de ces indications aimables auxquelles nous n'avons pu résister :\n\" Si vous croye\\ que cela TYie cause de l ennui\nGarde\\-le pour le manuscrit\nRecevez mes sincères salutations\nJe suis tout à votre disposition\".\nNous avons cru devoir accepter cette œuvre d'nn véritable douanier Rousseau\nlittéraire, en respectant jusqu'aux moindres ornements orthographiques."}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "40", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.48", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3040, "texte": "— J'avouerai maman que tu as raison, mais tu avouera aussi que je\nmange plus de coup de trique que de pain et que mon père a manqué à nous\ntuer tous les deux lorsque tu lui a demandé de me préparer pour faire ma\npremière communion.\n— Oui I et sans moi ajouta la dame bien habillée... mon petit tu ne serait\npas de ce monde, si je n'avais pas prété main forte à ta mère.\n— C'est vrai, madame Michel et je vous en remercie.\n— Tu me remerciera plus tard, mon petit : lorsque je t'aurai fait faire\nta lie communion.\n— Oh 1 je serais curieux de savoir comment vous vous y prendrez ?\n— Ah ! tu te figure ça toi que, parce que tu es protestant comme ton\ndamné père, et que ta pauvre mère qui est une brave catholique qui, entre\nparanthèse, tu devrait savoir que ça met la brouille au ménage.\n— Vous avez raison Madame Michel, et je ne suis pas fâché que par votre\nintermédiaire, vous me fassiez faire ma première communion.\n— Mais je serais curieux de connaître la manière dont vous vous y prendrez\n— Oh ! ne t'en inquiète pas, oui ! cela m'est facile : puisque nous sommes\ndeja sur la route\n— Comment sur la route ?\n— Oui ! regarde sur le chemin où nous passons... Toutes ces beautés de\nla nature, et tu verra vraiment par ta contemplation, que toutes ces choses,\nc'est Dieu qui les a faites.\n— Je n'es jamais renié Dieu, Madame Michel, et pourquoi cette com*\nparaison ? je me croyais assez intelligent, puisque j'étais toujours le premier\nde mon école dans tout et pourtout.\n— Je le sais mon petit... Mais ! si tu veux être un homme, il faut que\ntu fasse ta première communion. C'est pourquoi que je t'y emmène.\n— Je vois tout bonnement que vous m'emmenné à Oulins, et cela me\nfait plaisir, par ce que je ne suis jamais venu par là.\n— Eh ! bien tu as tout le temps voulut pour en faire connaissance.\n— Oh ! en effet Madame Michel, ces parages sont très beaux.\n— Oui mon petit, et comme tu vois nous arrivons au Pont de la Mula-\ntière dont le chemin de fer passe sur le pont, et dessous ce gros tunnel qui\nconduit à la ligne de Givors, Rive de Giers, Saint Chamont Saint Etienne etc...\net comme tu as vu tout le long de notre parcours, nous avons passé le Pont\ndu-Midi ensuite la prison Saint-Paul, où, je te souhaite de toujours rester\nhonnête, afin de ne jamais y aller.\n— Oh ! Madame Michel ! vous savez bien que vous m'ofîensé car demandez\nle plus tôt à maman, si je suis toujours été honnête.\nOui mon fils, je te félicite de ce côté là, mais, dès aujourd'hui les choses\nvont changer de farce et...\n— Chut... fit Madame Michel (ce qui fit tressaillir la pauvre mère)...\nmadame Michel continua donc... oui ! mon petit comme tu sait ; après la prison\nSaint Paul, c'est le quartier Ste Blandine qui prend derrière les grandes voûtes\nnoires de la gare de Perrache et dont tu vois les eaux jaunies de la Saône\nvenir en mourant dessous le pont de la Mulatière, puis ensuite, c'est le barage\noù la Saône vient se marier avec les eaux bleuâtres du Rhône qui, dans sa\ncourse furibonde va aussi finir ses tourbillons enlacés dans la mer méditer-\nranée."}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": "41", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.49", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3177, "texte": "— Oui dit l'enfant ; c'est très beau ceci, mais ! ça ne vaut pas la colline\nde Fourvières et l'église Notre Dame que j'aperçois encore d'ici sur le tram-\nway. Puis 1 notre grande et magnifique place Bellecour que l'on renomme\nla plus-belle du monde ainsi que les quais, ensuite, le place de Perrache, le\ncours du Midi, la place des Jacobins, la place des Terreaux avec leurs splendide\nfontaines, le parc de la Tête d'or, enfin 1 nos belles rues et nos grandes maisons,\npuis nos ravissants monuments etc...\n— Madame ? mon pauvre fils à l'air de comprendre que c'est la dernière\nfois qu'il les voit.\n— Chut... voyons pauvre mère, prenez du courage ; puisqu'il le faut.\n— Qu'est-ce que vous dites à voix basses, interrogea l'enfant.\n— Rien mon petit : je fais remarquer à ta mère que la côte est dûre\n, malgré le cheval de renfort.\n— Ca c'est vrai, ensuite ; les maisons sont basses.\n— Oh ! mon petit ! tu comprend bien qu'ici, ce n'est pas une ville comme\nla nôtre de canut et de soieries, non ; ici l'on travaille plus tôt sur le fer ;\nd'ailleurs tu va voir celà à la descente de la côte.\n— Mais Madame ! qu'est-ce que c'est que cette grande maison noire ?\n— Mon petit, c'est l'usine où l'on travaille le fer, comme tu voit, elle\nse trouve à droite de l'Yseron.\n— Qu'appeliez vous Madame Michel.., l'Yseron ?\n— C'est la petite rivière qui écoule lentement ces eaux bourbeuses en\ndessous du petit pont qui coupe toutes les routes, dont ; la première, celle\nde droite va aux aqueducs de Bonan et Chaponost; la seconde qui est vis-à-vis\nde nous est celle de Sï Genit-Sanal dont tu vois les premières maisons audessus\nde nous, car à notre droite : c'est l'église d'Oulins et là où nous descendons,\nc'est la grande rue d'Oulins.\n— Ohôhôhô Tous les voyageurs descendent, s'écria le cocher.\n— Allons ! viens mon petit et prend bien garde de tomber ainsi que\nta mère, oui faites attention aux dernières marches du tramways.\n— Oh ! maman ! ma pauvre petite mère si je ne t'avais pas retenue\ntu tombai. On dirait que tu tremble sur tes jambes, mais voyez donc Madame,\ncomme maman est pâle, on dirait qu'elle est malade ?\nSur cette remarque de l'enfant, madame Michel souffla à l'oreille de la\npauvre mère : « Allons ! du courage puisqu'il le faut à tout prix, ne donnez\npas de doute à votre enfant... Sur ce... la pauvre mère répondit à son enfant :\n« C'est le changement d'air qui m'a donné un mal de tête affreux. »\nOh ! si ce n'est que ça Madame, avec votre fils nous allons rentrer\nà la grande brasserie d'Oulins boire quelque chose pour vous le faire passer.\n— Oh ! grand merci Madame : à moins que mon fils aille soif.\nNon maman : de te voir, l'envi de boire ma passé, puis, qu'est-ce que\nc'est que cette rue où nous descendons ?\nC'est la rue des Fours à chaux, mon petit, et, elle nous conduit sur\nla grande route des rives du Rhône que tu as laissé là baut au pont du la\nMulatière et comme tu vois.... la-bas... vers le petit Pont c est la riviere 1 Iseron\nqui se jette dans le Rhône. Puis la route continue en ligne droite juscju à Oivors\net ces grands peupliers c'est les saulaies d Oulins, après, le village de Pierre\n13 6Xlit6\n— Mais ! ce grand bâtiment qui est â notre droite"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": "42", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.50", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3135, "texte": "— C'est là où nous allons mon petit. Oui nous allons voir deux de tes\nparents.\n— Comment ! j'ai donc d'autres parents ?\n— Certainement tu as un oncle qui est curé et une tante qui est reli-\n— Tiens tiens ! c'est tout de même bien drôle, et comment se fait-il\nmaman que jamais tu m'a parlé d'eux. .. .. . -,\nLa pauvre mère ne pouvait répondre tant son émotion était grande.\nCe qui fit tirer prestement le cordon à Madame Michel. Drelin... Drelin...\nDrelindrelindrelin.\n— On y va !...-voila... voilavoila\nBonjour Mesdames.... Qu'est-ce qu'il y a pour votre service .\nNous voudrions parler à Monsieur le Directeur de la colonie.\nBien Mesdames, et c'est pour... Puis le portier cligna de 1 œil, afin\nd'enlever tout soupçon à l'enfant.\nCe dernier eu méfiance et dit.. — Mais maman... mon oncle est donc\nDirecteur de cette grande maison ?\nCe fut Madame Michel qui répondit à la place de la mère, car elle venait\nd'entrevoir une vilaine figure comme portier. Alors un terrible combat se\nlivrait dans son âme.\nOui mon petit : ton oncle est directeur, est le portier c est frere Mathias.\n— Vous le connaissez donc madame, car on se dirait au couvent.\n— Ce n'est pas un couvent mon petit. Mais, c'est tout comme.\nOh ! ça ne fait rien... 11 n'est, vraiment pas beau ce gros homme-là l\nEn effet, l'enfant eut peur de ce gros homme à la figure joufflue, aux\nlarges épaules, où l'on voyait de gros bras dessiner de gros biceps. Mais, tout\nétant gros, il était plus tôt court, enfin, d'une taille moyenne. Mais il était\nbien campé sur ses grosses cuisses et ses gros jarrets. On devinait de suite\nqu'il était le plus solide des frères avec sa puissante encolure. Oui ! on voyait\nqu'il n'y avait pas moyen d'échappez de ses griffes qui devaient serrer comme\nun étaux. Et puis ! ce quii y avait de bizarre ; c'est que sa face tirait et gri-\nmait sur le singe : vous auriez juré un vrai gorille plein de poil, et surtout :\nsi vous ajoutez des petits yeux perçants et noirs comme un nègre brûlant des\nmille feux d'Afrique. Vous jugerez par là, chers lecteurs, que la mère et surtout\nl'enfant pouvaient avec juste raison, avoir peur.\nTic... tin 1 tin.... Tic ! tintin.\nRassurez-vous, et n'ayez point peur, comme la mère et l'enfant, au son\nde cette cloche de malheur ; car : c'est encore le gros Mathias qui ébranle la\ntonnante pour appeler le sous-directeur et non le Directeur comme ces Dames\nont demandées, car : il savait son règlement par cœur, le frère Machabé. Il\nvoyait de suite que l'enfant n'avait pas plus de quatorze à quinze ans. Donc,\nil était, le pauvre enfant, destiné pour la petite division. C'est pour cela, que\nla cloche avait tinté deux fois : Tic! Tintin... Ticj! Tintin... Pour le Directeur,\nMathias ne s'échinnait qu'une fois, et lorsque l'on sonnait de la sorte, les en-\nfants dans les ateliers poussaient un ah ! de soupir qui ne présageait rien de bon\net qui voulait dire... « Bon! encore un qui va se faire caressé, si il est\ngirond. C'est un de plus qui ne sera pas heureux. »\nPuis, les frères et îes gradés quittaient leurs postes pour regarder par\nquelques coins de croisées pour voir le nouveau venu s'il était joli garçon."}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": "43", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.51", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3503, "texte": "Ensuite, il ne fallait pas être pressé au parloir. Les personnes qui ammenaient\ndes enfants étaient obligées d'attendre quelquefois un bon quart d'heure et\nmême une demie-heure.\nPensez-donc ! si le directeur ou le sous-directeur se trouvaient au petit\nou au gros clos, pour lirent leurs bréviaires...\nEnfin ! le sous-directeur, le révérand père Béraire arriva au bout d'une\ndizaine de minutes ; et les bonnes femmes et l'enfant en le voyant entrer\nétaient à demi rassuré. En voyant sa franche et loyal figure, car, par excep-\ntion l'on sentait en se saint prêtre une âme bien trempée sur la religion catho-\nlique, on aurait juré le curé d'Ars. Puis il avait les yeux doux et son regard\npénétrait même jusqu'au plus secrètes pensées des «jeunes colons» qu'il avait\nsous sa direction. On aurait dit que s'était un don spirituel dont il avait été\nfavorisé par le Créateur.\nIl était d'une assez grande taille, au dessus de la moyenne ; seulement\nil avait les joues creusées par la souffrance, car il faut l'avouer de suite, il\nsouffrait lui-même de voir tant de punis par le frère qui commandait en chef\nla petite division. Il le supliait souvent d'enlever les punitions aux plus méri-\ntants ; mais bah ! c'était un frère pour les jolis garçons.\nVous ne vous étonnerez donc pas chers lecteurs, si il y avait tous les\njours, une fourmilière de punis, soit pour une bagatelle et le plus souvent par\nvengeance et que l'enfant ne voulait pas se laisser faire.\nEnfin ! sur son aimable visage de sous-directeur, était marqué les traits\nde la douleur ; il n'y avait que son nez qui défrisait son austère visage. Mais !\ndans tous les tableaux des saints, ne trouvent-on pas un défaut à leurs figures,\ncomme à leurs caractères et leurs manières d'Evangélisation. Mais lui c'était\nune exception à la règle, son nez était tourné à droite, et d'une longueur\ndémesurée. Pourtant avec l'ensemble de sa respectueuse physionomie et l'en-\nsemble de ses traits, transfigurait sa tête dans l'auréole d'un saint....\nIl s'avança donc devant les dames, d'un pas lent et toujours le sourire\nsur les lèvres accompagné d'un bonjour de douceur qui rassura les dames\ncomplètement.\n— Bonjour Monsieur le Curé.... nous vous ammenons ce pauvre petit,\ncar ! nous savons par des personnes qui vous connaissent particulièrement\nque vous êtes la bonté même, et comme cet enfant est au bord du précipice,\nnous savons d'avance que vous le sauverez, où bien, il succombera sous les\ncoups de son père qui est un bourreau pour lui ; ainsi que pour sa mère.\n— Mais Madame, vous qui me parlez si bien, ce n'est donc pas vous sa mère ?\n— Non, Monsieur le Curé, sa mère que voila est une brave et honnête\nfemme, qui travaille chez moi comme ménagère, car la pauvre femme du matin\nau soir, elle fait des ménages chez ses patrons. Puis ! voila des années qu'elle\ny travaille. Ensuite, tout le monde est bien contente d'elle, seulement, c'est\nie père... voilà l'obstacle. Lorsqu'il n'était point malade, il n'était pas méchant ;\nmais depuis qu'il est paralysé du bras gauche et du côté gauche il est comme\nun fou. Oui ! il a toujours la manie de frapper, et malheureusement, il tape\nde son bras droit qui a la force des deux sur la pauvre mère comme sur\nce pauvre enfant ; et tout cela ! pour avoir tous les sous que la pauvre\nfemme gagne afin de pouvoir assouvir sa soif et se saoûler. Il est à prévoir\nqu'un beau jour, l'enfant restera sur le carreau... Dans ces conditions, mon-\nsieur le Curé nous préférons vous l'amener jusqu'à son âge de majorité."}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": "44", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.52", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3211, "texte": "— C'est très bien Madame, je compati à la douleur de madame sa niere,\net dès aujourd'hui... son enfant, je le prend sous ma protection : c est-a-dire\nMesdames que je veillerai sur lui, car je vois par son bandeau que son pere\n116 r^aManis que tu as donc, petite mère ? Je ne t'es jamais vu\npleurer ainsi. Lorsque mon père te bat avec moi, tu ne pleure pas si tort...\nOh ! mon Dieu ! prenez pitié de mon enfant... pauvre petit va... ce\nn'est pas de ma faute.\nL'enfant avait deviné juste, et, dans une crise nerveuse, les yeux hagard,\nil s'écria : — Mais où sommes-nous, maman, avec ce Curé, car, ce n est pas\nmon oncle. , . „ ... „ ,\nLe brave curé s'approcha de l'enfant en l'embrassant : il dit a la pauvre\nmère éplorée.\nVotre fils, madame doit avoir bon cœur, mais il doit être vif.\nSur ce mot de fils, elle ne put répondre, elle sentait ses entrailles tenaillées\npar la douleur, elle ne put donc que toujours répété ces cris douloureux qui\ns'arrachaient de sa poitrine et qui partait du suprême élan de son cœur :\nces mots si doux : oh ! mon fils... mon fils bien aimé... mon cher enfant...\nmon Dieu protégez-le. Sur ce, le curé essuya une grosse larme et esseya d em-\nmener l'enfant, mais c'est en vain, il était cramponné aux jupons de sa mère.\nMadame Michel, la patronne de la mère de l'enfant, pleurait avec le brave\nCuré. Puis, le brave homme dit une dernière fois, pour couper court aux dou-\nleurs de la séparation. — « Allons ! allons ! frère Mathias.\nOh alors ! l'enfant s'était rappelé dans l'espace d'une seconde qu'il était\ndans la ville d'Oulins et qu'il y avait une colonie. Mais où, le malheureux !\nOui, dans quel endroit était-elle située ? Donc il ne connaissait pas la colonie,\nil en avait entendu parler, mais il ignorait qu'il était pris coêmme un agneau\ndans la gueule du loup. Oui ! s'était plus fort que lui de quitter subitement\nsa mère, car il n'aimait point son père par les coups qu'il lui donnait nuit et\njour et surtout dans ses mauvais caprices de colères, il lui tapait dessus à\ncoup redoublé avec une canne, jusqu'à lui enlever son mangé que sa mère\nétait obligée de lui donner dans son lit en cachette. Enfin ! il couchait souvent\ndans le caveau du charbon avec les rats,non, vraiment! dans ces conditions\nde martyre, il n'est pas étonnant que le pauvre enfant haïssait son père.\nDonc, comment voulez-vous que ce pauvre petit nouveau venu dans la\ncolonie d'Oulins et dont nous commençons l'histoire, puisse tout à coup\nabandonner sa mère et sa mère l'abandonner aussi. Mais pardonnez lui,\nchers lecteurs, à cette pauvre mère navrée de douleurs : elle y était presque\nforcée par la souffrance et la misère...\nDonc, l'enfant s'était cramponné avec ses bras et ses jambes, dans les\njambes de sa mère, tout en serrant de ses bras la taille de sa mère.\nPuis il cria à perdre haleine de désespoir quitte à se rompre les veines\ndu cou comme Roland de Ronceveaux...\n— Maman ! maman ! tu me quitte et tu m'abandonne, moi ton fils.\nNon ! j'aime mieux les coups de petit père, pour pouvoir rester avec toi,\ncar je ne veux pas te quitter toi, ma bonne maman chérie et adorée... non\net non...\nMais le frère Mathias sur un signe du Curé entra et enleva l'enfant qui\ncriait comme un désespéré"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": "45", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.53", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2046, "texte": "— Maman... maman... ma... petite maman... puis il mordait le gros frère,\nlui donnait des coups de pieds et de poings, si bien ! que le gros Mathias\nse mit à dire au Curé.... Mais! je n'ai pas encore vu son pareil!\n— Certes, j'aimerai mieux mener un grand condamné par le gouvernement.\nAlors ! je taperai dessus pour le faire marcher, mais ce bougre là, il faut que\nje l'emporte. Oui, dit le Curé... Emporté-le à l'atelier des épeluchures. Sœur\nJustine le consolera.\n— Allons mon petit, soit sage lui disait le curé, tu sera bien ici... tiens\nun bonbon.\n— Non ! non ! je n'en veux pas... je ne veux que ma petite mère... oh !\nmaman I maman. Mais ces appels restèrent sans échos. Le frère Mathias l'em-\nporta hors du parloir.\nEnfin ! le père Béraire revint vers les Dames et leur dit... Et bien mesdames\nvenez au bureau pour signer l'engagement jusqu'à son âge de majorité...\n— Oh ! monsieur le curé, jusqu'à 21 ans mon fils, monsieur le curé,\npar pitié, vous ne pourriez pas me faire une petite concession ? Le pauvre petit\nn'a que treize ans et demi : cela va lui faire sept ans et demi de maison de\ncorrection, il n'aura pas un jour de répit pour son service militaire.\n— Mais ! pauvre mère, ne vous désolez pas ainsi, je le regrette de tout\nmon cœur. Si cela dépendait de moi, je le ferai avec plaisir, mais ce n'est pas\nmoi le directeur, ni le maître de cette colonie. Cela regarde le Directeur de la\ncolonie de Citeaux qui est le chef de notre colonie ainsi que de la colonie de\nSt Genest-Serps, qui sont toutes les trois réunies dans la même association\nsous le patronage de Saint-Joseph. C'est donc au Directeur de Citeaux à qui\nvous adresserez votre demande, si toutefois votre fils est sage....\nSur ce pauvre mère, pour vous consoler, n'oubliez pas de venir voir votre\nfils les dimanches au parloir à une heure, Allons ! au revoir mesdames....\nMais ni l'une, ni l'autre n'eurent le courage de répondre. Madame Michel\nfut obligée, non pas de reconduire, mais de traîner la pauvre mère chez elle,\nfolle de douleurs.\n(A suivre)\n\nG. SERAPHIN."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c033", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c033", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "45", "page_fin": "48", "image_debut": 53, "image_fin": 56, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.14", "titre_corps": "LA PEINTURE : Vlaminck", "titre_sommaire": "LA PEINTURE : Vlaminck", "signature_source": "LÉON WERTH", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 53, "page_imprimee": "45", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.53", "debut_caractere": 2048, "fin_caractere_exclue": 2738, "texte": "LA PEINTURE\nVlaminck\n\nCes ciels dont les pans de nuages sont remués à grands coups de pied\nau cul par un Père Eternel en chandail, que cependant de toute la noblesse\nde leur âme eussent aimés Elvire et Chatterton... Ces arbres dont la toision,\ncette route dont les courbes seraient reconnues peut-être et saluées pai\nun vieil homme cjui faisait son tour de France et voyageait en Europe\nvers 1835, qui portait un sac tyrolien et dont je ne sais pas bien s il était\ncompagnon ou graveur... Et cependant, si la roue de ma bicyclette au pied\nde l'arbre chassait une boîte de sardines, je ne serais pas étonné. Ces routes\nne va pas croire qu'elles s'enrubannent pour les sinuosités de ton rêve."}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": "46", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.54", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3109, "texte": "Ces arbres, ne t'y cogne pas d'un faux coup de guidon. Et si le mur es\nau tournant de la route, je t'engage à prendre ton virage. Et pas plus que tu\nn'es dans un monde de buées ocutimentales, tu nes dans un mon e abs-\ntractions découpées. Ni harpisme, ni chromatisme. C'est ua monde ou il\ny a l'humide et le sec, le dur et le tendre, les heures et les odeuis. Ou, meme\nau crépuscule, toute chose et toute lumière solidement s accotent.\nSur le bateau presque rond qui fait la traversée de Saint-Auer à Anvers,\ni'ai rencontré deux ouvrières du Port, dont la chair débordante se pinçait\ns'affûtait à la pointe du nez. Et dans tous les boarding-house du port,\nje me suis promené avec Rubens. Il savait vivre, mais étant ambassadeur,\nil ne comprenait pas grand chose aux questions sociales. A Amsterdam,\nj'ai vu des hommes qui ne quittaient point l'ombre des ruelles et 1 ombre\ndes maisons et des diamantins penchés sur leurs cailloux. Et Rembiandt\nm'a dit qu'il aimait Dostoïeski. A la Haye, j'ai le même jour que Ver Meer\nde Delft, décidé de me marier, parce qu'il n'est pas besoin d'aller chercher\nsi loin la plénitude définitive de tout. C'est en regardant les femmes de\nCorot et les paysages d'ltalie que j'ai le moins regretté de n être pas Dufayel.\nClaude Monet au petit matin déjeunait d'une andouillette et d'une chopine\nde vin blanc. Puis il allait travailler. Près de lui, j'ai fumé dans un pré\nune de ces pipes du matin, qui sont les meilleures avec celles de minuit.\nJe n'aimais pas toujours les femmes de Renoir. Mais peut-être lui reprochais-\nje de les trouver jolies plus longtemps que moi-même. Et quand la femme\nm'a raconté les histoires du petit rentier d'Aix, je n'ai pas été déçu, parce\nque les tableaux enferment ce que nul petit rentier, nul critique ou collec-\ntionneur ne peuvent saisir.\nJe m'arrête,,, parce que j'aurais l'air d'écrire une histoire de l'art ou\nde rédiger le scénario d'une revue à grand spectacle où défilerait des peintres\ndevant on ne sait quel compère.\nLorsque Vlaminck vient à la peinture, on ne fumait plus de pipes avec\nles peintres, j'entends de vraies pipes, de ces pipes où l'on met tout son cœur.\nOn tirait sur des bouffardes de brasseries ou on fumait des cigarettes à\nbout doré, en compagnie de dames de brocante ou d'esthétique.\nC'était le règne de l'intelligence. Quand les artistes prononcent le mot\nd'intelligence, quand ils se font un rempart de l'intelligence, on peut être\nsûr qu'ils désignent ainsi un académisme scolaire ou une certaine impuis-\nsance distinguée et un peu pédéraste (dans la juste mesure qui convient à\nun homme du monde ou à un moraliste professionnel) ou tout bêtement\nla bêtise, la bêtise pure et simple, la bêtise élémentale et rustaude qui règne\ndans les Conseils des Ministres, dans les Etats-Majors et dans les Ateliers\nde l'Ecole des Beaux-Arts.\nLes impressionistes ne nous éblouissaient plus. Hélas ! ils étaient\ndevenus respectables. On demanda à Cézanne la leçon de sa constante\ninquiétude, mais aussi des apparences qu'il avait fixées sur la toile, en\nse tournant lui-même tout entier vers le monde des apparences, on tira"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": "47", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.55", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3053, "texte": "des systèmes. Et aussi on tranforma en doctrine des blagues de salle de\ngarde, qui perdaient ainsi leur drôlerie et leur sens. Et aussi on prenait\ndans une époque ou dans une civilisation lointaines des formes et des aspects\nqui, par l'effort de l'éloignement, simulaient l'éternel et le définitif. On\navait bien raison d'aimer les statues nègres et les gravures\nde 1840. Mais il fallait les aimer pour elles-mêmes et non point\nen tirei des tableaux composites (sens ou 1 on entend ce mot dans la photo-\ngraphie).\nVlaminck aurait pu fonder une école et même plusieurs écoles, aussi\nbien qu'un autre. Beaucoup mieux qu'un autre. Cependant même, s'il avait\nvoulu, quelque chose lui aurait manqué : le pédantisme. Mieux que les\nardents dialectiques, il aurait inventé, s'il eut daigné se contenter de prendre,\nici ou là, comme en une mosaïque, des morceaux où déjà s'était cristallisée\nla sensibilité des autres. Quel beau système il eut bâti de ces systèmes où\nl'humour et la métaphysique se combinent et se dosent, tels qu'il en naît\ndans la plus métaphysique des atmosphères, celles des cafés un peu plus\ntard que minuit, tels que les adoptent les jeunes gens oisifs qui viennent\nà Paris et font de la peinture comme ils faisaient enfants, des décalco-\nmanies.\nJ'ai bu du café avec Vlaminck, dans une de ces terribles tasses Louis\nPhilippe, horribles et charmantes, en porcelaine or chocolat, dont la forme\nest d'un Louis XV, écrasé par les doigts d'un notoire ou d'un pair de France.\nPourquoi donc n'aurait-il pas créé l'école de l'or chocolat. Ne sentez-vous\npas la richesse grave de la gamme. Et n'eut-elle pas valu la gamme érable\nqui longtemps a servi. Et ce monde des apparences, la nature naturée, ne\nne pourrait-elle pas se transposer en or chocolat.\nVlaminck aime les tableaux naïfs de ceux qui n'ont pas appris à peindre*\nIl sait découvrir bien des Rousseau, que les théoriciens du néo-Rousseaunisme\nne remarqueraient pas, parce qu'ils peignent naïvement à leur manière,\nsans connaître aucun dogme, même le dogme Rousseau. Vlaminck m'a montré\ndes danseuses de cauchemar entourées de fleurs pestilentielles en papier\ntue-mouches. Ah ! l'école de la fleur pestilentielle, une transposition du\nmonde sous les espèces du papier dentelé, accordéonné, tuyauté, perforé...\nVlaminck m'a montré aussi un tableau peint vers 1840 par un peintre\nambulant qui « tirait » les artisans et les fermiers à l'air, en costume du\ndimanche. Ce tableau représente le père, la mère et la petite fille qui tient\nà la main une rose. Le charme en est ingénu et grave. Cela fait penser à Velas-\nquez et à Cézanne. Ainsi auraient peint Velasquez et Cézanne, s'ils avaient\nété forains. Vlaminck... que n'avez-vous inventé l'ingénuisme, l'école d un\nRousseau frais puis, d'un Rousseau champêtre.\nJe ne veux pas imaginer d'autres systèmes ou d'autres formules ins-\npirés d'une sensibilité d'époque ou d'un détail de procédé. J aurais peur\nque par une trop heureuse coïncidence, ils n'existassent en laits...\nEt j'oubliais que la mathématique aussi est une source heureuse de"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": "48", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.56", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3024, "texte": "méditations esthétiques. Et je ne veux pas confondre les chercheuses qui\ns'immobilisent trop tôt dans leurs recherches avec les polisseurs de reflets\net les douceurs du rond : peintres et sculpteurs de la rue Bonaparte. Certes,\nles systèmes sont tristes. Mais les pensées nettes et les méditations vagues\nd'où ils naissent peuvent être une joyeuse excitation. La faute, la sottise\nsont dans l'acte qui les immobilise en théories. Et la théorie est seulement\nce qu'un imbécile saisit de cette excitation.\nVlaminck a connu toutes les idées excitantes de son époque, qui devien-\nnent seulement systèmes ou paradoxes pour ceux qui s'en contentent.\nParce qu'il avait en lui assez du sentiment qui inspire les statues nègres\net les plus archaïques images, il n'a pas eu besoin de faire nègre ou vieille\nimage, il n'a pas eu besoin d'imiter la formule. Le sentiment qui nous émeut\ndans ses œuvres lointaines est en lui, assez puissant pour l'inspirer directe-\nment, pour lui suggérer son langage, son langage à lui.\nVlaminck a écrit quelque part que quand on lui parlait de cette noble\ndiscipline qui est la force principale non seulement des armées, mais aussi\ndes beaux arts, il pensait toujours à son grand-père lui disant : « le régiment\nte formera le caractère... >. Le caractère... Beaucoup de peintres en ont la\nmême idée que les grands-pères et pensent l'obtenir par les mêmes moyens\nformateurs. Et Vlaminck ajoutait : « Je ne suis ni docteur, ni modiste,\nni scientifique... quand j'aime une femme, je ne songe pas à celles qu'eut\npréféré mon grand-père... je peins avec mon cœur, avec mes reins... v Cette\nproclamation ferait mauvais effet dans les salons artistiques et littéraires\noù les dames sont cérébrales, bral, bral, bral.\nMais pour l'ordre et l'assemblage des choses... (car n'oublions pas\nenfin que la peinture est un système du monde... Pourquoi pas ? Un système\ndu monde au moins pour les objets contenus dans l'espace du cadre. Autrefois\non appelait cela : composition. Et pour l'ordre... celui qu'il a adopté n'est\npas en effet celui de l'intelligence pure. Il en est de l'œuvre des peintres\ncomme des travaux de ménage. On reconnaît la main qui a mis l'ordre\net nettoyé. Une bonne ménagère du moins. Pour l'ordre... Vlaminck n\"a\npoint adopté celui que recommandent les vieilles dames minutieuses qui\n« rangent » tout le temps, mais laissent toujours les objets à leur place. C'est\nnn autre ordre, le sien, selon lequel il a assemblé les choses. Et de quelle\npoigne ! Et de quel cœur !