{"numero_id": "bm-bmtnabh-1905-09-01-01", "volume": "bmtnabh_1905-09-01_01", "ocr_sha256": "c3dcec7996dd99729a951aacdd5ad6aa8563910989a732c60cf6c1a3df7f74f8", "source_tei": "https://github.com/Princeton-CDH/bluemountain-transcriptions/blob/main/periodicals/bmtnabh/issues/1905/09/01_01/bmtnabh_1905-09-01_01.tei.xml", "source_mets": "https://github.com/pulibrary/BlueMountain/blob/main/metadata/periodicals/bmtnabh/issues/1905/09/01_01/bmtnabh_1905-09-01_01.mets.xml", "url_numero": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01", "articles": [{"article_id": "bm-bmtnabh-1905-09-01-01-c002", "article_bluemountain": "bmtnabh_1905-09-01_01#c002", "volume": "bmtnabh_1905-09-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "couv. 1", "page_fin": "couv. 1", "image_debut": 1, "image_fin": 1, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.2.2", "titre_corps": "AU SOMMAIRE:", "titre_sommaire": "AU SOMMAIRE:", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "couv. 1", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.1", "debut_caractere": 144, "fin_caractere_exclue": 241, "texte": "AU SOMMAIRE:\nX.-MARCEL BOULESTIN\nLOUIS LALOY\nJACQUES MÉRALY\nARMANDE DE POLIGNAC\n| LOUIS DE SERRES"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabh-1905-09-01-01-c004", "article_bluemountain": "bmtnabh_1905-09-01_01#c004", "volume": "bmtnabh_1905-09-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "couv. 2", "page_fin": "couv. 2", "image_debut": 2, "image_fin": 2, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.2.4", "titre_corps": "SOMMAIRE", "titre_sommaire": "SOMMAIRE", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 2, "page_imprimee": "couv. 2", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.2", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 285, "texte": "SOMMAIRE\n■\nLouis DE SERRES ... Réponse à Willy.\nARMANDE DE POLIGNAC... Pensées d'ailleurs :le « Jeune Compositeur »\net le « ».\nJACQUES MÉRALY Les idées de Nietzsche sur la musique.\nREVUE DE LA QUINZAINE\nX.-M. BOULESTIN.. ......... La Saison\nLouis LALOY. Les Livres.\n1? 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Cette fougueuse apologie delà musique mo-\nderne nous a valu une réponse d'un musicien des plus distingués, qui sait\naussi, comme on va voir, vêtir d'une prose ingénieuse de solides pensées.\nMON CHER WILLY,\nVotre amicale et humoristique dédicace,\nde Serres,m'incite (mieux vaut tard que jamais) à vous répon-\ndre. Entrevues à travers le gâtisme du et la préten-\ntieuse ignorance du Jeune homme,vos curieuses et très person-\nnelles remarques deviennent bien, ainsi que vous l'annonciez\n(et plus encoie peut-etre) agaçantes \\elles n'en valent pas moins\nd'être prises au sérieux, plus que vous ne faites; et vous méri-\ntez d être rendu responsable des artistiques et frivoles propos\nque vous contresignez, à l'abri de vos deux personnages, tel\nun Loubet derrière un Bloc.\nDe ce spirituel verbiage musico-littéraire une affirmation se\ndégage, intéressante à relever : le\nclassique n'est plus admis aujourd'hui, c'est-à-dire, si toutefois\n)ai bien compris, que d'horizontale qu'elle était jusqu'à pré-\nsent, récriture est devenue, de nos jours, essentiellement verti-\ncale affirmation simpliste, plus conforme assurément àla\nvision naïve de Toby-Chien ou à la mystérieuse sagesse de\ni 1 a-Doucette qu à la mentalité de deux humains accoutumés\nentendre et peut-être (hélas!) de perpétrer de la musique.\ne ne pense pas, pour ma part, qu'on ait cessé de considérer\ne dlsc°urs musical comme une succession de sons s'appelant,\npour ainsi dire, les unsles autres, et se complétant pour former\nun sens (je ne prétends pas donner ici une définition). Ses di-\nero éléments sont donc dépendants les uns des autres et n'ac-"}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.4", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2778, "texte": "quièrent leur véritable signification que par la place qu'ils occu-\npent et le rôle qu'ils jouent : ainsi le mot dans le langage ; de\nmême l'accord dans toute composition musicale se trouve\nintimement lié à ce qui précède et à ce qui suit. Cela paraît évi-\ndent, s'il s'agit du style polyphonique proprement dit, où 1 har-\nmonie semble la résultante naturelle et nécessaire de la rencon-\ntre des diverses parties chantantes ', cela est vrai également en\nstyle plus libre, alors que 1 harmonie est un moyen d'expression\ndestiné à soutenir et à rehausser (si j'ose ainsi parler) la ligne\nmélodique d'une partie principale ; car une agrégation har-\nmonique, si recherchée soit-elle, n'a par elle-même que peu de\nvaleur et change d'importance et de signification suivant la\nmanière dont elle est amenée.\nGraphiquement, cette idée de succession s'exprima ni par la\nligne horizontale, on peut dire que c'est en ce sens que se dé-\nroule la pensée du compositeur. Assurément, celui-ci, en com-\nbinant des sons simultanés, doit les superposer et les envisager\nverticalement, mais sans oublier que les accords ainsi obtenus\nne sont pas à l'état de repos, mais bien en mouvement (suivant\nla ligne horizontale) et sans perdre de vue la route à parcourir\nen ce sens. Je ne pense pas qu'il puisse y avoir doute sur ce\npoint.\nIl semble puéril de rappeler de telles vérités, tellement le\nlumineux enseignement de Vincent d'lndy les a mises en évi-\ndence aujourd'hui. Et tout cela est admirablement exposé dans\nson Traité de composition qui bientôt se trouvera, n'en doutez\npas, « sur tous les pianos » : car les belles écouteuses rieman-\nnisent, d'indysent et contrepointisent avec des ardeurs de\nnéophytes, et cela nous promet de glorieuses moissons de trios\npour dames, de sonates pour jeunes filles et de préludes pour\nfillettes et garçonnets. (Mais où sont les wagnériennes d'antan?)\nCertes, envisagée sous ce double aspect vertical et horizontal,\nl'écriture suggère à l'analyse d'intéressantes remarques et d'in-\nstructives comparaisons, que vous eussiez bien formulées en\nvous en donnant la peine. De par la puissance expressive de\nl'harmonie, la musique moderne a acquis une richesse de colo-\nris et une vigueur d'accentuation encore inédites et bien carac-\ntéristiques de cette époque ; l'abondance même et la variété des\nressources harmoniques (comme des ressources orchestrales\nd'ailleurs) présentent actuellement pour le compositeur cer-\ntaines difficultés dont les anciens, semble-t-il, avaient peu àse\npréoccuper : ainsi doit-il éviter de se laisser éblouir par le décor\nharmonique et orchestral dont il peut entourer sa pensée et\nd'arriver inconsciemment à faire un but de ce qui doit être un\nmoyen ; il importe que le souci exagéré de bâtir de rares écha-"}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.5", "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2696, "texte": "tau d âge s sonores ne lui fasse pas perdre de vue la ligne générale\nde l'œuvre, qu'une recherche trop constante dans les harmonies\nn'aille pas précisément à l'encontre du but expressif qu'il se pro-\nposait et ne donne pas à l'œuvre une monotonie non voulue ou\nbien encore ce manque de tenue, cette sorte de dépression mo-\nrale qu'on rencontre assez fréquemment dans certains lieder\nd'amateurs bien intentionnés.\nIl est donc assez facile de se laisser leurrer parla préoccupa-\ntion du « bel accord » : le rechercher pour lui-même est une\nerreur que l'on évite par une vue d'ensemble de l'œuvre, ce ne\npeut être une méthode de composition. Quels que soient les\ntendances et les sentiments personnels de chacun, il y a là sûre-\nment un danger qu'il importe de signaler aux élèves, et si vous\naviez, comme tant d'autres (qui souvent ne s'en vantent pas),\ncherché à écouter aux portes de la Schola, vous auriez pu y en-\ntendre parfois médire de 1 harmonie... avec une sévérité que,\npour ma part, je serais tenté de trouver excessive, car s'il y a\nles victimes de l'harmonie, il y a aussi celles du contrepoint.\nD'autre part, l'esthétique très personnelle de Claude Debussy,\nen nous apportant de précieuses et très neuves indications,\nn'a pas manqué de jeter quelque trouble chez les jeunes\nmusiciens ; sans doute, manquons-nous du recul nécessaire\npour dégager nettement de son œuvre l'enseignement qu'elle\ncomporte (comme toute œuvre d'art digne de ce nom) ; et j'avoue\nque,malgré son indéniable charme, elle m'apparaît au concert...\nun peu déconcertante parfois. Mais c'est assurément bien mal\nécouter Pelléas que d'attarder son attention sur telle ou telle\ntrouvaille harmonique, au lieu de suivre le fil du discours dra-\nmatique ou, pour mieux dire, le drame lui-même sans cesse en\nmouvement avec la musique vers un même but d'émotion, illus-\ntré et commenté par elle, avec quelle richesse de couleurs et\nquelle intensité pénétrante !\nVotre petit qui, dit-il, écrit en hauteur(ew auteur\nserait préférable, si j'ose cet affreux jeu de mots), est donc bien\npeu apte à subir l'émotion poignante d'une telle œuvre, pas\nplus du reste qu'à saisir, je ne dis pas la beauté architecturale,\nmais le sens expressif et émotionnel du contrepoint de Sébas-\ntien Bach, souvent si mal compris d'ailleurs. Au reste, libre à\nlui d'en critiquer telles ou telles hardiesses voulues ou\nnégligences, et de les opposer, non sans raison, à la prétendue\ncacophonie des modernes (i).\n\n_ (0 II esî toujours amusant de voir avec quelle facilité certains dilettanti,\nsi chatouilleux lorsqu'il s'agit des dissonances de la musique moderne, ac-\nceptent sans même les remarquer les f les plus rudes de Bach"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.6", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2892, "texte": "Quant au Vieillard mélomane, il a sans doute absorbé trop\nde musiques de toute sortes pour pouvoir désormais en digérer\naucune, et son effarement devant les précieuses harmonies de\nGabriel Fauré paraît presque excusable ; peut-être pourtant\neût-il éprouvé quelque charme à les écouter non pas isolément,\nmais bien comme des successions découlant les unes des autres\ntout naturellement, semble-t-il, tellement l'art en est délicat et\ningénieux, et comme imposées par la ligne mélodique qu'elles\nsemblent refléter et répercuter en profondeur (l'expression est\nde vous, je crois). Vouloir séparer chez ce musicien l'harmoniste\ndu mélodiste serait d'ailleurs uns idée absurde : l'admirable\npince-sans-rire que sait être, à ses heures, le critique musical de\nla Repue des Deux Mondes en fit naguère le sujet d'une de ses\nplus abracadabrantes fantaisies ; après avoir, dans un article\nque vous n'avez certainement pas oublié, louangé comme il\nconvenait l'inventeur mélodique, il proposa froidement d'amé-\nliorer ses lieder en en modifiant l'harmonie (i).\nLa conclusion de tout ceci? Qu'au-dessus des vaines for-\nmules des théoriciens, des tics de la mode, des préjugés d'écoles,\ndestinés à vieillir... et à faire place à d'autres, certains principes\nd'art affirment à travers les âges leur éternelle vérité, tel celui-\nci : que dans toute œuvre d'art les détails doivent se rapporter\nà l'ensemble et ne peuvent acquérir que par lui et pour lui leur\nvéritable valeur expressive.\n« II pleut des vérités premières ! » ajouterait Courteline. Si\névidente qu'apparaisse celle-ci, il n'est pas inutile pour beau-\ncoup d'entre nous de se la remémorer fréquemment à notre\népoque de raffinement et de sensitivité extrême, afin que le légi-\ntime scrupule du détail ne nous fasse pas oublier ce qu'assez\nimproprement vous appelez le principe de l'écriture classique.\nIl siérait aussi de vous quereller à propos de ce singulier un\npeu... singulier : « l'écriture classique » comme s'il y avait\nune écriture classique et comme si la manière d'écrire ne dif-\nférait pas bien plus suivant les genres, si divers précisément\ndepuis les classiques, que suivant les époques (et il en est de\nmême, n'est-il pas vrai ? en littérature).\n\nou de Beethoven. Les mêmes dilettanti déclarent aussi incompréhensible la\nmusique de chambre de Fauré ou de Chausson, par exemple, mais s'exta-\nsient devant la simplicité et la clarté des derniers quatuors de Beethoven !\n(i) Dans une revue de chant liturgique, aussi artistique qu'autorisée, cet\nimpitoyable humoriste, excellent grégorien d'ailleurs, proposait dernière-\nment et le plus sérieusement du monde, comme modèle de chant grégorien,\nle chœur des moines de Robert le Diable : « Malheureux ! malheureux ou\ncoupables!,.. » Il faut relire ce chœur extraordinaire et connaître le sérieux\nde la Revue pour apprécier à son prix cette magistrale fumisterie."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.7", "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2946, "texte": "Je vous demande aussi si, en opposant l'écriture en hauteur\ndes modernes à celle des classiques, vous déniez aux premiers\nle sens de la polyphonie, aux seconds celui de l'harmonie.\nUserait trop facile vraiment de démontrer que l'art de la po-\nlyphonie instrumentale, loin d'être perdu, a pris au théâtre et\nsurtout au concert un nouvel essor, dû en grande partie à l'in-\nfluence de Wagner et de César Franck (et c'est par une vue\nd'ensemble de leurs œuvres bien plus que par l'étude des dé-\ntails j'y insiste qu'il faut profiter du haut enseignement\nde ces deux maîtres). L'orientation de plus en plus marquée de\nnotre jeune école française vers les grandes formes de la mu-\nsique pure, dont la tenait éloignée la routine imbécile de l'en-\nseignement officiel, est à cet égard significative ; et nous pou-\nvons attendre en toute confiance, des nobles efforts de Charles\nBordes, une renaissance parallèle du contrepoint vocal dont se\nrénovera l'art musical religieux.\nFaut-il, d'autre part, rappeler qu'en tant que moyen d'expres-\nsion Tinvention de l'harmonie ne date pas d'aujourd'hui et\npuise ses origines à la source même du contrepoint ? en re-\nchercher des exemples caractéristiques chez les maîtres du xveet\ndu xvi6 siècle qui, d'ailleurs, s'en préoccupaient relativement\nassez peu ? la montrer en évolution constante et progressive,\ndepuis Monteverdi, qui l'imposa définitivement, jusqu'à nos\njours? en marquer les diverses étapes à travers les âges (i)?\nSéb. Bach, qu'on a peu continué d'étudier àce point de vue, sa-\nvait être, lui aussi, harmoniste; voyez,par exemple, tels accents\ndramatiques de ses airs et de ses récits, les réalisations si ex-\npressives des chorals à 4 voix, etc... Et sans doute l'influence\ndu vieux maître n'est-elle pas étrangère àla tenue générale har-\nmonique de Parsifal,à laquelle Wagner attachait un si grand\nprix. Le rôle de l'harmonie se fait plus précis, plus nécessaire\navec Beethoven et les classiques, à mesure que s'affine la tona-\nlité moderne par le libre jeu des modulations, à mesure que\ns'élargissent et se multiplient les diverses formes de la pensée\nmusicale; plus spécial, plus personnel avec les romantiques, il\napparaît comme inséparable de l'inspiration même de Schumann\net de Schubert, toute de délicatesse et d'intimité profonde (2).\n\n(1) Une histoire de la « fausse note », de Monteverdi à Ravel, serait\nassez suggestive. Odieuse ou sympathique, la « fausse note » domine et\nexplique toute l'histoire de l'harmonie. La septième de dominante, comme\ntelle sixte plus ou moins ajoutée, substituée ou napolitaine, furent aussi\ndes fausses notes et durent paraître aux dilettanti d'alors hardies et agres-\nsives à l'égal de nos plus modernes dissonances.\n(2) Vous savez quelle tendresse particulière Franck gardait pour Schubert\net comme il en connaissait par le menu les accompagnements, tant pour\nleur valeur expressive que pour leur ingénieuse disposition harmonique."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.8", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2678, "texte": "Et l'on pourrait multiplier à l'infini quelques exemples pris\nau hasard.\nUne telle étude, trop considérable pour être de mise ici, se-\nrait intéressante à plus d'un titre *, partout elle apparaîtrait\ninséparable de celle de la modulation, de la mélodie, de tout ce\nqui constitue la trame même du discours musical. L'harmonie\nn'est pas une science à part, et ne peut se séparer de la composi-\ntion, pas plus que l'accord ne se peut détacher de la place qu'il\ndoit occuper (i). Et toujours faut-il en revenir à ce principe\nprimordial de rapporter toute considération de détail au\nplan général de l'œuvre et au but que l'on se propose d'at-\nteindre.\nCette même idée de succession, d'enchaînement, ne domine-\nt-elle pas l'histoire entière de la musique ? En art, rien ne se\ncrée, au sens littéral et théologique du mot, mais tout est fait\nde quelque chose : toute œuvre d'art a ses origines dans le\npassé et sa répercussion dans l'avenir ; toute personnalité, si\noriginale soit-elle, tient par quelque lien à telle autre qui l'a\nprécédée. Quiconque veut bâtir dans l'avenir doit savoirregarder\ndans le passé pour en tirer un enseignement.\nDe telles choses, j'en ai la conviction, sont bonnes à dire et à\nredire, si l'on pense qu'actuellement l'enseignement officiel de\nla composition semble avoir pour but et pour sanction uniques\nceci : la réalisation de deux ou trois scènes de théâtre selon les\nformules les plus étroites et les plus surannées, que d'autre\npart les conseils tombent dru comme grêle sur les jeunes com-\npositeurs !\nOn crie aux jeunes musiciens : « Soyez vous-mêmes, dites ce\nque vous ressentez ! » C'est parfait, mais encore faut-il savoir\nexprimer ce que l'on sent. L'on ajoute : « Il faut être de son\npays et de son temps », ce qui serait pour beaucoup le moyen\nde n'être pas soi-même ; car il y a, n'est-ce pas ? des hommes du\nNord qui naissent sous des climats du Midi, et l'on trouverait\nà coup sûr des Tartarin sous toutes les latitudes ; d'autre part,\nun génie profondément original et puissamment créateur peut\nvivre de nos jours et n'appartenir que par accident à ce siècle de\nmédecins et de chauffeurs.\n\n(i) C'est une erreur grave de nos conservatoires de n'avoir pas, pendant\nsi longtemps, rendu plus pratique l'étude de l'harmonie en la rattachant\nplus étroitement à celle de la composition. C'est l'erreur fondamentale de\nla plupart des traités, d'avoir envisagé l'harmonie pour elle-même et non\npour son rôle dans le discours musical. Excellemment, Riemann insiste\nsur la fonction tonale de l'accord et sur l'origine mélodique des dissonan-\nces, classifiées dans les traités de façon si laborieuse et si souvent arbi-\ntraire."}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.9", "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2708, "texte": "On dit encore, et ceci est plus grave, étant affirmé parfois\npar des critiques réputés, non sans raison, d'érudition réelle et\nde goût sûr (et ne l'avez-vous pas vous-même insinué dans\nvotre dialogue ?) : « En musique, tout est destiné fatalement à\npasser; ce qui est beau ne l'est que pour un temps, etc... «As-\nsertion stupéfiante en vérité ! Sans doute, la musique ne cesse\nd'évoluer, et, pour ne pas redire ce qui a été dit, on doit aban-\ndonner certaines formes, en créer de nouvelles ; le temps mo-\ndifie les jugements, et un déchet se produit fatalement pour les\nœuvres des plus grands maîtres ; mais ce qui fut beau ne passe\npas et reste éternellement beau, j'en ai, du moins, la ferme\nconviction, et telles œuvres après des années nous apparaissent\naussi vivantes et émouvantes qu'elles le furent jamais.\nEt, comme tout est censé destiné à passer, on s'empresse de\ndisséquer l'œuvre nouvelle et on en extrait toute chaude la for-\nmule : « usez-en vite pendant qu il en est temps, demain elle ne\nsera plus bonne... mais surtout soye\\ personnel ! » Comme si\nla personnalité pouvait surgir en son plein épanouissement par\nun seul effort de volonté ou au seul contact d'une œuvre unique,\nfût-elle un chef-d'œuvre !\nEn vérité, c'est bien là toujours l'optique du accord en-\nvisagé pour lui-même sans tenir compte de ce qui l'entoure :\nvision verticale et plutôt courte qui, paraît-il, serait celle, je ne\ndis pas des modernes, mais de certains modernistes, et qui\nconsiste, en somme, à n'y voir guère plus loin que le bout de\nson nez !\nA qui veut faire œuvre d'artiste, elle paraîtra, à coup sûr, in-\nsuffisante. Pour être conscient du but à atteindre, des moyens\nà employer, celui-là devra savoir regarder dans le passé comme\nautour de lui, et plus vaste aura été le champ de son observation\nattentive, plus nette et plus personnelle se fera sa propre vi-\nsion. Ce n'est qu'après avoir été façonné par l'étude réfléchie\net soutenue des œuvres des diverses périodes de l'histoire de\nl'art que sa personnalité pourra prendre librement son essor et\naffirmer à son tour sa propre vitalité à travers les âges. L'étude\ndes maîtres, c'est là le plus sûr guide pour l'avenir, et je ne\nsache pas qu'aucun artiste ait songé à s'en affranchir complète-\nment. Ce fut celui des créateurs de tous les temps, le point de\ndépart des réformes wagnériennes, comme la base solide des\nglorieux monuments élevés par le génie de César Franck et de\nl'enseignement qu'il nous a transmis. Et vous savez l'appli-\ncation très personnelle et très élargie que V. d'lndy, ce libre\ngénie, lui aussi, en a faite, autant dans ses propres œuvres\nque dans la formation artistique de ses disciples...\n\nLouis de Serres."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabh-1905-09-01-01-c007", "article_bluemountain": "bmtnabh_1905-09-01_01#c007", "volume": "bmtnabh_1905-09-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 10, "image_fin": 13, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.2.6", "titre_corps": "PENSÉES D'AILLEURS", "titre_sommaire": "PENSÉES D'AILLEURS", "signature_source": "Armande de Polignac", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 10, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.10", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 905, "texte": "PENSÉES D'AILLEURS\n\nLE « JEUNE COMPOSITEUR » ET LE <( SPECTATÊUR AMUSÉ ».\nLE JEUNE COMPOSITEUR.\nBonjour, ami, toujours mélomane ?\nLE SPECTATEUR. AMUSÉ.\nEt vous, toujours compositeur ?\nLE COMPOSITEUR.\nEst-ce que l'on abandonne du jour au lendemain son métier ?\nLE SPECTATEUR.\nC'est vrai, vous avez cela dans le sang.\nLE COMPOSITEUR.\nOh. je ne crois pas beaucoup ace que vous appelez « don\nnaturel », « génie » et autres termes de ce genre; mais on peut\ntout apprendre, et c'est une question de travail.\nLE SPECTATEUR.\nC'est comme cela que ça vous est arrivé ?\nLE COMPOSITEUR.\nc est arrivé à l'âge d'homme, alors qu'on sait ce qu'on\nveut, c est-à-dire vers 2 5 ans, qu'après avoir bien réfléchi, pesé\nle pour et le contre de toutes les carrières, je me suis fait com-\npositeur.\nLE SPECTATEUR.\nEt que faisiez-vous auparavant ?\nLE COMPOSITEUR.\nRien.\nLE SPECTATEUR.\nVous aimiez sans doute beaucoup la musique ?"}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.11", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1322, "texte": "LE COMPOSITEUR [vaguement).\nOui, oui.\nLE SPECTATEUR.\nPuis comment fait-on du jour ou on est compositeur ?\nLE COMPOSITEUR.\nD abord on travaille, on fait ses études techniques, puis on\nse concentre, on cherche, on combine des formules 5 un grand\neffort, une tension invraisemblable de l'esprit...\nLE SPECTATEUR (interrompant).\nN y aurait-il pas des eaux ou des pilules qui faciliteraient ?\nLE COMPOSITEUR.\nNe blaguons pas. Donc après ce douloureux recueillement, on\narrache à son cerveau l'œuvre qui y était cachée. Ainsi j'ai\ndéjà éciit comme cela un andante de sonate (opus un quart)\nvenu récompenser mes peines.\nLE SPECTATEUR. .\nMais n arrive-t-il pas quelquefois que cette terrible pression\nfasse suinter des replis de la mémoire quelque vieille réminis-\ncence ?\nLE COMPOSITEUR.\nJamais.\nLE SPECTATEUR.\nAh!... [après un temps). Du reste, soyez assuré que nous au-\nties, humbles auditeurs, partageons entièrement vos peines et\nvotre souffrance.\nLE COMPOSITEUR\nQu'entendez-vous par là ?\nLE SPECTATEUR.\nJe veux dire que nous mesurons dans toute son étendue votre\nnte et que nous en apprécions , à leur juste valeur les résul-\ntats.\nLE COMPOSITEUR.\nEt puis il n'y a pas que moi de mon opinion, j'ai nombre de\nconfrères. F ' '\nLE SPECTATEUR.\nIl est vrai que c'est par milliers qu'on vous compte mainte-"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.12", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1453, "texte": "nant, vous autres compositeurs; et je crois comprendre d'après\ncela que vous ne croyez pas à une élite, pour ainsi dire, spécia-\nlement organisée.\nLE COMPOSITEUR.\nPourquoi une élite ? Il ne serait pas juste que les autres ne\npussent faire ce que nous faisons et que nous ne fissions la\nmême chose qu'eux.\nLE SPECTATEUR.\nMais alors il me semble, si aucun de vous ne composait, vous\nseriez tout aussi pareils et sans endurer tant de fatigues ; seu-\nlement... je comprends... c'est sans doute un métier très\nlucratif.\nLE COMPOSITEUR\nOn ne peut dire que ce soit exactement lucratif, mais (se\nsurant) il y a la gloire.\nLE SPECTATEUR.\nExcusez ma franchise, mais il me semble que la gloire de\n\"votre millier de jeunes confrères n'est pas très répandue de par\nie monde.\nLE COMPOSITEUR.\nLa nôtre n'est pas la célébrité des grosses masses ou du public\nordinaire ; c'est une gloire d'estime. Nous avons un cénacle\n■d'élite. Nous fondons des sociétés d'admiration mutuelle et de\nmépris extérieur.\nLE SPECTATEUR.\nJe vois avec plaisir que vous pratiquez la fraternité aussi bien\n-que l'égalité.\nLE COMPOSITEUR.\nCes sociétés, remarquables par leur solidarité, donnent des\nconcerts de notre musique.\nLE SPECTATEUR.\nJ'ai été à un de ces concerts, mais il m'a semblé que les ap-\nplaudissements étaient rares.