{"numero_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_sha256": "eb030e6ee8486b61fc57bb2985cc21254aab3aaf0af427e4cb16afeeec60036d", "source_tei": "https://github.com/Princeton-CDH/bluemountain-transcriptions/blob/main/periodicals/bmtnabj/issues/1903/04_01/bmtnabj_1903-04_01.tei.xml", "source_mets": "https://github.com/pulibrary/BlueMountain/blob/main/metadata/periodicals/bmtnabj/issues/1903/04_01/bmtnabj_1903-04_01.mets.xml", "url_numero": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01", "articles": [{"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c001", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c001", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "161", "page_fin": "162", "image_debut": 1, "image_fin": 2, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.1", "titre_corps": "Auber mélophobe.", "titre_sommaire": "Auber mélophobe.", "signature_source": "JEAN CHANTAVOINE", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "161", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.1", "debut_caractere": 64, "fin_caractere_exclue": 3149, "texte": "Auber mélophobe.\n\nDans le fonds des manuscrits français, la Bibliothèque Nationale possède six\nvolumes de notices manuscrites, consacrées par leur auteur, le baron de Trémont,\naux personnages célèbres de son temps, depuis la première République jusqu'au\nsecond Empire, ordinairement accompagnées d'un autographe ; ces notices sont\nparfois très curieuses ( 1 ). La musique y joue un grand rôle. Dilettante passionné,\nle baron de Trémont a connu quantité de musiciens et particulièrement Auber.\nNombre des autographes qu'il a réunis sont des lettres adressées à Auber, et les\npages qu il a écrites sur lui font foi de la grande intimité qui régnait entre eux.\nLes admirateurs de la Muette et des Diamants de la Couronne aiment à se repré-\nsenter leur auteur qu'ils ont osé comparer à Voltaire comme un artiste d'une\nfacilité souriante, dont l'inspiration serait toute ruisselante d'allégresse. Erreur!\nAuber, nous dit le baron de Trémont, qui l'a fort bien connu, était la « paresse\nincarnée ». Il n avait aucun amour de la musique; il noircissait des portées\nparce qu il ne savait pas faire autre chose le jour où il se trouva ruiné. Voici ce\nque nous rapporte son ami:\n(( Il livre ses opéras à la représentation et les abandonne à leur sort. Il doit tout à la musique\net jamais homme n'y a attaché moins d'importance. Il est pénétré de l'idée que c'est un art\nfugitif dont les formes n'ont qu'une durée marquée et que la mode détruit. Aussi n'est-il\npoui lui qu un moyen d existence qu'il a employé comme le plus facile qu'il ait à sa disposition,\nbon amour-propre n'y entre pour rien et ne se porte que sur l'estime que donne la réputation\nun galant homme, inoffensif pour tous et délicat dans ses moindres procédés. Il me disait\nernierement: 1 amour-propre musical me manque, si je pouvais en avoir, j'aurais plus de\ntalent. » '**\nAprès le succès à'Emma, Auber dit au baron de Trémont: « Pour un contrat\nde mille écus de tente, j aurais un grand bonheur à jeter mon piano par la\nfenêtre. » Au moins cette indifférence sceptique n'excluait-elle pas chez lui tout\nesprit de justice: « Un homme comme Gluck, disait-il encore à M. de Trémont,\nvivait dans un tioisième étage, et j ai un salon doré et des chevaux anglais ! »\nMais lien ne vaut les documents personnels. Mieux encore que les témoi-\ngnages du baron de Trémont, les deux lettres suivantes d'Auber, à lui\nadressées, et dont il a joint les autographes à sa notice, nous montrent l'horreur\nde ce musicien pour son art, je veux dire pour son métier :\n(( Pu ne peux pas te faire idée, mon chef enfant, de la joie que m'a causé [sfc] ta lettre ! Enfin\nte voilà, nous voilà tranquilles sur ta santé ! Et c'est par une grande imprudence que tu as acquis\nla certitude que la poitrine n'était pas attaquée. Puisque cela a réussi, il ne faut pas te gronder\nmais tu as été bien hardi !\n\n(i) Par exemple, celle sur Beethoven que le baron de Trémont avait connu à Vienne en iBoo\nV. die Mus,k (Berlin, déc. 1902); celle sur Eugène Delacroix avec un dessin publié pour la pre-\nmiere fois dans la Revue de VArt cuicien et moderne (mars 1903)."}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "162", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.2", "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 4117, "texte": "(( Tandis que tu respires 1 air pur de ton vieux château, moi j'étouffe de travail; et Dieu veuille\nque je ne me sois pas échiné pour des prunes! Ma pièce n'est pas encore lue: je ne sais si elle\nsera mise en répétition ce mois-ci, et malgré cela il faut que je me dépêche comme si l'on atten-\ndait après moi. Enfin mon sort va être bientôt décidé ! dans huit jours, je saurai à quoi m'en\ntenir. Je n'ai plus que trois morceaux à faire pour avoir fini. Te souviens-tu du temps où je met-\ntais un an à faire un concerto?\na Adieu, mon enfant, je t'écris au milieu d'un finale.\n« Je retourne à ma besogne. —Tu me donneras de tes nouvelles avant ton retour, n'est-ce pas?\na Ta malle est arrivée chez moi et n'a pas été ouverte.\n« Je t'embrasse,\n« AUBER. »\n« 3 septembre 1825. »\n« Paris, 18 août 1829.\n(( Je passe mon temps d'une manière bien monotone, mon cher enfant. Je travaille, ce qui a tou-\njours été une calamité pour moi. Je ne sors pas de Paris. Je m'ennuie, et tout cela pour ne pas\narriver à la fortune. J'aurais tort cependant de ne pas remercier un peu la Providence, mais quand\nelle se met en train d'être bon enfant, elle devrait se décider à faire les choses tout à fait bien.\n« J'ai eu encore l'envie cette année d'aller m'établir à Saint-Leu, mais je connais trop de monde\ndans le voisinage, et les prétextes pour perdre du temps sont un poison pour un paresseux\ncomme moi. J'espère que ta santé est bonne, puisque tu ne m'en parles pas. La mienne est tou-\njours à peu près de même. J'engraisse pourtant, mais c'est à l'insu de mon estomac qui est tou-\njours aussi mauvais coucheur que de coutume. J'aurais un grand plaisir à te revoir ! Voilà plus\nde la moitié de la saison passée. Avant trois mois nous nous embrasserons, j'espère.\n« Je t'ai confectionné une parti tion de plus pour ta bibliothèque, si cependant le public veut bien\nle permettre. Mes ouvrages se jouent beaucoup, cela me rapporte de l'argent, mais comme je te le\ndisais, ce n'est pas décisif ; je ne serai jamais riche. Nous avons eu deux grandes solennités théâ-\ntrales depuis ton départ. D'abord Marino Faliero, qui est un fort bel ouvrage et qui a obtenu un\nsuccès de vogue, et ensuite Guillaume Tell, qui a déjà rempli la salle de l'Opéra sept ou huit fois.\nVoilà de la pâture pour ton retour. La musique est fort belle. Elle est digne de figurer à côté de\ntout ce qu'a fait son auteur.\n« Je suis allé prendre tes lettres chez toi. Il y en avait quatre: en voici deux. Les autres étaient :\nl'une une invitation de M. et de Mme Thayer pour aller passer une soirée au château de Drancy, et\nl'autre une lettre de part qui t'annonçait que Mme Zimmerman était accouchée heureusement\nd'une fille.\n((Ta portière est venue ce matin toute (sic) effrayée me dire que la fenêtre de ta chambre à cou-\ncher était ouverte. J'ai eu peur ; j'ai couru bien vite chez toi avec les clefs. Je suis entré avec tes\nportiers. Tout était dans l'état ordinaire. J'ai regardé aux armoires, au secrétaire; il n'y avait\naucune trace de voleurs. Nous avions eu un orage épouvantable la nuit. J'ai pensé que le vent\navait ouvert la fenêtre qui ferme très mal. J'ai même mis un bout de corde à l'espagnolette.\n« Je trouve que tu as tort de n'avoir pas des volets, d'autant plus que ton appartement donne sur\nune cour qui n'est pas très bien habitée, à ce que l'on dit.\n(( Adieu, mon cher enfant, je t'embrasse de tout mon cœur.\n(( A. »\nLa muse cTAuber, où quelques personnes en qui subsistent les illusions pro-\nvinciales, voient encore une des plus aimables personnifications féminines de\nl'esprit français, n était donc pas pour lui une compagne avenante, rieuse et\ntendre, grande dame ou grisette; c'était une bourgeoise maussade, acariâtre, et\nqui réservait ses sourires au public, lorsqu'il s'agissait de mettre en valeur la\ndot ramassée par M. Poirier son époux pour la « Demoiselle à marier » sa fille.\nEn d'autres termes, il appert de ces souvenirs et de ces lettres que la musique\nd'Auber a prodigieusement (( ennuyé » son auteur. Iln y a donc rien de paradoxal\nà ce qu'elle nous produise quelquefois le même effet.\n\nJEAN CHANTAVOINE."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c002", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c002", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "163", "page_fin": "173", "image_debut": 3, "image_fin": 13, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.2", "titre_corps": "L'Opéra au XVIIIe siècle.", "titre_sommaire": "L'Opéra au XVIIIe siècle.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 3, "page_imprimee": "163", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.3", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2381, "texte": "L'Opéra au XVIIIe siècle.\n\nLES PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS DU «DARDANUS» DE RAMEAU\n(NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1739).\n\nTout le monde connaît le savant « Commentaire bibliographique )) dont\nM. Charles Malherbe a fait précéder l'édition critique des Indes galantes, de\nRameau (1) : on y trouve à la fois un résumé cle l'histoire du ballet depuis... le\nroi David jusqu'à Mlles Sallé et Camargo, des notices biographiques sur les prin-\ncipaux danseurs et les danseuses les plus réputées de l'Académie royale de musi-\nque pendant la première moitié du XVIII6 siècle, enfin, et surtout, une foule de\nrenseignements circonstanciés sur la pièce elle-même. Analyses, représentations,\nrecettes, éditions, parodies, etc., pas un point qui n'ait retenu l'attention de\nl'érudit bibliothécaire de l'Opéra ; il s'est même préoccupé de savoir comment le\npublic de 1735 jugeait l'œuvre de Rameau, et il a trouvé, dans une lettre du\ntemps, un témoignage intéressant et précis : c'est là une bonne fortune assez\nrare pour que nous puissions l'en féliciter (2).\nEn effet, écrit-il, s'il n'est pas toujours facile, à l'heure actuelle, (( de reconstituer\nla physionomie exacte d'une représentation et de connaître l'accueil fait à une\npièce nouvelle, par suite du nombre même des journaux qui en rendent compte )),\ndans le passé, c'est la cause inverse qui produit le même résultat. (( Les juge-\nments se rendaient moins alors par la plume que par les conversations ; l'opinion\nse formait, non dans les journaux, mais dans les salons. ))\nEt dans les cafés, aurait pu ajouter M. Malherbe, dans ces cafés littéraires,\ncomme le café Procope et le café du Palais-Royal, où les écrivains et les homme§\npolitiques se réunissaient quotidiennement pour y commenter l'événement du\njour. Là, fréquentaient aussi de faméliques reporters (oui, déjà !), attachés à cer-\n\n(1) Œuvres complètes de J.-Ph. Rameau, publiées sous la direction de C. SAINT-SAENS, t. VII.\n(Paris, Durand, 1902, in-fol.)\n(2) Il aurait pu cependant puiser davantage dans les Lettres du commissaire Dubuisson, qui\nparle de cette pièce les 6 octobre (p. 129), 9 novembre(p. 137) et en décembre 1739 (p. 147), en\njanvier (p. 318) et le 5 février 1740 (pp. 326-327). A citer aussi, à ce sujet, les lettres inédites\nde Matthieu Marais au président Bouhier, du 25 août et du 3 octobre 1735. (B. N. Ms. fr»\n24.414, fol. 457 et 466 v°.)"}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "164", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.4", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3628, "texte": "taines agences d'informations, et qui venaient s'y documenter pour la rédaction\ndes gazettes manuscrites ou nouvelles à la main, véritables chroniques scanda-\nleuses de la cour et de la ville adressées régulièrement à des abonnés de pro-\nvince (i). Parmi ces gazettes, il en est de toutes concises et sèches, énumérant,\nsans commentaire aucun, les renseignements au jour le jour ; ce sont les moins\nintéressantes. D'autres, au contraire, ne sont alimentées que de potins, potins\nde cour et de théâtre, potins littéraires et politiques, potins galants et même\nscabreux : c'est l'histoire des (( dessous )) de la vie parisienne, écrite en (( on dit )),\nbourrée de nouvelles douteuses, de méchantes insinuations, et de calomnies,\nmais renfermant aussi quelquefois l'écho très exact d'une conversation sérieuse.\nLe théâtre, on s'en doute, tient une place importante dans chacune de ces\nfeuilles, une double place même, puisque le gazetier nous renseigne à la fois sur\nles représentations de l'Opéra, de la Comédie-Française et des Italiens, et sur\nles dernières aventures galantes des pensionnaires de ces différents théâtres. La\nforme est le plus souvent lâchée et l'intention désobligeante, mais au demeurant\nc'est là, et là seulement, qu'il faut aller chercher les bruits de coulisses et l'écho du\npublic, que donnent si rarement à cette époque les parcimonieuses informations\ndu Mercure de France, toujours rédigées à l'eau bénite de cour... et de jardin.\nS'il parle de la reprise des Fêtes grecques et romaines de 1733, par exemple, le\nMercure dira que Mlle Antier se distingue dans son rôle (( qu'elle joue avec toute\nl'intelligence et la justesse possible )), tandis que le nouvelliste se contentera de\ncette remarque :(( Mlle Antier y fait aussi des merveilles ; elle nous fait oublier\nson âge )) (2). C'est là toute la nuance î\nTout rares, disséminés et incomplets qu'ils soient, ces documents ne sont donc\njamais à négliger : il est de certains détails qu'on ne trouve que là, et de plus, il\npeut arriver d'y rencontrer, sur un personnage ou sur un événement, une suite\ncomplète de renseignements imprévus et vivants, permettant d'en serrer plus\nintimement l'histoire. On en jugera par les notes suivantes, qui pourront peut-\nêtre servir à M. Charles Malherbe, le jour où il écrira le commentaire biblio-\ngraphique de Dardanus (3) ; en tout cas. elles méritaient d'autant plus d'être\nréunies et publiées que les archives de l'Opéra n'ont conservé aucun document\noriginal sur cette période.\nL'opéra de Rameau fut représenté à l'Académie royale de musique, le 19 no-\nvembre 1739 ; mais les rédacteurs des nouvelles à la main, tout comme nos\nmodernes (( échotiers », ne manquent pas de fournir à leurs lecteurs quelques\nindications avant la première.\nC'est le TO novembre que l'on commence à parler du nouvel opéra : « Il y avoit\n\n(1) L'abonnement était ordinairement de 40 sols par mois, mais le prix était d'autant plus\nélevé que le lecteur réclamait un service plus fréquent et des informations plus particulièrement\ndétaillées sur la vie parisienne. Voir à ce sujet : A. DE BOISLISLE, Lettres de M. de Marville à\nM. de Maurepas (1896, in-8°). Préface, p. xxvi et suiv.\n(2) Mercure, juin 173.3, P- M 2- ~ Nouvelles àla main. (B. N. Ms. fr. 25.000.)\n(3) Ces notes sont empruntées au manuscrit 26.700 de la Bibliothèque de la ville de Paris (no-\nvembre-décembre i 739), et complétées par des renseignements puisés dans le Mercure, les Lettres\ndu commissaire Dubuisson, etc. Il semble inutile d'ajouter que, pour ce qui est des passages\ninédits, on a scrupuleusement respecté l'orthographe ancienne."}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "165", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.5", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3794, "texte": "hier au soir un monde infini à la première répétition générale de l'opéra de\nDard anus, dont on dit merveilles ».\nPuis le bal de la Saint-Martin, à l'Opéra, occupe les gazetiers pendant\nquelques jours, comme aussi le grand dîner offert par le prince de Garignan,\ninspecteur général de l'Académie royale de musique, à ses principaux pension-\nnaires. « Rameau étoit de la feste )), ajoute-t-on, et l'on complète les renseigne\nments précédemment communiqués sur la pièce :\nOn donnera jeudy le nouvel opéra de Dardctnus dont la musique est de Rameau et les paroles\nde La Bruère (1). On ne sçait pas s'il aura grand succès, vu qu'aux répétitions, il n'a pas fait un\neffet décidé.\nCeci est du 14 novembre. Voici maintenant deux extraits des nouvelles à la\nmain du 18, la veille de la première représentation :\nOn entend dire du pour et du contre sur l'opéra nouveau de Dardanus qu'on doit donner de-\nmain. Les partisans de Rameau l'exaltent aux nues ; d'autres disent que la musique en est bien\nnoire et que le poème, bien écrit, est rempli de situations extravagantes. Rameau se plaint qu'il\nn'y a pas de sujets ni de voix à l'Opéra, hors Jéliotte (2), pour rendre comme il faut les\ngrands rôles de sa pièce; on observe que véritablement l'Opéra manque tout à fait par la faute\nd'avoir une école, et qu'on ne serait pas surpris de voir l'Opéra fermer un jour la porte par la\ndisette de bons sujets (3)...\nCe qui suit est du même jour :\nL'Opéra donnera demain la première représentation de Dardanus, tragédie en cinq actes dont\nles paroles sont du S. de La Bruère et la musique du célèbre Rameau. Il y a déjà huit jours\nque toutes les loges, premières et secondes sont retenues. On en a fait plusieurs répétitions, où\non a laissé entrer assez de monde pour qu'on en ait déjà porté un jugement qui paroit unanime\ndans tous ceux qui l'ont entendu, qui est qu'il y a de belles choses, surtout un morceau char-\nmant dans le second acte, mais qu'en général la musique est trop chargée de travail, de difficile\nexécution, et ne fera fortune entière que parmy les « Ramoneurs » outrés.\nCes (( Ramoneurs », en effet, ont pris une résolution qui les honore : ils veulent\nun succès et ne reculent pas devant les moyens, si l'on en croit les bruits qui\ncourent le jour de la première représentation.\nOn a parlé, au caffé de Dupuy, d'une confédération de plus de mille (( Ramoneurs », qui ont\nrésolu, pour soutenir Dardanus jusqu'à Pasques, de ne pas manquer une seule fois d'aller aux\nreprésentations; il y a une cabale opposée qui veut, dit-on, le faire tomber. On a dit que les\nloges étoient retenues pour quinze jours depuis plus de six semaines.\n} *\nLa veille, le même nouvelliste annonçait que les loges étaient louées depuis\nhuit jours seulement ! Ce qu'il y ade certain, c'est que Rameau aura une belle\nsalle, et que les retardataires trouveront les guichets clos.\nIl y aura aujourd'huy du monde à l'Opéra de placé avant midy, écrit-on le 19 novembre, et\nplusieurs personnes qui n'ont pu avoir de loges, qui étoient toutes retenues, doivent envoyer\ndes valets de chambre dès neuf heures du matin pour garder leurs places.\nLe lendemain, comme bien on pense, les habitués du café du Palais-Royal\nsont au grand complet et Dardanus est épluché consciencieusement, à la grande\njoie des gazetiers qui glanent dans les conversations leur matière à (( copie ».\n\n(1) Charles-Antoine Leclerc de La Bruère (1715-1754). Son livret fut réduit plus tard à trois\nactes, par Guillard, et Sacchini écrivit une nouvelle partition (1784).\n(2) Le célèbre haute-contre ( 1713-1790) avait débuté à l'Opéra en 1733.\n(3Ï Le 15 novembre précédent, le même nouvelliste se plaignait delà pénurie de bonnes actrices\nà l'Opéra où le spectacle, suivant son expression, « dégénérait totalement en danses ».\na»"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "166", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.6", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3820, "texte": "Hier (1), l'attention de tout Paris, parmy ce que l'on appelle les honnestes gens, s'est borné à\narriver à l'Opéra et y y estre placé. La salle ne pouvoit en contenir davantage, et il y en a eu\nplus de renvoyés que d'admis. Enfin, il a été représenté et très bien exécuté. En général, on y\na été frappé de beaucoup d'harmonie, mais il est si chargé de musique que les musiciens de l'or-\nquestre, pendant trois heures entières, n'ont pas le tems d'éternuer. Au reste, on en dit beau-\ncoup de bien et il aura du succès, tant pour le poème que pour la musique. On critique le mot\nde préjugé, qui n'avoit pas eu place jusqu'ici dans le dictionnaire de l'Opéra :\n« Le Préjugé, l'Orgueil ont enfanté la Gloire » (2).\nQuoy que le poème de Dardanus soit fait avec génie et avec beaucoup d'imagination, il peut\ndonner matière à une des plus jolyes parodies qu'on ait fait sur aucun opéra, et les traits sail-\nlans et joyeux s'y présentent d'eux-même ; on peut la faire très facilement dans un souper\njoyeux (3).\nDe la même main et du même jour, ceci, dans la note aigre-douce :\nOn s'est beaucoup entretenu sur l'Opéra nouveau de Dardanus, dont la irc représentation a\nattiré tant de monde. On a été étonné qu'à la fin il n'ait pas été si aplaudy et si claqué qu'on\npensoit, ce qu'on a attribué au froid des derniers actes, et sur tout du long someil qui a fait\nbailler (4). C'estoit cependant, a-t-on dit, le morceau qu'on ventoit tant, pour être bien au-\ndessus du someil à'Atys (5). On l'a comparé à l'air du dodo des enfans. Au surplus, on a trouvé\nde très beaux endroits dans la musique. A l'égard du poëme, chacun le trouve bien écrit, et il y\na la scène de la baguette, au second acte, qui fait grand plaisir, étant très intéressante et très\nbien rendue au théâtre (6); d'ailleurs, on critique fort la construction du poème, où il y a des\nsituations extravagantes, et non « du merveilleux trop prodigué », a-t-on dit, comme l'auteur\npromet dans son livre.\nLe lendemain, et avant même la seconde représentation, c( Dardanus a été\njugé en dernier ressort, et on a décidé que c'était le moindre des opéras de\nRameau ; on adjuge aussy la palme au poète sur le musicien ».\nLa première partie de cette opinion semble, en effet, se généraliser, mais il n'en\nest pas de même de la suivante, car, s'il faut en croire un autre nouvelliste, « le\npoëme est encore plus vilipendé que la musique ». Le journalisme n'a pas changé\ndepuis le 21 novembre 1739 : quot capita, tôt sensns !\nIl ne paroit pas que l'opéra de Dardanus ait mieux pris hier que la ire fois, au contraire. Des\n« Ramoneurs » de bonne foy conviennent que cette pièce ne remplit pas leur attente et qu'il n'y\n\n(r) C'est-à-dire le 19 novembre.\n(2) Fin du prologue. Passage cité en tête du présent article.\n(3) En parlant du livret de Castor et Pollux, de Gentil Bernard, le commissaire Dubuisson écrit\nqu'il y aurait dans ce poème « matière pour les faiseurs de parodies critiques )) (p. 390). Voir\nplus loin, p. 167, note 4, sur Rameau et ses librettistes.\n(4) Acte IV, scène 1. Vénus descend dans un char, qui porte aussi Dardanus endormi ;\nchœur et ballet des Songes, pendant ce sommeil.\n(5) Atys, tragédie lyrique en 5 actes, de Quinault et Lulli, représentée pour la première fois\nen 1676, et souvent reprise, notamment le 7 janvier 1738.\n(6) Acte 11, scènes ni, iv et v. Isménor donne à Dardanus sa baguette de magicien :\nMais il lui recommande de garder précieusement cette baguette, sous peine de voir le charme\ncesser à l'instant.\nDans la scène suivante, Dardanus rencontre ïphise, la fille du roi Teucer, son ennemi; comme\nil a pris les traits d'lsménor, la jeune fille ne le reconnaît pas et lui fait l'aveu de son amour. C'est\nalors que Dardanus jette la baguette du magicien et se fait reconnaître d'lphise, qui s'enfuit\népouvantée."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "167", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.7", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 4451, "texte": "a rien qui vale les beaux endroits du ballet de Zaïde (1). On se rejette contre l'exécution qui\npesche véritablement beaucoup du côté des basses-tailles. On a formé plusieurs paris pour le\nnombre des représentations plus ou moins qu'aura Dardanus, dont le poème est encore plus\nvilipendé que la musique. On a observé qu'hier la recette a été moindre de 4.150 1., lors qu'assez\nsouvent la seconde représentation est plus forte que la première (2). Les « Ramoneurs » veulent,\ndit-on, cependant faire tous leurs efforts pour soutenir Dardanus en y allant chaque fois.\nPuis, une série de petites insinuations et de petits échos perfides. Le dimanche\n22 novembre :\nLes « Ramoneurs » sont au désespoir de voir comme l'opéra de Dardanus, par eux vanté\nd'avance, perd dans le public : nous avons au caffé du Palais-Royal le poète M. Le Roy (3) qui\nparoit triompher dans ses déclamations contre cet opéra et les deux auteurs.\nLe lundi 23 :\nOn a dit que le petit M. de La Bruère avoit donné gratis ses paroles de l'opéra Dardanus\nau Sr Rameau pour qu'il en tire tout le profit, ce musicien ne voulant point mettre autrement en\nmusique des poèmes liriques, ce qui n'estoit pas le moyen d'en avoir de bons (4). On continue de\ndécrier Dardanus tant en paroles qu'en musique, les « Ramoneurs » mêmes avouant que c'est le\nmoindre des opéras de Rameau sur lequel ils comptoient le plus.\nLe 25, du même gazetier qui, précédemment, jugeait l'oeuvre, (( en dernier\nressort )) :\nIl y avoit hier à l'Opéra plus de monde que dimanche, ce que les « Ramoneurs » donnent\ncomme un bon signe, voulant parier que Dardanus aura plus de 40 représentations de suitte. On\ny découvre dans la musique des beautés qui avoient d'abord échapées, au dire de bien des gens,\net quand Le Page pourra chanter, les rolles de basse-taille feront leur effet, observe-t-on.\nLe 27, c'est aux décors que Ton s'en prend :\n... La décoration nouvelle qu'on a donné hier à l'Opéra a paru assez belle : on y a critiqué\ndivers défauts en convenant que cela ne vaut pas, à beaucoup près, les belles décorations de\nServandony (5) qu'on devroit reprendre à l'Opéra pour embélir le spectacle.\nLe 28, Dardanus est un a four )) noir :\nL'opéra Dardanus aie sort que lui ont prédit les connoisseurs dès la première représentation.\nJeudy, il n'y a eu que 1.100 1. de recette dans le meilleur tems de la Gourde Fontainebleau à Ver-\nsailles. On redemande l'opéra de Royer (6), les jeudys, et la comparaison est à craindre pour\nla musique de Dardanus.\n\n(1) Zaïde, reine de Grenade, ballet héroïque en 3 actes, paroles de l'abbé Delamare, musique\nde Royer, représenté le 3 septembre j 739. Le nouvelliste y fera allusion plus loin, dans une\nfeuille du 28 novembre.\n(2) 11 n'y a aucun moyen de vérifier l'exactitude de ces chiffres de recettes, ni de ceux qu'on\ntrouvera plus loin, les archives de l'Opéra ne possédant plus aucun document de comptabilité\npour cette période.\n(3) Il s'agit du poète librettiste et épigrammatiste Pierre-Charles Roy (1683-1764), ennemi dé-\nclaré de Rameau, qu'il avait déjà poursuivi de ses méchants vers lors des premières représenta-\ntions de Castor et Pollux. Voir Letti es du commissaire Dubuisson, 15 octobre 1737, p. 385.\n(4) Rameau n'avait pas la main heureuse pour ses livrets; après Fuzelier pour les Indes galantes\net Gentil Bernard pour Castor et Pollux, la leçon aurait dû lui servir; mais le livret des Talens\nlyriques et celui de Dardanus, le premier de Gaultier de Mondorge et le second de La Bruère,\nfurent jugés aussi misérables que les précédents.\nA propos des Talens lyriques, Dubuisson écrit (8 juin 1739, p. 569): « Ne plaignez-vous pas\nRameau ? Ne vous paraît-il pas bien malheureux? Quoi ! Toujours de mauvaises paroles. Il mé-\nrite son sort. Depuis les Indes galantes il s'est expliqué qu'il ne travaillerait plus que sur des\npoèmes dont les auteurs lui abandonneraient la rétribution, et vous sentez bien que cette avarice\nle réduira communément à ce qu'il y a de plus misérable en ce genre ». Voir page suivante, à\nla date du 30 novembre, en note, l'opinion du même Dubuisson sur Dardanus, poème et musique.\n(5) Jean-Nicolas Servandoni, florentin d'origine, décorateur, peintre et architecte ( 1691766),\navait été nommé, en 1728, directeur des décorations de l'Opéra. Il avait été remercié par la direc-\ntion de l'Opéra, au mois de mai 1737. —Cf. même Manuscrit. Lettre du 22 mai 1737.\n(6) Zaïde, reine de Grenade, dont on a déjà parlé."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "168", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.8", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3452, "texte": "Et, dans une autre, lettre du même jour, le succès se dessine !\nLes «Ramoneurs » triomphent du jour d'hier qu'on a fait 3.700 1. à l'Opéra (1). On remar-\nque qu'il n'y avoit guère de dames qui ne contribuent pas au succès des opéras de Rameau. On\na montré une nouvelle estampe de Rameau dans le gout et la forme de la première pour le tour-\nner en ridicule de ce qu'il ne se sert que de poètes dont il lire tout le profit.\nCependant, le Mercure de décembre paraît, qui remet les choses au point (2) :\nLe 19 novembre, y lisons-nous, l'Académie royale de musique donna la première représen-\ntation de Dardanus, tragédie, dont M. de La Bruère a fait les paroles et M. Rameau la musique.\nCet opéra continué d'attirer beaucoup de spectateurs, malgré les contradictions qu'il a essuyées\ndès sa naissance.\nEt c'est là que se révèle tout l'intérêt des nouvelles à la main : le Mercure in-\ndique seulement, tandis qu'elles mettent, si l'on peut dire, les points sur les i ; le\nMercure, dont les euphémismes sont recherchés, parle des (( contradictions\nessuyées )) par l'opéra de Rameau et les nouvelles à la main, qui sont en quelque\nsorte les gloses du Mercure, précisent et détaillent ces (( contradictions ».\nAu surplus, elles durent être d'importance, puisque Rameau se vit obliger de\nremanier sa pièce à plusieurs reprises : ici encore, nous avons la version du\nMercure et la version des gazettes.\nLe premier dit :\nComme nous aprenons que le quatrième et le cinquième acte doivent reparoître incessamment\navec beaucoup de changemens, nous nous réservons à en parler plus amplement dans le pro-\nchain Mercure; ainsi nous n'allons dire, de ceux qu'on joue actuellement, que le fond de l'action\nthéâtrale.\nAvec les gazettes, autre cloche, autre son. Voici ce qu'on lit, le 29 novembre :\nLa réputation de l'opéra de Dardanus diminue tous les jours, aussy bien que la recette. Les\npersonnes qui arrivent de la province avoient déjà apris en chemin son sort et sont d'avance pré-\nvenus contre. On compose dessus plusieurs brocards et, comme on en a retranché au moins un\nquart, on a fait là-dessus un mauvais paradoxe :\nPlus on le racourcit\nEt plus il se rallonge.\nOn a fait encor une mauvaise plaisanterie sur l'opéra de Dardanus qu'on nomme (( l'opéra du\njeudy saint )), parce qu'il n'y a qu'une scène à y voir (3).\nAussi bien, la pièce est déjà vieille de dix jours, et les fabricants de parodies,\nde couplets satiriques et d'estampes caricaturales vont commencer à mettre au\njour leurs productions. Sur les parodies représentées aux Italiens ou à l'Opéra-\nComique, les gazettes manuscrites ne nous donnent aucun renseignement ; elles\n\n(1) Le 21 novembre.\n(2) Mercure, décembre 1739, t. I, p. 2890 et suiv.\n(3) On peut rapprocher ces notes d'un passage de la correspondance du commissaire Dubuisson\n(lettre du 30 novembre 1739, p. 599), où il est fait allusion à ces remaniements : « On repré-\nsente actuellement Dardanus de M. de La Bruère et Rameau, dont je ne saurais vous dire autre\nchose encore, si ce n'est que le poème n'en vaut rien, quoique le sujet soit heureux et les paroles\nbien tournées. Quant àla musique, je la trouve admirable en général, mais elle n'a pas encore\nfait son effet sur toutes les oreilles, et peut-être que la vue du poème ne lui laissera pas le loisir\nde le faire. On l'a déjà pourtant bien élagué ce poème ; mais des retranchements corrigent le\nbabillage inutile, et ne font point naître l'intérêt. »"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "169", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.9", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3367, "texte": "ne sont guère plus explicites sur les chansons (1) ; mais, en revanche, elles abon-\ndent en renseignements sur les caricatures, très nombreuses et malheureuse-\nment perdues, qui circulèrent à ce moment. Peut-être les descriptions que l'on\nva lire permettront-elles d'en retrouver quelques-unes.\nLa première en date est signalée le lerIer décembre :\nOn débite une parodie de Dardanus sur le Dodo de Vesta dont Priape veut abuser, qui est\nréveillé par un asne, pour mieux ridiculiser ce someil qu'on vantoit tant. On trouve trop de pas-\nsion dans les antagonistes de Rameau qui augmentent encor plus sa réputation par leurs ma-\nnières.\nLe même jour :\nIl paroist encor deux estampes satiriques contre Rameau dont l'une le représente dans un ber-\nceau d'enfant entouré de (( Ramoneurs » qui le bercent en chantant : Dodo, l'Enfant d0d0...\nL'autre est très composée et on a de la peine à en deviner l'allégorie.\nEt le lendemain :\nOn a parlé d'une nouvelle estampe sur le Sr Rameau représenté endormi dans l'antre des Gor-\ngones, enmailloté avec des bandes de musique et bercé par des ramonats ; il y a divers attributs\nsatiriques, tant contre luy que contre son poète, le Sr de la Bruerre.\nCependant, un petit événement vient offrir aux nouvellistes en quête de\nscandales l'occasion de servir à leurs abonnés de province nombre d'entrefilets\nde haut goût. M,le Barbara Campanini, dite la Barbarina, qui fait partie du corps\nde ballet de l'Opéra depuis le mois de juillet (2) et a pour entreteneur officiel le\nprince de Carignan, inspecteur général de l'Académie royale de musique, s'est\nlaissé surprendre par celui-ci, au moment où elle fleuretait avec lord Arundell.\nTout Paris est bientôt informé de la scène, et morale inattendue Carignan\npasse un mauvais quart d'heure ; d'autant que la danseuse, après l'avoir congédié\nsans façon, boude l'Opéra et projette de partir pour Londres. Or le public est\ndésolé de perdre une ballerine dont il prisait fort la manière, et les pourparlers\nengagés aussitôt, en vue de la ramener au bercail, durent pendant toute la\nseconde quinzaine de novembre. Elle se rend enfin, à condition... de 500 livres\nd'appointements par mois, et annonce sa rentrée pour le 3 décembre. C'est là un\nnouvel appoint en faveur de Dardanus, et Rameau, qui prévoit une great attrac-\ntion susceptible de galvaniser le public, s'empresse de composer une entrée\nnouvelle, à l'intention de la Barbarina.\nPar malheur, une invraisemblable mésaventure arrive à la danseuse, le soir\nde sa rentrée; voici, en effet, ce que nous apprennent les nouvelles du 4 décem-\nbre :\n\n(1) Dans le Chansonnier de Maurepas on ne relève qu'une seule pièce sur Dardanus, encore\nn'a-t-elle que quatre vers; la voici :\nDardanus et Castor, fils de Jupiter même,\nPar leur baroque chant, nous force {sic) de roter.\nHa! que Jupiter donne à deux enfans qu'il aime\nUn f. ... maître à chanter.\n(Ch. de Maurepas, B. N. Ms. fr., p. 253.)\n(2) Elle venait de Parme, et n'avait pas 16 ans le jour de ses débuts à l'Opéra, le 14 juillet\n1739. Elle était venue à Paris en compagnie du danseur napolitain Rinaldi Fossano,avec lequel\nelle dansa des pantomimes qui eurent le plus franc succès ; elle fut engagée peu après dans la\ntroupe de l'Académie royale de musique, tandis que son partenaire quittait Paris, après une triom-\nphale représentation d'adieu, le 14 novembre."}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "170", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.10", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3801, "texte": "On a sçu comme la Dlle Barbarinne n'a pas pu exécuter hier son morceau de danse, parce que\nl'orquestre a raté l'air, ce qu'on n'a jamais vu arriver : on s'est très formalisé de cela, et M. de\nThuret a apostrophé très durement les simphonistes, que Rameau luy même a excusé, en disant\nque c'estoit la faute des cors qui n'étoient point d'accord; mais l'air ayant été recommence après\nl'opéra et encor mal exécuté, chacun est convenu que c'est qu'il estoit trop baroque, surtout\npour la danse et trop entrecoupé.\nC'est le musicien qui a tort, naturellement, et Ton ne se gêne pas pour lui dire\nson fait. D'ailleurs, il a plutôt une (( mauvaise presse )) en ce mois de décembre;\non en jugera par l'extrait suivant (1) :\nLes (( Ramoneurs » sont plus incommodés que jamais par les aplaudissements outrés qu'ils don-\nnent à ses talens et ils luy font plus de tort que de bien. Il a tous les jours de nouveaux brocards\nsur luy, et trois estampes.\nLe 5, on nous apprend que la Barbarina a enfin pu danser :\nLa Dlle Barbarinne a bien dansé hier son air à l'Opéra, qui n'a pas manqué comme la veille,\nRameau l'ayant rectifié. Le Sr de La Bruere fait des changemens considérables dans son poème\npour rendre les derniers actes plus intéressans, selon les avis donnés par l'abbé Pellegrin (2).\nLe 6, l'histoire des remaniements continue à se répandre dans le public :\nLes auteurs de Dardanus travaillent jour et nuit à le raccommoder ; ils font un cinquième acte\ntout neuf et le retournent de façon qu'ils veulent mettre le second acte au 4e. Ils auront de la peine\nàen faire un bon opéra, mais il sera soutenu par Mlle Barbarinne, qui y a exécuté vendredy un\nair fait exprès pour elle qui est un chef d'oeuvre de difficulté, tant pour l'exécution de l'orquestre\nque pour le danser.\nMais les (( Ramoneurs )) ont beau faire, Dardanus, même avec la Barbarina, ne\nfait pas recette, et il faut remettre à la scène, « pour le soulager » (3), le ballet\ndes Talens lyriques (4). Mais les adversaires de Dardanus sont surtout les adver-\nsaires de Rameau, et ce changement de programme, qui consiste à faire alterner\nsur l'affiche deux pièces d'un même auteur, n'a pas le don de satisfaire tout le\nmonde.\nHier, écrira-t-on le 11 décembre, le ballet Talens liriques a extrêmement plut pour la musique ;\nen sorte que Rameau même craint que cela ne fasse du tort à son Dardanus, auquel on fait bien\ndes changemens dans le poème. On observe que voilà ce musicien venu au point de remplir luy\nseul le théâtre lirique dans un tems consacré ordinairement à donner les grans opéras de Lully,\nque véritablement on est pas en état d'exécuter par la disette presque totale des bons sujets dans\nlaquelle on a laissé tomber l'Opéra à la veille de manquer [et] (5) faute de pouvoir remplir les rôles.\nLes médisances, qui faisaient sans doute pâmer d'aise les abonnés de province,\nreprennent ensuite de plus belle. Parle-t-on, par exemple, de la présence du Roi\nau concert de la Reine du 12 décembre, comme d'un événement extraordinaire,\non ne manquera pas d'ajouter que Sa Majesté était venue (( pour entendre la\nbelle chasse du ballet de Zaïdey au second acte, lequel morceau de musique est\ntrouvé bien au-dessus de tout ce qu'il y a de bon dans Dardanus ». Et le rédac-\nteur de la même feuille ajoute :\nOn a dit au caffé du Palais-Royal qu'il y avoit une nouvelle estampe très historiée et très mor-\ndante contre 1$ S1* Rameau, analogue au someil du 4e acte de Dardanus, dont le poète étoit aussy\n\n(1) Gazette manuscrite du 5 décembre.\n(2) Voir l'extrait du Mercure cité plus haut, p. 168.\n(3) Autre feuille manuscrite du 11 décembre.\n(4) Les Fêtes cTHébé, ou les Talens lyriques, ballet de Gaultier de Mondorge et Rameau, repré-\nsenté avec un très vif succès, le 21 mai 1739.\n(5) Dans l'original, on lit nés."}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "171", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.11", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3689, "texte": "très mal traité. Le Sr Roy, le poète, qui s'est adonné depuis quelque tems au caffé Surdis, ne\ncesse d'y déclamer vivement contre Rameau et ses opéras, lequel s'en plaint fort.\nPuis, voici les derniers échos des représentations, avec les lettres du 15 et du\n18 décembre :\nOn s'est aperçu dimanche assez sensiblement par la recette que l'opéra de Dardanus commen-\nçoit à tomber; on prévoit que le Sr Rameau s'écrassera luy-même par ses Talens liriques, qui\nplaisent bien plus que Dardanus, On a trouvé que M. Le Page étoit hors d'état de chanter et que\nc'estoit l'exposer à périr que de l'employer maintenant (1).\nL'opéra des Talens attira beaucoup et de très beau monde ; le goust est décidé que le public\naime mieux à l'Opéra les ballets que les tragédies et Dardanus est écrasé par les Talens, quoy\nqu'il soit du même musicien et que ses partisans disent que la musique de Dardanus est plus\nsavante et pleine d'harmonie (2).\nDésormais, on abandonne Dardanus à son sort, pour s'attaquer plus directe-\nment à Rameau, à son librettiste La Bruère, et même à son ennemi le poète Roy;\nles nouvelles à la main ne parlent plus que des estampes satiriques dont on les\npoursuit. Ainsi le 24 décembre :\nOn a annoncé dans plusieurs endroits une grande estampe nouvelle très historiée et très mor-\ndante à l'encontre du Sr Rameau, le musicien, et de son poète de Dardanus, le Sr de La Bruère.\nLe Sr Rameau, a-t-on dit, est représenté bercé par des ramonats, dans un bransle en l'air, couché\ntout de son long et enmaillotté avec des bandes de musique où sont indiquées ses principales\npièces de clavecin : on reforge tous ses opéras sous l'enclume; le poète de Dardanus qui veut\ngrimper au somet du Parnasse, Apollon paroit avec toute sa cour, ayant Quinault et Lully à ses\ncôtés, est renversé dans le bourbier en bas, d'un coup de pied du cheval Pégaze. On a rapporté\nbien d'autres traits mordans de l'estampe en question.\nLe 27 :\nOn comptoit bien qu'on auroit distribué avant-hier, au concert des Thuilleries, des exemplaires\nde la grande estampe sur Rameau, qui a été demandée : on a ouy dire qu'on y a ajouté un per-\nsonnage très mordant à l'encontre du poète Roy, l'ennemy outré de Rameau, qui seroit par là\nconsolé (3).\nLe 28 :\nOn a montré dans plusieurs endroits la nouvelle estampe si historiée contre Rameau et son\npoète, où le poète Roy est est (sic) encor plus mal accommodé : on en a trouvé la gravure\npitoyable, comme des estampes sous les charniers; on a rit du trait qui regarde Roy (4).\nEnfin, le 30 décembre, aux dernières pages de ces gazettes manuscrites, qui\nmanquent pour l'année suivante, une dernière mention nous retient encore :\n(( Il y avoit hier une assez belle chambrée à l'Opéra des Talens, qui a été très\nbien exécuté, surtout pour les danses, où Mlle Salé a reparue avec toutes ses\ngrâces (5) et Mlles Barbarine et Mariette, par émulation, y ont fort attiré les\naplaudissements du public )).\nOn annonce pour la fin du mois de janvier la reprise de Pyrame et Thisbé et,\n\n(1) Nouvelles du 15 décembre.\n(2) Nouvelles du 18 décembre. Il s'agit delà représentation de la veille.\n(3) Autre lettre du même jour : « On vend une nouvelle estampe critique contre Rameau, dans\nla composition de laquelle beaucoup de gens se trouvent critiqués et plaisantés. »\n(4) On lit dans une autre lettre du 29 : « Il paroit une nouvelle estampe contre Rameau, qui\nest très chargée de dessin et difficile à déchiffrer pour ceux qui ne sont pas entièrement au fait\ndes tracasseries du Parnasse lyrique. Le poète Roy s'y trouve très bien caractérisé, mais le plus\nmaltraité. »\n(5) Elle avait refusé de danser le 17 décembre, malgré l'ordre formel qu'elle en avait reçu."}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "172", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.12", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2049, "texte": "pour les jeudis, quelques représentations de Zaïde, car (( on veut, pendant un tems,\ndonner un peu de relâche aux (( Ramoneurs )) qui s'épuisent de toute façon pour\nsoutenir leur divinité )) (1).\nEt le commissaire Dubuisson, qui était pourtant un de ceux-ci, fait, le 2 janvier\n1740, cet aveu à son correspondant : (( L'Opéra continue Dardanus, mais il est\nappuyé sur les Talens lyriques, et il en avait besoin )) (2).\nEnfin, le dernier mot est au Mercure : « Le 24 [janvier 1740], l'Académie royale\nde musique donna la vingt-sixième représentation de Dardanus... et le 26, on\nremit au théâtre Pirame et Thisbé (3). ))\nVingt-six représentations, le 24 janvier, et la « Confédération de\"S Ramo-\nneurs » s'était imprudemment engagée à pousser l'opéra jusqu'à Pâques!\n\nEMILE DACIER.\n\nAPPENDICE\n\nIl estpermis, grâce à ces quelques renseignements, de reconstituer l'état des re-\nprésentations de l'Académie royale de musique, au moins pour les deux derniers\nmois de 1739. Les chiffres entre crochets carrés sont ceux des représentations\nauxquelles il n'est pas fait allusion d'une façon précise, dans les documents\nqu'on vient de lire.\nNovembre. Jeudi 19 Dardanus ire représ.\nvendredi 20 Dardanus 2e ))\ndimanche 22 Dardanus 3e ))\nmardi 24 Dardanus 4e »\nj. 26 Dardanus 5 e »\nv. 27 Dardanus 6° )>\nd. 29 Dardanus] [7e » ]\nDécembre. m. iet' [Dardanus] [8e )) 1\nj. 3 Dardanus 9e »\nv.4 Dardanus 10e ))\nd. 6 . [Dardanus] [11e » j\nm. 8 [Relâche. Concert spirituel aux Tuileries]\nj. 10 Reprise des Talens lyriques\nv. 11 [Dardanus] [12e représ.]\nd. 13 Dardanus 13e ))\nm. 15 [Dardanus] [14e » ]\nj. 17 Les Talens lyriques\nv. 18 [Dardanus] [15e représ.]\nd. 20 [Dardanus] [16e )) ]\nm. 22 [Dardanus] [17e » ]\nj. 24 [Relâche. Concert spirituel]\nv. 25 Relâche. Concert spirituel\nd. 27 [Dardanus] | 18\" représ.]\nm. 29 Les Talens lyriques\nj. 31 [Les Talens lyriques]\n\n(1) Ils allaient, en effet, avoir « un peu de relâche », car, après Dardanus, Rameau garda le\nsilence pendant six annéeo.\n(2) Lettres... p. 607.\n(3) Mercure, janvier 1740, p. 124."}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "173", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.13", "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1361, "texte": "Pour le mois de janvier 1740, il est plus difficile de fixer un calendrier tout à\nfait exact des représentations; toutefois, il est possible de conjecturer quel fut le\nprogramme de ce mois.\nNous savons d'une part que Pyrame et Thisbé fut donné le 26, et que le 24 eut\nlieu la 26e et dernière représentation de Dardanus ; d'autre part, le lel'1e1' janvier,\nl'opéra de Rameau en était à sa 19e représentation.\nOr, entre le icr et le 24 janvier, il y eut, cette année 1740, treize représenta-\ntions, sur lesquelles on dut donner sept fois Dardanus ( 19 + 7 = 26) et six fois les\nTalens lyriques.