{"numero_id": "bm-bmtnabj-1903-07-01-01", "volume": "bmtnabj_1903-07-01_01", "ocr_sha256": "735ea10c2962f22fe09641eb411f50fa40fc6fc188b642a57372b32677976237", "source_tei": "https://github.com/Princeton-CDH/bluemountain-transcriptions/blob/main/periodicals/bmtnabj/issues/1903/07/01_01/bmtnabj_1903-07-01_01.tei.xml", "source_mets": "https://github.com/pulibrary/BlueMountain/blob/main/metadata/periodicals/bmtnabj/issues/1903/07/01_01/bmtnabj_1903-07-01_01.mets.xml", "url_numero": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01", "articles": [{"article_id": "bm-bmtnabj-1903-07-01-01-c001", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-07-01_01#c001", "volume": "bmtnabj_1903-07-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "289", "page_fin": "295", "image_debut": 1, "image_fin": 7, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.2.1", "titre_corps": "AMBROISE THOMAS ( 1811-1896)", "titre_sommaire": "AMBROISE THOMAS ( 1811-1896)", "signature_source": "LOUIS LALOY", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "289", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.1", "debut_caractere": 70, "fin_caractere_exclue": 2829, "texte": "AMBROISE THOMAS\n( 1811-1896)\n\nC'est à une date très prochaine qu'est fixée l'inauguration du monument d'Am-\nbroise Thomas au parc Monceau. La Revue Musicale croit devoir, à cette occasion,\nretracer la vie d'un compositeur illustre, mais dont le nom ne pourra jamais être\nomis dans l'histoire de la musique.\nC'est une longue et paisible carrière que celle d'Ambroise Thomas. Né à Metz\nle 5 août 1811, fils d'un modeste professeur de musique, il reçut de son père les\npremières leçons de solfège, de piano et de violon. L'enfant était intelligent et\nbien doué ; lorsque sa mère, devenue veuve, vint s'établir à Paris, elle voulut le\nfaire entrer au Conservatoire ;il y fut admis aussitôt, et obtint le ier prix de\npiano en 1829, le ier prix d'harmonie en 1830, le ier grand prix de Rome en 1832,\ndans la classe de Lesueur, où il avait eu pour condisciples Berlioz, couronné en\n1830, et Gounod. Cette même année, Hippolyte Flandrin remportait le grand\nprix de peinture. Les deux artistes firent le voyage ensemble, par petites étapes,\nselon le charmant usage de ces temps déjà lointains. En route, ils firent connais-\nsance, et s'entendirent si bien qu'une profonde et durable amitié sortit de là.\nSouvent ils devaient se rappeler plus tard, avec émotion, les épisodes de ce\nvoyage et surtout les longs entretiens où leurs jeunes âmes s'étaient ouvertes.\n(( N'oublie pas, écrit Flandrin à son ami, ce que nous nous sommes promis\n(( jadis dans ce lieu-là (1 avenue de peupliers.qui va de Chambéry à Montmélian),\n(( et le bonheur que nous rêvions si nos noms pouvaient plus tard avoir quel-\n(( que éclat, si nous pouvions enfin, toi comme musicien, moi comme peintre, rné-\n(( riter un jour quelque estime. Tu disais cela, et moi j'y applaudissais ; il faut\n« nous le redire encore, car cette excitation est bonne. )) Et Thomas répond :\n(( Ah ! nos vœux et nos espérances d'alors ! Que de fois ne les avons-nous pas\n(( renouvelés à Rome, sur le Pincio, à l'heure de Y Ave Maria, ou le soir, sur le\n(( toit de la bonne Villa. )) Ingres se trouvait alors à Rome ; très sensible, comme\non sait, à la musique, il s'intéressa vivement à Ambroise Thomas : il partageait\nson goût pour les classiques, Mozart, Beethoven, Gluck et Weber. A Paris,\nThomas avait déjà eu l'insigne honneur d'être présenté à Mendelssohn par\nCherubini, directeur du Conservatoire ; il avait aussi fait la connaissance de\nChopin, dont il aimait beaucoup les œuvres. Tout souriait, comme on voit, au\njeune artiste ; une bienfaisante amitié, de précieuses relations, l'estime et l'espé-\nrance universelles, des succès scolaires ininterrompus, que peut rêver de plus un\nrécent lauréat ?La gloire du théâtre, et l'lnstitut pour ses vieux jours. Il fut\ndonné à Ambroise Thomas de réaliser ce programme."}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "290", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.2", "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 3457, "texte": "Dès son retour à Paris, non content des éloges de l'lnstitut, qui avait remar-\nqué, dans ses envois annuels, (( une mélodie neuve sans bizarrerie, expressive\n(( sans exagération, une harmonie toujours correcte et une instrumentation écrite\n(( avec élégance et pureté », il offrait à l'Opéra-Comique un petit acte, la Double\nEchelle, qui fut reçu et représenté avec succès le 27 août 1837 ; le chiffre de deux\ncents représentations fut atteint. On lira plus loin les lignes bienveillantes que\nconsacra au jeune débutant un critique qui avait cependant le droit d'être sévère,\net l'exerçait volontiers : Hector Berlioz. Le grand musicien loue comme il con-\nvient la gaieté et la finesse qui devaient rester les qualités maîtresses d une pensée\nun peu courte et sans ampleur, ainsi que la délicatesse de l'orchestration, très re-\nmarquable en effet dans tous les ouvrages d'Ambroise Thomas. Il ajoute à ces\néloges un bon conseil : si le jeune musicien veut réussir, il devra chercher des\nformes plus précises et un style plus tranché. Ce conseil ne devait jamais être\nsuivi. Jamais Ambroise Thomas ne sut se décider avec franchise pour un certain\ngenre de musique, à l'exclusion de tout autre, jamais il ne trouva vraiment sa\nmanière. Musicien indécis et flottant, toute sa vie fut un perpétuel essai, heureux\nou malheureux, selon les cas, et qui dénote un esprit ouvert et curieux, mais in-\ndifférent, sans amour et sans haine, sans aucun de ces partis pris vigoureux qui\ncréent les œuvres solides. Ambroise Thomas n'eut pas la foi, cette foi ardente\net passionnée qui fit la force et aussi la souffrance d'un Beethoven, d'un Ber-\nlioz ou d'un Wagner. En revanche, il eut la facilité, et il fut heureux.\nDe nombreux ouvrages succédèrent au premier essai si bien accueilli ;ce\nsont :\nLe Perruquier de la Régence, opéra comique, 3 actes, 1838.\nLa Gipsy, ballet, 2 actes, 1839.\nLe Panier fleuri, opéra comique, 1 acte, 1839.\nCarline, opéra comique, 3 actes, 1840.\nLe comte de Carmagnola, opéra, 2 actes, 1841.\nLe Guérillero, opéra, 2 actes, 1842.\nAngélique et Médor, opéra comique, 1 acte, 1843.\nMina, opéra comique, 1 acte, 1843.\nCes ouvrages furent tous représentés ; aucun ne retrouva le succès de la Dou-\nble Echelle, parce que cette œuvre joignait au mérite d'être une œuvre de début\ncelui de se contenter d'une gaieté simple et sans prétention. En cherchant à\nse hausser jusqu'au grand opéra, Thomas ne faisait que gâter ses qualités na-\nturelles de grâce et d'esprit, sans acquérir les autres. C'est ce qu'il comprit fort\nbien, et le Caïd, qui parut sur la scène en 1849, est un simple divertissement\nmusical, un amusant pastiche dont le succès ne s'est pas démenti jusqu'à nos\njours. Autant, en effet, Ambroise Thomas est pauvre et débile lorsqu'il faut être\nsincère et vigoureux, autant il a de verve et d'éclat lorsqu'il ne s'agit que d'être\ngai, et il est sans rival pour faire la charge d'un style étranger ; car alors son défaut\nde personnalité le sert et lui permet de singer adroitement les allures d'autrui.\nLe Caïd abonde en détails charmants, comme le duo du coiffeur et de la modiste,\nl'air du tambour-major, sans parler de ce fameu la b aigu de l'eunuque, si fort\nadmiré de Berlioz (1) ; et l'on ne peut étudier, comme fit naguère M. Bellaigue,\n(( l'Esprit dans la Musique », ni surtout retracer l'histoire de la caricature musi-\n\n(t) H* BERLIOZ, les Musiciens et la musique, p. 2 50. (Compte rendu de la ire représentation.)"}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "291", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.3", "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 3483, "texte": "cale, sans faire une large place à cette partition. C'est ce que Bizet comprenait\nbien le jour où il écrivait : « Votre Caïd Yient de me ravir. C'est toujours jeune\n(( et spirituel... Et quelle main ! )) Ce dernier éloge ne pouvait être décerné\nque par un homme du métier : et en effet, jusque dans ses fantaisies les plus\nbouffonnes, Thomas garde le souci delà pureté de l'écriture, de la correction :\nune fine harmonie, un emploi imprévu des timbres de l'orchestre, rappelle àtout\ninstant que l'auteur de ces pages légères est un maître en son art ; et les feintes\nnégligences du style ne sont elles-mêmes que d'ingénieuses applications des\nrègles de l'école. Ainsi Alfred de Musset, en ses jours de gaieté, fait des alexan-\ndrins accomplis avec le dialogue de Dupont et Durand ou les aventures de Mar-\ncloche.\nAmbroise Thomas ne s'en tint pas à ce succès aimable. En 1850, il écrivait le\nSonge d'une nuit d'été, qui n'a pas le charme de la petite partition de Mendel-\nssohn : du coup il entra à l'lnstitut ; il y succédait à Spontini, dont la Vestale\nn'est plus guère connue aujourd'hui que par l'enthousiasme qu'elle inspirait à\nBerlioz. Et en 1856, après 3 nouveaux opéras comiques, on lui attribuait sans\ndiscussion la chaire de composition laissée libre au Conservatoire par la mort\nd'Adolphe Adam. Pour faire honneur à ce nouveau titre, Thomas mettait au\njour, l'année suivante, une Psyché dont le meilleur morceau est peut-être le chœur\ndes nymphes, au début du deuxième acte ; ces compagnes de Psyché se moquent\net s'amusent, aussi sont-elles crayonnées d'un trait alerte et fin. Mais c'est à\nFranck qu'il était réservé de sentir et de dégager toute la tendre et mélancolique\npoésie de la légende ; la Psyché de Thomas ressemble à un poème alexandrin,\nélégant, souvent agréable, toujours froid ; la Psyché de C. Franck est un chant\nmystique et doux d'amour surnaturel (1).\nC'est au milieu de ces succès, en 1852, que le fidèle Flandrin fît le beau por-\ntrait de Thomas que nous donnons ci-contre : ces traits fins, cet air amène et un\npeu las, annoncent une âme douce,optimiste avec nonchalance et affectueuse sans\nardeur. Le vieux Le Sueur qui aimait, à sa manière, l'esprit dans la musique,\nappelait A. Thomas sa note sensible, et un de ses camarades de la villa Médicis\ncomparait ses manières accueillantes à celles d'un jeune chien de bonne race qui,\ndans sa joyeuse humeur, fait fête à tout venant :\n%\nL'enfant avait reçu deux bons yeux dans la tête (VERLAINE).\nS'il ne fut pas. donné au successeur de Spontini et d'Adam d'avoir du génie,\nil laissa donc au moins d'agréables souvenirs à tous ceux qui l'ont approché, et\nl'homme chez lui valait ou dépassait le compositeur ; il le montra en 1870, lors-\nqu'on le vit courir aux bastions de Paris pour partager,avec les défenseurs impro-\nvisés de la ville, tous les travaux de la guerre. C'est en 1871 qu'il fut nommé\ndirecteur du Conservatoire, en remplacement d'Auber. Mignon, qui avait paru\nen 1866 après un silence de six années, avait été un grand succès, et restera sans\ndoute le chef-d'œuvre d'Ambroise Thomas. Je sais bien quHamlet, qui est de\nTannée suivante, est fort bien écrit : un passage de cet opéra eut même l'hon-\nneur insigne d'être cité, dans les Notes et Etudes d'Harmonie de M. Th. Du-\nbois (2), comme un bel exemple d'anticipation de Tappogiature. Mais quoi! la\n\n(1) Voir clans ce môme numéro (p. 297) l'analyse brève et précise de cette œuvre par M. Vin-\ncent D'INDY.\n(2) Page 132."}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "292", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.4", "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1243, "texte": "distance est malgré tout trop grande entre ce sujet, l'un des plus vastes et des\nplus troublants qui soient, et cette musique sagement terrible et correctement\nhardie. Quant à Françoise de Rimini, qui parut en 1882, l'échec de cette œuvre\nne prouve évidemment rien, et l'on y rencontre, à côté de motifs conducteurs peu\ndignes de conduire quoi que ce soit, de chœurs d'un héroïsme douteux et de\nromances moutonnières, d'assez belles pages d'orchestre, l'une surtout, dans la\nSymphonie des Damnés, où l'emploi simultané de tous les timbres sourds produit\nun curieux effet ; mais ce n'est pas ma faute si alors, irrésistiblement, je me\nsouviens de Berlioz,et ferme la partition d'A. Thomas pour ouvrir la Damnation\nde Faust ou la Symphonie fantastique. La poésie du Songe d'une nuit d'été, la\ntendresse inquiète de Psyché, les mystères de conscience d'Hamlet, l'amour fu-\nneste et victorieux de Françoise de Rimini, tous ces sentiments pouvaient plaire\nà un homme de goût comme Ambroise Thomas, mais son imagination musicale\ndevait rester impuissante à les traduire ; un certain défaut de chaleur et d'énergie\ncondamnait à l'avance ces tentatives diverses, et d'ailleurs honorables.\n\nAUTOGRAPHE DE THOMAS (Françoise de Rimini.)"