\nLE COMPOSITEUR.\nC'est que l'émotion profonde qui est le signe du véritable\nsuccès est ennemie de ces vulgaires manifestations extérieures."}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.13", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1161, "texte": "LE SPECTATEUR.\nVous m'ouvrez les yeux! C'est curieux que je n'aie pas pensé\nà cela plus tôt!\nLE COMPOSITEUR.\nNos sociétés ont des noms qui indiquent leur haut et noble\nbut et leur portée, tels que : « Société pour l'embellissement de\nla vie », car il est indiscutable que la musique doit délasser\nl'âme en lui donnant de sublimes émotions qui lui font oublier\nles tracas de la vie.\nLE SPECTATEUR.\nC'est vrai ! Gomme c'est vrai ! Ainsi ma vie est tout irradiée\nde beauté parce concert où Ton jouait aussi un de vosandantes.\nC'est une heure qui m'a paru un siècle et suffirait amplement\nà remplir une vie d'homme.\nLE COMPOSITEUR [très t\nMerci de tout cœur, vous savez que je suis sensible à votre\néloge entre tous.\nLE SPECTATEUR.\nVous n'admettez sans doute guère la musique des vieux maî-\ntres ?\nLE COMPOSITEUR.\nDans Bach et Beethoven, à part la musique, on trouve bien\nquelques ficelles.\nLE SPECTATEUR.\nJe comprends, c'est la musicalité que vous leur reprochez?\nLE COMPOSITEUR\nExpliquez-vous mieux, c'est un mot qui ne veut rien dire.\nLE SPECTATEUR.\nJe vous l'expliquerai lorsque j'en trouverai dans votre cé-\nnacle.\n\nArmande de Polignac."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabh-1905-09-01-01-c009", "article_bluemountain": "bmtnabh_1905-09-01_01#c009", "volume": "bmtnabh_1905-09-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 14, "image_fin": 24, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.2.7", "titre_corps": "LES IDÉES DE NIETZSCHE SUR LA MUSIQUE", "titre_sommaire": "LES IDÉES DE NIETZSCHE SUR LA MUSIQUE", "signature_source": "Jacques Méraly", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 14, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.14", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1714, "texte": "LES IDÉES DE NIETZSCHE\nSUR LA MUSIQUE\n\n(0\nI\nParmi la foule d'idées que Nietzsche a répandues sur toutes\nchoses, dans son œuvre, celles qui concernent la musique ne\nsont pas, plus que les autres, exposées d'une manière systéma-\ntique. Elles sont dispersées, au hasard de la pensée du jour,\nà la façon des grains que le semeur jette, àla volée, dans les\nsillons.\nLa plupart d'entre elles sont exprimées au cours de ses viru-\nlents pamphlets contre Richard Wagner, mais on peut en glaner\nquelques autres, d'une portée plus générale, dans les fragments\nqui composent la majeure partie de son œuvre.\nEn réalité, et bien que Nietzsche eût reçu une éducation mu-\nsicale assez solide pour lui avoir permis, dans sa jeunesse, de\nse livrer à la composition, c'est à travers Wagner qu'il a connu\nla musique. Même lorsqu'il ne le nomme pas, on sent qu'il est\nhanté par sa pensée, et c'est, en fin de compte, l'art wagnérien\nqui est à la base de toutes ses idées musicales.\nD'ailleurs Nietzsche semble ignorer les œuvres des grands\ngénies musicaux antérieurs à Wagner, et lorsqu'il voudra, par\nune comparaison, montrer l'inanité de l'art wagnérien, il ira\nchercher le compositeur et l'œuvre les plus inattendus que l'on\npuisse lui opposer.\nDélaissant le côté historique des relations de Nietzsche et de\nWagner, les raisons philosophiques de leur éclatante sépara-\ntion, je voudrais, en me plaçant uniquement au point de vue\nmusical, colliger les documents épars, ordonner les idées dis-\n\n(i) C'est principalement dans les trois livres consacrés à Richard Wagner\nque sont exprimées les idées musicales de Nietzsche : « Wagner à Bay-\nreuth», « Le cas Wagner», «Nietzsche Mais d'autres\nsont éparses dans : Par delà le bien et etc."}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.15", "debut_caractere": 43, "fin_caractere_exclue": 2451, "texte": "persées, essayer, en un mot, de comprendre la conception que\nNietzsche avait de l'art musical. Cette recherche n'est pas vaine,\ncar si le bruit des polémiques retentissantes contre l'art wa-\ngnérien s'est peu à peu éteint, si le géant de Bayreuth a triom-\nphé définitivement des critiques et des calomnies, l'heure est\nprécisément venue de discuter sans aveuglement et sans passion\nla valeur des traits qui lui ont été lancés. D'autre part, comme\nson œuvre est indissolublement liée à l'évolution de la musique\nactuelle, il n'est pas sans intérêt de rechercher sur quelles bases,\navec quelle compétence et au nom de quelles raisons un esprit\ncomme celui de Nietzsche, dont l'influence n'a pas encore fini\nde se répandre, a pu discuter son œuvre, et cela nous conduira\nà dégager et à définir la représentation que, par antithèse, il\navait de l'idéal musical.\nII\nEn reprochant à Wagner de n'être qu'un « histrion », qu'un\n« comédien », qui « nous domine avec les artifices d'un orateur\npopulaire »,— et c'est là la critique la plus vive qu'il lui adresse,\nNietzsche fait» en somme, le procès du drame musical, en\ntant que forme d'art. D'après lui, Wagner marque l'intrusion,\n« l'avènement du comédien dans la musique » qu'il a transfor-\nmée en « un art du mensonge ».\nSes arguments peuvent être groupés sous trois chefs princi-\npaux ayant trait : à la psychogenèse du drame wagnérien ; au\ncaractère artificiel des moyens d'expression, et enfin à la faus-\nseté du théâtre en général.\nNietzsche dit que, par une véritable « hallucination », Wagner\nconçoit, avant toutes choses, les « gestes », une « scène d'un\neffet absolument certain », puis qu'il raccorde ensuite à ces bases\nle reste du drame et de la musique, si bien qu'il n'y a plus de\ncohérence, de développement logique dans l'œuvre ainsi créée.\nCette méthode n'aboutit qu'à une succession de motifs, de\nscènes qui ne donnent pas l'impression de l'unité, c'est un tra-\nvail de « mosaïque », l'œuvre n'est qu'un « composé factice », et\n« la vie ne réside plus dans l'ensemble ».\nD'autre part, les moyens d'expression que Wagner a créés ne\nsont point sincères, ils ne relèvent que de l'artifice et du\ntrompe-l'œil. Le leit-moliv, par exemple, est un procédé gros-\nsier. Nietzsche en donne d'ailleurs une analyse tout à fait péné-\ntrante et dont la psychologie est si fine qu'elle mérite d'être\nrésumée en quelques mots : Tout d'abord, exposition du thème,"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.16", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2824, "texte": "tout nu, tout simple ; puis, deuxième phase, le thème reparaît\nentouré d'un cortège d'impressions, variables suivant les cir-\nconstances, et par exemple : tempête, orage. Dès ce moment\nnous sommes victimes de notre propre mensonge, car nous\nattribuons l'impression ressentie au thème lui-même, alors que\nc'est le « cortège » qui agit sur nous. Enfin, troisième phase et\ndernier mensonge, ce thème est dans notre pensée si étroite-\nment associé à son « cortège », que, lorsque, plus tard, il repa-\nraît seul, il n'a rien perdu de la puissance expressive que l'arti-\nfice initial lui avait donnée. Le n'est donc qu'un\nprocédé, et Nietzsche consent d'ailleurs à le trouver ingénieux.\nAu surplus, le théâtre est faux, par essence. Le mensonge\ns'aggrave, puisque chaque auditeur, se mentant à lui-même,\nperd sa personnalité, « se nivelle avec ses voisins » et « prend\nl'âme de tous ». Et Nietzsche, étudiant l'évolution du théâtre\ndepuis son origine, montre que c'est peu à peu qu'il en est\narrivé à cette dénaturation fâcheuse qui le caractérise, selon lui,\nà l'heure actuelle. La première faute de la convention a été de\n« chanter la passion », et cette adultération a été si loin, que,\ndit-il. dans certaines œuvres, celles de Rossini, par exemple, on\npourrait, à la place des paroles, chanter « la, la, la, la, » sans\nque l'intérêt de l'intrigue en soit notoirement diminué. Quant\naux œuvres de Wagner, Nietzsche pense que si l'on n'a pas pris\nsoin, par avance, d'étudier le livret et la partition,* on n'entend\nni la musique, ni les paroles ».\nC'est, en résumé, sur ce triple faisceau d'arguments, que\nNietzsche base sa critique du drame wagnérien.\nSi, dans la pensée de Wagner, l'œuvre en gestation s'organi-\nsait vrai ment de la manière que Nietzsche indique, cette genèse\nprésente l'intérêt d'un cas particulier pour le psychologue qui\nétudie le mystérieux travail de l'esprit qui conçoit et qui crée.\nCar il n'existe pas, que je sache, de méthode préétablie, de règle\nuniforme, qui dirigent d'une manière absolue et constante\nl'œuvre de l'imagination. Chaque individualité possède des\nfacultés propres, inégalement développées, et, dans le cas parti-\nculier qui nous occupe, on conçoit aisément qu'un musicien,\net surtout un musicien dramatique, puisse avoir tout d'abord la\nreprésentation des scènes principales de son œuvre dont l'orga-\nnisation se complète peu à peu dans son esprit. Qu'y a-t-il d'é-\ntonnant au surplus que, chez le musicien, le «geste » suggère la\npensée musicale ? La musique n'est-elle point capable, par un\nphénomène inverse, de suggérer le geste, et, chez Nietzsche lui-\nmême, n'avait-elle point la propriété d'exciter l'idéation ? Tant\nil est vrai que nos facultés ne sont point séparées les unes des\nautres par des cloisons étanches et qu'elles sont, avec des affinités"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.17", "debut_caractere": 44, "fin_caractere_exclue": 2679, "texte": "variables, synergiques. C'est en raison de leurs réactions sym-\npathiques que les arts ont un fondement physiologique com-\nmun et une essence morale collective. On comprend donc aisé-\nment que Wagner, qui avait à traduire musicalement des idées,\ndes faits, une action, ait conçu tout d'abord ce que Nietzsche\nappelle le « geste « qui par le rythme, sans doute, c'est-à-dire\npar ses éléments fondamentaux, développait chez lui l'idée mu-\nsicale,\nQuant au défaut d'unité de l'œuvre ainsi conçue, c'est, je\ncrois, le reproche le moins mérité que Nietzsche ait adressé au\ndrame wagnérien. Il suffit, en effet, de penser à ce qu'était l'o-\npéra avant Wagner, de songer à cette succession d'« airs » où,\ntour à tour, ténor, baryton, soprano venaient épiloguer sur\nleurs amours, avec des récitatifs intercalés, pour comprendre\nqu'au contraire Wagner a donné un souffle de vie permanent\nà l'action, et qu'il a supprimé de la structure du drame musical\ncette « mosaïque ».\nConsidérée au point de vue de la musique elle-même, cette\ncritique de Nietzsche s'attaque directement au leit-motiv. Les\nmêmes thèmes, en effet, reparaissent plusieurs fois au cours\nd'une même œuvre, et Nietzsche, s'en tenant à cette constata-\ntion élémentaire, a pensé sans doute, qu'entre ces thèmes suc-\ncessifs, il n'y avait que du vide 011 de l'artifice. Il dit que\nWagner était bien le « génie » (remarquons ce mot) le plus mal-\nappris du monde, puisqu'il répétait les choses à satiété, « jus-\nqu'à ce qu'on les croie ! »\nLe leit-motiv nous apparaît, au contraire, comme le lien qui\nunit entre elles les diverses parties de l'œuvre et qui marque\nl'unité de la conception. Il n'est point l'indice d'une imagination\nappauvrie, car la richesse,dans ce cas, consiste beaucoup moins\ndans le nombre des idées que dans leur qualité et dans leur\nmise en œuvre. Peut-on vraiment accuser Wagner d'avoir tou-\njours répété la même chose lorsqu'on peut sentir avec quelle\nprodigieuse maîtrise il a tour à tour enrichi et appauvri ses\nthèmes, suivant les circonstances de l'action, comment il les a\ncombinés, reliés entre eux pour les faire apparaître sous une\nforme adéquate à la situation dramatique ?\nL'attribution d'un leit-motiv à chaque héros constitue, c'est\nvrai, un moyen dramatique particulier, mais non pas illogique.\nDes attributs extérieurs, contre lesquels personne n'a songé à\nprotester, nous permettent de reconnaître entre eux les divers\npersonnages du drame, et il est parfaitement logique de tenter,\npar le leit-motiv, d'évoquer dans nos mémoires les caractères\nmoraux ou intellectuels de ceux-ci.\nCertes, le leit-motiv est un artifice, mais il est identique à"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.18", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "celui qui forme la base de toute polyphonie. Dans la fugue, la\nsonate, la symphonie, les thèmes ne se développent-ils pas, ne\nse combinent-ils pas, alternant avec des divertissements et des\ncontre-thèmes, sous la discipline du contrepoint ? Il suffirait,\npour que l'on ait le droit d'appeler ces thèmes des leit-motivs,\nde les attribuer à quelques personnages imaginaires. Par con-\nséquent, Wagner a simplement, mais avec des formes moins\ndéfinies, transporté la polyphonie dans le drame musical, et\nl'on ne voit pas très bien Nietzsche reprochant à la Neuvième, à\nf'Appassionata, ou à la fugue en w* mineur pour orgue de n'être\nqu'une pure comédie !\nMais au théâtre, l'artifice est plus apparent, et il y a long-\ntemps si longtemps que c'est aujourd'hui un lieu commun\nque l'on a reproché à l'art dramatique d'être purement\nconventionnel. Cela est entendu, et, pour ma part, je ne vois\naucun inconvénient à admettre cette opinion. Je pense, en effet,\nque l'art tout entier, sous toutes ses formes, est une créa-\ntion de l'esprit humain, que son existence est purement subjec-\ntive, et que son essence est conventionnelle. L'art de penser\nn'est-il pas lui-même artificiel ? Que la fiction soit plus grande\nau théâtre, c'est possible ; mais elle est du même ordre. Et puis,\nqu'importe, pourvu que notre âme vibre?\nIII\nNietzsche reproche encore à Wagner d'être un « décadent »,\nun « névrosé », un « malade ».\nDécadent, parce que la « vie ne réside plus dans l'ensemble »\nde son œuvre. Qui a lu l'œuvre de Nietzsche ne doutera pas un\nseul instant qu'il mérite plus que tout autre ce reproche que\nnous venons de discuter au sujet de Wagner.\nCelui-ci était encore un « névrosé », car les moyens physiolo-\ngiques qu'il a de nous émouvoir ne s'adressent pas à la norme.\nIl suggère bien des rêveries, « infinies mêmes », mais « sans\nmélodie », c'est-à-dire « sans pensée». Il bouleverse parle son,\nnon par la passion ; il tente d'élever nos esprits, mais son sym-\nbolisme est artificiel. Il a rendu la musique « malade », car il ne\ns'adresse qu'aux « épuisés », attirés vers elle comme ils le sont\nvers tout ce qui est nocif, en particulier, et ce serait le cas pour\nWagner, vers la «brutalité, l'artificiel, l'innocence», et il ajoute\nentre parenthèses, « l'idiotie ».Ces épuisés, ne pouvant ressentir\nl'abondance de vie que donne la force (art dyonisien de\nNietzsche), souffrent d'appauvrissement : ils recherchent alors,\nchez les autres, le calme, l'ivresse, l'engourdissement. Cette"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.19", "debut_caractere": 63, "fin_caractere_exclue": 2488, "texte": "manière altruiste de sentir, ce « désintéressement », seraient\npour Nietzsche le principe même de la décadence.\nLe monde contiendra alors pendant longtemps encore des\ndécadents, je crois ; aussi longtemps qu'il ne sera pas peuplé de\n« surhommes » qui pourront résumer en eux toute la force,\ntoute la joie. En attendant, et quelle que soit l'épithète qu'on\nleur appliquera, les hommes simplement hommes exalteront\nleur sensibilité et leur esprit au contact des créateurs qui leur\nauront appris des « valeurs » nouvelles.\nBien plus, cette phase de « décadence », de « désintéressement »\n(à laquelle Nietzsche lui-même n'a pas échappé) n'est-elle pas\nun stade nécessaire de cette ascension individuelle qu'il a rêvée ?\nOn ne comprend pas bien comment pourrait s'effectuer ce per-\nfectionnement de soi-même sans qu'aucune personnalité étran-\ngère y contribue, pour une part variable. L'abondance de vie\nparaît devoir être en proportion de la qualité et delà quantité\ndes actes intellectuels ou sensibles, et j'imagine que la « domi-\nnation de soi-même » doit être le résultat de la libération pro-\ngressive des attaches inévitables qui ont permis cette ascension.\nL'altruisme, initial du moins, paraît bien être la condition de\nl'individualisme final.\nIV\nA côté de ces critiques, qui relient les idées musicales de\nNietzsche à ses doctrines philosophiques (et c'est par cela\nqu'elles dépassent le cadre de mon sujet), on trouve dans\nson œuvre tumultueuse, mais cachés derrière l'ironie et le\npamphlet, quelques aveux d'admiration pour la musique de\nWagner ; leur découverte demande quelque soin...\nWagner, bien qu'il n'ait fait de la musique qu'un « moyen\nd'expression », a augmenté sa « puissance expressive jusqu'à\nl'infini ». Nietzsche se hâte d'ailleurs d'ajouter qu'il n'y est\narrivé que par la « materia », c'est-à-dire par le son, la couleur,\nle mouvement 5 dans son œuvre, il n'y a pas de « substance ».\nCette dernière critique est du même ordre que celle que\nNietzsche adressait à Wagner, lorsqu'il disait que son art ne\nvivait que d'artifice. Quoi qu'il en soit, nous nous contente-\nrons de penser qu'un artiste qui a de cette façon décuplé la puis-\nsance expressive de son art est un grand artiste. Il semble d'ail-\nleurs bien difficile d'agrandir des moyens d'expression sans\nrien exprimer !\nAu surplus, Nietzsche n'a pas toujours été de cet avis, car\ndans un autre passage, il reproche à la musique de Wagner de\n\n2 3"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.20", "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2655, "texte": "n'être pas que de la musique, et de commenter 1' « idée », 1' « é-\nnigme dramatique ». Pour couronner cette contradiction, que\nje note entre beaucoup d'autres, je citerai seulement cet apho-\nrisme du même auteur : « Qui donc serait capable de réfuter un\nson ?... »\nToujours contradictoire, Nietzsche serait disposé à admirer\ndans l'œuvre wagnérienne tout ce qui n'y est pas, parce que le\nmusicien n'était pas capable de le créer. Wagner remplaçait, dit-\nil, une faculté absente par un artifice. « Son amour n'est pas\ndu même ordre que son intelligence. » Wagner est un minia-\nturiste musical, les détails seuls ont chez lui de la valeur, il a\nforcé son talent. Il était fait pour l'intimité, les demi-teintes, les\ncourts poèmes musicaux. Si telle était vraiment sa destinée, on\ndoit, en effet, constater qu'il y a singulièrement manqué !\nOn ne peut, en toute sincérité, s'empêcher de penser qu'au\npoint de vue musical, Nietzsche s'est senti dans la nécessité de\njustifier par des arguments l'hostilité que, pour d'autres rai-\nsons, il avait contre Wagner. Quand on résume ses critiques,\nquand on le voit admettre que «né comédien», Wagner manque\nson but en préférant le théâtre aux miniatures, que, « devenu\nmusicien et poète », il trouve le moyen de décupler la puissance\nexpressive de la musique, qu'il rend la « musique malade » et\nqu'il crée un art sans avenir, etc..., il n'est pas douteux, pour\nqui réfléchit, que Nietzsche a masqué derrière le pamphlet les\ncauses réelles de son inimitié.\nA vrai dire, il était devenu, puisqu'il ne l'avait pas toujours\nété, insensible, pire que cela même, àla musique de Wagner, et\nau fond, ce qu'il ne lui pardonne pas, c'est d'agir maintenant\nà rebours sur sa sensibilité.\nCar non seulement Wagner était malade, non seulement il\navait rendu la musique malade, non seulement il s'adressait à\ndes auditeurs malades, mais il rendait Nietzsche lui-même ma-\nlade !\n« Quand cette musique commence, dit Nietzsche, aussitôt\n« mon pied se fâche et se révolte contre elle, mais n'y a-t-il pas\n« aussi mon estomac qui proteste ? Mon cœur ? La circulation\n« de mon sang ? Mes entrailles ne s'attristent-elles pas ? Est-ce\n« que je ne m'enroue pas insensiblement ?... »\nCette confession significative méritait d'être opposée aux\ncritiques que Nietzsche a lancées à l'œuvre de Wagner, et elle\néclaire singulièrement son état d'esprit. Il ressentait un\nmalaise physique à l'audition des drames wagnériens et, généra-\nlisant, il a étendu l'influence morbide de Wagner à tout ce qui\nl'entourait. Nous pouvons donc conclure que, toute question\nphilosophique mise à part, l'une des grandes causes de Paver-"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.21", "debut_caractere": 43, "fin_caractere_exclue": 2352, "texte": "sion de Nietzsche pour la musique de Wagner réside dans une\nincompatibilité physiologique entre l'un et l'autre. Il est hors de\ndoute, l'événement l'a prouvé, que c'était Nietzsche Pidiosyn-\ncrasique.\nV\nIl existe d'ailleurs d'autres preuves de la réalité de cette cu-\nrieuse constatation qui est corroborée par l'admiration sans\nréserves que Nietzsche a pour Bizet.\nCarmen représente pour lui la musique saine, dyonisiaque.\nEn l'entendant, il s'est senti devenir « meilleur, plus philosophe,\nplus musicien ». « Gaie, légère, souple, polie, aimable, riche,\nprécise», cette musique a toutes les vertus nécessaires à l'exal-\ntation de son « moi ». D'ailleurs elle est aussi une musique\n« populaire », ne représentant pas seulement le « raffinement\nd'un seul ».\nMais, puisque dans l'état d'euphorie que lui procure la mu-\nsique de Bizet, toute la convention du théâtre, tous les artifices\ndes moyens d'expression n'existent pas, se sont évanouis, puis-\nque l'action c'est la vie même, la vérité qui l'enthousiasme,\nNietzsche n'a-t-il pas subi la même illusion qu'il reprochait aux\nwagnériens, et le genre si essentiellement faux du théâtre\nn'était-il donc pas capable de l'émouvoir ? Théoricien du\n«désintéressement », Nietzsche trouve dans l'œuvre d'autruila\njoie dont il avait besoin ; aristocrate, il goûte la saveur des sen-\ntiments populaires ; individualiste, il fait fi du raffinement d'un\nseul ! Quelle ironie et quelle miraculeuse musique ! Loin de\nmoi d'ailleurs la pensée de rabaisser cette si passionné-\nment lumineuse, mais Bizet lui-même aurait été bien étonné\nd'apprendre que son œuvre possédait ce pouvoir magique de\ntransformer à ce point la pensée la plus intransigeante qu'elle\nrenie ses théories les plus chères et ses idées les plus essen-\ntielles !\nA tout bien prendre, cette aventure de Carmen n'a été pour\nNietzsche que le prétexte à un paradoxe brillant. Mais derrière\nce paradoxe se cachent encore des raisons méconnues, à peine\navouées d'ailleurs, des préférences musicales du philosophe.\nLa musique qu'il aime, c'est la musique gaie, simple, car,\ndit-il, la musique doit être un allégement « pour le corps lui-\nmême », et toute son esthétique paraît avoir pour base les deux\naphorismes suivants :\n« Tout ce qui est bon est léger, tout ce qui est divin court sur\n« ses pieds délicats »."}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.22", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2700, "texte": "« Tout ce qui a de la valeur me rend fécond. Je n'ai pas\n« d'autre gratitude, pas d'autre preuve de la valeur d'une chose. »\nSon critérium était donc bien l'exaltation de sa vitalité, et sa\nconception de la musique était d'abord... thérapeutique.\nJe sais bien qu'aussi il détestait les Allemands, dont la mu-\nsique même n'est « ni spirituelle ni élégante », car elle n'a que de\n« la joliesse, cette sœur champêtre de la grâce ». Pour lui,\n« l'homme de cette musique » est représenté par Beethoven,\ntel qu'il apparut en 1812 aux Eaux de Teplitz, en Bohême, lors-\nqu'il s'y rencontra avec Goethe :\n« Il apparut, dit Nietzsche, comme la demi-barbarie, à côté\n« de la culture, comme le peuple à côté de la noblesse, comme\n« l'homme bonasse à côté de l'homme bon et plus encore que\n« bon, comme le fantaisiste à côté de l'artiste, comme celui qui\n« a besoin de consolations à côté de celui qui est consolé, comme\n« l'exagérateur et le défiant à côté de l'équitable, comme le quin-\n« teux et le martyr de soi-même, comme l'extatique insensé, le\n« béatement malheureux, le candide démesuré, comme l'homme\n« prétentieux et lourd, et, en tout et pour tout, comme l'homme\n« non dompté(Ungebaendigte),, » (Le mot est de Goethe.)\nOn voit avec quelle violence Nietzsche s'acharne sur la mu-\nsique allemande et sur l'un des génies qui l'ont représentée de\nla façon la plus noble. Ce n'est là heureusement qu'une ava-\nlanche brillante d'épithètes ne reposant sur aucun argument, et\non ne peut oublier dans quels termes Beethoven lui-même, au\ncours de sa correspondance, stigmatise l'attitude humiliée qu'eut\nGœthe dans une circonstance dont il fut le témoin, à Teplitz\nmême, en août 1812 (1). Cet épisode, bien connu maintenant,\nsuffirait à contredire l'opinion de Nietzsche si la vie tout entière\net l'œuvre de Beethoven ne lui opposaient pas déjà un formel\ndémenti. Sans préjuger du fond même de la question, Nietzsche,\npour mieux faire saisir l'idée d'infériorité qu'il avait de la mu-\nsique allemande, aurait pu choisir un exemple plus judicieux\net une comparaison plus juste.,.\nCes doctrines antigermaniques ont pu, dans une certaine me-\nsure, influencer l'opinion musicale de Nietzsche ; mais, comme\ntout semble le démontrer, les vraies causes de ses affections et\nde ses haines musicales sont du domaine physique. Le wagné-\nrien anonyme auquel il faisait part du malaise que lui causait la\nmusique de Wagner lui répondait déjà (c'est lui-même qui le\nraconte) : « vous n'êtes donc, tout simplement, pas assez bien\n\n(1) Gœthe et Beethoven se promenant ensemble rencontrèrent la famille\nroyale. Beethoven, indigné de l'humilité de Goethe, ne put lui cacher son\nopinion sur son caractère."}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.23", "debut_caractere": 43, "fin_caractere_exclue": 2829, "texte": "«portant pour nous. » Nietzsche voulait « méditerraniser » la\nmusique, c'est-à-dire lui donner de la lumière, du bleu, de la\njoie, en un mot, une sérénité qu'il n'avait pas.