\nLa difficulté est de savoir à quels jours correspondaient les représentations de\nces deux œuvres. Tout d'abord, il convient de remarquer que les Talens, qui\nétaient jusque-là joués le jeudi, furent donnés le mardi 31 décembre; on peut\ndonc supposer qu'ils furent représentés par la suite les mardis et jeudis, Dar-\ndanus occupant les vendredis et dimanches. Ainsi, on aurait le tableau suivant :\nJanvier. Vendredi ler [Dardanus] 19e représ,\nd. 3 [Dardanus] 20e\nm. 5 [Les Talens lyriques]\nj. 7 [Les Talens]\nv. 8 [Dardanus] 21e\nd. 10 [Dardanus] 22e\nm. 12 [Les Talens]\nj. 14 [Les Talens]\nv. 15 [Dardanus] 23e\nd. 17 [Dardanus] 24e\nm. 19 [Les Talens]\nj. 21 [Les Talens]\nv. 22 [DardanusJ 25e\nd. 24 [Dardanus] 2ô°etdern.\nm. 26 Pyrame et Thisbé\n\nE. D."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c003", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c003", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "163", "page_fin": "172", "image_debut": 3, "image_fin": 12, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.2.1", "titre_corps": "LES PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS DU «DARDANUS» DE RAMEAU (NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1739).", "titre_sommaire": "LES PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS DU «DARDANUS» DE RAMEAU (NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1739).", "signature_source": "EMILE DACIER", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 3, "page_imprimee": "163", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.3", "debut_caractere": 53, "fin_caractere_exclue": 2381, "texte": "LES PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS DU «DARDANUS» DE RAMEAU\n(NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1739).\n\nTout le monde connaît le savant « Commentaire bibliographique )) dont\nM. Charles Malherbe a fait précéder l'édition critique des Indes galantes, de\nRameau (1) : on y trouve à la fois un résumé cle l'histoire du ballet depuis... le\nroi David jusqu'à Mlles Sallé et Camargo, des notices biographiques sur les prin-\ncipaux danseurs et les danseuses les plus réputées de l'Académie royale de musi-\nque pendant la première moitié du XVIII6 siècle, enfin, et surtout, une foule de\nrenseignements circonstanciés sur la pièce elle-même. Analyses, représentations,\nrecettes, éditions, parodies, etc., pas un point qui n'ait retenu l'attention de\nl'érudit bibliothécaire de l'Opéra ; il s'est même préoccupé de savoir comment le\npublic de 1735 jugeait l'œuvre de Rameau, et il a trouvé, dans une lettre du\ntemps, un témoignage intéressant et précis : c'est là une bonne fortune assez\nrare pour que nous puissions l'en féliciter (2).\nEn effet, écrit-il, s'il n'est pas toujours facile, à l'heure actuelle, (( de reconstituer\nla physionomie exacte d'une représentation et de connaître l'accueil fait à une\npièce nouvelle, par suite du nombre même des journaux qui en rendent compte )),\ndans le passé, c'est la cause inverse qui produit le même résultat. (( Les juge-\nments se rendaient moins alors par la plume que par les conversations ; l'opinion\nse formait, non dans les journaux, mais dans les salons. ))\nEt dans les cafés, aurait pu ajouter M. Malherbe, dans ces cafés littéraires,\ncomme le café Procope et le café du Palais-Royal, où les écrivains et les homme§\npolitiques se réunissaient quotidiennement pour y commenter l'événement du\njour. Là, fréquentaient aussi de faméliques reporters (oui, déjà !), attachés à cer-\n\n(1) Œuvres complètes de J.-Ph. Rameau, publiées sous la direction de C. SAINT-SAENS, t. VII.\n(Paris, Durand, 1902, in-fol.)\n(2) Il aurait pu cependant puiser davantage dans les Lettres du commissaire Dubuisson, qui\nparle de cette pièce les 6 octobre (p. 129), 9 novembre(p. 137) et en décembre 1739 (p. 147), en\njanvier (p. 318) et le 5 février 1740 (pp. 326-327). A citer aussi, à ce sujet, les lettres inédites\nde Matthieu Marais au président Bouhier, du 25 août et du 3 octobre 1735. (B. N. Ms. fr»\n24.414, fol. 457 et 466 v°.)"}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "164", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.4", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3628, "texte": "taines agences d'informations, et qui venaient s'y documenter pour la rédaction\ndes gazettes manuscrites ou nouvelles à la main, véritables chroniques scanda-\nleuses de la cour et de la ville adressées régulièrement à des abonnés de pro-\nvince (i). Parmi ces gazettes, il en est de toutes concises et sèches, énumérant,\nsans commentaire aucun, les renseignements au jour le jour ; ce sont les moins\nintéressantes. D'autres, au contraire, ne sont alimentées que de potins, potins\nde cour et de théâtre, potins littéraires et politiques, potins galants et même\nscabreux : c'est l'histoire des (( dessous )) de la vie parisienne, écrite en (( on dit )),\nbourrée de nouvelles douteuses, de méchantes insinuations, et de calomnies,\nmais renfermant aussi quelquefois l'écho très exact d'une conversation sérieuse.\nLe théâtre, on s'en doute, tient une place importante dans chacune de ces\nfeuilles, une double place même, puisque le gazetier nous renseigne à la fois sur\nles représentations de l'Opéra, de la Comédie-Française et des Italiens, et sur\nles dernières aventures galantes des pensionnaires de ces différents théâtres. La\nforme est le plus souvent lâchée et l'intention désobligeante, mais au demeurant\nc'est là, et là seulement, qu'il faut aller chercher les bruits de coulisses et l'écho du\npublic, que donnent si rarement à cette époque les parcimonieuses informations\ndu Mercure de France, toujours rédigées à l'eau bénite de cour... et de jardin.\nS'il parle de la reprise des Fêtes grecques et romaines de 1733, par exemple, le\nMercure dira que Mlle Antier se distingue dans son rôle (( qu'elle joue avec toute\nl'intelligence et la justesse possible )), tandis que le nouvelliste se contentera de\ncette remarque :(( Mlle Antier y fait aussi des merveilles ; elle nous fait oublier\nson âge )) (2). C'est là toute la nuance î\nTout rares, disséminés et incomplets qu'ils soient, ces documents ne sont donc\njamais à négliger : il est de certains détails qu'on ne trouve que là, et de plus, il\npeut arriver d'y rencontrer, sur un personnage ou sur un événement, une suite\ncomplète de renseignements imprévus et vivants, permettant d'en serrer plus\nintimement l'histoire. On en jugera par les notes suivantes, qui pourront peut-\nêtre servir à M. Charles Malherbe, le jour où il écrira le commentaire biblio-\ngraphique de Dardanus (3) ; en tout cas. elles méritaient d'autant plus d'être\nréunies et publiées que les archives de l'Opéra n'ont conservé aucun document\noriginal sur cette période.\nL'opéra de Rameau fut représenté à l'Académie royale de musique, le 19 no-\nvembre 1739 ; mais les rédacteurs des nouvelles à la main, tout comme nos\nmodernes (( échotiers », ne manquent pas de fournir à leurs lecteurs quelques\nindications avant la première.\nC'est le TO novembre que l'on commence à parler du nouvel opéra : « Il y avoit\n\n(1) L'abonnement était ordinairement de 40 sols par mois, mais le prix était d'autant plus\nélevé que le lecteur réclamait un service plus fréquent et des informations plus particulièrement\ndétaillées sur la vie parisienne. Voir à ce sujet : A. DE BOISLISLE, Lettres de M. de Marville à\nM. de Maurepas (1896, in-8°). Préface, p. xxvi et suiv.\n(2) Mercure, juin 173.3, P- M 2- ~ Nouvelles àla main. (B. N. Ms. fr. 25.000.)\n(3) Ces notes sont empruntées au manuscrit 26.700 de la Bibliothèque de la ville de Paris (no-\nvembre-décembre i 739), et complétées par des renseignements puisés dans le Mercure, les Lettres\ndu commissaire Dubuisson, etc. Il semble inutile d'ajouter que, pour ce qui est des passages\ninédits, on a scrupuleusement respecté l'orthographe ancienne."}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "165", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.5", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3794, "texte": "hier au soir un monde infini à la première répétition générale de l'opéra de\nDard anus, dont on dit merveilles ».\nPuis le bal de la Saint-Martin, à l'Opéra, occupe les gazetiers pendant\nquelques jours, comme aussi le grand dîner offert par le prince de Garignan,\ninspecteur général de l'Académie royale de musique, à ses principaux pension-\nnaires. « Rameau étoit de la feste )), ajoute-t-on, et l'on complète les renseigne\nments précédemment communiqués sur la pièce :\nOn donnera jeudy le nouvel opéra de Dardctnus dont la musique est de Rameau et les paroles\nde La Bruère (1). On ne sçait pas s'il aura grand succès, vu qu'aux répétitions, il n'a pas fait un\neffet décidé.\nCeci est du 14 novembre. Voici maintenant deux extraits des nouvelles à la\nmain du 18, la veille de la première représentation :\nOn entend dire du pour et du contre sur l'opéra nouveau de Dardanus qu'on doit donner de-\nmain. Les partisans de Rameau l'exaltent aux nues ; d'autres disent que la musique en est bien\nnoire et que le poème, bien écrit, est rempli de situations extravagantes. Rameau se plaint qu'il\nn'y a pas de sujets ni de voix à l'Opéra, hors Jéliotte (2), pour rendre comme il faut les\ngrands rôles de sa pièce; on observe que véritablement l'Opéra manque tout à fait par la faute\nd'avoir une école, et qu'on ne serait pas surpris de voir l'Opéra fermer un jour la porte par la\ndisette de bons sujets (3)...\nCe qui suit est du même jour :\nL'Opéra donnera demain la première représentation de Dardanus, tragédie en cinq actes dont\nles paroles sont du S. de La Bruère et la musique du célèbre Rameau. Il y a déjà huit jours\nque toutes les loges, premières et secondes sont retenues. On en a fait plusieurs répétitions, où\non a laissé entrer assez de monde pour qu'on en ait déjà porté un jugement qui paroit unanime\ndans tous ceux qui l'ont entendu, qui est qu'il y a de belles choses, surtout un morceau char-\nmant dans le second acte, mais qu'en général la musique est trop chargée de travail, de difficile\nexécution, et ne fera fortune entière que parmy les « Ramoneurs » outrés.\nCes (( Ramoneurs », en effet, ont pris une résolution qui les honore : ils veulent\nun succès et ne reculent pas devant les moyens, si l'on en croit les bruits qui\ncourent le jour de la première représentation.\nOn a parlé, au caffé de Dupuy, d'une confédération de plus de mille (( Ramoneurs », qui ont\nrésolu, pour soutenir Dardanus jusqu'à Pasques, de ne pas manquer une seule fois d'aller aux\nreprésentations; il y a une cabale opposée qui veut, dit-on, le faire tomber. On a dit que les\nloges étoient retenues pour quinze jours depuis plus de six semaines.\n} *\nLa veille, le même nouvelliste annonçait que les loges étaient louées depuis\nhuit jours seulement ! Ce qu'il y ade certain, c'est que Rameau aura une belle\nsalle, et que les retardataires trouveront les guichets clos.\nIl y aura aujourd'huy du monde à l'Opéra de placé avant midy, écrit-on le 19 novembre, et\nplusieurs personnes qui n'ont pu avoir de loges, qui étoient toutes retenues, doivent envoyer\ndes valets de chambre dès neuf heures du matin pour garder leurs places.\nLe lendemain, comme bien on pense, les habitués du café du Palais-Royal\nsont au grand complet et Dardanus est épluché consciencieusement, à la grande\njoie des gazetiers qui glanent dans les conversations leur matière à (( copie ».\n\n(1) Charles-Antoine Leclerc de La Bruère (1715-1754). Son livret fut réduit plus tard à trois\nactes, par Guillard, et Sacchini écrivit une nouvelle partition (1784).\n(2) Le célèbre haute-contre ( 1713-1790) avait débuté à l'Opéra en 1733.\n(3Ï Le 15 novembre précédent, le même nouvelliste se plaignait delà pénurie de bonnes actrices\nà l'Opéra où le spectacle, suivant son expression, « dégénérait totalement en danses ».\na»"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "166", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.6", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3820, "texte": "Hier (1), l'attention de tout Paris, parmy ce que l'on appelle les honnestes gens, s'est borné à\narriver à l'Opéra et y y estre placé. La salle ne pouvoit en contenir davantage, et il y en a eu\nplus de renvoyés que d'admis. Enfin, il a été représenté et très bien exécuté. En général, on y\na été frappé de beaucoup d'harmonie, mais il est si chargé de musique que les musiciens de l'or-\nquestre, pendant trois heures entières, n'ont pas le tems d'éternuer. Au reste, on en dit beau-\ncoup de bien et il aura du succès, tant pour le poème que pour la musique. On critique le mot\nde préjugé, qui n'avoit pas eu place jusqu'ici dans le dictionnaire de l'Opéra :\n« Le Préjugé, l'Orgueil ont enfanté la Gloire » (2).\nQuoy que le poème de Dardanus soit fait avec génie et avec beaucoup d'imagination, il peut\ndonner matière à une des plus jolyes parodies qu'on ait fait sur aucun opéra, et les traits sail-\nlans et joyeux s'y présentent d'eux-même ; on peut la faire très facilement dans un souper\njoyeux (3).\nDe la même main et du même jour, ceci, dans la note aigre-douce :\nOn s'est beaucoup entretenu sur l'Opéra nouveau de Dardanus, dont la irc représentation a\nattiré tant de monde. On a été étonné qu'à la fin il n'ait pas été si aplaudy et si claqué qu'on\npensoit, ce qu'on a attribué au froid des derniers actes, et sur tout du long someil qui a fait\nbailler (4). C'estoit cependant, a-t-on dit, le morceau qu'on ventoit tant, pour être bien au-\ndessus du someil à'Atys (5). On l'a comparé à l'air du dodo des enfans. Au surplus, on a trouvé\nde très beaux endroits dans la musique. A l'égard du poëme, chacun le trouve bien écrit, et il y\na la scène de la baguette, au second acte, qui fait grand plaisir, étant très intéressante et très\nbien rendue au théâtre (6); d'ailleurs, on critique fort la construction du poème, où il y a des\nsituations extravagantes, et non « du merveilleux trop prodigué », a-t-on dit, comme l'auteur\npromet dans son livre.\nLe lendemain, et avant même la seconde représentation, c( Dardanus a été\njugé en dernier ressort, et on a décidé que c'était le moindre des opéras de\nRameau ; on adjuge aussy la palme au poète sur le musicien ».\nLa première partie de cette opinion semble, en effet, se généraliser, mais il n'en\nest pas de même de la suivante, car, s'il faut en croire un autre nouvelliste, « le\npoëme est encore plus vilipendé que la musique ». Le journalisme n'a pas changé\ndepuis le 21 novembre 1739 : quot capita, tôt sensns !\nIl ne paroit pas que l'opéra de Dardanus ait mieux pris hier que la ire fois, au contraire. Des\n« Ramoneurs » de bonne foy conviennent que cette pièce ne remplit pas leur attente et qu'il n'y\n\n(r) C'est-à-dire le 19 novembre.\n(2) Fin du prologue. Passage cité en tête du présent article.\n(3) En parlant du livret de Castor et Pollux, de Gentil Bernard, le commissaire Dubuisson écrit\nqu'il y aurait dans ce poème « matière pour les faiseurs de parodies critiques )) (p. 390). Voir\nplus loin, p. 167, note 4, sur Rameau et ses librettistes.\n(4) Acte IV, scène 1. Vénus descend dans un char, qui porte aussi Dardanus endormi ;\nchœur et ballet des Songes, pendant ce sommeil.\n(5) Atys, tragédie lyrique en 5 actes, de Quinault et Lulli, représentée pour la première fois\nen 1676, et souvent reprise, notamment le 7 janvier 1738.\n(6) Acte 11, scènes ni, iv et v. Isménor donne à Dardanus sa baguette de magicien :\nMais il lui recommande de garder précieusement cette baguette, sous peine de voir le charme\ncesser à l'instant.\nDans la scène suivante, Dardanus rencontre ïphise, la fille du roi Teucer, son ennemi; comme\nil a pris les traits d'lsménor, la jeune fille ne le reconnaît pas et lui fait l'aveu de son amour. C'est\nalors que Dardanus jette la baguette du magicien et se fait reconnaître d'lphise, qui s'enfuit\népouvantée."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "167", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.7", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 4451, "texte": "a rien qui vale les beaux endroits du ballet de Zaïde (1). On se rejette contre l'exécution qui\npesche véritablement beaucoup du côté des basses-tailles. On a formé plusieurs paris pour le\nnombre des représentations plus ou moins qu'aura Dardanus, dont le poème est encore plus\nvilipendé que la musique. On a observé qu'hier la recette a été moindre de 4.150 1., lors qu'assez\nsouvent la seconde représentation est plus forte que la première (2). Les « Ramoneurs » veulent,\ndit-on, cependant faire tous leurs efforts pour soutenir Dardanus en y allant chaque fois.\nPuis, une série de petites insinuations et de petits échos perfides. Le dimanche\n22 novembre :\nLes « Ramoneurs » sont au désespoir de voir comme l'opéra de Dardanus, par eux vanté\nd'avance, perd dans le public : nous avons au caffé du Palais-Royal le poète M. Le Roy (3) qui\nparoit triompher dans ses déclamations contre cet opéra et les deux auteurs.\nLe lundi 23 :\nOn a dit que le petit M. de La Bruère avoit donné gratis ses paroles de l'opéra Dardanus\nau Sr Rameau pour qu'il en tire tout le profit, ce musicien ne voulant point mettre autrement en\nmusique des poèmes liriques, ce qui n'estoit pas le moyen d'en avoir de bons (4). On continue de\ndécrier Dardanus tant en paroles qu'en musique, les « Ramoneurs » mêmes avouant que c'est le\nmoindre des opéras de Rameau sur lequel ils comptoient le plus.\nLe 25, du même gazetier qui, précédemment, jugeait l'oeuvre, (( en dernier\nressort )) :\nIl y avoit hier à l'Opéra plus de monde que dimanche, ce que les « Ramoneurs » donnent\ncomme un bon signe, voulant parier que Dardanus aura plus de 40 représentations de suitte. On\ny découvre dans la musique des beautés qui avoient d'abord échapées, au dire de bien des gens,\net quand Le Page pourra chanter, les rolles de basse-taille feront leur effet, observe-t-on.\nLe 27, c'est aux décors que Ton s'en prend :\n... La décoration nouvelle qu'on a donné hier à l'Opéra a paru assez belle : on y a critiqué\ndivers défauts en convenant que cela ne vaut pas, à beaucoup près, les belles décorations de\nServandony (5) qu'on devroit reprendre à l'Opéra pour embélir le spectacle.\nLe 28, Dardanus est un a four )) noir :\nL'opéra Dardanus aie sort que lui ont prédit les connoisseurs dès la première représentation.\nJeudy, il n'y a eu que 1.100 1. de recette dans le meilleur tems de la Gourde Fontainebleau à Ver-\nsailles. On redemande l'opéra de Royer (6), les jeudys, et la comparaison est à craindre pour\nla musique de Dardanus.\n\n(1) Zaïde, reine de Grenade, ballet héroïque en 3 actes, paroles de l'abbé Delamare, musique\nde Royer, représenté le 3 septembre j 739. Le nouvelliste y fera allusion plus loin, dans une\nfeuille du 28 novembre.\n(2) 11 n'y a aucun moyen de vérifier l'exactitude de ces chiffres de recettes, ni de ceux qu'on\ntrouvera plus loin, les archives de l'Opéra ne possédant plus aucun document de comptabilité\npour cette période.\n(3) Il s'agit du poète librettiste et épigrammatiste Pierre-Charles Roy (1683-1764), ennemi dé-\nclaré de Rameau, qu'il avait déjà poursuivi de ses méchants vers lors des premières représenta-\ntions de Castor et Pollux. Voir Letti es du commissaire Dubuisson, 15 octobre 1737, p. 385.\n(4) Rameau n'avait pas la main heureuse pour ses livrets; après Fuzelier pour les Indes galantes\net Gentil Bernard pour Castor et Pollux, la leçon aurait dû lui servir; mais le livret des Talens\nlyriques et celui de Dardanus, le premier de Gaultier de Mondorge et le second de La Bruère,\nfurent jugés aussi misérables que les précédents.\nA propos des Talens lyriques, Dubuisson écrit (8 juin 1739, p. 569): « Ne plaignez-vous pas\nRameau ? Ne vous paraît-il pas bien malheureux? Quoi ! Toujours de mauvaises paroles. Il mé-\nrite son sort. Depuis les Indes galantes il s'est expliqué qu'il ne travaillerait plus que sur des\npoèmes dont les auteurs lui abandonneraient la rétribution, et vous sentez bien que cette avarice\nle réduira communément à ce qu'il y a de plus misérable en ce genre ». Voir page suivante, à\nla date du 30 novembre, en note, l'opinion du même Dubuisson sur Dardanus, poème et musique.\n(5) Jean-Nicolas Servandoni, florentin d'origine, décorateur, peintre et architecte ( 1691766),\navait été nommé, en 1728, directeur des décorations de l'Opéra. Il avait été remercié par la direc-\ntion de l'Opéra, au mois de mai 1737. —Cf. même Manuscrit. Lettre du 22 mai 1737.\n(6) Zaïde, reine de Grenade, dont on a déjà parlé."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "168", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.8", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3452, "texte": "Et, dans une autre, lettre du même jour, le succès se dessine !\nLes «Ramoneurs » triomphent du jour d'hier qu'on a fait 3.700 1. à l'Opéra (1). On remar-\nque qu'il n'y avoit guère de dames qui ne contribuent pas au succès des opéras de Rameau. On\na montré une nouvelle estampe de Rameau dans le gout et la forme de la première pour le tour-\nner en ridicule de ce qu'il ne se sert que de poètes dont il lire tout le profit.\nCependant, le Mercure de décembre paraît, qui remet les choses au point (2) :\nLe 19 novembre, y lisons-nous, l'Académie royale de musique donna la première représen-\ntation de Dardanus, tragédie, dont M. de La Bruère a fait les paroles et M. Rameau la musique.\nCet opéra continué d'attirer beaucoup de spectateurs, malgré les contradictions qu'il a essuyées\ndès sa naissance.\nEt c'est là que se révèle tout l'intérêt des nouvelles à la main : le Mercure in-\ndique seulement, tandis qu'elles mettent, si l'on peut dire, les points sur les i ; le\nMercure, dont les euphémismes sont recherchés, parle des (( contradictions\nessuyées )) par l'opéra de Rameau et les nouvelles à la main, qui sont en quelque\nsorte les gloses du Mercure, précisent et détaillent ces (( contradictions ».\nAu surplus, elles durent être d'importance, puisque Rameau se vit obliger de\nremanier sa pièce à plusieurs reprises : ici encore, nous avons la version du\nMercure et la version des gazettes.\nLe premier dit :\nComme nous aprenons que le quatrième et le cinquième acte doivent reparoître incessamment\navec beaucoup de changemens, nous nous réservons à en parler plus amplement dans le pro-\nchain Mercure; ainsi nous n'allons dire, de ceux qu'on joue actuellement, que le fond de l'action\nthéâtrale.\nAvec les gazettes, autre cloche, autre son. Voici ce qu'on lit, le 29 novembre :\nLa réputation de l'opéra de Dardanus diminue tous les jours, aussy bien que la recette. Les\npersonnes qui arrivent de la province avoient déjà apris en chemin son sort et sont d'avance pré-\nvenus contre. On compose dessus plusieurs brocards et, comme on en a retranché au moins un\nquart, on a fait là-dessus un mauvais paradoxe :\nPlus on le racourcit\nEt plus il se rallonge.\nOn a fait encor une mauvaise plaisanterie sur l'opéra de Dardanus qu'on nomme (( l'opéra du\njeudy saint )), parce qu'il n'y a qu'une scène à y voir (3).\nAussi bien, la pièce est déjà vieille de dix jours, et les fabricants de parodies,\nde couplets satiriques et d'estampes caricaturales vont commencer à mettre au\njour leurs productions. Sur les parodies représentées aux Italiens ou à l'Opéra-\nComique, les gazettes manuscrites ne nous donnent aucun renseignement ; elles\n\n(1) Le 21 novembre.\n(2) Mercure, décembre 1739, t. I, p. 2890 et suiv.\n(3) On peut rapprocher ces notes d'un passage de la correspondance du commissaire Dubuisson\n(lettre du 30 novembre 1739, p. 599), où il est fait allusion à ces remaniements : « On repré-\nsente actuellement Dardanus de M. de La Bruère et Rameau, dont je ne saurais vous dire autre\nchose encore, si ce n'est que le poème n'en vaut rien, quoique le sujet soit heureux et les paroles\nbien tournées. Quant àla musique, je la trouve admirable en général, mais elle n'a pas encore\nfait son effet sur toutes les oreilles, et peut-être que la vue du poème ne lui laissera pas le loisir\nde le faire. On l'a déjà pourtant bien élagué ce poème ; mais des retranchements corrigent le\nbabillage inutile, et ne font point naître l'intérêt. »"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "169", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.9", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3367, "texte": "ne sont guère plus explicites sur les chansons (1) ; mais, en revanche, elles abon-\ndent en renseignements sur les caricatures, très nombreuses et malheureuse-\nment perdues, qui circulèrent à ce moment. Peut-être les descriptions que l'on\nva lire permettront-elles d'en retrouver quelques-unes.\nLa première en date est signalée le lerIer décembre :\nOn débite une parodie de Dardanus sur le Dodo de Vesta dont Priape veut abuser, qui est\nréveillé par un asne, pour mieux ridiculiser ce someil qu'on vantoit tant. On trouve trop de pas-\nsion dans les antagonistes de Rameau qui augmentent encor plus sa réputation par leurs ma-\nnières.\nLe même jour :\nIl paroist encor deux estampes satiriques contre Rameau dont l'une le représente dans un ber-\nceau d'enfant entouré de (( Ramoneurs » qui le bercent en chantant : Dodo, l'Enfant d0d0...\nL'autre est très composée et on a de la peine à en deviner l'allégorie.\nEt le lendemain :\nOn a parlé d'une nouvelle estampe sur le Sr Rameau représenté endormi dans l'antre des Gor-\ngones, enmailloté avec des bandes de musique et bercé par des ramonats ; il y a divers attributs\nsatiriques, tant contre luy que contre son poète, le Sr de la Bruerre.\nCependant, un petit événement vient offrir aux nouvellistes en quête de\nscandales l'occasion de servir à leurs abonnés de province nombre d'entrefilets\nde haut goût. M,le Barbara Campanini, dite la Barbarina, qui fait partie du corps\nde ballet de l'Opéra depuis le mois de juillet (2) et a pour entreteneur officiel le\nprince de Carignan, inspecteur général de l'Académie royale de musique, s'est\nlaissé surprendre par celui-ci, au moment où elle fleuretait avec lord Arundell.\nTout Paris est bientôt informé de la scène, et morale inattendue Carignan\npasse un mauvais quart d'heure ; d'autant que la danseuse, après l'avoir congédié\nsans façon, boude l'Opéra et projette de partir pour Londres. Or le public est\ndésolé de perdre une ballerine dont il prisait fort la manière, et les pourparlers\nengagés aussitôt, en vue de la ramener au bercail, durent pendant toute la\nseconde quinzaine de novembre. Elle se rend enfin, à condition... de 500 livres\nd'appointements par mois, et annonce sa rentrée pour le 3 décembre. C'est là un\nnouvel appoint en faveur de Dardanus, et Rameau, qui prévoit une great attrac-\ntion susceptible de galvaniser le public, s'empresse de composer une entrée\nnouvelle, à l'intention de la Barbarina.\nPar malheur, une invraisemblable mésaventure arrive à la danseuse, le soir\nde sa rentrée; voici, en effet, ce que nous apprennent les nouvelles du 4 décem-\nbre :\n\n(1) Dans le Chansonnier de Maurepas on ne relève qu'une seule pièce sur Dardanus, encore\nn'a-t-elle que quatre vers; la voici :\nDardanus et Castor, fils de Jupiter même,\nPar leur baroque chant, nous force {sic) de roter.\nHa! que Jupiter donne à deux enfans qu'il aime\nUn f. ... maître à chanter.\n(Ch. de Maurepas, B. N. Ms. fr., p. 253.)\n(2) Elle venait de Parme, et n'avait pas 16 ans le jour de ses débuts à l'Opéra, le 14 juillet\n1739. Elle était venue à Paris en compagnie du danseur napolitain Rinaldi Fossano,avec lequel\nelle dansa des pantomimes qui eurent le plus franc succès ; elle fut engagée peu après dans la\ntroupe de l'Académie royale de musique, tandis que son partenaire quittait Paris, après une triom-\nphale représentation d'adieu, le 14 novembre."}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "170", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.10", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3801, "texte": "On a sçu comme la Dlle Barbarinne n'a pas pu exécuter hier son morceau de danse, parce que\nl'orquestre a raté l'air, ce qu'on n'a jamais vu arriver : on s'est très formalisé de cela, et M. de\nThuret a apostrophé très durement les simphonistes, que Rameau luy même a excusé, en disant\nque c'estoit la faute des cors qui n'étoient point d'accord; mais l'air ayant été recommence après\nl'opéra et encor mal exécuté, chacun est convenu que c'est qu'il estoit trop baroque, surtout\npour la danse et trop entrecoupé.\nC'est le musicien qui a tort, naturellement, et Ton ne se gêne pas pour lui dire\nson fait. D'ailleurs, il a plutôt une (( mauvaise presse )) en ce mois de décembre;\non en jugera par l'extrait suivant (1) :\nLes (( Ramoneurs » sont plus incommodés que jamais par les aplaudissements outrés qu'ils don-\nnent à ses talens et ils luy font plus de tort que de bien. Il a tous les jours de nouveaux brocards\nsur luy, et trois estampes.\nLe 5, on nous apprend que la Barbarina a enfin pu danser :\nLa Dlle Barbarinne a bien dansé hier son air à l'Opéra, qui n'a pas manqué comme la veille,\nRameau l'ayant rectifié. Le Sr de La Bruere fait des changemens considérables dans son poème\npour rendre les derniers actes plus intéressans, selon les avis donnés par l'abbé Pellegrin (2).\nLe 6, l'histoire des remaniements continue à se répandre dans le public :\nLes auteurs de Dardanus travaillent jour et nuit à le raccommoder ; ils font un cinquième acte\ntout neuf et le retournent de façon qu'ils veulent mettre le second acte au 4e. Ils auront de la peine\nàen faire un bon opéra, mais il sera soutenu par Mlle Barbarinne, qui y a exécuté vendredy un\nair fait exprès pour elle qui est un chef d'oeuvre de difficulté, tant pour l'exécution de l'orquestre\nque pour le danser.\nMais les (( Ramoneurs )) ont beau faire, Dardanus, même avec la Barbarina, ne\nfait pas recette, et il faut remettre à la scène, « pour le soulager » (3), le ballet\ndes Talens lyriques (4). Mais les adversaires de Dardanus sont surtout les adver-\nsaires de Rameau, et ce changement de programme, qui consiste à faire alterner\nsur l'affiche deux pièces d'un même auteur, n'a pas le don de satisfaire tout le\nmonde.\nHier, écrira-t-on le 11 décembre, le ballet Talens liriques a extrêmement plut pour la musique ;\nen sorte que Rameau même craint que cela ne fasse du tort à son Dardanus, auquel on fait bien\ndes changemens dans le poème. On observe que voilà ce musicien venu au point de remplir luy\nseul le théâtre lirique dans un tems consacré ordinairement à donner les grans opéras de Lully,\nque véritablement on est pas en état d'exécuter par la disette presque totale des bons sujets dans\nlaquelle on a laissé tomber l'Opéra à la veille de manquer [et] (5) faute de pouvoir remplir les rôles.\nLes médisances, qui faisaient sans doute pâmer d'aise les abonnés de province,\nreprennent ensuite de plus belle. Parle-t-on, par exemple, de la présence du Roi\nau concert de la Reine du 12 décembre, comme d'un événement extraordinaire,\non ne manquera pas d'ajouter que Sa Majesté était venue (( pour entendre la\nbelle chasse du ballet de Zaïdey au second acte, lequel morceau de musique est\ntrouvé bien au-dessus de tout ce qu'il y a de bon dans Dardanus ». Et le rédac-\nteur de la même feuille ajoute :\nOn a dit au caffé du Palais-Royal qu'il y avoit une nouvelle estampe très historiée et très mor-\ndante contre 1$ S1* Rameau, analogue au someil du 4e acte de Dardanus, dont le poète étoit aussy\n\n(1) Gazette manuscrite du 5 décembre.\n(2) Voir l'extrait du Mercure cité plus haut, p. 168.\n(3) Autre feuille manuscrite du 11 décembre.\n(4) Les Fêtes cTHébé, ou les Talens lyriques, ballet de Gaultier de Mondorge et Rameau, repré-\nsenté avec un très vif succès, le 21 mai 1739.\n(5) Dans l'original, on lit nés."}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "171", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.11", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3689, "texte": "très mal traité. Le Sr Roy, le poète, qui s'est adonné depuis quelque tems au caffé Surdis, ne\ncesse d'y déclamer vivement contre Rameau et ses opéras, lequel s'en plaint fort.\nPuis, voici les derniers échos des représentations, avec les lettres du 15 et du\n18 décembre :\nOn s'est aperçu dimanche assez sensiblement par la recette que l'opéra de Dardanus commen-\nçoit à tomber; on prévoit que le Sr Rameau s'écrassera luy-même par ses Talens liriques, qui\nplaisent bien plus que Dardanus, On a trouvé que M. Le Page étoit hors d'état de chanter et que\nc'estoit l'exposer à périr que de l'employer maintenant (1).\nL'opéra des Talens attira beaucoup et de très beau monde ; le goust est décidé que le public\naime mieux à l'Opéra les ballets que les tragédies et Dardanus est écrasé par les Talens, quoy\nqu'il soit du même musicien et que ses partisans disent que la musique de Dardanus est plus\nsavante et pleine d'harmonie (2).\nDésormais, on abandonne Dardanus à son sort, pour s'attaquer plus directe-\nment à Rameau, à son librettiste La Bruère, et même à son ennemi le poète Roy;\nles nouvelles à la main ne parlent plus que des estampes satiriques dont on les\npoursuit. Ainsi le 24 décembre :\nOn a annoncé dans plusieurs endroits une grande estampe nouvelle très historiée et très mor-\ndante à l'encontre du Sr Rameau, le musicien, et de son poète de Dardanus, le Sr de La Bruère.\nLe Sr Rameau, a-t-on dit, est représenté bercé par des ramonats, dans un bransle en l'air, couché\ntout de son long et enmaillotté avec des bandes de musique où sont indiquées ses principales\npièces de clavecin : on reforge tous ses opéras sous l'enclume; le poète de Dardanus qui veut\ngrimper au somet du Parnasse, Apollon paroit avec toute sa cour, ayant Quinault et Lully à ses\ncôtés, est renversé dans le bourbier en bas, d'un coup de pied du cheval Pégaze. On a rapporté\nbien d'autres traits mordans de l'estampe en question.\nLe 27 :\nOn comptoit bien qu'on auroit distribué avant-hier, au concert des Thuilleries, des exemplaires\nde la grande estampe sur Rameau, qui a été demandée : on a ouy dire qu'on y a ajouté un per-\nsonnage très mordant à l'encontre du poète Roy, l'ennemy outré de Rameau, qui seroit par là\nconsolé (3).\nLe 28 :\nOn a montré dans plusieurs endroits la nouvelle estampe si historiée contre Rameau et son\npoète, où le poète Roy est est (sic) encor plus mal accommodé : on en a trouvé la gravure\npitoyable, comme des estampes sous les charniers; on a rit du trait qui regarde Roy (4).\nEnfin, le 30 décembre, aux dernières pages de ces gazettes manuscrites, qui\nmanquent pour l'année suivante, une dernière mention nous retient encore :\n(( Il y avoit hier une assez belle chambrée à l'Opéra des Talens, qui a été très\nbien exécuté, surtout pour les danses, où Mlle Salé a reparue avec toutes ses\ngrâces (5) et Mlles Barbarine et Mariette, par émulation, y ont fort attiré les\naplaudissements du public )).\nOn annonce pour la fin du mois de janvier la reprise de Pyrame et Thisbé et,\n\n(1) Nouvelles du 15 décembre.\n(2) Nouvelles du 18 décembre. Il s'agit delà représentation de la veille.\n(3) Autre lettre du même jour : « On vend une nouvelle estampe critique contre Rameau, dans\nla composition de laquelle beaucoup de gens se trouvent critiqués et plaisantés. »\n(4) On lit dans une autre lettre du 29 : « Il paroit une nouvelle estampe contre Rameau, qui\nest très chargée de dessin et difficile à déchiffrer pour ceux qui ne sont pas entièrement au fait\ndes tracasseries du Parnasse lyrique. Le poète Roy s'y trouve très bien caractérisé, mais le plus\nmaltraité. »\n(5) Elle avait refusé de danser le 17 décembre, malgré l'ordre formel qu'elle en avait reçu."}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "172", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.12", "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 805, "texte": "pour les jeudis, quelques représentations de Zaïde, car (( on veut, pendant un tems,\ndonner un peu de relâche aux (( Ramoneurs )) qui s'épuisent de toute façon pour\nsoutenir leur divinité )) (1).\nEt le commissaire Dubuisson, qui était pourtant un de ceux-ci, fait, le 2 janvier\n1740, cet aveu à son correspondant : (( L'Opéra continue Dardanus, mais il est\nappuyé sur les Talens lyriques, et il en avait besoin )) (2).\nEnfin, le dernier mot est au Mercure : « Le 24 [janvier 1740], l'Académie royale\nde musique donna la vingt-sixième représentation de Dardanus... et le 26, on\nremit au théâtre Pirame et Thisbé (3). ))\nVingt-six représentations, le 24 janvier, et la « Confédération de\"S Ramo-\nneurs » s'était imprudemment engagée à pousser l'opéra jusqu'à Pâques!\n\nEMILE DACIER."}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "172", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.12", "debut_caractere": 1870, "fin_caractere_exclue": 2049, "texte": "(1) Ils allaient, en effet, avoir « un peu de relâche », car, après Dardanus, Rameau garda le\nsilence pendant six annéeo.\n(2) Lettres... p. 607.\n(3) Mercure, janvier 1740, p. 124."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c006", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c006", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "172", "page_fin": "173", "image_debut": 12, "image_fin": 13, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.2.2", "titre_corps": "APPENDICE", "titre_sommaire": "APPENDICE", "signature_source": "E. 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Concert spirituel aux Tuileries]\nj. 10 Reprise des Talens lyriques\nv. 11 [Dardanus] [12e représ.]\nd. 13 Dardanus 13e ))\nm. 15 [Dardanus] [14e » ]\nj. 17 Les Talens lyriques\nv. 18 [Dardanus] [15e représ.]\nd. 20 [Dardanus] [16e )) ]\nm. 22 [Dardanus] [17e » ]\nj. 24 [Relâche. Concert spirituel]\nv. 25 Relâche. Concert spirituel\nd. 27 [Dardanus] | 18\" représ.]\nm. 29 Les Talens lyriques\nj. 31 [Les Talens lyriques]"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "173", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.13", "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1361, "texte": "Pour le mois de janvier 1740, il est plus difficile de fixer un calendrier tout à\nfait exact des représentations; toutefois, il est possible de conjecturer quel fut le\nprogramme de ce mois.\nNous savons d'une part que Pyrame et Thisbé fut donné le 26, et que le 24 eut\nlieu la 26e et dernière représentation de Dardanus ; d'autre part, le lel'1e1' janvier,\nl'opéra de Rameau en était à sa 19e représentation.\nOr, entre le icr et le 24 janvier, il y eut, cette année 1740, treize représenta-\ntions, sur lesquelles on dut donner sept fois Dardanus ( 19 + 7 = 26) et six fois les\nTalens lyriques.\nLa difficulté est de savoir à quels jours correspondaient les représentations de\nces deux œuvres. Tout d'abord, il convient de remarquer que les Talens, qui\nétaient jusque-là joués le jeudi, furent donnés le mardi 31 décembre; on peut\ndonc supposer qu'ils furent représentés par la suite les mardis et jeudis, Dar-\ndanus occupant les vendredis et dimanches. Ainsi, on aurait le tableau suivant :\nJanvier. Vendredi ler [Dardanus] 19e représ,\nd. 3 [Dardanus] 20e\nm. 5 [Les Talens lyriques]\nj. 7 [Les Talens]\nv. 8 [Dardanus] 21e\nd. 10 [Dardanus] 22e\nm. 12 [Les Talens]\nj. 14 [Les Talens]\nv. 15 [Dardanus] 23e\nd. 17 [Dardanus] 24e\nm. 19 [Les Talens]\nj. 21 [Les Talens]\nv. 22 [DardanusJ 25e\nd. 24 [Dardanus] 2ô°etdern.\nm. 26 Pyrame et Thisbé\n\nE. D."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c007", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c007", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "173", "page_fin": "174", "image_debut": 13, "image_fin": 14, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.3", "titre_corps": "Au Théâtre de Marseille.", "titre_sommaire": "Au Théâtre de Marseille.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 13, "page_imprimee": "173", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.13", "debut_caractere": 1363, "fin_caractere_exclue": 2491, "texte": "Au Théâtre de Marseille.\n\nRenaudTArles (poème de M. Louis de Fourcaud, musique de M. Noël Des-\njoyaux) est une tragédie lyrique en 5 actes et 6 tableaux qui fut représentée, pour\nla première fois, sur le Théâtre de Monte-Carlo, le 31 mars 1900, et qu'il nous\na été donné d'entendre à Marseille, le 26mars dernier. C'est une œuvre brillante,\nqui chante la guerre (contre les Sarrasins) et l'amour, deux formes extrêmes de\nla vie, qui se mêlent parfois dans l'ardeur et la limpidité de l'atmosphère méri-\ndionale. Renaud, neveu du roi d'Arles, délivre son pays de l'envahisseur, et,\npour prix de sa victoire, demande la main de la gracieuse Juliane, fille d'un\npremier lit du roi ; mais il voit son bonheur sans cesse traversé par une femme\ndont la jalousie rappelle celle de Phèdre: la reine Guibel qui, désespérant de\nposséder Renaud, le calomnie pour le perdre, le fait exiler, et affolée comme la\nMargared du Roid'Ys, livre la cité aux ennemis pour tout noyer dans le sang...\nDans ce poème un peu sombre, les situations pathétiques ne manquent pas.\nM. Desjoyaux qui, successivement, au cours de ses premières études musicales,"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "174", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.14", "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 972, "texte": "reçut les leçons ou les conseils de M. Périlhou, de M. Massenet, de Brahms,\na écrit une partition de grande valeur, où l'invention thématique est remar-\nquable, l'écriture d'une très bonne tenue, et où de nombreux airs populaires\nsont ingénieusement utilisés: Je citerai entre autres la chanson de Renaud :\nLa bataille devant Arles (Acte I), les fiançailles au bord du Rhône (Acte II),\nle carillon des noces (Acte V), bien d'autres encore sont des scènes aussi belles\npar le rythme que par la couleur. Le succès a été grand et mérité. M. Desjoyaux\nest un compositeur dont la personnalité n'apparaît peut-être pas assez nette-\nment au premier abord ; mais c'est, en somme, un musicien de grand talent, et\nnous souhaitons qu'un jour il nous soit donné de l'applaudir à Paris aussi vive-\nment que nous l'avons applaudi à Marseille, lui et ses excellents interprètes :\nMmes Dhasty, Rothier, Léman, de Very ; MM. Ibos, Bouclouresque, etc...\n\nH. B."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c008", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c008", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "173", "page_fin": "174", "image_debut": 13, "image_fin": 14, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.3.1", "titre_corps": "RenaudTArles (poème de M. Louis de Fourcaud, musique de M. Noël", "titre_sommaire": "RenaudTArles (poème de M. Louis de Fourcaud, musique de M. Noël", "signature_source": "H. 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Le manuscrit n'est pas complet; il en manque le début,\npeut-être le tiers ou la moitié, mais ce qui reste, environ 200 vers, suffit pour\napprécier le caractère singulier de cette composition, une des plus célèbres de\nl'antiquité.\nLes Perses sont un nome citharodique ou citharédique (Tun et l'autre se di-\nsent). Entendez par là un solo, une longue monodie, chantée ordinairement par\nl'auteur lui-même, poète-musicien doublé d'un virtuose, qui s'accompagnait aux\nsons de la cithare. Les premiers nomes, ceux de Terpandre et de son école,\nétaient, comme l'indique leur nom, des compositions réglées (nomos, loi, règle),\nd'un style sévère, d'une inspiration religieuse. Ils étaient écrits en hexamètres,\nle rythme de l'épopée ; la mélodie, renfermée dans l'étroit parcours d'une octave,\ns'abstenait de toute modulation. Cette forme de l'art, après avoir fleuri pendant\nplus cle deux siècles, finit par s'épuiser et parut démodée. Un compositeur\néolien, Phrynis de Mitylène, osa le premier porter la main sur l'arche sainte ;\nil modifia le caractère traditionnel du nome en introduisant dans sa trame rythmi-\nque un élément (( lyrique )) ce que nous appellerions des (( vers libres )) —et\ndans sa mélopée des modulations qui lui valurent le sobriquet de a l'lonien\nondoyant )). En dépit ou à cause de ces nouveautés, Phrynis triompha dans\nAthènes au concours musical des Panathénées, en 446 avant notre ère. Vingt\nans plus tard il trouvait en Timothée de Milet un rival plus jeune, qui le dépassa\nen audace et en talent. Timothée acheva de briser les cadres déjà élargis par"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "175", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.15", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3525, "texte": "Phrynis. Aux modulations, aux éléments lyriques introduits par ce dernier, et\nqu'il multiplia singulièrement, il ajouta l'extension du clavier mélodique, des\nornements variés, un style poétique voisin du dithyrambe, bref, tout ce qui con-\nstituait aux yeux des anciens le « genre fleuri », (( théâtral » ou (( populaire ».\nCes nouveautés firent d'abord scandale. A Sparte, dit-on, les éphores\nretranchèrent les cordes dont Timothée avait enrichi sa lyre. A Athènes même,\nun poète comique, peut-être Phérécrate, se fait l'interprète des résistances de la\ncritique conservatrice. La Musique apparaissait en scène sous les traits d'une\nfemme déguenillée et répondait ainsi à la Justice qui 1 interrogeait : « Celui qui\nm'a mise en pièces et massacrée sans vergogne, ma chère, c'est Timothée.\nTimothée ? qui ça ?\nUn Milésien au poil roux.\n• Il t'a fait du mal ?\nDu mal ? c'est-à-dire qu'il a dépassé en méchanceté tous ses prédécesseurs.\nIl a apporté des fourmillements monstrueux, hors du mode, des notes suraiguës,\nillicites, des roulades, il m'a toute remplie de chenilles [le même mot en grec si-\ngnifie chenille et modulation) comme une rave, et quand il me rencontrait seule\nàu coin du bois, il me déshabillait et me ficelait avec douze cordes. »\nCependant le novateur avait le vent de la mode en poupe, et les encourage-\nments illustres ne lui manquèrent pas. Euripide l'applaudit et lui prédit la\ngloire. Elle arriva en effet. Dès son vivant, rois et républiques se disputaient à\nprix d'or sa voix et ses œuvres. Mort, il passa classique à son tour. En Arcadie,\nau temps de Polybe, les enfants des écoles apprenaient par cœur les nomes de\nTimothée au même titre que les poèmes d'Homère. A la vérité, ils étaient plus\nremarquables par la mélopée que par le texte. C'est pourquoi l'école d'Alexan-\ndrie, plus soucieuse de poésie que de musique, cessa bientôt de les étudier et de\nles copier.