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "294", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.6", "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 3703, "texte": "Dans Mignon, au contraire, Thomas trouvait exactement la qualité et la quan-\ntité d émotion qui convenaient à sa musique ; cette quantité n'est pas considéra-\nble, cette qualité n'est pas fort rare, mais peu importe : une œuvre qui répond au\ndessein de son auteur est toujours supérieure aux plus nobles essais, lorsqu'ils\nn'ont point réussi. L'historiette édifiante de l'enfant enlevée, du vieux père devenu\nfou, du noble seigneur qui défend l'orpheline, les danses bohémiennes, l'incendie\ndu château, la reconnaissance finale, tout cela nous paraît aujourd'hui légère-\nment fané, fripé et terni. Et quant à l'évocation de l'ltalie ensoleillée et lan-\ngoureuse, avec son ciel bleu, ses orangers, et ses chœurs de pêcheurs napoli-\ntains, elle est poétique à peu près au même degré que les innombrables\nromances par où s'acheva, sous le second Empire, la décadence du roman-\ntisme. Nous voulons aujourd'hui des spectacles un peu plus neufs, même pour\nnos voyages de noce. Mais ce monde d'émotions factices autant que faciles\nétait justement celui où Ambroise Thomas se mouvait à l'aise. Ame honnête et\nconfiante, il ne regardait point trop à la vraisemblance, et il pleurait de vraies\nlarmes pour des malheurs fictifs et des sentiments impossibles : le faux, plus\nsimple que le vrai, lui agréait davantage. La musique de Mignon est donc sin-\ncère. Chacun des personnages, l'enfant triste comme le héros généreux, la cour-\ntisane insensible comme le vieux Lotario ou l'élégant Laérte, remplit exactement\nson rôle et reçoit la musique qui lui convient. Le style souple d'Ambroise\nThomas se plie à ces attitudes variées, et passe sans effort du grave au doux, du\nplaisant au sévère. Les couplets de Philine [Je suis Titania la blonde) sont par-\nfaits en leur trivialité voulue, le madrigal de Laérte est juste assez spirituel pour\nle personnage, 1 air d'adieu de Wilhelm est d'une jolie nuance de scepticisme\nmélancolique, et l'on oublie presque 1 incongruité du rythme : (( Les chagrins\nsont bien vite ; oubliés ; à, ton âge. )) J aime moins la valse des hirondelles,\net beaucoup moins la (( Styrienne », qui manque vraiment à l'excès de couleur\net de fougue ; il ne faut pas insister sur les chœurs immobiles qui accompagnent\nl'incendie du château, ni même sur la berceuse de Lotario au dernier acte ; mais\nla scène de la reconnaissance est presque émouvante, avec le cantique enfantin\nque Mignon retrouve au fond de sa mémoire. Et l'entrée de Mignon, au premier\nacte, est bien délicatement traitée ; on se rappelle la simplicité de ces réponses :\nPersonne n'a pris soin de compter mes années...\nHélas ! ma mère dort, et le grand diable est mort.\nTout cela dit sur une note, un ut dièze grave, obstiné, triste et mystérieux.\nSi je ne craignais de paraître manquer de respect à A. Thomas, je dirais que, de\ntoutes ses mélodies, c'est celle-là que je préfère. Et pourquoi ne pas le dire ? S'il\navait mis sur ces paroles un air avec ports de voix, modulations et grands écarts,\nje serais le premier à lui reprocher cet abus ; je puis donc aussi le louer\nd'avoir su l'éviter, et d'avoir cherché une déclamation plus juste et plus vraie. En\ntout cela, sans doute, il y a plus de goût que de force, plus d'esprit que d'émotion :\nmais le dessin est correct, les attitudes sont justes et sans trop d'emphase ; c'est\nune image assez lointaine de la vie, assez terne aussi, et sans profondeur, mais\nqui peut plaire cependant par une sorte de délicatesse superficielle et de distinc-\ntion un peu banale. On conçoit qu'une importante fraction du public soit restée\nattachée à cette œuvre d'un idéalisme modéré, qui attendrit les âmes sensibles\nsans trop les affliger, et qui ne peut choquer personne."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "295", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.7", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2156, "texte": "Ambroise Thomas mourut comblé d'honneurs, le 12 février 1896, après avoir\nassisté, le 16 mai 1894, à la millième de Mignon. Ses dernières années avaient été\nremplies par des soins administratifs : le ballet de la Tempête, représenté en\n1889, avait seul interrompu ce silence glorieux. La foule se pressa dans la cha-\npelle ardente du Conservatoire, et M. Massenet loua, sur la tombe de son\nillustre confrère, cette Muse qui ((s'accommodait des modes les plus divers, chan-\n(( tant aussi bien les amours joyeuses d'un tambour-major que les tendres déses-\n(( poirs d'une Mignon, qui pouvait s'élever jusqu'aux sombres terreurs d'un\n(( drame de Shakespeare, en passant par la grâce attique d'une Psyché,\n(( ou les rêveries d'une Nuit d'été. )) Cela est vrai : la Muse d'Ambroise Thomas\n%\nest une personne fort cultivée ; elle connaît ses auteurs et peut parler avec goût\nde tous les sujets qu'on aurait honte d'ignorer ; elle sait s'apitoyer, s'attendrir ou\ns'épouvanter à propos, et les opinions courantes sur la finesse hellénique ou\nl'horreur shakespearienne ne lui sont point étrangères ; sa conversation aimable\net facile est le résumé fidèle de tout ce qui se dit ; ses expressions sont toujours\nélégantes, choisies, un peu partout, au fil des lectures : Gluck et Wagner,\nMendelssohn et Saint-Saëns, se coudoient poliment dans sa mémoire, et\nl'inspirent tour à tour ; c'est un plaisir de se sentir en si bonne et nombreuse com-\npagnie. Mais ce qu'on préfère encore, ce sont les moments où cette maîtresse de\nmaison accomplie cesse de se contraindre au sérieux ou àla tristesse, et s'aban-\ndonne à cette gaieté innocente, qui est le fond de sa nature, et qu'elle tient de\nses amis Auberet Adam. Alors seulement sa parole devient nette et franche, au\npoint d'émerveiller Bizet. De tout le reste de ses prolixes épanchements, que\ndemeurera-t-il ? Quelques pages délicates de Mignon, et d'utiles enseignements\npour les élèves, qui apprendront à écrire en feuilletant ces partitions ; car la main\nd'Ambroise Thomas était d'un maître, et digne de tout point de l'établissement\nillustre qu'il eut l'honneur de diriger.\n\nLOUIS LALOY."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-07-01-01-c002", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-07-01_01#c002", "volume": "bmtnabj_1903-07-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "293", "page_fin": "293", "image_debut": 5, "image_fin": 5, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.2.1.1", "titre_corps": "Portrait d'AMBROISE THOMAS PAR Hippolyte Flandrin (1852).", "titre_sommaire": "Portrait d'AMBROISE THOMAS PAR Hippolyte Flandrin (1852).", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 5, "page_imprimee": "293", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.5", "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 57, "texte": "Portrait d'AMBROISE THOMAS\nPAR Hippolyte Flandrin (1852)."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-07-01-01-c003", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-07-01_01#c003", "volume": "bmtnabj_1903-07-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "292", "page_fin": "292", "image_debut": 4, "image_fin": 4, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.2.1.2", "titre_corps": "AUTOGRAPHE DE THOMAS (Françoise de Rimini.)", "titre_sommaire": "AUTOGRAPHE DE THOMAS (Françoise de Rimini.)", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 4, "page_imprimee": "292", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.4", "debut_caractere": 1200, "fin_caractere_exclue": 1243, "texte": "AUTOGRAPHE DE THOMAS (Françoise de Rimini.)"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-07-01-01-c004", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-07-01_01#c004", "volume": "bmtnabj_1903-07-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "295", "page_fin": "296", "image_debut": 7, "image_fin": 8, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.2.2", "titre_corps": "AMBROISE THOMAS ET BERLIOZ", "titre_sommaire": "AMBROISE THOMAS ET BERLIOZ", "signature_source": "HECTOR BERLIOZ", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 7, "page_imprimee": "295", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.7", "debut_caractere": 2158, "fin_caractere_exclue": 3166, "texte": "AMBROISE THOMAS ET BERLIOZ\n\nQuelques jours après la première représentation de la Double Échelle, le premier\nopéra comique d'Ambroise Thomas, la Galette musicale publiait le compte rendu\nsuivant, signé des simples initiales H. B. Mais le style àla fois ardent et maniéré\nde ces quelques lignes ne laisse aucun doute sur la main qui les écrivit. Nous don-\nnons dans notre supplément musical un extrait de l'ouvrage d'Ambroise Thomas\nqui permettra d'apprécier l'exactitude du jugement de Berlioz.\nOpéra-Comique :\nLA DOUBLE ÉCHELLE (27 aOUt 1887).\nUne grande dame de la cour de Louis XIV a juré, à la mort de son mari, de\nne pas convoler en secondes noces ; aussi le temps de son deuil n'est pas encore\nexpiré que déjà la fidèle veuve a pris un nouvel époux, àla condition cepen-\ndant que cet hymen restera secret. Le pauvre homme, pour entretenir sa\nmoitié, se voit donc obligé de s'introduire chez elle clandestinement au moyen\nd'une double échelle. Un jeune fashionable, le chevalier d'Orgeville, fait depuis"}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "296", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.8", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1893, "texte": "longtemps sans succès une cour assidue à la belle marquise. A la mort du\npremier mari, il se flatte que la veuve sera moins cruelle et que bientôt il sera\nmaître absolu de son cœur. Pour en finir plus vite avec les derniers scrupules\nde cette pudeur agonisante, il veut tenter l'escalade. La double échelle est tou-\njours là. Il monte, mais non pas seul ; l'époux clandestin monte de l'autre\ncôté, et nos deux rivaux se rencontrent nez à nez sur les derniers échelons. Une\nprotestation s'ensuit, comme de raison, et pendant que le chevalier bouillant\nde colère descend pour tirer l'épée, le mari, enjambant le balcon, s'introduit\nchez la marquise sans difficulté, reparaît avec elle l'instant d après, et, décla-\nrant enfin ses droits et son titre, accable à loisir le chevalier de ses railleries.\nCette petite pièce, fort gaie et spirituelle, a obtenu un succès de franche\ngaieté. La musique de M. Ambroise Thomas n'a pas été moins goûtée. On y a\ntrouvé généralement de la grâce, du feu, une certaine finesse d'intentions dra-\nmatiques peu commune, et beaucoup de tact dans 1 emploi des masses instru-\nmentales.\" L'ouverture cependant n'est pas ce qu'il y a de mieux dans la parti-\ntion ; elle est diffuse et un peu écourtée. Mais le trio, le duo des deux rivaux et\nle morceau d'ensemble qu'animent si bien le jeu et le chant de Mlle Prévost\nsont des morceaux charmants, d'un véritable mérite sous plusieurs rapports, et\ndont l'effet a été instantané et général.\nCe début d'un lauréat de l'lnstitut (M. Thomas est revenu de Rome depuis un\nan et demi) est des plus heureux et fait bien augurer pour son avenir musical.\nNous l'engageons seulement, pour son prochain ouvrage, à mieux déterminer le\ncaractère et la forme de ses morceaux, et à donner à son style une physionomie\nplus tranchée, plus individuelle. On a pu désirer encore quelque chose sous ce\nrapport.\n\nHECTOR BERLIOZ."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-07-01-01-c005", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-07-01_01#c005", "volume": "bmtnabj_1903-07-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "296", "page_fin": "302", "image_debut": 8, "image_fin": 14, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.2.3", "titre_corps": "César Franck", "titre_sommaire": "César Franck", "signature_source": "VINCENT D'INDY", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 8, "page_imprimee": "296", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.8", "debut_caractere": 1895, "fin_caractere_exclue": 2779, "texte": "César Franck\n\n(0\nII\nL'ARTISTE\nPour laisser une trace durable dans la voie artistique qui se déroule à l'infini,\ntout poète d'idées, de couleurs, de formes et de sons doit joindre à l'invention et\nà la science, ces deux piliers du monument Art, une qualité pas très commune,\nla sincérité.\nPour ne prendre d'exemples que dans la musique, il est incontestable que les\ngrandes œuvres dont le temps n'a pu effacer la trace, depuis les Selectissimœ mo-\ndulationes de Vittoria jusqu'à la Messe solennelle de Beethoven, en passant par\nles Passions et les Chorals de J.-S. Bach, émanent toutes d'artistes sincères\nexprimant leur pensée intérieure sans rechercher la gloire et l'immédiat succès\nLes drames de Gluck qui subsistent, immortels, sont ceux qu'il écrivit après son\névolution vers la vérité expressive; Iphigénie en Tauride a certainement moins\n\n(1 ) Suite. Voir la Revue du ier juin."}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "297", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.9", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3716, "texte": "vieilli que tel opéra de notre temps, tandis quon ne pourrait plus lire Artamène\nou la Chute des géants du même Gluck. Et c'est une constatation bien curieuse\nà faire au point de vue de la philosophie de l'art que celle-ci : les quelques mil-\nliers d'opéras de l'école italienne postérieure à Scarlatti, école qui régenta des-\npotiquement tous les théâtres de l'Europe pendant la plus grande partie du\nxviii6 siècle, sont tombés actuellement dans l'oubli le plus profond et le plus\nmérité, parce que les compositeurs de ces oeuvres aussi médiocres que nom-\nbreuses n'avaient pour objectif que la mode, l'effet, la virtuosité. Un effet ana-\nlogue commence à se faire sentir quant à la pernicieuse école française (?) du com-\nmencement du xixc siècle qui visait presque exclusivement le succès de public et\nd'argent. Les opéras d'Halévy ne sont plus supportables à la scène, il en sera\nbientôt de même de ceux de Meyerbeer. Tant il est vrai que la sincérité est la\ncondition nécessaire de durée de toute manifestation d'art, partant la plus im-\nportante des qualités pour l'artiste créateur.