\nNietzsche était en effet déjà malade. En 1876, il fut de nouveau\natteint par la maladie qu'il avait contractée six ans auparavant,\npendant la guerre franco-allemande où il servait comme infir-\nmier, et cette crise fut assez intense pour nécessiter chez lui un\nrepos d'une année. Or, c'est à cette époque que Nietzsche com-\nmença à se séparer de Shopenhauer et de Wagner. Son hostilité\nne fit que croître à partir de ce moment jusqu'en 1888, et après\nParsifal, il renia à tout jamais le maître de Bayreuth. On peut se\ndemander, car cette coïncidence de dates est singulièrement\nfrappante, s'il s'agit là d'un événement fortuit ou bien si les deux\nfaits n'ont pas une relation de causalité. Je sais bien que\nNietzsche, après une année de repos et de traitement, revint à\nla santé, que c'est précisément après cette crise et jusqu'en 1889,\népoque où la folie s'installa d'une façon permanente chez lui,\nqu'il conçut et exposa sa philosophie définitive ; mais je me de-\nmande si l'on ne pourrait pas rattacher à cette maladie l'incom-\npatibilité physiologique évidente, avouée d'ailleurs, et nouvelle,\nqui s'est révélée entre la musique de Wagner et la sensibilité\nde Nietzsche. On comprendrait alors que, pour lutter contre un\npéril physique qu'il sentait menaçant et pour compenser le pro-\ndigieux tourbillon de sa pensée, Nietzsche ait éprouvé le besoin\nqu'il théorisa— de donner comme base à l'esthétique l'exal-\ntation de sa vitalité.\nLa séparation avec Wagner fut, pour cette raison et pour une\nautre encore, un acte de volonté réfléchie. Bravant l'amertume\nqu'elle devait lui causer, car « il allait être, dit-il, plus absolument\nseul que jamais, puisqu'il n'avait jamais eu que Richard Wa-\ngner », il voulut s'affranchir de toute séduction de la sensibilité,\npour atteindre, par une discipline sévère sur lui-même, à la\nsolitude féconde et à cet individualisme hautain qui caractérisent\nsa philosophie ultime.\nTelles sont, lorsque l'on cherche à s'abstraire, à s'évader, en\nquelque sorte, de l'emprise qu'a sur nous Nietzsche par la ra-\nfale véhémente et tumultueuse de ses pamphlets, par le bouillon-\nnement volcanique de ses idées, par la séduction du lyrisme et\nde la poésie avec lesquels il concevait toutes choses, et que l'on\nessaie de les ordonner, les raisons de trois ordres : ethniques,\nphysiologiques et morales, des idées musicales de Nietzsche.\nElles permettent, du mains, de mettre en lumière quelques-\nuns des « moments » de cette pensée assez riche pour atteindre\nàla prodigalité, assez haute pour se perdre parfois dans la nue,\nassez libre aussi pour ne pas craindre sa propre contradiction."}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.24", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1151, "texte": "VI\nEn dehors de sa polémique antiwagnérienne que nous venons\nde commenter, Nietzsche a écrit quelques fragments qui ont trait\nà la musique en général et qui montrent avec quelle profondeur\nil a pénétré les mystères de l'art du son. Deux d'entre eux sont\nparticulièrement remarquables :\n« Ce n'est que dans la nuit, dit-il, et dans la demi-obscurité\n« des sombres forêts et des cavernes, que l'oreille, organe de la\n« crainte, a pu se développer aussi abondamment qu'elle a fait\n« grâce à la façon de vivre de l'époque craintive, c'est-à-dire de\n« la plus longue époque humaine qu'il y ait eu ; lorsqu'il fait\n« clair l'oreille est beaucoup moins nécessaire. De là le caractère\n« de la musique, un art de la nuit et de la demi-obscurité. »\n« Le premier musicien, dit-il encore, serait pour moi celui\n« qui ne connaîtrait que la tristesse du plus profond bonheur et\n« qui ignorerait toute autre tristesse. »\nQui sait, en effet, si l'art tout entier n'a pas pour essence la\nculture et le raffinement de la souffrance confuse qui se tapit au\nfond de nos émotions les plus sereines, dans l'univers de notre\nâme ?...\n\nJacques Méraly."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabh-1905-09-01-01-c011", "article_bluemountain": "bmtnabh_1905-09-01_01#c011", "volume": "bmtnabh_1905-09-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "couv. 4", "image_debut": 25, "image_fin": 34, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.2.8", "titre_corps": "REVUE DE LA QUINZAINE", "titre_sommaire": "REVUE DE LA QUINZAINE", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 25, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.25", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "REVUE DE LA QUINZAINE\n\nLA SAISON DE LONDRES.\n\nComme l'omnibus ralentissait dans Piccadilly, le cocher tourna la tête\nvers moi et m'honora d'une parole. J'en fus plein d'orgueil. Il m'apprit,\nen un langage argotique et parfumé d'un indiscutable accent cockney,\nque, le temps remis au beau, chaque jour s'affirmait plus estival. Et,\nvoyant ma qualité de Français à l'intonation de ma réponse, il évita le\nsujet brûlant de la guerre russo-japonaise et, plein de tact, m'assura l'al-\nliance franco-anglaise définitive. Je m'en réjouis avec lui. Cependant nous\npassions dans Wardour Street; le « bus driver » continua ses phrases sans\nh. « Ah ! Monsieur, il y a juste un an aujourd'hui, cette rue retentissait de\nrumeurs et de bravos ; une femme vêtue de rouge et qui ressemblait à\nSarah comme une soeur faisait de grands gestes esthétiques, une minis-\ncule truelle à la main, truelle d'argent et voix d'or ; un petit homme à\nbarbe se tenait près d'elle qui avait l'allure de Mr. Aeneas, le fabricant de\nmasques cher à Max Beerbohm; un gentleman que je pris pour Mr. George\nAlexander, une lady que je crus être la comtesse de B. s'exhibaient à ses\ncôtés. Ah ! Monsieur ! quel spectacle enchanteur ! Ces gens s'agitaient\navec des mouvements divers en des langues différentes. Et la foule rou-\ncoulait de plaisir... Voyez ce superbe magasin en les vitrines duquel\ns'étagent perruques et universelles attestations, il n'existait pas alors, et\nl'instant dont je vous entretiens discours, acteurs, mise en scène fut\ncelui où Mm« Bernhardt posa la première pierre de cette nouvelle bouti-\nque de Mr. Clarkson. Car c'était bien elle, car c'était bien lui !... » Je crus\ndevoir extérioriser ma profonde émotion, ce dont le cocher me sut gré. Il\ndit encore : « You like London, dont you ?... »\n*\n* *\nDécidément, il faut aimer Londres pour la qualité et la diversité des\nplaisirs artistiques que cette ville nous offre. Plus complète est sa brève\nsaison que toute l'année parisienne ; plus d'étoiles brillent à son firma-\nment ; plus de diamants étincellent dans ses théâtres ;et des présences\nroyales, souvent, patronnent des fêtes où la plus franche entente cordiale\nne cesse de régner. Et tant de cosmopolitisme me charme infiniment,\nPuisque la France, l'Allemagne, la Russie, l'ltalie, l'Espagne, l'Amérique\nse partagent en Grande-Bretagne de glorieux et pacifiques lauriers.\nMieux qu'ailleurs l'éclectisme triomphe à Londres ; on y admire ce\ncurieux spectacle : le Pelléas de Mme Sarah Bernhardt, la Mélisande de"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.26", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 3650, "texte": "Mrs Patrick-Campbell, la Margarita Duval de la signora Duse, les Sym-\nphonies de Brahms, les « Stage danse », Wagner et le roi d'Espagne, éga-\nlement applaudis. Ce monarque excelle dans l'art du tir aux pigeons, qui\nest une manière moderne de siegfriediser, et il chevauche comme une\nWalkyrie. Tous deux, Alphonse et Richard, sont rois en West End ;le\ncompositeur de Rienp y règne même despotiquement, et Richter est son\npremier ministre. Richter ! Après les soirées mondaines de Faust, Govent\nGarden devient un temple, alors que Hagen contemple le fleuve silencieux,\nque Wotan pérore, que Mime geint, que les filles du Rhin jouent autour\nde 1 or étincelant ; les diadèmes des loges n'osent plus briller, et si grande,\nsi studieuse est la sincérité anglaise, qu'on ne s'ébahit pas, non plus, de\nvoir le Dragon discourir avec sa langue en dehors de sa gueule, fait\nsurprenant, même de la part de Fafner s'adressant à Herr Krauss. Les\ntraditions de Bayreuth sont scrupuleusement observées.\nAu lendemain de ces sombres lumières et de ces éclatantes obscurités\n(et après tant de Gilea, de Giordano, de Léoncavallo, au théâtre Sarah et\nau Waldorf theatre), il est rafraîchissant d'écouter Maurel dans II Barbiere,\nJeanne Raunay dans Orphée, Caruso dans Un ballo in maschera. Combien\nplus exquis encore d'entendre Mm° Melba dans n'importe quoi ! Inou-\nbliable plaisir d été ! Il semble que l'organe de cette unique artiste vous\nest une boisson glacée parfaite et propre à calmer des soifs même lon-\ndoniennes. On s etonne qu elle ait a mourir, Mimi ou Violetta, qu'elle\nait à donner aux mots un accent pathétique ; on se contenterait de déguster\nsa pure voix chantant des «Ha ! Ah ! » ou de simples « A-a-a-a. »... se\ncomme, consciente de son art, M®e Melba s'en rend compte, elle ne Et\nfatigue point à de tragiques effets. La sagesse inspire sa conduite : elle\nplaît à tous.\nMais il n y a pas que des étoiles a Covent Garden, des premières y sévis-\nsent aussi, Madama Butterfly, puccinisme que je n'entendis point, et\n1 Oracolo dont je frémis encore. Cet acte dramatico-musical est de M. Franco\nLéoni, qui s'apparente à d'autres musiciens en i : un lot de romances,\ndes bruits de fête et de foule, des coups de couteaux et des coups de gongs,\ndes glissandos de harpe et du glockenspiel à indiscrétion, de grandes repri-\nses passionnées d'orchestre, un intermezzo gracile, des costumes chinois,\nde a fumée d opium (la scène se passe à San-Francisco), que voulez-vous\nde p us ? Scotti barytonne puissamment et André Messager conduit ce fait\ndivers comme du Debussy ; et peut-être que le public s'y amuserait si\nI heure de souper n'approchait bientôt, suivie de ce fantôme menaçant,\n« closmg time ».\n,■, * *\nL'Opéra Royal et les « musical comedies » ne suffisent point aux Lon-\ndonners ; ils se ruent à dix concerts par semaine, - le plus sérieusement\ndu monde. Je crois bien qu'ils s'inquiètent peu du programme, et que le\nsimple fait d entendre de la musique (terme vague) satisfait leurs musica-\nlités. Que ce soit Raoul Pugno et les Variations symphoniques, Joachim\net les quatuors de Beethoven, Harold Bauer, pianiste littéraire, l'excellent\nbaryton Ernest Groom, Frank Haskoll, professeur émérite, ou Maurice\nFar ko a, chanteur délicat, Herr Kreissler ou Jean Gérardy, Arthur de Greef\nou Armand Ferté, qu importe ! Tous ces artistes sont écoutés avec défé-\nrence, et appréciés (avec des différences aussi).\nD aucuns bouleversent les cœurs et les oreilles sensibles : ce sont les\npetits prodiges dont l'inquiétante théorie s'avance avec une audace plus\nvieille que leur jeunesse. Devant eux s'attendrit le populaire et s'émeut la"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.27", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3670, "texte": "société : Mischa Elmann, ce vieillard, cède la place à Von Vecsey, qui\ncompte déjà douze automnes, et à Vivian Chartres, qui en aura vu tantôt\nneuf. Et Max Bruch,clown musical,n'a point de secrets pour ces petits misé-\nrables échappés de la « nursery ». Les phoques jongleurs font preuve, aussi,\nd'une rare adresse, et le Carnaval de Venise, joué du haut d'un trapèze par\nun individu en maillot rose qui se tient la tête en bas, ne manque ni d'in-\ntérêt, ni de charme, ni d'émotion. Mais les petits prodiges cosmopolites\ncourent un plus grand danger que celui de se briser quelques vertèbres,\nils vieilliront. Sort plein d'horreur! Ces phénomènes se devraient de\nmourir jeunes, et, si possible, de façon tragique. Ils obtiendraient ainsi\ndes regrets unanimes, des funérailles nationales, des articles en première\npage des quotidiens. Des mains pieuses leur tresseraient des couronnes,\nleurs tombes seraient idéales de mauvais goût italien, avec un instrument\nsculpté dans le marbre forcément de Carrare. Et les parents les désigne-\nraient en exemple à leurs petits garçons. Des gens diraient : « il aurait été\nle plus grand violoniste (ou pianiste) du siècle ! » avec un haussement\nd'épaules découragé. Mais les petits prodiges ne savent pas mourir au\ntemps, ni garder la mesure, ni, hélas ! arrêter la fuite éperdue des an-\nnées ; bientôt ils seront forcés de maquiller leurs états de naissance, leurs\ncostumes et leurs faces, pour masquer leur juvénilité. Et ils continueront\nde jouer les Concertos de Max Bruch, sans espoir. Et l'inconscient sadisme\nde la foule leur préférera à nouveau « le plus jeune virtuose » qui possé-\ndera tous les mérites avec l'avantage d'être né quelques mois plus tard.\nPauvres petits prodiges ! Les fausses mineures des grands boulevards\nne sont pas plus pathétiques. La bonne Fée qui, au berceau, les dotai,\nles plaque, et la Fatalité les accable,\n*\n* *\nJe ne chercherai point de transition, même subtile, entre les précédents\nsujets et nos gloires nationales dont la jeunesse, elle, ne vieillit point,\ndit-on. Cependant, le public idolâtre semble montrer moins d'empresse-\nment que jadis à remplir les salles de ces « Paris leading actresses ».\nAussi bien, elles sont trop, fonctionnent toutes en même temps, ne varient\npas, d'une année à l'autre, leur répertoire, commencent en retard et pro-\nlongent interminablement les entr'actes. C'est pourquoi nous voyons\nMme Réjane prise à partie par les journaux, Mme Granier révéler à quelques\npersonnes seulement mais quelles ! la délicieuse Bonne Intention\nde M. Francis de Croisset, Mme Sarah Bernhardt et les Coquelin déployer\npour des demi-salles leur talent entier, malgré Molière, Racine, et même\nLegouvé récrit par la grande tragédienne en personne. Quant à Mme Geor-\ngette Leblanc, ses lieder précédés de conférences obtinrent devant un\npublic, dirai-je restreint, le plus grand succès artistique. Et Mme Yvette\nGuilbert répéta au Haymarket, mais plus heureusement, son expérience\ndes Bouffes-Parisiens, cheveux poudrés, chansons galantes et Société des\nInstruments anciens.\nIl faut croire que l'alliance franco-anglaise n'est point un vain mot,\npuisque Mr. Beerbohm Tree triomphe dans Business is business, que le\nSpring Chicken est adapté d'un vaudeville parisien, que Véronique et les\nPetites Mi chu ne craignent pas les chaleurs estivales, et que Mr. George\nAlexander joue le rôle de Guitry dans The Man of the moment, très adroi-\ntement traduit de: Y Adversaire par Mr. Henry Melville qui s'y connaît. Il\nest vrai que Mme Le Bargy, actrice anglaise, remplace Mme Brandès. C'est\nun signe des temps. On assure déjà que nombre d'artistes françaises son-"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.28", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 3099, "texte": "gent à suivre cet exemple, encouragées par son succès : en effet, Mme Le\nBargy parle anglais aussi vite que faire se peut, un record.\nComme on le voit, il reste, en pleine saison de Londres, peu de place\npour des troupes et des pièces britanniques, d'ailleurs deux succès pro\nviennent d'Amérique : Leali Kleschnaw, solide drame plein de situations\nfortes, admirablement interprété par Mr. Charles Warner, Mr. W. Devereux\net Miss Lena Ashwell, qui fut une si intéressante Maslova, et Her Own\nway, étude très fouillée de mœurs new-yorkaises, une des meilleures piè-\nces peut-être, avec The last of the dandies, de Mr. Clyde Fitch, dramatiste\nfécond et adroit. A l'lmpérial, Monsieur Beaucaire en la personne de\nMr. Lewis Waller débite pour la 540 e fois son parfait français, son léger\n« broken english », ses madrigaux romantiques et ses bons mots à Miss\nEvelyn Millard, exquise silhouette de Gainsborough. Et c'est tout propre-\nment un charme de voir Miss Ellen Terry, en pleurs ou riant aux larmes,\ntrès brillante comédienne, et Miss Irene Vanbrugh, ingénue d'un nouveau\ngenre, dans Alice sit-by-the-fire, la plus neuve, la plus charmante, la plus\nlégère des comédies récentes; cette pièce, M. J. M. Barric la baptise a\npage from a daughter's diary », et rien n'est plus spirituellement vrai. Alice\nsit-by-the-fire et The Cabinet Minister, si joliment monté au Haymarket,\ns'avèrent de charmantes illustrations dessinées d'après nature du Londres\nd'hier et d'aujourd'hui Londres si délicatement falsifié par Mr. Max\nBeerbohmdans Y Hypocrite sanctifié, Londres, dont Mr. Roy Horniman est\nl'historiographe sceptique dans Bellamy the Magnificent et Mr. Reginald\nTurner le peintre sérieux dans Peace on earth et The Comedy of Progress9\nLondres sombre qui flambe et fume, ô Verlaine, ville que d'ici je puis croire\ndisparue, abolie, puisque, de toute l'Angleterre, je n'aperçois plus que deux\nfrêles petites lumières intermittentes, au-dessus des vagues, les seuls soirs\nqu'il fait clair. Encore ai-je peur souvent que le vent de la mer ne les\néteigne.\nBoulogne-sur-Mer,\n\nX.-Marcel Boulestin.\n\nLES LIVRES\n\nA. J. POLAK. L'harmonisation des mélodies hindoues, turques et japo-\nnaises (allemand). Leipzig, Breitkopf et Haertel.\nVoici un livre dont je ne voudrais pas trop médire, car il témoigne d'un\ngoût très vif, et que je partage, pour les musiques d'Asie. C'est un plaisir,\nen feuilletant ces pages, de retrouver tel chant d'amour hindou, qui semble\ntraduire, en une langue étrangement savoureuse, des sentiments tout voisins\ndes nôtres, ou telle souple mélopée javanaise, faite pour être carillonnée\nsur le bonang sonore et doux. Et la musique de scène qui accompagne la\nmort de l'héroïne au 2e acte du drame japonais Kesa est pour moi, comme\npour M. Polak, un « chef-d'œuvre ».\nEt cependant les interprétations harmoniques de M. Polak ne me satis-\nfont jamais. Les accords qu'il écrit au-dessous de ces belles mélodies me\nparaissent, sans aucune exception, en alourdir l'essor et en fausser le carac-\ntère : ce sont des vêtements européens, et encore d'une coupe assez gauche,"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.29", "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2392, "texte": "dont on affuble de pures beautés asiatiques. La thèse de M. Polak est\nla suivante :\nLa musique est sentie par tous les hommes de la même manière. Or nous\nne pouvons, nous autres Européens, séparer une mélodie de certaines harmo-\nnies construites dans le mode majeur ou mineur et dans telleou telle tonalité.\nCes mêmes harmonies doivent donc se retrouver à la base de toute musique\nantique ou contemporaine, asiatique ou sauvage ; elles existent, à Vétat\nlatent, sous la ligne mélodique, et il suffit de les dégager.\nConformément à ce principe, M. Polak s'empare des mélodies publiées,\navec le soin et les précautions scientifiques que Ton sait, par MM. Abraham\net von Hornbostel (1) ;il en ajoute quelques autres, qu'il doit à M. Rie-\nmann (2), ou à M. Sattro Prawina (3), ou à quelques autres auteurs non\ncités (4) et les accompagne bravement d'accords parfaits majeurs et mi-\nneurs, et des divers renversements de l'accord de septième de dominante,\ntout comme si c'étaient des chants populaires allemands.\nLe résultat est déplorable, je ne trouve pas d'autre expression. Prenons\ndeux cas très simples et très favorables àM. Polak. Voici une très courte\nchanson enfantine malabare (5) ; c'est une prière, très touchante en sa naï-\nveté ; toute la mélodie est comprise dans une quarte, et les intervalles\nsont ceux de notre gamme de si bémol, d'abord majeur, puis mineur :\nEt cela est charmant, tant que M. Polak n'y ajoute pas son lourd accom-\npagnement, qui se promène sous la mélodie avec autant d'à-propos que le\nbasson du bal champêtre, dans la Symphonie pastorale :\nJe ne suis pas Hindou, je ne sais pas au juste comme une oreille ma-\nlabare entend une pareille mélodie. Mais je sais bien qu'une aussi banale\net pauvre harmonie lui fait perdre aussitôt tout ce qu'elle a pour nous de\ngrâce frêle et de virginale indécision. Pourquoi ? Parce que, sans aucun\ndoute, elle n'a pas été conçue dans le ton de si bémol majeur ou mineur,\ntel qu'il est pratiqué en Europe.\n\n(i ) Sammelbànde der International en Musik-Gesellschaft, 1903, I, et 1904, 111.\nZeitschrift fur Ethnologie, 1904, 11.\n(2) Beitràge fur Akustik, 1901, 111.\n(3) Càcilia (holl.), 1902.\n(4) Ce sont ceux qui ont déjà harmonisé eux-mêmes les mélodies de leurs re-\ncueils. M. Polak a-t-il voulu éviter la comparaison entre leurs accords et les siens?\n(5) Sammelbànde, 1904, 111, p. 361. POLAK, p. 20."}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.30", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2200, "texte": "Voici encore un motif de gamelang, c'est-à-dire une mélodie instrumen-\ntale javanaise, publiée par M. Sattro-Prawina, qui est Javanais d'origine,\ndans la revue hollandaise Câcilia (1) :\nSans l'absence caractéristique du demi-ton, on pourrait se croire en ut\nmajeur ; mais combien ces gracieuses ondulations nous transportent loin\nde notre musique nette et carrée, faite à l'image des diables d'Occident! Il\ny a là une sérénité, une égalité d'âme absolue et un peu de ce demi-sourire\nindifférent et langoureux qui est celui du Bouddha. Ecoutez ce que tout\ncela devient, lorsque M. Polak plaque au-dessous des accords cependant\naussi simples que possible :\nDu coup, la mélodie qui flottait, libre de tous liens, dans l'espace vibrant,\nest tombée, s'est précipitée à terre comme une vapeur qui se condense :\nune trace d'harmonie européenne a suffi pour en faire un amas de notes\ninforme et sans intérêt.\nM. Polak me demandera, il est vrai, comment je comprends ces mélo-\ndies, si ce n'est à l'européenne. Je les comprends vaguement, faute d'une\nsuffisante accoutumance, et le dernier des indigènes s'y connaît certes\nbeaucoup mieux que moi. Mais ce qui est certain, c'est que j'y crois devi-\nner des beautés toutes différentes des nôtres, et des enchaînements de sons\nqui ne répondent à rien de ce que nous pratiquons. Le point de départ de\nM. Polak me paraît absolument faux. Tous les hommes sentent la musi-\nque (sauf un certain nombre d'infirmes qu'il faut plaindre) ; mais ils sont\nbien loin de la sentir de la même manière. Certains phénomènes primitifs\nsont àla base de tout : le son d'abord, puis quelques harmoniques (pas\ntoujours les mêmes) ; le reste est d'institution purement humaine : ici la\nspéculation philosophique et mathématique s'empare de la musique et lui\ndicte ses lois (et je pense à la Chine et à la Grèce antique); là c'est la con-\nstruction même des instruments qui donne naissance à certains intervalles\n(voir les hautbois primitifs, et même, à ce qu'il semble, le koto japonais) ;\nou enfin certaines nécessités d'exécution créent un style, puis des modes\nparticuliers (c'est ainsi qu'en Occident le chœur, avec ses voix différentes,\n\n(1) POLAK, p. 63."}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.31", "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 3305, "texte": "a été l'origine du contrepoint, puis de l'harmonie, puis de la tonalité mo-\nderne). Vouloir réduire la musique entière à ce qu'elle est aujourd'hui dans\nl'Europe occidentale, c'est vouloir expliquer la langue chinoise par une\ndéformation du français.\nSi d'ailleurs M. Polak était dans le vrai, on ne devrait jamais rencontrer\nd'intervalles étrangers à nos modes majeur ou mineur. Chacun sait qu'il\nn'en est rien ; et sans même parler des sruti ou quarts de ton hindous,\ndont M, Polak nie l'existence « parce qu'il ne les a rencontrés que deux\nfois dans les 28 exemples de MM. Abraham et von Hornbostel », les me-\nsures auxquelles 011 a soumis les intervalles des gammes japonaises et\njavanaises donnent des résultats bien surprenants, et qu'il vaudrait au moins\nla peine d'étudier. Enfin, si toute mélodie s'accompagne d'une harmonie\nlatente, cette harmonie, dégagée et réalisée, doit satisfaire pleinement une\noreille hindoue, turque ou japonaise : « C'était donc cela, doit se dire l'in-\ndigène instruit enfin des mystères de sa propre musique. Les voilà bien,\nles accords que depuis quinze ou vingt siècles nous cherchions sans les\npouvoir trouver. Je comprends maintenant !» M. Polak n?a pu faire cette\ncontre-épreuve. Mais je l'ai faite autrefois, à propos du plain-chant et avec\nles paysans de mon village : impossible d'ajouter le moindre accord, si\nsimple fût-il, au chant que je donnais sur l'harmonium, sans que le chœur\ndérouté détonnât aussitôt. C'est peut-être que je ne trouvais pas la «vraie »\nharmonie, ou que ma paroisse est peu musicale. Mais, dans un village\nvoisin, une organiste bénévole n'eut pas à se louer plus que moi de\nses chantres : « Cela va bien mieux, disait-on, avec l'instituteur, qu'avec\nMme de F. : lui, il ne donne que la note. » Je persiste donc à croire que l'ac-\ncord parfait majeur et mineur n'est pas une donnée primitive de la con-\nscience musicale, pas plus chez les Malabares ou les Javanais que chez les\nFrancs-Comtois.\n\nLouis Laloy.\n\nÉCHOS\nRemerciements. C'est à une feuille qu'on ne connaîtrait guère, sans\nles plaisanteries dont elle est, depuis quelques années, l'objet bénévole,\nque nous tenons à les adresser. Son directeur (3o juillet, p. 174) veut bien\nse déclarer « révolté » par l'article sur Y Ouragan, publié dans le Mercure\nmusical du ler juin. Il ne pouvait nous faire un plus sensible plaisir, rien\nne nous étant plus précieux que l'approbation d'un homme intelligent, si\nce n'est la protestation de son contraire. Et sans doute tout cela est fort\nmal dit, en ce jargon pénible, digne tout au plus d'un pion de Saint-Gau-\ndens, dont on semble garder là, res mi r and a populo, comme un dépôt\nimmonde, le peu musical secret. Mais l'intention est certes excellente.