{"numero_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_sha256": "105b027a2bdc80cd2bd9ca29b843857d8777949a7dae05b91dcb144e1bc5cd80", "source_tei": "https://github.com/Princeton-CDH/bluemountain-transcriptions/blob/main/periodicals/bmtnabj/issues/1903/02_01/bmtnabj_1903-02_01.tei.xml", "source_mets": "https://github.com/pulibrary/BlueMountain/blob/main/metadata/periodicals/bmtnabj/issues/1903/02_01/bmtnabj_1903-02_01.mets.xml", "url_numero": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01", "articles": [{"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c001", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c001", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "65", "page_fin": "66", "image_debut": 1, "image_fin": 2, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.1", "titre_corps": "La classe d'ensemble instrumental au Conservatoire.", "titre_sommaire": "La classe d'ensemble instrumental au Conservatoire.", "signature_source": "GEORGES PFEIFFER", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "65", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.1", "debut_caractere": 64, "fin_caractere_exclue": 2899, "texte": "La classe d'ensemble instrumental au Conservatoire.\n\nJe crois intéressant d'attirer l'attention sur la moins connue des classes du\nConservatoire : la classe d'ensemble instrumental. Cette classe, qui ne participe\npas aux concours publics, est de toutes la plus artistique et esthétiquement la\nplus haute. Lamartine n'a-t-il pas en effet éloquemment démontré autrefois la\nsupériorité de la musique purement instrumentale sur celle qui n'atteint tout\nson effet qu'avec le secours de la séduction des voix, des artifices du théâtre et\ndes splendeurs de la mise en scène ?\nDans certains milieux artistiques, il est de mode de critiquer notre Conserva-\ntoire, de nier la haute culture et les sérieuses épreuves imposées aux élèves ;\nc'est pourquoi il est utile de faire connaître le véritable fonctionnement des\nétudes et de répondre ainsi à d'injustes attaques.\nPour comprendre le degré de perfection artistique déjà obtenu aux examens\nde la classe d'ensemble, il faut se rappeler les éléments qui la composent.\nOn sait la difficulté de l'admission au Conservatoire. C'est après deux élimi-\nnations successives parmi des centaines de candidats que quelques douzaines de\nplaces laissées vacantes par les lauréats sont accordées aux plus méritants, c'est-\nà-dire à ceux et celles qui ont témoigné d'un tempérament artistique exception-\nnel et d'une éducation technique déjà avancée.\nLorsque ces nouvelles recrues sont arrivées non seulement à être admises à\nconcourir, mais à décrocher une nomination quelconque, elles entrent dans la\nclasse d'ensemble.\nIl ne s'agit plus là de virtuosité pure et de difficultés de mécanisme, mais au\ncontraire de style, de rythme, de charme pour rendre les chefs-d'œuvre, bien\nsimples en apparence, si difficiles en réalité, de Haydn ou de Mozart.\nMais tous ces jeunes artistes, aux talents naissants, s'unissent dans la commu-\nnion des grands maîtres, travaillent avec les premiers prix, qui ont le droit de\nrester un an encore dans la classe. Ils rivalisent de zèle sur leurs divers instru-\nments et produisent souvent des exécutions plus parfaites que celles de bien des\nconcerts ; que ce soit l'admirable Sonate à Kreutzer de Beethoven, le célèbre\nduo avec clarinette de Weber ou les délicieuses pièces de flûte et clavecin de\nRameau, on a souvent, à la classe, un régal exquis.\nCe résultat est dû surtout aux efforts de l'habile professeur et éminent compo-\nsiteur M. Charles Lefebvre (i), qui sait en même temps faire un véritable cours\nd'histoire de la musique de chambre*\n\n(i) M. Ch. Lefebvre, grand prix de Rome de 1870, auteur de Judith âu Psaume xxni\n(1878), d'Eloa (1883), du Trésor (1883), de Zaïre (4 actes, 1887), de Djelma (5 actes, Opéra, 1894),\nde Sainte-Cécile (1895), de Dalila1 de La messe du fantôme, et d'un grand nombre d'autres com-\npositions pour orchestre ou instruments à cordes."}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "66", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.2", "debut_caractere": 49, "fin_caractere_exclue": 1826, "texte": "En faisant défiler sous leurs doigts ces merveilleux chefs-d'œuvre, on voit de\nquelle diversité de styles et d'écoles les élèves doivent se pénétrer.\nC'est d'abord le majestueux clavecin, comme on l'appelait en 1760, en l'oppo-\nsant au nouvel intrus, le sec et désagréable pianofor te. Après la triade des grands\nancêtres : Rameau, Haendel et J.-Séb. Bach, arrive Philippe-Emmanuel Bach,\napportant dans sa forme moderne l'immortelle Sonate. Beethoven, Weber et\nSchubert ouvrent magnifiquement le xixe siècle, suivis par Mendelssohn (trop\ndélaissé aujourd'hui) et Schumann. Enfin c'est l'école moderne :C. Franck, Lalo,\nRubinstein, Brahms, Godard. Dans les vivants, Saint-Saëns et Grieg seuls sont\nadmis au programme des études.\nLes sages conseils de M. Lefebvre imposent aux exécutions une grande pureté\nde style et d'ensemble. C'est vraiment une lourde tâche de tempérer l'ardeur\net le feu de cette jeunesse, d'empêcher les pianistes d'abuser de la force et de la\nrapidité, les archets de vibrer plus passionnément que ne le comportent les\nquatuors dans leurs hauteurs sereines. Où la délicatesse est indispensable, c'est\ndans les pièces écrites pour clavecin surtout, le fragile instrument ne pouvant\ndonner ni grande vitesse, ni grande force, tempéré dans son mécanisme comme\ndans son accord (on sait que les mots clavecin bien tempéré s'appliquent seule-\nment au tempérament de l'accord découvert du temps de Bach et qui lui permit\npour la première fois d'écrire dans tous les tons).\nEn résumé, n'avais-je pas raison de dire que la classe d'ensemble instrumen-\ntal est celle dont l'enseignement est le plus musical et le plus élevé, témoignant\nune fois de plus de la valeur de notre grande école si habilement et sagement\ndirigée par M. Théodore Dubois ?\n\nGEORGES PFEIFFER."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c002", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c002", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "66", "page_fin": "69", "image_debut": 2, "image_fin": 5, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.2", "titre_corps": "Beethoven compositeur pour «boîte à musique».", "titre_sommaire": "Beethoven compositeur pour «boîte à musique».", "signature_source": "JEAN CIIANTAVOINE ; L. V. 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M. le Dr Kopfermann, par l'examen critique\ndu texte, a prouvé, à deux reprises, que l'adagio publié par lui avait été écrit par\nBeethoven pour une boîte à musique. La même démonstration de l'éminent\nbibliothécaire vaut pour le Scherzo et pour Y Allegro, dont le texte original est\npublié pour la première fois ci-dessous, avec l'autorisation de MM. Heugel\netCic, éditeurs, propriétaires d'un arrangement à deux et d'un arrangement à\nquatre mains.\nCet allegro, d'un rythme franc, rappelle le style de Haydn : le cahier où il se\ntrouve date cependant de l'année 1799, époque à laquelle Beethoven avait déjà\n\n(1) Die Musik, IIe livraison de mars et ire livraison d'avril 1902, Berlin, Schuster et Lœffler."}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "67", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.3", "debut_caractere": 50, "fin_caractere_exclue": 674, "texte": "composé sa première symphonie, ses huit premières sonates de piano, etc. Ce\npetit morceau n'est assurément qu'un badinage : mais son allure raide et sautil-\nlante, ses sonorités grêles, la monotonie mécanique de son développement ne\nconviennent-elles pas à un automate, et n'y a-t-il pas de l'esprit dans cette com-\nplaisance du génie à l'égard d'un instrument si humble ? Au moins ce rondo\npour boîte à musique mérite-t-il de prendre place parmi les curiosités musi-\ncales, à côté des morceaux que Mozart avait écrits pour des machines analo-\ngues (1).\n\nJEAN CIIANTAVOINE.\n\n(i) Kôchel, Themat. Verzeichniss. nPi 608 et 616."}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "69", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.5", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 49, "texte": "L. V. 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Et cependant c'est un grand artiste, à qui personne ne\npeut être comparé aujourd'hui, ni pour le nombre des instruments dont il sait\ndompter la rebelle nature, ni pour la dextérité de la main, ni surtout pour son\namour de ces vieux bois, de ces claviers jaunis, de ces précieuses marqueteries,\nde ces tables d'harmonie aux formes surannées, d'où s'exhale un parfum péné-\ntrant de musique morte.\nIl habite Bruxelles, et se nomme Frantz Vestibule. J'étais sur le point de quitter\ncette riche et charmante cité, lorsque son existence me fut révélée par le plus\nobligeant, le plus actif et le plus heureux des bibliothécaires musicaux : j'ai\nnommé M. Wotquenne.\n(( Vous partez à une heure ? me dit-il en fermant une de ces partitions iné-\ndites de Gluck dont je ne puis dire ici tout l'intérêt. Nous irons donc au Musée à"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "70", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.6", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 3710, "texte": "11 h. 10, Vous n'aurez qu'un quart d'heure. Mais Frantz s'arrangera. » A l'heure\ndite, Frantz nous attendait à la porte du xMusée instrumental du Conservatoire :\nune longue blouse bleue enveloppait sa robuste stature, et une moustache de\nchanvre était le seul ornement d'un bon visage carré. « En un quart d'heure,\nFrantz. )) Et nous entrâmes. On connaît la richesse des collections de Bruxelles ( 1 ) ;\nmais il faut les avoir vues pour en apprécier la beauté et surtout la bonne dis-\nposition : ce n'est pas, comme dans tel musée rétrospectif, un confus mélange\nde dates et de provenances, de mandolines et de clavecins, de violes et de saxo-\nphones, qui rappelle à la fois batelier d'un peintre et la boutique d'un brocan-\nteur. Les instruments sont rassemblés par familles et par pays, les plus précieux\nexposés dans des vitrines claires, les autres protégés seulement par le respect\ndu public. D'énormes bombardes du moyen âge, ancêtres incommodes de nos\nbassons, nous regardent, sous le jour gris, monter l'escalier : leurs dimensions\nne permettaient pas de les placer ailleurs. Voici, parmi d'autres instruments à\ncordes, la viole de François Ier, un Duiffopruggar authentique; sur le dos, au-\ndessous d'un sujet mythologique, se trouve représenté un plan de Paris avec ses\nrues et ses maisons : ainsi le roi retrouvait, aux heures de loisir, l'image de sa\nbonne ville. Nous admirons les rosaces délicatement ouvragées de clavecins.\n<( Celui-ci marche-t-il ? — Oui, Monsieur Wotquenne )) ; et, se tournant vers\nmoi, Frantz ajoute : (( Tous les instruments qui sont ici peuvent être joués ; il faut\nseulement me prévenir deux ou trois jours à l'avance pour que je les mette en\nétat. » Du clavecin ouvert s'envole, sous les doigts de mon aimable compagnon,\nun essaim de sons bruissants, mais fermes et précis. « Frantz, d'autres jeux. —\n— Voici le pizzicato, Monsieur; — et la sourdine, — et l'accouplement des deux\nclaviers, — et le jeu en octaves, — et le plein jeu. » Le plein jeu est d'une sono-\nrité magnifique, digne de la fugue de Bach en sol mineur que M. Wotquenne y\nesquisse. « Tout à fait le mécanisme de l'orgue », opine Frantz; et je me sou-\nviens de certain clavecin, examiné, à l'issue d'une séance, par quelques mem-\nbres de certain congrès, dont j'étais: personne n'avait pu se reconnaître parmi\nles pédales et les leviers. Plus loin, une régale du moyen âge nous arrête. Frantz\nlève les deux soufflets, et fait les nuances en soulevant de la main le couvercle\nde la boîte; le timbre est joli, un peu plaintif, comme d'un hautbois fané et fati-\ngué. Dans la salle chinoise, Frantz se saisit d'un bizarre paquet de cannes à\npêche en bambou : c'est le ckeng, sorte d'orgue portatif. Un accord d'une pléni-\ntude et d'une pureté surprenantes sort de cet assemblage; pour la mélodie, on\nfait parler à volonté un tuyau ou l'autre en fermant le trou qu'il porte à sa base.\n<( Mais il faut beaucoup de souffle )), fait l'exécutant en reprenant haleine.\n<( Vous allez voir une merveille », continue-t-il; il va chercher, au milieu d'une\nvitrine, un petit chevalet de bois, évidé de tous côtés, plus léger qu'un fétu,\nqu il pose tout au milieu de sa main ; et il contemple avec recueillement ce fruit\nde la patience orientale.\nLes instruments se simplifient de plus en plus, nous arrivons aux peuplades\nsauvages, dont les calebasses et les tams-tams décorent les murs. Voici une\nflûte nasale, que l'on entend à peine, et une autre, munie d'un trou unique dont\nl'obturation fait monter le son, contrairement à tous les usages européens :\n(( C'est que le tube donne alors le son deuxième harmonique », nous explique\n\n(i) Le catalogue a été publié par Mahillon (1893 et"}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "71", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.7", "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1845, "texte": "Frantz. Enfin un chalumeau africain a figuré à l'Exposition de Paiis en 1900\npour sa décoration : sur le pavillon \"on a fixé avec de la poix un coquillage et deux\nboutons de chemise en émail, dont le travail a paru merveilleux ; et cet humble\nessai d'art est si touchant, que nous en restons un moment silencieux.\nIl faut partir. Frantz, avec un bon sourire, se met à ma disposition pour une\nautre visite. Et j'emporte le souvenir, bien précieux et bien rare, d'un homme\nvraiment égal à ses fonctions, d'une existence obscure, mais heureuse et digne :\nau milieu de ses instruments qu'il connaît et qu'il sait manier, cet employé de\nrustique apparence jouit d'une paix de conscience inconnue à bien des digni-\ntaires, car il est éloigné de toute ambition humaine ; et nul rival ne vient lui\ndisputer la place qu'il occupe et lui donner le souci de la défendre. Ses journées,\nremplies de petits travaux manuels, se passent auprès de ses rebecs, de ses\nvioles, de ses luths et de ses clavecins favoris. Il a une solide érudition, acquise\npar l'usage et qu'il ne dissipe pas en vaines écritures, se contentant de savoir\naccorder une épinette ou jouer d'un hautbois barbare. La théorie même de\nl'acoustique ne lui est pas étrangère ; mais il ne dédaigne pas pour cela le balai\nquotidien. Aucune croix ne décorera jamais sa large poitrine, dont le souffle\nsuffit aux huit tuyaux du cheng \\ sa blouse de travail est l'égale des plus hau-\ntaines redingotes. Qu'il ne m'en veuille pas d'ailleurs si je signale aussi indis-\ncrètement sa félicité : la folie humaine est si grande, que je ne risque de lui\nsusciter ainsi ni un envieux, ni un concurrent.\n\nLOUIS LALOY.\n\nL'abondance des matières nous oblige à renvoyer à notre prochain no la suite des\nEtudes d'Esthétique musicale de M. Combarieu ainsi que celle des Exercices d'ana-\nlyse."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c007", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c007", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "69", "page_fin": "71", "image_debut": 5, "image_fin": 7, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.3.1", "titre_corps": "UN ARTISTE INCONNU.", "titre_sommaire": "UN ARTISTE INCONNU.", "signature_source": "LOUIS LALOY", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 5, "page_imprimee": "69", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.5", "debut_caractere": 85, "fin_caractere_exclue": 1589, "texte": "UN ARTISTE INCONNU.\n\nSon nom ne setale pas en lettres géantes sur les colonnes bariolées ; il n'est\njamais venu présenter un plastron irréprochable à la curiosité d'un public; il\nn'a pas, acrobate inquiétant, enlevé àla pointe de l'archet une vertigineuse\nmontée d'arpèges, dans le silence anxieux de la salle; il ne s'est pas modeste-\nment dérobé, tandis que se déchaînait le fracas des applaudissements; il\nignore également tous les artifices de la toilette et les détails de la mise en scène:\nla mèche de cheveux pensive et caressante de l'un, la pâleur distinguée de l'au-\ntre, la denture ivoirine de tel maître du clavier, et les bagues étincelantes de tel\njongleur de chanterelle. 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Un accord d'une pléni-\ntude et d'une pureté surprenantes sort de cet assemblage; pour la mélodie, on\nfait parler à volonté un tuyau ou l'autre en fermant le trou qu'il porte à sa base.\n<( Mais il faut beaucoup de souffle )), fait l'exécutant en reprenant haleine.\n<( Vous allez voir une merveille », continue-t-il; il va chercher, au milieu d'une\nvitrine, un petit chevalet de bois, évidé de tous côtés, plus léger qu'un fétu,\nqu il pose tout au milieu de sa main ; et il contemple avec recueillement ce fruit\nde la patience orientale.\nLes instruments se simplifient de plus en plus, nous arrivons aux peuplades\nsauvages, dont les calebasses et les tams-tams décorent les murs. 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Et j'emporte le souvenir, bien précieux et bien rare, d'un homme\nvraiment égal à ses fonctions, d'une existence obscure, mais heureuse et digne :\nau milieu de ses instruments qu'il connaît et qu'il sait manier, cet employé de\nrustique apparence jouit d'une paix de conscience inconnue à bien des digni-\ntaires, car il est éloigné de toute ambition humaine ; et nul rival ne vient lui\ndisputer la place qu'il occupe et lui donner le souci de la défendre. Ses journées,\nremplies de petits travaux manuels, se passent auprès de ses rebecs, de ses\nvioles, de ses luths et de ses clavecins favoris. Il a une solide érudition, acquise\npar l'usage et qu'il ne dissipe pas en vaines écritures, se contentant de savoir\naccorder une épinette ou jouer d'un hautbois barbare. La théorie même de\nl'acoustique ne lui est pas étrangère ; mais il ne dédaigne pas pour cela le balai\nquotidien. Aucune croix ne décorera jamais sa large poitrine, dont le souffle\nsuffit aux huit tuyaux du cheng \\ sa blouse de travail est l'égale des plus hau-\ntaines redingotes. Qu'il ne m'en veuille pas d'ailleurs si je signale aussi indis-\ncrètement sa félicité : la folie humaine est si grande, que je ne risque de lui\nsusciter ainsi ni un envieux, ni un concurrent.\n\nLOUIS LALOY."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c008", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c008", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "71", "page_fin": "71", "image_debut": 7, "image_fin": 7, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.3.2", "titre_corps": "L'abondance des matières nous oblige à renvoyer à notre prochain no la suite des", "titre_sommaire": "L'abondance des matières nous oblige à renvoyer à notre prochain no la suite des", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 7, "page_imprimee": "71", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.7", "debut_caractere": 1677, "fin_caractere_exclue": 1845, "texte": "L'abondance des matières nous oblige à renvoyer à notre prochain no la suite des\nEtudes d'Esthétique musicale de M. 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S'ils veulent\nbien se reporter à la livraison de juillet 1902, ils y trouveront, sous ce titre :\nLa dédicace des Troyens, lettres inédites de Berlioz, un article dans lequel j'expli-\nquais comment j'avais été amené à faire rechercher les lettres écrites par Berlioz\nà la princesse de Sayn Wittgenstein. La Mara, l'excellent éditeur des lettres\nde Liszt, de Wagner, etc., avait bien voulu s'y prêter obligeamment, et, en\nme communiquant ce qui était spécial à l'objet de mon enquête, me faisait\npart en ces termes de l'importance de la découverte :\n« Je suis en possession des lettres de Berlioz à la princesse Wittgenstein.Elles\nsont au nombre de cinquante-neuf, des années 1852 à 1867, hautement intéres-\nsantes, et j'ai l'intention d'en former un recueil que je publierai en un petit\nvolume chez Breitkopf et Haertel. »\n\n(I) Briefe von HECTOR BERLIOZ, an die Fùrstin Carolyne Sayn-Wittgenstein, herausgegeben von\nLA MARA. Leipzig, Breitkopf et Hsertel, 1902. ...... ~"}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "72", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.8", "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 3436, "texte": "La chose est faite maintenant, et je puis me féliciter en toute connaissance de\ncause du résultat de recherches dont j'avais pris l'initiative, car le petit volume\nqui vient de paraître n'est pas seulement du plus grand intérêt, mais il est en\nmême temps un complément nécessaire à la plus importante des œuvres litté-\nraires de Berlioz, ses Mémoires. L'on sait que ce livre, commencé en 1848, fut,\ndans sa partie principale, achevé en 1854 ; l'auteur y ajouta par la suite une Post-\nface, datée du ier janvier 1865, et Quî ne comprend que deux chapitres. Or, les\nlettres, qui, dans une certaine période, ont un caractère de véritables confidences,\ncomblent cette lacune de la façon la plus heureuse, et forment aux Mémoires de\nBerlioz un supplément d'autant plus précieux qu'ici l'auteur, au lieu d écrire\npour un vague public, se trouvant en communication directe avec sa correspon-\ndante, lui ouvre son âme et lui révèle tous ses secrets. Ce qui fut sa double\npréoccupation durant les dix dernières années de sa vie, la composition des\nTroyens et le renouveau de son amour d'enfant pour la jeune fille deMeylan, est\nici traité avec une ampleur de développement et une effusion de cœur qui nous\nfont entrer bien plus avant dans la connaissance de l'homme et de 1 artiste.\nEt ce nouveau document ne peut que nous le rendre plus sympathique, malgré\nl'amertume habituelle de ses propos, en même temps que plus pitoyables pour\nses malheurs.\nRien ne donnera une meilleure idée de ce recueil que quelques extraits.\nCommençons par quelques notes sur les Troyens.\nLe 17 mai 1856, Berlioz vient de commencer le poème :\n(( Je ne vous dirai pas par quelles phases de découragement, de joie, de\ndégoût, de plaisir, de fureur, j'ai passé successivement pendant ces dix jours.\nJ'ai vingt fois été sur le point de tout jeter au feu et de me vouer pour jamais à\nla vie contemplative. Maintenant, je suis certain de ne plus manquer de courage\npour aller jusqu'au bout ; l'œuvre me tient... Pour la musique,il faudra bien un\nan et demi, je suppute, pour la construire. Ce sera une grande construction :\npuisse-t-elle être faite de briques cuites au feu et non de briques crues, comme\nfurent faits les palais de Ninive. Sans la cuisson, les briques tournent bien vite\nen boue et en poussière. ))\nDu 12 août suivant : « Je ne suis qu'un maraudeur ; je viens de fourrager dans\nle jardin de deux génies (Virgile et Shakespeare), j'y ai fauché une gerbe de\nfleurs, pour en faire une couche à la musique, où Dieu veuille qu'elle ne périsse\npas asphyxiée par les parfums. ))\nIl ne cesse pas de faire le modeste en tant que poète : il traite son œuvre\nlittéraire de (( poésie d'amateur )) (p. 25). Parfois il manifeste de singulières\nintentions : c'est ainsi qu'au dénouement, non content de faire prédire par\nDidon la venue d'Annibal et la gloire de Rome, il voulait aller jusqu'à des allu-\nsions à la domination française en Afrique (pp. 42 et 52) !\nQuant à la musique, voici quelle idée il se fait de la grandeur de la tâche. On\nremarquera au passage l'étrange réflexion relative à Wagner.\nDu 12 août 1856 :\n(( Ce qu'il y a d'immensément difficile là-dedans, c'est de trouver la forme\nmusicale, cette forme sans (1) laquelle la musique n'existe pas ou n'est plus que\nl'esclave humiliée de la parole. 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Je veux bien qu elle ait, s'il se peut, de\nbons vers rangés en bataille, mais il faut qu'elle aille elle-même au feu comme\nNapoléon, qu elle marche au premier rang de la phalange comme Alexandre.\nElle est si puissante qu'elle vaincrait seule en certains cas, et qu'elle a eu mille\nfois le droit de dire comme Médée : « Moi ! c'est assez. »\n(( Trouver le moyen d'être expressif vrai, sans cesser d'être musicien, et don-\nner tout au contraire des moyens nouveaux d'action à la musique, voilà le\nproblème. ))\nEn ce qui concerne le roman d'amour du vieillard de soixante et un ans retrou-\nvant, après quarante-neuf années, celle qu'il avait aimée et qui avait maintenant\nsoixante-sept ans, nous donnerons seulement la citation suivante, dont le senti-\nment à la fois délicat et profond n'a pas besoin qu'on le commente.\nDu 19 octobre 1864 :\n(( Sans doute la grandeur étrange de mes sentiments l'étonné, mais elle les\ncomprend jusqu'à un certain point, et l'idée ne lui est pas venue que je fusse\nfou. Mais quoi ! l'enfant de douze ans qui l'aima si terriblement, n'inspira rien\net ne pouvait rien inspirer à la fille sublime de dix-huit ans qui devinait à peine\nses angoisses. Elle n'a point de souvenirs actifs, elle pense, comme vous, que\nmon imagination fait beaucoup ; et sans doute elle n'ignore pas plus que vous\nque l'imagination c est le faux. Mais je le crois, à son insu peut-être, elle com-\nmence à croire que c'est Vautre qui domine, et que Vautre restera le maître\njusqu'au bout, parce qu'il est le vrai. 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EUGÈNE D'HARCOURT.\n\nDans ce pays d'azur et d'or qui s'appelle Monte-Carlo, il semble qu'on soit\ntransporté en un paradis moderne ; rien n'y manque, pas même la musique. Les\nanges qui président aux destinées de cet Eden avaient choisi pour cette année le\nTasse, opéra de MM. Jules et Pierre Barbier, musique de M.Eugène d'Harcourt.\nLes anges sont éclectiques ; tantôt ils aiment la synvphonie et ses célestes accords,\ntantôt ils préfèrent un opéra qui leur rappelle sans doute le bon vieux temps où\nles anges ne se mêlaient pas aux mortels et où les mortels étaient ravis de toutes\nles musiques, pourvu qu'elles fussent de la musique.\nAussi faut-il livrer à la postérité le nom d'un audacieux qui essaie encore à\nnotre époque de descendre dans l'arène et dire à ses contemporains : « Je vous\napporte la musique d'autrefois ; pour ne pas trop vous dépayser, il y aura çà et"}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "74", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.10", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3047, "texte": "là un petit sacrifice à vos goûts d'aujourd'hui ; mais comme je suis pour la tra-\ndition, je ne romprai pas avec la tradition. )) Et M. d'Harcourt fit comme il le\ndisait : il écrivit un opéra au vrai sens du mot.\nLe sujet du Tasse n'était pas facile à traiter en opéra ; Benjamin Godard s'y\nétait naguère escrimé et n'avait réussi qu'à donner une espèce de biographie\nmusicale. Peut-être n y a-t-il pas autre chose à chercher, puisque feu Jules Bar-\nbier et son fils Pierre Barbier n'ont pas fait autre chose qu'une vie du Tasse\nexprimée en versiculets lyriques se prêtant à de la musique. C'est ainsi que nous\nvoyons naîtie 1 amour du poète pour Eléonore d Este dès la première rencontre\ndes deux héros. Bien entendu cet amour ne va pas tout seul, sans quoi il n'y\nauiait pas d opéra à faire • le 1 asse a un rival dans le comte Molza,qui est ouver-\ntement protégé par le frère de la princesse, le duc Alphonse. Le Tasse, qui est\nd une sensibilité trop grande,croit qu'Eléonore ne l'aime pas et même le trompe ;\nsa tête se perd dans ce conflit, il insulte la malheureuse Eléonore, et on l'enferme\nà Sainte-Anne, un asile de fous, d où il s'enfuit pour aller retrouver sa bien-\naimée mourante. Il arrive à Rome, mais Eléonore est morte, et le Tasse entre au\ncouvent de Saint-Onofrio (avant la première représentation, le Tasse mourait\ndans ce couvent, mais on a supprimé ce dénouement).\nAinsi qu'on le voit, les librettistes ne se sont pas attachés à décrire des\ncaractères, à dégager la psychologie des personnages ; ils ont simplement voulu\ntrouver un lien entre les principales phases de la vie du Tasse.\nM. d'Harcourt a tiré le meilleur parti possible de ce livret qui ne présentait en\nsomme pas d'intrigue, mais qui est un résumé de la vie du poète, un poème his-\ntorique plus qu'un sujet d'opéra. M. d'Harcourt, comme je l'ai dit, a concilié dans\nson opéra l'ancienne musique avec la nouvelle. Sa partition coudoie sans cesse\nles systèmes musicaux éprouvés par cinquante ans de gloire consacrée et la décla-\nmation lyrique de la jeune école. Ainsi il y a un air à variations pour baryton\nqui semble faire une opposition réelle à une scène fort bien traitée, au 4e acte, des\nlamentations du Tasse entrecoupées parles rires des fous. La page capitale est le\nduo de la fin du 3e acte entre le Tasse et Eléonore ; il ne manque pas d'inspira-\ntion.\nFoutes les qualités musicales de M. d'Harcourt ont été rehaussées par une\nmise en scène somptueuse et par une interprétation de splendeur inusitée.\nM1Ie Grandjean, de l'Opéra, fait sonner sa belle voix dans le rôle de la Reine.\nM. Gaston Dubois (le Tasse) se joue à plaisir des casse-cous vocaux dont son\nrôle est hérissé. Noté est superbe de prestance et fait sonner généreusement sa\nvoix si bien timbrée dans un rôle de brigand. Mmes Deschamps-Jehin, Micaëly.,\nMM. Foumets, Delmas, Dupeyron, complètent un ensemble comme aucun\nthéâtie nen peut rêver. L orchestre est excellent sous la direction de M. 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Peut-être n y a-t-il pas autre chose à chercher, puisque feu Jules Bar-\nbier et son fils Pierre Barbier n'ont pas fait autre chose qu'une vie du Tasse\nexprimée en versiculets lyriques se prêtant à de la musique. C'est ainsi que nous\nvoyons naîtie 1 amour du poète pour Eléonore d Este dès la première rencontre\ndes deux héros. Bien entendu cet amour ne va pas tout seul, sans quoi il n'y\nauiait pas d opéra à faire • le 1 asse a un rival dans le comte Molza,qui est ouver-\ntement protégé par le frère de la princesse, le duc Alphonse. Le Tasse, qui est\nd une sensibilité trop grande,croit qu'Eléonore ne l'aime pas et même le trompe ;\nsa tête se perd dans ce conflit, il insulte la malheureuse Eléonore, et on l'enferme\nà Sainte-Anne, un asile de fous, d où il s'enfuit pour aller retrouver sa bien-\naimée mourante. Il arrive à Rome, mais Eléonore est morte, et le Tasse entre au\ncouvent de Saint-Onofrio (avant la première représentation, le Tasse mourait\ndans ce couvent, mais on a supprimé ce dénouement).\nAinsi qu'on le voit, les librettistes ne se sont pas attachés à décrire des\ncaractères, à dégager la psychologie des personnages ; ils ont simplement voulu\ntrouver un lien entre les principales phases de la vie du Tasse.\nM. d'Harcourt a tiré le meilleur parti possible de ce livret qui ne présentait en\nsomme pas d'intrigue, mais qui est un résumé de la vie du poète, un poème his-\ntorique plus qu'un sujet d'opéra. M. d'Harcourt, comme je l'ai dit, a concilié dans\nson opéra l'ancienne musique avec la nouvelle. Sa partition coudoie sans cesse\nles systèmes musicaux éprouvés par cinquante ans de gloire consacrée et la décla-\nmation lyrique de la jeune école. 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Audition de la Symphonie avec chœurs\nde Beethoven. Sans prendre trop au sérieux le programme distribué à l'entrée,\ndisons qu'il s'accompagne d'un commentaire fâcheux. M. Wilder nous révèle\nqu'il a « éclairé d'une lumière subite la pensée de Schiller et illuminé d'un éclat\ninattendu la conception de Beethoven ». L'ode à la joie de Schiller devient, par\nune simple substitution de mots, une ode à la liberté. On nous apprend que la\nsymphonie de Beethoven renfermait un mystère inexpliqué encore et dont nous\naurons désormais la clef. Regrettons que cette traduction médiocre n'ait pas\nmême 1 excuse d être une traduction littérale et s'imagine éclaircir la musique\nqu elle trahit. Quelle singulière audace de travestir aussi légèrement en une can-\ntate à la gloire de Brutus, en une œuvre de polémique, cet hymne sublime à la\njoie, où sonnent les éclats du rire humain et d'une ivresse surhumaine, ce chant\ndivin qui monte et s'épanouit en une allégresse toujours plus haute et plus se-\nîeine! M. Chevillai d n a pas pris avec la pensée de Beethoven les mêmes libertés\nque son traducteur — il en a pris quelques autres. Le finale a été vivement con-\nduit, avec netteté et avec chaleur. Mais, dans l'ensemble, une exécution tou-\njours soignée d ailleurs et correcte, n a pu rendre le mouvement immense et\nmultiple de 1 œuvre. L'allégro, « un poco maestoso », est trop précipité. Le\nscherzo, par contre, est trop lent et trop durement rythmé. Cette interprétation, si\nc en est une, a le tort de sacrifier à une correction uniforme et sans vie les\ncontrastes, les brusqueries, voire les disparates de l'œuvre."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c022", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c022", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "79", "page_fin": "79", "image_debut": 15, "image_fin": 15, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.7.5", "titre_corps": "8 février. — CONCERT WEINGARTNER.", "titre_sommaire": "8 février. — CONCERT WEINGARTNER.", "signature_source": "R. R", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 15, "page_imprimee": "79", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.15", "debut_caractere": 2243, "fin_caractere_exclue": 3288, "texte": "8 février. — CONCERT WEINGARTNER.\nR. R.\n—- Enthousiasme moins grand qu'aux\npiécédents voyages du célèbre capelhneisier. Le choix de son programme a\ncl ailleurs été moins heureux. Son tempérament volontaire, intelligent et raide,\nexcelle surtout à diriger les œuvres d'un caractère dramatique ; et rien ne vaut\npour mon goût ses interprétations des ouvertures de Gluck. Mais, des sym-\nphonies de Beethoven, la Pastorale est peut-être celle qui lui convient le moins ;\net, médiocrement secondé par un orchestre que ses mouvements semblaient\nétonner un peu, il en a mal rendu la poésie sereine. — Trois mélodies de\nM. Weingartnei, chantées par Mme Raunay, et une Fantaisie symphonique de\nM. Chevillard, qui est curieusement écrite, n'ont pas conquis le public. —\nM. Weingartner n'a donné toute sa mesure que dans le Mazeppa de Liszt, qui\nne manque pas de grandeur, de vulgarité, de vérité, de convention, d'inspira-\ntion et de niaiserie. On y voit Liszt tout entier: un homme qui eut du génie,\nmais qui n eut pas le courage de le défendre du monde."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c023", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c023", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "79", "page_fin": "80", "image_debut": 15, "image_fin": 16, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.7.6", "titre_corps": "*5 février. 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Guy Ropartz,la Légende de sainte Elisabeth deFr. Liszt (première audition).\n—Le 17 février, M. Raymond Marthe donnait un concert à la salle Pleyeh\navec le concours de MmeS Monteux-Barrière et Max, de MM. Levadé, Brun et\nMonteux. M. Marthe est un excellent professeur et un virtuose accompli, et\nmieux qu'un virtuose : un musicien intelligent et sérieux, qui dédaigne les vains\nattendrissements où se complaisent trop de violoncellistes.\nLe 3e trio de Schumann a été joué dans un sentiment profond et recueilli,\nle Concerto de Lalo avec une émotion plus expansive. Les tours de force de\nla sonate de Haydn, transcrite par Piatti, n'ont pas empêché une exquise\nélégance. Et le quatuor de Fauré, d'une mélancolie si délicate, a été admirable-\nment rendu. Ce fut un très beau concert.\n—Le 19 février, Mlle Paule Bernard, élève de M. André Wormser, a fait en-\ntendre, à la salle Lemoine, la Sonate en ré mineur de Schumann et diverses\nœuvres de Bach, Liszt, Scarlatti, Chopin, et de son maître. Mlle Bernard ale jeu\nvigoureux et sûr, et doit donner d'excellentes leçons."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c024", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c024", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "80", "page_fin": "80", "image_debut": 16, "image_fin": 16, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.8", "titre_corps": "Notes bibliographiques. MUSIQUE RUSSE.", "titre_sommaire": "Notes bibliographiques. 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En attendant des adaptations que nous voulons\nespérer prochaines, on peut en étudier l'histoire dans les 6 partitions suivantes :\nGLINKA, La Vie pour le Tsar (Ivan Soussanine), représenté pour la première\nfois le 9 décembre 1836 à Pétersbourg, avec un succès triomphal : c'est le pre-\nmier essai d'opéra russe (partition française chez Durdilly).\nSEROW, La Force maligne ( Vrajia silo), œuvre posthume, représentée l'année\nmême delà mort de l'auteur (1871).\nDARGOMIJSKY, Le Convive de pierre (Kamennyi Gost), œuvre posthume égale-\nment, orchestrée par Rimsky-Korsakov et représentée en 1872.\nMOUSSORGSKY, Boris Godounov, représenté en 1874 (Bessel, éditeur),\nRIMSKY-KORSAKOV, Sniegourotchka (diminutif de Sniegourka, Fée des Neiges),\n1882 (Bessel, éditeur).\nBORODINE, Le Prince Igor, terminé par Glazounow et Rimsky-Korsakov, 1890,\n(Bélaiev, éditeur).\nOn voit que plusieurs de ces opéras ont été pieusement recueillis et mis au\npoint après la mort du compositeur : on sait en effet quelle étroite amitié unit\nles maîtres russes.\nNous devons tous ces renseignements à l'extrême obligeance de M. Alfred\nBruneau, 1 homme de France qui connaît le mieux aujourd'hui la musique\nrusse."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c025", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c025", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "80", "page_fin": "80", "image_debut": 16, "image_fin": 16, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.8.1", "titre_corps": "La Russie a aujourd'hui une école de musique originale et forte, que nous", "titre_sommaire": "La Russie a aujourd'hui une école de musique originale et forte, que nous", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 16, "page_imprimee": "80", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.16", "debut_caractere": 1203, "fin_caractere_exclue": 2952, "texte": "La Russie a aujourd'hui une école de musique originale et forte, que nous\ncommençons à bien connaître ; il suffit de citer des noms comme ceux de Bala-\nkirev, Dargomijsky, Rimsky-Korsakov ou Moussorgsky, pour que le souve-\nnir de telle oeuvre symphonique aux rythmes captivants, aux sonorités neuves,\ns'éveille en notre esprit. 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Je n'ai pas encore vu Mme Ryszczewska.\nMme Delphine Potocka, que j'aime énormément, vous le savez, devait venir avec\nelle chez moi, mais elle est partie pour Nice il y a quelques jours. Avant son\ndépart j'ai joué chez moi, pour elle, ma sonate (i) avec Franchomme. J'avais\naussi le même soir le prince et la princesse Czartoryski et la princesse de Wur-\ntemberg (2) ainsi que Mme S [and] ;il faisait une agréable chaleur ce soir-là chez\nmoi.