{"numero_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_sha256": "e6ee5ae761608c8b04b32b07cc6c14d300de75ebab8a3534352083f5f2328f61", "source_tei": "https://github.com/Princeton-CDH/bluemountain-transcriptions/blob/main/periodicals/bmtnabj/issues/1903/01_01/bmtnabj_1903-01_01.tei.xml", "source_mets": "https://github.com/pulibrary/BlueMountain/blob/main/metadata/periodicals/bmtnabj/issues/1903/01_01/bmtnabj_1903-01_01.mets.xml", "url_numero": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01", "articles": [{"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c001", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c001", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "1", "page_fin": "5", "image_debut": 1, "image_fin": 5, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.1", "titre_corps": "PRÉFACE", "titre_sommaire": "PRÉFACE", "signature_source": "M. K", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "1", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.1", "debut_caractere": 64, "fin_caractere_exclue": 2239, "texte": "PRÉFACE\n\nOn était généralement persuadé jusqu'à ce jour que les lettres de\nChopin à sa famille, ainsi que la plus grande partie de celles qui lui\nfurent écrites et les différents souvenirs trouvés dans ses papiers, avaient\ndisparu lors du pillage du palais des comtes Zamoyski, à Varsovie,\noù demeurait, entre autres, à cette époque, la sœur de Chopin, Isabelle\nBarcinska (i). Dans cette année de 1863, le 19 septembre, une bombe\nfut lancée d'une des fenêtres du palais Zamoyski sur le comte de Berg,\nalors lieutenant général du royaume. Aussitôt après l'attentat, qui n'eut,\ndu reste, aucune suite fâcheuse pour le comte de Berg, l'ordre fut donné\nde piller le palais.\nLa soldatesque effrénée pénétra dans tous les appartements, sacca-\ngeant le mobilier, le traînant dehors, jusque sur la place, en face du\nmonument de Copernic, brisant tout, n'épargnant ni les objets de prix,\nni les meubles précieux, qui enfin, accumulés en un tas énorme, furent\ntous brûlés. Tel fut également le sort du piano sur lequel Chopin avait\njoué dans ses jeunes années, ainsi que de son portrait peint par Ary\nScheffer, de beaucoup de meubles et de souvenirs apportés de Paris\naprès la mort du grand musicien. On supposa donc généralement que\nles lettres et les souvenirs de Chopin, religieusement conservés par sa\nsœur Barcinska, avaient subi le sort du piano et du portrait, et cette\nconviction nous fut transmise par les biographes de Chopin, sans en\nexcepter Niecks (2).\nOr, cette version n'était vraie qu'en partie, et, si elle s'est maintenue\njusqu'à présent, c'est, je crois, par suite du profond respect dont la\nfamille entourait ces souvenirs échappés à la destruction, veillant scru-\npuleusement à ce qu'aucune mention n'en parvînt à la connaissance\npublique ; elle les considérait comme sa propriété exclusive, et ne dési-\nrait nullement que des mains profanes y vinssent fouiller.\n\n(i) Pour éviter des difficultés de lecture, nous remplaçons les caractères propres à la langue\npolonaise par leurs équivalents français les moins inexacts.\nFriedrich Niecks : « Friedrich Chopin als Mensch und als Musiker )). Deutsch von Dr W.\nLanghans. Leipzig, F.-E.-C. Leuckart, 1890. Deux volumes."}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "2", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.2", "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2716, "texte": "Ce n'est qu'aujourd'hui que la propriétaire actuelle de ces docu-\nments, Mlle Marie Ciechomska, petite-fille de Mme ledrzeïewicz, sœur\nde Chopin, s'est décidée à livrer ces souvenirs à la publicité, per-\nsuadée que tout ce qui concerne la vie du grand musicien n'est pas\nexclusivement la propriété de la famille, mais aussi celle de l'humanité.\nLa publication in extenso de tous ces documents prendrait une place\nénorme, c'est pourquoi je ne donne en entier que les lettres d'une\nvaleur biographique réelle, par conséquent celles de Chopin lui-même,\ncelles de sa famille, celles de George Sand à Louise ledrzeïewicz, de\nSolange Clésinger et de son mari à Chopin ; les lettres de la famille\nWodzinski et celles des hommes célèbres à l'illustre maître, ainsi que\nle questionnaire concernant la biographie de Chopin. Des autres\nlettres qui lui furent écrites, lettres de ses élèves ou autres, je 11e\ndonne que le résumé, ainsi que celui de la correspondance de Mlle Stir-\nling et de Fontana avec Mme ledrzeïewicz.\nCes matériaux touchent à différentes phases de la vie de Chopin,\nmais n'en reproduisent avec force détails que quelques-unes, en nous\ndonnant la possibilité de respirer l'atmosphère dans laquelle vivait\nle grand musicien ; tandis que, d'un autre côté, ils laissent dans\nl'ombre des années entières de sa vie. C'est pourquoi mon ouvrage ne\npeut présenter un ensemble biographique, je me borne à reproduire\nles matériaux tels qu'ils sont. Le biographe futur en tirera un ensemble\nplus riche qu'il n'était possible de le faire au temps où Niecks écrivait\nla biographie de Chopin.\nPour apprécier ces souvenirs à leur juste valeur, il convient d'avoir\nune connaissance exacte de la vie du grand Polonais ; c'est pourquoi,\ndésirant initier le public à cette existence d'artiste, j'ajoute aux docu-\nments de nombreux commentaires, ainsi que certains détails sur la\nfamille de Chopin et son entourage, de même que les principaux faits\nde son existence.\nLe père de Frédéric Chopin, Nicolas, vint de Lorraine en Pologne\nvers 1787. En 1800 nous le voyons à Zelazowa Wola, non loin de Var-\nsovie, dans la maison de la comtesse Skarbek, où il remplissait les\nfonctions de précepteur auprès du jeune Frédéric Skarbek. Là,\nN. Chopin connut et épousa Mlle Justine Krzyzanowska, dont il eut\nquatre enfants : trois filles et un fils. Vers 1810 il vint à Varsovie, où il\nfut nommé professeur de langue française au Lycée nouvellement créé.\nL'aînée des filles de N. Chopin, Louise, épousa le professeur Joseph\nCalasante ledrzeïewicz, qui, à partir de 1837, fut professeur de droit\nadministratif à l'lnstitut d'agronomie rurale de Marimont. La fille\npuînée, Isabelle, épousa Antoine Barcinski, instituteur primaire au"}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "3", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.3", "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2600, "texte": "gymnase du gouvernement de Varsovie, puis inspecteur du même\ngymnase. Plus tard, Barcinski remplit les fonctions de chef de la chan-\ncellerie au département des mines, et enfin, vers 1860, il fut nommé\ndirecteur de l'Administration de la navigation à vapeur sur la Vistule.\nChopin dans ses lettres nomme plaisamment son beau-frère « Antolo\nBartolo », ou « Antososko Bartolosko ».\nLes deux sœurs se distinguèrent, dans le domaine des lettres, par\ndifférents ouvrages qu'elles publièrent ensemble pour le peuple ou\npour les enfants.\nLa cadette, Emilie, mourut très jeune, dans sa quatorzième année,\naprès avoir montré des dispositions extraordinaires pour la poésie.\nFrédéric était le second enfant des Chopin ; il vint au monde à Zela-\nzowa Wola, le 22 février 1810. Il n'était pas encore sorti de l'enfance\nquand ses parents vinrent s'établir à Varsovie. Ce fut donc là qu'il fut\nélevé et qu'il grandit. Ses dispositions pour la musique se manifes-\ntèrent très tôt ; ce que voyant, ses parents décidèrent de lui faire appren-\ndre le piano; ils le confièrent dans ce but à Albert Zywny, un Bohême\nvenu en Pologne au temps du roi Stanislas-Auguste. Le petit Frédéric,\nsous cette direction, se développa d'une manière si surprenante, qu'à\nl'âge de neuf ans il pouvait déjà se produire publiquement. Jusqu'à\nl'âge de quinze ans il fit ses études dans la maison paternelle, avec les\npensionnaires, toujours nombreux, de son père; mais en 1824 on le mit\nau lycée, où il termina brillamment ses études. Parmi les camarades et\nles amis de Frédéric, il convient de nommer tout d'abord Titus\nWoyciechowski, ainsi que Jean Matuszynski et Dominique Dziewa-\nnowski, dont le lecteur rencontrera souvent les noms dans les lettres de\nChopin.\nFrédéric fit ses études de composition sous la direction de José ph\nElsner, recteur du premier Conservatoire de Varsovie, passant près de\nlui trois années entières. Elsner sut parfaitement apprécier les qua-\nlités de son élève, aussi écrivait-il, dans son rapport du 20 juillet\n1829, concernant les examens du Conservatoire, les paroles suivantes:\n« Leçons de composition musicale : Chopin Frédéric (élève de troi-\nsième année), étonnantes capacités, génie (1).\nA Varsovie, Chopin écrivit de nombreuses compositions, parmi les-\nquelles il convient de citer en premier lieu ses deux concertos en fa\nmineur et en mi mineur, ainsi que les Variations Là ci la\nmano. Ces dernières attirèrent sur le jeune compositeur l'attention\nde Schumann.\n\n(1) Erasme Nowakowski, « Des anciennes écoles de musique à Varsovie. » (Echo muzyczne,\nn° 413 (35) clu jg août 1891, page 440)."}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "4", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.4", "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2864, "texte": "Pour la première fois, en 1828, Chopin quitta son pays; en 1829 il\npartit pour la seconde fois. Quand, en iB3o, un troisième voyage lui fit\nquitter Varsovie, il ne prévoyait pas qu'il ne lui serait plus donné de\nrevoir sa terre natale. Après un court séjour à Breslau, à Dresde et à\nPrague, il vint à Vienne, où il passa plus de six mois, et de là, par\nMunich et Stuttgart, il arriva à Paris, où désormais il se fixa. C'est\nde 1831 que date la plus belle époque de la vie de Chopin. Il parvint\nen très peu de temps à acquérir une renommée universelle, aussi\nbien comme virtuose que comme compositeur; on se l'arrachait litté-\nralement comme professeur de piano. En 1835 il fit une excursion\nà Carlsbad, où il se rencontra avec ses parents, et, l'été suivant, il passa\nla saison à Marienbad avec la famille Wodzinski. L'aimant qui l'atti-\nrait dans cet endroit, c'était Mlle Marie Wodzinska, à laquelle il se\nfiança avec l'approbation de la mère. Mais il était écrit que ces projets\nd'union ne se réaliseraient pas : Chopin ne devait plus revoir Marie.\nEn 1837 il fit la connaissance de Mme Dudevant (George Sand), avec\nlaquelle il fut intimement lié pendant près de dix années. C'est à peu\nprès au moment où commençait cette liaison qu'apparurent chez\nChopin les premiers symptômes graves de la maladie de poitrine qui\ndevait l'enlever; aussi fit-il, l'année suivante, en compagnie de George\nSand et de ses deux enfants, Maurice et Solange, un voyage à l'île\nMajorque. L'influence du séjour de Chopin à Valdemosa, dans un\ncloître humide et inhabité, ne fut guère heureuse pour sa santé, au\ncontraire : tandis qu'il reprenait le chemin de Paris, Chopin tomba gra-\nvement malade. Pourtant, rentré chez lui, sa santé s'améliora considé-\nrablement, et sa maladie ne le tourmenta plus beaucoup. Pendant tout\nle temps que durèrent ses relations avec George Sand, Chopin passa\nsouvent l'été à Nohant, terre patrimoniale de l'illustre écrivain, située\ndans le Berry, non loin de La Châtre, à cinq lieues de Chàteauroux.\nLa maison d'habitation, quoique portant le titre pompeux de château\nde Nohant, n'était qu'une simple bâtisse, peu élevée, à un seul étage.\nOutre George Sand, ses enfants et une cousine, dont il est question dans\nune des dernières lettres de Chopin, celui-ci avait souvent l'occasion\nd'y voir une quantité de personnages importants du monde littéraire\nou artistique, qui recevaient l'hospitalité de l'aimable châtelaine; les\nprincipaux étaient: Pauline Yiardot, la comtesse d'Agoult(connue sous\nle pseudonyme de Daniel Stern), Eugène Delacroix et Pierre Leroux.\nDans ses lettres à sa famille, Chopin, comme s'il eût voulu éviter de\nprononcer le nom de George Sand, l'appelait toujours en parlant d'elle :\n« Mon hôtesse », employant même parfois, chose étrange, le pluriel,\npar exemple : « Elles si chères, elles aiment pour tous », ou, « Ici la"}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "5", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.5", "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2337, "texte": "Vigile est triste parce que les malades ne veulent pas de médecin ; quel\nrhume extraordinaire ! »\nVers 1847, les relations de Chopin avec George Sand furent rompues.\nLa cause dernière fut une divergence d'opinions sur le mariage de\nSolange, fille de Mme Dudevant, qui épousa le sculpteur Clésinger;\nmais ce ne fut, sans doute, que la goutte qui fit déborder la coupe trop\npleine. George Sand, tout simplement, ne voulait plus avoir à ses côtés\nun homme dont la santé chancelait de plus en plus, et elle profita de\nl'occasion qui se présentait pour s'en débarrasser.\nOn peut aisément se figurer l'effet déprimant de cette séparation sur\nChopin.\nL'année suivante (1848), il abandonna toutes ses leçons et partit pour\nLondres. De là il fit une tournée en Ecosse, chez les parents et amis\nde son élève Mt,e Jane W. Stirling et, malgré l'état déplorable de sa\nsanté, il fut forcé, pour subvenir à ses dépenses, de donner des con-\ncerts à Glasgow et à Edimbourg. Le climat humide de l'Angleterre eut\nune si mauvaise influence sur sa santé qu'il se décida, dans l'été de\n1849, à rentrer à Paris. 11 ne lui restait que peu de temps à vivre. Il\nmourut le 17 octobre 1849.\nSa sœur aînée, Louise, lui était vivement attachée : elle en donna la\npreuve en n'hésitant pas à entreprendre deux fois un long voyage alors\nqu'il habitait Paris. Elle fit ce voyage pour la première fois en 1844,\navec son mari, et elle passa quelques semaines à Nohant. Pour la\nseconde fois Louise vint en 1849, également avec son mari et sa fille,\nappelée Louise comme elle. Chopin, alors très malade, l'appelait par\nune lettre désespérée que le lecteur trouvera dans ce recueil : c'est la\ndernière de celles qu'il écrivit à sa famille. Louise entoura son frère\ndes plus tendres soins jusqu'à ses derniers moments, et 11e revint à\nVarsovie que quand ses restes reposèrent au Père-Lachaise.\nJ'ai emprunté la plus grande partie de ces détails à Niecks, tout en\nm'en rapportant aussi aux matériaux donnés ci-après, et qui jettent une\nlumière nouvelle sur l'épisode des fiançailles de Marie Wodzinska avec\nChopin, et sur la rupture des relations qui le liaient à George Sand.\nLes additions renfermées entre les crochets sont l'œuvre de l'édi-\nteur, celles qui se trouvent entre les parenthèses appartiennent à l'au-\nteur de la lettre.\nVarsovie, le 2 y mai 1902.\n\nM. 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En\ntous cas s'informer de lui chez Mme CfhopinJ.\nMON TRÈS CHER AMI,\nPardonne-moi de ne répondre à ta lettre si aimable que par cette petite feuille,\nmais tu m'as donné le droit d'agir envers toi avec une franchise plus grande\nque jamais ; c'est pourquoi je sais que tu ne feras pas attention au papier. Fu\nm'as appris une chose \"ardemment désirée! Je t'ai toujours aimé; tu avais en\nmoi un ami, et sois persuadé qu'aujourd'hui encore tu trouveras en moi un bon\ngars, tel que tu le désires, je donnerais la moitié de ma vie pour être, à vos\nnoces, votre garçon d'honneur, pour pouvoir vous embrasser et vous admirer\ndevant l'autel ; mais hélas, je ne pourrai vous envoyer, selon ton désir, qu'une\npolonaise et une mazurka, afin que vous sautiez et vous vous amusiez réellement,\ncar vos âmes peuvent se réjouir. Je ne m'étendrai ni sur ton cœur, ni sur le sien,\ncela ne convient pas à un frère, mais vous ne sauriez croire combien j'étais tour-\nmenté que la chose trainât si longtemps, et combien je me réjouis d'en voir la\nfin. Je vous souhaite toute la prospérité possible. La vue de votre bonheur sera\nle bonheur de toute notre famille. C'est le commencement d'années heureuses,\naprès une longue suite de malheurs.\nUne poignée de mains et un baiser. Aime-moi.\nTon sincère,\nFRITZ."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c006", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c006", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "8", "page_fin": "8", "image_debut": 8, "image_fin": 8, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.1.2", "titre_corps": "Paris, le 10 septembre 1832", "titre_sommaire": "Paris, le 10 septembre 1832", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 8, "page_imprimee": "8", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.8", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 322, "texte": "Paris, le 10 septembre 1832\nMON BIEN CHER,\nPardonne-moi encore une fois si je ne t'écris pas une longue lettre. 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C'était celle de M. Danielski. Nous nous\nsommes arrêtés et nous avons sur-le-champ arrêté le même logement, et ils ont"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "9", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.9", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 1308, "texte": "eu la bonté de nous donner des renseignements locaux. Ils se portent parfaite-\nment bien et sont partis pour Tœplitz. Arrivés ici, nous nous sommes fait donner\nla carte des baigneurs, pour voir s'il n'y avait pas quelqu'un de notre connais-\nsance. J'ai trouvé entre autres M. Zawadzki, son épouse et Mine Hoffmann.\nJe me proposais d'aller les voir le matin, lorsqu'à 4 heures, nous n'étions pas\nencore levés, on est venu frapper à notre porte. C'était M. Zawadzki, qui venait\nnous dire qu'hier il nous avait cherchés partout avec Frédéric. Vous pouvez bien\nvous imaginer que j'ai été bientôt habillé, et nous sommes allés ensemble éveiller\nce bon enfant, qui, ayant appris par mes lettres que je devais aller à Carlsbad, a\nvoulu nous faire la surprise la plus agréable ; il a quitté ses occupations à Paris\net a passé plusieurs nuits pour arriver ici avant nous. Il n'est point du tout\nchangé, de sorte qu'il nous semble comme au moment de son départ. Combien\ncette attention nous est précieuse, vous connaissez notre tendresse, vous pouvez\nen juger. Nous avons versé des larmes de joie. Je n'ai pas encore commencé de\ncure, le médecin doit venir ce matin, je verrai ce qu'il dira. Je ne veux pas man-\nquer la poste, je finis en vous embrassant.\nCH.\nVotre mère en fait autant."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c009", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c009", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "8", "page_fin": "8", "image_debut": 8, "image_fin": 8, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.2.1.1", "titre_corps": "MÉDAILLON DE CHOPIN, fait par Bovy.", "titre_sommaire": "MÉDAILLON DE CHOPIN, fait par Bovy.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 8, "page_imprimee": "8", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.8", "debut_caractere": 873, "fin_caractere_exclue": 908, "texte": "MÉDAILLON DE CHOPIN, fait par Bovy."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c010", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c010", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "9", "page_fin": "9", "image_debut": 9, "image_fin": 9, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.2.2", "titre_corps": "[Lettre de Frédéric Chopin]", "titre_sommaire": "[Lettre de Frédéric Chopin]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 9, "page_imprimee": "9", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.9", "debut_caractere": 1310, "fin_caractere_exclue": 2877, "texte": "[Lettre de Frédéric Chopin]\nMES CHERS ENFANTS,\nVoici la première lettre que vous recevez de papa et de moi. Notre joie est\nindescriptible ! Nous ne faisons que nous embrasser, y a-t-il un plus grand bon-\nheur ? Quel dommage que nous ne soyons pas tous ensemble! Bébé est admi-\nrable ! Comme Dieu est bon pour nous ! J'écris sans ordre ; il vaut mieux aujour-\nd'hui ne penser à rien du tout : jouir du bonheur que nous avons atteint. C'est\nl'unique chose que j'aie aujourd hui. Nos parents n'ont pas changé, toujours les\nmêmes; ils ont seulement un peu vieilli. Nous nous promenons, nous conduisons\nsous le bras Madame petite mère, nous parlons de vous, nous imitons les petits\nneveux en colère, nous nous racontons combien de fois nous avons pensé 1 un à\nl'autre. Nous buvons, nous mangeons ensemble, nous nous cajolons, nous nous\nrudoyons. Je suis au comble de mon bonheur. Ce sont les mêmes habitudes, les\nmêmes mouvements avec lesquels j'ai grandi, c'est la même main que depuis si\nlongtemps je n'avais pas baisée. Allons, mes enfants je vous embrasse et vous\ndemande pardon de ne pouvoir rassembler mes idées, ni parler d'autre chose\nque du bonheur que nous éprouvons en ce moment ; moi qui n'en avais jamais\neu que l'espoir ! Et voilà qu'il est réalisé ce bonheur, ce bonheur, ce bonheur!\nDans ma joie je vous étouffe, avec mes beaux-frères, comme les êtres les plus\nchers que j'aie au monde.\nP. S. Mille baisers à Zywny pour sa musique, et un million de saluts à\nM. Wiesiotowski pour avoir rapproché mon bonheur d'une centaine de lieues\nIdem à M. Fréd. Skarbek."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c011", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c011", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "10", "page_fin": "11", "image_debut": 10, "image_fin": 11, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.3", "titre_corps": "LETTRE III", "titre_sommaire": "LETTRE III", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 10, "page_imprimee": "10", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.10", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 39, "texte": "LETTRE III"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c012", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c012", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "10", "page_fin": "10", "image_debut": 10, "image_fin": 10, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.3.1", "titre_corps": "[De George Sand et de Chopin]", "titre_sommaire": "[De George Sand et de Chopin]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 10, "page_imprimee": "10", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.10", "debut_caractere": 41, "fin_caractere_exclue": 1538, "texte": "[De George Sand et de Chopin]\nA Louise.\nMa Louise chérie, nous ne vivons que de vous depuis votre départ. Frédéric a\nsouffert de la séparation, comme vous pouvez bien le croire, mais le physique a\nassez bien supporté cette épreuve En somme, votre bonne et sainte résolution\nde venir le voir a porté ses fruits. Elle a ôté toute l'amertume de son âme, et 1 a\nrendu fort et courageux. On n'a pas goûté tant de bonheur pendant un mois,\nsans en conserver quelque chose, sans que bien des plaies se soient fermées, et\nsans avoir fait une nouvelle provision d'espérance et de confiance en Dieu. Je\nvous assure que vous êtes le meilleur médecin qu'il ait jamais eu, puisqu'il suffît\nde lui parler de vous, pour lui rendre l'amour de la vie.\nEt vous, ma chérie bonne, comment s'est passé ce long voyage? malgré toutes\nles distractions que votre mari s'imaginait de vous y faire trouver, je suis sûre\nque vous n'aurez eu de consolation véritable qu'en retrouvant vos enfants, votre\nmère et votre sœur. Goûtez donc ce bonheur profond de presser dans vos bras les\nobjets sacrés de votre tendresse, et consolez-les d'avoir été privés de vous, en\nleur disant tout le bien que vous avez fait à Frédéric. Dites-leur à tous que je les\naime aussi et donnerais ma vie pour les réunir tous avec lui un jour sous mon\ntoit. Dites-leur comme je vous aime, ils le comprendront mieux que vous qui ne\nsavez peut-être pas tout ce que vous valez. Je vous embrasse de toute mon âme,\nainsi que le mari et les enfants.\nG. SAND."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c013", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c013", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "10", "page_fin": "11", "image_debut": 10, "image_fin": 11, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.3.2", "titre_corps": "Nohant, le 18 septembre 1844.", "titre_sommaire": "Nohant, le 18 septembre 1844.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 10, "page_imprimee": "10", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.10", "debut_caractere": 1540, "fin_caractere_exclue": 2876, "texte": "Nohant, le 18 septembre 1844.\nMA BONNE CHÉRIE,\nJe t'envoie les petites chansons que tu as entendues un soir. Solange, qui te\nfait embrasser (elle me l'a rappelé deux fois), en a écrit de mémoire pour toi les\nparoles, et moi la musique. J'espère que vous êtes arrivés heureusement et que\nvous avez eu de mes nouvelles de Vienne et de Cracovie... Je t'ai envoyé à Vienne\nla petite chanson que je t'avais promise, (( Beau garçon », et à Cracovie quelques\nmots pour Mme Fréd. Skarbek. Si tu n'as reçu ni l'une ni l'autre, ce qui est pos-\nsible, la poste autrichienne étant très lente, fais-toi envoyer ta lettre de Cracovie,\ncar je serais très satisfait si tu la remettais toi-même à Mme Skarbek; peu importe\nla chanson, je te l'écrirai une seconde fois. Je l'ai adressée à M. le Prof. ledrzeïe-\nwicz, poste restante. Je tiens surtout à la lettre de Cracovie.\nCette nuit je vous ai vus tous deux en songe, Pourvu que ce voyage ne nuise\npas à ta santé. Ecris-moi un mot. Pour moi je lambine un peu depuis quelques\njours. Maurice n est pas encore là, mais il doit revenir demain ou après-demain.\nRappelle-toi que j'ai prédit en partant d'ici que je reviendrais seul en diligence,\net que tout ce voyage en poste ne se ferait que pour garder certaines convenances.\nAujourd'hui on projette d'aller en excursion à Ars. La tante de mon hôtesse est"}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "11", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.11", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 721, "texte": "ici avec sa pupille ; elle s'est installée, comme je vous l'ai écrit à Vienne, dans\nvotre appartement. Souvent, quand j'y entre, je cherche si rien de vous deux\nn'est resté après vous, et je ne vois que la seule place près du canapé où nous\nbuvions le chocolat et où Calasante copiait ses dessins. Il est resté plus de sou-\nvenirs de toi dans ma chambre : sur la table se trouve la pantoufle brodée, en-\nveloppée dans du papier de soie, et sur le piano le petit crayon de ton porte-\nfeuille, qui me sert à merveille.\nJe termine, car nous partons. Je t'embrasse sincèrement. Embrasse Calasante\net dis-lui qu'Hippolyte (1) le fait saluer. Embrasse aussi les enfants. Ecrivez-\nmoi.\nTON VIEUX."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c014", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c014", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "11", "page_fin": "12", "image_debut": 11, "image_fin": 12, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.4", "titre_corps": "LETTRE IV", "titre_sommaire": "LETTRE IV", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 11, "page_imprimee": "11", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.11", "debut_caractere": 723, "fin_caractere_exclue": 732, "texte": "LETTRE IV"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c015", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c015", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "11", "page_fin": "12", "image_debut": 11, "image_fin": 12, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.4.1", "titre_corps": "A Louise.", "titre_sommaire": "A Louise.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 11, "page_imprimee": "11", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.11", "debut_caractere": 734, "fin_caractere_exclue": 2978, "texte": "A Louise.\nNohant, le 31 octobre 1844.\nMES CHERS AIMÉS,\nVous voilà donc ensemble ! J'ai reçu tes deux lettres de Vienne et de Cracovie.\nMlle Mûller (2) m'a écrit qu'elle est heureuse d'avoir fait ta connaissance. Quelle\nbonne âme, n'est-ce pas ?Et Mme Szaszko aussi. Quel dommage que ni Mme Dil—\n-ler ni Dessauer (3) n'aient été là !Si Mlle Muller veut venir maintenant à Paris,\ndis-lui qu'elle m'attende encore quelque temps, je resterai sans doute ici quel-\nques semaines encore. Les feuilles ne sont pas toutes tombées, elles ont jauni\nseulement, et depuis huit jours nous avons du beau temps, ce dont la dame de la\nmaison profite pourfairedifférentes plantations et arranger la cour dans laquelle,\nsi tu t'en souviens, nous avons souvent dansé. Il y aura une grande pelouse et des\nparterres. On fait aussi le projet de percer une porte qui, du billard, vis-à-vis de\nla porte de la salle à manger, donnerait sur la serre (l'orangerie, comme on dit\nchez nous), que l'on doit reconstruire. Ta lettre de Cracovie m'est parvenue à\npoint. Scipion m'a amusé, mais je n'ai pas appris si tu as reçu, avec ma lettre de\nCracovie, quelques mots pour Mme Skarbek. N'oublie pas de me renseigner là-\ndessus. Tes enfants, sans doute, sont guéris. Ecris-moi ce que fait le docteur de\nDomus (4) ; et les mains de Titus (5 ), comment vont-elles ? Sol [ange] est unpeu\nindisposée, elle est en ce moment dans ma chambre et t'envoie ses meilleures\namitiés. Son frère (l'amabilité n'étant pas dans sa nature, ne t'étonnepas s'il n'a\nrien fait dire à ton mari pour sa machine à cigares), son frère donc, ira chez son\npère le mois prochain, pour y passer quelques semaines ; il emmène son oncle\npour ne pas s'ennuyer. Le manuscrit que j'ai apporté n'est pas encore imprimé,\n\n(1) Hippolyte Châtiron, cousin de Mrae Sand.\n(2) Frédérique Miiller, Viennoise, une des meilleures élèves de Chopin ; mariée plus tard au\nfabricant de pianos Streicher.\n(3) Joseph Dessauer, compositeur, né à Prague, habitant Vienne. Il arriva souvent à Chopin\nd'avoir recours à son entremise pour la publication de ses œuvres chez un éditeur viennois.\n(4) Dominique Dziewanowski, un des amis de jeunesse de Chopin.\n(5) Titus Woyciechowski, camarade d'école et l'ami le plus intime de Chopin."}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "12", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.12", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2141, "texte": "il y aura probablement des procès. Si on en arrive là, ce sera tout profit pour\nnous, mais nous en aurons des désagréments momentanés. Tu te rappelles\nque, quand nous allions à la promenade par Vie (sur le chemin cle Châteauroux),\nnotre hôtesse s'arrêtait parfois pour aller voir une femme malade ? On n'a pu la\nsauver, et il y a quelques jours on l'enterrait dans le cimetière, près de notre jar-\ndin, au milieu des pleurs de ses filles. Celle que Sol allait visiter n'a pas survécu\nnon plus. Te souviens-tu qu'une fois, à Paris, étant descendu de voiture sur la\nplace, non loin de la Colonne, j'allai pour une affaire au ministère des finances,\nchez un très ancien ami d'ici ? Le lendemain il vint chez moi. C'était un excellent\nhomme et un ancien ami du père et de la mère de notre hôtesse II a assisté à sa\nnaissance et avait élevé sa mère ; en un mot, il était réellement delà famille. Hé\nbien, ce vieillard, en revenant l'autre jour de chez un député de ses amis où il\navait dîné, est tombé des escaliers et en est mort quelques heures après. Ç a été\nun grand coup ici, car on l'aimait extrêmement. En un mot, depuis que je ne t'ai\nvue, nous avons eu plus de tristesse que de joie. De Rozières (1), dans chacune de\nses lettres, m'écrit des tendresses pour toi ; aujourd'hui cette lettre sera envoyée\npar ses soins ; je lui ferai mille compliments de ta part, elle l'a bien mérité. N'est-\nce pas qu'elle était serviable ? Dis à Nowakowski (2) que je l'aime toujours. Je\nne connais pas encore son quintette, mais je me le suis fait envoyer. Qu'il m'é-\ncrive un mot de temps en temps. Le bon Franchomme m'a écrit ; lui et sa femme\nsont tout cœur pour toi. Comme je pense rentrer à Paris avec Jean quelques\njours avant mon hôtesse, ne te tourmente donc ni pour le traversin, ni pour le\ncoussin, ni pour toute autre chose semblable. Il faudra tout nettoyer à neuf dans\nla maison, organiser mon ménage comme chaque hiver. Ecris-moi le numéro de\nta maison.\nEmbrasse tes enfants et ton mari.\nTon vieux.\nP. S. Mon hôtesse t'embrasse : tu sais comme elle t'aime, elle te l'a écrit.\nL'ours de notre baromètre a monté."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c016", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c016", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "12", "page_fin": "17", "image_debut": 12, "image_fin": 17, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.5", "titre_corps": "LETTRE V", "titre_sommaire": "LETTRE V", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 12, "page_imprimee": "12", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.12", "debut_caractere": 2143, "fin_caractere_exclue": 2151, "texte": "LETTRE V"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c017", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c017", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "12", "page_fin": "17", "image_debut": 12, "image_fin": 17, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.5.1", "titre_corps": "Nohant, le 20 juillet 1845.", "titre_sommaire": "Nohant, le 20 juillet 1845.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 12, "page_imprimee": "12", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.12", "debut_caractere": 2153, "fin_caractere_exclue": 2852, "texte": "Nohant, le 20 juillet 1845.\nMES TRÈS CHERS,\nIl y a plus d'un mois que nous sommes ici. Mme Viardot (3) est arrivée avec\nnous, elle est restée trois semaines. Nous sommes tous très bien portants. Cepen-\ndant la fièvre a régné cet hiver à la campagne. Le mari de Françoise (peut-être\nLouise s'en souvient-elle ?) a été malade presque tout l'hiver ; maintenant il est\n\n•'i) Mlle de Rozières, maîtresse de musique ; Chopin lui confiait souvent différentes commis-\nsions pendant son séjour à Nohant.\n(2 Joseph Nowakowski, pianiste et compositeur. Le lecteur trouvera dans les lettres suivantes\nplusieurs détails sur son séjour à Paris.\n(31 Pauline Viardot-Garcia, célèbre cantatrice, sœur de la Malibran."}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "13", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.13", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 4061, "texte": "sur pied. Le beau temps nous favorise, mais quand nous sommes arrivés, il y a\neu de grands orages. L'lndre a tellement débordé que, à Montgivray, Châtiron\n(frère de mon hôtesse) a eu son jardin tout inondé et l'eau dans sa maison. Viar-\ndot, qui est venu chercher sa femme, n'a pu l'emmener ; le chemin de Château-\nroux était entièrement inondé, et il n'y avait plus moyen d'approcher de l'endroit\noù nous sommes souvent allés ensemble à cheval et d'où la vue est superbe.\nCela a duré peu de temps ; il y a eu de grands dégâts dans les prairies, mais ils\nsont déjà oubliés. Je ne suis pas créé pour la campagne ; cependant je jouis de\nl'air frais. Je ne joue pas beaucoup, mon piano est désaccordé ; j'écris moins\nencore, c'est pourquoi depuis si longtemps vous n'avez rien reçu de moi. Je sup-\npose que vous êtes tous à la campagne, que Barto-Antolosko ne fait pas mention\nde sa maladie ; que Louise suit les conseils deMarjolin (1) : qu'elle ne se fatigue\npas. Dites-lui que le manuscrit autographe de la romance, dont elle a entendu ici\nla lecture, m'a été donné pour elle ; que j'ai vu Gutmann (2) avant son départ et\nqu'alors il m'a plu davantage ; je lui ai dit de vous embrasser tous. C'est vrai-\nment un honnête garçon. J'espère que ma chère Isabelle se distraira un peu après\ntoutes ses inquiétudes sur la santé de son mari, et qu'il battra Calasante, qui est\ntrès fort et qui peut supporter une chose pareille. Tout m'est étrange ici cette an-\nnée ; souvent je jette un coup d'oeil dans la chambre à côté, mais il n y a personne.\nParfois une connaissance arrivée pour quelques jours occupe cette chambre ;\naussi ai-je cessé le matin d'y prendre mon chocolat ; j'ai changé mon piano de\nplace, je l'ai mis près de la muraille, là où étaient le canapé et la petite table où\nLouise me brodait des pantoufles, et où mon hôtesse s'occupait d'autre chose.\nAu milieu de la chambre se trouve le bureau où j'écris ; à gauche quelques-uns\nde mes papiers de musique, M. Thiers et des poésies ; à droite, Chérubini ;\ndevant moi, dans son écrin, ce répétier que vous m'avez envoyé (4 heures), ainsi\nque des roses et des œillets, une plume et un morceau de cire abandonnés par\nCalasante. J'ai toujours un pied chez vous, l'autre dans la chambre à côté où tra-\nvaille mon hôtesse, et pas du tout chez moi en ce moment, mais bien, comme\nd'ordinaire, dans d'étranges espaces. Ce sont sans doute des espaces imaginai-\nres, mais je n'en rougis pas : le proverbe polonais ne dit-il pas que « par l'imagi-\nnation il est allé à l'inauguration)), et moi je suis un vrai Mazovien[ 3). Aussi, sans\nregarder plus loin, j'ai écrit trois nouvelles mazurkas (4); elles seront probable-\nment éditées à Berlin, car un gentil garçon de mes connaissances, Stern, musicien\nde profession, m'en a prié pour son père, qui ouvre un magasin de musique. J'ai\négalement reçuici, de la partdu comité qui érige, à Bonn-sur-le-Rhin, un monument\nà Beethoven, une invitation pour l'inauguration de ce monument. Vous pouvez\n\n(i) Il paraît que Mme ledrzeïewicz avait consulté le célèbre chirurgien Marjolin pendant son\nséjour à Paris.\n(2 Adolph Gutmann est venu en 1834 à Paris dans sa quinzième année et prenait des leçons\nchez Chopin. Chopin le comptait parmi ses meilleurs élèves.\n(3) Ces mots peut-être fermeront la bouche à ceux qui voudraient enlever Chopin à la\nPologne, donnant pour preuve, outre son nom français et un séjour de près de vingt années\nen France, ce fait que Chopin, dans aucune de ses lettres publiées jusqu'à présent, n'a fait\nmention de sa nationalité de Polonais. Nous lisons aussi ces mots importants dans sa huitième\nlettre, datée de 1846 : aJe voudrais le voir (Nowakowski), mais ici on ne le veut pas. Il\nme rappellerait beaucoup de choses. Je parle avec lui notre langue. Jean n'est plus ici et depuis\nle départ de Laure je nlai plus dit un mot dans ma langue maternelle. »\n(4) Les Mazurkas en la mineur, la t> majeur, fa# mineur, op. 59, ont paru chez Stern et Cie\nà la fin de l'année 1845 (d'après une lettre datée de décembre 1845)."}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "14", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.14", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3768, "texte": "penser si j'irai ; cependant si je savais vous trouver dans les environs, peut-être\nme déciderais-je. Mais c'est pour l'année prochaine. Je ne sais si je vous ai écrit\nque, cet automne, s'arrêtera chez vous la princesse Obreskow, grand amateur de\nmusique, qui me donne souvent des preuves de son grand cœur ; elle veut m'a-\nmener ici, dans sa voiture, ma petite maman, que ses filles, ses gendres et ses pe-\ntits-enfants devront venir rechercher au printemps prochain. En vérité, cette dame\na un excellent cœur, elle m'est très chère. Du reste, j'ai déjà dû autrefois vous\nparler de son amabilité ; mais j'avoue que ses chers projets m'ont amusé. Cepen-\ndant, si vous la voyez, témoignez-lui de grandes attentions, car j'ai toujours eu\nquantité de preuves de sa bonté et je lui suis fort dévoué. Elle aime énormément\nla musique. Sa fille, la princesse Soutzo, est mon élève. En un mot, c'est une\ndame très digne, quoique, en apparence, peut-être un peu trop vive. La Viar-\ndot aussi ma dit que, quand elle passerait par votre ville, elle irait vous voir. Elle\nm'a chanté les chansonsespagnoles qu'ellea composées l'année dernière à Vienne;\nelle m'a promis de vous les chanter. J'aime beaucoup ces chansons, et je doute\nqu'on puisse entendre ou rêver quelque chose de plus parfait en ce genre. Ce\nchant vous unira à moi, je l'ai toujours écouté avec un grand enthousiasme. Ma\nsonate ( 1 ) et ma berceuse ont déjà paru. A propos de berceuse, je pense en ce mo-\nment au genre de personne que Louise désire pour elle ; quoique ce soit difficile\nà trouver, cependant ce n'est pas impossible ; je me suis déjà informé et je crois\nque je trouverai. Que vousdirai-je de Paris ? Avant mon départ, Mme Hofmann\nallait très mal, on craignait pour sa vie. J'espère qu'elle va mieux ; Albert (2) ne\nm'en écrit rien. Il me dit seulement, ce que les journaux avaient raconté sans\nciter de noms, l'aventure arrivée il y a quinze jours à Victor Hugo. M. Billard\n(peintre d'histoire pas trop fameux), très laid, avait une jolie femme que M. Hugo\nséduisit. M. Billard les surprit en flagrant délit, de sorte que Hugo fut obligé de\nmontrer, à celui qui voulait l'arrêter, sa médaille de pair de France, afin qu'on le\nlaissât momentanément en repos. M. Billard voulait faire un procès à sa femme,\nmais tout s'est réduit à une simple séparation. Hugo a filé pour quelques mois en\nvoyage. Mme Hugo (très magnanime) a pris Mme Billard sous sa protection ;et\nJuliette, cette actrice de la Porte-Saint-Martin, célèbre il y a une dizaine d'années,\nqui est entretenue depuis longtemps par Hugo, malgré Mme Hugo, ses enfants et\nsa poésie sur la moralité de la famille ; cette Juliette, dis-je, est partie avec lui.\nLes mauvaises langues parisiennes sont satisfaites, elles ont de quoi s'exercer ;\nmais il faut avouer que l'histoire est amusante. Ajoutez à cela que M. Hugo en\nest à sa cinquième croix, et qu'à chaque occasion il pose pour la gravité et se pré-\nsente comme supérieur au reste des humains.\nDonizetti est arrivé à Paris, où il doit passer l'été et écrire un nouvel opéra ;\nc'est lui qui a écrit Lucie, Don Pasquale, la Favorite, etc. Lamartine est à Néris\navec sa femme ; ce sont les eaux les plus proches d'ici, à une demi-journée de\nchemin ; c'est là qu'était Méry, qui sans doute est maintenant encore à Priesnitz,\net dont je n'ai pas eu de nouvelles depuis longtemps. On fait à Châteauroux de\ngrands préparatifs pour un bal offert au duc de Nemours, qui passe par ici avec\nsa femme, se rendant à Bordeaux. Les sauvages indiens (les Joways) sont déjà\n\n(i) Il est question ici de la Sonate en si mineur, op. 58, dédiée à ia comtesse Perthuis.\n(û) Je suppose que Chopin veut parler ici de Grzymala, un émigré de l'année 31, avec lequel\nil était fort lié."}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "15", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.15", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3718, "texte": "partis du Havre par le navire le Versailles. La femme de l'un d'eux, celui\nqui s'appelait Shinta-yi-ga, (( petit loup )), est morte, la pauvre créature, du mal\ndu pays ; elle avait nom • oké-wi-mi, ce qui veut dire en français : l oui s femelle\nqui marche sur le dos d'une autre. On lui élève un monument au cimetière Mont-\nmartre, là où Jean fi) est enterré. Avant sa moit on 1 a baptisée, et son set vice\nfunèbre a eu lieu à la Madeleine, dans sa paroisse. Son monument doit être sin-\ngulier, c'est l'œuvre de M. Préault, sculpteur assez connu, et de l'architecte\nM. Lassus. Il doit être formé d'une pierre autour de laquelle s'enroule jusqu'au\nsommet une fleur de bronze, d'où s''échappe un fantôme (soi-disant A mal dupays), et\nau-dessous des bas-reliefs de bronze doré, où sont lepiésentés les boids du Mis-\nsouri, des vues de leurs M.ontagnes rocheuses, etc. , toute leui vie de là bas et des\nvers de M. Antony Deschamps. J'espère qu'en voilà des nouvelles !\nDites à Bartek que le télégraphe électro-magnétique, entre Baltimore et Wa-\nshington, donne des résultats extraordinaires. Souvent les ordres donnés à Bal-\ntimore à i heure après midi sont exécutés, et les marchandises et les paquets\nprêts à partir de Washington, à 3 heures ; quant aux petits colis demandés à\nWashington à 4 h. 1/2, ils sont expédiés par le tiain de 5 heuies, et arrivent à\n7 h. 1/2 à Baltimore. 75 milles anglais, 25 lieues de France ; en voilà de la vi-\ntesse ! Il y a déjà un an que je nai vu les ledrzeiewicz, comme c est vite passé,\ncomme sur un fil électrique !\nSi ma lettre manque de suite, c'est que j'écris une phrase par jour. Hier Sol\nm'a interrompu pour jouer avec elle à quatre mains; aujourd'hui pour aller voir\ncouper un arbre, un de ceux qui croissaient près du pavillon où habitait Chaigne :\nc'est dans le jardin, près du chemin où les ledrzeiewicz sont descendus de voi-\nture. Cet arbre avait gelé, il fallait l'abattre.\nJ'ai reçu des lettres de Paris, de Franchomme et de Mll° de Rozières, qui sur-\nveille mon appartement ; Franchomme m écrit que Habeneck part poui Bonn, il\nva à l'inauguration dont je vous ai parlé ; il dit que Liszt a compose une cantate\nqu'on chantera sous sa direction. Spohr dirigera, le soir, un grand concert ; on\nfera de la musique pendant trois jours. A propos aussi de monuments, on va en\nélever un à Lesueur (le musicien) dans sa ville natale, Abbeville. Lesueur a été\nmaître de chapelle de Napoléon, membre de 1 Institut et piofesseur au Conser\nvatoire. M. Elsner l'a très bien connu, il m'a donné une lettre pour lui quand je\nsuis parti pour Paris. Lesueur était un homme tiès éclan é et tiès digne , il est\nmort il y a dix ans, avant Paër et Chérubini, il n était pas tiès vieux.\nPuisqu'il est question de monuments, je vous citerai encore la statue équestre\ndu duc d'Orléans, celui qui s'est tué en sautant de voiture ; elle sera terminée\ndans quelques jours. On l'élève sur la place du Louvi e , elle est en bionze algé\nrien, de même que les bas-reliefs. C'est l'œuvre de Marochetti, un des meilleurs\nsculpteurs de Paris. Quoique son nom soit italien, Marochetti est Français , il\npossède un talent très remarquable; tous les travaux importants de ce geme lui\nsont confiés. La statue regarde les Tuileries; un des bas-reliefs représente la\nprise d'Anvers, l'autre un épisode d'Algérie. Encore à propos de statues : à côté\ndu magasin des marbres du gouvernement où 1 on dépose les débiis de diffé-\n\n(1) Jean Matuszynski, camarade d'écoie, et après Woyciechowski l'ami le plus intime de Chopin.\nComme médecin, il reçut une place à l'École de médecine de Paris. Il mourut jéune, dans sâ\n34° année, et sa mort fit une impression très profonde sur Chopin."}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "16", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.16", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3817, "texte": "rents monuments, de grandes pluies ont lavé certains débris, de sorte qu'un\njour un surveillant remarqua parmi les décombres le bras d'une statue qui\ns'élevait au-dessus des autres pierres, comme pour protester contre son sort.\nOn acheva ce que l'eau avait commencé, on écarta les débris croulants et l'on\ntrouva une statue grecque de marbre, une antiquité d'un travail parfait, repré-\nsentant Hercule arrêtant la chèvre Amalthée ; cette chèvre n'existe plus, à l'ex-\nception des cornes. C'est un sujet très curieux, connu seulement jusqu'ici par\nquelques petites pierres gravées. Après la décision du comité, composé de\nMM. Letronne, Le Bas (celui qui a dressé en pied l'obélisque), etc., etc., on a\nimmédiatement transporté cette statue au Palais des Beaux-Arts, où l'année\ndernière j'avais laissé les ledrzeïewicz, que j'ai retrouvés à mon retour dans la\nsalle où est la fresque en demi-cercle de Delaroche, représentant tous les peintres\ncélèbres de différentes époques ; est-ce qu'ils s'en souviennent ?\nVoici la quatrième fois que je m'assieds devant ma table, j'espère bien cette\nfois terminer ma lettre. Le temps a pu changer depuis que j'ai commencé cette\nfeuille, aujourd'hui nous avons la pluie. Il faut espérer qu'il fera beau à Paris\npour les cérémonies de ce mois ; cette année, la capitale ne sera pas comme les\nledrzeïewicz l ont vue l'année dernière; elle sera illuminée. Sur la Seine les spé-\nculateurs de la gaîté populaire ont inventé une nouvelle idée. Il y a quelques\nbateaux très décorés, et des gondoles vénitiennes qui circulent le soir.'Cette\nnouveauté plaît aux gens des boulevards, et il paraît (car je ne l'ai pas encore vu)\nqu'un public nombreux se hasarde sur l'eau. Donc cette année les Champs-Elysées\nseront moins illuminés, mais en revanche tout le luxe des lampions sera sur les\nquais, comme aussi les feux d'artifice, les régates, c'est-à-dire quantité de barques\nse poursuivant sur 1 eau, etc., etc. Les inventions ne manqueront pas, ni toutes\nsortes de précautions pour qu'il y ait le moins d'accidents possible Je dis le\nmoins, car il ne se peut pas que quelques personnes ne se noient, comme sur\nterre on s étouffe par curiosité. Du reste, les Calasante doivent se rappeler la\npresse qu il y avait dans des jours pareils ; mais les hommes sont si stupides\nque, pour eux, plus la foule est grande, plus il y a de plaisir.\nIl y aen ce moment un grand orage au dehors, et un second dans la cuisine.\nOn peut voir ce qui se passe au dehors, mais dans la cuisine je ne le saurais pas\nsi Suzanne n'était venue se plaindre de Jean, qui l'a maltraitée en français, parce\nqu elle lui a enlevé son couteau de table. Les ledrzeïewicz connaissent le fran-\nçais de Jean, ils peuvent donc s'imaginer comme il a gentiment injurié la femme\nde chambre ; il lui a lancé p. Ex. : laide comme cochon, ou mieux encore. Je ne\nsais s'ils se rappellent que, quand on lui demandait s'il y a du bois, il répondait :\nil est sorti ; Suzanne est-elle à la maison? il disait : Il ny a pas Pourtant ils se\ndisputent souvent, et comme la servante de Mme S [and] est très adroite et néces-\nsaire, il est probable que, pour avoir la paix, je serai obligé de renvoyer le\nmien, ce que je déteste, car on ne gagne rien à ces changements de figures* Par\nmalheur il ne plaît pas non plus aux enfants, parce qu'il est propre et fait régu-\nlièrement sa besogne. Il est temps d'aller dîner.