\nQu'il nous soit donc permis de citer en retour un excellent sonnet, publié\nnaguère en bonne place par ce candide confrère: son directeur, qui se\nnomme peut-être Mangeot, ne savait pas alors que la bonne littérature,\ncomme la bonne musique, se lit verticalement aussi bien qu'horizontale-\nment ; mais ce langage doit être bien obscur pour lui. Laissons plutôt par\nler les textes :\nMusique, tu me fus un palais enchanté\nAu seuil duquel menaient d'insignes avenues.\nN uit et jour, des vitraux aux flammes continues,\nGlissait une adorable et vibrante clarté."}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.32", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 3440, "texte": "E£ des chœurs alternant, dames de volupté,\nOréades, ondins, faunes, prêtresses nues,\nToute 7a jo/e ardente essorait vers les nues,\nE/ )a langueur et toute la beauté.\nSur u/2 seu/ vœu ûfe 22202, cMsir chaste ou lyrique,\nHa fertile magie a toujours, 0 musique !\n\\Bercé mon tendre songe ou mon brillant désir.\nEt quand viendra l'instant ténébreux et suprême,\nTa sauras me donner le bonheur de mourir,\nE 22 refermant les bras sur le Rêve que/aime !\nPour notre part, nous voulons bien qu'on élève une statue au poète in-\nconnu qui sut enfermer en des vers enthousiastes une aussi éblouissante\nvérité, un axiome d'une évidence aussi géométrique. Malheureusement,\nsept villes se disputent l'honneur de lui avoir donné le jour, et l'on ne sait\ns'il se nommait Willy, l'Ouvreuse ou Henry Gauthier-Villars. Qu'en pense\nM. Mangeot ? Et que pense-t-il aussi du jugement moins lapidaire, mais\npeut-être plus juste, contenu dans le Monde Artiste du 3o juillet ?\nOrange. Les Troyens ont été généreusement amputés du prologue et\nde deux actes. Berlioz est mort, sans quoi ses rugissements eussent fait\ntrembler le ciel et reculer le mistral. Sur les six à sept mille personnes\nassemblées dans la noble enceinte du théâtre antique, il y en a bien cinq\nmille cinq cent cinquante-cinq qui, ayant négligé de parcourir la partition\nou de lire une traduction de Virgile, ne comprennent rien à la disparition\nsubite d'Enée : car on a coupé la scène où l'ombre d'Hector lui révèle ses\ndestins et l'adjure de quitter la trop sensible reine. L'orchestre, malgré\nl'intensité d'émotion dont sait l'animer M. Colonne, ne produit pas l'effet\nque tout le monde, à commencer par Berlioz, en eût attendu ; il ne sonne\npas; il faut, lorsqu'on n'a pour plafond que le ciel étoilé, des timbres purs\netlimpides, et la cithare athénienne porte alors plus loin que les cuivres, les\ncontrebasses et les clarinettes romantiques.\nQuant au Mefistofele de Boïto, qui partageait avec les Troyens l'honneur\nde ce cadre colossal, c'est, comme on l'a dit ici même (1), une œuvre inté-\nressante, qui malheureusement reste isolée parmi les flonflons de l'ltalie\nmoderne : le sérieux de l'auteur est partout apparent, ainsi que sa noble\nintention d'atteindre à la belle unité du drame wagnérien. L'inspiration\nn'est point méprisable, et souvent éloquente ; mais la trame musicale reste\nassez pauvre et maigre ; et il apparaît que Boïto fut un littérateur bien plus\nqu'un musicien. Berlioz eut à souffrir de la même infirmité ; mais combien,\nmalgré tout, sa mélodie est puissante et son orchestre nourri, auprès de la\nfausse vigueur du musicien italien ! Quoi qu'il en soit, on peut dire avec\nnotre distingué confrère M. Raoul Davray, que « cette œuvre honorable,\ntragédie musicale de beauté et de révolte contre l'italianisme, mille fois plus\ncurieuse et plus probe que la profanation de Gounod, transformant Faust,\nchercheur d'absolu, en un ténor suave soupirant des cavatines dans la\nlune, cette œuvre qui pénètre assez profondément dans l'abîme de la pen-\nsée de Gœthe (seul, Schumann nous a donné une version délicate et émue\ndu poème allemand), mérite à tous égards l'honneur que vient de lui faire\nla Société des grandes auditions musicales, en la représentant comme l'épi-\nlogue, le couronnement de la saison d'opéra italien donnée, cet hiver, au\nthéâtre Sarah-Bernhardt. Le drame lyrique de Boïto apparaît grandi, si on\n\n(I)N°4, p. 148 (article de R. Canudo)."}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.33", "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 3614, "texte": "le rapproche des partitions alla Sonzogno qui pastichent gauchement le\nvérisme de Cavalleria rusticana, en haine de Wagner, et qui choient sotte-\nment dans la première manière de Verdi. »\nLe succès va surtout, comme il est juste, à l'extraordinaire Méphistophé-\nlès que sait être M. Chaliapine, un grand, très grand artiste comparable\nau seul Mounet-Suliy. Mlle Lina Gavalieri est une Marguerite d'une grâce\nfrêle et un peu fatiguée, semblerait-i1...\nMieux vaut ne rien dire des chanteurs des Troyens, ni de leurs gestes,\nni de leur plastique... Mais ce serait un oubli impardonnable que de\nne pas signaler la fine, discrète et si émouvante musique de scène de\nM. Gabriel Fauré, dans le Jules César de Shakspeare.\nNîmes. L'insuccès a dépassé toute attente, et dès la seconde soirée le\nrideau restait baissé devant un public peu nombreux, mais fort bruyant,\ntandis que les choristes vociféraient, avec un ensemble rare, ces paroles\néloquentes : « Point d'argent, point de chœurs ! » En effet, la première\nreprésentation n'ayant produit qu'un déficit de 20.000 fi\\, on n'avait pu\nrémunérer le zèle de ces braves gens, qui ne se trouvèrent pas suffisam-\nment récompensés par « l'honneur » d'avoir chanté Arnica de Mascagni et\nVénus et Adonis de X. Leroux. On ne saurait trop les approuver.\nVichy. M. Danbé donne ici des concerts classiques qui pourraient ser-\nvir de modèle à plus d'un grand concert parisien. C'est ainsi que, le 10\naoût, on put entendre M. Cortot dans le concerto en sol de Beethoven,\nMUe de Tréviile dans deux airs de la Flûte enchantée, et que l'orchestre\nexécuta, avec une finesse et une précision merveilleuses, l'ouverture de la\nFiancée vendue de Smetana, YEspaha de Chabrier, Y Enchantement du Ven-\ndredi Saint de Parsifal, et le magique Prélude à VAprès-midi d'un Faune,\nde Debussy. On ne sait ce qu'il faut louer le plus, ou du goût large et sûr\nqui a présidé au choix de ces morceaux, ou de l'intelligente maîtrise avec\nlaquelle ils furent conduits.\nVevey. La fête des vignerons est une fête populaire ; on s'en aperçoit\nassez, à écouter l'insipide musique, terne ramassis de très vieilles formules,\nqu'elle inspira au compositeur Doret. Il est vraiment remarquable que nos\nmusiciens les plus démocratiques, lorsqu'ils écrivent pour le peuple, ne\nsachent lui offrir que les restes défraîchis de nos cafés-concerts, de nos opé-\nras comiques ou de nos conservatoires : tel fut le cas pour Charpentier\ncomme pour Bruneau. De même, les orateurs de réunions ouvrières servent\nà leur docile auditoire les vieilles âneries dont nous ne voulons plus en-\ntendre parler : péril clérical, superstition, affranchissement de la raison.\nNul ne témoigne au peuple plus de mépris que ses flatteurs. Je ne crois\npas d'ailleurs que la pensée de M. Doret ait été consciemment méprisante :\nelle serait plutôt innocemment vulgaire, et semble prendre au sérieux ses\nromances vieillotes et son orage en carton. Laissons-la bien tranquille, et\namusons-nous plutôt du désarroi des figurants après un orage réel, celui-\nlà, des bergères Watteau, court-jupées, qui se crottent à l'enjambée des\ngouyats, du faune qui s'enfuit, ses jambes nues émergeant d'un pardessus\nclair très Pariser-Mode (on dirait une caricature de Jugend), de l'anxiété\ndes sergents de ville surveillant les bancs des promenades publiques, deve-\nnus des hôtels en plein air. Et louons le service sanitaire, en petits bon-\nnets et tabliers blancs, si propret que des roublards feignent un commen-\ncement de congestion...\nMais si les Armaillis, dont nous menace l'Opéra-Comique, ressemblent\nà ce qu'on vient d'entendre !"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "couv. 4", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.34", "debut_caractere": 121, "fin_caractere_exclue": 2075, "texte": "Gluck revu et corrigé. On lit, dans un journal qui pourrait bien être\nun peu du Midi, cette réclame ingénue :\nCe qui fait la force du théâtre de Béziers, c'est le choix des ouvrages qui\ny sont créés. Toute musique ne convient pas en plein air. De plus, Porches-\ntration des théâtres fermés ne produit aussi aucun effet et y est déplorable.\nL'expérience fut souvent concluante sur d'autres scènes.\nM. Gastelbon n hésita pas P année dernière lorsqu'il monta Armide à re-\nfaire en grande partie P orchestration de Gluck, tout en respectant ce que\nGluck lui-même eût approuvé, s'il eût écrit sa partition pour les Arènes.\nPierre Lalo et de nombreux critiques Pen félicitèrent.\nVoilà les secrets de la réussite du théâtre des Arènes de Béziers, qu'il\nsera bien difficile d'égaler, et voilà pourquoi Béziers tient à ne pas être con-\nfondu avec les théâtres nouveaux de plein air, qui ne sauraient lui faire\naucune concurrence, ne lui ressemblant en rien. Le théâtre des Arènes de\nBéziers est unique en son genre. Ceux qui y sont déjà venus peuvent P affir-\nmer, et c'est auprès d'eux qu'il serait désirable que les dilettanti se ren-\nseignent.\nVoilà qui est clair au moins, et les amateurs sauront où il faut chercher\nle Gluck delà marque Gastelbon de Beauxhôtes, le seul vraiment efficace.\nSoirées d'Art. Ces soirées auront lieu tous les jeudis soir, à 9 heures,\nà partir du 9 novembre, dans la salle de la rue d'Athènes : le quatuor\nCapet exécutera les 17 quatuors de Beethoven, dans l'ordre chronologique.\nMmes Felia Litvinne, Jeanne Raunay, MM. de Greef, Lazare Lévi, Léon\nMoreau, Alfred Cortot sont déjà engagés. Nous ferons connaître prochai-\nnement les conditions d'abonnement.\nLe prix Rubinstein pour les pianistes a été attribué à M. W. Backhaus,\nné en 1844 à Leipzig et professeur à Manchester. Le prix des compositeurs\nn'a pu être décerné; M. Brugnoli n'obtient qu'une mention qui encoura-\ngera, espérons-le, ce jeune musicien certes fort bien doué."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabh-1905-09-01-01-c013", "article_bluemountain": "bmtnabh_1905-09-01_01#c013", "volume": "bmtnabh_1905-09-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 25, "image_fin": 28, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.2.8.2", "titre_corps": "LA SAISON DE LONDRES.", "titre_sommaire": "LA SAISON DE LONDRES.", "signature_source": "X.-Marcel Boulestin", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 25, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.25", "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "LA SAISON DE LONDRES.\n\nComme l'omnibus ralentissait dans Piccadilly, le cocher tourna la tête\nvers moi et m'honora d'une parole. J'en fus plein d'orgueil. Il m'apprit,\nen un langage argotique et parfumé d'un indiscutable accent cockney,\nque, le temps remis au beau, chaque jour s'affirmait plus estival. Et,\nvoyant ma qualité de Français à l'intonation de ma réponse, il évita le\nsujet brûlant de la guerre russo-japonaise et, plein de tact, m'assura l'al-\nliance franco-anglaise définitive. Je m'en réjouis avec lui. Cependant nous\npassions dans Wardour Street; le « bus driver » continua ses phrases sans\nh. « Ah ! Monsieur, il y a juste un an aujourd'hui, cette rue retentissait de\nrumeurs et de bravos ; une femme vêtue de rouge et qui ressemblait à\nSarah comme une soeur faisait de grands gestes esthétiques, une minis-\ncule truelle à la main, truelle d'argent et voix d'or ; un petit homme à\nbarbe se tenait près d'elle qui avait l'allure de Mr. Aeneas, le fabricant de\nmasques cher à Max Beerbohm; un gentleman que je pris pour Mr. George\nAlexander, une lady que je crus être la comtesse de B. s'exhibaient à ses\ncôtés. Ah ! Monsieur ! quel spectacle enchanteur ! Ces gens s'agitaient\navec des mouvements divers en des langues différentes. Et la foule rou-\ncoulait de plaisir... Voyez ce superbe magasin en les vitrines duquel\ns'étagent perruques et universelles attestations, il n'existait pas alors, et\nl'instant dont je vous entretiens discours, acteurs, mise en scène fut\ncelui où Mm« Bernhardt posa la première pierre de cette nouvelle bouti-\nque de Mr. Clarkson. Car c'était bien elle, car c'était bien lui !... » Je crus\ndevoir extérioriser ma profonde émotion, ce dont le cocher me sut gré. Il\ndit encore : « You like London, dont you ?... »\n*\n* *\nDécidément, il faut aimer Londres pour la qualité et la diversité des\nplaisirs artistiques que cette ville nous offre. Plus complète est sa brève\nsaison que toute l'année parisienne ; plus d'étoiles brillent à son firma-\nment ; plus de diamants étincellent dans ses théâtres ;et des présences\nroyales, souvent, patronnent des fêtes où la plus franche entente cordiale\nne cesse de régner. Et tant de cosmopolitisme me charme infiniment,\nPuisque la France, l'Allemagne, la Russie, l'ltalie, l'Espagne, l'Amérique\nse partagent en Grande-Bretagne de glorieux et pacifiques lauriers.\nMieux qu'ailleurs l'éclectisme triomphe à Londres ; on y admire ce\ncurieux spectacle : le Pelléas de Mme Sarah Bernhardt, la Mélisande de"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.26", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 3650, "texte": "Mrs Patrick-Campbell, la Margarita Duval de la signora Duse, les Sym-\nphonies de Brahms, les « Stage danse », Wagner et le roi d'Espagne, éga-\nlement applaudis. Ce monarque excelle dans l'art du tir aux pigeons, qui\nest une manière moderne de siegfriediser, et il chevauche comme une\nWalkyrie. Tous deux, Alphonse et Richard, sont rois en West End ;le\ncompositeur de Rienp y règne même despotiquement, et Richter est son\npremier ministre. Richter ! Après les soirées mondaines de Faust, Govent\nGarden devient un temple, alors que Hagen contemple le fleuve silencieux,\nque Wotan pérore, que Mime geint, que les filles du Rhin jouent autour\nde 1 or étincelant ; les diadèmes des loges n'osent plus briller, et si grande,\nsi studieuse est la sincérité anglaise, qu'on ne s'ébahit pas, non plus, de\nvoir le Dragon discourir avec sa langue en dehors de sa gueule, fait\nsurprenant, même de la part de Fafner s'adressant à Herr Krauss. Les\ntraditions de Bayreuth sont scrupuleusement observées.\nAu lendemain de ces sombres lumières et de ces éclatantes obscurités\n(et après tant de Gilea, de Giordano, de Léoncavallo, au théâtre Sarah et\nau Waldorf theatre), il est rafraîchissant d'écouter Maurel dans II Barbiere,\nJeanne Raunay dans Orphée, Caruso dans Un ballo in maschera. Combien\nplus exquis encore d'entendre Mm° Melba dans n'importe quoi ! Inou-\nbliable plaisir d été ! Il semble que l'organe de cette unique artiste vous\nest une boisson glacée parfaite et propre à calmer des soifs même lon-\ndoniennes. On s etonne qu elle ait a mourir, Mimi ou Violetta, qu'elle\nait à donner aux mots un accent pathétique ; on se contenterait de déguster\nsa pure voix chantant des «Ha ! Ah ! » ou de simples « A-a-a-a. »... se\ncomme, consciente de son art, M®e Melba s'en rend compte, elle ne Et\nfatigue point à de tragiques effets. La sagesse inspire sa conduite : elle\nplaît à tous.\nMais il n y a pas que des étoiles a Covent Garden, des premières y sévis-\nsent aussi, Madama Butterfly, puccinisme que je n'entendis point, et\n1 Oracolo dont je frémis encore. Cet acte dramatico-musical est de M. Franco\nLéoni, qui s'apparente à d'autres musiciens en i : un lot de romances,\ndes bruits de fête et de foule, des coups de couteaux et des coups de gongs,\ndes glissandos de harpe et du glockenspiel à indiscrétion, de grandes repri-\nses passionnées d'orchestre, un intermezzo gracile, des costumes chinois,\nde a fumée d opium (la scène se passe à San-Francisco), que voulez-vous\nde p us ? Scotti barytonne puissamment et André Messager conduit ce fait\ndivers comme du Debussy ; et peut-être que le public s'y amuserait si\nI heure de souper n'approchait bientôt, suivie de ce fantôme menaçant,\n« closmg time ».\n,■, * *\nL'Opéra Royal et les « musical comedies » ne suffisent point aux Lon-\ndonners ; ils se ruent à dix concerts par semaine, - le plus sérieusement\ndu monde. Je crois bien qu'ils s'inquiètent peu du programme, et que le\nsimple fait d entendre de la musique (terme vague) satisfait leurs musica-\nlités. Que ce soit Raoul Pugno et les Variations symphoniques, Joachim\net les quatuors de Beethoven, Harold Bauer, pianiste littéraire, l'excellent\nbaryton Ernest Groom, Frank Haskoll, professeur émérite, ou Maurice\nFar ko a, chanteur délicat, Herr Kreissler ou Jean Gérardy, Arthur de Greef\nou Armand Ferté, qu importe ! Tous ces artistes sont écoutés avec défé-\nrence, et appréciés (avec des différences aussi).\nD aucuns bouleversent les cœurs et les oreilles sensibles : ce sont les\npetits prodiges dont l'inquiétante théorie s'avance avec une audace plus\nvieille que leur jeunesse. Devant eux s'attendrit le populaire et s'émeut la"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.27", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3670, "texte": "société : Mischa Elmann, ce vieillard, cède la place à Von Vecsey, qui\ncompte déjà douze automnes, et à Vivian Chartres, qui en aura vu tantôt\nneuf. Et Max Bruch,clown musical,n'a point de secrets pour ces petits misé-\nrables échappés de la « nursery ». Les phoques jongleurs font preuve, aussi,\nd'une rare adresse, et le Carnaval de Venise, joué du haut d'un trapèze par\nun individu en maillot rose qui se tient la tête en bas, ne manque ni d'in-\ntérêt, ni de charme, ni d'émotion. Mais les petits prodiges cosmopolites\ncourent un plus grand danger que celui de se briser quelques vertèbres,\nils vieilliront. Sort plein d'horreur! Ces phénomènes se devraient de\nmourir jeunes, et, si possible, de façon tragique. Ils obtiendraient ainsi\ndes regrets unanimes, des funérailles nationales, des articles en première\npage des quotidiens. Des mains pieuses leur tresseraient des couronnes,\nleurs tombes seraient idéales de mauvais goût italien, avec un instrument\nsculpté dans le marbre forcément de Carrare. Et les parents les désigne-\nraient en exemple à leurs petits garçons. Des gens diraient : « il aurait été\nle plus grand violoniste (ou pianiste) du siècle ! » avec un haussement\nd'épaules découragé. Mais les petits prodiges ne savent pas mourir au\ntemps, ni garder la mesure, ni, hélas ! arrêter la fuite éperdue des an-\nnées ; bientôt ils seront forcés de maquiller leurs états de naissance, leurs\ncostumes et leurs faces, pour masquer leur juvénilité. Et ils continueront\nde jouer les Concertos de Max Bruch, sans espoir. Et l'inconscient sadisme\nde la foule leur préférera à nouveau « le plus jeune virtuose » qui possé-\ndera tous les mérites avec l'avantage d'être né quelques mois plus tard.\nPauvres petits prodiges ! Les fausses mineures des grands boulevards\nne sont pas plus pathétiques. La bonne Fée qui, au berceau, les dotai,\nles plaque, et la Fatalité les accable,\n*\n* *\nJe ne chercherai point de transition, même subtile, entre les précédents\nsujets et nos gloires nationales dont la jeunesse, elle, ne vieillit point,\ndit-on. Cependant, le public idolâtre semble montrer moins d'empresse-\nment que jadis à remplir les salles de ces « Paris leading actresses ».\nAussi bien, elles sont trop, fonctionnent toutes en même temps, ne varient\npas, d'une année à l'autre, leur répertoire, commencent en retard et pro-\nlongent interminablement les entr'actes. C'est pourquoi nous voyons\nMme Réjane prise à partie par les journaux, Mme Granier révéler à quelques\npersonnes seulement mais quelles ! la délicieuse Bonne Intention\nde M. Francis de Croisset, Mme Sarah Bernhardt et les Coquelin déployer\npour des demi-salles leur talent entier, malgré Molière, Racine, et même\nLegouvé récrit par la grande tragédienne en personne. Quant à Mme Geor-\ngette Leblanc, ses lieder précédés de conférences obtinrent devant un\npublic, dirai-je restreint, le plus grand succès artistique. Et Mme Yvette\nGuilbert répéta au Haymarket, mais plus heureusement, son expérience\ndes Bouffes-Parisiens, cheveux poudrés, chansons galantes et Société des\nInstruments anciens.\nIl faut croire que l'alliance franco-anglaise n'est point un vain mot,\npuisque Mr. Beerbohm Tree triomphe dans Business is business, que le\nSpring Chicken est adapté d'un vaudeville parisien, que Véronique et les\nPetites Mi chu ne craignent pas les chaleurs estivales, et que Mr. George\nAlexander joue le rôle de Guitry dans The Man of the moment, très adroi-\ntement traduit de: Y Adversaire par Mr. Henry Melville qui s'y connaît. Il\nest vrai que Mme Le Bargy, actrice anglaise, remplace Mme Brandès. C'est\nun signe des temps. On assure déjà que nombre d'artistes françaises son-"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.28", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2111, "texte": "gent à suivre cet exemple, encouragées par son succès : en effet, Mme Le\nBargy parle anglais aussi vite que faire se peut, un record.\nComme on le voit, il reste, en pleine saison de Londres, peu de place\npour des troupes et des pièces britanniques, d'ailleurs deux succès pro\nviennent d'Amérique : Leali Kleschnaw, solide drame plein de situations\nfortes, admirablement interprété par Mr. Charles Warner, Mr. W. Devereux\net Miss Lena Ashwell, qui fut une si intéressante Maslova, et Her Own\nway, étude très fouillée de mœurs new-yorkaises, une des meilleures piè-\nces peut-être, avec The last of the dandies, de Mr. Clyde Fitch, dramatiste\nfécond et adroit. A l'lmpérial, Monsieur Beaucaire en la personne de\nMr. Lewis Waller débite pour la 540 e fois son parfait français, son léger\n« broken english », ses madrigaux romantiques et ses bons mots à Miss\nEvelyn Millard, exquise silhouette de Gainsborough. Et c'est tout propre-\nment un charme de voir Miss Ellen Terry, en pleurs ou riant aux larmes,\ntrès brillante comédienne, et Miss Irene Vanbrugh, ingénue d'un nouveau\ngenre, dans Alice sit-by-the-fire, la plus neuve, la plus charmante, la plus\nlégère des comédies récentes; cette pièce, M. J. M. Barric la baptise a\npage from a daughter's diary », et rien n'est plus spirituellement vrai. Alice\nsit-by-the-fire et The Cabinet Minister, si joliment monté au Haymarket,\ns'avèrent de charmantes illustrations dessinées d'après nature du Londres\nd'hier et d'aujourd'hui Londres si délicatement falsifié par Mr. Max\nBeerbohmdans Y Hypocrite sanctifié, Londres, dont Mr. Roy Horniman est\nl'historiographe sceptique dans Bellamy the Magnificent et Mr. Reginald\nTurner le peintre sérieux dans Peace on earth et The Comedy of Progress9\nLondres sombre qui flambe et fume, ô Verlaine, ville que d'ici je puis croire\ndisparue, abolie, puisque, de toute l'Angleterre, je n'aperçois plus que deux\nfrêles petites lumières intermittentes, au-dessus des vagues, les seuls soirs\nqu'il fait clair. Encore ai-je peur souvent que le vent de la mer ne les\néteigne.\nBoulogne-sur-Mer,\n\nX.-Marcel Boulestin."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabh-1905-09-01-01-c015", "article_bluemountain": "bmtnabh_1905-09-01_01#c015", "volume": "bmtnabh_1905-09-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "n. p.", "image_debut": 28, "image_fin": 31, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.2.8.3", "titre_corps": "LES LIVRES", "titre_sommaire": "LES LIVRES", "signature_source": "Louis Laloy", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 28, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.28", "debut_caractere": 2113, "fin_caractere_exclue": 3099, "texte": "LES LIVRES\n\nA. J. POLAK. L'harmonisation des mélodies hindoues, turques et japo-\nnaises (allemand). Leipzig, Breitkopf et Haertel.\nVoici un livre dont je ne voudrais pas trop médire, car il témoigne d'un\ngoût très vif, et que je partage, pour les musiques d'Asie. C'est un plaisir,\nen feuilletant ces pages, de retrouver tel chant d'amour hindou, qui semble\ntraduire, en une langue étrangement savoureuse, des sentiments tout voisins\ndes nôtres, ou telle souple mélopée javanaise, faite pour être carillonnée\nsur le bonang sonore et doux. Et la musique de scène qui accompagne la\nmort de l'héroïne au 2e acte du drame japonais Kesa est pour moi, comme\npour M. Polak, un « chef-d'œuvre ».\nEt cependant les interprétations harmoniques de M. Polak ne me satis-\nfont jamais. Les accords qu'il écrit au-dessous de ces belles mélodies me\nparaissent, sans aucune exception, en alourdir l'essor et en fausser le carac-\ntère : ce sont des vêtements européens, et encore d'une coupe assez gauche,"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.29", "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2392, "texte": "dont on affuble de pures beautés asiatiques. La thèse de M. Polak est\nla suivante :\nLa musique est sentie par tous les hommes de la même manière. Or nous\nne pouvons, nous autres Européens, séparer une mélodie de certaines harmo-\nnies construites dans le mode majeur ou mineur et dans telleou telle tonalité.\nCes mêmes harmonies doivent donc se retrouver à la base de toute musique\nantique ou contemporaine, asiatique ou sauvage ; elles existent, à Vétat\nlatent, sous la ligne mélodique, et il suffit de les dégager.\nConformément à ce principe, M. Polak s'empare des mélodies publiées,\navec le soin et les précautions scientifiques que Ton sait, par MM. Abraham\net von Hornbostel (1) ;il en ajoute quelques autres, qu'il doit à M. Rie-\nmann (2), ou à M. Sattro Prawina (3), ou à quelques autres auteurs non\ncités (4) et les accompagne bravement d'accords parfaits majeurs et mi-\nneurs, et des divers renversements de l'accord de septième de dominante,\ntout comme si c'étaient des chants populaires allemands.