\nEn ce moment Franch[omme] m'apporte une loge pour le concert de demain\nau Conservatoire ; il fait saluer les Iedrzeïewicz. Pauvre ami ! ses trois enfants\nsont gravement malades de la rougeole. Voilà une misère qui ne peut pas\nm'atteindre. Nowak[owski] est peut-être déjà de retour chez vous. Franchomme,\nqui le rencontrait souvent chez moi, le tenait pour un franc imbécile, depuis le\njour où il refusa d'assister à une soirée chez Legouvé, où il aurait pu rencontrer\nune foule de savants du monde entier, voir de près et entendre Lablache et bien\nd'autres. Ce Nowak est un très honnête homme, mais quel franc nigaud ! En\nvoici un exemple. Il avait une lettre pour Janin ; quelques jours avant son dé-\npart il m'en parle ; je lui dis qu'il est trop tard, mais le soir même je le conduis\nchez Gavard, où était Janin; je veux le présenter, il ne veut pas. Quelques jours\naprès il vient chez moi, et me dit qu'il a remis la lettre à Janin, que celui-ci\nécrira sur lui un article ; mais il ajoute que Janin me fait prier de lui écrire ce\nqu'il doit insérer sur ses compositions, et de le lui envoyer le jour même avant\n4 heures. Je ne pouvais rien comprendre à tout cela. Je demande à Nowak avec\nqui il a été chez Janin. Il me répond qu'il y a été avec le rédacteur du Courrier,\nl'ami intime de Janin. Comme je connais le rédacteur en chef du Courrier,Du-\nrieu, je lui demande si c'est celui-là : (( Non, me dit-il, c'est un autre nom, que\nje n'ai jamais de ma vie entendu. )) Quant à moi, je pense que c'est peut-être un\nami intime de Janin ; je dis donc à Nowak de venir le lendemain matin chez\nmoi et que nous irons ensemble chez Janin pour savoir de lui ce qu'il me veut. Je\nme fais conduire le lendemain chez Janin, qui me reçoit le mieux du monde, lui\net sa femme, et je prends pour prétexte que je suis venu le remercier de la bonne\nréception qu'il a faite à mon compatriote. A cela il m'avoue avoir dit à Nowak :\nqu'zm petit mot de Chopin suffirait pour le recommander à lui, — et imaginez-\nvous, ajouta-t-il, il se fait présenter par un imbécile dont je ne sais même pas le nom ;\ndonc cet ami intime était celui dont Janin ne connaissait pas le nom ! Nous avons\nri tous les deux du bon Nowak, et dans ce petit mot qu'on lui demandait de moi,\nil avait vu tout un article. Le brave homme ne comprend pas un mot de français,\nexcepté : garçon, café, bougie, cocher, dîner, jolie mademoiselle, bon musique.\nComme Cichocki avec son petit poêle, lui aussi a passé son temps ici avec je ne\nsais quel meuble ; vers la fin je devais l'envoyer chercher pour le voir. Grâce\nà mon intervention on imprime à Paris ses études, qui me sont dédiées. Cette\npublication est tout au monde pour lui, et il est content d'être imprimé. Il est\ntrop vieux pour apprendre quelque chose de nouveau, ou pour mettre de l'ordre\ndans ses idées. Il est bon ; ce qu'il mord, il le mange ; je l'aime tel qu'il est, et\n\n(1) C'est la sonate pour piano et violoncelle dont il a déjà été question.\n(2) La princesse de Wurtemberg, née princesse Czartoryska."}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "82", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.18", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3838, "texte": "aussi parce que c'est une très ancienne connaissance. Pourtant j'oubliais qu'il y\na encore chez nous beaucoup de gens comme lui qui vivent sans savoir comment,\nni pourquoi, ni de quoi. Nowak nous aime tous comme il peut, aussi lui suis-je\nvenu en aide comme j'ai pu. J'ai souvent frappé à cette âme, mais il n'y avait\npersonne, et sa perruque (celle que Durand lui a faite) recouvre un grand vide ;\nil le sait et le sent lui-même ; mais aussi où et comment a-t-il été élevé ? J'exi-\ngeais trop de lui, car je ne pouvais le séparer de votre souvenir. Il m'a rendu\nles Chansons populaires de Kolberg \\i) ; ses intentions sont bonnes, ses épaules\ntrop étroites. Souvent, en voyant de pareilles choses, je pense qu'il vaudrait\nmieux ne rien faire, car un travail si pénible rend la tâche plus difficile au génie\nqui, un jour, débrouillera la vérité ; et jusqu'à ce que ce moment arrive, toutes\nces beautés seront fardées, auront des nez artificiels et des jambes coupées, ou\nmarcheront sur des échasses et seront la risée de tous ceux qui les regarderont\nde trop près.\nJe vous ai raconté un tas de choses inutiles, mais il y a huit jours de cela.\nAujourd'hui me voilà de nouveau seul à Paris. Hier, Mme S)andj est partie avec\nSolange, cette cousine, vous savez, et Luce ; puis trois jours encore se sont\nécoulés. J'ai déjà reçu hier une lettre de la campagne; ils sont tous bien portants\net gais, mais ils ont de la pluie, comme nous ici. L'Exposition annuelle des ta-\nbleaux et de la sculpture est ouverte depuis quelques semaines, mais il n'y a rien\nde très important fait par les maîtres connus ; cependant de nouveaux talents\ntrès réels se sont révélés, ce sont : d'abord un sculpteur, qui expose depuis deux\nans à peine, il s'appelle Clésinger (2) ; puis le peintre Couture, dont 1 immense\ntableau, représentant un festin à Rome, à l'époque de la décadence, attire l'at-\ntention universelle. Retenez bien le nom du sculpteur : je vous en parlerai, je\ncrois, souvent, car il a été présenté à Mme S and avant son départ et a fait son\nbuste, ainsi que celui de Solange ; tout le monde les admire énormément ; ils\nseront sans doute exposés l'année prochaine.\nVoici la quatrième fois aujourd'hui que je reprends ma lettre ; nous sommes\nle 15 avril, et je ne sais si je la terminerai, parce que je dois aller tantôt chez\nScheffer, où je pose pour mon portrait (3), et donner cinq leçons. Je vous ai parlé\nde l'Exposition, maintenant venons-en à la musique. Le Christophe Colomb\nde David a eu presque autant de succès jusqu'à présent que le Désert. Je ne\n1 ai pas encoie entendu, quoiqu il ait eu trois représentations, et rien ne m'y\nattire. Un de ces petits jeunes gens qui cherchent encore leurs mots disait •' on a\ncrié bis, on a crié ter (terre). La quatrième partie, qui renferme les chants indiens,\nest tiès belle, dit-on. Vieuxtemps adonné hier son second concert ; je n'ai pu y\naller, mais Franchomme vient de me dire qu'il a admirablement joué et que son\nnouveau concerto est superbe. Vieuxtemps est venu chez moi avant-hier avec sa\nfemme, je lui ai joué pour la première fois. Hier, chez les Léo, après dîner.\n\n(1) Ose ai Kolbeig, Chansons populaires polonaises, publiées à Posen, par Zupanski ; elles\nrenferment à peu près 100 chansons des différentes contrées de la Pologne, pour lesquelles Kol-\nberg a composé lui-même l'accompagnement.\n(2) Clésingei épousa la même année Solange, fille de Mme Sand. Ce fut lui qui sculpta le monu-\nment de Chopin au Père-Lachaise.\n(3) porti ait, peint pai Ary Scheffer, devint après la mort de Chopin la propriété de sa sœur,\nIsabelle Barcinska ; il fut biûlé avec beaucoup d autres souvenirs, lors du pillage du palais\nZamoysky. Heureusement il est resté de ce portrait une copie due au pinceau de Stanislas Stattler;\nelle se trouve à Cracovie, au musée Czartoryski."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "83", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.19", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3840, "texte": "on m'a placé à une table pour me montrer l'album d'un peintre qui a voyagé\n16 ans en Amérique, et je n'ai pu m'en arracher. Quelles admirables choses!\nMais il y en avait trop à la fois ; sans cela je serais allé au concert de Vieuxtemps.\nPour demain on promet aux Italiens un théâtre espagnol. Une troupe espagnole\nest arrivée et doit jouer aujourd'hui à la cour. La reine douairière d'Espagne,\nChristine, est ici. Aujourd'hui, avant les Espagnols, MIle Rachel va jouer àla\ncour Atlialie, dans laquelle elle est, dit-on, merveilleuse ; je ne l'ai pas encore\nvue. On donne Atlialie avec les chœurs de Gossec. Gossec était un compositeur\nfrançais connu et estimé à la fin du siècle dernier. Dans les derniers temps on a\njoué comme finale dans les chœurs A Atlialie les magnifiques chœurs de la\nCréation du monde, de Haydn. Gossec, entendant un jour ces chœurs [c'était\nil y a 34 ans, il était donc bien vieux alors), dit dans toute sa naïveté : « je n'ai\naucun souvenir d'avoir écrit cela. )) On le crut facilement.\nJ'envoie à Louise une petite lettre de Mlie de Rozières, mais aucune de\nMme S[and], elle se pressait trop à partir. Je viens encore de recevoir des nou-\nvelles cle Nohant : on se porte bien et on change de nouveau l'arrangement de\nla maison ; on aime à changer, à arranger. Luce, qui était partie d'ici avec eux,\na été renvoyée dès son arrivée, d'après ce qu'on m'écrit, de sorte qu'il ne reste\nplus un seul des anciens serviteurs que les Iedrzeïewicz ont vus. Le vieux jar-\ndinier qui, pendant quarante ans, a servi la famille, puis Françoise, qui y est\nrestée 18 ans, et maintenant Luce, qui y est née et qui a été portée au baptême\navec Solange, dans le même berceau : tous sont restés jusqu'au moment où est\nentrée clans la maison cette cousine qui compte sur Maurice, tandis que celui-ci\nprofite d'elle. Que ceci reste entre nous.\nIl est II heures. MlIe de Rozières vient de venir, elle se chauffe devant la che-\nminée et s'étonne que ma lettre ne soit pas encore partie. Elle gémit sur la\nvieillesse de sa lettre et veut en écrire une autre. Encore une fois j'ai été dérangé\nen écrivant, et la journée est passée. Donc hier j'ai été chez Scheffer, d'où j'ai\nfait une visite à Delacroix ; en revanche j'ai donné moins de leçons. Pour le\ndîner je n'ai pas voulu m'habiller; le soir j'ai préludé et chantonné des chansons\nvistuliennes. Je me suis réveillé ce matin à 7 heures ; mon élève Gutmann est\nvenu me demander de ne pas oublier sa soirée d'aujourd'hui ; Durand est venu\naussi et on a apporté le chocolat. Mon chocolat me vient de Bordeaux, où on le\nfait exprès pour moi, sans aucun arôme, dans une maison privée, chez une cou-\nsine de mes charmantes élèves, qui me nourrit de ce chocolat.\nNous avons encore eu ce matin une petite gelée, par bonheur très petite et\nprobablement peu nuisible pour les récoltes, dont on espère beaucoup cette\nannée. Le blé est extrêmement cher, comme vous savez, et il y a une grande\nmisère, malgré l'inépuisable charité. Mme S andj, comme vous avez pu le re-\nmarquer, fait beaucoup de bien dans le village et dans les environs, et c'est une\ndes dix causes pour lesquelles, sans compter le mariage rompu de sa fille, elle a,\ncet hiver, quitté sitôt la ville. Son dernier ouvrage publié est Lucrezia Flo-\nriani (1). Dans quatre mois la Presse publiera son nouveau roman intitulé\n\n(1) Dans le roman Lucrezia Floriani, G. Sand peint le prince Charles, auquel elle prête beau-\ncoup des traits du caractère de Chopin. Il paraît qu'elle voulut de cette manière faire compren-\ndre à Chopin que des relations avec un homme dont la santé était détruite devenaient un fardeau\npour elle, et qu'elle serait bien aise qu'il donnât sa démission G. Sand nie énergiquement, dans\nÏHistoire de ma vie: avoir voulu peindre Chopin dans le prince Charles. Cependant, Liszt et"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "84", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.20", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3688, "texte": "(jusqu'à présent) Piccinino, ce qui signifie (( petit )). L'action se passe en Si-\ncile. Il y a là beaucoup de belles choses. Je ne doute pas qu'il plaise mieux\nà Louise que Lucrèce, qui a excité ici moins d'enthousiasme que les autres.\nPiccinino est un sobriquet donné à un bandit de Sicile, à cause de sa taille. Ce\nroman renferme de beaux caractères de femmes et d'hommes, beaucoup de\nnaturel et de poésie ; je me rappelle avec quel plaisir j'en ai écouté la lecture.\nMaintenant encore mon hôtesse écrit quelque chose de nouveau, mais à Paris\nelle n'a pas eu un moment de tranquillité.\nTrois jours encore viennent de s'écouler, nous voilà au 18. Hier j'ai dû donner\nsept leçons, quelques-unes à des personnes sur le point de partir. Le soir, au lieu\nde m'habiller et de me faire conduire au faubourg Saint-Germain, je suis allé\navec Alkan (1) voir Arnal au Vaudeville, dans la nouvelle pièce de M. Duvert :\n« Ce que femme veut Arnal, amusant comme toujours, raconte au public\nles aventures qui lui sont arrivées dans le train, pour n'avoir pu en descendre\ndans un pressant besoin jusqu'à Orléans. 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Je n'ai pas encore vu Mme Ryszczewska.\nMme Delphine Potocka, que j'aime énormément, vous le savez, devait venir avec\nelle chez moi, mais elle est partie pour Nice il y a quelques jours. Avant son\ndépart j'ai joué chez moi, pour elle, ma sonate (i) avec Franchomme. J'avais\naussi le même soir le prince et la princesse Czartoryski et la princesse de Wur-\ntemberg (2) ainsi que Mme S [and] ;il faisait une agréable chaleur ce soir-là chez\nmoi.\nEn ce moment Franch[omme] m'apporte une loge pour le concert de demain\nau Conservatoire ; il fait saluer les Iedrzeïewicz. Pauvre ami ! ses trois enfants\nsont gravement malades de la rougeole. Voilà une misère qui ne peut pas\nm'atteindre. Nowak[owski] est peut-être déjà de retour chez vous. Franchomme,\nqui le rencontrait souvent chez moi, le tenait pour un franc imbécile, depuis le\njour où il refusa d'assister à une soirée chez Legouvé, où il aurait pu rencontrer\nune foule de savants du monde entier, voir de près et entendre Lablache et bien\nd'autres. Ce Nowak est un très honnête homme, mais quel franc nigaud ! En\nvoici un exemple. Il avait une lettre pour Janin ; quelques jours avant son dé-\npart il m'en parle ; je lui dis qu'il est trop tard, mais le soir même je le conduis\nchez Gavard, où était Janin; je veux le présenter, il ne veut pas. Quelques jours\naprès il vient chez moi, et me dit qu'il a remis la lettre à Janin, que celui-ci\nécrira sur lui un article ; mais il ajoute que Janin me fait prier de lui écrire ce\nqu'il doit insérer sur ses compositions, et de le lui envoyer le jour même avant\n4 heures. Je ne pouvais rien comprendre à tout cela. Je demande à Nowak avec\nqui il a été chez Janin. Il me répond qu'il y a été avec le rédacteur du Courrier,\nl'ami intime de Janin. Comme je connais le rédacteur en chef du Courrier,Du-\nrieu, je lui demande si c'est celui-là : (( Non, me dit-il, c'est un autre nom, que\nje n'ai jamais de ma vie entendu. )) Quant à moi, je pense que c'est peut-être un\nami intime de Janin ; je dis donc à Nowak de venir le lendemain matin chez\nmoi et que nous irons ensemble chez Janin pour savoir de lui ce qu'il me veut. Je\nme fais conduire le lendemain chez Janin, qui me reçoit le mieux du monde, lui\net sa femme, et je prends pour prétexte que je suis venu le remercier de la bonne\nréception qu'il a faite à mon compatriote. A cela il m'avoue avoir dit à Nowak :\nqu'zm petit mot de Chopin suffirait pour le recommander à lui, — et imaginez-\nvous, ajouta-t-il, il se fait présenter par un imbécile dont je ne sais même pas le nom ;\ndonc cet ami intime était celui dont Janin ne connaissait pas le nom ! Nous avons\nri tous les deux du bon Nowak, et dans ce petit mot qu'on lui demandait de moi,\nil avait vu tout un article. Le brave homme ne comprend pas un mot de français,\nexcepté : garçon, café, bougie, cocher, dîner, jolie mademoiselle, bon musique.\nComme Cichocki avec son petit poêle, lui aussi a passé son temps ici avec je ne\nsais quel meuble ; vers la fin je devais l'envoyer chercher pour le voir. Grâce\nà mon intervention on imprime à Paris ses études, qui me sont dédiées. Cette\npublication est tout au monde pour lui, et il est content d'être imprimé. Il est\ntrop vieux pour apprendre quelque chose de nouveau, ou pour mettre de l'ordre\ndans ses idées. Il est bon ; ce qu'il mord, il le mange ; je l'aime tel qu'il est, et\n\n(1) C'est la sonate pour piano et violoncelle dont il a déjà été question.\n(2) La princesse de Wurtemberg, née princesse Czartoryska."}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "82", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.18", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3838, "texte": "aussi parce que c'est une très ancienne connaissance. Pourtant j'oubliais qu'il y\na encore chez nous beaucoup de gens comme lui qui vivent sans savoir comment,\nni pourquoi, ni de quoi. Nowak nous aime tous comme il peut, aussi lui suis-je\nvenu en aide comme j'ai pu. J'ai souvent frappé à cette âme, mais il n'y avait\npersonne, et sa perruque (celle que Durand lui a faite) recouvre un grand vide ;\nil le sait et le sent lui-même ; mais aussi où et comment a-t-il été élevé ? J'exi-\ngeais trop de lui, car je ne pouvais le séparer de votre souvenir. Il m'a rendu\nles Chansons populaires de Kolberg \\i) ; ses intentions sont bonnes, ses épaules\ntrop étroites. Souvent, en voyant de pareilles choses, je pense qu'il vaudrait\nmieux ne rien faire, car un travail si pénible rend la tâche plus difficile au génie\nqui, un jour, débrouillera la vérité ; et jusqu'à ce que ce moment arrive, toutes\nces beautés seront fardées, auront des nez artificiels et des jambes coupées, ou\nmarcheront sur des échasses et seront la risée de tous ceux qui les regarderont\nde trop près.\nJe vous ai raconté un tas de choses inutiles, mais il y a huit jours de cela.\nAujourd'hui me voilà de nouveau seul à Paris. Hier, Mme S)andj est partie avec\nSolange, cette cousine, vous savez, et Luce ; puis trois jours encore se sont\nécoulés. J'ai déjà reçu hier une lettre de la campagne; ils sont tous bien portants\net gais, mais ils ont de la pluie, comme nous ici. L'Exposition annuelle des ta-\nbleaux et de la sculpture est ouverte depuis quelques semaines, mais il n'y a rien\nde très important fait par les maîtres connus ; cependant de nouveaux talents\ntrès réels se sont révélés, ce sont : d'abord un sculpteur, qui expose depuis deux\nans à peine, il s'appelle Clésinger (2) ; puis le peintre Couture, dont 1 immense\ntableau, représentant un festin à Rome, à l'époque de la décadence, attire l'at-\ntention universelle. Retenez bien le nom du sculpteur : je vous en parlerai, je\ncrois, souvent, car il a été présenté à Mme S and avant son départ et a fait son\nbuste, ainsi que celui de Solange ; tout le monde les admire énormément ; ils\nseront sans doute exposés l'année prochaine.\nVoici la quatrième fois aujourd'hui que je reprends ma lettre ; nous sommes\nle 15 avril, et je ne sais si je la terminerai, parce que je dois aller tantôt chez\nScheffer, où je pose pour mon portrait (3), et donner cinq leçons. Je vous ai parlé\nde l'Exposition, maintenant venons-en à la musique. Le Christophe Colomb\nde David a eu presque autant de succès jusqu'à présent que le Désert. Je ne\n1 ai pas encoie entendu, quoiqu il ait eu trois représentations, et rien ne m'y\nattire. Un de ces petits jeunes gens qui cherchent encore leurs mots disait •' on a\ncrié bis, on a crié ter (terre). La quatrième partie, qui renferme les chants indiens,\nest tiès belle, dit-on. Vieuxtemps adonné hier son second concert ; je n'ai pu y\naller, mais Franchomme vient de me dire qu'il a admirablement joué et que son\nnouveau concerto est superbe. Vieuxtemps est venu chez moi avant-hier avec sa\nfemme, je lui ai joué pour la première fois. Hier, chez les Léo, après dîner.\n\n(1) Ose ai Kolbeig, Chansons populaires polonaises, publiées à Posen, par Zupanski ; elles\nrenferment à peu près 100 chansons des différentes contrées de la Pologne, pour lesquelles Kol-\nberg a composé lui-même l'accompagnement.\n(2) Clésingei épousa la même année Solange, fille de Mme Sand. Ce fut lui qui sculpta le monu-\nment de Chopin au Père-Lachaise.\n(3) porti ait, peint pai Ary Scheffer, devint après la mort de Chopin la propriété de sa sœur,\nIsabelle Barcinska ; il fut biûlé avec beaucoup d autres souvenirs, lors du pillage du palais\nZamoysky. Heureusement il est resté de ce portrait une copie due au pinceau de Stanislas Stattler;\nelle se trouve à Cracovie, au musée Czartoryski."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "83", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.19", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3840, "texte": "on m'a placé à une table pour me montrer l'album d'un peintre qui a voyagé\n16 ans en Amérique, et je n'ai pu m'en arracher. Quelles admirables choses!\nMais il y en avait trop à la fois ; sans cela je serais allé au concert de Vieuxtemps.\nPour demain on promet aux Italiens un théâtre espagnol. Une troupe espagnole\nest arrivée et doit jouer aujourd'hui à la cour. La reine douairière d'Espagne,\nChristine, est ici. Aujourd'hui, avant les Espagnols, MIle Rachel va jouer àla\ncour Atlialie, dans laquelle elle est, dit-on, merveilleuse ; je ne l'ai pas encore\nvue. On donne Atlialie avec les chœurs de Gossec. Gossec était un compositeur\nfrançais connu et estimé à la fin du siècle dernier. Dans les derniers temps on a\njoué comme finale dans les chœurs A Atlialie les magnifiques chœurs de la\nCréation du monde, de Haydn. Gossec, entendant un jour ces chœurs [c'était\nil y a 34 ans, il était donc bien vieux alors), dit dans toute sa naïveté : « je n'ai\naucun souvenir d'avoir écrit cela. )) On le crut facilement.\nJ'envoie à Louise une petite lettre de Mlie de Rozières, mais aucune de\nMme S[and], elle se pressait trop à partir. Je viens encore de recevoir des nou-\nvelles cle Nohant : on se porte bien et on change de nouveau l'arrangement de\nla maison ; on aime à changer, à arranger. Luce, qui était partie d'ici avec eux,\na été renvoyée dès son arrivée, d'après ce qu'on m'écrit, de sorte qu'il ne reste\nplus un seul des anciens serviteurs que les Iedrzeïewicz ont vus. Le vieux jar-\ndinier qui, pendant quarante ans, a servi la famille, puis Françoise, qui y est\nrestée 18 ans, et maintenant Luce, qui y est née et qui a été portée au baptême\navec Solange, dans le même berceau : tous sont restés jusqu'au moment où est\nentrée clans la maison cette cousine qui compte sur Maurice, tandis que celui-ci\nprofite d'elle. Que ceci reste entre nous.\nIl est II heures. MlIe de Rozières vient de venir, elle se chauffe devant la che-\nminée et s'étonne que ma lettre ne soit pas encore partie. Elle gémit sur la\nvieillesse de sa lettre et veut en écrire une autre. Encore une fois j'ai été dérangé\nen écrivant, et la journée est passée. Donc hier j'ai été chez Scheffer, d'où j'ai\nfait une visite à Delacroix ; en revanche j'ai donné moins de leçons. Pour le\ndîner je n'ai pas voulu m'habiller; le soir j'ai préludé et chantonné des chansons\nvistuliennes. Je me suis réveillé ce matin à 7 heures ; mon élève Gutmann est\nvenu me demander de ne pas oublier sa soirée d'aujourd'hui ; Durand est venu\naussi et on a apporté le chocolat. Mon chocolat me vient de Bordeaux, où on le\nfait exprès pour moi, sans aucun arôme, dans une maison privée, chez une cou-\nsine de mes charmantes élèves, qui me nourrit de ce chocolat.\nNous avons encore eu ce matin une petite gelée, par bonheur très petite et\nprobablement peu nuisible pour les récoltes, dont on espère beaucoup cette\nannée. Le blé est extrêmement cher, comme vous savez, et il y a une grande\nmisère, malgré l'inépuisable charité. Mme S andj, comme vous avez pu le re-\nmarquer, fait beaucoup de bien dans le village et dans les environs, et c'est une\ndes dix causes pour lesquelles, sans compter le mariage rompu de sa fille, elle a,\ncet hiver, quitté sitôt la ville. Son dernier ouvrage publié est Lucrezia Flo-\nriani (1). Dans quatre mois la Presse publiera son nouveau roman intitulé\n\n(1) Dans le roman Lucrezia Floriani, G. Sand peint le prince Charles, auquel elle prête beau-\ncoup des traits du caractère de Chopin. Il paraît qu'elle voulut de cette manière faire compren-\ndre à Chopin que des relations avec un homme dont la santé était détruite devenaient un fardeau\npour elle, et qu'elle serait bien aise qu'il donnât sa démission G. Sand nie énergiquement, dans\nÏHistoire de ma vie: avoir voulu peindre Chopin dans le prince Charles. Cependant, Liszt et"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "84", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.20", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3688, "texte": "(jusqu'à présent) Piccinino, ce qui signifie (( petit )). L'action se passe en Si-\ncile. Il y a là beaucoup de belles choses. 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Il n'y a pas là un seul mot indécent,\ntout le monde comprend, et on rit à se tordre. Une fois, clit-il, on s'arrêta et il\nvoulut descendre; mais on lui dit qu'on s'arrêtait « pour prendre de Veau pour la\nmachine, et cela n était pas son affaire du tout )), et ainsi de suite.\nNous voici au 19. Hier j'ai été interrompu par une lettre de Nohant.\nMme S[andj m'écrivait qu'elle arrivera àla fin du mois prochain et qu'il faudra\nl'attendre. Probablement l'affaire du mariage de Sol avance, mais non plus avec\ncelui dont je vous ai parlé. Que Dieu leur accorde tous ses dons. Dans cette\ndernière lettre ils étaient tous d'excellente humeur, j'ai donc bon espoir. Si\nquelqu'un est digne de bonheur, c'est bien Mrne S[ancl]. En ce moment Tur-\nczynowicz m'apporte les chants religieux de Stefani (2), mais je ne peux le voir\navant son départ, vu qu'il part aujourd'hui. Je lui ai envoyé un mot de remer-\nciement qu'il m'a demandé par écrit. 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S. — Jean m'a écrit qu'il est bien portant, mais, mais ! Qu'il pense sérieu-\nsement à se mettre à l'ouvrage, et à ne compter que sur ses forces. J'oublie\nbeaucoup de choses qui pourraient vous intéresser, et j'en écris qui sont peu\nintéressantes; mais pardonnez-moi, je n'ai pas toujours la tête également dispo-\nsée ; je suis décidé à envoyer aujourd'hui cette lettre éternelle, contentez-vous\ndonc de la nouvelle que je suis bien portant et que le soleil luit pour la première\nfois depuis 8 jours."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c028", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c028", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "85", "page_fin": "87", "image_debut": 21, "image_fin": 23, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.9.2", "titre_corps": "LETTRE X", "titre_sommaire": "LETTRE X", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 21, "page_imprimee": "85", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.21", "debut_caractere": 536, "fin_caractere_exclue": 544, "texte": "LETTRE X"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c029", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c029", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "85", "page_fin": "87", "image_debut": 21, "image_fin": 23, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.9.2.1", "titre_corps": "A Louise !", "titre_sommaire": "A Louise !", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 21, "page_imprimee": "85", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.21", "debut_caractere": 546, "fin_caractere_exclue": 2803, "texte": "A Louise !\nUne de mes anciennes lettres commencée et non brûlée.\n[Paris] jour de Noël, 1847.\nMES ENFANTS BIEN-AIMÉS,\nJe ne vous ai pas répondu immédiatement parce que je suis horriblement\noccupé. Du reste, M,le de Rozières vous a répondu aussitôt pour vous dire que\nje me porte bien et que j'ai de la besogne jusqu'aux oreilles. Je vous remercie\npour le petit buste de mon filleul. Il a une physionomie géniale, mais celui qui\nl'a fait est sans doute très ordinaire, et il a, malgré lui, laissé son cachet sur\nl'œuvre. Je vous ai envoyé par le chambellan Walewski un petit (( Ladys Com-\npanion )) pour Louise, il est offert par ma bonne Ecossaise (1). Maintenant je\nvous expédie, par la voie ordinaire, des gravures de nouvel an. Gavard m'a\ndonné pour Louise des dessins dont la moitié, depuis longtemps, attend chez\nmoi l'occasion d'être envoyée. Je les porterai moi-même un jour. Que Louise le\nremercie si elle veut. De plus j'ai, pour elle aussi le Bosphore et Y Histoire de\nParis ; pour Isabelle, l'Irlande, Rome et la France ; Paul et Virginie pour la\npetite Louisette ; pour Calasante les Gentilshommes et les Madeleines, et pour\nBartek les Professeurs. C'est pour s'amuser. J ai passé la vigile d'avant-hier\nde la manière la plus prosaïque, mais j'ai pensé à vous tous. A vous mes meil-\nleurs souhaits comme chaque année !\nLaure est ici, je la vois souvent ; elle a vieilli, vous la trouveriez meilleure\nmaintenant. Elle partira cette semaine pour Dresde. Il m'est agréable de parler\nd'elle avec vous; elle vous aime sincèrement. J'ai fait connaissance de la fille de\nla princesse Michel et de son mari. Je donne des leçons à Mme Calergi ; en\nvérité elle joue admirablement et, sous tous les rapports, a un immense succès\ndans le grand monde parisien. Sol est chez son père, en Gascogne. Elle a vu\nsa mère en passant. Elle a été à Nohant avec les Duvernet, mais sa mère 1 a\nfroidement reçue, et lui a dit que si elle se séparait de son mari, elle pourrait\nrevenir à Nohant. Sol a vu sa chambre nuptiale transformée en théâtre, son\nboudoir en garde-robe d'acteurs, et elle m'écrit que sa mère ne lui a parlé que\nd'affaires pécuniaires. Son frère s'amusait avec son chien, et tout ce qu'il a\n\n(1) Chopin fait allusion à son élève miss Jane W. Stirling."}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "86", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.22", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3791, "texte": "trouvé à lui dire, c'est : Veux-tu manger quelque chose ? Elle n'a vu ni la cousine,\nni les autres ; en un mot ses deux visites n'ont abouti à rien, je dis : « ses deux\nvisites )), car le lendemain, à peine était-elle partie qu'elle revint, mais elle fut\nreçue encore plus froidement. Cependant sa mère lui a dit de lui écrire ce qu'elle\npense faire. Maintenant la mère paraît plus fâchée contre son gendre que contre\nsa fille, quoique dans sa fameuse lettre elle m'ait écrit que son gendre n'est pas\nméchant, que c'est sa fille qui le rend ainsi. On pourrait croire qu'elle a voulu\nse débarrasser en une fois de sa fille et de moi, parce que nous étions incom-\nmodes. Elle sera en correspondance avec sa fille : ainsi son cœur maternel, qui ne\npeut complètement se passer de nouvelles de son enfant, sera pour un moment\napaisé et sa conscience étouffée. Elle pensera être juste et me proclamera son\nennemi, parce que j'ai pris le parti de son gendre qu'elle ne tolère pas, unique-\nment parce qu'il a épousé sa fille ; tandis que moi je me suis opposé à ce ma-\nriage tant que j'ai pu. Singulière créature avec toute son intelligence! Une fré-\nnésie la prend, et elle brouille sa vie, elle brouille l'existence de sa fille. Avec\nson fils aussi, cela finira mal, je le prédis et je l'affirme. Elle voudrait pour son\nexcuse trouver des torts à ceux qui lui veulent du bien, qui croient en elle, qui ne\nlui ont jamais fait de grossièretés, et qu'elle ne peut souffrir auprès d'elle parce\nqu'ils sont le miroir de sa conscience. C'est pourquoi elle ne m'a plus écrit un\nseul mot ; c'est pourquoi elle ne viendra pas cet hiver à Paris ; c'est pour cela\naussi qu'elle n'a pas dit un mot à sa fille. Je ne regrette pas de l'avoir aidée à\nsupporter les huit années les plus délicates de sa vie, celles où sa fille grandis-\nsait, celles où elle élevait son fils; je ne regrette pas tout ce que j'ai souffert,\nmais je regrette que sa fille, cette plante si parfaitement soignée, abritée contre\ntant d'orages, ait été brisée dans les mains maternelles par une imprudence et\nune légèreté que l'on pourrait passer à une femme de vingt ans, mais non à\nune femme de quarante. Ce qui a été et n'est plus ne s'inscrit pas dans les an-\nnales. Quand plus tard elle plongera dans son passé, Mme S. ne pourra retrouver\ndans son âme qu'un bon souvenir de moi. Pour le moment elle est dans le plus\nétrange paroxysme de maternité, jouant le rôle d'une mère plus juste et plus par-\nfaite qu'elle ne l'est réellement, et c'est une fièvre contre laquelle il n'y a pas de\nremède, surtout quand elle s'empare d'une tête exaltée qui se laisse aller sur un\nsol mouvant ( 1 ).\nDu reste, les cyprès aussi ont leurs caprices (2). En attendant, notre hiver n'est\npas très dur. Il y a beaucoup de grippes ; quant à moi, j ai assez de ma toux\nordinaire, je ne crains pas la grippe, comme vous le choléra. Je respire de temps\nà autre mes flacons homéopathiques, je donne beaucoup de leçons à la maison,\net je me tiens comme je peux.\nChaque jour je veux écrire, et cette lettre, commencée l'année dernière, je\nl'achève le 6 janvier 1848. Hier Laure est partie pour Dresde. Sa sœur utérine\népouse M. Olizar. Avant son départ nous sommes allés dîner ensemble.\nMme Ryszczewska, que j'aime aussi beaucoup, était avec nous. Tous ces vieux\nsont meilleurs que quand ils étaient jeunes. Je ne sais si je vous ai dit que le\nbon Albert père [Grzymalaj a fait de grandes pertes pécuniaires, a eu de grands\n\n(1) Ce qui précède, ainsi que la seconde partie de la lettre'suivante, est de première importance\nbiographique, puisque nous apprenons directement ici, de la bouche de Chopin lui-même, les\ncirconstances de sa rupture avec G. Sand.\n(2) Dans ce dicton les mots cyprès et caprices riment ensemble en polonais."}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "87", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.23", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 2038, "texte": "désagréments et en aura encore, parce que l'homme qui possédait toute sa con-\nfiance, dont l'habileté était connue et appréciée de tous les banquiers consultés\net de tous les gens du métier, l'a trompé et a pris la fuite. Peu à peu tout s'6-\nclaircit ; Grzymala est pur comme l'ambre et souffre tout le premier; ceux qui\navaient des actions dans cette même entreprise supporteront des pertes moindres\nqu'on ne l'avait cru d'abord. Cette entreprise c'est l'Entrepôt du chemin de fer\ndu Nord. C'est là qu'on garde les marchandises, qu'ensuite on expédie à droite et\nà gauche. C'est une bonne et honnête affaire, seulement l'individu qui était à la\ntête de l'administration a signé frauduleusement pour des sommes auxquelles il\nn'avait aucun droit, et, comme il ne pouvait les rembourser, il a dû s'enfuir et\nlaisser tous les embarras sur la tête de notre bon Albert, qui s'en est déjà tiré\nen partie, mais non encore complètement. Je vous écris tout ceci pour que vous\nne croyiez pas aux méchants bruits qui pourraient arriver jusqu'à vous : les gens\ncharitables ne manquent pas en ce monde.\nDans les Débats paraît un nouveau roman de Mme S[and], dans le genre des\nnouvelles berrichonnes, comme la Mare au diable, qui commence admirable-\nment ; il s'appelle : François le Champi. On appelle (( Champi )) au village les\nbâtards, que d'ordinaire on donne à élever à des femmes pauvres, payées par\nles hôpitaux. On parle aussi de ses Mémoires ; mais, dans une lettre à Mme Mar-\nliani (1), Mme S. écrivait que ce seraient plutôt les pensées qu'elle a eues jusqu'à\nprésent sur l'art, la littérature, etc., et non ce qu'on entend généralement par\nMémoires. En effet, il est trop tôt pour cela, car la chère Mnl3 S. aura encore\nbeaucoup d'aventures dans sa vie avant de vieillir, il lui arrivera encore beau-\ncoup de belles choses, et de vilaines aussi. Mme Obreskow est ici, elle me parle\nbeaucoup de ma petite maman chaque fois que nous sommes ensemble, et je lui\nai promis d'aller chaque semaine dîner chez elle."}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "87", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.23", "debut_caractere": 2854, "fin_caractere_exclue": 2923, "texte": "(1) Mme Marliani, femme du consul d'Espagne à Paris, amie de G. 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La Galerie de Versailles est offerte à Louise\npar Gavard. Il y a six mois déjà que le commencement devait partir par occasion,\nmais renvoyé, il reste chez moi ; quant à celui qui vient d être envoyé, c est la\nsuite, je ne sais combien il y en a.\nNe compte pas les dents du cheval qu'on t7a offert (2). Gavard m'a remis la\nchose empaquetée sans que je l'aie vue, et je l'ai expédiée par mon libraire ; je\nn'ai pas envoyé le commencement parce qu'il n'était pas empaqueté et qu'il était\nun peu sali pour avoir traîné dans mes tiroirs. Je ne vous enverrai plus de\nlivres par cet imbécile, puisque Spies est mort. Quant au reste, c'est exact. Je\nn'ai pas eu le temps de signer le Bosphore pour toi, Louise. Je n'ai non plus"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "87", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.23", "debut_caractere": 2925, "fin_caractere_exclue": 2947, "texte": "(2) Proverbe polonais."}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "88", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.24", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3583, "texte": "le temps de demander à Gavard ce qui manque, et ce qui n'y était pas, et Frank,\nà qui je l'ai confié, ne peut non plus le savoir, puisque je le lui ai remis empa-\nqueté comme Gavard me l'avait envoyé. Il faudrait questionner Gavard là-des-\nsus, et lui son apprenti, etc. Tout cela n'en vaut pas la peine, d'autant plus que\nc'est un cadeau. Si pourtant il le faut absolument, ce sera pour la prochaine\nlettre.\nQuant à moi, je me porte aussi bien que je peux. Pleyel, Perthuis, Léo,\nAlbrecht, m'ont engagé à donner un concert. Depuis huit jours toutes les places\nsont prises. Je le donnerai dans la salle Pleyel, le 16 de ce mois. Il n'y a que 300\nbillets à 20 francs. J'aurai tout le beau monde parisien. Le roi, la reine, le duc\nd'Orléans, le duc de Montpensier, ont fait prendre chacun dix places, quoiqu'ils\nsoient en deuil et qu'aucun d'eux ne puisse venir. On s'inscrit pour un second concert\nque probablement je ne donnerai pas, car le premier m'ennuie déjà, Mme S[and]\nest toujours à la campagne avec Borie(i), son fils, Lambert et Augustine, qu'on\nmarie certainement, à ce qu'il paraît, à un certain professeur de dessin de la\npetite ville de Tulle, un ami âtBorie. Elle ne m'a plus écrit un seul mot, ni moi\nà elle. Elle a ordonné au propriétaire de louer son appartement de Paris. Sol\nm'écrit qu'elle est chez son père Dudevant, en Gascogne. Son mari est ici, il\ntermine ses marbres pour l'Exposition qui aura lieu au mars. Sol a été malade\nchez son père. Ils n'ont pas d'argent, il vaut donc mieux que Sol passe l'hiver\ndans un beau climat. Mais la pauvre s'ennuie. Belle lune de miel ! En attendant,\nla mère écrit de beaux feuilletons dans les Débats. Elle joue la comédie à la\ncampagne, dans la chambre nuptiale de sa fille ; elle s'oublie, s'étourdit comme\nelle peut, et ne s'éveillera que quand le cœur lui fera trop mal, ce cœur en ce mo-\nment accablé par la tête. J'ai fait ma croix là-dessus. Que Dieu la protège, si elle\nne sait pas discerner le véritable attachement de la flatterie. Du reste, c'est peut-\nêtre à moi seul que les autres paraissent des flatteurs, tandis que son bonheur\nest effectivement là où je ne l'aperçois pas. Ses amis et ses voisins longtemps\nn'ont rien compris à ce qui s'est passé là ces derniers temps, mais ils s'y sont\nprobablement déjà habitués. Enfin personne ne pourra jamais suivre les traces\nd'une âme tellement capricieuse. Huit années d'une vie rangée, c'était trop.\nDieu a permis que ce fussent les années où les enfants grandissaient, et si ce\nn'eût été moi, je ne sais depuis combien de temps les enfants seraient avec leur\npère et non plus avec elle. Et Maurice, à la première bonne occasion, s'enfuira\nchez son père. Mais peut-être sont-ce là les conditions de son existence, de son\ntalent d'écrivain, de son bonheur ? Que cela ne te tourmente pas, c'est si loin\ndéjà ! Le temps est un grand médecin. Jusqu'à présent je n'en suis pas encore\nremis. C'est pour cela que je ne vous écris pas ; tout ce que je commence, je le\nbrûle. Faut écrire ! et pourquoi ? Ne vaut-il pas mieux ne pas écrire du tout ?\nMais il y asi longtemps que nous ne nous sommes vus sans aucune bataille,\nsans aucune scène! Et je ne pouvais aller chez elle, ayant pour condition de\ngarder le silence sur sa fille. La fille, au moment de se rendre chez son père,\na vu sa mère qui l'a reçue froidement, et qui n'a pas voulu voir son gendre.\nMais enfin Mme S. entretient au moins une froide correspondance avec sa fille,\ncela me réjouit, car quelque lien existe encore entre la mère et la fille.\n\n(1) Victor Borie, journaliste."}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "89", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.25", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 186, "texte": "P. S. — Je vous envoie cette lettre afin que vous sachiez que je me porte bien,\net ce qui est arrivé avec les livres.