\nJ'écrirais davantage encore, mais je veux absolument finir cette lettre aujour-\nd hui. Elle ira chez Mlle de Rozières, qui la portera elle-même à la poste. Je\nlui écris que, s'il y a quelque chose pour moi de chez vous, elle doit me l'en-\nvoyer. Je ne me tourmente pas, parce que je sais que c'est le temps où les uns\nsont d un côté, les autres de 1 autre, à moins qu on ne soit en train de faire des"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "17", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.17", "debut_caractere": 40, "fin_caractere_exclue": 1427, "texte": "masses de projets. Malgré tout je vous prie instamment de décider maman et\nBartek à aller se reposer convenablement à la campagne. J'espère que les en-\nfants de Louise, grâce à Dieu, sont en bonne santé ! Que Calasante ne leur\ndonne pas de leçons, comme on le faisait ici avec Maurice, qui,, jusqu'à présent,\nprononce mal certains mots, comme : vjivjina, siuzam, etc. Qu'lsabelle, qui est\nla plus brave, veille à ce que la chère Louise ne se fatigue pas trop.\nIsabelle et moi, qui sommes blonds, nous tenons beaucoup aux châtains.\nEmbrassez de ma parties connaissances, à commencer par les voisins, à finir\npar ceux d'au delà des barrières, si toutefois vous êtes encore en ville. N'oubliez\npas non plus M. Fréd[éric] (i), Elsner, Nowak[owski, ]Belz [a] Titus [Woycie-\nchowski] et toutes les dames.\nJ'ai eu le plaisir hier de rêver de Mme Kozubowska. Je pense souvent à\nMmeLutynska, parce que l'année dernière on m'a dit d'elle beaucoup de bien.\nJ'embrasse de tout mon cœur ma petite maman chérie, ainsi que vous tous.\nSi vous voyez Dominique, ou Mlle Louise, ou bien M. et Mme Jules, rappelez-\nmoi à leur souvenir. Mon hôtesse travaille ; je ne l'interromprai pas pour lui\nfaire écrire quelques mots à Louise, mais je sais d'avance qu'elle lui envoie ses\nmeilleures amitiés. En ce moment elle a justement fini son travail, elle peut\ndonc envoyer un mot à Louise.\nAdieu, mes bien-aimés !"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "17", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.17", "debut_caractere": 2646, "fin_caractere_exclue": 2731, "texte": "(1) Il est probable que Chopin pense ici au comte Frédéric Skarbek, économiste connu."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c018", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c018", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "17", "page_fin": "17", "image_debut": 17, "image_fin": 17, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.5.2", "titre_corps": "20 juillet 1845.", "titre_sommaire": "20 juillet 1845.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 17, "page_imprimee": "17", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.17", "debut_caractere": 1429, "fin_caractere_exclue": 2644, "texte": "20 juillet 1845.\nP. S. C'est la fête de Louise le mois prochain.\nVoici une histoire à propos de Hugo pour Calasante. Une dame, une de celles\nqui, en parlant des courses de chevaux, disait qu'elle voudrait voir six petites\nchaises (steeple-chase : que Bartek vous prononce cela en anglais, cela signifie\nce qu'on appelle ici une course au clocher, je ne sais pas si nous avons un mot\npour rendre cette expression ; c'est une course au but, tout droit à travers les\nfossés, les haies et toutes sortes d'obstacles semblables) ; une de ces dames donc,\nen parlant d'un individu qui a eu la même aventure que Hugo, disait qu il a été\ntrouvé flagrant dans le lit en flagrant délit). Si Calasante connaissait cette\nanecdote, qu'il me pardonne en faveur de ma bonne intention, et accepte cette\nautre dame qui voulait savoir ce que c'est que ce tabac du père Golèze (Stabat de\nPergolèse). Mais c'est encore plus vieux! Cette dame-ci est plus nouvelle qui, en\nlouant un appartement, demandait au propriétaire de lui faire peindre le nombril\n(au lieu de lambris), qu'elle trouvait trop sale. En tous cas, qu'il se souvienne\nque Godefroid de Bouillon est ainsi nommé parce qu'il a été le capitaine le plus\nconsommé de son temps."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c019", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c019", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "18", "page_fin": "22", "image_debut": 18, "image_fin": 22, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.6", "titre_corps": "LETTRE VI", "titre_sommaire": "LETTRE VI", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": "18", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.18", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 38, "texte": "LETTRE VI"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c020", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c020", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "18", "page_fin": "22", "image_debut": 18, "image_fin": 22, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.6.1", "titre_corps": "C'est bête de ne pas finir le même jour ce qu'on a commencé. 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Je\nsuppose qu'on a recommandé à Suzanne de prendre mes lettres, sinon sachez\nqu'une lettre vous a été envoyée, beaucoup plus longue que celle-ci, dans\nlaquelle j'écrivais peu de chose, car je vous ai raconté dans l'autre tout ce que\nje savais. Vous y trouverez aussi quelques mots pour Louise, écrits par ma\nchâtelaine.\nAvec cette lettre j'enverrai celle de Louise à Mlle de Rozières, à Paris ; elle y\nrépondra sans doute, car elle aime à écrire, quoique souvent elle n'ait rien à\ndire ; mais c'est un très agréable défaut, et je regrette de n'être pas dans le\nmême cas.\nJe me réjouis de ce que vous ayez envoyé la moitié des vôtres à la campagne,\net que Henri (2) soit aussi à l'air frais, mais il est bien dommage que vous n'ayez\npu vous arranger pour y aller vous-mêmes. Je suis sûr que le voyage de l'an\npassé en est une des causes, et je ne peux assez me fâcher contre moi-même.\nMais vous aussi, vous avez d'agréables souvenirs ; réjouissons-nousdonc de ce qui\na été, et espérons qu'avant la fin de la construction du chemin de fer nous\nnous reverrons ; alors Calasante pourra encore se gratter, mordu par les rou-\ngets (3), qui sont pourtant moins nombreux cette année ; je suppose qu'ils\ns'en seront bourrés l'année dernière et qu'ils en ont crevé.\nVous avez des chaleurs, ici aussi il a fait excessivement chaud il y a quelques\njours, mais maintenant il pleut souvent et on attend un changement pour com-\nmencer la moisson ; cette année elle sera très abondante, quoique tardive.\nDimanche dernier on a fêté ici la sainte Anne, patronne de l'endroit. Comme on\na transformé la cour en parterres et en pelouses, toutes les danses ont eu lieu\nsur l'herbe, devant l'église. Vous souvenez-vous des fêtes villageoises à Sar-\nzay ?Je ne vous rappellerai pas les cornemuses, ni les baraques, ni les dan-\nseurs de tout calibre. Ici il y a eu une dizaine de personnes de connaissances,\nentre autres Ler[ouxj (4), dont Louise m'a demandé des nouvelles. Il habite\n\n(i; Cette lettre ne porte pas de millésime, mais par son contenu on peut conjecturer avec\ncertitude qu'elle a été écrite en 1845. Pour fixer la date, je me suis servi, entre autres, de la men-\ntion qui est faite de la mort du violoniste Artôt.\n(2) Henri ledrzeïewicz, neveu de Chopin, mort à Paris en 1899.\n(3) Le rouget, appelé aussi lepte automnale, est une espèce d'insecte qui se rencontre en France\nen automne, sur les prairies et dans les jardins légumiers. Le rouget pénètre sous la peau et\noccasionne des démangeaisons insupportables.\n(4) Pierre Leroux, philosophe et économiste, né à Bercy en 1797, mort à Paris en 1871."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "19", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.19", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3546, "texte": "maintenantassezprès, à Boussac, à 8 milles d'ici. Boussac est une sous-préfecture\ncomme La Châtre. C'est une petite ville dans le département de la Creuse, très\nancienne, avec un très vieux manoir sur la Creuse, renfermant beaucoup d'an-\nciens souvenirs. On trouve non loin de là des pierres druidiques ; les environs\nsont connus par leur beauté pittoresque.\nLeroux a le privilège d'avoir à Boussac une imprimerie où il imprime un\njournal intitulé /'Eclaireur. Cette imprimerie cependant ne fonctionne pas\nencore d'après son nouveau procédé ; Leroux a, comme tout le monde, son\ncôté faible : il commence toujours et n'achève jamais entièrement. Quand il\nlance une grande pensée, cela lui suffit. Il en est de même avec sa nouvelle\nmachine qu'il n'a pas achevée, ou qu'il n'a pas suffisamment perfectionnée.\nElle fonctionne, mais pas avec assez de précision. Cela lui coûte déjà, à lui et\nà plusieurs de ses amis, entre autres au propriétaire de M. Coco (1), plusieurs\ndizaines de mille francs ; il lui en faudrait deux fois autant, plus la volonté\net surtout la persévérance ; mais le tout réuni est impossible à trouver en ce\nmoment. Cependant la chose existe, et bientôt un exploiteur s'y mettra, qui\nse parera d'un plumage étranger et le présentera au monde. Il y en a eu\net il y en aura encore de ceux qui veulent acheter à Leroux une invention dont\ncelui-ci ne veut plus. Outre deux volumes sur l'hydr. [rj il y a une quantité de\nses articles dans Y Encyclopédie et dans la Revue (2), où a paru (( Consuelo » !\nDans tout ce qu'il a écrit il y a de la suite. On trouve dans la Revue plusieurs\ndiscours de lui qui ont été très appréciés, mais dont quelques-uns ne sont pas ter-\nminés. Tout cela était sur la table au square d'Orléans. Que vous dire encore?\nQue Mme Viardot est déjà partie pour le Rhin, où Meyerbeer l'a invitée au nom\ndu roi de Prusse, de même que Liszt, Vieuxtemps, etc. Le roi et la reine y\nrecevront la reine d'Angleterre, qui est déjà partie pour l'Allemagne avec son\népoux, le prince Albert. Mendelssohn est aussi à Coblentz, occupé des prépa-\nratifs musicaux pour son roi, caria reine Victoria sera reçue à Stolzenfels (3).\nLiszt veut qu'on lui crie :er lebe ! (Vive Liszt !) On attend aussi des têtes cou-\nronnées à Bonn, où on élève un monument à Beethoven. Là on vend des\ncigares : véritables cigares à la Beethoven, qui sans doute n'a jamais fumé que\ndes pipes de Vienne ; et on a déjà vendu tant de meubles, de vieux bureaux\net de vieilles étagères de Beethoven, que le pauvre compositeur de la Sympho-\nnie pastorale aurait dû, de son vivant, faire en grand le commerce de meubles.\nCeci me rappelle le concierge de Ferney, qui a vendu un nombre infini de\ncannes de Voltaire. M. Blanqui, professeur, ancienne connaissance de Cala-\nsante, a été décoré par la jeune reine d'Espagne à son retour de Madrid, où\nil avait été envoyé avec M. Salandrouze, fabricant des célèbres tapis d'Au-\npour étudier l'industrie de ce pays. Voilà une chose qui n'est d'aucun\nintérêt pour personne, mais elle m'est venue en tête parce que Calasante con-\nnaissait le personnage. Et Laure (4), où pense-t-elle aller ? Je plains Antoine\n\n(1) Chopin fait ici allusion à G. Sand.\n(2) Revue indépendante.\n(3) Stolzenfels, ancien manoir aux environs de Coblentz, détruit à la fin du xvne siècle par les\nFrançais, reconstruit vers 1840 d'après les plans de Schinkel. C'est une propriété du roi de\nPrusse.\n(4) Chopin parle ici probablement de la comtesse Laure Czosnowka, à laquelle il a dédié les\nmazurkas, op. 63."}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "20", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.20", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3518, "texte": "Wodz[inski] (1), qui va en être à son second rejeton. Méry sait sans doute\nque sa jeune amie a été malade et qu'elle va mieux ; c'est ce que m'a dit le mari\nde feu Mme Dupont, quand j'étais encore à Paris.\n11 m'est agréable d'apprendre que Nowak[owski] joue ma berceuse ; il me\nsemble que je l'entends d'ici. Embrassez-le. La sonate dédiée à Elspaer] a paru\nà Vienne chez Haslinger, du moins il m'en a envoyé lui-même à Paris, il y\na quelques années, une épreuve imprimée ; mais comme je ne la lui ai pas ren-\nvoyée corrigée, et lui ai fait dire seulement que je voudrais y changer beaucoup\nde choses, je suppose qu'il en aura arrêté l'impression, ce qui me serait fort\nagréable, car il est trop tard maintenant pour une musique de ce genre ; c'é-\ntait bon il y a 14 ans. Oh ! comme le temps passe î Je ne sais comment je m'y\nprends, mais je ne fais rien qui vaille, et pourtant je ne chôme pas ; je ne me\ntraîne pas d'un coin à l'autre, comme je le faisais avec vous autres ; je passe des\njournées et des soirées entières dans ma chambre.\nJe dois cependant terminer quelques manuscrits avant de quitter cet endroit,\ncar il m'est impossible de composer en hiver. Après votre départ je n'ai écrit que\ncette sonate (2). Maintenant, à l'exception de nouvelles mazurkas, je n'ai rien\nde prêt pour l'impression, et pourtant il le faudrait.\nOn entend passer les diligences de l'autre côté du jardin, est-ce que l'une\nd'elles ne s'arrêtera pas pour vous en laisser descendre ?\nEcrivez-moi franchement si le conseil de Marjolin a fait du bien à Louise, et si\nAntoine est tout à fait bien portant. Ma petite mère m'amuse avec tous ses dé-\ntours. Je dirai pourtant que, ne connaissant pas son état de santé actuel, je n'ose\ninsister pour l'hiver, à cause de son rhumatisme. Je remets ma joie entre vos\nmains, votre sagesse décidera ; mais je proteste de toute mon âme contre toute\nespèce de détours. Du reste, si ma petite mère était souffrante ici, et moi égale-\nment, Isabelle viendrait nous soigner tous les deux, son mari viendrait la repren-\ndre, et après eux, vous autres. Suzanne aidée de Lutynska ferait le ménage. Voilà\ntout. Dis donc à ton mari, Louise, qu'il ajoute quelques mots à tes lettres, pas\ngrand'chose, un petit bonjour : il me manque dans vos lettres. Qu'il ajoute\nchaque fois le numéro de votre maison : je ne peux jamais le retenir, ni celui\nd'Antoine Je les ai par écrit, mais à Paris; d'ici je dois toujours adresser mes\nlettres avec toutes sortes de circonlocutions. Il faut avoir la tête bien dure pour\nécrire tant de fois et ne se rappeler jamais votre numéro.\nJe viens de rentrer d'une promenade avec Sol, qui m'a joliment secoué dans\nson cabriolet, en compagnie de Jacques. On appelle Jacques un énorme chien de\ntrès belle race, que mon hôtesse a reçu pour remplacer le vieux Simon, qui, cette\nannée, a beaucoup vieilli et a une patte paralysée. Ce chienest adorable et moins\nterrible qu'il ne paraît. C'est l'ami inséparable du gros Coco, quoiqu'il soit d'une\nrace superbe en son genre. Quand il pleut, il saute dans le cabriolet et s'étale de\ntelle sorte que sa tête se mouille d'un côté, et sa queue de l'autre, malgré la pose\ningénieuse qu'il prend pour s'abriter; mais il est trop grand pour tant de con-\nfort.\nMon hôtesse est en ce moment au village avec son voisin, le cher docteur ; ils\n\n(î) Antoine Wodzinski, frère de Marie, fiancée de Chopin.\n(2) Chopin parle de la sonate dont il a déjà fait mention dans une lettre précédente; c'est la\nsonate en si mineur."}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "21", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.21", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3661, "texte": "sont allés chez une malade qui veut à toute force, malgré sa fièvre, se rendre à\nquelques lieues d'ici pour consulter la femme qui remet les fourchettes de l'esto-\nmac ; on ne parvient pas à l'en dissuader.\nOn m'a écrit de Paris que le violoniste Artôt est mort. Ce garçon si fort et si\nrobuste, si large d'épaules, et tout en os, est mort de la phtisie à Ville d'Avray,\nil y a quelques semaines. Avant mon départ je suis allé à Ville-d'Avray (vous y\navez passé en allant à Versailles) pourvoir ma filleule, la petite Albrecht (1) ;\nj'étais accompagné de Mme Damoreau (2). C'est elle qui a soigné Artôt, et alors\ndéjà elle médisait qu'il était très mal. Je plains Mrae Damoreau parce qu'elle lui\nétait très attachée. Ils ont fait ensemble, l'année dernière, un voyage en Amérique.\nPersonne n'aurait deviné, en nous voyant tous les deux, que ce serait lui qui\nmourrait le premier, et de la phtisie encore ! Jean, selon son habitude, sonne\ndepuis un quart d'heure pour le dîner. Mon hôtesse lui a promis que s'il sonnait\nencore si longtemps, elle lui verserait un jour de l'eau froide sur la tête.\nIl faut que je me rase, ma barbe est trop longue, j'abandonne donc encore\nune fois cette lettre. Je me suis rasé, mais je n'en suis pas plus gras, quoiqu'on\nm'affirme ici que j'ai pris de l'embonpoint ; je suis pourtant loin encore de feu\nM. Okolow.\nEmbrassez sa belle-sœur (si je ne me trompe), celle avec laquelle j'ai maintes\nfois joué à quatre mains, rue Miodowa, où je rencontrais souvent MUe Czayk.\nParlez-moide mesfilleuls. Embrassez lesPruszak. Une poignée de mains à Apo-\nlinari, mon vieux camarade. Dites àElsner qu'il vienne à Néris pour y soigner sa\njambe. Est-ce que Dobrzynski part pour Paris ? Je crois bien qu'il a eu du succès\nchez Meyerbeer. Je suis content de savoir que vous entendrez la Symphonie de\nDavid (3). A part quelques chants véritablement arabes, le reste ne vaut que par\nles effets d'instrumentation. Mais ce qui m'étonne, c'est que pour cela on emploiera\nchez vous les costumes, tandis qu'ici on l'exécute en fracs noirs, assis sur des\ntabourets, devant les pupitres, ou la partition en main. Les plus grands admira-\nteurs de David n'ont peut-être pas pensé à cela (le nombre de ces admirateurs\ndiminue de plus en plus, comme cela arrive après un semblable engouement).\nRemarquer le chant du muezzin (on appelle ainsi celui qui, d'heure en heure,\nchante, suivant l'usage, les prières arabes du haut de la tour de la Mosquée).\nC'est à cela que les Arabes d'Algérie, au premier concert donné ici, hochaient la\ntête et souriaient avec plaisir. Bientôt je vous écrirai de nouveau que je vous aime\nsincèrement. Je voudrais vous écrire quantité de choses, mais je ne sais par quel\nbout commencer'; je voudrais faire la causette par écrit, comme nous le faisions\nchaque matin, dans la chambre à côté, assis devant notre chocolat.\nJe vous embrasse tous de tout cœur.\nP. S. Le bon Franchomme m'a écrit et se rappelle à votre souvenir.\n[Mrae Sand ajoute :] Bonjour, ma chérie, on vous aime, on vous embrasse\ntendrement ; soyez bénie du bon Dieu toujours.\n\n(1) Le père de cette filleule de Chopin, T. Albrecht, était attaché à l'ambassade de Saxe à\nParis, et négociant en vins II entretint des relations d'amitié avec Chopin pendant tout le temps\ndu séjour de Chopin à Paris.\n(2) Mm' Damoreau Cinti, célèbre cantatrice, débuta au grand Opéra à Paris. Chopin, dans sa\nlettre à Woyciechowski (Niecks, I, 234), dit qu'il estime plus son chant que celui de la Malibran.\n(3) Chopin fait allusion à la symphonie de David, intitulée le Désert, dans laquelle l'auteur\ntâche de rendre ses impressions de voyage en Orient."}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "22", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.22", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 898, "texte": "[Chopin continue :] On n'a pas voulu laisser partir ma lettre sans un mot.\nElle est si bonne, si bonne pour tous ! M. Brunei, l'ingénieur français qui a créé\nle projet d'un tunnel sous la Tamise, vient d'ajouter, au nombre de ses impor-\ntants travaux, une nouvelle locomotive qui permettra de parcourir 50 milles\nanglais à l'heure. Cette machine doit être à 8 roues. Cela ne rendra pas le che-\nmin de fer plus agréable.\nSol, qui vient de m'apporter du chocolat à grignoter, me fait écrire qu elle\nembrasse Louise. Elle a très bon cœur. Je ne m'étonne pas que tu ne connaisses\npas encore Isidore : il n'a pas paru en volume jusqu'à présent. Teverino com-\nmencera à paraître le mois prochain en feuilleton, dans le journal La Presse.\nRemarquez que le feuilleton n'a rien de commun avec le corps du journal,\nqui, en beaucoup de choses, a des opinions tout à fait opposées."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c021", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c021", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "22", "page_fin": "26", "image_debut": 22, "image_fin": 26, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.7", "titre_corps": "LETTRE VII", "titre_sommaire": "LETTRE VII", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 22, "page_imprimee": "22", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.22", "debut_caractere": 900, "fin_caractere_exclue": 910, "texte": "LETTRE VII"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c022", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c022", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "22", "page_fin": "26", "image_debut": 22, "image_fin": 26, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.7.1", "titre_corps": "Paris, vendredi, 12 décembre [1845]", "titre_sommaire": "Paris, vendredi, 12 décembre [1845]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 22, "page_imprimee": "22", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.22", "debut_caractere": 912, "fin_caractere_exclue": 3099, "texte": "Paris, vendredi, 12 décembre [1845] (0-\nMES BIEN-AIMÉS,\nJ'ai reçu votre dernière lettre, dans laquelle vous m'écrivez que vous vous\nportez bien, à l'exception de Bartek, qui pourtant va mieux; vous dites que ma\npetite maman supporte assez bien l'hiver. Ici il ne fait pas encore bien froid,\nmais sombre et humide. MME S[and] est rentrée depuis mardi avec son fils et sa\nfille ; quant à moi, il y a aujourd'hui quinze jours que je suis ici. D'ordinaire,\nvous vous en souvenez, je rentre plus tôt ; cette année d'autant plus, puisque je\ndevais renvoyer Jean et chercher un autre domestique. Depuis un an il voulait\nchaque mois me quitter, pleurant et protestant toujours qu'il m'aimait beau-\ncoup ; jamais je ne l'aurais renvoyé, mais il impatientait déjà les autres. Les\nenfants se moquaient trop de lui, je ne pouvais le garder plus longtemps pour\nmoi seul. Jusqu'à la fin il a cru qu'on renverrait Suzanne; malgré cela il voulait\nchaque jour me quitter. Pour moi c'était une grande affaire, car il me fallait\nquelqu'un de très honnête ; mais mon ami Albrecht m'a trouvé un Français,\nnommé Pierre, très comme il faut, adroit et très fidèle, j'espère ; il a servi 7 ans\nchez les parents de ma valse en mi b majeur (chez les Horsford) (2). Il est très\npropre, un peu lent, et ne m'impatiente pas encore. Cela intéressera peut-être\nLouise, qui connaît Nohant, desavoir que Luce, la fille de Françoise, est ici, de\nmême que Suzanne avec sa maîtresse, ou plutôt Solange. A propos de tout ce\nque Louise me demande dans sa lettre, rien n'est vrai et ne ressemble à rien du\ntout. L. R. [Leroux] se porte très bien, ses enfants ont été malades de la rougeole.\nMaurice allait partir dans quelques jours, mais à cause du mauvais temps il n'ira\n\n(1) D'après le calendrier du siècle, le 12 décembre tombait un vendredi dans les années 1834,\n1845 et 1851 , de même que le 21 décembre tombait un dimanche (cette date du 2t décembre est\ncitée dans la seconde partie de la lettre). Il ne peut exister de doute que cette lettre ait été écrite\nen 1845. Les mazurkas dont parle Chopin, et qui parurent chez Stern, en sont la preuve.\n(2) La valse en mi bémol majeur, op. 18, fut dédiée à Mlle Laure Horsford."}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "23", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.23", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3461, "texte": "pas chez son père, qui, pendant tout l'été, n'a pas quitté ses propriétés de Gas-\ncogne.\nNe croyez jamais aux méchants bruits ; il y a beaucoup de personnes au monde\nqui ne peuvent voir tranquillement le bonheur des autres.\nAvant mon arrivée ici, et après mon départ de Nohant, Mme S[and] est allée à\nChenonceaux, près de Tours, chez ses cousins de Villeneuve. Chenonceaux est\nun château très connu dans toute la France, bâti au temps de François lerIer par le\nfameux traitant (banquier d'alors) Thomas Boyer, qui a mis beaucoup de temps\nà la construction. Ce château domine la rivière le Cher. Sous les arcades sur les-\nquelles s'élève le château, il y a d'immenses cuisines ; vous pouvez par là vous\nfaire une idée de l'énormité du bâtiment. François ler,Ier, après avoir dépossédé le\nbanquier de ce château, l'habita, et on y trouve encore beaucoup de souvenirs de\nson temps. Plus tard, Catherine de Médicis en fit sa résidence habituelle. Dans\nles Huguenots qu'on donne à Paris, les décors du second acte viennent de ce\nchâteau ; je crois que Louise a vu cela.\nLa femme de notre Valois (i) y a aussi passé le temps de son veuvage. Tous\nles appartements sont conservés avec les meubles du temps, ce qui doit coûter\ntrès cher d'entretien. Sous Louis XV, ou peut-être même sous la Régence,\nM. Dupin de Francueil, chez qui Rousseau fut secrétaire, devint possesseur du\nchâteau après les Vendôme. Ce M. Dupin est l'aïeul de Mme S[and], c'est celui\ndont le portrait se trouve à Nohant, au-dessus de la cheminée, dans la grande\nsalle d'en bas, près de la salle à manger. Mme Dupin, sa première femme, était\ncélèbre par son esprit et sa beauté, et de son temps tout ce que le siècle eut de\ngens d'esprit fréquenta son salon : on y rencontrait Voltaire, Mably, etc.\nIl y a aussi à Chenonceaux beaucoup demanuscrits deMontesquieu Rousseau,\ndans ses Confessions, parle de Mme Dupin de Francueil. On garde encore au châ-\nteau des coffres entiers., pleins de sa correspondance avec elle; ce sont des docu-\nments très curieux, qui sans doute ne seront jamais publiés. Mmc S[and] a trouvé\nquelquesmanuscrits de Mme Dupin, très intéressants, paraît-il, surtout admirable-\nment écrits. C'est là également que pour la première fois, dans le théâtre du châ-\nteau, fut joué l'opéra de Rousseau [Le Devin de Village), dont l'ouverture, dit-on,\nest l'œuvre de M. Francueil. Vous savez, je suppose, que Rousseau a fait un\npoème, mis par lui en musique, qui eut un grand succès il y a soixante-dix ans.\nCertains passages de cet opéra ont réussi et sont assez connus en France.\nJe vous ai parlé de Chenonceaux, parlons maintenant de Paris. Voici les\nGavard qui saluent gentiment Louise et ledrz[eïewicz] (il envoie à Louise un\nMassillon de sa façon); les Franchomme saluent aussi. J'ai été dîner de côté\net d'autre avant l'arrivée de Mme S [and], et nous avons beaucoup parlé de\nvous.\nVoilà que je recommence mon moulin.\nAujourd'hui je n'ai donné qu'une leçon, et c'est à Mme Rothschild-; j'en ai\nrefusé deux autres, car j'avais autre chose à faire. Mes nouvelles mazurkas ont\nparu à Berlin, chez Stem, je ne sais donc si elles vous parviendront, car d'ordi-\nnaire vous recevez votre musique de Leipzig. Elles ne sont dédiées à personne.\nMaintenant je voudrais terminer une sonate pour violoncelle, une barcarolle et\n\n(1) On sait que Henri 111 de Valois fut un instant roi de Pologne, c'est pourquoi Chopin, en\nparlant de lui, dit : « Notre Valois. »"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "24", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.24", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3738, "texte": "quelque chose encore que je ne sais comment nommer (1) ; mais je doute que\nj'en aie le temps, parce que déjà commence le tumulte. De toute part on me de-\nmande si je ne donnerai pas de concerts, mais j'en doute Liszt est arrivé de la\nprovince où il a donné des concerts ; j'ai trouvé aujourd'hui sa carte à la maison.\nMeyerbeer est également ici. Je devais aller aujourd'hui à une soirée chez\nLéo (2) afin de l'y rencontrer, mais nous allons à l'opéra, au nouveau ballet\n(nouveau pourMme S[and]) :Le diable à quatre, où l'on voit nos costumes na-\ntionaux. Je vous écrirai samedi matin, après le ballet. A l'Opéra rien n'a changé;\non y donne tout ce qu'on y donnait quand vous étiez ici ; nous n'avons rien vu\nde plus, ni les Italiens, où on entend la musique de Verdi, ni Mme Dorval, dans\nle nouveau drame Marie-Jeanne, qui doit être un de ses meilleurs rôles.\nNous avons aujourd'hui le 17 décembre. J'ai interrompu ma lettre t n'ai pu\nla reprendre jusqu'à présent. Il fait depuis ce matin très laid et très sombre. Ce\nsoir, au grand Opéra, a lieu la première représentation de l'opéra de Balfe, l'au-\nteur des Quatre fils Aymon ; je crois que nous avons vu cela ensemble à l'Opéra-\nComique. Le titre de ce nouvel opéra est /'Etoile de Séville. C'est le Cid,\nnon celui de Corneille, mais d'après Calderon. Le libretto est de M. Hippolyte\nLucas, médiocre écrivain, feuilletoniste.On n'en attend pas grand'chose. Balfe\nest un Anglais ; il a été en Italie et a traversé la France. Demain aux Italiens on\ndonne Gemma di Vergi. Hier nous avons été, y compris Luce, au théâtre de la\nPorte-Saint-Martin, où l'on jouait le nouveau drame, pas très fameux, deM. Den-\nnery, dans lequel Mme Dorval joue admirablement. Le titre de ce drame est\nMarie-Jeanne. C'est une jeune fille du peuple qui épouse un artisan ; son mari\npar sa mauvaise conduite la laisse dans la misère avec son fils au berceau. Pour\nsauver de la mort l'enfant qu'elle ne peut nourrir, et poussée par le désespoir,\nelle le porte aux Enfants trouvés. Cette scène est extraordinairement rendue. Tout\nle monde beugle ; on n'entend dans la salle que le bruit des nez qu'on mouche.\nDepuis sa jeunesse Mme Dorval n'a pas eu de rôle de cette force, c'est-à-dire\ndepuis celui qu'elle remplissait dans la pièce Dix ans de la vie d'un joueur.\nDimanche, 21 décembre. Depuis le moment où j'ai écrit ces dernières\nlignes, j'ai été à l'opéra de Balfe; ce n'est pas du tout fameux. On y chante le\nmieux du monde ; cela me faisait même de la peine de voir gaspiller de telles res-\nsources, tandis que Meyerbeer, qui était tranquillement assis dans sa loge tout\nen écoutant et lisant le libretto, a deux opéras tout prêts : Le Prophète et\nVAfricaine, tous les deux en cinq actes. Mais il ne veut pas les donner à l'Opéra\nsans une nouvelle cantatrice ; or Mme Stolz, qui gouverne le directeur, n'en ad-\nmettra pas une meilleure qu'elle. Les décors sont magnifiques, les costumes\ntrès riches.\nJ'ai envoyé par Gliicksberg deux volumes : l'Ancien et le Nouveau Testament,\navec des gravures anglaises pour Louise et Isabelle. Ces gravures ont passé ici\npour très belles ; ce sont des tableaux des maîtres les plus célèbres de l'ancienne\n\n(1) La barcarolle (op. 60) fut imprimée à la fin de 1846; la sonate pour violoncelle, en sol\nmineur, op. 65, seulement à la fin de 1847. je ne pense pas me tromper en supposant que la\ntroisième composition, dont Chopin dit : (( Quelque chose encore que je ne sais comment\nnommer » est la (( Polonaise fantaisie »en la majeur, op. 61, qui parut àla fin de 46, en\nmême temps que la barcarolle.\n(2) Auguste Léo, banquier parisien, fut, selon l'expression de Moscheles, « l'ami et le protec-\nteur de beaucoup d'artistes ». (Niecks, 11, 22.)"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "25", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.25", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3969, "texte": "et de la nouvelle école : Raphaël, Rubens, Le Poussin. Beaucoup de ces ta-\nbleaux se trouvent au Louvre; Louise se souvient peut-être de les y avoir vus?\nA Antoine, qui n'a pas d'enfants, j'ai envoyé un petit volume des dessins de\nGcivcirni, dessins des enfants terribles, etc..., afin qu'il s'amuse et se rappelle une\nlégère plaisanterie d'ici. Pour Calasante, il y a des proverbes dessinés par\nGrandville. C'est Grandville le premier qui a commencé sa carrière par ce genre,\net personne mieux que Gavarni ne l'a compris. Je suppose que vous avez vu le\nLafontaine de Grandville ?\n24 décembre. Vous voyez si on peut avoir ici la tête à soi avant la nouvelle\nannée. La sonnette d'entrée ne cesse pas son vacarme. Aujourd'hui tout le monde\ndans la maison a un rhume de cerveau. Rien d'étonnant à ce que je tousse d'une\nfaçon insupportable ; mais mon hôtesse est tellement enrhumée, et a un si grand\nmal de gorge, qu'elle ne peut sortir de sa chambre, ce qui met sa patience à\nbout.\nD'ordinaire plus on a de santé, moins on a de patience dans les maux phy-\nsiques. A cela pas de remède, la raison même ne sert à rien. Tout Paris cette\nsemaine ne fait que tousser. La nuit dernière il y a eu une effroyable tempête\navec tonnerre et éclairs, grêle et neige. La Seine est énorme ; le froid n'est pas\ngrand, mais l'humidité est insupportable.\nKlengel (r) de Dresde est arrivé, ainsi que Mtne Niesiolowska. Klengel est venu\nchez moi; j'ai promis d'aller voir Mme Nies. Peut-être ne faut-il pas en parler\ntrop haut. Liszt aussi est venu chez moi, il s'extasiait sur Mme Calergi (2), et,\nd'après ce que j'ai appris, je vois qu'on a parlé plus qu'il ne fallait.\nLe frère de Mme Titus a été ici ;il va mieux; il est parti pour l'ltalie. Il m'a\nbeaucoup parlé de Titus, je me suis attaché à lui. Embrassez Titus de ma part.\nVous avez, je suppose, déjà vu Gutmann? Laski, que j'ai rencontré à l'Opéra,\npourra aussi vous dire qu'il m'a vu bien portant.\nIci la nouvelle année ne s'annonce pas bien à cause du mauvais temps; les\nmarchands se plaignent qu'il n'y a pas autant de flâneurs qu'à l'ordinaire. Quant\nà moi, je ne suis pas encore allé en ville pour mes emplettes. Il faut que je trouve\nquelque chose pour ma filleule; en attendant, mon filleul, cette année, n'aura\nrien, mais aussi pourquoi est-il si loin ? Je serais bien heureux de lui laisser un\njour une forte succession, mais ce n'est guère dans ma nature. J'y penserai un\njour, quand je serai au lit et que je ne pourrai m'endormir.\nJ'ai un peu essayé avec Franchomme ma sonate pour violoncelle, et cela va\n\n(1) Auguste-Alexandre Klengel, pianiste et excellent contrepointiste, établi à Dresde, où Cho-\npin fit sa connaissance en allant à Prague, en 1829 Dans ses lettres de Prague à ses parents,\nécrites pendant son second séjour dans cette ville, le 21 novembre 1830, Chopin fait mention de\nKlengel et de Mme Niesiolowska. En parlant de son séjour à Dresde, Chopin écrit : « Klengel m'a\ndonné une lettre pour Vienne, où j'irai plus tard ; chez Mme Niesiolowska, il abu du Champagne\nà mes succès; elle-même me choyait et ne savait où me placer, enfin elle voulut m'appeler\n(( Chopski. » (Maurice Karasowski, Frédéric Chopin, sa vie, ses lettres, ses œuvres (zycie, listy,\ndziela), Varsovie, Gebethner et Wolff, 1882, vol. I, p. 209 )\n(2) Mme Marie Kalergis, née comtesse de Nesselrode, était la nièce du diplomate Nesselrode.\nSa mère, née Gorska, était d'origine polonaise, c'est pour cela que Mme Kalergis savait le polo-\nnais. Elle épousa en secondes noces le colonel Muchanofï, qui remplit à Varsovie les fonctions de\ngrand-maître de police, y fut président du théâtre et régisseur des palais impériaux. Mme Kalergis\nétait d'une beauté extraordinaire, très intelligente et fort instruite ; elle fit beaucoup pour rehaus-\nser le goût de la musique à Varsovie, contribuant à l'organisation des concerts et protégeant les\nartistes. Elle est enterrée à Varsovie, au cimetière des Powazki."}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "26", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.26", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3078, "texte": "bien. Je ne sais si j'aurai le temps cette année de la faire imprimer. L'oncle de\nMme Frédéric m'a fait dernièrement une visite. G est un homme très digne, que\nj'aime beaucoup ; il a rajeuni, il joue du violon, m a-t-il dit, comme au temps de\nsa jeunesse, et ne tousse pas. Il est vigoureux, agréable, spirituel ; il se tient\ntrès bien, très droit; ne porte pas perruque et n'a que ses beaux cheveux blancs :\nen un mot, il est si beau encore que les jeunes gens d'à présent, à côté de lui,\npourraient passer pour des vieillards. Il y a bien longtemps que Méry ne m a\nécrit ; je ne sais ce qu'il devient, peut-être est-il malade le cher ami !\nC'est aujourd'hui la veille de Noël ; nos chères étrennes (i) ! Ici on ne connaît\npas cela. Comme d'ordinaire on dîne à 6, à 7 ou à 8 heures ; dans quelques\nmaisons étrangères seulement on conserve nos usages. Hier, par exemple,\nMme Stockhausen n'était pas à dîner chez les Perthuis (chez ma sonate), parce\nqu'elle était occupée des préparatifs d'aujourd'hui pour les enfants. Toutes les\nmaisons protestantes observent la Vigile de Noël, mais le Parisien ordinaire ne voit\naucune différence entre hier et aujourd'hui. Ici laVigile est triste, car les malades ne\nveulent aucun médecin ; c'est un rhume extraordinairement fort; on s'est couché\npour tout de bon. Chacun maudit Paris à cause de son climat, et on oublie qu'à\nla campagne, en hiver, c'est encore pire; du reste, l'hiver estpartout l'hiver. C'est\nune coupfe de mois difficiles à passer. Je me demande souvent comment les gens\nimpatients peuvent vivre sous un ciel plus inclément encore que celui-ci. Par-\nlois je donnerais quelques années de ma vie pour une heure ou deux de soleil.\nJ'ai déjà survécu à tant de gens plus forts et plus jeunes quemoi, qu'il me semble\nque je suis éternel. La fille de Vernet, mariée à Delaroche (auteur de l'hémicycle\ndu Palais des Beaux-Arts), est morte il y a quelques jours. Tout Paris la re-\ngrette. C'était une personne d'un esprit très délicat, jeune, belle, quoique très\nmince. Elle recevait dans son salon tout ce qu'il y a à Paris de remarquable,\nétait adorée de tous, et possédait dans son intérieur le bonheur, la fortune et le\nrespect. Son père menait le deuil et pleurait comme un veau ; un moment on a\ncru que la mère en deviendrait folle.\n26 décembre.\nHier et aujourd'hui Mme S[and] garde le lit ; elle a mal àla gorge. Elle va\nun peu mieux; dans quelques jours, sans doute, tout ira bien; en attendant, je\nn'ai pas le temps de continuer à vous écrire. Sol est aussi enrhumée, mais je\nle suis plus qu'eux tous. Je vous embrasse très tendrement. Ne vous inquiétez\njamais de moi. Dieu étend sur moi sa grâce. Je vous aime tous et vous souhaite\nune bonne année, ainsi qu'à toutes mes connaissances.\nF. C[HOPIN].\nMme Sfandj embrasse Louise. Je vous envoie le billet de Mue de Rozières.\nJe n'ai pas le temps de relire ce que j'ai écrit.\n\n(i) En Pologne, la vigile de Noël est observée avec une grande solennité. On se réunit en\nfamille, et, après un long repas traditionnel, on offre à chacun ses étrennes."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c023", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c023", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "27", "page_fin": "32", "image_debut": 27, "image_fin": 32, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.8", "titre_corps": "LETTRE VIII", "titre_sommaire": "LETTRE VIII", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 27, "page_imprimee": "27", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.27", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 43, "texte": "LETTRE VIII"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c024", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c024", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "27", "page_fin": "32", "image_debut": 27, "image_fin": 32, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.8.1", "titre_corps": "[La feuille sur laquelle est écrite la lettre suivante porte le cachet imprimé G. 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Tout le monde est de retour à la maison,\nma petite Maman est revenue de chez Mlle Joséphine, Louise de chez les Ciech\n[omski], et les Antoine du Jardin des eaux minérales, avec une provision de\nsanté pour tout l'hiver. Ici l'été a été si beau qu'on ne se souvient pas d'en avoir\neu un pareil, et quoiqu'il ne soit pas très fructueux, et que dans beaucoup de\ncontrées ou craigne l'hiver, cependant on ne se plaint pas, car la vendange est\nadmirable. En Bourgogne elle est plus belle encore qu'én 1811, quant àla\nqualité, mais non quant à la quantité. Hier mon hôtesse a fait des confitures\navec du raisin appelé ici raisin d'Alexandrie. Ce sont de très gros grains, forme\nmuscat, qui ne mûrissent pas entièrement dans ce climat, c'est pourquoi ils\nsont parfaits pour les confitures. Mais pour ce qui est des autres fruits, il n'y a\npas grand'chose. En revanche, le feuillage est épais, très vert encore, et il y a\nbeaucoup de fleurs. Nous avons un nouveau jardinier ; le vieux Pierre, que les\nledrzeïewicz ont connu, a été renvoyé malgré ses quarante années de service\n(il servait du vivant encore de la grand'mère), ainsi que l'honnête Françoise,\nmère de Lucie : les deux plus anciens serviteurs ! Fasse le ciel que les nou-\nveaux plaisent davantage au jeune homme et à la cousine. Sol, qui a été forte-\nment indisposée, est tout à fait bien portante, et qui sait si dans quelques mois\nje ne vous écrirai pas qu'elle épouse le jeune et beau garçon dont je vous ai\nparlé dans ma dernière lettre ! Tout l'été s'est passé en différentes promenades\net excursions dans les contrées inconnues de la Vallée Noire. Je n'étais jamais\nde la partie, parce que ces choses me fatiguent plus qu'elles ne valent. Quand\nje suis fatigué, je ne suis pas gai, cela déteint sur l'humeur de chacun, et les\njeunes n'ont aucun plaisir avec moi. Je ne suis non plus allé à Paris, comme je\ncroyais le faire, mais j'ai eu une très bonne occasion et très sûre pour envoyer\nmes manuscrits de musique; j'en ai profité et n'ai plus besoin de me déranger.\nDans un mois je pense être de retour au Square, où j'espère trouver encore\nNowak[owski] ; je sais par Mlle de Rozières qu'il a déposé sa carte chez moi.\nJe voudrais bien le voir ; malheureusement ici on ne le veut pas. Il va me rap-\npeler bien des choses. Avec lui, au moins, je parle notre langue, car ici je n'ai\nplus Jean, et depuis le départ de Laure je n'ai pas dit un mot de polonais. Je\nvous ai parlé aussi de Laure. Quoiqu'on lui ait témoigné de l'amabilité, on n'a\npas gardé d'elle un bon souvenir. Elle n'a pas plu à la cousine, et par consé-\nquent au fils; de là des plaisanteries, d'où on passa aux grossièretés, et comme\ncela ne me plaisait pas, il n'est plus question d'elle du tout. Il faut être une\nbonne âme comme Louise pour avoir laissé ici un bon souvenir à chacun."}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "28", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.28", "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 3742, "texte": "Mon hôtesse m'a dit souvent devant Laure : (( Votre sœur vaut cent fois mieux\nque vous. )) A quoi je répondais : (( ]e crois bien. )) Qu'lsabelle m'écrive si les\nparents d'Antoine vivent encore, ainsi que toutes les nouvelles de ce genre. Jean\nm'a écrit après un silence de 8 années, en se plaignant de ne m'avoir jamais\nentendu, et me disant que maintenant il travaille comme il peut et fait son pos-\nsible pour tirer du profit de l'instruction qu il a reçue autrefois à Grignon. Il\nse porte bien et est rempli de bonnes intentions ; il ne quitte pas la Gascogne,\noù il travaille. Je lui ai écrit et veux encore le faire. Le soleil aujourd'hui est\nadmirable ; on est allé à la promenade en voiture, je n'ai pas voulu accompagner,\net je profite de ce moment pour être avec vous. Le petit chien (( Marquis )) me\ntient compagnie, il est couché sur le sofa. C'est une créature étrange : son\npoil est comme du marabout, tout blanc ; chaque jour Mme S[and] le soigne\nelle-même ; il est aussi spirituel qu'un chien puisse l'être. Il y a en lui des\nchoses originales, à ne pouvoir comprendre, par ex. il ne mangera, ni ne boira\ndans un ustensile doré : il avance la tête, puis la détourne s'il peut.\nJ'ai lu dans la Presse, entre autres noms, celui de mon filleul, assistant à\nFrancfort au congrès des savants qui s'occupent des prisons. S'il poussait jus-\nqu'à Paris, je serais bien heureux de le voir; j'écrirai même à M',e de Rozières\nque, si elle trouve sa carte chez mon concierge, elle me le fasse immédiatement\nsavoir. Parmi toutes les nouvelles vous savez depuis longtemps, sans doute,\nque M. Leverrier a trouvé une nouvelle planète. Leverrier, du haut de l'Obser-\nvatoire de Paris, ayant remarqué certaines irrégularités dans la planète Uranus,\nles a attribuées à une autre planète, encore inconnue, dont il a décrit l'éloigne-\nment, la direction et la grandeur ; en un mot, tout ce que M. Galle à Berlin et\nmaintenant [Adam] (i) à Londres ont remarqué à leur tour. Quel triomphe pour\nla science de parvenir, par le calcul, à une semblable découverte! A la dernière\nséance de l'Académie des Sciences, M. Arago a proposé d'appeler la nouvelle\nplanète (( Leverrier )). M. Galle a écrit de Berlin que le droit de lui donner un\nnom appartient à M. Leverrier, mais il propose de l'appeler Janus.M. Le-\nverrier préférerait Neptune. Cependant, malgré un certain nombre de mem-\nbres de l'Académie, beaucoup désiraient que la planète portât le nom de\ncelui qui l'a découverte et qui, par une puissance de calcul extraordinaire, a\naccompli des choses inouïes jusqu'à présent dans les fastes de l'astronomie ; et\nde même qu'il y a les comètes Vico, Hind, et qu'à Uranus on avait donné le\nnom de Herschel, pourquoi n'y aurait-il pas une planète Leverrier? Le roi\nl'a aussitôt créé officier de la Légion d'honneur. Vous connaissez certaine-\nment aussi l'invention de la poudre de coton par M. Schonbein La curiosité\ngénérale est éveillée, mais personne ne l'a encore vue. A Londres, des\nexpériences accomplies en présence du prince Albert, époux de la reine, ont\ndémontré que la force de cette poudre est plus grande que celle de l'autre;\nqu'elle ne donne pas de fumée, ne noircit ni ne salit, et qu'elle ne perd pas sa\nforce quand, après avoir été plongée dans l'eau, on l'a séchée. L'explosion est\nbeaucoup plus rapide que celle de la poudre ordinaire, car posée sur cette der-\nnière, la nouvelle éclate, tandis que l'autre ne s'allume même pas. Mais je vous\nparle de choses scientifiques comme si vous n'aviez pas Antoine ou Belza.\n\n(i) Il est probable qu'au moment où Chopin écrivait, il avait oublié le nom de l'astronome\nanglais, car il laissa le nom en blanc. Puis il aura oublié de remplir 1 espace, qui resta vide."}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "29", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.29", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3758, "texte": "Souhaitez de ma part, à ce dernier, le plus parfait bonheur dans sa nouvelle posi-\ntion. Mon Dieu, comme Matusz[ynski] s'en serait réjoui 1 II ne se passe pas de\njour où je ne pense à lui. En ce moment je n'ai à Paris aucun de mes camarades\nd'école. Mais à propos de découvertes, en voici encore une qui est davantage de\nmon domaine. M. Faber, de Londres, professeur de mathématiques et mécani-\ncien, a exposé un automate, construit d'une manière très spirituelle, qu'il a\nnommé Euphonie ; cet automate prononce assez distinctement, non un mot ou\ndeux, mais de longues phrases, et de plus il chante un air de Haydn et le God\nsave the Queen. Si les directeurs d'opéras pouvaient avoir beaucoup d'androïdes\nde cette espèce, ils n'auraient plus besoin des choristes qui coûtent cher et cau-\nsent beaucoup d'embarras. C'est une chose étrange qu'on arrive à ce résultat à\nl'aide de leviers, soufflets, soupapes, chaînettes, tuyaux, ressorts, etc., etc. Je vous ai\nparlé autrefois du canard de Vaucanson, qui digérait ce qu'il mangeait; Vau-\ncanson aussi a créé un androïde qui joue de la flûte. Mais aucune machine\njusqu'à présent n'avait chanté les paroles du God save the Queen. Depuis deux\nmois l'Euphonie est exposée à YEgyptian {Hall c'est un endroit, Bartek doit le\nsavoir, consacré à toutes sortes de curiosités). On prépare à Londres, pour\nl'année prochaine, une grande rivalité d'opéras italiens. M. Salamanca, ban-\nquier espagnol, membre des Cortès à Madrid, a pris à bail un théâtre appelé\nCovent Garden, un des plus grands théâtres de Londres, mais qui n'a jamais\njoui d'un grand succès à cause de sa situation ; il est trop éloigné du beau\nmonde. M. Lumley, directeur ordinaire du théâtre de la reine, théâtre adopté\npar la société londonienne comme étant plus à la mode, ne s'est pas empressé\nd'engager pour l'année prochaine ses chanteurs habituels ; il se fiait trop à son\nthéâtre tendu de soie. M. Salamanca l'a prévenu, et la Grisi (i), Marrio et Per-\nsiani, en un mot tous, à l'exception de Lablache, ont été engagés par lui à des\nprix plus élevés. Il y aura donc deux théâtres. M. Lumley, outre Lablache,\na engagé, dit-on, Mlle Lind et M. Piszek (2), le meilleur Don Juan (?), comme\nBerlioz l'assure. Et comme la coutume élégante de Londres vaut plus que n'im-\nporte quel miracle de l'art, la saison prochaine sera bien curieuse. On dit que\nl'ancien opéra (celui de M. Lumley) se maintiendra, car il y a toutes les chances\npour que la reine le fréquente, comme à l'ordinaire. L'Opéra de Paris n'a pas\nencore donné l'opéra de Rossini. Habeneck, directeur de l'orchestre, a eu une\nforte attaque d'apoplexie qui l'a forcé pendant quelques mois d'abandonner la\ndirection. Maintenant il se porte bien, et M. Pillet, le directeur de l'Opéra,\nla attendu. Les Italiens ont fait à Paris leur réouverture. Le nouveau chan-\nteur, le baryton Coletti, a débuté dans Sémiramis ; on dit beaucoup de bien\nde lui. Il est jeune, beau, et depuis longtemps célèbre par son talent autant\nque par ses aventures. Son père voulait en faire un prêtre, il devint acteur à\nNaples après avoir abandonné Rome. A Lisbonne, pendant quelques années, il\na, comme on dit, tourné les têtes, et, ainsi que le bruit en a couru autrefois,\ndeux dames se sont battues en duel pour lui. Si avec cela il chante très bien, son\nsuccès est assuré. Je doute fort qu'à Paris on se batte pour lui en duel, mais on\n\n(1) Giulia Grisi et Fanny Tacchinardi-Persiani, célèbres cantatrices ; Giuseppe Marino, ténor ;\nLuigi Lablache, basse.\n(2) Le lecteur rencontrera le nom de la cantatrice Jenny Lind dans la lettre d'Edimbourg, dans\nlaquelle Chopin décrit la manière dont il fit sa connaissance. Jean-Baptiste Piszek, Bohême d'ori-\ngine, fut un excellent baryton."