\nLe résultat est déplorable, je ne trouve pas d'autre expression. Prenons\ndeux cas très simples et très favorables àM. Polak. Voici une très courte\nchanson enfantine malabare (5) ; c'est une prière, très touchante en sa naï-\nveté ; toute la mélodie est comprise dans une quarte, et les intervalles\nsont ceux de notre gamme de si bémol, d'abord majeur, puis mineur :\nEt cela est charmant, tant que M. Polak n'y ajoute pas son lourd accom-\npagnement, qui se promène sous la mélodie avec autant d'à-propos que le\nbasson du bal champêtre, dans la Symphonie pastorale :\nJe ne suis pas Hindou, je ne sais pas au juste comme une oreille ma-\nlabare entend une pareille mélodie. Mais je sais bien qu'une aussi banale\net pauvre harmonie lui fait perdre aussitôt tout ce qu'elle a pour nous de\ngrâce frêle et de virginale indécision. Pourquoi ? Parce que, sans aucun\ndoute, elle n'a pas été conçue dans le ton de si bémol majeur ou mineur,\ntel qu'il est pratiqué en Europe.\n\n(i ) Sammelbànde der International en Musik-Gesellschaft, 1903, I, et 1904, 111.\nZeitschrift fur Ethnologie, 1904, 11.\n(2) Beitràge fur Akustik, 1901, 111.\n(3) Càcilia (holl.), 1902.\n(4) Ce sont ceux qui ont déjà harmonisé eux-mêmes les mélodies de leurs re-\ncueils. M. Polak a-t-il voulu éviter la comparaison entre leurs accords et les siens?\n(5) Sammelbànde, 1904, 111, p. 361. POLAK, p. 20."}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.30", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2200, "texte": "Voici encore un motif de gamelang, c'est-à-dire une mélodie instrumen-\ntale javanaise, publiée par M. Sattro-Prawina, qui est Javanais d'origine,\ndans la revue hollandaise Câcilia (1) :\nSans l'absence caractéristique du demi-ton, on pourrait se croire en ut\nmajeur ; mais combien ces gracieuses ondulations nous transportent loin\nde notre musique nette et carrée, faite à l'image des diables d'Occident! Il\ny a là une sérénité, une égalité d'âme absolue et un peu de ce demi-sourire\nindifférent et langoureux qui est celui du Bouddha. Ecoutez ce que tout\ncela devient, lorsque M. Polak plaque au-dessous des accords cependant\naussi simples que possible :\nDu coup, la mélodie qui flottait, libre de tous liens, dans l'espace vibrant,\nest tombée, s'est précipitée à terre comme une vapeur qui se condense :\nune trace d'harmonie européenne a suffi pour en faire un amas de notes\ninforme et sans intérêt.\nM. Polak me demandera, il est vrai, comment je comprends ces mélo-\ndies, si ce n'est à l'européenne. Je les comprends vaguement, faute d'une\nsuffisante accoutumance, et le dernier des indigènes s'y connaît certes\nbeaucoup mieux que moi. Mais ce qui est certain, c'est que j'y crois devi-\nner des beautés toutes différentes des nôtres, et des enchaînements de sons\nqui ne répondent à rien de ce que nous pratiquons. Le point de départ de\nM. Polak me paraît absolument faux. Tous les hommes sentent la musi-\nque (sauf un certain nombre d'infirmes qu'il faut plaindre) ; mais ils sont\nbien loin de la sentir de la même manière. Certains phénomènes primitifs\nsont àla base de tout : le son d'abord, puis quelques harmoniques (pas\ntoujours les mêmes) ; le reste est d'institution purement humaine : ici la\nspéculation philosophique et mathématique s'empare de la musique et lui\ndicte ses lois (et je pense à la Chine et à la Grèce antique); là c'est la con-\nstruction même des instruments qui donne naissance à certains intervalles\n(voir les hautbois primitifs, et même, à ce qu'il semble, le koto japonais) ;\nou enfin certaines nécessités d'exécution créent un style, puis des modes\nparticuliers (c'est ainsi qu'en Occident le chœur, avec ses voix différentes,\n\n(1) POLAK, p. 63."}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.31", "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2005, "texte": "a été l'origine du contrepoint, puis de l'harmonie, puis de la tonalité mo-\nderne). Vouloir réduire la musique entière à ce qu'elle est aujourd'hui dans\nl'Europe occidentale, c'est vouloir expliquer la langue chinoise par une\ndéformation du français.\nSi d'ailleurs M. Polak était dans le vrai, on ne devrait jamais rencontrer\nd'intervalles étrangers à nos modes majeur ou mineur. Chacun sait qu'il\nn'en est rien ; et sans même parler des sruti ou quarts de ton hindous,\ndont M, Polak nie l'existence « parce qu'il ne les a rencontrés que deux\nfois dans les 28 exemples de MM. Abraham et von Hornbostel », les me-\nsures auxquelles 011 a soumis les intervalles des gammes japonaises et\njavanaises donnent des résultats bien surprenants, et qu'il vaudrait au moins\nla peine d'étudier. Enfin, si toute mélodie s'accompagne d'une harmonie\nlatente, cette harmonie, dégagée et réalisée, doit satisfaire pleinement une\noreille hindoue, turque ou japonaise : « C'était donc cela, doit se dire l'in-\ndigène instruit enfin des mystères de sa propre musique. Les voilà bien,\nles accords que depuis quinze ou vingt siècles nous cherchions sans les\npouvoir trouver. Je comprends maintenant !» M. Polak n?a pu faire cette\ncontre-épreuve. Mais je l'ai faite autrefois, à propos du plain-chant et avec\nles paysans de mon village : impossible d'ajouter le moindre accord, si\nsimple fût-il, au chant que je donnais sur l'harmonium, sans que le chœur\ndérouté détonnât aussitôt. C'est peut-être que je ne trouvais pas la «vraie »\nharmonie, ou que ma paroisse est peu musicale. Mais, dans un village\nvoisin, une organiste bénévole n'eut pas à se louer plus que moi de\nses chantres : « Cela va bien mieux, disait-on, avec l'instituteur, qu'avec\nMme de F. : lui, il ne donne que la note. » Je persiste donc à croire que l'ac-\ncord parfait majeur et mineur n'est pas une donnée primitive de la con-\nscience musicale, pas plus chez les Malabares ou les Javanais que chez les\nFrancs-Comtois.\n\nLouis Laloy."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabh-1905-09-01-01-c021", "article_bluemountain": "bmtnabh_1905-09-01_01#c021", "volume": "bmtnabh_1905-09-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "n. p.", "page_fin": "couv. 4", "image_debut": 31, "image_fin": 34, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.2.8.4", "titre_corps": "ÉCHOS", "titre_sommaire": "ÉCHOS", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 31, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.31", "debut_caractere": 2007, "fin_caractere_exclue": 3305, "texte": "ÉCHOS\nRemerciements. C'est à une feuille qu'on ne connaîtrait guère, sans\nles plaisanteries dont elle est, depuis quelques années, l'objet bénévole,\nque nous tenons à les adresser. Son directeur (3o juillet, p. 174) veut bien\nse déclarer « révolté » par l'article sur Y Ouragan, publié dans le Mercure\nmusical du ler juin. Il ne pouvait nous faire un plus sensible plaisir, rien\nne nous étant plus précieux que l'approbation d'un homme intelligent, si\nce n'est la protestation de son contraire. Et sans doute tout cela est fort\nmal dit, en ce jargon pénible, digne tout au plus d'un pion de Saint-Gau-\ndens, dont on semble garder là, res mi r and a populo, comme un dépôt\nimmonde, le peu musical secret. Mais l'intention est certes excellente.\nQu'il nous soit donc permis de citer en retour un excellent sonnet, publié\nnaguère en bonne place par ce candide confrère: son directeur, qui se\nnomme peut-être Mangeot, ne savait pas alors que la bonne littérature,\ncomme la bonne musique, se lit verticalement aussi bien qu'horizontale-\nment ; mais ce langage doit être bien obscur pour lui. Laissons plutôt par\nler les textes :\nMusique, tu me fus un palais enchanté\nAu seuil duquel menaient d'insignes avenues.\nN uit et jour, des vitraux aux flammes continues,\nGlissait une adorable et vibrante clarté."}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.32", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 3440, "texte": "E£ des chœurs alternant, dames de volupté,\nOréades, ondins, faunes, prêtresses nues,\nToute 7a jo/e ardente essorait vers les nues,\nE/ )a langueur et toute la beauté.\nSur u/2 seu/ vœu ûfe 22202, cMsir chaste ou lyrique,\nHa fertile magie a toujours, 0 musique !\n\\Bercé mon tendre songe ou mon brillant désir.\nEt quand viendra l'instant ténébreux et suprême,\nTa sauras me donner le bonheur de mourir,\nE 22 refermant les bras sur le Rêve que/aime !\nPour notre part, nous voulons bien qu'on élève une statue au poète in-\nconnu qui sut enfermer en des vers enthousiastes une aussi éblouissante\nvérité, un axiome d'une évidence aussi géométrique. Malheureusement,\nsept villes se disputent l'honneur de lui avoir donné le jour, et l'on ne sait\ns'il se nommait Willy, l'Ouvreuse ou Henry Gauthier-Villars. Qu'en pense\nM. Mangeot ? Et que pense-t-il aussi du jugement moins lapidaire, mais\npeut-être plus juste, contenu dans le Monde Artiste du 3o juillet ?\nOrange. Les Troyens ont été généreusement amputés du prologue et\nde deux actes. Berlioz est mort, sans quoi ses rugissements eussent fait\ntrembler le ciel et reculer le mistral. Sur les six à sept mille personnes\nassemblées dans la noble enceinte du théâtre antique, il y en a bien cinq\nmille cinq cent cinquante-cinq qui, ayant négligé de parcourir la partition\nou de lire une traduction de Virgile, ne comprennent rien à la disparition\nsubite d'Enée : car on a coupé la scène où l'ombre d'Hector lui révèle ses\ndestins et l'adjure de quitter la trop sensible reine. L'orchestre, malgré\nl'intensité d'émotion dont sait l'animer M. Colonne, ne produit pas l'effet\nque tout le monde, à commencer par Berlioz, en eût attendu ; il ne sonne\npas; il faut, lorsqu'on n'a pour plafond que le ciel étoilé, des timbres purs\netlimpides, et la cithare athénienne porte alors plus loin que les cuivres, les\ncontrebasses et les clarinettes romantiques.\nQuant au Mefistofele de Boïto, qui partageait avec les Troyens l'honneur\nde ce cadre colossal, c'est, comme on l'a dit ici même (1), une œuvre inté-\nressante, qui malheureusement reste isolée parmi les flonflons de l'ltalie\nmoderne : le sérieux de l'auteur est partout apparent, ainsi que sa noble\nintention d'atteindre à la belle unité du drame wagnérien. L'inspiration\nn'est point méprisable, et souvent éloquente ; mais la trame musicale reste\nassez pauvre et maigre ; et il apparaît que Boïto fut un littérateur bien plus\nqu'un musicien. Berlioz eut à souffrir de la même infirmité ; mais combien,\nmalgré tout, sa mélodie est puissante et son orchestre nourri, auprès de la\nfausse vigueur du musicien italien ! Quoi qu'il en soit, on peut dire avec\nnotre distingué confrère M. Raoul Davray, que « cette œuvre honorable,\ntragédie musicale de beauté et de révolte contre l'italianisme, mille fois plus\ncurieuse et plus probe que la profanation de Gounod, transformant Faust,\nchercheur d'absolu, en un ténor suave soupirant des cavatines dans la\nlune, cette œuvre qui pénètre assez profondément dans l'abîme de la pen-\nsée de Gœthe (seul, Schumann nous a donné une version délicate et émue\ndu poème allemand), mérite à tous égards l'honneur que vient de lui faire\nla Société des grandes auditions musicales, en la représentant comme l'épi-\nlogue, le couronnement de la saison d'opéra italien donnée, cet hiver, au\nthéâtre Sarah-Bernhardt. Le drame lyrique de Boïto apparaît grandi, si on\n\n(I)N°4, p. 148 (article de R. Canudo)."}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.33", "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 3614, "texte": "le rapproche des partitions alla Sonzogno qui pastichent gauchement le\nvérisme de Cavalleria rusticana, en haine de Wagner, et qui choient sotte-\nment dans la première manière de Verdi. »\nLe succès va surtout, comme il est juste, à l'extraordinaire Méphistophé-\nlès que sait être M. Chaliapine, un grand, très grand artiste comparable\nau seul Mounet-Suliy. Mlle Lina Gavalieri est une Marguerite d'une grâce\nfrêle et un peu fatiguée, semblerait-i1...\nMieux vaut ne rien dire des chanteurs des Troyens, ni de leurs gestes,\nni de leur plastique... Mais ce serait un oubli impardonnable que de\nne pas signaler la fine, discrète et si émouvante musique de scène de\nM. Gabriel Fauré, dans le Jules César de Shakspeare.\nNîmes. L'insuccès a dépassé toute attente, et dès la seconde soirée le\nrideau restait baissé devant un public peu nombreux, mais fort bruyant,\ntandis que les choristes vociféraient, avec un ensemble rare, ces paroles\néloquentes : « Point d'argent, point de chœurs ! » En effet, la première\nreprésentation n'ayant produit qu'un déficit de 20.000 fi\\, on n'avait pu\nrémunérer le zèle de ces braves gens, qui ne se trouvèrent pas suffisam-\nment récompensés par « l'honneur » d'avoir chanté Arnica de Mascagni et\nVénus et Adonis de X. Leroux. On ne saurait trop les approuver.\nVichy. M. Danbé donne ici des concerts classiques qui pourraient ser-\nvir de modèle à plus d'un grand concert parisien. C'est ainsi que, le 10\naoût, on put entendre M. Cortot dans le concerto en sol de Beethoven,\nMUe de Tréviile dans deux airs de la Flûte enchantée, et que l'orchestre\nexécuta, avec une finesse et une précision merveilleuses, l'ouverture de la\nFiancée vendue de Smetana, YEspaha de Chabrier, Y Enchantement du Ven-\ndredi Saint de Parsifal, et le magique Prélude à VAprès-midi d'un Faune,\nde Debussy. On ne sait ce qu'il faut louer le plus, ou du goût large et sûr\nqui a présidé au choix de ces morceaux, ou de l'intelligente maîtrise avec\nlaquelle ils furent conduits.\nVevey. La fête des vignerons est une fête populaire ; on s'en aperçoit\nassez, à écouter l'insipide musique, terne ramassis de très vieilles formules,\nqu'elle inspira au compositeur Doret. Il est vraiment remarquable que nos\nmusiciens les plus démocratiques, lorsqu'ils écrivent pour le peuple, ne\nsachent lui offrir que les restes défraîchis de nos cafés-concerts, de nos opé-\nras comiques ou de nos conservatoires : tel fut le cas pour Charpentier\ncomme pour Bruneau. De même, les orateurs de réunions ouvrières servent\nà leur docile auditoire les vieilles âneries dont nous ne voulons plus en-\ntendre parler : péril clérical, superstition, affranchissement de la raison.\nNul ne témoigne au peuple plus de mépris que ses flatteurs. Je ne crois\npas d'ailleurs que la pensée de M. Doret ait été consciemment méprisante :\nelle serait plutôt innocemment vulgaire, et semble prendre au sérieux ses\nromances vieillotes et son orage en carton. Laissons-la bien tranquille, et\namusons-nous plutôt du désarroi des figurants après un orage réel, celui-\nlà, des bergères Watteau, court-jupées, qui se crottent à l'enjambée des\ngouyats, du faune qui s'enfuit, ses jambes nues émergeant d'un pardessus\nclair très Pariser-Mode (on dirait une caricature de Jugend), de l'anxiété\ndes sergents de ville surveillant les bancs des promenades publiques, deve-\nnus des hôtels en plein air. Et louons le service sanitaire, en petits bon-\nnets et tabliers blancs, si propret que des roublards feignent un commen-\ncement de congestion...\nMais si les Armaillis, dont nous menace l'Opéra-Comique, ressemblent\nà ce qu'on vient d'entendre !"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "couv. 4", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.34", "debut_caractere": 121, "fin_caractere_exclue": 2075, "texte": "Gluck revu et corrigé. On lit, dans un journal qui pourrait bien être\nun peu du Midi, cette réclame ingénue :\nCe qui fait la force du théâtre de Béziers, c'est le choix des ouvrages qui\ny sont créés. Toute musique ne convient pas en plein air. De plus, Porches-\ntration des théâtres fermés ne produit aussi aucun effet et y est déplorable.\nL'expérience fut souvent concluante sur d'autres scènes.\nM. Gastelbon n hésita pas P année dernière lorsqu'il monta Armide à re-\nfaire en grande partie P orchestration de Gluck, tout en respectant ce que\nGluck lui-même eût approuvé, s'il eût écrit sa partition pour les Arènes.\nPierre Lalo et de nombreux critiques Pen félicitèrent.\nVoilà les secrets de la réussite du théâtre des Arènes de Béziers, qu'il\nsera bien difficile d'égaler, et voilà pourquoi Béziers tient à ne pas être con-\nfondu avec les théâtres nouveaux de plein air, qui ne sauraient lui faire\naucune concurrence, ne lui ressemblant en rien. Le théâtre des Arènes de\nBéziers est unique en son genre. Ceux qui y sont déjà venus peuvent P affir-\nmer, et c'est auprès d'eux qu'il serait désirable que les dilettanti se ren-\nseignent.\nVoilà qui est clair au moins, et les amateurs sauront où il faut chercher\nle Gluck delà marque Gastelbon de Beauxhôtes, le seul vraiment efficace.\nSoirées d'Art. Ces soirées auront lieu tous les jeudis soir, à 9 heures,\nà partir du 9 novembre, dans la salle de la rue d'Athènes : le quatuor\nCapet exécutera les 17 quatuors de Beethoven, dans l'ordre chronologique.\nMmes Felia Litvinne, Jeanne Raunay, MM. de Greef, Lazare Lévi, Léon\nMoreau, Alfred Cortot sont déjà engagés. Nous ferons connaître prochai-\nnement les conditions d'abonnement.\nLe prix Rubinstein pour les pianistes a été attribué à M. W. Backhaus,\nné en 1844 à Leipzig et professeur à Manchester. Le prix des compositeurs\nn'a pu être décerné; M. Brugnoli n'obtient qu'une mention qui encoura-\ngera, espérons-le, ce jeune musicien certes fort bien doué."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabh-1905-09-01-01-c023", "article_bluemountain": "bmtnabh_1905-09-01_01#c023", "volume": "bmtnabh_1905-09-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "couv. 2", "page_fin": "couv. 2", "image_debut": 2, "image_fin": 2, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.2.9", "titre_corps": "[Publicité]", "titre_sommaire": "[Publicité]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 2, "page_imprimee": "couv. 2", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.2", "debut_caractere": 508, "fin_caractere_exclue": 1252, "texte": "i- . M/-'*tï\"l.\n; r :\n2, rue de Louvois, PARIS, IIe\nDÉODAT DE SÉVERAC. Les Cors (P. Rey). . . . .\nL'Éveil de Pâques (Verhaeren) .\nL'infidèle (Maeterlinck) . . .\nMAURICE RAVEL, . . D'Anne jouant de l'Espinette .\nD'Anne qui me jecta de la neige\nJeux d'Eaux, pour piano . . . .\n• *\n2 fr. »\n1 fr. 70\n1 fr. 70\n1 fr . 70\n1 fr. 70\n3 fr. 35\nPour aider à la diffusion des\nE. Demets offre à MM. les Compositeurs\nd'éditer et de lancer à des conditions\nde rapidité et d'exécution, leurs ouvrages musicaux, tout en leur\nréservant, s'ils le désirent, la propriété exclusive.\nDirection et organisation de Concerts pour Paris, la Province et l'Étranger\nAgence de la Société Nationale de Musique\nW-Ê;\nAchat et vente d'lnstruments de musique neufs et d'occasions"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "couv. 1", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.1", "texte": "lre Année, —N° 8 ler1er Septembre 1905.\nPRIX DU NUMÉRO : { Flance - Cinquante centimes.\n»( étranger : Soixante centimes\n2, Rue de Lo\nPARSS 11°\n\nAU SOMMAIRE:\nX.-MARCEL BOULESTIN\nLOUIS LALOY\nJACQUES MÉRALY\nARMANDE DE POLIGNAC\n| LOUIS DE SERRES"}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "couv. 2", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.2", "texte": "SOMMAIRE\n■\nLouis DE SERRES ... Réponse à Willy.\nARMANDE DE POLIGNAC... Pensées d'ailleurs :le « Jeune Compositeur »\net le « ».\nJACQUES MÉRALY Les idées de Nietzsche sur la musique.\nREVUE DE LA QUINZAINE\nX.-M. BOULESTIN.. ......... La Saison\nLouis LALOY. Les Livres.\n1? AN & Jtîl chOS «\n\nABONNEMENTS\nPARIS ET DÉPARTEMENTS .... £ 12 fr. 6 fr.\nÉTRANGER 15 fr. 7 fr. 50\nPour les abonnés du Mercure de France, le prix de l'abon-\nnement d'un an est réduit à 10 fr. (Paris et départements)\net à 13 fr. (Étranger),\n\ni- . M/-'*tï\"l.\n; r :\n2, rue de Louvois, PARIS, IIe\nDÉODAT DE SÉVERAC. Les Cors (P. Rey). . . . .\nL'Éveil de Pâques (Verhaeren) .\nL'infidèle (Maeterlinck) . . .\nMAURICE RAVEL, . . D'Anne jouant de l'Espinette .\nD'Anne qui me jecta de la neige\nJeux d'Eaux, pour piano . . . .\n• *\n2 fr. »\n1 fr. 70\n1 fr. 70\n1 fr . 70\n1 fr. 70\n3 fr. 35\nPour aider à la diffusion des\nE. 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Cette fougueuse apologie delà musique mo-\nderne nous a valu une réponse d'un musicien des plus distingués, qui sait\naussi, comme on va voir, vêtir d'une prose ingénieuse de solides pensées.\nMON CHER WILLY,\nVotre amicale et humoristique dédicace,\nde Serres,m'incite (mieux vaut tard que jamais) à vous répon-\ndre. Entrevues à travers le gâtisme du et la préten-\ntieuse ignorance du Jeune homme,vos curieuses et très person-\nnelles remarques deviennent bien, ainsi que vous l'annonciez\n(et plus encoie peut-etre) agaçantes \\elles n'en valent pas moins\nd'être prises au sérieux, plus que vous ne faites; et vous méri-\ntez d être rendu responsable des artistiques et frivoles propos\nque vous contresignez, à l'abri de vos deux personnages, tel\nun Loubet derrière un Bloc.\nDe ce spirituel verbiage musico-littéraire une affirmation se\ndégage, intéressante à relever : le\nclassique n'est plus admis aujourd'hui, c'est-à-dire, si toutefois\n)ai bien compris, que d'horizontale qu'elle était jusqu'à pré-\nsent, récriture est devenue, de nos jours, essentiellement verti-\ncale affirmation simpliste, plus conforme assurément àla\nvision naïve de Toby-Chien ou à la mystérieuse sagesse de\ni 1 a-Doucette qu à la mentalité de deux humains accoutumés\nentendre et peut-être (hélas!) de perpétrer de la musique.\ne ne pense pas, pour ma part, qu'on ait cessé de considérer\ne dlsc°urs musical comme une succession de sons s'appelant,\npour ainsi dire, les unsles autres, et se complétant pour former\nun sens (je ne prétends pas donner ici une définition). Ses di-\nero éléments sont donc dépendants les uns des autres et n'ac-\n\nLE MERCURE MUSICAL\n22"}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.4", "texte": "314\nLE MERCURE MUSICAL\n\nquièrent leur véritable signification que par la place qu'ils occu-\npent et le rôle qu'ils jouent : ainsi le mot dans le langage ; de\nmême l'accord dans toute composition musicale se trouve\nintimement lié à ce qui précède et à ce qui suit. Cela paraît évi-\ndent, s'il s'agit du style polyphonique proprement dit, où 1 har-\nmonie semble la résultante naturelle et nécessaire de la rencon-\ntre des diverses parties chantantes ', cela est vrai également en\nstyle plus libre, alors que 1 harmonie est un moyen d'expression\ndestiné à soutenir et à rehausser (si j'ose ainsi parler) la ligne\nmélodique d'une partie principale ; car une agrégation har-\nmonique, si recherchée soit-elle, n'a par elle-même que peu de\nvaleur et change d'importance et de signification suivant la\nmanière dont elle est amenée.\nGraphiquement, cette idée de succession s'exprima ni par la\nligne horizontale, on peut dire que c'est en ce sens que se dé-\nroule la pensée du compositeur. Assurément, celui-ci, en com-\nbinant des sons simultanés, doit les superposer et les envisager\nverticalement, mais sans oublier que les accords ainsi obtenus\nne sont pas à l'état de repos, mais bien en mouvement (suivant\nla ligne horizontale) et sans perdre de vue la route à parcourir\nen ce sens. Je ne pense pas qu'il puisse y avoir doute sur ce\npoint.\nIl semble puéril de rappeler de telles vérités, tellement le\nlumineux enseignement de Vincent d'lndy les a mises en évi-\ndence aujourd'hui. Et tout cela est admirablement exposé dans\nson Traité de composition qui bientôt se trouvera, n'en doutez\npas, « sur tous les pianos » : car les belles écouteuses rieman-\nnisent, d'indysent et contrepointisent avec des ardeurs de\nnéophytes, et cela nous promet de glorieuses moissons de trios\npour dames, de sonates pour jeunes filles et de préludes pour\nfillettes et garçonnets. (Mais où sont les wagnériennes d'antan?)\nCertes, envisagée sous ce double aspect vertical et horizontal,\nl'écriture suggère à l'analyse d'intéressantes remarques et d'in-\nstructives comparaisons, que vous eussiez bien formulées en\nvous en donnant la peine. De par la puissance expressive de\nl'harmonie, la musique moderne a acquis une richesse de colo-\nris et une vigueur d'accentuation encore inédites et bien carac-\ntéristiques de cette époque ; l'abondance même et la variété des\nressources harmoniques (comme des ressources orchestrales\nd'ailleurs) présentent actuellement pour le compositeur cer-\ntaines difficultés dont les anciens, semble-t-il, avaient peu àse\npréoccuper : ainsi doit-il éviter de se laisser éblouir par le décor\nharmonique et orchestral dont il peut entourer sa pensée et\nd'arriver inconsciemment à faire un but de ce qui doit être un\nmoyen ; il importe que le souci exagéré de bâtir de rares écha-"}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.5", "texte": "RÉPONSE A WILLY\n315\n\ntau d âge s sonores ne lui fasse pas perdre de vue la ligne générale\nde l'œuvre, qu'une recherche trop constante dans les harmonies\nn'aille pas précisément à l'encontre du but expressif qu'il se pro-\nposait et ne donne pas à l'œuvre une monotonie non voulue ou\nbien encore ce manque de tenue, cette sorte de dépression mo-\nrale qu'on rencontre assez fréquemment dans certains lieder\nd'amateurs bien intentionnés.\nIl est donc assez facile de se laisser leurrer parla préoccupa-\ntion du « bel accord » : le rechercher pour lui-même est une\nerreur que l'on évite par une vue d'ensemble de l'œuvre, ce ne\npeut être une méthode de composition. Quels que soient les\ntendances et les sentiments personnels de chacun, il y a là sûre-\nment un danger qu'il importe de signaler aux élèves, et si vous\naviez, comme tant d'autres (qui souvent ne s'en vantent pas),\ncherché à écouter aux portes de la Schola, vous auriez pu y en-\ntendre parfois médire de 1 harmonie... avec une sévérité que,\npour ma part, je serais tenté de trouver excessive, car s'il y a\nles victimes de l'harmonie, il y a aussi celles du contrepoint.