\nDe la force et du cœur... ce sont des mots bien simples. Connaissez-\nvous beaucoup de peintres dans cette époque auxquels vous les puissiez\nappliquer. J'en vois d'impassibles et j'en vois de tendres, de fantaisistes\net d'appliqués, d'éclatants et de délicats, j'en vois des désordonnés et d'autres\nordonnés. Certains même ne pensent tant à l'ordre que parce qu'ils sont\nmous sur leurs jambes. Alors ils ne pensent qu'à numéroter leurs abatis...\nMais Vlaminck me paraît tout seul, avec sa poigne, avec son cœur.\n\nLÉON WERTH"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c034", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c034", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 57, "image_fin": 57, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.15", "titre_corps": "[Illustration sans titre]", "titre_sommaire": "[Illustration sans titre]", "signature_source": "VLAMINCK", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 57, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.57", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 8, "texte": "VLAMINCK"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c035", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c035", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 58, "image_fin": 58, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.16", "titre_corps": "[Illustration sans titre]", "titre_sommaire": "[Illustration sans titre]", "signature_source": "ROBERT MORTIER", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 58, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.58", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 14, "texte": "ROBERT MORTIER"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c036", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c036", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "49", "page_fin": "58", "image_debut": 59, "image_fin": 68, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.17", "titre_corps": "Matisse", "titre_sommaire": "Matisse", "signature_source": "G. DUTHUIT", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 59, "page_imprimee": "49", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.59", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2691, "texte": "4\n\nMatisse\n\nL'art est une promesse de joie.\n■ Stendhal\nPartout où il y a joie, il y a création.\nBekgson\nAu printemps, un sentier de graviers clairs garni d'herbes et de fleurs...\nDans l'atelier la fête continue de la saison heureuse. Parmi de grands accords\nde verdures balancées, d'eau simple et de larges collines, des femmes, des\nhommes dansent et jouent ; des poissons et des fleurs. Le jeune homme 11e\nles voit pas d'abord mais, comme sous l'influence d'un air plus tonique,\nil se sent heureux, il regarde son compagnon, il s'exprime avec une meilleure\nconfiance : il voit que Matisse est un peintre de bonheur.\nBonheur : Desserré l'étau de l'espace, le corps ravi d'extase, l'âme,\ndélivrée, chante.\nPlus tard, rentré dans l'appartement où les tableaux font tache triste\net qu'il ne reste du charme ineffable de la visite qu'un peu de soleil, dans\nles yeux, d'un citron, d'un bouquet, la pensée s'enroule autour de la bonne\nexpérience. Dans le loisir du cabinet, le pensée joue, elle se laisse aller\nsur une pente dangereuse : elle n'invente plus, elle devient critique. Elle\nvoudrait définir, revoir dans ses détails et rassembler suivant un tout\ncohérent l'œuvre que le sentiment, d'emblée, accepta. Elle cherche mais\nhésitante, vite étonnée, haletante et puis désemparée, la pensée qui tout-\nà-l'heure bondissait, si chaleureuse, si vive... Elle cherche pour l'inutile\ncompte-rendu de sa visite des scènes pittoresques, des particularités phy-\nsiques, des côtés intéressants de physionomie, des coins de paysages...\nMais rien ne la fixe à l'espace, la paresseuse qui voudrait attacher aux\nchoses l'étiquette commode des couleurs fixes, des formes réelles, des dimen-\nsions cotées — elle ne peut s'étendre : rien ne la retient au passé, la non-\nchalante qui aime le spectacle, l'image toute faite et savourer sans peine,\nl'émotion qu'on lui sert mâchée — elle ne peut pas rêver... Si elle se souvient\nla pensée reprise par les habitudes utilitaires et les prétentions littéraires,\nc'est pour s'inquiéter plus encore... La tache verte d'une joue, la défor-\nmation d'un nez, la main sans doigts, l'impraticable dislocation d'un corps,\nl'excessive simplicité d'un contour, tout la pousse loin de l'enveloppe ter-\nrestre et de ses accidents — en deçà ? en delà ? — à mille lieues de l'anec-\ndote, de la description pittoresque, de l'analyse superficielle et de la logique\nabstraite. Elle se sent inutile, elle voit qu'elle fait fausse route. Elle erre\nencore et jusqu'à ce que tout s'illumine : qu'elle n'essaie plus de projeter\nau dehors, sur l'écran fictif de la représentation, la peinture qui l'intéresse\nExtrait d'un essai sur Matisse pour paraître prochainement aux\nEditions ACTION."}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": "50", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.60", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3089, "texte": "mais que, comme au cours de la visite, elle vive avec cette peinture : l'ar-\ntiste ne nous a pas communiqué l'élan inspirateur du dehors mais du dedans.\nNous ne retrouvreons pas cet élan en disposant sur l'échiquier de toile, les\npièces diversement coloriées d'un jeu. Nous le vivrons comme si, « au moment\ncritique d'une partie d'échec nous apercevions d'un coup d'œil, en sa néces-\nsité dynamique et en sa diversité d'éléments et de phases la partie tout\nentière* ». Le rêve courant la surface multicolore des images plaquées, la\nmémoire automatique et ses reproductions inertes, n'ont pu nous procurer\nle sentiment d'exaltation féconde et de plénitude créatrice qui nous soulève\nencore. Ce n'est pas l'immobile multiplicité de la forme qui nous a été trans-\nmise, mais la simplicité même du mouvement qui l'engendra : l'augmentation\nde vitalité que nous éprouvâmes, et quasi inconscients des tableaux qui nous\nentouraient, en est la preuve. Nous parlions chez Matisse, nous faisions\nun effort de création, nous n'étions pas spectateurs, et nos énergies dilatées\nnous assuraient du bienfait de la peinture. Pour retrouver l'œuvre plongeons\ndans cette mer de l'intuition dont la vague nous emportait, favorable.\nNous sommes à la source de nos aspirations et de nos désirs dans l'attente\nde jaillir, sous la volontaire contrainte, en notes originales, en neuves clartés.\nC'est l'expérience mystique de l'activité, épouse de la ligne et de la couleur\nqui, repliée en soi, se connaît en tant que naissante activité. C'est la recon-\nnaissance directe, encore une fois, d'un art de suggestion qui tient compte\nde l'action entreprise, lui crée une atmosphère favorable, la pénètre, la\ncolore, la dirige et ne se montre pas et ne détourne pas l'attention de son\nbut, inventer selon sa nécessité, créer ,nous créer. Cet art ne se définit\npas plus que la musique ou l'amour : il ne fait qu'un avec le mouvement\nde la vie. Si l'esprit ne répond pas à sa voix en déroulant, poète, sa propre\nmélodie, s'il veut connaître, il n'a qu'à s'incliner, silencieux et attentif\ndevant la sensibilité qui lui confie le secret de l'œuvre. Il n'y a pas de formes\ndont on puisse parler : nous n'essaierons pas de faire comprendre la qualité\nd'une peinture qui ne s'adresse qu'au cœur. Nous ne pourrons que balayer\nquelques préjugés, écarter quelques erreurs, indiquer quelques tendances\net conduire le néophite au seuil du temple : à lui d'enlrer\nLe dieu, Matisse l'a connu, comme nous-mêmes, en écartant la lettre,\nen approchant l'esprit. Cette substance merveilleuse qui crève les portiques\nd'été, soulève les pieds d'enfants et coule, liquide diamant noir, dans les\nyeux de femmes, ce n'est pas en se ruant sur les apparences qu'il l'a pû\nsaisir. Comme nous il lui fallut participer à l'âme des choses et découvrir\nen lui le point sensible où celle-ci confluait. La forme n'a été que prétexte\n(*) Cf. Second. Intuitions d'amitié (p. 16). Cet ouvrage dont le vague des\nconclusions déconcerte, contient cependant d'excellentes remarques notam-\nment sur la relation de forme à sentiment. Nous en avons fait usage."}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": "51", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.61", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3302, "texte": "à communion, le lien entre sa qualité propre et la qualité de l'être ou de la\nchose qui 1 ont ému. La nature l'appelle, il répond. Sans que rien s'interpose\nentre elle et lui, suivant les libres lois de l'évocation, le sentiment prend\nson essor. La connaissance pratique, le rêve pur et caricatural ne sont pas\nadmis dans l'acte créateur qui se développe en son imprévisible nouveauté.\nNe sommes-nous pas au cœur de cette durée bergsonienne qui, suivant les\nrythmes qu'elle adopte nous fait saisir diversement l'intérieure diversité\ndes êtres et nous restitue encore, par le maximum de tension de la volonté\nde l'artiste, la réalité immanente de l'éternité spirituelle ? Voir travailler\nMatisse, c'est bien assister aux manifestations de cette attention à la vie\nqui « agissant par l'espace mais dégagée de l'espace, douloureuse et vigou-\nreuse, nous ramassant en notre réelle durée et notre propre devenir, nous\nfait apparaître à nous-mêmes en notre plénitude et en notre tension, en\nnotre puissance libre et créatrice, en notre originalité inventive et jaillisante,\nen notre passé novateur et notre caractère aux décisions rationnelles et\nimprévisibles. « Matisse ne perd pas contact un instant avec le modèle,\nil n'en détourne les yeux que pour les fixer sur la toile et cependant il recon-\nnaît n'avoir pas su, après avoir terminé son tableau, le nombre de figures\ndu Café Maure. Il omit un personnage en faisant une réplique de la Danse.\nNulle construction cérébrale pré-existante, nul canevas littéraire donné.\nLa cathédrale gothique, prétend Emerson, est bien plus belle dans le cerveau\nde l'architecte qu'une fois achevée. Mantz assure que Delacroix voyait\nson tableau avant de le peindre... Pourquoi prendre les pinceaux, pourquoi\ntoucher aux pierres si l'action, en art, n'est que travail inutile ou « manière\nde gâcher quelque chose » ? Pour Matisse, indépendamment des poèmes\nd'Hugo, de sa place dans les catalogues scolaires et des descriptions soi-\ngnées de Madeleine Lemaire, il y a dans la rose un charme, une force cachés.\nM. Benda le nie, mais la petite qui accroche la rose à son corsage le sait.\nL'artiste le sait. Une émotion l'envahit devant cette rose, cette émotion\ns'agite sourdement, elle veut naître au jour. Il l'aidera de ses mains qui\npétrissent la couleur, la chair. Est-il conscient du travail de ses mains lui,\ninspiré, qui adore son enfant ? Lorsqu'il l'aura arraché de son être il se\ntrouvera devant une créature vivante, d'un caractère pressenti mais d'une\nforme que l'intelligence n'avait pu ni fixer, ni prévoir : la forme est neuve,\nl'œuvre fut réalisée comme la nature réalise son œuvre, orientée suivant\nla marche de l'élan vital lequel nous est transmis aussi pur, aussi simple\nque lorsqu'il brillait dans la fleur primitive. Les couleurs, les traits par\nlesquels il éclate sur la toile sont ses couleurs et ses traits, lui seul peut\nen répondre : comme le poète par la liaison des mots inertes nous commu-\nnique sa mélodie intérieure, le peintre évoque en nous, en sa mouvance,\nl'état d'âme qui le soulevait à l'heure de l'inspiration. La rose peinte est\npour l'œil toute différente de la rose fleur ; elle est pour le cœur toute pareille :\ncette fois arraché aux entraves de l'espace et du temds pour le seul béné-\nfice de l'homme, un mouvement vers la joie."}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": "52", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.62", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2669, "texte": "Mais cette union mystique, demande M. Benda, avec un mauvais\nregard, de l'artiste à l'objet, du regardant au regardé et finalement du\npeintre au public — le cercle est clos — pourquoi ne pas 1 appeler carre-\nment l'amour?\nParce que l'amour, lorsqu'il s'exprime à l'aide de pinceaux et de cou-\nleurs, sur une toile, on l'appelle l'art.\nLes Japonais adorent les choses naturelles,\nnon pour leurs beautés extérieures, mais\npour leur efficacité à suggérer des images\nmentales dit Sei-ichi Tuki, et le proverbe\nassure qu'un homme vain ne peut être\naimé car il n'y a pas dans son cœur de\nfissure par où l'amour pourrait entrer.\nLorsque des dessins furent conservés, des photographies prises, il\nest pathétique de suivre chez Matisse — qui eut d'abord a obéir aux con-\nventions classiques — la lente opiniâtre plongée qui s'opère, contre 1 ha-\nbitude, vers le spirituel. Un à un les éléments sensuels du modèle, immé-\ndiatement perçus par les yeux, sont écartés. Des feuilles tombent qui\ndévêtent l'âme, ligne à ligne, du sein spécieux, de la hanche élégante, du\nsourcil étonné. Les seuls caractères internes, fondamentaux du modèle\ndemeurent. Une première étude au chevalet pour un portrait de jeune\nfille était encore assez ressemblante ; elle aurait plu à la famille. La famille\nn'était évidemment pas en cause, qui peut acheter le tableau, et fière\nde son enfant. Tous les hommes, d'où qu'ils viennent, et tant mieux s'ils\nviennent du levant des lumières étaient conviés (*) ; le portrait n'était\nen fin de compte qu'un masque de majesté, posé sur un corps indistinct,\néquilibré par un tourbillon d'arbitraires lignes blanches.\nOn reconnaît la grande méthode orientale, celle que la Chine imposa\nau Japon du xr-'e siècle. Les contours ne sont pas nécessairement définis,\ndistincts. Le mouvement n'est pas donné par la seule séquence des lignes\nmais par les gammes colorées lesquelles jamais ne prétendent exprimer\nla forme visible, rendre des effets d'ombre et de lumière. Les traits donnent\nle sens de la peinture, les couleurs (dégradés ou teintes plates) apportent\nplutôt un élément de mystère. L'âme d'une chose n'est jamais perceptible.\nNous voyons la coupe, nous ne voyons pas l'intérieur de la coupe, qui est\nla coupe. De la vie nous voyons la surface : pas d'imitation donc. Quelques\ncoups de pinceaux, quelques lavis, c'est tout, c'est assez : des associations\n(*) Okakura, auteur du Livre du Thé et qui fut, à Tokio, le plus aristo-\ncrate des ministres des Beaux-Arts, après avoir traversé sans intérêt les salles\ndu Louvre consacrées à la Renaissance, a salué en Matisse un proche parent\ndes meilleurs artistes asiatiques.\n\n(*) G. Ross. A Theory of Pure Design."}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": "53", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.63", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3041, "texte": "fondamentales se forment, une certaine humeur, un certain état d'esprit\nsont créés -— le but de l'art est atteint (*). Un portrait de Matisse. Dans\nune vraie civilisation où le tableau ne serait ni une sorte de grand seigneur\nà audiences ni l'hôte encombrant, président de son cadre définitif aux situa<-\ntions qui lui sont le plus étrangères, dans un Etat, dans un intérieur orga-\nnisés où l'image — guerrière, religieuse, pastorale, érotique — existerait\nen fonction de besoins réels et déterminés, le portrait de Matisse serait con-\nsacré à un culte familial de tendresse domestique. D'une figure religieuse\nil a bien le caractère d'indétermination physique et d'universelle qualité.\nComme i'artiste a su nous faire la concession de son silence après avoir dit,\navec une définitive fermeté, tout ce qu'il était important de dire ! Le masque\nde la douceur attentive et fidèle. C'est tout. C'est assez. Il s'agit de commu-\nniquer au fidèle, sans compliquer ses problèmes, sans introduire en sa vie\nun nouveau personnage inutile, la compréhensive émotion de l'artiste,\nil s'agit de le replonger dans la nappe souterraine et divine où, depuis tou-\njours, coule cette émotion dont les créatures, en leur apparence visible,\nne sont, à travers les âges, que la décevante phosphorescente lueur. Il\ns'agit de le mettre en contact avec l'intime réalité des êtres. Aussi nul reflet\nde quotidienne humanité dans ces yeux — effroi, contentement, suppli-\ncation, désir — nulle inflexion particulière dans cette bouche, rien que le\ntrait de distinction, qui en sous-tend les modes ; le costume, simplifié à\nl'extrême n'est pas d'un temps, d'un couturier — rien qu'une architec-\nture de surfaces sombres et de transparences ; prêts à toutes les bienveil-\nlantes attitudes, les bras ne prennent pas d'attitudes... Rien de temporaire,\nrien de passager, l'essentiel est dit. L'idée d'humanité semble écartée :\nelle est là tout entière, à nous d'en prendre possession. A nous d'amener,\npar l'effort de la prière l'intuition lentement assimilée à l'heure de la con-\ntemplation, à nous de la conduire à la lumière de l'espace sur leur vérité\nessentielle — devenue nôtre — des créatures selon la chair, à nous de recon-\nnaître si rencontrée, la femme chez qui resplendira de maternelle douceur\ninspiratrice et de lui répondre, sans errer, pour avoir si bien connu son\nâme, avec les parloes et les gestes qui conviennent, à nous de reprendre le\nflambeau et de refaire une œuvre d'art.\nLe dilettante et son produit, le marchand, le critique et son produit\n(ou vice versa), le public amateur ont perdu, absolument, le pouvoir a agii\nau rvthme de l'art; ils regardent : on les voit s esclaffer paice que cette\nfigure est drôle « qui n'a jamais été comme ça v ou s enthousisamer parce\nqu'elle flatte, en sa déformation, leur besoin de singularité.\nAux jours lointains où l'art imprégnait de beauté les ustensiles les plus\ncommuns de la vie de chaque jour en même temps qu il soutenait les dé-\nmarches les plus élevées de la vie spirituelle, la forme était considérée"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": "54", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.64", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3310, "texte": "comme un organe dans un organisme : l'homme ne l'aurait pas plus sepaiee\nde sa fonction pour en faire l'objet d'une étude purement spéculative,\nqu'il n'aurait arraché son cœur de sa poitrine sous prétexte d en etuaier\nle mouvement. La belle forme était celle qui répondait le mieux a son rôle\n— la nécessité et le goût étant juges — dans une pièce où tous les ressorts\nde la créature humaine, physiques et sentimentaux, et du groupe sociai\nétaient en jeu. Un chrétien du XIe siècle n'aurait pas raillé ou loué —-\nla vierge de son église parce que les yeux sont effroyablement dilates qui\nenferment les chagrins du monde et le corps démesuré qui doit garnir la\nvoûte : en communion intime avec le sentiment de 1 artiste, si viaiment\nsensible, il s'agenouillait. La forme la plus intéressante était celle qui s'adap-\ntait aux plus grand nombre de circonstances. L idée de représentation\nqui ne se prête pas à une fin décorative, qui attire 1 attention et propose\nune action étrangère à l'action en cours était écartée. Le potier persan\ncuisant l'or et le lapis à sa porcelaine, d'après la convention de 1 éphèbe désar-\nticulé à ramages, ferait sourire peut-être le fonctionnaire de Sèvres qui imprime\ndans sa coupe, avec une scrupuleuse exactitude, le portrait du souverain\nrégnant ; mais on peut boire dans la coupe du premier sans être incommodé\npar le souvenir d'une alliance : elle est strictement faite pour être appro-\nchée des lèvres. Qui croirait d'ailleurs à la véracité d'une œuvre représen-\ntative ? On ne représente jamais. Pourquoi ces raccourcis, ces muscles,\nces ombres, ces modèles, puisqu'il n'existe pas d'objets définis, concrets,\nextérieurs qui puissent être représentés ? Toute perception est en partie\nintentionnelle. Il s'ensuit, à moins d'appartenir à l'Ecole, que tout effort\nd'expression du peintre demeure, de cela personne ne doute, psychologique.\nL'antithèse représentation-invention est fausse. Il n'y a qu'invention et\nil faut bien en revenir à juger un tableau au terme de notre vie intérieure.\nLa légende ne s'en est pas moins formée, sous l'effort conjugué des peintres\ndits classiques et des philosophes intellectualistes d'un monde autonome\nde la représentation. Les relations qu'on nous fit de cette terre enchantée,\nde sa souveraine, de ses lois et de ces inaccessibles habitants s'avérèrent\nd'un caractère tellement contradictoire et d'une lecture si pénible que le\ncritique moderne, s'il veut vendre son livre, repousse à l'ordinaire toute\nparticipation au culte de l'idée pure et excipe de sa quotidienne humanité\npour présenter, avec un vocabulaire simple, sous un jour bien terrestre,\nl'objet de son étude. Alors que nos uniformes suent le plus fade des bleus\nhorizon, que la décoration des édifices publics ou privés atteint le comble\nde la vulgarité, alors que les objets de nos cultes et l'ornement de nos fêtes\nreculent les bornes de l'avilissement, le critique parle. 11 pourrait à la rigueur\ndonner à l'étudiant quelques informations techniques intéressantes, signaler\nau gros public quelques nuances. Ses prétentions sont plus grandes. Il\ntâche à donner le ton, il aide à régler, sinon le goût, du moins la vente,\nil contribue activement à donner à l'objet « en soi », tableau ou statue,\nl'intérêt quasi fabuleux qui augmente son prix et réduit à néant sa valeur"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": "55", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.65", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3273, "texte": "sociale, sa force d'action. Si le critique d'art ne porte plus le titre\nd'ambassadeur d'une brumeuse divinité, s'il se contente de marquer, on\nne sait sur quelle base, les rapports d'œuvre à œuvre, d'école à école, etc...\nson impuissance créatrice le rattache naturellement, devant toute expression\nnovatrice, au critique du passé. Il dit alors des choses étonnantes. « Qui\ncroirait qu'il esquissa ses ouvrages, les retoucha à maintes reprises afin\nde séparer et désunir les teintes et donna ainsi à ses toiles ces aspects de\ncruelles ébauches pour simuler une plus grande liberté de facture... » Ainsi\nparle Pacheco de Dominico Greco,l6ll. Ainsi parlerait de Matisse, Arsène\nAlexandre, 1900. Les Arsènes Alexandres ont entre les mains la fortune\nartistiques de l'Etat et, prêtres de la religion du musée, ont à charge la\nculture esthétique des peuples. Si le critique est plus particulièrement\nhomme de lettres, quelque peu créateur lui-même, mieux à même, par\nconséquent, de sentir la grandeur d'une œuvre originale, il y a plus de res-\nsource ; il peut transposer dans le plan du verbe, en mettant l'accent sur\nla figuration extérieure, le résidu des émotions exprimées par l'artiste.\nLa tâche est rude avec Matisse qui ne sacrifie pas au spectacle et dont\nl'œuvre mobile, une énergie en marche, se refuse dans le présent, à tout\ndécalque, à toute répétition. L'imagination, au sens que veut lui donner\nle gracieux champion du classicisme : faculté de créer des images vives\net bien terminées, il sait qu'en peinture, les expositions officielles en té-\nmoignent, et quel lyrisme ! tout le monde en a. La conception du sujet\nn'a rien à faire avec l'art de peindre : elle fut dans l'antiquité et en Orient\nlaissée aux prêtres, aux aristocrates, aux grands maîtres de la cérémonie\n(le peintre était souvent tout cela à la fois) ; le chinois peignait vingt ans\nla même tige de bambou, la même branche de prunier et pouvait se renou-\nveler, enrichir son génie jusqu'à sa mort. Matisse, un homme sain, pas\nencombré de préjugés moraux ou de formules livresques, recherche les\nintérieurs, les paysages où son moi s'épanouit le mieux. Ce n'est pas une\nquestion de littérature, c'est une question d'existence. Il peint. 11 faut\nun prétexte pour peindre, et son œuvre, pour le critique, rôdant autour\nde la table où il n'est pas admis, contient des miettes, renferme des sujets.\nOn l'entend vanter le poète de la joie de vivre, tressant les guirlandes de\nmai aux cheveux des couples d'amants, gonflant les jeunes corps de sons\nde flûtes qu'on les croirait prêts, extase ! à prendre leur vol. II décrit la\nquiète sympathie du maître pour le foyer, pour les fruits de l'étagère et\nla féminine sollicitude qui fit régner la chaleur de l'après-midi d'hiver;\ndans l'air clair rebondissent les perles de la sonatine. Somptueux les poissons\nrouges filent paisibles quintettes ; la splendeur de leur monde de cristal,\nde la nappe sous la charmille et la jeune fille blonde permettent un rappel\ndes thèmes intimistes dont la réputation n'est plus à faire. Cette fable\nde marbre, douce comme une peau de pêche, n'attend que 3 ami du poète\npour qu'il approche, de ses lèvres peintes, les confitures sanglantes. Relisons\nPissaro, suivons en automobile le magicien ravisseur de neiges éblouies,"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": "56", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.66", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3342, "texte": "de rayons dansant au rebord des tuiles, d'amandiers nuptiaux, de saphirs\ncélestes incrustés de cimes. Comme il nous fait chérir Paris, le peintre des\nquais brillant sous l'argent des gels, adoucis du sable des chalands, ou bien\ndes soirs déployés sur le satin du fleuve, et n'oublions jamais notre dette\naux impressionistes. Exotisme ! Emballons Delacroix, Gautier et Flaubert,\nen route pour le Maroc. La lumière partout. La lumière mord la feuille\ncabrée du cactus, drape d'un horrible éclat les minarets blancs, coule vio-\nlacée dans la chair des marchandes d'amour montées sur tapis rose cru,\nreligieuses. Elle s'épand limpide dans le repos du café Maure ou les chœurs\nd'oiseaux sans cage battent la fumée des pipes, elle caresse le jeune homme\nattentif, aux voiles d'orange candide, à l'amour qu'on devine... Ecrins de\nvelour noir aux perles d'épaules bombées, digues serrées de lourdes tresses,\nétangs de neige sourde où nage le regard, dangereux, tranquille, où le\nsourire, fleur lente, monte, sang,., c'est la femme... Et cette méthode n'est\npas la plus mauvaise encore ; elle laisse à l'écrivain quelque musicale per-\nsonnalité et le pourrait conduire, à condition d'oublier la présentation\nmondaine et commerciale les titres du grand homme, ses exploits et ses\nsouffrances d'artiste révolutionnaire pour ne retenir que l'inspiration essen-\ntielle, au poème. L'œuvre ne serait plus que la torche approchée d'un cœur\nqui lancerait au ciel, à son tour, de fulgurantes étoiles (elles trouveraient\nleur critique). Mais la collection fait connaître les quatre meilleurs peintres\nmodernes et les quatre-vingt-seize pires imitateurs de Cézanne : il faut illustrer\npour le lecteur surpris, les illustrations d'un texte explicatif, il faut mettre à\nprofit le mensonge descriptif utilisé jusqu'ici, par les tyrans de l'acadé-\nmisme et leurs descendants, extravagants ou dégénérés, les romantiques\net les idéalistes. Ces créatures qu'on veut voir, sur les toiles de Matisse\nprendre telle ou telle attitude, signifier telle ou telle action accomplie,\nil les aime d'amour et ce faisant il abolit leur personnalité isolée et leur\ngeste historique pour les fondre corps et âme dans le torrent de la création.\nL'amour a rompu toute barrière sensible entre elles et lui. Elles et lui, par\nl'œuvre d'art, furent réalisées dans le même inépuisable sentiment, sous\nune forme nouvelle — leur vivante synthèse. Les métaphysiciens s'en-\ntendent, nous dit Second dans sa défense d'une réalité fondamentale, trans-\ncendante à toute forme et directement perçue par l'amitié et l'intuition,\n« à former des barrières mêmes qui séparent notre moi et celui des autres,\nun système logique de signes révélateurs et constituent ainsi les réalités\nétrangères en constructions savantes et en projections raisonnées de notre\nesprit sagace et spéculatif. Certains insatisfaits de cet isolement idéal et\nde cette comédie d'un monde imaginaire et d'une société fictive, suppo-\nseront derrière cet édifice de nos idées et de cette illusion architecturale,\nun monde multiple de réalités inconnues, de choses en soi ». C'est ainsi que\nles cubistes, dupes de la terminologie intellectualiste ont pris l'effet d'une\ngénéralisation cérébrale pour la cause divine de l'univers et qu'ils ont réalisé,\nà l'ordinaire, en théoriciens, l'œuvre la plus anti-picturale, la moins émotive,"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": "57", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.67", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3311, "texte": "la plus choquante au bon sens qui se puisse concevoir. D'autres,\najoute le philosophe, émus en quelque façon d'un remords que\nsuscite l'intuition oubliée, insèrent en nos constructions des réalités exté-\nrieures, une sympathie qui les pénètre et nous les assimile, image plus vive\nmais extérieure encore et illusoire de cette pénétration véritable et de ce\nréel et primitif contact qu'atteste naïvement et directement notre expé-\nrience sincère. Et voici les partisans plus ou moins déguisés de la vieille\nbeauté pure, reconstruisant des civilisations entières, des caractères défunts\net leurs extraordinaires aventures, et voici les innombrables commentateurs\ndes innombrables sous-Titiens et sous-Raphaels, dévoyant un peu plus\nla simple beauté du bon sens de son lieu d'origine : la vie pour prolonger\njusqu'à la bibliothèque la salle d'exposition. On sait l'intérêt qu'on porte\naujourd'hui au peintre et à sa création assez semblable à celui qu'on peut\navoir pour l'acteur, l'aviateur ou la danseuse d'opéra. On a cependant\npeu écrit sur Matisse ; nous avons signalé la difficulté d'une telle entreprise\nCette difficulté sera tournée, mais il n'en restera pas moins que de Matisse\nhomme, à considérer l'œuvre, il n'y a à peu près rien à dire. Un grand hom-\nmage à rendre à l'artiste. Il étreint la vie à travers ses modèles et il est im-\npossible de réduire cette immédiate connaissance à « l'illusion morte d'une\nsympathie arrachée de l'être, isolée et pauvre afin de la projeter en la fiction\nétrange de ses objets ». On ne comprendra pas le tableau en analysant\nles figures qu'il contient ; entendrait-on une symphonie, à considérer la\ndisposition des tâches blanches et noires jetées sur la partition ? On ne\nfera jamais de Matisse, comme nous y sommes accoutumés pour un Velasquez\nou un Degas, un littérateur, créateur de types psychologiquement inté-\nressants et pittoresques. La grande innovation est là : sa peinture n'est\npas finie, c'est à nous de l'achever, c'est nous qu'elle crée. Objectivement,\nil est impossible de dire ce qu'elle nous donne. Si, plus que toute autre,\nelle épanouit les sens et les fortifie et les affine, c'est en se greffant à leur\nracine spirituelle : les sens ne la rencontrent pas. La peinture à effets, la\npeinture à scènes dramatiques ou voluptueuses arrête instantanément\nles yeux et produit une excitation rapide ; elle lasse non moins rapidement.