\nLe papyrus d'Abousir est antérieur aux travaux de cette école. Tout porte à\ncroire qu il est contemporain d'Alexandre le Grand, postérieur d'une génération\nà peine à la mort du poète : nous ne possédons pas de manuscrit grec plus\nancien. Par malheur, le scribe ne nous a transmis que le livret du poème et non\nla partition; elle était classique cependant, car plus d'un siècle après, aux fêtes\nNéméennes de 207 avant Jésus-Christ, le citharède Pylade l'exécutait encore aux\napplaudissements enthousiastes delà Grèce assemblée. Mais le copiste d'Abousir\nne s'intéressait pas à la musique; aucune note, aucun signe mélodique ou ryth-\nmique n'accompagne le texte, tracé d'une écriture lapidaire ; la bonne fortune\ndes hymnes de Delphes ne s'est pas renouvelée.\nCe texte, d'ailleurs, est des plus curieux. Composés au lendemain de l'effondre-\nment de la puissance athénienne, au moment où les Grecs, groupés pour quel-\nques années sous l'hégémonie de Lacédémone, s'apprêtaient à reprendre la\nlutte contre « l'ennemi héréditaire » environ 400 ans avant Jésus-Christ,\nles Perses, par une exception unique dans l'histoire du nome, ont un sujet histo-\nrique et patriotique. Ce sujet, c'est la bataille de Salamine, considérée comme\nune victoire non d'Athènes son nom même n'est pas prononcé, mais des\nHellènes réunis. Le récit, moitié épique, moitié lyrique, se déroule dans un lan-\ngage très imagé, parfois grandiose, parfois bizarre, où la préciosité de l'ex-\npression, la recherche de la métaphore inédite, la hardiesse des composés\nveaux frisent à chaque instant le mauvais goût : Eschyle coudoie Lycophrom"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "176", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.16", "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 3133, "texte": "Des tableaux pittoresques, des discours pathétiques alternent avec des épisodes\nd'un caractère humoristique ; certaine supplique d'un Phrygien fait captif est\nécrite dans une sorte de « petit-nègre )), semé de barbarismes et souligné sans\ndoute par une mimique expressive, qui n'est pas loin de la Belle Hélène. Le nome\nainsi conçu n'a plus guère conservé, on le voit, que le nom du (( chant réglé »\nd'autrefois. C'est une longue ballade variée, où tous les genres, tous les tons se\nmêlent, offrant une ample matière et imposant un prodigieux effort à la virtuosité\ndu compositeur et de l'exécutant.\nJ'ai regretté que la mélopée reste pour nous lettre close; le rythme lui-même,\nmalgré les indications résultant de la structure des vers, ne peut pas toujours\nêtre restitué avec une certitude suffisante. Pourtant la découverte d'Abousir\napporte à l'histoire de la musique proprement dite une petite contribution qu\nn'est pas sans valeur. A la fin de son poème, dans cette partie du nome qu'on\nappelait le « cachet )) (sphragis), Timothée abandonne le ton narratif et descrip-\ntif, et s'adressant directement à ses auditeurs, plaide devant eux la cause de ses\ninnovations musicales. Il était d'ailleurs coutumier du fait. Dans un fragment pré-\ncédemment connu d'un autre nome il s'exprime ainsi: (( Je ne chante pas des\nvieilleries ; gloire à mes chants nouveaux ! Jadis régnait Cronos, aujourd'hui\nZeus est roi. Adieu la vieille Muse ! » Le nouveau texte est plus développé et\nplus précis. Je m'excuse de le présenter traduit en vers ; il m'a semblé que c'était\nle seul moyen de donner une idée tant soit peu exacte du mouvement rythmique\net de la couleur de cette poésie :\nToi qui fais prospérer en ses jeunes travaux\nMa muse à la lyre dorée,\nViens, Péan secourable; étends ta main sacrée\nSur mes chants aux accords nouveaux!...\nLe peuple d'antique noblesse,\nLe guide puissant de la Grèce,\nSparte, où bouillonne un flot de jeunes gens hardis,\nMe brûle du tison des satires cruelles\nDepuis que pour courir à des chansons nouvelles\nJ'ai méprisé, dit-on, les Muses de jadis...\nMoi? jamais ! je n'exclus du divin badinage\nJeunes, vieux, ni gens de mon âge.\nC'est vous, vous seuls que je proscris,\nBarbouilleurs de chansons, acharnés au massacre\nDes refrains surannés que la rouille consacre,\nCoqs stridents, qui lancez au ciel d'informes cris !...\nLe fils de Calliope, Orphée, en son délire,\nVaria le premier le doux jeu de la lyre.\nTerpandre vint ensuite, et le fils d'Antissa,\nAux rives de Lesbos modulant ses exordes,\nA su plier la Muse au joug de ses dix cordes.\nMaintenant Timothée à son tour se dressa.\nSur onze fils tendus, ses rythmes et ses mètres\nOnt animé la lyre à de nouveaux essors;\nIl dévoile l'asile, ignoré des ancêtres,\nOù les Muses cachaient d'harmonieux trésors\nC'est Milet qui fut sa patrie,\nC'est le peuple aux douze cités,\nPremier né des enfants qu'en ses flancs a portés\nL'auguste aïeule, l'Achaïe...\nDieu qui frappes au loin, Phébus, entends ma voix !\nDescends vers cette ville sainte,\nSauve ce peuple et fais fleurir dans cette enceinte\nLa paix et le bonheur et le règne des lois."}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "177", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.17", "debut_caractere": 39, "fin_caractere_exclue": 3213, "texte": "Il y a dans ces vers, outre de belles images et de vigoureuses invectives, des\nlégendes (( tendancieuses )) et de l'histoire. La lyre inventée par Orphée est une\nlégende banale, mais Timothée la rajeunit par l'épithète inattendue de (( variée »\n(noixiXogoua'oç) appliquée à cette musique naissante : Orphée est déjà un précur-\nseur ! Un mensonge plus grave, dicté par la même intention apologétique, c'est\nl'attribution à Terpandre de l'invention de la lyre à io cordes. Il est bien certain\nque la lyre de Terpandre n'en avait que sept ou huit ; la 9e et la 10e ont été\najoutées dans le cours du ve siècle, peut-être par Phrynis, dont Timothée, rival\npeu généreux, évite de prononcer le nom. Mais on comprend l'intérêt du nova-\nteur à placer ses audaces en quelque sorte sous le patronage du nom révéré et\nclassique de Terpandre, à les faire paraître plus inoffensives en reculant dans un\npassé déjà nébuleux l'augmentation première du clavier de la cithare. On a\nvoulu conclure de ces vers que du temps de Timothée, à Sparte même, la lyre à\n10 cordes était déjà admise dans le concours; je ne sais si cette conclusion est\nlégitime.\nArrivons à Timothée lui-même. Nous apprenons maintenant de sa bouche\net c'est le principal intérêt de tout ce morceau que la lyre à 11 cordes est sa\ncréation. C'était déjà la tradition la plus répandue; mais on pouvait hésiter en\nprésence du texte de Phérécrate, que j'ai cité plus haut, et qui parle de 12 cordes,\nau lieu de 11. Maintenant le débat est tranché par Timothée en personne, de\nquelque façon qu'on doiveexpliquer l'erreur du fragment de Phérécrate. Il devient\ndésormais évident que le (( système parfait )) de onze notes, qui a régné pendant\ntout le ive siècle, qui est encore à la base du diagramme tonal d'Aristoxène, que\nce système n'est autre que la gamme de Timothée. L'octave grave de la mèse,\nle proslambanomène, ne figurait pas encore dans son cordier. Il devient aussi\névident que c'est bien l'invention triomphante de Timothée, et non pas celle de\nPhrynis ou de tel autre de ses prédécesseurs, que célébrait l'épigramme fa-\nmeuse d'lon : (( Lyre à onze cordes disposée en dix degrés, trident d'harmo-\nnies consonantes (tétracordes)... » Seulement Timothée est né vers 450, et lon de\nChios, sous le nom duquel nous a été transmise cette épigramme, est mort en\n423. Il n'est pas vraisemblable qu'à vingt-sept ans le (( rousseau milésien )) eût\ndéjà conquis assez d'autorité pour faire prévaloir une innovation instrumentale\naussi grave. Plutôt que de contester avec Diels l'authenticité de l'épigramme,\nvolontiers me rangerai-je à l'opinion de Wilamowitz, qui l'attribue aujourd'hui\nà un poète homonyme, lon de Samos, dont les fouilles de Delphes nous ont tout\nrécemment révélé le nom et une belle épigramme, gravée au bas d'une statue\nde Lysandre : le nom, la date, le style, tout concourt à recommander cette hypo-\nthèse; l'erreur des scoliastes s'explique sans peine par le rayonnement d'un\nnom plus célèbre. On voit comment deux découvertes simultanées s'éclairent\nréciproquement et comment peu à peu sort de terre la vraie histoire de la mu-\nsique antique, obscurcie par les tardifs compilateurs.\n\nTHÉODORE REINACH."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c011", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c011", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "178", "page_fin": "179", "image_debut": 18, "image_fin": 19, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.5", "titre_corps": "Les Maîtres de l'Opéra", "titre_sommaire": "Les Maîtres de l'Opéra", "signature_source": "ROMAIN ROLLAND", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": "178", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.18", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 3156, "texte": "Les Maîtres de l'Opéra\n\n(0-\n(Recueil de musique inédite du et du VIIIe siècle. )\nII\nLE DERNIER OPÉRA DE MONTEVERDI.\nOn sait que Topera, créé de 1590 à 1600 par un groupe de poètes et de musi-\nciens florentins, fut définitivement fondé par le génie de Claudio Monteverdi. Ce\ngrand homme, né à Crémone en 1567, mort à Venise en 1643, n est guère\nconnu que par son Orfeo de 1607, et un fragment de son Arianna de 1608 : le\ncélèbre Lamento, que l'on trouvera reproduit dans diverses collections d airs\nanciens, en particulier dans les Ane antiche de M. Parisotti (Ricordi). Ces œu-\nvres sont fort insuffisantes à juger de sa personnalité musicale; car elles sont\ndes débuts de sa carrière dramatique, et on y voit plus encore le génial conti-\nnuateur de Péri et des Florentins, que le maître de Cavalli et le fondateur du\ngrand opéra vénitien. Le manuscrit du Couronnement de Poppée, retrouvé dans\nces dernières années à Venise, et identifié par M. Taddeo Wiel, permet d'appré-\ncier le développement surprenant accompli par Monteverdi, à la fin de sa vie.\nL' Incorohazione di Poppea (2), représentée au théâtre S. Giovanni e Paolo de\nVenise, en automne 1642, est la dernière grande œuvre de Monteverdi, qui\nmourut Tannée suivante. Le poème était de Francesco Busenello, le meilleur\npoète de Venise. Le sujet est d'une immoralité, ou d'une amoralité parfaite.\nC'est l'histoire de Néron répudiant Octavie, et de Poppée, laissant son\nmari Othon pour devenir impératrice. Mais les choses sont présentées de telle\nsorte, que le personnage antipathique est ici. Octavie. L'Amour est le héros\nde la pièce, et triomphe de la Fortune et de la Vertu, comme l'annonce le pro-\nlogue. Malgré les défauts de l'époque, l'œuvre est d'un grand intérêt et mon-\ntre un vrai talent dramatique. Les figures de Sénèque, de Néron et d Othon\nsont des meilleures qu'ait dessinées le théâtre italien au xvne siècle.\nM. Hermann Kretzschmar, qui a consacré à Y Incorohazione di Poppea un très\nintéressant article (3), a montré les changements introduits par Monteverdi\ndans le livret de Busenello. Rien ne fait mieux voir la façon de travailler de\nMonteverdi, et saisir sur le vif son génie en pleine création, son intelligence\nde la vie, son sens de la vérité et de l'effet dramatique. Il supprime les scènes\nallégoriques, coupe les monologues, introduit à chaque instant dans le dialo-\ngue des répliques plus serrées, donne un tour plus familier au style, ne crai-\ngnant pas au besoin d'employer dans le drame des moyens réalistes, qui appar-\ntiennent plutôt à la comédie : tout s'anime ; on voit les gestes et les jeux de\nphysionomie : la coquetterie de Poppée, la violence criarde, la vulgarité et\nle cabotinisme de Néron, la grandiloquence stoïcienne de Sénèque, et le\ncaractère indécis et passionné d'Othon. La musique peint admirablement toutes\nles nuances des sentiments ; et nul compositeur italien du xvne siècle n'a fait\n\n(1) Voir la Revue de janvier 1903.\n(2) Il Nerone, titre inscrit sur la couverture clu manuscrit. Venise, Bibl. S. Marco, fonds Con-\ntarini, legs 1843, classe IV, cod. CDXXXIX.\n(3) Vierteljahrsschrift fur Musikwissenschaft, 1894, 4."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "179", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.19", "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 848, "texte": "œuvre aussi vraie et aussi humaine. Les dialogues de Néron et de Poppée, d'Oc-\ntavie et d'Othon, sont des merveilles d'expression ; et l'on sent dans toute la\npartition une abondance d'inspiration mélodique, une liberté et une perfection\nde forme, qui annoncent les maîtres classiques de la fin du xvine siècle.\nOn en aura quelque idée par les deux courts fragments que nous donnons\nici (i). Ils sont extraits de l'acte 11, scène v. C'est une sorte d'intermède, qui n'a\naucun rapport avec l'action. Les personnages sont un page et une damoiselle.\nOn verra quel goût délicat Monteverdi conserve dans le comique, à la différence\ndes compositeurs vénitiens qui suivront. Le duo a un parfum poétique, digne de\nMozart. L'homme qui écrivait ces pages spirituelles et tendres, d une fraîcheur\njuvénile, avait alors 75 ans.\n\nROMAIN ROLLAND."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c012", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c012", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "179", "page_fin": "180", "image_debut": 19, "image_fin": 20, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.6", "titre_corps": "Aux organistes.", "titre_sommaire": "Aux organistes.", "signature_source": "GEORGES EGARONNE", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 19, "page_imprimee": "179", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.19", "debut_caractere": 850, "fin_caractere_exclue": 3184, "texte": "Aux organistes.\n\nIl paraît généralement admis que les voûtes gothiques ne sont plus le refuge\nd un peuple naïf et droit, confiant et avide de mystère. L'artiste candide qui\npriait au nom de tous et dont les saintes fonctions continuaient le silence et la\npaix d'une vie ignorée est maintenant remplacé par le premier prix du Conser-\nvatoire qui cherche bruyamment à se faire une (( position )). L'église est trans-\nformée en salle de concert, ce qui convient d'ailleurs parfaitement à certains de\nnos édifices dits religieux.\nCe fait admis sans discussion, il serait de mauvaise foi d'exiger des organistes\nl'abnégation et l'humble soumission qui nous semblent qualités d un autre âge,\net nous devons les assimiler à tous les musiciens, à tous ceux qui se chargent\nd'art. C'est ce que pous faisons.\nOr, peut-être parce qu'ils sont très haut perchés, peut-être parce qu'ils sont\ninvisibles peut-être seulementparce qu'ils sont à l'église, ces messieurs se croient\nen dehors de toute libre discussion et de tout contrôle. Il semble que la con-\nscience artistique et la plus élémentaire honnêteté soient pour eux des qualités\ntrop roturières et que tout vandalisme leur soit permis.\nNous ne parlerons pas des pillages dont se nourrissent les grotesques éditions\nde musique religieuse en vogue ni des honteuses mutilations et dérangements\nde chefs-d'œuvre tolérés chaque jour à l'église comme au café-concert. Nous lais-\nserons en paix les moindres maîtres de chapelle qui se croient tout permis, même\ncelui d'une des grandes paroisses de Paris, qui accommode en motets des motifs\nde Mendelssohn « en changeant quelques notes de-ci de-là pour que le public ne\nreconnaisse pas l'air et ne soit pas tenté d'entonner le refrain. )) Nous ne citerons\nqu'un fait très pénible et très grave, carie mauvais exemple est parti de haut.\nUn virtuose justement renommé inaugurait, il y a quelque temps, l'orgue d'une\ndes principales paroisses de Paris. Le programme était composé d'abord d'oeuvres\nde M. Widor et ensuite d'oeuvres deJ.-S. Bach. Loin de nous 1 idée de reprocher\nà l'organiste inaugurateur d'avoir joué intégralement deux symphonies du\ncélèbre maître de Saint-Sulpice, puisque personne n'était obligé de les venir\nentendre ; mais nous lui reprochons d'avoir joué la moitié de la Passacaglia de\nl'immortel Cantor de Leipzig.\n\n(1) P. 190."}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "180", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.20", "debut_caractere": 41, "fin_caractere_exclue": 1451, "texte": "S'il s'agissait de ne pas dépasser le temps prévu pour le concert, il me semble\nque le virtuose en question eût été bien plus judicieux et compétent en suppri-\nmant quelques morceaux des symphonies susnommées qu'en mutilant l'œuvre\nde Bach, à laquelle personne n'a le droit de toucher. D'ailleurs, l'occasion était\nbien mal choisie : il est un grand nombre de préludes et de fugues qui sont rappro-\nchés dans les éditions, mais qui ne s'enchaînent pas nécessairement, tandis que\nla fugue jointe à la Passacaglia en fait partie intégrante : non seulement elle est\nconstruite sur le même thème, mais le dernier accord de la Passacaglia est en\nmême temps le premier de la fugue.\nOr, le 19 février 1903, à Saint-Philippe-du-Roule, nous avons entendu\nM. Widor s'arrêter résolument sur le premier accord de cette fugue, de mineur\nle faisant majeur et l'allongeant considérablement pour bien nous montrer que\nBach avait oublié de s'arrêter là.\nIl ne s'est trouvé personne pour protester et réclamer la fugue ; j'aime à croire\nque c'est à cause du respect et du silence qui sont de rigueur, même en ces jours,\ndans le saint lieu. Mais notre devoir est de livrer ce fait déplorable à l'attention\ndes artistes, comme nous le ferons le jour où un chef d'orchestre trouvant trop\nlongue la Symphonie en ut mineur la terminera par le premier accord de l'allégro\nfinal surmonté d'un colossal point d'orgue.\n\nGEORGES EGARONNE."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c013", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c013", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "180", "page_fin": "183", "image_debut": 20, "image_fin": 23, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.7", "titre_corps": "Esthétique Musicale", "titre_sommaire": "Esthétique Musicale", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 20, "page_imprimee": "180", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.20", "debut_caractere": 1453, "fin_caractere_exclue": 3028, "texte": "Esthétique Musicale\n\nIX.— LA MUSIQUE AU POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE.\n\n(1).\nOn appelle (( Sociologique » un fait qui suppose une société, et qui, sans\ncette société, n'existerait pas. Par exemple, je rencontre dans la rue une per-\nsonne à qui je dois des égards, et, en passant devant elle, j'ôte mon chapeau.\nVoilà un fait sociologique. En effet, ce n est pas moi qui ai établi l'usage de me\ndécouvrir en certains cas ; et, si je vivais seul, cet usage n'existerait pas. En ce\nmoment, je traduis ma pensée sur ce papier en employant certains signes\nd'écriture et en me conformant à certaines règles. Ce sont encore des faits socio-\nlogiques. En effet, la langue française, et la grammaire qui endétermine l'usage,\nne sont pas mon œuvre personnelle ; elles viennent du dehors, et s'imposent à\nmoi ; elles ont été créées non par un individu, mais par une collectivité qui\nexerce une sorte de contrainte sur les individus.\nDans une multitude d'actes semblables, qu'il est facile au lecteur d'imaginer,\nun homme quelconque n'est pas un agent créateuret libre pouvant être considéré\ncomme une force initiale dans la série de mouvements que produit chaque\nmanifestation de sa volonté ; il est plutôt un point d'aboutissement. Les influen-\nces du dehors se concentrent en lui, souvent à son insu, prennent corps, se\ncristallisent dans sa conscience, et rejaillissent ensuite au dehors, plus ou\nmoins transformées; la société étant représentée par une circonférence, il en\nserait comme le centre, où arrivent et d'où partent tous les rayons.\n\n(i) Suite. Voir la Revue de décembre 1902."}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "181", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.21", "debut_caractere": 41, "fin_caractere_exclue": 3802, "texte": "La musique est-elle un fait sociologique? Lorsqu'un compositeur comme\nHaydn, Mozart, Beethoven, écrit un quatuor à cordes, peut-on dire que tous\nles éléments de son œuvre (non seulement l'inspiration générale et la pensée,\nmais les procédés techniques, les éléments concrets) sont sous l'influence directe\net constante du groupe social dans lequel le musicien est placé ?\nCette question est à peu près nouvelle. M. Camille Bellaigue lui a consacré, il\ny a quelques années, dans la Revue des Deux-Mondes, une étude qui charme\npar sa finesse et son élégance, comme toutes les pages signées d'un tel nom,\nmais qui éveille l'esprit de curiosité plus encore qu'elle ne le satisfait. Je me\nsuis permis de le dire dans la Revue critique, où j'ai eu à rendre compte de ce\nbrillant travail ; je remplis une sorte d'engagement en essayant de montrer, à\nmon tour, avec le talent de M. Bellaigue en moins, et, en plus, l'ambition\nd'être précis, comment un pareil sujet doit être compris.\nLe problème n'intéresse pas seulement les philosophes ; sa solution peut\navoir les conséquences pratiques les plus importantes, sur l'orientation de nos\nétudes et sur la manièredont il convient d'écrire l'histoire musicale. Si, en effet, la\nmusique n'est qu'un jeu d'arithmétique, comme l'ont cru les pythagoriciens et,\nà leur suite, les maîtres du moyen âge ; si ses origines sont métaphysiques et si\nelle n'a qu'un sens idéal, comme l'ont cru certains Allemands, il en résulte que\nles études musicales sont refoulées sur elle-mêmes, isolées au milieu des autres\nmanifestations de la vie, réduites à une technicité un peu sèche ou à un intel-\nlectualisme abrupt ; si, au contraire, la musique est un fait sociologique, il en\nrésulte qu'on ne doit pas la séparer de l'étude des civilisations, et qu'on en\npourrait écrire l'histoire d'une manière très vivante, à la façon d'un Michelet ou\nd'un Taine. Il semble bien que ce soit là le dernier stade que la critique ait à\nparcourir maintenant. Elle a d'abord conçu l'histoire musicale sous forme de\nmonographies, telles que les travaux de Spitta sur J.-S. Bach, de Jahn sur\nMozart, de Muller sur Hucbald ; puis elle a fait passer les compositeurs au\nsecond plan, et s'est appliquée à suivre l'évolution des genres : c'est d'après\nce principe qu'est écrite, en ce moment, en Angleterre (par MM. Wooldridge,\nParry, Fuller-Maitland, Hadow, Dannreuther), ïOxfordHistory of music. Il reste\nà appliquer une troisième méthode, pressentie mais confusément indiquée par\nFétis, qui consisterait à ne jamais séparer l'œuvre musicale de son atmosphère\nsociale, et à lui appliquer, sans préjudice des analyses techniques, les pro-\ncédés d'examen qui sont en usage dans toutes les sciences morales et politi-\nques On voit quel riche et intéressant programme serait offert désormais à\nl'historien, et quel agrément en résulterait, par surcroît, pour le lecteur !\nA priori, il semble que l'art musical doit être un fait sociologique. Les poètes\nseuls ou les théologiens peuvent dire qu'il vient du ciel. Ce qui serait difficile à\nadmettre, c'est qu'il fût un fait d'exception, sans attache avec tout ce qui l'en-\ntoure. Puisque l'homme est (( un être vivant en société )), et puisque toute l'his-\ntoire confirme cette définition, il serait invraisemblable qu'une œuvre quel-\nconque, partie de la main de l'homme, ne portât point la marque de ce qui\nest une loi de son existence. Que le lecteur veuille bien faire un retour sur lui-\nmême en se demandant : Parmi toutes les pensées qui traversent mon esprit, y\nen a-t-il une seule que je ne doive ni à ma famille, ni à l'éducation que j'ai reçue,\nni aux usages des gens que j'ai vus ou fréquentés, ni à ce que j'ai lu ou entendu\nautour de moi ? Suis-je même capable d'imaginer quoi que ce soit en dehors de"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "182", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.22", "debut_caractere": 41, "fin_caractere_exclue": 3830, "texte": "ces influences plus ou moins lointaines ? 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Il est bien vraisemblable, à priori,\nque de telles différences ont pour fondement les conditions ethnographiques et\nsociales qui les limitent. Mais voici des sources d'arguments moins vagues.\nD'abord, la musique exprime des sentiments qui, tous, impliquent la vie\nsociale. Les pièces les plus anciennes que nous connaissions, dans l'art occi-\ndental, sont les pièces religieuses et chorales. Or, la religion est un fait socio-\nlogique, puisque les hommes conçoivent le monde divin comme une projection,\nune image idéalisée de l'humanité. Les autres sentiments exprimés parla musi-\nque le courage guerrier, l'amour, la haine et leurs multiples formes sont\ntous des sentiments altruistes.\nLe fait sociologique par excellence, c'est le langage. Or, on sait tout ce que la\nmusique doit au langage ; elle lui doit tant qu'un pénétrant observateur, Herbert\nSpencer, a cru pouvoir expliquer la musique tout entière en disant qu'elle est\nune sélection idéalisée de certains éléments (timbre, intervalles, nuances, etc...)\ncontenus dans la parole articulée. Il serait superflu d'exposer ici une théorie aussi\nconnue ; ses conclusions sont inadmissibles, parce qu'elles sont trop générales ;\nmais, à titre d'explication partielle, on ne peut refuser de l'admettre. Il est par-\nfaitement exact qu'entre la parole vulgaire et le thème le plus classique, joué par\nle ler violon dans un quatuor, s'intercalent toute une série de formes intermé-\ndiaires conduisant de l'un à l'autre extrême : les récits épiques, la poésie lyri-\nque le récitatif et tous ses développements, la mélodie vocale, la mélodie\ntransposée sur les instruments, laquelle, au lieu de se fixer au grave ou à l'aigu\ndu chant sonore, se maintient dans le médium, comme la parole, et obéit aux\nmêmes lois d'expression, enfin le système des mélodies combinées. Ce qu'on\npeut ajouter à la théorie d'Herbert Spencer, c'est que la diversité des parties,\nviolons, alto, violoncelle,— qui composent le contre-point d'un quatuor instru-\nmental (contre-point qui est l'essence même de la musique et où il ne faut voir\nqu'une transposition du quatuor vocal que l'on trouve dans les chansons du\nxvie siècle), est fournie par les types de voix que bon trouve dans toute société\nhumaine : voix de l'enfant ou de la femme, voix de l'adolescent, voix de l'homme,\nvoix du vieillard. Ce qu'on peut ajouter aussi, c'est que, si la musique sort du\nlangage oral, la notation musicale sort, parallèlement, du langage écrit. 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Par exemple, je rencontre dans la rue une per-\nsonne à qui je dois des égards, et, en passant devant elle, j'ôte mon chapeau.\nVoilà un fait sociologique. En effet, ce n est pas moi qui ai établi l'usage de me\ndécouvrir en certains cas ; et, si je vivais seul, cet usage n'existerait pas. En ce\nmoment, je traduis ma pensée sur ce papier en employant certains signes\nd'écriture et en me conformant à certaines règles. Ce sont encore des faits socio-\nlogiques. En effet, la langue française, et la grammaire qui endétermine l'usage,\nne sont pas mon œuvre personnelle ; elles viennent du dehors, et s'imposent à\nmoi ; elles ont été créées non par un individu, mais par une collectivité qui\nexerce une sorte de contrainte sur les individus.\nDans une multitude d'actes semblables, qu'il est facile au lecteur d'imaginer,\nun homme quelconque n'est pas un agent créateuret libre pouvant être considéré\ncomme une force initiale dans la série de mouvements que produit chaque\nmanifestation de sa volonté ; il est plutôt un point d'aboutissement. Les influen-\nces du dehors se concentrent en lui, souvent à son insu, prennent corps, se\ncristallisent dans sa conscience, et rejaillissent ensuite au dehors, plus ou\nmoins transformées; la société étant représentée par une circonférence, il en\nserait comme le centre, où arrivent et d'où partent tous les rayons.\n\n(i) Suite. 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Je me\nsuis permis de le dire dans la Revue critique, où j'ai eu à rendre compte de ce\nbrillant travail ; je remplis une sorte d'engagement en essayant de montrer, à\nmon tour, avec le talent de M. Bellaigue en moins, et, en plus, l'ambition\nd'être précis, comment un pareil sujet doit être compris.\nLe problème n'intéresse pas seulement les philosophes ; sa solution peut\navoir les conséquences pratiques les plus importantes, sur l'orientation de nos\nétudes et sur la manièredont il convient d'écrire l'histoire musicale. Si, en effet, la\nmusique n'est qu'un jeu d'arithmétique, comme l'ont cru les pythagoriciens et,\nà leur suite, les maîtres du moyen âge ; si ses origines sont métaphysiques et si\nelle n'a qu'un sens idéal, comme l'ont cru certains Allemands, il en résulte que\nles études musicales sont refoulées sur elle-mêmes, isolées au milieu des autres\nmanifestations de la vie, réduites à une technicité un peu sèche ou à un intel-\nlectualisme abrupt ; si, au contraire, la musique est un fait sociologique, il en\nrésulte qu'on ne doit pas la séparer de l'étude des civilisations, et qu'on en\npourrait écrire l'histoire d'une manière très vivante, à la façon d'un Michelet ou\nd'un Taine. Il semble bien que ce soit là le dernier stade que la critique ait à\nparcourir maintenant. Elle a d'abord conçu l'histoire musicale sous forme de\nmonographies, telles que les travaux de Spitta sur J.-S. Bach, de Jahn sur\nMozart, de Muller sur Hucbald ; puis elle a fait passer les compositeurs au\nsecond plan, et s'est appliquée à suivre l'évolution des genres : c'est d'après\nce principe qu'est écrite, en ce moment, en Angleterre (par MM. Wooldridge,\nParry, Fuller-Maitland, Hadow, Dannreuther), ïOxfordHistory of music. Il reste\nà appliquer une troisième méthode, pressentie mais confusément indiquée par\nFétis, qui consisterait à ne jamais séparer l'œuvre musicale de son atmosphère\nsociale, et à lui appliquer, sans préjudice des analyses techniques, les pro-\ncédés d'examen qui sont en usage dans toutes les sciences morales et politi-\nques On voit quel riche et intéressant programme serait offert désormais à\nl'historien, et quel agrément en résulterait, par surcroît, pour le lecteur !\nA priori, il semble que l'art musical doit être un fait sociologique. Les poètes\nseuls ou les théologiens peuvent dire qu'il vient du ciel. Ce qui serait difficile à\nadmettre, c'est qu'il fût un fait d'exception, sans attache avec tout ce qui l'en-\ntoure. Puisque l'homme est (( un être vivant en société )), et puisque toute l'his-\ntoire confirme cette définition, il serait invraisemblable qu'une œuvre quel-\nconque, partie de la main de l'homme, ne portât point la marque de ce qui\nest une loi de son existence. Que le lecteur veuille bien faire un retour sur lui-\nmême en se demandant : Parmi toutes les pensées qui traversent mon esprit, y\nen a-t-il une seule que je ne doive ni à ma famille, ni à l'éducation que j'ai reçue,\nni aux usages des gens que j'ai vus ou fréquentés, ni à ce que j'ai lu ou entendu\nautour de moi ? Suis-je même capable d'imaginer quoi que ce soit en dehors de"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "182", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.22", "debut_caractere": 41, "fin_caractere_exclue": 3830, "texte": "ces influences plus ou moins lointaines ? 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Il est bien vraisemblable, à priori,\nque de telles différences ont pour fondement les conditions ethnographiques et\nsociales qui les limitent. Mais voici des sources d'arguments moins vagues.\nD'abord, la musique exprime des sentiments qui, tous, impliquent la vie\nsociale. Les pièces les plus anciennes que nous connaissions, dans l'art occi-\ndental, sont les pièces religieuses et chorales. Or, la religion est un fait socio-\nlogique, puisque les hommes conçoivent le monde divin comme une projection,\nune image idéalisée de l'humanité. Les autres sentiments exprimés parla musi-\nque le courage guerrier, l'amour, la haine et leurs multiples formes sont\ntous des sentiments altruistes.\nLe fait sociologique par excellence, c'est le langage. Or, on sait tout ce que la\nmusique doit au langage ; elle lui doit tant qu'un pénétrant observateur, Herbert\nSpencer, a cru pouvoir expliquer la musique tout entière en disant qu'elle est\nune sélection idéalisée de certains éléments (timbre, intervalles, nuances, etc...)\ncontenus dans la parole articulée. Il serait superflu d'exposer ici une théorie aussi\nconnue ; ses conclusions sont inadmissibles, parce qu'elles sont trop générales ;\nmais, à titre d'explication partielle, on ne peut refuser de l'admettre. Il est par-\nfaitement exact qu'entre la parole vulgaire et le thème le plus classique, joué par\nle ler violon dans un quatuor, s'intercalent toute une série de formes intermé-\ndiaires conduisant de l'un à l'autre extrême : les récits épiques, la poésie lyri-\nque le récitatif et tous ses développements, la mélodie vocale, la mélodie\ntransposée sur les instruments, laquelle, au lieu de se fixer au grave ou à l'aigu\ndu chant sonore, se maintient dans le médium, comme la parole, et obéit aux\nmêmes lois d'expression, enfin le système des mélodies combinées. 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Il est aussi éloigné du caractère railleur, bouffonnant, blaguant (assez sot-\ntement parfois) de Rossini que de la souplesse couleuvrine de celui de Meyer-\nbeer. ))\nDu 30 juin 1865 :\n(( Oui, j'ai vu la répétition générale de Y Africaine, mais je n'y suis pas retourné.\nJ'ai lu la partition. Ce ne sont pas des ficelles qu'on y trouve, mais bien des\ncâbles, et des câbles tissus de paille et de chiffons. J'ai le bonheur de n'être pas\nobligé d'en parler. ))\nDu 3 août précédent :\n(( C'est tout au plus si la comédie Meyerbeer et le rôle qu'y joue ce gros abcès\nde Rossini peuvent me faire rire. ))\n(( On va donner la Magicienne d'Halévy ; il est tout triste... Royer (directeur\nde l'Opéra) n'est pas gai... on parle beaucoup d'une scène de cet opéra, la scène\ndes échecs .. » (20 février 1858.)\n(( On parle du prince Poniatowski pour remplacer Royer. Le prince annonce\nhautement, trop hautement, son intention de monter les Troyens s'il arrive à\nl'Opéra. Mais le prince a lui-même un ouvrage en répétitions, et l'auteur des/\nTroyens aura dans peu un feuilleton à faire sur l'œuvre du prince... et voilà... »\n(2 décembre 1859.)\n(( Depuis que la petite Société d'élèves du Conservatoire s'est formée sous la\ndirection comique de Pasdeloup... )) (18 mars 1857.)\n(( Soutenons le Carvalho et le Théâtre lyrique... mais pour donner à ce direc-\n\n(1) Suite. Voir la Revue de février 1903."}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "184", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.24", "debut_caractere": 36, "fin_caractere_exclue": 3377, "texte": "teur l'idée d'être ce que nous voudrions qu'il fût. Au fond il ne l'est pas... »\n(24 mars 1857.)\nPonsard, a Voltairien provincial », vient encore « aboyer à la gloire de Shakes-\npeare !... Nigaud ! concombre mûr ! »\nSur Eugène Delacroix, qui a toujours manifesté une grande aversion pour\nl'art de Berlioz, et que celui-ci avait, paraît-il, précédé à l'lnstitut :(( Je pense et\nj'espère que E. Delacroix réussira cette fois. » (25 décembre 1859.) Et, trois ans\nplus tard .(13 décembre 1859), à propos de la candidature de Liszt comme\nmembre correspondant : (( De Lacroix (sic) et quelques autres sont passablement\nindignés. ))\nA côté de ces boutades, auprès de calembours qu'il qualifie d'infâmes, en\nquoi il n'a pas tort, il y a des pages d une amertume incroyable, surtout à la fin,\noù les douleurs physiques le terrassaient, et oû il est inopinément frappé de\ncoups tels que la mort de son fils unique. Lisez ceci :\n(( Paris est pour moi un cimetière, ses pavés sont pour moi des pierres tumu-\nlaires. Je ne vis que dans le passé. Partout je trouve des souvenirs d'amis ou\nd'ennemis qui ne sont plus. Là j'ai rencontré Balzac pour la dernière fois; ici je\nme suis promené avec Paganini ; ailleurs, j'ai conduit la duchesse d'Abrantès,\nune bonne femme absurde; voilà la maison qu'habitait Mme de Girardin, une\nfemme d'esprit qui me tenait pour un imbécile ; voici le trottoir oû j'ai causé\navec Adolphe Nourrit, la veille de son départ pour Naples ; cette maison désolée\nest celle de la pauvre Rachel ; etc., etc. ; ils sont tous morts ! Que de morts!\nPourquoi ne sommes-nous pas encore morts? » (22 janvier 1859.)\n(( Ma promenade favorite, surtout quand il pleut, quand le ciel pleure à flots,\nest le cimetière Montmartre, voisin de ma demeure. J'y vais souvent, j'y ai beau-\ncoup de relations. J'y ai même dernièrement découvert une tombe que je ne\nsavais avoir été ni ouverte ni fermée. On était morte depuis six mois et on\nn'avait pas voulu ou pu me faire savoir que l'on mourait... » (30 août 1864).\n(( Vous avez la bonté de me demander ce que je fais, pense et lis. Je ne fais\nrien que supporter mes incessantes douleurs et mon insondable ennui. Je me\ndemande nuit et jour si je mourrai avec de grandes douleurs, ou avec peu de\ndouleurs ; car quant à mourir sans douleur, je ne suis pas assez fou pour l'espé-\nrer. Certaines créatures vivantes s'éteignent doucement, il est vrai, mais elles\nsont si rares que l'être qu'elles appellent le Bon Dieu semble leur avoir accordé\ncette grâce exceptionnelle pour faire mieux voir à toutes les autres son injustice\net son atrocité. » (13 juillet 1866.)\nCe résumé et ces extraits montrent combien profonde fut la tristesse des der-\nnières années de la vie de Berlioz, tout à fait démoralisées. Le ton rappelle celui\ndes derniers chapitres des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, avec moins\nd'acuité peut être, puisque chez Rousseau le mal réel était aggravé par le\ndélire, mais éveillant en nous plus de compassion, car nous savons bien que\ntoutes les plaintes de Berlioz étaient fondées. Ses lettres à la princesse\nWittgenstein nous auront permis de mieux connaître ses peines et de pénétrer\nplus au fond de sa pensée. 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Il est aussi éloigné du caractère railleur, bouffonnant, blaguant (assez sot-\ntement parfois) de Rossini que de la souplesse couleuvrine de celui de Meyer-\nbeer. ))\nDu 30 juin 1865 :\n(( Oui, j'ai vu la répétition générale de Y Africaine, mais je n'y suis pas retourné.\nJ'ai lu la partition. Ce ne sont pas des ficelles qu'on y trouve, mais bien des\ncâbles, et des câbles tissus de paille et de chiffons. J'ai le bonheur de n'être pas\nobligé d'en parler. ))\nDu 3 août précédent :\n(( C'est tout au plus si la comédie Meyerbeer et le rôle qu'y joue ce gros abcès\nde Rossini peuvent me faire rire. ))\n(( On va donner la Magicienne d'Halévy ; il est tout triste... Royer (directeur\nde l'Opéra) n'est pas gai... on parle beaucoup d'une scène de cet opéra, la scène\ndes échecs .. » (20 février 1858.)\n(( On parle du prince Poniatowski pour remplacer Royer. Le prince annonce\nhautement, trop hautement, son intention de monter les Troyens s'il arrive à\nl'Opéra. Mais le prince a lui-même un ouvrage en répétitions, et l'auteur des/\nTroyens aura dans peu un feuilleton à faire sur l'œuvre du prince... et voilà... »\n(2 décembre 1859.)\n(( Depuis que la petite Société d'élèves du Conservatoire s'est formée sous la\ndirection comique de Pasdeloup... )) (18 mars 1857.)\n(( Soutenons le Carvalho et le Théâtre lyrique... mais pour donner à ce direc-\n\n(1) Suite. Voir la Revue de février 1903."}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "184", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.24", "debut_caractere": 36, "fin_caractere_exclue": 3377, "texte": "teur l'idée d'être ce que nous voudrions qu'il fût. Au fond il ne l'est pas... »\n(24 mars 1857.)\nPonsard, a Voltairien provincial », vient encore « aboyer à la gloire de Shakes-\npeare !... Nigaud ! concombre mûr ! »\nSur Eugène Delacroix, qui a toujours manifesté une grande aversion pour\nl'art de Berlioz, et que celui-ci avait, paraît-il, précédé à l'lnstitut :(( Je pense et\nj'espère que E. Delacroix réussira cette fois. » (25 décembre 1859.) Et, trois ans\nplus tard .(13 décembre 1859), à propos de la candidature de Liszt comme\nmembre correspondant : (( De Lacroix (sic) et quelques autres sont passablement\nindignés. ))\nA côté de ces boutades, auprès de calembours qu'il qualifie d'infâmes, en\nquoi il n'a pas tort, il y a des pages d une amertume incroyable, surtout à la fin,\noù les douleurs physiques le terrassaient, et oû il est inopinément frappé de\ncoups tels que la mort de son fils unique. Lisez ceci :\n(( Paris est pour moi un cimetière, ses pavés sont pour moi des pierres tumu-\nlaires. Je ne vis que dans le passé. Partout je trouve des souvenirs d'amis ou\nd'ennemis qui ne sont plus. Là j'ai rencontré Balzac pour la dernière fois; ici je\nme suis promené avec Paganini ; ailleurs, j'ai conduit la duchesse d'Abrantès,\nune bonne femme absurde; voilà la maison qu'habitait Mme de Girardin, une\nfemme d'esprit qui me tenait pour un imbécile ; voici le trottoir oû j'ai causé\navec Adolphe Nourrit, la veille de son départ pour Naples ; cette maison désolée\nest celle de la pauvre Rachel ; etc., etc. ; ils sont tous morts ! Que de morts!\nPourquoi ne sommes-nous pas encore morts? » (22 janvier 1859.)\n(( Ma promenade favorite, surtout quand il pleut, quand le ciel pleure à flots,\nest le cimetière Montmartre, voisin de ma demeure. J'y vais souvent, j'y ai beau-\ncoup de relations. J'y ai même dernièrement découvert une tombe que je ne\nsavais avoir été ni ouverte ni fermée. On était morte depuis six mois et on\nn'avait pas voulu ou pu me faire savoir que l'on mourait... » (30 août 1864).\n(( Vous avez la bonté de me demander ce que je fais, pense et lis. Je ne fais\nrien que supporter mes incessantes douleurs et mon insondable ennui. Je me\ndemande nuit et jour si je mourrai avec de grandes douleurs, ou avec peu de\ndouleurs ; car quant à mourir sans douleur, je ne suis pas assez fou pour l'espé-\nrer. Certaines créatures vivantes s'éteignent doucement, il est vrai, mais elles\nsont si rares que l'être qu'elles appellent le Bon Dieu semble leur avoir accordé\ncette grâce exceptionnelle pour faire mieux voir à toutes les autres son injustice\net son atrocité. » (13 juillet 1866.)\nCe résumé et ces extraits montrent combien profonde fut la tristesse des der-\nnières années de la vie de Berlioz, tout à fait démoralisées. Le ton rappelle celui\ndes derniers chapitres des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, avec moins\nd'acuité peut être, puisque chez Rousseau le mal réel était aggravé par le\ndélire, mais éveillant en nous plus de compassion, car nous savons bien que\ntoutes les plaintes de Berlioz étaient fondées. 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L'orchestre, conduit par M Ratez, directeur de\nla succursale du Conservatoire, a exécuté la 9e Symphonie, avec chœurs, de\nBeethoven.\n\nMARSEILLE. —Le 29 mars dernier, M. Maréchal, inspecteur de l'enseignement\nmusical, a assisté au concert donné par l'Association artistique des Concerts clas-\nsiques de Marseille.\n\nINSPECTION MUSICALE EN 1903.\n\nLes succursales du Conservatoire national,\nles écoles de musique et les maîtrises sont ainsi réparties pour l'inspection musi-\ncale de cette année :\nM G F ' i Douai Valenciennes Roubaix Lille Bo-\nu( logne-sur-mer— St-Omer— Amiens Abbeville.\nA, 1 Caen Rennes - Le Mans Nantes\nM. MARÉCHAL : ™\nl lours.\nTr __ ( Nancy Dijon Moulins maîtrises de Rennes\nM. VÉRONGE DE LA NUX : , T\n1 et de Langres.\nT ( Lyon Chambéry Digne Aix Nîmes\nM. LENEPVEU : [ Montpellier _ Cette.\n-, T / Perpignan Toulouse Bayonne— Angoulême\nM. 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Campocasso et Mercier"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "186", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.26", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3184, "texte": "(précédé lui-même d'une Ode religieuse, de M. Roger Charbonnel). Nous avons\npu y admirer le beau talent de Ml,e Zielinska sur la harpe chromatique, cet ins-\ntrument si riche et si expressif, et la belle voix de M. Ch. Morel.\nA signaler, dans la LIBRE CRITIQUE du I(R mars (Bruxelles), un intéressant\narticle de M. G. de Lécluze sur Une erreur dans renseignement technique : l'au-\nteur recommande, en se fondant sur les études d'Helmholtz, de changer de\nvoyelle en même temps que de note ou de registre, chaque voyelle ayant son\nregistre propre. A l'appui de cette thèse est invoqué l'exemple des oiseaux et\ncelui de l'âne; on pourrait y joindre celui des Anciens.\nPOUR L'ENSEIGNEMENT DU SOLFÈGE. (( Les cours se font au tableau les\nélèves battant la mesure et épelant les notes. —L'usage des habituelles leçons\nde solfège est prohibé. Le professeur choisit pour leçon une mélodie ancienne,\nparfois un morceau moderne simple et grave...\n(( Le cours se termine par l'étude d'un chant populaire : les paroles d'abord,\nrécitées en mesure ; la musique ensuite, solfiée ; puis les élèves se lèvent, cessen\nde battre la mesure et chantent avec les paroles. »\n(Extrait du programme de /'Œuvre de Mimi-Pinson.)\n- Signalons une curieuse tentative, qui atteste les progrès de l'esprit musical\nen France. Un concert symphonique vient d'être donné à Saint-Germain-en-\nLaye. Voici quelle était la composition du petit orchestre :\nUn ouvrier graveur, un décorateur, un tailleur, un peintre en bâtiments, des\nemployés de commerce, des employés au télégraphe, au Mont-de-Piété, etc. Le\nchef d'orchestre était un externe des hôpitaux, M. Léon Gattegno. Au pro-\ngramme, une symphonie de Mozart, une ouverture de Beethoven, diverses\nœuvres classiques, qui furent fort bien données.\nCe petit fait a beaucoup de portée ; il montre combien la musique a gagné de\nterrain, depuis dix ans, dans le peuple et la petite bourgeoisie de notre pays.\nNous souhaitons bon succès aux efforts si méritoires de M. Gattegno, et nous\nespérons que son exemple sera suivi dans d'autres villes. Il faut faire rentrer la\nmusique dans le peuple, dont elle s'est totalement séparée en PGance, depuis\nplusieurs siècles, pour leur détriment à tous deux.\nPar décret du 8 avril, de M. le Président de la République, contresigné\npar M. le Ministre des finances et M. le Ministre de l'instruction publique et\ndes beaux-arts, une classe de harpe chromatique est instituée au Conservatoire\nnational de musique et de déclamation pour une période de cinq années sco-\nlaires à partir du ier octobre 1903.\n\nR. R.