\nD'autre part, l'esthétique très personnelle de Claude Debussy,\nen nous apportant de précieuses et très neuves indications,\nn'a pas manqué de jeter quelque trouble chez les jeunes\nmusiciens ; sans doute, manquons-nous du recul nécessaire\npour dégager nettement de son œuvre l'enseignement qu'elle\ncomporte (comme toute œuvre d'art digne de ce nom) ; et j'avoue\nque,malgré son indéniable charme, elle m'apparaît au concert...\nun peu déconcertante parfois. Mais c'est assurément bien mal\nécouter Pelléas que d'attarder son attention sur telle ou telle\ntrouvaille harmonique, au lieu de suivre le fil du discours dra-\nmatique ou, pour mieux dire, le drame lui-même sans cesse en\nmouvement avec la musique vers un même but d'émotion, illus-\ntré et commenté par elle, avec quelle richesse de couleurs et\nquelle intensité pénétrante !\nVotre petit qui, dit-il, écrit en hauteur(ew auteur\nserait préférable, si j'ose cet affreux jeu de mots), est donc bien\npeu apte à subir l'émotion poignante d'une telle œuvre, pas\nplus du reste qu'à saisir, je ne dis pas la beauté architecturale,\nmais le sens expressif et émotionnel du contrepoint de Sébas-\ntien Bach, souvent si mal compris d'ailleurs. Au reste, libre à\nlui d'en critiquer telles ou telles hardiesses voulues ou\nnégligences, et de les opposer, non sans raison, à la prétendue\ncacophonie des modernes (i).\n\n_ (0 II esî toujours amusant de voir avec quelle facilité certains dilettanti,\nsi chatouilleux lorsqu'il s'agit des dissonances de la musique moderne, ac-\nceptent sans même les remarquer les f les plus rudes de Bach"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.6", "texte": "316\nLE MERCURE MUSICAL\n\nQuant au Vieillard mélomane, il a sans doute absorbé trop\nde musiques de toute sortes pour pouvoir désormais en digérer\naucune, et son effarement devant les précieuses harmonies de\nGabriel Fauré paraît presque excusable ; peut-être pourtant\neût-il éprouvé quelque charme à les écouter non pas isolément,\nmais bien comme des successions découlant les unes des autres\ntout naturellement, semble-t-il, tellement l'art en est délicat et\ningénieux, et comme imposées par la ligne mélodique qu'elles\nsemblent refléter et répercuter en profondeur (l'expression est\nde vous, je crois). Vouloir séparer chez ce musicien l'harmoniste\ndu mélodiste serait d'ailleurs uns idée absurde : l'admirable\npince-sans-rire que sait être, à ses heures, le critique musical de\nla Repue des Deux Mondes en fit naguère le sujet d'une de ses\nplus abracadabrantes fantaisies ; après avoir, dans un article\nque vous n'avez certainement pas oublié, louangé comme il\nconvenait l'inventeur mélodique, il proposa froidement d'amé-\nliorer ses lieder en en modifiant l'harmonie (i).\nLa conclusion de tout ceci? Qu'au-dessus des vaines for-\nmules des théoriciens, des tics de la mode, des préjugés d'écoles,\ndestinés à vieillir... et à faire place à d'autres, certains principes\nd'art affirment à travers les âges leur éternelle vérité, tel celui-\nci : que dans toute œuvre d'art les détails doivent se rapporter\nà l'ensemble et ne peuvent acquérir que par lui et pour lui leur\nvéritable valeur expressive.\n« II pleut des vérités premières ! » ajouterait Courteline. Si\névidente qu'apparaisse celle-ci, il n'est pas inutile pour beau-\ncoup d'entre nous de se la remémorer fréquemment à notre\népoque de raffinement et de sensitivité extrême, afin que le légi-\ntime scrupule du détail ne nous fasse pas oublier ce qu'assez\nimproprement vous appelez le principe de l'écriture classique.\nIl siérait aussi de vous quereller à propos de ce singulier un\npeu... singulier : « l'écriture classique » comme s'il y avait\nune écriture classique et comme si la manière d'écrire ne dif-\nférait pas bien plus suivant les genres, si divers précisément\ndepuis les classiques, que suivant les époques (et il en est de\nmême, n'est-il pas vrai ? en littérature).\n\nou de Beethoven. Les mêmes dilettanti déclarent aussi incompréhensible la\nmusique de chambre de Fauré ou de Chausson, par exemple, mais s'exta-\nsient devant la simplicité et la clarté des derniers quatuors de Beethoven !\n(i) Dans une revue de chant liturgique, aussi artistique qu'autorisée, cet\nimpitoyable humoriste, excellent grégorien d'ailleurs, proposait dernière-\nment et le plus sérieusement du monde, comme modèle de chant grégorien,\nle chœur des moines de Robert le Diable : « Malheureux ! malheureux ou\ncoupables!,.. » Il faut relire ce chœur extraordinaire et connaître le sérieux\nde la Revue pour apprécier à son prix cette magistrale fumisterie."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.7", "texte": "RÉPONSE A WILLY\n317\n\nJe vous demande aussi si, en opposant l'écriture en hauteur\ndes modernes à celle des classiques, vous déniez aux premiers\nle sens de la polyphonie, aux seconds celui de l'harmonie.\nUserait trop facile vraiment de démontrer que l'art de la po-\nlyphonie instrumentale, loin d'être perdu, a pris au théâtre et\nsurtout au concert un nouvel essor, dû en grande partie à l'in-\nfluence de Wagner et de César Franck (et c'est par une vue\nd'ensemble de leurs œuvres bien plus que par l'étude des dé-\ntails j'y insiste qu'il faut profiter du haut enseignement\nde ces deux maîtres). L'orientation de plus en plus marquée de\nnotre jeune école française vers les grandes formes de la mu-\nsique pure, dont la tenait éloignée la routine imbécile de l'en-\nseignement officiel, est à cet égard significative ; et nous pou-\nvons attendre en toute confiance, des nobles efforts de Charles\nBordes, une renaissance parallèle du contrepoint vocal dont se\nrénovera l'art musical religieux.\nFaut-il, d'autre part, rappeler qu'en tant que moyen d'expres-\nsion Tinvention de l'harmonie ne date pas d'aujourd'hui et\npuise ses origines à la source même du contrepoint ? en re-\nchercher des exemples caractéristiques chez les maîtres du xveet\ndu xvi6 siècle qui, d'ailleurs, s'en préoccupaient relativement\nassez peu ? la montrer en évolution constante et progressive,\ndepuis Monteverdi, qui l'imposa définitivement, jusqu'à nos\njours? en marquer les diverses étapes à travers les âges (i)?\nSéb. Bach, qu'on a peu continué d'étudier àce point de vue, sa-\nvait être, lui aussi, harmoniste; voyez,par exemple, tels accents\ndramatiques de ses airs et de ses récits, les réalisations si ex-\npressives des chorals à 4 voix, etc... Et sans doute l'influence\ndu vieux maître n'est-elle pas étrangère àla tenue générale har-\nmonique de Parsifal,à laquelle Wagner attachait un si grand\nprix. Le rôle de l'harmonie se fait plus précis, plus nécessaire\navec Beethoven et les classiques, à mesure que s'affine la tona-\nlité moderne par le libre jeu des modulations, à mesure que\ns'élargissent et se multiplient les diverses formes de la pensée\nmusicale; plus spécial, plus personnel avec les romantiques, il\napparaît comme inséparable de l'inspiration même de Schumann\net de Schubert, toute de délicatesse et d'intimité profonde (2).\n\n(1) Une histoire de la « fausse note », de Monteverdi à Ravel, serait\nassez suggestive. Odieuse ou sympathique, la « fausse note » domine et\nexplique toute l'histoire de l'harmonie. La septième de dominante, comme\ntelle sixte plus ou moins ajoutée, substituée ou napolitaine, furent aussi\ndes fausses notes et durent paraître aux dilettanti d'alors hardies et agres-\nsives à l'égal de nos plus modernes dissonances.\n(2) Vous savez quelle tendresse particulière Franck gardait pour Schubert\net comme il en connaissait par le menu les accompagnements, tant pour\nleur valeur expressive que pour leur ingénieuse disposition harmonique."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.8", "texte": "318\nLE MERCURE MUSICAL\n\nEt l'on pourrait multiplier à l'infini quelques exemples pris\nau hasard.\nUne telle étude, trop considérable pour être de mise ici, se-\nrait intéressante à plus d'un titre *, partout elle apparaîtrait\ninséparable de celle de la modulation, de la mélodie, de tout ce\nqui constitue la trame même du discours musical. L'harmonie\nn'est pas une science à part, et ne peut se séparer de la composi-\ntion, pas plus que l'accord ne se peut détacher de la place qu'il\ndoit occuper (i). Et toujours faut-il en revenir à ce principe\nprimordial de rapporter toute considération de détail au\nplan général de l'œuvre et au but que l'on se propose d'at-\nteindre.\nCette même idée de succession, d'enchaînement, ne domine-\nt-elle pas l'histoire entière de la musique ? En art, rien ne se\ncrée, au sens littéral et théologique du mot, mais tout est fait\nde quelque chose : toute œuvre d'art a ses origines dans le\npassé et sa répercussion dans l'avenir ; toute personnalité, si\noriginale soit-elle, tient par quelque lien à telle autre qui l'a\nprécédée. Quiconque veut bâtir dans l'avenir doit savoirregarder\ndans le passé pour en tirer un enseignement.\nDe telles choses, j'en ai la conviction, sont bonnes à dire et à\nredire, si l'on pense qu'actuellement l'enseignement officiel de\nla composition semble avoir pour but et pour sanction uniques\nceci : la réalisation de deux ou trois scènes de théâtre selon les\nformules les plus étroites et les plus surannées, que d'autre\npart les conseils tombent dru comme grêle sur les jeunes com-\npositeurs !\nOn crie aux jeunes musiciens : « Soyez vous-mêmes, dites ce\nque vous ressentez ! » C'est parfait, mais encore faut-il savoir\nexprimer ce que l'on sent. L'on ajoute : « Il faut être de son\npays et de son temps », ce qui serait pour beaucoup le moyen\nde n'être pas soi-même ; car il y a, n'est-ce pas ? des hommes du\nNord qui naissent sous des climats du Midi, et l'on trouverait\nà coup sûr des Tartarin sous toutes les latitudes ; d'autre part,\nun génie profondément original et puissamment créateur peut\nvivre de nos jours et n'appartenir que par accident à ce siècle de\nmédecins et de chauffeurs.\n\n(i) C'est une erreur grave de nos conservatoires de n'avoir pas, pendant\nsi longtemps, rendu plus pratique l'étude de l'harmonie en la rattachant\nplus étroitement à celle de la composition. C'est l'erreur fondamentale de\nla plupart des traités, d'avoir envisagé l'harmonie pour elle-même et non\npour son rôle dans le discours musical. Excellemment, Riemann insiste\nsur la fonction tonale de l'accord et sur l'origine mélodique des dissonan-\nces, classifiées dans les traités de façon si laborieuse et si souvent arbi-\ntraire."}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.9", "texte": "RÉPONSE A WILLY\n319\n\nOn dit encore, et ceci est plus grave, étant affirmé parfois\npar des critiques réputés, non sans raison, d'érudition réelle et\nde goût sûr (et ne l'avez-vous pas vous-même insinué dans\nvotre dialogue ?) : « En musique, tout est destiné fatalement à\npasser; ce qui est beau ne l'est que pour un temps, etc... «As-\nsertion stupéfiante en vérité ! Sans doute, la musique ne cesse\nd'évoluer, et, pour ne pas redire ce qui a été dit, on doit aban-\ndonner certaines formes, en créer de nouvelles ; le temps mo-\ndifie les jugements, et un déchet se produit fatalement pour les\nœuvres des plus grands maîtres ; mais ce qui fut beau ne passe\npas et reste éternellement beau, j'en ai, du moins, la ferme\nconviction, et telles œuvres après des années nous apparaissent\naussi vivantes et émouvantes qu'elles le furent jamais.\nEt, comme tout est censé destiné à passer, on s'empresse de\ndisséquer l'œuvre nouvelle et on en extrait toute chaude la for-\nmule : « usez-en vite pendant qu il en est temps, demain elle ne\nsera plus bonne... mais surtout soye\\ personnel ! » Comme si\nla personnalité pouvait surgir en son plein épanouissement par\nun seul effort de volonté ou au seul contact d'une œuvre unique,\nfût-elle un chef-d'œuvre !\nEn vérité, c'est bien là toujours l'optique du accord en-\nvisagé pour lui-même sans tenir compte de ce qui l'entoure :\nvision verticale et plutôt courte qui, paraît-il, serait celle, je ne\ndis pas des modernes, mais de certains modernistes, et qui\nconsiste, en somme, à n'y voir guère plus loin que le bout de\nson nez !\nA qui veut faire œuvre d'artiste, elle paraîtra, à coup sûr, in-\nsuffisante. Pour être conscient du but à atteindre, des moyens\nà employer, celui-là devra savoir regarder dans le passé comme\nautour de lui, et plus vaste aura été le champ de son observation\nattentive, plus nette et plus personnelle se fera sa propre vi-\nsion. Ce n'est qu'après avoir été façonné par l'étude réfléchie\net soutenue des œuvres des diverses périodes de l'histoire de\nl'art que sa personnalité pourra prendre librement son essor et\naffirmer à son tour sa propre vitalité à travers les âges. L'étude\ndes maîtres, c'est là le plus sûr guide pour l'avenir, et je ne\nsache pas qu'aucun artiste ait songé à s'en affranchir complète-\nment. Ce fut celui des créateurs de tous les temps, le point de\ndépart des réformes wagnériennes, comme la base solide des\nglorieux monuments élevés par le génie de César Franck et de\nl'enseignement qu'il nous a transmis. Et vous savez l'appli-\ncation très personnelle et très élargie que V. d'lndy, ce libre\ngénie, lui aussi, en a faite, autant dans ses propres œuvres\nque dans la formation artistique de ses disciples...\n\nLouis de Serres."}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.10", "texte": "PENSÉES D'AILLEURS\n\nLE « JEUNE COMPOSITEUR » ET LE <( SPECTATÊUR AMUSÉ ».\nLE JEUNE COMPOSITEUR.\nBonjour, ami, toujours mélomane ?\nLE SPECTATEUR. AMUSÉ.\nEt vous, toujours compositeur ?\nLE COMPOSITEUR.\nEst-ce que l'on abandonne du jour au lendemain son métier ?\nLE SPECTATEUR.\nC'est vrai, vous avez cela dans le sang.\nLE COMPOSITEUR.\nOh. je ne crois pas beaucoup ace que vous appelez « don\nnaturel », « génie » et autres termes de ce genre; mais on peut\ntout apprendre, et c'est une question de travail.\nLE SPECTATEUR.\nC'est comme cela que ça vous est arrivé ?\nLE COMPOSITEUR.\nc est arrivé à l'âge d'homme, alors qu'on sait ce qu'on\nveut, c est-à-dire vers 2 5 ans, qu'après avoir bien réfléchi, pesé\nle pour et le contre de toutes les carrières, je me suis fait com-\npositeur.\nLE SPECTATEUR.\nEt que faisiez-vous auparavant ?\nLE COMPOSITEUR.\nRien.\nLE SPECTATEUR.\nVous aimiez sans doute beaucoup la musique ?"}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.11", "texte": "PENSÉES D'AILLEURS\n321\n\nLE COMPOSITEUR [vaguement).\nOui, oui.\nLE SPECTATEUR.\nPuis comment fait-on du jour ou on est compositeur ?\nLE COMPOSITEUR.\nD abord on travaille, on fait ses études techniques, puis on\nse concentre, on cherche, on combine des formules 5 un grand\neffort, une tension invraisemblable de l'esprit...\nLE SPECTATEUR (interrompant).\nN y aurait-il pas des eaux ou des pilules qui faciliteraient ?\nLE COMPOSITEUR.\nNe blaguons pas. Donc après ce douloureux recueillement, on\narrache à son cerveau l'œuvre qui y était cachée. Ainsi j'ai\ndéjà éciit comme cela un andante de sonate (opus un quart)\nvenu récompenser mes peines.\nLE SPECTATEUR. .\nMais n arrive-t-il pas quelquefois que cette terrible pression\nfasse suinter des replis de la mémoire quelque vieille réminis-\ncence ?\nLE COMPOSITEUR.\nJamais.\nLE SPECTATEUR.\nAh!... [après un temps). Du reste, soyez assuré que nous au-\nties, humbles auditeurs, partageons entièrement vos peines et\nvotre souffrance.\nLE COMPOSITEUR\nQu'entendez-vous par là ?\nLE SPECTATEUR.\nJe veux dire que nous mesurons dans toute son étendue votre\nnte et que nous en apprécions , à leur juste valeur les résul-\ntats.\nLE COMPOSITEUR.\nEt puis il n'y a pas que moi de mon opinion, j'ai nombre de\nconfrères. F ' '\nLE SPECTATEUR.\nIl est vrai que c'est par milliers qu'on vous compte mainte-"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.12", "texte": "322\nLE MERCURE MUSICAL\n\nnant, vous autres compositeurs; et je crois comprendre d'après\ncela que vous ne croyez pas à une élite, pour ainsi dire, spécia-\nlement organisée.\nLE COMPOSITEUR.\nPourquoi une élite ? Il ne serait pas juste que les autres ne\npussent faire ce que nous faisons et que nous ne fissions la\nmême chose qu'eux.\nLE SPECTATEUR.\nMais alors il me semble, si aucun de vous ne composait, vous\nseriez tout aussi pareils et sans endurer tant de fatigues ; seu-\nlement... je comprends... c'est sans doute un métier très\nlucratif.\nLE COMPOSITEUR\nOn ne peut dire que ce soit exactement lucratif, mais (se\nsurant) il y a la gloire.\nLE SPECTATEUR.\nExcusez ma franchise, mais il me semble que la gloire de\n\"votre millier de jeunes confrères n'est pas très répandue de par\nie monde.\nLE COMPOSITEUR.\nLa nôtre n'est pas la célébrité des grosses masses ou du public\nordinaire ; c'est une gloire d'estime. Nous avons un cénacle\n■d'élite. Nous fondons des sociétés d'admiration mutuelle et de\nmépris extérieur.\nLE SPECTATEUR.\nJe vois avec plaisir que vous pratiquez la fraternité aussi bien\n-que l'égalité.\nLE COMPOSITEUR.\nCes sociétés, remarquables par leur solidarité, donnent des\nconcerts de notre musique.\nLE SPECTATEUR.\nJ'ai été à un de ces concerts, mais il m'a semblé que les ap-\nplaudissements étaient rares.\nLE COMPOSITEUR.\nC'est que l'émotion profonde qui est le signe du véritable\nsuccès est ennemie de ces vulgaires manifestations extérieures."}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.13", "texte": "PENSÉES D'AILLEURS\n323\n\nLE SPECTATEUR.\nVous m'ouvrez les yeux! C'est curieux que je n'aie pas pensé\nà cela plus tôt!\nLE COMPOSITEUR.\nNos sociétés ont des noms qui indiquent leur haut et noble\nbut et leur portée, tels que : « Société pour l'embellissement de\nla vie », car il est indiscutable que la musique doit délasser\nl'âme en lui donnant de sublimes émotions qui lui font oublier\nles tracas de la vie.\nLE SPECTATEUR.\nC'est vrai ! Gomme c'est vrai ! Ainsi ma vie est tout irradiée\nde beauté parce concert où Ton jouait aussi un de vosandantes.\nC'est une heure qui m'a paru un siècle et suffirait amplement\nà remplir une vie d'homme.\nLE COMPOSITEUR [très t\nMerci de tout cœur, vous savez que je suis sensible à votre\néloge entre tous.\nLE SPECTATEUR.\nVous n'admettez sans doute guère la musique des vieux maî-\ntres ?\nLE COMPOSITEUR.\nDans Bach et Beethoven, à part la musique, on trouve bien\nquelques ficelles.\nLE SPECTATEUR.\nJe comprends, c'est la musicalité que vous leur reprochez?\nLE COMPOSITEUR\nExpliquez-vous mieux, c'est un mot qui ne veut rien dire.\nLE SPECTATEUR.\nJe vous l'expliquerai lorsque j'en trouverai dans votre cé-\nnacle.\n\nArmande de Polignac."}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.14", "texte": "LES IDÉES DE NIETZSCHE\nSUR LA MUSIQUE\n\n(0\nI\nParmi la foule d'idées que Nietzsche a répandues sur toutes\nchoses, dans son œuvre, celles qui concernent la musique ne\nsont pas, plus que les autres, exposées d'une manière systéma-\ntique. Elles sont dispersées, au hasard de la pensée du jour,\nà la façon des grains que le semeur jette, àla volée, dans les\nsillons.\nLa plupart d'entre elles sont exprimées au cours de ses viru-\nlents pamphlets contre Richard Wagner, mais on peut en glaner\nquelques autres, d'une portée plus générale, dans les fragments\nqui composent la majeure partie de son œuvre.\nEn réalité, et bien que Nietzsche eût reçu une éducation mu-\nsicale assez solide pour lui avoir permis, dans sa jeunesse, de\nse livrer à la composition, c'est à travers Wagner qu'il a connu\nla musique. Même lorsqu'il ne le nomme pas, on sent qu'il est\nhanté par sa pensée, et c'est, en fin de compte, l'art wagnérien\nqui est à la base de toutes ses idées musicales.\nD'ailleurs Nietzsche semble ignorer les œuvres des grands\ngénies musicaux antérieurs à Wagner, et lorsqu'il voudra, par\nune comparaison, montrer l'inanité de l'art wagnérien, il ira\nchercher le compositeur et l'œuvre les plus inattendus que l'on\npuisse lui opposer.\nDélaissant le côté historique des relations de Nietzsche et de\nWagner, les raisons philosophiques de leur éclatante sépara-\ntion, je voudrais, en me plaçant uniquement au point de vue\nmusical, colliger les documents épars, ordonner les idées dis-\n\n(i) C'est principalement dans les trois livres consacrés à Richard Wagner\nque sont exprimées les idées musicales de Nietzsche : « Wagner à Bay-\nreuth», « Le cas Wagner», «Nietzsche Mais d'autres\nsont éparses dans : Par delà le bien et etc."}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.15", "texte": "LES IDÉES DE NIETZSCHE SUR LA MUSIQUE\n325\n\npersées, essayer, en un mot, de comprendre la conception que\nNietzsche avait de l'art musical. Cette recherche n'est pas vaine,\ncar si le bruit des polémiques retentissantes contre l'art wa-\ngnérien s'est peu à peu éteint, si le géant de Bayreuth a triom-\nphé définitivement des critiques et des calomnies, l'heure est\nprécisément venue de discuter sans aveuglement et sans passion\nla valeur des traits qui lui ont été lancés. D'autre part, comme\nson œuvre est indissolublement liée à l'évolution de la musique\nactuelle, il n'est pas sans intérêt de rechercher sur quelles bases,\navec quelle compétence et au nom de quelles raisons un esprit\ncomme celui de Nietzsche, dont l'influence n'a pas encore fini\nde se répandre, a pu discuter son œuvre, et cela nous conduira\nà dégager et à définir la représentation que, par antithèse, il\navait de l'idéal musical.\nII\nEn reprochant à Wagner de n'être qu'un « histrion », qu'un\n« comédien », qui « nous domine avec les artifices d'un orateur\npopulaire »,— et c'est là la critique la plus vive qu'il lui adresse,\nNietzsche fait» en somme, le procès du drame musical, en\ntant que forme d'art. D'après lui, Wagner marque l'intrusion,\n« l'avènement du comédien dans la musique » qu'il a transfor-\nmée en « un art du mensonge ».\nSes arguments peuvent être groupés sous trois chefs princi-\npaux ayant trait : à la psychogenèse du drame wagnérien ; au\ncaractère artificiel des moyens d'expression, et enfin à la faus-\nseté du théâtre en général.\nNietzsche dit que, par une véritable « hallucination », Wagner\nconçoit, avant toutes choses, les « gestes », une « scène d'un\neffet absolument certain », puis qu'il raccorde ensuite à ces bases\nle reste du drame et de la musique, si bien qu'il n'y a plus de\ncohérence, de développement logique dans l'œuvre ainsi créée.\nCette méthode n'aboutit qu'à une succession de motifs, de\nscènes qui ne donnent pas l'impression de l'unité, c'est un tra-\nvail de « mosaïque », l'œuvre n'est qu'un « composé factice », et\n« la vie ne réside plus dans l'ensemble ».\nD'autre part, les moyens d'expression que Wagner a créés ne\nsont point sincères, ils ne relèvent que de l'artifice et du\ntrompe-l'œil. Le leit-moliv, par exemple, est un procédé gros-\nsier. Nietzsche en donne d'ailleurs une analyse tout à fait péné-\ntrante et dont la psychologie est si fine qu'elle mérite d'être\nrésumée en quelques mots : Tout d'abord, exposition du thème,"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.16", "texte": "326\nLE MERCURE MUSICAL\n\ntout nu, tout simple ; puis, deuxième phase, le thème reparaît\nentouré d'un cortège d'impressions, variables suivant les cir-\nconstances, et par exemple : tempête, orage. Dès ce moment\nnous sommes victimes de notre propre mensonge, car nous\nattribuons l'impression ressentie au thème lui-même, alors que\nc'est le « cortège » qui agit sur nous. Enfin, troisième phase et\ndernier mensonge, ce thème est dans notre pensée si étroite-\nment associé à son « cortège », que, lorsque, plus tard, il repa-\nraît seul, il n'a rien perdu de la puissance expressive que l'arti-\nfice initial lui avait donnée. Le n'est donc qu'un\nprocédé, et Nietzsche consent d'ailleurs à le trouver ingénieux.\nAu surplus, le théâtre est faux, par essence. Le mensonge\ns'aggrave, puisque chaque auditeur, se mentant à lui-même,\nperd sa personnalité, « se nivelle avec ses voisins » et « prend\nl'âme de tous ». Et Nietzsche, étudiant l'évolution du théâtre\ndepuis son origine, montre que c'est peu à peu qu'il en est\narrivé à cette dénaturation fâcheuse qui le caractérise, selon lui,\nà l'heure actuelle. La première faute de la convention a été de\n« chanter la passion », et cette adultération a été si loin, que,\ndit-il. dans certaines œuvres, celles de Rossini, par exemple, on\npourrait, à la place des paroles, chanter « la, la, la, la, » sans\nque l'intérêt de l'intrigue en soit notoirement diminué. Quant\naux œuvres de Wagner, Nietzsche pense que si l'on n'a pas pris\nsoin, par avance, d'étudier le livret et la partition,* on n'entend\nni la musique, ni les paroles ».\nC'est, en résumé, sur ce triple faisceau d'arguments, que\nNietzsche base sa critique du drame wagnérien.\nSi, dans la pensée de Wagner, l'œuvre en gestation s'organi-\nsait vrai ment de la manière que Nietzsche indique, cette genèse\nprésente l'intérêt d'un cas particulier pour le psychologue qui\nétudie le mystérieux travail de l'esprit qui conçoit et qui crée.