\nLa fille de même, de par l'intention lascive de sa mise cherche à produire\nsur le corps un effet direct ; elle ne laisse que dégoût. L'homme de race,\nlui, se vêt de telle sorte qu'on ne le remarque point. La simplicité de sa mise,\nle volontaire effacement du geste, la mesure de la voix tendent à le dérober\nà l'attention. Comme sa distinction nous attire et la force devinée de son\ncaractère, nous nous approchons. Le bénéfice retiré de son commerce prouve\nla bonté de l'impulsion initiale. Derrière les traits de la peinture de Matisse,\nnous voyons l'âme, c'est-à-dire les idées qu'elle nous pousse à créer : Une\nlongue fréquentation justifie notre adhésion première. On ne peut donc écrire\nsur Matisse, mais par Matisse et il faut toute la confusion où nous ont jeté\ndes siècles d'erreur pour que nous risquions ces quelques notes moins à\npropos de son œuvre que de notre inquiétude. Sans doute il n'est pas mauvais"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": "58", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.68", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2872, "texte": "de faire remarquer, puisque la routine et les mots éloignent encore le grand\npublic d'une peinture authentiquement populaire, que cette peinture possède\nà un degré supérieur, les qualités de puissance, de tenue et d'éclat vantés\ndans les chefs-d'œuvre reconnus. Des marchands nous assurent qu'à retourner\nles tableaux du maître du seul point de vue sensuel de la matière employée,\nils sont d'une qualité de teinture, d'une solidité de texture comparables\nseulement à celles des matériaux les plus durables et les plus choisis de\nla nature, bois rare ou pierre précieuse. Telle femme nue, ocre rude et dé-\npouillée comme les terres de Provence, montre qu'il y a une architecture\nde la mouvance et de la durée aussi rigoureuse, aussi solide que celle de la\nplus revêche des machines d'acier. Dans une galerie, la moindre de ces\nnatures mortes où résonnent, à même leur gaîté, les complémentaires,\noù se jouent les aériennes harmonies de tons voisins, près des autres pein-\ntures lourdes, fades, indigestes, nous semble déborder de miel autant qu'un\nmenuet de Mozart. L'artiste écrit son Don Juan : le Riffain est un tel monu-\nment de jour enfermé, que non seulement, lorsqu'il brille dans une salle\nles autres tableaux disparaissent, mais encore la chambre, ses pilastres, ses\ncroisées : nous sommes transportés après la messe d'une église sombre et\nsurélevée, la grande porte ouverte, devant le ciel éblouissant de midi.\nMais quel jeu misérable cette découverte, par rapprochement, par\ncomparaison, de la beauté et de la santé d'une œuvre dont nous devrions\njouir aussi naturellement, aussi inconsciemment que de la fraîcheur d'une\nmatinée de printemps, que de la présence d'un ami aimé, et comme une\ncivilisation vraiment vivante se passerait d'esthéticiens, même redresseurs\nde tort et défenseurs de beauté ! L'homme vivant s'intéresse à l'emploi\ndu tableau, pas au tableau. Il estime avec Mallarme que les circonstances\nou l'événement qui sont le prétexte n'ont rien à faire avec la beauté plas-\ntique, mais la facture, que cette facture, seule expression pure de la qualité\nde l'artiste — donna-t-on à celui-ci un canon, le canon formel de la bien-\nveillance, du sacrifice, de l'héroïsme, de la majesté, n'en pénétrerait pas\nmoins chaque parcelle de l'œuvre. Peu importe que l'artiste demeure inconnu ;\nsous cette contrainte extérieure qui fut celle des Chaldéens, des Egyptiens,\ndes Chinois, des Chrétiens, demeurant tout entier lui-même, il deviendrait\nplus encore : un artiste social. La vie avec ses défaites, ses victoires, ses\nespoirs, ses anniversaires, ses noces et ses deuils est une histoire suffisante,\nqu'on ne jette plus sur le chemin de son cortège, qui devrait être magni-\nfique, le cadavre des fêtes passées, la dépouille mortelle de formidables\net encombrantes personnalités et les monceaux de commentaires engendrés\npar leur décomposition.\n\nG. DUTHUIT"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c042", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c042", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "[64]", "page_fin": "[64]", "image_debut": 74, "image_fin": 74, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.23", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 74, "page_imprimee": "[64]", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.74", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 27, "texte": "18, RUE ROQUEPINE, 18\nPARIS"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c043", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c043", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "[64]", "page_fin": "[64]", "image_debut": 74, "image_fin": 74, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.24", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 74, "page_imprimee": "[64]", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.74", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 637, "texte": "GALERIE DES FEUILLETS D'ART\n11, Rue Saint-Florentin, PARIS\nEXPOSITION\nDU 26 AVRIL AU 8 MAI 1920\nOrganises par Florent Fels\nDiredcur ck la Rc^ue\nACTION\n(EUVRES DE\nArchipenko\nBraque\nJ. 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GONTCHAROVA et M. LARIONOW\nAlbum petit in-4°, sur papier d'Arches, tire & 150 ex. numerot6s, dont 50 hors-commerce\nPrix 20 francs\nPARAITRA PROCHAINEMENT\nESSAI DE MISE AU POINT DU CUBISME\nET LES MOYENS DE LE COMPRENDRE\npar ALBERT GLEIZES\nOuvrage orn6 de nombreuses reproductions d'oeuvres modernes."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c046", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c046", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 76, "image_fin": 76, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.27", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 76, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.76", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 59, "texte": "GALERIE\nPAUL GUILLAUME\n<\n108, FAUBOURG SAINT-HONOR £, PARIS"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c047", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c047", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 76, "image_fin": 76, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.28", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 76, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.76", "debut_caractere": 61, "fin_caractere_exclue": 255, "texte": "PEINTURE MODERNE\nDE\nBONNARD\nCHIRICO\nA. 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MATISSE\nClaude MONET\n&\nm\n£\niss\nft?.®\nn\nV?i\n• ?\n«•\nVi\n\"WE?\n38%\nBR\nLAURENCIN\nV\nMODIGLIANI\nPICASSO\nRENOIR\nUTRILLO\nVLAMINCK\nSCULPTURES NEGRES"}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c048", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c048", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 77, "image_fin": 77, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.29", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 77, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.77", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 35, "texte": "Le Directeur-Gerant : tlorhnt Fels."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c049", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c049", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 77, "image_fin": 77, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.30", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 77, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.77", "debut_caractere": 37, "fin_caractere_exclue": 84, "texte": "Imp Union, Chalit, 46, Bd Saint-Jacques, Paris."}]}, {"article_id": "bm-bmtnaab-1920-04-01-c050", "article_bluemountain": "bmtnaab_1920-04_01#c050", "volume": "bmtnaab_1920-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 77, "image_fin": 77, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.2.31", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 77, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.77", "debut_caractere": 86, "fin_caractere_exclue": 2267, "texte": "ACTION\nSOMMAIRES DES PRECEDENTS NUMEROS\nI\nLa Conception stendhalienne du heros : Julien Sorel, Gabriel Brunet. —\nEntrepot Voltaire, Max Jacob. — Poeme, Marcel Millet. — Premiere chambre\ndu museum criminel du policier Laitance, Andre Salmon. — Plantin, Christian. —\nEloge de Landru, Georges Gabory. — L'harmonie des mouvements, Florent Fels.\n— Notes sur la Patho genie, Blaise Cendrars. — La peinture, Maurice Raynal. —\nLa musique de Stravinsky, Leigh Henry. — Memoires d'un marin, Gabory.\n15 bois graves de Galanis.\nII\nTitania, Andre Suares.—Eric Satie, Jean Cocteau. — 1910-1920, Andr£ Salmon.—\nPoemes, Max Jacob. — Rondeau, Andre Mary. — Han Ryner, Renee Dunan. —\nMax Jacob, Henri Hertz.— La Peinture, Andr£ Therive.—Quelques Peintres, Roger\nAllard.—Encycliques, Renee Dunan.—Plantin, Christian.—L'expressionnisme, 1.G011..\nBois de Derain, Domin, Galanis, Max Jacob et 25 reproductions de tableaux modernes.\n□ □ □\nEDITIONS ACTION\nVIENT DE PARAITRE\nCollection: L'ART D'AUJOURD'HUI. — Lipchitz, par Maurice Raynal,\nouvrage orne de 21 reproductions des oeuvres du Sculpteur\n50 exemplaires numerotes de 1 a 50, sur Hollande, format 1/4 coquille 100 fr.\n500 exemplaires numerotes de 51 a 551, sur beau couche, format 1/4 coq. 10 fr.\nPortrait de Guillaume Apollinaire, par Marcoussis 100 fr.\nEau-forte h tirage limite a 30 exempl. numerotes. Grandeur du cuivre 28X 50.\nEpreuve format \" Art \".\nPOUR PARAITRE PROCHAINEMENT\nI MAX JACOB Poemes et Nouvelles illustres par l'auteur.\nMAURICE RAYNAL L'art d'etre un imbecile.\nFLORENT FELS Marie du Nord, roman, avec des dessins et\nbois de Vlaminck.\nMARCEL SAUVAGE. ... Voyage en autobus, poSme.\nGEORGES DUTHUIT. ... Matisse, esquisse biographique et 16 repro-\nductions des oeuvres du peintre.\nTous ces ouvrages sont a tirage limite a 500 exemplaires ordinaires, k 5 francs, numerous\nde 51 a 551; et 50 exemplaires sur papier luxe justifies de 1 a 50, au prix de 50 fr.\nCes ouvrages seront majors de 25 % a leur mise en vente en librairie.\nDroits de traduction et de reproduction des textes et cliches reserves pour tous pays.\nII sera rendu compte des ouvrages adresses en double exemplaire.\nLes auteurs sont seuls responsables de leurs ecrits."}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "couv. 1", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.1", "texte": "ACTION\nAVRIL\n19 2 0"}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.2", "texte": "■\nAVRIL 1920\n■ -\nNUMÉRO 3\n. ■\n■\nACTION\nCAHIERS DE PHILOSOPHIE ET D'ART\nL'édition de Luxe comprend 50 exemplaires numérotés et enrichis d'un bois gravé, eau forte,\nou pochoir, originaux justifiés. Le prix en est fixé à 60 fr. par an. Étranger 80 fr.\nV .V' . '- : : ** '• / '\n1 1 1\nLe Numéro.. France: 3 Fr. — Etranger: 5 Fr.\nUn AN » 30 » — » 50 »\nDirecteur-Rédacteur en chef : F. FELS\nAdministrateur : J. POVOLOZKY & Cie\n13, Rue Bonaparte, Paris\nLe Rédacteur en chef reçoit chaque semaine, le Mardi et Vendredi, de 2 à 4 heures.\nDépositaire Général : JACQUES POVOLOZKY & Cie, 13, Rue Bonaparte — PARIS (VI)\n\nSOMMAIRE\nArt et philosophie Dora Marsden L'affaire Dada Albert Gleizes\nPoèmes Jean Charazac La genèse des chants de\nLes hommes de la Mort, Maldoror , André Malraux\nNouvelle Jean Marville Les idées de J.K. Chesterton A. B.\nOpinions sur l'Art Nègre : Les Mystères des Colonies\nG. Apollinaire, Jean Cocteau, Paul d'Oulins, Roman G. Séraphin\nDermée, Juan Gris, Paul Guillaume, La Peinture : Vlaminck. .. Léon Werth\nVictor Goloubew, Jean Pellerin, Jac- — Matisse .. .. G. Duthuit\nques Lipchitz, Picasso, André Salmon, Le théâtre G. Séraphin\nMaurice Vlaminck. Encycliques Renée Dunan\nBois de Galanis et Maurice Vlaminck\nReproductions de tableaux de : Braque, Matisse, Robert Mortier, Vlaminck\nReproductions de Sculptures Nègres"}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "1", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.3", "texte": "Galanis\n\nArt et Philosophie\n\nLa majorité de l'humanité ne s'intéresse pas aux aspects généraux\nde la vie humaine, parce que ceux qui expliquent cette science,\ns'expriment avec une terminologie esotherique. Ils emploient des\nphrases usées, vides de sens, des phrases imprécises qui n'ont jamais\neu de signification définie et pratique. La question se pose ainsi :\nPourquoi ceux dont c'est le métier d'éclaicir ces sujets usent-ils si\nobstinément de la phrase vague ? Selon nous, on en trouverait\nl'explication dans le petit nombre de personnes qui savent ce qu'elles\nveulent dire lorsqu'elles parlent de quoi que ce soit en dehors des\nfaits les plus évidents et les plus concrets de leur expérience. En\nsomme, ils n'expliquent rien parce qu'ils ne peuvent rien expliquer.\nC'est pourquoi marmotter devient une nécessité .* c'est une arme\ndéfensive et la phrase sans signification en est complice. Les artistes\ns'expriment obscurément parce qu'ils n'ont rien à dire qui leur\npermette d'être clairs. Privés de leurs poses, de leurs excentricités,\nde leur supériorité d'emprunt, des clichés protecteurs de leur cercle,\nil leur reste bien peu de chose en dehors de ce qu'ils possèdent en\ncommun avec le passant. C'est pourquoi si, au lieu d'être des excrois-\nsances, l'art et la philosophie doivent donner une forme à la vie\net aux manières d'être de la masse des hommes, si elles doivent\nêtre reconnues comme les forces qui façonneraient et seraient le\nmoule de l'ensemble des intérêts humains, il faut, en premier lieu,\nun mouvement dans les rangs des philosophes et des artistes eux-\nmêmes. Il faut un critérium qui sépare le réel de l'apparence. Selon\nnous, cette épreuve, c'est la clarté. La pénétration née du génie\n11' est ni accidentelle, ni mystérieuse. Le génie est simplement de la\nforce vitale portée à un degré tel qu'elle rend plus intense la création\nde toutes les formes de sensation. Des choses évidentes le deviennent\ndavantages, les relations subtiles qui les unissent entre elles deviennent"}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "2", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.4", "texte": "nlus apparentes, de faibles impressions paraissent fortes, des sugges-\ntions passagères se fixent. Tout le sens de la situation tourne autour\nde la question de force : la force des impressions entraîne le fini de\nla forme, ceci à son tour entraîne le fini de l'expression en même temps\nnue la fermeté de l'expression qui est le style. Par le fait du caractere\noui lui est propre, le génie se rend en même temps maître du fond,\nde la clarté et du style. Un homme possédant ces qualités peut tou-\niours nous en sommes convaincus, voir son exemple suivi dès qu il\nest sûr d'être écouté. Autrement dit, lorsque le génie condescend\nà expliquer, il peut toujours affermir son autorité. Naturellement,\nla mode était de ne pas expliquer. Les explications étaient des fai-\nblesses. Il paraît plus vrai de dire que la force même était la mesure\nde notre faiblesse intellectuelle. Les explications ne peuvent être\nune faiblesse que s'il y a faiblesse à s expliquer. Le génie est bavard,\nil se livre constamment. En fait, c est de cette maniéré qu il croit.\nIl n'a rien à faire avec la prestidigitation ou les mystères, si ce n'est\nen vérité, pour les expliquer et les faire disparaître en les expliquant.\nD'où il ressort que pour établir la curiosité intellectuelle à la\nplace d'honneur parmi les intérêts des hommes, il est nécessaire,\ntout d'abord, de se débarrasser des pseudo-intellectuels et des far-\nçeurs. Il semblerait possible d'arriver à ce résultat en exigeant des\nartistes qu'ils soient en état de fournir une explication coherente\nde leurs œuvres et des innovations qu'ils soutiennent. Il faudra\nleur demander de s'exprimer sur le sens de leurs œuvres dans le\nlangage courant. Ainsi, les artistes deviendraient leurs propres\ncritiques et la création, l'exposé et la critique sortiraient et devraient\nsortir au premier chef de cette origine unique. En effet, une critique\nne prendrait toute sa valeur que si elle venait d'hommes du métier\net exerçant ce métier. C'est ainsi que les artistes seraient obligés\nde devenir des philosophes, autrementdit (idée tout à fait révolution-\nnaire) l'intelligence deviendrait absolument nécessaire à un artiste.\nLes critiques « qui n'exercent pas » se fondraient peu à peu dans les\nrangs des critiques ou dans ceux du public-juge, qui lentement,\nde plus en plus, s'intéresserait intelligemment à un art devenu intel-\nligible. Le prétentieux bavardage artistique cesserait forcément\npuisqu'il ne pourrait plus compter sur la fatuité de l'artiste ni sur\nla complète indifférence du public.\nTraduit de l'anglais par MUe J.-B. avec l'autorisation de The Egoist\n\nDORA MARSDEN"}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "3", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.5", "texte": "Galanis\n\nPoèmes\n\nLorsque j'étais petit et que je poussais des trains de chaises\nMa bonne me disait : « Si Monsieur n'est pas sage\nMonsieur ira au Purgatoire !» et je voyais déjà\nUn grand espace de brouillard où les gens nagent et plongent\nComme dans une eau sale, des poissons...\nElle disais : « toujours... jamais » et j'avais froid derrière la tête,\nEt un doigt dans la bouche, je regardais la tapisserie\nOù les fleurs dansaient en s'approchant.\nC'était dans un couloir.\nL'inquiétude faisait un bruit de bourdon\nEt j'avais chaud.\nJe sentais autour de moi les meubles noirs et lourds\nEt je ne voyais plus que le tablier de la bonne\n• # t • + •\nTout d'un coup, je poussais des cris terribles comme la mort î\nEt la bonne disait : « Quoi encore ? Vous allez voir !\nJe vais vous faire pleurer\n... Pour quelque chose. »\nCependant je voudrais être un tout petit\nQue l'on punirait par une journée chaude d'été.\nA midi, au moment où les ombres sont directement sous les choses.\n(*) La veuve de Jean Charazac nous envoie ces poèmes que son mari,\ninconnu, a laissés."}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "4", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.6", "texte": "Une servante m'enlèverait malgré mes cris\nFt me laisserait seul dans une chambre\nOù les volets seraient fermés. Il ferait là une fraîcheur de cave.\nAu-dessous, j'entendrais le bourdonnement des voix\nDe ceux qui mangent du dessert. , . ,\nDans la maison d'à côté, il y aurait un bruit de machine a coudre\nEt tous ces bruits feraient un grand silence.\nJe pleurerais dans l'oreiller lisse et blanc\nPour le plaisir... et puis... .\nLe chien se gratterait à petits coups sur le tapis.\nAu loin, une usine appellerait les ouvriers\nUn marchand crierait « les oignons s\nEt je m'endormirais...\nBercé par la vie...\nDes bruits ouatés, des bruits dans l'eau, ma tête est moîle\nEpaisse et vide\nMa fidèle maman se remue au loin comme dans une lunette marine\nDu noir s'agite...\nDocteur ?... qui sait...\nUne grosse main rabat le drap...\nJe crois que l'on me presse sur le ventre ?\nSilence... tout s'en va.\nDu gris. Des choses dansent...\nVoilà des étoiles qui deviennent énormes\nUne botte, sur mon œil s'approche,\nUn homme tout petit se gonfle et\nRedevient tout petit...\nVh... Vli... Vh... Vh. Vh. Vli. Vil... Les roues\nTournent plus vite, plus vite, plus vite...\nLes draps sont lourds\nAffolement !!!\nJe me retourne, et puis... soupir.\nLes roues qui tournent sont plus lentes...\nTorpeur...\nDes points brillants montent, descendent...\n\nTYPHOIDE"}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "5", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.7", "texte": "Sommeil.\nRien.\nDu temps...\n« — Fils chéri... ça va mieux ? » Sourire.\nJe reviens étonné à la surface.\nDans la main de maman , la mienne,\nInerte.\nLa fenêtre est un carré clair...\nIls ont tous ri de Chaterton\nIls ont parlé de mal du siècle\nUne fois, j'ai voulu faire des bouts rimés\nIls m'ont dit : « Ton papa a une belle industrie. »\nAlors, je me suis fais une raie « au milieu »\nJ'ai pris une cravate mince comme un fil,\nUn jonc pliant une badine,\nEt des souliers pointus\nC'était facile...\nEt mon oncle François m'a dit : « Je suis heureux,\nCar tu redeviens sérieux,\nTu fais honneur à la famille. »\nMais un jour qu'on m'avait laissé dans le bureau\nDont la fenêtre aux vitres dépolies\nLaisse passer une lumière d'aquarium,\nJ'ai rongé le manche du porte-plume\nEn entendant passer le marchand de marrons ;\nEt ce jour-là, j'ai décidé\nD'endosser un habit que nul ne connaîtrait.\nLe poète\nSouffrant du cœur et de la tête\nPour avoir vu les gens de plus près qu'au Marché\nOn fit venir un psychiatre,\nLequel, entre mille détails,\nLui chatouilla la plante des pieds pourvoir\nS'il écartait les doigts en éventail..."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "6", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.8", "texte": "Et ce fut la seule fois de sa vie\nOù le poète eut éclaté de rire\nLe psychiatre vit encore\nEt le poète est mort.\nHélas, mon bon docteur\nBabrusky n'avait rien à faire avec son cœur\nQuand aux réflexes\nJe sais bien qu'il avait tous ceux\nde Chaterton.\nJe t'aimais et pourtant tu jouais'« Fleur d'Avril »\nSur ton piano Louis-Philippe...\nTa vie n'était point troublée par les\nInquiétudes des poètes.\nEt cependant tu pariais souvent de poésies\nDes choses artistiques et tu savais grouper\nSur la peluche des cheminées, des coquillages,\nDes fleurs en papier, que sais-je encor...\nEt je t'aimais malgré et pour tes yeux très profonds,\nEt malgré le décor...\nJ'ai cherché bien souvent à satisfaire\nTes goûts si raffinés ; combien de fois\nT'ais-je mené, afin de te faire plaisir devant un beau\nPanorama...\nTe souviens-tu du jour où je te fis cadeau\nPour mettre ton ouvrage\nD'un panier sur lequel, bien qu'on fut à Paris,\nEtaient inscrits ces mots : « Souvenir d'Etretat ? »\nVoilà ce que j'ai fais pour toi...\n\nRAFFINEMENT\nMon lapin albinos a les oreilles tristes\nIl se meurt...\nLe gros fils du fremier m'a dit : « Vous avez tort,\n« Vous perdez votre temps... Cherchez l'herbe commune,\n« Mais... vous choisissez trop ! »\nHélas ! Je le sais bien que mon lapin mourra"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "7", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.9", "texte": "Car je m'obstine\nA le nourrir uniquement\nAvec du trèfle à quatre feuilles.\n\nL’ESPOIR NAÏF\nDans le tramway j'ai eu deux minutes de joie...\nLe contrôleur me parlait bas, avec douceur...\nEt comme, ému, je le remerciai de la tête ,\nIl tourna ses regards convergents vers la gauche\nEt, brusquement, me dit : « Et vous ?... »\nAlors j'ai remarqué qu'il était bigle\nEt que, près de moi, sur la banquette\nUn monsieur décoré,\nCroisait sur sa canne d'argent, ses mains de riche.\nContre sa femme, douce, au profil de mouton\nIl s'est mis en colère\nParce que la salière\nEtait à droite et non à gauche\nDe la bouteille de Vichy.\nJusqu'au dessert, ce fut un long chapelet de reproches\nPuis il se tut et ce fut pire,\nCar dans la rue on entendait une trompe d'auto\nEt des bourdonnements de vie industrielle\nUne fenêtre étroite ouvrait sur une cour ;\nEt l'on voyait les appartements d'en face\nDu haut en bas :\nSix étages\nSix fenêtres de salle à manger et\nSix ménages...\noccupés à manger.\nSix fenêtres d'évier, avec\nSix cages\nde canaris,\net puis,\npendus à des ficelles,\nSix torchon gris."}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "8", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.10", "texte": "La cour était étroite et haute\nEt soudain je songeai qu'à l'étage au-dessous\nD'autres époux\nSe mettaient en colère,\nContre leur femme, douce, au profil de mouton...\nParce que la salière\nEtait à droite et non à gauche\nDe la bouteille de Vichy.\nEt je me suis penché subitement, pour voir,\nSi, au-dessous, je n'allais pas\nCinq fois m'apercevoir.\nJe voudrais avoir une maison d'un goût douteux\nDans un jardin un kiosque japonais\nIl y aurait devant le seuil deux gros dragons en brique verte\nUn porte-parapluie en faïence avec des cigognes\nTrès bleues,\nUne portière en perles de couleur.\nAu plafond du « fumoir •> une lanterne hexagonale\nAvec le dessous noir et le gland rouge, ou bien\nLa grande ombrelle en papier cul.\nLà, nonchalant, sur mon divan d'artiste\nJe fumerais des cigarettes Murattis\nDevant des personnes très respectables ;\nUn Grand Industriel ou bien, plus simplement,\nUn membre\nDe l'lnstitut... Ce membre et ce marchand de tout\nDiscuteraient sur Dieu ou la pluralité des mondes.\nJe parlerais du Beau, du Vrai, de l'Harmonie.\nIls diraient : « Ce garçon est charmant... et très gai. »\n\nVALLÉE DE JOSAPHAT\nOU LE JUGEMENT DERNIER\nÏ1 y a du monde !\nIl y a même tout le monde !\nJ'aperçois ma femme\nA côté de Louis XIV\nEt Renan, en redingote."}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "9", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.11", "texte": "Regarde Dioclétien.\nQu'est devenue la tante Irma\nQui allait tous les matins\nA la messe de sept heures ?\nVoilà que nous allons entrer dans le temps\nOù il n'y aura plus d'heures.\nJe suis allé souvent au bar\nMais je suis allé aussi à la guerre.\nQue d'aventures depuis ce jour où je suis né !...\nIl aura peut-être pitié de tout cela ?\n. Les bons à droite, les mauvais à gauche ! »\nBien,\nSuivons la foule\nDevant moi marche Néron\nAlors je bifurque.\nUne vieille, vers la droite,\nJoue des coudes pour passer\nC'est tante Irma, elle a toujours envie de vivre l\nEt moi, vais-je donc la suivre ?\nHeureusement tout cela n'est qu'un rêve.\nNon. toutes réflexions faites :\n« Permettez mon Dieu\nNi à droite, ni à gauche,\nJe reste au milieu. »\n\nERREUR FONDAMENTALE\nL'amour ô douce rêverie, l'amour\nC'est baiser.\nOui, notaire majestueux\nOu riche marchand de conserves ;\nOu bien Prudhomme marié ;\nOu encor bourgeois à principes ;\nQui ne comprenant pas la nudité des marbres\nVoudraient qu'on les habille.\nVous avez fait pourtant dans les lits à rideaux\ndes filles ;\nDes filles belles aux chairs dures\nEt qui donnent des idées de luxure\nBien plus que la Vénus de Milo —"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "10", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.12", "texte": "Car rien n'égale l'impudeur et la pornographie\nDe ces chairs grasses et de ces peaux réussies\nQue Rubens observa d'un œil plus malicieux peut-etre\nQu'on ne le croit —\nOui certes, vous avez beau faire,\nEt vos filles pensent toujours rêver de troubadouis,\nL'amour...\nC'est baiser — (ou c'est... Ce que j'ai déjà dit)\n• • • * '\nEh bien, puisqu'il en est ainsi et puisque la nature\nN'a pas voulu nous donner le moyen\nD'avoir de la progéniture\nEn faisant par exemple un simple geste de salut avec la main\nOu en nous inclinant gracieusement devant les dames,\nAcceptons carrément le moyen tel qu'il est.\nTâchons de l'embellir autant que possible —\nCessez de transformer votre humble épouse en cible\nEt n'obligez pas ceux qui sont jeunes, forts, beaux\nA s'en aller sur des trottoirs avec des melons en chapeaux\nCar nous avions rêvé d'une jeunesse libre\nCar tous les jeunes, quelqu'ils soient, auront toujours rêvé\nNe serait-ce qu en lisant leur histoire Romaine,\nEn traduisant un Ovide même très épuré\nA des temps où l'on n'était pas chez les curés\nQue l'amour soit baiser, ce que j'ai déjà dit, mais avec bonheur,\nLaissez-nous courir vers les bois [avec joie.\nVers les faunes et les faunesses\nVers des nymphes aux corps menus\nEt tels des chèvres pieds cornus\nLorsqu'au bord des forêts après la journée chaude\nNous guêterons l'amour comme le chien bilbaude\nQue nul ne trouve, alors honteux\nDe voir bondir des corps nerveux\nA travers les hautes futaies\nEt personne n'aura de mauvaises pensées\nDes désirs hypocrites j'entends : comme dans vos salons —\nPour vous guérir de vous-même, allons,\nNotaire,\nOsez prendre le parti pris\nDe venir danser dans les clairières"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "11", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.13", "texte": "En redingote et vous verrez l'effet produit —\nVous comprendrez subitement l'erreur fondamentale\nQui est la négation de la nature\nVous percevrez le manque d'harmonie formidable\nEntre vous qui vivez pourtant, et ce qui vit\nEt vous verrez le mal qu'à fait votre morale\nGrâce à vous il y a aujourd'hui\nLa ville et la campagne ;\nComme si la ville en soi existait.\nCependant il est dans ces villes d'humbles âmes\nQui ont senti mais combien estompé en elles le besoin de nature ;\nEt c'est pourquoi les vieilles filles\nOnt paré leur balcon d'un pot de géranium\nC'est pourquoi vous avez chez vous des poissons rouges,\nUne cage, avec deux calfats...\nAinsi tout ce qui était la nature s'est condensé 1à...\nDans la cage, dans le bocal, et dans le pot de fleurs.\nEt vos filles de joie, vont au cours de solfège —\nTant de jours, tant de nuits de travail de pensées ;\nTant de rêves que l'on essaye\nDe retenir entre ses mains ;\nTant de choses que le poète par pudeur\nN'ose livrer à l'imprimeur\nOnt laissé leur empreinte\nEn nos cervelles —\nQue maintenant tout ce qui s'offre à notre vue,\nTourne.\nLes gens dans la rue\nLes gens qu'on voit dans les salons\nLes gens qui vont à leurs affaires\nLes gens qui cherchent à plaire,\nEt ceux qui cherchent à déplaire,\nEt les femmes qui se promènent\nAvec des airs parfaitement idiots\nEt des chapeaux à plumes\nLes personnages importants\nDont les airs sont d'un grand poids —\nEt puis des choses moins sensibles ;"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "12", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.14", "texte": "Le résultat de leurs pensées ;\nAxiomes ; billevesées érigées en force de loi,\nProverbes, règlements sur la manière\nChangeante d'ailleurs et baroque\nDe manger un œuf à la coque\nCar il faut bien changer l'aspect de toutes choses\nLe pli du pantalon, la coupe des cheveux —\nPensez qu'ils ont changé l'heure de l'heure ! :\nUn jour je veux les voir pour changer la manière\nS'en aller tous en marche arrière\nEt je songe soudain à toutes leurs machines\nAppareils remplaçant la main\nMais aucun remplaçant la p....