{"numero_id": "bm-bmtnabc-1875-11-01-01", "volume": "bmtnabc_1875-11-01_01", "ocr_sha256": "7fac62168337bbe8e38a483bf9384671e6e10b43e0ef0de5692d743c6c77482f", "source_tei": "https://github.com/Princeton-CDH/bluemountain-transcriptions/blob/main/periodicals/bmtnabc/issues/1875/11/01_01/bmtnabc_1875-11-01_01.tei.xml", "source_mets": "https://github.com/pulibrary/BlueMountain/blob/main/metadata/periodicals/bmtnabc/issues/1875/11/01_01/bmtnabc_1875-11-01_01.mets.xml", "url_numero": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01", "articles": [{"article_id": "bm-bmtnabc-1875-11-01-01-c001", "article_bluemountain": "bmtnabc_1875-11-01_01#c001", "volume": "bmtnabc_1875-11-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "[97]", "page_fin": "102", "image_debut": 1, "image_fin": 6, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.2.1", "titre_corps": "FIGURES D'OPÉRA-COMIQUE", "titre_sommaire": "FIGURES D'OPÉRA-COMIQUE", "signature_source": "O. LE TRIOUX", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "[97]", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.1", "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 745, "texte": "FIGURES D'OPÉRA-COMIQUE\nMADAME DUGAZON\n\nous ce titre : Figures dOpéra-Comique 1 notre\ncollaborateur Arthur Pougin vient de publier\nun nouveau et charmant volume (i), qui nous\nsemble appelé à un vif succès et qui sort du\ncadre ordinaire des banalités consacré2s au\nthéâtre. Nous disons « au théâtre, » parce que\nce livre n'est pas exclusivement musical, qu'il\nfait revivre à nos quelques physionomies\nd'artistes qui n'étaient pas seulement de grands\nchanteurs, mais aussi de grands comédiens, et qu'il nous retrace tout un\n\n(i) FIGURES D'OPÉRA-COMIQUE. Duga%on, Elleviou, la Tribu des Gavaudan. Un\njoli volume petit in-8° carré, orné de trois portraits à l'eau-forte, par Masson. (Paris,\nTresse, éditeur, Palais-Royal, galerie de Chartres.)"}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "98", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.2", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2981, "texte": "chapitre de l'histoire du plus charmant théâtre qu'ait enfanté le dix-hui-\ntième siècle : la Comédie-Italienne, qui donna naissance elle-meme à\nl'Opéra-Comique.\nCe livre, qui nous fait connaître l'existence artistique et personnelle\nde ces acteurs excellents dont les noms sont restés célèbres : madame\nDugazon, Elleviou, M. et madame Gavaudan, est d une lecture tout à\nfait attrayante et nous rappelle une époque théâtrale dont le souvenir\nva s'affaiblissant chaque jour de plus en plus. L'auteur, selon son habi-\ntude, a puisé aux sources les plus sûres les renseignements qu'il met\nsous nos yeux ; il les a groupés avec habileté, et, tout en donnant au\ncôté historique de ses récits biographiques Je caractère de certitude dont\nil sait empreindre tous ses travaux, il n'a point prétendu, tant s'en faut,\nnégliger le côté anecdotique, qui est au contraire abondant et fertile.\nNous aPons le prouver en accompagnant le portrait de madame Duga-\nzon, que nous reproduisons ici avec l'obligeante autorisation de l'édi-\nteur, de quelques extraits de la biographie.de cette femme célèbre.\nOn sait que madame Dugazon, dont le nom de demoiseJle était Rose\nLefèvre, fut d'abord danseuse à la Comédie-Italienne, et que ce n'est que\nplus tard qu'elle se fit applaudir comme comédienne et comme chan-\nteuse. Voici comment s'opéra la transformation :\nAux différentes répétitions de ses ouvrages, Grétry avait observé une petita\ndanseuse qui se permettait de singer, avec un natiucl parfait, les grandes \"vir-\ntuoses à coté desquelles elle se trouvait, et qui les ravir, il a\\ait\nobservé aussi qu'elle avait la voix juste et la figure piquante. Grétry fit son\nprofit de la remarque, et, lorsqu'il donna Lucile en 1769, il songea à tirer\nparti de mademoiselle Lefèvre. Ce fut pour elle qu il composa 1 air charmant.\nOu dit qu'à quinze aus, etc., devenu depuis un air populaire. Le public fut en-\nchanté de la débutante, et Grétry lui promit, et se promit à lui-même de\ncomposer, sous quelques années, d'autres airs, et même des rôles entiers pour\nsa jeune élève. Dès ce moment, les études de mademoiselle Letèvre furent\npartagées entre la danse, qu'elle ne regardait que comme un moyen de tran-\nsition à un état plus relevé, et le chant, qui devait la conduire à sa véritable\nprofession. Madame Favart, excellente actrice, et en même temps iemmc\nd'un caractère noble et d'un esprit supérieui, formait seciètement mademoi-\nselle Lefèvre et l'initiait aux mystères de son art. Elle était auteur, et le pe-\ntit opéra d'Annette et Lubiu passait pour être le fruit de ses relations litté-\nraires avec l'abbé de Voisenon. Elle prépara mademoiselle Lefèvre, qui était\nrestée élève de Terpsichore, à jouer le rôle d'Annette. Un soir que l'actrice\nqui devait le jouer se trouva indisposée, soit par hasard, soit par arrange-\nment, madame Favart produisit tout à coup sa protégée, qui remplaça\nsi heureusement l'actrice absente, que dès le même soir, elle fut reçue pen-\nsionnaire."}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "99", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.3", "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2920, "texte": "Elle lit d'abord peu de créations ; mais elle reprit successivement\np usieurs rôles du répertoire, qui lui firent d'autant plus d'honneur\nqu ils avaient été établis par des artistes chéries du public.\nC est ainsi que pendant une maladie de madame Laruette, elle obtint un\nsuccès éclatant en jouant, d'une façon toute nouvelle, celui de Louise du\nDéserteur Elle y déploya une chaleur et une sensibilité remarqua\" ,\nverve véritablement entraînante, à ce point qu'elle arrachait des pleur, de\ntous les yeux Au talent acquis par le travail, elle joignait les élans d'une ins-\npiration soudaine, qui lui faisait trouver des effets nouveaux et inattendus-\nc est ainsi qu un soir, dans ce rôle, elle s'avisa, au lieu de dénouer le ruban\nde la croix dor quelle offrait au geôlier pour sauver la vie de son fiancé, de\ne briser d un mouvement emu et rapide ; ce mouvement fut si naturel et si\nramatique, que toute la salle éclata en bravos. Un rôle d'un tout autre\ngenre qui avait été naguère le triomphe de madame Favart, celui de Roxe-\nlane dans les Trots Sultanes,lui valut aussi un vif succès, en raison de la\ngrâce, de 1 enjouement, de 1 espièglerie, de la gaieté qu'elle y déployait. Elle\nse ht remarquer encore dans uni? reprise des Mariages Samnites, où un chro-\nniqueur en parlant d'elle, disait qu'on aurait peine à démêler « lequel était\nplus parfait de son débit, de son chant ou de son jeu. »\nLes succès de madame Dugazon furent rapides, et bientôt elle devint\n1 idole du public. Douée d'un visage aimable et charmant, d'une physio-\nnomie piquante et fine, d une tournure pleine de grâce, d'un organe\nsouple et flatteur, elle joignait à ces dons heureux beaucoup de finesse,\nde mordant et de gaîté, en même temps qu'une sensibilité profonde',\nexpansive et chaleureuse ; aussi brillait-elle également dans les soubret-\ntes et dans les jeunes amoureuses. Sa voix était peu étendue, mais\nflexible et juste, son chant était peu travaillé, mais aimable et plein de\nfranchise; c était tout ce qu'on pouvait exiger à une époque où la musi-\nque était encore presque secondaire dans l'opéra comique. Plus tard,\ncependant, elle travailla sous ce rapport, et si elle ne devint jamais ce\nqu on peut appeler une virtuose, du moins peut-on dire qu'elle assouplit\nconsidérablement sa voix et la rendit tout à fait charmante, et surtout\nexpressive; personne ne parlait le chant avec un accent plus vrai et une\nexpression plus passionnée. Aussi les auteurs comprirent-ils facilement\ntout le parti qu'ils pouvaient tirer d'un si admirable talent, et bientôt\nvit-on Sedaine et Grétry, Marsollier et Dalayrac, Monvel et Dezèdes,\nbien d'autres encore s'empresser à écrire pour elle une foule d'ouvrages\ncharmants, dans lesquels elle pouvait déployer l'ensemble de ses qualités\nrares et précieuses : l'Amant jaloux, le Jugement de Midas, Aucassin\net Nicolette, les Événements imprévus, le Corsaire, Félix, le Poète"}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "100", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.4", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "supposé, Biaise et Babet, Alexis et Justine, Nina ou la Folle jpar\namour, etc., etc.\nUne circonstance particulière, dit M. Pougin, vint montrer le talent de\nmadame Dugazon sous un nouveau jour, et en prouver toute la souplesse et\nla ductilité. Depuis 1769, défense avait été faite à la Comédie-Italienne de\nreprésenter des comédies françaises, ainsi qu elle lavait fait pendant un\ngrand nombre d'années; ce théâtre s'était donc vu obligé d'abandonner une\npartie importante de son répertoire, et l'une de celles qui plaisaient le plus\nau public. En 1779, cette interdiction fut levée, et l'on s'occupa aussitôt de\nreprendre un certain nombre de pièces qui jadis avaient été en grande faveur,\nsurtout celles de Marivaux. L'un des premiers ouvrages que l'on remit\nainsi à la scène fut le Jeu de Vamour et du hasard, dans lequel madame\nDugazon fut chargée du rôle de Lisette, qui lui valut un très grand succès.\nLe Mercure disait à ce sujet : « Madame Dugazon, en donnant moins d'éclat\nà sa voix, ne laissera rien à désirer des qualités qui forment une excellente\nsoubrette. Esprit, gaieté, finesse, intelligence, naturel, tout, dans le rôle de\nLisette, s'est réuni pour donner de ses talents l'idée la plus avantageuse.\nOn la célébra dans ce rôle en prose et en vers, ainsi que le prouve cette\npoésie médiocre d'ailleurs qui lui fut adressée alors par un monsieur\nde P..., « ancien mousquetaire » :\nToi dont l'esprit, le goût et les talents\nAttachent l'âme et pénètrent les sens:\nToi qui toujours tendre, vive et volage\nÉmeus le spectateur surpris,\nOrnement de la scène, idole de Paris,\nCharmante Dugazon, reçois ce tendre hommage :\nDe tes talens il est le prix.\nPlus je te vois et plus j'admire\nDe ton jeu toujours vrai les effets enchanteurs.\nTes yeux fripons et ton malin sourire\nOnt sous tes lois enchaîné tous les cœurs.\nDans les jeux brillants de Thalie,\nÀ des succès nouveaux ose encore espérer ;\nNe laissant rien à désirer,\nRends-nous de Marivaux la piquante saillie,\nEt Paris te suivra sur la scène embellie\nPour t'applaudir et f admirer.\nToutefois, c'est dans le genre de l'opéra comique que madame Dugazon\nfournit surtout sa carrière, et c'est là qu'elle obtint ses plus grands\nsuccès. L'un des plus considérables fut assurément celui qu'elle rem-\nporta dans Biaise et Babet :\n■\nDe Stockholm, où il s'était réfugié, Monvel avait envoyé à Dézèdes le\nlivret d'un opéra comique en deux actes, qui formait la suite d'un ouvrage\nprécédemment donné par eux, les Trois Fermiers. C'était Biaise et Babet."}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "101", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.5", "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 3375, "texte": "Dézèdes en eut bientôt écrit la musique, et cette bleuette charmante obtint\nun immense succès, dont on reporta tout le mérite sur madame Dugazon,\nsa principale interprète. Grimm, qui n'était point enthousiaste de sa nature,\na fait de l'artiste, à propos de cette pièce, un éloge dans lequel l'admiration\nperce à chaque ligne :\n« pour en concevoir l'effet et le charme; il faut voir la pantomime du rôle\n« de Babet ; il faut la voir surtout au second acte, dans la scène du raccom-\n« modement, pour sentir à quel point on peut ranimer et rajeunir au théâtre\n« les situations même qui semblent les plus connues, les plus usées. Il est\n« vrai que tout ce qui est pris dans la nature, tout ce qui en conserve vrai-\n« ment le caractère, la touche originale et naïve, ne s'use jamais. Que de\n« nuances fines et délicates la voix de madame Dugazon ne donne-t-elle pas\n« dans ce rôle aux expressions les plus simples ! 11 n'y a pas une de ses in-\n« flexions, il n'y a pas un mouvement de son jeu qui n'ajoute au mouvement\n« de la scène, et ne la varie avec autant de vérité que de grâce. »\nPlus grand encore, peut-être, fut le succès que madame Dugazon\nobtint quelques années plus tard, en créant le rôle de Nina dans la pièce\nfameuse de Marsollier et Dalayrac, Nina ou la Folle par amour :\nLes gazettes avaient récemment rapporté un fait touchant. Une jeune fille\ndes environs de Sedan attendait son fiancé, et, pour le revoir quelques ins-\ntants plus tôt, était allée à sa rencontre sur la route. Quelqu'un vint à elle,\net lui apprit brutalement que le jeune homme avait été frappé de mort\nsubite. A cette nouvelle, une révolution se fit dans l'esprit de la pauvre\nenfant, qui devint folle de douleur. Elle n'en mourut point pourtant, et\npendant plus de dix ans, elle fit chaque jour plus de deux lieues à pied pour\naller à l'endroit où elle avait espéré trouver celui qu'elle aimait. Arrivée là,\nelle s'asseyait sur une pierre, et passait la journée à attendre; puis, lorsque\nla nuit venait, elle s'en retournait tristement en disant :\npas encore arrivé ! Je reviendrai demain. »\nDe ce fait divers, un des plus fidèles collaborateurs de Dalayrac, Marsol-\nlier, avait tiré un poème touchant d'opéra comique; seulement, dans sa\npièce, l'annonce de la mort du fiancé n'était que le résultat d'une erreur. La\njeune fille n'en devenait pas moins folle, mais le retour de son amant lui ren-\ndait la raison et venait faciliter le dcnoûment. Lorsque Marsollier eut ter-\nminé son livret, il le confia à Dalayrae, qui s'y attacha avec passion et l'eut\nbientôt mis en musique. L'ouvrage avait pour titre Nina ou laFollepar amour.\nLa tentative de Marsollier était hardie. Jamais, en France du moins, on\nn'avait osé présenter en scène un être privé de raison. C'était là du réalisme\ndans sa plus complète expression, et les amis des auteurs n'étaient point ras-\nsurés sur le sort qui pouvait attendre une telle entreprise. On finit par les\neffrayer à ce sujet tant et si bien qu'ils hésitèrent avant de s'adresser au vrai\npublic, et que par deux fois ils essayèrent leur pièce en petit comité, sur\ndes théâtres d'amateurs. L'effet, loin d'être contraire, ayant surpassé leur\nattente, ils se décidèrent enfin à la produire sur le théâtre pour lequel elle\navait été faite, c'est-à-dire à la Comédie-Italienne, où la première représen-\ntation en eut lieu le i 5 mai 1786."}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "102", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.6", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2811, "texte": "Il va sans dire que le rôle de Nina avait été confié à madame Dugazon, et\nque c'est elle déjà qui l'avait joué à Choisy, chez le duc de Coigny, aussi\nbien que sur le petit théâtre que mademoiselle Guimard avait fait élever\ndans son hôtel somptueux de la Chaussée-d'Antin. Déjà, peu de mois au-\nparavant, elle avait puissamment contribué au succès d'un joli petit opéra\nde Dalayrac, la Dot; elle sauva par son admirable interprétation, par son\ntalent à la fois si expansif et si contenu, si plein de tact et de convenance?\nen même temps que si intelligent des nécessités de la scène, ce que la tenta-\ntive des auteurs avait, pour l'époque, d'audacieux et de téméraire; elle sut,\ndans un cas si difficile, où il lui fallait tout deviner et où elle n'avait point\nde modèle, saisir la limite précise entre ce qui lui était permis et ce qu'elle\nne devait point franchir ; elle eut, en un mot, la perception nette, absolue,\nde ce que le public pourrait accepter et de ce qu'il ne saurait supporter.\nElle fut parfaite enfin, touchante et dramatique, attendrissante et émue,\npathétique et déchirante, pleine de candeur, de tendresse, de passion, et à\nce point sublime et vraie que les hommes sanglotaient en lui voyant jouer\nNina, et qu'il ne se passait point de soirée où quelques femmes ne s'éva-\nnouissent au spectacle d'une douleur si cruelle, rendue d'une façon si saisis-\nsante. Aussi, non seulement sauva-t-elle la pièce, sur le compte de laquelle\nles auteurs n'étaient qu'à demi rassurés, mais lui procura-t-elle un immense\nsuccès, qui fit affluer à la Comédie-Italienne une foule telle qu'on n'en avait\njamais encore vue. Ce qui faisait dire, en parlant de Nina : « Les paroles\nsont de Marsollier, la musique est de Dalayrac, mais c'est madame Dugazon\nqui a fait la pièce. »\nLes extraits qu'on vient de lire peuvent donner une idée de l'attrait\nqu'offre le livre de M. Arthur Pougin, et de l'intérêt que l'auteur a su\ny répandre. On sent que les portraits qu'ils nous présente sont ressem-\nblants, que ce sont ceux de grands artistes, et qu'ils sont tracés avec\nsympathie. C'est, comme nous le disions plus haut, tout un chapitre de\nl'histoire théâtrale et musicale du dix-neuvième siècle qui se déroule\ndevant nos yeux. Le succès encouragera, nous l'espérons, l'écrivain à\ncontinuer sa galerie de portraits et à nous rendre successivement toutes\nces figures si intéressantes : Caillot? madame Favart, Clairval, M, et ma-\ndame Laruette, Michu, Chenard, M. et madame Trial, mademoiselle\nColombe, mademoiselle Caroline, Martin, Ponchard, les trois Saint-Au-\nbin, que sais-je ? Il n'a que l'embarras du choix, et nous le laissons vo-\nlontiers à sa discrétion, pourvu qu'il ne nous fasse pas trop désirer cette\nsuite naturelle de l'aimable volume que nous avons sous les yeux.\n\nO. LE TRIOUX."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabc-1875-11-01-01-c005", "article_bluemountain": "bmtnabc_1875-11-01_01#c005", "volume": "bmtnabc_1875-11-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "103", "page_fin": "117", "image_debut": 7, "image_fin": 21, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.2.2", "titre_corps": "LES COSTUMES DE THÉATRE", "titre_sommaire": "LES COSTUMES DE THÉATRE", "signature_source": "ADOLPHE JULLIEN", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 7, "page_imprimee": "103", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.7", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1245, "texte": "LES COSTUMES DE THÉATRE\nDURANT UN SIÈCLE ET DEMI\n\n(i\nCHAPITRE IV\nA première moitié du dix-huitième siècle forme une\npériode de transition dans l'histoire du costume théâ-\ntral. Le bien et le mal se coudoient sur la scène fran-\nçaise. Certains artistes, vivement épris de leur art,\ndistinguent le faux et le mauvais sous le brillant appa-\nreil de nos représentations théâtrales ; d'autres, doués\nd'un goût plus subtil, prétendent définir ces défauts et y porter remède.\nIls essaient, tâtonnent, n'ayant pour guide que le goût et le bon sens,\nmais ils luttent par conscience pour un progrès dont ils entrevoient îa\nvictoire prochaine.\nEfforts isolés qu'on doit honorer sans tenir compte de leur plus ou\nmoins heureuse réussite ; efforts infructueux, du moins pour le moment,\net qui vinrent échouer devant des obstacles invincibles : l'insouciance du\npublic, l'inertie des directeurs et l'aveugle opposition de la plupart des\nacteurs et des comédiennes. L'Opéra et la Comédie-Française virent\nse produire ces timides innovations sans que pourtant il existât la\nmoindre entente entre les novatrices, car ce furent des femmes,\npour la plupart, qui donnèrent alors ces légères marques de conve-\n\n(i) Voir les numéros des ier août, ieret i 5 septembre."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "104", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.8", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2731, "texte": "nance et de goût, mais c'est au premier de ces théâtres que le progrès\nse fit principalement sentir, jusqu'à la venue de Lekain et de made-\nmoiselle Clairon, qui donnèrent au Théâtre-Français une grande avance\nsur l'Académie de musique.\nLa première, mademoiselle Maupin, osa rompre avec l'habitude; made-\nmoiselle Maupin, si connue par ses galants et terribles exploits, made-\nmoiselle Maupin, née d'Aubigny, la fille d'un secrétaire du comte d'Ar-\nmagnac, la femme d'un nommé Maupin, employé dans les Aides de pro-\nvince, la maîtresse du prévôt de salle Séranne, mademoiselle Maupin, qui\ns étant éprise d un fol amour pour une jeune fille de Marseille, la pourr\nsuivit jusque dans le couvent où ses parents l'avaient placée, et l'enleva\nde sa prison à la faveur d'un violent incendie qu'elle-même avait al-\nlumé.\nComme femme, mademoiselle Maupin n'était pas de grande taille, mais\nelle était fort jolie : elle avait de beaux cheveux châtains, de grands yeux\nbleus, le nez aquilin, une jolie bouche et une gorge remarquablement\nbelle. Comme chanteuse, elle ne savait pas une note de musique, mais elle\nsuppléait à cette ignorance par une grande mémoire et elle possédait une\nbelle voix grave. Son début dans Pallas de Cadmus fut un succès. Pour\nmarquer sa reconnaissance, elle se leva dans son char et salua le public\nen étant son casque de façon que ses longs cheveux tombèrent en se\ndéroulant sur ses épaules : le succès devint un triomphe. Après .cette\nglorieuse soirée, la belle chanteuse continua à jouer un peu tous les rôles\njusqu'au jour où mademoiselle Le Rochois prit sa retraite. C'était\nen 1698 ; mademoiselle Maupin se partagea alors les premiers rôles avec\nmesdemoiselles Moreau et Desmâtins l'aînée.\nIl existait alors à l'Opéra un singulier usage : une actrice n'aurait pas\ncru pouvoir se dispenser de tenir quelque chose à la main pour entrer\nen scène. Thélaïre avait un mouchoir, Iphigénie un éventail, Armide,\nMédée, toute fée ou enchanteresse, tenait une baguette d'or, signe de\nson pouvoir magique. Cette sujétion à la mode contrariait Maupin :\nelle résolut de s'y soustraire, mais elle attendit pour tenter cet essai d'a-\nvoir à créer un rôle. Ce fut le 23 juillet 1702, jour où elle devait repré-\nsenter Médée dans l'opéra de Méduse, de De la Grange et Bouvard.\nMédée parut les mains vides : pour le temps c'était un véritable trait\nd'audace. « Ce rôle de magicienne était d'autant plus difficile, que Médée\nparaît toujours sans baguette, sans mouchoir et sans éventail, » disent\nnaïvement les frères Parfaict dans leur Dictionnaire des Théâtres.\nMademoiselle Maupin, par malheur, se retira trop tôt du théâtre :il\nappartenait à une femme de son caractère de porter les premiers coups à"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "105", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.9", "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2634, "texte": "ces modes ridicules. Si la mort ne lavait pas enlevée à trente-trois ans,\nen 1707, peut-être fut-elle rentrée à l'Opéra comme elle avait déjà fait\nune fois et eût-elle contribué, pour une plus large part, à cette révolu-\ntion artistique. Que n'eût pas osé en effet cette femme singulière, si intel-\nligente et si indépendante, aussi fine lame que belle chanteuse, brave jus-\nqu'à la témérité, passionnée jusqu'à la démence?\nL'année 1703 vit se produire sur le Théâtre-Français une timide ten-\ntative de réforme. C'était à la représentation de YAndrienne, comédie en\ncinq actes, donnée sous le nom de Baron et attribuée au jésuite le père\nLa Rue. Madame Dancourt la mère, qui représentait l'Andrienne, ima-\ngina une sorte de robe longue ouverte qui convenait fort bien à la belle\nGlycérie relevant de couches. Ce déshabillé galant plut beaucoup, devint\nrapidement à la mode, et se perpétua sous le nom de robes à Y An-\ndrienne (1).\nCet heureux essai ne changea rien aux us et coutumes de la Comédie-\nFrançaise. Plus de vingt ans se passèrent encore sans que le public,\nhabitué depuis longtemps à voir les héros de l'antiquité vêtus au goût\ndu jour, parût concevoir un spectacle plus imposant et plus conve-\nnable.\nEn 1727, enfin, la reprise du Tiridate deCampistron fut signalée par\nun changement de modes. Mesdemoiselles Lecouvreur et Dangeville,\nqui remplaçaient mesdemoiselles Champmeslé et Raisin dans les rôles\nde Talestris et d'Ericine, apportèrent dans leur toi1 ette une innovation\nqui fut bien accueillie des spectateurs et des acteurs, probablement parce\nqu'elle n'enlevait rien aux habits de leur richesse habituelle. Les vête-\nments qu'elles adoptèrent étaient de tout point pareils à ceux des dames\nde la cour : c'étaient des corps de robes à longues queues traînantes (2).\nLe remède était pire que le mal. Il n'advint de ce changement qu'un\npeu plus de désordre et de ridicule. Alors parurent ces habits bizarres\nqui régnèrent si longtemps sur la scène française, compromis fâcheux\nentre l'antique et le moderne, plus choquants encore par leur préten-\ntieux mélange que ne l'étaient ceux de la veille par leur complète inexac-\ntitude. Les actrices tragiques eurent de grands paniers, des robes de cour,\ndes plumets et des diamants sur la tête ; elles se surchargèrent de fran-\nges, d'agréments, de rubans multicolores. Les héros portèrent de volu-\nmineuses perruques à la Louis XIV et des gants blancs à franges d'or.\nLes guerriers s'entourèrent de tonnelets ou petits paniers ronds qui s'atta-\n\n(1) Les frères Parfaict, Histoire du Théâtre-Franc ai s, XIV.\n(•>-) Mercure de France, octobre 1727."}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "106", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.10", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2931, "texte": "chaient au-dessous de la cuirasse et sur lesquels tombait jusqu'aux\ngenoux un jupon écourté à franges (i).\n<i J'ai toujours vu les rôles de paysannes, dit Grébillon dans sa Lettre\nsur les spectacles, jusqu'à celui de Martine des Femmes savantes, joués\navec de grands paniers, et l'on auroit cru pécher contre les bienséances,\nen paroissant autrement. Ce n'est pas tout, cet usage s'introduisit jusque\ndans la parure des héros, Au retour d'une victoire, un capitaine grec ou\nromain paraissoit sur notre théâtre avec un panier tourné de la meilleure\ngrâce du monde, et auquel les efforts des peuples qu'il venoit de combat-\ntre n'avoient pu faire prendre le moins petit pli. Rien n'étoit si comi-\nque que l'habit tragique. Au lieu de ces beaux casques qui décoroient si\nbien les anciens guerriers, nos comédiens, en voulant les représenter,\nportoient tout simplement des chapeaux à trois cornes, pareils à ceux\ndont nous nous servons dans le monde. Il est vrai que, pour se donner\nun air plus extraordinaire, ils y ajoutoient des plumes, dont l'énorme\nhauteur les mettoit souvent dans le cas d'éteindre les lustres, qui alors\néclairoient la scène, ou de crever les yeux à leurs princesses, en leur\ntaisant révérence. Ils portoient aussi des perruaues assez semblables à nos\nperruques quarrées, des gants blancs, et des culottes bouclées et jarretées\nà la françoise. »\nCombien d autres défauts pourrait-on signaler encore qui découlaient\nd'une extrême négligence ! Tantôt c'étaient des acteurs qui, certains soirs,\nne daignaient pas s'habiller conformément au caractère du personnage,,\nsous prétexte que le rôle était de peu de conséquence, ou qu'il ne devait\npas y avoir ce jour-là beaucoup de monde au spectacle. Tantôt ce sont\ndes comédiens qui, ayant à jouer le rôle d'un père vénérable, au lieu de\ns habiller convenablement et de prendre une perruque qui impose le res-\npect, affectent de se coiffer d'une galante perruque à bourse et de se\nchausser avec la ridicule prétention d'un petit-maître.\nLa mode avait rapidement adopté les costumes de Lecouvreur et de\nDangeville dans Tiridate : à quelque temps de là, tout Paris courait\nvoir et applaudir la fantaisie la plus folle qui ait jamais traversé le\n\n(i) Dans ses Mémoires sur Talma, Regnault-Warin dit que Beaubourg, Floridor\net Ponteuil hasardèrent dans l'habillement des améliorations partielles, puis il\najoute que « non-seulement elles n'étaient pas complètes, mais qu'elles étaient\ninexactes, et qu'au jugement des véritables connaisseurs, elles servaient moins à\nétablir 1 illusion qu'à la détruire, en consacrant d'énormes anachronismes, et en con-\ntondant les temps, les lieux, les usages, les modes et les dignités ». Nous n'avons\nlu nulle part que ces acteurs aient fait la moindre chose pour améliorer le costume,\net Warin, de son côté, ne dit pas où il a puisé ce renseignement : nous ne le repro-\nduisons donc qu'en doutant de sa véracité."}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "107", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.11", "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2756, "texte": "cerveau d'une femme. C'était en 1730 : Adrienne venait de mourir\n(le 20 mars), et tandis que le curé de Saint-Sulpice, Languet, refusait la\nsépulture à l'excellente femme qui léguait mille francs aux pauvres de\nson église ; tandis qu'un porte-faix enterrait la nuit dans un chantier\ndésert du faubourg Saint-Germain, nommé la Grenouillière, les restes\ndelà grande artiste, on vendait aux enchères ses parures, ses joyaux,\nses costumes. Le renom de l'actrice doublait pour le moins la valeur de\nsa garde-robe théâtrale : on se disputait à prix d'or ces glorieuses reli-\nques.\nL'Opéra possédait alors une cantatrice qui joignait à une taille et à\nune figure charmantes une voix enchanteresse. Mademoiselle Pélissier,\ndont le début, en 1722, avait reçu un accueil favorable, était bientôt\ndevenue « la première actrice pour le jeu du théâtre, et l'une des pre-\nmières de son espèce pour la coquetterie ». Grâce aux libéralités fabu-\nleuses d'un banquier juif nommé Lopez Dulis, la Pélissier était une des\nfilles d'opéra les plus à la mode et les plus riches. Elle eut le caprice d'ac-\nquérir en masse tous les costumes de la grande tragédienne ; elle les\npaya 40,000 livres, et se hâta d'étaler en public ses nouvelles parures.\nL'opéra-ballet de Lamotteet Destouches, le Carnaval et la Folie, qui\navait été joué avec succès en 1703, devait être repris le 1 3 juillet de cette\nannée 1730. Chassé succédait dans le rôle de Momns à Thévenard et à\nDun qui l'avait créé, et mademoiselle Pélissier devait jouer la Folie après\nmademoiselle Antier et mademoiselle Maupin, la créatrice : pouvait-il\njamais s'offrir meilleure occasion de se livrer à son caprice ? La belle\nchanteuse imagina de passer en revue tous ses costumes et d'en faire\nendosser un nouveau chaque soir au personnage de la Folie.\nPauvre Lamotte, qui, dans la préface de son opéra, explique bien\nqu'il n'a pas voulu prêter â son héroïne mainte extravagance, mais « que,\nsans rien faire de raisonnable, elle ne fit rien dont on ne pût trouver des\nexemples dans le commun des hommes ; » que dut-il penser à la vue de ce\nspectacle! Sans quitter sa marotte et ses grelots, la Folie parut tour-à-\n--tour avec les habits de Jocaste, de Mariamne, de Zénobie, de Chimène,\nde Roxane, de Pauline, de Célimène, de Monime ou d'Elvire, à la grande\nsatisfaction du public émerveillé, fasciné par ces diamants et ces parures\néblouissantes.\nMademoiselle Pélissier avait pourtant, dans cette pièce, un partenaire\nqui aurait dû lui inspirer le respect de la convenance. Possédant une\nbelle voix de basse, mais chanteur pitoyable, Chassé, ancien garde\ndu corps issu d'une famille noble de Bretagne, était alors un des sou-\ntiens de l'Opéra. Doué d'une figure agréable, d'une taille avantageuse"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "108", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.12", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 3158, "texte": "et de plus acteur excellent, il avait bien vite effacé ses devanciers, et il\navait mis le sceau à sa réputation par le rôle de Roland, qu'il jouait avec\nune supériorité indiscutable.\nTrès épris de son art, Chassé cherchait surtout à se bien pénétrer de\nson personnage. Un jour, dans Castor et Pollux, comme il menait sa\ntroupe au combat, le pied lui glissa et il tomba dans la coulisse. « Passez-\nmoi sur le corps, et marchez toujours à l'ennemi ! > cria-t-il à ses sol-\ndats avec enthousiasme. Très désireux d'exciter l'intérêt du spectateur et\nd'exprimer les pensées les plus diverses par la vérité du geste et des at-\ntitudes, Chassé rejeta les tonnelets et ces paniers roides qui ôtaient toute\naisance à Facteur et faisaient de lui une machine mal organisée : il sub-\nstitua à ces vêtements guindés des draperies bien entendues et aux pa-\nnaches, des plumes distribuées avec goût et élégance (1).