\nJ'envoie cette lettre à de Rozières."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c032", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c032", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "89", "page_fin": "89", "image_debut": 25, "image_fin": 25, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.9.4", "titre_corps": "LETTRE XII", "titre_sommaire": "LETTRE XII", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 25, "page_imprimee": "89", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.25", "debut_caractere": 188, "fin_caractere_exclue": 198, "texte": "LETTRE XII"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c033", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c033", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "89", "page_fin": "89", "image_debut": 25, "image_fin": 25, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.9.4.1", "titre_corps": "A tous mes chers aimés !", "titre_sommaire": "A tous mes chers aimés !", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 25, "page_imprimee": "89", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.25", "debut_caractere": 200, "fin_caractere_exclue": 2956, "texte": "A tous mes chers aimés !\n[Paris] vendredi, 11 février 1848.\nMES BIEN CHÉRIS,\nIl y a longtemps que je ne vous ai écrit, voici pourquoi : plus je tarde, plus les\nsujets abondent, et il yen a tant et tant, que toute cette masse se réduit enfin à\nrien du tout. C'est pour cela aussi que je ne vous écris que quelques mots afin\nde vous dire que je me porte bien et que j'ai reçu votre lettre. J'ai eu la grippe\ncomme tout le monde ici, et si je vous écris peu de chose aujourd'hui, c'est\nparce que ma pensée est occupée de mon concert, qui doit avoir lieu le 16 de ce\nmois. Mes amis sont venus un matin et m'ont dit que je devais donner un\nconcert, que je n'aurais à me tourmenter de rien, seulement m'asseoir et jouer.\nDepuis huit jours tous les billets sont pris, et tous sont à20 francs. Le public s'in-\nscrit pour un second concert (auquel je ne pense pas). La cour a désiré quarante\nbillets, et pourtant les journaux ont écrit que peut-être je donnerais un concert,\net aussitôt de Brest, de Nantes on a écrit à mon éditeur pour qu'il retienne des\nplaces. Un tel empressement m'étonne et je dois aujourd'hui me mettre à jouer,\nne fût-ce que par acquit de conscience, car je joue moins bien qu'autrefois. Je\njouerai (comme curiosité) le triode Mozart avec Franchomme et Allard. Il n'y\naura ni programmes, ni billets gratis. Le salon est confortablement arrangé\net peut contenir 300 personnes. Pleyel plaisante toujours de ma sottise, et pour\nm'encourager à ce concert, il fera orner de fleurs les escaliers. Je serai comme\nchez moi et mes yeux ne rencontreront, pour ainsi dire, que des visages connus.\nJ'ai déjà ici le piano sur lequel je dois jouer. Hier j'ai signé et fait emballer un\ntrès beau piano Pleyel pour Mme Adam Potocka (née Branicka), de Cracovie.\nj'ai reçu enfin, je ne sais par qui, la couverture que vous avez laite et que tout le\nmonde admire. Je vous en remercie, mes bien-aimés. Chez vous il fait froid, et\nici les gelées ont cessé, mais il y a eu un temps où la Seine était gelée. Wernik\ntravaille très bien, dites-le à sa mère. Nowakowski m'a écrit, mais je n'ai rien à\nlui répondre. Je donne beaucoup de leçons. Je suis accablé d'ouvrage de tous\ncôtés et avec cela je ne fais rien. Jeannot m'a écrit une bonne lettre, il s'informe\nsurtout de Antek Bartolo. Il a traversé une fameuse école de misère, et adû\npasser par cet alambic nécessaire pour devenir un homme ; je voudrais le voir\nici. Si vous partez, je me remuerai aussi, car je doute que je puisse digérer un\nnouvel été à Paris, comme l'été dernier. Si Dieu nous donne la santé, nous nous\nreverrons, et nous causerons, et nous nous embrasserons ! Après le concert\nje vous en dirai davantage. Méry n'est plus là pour vous écrire àma place.\nJe vous embrasse de tout cœur.\nA tous !"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c034", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c034", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "90", "page_fin": "98", "image_debut": 26, "image_fin": 34, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.9.5", "titre_corps": "LETTRE XIII.", "titre_sommaire": "LETTRE XIII.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 26, "page_imprimee": "90", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.26", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 41, "texte": "LETTRE XIII."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c035", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c035", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "90", "page_fin": "98", "image_debut": 26, "image_fin": 34, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.9.5.1", "titre_corps": "Madame,", "titre_sommaire": "Madame,", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 26, "page_imprimee": "90", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.26", "debut_caractere": 43, "fin_caractere_exclue": 2696, "texte": "Madame,\nMadame Chopin,\nà Varsovie,\npar Berlin (Pologne).\nRue Nowy-Swiat, dans la maison de J.-B. Barcinski, à côté de celle de Bentkowski, non loin\nde la rue Warecka.\n(timbres : « Paris, 23 août 48 »\net « Varsovie, 29-8 »)\nI Cette lettre se compose de trois feuilles de papier ornées de vues d'Edimbourg.]\n19 août 1848.\nMES TRÈS CHERS ET TRÈS AIMÉS,\nJe vous remercie pour votre bonne lettre qui m'est parvenue à Londres il y a\nune dizaine de jours. Je suis resté trois mois à Londres, j'étais assez bien portant.\nJ'y ai donné, avec succès et sans grand bruit, deux concerts-matinées ; l'un chez\nMme Sartoris, l'autre chez lord Falmouth. Mrae Sartoris, née Fanny Kemble, est\nla fille, jeune encore, d'un célèbre acteur anglais ; elle est elle-même une célèbre\ncantatrice, qui n'a paru que deux années sur la scène, et s'est mariée avec\nM. Sartoris, homme du monde fort riche. Elle a été adoptée par toute la haute\nsociété londonienne, fréquente partout et tous fréquentent chez elle. C'est une\nconnaissance que j'ai faite à Paris. Lord Falmouth, grand amateur de musique,\nrichard, célibataire, grand seigneur, m'a offert, pour mon concert, son hôtel de\nSaint-James Square. Il a été très aimable pour moi. On pourrait lui faire l'aumône\nde deux liards dans la rue, et à la maison il a une quantité de laquais mieux\nhabillés que lui. J'ai connu sa nièce à Paris, mais cen'est qu'au concert à Lon-\ndres que je l'ai revue. A un de mes concerts Mario a chanté 3 fois et j'ai joué\n4 fois ; au second Mme Viardot a aussi chanté 3 fois, et j'ai joué 4 fois, ce qui a\nbeaucoup plu aux Anglais, qui ne connaissent pas nos concerts courts et expédi-\ntifs ; ils n aiment que les concerts très longs, aux énormes programmes de vingt\nnuméros. Je vous envoie quelques mots de 1' , journal estimé parmi\nles artistes. Je n'en ai pas d'autres; du reste, que vous importent ceux où quel-\nqu un vient dire : C'est bien ! — Que Antek vous traduise ce journal.\nJ'ai limité le nombre des auditeurs à deux cents chez lord Falmfouth i, et à\ncent cinquante chez Mn,e Sartoris, ce qui m'a rapporté, tous frais déduits, le\nbillet étant à une guinée, près de 300 guinées. Londres est extrêmement cher\npendant la saison ; le logement seul, tout dénudé (il est vrai que j'avais un sa-\nlon très grand et fort élevé où se trouvaient trois pianos à queue, l'un qui m'a-\nvait été envoyé par Pleyel, l'autre qu Erard m'avait préparé, et le troisième\nprêté par Broadwood), le logement seul, dis-je, m'a coûté 80 livres, parce qu'il\navait de grands et superbes escaliers et une entrée magnifique sur la rue Dover\nStreet, près de Piccadilly. Comptez maintenant la voiture, le domestique : tout"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "91", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.27", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3779, "texte": "coûte énormément, de sorte que si je n'avais eu chez moi quelques leçons par\njour à une guinée, je ne sais pas ce que je serais devenu. J'ai, eu quelques soi-\nrées magnifiques dès mon arrivée, et je ne sais si je vous ai écrit que la duchesse\nde Sutherland a eu une fois chez elle, à dîner et à la soirée, la reine et plus de\n80 personnes du plus grand monde londonien. Outre le prince de Prusse (qui\nétait à la veille de son départ) et la famille royale, il n'y avait que des grands\nseigneurs comme le vieux Wellington et beaucoup d'autres du même genre. La\nduchesse m'a présenté à la reine, qui a été très aimable et m'a deux fois adressé\nla parole. Le prince Albert s'est approché du piano. Tous m'ont dit que ce sont\nlà de rares faveurs. Parmi les Italiens qui ce soir-là ont aussi chanté, il y avait\nMario, Lablache et Tambourini. Pas de cantatrices. Je voudrais vous décrire\nle palais de la duchesse de Sutherland, mais je ne le puis. Tous ceux qui l'ont\nvu disent que la reine d'Angleterre n'a pas d'habitation pareille. Tous les palais\nroyaux et les anciens castels sont splendides, mais non ornés avec tant de goût\net d'élégance que Stajford House (ainsi s'appelle le palais de la duchesse de\nSutherland), voisin du palais de Saint-James comme chez nous la Blacha (1).\nLes escaliers, par exemple, sont célèbres par leur splendeur; ils ne sont ni dans\nun vestibule, ni dans une antichambre, mais au milieu des appartements comme\ndans quelque immense salon orné des plus admirables peintures et statues :\nvéritable galerie de tableaux, tentures, tapisseries aux sujets merveilleux, aux\nperspectives les plus parfaites. Aussi fallait-il voir sur ces escaliers la reine dans\nune lumière éblouissante entourée de tous ces diamants, ces rubans, czs jarretiè-\nres, descendant avec la plus parfaite élégance, conversant,s'arrêtant sur les diffé-\nrents paliers où, de chaque point, il y avait quelque chose d'autre à admirer. En\nvérité il est regrettable qu'un Paul Véronèse n'ait pu voir un spectacle semblable\npour laisser un chef-d'œuvre de plus. Après cette soirée chez la duchesse de\nSuthberland , on m'a dit que je jouerais chez la reine ; mais pourquoi n'y ai-je\npas joué, je n'en sais rien, sans doute parce que je n'ai fait aucune démarche\npour cela, et ici on doit faire des démarches pour tout, il y a une si grande\naffluence de choses. Non seulement je n'ai fait aucun effort, mais je ne suis même\npas allé rendre une visite au directeur de l'orchestre delà cour, à celui qui orga-\nnise les concerts de la reine, et est chef d'orchestre de la Société philharmoni-\nque. (Le premier concert d'ici équivaut à un concert du Conservatoire de Paris.)\nLa Société philharmonique m'a offert de jouer dans sa salle ; c'était une grande\nfaveur, ou plutôt une grande distinction, car chaque artiste nouveau venu im-\nplore cette grâce, et ni Kalkbj rennerj cette année, ni Hallé n'y ont joué malgré\ntoutes les peines qu'ils se sont données ; mais moi j'ai refusé, ce qui, parmi cer-\ntains musiciens, a fait un très mauvais effet, surtout parmi les directeurs. J ai\nrefusé, d'abord parce que je n'étais pas très bien portant, c'est la cause que j'ai\ndonnée, et elle était vraie ; ensuite parce qu'il m'aurait fallu jouer un de mes\nconcertos avec orchestre, alors que ces messieurs ne font qu'une répétition et\nencore une répétition publique, à laquelle on peut assister avec des billets non\npayants. Comment était-il possible de jouer et de répéter? Nous aurions certai-\nnement mal joué. Quoiqu'on connaisse ici, dit-on, mes concertos, et que la pia-\nniste anglaise Mme Dulcken, une célébrité (mais !), en ait joué un l'année der-\n\n[i) La (( Blacha », ancien palais, à Varsovie, du prince Joseph Poniatowski. Ce palais était\ncontigu au palais royal,"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "92", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.28", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3804, "texte": "nière. Donc j'ai fait remercier la Société philharmonique. Un journal me l'a pris\nen mauvaise part, mais cela ne fait rien. Après mes matinées, beaucoup de\njournaux ont écrit de bons articles, à l'exception du Times, dans lequel écrit un\ncertain Davison, créature de feu Mendelssohn ; ce personnage ne me connaît pas\net s'imagine, à ce qu'on m'a dit, que je suis un antagoniste de Mendelssohn.\nTout cela ne me fait aucun tort. Vous voyez seulement qu'en ce monde les\nhommes sont toujours portés à dire autre chose que la vérité. Mais revenons à\nla société londonienne. Le prix de mes concerts à Londres était de 20 livres,mais\nje n'ai eu que trois soirées pareilles. La deuxième a eu lieu chez le marquis de\nDouglas, fils delà duchesse de Hamilton, que j'ai connue autrefois à Paris. La\njeune marquise est princesse de Baden, elle me présenta à la duchesse de Cam-\nbridge, tante de la reine, qui ensuite, chaque fois que je la rencontrais, parlait\nbeaucoup avec moi; puis à la duchesse de Weimar, douairière non régnante.\nIl y avait aussi là le prince de Messe, et un choix des plus grandes dames de\nLondres, telles que : lady Jocelyn, une des plus célèbres beautés de la capitale ;\nlady Lincoln, sœur du marquis de Douglas ; lady Granville (jeune), lady Cado-\ngan, mon ancienne élève, aujourd'hui dame de compagnie de la duchesse de\nCambridge; les diplomates, parmi lesquels quelques Allemands que j'ai revus\ndernièrement à Londres, mais que j'ai connus autrefois à Paris. Ma troisième\napparition payée, ou plutôt la première dans l'ordre des choses, eut lieu chez\nlady Gainsborough, ancienne dame d'honneur de la reine, qui avait réuni chez\nelle la crème du monde aristocratique anglais. Vous savez qu'ils vivent tous de\nnoms et de grandeurs. Lady Dower, nièce de la duchesse de Sutherjdandj, la\nduchesse d'Argyll, lady Stanley, dont la fille, mon élève à Paris, est aujourd'hui\ndame d'honneur de la reine. Pourquoi vous citer encore tous ces vains noms?\nJ'ai connu beaucoup de grand monde, entre autres la duchesse de Sommerset;\nle duc est le premier prince d'Angleterre; quant à la duchesse, dans les grandes\noccasions, par exemple au couronnement, elle vient immédiatement après la\nreine. Lady Ailesbury, lady Peel, lady Gordon, lacly Parke ; parmi les hommes\nde lettres, Carlisle, Rogers, le vieux et très célèbre poète, ami fort estimé de\nByron; Dickens; Hogarth, ami de cœur de Walter Scott, qui a écrit sur moi un\ntrès bel article dans le Daily News, à propos démon deuxième concert, etc., etc.\nParmi les curiosités, il faut citer aussi lady Byron, avec laquelle, soi-disant, je\nsympathise beaucoup ; nous parlons ensemble sans presque nous entendre, elle\nen anglais, moi en français. Je comprends qu'elle ait ennuyé Byron. Sa fille,\nlady Lovelace (elle passe pour une beauté; est aussi une étrange personne. Mais\nimaginez-vous que j'ai eu le plaisir de trouver ici lady Shelburne, autrefois\nMlle de Flahault, mon élève devenue la belle-fille de lord Lansdowne, président du\nconseil des ministres, qui lui-même aime beaucoup la musique et donne chaque\nsaison chez lui de grands concerts vocaux. Lady Combermeere est aussi une\ndes dames qui furent aimables pour moi. Avant mon départ, j'ai été chez elle à\nune soirée où il y avait les ducs et duchesses de Cambridge et de Wellington, le\nduc ou plutôt le comte de Montemolin, fils de Don Carlos, prétendant espagnol.\nParmi les personnes que j'ai connues, les plus curieuses sont : lady Norton, cé-\nlèbre par sa beauté et son procès avec son mari (Barcinski la connaît, je pense);\nelle est la fille de Sheridan, une dame très aimée ; lady Blessington, dont la fille\na épousé le comte d'Orsay, boute-en-train du monde fashionable, mais que sa\nfemme a enfin quitté. Le comte d'Orsay a été très aimable pour moi, je lui ai"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "93", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.29", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3882, "texte": "apporté une lettre de sa soeur, la duchesse de Grammont. Il est lui-même artiste\net fait de très belles sculptures, des statues ; il peint et dessine. Parmi ses beaux\nbustes il y a celui de la marquise de Douro, femme du fils Wellington, pour\nlequel j'avais aussi une lettre. La marquise de Douro est une des beautés de Lon-\ndres Parmi les personnes les plus aimables, j'ai connu ici une très bonne per-\nsonne, Mme Milner Gibson, dont le mari a été ministre il y a quelques années ;\nlady Molesworth, qui, de même, a été très aimable pour moi. Je ne puis omettre\nAgathe Bruce, fille de lady Elgin et dame d'honneur de la duchesse de Kent,\nmère delà reine. Elle est très bonne, très aimable et très polie ; c'est aussi une\nconnaissance de Paris. Il m'est difficile de vous citer tout, mais je ne puis ou-\nblier Mme Grote que j'ai également connue à Paris, chez Mme Marliani.Mme Grote\nest la femme d'un membre du parlement. C'est une personne très intelligente,\nqui s'est lancée à protéger Jenny Lind avec laquelle elle m'a fait faire connais-\nsance. Une fois elle nous a invités tous les deux seuls, et de 9 h. à ih. du matin\nnous n'avons pas quitté le piano. La reine, rentrée en ville après des manifes-\ntations hostiles de l'opposition, devait paraître pour la première fois au grand\nopéra, afin de se montrer au public, et clans la représentation choisie (la Som-\nnambule) Mlle Lind devait faire sa première apparition ; aussi grand tumulte!\non s'arrachait les billets ; la veille de la représentation le prix des chaises monta\nà 3 guinées. Je ne savais rien de tout cela, car jevenais d'arriver, et le jour même\nquelqu'un me dit que si je connaissais Mme Grote, elle pourrait me venir en\naide, que non seulement elle possédait sa propre loge, mais encore qu'elle con-\nnaissait beaucoup de monde. J'allai lui faire visite et aussitôt elle m'invita dans\nla loge. J'en fus fort satisfait, parce que je n'avais encore vu ni la reine, ni\nJenny Lind, ni ce magnifique théâtre theatre). Mais la loge de Mme Grote\nétait au ier, et vous savez que je perds la respiration quand je dois monter des\nescaliers ; voilà que, à peine de retour à la maison, je trouve, de la part du di-\nrecteur, M. Lumley, un billet pour la meilleure chaise, avec des compliments de\nMlle Lind et de Mme Grote. La représentation fut des plus brillantes; la reine\nreçut plus d'applaudissements que Jenny Lind : on chanta le God save, toute la\nsalle debout, y compris Wellington et toutes les grandeurs d'ici. C'était une\nchose imposante à voir que tous ces égards et ce respect réels pour le trône, la\nloi et l'ordre ; l'enthousiasme ne pouvait se calmer. Lind a assisté à mon\nconcert ! ! ! ce qui est d'une grande importance pour les imbéciles, car elle ne\npeut se montrer nulle part sans que toutes les lorgnettes soient braquées sur\nelle ; quant à elle, quoiqu'elle ne chante nulle part, pas même dans la haute so-\nciété en dehors de l'opéra, elle eût chanté pour moi, comme Mme Grote me l'a\naffirmé; mais l'idée ne m'est pas venue de l'en prier, malgré toute sa bonté et les\nexcellents rapports qui nous lient. Il y a encore en elle quelque chose qui la\ndistingue des autres, on pourrait appeler cela la corde Scandinave. C'est une\nautre nature que celle du Midi, comme Mrae Viardot, par exemple. Elle n'est pas\njolie, mais aimable chez elle, et sur la scène elle ne me plaît pas toujours ; mais\ndans la Somnambule, depuis le milieu du 2e acte elle est absolument belle sous\ntous, tous les rapports, comme actrice et cantatrice. Jeûnai pas vu la Malibran,\nmais je doute qu'elle saisisse ce rôle d'une manière plus touchante. Dans d'au-\ntres rôles Mlie Lind est moins bien ; pour moi ce qu'elle chante le mieux, ce sont\nles chansons suédoises, comme Mme Viardot les chansons espagnoles. On dit\nqu'elle épouse le frère de Mme Grote, mais je sais positivement qu'il n'en est rien ;"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "94", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.30", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3756, "texte": "on dit même qu'elle est mariée secrètement, c'est faux, son fiancé l'attend en\nSuède. Mme Grote est une très bonne personne, quoique très radicale et origi-\nnale. Elle reçoit chez elle quantité de curieux personnages, et des ducs, et des\nlords, et des savants : en un mot, les curiosités de tous les mondes. Elle parle\nd'une voix de basse et ne mâche pas la vérité ; à quelqu'un qui n'était pas de son\navis on demanda :(( Comment trouvez-vous Mme Grote? —Je la trouve grotes-\nque, )) répondit-il. Cependant elle a bon cœur et m'en a donné des preuves : elle\nm'a invité chez elle àla campagne avec Mlle Lind et Mme Sartoris, mais je n'ai\npu accepter.\nUne personne que j'ai aussi beaucoup aimée, c'est Mme Sartoris (Fanny\nKemble). Elle me connaît depuis longtemps, et, dans les soirées où elle reçoit\ntoute la société de Londres, jamais elle ne m'a prié de jouer quand elle savait\nque cela ne me serait pas agréable. Elle chante parfaitement elle-même, et son\nesprit est parfait également. Elle a deux enfants jolis comme des anges, elle-\nmême a été très jolie, mais aujourd hui elle a pris de l'embonpoint et n'a conservé\nque la beauté de sa tête, qui ressemble àun camée. Avec Mme Sartoris je suis à\nmon aise ; elle est naturelle, et connaît, par des amis communs, comme Dessauer\net Liszt, tous mes défauts ordinaires. Souvent, en causant avec cette aimable\nfemme, il me semble que je parle avec quelqu'un qui vous connaît, et cependant\nelle ne connaît que les chambres que nous avons habitées à Tetschen chez les\nThun (i), où elle a aussi passé, à diverses reprises, des moments fort agréables.\nElle me raconte que souvent, très souvent, on lui a parlé de nous là-bas.\nAssez maintenant sur Londres. Je ne vous citerai pas toutes mes autres con-\nnaissances ; cependant j'ai trouvé ici d'anciens amis qui ont été très aimables\npour moi ; entre autres Bulwer, autrefois ambassadeur à Madrid, lord Dudley\nStuart, Comming Bruce, père de ladyElgin, Moneton Milner, etc Broadwood,\nle véritable Pleyel d'ici, a été pour moi le meilleur et le plus sincère ami. C'est\nun homme, comme vous savez, très riche et parfaitement bien élevé, auquel son\npère a laissé une grande fortune et une fabrique, et qui lui-même s'est retiré à\nla campagne. M. Broadwood fils a les plus belles relations ; il a donné l'hospi-\ntalité dans sa maison à M. Guizot et à toute sa famille ; il est généralement aimé.\nPar lui j'ai connu lord Falmouth. Pour vous donner une idée de la politesse bri-\ntannique, laissez-moi vous raconter ceci : un matin il vient me voir, j'étais fati-\ngué et je lui dis que j'ai mal dormi. Le soir, en rentrant de chez la duchesse de\nSommerset, je trouve dans mon lit un nouveau matelas à ressorts et des cous-\nsins ; après de nombreuses questions, mon brave Daniel (ainsi s'appelle mon\nexcellent domestique actuel) me dit que M. Broadwood a envoyé le tout, et l'a\nprié de n'en rien dire. Et voilà qu'en quittant Londres il y a dix jours, par le\nchemin de fer d Edimbourg, j'ai trouvé un individu qui s'est présenté à moi de la\npart de Broadwood et m'a donné deux places au lieu d'une dans le coupéjja\nseconde vis-à-vis de la première, afin que personne ne me dérangeât) ; de plus,\non m'a donné comme compagnon, dans le même compartiment, un certain\nM. Wood, une connaissance de Broadwood, qui me connaissait aussi ; il m'a vu\nen 1836 à Francfort, chez Lipinski ; il a son magasin de musique à Edimbourg\n\n(1) Dans les biographies cle Chopin qui ont paru, nous ne trouvons pas la moindre mention de\nson séjour à Tetschen, chez les Thun. Il me semble cependant qu on ne peut douter que Chopin\nfit le voyage de Tetschen avec ses parents en revenant de Carlsbad, en 1835. Une lettre de la\ncomtesse de Thun à Chopin le prouve également."}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "95", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.31", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3693, "texte": "et à Glascow. Le bon M. Broadwood avait aussi ordonné à mon Daniel (qui est\nplub convenable que beaucoup demessieurs et plus beau que beaucoup d'Anglais)\nde se tenir clans mon wagon, et j ai parcouru 407 milles anglais, de Londres à\nEdimbourg, par Birmingham et Carlisle, en 12 heures en train express (c'est le\ntiainqui s an été le moins). A Edimbourg où l'on m'avait retenu un apparte-\nment dans le premier hôtel (Douglas's hôtel), je me suis arrêté pour un jour\net demi afin de me reposer. Jai visité la ville, qui est superbe et dont je vous\nenvoie, sur le papier, les vues les moins belles ; je n'ai pu en avoir de plus par-\nfaites. Les gens qui ont toujours sous le nez de magnifiques choses admirent\ncl ordinaire ce qui est moins beau, mais qui se trouve loin de leur portée, juste-\nment parce que c est moins familier. J'ai trouvé là d'aimables amis de mes amis\nqui, dans leur voiture, m'ont fait parcourir toute la ville.\nMaintenant tout le monde part pour l'Ecosse, pour l'ouverture de la chasse.\nAprès m être reposé à Edimbourg et avoir entendu dans un magasin de musi-\nque un aveugle jouant ma mazourka, j'ai pris place dans une voiture attelée à\n1 anglaise, c est-à dire dont le cocher conduit, monté sur un des chevaux, et qui\nm avait été envoyée par lord Torphichen, et je suis arrivé ici, à 12 milles d'Edim-\nbourg. Lord lorphichen est un vieil Ecossais septuagénaire, beau-frère de\nMme Erskine et de Mhe Stirling, mes charmantes dames écossaises que j'ai con-\nnues à Paris il y a longtemps et qui ont toujours été pleines d'attentions pour\nmoi. A Londres je passais d'ordinaire mon temps chez elles ; je n'avais pu leur\nrefuser de venir ici, surtout parce que je n'avais plus rien à faire dans la capitale\net que je devais me reposer, enfin parce que lord Torphichen m'avait très sin-\ncèrement invité. L endroit où je suis s'appelle Calder House (prononcez Kolder-\nhaus). C est un vieux manoir entouré d'un immense parc aux arbres centenaires,\noù on ne voit que pelouses, arbres, montagnes et ciel. Les murs du château sont\nd une épaisseur de 8 pieds ; il y a des galeries de tous les côtés et des corridors\nsombres ornés dun nombre incalculable de portraits d1 ancêtres, de toutes cou-\nleurs, de tous costumes, les uns écossais, les autres en armures ou encore en\npaniers ; rien n y manque pour satisfaire 1 imagination. Il y a même un certain\npetit chaperon rouge qui fait des apparitions, mais je ne l'ai pas encore vu.\nJ ai bien observé hier tous les portraits sans pouvoir deviner lequel.hantait le\nchâteau. Dans la chambre que j'occupe j ai la vue la plus splendide qu'on puisse\nrêver, quoique cette partie de l'Ecosse ne soit pas la plus belle. C'est vers Stir-\nling, au nord de Glascow, que sont les plus belles contrées. J'ai promis d'aller\ndans quelques semaines chez lady Murray, ma première élève à Londres, qui\nhabite d ordinaire Edimbourg, où elle donne le branle au monde musical. Lord\nMurray réside dans une merveilleuse contrée au bord de la mer ; il faut même,\npour y arriver, traverser un bras de mer.\nJe devrai aussi aller à Keir, très bel endroit connu, non loin de Stirling, près\nde la (( Dame duLac )) (1), chez M. Stirling. Quelles excellentes personnes que\nmes Ecossaises ! Je ne peux rien désirer que je ne le reçoive immédiatement ; on\nm apporte même chaque jour les journaux parisiens. Je suis bien, j'ai le calme\net le repos ; mais dans huit jours il me faudra partir. Lord Torphichen m'invite\nà venir passer ici tout l'été prochain ; j'y passerais volontiers toute ma vie, mais\nqu en résulterait-il r Je suis logé loin de tout le monde afin que je puisse jouer\n\n(1) « The lady of the lake », poème de Walter Scott."}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "96", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.32", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3675, "texte": "à mon aise et faire ce que bon me semble sans me gêner, car chez les Anglais,\nBartek peut vous le dire, la première chose pour les hôtes, c'est de ne se gêner\nen rien.\nJ'ai trouvé dans mon appartement un piano de Broadwood ; au salon il y a\nun piano de Pleyel que Miss Stirling a amené avec elle. En Angleterre la vie de\nchâteau est très agréable. Chaque jour il arrive du monde pour quelques jours.\nL'ameublement de la maison est des plus élégants ; la bibliothèque, les voitures\nsont à la disposition de chacun, ainsi que les nombreux serviteurs, etc. D'habi-\ntude on se réunit pour le lunch à 2 heures (chacun déjeune chez soi quand il\nveut et comme il veut), et à 7 heures pour le dîner. Le soir on reste au salon\naussi longtemps qu'on le désire. Je joue chaque soir au vieux lord des chansons\nécossaises que l'excellent homme me chantonne et il m'exprime en français,\ncomme il peut, ses sentiments. Quoique toutes les personnes de la haute société,\net surtout les dames, parlent le français, cependant la conversation générale a\nlieu d'ordinaire en anglais, et alors je regrette de ne pas connaître cette langue ;\nmais je n'ai ni le temps, ni l'envie de l'apprendre. Du reste, je comprends le lan-\ngage usuel ; je ne me laisserais pas vendre, ni mourir de faim, mais ce n'est pas\nassez. Je veux absolument terminer aujourd'hui cette lettre, que j'écris depuis\nplus de dix jours ; cela me fait de la peine que vous n'ayez pas de mes nouvelles\ndepuis si longtemps.\nMa bonne de Rozières m'a écrit que, sans m'attendre, elle allait vous envoyer\nun mot. Elle est allée à la campagne chez des amis, afin de se reposer de toutes\nles émotions et de toutes les craintes qu'ils ont eues là-bas (1). Sol aussi m'a\nécrit ; elle est à Besançon, chez les parents de son mari ; elle se porte bien. A\nParis elle voyait sa mère, à laquelle on a conseillé de quitter la capitale. Quand\nMme S[and] est arrivée dans sa terre de Nohant, les paysans font très mal reçue,\nparce qu'elle s'était mêlée à toutes ces vilaines histoires, de sorte qu'elle a dû\ns'en aller et se réfugier à Tours, où elle est en ce moment. Dans ces derniers\ntemps elle s'est enfoncée dans toutes les boues, et en a entraîné beaucoup d'autres\navec elle. On lui attribue les abominables proclamations qui ont allumé la\nguerre civile. Son second journal, qui ne lui a pas plus réussi que le premier,\nparce qu'il était ultra et ne faisait qu'irriter les myopes, a été défendu ; mais il\nse mourait déjà comme l'autre, faute de lecteurs. Qui aurait dit cela il y a\nquelques années? On a imprimé, puis distribué par les rues, sa biographie\nécrite et signée par le père ci Augustine, qui se plaint qu'elle lui a démoralisé\nsa fille, dont elle a fait la maîtresse de Maurice et qu'elle a mariée ensuite\nau premier venu, malgré la défense des parents, auxquels elle promettait d'en\nfaire la femme de son fils. Le père cite les propres lettres cleMmeSand; en un\nmot, l'aventure la plus sale dont tout Paris s'entretienne aujourd'hui. C'est\nune indignité de la part du père, mais c'est la vérité. Le voilà donc, cet acte de\nbienfaisance qu'elle pensait accomplir, et contre lequel j'ai combattu de toutes\nmes forces quand la jeune fille est entrée dans la maison î II fallait la laisser à\nses parents, ne pas lui mettre dans la tête le jeune homme, qui ne fera jamais\nqu'un mariage d'argent, et encore si on l'en prie béaucoup, car il sera assez\nriche de son côté. Mais il a voulu avoir une jolie cousine à la maison, et il a\ntant fait que sa mère l'a placée chez elle au même rang que Solange. Elle était\n\n(1) Chopin fait allusion aux troubles qui, à cette époque, ont ensanglanté les rues de Paris."}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "97", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.33", "debut_caractere": 40, "fin_caractere_exclue": 3564, "texte": "habillée comme Sol et mieux soignée, parce que Maurice l'exigeait. Chaque fois\nque le père voulait la reprendre, on refusait de la rendre, car Maurice s'y oppo-\nsait. On traitait de folle la mère de la jeune fille, qui voyait clairement les choses ;\nenfin le père aussi vit clair. Alors Mme fit de la demoiselle une victime,\nsoi-disant persécutée par ses propres parents. Solange voyait tout, donc elle les\ngênait. Maurice eut recours à ce Lambert pour se couvrir devant Solange et\nles serviteurs. Borie avait besoin d'Augustine pour s'en couvrir devant Solange\net Maurice. Maurice avait besoin de Borie, pour que l'on crût en ville que c'était\nlui, Borie, qui faisait la cour à Augustine. La mère était gênée par sa fille, qui,\npar malheur, voyait tout; de là des mensonges, de la honte, de la gêne, et le\nicste. Mais revenons à 1 Ecosse. Le 28 août on m'attend à Manchester, où je\ndois jouer à un concert auquel prendront part les chanteurs italiens de Londres :\nAlboni, etc.\nOn m'offre pour cela 60 guinées, ce n'est pas à dédaigner, aussi ai-je accepté,\net dans 8 jours je pais. Piès de 250 milles anglais et huit heures de chemin de\nfer ! Là m'attendent de bonnes connaissances, des fabricants très riches chez\nlesquels se trou\\ e le meilleur élève de I Iaydn, ancien maître de cha-\npelle de 1 empereui du Brésil ; vous le connaissez de nom. Je trouverai aussi\nchez eux Mme Rich, ma grande amie, fille de M. Mackintosh, homme très estimé,\nancien membre du parlement, orateur et écrivain, ainsi que Mmes Ersk[ineJ et\nStnling. Après le conceit je reviendrai vers Glascow, chez la belle-soeur de mon\nlord, et de là chez lady Murray, puis à Stirling, et tout au commencement d'oc-\ntobre à Edimbourg, où bon veut que je joue. Si cela peut me rapporter quelque\nchose, et si j ai des forces, je le ferai volontiers, car je ne sais comment, cet\nhiver, je me tirerai d affaire Jai comme toujours mon appartement à Paris,\nmais je ne sais comment cela ira. Beaucoup de personnes à Londres veulent me\nîetenir poui 1 hiver, malgré le climat. Quant à moi, je voudrais autre chose, mais\nje ne sais quoi. En octobre je verrai, et j'agirai suivant l'état de ma santé et de\nma bouise ; c est pour cela que cent guinées de plus dans la poche ne feront pas\nde mal. Si ce Londres au moins n'était pas si noir, ni les gens si lourds, s'il n'y\navait pas cette odeur de charbon, ni ces brouillards, je me mettrais même à\nappiendte 1 anglais. Mais les Anglais sont si différents des Français auxquels je\nme suis attaché comme aux miens propres ! Ils pèsent tout à la livre sterling, et\nn aiment 1 ait que parce que c est du luxe ; ce sont d excellentes gens, mais si\noriginaux que je comprends qu'on puisse soi-même devenir raide ici: on se\nchange en machine. Si j étais plus jeune, je ferais peut-être de moi une machine,\nje donnerais des concerts dans tous les coins, et je leur jouerais les choses les\nplus drôles, pourvu que cela rapportât gros; mais maintenant il est difficile de\nfaire de soi une machine.\nAujourd hui il fait beau temps, c est pourquoi rien de sec ne m'entre dans la\ntête. Le parc est admirablement éclairé — c'est le matin — et j'oublie tout, je\nsuis avec vous tous, je me sens bien et je ne penserai à l'hiver que quand il le\nfaudra absolument.\nJe vous embrasse tous de tout cœur.\nP. S. — Comme c'est heureux que Louise soit à la campagne ! Ma petite maman\net Isabelle devraient aussi partir, malgré leur jardin, dont je vois toutes les\nfleurs, tous les fruits et les treillages. J'embrasse et j'embrasse encore Bartek,"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "98", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.34", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 448, "texte": "ainsi que Calasante. Je ne souhaite pas la bonne fête à Louise spécialement, car\nil n'y a pas à dire, je vous souhaite à tous que Dieu vous garde et vous bénisse,\nqu'il vous protège et vous donne la santé, et permette à vos enfants de grandir\npour votre bonheur.\nEcrivez-moi à Paris, à mon adresse ordinaire ; de là on m'enverra votre lettre\noù je me trouverai. 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Je suis malade, et aucun médecin ne m'aidera\ncomme vous. Si l'argent vous manque, empruntez-en; quand j'irai mieux, j'en\ngagnerai facilement et rendrai à celui qui vous aura prêté, mais maintenant je\nsuis trop à sec pour pouvoir vous envoyer quelque chose. Mon appartement de\nChaillot est assez grand pour vous recevoir, même avec deux enfants. La petite\nLouisette profiterait sous tous les rapports. Le père Calasante courrait toute la\njournée ; nous avons ici près l'exposition des produits agricoles, en un mot, il\naurait beaucoup plus de temps libre pour lui qu'autrefois, parce que je suis plus\nfaible et que je resterais davantage à la maison avec Louise. Mes amis et toutes\nles personnes qui me veulent du bien trouvent que le meilleur remède pour moi\nserait l'arrivée de Louise, comme elle l'apprendra sûrement par la lettre de\nMme Obr[eskow]. Procurez-vous donc votre passeport. Des personnes que\nLouise ne connaît pas me disaient aujourd'hui, l'une du Nord, l'autre du Midi ,\nque ce ne serait pas seulement profitable pour ma santé, mais aussi pour celle de\nma sœur.\nDonc, mère Louise, et fille Louise, apportez votre dé et vos aiguilles, je vous\ndonnerai des mouchoirs à marquer, des bas à tricoter, et vous passerez pendant\nquelques mois votre temps à l'air frais avec votre vieux frère et oncle. Le voyage\nest maintenant plus facile, il ne vous faut pas non plus de nombreux bagages.\nNous tâcherons ici de nous contenter de peu. Vous trouverez le gîte et la nourri-\nture. Si même parfois Calasante trouve que c'est loin des Champs-Elysées à la\nville, il pourra se loger dans mon appartement du Square d'Orléans. Les omni-\nbus partent du square même pour s'arrêter à ma porte. Je ne sais pas moi-\nmême pourquoi je veux tant avoir Louise, c'est comme une envie de femme\nenceinte. Je vous jure que pour elle ce sera bien aussi. J'espère que le conseil de\nfamille me l'enverra : qui sait si je ne la ramènerai pas quand je serai guéri ! C'est\nalors que nous nous réjouirions tous et que nous nous embrasserions,comme je\nvous l'ai déjà écrit, mais sans perruque et avec ses propres dents. La femme doit\ntoujours obéissance à son mari : c'est donc au mari que je demande d'amener\nsa femme ; je l'en prie de tout mon cœur, et s'il pèse bien la chose il verra qu'il\nne peut, ni à elle, ni à moi, faire un plus grand plaisir, ni rendre un plus grand"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "99", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.35", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 2472, "texte": "service, même aux enfants, si on amène l'un d'eux (pour la petite fille je n'en\ndoute pas). On dépensera de l'argent, c'est vrai, mais on ne peut mieux l'em-\nployer, ni voyager à meilleur compte. Une fois sur place, le toit se trouvera.\nEcrivez-moi. un petit mot. Mme Obfreskow], qui a eu l'amabilité de vouloir\nécrire (je lui ai donné l'adresse de Louise), la persuadera peut-être mieux.