\nAppareils ouvriers\nMais non outil poète\nOu outil tête\nAppareil à musique\nEt non musicien\nAlors ?\nAvez-vous l'appareil à voir ce que vous êtes?\nVoyez-vous enfin Dieu au bout d'une lunette ?\nAve'-vous un distributeur économique\nDe bonheur électrique ?\nUne machine à empêcher d'être cocu ?\nA empêcher d'être tondu\nA empêcher d'être vendu\nA empêcher les arrêts arbitraires\nAvez-vous la machine à empêcher la guerre ?\nNon ?\nEh bien je veux que mes poemes\nPrennent la forme dure et sèche des machines\nQue jamais il n'y soit question d'oiseau, ni de ramures,\nQu'ils ne fassent jamais pleurer les vieilles filles\nQu'ils ne soient jamais déclamés dans les familles\nMais simplement\nQu'ils soient d'humbles machines à emm le monde."}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "13", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.15", "texte": "J'ai fait des « Etats »\nMon Dieu, pardonnez-moi...\nLes coteaux tremblaient au bruit de la guerre\nJ'ai fait des bons pour obéir au gestionnaire\nJ'écrivais le jour et la nuit, n'importe où,\nSur un arbre ou sur mon genou —\nOn m'implorait : « à boire » et je disais « Réponds !\nTon matricule est bien 682, n'est-ce pas ? »\nJ'ai fait des Etats\nMon Dieu, pardonnez-moi —\nLes trépassés ont fait des gestes de délire\nJe les ai ataachés pour pouvoir écrire.\nJe l'ai rencontré déguisé en notaire\nAvec la chaîne de montre sur le ventre\nEt une autre fois, habillé en « pauvre » ;\nUne autre fois encore dans une veste marron.\nIl arrachait des herbes et ramassait\nDes escargots contre le mur du cimetière.\nEnfin, un jour, je l'ai reconnu sur une scène\nDe music-ha11... Mais là,\nIl « le » faisait exprès.\nExcentrique...\nIl était comme moi qui suis parmi les hommes (comme moi ?.)\nEt fais en clignant de l'œil la croix de fer\nLa petite musique en broderie avait un bruit de vie\nEt nul ne percevait l'effort, parce qu'il souriait —\nJe vais le soir près des étangs par les ornières molles,\nJe regarde devant moi le troupeau de mes pensées folles,\nEt le bruit de mes pas déclanche des grenouilles\nSeul, je parle tout bas...\nDe choses\nQue je ne dirai pas...\nCar mes pensées sont comme ces grenouilles craintives\nDont la tête est un bout de branche grise sur l'eau grise ;\nElles plongent, même lorsqu'un passant inolîensif\nFait craquer sous ses pas\nLes joncs minces et longs\nParce qu'il ne sait pas..."}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "14", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.16", "texte": "Amie, à qui est dédié ce recueil de poèmes\nTu connais ma figure à plusieurs faces, mais\nTu connais aussi mes pensées et tu les aimes,\nAssieds-toi avec moi près de 1 étang, peut-être\nAllons-nous les voir réapparaître\nTransformées,\nUne à une, timidement, jusqu'au moment\nOù la première ayant chanté, les autres,\nDans la douceur qui descend des bouleaux\nChanteront à leur tour un chœur hétéroclite\nSi bruyant... qu'il pourra faire croire au courage de la troupe.\nMais toi... tu sauras que celui qui se montre\nEt qui se cache en ces poèmes\nQuel que soit le masque qu'il prenne, est bien le même.\n\nUNE FOIS N’EST PAS COUTUME\nS'il ne s'agissait que de moi,\nJe saurais facilement sourire\nMais aujourd'hui ce n'est plus simplement\nLes arbres que l'on coupe et que les poètes pleurent\nCe n'est plus la fleur piétinée qui m'attendrit (un vase brisé)\nMa douleur a quelque chose de bien plus précis... je crois,\nQue celle qui naît au son du cor — le soir, au fond des bois.\nAlors dans ma pauvre tête de don Quichotte\nLes pensées ont fermenté comme des raisins en septembre\nEt j'ai dit à mon ami Sancho qui est un excentrique de théâtre :\n« Montons sur le sommée pour être immobiles et regarder la plaine —\nMais là nous avons vu — comme nous savons voir —\nLes champs de mort\nD'où les vies s'envolaient comme ces plantes « les voleurs »\nSur lesquelles soufflent les jeunes filles\nPour savoir si elles seront aimées —\nPuis mon Sancho et moi nous nous sommes regardés et j'ai dit\nAvec des yeux où pour la première fois luisaient apparamment des\nAurons-nous le courage encor d'être [lueurs tristes\nIl m'a répondu oui en ajoutant que cela ne signifiait pas\nQue l'on soit insouciants et gais ainsi que le prétendent\nCertains vieillards.\nAlors de nouveau j'ai souri"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "15", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.17", "texte": "Mais impuissant à rien faire, la tâche était tellement au-dessus\nDe mes forces, que nous qui avons le bon sens\nSous l'apparence de folie\nNous qui savons et devinons la vie\nNous qui étions orgueilleusement fous —\nAvons cessé d'être immobiles\nEt comme les hommes étaient trop loin pour nous entendre\nEt comme personne ne pouvait nous voir\nNos figures sont redevenues soudain comme nos âmes\nEt cessant de sourire\nNous avons pleuré dans les bras l'un de l'autre.\n— Je dis cela, et ce n'est pas parce que je crois\nQue cela puisse être bien utile\nMais pour la première fois je n'ai pas pu rester immobile\n(et j'ai senti que de parler cela faisait du bien.\nCar, après tout je reste humain...\nMaintenant comme un enfant purgé, je me repose\nVous ne m'entendrez plus parler de cette chose\nQue vous appelez la douleur —\nJe resterai obscur — C'est ma simple pudeur.\nAllons, c'est fini... J'ai passé mes deux mains sur mes yeux\nMerci ! Ca va déjà bien mieux\nJe vais tâcher d'aller vers ma philosophie...\nHeureux pour vous, beaucoup pour moi, si vous ne comprenez pas -\nViens excentrique Sancho...\nSois poli, dis bonsoir à ces dames\nBonsoir, messieurs !\n— Grimaces —\nPour vous beaucoup pour moi\nSi vous ne comprenez pas.\n\nJean Charazac."}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "16", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.18", "texte": "Vlaminck\n\nLES HOMMES DE LA MORT\nNouvelle Africaine\n\nIl y a près de vingt ans, je remontais la Lobaye affluent de l'Oubangui\nJ'étais avec le grand Walker, surnommé T'Zoublanga par les Noirs —\nle Tzoublanga est un serpent très redouté. Nous devions installer des\nfactoreries quelque part vers les sources de la Lohamé qui se jette dans\nla Lobaye.\nNous avions trois cent cinquante nègres : cinquante Touroukous\narmés de fusils Gras ou Albini et trois cents porteurs pour les marchandises\net les vivres.\nC'était un beau pays que le pays cle la Lohamé aux eaux claires. On\nlevait le camp dès que le ciel blanchissait un peu au bord de la terre vers\nl'Est ; les toucans poussaient de grands cris aigres avant de s'envoler brus-\nquement. L'eau froide des ruisseaux, entre les rochers gris, reflétait les\nlueurs roses de l'Aurore.\nOn partait au fin matin à travers la savane parsemée de bouquets\nd'arbres en fleurs tandis qu'un soleil ardent et jeune montait rapidement\ndes herbes que mouillait la rosée et l'odeur de l'Afrique nous grisait.\nIl y avait toujours au loin des montagnes bleues vers lesquelles on\nmarchait, marchait sans approcher jamais.\nLes chevaux dansaient au rythme des étriers tintant contre les éperons.\nOn était les seigneurs de la Terre puisqu'on avait son fusil accroché\nà la selle et son couteau derrière le dos, dans la ceinture."}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "17", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.21", "texte": "On avait aussi une idée, une volonté et cela brillait pour tous comme\nune aigrette de diamant, plantée dans un turban.\n■ J'ai vécu une vie splendide dans ces déserts et j'étais, parbleu, le sultan\nmagnifique de quatre cents brutes piétinant derrière la queue de mon cheval.\nOn planta deux factoreries en plein cœur du pays Lissongo, chez les\nmangeurs d'hommes, parmi ces montagnes bleues qu'on atteignit enfin :\nBodubo où résidaient Walker et Wappa où j'étais moi-même.\nJe me souviendrai toujours de mon entrée à Wappa au grondement\ndes tams-tams ; j'avais négocié huit jours avec le chef avant d'y mettre\nles pieds.\nLe village se composait d'une grande place ombragée, au milieu, d'un\narbre énorme à fleurs rouges comme des tulipes ; trois rues longues de vingt\nà trente minutes divergeaient vars le Nord, l'Est et le Sud. De chaque côté\ndes rues et autour de la place des petites cases rectangulaires, couvertes\nen paille se serraient et sur les toits, alignés, des crânes humains. Il y avait\nde vieux crânes, jaunis d'un côté, verdâtres d'humidité de l'autree, il y\navait des crânes frais avec des tâches sanglantes ; et tous les crânes me\nregardaient passer de leurs orbites creux et les nègres aux faces camardes\ncomme la Mort me regardaient passer et les tams-tams grondaient furieu-\nsement et le vieux chef sous le grand arbre avait un tatouage avivé de\nblanc dessinant sur sa peau noire les os du thorax.\nRaide, le cul dans ma selle, je regardais toute cette épouvante avec\ntranquillité, pour ne pas avoir peur.\nLe soir, on dansa et on but, des hommes saouls se battirent, ils pous-\nsaient d'horribles clameurs, l'un d'eux vint me mettre sous le nez son bras\nà moitié décollé d'un coup de sabre ; je le pansai au permanganate et le\nDiable le guérit.\nC'étaient de brave gens que ces affreux Lissongos puisqu'ils se mirent\nà récolter le caoutchouc, sans trop de mauvaise volonté. Je les payais bien,\nsurtout je payais mieux les chefs et les capitas chargés de faire travailler\nles autres. Petit à petit je remplaçais mon sel, mes cotonnades, ma poudre,\nmes perles de verre, mes fusils à pierre par des tonnes d'un caoutchouc\nnoir et mal odorant.\nJe m'étais habitué à l'Allée des Crânes, j'y passais tous les jours sans\nplus m'étonner.\nNos affaires allaient bien, tant du côté de Walker que du mien, et nous\navions déjà réuni une vingtaine de tonnes de caoutchouc ,plus de trois\ntonnes d'ivoire quand nos relations avec les natifs commencèrent à se gâter.\nLes chefs venaient se plaindre d'un air sournois que leurs hommes\nne voulaient plus travailler pour les blancs et leurs exigences s'accroissaient\nau fur et à mesure qu'on augmentait paiements et cadeaux.\nEnfin deux « Touroucous » de Walker furent tués à coups de sagaies\net leurs têtes vinrent, un soir, rouler à ses pieds par-dessus la palissade du\nposte.\n2"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "18", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.22", "texte": "Walker me fit demander de combiner avec lui une démonstration\narmée pour punir les meurtriers de ses hommes. J essayai vainement de\nle dissuader de son projet. J'estimais préférable de négocier et d'obtenir\nle prix du sang plutôt que d'entreprendre une expédition qui mettrait\nîa région en effervescence alors que nous avions si peu de moyens. Toute\nachèverait de détourner du travail des gens qui avaient natu-\nrellement peu de goût pour les occupations régulières et pacifiques de la\nrécolte de caoutchouc, et, après tout, les deux Touroucous assassinés étaient\ndes crapules peu dignes d'intérêt.\nWalker s'entêta dans son projet et j'eus la faiblesse de céder. L'expé\ndition fut un four. On ramassa quelques vieilles femmes dans les villages\nabandonnés, par contre, à chaque passage de marigots nous étions harcelés\npar des combattants invisibles qui nous criblaient de flèches, nous tiraient\ndes coups de fusils à piston bourrés de cailloux et de pieds de marmites.\nNous perdîmes beaucoup des nôtres pour rien. Je me fâchai complètement\navec Walker à la suite de cet échec et je regagnai Wappa en faisant déclarer\npartout que je voulais faire la paix. Notre démonstration avait néanmoins\nimpressionnés les Lissongos et après de laborieuses négociations qui me\ncoûtèrent quelques bouteilles de gin et quelques pièces d'étoffe, je renouai\navec eux des relations cordiales, ils réintégrèrent leurs villages et nous\nreprîmes nos échanges comme avant.\nMa seule distraction était la chasse ; je partais pour plusieurs jours,\naccompagné de quelques hommes, je visitais les campements des récolteurs\nde caoutchouc et entre temps j'abattais buffles, antilopes, phacochères,\néléphants au hasard des rencontres.\nLe soir on campait auprès des ruisseaux clairs, on grillait sur les feux\nla viande des bêtes tuées et j'écoutais les histoires fantastiques de mes\nnègres en fumant ma pipe ou je regardais tout simplement le clair de lune\nsur la savane immense.\nToutes les bêtes strident, coassent, grincent ; la panthère râle trois\nhoquets sinistres ; l'éléphant sauvage sonne d'une trompette éclatante,\nmais le rugissement du lion est comme un orage dans la montagne...\nPendant une de ces expéditions, le soir, on s'arrêta à la lisière d'une\nforêt ; l'aspect n'en paru pas plaisant à mes hommes. Mon capita, sous de\nvagues prétextes, prétendait m'entraîner plus loin ; j'étais fatigué, il m'im-\npatientait avec ses réticences, je donnai l'ordre d'établir le camp. — « Blanc,\ndit mon boy, ici y a pas bon, beaucoup Likoundou ! » Le Likoundou c'est\nsorcellerie, mauvais génies que sais-je 1 — « Bah ! tu m'embêtes, fais à manger\net tais-toi » ! Après avoir diné rapidement, je me couchai sur mon lit pliant\npour m'endormir aussitôt.\nJe me réveillai dans la nuit avec un vague sentiment d'inquiétude"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "19", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.23", "texte": "qui s'aggrava quand j'eus observé que mes noirs s'étaient rassemblés autour\nde moi après avoir éteint les feux. Ils chuchotaient avec effroi, un bruit\nsourd et continu de tam-tams grondait dans le lointain.\n« Qu'est-cela ? »\n— « Blanc, ça c'est grande danse des Smauls. »\n— « Quoi les Smauls ? »\n— « Smauls et Likoundou même chose »\n— « Diable ! » Je sautai à bas du lit, je pris mon fusil et mon couteau,\n« Allons voir cela ! »\nPersonne ne bougea : « Blanc, Smauls pas bons, reste. Si toi partir,\nSmauls couper tête pour toi. »\n— « Restez mes amis, j'irai tout seul î »\nEt je partis vers le bruit d'un air délibéré. Je n'avais pas fait dix pas\nqu'une ombre se glissait près de moi, c'était mon capita un Bwaka athlé-\ntique : « Je vais avec toi, Blanc, mais laisse-moi passer devant ». Je m'effaçai\net nous marchâmes silencieusement pendant une demi-heure environ, nous\ndissimulant à la lisière du bois dans l'ombre des arbres.\nLa forêt ne tarda pas à s'éclaicir, des feux rougeoyaient sur notre droite\ndans une sorte de clairière, hérissée de grandes termitières rouges. Nous\nnous glissâmes de termitières en termitières jusqu'à proximité d'une foule\nde nègres, assis en rond autour d'une place vide, complètement débroussée.\nAu milieu de cette place des énergumènes tapaient à tour de bras\nsur de grands tambours de bois creux, couverts de peau d'éléphant ; l'assis-\ntance marquait le rythme en dodelinant de la tête, en frappant des mains\nl'une contre l'autre ; une hutte de paille était toute éclairée par un immense\nbrasier.\nAlors sortit de la hutte une apparition fantastique : c'était un nègre\ngigantesque tout couvert de gris-gris, des queues de singes pendaient autour\nde sa ceinture, le corps zébré de lignes blanches et rouges, sur sa tête une\nsorte de casque en plumes de perroquet, et des paquets de sonnettes de bois\naux jambes. Il se mit à danser une danse furieuse et barbare en brandissant\nune sagaie à large lame dont il menaçait tour à tour les quatre points car-\ndinaux. Il poussait de temps à autre un long hurlement saccadé dont la\nnote haute résonnait lugubrement sur la basse ronflante des tam-tams.\nIl finit par se rouler à terre ruisselant de sueur, la bouche écumante.\n' Les tam-tams se turent brusquement ; dans le silence tragique une\nvoix aiguë se fit entendre qui semblait venir de la forêt. Mon capita, allongé\nprès de moi, tremblait comme une feuille. Voilà ce que disait la voix :\n« Le Temps des Blancs est passé, les Hommes de la Mort on dit cela !\nLes Hommes de la Mort sont sortis cinq mille du fond de la Terre, ils ont\ndit : Tous les Blancs vont mourir !\n« Autrefois les Blancs et les Noirs avaient & même père, même mère,\nnous étions frères. Mais les Blancs, nos frères nous ont dépouillés de tout\nce que nous avions, ils nous ont tout pris et chassés nus dans la savane."}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "20", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.24", "texte": "L'argent, les tissus, le fil de cuivre étaient notre propriété. Les Blancs\nn'ont rien fait, ni rien inventé qui ne fut autrefois à nous, ils nous ont volé\nMême la poudre et les fusils, tout cela était à nous.\n« Le Temps est venu où les Blancs doivent rendre ce qu'ils ont pris.\n« Le Temps des Blancs est passé, c'est aux Noirs de commander, les\nHommes de la Mort l'ont déclaré.\n« Le Temps des Commandants est fini parce qu'ils mettent les Chefs\nen prison, parce qu'ils prennent tout l'argent pour l'impôt, parce qu'ils\nfont travailler les noirs pour les Blancs du commerce.\n« Il faut tuer tous les Blancs pour prendre leur place.\n« Les Noirs doivent commander partout, dans l'lbanga, la Botaba,\nla Lobaye, la M'Pama, sur toute la Terre !\n« On enverra une poule noire aux Blancs pour qu'ils comprennent\nqu'ils doivent partir.\n« Si les Blancs ne veulent pas obéir au message de la poule noire, il fau-\ndra les tuer tous et les manger, c'est l'ordre des Hommes de la Mort.\n« Les Hommes de la Mort sont avec nous et nous protégeront. La\nréussite est assurée. »\nJe comprenais imparfaitement cette harangue, que me traduisait mon\ncapita avec un claquement des mâchoires qui ne laissait pas que de m'im-\npressionner désagréablement.\nLe sorcier qui avait si furieusement dansé, se redressa quand la Voix\nse tût ; il but une pleine calebasse de vin de palme, et, comme ils se préi\nparait sans doute à reprendre ses exercices chorégraphiques, je me décida-\nà regagner mon campement aussi furtivement que possible.\nMes hommes guettaient mon retour avec anxiété ; après quelques mots\néchangés à voix basse avec le capita, ils ne furent pas longs à replier notre\nmince bagage. On partit à la file indienne vers la factorerie, que j'atteignis\nà l'aube, transi par l'humidité des herbes, et tout ahuri du spectacle étrange\nque j'avais eu sous les yeux. Je dormis jusqu'à midi ; quand je m'éveillai,\nje fis appeler le chef de Wappa pour tâcher d'avoir quelques renseignements\nsur les événements de la nuit.\nLe chef fit l'imbécile, je ne pus rien tirer de cette vieille caboche dure\net obstinée ; il ne savait rien, il n'avait rien entendu dire. Pourtant mon\ncapita était presque sûr de l'avoir reconnu dans l'assemblée de la clairière,\navec beaucoup d'hommes de son village : il me confirma son opinion sur le\nchef avec énergie : « Ça, vois-tu Blanc, y en a mauvais, niama, sale nègre\net cochon beaucoup, lui Smaul, connaître manière », et il cracha par terre.\n_ « Ecoute, mon vieux, dis-je au chef, en manière de conclusion, écoute-\nmoi bien, si vous voulez me tuer, vous ne me couperez pas le cou, comme\nà un poulet ou à une femme, tu peux le dire à tes amis Smauls, je n'irai\npas tout seul chez N Zapa, je tire juste, j'ai des cartouches. beaucoup de\ntes hommes s en iront avec moi, ils seront mes esclaves dans l'autre monde\net je te jure que je ne leur ménagerai pas la chicotte »."}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "21", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.25", "texte": "Le Chef sourit avec placidité en me répondant que j'étais son meilleur\nami, que personne ne songeait à me faire du mal et qu'il serait le premier\nà prendre ma défense, si quelque danger survenait, puis il sollicita un petit\ncadeau de Pernod.\nIl but, me salua et partit.\nIl ne se passa rien d'extraordinaire pendant les deux jours qui suivirent\nau matin du troisième, le chef vint m'annoncer qu'il s'en allait à la chasse\navec ses hommes, que son absence serait de courte durée.\nJe lui souhaitai bonne chance ; aussitôt qu'il eût tourné les talons,\nmon capita vint me trouver :\n« Blanc, le chef là y en a faire couillon . la chasse, ça manière lissongo,\nyen a revenir cette nuit pour foutre le feu aux cases... sauvage ' C'était\nvraisemblable.\nOn se prépara dans la factorerie à bien recevoir l'attaque éventuelle.\nLes lourdes portes des palissades furent soigneusement fermées, au coucher\ndu soleil et bloquées avec des poutres. Des sentinelles armées jusqu'aux\ndents furent désignées pour veiller. La nuit s'écoula sans alerte et l'aube\néclaira la savane déserte. Plusieurs jours se passèrent, on se rassura et les\nsentinelles dormaient avec la belle insouciance du nègre. ?•\nJe fus horriblement vexé d'avoir été aussi craintif, mes inutiles pré-\ncautions me parurent ridicules et pourtant...\nQuand le chef et ses hommes rentrèrent de la chasse, on m'offrit un\nmagnifique quartier de viande, provenant d'un buffle abattu après une lutte\nmouvementée dont on me fit le récit. Plusieurs hommes avaient du être\ntués pendant l'expédition, car j'entendais pleurer les femmes mais personne\nn'y fit allusion. Les Lissongos avaient beau se vanter d'être de fins chasseurs,\nle buffle ne se laisse pas mettre à mort sans une vigoureuse défense ; je dis\nquelques mots là-dessus au chef qui baissa les paupières en manière d'ac-\nquiescement ; mais il conserva le silence. « Allons, ne fais pas le malin,\nlui dis-je avec rondeur, tout à la joie de voir s'évanouir mes derniers soupçons\nprends cette bouteille de gin, voilà du tabac et une pièce d'étoffe pour te\nremercier du filet que tu m'as donné. » On se sépara avec cordialité\nJe mangeai la viande de bon appétit, elle était furieusement truffée\nde piment, au point de n'avoir pas d'autre goût ; le drôle qui faisait ma popote\npar son amour exagéré des épices, m'a fait gagner une gastralgie dont j'ai\nsouffert longtemps.\nLe soir je fis encore un bon repas de ce filet qui avait été mis à la mari-\nnade de crainte que la chaleur ne le fit tourner.\nLa vie reprit son petit train-train monotone, rien d'anormal, seulement\nj'avais mangé un morceau de Walker !"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "22", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.26", "texte": "La factorerie de Bodubo avait été attaquée et brûlée par les noirs,\nWalker et ses hommes massacrés, c'était la chasse aux buffles à quoi avait\npris part le chef de Wappa.\nJe sus toute cette affaire par un lieutenant qui vint un beau matin\navec un peloton de tirailleurs pour venger le meurtre de mon pauvre collègue\net s'emparer des assassins.\nOn tua une cinquantaine de nègres à droite et à gauche ; peut-être y\nen eut-il quelques-uns de coupables dans le tas.\nJe ne revis jamais mon vieil ami le chef de Wappa, il s'appelait Lamba.\nTelle est l'histoire que me raconta, par une magnifique nuit lunaire,\nmon ami Haveloque, sur la terrasse de l'A. B. C., le grand hôtel de Matadi\nl'un des endroits du globe où on apprécie le mieux la saveur du «whisky\nand soda » glacé.\nMatadi, Congo 1919.\n\nJEAN MARVILLE"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "23", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.27", "texte": "Vlaminck\n\nOpinions sur\nL’ART NÈGRE\nGuillaume Apollinaire\nL'évolution de la sculpture fétichiste des noirs, d'après des probabilités\nqu'il est permis d'envisager, s'est effectuée selon des rythmes infiniment\nplus étendus que ceux qui ont présidé à l'évolution de l'art européen et de\nl'art chinois par exemple. Nul doute que la transmission des modèles tradi-\ntionnels ne puisse être considérée comme une des règles principales de cet\nart. Aux siècles et aux fractions de siècle de l'histoire de l'art occidental,\nl'Afrique et l'Océanie opposent de vastes périodes qui comprennent parfois\nl'effort de nombreuses générations, mais la fantaisie qui a toujours présidé\nà cette imitation, fantaisie dont la source réside souvent dans l'emploi\nde simples grigris matériaux disparates que l'artiste avait sous la main\net qui excitaient son sens décoratif et son sentiment religieux, fait surgir\nla difficulté de fixer ces oeuvres d'art dans le temps et d'autant plus qu'au\ncours des années, ces grigris, tels que pagnes en cotonnade, grandes plumes,\nboulettes, colliers, pendeloques, clochettes en fer, lianes, poignées d'herbe,\ncoquillage, dents, miroirs, clous, morceaux de ferraille de toute espèce,\nse sont usés, ont été brisés ou perdus, et ont été remplacés par d'autres\ngrigris qui modifiaient l'aspect général du fétiche jetant sur son âge un doute\nqu'il n'est plus possible de dissiper.\nCelui qui entreprendrait de telles recherches esthétiques 11e pourrait\ns'appuyer sur aucun écrit, aucune inscription ancienne, et sauf quelques\nprécisions et surtout quelques hypothèses anthropologiques sur la desti-\nnation religieuse des idoles en question rien 11e vient éclairer. Le mystère\nde leur anonymat demeure et il faudra longtemps encore se contenter de\nn'éprouver vis-à-vis des idoles nègres que des sensations esthétiques et\nd'évocation poétique."}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "24", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.28", "texte": "Jean Cocteau\nLa crise nègre est devenue aussi ennuyeuse que lejaponismemallarméen.\nPaul Dermée\nQuoi qu'en dise M. Rosenberg, Picasso avait déjà accompli sa révolution\nlorsque des sculpteurs nègres lui tombèrent sous les yeux.\nLes nègres évidemment sont plus intéressants que les élèves de l'Ecole\ndes Beaux-Arts, mais cela ne durera pas. Tous les jeunes prodiges de Tom-\nbouctou viennent aujourd'hui terminer leurs études à Paris sous la férule\ndes maîtres officiels.\nDepuis soixante-dix siècles, les nègres n'ont pas produit de Picasso.\nMaintenant, il est trop tard.\nJuan Gris\nLes sculptures nègres nous donnent une preuve flagrante de la possi-\nbilité d'un art anti-idéaliste. Animées de l'esprit religieux, elles sont des\nmanifestations diverses et précises de grands principes et d'idées générales.\nComment peut-on ne pas admettre un art qui procédant de cette façon\narrive à individualiser ce qui est général et chaque fois d'une manière diffé-\nrente ? Il est le contraire de l'art grec qui se basait sur l'individu pour\nessayer de suggérer un type idéal.\nPaul Guillaume\nL'art nègre est le sperme vivificateur du xxe siècle spirituel. Lé sauvage\nqui tailla dans l'énorme séquia l'effigie de l'Ancêtre, du sorcier, de l'homme,\nn'eut point le souci d'art ; il accomplit un acte hiératique sexuel, et non pas\nun travail stipendié ainsi qu'il se conçoit inévitablement aujourd'hui.\nSon œuvre est fatalement une création désintéressée car des vertus naturelles\nseules présidèrent à son exécution : virilité, amour, ferveur, tendresse,\nidée du meurtre, poésie du fleuve, de la forêt, du tonnerre, de l'éclair, de\nla lumière ou de la lune\nC'est un bonheur de ce siècle d'avoir fait émerger de l'antique\nAfrique, les splendeurs d'une statuaire dont le règne ne fait que de commencer.\nLe caquet artificieux d'un vieux bébé maigre, charmeur de femelles\nvalétudinaires n apporte même point de discordance à l'unanime étonnement\ndes hommes clairvoyants\nPhysiognomiquement, le spectre nègre obsède l'œil intelligent et l'ima-\ngination qu il enrichit et la source des belles créations qu'il inspirera n'est\npas encore tarie.\nVictor Goloubeff\nOn a dit et l'on a écrit beaucoup sur l'art nègre. Il est difficile d'y ajouter\nencore quelque chose. Cependant il me paraît que l'on n'a pas insisté suffi-\nsamment sur un point essentiel, dans l'étude de cet art : l'harmonie parfaite\nentre 1 artiste et la matière. L'art nègre c'est le pacte entre l'homme et la\nloret. La foret prete à l'homme ses essences belles et durables pour qu'il"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "25", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.29", "texte": "en fasse des dieux. Mais elle lui dit : « Fais ces dieux à mon image ». Et c'est\npourquoi nous croyons retrouver dans les sculptures nègres comme un\nrappel de la forêt tropicale avec ses arbres puisants, ses fruits lisses et durs,\nses racines résistantes, solidement ancrées dans la terre et jusqu'au cri\nsaccadé du toucan... Les artistes modernes, comme ceux du moyen-âge,\naiment et comprennent le bois. Ils commencent à le sculpter selon les règles\nque leur enseignent le chêne, le châtaignier et bien d'autres esesnces de\nchez nous. L'art nègre est pour eux un ami et un guide...\nJean Pellerin\nJe crois qu'il est impossible à un artiste de ne pas aimer — parmi\nbeaucoup d'expressions trop éloignées de notre sensibilité européenne —\ncertaines des beautés incontestablex de l'art nègre, et de ne pas savoir gré\nau mélanisme de quelques œuvres qu'il a suscitées.\nJe crois aussi que son caractère si particulier, sa vigueur, tout ce qui\nl'éloigné des séductions faciles le défendra contre les vulgarisateurs. L'art\nnègre ne souffrira pas de cette banalité qui afflige l'extrême-oriental. Ses\nfervents pourront lui demeurer fidèles sans courir le risque d'être écœurés\npar les reproductions.\nJacques Lipchitz\nCertes, l'art des nègres nous fut un grand exemple. Leur vrai com-\npréhension de la proportion, leur sentiment du dessin, leur sens aigu de la\nréalité nous ont fait entrevoir, oser même, beaucoup de choses. Mais il serait\nerroné de croire que notre art pour cela soit devenu mulâtre. Il est bien\nblanc.\nPicasso\nL'art nègre? Connais pas !\nAndré Salmon\nLe nègre et son rival le Polynésien tirent tout de la perfection humaine,\nmais il ne lui soumettent pas l'œuvre d'art.\nRéalistes, leurs scrupules attentifs sont ceux de constructeurs jaloux\nd'ordonner un ensemble, une harmonie de rapports.\nTout ce qui est accessoire dans ces ouvrages peut disparaître dévoré\npar le temps ou sacrifié au goût, à la pudeur, voire à la barbarie de l'Eu-\nropéen. L'ensemble n'en est pas diminué ; l'harmonie préméditée est sauve.\nL'homme prenant l'homme pour modèle, fut-ce pour figurer ses dieux,\nne se satisfait pas en imitant l'homme. Là git ce qui sépare le réaliste de\nbonne santé du naturaliste empêtré dans les lacs d'un dogme grossier.\nCe qui permet aux imagiers noirs de toucher à la divinité, de la rejoindre\ndans leurs transpositions du visage humain, c'est proprement la traduction\nplastique des sentiments, et de préférence en leurs instants les plus intenses.\nPar là est-on encore fondé à soutenir que la psychologie elle-même n'a pas\nfait défaut à l'art nègre."