\nIl donnait le bon exemple, mais il avait le déplaisir de ne pas le voir\nsuivi de ses camarades. Jéliotte, le ténor favori des grandes dames et des\nbourgeoises, Jéliotte, le chanteur à la mode qui faisait la pluie ou le beau\ntemps à TOpéra et qui jouissait d'un crédit considérable auprès des plus\ngrands seigneurs et même des ministres, Jéliotte, l'acteur fêté, choyé,\nadulé, qui n'eut qu'à choisir entre vingt rivales pour suivre l'excellent\nconseil de Sophie Arnould : « Veux-tu réussir? courtise une duchesse; »\nJéliotte ne s'inquiétait nullement du plus ou moins de convenance de\nses costumes. Lorsqu'il représentait Apollon, il se faisait friser, poudrer,\nse serrait dans un étroit justaucorps, jetait sur ses épaules un manteau\nde soie curieusement brodé d'or et de dentelles, s'entourait le cou d'un\n.*uban de velours avec diamants et tenait à la main une sorte de lyre\nantique (2).\n\n(1) Noverre, Lettre sur la danse et sur les ballets. Quand Marmontel écrivit\nl'article Déclamation pour VEncyclopédie, il accorda de justes éloges à cet acteur.\n« ... Celui qui se distingue le plus aujourd'hui dans la partie de Faction théâtrale,\net qui soutient le mieux par sa figure l'illusion du merveilleux sur notre scène\nlyrique, M. Chassé, doit la fierté de ses attitudes, la noblesse de son geste et la\nbelle entente de ses vêtements, aux chefs-d'œuvre de sculpture et de peinture qu'il\na savamment observés. »\n(2) Castil-Blaze, Académie de musique. I, 222. « Cet acteur, dit un mémoire iné-\ndit cité par Fétis, a cousté beaucoup d'argent à l'Académie pour le faire venir de\nToulouze, où il était enfant de chœur. C'est une voix des plus belles pour la netteté\ndes cadences. Il est grand musicien, et joue de beaucoup d'instruments, mais les dé-\nbouchés de toute espèce seront la cause de sa perte. » «Il n'était ni beau, ni bien\nfait, mais, pour s'embellir, il n'avait qu'à chanter; on eût dit qu'il charmait les\nyeux en môme temps que les oreilles. Les jeunes femmes en étaient folles : on les\nvoyait à demi-corps élancées hors de leurs loges donner en spectacle elles-mêmes\nl'excès de leur émotion; et plus d'une des plus jolies voulait bien la lui témoi-\ngner. » (Marmontel, Mémoires, 1. IV.) Voir aussi sur Jéliotte le Journal de"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "109", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.13", "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2874, "texte": "Mademoiselle Pélissier trouva parmi ses camarades de nombreuses\nimitatrices, et son luxueux caprice de Folie provoqua mille fantaisies\nplus burlesques les unes que les autres. Dédaignant les costumes fournis\npar l'administration, les actrices s'en firent tailler de superbes à leurs\nfrais et à leur goût pour briller d'un plus vif éclat aux yeux de leurs\nadmirateurs et surtout de leurs rivales. Quant aux rôles qu'elles repré-\nsentaient, reine ou bergère, suivante ou princesse, elles ne s'en souciaient\nguère; elles ne se guidaient que sur la plus ou moins grande fortune du\nseigneur qni voulait bien les honorer de sa protection et subvenir à\nleurs ruineux caprices. La suivante éclipsait la reine par son luxe, si elle\navait le bonheur de régner en souveraine sur le cœur et sur la caisse\nde quelque grand du royaume ou de quelque prince de la finance,\nCette bigarrure de costumes s'étendait jusqu'aux figurantes ou aux\nmoindres choristes, et l'on vit certaine de ces dernières, Fifine Desaigles,\nune des célébrités galantes de l'Opéra, porter religieusement le grand et\nle petit deuil du maréchal de Saxe, en scène, au milieu des dryades, des\nbacchantes et des néréides.\nUne femme parut enfin qui prétendit arrêter cette débauche de mau-\nvais goût : c'était la célèbre danseuse mademoiselle Sallé. La réforme\nqu'elle prôna était double. Elle voulait d'abord substituer dans la façon\nde se vêtir l'art et la raison au caprice ; elle voulait surtout remplacer\nles divertissements, passe-pieds, musettes, tambourins ou passacailles\nqui revenaient dans tout opéra avec une régularité désespérante, par\nun ballet intrigué, mouvementé, qui sortît de ces règles invariables. Elle\navait en germe dans l'esprit l'idée première du ballet-pantomime, du\nvéritable ballet d'action qui ne devait arriver à complète maturité que\ntrente ans plus tard, avec les créations dramatiques de Noverre.\nPeut-être l'aurait-on connu plus tôt si mademoiselle Sallé n'avait pas\nrencontré des obstacles invincibles à l'exécution de ses vues artistiques.\nPour les réaliser, il lui fallait tout renouveler à l'Opéra : c'était deman-\nder l'impossible. Le présent état de choses convenait d'autant mieux\naux entrepreneurs de théâtre qu'il concordait fort bien avec une sage\néconomie. Les costumes se portaient avec une constance telle qu'ils\ns'usaient et se râpaient sur le dos des acteurs sans qu'on pensât à les\nremplacer. Les broderies et les galons d'or et d'argent prenaient en vieil-\n\nCollé (février 174 g) et les Mémoires de madame d'Epinay, qui devint confidente\nde la liaison de madame deJullyavec le chanteur : « Il est réellement d'une société\nfort agréable, dit-elle; il cause bien, il a de grands airs sans être fat, il a seulement\nun ton au-dessus de son état. Je suis persuadée qu'il le ferait oublier, s'il n'était\nforcé de l'afficher trois fois par semaine. j>"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "110", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.14", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2944, "texte": "lissant une teinte douteuse qui allait s'accentuant à mesure qu'ils se\nfanaient et s'oblitéraient davantage. Ces nobles défroques étaient pour la\ntroupe comme de glorieux symboles et Ton aurait pu juger du succès\nd'un ouvrage par les vêtements usés, par les vieux oripeaux que les ac-\nteurs traînaient sur la scène.\nAu premier mot de réforme, mademoiselle Sallé se vit abandonnée\nde tous : chez les directeurs comme chez les acteurs elle ne rencontra\nque mauvais vouloir ou insouciance. La novatrice jugea qu'elle perdrait\nson temps et sa peine à les vouloir convaincre et elle prit un parti\nhéroïque : elle quitta l'Opéra et partit pour l'Angleterre. Elle allait\ntenter à Londres une double réforme à laquelle Paris se montrait ouver-\ntement hostile. L'Opéra se fermait pour elle, Covent-Garden lui ouvrit\nses portes. Elle y produisit deux ballets, Pygmalion et Ariane, qui\nfrappèrent les spectateurs d'admiration et de surprise par la nouveauté\ndes conceptions chorégraphiques et des costumes soigneusement dessinés\nd'après l'antique. Le Mercure d'avril 1734 contient à ce sujet une\ncurieuse lettre, par laquelle mademoiselle Sallé se venge malicieusement\nde ceux qui l'ont dédaignée en leur faisant raconter tout au long ses\ntriomphes.\nLondres, i 5 mars 1734.\nMademoiselle Sallé, sans trop considérer l'embarras où elle m'expose, me\ncharge, monsieur, de vous rendre compte de ses succès. Il s'agit de vous\ndire de quelle manière elle a rendu la fable de Pygmalion, celle d'Ariane et\nBacchus, et les applaudissements que ces deux ballets, de son invention, ont\nexcité a la cour d'Angleterre. Il y a près de deux mois que Ton voit repré-\nsenter Pygmalion, et le public ne s'en lasse pas\nVous concevez, monsieur, ce que peuvent devenir tous les passages de cette\naction exécutée et mise en danse avec les grâces fines et délicates de made-\nmoiselle Sallé. Elle a osé paraître dans cette entrée sans panier, sans jupe,\nsans corps, échevelée, et sans aucun ornement sur la tête. Elle n'était vêtue,\navec son corset et son jupon, que d'une simple robe de mousseline tournée\nen draperie, ajustée sur le modèle d'une statue grecque.\nVous ne devez pas douter, monsieur, du prodigieux succès de ce ballet\ningénieux, si bien exécuté. Le roi, la reine, la famille royale, et toute la\ncour, ont demandé cette danse pour le jour du bénéfit, pour lequel toutes les\nloges et les places du theatre et de l'amphitheatre sont retenues depuis un\nmois. Ce sera le premier jour d'avril.\nIN attendez pas que je vous décrive Ariane comme Pygmalion .* ce sont des\nbeautés plus nobles et plus difficiles a rapporter 5 ce sont les expressions et\nles sentiments de la douleur la plus profonde, du désespoir, de la fureur, de\nl'abattement, en un mot, tous les grands mouvements et la déclamation la\nplus parfaite par le moyen des pas, des attitudes et des gestes, pour repré-\nsente! une femme abandonnée par celui quelle aime. Vous pouvez avancer»"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "111", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.15", "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2695, "texte": "monsieur, que mademoiselle Sallé devient ici la rivale des Journet, des Du-\nclos et des Lecouvreur. Les Anglais, qui conservent un tendre souvenir de\nla fameuse Oldfieds, qu'ils viennent de placer dans Westminster parmi les\ngrands hommes de l'État, la regardent comme ressuscitée dans mademoi-\nselle Sallé quand elle représente Ariane.\nMademoiselle Sallé obtenait à Londres un double succès comme poète\net comme danseuse; elle eut alors la consolation de voir ses essais con-\nquérir les plus précieux suffrages. Paris du reste ne fut pas long à réparer\nses torts envers la grande artiste : le 28 juin, cinq mois après son appa-\nrition à Londres, le ballet de Pygmalion, mis en musique par Mouret,\ntut représenté à la Comédie-Italienne, « avec grand applaudissement »\nde l'aveu même du Mercure. Décors et costumes étaient les mêmes à\nParis qu'à Londres, mais mademoiselle Roland et Riccoboni fils tenaient\nla place de mademoiselle Sallé et de Maltaire. Du reste ici et là même\nsuccès, mêmes bravos à l'adresse de l'auteur qu'on regrettait de ne pas\nvoir elle-même dans le rôle de Galathée.\n« Les acteurs français avaient atteint dans la comédie le plus haut\ndegré de vérité idéale, dit Gœthe dans un vif aperçu sur le dix-huitième\nsiècle. Le séjour de Paris, l'observation des manières des courtisans, les\nliaisons amoureuses des acteurs et des actrices avec des personnes du\ngrand monde, tout contribuait à transplanter sur la scène ce que l'élégance\net la politesse de la vie sociale ont de plus relevé (j). » Ces relations\naimables ou galantes des artistes avec la noblesse n'eurent pas que des\nrésultats favorables. Ces rapports constants et familiers se traduisaient\nle plus souvent en cadeaux, en munificences. C'est là, c'est dans ces\nlibéralités des grands seigneurs, voire des rois envers les comédiens, que\nse trouve une des causes principales de cette erreur progressive et sécu-\nlaire, de cette corruption du costume.\nUn habit de cour, orné de tous ses accessoires, un brillant costume\ntel que celui d'Alceste, de Clitandre, de Dorante ou d'Acaste, coûtait un\nprix exorbitant, et l'acteur reculait parfois, quand son habit avait besoin\nd'être renouvelé, devant une dépense de trois ou quatre mille livres,\nLes grands seigneurs, qui vivaient alors avec les comédiens dans une\naimable familiarité, se plaisaient à leur épargner ces frais de toilette*\nLorsqu'un duc de Richelieu, de Villeroi, d'Aumont, lorsqu'un marquis\nde Louvois, un comte de Forbin ou tel autre avait porté huit ou dix\nfois un brillant habit de cour, il en faisait amicalement cadeau à\nBaron, à Dufresne, à Grandval, à Molé, à Bellecour : c'était un précieux\n\n(1) Gœthe, Vérité et Poesie, XI."}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "112", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.16", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 3021, "texte": "témoignage de leur contentement et de leur estime. Donnés à différentes\népoques, ces habits marquaient toutes les variations que la mode avait\nfait subir aux costumes de cour durant plus d'un siècle. Les acteurs\ntenant les rôles de seigneurs étaient par conséquent vêtus au goût du\njour, tandis que leurs camarades figurant Sganarelle, Harpagon, Gros-\nRené, Pancrace, Marphurius, Scapin, Crispin, conservaient l'habit de\ncaractère du dix-septième siècle.\nD'Hannetaire, dans son livre sur l'Art du Comédien, et Bret, dans\nson édition des œuvres de Molière, font très justement observer que\nc'était une contradiction peu soutenable, dans la représentation de quel-\nques pièces de cet auteur, de voir les personnages ridicules y conserver\nla vieille manière de s'habiller, tandis qu'aucun des autres personnages\nne suivait cet ancien usage. Du temps de Molière, disent-ils en substance,\nle haut de chausse,, le pourpoint et les aiguillettes d'Harpagon n'étaient\npas encore tout à fait oubliés sans être toujours de mode, au lieu que de\nnos jours, il se trouve une distance de plus d'un siècle entre les galants\nvêtements des jeunes seigneurs et les vieilles hardes de l'Avare. Un\nmoindre intervalle caractériserait fort bien l'avarice du bonhomme : il\npourrait en effet porter un vêtement pareil qu'il tiendrait de ses ancêtres,\nparce qu'il ne lui coûterait rien. Mais à mesure que l'intervalle de temps\naugmente, la vraisemblance diminue. E!n effet, il ne saurait l'avoir fait\nfaire exprès, dans l'ancien goût plutôt qu'au goût moderne, ce dernier\nn'étant pas plus dispendieux : ce serait singularité de sa part, et non plus\navarice.\nOn en pourrait dire autant de Géronte dans le Dissipateur, ajoute\nd'Hannetaire (i). Il est maladroit de le faire paraître avec un habit\ngarni d'anciennes guipures, puisque cet habit, on l'assure, n'est fait que\ndepuis dix ans. Le personnage se trouve ainsi en contradiction à la fois\navec la mode, puisqu'il est seul habillé de cette façon, et avec la raison,\npuisque la forme de son habit dénote qu'il a près de cent ans d'existence.\n\n(i) Jean-Nicolas Servandoni, dit D'Hannetaire, né à Grenoble le 4 novembre 171 S\net mort à Bruxelles en 1780, était fils naturel du célèbre architecte Servandoni,\nqui passait pour son oncle. Un vif penchant le décida à se faire comédien, contre\nFavis de sa famille qui le destinait à l'Église. Il débuta à Liège et acquit bientôt\nune brillante réputation dans les rôles à manteau. Il fit partie de la troupe qui suivit\nle maréchal de Saxe, puis en 170-1, il fut appelé à Bruxelles et nommé entrepreneur de\nia Comédie. Possédant près de 80,000 livres de rente, D'Hannetaire tenait dans la ville\nun salon où se réunissait la meilleure compagnie : les comtes de Lannoy etd'Ester-\nhazy, le prince de Ligne, etc. Il entretenait aussi une correspondance suivie avec\nle maréchal de Saxe, avec Garrick et Voltaire. Ses Observations sur l'art du comédien,\npubliées en 1764, forment un ouvrags intéressant et qui jouit d'une estime méritée."}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "113", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.17", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2626, "texte": "« Et, si l'on aime à se rappeler quelquefois les vêtements de nos ancê-\ntres, poursuit l'écrivain, pourquoi, par une bigarrure et une contradiction\ninsupportables, ne les conserver qu'à certains personnages, à l'exclusion\ndes autres? Pourquoi par exemple les deux précieuses ridicules et aussi\nMarote ne sont-elles pas respectivement habillées comme Jodelet et\ncomme Mascarille ? »\nPourquoi.'1 C'est que les comédiennes avaient la meilleure part de ces\nlibéralités royales et seigneuriales. Nous avons vu Richelieu et Louis XIV\nofh ir de somptueuses parures à madame de Beauchamp, à mesdemoiselles\nde Brie et Molière. Louis XV se montra de ce côté le digne successeur du\ngrand Roi. Le 16 novembre 1724, mademoiselle de Seine, de la Comédie-\nFrançaise, qui devait épouser plus tard le célèbre acteur Dufresne, ayant\nété îeçue a Fontainebleau, le roi lui fit cadeau d'un magnifique costume\noù il entrait 900 onces d'argent et qui revint à plus de 8,000 livres (1).\nL année suivante, le comte de Charolais gratifiait d'un vêtement en ar-\ngent fin, du prix de 2,000 écus, sa protégée, mademoiselle Delisle, qui\ndevait danser un pas dans l'opéra de La Serre et Mouret, Pirithous, roi\ndes Lapithes (2).\nEn 1763, quand mademoiselle Doligny parut avec tant de succès sur\nla scène française, madame de Pompadour et la duchesse de Gramont\nlui firent cadeau de magnifiques toilettes. Ce début éclatant d'une gra-\ncieuse jeune fille de quinze ans et demi ravit tellement les amateurs\nqu'aussitôt après l'avoir vue dans trois ou quatre rôles, ils lui prédirent\ndès l'abord une carrière encore plus briilante que celle de l'inimitable\nGaussin dont elle prenait l'emploi; les critiques les plus sévères, Collé\nen première ligne, la traitèrent avec une faveur extrême, vantèrent sa\nphysionomie intéressante, ses grâces charmantes, sa voix caressante, la\nnaiveté et aussi la chaleur de son jeu, etc. La jeune débutante tint tout\nce qu elle promettait et acquit bien vite un talent supérieur ; ce qui\nn'empêcha pas Collé de la juger très sévèrement certain jour qu'elle se\nrisqua à jouer un rôle de jeune garçon. « Dans Amélise, tragédie d'un\ninconnu nommé d'Ussy, et qui fut huée d'un bout à l'autre, écrit-il en\njanvier 1768, la charmante mademoiselle Doligny, si gracieuse d'habi-\ntude sous ses coquets atours, faisait le rôle du fils de la reine. Elle était\nhabillée en homme, et elle joua ridiculement ce rôle ridicule. »\nEnfin, lors de ses brillants débuts au Théâtre-Français en 1772,\nmademoiselle Raucourt reçut de Louis XV un admirable habit de théâtre\n\n(1) Maupoint, Bibliothèque des théâtres, 1723.\n(2) Journal de Barbier (mai 1723)."}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "114", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.18", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 3013, "texte": "et une gratification de 1200 livres. Madame Du Barry, de son côté, lui\noffrit le choix entre un superbe costume tragique ou trois belles robes de\nville : la jeune débutante préféra le premier, disant que le public en\nprofiterait avec elle. Mais sa garde-robe ne souffrit aucunement de cette\nattention délicate ; les princesses de Beauveau, de Guéménée, la duchesse\nde Villeroi lui donnèrent de somptueux habits auxquels vinrent bientôt\ns ajouter la plupart de ceux que les dames de la cour avaient faits pour\nle mariage du Dauphin et qui coûtaient tous de i 5 à 20,000 livres. Ce\nriche appareil de robes de cour et de costumes de fête flattait singulière-\nment les comédiennes : l'amour-propre y trouvait son compte avec la\ncoquetterie. A leurs débuts, elles n'avaient d'autre envie que d'acqué-\nrir une garde-robe aussi brillante que celle de leurs illustres devancières ;\nplus tard, elles n'avaient d'autre souci que de l'étaler à loisir pour s'en\nfaire honneur ainsi qu'à leurs amants et à leurs protectrices.\nLes gens de goût condamnaient d'un commun accord ces fastueuses\nlicences, mais ils étaient en bien petit nombre auprès de la masse du public\net leurs justes critiques se perdaient dans le bruit des bravos. Un de ces\ngens d'esprit et de savoir, Rémond de Sainte-Albine, juge autorisé en\nmatière théâtrale, écrivit vers cette époque son excellent livre du\nmédien. Tout en reconnaissant que les pièces du Théâtre-Français se\npassent plus aisément du secours des décorations et des machines que\ncelles de 1 Opéra qui conduisent l'imagination de prodiges en prodiges,\nl'auteur déclare qu'il serait beaucoup plus raisonnable que le lieu de la\nscène ressemblât toujours à celui dans lequel l'action est supposée se\npasser, et, sur ce point, il rend pleine justice aux comédiens italiens qui,\npour attirer le public, n'épargnent ni la dépense ni la peine. S'il ose blâ-\nmer le mal, Rémond n ose pas esperer le bien et il juge qu'il est encore\ntrop tôt pour croire au succès d'une réforme sérieuse.\nIl est surtout difficile de ne pas trouver l'usage bizarre, et qui n'est éta-\nbli qu'en France, d'admettre sur le théâtre une partie des spectateurs. On\npeut supposer que l'appartement d'Auguste est plus ou moins orné de sculp-\nture et de dorure, mais lorsque les yeux rencontrent des perruques en bourse,\ncomment se persuader qu on voit le palais de cet empereur ? En attendant\nun remède à l'abus dont je me plains, contentons-nous de demander que les\ncomédiens se ménagent les moyens d arriver sans obstacle sur la scène ; qu'ils\ny conservent assez d'espace pour exécuter leurs jeux de théâtre, et qu'ils\népargnent au parterre la nécessité de crier contre les indiscrets qui'lui déro-\nbent la vue du spectacle. Exigeons aussi que les comédiens, surtout ceux\nqui se chargent des principaux rôles tragiques, gardent la vraisemblance\nlorsqu'ils s'offrent aux yeux du spectateur après quelque action qui doit avoir\ncausé nécessairement du désordre dans leur personne. On ne veut point voir"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "115", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.19", "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 3122, "texte": "Oreste avec une chevelure artistement frisée et poudrée, revenir du temple\noù, pour satisfaire Hermione,il a fait assassiner Pyrrhus (1). Je me souviens\nqu'en représentant pour la première fois Didon, la même comédienne qui a\njoué avec tant d'art la reconnaissance de Pénélope et d'Ulysse, parut au\ncinquième acte les cheveux épars, et dans le dérangement d'une personne\nqui sort précipitamment de son lit. Elle n'en usa pas ainsi dans les représen-\ntations suivantes; selon les apparences, ce fut par les conseils de quelques\nprétendus connaisseurs. Je consens qu'elle fasse cas de leur amitié, mais je\nl'exhorte à ne pas prendre leur avis (2).\nCe livre entier était aussi bien écrit que sagement pensé, mais les\ncomédiens ne le lurent sans doute pas, ou s'ils en prirent connaissance,\nils n'en retinrent rien et durent bien se moquer d'un homme qui préten-\ndait leur faire ainsi la leçon.\ni\nMarmontel vint à son tour défendre l'art contre la mode et il le fit\navec une rare vigueur. De tous les hommes de lettres du dix-huitième\nsiècle, Marmontel est celui qui s'est le plus occupé des choses du théâtre.\nEn sa double qualité de critique et d'auteur, il attachait une grande im-\nportance aux moindres détails de la représentation scénique, et comme il\nétait plus répandu dans le monde du théâtre qu'aucun de ses contem-\nporains, il voyait le mal de plus près ; aussi le proclama-t-il bien haut,\net fit-il de sérieux efforts pour le détruire. Peut-être ne fût-il arrivé à\nrien s'il n'avait rencontré pour le seconder activement dans cette croi-\nsade artistique deux actrices de génie, mademoiselle Clairon et madame\nSaint-Huberty. Mais au moment où il écrivait son article pour VEn-\ncyclopédie, le plus mauvais goût régnait encore sur la scène française,\ngrâce à l'orgueilleuse insouciance des comédiens : aussi faut-il voir sur\nquel ton il leur parle.\n.... La partie des Décorations qui dépend des acteurs eux-mêmes, c'est la.\ndécence des vêtements. Il s'est introduit à cet égard un usage aussi difficile à\nconcevoir qu'à détruire. Tantôt c'est Gustave qui sort des cavernes de Dalé-\n\n(1) L'auteur renforce son idée par la note qui suit : « Non-seulement les comé-\ndiens ne doivent point heurter de la sorte les convenances, mais ils sont assujettis,\nainsi que les peintres, à suivre ce qu'on appelle le costume. Alexandre et César avec\ndes chapeaux ne choquent pas moins la raison au théâtre que dans un tableau. »\n(2) 2e Partie, ch» IX. Rémond de Sainte-Albine, né à Paris le 2g mai 1699 et\nmort dans cette ville le 9 octobre 1778, possédait une instruction variée, du bon sens\net du jugement. Étranger aux querelles des gens de lettres, n'ayant obtenu d'autre\nfaveur de la cour que la place de censeur royal, membre de l'Académie de Berlin .\nil avait débuté par une comédie, VAmante difficile, écrite en collaboration avec La\nMotte, puis était devenu un des rédacteurs de l'Europe savante, de la Galette de\nFrance et du Mercure. Son principal ouvrage, le Comédien, publié en 1747, est un\ndes écrits les plus estimés sur ce sujet avec les traités de Riccoboni, de D'Hanne-\ntairc et de Larive."}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "116", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.20", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 3261, "texte": "carlie avec un habit bleu-céleste à parements d'hermine ; tantôt c est Pharas-\nmane qui, vêtu d'un habit de brocart d'or, dit à 1 ambassadeur de Rome :\nLa nature, marâtre en ces affreux climats,\nNe produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats.\nDe quoi faut-il donc que Gustave et Pharasmane soient vêtus ? l'un de\npeau, l'autre de fer. Comment les habillerait un grand peintre? Il faut donner,\ndit-on, quelque chose aux mœurs du temps. Il fallait donc aussi que Lebrun\nfrisât Porus et mît des gants à Alexandre? C'est au spectateur à se déplacer,\nnon au spectacle; et c'est la réflexion que tous les acteurs devraient faire à\nchaque rôle qu'ils vont jouer : on ne verrait point paraître César en perruque\nquarrée, ni Ulysse sortir tout poudré du milieu des flots (1). Ce dernier\nexemple nous conduit à une remarque qui peut être utile. Le poète ne doit\njamais présenter des situations que l'acteur ne saurait rendre, telle que celle\nd'un héros mouillé. Quinault a imaginé un tableau sublime dans Isis, en\nvoulant que la Furie tirât Io par les cheveux hors de la mer, mais ce tableau\nne doit avoir qu'un instant : il devient ridicule si l'œil s'y repose, et la scène\nqui le suit immédiatement le rend impraticable au théâtre. Aux reproches\nque nous faisons aux comédiens sur l'indécence de leurs vêtements, ils peu-\nvent opposer l'usage établi et le danger d'innover aux yeux d'un public qui\ncondamne sans entendre et qui rit avant de raisonner. Nous savons que ces\nexcuses ne sont que trop fondées, nous savons de plus que nos réflexions ne\nproduiront aucun fruit. Mais notre ambition ne va point jusqu à prétendre\ncorriger notre siècle; il nous suffit d'apprendre à la postérité, si cet ouvrage\npeut y parvenir, ce qu'auront pensé dans ce même siècle ceux qui, dans les\nchoses d'art et de goût, ne sont d'aucun siècle ni d'aucun pays (2).\nRémond de Sainte-Albine et Marmontel parlaient en prose et parlaient\nbien; le précieux pocte Dorât eut bientôt l'idée de sermonner les comé-\ndiens en vers. Il écrivit alors son poème de la Déclamation, où il ne\nmanque pas de discuter cette brûlante question du costume en lourds\nalexandrins :\n\n(1) La France n'avait pas le monopole de ces contre bon sens. L'ltalie, l'Angle-\nterre et l'Allemagne suivaient dignement ce fol exemple. Voici ce que dit Goldoni\nà propos de sa comédie en cinq actes, le Dissolu ou Don Juan Tenorio, représentée\nà Venise en 1736 : « A la première représentation, le public, accoutumé dès long-\ntemps à voir dans II convivato di pietra Arlequin se sauver du naufrage, au moyen\nde deux vessies, et don Juan sortir à sec des flots de la mer, sans avoir dérangé le\ngalant édifice de sa coiffure, ne savait pas trop ce que signifiait cet air de noblesse\nque l'auteur donnait à l'ancienne bouffonnerie. »\n(2) Encyclopédie, art. Décoration. Voyez aussi les mots Déclamation théâtrale,\nTragédie, Opéra, etc. Plus tard, Marmontel ajouta un post-scriptum à ce premier\njugement pour rendre hommage à mademoiselle Clairon, t J'étais injuste, dit-il, en\nn'osant espérer les changements que je désirais aux Décorations théâtrales. Mais je\ndois dire, pour mon excuse, que, lorsque cet article fat imprimé, il n'y avait aucune\napparence à la révolution qui arriva quelque temps après »"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "117", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.21", "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1703, "texte": "Par un mensonge heureux, voulez-vous nous ravir ?\nAu sévère costume il faut vous asservir:\nSans lui, d'illusion la scène dépourvue\nNous laisse des regrets, et blesse notre vue.\nJe me ris d'une actrice, indigne de son art,\nQui rejette ce joug, et s'habille au hasard;\nDont l'ignorance altière oserait sur la scène\nDans un cercle enchaîner la dignité romaine,\nEt qui, n'offrant aux yeux qu'un faste inanimé,\nConsulterait Méri pour draper Idamé.\npas non plus une vaine parure,\nObéissez au rôle, et la nature.\nJVOMS offrez-vous Electre et ses longues douleurs ?\nquelle est esclave, et qu'elle est dans les pleurs.\nD'ornements étrangers, fro/? inutiles charmes,\nAfe P°^nt un front obscurci par les larmes.\nLe public, dont sur vous tous les yeux sont ouverts,\nDédaigne vos rubis, ef we vozï yos/ers.\nParcourez donc l'histoire ; e//e vows instruire.\nCe;?/ peuples à vos yeux viendront s'y reproduire.\nExaminez leurs goûts, leurs penchants, leurs humeurs,\nQuels sont leurs vêtements, ef leurs arts, ef leurs mœurs (1).\nLe conseil était bon si les vers ne Tétaient pas. Les comédiens n'en\njugèrent pas ainsi : ils se soucièrent aussi peu des vers que de la prose\net continuèrent de n'écouter que les conseils de leur fantaisie et de leur\namour-propre. Pauvres orgueilleux acteurs que ceux qui méconnais-\nsaient les plus justes observations et pour qui cette sage maxime de\nd'Hannetaire était lettre morte : « L'acteur, en paraissant sur la scène,\nne prouve jamais mieux qu'il a conçu son rôle que par la façon dont il\na su se mettre ».\n\nADOLPHE JULLIEN.\n\n(i) Dorât, la Déclamation, chant I. Méri, dont parle Dorât, était une célèbre\nmarchande de modes qui fournissait plusieurs actrices."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabc-1875-11-01-01-c009", "article_bluemountain": "bmtnabc_1875-11-01_01#c009", "volume": "bmtnabc_1875-11-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "118", "page_fin": "126", "image_debut": 22, "image_fin": 30, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.2.3", "titre_corps": "UN ABBÉ A L'OPÉRA", "titre_sommaire": "UN ABBÉ A L'OPÉRA", "signature_source": "CH. 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Iphise réfléchit sur sa triste situation par ce mono-\nlogue :\nC'en est donc fait! bientôt cette terrei ces cieux,\nCe soleil, pour jamais tout se voile à mes yeux!\nMalheureux un cœur qui se livre\nAu vain bonheur qui vient s'offrir!\nA peine je commence à vivre,\nQii'ilfaut me résoudre à mourir.\n\n(i) Voir les numéros des ier et i 5 octobre."}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "119", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.23", "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "Du comble des grandeurs dont Véclat m'environne,\nJe cours d'un pas rapide à mes derniers instants;\nJe ressemble à ces fleurs que Vaquilon moissonne\nDès les premiers jours de printemps.\nMalheureux un cœur qui se livre\nAu vain bonheur qui vient s'offrirl\nA peine je commence à vivre}\nQu'il faut me résoudre à mourir,\n« L'acte finit par une scène que les connaisseurs trouvent la plus belle de\nla pièce. Ammon veut sauver Iphise; elle refuse le secours qu'il vient lui\noffrir, soutenu de toute la tribu d'Ephraïm; le désespoir d'Ammon, qui veut\npérir, lui arrache des sentiments qui flattent l'amour dont il brûle pour elle,\nmais elle lui ôte toute espérance par ces vers :\nApprends que, pour sentir une fatale flamme\nUn cœur ri*est pas abattu.\nL'amour peut entrer dans une âme,\nSans triompher de sa vertu•\n« Ammon, désespéré, lui dit qu'il entrera dans le temple, la vengeance à\nla main ; elle se résout à aller se livrer à l'autel, pour prévenir la fureur de\nson amant.\na Au cinquième acte, Jephté déplore sa situation, et, la comparant à celle\nd'Abraham, il demande à Dieu la même clémence qu'il fit autrefois éclater en\nfaveur de ce patriarche. Iphise vient se livrer à l'autel malgré le peuple, qui\nveut la retenir; la scène envers son père est des plus touchantes.\n« Un bruit de guerre oblige Jephté à aller défendre le temple, qu'Ammon\nassiège avec la tribu d'Ephraïm ; Ammon entre dans la partie extérieure du\ntemple pour enlever Iphise; elle se sauve dans l'intérieur, Ammon la suit\njusques dans le sanctuaire, en blasphémant.