\nMlle de Rozières aussi ajoutera un mot, et Cochet, s'il était ici, parlerait pour\nmoi, car sans doute il ne me trouverait pas mieux. Son Esculape ne s'est pas\nmontré depuis dix jours, parce qu'il s'est aperçu enfin qu'il y avait dans ma\nmaladie quelque chose qui dépassait sa science. Malgré cela vantez-le beaucoup\nà votre locataire et à tous ceux qui le connaissent, et dites qu'il m'a fait le\nplus grand bien; mais j'ai la tête ainsi faite : quand je vais un peu mieux,\ncela me suffit. Dites aussi que tout le monde trouve qu'il a guéri quantité de per-\nsonnes du choléra. Le choléra diminue beaucoup, il a presque disparu. Il fait un\ntemps superbe ; je suis assis au salon, d'où j'admire le panorama de tout Paris :\nles tours, les Tuileries, les Chambres, Saint-Germain-TAux[errois], Saint-Etienne\ndu Mont, Notre-Dame, le Panthéon, Saint-Sulpice, le Val-de-Grâce, les cinq\nfenêtres des Invalides, et, entre ces édifices et moi, rien que des jardins. Vous\nverrez tout cela quand vous viendrez. Maintenant occupez-vous un peu du\npasseport et de l'argent, mais faites vite. Ecrivez-moi tout de suite un mot. Vous\nsavez que les cyprès ont leurs caprices : mon caprice aujourd'hui, c'est de vous\nvoir chez moi Peut-être Dieu permettra-t-il que tout aille bien ; mais si Dieu\nne le veut pas, agissez du moins comme s'il le permettait. J'ai bon espoir, car je\nne demande jamais grand'chose, et je me serais abstenu de cela aussi, si je n'y\navais été poussé par tous ceux qui me veulent du bien. Remue-toi, Monsieur\nCalasante, je te donnerai en revanche de grands et excellents cigares; je connais\nquelqu'un qui en fume de fameux; notez bien : au jardin. J'espère que ma lettre\nécrite pour la fête de maman est arrivée, et que je n'ai pas trop manqué à la\nfête. Je ne veux pas penser à tout cela, car j'en gagne la fièvre, et grâce à Dieu,\nje n'ai pas de fièvre, ce qui déroute et fâche tous les médecins ordinaires.\nVotre frère attaché, mais bien faible (i).\nCH[OPINJ.\n26 juin.\n(1) Toutes les lettres de Chopin ont été écrites originairement en polonais."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c038", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c038", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "100", "page_fin": "112", "image_debut": 36, "image_fin": 48, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10", "titre_corps": "CHAPITRE II LETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN", "titre_sommaire": "CHAPITRE II LETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 36, "page_imprimee": "100", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.36", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 43, "texte": "CHAPITRE II\nLETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "100", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.36", "debut_caractere": 2041, "fin_caractere_exclue": 2049, "texte": "LETTRE I"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": "103", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.39", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 42, "texte": "LETTRE II"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": "109", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.45", "debut_caractere": 2078, "fin_caractere_exclue": 2088, "texte": "LETTRE III"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": "111", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.47", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 42, "texte": "LETTRE IV"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "112", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.48", "debut_caractere": 125, "fin_caractere_exclue": 133, "texte": "LETTRE V"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c039", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c039", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "100", "page_fin": "101", "image_debut": 36, "image_fin": 37, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.1", "titre_corps": "LETTRE I", "titre_sommaire": "LETTRE I", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 36, "page_imprimee": "100", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.36", "debut_caractere": 2041, "fin_caractere_exclue": 2049, "texte": "LETTRE I"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c040", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c040", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "100", "page_fin": "101", "image_debut": 36, "image_fin": 37, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.1.1", "titre_corps": "[Du père de Chopin]", "titre_sommaire": "[Du père de Chopin]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 36, "page_imprimee": "100", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.36", "debut_caractere": 45, "fin_caractere_exclue": 2039, "texte": "(0\nMonsieur Frédéric Chopin,\nà Munich*\nVarsovie, ce 29 juin 1831.\nMON CHER ENFANT,\nJe viens de recevoir la lettre que M. Scholtz a eu la bonté de me remettre lui-\nmême. Je suis bien aise d'apprendre que ta santé ne met aucun empêchement à\nton départ et je souhaite bien sincèrement que le ciel te la conserve. Ayant re-\nmarqué par les lettres que tu avais déjà touché à l'argent qui était destiné à la\ncontinuation de ton voyage, tu recevras ci-joint un petit renfort, plus conforme\nà notre situation qu'à notre bonne volonté. Tu me marques que tu as touché de\nM. Stein 450 fl. de Rhin, ce qui fait 1800 fl. de Pologne. J'y ajoute 1200 fl., ce\nqui fera 3000 fl. de Pologne. Ainsi tu recevras trois cents flor. du Rhin sans aucun\nfrais,car j'ai payé le tout en roubles sonnants et même 223 fl. de Polognepour les\nfrais de banque, selon le compte de M. Scholtz, qui m'a assuré qu'il était diffi-\ncile de faire passer de l'argent à l'étranger. Ainsi, mon cher enfant, comme tes\nfonds ne seront pas grands, tâche de ne pas rester longtemps à Munich (2), afin\nde n'y pas dépenser le peu que tu as. Je compte sur ta prudence. Mande-nous le\nplus tôt possible si tu pourras aller voir Roman ou non et si tu as trouvé des con-\nnaissances où tu es maintenant. Je suis bien aise que M. Kumelski est du voyage,\ndu moins tu n'es pas isolé. Epargne autant que tu pourras, le cœur me saigne\nde ne pouvoir faire davantage.\nJe t'embrasse de tout mon cœur.\nCH.\n(i ) Le père de Chopin écrit ses lettres en français. Tous les autres membres de la famille,\nainsi que Chopin lui-même, emploient la langue polonaise.\niq) De Munich, Chopin vint à Vienne avec son ami Kumelski, et, ainsi que l'écrit Niecks\n(I, 200), il y attendit pendant quelques semaines de l'argent de ses parents, ce qui est confirmé\ndans la lettre précédente. Seulement, la date de cette lettre 29 juin 1831), comparée à celle du\ndépart de Chopin de Vienne que Niecks cite d'après Karasowski (20 juillet 1831), rend cette der-\nnière fort douteuse."}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "100", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.36", "debut_caractere": 2051, "fin_caractere_exclue": 2070, "texte": "[Du père de Chopin]"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c041", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c041", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "101", "page_fin": "101", "image_debut": 37, "image_fin": 37, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.1.1.1", "titre_corps": "LES PARENTS DE CHOPIN (d'après un dessin au crayon)", "titre_sommaire": "LES PARENTS DE CHOPIN (d'après un dessin au crayon)", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 37, "page_imprimee": "101", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.37", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 51, "texte": "LES PARENTS DE CHOPIN (d'après un dessin au crayon)"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c042", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c042", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "103", "page_fin": "109", "image_debut": 39, "image_fin": 45, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.2", "titre_corps": "LETTRE II", "titre_sommaire": "LETTRE II", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 39, "page_imprimee": "103", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.39", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 42, "texte": "LETTRE II"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c043", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c043", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "103", "page_fin": "103", "image_debut": 39, "image_fin": 39, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.2.1", "titre_corps": "[Du père de Chopin]", "titre_sommaire": "[Du père de Chopin]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 39, "page_imprimee": "103", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.39", "debut_caractere": 44, "fin_caractere_exclue": 2721, "texte": "[Du père de Chopin]\nEstampilles : a Warszawa, i, 12 » ; « Berlin 4, 12 » [Paris], « 17 déc. 1831 ».\nMonsieur, Monsieur Frédéric Chopin,\nà Paris,\nBoulevard Poissonnière, n° 27.\nMON CHER ENFANT,\nJ'ai vu avec plaisir par le contenu de ta dernière lettre que ton séjour à Paris\nte sera plus avantageux qu'à Vienne, et sans doute sous plusieurs rapports, car\nje suis bien persuadé que tu saisiras toutes les occasions pour te perfectionner\ndans l'art auquel tu t'es voué. La connaissance des artistes célèbres, leurs entre-\ntiens, l'exécution de leurs ouvrages par eux-mêmes et leur expérience ne peuvent\nqu'être de la plus grande utilité pour un jeune homme qui cherche à se frayer\nun chemin. L'amitié que t'a témoignée M. Kalkbrenner est flatteuse pour toi, et\nje lui en ai, comme père, toute l'obligation possible. Mais, mon bon ami, je ne\nconçois pas comment avec tes capacités, qu'il dit avoir remarquées, il croit qu'il\nfaut encore trois ans, sous ses yeux, pour faire de toi un artiste et te donner une\nécole. Je ne suis pas en état de comprendre le dernier mot, quoique j'en aie\ndemandé la signification à ton vrai ami Elsner, à la lettre duquel je te renvoie ( 1 ).\nTu sais que j'ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour seconder tes dispositions\net développer ton talent, que je ne t'ai contrarié en rien ; tu sais aussi que le\nmécanisme du jeu t'a pris peu de temps et que ton esprit s'est plus occupé que\ntes doigts. Si d'autres ont passé des journées entières à faire mouvoir un clavier,\ntu yas rarement passé une heure entière à exécuter les ouvrages des autres.\nTout cela considéré, le terme de trois ans est au-dessus de ma conception. Ce-\npendant je ne veux te contrarier en rien, seulement tu m'obligerais de différer\nencore à te décider avant d'avoir bien considéré, écouté et réfléchi. Tu ne fais\nque d'arriver, tu dis toi-même que tu ne peux pas encore lever la tête et la mon-\ntrefr] comme tu te sens ; attends donc encore, le génie peut se faire remarquer\nau premier abord par les connaisseurs, mais ils n'en voient pas le point d'éléva-\ntion ; ainsi donne-leur le temps de te mieux connaître et ne te fais pas une obliga-\ntion qui ne ferait que retarder la marche. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce\nsujet. J'espère qu'au moment où je t'écris, tu auras déjà reçu le petit renfort\nque je t'ai envoyé en l'adressant à M. J. Lafltte.\nJe t'embrasse de tout mon cœur, en t'engageant à ne pas trop te fier à bien des\nnouveaux venus. Ta mère te presse contre son cœur.\nCH.\n(1) La lettre d'Elsner, dont parle le père de Chopin, se trouve dans le deuxième volume de\nl'ouvrage de Karasowski, p 9. Elle porte la même date, 27 novembre 1831, que la lettre ci-dessus."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c044", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c044", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "104", "page_fin": "104", "image_debut": 40, "image_fin": 40, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.2.2", "titre_corps": "[Lettre d'lsabelle, sœur de Chopin]", "titre_sommaire": "[Lettre d'lsabelle, sœur de Chopin]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 40, "page_imprimee": "104", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.40", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2696, "texte": "[Lettre d'lsabelle, sœur de Chopin]\nTu ne croirais jamais, mon cher petit Fritz, quelle forte impression ta lettre\na faite sur nous. Louise et moi, nous ne pouvions en dormir de joie. Mais c'est\nnotre puissante imagination qui y était pour beaucoup. Tout en relisant dix fois\nla même phrase, il nous semblait voir, en celui qui t'a offert sa protection, un\nhomme très remarquable ; nous étions fort heureuses de te savoir entre ses\nmains, mais toute joie apparente, sans base fondamentale ; que rien ne peut\nébranler, doit s'écrouler comme la nôtre. Tu ne peux t'imaginer comme ces ex-\npressions : frère et père, supériorité morale, m'ont intéressée. Je me représen-\ntais cet homme comme ton père, non comme papa, mais comme celui qui, par\nses conseils, dirigerait ton sort futur ; j'ai vu, ou plutôt j'ai compris qu'il serait\nton frère par le niveau égal d'instruction. Mais ces illusions, quoique me réjouis-\nsant beaucoup, me laissaient toujours des doutes suggérés par ces trois années\nfatales. Pour connaître et apprécier un talent comme le tien, il faut être de\nbeaucoup supérieur à toi. Tu me parles de différences, et j'y crois, mais je ne\ncloute pas que tu parviennes à les éliminer sans y mettre trois années. Cepen-\ndant ce ne sont pas des avis que je t écris, je ne t'en donnerai jamais ; je voulais\nseulement te dire quelle influence ta lettre a exercée sur nos esprits. Nous\nsommes tous bien portants, et surtout nous sommes heureux que tu sois en\nbonne santé et que tu nous aies écrit, car nous aspirons, plus souvent qu'au-\ntrefois, après tes lettres. Je ne sais si Louise t'a écrit que maman te prie de lui\nindiquer les intervalles que tu mettras entre tes lettres, afin d'éviter les illusions,\nou plutôt les déceptions.\nJe doute pourtant que cela aide à quelque chose, parce que, si tu écris tous\nles quinze jours, maman, huit jours à l'avance, attendra déjà ta lettre. Je ne\nm'occupe plus de musique, car mes mains sont tellement enflées d'engelures\nqu il m est impossible cle jouer. Le jeuneLasocki me remplace, bien qu'il ait son\npiano à queue ; mais comme cet instrument n'est pas encore accordé, il joue sur le\ntien, ou plutôt il déchiffre la méthode de Ivurpinski que Ad. Zywny ordonne d'é-\ntudier avec attention. Hier M. Fronckiewicz est venu chez papa pour une affaire.\nJ ai déjà teiminé mon ou\\ lage pour papa. Nous espérons recevoir pour sa fête\nune lettre de toi et nous nous en réjouissons d'avance.\nAime-moi.\nISA[BELLE] .\nledrz[eïwicz] et Bar[cinski] sont arrivés et se sont rencontrés chez nous ; le\npremier a regardé 1 autre de travers comme sil ne le connaissait pas. Depuis\nce moment le jeune homme n'est plus venu : c'était samedi."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c045", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c045", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "104", "page_fin": "109", "image_debut": 40, "image_fin": 45, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.2.3", "titre_corps": "[La lettre suivante est de Louise, sœur aînée de Chopin]", "titre_sommaire": "[La lettre suivante est de Louise, sœur aînée de Chopin]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 40, "page_imprimee": "104", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.40", "debut_caractere": 2698, "fin_caractere_exclue": 2982, "texte": "[La lettre suivante est de Louise, sœur aînée de Chopin]\nLe 27 novembre 1831.\nMON BIEN AIMÉ FRITZ,\nJe conçois très bien que ma lettre d'aujourd'hui te fasse quelque peine, vu\nque je suis en partie d'un autre avis que toi ; aussi je te plains si, à cause de cela,\ntu as un peu d'ennui."}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": "105", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.41", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 3903, "texte": "Au premier moment la proposition de Kalkbrenner nous a fait tant de plaisir\nque, aussitôt ta lettre reçue, et quoiqu'il fût passé 9 heures, je me mis à décrire\net t'annonçai avec enthousiasme qu'aucun de nous ne s'opposait à cela, et que\ntous, d'un commun accord, nous t'envoyions le oui désiré; je m'étonnais même\nque tu eusses pu croire à la possibilité d'un refus. Kalkbrenner m'a ravie ; j'ai vu\nen lui, grâce à mon imagination, un homme comme je voudrais, avec l'aide de\nDieu, qu'ils le fussent tous : j'ai vu sa noblesse, sa supériorité morale, en un mot,\ns'il se fût agi de moi, j'aurais fait un pacte avec lui, je lui aurais même, sans\nhésitation, confié ma personne et surtout la tienne. Cependant, le lendemain\nnous sommes allés chez le bon Elsner, qui, non seulement t'aime, mais désire\npour toi, plus peut-être que n'importe qui, la gloire et des études approfondies.\n(Je m'exprime mal, sans doute, mais tu me le pardonneras, mon cher, n'est-ce\npas ?) Hé bien, après avoir entendu la lecture de ta lettre, Elsner n'a pas été con-\ntent comme nous de la proposition, et il s'est écrié : (( Voilà déjà de l'envie, trois\nannées I )) et il a hoché la tête, quoique je lui aie représenté, tout étonnée qu'il\nfût d'un avis contraire, les qualités de Kalkbr[enner] et son amour pour l'art ;\nplusieurs fois même je lui ai relu ces mots : « qu'aucun intérêt ne le poussait à\ncela )), etc... mais rien n'y fit. Elsner fit la grimace et dit qu'il t'écrirait lui-même,\npuis il ajouta : (( Je connais Frédéric, il est bon, mais il n'a pas d'amour-propre,\naucune envie de progrès ; on le domine aisément. Je lui écrirai comme je com-\nprends tout cela. )) Effectivement, ce matin il a apporté une lettre que je t'envoie\net a continué à parler avec nous de cette affaire. Nous, qui jugeons les hommes\navec la simplicité de notre cœur, nous pensions que Kalkbrœnner] était l'homme\ndu monde le plus honnête; mais Els[ner! n'était pas tout à fait de cet avis; il\ndisait : Ils ont reconnu en Frédéric un génie, et ils craignent déjà d'être devancés\npar lui, c'est pourquoi ils veulent le tenir trois années dans leurs mains afin\nd'arrêter ce que la nature pousserait d'elle-même. Kalkbiqennerj est deux mots\nillisibles] un véritable Italien par ses qualités; Mme Szyma[nska] a osé dire de\nKalkbrenner que c est un filou ; donc c'est une sorte de spéculation sur Frédéric\n—la moindre serait encore d'avoir voulu l'appeler son élève, — mais il visait\nsurtout, malgré tout son amour de l'art, à entraver ton génie. Elsner dit qu'il ne\ncomprend pas quelle méthode il exige, puis il ajoute que si tu as cette même\nméthode, il n'est pas nécessaire de t'inscrire pour trois ans, et, s'il s'agit de\nl'exécution, tu sauras toi-même te l'assimiler, si cela te plaît. Elsner ne veut pas\nque tu imites, et il s'exprime bien en disant : Toute imitation ne vaut pas l'origi-\nnalité ; dès que tu imiteras, tu cesseras d'être original, et, quoique tu sois jeune,\ntes conceptions peuvent être meilleures que celles de gens expérimentés ; tu as le\ngénie inné ; et tes créations sont plus fraîches et meilleures que celles de beau-\ncoup d'autres ; tu as le jeu de Ffield, quoique tu aies entendu celui de Zyw[ny_\n— qu'est-ce que cela prouve? Puis M. Elsner ne veut pas seulement voir en toi\nun concertant, un compositeur pour piano et un virtuose célèbre, ce qui est plus\nfacile et de moindre valeur, mais il veut te voir atteindre le but vers lequel la\nnature te pousse, et pour lequel elle t'a formé.\nTa place est marquée entre Rossini, Mozart, etc... Ton génie ne peut s'asseoir\nau piano, pour donner des concerts ; tu dois t'immortaliser par des opéras.\nIl dit aussi que, instruit comme tu l'es, supérieur peut-être à tous les auteurs\nde ton âge, aujourd'hui célèbres, tu devrais, avec un tel génie, aspirer au som-\nmet où il te pousse, et non imiter les autres. Au commencement, disait Elsner,"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": "106", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.42", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3725, "texte": "on riait de Mozart, on ne voulait pas jouer ses compositions, mais bien celles de\nses prédécesseurs ; ce n'est que plus tard qu'il fut apprécié. Tout progresse : un\nnouveau génie ne peut être ce qu'a été un ancien.\nFais bien attention à ce que Elsner t'écrit, lis attentivement sa lettre. Il me\nsemble qu'il a raison. Il prétend que tout cela ce sont des phrases qui éblouis-\nsent, et qui, malgré leur sincérité apparente, sont absolument fausses. (Mon\nDieu, pourquoi y a-t-il des gens de cette espèce !) Tu sens toi-même ce qui est\nbon; quoique tu aies entendu jouer tant de personnes, cependant tu as su appré-\ncier la valeur de chacune ; cette faculté d'appréciation prouve ta supériorité.\nElsner affirme qu'il n'y a là aucun grand amour de l'art: seulement l'amour de\nsoi-même et de ta poche. Il semble que ce soit une spéculation à lointaine\néchéance, mais cela s'explique ainsi : pourquoi Liszt n'a-t-il pas voulu accepter\ncette proposition si elle était si bonne, Liszt si éloigné de toi ? Pourquoi Kalk-\nbrenner n'a-t-il pas trouvé d'autre talent? Son ambition aurait été satisfaite,\npuisqu'il ne visait qu'à l'exécution. Il t'offre sa salle de concerts et pendant quatre\nmois tu peux voyager. Car alors il ne donnera pas de concerts lui-même, vu\nque ce n'en est pas la saison. Quant à toi, soi-disant, tu n'y prendrais aucune\npart, mais la seule complaisance t'ordonnait de te lier par politesse ; tu serais\ntoujours resté inférieur, tandis que tu pourrais être supérieur à lui et à beaucoup\nd'autres.\nElsner ajoute encore : (( Et si Reicha (i) (dont il s'étonne que tu n'aies pas encore\nfait la connaissance), intéressé aussi aux succès de tes compositions, avait eu\nl'ambition de t'inscrire également pour trois ans? » Ce qui l'irritait extrêmement,\nc'était, comme il dit, cette hardiesse et cette arrogance de se faire donner un\ncrayon, après avoir parcouru la partition, pouren effacer des passages sans avoir\njamais entendu le concerto avec tout son effet d'orchestre. Il dit que c'eût été tout\nautre chose s'il t'avait conseillé, quand tu écrirais un autre concerto, d'en faire l'al-\nlégro plus court ; mais de te forcer à effacer ce qui était déjà écrit, c'est ce qu'il ne\npeut lui pardonner. Elsner a comparé cela à une maison déjà construite, à laquelle\non veut supprimer une colonne qui paraissait superflue, et on change tout en\ndétruisant ce qu'on croyait mauvais. Il prétend que le pas est bien fait pour te dé-\ngoûter et te faire sentir de loin que tu n'es pas encore parfait ; puis il a ajouté : « et\nles concertos de Kalkbrfenner] ne sont-ils pas longs, eux ? et pas si ravissants que\nles tiens ! » A qui t'a-t-il comparé ? Il a cité par exemple Hertz, Liszt, Sowin[ski],\nJe crois que Elsner a raison quand il affirme que, pour être supérieur, il faut\ndépasser, non seulement ses maîtres, mais encore ses contemporains. On peut\nbien les dépasser en les imitant, mais alors c'est suivre leurs traces; et il prétend\nabsolument que toi, qui sens maintenant ce qui est bon et ce qui est meilleur, tu\ndois te frayer toi-même ta voie ; ton génie te guidera. Encore une chose, a-t-il\ndit : Frédéric a tiré de son sol natal cette originalité, le rythme— comment\ndire?—-qui le rend d'autant plus original et plus caractéristique que ses pensées\nsont plus nobles. Il voudrait que cela te restât On le sentira mieux dans les\nopéras surtout, et chacun alors connaîtra qui tu es, et tu auras quantité d'ad-\nmirateurs ; maintenant, que tant des tiens sont là-bas, tu peux plus que jamais\nfaire sensation avec ta musique.\n\n(i) Antoine Reicha, compositeur et théoricien, né à Prague en 1770, mort à Paris en 1836; il\nétait depuis 1818 professeur de composition au Conservatoire de Paris."}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": "107", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.43", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 3578, "texte": "Elsner te conseille, si quelqu'un a écrit une pièce sur des temps où nous ne\nnous sommes pas vus (i), que tu t'occupes peu à peu de la mettre en musique, et\nde ne pas refuser si quelqu'un t'en fait la proposition. Elsner aspire à ce que tu\nsois admiréparles concertos, mais il dit que ce n'est pas là tonbut final, car tu as\ndu génie. Ce n'est pas seulement la musique de piano, ce sont les opéras qui\ndoivent te donner la première place. O mon cher Fritz ! mon pauvre ami J Je\nprévois que tu auras beaucoup de désagréments quand tu te décideras à refu-\nser. Cependant M. Elsner dit que tu nous donneras sans doute une réponse\navant ton refus, pour nous dire si Kalkbr enner] n'a pas diminué le temps\nfixé et ce qu'il comprend par ce « sceau d'artiste européen », et « cette école »\ndont M. Elsner ne comprend pas la signification, car, s'il s'agit de l'exécution,\nil ne te faut pas trois ans pour la saisir et l'appliquer àta méthode. Nous ne\ncomprenons pas toutes ces choses comme toi, mon cher petit Fritz, et nous ne\ndonnons aucun conseil, nous t'envoyons simplement nos remarques ; ne te\npresse pas de nous répondre, tu peux encore écrire ce que tu penses, faire ce\nque Kalkbr[enner ■ aura dit de la lettre d'Elsner (car il te fait dire que tu peux\nla lui montrer).\n/\nElsner te donne un conseil d'ami, parce qu'il s'agit ici que personne ne mette\nde frein à ton essor. Il dit que, si cette proposition avait été faite d'une autre\nmanière, on n'aurait pas pu s'en rendre compte si vite, mais ici on voit nette-\nment le piège. Tu ne croirais pas combien j'en souff re. Il avait raison cet homme\ndes ponts et chaussées, qui est venu une fois chez toi, et qui t'a dépeint l'envie\ndont tu serais l'objet dès ton arrivée à Paris. Le refus, présenté même sous la\nforme la plus polie, ne sera jamais agréable, et je crains la vengeance; d'un autre\ncôté, accepter la proposition et travailler à son propre détriment, c'est affreux.\nC'est vrai, il n'y a rien de tel que l'étude, nous sommes sous ce rapport du même\navis que toi : l'homme n'en sait jamais assez, surtout quand il étudie sous la\ndirection d'une personne qui désire nos progrès ; mais tous nous ne croyons\npas que ce soient tes progrès qu'on ait en vue. N'est-ce pas une bêtise de croire\nque tu refuses pour ne pas t'appeler « élève » ou parce que tu rougis d'ap-\nprendre encore ? Laissons aux imbéciles cet amour-propre mal compris et cette\nfausse pudeur. Ni toi, ni nous, ne voyons dans l'étude une marche rétrograde ;\nmais dans le cas présent M. Elsner craint que ces trois années, pendant lesquelles\ntu pourrais faire d'immenses progrès, ne soient précisément le frein en\nquestion.\nJe ne te donne aucun conseil, mon cher; que ton instinct te dirige, tu com-\nprends mieux que nous la chose. Elsner croit qu'après la lecture de sa lettre tu\nchangeras un peu tes opinions et ta volonté. Ce n'est pas ce qui concerne ton\nséjour de trois années là-bas qui nous empêche de te répondre immédiatement\noui, car de toute manière nous sommes préparés à ne pas te revoir plus tôt. Et\nmême si tu devais supporter la fatigue de venir jusqu'ici pour nous revoir, nous\nserions prêts, pour t'éviter les désagréments de la diligence, à faire la moitié du\nchemin pour aller t'embrasser. Que Dieu te donne la santé et fasse que les cir-\nconstances te soient favorables au point que tu jouisses de la sympathie de cha-\ncun! Pourquoi ne puis-je être avec toi ! Je ne te servirais pas à grand'chose, mais\n\n(1) Louise Chopin fait allusion à l'insurrection de 1831 qui causa tant de malheurs à la Po-\nlogne."}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": "108", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.44", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3707, "texte": "parfois, peut-être, ne serais-jepas de trop Marcel a écrit de Cracovie qu'il est\nau désespoir à cause de toi, car il ne sait ce que tu deviens, tu ne lui as pas\nencore répondu; il te fait prier d'avoir pitié de lui et de lui donner de tes nou-\nvelles. L'année prochaine vous serez ensemble. Quant à Fontana, tu le verras\ndans quelques semaines ; son oncle est venu avant-hier chez nous pour nous\ndemander ton adresse. Hofmeister (i) a écrit à Sennewald qu'il lui envoie tout ce\nqu'il y a de toi à imprimer, ou qui est déjà imprimé.\nNowakowski est venu chez nous, il voulait que nous donnions les rondeaux\nque tu as fait lithographier pour la comtesse de Moriolles, mais papa ne les a\npas donnés. Si tu l'ordonnes, on les donnera. Tu n'écris rien d'Alexandrine,\nest-ce que vraiment elle ne mérite pas ton affection? Tu peux montrer la lettre\nd Elsner à Lesueur (2), même tu le dois.\nMon cher petit Fritz, nous sommes tous en bonne santé. Papa ne se fati-\nguera plus et ne parlera plus tant désormais, pour donner des leçons de\ncalligraphie au lycée ; la moitié de son temps est occupée par des leçons d'al-\nlemand ; n'est-ce pas heureux ? Mme Sow[inska] s'informe toujours de toi avec\nla plus grande tendresse. Berend a trouvé que ton buste était plus ressemblant\nque ton portrait, et Bar[cinski], qui est arrivé avant-hier, a dit la même chose.\nM. Hoge, qui l'a apporté, nous a consolés en nous disant, quand nous lui de-\nmandions ce que tu faisais et si tu étais en bonne santé : (( Eh ! il est bien por-\ntant, et vous pouvez être tranquilles, il saura se tirer d'affaire. )) Comme il est\nbon, pensais-je, mais il est le seul au monde qui soit bon. Mon cher Fritz, il est\nprobable qu'un certain M. Szymanski s'adresse à toi ; prends-le pour les pre-\nmiers moments sous ta protection, c'est-à-dire donne-lui des conseils sur ce qu'il\ndoit faire, s'il t'en demande, et s'il a besoin d'argent, donne-lui en aussi. Sa\nmère habite la même maison que nous ; elle te prie beaucoup de lui venir en\naide, et tu sais qu il est agréable pour un étranger de trouver au premier mo-\nment, sinon un ami, du moins une connaissance. Ton bon cœur fera pour lui\nce que sa pauvre mère désire. Voilà ce que maman me charge de t'écrire. —\nC'est une bonne personne Mme Szymanska]. Tu as sans doute reçu l'argent jus-\nqu à présent ; nous avons été fort heureux que tu en aies eu le pressentiment. —\nJe vois que tu es de meilleure humeur, pourvu que cet embarras ne t'attriste\npas cle nouveau, fût-ce même pour peu de temps, car, comme tu as trouvé tant\nde bonnes connaissances, elles parviendront à t egayer, ce qu'on ne sait pas\ntoujours faire, parfois même on voudrait être loin de tout le monde. A peine\navions-nous lu ton post-scriptum que nous l'avons raturé; cela tourmentait les\nvieux, mais ils n'ont pas appris le secret. Comme je ne sais pas faire de détours,\nj'ai avoué que cette rature était mon ouvrage et quel en était le but. M. Fritz est\nun petit sot ; la belle affaire ! Tu ne comprends pas ce qui se passe quand la mau-\nvaise volonté et la présomption s installent dans le cerveau; elles peuvent être\ncause d'une grande bêtise. Tu ne croirais pas combien je plains ces gens. Hier\net avant-hier Eleo. Wolska est venue chez nous ; ils sont si bons, les Wolskh\nqu'ils veulent absolument nous confier leur neveu, mais il n'y a pas de place\n\n(1 Fièdèiic Hofmeister était 1 éditeur de Leipzig chez lequel Chopin publia son Rondeau àla\nMazur (en fa majeur pour le piano, op. 5), dédié à Mlle la comtesse Alexandrine de Moriolles. La\nsœur de Chopin parle de Mlle de Moriolles dans la suite de cette lettre.\n(2) Jean-Fi ançois Lesueur était professeur de composition au Conservatoire de Paris."}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": "109", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.45", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 2076, "texte": "pour lui. Eleo. est jolie, mais pas autant qu'elle promettait ; elle a trouvé ton\nportrait si ressemblant qu'elle s'est rappelé les temps anciens où tu dansais la\ncosaque. Si Szy[manskij veut de l'argent, tu peux lui avancer jusqu'à cent\nfrancs ; sa mère en a prié maman. As-tu déjà reçu la lettre que Laure t'a écrite...\nMontebello ? Nous t'avons envoyé le billet de DzieAvanowski]. — Mme Pruszak\nest déjà revenue.\nAlexandrine est encore demoiselle, mais plus pour longtemps, paraît-il. Au-\ntant ta dernière lettre renfermait de plaisanteries et de nouvelles agréables, au-\ntant celle-ci en était dépourvue; mais tout est bien qui finit bien, ma lettre plus\nlégère te parviendra plus vite. M. Frédéric est un peu indisposé, il a le temps\nd'être malade; M. Michel [comte Skarbek] est à la campagne, bien portant. Sa\nchienne comtesse n° 1 a crevé, il regrettait que ce ne fût pas le n° 2. Suzanne\ndoit arriver ;je ne sais à quoi la pauvre se décidera. Mnie Cicho[cka ?] est allée à\nDresde ; grand personnage, car elle y est allée avec son fils. Sa belle-sœur fait\ngrand cas de cela. Elle nous écrit qu'elle est allée rejoindre son mari ; elle est\ninquiète parce que nous ne lui répondons pas. C'est pourtant une chose curieuse\nque toutes nos lettres arrivent à destination, tandis que celles qui lui sont\nadressées ne lui parviennent pas, ni les siennes à nous, qui sommes connus ici\ncomme de mauvais sous; mais c'est un mensonge. Skrodzki respire encore,\nmais il n'en a plus pour longtemps.\nPorte-toi bien, mon cher petit Fritz ; je t'embrasse un million de fois. Agis\nde manière à être satisfait maintenant et plus tard. Pour ce qui est des lettres à\nécrire, ce serait te déranger que de te fixer une date, et de la vouloir fixe. Ecris\nquand tu veux et quand tu seras de bonne humeur et aussi quand les circon-\nstances s'y prêteront. Ecris beaucoup. Aime-nous, nous qui t'aimons plus que\nnotre vie.\nL oui SE C IIOPINÔ\nToutes tes connaissances t'embrassent de cœur et d'âme ; Zyw[ny], Bar-\n[cinskij, IedrzePiewiczJ, Kol[berg], Witw[icki], etc."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c046", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c046", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "109", "page_fin": "110", "image_debut": 45, "image_fin": 46, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.3", "titre_corps": "LETTRE III", "titre_sommaire": "LETTRE III", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 45, "page_imprimee": "109", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.45", "debut_caractere": 2078, "fin_caractere_exclue": 2088, "texte": "LETTRE III"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c047", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c047", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "109", "page_fin": "110", "image_debut": 45, "image_fin": 46, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.3.1", "titre_corps": "[Du père de Chopin]", "titre_sommaire": "[Du père de Chopin]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 45, "page_imprimee": "109", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.45", "debut_caractere": 2090, "fin_caractere_exclue": 2709, "texte": "[Du père de Chopin]\nLe 24 février 1832.\nMON CHER ENFANT,\nLes obstacles que tu rencontres et les difficultés que tu éprouves pour parvenir\nà donner un concert me peinent d'autant plus que cela te tourmente par des\ncourses continuelles et ne te laisse point de repos. JD un autie côté, il en résulte\ndes dépenses qui doivent enfin te gêner. Cela m inquiète, vu que LU ne nous\nparles plus des leçons qne Ad. Kalk] brennerj devait tepiocuier. Les connais\nsances que tu fais tous les jours, en entrant dans des sociétés distinguées, te se\nront utiles, je n'en doute pas, et aideront à faire connaître ton talent : mais si tu"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": "110", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.46", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 873, "texte": "viens malheureusement à sentir le besoin, crois-moi, ton esprit étant moins libre,\nton art languira, je ne te cache pas que cela m'inquiète et que tu me ferais\ngrand plaisir si tu pouvais me rassurer à cet égard. D'après ta dernière lettre, ton\nconcert doit avoir lieu le 26 du courant. Dieu veuille que tu réussisses; mais je\nt'avoue que je crains que tous ces retards n'aboutissent à rien. Mais comme ce\ntemps n'est pas loin du jour de ta fête, que je te souhaite bonne en t'embrassant\ndu meilleur de mon cœur, ce dernier terme sera peut-être plus favorable que les\nautres.\nQuant à notre situation, nous avons du pain et nous nous soutenons, en jouis-\nsant d'une assez bonne santé ; quant à la tienne, je suis bien aise qu'on te trouve\navoir meilleure mine qu'auparavant. Encore une fois ta mère et moi nous te\npressons contre notre cœur,\nCH."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c048", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c048", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "110", "page_fin": "110", "image_debut": 46, "image_fin": 46, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.3.2", "titre_corps": "[Lettre de Louise]", "titre_sommaire": "[Lettre de Louise]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 46, "page_imprimee": "110", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.46", "debut_caractere": 875, "fin_caractere_exclue": 3404, "texte": "[Lettre de Louise]\n... nécessaire, écris-moi un billet à part (1) .. il y aura des soupçons, mais\ntous ne peuvent tomber sur la même idée ; il vaudra mieux qu'une seule personne\nsache la vérité. Sans doute tu as encore des embarras avec ton concert ; nous ne\ncroyons pas qu'il puisse avoir lieu le 26 ; je te plains sincèrement.\nJe voudrais que tu fusses débarrassé au plus tôt de cet ennui et que papa et\nEls[ner] eussent une meilleure opinion de Kalk[brenner], qui leur paraît peu\nsincère avec toi ; parfois l'impatience me prend, car enfin, quoique jeune encore,\ntu as assez de raison pour ne pas te laisser mener par le nez. Ne te fâche pas,\ntout cela vient de notre grand attachement pour toi. Imagine-toi que MmeWiesio-\n! lowska i est arrivée à Zelazowa Wola ; M. Michel [comte Skarbek] nous a\nenvoyé chercher, mais comme maman avait alors des douleurs d'estomac, qu'il\ngelait très fort, et que papa n'avait pas le temps d'aller chercher son passeport\npour un voyage d'un jour, personne de nous n'est parti. Nous en étions très\ncontrariés, et Mme Wie[siolowska] nous fait même grise mine, du regret de ne\nnous avoir pas vus; nous avons toujours la malchance, même quand nous avons\nla plus sincère envie d'accomplir nos projets ; maintenant aussi ils auront pris\npour un prétexte la plus réelle impossibilité. Peu importe.\nPuisque les gens sont si bêtes de se laisser importuner par la moindre baga-\ntelle, tandis que les grandes choses échappent à leur compréhension, ils ne va-\nlent pas la peine qu'on s'occupe d'eux, leur valeur réelle n'est pas grande. Nous\nplaignons beaucoup M. Fréj déric, comte Skarbek], car ses affaires ne lui réus-\nsissentpas plus que le labourage à un Juif, et il mérite pourtant mieux que cela ;\nquand le sort s'acharne contre quelqu'un, il sait persécuter. J'aurais trop à\nécrire si je devais tout te raconter ; je laisse le reste pour le moment où je te\nreverrai.\n(1) Dans la lettre ci-dessus, ainsi que dans quelques autres qui suivent, se trouvent des passa-\nges incomplets. En voici, je suppose, la cause ; quand, après la mort de Chopin, ses papiers\nfurent renvoyés à Varsovie à sa famille, ses sœurs ne gardèrent comme souvenir que sa corres-\npondance avec son père, déjà mort à cette époque, n'accordant aucune valeur à ce qu'elles avaient\nécrit à leur frère. C'est pour cela quelles n'ont conservé que les fragments des lettres contenant\nl'écriture de leur père, et des post-scriptum des sœurs il n'a été sauvé que ce qui était écrit à l'en-\nvers de ces feuilles ; le reste fut découpé."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c049", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c049", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "111", "page_fin": "111", "image_debut": 47, "image_fin": 47, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.4", "titre_corps": "LETTRE IV", "titre_sommaire": "LETTRE IV", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 47, "page_imprimee": "111", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.47", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 42, "texte": "LETTRE IV"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c050", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c050", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "111", "page_fin": "111", "image_debut": 47, "image_fin": 47, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.4.1", "titre_corps": "[Du père de Chopin]", "titre_sommaire": "[Du père de Chopin]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 47, "page_imprimee": "111", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.47", "debut_caractere": 44, "fin_caractere_exclue": 1595, "texte": "[Du père de Chopin]\nLe 28 juin 1832.