}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "26", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.30", "texte": "Maurice Vlaminck\nLe seul art que l'on puisse regarder sans être accablé par les expli-\ncations, les admirations, les louanges d'une littérature qui explique l'art\ndu présent, du passé et de l'avenir. L'art encore assez vierge, pour créer\nde l'admiration chez les uns et un sentiment de l'horrible chez les autres.\nUne humanité évidente, un sentiment d'animalité qui fait rire, qui parfois\nnous tranporte par le sentiment de la grandeur décorative, comme les piliers\ndes cathédrales ou le cintre d'une ogive gothique. Par des moyens simples\nl'art nègre parvient à donner l'impression de la grandeur et de l'immobilité.\n\nL’Affaire Dada\n\nLorsque ceux qui allaient provoquer le mouvement Dada produisaient\nisolés sous la seule responsabilité de leur patronyme individuel, à vrai\ndire rien ne bougea dans la couche dite des milieux avertis. L'opinion qui\nest aussi une névrosé collective ne s'était pas cristallisée sur des éléments\néparpillés. Du jour où l'étiquette Dada fut collée sur un ensemble de « pro-\nductions » tout fut changé. Ce qui était invisible devint visible. Ce qui\nétait connu par quelques-uns le devint par tous. La Presse qui n'avait pas\naccordé quatre lignes à un individu dada ouvrit ses colonnes à la nouvelle\nassociation. Les salons mondano-diplomatiques où se fabriquent les étoiles\nde la mode spirituelle parisienne suivirent avec anxiété le développement\nde l'affaire Dada. Les prophètes de la société dite de chez nous — entendez\ndes articles de Paris qui monopolisent l'esprit français — trem-\nblèrent de n'avoir aucune certitude quant aux destinées de ce nouveau\nprétendant à l'avant-garde des idées modernes.\nCependant de la plupart des articles d'informations écrits sur l'affaire\nDada, il ressort la même incapacité à se rendre compte de sa signification.\nOn y traite les dadas de fumistes, d'ignorants, de crétins, on les accuse de\nchanter la réclame à priori. Nul effort de mise au point, nul désir de com-\nprendre un peu plus loin que les apparences. Seul un article de Lenormand\nfit preuve de clairvoyance en n'usant pas de ce secpticisme boulevardier\net en cherchant réellement la clé de ce mystère sur un terrain logique.\nLenormand a certainement donné une explication exacte dans une certaine\nmesure. Son peu de connaissance des individus dadas, a fait que ses argu-\nments sont restés incomplets. Il a vu les Dadas de loin et a traité avec eux\npar correspondance. C'est pourquoi il est bon d'étendre le débat par un\nexamen particulier des éléments dominants."}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "27", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.31", "texte": "Procédons par ordre. Regardons les agitations Dada par rapport à\nl'Epoque. Il ne saurait être discutable un instant que nous nous trouvons\naujourd'hui à un grand tournant de l'histoire humaine. Dans tous les pays,\nune hiérarchie, la hiérarchie bourgeoise capitaliste s'écroule, impuissante\nà ressaisir les rênes du pouvoir. Les événements sont plus forts que les hommes\net les hommes sont balottés en tous sens ne comprenant pas grand chose\nà ce qui arrive. Les partis politiques de l'extrême droite à l'extrême gauche,\ncontinuent à s'accuser de toutes les noirceurs. Ils ne peuvent pas arriver\nà voir que la responsabilité est un vain mot quand il s'agit de l'homme\net que des forces supérieures, que les investigations scientifiques ne sont\npas parvenues à saisir, agissent beaucoup plus sur l'espèce que toute pré-\ntendue volonté particulière. Cette hiérarchie bourgeoise qui a organisé\nle système économique sur le plan matériel ne voit que ses intérêts de classe\nmenacés. Elle est à tel point impotente qu'elle ne peut plus imaginer un\nsystème de soupape à la pression qui augmente dans les bas fonds de son\norganisme. Au contraire chaque jour elle comprime un peu plus cette pres-\nsion dont elle ne sait plus le maximum d'élasticité.\nSur le plan matériel cette hiérarchie bourgeoise, est déjà\nmorte, ce qui témoigne d'elle à l'heure actuelle c'est la décomposition de\nson cadavre. Le mouvement dont elle paraît encore douée, c'est le grouil-\nlement des vers qui la dévorent, les lueurs qui empêchent la nuit de s'abattre\ncomplètement sont les phosphorescences connues sous le nom de feux-follets.\nPrécisons un point. Hiérarchie bourgeoise ne saurait être entendu\nau point de vue démagogique. La rage à classifier crée des cloisons étanches\nentre les diverses apparences et nos démagogues en profitent pour assurer\naux couches inférieures qu'elles n'ont rien de commun avec les couches\nsupérieures. S'ils agissent ainsi pour des raisons de stratégie, c'est admissible\nmais autrement, s'ils sont assez naïfs pour le croire c'est tant pis pour eux.\nLa bourgeoisie est l'expression d'une certaine tendance humaine à jouir\nbestialement des réalités matérielles. Et comme le système de répartition\nde la richesse — conception d'ordre économique — est basé sur l'argent,\nc'est à la puissance d'argent qu'appartiennent les biens de ce monde. Dans\nla marée humaine ceux qui ont cette puissance sont en haut, ceux qui\nne la possèdent pas mais qui ont néanmoins le même désir de la posséder\npour les mêmes buts sont en bas. De sorte que l'esprit bourgeois n'est pas\nl'apanage d'une catégorie spéciale mais bien de l'ensemble. Le dernier des\nramasseurs de mégots à les mêmes vélléités que le financier qui fait la paix\nou la guerre, seulement ce qui les sépare c'est une simple question de réali-\nsation.\nCe qui détermine l'effondrement de tout l'organisme social, c'est l'affais-\nsement de la base-argent d'une part, la raréfaction des produits d'autre part.\nL'inéluctable du cataclysme apparaît clairement. Il n'a rien d'idéologique.\nAu point de vue conscience humaine c'est tout simplement une rébellion\ndes estomacs et une exaspération du désir de jouir. C'est tout le phénomène"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "28", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.32", "texte": "avant-coureur qu'il nous est permis de constater à l'heure actuelle, dans\ntoutes les classes de cette société décomposée. Un élan vers la satisfac-\ntion de tous les désirs physiques et aucun moyen de construction, d or-\nganisation.\nCe matérialisme débordant qui caractérise si particulièrement cette\nsociété bourgeoise empêche naturellement qu'on prenne garde sérieusement\nà la déchéance du plan spirituel, les valeurs de l'esprit étant ce qui compte\nle moins dans un tel régime et le mot spirituel étant devenu quelque chose\nde badin, léger, sans importance, vivant de quiproquo et de blague.\nCependant c'est en affrontant la pourriture du plan matériel avec la\npourriture du plan spirituel qu'on comprendra exactement le mouvement\nDada. Je dirai même qu'il est plus facile de suivre le processus de ce mouve-\nment que celui de la crise matérielle. Son organisme est plus simple que\nl'organisme des forces matérielles.\nAu corps matériel de la hiérarchie bourgeoise qui achève sa décompo-\nsition, correspond la décomposition des valeurs spirituelles de cette hié-\nrarchie. Le corps matériel retourne à la poussière, l'esprit retourne au néant.\nLe mouvement Dada n'est pas l'œuvre volontaire d'individus, il est le\nproduit fatal d'un état de choses.\nDonc, il ne saurait être question d'accuser les dadaïstes de manquer\nde sincérité. En nous en tenant à la conception courante qu'on se fait de\nl'intelligence,les principaux leaders-dadas sont intelligents, voire très intelli-\ngents. Ils ne sont plus très jeunes non plus, ce qui devrait rassurer sur\nl'honorabilité de leurs intentions.\nIls sont les produits de la grande bourgeoisie riche et nous savons\nque la richesse donne la possession des biens de ce monde en vue de la\njouissance des sens. On ne saurait leur faire porter la responsabilité de leur\nnaissance si le milieu dans lequel ils se sont développés les a frappés irré-\nmédiablement\nIntelligents ils voulurent non seulement la possession des biens matériels\nmais aussi celle des valeurs d'esprit. Avec une habileté de bon aloi on\npeut, même très jeune, faire figure, de bel esprit. La grande bourgeoisie\nest très flattée de découvrir parmi les siens un homme suffisamment intelli-\ngent pour intéresser son intellect pendant quelques temps. D'Edmond Ros-\ntand aux dadas il n'y a pas de fossé. C'est toujours le mot, le verbe et la\nmême dénutrition mentale. Les mêmes profès qui se pâmèrent devant Ros-\ntand ont déjà un orteil sur le marche-pied de la charrette dadaïste.\nOr, dans le développement de l'esprit dada on trouve à l'origine une\nutilisotion adroite de valeurs spirituelles jadis combattues, mais devenues\nà la mode. Ensuite devant certains élans nouveaux une révélation brusque\nL idée s incrustant de devenir le premier c'est une folie de surenchère\nqui se manifeste. Dans ces différentes successions d'états psychologiques\non suit également une succession d'états pathologiques. L'abus des jouis-\nsances de tous 01 di es aboutit a des recherches artificielles sensorielles et"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "29", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.33", "texte": "à des excitations du système nerveux, alcool, stupéfiants. Résultat : la\nperte totale de tout contrôle sur l'organisme physique.\nAvant ce stade, que présente l'individu ? De la souplesse intelligente\ncertes, pas de sensibilité particulièrement aiguë, du savoir faire, mais aucun\nsymptôme révélant un tempérament constructeur latent. Durant ce stade\net après, il a l'illusion d'être libéré des lois physiques qui nous régissent.\nDans l'hypnose des stupéfiants cela est connu, mais que cette illusion se\nprolonge après la crise c'est plus grave. Le domaine dada s'ouvrit à ce\nmoment. L'impossibilité de construire, d'organiser quoi que ce soit, n'en\nayant même pas la confuse présence, cela fit décréter que ça n'existait\npas et qu'il n'y avait qu'à faire n'importe quoi sous le masque de l'instinct.\nMais, l'instinct, apparemment, c'est un ordre psychique qui a besoin\nd'être traduit pour avoir son exécution précise. Dans le règne végétal\nou chez des animaux inférieurs ou vivant à l'état sauvage, ordre, traduction,\nexécution sont simultanés, l'instinct se manifeste libre de toute contrainte.\nChez les animaux domestiqués et chez l'Homme empêtré dans des notions,\ncette simultanéité ne se produit jamais à ce que j'appellerais l'état de veille.\nIl faut certaines circonstances exceptionnelles pour que l'instinct se libère\ndes contingences, circonstances qui dépendent des événements et qui rap-\nportent tout à coup l'état sauvage. Le désordre des conventions d'ordre\npratique humaines ne témoigne donc nullement d'une manifestation ins-\ntinctive. En aucune manière on ne saurait attribuer ce renversement des\nvaleurs à l'instinct sinon à ce qu'on a appelé improprement l'instinct de\ndestruction qui n'est en vérité qu'une résultante d'un état atrabilaire.\nLes productions dans le stade de développement de l'humain ne peuvent\npas être instinctives. Au cours de recherches on a souvent des intuitions\nsans doute, mais qui prennent leur signification uniquement par l'ordonnance\nconstructive. Vouloir retrouver l'instinct par principe c'est exactement\ncomme si un homme âgé voulait par principe retrouver les premiers jours\nde sa vie. Un individu est retombé en enfance, cela veut simplement\ndire qu'il a perdu tous ses moyens de contrôle, toutes ses possibilités d'or-\nganisation et de construction. Si l'on veut voir une analogie entre les vagisse-\nments du nouveau-né et les bredouillements des gâteux, si l'on peut se\nméprendre sur leurs similitudes, c'est qu'on a perdu toute notion des valeurs.\nLes dadas-leaders, je répète, sont intelligents. Il en est parmi eux\nde cultivés et, en général, il ne manquent pas d'une certaine finesse, souvent\nd'ailleurs ils abusent lourdement de cette finesse dont ils ont trop conscience.\nEgalement, ils sont doués du sens critique. Ce sens critique et cette intelli-\ngence les ont toujours fait côtoyer les bonnes tendances, mais leur manque\nabsolu de possibilités constructives les a maintenus dans l'équivoque de\nces tendances. Leurs œuvres furent toujours l'équivoque d'un visage dont\nils ne concevaient pas la déterminante architecturale. Donnant dans le\npiège de l'avant gardisme, ils inaugurèrent l'ère des manifestations sub-\nconscientes."}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "30", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.34", "texte": "Cependant, cette intelligence, cette culture, cette finesse, ce sens critique,\nne sauraient être pris comme des facteurs suffisants pour leur accorder\nune responsabilité plénière. Une certaine suite dans les idées et dans leur\nexécution qui les caractérise est encore insuffisante. On sait des fous dans\ndes asiles qui conduisent leur folie avec la même logique et qui ne sont pas\ndépourvus d'intelligence, de culture, de finesse et de sens critique. En les\nétudiant de près, ce sont certaines manies qu'on remarque dans leur hérédité\nparticulière qu'on retrouve hyperthrophiées dans la folie déclarée. Au point\nde vue pathologique, le cas des leaders-dadaistes est facilement saisissable.\nC'est leur manque absolu de volonté directrice qui les a voués à l'anarchie\nspirituelle dans laquelle ils cherchent une justification de leur individualité.\nLes seules, certitudes qu'ils aient sont les exaspérations de la conception\nbourgeoise de l'œuvre d'art, essentiellement individualiste donc réservée\nà quelques inities. Partant de ce principe, ils vont jusqu'au bout et s'en-\nferment en eux-mêmes. La présentation de l'œuvre dada est toujours pleine\nde goût pour l'œil, qu'il s'agisse des tableaux aux couleurs charmantes,\ntrès mode, ou des livres et revues toujours délicieusement mis en pages,\nselon des ordonnances de catalogues de parfumerie. L'aspect extérieur de\nces productions n'a rien qui puisse faire s'insurger qui que ce soit, correction,\nbonne coupe, jolies nuances, etc...\nLes formes employées pour les tableaux ne sont pas révoltantes non\nplus, les grafitti du dessin sont décents. Les textes sont à tel point\nimpénétrables que rien ne justifierait une indignation. Quelquefois même\nle choix des mots juxtaposés crée une image vivace et heureuse. Ce qu'ils\nappellent instinct étant tout ce qui leur passe par la tête de temps à autre\nil leur passe quelque chose de très bien II n'y a pas plus lieu de s'en surprendre\nque s'étonner de découvrir dans les accidents de nuages certains rappels\nd'organisation.\nSeulement très rapidement on se rend compte des dominantes qui\nreviennent en leit-notiv dans les tableaux et les œuvres littéraires. Et\nle cas pathologique apparaît brutalement. On trouve constamment leurs\ncerveaux hantés par un délire sexsuel et une fringale scatologique. La\ntare apparaît avec toute son ampleur. Leurs ébats se donnent libre cours\nautour des appareils génitaux de l'un et l'autre sexe. Il y a une réelle joie\ndans la découverte qu'ils ont faite de leur sexe et du sexe féminin ! S'ils\nnient tout à priori il faut malgré cette négation un peu prématurée il me\nsemble, reconnaître qu'ils sont pleins de conviction pour ces ornements\ndont on fait les enfants et avec lesquels ils font joujou. Ils sont obsédés\npar les organes de reproduction à tel point que leurs œuvres géniales peut-\nêtre, sont à coup sûr génitales. D'autre part, à force de s'attarder dans\nces parages, ils ont rencontré, peut-être sans la chercher, une autre source\nd inspiration instinctive. Ils ont découvert l'anus et les sous-produits intes-\ntinaux. Et leur joie pourtant déjà grande s'en est encore accrue. Passant de\nleur première constatation à la seconde ils annoncent à tout venant leurs"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "31", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.35", "texte": "triomphes. Ils font des billes avec la matière fécale, ils galopent dessus,\nils fouillent dedans. Cas bien connu des neurologistes, ils confondent les\ndéjections avec les productions du cerveau. Ils emploient le même mot\npour désigner deux choses différentes.\nLa confusion c'est bien ce qui caractérise le mouvement niveleur Dada.\nIl se mele à ces substantielles réalites des vélléités philosophiques émouvantes.\nLes penseurs du groupe ont acquis de solides certitudes. Rien n'existe.\nTout n'est qu'apparence et convention. Il n'y a pas de différence entre une\nbelle œuvre et une œuvre laide. Rien n'est mal et rien n'est bien. Il n'y\na pas de différence entre un complet sur mesure et un tout fait Belle Jardi-\nnière, entre un tacot et une belle voiture automobile. Malins, ils s'empressent\nd'aller au-devant de la critique qu'on pourrait leur faire aisément, d'être\nillogiques dans la vie courante avec leurs idées, en ajoutant « d'ailleurs nous\nnous contredisons toujours ». Ils confondent visiblement dans leur système\nmétaphysique l'absolu avec le relatif humain. Mais il est impossible de\ns'attarder à des discussions sur ce point, puisqu'ils affirment qu'affirmer\nest une hérésie et qu'il n'y a rien rien rien.\nToutefois, il est réjouissant de les suivre sur le terrain pro-\npagande. Jamais un groupement n'a disposé de tant de capitaux\npour ne rien dire, jamais un groupement ne s'est tant remué pour pénétrer\nle public et ne lui apporter rien. Nous nous retrouvons aussitôt en présence\nd'une manifestation purement de mentalité bourgeoise où la vanité du\ntréteau l'emporte sur la consistance de l'idée à soutenir. Ici il n'y a pas\nl'ombre d'une contradiction. Une logique parfaite dirige les moyens de\nréclame. Un déclanchement systématique ramène automatiquement les\nrevues et les sarabandes scéniques. Ce sont de tons les humains les dadas\nqui apprécient le mieux la découverte de l'imprimerie. Ils répandent à\nprofusion leurs revues et leurs livres. Ils ne les vendent point, ils les donnent\net ils ont la manière. D'ailleurs ils s'agitent par hygiène. Car ces hommes\nqui ne disent rien, rien, rien ont la terreur du silence. Ils ne peuvent pas\nvivre seuls. Ils recherchent la foule dans laquelle ils croient. Ils sont à plat\nventre devant elle ou ils se livrent à toutes les bouffonneries pour lui arracher\ndes sifflets ou des invectives. Ils la convient à leurs manifestations et ce qui\nest plus étrange cette foule vient et leur obéit. Lorsqu'elle se disperse après\nla séance, les dadas se frottent les mains et disent « grand succès ». Cette\nfoule est composée de curieux et d'éléments boulevardiers très\nparisiens, arbitres des modes artistiques pour milieux snobs. Ces éléments\nsont en quête de la « tendance moderne ». La peur de ne plus être modernes\nles tenaille et ils s'interrogent mutuellement pour savoir ce qu'ils doivent\nfaire. Qu'ils se rassurent et qu'ils enfourchent Dada sans plus hésiter car\nDada est moderne, si par ce mot il faut entendre la grande attraction du\njour, le « great event of the season ».\nA côté des fondateurs du dadaisme, les seuls qui soient logiques avec\neux-mêmes et dont le cas mérite attention, sont venues se ranger toutes"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "32", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.36", "texte": "les victimes de la société bourgeoise intellectuelle. La fièvre de l'époque\ndésaxe des tempéraments inquiets, souvent doués mais qui n'ont pas de\nmoyens de contrôle pour construire ce qu'ils voudraient. Dada qui affirme\nqu'il n'y a pas besion de se frapper et qu'on peut écrire n'importe quoi\nleur enlève du coup toute inquiétude. Comme c'est confortable. Et puis\ntoute une multitude de non-valeurs qui depuis des années et des années\nne parvient à rien sortir d'elle-même se trouve justifiée par la tendance\nnouvelle. Enfin, comme aujourd'hui le problème d'ordre social se pose pour\nl'ensemble du monde, le problème d'ordre spirituel s'ouvre aussi pour\nce total et c'est un afflux dans le piège dadaïste de tous les désemparés\nde la terre.\nLes Dadas ne coordonnent donc plus selon une syntaxe directrice\nle sens des mots pour organiser les ic ées. Ils n'ont pas encore détruit le mot\nlui-môme mais ils y arriveront. .l'en sais à New-York de plus audacieux\nou de plus naïfs qui ont atteint ce sommet. Nos parisiens goûteront quelque\njour ce plat lorsque quelqu'un d'eux qui ne sera pas allé en Amérique le\nleur apportera délicieusement transposé à F esprit de chez nous. D'ailleurs,\nlorsque Dada aura trouvé la formule la base génésiaque et scatologique\nse sera affaissée et le cataclysme apparaîtra.\nDada prétend discréditer l'art par ses agitations. Mais on ne discrédite\npas plus l'art qui est la manifestation d'une poussée impérieuse de l'instinct\nqu'on ne peut discréditer la société des hommes issue elle aussi d'une poussée\nimpérieuse de l'instinct. On ne discrédite pas plus l'art en se livrant à une\ndestruction systématiques de ses valeurs qu'on ne discrédite la société\npar une faillite frauduleuse internationale. Ce qu'il détruit, sans porter\nla responsabilité de ce qu'il fait, c'est une série de notions et de servitudes\nqui n'a pas besoin de lui pour disparaître comme ce que détruit sur le plan\nmatériel la hiérarchie bourgeoise c'est sa fausse conception de la répartition\ndes richesses communes. Voilà pourquoi Dada n'est en fin de compte\nque l'ultime aboutissement de décomposition des valeurs spirituelles de\ncette hiérarchie bourgeoise décomposée.\nI Son cas mérite qu'on l'étudié avec attention comme faisant partie\nde tout ce qui se produit dans l'ensemble, où déjà dans la pourriture du\ncadavre pousse quelque chose solidement charpenté, quelque chose qui\ndemain apparaîtra bien vivant sur le double plan matériel et spirituel,\nquelque chose qui n'est ni moderne ni classique, mais bel et bien dans la\ntradition humaine.\n\nALBERT GLEIZES"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.37", "texte": "MATISSE\nPhoto Halvorsen"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.38", "texte": "COLLECTION COLMAN, MANCHESTER.\nMATISSE"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.39", "texte": "Photo Halvorsen\nBRAQUE"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.40", "texte": "Photo Halvorsen.\nBRAQUE"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": "33", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.41", "texte": "La Genèse\ndes Chants de Maldoror\n\nA Monsieur Jacques Brimeur.\nHaïssant sa famille, désirant quitter au plus vite Montevideo, Lau-\ntréamont vint à Paris à vingt ans, sous le prétexte saugrenu de suivre des\ncours préparatoires, à l'Ecole Polytechnique. Il prit possession d'une chambre\ndans un hôtel de la rue Notre-Dame des Victoires, disposa en paquets égaux\ndes livres qu'il immergea dans un coffre, initia à la pratique de la patience\npar d'austères conseils et refrema le coffre. '\nPuis il commença d'écrire les Chants de Maldoror.\nAyant vécu jusque-là dans l'Amérique du Sud, il savait sans doute\nl'Anglais, car les assez nombreux clichés dont se tachent les Chants sont\npresque tous des clichés romantiques anglais, et les auteurs qui semblent\navoir eu sur lui une influence : Milton, Lewis, Poe, Maturin (non par les\nromans dont parle Remy de Gourmont, mais par ses drames) Misckiewichz\net Byron, puis le marquis de Sade. Lorsque, trois ans plus tard, il prétend\ninitier son notzire, homme placide et sans méchanceté, à l'intelligence des\nChants de Maldoror, il écrit : « C'est quelque chose dans le genre du Maufied\nde Byron et du Konrad de Misckiewickz, mais bien plus terrible ». Les\npoèmes qui composent ces chants (pour bien marquer qu'il ne s'agit pas d'un\npoème, Lautréamont écrit : « j'ai publié un volume de poésies ») sont d'un\nesthétique conforme à celle des poètes anglais de 1825 : ce sont des anecdotes\nlyriques. Ce sont même quelquefois des anecdotes au sentiment fabriqué :\nle conseil de protéger ses ongles pendant quinze jours puis de les enfoncer\navec jouissance, bave et lenteur dans la poitrine d'un poupon glapissant\nest d'un sadisme enfantin, d'un baudelairisme d'employé de la Compagnie\ndes Chemins de fer ; et la scène de famille — écrite d'abord sous forme de\nthéâtre — est visiblement façonnée : l'« enfant qui souffre » ayant été utilisé\ndéjà, comment le présenter à nouveau sans qu'il semble un peu usé aux\ncoudes ? En le fanfreluchant d'une famille, d'une sensible famille de figurants\nqui va souffrir aussi. Les figurants se tiennent mal, et ne vagissent que des\nexpressions sans nouveauté, mais une scène est écrite. Cependant ces traînées\nde candeur sont rares dans le livre.\nLautréamont mangeait à peine, ne travaillait que la nuit après avoir\njoué du piano et buvait tellement de café qu'il scandalisait l'hôtelier. Sur\nun jeune homme, l'effet de cette excitation devait être semblable à celui\ndu haschich. Lautréamont commençait une œuvre, puis s exaltait et la con-\n(*) Les détails biographiques cités dans cette étude sont extraits de lettres\nde Lautréamont que leur possesseur actuel, M. D... 8..., a bien voulu mettre\nsous certaines réserves à notre disposition.\n3"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": "34", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.42", "texte": "tinuait dans une sorte de frénésie de l'intelligence. Soudain, sous une influence\nmatérielle (froid, faim, etc...) le café cessait d'agir, et 1 auteur baclait un\npoème qu'il savait ne pas pouvoir reprendre. Cela, accentué par la pniase\nfinale « Voici le moment de revenir parmi les hommes » est fort sensible\ndans le chapitre « l'Océan ».\nLe premier Chant de Maldoror, sous sa première forme (lot>8) est un\npoème dans lequel l'esprit du mal (Maldoror), après avoir refusé d etre\nsauvé par Dazet, l'esprit du bien, est maudit par lui. Or, l'ami le plus intime\nde Ducasse avant son départ de Montevideo, s'appelait Georges Dazet.\nL'effet est obtenu par la transposition sur un plan supérieur de sentiments\nqu'il a observés en lui ou ses camarades.\nIl écrivit sans doute ainsi, en anathèmes, la moitié du livre, qui alors,\nfut assdz proche en effet, de Manfied ; puis il eut 1 idée d un procédé qui\na donné à l'œuvre son originalité : il remplaça toutes les abstractions par des\nnoms d'objets ou, de préférence, d'animaux n'ayant avec les poèmes aucun\nrapport logique.\nLa comparaison du texte de 1868 avec celui de 1874 prouve l'emploi de\nce procédé. Le nom de Dazet (l'esprit du bien) a été remplacé successivement\npar :\nPoulpe au regard de soie —\nRhinolophe, toi dont le nez est surmonté d'une crête en forme de fer\nà cheval —\nLes quatre pattes nageoises de l'Ours marin de l'Océan boréal —\nCrapaud, gros crapaud, infortuné crapaud —\nMonarque des étangs et des marécages —\nL'Acarus sarcopte qui produit la gale —\nCette dernière variante retourne la conclusion du premier chant, qui\nétait « ...Car tu as un ami dans le Vampire malgré ton opinion contraire.\nEn comptant Dazet tu auras deux amis ». De même dtins le passage célèbre :\n« Il se replace dans son attitude farouche et continue de regarder avec un\ntremblement nerveux...» (où il désigne un caillou) le caillou a été visiblement\nsubstitué à un nom d'être.\nLautréamont transposa encore dans son oeuvre, des estampes : le chapitre\nqui commence par « j'ai vu le créateur... sur une mer de sang... » est la trans-\nposition d'une gravure anglaise qui fut très populaire vers 1860 (Lautréamont\nn'avait que 13 ans, mais une sensation, sans doute lui resta) intitulée « Red\nDevil ». Il a remplacé le nom de Satan par celui de Dieu, et obtenu un effet\nd'une originalité de visionnaire — d'une originalité de fou —\nPuis, il relut son œuvre, et en tira un esthétique : à partir du 4e chant,\ni! transpose son sujet, et écrit sur la transposition. Ecrire quatre pages sur\nles mathématiques en les qualifiant de jeunes vierges n'est pas la preuve\nd'une insignifiante personnalité, envoyer Dieu écorcher un adolescent\ndans un « lupanar » et faire raconter cette « atrocité » par un cheveu oublié\nne serait peut-être pas venu à l'esprit de Leconte de Lisle, mais n'importe"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": "35", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.43", "texte": "quel gilet-rouge français, avant 1830, avait employé Satan à arracher les\nyeux d'un nombre long de pâles jeunes filles, et écouté leur âme blanchissime\nlamenter cette abusive exophtalmie. Lautréamont, le premier, raya Satan\net âme, et écrivit au-dessus Dieu et cheveu. Mais, même lorsqu'il donne\ndes résultats aussi curieux, quelle est la valeur littéraire d'un procédé ?\n\nANDRÉ MALRAUX.\n\nLes idées de J.-K. Chesterton\n\nPersonne, dans la littérature de l'Europe occidentale, n'a exprimé\nà la veille de la guerre, cette atmosphère spirituelle particulière dominée\npar des rêves religieux et mystiques, que l'écrivain anglais J. K. Chesterton.\nSon influence ne fut point négligeable : cet idiologue nous frappe tout d'abord\npar sa maîtrise de casuiste et l'originalité de ses conceptions ; mais en même\ntemps, il attire le lecteur par cet humour purement anglais dont se trouvent\nagrémentés ses romans et ses dissertations, tous empreints d ailleurs, de\nsérénité.\nComment faire, se demande-t-il, pour être simultanément étonné de\nl'étrangeté du monde et s'y sentir bien chez soi ? Car les hommes d'Occident\nont besoin d'un romantisme pratique, d'une combinaison de quelque chose\nqui soit à la fois étrange et sûr.\nDominé — avoue-t-il — par les ambitions en vogue àla fin du xixe siècle,\nlorsqu'il croyait, comme tant d'autres, avoir devancé la vérité, il s'aperçut\nqu'il avait été lui-même devancé par elle de plus de dix-huit cents ans .\nil venait de découvrir le christianisme. Il avait voulu être Original et il ne\nput élaborer qu'une faible copie, à peine, dune religion civilisée. Il avait\nvoulu fonder une secte, et quand tout fut prêt, il s aperçut qu elle était\northodoxe. De la vérité d'une légende ou de 1 erreur d un système philoso-\nphique, il tirait des conceptions déjà connues du catéchisme.\nDans les clubs anarchistes ou dans le temple babylonien, il trouvait\nce qu'il aurait pu trouver dans la plus proche église paroissiale. Il est arrivé\nenfin à comprendre que l'esesnce de la théologie chrétienne contenue dans\nîe symbole apostolique est la meilleure source d énergie et de morale.\nLa science moderne — continue-t-il adopte comme principe absolu\nla nécessité de baser toute recherche sur un fait donné précis. Ce même\nprincipe, tous les fondateurs des religions anciennes le connaissaient déjà.