\n\nLA MUSIQUE EN ALLEMAGNE EN 1902. La maison Breitkopf-Hârtel publie\nun mince volume (1) dont la lecture est des plus instructives : il renferme la liste\nde toutes les pièces représentées en Allemagne de septembre 1901 à septembre\n1902, avec le nombre des représentations.On peut remarquer tout d'abord que la\npart de Wagner est bien moins considérable qu'on ne serait porté à le croire.Les\nRienzi ont eu 33 représentations, Tristan 59,1 e Crépuscule 78, Siegfried 89, l'Or\ndu Rhin 105, la Walkyrie 162, les Maîtres 138, le Vaisseau fantôme 194. Ce sont là\n\n(ï) Deutsçher Buhnen Leipzig, Breitkopf et Hartel, 1902,"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "187", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.27", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1355, "texte": "des chiffres déjà respectables, mais qui n'ont rien d'extraordinaire : la Belle Hélène\na été jouée 75 fois, les Contes dé Hoffmann 96, les Huguenots 120, Paillasse 174, et\nla Martha de Flotow 190 fois ! Tannhauser et Lohengrin tiennent la tête, le pre-\nmier avec 268,1 e second avec 297 représentations; mais ce dernier chiffre est at-\nteint également par notre Carmen : tressaillez d'aise, mânes de Nietzsche! La\ngaieté « africaine )) de notre Bizet (1) réchauffe l'Allemagne. Enfin le grand\n(( record )) est détenu par la Chauve-Souris (Fledermaus), opéra comique de\nJ. Strauss, dont les 361 représentations défient toute concurrence. Le Faust\nde Gounod (212), Mignon (220), et le Trouvère (238) occupent encore un rang des\nplus honorables. Fidelio a été joué 154 fois, ce qui est tout à l'honneur de l'Alle-\nmagne. Il faut ajouter cependant que ce succès ne peut se comparer à celui\nde l'insipide Etudiant pauvre (Bettlerstudent) de Millôcker (184). Pour rester sur\nune bonne impression, citons encore les 243 représentations du Freischutz de\nWeber, et concluons en disant que le goût du public n'est pas plus affiné en\nAllemagne qu'en France; tant s'en faut. Seulement les théâtres de musique sont\nplus nombreux : il résulte de là qu'on fait plus de musique de l'autre côté du\nRhin, beaucoup plus de mauvaise, un peu plus de bonne aussi."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c018", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c018", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "185", "page_fin": "185", "image_debut": 25, "image_fin": 25, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.9.1", "titre_corps": "TROCADÉRO. —M. Guilmant, professeur au Conservatoire national de musique,", "titre_sommaire": "TROCADÉRO. —M. 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TONCIÈRES : - J R> J\nJ ( maîtrise de Rodez.\nAu CONSERVATOIRE DE NANCY était exécutée, le dimanche 29 mars, la\nPctssion selon saint Jean, de J.-S. Bach, sous la direction de M. J. Guy Ropartz\net avec le concours de Mlls E. Blanc et Flament, MM. L. Lafitte et P. Daraux.\nRappelons, à ce sujet, que c'est à Nancy qu'eut lieu, le 16 mars 1902, la pre-\nmière exécution en France de cette œuvre adoptée depuis par la Société des\nconcerts du Conservatoire de Paris.\nNous aurons bientôt le plaisir de lire Pelléas et Mélisande dans la partition\nd'orchestre, qui va paraître, par souscription, chez Fromont, 40, rue d'Anjou.\nOn peut dès aujourd'hui souscrire des exemplaires, au prix de 125 fr.\nA la Bodinière, un Concert spirituel précédait, dans les représentations de\nla semaine sainte, l'agréable Jésus à Béthanie, de MM. Campocasso et Mercier"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "186", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.26", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2570, "texte": "(précédé lui-même d'une Ode religieuse, de M. Roger Charbonnel). Nous avons\npu y admirer le beau talent de Ml,e Zielinska sur la harpe chromatique, cet ins-\ntrument si riche et si expressif, et la belle voix de M. Ch. Morel.\nA signaler, dans la LIBRE CRITIQUE du I(R mars (Bruxelles), un intéressant\narticle de M. G. de Lécluze sur Une erreur dans renseignement technique : l'au-\nteur recommande, en se fondant sur les études d'Helmholtz, de changer de\nvoyelle en même temps que de note ou de registre, chaque voyelle ayant son\nregistre propre. A l'appui de cette thèse est invoqué l'exemple des oiseaux et\ncelui de l'âne; on pourrait y joindre celui des Anciens.\nPOUR L'ENSEIGNEMENT DU SOLFÈGE. (( Les cours se font au tableau les\nélèves battant la mesure et épelant les notes. —L'usage des habituelles leçons\nde solfège est prohibé. Le professeur choisit pour leçon une mélodie ancienne,\nparfois un morceau moderne simple et grave...\n(( Le cours se termine par l'étude d'un chant populaire : les paroles d'abord,\nrécitées en mesure ; la musique ensuite, solfiée ; puis les élèves se lèvent, cessen\nde battre la mesure et chantent avec les paroles. »\n(Extrait du programme de /'Œuvre de Mimi-Pinson.)\n- Signalons une curieuse tentative, qui atteste les progrès de l'esprit musical\nen France. Un concert symphonique vient d'être donné à Saint-Germain-en-\nLaye. Voici quelle était la composition du petit orchestre :\nUn ouvrier graveur, un décorateur, un tailleur, un peintre en bâtiments, des\nemployés de commerce, des employés au télégraphe, au Mont-de-Piété, etc. Le\nchef d'orchestre était un externe des hôpitaux, M. Léon Gattegno. Au pro-\ngramme, une symphonie de Mozart, une ouverture de Beethoven, diverses\nœuvres classiques, qui furent fort bien données.\nCe petit fait a beaucoup de portée ; il montre combien la musique a gagné de\nterrain, depuis dix ans, dans le peuple et la petite bourgeoisie de notre pays.\nNous souhaitons bon succès aux efforts si méritoires de M. Gattegno, et nous\nespérons que son exemple sera suivi dans d'autres villes. Il faut faire rentrer la\nmusique dans le peuple, dont elle s'est totalement séparée en PGance, depuis\nplusieurs siècles, pour leur détriment à tous deux.\nPar décret du 8 avril, de M. le Président de la République, contresigné\npar M. le Ministre des finances et M. le Ministre de l'instruction publique et\ndes beaux-arts, une classe de harpe chromatique est instituée au Conservatoire\nnational de musique et de déclamation pour une période de cinq années sco-\nlaires à partir du ier octobre 1903.\n\nR. R."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c023", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c023", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "186", "page_fin": "187", "image_debut": 26, "image_fin": 27, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.9.6", "titre_corps": "LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE EN 1902. La maison Breitkopf-Hârtel publie", "titre_sommaire": "LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE EN 1902. La maison Breitkopf-Hârtel publie", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 26, "page_imprimee": "186", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.26", "debut_caractere": 2572, "fin_caractere_exclue": 3184, "texte": "LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE EN 1902. La maison Breitkopf-Hârtel publie\nun mince volume (1) dont la lecture est des plus instructives : il renferme la liste\nde toutes les pièces représentées en Allemagne de septembre 1901 à septembre\n1902, avec le nombre des représentations.On peut remarquer tout d'abord que la\npart de Wagner est bien moins considérable qu'on ne serait porté à le croire.Les\nRienzi ont eu 33 représentations, Tristan 59,1 e Crépuscule 78, Siegfried 89, l'Or\ndu Rhin 105, la Walkyrie 162, les Maîtres 138, le Vaisseau fantôme 194. 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Le Faust\nde Gounod (212), Mignon (220), et le Trouvère (238) occupent encore un rang des\nplus honorables. Fidelio a été joué 154 fois, ce qui est tout à l'honneur de l'Alle-\nmagne. Il faut ajouter cependant que ce succès ne peut se comparer à celui\nde l'insipide Etudiant pauvre (Bettlerstudent) de Millôcker (184). Pour rester sur\nune bonne impression, citons encore les 243 représentations du Freischutz de\nWeber, et concluons en disant que le goût du public n'est pas plus affiné en\nAllemagne qu'en France; tant s'en faut. 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M. Richard Strauss a dirige deux de\nses poèmes symphoniques : Ans Italien et Heldenleben, et un fragment de son\nopéra : Feuersnot. Ans Italien est une œuvre de jeunesse, qui remonte à 1885.\nQuand on connaît déjà les derniers grands ouvrages de Strauss et qu'on les\naime, comme je fais, on peut trouver de l'intérêt même dans ses compositions\nplus faibles d'autrefois : il est toujours curieux de voir les débuts d'une grande\npersonnalité artistique. Mais le public parisien, qui ignore à peu près complète-\nment Strauss, ne s'occupe que de l'œuvre qu'on lui fait entendre ; il la juge en\nelle-même, et il a peu goûté celle-ci. Ans Italien est d'un sentiment certainement\nsincère et juvénile, mais il est écrit dans une langue encore conventionnelle et\nmendelssohnienne, avec quelques trouvailles originales. Le premier morceau,\nqui peint la campagne romaine, vue de la villa d'Esté, est une évocation assez\njuste et noble du grand calme et des vastes horizons. Le second morceau, qui\nest le plus faible des quatre, représente les ruines de Rome, sur un rythme de\nscherzo : il semble que l'auteur ait voulu affirmer, en présence de cette ville\nmorte, sa jeunesse et sa joie. La troisième partie : Sorrente, a de beaux paysages\ndescriptifs. La quatrième : Naples, bâtie sur la chanson connue : (( Funiculi,\nfunicula ! )) a de la vie, et on y pressent la future maîtrise d'orchestration de\nStrauss ; mais elle ne fait pas oublier le merveilleux Carnaval romain, de Berlioz,\net on peut même lui reprocher de n'avoir pas tiré tout le parti possible du thème\nvulgaire, mais plein de verve, qu'elle avait adopté.\nQuant à Heldenleben ( Vie dhn héros), je l'ai plusieurs fois décrit ; c'est pour\nmoi le monstre le plus prodigieux de la musique moderne : tout y est mêlé, le\ngénie et la vulgarité, la fureur des passions héroïques et la mièvrerie de notre\ntemps, un art barbare et délicat, le mauvais goût italien et l'auguste simplicité\n\n(I) NIETZSCHE. Le cas Wagner ( 1888),"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "188", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.28", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3293, "texte": "de Beethoven. Au total, la plus puissante création symphonique, à mon sens,\ndepuis Wagner. Je ne cache pas qu'avec tous ses défauts, qui sont énormes, et\ndont le moindre est un manque de goût presque total, je regarde Richard Strauss\ncomme le premier musicien de notre temps, parce qu'il en est le plus vivant.\n\nROMAIN ROLLAND.\n\nL. L.\n5 avril. Le dernier concert de l'abonnement nous a fait entendre la vigou-\nreuse ouverture de Gwendoline, de Chabrier, Antar, de Rimsky-Korsakov, la\nSymphonie en ut de Mozart, et les Impressions d'ltalie, de Charpentier. Je suis un\nimpie sans doute, mais après 1 émouvante histoire du Bellérophon asiatique,\ndont la mélancolie reparaît toujours parmi les délices de la vengeance, du pou-\nvoir et de l'amour même, pour expirer si doucement dans un dernier regret,\naprès ces cuivres vibrants, ce tendre cor anglais, ces graves altos, après ces enla-\ncements de rythmes et ces luttes de mélodies contraires, je n'ai pu goûter, dans\nl'œuvre paisible de Mozart, 1' « élévation )) et le (( cachet de grandiose et solen-\nnelle majesté » que prônait le programme. Je quitte le concert en me maudis-\nsant de n'être plus en état de grâce. M. Chevillard m'eût évité d'aussi cruelles\nangoisses de conscience, s'il eût commencé par la Symphonie de Mozart, comme\nl'y invitaient à la fois la chronologie et la logique.\n10 avril. Jour du vendredi saint : concert supplémentaire. Au programme :\nl'Or du Rhin, pour nous montrer sans doute la vanité des distinctions qu'on est\naccoutumé de faire entre la musique profane et la musique religieuse, entre le\nThéâtre et le Concert, entre Jésus-Christ et Wotan. Ou peut-être M. Chevillard\nest-il simplement d'avis que la musique n'a jamais aucune signification, et que\ntoute combinaison de notes agréable ou solide peut à volonté venir draper tous les\nsentiments et toutes les paroles ? Sans soulever d'aussi graves problèmes,\nregrettons seulement que le dernier concert de la saison ne nous ait offert qu'une\nœuvre aussi fatiguée et vieillie. Quand donc M. Chevillard changera-t-il un peu\nson répertoire ?\n\nCONCERTS COLONNE.\nR. R.\n5 avril. Après la Symphonie de Ces. Franck,\nMme Brema aeu les honneurs du programme. L'idéale Kundry de Bayreuth\na chanté, avec un style excellent, des mélodies de Schubert, plus une romance de\nM. Webber, son accompagnateur. Le public a apprécié diversement cet acte de\ngratitude. La Nuit de Noël, de Pierné, est bien adroite, trop adroite!\n10 avril. Les Béatitudes composent fort heureusement le programme de ce\nconcert de vendredi saint et retrouvent, avec leur intelligente exécution, leur\ngrand succès du ier et du 8 mars.\n19 avril. Pour le dernier concert de la saison, M. Grieg est venu diriger\nquelques-unes de ses œuvres, toujours les mêmes: Peer Gynt, quelques roman-\nces chantées avec charme par Mme Gulbranson, le Concerto pour piano, où\nM. Pugno fut justement acclamé : une poignée d'oeuvres d'un parfum délicat et\npersonnel, mais tièdes et frêles : quelques gouttes de musique. Mme Gulbran-\nson a magnifiquement chanté la scène finale du Crépuscule des Dieux ; je ne connais\npas aujourd'hui de plus grande artiste wagnérienne.\n\nSCHOLA CANTORUM.\n\n— Le 2i avril, concert moderne, consacré à M Cl.\nDebussy, avec le concours de l'auteur, de Mlle Lucienne Bréval, de M. Ricardo"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "189", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.29", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3482, "texte": "Vines et du quatuor Parent. Nous avons retrouvé ainsi le Quatuor à cordes, si\nprofond, si ému, et si rarement exécuté, et les Nocturnes (réduits à 2 pianos),\noubliés cette année par M. Chevillard. Mlle Bréval frissonne et frémit tour à\ntour dans les Chansons de Bilitis, M. Vines triomphe dans les pièces Pour le\nmpiano. dont le titre modeste ne dit pas la délicate poésie.\n\nC. C.\n\nSOCIÉTÉ D'INSTRUMENTS ANCIENS.\nS.\n— La Société nouvelle des instruments an-\nciens est très intéressante par sa fonction même, qui est de nous rendre des\nœuvres de jadis dans toute leur vérité, d'offrir à notre oreille des sensations\nartistiques curieuses, surtout pour les amateurs qui se plaisent à revivre un\npassé lointain. Elle a, en outre, l'avantage d'enrichir le répertoire de la musique\nde chambre de jolies œuvres ignorées ou peu connues. Ainsi elle a fait entendre,\nle 26 mars dernier, un quatuor de Krommer, d'une naïveté amusante, dans le\nstyle de Mozart, où le basson a le rôle principal et exécute comiquement des\ntraits que l'on confie ordinairement au violon. M. Flament s'y est montré un\nexécutant de premier ordre pour qui les difficultés n'existent pas, jouant juste,\navec un beau son, et chantant avec charme. —Une sonate de Borghi, pour\nviole d'amour et contrebasse, qui est une merveille de facture, un vrai bijou\nciselé, et une sonate de Haendel pour viole de gambe et clavecin ont permis\nà MM. Casadessus, Nanny et Desmonts de se faire justement applaudir.\nM. Nanny est étourdissant d'agilité, il passe de l'aigu au grave et du grave\nà l'aigu avec une aisance suprême; les sons harmoniques les plus élevés sortent\npurs de son gros instrument ; enfin, la viole et la contrebasse s'unissent et se\ncomplètent admirablement. Dans la sonate de Haendel, le clavecin m'a paru\nécraser un peu le chant large et pathétique de la viole. Plusieurs petits sextuors,\ndont deux menuets de Rameau et une musette de Campra, ont été moins agréables\nparla collaboration d'une vielle aigre et criarde. Au bout de quelques minutes,\non n'entend plus qu'elle, elle domine tout; c'est un organe trop rustique, dont je\nne pense pas qu'on puisse regretter la disparition, dans nos concerts.\n— Au programme de la Société des instruments à vent, un beau quatuor avec\npiano, de forme classique, d'André Caplet, jeune musicien d'avenir, dont le\nscherzo est particulièrement remarquable : une sonate admirable de Bach,\npour flûte et piano, exécutée en perfection par M. Gaubert ; une suite pour\nflûte, cor, clarinette, hautbois et bassons de M. Vincent d'Indy, très intéres-\nsante par la couleur et les rythmes, mais qui rappelle par endroits Siegfried-\nIdyll et le Vaisseau fantôme ; enfin, une sinfonietta de Raff, pour dix instru-\nments, dont la longueur n'est malheureusement pas compensée par la distinction\ndes idées.\n\nM. RAOUL PUGNO.\nC.\nA la salle Pleyel, et devant un public enthousiaste, le\nmardi de la semaine de Pâques, M. Raoul Pugno a évoqué le souvenir des gran-\ndes soirées de Rubinstein en occupant à lui seul tout le programme et en jouant,\npar cœur, quinze compositions, dont douze de Chopin. Quelques jours aupara-\nvant, il avait accompli d'analogues prouesses. 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Grieg est venu diriger\nquelques-unes de ses œuvres, toujours les mêmes: Peer Gynt, quelques roman-\nces chantées avec charme par Mme Gulbranson, le Concerto pour piano, où\nM. Pugno fut justement acclamé : une poignée d'oeuvres d'un parfum délicat et\npersonnel, mais tièdes et frêles : quelques gouttes de musique. Mme Gulbran-\nson a magnifiquement chanté la scène finale du Crépuscule des Dieux ; je ne connais\npas aujourd'hui de plus grande artiste wagnérienne."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c028", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c028", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "188", "page_fin": "189", "image_debut": 28, "image_fin": 29, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.10.4", "titre_corps": "SCHOLA CANTORUM.", "titre_sommaire": "SCHOLA CANTORUM.", "signature_source": "C. C", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 28, "page_imprimee": "188", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.28", "debut_caractere": 3149, "fin_caractere_exclue": 3293, "texte": "SCHOLA CANTORUM.\n\n— Le 2i avril, concert moderne, consacré à M Cl.\nDebussy, avec le concours de l'auteur, de Mlle Lucienne Bréval, de M. Ricardo"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "189", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.29", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 394, "texte": "Vines et du quatuor Parent. Nous avons retrouvé ainsi le Quatuor à cordes, si\nprofond, si ému, et si rarement exécuté, et les Nocturnes (réduits à 2 pianos),\noubliés cette année par M. Chevillard. Mlle Bréval frissonne et frémit tour à\ntour dans les Chansons de Bilitis, M. Vines triomphe dans les pièces Pour le\nmpiano. dont le titre modeste ne dit pas la délicate poésie.\n\nC. 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Elle a, en outre, l'avantage d'enrichir le répertoire de la musique\nde chambre de jolies œuvres ignorées ou peu connues. Ainsi elle a fait entendre,\nle 26 mars dernier, un quatuor de Krommer, d'une naïveté amusante, dans le\nstyle de Mozart, où le basson a le rôle principal et exécute comiquement des\ntraits que l'on confie ordinairement au violon. M. Flament s'y est montré un\nexécutant de premier ordre pour qui les difficultés n'existent pas, jouant juste,\navec un beau son, et chantant avec charme. —Une sonate de Borghi, pour\nviole d'amour et contrebasse, qui est une merveille de facture, un vrai bijou\nciselé, et une sonate de Haendel pour viole de gambe et clavecin ont permis\nà MM. Casadessus, Nanny et Desmonts de se faire justement applaudir.\nM. Nanny est étourdissant d'agilité, il passe de l'aigu au grave et du grave\nà l'aigu avec une aisance suprême; les sons harmoniques les plus élevés sortent\npurs de son gros instrument ; enfin, la viole et la contrebasse s'unissent et se\ncomplètent admirablement. Dans la sonate de Haendel, le clavecin m'a paru\nécraser un peu le chant large et pathétique de la viole. Plusieurs petits sextuors,\ndont deux menuets de Rameau et une musette de Campra, ont été moins agréables\nparla collaboration d'une vielle aigre et criarde. Au bout de quelques minutes,\non n'entend plus qu'elle, elle domine tout; c'est un organe trop rustique, dont je\nne pense pas qu'on puisse regretter la disparition, dans nos concerts.\n— Au programme de la Société des instruments à vent, un beau quatuor avec\npiano, de forme classique, d'André Caplet, jeune musicien d'avenir, dont le\nscherzo est particulièrement remarquable : une sonate admirable de Bach,\npour flûte et piano, exécutée en perfection par M. Gaubert ; une suite pour\nflûte, cor, clarinette, hautbois et bassons de M. Vincent d'Indy, très intéres-\nsante par la couleur et les rythmes, mais qui rappelle par endroits Siegfried-\nIdyll et le Vaisseau fantôme ; enfin, une sinfonietta de Raff, pour dix instru-\nments, dont la longueur n'est malheureusement pas compensée par la distinction\ndes idées."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c030", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c030", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "189", "page_fin": "189", "image_debut": 29, "image_fin": 29, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.10.6", "titre_corps": "M. RAOUL PUGNO.", "titre_sommaire": "M. RAOUL PUGNO.", "signature_source": "C", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 29, "page_imprimee": "189", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.29", "debut_caractere": 2814, "fin_caractere_exclue": 3482, "texte": "M. RAOUL PUGNO.\nC.\nA la salle Pleyel, et devant un public enthousiaste, le\nmardi de la semaine de Pâques, M. Raoul Pugno a évoqué le souvenir des gran-\ndes soirées de Rubinstein en occupant à lui seul tout le programme et en jouant,\npar cœur, quinze compositions, dont douze de Chopin. Quelques jours aupara-\nvant, il avait accompli d'analogues prouesses. La virtuosité de M Pugno est\naussi grande que possible; je suis cependant obligé de faire quelques réserves\ndevant la rapidité vraiment excessive et peu justifiée de certains mouvements,\nqui transforme trop souvent l'exécution en une course à l'abîme où l'auditeur\nébloui, ahuri, n'a plus le sentiment du rythme."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c031", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c031", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "190", "page_fin": "192", "image_debut": 30, "image_fin": 32, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.11", "titre_corps": "CLAUDIO MONTEVERDI L'INCORONAZIONE DI POPPEA (LE COURONNEMENT DE POPPÉE). Représenté en automne 1642, au théâtre S. Giovanni et Paolo de Venise (I).", "titre_sommaire": "CLAUDIO MONTEVERDI L'INCORONAZIONE DI POPPEA (LE COURONNEMENT DE POPPÉE). Représenté en automne 1642, au théâtre S. Giovanni et Paolo de Venise (I).", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 30, "page_imprimee": "190", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.30", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 863, "texte": "CLAUDIO MONTEVERDI\nL'INCORONAZIONE DI POPPEA (LE COURONNEMENT DE POPPÉE).\nReprésenté en automne 1642, au théâtre S. Giovanni et Paolo de Venise (I).\n\nI. Air du Page (Acte II. Scène V.)\n(1) D'après une partition manuscrite de la Bibliothèque S. Marco à Venise (fonds Contarini,\nlegs 1H43, classe IV» cod CDXXXIX). Le titre inscrit sur la couverture est : Il Nerone. —• Le\npoème était de Francesco Busenello. — L Incoronaziont di Poppea est la dernière œuvre de\nMonteverdi à Venise.\n(2) (( Je sens un je ne sais quoi, qui me tourmente et qui me charme. Dis-moi quelle chose c'est,\ndamoiselle amoureuse Je te ferais... je te dirais .. mais je ne sais ce que je voudrais. Le cœur\nme bat. Quand tu parles, je me sens stupide. A ton sein blanc comme lait, vont toutes mes\npensées et tous mes désirs. Je te ferais... je te dirais... mais je ne sais ce que je voudrais. »"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "192", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.32", "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 31, "texte": "II. 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Elle te recommande aussi d'être tran-\nquille et de penser à toi. Peut-être recevras-tu de nos nouvelles de Breslau,\nposte restante à Dresde.\n(1) De ce qui précède il résulte que les Wodzinski, ou tout au moins Mme Wodzinska étaient\nà Carlsbad, car il est impossible d'admettre que les parents de Chopin aient effectué leur voyage\nde Carlsbad à Varsovie par Dresde. En comparant le sujet de la lettre précédente avec la lettre\nde Chopin, écrite en Angleterre, on peut supposer que, de Carlsbad, Chopin se dirigea vers\nTetschen avec ses parents, où ils reçurent pendant quelques jours l'hospitalité du comte de Thun ;\naprès quoi les parents partirent pour Varsovie en passant par Breslau, tandis que Chopin se ren-\ndait à Dresde.\n\nLETTRE XIII"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "195", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.35", "debut_caractere": 2114, "fin_caractere_exclue": 2124, "texte": "LETTRE XIV"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": "198", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.38", "debut_caractere": 683, "fin_caractere_exclue": 692, "texte": "LETTRE XV"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": "202", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.42", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 39, "texte": "LETTRE XVI"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": "206", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.46", "debut_caractere": 1664, "fin_caractere_exclue": 1675, "texte": "LETTRE XVII"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c038", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c038", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "193", "page_fin": "193", "image_debut": 33, "image_fin": 33, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.1", "titre_corps": "(Suite)", "titre_sommaire": "(Suite)", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 33, "page_imprimee": "193", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.33", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 885, "texte": "(Suite)\n1 a mère te charge de demander pardon à Mme la comtesse de ce qu'elle n'a\npas pu prendre congé et la remercier (1 ). 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Le petit voyage que nous avons fait nous était nécessaire; tes\nsœurs et leurs maris regrettent beaucoup de n'avoir pu être de la partie pour\npartager la joie et les agréments qu'elle nous a procurés après une si longue\nabsence. Chacun, ici, admire l'attention que tu as eue de nous causer une agréa-\nble surprise en venant nous joindre à Carlsbad, lieu que nous n'oublierons ja-\nmais, car en prononçant ce nom, combien de souvenirs agréables ! Nous sommes\nbien aises que tu aies repris tes occupations, que tu te sois procuré le moyen\nd'avoir une chambre plus chaude ; car, malgré l'envie de travailler, on y est peu\ndispos quand le froid engourdit les doigts. J'approuve beaucoup ta résolution\nde rester chez toi plus que les années précédentes, mais je ne suis pas d'avis que\ntu te retires entièrement. Les soirées, quand elles ne sont pas trop longues, sont\npour toi un vrai délassement, nécessaire pour vivifier ton talent, de donner\nmême de nouvelles idées. Je n'approuve pas moins l'intention que tu as d'épar-\ngner quelque chose et de mieux choisir ceux à qui tu peux donner quelques se-\ncours. J'ai été peiné en apprenant comment on t'a payé de ton bon cœur ; en\nvoyant l'original, je ne m'y serais guère attendu, il faut qu'il ait lu J.-J. Rousseau\npour y avoir puisé des leçons d'ingratitude. Mais enfin le bien est toujours fait,\ntu as mis du pain entre les mains d'un homme, c'est une consolation. Il venait\nassez souvent nous voir, mais depuis près de trois semaines nous ne le voyons\nplus ; peut-être que quelqu'un de ses semblables lui a marqué que tu es informé\nde son indigne conduite. C'est toujours une leçon. Tu me parles d'Antos\n[Wodzinsky ; puisse le séjour de Paris ne pas lui être nuisible ! je crains qu'il\nne sache pas modérer sa dépense, ainsi ne lui laisse pas entrevoir que tu peux\nlui prêter quelque argent, ce ne serai t pas une marque d'amitié, il faut qu'il pense\nà vivre avec économie ; les sources les plus abondantes tarissent. A ce que je vois\npar tes lettres, le séjour de Dresde t'a été agréable, puisque tu te proposes d'y\naller l'année prochaine ; mais il faudrait faire en sorte que ce voyage n'absorbât"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "194", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.34", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 1706, "texte": "pas le fruit de ton travail, péniblement amassé pendant 1 hiver. Une tournée\nmusicale pourrait, je crois, couvrir les frais de route, d'autant plus que comme\nen Allemagne on s'occupe de tes ouvrages, chacun serait curieux de tentendre.\nNous reviendrons à ce projet dans la suite. Tu as très bien fait d'introduire\nLipinski partout où tu as pu. M Teichmann (i) est parti d'ici pour Paris, il a\nquitté ses leçons. C'est un grand sacrifice dans cette saison, qui est vraiment une\nmoisson pour lui, et cela par amour pour son art. Je lui ai donné quelques\nmots qu il a dû te remettre, car je présume qu'il t'aura déjà vu quand tu rece-\nvras cette lettre. Comme sa partie est tout autre que la tienne, il est à présumer\nqu'il ne t'incommodera pas ; je doute même que tu aies besoin de l'introduire\nquelque part, son talent lui ouvrira le chemin, sans cela je ne t'aurais pas écrit,\ncar je ne veux pas te faire d'embarras, ni te faire perdre un temps que tu as déjà\ndestiné à d'autres choses. Tu ne chantes pas, ainsi il n'apprendra rien de toi,\nquoiqu il ait le don de chanter tout ce qu'il entend, à ce qu'on dit, car je ne le\nconnais pas assez pour t'en assurer. Nous passons comme à l'ordinaire nos fêtes\net dimanches réunis chez nous, tu n'es pas oublié et nous sommes bien aises que,\nselon ce que me marque Jos, ton voyage t'ait fait du bien en ce qui concerne ta\nsanté, car pour ta poche elle en a souffert ; n'importe : tu peux y remédier, si\ntu veux, car tu le peux. Ta mère et moi nous t'embrassons bien tendrement.\nCH.\n(i ) Antoine Teichmann, ténor, compositeur et violoncelliste ;il tut depuis 1839 professeur de\nchant à l'Etablissement d'éducation des filles à Varsovie."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c041", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c041", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "194", "page_fin": "194", "image_debut": 34, "image_fin": 34, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.2.2", "titre_corps": "[Lettre d'Isabelle].", "titre_sommaire": "[Lettre d'Isabelle].", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 34, "page_imprimee": "194", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.34", "debut_caractere": 1708, "fin_caractere_exclue": 2460, "texte": "[Lettre d'Isabelle].\nMON CHER FRÉDÉRIC,\nDix heures du soir vont sonner ; c'est dimanche, et je t'écris un peu avant de\nm'en aller. Nous sommes bien portants, nous t'aimons toujours et je suis recon-\nnaissante pour Jeannot. Pour ce qui est des chaînes, nous ne nous sommes pas\ncompris. Je n'en veux pas une de Carlsbad, mais bien une comme celles que tu\nas envoyées à mon mari, ce dont il t'est aussi bien reconnaissant ; un de ses collè-\ngues en veut absolument une pareille. Embrasse-moi. Mon mari est aujourd'hui\nà la noce de son ami, il ne sait donc pas que je t'écris. Porte-toi bien, et aime-\nnous comme nous t'aimons. Quand l'occasion s'en présentera, tu recevras notre\nouvrage terminé ; je regrette que cela ne puisse être aujourd'hui.\nISABELLE."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c042", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c042", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "194", "page_fin": "195", "image_debut": 34, "image_fin": 35, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.2.3", "titre_corps": "[La suite est de Louise].", "titre_sommaire": "[La suite est de Louise].", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 34, "page_imprimee": "194", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.34", "debut_caractere": 2462, "fin_caractere_exclue": 2970, "texte": "[La suite est de Louise].\nSi c'était un ouvrage comme le tien, mon bien-aimé, cela en vaudrait la peine,\ncar les éloges en résonneraient aux oreilles ; mais pour le nôtre nous attendons\nque quelqu'un lance sa critique. Peu importe, pourvu qu'on puisse en profiter ;\nnous voudrions que ce fût écrit avec profit, car cela a été l'unique but de notre\ntravail. Tu ne le liras pas, nous le savons bien, mais si seulement tu le prends en\nmain, tu le comprendras mieux que nous quand nous essayons de déchiffrer une"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "195", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.35", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 2112, "texte": "de tes compositions que nous ne connaissons pas encore. Et pourtant comme c'est\nagréable de regarder ces notes qui renferment une des âmes les plus chères à\ntes parents. A vrai dire, ce n'est pas seulement pour ta famille, mais il y a encore\nd'autres personnes que nous qui t'aiment, je vais t'en donner la preuve avec le\nfrère de Brykczynski ; ce n'est pas une dame, et pourtant il est tellement en-\nchanté de ta personne qu'il a fait magnifiquement relier en un seul cahier toutes\ntes compositions parues jusqu'à présent; sur la première page se trouve ton\nportrait, et en regard, sur une feuille, le sonnet d'Ulrych qui te fut dédié.\nBrykczynski nous a fait beaucoup prier par une de ses connaissances en pension\nchez nos parents, de lui accorder un autographe quelconque de toi, qu'il veut\njoindre dans le cahier, comme souvenir. Quoique nous sachions que nous ne\ndevions rien faire de tel à ton insu, parce que tu n'aimes pas cela, cependant\nnous avons énormément d'obligations à ce bon coeur, et j'ai décidé moi-même de\nlui donner un de tes morceaux, mais quelque chose de bon ; mon choix est tombé\nsur une chanson, le Petit Cheval, que je copie pour moi, afin de ne pas me\npriver, ainsi que les miens, de ce cher souvenir. Si tu pouvais, en ce moment,\nme répondre que cela ne te fâche pas, comme ce serait beau ! mais je crains que\ntune t irrites un jour contre ce coeur qui t'aime plus que sa vie et qui sait t'ap-\nprécier. Quand j'ai dit à Mme Linde que peut-être l'année prochaine tu viendrais\nà Dresde, elle m'a répondu : (( Oui, si certaines personnes y sont. Oh ! Marie\nWodzinska a attrapé son cœur, mais vous, Madame, et moi, qui l'avons connu ))\npuis suit la répétition de tout ce qu'elle nous raconte, chaque fois que nous la\nvoyons, du concert et de Chodkiewicz : <( Mon Dieu ! il mangeait des épinards\nquand je l'ai fait appeler ; mes pauvres chevaux attendaient, et il ne venait pas\nc'est qu'aussi Mm« W[odzinska] l'accaparait comme elle pouvait, elle le faisait\nasseoir toujours entre elle et Marie; cette jeune personne, qui est extrêmement\nbien, le gênait »"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c043", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c043", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "195", "page_fin": "198", "image_debut": 35, "image_fin": 38, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.3", "titre_corps": "LETTRE XIV", "titre_sommaire": "LETTRE XIV", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 35, "page_imprimee": "195", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.35", "debut_caractere": 2114, "fin_caractere_exclue": 2124, "texte": "LETTRE XIV"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c044", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c044", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "195", "page_fin": "197", "image_debut": 35, "image_fin": 37, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.3.1", "titre_corps": "[Du père.]", "titre_sommaire": "[Du père.]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 35, "page_imprimee": "195", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.35", "debut_caractere": 2126, "fin_caractere_exclue": 3116, "texte": "[Du père.]\nVarsovie, ce 9 janvier 1836.\nMON CHER ENFANT, MON BON AMI,\nJamais lettre n'a été plus désirée, attendue avec plus d'impatience que\ncelle que nous venons de recevoir ! En voici la raison : depuis plus de\ntrois semaines le bruit courait ici que tu étais dangereusement malade ; cha-\ncun nous demandait si nous avions de tes nouvelles, sans que nous sachions ce\nque cela voulait dire. Enfin cette fatale nouvelle nous fut par hasard connue\navant les fêtes, tu peux te figurer notre situation, notre inquiétude mortelle.\nMrae Zavadzka, qui avait reçu des lettres de Paris très récemment, chercha à\nnous rassurer en nous citant encore une autre lettre où on disait que tu avais\ndonné une soirée musicale pour M. Lipinski, que Mm 3 Mickiewicz s'y était\ntrouvée; et la bonne M®e Fontana vint nous dire que son fils lui avait écrit en\ndate du 12 décembre, en parlant beaucoup de toi. Tout cela pouvait à peine\nnous tranquilliser, lorsque lundi dernier ton véritable ami, le bon Zielinski"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "196", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.36", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 4114, "texte": "(Jan), ayant lu dans le Journal des Débats en date du 24 que tu devais improviser\ndans une soirée, rue de la Chaussée-d'Antin, n° 3, accourut chez ledrzeïewicz\npour leur en faire part. Un heureux hasard voulut que je m'y trouvasse ;\nnous courûmes aussitôt chez Louise et je lus cet article de mes propres yeux.\nIl n'en fallait pas davantage pour rassurer bien des personnes, mais le cœur des\ntiens doutai t encore... et malheureusement le terme où ta lettre nous vient ordinai-\nrement commençait à passer ; nos inquiétudes n'en devenaient que plus acca-\nblantes. Enfin nous voilà revenus de nos craintes, tu te portes bien, tout est\noublié. C'est dommage que dans ta lettre précédente tu ne nous aies pas parlé de\nta maladie, nous aurions attribué tous ces bruits à une autre date. Quel bonheur\nque la Providence t'ait fait rencontrer ces deux anges tutélaires qui t'ont prodigué\ntant de soins et qui s'informent, àce que tu dis,si souvent de ta santé. Je sais que\ntu n'aimes pas à écrire ; cependant, mon cher enfant, un mot de ta main leur\nserait, je crois, bien agréable. Je vois par ta lettre que tu es très occupé, tant\npar tes leçons que par la composition, mais je vois à regret que tu prends peu de\nrepos ; ces longues soirées, quoique indispensables, à ce que tu nous dis, ne peu-\nvent que t'être nuisibles et surtout dans une saison où l'on peut se refroidir faci-\nlement. Je sais que ces grandes réunions te font faire de nouvelles connaissances\ntrès estimables, mais la santé? Ace que je remarque, Dresde t'est devenu un\nendroit très intéressant, qui semble t'y attirer. A ton âge on n'est pas toujours\nmaître de soi, on peut éprouver des impressions qui ne s'effacent pas facilement.\nMais qui peut t'empêcher le printemps prochain de faire une petite tournée und\nriechen was du nicht gerochen hast (1) ? Il faut seulement économiser autant\nque possible, car je pourrais bien t'envoyer un compagnon de voyage à Berlin\nou à Dresde, mais ce serait à tes frais. J'ai fait part de ce projet à ta tendre mère\net pendant les vacances Barcin[ski], sa femme et moi nous irions la chercher.\nQue penses-tu de cela ? G est toujours un beau château en Espagne, diras-tu.\nN'importe, nous le bâtissons. Je crois que s'il est possible de le réaliser, tu ne\npourras être plus soigné qu'en ayant ta mère avec toi. Cette séparation momen-\ntanée me deviendra supportable en en considérant le motif. Mais il faut de la\nsanté et des fonds, et tu dois penser à l'une et aux autres, c'est le seul moyen de\nrevoir Dresde et ce qu'il peut avoir d'intéressant pour toi, si tu n'en effaces pas\nl'impression. M. Wodzinski a été ici avant les fêtes, il est venu nous voir, mais ses\nfils n'étaient pas avec lui (2). A son empressement à demander de tes nouvelles,\nnous avons vu plus tard qu'il était informé du bruit qui courait, et sous prétexte\nd'attendre le courrier pourvoir si tune parlerais pas d'Antos, il a différé de deux\njours son départ. Je suis bien aise d'apprendre que tu es content d'Antos, que\ntu le trouves bien ; son insouciance et sa distraction que je lui ai connues me fai-\nsaient peur, j'ai du plaisir à être rassuré là-dessus. Comme tu vois, mon\n\n(1) Et respirer des parfums nouveaux pour toi.\n(2) Pour bien comprendre ce qui précède, il ne faut pas oublier que cette lettre fut écrite à l'é-\npoque qui sépare le séjour de Chopin à Dresde, en 1835, et sa rencontre avec les Wodzinski\nen 1836, c'est à-dire au moment où Chopin était très occupé de Marie Wodzinska et pensait sé-\nrieusement à son mariage. On voit que le père de Chopin était favorablement disposé pour les\nprojets de Frédéric, et qu'il désirait que sa mère, dont il parle comme d'un « compagnon de\nvoyage», se rendît avec Frédéric à Dresde pour s'entendre définitivement avec la famille de Marie.\nIl en fut pourtant autrement. Chopin alla seul à Marienbad, pendant l'été de 1836 ; il y rencontra\nles Wodzinski, avec lesquels il se rendit à Dresde. Le lecteur apprendra les détails de la liaison\ndu grand artiste avec Marie par la lecture du chapitre renfermant la correspondance de la famille\nWodzinski avec Chopin."}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": "197", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.37", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 1395, "texte": "cher enfant, ce qu un retard de près de 15 jours nous a coûté, si tu ne peux pas\nécrire à cause du manque de temps, charges-en Jos, et mets seulement quelques\nmots ; plus tes lettres sont longues, plus elles nous font de plaisir, mais nous\nserons néanmoins contents du peu que tu écriras. Mme Linde ne cesse de parler\nde toi avec le plus grand enthousiasme, elle est fort de tes amies. Elle t'a écrit\npar M. Durand ; si tu as reçu sa lettre, tâche de lui faire un mot de réponse, soit\nà part, soit dans notre lettre. Il n'y a pas de peine qu'elle ne se soit donnée pour\ncalmer nos inquiétudes. D après ce que tu nous dis de la manière de voir et\nd entendre de Teich[mann], il est à présumer qu il doit être le premier, ainsi il\npourrait bien lui prendre lantaisie de rester parmi vous plus longtemps qu'il\neût été proposé. Vous y gagneriez sans doute, mais nous y perdrions. Que fait\nWolfek(i) ? Ne trouve-t-il rien à apprendre ? Kalkfbrenner] n'en fera-t-il pas un\nélève de 1 ancienne école ? Il est fâcheux que Lipin[ski] n'ait pas ce qu'il faut\npour plaire et qu'il ne réussisse pas. Les goûts sont différents.\n[En post-scriptum :J Je finis, mon cher enfant, en t'embrassant de tout mon\ncœur; notre santé, Dieu merci, est assez bonne. Ta tendre mère, qui te presse\ncontre son cœur, rit de mon projet mais toi qu'en penses-tu? Encore une fois\nje t'embrasse.\nCH."}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": "197", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.37", "debut_caractere": 3245, "fin_caractere_exclue": 3361, "texte": "1) Edouard Wolff, pianiste et compositeur, né à Varsovie en 1816. 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Si vous saviez combien nous avons souffert pendant plus de\n15 jours, si vos occupations vous laissent un moment de libre et si Frédéric n'en\na pas le temps, mettez la main à la plume, écrivez-nous et forcez-le de mettre\nquelques mots dans votre lettre, ce sera assez pour nous tranquilliser. Après les\ntranses que nous avons éprouvées, tout retard nous inquiéterait, surtout dans\ncette saison où il est si facile de se refroidir. Je vous ai toute l'obligation possi-\nble de l'avoir forcé à une chaussure plus propre à cette saison que celle qu'il\navait coutume de porter. Je voudrais bien aussi que vous puissiez gagner sur lui\nde faire moins de longues soirées; se coucher à deux heures est bon pour des\nautomates, non pour ceux dont l'esprit travaille et qui pensent. Je conçois que\nFrédéric a des relations qu'il ne peut ni ne doit négliger, mais qu'il les cultive\nplus rarement. Je suis bien aise qu'il se soit procuré une cheminée qui lui donne\nun logement plus chaud, car il est bien désagréable de travailler avec des doigts\nengourdis. Vous verrez par la lettre à Frédéric que nous faisons des projets pour\nl'été prochain ; c'est toujours un rêve agréable, s'il ne se réalise pas. Mais vous\nsentez pourtant bien qu'il n'y a rien d'impossible avec de l'argent et de la santé,\nor il faut qu'il pense à l'un et à l'autre. Le séjour de Carlsbad a été si agréable,\n- pourquoi les suites s'en sont-elles fait sentir si désagréablement à Heidelberg?\nFrédéric a besoin de voyager plus commodément, passer plusieurs nuits de\nsuite ne lui vaut rien ; il vaut mieux, si dans la suite il entreprend un voyage,qu'il"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": "198", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.38", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 681, "texte": "soit plus longtemps en chemin et qu'il se donne plus de commodités, eu égard\nà sa santé, qui, sans être mauvaise, est cependant délicate : le moral l'emporte\nsur le physique, ainsi ce dernier doit être secondé par des soins. Dussiez-vous\nvous quereller, insistez sur ce que vous croirez nécessaire, et Frédéric a trop de\nraison pour ne pas se convaincre que vous n'aurez pas tort. Ce que vous me\ndites des nouveaux débarqués me surprend et je les plains d'avoir fait un si\ngrand voyage pour ne trouver rien de supérieur à ce qu'ils ont déjà vu. Je vous\nembrasse de tout mon cœur.\nCH.\nJe vous envoie critique pour critique, Frédéric connaît les auteurs."