}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "30", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.30", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3936, "texte": "le payera bien, mieux qu'en Portugal. Il a également chanté avec succès à Ma-\ndrid, où l'on prépare en ce moment de grands festins pour les noces de la reine\navec son cousin, et de l'infante, sa soeur, avec le duc de Montpensier, fils cadet du\nroi Louis-Philippe. Dumas, accompagné de M. Maquet (jeune écrivain qui écrit\nles feuilletons de Dumas sous sa direction), et de Louis Boulanger, peintre connu,\na été envoyé à Madrid par le ministre de l'instruction publique, M. de Salvandy,\navec mission de décrire et de peindre toutes les cérémonies des deux mariages,\nainsi que toutes les aventures. On parle beaucoup des cadeaux que le duc de\nMontp[ensier] porte à sa fiancée. La reine, très grasse, quoique jeune, prépare\npour son fiancé, outre son trône, le collier de la Toison d'or en diamant, ainsi\nqu'une épée très riche à poignée de diamant, dont la lame a servi à Charles ///,\net le bâton de capitaine général. On prépare dix-sept carrosses superbes pour\nmener les jeunes couples à l'église d'Atocha, où auront lieu, en même temps,\nles deux mariages, et pour le voyage de Madrid à Aranjuez, comme qui dirait\nd'ici à Versailles. Si de pareilles descriptions vous amusent, vous les avez sans\ndoute dans vos journaux, de Dmuszewski.Vous savez, je suppose, que 1 infante\nn'a pas encore 15 ans et qu'elle est plus belle que la reine. Le mois prochain\nelle reviendra à Paris avec son époux ; on prépare un bal à l'hôtel de ville et\nde grands festins pour la recevoir. Quand je la verrai, je vous dirai si elle est\naussi belle que la princesse de Joinville (princesse brésilienne), la plus belle de\ntoute la famille : élancée, pâle, de grands yeux, des cheveux noirs. Mlle Rachel,\nqui, dit-on, voulait donner sa démission du Théâtre-Français à cause de sa santé,\nva mieux, et doit bientôt reparaître sur la scène. Vous savez que Walewski (1)\na épousé M Ricci, une Italienne dont la mère, née Poniatowska, est sœur de\ncet amateur de musique qui, en Italie, écrit des opéras et vient d'arriver à Paris ;\nPillet lui a donné un poème à mettre en musique. Ce sera un grand opéra. Le\npoème est de Dumas père et fils. Dumas, quoique jeune encore, a un fils, né\navant le mariage ; il est écrivain comme son père. Je ne sais pas le titre du nou-\nvel opéra de Poniatowski (2), mais il doit être réprésenté cet hiver (?).\nAujourd'hui le tonnerre gronde et il fait assez chaud. Le jardinier transplante\nles fleurs. On a ajouté au Jardin des plantes de nouveaux terrains contigus\nqui ont coûté plus de 900.000 fr.; dans le nombre il y en a qui ont appartenu à\nBuffon. Malgré tout, le Jardin des plantes ne sera jamais sur une élévation, ni\nau bord de la Vistule, comme le vôtre qui est admirablement situé. La girafe,\nque les ledrz[eïewicz] ont vue, je crois, est morte. Je serais heureux de n'avoir\njamais de plus tristes nouvelles à vous apprendre. Cette année j'ai reçu plus de\nlettres de faire part de mariage que de morts. Personne parmi mes connaissan-\nces n'est mort, à l'exception du vieux comte de Sabran, que j'aimais beaucoup\net dont je vous ai souvent parlé il y a une huitaine d'années. Il écrivait de belles\nfables, ou plutôt les composait de mémoire, car il n'écrivait rien ou fort peu de\nchose.\n\n(1) Alexandre comte Walewski, fils de Napoléon lerIer et de la comtesse Walewska. Il commença\nsa carrière en France comme publiciste et auteur dramatique, mais en 1840 il entra dans la diplo-\ntie, et en 1855 devint ministre des affaires étrangères. En 1860 il fut ministre d'Etat ; plus tard\nprésident du Corps législatif; il garda cette position jusqu'en 1867.\n(2) Joseph, prince Poniatowski, fils du Trésorier de Lithuanie, qui était le neveu du roi Stanislas\nAuguste, né en Italie. Il fut ambassadeur du grand-duc de Toscane à la cour de France. Il s'a-\ndonna en grand amateur àla musique et écrivit les opéras suivants : Giovanni da Procida, Don\nDesideiio, Ruy Blas, Bonifacio, ainsi que beaucoup d'autres."}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "31", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.31", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3658, "texte": "lien a imité quelques-unes de Krasicki (1). A part son enterrement, je n'ai\nreçu aucune autre invitation du même genre. En revanche, j'ai marié une de mes\nélèves à Bordeaux, une autre à Gênes, où l'on élève maintenant seulement un\nmonument à Christophe Colomb, qui y est né. J'ai dû, quand j'étais là, vous\ndécrire le palais qui porte encore son nom et son écusson. Mme Viardot est\nà Berlin avec son mari et sa mère. Cette année elle n'est pas venue ici. Elle vien-\ndra à Paris dans un mois et je la verrai certainement ; puis elle retournera\npour l'hiver à Berlin, où elle est engagée. On dit également que, outre la Grisi\net Persiani, Salamanca a engagé Mme Viardot pour l'été prochain à Londres,\nmais je n'ai pas appris cela directement. Je voudrais remplir ma lettre des meil-\nleures nouvelles, mais je ne sais rien, sinon que je vous aime, et encore que je\nvous aime. Je joue un peu, j'écris un peu aussi.\nDe ma sonate avec violoncelle je suis parfois content, parfois mécontent ; je\nla jette dans un coin, puis je la reprends. J'ai trois mazurkas (2) nouvelles, je\nne crois pas qu'avec les anciennes... [mot illisible ', mais il faut du temps pour\nbien juger. Quand on les compose, il semble que ce soit bien ; s'il en était au-\ntrement, on n'écrirait jamais. Plus tard vient la réflexion et on rejette, ou on ac-\ncepte. Le temps est le meilleur juge, et la patience le meilleur maître. J'espère\nrecevoir bientôt une lettre de vous, cependant je suis tranquille, et je sais qu'a-\nvec votre nombreuse famille il est difficile que chacun m'écrive un mot, surtout\nqu'à nous la plume ne suffit pas ; je ne sais même combien d'années nous de-\nvrions bavarder pour être au bout de noire latin, comme on dit ici. C'est pour\ncela que vous ne devez pas vous étonner, ni vous attrister, quand vous n'avez\npas de lettre de moi, car il n'y a pas de cause réelle, pas plus que chez vous.\nUne certaine peine s'unit au plaisir de vous écrire ; c'est la certitude qu'entre\nnous il n'y a pas de paroles, à peine des faits. Mon plus grand bonheur, c'est\nd'apprendre que vous vous portez bien et que vous êtes tous en belle humeur.\nBon courage donc! Vous avez de charmants enfants (j'écris au pluriel, car je\nsais ce que les Antoine sont pour mes neveux) ; de la grand'mère [mot illisible]\npas une ligne ! Pourvu que vous ayez la santé, tout ira bien. Je ne me porte pas\nmal, parce qu'il fait beau. L'hiver ne s'annonce pas mauvais, et en se soignant\nquelque peu, il passera comme le précédent, et grâce à Dieu pas plus mal.\nCombien de personnes vont plus mal que moi ! Il est vrai que beaucoup vont\nmieux, mais à celles-là je ne pense pas.\nJ'ai écrit à Mlle de Rozières qu'elle fasse poser par mon tapissier les tapis,\nles rideaux et les portières. Bientôt il faudra penser à mon moulin, c'est-à-dire\naux leçons. Probablement je partirai d'ici avec Arago, et je laisserai pour un\ncertain temps encore mon hôtesse à la maison ; son fils et sa fille ne sont pas\npressés de rentrer en ville. Il a été question cette année d'aller passer l'hiver en\nItalie, mais la jeunesse préfère la campagne. Malgré cela, au printemps, si Sol\nou Maurice se marient (les deux affaires sont sur le métier), ils changeront\nprobablement d'avis. Entre nous, je crois que cela finira par là cette année. Le\ngarçon a 24 ans et la jeune fille 18. Mais que tout ceci reste encore entre nous.\nCinq heures ! et il fait déjà si sombre que je n'y vois presque plus. Je termine\n\n(i) Krasicki, célèbre poète et fabuliste polonais.\n(J) Les mazurkas en si majeur, fa mineur et do JP mineur, dédiées à la comtesse Czosnowska,\nont été publiées dans la seconde moitié de 1847."}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "32", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.32", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 996, "texte": "cette lettre. Dans un mois, quand je serai à Paris, je vous en écrirai davantage.\nEn attendant, je suis heureux parce que je vais pouvoir parler un peu de vous avec\nNowak. Embrassez Titus si vous le voyez, et votre locataire Charles, ainsi que\nmon filleul, quand il reviendra. Si l'année prochaine le congrès a lieu à Bruxelles\n(car c'est à Bruxelles qu'on a fixé les séances pour l'année prochaine), j espère\nle voir, d'autant plus que le chemin de fer est depuis longtemps terminé. Parlez-\nmoi aussi des Joseph et de toutes mes bonnes connaissances.\nJe vous embrasse très sincèrement et je baise les pieds et les mains de ma\npetite maman.\nP. S. —Je regrette de laisser tant de papier blanc qui ne vous dira rien ; mais\nsi je n'envoie pas cette lettre à la hâte, j'en commencerai demain une nouvelle\nque jamais je ne terminerai. Je l'expédie à MIIe de Rozières, qui glissera dedans,\ncomme à l'ordinaire, un billet pour Louise. Je vous embrasse tous de tout\nmon cœur."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c025", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c025", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "32", "page_fin": "32", "image_debut": 32, "image_fin": 32, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.9", "titre_corps": "LETTRE IX", "titre_sommaire": "LETTRE IX", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 32, "page_imprimee": "32", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.32", "debut_caractere": 998, "fin_caractere_exclue": 1007, "texte": "LETTRE IX"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c026", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c026", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "32", "page_fin": "32", "image_debut": 32, "image_fin": 32, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.2.1.9.1", "titre_corps": "Commencée la Semaine sainte et terminée le 19 avril [1847, Paris] (1).", "titre_sommaire": "Commencée la Semaine sainte et terminée le 19 avril [1847, Paris] (1).", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 32, "page_imprimee": "32", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.32", "debut_caractere": 1009, "fin_caractere_exclue": 3205, "texte": "Commencée la Semaine sainte et terminée le 19 avril [1847, Paris] (1).\nMES CHERS BIEN-AIMÉS,\nSi on ne répond pas immédiatement à une lettre, on ne peut plus s'y mettre, et\nla conscience, au lieu de vous attirer vers le papier, vous en repousse.\nDepuis deux mois MME S [and] est ici, mais aussitôt après les fêtes elle retour-\nnera à Nohant. Sol ne se marie pas encore, et quand ils sont tous arrivés à\nParis pour faire le contrat, elle n'en a plus voulu. Je le regrette, et je plains le\njeune homme qui est très honnête et très épris; mais il vaut mieux que cela soit\narrivé avant le mariage qu'après Soi-disant c'est remis à plus tard, mais je\nsais ce qui en est. Vous me demandez ce que je pense faire pour l'été : rien\nd'autre que toujours. J'irai à Nohant dès qu'il commencera à faire chaud ; en\nattendant, je reste ici pour donner, chez moi comme toujours, une quantité de\nleçons peu fatigantes. Si Titus se met en route, comme il en était question, je\nserai bien heureux de passer ici quelque temps avec lui. Quant à vous, mes\nchers Barcinski, il me semble que vous ne vous déciderez pas ; mais si vous vous\ndécidiez, je pourrais vous rencontrer quelque part, parce que, en été, le temps ne\nme manque pas et je peux dépenser à ma guise le peu d'argent gagné en hiver,\nsi ma santé le permet.\n(1 ) Cette lettre ne porte pas de millésime. Il me semble cependant qu'on peut affirmer avec\ncertitude quelle fut écrite en 1847, et cela pour les raisons suivantes : Chopin, dans-sa lettre du\n11 octobre 1846, écrit que bientôt, probablement, il annoncera le mariage de Solange; il\nrappelle aussi que Nowakowski a déposé sa carte de visite dans son appartement à Paris, ce qui\nlui est annoncé par MUe de Rozières. Dans la lettre suivante il décrit longuement le séjour de\nNowakowski à Paris ; il rappelle également au commencement de cette lettre que le mariage de\nSolange est rompu. Nowakowski a été à Paris en 1841, et pendant l'hiver 1846-1847 En 1841\nSolange, née en 1828, avait 13 ans, en 1846 elle en avait 18. On est donc en droit d'affirmer que\ncette lettre fut écrite pendant le second séjour de Nowakowski à Paris, c'est~à dire en 1847, ce\nque le contenu de la lettre confirme entièrement."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c027", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c027", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "33", "page_fin": "35", "image_debut": 33, "image_fin": 35, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.3", "titre_corps": "La Damoiselle Élue. (M. CLAUDE DEBUSSY.)", "titre_sommaire": "La Damoiselle Élue. (M. CLAUDE DEBUSSY.)", "signature_source": "LOUIS LALOY", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 33, "page_imprimee": "33", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.33", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2759, "texte": "La Damoiselle Élue.\n(M. CLAUDE DEBUSSY.)\n\nCe poème lyrique (1) datant de 1887, on en peut conclure aisément que c'est\nune des premières œuvres d'un maître aujourd'hui célèbre. Dès lors l'attitude\ndu critique est toute trouvée ; une réserve discrète, un respect apitoyé, un indul-\ngent sourire devant cette œuvre de jeunesse : « Dire qu'il écrivait cela en 1887 !\nQue de chemin parcouru ! Que de progrès accomplis ! Qui l'eût dit ? Qui l'eût\ncru? )) Et l'on ne songe pas que cette composition d'un musicien de 25 ans de-\nvait révéler une originalité singulière et un parti pris bien arrêté, puisqu'elle eut\nl'heur de déplaire à la délégation de l'Académie des Beaux-Arts chargée de\nl'examen des envois de Rome ; et l'lnstitut ne se trompe jamais.\nDès les premières notes, en effet, aucun doute n'était possible : une pensée\nl ibre et pure échappait à l'étreinte des règles et des formules :\nToute la grâce prime-sautière, toute l'ingénuité profonde et raffinée de\nM. Debussy se révélait déjà en cette calme phrase qui nous ouvre le paradis.\nPelléas commence de même, par une lente succession d'accords parfaits ; mais le\nton est bien différent ; on ne trouve rien ici de cet accent mystérieux, de cette\nreligieuse solennité que nous avons récemment essayé d'analyser (2). Aucune\nvoûte d'église ne pèse sur nos regards et ne nous invite à rentrer en nous-mêmes:\ntous les vœux sont exaucés, l'autre vie est conquise, un ciel d'azur s'ouvre\ndevant nous, où monte, les mains jointes, une âme en prières; c'est parmi la\nsereine clarté des espaces célestes que se déroulera la légende.\nRien de plus malaisé que l'évocation de ces pays de rêve où se perd le regard,\noù les formes se résolvent en lumière et les sentiments en bonheur. Ni Dante ni\nM. Sully-Prudhomme n'ont évité complètement, dans un sujet qui semble dé-\npasser les forces humaines, la monotonie ou l'embarras. Parmi les musiciens, je\nne vois guère que Schumann et César Franck qui réussissent à nous transpor-\nter sans effort au séjour de la félicité. Il faut ajouter à ces noms celui de\nM. Debussy, avec cette différence cependant que son paradis ne se gagne pas :\nil n'est pas la récompense promise et donnée aux miséricordieux, aux humbles\net aux souffrants. Rien ne nous parle des vertus de la Damoiselle Elue, de ses\nmérites ou de ses labeurs ; mais tout nous dit qu'elle est Elue, de par la\ngrâce innée qui préside à sa vie et innocente tous ses sentiments, et même\nson amour. Ne nous étonnons pas : Marguerite avait bien commis un crime,\n\n(1) Partition pour piano et chant chez Durand, On sait que la Damoiselle Élue a été exécutée\naux Concerts-Colonne le 21 et le 28 décembre 1902, èt a obtenu un très vif succès.\n(2) Revue de novembre 1902 (Exercices d 1 analyse)."}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "34", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.34", "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1987, "texte": "et Goethe l'envoie en paradis. C'est qu'il est des âmes virginales, dont l'inno-\ncence est à l'épreuve de leurs propres actions, et que le ciel attire tout naturel-\nlement à lui.\nC est à cette ascension légère et spontanée que nous initie une musique où\nrien ne trahit l'effort, où les anciennes règles s'effacent devant l'heureuse fantai-\nsie d'une pensée sûre d'elle-même, qui n'a plus besoin d'être guidée vers la\nbeauté, comme une âme libérée du péché n'a plus besoin d'obéir à des lois\npour bien agir. Car l'apparente irrégularité de ces harmonies et de ces déve-\nloppements n'est en réalité qu'un ordre plus parfait, de même qu'une morale\nsans obligation serait peut-être (si nous pouvions l'atteindre) une morale supé-\nrieure. Et ne croyons pas que cette musique supra-terrestre ait pour nous rien\nd'étrange : car elle est faite avec nos sentiments de chaque jour, épurés et enno-\nblis. Une tendresse qui espère et une mélancolie suppliante forment l'âme de\nla Damoiselle, âme de prière et de regret ; cette tendresse et cette mélancolie\nnous sont connues, familières, et nous les retrouvons ici, soustraites simplement\naux incertitudes, aux hésitations, aux retours égoïstes, aux mille souillures\nenfin que leur inflige la vie :\nCette pureté céleste, jointe à une large humanité, est certainement ce qu'il y a,\ndans l'art de M. Debussy, déplus précieux, de plus neuf et de plus enchanteur.\nC'est par là que cette musique nous prend et nous élève, c'est parla qu'elle est\ngrande et qu'elle dépasse de bien haut les querelles d'école et les discussions de\nmétier. C'est ce que sent aussi le bon public profane, qui n'a cure de quintes pa-\nrallèles ou de dissonances sans résolution. Et depuis la Damoiselle Élite ou les\nCinq Poèmes de Baudelaire jusqu'à Pelléas, c'est cette qualité particulière de la\npensée qui se révèle et devait s'imposer. Il y a dans l'œuvre de M. Debussy une\ncontinuité sans défaillance : on sent un homme qui n'a jamais trahi ou déformé,"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "35", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.35", "debut_caractere": 42, "fin_caractere_exclue": 1658, "texte": "même un instant, la musique intérieure qui chantait en lui-même. Et cette\nmusique, s'il a su la saisir, la fixer, la traduire en notes et en accords, c'est pré-\ncisément parce qu'il n'a jamais écouté qu'elle, et non les vains préceptes\nou les préjugés.\nQu'on n'aille pas croire, d'ailleurs, que je prétends retrouver tout Pelléas dans\nla Damoiselle Elue. L'œuvre est très différente, au contraire, par le détail de la\npensée comme par le style : les mélodies sont ici plus développées, la déclama-\ntion n'est pas exactement modelée et rythmée sur la marche du discours, et l'on\nchercherait en vain des accords tels que ceux qui accompagnent la descente des\ndeux frères dans les souterrains du château. Qu'est-ce à dire, sinon qu'en ce\nsujet plus lyrique que dramatique la musique pouvait serrer de moins près des\némotions plus stables, qu'une Elue ne devait pas parler avec la rapidité fami-\nlière d'une mortelle, et qu'enfin il n'y a pas de souterrain dans une légende de\nlumière ? Ce n'est pas en de tels détails qu'une personnalité s'affirme; et la\nvariété est précisément le trait caractéristique d'un talent riche et indépendant.\nMais plutôt que de poursuivre ici de pédantes discussions, je veux conclure\npar un mot, un mot unique, de la Damoiselle Elue : le nom d'une de ces cinq\nservantes de Marie, un de ces noms qui sont cinq a douces symphonies ».\nJe ne puis assez dire le charme de ceci : le timbre doux et timide des clari-\nnettes, ces deux sons rapprochés,- sur lesquels se pose l'accord ailé des\nflûtes, et la sereine montée de la harpe, tout nous transporte de l'autre côté du\nciel. - -\n\nLOUIS LALOY."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c031", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c031", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "35", "page_fin": "40", "image_debut": 35, "image_fin": 40, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.4", "titre_corps": "Les chœurs d' «Esther» de Moreau.", "titre_sommaire": "Les chœurs d' «Esther» de Moreau.", "signature_source": "JULIEN TIERSOT", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 35, "page_imprimee": "35", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.35", "debut_caractere": 1660, "fin_caractere_exclue": 2539, "texte": "Les chœurs d' «Esther» de Moreau.\n\nLe temps n'est plus où l'on pouvait croire queLulli résumait à lui seul toute la\nmusique du siècle de Louis XIV. Il est bien vrai que l'intrigant et d'ailleurs génial\nFlorentin était parvenu à réduire au silence bien des maîtres français qui, en\nbonne justice, eussent mérité d'avoir leur place au soleil ; mais, malgré tous ses\nefforts, il ne put parvenir à les étouffer tous, et nous savons aujourd'hui, à n'en\nplus douter, que les Charpentier, les Dumont, les Moreau, les Lalande, les\nChambonnières, les Gigault, les Raison, les premiers Couperins, s'ils n'ont,\npour la plupart, pas écrit d'opéras, sont, à divers titres, parfaitement dignes de\ntenir dans l'histoire leur place à ses côtés.\nNous avons eu récemment une nouvelle preuve de cette vérité en écoutant la\nmusique originale qui fut écrite par un de ces musiciens pour les représen-"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "36", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.36", "debut_caractere": 39, "fin_caractere_exclue": 3840, "texte": "tations d\"Esther à Saint-Cyr, car l'œuvre intégrale (à quelques coupures près) a\nété donnée à l'Odéon, pour l'anniversaire de Racine, avec le concours de l'orchestre\net deschœurs de la Schola Cantorumsous la direction de M. Ch. Bordes. Chrono-\nlogiquement, une telle résurrection est pour nous une aubaine tout à fait rare.\nJe crois bien en effet qu'il ne nous a jamais été donné de voir au théâtre aucune\nœuvre musicale remontant à une date si reculée. Orphée de Gluck est le plus ancien\nopéra qui soit au répertoire, et, par un juste retour des choses d'ici-bas, Lulli en\nest réduit à n'être plus connu que par la lecture ou par quelques exécutions frag-\nmentaires, alors que l'œuvre d'unde ses jeunes confrères, qu'il devait dédaigner\nfort, vient, sous le couvert d'un illustre collaborateur, reprendre place devant le\npublic du xxe siècle, et recevoir de lui un très favorable accueil.\nL'on sait l'éloge que Racine a fait de son collaborateur: « je ne puis me ré-\nsoudre à finir cette préface sans rendre à celui qui a fait la musique la justice\nlui est due, et sans confesser franchement que ses chants ont fait un des plus\ngrands agréments de la pièce. Tous les connaisseurs demeurent d'accord que\ndepuis longtemps on n'a point entendu d'airs plus touchants ni plus convenables\naux paroles. » Et Moreau, de son côté, écrivait dans son épître dédicatoire : (( Je\nsais bien, Sire, que selon toutes les apparences je dois un si heureux succès à la\nbeauté du sujet et à la magnificence des paroles qu'on m'a fournies, plutôt qu'à la\ndélicatesse de mes chants. )) Cet échange de congratulations après le succès\ntémoigne de la mutuelle satisfaction des collaborateurs. Mais il est bien vrai que\nMoreau avait raison de se réjouir, car, sans Racine, il fût demeuré à jamais\nobscur : sauf par quelques cantiques pour les demoiselles de Saint-Cyr, lesquels,\nsans doute, n'auraient pas suffi à faire passer son nom à la postérité, il n'aurait\ntrouvé aucune occasion de mettre en valeur ses facultés.\nOr, il lui fut donné de prouver, par les chœurs d'Esther, que ces facultés n'é-\ntaient nullement médiocres. La musique de cet « ouvrage de poésie propre à être\nrécité et à être chanté », comme l'intitulait le privilège des Dames de Saint-Cyr,\noffre le témoignage de plusieurs rares qualités, dont la plus précieuse est une\nassimilation parfaite avec la poésie. La musique de Moreau est racinienne : je\nne pense pas que l'on en puisse faire un plus bel éloge. Elle est d'un sentiment\ndélicat et charmant. Elle ne date pas. Sans doute elle est écrite dans le style\nde son temps ; mais on y trouve peu de ces formules conventionnelles ou sco-\nlastiques qui abondent chez des maîtres plus savants peut-être, à commencer par\nLulli, et qui n'ont pas peu contribué à rendre leurs productions démodées.\nS'il reste quelques traces de ce style rococo, on ne les trouvera guère que sur\nles premiers vers en musique de la tragédie : les jeunes filles de la suite d'Esther,\ns'appelant derrière le théâtre, chantent en dialoguant sur un rythme rapide et\nsautillant, presque une formule d'air de danse ; là, les ornements anciens sont\nparfaitement à leur place, et nous sommes, dès le début, heureusement plongés\ndans l'atmosphère musicale qui convient. Mais partout ailleurs, les chants de\nMoreau, suivant le sens des paroles, ont plus de gravité. Ils sont coulants,\nnaturels, d'une rare justesse d'expression. La forme la plus habituelle est celle\nd'une déclamation mélodique qui pourrait, aujourd'hui même, être proposée\ncomme modèle. Voyez, par exemple, ce chant du premier acte : les inflexions\ndiverses qu'appellent les vers sont notées avec une exactitude et un sentiment\nparfaits, et, en même temps, l'ensemble de la période, dans sa tonalité comme\ndans sa forme, conserve un caractère essentiellement mélodique :"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": "37", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.37", "debut_caractere": 40, "fin_caractere_exclue": 1835, "texte": "Les mélodies claires et bien dessinées abondent. La plupart, d'une gracieuse\ntonalité majeure, sont d'un caractère doux qui est bien celui des vers, et qui\nconvient à des chants destinés à une récréation de jeunes filles. Il est certains\ndétails par lesquels le sentiment racinien est exprimé d'une façon tout particu-\nlièrement heureuse, et, pour ainsi dire, intime : tels ces vers d'« Une des plus\njeunes Israélites » :\nHélas ! si jeune encore,\nPar quel crime ai-je pu mériter mon malheur ?\nMa vie à peine a commencé d'éclore :\nJe tomberai comme une fleur\nQui n'a vu qu'une aurore.\nMêmes inflexions expressives et justes sur ces vers, où la voix a des ondulations\nqui suivent exactement le sens des mots :\nTel qu'un ruisseau docile\nObéit à la main qui détourne son cours...\nD'autres mélodies vocales atteignent parfois au beau style du chant italien :\n(( Dieu d'lsraël, dissipe enfin cette ombre ; Il apaise, il pardonne», et certains\nchœurs semblent déjà faire pressentir Gluck : telle la première réponse du\nchœur : (( O rives du Jourdain ! ô champs aimés des cieux », dont l'accent fait\nsonger à Alceste : (( Pleure, ô patrie, ô Thessalie ! » et encore le mélodieux chœur\nfinal du 2e acte :\nO douce paix, ô lumière éternelle,\nHeureux le cœur qui ne te perd jamais,\nqui a quelque chose du calme suave des ombres heureuses d'Orphée.\nCes observations montrent quelle était l'excellence des traditions de la mu-\nsique française au xvne siècle, puisque le choix d'un compositeur pris presque\nau hasard, par la seule raison qu'il était maître de musique dans l'établissement\nauquel l'œuvre était destinée, a su produire un aussi heureux résultat.\nLe succès des chœurs AéEsther de Moreau, bien supérieur à celui des chœurs\nd'Athalie mis en musique par le même auteur, nous est attesté par le grand"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": "38", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.38", "debut_caractere": 38, "fin_caractere_exclue": 3437, "texte": "nombre des éditions ou des copies ainsi que des remaniements auxquels a\ndonné lieu la partition. Celle-ci parut d'abord, dans l'année même de la repré-\nsentation d'jEsther à Saint-Cyr, sous ce titre :\nChœurs de la tragédie avec la musique composée par J.-B. MOREAU,\nmaistre de musique du Roy. —Chez Denys Thierry, rue Saint-Jacques, Claude\nBarbin, au Palais, et Christophe Ballard, rue Saint-Jean-de-Beauvais.\nMDCLXXXIX.\nCette première édition renferme, outre la musique, l'Epître au Roi ainsi que\nle Privilège, et une fine gravure sur cuivre représentant la scène d'Esther et\nAssuérus au second acte\nUne seconde édition fut faite sept ans plus tard, sous ce titre :\nIntermèdes en musique de la tragédie Propres pour les Dames Reli-\ngieuses et toutes autres personnes, par M. MOREAU, Maistre de Musique et Pension-\nnaire de Sa Majesté. Paris, Ballard, MDCXCVI.\nLa Bibliothèque du Conservatoire, où est conservé un matériel très complet\nde ces partitions, possède un exemplaire de cette seconde édition, provenant de\nla maison de Saint-Cyr, qui a servi pour une représentation d'Esther donnée par\nles élèves en 1756, sous la direction musicale de Clérambault fils. Elle porte les\ntraces de nombreux remaniements, coupures, additions même : on y trouve,\ncomme nouveaux morceaux, un Rondeau, une Sarabande, un Air gay, une\nEntrée, et, pour le finale, une Marche avec trompettes et violons. Cette immixtion\nde la danse dans l'ouvrage de poésie tiré de l'Ecriture sainte semblerait établir\nque l'éducation des jeunes filles n'était déjà plus la même sous M 1 e de Pompa-\ndour que sous Mme de Maintenon...\nLa même Bibliothèque possède deux documents manuscrits très intéressants,\ncar ils nous montrent sous quelle forme exacte la musique d'Esther fut exécutée\nà Saint-Cyr lors des premières représentations. C'est d'aborcl une copie de\nl'œuvre complète (Préface de Racine, et la tragédie entière avec les, morceaux\nde musique intercalés en leur place), en un volume in-f°, sous ce titre :\nESTHER, tragédie tirée de /'Escriture sainte, faite par M. RACINE, et la musique\npar M. MOREAU. Représentée devant Sa Majesté dans la Maison de Saint-Cyr. Et\ncoppiée par Philidor l'aisné, ordinaire de la musique du Roy, de la mesme manière\nqu elle a esté représentée à Saint-Cyr.\nL'autre document est un volume oblong, provenant de la maison de Saint-\nCyr, sans titre, mais portant Yex libris de la maison, et comprenant les parties\nvocales seules de plusieurs œuvres, dont les deux premières sont : Athalie, tra-\ngédie ; Chants d'Esther. Ces parties vocales sont identiques à celles de la par-\ntition copiée par Philidor ; elles présentent avec celles des partitions imprimées\ndes différences que nous allons définir.\nMais auparavant, finissons-en avec cette bibliographie, en mentionnant deux\nrééditions modernes : le volume de MUSIQUE complétant l'édition des œuvres\nde Racine, par Paul Mesnard (Hachette, 1873), reproduction fidèle de 1 édition\nprimitive ; une prétendue « restitution » faite en vue d'une reprise à l'Odéon en\n1887 (Colin), qui ne mérite pas de retenir une seconde de notre attention ; enfin,\nattendons l'édition que nous donnera quelque jour la Schola Cantorum, et qui,\ntranscrivant la forme sous laquelle l'œuvre a été récemment présentée, mettra à\nla disposition du public moderne une partition à la fois pratique et fidèle (du\nmoins si l'on rétablit les parties coupées] des chœurs d'Esther."}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": "39", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.39", "debut_caractere": 38, "fin_caractere_exclue": 3595, "texte": "Revenons aux différences signalées entre les documents anciens. Les parti-\ntions imprimées sont notées d'un bout à l'autre sur trois portées, deux pour les\nvoix de femmes, la troisième, en clef de /a, pour les basses ; les parties en\nsolo sont sur deux portées seulement, chant et basse. Pas trace d'instru-\nmentation ; on lit simplement à la tablature, devant la portée supérieure :\n(( Dessus de voix et de violon )) ; devant la seconde : (( Contre-Partie )) ; devant\nla troisième : « Basse de voix et continue )). Au cours de la partition, on trouve\nparfois ces simples mots, d'ailleurs clairs : « Une Israélite ; Chœur; seule;\nune voix ; Basse continue ; Ritournelle ; Symphonie ; Pré-\nlude », et, par deux fois : « Flûtes », seule indication instrumentale qui soit\ndonnée.\nIl résulte de là que, sauf en cas de mention spéciale, les deux parties supé-\nrieures devaient être chantées par les voix de femmes et doublées par les ins-\ntruments aigus, la partie de basse par les voix de basses et les instruments\ngraves, les soli accompagnés par la basse instrumentale et le clavecin. Il est\névident que c'est ainsi que Moreau a conçu son œuvre.\nMais il n'y avait pas de voix de basses à Saint-Cyr, et l'on sait que même les\nrôles d'hommes de la tragédie furent interprétés par des jeunes filles. Comment\ndonc réaliser les intentions de l'auteur qui a écrit ses chœurs pour trois voix,\ndeux de femmes, une d'homme ?\nIl n'est plus nécessaire de nous livrer à aucune hypothèse à ce sujet, car les\ndocuments manuscrits viennent nous renseigner de façon aussi péremptoire\nqu'on le peut souhaiter. Donc, la copie Philidor, donnant toujours la musique à\ntrois parties, se distingue de la partition imprimée en ce qu'elle n'inscrit les paro-\nles que sous les deux portées supérieures, indiquant que ces deux seules parties\ndoivent être chantées, et que la basse est purement instrumentale. Mieux encore :\nil est certains passages où la basse est manifestement vocale (par exemple dans\nle chœur en réponses canoniques : « Malheureux, vous quittez le maître des\nhumains », et le beau chant solo : (( Le bonheur de l'impie est toujours agité ») ;\nor, cette partie est, dans les manuscrits, transposée à l'octave aiguë, en\nclef d\\it au lieu de fa, pour voix de contralto au lieu de voix de basse.\nLa copie des parties vocales dans le volume provenant de Saint-Cyr offre,\nnous l'avons dit, une disposition absolument semblable à cette dernière.\nIl est donc hors de doute qu'à l'origine la musique de Moreau fut chantée\npar des voix de femmes, et que la partie de basse fut exécutée simplement par les\ninstruments.\nMaintenant, à laquelle des deux versions convient-il de se conformer pour les\nreprésentations modernes ? En bonne logique, il faudrait faire chanter les chœurs\nd'Esther par des femmes seules, car l'intention de Racine est manifeste : le chœui\nest formé de jeunes filles israélites, et non autres. Mais, musicalement, il y a\ngrand avantage àconserver les voix de basses. Cette musique à trois parties\nest d'une écriture si simple que, si l'on ôte aux voix leur soutien, l'on risque de\nproduire un effet par trop grêle. Aussi M. Bordes s'est-il arrêté au dernier\nparti: il a, dans les premiers actes, fait soutenir les voix des femmes par des\nbasses chantant dans la coulisse, et n'a pas craint d'introduire les hommes sur\nla scèneau chœur final, où leurprésence n'est d'ailleurs pas déplacée, l'hymne\nd'actions de grâces pouvant être aussi bien celui d'un peuple entier. L'on peut\nmême plaider la cause des hommes par cet autre argument, que si, à Saint-Cyi,"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": "40", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.40", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 754, "texte": "les rôles u Roi, d'Aman, de Mardochée, etc., furent joués par des filles, cela\nn'empêche pas les acteurs de l'Odéon de les interpréter aujourd'hui. Il est vrai\naussi que ces acteurs ne représentent que des rôles d'hommes, tandis qu'il ne\nserait pas normal d'introduire des chanteurs barbus dans le gynécée. Bref, la\nsolution du litige est fort embarrassante, comme il arrive toujours quand on se\ntrouve en face de contradictionsinévitables. D'une façon comme de l'autre, il nous\nrestera toujours un regret : si l'on supprime les voix d'hommes, on ne se confor-\nmera pas aux véritables intentions du musicien, et l'on diminuera l'effet de son\nœuvre ; si les basses chantent, on sera infidèle à la pensée de Racine.\n\nJULIEN TIERSOT."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c033", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c033", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "40", "page_fin": "41", "image_debut": 40, "image_fin": 41, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.5", "titre_corps": "Les Maîtres de l'Opéra. Recueil de musique inédite du XVIIe et du XVIIIe siècle.", "titre_sommaire": "Les Maîtres de l'Opéra. 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Nous espérons que nos lecteurs trouveront à connaître\nces petits chefs-d'œuvre, un peu du plaisir que nous avons à les leur offrir.\nk\n» *\nNous ne pouvons mieux ouvrir ce recueil que par des fragments d'une char-\nmante partition inédite de Gluck : la Danza pastorella.\nLa Danza est une pastorale, qui fut jouée, pour la première fois, le 5 mai 1755,\nau château deLaxenburg, pour une féte de la cour d'Autriche, et le 13 mai sui-\nvant, à l'Opéra de Vienne. Gluck avait été nommé, l'année précédente, chef de la\nmusique du théâtre de la cour, et kapelhneister de l'Opéra. Il avait quarante et\nun ans.\nVoici le titre exact de l'œuvre, d'après le Catalogue thématique de Vœuvre de\nGluck, par M. A. Wotquenne, qui doit paraître prochainement chez Breitkopf,\net dont l'auteur a bien voulu nous communiquer très aimablement les renseigne-\nments relatifs à la Danza :\nLA DANZA, componimento drammatico pastorale a due voci, che serve dTntrodu-\nzione ad un Ballo cantato in Laxenhurg alla presenza delle Maestà Loro lmperiali\ne Reali.\nLa partition originale se trouve à la Bibliothèque Palatine de Vienne. Le\nConservatoire de Bruxelles en possède une copie. J'en ai trouvé une autre\npartition à la Bibliothèque de la ville de Neuchâtel (Suisse). C'est un manuscrit\ndu xvme siècle, qui a environ 200 pages. Il comprend les scènes suivantes :\nI. Récitatif de Tir si.\n11. Aria (allegro) de Tirsi : Va délia danza.\n111. Récitatif de Nice et Tirsi.\nIV. Aria (adagio) de Nice : Se tu non vedi.\nV. Récitatif de Tirsi et Nice."}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": "41", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.41", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 3363, "texte": "VI. Aria (allegro) de Tir si : Che ciascuno per te sospiri.\nVII. Récitatif de Nice.\nVIII. Aria mandante) de Nice : Che chiedi, che brami ?\nIX. Récitatif de Tirsi et Nice.\nX. Duetto (andante) de Tirsi et Nice : Mille volte, mio tesoro.\nXI. Sinfonia (chasse).\nXII. Récitatif de Tirsi et Nice.\nXIII. Duetto (andante) de Tirsi et Nice : Mille volte, mio tesoro.\nL'air que nous publions porte le n° 8 de la partition.\nL'orchestration comprend : Flauti, 2 corni inglesi, 2 oèof, corni in Ffagotto,\n2 violini, viola, basso»\nComme on l'aura remarqué par la liste des scènes, la Danza pastorella a cette\nparticularité d'être un opéra à deux personnages. Le poème est de Métastase.\nL'œuvre fut mise en musique pour la célèbre cantatrice Caterina Gabrielli, élève\nde Porpora, qui était depuis peu à Vienne, et qui excitait alors un enthousiasme\ngénéral. Mozart, qui entendit la Gabrielli à Milan en 1771, et qui la connut bien,\nla juge assez sévèrement :\n« Quiconque a entendu la Gabrielli dit et dira toujours qu'elle n'était qu'une\nchanteuse de traits et de roulades. Elle méritait l'admiration par la manière très\nparticulière dont elle rendait la musique ; mais cette admiration ne durait pas au\ndelà de la quatrième audition ; elle ne pouvait plaire à la longue, car on est vite\nfatigué des roulades. Elle avait le malheur de ne savoir pas chanter ; elle n'était\npas en état de filer un son convenablement d'un bout à l'autre, elle n'avait pas\nde mezza-voce, elle ne savait pas soutenir la voix ; en un mot, elle chantait avec\nart, mais sans intelligence (1). »\nC'était donc essentiellement une chanteuse de vocalises ; et le rôle de Nice dans\nla Danza, qui fut écrit pour elle, en témoigne assez. Et cependant on trouve déjà,\ndans le joli air que nous donnons plus loin, toute la grâce et le sentiment du\nGluck delà grande époque. C'est déjà le style du Paride ed Elena, qui est de qua-\ntorze ans plus tard ; et même, certaines phrases de la seconde partie de l'air de\nNice annoncent les touchants accents de YOrfeo ed Euridicede, 1762. On sait que la\nveine mélodique de Gluck est exquise, mais peu abondante, et qu'il n'a jamais\ncraint, en dépit de ses théories expressives et dramatiques, de reprendre les mê-\nmes airs dans des situations différentes. Il est intéressant de voir, par la Danza,\ncombien la personnalité de Gluck a au fond peu change, et combien (une telle\nœuvre permet de le saisir sur le vif) elle était profondément nourrie de l'esprit et\ndu style italiens. On se sent tout près ici, par moments, des maîtres de l'Opéra\nitalien duxvme siècle, d'un Caldara, presque d'un Pergolese. Il n'y a pourtant\npoint de doute: c'est déjà Gluck tout entier; et personne ne s'y méprendra.\nQu'est-ce à dire, sinon que Gluck fut en réalité, comme l'avait été Hândel,\nle premier des Italiens de son temps ? - Nous tâcherons de le montrer, quelque\nautre jour.\n(A suivre.)\n(1) Lettre de Mozart à son père, 19 février 1778 (traduction Henri de Curzonh Il semble\nqu'il y ait quelque contradiction dans le jugement de Mozart, qui, d'une part, accorde à la Ga-\nbrielli qu' a elle chantait avec art », et, de l'autre, déclare qu' « elle ne savait pas chanter».— Il\nfaut remarquer, d'ailleurs, qu'en 1778.1 a Gabrielli avait près de cinquante ans, etquhl ne serait\npas équitable de la juger d'après les appréciations de cette époque.\n\nROMAIN ROLLAND."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c034", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c034", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "42", "page_fin": "47", "image_debut": 42, "image_fin": 47, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.6", "titre_corps": "LA DANZA pastorale (inédite) à deux voix, de GLUCK, représentée à la cour de Vienne, le 5 mai 1755 (1). Air de Nice, chanté par la célèbre Caterina Gabrielli (2).", "titre_sommaire": "LA DANZA pastorale (inédite) à deux voix, de GLUCK, représentée à la cour de Vienne, le 5 mai 1755 (1). 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Suisse).\n(2) Orchestre : 2 violons, viole, basson et basse"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c041", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c041", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "48", "page_fin": "48", "image_debut": 48, "image_fin": 48, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.7", "titre_corps": "Le baromètre musical.", "titre_sommaire": "Le baromètre musical.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 48, "page_imprimee": "48", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.48", "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2317, "texte": "Le baromètre musical.\n\nTHEATRES\nPIÈCES REPRÉSENTÉES\nDATES\nRECETTES\nOpéra\nBacchus, les Barbares.\n15\ndécembre\nio856 fr.\n1\n95\nPaillasse, Bacchus.\n1 7\n—\n14234 fr.\n26\nPaillasse,Bacchus (service de 2E)\n» 9\n—\ni85o8 fr.\n91\n_\n22\n—\n1 6557 fr.\n41\n■—■\nFaust (représent, populaire).\n2 O\n—\n1 0175 fr.\nr f*\n00\n—.\nFaust.\n24\n—\n1 5249 ir.\n00\n—\nPaillasse,Bacchus (prix réduits).\n27\n—\n15 3 12 fr.\nr r% r\n5o\nSamson et Dalila, Paillasse.\n29\n—-\n212 53 fr.\n4I\n__\nSalammbô.\n31\n—\n12787 fr.\n76\nFaust.\n2\njanvier IQO3\n20354 fr.\n4I\nPaillasse, Samson.\n0\n0\n—\n17572 fr.\n00\n—\nLohengrin.\n3\n—\n1 4239 fr.\n41\n—\nPaillasse, Samson.\n7\n—\n20326 fr.\n76\nRoméo et Juliette.\n9\n—\n1 5o81 fr.\n41\nPaillasse, Samson.\n1 2\n—\n16877 fr.\n41\n—\nFaust.\n14\n—\ni6568 fr.\n76\nPaillasse, Samson.\n16\n—\n20598 fr.\n41\n—\nRigoletto, Bacchus.\nMaître Wolfram, Lakmé.\nl7\n—\n10611 fr.\n00\nOpéra-Comique\n1 5\ndécembre\n6743 fr.\n00\n—\nLa Carmélite (première;.\n16\n—\n2 213 fr.\n00\n—\nManon.\n17\n—\nÔ2O3 fr.\n5o\n—\nMireille.\n18\n—\n4194 fr.\n00\n—\nPelléas et Mélisande.\nl9\n—\n4084 fr.\n00\n—\nLouise.\n20\n—\n58z5 fr.\n00\nLakmé, le Chalet.\n21\ndéc. matinée\n6515 fr.\n00\n—\nMignon.\n21\ndéc. soirée\n5ooi fr.\n00\n—\nla Vie de Bohême.\n22\n—\n2932 fr.\n5o\n—\nLa Carmélite.\n23\n—\n9661 fr.\n5o\n—\nLa Basoche.\n24\n—\n8481 fr.\n5o\n—\nLe Caïd, La Fille du Régiment.\n25\ndéc.\n5917 fr.\n00\n—\nLa Carmélite.\n25\ndéc. soirée\np3 31 fr.\n00\n—\nManon.\n26\n■—\n5929 fr.\n5o\n—\nLa Carmélite.\n27\n—\n9717fr-\n5o\n—\nLe Chalet, la Vie de Bohême.\n28\ndéc. matinée\n628 fr.\n5o\n—\nCarmen.\n28\ndéc. soirée\n5o68 fr.\n00\n-—\nMireille.\n29\n■—\n3264 fr.\n5o\n—-\nLa Carmélite.\n3o\n—\n6394 fr.\n00\n—\nLouise.\n3i\n—\n5647 fr.\n00\n—\nLa Basoche.\n1er janvier\n6587 fr.\n00\n—\nDomino noir.\n2\njanv. matinée\n8211 fr.\n5o\n—\n—\n2\njanv. soirée\n7912 fr.\n00\n—\nFille du Régiment, Lakmé.\n3\njanv. matinée\n6758 fr.\n00\n—\nLa Carmélite.\n3\njanv. soirée\n98G 1 fr.\n5o\n—\nCarmen.\n4\njanv. matinée\n8749 fr.\n5o\n—\nLouise.\n4\njanv. soirée\n4939 fr.\n5o\n—\nLa Carmélite.\n5\n—\n4584 fr.\n5o\n—\nPelléas et Mélisande.\n6\n—\n3984 fr.\n5o\n—\nLa Carmélite.\n7\n8\n—.\n5693 fr.\n00\n—\nLa Basoche.\n—\n5246 fr.\nto\n—\nLa Carmélite.\n9\n—-\n7724 fr.\n5o\n—\nLouise.\n1 0\n—\n8848 fr.\n00\n—\nMignon.\n1 1\njanv. matinée\njanv. soirée\n6286 fr.\n5o\n—\nLakmé, Maître Wolfram.\n1 1\n4450 fr.\n5o\n—\nLa Carmélite.\n1 2\n—\n4582 fr.\n00\n—\nMme Vie de Bohême.\n1 3\n—\n3184 fr.\n5o\n—\nLouise.\n1 4\n—\n3619 fr.\n00\n—\nLa Carmélite.\n1 5\n—\n8043 fr.\n5o\nCarmen.\n1 6\n■ \"*\n6346 fr.\n00\nPHYSICUS."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c042", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c042", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "48", "page_fin": "48", "image_debut": 48, "image_fin": 48, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; 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Albers est un bon chanteur et un\nbon acteur. Quant àMlle Friché, la froideur qui lui a été reprochée de différents\ncôtés ne me semble pas un défaut : la fiancée du bel André n'est pas une Chimène.\nSon âme enfantine à demi ne se dégage que lentement de ses naïvetés, de son\nindécision, et même d'un soupçon de vulgarité. Et lorsqu'elle a enfin compris la\nnoblesse de l'Etranger, l'Etranger s'est sacrifié. Vita ne symbolise pas seule-\nment la Jeunesse : elle est aussi (( une jeunesse )). C'est ce que Mlle Friché nous\na fort bien montré.\nEn guise de lever de rideau, Attendez-moi sous ïOrme, de M. Vincent d'lndy\n(1883). Cet acte aimable est d'un musicien en possession de tous les secrets de\nson art, et capable d'écrire correctement jusqu'à un opéra comique."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c044", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c044", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "49", "page_fin": "51", "image_debut": 49, "image_fin": 51, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.9", "titre_corps": "Lectures musicales.", "titre_sommaire": "Lectures musicales.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 49, "page_imprimee": "49", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.49", "debut_caractere": 1453, "fin_caractere_exclue": 2849, "texte": "Lectures musicales.\n\nUNE GRÈVE DE MUSICIENS A ROME\nEN L'AN 312 AVANT JÉSUS-CHRIST\n\nCe n'est point un conte. Ce n'est même pas un apologue de circonstance, où\nl'incogxiito de l'antiquité vient masquer quelques personnalités de l'heure pré-\nsente. Nous racontons simplement, sur la foi d'un poète, une petite scène fami-\nlière de la vie romaine, et si, d'aventure, de menus événements, dont les\nParisiens furent les récents témoins, donnent aux vers d'Ovide un séduisant\ncachet d'actualité, la faute en est à nos contemporains, artistes mécontents de\nleur sort, qui s'avisèrent, l eût-on cru ? pour faire entendre leurs doléances,\nd'imiter leurs lointains ancêtres de la république romaine. Or donc, nos musi-\nciens s'étaient mis en grève : c'est leur droit, dira quelqu'un. Déjà, Paris avait\nvu des grèves et des grévistes de toute nature : boulangers et charbonniers,\ncochers de fiacre et conducteurs d'omnibus, garçons coiffeurs et garçons de\ncafé. (( Pourquoi pas ? )) se dirent, un jour, les artistes de nos music-halls, et,\nincontinent, les voilà qui démontent les flûtes et brisent leurs archets.\nC'était la grève. Chacun de se féliciter et de croire qu'au moins l'idée était\noriginale et neuve. Nenni, Messieurs, pas même. Lisez plutôt cette vieille\nhistoire (2).\n\n(1) Voir les articles parus clans les nos de novembre et décembre 1902.\n(2) OVIDE, Fastes, VI 651-693. Texte de Riese (1874)."}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": "50", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.50", "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2127, "texte": "Et iam Quinquatrus iubeor narrare minores,\nNnnc ades ô ceptis, flaua Minerua, mets.\n(( Cur nagus incedit tota tibicen in urbe ?\nQuid sibi personce, quid stola longa uolunt ? ))\nSic ego ; sic posita Tritonia cuspide dixit ;\nPossim ntinam doctœ uerba referre dece .\n(( Temporibus ueterum tibicinis usus auorum\nMagnus, et in magno semper honore fuit.\nCantabat fanis, cantabat tibia ludis,\nCantabat mœstis tibia funenbus.\nDulcis erat mercede labor ; tempusque secutum.\nQuod subito gratœ franger et artis opus (i).*\n) Ad de quod œdilis, pompam qui funeris irent,\nArtifices solo s iusserat esse decem.\nExsilio mutant urbem, Tiburque recedunt :\nExsilium quodam tempore Tibur erat !\nQuceritur in scena caua tibia ; quœritur ans ;\nDucit supremos nœnia nulla toros.\nSeruierat quidam, quantolibet ordine dignus,\nTibure ; sed longo tempore liber erat.\nRure dapes parat ille suo ; turbamque canoram\nConuocat ; ad festas conuenit illa dapes.\nNox erat ; et uinis oculique animique natabant,\nQuum prcecomposito nuntius ore uenit ;\nAtque ita : (( Quid cessas conuiuia soluere ? )) dixit ;\n(( Auctor uindictœ iam uenit ecce tuce. ))\nNec mora : conuiuce ualido titubantia uino\nMembra mouent / dubii stantque labantque pedes.\nAt dominas, (( Discedite ! )) ait ; plaustroque morantes\nSustulit : in plaustro scirpea latafuit.\nAlliciunt somnos tempus, motusque, merumque ;\nPotaque se Tibur turba redire putat.\nJamque per Esquilias romanam intrauerat urbem ;\nEt mane in medio plaustra fuere foro.\nPlautius, ut possent specie numeroque senatum\nFallere, personis imper at or a tegi ;\nAdmiscetque alios ; et, ut nunc tibicina cœtum\nAugeat, in longis uestibus ire iubet.\nSic reduces bene posse tegi, ne for te notentur\nContra colleoœ iussa redisse sui.\no\nRes placuit ; cultuque nouo licet idibus uti ;\nEt canere ad ueteres uerba iocosa modos.\nOn traduit mal un poète, surtout quand on le traduit avec la préoccupation\nde l'histoire. Interprétons plutôt.\nEn l'an 442 de la république, c'est-à-dire en 312 avant Jésus-Christ, alors\nque la vogue des joueurs de flûte était à Rome à son apogée, le censeur Appius\n\n(1) Lacune dans le texte."}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": "51", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.51", "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 3536, "texte": "Claudius Caccus avait voulu, sur l'avis du Sénat, réduire à dix le nombre des\njoueurs de flûte, qui avaient accoutumé de se faire entendre aux funérailles.