\nOr, je ne crains pas d'être contredit en affirmant que nul musicien moderne\nne fut plus honnêtement sincère, en ses œuvres comme en sa vie, que César\nFranck, que nul ne posséda plus que lui la conscience artistique, cette pierre de\ntouche du génie. Nous pouvons trouver dans plusieurs œuvres du maître qui\nnous occupe la preuve de cette assertion. En effet, il est certain que l'artiste\ndigne de ce nom n'exprime bien que ce qu'il a ressenti lui-même et éprouve les\nplus grandes difficultés à rendre par son art un sentiment étranger à son propre\ncaractère. Or, chose remarquable, en raison même de cette disposition à ne point\nsoupçonner le mal dont j'ai pailé plus haut, Franck ne réussit jamais à exprimer\nd'une façon satisfaisante la perversité humaine et, dans toutes celles de ses\nœuvres où il fut forcé de traiter des sentiments comme la haine, l'injustice, le\nmal, en un mot, ces parties sont, incontestablement, de beaucoup les plus faibles ;\nil suffira, pour s'en convaincre, de lire les chœurs des Injustes et des Révoltés\ndans les Béatitudes, ainsi que le rôle de Satan dans le même ouvrage.\nIl est donc tout naturel qu'en dehors de la musique pure, genre dans lequel il\nexcella plus que pas un des musiciens français, César Franck fût porté, par un\ntalent que sa sincérité rendait conforme.à son caractère, vers la peinture des\nscènes bibliques ou évangéliques : Ruth, Rébecca, Rédemption, les Béatitudes,\nl'Ange et /'enfant, la Procession, la Vierge à la crèche, dans lesquelles de radieu-\nes théories d'Anges, comme en purent rêver un Filippo Lippi ou un Angelico,\nviennent se mêler à d'admirables Justes pour chanter les perfections du Très-\nHaut. Même lorsqu'il traite des sujets profanes, Franck ne put se départir de\ncette conception séraphique. Il est une de ses œuvres qui est, en ce sens, par-\nticulièrement intéressante, je veux parler de Psyché, où il eut l'intention de\nparaphraser musicalement le mythe antique.\nL'œuvre est divisée en parties chorales où les voix remplissent le rôle de l'an-\ncien récitant, en racontant et commentant la fable, et en morceaux d'orchestre\nseul, petits poèmes symphoniques destinés à peindrede drame même qui se dé-\nroule entre Psyché et Eros. Or, sans parler des ravissantes parties descriptives,\ncomme l'enlèvement de Psyché parles zéphyrs ou l'enchantement des jardins\nd'Eros, la pièce capitale de l'œuvre, le duo d amour, pourrait-on dire, ne m'est\njamais apparue autrement que comme un dialogue éthéré entre Y âme, telle que\npouvait la concevoir le mystique auteur de limitation de Jésus-Christ, et un séra-\nphin descendu des cieux pour l'instruire,"}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "298", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.10", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2628, "texte": "D'autres maîtres appelés à illustrer musicalement le même sujet n'eussent pas\nmanqué de chercher à dépeindre, l'un, l'amour physique sous son aspect le plus\nréel, l'autre, un érotisme discret très àla mode dans certains salons élégants.\nJe crois que Franck asu choisir la meilleure part,et j'oserai même affirmer qu'en\nagissant ainsi presque inconsciemment il a serré de plus près la véritable signifi-\ncation de l'antique histoire qui eut de si nombreux avatars dans la poésie mé-\ndiévale et même dans les temps modernes qusques et y compris Lohengrin.\nC'est peut-être en raison de cette tendance sainement mystique de son talent\nque les deux opéras du maître, tout en renfermant de fort belle musique, sont\nloin de constituer des œuvres aussi complètes que ses pièces vocales ou instru-\nmentales.\nSi je passe maintenant à un point de vue plus spécialement musical, je\ndirai que la véritable caractéristique du style de Franck consiste en trois qualités\nbien tranchées :\nLa noblesse expressive de la phrase mélodique ;\nLa nouveauté de la trame harmonique ;\nL'inattaquable solidité de l'architecture musicale.\nCésar Franck était un mélodiste dans la plus haute acception du terme. Chez\nlui, tout chante et chante constamment ; il ne pouvait pas plus concevoir la mu-\nsique sans une ligne mélodique très nette et aux contours très choisis, qu'lngres\nn'aurait pu concevoir la peinture sans un impeccable dessin. Et cette mélodie\nemprunte une grande partie de son charme expressif à l'entente de la grande\nvariation telle que, seuls, Bach en ses chorals d'orgue et Beethoven en ses der-\nniers quatuors, surent la comprendre.\nC'est aussi à l'abondance de la veine mélodique que le système harmonique\nde Franck doit son originalité, car, considérant la musique horizontalement, sui-\nvant les féconds principes des contrapontistes médiévaux, et non point verticale-\nment, comme les compositeurs de l'époque harmonique, il établit par la superposi-\ntion de ses contours mélodiques des agrégations de notes qui produisent un style\nautrement séduisant que les banales et incohérentes suites d'accords de ceux\nqui n'ont que l'harmonie pour objectif. Mais c'est principalement dans le do-\nmaine de l'architecture musicale, base de toute composition, que l'esprit nova-\nteur de Franck sut se créer une place absolument à part.\nIl fut, en effet, le premier à tirer parti des trouvailles de Beethoven au point de\nvue du style cyclique, trouvailles qu'aucun des successeurs du génie de la forme\nsymphonique n'avait su s'assimiler. Il fut vraiment le premier à employer ces\nressources nouvelles suivant un plan logique et ordonné."}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "299", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.11", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2663, "texte": "Dès 1841, alors que sévissait le terrible concerto et que florissait l'encom-\nbrante fantaisie sur ces motifs d'opéras, Franck, à l'âge de 19 ans, bâtit sa pre-\nmière œuvre, le trio en fa # , sur deux thèmes générateurs qui, se combinant avec\nles phrases spéciales à chacun des morceaux du trio, grandissent au fur et à\nmesure de leurs successives expositions et servent aussi d'assises solidement éta-\nblies à tout le cycle musical :\nAu surplus, la préoccupation de toute sa carrière fut de trouver de nouvelles\nformes, tout en respectant au plus haut degré les immuables principes de con-\nstruction tonale posés par ses prédécesseurs. Il est presque impossible d'expliquer\nd'une façon claire et satisfaisante au moyen de termes littéraires en quoi consis-\ntent ces innovations, et l'on se convaincra plus facilement des progrès que le\nmaître de Liège fît faire à l'art musical par la lecture que par la description ;\nnéanmoins, pour terminer l'étude de l'artiste, arrêtons-nous un instant sur cer-\ntaines pièces qui méritent une attention particulière.\nRédemption.\nRédemption, poème-symphonie en deux parties et intermède, fut la première\noeuvre où le génie de Franck se fît jour d'une façon complète. Ayant assisté de\nprès à la conception et à l'éclosion de cet oratorio, aussi différent de 1 oratorio\nclassique qu'un poème symphonique de Liszt peut l'être d'une symphonie de\nMozart, je puis donner quelques détails inédits qu'on ne trouvera pas dans les\nbiographies du maître. Le poème est simple. ire partie : Les hommes s'agitent\ndans les ténèbres d'un paganisme égoïste, en proie aux passions mauvaises ;\ntout à coup, un vol d'anges illumine l'espace, un archange clame la venue ré-\ndemptrice du Sauveur, et les hommes, enthousiasmés par cette promesse, répu-\ndient leurs haines et unissent leurs voix en un chant de Noël. 2Q partie : L'hu-\nmanité, ayant oublié les bienfaits de la Rédemption, se livre de nouveau aux\npenchants pervers, criant vers le Christ sa misère. Les anges se voilent de leurs\nailes à l'aspect des crimes humains, alors l'archange vient sur un ton plus grave\nannoncer une nouvelle rédemption par l'amour et le repentir, et les hommes,\napaisés, chantent leur fraternelle union en la sublime charité.\nEntre les deux parties, un intermède d'orchestre synthétise la nouvelle\névolution humaine en proclamant par la magnifîcation du thème prophétique\nle triomphe final du grand amour.\nAfin d'exprimer cette marche progressive vers la lumière, Franck imagina de\npartir d'un ton neutre {la mineur) symbolisant l'obscurité païenne, pour s'élever\npeu à peu jusqu'aux tonalités les plus claires de mi et si majeur, en passant uni-"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "300", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.12", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2924, "texte": "quement par des tons à dièses. —L'effet d'illumination graduée dû à cette dis-\nposition tonale est magique.\nLongue fut l'élaboration de cette belle œuvre dans l'expression de laquelle\nil mit tout son cœur. Commencée en 1869, e^e ne achevée qu'en 1872 et\nsubit un assez grand nombre de remaniements successifs. Tout d'abord, la\npremière partie terminait en fa tf majeur, mais, à la première exécution, trop\nhâtivement préparée, les violonistes, selon une tradition chère aux exécutants\nd'orchestre et qui tend heureusement à disparaître, ayant déclaré que cette\ntonalité inusitée rendait leur partie inexécutable, Franck se crut obligé sur\nnos conseils (nous nous en sommes bien repenti depuis) de transposer en mi\nmajeur le fulgurant air de l'Archange:\nIl en fît autant pour le choeur final, et ce changement, tout en facilitant\nl'exécution, atténue toutefois l'effet lumineux rêvé par l'auteur. L'intermède\nd'orchestre fut aussi l'objet de retouches tellement nombreuses et im-\nportantes que la seconde version n'a presque plus de rapport avec la première.\nEt c'est un bien curieux exemple de conscience artistique que cette réfection\ncomplète d'un long morceau symphonique déjà exécuté et même gravé,\nmais c'est à cette conscience que nous devons la superbe mélodie qui constitue\nl'idée principale de cet intermède. Enfin, un chœur sombre aux frappantes\nharmonies fut ajouté au commencement de la seconde partie pour contraster\navec les clartés terminales.\nLes Béatitudes.\nNous touchons ici à l'un des sommets de l'œuvre de Franck, à l'un de ces\nédifices qui se dressent sur le chemin de l'art comme pour indiquer l'amorce\nd'une route nouvelle, et qui subsistent, dédaigneux des injures des hommes\net du temps. Paraphrase du Sermon sur la montagne, ce concis exposé de la\nmorale évangélique, l'oratorio est naturellement divisé en huit parties dont\nchacune présente antithétiquement un double tableau, par exemple : les violents\net les doux, les injustes et les justes, les cruels et les miséricordieux ; vers la\nfin de chaque partie un chant s'élève qui plane, calme et grand, au-dessus des\nmisères humaines; c'est la voix du Christ venant brièvement commenter le\ntexte même de la Béatitude. Cette mélodie divine, si caractéristique qu'on ne\npeut l'oublier dès qu'elle est apparue pour la première fois dans le prologue\nde l'œuvre, n'atteint qu'en la huitième et dernière Béatitude son complet\ndéveloppement, mais alors elle devient si sublime que l'on croirait, à\nl'entendre se dérouler comme on voit monter les volutes cle la fumée d'encens\nsous les arceaux d'une cathédrale, assister réellement à la radieuse ascension\ndes bienheureux vers les demeures célestes.\nMalgré ces beautés extrahumaines, il est permis de faire quelques réserves\nsur des détails de cette œuvre colossale. Elle présente, en effet, des inégalités de\nstyle parfois choquantes, ainsi (je l'ai déjà indiqué plus haut) lorsqu'il s'agit"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "301", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.13", "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2712, "texte": "de peindre le mal arrivé à son paroxysme, Franck, ne pouvant trouver en lui-\nmême l'expression de ce mal qu'il ne comprenait point, emprunta alors le\nstyle de l'opéra meyerbeerien, ce qui constitue avec le reste de l'ouvrage un\ncontraste vraiment déplaisant. Mais les Béatitudes n'en restent pas moins le\nmonument musical le plus considérable qui ait été édifié depuis la Messe\nsolennelle de Beethoven, et cette haute et expressive musique console des\nemphatiques boursouflures que des compositeurs sans croyances et sans convic-\ntions artistiques ont accumulées en vue de Y effet, sous prétexte de drame sacré.\nL'auteur de cet admirable commentaire de l'Évangile ne se figura jamais,\ndans sa modestie, que les Béatitudes fussent susceptibles d'être exécutées autre-\nment que par fragments, et ce fut seulement trois ans après sa mort que l'exécu-\ntion intégrale de l'œuvre fut donnée pour la première fois au Concert Colonne\net produisit en son ensemble une rare sensation d'Art.\nLe Quatuor en ré.\nLe premier mouvement de ce quatuor à cordes est très certainement la plus\nétonnante pièce symphonique qui ait été construite depuis les derniers quatuor\nde Beethoven. La forme de ce premier mouvement, essentiellement nouvelle,\nconsiste en deux morceaux de musique vivant chacun de leur vie propre et pos-\nsédant chacun leur organisme complet, qui se pénètrent mutuellement sans se\nconfondre, grâce à une ordonnance absolument parfaite de leurs diverses par-\nties :\nTous les compositeurs qui suivirent l'époque beethovenienne s'en tinrent,\nquanta la forme, aux types déjà établis au XVIII0 siècle ; ni un Mendelssohn, ni\nun Schumann, ni un Brahms n'osèrent prendre le xne ou le xme quatuor de\nBeethoven pourpoint de départ, tandis que R. Wagner fondait tout son système\nsymphonique sur l'impérissable IXe Symphonie. Il fallait être un architecte de\nsons aussi sûr de lui que l'était César Franck, pour entreprendre une telle réno-\nvation des formes, tout en conservant au morceau une coupe générale classique.\nAu reste, le Quintette en jet mineur, la Sonate de violon sont, comme le Quatuor,\nconstruits à l'aide d'un thème générateur, qui devient la raison expressive du\ncycle musical ; mais rien dans l'oeuvre de Franck, pas plus que dans celui de ses\nprédécesseurs, n'égale en harmonieuse et audacieuse beauté ce type de musique\nde chambre, unique aussi bien pour la valeur et l'élévation des idées que pour la\nperfection esthétique et la nouveauté de la forme, le ier mouvement du Quatuor\nen ré.