\nCar il n'existe pas, que je sache, de méthode préétablie, de règle\nuniforme, qui dirigent d'une manière absolue et constante\nl'œuvre de l'imagination. Chaque individualité possède des\nfacultés propres, inégalement développées, et, dans le cas parti-\nculier qui nous occupe, on conçoit aisément qu'un musicien,\net surtout un musicien dramatique, puisse avoir tout d'abord la\nreprésentation des scènes principales de son œuvre dont l'orga-\nnisation se complète peu à peu dans son esprit. Qu'y a-t-il d'é-\ntonnant au surplus que, chez le musicien, le «geste » suggère la\npensée musicale ? La musique n'est-elle point capable, par un\nphénomène inverse, de suggérer le geste, et, chez Nietzsche lui-\nmême, n'avait-elle point la propriété d'exciter l'idéation ? Tant\nil est vrai que nos facultés ne sont point séparées les unes des\nautres par des cloisons étanches et qu'elles sont, avec des affinités"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.17", "texte": "LES IDIÎES DE NIETZSCHE SUR LA MUSIQUE\n327\n\nvariables, synergiques. C'est en raison de leurs réactions sym-\npathiques que les arts ont un fondement physiologique com-\nmun et une essence morale collective. On comprend donc aisé-\nment que Wagner, qui avait à traduire musicalement des idées,\ndes faits, une action, ait conçu tout d'abord ce que Nietzsche\nappelle le « geste « qui par le rythme, sans doute, c'est-à-dire\npar ses éléments fondamentaux, développait chez lui l'idée mu-\nsicale,\nQuant au défaut d'unité de l'œuvre ainsi conçue, c'est, je\ncrois, le reproche le moins mérité que Nietzsche ait adressé au\ndrame wagnérien. Il suffit, en effet, de penser à ce qu'était l'o-\npéra avant Wagner, de songer à cette succession d'« airs » où,\ntour à tour, ténor, baryton, soprano venaient épiloguer sur\nleurs amours, avec des récitatifs intercalés, pour comprendre\nqu'au contraire Wagner a donné un souffle de vie permanent\nà l'action, et qu'il a supprimé de la structure du drame musical\ncette « mosaïque ».\nConsidérée au point de vue de la musique elle-même, cette\ncritique de Nietzsche s'attaque directement au leit-motiv. Les\nmêmes thèmes, en effet, reparaissent plusieurs fois au cours\nd'une même œuvre, et Nietzsche, s'en tenant à cette constata-\ntion élémentaire, a pensé sans doute, qu'entre ces thèmes suc-\ncessifs, il n'y avait que du vide 011 de l'artifice. Il dit que\nWagner était bien le « génie » (remarquons ce mot) le plus mal-\nappris du monde, puisqu'il répétait les choses à satiété, « jus-\nqu'à ce qu'on les croie ! »\nLe leit-motiv nous apparaît, au contraire, comme le lien qui\nunit entre elles les diverses parties de l'œuvre et qui marque\nl'unité de la conception. Il n'est point l'indice d'une imagination\nappauvrie, car la richesse,dans ce cas, consiste beaucoup moins\ndans le nombre des idées que dans leur qualité et dans leur\nmise en œuvre. Peut-on vraiment accuser Wagner d'avoir tou-\njours répété la même chose lorsqu'on peut sentir avec quelle\nprodigieuse maîtrise il a tour à tour enrichi et appauvri ses\nthèmes, suivant les circonstances de l'action, comment il les a\ncombinés, reliés entre eux pour les faire apparaître sous une\nforme adéquate à la situation dramatique ?\nL'attribution d'un leit-motiv à chaque héros constitue, c'est\nvrai, un moyen dramatique particulier, mais non pas illogique.\nDes attributs extérieurs, contre lesquels personne n'a songé à\nprotester, nous permettent de reconnaître entre eux les divers\npersonnages du drame, et il est parfaitement logique de tenter,\npar le leit-motiv, d'évoquer dans nos mémoires les caractères\nmoraux ou intellectuels de ceux-ci.\nCertes, le leit-motiv est un artifice, mais il est identique à"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.18", "texte": "328\nLE MERCURE MUSICAL\n\ncelui qui forme la base de toute polyphonie. Dans la fugue, la\nsonate, la symphonie, les thèmes ne se développent-ils pas, ne\nse combinent-ils pas, alternant avec des divertissements et des\ncontre-thèmes, sous la discipline du contrepoint ? Il suffirait,\npour que l'on ait le droit d'appeler ces thèmes des leit-motivs,\nde les attribuer à quelques personnages imaginaires. Par con-\nséquent, Wagner a simplement, mais avec des formes moins\ndéfinies, transporté la polyphonie dans le drame musical, et\nl'on ne voit pas très bien Nietzsche reprochant à la Neuvième, à\nf'Appassionata, ou à la fugue en w* mineur pour orgue de n'être\nqu'une pure comédie !\nMais au théâtre, l'artifice est plus apparent, et il y a long-\ntemps si longtemps que c'est aujourd'hui un lieu commun\nque l'on a reproché à l'art dramatique d'être purement\nconventionnel. Cela est entendu, et, pour ma part, je ne vois\naucun inconvénient à admettre cette opinion. Je pense, en effet,\nque l'art tout entier, sous toutes ses formes, est une créa-\ntion de l'esprit humain, que son existence est purement subjec-\ntive, et que son essence est conventionnelle. L'art de penser\nn'est-il pas lui-même artificiel ? Que la fiction soit plus grande\nau théâtre, c'est possible ; mais elle est du même ordre. Et puis,\nqu'importe, pourvu que notre âme vibre?\nIII\nNietzsche reproche encore à Wagner d'être un « décadent »,\nun « névrosé », un « malade ».\nDécadent, parce que la « vie ne réside plus dans l'ensemble »\nde son œuvre. Qui a lu l'œuvre de Nietzsche ne doutera pas un\nseul instant qu'il mérite plus que tout autre ce reproche que\nnous venons de discuter au sujet de Wagner.\nCelui-ci était encore un « névrosé », car les moyens physiolo-\ngiques qu'il a de nous émouvoir ne s'adressent pas à la norme.\nIl suggère bien des rêveries, « infinies mêmes », mais « sans\nmélodie », c'est-à-dire « sans pensée». Il bouleverse parle son,\nnon par la passion ; il tente d'élever nos esprits, mais son sym-\nbolisme est artificiel. Il a rendu la musique « malade », car il ne\ns'adresse qu'aux « épuisés », attirés vers elle comme ils le sont\nvers tout ce qui est nocif, en particulier, et ce serait le cas pour\nWagner, vers la «brutalité, l'artificiel, l'innocence», et il ajoute\nentre parenthèses, « l'idiotie ».Ces épuisés, ne pouvant ressentir\nl'abondance de vie que donne la force (art dyonisien de\nNietzsche), souffrent d'appauvrissement : ils recherchent alors,\nchez les autres, le calme, l'ivresse, l'engourdissement. Cette"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.19", "texte": "I.ES IDÉES DE NIETZSCHE SUR LA MUSIQUE\n329\nLE MERCURE MUSICAL\n\nmanière altruiste de sentir, ce « désintéressement », seraient\npour Nietzsche le principe même de la décadence.\nLe monde contiendra alors pendant longtemps encore des\ndécadents, je crois ; aussi longtemps qu'il ne sera pas peuplé de\n« surhommes » qui pourront résumer en eux toute la force,\ntoute la joie. En attendant, et quelle que soit l'épithète qu'on\nleur appliquera, les hommes simplement hommes exalteront\nleur sensibilité et leur esprit au contact des créateurs qui leur\nauront appris des « valeurs » nouvelles.\nBien plus, cette phase de « décadence », de « désintéressement »\n(à laquelle Nietzsche lui-même n'a pas échappé) n'est-elle pas\nun stade nécessaire de cette ascension individuelle qu'il a rêvée ?\nOn ne comprend pas bien comment pourrait s'effectuer ce per-\nfectionnement de soi-même sans qu'aucune personnalité étran-\ngère y contribue, pour une part variable. L'abondance de vie\nparaît devoir être en proportion de la qualité et delà quantité\ndes actes intellectuels ou sensibles, et j'imagine que la « domi-\nnation de soi-même » doit être le résultat de la libération pro-\ngressive des attaches inévitables qui ont permis cette ascension.\nL'altruisme, initial du moins, paraît bien être la condition de\nl'individualisme final.\nIV\nA côté de ces critiques, qui relient les idées musicales de\nNietzsche à ses doctrines philosophiques (et c'est par cela\nqu'elles dépassent le cadre de mon sujet), on trouve dans\nson œuvre tumultueuse, mais cachés derrière l'ironie et le\npamphlet, quelques aveux d'admiration pour la musique de\nWagner ; leur découverte demande quelque soin...\nWagner, bien qu'il n'ait fait de la musique qu'un « moyen\nd'expression », a augmenté sa « puissance expressive jusqu'à\nl'infini ». Nietzsche se hâte d'ailleurs d'ajouter qu'il n'y est\narrivé que par la « materia », c'est-à-dire par le son, la couleur,\nle mouvement 5 dans son œuvre, il n'y a pas de « substance ».\nCette dernière critique est du même ordre que celle que\nNietzsche adressait à Wagner, lorsqu'il disait que son art ne\nvivait que d'artifice. Quoi qu'il en soit, nous nous contente-\nrons de penser qu'un artiste qui a de cette façon décuplé la puis-\nsance expressive de son art est un grand artiste. Il semble d'ail-\nleurs bien difficile d'agrandir des moyens d'expression sans\nrien exprimer !\nAu surplus, Nietzsche n'a pas toujours été de cet avis, car\ndans un autre passage, il reproche à la musique de Wagner de\n\n2 3"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.20", "texte": "3 30\nLE MERCURE MUSICAL\n\nn'être pas que de la musique, et de commenter 1' « idée », 1' « é-\nnigme dramatique ». Pour couronner cette contradiction, que\nje note entre beaucoup d'autres, je citerai seulement cet apho-\nrisme du même auteur : « Qui donc serait capable de réfuter un\nson ?... »\nToujours contradictoire, Nietzsche serait disposé à admirer\ndans l'œuvre wagnérienne tout ce qui n'y est pas, parce que le\nmusicien n'était pas capable de le créer. Wagner remplaçait, dit-\nil, une faculté absente par un artifice. « Son amour n'est pas\ndu même ordre que son intelligence. » Wagner est un minia-\nturiste musical, les détails seuls ont chez lui de la valeur, il a\nforcé son talent. Il était fait pour l'intimité, les demi-teintes, les\ncourts poèmes musicaux. Si telle était vraiment sa destinée, on\ndoit, en effet, constater qu'il y a singulièrement manqué !\nOn ne peut, en toute sincérité, s'empêcher de penser qu'au\npoint de vue musical, Nietzsche s'est senti dans la nécessité de\njustifier par des arguments l'hostilité que, pour d'autres rai-\nsons, il avait contre Wagner. Quand on résume ses critiques,\nquand on le voit admettre que «né comédien», Wagner manque\nson but en préférant le théâtre aux miniatures, que, « devenu\nmusicien et poète », il trouve le moyen de décupler la puissance\nexpressive de la musique, qu'il rend la « musique malade » et\nqu'il crée un art sans avenir, etc..., il n'est pas douteux, pour\nqui réfléchit, que Nietzsche a masqué derrière le pamphlet les\ncauses réelles de son inimitié.\nA vrai dire, il était devenu, puisqu'il ne l'avait pas toujours\nété, insensible, pire que cela même, àla musique de Wagner, et\nau fond, ce qu'il ne lui pardonne pas, c'est d'agir maintenant\nà rebours sur sa sensibilité.\nCar non seulement Wagner était malade, non seulement il\navait rendu la musique malade, non seulement il s'adressait à\ndes auditeurs malades, mais il rendait Nietzsche lui-même ma-\nlade !\n« Quand cette musique commence, dit Nietzsche, aussitôt\n« mon pied se fâche et se révolte contre elle, mais n'y a-t-il pas\n« aussi mon estomac qui proteste ? Mon cœur ? La circulation\n« de mon sang ? Mes entrailles ne s'attristent-elles pas ? Est-ce\n« que je ne m'enroue pas insensiblement ?... »\nCette confession significative méritait d'être opposée aux\ncritiques que Nietzsche a lancées à l'œuvre de Wagner, et elle\néclaire singulièrement son état d'esprit. Il ressentait un\nmalaise physique à l'audition des drames wagnériens et, généra-\nlisant, il a étendu l'influence morbide de Wagner à tout ce qui\nl'entourait. Nous pouvons donc conclure que, toute question\nphilosophique mise à part, l'une des grandes causes de Paver-"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.21", "texte": "LES IDÉES DE NIETZSCHE SUR LA MUSIQUE\n331\n\nsion de Nietzsche pour la musique de Wagner réside dans une\nincompatibilité physiologique entre l'un et l'autre. Il est hors de\ndoute, l'événement l'a prouvé, que c'était Nietzsche Pidiosyn-\ncrasique.\nV\nIl existe d'ailleurs d'autres preuves de la réalité de cette cu-\nrieuse constatation qui est corroborée par l'admiration sans\nréserves que Nietzsche a pour Bizet.\nCarmen représente pour lui la musique saine, dyonisiaque.\nEn l'entendant, il s'est senti devenir « meilleur, plus philosophe,\nplus musicien ». « Gaie, légère, souple, polie, aimable, riche,\nprécise», cette musique a toutes les vertus nécessaires à l'exal-\ntation de son « moi ». D'ailleurs elle est aussi une musique\n« populaire », ne représentant pas seulement le « raffinement\nd'un seul ».\nMais, puisque dans l'état d'euphorie que lui procure la mu-\nsique de Bizet, toute la convention du théâtre, tous les artifices\ndes moyens d'expression n'existent pas, se sont évanouis, puis-\nque l'action c'est la vie même, la vérité qui l'enthousiasme,\nNietzsche n'a-t-il pas subi la même illusion qu'il reprochait aux\nwagnériens, et le genre si essentiellement faux du théâtre\nn'était-il donc pas capable de l'émouvoir ? Théoricien du\n«désintéressement », Nietzsche trouve dans l'œuvre d'autruila\njoie dont il avait besoin ; aristocrate, il goûte la saveur des sen-\ntiments populaires ; individualiste, il fait fi du raffinement d'un\nseul ! Quelle ironie et quelle miraculeuse musique ! Loin de\nmoi d'ailleurs la pensée de rabaisser cette si passionné-\nment lumineuse, mais Bizet lui-même aurait été bien étonné\nd'apprendre que son œuvre possédait ce pouvoir magique de\ntransformer à ce point la pensée la plus intransigeante qu'elle\nrenie ses théories les plus chères et ses idées les plus essen-\ntielles !\nA tout bien prendre, cette aventure de Carmen n'a été pour\nNietzsche que le prétexte à un paradoxe brillant. Mais derrière\nce paradoxe se cachent encore des raisons méconnues, à peine\navouées d'ailleurs, des préférences musicales du philosophe.\nLa musique qu'il aime, c'est la musique gaie, simple, car,\ndit-il, la musique doit être un allégement « pour le corps lui-\nmême », et toute son esthétique paraît avoir pour base les deux\naphorismes suivants :\n« Tout ce qui est bon est léger, tout ce qui est divin court sur\n« ses pieds délicats »."}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.22", "texte": "332\nLE MERCURE MUSICAL\n\n« Tout ce qui a de la valeur me rend fécond. Je n'ai pas\n« d'autre gratitude, pas d'autre preuve de la valeur d'une chose. »\nSon critérium était donc bien l'exaltation de sa vitalité, et sa\nconception de la musique était d'abord... thérapeutique.\nJe sais bien qu'aussi il détestait les Allemands, dont la mu-\nsique même n'est « ni spirituelle ni élégante », car elle n'a que de\n« la joliesse, cette sœur champêtre de la grâce ». Pour lui,\n« l'homme de cette musique » est représenté par Beethoven,\ntel qu'il apparut en 1812 aux Eaux de Teplitz, en Bohême, lors-\nqu'il s'y rencontra avec Goethe :\n« Il apparut, dit Nietzsche, comme la demi-barbarie, à côté\n« de la culture, comme le peuple à côté de la noblesse, comme\n« l'homme bonasse à côté de l'homme bon et plus encore que\n« bon, comme le fantaisiste à côté de l'artiste, comme celui qui\n« a besoin de consolations à côté de celui qui est consolé, comme\n« l'exagérateur et le défiant à côté de l'équitable, comme le quin-\n« teux et le martyr de soi-même, comme l'extatique insensé, le\n« béatement malheureux, le candide démesuré, comme l'homme\n« prétentieux et lourd, et, en tout et pour tout, comme l'homme\n« non dompté(Ungebaendigte),, » (Le mot est de Goethe.)\nOn voit avec quelle violence Nietzsche s'acharne sur la mu-\nsique allemande et sur l'un des génies qui l'ont représentée de\nla façon la plus noble. Ce n'est là heureusement qu'une ava-\nlanche brillante d'épithètes ne reposant sur aucun argument, et\non ne peut oublier dans quels termes Beethoven lui-même, au\ncours de sa correspondance, stigmatise l'attitude humiliée qu'eut\nGœthe dans une circonstance dont il fut le témoin, à Teplitz\nmême, en août 1812 (1). Cet épisode, bien connu maintenant,\nsuffirait à contredire l'opinion de Nietzsche si la vie tout entière\net l'œuvre de Beethoven ne lui opposaient pas déjà un formel\ndémenti. Sans préjuger du fond même de la question, Nietzsche,\npour mieux faire saisir l'idée d'infériorité qu'il avait de la mu-\nsique allemande, aurait pu choisir un exemple plus judicieux\net une comparaison plus juste.,.\nCes doctrines antigermaniques ont pu, dans une certaine me-\nsure, influencer l'opinion musicale de Nietzsche ; mais, comme\ntout semble le démontrer, les vraies causes de ses affections et\nde ses haines musicales sont du domaine physique. Le wagné-\nrien anonyme auquel il faisait part du malaise que lui causait la\nmusique de Wagner lui répondait déjà (c'est lui-même qui le\nraconte) : « vous n'êtes donc, tout simplement, pas assez bien\n\n(1) Gœthe et Beethoven se promenant ensemble rencontrèrent la famille\nroyale. Beethoven, indigné de l'humilité de Goethe, ne put lui cacher son\nopinion sur son caractère."}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.23", "texte": "LES IDÉES DE NIETZSCHE SUR LA MUSIQUE\n333\n\n«portant pour nous. » Nietzsche voulait « méditerraniser » la\nmusique, c'est-à-dire lui donner de la lumière, du bleu, de la\njoie, en un mot, une sérénité qu'il n'avait pas.\nNietzsche était en effet déjà malade. En 1876, il fut de nouveau\natteint par la maladie qu'il avait contractée six ans auparavant,\npendant la guerre franco-allemande où il servait comme infir-\nmier, et cette crise fut assez intense pour nécessiter chez lui un\nrepos d'une année. Or, c'est à cette époque que Nietzsche com-\nmença à se séparer de Shopenhauer et de Wagner. Son hostilité\nne fit que croître à partir de ce moment jusqu'en 1888, et après\nParsifal, il renia à tout jamais le maître de Bayreuth. On peut se\ndemander, car cette coïncidence de dates est singulièrement\nfrappante, s'il s'agit là d'un événement fortuit ou bien si les deux\nfaits n'ont pas une relation de causalité. Je sais bien que\nNietzsche, après une année de repos et de traitement, revint à\nla santé, que c'est précisément après cette crise et jusqu'en 1889,\népoque où la folie s'installa d'une façon permanente chez lui,\nqu'il conçut et exposa sa philosophie définitive ; mais je me de-\nmande si l'on ne pourrait pas rattacher à cette maladie l'incom-\npatibilité physiologique évidente, avouée d'ailleurs, et nouvelle,\nqui s'est révélée entre la musique de Wagner et la sensibilité\nde Nietzsche. On comprendrait alors que, pour lutter contre un\npéril physique qu'il sentait menaçant et pour compenser le pro-\ndigieux tourbillon de sa pensée, Nietzsche ait éprouvé le besoin\nqu'il théorisa— de donner comme base à l'esthétique l'exal-\ntation de sa vitalité.\nLa séparation avec Wagner fut, pour cette raison et pour une\nautre encore, un acte de volonté réfléchie. Bravant l'amertume\nqu'elle devait lui causer, car « il allait être, dit-il, plus absolument\nseul que jamais, puisqu'il n'avait jamais eu que Richard Wa-\ngner », il voulut s'affranchir de toute séduction de la sensibilité,\npour atteindre, par une discipline sévère sur lui-même, à la\nsolitude féconde et à cet individualisme hautain qui caractérisent\nsa philosophie ultime.\nTelles sont, lorsque l'on cherche à s'abstraire, à s'évader, en\nquelque sorte, de l'emprise qu'a sur nous Nietzsche par la ra-\nfale véhémente et tumultueuse de ses pamphlets, par le bouillon-\nnement volcanique de ses idées, par la séduction du lyrisme et\nde la poésie avec lesquels il concevait toutes choses, et que l'on\nessaie de les ordonner, les raisons de trois ordres : ethniques,\nphysiologiques et morales, des idées musicales de Nietzsche.\nElles permettent, du mains, de mettre en lumière quelques-\nuns des « moments » de cette pensée assez riche pour atteindre\nàla prodigalité, assez haute pour se perdre parfois dans la nue,\nassez libre aussi pour ne pas craindre sa propre contradiction."}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.24", "texte": "334\nLE MERCURE MUSICAL\n\nVI\nEn dehors de sa polémique antiwagnérienne que nous venons\nde commenter, Nietzsche a écrit quelques fragments qui ont trait\nà la musique en général et qui montrent avec quelle profondeur\nil a pénétré les mystères de l'art du son. Deux d'entre eux sont\nparticulièrement remarquables :\n« Ce n'est que dans la nuit, dit-il, et dans la demi-obscurité\n« des sombres forêts et des cavernes, que l'oreille, organe de la\n« crainte, a pu se développer aussi abondamment qu'elle a fait\n« grâce à la façon de vivre de l'époque craintive, c'est-à-dire de\n« la plus longue époque humaine qu'il y ait eu ; lorsqu'il fait\n« clair l'oreille est beaucoup moins nécessaire. De là le caractère\n« de la musique, un art de la nuit et de la demi-obscurité. »\n« Le premier musicien, dit-il encore, serait pour moi celui\n« qui ne connaîtrait que la tristesse du plus profond bonheur et\n« qui ignorerait toute autre tristesse. »\nQui sait, en effet, si l'art tout entier n'a pas pour essence la\nculture et le raffinement de la souffrance confuse qui se tapit au\nfond de nos émotions les plus sereines, dans l'univers de notre\nâme ?...\n\nJacques Méraly."}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.25", "texte": "REVUE DE LA QUINZAINE\n\nLA SAISON DE LONDRES.\n\nComme l'omnibus ralentissait dans Piccadilly, le cocher tourna la tête\nvers moi et m'honora d'une parole. J'en fus plein d'orgueil. Il m'apprit,\nen un langage argotique et parfumé d'un indiscutable accent cockney,\nque, le temps remis au beau, chaque jour s'affirmait plus estival. Et,\nvoyant ma qualité de Français à l'intonation de ma réponse, il évita le\nsujet brûlant de la guerre russo-japonaise et, plein de tact, m'assura l'al-\nliance franco-anglaise définitive. Je m'en réjouis avec lui. Cependant nous\npassions dans Wardour Street; le « bus driver » continua ses phrases sans\nh. « Ah ! Monsieur, il y a juste un an aujourd'hui, cette rue retentissait de\nrumeurs et de bravos ; une femme vêtue de rouge et qui ressemblait à\nSarah comme une soeur faisait de grands gestes esthétiques, une minis-\ncule truelle à la main, truelle d'argent et voix d'or ; un petit homme à\nbarbe se tenait près d'elle qui avait l'allure de Mr. Aeneas, le fabricant de\nmasques cher à Max Beerbohm; un gentleman que je pris pour Mr. George\nAlexander, une lady que je crus être la comtesse de B. s'exhibaient à ses\ncôtés. Ah ! Monsieur ! quel spectacle enchanteur ! Ces gens s'agitaient\navec des mouvements divers en des langues différentes. Et la foule rou-\ncoulait de plaisir... Voyez ce superbe magasin en les vitrines duquel\ns'étagent perruques et universelles attestations, il n'existait pas alors, et\nl'instant dont je vous entretiens discours, acteurs, mise en scène fut\ncelui où Mm« Bernhardt posa la première pierre de cette nouvelle bouti-\nque de Mr. Clarkson. Car c'était bien elle, car c'était bien lui !... » Je crus\ndevoir extérioriser ma profonde émotion, ce dont le cocher me sut gré. Il\ndit encore : « You like London, dont you ?... »\n*\n* *\nDécidément, il faut aimer Londres pour la qualité et la diversité des\nplaisirs artistiques que cette ville nous offre. Plus complète est sa brève\nsaison que toute l'année parisienne ; plus d'étoiles brillent à son firma-\nment ; plus de diamants étincellent dans ses théâtres ;et des présences\nroyales, souvent, patronnent des fêtes où la plus franche entente cordiale\nne cesse de régner. Et tant de cosmopolitisme me charme infiniment,\nPuisque la France, l'Allemagne, la Russie, l'ltalie, l'Espagne, l'Amérique\nse partagent en Grande-Bretagne de glorieux et pacifiques lauriers.\nMieux qu'ailleurs l'éclectisme triomphe à Londres ; on y admire ce\ncurieux spectacle : le Pelléas de Mme Sarah Bernhardt, la Mélisande de"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.26", "texte": "336\nLE MERCURE MUSICAL\n\nMrs Patrick-Campbell, la Margarita Duval de la signora Duse, les Sym-\nphonies de Brahms, les « Stage danse », Wagner et le roi d'Espagne, éga-\nlement applaudis. Ce monarque excelle dans l'art du tir aux pigeons, qui\nest une manière moderne de siegfriediser, et il chevauche comme une\nWalkyrie. Tous deux, Alphonse et Richard, sont rois en West End ;le\ncompositeur de Rienp y règne même despotiquement, et Richter est son\npremier ministre. Richter ! Après les soirées mondaines de Faust, Govent\nGarden devient un temple, alors que Hagen contemple le fleuve silencieux,\nque Wotan pérore, que Mime geint, que les filles du Rhin jouent autour\nde 1 or étincelant ; les diadèmes des loges n'osent plus briller, et si grande,\nsi studieuse est la sincérité anglaise, qu'on ne s'ébahit pas, non plus, de\nvoir le Dragon discourir avec sa langue en dehors de sa gueule, fait\nsurprenant, même de la part de Fafner s'adressant à Herr Krauss. Les\ntraditions de Bayreuth sont scrupuleusement observées.\nAu lendemain de ces sombres lumières et de ces éclatantes obscurités\n(et après tant de Gilea, de Giordano, de Léoncavallo, au théâtre Sarah et\nau Waldorf theatre), il est rafraîchissant d'écouter Maurel dans II Barbiere,\nJeanne Raunay dans Orphée, Caruso dans Un ballo in maschera. Combien\nplus exquis encore d'entendre Mm° Melba dans n'importe quoi ! Inou-\nbliable plaisir d été ! Il semble que l'organe de cette unique artiste vous\nest une boisson glacée parfaite et propre à calmer des soifs même lon-\ndoniennes. On s etonne qu elle ait a mourir, Mimi ou Violetta, qu'elle\nait à donner aux mots un accent pathétique ; on se contenterait de déguster\nsa pure voix chantant des «Ha ! Ah ! » ou de simples « A-a-a-a. »... se\ncomme, consciente de son art, M®e Melba s'en rend compte, elle ne Et\nfatigue point à de tragiques effets. La sagesse inspire sa conduite : elle\nplaît à tous.\nMais il n y a pas que des étoiles a Covent Garden, des premières y sévis-\nsent aussi, Madama Butterfly, puccinisme que je n'entendis point, et\n1 Oracolo dont je frémis encore. Cet acte dramatico-musical est de M. Franco\nLéoni, qui s'apparente à d'autres musiciens en i : un lot de romances,\ndes bruits de fête et de foule, des coups de couteaux et des coups de gongs,\ndes glissandos de harpe et du glockenspiel à indiscrétion, de grandes repri-\nses passionnées d'orchestre, un intermezzo gracile, des costumes chinois,\nde a fumée d opium (la scène se passe à San-Francisco), que voulez-vous\nde p us ? Scotti barytonne puissamment et André Messager conduit ce fait\ndivers comme du Debussy ; et peut-être que le public s'y amuserait si\nI heure de souper n'approchait bientôt, suivie de ce fantôme menaçant,\n« closmg time ».