\nLeur concert était toujours bien rétribué : aussi le coup fut-il dur àla corpora-\ntion. Tous les musiciens protestèrent contre cette mesure, secouèrent sur l'ingrate\ncité la poussière de leurs sandales et volontairement s'exilèrent à Tibur, qui\nen ce temps-là, remarque Ovide, n'était point une villégiature folâtre. Dès lors,\nil manqua quelque chose dans la vie des bons Romains. En l'absence des joueurs\nde flûte, les théâtres parurent froids, les autels tristes, aucune voix ne s'éleva\nplus autour de la couche des morts. Le peuple regretta l'absence de ses musiciens\nfavoris et n'était d'ailleurs pas fâché de faire un peu d'opposition au Sénat ; si\nbien que le collègue d'Appius Claudius Caccus, qui se nommait C. Plautius\nVenox, usa d'un subterfuge pour les faire rentrer. Il se rendit à Tibur, et là,\ndans une villa qui lui appartenait, leur fit offrir un festin où les meilleurs crus\nne furent pas épargnés. Nos joueurs de flûte burent tant et tant que, la nuit\nvenue, ils étaient tous parfaitement ivres. Un compère entre dans la salle, et,\ninterpellant l'amphitryon : « Holà ! dit-il, tu oublies de congédier tes convives,\net ne sais-tu pas que ton maître va venir ? —• Grands dieux ! mes amis,\nqu'entends-je ? bonsoir et partez vite !» A la porte, comme par hasard et pour\nreconduire les invités chez eux, des chariots attendaient. Les musiciens montent\nen titubant, et, bientôt engourdis par le balancement, levin et le sommeil, ils\ns'imaginent rentrer à Tibur, tandis qu'on les achemine vers Rome, où ils arrivent\nà l'aube par la Porte Esquiline : ils furent bientôt en plein forum.\nPlautius, pour tromper la vigilance du Sénat et de son collègue Appius\nClaudius, avait caché sous des masques de théâtre le visage de ses musiciens et\nles avait affublés de robes longues, afin qu'ils ne fussent point reconnus, en\nmême temps que, pour faire illusion sur leur nombre, il avait convié des joueuses\nde flûte à monter avec eux dans les chars. A Rome, on rit beaucoup de l'aven-\nture. Appius Claudius et les sénateurs se montrèrent gens d'esprit : ils rirent\ncomme tout le monde.\nEn souvenir de cette histoire, chacun se dit que, puisqu'elle était amusante,\nil fallait la recommencer. Aussi, le treize juin de chaque année, célébrait-on à\nRome des fêtes appelées Quinquatrus minusculœ : c'était des fêtes musicales où\nceux qui y prenaient part avaient la figure cachée sous un masque, comme au\ncarnaval de nos jours.\nEnfin, un denier de L. Plautius Plancus, magistrat monétaire vers 709\n(45 avant Jésus-Christ), rappelle ce curieux incident de la vie de l'un de ses\nancêtres. Sur une face, le char de l'Aurore fait allusion à la rentrée des musiciens\ndans Rome, et de l'autre côté, le masque se rapporte à ceux dont les musiciens\nétaient affublés pour n'être point reconnus (1).\nUn moraliste aurait ici sa conclusion toute trouvée : le vin qui enivre les\njoueurs de flûte à Tibur, qui les empêche de deviner le stratagème et les fait\nse réveiller en plein forum, quand ils sont déjà pris au piège, ce n'est autre\nchose que les paroles dorées et les beaux discours des meneurs, qui, dans les\ngrèves, cherchent avant tout...\nMais, chut ! n'avons-nous point dit que notre récit était une histoire véridiqué\net non un apologue ?\n\nPIERRE AUBRY.\n\n(i) Babeion, Monnaies de la rêpubliqut romaines t. 11, p. 325 et 326.— Y. Eckheb Doctr. num*\nvei.t t. 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Ce n'est même pas un apologue de circonstance, où\nl'incogxiito de l'antiquité vient masquer quelques personnalités de l'heure pré-\nsente. Nous racontons simplement, sur la foi d'un poète, une petite scène fami-\nlière de la vie romaine, et si, d'aventure, de menus événements, dont les\nParisiens furent les récents témoins, donnent aux vers d'Ovide un séduisant\ncachet d'actualité, la faute en est à nos contemporains, artistes mécontents de\nleur sort, qui s'avisèrent, l eût-on cru ? pour faire entendre leurs doléances,\nd'imiter leurs lointains ancêtres de la république romaine. Or donc, nos musi-\nciens s'étaient mis en grève : c'est leur droit, dira quelqu'un. Déjà, Paris avait\nvu des grèves et des grévistes de toute nature : boulangers et charbonniers,\ncochers de fiacre et conducteurs d'omnibus, garçons coiffeurs et garçons de\ncafé. (( Pourquoi pas ? )) se dirent, un jour, les artistes de nos music-halls, et,\nincontinent, les voilà qui démontent les flûtes et brisent leurs archets.\nC'était la grève. Chacun de se féliciter et de croire qu'au moins l'idée était\noriginale et neuve. Nenni, Messieurs, pas même. Lisez plutôt cette vieille\nhistoire (2).\n\n(1) Voir les articles parus clans les nos de novembre et décembre 1902.\n(2) OVIDE, Fastes, VI 651-693. 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Interprétons plutôt.\nEn l'an 442 de la république, c'est-à-dire en 312 avant Jésus-Christ, alors\nque la vogue des joueurs de flûte était à Rome à son apogée, le censeur Appius\n\n(1) Lacune dans le texte."}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": "51", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.51", "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 3536, "texte": "Claudius Caccus avait voulu, sur l'avis du Sénat, réduire à dix le nombre des\njoueurs de flûte, qui avaient accoutumé de se faire entendre aux funérailles.\nLeur concert était toujours bien rétribué : aussi le coup fut-il dur àla corpora-\ntion. Tous les musiciens protestèrent contre cette mesure, secouèrent sur l'ingrate\ncité la poussière de leurs sandales et volontairement s'exilèrent à Tibur, qui\nen ce temps-là, remarque Ovide, n'était point une villégiature folâtre. Dès lors,\nil manqua quelque chose dans la vie des bons Romains. En l'absence des joueurs\nde flûte, les théâtres parurent froids, les autels tristes, aucune voix ne s'éleva\nplus autour de la couche des morts. Le peuple regretta l'absence de ses musiciens\nfavoris et n'était d'ailleurs pas fâché de faire un peu d'opposition au Sénat ; si\nbien que le collègue d'Appius Claudius Caccus, qui se nommait C. Plautius\nVenox, usa d'un subterfuge pour les faire rentrer. Il se rendit à Tibur, et là,\ndans une villa qui lui appartenait, leur fit offrir un festin où les meilleurs crus\nne furent pas épargnés. Nos joueurs de flûte burent tant et tant que, la nuit\nvenue, ils étaient tous parfaitement ivres. Un compère entre dans la salle, et,\ninterpellant l'amphitryon : « Holà ! dit-il, tu oublies de congédier tes convives,\net ne sais-tu pas que ton maître va venir ? —• Grands dieux ! mes amis,\nqu'entends-je ? bonsoir et partez vite !» A la porte, comme par hasard et pour\nreconduire les invités chez eux, des chariots attendaient. Les musiciens montent\nen titubant, et, bientôt engourdis par le balancement, levin et le sommeil, ils\ns'imaginent rentrer à Tibur, tandis qu'on les achemine vers Rome, où ils arrivent\nà l'aube par la Porte Esquiline : ils furent bientôt en plein forum.\nPlautius, pour tromper la vigilance du Sénat et de son collègue Appius\nClaudius, avait caché sous des masques de théâtre le visage de ses musiciens et\nles avait affublés de robes longues, afin qu'ils ne fussent point reconnus, en\nmême temps que, pour faire illusion sur leur nombre, il avait convié des joueuses\nde flûte à monter avec eux dans les chars. A Rome, on rit beaucoup de l'aven-\nture. Appius Claudius et les sénateurs se montrèrent gens d'esprit : ils rirent\ncomme tout le monde.\nEn souvenir de cette histoire, chacun se dit que, puisqu'elle était amusante,\nil fallait la recommencer. Aussi, le treize juin de chaque année, célébrait-on à\nRome des fêtes appelées Quinquatrus minusculœ : c'était des fêtes musicales où\nceux qui y prenaient part avaient la figure cachée sous un masque, comme au\ncarnaval de nos jours.\nEnfin, un denier de L. Plautius Plancus, magistrat monétaire vers 709\n(45 avant Jésus-Christ), rappelle ce curieux incident de la vie de l'un de ses\nancêtres. Sur une face, le char de l'Aurore fait allusion à la rentrée des musiciens\ndans Rome, et de l'autre côté, le masque se rapporte à ceux dont les musiciens\nétaient affublés pour n'être point reconnus (1).\nUn moraliste aurait ici sa conclusion toute trouvée : le vin qui enivre les\njoueurs de flûte à Tibur, qui les empêche de deviner le stratagème et les fait\nse réveiller en plein forum, quand ils sont déjà pris au piège, ce n'est autre\nchose que les paroles dorées et les beaux discours des meneurs, qui, dans les\ngrèves, cherchent avant tout...\nMais, chut ! n'avons-nous point dit que notre récit était une histoire véridiqué\net non un apologue ?\n\nPIERRE AUBRY.\n\n(i) Babeion, Monnaies de la rêpubliqut romaines t. 11, p. 325 et 326.— Y. Eckheb Doctr. num*\nvei.t t. 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Liber Gradualis de Solesmes, p. 185. 2G édition.)\nEt telle est bien paroles et musique la clef de YEtranger : les premiers mots\npourraient lui servir d'épigraphe (v. dans la partition, p. 50, 2e portée, après les mots\n(( Et pourtant aimer les autres, servir les autres, etc. », et à la dernière page de la\npartition, encore le même thème, combiné avec le motif de l'émeraude).\nVoilà déjà plusieurs études sur YEtranger qui me tombent sous les yeux et je n'y\nai point encore trouvé cette remarque si simple.\nEt il y en a une autre, musicalement intéressante, que je n'ai pas rencontrée davan-\ntage : c'est l'unité tonale de l'œuvre. D'une manière générale— mais très nettement\nle premier acte en la, le second en fa. Le ton de si [7 est exclusivement réservé au\njeune fat à l'âme médiocre, André le douanier. A ce propos, je ne puis trouver comme\nvous que le maître lui a épargné l'ironie : elle me paraît évidente dans ses passages\ntels que la fin de phrase, page 81 : « Car tu sais bien que c'est toi que j'aime, et rien\nne vaut ton sourire à mes yeux ! » C'est là pure convention sentimentale (je parle de\nla musique), très certainement voulue.\nVeuillez excuser, Monsieur, un simple amateur profane, profondément attaché à\nl'œuvre admirable dont il s'agit : œuvre, non seulement de grand musicien, mais\naussi de « brave homme », si j'ose dire.\n\nUn amateur profane ! Il fut certes un temps où les amateurs profanes, en\nFrance, n'avaient cure du Graduel de Solesmes ou de l'unité tonale d'un opéra\nnouveau. Félicitons d'abord M. Allix de mériter si bien ce beau nom d'amateur,\nqui fut souvent profané, mais à qui ne convient pas le qualificatif de profane,\nn'en déplaise à la modestie de notre correspondant : car un amateur, par cela\nseul qu'il aime et recherche la bonne musique, ne saurait être un profane.\nLa première remarque est parfaitement exacte : on trouve dans l'antienne\nÜbi caritas le noyau mélodique du thème de l'Etranger. Si dans notre étude, ce\nthème a été rapproché d'une autre antienne, c'est simplement qu'on avait eu occa-\nsion de la citer et de l'analyser précédemment. On a voulu, par cet exemple, mon-\ntrer en quoi la pensée de M. d'lndy diffère de la pensée grégorienne, même quand\nelle s'en inspire. 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Je reproduis ses transcriptions pour la commodité\nsans les approuver. Or, le grand mystique, qui ne s'est pas contenté d'être poète,\nmais qui, par ses disciples et confrères, a poursuivi la continuation de sa doctrine et\nde sa propagande, naquit en 1 207 de notre ère à B alkh et mourut en 1 273 à Iconium,\noù il s'était fixé vers 1227. Ce qu'on a imprimé de plus récent sur lui est une notice\ncourte et substantielle dans PaulHorn, Geschichte der pe?~sischen Litteratur (Leipzig,\n1901), pp. 161-168. •••\nPermettez-moi aussi de signaler par votre entremise au P. J. Thibaut un travail\nconsidérable qui lui a échappé, parce qu'il est enfoui dans une véritable nécropole,^"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": "54", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.54", "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 477, "texte": "un volume collectif comprenant des mémoires de divers auteurs sur des sujets non\nmoins divers. Dire que c'est un dilettante tel que moi qui ai l'honneur de révéler à\nun musicographe aussi savant que le P. J. Thibaut : J.-P.-N. Land, Recherches sur\nl'histoire de la gamme arabe, dans les Actes du sixième Congrès international des\nOrientalistes, 2e partie, section I, sémitique (Leide, 1885), pp. 35-i6B.\nVeuillez agréer, etc.\n\nHARTWIG DERENBOURG,\nMembre de l'Institut."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c051", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c051", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "54", "page_fin": "55", "image_debut": 54, "image_fin": 55, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.12", "titre_corps": "«Titania», de M. Georges Hüe A L'OPÉRA-COMIQUE.", "titre_sommaire": "«Titania», de M. Georges Hüe A L'OPÉRA-COMIQUE.", "signature_source": "LOUIS SCHNEIDER", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 54, "page_imprimee": "54", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.54", "debut_caractere": 479, "fin_caractere_exclue": 3162, "texte": "«Titania», de M. Georges Hüe\nA L'OPÉRA-COMIQUE.\n\nOn attendait avec une certaine impatience la Titania, de M. Georges Hue,\nque vient de représenter l'Opéra-Comique. Le jeune auteur du Roi de Paris\navait été écrasé à l'Opéra, où il n'avait pu donner la mesure de ses moyens dans\nun cadre trop grand et avec un sujet un peu démodé.\nCette fois il est allé demander son inspiration aux voix qui bruissent dans les\nforêts, il a cherché à traduire le mystère des frissons qui agitent les grands arbres\net font frissonner les broussailles. Le livret que lui ont fourni Louis Gallet et\nM. André Corneau est une féerie puisée à la même source que VObéron de Weber.\nEn lisant les notes du Songe d'une Nuit d'été dans la traduction de Shakespeare\nfaite par François-Victor Hugo, les deux librettistes ont remarqué l'épisode de\nYann le Rimeur et y ont vu un sujet de drame musical.\nNous sommes à l'orée d'un bois peuplé de lutins et de fées. C'est là qu'Obéron\nleur roi et Titania leur reine prennent leurs ébats. Yann le Rimeur vient rêver\nen ces sentiers où la mousse assourdit le bruit de ses pas, où les feuilles qui\ntombent semblent lui parler. Yann rêve d'amour, mais d'amour impossible. C'est\nainsi qu'il repousse la tendre et douce bergère Hermine, qui lui offre ingénument\nson cœur. Mais qu'apparaisse Titania, nimbée d'une atmosphère vaporeuse,\nTitania, l'insaisissable chimère, il lui adresse des paroles brûlantes. Et cette fois,\nTitania écoute complaisamment ces aveux ; mais comme elle ne peut pas aimer\nsur terre, elle propose à Yann de l'emporter à travers l'espace sur la croupe d'un\nde ses chevaux ailés, et Yann accepte.\nAu 2e acte, c'est le royaume d'Obéron, les nuées, les vapeurs de TEmpyrée.\nObéron trône là au milieu de jeunes fées qui lui font oublier Titania. Tandis\nqu'il s'endort, voici Titania qui rentre avant l'aube ; elle est accompagnée de Yann,\net tous deux chantent l'extase des premiers baisers. Mais Obéron se réveille, et\naperçoit Titania ; tous deux se reprochent leurs petits méfaits conjugaux en une\nscène qui allonge l'action sans la servir et qui rappelle la situation exactement\nsemblable de Wotan et de Fricka au 2e acte de la Walkyrie. Mais Obéron parle\ntout comme un dieu de cet Olympe spécial que nous devons à Meilhac et Halévy,\net il supporte son infortune avec le sourire aux lèvres et le tonnerre aux mains.\nLe 3e acte nous ramène dans la forêt du ier acte, mais la neige tombe et les\narbres s'inclinent vers la terre. Yann est étendu, désespéré; il poursuit toujours\nsa chimère. En vain Hermine essaie de le ranimer ; il meurt, rêvant une dernière\nfois à celle qu'il a cru aimer, et Titania lui apparaît pour s'enfuir dès qu'il veut la\nsaisir."}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": "55", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.55", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2841, "texte": "Telle est cette légende féerique, d'un symbolisme facile, d'une imagination\nfort poétique. Trois actes peuvent-ils être assez nourris avec un pareil sujet pour\npouvoir nous intéresser ? L'épisode est un peu menu évidemment, et tel qu'il\nV\nest présenté, il est assez inexpliqué, tout comme s'il avait été mutilé par les\nauteurs avant d'arriver à la scène.\nM. Georges Hue s'est attaché à faire ressortir tout le côté pittoresque de ce\nsujet ; il se sert fort habilement de l'orchestre ; la symphonie n'a pour lui pas\nde secrets, et l'on relèverait difficilement une faute d'orchestration en ces trois\nactes. La pensée se détache claire au-dessus de la pâte orchestrale. L'idée mélo-\ndique est délicate, distinguée; mais elle a quelquefois des parentés avec du\n(( déjà entendu )). Là c'est une sonorité qui rappelle Wagner; ici on aperçoit la\nsilhouette d'une idée qui ressemble à du Debussy ; plus loin c'est Weber que l'on\ncôtoie. M. Georges Hue est certes assez riche de son propre fonds pour n'avoir\npas besoin d'aller demander l'aumône d'une ou deux mesures à ses confrères.\nAussi cette adoption de musiques étrangères est-elle chez lui comme un effet\nréflexe, mais non réfléchi ; et sa partition de Titania nous prouve suffisamment\nqu'il sait, tout comme un autre, être personnel quand il veut, ou du moins quand\nil a soin de n'écouter pas autour de lui. Ainsi la ronde villageoise du ieracte a\nde la fraîcheur ; les voix dans l'espace au 2e acte ont un charme vaporeux ; et\nle prélude symphonique du 3e acte est une bonne page symphonique. Titania\nest une œuvre musicale qui fait honneur à M. Georges Hue.\nDans une féerie sans musique on a coutume de nommer le directeur du théâ-\ntre et le décorateur. A plus forte raison convient-il de les féliciter à propos d'une\nféerie musicale. M. Albert Carré, directeur de l'Opéra-Comique, trouve le\nmoyen de se surpasser lui-même à chaque œuvre nouvelle, et son fidèle Achate,\nle décorateur Jusseaume, exécute des décors qui sont de vrais tours de force.\nC'est ainsi que M. Carré, s'inspirant peut-être du merveilleux médaillon de\nBenjamin-Constant qui sert de plafond à l'Opéra-Comique, a imaginé d'em-\nprisonner un coin du ciel pour y faire trôner Obéron sur un lit de nuages en\nune atmosphère de brouillards matinaux. C'est s'ingénier à traduire en réalités\ndes visions de peintres, et, ce qui est encore plus étonnant, c'est y réussir.\nL'interprétation est excellente : il faut citer en première ligne l'orchestre et\nson chef, M. Luigini, chez qui la précision n'exclut pas la couleur. Mme Raunay\nprête à Titania sa beauté et l'autorité de son chant ; Maréchal donne au person-\nnage de Yann de la chaleur et de l'éclat; Mme Marguerite Carré est exquise de\ncharme et d'ingénuité dans Hermine, et M. Allard a le bon goût de ne pas\n(( charger )) le rôle d'Obéron.\n\nLOUIS SCHNEIDER."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c052", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c052", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "55", "page_fin": "60", "image_debut": 55, "image_fin": 60, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.13", "titre_corps": "Informations.", "titre_sommaire": "Informations.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 55, "page_imprimee": "55", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.55", "debut_caractere": 2843, "fin_caractere_exclue": 3166, "texte": "Informations.\n\nPendant le mois de février, la Société des concerts donnera aux dates sui-\nvantes ses séances musicales, dans la salle du Conservatoire :\nLes dimanches ler, 8, 15, 22 février à deux heures.\nLe Comité d'examen des classes d'enseignement musical au Conservatone\nnational est ainsi constitué pour l'année 1903 :"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": "56", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.56", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2797, "texte": "Classes.\nComposition, Contrepoint, fugue, MM. Raoul Pugno, Lucien Hillemacher ;\nHarmonie, — Gabriel Fauré, Paul Hillemacher ;\nSolfège, — Weckerlin, Henri Busser;\nChant, — Engel, Ch. Lefebvre ;\nDéclamation lyrique, — Henri Maréchal, Lucien Fugère ;\nOrgue, — G. Fauré, Gigout;\nPiano et harpe, — Nollet, Gabriel Pierné ;\nInstruments à archet, — Van Waefelghem, Marthe ;\nInstruments à vent, — Emile Jonas, H. Dupont ;\nEnsemble instrumental, •— Taudou, G. Pfeiffer.\n— Le Conseil supérieur d'enseignement du Conservatoire (section des études\nmusicales) s'est réuni le samedi 17 courant à 5 h., à la Direction des Beaux-\nArts, rue de Valois. L'ordre du jour indiquait : i° fixation des programmes de\nl'exercice public des élèves; 20 projet de création d'une classe de harpe chro-\nmatique ; 30 question des suppléances.\nAprès une discussion assez vive, la majorité du Conseil a donné un avis favo-\nrable à la création d'une classe de harpe chromatique (système Lyon). La\nharpe, on le voit, subit la même évolution que le cor et la trompette : diatoni-\nque (avec pédales pour des exceptions restreintes), elle avait des ressources\nlimitées ; chromatique, elle pourra se prêter à toutes les complications de l'écri-\nture moderne ; il est équitable que les deux types de harpe soient cultivés simul-\ntanément.\n— A l'occasion du IER janvier, M. Cl. Debussy a été nommé chevalier\ndans l'ordre de la Légion d'honneur. Nous adressons à l'auteur de Pelléas,\nqui est aussi celui de la Damoiselle Elue, des félicitations dont la sincérité\nne fera de doute pour aucun des lecteurs de cette Revue. Détail particulier, tout\nà l'honneur du compositeur ainsi que du Ministère : M. Debussy n était pas\ncandidat.\n— ECOLES NATIONALES DE MUSIQUE DES DÉPARTEMENTS. — Bayonne. —\nMme Desvignes, Gabrielle, a été nommée professeur de piano à l'Ecole natio-\nnale de musique de Bayonne. Mlle Delie Silva, professeur de musique à Bayonne,\na été nommée agrégée du cours de solfège des jeunes filles. — M. Pierre, délé-\ngué à la classe de violon, a été nommé professeur de cette classe en rempla-\ncement de M. Labadie.\n— DÉCENTRALISATION ARTISTIQUE. — Par décision de M. le Ministre de l'Ins-\ntruction publique et des Beaux-Arts, une somme de cinq cents francs vient\nd'être allouée à la « Société de musique classique de Perpignan )), présidée\npar M. Gabriel Baille, directeur de l'Ecole nationale de musique de cette ville.\nUne même somme a également été accordée à la « Société Sainte-Cécile »\nde Bordeaux, présidée par M. A. Sourget.\nD'autre part, M. Chaumié vient d'allouer une subvention de mille francs à\nl'œuvre de <( Mimi Pinson », fondée par M. Gustave Charpentier.\n— UNE ENQUÊTE SUR L'INFLUENCE DE LA MUSIQUE ALLEMANDE. — Le Mercure de\nFrance, continuant son enquête, commencée depuis quelques mois, sur l'in-"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": "57", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.57", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3726, "texte": "fluence allemande en France, publie dans son numéro de janvier les réponses\nde 14 critiques ou compositeurs, sur les rapports de la musique allemande\net de la musique française. La musique allemande n'est pas trop bien traitée.\nM. ALFRED BRUNEAU et M. EUGÈNE D'HARCOURT sont à peu près seuls à défen-\ndre, sans réserve, son influence sur notre école. M. PIERRE DE BRÉVILLE dit\nqu'il n'y a pas eu influence de l'Allemagne, mais d'un Allemand : Wagner, et\nque cette action a maintenant fini de s'exercer ; les jeunes musiciens français\nne connaissent presque plus Wagner, et se réclament de Berlioz, ou de Cho-\npin, ou de Grieg. -M. CLAUDE DEBUSSY dit qu'il n'y a jamais (( aucun danger\nd'imitation que pour les esprits susceptibles d'être domestiqués ». A noter son\nappréciation de « Wagner, qui fut un beau coucher de soleil, que l'on a pris\npour une aurore )), et de Pcirsifal, (( démenti génial à la Tétralogie ».\nM. VINCENT D'INDY, avec une grande largeur d'esprit, défend « le libre-échange\nintellectuel », et n'y voit aucun danger. (( A toutes les époques, l'influence\nétrangère a été un bienfait, puisqu'elle a, par une sorte de réaction nécessaire,\npresque toujours donné naissance à une nouvelle manière d'art national. »\nMalgré toutes les influences, chacun reste de sa race. Auber et Hérold, qui\nétaient des italianisants, sont essentiellement français. Et (( rien ne pourra\nempêcher un Italien employant ostensiblement des procédés allemands de faire\nde la musique éminemment italienne et même mauvaise, voyez Masca-\ngni. » M. JULES COMBARIEU déclare que (( l'influence allemande, au point de\nvue musical, est à peu près nulle aujourd'hui, après avoir été prépondérante ».\nM. ROMAIN ROLLAND ne croit plus possible, à notre époque, la suprématie\nd'esprit d'une nation sur les autres ; (( car il s'est fait entre toutes une sorte\nde nivellement d'esprit, de mélange européen ». En tout cas, il croit l'Allema-\ngne fort mal armée en ce moment, pour agir sur l'art des autres peuples. (( Il n'y\na plus d'esprit germanique : l'esprit qui règne dans la littérature et l'art alle-\nmands d'aujourd'hui semble être un esprit hétérogène, fait de Scandinave, de fran-\nçais, d'anglais, de russe et d'allemand, un esprit qui se renie lui-même, qui a\nhonte de son passé classique. En musique, le Hongrois Liszt et le Français Ber-\nlioz ont peut-être plus d'influence sur les jeunes compositeurs que Wagner. »\nM. CAMILLE CHEVILLARD affirme la supériorité delà jeune France musicale sur\nla jeune Allemagne, tout en notant certaines lacunes de l'éducation musicale\nfrançaise, trop pénétrée d'opéra, pas assez de musique pure. M. MAURICE\nKUFFERATH montre de même l'indépendance actuelle des jeunes écoles française,\nrusse, Scandinave, et conclut que « la plus mauvaise musique se fait aujour-\nd'hui à Berlin ». M. HUGUES IMBERT croit qu'on peut se pénétrer de l'esprit\nd'un autre peuple, sans perdre sa personnalité, et en donne comme exemples,\ndans la littérature, (( de grands penseurs, que Renan, Taine, Paul Bourget\nlui-même ». M. L. DE LA LAURENCIE critique âprement l'esthétique wagné-\nrienne, la Programmusik actuelle, et l'orchestration allemande, d'une sonorité\n«si grasse parfois qu'elle tourne à l'obésité ». Il salue le réveil de Yars gallica,\nqui va (( méditerraniser »la musique. M. JEAN MARNOLD commence par faire\nremarquer que ce que nous appelons la musique allemande est un art composé\nlui-même de bien des éléments étrangers, et surtout italiens. Il examine les\ngrandes influences musicales allemandes, qui lui paraissent se réduire à trois :\nBach, Schumann et Wagner ; et il diagnostique l'agonie de la musique allemande,\nqui (( râle sous le chloroforme néo-classique Mendelssohn-Brahms ou stupéfiée"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": "58", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.58", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3226, "texte": "de morphine romantico-wagnérienne )). Quant àM. EDOUARD DUJARDIN, il\nproclame que « la tradition juive, qui, il y a 1800 ans, est devenue la tradition\nchrétienne, a ressuscité grâce au protestantisme, et est idéalisée aujourd'hui par\nle Lohengrin impérial ! )) Il est bon d'ajouter que cette appréciation est une\namère critique dans l'esprit de l'auteur. On pourrait s'y tromper.\nNous nous abstenons de tout commentaire sur cette enquête, dont le principal\nintérêt, comme celui de toutes les enquêtes, est surtout de permettre de juger\nceux qui jugent les autres. Nous espérons que la musique allemande ne s'en\nportera pas plus mal, et nous attendons avec impatience, comme les autres années,\nla venue à Paris de Richard Strauss et des kapellmeister allemands.\n\nR. R.\n\nR. R.\nComme complément à l'enquête, cette petite statistique : Dans la dernière\nquinzaine, Carmen a été représentée en Allemagne et en Autriche, à Augsbourg,\nBerlin, Breslau, Cobourg, Cologne, Dûsseldorf, Francfort, Kœnigsberg, Halle,\nLeipzig, Magdebourg, Munich, Prague, Stuttgart, Vienne, Weimar, Wiesba-\nden ; et Mignon, k Augsbourg, Breslau, Dresde, Essen, Francfort, Gotha,\nHambourg, Hanovre, Magdebourg, Mayence et Wiesbaden (pour ne citer\nque ces deux pièces françaises).\n\nECOLE DES HAUTES ETUDES SOCIALES, 16, RUE DE LA SORBONNE . Ouverture\ndes cours et conférences d'histoire de la musique, organisés par M. Romain\nRolland. (Cours et conférences par MM. Pierre Aubry, Jules Combarieu, Lionel\nDauriac, Henry Expert, Frédéric Hellouin, Georges Houdard, Vincent d'lndy,\nLouis Laloy, Henri Lichtenberger, Charles Malherbe, Théodore Reinach,\nRomain Rolland, Julien Tiersot.)\nLundi 5 janvier. Leçon d'ouverture par M. Romain Rolland. Cours sur\nles Origines de l'Opéra (histoire des rapports de la musique avec la vie intellec-\ntuelle et morale de l'ltalie, aux xvie et xvue siècles). —M. Romain Rolland montre\nque ces origines remontent bien au delà de la réforme mélodramatique de Flo-\nrence, àla fin du xvie siècle. Il étudie le théâtre italien du xve siècle, et particu-\nlièrement les Sacre Rappresentazioni florentines, qui étaient des spectacles [entiè-\nrement en musique, c hantés d'un bout à l'autre, avec intermèdes dansés. Des-\ncription de certaines de ces représentations, données dans les églises de Flo-\nrence, et de leur admirable mise en scène dirigée par Brunelleschi et par les\nplus grands artistes de la Renaissance.\nLundi 12 janvier. Cours de M Pierre Aubry : La Musique française,\ndes origines à la Renaissance. - Etude des transformations de l'art musical\nO\nfrançais, duxneauxv° siècle. Rapports entre le développement de la musique et\ncelui des autres arts ; leur épanouissement, de Philippe-Auguste à Philippe le\nBel. Influence de la théologie et de la philosophie scolastique sur les conceptions\nmusicales du xuie et du xiv* siècle. De la nécessité de faire des éditions, non\nseulement littéraires, mais musicales, des troubadours et des trouvères, qui\nétaient à la fois poètes et musiciens. Suprématie de la musique française, au\nmoyen âge, sur l'art des autres nations.\nCours de M Théodore Reinach * La Mélodie dans la musique grecque.\nIntéressante étude des différents systèmes musicaux des Grecs: spondiaque, dia-"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": "59", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.59", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2577, "texte": "tonique, enharmonique, chromatique. Beaux exemples chantés avec un art très\nsûr par Mme Charles Dettelback.\nVendredi soir 16 janvier. Cours de M. Henry Expert :La Musique française\nau temps de la Renaissance. —M. H. E. combat l'opinion accréditée chez les his-\ntoriens de la musique, qui tend à personnifier l'art musical du xvie siècle dans\nPalestrina, qui n'en représente qu'une des multiples tendances. Il revendique\nles droits de l'art laïque de la Renaissance. Tableau général de la musique du\nxvie siècle, dans sa variété vivante : musique de cour, musique des humanistes,\nmusique populaire, et les trois puissants rameaux de l'art religieux : luthérien,\ncalviniste, catholique. Suprématie des maîtres franco-flamands sur l'ltalie,\njusque vers la moitié du xvie siècle.\nQuelques morceaux de musique chorale ont suivi cette conférence. En voici\nle programme:\nJosquin de Prés : Ave verum.\nGoudimel : Mon Dieu me paisi.\nJannequin : Petite ninfe folâtre.\nClaudin de Sermisy : Hau le boys.\nCosteley : Las, je n irai plus.\nClaude le Jeune : Revecy venir du printans.\nLundi i g janvier. Cours de M. Romain Rolland [suite). Etude du théâtre\nitalien du xvT siècle, et de la place de la musique dans les représentations\nlatines de Ferrare, Rome, Urbin, etc., et dans les Pastorales. Comment les\ncirconstances politiques (la liberté italienne, écrasée par la tyrannie espagnole,\npar la contre-réforme catholique, et par le despotisme des petits princes), en\nétouffant le théâtre littéraire, ont favorisé le développement du théâtfe musical.\nImportance de Tasse dans l'histoire du théâtre musical. Tasse musicien. Du\npassage de la Pastorale à l'Opéra.\nMlle Palasara a chanté d'une façon charmante deux admirables airs de pas-\ntorales en musique, par Péri et par Emilio de Cavalieri. Elle a été fort ap-\nplaudie.\nVendredi 23 janvier. —Conférence de M. Hellouin : Gossec et la musique de\nla Révolution. - Auditions du Chant du iq juillet, et de Y Hymne à l'Etre\nsuprême.\nProgramme des cours et conjérencespour février :\nLes lundi 2 et 16 février :\nA 4 heures : Cours de M. Houdard :\nE Evolution du rythme musical, de V antiquité gréco-romaine à la\nRenaissance.\nA 5 h. 1/2 : Cours de M. Romain Rolland [suite] : Les origines de l'Opéra.\n(Auditions de E. de Cavalieri, Péri, Caccini et Monteverdi, par\nMlle Palasara.)\nLes lundi 9 et 23 février :\nA 4 heures : Cours de M. Pierre Aubry (suite). La Musique française, des ori-\ngines à la Renaissance :\nA 5 h 1/2 : Cours de M. Théodore Reinach (suite): La Mélodie dans la musique\ngrecque.\n(Audition par Mme Charles Dettelbach)."}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": "60", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.60", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2154, "texte": "Les mardis, à 4 heures : Cours de M. Lionel Dauriac : Richard IVagner.\nLes vendredis 14 et 24 février, à 8 h. 4/4 du soir. Cours de M. Henry Expert\n{suite): La Musique française au temps de la Renaissance.\n(Auditions de musique chorale du xvie siècle.)\nVendredi 6 février, à Bh. 3/4 du soir : Concert de musique ancienne, vocale\net instrumentale.\nVendredi 20février, à 7 h. 4/4 du soir : Conférence de M. Vincent d Indy : Cé-\nsar Franck. (Avec auditions musicales.)\nA Nancy, M. J.-Guy Ropartz continue ses belles études sur la musique mo-\nderne et la musique russe, comme l'atteste le programme de son dernier con-\ncert (18 janvier) ;\n1. Hymne àla Justice M. A. MAGNARD.\n2. Parsifal R. WAGNER.\nFEnchantement du Vendredi saint.\n3 Tamar (IR# audition) M. M. BALAKIREW.\nPoème symphonique d'après Lermontow.\n4. Esquisse symphonique G. LEKEU.\n5. Psyché C. FRANCK.\nFragment symphonique.\n6. Symphonie en ut mineur L. VAN BEETHOVEN.\nA la Société des Sciences et des Arts de Lille, a eu lieu le lundi 22 décembre\n1092 une intéressante audition de musique du xvuie siècle, donnée par M. Paul\nPannier, membre de la Société, avec le concours de Mlle Louise Masson, pre-\nmier prix de piano du Conservatoire de Paris, professeur au Conservatoire de\nLille :\n1. Pièces pour viole de gambe (1725). . ♦ . . . . DE GAIX D'HERVELOIS (16..-] 7..).\nLa Milanèze, Menuet, L'Agréable, Gavotte.\n2. 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Raoul Pugno, Lucien Hillemacher ;\nHarmonie, — Gabriel Fauré, Paul Hillemacher ;\nSolfège, — Weckerlin, Henri Busser;\nChant, — Engel, Ch. Lefebvre ;\nDéclamation lyrique, — Henri Maréchal, Lucien Fugère ;\nOrgue, — G. Fauré, Gigout;\nPiano et harpe, — Nollet, Gabriel Pierné ;\nInstruments à archet, — Van Waefelghem, Marthe ;\nInstruments à vent, — Emile Jonas, H. Dupont ;\nEnsemble instrumental, •— Taudou, G. Pfeiffer.\n— Le Conseil supérieur d'enseignement du Conservatoire (section des études\nmusicales) s'est réuni le samedi 17 courant à 5 h., à la Direction des Beaux-\nArts, rue de Valois. L'ordre du jour indiquait : i° fixation des programmes de\nl'exercice public des élèves; 20 projet de création d'une classe de harpe chro-\nmatique ; 30 question des suppléances.\nAprès une discussion assez vive, la majorité du Conseil a donné un avis favo-\nrable à la création d'une classe de harpe chromatique (système Lyon). La\nharpe, on le voit, subit la même évolution que le cor et la trompette : diatoni-\nque (avec pédales pour des exceptions restreintes), elle avait des ressources\nlimitées ; chromatique, elle pourra se prêter à toutes les complications de l'écri-\nture moderne ; il est équitable que les deux types de harpe soient cultivés simul-\ntanément.\n— A l'occasion du IER janvier, M. Cl. Debussy a été nommé chevalier\ndans l'ordre de la Légion d'honneur. Nous adressons à l'auteur de Pelléas,\nqui est aussi celui de la Damoiselle Elue, des félicitations dont la sincérité\nne fera de doute pour aucun des lecteurs de cette Revue. Détail particulier, tout\nà l'honneur du compositeur ainsi que du Ministère : M. Debussy n était pas\ncandidat.\n— ECOLES NATIONALES DE MUSIQUE DES DÉPARTEMENTS. — Bayonne. —\nMme Desvignes, Gabrielle, a été nommée professeur de piano à l'Ecole natio-\nnale de musique de Bayonne. Mlle Delie Silva, professeur de musique à Bayonne,\na été nommée agrégée du cours de solfège des jeunes filles. — M. Pierre, délé-\ngué à la classe de violon, a été nommé professeur de cette classe en rempla-\ncement de M. Labadie.\n— DÉCENTRALISATION ARTISTIQUE. — Par décision de M. le Ministre de l'Ins-\ntruction publique et des Beaux-Arts, une somme de cinq cents francs vient\nd'être allouée à la « Société de musique classique de Perpignan )), présidée\npar M. Gabriel Baille, directeur de l'Ecole nationale de musique de cette ville.\nUne même somme a également été accordée à la « Société Sainte-Cécile »\nde Bordeaux, présidée par M. A. Sourget.\nD'autre part, M. Chaumié vient d'allouer une subvention de mille francs à\nl'œuvre de <( Mimi Pinson », fondée par M. Gustave Charpentier.\n— UNE ENQUÊTE SUR L'INFLUENCE DE LA MUSIQUE ALLEMANDE. — Le Mercure de\nFrance, continuant son enquête, commencée depuis quelques mois, sur l'in-"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": "57", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.57", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3726, "texte": "fluence allemande en France, publie dans son numéro de janvier les réponses\nde 14 critiques ou compositeurs, sur les rapports de la musique allemande\net de la musique française. La musique allemande n'est pas trop bien traitée.\nM. ALFRED BRUNEAU et M. EUGÈNE D'HARCOURT sont à peu près seuls à défen-\ndre, sans réserve, son influence sur notre école. M. PIERRE DE BRÉVILLE dit\nqu'il n'y a pas eu influence de l'Allemagne, mais d'un Allemand : Wagner, et\nque cette action a maintenant fini de s'exercer ; les jeunes musiciens français\nne connaissent presque plus Wagner, et se réclament de Berlioz, ou de Cho-\npin, ou de Grieg. -M. CLAUDE DEBUSSY dit qu'il n'y a jamais (( aucun danger\nd'imitation que pour les esprits susceptibles d'être domestiqués ». A noter son\nappréciation de « Wagner, qui fut un beau coucher de soleil, que l'on a pris\npour une aurore )), et de Pcirsifal, (( démenti génial à la Tétralogie ».\nM. VINCENT D'INDY, avec une grande largeur d'esprit, défend « le libre-échange\nintellectuel », et n'y voit aucun danger. (( A toutes les époques, l'influence\nétrangère a été un bienfait, puisqu'elle a, par une sorte de réaction nécessaire,\npresque toujours donné naissance à une nouvelle manière d'art national. »\nMalgré toutes les influences, chacun reste de sa race. Auber et Hérold, qui\nétaient des italianisants, sont essentiellement français. Et (( rien ne pourra\nempêcher un Italien employant ostensiblement des procédés allemands de faire\nde la musique éminemment italienne et même mauvaise, voyez Masca-\ngni. » M. JULES COMBARIEU déclare que (( l'influence allemande, au point de\nvue musical, est à peu près nulle aujourd'hui, après avoir été prépondérante ».\nM. ROMAIN ROLLAND ne croit plus possible, à notre époque, la suprématie\nd'esprit d'une nation sur les autres ; (( car il s'est fait entre toutes une sorte\nde nivellement d'esprit, de mélange européen ». En tout cas, il croit l'Allema-\ngne fort mal armée en ce moment, pour agir sur l'art des autres peuples. (( Il n'y\na plus d'esprit germanique : l'esprit qui règne dans la littérature et l'art alle-\nmands d'aujourd'hui semble être un esprit hétérogène, fait de Scandinave, de fran-\nçais, d'anglais, de russe et d'allemand, un esprit qui se renie lui-même, qui a\nhonte de son passé classique. En musique, le Hongrois Liszt et le Français Ber-\nlioz ont peut-être plus d'influence sur les jeunes compositeurs que Wagner. »\nM. CAMILLE CHEVILLARD affirme la supériorité delà jeune France musicale sur\nla jeune Allemagne, tout en notant certaines lacunes de l'éducation musicale\nfrançaise, trop pénétrée d'opéra, pas assez de musique pure. M. MAURICE\nKUFFERATH montre de même l'indépendance actuelle des jeunes écoles française,\nrusse, Scandinave, et conclut que « la plus mauvaise musique se fait aujour-\nd'hui à Berlin ». M. HUGUES IMBERT croit qu'on peut se pénétrer de l'esprit\nd'un autre peuple, sans perdre sa personnalité, et en donne comme exemples,\ndans la littérature, (( de grands penseurs, que Renan, Taine, Paul Bourget\nlui-même ». M. L. DE LA LAURENCIE critique âprement l'esthétique wagné-\nrienne, la Programmusik actuelle, et l'orchestration allemande, d'une sonorité\n«si grasse parfois qu'elle tourne à l'obésité ». Il salue le réveil de Yars gallica,\nqui va (( méditerraniser »la musique. M. JEAN MARNOLD commence par faire\nremarquer que ce que nous appelons la musique allemande est un art composé\nlui-même de bien des éléments étrangers, et surtout italiens. Il examine les\ngrandes influences musicales allemandes, qui lui paraissent se réduire à trois :\nBach, Schumann et Wagner ; et il diagnostique l'agonie de la musique allemande,\nqui (( râle sous le chloroforme néo-classique Mendelssohn-Brahms ou stupéfiée"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": "58", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.58", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 781, "texte": "de morphine romantico-wagnérienne )). Quant àM. EDOUARD DUJARDIN, il\nproclame que « la tradition juive, qui, il y a 1800 ans, est devenue la tradition\nchrétienne, a ressuscité grâce au protestantisme, et est idéalisée aujourd'hui par\nle Lohengrin impérial ! )) Il est bon d'ajouter que cette appréciation est une\namère critique dans l'esprit de l'auteur. On pourrait s'y tromper.\nNous nous abstenons de tout commentaire sur cette enquête, dont le principal\nintérêt, comme celui de toutes les enquêtes, est surtout de permettre de juger\nceux qui jugent les autres. Nous espérons que la musique allemande ne s'en\nportera pas plus mal, et nous attendons avec impatience, comme les autres années,\nla venue à Paris de Richard Strauss et des kapellmeister allemands.\n\nR. 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R.\nComme complément à l'enquête, cette petite statistique : Dans la dernière\nquinzaine, Carmen a été représentée en Allemagne et en Autriche, à Augsbourg,\nBerlin, Breslau, Cobourg, Cologne, Dûsseldorf, Francfort, Kœnigsberg, Halle,\nLeipzig, Magdebourg, Munich, Prague, Stuttgart, Vienne, Weimar, Wiesba-\nden ; et Mignon, k Augsbourg, Breslau, Dresde, Essen, Francfort, Gotha,\nHambourg, Hanovre, Magdebourg, Mayence et Wiesbaden (pour ne citer\nque ces deux pièces françaises)."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c055", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c055", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "58", "page_fin": "60", "image_debut": 58, "image_fin": 60, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.13.3", "titre_corps": "ECOLE DES HAUTES ETUDES SOCIALES, 16, RUE DE LA SORBONNE . 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Cours sur\nles Origines de l'Opéra (histoire des rapports de la musique avec la vie intellec-\ntuelle et morale de l'ltalie, aux xvie et xvue siècles). —M. Romain Rolland montre\nque ces origines remontent bien au delà de la réforme mélodramatique de Flo-\nrence, àla fin du xvie siècle. Il étudie le théâtre italien du xve siècle, et particu-\nlièrement les Sacre Rappresentazioni florentines, qui étaient des spectacles [entiè-\nrement en musique, c hantés d'un bout à l'autre, avec intermèdes dansés. Des-\ncription de certaines de ces représentations, données dans les églises de Flo-\nrence, et de leur admirable mise en scène dirigée par Brunelleschi et par les\nplus grands artistes de la Renaissance.\nLundi 12 janvier. Cours de M Pierre Aubry : La Musique française,\ndes origines à la Renaissance. - Etude des transformations de l'art musical\nO\nfrançais, duxneauxv° siècle. Rapports entre le développement de la musique et\ncelui des autres arts ; leur épanouissement, de Philippe-Auguste à Philippe le\nBel. Influence de la théologie et de la philosophie scolastique sur les conceptions\nmusicales du xuie et du xiv* siècle. De la nécessité de faire des éditions, non\nseulement littéraires, mais musicales, des troubadours et des trouvères, qui\nétaient à la fois poètes et musiciens. Suprématie de la musique française, au\nmoyen âge, sur l'art des autres nations.\nCours de M Théodore Reinach * La Mélodie dans la musique grecque.\nIntéressante étude des différents systèmes musicaux des Grecs: spondiaque, dia-"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": "59", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.59", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2577, "texte": "tonique, enharmonique, chromatique. Beaux exemples chantés avec un art très\nsûr par Mme Charles Dettelback.\nVendredi soir 16 janvier. Cours de M. Henry Expert :La Musique française\nau temps de la Renaissance. —M. H. E. combat l'opinion accréditée chez les his-\ntoriens de la musique, qui tend à personnifier l'art musical du xvie siècle dans\nPalestrina, qui n'en représente qu'une des multiples tendances. Il revendique\nles droits de l'art laïque de la Renaissance. Tableau général de la musique du\nxvie siècle, dans sa variété vivante : musique de cour, musique des humanistes,\nmusique populaire, et les trois puissants rameaux de l'art religieux : luthérien,\ncalviniste, catholique. Suprématie des maîtres franco-flamands sur l'ltalie,\njusque vers la moitié du xvie siècle.\nQuelques morceaux de musique chorale ont suivi cette conférence. En voici\nle programme:\nJosquin de Prés : Ave verum.\nGoudimel : Mon Dieu me paisi.\nJannequin : Petite ninfe folâtre.\nClaudin de Sermisy : Hau le boys.\nCosteley : Las, je n irai plus.\nClaude le Jeune : Revecy venir du printans.\nLundi i g janvier. Cours de M. Romain Rolland [suite). Etude du théâtre\nitalien du xvT siècle, et de la place de la musique dans les représentations\nlatines de Ferrare, Rome, Urbin, etc., et dans les Pastorales. Comment les\ncirconstances politiques (la liberté italienne, écrasée par la tyrannie espagnole,\npar la contre-réforme catholique, et par le despotisme des petits princes), en\nétouffant le théâtre littéraire, ont favorisé le développement du théâtfe musical.\nImportance de Tasse dans l'histoire du théâtre musical. Tasse musicien. Du\npassage de la Pastorale à l'Opéra.\nMlle Palasara a chanté d'une façon charmante deux admirables airs de pas-\ntorales en musique, par Péri et par Emilio de Cavalieri. Elle a été fort ap-\nplaudie.\nVendredi 23 janvier. —Conférence de M. Hellouin : Gossec et la musique de\nla Révolution. - Auditions du Chant du iq juillet, et de Y Hymne à l'Etre\nsuprême.\nProgramme des cours et conjérencespour février :\nLes lundi 2 et 16 février :\nA 4 heures : Cours de M. Houdard :\nE Evolution du rythme musical, de V antiquité gréco-romaine à la\nRenaissance.\nA 5 h. 1/2 : Cours de M. Romain Rolland [suite] : Les origines de l'Opéra.\n(Auditions de E. de Cavalieri, Péri, Caccini et Monteverdi, par\nMlle Palasara.)\nLes lundi 9 et 23 février :\nA 4 heures : Cours de M. Pierre Aubry (suite). La Musique française, des ori-\ngines à la Renaissance :\nA 5 h 1/2 : Cours de M. Théodore Reinach (suite): La Mélodie dans la musique\ngrecque.\n(Audition par Mme Charles Dettelbach)."}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": "60", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.60", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2154, "texte": "Les mardis, à 4 heures : Cours de M. Lionel Dauriac : Richard IVagner.\nLes vendredis 14 et 24 février, à 8 h. 4/4 du soir. Cours de M. 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Concert du 4 janvier. —La Société nous a\nfait entendre pour la première fois en son intégralité Y oratorio de Noël composé\npar M. Saint-Saëns pour 5 voix, chœur et petit orchestre d'instruments à cordes,\nharpes et orgue C'est une œuvre très élégante et très agréable, écrite sur les\nparoles de l'office de Noël, mais où le sentiment religieux revêt des formes mon-"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": "61", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.61", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3524, "texte": "daines, bien appropriées au public de l'église de la Madeleine, où elle fut exécu-\ntée le 25 décembre 1858. On y voit transparaître un Saint-Saëns jeune, un peu\ncousin de Gounod. Il s'y trouve même un Alléluia (à la fin du quintette : Lève-\ntoi, fille de Sion), qui ressemble à telle page bien connue de Mireille... Le trio\nTecum principium, avec accompagnement de harpe, est une pièce de facture\nexquise, où les voix se combinent, s'éloignent et se reprennent avec un équilibre\nparfait dans tous les mouvements et une grâce singulière. Il a eu les honneurs\ndu bis. Au même Concert, la 4e Symphonie de R. Schumann (op. 120, achevé\nen 1851) n'a pas été jouée avec la poésie que réclamerait une œuvre aussi déli-\ncate et aussi finement nuancée. J'ai eu l'impression d'un peu de sécheresse et\nd'une certaine lourdeur qui n'est peut-être pas imputable à l'orchestre, mais\nà Schumann lui-même, dont les idées restent supérieures au style et qui orches-\ntrait assez gauchement.\nAu 70 Concert (11 janvier) a été exécutée la Passion selon saint Jean de J.-S.\nBach (1723-4). C'est une œuvre qui contient d'admirables chorals, alternant avec\nrécitatifs, et où le sentiment religieux conserve au style une très haute tenue,\nmême dans les passages où le sujet semblerait exiger des effets dramatiques\net une couleur spéciale ; son défaut (à part une certaine monotonie), c'est qu'elle\nest, il faut bien le dire, mal écrite pour les voix. Bach fait aller la voix de l'Evan-\ngéliste de Y ut au si bémol, ce qui fait près de deux octaves pour un ténor ; il im-\npose à Jésus (basse) des vocalises qui sont un développement plus instrumental\nque vocal. Il traite les chanteurs comme s'il faisait du contrepoint sur l'orgue.