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c046", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c046", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "198", "page_fin": "201", "image_debut": 38, "image_fin": 41, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.4", "titre_corps": "LETTRE XV", "titre_sommaire": "LETTRE XV", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 38, "page_imprimee": "198", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.38", "debut_caractere": 683, "fin_caractere_exclue": 692, "texte": "LETTRE XV"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c047", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c047", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "198", "page_fin": "199", "image_debut": 38, "image_fin": 39, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.4.1", "titre_corps": "[Du père.]", "titre_sommaire": "[Du père.]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 38, "page_imprimee": "198", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.38", "debut_caractere": 694, "fin_caractere_exclue": 2532, "texte": "[Du père.]\nMonsieur, Monsieur Frédéric Chopin,\nà Paris,\nChaussée d'Antin, n° 5,\nVarsovie, le 9 mai 1836.\n(Estampilles « Varsovie, 9, 5 » ; « Berlin, 12, 5 » et [Paris] « 19 mai 1836 ».)\n[Les vers suivants sont en polonais dans l'original.]\nTu imprimes, c'est vrai, mais là n'est pas l'affaire.\nNous restons trop longtemps sans nouvelles de toi.\nAs-tu bonne santé ? Dis-le vite à ta mère ;\nTous nous sommes inquiets, mais l'impatient c'est moi.\nRomps enfin ton silence, écris-nous prestement,\nAlors chacun saura ce que fait notre enfant.\nEn effet, mon cher enfant, voilà la septième semaine qui court et la lettre ne\nvient pas. Jamais depuis ton départ tu ne nous as fait attendre si longtemps, et\nmalgré que je me figure que tu es très occupé, je ne puis m'empêcher d'être in-\nquiet. On m'a dit, il est vrai, qu'on avait reçu ici des nouvelles, qu'il y avait eu\nchez toi un bénit aux fêtes de Pâques, mais il y a déjà plus d'un mois que ces\nfêtes sont passées, et point de lettre. Je suis loin de t'accuser de négligence, mais\nje n'en souffre que plus, car ces longues soirées, ce travail de la journée ne peu-\nvent fortifier la santé, et le tempérament le plus robuste peut s'en ressentir.\nAinsi mets-toi un moment à notre place ; avec l'attachemeni que tu as toujours\neu pour nous, tu concevras aisément ce qui se passe en nous. On m'a dit que\nM. Steinkeller (1) doit arriver, je l'attends avec impatience, persuadé qu'il t'aura\nvu avant son départ et qu'il nous donnera des nouvelles assez récentes, car je sais\n\n(i) Pierre-Antoine Steinkeller fut un des plus grands industriels de Pologne dans la première\nmoitié du xixe siècle. On lui doit, entre autres services importants, le projet et l'exécution du\nchemin de fer Varsovie-Vienne, les canaux pour l'écoulement des eaux, ainsi que le premier ba-\nteau à vapeur lancé sur la Vistule."}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": "199", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.39", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 989, "texte": "par Teichmann que tu le voyais à Paris. Je n'ai pas grande chose à te dire sur\nnotre compte ; nous menons une vie très uniforme et le seul agrément, bien doux\npour nous, est detre réunis tous les dimanches, et tu peux bien croire que nous\nparlons de toi. La santé de ta mère et la mienne sont passables, et nous n'avons,\nDieu merci, aucune grande infirmité, cependant je m'aperçois de jour en jour\nque je suis moins capable de travailler, ma mémoire s'affaiblit sensiblement\nainsi que ma vue. Je rencontrai dernièrement Elsner, il donne maintenant des\nleçons. Javfourek] a peu de santé, la gravelle le tourmente, ce qui fait qu'il perd\ntoutes ses leçons,en outre sa femme est continuellement malade.Quand je regarde\nautour de moi, je suis encore content de notre sort, et comme le cœur conserve\nses sentiments, ta mère et moi nous t'embrassons bien tendrement.\nCH.\nMille choses de notre part à Jas ; les personnes qui lui tiennent de près se por-\ntent bien."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c048", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c048", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "199", "page_fin": "201", "image_debut": 39, "image_fin": 41, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.4.2", "titre_corps": "[Lettre de Louise.]", "titre_sommaire": "[Lettre de Louise.]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 39, "page_imprimee": "199", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.39", "debut_caractere": 991, "fin_caractere_exclue": 3389, "texte": "[Lettre de Louise.]\nCe 8 mai 1836.\nNotre cher petit père t'a tourné des vers qui t'attendriront, j'en suis sûre. Je\nsens très bien qu'il t'est difficile d'être ponctuel, cependant tu ne croirais pas,\nmon Fred chéri, quelle sensation nous éprouvons quand... tu sais quoi; je n'ose\nt'ennuyer en te répétant tant de fois dans nos lettres ce mot, à la lecture duquel\nsouvent, comme en ce moment, tu pourrais faire la grimace ou, dans un mouve-\nment de toute ta personne, pousser un : Ah ! qui serait plus impatient que senti-\nmental. Ce ne serait pas con fuoco, ni même con cuore, et quoique con anima je\npréfère un soupir, à nous adressé dans une autre signification ; mon long caque-\ntage t'ennuiera encore d'une autre manière. Mon chéri, dis-moi, que pourrait-il\nvenir de chez nous, sinon l'ennui et le vide ?\nSi tu pouvais rassembler, avec celle-ci, toutes les lettres que tu as reçues de\nnous, et en exprimer toute la substance, qu'y trouverais-tu, sinon que nous t'ai-\nmons plus que notre vie, que nous vivons de toi et que parfois nous t'ennuyons\ntrop avec cet attachement ? Nous serions bien aises cependant de ne te laisser\nqu'une agréable impression, mais nous ne changerons pas, à moins que ne s'ac-\ncomplisse un changement radical dans notre organisme, dans notre extérieur et\ndans toute notre vie. Mme Anatole Nakwaska se prépare à aller chez toi la se-\nmaine prochaine. Voilà encore notre envie excitée, et une envie sans espoir de\nréalisation, quoique nous soyons tous bien portants ; mais c'est le chemin de fer\nqui n'est pas prêt. En revanche, de même qu'aujourd'hui nous passons tous nos\ndimanches et jours de fête chez nos parents, de même aussi plus tard nous pas-\nserons un jour par mois chez M. Fritz. Je consentirais même à n'y passer qu'un\nseul jour de ma vie, à condition que celui-là arrive. On dit que l'espérance est le\nbonheur des imbéciles ; je me flatte d'être de ce nombre, mais je ne sais pour-\nquoi il me semble que je ne pourrai jamais t'embrasser autrement qu'à l'aide de\ncet insupportable papier. Si tu voyais, mon cher, ce que sont devenus ces enfants,\nCasimir et Félix [Wodzinski], quels gars ce sont déjà ! L'un se marie et l'autre\nva atteindre sa maturité. Il ressemble énormément à Qu'est-ce que je dis !\nJ'oublie que tu les as vus. Quel homme Antoine doit être devenu ! Mme Wod-\nzinska part aux eaux, ensuite elle reviendra ici. Brocki est mort ; Mme Frédéric"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": "200", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.40", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3450, "texte": "va très mal. Mme Linde est partie ces jours-ci, mais elle n'est pourtant pas encore\nhors de danger.\nVois ce que j'ai oublié de décrire dans ma dernière lettre, et pourtant Zielinski\nm'avait tant priée de te faire profiter de l'occasion qui se présentait d'envoyer par\nM. Steinkeller le malheureux archet qui rend si heureux ! Nota bene, ce ne sont\npas les paroles de Zielinski, mais les miennes ; je m'en explique pour que ton\ngrand adorateur ne soit pas soupçonné d'avoir pris en mauvaise part que tu n'aies\npas, jusqu'à présent, exaucé une prière qui, en partie, fait le bonheur de son\nexistence. Ce qui est différé n'est pas perdu, c'est vrai. Nous attendons Steinkeller\nd'un jour à l'autre, et l'archet peut-être avec lui ; ce sera pour ce pauvre Zie-\nlinski comme pour nous quand le facteur, dans un temps où nous attendons une\nlettre avec impatience, en apporte une adressée de Paris à un des pensionnaires,\nau lieu de l'être à papa, et lui dit : (( Ah ! pardon, Monsieur, ce n'est pas pour\nvous. )) Il me rappelait ton excellent laquais.\nLe père de Lucie, qui ces jours-ci est venu voir nos parents, a beaucoup parlé\nde toi avec eux ; il se rappelait le temps agréable qu'il avait passé avec toi.\nJe lui ai seulement alors annoncé le mariage d'Albrecht ; Lucie croyait que son\npère ne le connaissait pas ; cette nouvelle lui a fait plaisir, c'était pour lui\nune nouveauté, quoique ce fût déjà vieux. Les nouvelles (( Madame Bone est\nmorte (i) » abondent chez nous ; et quand nous apprenons quelque chose de toi,\nnous nous réjouissons comme dans (( Charles Minter à Varsovie ». Mleczko est\nvenu chez nous l'autre jour ; il te fait embrasser cordialement et te prie d'accepter\ncela d'aussi bon cœur que c'est envoyé ; il se disait dans tes bonnes grâces ;\n« Avant de faire la cour à Ola, disait-il, tout allait tant bien que mal entre nous,\nmais dès que je fus marié, il cessa de m'aimer et se fâcha contre moi parce qu'il\nvoulait Ola pour Titus. C'est justement pour cela que je l'aime toujours, et,\ncomme maintenant il est difficile de changer les choses, qu'il accepte un sincère\nbaiser d'ami, qu'il ne se fâche plus et nous aime tous les deux comme nous\nl'aimons. )) Ola, sa mère et tous les autres, nous ont priés de t'embrasser de\nleur part. Ola étudie la musique chez Schwarzbach, lequel, pénétré de tes com-\npositions, ne joue rien d'autre et commence à en nourrir ses élèves ; seulement il\ncommence par des choses plus cligestives, comme des mazourkas, des valses qui\npourtant... mais assez là-dessus, car Isabelle doit aussi t'écrire. Mme Diller a écrit\nà maman. Quelle excellente personne ! On voit qu'elle ne fait aucune mention\nde ta santé, et, sans reproches, on ne lui a pas encore répondu, ce dont tu\ntriomphes sans doute. Adieu, mon bien-aimé Fritz ; porte-toi bien, sois heureux\net aimé ; aime-nous aussi, écris-nous et crois bien qu'il n'y a pas de créatures\nplus attachées à toi que nous.\nL. I.\nP.-S. Mon mari t'embrasse et bébé te fait dire que Toto est sage. Note\nbien que pour le moment c'est aussi une nouvelle, car cela ne lui arrive pas sou-\nvent. Théophile Wiesiolowski vient d'entrer, il te fait aussi ses amitiés ; on ne\nvoit plus Zywny parce qu'il a l'érysipèle à la jambe. Il se soigne lui-même.\nNaturellement il ne dépense pas grand'chose pour ses médecins, pourtant il va\n\n(i) En Pologne, ces mois: (( Madame Bone est morte », signifient une nouvelle qui est dans\ntoutes les bouches."}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": "201", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.41", "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 297, "texte": "déjà mieux. Il est couché sur son canapé, les jambes étendues ; I'une d'elles est\nmalade, et il est content. Je suppose que dimanche prochain il sera là pour aug-\nmenter le nombre de nos partenaires au whist. Encore une fois adieu, je t'em-\nbrasse de toute mon âme."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c049", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c049", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "201", "page_fin": "201", "image_debut": 41, "image_fin": 41, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.4.3", "titre_corps": "[Lettre du père de Chopin.]", "titre_sommaire": "[Lettre du père de Chopin.]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 41, "page_imprimee": "201", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.41", "debut_caractere": 299, "fin_caractere_exclue": 2329, "texte": "[Lettre du père de Chopin.]\nIsabelle devait prendre la plume, mais quelqu'un est survenu, ainsi je me suis\nchargé de sa part et de celle de son mari de t'embrasser. A propos, tu ne saurais\ncroire combien de personnes me demandent ton opinion sur le concert de\nLip[inski] ; les feuilles de Lemberg en parlent avec extase ; je n'ai pas divulgué\nton opinion, mais s'il y a quelque chose de public, tu m'obligeras de m'en faire\npart. On nous parle aussi de Sigis[mond ?] et de sa vogue. Marque-nous aussi ce\nque tu comptes faire pendant la belle saison ; resteras-tu à Paris ? Quant à nous,\nil n'y a pas d'apparence que nous bougions de place, mais je n'oublierai pas\nCarlsbad. Beaucoup de personnes d'ici doivent y aller, entre autres Zawadzki ;\nmais elle, qui a été très malade pendant l'hiver à Obersaltzbrunn ? —Ton concerto\nest déjà ici. Ern. m'a clit qu'il l'avait, d'autres personnes s'en sont pourvues, tes\nsœurs sont du nombre. Now[akowski] se tourmente à le déchiffrer, il t'admire\ntoujours, et tous nos connaisseurs et amateurs désirent ardemment te revoir\net t'entendre. Mais cela ne donnerait pas de pain. Mme Nakwaska doit partir\ndans peu et veut bien se charger de prendre ta cassette que Heinrycht a joli-\nment renouvelée ; on la taxe 80 livres ici ; ce sera pour toi un souvenir bien agréa-\nble de ton enfance. Tâche de la garnir, les serrures en sont bonnes et les louis\nn'auront pas honte de s'y rassembler et de s'y établir ; fais en sorte qu'à son\narrivée elle ne soit pas déserte.\n[Les mots suivants sont ajoutés par Barcinski.]\nJe suis arrivé avant que la lettre fût cachetée, et j'écris à la place d'Isabelle,\nrestée à la maison parce qu'il fait froid ; ce matin il est tombé deux pouces de\nneige, mais nos cœurs sont toujours pour toi pleins de feu ; nous sommes peinés\nseulement que tu nous oublies. C'est vilain d'agir ainsi. L'attente est vexante ;\nranime-toi et corrige-toi, écris plus souvent et tu nous rendras tous heureux,\nnous qui t'aimons et t'adorons si sincèrement et si cordialement.\nTON ANTOINE."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c050", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c050", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "202", "page_fin": "206", "image_debut": 42, "image_fin": 46, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.5", "titre_corps": "LETTRE XVI", "titre_sommaire": "LETTRE XVI", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 42, "page_imprimee": "202", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.42", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 39, "texte": "LETTRE XVI"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c051", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c051", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "202", "page_fin": "202", "image_debut": 42, "image_fin": 42, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.5.1", "titre_corps": "[Du père.]", "titre_sommaire": "[Du père.]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 42, "page_imprimee": "202", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.42", "debut_caractere": 41, "fin_caractere_exclue": 2528, "texte": "[Du père.]\n[Le 9 janvier 184 r.]\nMON CHER FRÉDÉRIC,\nTa dernière lettre nous est parvenue la veille de Noël, jour où nous étions\nréunis en famille pour la colla[tion] d'usage ici, si tu t en souviens, et pour don-\nner la Gurazda [les étrennesj aux enfants de ta sœur. Quelle joie pour ces char-\nmants petits êtres en voyant tant de petites choses pour leur âge ! Tu aurais eu\nbien du plaisir à les voir passer d une chose à l'autre et toujours en sautillant.\nMais en voilà assez là-dessus ; je te dirai seulement que je n'étais pas tranquille,\ncar ne pouvant supposer que tu aies pu oublier le 6 décembre, je craignais que\nta santé ne t'eût empêché de prendre la plume. J'ai été, je l'avoue, agréablement\nrassuré par ta lettre et je t'en remercie. Mon cher enfant, je loue la bonne opi-\nnion du jeune homme en question à l'égard des deux personnes dont je t'ai parlé,\nle temps lui prouvera si j'ai eu raison ou non. Mais enfin, comme dit le docteur\nPangloss dans Candide, tout est pour le mieux ; avec un caractère aussi léger, je\ncrois que le jeune homme aurait pu avoir de grands désagréments... Tes sœurs\nt'en parleront plus au long et Mme Anat| oie Nakwaska] t'en fera les détails. Nous\nsommes bien aises qu'on te soigne, comme tu nous le marques, mais nous\nserions aussi curieux de savoir quelque chose de cette intimité. J'ai reçu hier\npar le courrier de Pétersbourg les lunettes et les verres que tu m'as envoyés, je\nm'en sers pour t'écrire et te remercier du service que tu m'as rendu. J'ai lu avec\nplaisir les souhaits du bon Antos, ainsi que ceux de l'estimable W- ; charge-toi\nde les en remercier de ma part. Ton ami Titus a été ici, il est un peu indisposé\net se propose d'aller à Greisenberg, à cause d'une douleur qu'il ressent et qui est\ncausée par un bouton qui gonfle peu à peu sur la poitrine, entre la peau et les os.\nQuant à nous, cela va bien doucement; depuis trois mois, à peine suis-je sorti\ntrois ou quatre fois ; heureusement que je n'ai point d'affaires qui puissent me\nforcer de quitter la chambre, et ta bonne mère, malgré les indispositions qui lui\nsurviennent de temps en temps, se soutient encore passablement. A te parler\nfranchement, il n'y a que notre cœur qui soit toujours le même, il conserve toute\nsa vigueur pour aimer nos enfants, parmi lesquels tu n'es pas oublié. Aussi nous\nt'embrassons bien tendrement.\nCH.\nZywny te fait des compliments, Skar[bek] est content, Elsner se porte bien, à\nce qu'on m'a dit, il compose toujours dans le genre sacré."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c052", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c052", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "202", "page_fin": "206", "image_debut": 42, "image_fin": 46, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.5.2", "titre_corps": "[Lettre de Louise.]", "titre_sommaire": "[Lettre de Louise.]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 42, "page_imprimee": "202", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.42", "debut_caractere": 2530, "fin_caractere_exclue": 2826, "texte": "[Lettre de Louise.]\n\nLe 9 janvier 1841.\nMON FRITZ CHÉRI,\nQue cette année nouvelle te soit plus heureuse que les plus agréables que tu\nas eues, et que, tous, nous la passions en bonne santé ; quant à celle qui suivra,\npuissions-nous, ainsi que j'en ai la promesse, illusoire jusqu'à présent, t'em-"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": "205", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.45", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 3430, "texte": "brasser en réalité. Je ne sais si Mme Anatofle Nakwaska] est à Paris; pauvre\nfemme! ses affaires ont tourné autrement qu'elle ne s'y attendait. Je ne sais si\nelle te rassurera par écrit ou de vive voix sur notre santé ; je suppose cependant\nque son arrivée devancera cette lettre, c'est même pour cela que nous n'avons pas\nimmédiatement répondu à la tienne, car tu pourras être un peu rassuré par elle.\nElle te porte là-bas le troisième ou plutôt le deuxième bambin, ton filleul, qui\nrésume en lui Henri et Louisette, car il ressemble à tous les deux. Tu aurais eu\naussi Louisette, mais comme elle a le nez enflé, ce qui la change beaucoup, la\nvanité de ses parents la réserve pour plus tard, quand tout sera rentré dans ses\nbornes naturelles. Notre santé à tous est assez bonne ; que Dieu nous fasse la\ngrâce qu'il en soit ainsi toute l'année. Le carnaval a commencé, mais quant à\nnous, c'est à peine si nous savons qu'il existe. Et toi, comment penses-tu le\npasser cette année ? Tranquillement, ou bien vas-tu fréquenter davantage? Je\nn'ai pu assez m'étonner que tu penses rester à la maison pendant l'exhibition\nde toutes les curiosités parisiennes ; j'en ai, en partie, compris la cause ; cepen-\ndant je ne croyais pas que tu pusses garder la maison.\nHier, toute la soirée, j'ai été de cœur et d'âme près de toi. Les Brzowski et les\nStronezynski (la fille de Bendkowski) sont venus avec leurs enfants ; ils ont\norné, à l'occasion des Trois-Rois, une szopa (1), puis une crèche, puis encore un\nChopin d'un autre genre. La petite Hedwig Brzowska nous a joué tes compo-\nsitions, ensuite ce fut à son tour à lui, quoiqu'il prétendît que deux personnes\nau monde savent seules jouer Chopin ; pourtant c'était agréable à entendre, quoi-\nque les nuances fussent bien faibles. J'aime ces gens, parce qu'ils t'apprécient, et,\npuisqu'ils savent apprécier, ils doivent avoir du cœur et de l'âme. Brzowski m'a\nloué une de tes mélodies, merveilleuse, fraîche, qu'il aimait à entendre, quelque\nchose comme ceci :\nNe pourrais-tu un jour me l'envoyer ? Fais-le quand l'envie t'en viendra et que\ntu y penseras. Il se passe au monde d'étranges choses, qui souvent arrachent à\nl'homme ses illusions, et comme je ne voudrais pas tout à fait m'en dépouiller,\nj'essaye de garder le plus grand bonheur dont on jouisse en ce monde. Je me suis\ncréé dans mon imagination ce monde nouveau, véritablement perfectionné, si\nélevé, si noble, si grand, si pur, que tout ce qui ne lui répond pas vous irrite\ndouloureusement, et quoiqu'on puisse excuser beaucoup de choses, cette excuse\ndécoule plutôt de l'indulgence que de la réalité. Donc le comte Joseph [Skarbek|\népouse Marie WodzinskaJ, Marie épouse Joseph, et le mariage aura sûrement\nlieu en mai ! Chacun s'étonne de ce mariage bien assorti ; que dit Antoine a\ncela ? Remercie-le bien pour son post-scriptum, et Méry aussi ; fais-leur mes\ncompliments à ces excellents amis.\nLe comte Joseph, dont tout le monde est content, possède près de 400 000 flr.\net des terres dans le voisinage de la demoiselle ; il est plus âgé qu'elle de quel-\n\n(1 j On appelle « szopka »ou a szopa » l'exhibition de marionnettes représentant la Nativité de\nNotre-Seigneur ; il est d'usage en Pologne de les montrer dans toutes les maisons à l'époque qui\nprécède et qui suit Noël. (L'accusatif du mot szopa se dit exactement comme le mot de Chopin;\nen polonais se prononce comme ch en français.)"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": "206", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.46", "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 1662, "texte": "ques années seulement ; toujours il désirait une femme qui pût le conduire et\nnon être conduite elle-même. En général, il gagne à ce choix inattendu autant\nque l'autre côté perd ; du moins voilà l'avis de tous ceux qui entendent parler de\ncela, ou qui le connaissent personnellement, ou par l'opinion publique. Que\nDieu leur donne le bonheur et oublie le reste ! Et Agnès Brocka déjà se marie ;\nheureusement que la grand'mère ne voit pas tout ce qui se passe. Te rappelles-\ntu Léopold Krzysztofowicz, le cousin de mon mari ? Il a épousé Catherine lerz-\nmanowska, la nièce d'Ostrowski, conseiller de la commission du Trésor. Son\noncle, Paul lerzmanowski, colonel ou général de Napoléon, qu'il a suivi à l'île\nd'Elbe, marié à une des dames de Joséphine, demeure, paraît-il, rue Lafîtte,\nn° 21, à Paris. Autrefois il aimait beaucoup sa nièce et voulait même l'avoir au-\nprès de lui, mais ses parents ne la lui ont pas donnée ; maintenant, au moment\nde se marier, elle lui a écrit en adressant sa lettre comme ci-dessus, et cette lettre\nlui a été retournée avec ce mot : refusé, Aie la bonté, mon cher, de t'informer s'il\nhabite encore cette rue, ce même numéro, ou ailleurs ; et fais-moi savoir s'il vit\nencore. Seulement n'oublie pas, mon cher, de t'en informer; il demeurait là de-\npuis des siècles. Grand'mère me crie : (( finis », parce que, en ce moment, elle\nvient d'entrer apportant le petit Frédéric, et je dois vite retourner à la maison. Je\nt'embrasse donc avec mon mari, et je baise chacun de tes petits doigts.\nFais nos compliments à chacun, et à Nak [waska], quand tu la verras.\nLes enfants baisent les mains de leur oncle."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c053", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c053", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "203", "page_fin": "203", "image_debut": 43, "image_fin": 43, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.5.2.1", "titre_corps": "LOUISE IEDRZEïEWICZ, NÉE CHOPIN, AVEC SON FILS HENRI (d'après un portrait à l'huile peint par Ziemecki).", "titre_sommaire": "LOUISE IEDRZEïEWICZ, NÉE CHOPIN, AVEC SON FILS HENRI (d'après un portrait à l'huile peint par Ziemecki).", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 43, "page_imprimee": "203", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.43", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 104, "texte": "LOUISE IEDRZEïEWICZ, NÉE CHOPIN, AVEC SON FILS HENRI\n(d'après un portrait à l'huile peint par Ziemecki)."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c055", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c055", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "206", "page_fin": "208", "image_debut": 46, "image_fin": 48, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.6", "titre_corps": "LETTRE XVII", "titre_sommaire": "LETTRE XVII", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 46, "page_imprimee": "206", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.46", "debut_caractere": 1664, "fin_caractere_exclue": 1675, "texte": "LETTRE XVII"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c056", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c056", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "206", "page_fin": "207", "image_debut": 46, "image_fin": 47, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.6.1", "titre_corps": "[Du père..]", "titre_sommaire": "[Du père..]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 46, "page_imprimee": "206", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.46", "debut_caractere": 1677, "fin_caractere_exclue": 3166, "texte": "[Du père..]\nVarsovie, ce 30 décembre 1841.\nJ'ai reçu, mon cher Frédéric, ta lettre du 4 précisément le jour de la huitaine\nde ma fête, ce qui m'a fait un sensible plaisir, et je te remercie de tes bons\nsouhaits, parce que je ne doute pas de leur sincérité, connaissant ton cœur.Puisse\nle ciel t'en récompenser, veiller sur toi, te rendre heureux et te conserver l'estime\ndes gens de bien ! Ce sont nos souhaits non seulement au renouvellement de\nl'année, mais en tout temps. — La veille et le jour de Noël nous nous sommes\ntrouvés réunis. Il fallait voir la joie des enfants à la vue des étrennes. Combien\ncela t'aurait amusé, si tu avais été avec nous ! Nous y avons bien pensé, car, crois-\nmoi, nous ne cessons de parler de toi, tu es toujours un objet de nos entretiens.\nTu nous marques, mon bon ami, que tu as été à la soirée, mais que tu n'étais pas\nde bonne humeur ; je t'avoue que cela nous a inquiétés, nous avons craint que\ntu ne fusses indisposé, bien que tu nous assures que tu te portes bien. Quant à\nnous, nos infirmités nous tourmentent, mais du moins elles n'augmentent pas\nconsidérablement, et le plaisir d'être souvent réunis charme notre vieillesse et\nchacune de tes lettres n'y contribue pas peu. Enfinmous rendons grâces au ciel\nde nous avoir donné de bons enfants. Ne te fâche pas si je te cause de l'embar-\nras et te fais perdre du temps en t'adressant quelques personnes ; mais le moyen\nde ne pas le faire et de s'y refuser quand on a tant de confiance en toi ? Cela"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": "207", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.47", "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 3272, "texte": "semblerait une mauvaise volonté de notre part, d'autant plus que ces personnes\nregardent tes conseils comme un moyen de se perfectionner dans quelque art qui\ndoit leur assurer une existence, ainsi ne t'en fâche pas. Je ne sais si Thalberg (1)\nest déjà à Paris, tu le verras sans doute ; je t'ai marqué, je crois,dans une de mes\nlettres qu'il nous a montré beaucoup d'égards pendant son séjour ici ; peut-être\nvaincras-tu ta répugnance ; je t'assure qu'il a parlé de toi très à ton avantage.\nUne chose dont je suis curieux, c'est de savoir si tu as vu Liszt depuis son\narticle et si vous êtes bien ensemble comme autrefois ; ce serait dommage qu'il y\neût quelque refroidissement dans votre amitié. A propos, en parlant de lui, on\nm'a demandé si je ne savais pas qu'on disait qu'il devait venir ici avec Mme Sand ;\ntout ce que j'ai pu répondre, c'est que tu n'en as pas parlé dans ta lettre. S'il\nvient ici, j'espère bien qu il viendra nous voir et je lui procurerai le plaisir de\njouer sur l'instrument qui a rendu si mélodieusement tes inspirations (cet heureux\ntemps est passé). Isabelle a grand soin de cet instrument et elle ne le changerait\npas pour rien au monde. Ton parrain (2) est venu nous voir, avec son épouse,\nle jour de ma fête ; je ne l'avais pas vu depuis plusieurs mois ; je ne sais d'où pro-\nvient ce refroidissement. Ils ont cependant demandé beaucoup après toi, mais\nnous avons peu parlé de son fils 3 ) ; tout ce qu'il en a dit, c'est qu'il ira à Dresde,\navec sa femme, pour rendre visite à l'oncle et qu on ne reviendra qu'en\nfévrier. Tu sais que la mère y est avec Antos ; selon toutes les apparences, toute\nla famille s'y rassemblera. J'ai rencontré dernièrement M. le médecin Kucz-\nkowski, il te fait bien des compliments. Le bon Elsner se porte toujours\nbien et te conserve les sentiments d'amitié que tu lui connais. Beaucoup de tes\nanciennes connaissances se rappellent à ton souvenir ; la litanie serait trop lon-\ngue, si je devais les nommer. Encore une chose : comment se fait-il que tu\nchanges de domestique ? tu étais si content de ton Louis? Dieu veuille qu'il soit\nbien remplacé, car il te faut un homme qui sache veiller à tout, et avec économie,\ncar je me fais un plaisir de croire que tu penses à garder une poire pour la soif.\nTu vois que je n'ai pas oublié mon refrain. Comment te trouves-tu dans ton nou-\nveau logement ? Quel hiver avez-vous ? Jusqu'ici nous n'avons pas de gelée,\nmais du mauvais temps ;je ne sors pas de la maison.— Je crois t'avoir pris assez\nde temps pour lire mon griffonnage, c'est pourquoi je cède la plume à l'une de\ntes soeurs, en t'assurant que ta bonne et tendre mère, ainsi que moi, nous t'em-\nbrassons bien tendrement. CH.\nBien des belles choses de notre part à M>3 Nakwfaskaj, à Méry, que je félicite\nd'être rétabli, et à Jas, ainsi qu'à Julien. En cas qu'on vienne, j'espère que tu\nprofiteras de l'occasion pour m'envoyer ce que tu m'as promis, je pourrai com-\nparer la ressemblance.\n(1) Sigismond Thalberg, né en 1812 à Genève, mort en 1871 à Naples, fut un des plus grands\npianistes contemporains de Chopin.\n(2) Le comte Skarbek.\n(3) Le comte Joseph Skarbek, fils du précédent, était dès 1831 le mari de Marie Wodzinska,\navec laquelle Chopin était fiancé en 1836-37."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-04-01-c057", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-04_01#c057", "volume": "bmtnabj_1903-04_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "207", "page_fin": "208", "image_debut": 47, "image_fin": 48, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.2.12.6.2", "titre_corps": "[Lettre de Louise.]", "titre_sommaire": "[Lettre de Louise.]", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 47, "page_imprimee": "207", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.47", "debut_caractere": 3274, "fin_caractere_exclue": 3491, "texte": "[Lettre de Louise.]\nCe 29 décembre 1841.\nMON BIEN-AIMÉ FRÉDÉRIC,\nTu t'es empressé d'envoyer tes souhaits pour la fête de papa et nous nous\nempressons de t'apporter les nôtres pour le nouvel an. Que Dieu t'accorde tout"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "208", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.48", "debut_caractere": 222, "fin_caractere_exclue": 4053, "texte": "ce que tu peux désirer et nous permette de te revoir ! Mme Etie[nne] Wie-\nsiolowska, ta marraine, m'a écrit uniquement pour que nous nous réunissions\ntous chez elle cette année. Imagine-toi qu'elle a vu un certain M. Smitkowski\nqui t'a connu, qui est revenu depuis peu, et lui a dit, paraît-il, qu'au printemps\nprochain tu voudrais te rencontrer avec nos parents ; donc elle s'empresse de\nnous écrire pour nous prier de ne pas l'oublier. Ce qui la confirme dans cette\nidée, c'est qu'il y a eu pour elle à la poste, juste à ce temps-là, une lettre de\nParis que son domestique, en l'apportant, a perdue. Elle est sûre que cette lettre\nest de toi, que tu vas arriver chez elle, et la bonne créature en est tout heureuse ;\nelle m'écrit pour me dire que si ce projet existe, il faut le mettre à exécution et\nvenir chez elle. Je t'assure qu'elle nous a sincèrement obligés ; je la laisse dans\ncette supposition que peut-être la lettre vient de toi, mais je ne le crois pas, tu es\ntrop paresseux pour cela et trop occupé. Il se trouve encore des gens de cœur\nqui se souviennent des preuves d'amitié données par nos parents, et les aiment\ntoujours, ainsi que nous ; mais il y en a aussi beaucoup qui ont oublié ce qu'on\na fait pour eux et ne se souviennent de vous que dans le besoin, et nous, nous\nsommes toujours les mêmes. Tu ne croirais pas toutes les fables qu'on a racon-\ntées sur nos soirées, et cela des personnes d'ici, comme toi. La belle-sœur de\nMme Mathieu est de retour. Ola et sa mère m'ont dit lui avoir entendu raconter\nque tu es en grande faveur chez la reine et à la cour (cette nouvelle vient de\nleur cousine, fraîchement arrivée), et que tu as reçu un service, tandis qu'à\nd'autres on a donné de l'argent ; mais à toi, on n'a pas osé, parce qu'on savait\nque tu ne l'accepterais pas ; seulement tu aies demandé, si on veut te faire plaisir,\nqu'on l'envoie à ton père. C'est à peine si je ne leur ai pas éclaté de rire au nez ;\npasse pour une fable, mais au moins qu'elle soit bonne et sensée. C'est heureux\nque dans l'opinion publique tu aies le loisir d'exprimer là-bas tes désirs, et certai-\nnement il en sera comme tu le veux. Notre MmeDekert a bien dit : (( Les sots ne se\nsèment pas, ils naissent )) ; seulement c'est honteux que des gens comme ceux-là\narrivent de chez vous. Nak[ waska , paraît-il, doit se mettre un vésicatoire sur le\nvisage ; en voilà un désespoir ! Méry a été miraculeusement guéri, est-ce vrai ?\nTout à lait guéri ! Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ! La nouvelle\nvient de Mme Lewocka. Dieu en soit loué ! Ecris-nous aussi si c'est vrai. Zywny\nest guéri, il a passé la Vigile avec nous, et pour la première fois il est sorti pour\nla fête de papa : excellent vieillard 1 —Tu n'as aucune idée quel festin pour les\nenfants que ces étrennes, et comme l'oncle et la tante gâtent ces bambins ! que\nde jouets, de cahiers, de livres ! Et grand'maman, et grand-papa ! Et ceci, et\ncela ! Les enfants sont à ce point heureux quelepetit Fritz, ce jour-là, s'est dressé\nsur ses pieds pour trottiner plus vite jusqu'à la table chargée de mille choses. Le\npetit Fritz t'a rappelé à notre souvenir, et en pensée nous étions tous ensemble,\net nous avons rompu avec toi l'oublie bénite (i) ; pour moi, je n'aspire qu'à une\nchose '• c est que, une lois dans ma vie, avant de mourir, cela arrive en réalité.\nJe t embrasse et je baise un million de fois chacun de tes petits doigts ; joue, écris,\nn omets pas tes leçons, aime-nous et que tout le monde t'aime. Adieu !\nMon mari t'embrasse cordialement. Les enfants te baisent les mains. Mes\ncompliments à toutes les connaissances, à commencer par Méry.\n(A suivre.)\n(i) Il est d usage en Pologne de rompre ensemble une oublie bénite, au moment où va com-\nmencer le repas du réveillon. C'est le symbole de l'union entre tous les membres de la famille."}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "161", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.1", "texte": "LA\nREVUE MUSICALE\nNo 4 (troisième année)\nAvril\n1903.\nR. M.\nI o\n\nAuber mélophobe.\n\nDans le fonds des manuscrits français, la Bibliothèque Nationale possède six\nvolumes de notices manuscrites, consacrées par leur auteur, le baron de Trémont,\naux personnages célèbres de son temps, depuis la première République jusqu'au\nsecond Empire, ordinairement accompagnées d'un autographe ; ces notices sont\nparfois très curieuses ( 1 ). La musique y joue un grand rôle. Dilettante passionné,\nle baron de Trémont a connu quantité de musiciens et particulièrement Auber.\nNombre des autographes qu'il a réunis sont des lettres adressées à Auber, et les\npages qu il a écrites sur lui font foi de la grande intimité qui régnait entre eux.\nLes admirateurs de la Muette et des Diamants de la Couronne aiment à se repré-\nsenter leur auteur qu'ils ont osé comparer à Voltaire comme un artiste d'une\nfacilité souriante, dont l'inspiration serait toute ruisselante d'allégresse. Erreur!\nAuber, nous dit le baron de Trémont, qui l'a fort bien connu, était la « paresse\nincarnée ». Il n avait aucun amour de la musique; il noircissait des portées\nparce qu il ne savait pas faire autre chose le jour où il se trouva ruiné. Voici ce\nque nous rapporte son ami:\n(( Il livre ses opéras à la représentation et les abandonne à leur sort. Il doit tout à la musique\net jamais homme n'y a attaché moins d'importance. Il est pénétré de l'idée que c'est un art\nfugitif dont les formes n'ont qu'une durée marquée et que la mode détruit. Aussi n'est-il\npoui lui qu un moyen d existence qu'il a employé comme le plus facile qu'il ait à sa disposition,\nbon amour-propre n'y entre pour rien et ne se porte que sur l'estime que donne la réputation\nun galant homme, inoffensif pour tous et délicat dans ses moindres procédés. Il me disait\nernierement: 1 amour-propre musical me manque, si je pouvais en avoir, j'aurais plus de\ntalent. » '**\nAprès le succès à'Emma, Auber dit au baron de Trémont: « Pour un contrat\nde mille écus de tente, j aurais un grand bonheur à jeter mon piano par la\nfenêtre. » Au moins cette indifférence sceptique n'excluait-elle pas chez lui tout\nesprit de justice: « Un homme comme Gluck, disait-il encore à M. de Trémont,\nvivait dans un tioisième étage, et j ai un salon doré et des chevaux anglais ! »\nMais lien ne vaut les documents personnels. Mieux encore que les témoi-\ngnages du baron de Trémont, les deux lettres suivantes d'Auber, à lui\nadressées, et dont il a joint les autographes à sa notice, nous montrent l'horreur\nde ce musicien pour son art, je veux dire pour son métier :\n(( Pu ne peux pas te faire idée, mon chef enfant, de la joie que m'a causé [sfc] ta lettre ! Enfin\nte voilà, nous voilà tranquilles sur ta santé ! Et c'est par une grande imprudence que tu as acquis\nla certitude que la poitrine n'était pas attaquée. Puisque cela a réussi, il ne faut pas te gronder\nmais tu as été bien hardi !\n\n(i) Par exemple, celle sur Beethoven que le baron de Trémont avait connu à Vienne en iBoo\nV. die Mus,k (Berlin, déc. 1902); celle sur Eugène Delacroix avec un dessin publié pour la pre-\nmiere fois dans la Revue de VArt cuicien et moderne (mars 1903)."}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "162", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.2", "texte": "AUBER AiÉLOPHOBE\n\n(( Tandis que tu respires 1 air pur de ton vieux château, moi j'étouffe de travail; et Dieu veuille\nque je ne me sois pas échiné pour des prunes! Ma pièce n'est pas encore lue: je ne sais si elle\nsera mise en répétition ce mois-ci, et malgré cela il faut que je me dépêche comme si l'on atten-\ndait après moi. Enfin mon sort va être bientôt décidé ! dans huit jours, je saurai à quoi m'en\ntenir. Je n'ai plus que trois morceaux à faire pour avoir fini. Te souviens-tu du temps où je met-\ntais un an à faire un concerto?\na Adieu, mon enfant, je t'écris au milieu d'un finale.\n« Je retourne à ma besogne. —Tu me donneras de tes nouvelles avant ton retour, n'est-ce pas?\na Ta malle est arrivée chez moi et n'a pas été ouverte.\n« Je t'embrasse,\n« AUBER. »\n« 3 septembre 1825. »\n« Paris, 18 août 1829.\n(( Je passe mon temps d'une manière bien monotone, mon cher enfant. Je travaille, ce qui a tou-\njours été une calamité pour moi. Je ne sors pas de Paris. Je m'ennuie, et tout cela pour ne pas\narriver à la fortune. J'aurais tort cependant de ne pas remercier un peu la Providence, mais quand\nelle se met en train d'être bon enfant, elle devrait se décider à faire les choses tout à fait bien.\n« J'ai eu encore l'envie cette année d'aller m'établir à Saint-Leu, mais je connais trop de monde\ndans le voisinage, et les prétextes pour perdre du temps sont un poison pour un paresseux\ncomme moi. J'espère que ta santé est bonne, puisque tu ne m'en parles pas. La mienne est tou-\njours à peu près de même. J'engraisse pourtant, mais c'est à l'insu de mon estomac qui est tou-\njours aussi mauvais coucheur que de coutume. J'aurais un grand plaisir à te revoir ! Voilà plus\nde la moitié de la saison passée. Avant trois mois nous nous embrasserons, j'espère.\n« Je t'ai confectionné une parti tion de plus pour ta bibliothèque, si cependant le public veut bien\nle permettre. Mes ouvrages se jouent beaucoup, cela me rapporte de l'argent, mais comme je te le\ndisais, ce n'est pas décisif ; je ne serai jamais riche. Nous avons eu deux grandes solennités théâ-\ntrales depuis ton départ. D'abord Marino Faliero, qui est un fort bel ouvrage et qui a obtenu un\nsuccès de vogue, et ensuite Guillaume Tell, qui a déjà rempli la salle de l'Opéra sept ou huit fois.\nVoilà de la pâture pour ton retour. La musique est fort belle. Elle est digne de figurer à côté de\ntout ce qu'a fait son auteur.\n« Je suis allé prendre tes lettres chez toi. Il y en avait quatre: en voici deux. Les autres étaient :\nl'une une invitation de M. et de Mme Thayer pour aller passer une soirée au château de Drancy, et\nl'autre une lettre de part qui t'annonçait que Mme Zimmerman était accouchée heureusement\nd'une fille.\n((Ta portière est venue ce matin toute (sic) effrayée me dire que la fenêtre de ta chambre à cou-\ncher était ouverte. J'ai eu peur ; j'ai couru bien vite chez toi avec les clefs. Je suis entré avec tes\nportiers. Tout était dans l'état ordinaire. J'ai regardé aux armoires, au secrétaire; il n'y avait\naucune trace de voleurs. Nous avions eu un orage épouvantable la nuit. J'ai pensé que le vent\navait ouvert la fenêtre qui ferme très mal. J'ai même mis un bout de corde à l'espagnolette.\n« Je trouve que tu as tort de n'avoir pas des volets, d'autant plus que ton appartement donne sur\nune cour qui n'est pas très bien habitée, à ce que l'on dit.\n(( Adieu, mon cher enfant, je t'embrasse de tout mon cœur.\n(( A. »\nLa muse cTAuber, où quelques personnes en qui subsistent les illusions pro-\nvinciales, voient encore une des plus aimables personnifications féminines de\nl'esprit français, n était donc pas pour lui une compagne avenante, rieuse et\ntendre, grande dame ou grisette; c'était une bourgeoise maussade, acariâtre, et\nqui réservait ses sourires au public, lorsqu'il s'agissait de mettre en valeur la\ndot ramassée par M. Poirier son époux pour la « Demoiselle à marier » sa fille.\nEn d'autres termes, il appert de ces souvenirs et de ces lettres que la musique\nd'Auber a prodigieusement (( ennuyé » son auteur. Iln y a donc rien de paradoxal\nà ce qu'elle nous produise quelquefois le même effet.\n\nJEAN CHANTAVOINE."}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "163", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.3", "texte": "L'OPÉRA AU XVIIIE SIÈCLE\n\nL'Opéra au XVIIIe siècle.\n\nLES PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS DU «DARDANUS» DE RAMEAU\n(NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1739).\n\nTout le monde connaît le savant « Commentaire bibliographique )) dont\nM. Charles Malherbe a fait précéder l'édition critique des Indes galantes, de\nRameau (1) : on y trouve à la fois un résumé cle l'histoire du ballet depuis... le\nroi David jusqu'à Mlles Sallé et Camargo, des notices biographiques sur les prin-\ncipaux danseurs et les danseuses les plus réputées de l'Académie royale de musi-\nque pendant la première moitié du XVIII6 siècle, enfin, et surtout, une foule de\nrenseignements circonstanciés sur la pièce elle-même. Analyses, représentations,\nrecettes, éditions, parodies, etc., pas un point qui n'ait retenu l'attention de\nl'érudit bibliothécaire de l'Opéra ; il s'est même préoccupé de savoir comment le\npublic de 1735 jugeait l'œuvre de Rameau, et il a trouvé, dans une lettre du\ntemps, un témoignage intéressant et précis : c'est là une bonne fortune assez\nrare pour que nous puissions l'en féliciter (2).\nEn effet, écrit-il, s'il n'est pas toujours facile, à l'heure actuelle, (( de reconstituer\nla physionomie exacte d'une représentation et de connaître l'accueil fait à une\npièce nouvelle, par suite du nombre même des journaux qui en rendent compte )),\ndans le passé, c'est la cause inverse qui produit le même résultat. (( Les juge-\nments se rendaient moins alors par la plume que par les conversations ; l'opinion\nse formait, non dans les journaux, mais dans les salons. ))\nEt dans les cafés, aurait pu ajouter M. Malherbe, dans ces cafés littéraires,\ncomme le café Procope et le café du Palais-Royal, où les écrivains et les homme§\npolitiques se réunissaient quotidiennement pour y commenter l'événement du\njour. Là, fréquentaient aussi de faméliques reporters (oui, déjà !), attachés à cer-\n\n(1) Œuvres complètes de J.-Ph. Rameau, publiées sous la direction de C. SAINT-SAENS, t. VII.\n(Paris, Durand, 1902, in-fol.)\n(2) Il aurait pu cependant puiser davantage dans les Lettres du commissaire Dubuisson, qui\nparle de cette pièce les 6 octobre (p. 129), 9 novembre(p. 137) et en décembre 1739 (p. 147), en\njanvier (p. 318) et le 5 février 1740 (pp. 326-327). A citer aussi, à ce sujet, les lettres inédites\nde Matthieu Marais au président Bouhier, du 25 août et du 3 octobre 1735. (B. N. Ms. fr»\n24.414, fol. 457 et 466 v°.)"}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "164", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.4", "texte": "L'OPÉRA AU XVIIIe SIÈCLE\n\ntaines agences d'informations, et qui venaient s'y documenter pour la rédaction\ndes gazettes manuscrites ou nouvelles à la main, véritables chroniques scanda-\nleuses de la cour et de la ville adressées régulièrement à des abonnés de pro-\nvince (i). Parmi ces gazettes, il en est de toutes concises et sèches, énumérant,\nsans commentaire aucun, les renseignements au jour le jour ; ce sont les moins\nintéressantes. D'autres, au contraire, ne sont alimentées que de potins, potins\nde cour et de théâtre, potins littéraires et politiques, potins galants et même\nscabreux : c'est l'histoire des (( dessous )) de la vie parisienne, écrite en (( on dit )),\nbourrée de nouvelles douteuses, de méchantes insinuations, et de calomnies,\nmais renfermant aussi quelquefois l'écho très exact d'une conversation sérieuse.