\n« Jephté revient, l'épée à la main, et, voyant le temple forcé, y veut entrer.\nPhinée l'arrête, en lui disant que le Dieu des armées n'a pas besoin du secours\nd'un faible mortel ; large exterminateur descend dans un globe de feu.\nAmmon et les rebelles font entendre, par des voix mourantes, qu'ils périssent\ntous.\n« On amène Iphise pour la sacrifier; la résignation de la fille, Tétonnement\ndu grand-prêtre et la douleur du père et de la mère, font un tableau qui\ninspire tout à la fois la piété et la terreur. Iphise est sauvée par une inspira-\ntion du grand-prêtre, qui lui annonce que Dieu lui fait grâce en faveur de\nson repentir.\n« On a ajouté une fête en action de grâce, dont on convient que le poème\nn'avait pas besoin pour s'assurer un succès des plus complets...\n« Nous apprenons que le succès de cet opéra augmente de jour en jour, et\nle public se promet avec plaisir de le revoir le carême prochain. * (Mercure\nde 1732.)"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "120", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.24", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2854, "texte": "Un critique, dont l'indulgence n'est pas précisément le défaut capital,\nLa Harpe, dit, en parlant de cet opéra :\n« Jephté sera toujours nommé parmi les ouvrages estimables qui peuvent\nrecommander la mémoire d'un auteur. C'est le seul à peu près qui fasse véri-\ntablement honneur à Peilegrin ; mais il suffit, pour le venger aux yeux de\ntout homme raisonnable, de l'injuste mépris dont on s'est plu à couvrir son\nnom, à cause de sa bonhomie et de sa pauvreté, qui ne devaient pas être des\nobjets de ridicule...\n« Parmi toute cette foule si étourdie et si vaine de nos versificateurs du\njour, il est douteux qu'il y en ait un qui fût en état de faire Jephté. Le sujet\nn'était pas sans difficultés; elles sont vaincues avec beaucoup d'art; la pièce\nest très sagement conduite, et l'une des plus touchantes qu'on ait applaudies\nà l'Opéra. Le succès en fut très grand, et se soutint à toutes les reprises. Une\npompe religieuse et nouvelle sur ce théâtre dut contribuer à l'effet du drame :\nle style ne manque ni de vérité ni de sentiment; il a même de temps en temps\nde la noblesse, et parmi un assez grand nombre de vers faibles, il y a des\nbeautés réelles. L'amour d'lphise et d'Ammon est d'une invention drama-\ntique, et forme un contraste très judicieux entre la passion forcenée d'un\njeune Ammonite et la tendresse timide que le devoir combat dans le cœur\nd'une fille d'lsraël. C'est ce caractère d'lphise, si bien conçu, qui a fourni au\npoète un dénoûment d'autant plus heureux, que l'incertitude où l'Écriture\nnous a laissés sur le sort de la fille de Jephté, permettait de chercher le vrai-\nsemblable et d'écarter l'horreur d'une catastrophe sanglante qui ne pouvait\npas ici être supportée...\n« Ce n'est pas là un dénoûment vulgaire; il est fondé sur les idées domi-\nnantes dans la pièce, et tiré du caractère du personnage; il prouve certaine-\nment dans l'auteur la connaissance de son art et les ressources de l'esprit.\n« Quant à la versification, je ne citerai que le monologue de Jephté qui\nouvre le cinquième acte : c'est à peu près la mesure du degré où l'auteur peut\ns'élever, et si ce n'est pas fort près du premier, c'est aussi fort loin du dernier.\nSeigneur, un tendre père à tes ordres soumis,\nFut prêt à f immoler son fils.\nTu vois même tendresse et même obéissance.\nAh! que ne puis-je me flatter\nDyobtenir la même clémence\nQue pour lui tu fis éclater!\nJ'ai fait dresser l'autel, et f attends la victime,\nMon cœur frémit du sang que tu vas recevoir.\nMon sacrifice est un devoir;\nMais hélas! mon serment n'en est pas moins un crime.\na Certainement dit Fréron, un grand nombre des détracteurs de Pel-\nlegrin, qui courent la même carrière, seraient heureux d'atteindre au mérite\nde Jephté. Qu'il y a d'harmonie, de sentiment et même de sublime dans ce\npoème ! »\nQuelques jours après la première représentation de et son"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "121", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.25", "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2368, "texte": "immense succès, Voltaire voyait sa tragédie & Eryphile sombrer sur la\nscène de la Comédie-Française, en dépit des prôneurs et d'une claque\namie. Jaloux des lauriers de Pellegrin et voulant tromper ses correspon-\ndants sur la chute d'Erypliile, il écrivait, le 8 mars de la même année,\nà son ami Cideville, ces étranges réflexions :\n« Je suis fâché, en bon chrétien, que le sacré n'ait pas le même succès que\nle profane, et que Jephté et l'arche du Seigneur soient mal reçus à l'Opéra,\nlorsqu'un grand-prêtre de Jupiter et une catin d'Argos réussissent à la Comé-\ndie; mais j'aime encore mieux voir les mœurs du public dépravées que si\nc'était son goût. Je demande très humblement pardon à Y Ancien Testament\ns'il m'a ennuyé à l'Opéra. »\n« Et voilà justement comme on écrit l'histoire, » ainsi que le dit le\nmême Voltaire, dans sa mauvaise comédie de Chariot.\nMais, ce n'est pas seulement parce que Jephté avait éclipsé Eryphile,\nque Voltaire cherchait à dénigrer l'œuvre de Pellegrin et à en nier le\ngrand et légitime succès; une autre raison, bien plus puissante, l'y pous-\nsait encore.\nVoltaire, le parolier le plus pitoyable que la France ait jamais produit,\navait écrit un poème de Samson, qui est tout ce que l'on peut imaginer\nde plus misérable; ce libretto, dont Rameau avait commencé à faire la\nmusique, fut refusé à l'Opéra. Or, l'acceptation et le succès de Jephté\ndevaient horriblement irriter l'auteur d'Erjrphile.\nJephté suivait le cours brillant de ses représentations, lorsque le car-\ndinal de Noailles, archevêque de Paris_, eut le crédit de les faire inter-\nrompre. Le sort de cet ouvrage fut déploré par le Vaudeville, sur Pair\ndes Pendus :\nC'est celui du pauvre Jephté,\nSi digne d'être regretté ;\nHélas! à la mort on le livre,\nQuand il ne demandait qu'à vivre!\nTout Paris dit, d'un ton plaintif :\n< Fallait-il l'enterrer tout vif? »\nLa haine du Jansénisme contre le théâtre chrétien avait dicté au car-\ndinal de Noailles l'interdiction de Jephté; certes, et le prélat devait le\nreconnaître, jamais sujet sacré n'avait été plus dignement présenté.\nMais, il avait à craindre, objectait un zèle rigoriste, qu'un premier\nexemple n'encourageât des auteurs moins réservés à transporter sur la\nscène des tableaux de la dont l'exhibition ne pouvait être qu assez\ndifficile, parfois même scabre;use. Cependant, l'interdit fut bientôt levé,"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "122", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.26", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2310, "texte": "car nous voyons Jephté repris avec un brillant succès, le 4 mars de la\nmême année,\nreprésentation.\nCette reprise fut marquée par un incident qui mérite d'être rapporté.\nLa duchesse de Modène, fille du Régent, étant venue en 1732, à Paris,\naprès un long séjour en Italie, assista, en arrivant, à une des représenta-\ntions de Jephté. Le public, enchanté de revoir cette princesse, témoigna\nsa joie par les plus vifs applaudissements, auxquels Son Altesse parut\ninfiniment sensible. Les acclamations redoublèrent ; et la princesse laissa\ncouler des larmes de joie, lorsque l'acteur chargé du rôle de Jephté\nchanta ces paroles qui faisaient allusion aux bords de la Seine, où elle\navait pris naissance :\nRivages du Jourdain, où le ciel m'a fait naître\nHeureux, et mille fois heureux\nLe jour qui vous rend à mes vœux!\nLieux chéris, c est donc vous qu'enfin je vois paraître,\nAprès un exil rigoureux !\nJusqu'alors l'abbé Pellegrin avait retiré plus d'honneur que d'argent\nde ses triomphes dramatiques, tant à cause du bas prix donné à cette\népoque à une oeuvre scénique, qu'en raison des besoins sans cesse renais-\nsants de sa nombreuse famille, qu'il se faisait un pieux devoir de soute-\nnir. Enfin, le succès de Jephté lui permit de s'acheter... une perruque,\nmeuble indispensable alors, et dont il éprouvait le plus pressant besoin ;\ntrente-t,ix fiancs furent consacrés par l'abbé à cet achat; et les musiciens\nde loichestie toujours mauvais plaisants, appellèrent sa Jephté\nla perruque neuve du poète.\nComme au tnéâtre ainsi que parfois dans la vie, un succès en amène\nun autre, l'année d'après (1733), Pélopée, tragédie en cinq actes de\nl'abbé Pellegrin fut vivement applaudie à la Comédie-Française.\n« Cet ouvrage - dit Palissot, ferait beaucoup d'honneur à ceux de nos\nmodernes qui affichent le plus de prétentions. »\nPellegrin regardait lui-même cette tragédie comme sa meilleure et ne\ncraignait pas de le dire assez haut, pour que madame du Deffand, écri-\nvant à Voltaire, s'exprimât ainsi : « Vous êtes pour moi ce qu'était pour\nl'abbé Pellegrin sa Pélopée, » ce à quoi le patriarche de Ferney lui ré-\npondait. « Je souscris... à toutes vos idées, excepté à ce que vous dites\nsur l'abbé Pellegrin et sa Pélopée. »\nVoltaire n'a jamais voulu reconnaître le mérite de Pellegrin, et cela"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "123", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.27", "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2613, "texte": "n'a rien d'étonnant de la part de l'écrivain qui prisait médiocrement\npour ne pas dire plus, —des hommes tels que Jean-Baptiste Rousseau,\nRoy, Le Franc de Pompignan, Marivaux et bien d'autres encore....\nCe fut en 1733 que l'abbé Pellegrin entra en relations et se lia bientôt\nd'amitié avec le musicien Rameau ; ces deux natures pleines de fran-\nchise étaient faites pour se comprendre.\nRameau s'était fait une brillante réputation comme théoricien ; ses\nsavants écrits sur la musique et son talent d'organiste l'avaient depuis\nlongtemps révélé, mais on se méfiait encore de son génie lyrique, auquel\ndu reste il n'avait guère pu donner l'essort qu'aux Théâtres de la Foire,\ndans les airs de danse qu'il écrivait pour les œuvres de son compatriote\nPiron. C'était à l'Opéra qu'il lui fallait et qu'il voulait faire ses preuves.\nIl avait alors quarante-quatre ans, et vainement il sollicitait un libretto ;\ntous les auteurs étaient sourds à sa prière. Personne ne voulait se risquer\navec lui, et comme aujourd'hui, Ton exigeait que le musicien qui\ndésirait se faire connaître, se fût déjà signalé par un ouvrage d'éclat, 11\nfallait pourtant commencer, et Rameau ne pouvait parvenir à faire ce\npremier pas si difficile.\nL'audition du Jephté de l'abbé Pellegrin, les beautés, la coupe\nheureuse, les divertissements bien amenés de ce poème et les grands\neffets qu'il avait fournis à Monteclair, rallumèrent en lui plus ardent\nque jamais, le désir de composer pour la scène lyrique. Il alla voir\nPellegrin et lui déclara le motif de sa visite. Mais l'abbé, qui vivait de\nses ouvrages, ne voulut confier un libretto à Rameau, que sur la remise,\nà lui faite par ce dernier, d'un billet de cinq cents francs pour s'indemniser\nen cas d'insuccès. Le marché conclu, Pellegrin donna à Rameau le\npoème d\"Hippolyte et Aricie; imitation heureuse de la Phèdre, de\nRacine.\nA quelque temps de là, Rameau fit exécuter le premier acte chez\nM. de la Popelinière, fermier général et amateur éclairé des beaux-arts.\nAu milieu de la répétition, Pellegrin qu'on y avait invité, se lève avec\ntransport, court à Rameau, et lui dit : « Monsieur, quand on fait de la\nmusique de cette beauté, on n'a pas besoin de cautions. » Aussitôt il\nprend le billet et le déchire devant tout le monde.\nCet enthousiasme fait honneur au goût de l'abbé.\nLe poème d 1 Hippolyte et Aricie est—après Jephté,«—un des meilleurs\nqu'ait composés et écrits Pellegrin. La préface, qu'il mit au-devant de\ncet ouvrage, fait honneur à sa modestie et atteste à quelles études cons-\nciencieuses il se livrait pour produire une conception, que depuis long-"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "124", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.28", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2518, "texte": "temps on traite avec un sans-gêne vraiment grotesque, dont la plupart\nde nos livrets modernes nous offrent le triste tableau.\n« Quoiqu'une noble hardiesse soit un des plus beaux avantages de la\npoésie, je n'aurais jamais osé après un auteur tel que Racine mettre une\nPhèdre au théâtre, si la différence du sujet ne m'eût rassuré. Jamais\nsujet n'a paru plus propre à enrichir la scène lyrique, et je suis surpris\nque le grand maître de ce théâtre (Quinault) ne m'ait pas prévenu dans\nun projet qui m'a flatté d'une manière à n'y pouvoir résister. Le mer-\nveilleux dont toute cette fable est remplie semble déclarer hautement\nlequel des deux spectacles lui est le plus propre.\n« Mon respect pour le plus digne rival du grand Corneille m'a em-\npêché de donner cette tragédie sous le nom de Phèdre. Sénèque a traité\nle même sujet sous le nom d'Hippolyte, parce qu'il s'agit de la mort de\nson héros; mais, comme Ovide le fait revivre sous le nom de Virbius\ndans la forêt d'Aricie, j'ai cru qu'une princesse du nom de cette forêt\npouvait entrer naturellement dans le titre de ma pièce. C'est Racine\nmême qui m'a fourni cet épisode, et je l'ai adopté avec d'autant plus de\nplaisir, que le nom d'Aricie donne lieu de présumer que cette princesse,\nreste malheureux du sang des Pallantides, pourrait bien avoir fait appe-\nler ainsi l'heureuse contrée que Diane soumit à ses lois, aussi bien qu'à\ncelles MHippolyte.\n« Mais, ce n'est pas assez de justifier le choix de mon sujet et le titre\nde ma pièce ; il m'importe infiniment davantage de faire voir si ma fable\nest raisonnable. J'avouerai d'abord, sans prétendre censurer l'élégant\nauteur qui m'a ouvert cette carrière, que son Thésée m'a toujours paru\ntrop crédule, et qu'un fils aussi vertueux qu'Hippolyte ne devait pas\nêtre condamné si légèrement, sur la déposition d'une femme suspecte e*\nsur 1 indice d'une épée qu'on pouvait avoir prise à son insu. Je sais\nqu'une passion aussi aveugle que la jalousie peut porter à de plus\ngrandes erreurs; mais, cela ne suffit pas au théâtre; et le grand secret\npour être approuvé c'est de mettre les spectateurs au point de sentir\nqu'ils feraient de même que les acteurs, s'il se trouvaient en pareille\nsituation.\n« C'est là ce qui m'a engagé à mieux fonder la comdamnation d'Hip-\npolyte.... »\nArrêtons ici cette étude sur le Jephté de l'abbé Pellegrin et ses autres\nœuvres lyriques les plus remarquables... Après une longue carrière très\néprouvée de toutes les façons, en proie à la gêne, parfois à la misère,"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "125", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.29", "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2650, "texte": "notre pauvre poète mourut le 5 septembre 1745, à l'âge de quatre-vingt-\ndeux ans, dans de profonds sentiments de piété.\nFréron, qui l'avait beaucoup connu, lui consacra ces quelques lignes\nnécrologiques :\n«Le Théâtre-Lyrique... a perdu son patriarche en la personne de l'abbé\nPellegrin...\n« On n'a pas rendu assez de justice à ce fécond écrivain. Il n'était assuré-\nment pas sans mérite, et nous avons de lui des morceaux, tels que l'opéra de\nJephté, la tragédie de Pélopée et la comédie du Nouveau monde, qui feraient\nhonneur à certains auteurs d'aujourd'hui, qui jouissent, on ne sait trop à quel\ntitre, d'une grande réputation d'esprit. Mais le blâme et la louange ne sont\npas toujours équitablement distribués dans ce siècle.\n« L'abbé Pellegrin était né, malheureusement, sans fortune; ce qui le mit\ndans la nécessité de multiplier les fruits de son travail. On jugea, avec raison,\nqu'un homme qui faisait tant de vers n'en pouvait guères faire de bons. Une\nchose encore qui a pu contribuer au décri où il était tombé, fut sa négligence\nsur son extérieur. Il était bien éloigné du luxus eruditns, dont parle Pétrone :\nou plutôt, on l'aurait pris, à le voir, pour un véritable érudit...\n« De plus, la nature lui avait refusé l'avantage mécanique de s'exprimer\navec facilité, et sa langue servait fort mal ses idées : défaut essentiel vis-à-vis\ndes trois quarts des gens du monde. Nos beaux esprits à la mode ont bien\nsenti qu'il fallait se distinguer par cet endroit. Aussi sont-ils presque tous\nbrillants, légers, subtils et décisifs dans la conversation. Du reste, notre abbé\nétait plein de droiture et de mœurs, d'une candeur et d'une simplicité admi-\nrables dans un homme de sa profession...\n« Un philosophe aimable, d'un esprit fin et délicat, rempli de connaissances\net de goût, qui voyait tous les jours l'abbé Pellegrin, lui a composé cette\népitaphe honorable :\nPrêtre, Poète et Provençal,\nAvec une plume féconde,\nN'avoir ni fait, ni dit de mal :\nTel fut Vauteur du Nouveau Monde.\ni Je trouve ces vers d'autant plus justesqu'ils renferment en quelque sorte\nl'abbé Pellegrin tout entier; son caractère de prêtre, sa profession de poète,\nsa patrie, la fécondité de sa muse, la bonté de son cœur et le meilleur ouvrage\nque nous ayons de lui. >\nPlus de vingt-cinq ans après, Fréron se rappelant à propos de l'abbé\nTrublet, l'abbé Pellegrin, dont le caractère avait plus d'un rapport\navec celui de l'ami de Fontenelle et de La Mothe, s'exprimait ainsi sur\nl'auteur de Jephté :\n« Tout Paris a connu, au moins de nom, feu l'abbé Pellegrin, excellent\ngrammairien, auteur très fécond de plus d'une vingtaine de pièces de théâtre,"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "126", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.30", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2047, "texte": "de tragédies, de comédies, etc., dont plusieurs ont eu du succès, sans celles\nqu'il a données sous des noms étrangers; je ne nommerai que Pelopée, le\nNouveau monde, le Pastor fido, Jephté, Hippolyte et Aricie. On ade lui un\ngrand nombre d'odes et de poésies diverses, pour lesquelles il avait une faci-\nlité prodigieuse. Il s'était exercé dans tous les genres, hors celui de la satyie.\nIl est de notoriété publique qu'il a souvent prêté sa plume à quelques acadé-\nmiciens qui avaient eu recours à lui pour leurs discours de réception. Il avait\nremporté le prix de poésie de l'Académie française, en 1704, et sa pièce cou-\nronnée n'avait été balancée que par une ode dont il était aussi l'auteur. Il\nétait fort estimé du célèbre Boindin, qui n'accordait pas légèrement son\nsuffrage.\n« L'abbé Pellegrin, fils d'un conseiller au présidial de Marseille, aidait une\nfamille nombreuse du produit de ses veilles. Ses mœurs et sa probité sont\ndemeurées sans reproche. Auteur de plus d'ouvrages qu'il n'en eût fallu pour\nfaire la réputation de trois hommes de lettres, il n'osa se présenter à 1 Aca-\ndémie. Et pourquoi ne l'osa-t-il pas? C'est qu'il était pauvre et modeste et que\nces deux manières d'être, qui semblent s'accorder si bien, se nuisent souvent\nl'une à l'autre. Il est vrai qu'à cette pauvreté se joignait un extérieur fort\nnégligé qui le rendait quelquefois un objet de mépris.\n« Forcé de travailler pour vivre, il avait mis en cantiques spirituels, à\nl'usage des couvents de filles, la religion, la morale, l'histoire de l'ancien et\ndu nouveau Testament, les psaumes de David, /'lmitation de Jésus-Christ,\net, pour en rendre l'usage plus familier, il avait ajusté ses cantiques sur des\nairs connus d'opéra et même sur des vaudevilles, dont quelques-uns sont\nvulgairement désignés par des refrains burlesques.\n« Tout cela, défiguré par de fausses suppositions, n'a servi qu'à le couvrir\nde ridicule de son vivant à Paris. Né sous quelques degrés de latitude de\nplus, il eût oui de l'estime publique. »\n\nCH. BARTHÉLEMY."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabc-1875-11-01-01-c013", "article_bluemountain": "bmtnabc_1875-11-01_01#c013", "volume": "bmtnabc_1875-11-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "127", "page_fin": "132", "image_debut": 31, "image_fin": 36, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.2.4", "titre_corps": "REVUE DES CONCERTS", "titre_sommaire": "REVUE DES CONCERTS", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 31, "page_imprimee": "127", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.31", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1864, "texte": "REVUE DES CONCERTS\nCONCERTS POPULAIRES : Reouverture. Georges Bizet. VArtésienne. Ouverture de\nNa'im, de M. H. Reber. Musique pour une pièce antique, de M. Massenet. Danse\nmacabre, de M. Saint-Saëns. CIRQUE-FERNANDO. PARIS-CONCERT.\nES Concerts populaires ont inauguré le 17 octobre la\ni5eannée de leur existence. Par une attention très délicate,\nqui sera appréciée par tous les hommes de cœur, M. Pas-\ndeloup avait tenu à faire les honneurs de cette première\nséance au pauvre Gecfrges Bizet, que la mort nous a si\nprématurément enlevé au mois de juin dernier. Admira-\nteur sincère de ce beau talent, frappé soudainement par\nune de ces fatalités, qui, suivant une expression de M. Paul de Saint-Victor,\ndonnent l'idée d'un crime commis par la mort, nous aussi, nous\nregardons comme un devoir de rendre un dernier hommage à la mémoire\nd'un musicien, dont nous avons toujours encouragé les tendances élevées et\nauquel nous nous plaisions à prêter un si brillant avenir.\nNé à Paris le 27 octobre 1838, Georges Bizet remporta le premier grand\nprix de Rome en 1857. La même année, il était proclamé lauréat dans un\nconcours d'un autre genre, ouvert par M. Offenbach pour la composition\nd'une opérette; Bizet obtint le prix ex œquo avec M. Lecocq, et son premier\nouvrage, le Docteur Mirctcle, fut joué sur la scène des Bouffes. Après son re-\ntour de Rome, il débuta aux Concerts populaires par un Scherzo de sympho-\nnie et au Théâtre-Lyrique par un opéra en 3 actes, les Pêcheurs de Perles\n(iB63J. Cet ouvrage dénotait chez son auteur un réel talent, qui s'affirma\navec plus d'assurance quatre ans après, dans un nouvel opéra en 4 actes, la\nJolie Fille de Perth (1867). La Jolie Fille de Perth posa Bizet dans la jeune\nécole française et le fit ranger au nombre des compositeurs sur lesquels il\nétait permis de compter pour l'avenir. A partir de cette époque, Bizet donna"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "128", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.32", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 3165, "texte": "successivement une Fantaisie symphonique (Souvenir de Rome) chez M. Pas-\ndeloup (1869), Djamileh, un acte à l'Opéra-Comique, et au Vaudeville la mu-\nsique écrite pour VArlésienne de M. A. Daudet(iß72); aux Concerts populaires,\nune Ouverture intitulée Patrie! ( 1873) et enfin Carmen, 4 actes à l'Opéra-\nComique (1875). On lui doit en outre une série de mélodies pour chant et\npiano, et un assez grand nombre de compositions et de transcriptions pour\nle piano.\nRempli d'un profond respect pour son art et guidé par de vives aspirations\nvers le beau, le grand et le vrai, Bizet s'abandonna dès le premier jour au grand\nmouvement qui poussait nos jeunes musiciens à s'affranchir peu à peu des\nerrements du passé pour suivre une nouvelle direction, qui leur parais-\nsait ouvrir un vaste champ au déploiement de la puissance musicale. L'art\ndoit constamment marcher en avant et se transformer sans cesse; du jour où\nil reste stationnaire, la décomposition commence et la mort n'est pas loin.\nC'est par une suite de transformations successives que la musique dramati-\nque s'est élevée de VArmide de Lulli au Don Juan de Mozart; la musique\nsymphonique, des Suites d'orchestre de Bach à la Symphonie en ut mineur\nde Beethoven. Si les maîtres, dont les chefs-d'œuvre marquent ces grandes\nétapes du progrès avaient poussé le respect de la tradition et le culte du passé\njusqu'à emprisonner leurs idées dans des formes, dont les étroites limites\ncondamnent le génie lui-même à une immobilité absolue, nous en serions\nencore aujourd'hui à l'enfance de l'art. Cette loi du progrès, c'est la loi de\nla vie elle-même, elle est donc de tous les temps et s'impose à tous les hom-\nmes. Mais elle ne s'impose pas toujours sans secousses et par la seule force\nde l'intelligence et de la logique; elle se heurte sans cesse à la force d'inertie\nque lui opposent les usages et les routines, et il faut le plus souvent une ré-\nvolution pour assurer son triomphe définitif. Gluck voulut rompre brusque-\nment avec l'esthétique musicale de son temps, et il fit une révolution; mais\nde cette révolution naquit l'opéra moderne ; il avait réalisé un progrès.\nBeethoven fut un révolutionnaire, il s'ouvrit bon gré mal gré des voies\nnouvelles, et sous l'impulsion puissante que lui avait communiquée ce\ncolosse, l'art symphonique marcha vers la perfection à pas de géant. De nos\njours, M. Richard Wagner a révolutionné la musique dramatique, il a étendu\nles limites de l'expression musicale et réalisé un nouveau progrès, dont nous\nCommençons à recueillir les premiers fruits. Je sais bien que ce progrès est\nnié par une grande partie de nos contemporains, mais songez que nous\nvivons précisément dans la période de transition ; que le passage d'un état\nanciennement établi à un état nouveau entraîne forcément une crise, et que\nce n'est pas au plus fort de la crise qu'on peut juger sainement de la portée\nd'une réforme et de ses avantages.\nToute réforme produit une scission et crée un violent antagonisme d'opi-\nnions. D'un côté se rangent tous les doctrinaires qui ont la religion du passé\net le culte de la tradition. Ils se sont pétrifiés en quelque sorte dans l'admi-"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "129", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.33", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3317, "texte": "ration des grandes œuvres qui ont enthousiasmé leur génération; ils ne sen-\ntent ni ne comprennent les besoins nouveaux de la génération qui va leur\nsuccéder, et le mot seul d'innovation frappe d'épouvante leur esprit timide\net entêté. Dans l'autre camp, tous les esprits jeunes et impatients, frondeurs\nde préjugés, avides de nouveau, curieux de l'inconnu, se précipitent avec tout\nl'enthousiasme irréfléchi de la vingtième année sur les pas du novateur hardi,\nqui leur ouvre des voies nouvelles et leur laisse entrevoir des horizons sans\nbornes. Dans ces deux camps extrêmes, l'intolérance est poussée jusqu'à ses\ndernières limites ; pas de concessions, pas de transactions, tout ou rien.\n« C'est une vraie guerre sociale, les deux partis semblent plus impatients de\nCombattre que de traiter, on n'a d'autre langage que le mot d'ordre à l'inté-\nrieur et le cri de guerre à l'extérieur, et Ton se jette à la tête de ces termes de\nconvention, de ces mots vagues que chacun définit au besoin de ses haines\n01 de ses préjugés et qui ne servent de raison qu'à ceux qui n'en ont pas. »\nMais entre ces deux fronts de bataille vient se placer la foule des esprits mo-\ndirés et réfléchis, c'est-à-dire tous ceux qui admirent les trésors du passé\nsins méconnaître pour cela la possibilité et le besoin d'y ajouter de nouvelles\nconquêtes dans l'avenir, tous ceux qui ont assez de jugement et de sang-froid\npour échapper aux entraînements de l'esprit de parti et pour discerner ce\nqui doit être conservé dans l'état de choses présent et ce qui doit être\nadopté dans les réformes qu'on voudrait lui faire subir. Georges Bizet\nappartenait essentiellement à cette classe d'esprits tolérants et concilia*\nteurs, qui comprend du reste tous nos jeunes compositeurs sans exception.\nPas plus que MM. Massenei, Guiraud, Lalo, Saint-Saëns et Paladilhe, il n'a\njamais rompu avec les traditions de l'école française, et, s'il s'est pénétré des\nthéories nouvelles de M. Richard Wagner, ce n'était que pour s'assimiler celles\ndes innovations du maître qui pouvaient faire accomplir un progrès à l'art/raw-\nçais, sans choquer trop ouvertement nos mœurs artistiques et notre tempé-\nrament musical. Bizet £tait de ceux qui croient que l'opéra, tel que nous\nle connaissons aujourd'hui, ne présente pas le dernier degré de la perfection\net qu'on peut concevoir quelque chose au-dessus de l'esthétique musicale\nd'Auber et de ses imitateurs. Il a senti, comme tant d'autres, qu'il ne suffisait\nplus pour composer un opéra d'enfiler un long chapelet de mélodies agréables\nà entendre et faciles à retenir et de jeter ses idées dans de vieux moules inva-\nriables, consacrés par un long succès, mais terriblement usés par labus qu'on\nen a fait. « L'école des flonflons, des roulades, du mensonge est morte, bien\nmorte, écrivait-il lui-même, enterrons-là sans larmes, sans regrets, sans\némotion et en avant ! » En avant ! c'est-à-dire au lieu de ces mélodies banales\nqui n'ont aucun lien direct avec le sujet, cherchons la vérité dans 1 expression\nmusicale, cherchons à identifier la musique avec l'action qu'elle doit traduire,\ncherchons à donner à la mélodie un développement de plus en plus vaste, à\nl'enrichir, à l'étendre par degrés 5 au lieu de cet ensemble invariable de for-\nmes surannées, cherchons une forme plus large, où 1 harmonie puisse se"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "130", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.34", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 3140, "texte": "déployer avec plus de richesse, où les trois facteurs essentiels du drame\nlyrique, le poème, le chant et l'orchestre arrivent a se fondie dans un tout\nharmonieux.\nOui, cherchez tout cela, et..... votre procès sera bientôt fait, et lon vous\njettera à la tête cette absurde épithète qui s'attachera à vous comme un stig-\nmate indélébile : c'est un wagnérien! Quiconque se propose un autre idéal\nque le Cheval de Bronze ou la Fanchonnette est un wagnérien? Quiconque\nn'écrit pas tout un opéra sur des airs de quadrille ou de contredanse, manque\nde mélodie, c'est un impuissant, c'est un wagnérien ! Bizet était un wagné-\nrien, on Fa ressassé sur tous les tons à propos de chacune de ses œuvres,\nmais il était incorrigible, paraît-il, et il est mort wagnérien endurci.\nEh bien, je déclare que tous ceux qui l'ont qualifié de wagnérien ne con-\nnaissent pas une note des partitions de Wagner, pas un mot de ses théories.\nEt si je mets tant d'ardeur à défendre Bizet de ces imputations ineptes, ce\nn'est pas que je considère celles-ci comme une calomnie dont il importe de\nlaver sa mémoire, je tiens seulement à rétablir la vérité des faits, voilà tout.\nBizet était un zélé partisan de la mélodie absolue, et cela seul suffit à éta-\nblir une scission complète entre lui et le maître allemand. En fait d'innova-\ntions subversives, il s'est constamment étudié à écrire de la musique expres-\nsive, à chercher l'effet scénique ainsi que l'expression vraie des sentiments et\ndes caractères, à éviter avec soin les et les contre-sens. Parmi les\nartistes, on distingue les génies spontanés et les génies réfléchis. Bizet appar-\ntenait à la seconde famille; c'était un esprit méditatif et réfléchi. Chez lui,\nl'inspiration était rarement spontanée, mais à force de recherches et de tra-\nvail, il arrivait à donner à ses idées une forme qui frappe et s'impose à l'es-\nprit plutôt qu'elle ne touche le cœur et charme l'imagination. La mélodie de\nBizet est large et expressive, son harmonie, toujours très travaillée, est rem-\nplie de successions et de modulations hardies et souvent nouvelles» Mais\nc'est surtout son orchestre qui trahit la main d'un maître consommé, c'est\ndans l'instrumentation que son esprit chercheur et laborieux se plaisait à en-\ntasser les combinaisons ingénieuses, les sonorités piquantes et ces mille dé-\ntails de facture dont l'ensemble constitue le coloris en musique. Bizet fut un\ncoloriste de premier ordre. Ses œuvres ont eu des fortunes différentes; cha-\ncune d'elles porte la marque d'un vrai talent. Son dernier opéra, Carmen, est\nune partition remarquable, mais, ce qui restera comme son chef-d'œuvre,\nc'est cette adorable musique de lArlésienne, qui est désormais inscrite au ré-\npertoire des Concerts de musique classique et que le public arrivera tôt ou\ntard à apprécier à sa véritable valeur.