\nLe public m'a paru moins vivement intéressé qu'il ne le fut, il y a deux ans, par\nl'étonnante messe ensz mineur. Je ne reprocherai pas aux chanteurs de n'avoir\npas toujours chanté très juste (il y a des circonstances atténuantes) ; mais je dois\nmentionner le grand succès de M. 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Debussy retrouve son succès du précédent concert.\nLe sublime morceau symphonique de Rédemption, de César Franck, s'impose à\ntous par son étonnante sincérité et sa sereine puissance. On lui fait une ovation.\nouverture de Coriolan est bien exécutée ; mais il y manque l'emportement\nrageur du frénétique héros de Shakespeare, que Beethoven a voulu peindre.\nM. Cortot a été fort acclamé, pour sa façon volontaire et nerveuse de diriger\nl'orchestre dans le Prélude de Tristan et la mort d'Iseult. 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Il faut avoir un esprit d'esclave, pour croire qu'on peut gouver-\nner l'art à coups de sifflets. — Mais si je désapprouve la brutalité de cette oppo-\nsition, je ne suis pas éloigné de croire qu'au fond la vox populi n'est pas tout à\nfait dépourvue de sens, et qu'elle a quelque raison, contre les dilettantes et les\nartistes même. Quelle qu'ait été la valeur des concertos et des virtuoses enten-\ndus dans ces derniers temps, — le concerto en soi, comme tous les genres qui\nont pour premier (et trop souvent, pour unique) but la virtuosité, est un genre\nodieux ; et les grands exemples de Mozart et de Beethoven ne le légitiment pas ;\ncar, pour être franc, si Mozart et Beethoven n'ont pas pu s'empêcher d'être\ngrands jusque dans leurs concertos, ils n'ont pu s'empêcher non plus d'y être\nennuyeux, factices, parfois presque pédants ; et c'est une souffrance, pour qui\naime Beethoven par-dessus tout ce qui est ou fut jamais au monde, de voir s'a-\nbaisser quelquefois cette grande âme à une virtuosité vide de sens, qui semble\nappeler l'applaudissement.\nQuand sur une personne on prétend se régler,\nC'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler ;\nEt ce n'est point du tout la prendre pour modèle,\nMa sœur, que de tousser et de cracher comme elle.\n\nCONCERTS LAMOUREUX.\n\n— 4 et 18 janvier. —- La période des tempêtes n'est pas\nencore terminée. De dimanche en dimanche, les cyclones abordent au Nouveau-\nThéâtre, et l'on ne sait quand se terminera ce régime de basses pressions ni\nquelle en est la cause. C est ainsi qu on a vu l'orage se déchaîner autour de\n1 inoffensive et vieillotte Bataille des Huns, de Liszt, et du Concerto pour piano\nde M. Moreau qui ne méritait peut-être ni l'indignité des sifflets, ni l'excès d'hon-\nneur des acclamations (1). Le Roméo et Juliette de Berlioz, admirablement\nnuancé, provoque lui-même des clameurs sans doute approbatrices, mais peu\n\n(1) Le piano avait été fourni par la maison Gaveau. (Test la première fois que cette marque\nparaît dans nos grands concerts ; l'épreuve a été des plus favorables."}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": "63", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.63", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3345, "texte": "musicales, et M. 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Notre époque a été tellement affolée par le dévelop-\npement prodigieux de la musique symphonique et dramatique, qu'elle a presque\nperdu le sens de l'art classique du beau chant, de la pure mélodie, des lignes\nharmonieuses, de la beauté plastique, et du calme moral, qui en est le rayonne-\nment. Aussi est-ce un bien-être inexprimable, que d'entendre ressusciter cet art\navec une rare perfection, par les soins de Mme Mockel et de son quatuor vocal\nMmê Mockel a une voix d'un timbre délicat et pénétrant ; elle chante non seule-\nment avec art, mais avec âme. Elle est parfaitement secondée par la belle voix\nchaude et dramatique de Mme Georges Marty, et par MM. Victor Debay et Jan\nReder. — Les Chansons écossaises, ou galloises, de Beethoven, avec accompagne-\nment de piano, violon et violoncelle, sont pour la plupart extrêmement simples ;\nmais leur beauté de dessin, et le parfum de tendresse qui s'exhale d'elles, est\nun bienfait. — Quant au Chant élégiaque, c'est une des créations de Beethoven\nles plus pures et les plus vraies. Je n'en connais pas qui aille aussi profondément\njusqu'aux sources mêmes de l'âme, avec des moyens aussi simples. C'est l'âme\nqui parle à l'âme — Le quatuor à cordes de M. Parent a très bien exécuté le\n8E quatuor, op. 59, et la sérénade de Beethoven. Mlle C. Boutet de Monvel a été\nfort applaudie dans la sonate appassionata ; M. Silvio Lazzari dirigeait les deux\nquatuors.\nRappelons que les prochains concerts de la Chanterelle et Chanterie auront\nlieu les vendredis soir 30 janvier, 13 février et 27 février, et seront consacrés à la\nmusique ancienne du xvie et xvne siècle, à Mozart et à Schubert.\n\nSOCIÉTÉ PHILHARMONIQUE.\n\n—* Le mardi 20 janvier, la nouvelle Société philhar-\nmonique reprenait la série des concerts si bien inaugurée en novembre et dé-"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": "64", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.64", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1296, "texte": "cembre dernier. Le trio Schumann, de Berlin (MM. Georg Schumann, Cari Halir,\nHugo Dechert), faisait entendre le trio en si majeur de Brahms (op. 8) et le trio\nde Beethoven en si \\) majeur, ainsi que la Sonate en la pour piano et violon de\nJ.-S. Bach. M. le professeur Schumann est un bon pianiste, quoique son jeu soit\nlégèrement doctoral, M. Halir un excellent violoniste, dont on a pu apprécier,\ndans la Sonate de Bach, le style ample et sûr; et je préfère peut-être encore\nM. Dechert, qui a plus d'émotion. Les trois artistes ont obtenu un grand succès,\net M. Frôhlich un succès enthousiaste dans ses airs de Bach [lch habe genug),\nSchubert (die Stadt), Brahms (Feldeinsamkeit) et Tchaïkowsky (Sérénade de\ndon Juan), ce dernier bien dessus-de-pendule, comme on disait au temps du\nromantisme; heureusement M. Frôhlich, rappelé, a eu le bon goût de terminer\npar le bien connu et toujours beau Ich grolle nicht, de Schumann. Une voix\npleine, facile et chaude, une prononciation excellente en allemand et une diction\ndramatique jusqu'à l'emportement, telles sont les qualités de ce remarquable\nchanteur. Le mardi 27 janvier, Quatuor vocal de Mannheim, Trio Chaigneau;\nle 3 février, M. Kraus et Mme Kraus-Osborne; les 10 et 12 février, le Quatuor\nJoachim, de Berlin\n\nL. 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Le Roméo et Juliette de Berlioz, admirablement\nnuancé, provoque lui-même des clameurs sans doute approbatrices, mais peu\n\n(1) Le piano avait été fourni par la maison Gaveau. (Test la première fois que cette marque\nparaît dans nos grands concerts ; l'épreuve a été des plus favorables."}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": "63", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.63", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1285, "texte": "musicales, et M. Henderson, dont la voix est agréable, mais manque un peu\nd'école (mauvaise exécution de gruppetti, coups de gosier), n'a pas recueilli,\ndans l'air d'Admète, tout le succès qu'il méritait : le public était fatigué de crier\net d'applaudir. Quand donc notre belle jeunesse ira-t-elle ailleurs s'exercer à\nl'éloquence et à l'esprit }\nSeul Beethoven fut écouté en paix et applaudi sans tumulte. La Symphonie\nPastorale a certes été bien étudiée et bien conduite ; mais cette exécution minu-\ntieuse et proprette me donne l'idée d'un Trianon bien épousseté, où de belles\ndames imitent gentiment la lourdeur des danses villageoises. Il y a autrement\nde fraîcheur, de vigueur et surtout de rythme dans la pensée de Beethoven. La\nhuitième Symphonie, exécutée de la même manière, y a moins perdu, quoique\nj'aie remarqué, dans les péroraisons du premier et du dernier mouvement, un peu\ntrop de réserve encore : bercé par ses rêves d'innocence, le maître a oublié toutes\nles misères de sa vie et s'abandonne à la joie. C'est ce que M. Chevillard ne fait\npas assez sentir. Le Prélude du deuxième acte de Y Etranger a été rendu, au\ncontraire, avec beaucoup d'émotion. Mais il ne faut pas croire que l'émotion\nsoit le privilège des « romantiques » ou des modernes.\n\nL. L."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c061", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c061", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "63", "page_fin": "63", "image_debut": 63, "image_fin": 63, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.14.5", "titre_corps": "CHANTERELLE ET CHANTERIE.", "titre_sommaire": "CHANTERELLE ET CHANTERIE.", "signature_source": "R. R", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 63, "page_imprimee": "63", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.63", "debut_caractere": 1287, "fin_caractere_exclue": 3189, "texte": "CHANTERELLE ET CHANTERIE.\nR. R.\n— (Salle 32, avenue de l'Opéra.)\nJeudi 15 janvier. — Premier concert de Mme Marie Mockel et de M. Armand\nParent. — Séance Beethoven.\nNous devons à Mme Marie Mockel un des plaisirs d'art les plus exquis, et les\nplus rares d'aujourd'hui. Notre époque a été tellement affolée par le dévelop-\npement prodigieux de la musique symphonique et dramatique, qu'elle a presque\nperdu le sens de l'art classique du beau chant, de la pure mélodie, des lignes\nharmonieuses, de la beauté plastique, et du calme moral, qui en est le rayonne-\nment. Aussi est-ce un bien-être inexprimable, que d'entendre ressusciter cet art\navec une rare perfection, par les soins de Mme Mockel et de son quatuor vocal\nMmê Mockel a une voix d'un timbre délicat et pénétrant ; elle chante non seule-\nment avec art, mais avec âme. Elle est parfaitement secondée par la belle voix\nchaude et dramatique de Mme Georges Marty, et par MM. Victor Debay et Jan\nReder. — Les Chansons écossaises, ou galloises, de Beethoven, avec accompagne-\nment de piano, violon et violoncelle, sont pour la plupart extrêmement simples ;\nmais leur beauté de dessin, et le parfum de tendresse qui s'exhale d'elles, est\nun bienfait. — Quant au Chant élégiaque, c'est une des créations de Beethoven\nles plus pures et les plus vraies. Je n'en connais pas qui aille aussi profondément\njusqu'aux sources mêmes de l'âme, avec des moyens aussi simples. C'est l'âme\nqui parle à l'âme — Le quatuor à cordes de M. Parent a très bien exécuté le\n8E quatuor, op. 59, et la sérénade de Beethoven. Mlle C. Boutet de Monvel a été\nfort applaudie dans la sonate appassionata ; M. Silvio Lazzari dirigeait les deux\nquatuors.\nRappelons que les prochains concerts de la Chanterelle et Chanterie auront\nlieu les vendredis soir 30 janvier, 13 février et 27 février, et seront consacrés à la\nmusique ancienne du xvie et xvne siècle, à Mozart et à Schubert."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c062", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c062", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "63", "page_fin": "64", "image_debut": 63, "image_fin": 64, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.14.6", "titre_corps": "SOCIÉTÉ PHILHARMONIQUE.", "titre_sommaire": "SOCIÉTÉ PHILHARMONIQUE.", "signature_source": "L. L", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 63, "page_imprimee": "63", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.63", "debut_caractere": 3191, "fin_caractere_exclue": 3345, "texte": "SOCIÉTÉ PHILHARMONIQUE.\n\n—* Le mardi 20 janvier, la nouvelle Société philhar-\nmonique reprenait la série des concerts si bien inaugurée en novembre et dé-"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": "64", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.64", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1296, "texte": "cembre dernier. Le trio Schumann, de Berlin (MM. Georg Schumann, Cari Halir,\nHugo Dechert), faisait entendre le trio en si majeur de Brahms (op. 8) et le trio\nde Beethoven en si \\) majeur, ainsi que la Sonate en la pour piano et violon de\nJ.-S. Bach. M. le professeur Schumann est un bon pianiste, quoique son jeu soit\nlégèrement doctoral, M. Halir un excellent violoniste, dont on a pu apprécier,\ndans la Sonate de Bach, le style ample et sûr; et je préfère peut-être encore\nM. Dechert, qui a plus d'émotion. Les trois artistes ont obtenu un grand succès,\net M. Frôhlich un succès enthousiaste dans ses airs de Bach [lch habe genug),\nSchubert (die Stadt), Brahms (Feldeinsamkeit) et Tchaïkowsky (Sérénade de\ndon Juan), ce dernier bien dessus-de-pendule, comme on disait au temps du\nromantisme; heureusement M. Frôhlich, rappelé, a eu le bon goût de terminer\npar le bien connu et toujours beau Ich grolle nicht, de Schumann. Une voix\npleine, facile et chaude, une prononciation excellente en allemand et une diction\ndramatique jusqu'à l'emportement, telles sont les qualités de ce remarquable\nchanteur. Le mardi 27 janvier, Quatuor vocal de Mannheim, Trio Chaigneau;\nle 3 février, M. Kraus et Mme Kraus-Osborne; les 10 et 12 février, le Quatuor\nJoachim, de Berlin\n\nL. L."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c063", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c063", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "64", "page_fin": "64", "image_debut": 64, "image_fin": 64, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.15", "titre_corps": "Notes Bibliographiques. BERLIOZ ÉCRIVAIN.", "titre_sommaire": "Notes Bibliographiques. BERLIOZ ÉCRIVAIN.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 64, "page_imprimee": "64", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.64", "debut_caractere": 1298, "fin_caractere_exclue": 2644, "texte": "Notes Bibliographiques.\nBERLIOZ ÉCRIVAIN.\n\nL'auteur de la Symphonie fantastique a laissé une œuvre littéraire considé-\nrable : un style vif et nerveux jusqu'à la convulsion, une rare vigueur dans le\nparti pris, une ironie âpre et mordante, des émotions suraiguës et presque tou-\njours douloureuses, tels sont les caractères de ces pages, écrites d'une main qui\négratigne le papier. Outre les nombreux articles de critique, ou plutôt de polé-\nmique, parus dans le Correspondant, la Revue européenne, le Courrier de\nVEurope, le Journal des Débats et la Gazette musicale, il faut citer les ouvrages\nsuivants :\nTraité d'instrumentation et d9orchestration (1844) ;\nVoyage musical en Allemagne et en Italie (2 vol. *, 1844) î\nLes Soirées de l'Orchestre (1853) ;\nLes Grotesques de la Musique (1862) ;\nA travers chants (1862) ;\nMémoires (1 vol. ; 1870).\nDes lettres ont été publiées en 1878 [Correspondance inédite) et en 1882 (Lettres\nintimes) ; d'autres, adressées à la princesse de Sayn-Wittgenstein, et allant de\n1852 à 1867, viennent d'être retrouvées et publiées par La Mara (Breitkopf et\nMartel, 1902). Nous donnerons prochainement une étude de M. Julien Tiersot sur\nces précieux documents, dont l'existence et l'importance ne lui avaient pas\néchappé (1).\n(1) Voir, dans la Revue de juillet, l'article de M. J. Tiersot sur La Dédicace des Troyens."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-01-01-c064", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-01_01#c064", "volume": "bmtnabj_1903-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "64", "page_fin": "64", "image_debut": 64, "image_fin": 64, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.2.15.1", "titre_corps": "L'auteur de la Symphonie fantastique a laissé une œuvre littéraire", "titre_sommaire": "L'auteur de la Symphonie fantastique a laissé une œuvre littéraire", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 64, "page_imprimee": "64", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.64", "debut_caractere": 1341, "fin_caractere_exclue": 2644, "texte": "L'auteur de la Symphonie fantastique a laissé une œuvre littéraire considé-\nrable : un style vif et nerveux jusqu'à la convulsion, une rare vigueur dans le\nparti pris, une ironie âpre et mordante, des émotions suraiguës et presque tou-\njours douloureuses, tels sont les caractères de ces pages, écrites d'une main qui\négratigne le papier. 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Aussitôt après l'attentat, qui n'eut,\ndu reste, aucune suite fâcheuse pour le comte de Berg, l'ordre fut donné\nde piller le palais.\nLa soldatesque effrénée pénétra dans tous les appartements, sacca-\ngeant le mobilier, le traînant dehors, jusque sur la place, en face du\nmonument de Copernic, brisant tout, n'épargnant ni les objets de prix,\nni les meubles précieux, qui enfin, accumulés en un tas énorme, furent\ntous brûlés. Tel fut également le sort du piano sur lequel Chopin avait\njoué dans ses jeunes années, ainsi que de son portrait peint par Ary\nScheffer, de beaucoup de meubles et de souvenirs apportés de Paris\naprès la mort du grand musicien. On supposa donc généralement que\nles lettres et les souvenirs de Chopin, religieusement conservés par sa\nsœur Barcinska, avaient subi le sort du piano et du portrait, et cette\nconviction nous fut transmise par les biographes de Chopin, sans en\nexcepter Niecks (2).\nOr, cette version n'était vraie qu'en partie, et, si elle s'est maintenue\njusqu'à présent, c'est, je crois, par suite du profond respect dont la\nfamille entourait ces souvenirs échappés à la destruction, veillant scru-\npuleusement à ce qu'aucune mention n'en parvînt à la connaissance\npublique ; elle les considérait comme sa propriété exclusive, et ne dési-\nrait nullement que des mains profanes y vinssent fouiller.\n\n(i) Pour éviter des difficultés de lecture, nous remplaçons les caractères propres à la langue\npolonaise par leurs équivalents français les moins inexacts.\nFriedrich Niecks : « Friedrich Chopin als Mensch und als Musiker )). Deutsch von Dr W.\nLanghans. Leipzig, F.-E.-C. Leuckart, 1890. Deux volumes."}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "2", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.2", "texte": "PRÉFACE\n\nCe n'est qu'aujourd'hui que la propriétaire actuelle de ces docu-\nments, Mlle Marie Ciechomska, petite-fille de Mme ledrzeïewicz, sœur\nde Chopin, s'est décidée à livrer ces souvenirs à la publicité, per-\nsuadée que tout ce qui concerne la vie du grand musicien n'est pas\nexclusivement la propriété de la famille, mais aussi celle de l'humanité.\nLa publication in extenso de tous ces documents prendrait une place\nénorme, c'est pourquoi je ne donne en entier que les lettres d'une\nvaleur biographique réelle, par conséquent celles de Chopin lui-même,\ncelles de sa famille, celles de George Sand à Louise ledrzeïewicz, de\nSolange Clésinger et de son mari à Chopin ; les lettres de la famille\nWodzinski et celles des hommes célèbres à l'illustre maître, ainsi que\nle questionnaire concernant la biographie de Chopin. Des autres\nlettres qui lui furent écrites, lettres de ses élèves ou autres, je 11e\ndonne que le résumé, ainsi que celui de la correspondance de Mlle Stir-\nling et de Fontana avec Mme ledrzeïewicz.\nCes matériaux touchent à différentes phases de la vie de Chopin,\nmais n'en reproduisent avec force détails que quelques-unes, en nous\ndonnant la possibilité de respirer l'atmosphère dans laquelle vivait\nle grand musicien ; tandis que, d'un autre côté, ils laissent dans\nl'ombre des années entières de sa vie. C'est pourquoi mon ouvrage ne\npeut présenter un ensemble biographique, je me borne à reproduire\nles matériaux tels qu'ils sont. Le biographe futur en tirera un ensemble\nplus riche qu'il n'était possible de le faire au temps où Niecks écrivait\nla biographie de Chopin.\nPour apprécier ces souvenirs à leur juste valeur, il convient d'avoir\nune connaissance exacte de la vie du grand Polonais ; c'est pourquoi,\ndésirant initier le public à cette existence d'artiste, j'ajoute aux docu-\nments de nombreux commentaires, ainsi que certains détails sur la\nfamille de Chopin et son entourage, de même que les principaux faits\nde son existence.\nLe père de Frédéric Chopin, Nicolas, vint de Lorraine en Pologne\nvers 1787. En 1800 nous le voyons à Zelazowa Wola, non loin de Var-\nsovie, dans la maison de la comtesse Skarbek, où il remplissait les\nfonctions de précepteur auprès du jeune Frédéric Skarbek. Là,\nN. Chopin connut et épousa Mlle Justine Krzyzanowska, dont il eut\nquatre enfants : trois filles et un fils. Vers 1810 il vint à Varsovie, où il\nfut nommé professeur de langue française au Lycée nouvellement créé.\nL'aînée des filles de N. Chopin, Louise, épousa le professeur Joseph\nCalasante ledrzeïewicz, qui, à partir de 1837, fut professeur de droit\nadministratif à l'lnstitut d'agronomie rurale de Marimont. La fille\npuînée, Isabelle, épousa Antoine Barcinski, instituteur primaire au"}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "3", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.3", "texte": "PRÉFACE\n\ngymnase du gouvernement de Varsovie, puis inspecteur du même\ngymnase. Plus tard, Barcinski remplit les fonctions de chef de la chan-\ncellerie au département des mines, et enfin, vers 1860, il fut nommé\ndirecteur de l'Administration de la navigation à vapeur sur la Vistule.\nChopin dans ses lettres nomme plaisamment son beau-frère « Antolo\nBartolo », ou « Antososko Bartolosko ».\nLes deux sœurs se distinguèrent, dans le domaine des lettres, par\ndifférents ouvrages qu'elles publièrent ensemble pour le peuple ou\npour les enfants.\nLa cadette, Emilie, mourut très jeune, dans sa quatorzième année,\naprès avoir montré des dispositions extraordinaires pour la poésie.\nFrédéric était le second enfant des Chopin ; il vint au monde à Zela-\nzowa Wola, le 22 février 1810. Il n'était pas encore sorti de l'enfance\nquand ses parents vinrent s'établir à Varsovie. Ce fut donc là qu'il fut\nélevé et qu'il grandit. Ses dispositions pour la musique se manifes-\ntèrent très tôt ; ce que voyant, ses parents décidèrent de lui faire appren-\ndre le piano; ils le confièrent dans ce but à Albert Zywny, un Bohême\nvenu en Pologne au temps du roi Stanislas-Auguste. Le petit Frédéric,\nsous cette direction, se développa d'une manière si surprenante, qu'à\nl'âge de neuf ans il pouvait déjà se produire publiquement. Jusqu'à\nl'âge de quinze ans il fit ses études dans la maison paternelle, avec les\npensionnaires, toujours nombreux, de son père; mais en 1824 on le mit\nau lycée, où il termina brillamment ses études. Parmi les camarades et\nles amis de Frédéric, il convient de nommer tout d'abord Titus\nWoyciechowski, ainsi que Jean Matuszynski et Dominique Dziewa-\nnowski, dont le lecteur rencontrera souvent les noms dans les lettres de\nChopin.\nFrédéric fit ses études de composition sous la direction de José ph\nElsner, recteur du premier Conservatoire de Varsovie, passant près de\nlui trois années entières. Elsner sut parfaitement apprécier les qua-\nlités de son élève, aussi écrivait-il, dans son rapport du 20 juillet\n1829, concernant les examens du Conservatoire, les paroles suivantes:\n« Leçons de composition musicale : Chopin Frédéric (élève de troi-\nsième année), étonnantes capacités, génie (1).\nA Varsovie, Chopin écrivit de nombreuses compositions, parmi les-\nquelles il convient de citer en premier lieu ses deux concertos en fa\nmineur et en mi mineur, ainsi que les Variations Là ci la\nmano. Ces dernières attirèrent sur le jeune compositeur l'attention\nde Schumann.\n\n(1) Erasme Nowakowski, « Des anciennes écoles de musique à Varsovie. » (Echo muzyczne,\nn° 413 (35) clu jg août 1891, page 440)."}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "4", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.4", "texte": "PREFACE\n\nPour la première fois, en 1828, Chopin quitta son pays; en 1829 il\npartit pour la seconde fois. Quand, en iB3o, un troisième voyage lui fit\nquitter Varsovie, il ne prévoyait pas qu'il ne lui serait plus donné de\nrevoir sa terre natale. Après un court séjour à Breslau, à Dresde et à\nPrague, il vint à Vienne, où il passa plus de six mois, et de là, par\nMunich et Stuttgart, il arriva à Paris, où désormais il se fixa. C'est\nde 1831 que date la plus belle époque de la vie de Chopin. Il parvint\nen très peu de temps à acquérir une renommée universelle, aussi\nbien comme virtuose que comme compositeur; on se l'arrachait litté-\nralement comme professeur de piano. En 1835 il fit une excursion\nà Carlsbad, où il se rencontra avec ses parents, et, l'été suivant, il passa\nla saison à Marienbad avec la famille Wodzinski. L'aimant qui l'atti-\nrait dans cet endroit, c'était Mlle Marie Wodzinska, à laquelle il se\nfiança avec l'approbation de la mère. Mais il était écrit que ces projets\nd'union ne se réaliseraient pas : Chopin ne devait plus revoir Marie.\nEn 1837 il fit la connaissance de Mme Dudevant (George Sand), avec\nlaquelle il fut intimement lié pendant près de dix années. C'est à peu\nprès au moment où commençait cette liaison qu'apparurent chez\nChopin les premiers symptômes graves de la maladie de poitrine qui\ndevait l'enlever; aussi fit-il, l'année suivante, en compagnie de George\nSand et de ses deux enfants, Maurice et Solange, un voyage à l'île\nMajorque. L'influence du séjour de Chopin à Valdemosa, dans un\ncloître humide et inhabité, ne fut guère heureuse pour sa santé, au\ncontraire : tandis qu'il reprenait le chemin de Paris, Chopin tomba gra-\nvement malade. Pourtant, rentré chez lui, sa santé s'améliora considé-\nrablement, et sa maladie ne le tourmenta plus beaucoup. Pendant tout\nle temps que durèrent ses relations avec George Sand, Chopin passa\nsouvent l'été à Nohant, terre patrimoniale de l'illustre écrivain, située\ndans le Berry, non loin de La Châtre, à cinq lieues de Chàteauroux.\nLa maison d'habitation, quoique portant le titre pompeux de château\nde Nohant, n'était qu'une simple bâtisse, peu élevée, à un seul étage.\nOutre George Sand, ses enfants et une cousine, dont il est question dans\nune des dernières lettres de Chopin, celui-ci avait souvent l'occasion\nd'y voir une quantité de personnages importants du monde littéraire\nou artistique, qui recevaient l'hospitalité de l'aimable châtelaine; les\nprincipaux étaient: Pauline Yiardot, la comtesse d'Agoult(connue sous\nle pseudonyme de Daniel Stern), Eugène Delacroix et Pierre Leroux.\nDans ses lettres à sa famille, Chopin, comme s'il eût voulu éviter de\nprononcer le nom de George Sand, l'appelait toujours en parlant d'elle :\n« Mon hôtesse », employant même parfois, chose étrange, le pluriel,\npar exemple : « Elles si chères, elles aiment pour tous », ou, « Ici la"}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "5", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.5", "texte": "PREFACE\n\nVigile est triste parce que les malades ne veulent pas de médecin ; quel\nrhume extraordinaire ! »\nVers 1847, les relations de Chopin avec George Sand furent rompues.\nLa cause dernière fut une divergence d'opinions sur le mariage de\nSolange, fille de Mme Dudevant, qui épousa le sculpteur Clésinger;\nmais ce ne fut, sans doute, que la goutte qui fit déborder la coupe trop\npleine. George Sand, tout simplement, ne voulait plus avoir à ses côtés\nun homme dont la santé chancelait de plus en plus, et elle profita de\nl'occasion qui se présentait pour s'en débarrasser.\nOn peut aisément se figurer l'effet déprimant de cette séparation sur\nChopin.\nL'année suivante (1848), il abandonna toutes ses leçons et partit pour\nLondres. De là il fit une tournée en Ecosse, chez les parents et amis\nde son élève Mt,e Jane W. Stirling et, malgré l'état déplorable de sa\nsanté, il fut forcé, pour subvenir à ses dépenses, de donner des con-\ncerts à Glasgow et à Edimbourg. Le climat humide de l'Angleterre eut\nune si mauvaise influence sur sa santé qu'il se décida, dans l'été de\n1849, à rentrer à Paris. 11 ne lui restait que peu de temps à vivre. Il\nmourut le 17 octobre 1849.\nSa sœur aînée, Louise, lui était vivement attachée : elle en donna la\npreuve en n'hésitant pas à entreprendre deux fois un long voyage alors\nqu'il habitait Paris. Elle fit ce voyage pour la première fois en 1844,\navec son mari, et elle passa quelques semaines à Nohant. Pour la\nseconde fois Louise vint en 1849, également avec son mari et sa fille,\nappelée Louise comme elle. Chopin, alors très malade, l'appelait par\nune lettre désespérée que le lecteur trouvera dans ce recueil : c'est la\ndernière de celles qu'il écrivit à sa famille. Louise entoura son frère\ndes plus tendres soins jusqu'à ses derniers moments, et 11e revint à\nVarsovie que quand ses restes reposèrent au Père-Lachaise.\nJ'ai emprunté la plus grande partie de ces détails à Niecks, tout en\nm'en rapportant aussi aux matériaux donnés ci-après, et qui jettent une\nlumière nouvelle sur l'épisode des fiançailles de Marie Wodzinska avec\nChopin, et sur la rupture des relations qui le liaient à George Sand.\nLes additions renfermées entre les crochets sont l'œuvre de l'édi-\nteur, celles qui se trouvent entre les parenthèses appartiennent à l'au-\nteur de la lettre.\nVarsovie, le 2 y mai 1902.\n\nM. K."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "7", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.7", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS\nJUSQU'A CE JOUR\nDE CHOPIN\n\nCHAPITRE I\nLETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\nLETTRE I\n\nA Monsieur, Monsieur Iedrzeïewicz.\nPour remettre à Mlle Louise C[hopin], qui sans doute devinera à qui elle doit la donner. En\ntous cas s'informer de lui chez Mme CfhopinJ.\nMON TRÈS CHER AMI,\nPardonne-moi de ne répondre à ta lettre si aimable que par cette petite feuille,\nmais tu m'as donné le droit d'agir envers toi avec une franchise plus grande\nque jamais ; c'est pourquoi je sais que tu ne feras pas attention au papier. Fu\nm'as appris une chose \"ardemment désirée! Je t'ai toujours aimé; tu avais en\nmoi un ami, et sois persuadé qu'aujourd'hui encore tu trouveras en moi un bon\ngars, tel que tu le désires, je donnerais la moitié de ma vie pour être, à vos\nnoces, votre garçon d'honneur, pour pouvoir vous embrasser et vous admirer\ndevant l'autel ; mais hélas, je ne pourrai vous envoyer, selon ton désir, qu'une\npolonaise et une mazurka, afin que vous sautiez et vous vous amusiez réellement,\ncar vos âmes peuvent se réjouir. Je ne m'étendrai ni sur ton cœur, ni sur le sien,\ncela ne convient pas à un frère, mais vous ne sauriez croire combien j'étais tour-\nmenté que la chose trainât si longtemps, et combien je me réjouis d'en voir la\nfin. Je vous souhaite toute la prospérité possible. La vue de votre bonheur sera\nle bonheur de toute notre famille. C'est le commencement d'années heureuses,\naprès une longue suite de malheurs.\nUne poignée de mains et un baiser. Aime-moi.\nTon sincère,\nFRITZ."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "8", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.8", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nParis, le 10 septembre 1832\nMON BIEN CHER,\nPardonne-moi encore une fois si je ne t'écris pas une longue lettre. C'est peut-\nêtre pécher dans l'espoir delà miséricorde; mais ce n'est pas d'aujourd'hui que\nnous nous comprenons, ni d'hier, n'est-ce pas?\nEncore une fois, aime-moi comme je t'aime.\n\nLETTRE II\n\nA Monsieur, Monsieur Joseph Iedrzeïewicz, à Varsovie,\n\nrue Podwal, n° 526\nPar Dreslau.\n(Estampilles : « V. : Carlsbad » et « Michalowice, 23.8 *)\n[Lettre du père de Chopin]\nCarlsbad, le 16 août [1835].\nCHERS ENFANTS,\nAprès bien des fatigues nous voilà enfin arrivés heureusement ici, et le hasard\na voulu qu'en traversant la ville hier pour nous rendre à quelque auberge, nous\nayons aperçu une voiture prête à partir. C'était celle de M. Danielski. Nous nous\nsommes arrêtés et nous avons sur-le-champ arrêté le même logement, et ils ont\n\nMÉDAILLON DE CHOPIN, fait par Bovy."}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "9", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.9", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\neu la bonté de nous donner des renseignements locaux. Ils se portent parfaite-\nment bien et sont partis pour Tœplitz. Arrivés ici, nous nous sommes fait donner\nla carte des baigneurs, pour voir s'il n'y avait pas quelqu'un de notre connais-\nsance. J'ai trouvé entre autres M. Zawadzki, son épouse et Mine Hoffmann.\nJe me proposais d'aller les voir le matin, lorsqu'à 4 heures, nous n'étions pas\nencore levés, on est venu frapper à notre porte. C'était M. Zawadzki, qui venait\nnous dire qu'hier il nous avait cherchés partout avec Frédéric. Vous pouvez bien\nvous imaginer que j'ai été bientôt habillé, et nous sommes allés ensemble éveiller\nce bon enfant, qui, ayant appris par mes lettres que je devais aller à Carlsbad, a\nvoulu nous faire la surprise la plus agréable ; il a quitté ses occupations à Paris\net a passé plusieurs nuits pour arriver ici avant nous. Il n'est point du tout\nchangé, de sorte qu'il nous semble comme au moment de son départ. Combien\ncette attention nous est précieuse, vous connaissez notre tendresse, vous pouvez\nen juger. Nous avons versé des larmes de joie. Je n'ai pas encore commencé de\ncure, le médecin doit venir ce matin, je verrai ce qu'il dira. Je ne veux pas man-\nquer la poste, je finis en vous embrassant.\nCH.\nVotre mère en fait autant.\n\n[Lettre de Frédéric Chopin]\nMES CHERS ENFANTS,\nVoici la première lettre que vous recevez de papa et de moi. Notre joie est\nindescriptible ! Nous ne faisons que nous embrasser, y a-t-il un plus grand bon-\nheur ? Quel dommage que nous ne soyons pas tous ensemble! Bébé est admi-\nrable ! Comme Dieu est bon pour nous ! J'écris sans ordre ; il vaut mieux aujour-\nd'hui ne penser à rien du tout : jouir du bonheur que nous avons atteint. C'est\nl'unique chose que j'aie aujourd hui. Nos parents n'ont pas changé, toujours les\nmêmes; ils ont seulement un peu vieilli. Nous nous promenons, nous conduisons\nsous le bras Madame petite mère, nous parlons de vous, nous imitons les petits\nneveux en colère, nous nous racontons combien de fois nous avons pensé 1 un à\nl'autre. Nous buvons, nous mangeons ensemble, nous nous cajolons, nous nous\nrudoyons. Je suis au comble de mon bonheur. Ce sont les mêmes habitudes, les\nmêmes mouvements avec lesquels j'ai grandi, c'est la même main que depuis si\nlongtemps je n'avais pas baisée. Allons, mes enfants je vous embrasse et vous\ndemande pardon de ne pouvoir rassembler mes idées, ni parler d'autre chose\nque du bonheur que nous éprouvons en ce moment ; moi qui n'en avais jamais\neu que l'espoir ! Et voilà qu'il est réalisé ce bonheur, ce bonheur, ce bonheur!\nDans ma joie je vous étouffe, avec mes beaux-frères, comme les êtres les plus\nchers que j'aie au monde.\nP. S. Mille baisers à Zywny pour sa musique, et un million de saluts à\nM. Wiesiotowski pour avoir rapproché mon bonheur d'une centaine de lieues\nIdem à M. Fréd. Skarbek."}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "10", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.10", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nLETTRE III\n\n[De George Sand et de Chopin]\nA Louise.\nMa Louise chérie, nous ne vivons que de vous depuis votre départ. Frédéric a\nsouffert de la séparation, comme vous pouvez bien le croire, mais le physique a\nassez bien supporté cette épreuve En somme, votre bonne et sainte résolution\nde venir le voir a porté ses fruits. Elle a ôté toute l'amertume de son âme, et 1 a\nrendu fort et courageux. On n'a pas goûté tant de bonheur pendant un mois,\nsans en conserver quelque chose, sans que bien des plaies se soient fermées, et\nsans avoir fait une nouvelle provision d'espérance et de confiance en Dieu. Je\nvous assure que vous êtes le meilleur médecin qu'il ait jamais eu, puisqu'il suffît\nde lui parler de vous, pour lui rendre l'amour de la vie.\nEt vous, ma chérie bonne, comment s'est passé ce long voyage? malgré toutes\nles distractions que votre mari s'imaginait de vous y faire trouver, je suis sûre\nque vous n'aurez eu de consolation véritable qu'en retrouvant vos enfants, votre\nmère et votre sœur. Goûtez donc ce bonheur profond de presser dans vos bras les\nobjets sacrés de votre tendresse, et consolez-les d'avoir été privés de vous, en\nleur disant tout le bien que vous avez fait à Frédéric. Dites-leur à tous que je les\naime aussi et donnerais ma vie pour les réunir tous avec lui un jour sous mon\ntoit. Dites-leur comme je vous aime, ils le comprendront mieux que vous qui ne\nsavez peut-être pas tout ce que vous valez. Je vous embrasse de toute mon âme,\nainsi que le mari et les enfants.\nG. SAND.\n\nNohant, le 18 septembre 1844.\nMA BONNE CHÉRIE,\nJe t'envoie les petites chansons que tu as entendues un soir. Solange, qui te\nfait embrasser (elle me l'a rappelé deux fois), en a écrit de mémoire pour toi les\nparoles, et moi la musique. J'espère que vous êtes arrivés heureusement et que\nvous avez eu de mes nouvelles de Vienne et de Cracovie... Je t'ai envoyé à Vienne\nla petite chanson que je t'avais promise, (( Beau garçon », et à Cracovie quelques\nmots pour Mme Fréd. Skarbek. Si tu n'as reçu ni l'une ni l'autre, ce qui est pos-\nsible, la poste autrichienne étant très lente, fais-toi envoyer ta lettre de Cracovie,\ncar je serais très satisfait si tu la remettais toi-même à Mme Skarbek; peu importe\nla chanson, je te l'écrirai une seconde fois. Je l'ai adressée à M. le Prof. ledrzeïe-\nwicz, poste restante. Je tiens surtout à la lettre de Cracovie.\nCette nuit je vous ai vus tous deux en songe, Pourvu que ce voyage ne nuise\npas à ta santé. Ecris-moi un mot. Pour moi je lambine un peu depuis quelques\njours. Maurice n est pas encore là, mais il doit revenir demain ou après-demain.\nRappelle-toi que j'ai prédit en partant d'ici que je reviendrais seul en diligence,\net que tout ce voyage en poste ne se ferait que pour garder certaines convenances.\nAujourd'hui on projette d'aller en excursion à Ars. La tante de mon hôtesse est"}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "11", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.11", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\nici avec sa pupille ; elle s'est installée, comme je vous l'ai écrit à Vienne, dans\nvotre appartement. Souvent, quand j'y entre, je cherche si rien de vous deux\nn'est resté après vous, et je ne vois que la seule place près du canapé où nous\nbuvions le chocolat et où Calasante copiait ses dessins. Il est resté plus de sou-\nvenirs de toi dans ma chambre : sur la table se trouve la pantoufle brodée, en-\nveloppée dans du papier de soie, et sur le piano le petit crayon de ton porte-\nfeuille, qui me sert à merveille.\nJe termine, car nous partons. Je t'embrasse sincèrement. Embrasse Calasante\net dis-lui qu'Hippolyte (1) le fait saluer. Embrasse aussi les enfants. Ecrivez-\nmoi.\nTON VIEUX.\n\nLETTRE IV\n\nA Louise.\nNohant, le 31 octobre 1844.\nMES CHERS AIMÉS,\nVous voilà donc ensemble ! J'ai reçu tes deux lettres de Vienne et de Cracovie.\nMlle Mûller (2) m'a écrit qu'elle est heureuse d'avoir fait ta connaissance. Quelle\nbonne âme, n'est-ce pas ?Et Mme Szaszko aussi. Quel dommage que ni Mme Dil—\n-ler ni Dessauer (3) n'aient été là !Si Mlle Muller veut venir maintenant à Paris,\ndis-lui qu'elle m'attende encore quelque temps, je resterai sans doute ici quel-\nques semaines encore. Les feuilles ne sont pas toutes tombées, elles ont jauni\nseulement, et depuis huit jours nous avons du beau temps, ce dont la dame de la\nmaison profite pourfairedifférentes plantations et arranger la cour dans laquelle,\nsi tu t'en souviens, nous avons souvent dansé. Il y aura une grande pelouse et des\nparterres. On fait aussi le projet de percer une porte qui, du billard, vis-à-vis de\nla porte de la salle à manger, donnerait sur la serre (l'orangerie, comme on dit\nchez nous), que l'on doit reconstruire. Ta lettre de Cracovie m'est parvenue à\npoint. Scipion m'a amusé, mais je n'ai pas appris si tu as reçu, avec ma lettre de\nCracovie, quelques mots pour Mme Skarbek. N'oublie pas de me renseigner là-\ndessus. Tes enfants, sans doute, sont guéris. Ecris-moi ce que fait le docteur de\nDomus (4) ; et les mains de Titus (5 ), comment vont-elles ? Sol [ange] est unpeu\nindisposée, elle est en ce moment dans ma chambre et t'envoie ses meilleures\namitiés. Son frère (l'amabilité n'étant pas dans sa nature, ne t'étonnepas s'il n'a\nrien fait dire à ton mari pour sa machine à cigares), son frère donc, ira chez son\npère le mois prochain, pour y passer quelques semaines ; il emmène son oncle\npour ne pas s'ennuyer. Le manuscrit que j'ai apporté n'est pas encore imprimé,\n\n(1) Hippolyte Châtiron, cousin de Mrae Sand.\n(2) Frédérique Miiller, Viennoise, une des meilleures élèves de Chopin ; mariée plus tard au\nfabricant de pianos Streicher.\n(3) Joseph Dessauer, compositeur, né à Prague, habitant Vienne. Il arriva souvent à Chopin\nd'avoir recours à son entremise pour la publication de ses œuvres chez un éditeur viennois.\n(4) Dominique Dziewanowski, un des amis de jeunesse de Chopin.\n(5) Titus Woyciechowski, camarade d'école et l'ami le plus intime de Chopin."}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "12", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.12", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nil y aura probablement des procès. Si on en arrive là, ce sera tout profit pour\nnous, mais nous en aurons des désagréments momentanés. Tu te rappelles\nque, quand nous allions à la promenade par Vie (sur le chemin cle Châteauroux),\nnotre hôtesse s'arrêtait parfois pour aller voir une femme malade ? On n'a pu la\nsauver, et il y a quelques jours on l'enterrait dans le cimetière, près de notre jar-\ndin, au milieu des pleurs de ses filles. Celle que Sol allait visiter n'a pas survécu\nnon plus. Te souviens-tu qu'une fois, à Paris, étant descendu de voiture sur la\nplace, non loin de la Colonne, j'allai pour une affaire au ministère des finances,\nchez un très ancien ami d'ici ? Le lendemain il vint chez moi. C'était un excellent\nhomme et un ancien ami du père et de la mère de notre hôtesse II a assisté à sa\nnaissance et avait élevé sa mère ; en un mot, il était réellement delà famille. Hé\nbien, ce vieillard, en revenant l'autre jour de chez un député de ses amis où il\navait dîné, est tombé des escaliers et en est mort quelques heures après. Ç a été\nun grand coup ici, car on l'aimait extrêmement. En un mot, depuis que je ne t'ai\nvue, nous avons eu plus de tristesse que de joie. De Rozières (1), dans chacune de\nses lettres, m'écrit des tendresses pour toi ; aujourd'hui cette lettre sera envoyée\npar ses soins ; je lui ferai mille compliments de ta part, elle l'a bien mérité. N'est-\nce pas qu'elle était serviable ? Dis à Nowakowski (2) que je l'aime toujours. Je\nne connais pas encore son quintette, mais je me le suis fait envoyer. Qu'il m'é-\ncrive un mot de temps en temps. Le bon Franchomme m'a écrit ; lui et sa femme\nsont tout cœur pour toi. Comme je pense rentrer à Paris avec Jean quelques\njours avant mon hôtesse, ne te tourmente donc ni pour le traversin, ni pour le\ncoussin, ni pour toute autre chose semblable. Il faudra tout nettoyer à neuf dans\nla maison, organiser mon ménage comme chaque hiver. Ecris-moi le numéro de\nta maison.\nEmbrasse tes enfants et ton mari.\nTon vieux.\nP. S. Mon hôtesse t'embrasse : tu sais comme elle t'aime, elle te l'a écrit.\nL'ours de notre baromètre a monté.\n\nLETTRE V\n\nNohant, le 20 juillet 1845.\nMES TRÈS CHERS,\nIl y a plus d'un mois que nous sommes ici. Mme Viardot (3) est arrivée avec\nnous, elle est restée trois semaines. Nous sommes tous très bien portants. Cepen-\ndant la fièvre a régné cet hiver à la campagne. Le mari de Françoise (peut-être\nLouise s'en souvient-elle ?) a été malade presque tout l'hiver ; maintenant il est\n\n•'i) Mlle de Rozières, maîtresse de musique ; Chopin lui confiait souvent différentes commis-\nsions pendant son séjour à Nohant.\n(2 Joseph Nowakowski, pianiste et compositeur. Le lecteur trouvera dans les lettres suivantes\nplusieurs détails sur son séjour à Paris.\n(31 Pauline Viardot-Garcia, célèbre cantatrice, sœur de la Malibran."}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "13", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.13", "texte": "LETTRES DE CIIOPIN A SA FAMILLE\n\nsur pied. Le beau temps nous favorise, mais quand nous sommes arrivés, il y a\neu de grands orages. L'lndre a tellement débordé que, à Montgivray, Châtiron\n(frère de mon hôtesse) a eu son jardin tout inondé et l'eau dans sa maison. Viar-\ndot, qui est venu chercher sa femme, n'a pu l'emmener ; le chemin de Château-\nroux était entièrement inondé, et il n'y avait plus moyen d'approcher de l'endroit\noù nous sommes souvent allés ensemble à cheval et d'où la vue est superbe.\nCela a duré peu de temps ; il y a eu de grands dégâts dans les prairies, mais ils\nsont déjà oubliés. Je ne suis pas créé pour la campagne ; cependant je jouis de\nl'air frais. Je ne joue pas beaucoup, mon piano est désaccordé ; j'écris moins\nencore, c'est pourquoi depuis si longtemps vous n'avez rien reçu de moi. Je sup-\npose que vous êtes tous à la campagne, que Barto-Antolosko ne fait pas mention\nde sa maladie ; que Louise suit les conseils deMarjolin (1) : qu'elle ne se fatigue\npas. Dites-lui que le manuscrit autographe de la romance, dont elle a entendu ici\nla lecture, m'a été donné pour elle ; que j'ai vu Gutmann (2) avant son départ et\nqu'alors il m'a plu davantage ; je lui ai dit de vous embrasser tous. C'est vrai-\nment un honnête garçon. J'espère que ma chère Isabelle se distraira un peu après\ntoutes ses inquiétudes sur la santé de son mari, et qu'il battra Calasante, qui est\ntrès fort et qui peut supporter une chose pareille. Tout m'est étrange ici cette an-\nnée ; souvent je jette un coup d'oeil dans la chambre à côté, mais il n y a personne.\nParfois une connaissance arrivée pour quelques jours occupe cette chambre ;\naussi ai-je cessé le matin d'y prendre mon chocolat ; j'ai changé mon piano de\nplace, je l'ai mis près de la muraille, là où étaient le canapé et la petite table où\nLouise me brodait des pantoufles, et où mon hôtesse s'occupait d'autre chose.\nAu milieu de la chambre se trouve le bureau où j'écris ; à gauche quelques-uns\nde mes papiers de musique, M. Thiers et des poésies ; à droite, Chérubini ;\ndevant moi, dans son écrin, ce répétier que vous m'avez envoyé (4 heures), ainsi\nque des roses et des œillets, une plume et un morceau de cire abandonnés par\nCalasante. J'ai toujours un pied chez vous, l'autre dans la chambre à côté où tra-\nvaille mon hôtesse, et pas du tout chez moi en ce moment, mais bien, comme\nd'ordinaire, dans d'étranges espaces. Ce sont sans doute des espaces imaginai-\nres, mais je n'en rougis pas : le proverbe polonais ne dit-il pas que « par l'imagi-\nnation il est allé à l'inauguration)), et moi je suis un vrai Mazovien[ 3). Aussi, sans\nregarder plus loin, j'ai écrit trois nouvelles mazurkas (4); elles seront probable-\nment éditées à Berlin, car un gentil garçon de mes connaissances, Stern, musicien\nde profession, m'en a prié pour son père, qui ouvre un magasin de musique. J'ai\négalement reçuici, de la partdu comité qui érige, à Bonn-sur-le-Rhin, un monument\nà Beethoven, une invitation pour l'inauguration de ce monument. Vous pouvez\n\n(i) Il paraît que Mme ledrzeïewicz avait consulté le célèbre chirurgien Marjolin pendant son\nséjour à Paris.\n(2 Adolph Gutmann est venu en 1834 à Paris dans sa quinzième année et prenait des leçons\nchez Chopin. Chopin le comptait parmi ses meilleurs élèves.\n(3) Ces mots peut-être fermeront la bouche à ceux qui voudraient enlever Chopin à la\nPologne, donnant pour preuve, outre son nom français et un séjour de près de vingt années\nen France, ce fait que Chopin, dans aucune de ses lettres publiées jusqu'à présent, n'a fait\nmention de sa nationalité de Polonais. Nous lisons aussi ces mots importants dans sa huitième\nlettre, datée de 1846 : aJe voudrais le voir (Nowakowski), mais ici on ne le veut pas. Il\nme rappellerait beaucoup de choses. Je parle avec lui notre langue. Jean n'est plus ici et depuis\nle départ de Laure je nlai plus dit un mot dans ma langue maternelle. »\n(4) Les Mazurkas en la mineur, la t> majeur, fa# mineur, op. 59, ont paru chez Stern et Cie\nà la fin de l'année 1845 (d'après une lettre datée de décembre 1845)."}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "14", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.14", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\npenser si j'irai ; cependant si je savais vous trouver dans les environs, peut-être\nme déciderais-je. Mais c'est pour l'année prochaine. Je ne sais si je vous ai écrit\nque, cet automne, s'arrêtera chez vous la princesse Obreskow, grand amateur de\nmusique, qui me donne souvent des preuves de son grand cœur ; elle veut m'a-\nmener ici, dans sa voiture, ma petite maman, que ses filles, ses gendres et ses pe-\ntits-enfants devront venir rechercher au printemps prochain. En vérité, cette dame\na un excellent cœur, elle m'est très chère. Du reste, j'ai déjà dû autrefois vous\nparler de son amabilité ; mais j'avoue que ses chers projets m'ont amusé. Cepen-\ndant, si vous la voyez, témoignez-lui de grandes attentions, car j'ai toujours eu\nquantité de preuves de sa bonté et je lui suis fort dévoué. Elle aime énormément\nla musique. Sa fille, la princesse Soutzo, est mon élève. En un mot, c'est une\ndame très digne, quoique, en apparence, peut-être un peu trop vive. La Viar-\ndot aussi ma dit que, quand elle passerait par votre ville, elle irait vous voir. Elle\nm'a chanté les chansonsespagnoles qu'ellea composées l'année dernière à Vienne;\nelle m'a promis de vous les chanter. J'aime beaucoup ces chansons, et je doute\nqu'on puisse entendre ou rêver quelque chose de plus parfait en ce genre. Ce\nchant vous unira à moi, je l'ai toujours écouté avec un grand enthousiasme. Ma\nsonate ( 1 ) et ma berceuse ont déjà paru. A propos de berceuse, je pense en ce mo-\nment au genre de personne que Louise désire pour elle ; quoique ce soit difficile\nà trouver, cependant ce n'est pas impossible ; je me suis déjà informé et je crois\nque je trouverai. Que vousdirai-je de Paris ? Avant mon départ, Mme Hofmann\nallait très mal, on craignait pour sa vie. J'espère qu'elle va mieux ; Albert (2) ne\nm'en écrit rien. Il me dit seulement, ce que les journaux avaient raconté sans\nciter de noms, l'aventure arrivée il y a quinze jours à Victor Hugo. M. Billard\n(peintre d'histoire pas trop fameux), très laid, avait une jolie femme que M. Hugo\nséduisit. M. Billard les surprit en flagrant délit, de sorte que Hugo fut obligé de\nmontrer, à celui qui voulait l'arrêter, sa médaille de pair de France, afin qu'on le\nlaissât momentanément en repos. M. Billard voulait faire un procès à sa femme,\nmais tout s'est réduit à une simple séparation. Hugo a filé pour quelques mois en\nvoyage. Mme Hugo (très magnanime) a pris Mme Billard sous sa protection ;et\nJuliette, cette actrice de la Porte-Saint-Martin, célèbre il y a une dizaine d'années,\nqui est entretenue depuis longtemps par Hugo, malgré Mme Hugo, ses enfants et\nsa poésie sur la moralité de la famille ; cette Juliette, dis-je, est partie avec lui.