\nC'est ainsi que îe christianisme eut comme point de dépai l la < onception\ndu péché originel, fait qui fut toujours oublie ou conteste put ses dcti acteurs.\nLes modernes qui contestaient l'existence ou péché, ne contestaient cepen-"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": "36", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.44", "texte": "dant pas l'existence des maisons de fous. Comme autrefois pour juger ou e\nconception ou théorie nouvelle on se demandait tout dabord si elle e ai\nfaite pour condamner l'homme àla perte de son âme, ainsi, en jugean es\nconceptions et théories modernes, il serait utile de se poser la question\nsi elles sont capables ou non de condamner l'homme à la perte de sa raison.\nCar c'est de l'inconscience que de prêter du charme à la folie. Aux fous\neux-mêmes, la folie apparaît comme quelque chose de très ordinaire et très\ncommun, car elle est rès vraie. L'homme qui se croit un coq est pour son\npropre sentiment aussi simple que le coq. Tel autre qui se croit être du verre\nesi pour son propre sentiment un objet aussi fragile que le verre. Ce n est\nque parce que nous pouvons dégager l'ironie de sa folie qu il est pour nous\namusant. Mais lui, du fait que l'ironie de sa folie lui échappe, se fait enfermer\ndans une maison de fous. En un mot, la singulatiré n étonne que les hommes\ncommuns. C'est pourquoi on oublie si vite nos romans contemporains qui\nreprésentent des fous raffinés dans une ambiance de vide, tandis que nous\ngardons dans notre mémoire le souvenir des vieux contes sur les hommes\ncommuns dans un monde fou.\nEn somme, on peut dire que les courants philosophiques qui prédominent\naujourd'hui, courants qui s'attachent uniquement à poser des problèmes,\nrévèlent par cela même non seulement un trait de folie, mais un trait de\nfolie de suicide. Peut-on s'imaginer un tableau plus effrayant que celui d'une\nville où les hommes se demanderaient s'ils existent ? Car on ne perd la raison\nque par la raison effrénée et non par la fantaisie effrénée. Mais c'est encore\nune erreur que de diviniser, à l'onstar de Nietsche. la volonté, en la subs-\ntituant à la raison : la volonté effrénée mène à l'affaiblissement de la volonté.\nC'est ainsi que les anarchistes ne comprennent pas qu'en condamnant le\n« tu ne dois pas », ils lui substituent un « je le veux » tout aussi absolu. « Soyez\ndes artistes libres, frayez le chemin », clament-ils, et ils ne se soucient guère\ndes limitations et des lois. Mais l'artiste, par définition, ne saurait négliger\nles lois et les limitations. L'art n'est autre chose que l'économie, et dans\nchaque tableau se trouve contenue l'idée du cadre ; qui veut dessiner une\ngirafe, doit la dessiner avec un cou long ; s'il se croit assez libre pour dessiner\nune girafe avec un cou court il se prive par cela même de la liberté de dessiner\nla girafe. Du moment que nous rentrons dans le monde des réalités, nous\nnous trouvons dans un monde de limites. Les limites font l'œuvre d'art.\nLa Révolution française s'est basée sur certains principes bien définis,\nd où vient sa durée. La série d'inconséquences qui caractérisent notre vie\nmoderne découle du manque des principes sur lesquels on pourrait se baser :\nde là la faillite de la satire. Nietzche possédait de grands dons satiriques,\nmais il fut en même temps un exemple vivant de cette non-réussite à laquelle\nest vouée toute vigueur trop abstraite. Nietzche s'élève sur des hauteurs\nvertigineuses, mais, tout compte fait, il n'atteint que le Thibet. Il dresse\nses tentes à côté de Tolstoï, dans le monde du Nirvana.\nAyant compris que le sens profond de la vie relève de la magie, Ches-"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": "37", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.45", "texte": "terton oppose le patriote, qui est pour lui le type de l'homme positif, à l'op-\ntimiste aussi bien qu'au pessimiste, pris comme des types négatifs. Car le\npessimiste est un antipatriote comique, et l'optimiste exclut toute réforme.\nSeul un patriote mystique peut entreprendre des réformes, car plus son pa-\ntriotisme est transcendent, plus pratique est sa politique. Ce n'est que dans\nla doctrine chrétienne que le pessimiste et l'optimiste non seulement se con-\nfondent dans une certaine mesure, mais qu'ils existent côte à côte à leur\nplus haute puissance. Le Christ est un mélange de Dieu et d'homme, et le\nchristianisme, révélant un principe unique, a résolu le problème que le\npaganisme avait tenté en vain de résoudre. C'est comment l'homme peut\nconserver l'équilibre. Pour le paganisme la vertu avait été une mesure ;\npour le christianisme elle fut le conflit de deux passions en apparence dia-\nmétralement opposées. Prenons comme exemple la modestie qui est le centre •\nentr el'orgueil et l'humilité. Ce n'est que le christianisme qui a su séparer\nces deux notions et en démêler les extrêmes opposés ; sous certains rapports,\nle chrétien doit être plus fier que ne le fut le païen. En tant qu'homme,\nil doit se considérer comme la couronne de la création, mais n'étant qu'un\nhomme il est le plus grand des pécheurs. Tout pessimisme, impliquant\nune conception du monde sombre et méprisante, devait disparaître. Désor-\nmais, nous ne pûmes plus entendre les lamentations lugubres de 1 Ecclé-\nsiaste qui mettait en doute la supériorité de l'homme sur l'animal, ni l'excla-\nmation d'horreur du rapsode grec, nous représentant l'homme comme le\nplus lamentable des animaux. L'homme était devenu, au contraire, 1 œuvre\ndivine destinée à un voyage délicieux sur la terre. Il en est de même pour\nles accusations contradictoires des ennemis du christianisme relatives à la\nsoumission et à la volonté de combattre. L Eglise appelait, en les\nuns pour le combat, et les autres pour la paix; et les uns combattaient\ncomme des lions, tandis que les autres, les non-combattants, se comportaient\ncomme des statues. Cela veut dire que l'Eglise voulait utiliser aussi bien\nses surhommes que ses tolstoïstes qui, domines par leurs scrupules dt moine\nrestaient moines et se repandaient dans leurs justes lamentations sur les\ncruautés des guerres et sur la monstruosité de la Il arrivait\nque la pure douceur et la pure violence se rencontraient et justifiaient leur\nunion. Le paradoxe des prophètes trouve sa justification dans l'âme de\nSaint-Louis ; le lion sommeillait a côte de 1 agneau. Le giand fait de la morale\nchrétienne ne fut point ce principe qui peut être énoncé par n'importe qui :\n« ne sois ni fier, ni humble », mais cet autre qui fut en meme temps une éman-\ncipation : « ici, sois fier, là, sois humble ». Ce fut la découveite d une nouvelle\nmesure. La paganisme ressemblait à une statue de marbre droite et symé-\ntrique. Le christianisme rappelle un énorme rocher ramantique effrité qui\nchancelle dans sa base sous la poussée la plus légère, et qui pourtant a pu\nsurvivre des centaines de siècles parce que ses excroissances extraordinaires\naplanies avec le temps, lui assurent la stabilité. Dans la cathédrale gothique,\nchaque colonne fut différente, mais toutes furent nécessaires. Tout support"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": "38", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.46", "texte": "paraît accidentel et fantastique, tout pilier, plein de gaîté. Ainsi, dans le\nchristianisme, tous les accidents apparents maintiennent l'équilibre.\nFinalement, voici la justification de ce que les critiques modernes\ndu christianisme considèrent comme inexplicable, de ces luttes gigantesques\npour des questions théologiques insignifiantes, engendrées par un seul mot,\nun seul geste : il s'agissait parfois de concessions de l'étendue d'un pouce.\nMais un pouce est un monde quand on mesure dans l'immensité : c'est là\nle romantisme magique de l'orthodoxie. Ce fut en même temps la santé,\nl'équilibre de l'homme domptant les chevaux emballés, et qui les dirige\ntantôt à gauche, tantôt à droite, et révèle néanmoins dans chaque mouvement\nla grâce d'une statue et une précision consciente du but.\nJe me soumets — conclut Chesterton — au christianisme comme à\nun facteur d'éducation, vivant, et non point mort.\nLe christianisme nous frappe de terreur en nous montrant l'abîme sur\nlequel nous vivons, mais peu à peu, il apparaît que cette terreur ne nous\nest que salutaire, car elle laisse une place pour la joie, cette joie que le paga-\nnisme avait méconnu. Giotto a vécu dans une cité plus morne qu'Euripide,\nmais dans un monde plus gai...\nLa gigantesque figure qui couvre de son ombre l'Evangile s'élève, à\ntous les points de vue, au-dessus des penseurs de tous les siècles. Le pathé-\ntique de Jésus fut naturel, alors que les stoïciens mettaient de l'orgueil\nà celer les larmes : lui, ne cachait jamais les siennes. Les surhommes et\nles diplomates cachent leurs emportements, lui, ne contenait jamais sa\ncolère, mais tout de même il tenait secret quelque chose. Une chose fut trop\ngrande pour que le Dieu errant sur notre terre pût nous la révéler. On serait\nparfois tenté de croire que ce fut son esprit libre et joyeux.\nChesterton nous absorbe plus qu'il ne nous désarme, et c'est moins\npar la justesse de son argumentation que par cette fraîcheur pleine de charme\nque contiennent ses idées même les plus surannées. Voulant réhabiliter\ncette maxime qu'avaient prônée les scholastiques : mystica iheologia, vera\nscientia, il a touché àun des problèmes les plus significatifs de ces derniers\ntemps.\n\nA. B."}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": "39", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.47", "texte": "ROMAN\nLes Mystères des Colonies d’Oulins\nou les Secrets de 1’Enfance\nCHAPITRE I\nL’innocense renfermée\n\n(*)\nPar un beau jour de printemps, lss voyageurs se presseaient en se cou-\ndoyant les uns les autres pour se procurer une place sur les tramways de\nLyon-Perrache qui conduisent à la station d'Oulins à quatre kilomètres de\nLyon.\nDonc nous ne ferons pas connaissance des voyageurs qui ne nous inté-\nresent pas. Mais ! nous ferons comme eux ; en remarquant deux femmes\net un enfant, dont ce dernier avait un bandeau sur les yeux et qui avait une\nforte corpulence ainsi que sa taille qui était audessus des enfants de son âge.\nNotre héros ! va nous renseigner sur tous les agissements de la bassesse\nhumaine, auxquel il n'oubliera pas de la relever par la gloire de la civilisation :\nen rendant hommage à notre vaillante Piépublique qui a* frappé ces trois\nmonstres et gigantesques bâtiments où se sont passés les plus horribles vices\nde l'humanité.\nBref ! quel est donc son âge à cet enfant ?... Chut ! Ecoutons !... C est\nsa mère qui va nous l'apprendre, car il était facile de connaître la mère par\nles traits de l'enfant et par leurs costumes à tous deux qui marquait la pau-\nvreté. Quant à l'autre femme, plus tôt... Dame ; car par ses beaux habits\nl'on devinait une bourgeoise. Mais ! qui était-elle ? Est-ce une parente a 1 en-\nfant ? C'est ce que nous apprendrons plus loin, car sa mère élève la voix...\nEcoutons ?\n— Tu vois bien mon enfant que tu va avoir tes treize ans et demi et que\ntu n'a pas encore fait ta première communion ?\n— Oui maman, mais si tu ne m'avais pas encore parlé de cela, mon\npère ne m'aurait pas encore fait une bosse au front et aux yeux.\n— Enfin mon petit, il me semble que moi ta mère, je suis plus que ton\npère ; puisque je t'es nourit aux seins et que je suis fort affligée d'avoir élevé\nun enfant unique qui ne soye pas de ma religion :\n(*) M. G. Séraphin qui nous annonça ses qualités \" Champion de France et\ndu Monde (Record de i à 100 kms sport pédestre) tenu à la disposition des\nincrédules auteur de plusieurs chansons qu'il désigne à notre attention par\nle sous-titre de « chefs d'œuvres nous adresse le présent roman et le fait\nsuivre de ces indications aimables auxquelles nous n'avons pu résister :\n\" Si vous croye\\ que cela TYie cause de l ennui\nGarde\\-le pour le manuscrit\nRecevez mes sincères salutations\nJe suis tout à votre disposition\".\nNous avons cru devoir accepter cette œuvre d'nn véritable douanier Rousseau\nlittéraire, en respectant jusqu'aux moindres ornements orthographiques."}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "40", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.48", "texte": "— J'avouerai maman que tu as raison, mais tu avouera aussi que je\nmange plus de coup de trique que de pain et que mon père a manqué à nous\ntuer tous les deux lorsque tu lui a demandé de me préparer pour faire ma\npremière communion.\n— Oui I et sans moi ajouta la dame bien habillée... mon petit tu ne serait\npas de ce monde, si je n'avais pas prété main forte à ta mère.\n— C'est vrai, madame Michel et je vous en remercie.\n— Tu me remerciera plus tard, mon petit : lorsque je t'aurai fait faire\nta lie communion.\n— Oh 1 je serais curieux de savoir comment vous vous y prendrez ?\n— Ah ! tu te figure ça toi que, parce que tu es protestant comme ton\ndamné père, et que ta pauvre mère qui est une brave catholique qui, entre\nparanthèse, tu devrait savoir que ça met la brouille au ménage.\n— Vous avez raison Madame Michel, et je ne suis pas fâché que par votre\nintermédiaire, vous me fassiez faire ma première communion.\n— Mais je serais curieux de connaître la manière dont vous vous y prendrez\n— Oh ! ne t'en inquiète pas, oui ! cela m'est facile : puisque nous sommes\ndeja sur la route\n— Comment sur la route ?\n— Oui ! regarde sur le chemin où nous passons... Toutes ces beautés de\nla nature, et tu verra vraiment par ta contemplation, que toutes ces choses,\nc'est Dieu qui les a faites.\n— Je n'es jamais renié Dieu, Madame Michel, et pourquoi cette com*\nparaison ? je me croyais assez intelligent, puisque j'étais toujours le premier\nde mon école dans tout et pourtout.\n— Je le sais mon petit... Mais ! si tu veux être un homme, il faut que\ntu fasse ta première communion. C'est pourquoi que je t'y emmène.\n— Je vois tout bonnement que vous m'emmenné à Oulins, et cela me\nfait plaisir, par ce que je ne suis jamais venu par là.\n— Eh ! bien tu as tout le temps voulut pour en faire connaissance.\n— Oh ! en effet Madame Michel, ces parages sont très beaux.\n— Oui mon petit, et comme tu vois nous arrivons au Pont de la Mula-\ntière dont le chemin de fer passe sur le pont, et dessous ce gros tunnel qui\nconduit à la ligne de Givors, Rive de Giers, Saint Chamont Saint Etienne etc...\net comme tu as vu tout le long de notre parcours, nous avons passé le Pont\ndu-Midi ensuite la prison Saint-Paul, où, je te souhaite de toujours rester\nhonnête, afin de ne jamais y aller.\n— Oh ! Madame Michel ! vous savez bien que vous m'ofîensé car demandez\nle plus tôt à maman, si je suis toujours été honnête.\nOui mon fils, je te félicite de ce côté là, mais, dès aujourd'hui les choses\nvont changer de farce et...\n— Chut... fit Madame Michel (ce qui fit tressaillir la pauvre mère)...\nmadame Michel continua donc... oui ! mon petit comme tu sait ; après la prison\nSaint Paul, c'est le quartier Ste Blandine qui prend derrière les grandes voûtes\nnoires de la gare de Perrache et dont tu vois les eaux jaunies de la Saône\nvenir en mourant dessous le pont de la Mulatière, puis ensuite, c'est le barage\noù la Saône vient se marier avec les eaux bleuâtres du Rhône qui, dans sa\ncourse furibonde va aussi finir ses tourbillons enlacés dans la mer méditer-\nranée."}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": "41", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.49", "texte": "— Oui dit l'enfant ; c'est très beau ceci, mais ! ça ne vaut pas la colline\nde Fourvières et l'église Notre Dame que j'aperçois encore d'ici sur le tram-\nway. Puis 1 notre grande et magnifique place Bellecour que l'on renomme\nla plus-belle du monde ainsi que les quais, ensuite, le place de Perrache, le\ncours du Midi, la place des Jacobins, la place des Terreaux avec leurs splendide\nfontaines, le parc de la Tête d'or, enfin 1 nos belles rues et nos grandes maisons,\npuis nos ravissants monuments etc...\n— Madame ? mon pauvre fils à l'air de comprendre que c'est la dernière\nfois qu'il les voit.\n— Chut... voyons pauvre mère, prenez du courage ; puisqu'il le faut.\n— Qu'est-ce que vous dites à voix basses, interrogea l'enfant.\n— Rien mon petit : je fais remarquer à ta mère que la côte est dûre\n, malgré le cheval de renfort.\n— Ca c'est vrai, ensuite ; les maisons sont basses.\n— Oh ! mon petit ! tu comprend bien qu'ici, ce n'est pas une ville comme\nla nôtre de canut et de soieries, non ; ici l'on travaille plus tôt sur le fer ;\nd'ailleurs tu va voir celà à la descente de la côte.\n— Mais Madame ! qu'est-ce que c'est que cette grande maison noire ?\n— Mon petit, c'est l'usine où l'on travaille le fer, comme tu voit, elle\nse trouve à droite de l'Yseron.\n— Qu'appeliez vous Madame Michel.., l'Yseron ?\n— C'est la petite rivière qui écoule lentement ces eaux bourbeuses en\ndessous du petit pont qui coupe toutes les routes, dont ; la première, celle\nde droite va aux aqueducs de Bonan et Chaponost; la seconde qui est vis-à-vis\nde nous est celle de Sï Genit-Sanal dont tu vois les premières maisons audessus\nde nous, car à notre droite : c'est l'église d'Oulins et là où nous descendons,\nc'est la grande rue d'Oulins.\n— Ohôhôhô Tous les voyageurs descendent, s'écria le cocher.\n— Allons ! viens mon petit et prend bien garde de tomber ainsi que\nta mère, oui faites attention aux dernières marches du tramways.\n— Oh ! maman ! ma pauvre petite mère si je ne t'avais pas retenue\ntu tombai. On dirait que tu tremble sur tes jambes, mais voyez donc Madame,\ncomme maman est pâle, on dirait qu'elle est malade ?\nSur cette remarque de l'enfant, madame Michel souffla à l'oreille de la\npauvre mère : « Allons ! du courage puisqu'il le faut à tout prix, ne donnez\npas de doute à votre enfant... Sur ce... la pauvre mère répondit à son enfant :\n« C'est le changement d'air qui m'a donné un mal de tête affreux. »\nOh ! si ce n'est que ça Madame, avec votre fils nous allons rentrer\nà la grande brasserie d'Oulins boire quelque chose pour vous le faire passer.\n— Oh ! grand merci Madame : à moins que mon fils aille soif.\nNon maman : de te voir, l'envi de boire ma passé, puis, qu'est-ce que\nc'est que cette rue où nous descendons ?\nC'est la rue des Fours à chaux, mon petit, et, elle nous conduit sur\nla grande route des rives du Rhône que tu as laissé là baut au pont du la\nMulatière et comme tu vois.... la-bas... vers le petit Pont c est la riviere 1 Iseron\nqui se jette dans le Rhône. Puis la route continue en ligne droite juscju à Oivors\net ces grands peupliers c'est les saulaies d Oulins, après, le village de Pierre\n13 6Xlit6\n— Mais ! ce grand bâtiment qui est â notre droite"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": "42", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.50", "texte": "— C'est là où nous allons mon petit. Oui nous allons voir deux de tes\nparents.\n— Comment ! j'ai donc d'autres parents ?\n— Certainement tu as un oncle qui est curé et une tante qui est reli-\n— Tiens tiens ! c'est tout de même bien drôle, et comment se fait-il\nmaman que jamais tu m'a parlé d'eux. .. .. . -,\nLa pauvre mère ne pouvait répondre tant son émotion était grande.\nCe qui fit tirer prestement le cordon à Madame Michel. Drelin... Drelin...\nDrelindrelindrelin.\n— On y va !...-voila... voilavoila\nBonjour Mesdames.... Qu'est-ce qu'il y a pour votre service .\nNous voudrions parler à Monsieur le Directeur de la colonie.\nBien Mesdames, et c'est pour... Puis le portier cligna de 1 œil, afin\nd'enlever tout soupçon à l'enfant.\nCe dernier eu méfiance et dit.. — Mais maman... mon oncle est donc\nDirecteur de cette grande maison ?\nCe fut Madame Michel qui répondit à la place de la mère, car elle venait\nd'entrevoir une vilaine figure comme portier. Alors un terrible combat se\nlivrait dans son âme.\nOui mon petit : ton oncle est directeur, est le portier c est frere Mathias.\n— Vous le connaissez donc madame, car on se dirait au couvent.\n— Ce n'est pas un couvent mon petit. Mais, c'est tout comme.\nOh ! ça ne fait rien... 11 n'est, vraiment pas beau ce gros homme-là l\nEn effet, l'enfant eut peur de ce gros homme à la figure joufflue, aux\nlarges épaules, où l'on voyait de gros bras dessiner de gros biceps. Mais, tout\nétant gros, il était plus tôt court, enfin, d'une taille moyenne. Mais il était\nbien campé sur ses grosses cuisses et ses gros jarrets. On devinait de suite\nqu'il était le plus solide des frères avec sa puissante encolure. Oui ! on voyait\nqu'il n'y avait pas moyen d'échappez de ses griffes qui devaient serrer comme\nun étaux. Et puis ! ce quii y avait de bizarre ; c'est que sa face tirait et gri-\nmait sur le singe : vous auriez juré un vrai gorille plein de poil, et surtout :\nsi vous ajoutez des petits yeux perçants et noirs comme un nègre brûlant des\nmille feux d'Afrique. Vous jugerez par là, chers lecteurs, que la mère et surtout\nl'enfant pouvaient avec juste raison, avoir peur.\nTic... tin 1 tin.... Tic ! tintin.\nRassurez-vous, et n'ayez point peur, comme la mère et l'enfant, au son\nde cette cloche de malheur ; car : c'est encore le gros Mathias qui ébranle la\ntonnante pour appeler le sous-directeur et non le Directeur comme ces Dames\nont demandées, car : il savait son règlement par cœur, le frère Machabé. Il\nvoyait de suite que l'enfant n'avait pas plus de quatorze à quinze ans. Donc,\nil était, le pauvre enfant, destiné pour la petite division. C'est pour cela, que\nla cloche avait tinté deux fois : Tic! Tintin... Ticj! Tintin... Pour le Directeur,\nMathias ne s'échinnait qu'une fois, et lorsque l'on sonnait de la sorte, les en-\nfants dans les ateliers poussaient un ah ! de soupir qui ne présageait rien de bon\net qui voulait dire... « Bon! encore un qui va se faire caressé, si il est\ngirond. C'est un de plus qui ne sera pas heureux. »\nPuis, les frères et îes gradés quittaient leurs postes pour regarder par\nquelques coins de croisées pour voir le nouveau venu s'il était joli garçon."}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": "43", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.51", "texte": "Ensuite, il ne fallait pas être pressé au parloir. Les personnes qui ammenaient\ndes enfants étaient obligées d'attendre quelquefois un bon quart d'heure et\nmême une demie-heure.\nPensez-donc ! si le directeur ou le sous-directeur se trouvaient au petit\nou au gros clos, pour lirent leurs bréviaires...\nEnfin ! le sous-directeur, le révérand père Béraire arriva au bout d'une\ndizaine de minutes ; et les bonnes femmes et l'enfant en le voyant entrer\nétaient à demi rassuré. En voyant sa franche et loyal figure, car, par excep-\ntion l'on sentait en se saint prêtre une âme bien trempée sur la religion catho-\nlique, on aurait juré le curé d'Ars. Puis il avait les yeux doux et son regard\npénétrait même jusqu'au plus secrètes pensées des «jeunes colons» qu'il avait\nsous sa direction. On aurait dit que s'était un don spirituel dont il avait été\nfavorisé par le Créateur.\nIl était d'une assez grande taille, au dessus de la moyenne ; seulement\nil avait les joues creusées par la souffrance, car il faut l'avouer de suite, il\nsouffrait lui-même de voir tant de punis par le frère qui commandait en chef\nla petite division. Il le supliait souvent d'enlever les punitions aux plus méri-\ntants ; mais bah ! c'était un frère pour les jolis garçons.\nVous ne vous étonnerez donc pas chers lecteurs, si il y avait tous les\njours, une fourmilière de punis, soit pour une bagatelle et le plus souvent par\nvengeance et que l'enfant ne voulait pas se laisser faire.\nEnfin ! sur son aimable visage de sous-directeur, était marqué les traits\nde la douleur ; il n'y avait que son nez qui défrisait son austère visage. Mais !\ndans tous les tableaux des saints, ne trouvent-on pas un défaut à leurs figures,\ncomme à leurs caractères et leurs manières d'Evangélisation. Mais lui c'était\nune exception à la règle, son nez était tourné à droite, et d'une longueur\ndémesurée. Pourtant avec l'ensemble de sa respectueuse physionomie et l'en-\nsemble de ses traits, transfigurait sa tête dans l'auréole d'un saint....\nIl s'avança donc devant les dames, d'un pas lent et toujours le sourire\nsur les lèvres accompagné d'un bonjour de douceur qui rassura les dames\ncomplètement.\n— Bonjour Monsieur le Curé.... nous vous ammenons ce pauvre petit,\ncar ! nous savons par des personnes qui vous connaissent particulièrement\nque vous êtes la bonté même, et comme cet enfant est au bord du précipice,\nnous savons d'avance que vous le sauverez, où bien, il succombera sous les\ncoups de son père qui est un bourreau pour lui ; ainsi que pour sa mère.\n— Mais Madame, vous qui me parlez si bien, ce n'est donc pas vous sa mère ?\n— Non, Monsieur le Curé, sa mère que voila est une brave et honnête\nfemme, qui travaille chez moi comme ménagère, car la pauvre femme du matin\nau soir, elle fait des ménages chez ses patrons. Puis ! voila des années qu'elle\ny travaille. Ensuite, tout le monde est bien contente d'elle, seulement, c'est\nie père... voilà l'obstacle. Lorsqu'il n'était point malade, il n'était pas méchant ;\nmais depuis qu'il est paralysé du bras gauche et du côté gauche il est comme\nun fou. Oui ! il a toujours la manie de frapper, et malheureusement, il tape\nde son bras droit qui a la force des deux sur la pauvre mère comme sur\nce pauvre enfant ; et tout cela ! pour avoir tous les sous que la pauvre\nfemme gagne afin de pouvoir assouvir sa soif et se saoûler. Il est à prévoir\nqu'un beau jour, l'enfant restera sur le carreau... Dans ces conditions, mon-\nsieur le Curé nous préférons vous l'amener jusqu'à son âge de majorité."}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": "44", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.52", "texte": "— C'est très bien Madame, je compati à la douleur de madame sa niere,\net dès aujourd'hui... son enfant, je le prend sous ma protection : c est-a-dire\nMesdames que je veillerai sur lui, car je vois par son bandeau que son pere\n116 r^aManis que tu as donc, petite mère ? Je ne t'es jamais vu\npleurer ainsi. Lorsque mon père te bat avec moi, tu ne pleure pas si tort...\nOh ! mon Dieu ! prenez pitié de mon enfant... pauvre petit va... ce\nn'est pas de ma faute.\nL'enfant avait deviné juste, et, dans une crise nerveuse, les yeux hagard,\nil s'écria : — Mais où sommes-nous, maman, avec ce Curé, car, ce n est pas\nmon oncle. , . „ ... „ ,\nLe brave curé s'approcha de l'enfant en l'embrassant : il dit a la pauvre\nmère éplorée.\nVotre fils, madame doit avoir bon cœur, mais il doit être vif.\nSur ce mot de fils, elle ne put répondre, elle sentait ses entrailles tenaillées\npar la douleur, elle ne put donc que toujours répété ces cris douloureux qui\ns'arrachaient de sa poitrine et qui partait du suprême élan de son cœur :\nces mots si doux : oh ! mon fils... mon fils bien aimé... mon cher enfant...\nmon Dieu protégez-le. Sur ce, le curé essuya une grosse larme et esseya d em-\nmener l'enfant, mais c'est en vain, il était cramponné aux jupons de sa mère.\nMadame Michel, la patronne de la mère de l'enfant, pleurait avec le brave\nCuré. Puis, le brave homme dit une dernière fois, pour couper court aux dou-\nleurs de la séparation. — « Allons ! allons ! frère Mathias.\nOh alors ! l'enfant s'était rappelé dans l'espace d'une seconde qu'il était\ndans la ville d'Oulins et qu'il y avait une colonie. Mais où, le malheureux !\nOui, dans quel endroit était-elle située ? Donc il ne connaissait pas la colonie,\nil en avait entendu parler, mais il ignorait qu'il était pris coêmme un agneau\ndans la gueule du loup. Oui ! s'était plus fort que lui de quitter subitement\nsa mère, car il n'aimait point son père par les coups qu'il lui donnait nuit et\njour et surtout dans ses mauvais caprices de colères, il lui tapait dessus à\ncoup redoublé avec une canne, jusqu'à lui enlever son mangé que sa mère\nétait obligée de lui donner dans son lit en cachette. Enfin ! il couchait souvent\ndans le caveau du charbon avec les rats,non, vraiment! dans ces conditions\nde martyre, il n'est pas étonnant que le pauvre enfant haïssait son père.\nDonc, comment voulez-vous que ce pauvre petit nouveau venu dans la\ncolonie d'Oulins et dont nous commençons l'histoire, puisse tout à coup\nabandonner sa mère et sa mère l'abandonner aussi. Mais pardonnez lui,\nchers lecteurs, à cette pauvre mère navrée de douleurs : elle y était presque\nforcée par la souffrance et la misère...\nDonc, l'enfant s'était cramponné avec ses bras et ses jambes, dans les\njambes de sa mère, tout en serrant de ses bras la taille de sa mère.\nPuis il cria à perdre haleine de désespoir quitte à se rompre les veines\ndu cou comme Roland de Ronceveaux...\n— Maman ! maman ! tu me quitte et tu m'abandonne, moi ton fils.\nNon ! j'aime mieux les coups de petit père, pour pouvoir rester avec toi,\ncar je ne veux pas te quitter toi, ma bonne maman chérie et adorée... non\net non...\nMais le frère Mathias sur un signe du Curé entra et enleva l'enfant qui\ncriait comme un désespéré"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": "45", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.53", "texte": "— Maman... maman... ma... petite maman... puis il mordait le gros frère,\nlui donnait des coups de pieds et de poings, si bien ! que le gros Mathias\nse mit à dire au Curé.... Mais! je n'ai pas encore vu son pareil!\n— Certes, j'aimerai mieux mener un grand condamné par le gouvernement.\nAlors ! je taperai dessus pour le faire marcher, mais ce bougre là, il faut que\nje l'emporte. Oui, dit le Curé... Emporté-le à l'atelier des épeluchures. Sœur\nJustine le consolera.\n— Allons mon petit, soit sage lui disait le curé, tu sera bien ici... tiens\nun bonbon.\n— Non ! non ! je n'en veux pas... je ne veux que ma petite mère... oh !\nmaman I maman. Mais ces appels restèrent sans échos. Le frère Mathias l'em-\nporta hors du parloir.\nEnfin ! le père Béraire revint vers les Dames et leur dit... Et bien mesdames\nvenez au bureau pour signer l'engagement jusqu'à son âge de majorité...\n— Oh ! monsieur le curé, jusqu'à 21 ans mon fils, monsieur le curé,\npar pitié, vous ne pourriez pas me faire une petite concession ? Le pauvre petit\nn'a que treize ans et demi : cela va lui faire sept ans et demi de maison de\ncorrection, il n'aura pas un jour de répit pour son service militaire.