\nBizet est mort au moment où le succès allait le pousser rapidement dans\nune carrière qu'il avait parcourue jusque-là avec honneur et non pas sans\néclat. Sa perte est un grand deuil pour l'École française qui compte si peu de\ncompositeurs de talent et d'avenir; elle a été vivement ressentie par tous le"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "131", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.35", "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 3045, "texte": "artistes et même par le public, qui commençait à sympathiser avec le wagné-\nrisme de Bizet, depuis le succès de Carmen à l'Opéra-Comique.\nJe me suis longuement étendu sur cet article nécrologique; mais, je l'ai\ndit, je considérais comme un devoir de rendre ce dernier hommage à la mé-\nmoire d'un musicien sympathique à tous les titres, et, d'ailleurs, les pro-\ngrammes de la quinzaine me laissaient toute latitude. En fait de nouveautés,\nje n'ai à signaler qu'une belle ouverture de M. Reber, ouverture de Naïm,\ndéjà connue pour avoir été executée au Conservatoire et dans plusieurs con-\ncerts publics. Quelques mots encore sur la Musique pour une pièce antique,\nde M. Massenet, d'abord pour constater le très brillant succès qu'elle a ob-\ntenu dimanche dernier pour appeler l'attention de M. Pasdeloup sur\nun petit détail qui a choqué bon nombre d'auditeurs. Autrefois, le beau solo\nde violoncelle (Invocation d'Électre) était joué par M. Loys avec une rare\nperfection; M. Loys est parti et le soliste, du nom de Vandergucht, qui le\nremplace, manque absolument de son et joue avec autant d'expression qu'un\norgue de barbarie. Je n'avais jamais entendu une exécution aussi pitoyable\net j'en suis réduit à envier le sort des trois quarts des spectateurs qui, eux,\nn'ont rien entendu du tout.\nLe même jour on exécutait (pour la première fois aux Concerts populaires)\nla Danse macabre de M. Saint-Saëns. C'est un morceau très curieux; il a été\nbissé et ce bis a soulevé quelques protestations qui ont du reste été rapide-\nment couvertes par les applaudissements de toute la salle.\nH. Marcello*\nCIRQUE-FERNANDO. Une œuvre très remarquable a signalé le\ntroisième concert. C'est une ouverture intitulée Madrid, dont le nom de\nl'auteur, d'après l'étrange système adopté par M. Henri Chollet, ne sera ré-\nvélé qu'à la troisième audition, lorsque la moitié peut-être de l'auditoire qui\navait assisté à la première ne sera plus là pour témoigner au compositeur\ntoute la satisfaction qu'il en a reçue. Au théâtre, au moins, le nom de l'au-\nteur d'une pièce nouvelle étant censé un secret pour le public, l'acteur prin-\ncipal vient proclamer son nom à la fin de la première représentation. Ceci me\nremet en mémoire la première de Robert Macaire, à laquelle j'assistai il y a\nquelques trente-neuf ou quarante ans. Les trois premiers actes avaient\nété applaudis à tout rompre, lorsqu'un malencontreux quatrième acte, qui\nfut supprimé dès la seconde représentation et remplacé par un ballon, est\nvenu jeter de la neige fondue sur la tête du public. Rires, trépignements,\nsifflets, rien n'y manquait. A la fin, la toile tombe et Frédérick-Lemaître\ns'avance. Il faut vous dire qu'à cette époque le nom de l'auteur était moins\ndivulgué d'avance qu'il ne l'est aujourd'hui. « Messieurs, le drame que nous\navons eu l'honneur de représenter devant vous.,.. » « Ce n'est pas un drame I »\ncrie le parterre. « Messieurs, la pièce que nous avons eu.... » « Ce n'est pas\nune pièce ; c'est une ordure! » vocifèrent les stalles d'orchestre et les loges."}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "132", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.36", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2890, "texte": "« Messieurs « reprend une troisième fois le pauvre acteur interdit et trem-\nblant : « Ce que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est de\nde M. FRÉDÉRICK-LEMAITRE. »\nMais me voici loin des Concerts modernes et de Madrid. Donc, Madrid\nest une Ouverture charmante, qui renferme au milieu d'une instrumentation\nbrillante et riche, un motif très heureux accompagné par des castagnettes,\nqui produisent d'autant plus d'effet que l'auteur a fort sobrement fait usage de\ncet instrument dont abusent tant les compositeurs qui veulent\nl'Espagnol ; enfin un mouvement très passionné dans le mode mineur et une\npéroraîson d'une chaleur irrésistible. Au même concert, M. Henri Chollet a\nfait entendre deux mazurkas de Chopin, instrumentées avec une grande\nhabileté par M. Debillemont : l'une a été bissée à l'unanimité, autant poui le\ncharme du morceau que pour sa parfaite exécution.\nLa nouveauté du quatrième concert (du 24 octobre) a été l'Ouverture du\nChâteau en loterie, opéra comique inédit. Décidément, M.Henri Chollet a la\nmain heureuse. Cette ouverture est vive, enjouée, remplie de jolies phrases\nmélodiques, et ce qui n'est pas un mince élément de succès, elle est courte.\nUn rigodon de Dardanus, de Rameau, avec l'instrumentation refaite par\nM. Gevaert j'avoue être peu partisan de ces ressemelages a fait plaisir\net a été bissé. La symphonie en mi b. de Mozart, a été très bien exécutée,\net l'orchestre s'est surpassé dans le finale.\nLa salle était comble,et nous ne sommes encore qu'au quatrième concert.\n»\nPARIS-CONCERT. Les bals et même les concerts du Casino-Cadet\nayant finalement succombé devant l'indiflérence du public, et une aussi jolie\nsalle ne pouvant pas rester à l'état de cadavre, il s'est trouvé deux hommes\ndévoués à l'art musical qui ont résolu de la faire renaître de ses cendies, en\nlui octroyant un nom nouveau. Et pour bien organiser les séances vocales et\ninstrumentales qui s'y donneraient tous les soirs, ils ont choisi M. Delmary,\nartiste et administrateur intelligent. L'inauguration des Paris - Concei ts\na donc eu lieu vendredi dernier, 29 courant. Arrivé à la hâte à dix heures,\nj'ai néanmoins été heureux de pouvoir constater à cette première soirée le\ncharme et la jolie voix d'une jeune Suédoise, mademoiselle Maria di Bolka,\nl'entrain et la verve de mesdemoiselles Berthal et Bergeron, la voix immen-\nsément puissante de M. Coudray, jeune ténor, et la bonne méthode de\nM. Renaud, ténor également. L'orchestre est confié à deux habiles conduc-\nteurs, MM. Wohanka et Bourdeau. Une jeune et charmante prestidigitatrice,\nmademoiselle Delille, a fait une agréable diversion à la musique par des\ntours fort habilement exécutés et par de jolis bouquets oflerts à toutes les\ndames. A tous ces éléments de succès, il faut encore ajouter la promenade,\nles rafraîchissements, la conversation et toutes sortes de jeux.\nHenry Cohen."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabc-1875-11-01-01-c017", "article_bluemountain": "bmtnabc_1875-11-01_01#c017", "volume": "bmtnabc_1875-11-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "133", "page_fin": "138", "image_debut": 37, "image_fin": 42, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.2.5", "titre_corps": "REVUE DES THÉATRES LYRIQUES", "titre_sommaire": "REVUE DES THÉATRES LYRIQUES", "signature_source": "O. L. 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L'ouvrage est bien de\nceux qui incitent aux douces émotions de l'âme l'é-\nlément bourgeois dont se compose la clientèle de ce\nthéâtre.\nLe livret de M. de Saint-Georges regorge d'invrai-\nsemblances qui eussent choqué jusqu'à feu Portelance, auteur d'Anti-\npater, et fourmille d'euphémismes qui eussent effrayé jusqu'à feu Hip-\npolyte Bis, collaborateur de Guillaume Tell; maison y voit quantité\nd'images gracieuses, une soldatesque aimable d'abord, et puis un che-\nvrier avec une cornemuse, un chasseur avec une carabine, une servante\nde ferme qui vole pour sauver son amoureux du service, un sergent re-\ncruteur qui vide bouteille au nez des gens le plus galamment du monde,\nun chœur de paysans et de paysannes accommodés au goût avec\ndes fleurs dans les cheveux. Mariage assorti de 1 art et de la nature .\nmixture selon Ici formule des personnages et des accessoires chéris du\npublic, à laquelle il ne manque peut-être que le « vieux solitaire de la\nmontagne », tout tremblant sous sa robe de bure, rehaussée de la gourde\net du chapelet de buis.\nLa partition d'Halévy n'est guère moins ridée que le vieil ermite de la\ntradition. Il y a vraiment trop de musique : les ariettes et les romances"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": "134", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.38", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2469, "texte": "sont d'un style assez plat; et les duos, trios et quatuors sont écrits avec\nun tel parti-pris de répéter le motif, que ce motif, dont l'idée est parfois\njolie, se noie dans la confusion des développements et des raccords qui le\nramènent. La péroraison est toujours trop loin de l'exorde. Les actes dé-\nfilent interminables, et, en soi, chaque morceau est trop long : de là, cette\nabondance, sœur de la stérilité. Ce qui manque à ce plan, c'est la pro-\nportion de la coupe à l'élévation. Quant à l'idée mélodique elle est, comme\ncertaines eaux, claire, mais peu profonde. Tour à tour, elle effleure le co-\nmique, frise le mélodramatique et côtoie le sentimental ; mais rarement\nelle atteint le but.\nL'interprétation du Val d'Andorre est bonne. C'est Obin qui fait\nJacques Sincère, le vieux chevrier, magistralement créé par Bataille. Je\ndoute que Bataille ait mieux joué le rôle, et qu'il lui ait donné une phy-\nsionomie plus expressive : chez Obin, l'acteur est demeuré entier, mais\nle chanteur est au déclin de ses moyens. Malgré les faiblesses d'organe\nqui trahissent sa volonté, Obin est encore un artiste plein d'élan et de\nfeu, un des rares qui sachent marquer ses personnages du coup de griffe\npersonnel. Stéphan le chasseur est représenté par Montjauze le clairon.\nBarré, qui chante avec esprit, donne au sergent Lejoyeux des airs de\ngentillâtre : c'est peut-être pousser trop les choses à la distinction. Ce\npauvre Meillet, qui a tenu le rôle en dernier lieu, au Théâtre-lyrique, le\nfaisait plus rond et plus communicatif. Nicot égayé de son mieux celui\nde Saturnin.\nMademoiselle Chapuy, dont le joli soprano est naturellement éveillé,\ns'émousse les cordes graves à chanter le rôle de Fleur de Mai, écrit trop\nbas pour elle. Elle dit le dialogue avec finesse, ou même avec simplicité,\nsi besoin est, et lui donne un accent mélancolique très touchant. Le ta-\nlent de cette jeune artiste commence à se dégager avec un relief puissant\nsur le fond des médiocrités féminines qui l'entourent, et sa personnalité\ns'accentue.\nJ'ose espérer que l'orchestre somnolent de lOpéra-Comique n'a pas\ninfligé deux fois au public l'exécution de l'ouverture du Val d'Andorre,\ntelle que nous l'avons entendue.\nO. Le Trioux.\nTHÉÂTRE DES VARIÉTÉS : La Boulangère a des écus.\nBernadille a été un Figaro historique, mêlé à de grandes affaires et\nayant tout le profil d'un type de théâtre : de là, la tentation et le mal-\nheur de MM. Offenbachj Meilhac et Halévy."}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": "135", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.39", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2748, "texte": "Si Bernadille n'avait pas trempé dans la conspiration de « M. de Cel-\nlamâre » ; s'il n'avait pas brigué la gloire d'enlever le Régent pour être\nagréable au prince de Polignac, au duc de Richelieu et à la duchesse du\nMaine; s'il s'était contenté de rester le coiffeur ordinaire de la Duchesse\net l'amant chéri de la belle Toinon, cabaretière des Halles, nous aurions\nune pièce mauvaise de moins à enregistrer.\nBernadille devenu conspirateur, est traqué par la police. Il se réfugie\ndans la chambre et dans les bras de Toinon qui ne pourrait le soustraire\naux recherches des agents du Régent si Margot, la Boulangère aux écus,\nne lui prêtait assistance.\nMargot a rapidement gagné une grosse fortune en se mêlant aux af-\nfaires de Law. Elle n'a pas pour cela quitté sa boulangerie. Elle a sim-\nplement modifié sa façon de vivre. On la voit vendre son pain, vêtue de\nsoie, couverte de diamants qui orillent sous les buees de la faiine.\nQuand elle sort, quatre grands laquais, dorés sur tranches, la portent\ndans une chaise sculptée, peinturlurée et festonnée. Un suisse empana-\nché précède la déesse du jour.\nSingulier suisse d'ailleurs. De Château-Thierry il est venu à Paris\navec un capital qui a fondu, comme la neige fond au souffle du vent du\nmidi, dans ces mêmes spéculations qui ont été si favorables à la Boulan-\ngère. Par amour pour Margot il s'est fait « son suisse ». Il est laid, ba-\nnal, mais si entêté qu'il espère être aimé un jour ou l'autre.\nVoici le moyen inventé par Margot pour sauver l'amant de son amie\nToinon : dérouter d'abord la police en faisant prendre au perruquier les\nhabits du Suisse et le garder ensuite chez elle en qualité de mitron. Toi-\nnon voit ce sauvetage avec un plaisir mêlé d'inquiétude. Dame, c est que\nBernadille est un beau gars, que la chair est faible, et que Margot est su-\njette à caution ! Elle avait raison la pimpante cabaretière. A peine ins-\ntallé chez la Boulangère, le perruquier, toujours poursuivi par la police\nqui n'a pas été longtemps dupe de la substitution, a indignement\ntrompé Toinon. Outragée, mais l'aimant encore, celle-ci vient sommer\nBernadille de choisir entre elle et Margot. Cette situation que tout le\nmonde a appréciée dans la Fille de madame Angot, est tranchée par le\nperruquier qui revient sans vergogne à ses premiers amours. Margot,\nfurieuse, se venge sur le coup, en dénonçant aux agents l'indigne perru-\nquier; cependant, par un de ces revirements si soudains chez les\nfemmes, elle déclare aussitôt qu'elle a menti. La police fait la sourde\noreille et Bernadille sera bel et bien mis au cachot.\nLes auteurs ont si bien compris l'intensité d'intérêt offerte par ces si-\ntuations, qu'ils ont jugé prudent de se condamner eux-mêmes en établis-"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": "136", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.40", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2486, "texte": "sant un final sur les paroles suivantes dites par tous les personnages.\nJ'en garantis l'esprit, sinon la lettre :\n« Vit-on jamais une situation plus neuve, plus terrible plus em~\npoignante.... »\nC'est, )'e crois, ce qu'il y a de plus spirituel dans les deux premiers actes.\nAinsi qu'on va pouvoir en juger, les efforts d'imagination des libret-\ntistes atteignent les hauts sommets durant le troisième acte.\nBernadille est mis au cachot avec infiniment de politesses et de pré-\ncautions. Il essaie en vain de s'échapper. S'il sert par une cave, il re-\ntombe dans sa prison par une cheminée, et ainsi jusqu'au moment\noh la Boulangère, voulant réparer les désastreux effets de sa dénoncia-\ntion, achète les gardiens du prisonnier à prix d'or, et fait mettre à sa\nplace le commissaire. Toinon n'est pas restée inactive et apporte sur ces\nentrefaites la grâce de Bernadille qu'elle a obtenue du Régent. Cette su-\nprême péripétie aboutit au mariage de Toinon avec le perruquier et à\ncelui du suisse entêté avec la Boulangère. Plaquez sur cette action les\nrôles des deux agents de police joués avec autant d'entrain et de gaîté\nque s'ils en valaient la peine, par Berthelier et Léonce; celui du com-\nmissaire échu au talent inutilisé de l'excellent Pradeau,, et vous en sau-\nrez autant que moi sur le compte de la nouvelle pièce de MM. Meilhac\net Halévy.\nLes auteurs de Frou-Frou, des Sonnettes, de la Petite Marquise et\nde tant de pièces fines, mordantes, délicieuses, n'avaient pas le droit de\nse fourvoyer aussi profondément dans un genre qui commence, un peu\ntard peut-être, à écœurer les gens de goût.\nIls n'avaient pas écrit d'opérette depuis 1869.\nLa Boulangère n'est pas tombée à plat, parce que Dupuis y est amu-\nsant; parce que Paola Marié possède une voix pénétrante, un talent\nconsciencieux et bon nombre d'admirateurs; parce qu'Aimée, retour\nd Amérique, est couverte de diamants et qu'elle dit à ravir ses couplets\ndu second acte, dont elle accentue avec une chaleur réellement artistique\nle refrain « il est à moi! » ; parce que Baron est drôle; parce que les dé-\ncors et les costumes sont d'un goût que personne ne conteste à la direc-\ntion des Variétés; parce qu'enfin on a l'habitude de respecter les noms\nde MM. Meilhac et Halévy.\nLa pièce est détestable et quelque succès d'argent qu'un public trop\naccommodant puisse lui faire, elle n'en sera pas moins une tache dans\nl'œuvre des deux hommes d'esprit qui ont eu le malencontreux courage\nde la signer."}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": "137", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.41", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2101, "texte": "Je n'ai plus grand espace pour parler de la musique de M. Offenbach.\nJe le regrette, car il y aurait bien des enseignements à tirer de l'analyse\nde cette opérette.\nLa phrase la plus originale de la partition est, sans contredit, celle\nque le cerveau fécond du maestro n'a pas engendrée, c'est l'air connu de\nla ronde populaire :\nLa Boulangère a des écus\nQui ne lui coûtent guère.\nL'ouverture commence par cette heureuse inspiration que suit un an-\ndante vulgaire, suivi lui-même d'un allegro vivace incolore et coups\nde grosse caisse et de cymbales.\nLe livre est hélas ! inférieur au début charmant de la préface. Quelques\nfeuillets à peine méritent d'être signalés.\nAu premier acte, à l'exception de la romance deToinon dont l'idée est\nfraîche, l'orchestration discrète, presque distinguée, on n'entend que\nvalses, polkas, grosse caisse, cymbales et tambour.\nLe second acte renferme du tambour, des cymbales, de la grosse caisse,\ndes polkas et des valses. Heureusement que les couplets de Margot, bien\nsincères, bien francs d'allure, expressifs même, et une chansonnette co-\nmique à deux voix, font supporter ce tapage endiablé et dansant.\nOn chercherait sans succès quelque chose d'intéressant dans le troi-\nsième acte.\nOutre ces légères imperfections, la partition de M. Offenbach contient\nles rhythmes favoris qui font sa manière, et Ton y trouve assurément\navec plaisir, les réminiscences très accusées de la Belle-Hélène, de la\nGrande-Duchesse, de la Périchole, de Barbe-Bleue, etc., etc.\nEn toute vérité, il serait peut-être bon que M, Offenbach se reposât\nun peu et refît une virginité à sa muse qui est évidemment à bout de\nforces.\nLa morale de cette histoire est que :\nSi la Boulangère rapporte beaucoup d'écus à ses auteurs, ils ne leur\nauront coûté guère.\nRaoul de Saint-Arroman.\nGAITÉ. Le Voyage dans la Lune. Voulez-vous du sidéral et\nde Péthéré ? On en a mis partout dans cette féerie. Jamais la devise de\nNicolet, fondateur de la Gaîté, « de plus fort en plus fort», n'a été mieux\njustifiée \\ et la gloire en revient un peu à tout le monde, a M. Vizentini,"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": "138", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.42", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1209, "texte": "le directeur, à MM. Leterrier, Vanlooet Mortier, les auteurs de la pièce,\nà M. Offenbach_, le musicien, aux décorateurs MM. Cambon, Chéret et\nGornil, et à ces anonymes de génie qu'on appelle MM. les machinistes.\nLes acteurs ont aussi leur part dans le succès de la pièce, succès qui fera\npendant à celui du Tour du Monde en quatre-vingts jours. C'est Chris-\ntian et Zulma-Bouffar qui mènent l'intrigue, qui va chaque jour se hé-\nrissant de calembours féroces.\nIl y a de jolies choses dans la partition d'Offenbacn, à travers des res-\nsouvenus et des plagiats qu'expliquent la rapidité de son travail. Le se-\ncond acte est plein de mouvement : il nous a paru le mieux réussi au\npoint de vue musical, et Zulma-Bouffar y fait feu de toutes pièces.\nSi les bruits qui courent ont quelque fondement, M. Vizentini aurait\npris la succession d'Offenbach avec Tarrière-pensée de convertir tôt ou\ntard la Gaîté en Théâtre-Lyrique. La subvention de 100,000 ir. allouée\nau directeur du Théâtre-Lyrique étant en déshérence, faute de salle de\nspectacle, il pourrait bien se faire que M. Vizentini fît valoir ses droits\nau privilège accordé précédemment à MM. Arsène Houssaye et Campo-\nCasso.\n\nO. L. T."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabc-1875-11-01-01-c021", "article_bluemountain": "bmtnabc_1875-11-01_01#c021", "volume": "bmtnabc_1875-11-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "139", "page_fin": "144", "image_debut": 43, "image_fin": 48, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.2.6", "titre_corps": "VARIA", "titre_sommaire": "VARIA", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 43, "page_imprimee": "139", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.43", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1677, "texte": "VARIA\nCorrespondance. — Faits divers. — Nouvelles.\n\nFAITS DIVERS\nar arrêté de M. le Ministre de l'lnstruction publique, des\nCultes'et des Beaux-Arts, en date du 26 octobre, M. Hey-\nberger, chef du chant à la Société des Concerts, a été nommé\nprofesseur d'une classe spéciale de solfège pour les chanteurs,\nau Conservatoire national de musique. M. Heyberger est\nAlsacien; musicien distingué, il est auteur de compositions\nchorales fort estimées. Avant la guerre, il occupait à Mulhouse une position\nimportante qu'il a abandonnée au moment de l'annexion.\nLa Société des Compositeurs de musique met au Concours pour l'an-\nnée 1875 :\ni» Une symphonie à grand orchestre;\n20 Un quatuor pour instruments à cordes.\nLes compositeurs français sont seuls admis à concourir. Un prix unique\nsera donné pour chacun des deux concours. Des mentions honorables pour-\nront être décernées; toutefois, le jury ne prendra connaissance des noms des\nauteurs qui auront obtenu des mentions et ne les rendra publics qu'avec leur\nassentiment. La Société fera exécuter les œuvres couronnées.\nNe pourront prendre part au concours que les compositions inédites et non\nexécutées. Si, après le jugement, on venait à connaître que 1 œuvre ayant\nremporté le prix ne se trouve pas dans ces conditions, le verdict du jury se-\nrait annulé. Le jury sera nommé à l'élection par l'Assemblée générale de la\nSociété des compositeurs de musique. Les membres du jury ne peuvent con-\ncourir.\nSymphonie.\nPrix unique : une médaille d'or de 500 francs.\nLes œuvres envoyées au concours devront être écrites dans le style rigou-\nreux de la symphonie, et divisées en quatre parties .\ni* Premier morceau, Allegro très développé;"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": "140", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.44", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2626, "texte": "-20 Adagio ou Andante;\n3° Scherzo ou Tempo di minuetto;\n4° Finale développé.\nUne réduction au piano devra accompagner la partition d'orchestre.\nQuatuor\nPrix unique : une médaille d'or de 300 francs.\nLe quatuor devra comprendre quatre parties, de mouvements et de carac-\ntères différents.\nLes manuscrits devront porter une épigraphe reproduite sur un pli cacheté\naccompagnant l'envoi et renfermant les noms et l'adresse de l'auteur. On\ndevra les faire parvenir avant le i«r novembre 1875, pour le quatuor, et avant\nle lel'1el' décembre 1875, pour la symphonie, àM, Wekerlin, bibliothécaire, au\nsiège de la Société, 95, rue de Richelieu, chez MM. Wolff et PleyeL\nLa séance annuelle de l'Académie des Beaux-Arts a eu lieu le 3o octobre.\nEn voici le programme :\ni° Exécution dune ouverture composée par M. Serpette, pensionnaire de\nl'Académie de France à Rome;\n20 Rapport de M. le président annonçant les prix décernés en vertu des\ndiverses fondations et les sujets imposés pour les concours ultérieurs ;\no° Distribution des grands prix de peinture et de sculpture.\nOn a donné la semaine dernière au Karltheater de Vienne, la Belle\nBourbonnaise, de M. Cœdès, une très agréable partition que M. Cantin re-\nprendra certainement un de ces jours. En rendant compte de l'ouvrage qui\na réussi, le Danube nous apprend que le chef d'orchestre du théâtre de Léo-\npoldstadt a intercalé quelques morceaux de musique dans la partition de\nM. Cœdès. C'est une pratique usuelle chez nos voisins. Ainsi Schubert, l'im-\nmortel auteur du Roi des Aulnes, a plus d'une fois écrit, à la réquisition des\ndirecteurs, des morceaux de musique qu'on insérait sans façon dans les ou-\n\\rages des maîtres français. Dans la Clochette d'Hérold, il y a un air et un\nduo de la façon de Schubert.\nL'administration de l'Assistance publique vient de prendre une décision\ndont les artistes lui sauront gré : elle n'est pas coutumière du fait, et nous la\nsignalons d autant plus volontiers. Le droit des pauvres sera perçu plus ri-\ngoui eusement et à un taux notablement plus élevé que par le passé sur les\nrecettes des bals publics; mais, par contre, il est abaissé à 5 0/0 sur les re-\ncettes des concerts périodiques ayant un but sérieux, comme ceux de\nMM. 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Le nom du vainqueur sera proclamé à la séance publique du\nmois de septembre prochain.\n\nNOUVELLES\n\nARIS. Opéra. M. Faure est complètement remis de son indis-\nposition. Il fera sous peu sa rentrée dans Hamlet en attendant la\nreprise de Don Juan qui aura lieu vers la fin du mois.\nOn répète activement la Jeanne Darc de M. Mermet. La première re-\nprésentation aura lieu dans la deuxième quinzaine du mois de février.\nVoici la distribution des principaux rôles :\nJeanne Darc Mlles Krauss\nAgnès Sorel Daram\nCharles VII MM. Faure\nGaston de Metz Salomon\nRichard Gailhard\nLe père de Jeanne Menu\nUn astrologue Caron\nAmbroise de Luré Gaspard\nUn sergent de bande Bataille\nJeanne Darc est en quatre actes et six tableaux. Le premier acte se passe à\nDomrémy ; le second, à Chinon, chez le roi ; le troisième est divisé en deux\ntableaux : c'est le camp des Français sous les murs de Blois; enfin le qua-\ntrième acte a aussi deux tableaux : l'un représente une tranchée sous les\nmurs d'Orléans, l'autre la cérémonie du sacre de Charles VII à Reims.\nLa pièce renferme deux ballets :\nL'un, chez le roi, au second acte, avec pages, dames de la Cour, etc.\nL'autre, beaucoup plus considérable, est un ballet de truands, de ribaudes,\nde bohémiennes, arrivant dans le camp au milieu d'une orgie.\nDeux principales danseuses y figureront : Mademoiselle Fonta et made-\nmoiselle Duverger, sœur de l'actrice de l'Odéon. Les décors ont été confiés\naux pinceaux de MM. Chéret, Lavastre, Rubé et Chaperon, et Carpezat,\nélève de Cambon, qui refait les toiles peintes par son maître et détruites dans\nl'incendie.\nOpéra-Comique. —En attendant Piccolino, on prépare une reprise de Car-\nmen et de Mireille.\nLe ténor Stéphane va débuter dans Haydée."}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "144", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.48", "debut_caractere": 127, "fin_caractere_exclue": 1102, "texte": "Renaissance. La Filhule du Roi n'ayant eu aucun succès, on va jouer\npendant quelques jours Giroflé-Girojla en attendant une prochaine reprise de\nla Reine Indigo avec madame Peschard dans le rôle créé par madame Zulma-\nBouffar.\nFolies-Dramatiques. La première représentation du Pompon, par suite\nd'indispositions successives, a été retardée. On pense cependant que cette\nopérette pourra passer après-demain.\nPorte-Saint-Martin. 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Hey-\nberger, chef du chant à la Société des Concerts, a été nommé\nprofesseur d'une classe spéciale de solfège pour les chanteurs,\nau Conservatoire national de musique. M. Heyberger est\nAlsacien; musicien distingué, il est auteur de compositions\nchorales fort estimées. Avant la guerre, il occupait à Mulhouse une position\nimportante qu'il a abandonnée au moment de l'annexion.\nLa Société des Compositeurs de musique met au Concours pour l'an-\nnée 1875 :\ni» Une symphonie à grand orchestre;\n20 Un quatuor pour instruments à cordes.\nLes compositeurs français sont seuls admis à concourir. Un prix unique\nsera donné pour chacun des deux concours. Des mentions honorables pour-\nront être décernées; toutefois, le jury ne prendra connaissance des noms des\nauteurs qui auront obtenu des mentions et ne les rendra publics qu'avec leur\nassentiment. La Société fera exécuter les œuvres couronnées.\nNe pourront prendre part au concours que les compositions inédites et non\nexécutées. 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On\ndevra les faire parvenir avant le i«r novembre 1875, pour le quatuor, et avant\nle lel'1el' décembre 1875, pour la symphonie, àM, Wekerlin, bibliothécaire, au\nsiège de la Société, 95, rue de Richelieu, chez MM. Wolff et PleyeL\nLa séance annuelle de l'Académie des Beaux-Arts a eu lieu le 3o octobre.\nEn voici le programme :\ni° Exécution dune ouverture composée par M. Serpette, pensionnaire de\nl'Académie de France à Rome;\n20 Rapport de M. le président annonçant les prix décernés en vertu des\ndiverses fondations et les sujets imposés pour les concours ultérieurs ;\no° Distribution des grands prix de peinture et de sculpture.\nOn a donné la semaine dernière au Karltheater de Vienne, la Belle\nBourbonnaise, de M. Cœdès, une très agréable partition que M. Cantin re-\nprendra certainement un de ces jours. 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Le premier acte se passe à\nDomrémy ; le second, à Chinon, chez le roi ; le troisième est divisé en deux\ntableaux : c'est le camp des Français sous les murs de Blois; enfin le qua-\ntrième acte a aussi deux tableaux : l'un représente une tranchée sous les\nmurs d'Orléans, l'autre la cérémonie du sacre de Charles VII à Reims.\nLa pièce renferme deux ballets :\nL'un, chez le roi, au second acte, avec pages, dames de la Cour, etc.\nL'autre, beaucoup plus considérable, est un ballet de truands, de ribaudes,\nde bohémiennes, arrivant dans le camp au milieu d'une orgie.\nDeux principales danseuses y figureront : Mademoiselle Fonta et made-\nmoiselle Duverger, sœur de l'actrice de l'Odéon. Les décors ont été confiés\naux pinceaux de MM. Chéret, Lavastre, Rubé et Chaperon, et Carpezat,\nélève de Cambon, qui refait les toiles peintes par son maître et détruites dans\nl'incendie.\nOpéra-Comique. —En attendant Piccolino, on prépare une reprise de Car-\nmen et de Mireille.\nLe ténor Stéphane va débuter dans Haydée."}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "144", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.48", "debut_caractere": 127, "fin_caractere_exclue": 1102, "texte": "Renaissance. La Filhule du Roi n'ayant eu aucun succès, on va jouer\npendant quelques jours Giroflé-Girojla en attendant une prochaine reprise de\nla Reine Indigo avec madame Peschard dans le rôle créé par madame Zulma-\nBouffar.\nFolies-Dramatiques. La première représentation du Pompon, par suite\nd'indispositions successives, a été retardée. On pense cependant que cette\nopérette pourra passer après-demain.\nPorte-Saint-Martin. Aujourd'hui ier novembre, 365e représentation du\nTour du Monde.\nConcerts du Conservatoire. Les Concerts du Conservatoire commence-\nront le dimanche 5 décembre. Retirer les coupons d'abonnement au bu-\nreau de location, le jeudi u, le vendredi 12 ou le samedi i 3 novembre, de\nmidi à quatre heures, pour la série impaire des concerts (nouvel abonne-\nment) ; le jeudi 18, le vendredi 19 ou le samedi 20, de midi à quatre heures,\npour la série paire des concerts (ancien abonnement).\n\nPour l'article Varia :\nLe Secrétaire de la Rédaction,\nO. LE TRIOUX."}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "[97]", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.1", "texte": "X.