\nJe vois avec plaisir, mon cher enfant, par ta lettre du 6, que tu as eu le bon-\nheur de ne pas te trouver exposé à la bagarre qui a eu lieu et que des monstres\nont excitée. Il y a des feuilles qui disent que des Pol[onais] y ont pris part et\nviolé l'hospitalité ; ne sont-ils donc pas encore assouvis de sottises ? Ils en ont\ncependant assez fait ici. je suis bien sûr que leur nombre ne peut être considé-\nrable, car qui serait assez insensé pour partager leurs opinions destructives?\nQu'il est heureux que la partie saine de la nation ait triomphé et que la tran-\nquillité soit rétablie ! Comme artiste, sans doute que tes ressources que te pro-\ncurait ton talent ont cessé pour un moment, mais cela ne peut durer, les arts\nreprennent toujours dès que la tranquillité renaît. Fais-moi part de la situation\net de tes ressources. Ton favori (1) t'a-t-il tenu parole en te payant tes ouvrages?\nTu me diras tout ce que tu voudras, mais je n'approuve pas ton dégoût pour\ncertaines personnes, je ne sais ce qui peut t'avoir indisposé contre elles, et gnoy\n[fumier] ne me plaît pas. Mais enfin tu es dans un âge où l'homme doit savoir\nréfléchir et considérer et ne pas se conduire d'après swoy, albo drugich, widzi-\nmisie [sa fantaisie ou celle des autres]. Je te conseille d'économiser autant que\ntu pourras afin de n'être pas sans le sou, si tu te proposes de voir d'autres pays.\nTa mère et moi nous t'embrassons de tout notre cœur.\nCH.\n(1) Selon toute supposition, il s'agit de Maurice Schlesinger, éditeur parisien."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c051", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c051", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "111", "page_fin": "111", "image_debut": 47, "image_fin": 47, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.4.2", "titre_corps": "[Lettre de Louise]", "titre_sommaire": "[Lettre de Louise]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 47, "page_imprimee": "111", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.47", "debut_caractere": 1597, "fin_caractere_exclue": 2900, "texte": "[Lettre de Louise]\n... Ce sera sans doute comme ça, non seulement jusqu'à présent, mais plus\ntard. Les verres ne sont pas encore arrivés, n'oublie pas de nous écrire par qui\ntu les envoies et où nous devons les faire prendre. Ta toile nous viendrait bien à\npoint pour bander certaines plaies, petites peut-être, mais très douloureuses.\nSi ton cœur sensible s'attendrit beaucoup, j'espère que tu me l'enverras plus tôt,\nquoique tu m'annonces que tu l'apporteras toi-même. Mais outre la pitié, je\nsais qu'il faut le temps et les bonnes dispositions. Ah ! comme je ressens cela !\ncar souvent, en présence de semblables résolutions, je suis dans l'embarras ;\nmaintenant, par exemple, j'ai quelques lettres en retard, je voudrais rejeter ce\nfardeau de ma tête et de mon cœur, et je ne peux m'y mettre. Peut-être irons-\nnous passer les vacances chez M. Michel [comte Skarbek]. Nous ne pouvons\naller chez M. Frédéric [comte Skarbek], car il a déjà vendu Orly, et chez le\nsecond M. Frédéric, c'est trop loin. Le meilleur moyen de gâter les gens, c'est\ngénéralement la bonne fortune ; à mesure qu'abonde le métal, le cœur durcit\net lentement se transforme aussi en minéral ou en pierre. Pourtant je ne sais\npas si les millions pourraient nous changer; je préférerais y renoncer plutôt\nque d'être ainsi assujettie"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c052", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c052", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "112", "page_fin": "112", "image_debut": 48, "image_fin": 48, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.5", "titre_corps": "LETTRE V", "titre_sommaire": "LETTRE V", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 48, "page_imprimee": "112", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.48", "debut_caractere": 125, "fin_caractere_exclue": 133, "texte": "LETTRE V"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-02-01-c053", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-02_01#c053", "volume": "bmtnabj_1903-02_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "112", "page_fin": "112", "image_debut": 48, "image_fin": 48, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.2.10.5.1", "titre_corps": "[Du père de Chopin]", "titre_sommaire": "[Du père de Chopin]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 48, "page_imprimee": "112", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.48", "debut_caractere": 135, "fin_caractere_exclue": 3399, "texte": "[Du père de Chopin]\n[Septembre 1832] (1).\nJe vois par ta dernière lettre, mon bon ami, que tu as enfin vu tous les pre-\nmiers artistes dans l'art que tu cultives et que tu peux rivaliser avec eux. Je n'en\nattendais pas moins de ton assiduité. Ce qui me fait bien du plaisir aussi, c'est\nde te voir vivre avec eux dans la plus belle harmonie, sans exciter leur jalousie\nles forcer à te rendre justice. Continue, mon enfant, à agir de la sorte, et tu te\nferas autant rechercher à cause de ton caractère que de ton talent. Tu nous as\nfait le récit détaillé de ta situation et de ce qui t'est arrivé depuis ta dernière\nlettre, je t'en sais bon gré, car tout ce qui te regarde nous intéresse. L'étonne-\nment de Meierberg [szc !] a dû te faire plaisir, ainsi que l'approbation de Field,\nque tu désirais si ardemment connaître. Le parti que tu as pris de faire paraître\ntes ouvrages est très nécessaire, car bien des personnes entendent parler de toi,\nsans pouvoir connaître tes compositions et, à dire vrai, elles doivent devancer\nton arrivée partout où tu voudras aller. En outre, le produit que tu en retireras\nte fera un petit fonds, qui pourra réaliser ton projet d'aller au printemps pro-\nchain en Angleterre, où tes ouvrages seront déjà parvenus.— Je ne doute pas\nque tu ne profites de la bonne disposition de tes admirateurs pour donner un\nconcert qui pourra être brillant et en même temps avantageux ; il faut battre le\nfer tandis qu'il est chaud et que tu peux le faire. Mon enfant, je te parle franche-\nment, tâche d'avoir quelques sous devant toi et surtout dans les temps où nous\nvivons. Tu sais que j'ai eu de l'occupation dont le produit a suffi à nous soutenir\nhonnêtement ; aujourd'hui, après plus de vingt ans de service public, je suis à la\nveille de perdre ma seconde occupation. Je suis dans un âge où il ne m'est plus\nguère permis de battre le pavé et de courir le billet, mais je ne cesserai de\nremercier la Providence de m'avoir donné des enfants qui, je l'espère, pourront\nse suffire et être estimés. Ta soeur va se marier ; quand tu recevras cette lettre,\nce sera sans doute après le mariage. Dieu veuille qu'elle soit heureuse ! Ta mère,\ntu connais sa tendresse, fait tout ce qui dépend de notre situation pour que ta\nsœur ait les choses nécessaires en pareille circonstance. Leur union aura lieu là\noù tu as été baptisé, ce qui m'est très agréable, quoique dans le fond ce petit\nvoyage, dans cette saison, n'est pas ce qui me convient, mais cela épargnera\nbien de l'embarras à ta mère, car ici il faudrait, pour ne fâcher personne, inviter\nbien des connaissances, et on ne pourrait les recevoir avec un verre d'eau. Enfin,\nmon enfant, vous voilà dispersés. Isabelle seule reste auprès de nous, mais vous\nserez toujours tous ensemble dans les cœurs paternel et maternel. Ta mère et\nmoi nous t'embrassons bien tendrement. Fais bien des compliments àM. Méry.\n— Je devais t'écrire et donner ton adresse à M. Grégoire, mais j'ai été plusieurs\nfois chez lui sans le trouver. Il doit être maintenant à Paris.\n(i) Cette lettre ne porte pas de date ; à juger pourtant par le terme fixé du mariage de Louise,\nque Iedrzeïewicz donne dans son post-scriptum, on peut supposer que cette lettre fut écrite en\nseptembre i832.%(Vôir la ire lettre de Chopin.) *"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "65", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.1", "texte": "LA\nREVUE MUSICALE\nNo 2 (troisième année)\nFévrier\n1903.\nR. M.\n5\n\nLa classe d'ensemble instrumental au Conservatoire.\n\nJe crois intéressant d'attirer l'attention sur la moins connue des classes du\nConservatoire : la classe d'ensemble instrumental. Cette classe, qui ne participe\npas aux concours publics, est de toutes la plus artistique et esthétiquement la\nplus haute. Lamartine n'a-t-il pas en effet éloquemment démontré autrefois la\nsupériorité de la musique purement instrumentale sur celle qui n'atteint tout\nson effet qu'avec le secours de la séduction des voix, des artifices du théâtre et\ndes splendeurs de la mise en scène ?\nDans certains milieux artistiques, il est de mode de critiquer notre Conserva-\ntoire, de nier la haute culture et les sérieuses épreuves imposées aux élèves ;\nc'est pourquoi il est utile de faire connaître le véritable fonctionnement des\nétudes et de répondre ainsi à d'injustes attaques.\nPour comprendre le degré de perfection artistique déjà obtenu aux examens\nde la classe d'ensemble, il faut se rappeler les éléments qui la composent.\nOn sait la difficulté de l'admission au Conservatoire. C'est après deux élimi-\nnations successives parmi des centaines de candidats que quelques douzaines de\nplaces laissées vacantes par les lauréats sont accordées aux plus méritants, c'est-\nà-dire à ceux et celles qui ont témoigné d'un tempérament artistique exception-\nnel et d'une éducation technique déjà avancée.\nLorsque ces nouvelles recrues sont arrivées non seulement à être admises à\nconcourir, mais à décrocher une nomination quelconque, elles entrent dans la\nclasse d'ensemble.\nIl ne s'agit plus là de virtuosité pure et de difficultés de mécanisme, mais au\ncontraire de style, de rythme, de charme pour rendre les chefs-d'œuvre, bien\nsimples en apparence, si difficiles en réalité, de Haydn ou de Mozart.\nMais tous ces jeunes artistes, aux talents naissants, s'unissent dans la commu-\nnion des grands maîtres, travaillent avec les premiers prix, qui ont le droit de\nrester un an encore dans la classe. Ils rivalisent de zèle sur leurs divers instru-\nments et produisent souvent des exécutions plus parfaites que celles de bien des\nconcerts ; que ce soit l'admirable Sonate à Kreutzer de Beethoven, le célèbre\nduo avec clarinette de Weber ou les délicieuses pièces de flûte et clavecin de\nRameau, on a souvent, à la classe, un régal exquis.\nCe résultat est dû surtout aux efforts de l'habile professeur et éminent compo-\nsiteur M. Charles Lefebvre (i), qui sait en même temps faire un véritable cours\nd'histoire de la musique de chambre*\n\n(i) M. Ch. Lefebvre, grand prix de Rome de 1870, auteur de Judith âu Psaume xxni\n(1878), d'Eloa (1883), du Trésor (1883), de Zaïre (4 actes, 1887), de Djelma (5 actes, Opéra, 1894),\nde Sainte-Cécile (1895), de Dalila1 de La messe du fantôme, et d'un grand nombre d'autres com-\npositions pour orchestre ou instruments à cordes."}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "66", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.2", "texte": "BEETHOVEN COMPOSITEUR POUR (( BOITE A MUStQUE »\n\nEn faisant défiler sous leurs doigts ces merveilleux chefs-d'œuvre, on voit de\nquelle diversité de styles et d'écoles les élèves doivent se pénétrer.\nC'est d'abord le majestueux clavecin, comme on l'appelait en 1760, en l'oppo-\nsant au nouvel intrus, le sec et désagréable pianofor te. Après la triade des grands\nancêtres : Rameau, Haendel et J.-Séb. Bach, arrive Philippe-Emmanuel Bach,\napportant dans sa forme moderne l'immortelle Sonate. Beethoven, Weber et\nSchubert ouvrent magnifiquement le xixe siècle, suivis par Mendelssohn (trop\ndélaissé aujourd'hui) et Schumann. Enfin c'est l'école moderne :C. Franck, Lalo,\nRubinstein, Brahms, Godard. Dans les vivants, Saint-Saëns et Grieg seuls sont\nadmis au programme des études.\nLes sages conseils de M. Lefebvre imposent aux exécutions une grande pureté\nde style et d'ensemble. C'est vraiment une lourde tâche de tempérer l'ardeur\net le feu de cette jeunesse, d'empêcher les pianistes d'abuser de la force et de la\nrapidité, les archets de vibrer plus passionnément que ne le comportent les\nquatuors dans leurs hauteurs sereines. Où la délicatesse est indispensable, c'est\ndans les pièces écrites pour clavecin surtout, le fragile instrument ne pouvant\ndonner ni grande vitesse, ni grande force, tempéré dans son mécanisme comme\ndans son accord (on sait que les mots clavecin bien tempéré s'appliquent seule-\nment au tempérament de l'accord découvert du temps de Bach et qui lui permit\npour la première fois d'écrire dans tous les tons).\nEn résumé, n'avais-je pas raison de dire que la classe d'ensemble instrumen-\ntal est celle dont l'enseignement est le plus musical et le plus élevé, témoignant\nune fois de plus de la valeur de notre grande école si habilement et sagement\ndirigée par M. Théodore Dubois ?\n\nGEORGES PFEIFFER.\n\nBeethoven compositeur pour «boîte à musique».\n\nM. le Dr A. Kopfermann (i) a publié au mois de mars dernier un bel adagio\ninédit de Beethoven, extrait d'un cahier en possession de la Bibliothèque royale\nde Berlin dont il est le très savant et très obligeant bibliothécaire en chef\npour les collections musicales. Dans le même cahier se trouvent également, de la\nmain cle Beethoven, les variations 1,2, 5 et 6 pour piano à quatre mains sur l'air\nIch denke dein, plus deux courtes pièces inédites, en sol majeur, un Scherzo\nâ 3 temps et un Allegro à 2 temps. M. le Dr Kopfermann, par l'examen critique\ndu texte, a prouvé, à deux reprises, que l'adagio publié par lui avait été écrit par\nBeethoven pour une boîte à musique. La même démonstration de l'éminent\nbibliothécaire vaut pour le Scherzo et pour Y Allegro, dont le texte original est\npublié pour la première fois ci-dessous, avec l'autorisation de MM. Heugel\netCic, éditeurs, propriétaires d'un arrangement à deux et d'un arrangement à\nquatre mains.\nCet allegro, d'un rythme franc, rappelle le style de Haydn : le cahier où il se\ntrouve date cependant de l'année 1799, époque à laquelle Beethoven avait déjà\n\n(1) Die Musik, IIe livraison de mars et ire livraison d'avril 1902, Berlin, Schuster et Lœffler."}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "67", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.3", "texte": "BEETHOVEN COMPOSITEUR POUR (( BOITE A MUSIQUE ))\n\ncomposé sa première symphonie, ses huit premières sonates de piano, etc. Ce\npetit morceau n'est assurément qu'un badinage : mais son allure raide et sautil-\nlante, ses sonorités grêles, la monotonie mécanique de son développement ne\nconviennent-elles pas à un automate, et n'y a-t-il pas de l'esprit dans cette com-\nplaisance du génie à l'égard d'un instrument si humble ? Au moins ce rondo\npour boîte à musique mérite-t-il de prendre place parmi les curiosités musi-\ncales, à côté des morceaux que Mozart avait écrits pour des machines analo-\ngues (1).\n\nJEAN CIIANTAVOINE.\n\n(i) Kôchel, Themat. Verzeichniss. nPi 608 et 616."}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "68", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.4", "texte": "BEETHOVEN COMPOSITEUR POUR (( BOITE A MUSIQUE ))"}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "69", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.5", "texte": "PROMENADES ET VISITES MUSICALES\n\nL. V. BEETHOVEN.\n\nPromenades et visites musicales.\n\nUN ARTISTE INCONNU.\n\nSon nom ne setale pas en lettres géantes sur les colonnes bariolées ; il n'est\njamais venu présenter un plastron irréprochable à la curiosité d'un public; il\nn'a pas, acrobate inquiétant, enlevé àla pointe de l'archet une vertigineuse\nmontée d'arpèges, dans le silence anxieux de la salle; il ne s'est pas modeste-\nment dérobé, tandis que se déchaînait le fracas des applaudissements; il\nignore également tous les artifices de la toilette et les détails de la mise en scène:\nla mèche de cheveux pensive et caressante de l'un, la pâleur distinguée de l'au-\ntre, la denture ivoirine de tel maître du clavier, et les bagues étincelantes de tel\njongleur de chanterelle. Et cependant c'est un grand artiste, à qui personne ne\npeut être comparé aujourd'hui, ni pour le nombre des instruments dont il sait\ndompter la rebelle nature, ni pour la dextérité de la main, ni surtout pour son\namour de ces vieux bois, de ces claviers jaunis, de ces précieuses marqueteries,\nde ces tables d'harmonie aux formes surannées, d'où s'exhale un parfum péné-\ntrant de musique morte.\nIl habite Bruxelles, et se nomme Frantz Vestibule. J'étais sur le point de quitter\ncette riche et charmante cité, lorsque son existence me fut révélée par le plus\nobligeant, le plus actif et le plus heureux des bibliothécaires musicaux : j'ai\nnommé M. Wotquenne.\n(( Vous partez à une heure ? me dit-il en fermant une de ces partitions iné-\ndites de Gluck dont je ne puis dire ici tout l'intérêt. Nous irons donc au Musée à"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "70", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.6", "texte": "PROMENADES ET VISITES MUSICALES\n\n11 h. 10, Vous n'aurez qu'un quart d'heure. Mais Frantz s'arrangera. » A l'heure\ndite, Frantz nous attendait à la porte du xMusée instrumental du Conservatoire :\nune longue blouse bleue enveloppait sa robuste stature, et une moustache de\nchanvre était le seul ornement d'un bon visage carré. « En un quart d'heure,\nFrantz. )) Et nous entrâmes. On connaît la richesse des collections de Bruxelles ( 1 ) ;\nmais il faut les avoir vues pour en apprécier la beauté et surtout la bonne dis-\nposition : ce n'est pas, comme dans tel musée rétrospectif, un confus mélange\nde dates et de provenances, de mandolines et de clavecins, de violes et de saxo-\nphones, qui rappelle à la fois batelier d'un peintre et la boutique d'un brocan-\nteur. Les instruments sont rassemblés par familles et par pays, les plus précieux\nexposés dans des vitrines claires, les autres protégés seulement par le respect\ndu public. D'énormes bombardes du moyen âge, ancêtres incommodes de nos\nbassons, nous regardent, sous le jour gris, monter l'escalier : leurs dimensions\nne permettaient pas de les placer ailleurs. Voici, parmi d'autres instruments à\ncordes, la viole de François Ier, un Duiffopruggar authentique; sur le dos, au-\ndessous d'un sujet mythologique, se trouve représenté un plan de Paris avec ses\nrues et ses maisons : ainsi le roi retrouvait, aux heures de loisir, l'image de sa\nbonne ville. Nous admirons les rosaces délicatement ouvragées de clavecins.\n<( Celui-ci marche-t-il ? — Oui, Monsieur Wotquenne )) ; et, se tournant vers\nmoi, Frantz ajoute : (( Tous les instruments qui sont ici peuvent être joués ; il faut\nseulement me prévenir deux ou trois jours à l'avance pour que je les mette en\nétat. » Du clavecin ouvert s'envole, sous les doigts de mon aimable compagnon,\nun essaim de sons bruissants, mais fermes et précis. « Frantz, d'autres jeux. —\n— Voici le pizzicato, Monsieur; — et la sourdine, — et l'accouplement des deux\nclaviers, — et le jeu en octaves, — et le plein jeu. » Le plein jeu est d'une sono-\nrité magnifique, digne de la fugue de Bach en sol mineur que M. Wotquenne y\nesquisse. « Tout à fait le mécanisme de l'orgue », opine Frantz; et je me sou-\nviens de certain clavecin, examiné, à l'issue d'une séance, par quelques mem-\nbres de certain congrès, dont j'étais: personne n'avait pu se reconnaître parmi\nles pédales et les leviers. Plus loin, une régale du moyen âge nous arrête. Frantz\nlève les deux soufflets, et fait les nuances en soulevant de la main le couvercle\nde la boîte; le timbre est joli, un peu plaintif, comme d'un hautbois fané et fati-\ngué. Dans la salle chinoise, Frantz se saisit d'un bizarre paquet de cannes à\npêche en bambou : c'est le ckeng, sorte d'orgue portatif. Un accord d'une pléni-\ntude et d'une pureté surprenantes sort de cet assemblage; pour la mélodie, on\nfait parler à volonté un tuyau ou l'autre en fermant le trou qu'il porte à sa base.\n<( Mais il faut beaucoup de souffle )), fait l'exécutant en reprenant haleine.\n<( Vous allez voir une merveille », continue-t-il; il va chercher, au milieu d'une\nvitrine, un petit chevalet de bois, évidé de tous côtés, plus léger qu'un fétu,\nqu il pose tout au milieu de sa main ; et il contemple avec recueillement ce fruit\nde la patience orientale.\nLes instruments se simplifient de plus en plus, nous arrivons aux peuplades\nsauvages, dont les calebasses et les tams-tams décorent les murs. Voici une\nflûte nasale, que l'on entend à peine, et une autre, munie d'un trou unique dont\nl'obturation fait monter le son, contrairement à tous les usages européens :\n(( C'est que le tube donne alors le son deuxième harmonique », nous explique\n\n(i) Le catalogue a été publié par Mahillon (1893 et"}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "71", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.7", "texte": "LECTURES MUSICALES\n\nFrantz. Enfin un chalumeau africain a figuré à l'Exposition de Paiis en 1900\npour sa décoration : sur le pavillon \"on a fixé avec de la poix un coquillage et deux\nboutons de chemise en émail, dont le travail a paru merveilleux ; et cet humble\nessai d'art est si touchant, que nous en restons un moment silencieux.\nIl faut partir. Frantz, avec un bon sourire, se met à ma disposition pour une\nautre visite. Et j'emporte le souvenir, bien précieux et bien rare, d'un homme\nvraiment égal à ses fonctions, d'une existence obscure, mais heureuse et digne :\nau milieu de ses instruments qu'il connaît et qu'il sait manier, cet employé de\nrustique apparence jouit d'une paix de conscience inconnue à bien des digni-\ntaires, car il est éloigné de toute ambition humaine ; et nul rival ne vient lui\ndisputer la place qu'il occupe et lui donner le souci de la défendre. Ses journées,\nremplies de petits travaux manuels, se passent auprès de ses rebecs, de ses\nvioles, de ses luths et de ses clavecins favoris. Il a une solide érudition, acquise\npar l'usage et qu'il ne dissipe pas en vaines écritures, se contentant de savoir\naccorder une épinette ou jouer d'un hautbois barbare. La théorie même de\nl'acoustique ne lui est pas étrangère ; mais il ne dédaigne pas pour cela le balai\nquotidien. Aucune croix ne décorera jamais sa large poitrine, dont le souffle\nsuffit aux huit tuyaux du cheng \\ sa blouse de travail est l'égale des plus hau-\ntaines redingotes. Qu'il ne m'en veuille pas d'ailleurs si je signale aussi indis-\ncrètement sa félicité : la folie humaine est si grande, que je ne risque de lui\nsusciter ainsi ni un envieux, ni un concurrent.\n\nLOUIS LALOY.\n\nL'abondance des matières nous oblige à renvoyer à notre prochain no la suite des\nEtudes d'Esthétique musicale de M. Combarieu ainsi que celle des Exercices d'ana-\nlyse.\n\nLectures musicales.\n\nNOUVELLES LETTRES D'HECTOR BERLIOZ\n\n(I).\nLes lecteurs de la Revue musicale ont eu les prémices de ces lettres. S'ils veulent\nbien se reporter à la livraison de juillet 1902, ils y trouveront, sous ce titre :\nLa dédicace des Troyens, lettres inédites de Berlioz, un article dans lequel j'expli-\nquais comment j'avais été amené à faire rechercher les lettres écrites par Berlioz\nà la princesse de Sayn Wittgenstein. La Mara, l'excellent éditeur des lettres\nde Liszt, de Wagner, etc., avait bien voulu s'y prêter obligeamment, et, en\nme communiquant ce qui était spécial à l'objet de mon enquête, me faisait\npart en ces termes de l'importance de la découverte :\n« Je suis en possession des lettres de Berlioz à la princesse Wittgenstein.Elles\nsont au nombre de cinquante-neuf, des années 1852 à 1867, hautement intéres-\nsantes, et j'ai l'intention d'en former un recueil que je publierai en un petit\nvolume chez Breitkopf et Haertel. »\n\n(I) Briefe von HECTOR BERLIOZ, an die Fùrstin Carolyne Sayn-Wittgenstein, herausgegeben von\nLA MARA. Leipzig, Breitkopf et Hsertel, 1902. ...... ~"}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "72", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.8", "texte": "LECTURES MUSICALES\n\nLa chose est faite maintenant, et je puis me féliciter en toute connaissance de\ncause du résultat de recherches dont j'avais pris l'initiative, car le petit volume\nqui vient de paraître n'est pas seulement du plus grand intérêt, mais il est en\nmême temps un complément nécessaire à la plus importante des œuvres litté-\nraires de Berlioz, ses Mémoires. L'on sait que ce livre, commencé en 1848, fut,\ndans sa partie principale, achevé en 1854 ; l'auteur y ajouta par la suite une Post-\nface, datée du ier janvier 1865, et Quî ne comprend que deux chapitres. Or, les\nlettres, qui, dans une certaine période, ont un caractère de véritables confidences,\ncomblent cette lacune de la façon la plus heureuse, et forment aux Mémoires de\nBerlioz un supplément d'autant plus précieux qu'ici l'auteur, au lieu d écrire\npour un vague public, se trouvant en communication directe avec sa correspon-\ndante, lui ouvre son âme et lui révèle tous ses secrets. Ce qui fut sa double\npréoccupation durant les dix dernières années de sa vie, la composition des\nTroyens et le renouveau de son amour d'enfant pour la jeune fille deMeylan, est\nici traité avec une ampleur de développement et une effusion de cœur qui nous\nfont entrer bien plus avant dans la connaissance de l'homme et de 1 artiste.\nEt ce nouveau document ne peut que nous le rendre plus sympathique, malgré\nl'amertume habituelle de ses propos, en même temps que plus pitoyables pour\nses malheurs.\nRien ne donnera une meilleure idée de ce recueil que quelques extraits.\nCommençons par quelques notes sur les Troyens.\nLe 17 mai 1856, Berlioz vient de commencer le poème :\n(( Je ne vous dirai pas par quelles phases de découragement, de joie, de\ndégoût, de plaisir, de fureur, j'ai passé successivement pendant ces dix jours.\nJ'ai vingt fois été sur le point de tout jeter au feu et de me vouer pour jamais à\nla vie contemplative. Maintenant, je suis certain de ne plus manquer de courage\npour aller jusqu'au bout ; l'œuvre me tient... Pour la musique,il faudra bien un\nan et demi, je suppute, pour la construire. Ce sera une grande construction :\npuisse-t-elle être faite de briques cuites au feu et non de briques crues, comme\nfurent faits les palais de Ninive. Sans la cuisson, les briques tournent bien vite\nen boue et en poussière. ))\nDu 12 août suivant : « Je ne suis qu'un maraudeur ; je viens de fourrager dans\nle jardin de deux génies (Virgile et Shakespeare), j'y ai fauché une gerbe de\nfleurs, pour en faire une couche à la musique, où Dieu veuille qu'elle ne périsse\npas asphyxiée par les parfums. ))\nIl ne cesse pas de faire le modeste en tant que poète : il traite son œuvre\nlittéraire de (( poésie d'amateur )) (p. 25). Parfois il manifeste de singulières\nintentions : c'est ainsi qu'au dénouement, non content de faire prédire par\nDidon la venue d'Annibal et la gloire de Rome, il voulait aller jusqu'à des allu-\nsions à la domination française en Afrique (pp. 42 et 52) !\nQuant à la musique, voici quelle idée il se fait de la grandeur de la tâche. On\nremarquera au passage l'étrange réflexion relative à Wagner.\nDu 12 août 1856 :\n(( Ce qu'il y a d'immensément difficile là-dedans, c'est de trouver la forme\nmusicale, cette forme sans (1) laquelle la musique n'existe pas ou n'est plus que\nl'esclave humiliée de la parole. C'est là le crime de Wagner ; il veut la détrôner,\n\n(1) Le livre imprime, par une faute de lecture évidente, « sous » au lieu de « sans »"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "73", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.9", "texte": "LE TASSE AU THEATRE DE MONTE-CARLO\n\nla réduire à des accents expressifs, en exagérant le système de Gluck (qui fort\nheureusement n a pas réussi lui-même à suivre sa théorie impie). Je suis pour la\nmusique appelée par vous-même libre. Oui, libre et fière, et souveraine et con-\nquérante, je veux qu'elle prenne tout, qu'elle s'assimile tout, qu'il n'y ait plus\npour elle ni Alpes ni Pyrénées ; mais pour ses conquêtes,il faut qu'elle combatte\nen personne et non par ses lieutenants. Je veux bien qu elle ait, s'il se peut, de\nbons vers rangés en bataille, mais il faut qu'elle aille elle-même au feu comme\nNapoléon, qu elle marche au premier rang de la phalange comme Alexandre.\nElle est si puissante qu'elle vaincrait seule en certains cas, et qu'elle a eu mille\nfois le droit de dire comme Médée : « Moi ! c'est assez. »\n(( Trouver le moyen d'être expressif vrai, sans cesser d'être musicien, et don-\nner tout au contraire des moyens nouveaux d'action à la musique, voilà le\nproblème. ))\nEn ce qui concerne le roman d'amour du vieillard de soixante et un ans retrou-\nvant, après quarante-neuf années, celle qu'il avait aimée et qui avait maintenant\nsoixante-sept ans, nous donnerons seulement la citation suivante, dont le senti-\nment à la fois délicat et profond n'a pas besoin qu'on le commente.\nDu 19 octobre 1864 :\n(( Sans doute la grandeur étrange de mes sentiments l'étonné, mais elle les\ncomprend jusqu'à un certain point, et l'idée ne lui est pas venue que je fusse\nfou. Mais quoi ! l'enfant de douze ans qui l'aima si terriblement, n'inspira rien\net ne pouvait rien inspirer à la fille sublime de dix-huit ans qui devinait à peine\nses angoisses. Elle n'a point de souvenirs actifs, elle pense, comme vous, que\nmon imagination fait beaucoup ; et sans doute elle n'ignore pas plus que vous\nque l'imagination c est le faux. Mais je le crois, à son insu peut-être, elle com-\nmence à croire que c'est Vautre qui domine, et que Vautre restera le maître\njusqu'au bout, parce qu'il est le vrai. Quoi qu'il en soit, je ferai tout au monde\npour ne pas être importun, ni indiscret, ni effrayant ; je serai aussi réservé que\npossible, et peut-être en viendra-t-elle à se dire un jour dans le secret de son\ncœur : « Il serait dommage de n'être pas aimée ainsi. ))\n(A suivre.)\n\nJULIEN TIERSOT.\n\nLe Tasse au théâtre de Monte-Carlo.\n\nM. EUGÈNE D'HARCOURT.\n\nDans ce pays d'azur et d'or qui s'appelle Monte-Carlo, il semble qu'on soit\ntransporté en un paradis moderne ; rien n'y manque, pas même la musique. Les\nanges qui président aux destinées de cet Eden avaient choisi pour cette année le\nTasse, opéra de MM. Jules et Pierre Barbier, musique de M.Eugène d'Harcourt.\nLes anges sont éclectiques ; tantôt ils aiment la synvphonie et ses célestes accords,\ntantôt ils préfèrent un opéra qui leur rappelle sans doute le bon vieux temps où\nles anges ne se mêlaient pas aux mortels et où les mortels étaient ravis de toutes\nles musiques, pourvu qu'elles fussent de la musique.\nAussi faut-il livrer à la postérité le nom d'un audacieux qui essaie encore à\nnotre époque de descendre dans l'arène et dire à ses contemporains : « Je vous\napporte la musique d'autrefois ; pour ne pas trop vous dépayser, il y aura çà et"}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "74", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.10", "texte": "INFORMATIONS\n\nlà un petit sacrifice à vos goûts d'aujourd'hui ; mais comme je suis pour la tra-\ndition, je ne romprai pas avec la tradition. )) Et M. d'Harcourt fit comme il le\ndisait : il écrivit un opéra au vrai sens du mot.\nLe sujet du Tasse n'était pas facile à traiter en opéra ; Benjamin Godard s'y\nétait naguère escrimé et n'avait réussi qu'à donner une espèce de biographie\nmusicale. Peut-être n y a-t-il pas autre chose à chercher, puisque feu Jules Bar-\nbier et son fils Pierre Barbier n'ont pas fait autre chose qu'une vie du Tasse\nexprimée en versiculets lyriques se prêtant à de la musique. C'est ainsi que nous\nvoyons naîtie 1 amour du poète pour Eléonore d Este dès la première rencontre\ndes deux héros. Bien entendu cet amour ne va pas tout seul, sans quoi il n'y\nauiait pas d opéra à faire • le 1 asse a un rival dans le comte Molza,qui est ouver-\ntement protégé par le frère de la princesse, le duc Alphonse. Le Tasse, qui est\nd une sensibilité trop grande,croit qu'Eléonore ne l'aime pas et même le trompe ;\nsa tête se perd dans ce conflit, il insulte la malheureuse Eléonore, et on l'enferme\nà Sainte-Anne, un asile de fous, d où il s'enfuit pour aller retrouver sa bien-\naimée mourante. Il arrive à Rome, mais Eléonore est morte, et le Tasse entre au\ncouvent de Saint-Onofrio (avant la première représentation, le Tasse mourait\ndans ce couvent, mais on a supprimé ce dénouement).\nAinsi qu'on le voit, les librettistes ne se sont pas attachés à décrire des\ncaractères, à dégager la psychologie des personnages ; ils ont simplement voulu\ntrouver un lien entre les principales phases de la vie du Tasse.\nM. d'Harcourt a tiré le meilleur parti possible de ce livret qui ne présentait en\nsomme pas d'intrigue, mais qui est un résumé de la vie du poète, un poème his-\ntorique plus qu'un sujet d'opéra. M. d'Harcourt, comme je l'ai dit, a concilié dans\nson opéra l'ancienne musique avec la nouvelle. Sa partition coudoie sans cesse\nles systèmes musicaux éprouvés par cinquante ans de gloire consacrée et la décla-\nmation lyrique de la jeune école. Ainsi il y a un air à variations pour baryton\nqui semble faire une opposition réelle à une scène fort bien traitée, au 4e acte, des\nlamentations du Tasse entrecoupées parles rires des fous. La page capitale est le\nduo de la fin du 3e acte entre le Tasse et Eléonore ; il ne manque pas d'inspira-\ntion.\nFoutes les qualités musicales de M. d'Harcourt ont été rehaussées par une\nmise en scène somptueuse et par une interprétation de splendeur inusitée.\nM1Ie Grandjean, de l'Opéra, fait sonner sa belle voix dans le rôle de la Reine.\nM. Gaston Dubois (le Tasse) se joue à plaisir des casse-cous vocaux dont son\nrôle est hérissé. Noté est superbe de prestance et fait sonner généreusement sa\nvoix si bien timbrée dans un rôle de brigand. Mmes Deschamps-Jehin, Micaëly.,\nMM. Foumets, Delmas, Dupeyron, complètent un ensemble comme aucun\nthéâtie nen peut rêver. L orchestre est excellent sous la direction de M. Jehin.\nLe Tasse a été, comme on le voit, féeriquement encadré.\n\nLOUIS SCHNEIDER.\n\nInformations.\n\nCON SERA ATO IRE DE AIUSIQUE ET DE DÉCLAMATION. — Par suite du décès de\nAI. Auguez, un emploi de professeur de chant se trouve vacant au Conservatoire\nnational de Musique et de Déclamation."}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "75", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.11", "texte": "INFORMATIONS\n\nUn délai de vingt jours a été accordé aux candidats pour se faire inscrire au\nSecrétariat du Conservatoire national, 15, faubourg Poissonnière, pour l'obten-\ntion de cet emploi fJournal officiel du 5 février).\n— Le prix Ponsin, consistant en une somme de435 francs et destiné à encou-\nrager l1 élève-femme la plus méritante des classes de déclamation dramatique au\nConservatoire national, a été décerné, pour l'année 1903, à Mlle Chesnel,\nier accessit de comédie en 1901.\n— La Société des Concerts du Conservatoire national donnera quatre séances\npendant le mois de mars. Ces séances auront lieu les dimanches 8, 15, 22 et 29\ndu mois.\n\nECOLES NATIONALES DE MUSIQUE DES DÉPARTEMENTS. — Nîmes. — Une classe\nd'alto et une classe de harpe ont été récemment créées à l'Ecole nationale de\nmusique de Nîmes. — M. Courtat a été nommé professeur de la classe d'alto.\nDouai. — Un nouveau cours de violon et une classe de solfège ont été insti-\ntués à l'Ecole nationale de musique de Douai.\nNantes. — Par arrêté préfectoral du 5 février 1903, M. George dit Amalou a\nété nommé professeur titulaire de la classe d'orchestre à l'Ecole de musique de\nNantes, succursale du Conservatoire.\nPalmes académiques. — Parmi les récentes nominations d'officiers de l'Ins-\ntruction publique et d'Académie, nous relevons, dans le personnel enseignant\ndes Ecoles nationales de musique, les noms suivants :\nOfficiers de VInstruction publique :\nMM. Berny Joseph, professeur à l'Ecole nationale de musique de Toulouse.\nGrouanne Remy, — — — Rennes.\nDoumens, — — — Perpignan.\nQuesnay Alfred, — — — Lille.\nSeiglet Victor — — — Lille.\nMnus Français-Delarrequa, — — — Lille.\nMauvernay, — — — Lyon.\nTempviré, — — — Angoulême.\nOfficiers d\"Académie :\nMM. Slaweck, professeur à l'Ecole nationale de musique de Chambéry.\nDu Sancey Emile, — — — Caen.\nPeyriguère Edouard, — — — Tours.\nGillet Albert, — —- — Douai.\nRibiollet Paul, — — — Lille.\nDucos Emile, — — — Rennes.\nDefossez Ernest, — — — Dijon.\nCouard, — — — Lyon.\nMMmes Bernard Julie, — — — Lyon.\nBacquié — — — Toulouse.\nAjoutons à cette liste le nom de M. Chevillard, directeur des Concerts Lamou-\nreux, qui vient d'être promu officier de l'Instruction publique."}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "76", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.12", "texte": "INFORMATIONS\n\nRennes. — A la suite d'un récent concours qui a eu lieu à Rennes, M. Robert\na été nommé professeur de flûte à l'Ecole nationale de musique de cette ville.\n\nCONSERVATOIRE. — EXERCICES DES ÉLÈVES. —- L'examen du 3 février, auquel\nnous avons assisté, nous a paru satisfaisant ; mais les doléances que nous avons\ndéjà formulées n'ont encore rien perdu de leur à-propos. Trop de a vibrato )) !\nNe cesserons-nous jamais de le repéter aux jeunes virtuoses ? Ce vibrato est\ncertainement insupportable, quand un seul instrument joue avec le piano, mais\nil devient tout à fait pénible dans le quatuor.Quatre instruments (( vibrant )) à la\nfois jouent nécessairement faux. Sauf cette réserve, l'exécution a été bonne. Le\nquatuor à cordes de Mendelssohn a valu aux musiciens les félicitations du jury,\ncomposé de MM. Th. Dubois, président, Gastinel, Weckerlin, Pfeiffer, Bour-\ngault-Ducoudray, Bourgeat, secrétaire.\nVoici le programme complet de cet intéressant examen, il peut servir de mé-\nmento pour quelques notions d'histoire musicale :\nExamen dit y février igoy.\nMUSIQUE DE CHAMBRE, ORDRE CHRONOLOGIQUE.\nRAMEAU [1683-1764]. . • Pièces en Trio. Piano, flûte et violoncelle.\nHAENDEL [1685-1759]. . • Sonate en ré. Piano et violon.\nJ.-Séb. BACH [1685-1750]. . Trio en ut. 2 violons et piano.\nPh.-EM. BACH [1714-1788]. Sonate. Violoncelle et piano.\nHAYDN [1732-1809]. . . • Hymne pour instruments à cordes.\nBOCCHERINI [1740-1805]. . Sonate en/a. Violoncelle et piano.\n/ Quatuor en sol mineur. Piano et cordes.\nMOZART [1756-1791]. . .) Trio. Violon, alto etpiano.\nf Quintette. Instruments à vent etpiano.\ni Sonate en ut mineur. Piano et violon.\nBEETHOVEN [1770-1827]. .\\ Sonate n° 4 (op. 102). Violoncelleet piano.\n[ Sonate (à Kreutzer). Piano et violon.\nWEBER [1786-1826]. . . . Grand Duo. Clarinette et piano.\nSCHUBERT [1797-1828]. . Trio en si Piano, violon et violoncelle.\nMENDELSSOHN [1809-1847] . 2E Quatuor à cordes.\nSCHUMANN [1810-1856]. . 2i Trio (enfa). Piano et cordes.\nC. FRANCK [1822-1890]. . Sonate. Piano et violon.\nLALO (Ed.) [1823-1890]. . 3e Trio. Piano et cordes.\nRUBINSTEIN(A.) [1830-1894]. Sonate. Alto et piano.\nBRAHMS [1833-1897]. . . . Quintette en/a mineur. Piano et cordes.\nSAINT-SAENS [1835] . . . 1er Trio (en/a). Piano et cordes.\nGRIEG [1843] Sonate. Piano et violon.\nB. GODARD [1849-1895]. . 2ETrio. Piano et cordes.\n— Teresa Carreno, la grande pianiste dont les Parisiens se rappellent les\nerî' entrePrend une tournée en France et en Espagne, sous les auspices\nde MM. Foledo et C°. Elle se fera entendre à Paris les 16 et 19 mars à la salle\nAeolian. Le grand talent de Teresa Carreno s'affirmera une fois déplus, et\nnous sommes heureux de pouvoir remercier MM. Toledo de leur initiative.\n< ?*T* aSSUrC quel °n Peutdès à Posent retenir ses places en s adressant\nà . Administrateur delà Salle Aeolian, 32, avenue de l'Opéra."