\n— Mais ! pauvre mère, ne vous désolez pas ainsi, je le regrette de tout\nmon cœur. Si cela dépendait de moi, je le ferai avec plaisir, mais ce n'est pas\nmoi le directeur, ni le maître de cette colonie. Cela regarde le Directeur de la\ncolonie de Citeaux qui est le chef de notre colonie ainsi que de la colonie de\nSt Genest-Serps, qui sont toutes les trois réunies dans la même association\nsous le patronage de Saint-Joseph. C'est donc au Directeur de Citeaux à qui\nvous adresserez votre demande, si toutefois votre fils est sage....\nSur ce pauvre mère, pour vous consoler, n'oubliez pas de venir voir votre\nfils les dimanches au parloir à une heure, Allons ! au revoir mesdames....\nMais ni l'une, ni l'autre n'eurent le courage de répondre. Madame Michel\nfut obligée, non pas de reconduire, mais de traîner la pauvre mère chez elle,\nfolle de douleurs.\n(A suivre)\n\nG. SERAPHIN.\n\nLA PEINTURE\nVlaminck\n\nCes ciels dont les pans de nuages sont remués à grands coups de pied\nau cul par un Père Eternel en chandail, que cependant de toute la noblesse\nde leur âme eussent aimés Elvire et Chatterton... Ces arbres dont la toision,\ncette route dont les courbes seraient reconnues peut-être et saluées pai\nun vieil homme cjui faisait son tour de France et voyageait en Europe\nvers 1835, qui portait un sac tyrolien et dont je ne sais pas bien s il était\ncompagnon ou graveur... Et cependant, si la roue de ma bicyclette au pied\nde l'arbre chassait une boîte de sardines, je ne serais pas étonné. Ces routes\nne va pas croire qu'elles s'enrubannent pour les sinuosités de ton rêve."}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": "46", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.54", "texte": "Ces arbres, ne t'y cogne pas d'un faux coup de guidon. Et si le mur es\nau tournant de la route, je t'engage à prendre ton virage. Et pas plus que tu\nn'es dans un monde de buées ocutimentales, tu nes dans un mon e abs-\ntractions découpées. Ni harpisme, ni chromatisme. C'est ua monde ou il\ny a l'humide et le sec, le dur et le tendre, les heures et les odeuis. Ou, meme\nau crépuscule, toute chose et toute lumière solidement s accotent.\nSur le bateau presque rond qui fait la traversée de Saint-Auer à Anvers,\ni'ai rencontré deux ouvrières du Port, dont la chair débordante se pinçait\ns'affûtait à la pointe du nez. Et dans tous les boarding-house du port,\nje me suis promené avec Rubens. Il savait vivre, mais étant ambassadeur,\nil ne comprenait pas grand chose aux questions sociales. A Amsterdam,\nj'ai vu des hommes qui ne quittaient point l'ombre des ruelles et 1 ombre\ndes maisons et des diamantins penchés sur leurs cailloux. Et Rembiandt\nm'a dit qu'il aimait Dostoïeski. A la Haye, j'ai le même jour que Ver Meer\nde Delft, décidé de me marier, parce qu'il n'est pas besoin d'aller chercher\nsi loin la plénitude définitive de tout. C'est en regardant les femmes de\nCorot et les paysages d'ltalie que j'ai le moins regretté de n être pas Dufayel.\nClaude Monet au petit matin déjeunait d'une andouillette et d'une chopine\nde vin blanc. Puis il allait travailler. Près de lui, j'ai fumé dans un pré\nune de ces pipes du matin, qui sont les meilleures avec celles de minuit.\nJe n'aimais pas toujours les femmes de Renoir. Mais peut-être lui reprochais-\nje de les trouver jolies plus longtemps que moi-même. Et quand la femme\nm'a raconté les histoires du petit rentier d'Aix, je n'ai pas été déçu, parce\nque les tableaux enferment ce que nul petit rentier, nul critique ou collec-\ntionneur ne peuvent saisir.\nJe m'arrête,,, parce que j'aurais l'air d'écrire une histoire de l'art ou\nde rédiger le scénario d'une revue à grand spectacle où défilerait des peintres\ndevant on ne sait quel compère.\nLorsque Vlaminck vient à la peinture, on ne fumait plus de pipes avec\nles peintres, j'entends de vraies pipes, de ces pipes où l'on met tout son cœur.\nOn tirait sur des bouffardes de brasseries ou on fumait des cigarettes à\nbout doré, en compagnie de dames de brocante ou d'esthétique.\nC'était le règne de l'intelligence. Quand les artistes prononcent le mot\nd'intelligence, quand ils se font un rempart de l'intelligence, on peut être\nsûr qu'ils désignent ainsi un académisme scolaire ou une certaine impuis-\nsance distinguée et un peu pédéraste (dans la juste mesure qui convient à\nun homme du monde ou à un moraliste professionnel) ou tout bêtement\nla bêtise, la bêtise pure et simple, la bêtise élémentale et rustaude qui règne\ndans les Conseils des Ministres, dans les Etats-Majors et dans les Ateliers\nde l'Ecole des Beaux-Arts.\nLes impressionistes ne nous éblouissaient plus. Hélas ! ils étaient\ndevenus respectables. On demanda à Cézanne la leçon de sa constante\ninquiétude, mais aussi des apparences qu'il avait fixées sur la toile, en\nse tournant lui-même tout entier vers le monde des apparences, on tira"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": "47", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.55", "texte": "des systèmes. Et aussi on tranforma en doctrine des blagues de salle de\ngarde, qui perdaient ainsi leur drôlerie et leur sens. Et aussi on prenait\ndans une époque ou dans une civilisation lointaines des formes et des aspects\nqui, par l'effort de l'éloignement, simulaient l'éternel et le définitif. On\navait bien raison d'aimer les statues nègres et les gravures\nde 1840. Mais il fallait les aimer pour elles-mêmes et non point\nen tirei des tableaux composites (sens ou 1 on entend ce mot dans la photo-\ngraphie).\nVlaminck aurait pu fonder une école et même plusieurs écoles, aussi\nbien qu'un autre. Beaucoup mieux qu'un autre. Cependant même, s'il avait\nvoulu, quelque chose lui aurait manqué : le pédantisme. Mieux que les\nardents dialectiques, il aurait inventé, s'il eut daigné se contenter de prendre,\nici ou là, comme en une mosaïque, des morceaux où déjà s'était cristallisée\nla sensibilité des autres. Quel beau système il eut bâti de ces systèmes où\nl'humour et la métaphysique se combinent et se dosent, tels qu'il en naît\ndans la plus métaphysique des atmosphères, celles des cafés un peu plus\ntard que minuit, tels que les adoptent les jeunes gens oisifs qui viennent\nà Paris et font de la peinture comme ils faisaient enfants, des décalco-\nmanies.\nJ'ai bu du café avec Vlaminck, dans une de ces terribles tasses Louis\nPhilippe, horribles et charmantes, en porcelaine or chocolat, dont la forme\nest d'un Louis XV, écrasé par les doigts d'un notoire ou d'un pair de France.\nPourquoi donc n'aurait-il pas créé l'école de l'or chocolat. Ne sentez-vous\npas la richesse grave de la gamme. Et n'eut-elle pas valu la gamme érable\nqui longtemps a servi. Et ce monde des apparences, la nature naturée, ne\nne pourrait-elle pas se transposer en or chocolat.\nVlaminck aime les tableaux naïfs de ceux qui n'ont pas appris à peindre*\nIl sait découvrir bien des Rousseau, que les théoriciens du néo-Rousseaunisme\nne remarqueraient pas, parce qu'ils peignent naïvement à leur manière,\nsans connaître aucun dogme, même le dogme Rousseau. Vlaminck m'a montré\ndes danseuses de cauchemar entourées de fleurs pestilentielles en papier\ntue-mouches. Ah ! l'école de la fleur pestilentielle, une transposition du\nmonde sous les espèces du papier dentelé, accordéonné, tuyauté, perforé...\nVlaminck m'a montré aussi un tableau peint vers 1840 par un peintre\nambulant qui « tirait » les artisans et les fermiers à l'air, en costume du\ndimanche. Ce tableau représente le père, la mère et la petite fille qui tient\nà la main une rose. Le charme en est ingénu et grave. Cela fait penser à Velas-\nquez et à Cézanne. Ainsi auraient peint Velasquez et Cézanne, s'ils avaient\nété forains. Vlaminck... que n'avez-vous inventé l'ingénuisme, l'école d un\nRousseau frais puis, d'un Rousseau champêtre.\nJe ne veux pas imaginer d'autres systèmes ou d'autres formules ins-\npirés d'une sensibilité d'époque ou d'un détail de procédé. J aurais peur\nque par une trop heureuse coïncidence, ils n'existassent en laits...\nEt j'oubliais que la mathématique aussi est une source heureuse de"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": "48", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.56", "texte": "méditations esthétiques. Et je ne veux pas confondre les chercheuses qui\ns'immobilisent trop tôt dans leurs recherches avec les polisseurs de reflets\net les douceurs du rond : peintres et sculpteurs de la rue Bonaparte. Certes,\nles systèmes sont tristes. Mais les pensées nettes et les méditations vagues\nd'où ils naissent peuvent être une joyeuse excitation. La faute, la sottise\nsont dans l'acte qui les immobilise en théories. Et la théorie est seulement\nce qu'un imbécile saisit de cette excitation.\nVlaminck a connu toutes les idées excitantes de son époque, qui devien-\nnent seulement systèmes ou paradoxes pour ceux qui s'en contentent.\nParce qu'il avait en lui assez du sentiment qui inspire les statues nègres\net les plus archaïques images, il n'a pas eu besoin de faire nègre ou vieille\nimage, il n'a pas eu besoin d'imiter la formule. Le sentiment qui nous émeut\ndans ses œuvres lointaines est en lui, assez puissant pour l'inspirer directe-\nment, pour lui suggérer son langage, son langage à lui.\nVlaminck a écrit quelque part que quand on lui parlait de cette noble\ndiscipline qui est la force principale non seulement des armées, mais aussi\ndes beaux arts, il pensait toujours à son grand-père lui disant : « le régiment\nte formera le caractère... >. Le caractère... Beaucoup de peintres en ont la\nmême idée que les grands-pères et pensent l'obtenir par les mêmes moyens\nformateurs. Et Vlaminck ajoutait : « Je ne suis ni docteur, ni modiste,\nni scientifique... quand j'aime une femme, je ne songe pas à celles qu'eut\npréféré mon grand-père... je peins avec mon cœur, avec mes reins... v Cette\nproclamation ferait mauvais effet dans les salons artistiques et littéraires\noù les dames sont cérébrales, bral, bral, bral.\nMais pour l'ordre et l'assemblage des choses... (car n'oublions pas\nenfin que la peinture est un système du monde... Pourquoi pas ? Un système\ndu monde au moins pour les objets contenus dans l'espace du cadre. Autrefois\non appelait cela : composition. Et pour l'ordre... celui qu'il a adopté n'est\npas en effet celui de l'intelligence pure. Il en est de l'œuvre des peintres\ncomme des travaux de ménage. On reconnaît la main qui a mis l'ordre\net nettoyé. Une bonne ménagère du moins. Pour l'ordre... Vlaminck n\"a\npoint adopté celui que recommandent les vieilles dames minutieuses qui\n« rangent » tout le temps, mais laissent toujours les objets à leur place. C'est\nnn autre ordre, le sien, selon lequel il a assemblé les choses. Et de quelle\npoigne ! Et de quel cœur !\nDe la force et du cœur... ce sont des mots bien simples. Connaissez-\nvous beaucoup de peintres dans cette époque auxquels vous les puissiez\nappliquer. J'en vois d'impassibles et j'en vois de tendres, de fantaisistes\net d'appliqués, d'éclatants et de délicats, j'en vois des désordonnés et d'autres\nordonnés. Certains même ne pensent tant à l'ordre que parce qu'ils sont\nmous sur leurs jambes. Alors ils ne pensent qu'à numéroter leurs abatis...\nMais Vlaminck me paraît tout seul, avec sa poigne, avec son cœur.\n\nLÉON WERTH"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.57", "texte": "VLAMINCK"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.58", "texte": "ROBERT MORTIER"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": "49", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.59", "texte": "4\n\nMatisse\n\nL'art est une promesse de joie.\n■ Stendhal\nPartout où il y a joie, il y a création.\nBekgson\nAu printemps, un sentier de graviers clairs garni d'herbes et de fleurs...\nDans l'atelier la fête continue de la saison heureuse. Parmi de grands accords\nde verdures balancées, d'eau simple et de larges collines, des femmes, des\nhommes dansent et jouent ; des poissons et des fleurs. Le jeune homme 11e\nles voit pas d'abord mais, comme sous l'influence d'un air plus tonique,\nil se sent heureux, il regarde son compagnon, il s'exprime avec une meilleure\nconfiance : il voit que Matisse est un peintre de bonheur.\nBonheur : Desserré l'étau de l'espace, le corps ravi d'extase, l'âme,\ndélivrée, chante.\nPlus tard, rentré dans l'appartement où les tableaux font tache triste\net qu'il ne reste du charme ineffable de la visite qu'un peu de soleil, dans\nles yeux, d'un citron, d'un bouquet, la pensée s'enroule autour de la bonne\nexpérience. Dans le loisir du cabinet, le pensée joue, elle se laisse aller\nsur une pente dangereuse : elle n'invente plus, elle devient critique. Elle\nvoudrait définir, revoir dans ses détails et rassembler suivant un tout\ncohérent l'œuvre que le sentiment, d'emblée, accepta. Elle cherche mais\nhésitante, vite étonnée, haletante et puis désemparée, la pensée qui tout-\nà-l'heure bondissait, si chaleureuse, si vive... Elle cherche pour l'inutile\ncompte-rendu de sa visite des scènes pittoresques, des particularités phy-\nsiques, des côtés intéressants de physionomie, des coins de paysages...\nMais rien ne la fixe à l'espace, la paresseuse qui voudrait attacher aux\nchoses l'étiquette commode des couleurs fixes, des formes réelles, des dimen-\nsions cotées — elle ne peut s'étendre : rien ne la retient au passé, la non-\nchalante qui aime le spectacle, l'image toute faite et savourer sans peine,\nl'émotion qu'on lui sert mâchée — elle ne peut pas rêver... Si elle se souvient\nla pensée reprise par les habitudes utilitaires et les prétentions littéraires,\nc'est pour s'inquiéter plus encore... La tache verte d'une joue, la défor-\nmation d'un nez, la main sans doigts, l'impraticable dislocation d'un corps,\nl'excessive simplicité d'un contour, tout la pousse loin de l'enveloppe ter-\nrestre et de ses accidents — en deçà ? en delà ? — à mille lieues de l'anec-\ndote, de la description pittoresque, de l'analyse superficielle et de la logique\nabstraite. Elle se sent inutile, elle voit qu'elle fait fausse route. Elle erre\nencore et jusqu'à ce que tout s'illumine : qu'elle n'essaie plus de projeter\nau dehors, sur l'écran fictif de la représentation, la peinture qui l'intéresse\nExtrait d'un essai sur Matisse pour paraître prochainement aux\nEditions ACTION."}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": "50", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.60", "texte": "mais que, comme au cours de la visite, elle vive avec cette peinture : l'ar-\ntiste ne nous a pas communiqué l'élan inspirateur du dehors mais du dedans.\nNous ne retrouvreons pas cet élan en disposant sur l'échiquier de toile, les\npièces diversement coloriées d'un jeu. Nous le vivrons comme si, « au moment\ncritique d'une partie d'échec nous apercevions d'un coup d'œil, en sa néces-\nsité dynamique et en sa diversité d'éléments et de phases la partie tout\nentière* ». Le rêve courant la surface multicolore des images plaquées, la\nmémoire automatique et ses reproductions inertes, n'ont pu nous procurer\nle sentiment d'exaltation féconde et de plénitude créatrice qui nous soulève\nencore. Ce n'est pas l'immobile multiplicité de la forme qui nous a été trans-\nmise, mais la simplicité même du mouvement qui l'engendra : l'augmentation\nde vitalité que nous éprouvâmes, et quasi inconscients des tableaux qui nous\nentouraient, en est la preuve. Nous parlions chez Matisse, nous faisions\nun effort de création, nous n'étions pas spectateurs, et nos énergies dilatées\nnous assuraient du bienfait de la peinture. Pour retrouver l'œuvre plongeons\ndans cette mer de l'intuition dont la vague nous emportait, favorable.\nNous sommes à la source de nos aspirations et de nos désirs dans l'attente\nde jaillir, sous la volontaire contrainte, en notes originales, en neuves clartés.\nC'est l'expérience mystique de l'activité, épouse de la ligne et de la couleur\nqui, repliée en soi, se connaît en tant que naissante activité. C'est la recon-\nnaissance directe, encore une fois, d'un art de suggestion qui tient compte\nde l'action entreprise, lui crée une atmosphère favorable, la pénètre, la\ncolore, la dirige et ne se montre pas et ne détourne pas l'attention de son\nbut, inventer selon sa nécessité, créer ,nous créer. Cet art ne se définit\npas plus que la musique ou l'amour : il ne fait qu'un avec le mouvement\nde la vie. Si l'esprit ne répond pas à sa voix en déroulant, poète, sa propre\nmélodie, s'il veut connaître, il n'a qu'à s'incliner, silencieux et attentif\ndevant la sensibilité qui lui confie le secret de l'œuvre. Il n'y a pas de formes\ndont on puisse parler : nous n'essaierons pas de faire comprendre la qualité\nd'une peinture qui ne s'adresse qu'au cœur. Nous ne pourrons que balayer\nquelques préjugés, écarter quelques erreurs, indiquer quelques tendances\net conduire le néophite au seuil du temple : à lui d'enlrer\nLe dieu, Matisse l'a connu, comme nous-mêmes, en écartant la lettre,\nen approchant l'esprit. Cette substance merveilleuse qui crève les portiques\nd'été, soulève les pieds d'enfants et coule, liquide diamant noir, dans les\nyeux de femmes, ce n'est pas en se ruant sur les apparences qu'il l'a pû\nsaisir. Comme nous il lui fallut participer à l'âme des choses et découvrir\nen lui le point sensible où celle-ci confluait. La forme n'a été que prétexte\n(*) Cf. Second. Intuitions d'amitié (p. 16). Cet ouvrage dont le vague des\nconclusions déconcerte, contient cependant d'excellentes remarques notam-\nment sur la relation de forme à sentiment. Nous en avons fait usage."}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": "51", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.61", "texte": "à communion, le lien entre sa qualité propre et la qualité de l'être ou de la\nchose qui 1 ont ému. La nature l'appelle, il répond. Sans que rien s'interpose\nentre elle et lui, suivant les libres lois de l'évocation, le sentiment prend\nson essor. La connaissance pratique, le rêve pur et caricatural ne sont pas\nadmis dans l'acte créateur qui se développe en son imprévisible nouveauté.\nNe sommes-nous pas au cœur de cette durée bergsonienne qui, suivant les\nrythmes qu'elle adopte nous fait saisir diversement l'intérieure diversité\ndes êtres et nous restitue encore, par le maximum de tension de la volonté\nde l'artiste, la réalité immanente de l'éternité spirituelle ? Voir travailler\nMatisse, c'est bien assister aux manifestations de cette attention à la vie\nqui « agissant par l'espace mais dégagée de l'espace, douloureuse et vigou-\nreuse, nous ramassant en notre réelle durée et notre propre devenir, nous\nfait apparaître à nous-mêmes en notre plénitude et en notre tension, en\nnotre puissance libre et créatrice, en notre originalité inventive et jaillisante,\nen notre passé novateur et notre caractère aux décisions rationnelles et\nimprévisibles. « Matisse ne perd pas contact un instant avec le modèle,\nil n'en détourne les yeux que pour les fixer sur la toile et cependant il recon-\nnaît n'avoir pas su, après avoir terminé son tableau, le nombre de figures\ndu Café Maure. Il omit un personnage en faisant une réplique de la Danse.\nNulle construction cérébrale pré-existante, nul canevas littéraire donné.\nLa cathédrale gothique, prétend Emerson, est bien plus belle dans le cerveau\nde l'architecte qu'une fois achevée. Mantz assure que Delacroix voyait\nson tableau avant de le peindre... Pourquoi prendre les pinceaux, pourquoi\ntoucher aux pierres si l'action, en art, n'est que travail inutile ou « manière\nde gâcher quelque chose » ? Pour Matisse, indépendamment des poèmes\nd'Hugo, de sa place dans les catalogues scolaires et des descriptions soi-\ngnées de Madeleine Lemaire, il y a dans la rose un charme, une force cachés.\nM. Benda le nie, mais la petite qui accroche la rose à son corsage le sait.\nL'artiste le sait. Une émotion l'envahit devant cette rose, cette émotion\ns'agite sourdement, elle veut naître au jour. Il l'aidera de ses mains qui\npétrissent la couleur, la chair. Est-il conscient du travail de ses mains lui,\ninspiré, qui adore son enfant ? Lorsqu'il l'aura arraché de son être il se\ntrouvera devant une créature vivante, d'un caractère pressenti mais d'une\nforme que l'intelligence n'avait pu ni fixer, ni prévoir : la forme est neuve,\nl'œuvre fut réalisée comme la nature réalise son œuvre, orientée suivant\nla marche de l'élan vital lequel nous est transmis aussi pur, aussi simple\nque lorsqu'il brillait dans la fleur primitive. Les couleurs, les traits par\nlesquels il éclate sur la toile sont ses couleurs et ses traits, lui seul peut\nen répondre : comme le poète par la liaison des mots inertes nous commu-\nnique sa mélodie intérieure, le peintre évoque en nous, en sa mouvance,\nl'état d'âme qui le soulevait à l'heure de l'inspiration. La rose peinte est\npour l'œil toute différente de la rose fleur ; elle est pour le cœur toute pareille :\ncette fois arraché aux entraves de l'espace et du temds pour le seul béné-\nfice de l'homme, un mouvement vers la joie."}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": "52", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.62", "texte": "Mais cette union mystique, demande M. Benda, avec un mauvais\nregard, de l'artiste à l'objet, du regardant au regardé et finalement du\npeintre au public — le cercle est clos — pourquoi ne pas 1 appeler carre-\nment l'amour?\nParce que l'amour, lorsqu'il s'exprime à l'aide de pinceaux et de cou-\nleurs, sur une toile, on l'appelle l'art.\nLes Japonais adorent les choses naturelles,\nnon pour leurs beautés extérieures, mais\npour leur efficacité à suggérer des images\nmentales dit Sei-ichi Tuki, et le proverbe\nassure qu'un homme vain ne peut être\naimé car il n'y a pas dans son cœur de\nfissure par où l'amour pourrait entrer.\nLorsque des dessins furent conservés, des photographies prises, il\nest pathétique de suivre chez Matisse — qui eut d'abord a obéir aux con-\nventions classiques — la lente opiniâtre plongée qui s'opère, contre 1 ha-\nbitude, vers le spirituel. Un à un les éléments sensuels du modèle, immé-\ndiatement perçus par les yeux, sont écartés. Des feuilles tombent qui\ndévêtent l'âme, ligne à ligne, du sein spécieux, de la hanche élégante, du\nsourcil étonné. Les seuls caractères internes, fondamentaux du modèle\ndemeurent. Une première étude au chevalet pour un portrait de jeune\nfille était encore assez ressemblante ; elle aurait plu à la famille. La famille\nn'était évidemment pas en cause, qui peut acheter le tableau, et fière\nde son enfant. Tous les hommes, d'où qu'ils viennent, et tant mieux s'ils\nviennent du levant des lumières étaient conviés (*) ; le portrait n'était\nen fin de compte qu'un masque de majesté, posé sur un corps indistinct,\néquilibré par un tourbillon d'arbitraires lignes blanches.\nOn reconnaît la grande méthode orientale, celle que la Chine imposa\nau Japon du xr-'e siècle. Les contours ne sont pas nécessairement définis,\ndistincts. Le mouvement n'est pas donné par la seule séquence des lignes\nmais par les gammes colorées lesquelles jamais ne prétendent exprimer\nla forme visible, rendre des effets d'ombre et de lumière. Les traits donnent\nle sens de la peinture, les couleurs (dégradés ou teintes plates) apportent\nplutôt un élément de mystère. L'âme d'une chose n'est jamais perceptible.\nNous voyons la coupe, nous ne voyons pas l'intérieur de la coupe, qui est\nla coupe. De la vie nous voyons la surface : pas d'imitation donc. Quelques\ncoups de pinceaux, quelques lavis, c'est tout, c'est assez : des associations\n(*) Okakura, auteur du Livre du Thé et qui fut, à Tokio, le plus aristo-\ncrate des ministres des Beaux-Arts, après avoir traversé sans intérêt les salles\ndu Louvre consacrées à la Renaissance, a salué en Matisse un proche parent\ndes meilleurs artistes asiatiques.\n\n(*) G. Ross. A Theory of Pure Design."}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": "53", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.63", "texte": "fondamentales se forment, une certaine humeur, un certain état d'esprit\nsont créés -— le but de l'art est atteint (*). Un portrait de Matisse. Dans\nune vraie civilisation où le tableau ne serait ni une sorte de grand seigneur\nà audiences ni l'hôte encombrant, président de son cadre définitif aux situa<-\ntions qui lui sont le plus étrangères, dans un Etat, dans un intérieur orga-\nnisés où l'image — guerrière, religieuse, pastorale, érotique — existerait\nen fonction de besoins réels et déterminés, le portrait de Matisse serait con-\nsacré à un culte familial de tendresse domestique. D'une figure religieuse\nil a bien le caractère d'indétermination physique et d'universelle qualité.\nComme i'artiste a su nous faire la concession de son silence après avoir dit,\navec une définitive fermeté, tout ce qu'il était important de dire ! Le masque\nde la douceur attentive et fidèle. C'est tout. C'est assez. Il s'agit de commu-\nniquer au fidèle, sans compliquer ses problèmes, sans introduire en sa vie\nun nouveau personnage inutile, la compréhensive émotion de l'artiste,\nil s'agit de le replonger dans la nappe souterraine et divine où, depuis tou-\njours, coule cette émotion dont les créatures, en leur apparence visible,\nne sont, à travers les âges, que la décevante phosphorescente lueur. Il\ns'agit de le mettre en contact avec l'intime réalité des êtres. Aussi nul reflet\nde quotidienne humanité dans ces yeux — effroi, contentement, suppli-\ncation, désir — nulle inflexion particulière dans cette bouche, rien que le\ntrait de distinction, qui en sous-tend les modes ; le costume, simplifié à\nl'extrême n'est pas d'un temps, d'un couturier — rien qu'une architec-\nture de surfaces sombres et de transparences ; prêts à toutes les bienveil-\nlantes attitudes, les bras ne prennent pas d'attitudes... Rien de temporaire,\nrien de passager, l'essentiel est dit. L'idée d'humanité semble écartée :\nelle est là tout entière, à nous d'en prendre possession. A nous d'amener,\npar l'effort de la prière l'intuition lentement assimilée à l'heure de la con-\ntemplation, à nous de la conduire à la lumière de l'espace sur leur vérité\nessentielle — devenue nôtre — des créatures selon la chair, à nous de recon-\nnaître si rencontrée, la femme chez qui resplendira de maternelle douceur\ninspiratrice et de lui répondre, sans errer, pour avoir si bien connu son\nâme, avec les parloes et les gestes qui conviennent, à nous de reprendre le\nflambeau et de refaire une œuvre d'art.\nLe dilettante et son produit, le marchand, le critique et son produit\n(ou vice versa), le public amateur ont perdu, absolument, le pouvoir a agii\nau rvthme de l'art; ils regardent : on les voit s esclaffer paice que cette\nfigure est drôle « qui n'a jamais été comme ça v ou s enthousisamer parce\nqu'elle flatte, en sa déformation, leur besoin de singularité.\nAux jours lointains où l'art imprégnait de beauté les ustensiles les plus\ncommuns de la vie de chaque jour en même temps qu il soutenait les dé-\nmarches les plus élevées de la vie spirituelle, la forme était considérée"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": "54", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.64", "texte": "comme un organe dans un organisme : l'homme ne l'aurait pas plus sepaiee\nde sa fonction pour en faire l'objet d'une étude purement spéculative,\nqu'il n'aurait arraché son cœur de sa poitrine sous prétexte d en etuaier\nle mouvement. La belle forme était celle qui répondait le mieux a son rôle\n— la nécessité et le goût étant juges — dans une pièce où tous les ressorts\nde la créature humaine, physiques et sentimentaux, et du groupe sociai\nétaient en jeu. Un chrétien du XIe siècle n'aurait pas raillé ou loué —-\nla vierge de son église parce que les yeux sont effroyablement dilates qui\nenferment les chagrins du monde et le corps démesuré qui doit garnir la\nvoûte : en communion intime avec le sentiment de 1 artiste, si viaiment\nsensible, il s'agenouillait. La forme la plus intéressante était celle qui s'adap-\ntait aux plus grand nombre de circonstances. L idée de représentation\nqui ne se prête pas à une fin décorative, qui attire 1 attention et propose\nune action étrangère à l'action en cours était écartée. Le potier persan\ncuisant l'or et le lapis à sa porcelaine, d'après la convention de 1 éphèbe désar-\nticulé à ramages, ferait sourire peut-être le fonctionnaire de Sèvres qui imprime\ndans sa coupe, avec une scrupuleuse exactitude, le portrait du souverain\nrégnant ; mais on peut boire dans la coupe du premier sans être incommodé\npar le souvenir d'une alliance : elle est strictement faite pour être appro-\nchée des lèvres. Qui croirait d'ailleurs à la véracité d'une œuvre représen-\ntative ? On ne représente jamais. Pourquoi ces raccourcis, ces muscles,\nces ombres, ces modèles, puisqu'il n'existe pas d'objets définis, concrets,\nextérieurs qui puissent être représentés ? Toute perception est en partie\nintentionnelle. Il s'ensuit, à moins d'appartenir à l'Ecole, que tout effort\nd'expression du peintre demeure, de cela personne ne doute, psychologique.\nL'antithèse représentation-invention est fausse. Il n'y a qu'invention et\nil faut bien en revenir à juger un tableau au terme de notre vie intérieure.\nLa légende ne s'en est pas moins formée, sous l'effort conjugué des peintres\ndits classiques et des philosophes intellectualistes d'un monde autonome\nde la représentation. Les relations qu'on nous fit de cette terre enchantée,\nde sa souveraine, de ses lois et de ces inaccessibles habitants s'avérèrent\nd'un caractère tellement contradictoire et d'une lecture si pénible que le\ncritique moderne, s'il veut vendre son livre, repousse à l'ordinaire toute\nparticipation au culte de l'idée pure et excipe de sa quotidienne humanité\npour présenter, avec un vocabulaire simple, sous un jour bien terrestre,\nl'objet de son étude. Alors que nos uniformes suent le plus fade des bleus\nhorizon, que la décoration des édifices publics ou privés atteint le comble\nde la vulgarité, alors que les objets de nos cultes et l'ornement de nos fêtes\nreculent les bornes de l'avilissement, le critique parle. 11 pourrait à la rigueur\ndonner à l'étudiant quelques informations techniques intéressantes, signaler\nau gros public quelques nuances. Ses prétentions sont plus grandes. Il\ntâche à donner le ton, il aide à régler, sinon le goût, du moins la vente,\nil contribue activement à donner à l'objet « en soi », tableau ou statue,\nl'intérêt quasi fabuleux qui augmente son prix et réduit à néant sa valeur"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": "55", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.65", "texte": "sociale, sa force d'action. Si le critique d'art ne porte plus le titre\nd'ambassadeur d'une brumeuse divinité, s'il se contente de marquer, on\nne sait sur quelle base, les rapports d'œuvre à œuvre, d'école à école, etc...