\nLe théâtre, on s'en doute, tient une place importante dans chacune de ces\nfeuilles, une double place même, puisque le gazetier nous renseigne à la fois sur\nles représentations de l'Opéra, de la Comédie-Française et des Italiens, et sur\nles dernières aventures galantes des pensionnaires de ces différents théâtres. La\nforme est le plus souvent lâchée et l'intention désobligeante, mais au demeurant\nc'est là, et là seulement, qu'il faut aller chercher les bruits de coulisses et l'écho du\npublic, que donnent si rarement à cette époque les parcimonieuses informations\ndu Mercure de France, toujours rédigées à l'eau bénite de cour... et de jardin.\nS'il parle de la reprise des Fêtes grecques et romaines de 1733, par exemple, le\nMercure dira que Mlle Antier se distingue dans son rôle (( qu'elle joue avec toute\nl'intelligence et la justesse possible )), tandis que le nouvelliste se contentera de\ncette remarque :(( Mlle Antier y fait aussi des merveilles ; elle nous fait oublier\nson âge )) (2). C'est là toute la nuance î\nTout rares, disséminés et incomplets qu'ils soient, ces documents ne sont donc\njamais à négliger : il est de certains détails qu'on ne trouve que là, et de plus, il\npeut arriver d'y rencontrer, sur un personnage ou sur un événement, une suite\ncomplète de renseignements imprévus et vivants, permettant d'en serrer plus\nintimement l'histoire. On en jugera par les notes suivantes, qui pourront peut-\nêtre servir à M. Charles Malherbe, le jour où il écrira le commentaire biblio-\ngraphique de Dardanus (3) ; en tout cas. elles méritaient d'autant plus d'être\nréunies et publiées que les archives de l'Opéra n'ont conservé aucun document\noriginal sur cette période.\nL'opéra de Rameau fut représenté à l'Académie royale de musique, le 19 no-\nvembre 1739 ; mais les rédacteurs des nouvelles à la main, tout comme nos\nmodernes (( échotiers », ne manquent pas de fournir à leurs lecteurs quelques\nindications avant la première.\nC'est le TO novembre que l'on commence à parler du nouvel opéra : « Il y avoit\n\n(1) L'abonnement était ordinairement de 40 sols par mois, mais le prix était d'autant plus\nélevé que le lecteur réclamait un service plus fréquent et des informations plus particulièrement\ndétaillées sur la vie parisienne. Voir à ce sujet : A. DE BOISLISLE, Lettres de M. de Marville à\nM. de Maurepas (1896, in-8°). Préface, p. xxvi et suiv.\n(2) Mercure, juin 173.3, P- M 2- ~ Nouvelles àla main. (B. N. Ms. fr. 25.000.)\n(3) Ces notes sont empruntées au manuscrit 26.700 de la Bibliothèque de la ville de Paris (no-\nvembre-décembre i 739), et complétées par des renseignements puisés dans le Mercure, les Lettres\ndu commissaire Dubuisson, etc. Il semble inutile d'ajouter que, pour ce qui est des passages\ninédits, on a scrupuleusement respecté l'orthographe ancienne."}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "165", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.5", "texte": "L'OPÉRA AU XVIIIE SIÈCLE\n\nhier au soir un monde infini à la première répétition générale de l'opéra de\nDard anus, dont on dit merveilles ».\nPuis le bal de la Saint-Martin, à l'Opéra, occupe les gazetiers pendant\nquelques jours, comme aussi le grand dîner offert par le prince de Garignan,\ninspecteur général de l'Académie royale de musique, à ses principaux pension-\nnaires. « Rameau étoit de la feste )), ajoute-t-on, et l'on complète les renseigne\nments précédemment communiqués sur la pièce :\nOn donnera jeudy le nouvel opéra de Dardctnus dont la musique est de Rameau et les paroles\nde La Bruère (1). On ne sçait pas s'il aura grand succès, vu qu'aux répétitions, il n'a pas fait un\neffet décidé.\nCeci est du 14 novembre. Voici maintenant deux extraits des nouvelles à la\nmain du 18, la veille de la première représentation :\nOn entend dire du pour et du contre sur l'opéra nouveau de Dardanus qu'on doit donner de-\nmain. Les partisans de Rameau l'exaltent aux nues ; d'autres disent que la musique en est bien\nnoire et que le poème, bien écrit, est rempli de situations extravagantes. Rameau se plaint qu'il\nn'y a pas de sujets ni de voix à l'Opéra, hors Jéliotte (2), pour rendre comme il faut les\ngrands rôles de sa pièce; on observe que véritablement l'Opéra manque tout à fait par la faute\nd'avoir une école, et qu'on ne serait pas surpris de voir l'Opéra fermer un jour la porte par la\ndisette de bons sujets (3)...\nCe qui suit est du même jour :\nL'Opéra donnera demain la première représentation de Dardanus, tragédie en cinq actes dont\nles paroles sont du S. de La Bruère et la musique du célèbre Rameau. Il y a déjà huit jours\nque toutes les loges, premières et secondes sont retenues. On en a fait plusieurs répétitions, où\non a laissé entrer assez de monde pour qu'on en ait déjà porté un jugement qui paroit unanime\ndans tous ceux qui l'ont entendu, qui est qu'il y a de belles choses, surtout un morceau char-\nmant dans le second acte, mais qu'en général la musique est trop chargée de travail, de difficile\nexécution, et ne fera fortune entière que parmy les « Ramoneurs » outrés.\nCes (( Ramoneurs », en effet, ont pris une résolution qui les honore : ils veulent\nun succès et ne reculent pas devant les moyens, si l'on en croit les bruits qui\ncourent le jour de la première représentation.\nOn a parlé, au caffé de Dupuy, d'une confédération de plus de mille (( Ramoneurs », qui ont\nrésolu, pour soutenir Dardanus jusqu'à Pasques, de ne pas manquer une seule fois d'aller aux\nreprésentations; il y a une cabale opposée qui veut, dit-on, le faire tomber. On a dit que les\nloges étoient retenues pour quinze jours depuis plus de six semaines.\n} *\nLa veille, le même nouvelliste annonçait que les loges étaient louées depuis\nhuit jours seulement ! Ce qu'il y ade certain, c'est que Rameau aura une belle\nsalle, et que les retardataires trouveront les guichets clos.\nIl y aura aujourd'huy du monde à l'Opéra de placé avant midy, écrit-on le 19 novembre, et\nplusieurs personnes qui n'ont pu avoir de loges, qui étoient toutes retenues, doivent envoyer\ndes valets de chambre dès neuf heures du matin pour garder leurs places.\nLe lendemain, comme bien on pense, les habitués du café du Palais-Royal\nsont au grand complet et Dardanus est épluché consciencieusement, à la grande\njoie des gazetiers qui glanent dans les conversations leur matière à (( copie ».\n\n(1) Charles-Antoine Leclerc de La Bruère (1715-1754). Son livret fut réduit plus tard à trois\nactes, par Guillard, et Sacchini écrivit une nouvelle partition (1784).\n(2) Le célèbre haute-contre ( 1713-1790) avait débuté à l'Opéra en 1733.\n(3Ï Le 15 novembre précédent, le même nouvelliste se plaignait delà pénurie de bonnes actrices\nà l'Opéra où le spectacle, suivant son expression, « dégénérait totalement en danses ».\na»"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "166", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.6", "texte": "L'OPÉRA AU XVIIIE SIÈCLE\n\nHier (1), l'attention de tout Paris, parmy ce que l'on appelle les honnestes gens, s'est borné à\narriver à l'Opéra et y y estre placé. La salle ne pouvoit en contenir davantage, et il y en a eu\nplus de renvoyés que d'admis. Enfin, il a été représenté et très bien exécuté. En général, on y\na été frappé de beaucoup d'harmonie, mais il est si chargé de musique que les musiciens de l'or-\nquestre, pendant trois heures entières, n'ont pas le tems d'éternuer. Au reste, on en dit beau-\ncoup de bien et il aura du succès, tant pour le poème que pour la musique. On critique le mot\nde préjugé, qui n'avoit pas eu place jusqu'ici dans le dictionnaire de l'Opéra :\n« Le Préjugé, l'Orgueil ont enfanté la Gloire » (2).\nQuoy que le poème de Dardanus soit fait avec génie et avec beaucoup d'imagination, il peut\ndonner matière à une des plus jolyes parodies qu'on ait fait sur aucun opéra, et les traits sail-\nlans et joyeux s'y présentent d'eux-même ; on peut la faire très facilement dans un souper\njoyeux (3).\nDe la même main et du même jour, ceci, dans la note aigre-douce :\nOn s'est beaucoup entretenu sur l'Opéra nouveau de Dardanus, dont la irc représentation a\nattiré tant de monde. On a été étonné qu'à la fin il n'ait pas été si aplaudy et si claqué qu'on\npensoit, ce qu'on a attribué au froid des derniers actes, et sur tout du long someil qui a fait\nbailler (4). C'estoit cependant, a-t-on dit, le morceau qu'on ventoit tant, pour être bien au-\ndessus du someil à'Atys (5). On l'a comparé à l'air du dodo des enfans. Au surplus, on a trouvé\nde très beaux endroits dans la musique. A l'égard du poëme, chacun le trouve bien écrit, et il y\na la scène de la baguette, au second acte, qui fait grand plaisir, étant très intéressante et très\nbien rendue au théâtre (6); d'ailleurs, on critique fort la construction du poème, où il y a des\nsituations extravagantes, et non « du merveilleux trop prodigué », a-t-on dit, comme l'auteur\npromet dans son livre.\nLe lendemain, et avant même la seconde représentation, c( Dardanus a été\njugé en dernier ressort, et on a décidé que c'était le moindre des opéras de\nRameau ; on adjuge aussy la palme au poète sur le musicien ».\nLa première partie de cette opinion semble, en effet, se généraliser, mais il n'en\nest pas de même de la suivante, car, s'il faut en croire un autre nouvelliste, « le\npoëme est encore plus vilipendé que la musique ». Le journalisme n'a pas changé\ndepuis le 21 novembre 1739 : quot capita, tôt sensns !\nIl ne paroit pas que l'opéra de Dardanus ait mieux pris hier que la ire fois, au contraire. Des\n« Ramoneurs » de bonne foy conviennent que cette pièce ne remplit pas leur attente et qu'il n'y\n\n(r) C'est-à-dire le 19 novembre.\n(2) Fin du prologue. Passage cité en tête du présent article.\n(3) En parlant du livret de Castor et Pollux, de Gentil Bernard, le commissaire Dubuisson écrit\nqu'il y aurait dans ce poème « matière pour les faiseurs de parodies critiques )) (p. 390). Voir\nplus loin, p. 167, note 4, sur Rameau et ses librettistes.\n(4) Acte IV, scène 1. Vénus descend dans un char, qui porte aussi Dardanus endormi ;\nchœur et ballet des Songes, pendant ce sommeil.\n(5) Atys, tragédie lyrique en 5 actes, de Quinault et Lulli, représentée pour la première fois\nen 1676, et souvent reprise, notamment le 7 janvier 1738.\n(6) Acte 11, scènes ni, iv et v. Isménor donne à Dardanus sa baguette de magicien :\nMais il lui recommande de garder précieusement cette baguette, sous peine de voir le charme\ncesser à l'instant.\nDans la scène suivante, Dardanus rencontre ïphise, la fille du roi Teucer, son ennemi; comme\nil a pris les traits d'lsménor, la jeune fille ne le reconnaît pas et lui fait l'aveu de son amour. C'est\nalors que Dardanus jette la baguette du magicien et se fait reconnaître d'lphise, qui s'enfuit\népouvantée."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "167", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.7", "texte": "L'OPÉRA AU XVIIIE SIÈCLE\n\na rien qui vale les beaux endroits du ballet de Zaïde (1). On se rejette contre l'exécution qui\npesche véritablement beaucoup du côté des basses-tailles. On a formé plusieurs paris pour le\nnombre des représentations plus ou moins qu'aura Dardanus, dont le poème est encore plus\nvilipendé que la musique. On a observé qu'hier la recette a été moindre de 4.150 1., lors qu'assez\nsouvent la seconde représentation est plus forte que la première (2). Les « Ramoneurs » veulent,\ndit-on, cependant faire tous leurs efforts pour soutenir Dardanus en y allant chaque fois.\nPuis, une série de petites insinuations et de petits échos perfides. Le dimanche\n22 novembre :\nLes « Ramoneurs » sont au désespoir de voir comme l'opéra de Dardanus, par eux vanté\nd'avance, perd dans le public : nous avons au caffé du Palais-Royal le poète M. Le Roy (3) qui\nparoit triompher dans ses déclamations contre cet opéra et les deux auteurs.\nLe lundi 23 :\nOn a dit que le petit M. de La Bruère avoit donné gratis ses paroles de l'opéra Dardanus\nau Sr Rameau pour qu'il en tire tout le profit, ce musicien ne voulant point mettre autrement en\nmusique des poèmes liriques, ce qui n'estoit pas le moyen d'en avoir de bons (4). On continue de\ndécrier Dardanus tant en paroles qu'en musique, les « Ramoneurs » mêmes avouant que c'est le\nmoindre des opéras de Rameau sur lequel ils comptoient le plus.\nLe 25, du même gazetier qui, précédemment, jugeait l'oeuvre, (( en dernier\nressort )) :\nIl y avoit hier à l'Opéra plus de monde que dimanche, ce que les « Ramoneurs » donnent\ncomme un bon signe, voulant parier que Dardanus aura plus de 40 représentations de suitte. On\ny découvre dans la musique des beautés qui avoient d'abord échapées, au dire de bien des gens,\net quand Le Page pourra chanter, les rolles de basse-taille feront leur effet, observe-t-on.\nLe 27, c'est aux décors que Ton s'en prend :\n... La décoration nouvelle qu'on a donné hier à l'Opéra a paru assez belle : on y a critiqué\ndivers défauts en convenant que cela ne vaut pas, à beaucoup près, les belles décorations de\nServandony (5) qu'on devroit reprendre à l'Opéra pour embélir le spectacle.\nLe 28, Dardanus est un a four )) noir :\nL'opéra Dardanus aie sort que lui ont prédit les connoisseurs dès la première représentation.\nJeudy, il n'y a eu que 1.100 1. de recette dans le meilleur tems de la Gourde Fontainebleau à Ver-\nsailles. On redemande l'opéra de Royer (6), les jeudys, et la comparaison est à craindre pour\nla musique de Dardanus.\n\n(1) Zaïde, reine de Grenade, ballet héroïque en 3 actes, paroles de l'abbé Delamare, musique\nde Royer, représenté le 3 septembre j 739. Le nouvelliste y fera allusion plus loin, dans une\nfeuille du 28 novembre.\n(2) 11 n'y a aucun moyen de vérifier l'exactitude de ces chiffres de recettes, ni de ceux qu'on\ntrouvera plus loin, les archives de l'Opéra ne possédant plus aucun document de comptabilité\npour cette période.\n(3) Il s'agit du poète librettiste et épigrammatiste Pierre-Charles Roy (1683-1764), ennemi dé-\nclaré de Rameau, qu'il avait déjà poursuivi de ses méchants vers lors des premières représenta-\ntions de Castor et Pollux. Voir Letti es du commissaire Dubuisson, 15 octobre 1737, p. 385.\n(4) Rameau n'avait pas la main heureuse pour ses livrets; après Fuzelier pour les Indes galantes\net Gentil Bernard pour Castor et Pollux, la leçon aurait dû lui servir; mais le livret des Talens\nlyriques et celui de Dardanus, le premier de Gaultier de Mondorge et le second de La Bruère,\nfurent jugés aussi misérables que les précédents.\nA propos des Talens lyriques, Dubuisson écrit (8 juin 1739, p. 569): « Ne plaignez-vous pas\nRameau ? Ne vous paraît-il pas bien malheureux? Quoi ! Toujours de mauvaises paroles. Il mé-\nrite son sort. Depuis les Indes galantes il s'est expliqué qu'il ne travaillerait plus que sur des\npoèmes dont les auteurs lui abandonneraient la rétribution, et vous sentez bien que cette avarice\nle réduira communément à ce qu'il y a de plus misérable en ce genre ». Voir page suivante, à\nla date du 30 novembre, en note, l'opinion du même Dubuisson sur Dardanus, poème et musique.\n(5) Jean-Nicolas Servandoni, florentin d'origine, décorateur, peintre et architecte ( 1691766),\navait été nommé, en 1728, directeur des décorations de l'Opéra. Il avait été remercié par la direc-\ntion de l'Opéra, au mois de mai 1737. —Cf. même Manuscrit. Lettre du 22 mai 1737.\n(6) Zaïde, reine de Grenade, dont on a déjà parlé."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "168", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.8", "texte": "L OPÉRA AU XVIIIe SIÈCLE\n\nEt, dans une autre, lettre du même jour, le succès se dessine !\nLes «Ramoneurs » triomphent du jour d'hier qu'on a fait 3.700 1. à l'Opéra (1). On remar-\nque qu'il n'y avoit guère de dames qui ne contribuent pas au succès des opéras de Rameau. On\na montré une nouvelle estampe de Rameau dans le gout et la forme de la première pour le tour-\nner en ridicule de ce qu'il ne se sert que de poètes dont il lire tout le profit.\nCependant, le Mercure de décembre paraît, qui remet les choses au point (2) :\nLe 19 novembre, y lisons-nous, l'Académie royale de musique donna la première représen-\ntation de Dardanus, tragédie, dont M. de La Bruère a fait les paroles et M. Rameau la musique.\nCet opéra continué d'attirer beaucoup de spectateurs, malgré les contradictions qu'il a essuyées\ndès sa naissance.\nEt c'est là que se révèle tout l'intérêt des nouvelles à la main : le Mercure in-\ndique seulement, tandis qu'elles mettent, si l'on peut dire, les points sur les i ; le\nMercure, dont les euphémismes sont recherchés, parle des (( contradictions\nessuyées )) par l'opéra de Rameau et les nouvelles à la main, qui sont en quelque\nsorte les gloses du Mercure, précisent et détaillent ces (( contradictions ».\nAu surplus, elles durent être d'importance, puisque Rameau se vit obliger de\nremanier sa pièce à plusieurs reprises : ici encore, nous avons la version du\nMercure et la version des gazettes.\nLe premier dit :\nComme nous aprenons que le quatrième et le cinquième acte doivent reparoître incessamment\navec beaucoup de changemens, nous nous réservons à en parler plus amplement dans le pro-\nchain Mercure; ainsi nous n'allons dire, de ceux qu'on joue actuellement, que le fond de l'action\nthéâtrale.\nAvec les gazettes, autre cloche, autre son. Voici ce qu'on lit, le 29 novembre :\nLa réputation de l'opéra de Dardanus diminue tous les jours, aussy bien que la recette. Les\npersonnes qui arrivent de la province avoient déjà apris en chemin son sort et sont d'avance pré-\nvenus contre. On compose dessus plusieurs brocards et, comme on en a retranché au moins un\nquart, on a fait là-dessus un mauvais paradoxe :\nPlus on le racourcit\nEt plus il se rallonge.\nOn a fait encor une mauvaise plaisanterie sur l'opéra de Dardanus qu'on nomme (( l'opéra du\njeudy saint )), parce qu'il n'y a qu'une scène à y voir (3).\nAussi bien, la pièce est déjà vieille de dix jours, et les fabricants de parodies,\nde couplets satiriques et d'estampes caricaturales vont commencer à mettre au\njour leurs productions. Sur les parodies représentées aux Italiens ou à l'Opéra-\nComique, les gazettes manuscrites ne nous donnent aucun renseignement ; elles\n\n(1) Le 21 novembre.\n(2) Mercure, décembre 1739, t. I, p. 2890 et suiv.\n(3) On peut rapprocher ces notes d'un passage de la correspondance du commissaire Dubuisson\n(lettre du 30 novembre 1739, p. 599), où il est fait allusion à ces remaniements : « On repré-\nsente actuellement Dardanus de M. de La Bruère et Rameau, dont je ne saurais vous dire autre\nchose encore, si ce n'est que le poème n'en vaut rien, quoique le sujet soit heureux et les paroles\nbien tournées. Quant àla musique, je la trouve admirable en général, mais elle n'a pas encore\nfait son effet sur toutes les oreilles, et peut-être que la vue du poème ne lui laissera pas le loisir\nde le faire. On l'a déjà pourtant bien élagué ce poème ; mais des retranchements corrigent le\nbabillage inutile, et ne font point naître l'intérêt. »"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "169", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.9", "texte": "L'OPÉRA AU XVIIIE SIÈCLE\n\nne sont guère plus explicites sur les chansons (1) ; mais, en revanche, elles abon-\ndent en renseignements sur les caricatures, très nombreuses et malheureuse-\nment perdues, qui circulèrent à ce moment. Peut-être les descriptions que l'on\nva lire permettront-elles d'en retrouver quelques-unes.\nLa première en date est signalée le lerIer décembre :\nOn débite une parodie de Dardanus sur le Dodo de Vesta dont Priape veut abuser, qui est\nréveillé par un asne, pour mieux ridiculiser ce someil qu'on vantoit tant. On trouve trop de pas-\nsion dans les antagonistes de Rameau qui augmentent encor plus sa réputation par leurs ma-\nnières.\nLe même jour :\nIl paroist encor deux estampes satiriques contre Rameau dont l'une le représente dans un ber-\nceau d'enfant entouré de (( Ramoneurs » qui le bercent en chantant : Dodo, l'Enfant d0d0...\nL'autre est très composée et on a de la peine à en deviner l'allégorie.\nEt le lendemain :\nOn a parlé d'une nouvelle estampe sur le Sr Rameau représenté endormi dans l'antre des Gor-\ngones, enmailloté avec des bandes de musique et bercé par des ramonats ; il y a divers attributs\nsatiriques, tant contre luy que contre son poète, le Sr de la Bruerre.\nCependant, un petit événement vient offrir aux nouvellistes en quête de\nscandales l'occasion de servir à leurs abonnés de province nombre d'entrefilets\nde haut goût. M,le Barbara Campanini, dite la Barbarina, qui fait partie du corps\nde ballet de l'Opéra depuis le mois de juillet (2) et a pour entreteneur officiel le\nprince de Carignan, inspecteur général de l'Académie royale de musique, s'est\nlaissé surprendre par celui-ci, au moment où elle fleuretait avec lord Arundell.\nTout Paris est bientôt informé de la scène, et morale inattendue Carignan\npasse un mauvais quart d'heure ; d'autant que la danseuse, après l'avoir congédié\nsans façon, boude l'Opéra et projette de partir pour Londres. Or le public est\ndésolé de perdre une ballerine dont il prisait fort la manière, et les pourparlers\nengagés aussitôt, en vue de la ramener au bercail, durent pendant toute la\nseconde quinzaine de novembre. Elle se rend enfin, à condition... de 500 livres\nd'appointements par mois, et annonce sa rentrée pour le 3 décembre. C'est là un\nnouvel appoint en faveur de Dardanus, et Rameau, qui prévoit une great attrac-\ntion susceptible de galvaniser le public, s'empresse de composer une entrée\nnouvelle, à l'intention de la Barbarina.\nPar malheur, une invraisemblable mésaventure arrive à la danseuse, le soir\nde sa rentrée; voici, en effet, ce que nous apprennent les nouvelles du 4 décem-\nbre :\n\n(1) Dans le Chansonnier de Maurepas on ne relève qu'une seule pièce sur Dardanus, encore\nn'a-t-elle que quatre vers; la voici :\nDardanus et Castor, fils de Jupiter même,\nPar leur baroque chant, nous force {sic) de roter.\nHa! que Jupiter donne à deux enfans qu'il aime\nUn f. ... maître à chanter.\n(Ch. de Maurepas, B. N. Ms. fr., p. 253.)\n(2) Elle venait de Parme, et n'avait pas 16 ans le jour de ses débuts à l'Opéra, le 14 juillet\n1739. Elle était venue à Paris en compagnie du danseur napolitain Rinaldi Fossano,avec lequel\nelle dansa des pantomimes qui eurent le plus franc succès ; elle fut engagée peu après dans la\ntroupe de l'Académie royale de musique, tandis que son partenaire quittait Paris, après une triom-\nphale représentation d'adieu, le 14 novembre."}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "170", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.10", "texte": "L'OPÉRA AU XVIIIE SIÈCLE\n\nOn a sçu comme la Dlle Barbarinne n'a pas pu exécuter hier son morceau de danse, parce que\nl'orquestre a raté l'air, ce qu'on n'a jamais vu arriver : on s'est très formalisé de cela, et M. de\nThuret a apostrophé très durement les simphonistes, que Rameau luy même a excusé, en disant\nque c'estoit la faute des cors qui n'étoient point d'accord; mais l'air ayant été recommence après\nl'opéra et encor mal exécuté, chacun est convenu que c'est qu'il estoit trop baroque, surtout\npour la danse et trop entrecoupé.\nC'est le musicien qui a tort, naturellement, et Ton ne se gêne pas pour lui dire\nson fait. D'ailleurs, il a plutôt une (( mauvaise presse )) en ce mois de décembre;\non en jugera par l'extrait suivant (1) :\nLes (( Ramoneurs » sont plus incommodés que jamais par les aplaudissements outrés qu'ils don-\nnent à ses talens et ils luy font plus de tort que de bien. Il a tous les jours de nouveaux brocards\nsur luy, et trois estampes.\nLe 5, on nous apprend que la Barbarina a enfin pu danser :\nLa Dlle Barbarinne a bien dansé hier son air à l'Opéra, qui n'a pas manqué comme la veille,\nRameau l'ayant rectifié. Le Sr de La Bruere fait des changemens considérables dans son poème\npour rendre les derniers actes plus intéressans, selon les avis donnés par l'abbé Pellegrin (2).\nLe 6, l'histoire des remaniements continue à se répandre dans le public :\nLes auteurs de Dardanus travaillent jour et nuit à le raccommoder ; ils font un cinquième acte\ntout neuf et le retournent de façon qu'ils veulent mettre le second acte au 4e. Ils auront de la peine\nàen faire un bon opéra, mais il sera soutenu par Mlle Barbarinne, qui y a exécuté vendredy un\nair fait exprès pour elle qui est un chef d'oeuvre de difficulté, tant pour l'exécution de l'orquestre\nque pour le danser.\nMais les (( Ramoneurs )) ont beau faire, Dardanus, même avec la Barbarina, ne\nfait pas recette, et il faut remettre à la scène, « pour le soulager » (3), le ballet\ndes Talens lyriques (4). Mais les adversaires de Dardanus sont surtout les adver-\nsaires de Rameau, et ce changement de programme, qui consiste à faire alterner\nsur l'affiche deux pièces d'un même auteur, n'a pas le don de satisfaire tout le\nmonde.\nHier, écrira-t-on le 11 décembre, le ballet Talens liriques a extrêmement plut pour la musique ;\nen sorte que Rameau même craint que cela ne fasse du tort à son Dardanus, auquel on fait bien\ndes changemens dans le poème. On observe que voilà ce musicien venu au point de remplir luy\nseul le théâtre lirique dans un tems consacré ordinairement à donner les grans opéras de Lully,\nque véritablement on est pas en état d'exécuter par la disette presque totale des bons sujets dans\nlaquelle on a laissé tomber l'Opéra à la veille de manquer [et] (5) faute de pouvoir remplir les rôles.\nLes médisances, qui faisaient sans doute pâmer d'aise les abonnés de province,\nreprennent ensuite de plus belle. Parle-t-on, par exemple, de la présence du Roi\nau concert de la Reine du 12 décembre, comme d'un événement extraordinaire,\non ne manquera pas d'ajouter que Sa Majesté était venue (( pour entendre la\nbelle chasse du ballet de Zaïdey au second acte, lequel morceau de musique est\ntrouvé bien au-dessus de tout ce qu'il y a de bon dans Dardanus ». Et le rédac-\nteur de la même feuille ajoute :\nOn a dit au caffé du Palais-Royal qu'il y avoit une nouvelle estampe très historiée et très mor-\ndante contre 1$ S1* Rameau, analogue au someil du 4e acte de Dardanus, dont le poète étoit aussy\n\n(1) Gazette manuscrite du 5 décembre.\n(2) Voir l'extrait du Mercure cité plus haut, p. 168.\n(3) Autre feuille manuscrite du 11 décembre.\n(4) Les Fêtes cTHébé, ou les Talens lyriques, ballet de Gaultier de Mondorge et Rameau, repré-\nsenté avec un très vif succès, le 21 mai 1739.\n(5) Dans l'original, on lit nés."}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "171", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.11", "texte": "L OPÉRA AU XVIIIe SIÈCLE\n\ntrès mal traité. Le Sr Roy, le poète, qui s'est adonné depuis quelque tems au caffé Surdis, ne\ncesse d'y déclamer vivement contre Rameau et ses opéras, lequel s'en plaint fort.\nPuis, voici les derniers échos des représentations, avec les lettres du 15 et du\n18 décembre :\nOn s'est aperçu dimanche assez sensiblement par la recette que l'opéra de Dardanus commen-\nçoit à tomber; on prévoit que le Sr Rameau s'écrassera luy-même par ses Talens liriques, qui\nplaisent bien plus que Dardanus, On a trouvé que M. Le Page étoit hors d'état de chanter et que\nc'estoit l'exposer à périr que de l'employer maintenant (1).\nL'opéra des Talens attira beaucoup et de très beau monde ; le goust est décidé que le public\naime mieux à l'Opéra les ballets que les tragédies et Dardanus est écrasé par les Talens, quoy\nqu'il soit du même musicien et que ses partisans disent que la musique de Dardanus est plus\nsavante et pleine d'harmonie (2).\nDésormais, on abandonne Dardanus à son sort, pour s'attaquer plus directe-\nment à Rameau, à son librettiste La Bruère, et même à son ennemi le poète Roy;\nles nouvelles à la main ne parlent plus que des estampes satiriques dont on les\npoursuit. Ainsi le 24 décembre :\nOn a annoncé dans plusieurs endroits une grande estampe nouvelle très historiée et très mor-\ndante à l'encontre du Sr Rameau, le musicien, et de son poète de Dardanus, le Sr de La Bruère.\nLe Sr Rameau, a-t-on dit, est représenté bercé par des ramonats, dans un bransle en l'air, couché\ntout de son long et enmaillotté avec des bandes de musique où sont indiquées ses principales\npièces de clavecin : on reforge tous ses opéras sous l'enclume; le poète de Dardanus qui veut\ngrimper au somet du Parnasse, Apollon paroit avec toute sa cour, ayant Quinault et Lully à ses\ncôtés, est renversé dans le bourbier en bas, d'un coup de pied du cheval Pégaze. On a rapporté\nbien d'autres traits mordans de l'estampe en question.\nLe 27 :\nOn comptoit bien qu'on auroit distribué avant-hier, au concert des Thuilleries, des exemplaires\nde la grande estampe sur Rameau, qui a été demandée : on a ouy dire qu'on y a ajouté un per-\nsonnage très mordant à l'encontre du poète Roy, l'ennemy outré de Rameau, qui seroit par là\nconsolé (3).\nLe 28 :\nOn a montré dans plusieurs endroits la nouvelle estampe si historiée contre Rameau et son\npoète, où le poète Roy est est (sic) encor plus mal accommodé : on en a trouvé la gravure\npitoyable, comme des estampes sous les charniers; on a rit du trait qui regarde Roy (4).\nEnfin, le 30 décembre, aux dernières pages de ces gazettes manuscrites, qui\nmanquent pour l'année suivante, une dernière mention nous retient encore :\n(( Il y avoit hier une assez belle chambrée à l'Opéra des Talens, qui a été très\nbien exécuté, surtout pour les danses, où Mlle Salé a reparue avec toutes ses\ngrâces (5) et Mlles Barbarine et Mariette, par émulation, y ont fort attiré les\naplaudissements du public )).\nOn annonce pour la fin du mois de janvier la reprise de Pyrame et Thisbé et,\n\n(1) Nouvelles du 15 décembre.\n(2) Nouvelles du 18 décembre. Il s'agit delà représentation de la veille.\n(3) Autre lettre du même jour : « On vend une nouvelle estampe critique contre Rameau, dans\nla composition de laquelle beaucoup de gens se trouvent critiqués et plaisantés. »\n(4) On lit dans une autre lettre du 29 : « Il paroit une nouvelle estampe contre Rameau, qui\nest très chargée de dessin et difficile à déchiffrer pour ceux qui ne sont pas entièrement au fait\ndes tracasseries du Parnasse lyrique. Le poète Roy s'y trouve très bien caractérisé, mais le plus\nmaltraité. »\n(5) Elle avait refusé de danser le 17 décembre, malgré l'ordre formel qu'elle en avait reçu."}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "172", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.12", "texte": "L'OPÉRA AU XVIIIE SIÈCLE\n\npour les jeudis, quelques représentations de Zaïde, car (( on veut, pendant un tems,\ndonner un peu de relâche aux (( Ramoneurs )) qui s'épuisent de toute façon pour\nsoutenir leur divinité )) (1).\nEt le commissaire Dubuisson, qui était pourtant un de ceux-ci, fait, le 2 janvier\n1740, cet aveu à son correspondant : (( L'Opéra continue Dardanus, mais il est\nappuyé sur les Talens lyriques, et il en avait besoin )) (2).\nEnfin, le dernier mot est au Mercure : « Le 24 [janvier 1740], l'Académie royale\nde musique donna la vingt-sixième représentation de Dardanus... et le 26, on\nremit au théâtre Pirame et Thisbé (3). ))\nVingt-six représentations, le 24 janvier, et la « Confédération de\"S Ramo-\nneurs » s'était imprudemment engagée à pousser l'opéra jusqu'à Pâques!\n\nEMILE DACIER.\n\nAPPENDICE\n\nIl estpermis, grâce à ces quelques renseignements, de reconstituer l'état des re-\nprésentations de l'Académie royale de musique, au moins pour les deux derniers\nmois de 1739. Les chiffres entre crochets carrés sont ceux des représentations\nauxquelles il n'est pas fait allusion d'une façon précise, dans les documents\nqu'on vient de lire.\nNovembre. Jeudi 19 Dardanus ire représ.\nvendredi 20 Dardanus 2e ))\ndimanche 22 Dardanus 3e ))\nmardi 24 Dardanus 4e »\nj. 26 Dardanus 5 e »\nv. 27 Dardanus 6° )>\nd. 29 Dardanus] [7e » ]\nDécembre. m. iet' [Dardanus] [8e )) 1\nj. 3 Dardanus 9e »\nv.4 Dardanus 10e ))\nd. 6 . [Dardanus] [11e » j\nm. 8 [Relâche. Concert spirituel aux Tuileries]\nj. 10 Reprise des Talens lyriques\nv. 11 [Dardanus] [12e représ.]\nd. 13 Dardanus 13e ))\nm. 15 [Dardanus] [14e » ]\nj. 17 Les Talens lyriques\nv. 18 [Dardanus] [15e représ.]\nd. 20 [Dardanus] [16e )) ]\nm. 22 [Dardanus] [17e » ]\nj. 24 [Relâche. Concert spirituel]\nv. 25 Relâche. Concert spirituel\nd. 27 [Dardanus] | 18\" représ.]\nm. 29 Les Talens lyriques\nj. 31 [Les Talens lyriques]\n\n(1) Ils allaient, en effet, avoir « un peu de relâche », car, après Dardanus, Rameau garda le\nsilence pendant six annéeo.\n(2) Lettres... p. 607.\n(3) Mercure, janvier 1740, p. 124."}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "173", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.13", "texte": "AU THEATRE DE MARSEILLE\n\nPour le mois de janvier 1740, il est plus difficile de fixer un calendrier tout à\nfait exact des représentations; toutefois, il est possible de conjecturer quel fut le\nprogramme de ce mois.\nNous savons d'une part que Pyrame et Thisbé fut donné le 26, et que le 24 eut\nlieu la 26e et dernière représentation de Dardanus ; d'autre part, le lel'1e1' janvier,\nl'opéra de Rameau en était à sa 19e représentation.\nOr, entre le icr et le 24 janvier, il y eut, cette année 1740, treize représenta-\ntions, sur lesquelles on dut donner sept fois Dardanus ( 19 + 7 = 26) et six fois les\nTalens lyriques.\nLa difficulté est de savoir à quels jours correspondaient les représentations de\nces deux œuvres. Tout d'abord, il convient de remarquer que les Talens, qui\nétaient jusque-là joués le jeudi, furent donnés le mardi 31 décembre; on peut\ndonc supposer qu'ils furent représentés par la suite les mardis et jeudis, Dar-\ndanus occupant les vendredis et dimanches. Ainsi, on aurait le tableau suivant :\nJanvier. Vendredi ler [Dardanus] 19e représ,\nd. 3 [Dardanus] 20e\nm. 5 [Les Talens lyriques]\nj. 7 [Les Talens]\nv. 8 [Dardanus] 21e\nd. 10 [Dardanus] 22e\nm. 12 [Les Talens]\nj. 14 [Les Talens]\nv. 15 [Dardanus] 23e\nd. 17 [Dardanus] 24e\nm. 19 [Les Talens]\nj. 21 [Les Talens]\nv. 22 [DardanusJ 25e\nd. 24 [Dardanus] 2ô°etdern.\nm. 26 Pyrame et Thisbé\n\nE. D.\n\nAu Théâtre de Marseille.\n\nRenaudTArles (poème de M. Louis de Fourcaud, musique de M. Noël Des-\njoyaux) est une tragédie lyrique en 5 actes et 6 tableaux qui fut représentée, pour\nla première fois, sur le Théâtre de Monte-Carlo, le 31 mars 1900, et qu'il nous\na été donné d'entendre à Marseille, le 26mars dernier. C'est une œuvre brillante,\nqui chante la guerre (contre les Sarrasins) et l'amour, deux formes extrêmes de\nla vie, qui se mêlent parfois dans l'ardeur et la limpidité de l'atmosphère méri-\ndionale. Renaud, neveu du roi d'Arles, délivre son pays de l'envahisseur, et,\npour prix de sa victoire, demande la main de la gracieuse Juliane, fille d'un\npremier lit du roi ; mais il voit son bonheur sans cesse traversé par une femme\ndont la jalousie rappelle celle de Phèdre: la reine Guibel qui, désespérant de\nposséder Renaud, le calomnie pour le perdre, le fait exiler, et affolée comme la\nMargared du Roid'Ys, livre la cité aux ennemis pour tout noyer dans le sang...\nDans ce poème un peu sombre, les situations pathétiques ne manquent pas.\nM. Desjoyaux qui, successivement, au cours de ses premières études musicales,"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "174", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.14", "texte": "LES (( PERSES )) DE TIMOTHÉE\n\nreçut les leçons ou les conseils de M. Périlhou, de M. Massenet, de Brahms,\na écrit une partition de grande valeur, où l'invention thématique est remar-\nquable, l'écriture d'une très bonne tenue, et où de nombreux airs populaires\nsont ingénieusement utilisés: Je citerai entre autres la chanson de Renaud :\nLa bataille devant Arles (Acte I), les fiançailles au bord du Rhône (Acte II),\nle carillon des noces (Acte V), bien d'autres encore sont des scènes aussi belles\npar le rythme que par la couleur. Le succès a été grand et mérité. M. Desjoyaux\nest un compositeur dont la personnalité n'apparaît peut-être pas assez nette-\nment au premier abord ; mais c'est, en somme, un musicien de grand talent, et\nnous souhaitons qu'un jour il nous soit donné de l'applaudir à Paris aussi vive-\nment que nous l'avons applaudi à Marseille, lui et ses excellents interprètes :\nMmes Dhasty, Rothier, Léman, de Very ; MM. Ibos, Bouclouresque, etc...\n\nH. B.\n\nLes «Perses» de Timothée.\n\nDe Memphis, en passant par Berlin, arrive aux musicologues un précieux œuf\nde Pâques ; je veux parler du magnifique papyrus des Perses de Timothée\ndécouvert Tannée dernière par le consul Borchardt dans une tombe de l'époque\nd'Alexandre le Grand à Abousir (Bousiris), publié et commenté par M. de Wi-\nlamowitz-Mœllendorff. Le manuscrit n'est pas complet; il en manque le début,\npeut-être le tiers ou la moitié, mais ce qui reste, environ 200 vers, suffit pour\napprécier le caractère singulier de cette composition, une des plus célèbres de\nl'antiquité.\nLes Perses sont un nome citharodique ou citharédique (Tun et l'autre se di-\nsent). Entendez par là un solo, une longue monodie, chantée ordinairement par\nl'auteur lui-même, poète-musicien doublé d'un virtuose, qui s'accompagnait aux\nsons de la cithare. Les premiers nomes, ceux de Terpandre et de son école,\nétaient, comme l'indique leur nom, des compositions réglées (nomos, loi, règle),\nd'un style sévère, d'une inspiration religieuse. Ils étaient écrits en hexamètres,\nle rythme de l'épopée ; la mélodie, renfermée dans l'étroit parcours d'une octave,\ns'abstenait de toute modulation. Cette forme de l'art, après avoir fleuri pendant\nplus cle deux siècles, finit par s'épuiser et parut démodée. Un compositeur\néolien, Phrynis de Mitylène, osa le premier porter la main sur l'arche sainte ;\nil modifia le caractère traditionnel du nome en introduisant dans sa trame rythmi-\nque un élément (( lyrique )) ce que nous appellerions des (( vers libres )) —et\ndans sa mélopée des modulations qui lui valurent le sobriquet de a l'lonien\nondoyant )). En dépit ou à cause de ces nouveautés, Phrynis triompha dans\nAthènes au concours musical des Panathénées, en 446 avant notre ère. Vingt\nans plus tard il trouvait en Timothée de Milet un rival plus jeune, qui le dépassa\nen audace et en talent. Timothée acheva de briser les cadres déjà élargis par"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "175", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.15", "texte": "LES (( PERSES » DE TIMOTHÉE\n\nPhrynis. Aux modulations, aux éléments lyriques introduits par ce dernier, et\nqu'il multiplia singulièrement, il ajouta l'extension du clavier mélodique, des\nornements variés, un style poétique voisin du dithyrambe, bref, tout ce qui con-\nstituait aux yeux des anciens le « genre fleuri », (( théâtral » ou (( populaire ».\nCes nouveautés firent d'abord scandale. A Sparte, dit-on, les éphores\nretranchèrent les cordes dont Timothée avait enrichi sa lyre. A Athènes même,\nun poète comique, peut-être Phérécrate, se fait l'interprète des résistances de la\ncritique conservatrice. La Musique apparaissait en scène sous les traits d'une\nfemme déguenillée et répondait ainsi à la Justice qui 1 interrogeait : « Celui qui\nm'a mise en pièces et massacrée sans vergogne, ma chère, c'est Timothée.\nTimothée ? qui ça ?\nUn Milésien au poil roux.\n• Il t'a fait du mal ?\nDu mal ? c'est-à-dire qu'il a dépassé en méchanceté tous ses prédécesseurs.\nIl a apporté des fourmillements monstrueux, hors du mode, des notes suraiguës,\nillicites, des roulades, il m'a toute remplie de chenilles [le même mot en grec si-\ngnifie chenille et modulation) comme une rave, et quand il me rencontrait seule\nàu coin du bois, il me déshabillait et me ficelait avec douze cordes. »\nCependant le novateur avait le vent de la mode en poupe, et les encourage-\nments illustres ne lui manquèrent pas. Euripide l'applaudit et lui prédit la\ngloire. Elle arriva en effet. Dès son vivant, rois et républiques se disputaient à\nprix d'or sa voix et ses œuvres. Mort, il passa classique à son tour. En Arcadie,\nau temps de Polybe, les enfants des écoles apprenaient par cœur les nomes de\nTimothée au même titre que les poèmes d'Homère. A la vérité, ils étaient plus\nremarquables par la mélopée que par le texte. C'est pourquoi l'école d'Alexan-\ndrie, plus soucieuse de poésie que de musique, cessa bientôt de les étudier et de\nles copier.\nLe papyrus d'Abousir est antérieur aux travaux de cette école. Tout porte à\ncroire qu il est contemporain d'Alexandre le Grand, postérieur d'une génération\nà peine à la mort du poète : nous ne possédons pas de manuscrit grec plus\nancien. Par malheur, le scribe ne nous a transmis que le livret du poème et non\nla partition; elle était classique cependant, car plus d'un siècle après, aux fêtes\nNéméennes de 207 avant Jésus-Christ, le citharède Pylade l'exécutait encore aux\napplaudissements enthousiastes delà Grèce assemblée. Mais le copiste d'Abousir\nne s'intéressait pas à la musique; aucune note, aucun signe mélodique ou ryth-\nmique n'accompagne le texte, tracé d'une écriture lapidaire ; la bonne fortune\ndes hymnes de Delphes ne s'est pas renouvelée.\nCe texte, d'ailleurs, est des plus curieux. Composés au lendemain de l'effondre-\nment de la puissance athénienne, au moment où les Grecs, groupés pour quel-\nques années sous l'hégémonie de Lacédémone, s'apprêtaient à reprendre la\nlutte contre « l'ennemi héréditaire » environ 400 ans avant Jésus-Christ,\nles Perses, par une exception unique dans l'histoire du nome, ont un sujet histo-\nrique et patriotique. Ce sujet, c'est la bataille de Salamine, considérée comme\nune victoire non d'Athènes son nom même n'est pas prononcé, mais des\nHellènes réunis. Le récit, moitié épique, moitié lyrique, se déroule dans un lan-\ngage très imagé, parfois grandiose, parfois bizarre, où la préciosité de l'ex-\npression, la recherche de la métaphore inédite, la hardiesse des composés\nveaux frisent à chaque instant le mauvais goût : Eschyle coudoie Lycophrom"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "176", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.16", "texte": "LES (( PERSES )) DE TIMOTHÉE\n\nDes tableaux pittoresques, des discours pathétiques alternent avec des épisodes\nd'un caractère humoristique ; certaine supplique d'un Phrygien fait captif est\nécrite dans une sorte de « petit-nègre )), semé de barbarismes et souligné sans\ndoute par une mimique expressive, qui n'est pas loin de la Belle Hélène. Le nome\nainsi conçu n'a plus guère conservé, on le voit, que le nom du (( chant réglé »\nd'autrefois. C'est une longue ballade variée, où tous les genres, tous les tons se\nmêlent, offrant une ample matière et imposant un prodigieux effort à la virtuosité\ndu compositeur et de l'exécutant.\nJ'ai regretté que la mélopée reste pour nous lettre close; le rythme lui-même,\nmalgré les indications résultant de la structure des vers, ne peut pas toujours\nêtre restitué avec une certitude suffisante. Pourtant la découverte d'Abousir\napporte à l'histoire de la musique proprement dite une petite contribution qu\nn'est pas sans valeur. A la fin de son poème, dans cette partie du nome qu'on\nappelait le « cachet )) (sphragis), Timothée abandonne le ton narratif et descrip-\ntif, et s'adressant directement à ses auditeurs, plaide devant eux la cause de ses\ninnovations musicales. Il était d'ailleurs coutumier du fait. Dans un fragment pré-\ncédemment connu d'un autre nome il s'exprime ainsi: (( Je ne chante pas des\nvieilleries ; gloire à mes chants nouveaux ! Jadis régnait Cronos, aujourd'hui\nZeus est roi. Adieu la vieille Muse ! » Le nouveau texte est plus développé et\nplus précis. Je m'excuse de le présenter traduit en vers ; il m'a semblé que c'était\nle seul moyen de donner une idée tant soit peu exacte du mouvement rythmique\net de la couleur de cette poésie :\nToi qui fais prospérer en ses jeunes travaux\nMa muse à la lyre dorée,\nViens, Péan secourable; étends ta main sacrée\nSur mes chants aux accords nouveaux!...\nLe peuple d'antique noblesse,\nLe guide puissant de la Grèce,\nSparte, où bouillonne un flot de jeunes gens hardis,\nMe brûle du tison des satires cruelles\nDepuis que pour courir à des chansons nouvelles\nJ'ai méprisé, dit-on, les Muses de jadis...\nMoi? jamais ! je n'exclus du divin badinage\nJeunes, vieux, ni gens de mon âge.\nC'est vous, vous seuls que je proscris,\nBarbouilleurs de chansons, acharnés au massacre\nDes refrains surannés que la rouille consacre,\nCoqs stridents, qui lancez au ciel d'informes cris !...\nLe fils de Calliope, Orphée, en son délire,\nVaria le premier le doux jeu de la lyre.\nTerpandre vint ensuite, et le fils d'Antissa,\nAux rives de Lesbos modulant ses exordes,\nA su plier la Muse au joug de ses dix cordes.\nMaintenant Timothée à son tour se dressa.\nSur onze fils tendus, ses rythmes et ses mètres\nOnt animé la lyre à de nouveaux essors;\nIl dévoile l'asile, ignoré des ancêtres,\nOù les Muses cachaient d'harmonieux trésors\nC'est Milet qui fut sa patrie,\nC'est le peuple aux douze cités,\nPremier né des enfants qu'en ses flancs a portés\nL'auguste aïeule, l'Achaïe...\nDieu qui frappes au loin, Phébus, entends ma voix !\nDescends vers cette ville sainte,\nSauve ce peuple et fais fleurir dans cette enceinte\nLa paix et le bonheur et le règne des lois."}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "177", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.17", "texte": "LES (( PERSES )) DE TIMOTHÉE\nR. M.\n11\n\nIl y a dans ces vers, outre de belles images et de vigoureuses invectives, des\nlégendes (( tendancieuses )) et de l'histoire. La lyre inventée par Orphée est une\nlégende banale, mais Timothée la rajeunit par l'épithète inattendue de (( variée »\n(noixiXogoua'oç) appliquée à cette musique naissante : Orphée est déjà un précur-\nseur ! Un mensonge plus grave, dicté par la même intention apologétique, c'est\nl'attribution à Terpandre de l'invention de la lyre à io cordes. Il est bien certain\nque la lyre de Terpandre n'en avait que sept ou huit ; la 9e et la 10e ont été\najoutées dans le cours du ve siècle, peut-être par Phrynis, dont Timothée, rival\npeu généreux, évite de prononcer le nom. Mais on comprend l'intérêt du nova-\nteur à placer ses audaces en quelque sorte sous le patronage du nom révéré et\nclassique de Terpandre, à les faire paraître plus inoffensives en reculant dans un\npassé déjà nébuleux l'augmentation première du clavier de la cithare. On a\nvoulu conclure de ces vers que du temps de Timothée, à Sparte même, la lyre à\n10 cordes était déjà admise dans le concours; je ne sais si cette conclusion est\nlégitime.