}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "77", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.13", "texte": "LES CONCERTS\n\n— Notre collaborateur et ami Louis Schneider a lu récemment à M. Albert\nCarré, directeur de l'Opéra-Comique, une traduction qu'il a faite de Y Homme\nde l'Evangile (Der Evangelimann), drame lyrique en deux actes et trois tableaux,\nparoles et musique de M. Wilhem Kienzl. L'Homme de VEvangile a été reçu à\nl'Opéra-Comique. C'est une œuvre très poignante, très attachante, et dont le\nsuccès est très grand depuis quelques années en Allemagne et en Autriche.\n\nLes Concerts.\n\nCONCERTS DU CONSERVATOIRE. — La Symphonie en ré mineur de César Franck,\ninscrite au programme du 11e concert (15 févr.), a été exécutée d'une façon par-\nfaite. Nous ne sommes pas prodigues de ce qualificatif; mais jamais il ne nous\nparut mieux mérité. M. Tiersot a donné du chef-d'œuvre de Franck une brève\nanalyse que nous aimons à citer ici :\n(( La Symphonie en ré mineur est une des dernières compositions de César\nFranck ; elle fut exécutée pour la première fois par la Société des Concerts, le\n17 février 1889, date qui précède d'un peu plus d'une année la mort du maître,\nsurvenue en novembre 1890.\n(( Cette œuvre, dans ses grandes lignes, a conservé les divisions caractéris-\ntiques de la symphonie classique ; mais les développements sont d'une plus\ngrande liberté.\n« Le premier morceau commence par une introduction lente et grave dont le\ndessin initial, en s'animant, devient le thème de Y allegro. Après une brève expo-\nsition de ce mouvement, le lento est repris, dans un autre ton, et se relie de\nnouveau à Y allegro non troppo, qui, définitivement établi, forme la partie prin-\ncipale du morceau. Trois principaux thèmes, dans la contexture desquels on re-\nmarque en maint endroit l'emploi de ce chromatique si particulier au génie de\nCésar Franck, s'y développent tour à tour. Puis le thème de l'introduction lente\nintervient une dernière fois, traité en canon, avec toutes les forces de l'orches-\ntre ; enfin Y allegro s'impose définitivement; sa reprise conduit rapidement à la\nconclusion.. ))\nAu même concert, le Concerto en ré pour violon, de Beethoven (1806), a valu\nun brillant succès à M. Lucien Capet, lauréat, il y a quelques années, du Conser-\nvatoire de Paris, aujourd'hui professeur, nous affîrme-t-on, à Bordeaux. Nous\nne saurions trop louer la netteté et la justesse impeccable de son jeu, la variété\net la couleur de son style, la souplesse et la facilité de son archet. Dans le\npremier morceau, on eût pu souhaiter une sonorité plus grande ; peut-être le\njeune artiste ne se sentait-il pas en contact suffisant avec le public. M. Capet s'est\nvite ressaisi ; à Pencontre de certains virtuoses, il sait varier ses procédés : il\n<( vibre )) dans les phrases de sonorité soutenue ; ailleurs il se contente des notes\nfranches, claires et perlées. Trois rappels — de la part d'un auditoire difficile! —\nlui ont prouvé que son grand talent était apprécié.\nLe motet de Haydn, Tenebrœ factœ sunt, le chœur de Schumann, Ferme les\nyeux (1846), et l'ouverture d\"Arteveld par Ernest Guiraud (1874) ont complété le\nprogramme de ce très beau concert."}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "78", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.14", "texte": "LES CONCERTS\n\nSALLE HUMBERT DE ROMANS.\nL. L.\n— 25 janvier. —Le programme, que l'on pour-\nrait livrer aux méditations de chefs d'orchestre plus anciens dans la carrière que\nM. Victor Charpentier, comprenait le ballet des Indes galantes, de Rameau,\nrevu, pour l'orchestration, par M. Paul Dukas, une très élégante Berceuse de\nG. Fauré pour violon (M. Pierre Wolf s'y distingue), la Procession de César\nFranck, et deux petites pièces de V. d'Indy, dont 1 une (Sérénade) a été publiée,\npour piano, dans cette Revue (juillet 1902) ; nous avons eu le plaisir d y recon-\nnaître une entrée de basson que nous faisions pressentir :la musique bien écrite\nporte en elle-même son orchestration. La Symphonie en ut mineur de Saint\nSaëns terminait cet intéressant concert, et a été rendue avec beaucoup de chaleur\net de vigueur, qualités bien préférables à cette froide et minutieuse correction\npour laquelle d'autres s'évertuent.\n\nCONCERTS COLONNE.\n\n—25 janvier. —La deuxième Symphonie, en mi mineur,de\nM. Henri Rabaud, sous la direction de l'auteur, remporte un assez vif succès.\nElle a un grand mérite, surtout le style, qui est ferme, clair et classique, — un\npeu trop classique pour mon goût : il faut devenir classique, il ne faut pas\nl'être. (Je me demande même parfois si une œuvre ne commence pas à devenir\nclassique au moment précis où sa vie commence à se refroidir pour nous.) La\nsymphonie de M. Rabaud évoque le souvenir de Mendelssohn. Il est juste d'a-\njouter qu'elle fut écrite, il y a déjà sept ans, quand il était élève de la villa Médi-\ncis ;et dans ces conditions, elle est de tout point remarquable. Le premier mor-\nceau me semble de beaucoup le plus intéressant.\nM. Colonne a institué un concours entre Berlioz et Liszt. On sent de quel côté\npenchent ses sympathies ; et il est difficile de ne pas les partager, quand on voit\nles deux maîtres aux prises dans la Marche de Rakoczy. Celle de Liszt a quelques\ncuriosités orchestrales ; mais elle manque d'unité, et paraît déplorablement vide,\nauprès de celle de Berlioz. Elle semble même beaucoup moins hongroise.\nTandis que chez M. Chevillard les tempêtes se déchaînent autour des concer-\ntos, M. Colonne inflige paisiblement à son public bon enfant un concerto pour\nharpe de M. Pierné. L'idée de ce sport musical m'a paru si burlesque, que je n'ai\npas le courage d'en vouloir à l'auteur, que j'estime. Je n'ai jamais entendu autant\nde notes à l'heure (ou — Dieu soit loué ! — à la demi-heure). C'est un record..\n1er février. — Faust, de Schumann. — M. Colonne a fait là un effort intéres-\nsant et méritoire. Je n'ose pas dire l'ennui que l'œuvre m'a causé. Je ne crois\npas que M. Colonne lui donne bien le style qui convient; il l'alourdit, et, comme\ntoujours (c'est mon éternel refrain), il lui imprime une froide correction clas-\nsique : l'ouverture surtout en a pâti. Mais la partition même est vraiment d'une\ninégalité excessive. L'orchestre est terne et pâteux. Il y a des fautes de goût\nrévoltantes : la scène del'église est du mélodrame criard. Quant au rôle de Faust,\nj'admire ceux qui reconnaissent dans cette noblesse pompeuse et monotone la\nvraie pensée de Gœthe. (Au reste, il ne faut s'étonner de rien : Goethe ne rêvait-\nil pas, dit-on, pour son Faust, de la collaboration musicale de Meyerbeer !) —\nQuelques moments, très courts, de profonde émotion, comme les premières\nparoles de Faust aveugle, et la fin de la scène de la mort. Quelques pages\nexquises, comme le « lever du soleil », et le chœur des enfants bienheureux.\nMais on sent à l'excès dans cette œuvre ces rythmes saccadés et monotones,"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "79", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.15", "texte": "LES CONCERTS\n\nqui s accentuent d une façon de plus en plus maladive dans les dernières com-\npositions de Schumann. Dans ses premières œuvres, cette maigreur gracile et\nraide a un charme adolescent ; mais plus tard, elle prend quelque chose d'auto-\nmatique et d un peu caricaturesque ; et cela est douloureux à qui aime, ou a\naimé Schumann. — Milie Hugues de Montalant, Mlle Julie Cahun et M. Paul\nDaraux ont été très applaudis. J'ai surtout goûté la voix de Mlle Mathieu\nd Ancy et de M. Jan Reder, qui a chanté avec un art exquis le rôle difficile du\nDocteur Mananus.\n\nROMAIN ROLLAND.\n\nCONCERTS LAMOUREUX.\nJOSEPH TRILLAT.\nIer février. Audition de la Symphonie avec chœurs\nde Beethoven. Sans prendre trop au sérieux le programme distribué à l'entrée,\ndisons qu'il s'accompagne d'un commentaire fâcheux. M. Wilder nous révèle\nqu'il a « éclairé d'une lumière subite la pensée de Schiller et illuminé d'un éclat\ninattendu la conception de Beethoven ». L'ode à la joie de Schiller devient, par\nune simple substitution de mots, une ode à la liberté. On nous apprend que la\nsymphonie de Beethoven renfermait un mystère inexpliqué encore et dont nous\naurons désormais la clef. Regrettons que cette traduction médiocre n'ait pas\nmême 1 excuse d être une traduction littérale et s'imagine éclaircir la musique\nqu elle trahit. Quelle singulière audace de travestir aussi légèrement en une can-\ntate à la gloire de Brutus, en une œuvre de polémique, cet hymne sublime à la\njoie, où sonnent les éclats du rire humain et d'une ivresse surhumaine, ce chant\ndivin qui monte et s'épanouit en une allégresse toujours plus haute et plus se-\nîeine! M. Chevillai d n a pas pris avec la pensée de Beethoven les mêmes libertés\nque son traducteur — il en a pris quelques autres. Le finale a été vivement con-\nduit, avec netteté et avec chaleur. Mais, dans l'ensemble, une exécution tou-\njours soignée d ailleurs et correcte, n a pu rendre le mouvement immense et\nmultiple de 1 œuvre. L'allégro, « un poco maestoso », est trop précipité. Le\nscherzo, par contre, est trop lent et trop durement rythmé. Cette interprétation, si\nc en est une, a le tort de sacrifier à une correction uniforme et sans vie les\ncontrastes, les brusqueries, voire les disparates de l'œuvre.\n\n8 février. — CONCERT WEINGARTNER.\nR. R.\n—- Enthousiasme moins grand qu'aux\npiécédents voyages du célèbre capelhneisier. Le choix de son programme a\ncl ailleurs été moins heureux. Son tempérament volontaire, intelligent et raide,\nexcelle surtout à diriger les œuvres d'un caractère dramatique ; et rien ne vaut\npour mon goût ses interprétations des ouvertures de Gluck. Mais, des sym-\nphonies de Beethoven, la Pastorale est peut-être celle qui lui convient le moins ;\net, médiocrement secondé par un orchestre que ses mouvements semblaient\nétonner un peu, il en a mal rendu la poésie sereine. — Trois mélodies de\nM. Weingartnei, chantées par Mme Raunay, et une Fantaisie symphonique de\nM. Chevillard, qui est curieusement écrite, n'ont pas conquis le public. —\nM. Weingartner n'a donné toute sa mesure que dans le Mazeppa de Liszt, qui\nne manque pas de grandeur, de vulgarité, de vérité, de convention, d'inspira-\ntion et de niaiserie. On y voit Liszt tout entier: un homme qui eut du génie,\nmais qui n eut pas le courage de le défendre du monde.\n\n*5 février. Très intelligente interprétation de la Faust-Symphonie de Liszt,\noù 1on reconnaît avec plaisir des motifs de la Tétralogie et des effets d'or-\nchestre plus modernes encore."}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "80", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.16", "texte": "LES CONCERTS\n\n— Au Conservatoire de Nancy était exécutée le 15 février, sous la direction de\nM. Guy Ropartz,la Légende de sainte Elisabeth deFr. Liszt (première audition).\n—Le 17 février, M. Raymond Marthe donnait un concert à la salle Pleyeh\navec le concours de MmeS Monteux-Barrière et Max, de MM. Levadé, Brun et\nMonteux. M. Marthe est un excellent professeur et un virtuose accompli, et\nmieux qu'un virtuose : un musicien intelligent et sérieux, qui dédaigne les vains\nattendrissements où se complaisent trop de violoncellistes.\nLe 3e trio de Schumann a été joué dans un sentiment profond et recueilli,\nle Concerto de Lalo avec une émotion plus expansive. Les tours de force de\nla sonate de Haydn, transcrite par Piatti, n'ont pas empêché une exquise\nélégance. Et le quatuor de Fauré, d'une mélancolie si délicate, a été admirable-\nment rendu. Ce fut un très beau concert.\n—Le 19 février, Mlle Paule Bernard, élève de M. André Wormser, a fait en-\ntendre, à la salle Lemoine, la Sonate en ré mineur de Schumann et diverses\nœuvres de Bach, Liszt, Scarlatti, Chopin, et de son maître. Mlle Bernard ale jeu\nvigoureux et sûr, et doit donner d'excellentes leçons.\n\nNotes bibliographiques.\nMUSIQUE RUSSE.\n\nLa Russie a aujourd'hui une école de musique originale et forte, que nous\ncommençons à bien connaître ; il suffit de citer des noms comme ceux de Bala-\nkirev, Dargomijsky, Rimsky-Korsakov ou Moussorgsky, pour que le souve-\nnir de telle oeuvre symphonique aux rythmes captivants, aux sonorités neuves,\ns'éveille en notre esprit. Mais le drame musical russe n'a guère franchi les\nfrontières de l'empire où l'enchaîne sa langue. Il est digne cependant de toute\nl'attention des musiciens, par le puissant effort de création qu'il révèle, et son\ncaractère fortement national. En attendant des adaptations que nous voulons\nespérer prochaines, on peut en étudier l'histoire dans les 6 partitions suivantes :\nGLINKA, La Vie pour le Tsar (Ivan Soussanine), représenté pour la première\nfois le 9 décembre 1836 à Pétersbourg, avec un succès triomphal : c'est le pre-\nmier essai d'opéra russe (partition française chez Durdilly).\nSEROW, La Force maligne ( Vrajia silo), œuvre posthume, représentée l'année\nmême delà mort de l'auteur (1871).\nDARGOMIJSKY, Le Convive de pierre (Kamennyi Gost), œuvre posthume égale-\nment, orchestrée par Rimsky-Korsakov et représentée en 1872.\nMOUSSORGSKY, Boris Godounov, représenté en 1874 (Bessel, éditeur),\nRIMSKY-KORSAKOV, Sniegourotchka (diminutif de Sniegourka, Fée des Neiges),\n1882 (Bessel, éditeur).\nBORODINE, Le Prince Igor, terminé par Glazounow et Rimsky-Korsakov, 1890,\n(Bélaiev, éditeur).\nOn voit que plusieurs de ces opéras ont été pieusement recueillis et mis au\npoint après la mort du compositeur : on sait en effet quelle étroite amitié unit\nles maîtres russes.\nNous devons tous ces renseignements à l'extrême obligeance de M. Alfred\nBruneau, 1 homme de France qui connaît le mieux aujourd'hui la musique\nrusse."}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "81", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.17", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\n(Suite)\n■ Cette année, mes crises (pour ne pas dire comme le garde-malade d'Albert,\nquand il était indisposé : la cerise de Monsieur), cette année donc mes crises\nsont rares, malgré le dur hiver. Je n'ai pas encore vu Mme Ryszczewska.\nMme Delphine Potocka, que j'aime énormément, vous le savez, devait venir avec\nelle chez moi, mais elle est partie pour Nice il y a quelques jours. Avant son\ndépart j'ai joué chez moi, pour elle, ma sonate (i) avec Franchomme. J'avais\naussi le même soir le prince et la princesse Czartoryski et la princesse de Wur-\ntemberg (2) ainsi que Mme S [and] ;il faisait une agréable chaleur ce soir-là chez\nmoi.\nEn ce moment Franch[omme] m'apporte une loge pour le concert de demain\nau Conservatoire ; il fait saluer les Iedrzeïewicz. Pauvre ami ! ses trois enfants\nsont gravement malades de la rougeole. Voilà une misère qui ne peut pas\nm'atteindre. Nowak[owski] est peut-être déjà de retour chez vous. Franchomme,\nqui le rencontrait souvent chez moi, le tenait pour un franc imbécile, depuis le\njour où il refusa d'assister à une soirée chez Legouvé, où il aurait pu rencontrer\nune foule de savants du monde entier, voir de près et entendre Lablache et bien\nd'autres. Ce Nowak est un très honnête homme, mais quel franc nigaud ! En\nvoici un exemple. Il avait une lettre pour Janin ; quelques jours avant son dé-\npart il m'en parle ; je lui dis qu'il est trop tard, mais le soir même je le conduis\nchez Gavard, où était Janin; je veux le présenter, il ne veut pas. Quelques jours\naprès il vient chez moi, et me dit qu'il a remis la lettre à Janin, que celui-ci\nécrira sur lui un article ; mais il ajoute que Janin me fait prier de lui écrire ce\nqu'il doit insérer sur ses compositions, et de le lui envoyer le jour même avant\n4 heures. Je ne pouvais rien comprendre à tout cela. Je demande à Nowak avec\nqui il a été chez Janin. Il me répond qu'il y a été avec le rédacteur du Courrier,\nl'ami intime de Janin. Comme je connais le rédacteur en chef du Courrier,Du-\nrieu, je lui demande si c'est celui-là : (( Non, me dit-il, c'est un autre nom, que\nje n'ai jamais de ma vie entendu. )) Quant à moi, je pense que c'est peut-être un\nami intime de Janin ; je dis donc à Nowak de venir le lendemain matin chez\nmoi et que nous irons ensemble chez Janin pour savoir de lui ce qu'il me veut. Je\nme fais conduire le lendemain chez Janin, qui me reçoit le mieux du monde, lui\net sa femme, et je prends pour prétexte que je suis venu le remercier de la bonne\nréception qu'il a faite à mon compatriote. A cela il m'avoue avoir dit à Nowak :\nqu'zm petit mot de Chopin suffirait pour le recommander à lui, — et imaginez-\nvous, ajouta-t-il, il se fait présenter par un imbécile dont je ne sais même pas le nom ;\ndonc cet ami intime était celui dont Janin ne connaissait pas le nom ! Nous avons\nri tous les deux du bon Nowak, et dans ce petit mot qu'on lui demandait de moi,\nil avait vu tout un article. Le brave homme ne comprend pas un mot de français,\nexcepté : garçon, café, bougie, cocher, dîner, jolie mademoiselle, bon musique.\nComme Cichocki avec son petit poêle, lui aussi a passé son temps ici avec je ne\nsais quel meuble ; vers la fin je devais l'envoyer chercher pour le voir. Grâce\nà mon intervention on imprime à Paris ses études, qui me sont dédiées. Cette\npublication est tout au monde pour lui, et il est content d'être imprimé. Il est\ntrop vieux pour apprendre quelque chose de nouveau, ou pour mettre de l'ordre\ndans ses idées. Il est bon ; ce qu'il mord, il le mange ; je l'aime tel qu'il est, et\n\n(1) C'est la sonate pour piano et violoncelle dont il a déjà été question.\n(2) La princesse de Wurtemberg, née princesse Czartoryska.\n\nR. M.\n5"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "82", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.18", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\naussi parce que c'est une très ancienne connaissance. Pourtant j'oubliais qu'il y\na encore chez nous beaucoup de gens comme lui qui vivent sans savoir comment,\nni pourquoi, ni de quoi. Nowak nous aime tous comme il peut, aussi lui suis-je\nvenu en aide comme j'ai pu. J'ai souvent frappé à cette âme, mais il n'y avait\npersonne, et sa perruque (celle que Durand lui a faite) recouvre un grand vide ;\nil le sait et le sent lui-même ; mais aussi où et comment a-t-il été élevé ? J'exi-\ngeais trop de lui, car je ne pouvais le séparer de votre souvenir. Il m'a rendu\nles Chansons populaires de Kolberg \\i) ; ses intentions sont bonnes, ses épaules\ntrop étroites. Souvent, en voyant de pareilles choses, je pense qu'il vaudrait\nmieux ne rien faire, car un travail si pénible rend la tâche plus difficile au génie\nqui, un jour, débrouillera la vérité ; et jusqu'à ce que ce moment arrive, toutes\nces beautés seront fardées, auront des nez artificiels et des jambes coupées, ou\nmarcheront sur des échasses et seront la risée de tous ceux qui les regarderont\nde trop près.\nJe vous ai raconté un tas de choses inutiles, mais il y a huit jours de cela.\nAujourd'hui me voilà de nouveau seul à Paris. Hier, Mme S)andj est partie avec\nSolange, cette cousine, vous savez, et Luce ; puis trois jours encore se sont\nécoulés. J'ai déjà reçu hier une lettre de la campagne; ils sont tous bien portants\net gais, mais ils ont de la pluie, comme nous ici. L'Exposition annuelle des ta-\nbleaux et de la sculpture est ouverte depuis quelques semaines, mais il n'y a rien\nde très important fait par les maîtres connus ; cependant de nouveaux talents\ntrès réels se sont révélés, ce sont : d'abord un sculpteur, qui expose depuis deux\nans à peine, il s'appelle Clésinger (2) ; puis le peintre Couture, dont 1 immense\ntableau, représentant un festin à Rome, à l'époque de la décadence, attire l'at-\ntention universelle. Retenez bien le nom du sculpteur : je vous en parlerai, je\ncrois, souvent, car il a été présenté à Mme S and avant son départ et a fait son\nbuste, ainsi que celui de Solange ; tout le monde les admire énormément ; ils\nseront sans doute exposés l'année prochaine.\nVoici la quatrième fois aujourd'hui que je reprends ma lettre ; nous sommes\nle 15 avril, et je ne sais si je la terminerai, parce que je dois aller tantôt chez\nScheffer, où je pose pour mon portrait (3), et donner cinq leçons. Je vous ai parlé\nde l'Exposition, maintenant venons-en à la musique. Le Christophe Colomb\nde David a eu presque autant de succès jusqu'à présent que le Désert. Je ne\n1 ai pas encoie entendu, quoiqu il ait eu trois représentations, et rien ne m'y\nattire. Un de ces petits jeunes gens qui cherchent encore leurs mots disait •' on a\ncrié bis, on a crié ter (terre). La quatrième partie, qui renferme les chants indiens,\nest tiès belle, dit-on. Vieuxtemps adonné hier son second concert ; je n'ai pu y\naller, mais Franchomme vient de me dire qu'il a admirablement joué et que son\nnouveau concerto est superbe. Vieuxtemps est venu chez moi avant-hier avec sa\nfemme, je lui ai joué pour la première fois. Hier, chez les Léo, après dîner.\n\n(1) Ose ai Kolbeig, Chansons populaires polonaises, publiées à Posen, par Zupanski ; elles\nrenferment à peu près 100 chansons des différentes contrées de la Pologne, pour lesquelles Kol-\nberg a composé lui-même l'accompagnement.\n(2) Clésingei épousa la même année Solange, fille de Mme Sand. Ce fut lui qui sculpta le monu-\nment de Chopin au Père-Lachaise.\n(3) porti ait, peint pai Ary Scheffer, devint après la mort de Chopin la propriété de sa sœur,\nIsabelle Barcinska ; il fut biûlé avec beaucoup d autres souvenirs, lors du pillage du palais\nZamoysky. Heureusement il est resté de ce portrait une copie due au pinceau de Stanislas Stattler;\nelle se trouve à Cracovie, au musée Czartoryski."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "83", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.19", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\non m'a placé à une table pour me montrer l'album d'un peintre qui a voyagé\n16 ans en Amérique, et je n'ai pu m'en arracher. Quelles admirables choses!\nMais il y en avait trop à la fois ; sans cela je serais allé au concert de Vieuxtemps.\nPour demain on promet aux Italiens un théâtre espagnol. Une troupe espagnole\nest arrivée et doit jouer aujourd'hui à la cour. La reine douairière d'Espagne,\nChristine, est ici. Aujourd'hui, avant les Espagnols, MIle Rachel va jouer àla\ncour Atlialie, dans laquelle elle est, dit-on, merveilleuse ; je ne l'ai pas encore\nvue. On donne Atlialie avec les chœurs de Gossec. Gossec était un compositeur\nfrançais connu et estimé à la fin du siècle dernier. Dans les derniers temps on a\njoué comme finale dans les chœurs A Atlialie les magnifiques chœurs de la\nCréation du monde, de Haydn. Gossec, entendant un jour ces chœurs [c'était\nil y a 34 ans, il était donc bien vieux alors), dit dans toute sa naïveté : « je n'ai\naucun souvenir d'avoir écrit cela. )) On le crut facilement.\nJ'envoie à Louise une petite lettre de Mlie de Rozières, mais aucune de\nMme S[and], elle se pressait trop à partir. Je viens encore de recevoir des nou-\nvelles cle Nohant : on se porte bien et on change de nouveau l'arrangement de\nla maison ; on aime à changer, à arranger. Luce, qui était partie d'ici avec eux,\na été renvoyée dès son arrivée, d'après ce qu'on m'écrit, de sorte qu'il ne reste\nplus un seul des anciens serviteurs que les Iedrzeïewicz ont vus. Le vieux jar-\ndinier qui, pendant quarante ans, a servi la famille, puis Françoise, qui y est\nrestée 18 ans, et maintenant Luce, qui y est née et qui a été portée au baptême\navec Solange, dans le même berceau : tous sont restés jusqu'au moment où est\nentrée clans la maison cette cousine qui compte sur Maurice, tandis que celui-ci\nprofite d'elle. Que ceci reste entre nous.\nIl est II heures. MlIe de Rozières vient de venir, elle se chauffe devant la che-\nminée et s'étonne que ma lettre ne soit pas encore partie. Elle gémit sur la\nvieillesse de sa lettre et veut en écrire une autre. Encore une fois j'ai été dérangé\nen écrivant, et la journée est passée. Donc hier j'ai été chez Scheffer, d'où j'ai\nfait une visite à Delacroix ; en revanche j'ai donné moins de leçons. Pour le\ndîner je n'ai pas voulu m'habiller; le soir j'ai préludé et chantonné des chansons\nvistuliennes. Je me suis réveillé ce matin à 7 heures ; mon élève Gutmann est\nvenu me demander de ne pas oublier sa soirée d'aujourd'hui ; Durand est venu\naussi et on a apporté le chocolat. Mon chocolat me vient de Bordeaux, où on le\nfait exprès pour moi, sans aucun arôme, dans une maison privée, chez une cou-\nsine de mes charmantes élèves, qui me nourrit de ce chocolat.\nNous avons encore eu ce matin une petite gelée, par bonheur très petite et\nprobablement peu nuisible pour les récoltes, dont on espère beaucoup cette\nannée. Le blé est extrêmement cher, comme vous savez, et il y a une grande\nmisère, malgré l'inépuisable charité. Mme S andj, comme vous avez pu le re-\nmarquer, fait beaucoup de bien dans le village et dans les environs, et c'est une\ndes dix causes pour lesquelles, sans compter le mariage rompu de sa fille, elle a,\ncet hiver, quitté sitôt la ville. Son dernier ouvrage publié est Lucrezia Flo-\nriani (1). Dans quatre mois la Presse publiera son nouveau roman intitulé\n\n(1) Dans le roman Lucrezia Floriani, G. Sand peint le prince Charles, auquel elle prête beau-\ncoup des traits du caractère de Chopin. Il paraît qu'elle voulut de cette manière faire compren-\ndre à Chopin que des relations avec un homme dont la santé était détruite devenaient un fardeau\npour elle, et qu'elle serait bien aise qu'il donnât sa démission G. Sand nie énergiquement, dans\nÏHistoire de ma vie: avoir voulu peindre Chopin dans le prince Charles. Cependant, Liszt et"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "84", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.20", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\n(jusqu'à présent) Piccinino, ce qui signifie (( petit )). L'action se passe en Si-\ncile. Il y a là beaucoup de belles choses. Je ne doute pas qu'il plaise mieux\nà Louise que Lucrèce, qui a excité ici moins d'enthousiasme que les autres.\nPiccinino est un sobriquet donné à un bandit de Sicile, à cause de sa taille. Ce\nroman renferme de beaux caractères de femmes et d'hommes, beaucoup de\nnaturel et de poésie ; je me rappelle avec quel plaisir j'en ai écouté la lecture.\nMaintenant encore mon hôtesse écrit quelque chose de nouveau, mais à Paris\nelle n'a pas eu un moment de tranquillité.\nTrois jours encore viennent de s'écouler, nous voilà au 18. Hier j'ai dû donner\nsept leçons, quelques-unes à des personnes sur le point de partir. Le soir, au lieu\nde m'habiller et de me faire conduire au faubourg Saint-Germain, je suis allé\navec Alkan (1) voir Arnal au Vaudeville, dans la nouvelle pièce de M. Duvert :\n« Ce que femme veut Arnal, amusant comme toujours, raconte au public\nles aventures qui lui sont arrivées dans le train, pour n'avoir pu en descendre\ndans un pressant besoin jusqu'à Orléans. Il n'y a pas là un seul mot indécent,\ntout le monde comprend, et on rit à se tordre. Une fois, clit-il, on s'arrêta et il\nvoulut descendre; mais on lui dit qu'on s'arrêtait « pour prendre de Veau pour la\nmachine, et cela n était pas son affaire du tout )), et ainsi de suite.\nNous voici au 19. Hier j'ai été interrompu par une lettre de Nohant.\nMme S[andj m'écrivait qu'elle arrivera àla fin du mois prochain et qu'il faudra\nl'attendre. Probablement l'affaire du mariage de Sol avance, mais non plus avec\ncelui dont je vous ai parlé. Que Dieu leur accorde tous ses dons. Dans cette\ndernière lettre ils étaient tous d'excellente humeur, j'ai donc bon espoir. Si\nquelqu'un est digne de bonheur, c'est bien Mrne S[ancl]. En ce moment Tur-\nczynowicz m'apporte les chants religieux de Stefani (2), mais je ne peux le voir\navant son départ, vu qu'il part aujourd'hui. Je lui ai envoyé un mot de remer-\nciement qu'il m'a demandé par écrit. Si vous rencontrez Stefani quelque part,\nremerciez-le encore, ainsi que Kolberg, pour son minutieux travail. Je finis ma\nlettre pour donner une leçon à la jeune M ue Rothschild, puis une seconde à une\nMarseillaise, puis à une Anglaise, puis à une Suédoise ; ensuite je dois recevoir\nà 5 heures une famille de la Nouvelle-Orléans qui m'a été recommandée par\nPleyel. Après cela j'irai dîner chez Léo, puis à une soirée chez les Perthuis, et\nenfin me coucher si c'est possible. Je vous embrasse tous. Je suppose que Nowak\nest déjà arrivé. Wernik (3) se porte bien; nous commençons, paraît-il, à ap-\nprendre un peu. Embrassez Titus et parlez-moi de lui, et aussi de Dresde.\nLaure n est pas ici ; elle m'a écrit de Dresde, la chère âme. Méry m'a écrit de\nRome ; il part pour Ilyères, où se trouve Sophie Roseng[art], qui est assez bien\nportante et heureuse : c'est ce qu'on m'a écrit. J'embrasse très tendrement ma\npetite mère et vous tous.\n\nbeaucoup de contemporains considèrent ce fait comme irréfutable. Le calme avec lequel Chopin\nparle de ce roman dans ses lettres est étonnant. Na-t-il pas remarqué la ressemblance entre le\nprince et lui, ou a-t-il voulu garder pour lui seul la goutte d'amertume que G. Sand laissa\ntomber dans leur coupe jusqu'au moment où celle-ci se brisa, en automne 1847 r\n(1) Charles-Valentin Alkan, pianiste et compositeur (1813-1888).\n(2) Joseph Stefani, compositeur polonais, né à Varsovie en 1800. Il a écrit toute une série de\nballets, entre autres les Noces d'Ojcow, qu'on joue encore aujourd'hui.\n(3) Casimii Weinik, pianiste, élève de Chopin, né à Varsovie en 1828, mort à Pétersbourg en\n1859 •"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "85", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.21", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\nP. S. — Jean m'a écrit qu'il est bien portant, mais, mais ! Qu'il pense sérieu-\nsement à se mettre à l'ouvrage, et à ne compter que sur ses forces. J'oublie\nbeaucoup de choses qui pourraient vous intéresser, et j'en écris qui sont peu\nintéressantes; mais pardonnez-moi, je n'ai pas toujours la tête également dispo-\nsée ; je suis décidé à envoyer aujourd'hui cette lettre éternelle, contentez-vous\ndonc de la nouvelle que je suis bien portant et que le soleil luit pour la première\nfois depuis 8 jours.\n\nLETTRE X\n\nA Louise !\nUne de mes anciennes lettres commencée et non brûlée.\n[Paris] jour de Noël, 1847.\nMES ENFANTS BIEN-AIMÉS,\nJe ne vous ai pas répondu immédiatement parce que je suis horriblement\noccupé. Du reste, M,le de Rozières vous a répondu aussitôt pour vous dire que\nje me porte bien et que j'ai de la besogne jusqu'aux oreilles. Je vous remercie\npour le petit buste de mon filleul. Il a une physionomie géniale, mais celui qui\nl'a fait est sans doute très ordinaire, et il a, malgré lui, laissé son cachet sur\nl'œuvre. Je vous ai envoyé par le chambellan Walewski un petit (( Ladys Com-\npanion )) pour Louise, il est offert par ma bonne Ecossaise (1). Maintenant je\nvous expédie, par la voie ordinaire, des gravures de nouvel an. Gavard m'a\ndonné pour Louise des dessins dont la moitié, depuis longtemps, attend chez\nmoi l'occasion d'être envoyée. Je les porterai moi-même un jour. Que Louise le\nremercie si elle veut. De plus j'ai, pour elle aussi le Bosphore et Y Histoire de\nParis ; pour Isabelle, l'Irlande, Rome et la France ; Paul et Virginie pour la\npetite Louisette ; pour Calasante les Gentilshommes et les Madeleines, et pour\nBartek les Professeurs. C'est pour s'amuser. J ai passé la vigile d'avant-hier\nde la manière la plus prosaïque, mais j'ai pensé à vous tous. A vous mes meil-\nleurs souhaits comme chaque année !\nLaure est ici, je la vois souvent ; elle a vieilli, vous la trouveriez meilleure\nmaintenant. Elle partira cette semaine pour Dresde. Il m'est agréable de parler\nd'elle avec vous; elle vous aime sincèrement. J'ai fait connaissance de la fille de\nla princesse Michel et de son mari. Je donne des leçons à Mme Calergi ; en\nvérité elle joue admirablement et, sous tous les rapports, a un immense succès\ndans le grand monde parisien. Sol est chez son père, en Gascogne. Elle a vu\nsa mère en passant. Elle a été à Nohant avec les Duvernet, mais sa mère 1 a\nfroidement reçue, et lui a dit que si elle se séparait de son mari, elle pourrait\nrevenir à Nohant. Sol a vu sa chambre nuptiale transformée en théâtre, son\nboudoir en garde-robe d'acteurs, et elle m'écrit que sa mère ne lui a parlé que\nd'affaires pécuniaires. Son frère s'amusait avec son chien, et tout ce qu'il a\n\n(1) Chopin fait allusion à son élève miss Jane W. Stirling."}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "86", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.22", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\ntrouvé à lui dire, c'est : Veux-tu manger quelque chose ? Elle n'a vu ni la cousine,\nni les autres ; en un mot ses deux visites n'ont abouti à rien, je dis : « ses deux\nvisites )), car le lendemain, à peine était-elle partie qu'elle revint, mais elle fut\nreçue encore plus froidement. Cependant sa mère lui a dit de lui écrire ce qu'elle\npense faire. Maintenant la mère paraît plus fâchée contre son gendre que contre\nsa fille, quoique dans sa fameuse lettre elle m'ait écrit que son gendre n'est pas\nméchant, que c'est sa fille qui le rend ainsi. On pourrait croire qu'elle a voulu\nse débarrasser en une fois de sa fille et de moi, parce que nous étions incom-\nmodes. Elle sera en correspondance avec sa fille : ainsi son cœur maternel, qui ne\npeut complètement se passer de nouvelles de son enfant, sera pour un moment\napaisé et sa conscience étouffée. Elle pensera être juste et me proclamera son\nennemi, parce que j'ai pris le parti de son gendre qu'elle ne tolère pas, unique-\nment parce qu'il a épousé sa fille ; tandis que moi je me suis opposé à ce ma-\nriage tant que j'ai pu. Singulière créature avec toute son intelligence! Une fré-\nnésie la prend, et elle brouille sa vie, elle brouille l'existence de sa fille. Avec\nson fils aussi, cela finira mal, je le prédis et je l'affirme. Elle voudrait pour son\nexcuse trouver des torts à ceux qui lui veulent du bien, qui croient en elle, qui ne\nlui ont jamais fait de grossièretés, et qu'elle ne peut souffrir auprès d'elle parce\nqu'ils sont le miroir de sa conscience. C'est pourquoi elle ne m'a plus écrit un\nseul mot ; c'est pourquoi elle ne viendra pas cet hiver à Paris ; c'est pour cela\naussi qu'elle n'a pas dit un mot à sa fille. Je ne regrette pas de l'avoir aidée à\nsupporter les huit années les plus délicates de sa vie, celles où sa fille grandis-\nsait, celles où elle élevait son fils; je ne regrette pas tout ce que j'ai souffert,\nmais je regrette que sa fille, cette plante si parfaitement soignée, abritée contre\ntant d'orages, ait été brisée dans les mains maternelles par une imprudence et\nune légèreté que l'on pourrait passer à une femme de vingt ans, mais non à\nune femme de quarante. Ce qui a été et n'est plus ne s'inscrit pas dans les an-\nnales. Quand plus tard elle plongera dans son passé, Mme S. ne pourra retrouver\ndans son âme qu'un bon souvenir de moi. Pour le moment elle est dans le plus\nétrange paroxysme de maternité, jouant le rôle d'une mère plus juste et plus par-\nfaite qu'elle ne l'est réellement, et c'est une fièvre contre laquelle il n'y a pas de\nremède, surtout quand elle s'empare d'une tête exaltée qui se laisse aller sur un\nsol mouvant ( 1 ).\nDu reste, les cyprès aussi ont leurs caprices (2). En attendant, notre hiver n'est\npas très dur. Il y a beaucoup de grippes ; quant à moi, j ai assez de ma toux\nordinaire, je ne crains pas la grippe, comme vous le choléra. Je respire de temps\nà autre mes flacons homéopathiques, je donne beaucoup de leçons à la maison,\net je me tiens comme je peux.\nChaque jour je veux écrire, et cette lettre, commencée l'année dernière, je\nl'achève le 6 janvier 1848. Hier Laure est partie pour Dresde. Sa sœur utérine\népouse M. Olizar. Avant son départ nous sommes allés dîner ensemble.\nMme Ryszczewska, que j'aime aussi beaucoup, était avec nous. Tous ces vieux\nsont meilleurs que quand ils étaient jeunes. Je ne sais si je vous ai dit que le\nbon Albert père [Grzymalaj a fait de grandes pertes pécuniaires, a eu de grands\n\n(1) Ce qui précède, ainsi que la seconde partie de la lettre'suivante, est de première importance\nbiographique, puisque nous apprenons directement ici, de la bouche de Chopin lui-même, les\ncirconstances de sa rupture avec G. Sand.\n(2) Dans ce dicton les mots cyprès et caprices riment ensemble en polonais."}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "87", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.23", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\ndésagréments et en aura encore, parce que l'homme qui possédait toute sa con-\nfiance, dont l'habileté était connue et appréciée de tous les banquiers consultés\net de tous les gens du métier, l'a trompé et a pris la fuite. Peu à peu tout s'6-\nclaircit ; Grzymala est pur comme l'ambre et souffre tout le premier; ceux qui\navaient des actions dans cette même entreprise supporteront des pertes moindres\nqu'on ne l'avait cru d'abord. Cette entreprise c'est l'Entrepôt du chemin de fer\ndu Nord. C'est là qu'on garde les marchandises, qu'ensuite on expédie à droite et\nà gauche. C'est une bonne et honnête affaire, seulement l'individu qui était à la\ntête de l'administration a signé frauduleusement pour des sommes auxquelles il\nn'avait aucun droit, et, comme il ne pouvait les rembourser, il a dû s'enfuir et\nlaisser tous les embarras sur la tête de notre bon Albert, qui s'en est déjà tiré\nen partie, mais non encore complètement. Je vous écris tout ceci pour que vous\nne croyiez pas aux méchants bruits qui pourraient arriver jusqu'à vous : les gens\ncharitables ne manquent pas en ce monde.\nDans les Débats paraît un nouveau roman de Mme S[and], dans le genre des\nnouvelles berrichonnes, comme la Mare au diable, qui commence admirable-\nment ; il s'appelle : François le Champi. On appelle (( Champi )) au village les\nbâtards, que d'ordinaire on donne à élever à des femmes pauvres, payées par\nles hôpitaux. On parle aussi de ses Mémoires ; mais, dans une lettre à Mme Mar-\nliani (1), Mme S. écrivait que ce seraient plutôt les pensées qu'elle a eues jusqu'à\nprésent sur l'art, la littérature, etc., et non ce qu'on entend généralement par\nMémoires. En effet, il est trop tôt pour cela, car la chère Mnl3 S. aura encore\nbeaucoup d'aventures dans sa vie avant de vieillir, il lui arrivera encore beau-\ncoup de belles choses, et de vilaines aussi. Mme Obreskow est ici, elle me parle\nbeaucoup de ma petite maman chaque fois que nous sommes ensemble, et je lui\nai promis d'aller chaque semaine dîner chez elle.\n\nLETTRE XI\n\n[Paris] jeudi, 10 février 1848.\nMES BIEN-AIMÉS,\nVoici ce qui concerne vos livres. La Galerie de Versailles est offerte à Louise\npar Gavard. Il y a six mois déjà que le commencement devait partir par occasion,\nmais renvoyé, il reste chez moi ; quant à celui qui vient d être envoyé, c est la\nsuite, je ne sais combien il y en a.\nNe compte pas les dents du cheval qu'on t7a offert (2). Gavard m'a remis la\nchose empaquetée sans que je l'aie vue, et je l'ai expédiée par mon libraire ; je\nn'ai pas envoyé le commencement parce qu'il n'était pas empaqueté et qu'il était\nun peu sali pour avoir traîné dans mes tiroirs. Je ne vous enverrai plus de\nlivres par cet imbécile, puisque Spies est mort. Quant au reste, c'est exact. Je\nn'ai pas eu le temps de signer le Bosphore pour toi, Louise. Je n'ai non plus\n\n(1) Mme Marliani, femme du consul d'Espagne à Paris, amie de G. Sand.\n\n(2) Proverbe polonais."}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "88", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.24", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nle temps de demander à Gavard ce qui manque, et ce qui n'y était pas, et Frank,\nà qui je l'ai confié, ne peut non plus le savoir, puisque je le lui ai remis empa-\nqueté comme Gavard me l'avait envoyé. Il faudrait questionner Gavard là-des-\nsus, et lui son apprenti, etc. Tout cela n'en vaut pas la peine, d'autant plus que\nc'est un cadeau. Si pourtant il le faut absolument, ce sera pour la prochaine\nlettre.