\n7\n\nFIGURES D'OPÉRA-COMIQUE\nMADAME DUGAZON\n\nous ce titre : Figures dOpéra-Comique 1 notre\ncollaborateur Arthur Pougin vient de publier\nun nouveau et charmant volume (i), qui nous\nsemble appelé à un vif succès et qui sort du\ncadre ordinaire des banalités consacré2s au\nthéâtre. Nous disons « au théâtre, » parce que\nce livre n'est pas exclusivement musical, qu'il\nfait revivre à nos quelques physionomies\nd'artistes qui n'étaient pas seulement de grands\nchanteurs, mais aussi de grands comédiens, et qu'il nous retrace tout un\n\n(i) FIGURES D'OPÉRA-COMIQUE. Duga%on, Elleviou, la Tribu des Gavaudan. Un\njoli volume petit in-8° carré, orné de trois portraits à l'eau-forte, par Masson. (Paris,\nTresse, éditeur, Palais-Royal, galerie de Chartres.)"}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "98", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.2", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nchapitre de l'histoire du plus charmant théâtre qu'ait enfanté le dix-hui-\ntième siècle : la Comédie-Italienne, qui donna naissance elle-meme à\nl'Opéra-Comique.\nCe livre, qui nous fait connaître l'existence artistique et personnelle\nde ces acteurs excellents dont les noms sont restés célèbres : madame\nDugazon, Elleviou, M. et madame Gavaudan, est d une lecture tout à\nfait attrayante et nous rappelle une époque théâtrale dont le souvenir\nva s'affaiblissant chaque jour de plus en plus. L'auteur, selon son habi-\ntude, a puisé aux sources les plus sûres les renseignements qu'il met\nsous nos yeux ; il les a groupés avec habileté, et, tout en donnant au\ncôté historique de ses récits biographiques Je caractère de certitude dont\nil sait empreindre tous ses travaux, il n'a point prétendu, tant s'en faut,\nnégliger le côté anecdotique, qui est au contraire abondant et fertile.\nNous aPons le prouver en accompagnant le portrait de madame Duga-\nzon, que nous reproduisons ici avec l'obligeante autorisation de l'édi-\nteur, de quelques extraits de la biographie.de cette femme célèbre.\nOn sait que madame Dugazon, dont le nom de demoiseJle était Rose\nLefèvre, fut d'abord danseuse à la Comédie-Italienne, et que ce n'est que\nplus tard qu'elle se fit applaudir comme comédienne et comme chan-\nteuse. Voici comment s'opéra la transformation :\nAux différentes répétitions de ses ouvrages, Grétry avait observé une petita\ndanseuse qui se permettait de singer, avec un natiucl parfait, les grandes \"vir-\ntuoses à coté desquelles elle se trouvait, et qui les ravir, il a\\ait\nobservé aussi qu'elle avait la voix juste et la figure piquante. Grétry fit son\nprofit de la remarque, et, lorsqu'il donna Lucile en 1769, il songea à tirer\nparti de mademoiselle Lefèvre. Ce fut pour elle qu il composa 1 air charmant.\nOu dit qu'à quinze aus, etc., devenu depuis un air populaire. Le public fut en-\nchanté de la débutante, et Grétry lui promit, et se promit à lui-même de\ncomposer, sous quelques années, d'autres airs, et même des rôles entiers pour\nsa jeune élève. Dès ce moment, les études de mademoiselle Letèvre furent\npartagées entre la danse, qu'elle ne regardait que comme un moyen de tran-\nsition à un état plus relevé, et le chant, qui devait la conduire à sa véritable\nprofession. Madame Favart, excellente actrice, et en même temps iemmc\nd'un caractère noble et d'un esprit supérieui, formait seciètement mademoi-\nselle Lefèvre et l'initiait aux mystères de son art. Elle était auteur, et le pe-\ntit opéra d'Annette et Lubiu passait pour être le fruit de ses relations litté-\nraires avec l'abbé de Voisenon. Elle prépara mademoiselle Lefèvre, qui était\nrestée élève de Terpsichore, à jouer le rôle d'Annette. Un soir que l'actrice\nqui devait le jouer se trouva indisposée, soit par hasard, soit par arrange-\nment, madame Favart produisit tout à coup sa protégée, qui remplaça\nsi heureusement l'actrice absente, que dès le même soir, elle fut reçue pen-\nsionnaire."}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "99", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.3", "texte": "FIGURES D'OPÉRA-COMIQUE\n\nElle lit d'abord peu de créations ; mais elle reprit successivement\np usieurs rôles du répertoire, qui lui firent d'autant plus d'honneur\nqu ils avaient été établis par des artistes chéries du public.\nC est ainsi que pendant une maladie de madame Laruette, elle obtint un\nsuccès éclatant en jouant, d'une façon toute nouvelle, celui de Louise du\nDéserteur Elle y déploya une chaleur et une sensibilité remarqua\" ,\nverve véritablement entraînante, à ce point qu'elle arrachait des pleur, de\ntous les yeux Au talent acquis par le travail, elle joignait les élans d'une ins-\npiration soudaine, qui lui faisait trouver des effets nouveaux et inattendus-\nc est ainsi qu un soir, dans ce rôle, elle s'avisa, au lieu de dénouer le ruban\nde la croix dor quelle offrait au geôlier pour sauver la vie de son fiancé, de\ne briser d un mouvement emu et rapide ; ce mouvement fut si naturel et si\nramatique, que toute la salle éclata en bravos. Un rôle d'un tout autre\ngenre qui avait été naguère le triomphe de madame Favart, celui de Roxe-\nlane dans les Trots Sultanes,lui valut aussi un vif succès, en raison de la\ngrâce, de 1 enjouement, de 1 espièglerie, de la gaieté qu'elle y déployait. Elle\nse ht remarquer encore dans uni? reprise des Mariages Samnites, où un chro-\nniqueur en parlant d'elle, disait qu'on aurait peine à démêler « lequel était\nplus parfait de son débit, de son chant ou de son jeu. »\nLes succès de madame Dugazon furent rapides, et bientôt elle devint\n1 idole du public. Douée d'un visage aimable et charmant, d'une physio-\nnomie piquante et fine, d une tournure pleine de grâce, d'un organe\nsouple et flatteur, elle joignait à ces dons heureux beaucoup de finesse,\nde mordant et de gaîté, en même temps qu'une sensibilité profonde',\nexpansive et chaleureuse ; aussi brillait-elle également dans les soubret-\ntes et dans les jeunes amoureuses. Sa voix était peu étendue, mais\nflexible et juste, son chant était peu travaillé, mais aimable et plein de\nfranchise; c était tout ce qu'on pouvait exiger à une époque où la musi-\nque était encore presque secondaire dans l'opéra comique. Plus tard,\ncependant, elle travailla sous ce rapport, et si elle ne devint jamais ce\nqu on peut appeler une virtuose, du moins peut-on dire qu'elle assouplit\nconsidérablement sa voix et la rendit tout à fait charmante, et surtout\nexpressive; personne ne parlait le chant avec un accent plus vrai et une\nexpression plus passionnée. Aussi les auteurs comprirent-ils facilement\ntout le parti qu'ils pouvaient tirer d'un si admirable talent, et bientôt\nvit-on Sedaine et Grétry, Marsollier et Dalayrac, Monvel et Dezèdes,\nbien d'autres encore s'empresser à écrire pour elle une foule d'ouvrages\ncharmants, dans lesquels elle pouvait déployer l'ensemble de ses qualités\nrares et précieuses : l'Amant jaloux, le Jugement de Midas, Aucassin\net Nicolette, les Événements imprévus, le Corsaire, Félix, le Poète"}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "100", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.4", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nsupposé, Biaise et Babet, Alexis et Justine, Nina ou la Folle jpar\namour, etc., etc.\nUne circonstance particulière, dit M. Pougin, vint montrer le talent de\nmadame Dugazon sous un nouveau jour, et en prouver toute la souplesse et\nla ductilité. Depuis 1769, défense avait été faite à la Comédie-Italienne de\nreprésenter des comédies françaises, ainsi qu elle lavait fait pendant un\ngrand nombre d'années; ce théâtre s'était donc vu obligé d'abandonner une\npartie importante de son répertoire, et l'une de celles qui plaisaient le plus\nau public. En 1779, cette interdiction fut levée, et l'on s'occupa aussitôt de\nreprendre un certain nombre de pièces qui jadis avaient été en grande faveur,\nsurtout celles de Marivaux. L'un des premiers ouvrages que l'on remit\nainsi à la scène fut le Jeu de Vamour et du hasard, dans lequel madame\nDugazon fut chargée du rôle de Lisette, qui lui valut un très grand succès.\nLe Mercure disait à ce sujet : « Madame Dugazon, en donnant moins d'éclat\nà sa voix, ne laissera rien à désirer des qualités qui forment une excellente\nsoubrette. Esprit, gaieté, finesse, intelligence, naturel, tout, dans le rôle de\nLisette, s'est réuni pour donner de ses talents l'idée la plus avantageuse.\nOn la célébra dans ce rôle en prose et en vers, ainsi que le prouve cette\npoésie médiocre d'ailleurs qui lui fut adressée alors par un monsieur\nde P..., « ancien mousquetaire » :\nToi dont l'esprit, le goût et les talents\nAttachent l'âme et pénètrent les sens:\nToi qui toujours tendre, vive et volage\nÉmeus le spectateur surpris,\nOrnement de la scène, idole de Paris,\nCharmante Dugazon, reçois ce tendre hommage :\nDe tes talens il est le prix.\nPlus je te vois et plus j'admire\nDe ton jeu toujours vrai les effets enchanteurs.\nTes yeux fripons et ton malin sourire\nOnt sous tes lois enchaîné tous les cœurs.\nDans les jeux brillants de Thalie,\nÀ des succès nouveaux ose encore espérer ;\nNe laissant rien à désirer,\nRends-nous de Marivaux la piquante saillie,\nEt Paris te suivra sur la scène embellie\nPour t'applaudir et f admirer.\nToutefois, c'est dans le genre de l'opéra comique que madame Dugazon\nfournit surtout sa carrière, et c'est là qu'elle obtint ses plus grands\nsuccès. L'un des plus considérables fut assurément celui qu'elle rem-\nporta dans Biaise et Babet :\n■\nDe Stockholm, où il s'était réfugié, Monvel avait envoyé à Dézèdes le\nlivret d'un opéra comique en deux actes, qui formait la suite d'un ouvrage\nprécédemment donné par eux, les Trois Fermiers. C'était Biaise et Babet."}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "101", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.5", "texte": "FIGURES D'OPÉRA-COMIQUE\n\nDézèdes en eut bientôt écrit la musique, et cette bleuette charmante obtint\nun immense succès, dont on reporta tout le mérite sur madame Dugazon,\nsa principale interprète. Grimm, qui n'était point enthousiaste de sa nature,\na fait de l'artiste, à propos de cette pièce, un éloge dans lequel l'admiration\nperce à chaque ligne :\n« pour en concevoir l'effet et le charme; il faut voir la pantomime du rôle\n« de Babet ; il faut la voir surtout au second acte, dans la scène du raccom-\n« modement, pour sentir à quel point on peut ranimer et rajeunir au théâtre\n« les situations même qui semblent les plus connues, les plus usées. Il est\n« vrai que tout ce qui est pris dans la nature, tout ce qui en conserve vrai-\n« ment le caractère, la touche originale et naïve, ne s'use jamais. Que de\n« nuances fines et délicates la voix de madame Dugazon ne donne-t-elle pas\n« dans ce rôle aux expressions les plus simples ! 11 n'y a pas une de ses in-\n« flexions, il n'y a pas un mouvement de son jeu qui n'ajoute au mouvement\n« de la scène, et ne la varie avec autant de vérité que de grâce. »\nPlus grand encore, peut-être, fut le succès que madame Dugazon\nobtint quelques années plus tard, en créant le rôle de Nina dans la pièce\nfameuse de Marsollier et Dalayrac, Nina ou la Folle par amour :\nLes gazettes avaient récemment rapporté un fait touchant. Une jeune fille\ndes environs de Sedan attendait son fiancé, et, pour le revoir quelques ins-\ntants plus tôt, était allée à sa rencontre sur la route. Quelqu'un vint à elle,\net lui apprit brutalement que le jeune homme avait été frappé de mort\nsubite. A cette nouvelle, une révolution se fit dans l'esprit de la pauvre\nenfant, qui devint folle de douleur. Elle n'en mourut point pourtant, et\npendant plus de dix ans, elle fit chaque jour plus de deux lieues à pied pour\naller à l'endroit où elle avait espéré trouver celui qu'elle aimait. Arrivée là,\nelle s'asseyait sur une pierre, et passait la journée à attendre; puis, lorsque\nla nuit venait, elle s'en retournait tristement en disant :\npas encore arrivé ! Je reviendrai demain. »\nDe ce fait divers, un des plus fidèles collaborateurs de Dalayrac, Marsol-\nlier, avait tiré un poème touchant d'opéra comique; seulement, dans sa\npièce, l'annonce de la mort du fiancé n'était que le résultat d'une erreur. La\njeune fille n'en devenait pas moins folle, mais le retour de son amant lui ren-\ndait la raison et venait faciliter le dcnoûment. Lorsque Marsollier eut ter-\nminé son livret, il le confia à Dalayrae, qui s'y attacha avec passion et l'eut\nbientôt mis en musique. L'ouvrage avait pour titre Nina ou laFollepar amour.\nLa tentative de Marsollier était hardie. Jamais, en France du moins, on\nn'avait osé présenter en scène un être privé de raison. C'était là du réalisme\ndans sa plus complète expression, et les amis des auteurs n'étaient point ras-\nsurés sur le sort qui pouvait attendre une telle entreprise. On finit par les\neffrayer à ce sujet tant et si bien qu'ils hésitèrent avant de s'adresser au vrai\npublic, et que par deux fois ils essayèrent leur pièce en petit comité, sur\ndes théâtres d'amateurs. L'effet, loin d'être contraire, ayant surpassé leur\nattente, ils se décidèrent enfin à la produire sur le théâtre pour lequel elle\navait été faite, c'est-à-dire à la Comédie-Italienne, où la première représen-\ntation en eut lieu le i 5 mai 1786."}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "102", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.6", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nIl va sans dire que le rôle de Nina avait été confié à madame Dugazon, et\nque c'est elle déjà qui l'avait joué à Choisy, chez le duc de Coigny, aussi\nbien que sur le petit théâtre que mademoiselle Guimard avait fait élever\ndans son hôtel somptueux de la Chaussée-d'Antin. Déjà, peu de mois au-\nparavant, elle avait puissamment contribué au succès d'un joli petit opéra\nde Dalayrac, la Dot; elle sauva par son admirable interprétation, par son\ntalent à la fois si expansif et si contenu, si plein de tact et de convenance?\nen même temps que si intelligent des nécessités de la scène, ce que la tenta-\ntive des auteurs avait, pour l'époque, d'audacieux et de téméraire; elle sut,\ndans un cas si difficile, où il lui fallait tout deviner et où elle n'avait point\nde modèle, saisir la limite précise entre ce qui lui était permis et ce qu'elle\nne devait point franchir ; elle eut, en un mot, la perception nette, absolue,\nde ce que le public pourrait accepter et de ce qu'il ne saurait supporter.\nElle fut parfaite enfin, touchante et dramatique, attendrissante et émue,\npathétique et déchirante, pleine de candeur, de tendresse, de passion, et à\nce point sublime et vraie que les hommes sanglotaient en lui voyant jouer\nNina, et qu'il ne se passait point de soirée où quelques femmes ne s'éva-\nnouissent au spectacle d'une douleur si cruelle, rendue d'une façon si saisis-\nsante. Aussi, non seulement sauva-t-elle la pièce, sur le compte de laquelle\nles auteurs n'étaient qu'à demi rassurés, mais lui procura-t-elle un immense\nsuccès, qui fit affluer à la Comédie-Italienne une foule telle qu'on n'en avait\njamais encore vue. Ce qui faisait dire, en parlant de Nina : « Les paroles\nsont de Marsollier, la musique est de Dalayrac, mais c'est madame Dugazon\nqui a fait la pièce. »\nLes extraits qu'on vient de lire peuvent donner une idée de l'attrait\nqu'offre le livre de M. Arthur Pougin, et de l'intérêt que l'auteur a su\ny répandre. On sent que les portraits qu'ils nous présente sont ressem-\nblants, que ce sont ceux de grands artistes, et qu'ils sont tracés avec\nsympathie. C'est, comme nous le disions plus haut, tout un chapitre de\nl'histoire théâtrale et musicale du dix-neuvième siècle qui se déroule\ndevant nos yeux. Le succès encouragera, nous l'espérons, l'écrivain à\ncontinuer sa galerie de portraits et à nous rendre successivement toutes\nces figures si intéressantes : Caillot? madame Favart, Clairval, M, et ma-\ndame Laruette, Michu, Chenard, M. et madame Trial, mademoiselle\nColombe, mademoiselle Caroline, Martin, Ponchard, les trois Saint-Au-\nbin, que sais-je ? Il n'a que l'embarras du choix, et nous le laissons vo-\nlontiers à sa discrétion, pourvu qu'il ne nous fasse pas trop désirer cette\nsuite naturelle de l'aimable volume que nous avons sous les yeux.\n\nO. LE TRIOUX."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "103", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.7", "texte": "LES COSTUMES DE THÉATRE\nDURANT UN SIÈCLE ET DEMI\n\n(i\nCHAPITRE IV\nA première moitié du dix-huitième siècle forme une\npériode de transition dans l'histoire du costume théâ-\ntral. Le bien et le mal se coudoient sur la scène fran-\nçaise. Certains artistes, vivement épris de leur art,\ndistinguent le faux et le mauvais sous le brillant appa-\nreil de nos représentations théâtrales ; d'autres, doués\nd'un goût plus subtil, prétendent définir ces défauts et y porter remède.\nIls essaient, tâtonnent, n'ayant pour guide que le goût et le bon sens,\nmais ils luttent par conscience pour un progrès dont ils entrevoient îa\nvictoire prochaine.\nEfforts isolés qu'on doit honorer sans tenir compte de leur plus ou\nmoins heureuse réussite ; efforts infructueux, du moins pour le moment,\net qui vinrent échouer devant des obstacles invincibles : l'insouciance du\npublic, l'inertie des directeurs et l'aveugle opposition de la plupart des\nacteurs et des comédiennes. L'Opéra et la Comédie-Française virent\nse produire ces timides innovations sans que pourtant il existât la\nmoindre entente entre les novatrices, car ce furent des femmes,\npour la plupart, qui donnèrent alors ces légères marques de conve-\n\n(i) Voir les numéros des ier août, ieret i 5 septembre."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "104", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.8", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nnance et de goût, mais c'est au premier de ces théâtres que le progrès\nse fit principalement sentir, jusqu'à la venue de Lekain et de made-\nmoiselle Clairon, qui donnèrent au Théâtre-Français une grande avance\nsur l'Académie de musique.\nLa première, mademoiselle Maupin, osa rompre avec l'habitude; made-\nmoiselle Maupin, si connue par ses galants et terribles exploits, made-\nmoiselle Maupin, née d'Aubigny, la fille d'un secrétaire du comte d'Ar-\nmagnac, la femme d'un nommé Maupin, employé dans les Aides de pro-\nvince, la maîtresse du prévôt de salle Séranne, mademoiselle Maupin, qui\ns étant éprise d un fol amour pour une jeune fille de Marseille, la pourr\nsuivit jusque dans le couvent où ses parents l'avaient placée, et l'enleva\nde sa prison à la faveur d'un violent incendie qu'elle-même avait al-\nlumé.\nComme femme, mademoiselle Maupin n'était pas de grande taille, mais\nelle était fort jolie : elle avait de beaux cheveux châtains, de grands yeux\nbleus, le nez aquilin, une jolie bouche et une gorge remarquablement\nbelle. Comme chanteuse, elle ne savait pas une note de musique, mais elle\nsuppléait à cette ignorance par une grande mémoire et elle possédait une\nbelle voix grave. Son début dans Pallas de Cadmus fut un succès. Pour\nmarquer sa reconnaissance, elle se leva dans son char et salua le public\nen étant son casque de façon que ses longs cheveux tombèrent en se\ndéroulant sur ses épaules : le succès devint un triomphe. Après .cette\nglorieuse soirée, la belle chanteuse continua à jouer un peu tous les rôles\njusqu'au jour où mademoiselle Le Rochois prit sa retraite. C'était\nen 1698 ; mademoiselle Maupin se partagea alors les premiers rôles avec\nmesdemoiselles Moreau et Desmâtins l'aînée.\nIl existait alors à l'Opéra un singulier usage : une actrice n'aurait pas\ncru pouvoir se dispenser de tenir quelque chose à la main pour entrer\nen scène. Thélaïre avait un mouchoir, Iphigénie un éventail, Armide,\nMédée, toute fée ou enchanteresse, tenait une baguette d'or, signe de\nson pouvoir magique. Cette sujétion à la mode contrariait Maupin :\nelle résolut de s'y soustraire, mais elle attendit pour tenter cet essai d'a-\nvoir à créer un rôle. Ce fut le 23 juillet 1702, jour où elle devait repré-\nsenter Médée dans l'opéra de Méduse, de De la Grange et Bouvard.\nMédée parut les mains vides : pour le temps c'était un véritable trait\nd'audace. « Ce rôle de magicienne était d'autant plus difficile, que Médée\nparaît toujours sans baguette, sans mouchoir et sans éventail, » disent\nnaïvement les frères Parfaict dans leur Dictionnaire des Théâtres.\nMademoiselle Maupin, par malheur, se retira trop tôt du théâtre :il\nappartenait à une femme de son caractère de porter les premiers coups à"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "105", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.9", "texte": "LES COSTUMES DE THÉÂTRE\n\nces modes ridicules. Si la mort ne lavait pas enlevée à trente-trois ans,\nen 1707, peut-être fut-elle rentrée à l'Opéra comme elle avait déjà fait\nune fois et eût-elle contribué, pour une plus large part, à cette révolu-\ntion artistique. Que n'eût pas osé en effet cette femme singulière, si intel-\nligente et si indépendante, aussi fine lame que belle chanteuse, brave jus-\nqu'à la témérité, passionnée jusqu'à la démence?\nL'année 1703 vit se produire sur le Théâtre-Français une timide ten-\ntative de réforme. C'était à la représentation de YAndrienne, comédie en\ncinq actes, donnée sous le nom de Baron et attribuée au jésuite le père\nLa Rue. Madame Dancourt la mère, qui représentait l'Andrienne, ima-\ngina une sorte de robe longue ouverte qui convenait fort bien à la belle\nGlycérie relevant de couches. Ce déshabillé galant plut beaucoup, devint\nrapidement à la mode, et se perpétua sous le nom de robes à Y An-\ndrienne (1).\nCet heureux essai ne changea rien aux us et coutumes de la Comédie-\nFrançaise. Plus de vingt ans se passèrent encore sans que le public,\nhabitué depuis longtemps à voir les héros de l'antiquité vêtus au goût\ndu jour, parût concevoir un spectacle plus imposant et plus conve-\nnable.\nEn 1727, enfin, la reprise du Tiridate deCampistron fut signalée par\nun changement de modes. Mesdemoiselles Lecouvreur et Dangeville,\nqui remplaçaient mesdemoiselles Champmeslé et Raisin dans les rôles\nde Talestris et d'Ericine, apportèrent dans leur toi1 ette une innovation\nqui fut bien accueillie des spectateurs et des acteurs, probablement parce\nqu'elle n'enlevait rien aux habits de leur richesse habituelle. Les vête-\nments qu'elles adoptèrent étaient de tout point pareils à ceux des dames\nde la cour : c'étaient des corps de robes à longues queues traînantes (2).\nLe remède était pire que le mal. Il n'advint de ce changement qu'un\npeu plus de désordre et de ridicule. Alors parurent ces habits bizarres\nqui régnèrent si longtemps sur la scène française, compromis fâcheux\nentre l'antique et le moderne, plus choquants encore par leur préten-\ntieux mélange que ne l'étaient ceux de la veille par leur complète inexac-\ntitude. Les actrices tragiques eurent de grands paniers, des robes de cour,\ndes plumets et des diamants sur la tête ; elles se surchargèrent de fran-\nges, d'agréments, de rubans multicolores. Les héros portèrent de volu-\nmineuses perruques à la Louis XIV et des gants blancs à franges d'or.\nLes guerriers s'entourèrent de tonnelets ou petits paniers ronds qui s'atta-\n\n(1) Les frères Parfaict, Histoire du Théâtre-Franc ai s, XIV.\n(•>-) Mercure de France, octobre 1727."}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "106", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.10", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nchaient au-dessous de la cuirasse et sur lesquels tombait jusqu'aux\ngenoux un jupon écourté à franges (i).\n<i J'ai toujours vu les rôles de paysannes, dit Grébillon dans sa Lettre\nsur les spectacles, jusqu'à celui de Martine des Femmes savantes, joués\navec de grands paniers, et l'on auroit cru pécher contre les bienséances,\nen paroissant autrement. Ce n'est pas tout, cet usage s'introduisit jusque\ndans la parure des héros, Au retour d'une victoire, un capitaine grec ou\nromain paraissoit sur notre théâtre avec un panier tourné de la meilleure\ngrâce du monde, et auquel les efforts des peuples qu'il venoit de combat-\ntre n'avoient pu faire prendre le moins petit pli. Rien n'étoit si comi-\nque que l'habit tragique. Au lieu de ces beaux casques qui décoroient si\nbien les anciens guerriers, nos comédiens, en voulant les représenter,\nportoient tout simplement des chapeaux à trois cornes, pareils à ceux\ndont nous nous servons dans le monde. Il est vrai que, pour se donner\nun air plus extraordinaire, ils y ajoutoient des plumes, dont l'énorme\nhauteur les mettoit souvent dans le cas d'éteindre les lustres, qui alors\néclairoient la scène, ou de crever les yeux à leurs princesses, en leur\ntaisant révérence. Ils portoient aussi des perruaues assez semblables à nos\nperruques quarrées, des gants blancs, et des culottes bouclées et jarretées\nà la françoise. »\nCombien d autres défauts pourrait-on signaler encore qui découlaient\nd'une extrême négligence ! Tantôt c'étaient des acteurs qui, certains soirs,\nne daignaient pas s'habiller conformément au caractère du personnage,,\nsous prétexte que le rôle était de peu de conséquence, ou qu'il ne devait\npas y avoir ce jour-là beaucoup de monde au spectacle. Tantôt ce sont\ndes comédiens qui, ayant à jouer le rôle d'un père vénérable, au lieu de\ns habiller convenablement et de prendre une perruque qui impose le res-\npect, affectent de se coiffer d'une galante perruque à bourse et de se\nchausser avec la ridicule prétention d'un petit-maître.\nLa mode avait rapidement adopté les costumes de Lecouvreur et de\nDangeville dans Tiridate : à quelque temps de là, tout Paris courait\nvoir et applaudir la fantaisie la plus folle qui ait jamais traversé le\n\n(i) Dans ses Mémoires sur Talma, Regnault-Warin dit que Beaubourg, Floridor\net Ponteuil hasardèrent dans l'habillement des améliorations partielles, puis il\najoute que « non-seulement elles n'étaient pas complètes, mais qu'elles étaient\ninexactes, et qu'au jugement des véritables connaisseurs, elles servaient moins à\nétablir 1 illusion qu'à la détruire, en consacrant d'énormes anachronismes, et en con-\ntondant les temps, les lieux, les usages, les modes et les dignités ». Nous n'avons\nlu nulle part que ces acteurs aient fait la moindre chose pour améliorer le costume,\net Warin, de son côté, ne dit pas où il a puisé ce renseignement : nous ne le repro-\nduisons donc qu'en doutant de sa véracité."}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "107", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.11", "texte": "LES COSTUMES DE THÉÂTRE\n\ncerveau d'une femme. C'était en 1730 : Adrienne venait de mourir\n(le 20 mars), et tandis que le curé de Saint-Sulpice, Languet, refusait la\nsépulture à l'excellente femme qui léguait mille francs aux pauvres de\nson église ; tandis qu'un porte-faix enterrait la nuit dans un chantier\ndésert du faubourg Saint-Germain, nommé la Grenouillière, les restes\ndelà grande artiste, on vendait aux enchères ses parures, ses joyaux,\nses costumes. Le renom de l'actrice doublait pour le moins la valeur de\nsa garde-robe théâtrale : on se disputait à prix d'or ces glorieuses reli-\nques.\nL'Opéra possédait alors une cantatrice qui joignait à une taille et à\nune figure charmantes une voix enchanteresse. Mademoiselle Pélissier,\ndont le début, en 1722, avait reçu un accueil favorable, était bientôt\ndevenue « la première actrice pour le jeu du théâtre, et l'une des pre-\nmières de son espèce pour la coquetterie ». Grâce aux libéralités fabu-\nleuses d'un banquier juif nommé Lopez Dulis, la Pélissier était une des\nfilles d'opéra les plus à la mode et les plus riches. Elle eut le caprice d'ac-\nquérir en masse tous les costumes de la grande tragédienne ; elle les\npaya 40,000 livres, et se hâta d'étaler en public ses nouvelles parures.\nL'opéra-ballet de Lamotteet Destouches, le Carnaval et la Folie, qui\navait été joué avec succès en 1703, devait être repris le 1 3 juillet de cette\nannée 1730. Chassé succédait dans le rôle de Momns à Thévenard et à\nDun qui l'avait créé, et mademoiselle Pélissier devait jouer la Folie après\nmademoiselle Antier et mademoiselle Maupin, la créatrice : pouvait-il\njamais s'offrir meilleure occasion de se livrer à son caprice ? La belle\nchanteuse imagina de passer en revue tous ses costumes et d'en faire\nendosser un nouveau chaque soir au personnage de la Folie.\nPauvre Lamotte, qui, dans la préface de son opéra, explique bien\nqu'il n'a pas voulu prêter â son héroïne mainte extravagance, mais « que,\nsans rien faire de raisonnable, elle ne fit rien dont on ne pût trouver des\nexemples dans le commun des hommes ; » que dut-il penser à la vue de ce\nspectacle! Sans quitter sa marotte et ses grelots, la Folie parut tour-à-\n--tour avec les habits de Jocaste, de Mariamne, de Zénobie, de Chimène,\nde Roxane, de Pauline, de Célimène, de Monime ou d'Elvire, à la grande\nsatisfaction du public émerveillé, fasciné par ces diamants et ces parures\néblouissantes.\nMademoiselle Pélissier avait pourtant, dans cette pièce, un partenaire\nqui aurait dû lui inspirer le respect de la convenance. Possédant une\nbelle voix de basse, mais chanteur pitoyable, Chassé, ancien garde\ndu corps issu d'une famille noble de Bretagne, était alors un des sou-\ntiens de l'Opéra. Doué d'une figure agréable, d'une taille avantageuse"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "108", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.12", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\net de plus acteur excellent, il avait bien vite effacé ses devanciers, et il\navait mis le sceau à sa réputation par le rôle de Roland, qu'il jouait avec\nune supériorité indiscutable.\nTrès épris de son art, Chassé cherchait surtout à se bien pénétrer de\nson personnage. Un jour, dans Castor et Pollux, comme il menait sa\ntroupe au combat, le pied lui glissa et il tomba dans la coulisse. « Passez-\nmoi sur le corps, et marchez toujours à l'ennemi ! > cria-t-il à ses sol-\ndats avec enthousiasme. Très désireux d'exciter l'intérêt du spectateur et\nd'exprimer les pensées les plus diverses par la vérité du geste et des at-\ntitudes, Chassé rejeta les tonnelets et ces paniers roides qui ôtaient toute\naisance à Facteur et faisaient de lui une machine mal organisée : il sub-\nstitua à ces vêtements guindés des draperies bien entendues et aux pa-\nnaches, des plumes distribuées avec goût et élégance (1).\nIl donnait le bon exemple, mais il avait le déplaisir de ne pas le voir\nsuivi de ses camarades. Jéliotte, le ténor favori des grandes dames et des\nbourgeoises, Jéliotte, le chanteur à la mode qui faisait la pluie ou le beau\ntemps à TOpéra et qui jouissait d'un crédit considérable auprès des plus\ngrands seigneurs et même des ministres, Jéliotte, l'acteur fêté, choyé,\nadulé, qui n'eut qu'à choisir entre vingt rivales pour suivre l'excellent\nconseil de Sophie Arnould : « Veux-tu réussir? courtise une duchesse; »\nJéliotte ne s'inquiétait nullement du plus ou moins de convenance de\nses costumes. Lorsqu'il représentait Apollon, il se faisait friser, poudrer,\nse serrait dans un étroit justaucorps, jetait sur ses épaules un manteau\nde soie curieusement brodé d'or et de dentelles, s'entourait le cou d'un\n.*uban de velours avec diamants et tenait à la main une sorte de lyre\nantique (2).\n\n(1) Noverre, Lettre sur la danse et sur les ballets. Quand Marmontel écrivit\nl'article Déclamation pour VEncyclopédie, il accorda de justes éloges à cet acteur.