\nLes trois derniers chorals pour orgue.\nCes chefs-d'œuvre furent, comme je 1 ai dit, la dernière émanation du génie de\nFranck*, atteint déjà par la pleurésie qui devait l'emporter, il en fixa la regis-"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "302", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.14", "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 945, "texte": "tration à son orgue de Sainte-Clotilde quelques jours avant de s'aliter pour ne\nplus se relever.\nCes chorals sont écrits dans la forme de la Variation amplificatrice créée par\nBach et reprise par Beethoven, mais deux d'entre eux, du moins, ont cela de par-\nticulier que le thème, à peine esquissé d'abord, se fait en même temps que se\ndéroulent les variations et éclate à la fin de la pièce en un triomphal avène-\nment.\nJe ne veux point, de peui d'abuser de la patience de mes lecteurs, parler des\nautres poèmes, Rut h, Rèbccca, Psyché, des deux opéras :Hidda et Ghisèle, des deux\nmorceaux d'orchestre : les Eolides et le Chasseur maudit, de la très belle Sympho-\nnie en ré, des compositions pour piano avec ou sans orchestre, des neuf grandes\npièces d'orgue, des mélodies et de la musique religieuse ; je passe donc au troi-\nsième aspect du maître, celui qui tient à son enseignement.\n(.A suivre.)\n\nVINCENT D'INDY."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-07-01-01-c010", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-07-01_01#c010", "volume": "bmtnabj_1903-07-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "302", "page_fin": "307", "image_debut": 14, "image_fin": 19, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.2.4", "titre_corps": "Un organiste au XVIIe siècle Nicolas Gigault.", "titre_sommaire": "Un organiste au XVIIe siècle Nicolas Gigault.", "signature_source": "ANDRÉ PIRRO", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 14, "page_imprimee": "302", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.14", "debut_caractere": 947, "fin_caractere_exclue": 2934, "texte": "Un organiste au XVIIe siècle\nNicolas Gigault.\n\n(0-\nInexacte et incomplète, la courte notice que Fauteur de la Biographie uni-\nverselle des Musiciens a consacrée à Nicolas Gigault 11e contient, sur la vie de\ncet organiste, que des erreurs et n'apporte, sur ses œuvres, d'autres renseigne-\nments que des titres abrégés. Gigault mérite qu'on le connaisse mieux que par\nles quelques lignes de Fétis. Si son existence ne présente qu'une suite d'hum-\nbles faits, son nom se trouve uni, du moins, aux noms de deux illustres de la\nmusique française. A quelque soixante ans d'intervalle. Gigault fut le maître\nde Lulli et le juge de Rameau. Ceci pourrait suffire à le sauver de l'oubli ;\nmais il tient par lui-même une place dans l'histoire de l'art. Il n'est pas néces-\nsaire, pour prendre intérêt à ses Livres de musique, d'y rechercher ce qu'il dut\nenseigner à Lulli ou demander de Rameau. 011 n'a le plus souvent qu'à recueil-\nlir ce qu'il offre pour s'y plaire. Si d'ailleurs on ne l'interroge qu'au point de\nvue historique, on s'aperçoit bientôt qu'il a traité, dans ces compositions dont\nM. Guilmant vient de rééditer la partie la plus importante, toutes les formes\ncultivées par les organistes français de son temps, qu'il en a rajeuni quelques-\nunes, et enfin en a proposé de nouvelles.\nIl n'est pas possible de connaître avec certitude l'année où naquit Nicolas\nGigault. Un acte du 26 octobre 1648 nous apprend qu'à cette époque les frères\nNicolas, Pierre et François Gigault étaient émancipés et agissaient sous la\nconduite d'un curateur (2). Ils avaient donc alors plus de vingt ans, âge de\n\n(1) Les belles publications de M. Alexandre Guilmant, avec notices par M. André\nPirro, ont fait sortir de l'oubli le nom des maîtres tels que Marchand, Titelouze,\nGigault, Clérambault, etc. L'étude dont nous commençons aujourd'hui la publi-\ncation donnera à nos lecteurs une idée de la vie, si curieuse, de ces organistes\nd'autrefois.\n(2) Archives départementales de la Seine-et-Oise, E. 649."}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "303", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.15", "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 3470, "texte": "l'émancipation suivant la coutume de Paris, et moins de vingt-cinq, âge de la\nmajorité. Les dates de naissance des trois frères se trouvent ainsi comprises\nentre les derniers mois de 1623 et octobre 1628. Cité le premier dans l'acte,\nNicolas était sans doute l'aîné. Il est fort peu probable qu'il soit né dans les\ndernières semaines de 1623. Une déclaration de Gigault lui-même permet de\nconjecturer qu'il naquit au cours de l'une des deux années qui suivirent. Le\nregistre des délibérations de l'église Saint-Nicolas-des-Champs porte, en effet,\nà la date du 22 mai 1701, qu'il avait été « remonstrépar le sieurNicolasGigault,\na organiste de ladite paroisse, qu'il y a plus de quarante-neuf ans qu'il sert en\n« ladite qualité avec toute l'affection et l'assiduité possibles (1) ». Or, le rédac-\nteur de ce compte rendu avait écrit d'abord, non pas quarante-neuf ans, mais\nvingt-sept ans. Gigault n'aurait-il pas indiqué, dans sa requête, l'âge auquel il\nétait devenu organiste de Saint-Nicolas, chiffre qui se présentait à lui sans\nqu'il eût besoin de calculer ? Cette économie d'efforts est assez naturelle sur-\ntout chez un vieillard. Si l'on interprète ainsi l'origine de la correction appor-\ntée au compte rendu précité, il sera permis de conclure que, reçu organiste de\nSaint-Nicolas en i652,à l'âge de vingt-sept ans, et quarante-neuf ans avant\n1701, Nicolas Gigault est né en 1625 ou bien, car il faut tenir compte du\nmanque de précision que présentent les éléments de ce calcul, en 1624.\nFétis fait naître Gigault vingt ans trop tard, « vers 1645 », à Claye-en-Brie.\nClaye-en-Brie s'appelle aujourd'hui Claye-Souilly, et c'est en vain que l'on y\ncherche le nom de Gigault dans les anciens registres de la paroisse. Si, d'autre\npart, le« Claye-en-Brie »de Fétis désigne le village des Clayes (Seine-et-Oise),\nqui appartient aussi àla Brie, il faut renoncer à trouver l'acte de baptême de\nGigault dans les livres de ce lieu, qui ne subsistent qu'à partir des dernières\nannées du xvne siècle. Il reste ainsi de l'incertain dans tout ce qui touche à\nl'origine de Gigault. Cependant, même en nous rappelant que le nom de Claye,\nCloye, les Clayes, est assez répandu pour autoriser d'autres hypothèses encore,\nnous nous en tiendrons à celle-ci, fort vraisemblable, que Gigault est né non\nloin de Paris. D'après l'acte de 1648 déjà mentionné, son père, Estienne Gi-\ngault, était huissier sergent à cheval au Châtelet. Les sergents étaient les plus\nbas officiers de justice, ceux qui « servent à exécuter ses ordres », dit Fure-\ntière en son Dictionnaire. On n'exigeait d'eux qu'une instruction tout à fait ru-\ndimentaire : il leur suffisait d'être capables, à leur réception, d'apposer « leur\nseing manuel et paraphe dans le registre des greffiers (2) ». Le peuple les\ndétestait et l'on s'en moquait volontiers. On allait répétant:\nDe trois sergents pendez-en deux,\nLe monde n'en sera que mieux,\net deux mots de Boileau devaient faire oublier que, dans leur « timide cohorte »\nils avaient eu pour devanciers les plus braves des soldats croisés de Louis IX.\nToutefois les sergents à cheval avaient longtemps entretenu les souvenirs de\nleur passé guerrier, Dans sa jeunesse, Nicolas Gigault put encore assister à la\n« montre et chevauchée solennelle » qui les réunissait le lundi de la Trinité.\n\n(1) Archives nationales, LL. 863, fol. 79, r°.\n(2) Les œuvres de Ch. Loyseau, contenant les cinq livres du droit des offices (Lyon,\n1701), p. 24,"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "304", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.16", "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 3760, "texte": "Ils n'y renoncèrent, en effet, et n'en reçurent décharge qu'en i6sa (1). On peut\ncroire qu'en demandant la suppression de cette parade militaire où il fallait\n« comparoir» en bel attirail, ils sacrifièrent le reste de leur prestige militaire à la\npauvreté de leur bourse. Estienne Gigault était mort dans une situation de for-\ntune malheureuse. L'acte déjà cité du 26 octobre 1648 est un acte d'abandon par\nlequel ses fils se refusent à faire valoir leurs droits d'héritiers, « pour leur estre\nicelle succession plus à charge qu'à proffict ». Par cette pièce nous connaissons\nle nom de la mère de Gigault, Michelle Caillet, et nous savons qu'il habitait\nalors à Paris. Il y avait probablement fait son apprentissage de musicien. Fétis\ns'était imaginé, sans doute parce que Gigault avait nommé Titelouze dans\nl'avis au lecteur de son Livre de 1685, que Titelouze avait été le maître de\nGigault, et il n'avait pas manqué de reproduire, apparemment pour faciliter\nles rapports du maître et de l'élève, l'erreur commise par de la Borde, qui fait\nde Jean Titelouze, organiste à Notre-Dame de Rouen, « un organiste fameux\nde Paris ». Quand Titelouze mourut, en 1633, et après plusieurs mois d'inac-\ntion, Gigault en était encore à l'âge où les organistes futurs se contentent de\nchercher, sur un clavier moins rebelle que le clavier de l'orgue, les notes\nqu'ils ont naguère apprises sur la portée et où les pédales, jouées du haut d'un\nbanc toujours trop élevé, leur sont encore pour longtemps interdites. C'est à\nParis que nous chercherons son maître. Dans un livre de Y Harmonie univer-\nselle écrit en 1635 environ, Mersenne loue, en deux organistes de Paris, des\nmérites assez différents. Chez l'un, claveciniste autant qu'organiste, il vante le\nprofesseur de virtuosité. Si l'on veut « s'accoustumer au beau toucher d'vn\n(( Maistre excellent », il faut le choisir « dez le commencement, afin d'acquérir\n« la bonne grâce et le beau maintien, qui rend le Sieur de la Barre (2), et ceux\n« qu'il prend la peine d'enseigner, et qui sont faits de sa main, incompara-\n(( bles (3) )). Dans l'autre, Racquet, organiste de Notre-Dame de Paris, Mersenne\n« voit surtout un maître de composition. Il pourra donner, dit Mersenne, cc un\n« traité de la Composition le plus parfait de tous ceux qui ayent esté veus,\n« quand il luy plaira, dans lequel il distinguera ce que la musique des voix a\n(( de particulier, et de plus ou de moins que celle des Orgues ; ce qui est meil-\n(( leur sur l'Orgue que sur le Clavecin : ce qui réussit mieux sur ceux-cy que sur\n« le Luth », etc. (4). A la même époque, on pourrait citer aussi, parmi les maî-\ntres de Paris, un personnage fort curieux, Jean Denis, que l'on tenait, disait-il,\npour un simple ouvrier, maître « faiseur » d'instruments qu'il était, mais qui\nfut organiste de Saint-Barthélemy et nous a laissé, dans un livre dont le titre,\nTraité de laccord de /'Espinette (5), ne promet qu'une dissertation technique,\ndes renseignements uniques sur la composition et l'exécution de la musique\nd'orgue et de clavecin. Élève de Florent le Bienvenu, organiste de la Sainte-\n\n(1) Extrait des Registres du Parlement (17 mai 1652).\n(2) Pierre de Chabanceau, sieur de la Barre, fut organiste ordinaire de la chapelle\ndu roi et de la reine. Il mourut en 1656.\n(3) Harmonie universelle, livre des Orgues, proposition 40. La dédicace de ce\nlivre à Monsieur Pascal est datée du ler novembre i 635,\n(4) Mersenne (loc. cit.).\n(5) M. Constant Pierre (Les facteurs d'instruments de musique, 1898) cite deux fac-\nteurs du nom de Denis, Jean et Philippe. D'après l'abbé Papillon (Bibliothèque des\nauteurs de Bourgogne, 2e vol., 1742), le célèbre organiste Marchand épousa « la fille\ndu sieur Denys, facteur de clavecin »."}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "305", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.17", "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 3977, "texte": "Chapelle ( i ), Denis connaît tous les préceptes de l'école, et il parle avec admi-\nration des vieux maîtres. Mais le respect du passé ne le lie point: il discute et\nil cherche. Il trouve aussi. Son livre renferme, sur la technique de la fugue,\ndes idées que personne n'avait exposées. Tout empêtré encore dans les termes\nde la solmisation, il est un des premiers à tenter une théorie de la mutation. Il\nest surtout d'esprit pratique, et l'on dirait qu'il se plaît à montrer, dans les\ndétails de son art, qu'il tire parti de tout avec l'adresse patiente d'un ingénieux\naitisan. a Quand je commençay à apprendre, écrit-il, les Maistres disoient\na pour maxime que l'on ne jouoit jamais du poulse de la main droite ; mais j'ai\n(( recognu depuis, que si on avoit autant de mains qu'en avoit Briarée, on les\n« emploieroit toutes, quoyqu'il n'y ait pas de touches au clavier (p. 3p). »\nCet homme de métier ne manque pas de culture, on le voit ; il sait de la mytho-\nlogie. Il a même conservé, des habitudes intellectuelles de son temps, rap-\npelons-nous que c'est par son éducation un homme d'avant 1620, un goût\nprononcé pour les « histoires admirables ». Il ne se retient pas de nous en nar-\nrer quelques-unes sur les effets merveilleux de la musique. Mais rien ne vaut\nce chapitre où il raille, avec une verve toute populaire, les « simagrées et pos-\ntures » de ceux qui viennent essayer des instruments dans sa boutique. Il y\nplaide par le ridicule en faveur de ce « beau maintien » que de la Barre prê-\nchait d'exemple. Voyez le portrait de ce « jeune enfariné ». Il « tourne la teste\n« et regarde si je prends garde à ce qu'il joue plus qu'il ne prend garde à ce qu'il\na fait, et pour se faire entendre il fera plus de bruit avec son pied, pour battre\na la mesure, que l'instrument qu'il sonne ». Un autre a claque de la langue\ntoutes les trois mesures ». Un troisième « touche fort bien l'Orgue et l'Espi-\nnetie » ; il n'est pasde Paris, ajoute Denis, qui veut éviter les représailles de ses\nconfrères, pour ce qui suit : « Quand il veut jotîer quelque chose qu'il croit\n(( estre bien fait..., il jette ses deux jambes tout d'un costé, et met son corps de\n«. travers avec un renfrognement de visage, ce qui est presque insupportable à\na ceux qui le voyent toucher (p. 40) ». A cette peinture .de grotesques, Denis\njoint d'ailleurs les règles du vrai toucher. « La position de la main est le prin-\ncipe de bien jouer ». Placer le poignet plus bas que la main est un vice, et l'on\nn'a pas de force. Le tenir plus haut est une grave imperfection ; les doigts\nparaissent alors « comme des bastons droits et roides ». La bonne méthode est\n« que le poignet et la main soient de mesme hauteur, s'entend que le poignet\na soit en mesme hauteur que le gros nœud des doigts de la main (p. 37) ».