\nQuant à moi, je me porte aussi bien que je peux. Pleyel, Perthuis, Léo,\nAlbrecht, m'ont engagé à donner un concert. Depuis huit jours toutes les places\nsont prises. Je le donnerai dans la salle Pleyel, le 16 de ce mois. Il n'y a que 300\nbillets à 20 francs. J'aurai tout le beau monde parisien. Le roi, la reine, le duc\nd'Orléans, le duc de Montpensier, ont fait prendre chacun dix places, quoiqu'ils\nsoient en deuil et qu'aucun d'eux ne puisse venir. On s'inscrit pour un second concert\nque probablement je ne donnerai pas, car le premier m'ennuie déjà, Mme S[and]\nest toujours à la campagne avec Borie(i), son fils, Lambert et Augustine, qu'on\nmarie certainement, à ce qu'il paraît, à un certain professeur de dessin de la\npetite ville de Tulle, un ami âtBorie. Elle ne m'a plus écrit un seul mot, ni moi\nà elle. Elle a ordonné au propriétaire de louer son appartement de Paris. Sol\nm'écrit qu'elle est chez son père Dudevant, en Gascogne. Son mari est ici, il\ntermine ses marbres pour l'Exposition qui aura lieu au mars. Sol a été malade\nchez son père. Ils n'ont pas d'argent, il vaut donc mieux que Sol passe l'hiver\ndans un beau climat. Mais la pauvre s'ennuie. Belle lune de miel ! En attendant,\nla mère écrit de beaux feuilletons dans les Débats. Elle joue la comédie à la\ncampagne, dans la chambre nuptiale de sa fille ; elle s'oublie, s'étourdit comme\nelle peut, et ne s'éveillera que quand le cœur lui fera trop mal, ce cœur en ce mo-\nment accablé par la tête. J'ai fait ma croix là-dessus. Que Dieu la protège, si elle\nne sait pas discerner le véritable attachement de la flatterie. Du reste, c'est peut-\nêtre à moi seul que les autres paraissent des flatteurs, tandis que son bonheur\nest effectivement là où je ne l'aperçois pas. Ses amis et ses voisins longtemps\nn'ont rien compris à ce qui s'est passé là ces derniers temps, mais ils s'y sont\nprobablement déjà habitués. Enfin personne ne pourra jamais suivre les traces\nd'une âme tellement capricieuse. Huit années d'une vie rangée, c'était trop.\nDieu a permis que ce fussent les années où les enfants grandissaient, et si ce\nn'eût été moi, je ne sais depuis combien de temps les enfants seraient avec leur\npère et non plus avec elle. Et Maurice, à la première bonne occasion, s'enfuira\nchez son père. Mais peut-être sont-ce là les conditions de son existence, de son\ntalent d'écrivain, de son bonheur ? Que cela ne te tourmente pas, c'est si loin\ndéjà ! Le temps est un grand médecin. Jusqu'à présent je n'en suis pas encore\nremis. C'est pour cela que je ne vous écris pas ; tout ce que je commence, je le\nbrûle. Faut écrire ! et pourquoi ? Ne vaut-il pas mieux ne pas écrire du tout ?\nMais il y asi longtemps que nous ne nous sommes vus sans aucune bataille,\nsans aucune scène! Et je ne pouvais aller chez elle, ayant pour condition de\ngarder le silence sur sa fille. La fille, au moment de se rendre chez son père,\na vu sa mère qui l'a reçue froidement, et qui n'a pas voulu voir son gendre.\nMais enfin Mme S. entretient au moins une froide correspondance avec sa fille,\ncela me réjouit, car quelque lien existe encore entre la mère et la fille.\n\n(1) Victor Borie, journaliste."}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "89", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.25", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\nP. S. — Je vous envoie cette lettre afin que vous sachiez que je me porte bien,\net ce qui est arrivé avec les livres.\nJ'envoie cette lettre à de Rozières.\n\nLETTRE XII\n\nA tous mes chers aimés !\n[Paris] vendredi, 11 février 1848.\nMES BIEN CHÉRIS,\nIl y a longtemps que je ne vous ai écrit, voici pourquoi : plus je tarde, plus les\nsujets abondent, et il yen a tant et tant, que toute cette masse se réduit enfin à\nrien du tout. C'est pour cela aussi que je ne vous écris que quelques mots afin\nde vous dire que je me porte bien et que j'ai reçu votre lettre. J'ai eu la grippe\ncomme tout le monde ici, et si je vous écris peu de chose aujourd'hui, c'est\nparce que ma pensée est occupée de mon concert, qui doit avoir lieu le 16 de ce\nmois. Mes amis sont venus un matin et m'ont dit que je devais donner un\nconcert, que je n'aurais à me tourmenter de rien, seulement m'asseoir et jouer.\nDepuis huit jours tous les billets sont pris, et tous sont à20 francs. Le public s'in-\nscrit pour un second concert (auquel je ne pense pas). La cour a désiré quarante\nbillets, et pourtant les journaux ont écrit que peut-être je donnerais un concert,\net aussitôt de Brest, de Nantes on a écrit à mon éditeur pour qu'il retienne des\nplaces. Un tel empressement m'étonne et je dois aujourd'hui me mettre à jouer,\nne fût-ce que par acquit de conscience, car je joue moins bien qu'autrefois. Je\njouerai (comme curiosité) le triode Mozart avec Franchomme et Allard. Il n'y\naura ni programmes, ni billets gratis. Le salon est confortablement arrangé\net peut contenir 300 personnes. Pleyel plaisante toujours de ma sottise, et pour\nm'encourager à ce concert, il fera orner de fleurs les escaliers. Je serai comme\nchez moi et mes yeux ne rencontreront, pour ainsi dire, que des visages connus.\nJ'ai déjà ici le piano sur lequel je dois jouer. Hier j'ai signé et fait emballer un\ntrès beau piano Pleyel pour Mme Adam Potocka (née Branicka), de Cracovie.\nj'ai reçu enfin, je ne sais par qui, la couverture que vous avez laite et que tout le\nmonde admire. Je vous en remercie, mes bien-aimés. Chez vous il fait froid, et\nici les gelées ont cessé, mais il y a eu un temps où la Seine était gelée. Wernik\ntravaille très bien, dites-le à sa mère. Nowakowski m'a écrit, mais je n'ai rien à\nlui répondre. Je donne beaucoup de leçons. Je suis accablé d'ouvrage de tous\ncôtés et avec cela je ne fais rien. Jeannot m'a écrit une bonne lettre, il s'informe\nsurtout de Antek Bartolo. Il a traversé une fameuse école de misère, et adû\npasser par cet alambic nécessaire pour devenir un homme ; je voudrais le voir\nici. Si vous partez, je me remuerai aussi, car je doute que je puisse digérer un\nnouvel été à Paris, comme l'été dernier. Si Dieu nous donne la santé, nous nous\nreverrons, et nous causerons, et nous nous embrasserons ! Après le concert\nje vous en dirai davantage. Méry n'est plus là pour vous écrire àma place.\nJe vous embrasse de tout cœur.\nA tous !"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "90", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.26", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nLETTRE XIII.\n\nMadame,\nMadame Chopin,\nà Varsovie,\npar Berlin (Pologne).\nRue Nowy-Swiat, dans la maison de J.-B. Barcinski, à côté de celle de Bentkowski, non loin\nde la rue Warecka.\n(timbres : « Paris, 23 août 48 »\net « Varsovie, 29-8 »)\nI Cette lettre se compose de trois feuilles de papier ornées de vues d'Edimbourg.]\n19 août 1848.\nMES TRÈS CHERS ET TRÈS AIMÉS,\nJe vous remercie pour votre bonne lettre qui m'est parvenue à Londres il y a\nune dizaine de jours. Je suis resté trois mois à Londres, j'étais assez bien portant.\nJ'y ai donné, avec succès et sans grand bruit, deux concerts-matinées ; l'un chez\nMme Sartoris, l'autre chez lord Falmouth. Mrae Sartoris, née Fanny Kemble, est\nla fille, jeune encore, d'un célèbre acteur anglais ; elle est elle-même une célèbre\ncantatrice, qui n'a paru que deux années sur la scène, et s'est mariée avec\nM. Sartoris, homme du monde fort riche. Elle a été adoptée par toute la haute\nsociété londonienne, fréquente partout et tous fréquentent chez elle. C'est une\nconnaissance que j'ai faite à Paris. Lord Falmouth, grand amateur de musique,\nrichard, célibataire, grand seigneur, m'a offert, pour mon concert, son hôtel de\nSaint-James Square. Il a été très aimable pour moi. On pourrait lui faire l'aumône\nde deux liards dans la rue, et à la maison il a une quantité de laquais mieux\nhabillés que lui. J'ai connu sa nièce à Paris, mais cen'est qu'au concert à Lon-\ndres que je l'ai revue. A un de mes concerts Mario a chanté 3 fois et j'ai joué\n4 fois ; au second Mme Viardot a aussi chanté 3 fois, et j'ai joué 4 fois, ce qui a\nbeaucoup plu aux Anglais, qui ne connaissent pas nos concerts courts et expédi-\ntifs ; ils n aiment que les concerts très longs, aux énormes programmes de vingt\nnuméros. Je vous envoie quelques mots de 1' , journal estimé parmi\nles artistes. Je n'en ai pas d'autres; du reste, que vous importent ceux où quel-\nqu un vient dire : C'est bien ! — Que Antek vous traduise ce journal.\nJ'ai limité le nombre des auditeurs à deux cents chez lord Falmfouth i, et à\ncent cinquante chez Mn,e Sartoris, ce qui m'a rapporté, tous frais déduits, le\nbillet étant à une guinée, près de 300 guinées. Londres est extrêmement cher\npendant la saison ; le logement seul, tout dénudé (il est vrai que j'avais un sa-\nlon très grand et fort élevé où se trouvaient trois pianos à queue, l'un qui m'a-\nvait été envoyé par Pleyel, l'autre qu Erard m'avait préparé, et le troisième\nprêté par Broadwood), le logement seul, dis-je, m'a coûté 80 livres, parce qu'il\navait de grands et superbes escaliers et une entrée magnifique sur la rue Dover\nStreet, près de Piccadilly. Comptez maintenant la voiture, le domestique : tout"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "91", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.27", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\ncoûte énormément, de sorte que si je n'avais eu chez moi quelques leçons par\njour à une guinée, je ne sais pas ce que je serais devenu. J'ai, eu quelques soi-\nrées magnifiques dès mon arrivée, et je ne sais si je vous ai écrit que la duchesse\nde Sutherland a eu une fois chez elle, à dîner et à la soirée, la reine et plus de\n80 personnes du plus grand monde londonien. Outre le prince de Prusse (qui\nétait à la veille de son départ) et la famille royale, il n'y avait que des grands\nseigneurs comme le vieux Wellington et beaucoup d'autres du même genre. La\nduchesse m'a présenté à la reine, qui a été très aimable et m'a deux fois adressé\nla parole. Le prince Albert s'est approché du piano. Tous m'ont dit que ce sont\nlà de rares faveurs. Parmi les Italiens qui ce soir-là ont aussi chanté, il y avait\nMario, Lablache et Tambourini. Pas de cantatrices. Je voudrais vous décrire\nle palais de la duchesse de Sutherland, mais je ne le puis. Tous ceux qui l'ont\nvu disent que la reine d'Angleterre n'a pas d'habitation pareille. Tous les palais\nroyaux et les anciens castels sont splendides, mais non ornés avec tant de goût\net d'élégance que Stajford House (ainsi s'appelle le palais de la duchesse de\nSutherland), voisin du palais de Saint-James comme chez nous la Blacha (1).\nLes escaliers, par exemple, sont célèbres par leur splendeur; ils ne sont ni dans\nun vestibule, ni dans une antichambre, mais au milieu des appartements comme\ndans quelque immense salon orné des plus admirables peintures et statues :\nvéritable galerie de tableaux, tentures, tapisseries aux sujets merveilleux, aux\nperspectives les plus parfaites. Aussi fallait-il voir sur ces escaliers la reine dans\nune lumière éblouissante entourée de tous ces diamants, ces rubans, czs jarretiè-\nres, descendant avec la plus parfaite élégance, conversant,s'arrêtant sur les diffé-\nrents paliers où, de chaque point, il y avait quelque chose d'autre à admirer. En\nvérité il est regrettable qu'un Paul Véronèse n'ait pu voir un spectacle semblable\npour laisser un chef-d'œuvre de plus. Après cette soirée chez la duchesse de\nSuthberland , on m'a dit que je jouerais chez la reine ; mais pourquoi n'y ai-je\npas joué, je n'en sais rien, sans doute parce que je n'ai fait aucune démarche\npour cela, et ici on doit faire des démarches pour tout, il y a une si grande\naffluence de choses. Non seulement je n'ai fait aucun effort, mais je ne suis même\npas allé rendre une visite au directeur de l'orchestre delà cour, à celui qui orga-\nnise les concerts de la reine, et est chef d'orchestre de la Société philharmoni-\nque. (Le premier concert d'ici équivaut à un concert du Conservatoire de Paris.)\nLa Société philharmonique m'a offert de jouer dans sa salle ; c'était une grande\nfaveur, ou plutôt une grande distinction, car chaque artiste nouveau venu im-\nplore cette grâce, et ni Kalkbj rennerj cette année, ni Hallé n'y ont joué malgré\ntoutes les peines qu'ils se sont données ; mais moi j'ai refusé, ce qui, parmi cer-\ntains musiciens, a fait un très mauvais effet, surtout parmi les directeurs. J ai\nrefusé, d'abord parce que je n'étais pas très bien portant, c'est la cause que j'ai\ndonnée, et elle était vraie ; ensuite parce qu'il m'aurait fallu jouer un de mes\nconcertos avec orchestre, alors que ces messieurs ne font qu'une répétition et\nencore une répétition publique, à laquelle on peut assister avec des billets non\npayants. Comment était-il possible de jouer et de répéter? Nous aurions certai-\nnement mal joué. Quoiqu'on connaisse ici, dit-on, mes concertos, et que la pia-\nniste anglaise Mme Dulcken, une célébrité (mais !), en ait joué un l'année der-\n\n[i) La (( Blacha », ancien palais, à Varsovie, du prince Joseph Poniatowski. Ce palais était\ncontigu au palais royal,"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "92", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.28", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nnière. Donc j'ai fait remercier la Société philharmonique. Un journal me l'a pris\nen mauvaise part, mais cela ne fait rien. Après mes matinées, beaucoup de\njournaux ont écrit de bons articles, à l'exception du Times, dans lequel écrit un\ncertain Davison, créature de feu Mendelssohn ; ce personnage ne me connaît pas\net s'imagine, à ce qu'on m'a dit, que je suis un antagoniste de Mendelssohn.\nTout cela ne me fait aucun tort. Vous voyez seulement qu'en ce monde les\nhommes sont toujours portés à dire autre chose que la vérité. Mais revenons à\nla société londonienne. Le prix de mes concerts à Londres était de 20 livres,mais\nje n'ai eu que trois soirées pareilles. La deuxième a eu lieu chez le marquis de\nDouglas, fils delà duchesse de Hamilton, que j'ai connue autrefois à Paris. La\njeune marquise est princesse de Baden, elle me présenta à la duchesse de Cam-\nbridge, tante de la reine, qui ensuite, chaque fois que je la rencontrais, parlait\nbeaucoup avec moi; puis à la duchesse de Weimar, douairière non régnante.\nIl y avait aussi là le prince de Messe, et un choix des plus grandes dames de\nLondres, telles que : lady Jocelyn, une des plus célèbres beautés de la capitale ;\nlady Lincoln, sœur du marquis de Douglas ; lady Granville (jeune), lady Cado-\ngan, mon ancienne élève, aujourd'hui dame de compagnie de la duchesse de\nCambridge; les diplomates, parmi lesquels quelques Allemands que j'ai revus\ndernièrement à Londres, mais que j'ai connus autrefois à Paris. Ma troisième\napparition payée, ou plutôt la première dans l'ordre des choses, eut lieu chez\nlady Gainsborough, ancienne dame d'honneur de la reine, qui avait réuni chez\nelle la crème du monde aristocratique anglais. Vous savez qu'ils vivent tous de\nnoms et de grandeurs. Lady Dower, nièce de la duchesse de Sutherjdandj, la\nduchesse d'Argyll, lady Stanley, dont la fille, mon élève à Paris, est aujourd'hui\ndame d'honneur de la reine. Pourquoi vous citer encore tous ces vains noms?\nJ'ai connu beaucoup de grand monde, entre autres la duchesse de Sommerset;\nle duc est le premier prince d'Angleterre; quant à la duchesse, dans les grandes\noccasions, par exemple au couronnement, elle vient immédiatement après la\nreine. Lady Ailesbury, lady Peel, lady Gordon, lacly Parke ; parmi les hommes\nde lettres, Carlisle, Rogers, le vieux et très célèbre poète, ami fort estimé de\nByron; Dickens; Hogarth, ami de cœur de Walter Scott, qui a écrit sur moi un\ntrès bel article dans le Daily News, à propos démon deuxième concert, etc., etc.\nParmi les curiosités, il faut citer aussi lady Byron, avec laquelle, soi-disant, je\nsympathise beaucoup ; nous parlons ensemble sans presque nous entendre, elle\nen anglais, moi en français. Je comprends qu'elle ait ennuyé Byron. Sa fille,\nlady Lovelace (elle passe pour une beauté; est aussi une étrange personne. Mais\nimaginez-vous que j'ai eu le plaisir de trouver ici lady Shelburne, autrefois\nMlle de Flahault, mon élève devenue la belle-fille de lord Lansdowne, président du\nconseil des ministres, qui lui-même aime beaucoup la musique et donne chaque\nsaison chez lui de grands concerts vocaux. Lady Combermeere est aussi une\ndes dames qui furent aimables pour moi. Avant mon départ, j'ai été chez elle à\nune soirée où il y avait les ducs et duchesses de Cambridge et de Wellington, le\nduc ou plutôt le comte de Montemolin, fils de Don Carlos, prétendant espagnol.\nParmi les personnes que j'ai connues, les plus curieuses sont : lady Norton, cé-\nlèbre par sa beauté et son procès avec son mari (Barcinski la connaît, je pense);\nelle est la fille de Sheridan, une dame très aimée ; lady Blessington, dont la fille\na épousé le comte d'Orsay, boute-en-train du monde fashionable, mais que sa\nfemme a enfin quitté. Le comte d'Orsay a été très aimable pour moi, je lui ai"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "93", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.29", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\napporté une lettre de sa soeur, la duchesse de Grammont. Il est lui-même artiste\net fait de très belles sculptures, des statues ; il peint et dessine. Parmi ses beaux\nbustes il y a celui de la marquise de Douro, femme du fils Wellington, pour\nlequel j'avais aussi une lettre. La marquise de Douro est une des beautés de Lon-\ndres Parmi les personnes les plus aimables, j'ai connu ici une très bonne per-\nsonne, Mme Milner Gibson, dont le mari a été ministre il y a quelques années ;\nlady Molesworth, qui, de même, a été très aimable pour moi. Je ne puis omettre\nAgathe Bruce, fille de lady Elgin et dame d'honneur de la duchesse de Kent,\nmère delà reine. Elle est très bonne, très aimable et très polie ; c'est aussi une\nconnaissance de Paris. Il m'est difficile de vous citer tout, mais je ne puis ou-\nblier Mme Grote que j'ai également connue à Paris, chez Mme Marliani.Mme Grote\nest la femme d'un membre du parlement. C'est une personne très intelligente,\nqui s'est lancée à protéger Jenny Lind avec laquelle elle m'a fait faire connais-\nsance. Une fois elle nous a invités tous les deux seuls, et de 9 h. à ih. du matin\nnous n'avons pas quitté le piano. La reine, rentrée en ville après des manifes-\ntations hostiles de l'opposition, devait paraître pour la première fois au grand\nopéra, afin de se montrer au public, et clans la représentation choisie (la Som-\nnambule) Mlle Lind devait faire sa première apparition ; aussi grand tumulte!\non s'arrachait les billets ; la veille de la représentation le prix des chaises monta\nà 3 guinées. Je ne savais rien de tout cela, car jevenais d'arriver, et le jour même\nquelqu'un me dit que si je connaissais Mme Grote, elle pourrait me venir en\naide, que non seulement elle possédait sa propre loge, mais encore qu'elle con-\nnaissait beaucoup de monde. J'allai lui faire visite et aussitôt elle m'invita dans\nla loge. J'en fus fort satisfait, parce que je n'avais encore vu ni la reine, ni\nJenny Lind, ni ce magnifique théâtre theatre). Mais la loge de Mme Grote\nétait au ier, et vous savez que je perds la respiration quand je dois monter des\nescaliers ; voilà que, à peine de retour à la maison, je trouve, de la part du di-\nrecteur, M. Lumley, un billet pour la meilleure chaise, avec des compliments de\nMlle Lind et de Mme Grote. La représentation fut des plus brillantes; la reine\nreçut plus d'applaudissements que Jenny Lind : on chanta le God save, toute la\nsalle debout, y compris Wellington et toutes les grandeurs d'ici. C'était une\nchose imposante à voir que tous ces égards et ce respect réels pour le trône, la\nloi et l'ordre ; l'enthousiasme ne pouvait se calmer. Lind a assisté à mon\nconcert ! ! ! ce qui est d'une grande importance pour les imbéciles, car elle ne\npeut se montrer nulle part sans que toutes les lorgnettes soient braquées sur\nelle ; quant à elle, quoiqu'elle ne chante nulle part, pas même dans la haute so-\nciété en dehors de l'opéra, elle eût chanté pour moi, comme Mme Grote me l'a\naffirmé; mais l'idée ne m'est pas venue de l'en prier, malgré toute sa bonté et les\nexcellents rapports qui nous lient. Il y a encore en elle quelque chose qui la\ndistingue des autres, on pourrait appeler cela la corde Scandinave. C'est une\nautre nature que celle du Midi, comme Mrae Viardot, par exemple. Elle n'est pas\njolie, mais aimable chez elle, et sur la scène elle ne me plaît pas toujours ; mais\ndans la Somnambule, depuis le milieu du 2e acte elle est absolument belle sous\ntous, tous les rapports, comme actrice et cantatrice. Jeûnai pas vu la Malibran,\nmais je doute qu'elle saisisse ce rôle d'une manière plus touchante. Dans d'au-\ntres rôles Mlie Lind est moins bien ; pour moi ce qu'elle chante le mieux, ce sont\nles chansons suédoises, comme Mme Viardot les chansons espagnoles. On dit\nqu'elle épouse le frère de Mme Grote, mais je sais positivement qu'il n'en est rien ;"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "94", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.30", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\non dit même qu'elle est mariée secrètement, c'est faux, son fiancé l'attend en\nSuède. Mme Grote est une très bonne personne, quoique très radicale et origi-\nnale. Elle reçoit chez elle quantité de curieux personnages, et des ducs, et des\nlords, et des savants : en un mot, les curiosités de tous les mondes. Elle parle\nd'une voix de basse et ne mâche pas la vérité ; à quelqu'un qui n'était pas de son\navis on demanda :(( Comment trouvez-vous Mme Grote? —Je la trouve grotes-\nque, )) répondit-il. Cependant elle a bon cœur et m'en a donné des preuves : elle\nm'a invité chez elle àla campagne avec Mlle Lind et Mme Sartoris, mais je n'ai\npu accepter.\nUne personne que j'ai aussi beaucoup aimée, c'est Mme Sartoris (Fanny\nKemble). Elle me connaît depuis longtemps, et, dans les soirées où elle reçoit\ntoute la société de Londres, jamais elle ne m'a prié de jouer quand elle savait\nque cela ne me serait pas agréable. Elle chante parfaitement elle-même, et son\nesprit est parfait également. Elle a deux enfants jolis comme des anges, elle-\nmême a été très jolie, mais aujourd hui elle a pris de l'embonpoint et n'a conservé\nque la beauté de sa tête, qui ressemble àun camée. Avec Mme Sartoris je suis à\nmon aise ; elle est naturelle, et connaît, par des amis communs, comme Dessauer\net Liszt, tous mes défauts ordinaires. Souvent, en causant avec cette aimable\nfemme, il me semble que je parle avec quelqu'un qui vous connaît, et cependant\nelle ne connaît que les chambres que nous avons habitées à Tetschen chez les\nThun (i), où elle a aussi passé, à diverses reprises, des moments fort agréables.\nElle me raconte que souvent, très souvent, on lui a parlé de nous là-bas.\nAssez maintenant sur Londres. Je ne vous citerai pas toutes mes autres con-\nnaissances ; cependant j'ai trouvé ici d'anciens amis qui ont été très aimables\npour moi ; entre autres Bulwer, autrefois ambassadeur à Madrid, lord Dudley\nStuart, Comming Bruce, père de ladyElgin, Moneton Milner, etc Broadwood,\nle véritable Pleyel d'ici, a été pour moi le meilleur et le plus sincère ami. C'est\nun homme, comme vous savez, très riche et parfaitement bien élevé, auquel son\npère a laissé une grande fortune et une fabrique, et qui lui-même s'est retiré à\nla campagne. M. Broadwood fils a les plus belles relations ; il a donné l'hospi-\ntalité dans sa maison à M. Guizot et à toute sa famille ; il est généralement aimé.\nPar lui j'ai connu lord Falmouth. Pour vous donner une idée de la politesse bri-\ntannique, laissez-moi vous raconter ceci : un matin il vient me voir, j'étais fati-\ngué et je lui dis que j'ai mal dormi. Le soir, en rentrant de chez la duchesse de\nSommerset, je trouve dans mon lit un nouveau matelas à ressorts et des cous-\nsins ; après de nombreuses questions, mon brave Daniel (ainsi s'appelle mon\nexcellent domestique actuel) me dit que M. Broadwood a envoyé le tout, et l'a\nprié de n'en rien dire. Et voilà qu'en quittant Londres il y a dix jours, par le\nchemin de fer d Edimbourg, j'ai trouvé un individu qui s'est présenté à moi de la\npart de Broadwood et m'a donné deux places au lieu d'une dans le coupéjja\nseconde vis-à-vis de la première, afin que personne ne me dérangeât) ; de plus,\non m'a donné comme compagnon, dans le même compartiment, un certain\nM. Wood, une connaissance de Broadwood, qui me connaissait aussi ; il m'a vu\nen 1836 à Francfort, chez Lipinski ; il a son magasin de musique à Edimbourg\n\n(1) Dans les biographies cle Chopin qui ont paru, nous ne trouvons pas la moindre mention de\nson séjour à Tetschen, chez les Thun. Il me semble cependant qu on ne peut douter que Chopin\nfit le voyage de Tetschen avec ses parents en revenant de Carlsbad, en 1835. Une lettre de la\ncomtesse de Thun à Chopin le prouve également."}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "95", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.31", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\net à Glascow. Le bon M. Broadwood avait aussi ordonné à mon Daniel (qui est\nplub convenable que beaucoup demessieurs et plus beau que beaucoup d'Anglais)\nde se tenir clans mon wagon, et j ai parcouru 407 milles anglais, de Londres à\nEdimbourg, par Birmingham et Carlisle, en 12 heures en train express (c'est le\ntiainqui s an été le moins). A Edimbourg où l'on m'avait retenu un apparte-\nment dans le premier hôtel (Douglas's hôtel), je me suis arrêté pour un jour\net demi afin de me reposer. Jai visité la ville, qui est superbe et dont je vous\nenvoie, sur le papier, les vues les moins belles ; je n'ai pu en avoir de plus par-\nfaites. Les gens qui ont toujours sous le nez de magnifiques choses admirent\ncl ordinaire ce qui est moins beau, mais qui se trouve loin de leur portée, juste-\nment parce que c est moins familier. J'ai trouvé là d'aimables amis de mes amis\nqui, dans leur voiture, m'ont fait parcourir toute la ville.\nMaintenant tout le monde part pour l'Ecosse, pour l'ouverture de la chasse.\nAprès m être reposé à Edimbourg et avoir entendu dans un magasin de musi-\nque un aveugle jouant ma mazourka, j'ai pris place dans une voiture attelée à\n1 anglaise, c est-à dire dont le cocher conduit, monté sur un des chevaux, et qui\nm avait été envoyée par lord Torphichen, et je suis arrivé ici, à 12 milles d'Edim-\nbourg. Lord lorphichen est un vieil Ecossais septuagénaire, beau-frère de\nMme Erskine et de Mhe Stirling, mes charmantes dames écossaises que j'ai con-\nnues à Paris il y a longtemps et qui ont toujours été pleines d'attentions pour\nmoi. A Londres je passais d'ordinaire mon temps chez elles ; je n'avais pu leur\nrefuser de venir ici, surtout parce que je n'avais plus rien à faire dans la capitale\net que je devais me reposer, enfin parce que lord Torphichen m'avait très sin-\ncèrement invité. L endroit où je suis s'appelle Calder House (prononcez Kolder-\nhaus). C est un vieux manoir entouré d'un immense parc aux arbres centenaires,\noù on ne voit que pelouses, arbres, montagnes et ciel. Les murs du château sont\nd une épaisseur de 8 pieds ; il y a des galeries de tous les côtés et des corridors\nsombres ornés dun nombre incalculable de portraits d1 ancêtres, de toutes cou-\nleurs, de tous costumes, les uns écossais, les autres en armures ou encore en\npaniers ; rien n y manque pour satisfaire 1 imagination. Il y a même un certain\npetit chaperon rouge qui fait des apparitions, mais je ne l'ai pas encore vu.\nJ ai bien observé hier tous les portraits sans pouvoir deviner lequel.hantait le\nchâteau. Dans la chambre que j'occupe j ai la vue la plus splendide qu'on puisse\nrêver, quoique cette partie de l'Ecosse ne soit pas la plus belle. C'est vers Stir-\nling, au nord de Glascow, que sont les plus belles contrées. J'ai promis d'aller\ndans quelques semaines chez lady Murray, ma première élève à Londres, qui\nhabite d ordinaire Edimbourg, où elle donne le branle au monde musical. Lord\nMurray réside dans une merveilleuse contrée au bord de la mer ; il faut même,\npour y arriver, traverser un bras de mer.\nJe devrai aussi aller à Keir, très bel endroit connu, non loin de Stirling, près\nde la (( Dame duLac )) (1), chez M. Stirling. Quelles excellentes personnes que\nmes Ecossaises ! Je ne peux rien désirer que je ne le reçoive immédiatement ; on\nm apporte même chaque jour les journaux parisiens. Je suis bien, j'ai le calme\net le repos ; mais dans huit jours il me faudra partir. Lord Torphichen m'invite\nà venir passer ici tout l'été prochain ; j'y passerais volontiers toute ma vie, mais\nqu en résulterait-il r Je suis logé loin de tout le monde afin que je puisse jouer\n\n(1) « The lady of the lake », poème de Walter Scott."}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "96", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.32", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nà mon aise et faire ce que bon me semble sans me gêner, car chez les Anglais,\nBartek peut vous le dire, la première chose pour les hôtes, c'est de ne se gêner\nen rien.\nJ'ai trouvé dans mon appartement un piano de Broadwood ; au salon il y a\nun piano de Pleyel que Miss Stirling a amené avec elle. En Angleterre la vie de\nchâteau est très agréable. Chaque jour il arrive du monde pour quelques jours.\nL'ameublement de la maison est des plus élégants ; la bibliothèque, les voitures\nsont à la disposition de chacun, ainsi que les nombreux serviteurs, etc. D'habi-\ntude on se réunit pour le lunch à 2 heures (chacun déjeune chez soi quand il\nveut et comme il veut), et à 7 heures pour le dîner. Le soir on reste au salon\naussi longtemps qu'on le désire. Je joue chaque soir au vieux lord des chansons\nécossaises que l'excellent homme me chantonne et il m'exprime en français,\ncomme il peut, ses sentiments. Quoique toutes les personnes de la haute société,\net surtout les dames, parlent le français, cependant la conversation générale a\nlieu d'ordinaire en anglais, et alors je regrette de ne pas connaître cette langue ;\nmais je n'ai ni le temps, ni l'envie de l'apprendre. Du reste, je comprends le lan-\ngage usuel ; je ne me laisserais pas vendre, ni mourir de faim, mais ce n'est pas\nassez. Je veux absolument terminer aujourd'hui cette lettre, que j'écris depuis\nplus de dix jours ; cela me fait de la peine que vous n'ayez pas de mes nouvelles\ndepuis si longtemps.\nMa bonne de Rozières m'a écrit que, sans m'attendre, elle allait vous envoyer\nun mot. Elle est allée à la campagne chez des amis, afin de se reposer de toutes\nles émotions et de toutes les craintes qu'ils ont eues là-bas (1). Sol aussi m'a\nécrit ; elle est à Besançon, chez les parents de son mari ; elle se porte bien. A\nParis elle voyait sa mère, à laquelle on a conseillé de quitter la capitale. Quand\nMme S[and] est arrivée dans sa terre de Nohant, les paysans font très mal reçue,\nparce qu'elle s'était mêlée à toutes ces vilaines histoires, de sorte qu'elle a dû\ns'en aller et se réfugier à Tours, où elle est en ce moment. Dans ces derniers\ntemps elle s'est enfoncée dans toutes les boues, et en a entraîné beaucoup d'autres\navec elle. On lui attribue les abominables proclamations qui ont allumé la\nguerre civile. Son second journal, qui ne lui a pas plus réussi que le premier,\nparce qu'il était ultra et ne faisait qu'irriter les myopes, a été défendu ; mais il\nse mourait déjà comme l'autre, faute de lecteurs. Qui aurait dit cela il y a\nquelques années? On a imprimé, puis distribué par les rues, sa biographie\nécrite et signée par le père ci Augustine, qui se plaint qu'elle lui a démoralisé\nsa fille, dont elle a fait la maîtresse de Maurice et qu'elle a mariée ensuite\nau premier venu, malgré la défense des parents, auxquels elle promettait d'en\nfaire la femme de son fils. Le père cite les propres lettres cleMmeSand; en un\nmot, l'aventure la plus sale dont tout Paris s'entretienne aujourd'hui. C'est\nune indignité de la part du père, mais c'est la vérité. Le voilà donc, cet acte de\nbienfaisance qu'elle pensait accomplir, et contre lequel j'ai combattu de toutes\nmes forces quand la jeune fille est entrée dans la maison î II fallait la laisser à\nses parents, ne pas lui mettre dans la tête le jeune homme, qui ne fera jamais\nqu'un mariage d'argent, et encore si on l'en prie béaucoup, car il sera assez\nriche de son côté. Mais il a voulu avoir une jolie cousine à la maison, et il a\ntant fait que sa mère l'a placée chez elle au même rang que Solange. Elle était\n\n(1) Chopin fait allusion aux troubles qui, à cette époque, ont ensanglanté les rues de Paris."}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "97", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.33", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\nR. M.\n6\n\nhabillée comme Sol et mieux soignée, parce que Maurice l'exigeait. Chaque fois\nque le père voulait la reprendre, on refusait de la rendre, car Maurice s'y oppo-\nsait. On traitait de folle la mère de la jeune fille, qui voyait clairement les choses ;\nenfin le père aussi vit clair. Alors Mme fit de la demoiselle une victime,\nsoi-disant persécutée par ses propres parents. Solange voyait tout, donc elle les\ngênait. Maurice eut recours à ce Lambert pour se couvrir devant Solange et\nles serviteurs. Borie avait besoin d'Augustine pour s'en couvrir devant Solange\net Maurice. Maurice avait besoin de Borie, pour que l'on crût en ville que c'était\nlui, Borie, qui faisait la cour à Augustine. La mère était gênée par sa fille, qui,\npar malheur, voyait tout; de là des mensonges, de la honte, de la gêne, et le\nicste. Mais revenons à 1 Ecosse. Le 28 août on m'attend à Manchester, où je\ndois jouer à un concert auquel prendront part les chanteurs italiens de Londres :\nAlboni, etc.\nOn m'offre pour cela 60 guinées, ce n'est pas à dédaigner, aussi ai-je accepté,\net dans 8 jours je pais. Piès de 250 milles anglais et huit heures de chemin de\nfer ! Là m'attendent de bonnes connaissances, des fabricants très riches chez\nlesquels se trou\\ e le meilleur élève de I Iaydn, ancien maître de cha-\npelle de 1 empereui du Brésil ; vous le connaissez de nom. Je trouverai aussi\nchez eux Mme Rich, ma grande amie, fille de M. Mackintosh, homme très estimé,\nancien membre du parlement, orateur et écrivain, ainsi que Mmes Ersk[ineJ et\nStnling. Après le conceit je reviendrai vers Glascow, chez la belle-soeur de mon\nlord, et de là chez lady Murray, puis à Stirling, et tout au commencement d'oc-\ntobre à Edimbourg, où bon veut que je joue. Si cela peut me rapporter quelque\nchose, et si j ai des forces, je le ferai volontiers, car je ne sais comment, cet\nhiver, je me tirerai d affaire Jai comme toujours mon appartement à Paris,\nmais je ne sais comment cela ira. Beaucoup de personnes à Londres veulent me\nîetenir poui 1 hiver, malgré le climat. Quant à moi, je voudrais autre chose, mais\nje ne sais quoi. En octobre je verrai, et j'agirai suivant l'état de ma santé et de\nma bouise ; c est pour cela que cent guinées de plus dans la poche ne feront pas\nde mal. Si ce Londres au moins n'était pas si noir, ni les gens si lourds, s'il n'y\navait pas cette odeur de charbon, ni ces brouillards, je me mettrais même à\nappiendte 1 anglais. Mais les Anglais sont si différents des Français auxquels je\nme suis attaché comme aux miens propres ! Ils pèsent tout à la livre sterling, et\nn aiment 1 ait que parce que c est du luxe ; ce sont d excellentes gens, mais si\noriginaux que je comprends qu'on puisse soi-même devenir raide ici: on se\nchange en machine. Si j étais plus jeune, je ferais peut-être de moi une machine,\nje donnerais des concerts dans tous les coins, et je leur jouerais les choses les\nplus drôles, pourvu que cela rapportât gros; mais maintenant il est difficile de\nfaire de soi une machine.\nAujourd hui il fait beau temps, c est pourquoi rien de sec ne m'entre dans la\ntête. Le parc est admirablement éclairé — c'est le matin — et j'oublie tout, je\nsuis avec vous tous, je me sens bien et je ne penserai à l'hiver que quand il le\nfaudra absolument.\nJe vous embrasse tous de tout cœur.\nP. S. — Comme c'est heureux que Louise soit à la campagne ! Ma petite maman\net Isabelle devraient aussi partir, malgré leur jardin, dont je vois toutes les\nfleurs, tous les fruits et les treillages. J'embrasse et j'embrasse encore Bartek,"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "98", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.34", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nainsi que Calasante. Je ne souhaite pas la bonne fête à Louise spécialement, car\nil n'y a pas à dire, je vous souhaite à tous que Dieu vous garde et vous bénisse,\nqu'il vous protège et vous donne la santé, et permette à vos enfants de grandir\npour votre bonheur.\nEcrivez-moi à Paris, à mon adresse ordinaire ; de là on m'enverra votre lettre\noù je me trouverai. Je vous écrirai, en tous cas, où je pense passer 1 hiver.\n\nLETTRE XIV\n\nMadame Louise Iedrz[eïewicz]\n[Paris] Lundi, 25 juin 1849.\nMES CHERS AIMÉS,\nSi vous le pouvez, arrivez. Je suis malade, et aucun médecin ne m'aidera\ncomme vous. Si l'argent vous manque, empruntez-en; quand j'irai mieux, j'en\ngagnerai facilement et rendrai à celui qui vous aura prêté, mais maintenant je\nsuis trop à sec pour pouvoir vous envoyer quelque chose. Mon appartement de\nChaillot est assez grand pour vous recevoir, même avec deux enfants. La petite\nLouisette profiterait sous tous les rapports. Le père Calasante courrait toute la\njournée ; nous avons ici près l'exposition des produits agricoles, en un mot, il\naurait beaucoup plus de temps libre pour lui qu'autrefois, parce que je suis plus\nfaible et que je resterais davantage à la maison avec Louise. Mes amis et toutes\nles personnes qui me veulent du bien trouvent que le meilleur remède pour moi\nserait l'arrivée de Louise, comme elle l'apprendra sûrement par la lettre de\nMme Obr[eskow]. Procurez-vous donc votre passeport. Des personnes que\nLouise ne connaît pas me disaient aujourd'hui, l'une du Nord, l'autre du Midi ,\nque ce ne serait pas seulement profitable pour ma santé, mais aussi pour celle de\nma sœur.\nDonc, mère Louise, et fille Louise, apportez votre dé et vos aiguilles, je vous\ndonnerai des mouchoirs à marquer, des bas à tricoter, et vous passerez pendant\nquelques mois votre temps à l'air frais avec votre vieux frère et oncle. Le voyage\nest maintenant plus facile, il ne vous faut pas non plus de nombreux bagages.\nNous tâcherons ici de nous contenter de peu. Vous trouverez le gîte et la nourri-\nture. Si même parfois Calasante trouve que c'est loin des Champs-Elysées à la\nville, il pourra se loger dans mon appartement du Square d'Orléans. Les omni-\nbus partent du square même pour s'arrêter à ma porte. Je ne sais pas moi-\nmême pourquoi je veux tant avoir Louise, c'est comme une envie de femme\nenceinte. Je vous jure que pour elle ce sera bien aussi. J'espère que le conseil de\nfamille me l'enverra : qui sait si je ne la ramènerai pas quand je serai guéri ! C'est\nalors que nous nous réjouirions tous et que nous nous embrasserions,comme je\nvous l'ai déjà écrit, mais sans perruque et avec ses propres dents. La femme doit\ntoujours obéissance à son mari : c'est donc au mari que je demande d'amener\nsa femme ; je l'en prie de tout mon cœur, et s'il pèse bien la chose il verra qu'il\nne peut, ni à elle, ni à moi, faire un plus grand plaisir, ni rendre un plus grand"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "99", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.35", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\nservice, même aux enfants, si on amène l'un d'eux (pour la petite fille je n'en\ndoute pas). On dépensera de l'argent, c'est vrai, mais on ne peut mieux l'em-\nployer, ni voyager à meilleur compte. Une fois sur place, le toit se trouvera.