\n,■, * *\nL'Opéra Royal et les « musical comedies » ne suffisent point aux Lon-\ndonners ; ils se ruent à dix concerts par semaine, - le plus sérieusement\ndu monde. Je crois bien qu'ils s'inquiètent peu du programme, et que le\nsimple fait d entendre de la musique (terme vague) satisfait leurs musica-\nlités. Que ce soit Raoul Pugno et les Variations symphoniques, Joachim\net les quatuors de Beethoven, Harold Bauer, pianiste littéraire, l'excellent\nbaryton Ernest Groom, Frank Haskoll, professeur émérite, ou Maurice\nFar ko a, chanteur délicat, Herr Kreissler ou Jean Gérardy, Arthur de Greef\nou Armand Ferté, qu importe ! Tous ces artistes sont écoutés avec défé-\nrence, et appréciés (avec des différences aussi).\nD aucuns bouleversent les cœurs et les oreilles sensibles : ce sont les\npetits prodiges dont l'inquiétante théorie s'avance avec une audace plus\nvieille que leur jeunesse. Devant eux s'attendrit le populaire et s'émeut la"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.27", "texte": "REVUfcC DE LA QUINZAINE\n337\n\nsociété : Mischa Elmann, ce vieillard, cède la place à Von Vecsey, qui\ncompte déjà douze automnes, et à Vivian Chartres, qui en aura vu tantôt\nneuf. Et Max Bruch,clown musical,n'a point de secrets pour ces petits misé-\nrables échappés de la « nursery ». Les phoques jongleurs font preuve, aussi,\nd'une rare adresse, et le Carnaval de Venise, joué du haut d'un trapèze par\nun individu en maillot rose qui se tient la tête en bas, ne manque ni d'in-\ntérêt, ni de charme, ni d'émotion. Mais les petits prodiges cosmopolites\ncourent un plus grand danger que celui de se briser quelques vertèbres,\nils vieilliront. Sort plein d'horreur! Ces phénomènes se devraient de\nmourir jeunes, et, si possible, de façon tragique. Ils obtiendraient ainsi\ndes regrets unanimes, des funérailles nationales, des articles en première\npage des quotidiens. Des mains pieuses leur tresseraient des couronnes,\nleurs tombes seraient idéales de mauvais goût italien, avec un instrument\nsculpté dans le marbre forcément de Carrare. Et les parents les désigne-\nraient en exemple à leurs petits garçons. Des gens diraient : « il aurait été\nle plus grand violoniste (ou pianiste) du siècle ! » avec un haussement\nd'épaules découragé. Mais les petits prodiges ne savent pas mourir au\ntemps, ni garder la mesure, ni, hélas ! arrêter la fuite éperdue des an-\nnées ; bientôt ils seront forcés de maquiller leurs états de naissance, leurs\ncostumes et leurs faces, pour masquer leur juvénilité. Et ils continueront\nde jouer les Concertos de Max Bruch, sans espoir. Et l'inconscient sadisme\nde la foule leur préférera à nouveau « le plus jeune virtuose » qui possé-\ndera tous les mérites avec l'avantage d'être né quelques mois plus tard.\nPauvres petits prodiges ! Les fausses mineures des grands boulevards\nne sont pas plus pathétiques. La bonne Fée qui, au berceau, les dotai,\nles plaque, et la Fatalité les accable,\n*\n* *\nJe ne chercherai point de transition, même subtile, entre les précédents\nsujets et nos gloires nationales dont la jeunesse, elle, ne vieillit point,\ndit-on. Cependant, le public idolâtre semble montrer moins d'empresse-\nment que jadis à remplir les salles de ces « Paris leading actresses ».\nAussi bien, elles sont trop, fonctionnent toutes en même temps, ne varient\npas, d'une année à l'autre, leur répertoire, commencent en retard et pro-\nlongent interminablement les entr'actes. C'est pourquoi nous voyons\nMme Réjane prise à partie par les journaux, Mme Granier révéler à quelques\npersonnes seulement mais quelles ! la délicieuse Bonne Intention\nde M. Francis de Croisset, Mme Sarah Bernhardt et les Coquelin déployer\npour des demi-salles leur talent entier, malgré Molière, Racine, et même\nLegouvé récrit par la grande tragédienne en personne. Quant à Mme Geor-\ngette Leblanc, ses lieder précédés de conférences obtinrent devant un\npublic, dirai-je restreint, le plus grand succès artistique. Et Mme Yvette\nGuilbert répéta au Haymarket, mais plus heureusement, son expérience\ndes Bouffes-Parisiens, cheveux poudrés, chansons galantes et Société des\nInstruments anciens.\nIl faut croire que l'alliance franco-anglaise n'est point un vain mot,\npuisque Mr. Beerbohm Tree triomphe dans Business is business, que le\nSpring Chicken est adapté d'un vaudeville parisien, que Véronique et les\nPetites Mi chu ne craignent pas les chaleurs estivales, et que Mr. George\nAlexander joue le rôle de Guitry dans The Man of the moment, très adroi-\ntement traduit de: Y Adversaire par Mr. Henry Melville qui s'y connaît. Il\nest vrai que Mme Le Bargy, actrice anglaise, remplace Mme Brandès. C'est\nun signe des temps. On assure déjà que nombre d'artistes françaises son-"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.28", "texte": "338\nLE MERCURE MUSICAL\n\ngent à suivre cet exemple, encouragées par son succès : en effet, Mme Le\nBargy parle anglais aussi vite que faire se peut, un record.\nComme on le voit, il reste, en pleine saison de Londres, peu de place\npour des troupes et des pièces britanniques, d'ailleurs deux succès pro\nviennent d'Amérique : Leali Kleschnaw, solide drame plein de situations\nfortes, admirablement interprété par Mr. Charles Warner, Mr. W. Devereux\net Miss Lena Ashwell, qui fut une si intéressante Maslova, et Her Own\nway, étude très fouillée de mœurs new-yorkaises, une des meilleures piè-\nces peut-être, avec The last of the dandies, de Mr. Clyde Fitch, dramatiste\nfécond et adroit. A l'lmpérial, Monsieur Beaucaire en la personne de\nMr. Lewis Waller débite pour la 540 e fois son parfait français, son léger\n« broken english », ses madrigaux romantiques et ses bons mots à Miss\nEvelyn Millard, exquise silhouette de Gainsborough. Et c'est tout propre-\nment un charme de voir Miss Ellen Terry, en pleurs ou riant aux larmes,\ntrès brillante comédienne, et Miss Irene Vanbrugh, ingénue d'un nouveau\ngenre, dans Alice sit-by-the-fire, la plus neuve, la plus charmante, la plus\nlégère des comédies récentes; cette pièce, M. J. M. Barric la baptise a\npage from a daughter's diary », et rien n'est plus spirituellement vrai. Alice\nsit-by-the-fire et The Cabinet Minister, si joliment monté au Haymarket,\ns'avèrent de charmantes illustrations dessinées d'après nature du Londres\nd'hier et d'aujourd'hui Londres si délicatement falsifié par Mr. Max\nBeerbohmdans Y Hypocrite sanctifié, Londres, dont Mr. Roy Horniman est\nl'historiographe sceptique dans Bellamy the Magnificent et Mr. Reginald\nTurner le peintre sérieux dans Peace on earth et The Comedy of Progress9\nLondres sombre qui flambe et fume, ô Verlaine, ville que d'ici je puis croire\ndisparue, abolie, puisque, de toute l'Angleterre, je n'aperçois plus que deux\nfrêles petites lumières intermittentes, au-dessus des vagues, les seuls soirs\nqu'il fait clair. Encore ai-je peur souvent que le vent de la mer ne les\néteigne.\nBoulogne-sur-Mer,\n\nX.-Marcel Boulestin.\n\nLES LIVRES\n\nA. J. POLAK. L'harmonisation des mélodies hindoues, turques et japo-\nnaises (allemand). Leipzig, Breitkopf et Haertel.\nVoici un livre dont je ne voudrais pas trop médire, car il témoigne d'un\ngoût très vif, et que je partage, pour les musiques d'Asie. C'est un plaisir,\nen feuilletant ces pages, de retrouver tel chant d'amour hindou, qui semble\ntraduire, en une langue étrangement savoureuse, des sentiments tout voisins\ndes nôtres, ou telle souple mélopée javanaise, faite pour être carillonnée\nsur le bonang sonore et doux. Et la musique de scène qui accompagne la\nmort de l'héroïne au 2e acte du drame japonais Kesa est pour moi, comme\npour M. Polak, un « chef-d'œuvre ».\nEt cependant les interprétations harmoniques de M. Polak ne me satis-\nfont jamais. Les accords qu'il écrit au-dessous de ces belles mélodies me\nparaissent, sans aucune exception, en alourdir l'essor et en fausser le carac-\ntère : ce sont des vêtements européens, et encore d'une coupe assez gauche,"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.29", "texte": "REVUE DE LA QUINZAINE\n339\n\ndont on affuble de pures beautés asiatiques. La thèse de M. Polak est\nla suivante :\nLa musique est sentie par tous les hommes de la même manière. Or nous\nne pouvons, nous autres Européens, séparer une mélodie de certaines harmo-\nnies construites dans le mode majeur ou mineur et dans telleou telle tonalité.\nCes mêmes harmonies doivent donc se retrouver à la base de toute musique\nantique ou contemporaine, asiatique ou sauvage ; elles existent, à Vétat\nlatent, sous la ligne mélodique, et il suffit de les dégager.\nConformément à ce principe, M. Polak s'empare des mélodies publiées,\navec le soin et les précautions scientifiques que Ton sait, par MM. Abraham\net von Hornbostel (1) ;il en ajoute quelques autres, qu'il doit à M. Rie-\nmann (2), ou à M. Sattro Prawina (3), ou à quelques autres auteurs non\ncités (4) et les accompagne bravement d'accords parfaits majeurs et mi-\nneurs, et des divers renversements de l'accord de septième de dominante,\ntout comme si c'étaient des chants populaires allemands.\nLe résultat est déplorable, je ne trouve pas d'autre expression. Prenons\ndeux cas très simples et très favorables àM. Polak. Voici une très courte\nchanson enfantine malabare (5) ; c'est une prière, très touchante en sa naï-\nveté ; toute la mélodie est comprise dans une quarte, et les intervalles\nsont ceux de notre gamme de si bémol, d'abord majeur, puis mineur :\nEt cela est charmant, tant que M. Polak n'y ajoute pas son lourd accom-\npagnement, qui se promène sous la mélodie avec autant d'à-propos que le\nbasson du bal champêtre, dans la Symphonie pastorale :\nJe ne suis pas Hindou, je ne sais pas au juste comme une oreille ma-\nlabare entend une pareille mélodie. Mais je sais bien qu'une aussi banale\net pauvre harmonie lui fait perdre aussitôt tout ce qu'elle a pour nous de\ngrâce frêle et de virginale indécision. Pourquoi ? Parce que, sans aucun\ndoute, elle n'a pas été conçue dans le ton de si bémol majeur ou mineur,\ntel qu'il est pratiqué en Europe.\n\n(i ) Sammelbànde der International en Musik-Gesellschaft, 1903, I, et 1904, 111.\nZeitschrift fur Ethnologie, 1904, 11.\n(2) Beitràge fur Akustik, 1901, 111.\n(3) Càcilia (holl.), 1902.\n(4) Ce sont ceux qui ont déjà harmonisé eux-mêmes les mélodies de leurs re-\ncueils. M. Polak a-t-il voulu éviter la comparaison entre leurs accords et les siens?\n(5) Sammelbànde, 1904, 111, p. 361. POLAK, p. 20."}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.30", "texte": "340\nLE MERCURE MUSICAL\n\nVoici encore un motif de gamelang, c'est-à-dire une mélodie instrumen-\ntale javanaise, publiée par M. Sattro-Prawina, qui est Javanais d'origine,\ndans la revue hollandaise Câcilia (1) :\nSans l'absence caractéristique du demi-ton, on pourrait se croire en ut\nmajeur ; mais combien ces gracieuses ondulations nous transportent loin\nde notre musique nette et carrée, faite à l'image des diables d'Occident! Il\ny a là une sérénité, une égalité d'âme absolue et un peu de ce demi-sourire\nindifférent et langoureux qui est celui du Bouddha. Ecoutez ce que tout\ncela devient, lorsque M. Polak plaque au-dessous des accords cependant\naussi simples que possible :\nDu coup, la mélodie qui flottait, libre de tous liens, dans l'espace vibrant,\nest tombée, s'est précipitée à terre comme une vapeur qui se condense :\nune trace d'harmonie européenne a suffi pour en faire un amas de notes\ninforme et sans intérêt.\nM. Polak me demandera, il est vrai, comment je comprends ces mélo-\ndies, si ce n'est à l'européenne. Je les comprends vaguement, faute d'une\nsuffisante accoutumance, et le dernier des indigènes s'y connaît certes\nbeaucoup mieux que moi. Mais ce qui est certain, c'est que j'y crois devi-\nner des beautés toutes différentes des nôtres, et des enchaînements de sons\nqui ne répondent à rien de ce que nous pratiquons. Le point de départ de\nM. Polak me paraît absolument faux. Tous les hommes sentent la musi-\nque (sauf un certain nombre d'infirmes qu'il faut plaindre) ; mais ils sont\nbien loin de la sentir de la même manière. Certains phénomènes primitifs\nsont àla base de tout : le son d'abord, puis quelques harmoniques (pas\ntoujours les mêmes) ; le reste est d'institution purement humaine : ici la\nspéculation philosophique et mathématique s'empare de la musique et lui\ndicte ses lois (et je pense à la Chine et à la Grèce antique); là c'est la con-\nstruction même des instruments qui donne naissance à certains intervalles\n(voir les hautbois primitifs, et même, à ce qu'il semble, le koto japonais) ;\nou enfin certaines nécessités d'exécution créent un style, puis des modes\nparticuliers (c'est ainsi qu'en Occident le chœur, avec ses voix différentes,\n\n(1) POLAK, p. 63."}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.31", "texte": "REVUE DE LA QUINZAINE\n341\n\na été l'origine du contrepoint, puis de l'harmonie, puis de la tonalité mo-\nderne). Vouloir réduire la musique entière à ce qu'elle est aujourd'hui dans\nl'Europe occidentale, c'est vouloir expliquer la langue chinoise par une\ndéformation du français.\nSi d'ailleurs M. Polak était dans le vrai, on ne devrait jamais rencontrer\nd'intervalles étrangers à nos modes majeur ou mineur. Chacun sait qu'il\nn'en est rien ; et sans même parler des sruti ou quarts de ton hindous,\ndont M, Polak nie l'existence « parce qu'il ne les a rencontrés que deux\nfois dans les 28 exemples de MM. Abraham et von Hornbostel », les me-\nsures auxquelles 011 a soumis les intervalles des gammes japonaises et\njavanaises donnent des résultats bien surprenants, et qu'il vaudrait au moins\nla peine d'étudier. Enfin, si toute mélodie s'accompagne d'une harmonie\nlatente, cette harmonie, dégagée et réalisée, doit satisfaire pleinement une\noreille hindoue, turque ou japonaise : « C'était donc cela, doit se dire l'in-\ndigène instruit enfin des mystères de sa propre musique. Les voilà bien,\nles accords que depuis quinze ou vingt siècles nous cherchions sans les\npouvoir trouver. Je comprends maintenant !» M. Polak n?a pu faire cette\ncontre-épreuve. Mais je l'ai faite autrefois, à propos du plain-chant et avec\nles paysans de mon village : impossible d'ajouter le moindre accord, si\nsimple fût-il, au chant que je donnais sur l'harmonium, sans que le chœur\ndérouté détonnât aussitôt. C'est peut-être que je ne trouvais pas la «vraie »\nharmonie, ou que ma paroisse est peu musicale. Mais, dans un village\nvoisin, une organiste bénévole n'eut pas à se louer plus que moi de\nses chantres : « Cela va bien mieux, disait-on, avec l'instituteur, qu'avec\nMme de F. : lui, il ne donne que la note. » Je persiste donc à croire que l'ac-\ncord parfait majeur et mineur n'est pas une donnée primitive de la con-\nscience musicale, pas plus chez les Malabares ou les Javanais que chez les\nFrancs-Comtois.\n\nLouis Laloy.\n\nÉCHOS\nRemerciements. C'est à une feuille qu'on ne connaîtrait guère, sans\nles plaisanteries dont elle est, depuis quelques années, l'objet bénévole,\nque nous tenons à les adresser. Son directeur (3o juillet, p. 174) veut bien\nse déclarer « révolté » par l'article sur Y Ouragan, publié dans le Mercure\nmusical du ler juin. Il ne pouvait nous faire un plus sensible plaisir, rien\nne nous étant plus précieux que l'approbation d'un homme intelligent, si\nce n'est la protestation de son contraire. Et sans doute tout cela est fort\nmal dit, en ce jargon pénible, digne tout au plus d'un pion de Saint-Gau-\ndens, dont on semble garder là, res mi r and a populo, comme un dépôt\nimmonde, le peu musical secret. Mais l'intention est certes excellente.\nQu'il nous soit donc permis de citer en retour un excellent sonnet, publié\nnaguère en bonne place par ce candide confrère: son directeur, qui se\nnomme peut-être Mangeot, ne savait pas alors que la bonne littérature,\ncomme la bonne musique, se lit verticalement aussi bien qu'horizontale-\nment ; mais ce langage doit être bien obscur pour lui. Laissons plutôt par\nler les textes :\nMusique, tu me fus un palais enchanté\nAu seuil duquel menaient d'insignes avenues.\nN uit et jour, des vitraux aux flammes continues,\nGlissait une adorable et vibrante clarté."}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.32", "texte": "342\nLE MERCURE MUSICAL\n\nE£ des chœurs alternant, dames de volupté,\nOréades, ondins, faunes, prêtresses nues,\nToute 7a jo/e ardente essorait vers les nues,\nE/ )a langueur et toute la beauté.\nSur u/2 seu/ vœu ûfe 22202, cMsir chaste ou lyrique,\nHa fertile magie a toujours, 0 musique !\n\\Bercé mon tendre songe ou mon brillant désir.\nEt quand viendra l'instant ténébreux et suprême,\nTa sauras me donner le bonheur de mourir,\nE 22 refermant les bras sur le Rêve que/aime !\nPour notre part, nous voulons bien qu'on élève une statue au poète in-\nconnu qui sut enfermer en des vers enthousiastes une aussi éblouissante\nvérité, un axiome d'une évidence aussi géométrique. Malheureusement,\nsept villes se disputent l'honneur de lui avoir donné le jour, et l'on ne sait\ns'il se nommait Willy, l'Ouvreuse ou Henry Gauthier-Villars. Qu'en pense\nM. Mangeot ? Et que pense-t-il aussi du jugement moins lapidaire, mais\npeut-être plus juste, contenu dans le Monde Artiste du 3o juillet ?\nOrange. Les Troyens ont été généreusement amputés du prologue et\nde deux actes. Berlioz est mort, sans quoi ses rugissements eussent fait\ntrembler le ciel et reculer le mistral. Sur les six à sept mille personnes\nassemblées dans la noble enceinte du théâtre antique, il y en a bien cinq\nmille cinq cent cinquante-cinq qui, ayant négligé de parcourir la partition\nou de lire une traduction de Virgile, ne comprennent rien à la disparition\nsubite d'Enée : car on a coupé la scène où l'ombre d'Hector lui révèle ses\ndestins et l'adjure de quitter la trop sensible reine. L'orchestre, malgré\nl'intensité d'émotion dont sait l'animer M. Colonne, ne produit pas l'effet\nque tout le monde, à commencer par Berlioz, en eût attendu ; il ne sonne\npas; il faut, lorsqu'on n'a pour plafond que le ciel étoilé, des timbres purs\netlimpides, et la cithare athénienne porte alors plus loin que les cuivres, les\ncontrebasses et les clarinettes romantiques.\nQuant au Mefistofele de Boïto, qui partageait avec les Troyens l'honneur\nde ce cadre colossal, c'est, comme on l'a dit ici même (1), une œuvre inté-\nressante, qui malheureusement reste isolée parmi les flonflons de l'ltalie\nmoderne : le sérieux de l'auteur est partout apparent, ainsi que sa noble\nintention d'atteindre à la belle unité du drame wagnérien. L'inspiration\nn'est point méprisable, et souvent éloquente ; mais la trame musicale reste\nassez pauvre et maigre ; et il apparaît que Boïto fut un littérateur bien plus\nqu'un musicien. Berlioz eut à souffrir de la même infirmité ; mais combien,\nmalgré tout, sa mélodie est puissante et son orchestre nourri, auprès de la\nfausse vigueur du musicien italien ! Quoi qu'il en soit, on peut dire avec\nnotre distingué confrère M. Raoul Davray, que « cette œuvre honorable,\ntragédie musicale de beauté et de révolte contre l'italianisme, mille fois plus\ncurieuse et plus probe que la profanation de Gounod, transformant Faust,\nchercheur d'absolu, en un ténor suave soupirant des cavatines dans la\nlune, cette œuvre qui pénètre assez profondément dans l'abîme de la pen-\nsée de Gœthe (seul, Schumann nous a donné une version délicate et émue\ndu poème allemand), mérite à tous égards l'honneur que vient de lui faire\nla Société des grandes auditions musicales, en la représentant comme l'épi-\nlogue, le couronnement de la saison d'opéra italien donnée, cet hiver, au\nthéâtre Sarah-Bernhardt. Le drame lyrique de Boïto apparaît grandi, si on\n\n(I)N°4, p. 148 (article de R. Canudo)."}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "n. p.", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.33", "texte": "REVUE DE LA QUINZAINE\n343\n\nle rapproche des partitions alla Sonzogno qui pastichent gauchement le\nvérisme de Cavalleria rusticana, en haine de Wagner, et qui choient sotte-\nment dans la première manière de Verdi. »\nLe succès va surtout, comme il est juste, à l'extraordinaire Méphistophé-\nlès que sait être M. Chaliapine, un grand, très grand artiste comparable\nau seul Mounet-Suliy. Mlle Lina Gavalieri est une Marguerite d'une grâce\nfrêle et un peu fatiguée, semblerait-i1...\nMieux vaut ne rien dire des chanteurs des Troyens, ni de leurs gestes,\nni de leur plastique... Mais ce serait un oubli impardonnable que de\nne pas signaler la fine, discrète et si émouvante musique de scène de\nM. Gabriel Fauré, dans le Jules César de Shakspeare.\nNîmes. L'insuccès a dépassé toute attente, et dès la seconde soirée le\nrideau restait baissé devant un public peu nombreux, mais fort bruyant,\ntandis que les choristes vociféraient, avec un ensemble rare, ces paroles\néloquentes : « Point d'argent, point de chœurs ! » En effet, la première\nreprésentation n'ayant produit qu'un déficit de 20.000 fi\\, on n'avait pu\nrémunérer le zèle de ces braves gens, qui ne se trouvèrent pas suffisam-\nment récompensés par « l'honneur » d'avoir chanté Arnica de Mascagni et\nVénus et Adonis de X. Leroux. On ne saurait trop les approuver.\nVichy. M. Danbé donne ici des concerts classiques qui pourraient ser-\nvir de modèle à plus d'un grand concert parisien. C'est ainsi que, le 10\naoût, on put entendre M. Cortot dans le concerto en sol de Beethoven,\nMUe de Tréviile dans deux airs de la Flûte enchantée, et que l'orchestre\nexécuta, avec une finesse et une précision merveilleuses, l'ouverture de la\nFiancée vendue de Smetana, YEspaha de Chabrier, Y Enchantement du Ven-\ndredi Saint de Parsifal, et le magique Prélude à VAprès-midi d'un Faune,\nde Debussy. On ne sait ce qu'il faut louer le plus, ou du goût large et sûr\nqui a présidé au choix de ces morceaux, ou de l'intelligente maîtrise avec\nlaquelle ils furent conduits.\nVevey. La fête des vignerons est une fête populaire ; on s'en aperçoit\nassez, à écouter l'insipide musique, terne ramassis de très vieilles formules,\nqu'elle inspira au compositeur Doret. Il est vraiment remarquable que nos\nmusiciens les plus démocratiques, lorsqu'ils écrivent pour le peuple, ne\nsachent lui offrir que les restes défraîchis de nos cafés-concerts, de nos opé-\nras comiques ou de nos conservatoires : tel fut le cas pour Charpentier\ncomme pour Bruneau. De même, les orateurs de réunions ouvrières servent\nà leur docile auditoire les vieilles âneries dont nous ne voulons plus en-\ntendre parler : péril clérical, superstition, affranchissement de la raison.\nNul ne témoigne au peuple plus de mépris que ses flatteurs. Je ne crois\npas d'ailleurs que la pensée de M. Doret ait été consciemment méprisante :\nelle serait plutôt innocemment vulgaire, et semble prendre au sérieux ses\nromances vieillotes et son orage en carton. Laissons-la bien tranquille, et\namusons-nous plutôt du désarroi des figurants après un orage réel, celui-\nlà, des bergères Watteau, court-jupées, qui se crottent à l'enjambée des\ngouyats, du faune qui s'enfuit, ses jambes nues émergeant d'un pardessus\nclair très Pariser-Mode (on dirait une caricature de Jugend), de l'anxiété\ndes sergents de ville surveillant les bancs des promenades publiques, deve-\nnus des hôtels en plein air. Et louons le service sanitaire, en petits bon-\nnets et tabliers blancs, si propret que des roublards feignent un commen-\ncement de congestion...\nMais si les Armaillis, dont nous menace l'Opéra-Comique, ressemblent\nà ce qu'on vient d'entendre !"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "couv. 4", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabh19050901-01.1.34", "texte": "344\nLE MERCURE MUSICAL\nLe Directeur-Gérant : Louis LALO Y,\nPoitiers. - Société\" française d'lmprimerie et de Librairie.\n\nGluck revu et corrigé. On lit, dans un journal qui pourrait bien être\nun peu du Midi, cette réclame ingénue :\nCe qui fait la force du théâtre de Béziers, c'est le choix des ouvrages qui\ny sont créés. Toute musique ne convient pas en plein air. De plus, Porches-\ntration des théâtres fermés ne produit aussi aucun effet et y est déplorable.\nL'expérience fut souvent concluante sur d'autres scènes.\nM. Gastelbon n hésita pas P année dernière lorsqu'il monta Armide à re-\nfaire en grande partie P orchestration de Gluck, tout en respectant ce que\nGluck lui-même eût approuvé, s'il eût écrit sa partition pour les Arènes.\nPierre Lalo et de nombreux critiques Pen félicitèrent.\nVoilà les secrets de la réussite du théâtre des Arènes de Béziers, qu'il\nsera bien difficile d'égaler, et voilà pourquoi Béziers tient à ne pas être con-\nfondu avec les théâtres nouveaux de plein air, qui ne sauraient lui faire\naucune concurrence, ne lui ressemblant en rien. Le théâtre des Arènes de\nBéziers est unique en son genre. Ceux qui y sont déjà venus peuvent P affir-\nmer, et c'est auprès d'eux qu'il serait désirable que les dilettanti se ren-\nseignent.\nVoilà qui est clair au moins, et les amateurs sauront où il faut chercher\nle Gluck delà marque Gastelbon de Beauxhôtes, le seul vraiment efficace.\nSoirées d'Art. Ces soirées auront lieu tous les jeudis soir, à 9 heures,\nà partir du 9 novembre, dans la salle de la rue d'Athènes : le quatuor\nCapet exécutera les 17 quatuors de Beethoven, dans l'ordre chronologique.\nMmes Felia Litvinne, Jeanne Raunay, MM. de Greef, Lazare Lévi, Léon\nMoreau, Alfred Cortot sont déjà engagés. Nous ferons connaître prochai-\nnement les conditions d'abonnement.\nLe prix Rubinstein pour les pianistes a été attribué à M. W. Backhaus,\nné en 1844 à Leipzig et professeur à Manchester. Le prix des compositeurs\nn'a pu être décerné; M. Brugnoli n'obtient qu'une mention qui encoura-\ngera, espérons-le, ce jeune musicien certes fort bien doué."}]}