\nNous ne saurons jamais si Gigault reçut de l'un de ces trois organistes autre\n\n(1) Organiste à la Sainte-Chapelle avant ispB, Florent semble avoir été d'une\nhumeur assez querelleuse. 11 y a déjà quelque chose en lui d'un personnage\ndu Lutrin. En 1398, le chapitre de la Sainte-Chapelle lui refuse une chambre\npour sa mère : il répond à ce refus en s'emparant de deux chambres qu'un le\ncontraint de rendre l'année suivante. En i 603, on le réprimande au sujet du\n« train qu'il mène en sa chambre ». (Notes communiquées par M. Michel Brenet,\nqui a réuni tous les éléments d'un travail sur les Musiciens de la Chapelle du Roi\net de la Sainte-Chapelle du Palais que l'on peut souhaiter de voir paraître au plus\ntôt). En 1612, il sollicite la place d'organiste à Notre-Dame de Chartres, mais y\nrenonce en apprenant qu'il serait tenu d'enseigner l'orgue à deux enfants (Cf.\nM. l'abbé Clerval, VAncienne Maîtrise de Notre-Dame de Chartres, 1899, p. 128). En\n1614, il intente un procès au grand conseil pour la possession de la chapelle de\nNotre-Dame de la Gisante. Il mourut le 20 juillet 1623, âgé de 56 ans (Raunié, Epi-\ntaphier du vieux Paris, t. 11, 1898, p. 485)."}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "306", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.18", "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 3315, "texte": "chose que cet enseignement indirect qui, formé des exemples autant que des\npréceptes des maîtres, flotte pour ainsi dire et rayonne autour d'eux et dont\nles ondes communicatives composent, pour chaque genre et à chaque époque,\nune.sorte d'atmosphère. Il se trouve sans doute plus étroitement en rapport\navec un musicien de quelque renom, Estienne Richard, qui devint maître de\nclavecin et « Maistre joueur d'épinette de Louis XIV (1 ), auquel Monsieur\ndaigna tenir un de ses enfants sur les fonts (2) et que C. Robinet appelait un\n« .... personnage idoine\nA toucher l'orgue, de façon\nQue de luy chacun prend leçon,\nEt qu'il n'est luth, mandore ou lyre,\nQui fasse de plus doux accors\nQu'en fait, sous ses doigts, ce grand corps (3) ».\nCes vers sont de t 668. Gigault avait alors dépassé les années d'études. Il\nn'en était pas de même quand Richard devint, en 1643, le successeur de l'or-\nganiste Bourdin à Saint-Jacquesda-Boucherie (4), paroisseoù habitait, rue des\nLombards, le curateur des Gigault, Joseph Hostage, huissier à cheval au Châ-\ntelet. Nicolas Gigault ne pouvait manquer de se joindre à ce « fameux\nconcours » qui, dit Robinet, se faisait « quasi chaque jour » pour « ouïr »\nl'artiste fameux, et dans l'église d'un quartier où il fréquentait certainement.\nOn peut même croire qu'il fit plus que de « prêter ses oreilles » aux « mer-\nveilles sans pareilles » que célèbre le gazetier. J'imaginerais volontiers que\nRichard fut le maître de Gigault. Un fait assez important vient, du reste, à\nl'appui d'une telle supposition : Gigault fut probablement le successeur de\nRichard à Saint-Martin-des-Champs, et il était fréquent que la place d'un orga-\nniste passât, après son décès, à l'un de ses élèves qui, la plupart du temps, lui\navait, pendant sa vie, servi de suppléant. Les comptes de Saint-Martin-des-\nChamps ne peuvent nous apprendre la date de son installation, les registres de\n1658 à 1672 ayant disparu, mais dans une délibération de « l'œuvre et fabrique »\nde Saint-Jacques-de-la-Boucherie du 6 juin 1669 (5), il est question de la mort\nd'Estienne Richard, comme d'un événement tout récent. Bien qu'il ne paraisse\ndans les comptes de Saint-Martin qu'en 1673 (6), Gigault put entrer au service\nde l'abbaye dès 1669. Les gages de l'organiste y étaient de deux cents\nsans compter ce que donnaient les confréries (7). Les orgues étaient remar-\nquables : Dom Germain Cheval ne craint pas de les estimer » les meilleures de\nParis, sans contredit (8) ». Elles avaient été construites sous le priorat de Dom\n\n(1) Il fut choisi par le roi le 14 février 1657 (Bibliothèque nationale, manuscrit\nfrançais 10.252).\n(2) Loret, la historique, lettre du 12 janvier 1658, Ed. Ravenel et de la\nPelouze (1857), vol. 11, col. 431.\n(3) Lettre en vers à Madame (14 janvier 1668) dans les Continuateurs de Loret, t. 111,\npublié par E. Picot (1899), col. 20. Estienne Richard faisait partie de la musique de\nla Chambre de Monsieur comme dessus de viole, aux gages de 600 livres (Nicolas\nBesongne, Y Estât de la France, i 665, p. 418).\n(4) Archives nationales, EL. 769, fol. S verso.\n(5) Archives nationales, LL. 770, fol. 21 recto.\n(6) Archives nationales, LL. 1894, fol. 10 recto.\n(7) Archives nationales, LL. 1393-1394 et L. 873.\n(8) La viedußd et Vénérable Père D. Martin Marrier, p. 23."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "307", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.19", "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 961, "texte": "Martin Marrier. « Sçachant bien que l'âme se laisse charmer par les sens, et\n(( particulièrement par l'ouye, comme le plus délicat de tous, veu que c'est par\n(( l'ouye que la foy s'engendre, dit saint Paul..., il entreprit ce grand et long\n(( ouvrage des orgues qui n'ont peu estre perfectionnées et accomplies en\n(( quinze ans... (1) ». Le prieur claustral de Saint-Martin tenait sans doute ses\nidées sur la musique de son ami Mersenne, dont nous retrouvons en ces quel-\nques lignes les pensées les plus familières. Si les successeurs de Dom Marrier\nen jugeaient comme lui, servir en leur couvent devait être une joie pour un\nmusicien tel que Gigault. Organiste de l'église voisine, Saint-Nicolas-des-\nChamps, depuis 1652, il était sûr de son talent, mûri par une longue pratique.\nDe plus ce détail a du prix, il demeurait tout près de l'abbaye, rue Au-\nmaire, dans une maison qu'il « tenait à louage » de la fabrique.\n(A suivre.)\n\nANDRÉ PIRRO."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-07-01-01-c011", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-07-01_01#c011", "volume": "bmtnabj_1903-07-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "307", "page_fin": "309", "image_debut": 19, "image_fin": 21, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.2.5", "titre_corps": "J.-Ph. Rameau AU THÉATRE (SCHOLA CANTORUM).", "titre_sommaire": "J.-Ph. Rameau AU THÉATRE (SCHOLA CANTORUM).", "signature_source": "CONSTANT ZAKONE", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 19, "page_imprimee": "307", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.19", "debut_caractere": 963, "fin_caractere_exclue": 3233, "texte": "J.-Ph. Rameau\nAU THÉATRE (SCHOLA CANTORUM).\n\nDepuis quinze jours, la Schola était plongée dans l'angoisse, et depuis hier la\nSchola est dans la joie. On craignait que la pluie ne vînt troubler la grande fête\nde charité organisée dans la cour de l'école pour le 22 juin ; et, malgré la tente\nqu'on avait installée au-dessus des arbres, le frémissement de l'ondée eût mal\naccompagné les musiques du xvme siècle qu'on allait rendre au public français.\nMais un dieu favorable à Rameau et aux bourses d'études n'a pas voulu qu'il en\nfût ainsi : on a pu se rendre jusqu'au lointain quartier du Val-de-Grâce sans\ntraverser des rivières et des mares; et le calme d'une belle nuit, interrompu seu-\nlement par les cloches de Saint-Jacques du Haut-Pas, a permis de ne point per-\ndre une note ni une parole. Le jardin est fort joliment éclairé, en demi-jour, par\ndes lampes roses; on aperçoit de frais manteaux d'été, des chapeaux dignes du\nGrand-Prix, toute une foule élégante et curieuse, et, tout au fond, le « théâtre de\nverdure », très simple, avec ses faux bosquets et ses faux marbres. Est-ce bien,\ncomme le veut le programme, un théâtre de verdure du xvne siècle ? Alors pour-\nquoi n y jouer que des œuvres du siècle suivant ? Mais passons sur ce détail.\nLe grand événement de la soirée fut la représentation de la Guirlande, pasto-\nrale-ballet cle Rameau (1753). C'est la première fois, depuis plus de cent ans, que le\nmaître revient à la scène, et ce retour a été un triomphe. Une Pastorale! Le mot\nest un peu discrédité, Racan n'est plus à la mode, et nous ne pouvons guère parler\nde bergeries sans les qualifier de « fades bergeries ». Mais ici, comme ailleurs,\nla musique vaut mieux que la littérature.\n\n(1) Germain Cheval,qui écrit après lamort de Dom Marrier (1644), ne nous indique\npas la date où l'instrument fut terminé. On y travaillait déjà en 1620 : le 24 février,\nDom Jehan Marie, infirmier, « provoquait » le compagnon facteur d'orgues Robert\nBriaumont, occupé dans le couvent. Ln i 633, on parle des orgues comme d'un ou-\nvrage achevé (Voyez L. Douët d'Arcq: Documents biographiques sur Dom Marrier.\nBibliothèque de l'Ecole de Chartes, 4e série, ierVol., 1854-1855). En 1656, le fac-\nteur Thierry était chargé de les entretenir (Arch. nat., EL. i3q3, p. 76)."}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "308", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.20", "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 3758, "texte": "Myrtil, berger inconstant, a laissé se faner la guirlande, emblème de sa fidé-\nlité. Mais il regrette Zélide, sa bergère, qui le regrette aussi. Aussi la guir-\nlande refleurit-elle avec l'amour, et une fête rustique célèbre ce bonheur\nretrouvé.\nAmour idyllique, dira-t-on; les choses ne se passent pas ainsi dans la réalité,\nles sentiments humains sont plus complexes, plus mêlés et plus troubles. Sans\ndoute, mais il est permis à l'art d'idéaliser, pourvu qu'en simplifiant nos émo-\ntions, il ne les détruise point. C'est ce qu'a vu Rameau, et il n'a pas craint d'é-\ncrire, sur ce simple livret, une musique tendre et délicate autant que sobre et\npure. Des bergers chimériques et touchants vivent devant nous d'une vie que\nnous voudrions être la nôtre; ils sourient à leurs peines, sourient à leur bonheur,\nsourient encore à la nature qui les entoure de toute l'amitié de ses zéphirs, de ses\nsources murmurantes et de ses chants d'oiseaux ; et leur sourire est un peu triste\net las, comme s ils se souvenaient d'avoir longtemps habité la terre et souffert\navec nous. Il faut avoir entendu cette partition enchantée pour comprendre tout\nce qu'il y eut de poésie dans 1 âme du xvme siècle, cette âme que les livres expri-\nment mal, et que seuls les arts nous révèlent : Rameau doit être mis tout près de\nGreuze et de Watteau. Cette langueur mélancolique, cette façon d'aimer si dis-\ncrète et si tendre, ces abandons délicieux, ces âmes en fleur qui se donnent sans\ny penser, ces plaisirs innocents et raffinés, tout cela fut cher à un siècle épris de\ngrâce, et Rameau a traduit le rêve de son temps dans ce qu'il avait de plus idéa-\nlement pur et de plus angéliquement païen. C est une tâche où devait se com-\nplaire un musicien aristocratique, qui sait émouvoir sans perdre l'élégance des\nlignes et la sobriété du style, qui sait décrire en quelques touches aussi légères\nqu'ingénieuses. Ce n'est pas sans raison que Rameau est particulièrement cher à\nM. Vincent d'lndy : une affinité secrète unit ces deux pensées, et le maître mo-\nderne n'eûtpas désavoué, s'il eût vécu cent ans plus tôt, la noble tenue de ces mé-\nlodies ou, dans le divertissement, ce duo de hautbois et de basson, repris ensuite\net renversé par le chant, ou encore ces élans des violons (Ranimez-vous, rani-\nmez-vous...) ou ces flûtes émues (Toi qui vis mon erreur...). Combien cela est plus\nprès de nous que les platitudes emphatiques, les bouffonneries triviales et les\npauvres harmonies auxquelles nous condamna plus tard un théâtre corrompu\nau contact d'une Italie dégradée !\nLe spectacle comprenait en outre le prologue des Fêtes vénitiennes deCampra,\nle successeur de Lulli (1710), et un opéra comique deDuni : Les Sabots, sur un\nlivret de Sedaine. La première de ces œuvres, assez agréable, n'est pas exempte\nde sécheresse; la seconde a de l'entrain et de la grâce. Aucune ne peut se compa-\nrer ni pour la qualité de l'émotion, ni pour la qualité de la musique, à l'œuvre\nde Rameau. Pourquoi nous est-il donné si rarement d entendre un maître qui\nréunit en lui les meilleures qualités de notre race ? Pourquoi la tentative si\nheureuse de M. Bordes ne serait-elle pas le signal d'un retour à cette musique\nqui forme, entre la symphonie vocale du xvie siècle et la symphonie moderne, la\nplus exquise des transitions ? Ne pourrait-on rêver une sorte de théâtre rétro-\nspectif, voué à ces chefs-d'œuvre si pleins encore de grâce et de vie ?Et ce\nthéâtre pourrait fort bien, afin que le charme du décor répondît à celui de la\nmusique, être en effet un théâtre de verdure et de plein air. Si la cour de la Schola\nsemblait trop étroite, ne pourrait-on trouver asile dans un de nos admirables\njardins à la française, au parc de Versailles, par exemple ? Et ne serait-ce pas"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "309", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.21", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2154, "texte": "là, dans la vraie acception du terme, le Bayreuth français qu'on essaye à grands\nfrais de créer ailleurs ?