\n« ... Celui qui se distingue le plus aujourd'hui dans la partie de Faction théâtrale,\net qui soutient le mieux par sa figure l'illusion du merveilleux sur notre scène\nlyrique, M. Chassé, doit la fierté de ses attitudes, la noblesse de son geste et la\nbelle entente de ses vêtements, aux chefs-d'œuvre de sculpture et de peinture qu'il\na savamment observés. »\n(2) Castil-Blaze, Académie de musique. I, 222. « Cet acteur, dit un mémoire iné-\ndit cité par Fétis, a cousté beaucoup d'argent à l'Académie pour le faire venir de\nToulouze, où il était enfant de chœur. C'est une voix des plus belles pour la netteté\ndes cadences. Il est grand musicien, et joue de beaucoup d'instruments, mais les dé-\nbouchés de toute espèce seront la cause de sa perte. » «Il n'était ni beau, ni bien\nfait, mais, pour s'embellir, il n'avait qu'à chanter; on eût dit qu'il charmait les\nyeux en môme temps que les oreilles. Les jeunes femmes en étaient folles : on les\nvoyait à demi-corps élancées hors de leurs loges donner en spectacle elles-mêmes\nl'excès de leur émotion; et plus d'une des plus jolies voulait bien la lui témoi-\ngner. » (Marmontel, Mémoires, 1. IV.) Voir aussi sur Jéliotte le Journal de"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "109", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.13", "texte": "LES COSTUMES DE THEATRE\n\nMademoiselle Pélissier trouva parmi ses camarades de nombreuses\nimitatrices, et son luxueux caprice de Folie provoqua mille fantaisies\nplus burlesques les unes que les autres. Dédaignant les costumes fournis\npar l'administration, les actrices s'en firent tailler de superbes à leurs\nfrais et à leur goût pour briller d'un plus vif éclat aux yeux de leurs\nadmirateurs et surtout de leurs rivales. Quant aux rôles qu'elles repré-\nsentaient, reine ou bergère, suivante ou princesse, elles ne s'en souciaient\nguère; elles ne se guidaient que sur la plus ou moins grande fortune du\nseigneur qni voulait bien les honorer de sa protection et subvenir à\nleurs ruineux caprices. La suivante éclipsait la reine par son luxe, si elle\navait le bonheur de régner en souveraine sur le cœur et sur la caisse\nde quelque grand du royaume ou de quelque prince de la finance,\nCette bigarrure de costumes s'étendait jusqu'aux figurantes ou aux\nmoindres choristes, et l'on vit certaine de ces dernières, Fifine Desaigles,\nune des célébrités galantes de l'Opéra, porter religieusement le grand et\nle petit deuil du maréchal de Saxe, en scène, au milieu des dryades, des\nbacchantes et des néréides.\nUne femme parut enfin qui prétendit arrêter cette débauche de mau-\nvais goût : c'était la célèbre danseuse mademoiselle Sallé. La réforme\nqu'elle prôna était double. Elle voulait d'abord substituer dans la façon\nde se vêtir l'art et la raison au caprice ; elle voulait surtout remplacer\nles divertissements, passe-pieds, musettes, tambourins ou passacailles\nqui revenaient dans tout opéra avec une régularité désespérante, par\nun ballet intrigué, mouvementé, qui sortît de ces règles invariables. Elle\navait en germe dans l'esprit l'idée première du ballet-pantomime, du\nvéritable ballet d'action qui ne devait arriver à complète maturité que\ntrente ans plus tard, avec les créations dramatiques de Noverre.\nPeut-être l'aurait-on connu plus tôt si mademoiselle Sallé n'avait pas\nrencontré des obstacles invincibles à l'exécution de ses vues artistiques.\nPour les réaliser, il lui fallait tout renouveler à l'Opéra : c'était deman-\nder l'impossible. Le présent état de choses convenait d'autant mieux\naux entrepreneurs de théâtre qu'il concordait fort bien avec une sage\néconomie. Les costumes se portaient avec une constance telle qu'ils\ns'usaient et se râpaient sur le dos des acteurs sans qu'on pensât à les\nremplacer. Les broderies et les galons d'or et d'argent prenaient en vieil-\n\nCollé (février 174 g) et les Mémoires de madame d'Epinay, qui devint confidente\nde la liaison de madame deJullyavec le chanteur : « Il est réellement d'une société\nfort agréable, dit-elle; il cause bien, il a de grands airs sans être fat, il a seulement\nun ton au-dessus de son état. Je suis persuadée qu'il le ferait oublier, s'il n'était\nforcé de l'afficher trois fois par semaine. j>"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "110", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.14", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nlissant une teinte douteuse qui allait s'accentuant à mesure qu'ils se\nfanaient et s'oblitéraient davantage. Ces nobles défroques étaient pour la\ntroupe comme de glorieux symboles et Ton aurait pu juger du succès\nd'un ouvrage par les vêtements usés, par les vieux oripeaux que les ac-\nteurs traînaient sur la scène.\nAu premier mot de réforme, mademoiselle Sallé se vit abandonnée\nde tous : chez les directeurs comme chez les acteurs elle ne rencontra\nque mauvais vouloir ou insouciance. La novatrice jugea qu'elle perdrait\nson temps et sa peine à les vouloir convaincre et elle prit un parti\nhéroïque : elle quitta l'Opéra et partit pour l'Angleterre. Elle allait\ntenter à Londres une double réforme à laquelle Paris se montrait ouver-\ntement hostile. L'Opéra se fermait pour elle, Covent-Garden lui ouvrit\nses portes. Elle y produisit deux ballets, Pygmalion et Ariane, qui\nfrappèrent les spectateurs d'admiration et de surprise par la nouveauté\ndes conceptions chorégraphiques et des costumes soigneusement dessinés\nd'après l'antique. Le Mercure d'avril 1734 contient à ce sujet une\ncurieuse lettre, par laquelle mademoiselle Sallé se venge malicieusement\nde ceux qui l'ont dédaignée en leur faisant raconter tout au long ses\ntriomphes.\nLondres, i 5 mars 1734.\nMademoiselle Sallé, sans trop considérer l'embarras où elle m'expose, me\ncharge, monsieur, de vous rendre compte de ses succès. Il s'agit de vous\ndire de quelle manière elle a rendu la fable de Pygmalion, celle d'Ariane et\nBacchus, et les applaudissements que ces deux ballets, de son invention, ont\nexcité a la cour d'Angleterre. Il y a près de deux mois que Ton voit repré-\nsenter Pygmalion, et le public ne s'en lasse pas\nVous concevez, monsieur, ce que peuvent devenir tous les passages de cette\naction exécutée et mise en danse avec les grâces fines et délicates de made-\nmoiselle Sallé. Elle a osé paraître dans cette entrée sans panier, sans jupe,\nsans corps, échevelée, et sans aucun ornement sur la tête. Elle n'était vêtue,\navec son corset et son jupon, que d'une simple robe de mousseline tournée\nen draperie, ajustée sur le modèle d'une statue grecque.\nVous ne devez pas douter, monsieur, du prodigieux succès de ce ballet\ningénieux, si bien exécuté. Le roi, la reine, la famille royale, et toute la\ncour, ont demandé cette danse pour le jour du bénéfit, pour lequel toutes les\nloges et les places du theatre et de l'amphitheatre sont retenues depuis un\nmois. Ce sera le premier jour d'avril.\nIN attendez pas que je vous décrive Ariane comme Pygmalion .* ce sont des\nbeautés plus nobles et plus difficiles a rapporter 5 ce sont les expressions et\nles sentiments de la douleur la plus profonde, du désespoir, de la fureur, de\nl'abattement, en un mot, tous les grands mouvements et la déclamation la\nplus parfaite par le moyen des pas, des attitudes et des gestes, pour repré-\nsente! une femme abandonnée par celui quelle aime. Vous pouvez avancer»"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "111", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.15", "texte": "LES COSTUMES DE THÉÂTRE\n\nmonsieur, que mademoiselle Sallé devient ici la rivale des Journet, des Du-\nclos et des Lecouvreur. Les Anglais, qui conservent un tendre souvenir de\nla fameuse Oldfieds, qu'ils viennent de placer dans Westminster parmi les\ngrands hommes de l'État, la regardent comme ressuscitée dans mademoi-\nselle Sallé quand elle représente Ariane.\nMademoiselle Sallé obtenait à Londres un double succès comme poète\net comme danseuse; elle eut alors la consolation de voir ses essais con-\nquérir les plus précieux suffrages. Paris du reste ne fut pas long à réparer\nses torts envers la grande artiste : le 28 juin, cinq mois après son appa-\nrition à Londres, le ballet de Pygmalion, mis en musique par Mouret,\ntut représenté à la Comédie-Italienne, « avec grand applaudissement »\nde l'aveu même du Mercure. Décors et costumes étaient les mêmes à\nParis qu'à Londres, mais mademoiselle Roland et Riccoboni fils tenaient\nla place de mademoiselle Sallé et de Maltaire. Du reste ici et là même\nsuccès, mêmes bravos à l'adresse de l'auteur qu'on regrettait de ne pas\nvoir elle-même dans le rôle de Galathée.\n« Les acteurs français avaient atteint dans la comédie le plus haut\ndegré de vérité idéale, dit Gœthe dans un vif aperçu sur le dix-huitième\nsiècle. Le séjour de Paris, l'observation des manières des courtisans, les\nliaisons amoureuses des acteurs et des actrices avec des personnes du\ngrand monde, tout contribuait à transplanter sur la scène ce que l'élégance\net la politesse de la vie sociale ont de plus relevé (j). » Ces relations\naimables ou galantes des artistes avec la noblesse n'eurent pas que des\nrésultats favorables. Ces rapports constants et familiers se traduisaient\nle plus souvent en cadeaux, en munificences. C'est là, c'est dans ces\nlibéralités des grands seigneurs, voire des rois envers les comédiens, que\nse trouve une des causes principales de cette erreur progressive et sécu-\nlaire, de cette corruption du costume.\nUn habit de cour, orné de tous ses accessoires, un brillant costume\ntel que celui d'Alceste, de Clitandre, de Dorante ou d'Acaste, coûtait un\nprix exorbitant, et l'acteur reculait parfois, quand son habit avait besoin\nd'être renouvelé, devant une dépense de trois ou quatre mille livres,\nLes grands seigneurs, qui vivaient alors avec les comédiens dans une\naimable familiarité, se plaisaient à leur épargner ces frais de toilette*\nLorsqu'un duc de Richelieu, de Villeroi, d'Aumont, lorsqu'un marquis\nde Louvois, un comte de Forbin ou tel autre avait porté huit ou dix\nfois un brillant habit de cour, il en faisait amicalement cadeau à\nBaron, à Dufresne, à Grandval, à Molé, à Bellecour : c'était un précieux\n\n(1) Gœthe, Vérité et Poesie, XI."}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "112", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.16", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\ntémoignage de leur contentement et de leur estime. Donnés à différentes\népoques, ces habits marquaient toutes les variations que la mode avait\nfait subir aux costumes de cour durant plus d'un siècle. Les acteurs\ntenant les rôles de seigneurs étaient par conséquent vêtus au goût du\njour, tandis que leurs camarades figurant Sganarelle, Harpagon, Gros-\nRené, Pancrace, Marphurius, Scapin, Crispin, conservaient l'habit de\ncaractère du dix-septième siècle.\nD'Hannetaire, dans son livre sur l'Art du Comédien, et Bret, dans\nson édition des œuvres de Molière, font très justement observer que\nc'était une contradiction peu soutenable, dans la représentation de quel-\nques pièces de cet auteur, de voir les personnages ridicules y conserver\nla vieille manière de s'habiller, tandis qu'aucun des autres personnages\nne suivait cet ancien usage. Du temps de Molière, disent-ils en substance,\nle haut de chausse,, le pourpoint et les aiguillettes d'Harpagon n'étaient\npas encore tout à fait oubliés sans être toujours de mode, au lieu que de\nnos jours, il se trouve une distance de plus d'un siècle entre les galants\nvêtements des jeunes seigneurs et les vieilles hardes de l'Avare. Un\nmoindre intervalle caractériserait fort bien l'avarice du bonhomme : il\npourrait en effet porter un vêtement pareil qu'il tiendrait de ses ancêtres,\nparce qu'il ne lui coûterait rien. Mais à mesure que l'intervalle de temps\naugmente, la vraisemblance diminue. E!n effet, il ne saurait l'avoir fait\nfaire exprès, dans l'ancien goût plutôt qu'au goût moderne, ce dernier\nn'étant pas plus dispendieux : ce serait singularité de sa part, et non plus\navarice.\nOn en pourrait dire autant de Géronte dans le Dissipateur, ajoute\nd'Hannetaire (i). Il est maladroit de le faire paraître avec un habit\ngarni d'anciennes guipures, puisque cet habit, on l'assure, n'est fait que\ndepuis dix ans. Le personnage se trouve ainsi en contradiction à la fois\navec la mode, puisqu'il est seul habillé de cette façon, et avec la raison,\npuisque la forme de son habit dénote qu'il a près de cent ans d'existence.\n\n(i) Jean-Nicolas Servandoni, dit D'Hannetaire, né à Grenoble le 4 novembre 171 S\net mort à Bruxelles en 1780, était fils naturel du célèbre architecte Servandoni,\nqui passait pour son oncle. Un vif penchant le décida à se faire comédien, contre\nFavis de sa famille qui le destinait à l'Église. Il débuta à Liège et acquit bientôt\nune brillante réputation dans les rôles à manteau. Il fit partie de la troupe qui suivit\nle maréchal de Saxe, puis en 170-1, il fut appelé à Bruxelles et nommé entrepreneur de\nia Comédie. Possédant près de 80,000 livres de rente, D'Hannetaire tenait dans la ville\nun salon où se réunissait la meilleure compagnie : les comtes de Lannoy etd'Ester-\nhazy, le prince de Ligne, etc. Il entretenait aussi une correspondance suivie avec\nle maréchal de Saxe, avec Garrick et Voltaire. Ses Observations sur l'art du comédien,\npubliées en 1764, forment un ouvrags intéressant et qui jouit d'une estime méritée."}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "113", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.17", "texte": "« Et, si l'on aime à se rappeler quelquefois les vêtements de nos ancê-\ntres, poursuit l'écrivain, pourquoi, par une bigarrure et une contradiction\ninsupportables, ne les conserver qu'à certains personnages, à l'exclusion\ndes autres? Pourquoi par exemple les deux précieuses ridicules et aussi\nMarote ne sont-elles pas respectivement habillées comme Jodelet et\ncomme Mascarille ? »\nPourquoi.'1 C'est que les comédiennes avaient la meilleure part de ces\nlibéralités royales et seigneuriales. Nous avons vu Richelieu et Louis XIV\nofh ir de somptueuses parures à madame de Beauchamp, à mesdemoiselles\nde Brie et Molière. Louis XV se montra de ce côté le digne successeur du\ngrand Roi. Le 16 novembre 1724, mademoiselle de Seine, de la Comédie-\nFrançaise, qui devait épouser plus tard le célèbre acteur Dufresne, ayant\nété îeçue a Fontainebleau, le roi lui fit cadeau d'un magnifique costume\noù il entrait 900 onces d'argent et qui revint à plus de 8,000 livres (1).\nL année suivante, le comte de Charolais gratifiait d'un vêtement en ar-\ngent fin, du prix de 2,000 écus, sa protégée, mademoiselle Delisle, qui\ndevait danser un pas dans l'opéra de La Serre et Mouret, Pirithous, roi\ndes Lapithes (2).\nEn 1763, quand mademoiselle Doligny parut avec tant de succès sur\nla scène française, madame de Pompadour et la duchesse de Gramont\nlui firent cadeau de magnifiques toilettes. Ce début éclatant d'une gra-\ncieuse jeune fille de quinze ans et demi ravit tellement les amateurs\nqu'aussitôt après l'avoir vue dans trois ou quatre rôles, ils lui prédirent\ndès l'abord une carrière encore plus briilante que celle de l'inimitable\nGaussin dont elle prenait l'emploi; les critiques les plus sévères, Collé\nen première ligne, la traitèrent avec une faveur extrême, vantèrent sa\nphysionomie intéressante, ses grâces charmantes, sa voix caressante, la\nnaiveté et aussi la chaleur de son jeu, etc. La jeune débutante tint tout\nce qu elle promettait et acquit bien vite un talent supérieur ; ce qui\nn'empêcha pas Collé de la juger très sévèrement certain jour qu'elle se\nrisqua à jouer un rôle de jeune garçon. « Dans Amélise, tragédie d'un\ninconnu nommé d'Ussy, et qui fut huée d'un bout à l'autre, écrit-il en\njanvier 1768, la charmante mademoiselle Doligny, si gracieuse d'habi-\ntude sous ses coquets atours, faisait le rôle du fils de la reine. Elle était\nhabillée en homme, et elle joua ridiculement ce rôle ridicule. »\nEnfin, lors de ses brillants débuts au Théâtre-Français en 1772,\nmademoiselle Raucourt reçut de Louis XV un admirable habit de théâtre\n\n(1) Maupoint, Bibliothèque des théâtres, 1723.\n(2) Journal de Barbier (mai 1723).\n\nX.\nLES COSTUMES DE THÉÂTRE\n8"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "114", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.18", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\net une gratification de 1200 livres. Madame Du Barry, de son côté, lui\noffrit le choix entre un superbe costume tragique ou trois belles robes de\nville : la jeune débutante préféra le premier, disant que le public en\nprofiterait avec elle. Mais sa garde-robe ne souffrit aucunement de cette\nattention délicate ; les princesses de Beauveau, de Guéménée, la duchesse\nde Villeroi lui donnèrent de somptueux habits auxquels vinrent bientôt\ns ajouter la plupart de ceux que les dames de la cour avaient faits pour\nle mariage du Dauphin et qui coûtaient tous de i 5 à 20,000 livres. Ce\nriche appareil de robes de cour et de costumes de fête flattait singulière-\nment les comédiennes : l'amour-propre y trouvait son compte avec la\ncoquetterie. A leurs débuts, elles n'avaient d'autre envie que d'acqué-\nrir une garde-robe aussi brillante que celle de leurs illustres devancières ;\nplus tard, elles n'avaient d'autre souci que de l'étaler à loisir pour s'en\nfaire honneur ainsi qu'à leurs amants et à leurs protectrices.\nLes gens de goût condamnaient d'un commun accord ces fastueuses\nlicences, mais ils étaient en bien petit nombre auprès de la masse du public\net leurs justes critiques se perdaient dans le bruit des bravos. Un de ces\ngens d'esprit et de savoir, Rémond de Sainte-Albine, juge autorisé en\nmatière théâtrale, écrivit vers cette époque son excellent livre du\nmédien. Tout en reconnaissant que les pièces du Théâtre-Français se\npassent plus aisément du secours des décorations et des machines que\ncelles de 1 Opéra qui conduisent l'imagination de prodiges en prodiges,\nl'auteur déclare qu'il serait beaucoup plus raisonnable que le lieu de la\nscène ressemblât toujours à celui dans lequel l'action est supposée se\npasser, et, sur ce point, il rend pleine justice aux comédiens italiens qui,\npour attirer le public, n'épargnent ni la dépense ni la peine. S'il ose blâ-\nmer le mal, Rémond n ose pas esperer le bien et il juge qu'il est encore\ntrop tôt pour croire au succès d'une réforme sérieuse.\nIl est surtout difficile de ne pas trouver l'usage bizarre, et qui n'est éta-\nbli qu'en France, d'admettre sur le théâtre une partie des spectateurs. On\npeut supposer que l'appartement d'Auguste est plus ou moins orné de sculp-\nture et de dorure, mais lorsque les yeux rencontrent des perruques en bourse,\ncomment se persuader qu on voit le palais de cet empereur ? En attendant\nun remède à l'abus dont je me plains, contentons-nous de demander que les\ncomédiens se ménagent les moyens d arriver sans obstacle sur la scène ; qu'ils\ny conservent assez d'espace pour exécuter leurs jeux de théâtre, et qu'ils\népargnent au parterre la nécessité de crier contre les indiscrets qui'lui déro-\nbent la vue du spectacle. Exigeons aussi que les comédiens, surtout ceux\nqui se chargent des principaux rôles tragiques, gardent la vraisemblance\nlorsqu'ils s'offrent aux yeux du spectateur après quelque action qui doit avoir\ncausé nécessairement du désordre dans leur personne. On ne veut point voir"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "115", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.19", "texte": "LES COSTUMES DE THÉÂTRE\n\nOreste avec une chevelure artistement frisée et poudrée, revenir du temple\noù, pour satisfaire Hermione,il a fait assassiner Pyrrhus (1). Je me souviens\nqu'en représentant pour la première fois Didon, la même comédienne qui a\njoué avec tant d'art la reconnaissance de Pénélope et d'Ulysse, parut au\ncinquième acte les cheveux épars, et dans le dérangement d'une personne\nqui sort précipitamment de son lit. Elle n'en usa pas ainsi dans les représen-\ntations suivantes; selon les apparences, ce fut par les conseils de quelques\nprétendus connaisseurs. Je consens qu'elle fasse cas de leur amitié, mais je\nl'exhorte à ne pas prendre leur avis (2).\nCe livre entier était aussi bien écrit que sagement pensé, mais les\ncomédiens ne le lurent sans doute pas, ou s'ils en prirent connaissance,\nils n'en retinrent rien et durent bien se moquer d'un homme qui préten-\ndait leur faire ainsi la leçon.\ni\nMarmontel vint à son tour défendre l'art contre la mode et il le fit\navec une rare vigueur. De tous les hommes de lettres du dix-huitième\nsiècle, Marmontel est celui qui s'est le plus occupé des choses du théâtre.\nEn sa double qualité de critique et d'auteur, il attachait une grande im-\nportance aux moindres détails de la représentation scénique, et comme il\nétait plus répandu dans le monde du théâtre qu'aucun de ses contem-\nporains, il voyait le mal de plus près ; aussi le proclama-t-il bien haut,\net fit-il de sérieux efforts pour le détruire. Peut-être ne fût-il arrivé à\nrien s'il n'avait rencontré pour le seconder activement dans cette croi-\nsade artistique deux actrices de génie, mademoiselle Clairon et madame\nSaint-Huberty. Mais au moment où il écrivait son article pour VEn-\ncyclopédie, le plus mauvais goût régnait encore sur la scène française,\ngrâce à l'orgueilleuse insouciance des comédiens : aussi faut-il voir sur\nquel ton il leur parle.\n.... La partie des Décorations qui dépend des acteurs eux-mêmes, c'est la.\ndécence des vêtements. Il s'est introduit à cet égard un usage aussi difficile à\nconcevoir qu'à détruire. Tantôt c'est Gustave qui sort des cavernes de Dalé-\n\n(1) L'auteur renforce son idée par la note qui suit : « Non-seulement les comé-\ndiens ne doivent point heurter de la sorte les convenances, mais ils sont assujettis,\nainsi que les peintres, à suivre ce qu'on appelle le costume. Alexandre et César avec\ndes chapeaux ne choquent pas moins la raison au théâtre que dans un tableau. »\n(2) 2e Partie, ch» IX. Rémond de Sainte-Albine, né à Paris le 2g mai 1699 et\nmort dans cette ville le 9 octobre 1778, possédait une instruction variée, du bon sens\net du jugement. Étranger aux querelles des gens de lettres, n'ayant obtenu d'autre\nfaveur de la cour que la place de censeur royal, membre de l'Académie de Berlin .\nil avait débuté par une comédie, VAmante difficile, écrite en collaboration avec La\nMotte, puis était devenu un des rédacteurs de l'Europe savante, de la Galette de\nFrance et du Mercure. Son principal ouvrage, le Comédien, publié en 1747, est un\ndes écrits les plus estimés sur ce sujet avec les traités de Riccoboni, de D'Hanne-\ntairc et de Larive."}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "116", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.20", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\ncarlie avec un habit bleu-céleste à parements d'hermine ; tantôt c est Pharas-\nmane qui, vêtu d'un habit de brocart d'or, dit à 1 ambassadeur de Rome :\nLa nature, marâtre en ces affreux climats,\nNe produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats.\nDe quoi faut-il donc que Gustave et Pharasmane soient vêtus ? l'un de\npeau, l'autre de fer. Comment les habillerait un grand peintre? Il faut donner,\ndit-on, quelque chose aux mœurs du temps. Il fallait donc aussi que Lebrun\nfrisât Porus et mît des gants à Alexandre? C'est au spectateur à se déplacer,\nnon au spectacle; et c'est la réflexion que tous les acteurs devraient faire à\nchaque rôle qu'ils vont jouer : on ne verrait point paraître César en perruque\nquarrée, ni Ulysse sortir tout poudré du milieu des flots (1). Ce dernier\nexemple nous conduit à une remarque qui peut être utile. Le poète ne doit\njamais présenter des situations que l'acteur ne saurait rendre, telle que celle\nd'un héros mouillé. Quinault a imaginé un tableau sublime dans Isis, en\nvoulant que la Furie tirât Io par les cheveux hors de la mer, mais ce tableau\nne doit avoir qu'un instant : il devient ridicule si l'œil s'y repose, et la scène\nqui le suit immédiatement le rend impraticable au théâtre. Aux reproches\nque nous faisons aux comédiens sur l'indécence de leurs vêtements, ils peu-\nvent opposer l'usage établi et le danger d'innover aux yeux d'un public qui\ncondamne sans entendre et qui rit avant de raisonner. Nous savons que ces\nexcuses ne sont que trop fondées, nous savons de plus que nos réflexions ne\nproduiront aucun fruit. Mais notre ambition ne va point jusqu à prétendre\ncorriger notre siècle; il nous suffit d'apprendre à la postérité, si cet ouvrage\npeut y parvenir, ce qu'auront pensé dans ce même siècle ceux qui, dans les\nchoses d'art et de goût, ne sont d'aucun siècle ni d'aucun pays (2).\nRémond de Sainte-Albine et Marmontel parlaient en prose et parlaient\nbien; le précieux pocte Dorât eut bientôt l'idée de sermonner les comé-\ndiens en vers. Il écrivit alors son poème de la Déclamation, où il ne\nmanque pas de discuter cette brûlante question du costume en lourds\nalexandrins :\n\n(1) La France n'avait pas le monopole de ces contre bon sens. L'ltalie, l'Angle-\nterre et l'Allemagne suivaient dignement ce fol exemple. Voici ce que dit Goldoni\nà propos de sa comédie en cinq actes, le Dissolu ou Don Juan Tenorio, représentée\nà Venise en 1736 : « A la première représentation, le public, accoutumé dès long-\ntemps à voir dans II convivato di pietra Arlequin se sauver du naufrage, au moyen\nde deux vessies, et don Juan sortir à sec des flots de la mer, sans avoir dérangé le\ngalant édifice de sa coiffure, ne savait pas trop ce que signifiait cet air de noblesse\nque l'auteur donnait à l'ancienne bouffonnerie. »\n(2) Encyclopédie, art. Décoration. Voyez aussi les mots Déclamation théâtrale,\nTragédie, Opéra, etc. Plus tard, Marmontel ajouta un post-scriptum à ce premier\njugement pour rendre hommage à mademoiselle Clairon, t J'étais injuste, dit-il, en\nn'osant espérer les changements que je désirais aux Décorations théâtrales. Mais je\ndois dire, pour mon excuse, que, lorsque cet article fat imprimé, il n'y avait aucune\napparence à la révolution qui arriva quelque temps après »"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "117", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.21", "texte": "LES COSTUMES DE THÉÂTRE\n\nPar un mensonge heureux, voulez-vous nous ravir ?\nAu sévère costume il faut vous asservir:\nSans lui, d'illusion la scène dépourvue\nNous laisse des regrets, et blesse notre vue.\nJe me ris d'une actrice, indigne de son art,\nQui rejette ce joug, et s'habille au hasard;\nDont l'ignorance altière oserait sur la scène\nDans un cercle enchaîner la dignité romaine,\nEt qui, n'offrant aux yeux qu'un faste inanimé,\nConsulterait Méri pour draper Idamé.\npas non plus une vaine parure,\nObéissez au rôle, et la nature.\nJVOMS offrez-vous Electre et ses longues douleurs ?\nquelle est esclave, et qu'elle est dans les pleurs.\nD'ornements étrangers, fro/? inutiles charmes,\nAfe P°^nt un front obscurci par les larmes.\nLe public, dont sur vous tous les yeux sont ouverts,\nDédaigne vos rubis, ef we vozï yos/ers.\nParcourez donc l'histoire ; e//e vows instruire.\nCe;?/ peuples à vos yeux viendront s'y reproduire.\nExaminez leurs goûts, leurs penchants, leurs humeurs,\nQuels sont leurs vêtements, ef leurs arts, ef leurs mœurs (1).\nLe conseil était bon si les vers ne Tétaient pas. Les comédiens n'en\njugèrent pas ainsi : ils se soucièrent aussi peu des vers que de la prose\net continuèrent de n'écouter que les conseils de leur fantaisie et de leur\namour-propre. Pauvres orgueilleux acteurs que ceux qui méconnais-\nsaient les plus justes observations et pour qui cette sage maxime de\nd'Hannetaire était lettre morte : « L'acteur, en paraissant sur la scène,\nne prouve jamais mieux qu'il a conçu son rôle que par la façon dont il\na su se mettre ».\n\nADOLPHE JULLIEN.\n\n(i) Dorât, la Déclamation, chant I. Méri, dont parle Dorât, était une célèbre\nmarchande de modes qui fournissait plusieurs actrices."}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "118", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.22", "texte": "UN ABBÉ A L'OPÉRA\n\n\"\nETTE fête, qui est, sans contredit, la plus gracieuse de la\npièce, et qu'on compare, à bon droit, à celle du quatrième\nacte de l'opéra de Roland, est interrompue par Almasie,\nqui, après avoir fait éloigner les bergers, annonce à Iphise\nqu'elle doit être sacrifiée :\nPar le Grand-Prêtre et -par Jephtê,\nL'Eternel à mes yeux vient d'être consulté.\nQue d'horreurs à la fois! je tremble à te le dire,\nLe ciel gronde, l'autel que je vois s'ébranler,\nSemble se refuser au sang qui doit couler.\nLe voile sacré se déchire;\nLe Grand-Prêtre saisi d'effroi,\nJette un sombre regard sur ton père et sur moi.\nVers l'arche redoutable en tremblant il s'avance;\nIl l'interroge sur ton sort.\nL'Arche garde un triste silence,\nEt ce silence est l'arrêt de la mo t.\n« Iphise apprenant que son sang est le prix de la victoire qui a sauvé le\npeuple, se dévoue à la mort avec joie; Almasie sort pour aller du moins\nretarder le fatal sacrifice. Iphise réfléchit sur sa triste situation par ce mono-\nlogue :\nC'en est donc fait! bientôt cette terrei ces cieux,\nCe soleil, pour jamais tout se voile à mes yeux!\nMalheureux un cœur qui se livre\nAu vain bonheur qui vient s'offrir!\nA peine je commence à vivre,\nQii'ilfaut me résoudre à mourir.\n\n(i) Voir les numéros des ier et i 5 octobre."}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "119", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.23", "texte": "UN ABBE A L'OPERA\n\nDu comble des grandeurs dont Véclat m'environne,\nJe cours d'un pas rapide à mes derniers instants;\nJe ressemble à ces fleurs que Vaquilon moissonne\nDès les premiers jours de printemps.\nMalheureux un cœur qui se livre\nAu vain bonheur qui vient s'offrirl\nA peine je commence à vivre}\nQu'il faut me résoudre à mourir,\n« L'acte finit par une scène que les connaisseurs trouvent la plus belle de\nla pièce. Ammon veut sauver Iphise; elle refuse le secours qu'il vient lui\noffrir, soutenu de toute la tribu d'Ephraïm; le désespoir d'Ammon, qui veut\npérir, lui arrache des sentiments qui flattent l'amour dont il brûle pour elle,\nmais elle lui ôte toute espérance par ces vers :\nApprends que, pour sentir une fatale flamme\nUn cœur ri*est pas abattu.\nL'amour peut entrer dans une âme,\nSans triompher de sa vertu•\n« Ammon, désespéré, lui dit qu'il entrera dans le temple, la vengeance à\nla main ; elle se résout à aller se livrer à l'autel, pour prévenir la fureur de\nson amant.\na Au cinquième acte, Jephté déplore sa situation, et, la comparant à celle\nd'Abraham, il demande à Dieu la même clémence qu'il fit autrefois éclater en\nfaveur de ce patriarche. Iphise vient se livrer à l'autel malgré le peuple, qui\nveut la retenir; la scène envers son père est des plus touchantes.\n« Un bruit de guerre oblige Jephté à aller défendre le temple, qu'Ammon\nassiège avec la tribu d'Ephraïm ; Ammon entre dans la partie extérieure du\ntemple pour enlever Iphise; elle se sauve dans l'intérieur, Ammon la suit\njusques dans le sanctuaire, en blasphémant.\n« Jephté revient, l'épée à la main, et, voyant le temple forcé, y veut entrer.\nPhinée l'arrête, en lui disant que le Dieu des armées n'a pas besoin du secours\nd'un faible mortel ; large exterminateur descend dans un globe de feu.\nAmmon et les rebelles font entendre, par des voix mourantes, qu'ils périssent\ntous.\n« On amène Iphise pour la sacrifier; la résignation de la fille, Tétonnement\ndu grand-prêtre et la douleur du père et de la mère, font un tableau qui\ninspire tout à la fois la piété et la terreur. Iphise est sauvée par une inspira-\ntion du grand-prêtre, qui lui annonce que Dieu lui fait grâce en faveur de\nson repentir.\n« On a ajouté une fête en action de grâce, dont on convient que le poème\nn'avait pas besoin pour s'assurer un succès des plus complets...\n« Nous apprenons que le succès de cet opéra augmente de jour en jour, et\nle public se promet avec plaisir de le revoir le carême prochain. * (Mercure\nde 1732.)"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "120", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.24", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nUn critique, dont l'indulgence n'est pas précisément le défaut capital,\nLa Harpe, dit, en parlant de cet opéra :\n« Jephté sera toujours nommé parmi les ouvrages estimables qui peuvent\nrecommander la mémoire d'un auteur. C'est le seul à peu près qui fasse véri-\ntablement honneur à Peilegrin ; mais il suffit, pour le venger aux yeux de\ntout homme raisonnable, de l'injuste mépris dont on s'est plu à couvrir son\nnom, à cause de sa bonhomie et de sa pauvreté, qui ne devaient pas être des\nobjets de ridicule...