\nEcrivez-moi. un petit mot. Mme Obfreskow], qui a eu l'amabilité de vouloir\nécrire (je lui ai donné l'adresse de Louise), la persuadera peut-être mieux.\nMlle de Rozières aussi ajoutera un mot, et Cochet, s'il était ici, parlerait pour\nmoi, car sans doute il ne me trouverait pas mieux. Son Esculape ne s'est pas\nmontré depuis dix jours, parce qu'il s'est aperçu enfin qu'il y avait dans ma\nmaladie quelque chose qui dépassait sa science. Malgré cela vantez-le beaucoup\nà votre locataire et à tous ceux qui le connaissent, et dites qu'il m'a fait le\nplus grand bien; mais j'ai la tête ainsi faite : quand je vais un peu mieux,\ncela me suffit. Dites aussi que tout le monde trouve qu'il a guéri quantité de per-\nsonnes du choléra. Le choléra diminue beaucoup, il a presque disparu. Il fait un\ntemps superbe ; je suis assis au salon, d'où j'admire le panorama de tout Paris :\nles tours, les Tuileries, les Chambres, Saint-Germain-TAux[errois], Saint-Etienne\ndu Mont, Notre-Dame, le Panthéon, Saint-Sulpice, le Val-de-Grâce, les cinq\nfenêtres des Invalides, et, entre ces édifices et moi, rien que des jardins. Vous\nverrez tout cela quand vous viendrez. Maintenant occupez-vous un peu du\npasseport et de l'argent, mais faites vite. Ecrivez-moi tout de suite un mot. Vous\nsavez que les cyprès ont leurs caprices : mon caprice aujourd'hui, c'est de vous\nvoir chez moi Peut-être Dieu permettra-t-il que tout aille bien ; mais si Dieu\nne le veut pas, agissez du moins comme s'il le permettait. J'ai bon espoir, car je\nne demande jamais grand'chose, et je me serais abstenu de cela aussi, si je n'y\navais été poussé par tous ceux qui me veulent du bien. Remue-toi, Monsieur\nCalasante, je te donnerai en revanche de grands et excellents cigares; je connais\nquelqu'un qui en fume de fameux; notez bien : au jardin. J'espère que ma lettre\nécrite pour la fête de maman est arrivée, et que je n'ai pas trop manqué à la\nfête. Je ne veux pas penser à tout cela, car j'en gagne la fièvre, et grâce à Dieu,\nje n'ai pas de fièvre, ce qui déroute et fâche tous les médecins ordinaires.\nVotre frère attaché, mais bien faible (i).\nCH[OPINJ.\n26 juin.\n(1) Toutes les lettres de Chopin ont été écrites originairement en polonais."}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "100", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.36", "texte": "CHAPITRE II\nLETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN\n\n(0\nMonsieur Frédéric Chopin,\nà Munich*\nVarsovie, ce 29 juin 1831.\nMON CHER ENFANT,\nJe viens de recevoir la lettre que M. Scholtz a eu la bonté de me remettre lui-\nmême. Je suis bien aise d'apprendre que ta santé ne met aucun empêchement à\nton départ et je souhaite bien sincèrement que le ciel te la conserve. Ayant re-\nmarqué par les lettres que tu avais déjà touché à l'argent qui était destiné à la\ncontinuation de ton voyage, tu recevras ci-joint un petit renfort, plus conforme\nà notre situation qu'à notre bonne volonté. Tu me marques que tu as touché de\nM. Stein 450 fl. de Rhin, ce qui fait 1800 fl. de Pologne. J'y ajoute 1200 fl., ce\nqui fera 3000 fl. de Pologne. Ainsi tu recevras trois cents flor. du Rhin sans aucun\nfrais,car j'ai payé le tout en roubles sonnants et même 223 fl. de Polognepour les\nfrais de banque, selon le compte de M. Scholtz, qui m'a assuré qu'il était diffi-\ncile de faire passer de l'argent à l'étranger. Ainsi, mon cher enfant, comme tes\nfonds ne seront pas grands, tâche de ne pas rester longtemps à Munich (2), afin\nde n'y pas dépenser le peu que tu as. Je compte sur ta prudence. Mande-nous le\nplus tôt possible si tu pourras aller voir Roman ou non et si tu as trouvé des con-\nnaissances où tu es maintenant. Je suis bien aise que M. Kumelski est du voyage,\ndu moins tu n'es pas isolé. Epargne autant que tu pourras, le cœur me saigne\nde ne pouvoir faire davantage.\nJe t'embrasse de tout mon cœur.\nCH.\n(i ) Le père de Chopin écrit ses lettres en français. Tous les autres membres de la famille,\nainsi que Chopin lui-même, emploient la langue polonaise.\niq) De Munich, Chopin vint à Vienne avec son ami Kumelski, et, ainsi que l'écrit Niecks\n(I, 200), il y attendit pendant quelques semaines de l'argent de ses parents, ce qui est confirmé\ndans la lettre précédente. Seulement, la date de cette lettre 29 juin 1831), comparée à celle du\ndépart de Chopin de Vienne que Niecks cite d'après Karasowski (20 juillet 1831), rend cette der-\nnière fort douteuse.\n\nLETTRE I\n\n[Du père de Chopin]"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": "101", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.37", "texte": "LES PARENTS DE CHOPIN (d'après un dessin au crayon)"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": "103", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.39", "texte": "LETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN\n\nLETTRE II\n\n[Du père de Chopin]\nEstampilles : a Warszawa, i, 12 » ; « Berlin 4, 12 » [Paris], « 17 déc. 1831 ».\nMonsieur, Monsieur Frédéric Chopin,\nà Paris,\nBoulevard Poissonnière, n° 27.\nMON CHER ENFANT,\nJ'ai vu avec plaisir par le contenu de ta dernière lettre que ton séjour à Paris\nte sera plus avantageux qu'à Vienne, et sans doute sous plusieurs rapports, car\nje suis bien persuadé que tu saisiras toutes les occasions pour te perfectionner\ndans l'art auquel tu t'es voué. La connaissance des artistes célèbres, leurs entre-\ntiens, l'exécution de leurs ouvrages par eux-mêmes et leur expérience ne peuvent\nqu'être de la plus grande utilité pour un jeune homme qui cherche à se frayer\nun chemin. L'amitié que t'a témoignée M. Kalkbrenner est flatteuse pour toi, et\nje lui en ai, comme père, toute l'obligation possible. Mais, mon bon ami, je ne\nconçois pas comment avec tes capacités, qu'il dit avoir remarquées, il croit qu'il\nfaut encore trois ans, sous ses yeux, pour faire de toi un artiste et te donner une\nécole. Je ne suis pas en état de comprendre le dernier mot, quoique j'en aie\ndemandé la signification à ton vrai ami Elsner, à la lettre duquel je te renvoie ( 1 ).\nTu sais que j'ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour seconder tes dispositions\net développer ton talent, que je ne t'ai contrarié en rien ; tu sais aussi que le\nmécanisme du jeu t'a pris peu de temps et que ton esprit s'est plus occupé que\ntes doigts. Si d'autres ont passé des journées entières à faire mouvoir un clavier,\ntu yas rarement passé une heure entière à exécuter les ouvrages des autres.\nTout cela considéré, le terme de trois ans est au-dessus de ma conception. Ce-\npendant je ne veux te contrarier en rien, seulement tu m'obligerais de différer\nencore à te décider avant d'avoir bien considéré, écouté et réfléchi. Tu ne fais\nque d'arriver, tu dis toi-même que tu ne peux pas encore lever la tête et la mon-\ntrefr] comme tu te sens ; attends donc encore, le génie peut se faire remarquer\nau premier abord par les connaisseurs, mais ils n'en voient pas le point d'éléva-\ntion ; ainsi donne-leur le temps de te mieux connaître et ne te fais pas une obliga-\ntion qui ne ferait que retarder la marche. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce\nsujet. J'espère qu'au moment où je t'écris, tu auras déjà reçu le petit renfort\nque je t'ai envoyé en l'adressant à M. J. Lafltte.\nJe t'embrasse de tout mon cœur, en t'engageant à ne pas trop te fier à bien des\nnouveaux venus. Ta mère te presse contre son cœur.\nCH.\n(1) La lettre d'Elsner, dont parle le père de Chopin, se trouve dans le deuxième volume de\nl'ouvrage de Karasowski, p 9. Elle porte la même date, 27 novembre 1831, que la lettre ci-dessus."}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": "104", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.40", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\n[Lettre d'lsabelle, sœur de Chopin]\nTu ne croirais jamais, mon cher petit Fritz, quelle forte impression ta lettre\na faite sur nous. Louise et moi, nous ne pouvions en dormir de joie. Mais c'est\nnotre puissante imagination qui y était pour beaucoup. Tout en relisant dix fois\nla même phrase, il nous semblait voir, en celui qui t'a offert sa protection, un\nhomme très remarquable ; nous étions fort heureuses de te savoir entre ses\nmains, mais toute joie apparente, sans base fondamentale ; que rien ne peut\nébranler, doit s'écrouler comme la nôtre. Tu ne peux t'imaginer comme ces ex-\npressions : frère et père, supériorité morale, m'ont intéressée. Je me représen-\ntais cet homme comme ton père, non comme papa, mais comme celui qui, par\nses conseils, dirigerait ton sort futur ; j'ai vu, ou plutôt j'ai compris qu'il serait\nton frère par le niveau égal d'instruction. Mais ces illusions, quoique me réjouis-\nsant beaucoup, me laissaient toujours des doutes suggérés par ces trois années\nfatales. Pour connaître et apprécier un talent comme le tien, il faut être de\nbeaucoup supérieur à toi. Tu me parles de différences, et j'y crois, mais je ne\ncloute pas que tu parviennes à les éliminer sans y mettre trois années. Cepen-\ndant ce ne sont pas des avis que je t écris, je ne t'en donnerai jamais ; je voulais\nseulement te dire quelle influence ta lettre a exercée sur nos esprits. Nous\nsommes tous bien portants, et surtout nous sommes heureux que tu sois en\nbonne santé et que tu nous aies écrit, car nous aspirons, plus souvent qu'au-\ntrefois, après tes lettres. Je ne sais si Louise t'a écrit que maman te prie de lui\nindiquer les intervalles que tu mettras entre tes lettres, afin d'éviter les illusions,\nou plutôt les déceptions.\nJe doute pourtant que cela aide à quelque chose, parce que, si tu écris tous\nles quinze jours, maman, huit jours à l'avance, attendra déjà ta lettre. Je ne\nm'occupe plus de musique, car mes mains sont tellement enflées d'engelures\nqu il m est impossible cle jouer. Le jeuneLasocki me remplace, bien qu'il ait son\npiano à queue ; mais comme cet instrument n'est pas encore accordé, il joue sur le\ntien, ou plutôt il déchiffre la méthode de Ivurpinski que Ad. Zywny ordonne d'é-\ntudier avec attention. Hier M. Fronckiewicz est venu chez papa pour une affaire.\nJ ai déjà teiminé mon ou\\ lage pour papa. Nous espérons recevoir pour sa fête\nune lettre de toi et nous nous en réjouissons d'avance.\nAime-moi.\nISA[BELLE] .\nledrz[eïwicz] et Bar[cinski] sont arrivés et se sont rencontrés chez nous ; le\npremier a regardé 1 autre de travers comme sil ne le connaissait pas. Depuis\nce moment le jeune homme n'est plus venu : c'était samedi.\n\n[La lettre suivante est de Louise, sœur aînée de Chopin]\nLe 27 novembre 1831.\nMON BIEN AIMÉ FRITZ,\nJe conçois très bien que ma lettre d'aujourd'hui te fasse quelque peine, vu\nque je suis en partie d'un autre avis que toi ; aussi je te plains si, à cause de cela,\ntu as un peu d'ennui."}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": "105", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.41", "texte": "LETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN\n\nAu premier moment la proposition de Kalkbrenner nous a fait tant de plaisir\nque, aussitôt ta lettre reçue, et quoiqu'il fût passé 9 heures, je me mis à décrire\net t'annonçai avec enthousiasme qu'aucun de nous ne s'opposait à cela, et que\ntous, d'un commun accord, nous t'envoyions le oui désiré; je m'étonnais même\nque tu eusses pu croire à la possibilité d'un refus. Kalkbrenner m'a ravie ; j'ai vu\nen lui, grâce à mon imagination, un homme comme je voudrais, avec l'aide de\nDieu, qu'ils le fussent tous : j'ai vu sa noblesse, sa supériorité morale, en un mot,\ns'il se fût agi de moi, j'aurais fait un pacte avec lui, je lui aurais même, sans\nhésitation, confié ma personne et surtout la tienne. Cependant, le lendemain\nnous sommes allés chez le bon Elsner, qui, non seulement t'aime, mais désire\npour toi, plus peut-être que n'importe qui, la gloire et des études approfondies.\n(Je m'exprime mal, sans doute, mais tu me le pardonneras, mon cher, n'est-ce\npas ?) Hé bien, après avoir entendu la lecture de ta lettre, Elsner n'a pas été con-\ntent comme nous de la proposition, et il s'est écrié : (( Voilà déjà de l'envie, trois\nannées I )) et il a hoché la tête, quoique je lui aie représenté, tout étonnée qu'il\nfût d'un avis contraire, les qualités de Kalkbr[enner] et son amour pour l'art ;\nplusieurs fois même je lui ai relu ces mots : « qu'aucun intérêt ne le poussait à\ncela )), etc... mais rien n'y fit. Elsner fit la grimace et dit qu'il t'écrirait lui-même,\npuis il ajouta : (( Je connais Frédéric, il est bon, mais il n'a pas d'amour-propre,\naucune envie de progrès ; on le domine aisément. Je lui écrirai comme je com-\nprends tout cela. )) Effectivement, ce matin il a apporté une lettre que je t'envoie\net a continué à parler avec nous de cette affaire. Nous, qui jugeons les hommes\navec la simplicité de notre cœur, nous pensions que Kalkbrœnner] était l'homme\ndu monde le plus honnête; mais Els[ner! n'était pas tout à fait de cet avis; il\ndisait : Ils ont reconnu en Frédéric un génie, et ils craignent déjà d'être devancés\npar lui, c'est pourquoi ils veulent le tenir trois années dans leurs mains afin\nd'arrêter ce que la nature pousserait d'elle-même. Kalkbiqennerj est deux mots\nillisibles] un véritable Italien par ses qualités; Mme Szyma[nska] a osé dire de\nKalkbrenner que c est un filou ; donc c'est une sorte de spéculation sur Frédéric\n—la moindre serait encore d'avoir voulu l'appeler son élève, — mais il visait\nsurtout, malgré tout son amour de l'art, à entraver ton génie. Elsner dit qu'il ne\ncomprend pas quelle méthode il exige, puis il ajoute que si tu as cette même\nméthode, il n'est pas nécessaire de t'inscrire pour trois ans, et, s'il s'agit de\nl'exécution, tu sauras toi-même te l'assimiler, si cela te plaît. Elsner ne veut pas\nque tu imites, et il s'exprime bien en disant : Toute imitation ne vaut pas l'origi-\nnalité ; dès que tu imiteras, tu cesseras d'être original, et, quoique tu sois jeune,\ntes conceptions peuvent être meilleures que celles de gens expérimentés ; tu as le\ngénie inné ; et tes créations sont plus fraîches et meilleures que celles de beau-\ncoup d'autres ; tu as le jeu de Ffield, quoique tu aies entendu celui de Zyw[ny_\n— qu'est-ce que cela prouve? Puis M. Elsner ne veut pas seulement voir en toi\nun concertant, un compositeur pour piano et un virtuose célèbre, ce qui est plus\nfacile et de moindre valeur, mais il veut te voir atteindre le but vers lequel la\nnature te pousse, et pour lequel elle t'a formé.\nTa place est marquée entre Rossini, Mozart, etc... Ton génie ne peut s'asseoir\nau piano, pour donner des concerts ; tu dois t'immortaliser par des opéras.\nIl dit aussi que, instruit comme tu l'es, supérieur peut-être à tous les auteurs\nde ton âge, aujourd'hui célèbres, tu devrais, avec un tel génie, aspirer au som-\nmet où il te pousse, et non imiter les autres. Au commencement, disait Elsner,"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": "106", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.42", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\non riait de Mozart, on ne voulait pas jouer ses compositions, mais bien celles de\nses prédécesseurs ; ce n'est que plus tard qu'il fut apprécié. Tout progresse : un\nnouveau génie ne peut être ce qu'a été un ancien.\nFais bien attention à ce que Elsner t'écrit, lis attentivement sa lettre. Il me\nsemble qu'il a raison. Il prétend que tout cela ce sont des phrases qui éblouis-\nsent, et qui, malgré leur sincérité apparente, sont absolument fausses. (Mon\nDieu, pourquoi y a-t-il des gens de cette espèce !) Tu sens toi-même ce qui est\nbon; quoique tu aies entendu jouer tant de personnes, cependant tu as su appré-\ncier la valeur de chacune ; cette faculté d'appréciation prouve ta supériorité.\nElsner affirme qu'il n'y a là aucun grand amour de l'art: seulement l'amour de\nsoi-même et de ta poche. Il semble que ce soit une spéculation à lointaine\néchéance, mais cela s'explique ainsi : pourquoi Liszt n'a-t-il pas voulu accepter\ncette proposition si elle était si bonne, Liszt si éloigné de toi ? Pourquoi Kalk-\nbrenner n'a-t-il pas trouvé d'autre talent? Son ambition aurait été satisfaite,\npuisqu'il ne visait qu'à l'exécution. Il t'offre sa salle de concerts et pendant quatre\nmois tu peux voyager. Car alors il ne donnera pas de concerts lui-même, vu\nque ce n'en est pas la saison. Quant à toi, soi-disant, tu n'y prendrais aucune\npart, mais la seule complaisance t'ordonnait de te lier par politesse ; tu serais\ntoujours resté inférieur, tandis que tu pourrais être supérieur à lui et à beaucoup\nd'autres.\nElsner ajoute encore : (( Et si Reicha (i) (dont il s'étonne que tu n'aies pas encore\nfait la connaissance), intéressé aussi aux succès de tes compositions, avait eu\nl'ambition de t'inscrire également pour trois ans? » Ce qui l'irritait extrêmement,\nc'était, comme il dit, cette hardiesse et cette arrogance de se faire donner un\ncrayon, après avoir parcouru la partition, pouren effacer des passages sans avoir\njamais entendu le concerto avec tout son effet d'orchestre. Il dit que c'eût été tout\nautre chose s'il t'avait conseillé, quand tu écrirais un autre concerto, d'en faire l'al-\nlégro plus court ; mais de te forcer à effacer ce qui était déjà écrit, c'est ce qu'il ne\npeut lui pardonner. Elsner a comparé cela à une maison déjà construite, à laquelle\non veut supprimer une colonne qui paraissait superflue, et on change tout en\ndétruisant ce qu'on croyait mauvais. Il prétend que le pas est bien fait pour te dé-\ngoûter et te faire sentir de loin que tu n'es pas encore parfait ; puis il a ajouté : « et\nles concertos de Kalkbrfenner] ne sont-ils pas longs, eux ? et pas si ravissants que\nles tiens ! » A qui t'a-t-il comparé ? Il a cité par exemple Hertz, Liszt, Sowin[ski],\nJe crois que Elsner a raison quand il affirme que, pour être supérieur, il faut\ndépasser, non seulement ses maîtres, mais encore ses contemporains. On peut\nbien les dépasser en les imitant, mais alors c'est suivre leurs traces; et il prétend\nabsolument que toi, qui sens maintenant ce qui est bon et ce qui est meilleur, tu\ndois te frayer toi-même ta voie ; ton génie te guidera. Encore une chose, a-t-il\ndit : Frédéric a tiré de son sol natal cette originalité, le rythme— comment\ndire?—-qui le rend d'autant plus original et plus caractéristique que ses pensées\nsont plus nobles. Il voudrait que cela te restât On le sentira mieux dans les\nopéras surtout, et chacun alors connaîtra qui tu es, et tu auras quantité d'ad-\nmirateurs ; maintenant, que tant des tiens sont là-bas, tu peux plus que jamais\nfaire sensation avec ta musique.\n\n(i) Antoine Reicha, compositeur et théoricien, né à Prague en 1770, mort à Paris en 1836; il\nétait depuis 1818 professeur de composition au Conservatoire de Paris."}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": "107", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.43", "texte": "LETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN\n\nElsner te conseille, si quelqu'un a écrit une pièce sur des temps où nous ne\nnous sommes pas vus (i), que tu t'occupes peu à peu de la mettre en musique, et\nde ne pas refuser si quelqu'un t'en fait la proposition. Elsner aspire à ce que tu\nsois admiréparles concertos, mais il dit que ce n'est pas là tonbut final, car tu as\ndu génie. Ce n'est pas seulement la musique de piano, ce sont les opéras qui\ndoivent te donner la première place. O mon cher Fritz ! mon pauvre ami J Je\nprévois que tu auras beaucoup de désagréments quand tu te décideras à refu-\nser. Cependant M. Elsner dit que tu nous donneras sans doute une réponse\navant ton refus, pour nous dire si Kalkbr enner] n'a pas diminué le temps\nfixé et ce qu'il comprend par ce « sceau d'artiste européen », et « cette école »\ndont M. Elsner ne comprend pas la signification, car, s'il s'agit de l'exécution,\nil ne te faut pas trois ans pour la saisir et l'appliquer àta méthode. Nous ne\ncomprenons pas toutes ces choses comme toi, mon cher petit Fritz, et nous ne\ndonnons aucun conseil, nous t'envoyons simplement nos remarques ; ne te\npresse pas de nous répondre, tu peux encore écrire ce que tu penses, faire ce\nque Kalkbr[enner ■ aura dit de la lettre d'Elsner (car il te fait dire que tu peux\nla lui montrer).\n/\nElsner te donne un conseil d'ami, parce qu'il s'agit ici que personne ne mette\nde frein à ton essor. Il dit que, si cette proposition avait été faite d'une autre\nmanière, on n'aurait pas pu s'en rendre compte si vite, mais ici on voit nette-\nment le piège. Tu ne croirais pas combien j'en souff re. Il avait raison cet homme\ndes ponts et chaussées, qui est venu une fois chez toi, et qui t'a dépeint l'envie\ndont tu serais l'objet dès ton arrivée à Paris. Le refus, présenté même sous la\nforme la plus polie, ne sera jamais agréable, et je crains la vengeance; d'un autre\ncôté, accepter la proposition et travailler à son propre détriment, c'est affreux.\nC'est vrai, il n'y a rien de tel que l'étude, nous sommes sous ce rapport du même\navis que toi : l'homme n'en sait jamais assez, surtout quand il étudie sous la\ndirection d'une personne qui désire nos progrès ; mais tous nous ne croyons\npas que ce soient tes progrès qu'on ait en vue. N'est-ce pas une bêtise de croire\nque tu refuses pour ne pas t'appeler « élève » ou parce que tu rougis d'ap-\nprendre encore ? Laissons aux imbéciles cet amour-propre mal compris et cette\nfausse pudeur. Ni toi, ni nous, ne voyons dans l'étude une marche rétrograde ;\nmais dans le cas présent M. Elsner craint que ces trois années, pendant lesquelles\ntu pourrais faire d'immenses progrès, ne soient précisément le frein en\nquestion.\nJe ne te donne aucun conseil, mon cher; que ton instinct te dirige, tu com-\nprends mieux que nous la chose. Elsner croit qu'après la lecture de sa lettre tu\nchangeras un peu tes opinions et ta volonté. Ce n'est pas ce qui concerne ton\nséjour de trois années là-bas qui nous empêche de te répondre immédiatement\noui, car de toute manière nous sommes préparés à ne pas te revoir plus tôt. Et\nmême si tu devais supporter la fatigue de venir jusqu'ici pour nous revoir, nous\nserions prêts, pour t'éviter les désagréments de la diligence, à faire la moitié du\nchemin pour aller t'embrasser. Que Dieu te donne la santé et fasse que les cir-\nconstances te soient favorables au point que tu jouisses de la sympathie de cha-\ncun! Pourquoi ne puis-je être avec toi ! Je ne te servirais pas à grand'chose, mais\n\n(1) Louise Chopin fait allusion à l'insurrection de 1831 qui causa tant de malheurs à la Po-\nlogne."}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": "108", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.44", "texte": "SOUVENIRS INEDITS DE CHOPIN\n\nparfois, peut-être, ne serais-jepas de trop Marcel a écrit de Cracovie qu'il est\nau désespoir à cause de toi, car il ne sait ce que tu deviens, tu ne lui as pas\nencore répondu; il te fait prier d'avoir pitié de lui et de lui donner de tes nou-\nvelles. L'année prochaine vous serez ensemble. Quant à Fontana, tu le verras\ndans quelques semaines ; son oncle est venu avant-hier chez nous pour nous\ndemander ton adresse. Hofmeister (i) a écrit à Sennewald qu'il lui envoie tout ce\nqu'il y a de toi à imprimer, ou qui est déjà imprimé.\nNowakowski est venu chez nous, il voulait que nous donnions les rondeaux\nque tu as fait lithographier pour la comtesse de Moriolles, mais papa ne les a\npas donnés. Si tu l'ordonnes, on les donnera. Tu n'écris rien d'Alexandrine,\nest-ce que vraiment elle ne mérite pas ton affection? Tu peux montrer la lettre\nd Elsner à Lesueur (2), même tu le dois.\nMon cher petit Fritz, nous sommes tous en bonne santé. Papa ne se fati-\nguera plus et ne parlera plus tant désormais, pour donner des leçons de\ncalligraphie au lycée ; la moitié de son temps est occupée par des leçons d'al-\nlemand ; n'est-ce pas heureux ? Mme Sow[inska] s'informe toujours de toi avec\nla plus grande tendresse. Berend a trouvé que ton buste était plus ressemblant\nque ton portrait, et Bar[cinski], qui est arrivé avant-hier, a dit la même chose.\nM. Hoge, qui l'a apporté, nous a consolés en nous disant, quand nous lui de-\nmandions ce que tu faisais et si tu étais en bonne santé : (( Eh ! il est bien por-\ntant, et vous pouvez être tranquilles, il saura se tirer d'affaire. )) Comme il est\nbon, pensais-je, mais il est le seul au monde qui soit bon. Mon cher Fritz, il est\nprobable qu'un certain M. Szymanski s'adresse à toi ; prends-le pour les pre-\nmiers moments sous ta protection, c'est-à-dire donne-lui des conseils sur ce qu'il\ndoit faire, s'il t'en demande, et s'il a besoin d'argent, donne-lui en aussi. Sa\nmère habite la même maison que nous ; elle te prie beaucoup de lui venir en\naide, et tu sais qu il est agréable pour un étranger de trouver au premier mo-\nment, sinon un ami, du moins une connaissance. Ton bon cœur fera pour lui\nce que sa pauvre mère désire. Voilà ce que maman me charge de t'écrire. —\nC'est une bonne personne Mme Szymanska]. Tu as sans doute reçu l'argent jus-\nqu à présent ; nous avons été fort heureux que tu en aies eu le pressentiment. —\nJe vois que tu es de meilleure humeur, pourvu que cet embarras ne t'attriste\npas cle nouveau, fût-ce même pour peu de temps, car, comme tu as trouvé tant\nde bonnes connaissances, elles parviendront à t egayer, ce qu'on ne sait pas\ntoujours faire, parfois même on voudrait être loin de tout le monde. A peine\navions-nous lu ton post-scriptum que nous l'avons raturé; cela tourmentait les\nvieux, mais ils n'ont pas appris le secret. Comme je ne sais pas faire de détours,\nj'ai avoué que cette rature était mon ouvrage et quel en était le but. M. Fritz est\nun petit sot ; la belle affaire ! Tu ne comprends pas ce qui se passe quand la mau-\nvaise volonté et la présomption s installent dans le cerveau; elles peuvent être\ncause d'une grande bêtise. Tu ne croirais pas combien je plains ces gens. Hier\net avant-hier Eleo. Wolska est venue chez nous ; ils sont si bons, les Wolskh\nqu'ils veulent absolument nous confier leur neveu, mais il n'y a pas de place\n\n(1 Fièdèiic Hofmeister était 1 éditeur de Leipzig chez lequel Chopin publia son Rondeau àla\nMazur (en fa majeur pour le piano, op. 5), dédié à Mlle la comtesse Alexandrine de Moriolles. La\nsœur de Chopin parle de Mlle de Moriolles dans la suite de cette lettre.\n(2) Jean-Fi ançois Lesueur était professeur de composition au Conservatoire de Paris."}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": "109", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.45", "texte": "LETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN\n\npour lui. Eleo. est jolie, mais pas autant qu'elle promettait ; elle a trouvé ton\nportrait si ressemblant qu'elle s'est rappelé les temps anciens où tu dansais la\ncosaque. Si Szy[manskij veut de l'argent, tu peux lui avancer jusqu'à cent\nfrancs ; sa mère en a prié maman. As-tu déjà reçu la lettre que Laure t'a écrite...\nMontebello ? Nous t'avons envoyé le billet de DzieAvanowski]. — Mme Pruszak\nest déjà revenue.\nAlexandrine est encore demoiselle, mais plus pour longtemps, paraît-il. Au-\ntant ta dernière lettre renfermait de plaisanteries et de nouvelles agréables, au-\ntant celle-ci en était dépourvue; mais tout est bien qui finit bien, ma lettre plus\nlégère te parviendra plus vite. M. Frédéric est un peu indisposé, il a le temps\nd'être malade; M. Michel [comte Skarbek] est à la campagne, bien portant. Sa\nchienne comtesse n° 1 a crevé, il regrettait que ce ne fût pas le n° 2. Suzanne\ndoit arriver ;je ne sais à quoi la pauvre se décidera. Mnie Cicho[cka ?] est allée à\nDresde ; grand personnage, car elle y est allée avec son fils. Sa belle-sœur fait\ngrand cas de cela. Elle nous écrit qu'elle est allée rejoindre son mari ; elle est\ninquiète parce que nous ne lui répondons pas. C'est pourtant une chose curieuse\nque toutes nos lettres arrivent à destination, tandis que celles qui lui sont\nadressées ne lui parviennent pas, ni les siennes à nous, qui sommes connus ici\ncomme de mauvais sous; mais c'est un mensonge. Skrodzki respire encore,\nmais il n'en a plus pour longtemps.\nPorte-toi bien, mon cher petit Fritz ; je t'embrasse un million de fois. Agis\nde manière à être satisfait maintenant et plus tard. Pour ce qui est des lettres à\nécrire, ce serait te déranger que de te fixer une date, et de la vouloir fixe. Ecris\nquand tu veux et quand tu seras de bonne humeur et aussi quand les circon-\nstances s'y prêteront. Ecris beaucoup. Aime-nous, nous qui t'aimons plus que\nnotre vie.\nL oui SE C IIOPINÔ\nToutes tes connaissances t'embrassent de cœur et d'âme ; Zyw[ny], Bar-\n[cinskij, IedrzePiewiczJ, Kol[berg], Witw[icki], etc.\n\nLETTRE III\n\n[Du père de Chopin]\nLe 24 février 1832.\nMON CHER ENFANT,\nLes obstacles que tu rencontres et les difficultés que tu éprouves pour parvenir\nà donner un concert me peinent d'autant plus que cela te tourmente par des\ncourses continuelles et ne te laisse point de repos. JD un autie côté, il en résulte\ndes dépenses qui doivent enfin te gêner. Cela m inquiète, vu que LU ne nous\nparles plus des leçons qne Ad. Kalk] brennerj devait tepiocuier. Les connais\nsances que tu fais tous les jours, en entrant dans des sociétés distinguées, te se\nront utiles, je n'en doute pas, et aideront à faire connaître ton talent : mais si tu"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": "110", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.46", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nviens malheureusement à sentir le besoin, crois-moi, ton esprit étant moins libre,\nton art languira, je ne te cache pas que cela m'inquiète et que tu me ferais\ngrand plaisir si tu pouvais me rassurer à cet égard. D'après ta dernière lettre, ton\nconcert doit avoir lieu le 26 du courant. Dieu veuille que tu réussisses; mais je\nt'avoue que je crains que tous ces retards n'aboutissent à rien. Mais comme ce\ntemps n'est pas loin du jour de ta fête, que je te souhaite bonne en t'embrassant\ndu meilleur de mon cœur, ce dernier terme sera peut-être plus favorable que les\nautres.\nQuant à notre situation, nous avons du pain et nous nous soutenons, en jouis-\nsant d'une assez bonne santé ; quant à la tienne, je suis bien aise qu'on te trouve\navoir meilleure mine qu'auparavant. Encore une fois ta mère et moi nous te\npressons contre notre cœur,\nCH.\n\n[Lettre de Louise]\n... nécessaire, écris-moi un billet à part (1) .. il y aura des soupçons, mais\ntous ne peuvent tomber sur la même idée ; il vaudra mieux qu'une seule personne\nsache la vérité. Sans doute tu as encore des embarras avec ton concert ; nous ne\ncroyons pas qu'il puisse avoir lieu le 26 ; je te plains sincèrement.\nJe voudrais que tu fusses débarrassé au plus tôt de cet ennui et que papa et\nEls[ner] eussent une meilleure opinion de Kalk[brenner], qui leur paraît peu\nsincère avec toi ; parfois l'impatience me prend, car enfin, quoique jeune encore,\ntu as assez de raison pour ne pas te laisser mener par le nez. Ne te fâche pas,\ntout cela vient de notre grand attachement pour toi. Imagine-toi que MmeWiesio-\n! lowska i est arrivée à Zelazowa Wola ; M. Michel [comte Skarbek] nous a\nenvoyé chercher, mais comme maman avait alors des douleurs d'estomac, qu'il\ngelait très fort, et que papa n'avait pas le temps d'aller chercher son passeport\npour un voyage d'un jour, personne de nous n'est parti. Nous en étions très\ncontrariés, et Mme Wie[siolowska] nous fait même grise mine, du regret de ne\nnous avoir pas vus; nous avons toujours la malchance, même quand nous avons\nla plus sincère envie d'accomplir nos projets ; maintenant aussi ils auront pris\npour un prétexte la plus réelle impossibilité. Peu importe.\nPuisque les gens sont si bêtes de se laisser importuner par la moindre baga-\ntelle, tandis que les grandes choses échappent à leur compréhension, ils ne va-\nlent pas la peine qu'on s'occupe d'eux, leur valeur réelle n'est pas grande. Nous\nplaignons beaucoup M. Fréj déric, comte Skarbek], car ses affaires ne lui réus-\nsissentpas plus que le labourage à un Juif, et il mérite pourtant mieux que cela ;\nquand le sort s'acharne contre quelqu'un, il sait persécuter. J'aurais trop à\nécrire si je devais tout te raconter ; je laisse le reste pour le moment où je te\nreverrai.\n(1) Dans la lettre ci-dessus, ainsi que dans quelques autres qui suivent, se trouvent des passa-\nges incomplets. En voici, je suppose, la cause ; quand, après la mort de Chopin, ses papiers\nfurent renvoyés à Varsovie à sa famille, ses sœurs ne gardèrent comme souvenir que sa corres-\npondance avec son père, déjà mort à cette époque, n'accordant aucune valeur à ce qu'elles avaient\nécrit à leur frère. C'est pour cela quelles n'ont conservé que les fragments des lettres contenant\nl'écriture de leur père, et des post-scriptum des sœurs il n'a été sauvé que ce qui était écrit à l'en-\nvers de ces feuilles ; le reste fut découpé."}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": "111", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.47", "texte": "LETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN\n\nLETTRE IV\n\n[Du père de Chopin]\nLe 28 juin 1832.\nJe vois avec plaisir, mon cher enfant, par ta lettre du 6, que tu as eu le bon-\nheur de ne pas te trouver exposé à la bagarre qui a eu lieu et que des monstres\nont excitée. Il y a des feuilles qui disent que des Pol[onais] y ont pris part et\nviolé l'hospitalité ; ne sont-ils donc pas encore assouvis de sottises ? Ils en ont\ncependant assez fait ici. je suis bien sûr que leur nombre ne peut être considé-\nrable, car qui serait assez insensé pour partager leurs opinions destructives?\nQu'il est heureux que la partie saine de la nation ait triomphé et que la tran-\nquillité soit rétablie ! Comme artiste, sans doute que tes ressources que te pro-\ncurait ton talent ont cessé pour un moment, mais cela ne peut durer, les arts\nreprennent toujours dès que la tranquillité renaît. Fais-moi part de la situation\net de tes ressources. Ton favori (1) t'a-t-il tenu parole en te payant tes ouvrages?\nTu me diras tout ce que tu voudras, mais je n'approuve pas ton dégoût pour\ncertaines personnes, je ne sais ce qui peut t'avoir indisposé contre elles, et gnoy\n[fumier] ne me plaît pas. Mais enfin tu es dans un âge où l'homme doit savoir\nréfléchir et considérer et ne pas se conduire d'après swoy, albo drugich, widzi-\nmisie [sa fantaisie ou celle des autres]. Je te conseille d'économiser autant que\ntu pourras afin de n'être pas sans le sou, si tu te proposes de voir d'autres pays.\nTa mère et moi nous t'embrassons de tout notre cœur.\nCH.\n(1) Selon toute supposition, il s'agit de Maurice Schlesinger, éditeur parisien.\n\n[Lettre de Louise]\n... Ce sera sans doute comme ça, non seulement jusqu'à présent, mais plus\ntard. Les verres ne sont pas encore arrivés, n'oublie pas de nous écrire par qui\ntu les envoies et où nous devons les faire prendre. Ta toile nous viendrait bien à\npoint pour bander certaines plaies, petites peut-être, mais très douloureuses.\nSi ton cœur sensible s'attendrit beaucoup, j'espère que tu me l'enverras plus tôt,\nquoique tu m'annonces que tu l'apporteras toi-même. Mais outre la pitié, je\nsais qu'il faut le temps et les bonnes dispositions. Ah ! comme je ressens cela !\ncar souvent, en présence de semblables résolutions, je suis dans l'embarras ;\nmaintenant, par exemple, j'ai quelques lettres en retard, je voudrais rejeter ce\nfardeau de ma tête et de mon cœur, et je ne peux m'y mettre. Peut-être irons-\nnous passer les vacances chez M. Michel [comte Skarbek]. Nous ne pouvons\naller chez M. Frédéric [comte Skarbek], car il a déjà vendu Orly, et chez le\nsecond M. Frédéric, c'est trop loin. Le meilleur moyen de gâter les gens, c'est\ngénéralement la bonne fortune ; à mesure qu'abonde le métal, le cœur durcit\net lentement se transforme aussi en minéral ou en pierre. Pourtant je ne sais\npas si les millions pourraient nous changer; je préférerais y renoncer plutôt\nque d'être ainsi assujettie"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "112", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190302-01.1.48", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\nLe Propriétaire-Gérant : H. WELTER.\nPoitiers. - Société française d'Imprimerie et de Librairie,\n\nLETTRE V\n\n[Du père de Chopin]\n[Septembre 1832] (1).\nJe vois par ta dernière lettre, mon bon ami, que tu as enfin vu tous les pre-\nmiers artistes dans l'art que tu cultives et que tu peux rivaliser avec eux. Je n'en\nattendais pas moins de ton assiduité. Ce qui me fait bien du plaisir aussi, c'est\nde te voir vivre avec eux dans la plus belle harmonie, sans exciter leur jalousie\nles forcer à te rendre justice. Continue, mon enfant, à agir de la sorte, et tu te\nferas autant rechercher à cause de ton caractère que de ton talent. Tu nous as\nfait le récit détaillé de ta situation et de ce qui t'est arrivé depuis ta dernière\nlettre, je t'en sais bon gré, car tout ce qui te regarde nous intéresse. L'étonne-\nment de Meierberg [szc !] a dû te faire plaisir, ainsi que l'approbation de Field,\nque tu désirais si ardemment connaître. Le parti que tu as pris de faire paraître\ntes ouvrages est très nécessaire, car bien des personnes entendent parler de toi,\nsans pouvoir connaître tes compositions et, à dire vrai, elles doivent devancer\nton arrivée partout où tu voudras aller. En outre, le produit que tu en retireras\nte fera un petit fonds, qui pourra réaliser ton projet d'aller au printemps pro-\nchain en Angleterre, où tes ouvrages seront déjà parvenus.— Je ne doute pas\nque tu ne profites de la bonne disposition de tes admirateurs pour donner un\nconcert qui pourra être brillant et en même temps avantageux ; il faut battre le\nfer tandis qu'il est chaud et que tu peux le faire. Mon enfant, je te parle franche-\nment, tâche d'avoir quelques sous devant toi et surtout dans les temps où nous\nvivons. Tu sais que j'ai eu de l'occupation dont le produit a suffi à nous soutenir\nhonnêtement ; aujourd'hui, après plus de vingt ans de service public, je suis à la\nveille de perdre ma seconde occupation. Je suis dans un âge où il ne m'est plus\nguère permis de battre le pavé et de courir le billet, mais je ne cesserai de\nremercier la Providence de m'avoir donné des enfants qui, je l'espère, pourront\nse suffire et être estimés. Ta soeur va se marier ; quand tu recevras cette lettre,\nce sera sans doute après le mariage. Dieu veuille qu'elle soit heureuse ! Ta mère,\ntu connais sa tendresse, fait tout ce qui dépend de notre situation pour que ta\nsœur ait les choses nécessaires en pareille circonstance. Leur union aura lieu là\noù tu as été baptisé, ce qui m'est très agréable, quoique dans le fond ce petit\nvoyage, dans cette saison, n'est pas ce qui me convient, mais cela épargnera\nbien de l'embarras à ta mère, car ici il faudrait, pour ne fâcher personne, inviter\nbien des connaissances, et on ne pourrait les recevoir avec un verre d'eau. Enfin,\nmon enfant, vous voilà dispersés. Isabelle seule reste auprès de nous, mais vous\nserez toujours tous ensemble dans les cœurs paternel et maternel. Ta mère et\nmoi nous t'embrassons bien tendrement. Fais bien des compliments àM. Méry.\n— Je devais t'écrire et donner ton adresse à M. Grégoire, mais j'ai été plusieurs\nfois chez lui sans le trouver. Il doit être maintenant à Paris.\n(i) Cette lettre ne porte pas de date ; à juger pourtant par le terme fixé du mariage de Louise,\nque Iedrzeïewicz donne dans son post-scriptum, on peut supposer que cette lettre fut écrite en\nseptembre i832.%(Vôir la ire lettre de Chopin.) *"}]}