\nLes mauvaises langues parisiennes sont satisfaites, elles ont de quoi s'exercer ;\nmais il faut avouer que l'histoire est amusante. Ajoutez à cela que M. Hugo en\nest à sa cinquième croix, et qu'à chaque occasion il pose pour la gravité et se pré-\nsente comme supérieur au reste des humains.\nDonizetti est arrivé à Paris, où il doit passer l'été et écrire un nouvel opéra ;\nc'est lui qui a écrit Lucie, Don Pasquale, la Favorite, etc. Lamartine est à Néris\navec sa femme ; ce sont les eaux les plus proches d'ici, à une demi-journée de\nchemin ; c'est là qu'était Méry, qui sans doute est maintenant encore à Priesnitz,\net dont je n'ai pas eu de nouvelles depuis longtemps. On fait à Châteauroux de\ngrands préparatifs pour un bal offert au duc de Nemours, qui passe par ici avec\nsa femme, se rendant à Bordeaux. Les sauvages indiens (les Joways) sont déjà\n\n(i) Il est question ici de la Sonate en si mineur, op. 58, dédiée à ia comtesse Perthuis.\n(û) Je suppose que Chopin veut parler ici de Grzymala, un émigré de l'année 31, avec lequel\nil était fort lié."}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "15", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.15", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\npartis du Havre par le navire le Versailles. La femme de l'un d'eux, celui\nqui s'appelait Shinta-yi-ga, (( petit loup )), est morte, la pauvre créature, du mal\ndu pays ; elle avait nom • oké-wi-mi, ce qui veut dire en français : l oui s femelle\nqui marche sur le dos d'une autre. On lui élève un monument au cimetière Mont-\nmartre, là où Jean fi) est enterré. Avant sa moit on 1 a baptisée, et son set vice\nfunèbre a eu lieu à la Madeleine, dans sa paroisse. Son monument doit être sin-\ngulier, c'est l'œuvre de M. Préault, sculpteur assez connu, et de l'architecte\nM. Lassus. Il doit être formé d'une pierre autour de laquelle s'enroule jusqu'au\nsommet une fleur de bronze, d'où s''échappe un fantôme (soi-disant A mal dupays), et\nau-dessous des bas-reliefs de bronze doré, où sont lepiésentés les boids du Mis-\nsouri, des vues de leurs M.ontagnes rocheuses, etc. , toute leui vie de là bas et des\nvers de M. Antony Deschamps. J'espère qu'en voilà des nouvelles !\nDites à Bartek que le télégraphe électro-magnétique, entre Baltimore et Wa-\nshington, donne des résultats extraordinaires. Souvent les ordres donnés à Bal-\ntimore à i heure après midi sont exécutés, et les marchandises et les paquets\nprêts à partir de Washington, à 3 heures ; quant aux petits colis demandés à\nWashington à 4 h. 1/2, ils sont expédiés par le tiain de 5 heuies, et arrivent à\n7 h. 1/2 à Baltimore. 75 milles anglais, 25 lieues de France ; en voilà de la vi-\ntesse ! Il y a déjà un an que je nai vu les ledrzeiewicz, comme c est vite passé,\ncomme sur un fil électrique !\nSi ma lettre manque de suite, c'est que j'écris une phrase par jour. Hier Sol\nm'a interrompu pour jouer avec elle à quatre mains; aujourd'hui pour aller voir\ncouper un arbre, un de ceux qui croissaient près du pavillon où habitait Chaigne :\nc'est dans le jardin, près du chemin où les ledrzeiewicz sont descendus de voi-\nture. Cet arbre avait gelé, il fallait l'abattre.\nJ'ai reçu des lettres de Paris, de Franchomme et de Mll° de Rozières, qui sur-\nveille mon appartement ; Franchomme m écrit que Habeneck part poui Bonn, il\nva à l'inauguration dont je vous ai parlé ; il dit que Liszt a compose une cantate\nqu'on chantera sous sa direction. Spohr dirigera, le soir, un grand concert ; on\nfera de la musique pendant trois jours. A propos aussi de monuments, on va en\nélever un à Lesueur (le musicien) dans sa ville natale, Abbeville. Lesueur a été\nmaître de chapelle de Napoléon, membre de 1 Institut et piofesseur au Conser\nvatoire. M. Elsner l'a très bien connu, il m'a donné une lettre pour lui quand je\nsuis parti pour Paris. Lesueur était un homme tiès éclan é et tiès digne , il est\nmort il y a dix ans, avant Paër et Chérubini, il n était pas tiès vieux.\nPuisqu'il est question de monuments, je vous citerai encore la statue équestre\ndu duc d'Orléans, celui qui s'est tué en sautant de voiture ; elle sera terminée\ndans quelques jours. On l'élève sur la place du Louvi e , elle est en bionze algé\nrien, de même que les bas-reliefs. C'est l'œuvre de Marochetti, un des meilleurs\nsculpteurs de Paris. Quoique son nom soit italien, Marochetti est Français , il\npossède un talent très remarquable; tous les travaux importants de ce geme lui\nsont confiés. La statue regarde les Tuileries; un des bas-reliefs représente la\nprise d'Anvers, l'autre un épisode d'Algérie. Encore à propos de statues : à côté\ndu magasin des marbres du gouvernement où 1 on dépose les débiis de diffé-\n\n(1) Jean Matuszynski, camarade d'écoie, et après Woyciechowski l'ami le plus intime de Chopin.\nComme médecin, il reçut une place à l'École de médecine de Paris. Il mourut jéune, dans sâ\n34° année, et sa mort fit une impression très profonde sur Chopin."}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "16", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.16", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nrents monuments, de grandes pluies ont lavé certains débris, de sorte qu'un\njour un surveillant remarqua parmi les décombres le bras d'une statue qui\ns'élevait au-dessus des autres pierres, comme pour protester contre son sort.\nOn acheva ce que l'eau avait commencé, on écarta les débris croulants et l'on\ntrouva une statue grecque de marbre, une antiquité d'un travail parfait, repré-\nsentant Hercule arrêtant la chèvre Amalthée ; cette chèvre n'existe plus, à l'ex-\nception des cornes. C'est un sujet très curieux, connu seulement jusqu'ici par\nquelques petites pierres gravées. Après la décision du comité, composé de\nMM. Letronne, Le Bas (celui qui a dressé en pied l'obélisque), etc., etc., on a\nimmédiatement transporté cette statue au Palais des Beaux-Arts, où l'année\ndernière j'avais laissé les ledrzeïewicz, que j'ai retrouvés à mon retour dans la\nsalle où est la fresque en demi-cercle de Delaroche, représentant tous les peintres\ncélèbres de différentes époques ; est-ce qu'ils s'en souviennent ?\nVoici la quatrième fois que je m'assieds devant ma table, j'espère bien cette\nfois terminer ma lettre. Le temps a pu changer depuis que j'ai commencé cette\nfeuille, aujourd'hui nous avons la pluie. Il faut espérer qu'il fera beau à Paris\npour les cérémonies de ce mois ; cette année, la capitale ne sera pas comme les\nledrzeïewicz l ont vue l'année dernière; elle sera illuminée. Sur la Seine les spé-\nculateurs de la gaîté populaire ont inventé une nouvelle idée. Il y a quelques\nbateaux très décorés, et des gondoles vénitiennes qui circulent le soir.'Cette\nnouveauté plaît aux gens des boulevards, et il paraît (car je ne l'ai pas encore vu)\nqu'un public nombreux se hasarde sur l'eau. Donc cette année les Champs-Elysées\nseront moins illuminés, mais en revanche tout le luxe des lampions sera sur les\nquais, comme aussi les feux d'artifice, les régates, c'est-à-dire quantité de barques\nse poursuivant sur 1 eau, etc., etc. Les inventions ne manqueront pas, ni toutes\nsortes de précautions pour qu'il y ait le moins d'accidents possible Je dis le\nmoins, car il ne se peut pas que quelques personnes ne se noient, comme sur\nterre on s étouffe par curiosité. Du reste, les Calasante doivent se rappeler la\npresse qu il y avait dans des jours pareils ; mais les hommes sont si stupides\nque, pour eux, plus la foule est grande, plus il y a de plaisir.\nIl y aen ce moment un grand orage au dehors, et un second dans la cuisine.\nOn peut voir ce qui se passe au dehors, mais dans la cuisine je ne le saurais pas\nsi Suzanne n'était venue se plaindre de Jean, qui l'a maltraitée en français, parce\nqu elle lui a enlevé son couteau de table. Les ledrzeïewicz connaissent le fran-\nçais de Jean, ils peuvent donc s'imaginer comme il a gentiment injurié la femme\nde chambre ; il lui a lancé p. Ex. : laide comme cochon, ou mieux encore. Je ne\nsais s'ils se rappellent que, quand on lui demandait s'il y a du bois, il répondait :\nil est sorti ; Suzanne est-elle à la maison? il disait : Il ny a pas Pourtant ils se\ndisputent souvent, et comme la servante de Mme S [and] est très adroite et néces-\nsaire, il est probable que, pour avoir la paix, je serai obligé de renvoyer le\nmien, ce que je déteste, car on ne gagne rien à ces changements de figures* Par\nmalheur il ne plaît pas non plus aux enfants, parce qu'il est propre et fait régu-\nlièrement sa besogne. Il est temps d'aller dîner.\nJ'écrirais davantage encore, mais je veux absolument finir cette lettre aujour-\nd hui. Elle ira chez Mlle de Rozières, qui la portera elle-même à la poste. Je\nlui écris que, s'il y a quelque chose pour moi de chez vous, elle doit me l'en-\nvoyer. Je ne me tourmente pas, parce que je sais que c'est le temps où les uns\nsont d un côté, les autres de 1 autre, à moins qu on ne soit en train de faire des"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "17", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.17", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\nR. M.\n2\n\nmasses de projets. Malgré tout je vous prie instamment de décider maman et\nBartek à aller se reposer convenablement à la campagne. J'espère que les en-\nfants de Louise, grâce à Dieu, sont en bonne santé ! Que Calasante ne leur\ndonne pas de leçons, comme on le faisait ici avec Maurice, qui,, jusqu'à présent,\nprononce mal certains mots, comme : vjivjina, siuzam, etc. Qu'lsabelle, qui est\nla plus brave, veille à ce que la chère Louise ne se fatigue pas trop.\nIsabelle et moi, qui sommes blonds, nous tenons beaucoup aux châtains.\nEmbrassez de ma parties connaissances, à commencer par les voisins, à finir\npar ceux d'au delà des barrières, si toutefois vous êtes encore en ville. N'oubliez\npas non plus M. Fréd[éric] (i), Elsner, Nowak[owski, ]Belz [a] Titus [Woycie-\nchowski] et toutes les dames.\nJ'ai eu le plaisir hier de rêver de Mme Kozubowska. Je pense souvent à\nMmeLutynska, parce que l'année dernière on m'a dit d'elle beaucoup de bien.\nJ'embrasse de tout mon cœur ma petite maman chérie, ainsi que vous tous.\nSi vous voyez Dominique, ou Mlle Louise, ou bien M. et Mme Jules, rappelez-\nmoi à leur souvenir. Mon hôtesse travaille ; je ne l'interromprai pas pour lui\nfaire écrire quelques mots à Louise, mais je sais d'avance qu'elle lui envoie ses\nmeilleures amitiés. En ce moment elle a justement fini son travail, elle peut\ndonc envoyer un mot à Louise.\nAdieu, mes bien-aimés !\n\n20 juillet 1845.\nP. S. C'est la fête de Louise le mois prochain.\nVoici une histoire à propos de Hugo pour Calasante. Une dame, une de celles\nqui, en parlant des courses de chevaux, disait qu'elle voudrait voir six petites\nchaises (steeple-chase : que Bartek vous prononce cela en anglais, cela signifie\nce qu'on appelle ici une course au clocher, je ne sais pas si nous avons un mot\npour rendre cette expression ; c'est une course au but, tout droit à travers les\nfossés, les haies et toutes sortes d'obstacles semblables) ; une de ces dames donc,\nen parlant d'un individu qui a eu la même aventure que Hugo, disait qu il a été\ntrouvé flagrant dans le lit en flagrant délit). Si Calasante connaissait cette\nanecdote, qu'il me pardonne en faveur de ma bonne intention, et accepte cette\nautre dame qui voulait savoir ce que c'est que ce tabac du père Golèze (Stabat de\nPergolèse). Mais c'est encore plus vieux! Cette dame-ci est plus nouvelle qui, en\nlouant un appartement, demandait au propriétaire de lui faire peindre le nombril\n(au lieu de lambris), qu'elle trouvait trop sale. En tous cas, qu'il se souvienne\nque Godefroid de Bouillon est ainsi nommé parce qu'il a été le capitaine le plus\nconsommé de son temps.\n\n(1) Il est probable que Chopin pense ici au comte Frédéric Skarbek, économiste connu."}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "18", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.18", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nLETTRE VI\n\nC'est bête de ne pas finir le même jour ce qu'on a commencé. Voici cinq jours que j'écris\ncette lettre.\n[Nohant], le ier octobre [1845] (0*\nMES BIEN-AIMÉS,\nOn m'a envoyé hier de Paris votre lettre, dans laquelle vous m'apprenez le\ndépart de maman et desßarcinski; celle que j'ai envoyée à Paris il y a une dizaine\nde jours par Mlle de Rozières était adressée à maman, rue Nowy-Swiat. Je\nsuppose qu'on a recommandé à Suzanne de prendre mes lettres, sinon sachez\nqu'une lettre vous a été envoyée, beaucoup plus longue que celle-ci, dans\nlaquelle j'écrivais peu de chose, car je vous ai raconté dans l'autre tout ce que\nje savais. Vous y trouverez aussi quelques mots pour Louise, écrits par ma\nchâtelaine.\nAvec cette lettre j'enverrai celle de Louise à Mlle de Rozières, à Paris ; elle y\nrépondra sans doute, car elle aime à écrire, quoique souvent elle n'ait rien à\ndire ; mais c'est un très agréable défaut, et je regrette de n'être pas dans le\nmême cas.\nJe me réjouis de ce que vous ayez envoyé la moitié des vôtres à la campagne,\net que Henri (2) soit aussi à l'air frais, mais il est bien dommage que vous n'ayez\npu vous arranger pour y aller vous-mêmes. Je suis sûr que le voyage de l'an\npassé en est une des causes, et je ne peux assez me fâcher contre moi-même.\nMais vous aussi, vous avez d'agréables souvenirs ; réjouissons-nousdonc de ce qui\na été, et espérons qu'avant la fin de la construction du chemin de fer nous\nnous reverrons ; alors Calasante pourra encore se gratter, mordu par les rou-\ngets (3), qui sont pourtant moins nombreux cette année ; je suppose qu'ils\ns'en seront bourrés l'année dernière et qu'ils en ont crevé.\nVous avez des chaleurs, ici aussi il a fait excessivement chaud il y a quelques\njours, mais maintenant il pleut souvent et on attend un changement pour com-\nmencer la moisson ; cette année elle sera très abondante, quoique tardive.\nDimanche dernier on a fêté ici la sainte Anne, patronne de l'endroit. Comme on\na transformé la cour en parterres et en pelouses, toutes les danses ont eu lieu\nsur l'herbe, devant l'église. Vous souvenez-vous des fêtes villageoises à Sar-\nzay ?Je ne vous rappellerai pas les cornemuses, ni les baraques, ni les dan-\nseurs de tout calibre. Ici il y a eu une dizaine de personnes de connaissances,\nentre autres Ler[ouxj (4), dont Louise m'a demandé des nouvelles. Il habite\n\n(i; Cette lettre ne porte pas de millésime, mais par son contenu on peut conjecturer avec\ncertitude qu'elle a été écrite en 1845. Pour fixer la date, je me suis servi, entre autres, de la men-\ntion qui est faite de la mort du violoniste Artôt.\n(2) Henri ledrzeïewicz, neveu de Chopin, mort à Paris en 1899.\n(3) Le rouget, appelé aussi lepte automnale, est une espèce d'insecte qui se rencontre en France\nen automne, sur les prairies et dans les jardins légumiers. Le rouget pénètre sous la peau et\noccasionne des démangeaisons insupportables.\n(4) Pierre Leroux, philosophe et économiste, né à Bercy en 1797, mort à Paris en 1871."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "19", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.19", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\nmaintenantassezprès, à Boussac, à 8 milles d'ici. Boussac est une sous-préfecture\ncomme La Châtre. C'est une petite ville dans le département de la Creuse, très\nancienne, avec un très vieux manoir sur la Creuse, renfermant beaucoup d'an-\nciens souvenirs. On trouve non loin de là des pierres druidiques ; les environs\nsont connus par leur beauté pittoresque.\nLeroux a le privilège d'avoir à Boussac une imprimerie où il imprime un\njournal intitulé /'Eclaireur. Cette imprimerie cependant ne fonctionne pas\nencore d'après son nouveau procédé ; Leroux a, comme tout le monde, son\ncôté faible : il commence toujours et n'achève jamais entièrement. Quand il\nlance une grande pensée, cela lui suffit. Il en est de même avec sa nouvelle\nmachine qu'il n'a pas achevée, ou qu'il n'a pas suffisamment perfectionnée.\nElle fonctionne, mais pas avec assez de précision. Cela lui coûte déjà, à lui et\nà plusieurs de ses amis, entre autres au propriétaire de M. Coco (1), plusieurs\ndizaines de mille francs ; il lui en faudrait deux fois autant, plus la volonté\net surtout la persévérance ; mais le tout réuni est impossible à trouver en ce\nmoment. Cependant la chose existe, et bientôt un exploiteur s'y mettra, qui\nse parera d'un plumage étranger et le présentera au monde. Il y en a eu\net il y en aura encore de ceux qui veulent acheter à Leroux une invention dont\ncelui-ci ne veut plus. Outre deux volumes sur l'hydr. [rj il y a une quantité de\nses articles dans Y Encyclopédie et dans la Revue (2), où a paru (( Consuelo » !\nDans tout ce qu'il a écrit il y a de la suite. On trouve dans la Revue plusieurs\ndiscours de lui qui ont été très appréciés, mais dont quelques-uns ne sont pas ter-\nminés. Tout cela était sur la table au square d'Orléans. Que vous dire encore?\nQue Mme Viardot est déjà partie pour le Rhin, où Meyerbeer l'a invitée au nom\ndu roi de Prusse, de même que Liszt, Vieuxtemps, etc. Le roi et la reine y\nrecevront la reine d'Angleterre, qui est déjà partie pour l'Allemagne avec son\népoux, le prince Albert. Mendelssohn est aussi à Coblentz, occupé des prépa-\nratifs musicaux pour son roi, caria reine Victoria sera reçue à Stolzenfels (3).\nLiszt veut qu'on lui crie :er lebe ! (Vive Liszt !) On attend aussi des têtes cou-\nronnées à Bonn, où on élève un monument à Beethoven. Là on vend des\ncigares : véritables cigares à la Beethoven, qui sans doute n'a jamais fumé que\ndes pipes de Vienne ; et on a déjà vendu tant de meubles, de vieux bureaux\net de vieilles étagères de Beethoven, que le pauvre compositeur de la Sympho-\nnie pastorale aurait dû, de son vivant, faire en grand le commerce de meubles.\nCeci me rappelle le concierge de Ferney, qui a vendu un nombre infini de\ncannes de Voltaire. M. Blanqui, professeur, ancienne connaissance de Cala-\nsante, a été décoré par la jeune reine d'Espagne à son retour de Madrid, où\nil avait été envoyé avec M. Salandrouze, fabricant des célèbres tapis d'Au-\npour étudier l'industrie de ce pays. Voilà une chose qui n'est d'aucun\nintérêt pour personne, mais elle m'est venue en tête parce que Calasante con-\nnaissait le personnage. Et Laure (4), où pense-t-elle aller ? Je plains Antoine\n\n(1) Chopin fait ici allusion à G. Sand.\n(2) Revue indépendante.\n(3) Stolzenfels, ancien manoir aux environs de Coblentz, détruit à la fin du xvne siècle par les\nFrançais, reconstruit vers 1840 d'après les plans de Schinkel. C'est une propriété du roi de\nPrusse.\n(4) Chopin parle ici probablement de la comtesse Laure Czosnowka, à laquelle il a dédié les\nmazurkas, op. 63."}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "20", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.20", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nWodz[inski] (1), qui va en être à son second rejeton. Méry sait sans doute\nque sa jeune amie a été malade et qu'elle va mieux ; c'est ce que m'a dit le mari\nde feu Mme Dupont, quand j'étais encore à Paris.\n11 m'est agréable d'apprendre que Nowak[owski] joue ma berceuse ; il me\nsemble que je l'entends d'ici. Embrassez-le. La sonate dédiée à Elspaer] a paru\nà Vienne chez Haslinger, du moins il m'en a envoyé lui-même à Paris, il y\na quelques années, une épreuve imprimée ; mais comme je ne la lui ai pas ren-\nvoyée corrigée, et lui ai fait dire seulement que je voudrais y changer beaucoup\nde choses, je suppose qu'il en aura arrêté l'impression, ce qui me serait fort\nagréable, car il est trop tard maintenant pour une musique de ce genre ; c'é-\ntait bon il y a 14 ans. Oh ! comme le temps passe î Je ne sais comment je m'y\nprends, mais je ne fais rien qui vaille, et pourtant je ne chôme pas ; je ne me\ntraîne pas d'un coin à l'autre, comme je le faisais avec vous autres ; je passe des\njournées et des soirées entières dans ma chambre.\nJe dois cependant terminer quelques manuscrits avant de quitter cet endroit,\ncar il m'est impossible de composer en hiver. Après votre départ je n'ai écrit que\ncette sonate (2). Maintenant, à l'exception de nouvelles mazurkas, je n'ai rien\nde prêt pour l'impression, et pourtant il le faudrait.\nOn entend passer les diligences de l'autre côté du jardin, est-ce que l'une\nd'elles ne s'arrêtera pas pour vous en laisser descendre ?\nEcrivez-moi franchement si le conseil de Marjolin a fait du bien à Louise, et si\nAntoine est tout à fait bien portant. Ma petite mère m'amuse avec tous ses dé-\ntours. Je dirai pourtant que, ne connaissant pas son état de santé actuel, je n'ose\ninsister pour l'hiver, à cause de son rhumatisme. Je remets ma joie entre vos\nmains, votre sagesse décidera ; mais je proteste de toute mon âme contre toute\nespèce de détours. Du reste, si ma petite mère était souffrante ici, et moi égale-\nment, Isabelle viendrait nous soigner tous les deux, son mari viendrait la repren-\ndre, et après eux, vous autres. Suzanne aidée de Lutynska ferait le ménage. Voilà\ntout. Dis donc à ton mari, Louise, qu'il ajoute quelques mots à tes lettres, pas\ngrand'chose, un petit bonjour : il me manque dans vos lettres. Qu'il ajoute\nchaque fois le numéro de votre maison : je ne peux jamais le retenir, ni celui\nd'Antoine Je les ai par écrit, mais à Paris; d'ici je dois toujours adresser mes\nlettres avec toutes sortes de circonlocutions. Il faut avoir la tête bien dure pour\nécrire tant de fois et ne se rappeler jamais votre numéro.\nJe viens de rentrer d'une promenade avec Sol, qui m'a joliment secoué dans\nson cabriolet, en compagnie de Jacques. On appelle Jacques un énorme chien de\ntrès belle race, que mon hôtesse a reçu pour remplacer le vieux Simon, qui, cette\nannée, a beaucoup vieilli et a une patte paralysée. Ce chienest adorable et moins\nterrible qu'il ne paraît. C'est l'ami inséparable du gros Coco, quoiqu'il soit d'une\nrace superbe en son genre. Quand il pleut, il saute dans le cabriolet et s'étale de\ntelle sorte que sa tête se mouille d'un côté, et sa queue de l'autre, malgré la pose\ningénieuse qu'il prend pour s'abriter; mais il est trop grand pour tant de con-\nfort.\nMon hôtesse est en ce moment au village avec son voisin, le cher docteur ; ils\n\n(î) Antoine Wodzinski, frère de Marie, fiancée de Chopin.\n(2) Chopin parle de la sonate dont il a déjà fait mention dans une lettre précédente; c'est la\nsonate en si mineur."}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "21", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.21", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\nsont allés chez une malade qui veut à toute force, malgré sa fièvre, se rendre à\nquelques lieues d'ici pour consulter la femme qui remet les fourchettes de l'esto-\nmac ; on ne parvient pas à l'en dissuader.\nOn m'a écrit de Paris que le violoniste Artôt est mort. Ce garçon si fort et si\nrobuste, si large d'épaules, et tout en os, est mort de la phtisie à Ville d'Avray,\nil y a quelques semaines. Avant mon départ je suis allé à Ville-d'Avray (vous y\navez passé en allant à Versailles) pourvoir ma filleule, la petite Albrecht (1) ;\nj'étais accompagné de Mme Damoreau (2). C'est elle qui a soigné Artôt, et alors\ndéjà elle médisait qu'il était très mal. Je plains Mrae Damoreau parce qu'elle lui\nétait très attachée. Ils ont fait ensemble, l'année dernière, un voyage en Amérique.\nPersonne n'aurait deviné, en nous voyant tous les deux, que ce serait lui qui\nmourrait le premier, et de la phtisie encore ! Jean, selon son habitude, sonne\ndepuis un quart d'heure pour le dîner. Mon hôtesse lui a promis que s'il sonnait\nencore si longtemps, elle lui verserait un jour de l'eau froide sur la tête.\nIl faut que je me rase, ma barbe est trop longue, j'abandonne donc encore\nune fois cette lettre. Je me suis rasé, mais je n'en suis pas plus gras, quoiqu'on\nm'affirme ici que j'ai pris de l'embonpoint ; je suis pourtant loin encore de feu\nM. Okolow.\nEmbrassez sa belle-sœur (si je ne me trompe), celle avec laquelle j'ai maintes\nfois joué à quatre mains, rue Miodowa, où je rencontrais souvent MUe Czayk.\nParlez-moide mesfilleuls. Embrassez lesPruszak. Une poignée de mains à Apo-\nlinari, mon vieux camarade. Dites àElsner qu'il vienne à Néris pour y soigner sa\njambe. Est-ce que Dobrzynski part pour Paris ? Je crois bien qu'il a eu du succès\nchez Meyerbeer. Je suis content de savoir que vous entendrez la Symphonie de\nDavid (3). A part quelques chants véritablement arabes, le reste ne vaut que par\nles effets d'instrumentation. Mais ce qui m'étonne, c'est que pour cela on emploiera\nchez vous les costumes, tandis qu'ici on l'exécute en fracs noirs, assis sur des\ntabourets, devant les pupitres, ou la partition en main. Les plus grands admira-\nteurs de David n'ont peut-être pas pensé à cela (le nombre de ces admirateurs\ndiminue de plus en plus, comme cela arrive après un semblable engouement).\nRemarquer le chant du muezzin (on appelle ainsi celui qui, d'heure en heure,\nchante, suivant l'usage, les prières arabes du haut de la tour de la Mosquée).\nC'est à cela que les Arabes d'Algérie, au premier concert donné ici, hochaient la\ntête et souriaient avec plaisir. Bientôt je vous écrirai de nouveau que je vous aime\nsincèrement. Je voudrais vous écrire quantité de choses, mais je ne sais par quel\nbout commencer'; je voudrais faire la causette par écrit, comme nous le faisions\nchaque matin, dans la chambre à côté, assis devant notre chocolat.\nJe vous embrasse tous de tout cœur.\nP. S. Le bon Franchomme m'a écrit et se rappelle à votre souvenir.\n[Mrae Sand ajoute :] Bonjour, ma chérie, on vous aime, on vous embrasse\ntendrement ; soyez bénie du bon Dieu toujours.\n\n(1) Le père de cette filleule de Chopin, T. Albrecht, était attaché à l'ambassade de Saxe à\nParis, et négociant en vins II entretint des relations d'amitié avec Chopin pendant tout le temps\ndu séjour de Chopin à Paris.\n(2) Mm' Damoreau Cinti, célèbre cantatrice, débuta au grand Opéra à Paris. Chopin, dans sa\nlettre à Woyciechowski (Niecks, I, 234), dit qu'il estime plus son chant que celui de la Malibran.\n(3) Chopin fait allusion à la symphonie de David, intitulée le Désert, dans laquelle l'auteur\ntâche de rendre ses impressions de voyage en Orient."}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "22", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.22", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\n[Chopin continue :] On n'a pas voulu laisser partir ma lettre sans un mot.\nElle est si bonne, si bonne pour tous ! M. Brunei, l'ingénieur français qui a créé\nle projet d'un tunnel sous la Tamise, vient d'ajouter, au nombre de ses impor-\ntants travaux, une nouvelle locomotive qui permettra de parcourir 50 milles\nanglais à l'heure. Cette machine doit être à 8 roues. Cela ne rendra pas le che-\nmin de fer plus agréable.\nSol, qui vient de m'apporter du chocolat à grignoter, me fait écrire qu elle\nembrasse Louise. Elle a très bon cœur. Je ne m'étonne pas que tu ne connaisses\npas encore Isidore : il n'a pas paru en volume jusqu'à présent. Teverino com-\nmencera à paraître le mois prochain en feuilleton, dans le journal La Presse.\nRemarquez que le feuilleton n'a rien de commun avec le corps du journal,\nqui, en beaucoup de choses, a des opinions tout à fait opposées.\n\nLETTRE VII\n\nParis, vendredi, 12 décembre [1845] (0-\nMES BIEN-AIMÉS,\nJ'ai reçu votre dernière lettre, dans laquelle vous m'écrivez que vous vous\nportez bien, à l'exception de Bartek, qui pourtant va mieux; vous dites que ma\npetite maman supporte assez bien l'hiver. Ici il ne fait pas encore bien froid,\nmais sombre et humide. MME S[and] est rentrée depuis mardi avec son fils et sa\nfille ; quant à moi, il y a aujourd'hui quinze jours que je suis ici. D'ordinaire,\nvous vous en souvenez, je rentre plus tôt ; cette année d'autant plus, puisque je\ndevais renvoyer Jean et chercher un autre domestique. Depuis un an il voulait\nchaque mois me quitter, pleurant et protestant toujours qu'il m'aimait beau-\ncoup ; jamais je ne l'aurais renvoyé, mais il impatientait déjà les autres. Les\nenfants se moquaient trop de lui, je ne pouvais le garder plus longtemps pour\nmoi seul. Jusqu'à la fin il a cru qu'on renverrait Suzanne; malgré cela il voulait\nchaque jour me quitter. Pour moi c'était une grande affaire, car il me fallait\nquelqu'un de très honnête ; mais mon ami Albrecht m'a trouvé un Français,\nnommé Pierre, très comme il faut, adroit et très fidèle, j'espère ; il a servi 7 ans\nchez les parents de ma valse en mi b majeur (chez les Horsford) (2). Il est très\npropre, un peu lent, et ne m'impatiente pas encore. Cela intéressera peut-être\nLouise, qui connaît Nohant, desavoir que Luce, la fille de Françoise, est ici, de\nmême que Suzanne avec sa maîtresse, ou plutôt Solange. A propos de tout ce\nque Louise me demande dans sa lettre, rien n'est vrai et ne ressemble à rien du\ntout. L. R. [Leroux] se porte très bien, ses enfants ont été malades de la rougeole.\nMaurice allait partir dans quelques jours, mais à cause du mauvais temps il n'ira\n\n(1) D'après le calendrier du siècle, le 12 décembre tombait un vendredi dans les années 1834,\n1845 et 1851 , de même que le 21 décembre tombait un dimanche (cette date du 2t décembre est\ncitée dans la seconde partie de la lettre). Il ne peut exister de doute que cette lettre ait été écrite\nen 1845. Les mazurkas dont parle Chopin, et qui parurent chez Stern, en sont la preuve.\n(2) La valse en mi bémol majeur, op. 18, fut dédiée à Mlle Laure Horsford."}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "23", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.23", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\npas chez son père, qui, pendant tout l'été, n'a pas quitté ses propriétés de Gas-\ncogne.\nNe croyez jamais aux méchants bruits ; il y a beaucoup de personnes au monde\nqui ne peuvent voir tranquillement le bonheur des autres.\nAvant mon arrivée ici, et après mon départ de Nohant, Mme S[and] est allée à\nChenonceaux, près de Tours, chez ses cousins de Villeneuve. Chenonceaux est\nun château très connu dans toute la France, bâti au temps de François lerIer par le\nfameux traitant (banquier d'alors) Thomas Boyer, qui a mis beaucoup de temps\nà la construction. Ce château domine la rivière le Cher. Sous les arcades sur les-\nquelles s'élève le château, il y a d'immenses cuisines ; vous pouvez par là vous\nfaire une idée de l'énormité du bâtiment. François ler,Ier, après avoir dépossédé le\nbanquier de ce château, l'habita, et on y trouve encore beaucoup de souvenirs de\nson temps. Plus tard, Catherine de Médicis en fit sa résidence habituelle. Dans\nles Huguenots qu'on donne à Paris, les décors du second acte viennent de ce\nchâteau ; je crois que Louise a vu cela.\nLa femme de notre Valois (i) y a aussi passé le temps de son veuvage. Tous\nles appartements sont conservés avec les meubles du temps, ce qui doit coûter\ntrès cher d'entretien. Sous Louis XV, ou peut-être même sous la Régence,\nM. Dupin de Francueil, chez qui Rousseau fut secrétaire, devint possesseur du\nchâteau après les Vendôme. Ce M. Dupin est l'aïeul de Mme S[and], c'est celui\ndont le portrait se trouve à Nohant, au-dessus de la cheminée, dans la grande\nsalle d'en bas, près de la salle à manger. Mme Dupin, sa première femme, était\ncélèbre par son esprit et sa beauté, et de son temps tout ce que le siècle eut de\ngens d'esprit fréquenta son salon : on y rencontrait Voltaire, Mably, etc.\nIl y a aussi à Chenonceaux beaucoup demanuscrits deMontesquieu Rousseau,\ndans ses Confessions, parle de Mme Dupin de Francueil. On garde encore au châ-\nteau des coffres entiers., pleins de sa correspondance avec elle; ce sont des docu-\nments très curieux, qui sans doute ne seront jamais publiés. Mmc S[and] a trouvé\nquelquesmanuscrits de Mme Dupin, très intéressants, paraît-il, surtout admirable-\nment écrits. C'est là également que pour la première fois, dans le théâtre du châ-\nteau, fut joué l'opéra de Rousseau [Le Devin de Village), dont l'ouverture, dit-on,\nest l'œuvre de M. Francueil. Vous savez, je suppose, que Rousseau a fait un\npoème, mis par lui en musique, qui eut un grand succès il y a soixante-dix ans.\nCertains passages de cet opéra ont réussi et sont assez connus en France.\nJe vous ai parlé de Chenonceaux, parlons maintenant de Paris. Voici les\nGavard qui saluent gentiment Louise et ledrz[eïewicz] (il envoie à Louise un\nMassillon de sa façon); les Franchomme saluent aussi. J'ai été dîner de côté\net d'autre avant l'arrivée de Mme S [and], et nous avons beaucoup parlé de\nvous.\nVoilà que je recommence mon moulin.\nAujourd'hui je n'ai donné qu'une leçon, et c'est à Mme Rothschild-; j'en ai\nrefusé deux autres, car j'avais autre chose à faire. Mes nouvelles mazurkas ont\nparu à Berlin, chez Stem, je ne sais donc si elles vous parviendront, car d'ordi-\nnaire vous recevez votre musique de Leipzig. Elles ne sont dédiées à personne.\nMaintenant je voudrais terminer une sonate pour violoncelle, une barcarolle et\n\n(1) On sait que Henri 111 de Valois fut un instant roi de Pologne, c'est pourquoi Chopin, en\nparlant de lui, dit : « Notre Valois. »"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "24", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.24", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nquelque chose encore que je ne sais comment nommer (1) ; mais je doute que\nj'en aie le temps, parce que déjà commence le tumulte. De toute part on me de-\nmande si je ne donnerai pas de concerts, mais j'en doute Liszt est arrivé de la\nprovince où il a donné des concerts ; j'ai trouvé aujourd'hui sa carte à la maison.\nMeyerbeer est également ici. Je devais aller aujourd'hui à une soirée chez\nLéo (2) afin de l'y rencontrer, mais nous allons à l'opéra, au nouveau ballet\n(nouveau pourMme S[and]) :Le diable à quatre, où l'on voit nos costumes na-\ntionaux. Je vous écrirai samedi matin, après le ballet. A l'Opéra rien n'a changé;\non y donne tout ce qu'on y donnait quand vous étiez ici ; nous n'avons rien vu\nde plus, ni les Italiens, où on entend la musique de Verdi, ni Mme Dorval, dans\nle nouveau drame Marie-Jeanne, qui doit être un de ses meilleurs rôles.\nNous avons aujourd'hui le 17 décembre. J'ai interrompu ma lettre t n'ai pu\nla reprendre jusqu'à présent. Il fait depuis ce matin très laid et très sombre. Ce\nsoir, au grand Opéra, a lieu la première représentation de l'opéra de Balfe, l'au-\nteur des Quatre fils Aymon ; je crois que nous avons vu cela ensemble à l'Opéra-\nComique. Le titre de ce nouvel opéra est /'Etoile de Séville. C'est le Cid,\nnon celui de Corneille, mais d'après Calderon. Le libretto est de M. Hippolyte\nLucas, médiocre écrivain, feuilletoniste.On n'en attend pas grand'chose. Balfe\nest un Anglais ; il a été en Italie et a traversé la France. Demain aux Italiens on\ndonne Gemma di Vergi. Hier nous avons été, y compris Luce, au théâtre de la\nPorte-Saint-Martin, où l'on jouait le nouveau drame, pas très fameux, deM. Den-\nnery, dans lequel Mme Dorval joue admirablement. Le titre de ce drame est\nMarie-Jeanne. C'est une jeune fille du peuple qui épouse un artisan ; son mari\npar sa mauvaise conduite la laisse dans la misère avec son fils au berceau. Pour\nsauver de la mort l'enfant qu'elle ne peut nourrir, et poussée par le désespoir,\nelle le porte aux Enfants trouvés. Cette scène est extraordinairement rendue. Tout\nle monde beugle ; on n'entend dans la salle que le bruit des nez qu'on mouche.\nDepuis sa jeunesse Mme Dorval n'a pas eu de rôle de cette force, c'est-à-dire\ndepuis celui qu'elle remplissait dans la pièce Dix ans de la vie d'un joueur.\nDimanche, 21 décembre. Depuis le moment où j'ai écrit ces dernières\nlignes, j'ai été à l'opéra de Balfe; ce n'est pas du tout fameux. On y chante le\nmieux du monde ; cela me faisait même de la peine de voir gaspiller de telles res-\nsources, tandis que Meyerbeer, qui était tranquillement assis dans sa loge tout\nen écoutant et lisant le libretto, a deux opéras tout prêts : Le Prophète et\nVAfricaine, tous les deux en cinq actes. Mais il ne veut pas les donner à l'Opéra\nsans une nouvelle cantatrice ; or Mme Stolz, qui gouverne le directeur, n'en ad-\nmettra pas une meilleure qu'elle. Les décors sont magnifiques, les costumes\ntrès riches.\nJ'ai envoyé par Gliicksberg deux volumes : l'Ancien et le Nouveau Testament,\navec des gravures anglaises pour Louise et Isabelle. Ces gravures ont passé ici\npour très belles ; ce sont des tableaux des maîtres les plus célèbres de l'ancienne\n\n(1) La barcarolle (op. 60) fut imprimée à la fin de 1846; la sonate pour violoncelle, en sol\nmineur, op. 65, seulement à la fin de 1847. je ne pense pas me tromper en supposant que la\ntroisième composition, dont Chopin dit : (( Quelque chose encore que je ne sais comment\nnommer » est la (( Polonaise fantaisie »en la majeur, op. 61, qui parut àla fin de 46, en\nmême temps que la barcarolle.\n(2) Auguste Léo, banquier parisien, fut, selon l'expression de Moscheles, « l'ami et le protec-\nteur de beaucoup d'artistes ». (Niecks, 11, 22.)"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "25", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.25", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\net de la nouvelle école : Raphaël, Rubens, Le Poussin. Beaucoup de ces ta-\nbleaux se trouvent au Louvre; Louise se souvient peut-être de les y avoir vus?\nA Antoine, qui n'a pas d'enfants, j'ai envoyé un petit volume des dessins de\nGcivcirni, dessins des enfants terribles, etc..., afin qu'il s'amuse et se rappelle une\nlégère plaisanterie d'ici. Pour Calasante, il y a des proverbes dessinés par\nGrandville. C'est Grandville le premier qui a commencé sa carrière par ce genre,\net personne mieux que Gavarni ne l'a compris. Je suppose que vous avez vu le\nLafontaine de Grandville ?\n24 décembre. Vous voyez si on peut avoir ici la tête à soi avant la nouvelle\nannée. La sonnette d'entrée ne cesse pas son vacarme. Aujourd'hui tout le monde\ndans la maison a un rhume de cerveau. Rien d'étonnant à ce que je tousse d'une\nfaçon insupportable ; mais mon hôtesse est tellement enrhumée, et a un si grand\nmal de gorge, qu'elle ne peut sortir de sa chambre, ce qui met sa patience à\nbout.\nD'ordinaire plus on a de santé, moins on a de patience dans les maux phy-\nsiques. A cela pas de remède, la raison même ne sert à rien. Tout Paris cette\nsemaine ne fait que tousser. La nuit dernière il y a eu une effroyable tempête\navec tonnerre et éclairs, grêle et neige. La Seine est énorme ; le froid n'est pas\ngrand, mais l'humidité est insupportable.\nKlengel (r) de Dresde est arrivé, ainsi que Mtne Niesiolowska. Klengel est venu\nchez moi; j'ai promis d'aller voir Mme Nies. Peut-être ne faut-il pas en parler\ntrop haut. Liszt aussi est venu chez moi, il s'extasiait sur Mme Calergi (2), et,\nd'après ce que j'ai appris, je vois qu'on a parlé plus qu'il ne fallait.\nLe frère de Mme Titus a été ici ;il va mieux; il est parti pour l'ltalie. Il m'a\nbeaucoup parlé de Titus, je me suis attaché à lui. Embrassez Titus de ma part.\nVous avez, je suppose, déjà vu Gutmann? Laski, que j'ai rencontré à l'Opéra,\npourra aussi vous dire qu'il m'a vu bien portant.\nIci la nouvelle année ne s'annonce pas bien à cause du mauvais temps; les\nmarchands se plaignent qu'il n'y a pas autant de flâneurs qu'à l'ordinaire. Quant\nà moi, je ne suis pas encore allé en ville pour mes emplettes. Il faut que je trouve\nquelque chose pour ma filleule; en attendant, mon filleul, cette année, n'aura\nrien, mais aussi pourquoi est-il si loin ? Je serais bien heureux de lui laisser un\njour une forte succession, mais ce n'est guère dans ma nature. J'y penserai un\njour, quand je serai au lit et que je ne pourrai m'endormir.\nJ'ai un peu essayé avec Franchomme ma sonate pour violoncelle, et cela va\n\n(1) Auguste-Alexandre Klengel, pianiste et excellent contrepointiste, établi à Dresde, où Cho-\npin fit sa connaissance en allant à Prague, en 1829 Dans ses lettres de Prague à ses parents,\nécrites pendant son second séjour dans cette ville, le 21 novembre 1830, Chopin fait mention de\nKlengel et de Mme Niesiolowska. En parlant de son séjour à Dresde, Chopin écrit : « Klengel m'a\ndonné une lettre pour Vienne, où j'irai plus tard ; chez Mme Niesiolowska, il abu du Champagne\nà mes succès; elle-même me choyait et ne savait où me placer, enfin elle voulut m'appeler\n(( Chopski. » (Maurice Karasowski, Frédéric Chopin, sa vie, ses lettres, ses œuvres (zycie, listy,\ndziela), Varsovie, Gebethner et Wolff, 1882, vol. I, p. 209 )\n(2) Mme Marie Kalergis, née comtesse de Nesselrode, était la nièce du diplomate Nesselrode.\nSa mère, née Gorska, était d'origine polonaise, c'est pour cela que Mme Kalergis savait le polo-\nnais. Elle épousa en secondes noces le colonel Muchanofï, qui remplit à Varsovie les fonctions de\ngrand-maître de police, y fut président du théâtre et régisseur des palais impériaux. Mme Kalergis\nétait d'une beauté extraordinaire, très intelligente et fort instruite ; elle fit beaucoup pour rehaus-\nser le goût de la musique à Varsovie, contribuant à l'organisation des concerts et protégeant les\nartistes. Elle est enterrée à Varsovie, au cimetière des Powazki."}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "26", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.26", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nbien. Je ne sais si j'aurai le temps cette année de la faire imprimer. L'oncle de\nMme Frédéric m'a fait dernièrement une visite. G est un homme très digne, que\nj'aime beaucoup ; il a rajeuni, il joue du violon, m a-t-il dit, comme au temps de\nsa jeunesse, et ne tousse pas. Il est vigoureux, agréable, spirituel ; il se tient\ntrès bien, très droit; ne porte pas perruque et n'a que ses beaux cheveux blancs :\nen un mot, il est si beau encore que les jeunes gens d'à présent, à côté de lui,\npourraient passer pour des vieillards. Il y a bien longtemps que Méry ne m a\nécrit ; je ne sais ce qu'il devient, peut-être est-il malade le cher ami !\nC'est aujourd'hui la veille de Noël ; nos chères étrennes (i) ! Ici on ne connaît\npas cela. Comme d'ordinaire on dîne à 6, à 7 ou à 8 heures ; dans quelques\nmaisons étrangères seulement on conserve nos usages. Hier, par exemple,\nMme Stockhausen n'était pas à dîner chez les Perthuis (chez ma sonate), parce\nqu'elle était occupée des préparatifs d'aujourd'hui pour les enfants. Toutes les\nmaisons protestantes observent la Vigile de Noël, mais le Parisien ordinaire ne voit\naucune différence entre hier et aujourd'hui. Ici laVigile est triste, car les malades ne\nveulent aucun médecin ; c'est un rhume extraordinairement fort; on s'est couché\npour tout de bon. Chacun maudit Paris à cause de son climat, et on oublie qu'à\nla campagne, en hiver, c'est encore pire; du reste, l'hiver estpartout l'hiver. C'est\nune coupfe de mois difficiles à passer. Je me demande souvent comment les gens\nimpatients peuvent vivre sous un ciel plus inclément encore que celui-ci. Par-\nlois je donnerais quelques années de ma vie pour une heure ou deux de soleil.\nJ'ai déjà survécu à tant de gens plus forts et plus jeunes quemoi, qu'il me semble\nque je suis éternel. La fille de Vernet, mariée à Delaroche (auteur de l'hémicycle\ndu Palais des Beaux-Arts), est morte il y a quelques jours. Tout Paris la re-\ngrette. C'était une personne d'un esprit très délicat, jeune, belle, quoique très\nmince. Elle recevait dans son salon tout ce qu'il y a à Paris de remarquable,\nétait adorée de tous, et possédait dans son intérieur le bonheur, la fortune et le\nrespect. Son père menait le deuil et pleurait comme un veau ; un moment on a\ncru que la mère en deviendrait folle.\n26 décembre.\nHier et aujourd'hui Mme S[and] garde le lit ; elle a mal àla gorge. Elle va\nun peu mieux; dans quelques jours, sans doute, tout ira bien; en attendant, je\nn'ai pas le temps de continuer à vous écrire. Sol est aussi enrhumée, mais je\nle suis plus qu'eux tous. Je vous embrasse très tendrement. Ne vous inquiétez\njamais de moi. Dieu étend sur moi sa grâce. Je vous aime tous et vous souhaite\nune bonne année, ainsi qu'à toutes mes connaissances.\nF. C[HOPIN].\nMme Sfandj embrasse Louise. Je vous envoie le billet de Mue de Rozières.\nJe n'ai pas le temps de relire ce que j'ai écrit.\n\n(i) En Pologne, la vigile de Noël est observée avec une grande solennité. On se réunit en\nfamille, et, après un long repas traditionnel, on offre à chacun ses étrennes."}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "27", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.27", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\nLETTRE VIII\n\n[La feuille sur laquelle est écrite la lettre suivante porte le cachet imprimé G. S.]\nDix fois recommencée, j'envoie cette lettre aujourd'hui. J'y joins un mot démon hôtesse pour\nLouise.\nDimanche, 11 octobre 1846.\nCh[âteau] de Nohant. Devant la petite table, auprès du piano.\nMES BIEN-AIMÉS !\nSans doute vos vacances sont finies ! Tout le monde est de retour à la maison,\nma petite Maman est revenue de chez Mlle Joséphine, Louise de chez les Ciech\n[omski], et les Antoine du Jardin des eaux minérales, avec une provision de\nsanté pour tout l'hiver. Ici l'été a été si beau qu'on ne se souvient pas d'en avoir\neu un pareil, et quoiqu'il ne soit pas très fructueux, et que dans beaucoup de\ncontrées ou craigne l'hiver, cependant on ne se plaint pas, car la vendange est\nadmirable. En Bourgogne elle est plus belle encore qu'én 1811, quant àla\nqualité, mais non quant à la quantité. Hier mon hôtesse a fait des confitures\navec du raisin appelé ici raisin d'Alexandrie. Ce sont de très gros grains, forme\nmuscat, qui ne mûrissent pas entièrement dans ce climat, c'est pourquoi ils\nsont parfaits pour les confitures. Mais pour ce qui est des autres fruits, il n'y a\npas grand'chose. En revanche, le feuillage est épais, très vert encore, et il y a\nbeaucoup de fleurs. Nous avons un nouveau jardinier ; le vieux Pierre, que les\nledrzeïewicz ont connu, a été renvoyé malgré ses quarante années de service\n(il servait du vivant encore de la grand'mère), ainsi que l'honnête Françoise,\nmère de Lucie : les deux plus anciens serviteurs ! Fasse le ciel que les nou-\nveaux plaisent davantage au jeune homme et à la cousine. Sol, qui a été forte-\nment indisposée, est tout à fait bien portante, et qui sait si dans quelques mois\nje ne vous écrirai pas qu'elle épouse le jeune et beau garçon dont je vous ai\nparlé dans ma dernière lettre ! Tout l'été s'est passé en différentes promenades\net excursions dans les contrées inconnues de la Vallée Noire. Je n'étais jamais\nde la partie, parce que ces choses me fatiguent plus qu'elles ne valent. Quand\nje suis fatigué, je ne suis pas gai, cela déteint sur l'humeur de chacun, et les\njeunes n'ont aucun plaisir avec moi. Je ne suis non plus allé à Paris, comme je\ncroyais le faire, mais j'ai eu une très bonne occasion et très sûre pour envoyer\nmes manuscrits de musique; j'en ai profité et n'ai plus besoin de me déranger.\nDans un mois je pense être de retour au Square, où j'espère trouver encore\nNowak[owski] ; je sais par Mlle de Rozières qu'il a déposé sa carte chez moi.\nJe voudrais bien le voir ; malheureusement ici on ne le veut pas. Il va me rap-\npeler bien des choses. Avec lui, au moins, je parle notre langue, car ici je n'ai\nplus Jean, et depuis le départ de Laure je n'ai pas dit un mot de polonais. Je\nvous ai parlé aussi de Laure. Quoiqu'on lui ait témoigné de l'amabilité, on n'a\npas gardé d'elle un bon souvenir. Elle n'a pas plu à la cousine, et par consé-\nquent au fils; de là des plaisanteries, d'où on passa aux grossièretés, et comme\ncela ne me plaisait pas, il n'est plus question d'elle du tout. Il faut être une\nbonne âme comme Louise pour avoir laissé ici un bon souvenir à chacun."}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "28", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.28", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CIIOPIN\n\nMon hôtesse m'a dit souvent devant Laure : (( Votre sœur vaut cent fois mieux\nque vous. )) A quoi je répondais : (( ]e crois bien. )) Qu'lsabelle m'écrive si les\nparents d'Antoine vivent encore, ainsi que toutes les nouvelles de ce genre. Jean\nm'a écrit après un silence de 8 années, en se plaignant de ne m'avoir jamais\nentendu, et me disant que maintenant il travaille comme il peut et fait son pos-\nsible pour tirer du profit de l'instruction qu il a reçue autrefois à Grignon. Il\nse porte bien et est rempli de bonnes intentions ; il ne quitte pas la Gascogne,\noù il travaille. Je lui ai écrit et veux encore le faire. Le soleil aujourd'hui est\nadmirable ; on est allé à la promenade en voiture, je n'ai pas voulu accompagner,\net je profite de ce moment pour être avec vous. Le petit chien (( Marquis )) me\ntient compagnie, il est couché sur le sofa. C'est une créature étrange : son\npoil est comme du marabout, tout blanc ; chaque jour Mme S[and] le soigne\nelle-même ; il est aussi spirituel qu'un chien puisse l'être. Il y a en lui des\nchoses originales, à ne pouvoir comprendre, par ex. il ne mangera, ni ne boira\ndans un ustensile doré : il avance la tête, puis la détourne s'il peut.