\nArrivons à Timothée lui-même. Nous apprenons maintenant de sa bouche\net c'est le principal intérêt de tout ce morceau que la lyre à 11 cordes est sa\ncréation. C'était déjà la tradition la plus répandue; mais on pouvait hésiter en\nprésence du texte de Phérécrate, que j'ai cité plus haut, et qui parle de 12 cordes,\nau lieu de 11. Maintenant le débat est tranché par Timothée en personne, de\nquelque façon qu'on doiveexpliquer l'erreur du fragment de Phérécrate. Il devient\ndésormais évident que le (( système parfait )) de onze notes, qui a régné pendant\ntout le ive siècle, qui est encore à la base du diagramme tonal d'Aristoxène, que\nce système n'est autre que la gamme de Timothée. L'octave grave de la mèse,\nle proslambanomène, ne figurait pas encore dans son cordier. Il devient aussi\névident que c'est bien l'invention triomphante de Timothée, et non pas celle de\nPhrynis ou de tel autre de ses prédécesseurs, que célébrait l'épigramme fa-\nmeuse d'lon : (( Lyre à onze cordes disposée en dix degrés, trident d'harmo-\nnies consonantes (tétracordes)... » Seulement Timothée est né vers 450, et lon de\nChios, sous le nom duquel nous a été transmise cette épigramme, est mort en\n423. Il n'est pas vraisemblable qu'à vingt-sept ans le (( rousseau milésien )) eût\ndéjà conquis assez d'autorité pour faire prévaloir une innovation instrumentale\naussi grave. Plutôt que de contester avec Diels l'authenticité de l'épigramme,\nvolontiers me rangerai-je à l'opinion de Wilamowitz, qui l'attribue aujourd'hui\nà un poète homonyme, lon de Samos, dont les fouilles de Delphes nous ont tout\nrécemment révélé le nom et une belle épigramme, gravée au bas d'une statue\nde Lysandre : le nom, la date, le style, tout concourt à recommander cette hypo-\nthèse; l'erreur des scoliastes s'explique sans peine par le rayonnement d'un\nnom plus célèbre. On voit comment deux découvertes simultanées s'éclairent\nréciproquement et comment peu à peu sort de terre la vraie histoire de la mu-\nsique antique, obscurcie par les tardifs compilateurs.\n\nTHÉODORE REINACH."}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "178", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.18", "texte": "LES MAITRES DE L'OPERA\n\nLes Maîtres de l'Opéra\n\n(0-\n(Recueil de musique inédite du et du VIIIe siècle. )\nII\nLE DERNIER OPÉRA DE MONTEVERDI.\nOn sait que Topera, créé de 1590 à 1600 par un groupe de poètes et de musi-\nciens florentins, fut définitivement fondé par le génie de Claudio Monteverdi. Ce\ngrand homme, né à Crémone en 1567, mort à Venise en 1643, n est guère\nconnu que par son Orfeo de 1607, et un fragment de son Arianna de 1608 : le\ncélèbre Lamento, que l'on trouvera reproduit dans diverses collections d airs\nanciens, en particulier dans les Ane antiche de M. Parisotti (Ricordi). Ces œu-\nvres sont fort insuffisantes à juger de sa personnalité musicale; car elles sont\ndes débuts de sa carrière dramatique, et on y voit plus encore le génial conti-\nnuateur de Péri et des Florentins, que le maître de Cavalli et le fondateur du\ngrand opéra vénitien. Le manuscrit du Couronnement de Poppée, retrouvé dans\nces dernières années à Venise, et identifié par M. Taddeo Wiel, permet d'appré-\ncier le développement surprenant accompli par Monteverdi, à la fin de sa vie.\nL' Incorohazione di Poppea (2), représentée au théâtre S. Giovanni e Paolo de\nVenise, en automne 1642, est la dernière grande œuvre de Monteverdi, qui\nmourut Tannée suivante. Le poème était de Francesco Busenello, le meilleur\npoète de Venise. Le sujet est d'une immoralité, ou d'une amoralité parfaite.\nC'est l'histoire de Néron répudiant Octavie, et de Poppée, laissant son\nmari Othon pour devenir impératrice. Mais les choses sont présentées de telle\nsorte, que le personnage antipathique est ici. Octavie. L'Amour est le héros\nde la pièce, et triomphe de la Fortune et de la Vertu, comme l'annonce le pro-\nlogue. Malgré les défauts de l'époque, l'œuvre est d'un grand intérêt et mon-\ntre un vrai talent dramatique. Les figures de Sénèque, de Néron et d Othon\nsont des meilleures qu'ait dessinées le théâtre italien au xvne siècle.\nM. Hermann Kretzschmar, qui a consacré à Y Incorohazione di Poppea un très\nintéressant article (3), a montré les changements introduits par Monteverdi\ndans le livret de Busenello. Rien ne fait mieux voir la façon de travailler de\nMonteverdi, et saisir sur le vif son génie en pleine création, son intelligence\nde la vie, son sens de la vérité et de l'effet dramatique. Il supprime les scènes\nallégoriques, coupe les monologues, introduit à chaque instant dans le dialo-\ngue des répliques plus serrées, donne un tour plus familier au style, ne crai-\ngnant pas au besoin d'employer dans le drame des moyens réalistes, qui appar-\ntiennent plutôt à la comédie : tout s'anime ; on voit les gestes et les jeux de\nphysionomie : la coquetterie de Poppée, la violence criarde, la vulgarité et\nle cabotinisme de Néron, la grandiloquence stoïcienne de Sénèque, et le\ncaractère indécis et passionné d'Othon. La musique peint admirablement toutes\nles nuances des sentiments ; et nul compositeur italien du xvne siècle n'a fait\n\n(1) Voir la Revue de janvier 1903.\n(2) Il Nerone, titre inscrit sur la couverture clu manuscrit. Venise, Bibl. S. Marco, fonds Con-\ntarini, legs 1843, classe IV, cod. CDXXXIX.\n(3) Vierteljahrsschrift fur Musikwissenschaft, 1894, 4."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "179", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.19", "texte": "AUX ORGANISTES\n\nœuvre aussi vraie et aussi humaine. Les dialogues de Néron et de Poppée, d'Oc-\ntavie et d'Othon, sont des merveilles d'expression ; et l'on sent dans toute la\npartition une abondance d'inspiration mélodique, une liberté et une perfection\nde forme, qui annoncent les maîtres classiques de la fin du xvine siècle.\nOn en aura quelque idée par les deux courts fragments que nous donnons\nici (i). Ils sont extraits de l'acte 11, scène v. C'est une sorte d'intermède, qui n'a\naucun rapport avec l'action. Les personnages sont un page et une damoiselle.\nOn verra quel goût délicat Monteverdi conserve dans le comique, à la différence\ndes compositeurs vénitiens qui suivront. Le duo a un parfum poétique, digne de\nMozart. L'homme qui écrivait ces pages spirituelles et tendres, d une fraîcheur\njuvénile, avait alors 75 ans.\n\nROMAIN ROLLAND.\n\nAux organistes.\n\nIl paraît généralement admis que les voûtes gothiques ne sont plus le refuge\nd un peuple naïf et droit, confiant et avide de mystère. L'artiste candide qui\npriait au nom de tous et dont les saintes fonctions continuaient le silence et la\npaix d'une vie ignorée est maintenant remplacé par le premier prix du Conser-\nvatoire qui cherche bruyamment à se faire une (( position )). L'église est trans-\nformée en salle de concert, ce qui convient d'ailleurs parfaitement à certains de\nnos édifices dits religieux.\nCe fait admis sans discussion, il serait de mauvaise foi d'exiger des organistes\nl'abnégation et l'humble soumission qui nous semblent qualités d un autre âge,\net nous devons les assimiler à tous les musiciens, à tous ceux qui se chargent\nd'art. C'est ce que pous faisons.\nOr, peut-être parce qu'ils sont très haut perchés, peut-être parce qu'ils sont\ninvisibles peut-être seulementparce qu'ils sont à l'église, ces messieurs se croient\nen dehors de toute libre discussion et de tout contrôle. Il semble que la con-\nscience artistique et la plus élémentaire honnêteté soient pour eux des qualités\ntrop roturières et que tout vandalisme leur soit permis.\nNous ne parlerons pas des pillages dont se nourrissent les grotesques éditions\nde musique religieuse en vogue ni des honteuses mutilations et dérangements\nde chefs-d'œuvre tolérés chaque jour à l'église comme au café-concert. Nous lais-\nserons en paix les moindres maîtres de chapelle qui se croient tout permis, même\ncelui d'une des grandes paroisses de Paris, qui accommode en motets des motifs\nde Mendelssohn « en changeant quelques notes de-ci de-là pour que le public ne\nreconnaisse pas l'air et ne soit pas tenté d'entonner le refrain. )) Nous ne citerons\nqu'un fait très pénible et très grave, carie mauvais exemple est parti de haut.\nUn virtuose justement renommé inaugurait, il y a quelque temps, l'orgue d'une\ndes principales paroisses de Paris. Le programme était composé d'abord d'oeuvres\nde M. Widor et ensuite d'oeuvres deJ.-S. Bach. Loin de nous 1 idée de reprocher\nà l'organiste inaugurateur d'avoir joué intégralement deux symphonies du\ncélèbre maître de Saint-Sulpice, puisque personne n'était obligé de les venir\nentendre ; mais nous lui reprochons d'avoir joué la moitié de la Passacaglia de\nl'immortel Cantor de Leipzig.\n\n(1) P. 190."}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "180", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.20", "texte": "LA MUSIQUE AU POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE\n\nS'il s'agissait de ne pas dépasser le temps prévu pour le concert, il me semble\nque le virtuose en question eût été bien plus judicieux et compétent en suppri-\nmant quelques morceaux des symphonies susnommées qu'en mutilant l'œuvre\nde Bach, à laquelle personne n'a le droit de toucher. D'ailleurs, l'occasion était\nbien mal choisie : il est un grand nombre de préludes et de fugues qui sont rappro-\nchés dans les éditions, mais qui ne s'enchaînent pas nécessairement, tandis que\nla fugue jointe à la Passacaglia en fait partie intégrante : non seulement elle est\nconstruite sur le même thème, mais le dernier accord de la Passacaglia est en\nmême temps le premier de la fugue.\nOr, le 19 février 1903, à Saint-Philippe-du-Roule, nous avons entendu\nM. Widor s'arrêter résolument sur le premier accord de cette fugue, de mineur\nle faisant majeur et l'allongeant considérablement pour bien nous montrer que\nBach avait oublié de s'arrêter là.\nIl ne s'est trouvé personne pour protester et réclamer la fugue ; j'aime à croire\nque c'est à cause du respect et du silence qui sont de rigueur, même en ces jours,\ndans le saint lieu. Mais notre devoir est de livrer ce fait déplorable à l'attention\ndes artistes, comme nous le ferons le jour où un chef d'orchestre trouvant trop\nlongue la Symphonie en ut mineur la terminera par le premier accord de l'allégro\nfinal surmonté d'un colossal point d'orgue.\n\nGEORGES EGARONNE.\n\nEsthétique Musicale\n\nIX.— LA MUSIQUE AU POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE.\n\n(1).\nOn appelle (( Sociologique » un fait qui suppose une société, et qui, sans\ncette société, n'existerait pas. Par exemple, je rencontre dans la rue une per-\nsonne à qui je dois des égards, et, en passant devant elle, j'ôte mon chapeau.\nVoilà un fait sociologique. En effet, ce n est pas moi qui ai établi l'usage de me\ndécouvrir en certains cas ; et, si je vivais seul, cet usage n'existerait pas. En ce\nmoment, je traduis ma pensée sur ce papier en employant certains signes\nd'écriture et en me conformant à certaines règles. Ce sont encore des faits socio-\nlogiques. En effet, la langue française, et la grammaire qui endétermine l'usage,\nne sont pas mon œuvre personnelle ; elles viennent du dehors, et s'imposent à\nmoi ; elles ont été créées non par un individu, mais par une collectivité qui\nexerce une sorte de contrainte sur les individus.\nDans une multitude d'actes semblables, qu'il est facile au lecteur d'imaginer,\nun homme quelconque n'est pas un agent créateuret libre pouvant être considéré\ncomme une force initiale dans la série de mouvements que produit chaque\nmanifestation de sa volonté ; il est plutôt un point d'aboutissement. Les influen-\nces du dehors se concentrent en lui, souvent à son insu, prennent corps, se\ncristallisent dans sa conscience, et rejaillissent ensuite au dehors, plus ou\nmoins transformées; la société étant représentée par une circonférence, il en\nserait comme le centre, où arrivent et d'où partent tous les rayons.\n\n(i) Suite. Voir la Revue de décembre 1902."}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "181", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.21", "texte": "LA MUSIQUE AU POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE\n\nLa musique est-elle un fait sociologique? Lorsqu'un compositeur comme\nHaydn, Mozart, Beethoven, écrit un quatuor à cordes, peut-on dire que tous\nles éléments de son œuvre (non seulement l'inspiration générale et la pensée,\nmais les procédés techniques, les éléments concrets) sont sous l'influence directe\net constante du groupe social dans lequel le musicien est placé ?\nCette question est à peu près nouvelle. M. Camille Bellaigue lui a consacré, il\ny a quelques années, dans la Revue des Deux-Mondes, une étude qui charme\npar sa finesse et son élégance, comme toutes les pages signées d'un tel nom,\nmais qui éveille l'esprit de curiosité plus encore qu'elle ne le satisfait. Je me\nsuis permis de le dire dans la Revue critique, où j'ai eu à rendre compte de ce\nbrillant travail ; je remplis une sorte d'engagement en essayant de montrer, à\nmon tour, avec le talent de M. Bellaigue en moins, et, en plus, l'ambition\nd'être précis, comment un pareil sujet doit être compris.\nLe problème n'intéresse pas seulement les philosophes ; sa solution peut\navoir les conséquences pratiques les plus importantes, sur l'orientation de nos\nétudes et sur la manièredont il convient d'écrire l'histoire musicale. Si, en effet, la\nmusique n'est qu'un jeu d'arithmétique, comme l'ont cru les pythagoriciens et,\nà leur suite, les maîtres du moyen âge ; si ses origines sont métaphysiques et si\nelle n'a qu'un sens idéal, comme l'ont cru certains Allemands, il en résulte que\nles études musicales sont refoulées sur elle-mêmes, isolées au milieu des autres\nmanifestations de la vie, réduites à une technicité un peu sèche ou à un intel-\nlectualisme abrupt ; si, au contraire, la musique est un fait sociologique, il en\nrésulte qu'on ne doit pas la séparer de l'étude des civilisations, et qu'on en\npourrait écrire l'histoire d'une manière très vivante, à la façon d'un Michelet ou\nd'un Taine. Il semble bien que ce soit là le dernier stade que la critique ait à\nparcourir maintenant. Elle a d'abord conçu l'histoire musicale sous forme de\nmonographies, telles que les travaux de Spitta sur J.-S. Bach, de Jahn sur\nMozart, de Muller sur Hucbald ; puis elle a fait passer les compositeurs au\nsecond plan, et s'est appliquée à suivre l'évolution des genres : c'est d'après\nce principe qu'est écrite, en ce moment, en Angleterre (par MM. Wooldridge,\nParry, Fuller-Maitland, Hadow, Dannreuther), ïOxfordHistory of music. Il reste\nà appliquer une troisième méthode, pressentie mais confusément indiquée par\nFétis, qui consisterait à ne jamais séparer l'œuvre musicale de son atmosphère\nsociale, et à lui appliquer, sans préjudice des analyses techniques, les pro-\ncédés d'examen qui sont en usage dans toutes les sciences morales et politi-\nques On voit quel riche et intéressant programme serait offert désormais à\nl'historien, et quel agrément en résulterait, par surcroît, pour le lecteur !\nA priori, il semble que l'art musical doit être un fait sociologique. Les poètes\nseuls ou les théologiens peuvent dire qu'il vient du ciel. Ce qui serait difficile à\nadmettre, c'est qu'il fût un fait d'exception, sans attache avec tout ce qui l'en-\ntoure. Puisque l'homme est (( un être vivant en société )), et puisque toute l'his-\ntoire confirme cette définition, il serait invraisemblable qu'une œuvre quel-\nconque, partie de la main de l'homme, ne portât point la marque de ce qui\nest une loi de son existence. Que le lecteur veuille bien faire un retour sur lui-\nmême en se demandant : Parmi toutes les pensées qui traversent mon esprit, y\nen a-t-il une seule que je ne doive ni à ma famille, ni à l'éducation que j'ai reçue,\nni aux usages des gens que j'ai vus ou fréquentés, ni à ce que j'ai lu ou entendu\nautour de moi ? Suis-je même capable d'imaginer quoi que ce soit en dehors de"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "182", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.22", "texte": "LA MUSIQUE AU POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE\n\nces influences plus ou moins lointaines ? Et si d'aventure je le pouvais, ce que\nj'aurais imaginé offrirait-il un intérêt quelconque ?Ne serais-je pas le seul àme\ncomplaire dans des idées absolument inintelligibles pour tout autre que moi ?\nLa réponse ne saurait être douteuse. Ajoutez, pour fortifier cette présomption,\nque la musique ne se présente pas comme un fait unique, dont il faudrait donner\nl'explication en bloc pour ainsi dire, mais comme un ensemble de faits nettement\ndifférenciés : il y a une musique orientale et une musique occidentale ; il y a\nune musique du Nord et une musique du Midi, une musique russe et une musique\nitalienne, etc... ; et de même qu'il y a des peuples de races mêlées (les Français,\npar exemple, que les Allemands appellent ein Mischvolk, un peuple de sang très\nriche), il y a aussi une musique et c'est précisément la nôtre qui réunit et\nfond ensemble des caractères très divers. Il est bien vraisemblable, à priori,\nque de telles différences ont pour fondement les conditions ethnographiques et\nsociales qui les limitent. Mais voici des sources d'arguments moins vagues.\nD'abord, la musique exprime des sentiments qui, tous, impliquent la vie\nsociale. Les pièces les plus anciennes que nous connaissions, dans l'art occi-\ndental, sont les pièces religieuses et chorales. Or, la religion est un fait socio-\nlogique, puisque les hommes conçoivent le monde divin comme une projection,\nune image idéalisée de l'humanité. Les autres sentiments exprimés parla musi-\nque le courage guerrier, l'amour, la haine et leurs multiples formes sont\ntous des sentiments altruistes.\nLe fait sociologique par excellence, c'est le langage. Or, on sait tout ce que la\nmusique doit au langage ; elle lui doit tant qu'un pénétrant observateur, Herbert\nSpencer, a cru pouvoir expliquer la musique tout entière en disant qu'elle est\nune sélection idéalisée de certains éléments (timbre, intervalles, nuances, etc...)\ncontenus dans la parole articulée. Il serait superflu d'exposer ici une théorie aussi\nconnue ; ses conclusions sont inadmissibles, parce qu'elles sont trop générales ;\nmais, à titre d'explication partielle, on ne peut refuser de l'admettre. Il est par-\nfaitement exact qu'entre la parole vulgaire et le thème le plus classique, joué par\nle ler violon dans un quatuor, s'intercalent toute une série de formes intermé-\ndiaires conduisant de l'un à l'autre extrême : les récits épiques, la poésie lyri-\nque le récitatif et tous ses développements, la mélodie vocale, la mélodie\ntransposée sur les instruments, laquelle, au lieu de se fixer au grave ou à l'aigu\ndu chant sonore, se maintient dans le médium, comme la parole, et obéit aux\nmêmes lois d'expression, enfin le système des mélodies combinées. Ce qu'on\npeut ajouter à la théorie d'Herbert Spencer, c'est que la diversité des parties,\nviolons, alto, violoncelle,— qui composent le contre-point d'un quatuor instru-\nmental (contre-point qui est l'essence même de la musique et où il ne faut voir\nqu'une transposition du quatuor vocal que l'on trouve dans les chansons du\nxvie siècle), est fournie par les types de voix que bon trouve dans toute société\nhumaine : voix de l'enfant ou de la femme, voix de l'adolescent, voix de l'homme,\nvoix du vieillard. Ce qu'on peut ajouter aussi, c'est que, si la musique sort du\nlangage oral, la notation musicale sort, parallèlement, du langage écrit. Dans les\nplus vieux manuscrits, au-dessus delà syllabe où la voix du chanteur doit s'éle-\nver, on mettait, primitivement, un accent aigu, tracé par la plume du scribe de\nbas en haut (l) ; un peu plus tard, les copistes ne comprenant plus la valeur\npropre de ce signe l'ont tracé en conduisant la plume de haut en bas ( ') ; instinc-\ntivement, lorsqu'ils posaient leur plume sur le parchemin, ils ont donné plus"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "183", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.23", "texte": "NOUVELLES LETTRES D'HECTOR BERLIOZ\n\nd'ampleur à l'extrémité supérieure de ce signe qui s'est trouvé pourvu d'une\ntête : on est arrivé ainsi, peu à peu, à la note caudée (1). Ce sont là des faits\ndepuis longtemps démontrés en matière de paléographie. Les clefs (de sol,\nd ut, etc.) ne sont autre chose, on le sait, que des lettres de l'alphabet de plus\nen plus déformées. Quant à la portée, qui se réduisait, à l'origine, à une\nsimple ligne tracée avec l'ongle ou à la pointe sèche dans l'épaisseur du vélin,\nelle est un fait sociologique en ce sens qu'étrangère à la composition elle a été\ninventée pour faciliter la lecture et l'interprétation de l'œuvre musicale par\nd'autres hommes que le compositeur lui-même. C'est d'une sorte de nécessité\npédagogique qu'elle est sortie.\nQue doit la musique à la danse ? Quelles sont les origines sociologiques du\nrythme ? Comment s'est formée la symphonie ? C'est ce que nous allons exa-\nminer.\n(A suivre.)\n\nJULES COMBARIEU.\n\nLectures musicales.\n\nNOUVELLES LETTRES D'HECTOR BERLIOZ\n\n(0-\nQuelques opinions sur les hommes de son temps.\nDu 13 décembre 1859 :\n(( Verdi est un galant homme, très fier, très inflexible, et qui sait on ne peut\nmieux remettre à leur place les petits chiens et les gros ânes qui s'émancipent\ntrop. Il est aussi éloigné du caractère railleur, bouffonnant, blaguant (assez sot-\ntement parfois) de Rossini que de la souplesse couleuvrine de celui de Meyer-\nbeer. ))\nDu 30 juin 1865 :\n(( Oui, j'ai vu la répétition générale de Y Africaine, mais je n'y suis pas retourné.\nJ'ai lu la partition. Ce ne sont pas des ficelles qu'on y trouve, mais bien des\ncâbles, et des câbles tissus de paille et de chiffons. J'ai le bonheur de n'être pas\nobligé d'en parler. ))\nDu 3 août précédent :\n(( C'est tout au plus si la comédie Meyerbeer et le rôle qu'y joue ce gros abcès\nde Rossini peuvent me faire rire. ))\n(( On va donner la Magicienne d'Halévy ; il est tout triste... Royer (directeur\nde l'Opéra) n'est pas gai... on parle beaucoup d'une scène de cet opéra, la scène\ndes échecs .. » (20 février 1858.)\n(( On parle du prince Poniatowski pour remplacer Royer. Le prince annonce\nhautement, trop hautement, son intention de monter les Troyens s'il arrive à\nl'Opéra. Mais le prince a lui-même un ouvrage en répétitions, et l'auteur des/\nTroyens aura dans peu un feuilleton à faire sur l'œuvre du prince... et voilà... »\n(2 décembre 1859.)\n(( Depuis que la petite Société d'élèves du Conservatoire s'est formée sous la\ndirection comique de Pasdeloup... )) (18 mars 1857.)\n(( Soutenons le Carvalho et le Théâtre lyrique... mais pour donner à ce direc-\n\n(1) Suite. Voir la Revue de février 1903."}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "184", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.24", "texte": "NOUVELLES LETTRES D'HECTOR BERLIOZ\n\nteur l'idée d'être ce que nous voudrions qu'il fût. Au fond il ne l'est pas... »\n(24 mars 1857.)\nPonsard, a Voltairien provincial », vient encore « aboyer à la gloire de Shakes-\npeare !... Nigaud ! concombre mûr ! »\nSur Eugène Delacroix, qui a toujours manifesté une grande aversion pour\nl'art de Berlioz, et que celui-ci avait, paraît-il, précédé à l'lnstitut :(( Je pense et\nj'espère que E. Delacroix réussira cette fois. » (25 décembre 1859.) Et, trois ans\nplus tard .(13 décembre 1859), à propos de la candidature de Liszt comme\nmembre correspondant : (( De Lacroix (sic) et quelques autres sont passablement\nindignés. ))\nA côté de ces boutades, auprès de calembours qu'il qualifie d'infâmes, en\nquoi il n'a pas tort, il y a des pages d une amertume incroyable, surtout à la fin,\noù les douleurs physiques le terrassaient, et oû il est inopinément frappé de\ncoups tels que la mort de son fils unique. Lisez ceci :\n(( Paris est pour moi un cimetière, ses pavés sont pour moi des pierres tumu-\nlaires. Je ne vis que dans le passé. Partout je trouve des souvenirs d'amis ou\nd'ennemis qui ne sont plus. Là j'ai rencontré Balzac pour la dernière fois; ici je\nme suis promené avec Paganini ; ailleurs, j'ai conduit la duchesse d'Abrantès,\nune bonne femme absurde; voilà la maison qu'habitait Mme de Girardin, une\nfemme d'esprit qui me tenait pour un imbécile ; voici le trottoir oû j'ai causé\navec Adolphe Nourrit, la veille de son départ pour Naples ; cette maison désolée\nest celle de la pauvre Rachel ; etc., etc. ; ils sont tous morts ! Que de morts!\nPourquoi ne sommes-nous pas encore morts? » (22 janvier 1859.)\n(( Ma promenade favorite, surtout quand il pleut, quand le ciel pleure à flots,\nest le cimetière Montmartre, voisin de ma demeure. J'y vais souvent, j'y ai beau-\ncoup de relations. J'y ai même dernièrement découvert une tombe que je ne\nsavais avoir été ni ouverte ni fermée. On était morte depuis six mois et on\nn'avait pas voulu ou pu me faire savoir que l'on mourait... » (30 août 1864).\n(( Vous avez la bonté de me demander ce que je fais, pense et lis. Je ne fais\nrien que supporter mes incessantes douleurs et mon insondable ennui. Je me\ndemande nuit et jour si je mourrai avec de grandes douleurs, ou avec peu de\ndouleurs ; car quant à mourir sans douleur, je ne suis pas assez fou pour l'espé-\nrer. Certaines créatures vivantes s'éteignent doucement, il est vrai, mais elles\nsont si rares que l'être qu'elles appellent le Bon Dieu semble leur avoir accordé\ncette grâce exceptionnelle pour faire mieux voir à toutes les autres son injustice\net son atrocité. » (13 juillet 1866.)\nCe résumé et ces extraits montrent combien profonde fut la tristesse des der-\nnières années de la vie de Berlioz, tout à fait démoralisées. Le ton rappelle celui\ndes derniers chapitres des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, avec moins\nd'acuité peut être, puisque chez Rousseau le mal réel était aggravé par le\ndélire, mais éveillant en nous plus de compassion, car nous savons bien que\ntoutes les plaintes de Berlioz étaient fondées. Ses lettres à la princesse\nWittgenstein nous auront permis de mieux connaître ses peines et de pénétrer\nplus au fond de sa pensée. Elles nous ont montré l'homme et l'artiste sous\ntous ses aspects, et plus que jamais, après cette lecture, digne de notre sympathie\net de notre admiration.\n\nJULIEN TIERSOT."}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": "185", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.25", "texte": "INFORMATIONS\n\nInformations\n\nTROCADÉRO. —M. Guilmant, professeur au Conservatoire national de musique,\ndonnera, dans la grande salle des fêtes du Palais du Trocadéro, des auditions\nprivées et gratuites d'orgue, les lundis 20 et 27 avril, les 4, 11, 18 et 25 mai,\nles 8, 15,22 et 29 juin, et le 6 juillet.\nLa chambre syndicale des artistes musiciens donnera un grand concert dans\nla Salle des Fêtes, le jeudi 30 avril courant, à 2 heures.\n\nECOLES NATIONALES DE MUSIQUE DANS LES DÉPARTEMENTS. —ROUBAIX.—Par\narrêté préfectoral, en date du 14 mars dernier, M. Maurice Dubulle a été nommé\nmembre de la commission de surveillance de l'Ecole nationale de musique,\nsuccursale du Conservatoire, à Roubaix, en remplacement de M. Jourdeuil,\ndécédé.\n\nLILLE. M. Canoby, inspecteur de l'enseignement musical, s'est rendu, le\nmois dernier, à Lille, pour entendre le cinquième et dernier concert de la So-\nciété des concerts populaires. L'orchestre, conduit par M Ratez, directeur de\nla succursale du Conservatoire, a exécuté la 9e Symphonie, avec chœurs, de\nBeethoven.\n\nMARSEILLE. —Le 29 mars dernier, M. Maréchal, inspecteur de l'enseignement\nmusical, a assisté au concert donné par l'Association artistique des Concerts clas-\nsiques de Marseille.\n\nINSPECTION MUSICALE EN 1903.\n\nLes succursales du Conservatoire national,\nles écoles de musique et les maîtrises sont ainsi réparties pour l'inspection musi-\ncale de cette année :\nM G F ' i Douai Valenciennes Roubaix Lille Bo-\nu( logne-sur-mer— St-Omer— Amiens Abbeville.\nA, 1 Caen Rennes - Le Mans Nantes\nM. MARÉCHAL : ™\nl lours.\nTr __ ( Nancy Dijon Moulins maîtrises de Rennes\nM. VÉRONGE DE LA NUX : , T\n1 et de Langres.\nT ( Lyon Chambéry Digne Aix Nîmes\nM. LENEPVEU : [ Montpellier _ Cette.\n-, T / Perpignan Toulouse Bayonne— Angoulême\nM. TONCIÈRES : - J R> J\nJ ( maîtrise de Rodez.\nAu CONSERVATOIRE DE NANCY était exécutée, le dimanche 29 mars, la\nPctssion selon saint Jean, de J.-S. Bach, sous la direction de M. J. Guy Ropartz\net avec le concours de Mlls E. Blanc et Flament, MM. L. Lafitte et P. Daraux.\nRappelons, à ce sujet, que c'est à Nancy qu'eut lieu, le 16 mars 1902, la pre-\nmière exécution en France de cette œuvre adoptée depuis par la Société des\nconcerts du Conservatoire de Paris.\nNous aurons bientôt le plaisir de lire Pelléas et Mélisande dans la partition\nd'orchestre, qui va paraître, par souscription, chez Fromont, 40, rue d'Anjou.\nOn peut dès aujourd'hui souscrire des exemplaires, au prix de 125 fr.\nA la Bodinière, un Concert spirituel précédait, dans les représentations de\nla semaine sainte, l'agréable Jésus à Béthanie, de MM. Campocasso et Mercier"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": "186", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.26", "texte": "INFORMATIONS\n\n(précédé lui-même d'une Ode religieuse, de M. Roger Charbonnel). Nous avons\npu y admirer le beau talent de Ml,e Zielinska sur la harpe chromatique, cet ins-\ntrument si riche et si expressif, et la belle voix de M. Ch. Morel.\nA signaler, dans la LIBRE CRITIQUE du I(R mars (Bruxelles), un intéressant\narticle de M. G. de Lécluze sur Une erreur dans renseignement technique : l'au-\nteur recommande, en se fondant sur les études d'Helmholtz, de changer de\nvoyelle en même temps que de note ou de registre, chaque voyelle ayant son\nregistre propre. A l'appui de cette thèse est invoqué l'exemple des oiseaux et\ncelui de l'âne; on pourrait y joindre celui des Anciens.\nPOUR L'ENSEIGNEMENT DU SOLFÈGE. (( Les cours se font au tableau les\nélèves battant la mesure et épelant les notes. —L'usage des habituelles leçons\nde solfège est prohibé. Le professeur choisit pour leçon une mélodie ancienne,\nparfois un morceau moderne simple et grave...\n(( Le cours se termine par l'étude d'un chant populaire : les paroles d'abord,\nrécitées en mesure ; la musique ensuite, solfiée ; puis les élèves se lèvent, cessen\nde battre la mesure et chantent avec les paroles. »\n(Extrait du programme de /'Œuvre de Mimi-Pinson.)\n- Signalons une curieuse tentative, qui atteste les progrès de l'esprit musical\nen France. Un concert symphonique vient d'être donné à Saint-Germain-en-\nLaye. Voici quelle était la composition du petit orchestre :\nUn ouvrier graveur, un décorateur, un tailleur, un peintre en bâtiments, des\nemployés de commerce, des employés au télégraphe, au Mont-de-Piété, etc. Le\nchef d'orchestre était un externe des hôpitaux, M. Léon Gattegno. Au pro-\ngramme, une symphonie de Mozart, une ouverture de Beethoven, diverses\nœuvres classiques, qui furent fort bien données.\nCe petit fait a beaucoup de portée ; il montre combien la musique a gagné de\nterrain, depuis dix ans, dans le peuple et la petite bourgeoisie de notre pays.\nNous souhaitons bon succès aux efforts si méritoires de M. Gattegno, et nous\nespérons que son exemple sera suivi dans d'autres villes. Il faut faire rentrer la\nmusique dans le peuple, dont elle s'est totalement séparée en PGance, depuis\nplusieurs siècles, pour leur détriment à tous deux.\nPar décret du 8 avril, de M. le Président de la République, contresigné\npar M. le Ministre des finances et M. le Ministre de l'instruction publique et\ndes beaux-arts, une classe de harpe chromatique est instituée au Conservatoire\nnational de musique et de déclamation pour une période de cinq années sco-\nlaires à partir du ier octobre 1903.\n\nR. R.\n\nLA MUSIQUE EN ALLEMAGNE EN 1902. La maison Breitkopf-Hârtel publie\nun mince volume (1) dont la lecture est des plus instructives : il renferme la liste\nde toutes les pièces représentées en Allemagne de septembre 1901 à septembre\n1902, avec le nombre des représentations.On peut remarquer tout d'abord que la\npart de Wagner est bien moins considérable qu'on ne serait porté à le croire.Les\nRienzi ont eu 33 représentations, Tristan 59,1 e Crépuscule 78, Siegfried 89, l'Or\ndu Rhin 105, la Walkyrie 162, les Maîtres 138, le Vaisseau fantôme 194. Ce sont là\n\n(ï) Deutsçher Buhnen Leipzig, Breitkopf et Hartel, 1902,"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": "187", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.27", "texte": "LES CONCERTS\n\ndes chiffres déjà respectables, mais qui n'ont rien d'extraordinaire : la Belle Hélène\na été jouée 75 fois, les Contes dé Hoffmann 96, les Huguenots 120, Paillasse 174, et\nla Martha de Flotow 190 fois ! Tannhauser et Lohengrin tiennent la tête, le pre-\nmier avec 268,1 e second avec 297 représentations; mais ce dernier chiffre est at-\nteint également par notre Carmen : tressaillez d'aise, mânes de Nietzsche! La\ngaieté « africaine )) de notre Bizet (1) réchauffe l'Allemagne. Enfin le grand\n(( record )) est détenu par la Chauve-Souris (Fledermaus), opéra comique de\nJ. Strauss, dont les 361 représentations défient toute concurrence. Le Faust\nde Gounod (212), Mignon (220), et le Trouvère (238) occupent encore un rang des\nplus honorables. Fidelio a été joué 154 fois, ce qui est tout à l'honneur de l'Alle-\nmagne. Il faut ajouter cependant que ce succès ne peut se comparer à celui\nde l'insipide Etudiant pauvre (Bettlerstudent) de Millôcker (184). Pour rester sur\nune bonne impression, citons encore les 243 représentations du Freischutz de\nWeber, et concluons en disant que le goût du public n'est pas plus affiné en\nAllemagne qu'en France; tant s'en faut. Seulement les théâtres de musique sont\nplus nombreux : il résulte de là qu'on fait plus de musique de l'autre côté du\nRhin, beaucoup plus de mauvaise, un peu plus de bonne aussi.\n\nLes Concerts.\n\nCONCERTS CHEVILLARD.\n\n— 20 mars. M. Richard Strauss a dirige deux de\nses poèmes symphoniques : Ans Italien et Heldenleben, et un fragment de son\nopéra : Feuersnot. Ans Italien est une œuvre de jeunesse, qui remonte à 1885.\nQuand on connaît déjà les derniers grands ouvrages de Strauss et qu'on les\naime, comme je fais, on peut trouver de l'intérêt même dans ses compositions\nplus faibles d'autrefois : il est toujours curieux de voir les débuts d'une grande\npersonnalité artistique. Mais le public parisien, qui ignore à peu près complète-\nment Strauss, ne s'occupe que de l'œuvre qu'on lui fait entendre ; il la juge en\nelle-même, et il a peu goûté celle-ci. Ans Italien est d'un sentiment certainement\nsincère et juvénile, mais il est écrit dans une langue encore conventionnelle et\nmendelssohnienne, avec quelques trouvailles originales. Le premier morceau,\nqui peint la campagne romaine, vue de la villa d'Esté, est une évocation assez\njuste et noble du grand calme et des vastes horizons. Le second morceau, qui\nest le plus faible des quatre, représente les ruines de Rome, sur un rythme de\nscherzo : il semble que l'auteur ait voulu affirmer, en présence de cette ville\nmorte, sa jeunesse et sa joie. La troisième partie : Sorrente, a de beaux paysages\ndescriptifs. La quatrième : Naples, bâtie sur la chanson connue : (( Funiculi,\nfunicula ! )) a de la vie, et on y pressent la future maîtrise d'orchestration de\nStrauss ; mais elle ne fait pas oublier le merveilleux Carnaval romain, de Berlioz,\net on peut même lui reprocher de n'avoir pas tiré tout le parti possible du thème\nvulgaire, mais plein de verve, qu'elle avait adopté.\nQuant à Heldenleben ( Vie dhn héros), je l'ai plusieurs fois décrit ; c'est pour\nmoi le monstre le plus prodigieux de la musique moderne : tout y est mêlé, le\ngénie et la vulgarité, la fureur des passions héroïques et la mièvrerie de notre\ntemps, un art barbare et délicat, le mauvais goût italien et l'auguste simplicité\n\n(I) NIETZSCHE. Le cas Wagner ( 1888),"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": "188", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.28", "texte": "LES CONCERTS\n\nde Beethoven. Au total, la plus puissante création symphonique, à mon sens,\ndepuis Wagner. Je ne cache pas qu'avec tous ses défauts, qui sont énormes, et\ndont le moindre est un manque de goût presque total, je regarde Richard Strauss\ncomme le premier musicien de notre temps, parce qu'il en est le plus vivant.\n\nROMAIN ROLLAND.\n\nL. L.\n5 avril. Le dernier concert de l'abonnement nous a fait entendre la vigou-\nreuse ouverture de Gwendoline, de Chabrier, Antar, de Rimsky-Korsakov, la\nSymphonie en ut de Mozart, et les Impressions d'ltalie, de Charpentier. Je suis un\nimpie sans doute, mais après 1 émouvante histoire du Bellérophon asiatique,\ndont la mélancolie reparaît toujours parmi les délices de la vengeance, du pou-\nvoir et de l'amour même, pour expirer si doucement dans un dernier regret,\naprès ces cuivres vibrants, ce tendre cor anglais, ces graves altos, après ces enla-\ncements de rythmes et ces luttes de mélodies contraires, je n'ai pu goûter, dans\nl'œuvre paisible de Mozart, 1' « élévation )) et le (( cachet de grandiose et solen-\nnelle majesté » que prônait le programme. Je quitte le concert en me maudis-\nsant de n'être plus en état de grâce. M. Chevillard m'eût évité d'aussi cruelles\nangoisses de conscience, s'il eût commencé par la Symphonie de Mozart, comme\nl'y invitaient à la fois la chronologie et la logique.\n10 avril. Jour du vendredi saint : concert supplémentaire. Au programme :\nl'Or du Rhin, pour nous montrer sans doute la vanité des distinctions qu'on est\naccoutumé de faire entre la musique profane et la musique religieuse, entre le\nThéâtre et le Concert, entre Jésus-Christ et Wotan. Ou peut-être M. Chevillard\nest-il simplement d'avis que la musique n'a jamais aucune signification, et que\ntoute combinaison de notes agréable ou solide peut à volonté venir draper tous les\nsentiments et toutes les paroles ? Sans soulever d'aussi graves problèmes,\nregrettons seulement que le dernier concert de la saison ne nous ait offert qu'une\nœuvre aussi fatiguée et vieillie. Quand donc M. Chevillard changera-t-il un peu\nson répertoire ?\n\nCONCERTS COLONNE.\nR. R.\n5 avril. Après la Symphonie de Ces. Franck,\nMme Brema aeu les honneurs du programme. L'idéale Kundry de Bayreuth\na chanté, avec un style excellent, des mélodies de Schubert, plus une romance de\nM. Webber, son accompagnateur. Le public a apprécié diversement cet acte de\ngratitude. La Nuit de Noël, de Pierné, est bien adroite, trop adroite!\n10 avril. Les Béatitudes composent fort heureusement le programme de ce\nconcert de vendredi saint et retrouvent, avec leur intelligente exécution, leur\ngrand succès du ier et du 8 mars.\n19 avril. Pour le dernier concert de la saison, M. Grieg est venu diriger\nquelques-unes de ses œuvres, toujours les mêmes: Peer Gynt, quelques roman-\nces chantées avec charme par Mme Gulbranson, le Concerto pour piano, où\nM. Pugno fut justement acclamé : une poignée d'oeuvres d'un parfum délicat et\npersonnel, mais tièdes et frêles : quelques gouttes de musique. Mme Gulbran-\nson a magnifiquement chanté la scène finale du Crépuscule des Dieux ; je ne connais\npas aujourd'hui de plus grande artiste wagnérienne.\n\nSCHOLA CANTORUM.\n\n— Le 2i avril, concert moderne, consacré à M Cl.\nDebussy, avec le concours de l'auteur, de Mlle Lucienne Bréval, de M. Ricardo"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": "189", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.29", "texte": "LES CONCERTS\n\nVines et du quatuor Parent. Nous avons retrouvé ainsi le Quatuor à cordes, si\nprofond, si ému, et si rarement exécuté, et les Nocturnes (réduits à 2 pianos),\noubliés cette année par M. Chevillard. Mlle Bréval frissonne et frémit tour à\ntour dans les Chansons de Bilitis, M. Vines triomphe dans les pièces Pour le\nmpiano. dont le titre modeste ne dit pas la délicate poésie.\n\nC. C.\n\nSOCIÉTÉ D'INSTRUMENTS ANCIENS.\nS.\n— La Société nouvelle des instruments an-\nciens est très intéressante par sa fonction même, qui est de nous rendre des\nœuvres de jadis dans toute leur vérité, d'offrir à notre oreille des sensations\nartistiques curieuses, surtout pour les amateurs qui se plaisent à revivre un\npassé lointain. Elle a, en outre, l'avantage d'enrichir le répertoire de la musique\nde chambre de jolies œuvres ignorées ou peu connues. Ainsi elle a fait entendre,\nle 26 mars dernier, un quatuor de Krommer, d'une naïveté amusante, dans le\nstyle de Mozart, où le basson a le rôle principal et exécute comiquement des\ntraits que l'on confie ordinairement au violon. M. Flament s'y est montré un\nexécutant de premier ordre pour qui les difficultés n'existent pas, jouant juste,\navec un beau son, et chantant avec charme. —Une sonate de Borghi, pour\nviole d'amour et contrebasse, qui est une merveille de facture, un vrai bijou\nciselé, et une sonate de Haendel pour viole de gambe et clavecin ont permis\nà MM. Casadessus, Nanny et Desmonts de se faire justement applaudir.\nM. Nanny est étourdissant d'agilité, il passe de l'aigu au grave et du grave\nà l'aigu avec une aisance suprême; les sons harmoniques les plus élevés sortent\npurs de son gros instrument ; enfin, la viole et la contrebasse s'unissent et se\ncomplètent admirablement. Dans la sonate de Haendel, le clavecin m'a paru\nécraser un peu le chant large et pathétique de la viole. Plusieurs petits sextuors,\ndont deux menuets de Rameau et une musette de Campra, ont été moins agréables\nparla collaboration d'une vielle aigre et criarde. Au bout de quelques minutes,\non n'entend plus qu'elle, elle domine tout; c'est un organe trop rustique, dont je\nne pense pas qu'on puisse regretter la disparition, dans nos concerts.\n— Au programme de la Société des instruments à vent, un beau quatuor avec\npiano, de forme classique, d'André Caplet, jeune musicien d'avenir, dont le\nscherzo est particulièrement remarquable : une sonate admirable de Bach,\npour flûte et piano, exécutée en perfection par M. Gaubert ; une suite pour\nflûte, cor, clarinette, hautbois et bassons de M. Vincent d'Indy, très intéres-\nsante par la couleur et les rythmes, mais qui rappelle par endroits Siegfried-\nIdyll et le Vaisseau fantôme ; enfin, une sinfonietta de Raff, pour dix instru-\nments, dont la longueur n'est malheureusement pas compensée par la distinction\ndes idées.\n\nM. RAOUL PUGNO.\nC.\nA la salle Pleyel, et devant un public enthousiaste, le\nmardi de la semaine de Pâques, M. Raoul Pugno a évoqué le souvenir des gran-\ndes soirées de Rubinstein en occupant à lui seul tout le programme et en jouant,\npar cœur, quinze compositions, dont douze de Chopin. Quelques jours aupara-\nvant, il avait accompli d'analogues prouesses. La virtuosité de M Pugno est\naussi grande que possible; je suis cependant obligé de faire quelques réserves\ndevant la rapidité vraiment excessive et peu justifiée de certains mouvements,\nqui transforme trop souvent l'exécution en une course à l'abîme où l'auditeur\nébloui, ahuri, n'a plus le sentiment du rythme."}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": "190", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.30", "texte": "CLAUDIO MONTEVERDI\nL'INCORONAZIONE DI POPPEA (LE COURONNEMENT DE POPPÉE).\nReprésenté en automne 1642, au théâtre S. Giovanni et Paolo de Venise (I).\n\nI. Air du Page (Acte II. Scène V.)\n(1) D'après une partition manuscrite de la Bibliothèque S. Marco à Venise (fonds Contarini,\nlegs 1H43, classe IV» cod CDXXXIX). Le titre inscrit sur la couverture est : Il Nerone. —• Le\npoème était de Francesco Busenello. — L Incoronaziont di Poppea est la dernière œuvre de\nMonteverdi à Venise.\n(2) (( Je sens un je ne sais quoi, qui me tourmente et qui me charme. Dis-moi quelle chose c'est,\ndamoiselle amoureuse Je te ferais... je te dirais .. mais je ne sais ce que je voudrais. Le cœur\nme bat. Quand tu parles, je me sens stupide. A ton sein blanc comme lait, vont toutes mes\npensées et tous mes désirs. Je te ferais... je te dirais... mais je ne sais ce que je voudrais. »"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": "191", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.31", "texte": "CLAUDIO MONTEVERDI"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": "192", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.32", "texte": "CLAUDIO MONTEVERDI\n\nII. Duetto."}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": "193", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.33", "texte": "LETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN\n\n(Suite)\n1 a mère te charge de demander pardon à Mme la comtesse de ce qu'elle n'a\npas pu prendre congé et la remercier (1 ). Elle te recommande aussi d'être tran-\nquille et de penser à toi. Peut-être recevras-tu de nos nouvelles de Breslau,\nposte restante à Dresde.\n(1) De ce qui précède il résulte que les Wodzinski, ou tout au moins Mme Wodzinska étaient\nà Carlsbad, car il est impossible d'admettre que les parents de Chopin aient effectué leur voyage\nde Carlsbad à Varsovie par Dresde. En comparant le sujet de la lettre précédente avec la lettre\nde Chopin, écrite en Angleterre, on peut supposer que, de Carlsbad, Chopin se dirigea vers\nTetschen avec ses parents, où ils reçurent pendant quelques jours l'hospitalité du comte de Thun ;\naprès quoi les parents partirent pour Varsovie en passant par Breslau, tandis que Chopin se ren-\ndait à Dresde.\n\nLETTRE XIII\n\n[Du père.]\nVarsovie, ce 15 décembre 1835.