\n« Parmi toute cette foule si étourdie et si vaine de nos versificateurs du\njour, il est douteux qu'il y en ait un qui fût en état de faire Jephté. Le sujet\nn'était pas sans difficultés; elles sont vaincues avec beaucoup d'art; la pièce\nest très sagement conduite, et l'une des plus touchantes qu'on ait applaudies\nà l'Opéra. Le succès en fut très grand, et se soutint à toutes les reprises. Une\npompe religieuse et nouvelle sur ce théâtre dut contribuer à l'effet du drame :\nle style ne manque ni de vérité ni de sentiment; il a même de temps en temps\nde la noblesse, et parmi un assez grand nombre de vers faibles, il y a des\nbeautés réelles. L'amour d'lphise et d'Ammon est d'une invention drama-\ntique, et forme un contraste très judicieux entre la passion forcenée d'un\njeune Ammonite et la tendresse timide que le devoir combat dans le cœur\nd'une fille d'lsraël. C'est ce caractère d'lphise, si bien conçu, qui a fourni au\npoète un dénoûment d'autant plus heureux, que l'incertitude où l'Écriture\nnous a laissés sur le sort de la fille de Jephté, permettait de chercher le vrai-\nsemblable et d'écarter l'horreur d'une catastrophe sanglante qui ne pouvait\npas ici être supportée...\n« Ce n'est pas là un dénoûment vulgaire; il est fondé sur les idées domi-\nnantes dans la pièce, et tiré du caractère du personnage; il prouve certaine-\nment dans l'auteur la connaissance de son art et les ressources de l'esprit.\n« Quant à la versification, je ne citerai que le monologue de Jephté qui\nouvre le cinquième acte : c'est à peu près la mesure du degré où l'auteur peut\ns'élever, et si ce n'est pas fort près du premier, c'est aussi fort loin du dernier.\nSeigneur, un tendre père à tes ordres soumis,\nFut prêt à f immoler son fils.\nTu vois même tendresse et même obéissance.\nAh! que ne puis-je me flatter\nDyobtenir la même clémence\nQue pour lui tu fis éclater!\nJ'ai fait dresser l'autel, et f attends la victime,\nMon cœur frémit du sang que tu vas recevoir.\nMon sacrifice est un devoir;\nMais hélas! mon serment n'en est pas moins un crime.\na Certainement dit Fréron, un grand nombre des détracteurs de Pel-\nlegrin, qui courent la même carrière, seraient heureux d'atteindre au mérite\nde Jephté. Qu'il y a d'harmonie, de sentiment et même de sublime dans ce\npoème ! »\nQuelques jours après la première représentation de et son"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "121", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.25", "texte": "UN ABBÉ A L'OPERA\n\nimmense succès, Voltaire voyait sa tragédie & Eryphile sombrer sur la\nscène de la Comédie-Française, en dépit des prôneurs et d'une claque\namie. Jaloux des lauriers de Pellegrin et voulant tromper ses correspon-\ndants sur la chute d'Erypliile, il écrivait, le 8 mars de la même année,\nà son ami Cideville, ces étranges réflexions :\n« Je suis fâché, en bon chrétien, que le sacré n'ait pas le même succès que\nle profane, et que Jephté et l'arche du Seigneur soient mal reçus à l'Opéra,\nlorsqu'un grand-prêtre de Jupiter et une catin d'Argos réussissent à la Comé-\ndie; mais j'aime encore mieux voir les mœurs du public dépravées que si\nc'était son goût. Je demande très humblement pardon à Y Ancien Testament\ns'il m'a ennuyé à l'Opéra. »\n« Et voilà justement comme on écrit l'histoire, » ainsi que le dit le\nmême Voltaire, dans sa mauvaise comédie de Chariot.\nMais, ce n'est pas seulement parce que Jephté avait éclipsé Eryphile,\nque Voltaire cherchait à dénigrer l'œuvre de Pellegrin et à en nier le\ngrand et légitime succès; une autre raison, bien plus puissante, l'y pous-\nsait encore.\nVoltaire, le parolier le plus pitoyable que la France ait jamais produit,\navait écrit un poème de Samson, qui est tout ce que l'on peut imaginer\nde plus misérable; ce libretto, dont Rameau avait commencé à faire la\nmusique, fut refusé à l'Opéra. Or, l'acceptation et le succès de Jephté\ndevaient horriblement irriter l'auteur d'Erjrphile.\nJephté suivait le cours brillant de ses représentations, lorsque le car-\ndinal de Noailles, archevêque de Paris_, eut le crédit de les faire inter-\nrompre. Le sort de cet ouvrage fut déploré par le Vaudeville, sur Pair\ndes Pendus :\nC'est celui du pauvre Jephté,\nSi digne d'être regretté ;\nHélas! à la mort on le livre,\nQuand il ne demandait qu'à vivre!\nTout Paris dit, d'un ton plaintif :\n< Fallait-il l'enterrer tout vif? »\nLa haine du Jansénisme contre le théâtre chrétien avait dicté au car-\ndinal de Noailles l'interdiction de Jephté; certes, et le prélat devait le\nreconnaître, jamais sujet sacré n'avait été plus dignement présenté.\nMais, il avait à craindre, objectait un zèle rigoriste, qu'un premier\nexemple n'encourageât des auteurs moins réservés à transporter sur la\nscène des tableaux de la dont l'exhibition ne pouvait être qu assez\ndifficile, parfois même scabre;use. Cependant, l'interdit fut bientôt levé,"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "122", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.26", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\ncar nous voyons Jephté repris avec un brillant succès, le 4 mars de la\nmême année,\nreprésentation.\nCette reprise fut marquée par un incident qui mérite d'être rapporté.\nLa duchesse de Modène, fille du Régent, étant venue en 1732, à Paris,\naprès un long séjour en Italie, assista, en arrivant, à une des représenta-\ntions de Jephté. Le public, enchanté de revoir cette princesse, témoigna\nsa joie par les plus vifs applaudissements, auxquels Son Altesse parut\ninfiniment sensible. Les acclamations redoublèrent ; et la princesse laissa\ncouler des larmes de joie, lorsque l'acteur chargé du rôle de Jephté\nchanta ces paroles qui faisaient allusion aux bords de la Seine, où elle\navait pris naissance :\nRivages du Jourdain, où le ciel m'a fait naître\nHeureux, et mille fois heureux\nLe jour qui vous rend à mes vœux!\nLieux chéris, c est donc vous qu'enfin je vois paraître,\nAprès un exil rigoureux !\nJusqu'alors l'abbé Pellegrin avait retiré plus d'honneur que d'argent\nde ses triomphes dramatiques, tant à cause du bas prix donné à cette\népoque à une oeuvre scénique, qu'en raison des besoins sans cesse renais-\nsants de sa nombreuse famille, qu'il se faisait un pieux devoir de soute-\nnir. Enfin, le succès de Jephté lui permit de s'acheter... une perruque,\nmeuble indispensable alors, et dont il éprouvait le plus pressant besoin ;\ntrente-t,ix fiancs furent consacrés par l'abbé à cet achat; et les musiciens\nde loichestie toujours mauvais plaisants, appellèrent sa Jephté\nla perruque neuve du poète.\nComme au tnéâtre ainsi que parfois dans la vie, un succès en amène\nun autre, l'année d'après (1733), Pélopée, tragédie en cinq actes de\nl'abbé Pellegrin fut vivement applaudie à la Comédie-Française.\n« Cet ouvrage - dit Palissot, ferait beaucoup d'honneur à ceux de nos\nmodernes qui affichent le plus de prétentions. »\nPellegrin regardait lui-même cette tragédie comme sa meilleure et ne\ncraignait pas de le dire assez haut, pour que madame du Deffand, écri-\nvant à Voltaire, s'exprimât ainsi : « Vous êtes pour moi ce qu'était pour\nl'abbé Pellegrin sa Pélopée, » ce à quoi le patriarche de Ferney lui ré-\npondait. « Je souscris... à toutes vos idées, excepté à ce que vous dites\nsur l'abbé Pellegrin et sa Pélopée. »\nVoltaire n'a jamais voulu reconnaître le mérite de Pellegrin, et cela"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "123", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.27", "texte": "UN ABBÉ A L'OPÉRA\n\nn'a rien d'étonnant de la part de l'écrivain qui prisait médiocrement\npour ne pas dire plus, —des hommes tels que Jean-Baptiste Rousseau,\nRoy, Le Franc de Pompignan, Marivaux et bien d'autres encore....\nCe fut en 1733 que l'abbé Pellegrin entra en relations et se lia bientôt\nd'amitié avec le musicien Rameau ; ces deux natures pleines de fran-\nchise étaient faites pour se comprendre.\nRameau s'était fait une brillante réputation comme théoricien ; ses\nsavants écrits sur la musique et son talent d'organiste l'avaient depuis\nlongtemps révélé, mais on se méfiait encore de son génie lyrique, auquel\ndu reste il n'avait guère pu donner l'essort qu'aux Théâtres de la Foire,\ndans les airs de danse qu'il écrivait pour les œuvres de son compatriote\nPiron. C'était à l'Opéra qu'il lui fallait et qu'il voulait faire ses preuves.\nIl avait alors quarante-quatre ans, et vainement il sollicitait un libretto ;\ntous les auteurs étaient sourds à sa prière. Personne ne voulait se risquer\navec lui, et comme aujourd'hui, Ton exigeait que le musicien qui\ndésirait se faire connaître, se fût déjà signalé par un ouvrage d'éclat, 11\nfallait pourtant commencer, et Rameau ne pouvait parvenir à faire ce\npremier pas si difficile.\nL'audition du Jephté de l'abbé Pellegrin, les beautés, la coupe\nheureuse, les divertissements bien amenés de ce poème et les grands\neffets qu'il avait fournis à Monteclair, rallumèrent en lui plus ardent\nque jamais, le désir de composer pour la scène lyrique. Il alla voir\nPellegrin et lui déclara le motif de sa visite. Mais l'abbé, qui vivait de\nses ouvrages, ne voulut confier un libretto à Rameau, que sur la remise,\nà lui faite par ce dernier, d'un billet de cinq cents francs pour s'indemniser\nen cas d'insuccès. Le marché conclu, Pellegrin donna à Rameau le\npoème d\"Hippolyte et Aricie; imitation heureuse de la Phèdre, de\nRacine.\nA quelque temps de là, Rameau fit exécuter le premier acte chez\nM. de la Popelinière, fermier général et amateur éclairé des beaux-arts.\nAu milieu de la répétition, Pellegrin qu'on y avait invité, se lève avec\ntransport, court à Rameau, et lui dit : « Monsieur, quand on fait de la\nmusique de cette beauté, on n'a pas besoin de cautions. » Aussitôt il\nprend le billet et le déchire devant tout le monde.\nCet enthousiasme fait honneur au goût de l'abbé.\nLe poème d 1 Hippolyte et Aricie est—après Jephté,«—un des meilleurs\nqu'ait composés et écrits Pellegrin. La préface, qu'il mit au-devant de\ncet ouvrage, fait honneur à sa modestie et atteste à quelles études cons-\nciencieuses il se livrait pour produire une conception, que depuis long-"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "124", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.28", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\ntemps on traite avec un sans-gêne vraiment grotesque, dont la plupart\nde nos livrets modernes nous offrent le triste tableau.\n« Quoiqu'une noble hardiesse soit un des plus beaux avantages de la\npoésie, je n'aurais jamais osé après un auteur tel que Racine mettre une\nPhèdre au théâtre, si la différence du sujet ne m'eût rassuré. Jamais\nsujet n'a paru plus propre à enrichir la scène lyrique, et je suis surpris\nque le grand maître de ce théâtre (Quinault) ne m'ait pas prévenu dans\nun projet qui m'a flatté d'une manière à n'y pouvoir résister. Le mer-\nveilleux dont toute cette fable est remplie semble déclarer hautement\nlequel des deux spectacles lui est le plus propre.\n« Mon respect pour le plus digne rival du grand Corneille m'a em-\npêché de donner cette tragédie sous le nom de Phèdre. Sénèque a traité\nle même sujet sous le nom d'Hippolyte, parce qu'il s'agit de la mort de\nson héros; mais, comme Ovide le fait revivre sous le nom de Virbius\ndans la forêt d'Aricie, j'ai cru qu'une princesse du nom de cette forêt\npouvait entrer naturellement dans le titre de ma pièce. C'est Racine\nmême qui m'a fourni cet épisode, et je l'ai adopté avec d'autant plus de\nplaisir, que le nom d'Aricie donne lieu de présumer que cette princesse,\nreste malheureux du sang des Pallantides, pourrait bien avoir fait appe-\nler ainsi l'heureuse contrée que Diane soumit à ses lois, aussi bien qu'à\ncelles MHippolyte.\n« Mais, ce n'est pas assez de justifier le choix de mon sujet et le titre\nde ma pièce ; il m'importe infiniment davantage de faire voir si ma fable\nest raisonnable. J'avouerai d'abord, sans prétendre censurer l'élégant\nauteur qui m'a ouvert cette carrière, que son Thésée m'a toujours paru\ntrop crédule, et qu'un fils aussi vertueux qu'Hippolyte ne devait pas\nêtre condamné si légèrement, sur la déposition d'une femme suspecte e*\nsur 1 indice d'une épée qu'on pouvait avoir prise à son insu. Je sais\nqu'une passion aussi aveugle que la jalousie peut porter à de plus\ngrandes erreurs; mais, cela ne suffit pas au théâtre; et le grand secret\npour être approuvé c'est de mettre les spectateurs au point de sentir\nqu'ils feraient de même que les acteurs, s'il se trouvaient en pareille\nsituation.\n« C'est là ce qui m'a engagé à mieux fonder la comdamnation d'Hip-\npolyte.... »\nArrêtons ici cette étude sur le Jephté de l'abbé Pellegrin et ses autres\nœuvres lyriques les plus remarquables... Après une longue carrière très\néprouvée de toutes les façons, en proie à la gêne, parfois à la misère,"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "125", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.29", "texte": "UN ABBÉ A L'OPÉRA\n\nnotre pauvre poète mourut le 5 septembre 1745, à l'âge de quatre-vingt-\ndeux ans, dans de profonds sentiments de piété.\nFréron, qui l'avait beaucoup connu, lui consacra ces quelques lignes\nnécrologiques :\n«Le Théâtre-Lyrique... a perdu son patriarche en la personne de l'abbé\nPellegrin...\n« On n'a pas rendu assez de justice à ce fécond écrivain. Il n'était assuré-\nment pas sans mérite, et nous avons de lui des morceaux, tels que l'opéra de\nJephté, la tragédie de Pélopée et la comédie du Nouveau monde, qui feraient\nhonneur à certains auteurs d'aujourd'hui, qui jouissent, on ne sait trop à quel\ntitre, d'une grande réputation d'esprit. Mais le blâme et la louange ne sont\npas toujours équitablement distribués dans ce siècle.\n« L'abbé Pellegrin était né, malheureusement, sans fortune; ce qui le mit\ndans la nécessité de multiplier les fruits de son travail. On jugea, avec raison,\nqu'un homme qui faisait tant de vers n'en pouvait guères faire de bons. Une\nchose encore qui a pu contribuer au décri où il était tombé, fut sa négligence\nsur son extérieur. Il était bien éloigné du luxus eruditns, dont parle Pétrone :\nou plutôt, on l'aurait pris, à le voir, pour un véritable érudit...\n« De plus, la nature lui avait refusé l'avantage mécanique de s'exprimer\navec facilité, et sa langue servait fort mal ses idées : défaut essentiel vis-à-vis\ndes trois quarts des gens du monde. Nos beaux esprits à la mode ont bien\nsenti qu'il fallait se distinguer par cet endroit. Aussi sont-ils presque tous\nbrillants, légers, subtils et décisifs dans la conversation. Du reste, notre abbé\nétait plein de droiture et de mœurs, d'une candeur et d'une simplicité admi-\nrables dans un homme de sa profession...\n« Un philosophe aimable, d'un esprit fin et délicat, rempli de connaissances\net de goût, qui voyait tous les jours l'abbé Pellegrin, lui a composé cette\népitaphe honorable :\nPrêtre, Poète et Provençal,\nAvec une plume féconde,\nN'avoir ni fait, ni dit de mal :\nTel fut Vauteur du Nouveau Monde.\ni Je trouve ces vers d'autant plus justesqu'ils renferment en quelque sorte\nl'abbé Pellegrin tout entier; son caractère de prêtre, sa profession de poète,\nsa patrie, la fécondité de sa muse, la bonté de son cœur et le meilleur ouvrage\nque nous ayons de lui. >\nPlus de vingt-cinq ans après, Fréron se rappelant à propos de l'abbé\nTrublet, l'abbé Pellegrin, dont le caractère avait plus d'un rapport\navec celui de l'ami de Fontenelle et de La Mothe, s'exprimait ainsi sur\nl'auteur de Jephté :\n« Tout Paris a connu, au moins de nom, feu l'abbé Pellegrin, excellent\ngrammairien, auteur très fécond de plus d'une vingtaine de pièces de théâtre,"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "126", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.30", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nde tragédies, de comédies, etc., dont plusieurs ont eu du succès, sans celles\nqu'il a données sous des noms étrangers; je ne nommerai que Pelopée, le\nNouveau monde, le Pastor fido, Jephté, Hippolyte et Aricie. On ade lui un\ngrand nombre d'odes et de poésies diverses, pour lesquelles il avait une faci-\nlité prodigieuse. Il s'était exercé dans tous les genres, hors celui de la satyie.\nIl est de notoriété publique qu'il a souvent prêté sa plume à quelques acadé-\nmiciens qui avaient eu recours à lui pour leurs discours de réception. Il avait\nremporté le prix de poésie de l'Académie française, en 1704, et sa pièce cou-\nronnée n'avait été balancée que par une ode dont il était aussi l'auteur. Il\nétait fort estimé du célèbre Boindin, qui n'accordait pas légèrement son\nsuffrage.\n« L'abbé Pellegrin, fils d'un conseiller au présidial de Marseille, aidait une\nfamille nombreuse du produit de ses veilles. Ses mœurs et sa probité sont\ndemeurées sans reproche. Auteur de plus d'ouvrages qu'il n'en eût fallu pour\nfaire la réputation de trois hommes de lettres, il n'osa se présenter à 1 Aca-\ndémie. Et pourquoi ne l'osa-t-il pas? C'est qu'il était pauvre et modeste et que\nces deux manières d'être, qui semblent s'accorder si bien, se nuisent souvent\nl'une à l'autre. Il est vrai qu'à cette pauvreté se joignait un extérieur fort\nnégligé qui le rendait quelquefois un objet de mépris.\n« Forcé de travailler pour vivre, il avait mis en cantiques spirituels, à\nl'usage des couvents de filles, la religion, la morale, l'histoire de l'ancien et\ndu nouveau Testament, les psaumes de David, /'lmitation de Jésus-Christ,\net, pour en rendre l'usage plus familier, il avait ajusté ses cantiques sur des\nairs connus d'opéra et même sur des vaudevilles, dont quelques-uns sont\nvulgairement désignés par des refrains burlesques.\n« Tout cela, défiguré par de fausses suppositions, n'a servi qu'à le couvrir\nde ridicule de son vivant à Paris. Né sous quelques degrés de latitude de\nplus, il eût oui de l'estime publique. »\n\nCH. BARTHÉLEMY."}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "127", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.31", "texte": "REVUE DES CONCERTS\nCONCERTS POPULAIRES : Reouverture. Georges Bizet. VArtésienne. Ouverture de\nNa'im, de M. H. Reber. Musique pour une pièce antique, de M. Massenet. Danse\nmacabre, de M. Saint-Saëns. CIRQUE-FERNANDO. PARIS-CONCERT.\nES Concerts populaires ont inauguré le 17 octobre la\ni5eannée de leur existence. Par une attention très délicate,\nqui sera appréciée par tous les hommes de cœur, M. Pas-\ndeloup avait tenu à faire les honneurs de cette première\nséance au pauvre Gecfrges Bizet, que la mort nous a si\nprématurément enlevé au mois de juin dernier. Admira-\nteur sincère de ce beau talent, frappé soudainement par\nune de ces fatalités, qui, suivant une expression de M. Paul de Saint-Victor,\ndonnent l'idée d'un crime commis par la mort, nous aussi, nous\nregardons comme un devoir de rendre un dernier hommage à la mémoire\nd'un musicien, dont nous avons toujours encouragé les tendances élevées et\nauquel nous nous plaisions à prêter un si brillant avenir.\nNé à Paris le 27 octobre 1838, Georges Bizet remporta le premier grand\nprix de Rome en 1857. La même année, il était proclamé lauréat dans un\nconcours d'un autre genre, ouvert par M. Offenbach pour la composition\nd'une opérette; Bizet obtint le prix ex œquo avec M. Lecocq, et son premier\nouvrage, le Docteur Mirctcle, fut joué sur la scène des Bouffes. Après son re-\ntour de Rome, il débuta aux Concerts populaires par un Scherzo de sympho-\nnie et au Théâtre-Lyrique par un opéra en 3 actes, les Pêcheurs de Perles\n(iB63J. Cet ouvrage dénotait chez son auteur un réel talent, qui s'affirma\navec plus d'assurance quatre ans après, dans un nouvel opéra en 4 actes, la\nJolie Fille de Perth (1867). La Jolie Fille de Perth posa Bizet dans la jeune\nécole française et le fit ranger au nombre des compositeurs sur lesquels il\nétait permis de compter pour l'avenir. A partir de cette époque, Bizet donna"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "128", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.32", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nsuccessivement une Fantaisie symphonique (Souvenir de Rome) chez M. Pas-\ndeloup (1869), Djamileh, un acte à l'Opéra-Comique, et au Vaudeville la mu-\nsique écrite pour VArlésienne de M. A. Daudet(iß72); aux Concerts populaires,\nune Ouverture intitulée Patrie! ( 1873) et enfin Carmen, 4 actes à l'Opéra-\nComique (1875). On lui doit en outre une série de mélodies pour chant et\npiano, et un assez grand nombre de compositions et de transcriptions pour\nle piano.\nRempli d'un profond respect pour son art et guidé par de vives aspirations\nvers le beau, le grand et le vrai, Bizet s'abandonna dès le premier jour au grand\nmouvement qui poussait nos jeunes musiciens à s'affranchir peu à peu des\nerrements du passé pour suivre une nouvelle direction, qui leur parais-\nsait ouvrir un vaste champ au déploiement de la puissance musicale. L'art\ndoit constamment marcher en avant et se transformer sans cesse; du jour où\nil reste stationnaire, la décomposition commence et la mort n'est pas loin.\nC'est par une suite de transformations successives que la musique dramati-\nque s'est élevée de VArmide de Lulli au Don Juan de Mozart; la musique\nsymphonique, des Suites d'orchestre de Bach à la Symphonie en ut mineur\nde Beethoven. Si les maîtres, dont les chefs-d'œuvre marquent ces grandes\nétapes du progrès avaient poussé le respect de la tradition et le culte du passé\njusqu'à emprisonner leurs idées dans des formes, dont les étroites limites\ncondamnent le génie lui-même à une immobilité absolue, nous en serions\nencore aujourd'hui à l'enfance de l'art. Cette loi du progrès, c'est la loi de\nla vie elle-même, elle est donc de tous les temps et s'impose à tous les hom-\nmes. Mais elle ne s'impose pas toujours sans secousses et par la seule force\nde l'intelligence et de la logique; elle se heurte sans cesse à la force d'inertie\nque lui opposent les usages et les routines, et il faut le plus souvent une ré-\nvolution pour assurer son triomphe définitif. Gluck voulut rompre brusque-\nment avec l'esthétique musicale de son temps, et il fit une révolution; mais\nde cette révolution naquit l'opéra moderne ; il avait réalisé un progrès.\nBeethoven fut un révolutionnaire, il s'ouvrit bon gré mal gré des voies\nnouvelles, et sous l'impulsion puissante que lui avait communiquée ce\ncolosse, l'art symphonique marcha vers la perfection à pas de géant. De nos\njours, M. Richard Wagner a révolutionné la musique dramatique, il a étendu\nles limites de l'expression musicale et réalisé un nouveau progrès, dont nous\nCommençons à recueillir les premiers fruits. Je sais bien que ce progrès est\nnié par une grande partie de nos contemporains, mais songez que nous\nvivons précisément dans la période de transition ; que le passage d'un état\nanciennement établi à un état nouveau entraîne forcément une crise, et que\nce n'est pas au plus fort de la crise qu'on peut juger sainement de la portée\nd'une réforme et de ses avantages.\nToute réforme produit une scission et crée un violent antagonisme d'opi-\nnions. D'un côté se rangent tous les doctrinaires qui ont la religion du passé\net le culte de la tradition. Ils se sont pétrifiés en quelque sorte dans l'admi-"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "129", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.33", "texte": "ration des grandes œuvres qui ont enthousiasmé leur génération; ils ne sen-\ntent ni ne comprennent les besoins nouveaux de la génération qui va leur\nsuccéder, et le mot seul d'innovation frappe d'épouvante leur esprit timide\net entêté. Dans l'autre camp, tous les esprits jeunes et impatients, frondeurs\nde préjugés, avides de nouveau, curieux de l'inconnu, se précipitent avec tout\nl'enthousiasme irréfléchi de la vingtième année sur les pas du novateur hardi,\nqui leur ouvre des voies nouvelles et leur laisse entrevoir des horizons sans\nbornes. Dans ces deux camps extrêmes, l'intolérance est poussée jusqu'à ses\ndernières limites ; pas de concessions, pas de transactions, tout ou rien.\n« C'est une vraie guerre sociale, les deux partis semblent plus impatients de\nCombattre que de traiter, on n'a d'autre langage que le mot d'ordre à l'inté-\nrieur et le cri de guerre à l'extérieur, et Ton se jette à la tête de ces termes de\nconvention, de ces mots vagues que chacun définit au besoin de ses haines\n01 de ses préjugés et qui ne servent de raison qu'à ceux qui n'en ont pas. »\nMais entre ces deux fronts de bataille vient se placer la foule des esprits mo-\ndirés et réfléchis, c'est-à-dire tous ceux qui admirent les trésors du passé\nsins méconnaître pour cela la possibilité et le besoin d'y ajouter de nouvelles\nconquêtes dans l'avenir, tous ceux qui ont assez de jugement et de sang-froid\npour échapper aux entraînements de l'esprit de parti et pour discerner ce\nqui doit être conservé dans l'état de choses présent et ce qui doit être\nadopté dans les réformes qu'on voudrait lui faire subir. Georges Bizet\nappartenait essentiellement à cette classe d'esprits tolérants et concilia*\nteurs, qui comprend du reste tous nos jeunes compositeurs sans exception.\nPas plus que MM. Massenei, Guiraud, Lalo, Saint-Saëns et Paladilhe, il n'a\njamais rompu avec les traditions de l'école française, et, s'il s'est pénétré des\nthéories nouvelles de M. Richard Wagner, ce n'était que pour s'assimiler celles\ndes innovations du maître qui pouvaient faire accomplir un progrès à l'art/raw-\nçais, sans choquer trop ouvertement nos mœurs artistiques et notre tempé-\nrament musical. Bizet £tait de ceux qui croient que l'opéra, tel que nous\nle connaissons aujourd'hui, ne présente pas le dernier degré de la perfection\net qu'on peut concevoir quelque chose au-dessus de l'esthétique musicale\nd'Auber et de ses imitateurs. Il a senti, comme tant d'autres, qu'il ne suffisait\nplus pour composer un opéra d'enfiler un long chapelet de mélodies agréables\nà entendre et faciles à retenir et de jeter ses idées dans de vieux moules inva-\nriables, consacrés par un long succès, mais terriblement usés par labus qu'on\nen a fait. « L'école des flonflons, des roulades, du mensonge est morte, bien\nmorte, écrivait-il lui-même, enterrons-là sans larmes, sans regrets, sans\némotion et en avant ! » En avant ! c'est-à-dire au lieu de ces mélodies banales\nqui n'ont aucun lien direct avec le sujet, cherchons la vérité dans 1 expression\nmusicale, cherchons à identifier la musique avec l'action qu'elle doit traduire,\ncherchons à donner à la mélodie un développement de plus en plus vaste, à\nl'enrichir, à l'étendre par degrés 5 au lieu de cet ensemble invariable de for-\nmes surannées, cherchons une forme plus large, où 1 harmonie puisse se\n\nX.\nREVUE DES CONCERTS\n9"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "130", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.34", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\ndéployer avec plus de richesse, où les trois facteurs essentiels du drame\nlyrique, le poème, le chant et l'orchestre arrivent a se fondie dans un tout\nharmonieux.\nOui, cherchez tout cela, et..... votre procès sera bientôt fait, et lon vous\njettera à la tête cette absurde épithète qui s'attachera à vous comme un stig-\nmate indélébile : c'est un wagnérien! Quiconque se propose un autre idéal\nque le Cheval de Bronze ou la Fanchonnette est un wagnérien? Quiconque\nn'écrit pas tout un opéra sur des airs de quadrille ou de contredanse, manque\nde mélodie, c'est un impuissant, c'est un wagnérien ! Bizet était un wagné-\nrien, on Fa ressassé sur tous les tons à propos de chacune de ses œuvres,\nmais il était incorrigible, paraît-il, et il est mort wagnérien endurci.\nEh bien, je déclare que tous ceux qui l'ont qualifié de wagnérien ne con-\nnaissent pas une note des partitions de Wagner, pas un mot de ses théories.\nEt si je mets tant d'ardeur à défendre Bizet de ces imputations ineptes, ce\nn'est pas que je considère celles-ci comme une calomnie dont il importe de\nlaver sa mémoire, je tiens seulement à rétablir la vérité des faits, voilà tout.\nBizet était un zélé partisan de la mélodie absolue, et cela seul suffit à éta-\nblir une scission complète entre lui et le maître allemand. En fait d'innova-\ntions subversives, il s'est constamment étudié à écrire de la musique expres-\nsive, à chercher l'effet scénique ainsi que l'expression vraie des sentiments et\ndes caractères, à éviter avec soin les et les contre-sens. Parmi les\nartistes, on distingue les génies spontanés et les génies réfléchis. Bizet appar-\ntenait à la seconde famille; c'était un esprit méditatif et réfléchi. Chez lui,\nl'inspiration était rarement spontanée, mais à force de recherches et de tra-\nvail, il arrivait à donner à ses idées une forme qui frappe et s'impose à l'es-\nprit plutôt qu'elle ne touche le cœur et charme l'imagination. La mélodie de\nBizet est large et expressive, son harmonie, toujours très travaillée, est rem-\nplie de successions et de modulations hardies et souvent nouvelles» Mais\nc'est surtout son orchestre qui trahit la main d'un maître consommé, c'est\ndans l'instrumentation que son esprit chercheur et laborieux se plaisait à en-\ntasser les combinaisons ingénieuses, les sonorités piquantes et ces mille dé-\ntails de facture dont l'ensemble constitue le coloris en musique. Bizet fut un\ncoloriste de premier ordre. Ses œuvres ont eu des fortunes différentes; cha-\ncune d'elles porte la marque d'un vrai talent. Son dernier opéra, Carmen, est\nune partition remarquable, mais, ce qui restera comme son chef-d'œuvre,\nc'est cette adorable musique de lArlésienne, qui est désormais inscrite au ré-\npertoire des Concerts de musique classique et que le public arrivera tôt ou\ntard à apprécier à sa véritable valeur.\nBizet est mort au moment où le succès allait le pousser rapidement dans\nune carrière qu'il avait parcourue jusque-là avec honneur et non pas sans\néclat. Sa perte est un grand deuil pour l'École française qui compte si peu de\ncompositeurs de talent et d'avenir; elle a été vivement ressentie par tous le"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "131", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.35", "texte": "REVUE DES CONCERTS\n\nartistes et même par le public, qui commençait à sympathiser avec le wagné-\nrisme de Bizet, depuis le succès de Carmen à l'Opéra-Comique.\nJe me suis longuement étendu sur cet article nécrologique; mais, je l'ai\ndit, je considérais comme un devoir de rendre ce dernier hommage à la mé-\nmoire d'un musicien sympathique à tous les titres, et, d'ailleurs, les pro-\ngrammes de la quinzaine me laissaient toute latitude. En fait de nouveautés,\nje n'ai à signaler qu'une belle ouverture de M. Reber, ouverture de Naïm,\ndéjà connue pour avoir été executée au Conservatoire et dans plusieurs con-\ncerts publics. Quelques mots encore sur la Musique pour une pièce antique,\nde M. Massenet, d'abord pour constater le très brillant succès qu'elle a ob-\ntenu dimanche dernier pour appeler l'attention de M. Pasdeloup sur\nun petit détail qui a choqué bon nombre d'auditeurs. Autrefois, le beau solo\nde violoncelle (Invocation d'Électre) était joué par M. Loys avec une rare\nperfection; M. Loys est parti et le soliste, du nom de Vandergucht, qui le\nremplace, manque absolument de son et joue avec autant d'expression qu'un\norgue de barbarie. Je n'avais jamais entendu une exécution aussi pitoyable\net j'en suis réduit à envier le sort des trois quarts des spectateurs qui, eux,\nn'ont rien entendu du tout.\nLe même jour on exécutait (pour la première fois aux Concerts populaires)\nla Danse macabre de M. Saint-Saëns. C'est un morceau très curieux; il a été\nbissé et ce bis a soulevé quelques protestations qui ont du reste été rapide-\nment couvertes par les applaudissements de toute la salle.