\nJ'ai lu dans la Presse, entre autres noms, celui de mon filleul, assistant à\nFrancfort au congrès des savants qui s'occupent des prisons. S'il poussait jus-\nqu'à Paris, je serais bien heureux de le voir; j'écrirai même à M',e de Rozières\nque, si elle trouve sa carte chez mon concierge, elle me le fasse immédiatement\nsavoir. Parmi toutes les nouvelles vous savez depuis longtemps, sans doute,\nque M. Leverrier a trouvé une nouvelle planète. Leverrier, du haut de l'Obser-\nvatoire de Paris, ayant remarqué certaines irrégularités dans la planète Uranus,\nles a attribuées à une autre planète, encore inconnue, dont il a décrit l'éloigne-\nment, la direction et la grandeur ; en un mot, tout ce que M. Galle à Berlin et\nmaintenant [Adam] (i) à Londres ont remarqué à leur tour. Quel triomphe pour\nla science de parvenir, par le calcul, à une semblable découverte! A la dernière\nséance de l'Académie des Sciences, M. Arago a proposé d'appeler la nouvelle\nplanète (( Leverrier )). M. Galle a écrit de Berlin que le droit de lui donner un\nnom appartient à M. Leverrier, mais il propose de l'appeler Janus.M. Le-\nverrier préférerait Neptune. Cependant, malgré un certain nombre de mem-\nbres de l'Académie, beaucoup désiraient que la planète portât le nom de\ncelui qui l'a découverte et qui, par une puissance de calcul extraordinaire, a\naccompli des choses inouïes jusqu'à présent dans les fastes de l'astronomie ; et\nde même qu'il y a les comètes Vico, Hind, et qu'à Uranus on avait donné le\nnom de Herschel, pourquoi n'y aurait-il pas une planète Leverrier? Le roi\nl'a aussitôt créé officier de la Légion d'honneur. Vous connaissez certaine-\nment aussi l'invention de la poudre de coton par M. Schonbein La curiosité\ngénérale est éveillée, mais personne ne l'a encore vue. A Londres, des\nexpériences accomplies en présence du prince Albert, époux de la reine, ont\ndémontré que la force de cette poudre est plus grande que celle de l'autre;\nqu'elle ne donne pas de fumée, ne noircit ni ne salit, et qu'elle ne perd pas sa\nforce quand, après avoir été plongée dans l'eau, on l'a séchée. L'explosion est\nbeaucoup plus rapide que celle de la poudre ordinaire, car posée sur cette der-\nnière, la nouvelle éclate, tandis que l'autre ne s'allume même pas. Mais je vous\nparle de choses scientifiques comme si vous n'aviez pas Antoine ou Belza.\n\n(i) Il est probable qu'au moment où Chopin écrivait, il avait oublié le nom de l'astronome\nanglais, car il laissa le nom en blanc. Puis il aura oublié de remplir 1 espace, qui resta vide."}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "29", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.29", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\nSouhaitez de ma part, à ce dernier, le plus parfait bonheur dans sa nouvelle posi-\ntion. Mon Dieu, comme Matusz[ynski] s'en serait réjoui 1 II ne se passe pas de\njour où je ne pense à lui. En ce moment je n'ai à Paris aucun de mes camarades\nd'école. Mais à propos de découvertes, en voici encore une qui est davantage de\nmon domaine. M. Faber, de Londres, professeur de mathématiques et mécani-\ncien, a exposé un automate, construit d'une manière très spirituelle, qu'il a\nnommé Euphonie ; cet automate prononce assez distinctement, non un mot ou\ndeux, mais de longues phrases, et de plus il chante un air de Haydn et le God\nsave the Queen. Si les directeurs d'opéras pouvaient avoir beaucoup d'androïdes\nde cette espèce, ils n'auraient plus besoin des choristes qui coûtent cher et cau-\nsent beaucoup d'embarras. C'est une chose étrange qu'on arrive à ce résultat à\nl'aide de leviers, soufflets, soupapes, chaînettes, tuyaux, ressorts, etc., etc. Je vous ai\nparlé autrefois du canard de Vaucanson, qui digérait ce qu'il mangeait; Vau-\ncanson aussi a créé un androïde qui joue de la flûte. Mais aucune machine\njusqu'à présent n'avait chanté les paroles du God save the Queen. Depuis deux\nmois l'Euphonie est exposée à YEgyptian {Hall c'est un endroit, Bartek doit le\nsavoir, consacré à toutes sortes de curiosités). On prépare à Londres, pour\nl'année prochaine, une grande rivalité d'opéras italiens. M. Salamanca, ban-\nquier espagnol, membre des Cortès à Madrid, a pris à bail un théâtre appelé\nCovent Garden, un des plus grands théâtres de Londres, mais qui n'a jamais\njoui d'un grand succès à cause de sa situation ; il est trop éloigné du beau\nmonde. M. Lumley, directeur ordinaire du théâtre de la reine, théâtre adopté\npar la société londonienne comme étant plus à la mode, ne s'est pas empressé\nd'engager pour l'année prochaine ses chanteurs habituels ; il se fiait trop à son\nthéâtre tendu de soie. M. Salamanca l'a prévenu, et la Grisi (i), Marrio et Per-\nsiani, en un mot tous, à l'exception de Lablache, ont été engagés par lui à des\nprix plus élevés. Il y aura donc deux théâtres. M. Lumley, outre Lablache,\na engagé, dit-on, Mlle Lind et M. Piszek (2), le meilleur Don Juan (?), comme\nBerlioz l'assure. Et comme la coutume élégante de Londres vaut plus que n'im-\nporte quel miracle de l'art, la saison prochaine sera bien curieuse. On dit que\nl'ancien opéra (celui de M. Lumley) se maintiendra, car il y a toutes les chances\npour que la reine le fréquente, comme à l'ordinaire. L'Opéra de Paris n'a pas\nencore donné l'opéra de Rossini. Habeneck, directeur de l'orchestre, a eu une\nforte attaque d'apoplexie qui l'a forcé pendant quelques mois d'abandonner la\ndirection. Maintenant il se porte bien, et M. Pillet, le directeur de l'Opéra,\nla attendu. Les Italiens ont fait à Paris leur réouverture. Le nouveau chan-\nteur, le baryton Coletti, a débuté dans Sémiramis ; on dit beaucoup de bien\nde lui. Il est jeune, beau, et depuis longtemps célèbre par son talent autant\nque par ses aventures. Son père voulait en faire un prêtre, il devint acteur à\nNaples après avoir abandonné Rome. A Lisbonne, pendant quelques années, il\na, comme on dit, tourné les têtes, et, ainsi que le bruit en a couru autrefois,\ndeux dames se sont battues en duel pour lui. Si avec cela il chante très bien, son\nsuccès est assuré. Je doute fort qu'à Paris on se batte pour lui en duel, mais on\n\n(1) Giulia Grisi et Fanny Tacchinardi-Persiani, célèbres cantatrices ; Giuseppe Marino, ténor ;\nLuigi Lablache, basse.\n(2) Le lecteur rencontrera le nom de la cantatrice Jenny Lind dans la lettre d'Edimbourg, dans\nlaquelle Chopin décrit la manière dont il fit sa connaissance. Jean-Baptiste Piszek, Bohême d'ori-\ngine, fut un excellent baryton."}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "30", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.30", "texte": "SOUVENIRS INEDITS DE CHOPIN\n\nle payera bien, mieux qu'en Portugal. Il a également chanté avec succès à Ma-\ndrid, où l'on prépare en ce moment de grands festins pour les noces de la reine\navec son cousin, et de l'infante, sa soeur, avec le duc de Montpensier, fils cadet du\nroi Louis-Philippe. Dumas, accompagné de M. Maquet (jeune écrivain qui écrit\nles feuilletons de Dumas sous sa direction), et de Louis Boulanger, peintre connu,\na été envoyé à Madrid par le ministre de l'instruction publique, M. de Salvandy,\navec mission de décrire et de peindre toutes les cérémonies des deux mariages,\nainsi que toutes les aventures. On parle beaucoup des cadeaux que le duc de\nMontp[ensier] porte à sa fiancée. La reine, très grasse, quoique jeune, prépare\npour son fiancé, outre son trône, le collier de la Toison d'or en diamant, ainsi\nqu'une épée très riche à poignée de diamant, dont la lame a servi à Charles ///,\net le bâton de capitaine général. On prépare dix-sept carrosses superbes pour\nmener les jeunes couples à l'église d'Atocha, où auront lieu, en même temps,\nles deux mariages, et pour le voyage de Madrid à Aranjuez, comme qui dirait\nd'ici à Versailles. Si de pareilles descriptions vous amusent, vous les avez sans\ndoute dans vos journaux, de Dmuszewski.Vous savez, je suppose, que 1 infante\nn'a pas encore 15 ans et qu'elle est plus belle que la reine. Le mois prochain\nelle reviendra à Paris avec son époux ; on prépare un bal à l'hôtel de ville et\nde grands festins pour la recevoir. Quand je la verrai, je vous dirai si elle est\naussi belle que la princesse de Joinville (princesse brésilienne), la plus belle de\ntoute la famille : élancée, pâle, de grands yeux, des cheveux noirs. Mlle Rachel,\nqui, dit-on, voulait donner sa démission du Théâtre-Français à cause de sa santé,\nva mieux, et doit bientôt reparaître sur la scène. Vous savez que Walewski (1)\na épousé M Ricci, une Italienne dont la mère, née Poniatowska, est sœur de\ncet amateur de musique qui, en Italie, écrit des opéras et vient d'arriver à Paris ;\nPillet lui a donné un poème à mettre en musique. Ce sera un grand opéra. Le\npoème est de Dumas père et fils. Dumas, quoique jeune encore, a un fils, né\navant le mariage ; il est écrivain comme son père. Je ne sais pas le titre du nou-\nvel opéra de Poniatowski (2), mais il doit être réprésenté cet hiver (?).\nAujourd'hui le tonnerre gronde et il fait assez chaud. Le jardinier transplante\nles fleurs. On a ajouté au Jardin des plantes de nouveaux terrains contigus\nqui ont coûté plus de 900.000 fr.; dans le nombre il y en a qui ont appartenu à\nBuffon. Malgré tout, le Jardin des plantes ne sera jamais sur une élévation, ni\nau bord de la Vistule, comme le vôtre qui est admirablement situé. La girafe,\nque les ledrz[eïewicz] ont vue, je crois, est morte. Je serais heureux de n'avoir\njamais de plus tristes nouvelles à vous apprendre. Cette année j'ai reçu plus de\nlettres de faire part de mariage que de morts. Personne parmi mes connaissan-\nces n'est mort, à l'exception du vieux comte de Sabran, que j'aimais beaucoup\net dont je vous ai souvent parlé il y a une huitaine d'années. Il écrivait de belles\nfables, ou plutôt les composait de mémoire, car il n'écrivait rien ou fort peu de\nchose.\n\n(1) Alexandre comte Walewski, fils de Napoléon lerIer et de la comtesse Walewska. Il commença\nsa carrière en France comme publiciste et auteur dramatique, mais en 1840 il entra dans la diplo-\ntie, et en 1855 devint ministre des affaires étrangères. En 1860 il fut ministre d'Etat ; plus tard\nprésident du Corps législatif; il garda cette position jusqu'en 1867.\n(2) Joseph, prince Poniatowski, fils du Trésorier de Lithuanie, qui était le neveu du roi Stanislas\nAuguste, né en Italie. Il fut ambassadeur du grand-duc de Toscane à la cour de France. Il s'a-\ndonna en grand amateur àla musique et écrivit les opéras suivants : Giovanni da Procida, Don\nDesideiio, Ruy Blas, Bonifacio, ainsi que beaucoup d'autres."}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "31", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.31", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\nlien a imité quelques-unes de Krasicki (1). A part son enterrement, je n'ai\nreçu aucune autre invitation du même genre. En revanche, j'ai marié une de mes\nélèves à Bordeaux, une autre à Gênes, où l'on élève maintenant seulement un\nmonument à Christophe Colomb, qui y est né. J'ai dû, quand j'étais là, vous\ndécrire le palais qui porte encore son nom et son écusson. Mme Viardot est\nà Berlin avec son mari et sa mère. Cette année elle n'est pas venue ici. Elle vien-\ndra à Paris dans un mois et je la verrai certainement ; puis elle retournera\npour l'hiver à Berlin, où elle est engagée. On dit également que, outre la Grisi\net Persiani, Salamanca a engagé Mme Viardot pour l'été prochain à Londres,\nmais je n'ai pas appris cela directement. Je voudrais remplir ma lettre des meil-\nleures nouvelles, mais je ne sais rien, sinon que je vous aime, et encore que je\nvous aime. Je joue un peu, j'écris un peu aussi.\nDe ma sonate avec violoncelle je suis parfois content, parfois mécontent ; je\nla jette dans un coin, puis je la reprends. J'ai trois mazurkas (2) nouvelles, je\nne crois pas qu'avec les anciennes... [mot illisible ', mais il faut du temps pour\nbien juger. Quand on les compose, il semble que ce soit bien ; s'il en était au-\ntrement, on n'écrirait jamais. Plus tard vient la réflexion et on rejette, ou on ac-\ncepte. Le temps est le meilleur juge, et la patience le meilleur maître. J'espère\nrecevoir bientôt une lettre de vous, cependant je suis tranquille, et je sais qu'a-\nvec votre nombreuse famille il est difficile que chacun m'écrive un mot, surtout\nqu'à nous la plume ne suffit pas ; je ne sais même combien d'années nous de-\nvrions bavarder pour être au bout de noire latin, comme on dit ici. C'est pour\ncela que vous ne devez pas vous étonner, ni vous attrister, quand vous n'avez\npas de lettre de moi, car il n'y a pas de cause réelle, pas plus que chez vous.\nUne certaine peine s'unit au plaisir de vous écrire ; c'est la certitude qu'entre\nnous il n'y a pas de paroles, à peine des faits. Mon plus grand bonheur, c'est\nd'apprendre que vous vous portez bien et que vous êtes tous en belle humeur.\nBon courage donc! Vous avez de charmants enfants (j'écris au pluriel, car je\nsais ce que les Antoine sont pour mes neveux) ; de la grand'mère [mot illisible]\npas une ligne ! Pourvu que vous ayez la santé, tout ira bien. Je ne me porte pas\nmal, parce qu'il fait beau. L'hiver ne s'annonce pas mauvais, et en se soignant\nquelque peu, il passera comme le précédent, et grâce à Dieu pas plus mal.\nCombien de personnes vont plus mal que moi ! Il est vrai que beaucoup vont\nmieux, mais à celles-là je ne pense pas.\nJ'ai écrit à Mlle de Rozières qu'elle fasse poser par mon tapissier les tapis,\nles rideaux et les portières. Bientôt il faudra penser à mon moulin, c'est-à-dire\naux leçons. Probablement je partirai d'ici avec Arago, et je laisserai pour un\ncertain temps encore mon hôtesse à la maison ; son fils et sa fille ne sont pas\npressés de rentrer en ville. Il a été question cette année d'aller passer l'hiver en\nItalie, mais la jeunesse préfère la campagne. Malgré cela, au printemps, si Sol\nou Maurice se marient (les deux affaires sont sur le métier), ils changeront\nprobablement d'avis. Entre nous, je crois que cela finira par là cette année. Le\ngarçon a 24 ans et la jeune fille 18. Mais que tout ceci reste encore entre nous.\nCinq heures ! et il fait déjà si sombre que je n'y vois presque plus. Je termine\n\n(i) Krasicki, célèbre poète et fabuliste polonais.\n(J) Les mazurkas en si majeur, fa mineur et do JP mineur, dédiées à la comtesse Czosnowska,\nont été publiées dans la seconde moitié de 1847."}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "32", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.32", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\ncette lettre. Dans un mois, quand je serai à Paris, je vous en écrirai davantage.\nEn attendant, je suis heureux parce que je vais pouvoir parler un peu de vous avec\nNowak. Embrassez Titus si vous le voyez, et votre locataire Charles, ainsi que\nmon filleul, quand il reviendra. Si l'année prochaine le congrès a lieu à Bruxelles\n(car c'est à Bruxelles qu'on a fixé les séances pour l'année prochaine), j espère\nle voir, d'autant plus que le chemin de fer est depuis longtemps terminé. Parlez-\nmoi aussi des Joseph et de toutes mes bonnes connaissances.\nJe vous embrasse très sincèrement et je baise les pieds et les mains de ma\npetite maman.\nP. S. —Je regrette de laisser tant de papier blanc qui ne vous dira rien ; mais\nsi je n'envoie pas cette lettre à la hâte, j'en commencerai demain une nouvelle\nque jamais je ne terminerai. Je l'expédie à MIIe de Rozières, qui glissera dedans,\ncomme à l'ordinaire, un billet pour Louise. Je vous embrasse tous de tout\nmon cœur.\n\nLETTRE IX\n\nCommencée la Semaine sainte et terminée le 19 avril [1847, Paris] (1).\nMES CHERS BIEN-AIMÉS,\nSi on ne répond pas immédiatement à une lettre, on ne peut plus s'y mettre, et\nla conscience, au lieu de vous attirer vers le papier, vous en repousse.\nDepuis deux mois MME S [and] est ici, mais aussitôt après les fêtes elle retour-\nnera à Nohant. Sol ne se marie pas encore, et quand ils sont tous arrivés à\nParis pour faire le contrat, elle n'en a plus voulu. Je le regrette, et je plains le\njeune homme qui est très honnête et très épris; mais il vaut mieux que cela soit\narrivé avant le mariage qu'après Soi-disant c'est remis à plus tard, mais je\nsais ce qui en est. Vous me demandez ce que je pense faire pour l'été : rien\nd'autre que toujours. J'irai à Nohant dès qu'il commencera à faire chaud ; en\nattendant, je reste ici pour donner, chez moi comme toujours, une quantité de\nleçons peu fatigantes. Si Titus se met en route, comme il en était question, je\nserai bien heureux de passer ici quelque temps avec lui. Quant à vous, mes\nchers Barcinski, il me semble que vous ne vous déciderez pas ; mais si vous vous\ndécidiez, je pourrais vous rencontrer quelque part, parce que, en été, le temps ne\nme manque pas et je peux dépenser à ma guise le peu d'argent gagné en hiver,\nsi ma santé le permet.\n(1 ) Cette lettre ne porte pas de millésime. Il me semble cependant qu'on peut affirmer avec\ncertitude quelle fut écrite en 1847, et cela pour les raisons suivantes : Chopin, dans-sa lettre du\n11 octobre 1846, écrit que bientôt, probablement, il annoncera le mariage de Solange; il\nrappelle aussi que Nowakowski a déposé sa carte de visite dans son appartement à Paris, ce qui\nlui est annoncé par MUe de Rozières. Dans la lettre suivante il décrit longuement le séjour de\nNowakowski à Paris ; il rappelle également au commencement de cette lettre que le mariage de\nSolange est rompu. Nowakowski a été à Paris en 1841, et pendant l'hiver 1846-1847 En 1841\nSolange, née en 1828, avait 13 ans, en 1846 elle en avait 18. On est donc en droit d'affirmer que\ncette lettre fut écrite pendant le second séjour de Nowakowski à Paris, c'est~à dire en 1847, ce\nque le contenu de la lettre confirme entièrement."}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "33", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.33", "texte": "LA DAMOISELLE ÉLUE\nR. M.\n3\n\nLa Damoiselle Élue.\n(M. CLAUDE DEBUSSY.)\n\nCe poème lyrique (1) datant de 1887, on en peut conclure aisément que c'est\nune des premières œuvres d'un maître aujourd'hui célèbre. Dès lors l'attitude\ndu critique est toute trouvée ; une réserve discrète, un respect apitoyé, un indul-\ngent sourire devant cette œuvre de jeunesse : « Dire qu'il écrivait cela en 1887 !\nQue de chemin parcouru ! Que de progrès accomplis ! Qui l'eût dit ? Qui l'eût\ncru? )) Et l'on ne songe pas que cette composition d'un musicien de 25 ans de-\nvait révéler une originalité singulière et un parti pris bien arrêté, puisqu'elle eut\nl'heur de déplaire à la délégation de l'Académie des Beaux-Arts chargée de\nl'examen des envois de Rome ; et l'lnstitut ne se trompe jamais.\nDès les premières notes, en effet, aucun doute n'était possible : une pensée\nl ibre et pure échappait à l'étreinte des règles et des formules :\nToute la grâce prime-sautière, toute l'ingénuité profonde et raffinée de\nM. Debussy se révélait déjà en cette calme phrase qui nous ouvre le paradis.\nPelléas commence de même, par une lente succession d'accords parfaits ; mais le\nton est bien différent ; on ne trouve rien ici de cet accent mystérieux, de cette\nreligieuse solennité que nous avons récemment essayé d'analyser (2). Aucune\nvoûte d'église ne pèse sur nos regards et ne nous invite à rentrer en nous-mêmes:\ntous les vœux sont exaucés, l'autre vie est conquise, un ciel d'azur s'ouvre\ndevant nous, où monte, les mains jointes, une âme en prières; c'est parmi la\nsereine clarté des espaces célestes que se déroulera la légende.\nRien de plus malaisé que l'évocation de ces pays de rêve où se perd le regard,\noù les formes se résolvent en lumière et les sentiments en bonheur. Ni Dante ni\nM. Sully-Prudhomme n'ont évité complètement, dans un sujet qui semble dé-\npasser les forces humaines, la monotonie ou l'embarras. Parmi les musiciens, je\nne vois guère que Schumann et César Franck qui réussissent à nous transpor-\nter sans effort au séjour de la félicité. Il faut ajouter à ces noms celui de\nM. Debussy, avec cette différence cependant que son paradis ne se gagne pas :\nil n'est pas la récompense promise et donnée aux miséricordieux, aux humbles\net aux souffrants. Rien ne nous parle des vertus de la Damoiselle Elue, de ses\nmérites ou de ses labeurs ; mais tout nous dit qu'elle est Elue, de par la\ngrâce innée qui préside à sa vie et innocente tous ses sentiments, et même\nson amour. Ne nous étonnons pas : Marguerite avait bien commis un crime,\n\n(1) Partition pour piano et chant chez Durand, On sait que la Damoiselle Élue a été exécutée\naux Concerts-Colonne le 21 et le 28 décembre 1902, èt a obtenu un très vif succès.\n(2) Revue de novembre 1902 (Exercices d 1 analyse)."}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "34", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.34", "texte": "LA DAMOISELLE ÉLUE\n\net Goethe l'envoie en paradis. C'est qu'il est des âmes virginales, dont l'inno-\ncence est à l'épreuve de leurs propres actions, et que le ciel attire tout naturel-\nlement à lui.\nC est à cette ascension légère et spontanée que nous initie une musique où\nrien ne trahit l'effort, où les anciennes règles s'effacent devant l'heureuse fantai-\nsie d'une pensée sûre d'elle-même, qui n'a plus besoin d'être guidée vers la\nbeauté, comme une âme libérée du péché n'a plus besoin d'obéir à des lois\npour bien agir. Car l'apparente irrégularité de ces harmonies et de ces déve-\nloppements n'est en réalité qu'un ordre plus parfait, de même qu'une morale\nsans obligation serait peut-être (si nous pouvions l'atteindre) une morale supé-\nrieure. Et ne croyons pas que cette musique supra-terrestre ait pour nous rien\nd'étrange : car elle est faite avec nos sentiments de chaque jour, épurés et enno-\nblis. Une tendresse qui espère et une mélancolie suppliante forment l'âme de\nla Damoiselle, âme de prière et de regret ; cette tendresse et cette mélancolie\nnous sont connues, familières, et nous les retrouvons ici, soustraites simplement\naux incertitudes, aux hésitations, aux retours égoïstes, aux mille souillures\nenfin que leur inflige la vie :\nCette pureté céleste, jointe à une large humanité, est certainement ce qu'il y a,\ndans l'art de M. Debussy, déplus précieux, de plus neuf et de plus enchanteur.\nC'est par là que cette musique nous prend et nous élève, c'est parla qu'elle est\ngrande et qu'elle dépasse de bien haut les querelles d'école et les discussions de\nmétier. C'est ce que sent aussi le bon public profane, qui n'a cure de quintes pa-\nrallèles ou de dissonances sans résolution. Et depuis la Damoiselle Élite ou les\nCinq Poèmes de Baudelaire jusqu'à Pelléas, c'est cette qualité particulière de la\npensée qui se révèle et devait s'imposer. Il y a dans l'œuvre de M. Debussy une\ncontinuité sans défaillance : on sent un homme qui n'a jamais trahi ou déformé,"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "35", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.35", "texte": "LES CHOEURS D (( EST HEU )) DE AI OR EAU\n\nmême un instant, la musique intérieure qui chantait en lui-même. Et cette\nmusique, s'il a su la saisir, la fixer, la traduire en notes et en accords, c'est pré-\ncisément parce qu'il n'a jamais écouté qu'elle, et non les vains préceptes\nou les préjugés.\nQu'on n'aille pas croire, d'ailleurs, que je prétends retrouver tout Pelléas dans\nla Damoiselle Elue. L'œuvre est très différente, au contraire, par le détail de la\npensée comme par le style : les mélodies sont ici plus développées, la déclama-\ntion n'est pas exactement modelée et rythmée sur la marche du discours, et l'on\nchercherait en vain des accords tels que ceux qui accompagnent la descente des\ndeux frères dans les souterrains du château. Qu'est-ce à dire, sinon qu'en ce\nsujet plus lyrique que dramatique la musique pouvait serrer de moins près des\némotions plus stables, qu'une Elue ne devait pas parler avec la rapidité fami-\nlière d'une mortelle, et qu'enfin il n'y a pas de souterrain dans une légende de\nlumière ? Ce n'est pas en de tels détails qu'une personnalité s'affirme; et la\nvariété est précisément le trait caractéristique d'un talent riche et indépendant.\nMais plutôt que de poursuivre ici de pédantes discussions, je veux conclure\npar un mot, un mot unique, de la Damoiselle Elue : le nom d'une de ces cinq\nservantes de Marie, un de ces noms qui sont cinq a douces symphonies ».\nJe ne puis assez dire le charme de ceci : le timbre doux et timide des clari-\nnettes, ces deux sons rapprochés,- sur lesquels se pose l'accord ailé des\nflûtes, et la sereine montée de la harpe, tout nous transporte de l'autre côté du\nciel. - -\n\nLOUIS LALOY.\n\nLes chœurs d' «Esther» de Moreau.\n\nLe temps n'est plus où l'on pouvait croire queLulli résumait à lui seul toute la\nmusique du siècle de Louis XIV. Il est bien vrai que l'intrigant et d'ailleurs génial\nFlorentin était parvenu à réduire au silence bien des maîtres français qui, en\nbonne justice, eussent mérité d'avoir leur place au soleil ; mais, malgré tous ses\nefforts, il ne put parvenir à les étouffer tous, et nous savons aujourd'hui, à n'en\nplus douter, que les Charpentier, les Dumont, les Moreau, les Lalande, les\nChambonnières, les Gigault, les Raison, les premiers Couperins, s'ils n'ont,\npour la plupart, pas écrit d'opéras, sont, à divers titres, parfaitement dignes de\ntenir dans l'histoire leur place à ses côtés.\nNous avons eu récemment une nouvelle preuve de cette vérité en écoutant la\nmusique originale qui fut écrite par un de ces musiciens pour les représen-"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "36", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.36", "texte": "LES CHOEURS D? (( ESTHER )) DE MOREAU\n\ntations d\"Esther à Saint-Cyr, car l'œuvre intégrale (à quelques coupures près) a\nété donnée à l'Odéon, pour l'anniversaire de Racine, avec le concours de l'orchestre\net deschœurs de la Schola Cantorumsous la direction de M. Ch. Bordes. Chrono-\nlogiquement, une telle résurrection est pour nous une aubaine tout à fait rare.\nJe crois bien en effet qu'il ne nous a jamais été donné de voir au théâtre aucune\nœuvre musicale remontant à une date si reculée. Orphée de Gluck est le plus ancien\nopéra qui soit au répertoire, et, par un juste retour des choses d'ici-bas, Lulli en\nest réduit à n'être plus connu que par la lecture ou par quelques exécutions frag-\nmentaires, alors que l'œuvre d'unde ses jeunes confrères, qu'il devait dédaigner\nfort, vient, sous le couvert d'un illustre collaborateur, reprendre place devant le\npublic du xxe siècle, et recevoir de lui un très favorable accueil.\nL'on sait l'éloge que Racine a fait de son collaborateur: « je ne puis me ré-\nsoudre à finir cette préface sans rendre à celui qui a fait la musique la justice\nlui est due, et sans confesser franchement que ses chants ont fait un des plus\ngrands agréments de la pièce. Tous les connaisseurs demeurent d'accord que\ndepuis longtemps on n'a point entendu d'airs plus touchants ni plus convenables\naux paroles. » Et Moreau, de son côté, écrivait dans son épître dédicatoire : (( Je\nsais bien, Sire, que selon toutes les apparences je dois un si heureux succès à la\nbeauté du sujet et à la magnificence des paroles qu'on m'a fournies, plutôt qu'à la\ndélicatesse de mes chants. )) Cet échange de congratulations après le succès\ntémoigne de la mutuelle satisfaction des collaborateurs. Mais il est bien vrai que\nMoreau avait raison de se réjouir, car, sans Racine, il fût demeuré à jamais\nobscur : sauf par quelques cantiques pour les demoiselles de Saint-Cyr, lesquels,\nsans doute, n'auraient pas suffi à faire passer son nom à la postérité, il n'aurait\ntrouvé aucune occasion de mettre en valeur ses facultés.\nOr, il lui fut donné de prouver, par les chœurs d'Esther, que ces facultés n'é-\ntaient nullement médiocres. La musique de cet « ouvrage de poésie propre à être\nrécité et à être chanté », comme l'intitulait le privilège des Dames de Saint-Cyr,\noffre le témoignage de plusieurs rares qualités, dont la plus précieuse est une\nassimilation parfaite avec la poésie. La musique de Moreau est racinienne : je\nne pense pas que l'on en puisse faire un plus bel éloge. Elle est d'un sentiment\ndélicat et charmant. Elle ne date pas. Sans doute elle est écrite dans le style\nde son temps ; mais on y trouve peu de ces formules conventionnelles ou sco-\nlastiques qui abondent chez des maîtres plus savants peut-être, à commencer par\nLulli, et qui n'ont pas peu contribué à rendre leurs productions démodées.\nS'il reste quelques traces de ce style rococo, on ne les trouvera guère que sur\nles premiers vers en musique de la tragédie : les jeunes filles de la suite d'Esther,\ns'appelant derrière le théâtre, chantent en dialoguant sur un rythme rapide et\nsautillant, presque une formule d'air de danse ; là, les ornements anciens sont\nparfaitement à leur place, et nous sommes, dès le début, heureusement plongés\ndans l'atmosphère musicale qui convient. Mais partout ailleurs, les chants de\nMoreau, suivant le sens des paroles, ont plus de gravité. Ils sont coulants,\nnaturels, d'une rare justesse d'expression. La forme la plus habituelle est celle\nd'une déclamation mélodique qui pourrait, aujourd'hui même, être proposée\ncomme modèle. Voyez, par exemple, ce chant du premier acte : les inflexions\ndiverses qu'appellent les vers sont notées avec une exactitude et un sentiment\nparfaits, et, en même temps, l'ensemble de la période, dans sa tonalité comme\ndans sa forme, conserve un caractère essentiellement mélodique :"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": "37", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.37", "texte": "LES CHOEURS D* (( ESTIIER )) DE MOREAU\n\nLes mélodies claires et bien dessinées abondent. La plupart, d'une gracieuse\ntonalité majeure, sont d'un caractère doux qui est bien celui des vers, et qui\nconvient à des chants destinés à une récréation de jeunes filles. Il est certains\ndétails par lesquels le sentiment racinien est exprimé d'une façon tout particu-\nlièrement heureuse, et, pour ainsi dire, intime : tels ces vers d'« Une des plus\njeunes Israélites » :\nHélas ! si jeune encore,\nPar quel crime ai-je pu mériter mon malheur ?\nMa vie à peine a commencé d'éclore :\nJe tomberai comme une fleur\nQui n'a vu qu'une aurore.\nMêmes inflexions expressives et justes sur ces vers, où la voix a des ondulations\nqui suivent exactement le sens des mots :\nTel qu'un ruisseau docile\nObéit à la main qui détourne son cours...\nD'autres mélodies vocales atteignent parfois au beau style du chant italien :\n(( Dieu d'lsraël, dissipe enfin cette ombre ; Il apaise, il pardonne», et certains\nchœurs semblent déjà faire pressentir Gluck : telle la première réponse du\nchœur : (( O rives du Jourdain ! ô champs aimés des cieux », dont l'accent fait\nsonger à Alceste : (( Pleure, ô patrie, ô Thessalie ! » et encore le mélodieux chœur\nfinal du 2e acte :\nO douce paix, ô lumière éternelle,\nHeureux le cœur qui ne te perd jamais,\nqui a quelque chose du calme suave des ombres heureuses d'Orphée.\nCes observations montrent quelle était l'excellence des traditions de la mu-\nsique française au xvne siècle, puisque le choix d'un compositeur pris presque\nau hasard, par la seule raison qu'il était maître de musique dans l'établissement\nauquel l'œuvre était destinée, a su produire un aussi heureux résultat.\nLe succès des chœurs AéEsther de Moreau, bien supérieur à celui des chœurs\nd'Athalie mis en musique par le même auteur, nous est attesté par le grand"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": "38", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.38", "texte": "LES CHOEURS D (( ESTHER )) DE MOREAU\n\nnombre des éditions ou des copies ainsi que des remaniements auxquels a\ndonné lieu la partition. Celle-ci parut d'abord, dans l'année même de la repré-\nsentation d'jEsther à Saint-Cyr, sous ce titre :\nChœurs de la tragédie avec la musique composée par J.-B. MOREAU,\nmaistre de musique du Roy. —Chez Denys Thierry, rue Saint-Jacques, Claude\nBarbin, au Palais, et Christophe Ballard, rue Saint-Jean-de-Beauvais.\nMDCLXXXIX.\nCette première édition renferme, outre la musique, l'Epître au Roi ainsi que\nle Privilège, et une fine gravure sur cuivre représentant la scène d'Esther et\nAssuérus au second acte\nUne seconde édition fut faite sept ans plus tard, sous ce titre :\nIntermèdes en musique de la tragédie Propres pour les Dames Reli-\ngieuses et toutes autres personnes, par M. MOREAU, Maistre de Musique et Pension-\nnaire de Sa Majesté. Paris, Ballard, MDCXCVI.\nLa Bibliothèque du Conservatoire, où est conservé un matériel très complet\nde ces partitions, possède un exemplaire de cette seconde édition, provenant de\nla maison de Saint-Cyr, qui a servi pour une représentation d'Esther donnée par\nles élèves en 1756, sous la direction musicale de Clérambault fils. Elle porte les\ntraces de nombreux remaniements, coupures, additions même : on y trouve,\ncomme nouveaux morceaux, un Rondeau, une Sarabande, un Air gay, une\nEntrée, et, pour le finale, une Marche avec trompettes et violons. Cette immixtion\nde la danse dans l'ouvrage de poésie tiré de l'Ecriture sainte semblerait établir\nque l'éducation des jeunes filles n'était déjà plus la même sous M 1 e de Pompa-\ndour que sous Mme de Maintenon...\nLa même Bibliothèque possède deux documents manuscrits très intéressants,\ncar ils nous montrent sous quelle forme exacte la musique d'Esther fut exécutée\nà Saint-Cyr lors des premières représentations. C'est d'aborcl une copie de\nl'œuvre complète (Préface de Racine, et la tragédie entière avec les, morceaux\nde musique intercalés en leur place), en un volume in-f°, sous ce titre :\nESTHER, tragédie tirée de /'Escriture sainte, faite par M. RACINE, et la musique\npar M. MOREAU. Représentée devant Sa Majesté dans la Maison de Saint-Cyr. Et\ncoppiée par Philidor l'aisné, ordinaire de la musique du Roy, de la mesme manière\nqu elle a esté représentée à Saint-Cyr.\nL'autre document est un volume oblong, provenant de la maison de Saint-\nCyr, sans titre, mais portant Yex libris de la maison, et comprenant les parties\nvocales seules de plusieurs œuvres, dont les deux premières sont : Athalie, tra-\ngédie ; Chants d'Esther. Ces parties vocales sont identiques à celles de la par-\ntition copiée par Philidor ; elles présentent avec celles des partitions imprimées\ndes différences que nous allons définir.\nMais auparavant, finissons-en avec cette bibliographie, en mentionnant deux\nrééditions modernes : le volume de MUSIQUE complétant l'édition des œuvres\nde Racine, par Paul Mesnard (Hachette, 1873), reproduction fidèle de 1 édition\nprimitive ; une prétendue « restitution » faite en vue d'une reprise à l'Odéon en\n1887 (Colin), qui ne mérite pas de retenir une seconde de notre attention ; enfin,\nattendons l'édition que nous donnera quelque jour la Schola Cantorum, et qui,\ntranscrivant la forme sous laquelle l'œuvre a été récemment présentée, mettra à\nla disposition du public moderne une partition à la fois pratique et fidèle (du\nmoins si l'on rétablit les parties coupées] des chœurs d'Esther."}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": "39", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.39", "texte": "LES CHOEURS D (( ESTHER )) DE MOREAU\n\nRevenons aux différences signalées entre les documents anciens. Les parti-\ntions imprimées sont notées d'un bout à l'autre sur trois portées, deux pour les\nvoix de femmes, la troisième, en clef de /a, pour les basses ; les parties en\nsolo sont sur deux portées seulement, chant et basse. Pas trace d'instru-\nmentation ; on lit simplement à la tablature, devant la portée supérieure :\n(( Dessus de voix et de violon )) ; devant la seconde : (( Contre-Partie )) ; devant\nla troisième : « Basse de voix et continue )). Au cours de la partition, on trouve\nparfois ces simples mots, d'ailleurs clairs : « Une Israélite ; Chœur; seule;\nune voix ; Basse continue ; Ritournelle ; Symphonie ; Pré-\nlude », et, par deux fois : « Flûtes », seule indication instrumentale qui soit\ndonnée.\nIl résulte de là que, sauf en cas de mention spéciale, les deux parties supé-\nrieures devaient être chantées par les voix de femmes et doublées par les ins-\ntruments aigus, la partie de basse par les voix de basses et les instruments\ngraves, les soli accompagnés par la basse instrumentale et le clavecin. Il est\névident que c'est ainsi que Moreau a conçu son œuvre.\nMais il n'y avait pas de voix de basses à Saint-Cyr, et l'on sait que même les\nrôles d'hommes de la tragédie furent interprétés par des jeunes filles. Comment\ndonc réaliser les intentions de l'auteur qui a écrit ses chœurs pour trois voix,\ndeux de femmes, une d'homme ?\nIl n'est plus nécessaire de nous livrer à aucune hypothèse à ce sujet, car les\ndocuments manuscrits viennent nous renseigner de façon aussi péremptoire\nqu'on le peut souhaiter. Donc, la copie Philidor, donnant toujours la musique à\ntrois parties, se distingue de la partition imprimée en ce qu'elle n'inscrit les paro-\nles que sous les deux portées supérieures, indiquant que ces deux seules parties\ndoivent être chantées, et que la basse est purement instrumentale. Mieux encore :\nil est certains passages où la basse est manifestement vocale (par exemple dans\nle chœur en réponses canoniques : « Malheureux, vous quittez le maître des\nhumains », et le beau chant solo : (( Le bonheur de l'impie est toujours agité ») ;\nor, cette partie est, dans les manuscrits, transposée à l'octave aiguë, en\nclef d\\it au lieu de fa, pour voix de contralto au lieu de voix de basse.\nLa copie des parties vocales dans le volume provenant de Saint-Cyr offre,\nnous l'avons dit, une disposition absolument semblable à cette dernière.\nIl est donc hors de doute qu'à l'origine la musique de Moreau fut chantée\npar des voix de femmes, et que la partie de basse fut exécutée simplement par les\ninstruments.\nMaintenant, à laquelle des deux versions convient-il de se conformer pour les\nreprésentations modernes ? En bonne logique, il faudrait faire chanter les chœurs\nd'Esther par des femmes seules, car l'intention de Racine est manifeste : le chœui\nest formé de jeunes filles israélites, et non autres. Mais, musicalement, il y a\ngrand avantage àconserver les voix de basses. Cette musique à trois parties\nest d'une écriture si simple que, si l'on ôte aux voix leur soutien, l'on risque de\nproduire un effet par trop grêle. Aussi M. Bordes s'est-il arrêté au dernier\nparti: il a, dans les premiers actes, fait soutenir les voix des femmes par des\nbasses chantant dans la coulisse, et n'a pas craint d'introduire les hommes sur\nla scèneau chœur final, où leurprésence n'est d'ailleurs pas déplacée, l'hymne\nd'actions de grâces pouvant être aussi bien celui d'un peuple entier. L'on peut\nmême plaider la cause des hommes par cet autre argument, que si, à Saint-Cyi,"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": "40", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.40", "texte": "LES MAITRES DE L'OPÉRA\n\nles rôles u Roi, d'Aman, de Mardochée, etc., furent joués par des filles, cela\nn'empêche pas les acteurs de l'Odéon de les interpréter aujourd'hui. Il est vrai\naussi que ces acteurs ne représentent que des rôles d'hommes, tandis qu'il ne\nserait pas normal d'introduire des chanteurs barbus dans le gynécée. Bref, la\nsolution du litige est fort embarrassante, comme il arrive toujours quand on se\ntrouve en face de contradictionsinévitables. D'une façon comme de l'autre, il nous\nrestera toujours un regret : si l'on supprime les voix d'hommes, on ne se confor-\nmera pas aux véritables intentions du musicien, et l'on diminuera l'effet de son\nœuvre ; si les basses chantent, on sera infidèle à la pensée de Racine.\n\nJULIEN TIERSOT.\n\nLes Maîtres de l'Opéra.\nRecueil de musique inédite du XVIIe et du XVIIIe siècle.\n\nI\nUNE OEUVRE INÉDITE DE GLUCK.\nNous nous proposons de publier ici une sorte à'Anthologie des maîtres de Van-\ncien Opéra, un recueil de morceaux choisis inédits de la musique dramatique du\nxvne et du xvme siècle. Nous espérons que nos lecteurs trouveront à connaître\nces petits chefs-d'œuvre, un peu du plaisir que nous avons à les leur offrir.\nk\n» *\nNous ne pouvons mieux ouvrir ce recueil que par des fragments d'une char-\nmante partition inédite de Gluck : la Danza pastorella.\nLa Danza est une pastorale, qui fut jouée, pour la première fois, le 5 mai 1755,\nau château deLaxenburg, pour une féte de la cour d'Autriche, et le 13 mai sui-\nvant, à l'Opéra de Vienne. Gluck avait été nommé, l'année précédente, chef de la\nmusique du théâtre de la cour, et kapelhneister de l'Opéra. Il avait quarante et\nun ans.\nVoici le titre exact de l'œuvre, d'après le Catalogue thématique de Vœuvre de\nGluck, par M. A. Wotquenne, qui doit paraître prochainement chez Breitkopf,\net dont l'auteur a bien voulu nous communiquer très aimablement les renseigne-\nments relatifs à la Danza :\nLA DANZA, componimento drammatico pastorale a due voci, che serve dTntrodu-\nzione ad un Ballo cantato in Laxenhurg alla presenza delle Maestà Loro lmperiali\ne Reali.\nLa partition originale se trouve à la Bibliothèque Palatine de Vienne. Le\nConservatoire de Bruxelles en possède une copie. J'en ai trouvé une autre\npartition à la Bibliothèque de la ville de Neuchâtel (Suisse). C'est un manuscrit\ndu xvme siècle, qui a environ 200 pages. Il comprend les scènes suivantes :\nI. Récitatif de Tir si.\n11. Aria (allegro) de Tirsi : Va délia danza.\n111. Récitatif de Nice et Tirsi.\nIV. Aria (adagio) de Nice : Se tu non vedi.\nV. Récitatif de Tirsi et Nice."}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": "41", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.41", "texte": "LES MAITRES DE L'OPÉRA\n\nVI. Aria (allegro) de Tir si : Che ciascuno per te sospiri.\nVII. Récitatif de Nice.\nVIII. Aria mandante) de Nice : Che chiedi, che brami ?\nIX. Récitatif de Tirsi et Nice.\nX. Duetto (andante) de Tirsi et Nice : Mille volte, mio tesoro.\nXI. Sinfonia (chasse).\nXII. Récitatif de Tirsi et Nice.\nXIII. Duetto (andante) de Tirsi et Nice : Mille volte, mio tesoro.\nL'air que nous publions porte le n° 8 de la partition.\nL'orchestration comprend : Flauti, 2 corni inglesi, 2 oèof, corni in Ffagotto,\n2 violini, viola, basso»\nComme on l'aura remarqué par la liste des scènes, la Danza pastorella a cette\nparticularité d'être un opéra à deux personnages. Le poème est de Métastase.\nL'œuvre fut mise en musique pour la célèbre cantatrice Caterina Gabrielli, élève\nde Porpora, qui était depuis peu à Vienne, et qui excitait alors un enthousiasme\ngénéral. Mozart, qui entendit la Gabrielli à Milan en 1771, et qui la connut bien,\nla juge assez sévèrement :\n« Quiconque a entendu la Gabrielli dit et dira toujours qu'elle n'était qu'une\nchanteuse de traits et de roulades. Elle méritait l'admiration par la manière très\nparticulière dont elle rendait la musique ; mais cette admiration ne durait pas au\ndelà de la quatrième audition ; elle ne pouvait plaire à la longue, car on est vite\nfatigué des roulades. Elle avait le malheur de ne savoir pas chanter ; elle n'était\npas en état de filer un son convenablement d'un bout à l'autre, elle n'avait pas\nde mezza-voce, elle ne savait pas soutenir la voix ; en un mot, elle chantait avec\nart, mais sans intelligence (1). »\nC'était donc essentiellement une chanteuse de vocalises ; et le rôle de Nice dans\nla Danza, qui fut écrit pour elle, en témoigne assez. Et cependant on trouve déjà,\ndans le joli air que nous donnons plus loin, toute la grâce et le sentiment du\nGluck delà grande époque. C'est déjà le style du Paride ed Elena, qui est de qua-\ntorze ans plus tard ; et même, certaines phrases de la seconde partie de l'air de\nNice annoncent les touchants accents de YOrfeo ed Euridicede, 1762. On sait que la\nveine mélodique de Gluck est exquise, mais peu abondante, et qu'il n'a jamais\ncraint, en dépit de ses théories expressives et dramatiques, de reprendre les mê-\nmes airs dans des situations différentes. Il est intéressant de voir, par la Danza,\ncombien la personnalité de Gluck a au fond peu change, et combien (une telle\nœuvre permet de le saisir sur le vif) elle était profondément nourrie de l'esprit et\ndu style italiens. On se sent tout près ici, par moments, des maîtres de l'Opéra\nitalien duxvme siècle, d'un Caldara, presque d'un Pergolese. Il n'y a pourtant\npoint de doute: c'est déjà Gluck tout entier; et personne ne s'y méprendra.\nQu'est-ce à dire, sinon que Gluck fut en réalité, comme l'avait été Hândel,\nle premier des Italiens de son temps ? - Nous tâcherons de le montrer, quelque\nautre jour.\n(A suivre.)\n(1) Lettre de Mozart à son père, 19 février 1778 (traduction Henri de Curzonh Il semble\nqu'il y ait quelque contradiction dans le jugement de Mozart, qui, d'une part, accorde à la Ga-\nbrielli qu' a elle chantait avec art », et, de l'autre, déclare qu' « elle ne savait pas chanter».— Il\nfaut remarquer, d'ailleurs, qu'en 1778.1 a Gabrielli avait près de cinquante ans, etquhl ne serait\npas équitable de la juger d'après les appréciations de cette époque.\n\nROMAIN ROLLAND."}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": "42", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.42", "texte": "LA DANZA\n\nLA DANZA\npastorale (inédite) à deux voix, de GLUCK,\nreprésentée à la cour de Vienne, le 5 mai 1755 (1).\nAir de Nice, chanté par la célèbre Caterina Gabrielli (2).\n(1) LA DANZA, componimento drammatico pastorale a due voci, che serve d\"lntroduzione ad un\nBallo cantato in Laxenburg alla presenza delle Maesjà Loro Imperiali e Reali, poème de\nMétastase, musique de Gluck. —D'après une partition manuscrite conservée à la Bibliothèque de\nla ville de Neuchâtel ! Suisse).\n(2) Orchestre : 2 violons, viole, basson et basse"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": "43", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.43", "texte": "LA DANZA"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": "44", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.44", "texte": "LA DANZA"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": "45", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.45", "texte": "LA DANZA"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": "46", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.46", "texte": "LA DANZA"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": "47", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.47", "texte": "LA DANZA"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "48", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.48", "texte": "LE BAROMÈTRE MUSICAL\n\nLe baromètre musical.\n\nTHEATRES\nPIÈCES REPRÉSENTÉES\nDATES\nRECETTES\nOpéra\nBacchus, les Barbares.\n15\ndécembre\nio856 fr.\n1\n95\nPaillasse, Bacchus.\n1 7\n—\n14234 fr.\n26\nPaillasse,Bacchus (service de 2E)\n» 9\n—\ni85o8 fr.\n91\n_\n22\n—\n1 6557 fr.\n41\n■—■\nFaust (représent, populaire).\n2 O\n—\n1 0175 fr.\nr f*\n00\n—.\nFaust.\n24\n—\n1 5249 ir.\n00\n—\nPaillasse,Bacchus (prix réduits).\n27\n—\n15 3 12 fr.\nr r% r\n5o\nSamson et Dalila, Paillasse.\n29\n—-\n212 53 fr.\n4I\n__\nSalammbô.\n31\n—\n12787 fr.\n76\nFaust.\n2\njanvier IQO3\n20354 fr.\n4I\nPaillasse, Samson.\n0\n0\n—\n17572 fr.\n00\n—\nLohengrin.\n3\n—\n1 4239 fr.\n41\n—\nPaillasse, Samson.\n7\n—\n20326 fr.\n76\nRoméo et Juliette.\n9\n—\n1 5o81 fr.\n41\nPaillasse, Samson.\n1 2\n—\n16877 fr.\n41\n—\nFaust.\n14\n—\ni6568 fr.\n76\nPaillasse, Samson.\n16\n—\n20598 fr.\n41\n—\nRigoletto, Bacchus.\nMaître Wolfram, Lakmé.\nl7\n—\n10611 fr.\n00\nOpéra-Comique\n1 5\ndécembre\n6743 fr.\n00\n—\nLa Carmélite (première;.\n16\n—\n2 213 fr.\n00\n—\nManon.\n17\n—\nÔ2O3 fr.\n5o\n—\nMireille.\n18\n—\n4194 fr.\n00\n—\nPelléas et Mélisande.\nl9\n—\n4084 fr.\n00\n—\nLouise.\n20\n—\n58z5 fr.\n00\nLakmé, le Chalet.\n21\ndéc. matinée\n6515 fr.\n00\n—\nMignon.\n21\ndéc. soirée\n5ooi fr.\n00\n—\nla Vie de Bohême.\n22\n—\n2932 fr.\n5o\n—\nLa Carmélite.\n23\n—\n9661 fr.\n5o\n—\nLa Basoche.\n24\n—\n8481 fr.\n5o\n—\nLe Caïd, La Fille du Régiment.\n25\ndéc.\n5917 fr.\n00\n—\nLa Carmélite.\n25\ndéc. soirée\np3 31 fr.\n00\n—\nManon.\n26\n■—\n5929 fr.\n5o\n—\nLa Carmélite.\n27\n—\n9717fr-\n5o\n—\nLe Chalet, la Vie de Bohême.\n28\ndéc. matinée\n628 fr.\n5o\n—\nCarmen.\n28\ndéc. soirée\n5o68 fr.\n00\n-—\nMireille.\n29\n■—\n3264 fr.\n5o\n—-\nLa Carmélite.\n3o\n—\n6394 fr.\n00\n—\nLouise.\n3i\n—\n5647 fr.\n00\n—\nLa Basoche.\n1er janvier\n6587 fr.\n00\n—\nDomino noir.\n2\njanv. matinée\n8211 fr.\n5o\n—\n—\n2\njanv. soirée\n7912 fr.\n00\n—\nFille du Régiment, Lakmé.\n3\njanv. matinée\n6758 fr.\n00\n—\nLa Carmélite.\n3\njanv. soirée\n98G 1 fr.\n5o\n—\nCarmen.\n4\njanv. matinée\n8749 fr.\n5o\n—\nLouise.\n4\njanv. soirée\n4939 fr.\n5o\n—\nLa Carmélite.\n5\n—\n4584 fr.\n5o\n—\nPelléas et Mélisande.\n6\n—\n3984 fr.\n5o\n—\nLa Carmélite.\n7\n8\n—.\n5693 fr.\n00\n—\nLa Basoche.\n—\n5246 fr.\nto\n—\nLa Carmélite.\n9\n—-\n7724 fr.\n5o\n—\nLouise.\n1 0\n—\n8848 fr.\n00\n—\nMignon.\n1 1\njanv. matinée\njanv. soirée\n6286 fr.\n5o\n—\nLakmé, Maître Wolfram.\n1 1\n4450 fr.\n5o\n—\nLa Carmélite.\n1 2\n—\n4582 fr.\n00\n—\nMme Vie de Bohême.\n1 3\n—\n3184 fr.\n5o\n—\nLouise.\n1 4\n—\n3619 fr.\n00\n—\nLa Carmélite.\n1 5\n—\n8043 fr.\n5o\nCarmen.\n1 6\n■ \"*\n6346 fr.\n00\nPHYSICUS."}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": "49", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.49", "texte": "LECTURES MUSICALES\nR* M.\n4\n\nL' «Étranger» au théâtre de la Monnaie.\nL. L.\nLa première représentation del'Etranger (7 janvier) a été un triomphe. Je n'ai\npas à revenir sur l'analyse de cette belle partition (1), dont la richesse musicale\ns'est encore mieux révélée à l'audition qu'à la lecture, grâce à la finesse et à la\nprécision d'un orchestre où tout est à sa place, où il n'y a ni lacune, ni empiéte-\nment, ni double emploi. L'interprétation, dans l'ensemble, a été satisfaisante,\nsurtout du côté de l'orchestre. J'aurais souhaité plus de délicatesse dans les\nchœurs (surtout dans la Chanson de mai, dont la ligne doit être gracieuse et lé-\ngère, toute baignée de soleil printanier). M. Albers est un bon chanteur et un\nbon acteur. Quant àMlle Friché, la froideur qui lui a été reprochée de différents\ncôtés ne me semble pas un défaut : la fiancée du bel André n'est pas une Chimène.\nSon âme enfantine à demi ne se dégage que lentement de ses naïvetés, de son\nindécision, et même d'un soupçon de vulgarité. Et lorsqu'elle a enfin compris la\nnoblesse de l'Etranger, l'Etranger s'est sacrifié. Vita ne symbolise pas seule-\nment la Jeunesse : elle est aussi (( une jeunesse )). C'est ce que Mlle Friché nous\na fort bien montré.