\nson impuissance créatrice le rattache naturellement, devant toute expression\nnovatrice, au critique du passé. Il dit alors des choses étonnantes. « Qui\ncroirait qu'il esquissa ses ouvrages, les retoucha à maintes reprises afin\nde séparer et désunir les teintes et donna ainsi à ses toiles ces aspects de\ncruelles ébauches pour simuler une plus grande liberté de facture... » Ainsi\nparle Pacheco de Dominico Greco,l6ll. Ainsi parlerait de Matisse, Arsène\nAlexandre, 1900. Les Arsènes Alexandres ont entre les mains la fortune\nartistiques de l'Etat et, prêtres de la religion du musée, ont à charge la\nculture esthétique des peuples. Si le critique est plus particulièrement\nhomme de lettres, quelque peu créateur lui-même, mieux à même, par\nconséquent, de sentir la grandeur d'une œuvre originale, il y a plus de res-\nsource ; il peut transposer dans le plan du verbe, en mettant l'accent sur\nla figuration extérieure, le résidu des émotions exprimées par l'artiste.\nLa tâche est rude avec Matisse qui ne sacrifie pas au spectacle et dont\nl'œuvre mobile, une énergie en marche, se refuse dans le présent, à tout\ndécalque, à toute répétition. L'imagination, au sens que veut lui donner\nle gracieux champion du classicisme : faculté de créer des images vives\net bien terminées, il sait qu'en peinture, les expositions officielles en té-\nmoignent, et quel lyrisme ! tout le monde en a. La conception du sujet\nn'a rien à faire avec l'art de peindre : elle fut dans l'antiquité et en Orient\nlaissée aux prêtres, aux aristocrates, aux grands maîtres de la cérémonie\n(le peintre était souvent tout cela à la fois) ; le chinois peignait vingt ans\nla même tige de bambou, la même branche de prunier et pouvait se renou-\nveler, enrichir son génie jusqu'à sa mort. Matisse, un homme sain, pas\nencombré de préjugés moraux ou de formules livresques, recherche les\nintérieurs, les paysages où son moi s'épanouit le mieux. Ce n'est pas une\nquestion de littérature, c'est une question d'existence. Il peint. 11 faut\nun prétexte pour peindre, et son œuvre, pour le critique, rôdant autour\nde la table où il n'est pas admis, contient des miettes, renferme des sujets.\nOn l'entend vanter le poète de la joie de vivre, tressant les guirlandes de\nmai aux cheveux des couples d'amants, gonflant les jeunes corps de sons\nde flûtes qu'on les croirait prêts, extase ! à prendre leur vol. II décrit la\nquiète sympathie du maître pour le foyer, pour les fruits de l'étagère et\nla féminine sollicitude qui fit régner la chaleur de l'après-midi d'hiver;\ndans l'air clair rebondissent les perles de la sonatine. Somptueux les poissons\nrouges filent paisibles quintettes ; la splendeur de leur monde de cristal,\nde la nappe sous la charmille et la jeune fille blonde permettent un rappel\ndes thèmes intimistes dont la réputation n'est plus à faire. Cette fable\nde marbre, douce comme une peau de pêche, n'attend que 3 ami du poète\npour qu'il approche, de ses lèvres peintes, les confitures sanglantes. Relisons\nPissaro, suivons en automobile le magicien ravisseur de neiges éblouies,"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": "56", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.66", "texte": "de rayons dansant au rebord des tuiles, d'amandiers nuptiaux, de saphirs\ncélestes incrustés de cimes. Comme il nous fait chérir Paris, le peintre des\nquais brillant sous l'argent des gels, adoucis du sable des chalands, ou bien\ndes soirs déployés sur le satin du fleuve, et n'oublions jamais notre dette\naux impressionistes. Exotisme ! Emballons Delacroix, Gautier et Flaubert,\nen route pour le Maroc. La lumière partout. La lumière mord la feuille\ncabrée du cactus, drape d'un horrible éclat les minarets blancs, coule vio-\nlacée dans la chair des marchandes d'amour montées sur tapis rose cru,\nreligieuses. Elle s'épand limpide dans le repos du café Maure ou les chœurs\nd'oiseaux sans cage battent la fumée des pipes, elle caresse le jeune homme\nattentif, aux voiles d'orange candide, à l'amour qu'on devine... Ecrins de\nvelour noir aux perles d'épaules bombées, digues serrées de lourdes tresses,\nétangs de neige sourde où nage le regard, dangereux, tranquille, où le\nsourire, fleur lente, monte, sang,., c'est la femme... Et cette méthode n'est\npas la plus mauvaise encore ; elle laisse à l'écrivain quelque musicale per-\nsonnalité et le pourrait conduire, à condition d'oublier la présentation\nmondaine et commerciale les titres du grand homme, ses exploits et ses\nsouffrances d'artiste révolutionnaire pour ne retenir que l'inspiration essen-\ntielle, au poème. L'œuvre ne serait plus que la torche approchée d'un cœur\nqui lancerait au ciel, à son tour, de fulgurantes étoiles (elles trouveraient\nleur critique). Mais la collection fait connaître les quatre meilleurs peintres\nmodernes et les quatre-vingt-seize pires imitateurs de Cézanne : il faut illustrer\npour le lecteur surpris, les illustrations d'un texte explicatif, il faut mettre à\nprofit le mensonge descriptif utilisé jusqu'ici, par les tyrans de l'acadé-\nmisme et leurs descendants, extravagants ou dégénérés, les romantiques\net les idéalistes. Ces créatures qu'on veut voir, sur les toiles de Matisse\nprendre telle ou telle attitude, signifier telle ou telle action accomplie,\nil les aime d'amour et ce faisant il abolit leur personnalité isolée et leur\ngeste historique pour les fondre corps et âme dans le torrent de la création.\nL'amour a rompu toute barrière sensible entre elles et lui. Elles et lui, par\nl'œuvre d'art, furent réalisées dans le même inépuisable sentiment, sous\nune forme nouvelle — leur vivante synthèse. Les métaphysiciens s'en-\ntendent, nous dit Second dans sa défense d'une réalité fondamentale, trans-\ncendante à toute forme et directement perçue par l'amitié et l'intuition,\n« à former des barrières mêmes qui séparent notre moi et celui des autres,\nun système logique de signes révélateurs et constituent ainsi les réalités\nétrangères en constructions savantes et en projections raisonnées de notre\nesprit sagace et spéculatif. Certains insatisfaits de cet isolement idéal et\nde cette comédie d'un monde imaginaire et d'une société fictive, suppo-\nseront derrière cet édifice de nos idées et de cette illusion architecturale,\nun monde multiple de réalités inconnues, de choses en soi ». C'est ainsi que\nles cubistes, dupes de la terminologie intellectualiste ont pris l'effet d'une\ngénéralisation cérébrale pour la cause divine de l'univers et qu'ils ont réalisé,\nà l'ordinaire, en théoriciens, l'œuvre la plus anti-picturale, la moins émotive,"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": "57", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.67", "texte": "la plus choquante au bon sens qui se puisse concevoir. D'autres,\najoute le philosophe, émus en quelque façon d'un remords que\nsuscite l'intuition oubliée, insèrent en nos constructions des réalités exté-\nrieures, une sympathie qui les pénètre et nous les assimile, image plus vive\nmais extérieure encore et illusoire de cette pénétration véritable et de ce\nréel et primitif contact qu'atteste naïvement et directement notre expé-\nrience sincère. Et voici les partisans plus ou moins déguisés de la vieille\nbeauté pure, reconstruisant des civilisations entières, des caractères défunts\net leurs extraordinaires aventures, et voici les innombrables commentateurs\ndes innombrables sous-Titiens et sous-Raphaels, dévoyant un peu plus\nla simple beauté du bon sens de son lieu d'origine : la vie pour prolonger\njusqu'à la bibliothèque la salle d'exposition. On sait l'intérêt qu'on porte\naujourd'hui au peintre et à sa création assez semblable à celui qu'on peut\navoir pour l'acteur, l'aviateur ou la danseuse d'opéra. On a cependant\npeu écrit sur Matisse ; nous avons signalé la difficulté d'une telle entreprise\nCette difficulté sera tournée, mais il n'en restera pas moins que de Matisse\nhomme, à considérer l'œuvre, il n'y a à peu près rien à dire. Un grand hom-\nmage à rendre à l'artiste. Il étreint la vie à travers ses modèles et il est im-\npossible de réduire cette immédiate connaissance à « l'illusion morte d'une\nsympathie arrachée de l'être, isolée et pauvre afin de la projeter en la fiction\nétrange de ses objets ». On ne comprendra pas le tableau en analysant\nles figures qu'il contient ; entendrait-on une symphonie, à considérer la\ndisposition des tâches blanches et noires jetées sur la partition ? On ne\nfera jamais de Matisse, comme nous y sommes accoutumés pour un Velasquez\nou un Degas, un littérateur, créateur de types psychologiquement inté-\nressants et pittoresques. La grande innovation est là : sa peinture n'est\npas finie, c'est à nous de l'achever, c'est nous qu'elle crée. Objectivement,\nil est impossible de dire ce qu'elle nous donne. Si, plus que toute autre,\nelle épanouit les sens et les fortifie et les affine, c'est en se greffant à leur\nracine spirituelle : les sens ne la rencontrent pas. La peinture à effets, la\npeinture à scènes dramatiques ou voluptueuses arrête instantanément\nles yeux et produit une excitation rapide ; elle lasse non moins rapidement.\nLa fille de même, de par l'intention lascive de sa mise cherche à produire\nsur le corps un effet direct ; elle ne laisse que dégoût. L'homme de race,\nlui, se vêt de telle sorte qu'on ne le remarque point. La simplicité de sa mise,\nle volontaire effacement du geste, la mesure de la voix tendent à le dérober\nà l'attention. Comme sa distinction nous attire et la force devinée de son\ncaractère, nous nous approchons. Le bénéfice retiré de son commerce prouve\nla bonté de l'impulsion initiale. Derrière les traits de la peinture de Matisse,\nnous voyons l'âme, c'est-à-dire les idées qu'elle nous pousse à créer : Une\nlongue fréquentation justifie notre adhésion première. On ne peut donc écrire\nsur Matisse, mais par Matisse et il faut toute la confusion où nous ont jeté\ndes siècles d'erreur pour que nous risquions ces quelques notes moins à\npropos de son œuvre que de notre inquiétude. Sans doute il n'est pas mauvais"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": "58", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.68", "texte": "de faire remarquer, puisque la routine et les mots éloignent encore le grand\npublic d'une peinture authentiquement populaire, que cette peinture possède\nà un degré supérieur, les qualités de puissance, de tenue et d'éclat vantés\ndans les chefs-d'œuvre reconnus. Des marchands nous assurent qu'à retourner\nles tableaux du maître du seul point de vue sensuel de la matière employée,\nils sont d'une qualité de teinture, d'une solidité de texture comparables\nseulement à celles des matériaux les plus durables et les plus choisis de\nla nature, bois rare ou pierre précieuse. Telle femme nue, ocre rude et dé-\npouillée comme les terres de Provence, montre qu'il y a une architecture\nde la mouvance et de la durée aussi rigoureuse, aussi solide que celle de la\nplus revêche des machines d'acier. Dans une galerie, la moindre de ces\nnatures mortes où résonnent, à même leur gaîté, les complémentaires,\noù se jouent les aériennes harmonies de tons voisins, près des autres pein-\ntures lourdes, fades, indigestes, nous semble déborder de miel autant qu'un\nmenuet de Mozart. L'artiste écrit son Don Juan : le Riffain est un tel monu-\nment de jour enfermé, que non seulement, lorsqu'il brille dans une salle\nles autres tableaux disparaissent, mais encore la chambre, ses pilastres, ses\ncroisées : nous sommes transportés après la messe d'une église sombre et\nsurélevée, la grande porte ouverte, devant le ciel éblouissant de midi.\nMais quel jeu misérable cette découverte, par rapprochement, par\ncomparaison, de la beauté et de la santé d'une œuvre dont nous devrions\njouir aussi naturellement, aussi inconsciemment que de la fraîcheur d'une\nmatinée de printemps, que de la présence d'un ami aimé, et comme une\ncivilisation vraiment vivante se passerait d'esthéticiens, même redresseurs\nde tort et défenseurs de beauté ! L'homme vivant s'intéresse à l'emploi\ndu tableau, pas au tableau. Il estime avec Mallarme que les circonstances\nou l'événement qui sont le prétexte n'ont rien à faire avec la beauté plas-\ntique, mais la facture, que cette facture, seule expression pure de la qualité\nde l'artiste — donna-t-on à celui-ci un canon, le canon formel de la bien-\nveillance, du sacrifice, de l'héroïsme, de la majesté, n'en pénétrerait pas\nmoins chaque parcelle de l'œuvre. Peu importe que l'artiste demeure inconnu ;\nsous cette contrainte extérieure qui fut celle des Chaldéens, des Egyptiens,\ndes Chinois, des Chrétiens, demeurant tout entier lui-même, il deviendrait\nplus encore : un artiste social. La vie avec ses défaites, ses victoires, ses\nespoirs, ses anniversaires, ses noces et ses deuils est une histoire suffisante,\nqu'on ne jette plus sur le chemin de son cortège, qui devrait être magni-\nfique, le cadavre des fêtes passées, la dépouille mortelle de formidables\net encombrantes personnalités et les monceaux de commentaires engendrés\npar leur décomposition.\n\nG. DUTHUIT"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": "59", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.69", "texte": "LE THÉATRE\n\nEntre deux Morales\n« De l'audace... Encore de l'audace est toujours de l'audace »\nC'était le cri d'un homme.\n« Soldats... Du haut de ces Pyramides... Quarante siècles vous contemplent »\nC'était le cri du plus grand guerrier et d'un grand homme.\n« M La garde meure mais ne se rend pas »\nC'était le cri d'un Maréchal qui était homme.\n« J'y suis J'y reste »\nC'était le cri d'un autre Maréchal qui était un autre homme.\n« Je rendrai la ville que lorsque vous m'aurez rendu mon bras »\nC'était le cri d'un commandant de Place... C'était un homme.\nRaspail, Pasteur et les savants Chirurgiens et Docteurs\nCe sont des hommes.\nInstituteurs, Peintres, Poètes, Chansonniers,\nRomanciers et Journalistes qui éclairez les Nations\nPar votre instruction... Vous êtes tous des hommes\nAgriculteurs, Cultivateurs et Jardiniers qui nourissez les Peuples\nVous êtes des hommes.\nJournaliers, Marchants et Camelots qui vivez honorablement\nVous aussi... Vous êtes des hommes.\nOuvriers et Manœuvriers qui faites vivres les hommes\nPar votre labeur... Vous êtes des hommes.\nIndembourg... L'étoile des Boches... Le clou de ma série\nStatue de bois remplis de clous... Vous êtes un homme\nJe viens renaître à la Renaissance pour voir jouer « Mon homme »\nJe voulais savoir si je me trompai sur les hommes !\nUn Comte qui dans un bal musette\nRetire la plus belle grisette\nIl en fait la compagne de ses jours\nCroyant à son éternel amour.\nIl a un domestique de confiance\nLe Comte à raison d'avoir méfiance\nIl part en voyage et lui dit de veiller\nSur les passe-temps de sa moitié.\nAu lieu de rester dans son ménage\nLa comtesse devient volage\nElle fréquente de sales gigolots\nDans les dancings et les tangos\nLa pièce «Mon homme» n'est pas digne d'un homme.\nLes Apaches qui nous surinent et qui nous volent\nNous, Homme, nous leur retirons leurs noms d'Hommes.\nLes Artistes jouent bien. Ils ne sont pas l'auteur.\nLa Morale des foyers... Il faut la chercher ailleurs"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": "60", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.70", "texte": "Je l'ai trouvé... En allant voir jouer le roi nègre Malikoko\nQui des Blancs mange îa chair et les os.\nLa pièce a du tond et elle enseigne les cœurs\nSous une richissime Américaine qui cherche le bonheur.\nJe me suis désennuyé de Mon homme. Mon homme !\nY-a-bon ! Gare à Malikoko qui mangera Mon homme.\nJ'arrête ma petite rhétorique,\nAu Châtelet vous connaîtrez l'historique\n\nG. SERAPHIN.\n\nEncycliques\n\nLa jeune fille verte. — P. J. Toulet (Emile Paul). — Rien de savoureux\ncomme les romans gaillards perpétrés par des littérateurs à l'âme un tant\nsoi peu tabellionne. Chacun sait que Louis XVIII, franc-maçon, athée et\ngoinfre, chef du parti jésuite au surplus et capucin en public, comme il\nfut rabelaisien dans le privé, est un type essentiellement vieille France.\nM. P. J. Toulet lui ressemble comme un frère jumeau et ce roman : La\njeune fille verte, itou.\nLa Vallée de la Seine. — Henry-Jacques (Fasquelle). — Pendant les\nheures sombres boueuses et désespérées de la guerre, un Selene droit aux\nlieux des combats, dans une machine « cosmoviaire ». Iî ressemble physique-\nment aux humains et peut se confondre avec eux, mais son âme pacifique,\nlogique, humaine, se débat au milieu des absurdités qui sont la trame même\nde la vie guerrière. Ce livre est une vision incisive, ardente et navrée des\nréalités ignobles que le verbiage des « professionnels » affirme être de toutes\nbeautés et toutes gloires.\nRomulus Coucou. — Paul Reboux (Flammarion), — Une très belle\nœuvre dont le sourire parfois un peu bruyant ne saurait dissimuler la peine\net l'angoisse profondes. Romulus Coucou est un nègre. Un nègre que rien\nne désignerait à la réprobation du yankee sans son épiderme. On sait que\nle citoyen de la libre Amérique hait le nègre jusqu'à le lyncher, pendre,\nflamber, découper ou hacher lui-même pour des peccadilles dont le blanc\nignore le souci. Romulus Coucou souscrira de son cœur d'homme, parce qu'il\naime, il souscrira des mille douleurs dont un nègre, dans une société d'escla-"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": "61", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.71", "texte": "vage peut endurer le déchirement. Puis, un beau jour, il sera dans un accès\nde colère populaire irraisonné et absurde, arrosé de pétrole et ars. Chaque\nsemaine, l'Amérique offre ainsi quelques victimes à peau noire en holocauste\nà la divine civilisation.\nLe sacrifice d'Abraham. — Raymond Lefebvre (Flammarion). —\nQue la guerre ait fait mourir des millions d'êtres qui ne justifiaient en rien\ncet égorgement et ne se sentaient pas poussés spécialement aux jeux de la\nmort la plus pouilleuse, c'est un fait navrant mais archi connu dans l'histoire.\nCe qui fut spécial à cette guerre récente, c'est l'abaissement moral des gens\nd'intellectualité raffinée, des savants, des philosophes, des écrivains. En\nAllemagne, les gros intellectuels firent en bloc un manifeste historique\ndont la sottise fut inégalée de ce côté où ils agirent en ordre dispersé. Le\nsacrifice d'Abraham raconte un professeur notoire, qui tombe, par égoisme\nbourgeois, besoin de quiétude et vanité, dans la folie furieuse du plus splen-\ndide « bochisme ». Il envoie son fils se faire occire, laisse sa fille se faire\ncourtisane, se met à confectionner des mensonges au mètre cube, et\nfinira grand croix de la légion d'honneur.\nLiluli. — Romain Rolland (Ollendorff). — Une pièce de théâtre\nprobablement injouable, mais d'une lecture aussi divertissante et cocasse\nqu'Ubu-Roi.\nLiluli, c'est l'illusion, jolie fille qui affole tout le monde et détourne de\nla vérité (chirridi) les pauvres humains ahuris. Qrâce à Liluli, a Llopils\n(l'opinion) et à toute une panoplie de drilles et de drillesses dont les modèles\nnous sont connus, Romain Rolland explique comment on fait battre les\npeuples, comment on les fait s'entre-occire à grand tumulte et comment\nles rapaces et les imbéciles s'arrangent pour tirer profit de ces aventures.\n— Liluli, c'est de l'Histoire —\nLes Poètes contre la guerre. — (Le Sablier). — Une belle et sa-\nvante anthologie où j'ai retrouvé les noms de nos amis : René Arcos,\nGeorges Bannerot, Charles Bauduin, Georges Duhamel, Edouard Dujardin,\nLouis de Gonzague-Frick, Marcel-Martinet, Georges Pioch, Jules Romain,\nJean de Saint-Prix, Henriette Sauret, Charles Vildrac, et d'autres que j'ou-\nblie. Tous sont ici représentés par de belles œuvres, dignes de durer.\nAttente. — Henriette Charasson (Nouvelle Librairie nationale).\nCe sont là des poèmes en versets à la façon de Claudel et de Dujardin. La\nforme en est savante et travaillée. L'esprit en est délicat, inquiet et ardent.\nOn ne saurait refuser à Mme Charasson d'avoir atteint dès ce premier livre,\nune certaine classicité plastique. Peut-être la recherche d une phrase concise\net mathématique est-elle le but de l'écrivain. En ce cas, Attente serait un\nchef-d'œuvre parfait. Mais je ne vis pas dans le passé, je ne crois pas à\nla perennité d'une forme de « classique », et je voudrais que 1 émotion,"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": "62", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.72", "texte": "dans une œuvre que l'émotion pénètre et soulève, fut marquée en termes\nd'une eulogie plus térébrante. Et je songe à Andréas Latzsko...\nPoèmes à claires voies. — Céline Arnault. — La directrice de m Ame-\nnez'y est une des muses du Dadaïsme. Ce volume serait plutôt dans la « tra-\ndition »du cubisme de Jean Cocteau. Il y a là d'exquises choses, de\npetites merveilles de sensibilité tenue, dansante, cachée et magnétique,\ndont la lecture est le plus savoureux des divertissements.\nPour don Carlos. — Pierre Benoit (Albin Michel). — Pierre Benoît\nme semble un romancier « dangereux ». Je conseille aux maîtres du métier\nde se méfier de ce néo-débutant qui leur damera le pion et le croupion (à\nquelques-uns !) Pour don Carlos est un drame complexe, vivant, pas-\nsionné. hardi, gaillard et je pourrais ajouter une bonne douzaine d'adjec-\ntifs encore, c'est un compendium de l'art d'intéresser le public.\nEcrit allègrement, avec parfois une touche solide d'homme maître\négalement de ses nerfs et de sa plume, ce livre pourrait permettre à un psy-\nchiatre, par comparaison à Kœnismark et à l'Atlantide, de dresser l'Horos-\ncope mental de Pierre Benoît, car il n'est aucun doute que l'auteur soit\nhanté par les fatalités sexuelles, des amours cléopatriques, des complications\nde messes noires, et la plus bourgeoise des ambitions d'aventures.\nLe miroir des Lettres. — Fernand Vanderem (Flammarion). —\nM. Marcel Boulanger, qui fait à la fois l'écolâtre et le dandy, nomme Le\nmiroir des lettres « la critique chez la portière ». Il lui faudrait de la critique\npompeuse — voire clysopompeuse — à la chantilly. M. Billy n'aime pas non\nplus le « genre Vanderem », et M. des Gachous, qui glose à Femina, où M. Van-\nderem éditionalise, n'a pas caché, dans le style qui lui est particulier, à\ncertifier que l'auteur du miroir des lettres sentait le fagot, le fagot bolcheviste,\nnaturellement. Ce sont là raisons pour moi d'apprécier ce recueil d'articles\nparus à la Revue de Paris. J'y notai d'excellentes choses sur Duhamel,\nHenry Bataille, Rostand et les Cubistes. J'ai constaté avec sympathie que\nM. Vanderem s'était aperçu du genre critique de Baudelaire. C'est une\nnouveauté peu répandue encore. Mais je m'étonne que l'immoralité patente :\nsalacité, mensonge, cruauté, qui sert de four à Gothon Connixloo ne lui soit\napparue.\nPlénitude. — Joseph Rivière (Cahiers Idéalistes). —Ah la belle\nœuvre ! saine, drue, ample et sonore. La belle œuvre d'un écrivain qui sait\négalement comprendre, sentir et aimer. Plénitude est un des volumes de vers\ndont la relecture me sera chère et je ne sache pas un poète, qui dans le manie-\nment du vers libre, du vers qui respire et se cambre, se noue et se dénoue\ncomme le nuage ou la mer, atteigne cette majesté intime et familière,\ncette rythmique et cette Plénitude dans la beauté.\nLa chanson de Kou Singa. — Jean Marville (Bernouard). — Des\nvers de voyageur qui « fabrique des canevas pour les rêves ». Des vers qui\nsculptent avec des mots les rocailles de rivages africains, qui peignent"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": "63", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.73", "texte": "IMP. UNION, PARIS\n\nles ciels polychromes, donnent l'anhèlement des atmosphères tropicales,\nle goût des alcools et le toucher des peaux nègres. Des vers qui font songer\nà Rimbaud, mais sans faire oublier cette personnalité étrange : Jean Marville,\nun explorateur qui pourrait bien avoir une lueur de génie.\nRythmes et chants dans le renouveau. — Nicolas Beauduin (Povoloz-\nky et Cie). — J'ai goûté ce volume de vers avec parfois un peu de honte\nde me laisser prendre a ces formules classiques, et dansantes comme un\nbranle Poitevin. Des rimes et des musiques gaies, pimpantes, allègres,\noù l'on entend en sourdine le fuselé des feuillages et la voix nerveuse d'un\nviolon. Tout un « mystère » paien et campagnard dont la grâce certaine,\nmalgré quelques légères tares a toutes les qualités d'un primevère attiédi.\nRâteliers platoniques. Poésie Ron-Ron. Pensées sans langage. F. Picabia.\nLes animaux et leurs Hommes. — Paul Eluard (Le Sans Pareil).\nUn talent infini dans cette plaquette, un talent qui s'apparente à celui\ndes faiseurs de Tannka japonaises. Ces poèmes unissent en si peu de mots,\ntant de sensations que la phrase hesite à se reconnaître elle-même dans les\nquelques lignes que porte le papier. Et l'on ne sait où est l'image, dans les\ndessins d'André Lhote, ou dans les vers de Paul Eluard.\n\nRENÉE DUNAN.\n\nGalanis"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": "[64]", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.74", "texte": "18, RUE ROQUEPINE, 18\nPARIS\n\nGALERIE DES FEUILLETS D'ART\n11, Rue Saint-Florentin, PARIS\nEXPOSITION\nDU 26 AVRIL AU 8 MAI 1920\nOrganises par Florent Fels\nDiredcur ck la Rc^ue\nACTION\n(EUVRES DE\nArchipenko\nBraque\nJ. C. Contel\nL. Converse\nCoubine\nDerain\nDufy\nGalanis\nGimmi\nGleizes\nGontcliarova\nHalicka\nLarionow\nM. Laurencin\nSimon Levy\nA. Lhote\nLipchitz\nMarcoiissis\nMatisse\nRobert Mortier\nPicasso\nSurvage\nSuzne Valadon\nViaminck\nVERNISSAGE LUNDI 26 AVRIL\nl/E?cposition est ouVerte tousles jours, de 10 a 18 heures\n(Dimanches et Fetes ejcceptes)\nLa Seconde Exposition ACTION\naura lieu du 24 \"Mai au 5 Juin a la Galerie LA CIBLE\ni3, Rue Bonaparte\n\nfiCOLE\nM. L. SONDAZ\nEDUCATION PLASTIQUE\nft\n®fc\nS3\n?v\n1\\\n\\\n«. -\"V\n■ ♦(. ■\n\\ -TV\nVi\nJ\nft\n-*7\n/?>\nIV\nHARMON IE DES MOUVEMENTS"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": "[65]", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.75", "texte": "Editions d'Art «LA CIBLE », 13, Rue Bonaparte — PARIS (VIe)\nVIE NT DE PAR AIT RE :\nLES DOUZE\nPo£me d'ALEXANDRE BLOK\ni .\nLa grande oeuvre epique de la Russie R6volutionnaire\nUn bel album petit in-4°, imprime sur papier d'Arches, en deux Editions (russe et frangaise)\nAvec sept illustrations de MICHEL LA RIO NO W\nII a ete tir6 de cet album 500 exemplaires de l'6dition frangaise Prix 30 fr.\nL'ART DECORATIF THEATRAL MODERNE\npar GONTCHAROVA & LARIONOW\nTexte illustr6 de 10 gravures en couleurs et 2 en noir.\n14 Hors-texte dont 7 en couleurs, 1 en noir et 6 au pochoir\ncolorSs a la main, reproduisant des d6cors, costumes, du\nCO Q D'OR - OPERA 1914\nCONTES RUSSES - CHATELET 1917\nETC.\n15 exemplaires hors-commerce marqu6s de A & O, augment6s de 2 pochoirs originaux et\nde 2 lithographies sur vieux chine.\n100 exemplaires autographes in-folio raisin, num6rot6s de 1 a 100 et augmentes de\n2 pochoirs originaux Prix 200 francs\n400 exemplaires in-4° raisin num6rotes de 101 a 500 Prix 75 francs\nMOTDINAMO\nPoSmes (textes russes et par VALENTIN PARNAK\nAvec 16 illustrations de N. GONTCHAROVA et M. LARIONOW\nAlbum petit in-4°, sur papier d'Arches, tire & 150 ex. numerot6s, dont 50 hors-commerce\nPrix 20 francs\nPARAITRA PROCHAINEMENT\nESSAI DE MISE AU POINT DU CUBISME\nET LES MOYENS DE LE COMPRENDRE\npar ALBERT GLEIZES\nOuvrage orn6 de nombreuses reproductions d'oeuvres modernes."}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.76", "texte": "GALERIE\nPAUL GUILLAUME\n<\n108, FAUBOURG SAINT-HONOR £, PARIS\n\nPEINTURE MODERNE\nDE\nBONNARD\nCHIRICO\nA. DERAIN\nGAUGUIN\nH. MATISSE\nClaude MONET\n&\nm\n£\niss\nft?.®\nn\nV?i\n• ?\n«•\nVi\n\"WE?\n38%\nBR\nLAURENCIN\nV\nMODIGLIANI\nPICASSO\nRENOIR\nUTRILLO\nVLAMINCK\nSCULPTURES NEGRES"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.77", "texte": "Le Directeur-Gerant : tlorhnt Fels.\n\nImp Union, Chalit, 46, Bd Saint-Jacques, Paris.\n\nACTION\nSOMMAIRES DES PRECEDENTS NUMEROS\nI\nLa Conception stendhalienne du heros : Julien Sorel, Gabriel Brunet. —\nEntrepot Voltaire, Max Jacob. — Poeme, Marcel Millet. — Premiere chambre\ndu museum criminel du policier Laitance, Andre Salmon. — Plantin, Christian. —\nEloge de Landru, Georges Gabory. — L'harmonie des mouvements, Florent Fels.\n— Notes sur la Patho genie, Blaise Cendrars. — La peinture, Maurice Raynal. —\nLa musique de Stravinsky, Leigh Henry. — Memoires d'un marin, Gabory.\n15 bois graves de Galanis.\nII\nTitania, Andre Suares.—Eric Satie, Jean Cocteau. — 1910-1920, Andr£ Salmon.—\nPoemes, Max Jacob. — Rondeau, Andre Mary. — Han Ryner, Renee Dunan. —\nMax Jacob, Henri Hertz.— La Peinture, Andr£ Therive.—Quelques Peintres, Roger\nAllard.—Encycliques, Renee Dunan.—Plantin, Christian.—L'expressionnisme, 1.G011..\nBois de Derain, Domin, Galanis, Max Jacob et 25 reproductions de tableaux modernes.\n□ □ □\nEDITIONS ACTION\nVIENT DE PARAITRE\nCollection: L'ART D'AUJOURD'HUI. — Lipchitz, par Maurice Raynal,\nouvrage orne de 21 reproductions des oeuvres du Sculpteur\n50 exemplaires numerotes de 1 a 50, sur Hollande, format 1/4 coquille 100 fr.\n500 exemplaires numerotes de 51 a 551, sur beau couche, format 1/4 coq. 10 fr.\nPortrait de Guillaume Apollinaire, par Marcoussis 100 fr.\nEau-forte h tirage limite a 30 exempl. numerotes. Grandeur du cuivre 28X 50.\nEpreuve format \" Art \".\nPOUR PARAITRE PROCHAINEMENT\nI MAX JACOB Poemes et Nouvelles illustres par l'auteur.\nMAURICE RAYNAL L'art d'etre un imbecile.\nFLORENT FELS Marie du Nord, roman, avec des dessins et\nbois de Vlaminck.\nMARCEL SAUVAGE. ... Voyage en autobus, poSme.\nGEORGES DUTHUIT. ... Matisse, esquisse biographique et 16 repro-\nductions des oeuvres du peintre.\nTous ces ouvrages sont a tirage limite a 500 exemplaires ordinaires, k 5 francs, numerous\nde 51 a 551; et 50 exemplaires sur papier luxe justifies de 1 a 50, au prix de 50 fr.\nCes ouvrages seront majors de 25 % a leur mise en vente en librairie.\nDroits de traduction et de reproduction des textes et cliches reserves pour tous pays.\nII sera rendu compte des ouvrages adresses en double exemplaire.\nLes auteurs sont seuls responsables de leurs ecrits."}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnaab192004-01.1.78", "texte": "ÉDITION\nACTION\nPRIX : 3 FRANCS"}]}