\nMON CHER ENFANT,\nLa lettre du 2 novembre, finie le 19, nous est parvenue et nous a trouvés tous\nen bonne santé. Le petit voyage que nous avons fait nous était nécessaire; tes\nsœurs et leurs maris regrettent beaucoup de n'avoir pu être de la partie pour\npartager la joie et les agréments qu'elle nous a procurés après une si longue\nabsence. Chacun, ici, admire l'attention que tu as eue de nous causer une agréa-\nble surprise en venant nous joindre à Carlsbad, lieu que nous n'oublierons ja-\nmais, car en prononçant ce nom, combien de souvenirs agréables ! Nous sommes\nbien aises que tu aies repris tes occupations, que tu te sois procuré le moyen\nd'avoir une chambre plus chaude ; car, malgré l'envie de travailler, on y est peu\ndispos quand le froid engourdit les doigts. J'approuve beaucoup ta résolution\nde rester chez toi plus que les années précédentes, mais je ne suis pas d'avis que\ntu te retires entièrement. Les soirées, quand elles ne sont pas trop longues, sont\npour toi un vrai délassement, nécessaire pour vivifier ton talent, de donner\nmême de nouvelles idées. Je n'approuve pas moins l'intention que tu as d'épar-\ngner quelque chose et de mieux choisir ceux à qui tu peux donner quelques se-\ncours. J'ai été peiné en apprenant comment on t'a payé de ton bon cœur ; en\nvoyant l'original, je ne m'y serais guère attendu, il faut qu'il ait lu J.-J. Rousseau\npour y avoir puisé des leçons d'ingratitude. Mais enfin le bien est toujours fait,\ntu as mis du pain entre les mains d'un homme, c'est une consolation. Il venait\nassez souvent nous voir, mais depuis près de trois semaines nous ne le voyons\nplus ; peut-être que quelqu'un de ses semblables lui a marqué que tu es informé\nde son indigne conduite. C'est toujours une leçon. Tu me parles d'Antos\n[Wodzinsky ; puisse le séjour de Paris ne pas lui être nuisible ! je crains qu'il\nne sache pas modérer sa dépense, ainsi ne lui laisse pas entrevoir que tu peux\nlui prêter quelque argent, ce ne serai t pas une marque d'amitié, il faut qu'il pense\nà vivre avec économie ; les sources les plus abondantes tarissent. A ce que je vois\npar tes lettres, le séjour de Dresde t'a été agréable, puisque tu te proposes d'y\naller l'année prochaine ; mais il faudrait faire en sorte que ce voyage n'absorbât\n\nR. M.\n12"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": "194", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.34", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\npas le fruit de ton travail, péniblement amassé pendant 1 hiver. Une tournée\nmusicale pourrait, je crois, couvrir les frais de route, d'autant plus que comme\nen Allemagne on s'occupe de tes ouvrages, chacun serait curieux de tentendre.\nNous reviendrons à ce projet dans la suite. Tu as très bien fait d'introduire\nLipinski partout où tu as pu. M Teichmann (i) est parti d'ici pour Paris, il a\nquitté ses leçons. C'est un grand sacrifice dans cette saison, qui est vraiment une\nmoisson pour lui, et cela par amour pour son art. Je lui ai donné quelques\nmots qu il a dû te remettre, car je présume qu'il t'aura déjà vu quand tu rece-\nvras cette lettre. Comme sa partie est tout autre que la tienne, il est à présumer\nqu'il ne t'incommodera pas ; je doute même que tu aies besoin de l'introduire\nquelque part, son talent lui ouvrira le chemin, sans cela je ne t'aurais pas écrit,\ncar je ne veux pas te faire d'embarras, ni te faire perdre un temps que tu as déjà\ndestiné à d'autres choses. Tu ne chantes pas, ainsi il n'apprendra rien de toi,\nquoiqu il ait le don de chanter tout ce qu'il entend, à ce qu'on dit, car je ne le\nconnais pas assez pour t'en assurer. Nous passons comme à l'ordinaire nos fêtes\net dimanches réunis chez nous, tu n'es pas oublié et nous sommes bien aises que,\nselon ce que me marque Jos, ton voyage t'ait fait du bien en ce qui concerne ta\nsanté, car pour ta poche elle en a souffert ; n'importe : tu peux y remédier, si\ntu veux, car tu le peux. Ta mère et moi nous t'embrassons bien tendrement.\nCH.\n(i ) Antoine Teichmann, ténor, compositeur et violoncelliste ;il tut depuis 1839 professeur de\nchant à l'Etablissement d'éducation des filles à Varsovie.\n\n[Lettre d'Isabelle].\nMON CHER FRÉDÉRIC,\nDix heures du soir vont sonner ; c'est dimanche, et je t'écris un peu avant de\nm'en aller. Nous sommes bien portants, nous t'aimons toujours et je suis recon-\nnaissante pour Jeannot. Pour ce qui est des chaînes, nous ne nous sommes pas\ncompris. Je n'en veux pas une de Carlsbad, mais bien une comme celles que tu\nas envoyées à mon mari, ce dont il t'est aussi bien reconnaissant ; un de ses collè-\ngues en veut absolument une pareille. Embrasse-moi. Mon mari est aujourd'hui\nà la noce de son ami, il ne sait donc pas que je t'écris. Porte-toi bien, et aime-\nnous comme nous t'aimons. Quand l'occasion s'en présentera, tu recevras notre\nouvrage terminé ; je regrette que cela ne puisse être aujourd'hui.\nISABELLE.\n\n[La suite est de Louise].\nSi c'était un ouvrage comme le tien, mon bien-aimé, cela en vaudrait la peine,\ncar les éloges en résonneraient aux oreilles ; mais pour le nôtre nous attendons\nque quelqu'un lance sa critique. Peu importe, pourvu qu'on puisse en profiter ;\nnous voudrions que ce fût écrit avec profit, car cela a été l'unique but de notre\ntravail. Tu ne le liras pas, nous le savons bien, mais si seulement tu le prends en\nmain, tu le comprendras mieux que nous quand nous essayons de déchiffrer une"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": "195", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.35", "texte": "LETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN\n\nde tes compositions que nous ne connaissons pas encore. Et pourtant comme c'est\nagréable de regarder ces notes qui renferment une des âmes les plus chères à\ntes parents. A vrai dire, ce n'est pas seulement pour ta famille, mais il y a encore\nd'autres personnes que nous qui t'aiment, je vais t'en donner la preuve avec le\nfrère de Brykczynski ; ce n'est pas une dame, et pourtant il est tellement en-\nchanté de ta personne qu'il a fait magnifiquement relier en un seul cahier toutes\ntes compositions parues jusqu'à présent; sur la première page se trouve ton\nportrait, et en regard, sur une feuille, le sonnet d'Ulrych qui te fut dédié.\nBrykczynski nous a fait beaucoup prier par une de ses connaissances en pension\nchez nos parents, de lui accorder un autographe quelconque de toi, qu'il veut\njoindre dans le cahier, comme souvenir. Quoique nous sachions que nous ne\ndevions rien faire de tel à ton insu, parce que tu n'aimes pas cela, cependant\nnous avons énormément d'obligations à ce bon coeur, et j'ai décidé moi-même de\nlui donner un de tes morceaux, mais quelque chose de bon ; mon choix est tombé\nsur une chanson, le Petit Cheval, que je copie pour moi, afin de ne pas me\npriver, ainsi que les miens, de ce cher souvenir. Si tu pouvais, en ce moment,\nme répondre que cela ne te fâche pas, comme ce serait beau ! mais je crains que\ntune t irrites un jour contre ce coeur qui t'aime plus que sa vie et qui sait t'ap-\nprécier. Quand j'ai dit à Mme Linde que peut-être l'année prochaine tu viendrais\nà Dresde, elle m'a répondu : (( Oui, si certaines personnes y sont. Oh ! Marie\nWodzinska a attrapé son cœur, mais vous, Madame, et moi, qui l'avons connu ))\npuis suit la répétition de tout ce qu'elle nous raconte, chaque fois que nous la\nvoyons, du concert et de Chodkiewicz : <( Mon Dieu ! il mangeait des épinards\nquand je l'ai fait appeler ; mes pauvres chevaux attendaient, et il ne venait pas\nc'est qu'aussi Mm« W[odzinska] l'accaparait comme elle pouvait, elle le faisait\nasseoir toujours entre elle et Marie; cette jeune personne, qui est extrêmement\nbien, le gênait »\n\nLETTRE XIV\n\n[Du père.]\nVarsovie, ce 9 janvier 1836.\nMON CHER ENFANT, MON BON AMI,\nJamais lettre n'a été plus désirée, attendue avec plus d'impatience que\ncelle que nous venons de recevoir ! En voici la raison : depuis plus de\ntrois semaines le bruit courait ici que tu étais dangereusement malade ; cha-\ncun nous demandait si nous avions de tes nouvelles, sans que nous sachions ce\nque cela voulait dire. Enfin cette fatale nouvelle nous fut par hasard connue\navant les fêtes, tu peux te figurer notre situation, notre inquiétude mortelle.\nMrae Zavadzka, qui avait reçu des lettres de Paris très récemment, chercha à\nnous rassurer en nous citant encore une autre lettre où on disait que tu avais\ndonné une soirée musicale pour M. Lipinski, que Mm 3 Mickiewicz s'y était\ntrouvée; et la bonne M®e Fontana vint nous dire que son fils lui avait écrit en\ndate du 12 décembre, en parlant beaucoup de toi. Tout cela pouvait à peine\nnous tranquilliser, lorsque lundi dernier ton véritable ami, le bon Zielinski"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": "196", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.36", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\n(Jan), ayant lu dans le Journal des Débats en date du 24 que tu devais improviser\ndans une soirée, rue de la Chaussée-d'Antin, n° 3, accourut chez ledrzeïewicz\npour leur en faire part. Un heureux hasard voulut que je m'y trouvasse ;\nnous courûmes aussitôt chez Louise et je lus cet article de mes propres yeux.\nIl n'en fallait pas davantage pour rassurer bien des personnes, mais le cœur des\ntiens doutai t encore... et malheureusement le terme où ta lettre nous vient ordinai-\nrement commençait à passer ; nos inquiétudes n'en devenaient que plus acca-\nblantes. Enfin nous voilà revenus de nos craintes, tu te portes bien, tout est\noublié. C'est dommage que dans ta lettre précédente tu ne nous aies pas parlé de\nta maladie, nous aurions attribué tous ces bruits à une autre date. Quel bonheur\nque la Providence t'ait fait rencontrer ces deux anges tutélaires qui t'ont prodigué\ntant de soins et qui s'informent, àce que tu dis,si souvent de ta santé. Je sais que\ntu n'aimes pas à écrire ; cependant, mon cher enfant, un mot de ta main leur\nserait, je crois, bien agréable. Je vois par ta lettre que tu es très occupé, tant\npar tes leçons que par la composition, mais je vois à regret que tu prends peu de\nrepos ; ces longues soirées, quoique indispensables, à ce que tu nous dis, ne peu-\nvent que t'être nuisibles et surtout dans une saison où l'on peut se refroidir faci-\nlement. Je sais que ces grandes réunions te font faire de nouvelles connaissances\ntrès estimables, mais la santé? Ace que je remarque, Dresde t'est devenu un\nendroit très intéressant, qui semble t'y attirer. A ton âge on n'est pas toujours\nmaître de soi, on peut éprouver des impressions qui ne s'effacent pas facilement.\nMais qui peut t'empêcher le printemps prochain de faire une petite tournée und\nriechen was du nicht gerochen hast (1) ? Il faut seulement économiser autant\nque possible, car je pourrais bien t'envoyer un compagnon de voyage à Berlin\nou à Dresde, mais ce serait à tes frais. J'ai fait part de ce projet à ta tendre mère\net pendant les vacances Barcin[ski], sa femme et moi nous irions la chercher.\nQue penses-tu de cela ? G est toujours un beau château en Espagne, diras-tu.\nN'importe, nous le bâtissons. Je crois que s'il est possible de le réaliser, tu ne\npourras être plus soigné qu'en ayant ta mère avec toi. Cette séparation momen-\ntanée me deviendra supportable en en considérant le motif. Mais il faut de la\nsanté et des fonds, et tu dois penser à l'une et aux autres, c'est le seul moyen de\nrevoir Dresde et ce qu'il peut avoir d'intéressant pour toi, si tu n'en effaces pas\nl'impression. M. Wodzinski a été ici avant les fêtes, il est venu nous voir, mais ses\nfils n'étaient pas avec lui (2). A son empressement à demander de tes nouvelles,\nnous avons vu plus tard qu'il était informé du bruit qui courait, et sous prétexte\nd'attendre le courrier pourvoir si tune parlerais pas d'Antos, il a différé de deux\njours son départ. Je suis bien aise d'apprendre que tu es content d'Antos, que\ntu le trouves bien ; son insouciance et sa distraction que je lui ai connues me fai-\nsaient peur, j'ai du plaisir à être rassuré là-dessus. Comme tu vois, mon\n\n(1) Et respirer des parfums nouveaux pour toi.\n(2) Pour bien comprendre ce qui précède, il ne faut pas oublier que cette lettre fut écrite à l'é-\npoque qui sépare le séjour de Chopin à Dresde, en 1835, et sa rencontre avec les Wodzinski\nen 1836, c'est à-dire au moment où Chopin était très occupé de Marie Wodzinska et pensait sé-\nrieusement à son mariage. On voit que le père de Chopin était favorablement disposé pour les\nprojets de Frédéric, et qu'il désirait que sa mère, dont il parle comme d'un « compagnon de\nvoyage», se rendît avec Frédéric à Dresde pour s'entendre définitivement avec la famille de Marie.\nIl en fut pourtant autrement. Chopin alla seul à Marienbad, pendant l'été de 1836 ; il y rencontra\nles Wodzinski, avec lesquels il se rendit à Dresde. Le lecteur apprendra les détails de la liaison\ndu grand artiste avec Marie par la lecture du chapitre renfermant la correspondance de la famille\nWodzinski avec Chopin."}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": "197", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.37", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\ncher enfant, ce qu un retard de près de 15 jours nous a coûté, si tu ne peux pas\nécrire à cause du manque de temps, charges-en Jos, et mets seulement quelques\nmots ; plus tes lettres sont longues, plus elles nous font de plaisir, mais nous\nserons néanmoins contents du peu que tu écriras. Mme Linde ne cesse de parler\nde toi avec le plus grand enthousiasme, elle est fort de tes amies. Elle t'a écrit\npar M. Durand ; si tu as reçu sa lettre, tâche de lui faire un mot de réponse, soit\nà part, soit dans notre lettre. Il n'y a pas de peine qu'elle ne se soit donnée pour\ncalmer nos inquiétudes. D après ce que tu nous dis de la manière de voir et\nd entendre de Teich[mann], il est à présumer qu il doit être le premier, ainsi il\npourrait bien lui prendre lantaisie de rester parmi vous plus longtemps qu'il\neût été proposé. Vous y gagneriez sans doute, mais nous y perdrions. Que fait\nWolfek(i) ? Ne trouve-t-il rien à apprendre ? Kalkfbrenner] n'en fera-t-il pas un\nélève de 1 ancienne école ? Il est fâcheux que Lipin[ski] n'ait pas ce qu'il faut\npour plaire et qu'il ne réussisse pas. Les goûts sont différents.\n[En post-scriptum :J Je finis, mon cher enfant, en t'embrassant de tout mon\ncœur; notre santé, Dieu merci, est assez bonne. Ta tendre mère, qui te presse\ncontre son cœur, rit de mon projet mais toi qu'en penses-tu? Encore une fois\nje t'embrasse.\nCH.\n\n[Ecrit au verso de la lettre précédente.]\nA Jean [Matuszynski].\nJe vous suis infiniment obligé, mon bon ami, des sentiments que vous conser-\nvez et de la peine que vous vous donnez de nous écrire sur ce qui concerne notre\ncher Frédéric. Si vous saviez combien nous avons souffert pendant plus de\n15 jours, si vos occupations vous laissent un moment de libre et si Frédéric n'en\na pas le temps, mettez la main à la plume, écrivez-nous et forcez-le de mettre\nquelques mots dans votre lettre, ce sera assez pour nous tranquilliser. Après les\ntranses que nous avons éprouvées, tout retard nous inquiéterait, surtout dans\ncette saison où il est si facile de se refroidir. Je vous ai toute l'obligation possi-\nble de l'avoir forcé à une chaussure plus propre à cette saison que celle qu'il\navait coutume de porter. Je voudrais bien aussi que vous puissiez gagner sur lui\nde faire moins de longues soirées; se coucher à deux heures est bon pour des\nautomates, non pour ceux dont l'esprit travaille et qui pensent. Je conçois que\nFrédéric a des relations qu'il ne peut ni ne doit négliger, mais qu'il les cultive\nplus rarement. Je suis bien aise qu'il se soit procuré une cheminée qui lui donne\nun logement plus chaud, car il est bien désagréable de travailler avec des doigts\nengourdis. Vous verrez par la lettre à Frédéric que nous faisons des projets pour\nl'été prochain ; c'est toujours un rêve agréable, s'il ne se réalise pas. Mais vous\nsentez pourtant bien qu'il n'y a rien d'impossible avec de l'argent et de la santé,\nor il faut qu'il pense à l'un et à l'autre. Le séjour de Carlsbad a été si agréable,\n- pourquoi les suites s'en sont-elles fait sentir si désagréablement à Heidelberg?\nFrédéric a besoin de voyager plus commodément, passer plusieurs nuits de\nsuite ne lui vaut rien ; il vaut mieux, si dans la suite il entreprend un voyage,qu'il\n\n1) Edouard Wolff, pianiste et compositeur, né à Varsovie en 1816. Il habitait Paris depuis\n1835 et y mourut en 1880."}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": "198", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.38", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nsoit plus longtemps en chemin et qu'il se donne plus de commodités, eu égard\nà sa santé, qui, sans être mauvaise, est cependant délicate : le moral l'emporte\nsur le physique, ainsi ce dernier doit être secondé par des soins. Dussiez-vous\nvous quereller, insistez sur ce que vous croirez nécessaire, et Frédéric a trop de\nraison pour ne pas se convaincre que vous n'aurez pas tort. Ce que vous me\ndites des nouveaux débarqués me surprend et je les plains d'avoir fait un si\ngrand voyage pour ne trouver rien de supérieur à ce qu'ils ont déjà vu. Je vous\nembrasse de tout mon cœur.\nCH.\nJe vous envoie critique pour critique, Frédéric connaît les auteurs.\n\nLETTRE XV\n\n[Du père.]\nMonsieur, Monsieur Frédéric Chopin,\nà Paris,\nChaussée d'Antin, n° 5,\nVarsovie, le 9 mai 1836.\n(Estampilles « Varsovie, 9, 5 » ; « Berlin, 12, 5 » et [Paris] « 19 mai 1836 ».)\n[Les vers suivants sont en polonais dans l'original.]\nTu imprimes, c'est vrai, mais là n'est pas l'affaire.\nNous restons trop longtemps sans nouvelles de toi.\nAs-tu bonne santé ? Dis-le vite à ta mère ;\nTous nous sommes inquiets, mais l'impatient c'est moi.\nRomps enfin ton silence, écris-nous prestement,\nAlors chacun saura ce que fait notre enfant.\nEn effet, mon cher enfant, voilà la septième semaine qui court et la lettre ne\nvient pas. Jamais depuis ton départ tu ne nous as fait attendre si longtemps, et\nmalgré que je me figure que tu es très occupé, je ne puis m'empêcher d'être in-\nquiet. On m'a dit, il est vrai, qu'on avait reçu ici des nouvelles, qu'il y avait eu\nchez toi un bénit aux fêtes de Pâques, mais il y a déjà plus d'un mois que ces\nfêtes sont passées, et point de lettre. Je suis loin de t'accuser de négligence, mais\nje n'en souffre que plus, car ces longues soirées, ce travail de la journée ne peu-\nvent fortifier la santé, et le tempérament le plus robuste peut s'en ressentir.\nAinsi mets-toi un moment à notre place ; avec l'attachemeni que tu as toujours\neu pour nous, tu concevras aisément ce qui se passe en nous. On m'a dit que\nM. Steinkeller (1) doit arriver, je l'attends avec impatience, persuadé qu'il t'aura\nvu avant son départ et qu'il nous donnera des nouvelles assez récentes, car je sais\n\n(i) Pierre-Antoine Steinkeller fut un des plus grands industriels de Pologne dans la première\nmoitié du xixe siècle. On lui doit, entre autres services importants, le projet et l'exécution du\nchemin de fer Varsovie-Vienne, les canaux pour l'écoulement des eaux, ainsi que le premier ba-\nteau à vapeur lancé sur la Vistule."}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": "199", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.39", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\npar Teichmann que tu le voyais à Paris. Je n'ai pas grande chose à te dire sur\nnotre compte ; nous menons une vie très uniforme et le seul agrément, bien doux\npour nous, est detre réunis tous les dimanches, et tu peux bien croire que nous\nparlons de toi. La santé de ta mère et la mienne sont passables, et nous n'avons,\nDieu merci, aucune grande infirmité, cependant je m'aperçois de jour en jour\nque je suis moins capable de travailler, ma mémoire s'affaiblit sensiblement\nainsi que ma vue. Je rencontrai dernièrement Elsner, il donne maintenant des\nleçons. Javfourek] a peu de santé, la gravelle le tourmente, ce qui fait qu'il perd\ntoutes ses leçons,en outre sa femme est continuellement malade.Quand je regarde\nautour de moi, je suis encore content de notre sort, et comme le cœur conserve\nses sentiments, ta mère et moi nous t'embrassons bien tendrement.\nCH.\nMille choses de notre part à Jas ; les personnes qui lui tiennent de près se por-\ntent bien.\n\n[Lettre de Louise.]\nCe 8 mai 1836.\nNotre cher petit père t'a tourné des vers qui t'attendriront, j'en suis sûre. Je\nsens très bien qu'il t'est difficile d'être ponctuel, cependant tu ne croirais pas,\nmon Fred chéri, quelle sensation nous éprouvons quand... tu sais quoi; je n'ose\nt'ennuyer en te répétant tant de fois dans nos lettres ce mot, à la lecture duquel\nsouvent, comme en ce moment, tu pourrais faire la grimace ou, dans un mouve-\nment de toute ta personne, pousser un : Ah ! qui serait plus impatient que senti-\nmental. Ce ne serait pas con fuoco, ni même con cuore, et quoique con anima je\npréfère un soupir, à nous adressé dans une autre signification ; mon long caque-\ntage t'ennuiera encore d'une autre manière. Mon chéri, dis-moi, que pourrait-il\nvenir de chez nous, sinon l'ennui et le vide ?\nSi tu pouvais rassembler, avec celle-ci, toutes les lettres que tu as reçues de\nnous, et en exprimer toute la substance, qu'y trouverais-tu, sinon que nous t'ai-\nmons plus que notre vie, que nous vivons de toi et que parfois nous t'ennuyons\ntrop avec cet attachement ? Nous serions bien aises cependant de ne te laisser\nqu'une agréable impression, mais nous ne changerons pas, à moins que ne s'ac-\ncomplisse un changement radical dans notre organisme, dans notre extérieur et\ndans toute notre vie. Mme Anatole Nakwaska se prépare à aller chez toi la se-\nmaine prochaine. Voilà encore notre envie excitée, et une envie sans espoir de\nréalisation, quoique nous soyons tous bien portants ; mais c'est le chemin de fer\nqui n'est pas prêt. En revanche, de même qu'aujourd'hui nous passons tous nos\ndimanches et jours de fête chez nos parents, de même aussi plus tard nous pas-\nserons un jour par mois chez M. Fritz. Je consentirais même à n'y passer qu'un\nseul jour de ma vie, à condition que celui-là arrive. On dit que l'espérance est le\nbonheur des imbéciles ; je me flatte d'être de ce nombre, mais je ne sais pour-\nquoi il me semble que je ne pourrai jamais t'embrasser autrement qu'à l'aide de\ncet insupportable papier. Si tu voyais, mon cher, ce que sont devenus ces enfants,\nCasimir et Félix [Wodzinski], quels gars ce sont déjà ! L'un se marie et l'autre\nva atteindre sa maturité. Il ressemble énormément à Qu'est-ce que je dis !\nJ'oublie que tu les as vus. Quel homme Antoine doit être devenu ! Mme Wod-\nzinska part aux eaux, ensuite elle reviendra ici. Brocki est mort ; Mme Frédéric"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": "200", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.40", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nva très mal. Mme Linde est partie ces jours-ci, mais elle n'est pourtant pas encore\nhors de danger.\nVois ce que j'ai oublié de décrire dans ma dernière lettre, et pourtant Zielinski\nm'avait tant priée de te faire profiter de l'occasion qui se présentait d'envoyer par\nM. Steinkeller le malheureux archet qui rend si heureux ! Nota bene, ce ne sont\npas les paroles de Zielinski, mais les miennes ; je m'en explique pour que ton\ngrand adorateur ne soit pas soupçonné d'avoir pris en mauvaise part que tu n'aies\npas, jusqu'à présent, exaucé une prière qui, en partie, fait le bonheur de son\nexistence. Ce qui est différé n'est pas perdu, c'est vrai. Nous attendons Steinkeller\nd'un jour à l'autre, et l'archet peut-être avec lui ; ce sera pour ce pauvre Zie-\nlinski comme pour nous quand le facteur, dans un temps où nous attendons une\nlettre avec impatience, en apporte une adressée de Paris à un des pensionnaires,\nau lieu de l'être à papa, et lui dit : (( Ah ! pardon, Monsieur, ce n'est pas pour\nvous. )) Il me rappelait ton excellent laquais.\nLe père de Lucie, qui ces jours-ci est venu voir nos parents, a beaucoup parlé\nde toi avec eux ; il se rappelait le temps agréable qu'il avait passé avec toi.\nJe lui ai seulement alors annoncé le mariage d'Albrecht ; Lucie croyait que son\npère ne le connaissait pas ; cette nouvelle lui a fait plaisir, c'était pour lui\nune nouveauté, quoique ce fût déjà vieux. Les nouvelles (( Madame Bone est\nmorte (i) » abondent chez nous ; et quand nous apprenons quelque chose de toi,\nnous nous réjouissons comme dans (( Charles Minter à Varsovie ». Mleczko est\nvenu chez nous l'autre jour ; il te fait embrasser cordialement et te prie d'accepter\ncela d'aussi bon cœur que c'est envoyé ; il se disait dans tes bonnes grâces ;\n« Avant de faire la cour à Ola, disait-il, tout allait tant bien que mal entre nous,\nmais dès que je fus marié, il cessa de m'aimer et se fâcha contre moi parce qu'il\nvoulait Ola pour Titus. C'est justement pour cela que je l'aime toujours, et,\ncomme maintenant il est difficile de changer les choses, qu'il accepte un sincère\nbaiser d'ami, qu'il ne se fâche plus et nous aime tous les deux comme nous\nl'aimons. )) Ola, sa mère et tous les autres, nous ont priés de t'embrasser de\nleur part. Ola étudie la musique chez Schwarzbach, lequel, pénétré de tes com-\npositions, ne joue rien d'autre et commence à en nourrir ses élèves ; seulement il\ncommence par des choses plus cligestives, comme des mazourkas, des valses qui\npourtant... mais assez là-dessus, car Isabelle doit aussi t'écrire. Mme Diller a écrit\nà maman. Quelle excellente personne ! On voit qu'elle ne fait aucune mention\nde ta santé, et, sans reproches, on ne lui a pas encore répondu, ce dont tu\ntriomphes sans doute. Adieu, mon bien-aimé Fritz ; porte-toi bien, sois heureux\net aimé ; aime-nous aussi, écris-nous et crois bien qu'il n'y a pas de créatures\nplus attachées à toi que nous.\nL. I.\nP.-S. Mon mari t'embrasse et bébé te fait dire que Toto est sage. Note\nbien que pour le moment c'est aussi une nouvelle, car cela ne lui arrive pas sou-\nvent. Théophile Wiesiolowski vient d'entrer, il te fait aussi ses amitiés ; on ne\nvoit plus Zywny parce qu'il a l'érysipèle à la jambe. Il se soigne lui-même.\nNaturellement il ne dépense pas grand'chose pour ses médecins, pourtant il va\n\n(i) En Pologne, ces mois: (( Madame Bone est morte », signifient une nouvelle qui est dans\ntoutes les bouches."}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": "201", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.41", "texte": "LETTRES DE CHOPIN A SA FAMILLE\n\ndéjà mieux. Il est couché sur son canapé, les jambes étendues ; I'une d'elles est\nmalade, et il est content. Je suppose que dimanche prochain il sera là pour aug-\nmenter le nombre de nos partenaires au whist. Encore une fois adieu, je t'em-\nbrasse de toute mon âme.\n\n[Lettre du père de Chopin.]\nIsabelle devait prendre la plume, mais quelqu'un est survenu, ainsi je me suis\nchargé de sa part et de celle de son mari de t'embrasser. A propos, tu ne saurais\ncroire combien de personnes me demandent ton opinion sur le concert de\nLip[inski] ; les feuilles de Lemberg en parlent avec extase ; je n'ai pas divulgué\nton opinion, mais s'il y a quelque chose de public, tu m'obligeras de m'en faire\npart. On nous parle aussi de Sigis[mond ?] et de sa vogue. Marque-nous aussi ce\nque tu comptes faire pendant la belle saison ; resteras-tu à Paris ? Quant à nous,\nil n'y a pas d'apparence que nous bougions de place, mais je n'oublierai pas\nCarlsbad. Beaucoup de personnes d'ici doivent y aller, entre autres Zawadzki ;\nmais elle, qui a été très malade pendant l'hiver à Obersaltzbrunn ? —Ton concerto\nest déjà ici. Ern. m'a clit qu'il l'avait, d'autres personnes s'en sont pourvues, tes\nsœurs sont du nombre. Now[akowski] se tourmente à le déchiffrer, il t'admire\ntoujours, et tous nos connaisseurs et amateurs désirent ardemment te revoir\net t'entendre. Mais cela ne donnerait pas de pain. Mme Nakwaska doit partir\ndans peu et veut bien se charger de prendre ta cassette que Heinrycht a joli-\nment renouvelée ; on la taxe 80 livres ici ; ce sera pour toi un souvenir bien agréa-\nble de ton enfance. Tâche de la garnir, les serrures en sont bonnes et les louis\nn'auront pas honte de s'y rassembler et de s'y établir ; fais en sorte qu'à son\narrivée elle ne soit pas déserte.\n[Les mots suivants sont ajoutés par Barcinski.]\nJe suis arrivé avant que la lettre fût cachetée, et j'écris à la place d'Isabelle,\nrestée à la maison parce qu'il fait froid ; ce matin il est tombé deux pouces de\nneige, mais nos cœurs sont toujours pour toi pleins de feu ; nous sommes peinés\nseulement que tu nous oublies. C'est vilain d'agir ainsi. L'attente est vexante ;\nranime-toi et corrige-toi, écris plus souvent et tu nous rendras tous heureux,\nnous qui t'aimons et t'adorons si sincèrement et si cordialement.\nTON ANTOINE."}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": "202", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.42", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nLETTRE XVI\n\n[Du père.]\n[Le 9 janvier 184 r.]\nMON CHER FRÉDÉRIC,\nTa dernière lettre nous est parvenue la veille de Noël, jour où nous étions\nréunis en famille pour la colla[tion] d'usage ici, si tu t en souviens, et pour don-\nner la Gurazda [les étrennesj aux enfants de ta sœur. Quelle joie pour ces char-\nmants petits êtres en voyant tant de petites choses pour leur âge ! Tu aurais eu\nbien du plaisir à les voir passer d une chose à l'autre et toujours en sautillant.\nMais en voilà assez là-dessus ; je te dirai seulement que je n'étais pas tranquille,\ncar ne pouvant supposer que tu aies pu oublier le 6 décembre, je craignais que\nta santé ne t'eût empêché de prendre la plume. J'ai été, je l'avoue, agréablement\nrassuré par ta lettre et je t'en remercie. Mon cher enfant, je loue la bonne opi-\nnion du jeune homme en question à l'égard des deux personnes dont je t'ai parlé,\nle temps lui prouvera si j'ai eu raison ou non. Mais enfin, comme dit le docteur\nPangloss dans Candide, tout est pour le mieux ; avec un caractère aussi léger, je\ncrois que le jeune homme aurait pu avoir de grands désagréments... Tes sœurs\nt'en parleront plus au long et Mme Anat| oie Nakwaska] t'en fera les détails. Nous\nsommes bien aises qu'on te soigne, comme tu nous le marques, mais nous\nserions aussi curieux de savoir quelque chose de cette intimité. J'ai reçu hier\npar le courrier de Pétersbourg les lunettes et les verres que tu m'as envoyés, je\nm'en sers pour t'écrire et te remercier du service que tu m'as rendu. J'ai lu avec\nplaisir les souhaits du bon Antos, ainsi que ceux de l'estimable W- ; charge-toi\nde les en remercier de ma part. Ton ami Titus a été ici, il est un peu indisposé\net se propose d'aller à Greisenberg, à cause d'une douleur qu'il ressent et qui est\ncausée par un bouton qui gonfle peu à peu sur la poitrine, entre la peau et les os.\nQuant à nous, cela va bien doucement; depuis trois mois, à peine suis-je sorti\ntrois ou quatre fois ; heureusement que je n'ai point d'affaires qui puissent me\nforcer de quitter la chambre, et ta bonne mère, malgré les indispositions qui lui\nsurviennent de temps en temps, se soutient encore passablement. A te parler\nfranchement, il n'y a que notre cœur qui soit toujours le même, il conserve toute\nsa vigueur pour aimer nos enfants, parmi lesquels tu n'es pas oublié. Aussi nous\nt'embrassons bien tendrement.\nCH.\nZywny te fait des compliments, Skar[bek] est content, Elsner se porte bien, à\nce qu'on m'a dit, il compose toujours dans le genre sacré.\n\n[Lettre de Louise.]\n\nLe 9 janvier 1841.\nMON FRITZ CHÉRI,\nQue cette année nouvelle te soit plus heureuse que les plus agréables que tu\nas eues, et que, tous, nous la passions en bonne santé ; quant à celle qui suivra,\npuissions-nous, ainsi que j'en ai la promesse, illusoire jusqu'à présent, t'em-"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": "203", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.43", "texte": "LOUISE IEDRZEïEWICZ, NÉE CHOPIN, AVEC SON FILS HENRI\n(d'après un portrait à l'huile peint par Ziemecki)."}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": "205", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.45", "texte": "LETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN\n\nbrasser en réalité. Je ne sais si Mme Anatofle Nakwaska] est à Paris; pauvre\nfemme! ses affaires ont tourné autrement qu'elle ne s'y attendait. Je ne sais si\nelle te rassurera par écrit ou de vive voix sur notre santé ; je suppose cependant\nque son arrivée devancera cette lettre, c'est même pour cela que nous n'avons pas\nimmédiatement répondu à la tienne, car tu pourras être un peu rassuré par elle.\nElle te porte là-bas le troisième ou plutôt le deuxième bambin, ton filleul, qui\nrésume en lui Henri et Louisette, car il ressemble à tous les deux. Tu aurais eu\naussi Louisette, mais comme elle a le nez enflé, ce qui la change beaucoup, la\nvanité de ses parents la réserve pour plus tard, quand tout sera rentré dans ses\nbornes naturelles. Notre santé à tous est assez bonne ; que Dieu nous fasse la\ngrâce qu'il en soit ainsi toute l'année. Le carnaval a commencé, mais quant à\nnous, c'est à peine si nous savons qu'il existe. Et toi, comment penses-tu le\npasser cette année ? Tranquillement, ou bien vas-tu fréquenter davantage? Je\nn'ai pu assez m'étonner que tu penses rester à la maison pendant l'exhibition\nde toutes les curiosités parisiennes ; j'en ai, en partie, compris la cause ; cepen-\ndant je ne croyais pas que tu pusses garder la maison.\nHier, toute la soirée, j'ai été de cœur et d'âme près de toi. Les Brzowski et les\nStronezynski (la fille de Bendkowski) sont venus avec leurs enfants ; ils ont\norné, à l'occasion des Trois-Rois, une szopa (1), puis une crèche, puis encore un\nChopin d'un autre genre. La petite Hedwig Brzowska nous a joué tes compo-\nsitions, ensuite ce fut à son tour à lui, quoiqu'il prétendît que deux personnes\nau monde savent seules jouer Chopin ; pourtant c'était agréable à entendre, quoi-\nque les nuances fussent bien faibles. J'aime ces gens, parce qu'ils t'apprécient, et,\npuisqu'ils savent apprécier, ils doivent avoir du cœur et de l'âme. Brzowski m'a\nloué une de tes mélodies, merveilleuse, fraîche, qu'il aimait à entendre, quelque\nchose comme ceci :\nNe pourrais-tu un jour me l'envoyer ? Fais-le quand l'envie t'en viendra et que\ntu y penseras. Il se passe au monde d'étranges choses, qui souvent arrachent à\nl'homme ses illusions, et comme je ne voudrais pas tout à fait m'en dépouiller,\nj'essaye de garder le plus grand bonheur dont on jouisse en ce monde. Je me suis\ncréé dans mon imagination ce monde nouveau, véritablement perfectionné, si\nélevé, si noble, si grand, si pur, que tout ce qui ne lui répond pas vous irrite\ndouloureusement, et quoiqu'on puisse excuser beaucoup de choses, cette excuse\ndécoule plutôt de l'indulgence que de la réalité. Donc le comte Joseph [Skarbek|\népouse Marie WodzinskaJ, Marie épouse Joseph, et le mariage aura sûrement\nlieu en mai ! Chacun s'étonne de ce mariage bien assorti ; que dit Antoine a\ncela ? Remercie-le bien pour son post-scriptum, et Méry aussi ; fais-leur mes\ncompliments à ces excellents amis.\nLe comte Joseph, dont tout le monde est content, possède près de 400 000 flr.\net des terres dans le voisinage de la demoiselle ; il est plus âgé qu'elle de quel-\n\n(1 j On appelle « szopka »ou a szopa » l'exhibition de marionnettes représentant la Nativité de\nNotre-Seigneur ; il est d'usage en Pologne de les montrer dans toutes les maisons à l'époque qui\nprécède et qui suit Noël. (L'accusatif du mot szopa se dit exactement comme le mot de Chopin;\nen polonais se prononce comme ch en français.)"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": "206", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.46", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\n\nques années seulement ; toujours il désirait une femme qui pût le conduire et\nnon être conduite elle-même. En général, il gagne à ce choix inattendu autant\nque l'autre côté perd ; du moins voilà l'avis de tous ceux qui entendent parler de\ncela, ou qui le connaissent personnellement, ou par l'opinion publique. Que\nDieu leur donne le bonheur et oublie le reste ! Et Agnès Brocka déjà se marie ;\nheureusement que la grand'mère ne voit pas tout ce qui se passe. Te rappelles-\ntu Léopold Krzysztofowicz, le cousin de mon mari ? Il a épousé Catherine lerz-\nmanowska, la nièce d'Ostrowski, conseiller de la commission du Trésor. Son\noncle, Paul lerzmanowski, colonel ou général de Napoléon, qu'il a suivi à l'île\nd'Elbe, marié à une des dames de Joséphine, demeure, paraît-il, rue Lafîtte,\nn° 21, à Paris. Autrefois il aimait beaucoup sa nièce et voulait même l'avoir au-\nprès de lui, mais ses parents ne la lui ont pas donnée ; maintenant, au moment\nde se marier, elle lui a écrit en adressant sa lettre comme ci-dessus, et cette lettre\nlui a été retournée avec ce mot : refusé, Aie la bonté, mon cher, de t'informer s'il\nhabite encore cette rue, ce même numéro, ou ailleurs ; et fais-moi savoir s'il vit\nencore. Seulement n'oublie pas, mon cher, de t'en informer; il demeurait là de-\npuis des siècles. Grand'mère me crie : (( finis », parce que, en ce moment, elle\nvient d'entrer apportant le petit Frédéric, et je dois vite retourner à la maison. Je\nt'embrasse donc avec mon mari, et je baise chacun de tes petits doigts.\nFais nos compliments à chacun, et à Nak [waska], quand tu la verras.\nLes enfants baisent les mains de leur oncle.\n\nLETTRE XVII\n\n[Du père..]\nVarsovie, ce 30 décembre 1841.\nJ'ai reçu, mon cher Frédéric, ta lettre du 4 précisément le jour de la huitaine\nde ma fête, ce qui m'a fait un sensible plaisir, et je te remercie de tes bons\nsouhaits, parce que je ne doute pas de leur sincérité, connaissant ton cœur.Puisse\nle ciel t'en récompenser, veiller sur toi, te rendre heureux et te conserver l'estime\ndes gens de bien ! Ce sont nos souhaits non seulement au renouvellement de\nl'année, mais en tout temps. — La veille et le jour de Noël nous nous sommes\ntrouvés réunis. Il fallait voir la joie des enfants à la vue des étrennes. Combien\ncela t'aurait amusé, si tu avais été avec nous ! Nous y avons bien pensé, car, crois-\nmoi, nous ne cessons de parler de toi, tu es toujours un objet de nos entretiens.\nTu nous marques, mon bon ami, que tu as été à la soirée, mais que tu n'étais pas\nde bonne humeur ; je t'avoue que cela nous a inquiétés, nous avons craint que\ntu ne fusses indisposé, bien que tu nous assures que tu te portes bien. Quant à\nnous, nos infirmités nous tourmentent, mais du moins elles n'augmentent pas\nconsidérablement, et le plaisir d'être souvent réunis charme notre vieillesse et\nchacune de tes lettres n'y contribue pas peu. Enfinmous rendons grâces au ciel\nde nous avoir donné de bons enfants. Ne te fâche pas si je te cause de l'embar-\nras et te fais perdre du temps en t'adressant quelques personnes ; mais le moyen\nde ne pas le faire et de s'y refuser quand on a tant de confiance en toi ? Cela"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": "207", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.47", "texte": "LETTRES DE LA FAMILLE DE CHOPIN\n\nsemblerait une mauvaise volonté de notre part, d'autant plus que ces personnes\nregardent tes conseils comme un moyen de se perfectionner dans quelque art qui\ndoit leur assurer une existence, ainsi ne t'en fâche pas. Je ne sais si Thalberg (1)\nest déjà à Paris, tu le verras sans doute ; je t'ai marqué, je crois,dans une de mes\nlettres qu'il nous a montré beaucoup d'égards pendant son séjour ici ; peut-être\nvaincras-tu ta répugnance ; je t'assure qu'il a parlé de toi très à ton avantage.\nUne chose dont je suis curieux, c'est de savoir si tu as vu Liszt depuis son\narticle et si vous êtes bien ensemble comme autrefois ; ce serait dommage qu'il y\neût quelque refroidissement dans votre amitié. A propos, en parlant de lui, on\nm'a demandé si je ne savais pas qu'on disait qu'il devait venir ici avec Mme Sand ;\ntout ce que j'ai pu répondre, c'est que tu n'en as pas parlé dans ta lettre. S'il\nvient ici, j'espère bien qu il viendra nous voir et je lui procurerai le plaisir de\njouer sur l'instrument qui a rendu si mélodieusement tes inspirations (cet heureux\ntemps est passé). Isabelle a grand soin de cet instrument et elle ne le changerait\npas pour rien au monde. Ton parrain (2) est venu nous voir, avec son épouse,\nle jour de ma fête ; je ne l'avais pas vu depuis plusieurs mois ; je ne sais d'où pro-\nvient ce refroidissement. Ils ont cependant demandé beaucoup après toi, mais\nnous avons peu parlé de son fils 3 ) ; tout ce qu'il en a dit, c'est qu'il ira à Dresde,\navec sa femme, pour rendre visite à l'oncle et qu on ne reviendra qu'en\nfévrier. Tu sais que la mère y est avec Antos ; selon toutes les apparences, toute\nla famille s'y rassemblera. J'ai rencontré dernièrement M. le médecin Kucz-\nkowski, il te fait bien des compliments. Le bon Elsner se porte toujours\nbien et te conserve les sentiments d'amitié que tu lui connais. Beaucoup de tes\nanciennes connaissances se rappellent à ton souvenir ; la litanie serait trop lon-\ngue, si je devais les nommer. Encore une chose : comment se fait-il que tu\nchanges de domestique ? tu étais si content de ton Louis? Dieu veuille qu'il soit\nbien remplacé, car il te faut un homme qui sache veiller à tout, et avec économie,\ncar je me fais un plaisir de croire que tu penses à garder une poire pour la soif.\nTu vois que je n'ai pas oublié mon refrain. Comment te trouves-tu dans ton nou-\nveau logement ? Quel hiver avez-vous ? Jusqu'ici nous n'avons pas de gelée,\nmais du mauvais temps ;je ne sors pas de la maison.— Je crois t'avoir pris assez\nde temps pour lire mon griffonnage, c'est pourquoi je cède la plume à l'une de\ntes soeurs, en t'assurant que ta bonne et tendre mère, ainsi que moi, nous t'em-\nbrassons bien tendrement. CH.\nBien des belles choses de notre part à M>3 Nakwfaskaj, à Méry, que je félicite\nd'être rétabli, et à Jas, ainsi qu'à Julien. En cas qu'on vienne, j'espère que tu\nprofiteras de l'occasion pour m'envoyer ce que tu m'as promis, je pourrai com-\nparer la ressemblance.\n(1) Sigismond Thalberg, né en 1812 à Genève, mort en 1871 à Naples, fut un des plus grands\npianistes contemporains de Chopin.\n(2) Le comte Skarbek.\n(3) Le comte Joseph Skarbek, fils du précédent, était dès 1831 le mari de Marie Wodzinska,\navec laquelle Chopin était fiancé en 1836-37.\n\n[Lettre de Louise.]\nCe 29 décembre 1841.\nMON BIEN-AIMÉ FRÉDÉRIC,\nTu t'es empressé d'envoyer tes souhaits pour la fête de papa et nous nous\nempressons de t'apporter les nôtres pour le nouvel an. Que Dieu t'accorde tout"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": "208", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj190304-01.1.48", "texte": "SOUVENIRS INÉDITS DE CHOPIN\nLe Propriétaire-Gérant : H. WELTER.\nIIMI NTIWiÉÉtHIIIIIIJHII linr ■■■ MIIIHII I m1HB«tWHMllllMII«IIIIIMIIICllllH BW——M—llll MMteiaw—\nPoitiers. - Société française d'lmprimerie et de Librairie.\n\nce que tu peux désirer et nous permette de te revoir ! Mme Etie[nne] Wie-\nsiolowska, ta marraine, m'a écrit uniquement pour que nous nous réunissions\ntous chez elle cette année. Imagine-toi qu'elle a vu un certain M. Smitkowski\nqui t'a connu, qui est revenu depuis peu, et lui a dit, paraît-il, qu'au printemps\nprochain tu voudrais te rencontrer avec nos parents ; donc elle s'empresse de\nnous écrire pour nous prier de ne pas l'oublier. Ce qui la confirme dans cette\nidée, c'est qu'il y a eu pour elle à la poste, juste à ce temps-là, une lettre de\nParis que son domestique, en l'apportant, a perdue. Elle est sûre que cette lettre\nest de toi, que tu vas arriver chez elle, et la bonne créature en est tout heureuse ;\nelle m'écrit pour me dire que si ce projet existe, il faut le mettre à exécution et\nvenir chez elle. Je t'assure qu'elle nous a sincèrement obligés ; je la laisse dans\ncette supposition que peut-être la lettre vient de toi, mais je ne le crois pas, tu es\ntrop paresseux pour cela et trop occupé. Il se trouve encore des gens de cœur\nqui se souviennent des preuves d'amitié données par nos parents, et les aiment\ntoujours, ainsi que nous ; mais il y en a aussi beaucoup qui ont oublié ce qu'on\na fait pour eux et ne se souviennent de vous que dans le besoin, et nous, nous\nsommes toujours les mêmes. Tu ne croirais pas toutes les fables qu'on a racon-\ntées sur nos soirées, et cela des personnes d'ici, comme toi. La belle-sœur de\nMme Mathieu est de retour. Ola et sa mère m'ont dit lui avoir entendu raconter\nque tu es en grande faveur chez la reine et à la cour (cette nouvelle vient de\nleur cousine, fraîchement arrivée), et que tu as reçu un service, tandis qu'à\nd'autres on a donné de l'argent ; mais à toi, on n'a pas osé, parce qu'on savait\nque tu ne l'accepterais pas ; seulement tu aies demandé, si on veut te faire plaisir,\nqu'on l'envoie à ton père. C'est à peine si je ne leur ai pas éclaté de rire au nez ;\npasse pour une fable, mais au moins qu'elle soit bonne et sensée. C'est heureux\nque dans l'opinion publique tu aies le loisir d'exprimer là-bas tes désirs, et certai-\nnement il en sera comme tu le veux. Notre MmeDekert a bien dit : (( Les sots ne se\nsèment pas, ils naissent )) ; seulement c'est honteux que des gens comme ceux-là\narrivent de chez vous. Nak[ waska , paraît-il, doit se mettre un vésicatoire sur le\nvisage ; en voilà un désespoir ! Méry a été miraculeusement guéri, est-ce vrai ?\nTout à lait guéri ! Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ! La nouvelle\nvient de Mme Lewocka. Dieu en soit loué ! Ecris-nous aussi si c'est vrai. Zywny\nest guéri, il a passé la Vigile avec nous, et pour la première fois il est sorti pour\nla fête de papa : excellent vieillard 1 —Tu n'as aucune idée quel festin pour les\nenfants que ces étrennes, et comme l'oncle et la tante gâtent ces bambins ! que\nde jouets, de cahiers, de livres ! Et grand'maman, et grand-papa ! Et ceci, et\ncela ! Les enfants sont à ce point heureux quelepetit Fritz, ce jour-là, s'est dressé\nsur ses pieds pour trottiner plus vite jusqu'à la table chargée de mille choses. Le\npetit Fritz t'a rappelé à notre souvenir, et en pensée nous étions tous ensemble,\net nous avons rompu avec toi l'oublie bénite (i) ; pour moi, je n'aspire qu'à une\nchose '• c est que, une lois dans ma vie, avant de mourir, cela arrive en réalité.\nJe t embrasse et je baise un million de fois chacun de tes petits doigts ; joue, écris,\nn omets pas tes leçons, aime-nous et que tout le monde t'aime. Adieu !\nMon mari t'embrasse cordialement. Les enfants te baisent les mains. Mes\ncompliments à toutes les connaissances, à commencer par Méry.\n(A suivre.)\n(i) Il est d usage en Pologne de rompre ensemble une oublie bénite, au moment où va com-\nmencer le repas du réveillon. C'est le symbole de l'union entre tous les membres de la famille."}]}