\nEn guise de lever de rideau, Attendez-moi sous ïOrme, de M. Vincent d'lndy\n(1883). Cet acte aimable est d'un musicien en possession de tous les secrets de\nson art, et capable d'écrire correctement jusqu'à un opéra comique.\n\nLectures musicales.\n\nUNE GRÈVE DE MUSICIENS A ROME\nEN L'AN 312 AVANT JÉSUS-CHRIST\n\nCe n'est point un conte. Ce n'est même pas un apologue de circonstance, où\nl'incogxiito de l'antiquité vient masquer quelques personnalités de l'heure pré-\nsente. Nous racontons simplement, sur la foi d'un poète, une petite scène fami-\nlière de la vie romaine, et si, d'aventure, de menus événements, dont les\nParisiens furent les récents témoins, donnent aux vers d'Ovide un séduisant\ncachet d'actualité, la faute en est à nos contemporains, artistes mécontents de\nleur sort, qui s'avisèrent, l eût-on cru ? pour faire entendre leurs doléances,\nd'imiter leurs lointains ancêtres de la république romaine. Or donc, nos musi-\nciens s'étaient mis en grève : c'est leur droit, dira quelqu'un. Déjà, Paris avait\nvu des grèves et des grévistes de toute nature : boulangers et charbonniers,\ncochers de fiacre et conducteurs d'omnibus, garçons coiffeurs et garçons de\ncafé. (( Pourquoi pas ? )) se dirent, un jour, les artistes de nos music-halls, et,\nincontinent, les voilà qui démontent les flûtes et brisent leurs archets.\nC'était la grève. Chacun de se féliciter et de croire qu'au moins l'idée était\noriginale et neuve. Nenni, Messieurs, pas même. Lisez plutôt cette vieille\nhistoire (2).\n\n(1) Voir les articles parus clans les nos de novembre et décembre 1902.\n(2) OVIDE, Fastes, VI 651-693. Texte de Riese (1874)."}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": "50", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.50", "texte": "LECTURES MUSICALES\n\nEt iam Quinquatrus iubeor narrare minores,\nNnnc ades ô ceptis, flaua Minerua, mets.\n(( Cur nagus incedit tota tibicen in urbe ?\nQuid sibi personce, quid stola longa uolunt ? ))\nSic ego ; sic posita Tritonia cuspide dixit ;\nPossim ntinam doctœ uerba referre dece .\n(( Temporibus ueterum tibicinis usus auorum\nMagnus, et in magno semper honore fuit.\nCantabat fanis, cantabat tibia ludis,\nCantabat mœstis tibia funenbus.\nDulcis erat mercede labor ; tempusque secutum.\nQuod subito gratœ franger et artis opus (i).*\n) Ad de quod œdilis, pompam qui funeris irent,\nArtifices solo s iusserat esse decem.\nExsilio mutant urbem, Tiburque recedunt :\nExsilium quodam tempore Tibur erat !\nQuceritur in scena caua tibia ; quœritur ans ;\nDucit supremos nœnia nulla toros.\nSeruierat quidam, quantolibet ordine dignus,\nTibure ; sed longo tempore liber erat.\nRure dapes parat ille suo ; turbamque canoram\nConuocat ; ad festas conuenit illa dapes.\nNox erat ; et uinis oculique animique natabant,\nQuum prcecomposito nuntius ore uenit ;\nAtque ita : (( Quid cessas conuiuia soluere ? )) dixit ;\n(( Auctor uindictœ iam uenit ecce tuce. ))\nNec mora : conuiuce ualido titubantia uino\nMembra mouent / dubii stantque labantque pedes.\nAt dominas, (( Discedite ! )) ait ; plaustroque morantes\nSustulit : in plaustro scirpea latafuit.\nAlliciunt somnos tempus, motusque, merumque ;\nPotaque se Tibur turba redire putat.\nJamque per Esquilias romanam intrauerat urbem ;\nEt mane in medio plaustra fuere foro.\nPlautius, ut possent specie numeroque senatum\nFallere, personis imper at or a tegi ;\nAdmiscetque alios ; et, ut nunc tibicina cœtum\nAugeat, in longis uestibus ire iubet.\nSic reduces bene posse tegi, ne for te notentur\nContra colleoœ iussa redisse sui.\no\nRes placuit ; cultuque nouo licet idibus uti ;\nEt canere ad ueteres uerba iocosa modos.\nOn traduit mal un poète, surtout quand on le traduit avec la préoccupation\nde l'histoire. Interprétons plutôt.\nEn l'an 442 de la république, c'est-à-dire en 312 avant Jésus-Christ, alors\nque la vogue des joueurs de flûte était à Rome à son apogée, le censeur Appius\n\n(1) Lacune dans le texte."}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": "51", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.51", "texte": "LECTURES MUSICALES\n\nClaudius Caccus avait voulu, sur l'avis du Sénat, réduire à dix le nombre des\njoueurs de flûte, qui avaient accoutumé de se faire entendre aux funérailles.\nLeur concert était toujours bien rétribué : aussi le coup fut-il dur àla corpora-\ntion. Tous les musiciens protestèrent contre cette mesure, secouèrent sur l'ingrate\ncité la poussière de leurs sandales et volontairement s'exilèrent à Tibur, qui\nen ce temps-là, remarque Ovide, n'était point une villégiature folâtre. Dès lors,\nil manqua quelque chose dans la vie des bons Romains. En l'absence des joueurs\nde flûte, les théâtres parurent froids, les autels tristes, aucune voix ne s'éleva\nplus autour de la couche des morts. Le peuple regretta l'absence de ses musiciens\nfavoris et n'était d'ailleurs pas fâché de faire un peu d'opposition au Sénat ; si\nbien que le collègue d'Appius Claudius Caccus, qui se nommait C. Plautius\nVenox, usa d'un subterfuge pour les faire rentrer. Il se rendit à Tibur, et là,\ndans une villa qui lui appartenait, leur fit offrir un festin où les meilleurs crus\nne furent pas épargnés. Nos joueurs de flûte burent tant et tant que, la nuit\nvenue, ils étaient tous parfaitement ivres. Un compère entre dans la salle, et,\ninterpellant l'amphitryon : « Holà ! dit-il, tu oublies de congédier tes convives,\net ne sais-tu pas que ton maître va venir ? —• Grands dieux ! mes amis,\nqu'entends-je ? bonsoir et partez vite !» A la porte, comme par hasard et pour\nreconduire les invités chez eux, des chariots attendaient. Les musiciens montent\nen titubant, et, bientôt engourdis par le balancement, levin et le sommeil, ils\ns'imaginent rentrer à Tibur, tandis qu'on les achemine vers Rome, où ils arrivent\nà l'aube par la Porte Esquiline : ils furent bientôt en plein forum.\nPlautius, pour tromper la vigilance du Sénat et de son collègue Appius\nClaudius, avait caché sous des masques de théâtre le visage de ses musiciens et\nles avait affublés de robes longues, afin qu'ils ne fussent point reconnus, en\nmême temps que, pour faire illusion sur leur nombre, il avait convié des joueuses\nde flûte à monter avec eux dans les chars. A Rome, on rit beaucoup de l'aven-\nture. Appius Claudius et les sénateurs se montrèrent gens d'esprit : ils rirent\ncomme tout le monde.\nEn souvenir de cette histoire, chacun se dit que, puisqu'elle était amusante,\nil fallait la recommencer. Aussi, le treize juin de chaque année, célébrait-on à\nRome des fêtes appelées Quinquatrus minusculœ : c'était des fêtes musicales où\nceux qui y prenaient part avaient la figure cachée sous un masque, comme au\ncarnaval de nos jours.\nEnfin, un denier de L. Plautius Plancus, magistrat monétaire vers 709\n(45 avant Jésus-Christ), rappelle ce curieux incident de la vie de l'un de ses\nancêtres. Sur une face, le char de l'Aurore fait allusion à la rentrée des musiciens\ndans Rome, et de l'autre côté, le masque se rapporte à ceux dont les musiciens\nétaient affublés pour n'être point reconnus (1).\nUn moraliste aurait ici sa conclusion toute trouvée : le vin qui enivre les\njoueurs de flûte à Tibur, qui les empêche de deviner le stratagème et les fait\nse réveiller en plein forum, quand ils sont déjà pris au piège, ce n'est autre\nchose que les paroles dorées et les beaux discours des meneurs, qui, dans les\ngrèves, cherchent avant tout...\nMais, chut ! n'avons-nous point dit que notre récit était une histoire véridiqué\net non un apologue ?\n\nPIERRE AUBRY.\n\n(i) Babeion, Monnaies de la rêpubliqut romaines t. 11, p. 325 et 326.— Y. Eckheb Doctr. num*\nvei.t t. V, p. 296."}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": "52", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.52", "texte": "EXERCICES D ANALYSE\n\nExercices d'analyse.\n\nA PROPOS DE L'ÉTRANGER.\nG. ALLIX.\nNous avons reçu d'un de nos abonnés l'intéressante lettre ci-jointe :\nGrenoble, 2 janvier igo3.\nMONSIEUR,\nJe recois à l'instant le n° de décembre de la Revue musicale, et dans l'excellent\nJ '\narticle sur Y Etranger, je trouve le thème religieux {Je suis celui qui rêve.,.) rapproché\nde l'antienne de Magnificat de Noël ; mais, est-il dit, « il y a dans le chant ancien...,\nil y a dans la phrase moderne... etc. »\nMais, s'il vous plaît, cette phrase n'est point du tout moderne. C'est purement et\nsimplement l'antienne du Jeudi saint: « Übi caritas et amor, Deus ibi est... Timeamus,\net amemusDeum vivum. » (V. Liber Gradualis de Solesmes, p. 185. 2G édition.)\nEt telle est bien paroles et musique la clef de YEtranger : les premiers mots\npourraient lui servir d'épigraphe (v. dans la partition, p. 50, 2e portée, après les mots\n(( Et pourtant aimer les autres, servir les autres, etc. », et à la dernière page de la\npartition, encore le même thème, combiné avec le motif de l'émeraude).\nVoilà déjà plusieurs études sur YEtranger qui me tombent sous les yeux et je n'y\nai point encore trouvé cette remarque si simple.\nEt il y en a une autre, musicalement intéressante, que je n'ai pas rencontrée davan-\ntage : c'est l'unité tonale de l'œuvre. D'une manière générale— mais très nettement\nle premier acte en la, le second en fa. Le ton de si [7 est exclusivement réservé au\njeune fat à l'âme médiocre, André le douanier. A ce propos, je ne puis trouver comme\nvous que le maître lui a épargné l'ironie : elle me paraît évidente dans ses passages\ntels que la fin de phrase, page 81 : « Car tu sais bien que c'est toi que j'aime, et rien\nne vaut ton sourire à mes yeux ! » C'est là pure convention sentimentale (je parle de\nla musique), très certainement voulue.\nVeuillez excuser, Monsieur, un simple amateur profane, profondément attaché à\nl'œuvre admirable dont il s'agit : œuvre, non seulement de grand musicien, mais\naussi de « brave homme », si j'ose dire.\n\nUn amateur profane ! Il fut certes un temps où les amateurs profanes, en\nFrance, n'avaient cure du Graduel de Solesmes ou de l'unité tonale d'un opéra\nnouveau. Félicitons d'abord M. Allix de mériter si bien ce beau nom d'amateur,\nqui fut souvent profané, mais à qui ne convient pas le qualificatif de profane,\nn'en déplaise à la modestie de notre correspondant : car un amateur, par cela\nseul qu'il aime et recherche la bonne musique, ne saurait être un profane.\nLa première remarque est parfaitement exacte : on trouve dans l'antienne\nÜbi caritas le noyau mélodique du thème de l'Etranger. Si dans notre étude, ce\nthème a été rapproché d'une autre antienne, c'est simplement qu'on avait eu occa-\nsion de la citer et de l'analyser précédemment. On a voulu, par cet exemple, mon-\ntrer en quoi la pensée de M. d'lndy diffère de la pensée grégorienne, même quand\nelle s'en inspire. Et l'expression de « phrase moderne )) n'était pas impropre.\nCar si le motif de l'antienne Übi caritas est précisément celui que M. d'lndy a\nadopté, les deux phrases n'en sont pas moins différentes, elles aussi, par leur\nallure : qu'il me suffise de citer ici le début de la mélodie grégorienne :"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": "53", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.53", "texte": "A PROPOS DES DERVICHES TOURNEURS\n\nComment ne pas voir qu'en faisant disparaître ces ondulations légères et cette\ndemi-interrogation finale, en dégageant les notes essentielles et les astreignant\nà un rythme dominateur, M. d'lndy a remplacé la souplesse par la vigueur, la\nconfiance naïve par la volonté réfléchie ?\nLa remarque sur la tonalité est des plus intéressantes, et ici encore M. Allix a\nrencontré juste : esprit logique et constructeur puissant, M. d'lndy a voulu faire\nune œuvre où la musique eût, par elle-même, son unité. Et si le premier acte est\nen /a, - le second en /a, c'est que ces deux tonalités sont voisines, mais que la pre-\nmière est plus claire, la seconde plus sombre. Ainsi se trouve traduite par la\nmarche même de la modulation générale la tristesse grandissante de cette action\ntragique. Des beautés de cet ordre ne peuvent être appréciées que de peu de\npersonnes ; mais ce n'est pas une raison pour que M. d'lndy les dédaigne. Et\nelles ne font aucun tort aux autres beautés de l'œuvre.\nQuant au la que le douanier-ténor attrape sur le mot toi, il y a là certaine-\nment une ironie. Mais l'orchestre vient de dire de si jolies et galantes choses,\nque cette ironie se remarque à peine : un instant le sourire a cessé d'être bien-\nveillant, est devenu moqueur. Mais la bienveillance domine, et ce détail l'assai-\nsonne seulement d'une gaieté qui n'est pas bien cruelle encore. En un mot, le\npersonnage, avec des côtés un peu ridicules, n'est jamais laid, ni même absolu-\nment vulgaire. Et j'aime mieux qu'il en soit ainsi, et que ce fiancé soit simple-\nment une âme ordinaire, capable même, à ses heures, d'une sorte de poésie.\nSouhaitons de recevoir souvent des lettres pareilles.\n\nDAMON.\n\nA propos des Derviches Tourneurs.\nLETTRE DE M. HARTWIG DERENBOURG;\n\nMON CHER DIRECTEUR,\nUne malencontreuse faute d'impression, qu'il importe de corriger, dépare le dé-\nbut du très intéressant article que le P. J. Thibaut a consacré dans vos numéros\nd'août et de septembre 1902 àLa Musique des Mevlévis. Votre collaborateur, qui, au\nhaut de la p. 847, parle de ce qui s'est passé « du xne siècle à nos jours », n'ignore pas\nque la confrérie des Mevlévis, n'a pas été fondée au xne, mais au xiii© siècle à Iconium\npar Mevlena Djelal-ed-Din Roumi. Je reproduis ses transcriptions pour la commodité\nsans les approuver. Or, le grand mystique, qui ne s'est pas contenté d'être poète,\nmais qui, par ses disciples et confrères, a poursuivi la continuation de sa doctrine et\nde sa propagande, naquit en 1 207 de notre ère à B alkh et mourut en 1 273 à Iconium,\noù il s'était fixé vers 1227. Ce qu'on a imprimé de plus récent sur lui est une notice\ncourte et substantielle dans PaulHorn, Geschichte der pe?~sischen Litteratur (Leipzig,\n1901), pp. 161-168. •••\nPermettez-moi aussi de signaler par votre entremise au P. J. Thibaut un travail\nconsidérable qui lui a échappé, parce qu'il est enfoui dans une véritable nécropole,^"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": "54", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.54", "texte": "TITANIA\n\nun volume collectif comprenant des mémoires de divers auteurs sur des sujets non\nmoins divers. Dire que c'est un dilettante tel que moi qui ai l'honneur de révéler à\nun musicographe aussi savant que le P. J. Thibaut : J.-P.-N. Land, Recherches sur\nl'histoire de la gamme arabe, dans les Actes du sixième Congrès international des\nOrientalistes, 2e partie, section I, sémitique (Leide, 1885), pp. 35-i6B.\nVeuillez agréer, etc.\n\nHARTWIG DERENBOURG,\nMembre de l'Institut.\n\n«Titania», de M. Georges Hüe\nA L'OPÉRA-COMIQUE.\n\nOn attendait avec une certaine impatience la Titania, de M. Georges Hue,\nque vient de représenter l'Opéra-Comique. Le jeune auteur du Roi de Paris\navait été écrasé à l'Opéra, où il n'avait pu donner la mesure de ses moyens dans\nun cadre trop grand et avec un sujet un peu démodé.\nCette fois il est allé demander son inspiration aux voix qui bruissent dans les\nforêts, il a cherché à traduire le mystère des frissons qui agitent les grands arbres\net font frissonner les broussailles. Le livret que lui ont fourni Louis Gallet et\nM. André Corneau est une féerie puisée à la même source que VObéron de Weber.\nEn lisant les notes du Songe d'une Nuit d'été dans la traduction de Shakespeare\nfaite par François-Victor Hugo, les deux librettistes ont remarqué l'épisode de\nYann le Rimeur et y ont vu un sujet de drame musical.\nNous sommes à l'orée d'un bois peuplé de lutins et de fées. C'est là qu'Obéron\nleur roi et Titania leur reine prennent leurs ébats. Yann le Rimeur vient rêver\nen ces sentiers où la mousse assourdit le bruit de ses pas, où les feuilles qui\ntombent semblent lui parler. Yann rêve d'amour, mais d'amour impossible. C'est\nainsi qu'il repousse la tendre et douce bergère Hermine, qui lui offre ingénument\nson cœur. Mais qu'apparaisse Titania, nimbée d'une atmosphère vaporeuse,\nTitania, l'insaisissable chimère, il lui adresse des paroles brûlantes. Et cette fois,\nTitania écoute complaisamment ces aveux ; mais comme elle ne peut pas aimer\nsur terre, elle propose à Yann de l'emporter à travers l'espace sur la croupe d'un\nde ses chevaux ailés, et Yann accepte.\nAu 2e acte, c'est le royaume d'Obéron, les nuées, les vapeurs de TEmpyrée.\nObéron trône là au milieu de jeunes fées qui lui font oublier Titania. Tandis\nqu'il s'endort, voici Titania qui rentre avant l'aube ; elle est accompagnée de Yann,\net tous deux chantent l'extase des premiers baisers. Mais Obéron se réveille, et\naperçoit Titania ; tous deux se reprochent leurs petits méfaits conjugaux en une\nscène qui allonge l'action sans la servir et qui rappelle la situation exactement\nsemblable de Wotan et de Fricka au 2e acte de la Walkyrie. Mais Obéron parle\ntout comme un dieu de cet Olympe spécial que nous devons à Meilhac et Halévy,\net il supporte son infortune avec le sourire aux lèvres et le tonnerre aux mains.\nLe 3e acte nous ramène dans la forêt du ier acte, mais la neige tombe et les\narbres s'inclinent vers la terre. Yann est étendu, désespéré; il poursuit toujours\nsa chimère. En vain Hermine essaie de le ranimer ; il meurt, rêvant une dernière\nfois à celle qu'il a cru aimer, et Titania lui apparaît pour s'enfuir dès qu'il veut la\nsaisir."}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": "55", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.55", "texte": "INFORMATIONS\n\nTelle est cette légende féerique, d'un symbolisme facile, d'une imagination\nfort poétique. Trois actes peuvent-ils être assez nourris avec un pareil sujet pour\npouvoir nous intéresser ? L'épisode est un peu menu évidemment, et tel qu'il\nV\nest présenté, il est assez inexpliqué, tout comme s'il avait été mutilé par les\nauteurs avant d'arriver à la scène.\nM. Georges Hue s'est attaché à faire ressortir tout le côté pittoresque de ce\nsujet ; il se sert fort habilement de l'orchestre ; la symphonie n'a pour lui pas\nde secrets, et l'on relèverait difficilement une faute d'orchestration en ces trois\nactes. La pensée se détache claire au-dessus de la pâte orchestrale. L'idée mélo-\ndique est délicate, distinguée; mais elle a quelquefois des parentés avec du\n(( déjà entendu )). Là c'est une sonorité qui rappelle Wagner; ici on aperçoit la\nsilhouette d'une idée qui ressemble à du Debussy ; plus loin c'est Weber que l'on\ncôtoie. M. Georges Hue est certes assez riche de son propre fonds pour n'avoir\npas besoin d'aller demander l'aumône d'une ou deux mesures à ses confrères.\nAussi cette adoption de musiques étrangères est-elle chez lui comme un effet\nréflexe, mais non réfléchi ; et sa partition de Titania nous prouve suffisamment\nqu'il sait, tout comme un autre, être personnel quand il veut, ou du moins quand\nil a soin de n'écouter pas autour de lui. Ainsi la ronde villageoise du ieracte a\nde la fraîcheur ; les voix dans l'espace au 2e acte ont un charme vaporeux ; et\nle prélude symphonique du 3e acte est une bonne page symphonique. Titania\nest une œuvre musicale qui fait honneur à M. Georges Hue.\nDans une féerie sans musique on a coutume de nommer le directeur du théâ-\ntre et le décorateur. A plus forte raison convient-il de les féliciter à propos d'une\nféerie musicale. M. Albert Carré, directeur de l'Opéra-Comique, trouve le\nmoyen de se surpasser lui-même à chaque œuvre nouvelle, et son fidèle Achate,\nle décorateur Jusseaume, exécute des décors qui sont de vrais tours de force.\nC'est ainsi que M. Carré, s'inspirant peut-être du merveilleux médaillon de\nBenjamin-Constant qui sert de plafond à l'Opéra-Comique, a imaginé d'em-\nprisonner un coin du ciel pour y faire trôner Obéron sur un lit de nuages en\nune atmosphère de brouillards matinaux. C'est s'ingénier à traduire en réalités\ndes visions de peintres, et, ce qui est encore plus étonnant, c'est y réussir.\nL'interprétation est excellente : il faut citer en première ligne l'orchestre et\nson chef, M. Luigini, chez qui la précision n'exclut pas la couleur. Mme Raunay\nprête à Titania sa beauté et l'autorité de son chant ; Maréchal donne au person-\nnage de Yann de la chaleur et de l'éclat; Mme Marguerite Carré est exquise de\ncharme et d'ingénuité dans Hermine, et M. Allard a le bon goût de ne pas\n(( charger )) le rôle d'Obéron.\n\nLOUIS SCHNEIDER.\n\nInformations.\n\nPendant le mois de février, la Société des concerts donnera aux dates sui-\nvantes ses séances musicales, dans la salle du Conservatoire :\nLes dimanches ler, 8, 15, 22 février à deux heures.\nLe Comité d'examen des classes d'enseignement musical au Conservatone\nnational est ainsi constitué pour l'année 1903 :"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": "56", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.56", "texte": "INFORMATIONS\n\nClasses.\nComposition, Contrepoint, fugue, MM. Raoul Pugno, Lucien Hillemacher ;\nHarmonie, — Gabriel Fauré, Paul Hillemacher ;\nSolfège, — Weckerlin, Henri Busser;\nChant, — Engel, Ch. Lefebvre ;\nDéclamation lyrique, — Henri Maréchal, Lucien Fugère ;\nOrgue, — G. Fauré, Gigout;\nPiano et harpe, — Nollet, Gabriel Pierné ;\nInstruments à archet, — Van Waefelghem, Marthe ;\nInstruments à vent, — Emile Jonas, H. Dupont ;\nEnsemble instrumental, •— Taudou, G. Pfeiffer.\n— Le Conseil supérieur d'enseignement du Conservatoire (section des études\nmusicales) s'est réuni le samedi 17 courant à 5 h., à la Direction des Beaux-\nArts, rue de Valois. L'ordre du jour indiquait : i° fixation des programmes de\nl'exercice public des élèves; 20 projet de création d'une classe de harpe chro-\nmatique ; 30 question des suppléances.\nAprès une discussion assez vive, la majorité du Conseil a donné un avis favo-\nrable à la création d'une classe de harpe chromatique (système Lyon). La\nharpe, on le voit, subit la même évolution que le cor et la trompette : diatoni-\nque (avec pédales pour des exceptions restreintes), elle avait des ressources\nlimitées ; chromatique, elle pourra se prêter à toutes les complications de l'écri-\nture moderne ; il est équitable que les deux types de harpe soient cultivés simul-\ntanément.\n— A l'occasion du IER janvier, M. Cl. Debussy a été nommé chevalier\ndans l'ordre de la Légion d'honneur. Nous adressons à l'auteur de Pelléas,\nqui est aussi celui de la Damoiselle Elue, des félicitations dont la sincérité\nne fera de doute pour aucun des lecteurs de cette Revue. Détail particulier, tout\nà l'honneur du compositeur ainsi que du Ministère : M. Debussy n était pas\ncandidat.\n— ECOLES NATIONALES DE MUSIQUE DES DÉPARTEMENTS. — Bayonne. —\nMme Desvignes, Gabrielle, a été nommée professeur de piano à l'Ecole natio-\nnale de musique de Bayonne. Mlle Delie Silva, professeur de musique à Bayonne,\na été nommée agrégée du cours de solfège des jeunes filles. — M. Pierre, délé-\ngué à la classe de violon, a été nommé professeur de cette classe en rempla-\ncement de M. Labadie.\n— DÉCENTRALISATION ARTISTIQUE. — Par décision de M. le Ministre de l'Ins-\ntruction publique et des Beaux-Arts, une somme de cinq cents francs vient\nd'être allouée à la « Société de musique classique de Perpignan )), présidée\npar M. Gabriel Baille, directeur de l'Ecole nationale de musique de cette ville.\nUne même somme a également été accordée à la « Société Sainte-Cécile »\nde Bordeaux, présidée par M. A. Sourget.\nD'autre part, M. Chaumié vient d'allouer une subvention de mille francs à\nl'œuvre de <( Mimi Pinson », fondée par M. Gustave Charpentier.\n— UNE ENQUÊTE SUR L'INFLUENCE DE LA MUSIQUE ALLEMANDE. — Le Mercure de\nFrance, continuant son enquête, commencée depuis quelques mois, sur l'in-"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": "57", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.57", "texte": "INFORMATIONS\n\nfluence allemande en France, publie dans son numéro de janvier les réponses\nde 14 critiques ou compositeurs, sur les rapports de la musique allemande\net de la musique française. La musique allemande n'est pas trop bien traitée.\nM. ALFRED BRUNEAU et M. EUGÈNE D'HARCOURT sont à peu près seuls à défen-\ndre, sans réserve, son influence sur notre école. M. PIERRE DE BRÉVILLE dit\nqu'il n'y a pas eu influence de l'Allemagne, mais d'un Allemand : Wagner, et\nque cette action a maintenant fini de s'exercer ; les jeunes musiciens français\nne connaissent presque plus Wagner, et se réclament de Berlioz, ou de Cho-\npin, ou de Grieg. -M. CLAUDE DEBUSSY dit qu'il n'y a jamais (( aucun danger\nd'imitation que pour les esprits susceptibles d'être domestiqués ». A noter son\nappréciation de « Wagner, qui fut un beau coucher de soleil, que l'on a pris\npour une aurore )), et de Pcirsifal, (( démenti génial à la Tétralogie ».\nM. VINCENT D'INDY, avec une grande largeur d'esprit, défend « le libre-échange\nintellectuel », et n'y voit aucun danger. (( A toutes les époques, l'influence\nétrangère a été un bienfait, puisqu'elle a, par une sorte de réaction nécessaire,\npresque toujours donné naissance à une nouvelle manière d'art national. »\nMalgré toutes les influences, chacun reste de sa race. Auber et Hérold, qui\nétaient des italianisants, sont essentiellement français. Et (( rien ne pourra\nempêcher un Italien employant ostensiblement des procédés allemands de faire\nde la musique éminemment italienne et même mauvaise, voyez Masca-\ngni. » M. JULES COMBARIEU déclare que (( l'influence allemande, au point de\nvue musical, est à peu près nulle aujourd'hui, après avoir été prépondérante ».\nM. ROMAIN ROLLAND ne croit plus possible, à notre époque, la suprématie\nd'esprit d'une nation sur les autres ; (( car il s'est fait entre toutes une sorte\nde nivellement d'esprit, de mélange européen ». En tout cas, il croit l'Allema-\ngne fort mal armée en ce moment, pour agir sur l'art des autres peuples. (( Il n'y\na plus d'esprit germanique : l'esprit qui règne dans la littérature et l'art alle-\nmands d'aujourd'hui semble être un esprit hétérogène, fait de Scandinave, de fran-\nçais, d'anglais, de russe et d'allemand, un esprit qui se renie lui-même, qui a\nhonte de son passé classique. En musique, le Hongrois Liszt et le Français Ber-\nlioz ont peut-être plus d'influence sur les jeunes compositeurs que Wagner. »\nM. CAMILLE CHEVILLARD affirme la supériorité delà jeune France musicale sur\nla jeune Allemagne, tout en notant certaines lacunes de l'éducation musicale\nfrançaise, trop pénétrée d'opéra, pas assez de musique pure. M. MAURICE\nKUFFERATH montre de même l'indépendance actuelle des jeunes écoles française,\nrusse, Scandinave, et conclut que « la plus mauvaise musique se fait aujour-\nd'hui à Berlin ». M. HUGUES IMBERT croit qu'on peut se pénétrer de l'esprit\nd'un autre peuple, sans perdre sa personnalité, et en donne comme exemples,\ndans la littérature, (( de grands penseurs, que Renan, Taine, Paul Bourget\nlui-même ». M. L. DE LA LAURENCIE critique âprement l'esthétique wagné-\nrienne, la Programmusik actuelle, et l'orchestration allemande, d'une sonorité\n«si grasse parfois qu'elle tourne à l'obésité ». Il salue le réveil de Yars gallica,\nqui va (( méditerraniser »la musique. M. JEAN MARNOLD commence par faire\nremarquer que ce que nous appelons la musique allemande est un art composé\nlui-même de bien des éléments étrangers, et surtout italiens. Il examine les\ngrandes influences musicales allemandes, qui lui paraissent se réduire à trois :\nBach, Schumann et Wagner ; et il diagnostique l'agonie de la musique allemande,\nqui (( râle sous le chloroforme néo-classique Mendelssohn-Brahms ou stupéfiée"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": "58", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.58", "texte": "INFORMATIONS\n\nde morphine romantico-wagnérienne )). Quant àM. EDOUARD DUJARDIN, il\nproclame que « la tradition juive, qui, il y a 1800 ans, est devenue la tradition\nchrétienne, a ressuscité grâce au protestantisme, et est idéalisée aujourd'hui par\nle Lohengrin impérial ! )) Il est bon d'ajouter que cette appréciation est une\namère critique dans l'esprit de l'auteur. On pourrait s'y tromper.\nNous nous abstenons de tout commentaire sur cette enquête, dont le principal\nintérêt, comme celui de toutes les enquêtes, est surtout de permettre de juger\nceux qui jugent les autres. Nous espérons que la musique allemande ne s'en\nportera pas plus mal, et nous attendons avec impatience, comme les autres années,\nla venue à Paris de Richard Strauss et des kapellmeister allemands.\n\nR. R.\n\nR. R.\nComme complément à l'enquête, cette petite statistique : Dans la dernière\nquinzaine, Carmen a été représentée en Allemagne et en Autriche, à Augsbourg,\nBerlin, Breslau, Cobourg, Cologne, Dûsseldorf, Francfort, Kœnigsberg, Halle,\nLeipzig, Magdebourg, Munich, Prague, Stuttgart, Vienne, Weimar, Wiesba-\nden ; et Mignon, k Augsbourg, Breslau, Dresde, Essen, Francfort, Gotha,\nHambourg, Hanovre, Magdebourg, Mayence et Wiesbaden (pour ne citer\nque ces deux pièces françaises).\n\nECOLE DES HAUTES ETUDES SOCIALES, 16, RUE DE LA SORBONNE . Ouverture\ndes cours et conférences d'histoire de la musique, organisés par M. Romain\nRolland. (Cours et conférences par MM. Pierre Aubry, Jules Combarieu, Lionel\nDauriac, Henry Expert, Frédéric Hellouin, Georges Houdard, Vincent d'lndy,\nLouis Laloy, Henri Lichtenberger, Charles Malherbe, Théodore Reinach,\nRomain Rolland, Julien Tiersot.)\nLundi 5 janvier. Leçon d'ouverture par M. Romain Rolland. Cours sur\nles Origines de l'Opéra (histoire des rapports de la musique avec la vie intellec-\ntuelle et morale de l'ltalie, aux xvie et xvue siècles). —M. Romain Rolland montre\nque ces origines remontent bien au delà de la réforme mélodramatique de Flo-\nrence, àla fin du xvie siècle. Il étudie le théâtre italien du xve siècle, et particu-\nlièrement les Sacre Rappresentazioni florentines, qui étaient des spectacles [entiè-\nrement en musique, c hantés d'un bout à l'autre, avec intermèdes dansés. Des-\ncription de certaines de ces représentations, données dans les églises de Flo-\nrence, et de leur admirable mise en scène dirigée par Brunelleschi et par les\nplus grands artistes de la Renaissance.\nLundi 12 janvier. Cours de M Pierre Aubry : La Musique française,\ndes origines à la Renaissance. - Etude des transformations de l'art musical\nO\nfrançais, duxneauxv° siècle. Rapports entre le développement de la musique et\ncelui des autres arts ; leur épanouissement, de Philippe-Auguste à Philippe le\nBel. Influence de la théologie et de la philosophie scolastique sur les conceptions\nmusicales du xuie et du xiv* siècle. De la nécessité de faire des éditions, non\nseulement littéraires, mais musicales, des troubadours et des trouvères, qui\nétaient à la fois poètes et musiciens. Suprématie de la musique française, au\nmoyen âge, sur l'art des autres nations.\nCours de M Théodore Reinach * La Mélodie dans la musique grecque.\nIntéressante étude des différents systèmes musicaux des Grecs: spondiaque, dia-"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": "59", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.59", "texte": "INFORMATIONS\n\ntonique, enharmonique, chromatique. Beaux exemples chantés avec un art très\nsûr par Mme Charles Dettelback.\nVendredi soir 16 janvier. Cours de M. Henry Expert :La Musique française\nau temps de la Renaissance. —M. H. E. combat l'opinion accréditée chez les his-\ntoriens de la musique, qui tend à personnifier l'art musical du xvie siècle dans\nPalestrina, qui n'en représente qu'une des multiples tendances. Il revendique\nles droits de l'art laïque de la Renaissance. Tableau général de la musique du\nxvie siècle, dans sa variété vivante : musique de cour, musique des humanistes,\nmusique populaire, et les trois puissants rameaux de l'art religieux : luthérien,\ncalviniste, catholique. Suprématie des maîtres franco-flamands sur l'ltalie,\njusque vers la moitié du xvie siècle.\nQuelques morceaux de musique chorale ont suivi cette conférence. En voici\nle programme:\nJosquin de Prés : Ave verum.\nGoudimel : Mon Dieu me paisi.\nJannequin : Petite ninfe folâtre.\nClaudin de Sermisy : Hau le boys.\nCosteley : Las, je n irai plus.\nClaude le Jeune : Revecy venir du printans.\nLundi i g janvier. Cours de M. Romain Rolland [suite). Etude du théâtre\nitalien du xvT siècle, et de la place de la musique dans les représentations\nlatines de Ferrare, Rome, Urbin, etc., et dans les Pastorales. Comment les\ncirconstances politiques (la liberté italienne, écrasée par la tyrannie espagnole,\npar la contre-réforme catholique, et par le despotisme des petits princes), en\nétouffant le théâtre littéraire, ont favorisé le développement du théâtfe musical.\nImportance de Tasse dans l'histoire du théâtre musical. Tasse musicien. Du\npassage de la Pastorale à l'Opéra.\nMlle Palasara a chanté d'une façon charmante deux admirables airs de pas-\ntorales en musique, par Péri et par Emilio de Cavalieri. Elle a été fort ap-\nplaudie.\nVendredi 23 janvier. —Conférence de M. Hellouin : Gossec et la musique de\nla Révolution. - Auditions du Chant du iq juillet, et de Y Hymne à l'Etre\nsuprême.\nProgramme des cours et conjérencespour février :\nLes lundi 2 et 16 février :\nA 4 heures : Cours de M. Houdard :\nE Evolution du rythme musical, de V antiquité gréco-romaine à la\nRenaissance.\nA 5 h. 1/2 : Cours de M. Romain Rolland [suite] : Les origines de l'Opéra.\n(Auditions de E. de Cavalieri, Péri, Caccini et Monteverdi, par\nMlle Palasara.)\nLes lundi 9 et 23 février :\nA 4 heures : Cours de M. Pierre Aubry (suite). La Musique française, des ori-\ngines à la Renaissance :\nA 5 h 1/2 : Cours de M. Théodore Reinach (suite): La Mélodie dans la musique\ngrecque.\n(Audition par Mme Charles Dettelbach)."}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": "60", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.60", "texte": "LES CONCERTS\n\nLes mardis, à 4 heures : Cours de M. Lionel Dauriac : Richard IVagner.\nLes vendredis 14 et 24 février, à 8 h. 4/4 du soir. Cours de M. Henry Expert\n{suite): La Musique française au temps de la Renaissance.\n(Auditions de musique chorale du xvie siècle.)\nVendredi 6 février, à Bh. 3/4 du soir : Concert de musique ancienne, vocale\net instrumentale.\nVendredi 20février, à 7 h. 4/4 du soir : Conférence de M. Vincent d Indy : Cé-\nsar Franck. (Avec auditions musicales.)\nA Nancy, M. J.-Guy Ropartz continue ses belles études sur la musique mo-\nderne et la musique russe, comme l'atteste le programme de son dernier con-\ncert (18 janvier) ;\n1. Hymne àla Justice M. A. MAGNARD.\n2. Parsifal R. WAGNER.\nFEnchantement du Vendredi saint.\n3 Tamar (IR# audition) M. M. BALAKIREW.\nPoème symphonique d'après Lermontow.\n4. Esquisse symphonique G. LEKEU.\n5. Psyché C. FRANCK.\nFragment symphonique.\n6. Symphonie en ut mineur L. VAN BEETHOVEN.\nA la Société des Sciences et des Arts de Lille, a eu lieu le lundi 22 décembre\n1092 une intéressante audition de musique du xvuie siècle, donnée par M. Paul\nPannier, membre de la Société, avec le concours de Mlle Louise Masson, pre-\nmier prix de piano du Conservatoire de Paris, professeur au Conservatoire de\nLille :\n1. Pièces pour viole de gambe (1725). . ♦ . . . . DE GAIX D'HERVELOIS (16..-] 7..).\nLa Milanèze, Menuet, L'Agréable, Gavotte.\n2. Pièces de Clavecin (1718 et 1716) F.COUPERIN (1668-1733).\nLa Favorite, Leßavolet flottant, Le Réveil-matin.\n3. Lezione IIde per la viola d'amore (1728). . . . ARIOSTI (1660-17.)\nGantabile, Allegro, Adagio, Minuetto.\n4. Pièces de Clavecin (1724) RAMEAU ( 1683-1764)\nLes Tendres Plaintes, La Poule, Musette, Tam-\nbourin, Les Cyclopes.\n5. Piècespour viole de gambe.\nPetit Rondeau, Menuet (1711) MARIN MARAIS (1656-1728).\nLe Mareuil, La Lisette (1738) ROLAND MARAIS (?-?).\nLe Papillon (\\rj?>2) DE CAIX D'HERVELOIS.\n6. Trois pièces (en la, en ré min., en la) D. SCARLATTI (1685-1757).\n7. Andante et Menuet pour viole d'amour (1770). . . MILANDRE (?-?).\n8. IIe Concert en trio pour clavecin, violon et viole\nde gambe (174.1). La Laborde. ier et 2e Menuet,\nL'Agaçante RAMEAU.\n\nLes Concerts.\n\nCONCERTS DU CONSERVATOIRE. Concert du 4 janvier. —La Société nous a\nfait entendre pour la première fois en son intégralité Y oratorio de Noël composé\npar M. Saint-Saëns pour 5 voix, chœur et petit orchestre d'instruments à cordes,\nharpes et orgue C'est une œuvre très élégante et très agréable, écrite sur les\nparoles de l'office de Noël, mais où le sentiment religieux revêt des formes mon-"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": "61", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.61", "texte": "LES CONCERTS\n\ndaines, bien appropriées au public de l'église de la Madeleine, où elle fut exécu-\ntée le 25 décembre 1858. On y voit transparaître un Saint-Saëns jeune, un peu\ncousin de Gounod. Il s'y trouve même un Alléluia (à la fin du quintette : Lève-\ntoi, fille de Sion), qui ressemble à telle page bien connue de Mireille... Le trio\nTecum principium, avec accompagnement de harpe, est une pièce de facture\nexquise, où les voix se combinent, s'éloignent et se reprennent avec un équilibre\nparfait dans tous les mouvements et une grâce singulière. Il a eu les honneurs\ndu bis. Au même Concert, la 4e Symphonie de R. Schumann (op. 120, achevé\nen 1851) n'a pas été jouée avec la poésie que réclamerait une œuvre aussi déli-\ncate et aussi finement nuancée. J'ai eu l'impression d'un peu de sécheresse et\nd'une certaine lourdeur qui n'est peut-être pas imputable à l'orchestre, mais\nà Schumann lui-même, dont les idées restent supérieures au style et qui orches-\ntrait assez gauchement.\nAu 70 Concert (11 janvier) a été exécutée la Passion selon saint Jean de J.-S.\nBach (1723-4). C'est une œuvre qui contient d'admirables chorals, alternant avec\nrécitatifs, et où le sentiment religieux conserve au style une très haute tenue,\nmême dans les passages où le sujet semblerait exiger des effets dramatiques\net une couleur spéciale ; son défaut (à part une certaine monotonie), c'est qu'elle\nest, il faut bien le dire, mal écrite pour les voix. Bach fait aller la voix de l'Evan-\ngéliste de Y ut au si bémol, ce qui fait près de deux octaves pour un ténor ; il im-\npose à Jésus (basse) des vocalises qui sont un développement plus instrumental\nque vocal. Il traite les chanteurs comme s'il faisait du contrepoint sur l'orgue.\nLe public m'a paru moins vivement intéressé qu'il ne le fut, il y a deux ans, par\nl'étonnante messe ensz mineur. Je ne reprocherai pas aux chanteurs de n'avoir\npas toujours chanté très juste (il y a des circonstances atténuantes) ; mais je dois\nmentionner le grand succès de M. Paul Daraux (basse solo) et celui de\nMme Georges Marty, dont la belle voix de contralto et le style ont été aussi\nadmirés qu'applaudis.\n\nCONCERTS COLONNE.\nR. R.\n— 28 décembre. — Première exécution de la Symphonie\nen la de M. Widor. L'œuvre, dirigée par lui, a été bien accueillie. Les rythmes de\ndanse y prédominent, cemme dans la Symphonie de Lalo. Le premier et le der-\nnier morceau sont construits sur le même thème. L'orchestration est d'un coloris\nassez animé, mais un peu criard parfois. Le sentiment de Yandante est un peu\ndéclamatoire. Le premier morceau et le Scherzo m'ont paru les meilleurs.\nMme Litvine fut fort applaudie dans les stances de Sapho, qui reste une des\nmélodies les plus pures et les plus classiques de Gounod, et dans le Roi des\nAulnes de Schubert, dont l'orchestration par Liszt est intelligente, mais manque\nde grandeur.\nLa Damoiselle élue de M. Debussy retrouve son succès du précédent concert.\nLe sublime morceau symphonique de Rédemption, de César Franck, s'impose à\ntous par son étonnante sincérité et sa sereine puissance. On lui fait une ovation.\nouverture de Coriolan est bien exécutée ; mais il y manque l'emportement\nrageur du frénétique héros de Shakespeare, que Beethoven a voulu peindre.\nM. Cortot a été fort acclamé, pour sa façon volontaire et nerveuse de diriger\nl'orchestre dans le Prélude de Tristan et la mort d'Iseult. Public et critiques ont\nété à peu près unanimes à saluer un lui un chef d'orchestre digne de rivaliser\nbientôt avec les plus célèbres kapellmeister allemands."}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": "62", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.62", "texte": "LES CONCERTS\n\nCONCERTS LAMOUREUX\nROMAIN ROLLAND.\n. —• 11 janvier. — La Symphonie en la est jouée avec une\nrare perfection ; mais il y manque toujours l'excès, sans lequel Beethoven n'est\nplus Beethoven, et qui caractérise surtout une œuvre comme celle-ci. Nous fai-\nsons de Beethoven un classique. Il ne le fut pas : jamais il ne fut ainsi regardé\nde son vivant. Il indigna les classiques. Si' l'on avait joué sous sa direction ses\nSymphonies, comme on les donne aujourd'hui, ni l'école de Bach, ni l'école de\nGœthe, n'auraient poussé de telles clameurs contre lui. « Un barbare ivre », voilà\nl'effet qu'il fit aux classiques de son temps, et non des moindres. Qu'on nous\nle fasse un peu sentir. On nous offre des œuvres de musée. Elles sont belles,\nmais la vie est plus belle. — Dans l'exécution du second morceau, la basse est\nun peu trop forte, et couvre le chant.\nMme Faliero-Dalcroze a une charmante voix ; mais le sentiment de Mozart lui\néchappe ; et elle a chanté avec une perfection spirituelle et froide deux airs des\nNoces de Figaro.\n11 faut dire un mot des manifestations qui, depuis quelque temps, ont pris\nl'habitude de troubler les concerts de M. Chevillard, et surtout les Concertos,\nauxquels une partie du public fait une opposition acharnéej II est intolérable\nqu'une poignée d'auditeurs prétendent imposer leurs goûts au concert et tyran-\nniser le public. Il faut avoir un esprit d'esclave, pour croire qu'on peut gouver-\nner l'art à coups de sifflets. — Mais si je désapprouve la brutalité de cette oppo-\nsition, je ne suis pas éloigné de croire qu'au fond la vox populi n'est pas tout à\nfait dépourvue de sens, et qu'elle a quelque raison, contre les dilettantes et les\nartistes même. Quelle qu'ait été la valeur des concertos et des virtuoses enten-\ndus dans ces derniers temps, — le concerto en soi, comme tous les genres qui\nont pour premier (et trop souvent, pour unique) but la virtuosité, est un genre\nodieux ; et les grands exemples de Mozart et de Beethoven ne le légitiment pas ;\ncar, pour être franc, si Mozart et Beethoven n'ont pas pu s'empêcher d'être\ngrands jusque dans leurs concertos, ils n'ont pu s'empêcher non plus d'y être\nennuyeux, factices, parfois presque pédants ; et c'est une souffrance, pour qui\naime Beethoven par-dessus tout ce qui est ou fut jamais au monde, de voir s'a-\nbaisser quelquefois cette grande âme à une virtuosité vide de sens, qui semble\nappeler l'applaudissement.\nQuand sur une personne on prétend se régler,\nC'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler ;\nEt ce n'est point du tout la prendre pour modèle,\nMa sœur, que de tousser et de cracher comme elle.\n\nCONCERTS LAMOUREUX.\n\n— 4 et 18 janvier. —- La période des tempêtes n'est pas\nencore terminée. De dimanche en dimanche, les cyclones abordent au Nouveau-\nThéâtre, et l'on ne sait quand se terminera ce régime de basses pressions ni\nquelle en est la cause. C est ainsi qu on a vu l'orage se déchaîner autour de\n1 inoffensive et vieillotte Bataille des Huns, de Liszt, et du Concerto pour piano\nde M. Moreau qui ne méritait peut-être ni l'indignité des sifflets, ni l'excès d'hon-\nneur des acclamations (1). Le Roméo et Juliette de Berlioz, admirablement\nnuancé, provoque lui-même des clameurs sans doute approbatrices, mais peu\n\n(1) Le piano avait été fourni par la maison Gaveau. (Test la première fois que cette marque\nparaît dans nos grands concerts ; l'épreuve a été des plus favorables."}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": "63", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.63", "texte": "LES CONCERTS\n\nmusicales, et M. Henderson, dont la voix est agréable, mais manque un peu\nd'école (mauvaise exécution de gruppetti, coups de gosier), n'a pas recueilli,\ndans l'air d'Admète, tout le succès qu'il méritait : le public était fatigué de crier\net d'applaudir. Quand donc notre belle jeunesse ira-t-elle ailleurs s'exercer à\nl'éloquence et à l'esprit }\nSeul Beethoven fut écouté en paix et applaudi sans tumulte. La Symphonie\nPastorale a certes été bien étudiée et bien conduite ; mais cette exécution minu-\ntieuse et proprette me donne l'idée d'un Trianon bien épousseté, où de belles\ndames imitent gentiment la lourdeur des danses villageoises. Il y a autrement\nde fraîcheur, de vigueur et surtout de rythme dans la pensée de Beethoven. La\nhuitième Symphonie, exécutée de la même manière, y a moins perdu, quoique\nj'aie remarqué, dans les péroraisons du premier et du dernier mouvement, un peu\ntrop de réserve encore : bercé par ses rêves d'innocence, le maître a oublié toutes\nles misères de sa vie et s'abandonne à la joie. C'est ce que M. Chevillard ne fait\npas assez sentir. Le Prélude du deuxième acte de Y Etranger a été rendu, au\ncontraire, avec beaucoup d'émotion. Mais il ne faut pas croire que l'émotion\nsoit le privilège des « romantiques » ou des modernes.\n\nL. L.\n\nCHANTERELLE ET CHANTERIE.\nR. R.\n— (Salle 32, avenue de l'Opéra.)\nJeudi 15 janvier. — Premier concert de Mme Marie Mockel et de M. Armand\nParent. — Séance Beethoven.\nNous devons à Mme Marie Mockel un des plaisirs d'art les plus exquis, et les\nplus rares d'aujourd'hui. Notre époque a été tellement affolée par le dévelop-\npement prodigieux de la musique symphonique et dramatique, qu'elle a presque\nperdu le sens de l'art classique du beau chant, de la pure mélodie, des lignes\nharmonieuses, de la beauté plastique, et du calme moral, qui en est le rayonne-\nment. Aussi est-ce un bien-être inexprimable, que d'entendre ressusciter cet art\navec une rare perfection, par les soins de Mme Mockel et de son quatuor vocal\nMmê Mockel a une voix d'un timbre délicat et pénétrant ; elle chante non seule-\nment avec art, mais avec âme. Elle est parfaitement secondée par la belle voix\nchaude et dramatique de Mme Georges Marty, et par MM. Victor Debay et Jan\nReder. — Les Chansons écossaises, ou galloises, de Beethoven, avec accompagne-\nment de piano, violon et violoncelle, sont pour la plupart extrêmement simples ;\nmais leur beauté de dessin, et le parfum de tendresse qui s'exhale d'elles, est\nun bienfait. — Quant au Chant élégiaque, c'est une des créations de Beethoven\nles plus pures et les plus vraies. Je n'en connais pas qui aille aussi profondément\njusqu'aux sources mêmes de l'âme, avec des moyens aussi simples. C'est l'âme\nqui parle à l'âme — Le quatuor à cordes de M. Parent a très bien exécuté le\n8E quatuor, op. 59, et la sérénade de Beethoven. Mlle C. Boutet de Monvel a été\nfort applaudie dans la sonate appassionata ; M. Silvio Lazzari dirigeait les deux\nquatuors.\nRappelons que les prochains concerts de la Chanterelle et Chanterie auront\nlieu les vendredis soir 30 janvier, 13 février et 27 février, et seront consacrés à la\nmusique ancienne du xvie et xvne siècle, à Mozart et à Schubert.\n\nSOCIÉTÉ PHILHARMONIQUE.\n\n—* Le mardi 20 janvier, la nouvelle Société philhar-\nmonique reprenait la série des concerts si bien inaugurée en novembre et dé-"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": "64", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190301-01.1.64", "texte": "NOTES . BIBLIOGRAPHIQUES\n\ncembre dernier. Le trio Schumann, de Berlin (MM. Georg Schumann, Cari Halir,\nHugo Dechert), faisait entendre le trio en si majeur de Brahms (op. 8) et le trio\nde Beethoven en si \\) majeur, ainsi que la Sonate en la pour piano et violon de\nJ.-S. Bach. M. le professeur Schumann est un bon pianiste, quoique son jeu soit\nlégèrement doctoral, M. Halir un excellent violoniste, dont on a pu apprécier,\ndans la Sonate de Bach, le style ample et sûr; et je préfère peut-être encore\nM. Dechert, qui a plus d'émotion. Les trois artistes ont obtenu un grand succès,\net M. Frôhlich un succès enthousiaste dans ses airs de Bach [lch habe genug),\nSchubert (die Stadt), Brahms (Feldeinsamkeit) et Tchaïkowsky (Sérénade de\ndon Juan), ce dernier bien dessus-de-pendule, comme on disait au temps du\nromantisme; heureusement M. Frôhlich, rappelé, a eu le bon goût de terminer\npar le bien connu et toujours beau Ich grolle nicht, de Schumann. Une voix\npleine, facile et chaude, une prononciation excellente en allemand et une diction\ndramatique jusqu'à l'emportement, telles sont les qualités de ce remarquable\nchanteur. Le mardi 27 janvier, Quatuor vocal de Mannheim, Trio Chaigneau;\nle 3 février, M. Kraus et Mme Kraus-Osborne; les 10 et 12 février, le Quatuor\nJoachim, de Berlin\n\nL. L.\n\nNotes Bibliographiques.\nBERLIOZ ÉCRIVAIN.\n\nL'auteur de la Symphonie fantastique a laissé une œuvre littéraire considé-\nrable : un style vif et nerveux jusqu'à la convulsion, une rare vigueur dans le\nparti pris, une ironie âpre et mordante, des émotions suraiguës et presque tou-\njours douloureuses, tels sont les caractères de ces pages, écrites d'une main qui\négratigne le papier. Outre les nombreux articles de critique, ou plutôt de polé-\nmique, parus dans le Correspondant, la Revue européenne, le Courrier de\nVEurope, le Journal des Débats et la Gazette musicale, il faut citer les ouvrages\nsuivants :\nTraité d'instrumentation et d9orchestration (1844) ;\nVoyage musical en Allemagne et en Italie (2 vol. *, 1844) î\nLes Soirées de l'Orchestre (1853) ;\nLes Grotesques de la Musique (1862) ;\nA travers chants (1862) ;\nMémoires (1 vol. ; 1870).\nDes lettres ont été publiées en 1878 [Correspondance inédite) et en 1882 (Lettres\nintimes) ; d'autres, adressées à la princesse de Sayn-Wittgenstein, et allant de\n1852 à 1867, viennent d'être retrouvées et publiées par La Mara (Breitkopf et\nMartel, 1902). Nous donnerons prochainement une étude de M. Julien Tiersot sur\nces précieux documents, dont l'existence et l'importance ne lui avaient pas\néchappé (1).\n(1) Voir, dans la Revue de juillet, l'article de M. J. Tiersot sur La Dédicace des Troyens."}]}