\nCe projet avait déjà été formé, il y a deux ans environ, par M. de Lacerda, si\nje ne me trompe. Il proposait alors de donner des séances en trois parties\nconsacrées, l'une à la musique vocale et à la musique de chambre ancienne\n(Motets, Cantates, Suites, etc.), l'autre aux Ballets d'action, et la troisième aux\nOpéras. Il ne serait pas difficile, en effet, de trouver à Paris les éléments de ces\nspectacles • l'orchestre devrait seulement être plus nourri que celui d'hier du côté\ndes instruments à vent (les hautbois et bassons doivent égaler en force le quatuor\nà cordes) ; l'exactitude des costumes et la perfection des danses seraient assurées\npar le concours de notre Académie nationale, comme l'a prouvé, hier, le pas de\ndeux dansé par Mlles Louise et Blanche Mante ; quant aux chanteurs, on pourrait\nrecourir soit à des amateurs de talent, comme on fit à la Schola pour les Sabots,\nsoit à des artistes qui seraient en même temps de bons musiciens, comme\nMlle Jeanne Leclerc (de l'Opéra-Comique), dont la voix délicate fait merveille,\nMlle de la Rouvière, M. Dufriche (un peu faible dans le grave), ou bien d'autres\nencore.\nQuant au public, c'est déjà un pèlerinage pour lui que d'aller jusqu'à la rue\nSaint-Jacques ; mais c'est un pèlerinage qu'il fait bien volontiers, et il irait tout\naussi volontiers jusqu'à Versailles. Ainsi la musique française retrouverait ses\ntitres de noblesse ; notre école moderne gagnerait, à se retremper à ses véritables\nsources, plus de courage et d'énergie pour soutenir sa lutte contre les tentations\nmauvaises ou l'hostilité des faux amis de la tradition ; et le passé, mieux connu,\néclairerait la route de l'avenir, en montrant à tous quelle fut toujours la vraie\ngrandeur de notre musique nationale. Si une pareille tentative se produisait, je\nn'ai pas besoin de dire à quel point lui serait acquis l'appui de cette Revue, qui a\ninscrit en tête de son programme l'étude de l'histoire musicale de la France, la\nplus glorieuse peut-être, et la moins connue.\n23» juin igoy.\n\nCONSTANT ZAKONE."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1903-07-01-01-c012", "article_bluemountain": "bmtnabj_1903-07-01_01#c012", "volume": "bmtnabj_1903-07-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "309", "page_fin": "311", "image_debut": 21, "image_fin": 23, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.2.6", "titre_corps": "Informations.", "titre_sommaire": "Informations.", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 21, "page_imprimee": "309", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.21", "debut_caractere": 2156, "fin_caractere_exclue": 3119, "texte": "Informations.\n\nE Ensorcelé, drame musical en 3 actes, musique de M. Silvio Lazzari, livret\nde M. Henri Bataille, a été reçu à l'Opéra-Comique il y a déjà plusieurs années\npar M. Albert Carré, artiste au coup d'oeil trop sûr pour avoir laissé échapper\nune telle aubaine ; nous nous étonnons de ne pas voir annoncée encore cette\nœuvre excellente, digne d'Armor. écrite à peu près tout entière avec des motifs\npopulaires. Dans le dernier Rapport sur les Beaux-Arts lu à la Chambre par\nM. le député Simyan, on lit, à la page 49, à propos du théâtre de l'Opéra-\nComique :\n((La saison 1903-1904 verra une œuvre de M. Widor, le Jongleur de Notre-Dame\nde M. Massenet, les Aimai liés de M. Gustave Doret, la Petite Maison de M. Chau-\nmet, avec la reprise du Pré-aux-Clercs à Hérold. »\nM. 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Silvio Lazzari est un musicien de\nhaute personnalité : il est temps de lui faciliter les succès de théâtre dont il est\nassuré.\nORPHÉONS SCOLAIRES DE LA SEINE. M. Chaumié, Ministre de l'lnstruction\npublique, a fait remettre récemment à M. Laurent de Rillé une médaille de ver-\nmeil pour être décernée, au nom du Ministre de l'lnstruction publique et des\nBeaux-Arts, à l'une des écoles primaires communales du département delà Seine\nqui prendront part, en juillet prochain, au concours des orphéons sco-\nlaires.\nCONCERTS LE REY. L'association des concerts Le Rey a obtenu de l'admi-\nnistration des Beaux-Arts une subvention de 1.000 francs, à titre d'encourage-\nment.\nFÊTE NATIONALE DU 14 JUILLET. Une somme de 12.000 francs sera répartie,\nen 1903, par une commission spéciale siégeant à l'Hôtel de Ville, entre les diffé-\nrents théâtres qui organiseront une représentation gratuite à l'occasion de la fête\nnationale du 14 juillet.\nUne médaille de vermeil a été offerte par M. le Ministre de l'lnstruction\npublique et des Beaux-Arts pour être décernée comme prix au meilleur élève de\nchacune des succursales du Conservatoire, des Ecoles nationales de musique et\ndes maîtrises des cathédrales.\nL'administration des Beaux-Arts vient de souscrire, pour les Ecoles natio-\nnales de musique, à 200 exemplaires de Leçons de solfège par Mme Roy, pro-\nfesseur au Conservatoire.\nUne subvention de 2.500 francs a été accordée, sur le crédit affecté aux\nœuvres de décentralisation artistique, au théâtre populaire de Bussang (Vosges).\nCONCOURS DE COMPOSITION MUSICALE. M. Pessard, professeur au Conserva-\ntoire, organise pour fin octobre un concours de composition musicale qui aura\nlieu, salle Pleyel, au siège de l'association des Jurés orphéoniques."}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "311", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.23", "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2682, "texte": "De son côté, le journal le Monde musical ouvre pour la fin de cette année\nun grand concours de composition musicale divisé en plusieurs sections.\nLes meilleures compositions seront récompensées par des prix.\nr\nECOLES NATIONALES DE MUSIQUE DES DÉPARTEMENTS.— Perpignan.— Pararrêté\npréfectoral, M. Cléris (Paul) a été nommé professeur de la classe de clarinette à\nl'Ecole nationale de Perpignan, succursale du Conservatoire, en remplacement de\nM . Avon, démissionnaire.\nCaen. - Par arrêté préfectoral, M. Lagrange-Bernard a été nommé professeur\nde piston et de trompette à l'Ecole nationale de musique de Caen, en remplace-\nment de M. Mancel, décédé.\nNîmes, Par décret en date du 17 mai dernier, l'École nationale de musique de\nNîmes a été érigée en succursale du Conservatoire de musique et de déclama-\ntion.\nLille. —Pararrêté préfectoral, M. Castelain (Gaston), icr prix du Conservatoire,\na été nommé professeur de cor à l'École nationale de musique de Lille, succur-\nsale du Conservatoire, en remplacement de M. Gabilles, décédé.\nNous empruntons à notre excellent confrère le Monde artiste l'information sui-\nvante :\nCARMEN TRANSFORMÉE EN BALLET. On donne en ce moment à FAlhambra\nde Londres un ballet intitulé Carmen. C'est l'action que MM. Meilhac et I lalévy\nont tirée de la nouvelle de Prosper Mérimée, et c'est aussi la musique de Bizet\nqu'un musicien sans scrupules a arrangée et dérangée à sa guise. Seulement, au\nlieu de chanter leurs amours fatales, José et Carmen les miment. Des ronds de\nbras et des ronds de jambe traduisent le texte de nos auteurs.\nComment une pareille chose peut-elle se produire ?\nOn parle beaucoup de protection à exercer sur les œuvres, et récemment, à\npropos de la Damnation de Faust, plusieurs de nos confrères s'indignaient que\nM. Gunsbourg et les héritiers de Berlioz se fussent arrogé le droit de mettre au\nthéâtre ce qui avait été conçu pour le concert. Il n'y avait pas là cependant un tra-\nvestissement ridicule comme celui que nous signalons.\nLes auteurs de Carmen, ou leurs ayants droit, sont-ils donc désarmés pour\nempêcher nos voisins les Anglais de mutiler et de ridiculiser un ouvrage de cette\nvaleur ?\nQuand aurons-nous la Société protectrice de la Pensée qu'a rêvée M. Comba-\nrieu, et dont il a soumis le plan au Congrès Théâtral de 1900?...\nL' Académie des Beaux-Arts a tenu le 27 juin, à l'lnstitut, une séance plénière\npour faire connaître son jugement pour les prix de Rome, section de musique.\nOnt été proclamés :\nPremier grand prix : M. Raoul Laparra, élève de M. Gabriel Fauré.\nDeuxième second grand prix : M. Raymond Pech, élève de M. Ch. Lenepvem\nMention honorable : M. Paul Pierné, élève de M. Ch. 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La\nmusique se souvient aussi du maître, assez souvent, surtout dans le duo du se-\ncond acte, où un amour tumulteux emprunte des gammes ascendantes et des pro-\ngressions chromatiques que Tristan reconnaîtrait sans peine J'aime mieux la\nscène mystique de la fin, où Wagner s'efface devant César Franck, et surtout le\nprélude, avec le chant grave delà mer, aux contrebasses : cette page est vraiment\noriginale et belle On rencontre des beautés dans les autres, et partout un style\nsoutenu, riche, bien nourri, qui ade l'ampleur et de la grandeur. On désirerait\nparfois une allure plus personnelle Telle quelle, l'œuvre est certainement remar-\nquable, et mériterait des exécutions plus fréquentes et plus complètes.\nM. ALEXANDRE GUILMANT a bien voulu exécuter, à son dernier concert privé\n(24 juin), sa dernière Symphonie pour orgue ; cette œuvre, d'une inspiration poé-\ntique et d un travail ingénieux, a été fort appréciée par la foule d'amis et de\nconnaisseurs qui se pressait dans les salons de l'illustre organiste. L. L.\nM. AD. MERCIER —Le Nouveau-Théâtre représentait dernièrement une\npièce symbolique de M. A. Wilbranclt, qu'en sa noble hardiesse, M. Lugné-Poé\na voulu révéler au public habituel de Y(( OEuvre ». Ce n'est pas ici le lieu de\nrésumer le sujet un peu confus des sept tableaux dont se compose le Maître de\nPahnyre. Disons seulement que la psychologie du héros principal, Apellès, y\ntient beaucoup plus de place que l'action dramatique, dont l'auteur, au reste, n'a\npas suffisamment ménagé l'intérêt et la progression.\nNous assistons, en somme, au conflit de deux sentiments qui luttent dans une\nmême âme : la joie exubérante de vivre et d'épanouir largement son être, ce qui\nserait l'idéal païen, et le renoncement, non pas du chrétien, mais du philosophe,\nélevé à l'école de Schopenhauer, qui, ayant fait l'expérience de la douleur et ayant\ncompris l'inutilité de l'effort, sait estimer la vie à son véritable prix. —M. Adal-\nbert Mercier asu rendre par sa musique toutes les nuances de ce problème\nhumain. 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Et le poème français, où lon peut lire que Kecl\n(( renonça d'être fée », et qu'Armor doit (( laisser que ses bras blancs bercent sa\njeune tête », ne rappelle que trop les traductions de Wagner : c'est, en effet,\nM. Silvio Lazzari qui composa les paroles allemandes, à 1 exemple du maître. La\nmusique se souvient aussi du maître, assez souvent, surtout dans le duo du se-\ncond acte, où un amour tumulteux emprunte des gammes ascendantes et des pro-\ngressions chromatiques que Tristan reconnaîtrait sans peine J'aime mieux la\nscène mystique de la fin, où Wagner s'efface devant César Franck, et surtout le\nprélude, avec le chant grave delà mer, aux contrebasses : cette page est vraiment\noriginale et belle On rencontre des beautés dans les autres, et partout un style\nsoutenu, riche, bien nourri, qui ade l'ampleur et de la grandeur. On désirerait\nparfois une allure plus personnelle Telle quelle, l'œuvre est certainement remar-\nquable, et mériterait des exécutions plus fréquentes et plus complètes.\nM. ALEXANDRE GUILMANT a bien voulu exécuter, à son dernier concert privé\n(24 juin), sa dernière Symphonie pour orgue ; cette œuvre, d'une inspiration poé-\ntique et d un travail ingénieux, a été fort appréciée par la foule d'amis et de\nconnaisseurs qui se pressait dans les salons de l'illustre organiste. L. L.\nM. AD. MERCIER —Le Nouveau-Théâtre représentait dernièrement une\npièce symbolique de M. A. Wilbranclt, qu'en sa noble hardiesse, M. Lugné-Poé\na voulu révéler au public habituel de Y(( OEuvre ». Ce n'est pas ici le lieu de\nrésumer le sujet un peu confus des sept tableaux dont se compose le Maître de\nPahnyre. Disons seulement que la psychologie du héros principal, Apellès, y\ntient beaucoup plus de place que l'action dramatique, dont l'auteur, au reste, n'a\npas suffisamment ménagé l'intérêt et la progression.\nNous assistons, en somme, au conflit de deux sentiments qui luttent dans une\nmême âme : la joie exubérante de vivre et d'épanouir largement son être, ce qui\nserait l'idéal païen, et le renoncement, non pas du chrétien, mais du philosophe,\nélevé à l'école de Schopenhauer, qui, ayant fait l'expérience de la douleur et ayant\ncompris l'inutilité de l'effort, sait estimer la vie à son véritable prix. —M. Adal-\nbert Mercier asu rendre par sa musique toutes les nuances de ce problème\nhumain. Au début, nous avons goûté certaines harmonies curieusement com-\nplexes, soulignant les voix mystiques qui montent dans l'âme de Zoé (l'héroïne,\nla femme incarnant les mille formes, séduisantes ou graves, de l'Existence).