\nH. Marcello*\nCIRQUE-FERNANDO. Une œuvre très remarquable a signalé le\ntroisième concert. C'est une ouverture intitulée Madrid, dont le nom de\nl'auteur, d'après l'étrange système adopté par M. Henri Chollet, ne sera ré-\nvélé qu'à la troisième audition, lorsque la moitié peut-être de l'auditoire qui\navait assisté à la première ne sera plus là pour témoigner au compositeur\ntoute la satisfaction qu'il en a reçue. Au théâtre, au moins, le nom de l'au-\nteur d'une pièce nouvelle étant censé un secret pour le public, l'acteur prin-\ncipal vient proclamer son nom à la fin de la première représentation. Ceci me\nremet en mémoire la première de Robert Macaire, à laquelle j'assistai il y a\nquelques trente-neuf ou quarante ans. Les trois premiers actes avaient\nété applaudis à tout rompre, lorsqu'un malencontreux quatrième acte, qui\nfut supprimé dès la seconde représentation et remplacé par un ballon, est\nvenu jeter de la neige fondue sur la tête du public. Rires, trépignements,\nsifflets, rien n'y manquait. A la fin, la toile tombe et Frédérick-Lemaître\ns'avance. Il faut vous dire qu'à cette époque le nom de l'auteur était moins\ndivulgué d'avance qu'il ne l'est aujourd'hui. « Messieurs, le drame que nous\navons eu l'honneur de représenter devant vous.,.. » « Ce n'est pas un drame I »\ncrie le parterre. « Messieurs, la pièce que nous avons eu.... » « Ce n'est pas\nune pièce ; c'est une ordure! » vocifèrent les stalles d'orchestre et les loges."}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "132", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.36", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\n« Messieurs « reprend une troisième fois le pauvre acteur interdit et trem-\nblant : « Ce que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est de\nde M. FRÉDÉRICK-LEMAITRE. »\nMais me voici loin des Concerts modernes et de Madrid. Donc, Madrid\nest une Ouverture charmante, qui renferme au milieu d'une instrumentation\nbrillante et riche, un motif très heureux accompagné par des castagnettes,\nqui produisent d'autant plus d'effet que l'auteur a fort sobrement fait usage de\ncet instrument dont abusent tant les compositeurs qui veulent\nl'Espagnol ; enfin un mouvement très passionné dans le mode mineur et une\npéroraîson d'une chaleur irrésistible. Au même concert, M. Henri Chollet a\nfait entendre deux mazurkas de Chopin, instrumentées avec une grande\nhabileté par M. Debillemont : l'une a été bissée à l'unanimité, autant poui le\ncharme du morceau que pour sa parfaite exécution.\nLa nouveauté du quatrième concert (du 24 octobre) a été l'Ouverture du\nChâteau en loterie, opéra comique inédit. Décidément, M.Henri Chollet a la\nmain heureuse. Cette ouverture est vive, enjouée, remplie de jolies phrases\nmélodiques, et ce qui n'est pas un mince élément de succès, elle est courte.\nUn rigodon de Dardanus, de Rameau, avec l'instrumentation refaite par\nM. Gevaert j'avoue être peu partisan de ces ressemelages a fait plaisir\net a été bissé. La symphonie en mi b. de Mozart, a été très bien exécutée,\net l'orchestre s'est surpassé dans le finale.\nLa salle était comble,et nous ne sommes encore qu'au quatrième concert.\n»\nPARIS-CONCERT. Les bals et même les concerts du Casino-Cadet\nayant finalement succombé devant l'indiflérence du public, et une aussi jolie\nsalle ne pouvant pas rester à l'état de cadavre, il s'est trouvé deux hommes\ndévoués à l'art musical qui ont résolu de la faire renaître de ses cendies, en\nlui octroyant un nom nouveau. Et pour bien organiser les séances vocales et\ninstrumentales qui s'y donneraient tous les soirs, ils ont choisi M. Delmary,\nartiste et administrateur intelligent. L'inauguration des Paris - Concei ts\na donc eu lieu vendredi dernier, 29 courant. Arrivé à la hâte à dix heures,\nj'ai néanmoins été heureux de pouvoir constater à cette première soirée le\ncharme et la jolie voix d'une jeune Suédoise, mademoiselle Maria di Bolka,\nl'entrain et la verve de mesdemoiselles Berthal et Bergeron, la voix immen-\nsément puissante de M. Coudray, jeune ténor, et la bonne méthode de\nM. Renaud, ténor également. L'orchestre est confié à deux habiles conduc-\nteurs, MM. Wohanka et Bourdeau. Une jeune et charmante prestidigitatrice,\nmademoiselle Delille, a fait une agréable diversion à la musique par des\ntours fort habilement exécutés et par de jolis bouquets oflerts à toutes les\ndames. A tous ces éléments de succès, il faut encore ajouter la promenade,\nles rafraîchissements, la conversation et toutes sortes de jeux.\nHenry Cohen."}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": "133", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.37", "texte": "REVUE DES THÉATRES LYRIQUES\n\nOPÉRA-COMIQUE : Le Val d'Andorre. THÉÂTRE DES VARIÉTÉS : La Boulangère a\ndes écuSy opéra bouffe en trois actes de MM. HENRI MEILHAC et LUDOVIC HALÉVY?\nmusique de M. JACQUES OFFENBACH.\nOURQUOI la reprise du Val d'Andorre à VOpéra-Co-\nmique ne ferait-elle pas recette? L'ouvrage est bien de\nceux qui incitent aux douces émotions de l'âme l'é-\nlément bourgeois dont se compose la clientèle de ce\nthéâtre.\nLe livret de M. de Saint-Georges regorge d'invrai-\nsemblances qui eussent choqué jusqu'à feu Portelance, auteur d'Anti-\npater, et fourmille d'euphémismes qui eussent effrayé jusqu'à feu Hip-\npolyte Bis, collaborateur de Guillaume Tell; maison y voit quantité\nd'images gracieuses, une soldatesque aimable d'abord, et puis un che-\nvrier avec une cornemuse, un chasseur avec une carabine, une servante\nde ferme qui vole pour sauver son amoureux du service, un sergent re-\ncruteur qui vide bouteille au nez des gens le plus galamment du monde,\nun chœur de paysans et de paysannes accommodés au goût avec\ndes fleurs dans les cheveux. Mariage assorti de 1 art et de la nature .\nmixture selon Ici formule des personnages et des accessoires chéris du\npublic, à laquelle il ne manque peut-être que le « vieux solitaire de la\nmontagne », tout tremblant sous sa robe de bure, rehaussée de la gourde\net du chapelet de buis.\nLa partition d'Halévy n'est guère moins ridée que le vieil ermite de la\ntradition. Il y a vraiment trop de musique : les ariettes et les romances"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": "134", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.38", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nsont d'un style assez plat; et les duos, trios et quatuors sont écrits avec\nun tel parti-pris de répéter le motif, que ce motif, dont l'idée est parfois\njolie, se noie dans la confusion des développements et des raccords qui le\nramènent. La péroraison est toujours trop loin de l'exorde. Les actes dé-\nfilent interminables, et, en soi, chaque morceau est trop long : de là, cette\nabondance, sœur de la stérilité. Ce qui manque à ce plan, c'est la pro-\nportion de la coupe à l'élévation. Quant à l'idée mélodique elle est, comme\ncertaines eaux, claire, mais peu profonde. Tour à tour, elle effleure le co-\nmique, frise le mélodramatique et côtoie le sentimental ; mais rarement\nelle atteint le but.\nL'interprétation du Val d'Andorre est bonne. C'est Obin qui fait\nJacques Sincère, le vieux chevrier, magistralement créé par Bataille. Je\ndoute que Bataille ait mieux joué le rôle, et qu'il lui ait donné une phy-\nsionomie plus expressive : chez Obin, l'acteur est demeuré entier, mais\nle chanteur est au déclin de ses moyens. Malgré les faiblesses d'organe\nqui trahissent sa volonté, Obin est encore un artiste plein d'élan et de\nfeu, un des rares qui sachent marquer ses personnages du coup de griffe\npersonnel. Stéphan le chasseur est représenté par Montjauze le clairon.\nBarré, qui chante avec esprit, donne au sergent Lejoyeux des airs de\ngentillâtre : c'est peut-être pousser trop les choses à la distinction. Ce\npauvre Meillet, qui a tenu le rôle en dernier lieu, au Théâtre-lyrique, le\nfaisait plus rond et plus communicatif. Nicot égayé de son mieux celui\nde Saturnin.\nMademoiselle Chapuy, dont le joli soprano est naturellement éveillé,\ns'émousse les cordes graves à chanter le rôle de Fleur de Mai, écrit trop\nbas pour elle. Elle dit le dialogue avec finesse, ou même avec simplicité,\nsi besoin est, et lui donne un accent mélancolique très touchant. Le ta-\nlent de cette jeune artiste commence à se dégager avec un relief puissant\nsur le fond des médiocrités féminines qui l'entourent, et sa personnalité\ns'accentue.\nJ'ose espérer que l'orchestre somnolent de lOpéra-Comique n'a pas\ninfligé deux fois au public l'exécution de l'ouverture du Val d'Andorre,\ntelle que nous l'avons entendue.\nO. Le Trioux.\nTHÉÂTRE DES VARIÉTÉS : La Boulangère a des écus.\nBernadille a été un Figaro historique, mêlé à de grandes affaires et\nayant tout le profil d'un type de théâtre : de là, la tentation et le mal-\nheur de MM. Offenbachj Meilhac et Halévy."}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": "135", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.39", "texte": "REVUE DES THÉÂTRES LYRIQUES\n\nSi Bernadille n'avait pas trempé dans la conspiration de « M. de Cel-\nlamâre » ; s'il n'avait pas brigué la gloire d'enlever le Régent pour être\nagréable au prince de Polignac, au duc de Richelieu et à la duchesse du\nMaine; s'il s'était contenté de rester le coiffeur ordinaire de la Duchesse\net l'amant chéri de la belle Toinon, cabaretière des Halles, nous aurions\nune pièce mauvaise de moins à enregistrer.\nBernadille devenu conspirateur, est traqué par la police. Il se réfugie\ndans la chambre et dans les bras de Toinon qui ne pourrait le soustraire\naux recherches des agents du Régent si Margot, la Boulangère aux écus,\nne lui prêtait assistance.\nMargot a rapidement gagné une grosse fortune en se mêlant aux af-\nfaires de Law. Elle n'a pas pour cela quitté sa boulangerie. Elle a sim-\nplement modifié sa façon de vivre. On la voit vendre son pain, vêtue de\nsoie, couverte de diamants qui orillent sous les buees de la faiine.\nQuand elle sort, quatre grands laquais, dorés sur tranches, la portent\ndans une chaise sculptée, peinturlurée et festonnée. Un suisse empana-\nché précède la déesse du jour.\nSingulier suisse d'ailleurs. De Château-Thierry il est venu à Paris\navec un capital qui a fondu, comme la neige fond au souffle du vent du\nmidi, dans ces mêmes spéculations qui ont été si favorables à la Boulan-\ngère. Par amour pour Margot il s'est fait « son suisse ». Il est laid, ba-\nnal, mais si entêté qu'il espère être aimé un jour ou l'autre.\nVoici le moyen inventé par Margot pour sauver l'amant de son amie\nToinon : dérouter d'abord la police en faisant prendre au perruquier les\nhabits du Suisse et le garder ensuite chez elle en qualité de mitron. Toi-\nnon voit ce sauvetage avec un plaisir mêlé d'inquiétude. Dame, c est que\nBernadille est un beau gars, que la chair est faible, et que Margot est su-\njette à caution ! Elle avait raison la pimpante cabaretière. A peine ins-\ntallé chez la Boulangère, le perruquier, toujours poursuivi par la police\nqui n'a pas été longtemps dupe de la substitution, a indignement\ntrompé Toinon. Outragée, mais l'aimant encore, celle-ci vient sommer\nBernadille de choisir entre elle et Margot. Cette situation que tout le\nmonde a appréciée dans la Fille de madame Angot, est tranchée par le\nperruquier qui revient sans vergogne à ses premiers amours. Margot,\nfurieuse, se venge sur le coup, en dénonçant aux agents l'indigne perru-\nquier; cependant, par un de ces revirements si soudains chez les\nfemmes, elle déclare aussitôt qu'elle a menti. La police fait la sourde\noreille et Bernadille sera bel et bien mis au cachot.\nLes auteurs ont si bien compris l'intensité d'intérêt offerte par ces si-\ntuations, qu'ils ont jugé prudent de se condamner eux-mêmes en établis-"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": "136", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.40", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nsant un final sur les paroles suivantes dites par tous les personnages.\nJ'en garantis l'esprit, sinon la lettre :\n« Vit-on jamais une situation plus neuve, plus terrible plus em~\npoignante.... »\nC'est, )'e crois, ce qu'il y a de plus spirituel dans les deux premiers actes.\nAinsi qu'on va pouvoir en juger, les efforts d'imagination des libret-\ntistes atteignent les hauts sommets durant le troisième acte.\nBernadille est mis au cachot avec infiniment de politesses et de pré-\ncautions. Il essaie en vain de s'échapper. S'il sert par une cave, il re-\ntombe dans sa prison par une cheminée, et ainsi jusqu'au moment\noh la Boulangère, voulant réparer les désastreux effets de sa dénoncia-\ntion, achète les gardiens du prisonnier à prix d'or, et fait mettre à sa\nplace le commissaire. Toinon n'est pas restée inactive et apporte sur ces\nentrefaites la grâce de Bernadille qu'elle a obtenue du Régent. Cette su-\nprême péripétie aboutit au mariage de Toinon avec le perruquier et à\ncelui du suisse entêté avec la Boulangère. Plaquez sur cette action les\nrôles des deux agents de police joués avec autant d'entrain et de gaîté\nque s'ils en valaient la peine, par Berthelier et Léonce; celui du com-\nmissaire échu au talent inutilisé de l'excellent Pradeau,, et vous en sau-\nrez autant que moi sur le compte de la nouvelle pièce de MM. Meilhac\net Halévy.\nLes auteurs de Frou-Frou, des Sonnettes, de la Petite Marquise et\nde tant de pièces fines, mordantes, délicieuses, n'avaient pas le droit de\nse fourvoyer aussi profondément dans un genre qui commence, un peu\ntard peut-être, à écœurer les gens de goût.\nIls n'avaient pas écrit d'opérette depuis 1869.\nLa Boulangère n'est pas tombée à plat, parce que Dupuis y est amu-\nsant; parce que Paola Marié possède une voix pénétrante, un talent\nconsciencieux et bon nombre d'admirateurs; parce qu'Aimée, retour\nd Amérique, est couverte de diamants et qu'elle dit à ravir ses couplets\ndu second acte, dont elle accentue avec une chaleur réellement artistique\nle refrain « il est à moi! » ; parce que Baron est drôle; parce que les dé-\ncors et les costumes sont d'un goût que personne ne conteste à la direc-\ntion des Variétés; parce qu'enfin on a l'habitude de respecter les noms\nde MM. Meilhac et Halévy.\nLa pièce est détestable et quelque succès d'argent qu'un public trop\naccommodant puisse lui faire, elle n'en sera pas moins une tache dans\nl'œuvre des deux hommes d'esprit qui ont eu le malencontreux courage\nde la signer."}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": "137", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.41", "texte": "REVUE DES THEATRES LYRIQUES\n\nJe n'ai plus grand espace pour parler de la musique de M. Offenbach.\nJe le regrette, car il y aurait bien des enseignements à tirer de l'analyse\nde cette opérette.\nLa phrase la plus originale de la partition est, sans contredit, celle\nque le cerveau fécond du maestro n'a pas engendrée, c'est l'air connu de\nla ronde populaire :\nLa Boulangère a des écus\nQui ne lui coûtent guère.\nL'ouverture commence par cette heureuse inspiration que suit un an-\ndante vulgaire, suivi lui-même d'un allegro vivace incolore et coups\nde grosse caisse et de cymbales.\nLe livre est hélas ! inférieur au début charmant de la préface. Quelques\nfeuillets à peine méritent d'être signalés.\nAu premier acte, à l'exception de la romance deToinon dont l'idée est\nfraîche, l'orchestration discrète, presque distinguée, on n'entend que\nvalses, polkas, grosse caisse, cymbales et tambour.\nLe second acte renferme du tambour, des cymbales, de la grosse caisse,\ndes polkas et des valses. Heureusement que les couplets de Margot, bien\nsincères, bien francs d'allure, expressifs même, et une chansonnette co-\nmique à deux voix, font supporter ce tapage endiablé et dansant.\nOn chercherait sans succès quelque chose d'intéressant dans le troi-\nsième acte.\nOutre ces légères imperfections, la partition de M. Offenbach contient\nles rhythmes favoris qui font sa manière, et Ton y trouve assurément\navec plaisir, les réminiscences très accusées de la Belle-Hélène, de la\nGrande-Duchesse, de la Périchole, de Barbe-Bleue, etc., etc.\nEn toute vérité, il serait peut-être bon que M, Offenbach se reposât\nun peu et refît une virginité à sa muse qui est évidemment à bout de\nforces.\nLa morale de cette histoire est que :\nSi la Boulangère rapporte beaucoup d'écus à ses auteurs, ils ne leur\nauront coûté guère.\nRaoul de Saint-Arroman.\nGAITÉ. Le Voyage dans la Lune. Voulez-vous du sidéral et\nde Péthéré ? On en a mis partout dans cette féerie. Jamais la devise de\nNicolet, fondateur de la Gaîté, « de plus fort en plus fort», n'a été mieux\njustifiée \\ et la gloire en revient un peu à tout le monde, a M. Vizentini,"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": "138", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.42", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\nle directeur, à MM. Leterrier, Vanlooet Mortier, les auteurs de la pièce,\nà M. Offenbach_, le musicien, aux décorateurs MM. Cambon, Chéret et\nGornil, et à ces anonymes de génie qu'on appelle MM. les machinistes.\nLes acteurs ont aussi leur part dans le succès de la pièce, succès qui fera\npendant à celui du Tour du Monde en quatre-vingts jours. C'est Chris-\ntian et Zulma-Bouffar qui mènent l'intrigue, qui va chaque jour se hé-\nrissant de calembours féroces.\nIl y a de jolies choses dans la partition d'Offenbacn, à travers des res-\nsouvenus et des plagiats qu'expliquent la rapidité de son travail. Le se-\ncond acte est plein de mouvement : il nous a paru le mieux réussi au\npoint de vue musical, et Zulma-Bouffar y fait feu de toutes pièces.\nSi les bruits qui courent ont quelque fondement, M. Vizentini aurait\npris la succession d'Offenbach avec Tarrière-pensée de convertir tôt ou\ntard la Gaîté en Théâtre-Lyrique. La subvention de 100,000 ir. allouée\nau directeur du Théâtre-Lyrique étant en déshérence, faute de salle de\nspectacle, il pourrait bien se faire que M. Vizentini fît valoir ses droits\nau privilège accordé précédemment à MM. Arsène Houssaye et Campo-\nCasso.\n\nO. L. T."}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": "139", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.43", "texte": "VARIA\nCorrespondance. — Faits divers. — Nouvelles.\n\nFAITS DIVERS\nar arrêté de M. le Ministre de l'lnstruction publique, des\nCultes'et des Beaux-Arts, en date du 26 octobre, M. Hey-\nberger, chef du chant à la Société des Concerts, a été nommé\nprofesseur d'une classe spéciale de solfège pour les chanteurs,\nau Conservatoire national de musique. M. Heyberger est\nAlsacien; musicien distingué, il est auteur de compositions\nchorales fort estimées. Avant la guerre, il occupait à Mulhouse une position\nimportante qu'il a abandonnée au moment de l'annexion.\nLa Société des Compositeurs de musique met au Concours pour l'an-\nnée 1875 :\ni» Une symphonie à grand orchestre;\n20 Un quatuor pour instruments à cordes.\nLes compositeurs français sont seuls admis à concourir. Un prix unique\nsera donné pour chacun des deux concours. Des mentions honorables pour-\nront être décernées; toutefois, le jury ne prendra connaissance des noms des\nauteurs qui auront obtenu des mentions et ne les rendra publics qu'avec leur\nassentiment. La Société fera exécuter les œuvres couronnées.\nNe pourront prendre part au concours que les compositions inédites et non\nexécutées. Si, après le jugement, on venait à connaître que 1 œuvre ayant\nremporté le prix ne se trouve pas dans ces conditions, le verdict du jury se-\nrait annulé. Le jury sera nommé à l'élection par l'Assemblée générale de la\nSociété des compositeurs de musique. Les membres du jury ne peuvent con-\ncourir.\nSymphonie.\nPrix unique : une médaille d'or de 500 francs.\nLes œuvres envoyées au concours devront être écrites dans le style rigou-\nreux de la symphonie, et divisées en quatre parties .\ni* Premier morceau, Allegro très développé;"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": "140", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.44", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\n-20 Adagio ou Andante;\n3° Scherzo ou Tempo di minuetto;\n4° Finale développé.\nUne réduction au piano devra accompagner la partition d'orchestre.\nQuatuor\nPrix unique : une médaille d'or de 300 francs.\nLe quatuor devra comprendre quatre parties, de mouvements et de carac-\ntères différents.\nLes manuscrits devront porter une épigraphe reproduite sur un pli cacheté\naccompagnant l'envoi et renfermant les noms et l'adresse de l'auteur. On\ndevra les faire parvenir avant le i«r novembre 1875, pour le quatuor, et avant\nle lel'1el' décembre 1875, pour la symphonie, àM, Wekerlin, bibliothécaire, au\nsiège de la Société, 95, rue de Richelieu, chez MM. Wolff et PleyeL\nLa séance annuelle de l'Académie des Beaux-Arts a eu lieu le 3o octobre.\nEn voici le programme :\ni° Exécution dune ouverture composée par M. Serpette, pensionnaire de\nl'Académie de France à Rome;\n20 Rapport de M. le président annonçant les prix décernés en vertu des\ndiverses fondations et les sujets imposés pour les concours ultérieurs ;\no° Distribution des grands prix de peinture et de sculpture.\nOn a donné la semaine dernière au Karltheater de Vienne, la Belle\nBourbonnaise, de M. Cœdès, une très agréable partition que M. Cantin re-\nprendra certainement un de ces jours. En rendant compte de l'ouvrage qui\na réussi, le Danube nous apprend que le chef d'orchestre du théâtre de Léo-\npoldstadt a intercalé quelques morceaux de musique dans la partition de\nM. Cœdès. C'est une pratique usuelle chez nos voisins. Ainsi Schubert, l'im-\nmortel auteur du Roi des Aulnes, a plus d'une fois écrit, à la réquisition des\ndirecteurs, des morceaux de musique qu'on insérait sans façon dans les ou-\n\\rages des maîtres français. Dans la Clochette d'Hérold, il y a un air et un\nduo de la façon de Schubert.\nL'administration de l'Assistance publique vient de prendre une décision\ndont les artistes lui sauront gré : elle n'est pas coutumière du fait, et nous la\nsignalons d autant plus volontiers. Le droit des pauvres sera perçu plus ri-\ngoui eusement et à un taux notablement plus élevé que par le passé sur les\nrecettes des bals publics; mais, par contre, il est abaissé à 5 0/0 sur les re-\ncettes des concerts périodiques ayant un but sérieux, comme ceux de\nMM. Pasdeloup, Colonne, etc. C'est un progrès sensible sur l'état de choses\nactuel. Reste maintenant la question des droits perçus dans les théâtres, dans\nlaquelle il y aurait aussi grandement à distinguer, comme on le fait pour les\nconcerts.\nM. Adolphe Sax a conçu et exposé il y a dix ans un projet d'opéra po-\npulaire ayant des dimensions colossales. L'inventeur vient d'intéresser à son"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": "141", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.45", "texte": "VARIA\n\nidée un groupe qui va étudier le projet de M. Sax au double point de vue\nde l'acoustique et de l'optique. Les études préliminaires seront faites par\nun comité composé de MM. Émile de Girardin, Bardoux, sous-secrétaire\nd'Etat au ministère de la Justice; Ambroise Thomas, Halanzier, Carvalho,\n.foncières, le baron de Reinach, Dennery, Detroyat et Camille Doucet. Si le\nrapport est favorable, on s'occupera immédiatement de réunir les fonds né-\ncessaires à l'accomplissement de l'œuvre.\nLe Casino se transforme et prend le titre de Paris-Concert. Le nouveau\ndirecteur veut y attirer un monde plus artistique et faire prendre place au\nnouvel établissement entre les concerts de musique facile et les concerts de\ngrande musique. L'orchestre, fort de quarante musiciens, est placé sous la\ndirection de M. Wohanka, compositeur hongrois, et les chœurs sous celle de\nM. Bourdeau, l'ex-chef des chœurs de la Gaîté. L'inauguration a eu lieu ven-\ndredi dernier. Bonne chance à la nouvelle entreprise!\nSur la demande des artistes des chœurs, de l'orchestre et du ballet,\nM. Halanzier vient de proposer au Ministre des Beaux-Arts le rétablissement\nde la caisse des pensions de l'Opéra, supprimée en 1866. La question est ac-\ntuellement à l'étude, et il est probable qu'elle recevra une prompte solution.\nCambon, le célèbre décorateur, vient de mourir. Il s'était d'abord oc-\ncupé de peinture à l'aquarelle et de dessin à la sépia. Il fréquenta ensuite l'a-\ntelier de M. Charles Cicéri, qu'il aida dans ses travaux les plus importants.\nCe fut en 1828 qu'il commença à se livrer pour son compte à la décoration\nthéâtrale et exécuta ses premiers décors pour les scènes de Paris et de la pro-\nvince, notamment le Cirque olympique, le Grand-Théâtre de Lyon, celui de\nBrest et plusieurs autres. Associé plus tard à M. Philastre, il a fait avec\nlui les décorations des nombreux opéras, drames et ballets joués dans ces\nvingt dernières années; nous citerons entre autres : La Sylphide; Rosita, le\nCorsaire, les Noces vénitiennes, etc., etc.\nM. Halanzier, directeur de l'Opéra, a augmenté les appointements des\nchoristes et des musiciens de l'orchestre. Ils ont fait une collecte, et le pro-\nduit a servi à offrir à M. Halanzier un vase en argent d'un beau travail.\nLa Société des Compositeurs s'est jointe à cette manifestation en envoyant\nune lettre de remerciements au directeur de l'Opéra.\nM. Camille Saint-Saëns doit aller ce mois-ci à Saint-Pétersbourg pour\ny donner des concerts.\nCarmen, de Georges Bizet, a été représentée pour la première fois, le 23\noctobre, à l'Opéra impérial de Vienne. Les journaux allemands constatent\ntous l'accueil très favorable fait par le public de Vienne à l'œuvre de notre\nregretté compatriote.\nLe rôle principal était remarquablement tenu par mademoiselle Ehnn. A\ncôté d'elle, on signale madame Kupler, MM. Muller et Scaria.\nAPoCcasion du centenaire de Spontini, on a placé sur l'hôtel de ville de\nJesi l'inscription suivante : « A Gaspare Spontini, gloria d:ltalia) ammira-"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": "142", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.46", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\n\npone d'Europa, che al genio nell'arte musicale congiunse la magnanimità\nnella beneficen^a, il popolo jesino, auspice il mnnicipio, celebrando nel settem-\ndel MDCCCLXXV il primo centenario del suo natalipo, grato e riverente\nponeva. »\nl'Europe, qui a joint à son génie dans l'art musical la magnanimité dans la\nbienfaisance, le peuple de Jési, sous les auspices de la municipalité, en célé-\nbrant au mois de septembre 1875 le premier centenaire de la naissance du\nmaître, a érigé, avec reconnaissance et respect, ce monument. » Une inscrip-\ntion analogue a été posée sur le théâtre.\nVoici quelques détails sur le nouvel Opéra anglais. Les travaux prélimi-\nnaires des fondations ont été considérables. Il n'a pas fallu creuser à moins\nde dix mètres de profondeur pour trouver une base solide. Le nouvel opéra,\ndont le plan est dû à M. Fowler, aura soixante-trois mètres carrés de plus\nque Covent-Garden. Son étendue totale sera supérieure d'un tiers à celle de\nce dernier théâtre. Il sera complètement isolé ; sa façade principale sera située\nsur le square en face du quai de la Tamise; il est à cinq minutes seulement\nde Charing Cross, le centre de Londres.\nLa Compagnie du chemin de fer métropolitain doit faire construire une\nstation à proximité du théâtre, afin de permettre aux habitants des quartiers\nles plus éloignés de la ville de s'y rendre en très peu de temps.\nLa façade du monument s'élève sur trois plans successifs, un péristyle, le\nfoyer, une terrasse flanquée de deux pavillons. Le nouvel Opéra n'aura point\nde rotonde, comme notre Grand-Opéra de Paris, mais il aura deux longs cou-\nloirs, en forme de portiques, qui s'avanceront de plusieurs mètres en avant\ndu monument.\nLe système de ventilation sera réglé par l'ingénieur qui a construit celui\nde l'Opéra de Vienne. Les voitures approcheront du théâtre par un côté et\ns'en éloigneront par l'autre»\nL'état de M. Charles Gounod s'est amélioré et, malgré de vives souf-\nfrances, il n'inspire plus aucune inquiétude. M. Gounod est toujours l'hôte\nde M. Oscar Comettant. Une grande quantité de visiteur» sont venus s'ins-\ncrire et témoigner leur sympathie au célèbre compositeur.\nDe son côté, M. Charles Lamoureux va beaucoup mieux. Depuis quel-\nques jours il est debout, et tout fait espérer qu'il pourra sous peu reprendre\nses occupations.\nIVL Lamoureux s'occupe dès à présent de la réouverture des Concerts de\nVHarmonie sacrée, qui aura lieu pour la Fête d'Alexandre de Haendel.\nLes décors et costumes appartenant à M. Bagier ont été vendus, moyen-\nnant une quarantaine de mille francs. Les propriétaires de la salle Ventadour\nont racheté une partie de ce matériel.\nIl ne reste plus à vendre que les costumes et les décors de la pièce russe,\nlaissés par la troupe de Moscou, comme gage de sa dette, après l'infructueuse\ncampagne de l'année dernière.\nCe matériel sera mis aux enchères dès que l'ordonnance du tribunal qui\ndoit autoriser cette vente sera rendue."}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": "143", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.47", "texte": "VARIA\n\nLe Guide musical nous apprend que la classe des beaux-arts de l'Acadé-\nmie royale de Belgique vient de mettre au concours pour l'année 1876 la\ncomposition d'une messe à grand orchestre. Suivant les usages académiques\nqui ne localisent ni la science ni l'art, les musiciens étrangers sont admis,\ntout comme les nationaux, à prendre part à ce concours. Le prix est de\n1,000 francs. Le nom du vainqueur sera proclamé à la séance publique du\nmois de septembre prochain.\n\nNOUVELLES\n\nARIS. Opéra. M. Faure est complètement remis de son indis-\nposition. Il fera sous peu sa rentrée dans Hamlet en attendant la\nreprise de Don Juan qui aura lieu vers la fin du mois.\nOn répète activement la Jeanne Darc de M. Mermet. La première re-\nprésentation aura lieu dans la deuxième quinzaine du mois de février.\nVoici la distribution des principaux rôles :\nJeanne Darc Mlles Krauss\nAgnès Sorel Daram\nCharles VII MM. Faure\nGaston de Metz Salomon\nRichard Gailhard\nLe père de Jeanne Menu\nUn astrologue Caron\nAmbroise de Luré Gaspard\nUn sergent de bande Bataille\nJeanne Darc est en quatre actes et six tableaux. Le premier acte se passe à\nDomrémy ; le second, à Chinon, chez le roi ; le troisième est divisé en deux\ntableaux : c'est le camp des Français sous les murs de Blois; enfin le qua-\ntrième acte a aussi deux tableaux : l'un représente une tranchée sous les\nmurs d'Orléans, l'autre la cérémonie du sacre de Charles VII à Reims.\nLa pièce renferme deux ballets :\nL'un, chez le roi, au second acte, avec pages, dames de la Cour, etc.\nL'autre, beaucoup plus considérable, est un ballet de truands, de ribaudes,\nde bohémiennes, arrivant dans le camp au milieu d'une orgie.\nDeux principales danseuses y figureront : Mademoiselle Fonta et made-\nmoiselle Duverger, sœur de l'actrice de l'Odéon. Les décors ont été confiés\naux pinceaux de MM. Chéret, Lavastre, Rubé et Chaperon, et Carpezat,\nélève de Cambon, qui refait les toiles peintes par son maître et détruites dans\nl'incendie.\nOpéra-Comique. —En attendant Piccolino, on prépare une reprise de Car-\nmen et de Mireille.\nLe ténor Stéphane va débuter dans Haydée."}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "144", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabc18751101-01.1.48", "texte": "LA CHRONIQUE MUSICALE\nParis, Alcan-Lévy, imprimeur breveté, rue de LatayetU, 01.\nPropriétaire-Gérant : Q4CRSHUcl{ HEULHO^'K^*\n\nRenaissance. La Filhule du Roi n'ayant eu aucun succès, on va jouer\npendant quelques jours Giroflé-Girojla en attendant une prochaine reprise de\nla Reine Indigo avec madame Peschard dans le rôle créé par madame Zulma-\nBouffar.\nFolies-Dramatiques. La première représentation du Pompon, par suite\nd'indispositions successives, a été retardée. On pense cependant que cette\nopérette pourra passer après-demain.\nPorte-Saint-Martin. Aujourd'hui ier novembre, 365e représentation du\nTour du Monde.\nConcerts du Conservatoire. Les Concerts du Conservatoire commence-\nront le dimanche 5 décembre. Retirer les coupons d'abonnement au bu-\nreau de location, le jeudi u, le vendredi 12 ou le samedi i 3 novembre, de\nmidi à quatre heures, pour la série impaire des concerts (nouvel abonne-\nment) ; le jeudi 18, le vendredi 19 ou le samedi 20, de midi à quatre heures,\npour la série paire des concerts (ancien abonnement).\n\nPour l'article Varia :\nLe Secrétaire de la Rédaction,\nO. LE TRIOUX."}]}