\nM Mercier, partant de ce principe que l'Esprit de l'Au-delà n est pas limité à une\népoque déterminée, mais continue de souffler son souffle éternel à travers tous les\nâges, a osé profiter de toutes les ressources de l'art contemporain pour traduire\nl'influence mystérieuse de cet Esprit. Mais ce que nous signalerons surtout, ce\nsera l'air de Sélenkos. d'une courbe si heureuse, et la chanson d'Adonis, bercée\npar des accords de harpes, où l'auteur, faisant retour par désir d'antithèse au style\nancien et quasi grégorien, a enfermé toute la tendre mélancolie de la volupté. Et,\naprès avoir loué non moins sincèrement quelques tierces agréables de flûtes loin-\ntaines, félicitons M. A. Mercier, à qui les applaudissements d'un auditoire d'élite\nont prouvé combien les originales tentatives de son jeune talent méritaient d être\nencouragées.\n\nJ.-R. C."}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "289", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.1", "texte": "LA\nREVUE MUSICALE\nN° 7 (troisième année)\nler Juillet\n1903.\nR. M.\nl 8\n\nAMBROISE THOMAS\n( 1811-1896)\n\nC'est à une date très prochaine qu'est fixée l'inauguration du monument d'Am-\nbroise Thomas au parc Monceau. La Revue Musicale croit devoir, à cette occasion,\nretracer la vie d'un compositeur illustre, mais dont le nom ne pourra jamais être\nomis dans l'histoire de la musique.\nC'est une longue et paisible carrière que celle d'Ambroise Thomas. Né à Metz\nle 5 août 1811, fils d'un modeste professeur de musique, il reçut de son père les\npremières leçons de solfège, de piano et de violon. L'enfant était intelligent et\nbien doué ; lorsque sa mère, devenue veuve, vint s'établir à Paris, elle voulut le\nfaire entrer au Conservatoire ;il y fut admis aussitôt, et obtint le ier prix de\npiano en 1829, le ier prix d'harmonie en 1830, le ier grand prix de Rome en 1832,\ndans la classe de Lesueur, où il avait eu pour condisciples Berlioz, couronné en\n1830, et Gounod. Cette même année, Hippolyte Flandrin remportait le grand\nprix de peinture. Les deux artistes firent le voyage ensemble, par petites étapes,\nselon le charmant usage de ces temps déjà lointains. En route, ils firent connais-\nsance, et s'entendirent si bien qu'une profonde et durable amitié sortit de là.\nSouvent ils devaient se rappeler plus tard, avec émotion, les épisodes de ce\nvoyage et surtout les longs entretiens où leurs jeunes âmes s'étaient ouvertes.\n(( N'oublie pas, écrit Flandrin à son ami, ce que nous nous sommes promis\n(( jadis dans ce lieu-là (1 avenue de peupliers.qui va de Chambéry à Montmélian),\n(( et le bonheur que nous rêvions si nos noms pouvaient plus tard avoir quel-\n(( que éclat, si nous pouvions enfin, toi comme musicien, moi comme peintre, rné-\n(( riter un jour quelque estime. Tu disais cela, et moi j'y applaudissais ; il faut\n« nous le redire encore, car cette excitation est bonne. )) Et Thomas répond :\n(( Ah ! nos vœux et nos espérances d'alors ! Que de fois ne les avons-nous pas\n(( renouvelés à Rome, sur le Pincio, à l'heure de Y Ave Maria, ou le soir, sur le\n(( toit de la bonne Villa. )) Ingres se trouvait alors à Rome ; très sensible, comme\non sait, à la musique, il s'intéressa vivement à Ambroise Thomas : il partageait\nson goût pour les classiques, Mozart, Beethoven, Gluck et Weber. A Paris,\nThomas avait déjà eu l'insigne honneur d'être présenté à Mendelssohn par\nCherubini, directeur du Conservatoire ; il avait aussi fait la connaissance de\nChopin, dont il aimait beaucoup les œuvres. Tout souriait, comme on voit, au\njeune artiste ; une bienfaisante amitié, de précieuses relations, l'estime et l'espé-\nrance universelles, des succès scolaires ininterrompus, que peut rêver de plus un\nrécent lauréat ?La gloire du théâtre, et l'lnstitut pour ses vieux jours. Il fut\ndonné à Ambroise Thomas de réaliser ce programme."}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "290", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.2", "texte": "AMBROISE THOMAS\n\nDès son retour à Paris, non content des éloges de l'lnstitut, qui avait remar-\nqué, dans ses envois annuels, (( une mélodie neuve sans bizarrerie, expressive\n(( sans exagération, une harmonie toujours correcte et une instrumentation écrite\n(( avec élégance et pureté », il offrait à l'Opéra-Comique un petit acte, la Double\nEchelle, qui fut reçu et représenté avec succès le 27 août 1837 ; le chiffre de deux\ncents représentations fut atteint. On lira plus loin les lignes bienveillantes que\nconsacra au jeune débutant un critique qui avait cependant le droit d'être sévère,\net l'exerçait volontiers : Hector Berlioz. Le grand musicien loue comme il con-\nvient la gaieté et la finesse qui devaient rester les qualités maîtresses d une pensée\nun peu courte et sans ampleur, ainsi que la délicatesse de l'orchestration, très re-\nmarquable en effet dans tous les ouvrages d'Ambroise Thomas. Il ajoute à ces\néloges un bon conseil : si le jeune musicien veut réussir, il devra chercher des\nformes plus précises et un style plus tranché. Ce conseil ne devait jamais être\nsuivi. Jamais Ambroise Thomas ne sut se décider avec franchise pour un certain\ngenre de musique, à l'exclusion de tout autre, jamais il ne trouva vraiment sa\nmanière. Musicien indécis et flottant, toute sa vie fut un perpétuel essai, heureux\nou malheureux, selon les cas, et qui dénote un esprit ouvert et curieux, mais in-\ndifférent, sans amour et sans haine, sans aucun de ces partis pris vigoureux qui\ncréent les œuvres solides. Ambroise Thomas n'eut pas la foi, cette foi ardente\net passionnée qui fit la force et aussi la souffrance d'un Beethoven, d'un Ber-\nlioz ou d'un Wagner. En revanche, il eut la facilité, et il fut heureux.\nDe nombreux ouvrages succédèrent au premier essai si bien accueilli ;ce\nsont :\nLe Perruquier de la Régence, opéra comique, 3 actes, 1838.\nLa Gipsy, ballet, 2 actes, 1839.\nLe Panier fleuri, opéra comique, 1 acte, 1839.\nCarline, opéra comique, 3 actes, 1840.\nLe comte de Carmagnola, opéra, 2 actes, 1841.\nLe Guérillero, opéra, 2 actes, 1842.\nAngélique et Médor, opéra comique, 1 acte, 1843.\nMina, opéra comique, 1 acte, 1843.\nCes ouvrages furent tous représentés ; aucun ne retrouva le succès de la Dou-\nble Echelle, parce que cette œuvre joignait au mérite d'être une œuvre de début\ncelui de se contenter d'une gaieté simple et sans prétention. En cherchant à\nse hausser jusqu'au grand opéra, Thomas ne faisait que gâter ses qualités na-\nturelles de grâce et d'esprit, sans acquérir les autres. C'est ce qu'il comprit fort\nbien, et le Caïd, qui parut sur la scène en 1849, est un simple divertissement\nmusical, un amusant pastiche dont le succès ne s'est pas démenti jusqu'à nos\njours. Autant, en effet, Ambroise Thomas est pauvre et débile lorsqu'il faut être\nsincère et vigoureux, autant il a de verve et d'éclat lorsqu'il ne s'agit que d'être\ngai, et il est sans rival pour faire la charge d'un style étranger ; car alors son défaut\nde personnalité le sert et lui permet de singer adroitement les allures d'autrui.\nLe Caïd abonde en détails charmants, comme le duo du coiffeur et de la modiste,\nl'air du tambour-major, sans parler de ce fameu la b aigu de l'eunuque, si fort\nadmiré de Berlioz (1) ; et l'on ne peut étudier, comme fit naguère M. Bellaigue,\n(( l'Esprit dans la Musique », ni surtout retracer l'histoire de la caricature musi-\n\n(t) H* BERLIOZ, les Musiciens et la musique, p. 2 50. (Compte rendu de la ire représentation.)"}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "291", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.3", "texte": "AMBROISE THOMAS\n\ncale, sans faire une large place à cette partition. C'est ce que Bizet comprenait\nbien le jour où il écrivait : « Votre Caïd Yient de me ravir. C'est toujours jeune\n(( et spirituel... Et quelle main ! )) Ce dernier éloge ne pouvait être décerné\nque par un homme du métier : et en effet, jusque dans ses fantaisies les plus\nbouffonnes, Thomas garde le souci delà pureté de l'écriture, de la correction :\nune fine harmonie, un emploi imprévu des timbres de l'orchestre, rappelle àtout\ninstant que l'auteur de ces pages légères est un maître en son art ; et les feintes\nnégligences du style ne sont elles-mêmes que d'ingénieuses applications des\nrègles de l'école. Ainsi Alfred de Musset, en ses jours de gaieté, fait des alexan-\ndrins accomplis avec le dialogue de Dupont et Durand ou les aventures de Mar-\ncloche.\nAmbroise Thomas ne s'en tint pas à ce succès aimable. En 1850, il écrivait le\nSonge d'une nuit d'été, qui n'a pas le charme de la petite partition de Mendel-\nssohn : du coup il entra à l'lnstitut ; il y succédait à Spontini, dont la Vestale\nn'est plus guère connue aujourd'hui que par l'enthousiasme qu'elle inspirait à\nBerlioz. Et en 1856, après 3 nouveaux opéras comiques, on lui attribuait sans\ndiscussion la chaire de composition laissée libre au Conservatoire par la mort\nd'Adolphe Adam. Pour faire honneur à ce nouveau titre, Thomas mettait au\njour, l'année suivante, une Psyché dont le meilleur morceau est peut-être le chœur\ndes nymphes, au début du deuxième acte ; ces compagnes de Psyché se moquent\net s'amusent, aussi sont-elles crayonnées d'un trait alerte et fin. Mais c'est à\nFranck qu'il était réservé de sentir et de dégager toute la tendre et mélancolique\npoésie de la légende ; la Psyché de Thomas ressemble à un poème alexandrin,\nélégant, souvent agréable, toujours froid ; la Psyché de C. Franck est un chant\nmystique et doux d'amour surnaturel (1).\nC'est au milieu de ces succès, en 1852, que le fidèle Flandrin fît le beau por-\ntrait de Thomas que nous donnons ci-contre : ces traits fins, cet air amène et un\npeu las, annoncent une âme douce,optimiste avec nonchalance et affectueuse sans\nardeur. Le vieux Le Sueur qui aimait, à sa manière, l'esprit dans la musique,\nappelait A. Thomas sa note sensible, et un de ses camarades de la villa Médicis\ncomparait ses manières accueillantes à celles d'un jeune chien de bonne race qui,\ndans sa joyeuse humeur, fait fête à tout venant :\n%\nL'enfant avait reçu deux bons yeux dans la tête (VERLAINE).\nS'il ne fut pas. donné au successeur de Spontini et d'Adam d'avoir du génie,\nil laissa donc au moins d'agréables souvenirs à tous ceux qui l'ont approché, et\nl'homme chez lui valait ou dépassait le compositeur ; il le montra en 1870, lors-\nqu'on le vit courir aux bastions de Paris pour partager,avec les défenseurs impro-\nvisés de la ville, tous les travaux de la guerre. C'est en 1871 qu'il fut nommé\ndirecteur du Conservatoire, en remplacement d'Auber. Mignon, qui avait paru\nen 1866 après un silence de six années, avait été un grand succès, et restera sans\ndoute le chef-d'œuvre d'Ambroise Thomas. Je sais bien quHamlet, qui est de\nTannée suivante, est fort bien écrit : un passage de cet opéra eut même l'hon-\nneur insigne d'être cité, dans les Notes et Etudes d'Harmonie de M. Th. Du-\nbois (2), comme un bel exemple d'anticipation de Tappogiature. Mais quoi! la\n\n(1) Voir clans ce môme numéro (p. 297) l'analyse brève et précise de cette œuvre par M. Vin-\ncent D'INDY.\n(2) Page 132."}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "292", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.4", "texte": "AMBROI SE THOMAS\n\ndistance est malgré tout trop grande entre ce sujet, l'un des plus vastes et des\nplus troublants qui soient, et cette musique sagement terrible et correctement\nhardie. Quant à Françoise de Rimini, qui parut en 1882, l'échec de cette œuvre\nne prouve évidemment rien, et l'on y rencontre, à côté de motifs conducteurs peu\ndignes de conduire quoi que ce soit, de chœurs d'un héroïsme douteux et de\nromances moutonnières, d'assez belles pages d'orchestre, l'une surtout, dans la\nSymphonie des Damnés, où l'emploi simultané de tous les timbres sourds produit\nun curieux effet ; mais ce n'est pas ma faute si alors, irrésistiblement, je me\nsouviens de Berlioz,et ferme la partition d'A. Thomas pour ouvrir la Damnation\nde Faust ou la Symphonie fantastique. La poésie du Songe d'une nuit d'été, la\ntendresse inquiète de Psyché, les mystères de conscience d'Hamlet, l'amour fu-\nneste et victorieux de Françoise de Rimini, tous ces sentiments pouvaient plaire\nà un homme de goût comme Ambroise Thomas, mais son imagination musicale\ndevait rester impuissante à les traduire ; un certain défaut de chaleur et d'énergie\ncondamnait à l'avance ces tentatives diverses, et d'ailleurs honorables.\n\nAUTOGRAPHE DE THOMAS (Françoise de Rimini.)"}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "293", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.5", "texte": "Portrait d'AMBROISE THOMAS\nPAR Hippolyte Flandrin (1852)."}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "294", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.6", "texte": "AMBROISE THOMAS\n\nDans Mignon, au contraire, Thomas trouvait exactement la qualité et la quan-\ntité d émotion qui convenaient à sa musique ; cette quantité n'est pas considéra-\nble, cette qualité n'est pas fort rare, mais peu importe : une œuvre qui répond au\ndessein de son auteur est toujours supérieure aux plus nobles essais, lorsqu'ils\nn'ont point réussi. L'historiette édifiante de l'enfant enlevée, du vieux père devenu\nfou, du noble seigneur qui défend l'orpheline, les danses bohémiennes, l'incendie\ndu château, la reconnaissance finale, tout cela nous paraît aujourd'hui légère-\nment fané, fripé et terni. Et quant à l'évocation de l'ltalie ensoleillée et lan-\ngoureuse, avec son ciel bleu, ses orangers, et ses chœurs de pêcheurs napoli-\ntains, elle est poétique à peu près au même degré que les innombrables\nromances par où s'acheva, sous le second Empire, la décadence du roman-\ntisme. Nous voulons aujourd'hui des spectacles un peu plus neufs, même pour\nnos voyages de noce. Mais ce monde d'émotions factices autant que faciles\nétait justement celui où Ambroise Thomas se mouvait à l'aise. Ame honnête et\nconfiante, il ne regardait point trop à la vraisemblance, et il pleurait de vraies\nlarmes pour des malheurs fictifs et des sentiments impossibles : le faux, plus\nsimple que le vrai, lui agréait davantage. La musique de Mignon est donc sin-\ncère. Chacun des personnages, l'enfant triste comme le héros généreux, la cour-\ntisane insensible comme le vieux Lotario ou l'élégant Laérte, remplit exactement\nson rôle et reçoit la musique qui lui convient. Le style souple d'Ambroise\nThomas se plie à ces attitudes variées, et passe sans effort du grave au doux, du\nplaisant au sévère. Les couplets de Philine [Je suis Titania la blonde) sont par-\nfaits en leur trivialité voulue, le madrigal de Laérte est juste assez spirituel pour\nle personnage, 1 air d'adieu de Wilhelm est d'une jolie nuance de scepticisme\nmélancolique, et l'on oublie presque 1 incongruité du rythme : (( Les chagrins\nsont bien vite ; oubliés ; à, ton âge. )) J aime moins la valse des hirondelles,\net beaucoup moins la (( Styrienne », qui manque vraiment à l'excès de couleur\net de fougue ; il ne faut pas insister sur les chœurs immobiles qui accompagnent\nl'incendie du château, ni même sur la berceuse de Lotario au dernier acte ; mais\nla scène de la reconnaissance est presque émouvante, avec le cantique enfantin\nque Mignon retrouve au fond de sa mémoire. Et l'entrée de Mignon, au premier\nacte, est bien délicatement traitée ; on se rappelle la simplicité de ces réponses :\nPersonne n'a pris soin de compter mes années...\nHélas ! ma mère dort, et le grand diable est mort.\nTout cela dit sur une note, un ut dièze grave, obstiné, triste et mystérieux.\nSi je ne craignais de paraître manquer de respect à A. Thomas, je dirais que, de\ntoutes ses mélodies, c'est celle-là que je préfère. Et pourquoi ne pas le dire ? S'il\navait mis sur ces paroles un air avec ports de voix, modulations et grands écarts,\nje serais le premier à lui reprocher cet abus ; je puis donc aussi le louer\nd'avoir su l'éviter, et d'avoir cherché une déclamation plus juste et plus vraie. En\ntout cela, sans doute, il y a plus de goût que de force, plus d'esprit que d'émotion :\nmais le dessin est correct, les attitudes sont justes et sans trop d'emphase ; c'est\nune image assez lointaine de la vie, assez terne aussi, et sans profondeur, mais\nqui peut plaire cependant par une sorte de délicatesse superficielle et de distinc-\ntion un peu banale. On conçoit qu'une importante fraction du public soit restée\nattachée à cette œuvre d'un idéalisme modéré, qui attendrit les âmes sensibles\nsans trop les affliger, et qui ne peut choquer personne."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "295", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.7", "texte": "AMBROISE THOMAS ET BERLIOZ\n\nAmbroise Thomas mourut comblé d'honneurs, le 12 février 1896, après avoir\nassisté, le 16 mai 1894, à la millième de Mignon. Ses dernières années avaient été\nremplies par des soins administratifs : le ballet de la Tempête, représenté en\n1889, avait seul interrompu ce silence glorieux. La foule se pressa dans la cha-\npelle ardente du Conservatoire, et M. Massenet loua, sur la tombe de son\nillustre confrère, cette Muse qui ((s'accommodait des modes les plus divers, chan-\n(( tant aussi bien les amours joyeuses d'un tambour-major que les tendres déses-\n(( poirs d'une Mignon, qui pouvait s'élever jusqu'aux sombres terreurs d'un\n(( drame de Shakespeare, en passant par la grâce attique d'une Psyché,\n(( ou les rêveries d'une Nuit d'été. )) Cela est vrai : la Muse d'Ambroise Thomas\n%\nest une personne fort cultivée ; elle connaît ses auteurs et peut parler avec goût\nde tous les sujets qu'on aurait honte d'ignorer ; elle sait s'apitoyer, s'attendrir ou\ns'épouvanter à propos, et les opinions courantes sur la finesse hellénique ou\nl'horreur shakespearienne ne lui sont point étrangères ; sa conversation aimable\net facile est le résumé fidèle de tout ce qui se dit ; ses expressions sont toujours\nélégantes, choisies, un peu partout, au fil des lectures : Gluck et Wagner,\nMendelssohn et Saint-Saëns, se coudoient poliment dans sa mémoire, et\nl'inspirent tour à tour ; c'est un plaisir de se sentir en si bonne et nombreuse com-\npagnie. Mais ce qu'on préfère encore, ce sont les moments où cette maîtresse de\nmaison accomplie cesse de se contraindre au sérieux ou àla tristesse, et s'aban-\ndonne à cette gaieté innocente, qui est le fond de sa nature, et qu'elle tient de\nses amis Auberet Adam. Alors seulement sa parole devient nette et franche, au\npoint d'émerveiller Bizet. De tout le reste de ses prolixes épanchements, que\ndemeurera-t-il ? Quelques pages délicates de Mignon, et d'utiles enseignements\npour les élèves, qui apprendront à écrire en feuilletant ces partitions ; car la main\nd'Ambroise Thomas était d'un maître, et digne de tout point de l'établissement\nillustre qu'il eut l'honneur de diriger.\n\nLOUIS LALOY.\n\nAMBROISE THOMAS ET BERLIOZ\n\nQuelques jours après la première représentation de la Double Échelle, le premier\nopéra comique d'Ambroise Thomas, la Galette musicale publiait le compte rendu\nsuivant, signé des simples initiales H. B. Mais le style àla fois ardent et maniéré\nde ces quelques lignes ne laisse aucun doute sur la main qui les écrivit. Nous don-\nnons dans notre supplément musical un extrait de l'ouvrage d'Ambroise Thomas\nqui permettra d'apprécier l'exactitude du jugement de Berlioz.\nOpéra-Comique :\nLA DOUBLE ÉCHELLE (27 aOUt 1887).\nUne grande dame de la cour de Louis XIV a juré, à la mort de son mari, de\nne pas convoler en secondes noces ; aussi le temps de son deuil n'est pas encore\nexpiré que déjà la fidèle veuve a pris un nouvel époux, àla condition cepen-\ndant que cet hymen restera secret. Le pauvre homme, pour entretenir sa\nmoitié, se voit donc obligé de s'introduire chez elle clandestinement au moyen\nd'une double échelle. Un jeune fashionable, le chevalier d'Orgeville, fait depuis"}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "296", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.8", "texte": "CÉSAR FRANCK\n\nlongtemps sans succès une cour assidue à la belle marquise. A la mort du\npremier mari, il se flatte que la veuve sera moins cruelle et que bientôt il sera\nmaître absolu de son cœur. Pour en finir plus vite avec les derniers scrupules\nde cette pudeur agonisante, il veut tenter l'escalade. La double échelle est tou-\njours là. Il monte, mais non pas seul ; l'époux clandestin monte de l'autre\ncôté, et nos deux rivaux se rencontrent nez à nez sur les derniers échelons. Une\nprotestation s'ensuit, comme de raison, et pendant que le chevalier bouillant\nde colère descend pour tirer l'épée, le mari, enjambant le balcon, s'introduit\nchez la marquise sans difficulté, reparaît avec elle l'instant d après, et, décla-\nrant enfin ses droits et son titre, accable à loisir le chevalier de ses railleries.\nCette petite pièce, fort gaie et spirituelle, a obtenu un succès de franche\ngaieté. La musique de M. Ambroise Thomas n'a pas été moins goûtée. On y a\ntrouvé généralement de la grâce, du feu, une certaine finesse d'intentions dra-\nmatiques peu commune, et beaucoup de tact dans 1 emploi des masses instru-\nmentales.\" L'ouverture cependant n'est pas ce qu'il y a de mieux dans la parti-\ntion ; elle est diffuse et un peu écourtée. Mais le trio, le duo des deux rivaux et\nle morceau d'ensemble qu'animent si bien le jeu et le chant de Mlle Prévost\nsont des morceaux charmants, d'un véritable mérite sous plusieurs rapports, et\ndont l'effet a été instantané et général.\nCe début d'un lauréat de l'lnstitut (M. Thomas est revenu de Rome depuis un\nan et demi) est des plus heureux et fait bien augurer pour son avenir musical.\nNous l'engageons seulement, pour son prochain ouvrage, à mieux déterminer le\ncaractère et la forme de ses morceaux, et à donner à son style une physionomie\nplus tranchée, plus individuelle. On a pu désirer encore quelque chose sous ce\nrapport.\n\nHECTOR BERLIOZ.\n\nCésar Franck\n\n(0\nII\nL'ARTISTE\nPour laisser une trace durable dans la voie artistique qui se déroule à l'infini,\ntout poète d'idées, de couleurs, de formes et de sons doit joindre à l'invention et\nà la science, ces deux piliers du monument Art, une qualité pas très commune,\nla sincérité.\nPour ne prendre d'exemples que dans la musique, il est incontestable que les\ngrandes œuvres dont le temps n'a pu effacer la trace, depuis les Selectissimœ mo-\ndulationes de Vittoria jusqu'à la Messe solennelle de Beethoven, en passant par\nles Passions et les Chorals de J.-S. Bach, émanent toutes d'artistes sincères\nexprimant leur pensée intérieure sans rechercher la gloire et l'immédiat succès\nLes drames de Gluck qui subsistent, immortels, sont ceux qu'il écrivit après son\névolution vers la vérité expressive; Iphigénie en Tauride a certainement moins\n\n(1 ) Suite. Voir la Revue du ier juin."}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "297", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.9", "texte": "CÉSAR FRANCK\n\nvieilli que tel opéra de notre temps, tandis quon ne pourrait plus lire Artamène\nou la Chute des géants du même Gluck. Et c'est une constatation bien curieuse\nà faire au point de vue de la philosophie de l'art que celle-ci : les quelques mil-\nliers d'opéras de l'école italienne postérieure à Scarlatti, école qui régenta des-\npotiquement tous les théâtres de l'Europe pendant la plus grande partie du\nxviii6 siècle, sont tombés actuellement dans l'oubli le plus profond et le plus\nmérité, parce que les compositeurs de ces oeuvres aussi médiocres que nom-\nbreuses n'avaient pour objectif que la mode, l'effet, la virtuosité. Un effet ana-\nlogue commence à se faire sentir quant à la pernicieuse école française (?) du com-\nmencement du xixc siècle qui visait presque exclusivement le succès de public et\nd'argent. Les opéras d'Halévy ne sont plus supportables à la scène, il en sera\nbientôt de même de ceux de Meyerbeer. Tant il est vrai que la sincérité est la\ncondition nécessaire de durée de toute manifestation d'art, partant la plus im-\nportante des qualités pour l'artiste créateur.\nOr, je ne crains pas d'être contredit en affirmant que nul musicien moderne\nne fut plus honnêtement sincère, en ses œuvres comme en sa vie, que César\nFranck, que nul ne posséda plus que lui la conscience artistique, cette pierre de\ntouche du génie. Nous pouvons trouver dans plusieurs œuvres du maître qui\nnous occupe la preuve de cette assertion. En effet, il est certain que l'artiste\ndigne de ce nom n'exprime bien que ce qu'il a ressenti lui-même et éprouve les\nplus grandes difficultés à rendre par son art un sentiment étranger à son propre\ncaractère. Or, chose remarquable, en raison même de cette disposition à ne point\nsoupçonner le mal dont j'ai pailé plus haut, Franck ne réussit jamais à exprimer\nd'une façon satisfaisante la perversité humaine et, dans toutes celles de ses\nœuvres où il fut forcé de traiter des sentiments comme la haine, l'injustice, le\nmal, en un mot, ces parties sont, incontestablement, de beaucoup les plus faibles ;\nil suffira, pour s'en convaincre, de lire les chœurs des Injustes et des Révoltés\ndans les Béatitudes, ainsi que le rôle de Satan dans le même ouvrage.\nIl est donc tout naturel qu'en dehors de la musique pure, genre dans lequel il\nexcella plus que pas un des musiciens français, César Franck fût porté, par un\ntalent que sa sincérité rendait conforme.à son caractère, vers la peinture des\nscènes bibliques ou évangéliques : Ruth, Rébecca, Rédemption, les Béatitudes,\nl'Ange et /'enfant, la Procession, la Vierge à la crèche, dans lesquelles de radieu-\nes théories d'Anges, comme en purent rêver un Filippo Lippi ou un Angelico,\nviennent se mêler à d'admirables Justes pour chanter les perfections du Très-\nHaut. Même lorsqu'il traite des sujets profanes, Franck ne put se départir de\ncette conception séraphique. Il est une de ses œuvres qui est, en ce sens, par-\nticulièrement intéressante, je veux parler de Psyché, où il eut l'intention de\nparaphraser musicalement le mythe antique.\nL'œuvre est divisée en parties chorales où les voix remplissent le rôle de l'an-\ncien récitant, en racontant et commentant la fable, et en morceaux d'orchestre\nseul, petits poèmes symphoniques destinés à peindrede drame même qui se dé-\nroule entre Psyché et Eros. Or, sans parler des ravissantes parties descriptives,\ncomme l'enlèvement de Psyché parles zéphyrs ou l'enchantement des jardins\nd'Eros, la pièce capitale de l'œuvre, le duo d amour, pourrait-on dire, ne m'est\njamais apparue autrement que comme un dialogue éthéré entre Y âme, telle que\npouvait la concevoir le mystique auteur de limitation de Jésus-Christ, et un séra-\nphin descendu des cieux pour l'instruire,"}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "298", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.10", "texte": "CÉSAR FRANCK\n\nD'autres maîtres appelés à illustrer musicalement le même sujet n'eussent pas\nmanqué de chercher à dépeindre, l'un, l'amour physique sous son aspect le plus\nréel, l'autre, un érotisme discret très àla mode dans certains salons élégants.\nJe crois que Franck asu choisir la meilleure part,et j'oserai même affirmer qu'en\nagissant ainsi presque inconsciemment il a serré de plus près la véritable signifi-\ncation de l'antique histoire qui eut de si nombreux avatars dans la poésie mé-\ndiévale et même dans les temps modernes qusques et y compris Lohengrin.\nC'est peut-être en raison de cette tendance sainement mystique de son talent\nque les deux opéras du maître, tout en renfermant de fort belle musique, sont\nloin de constituer des œuvres aussi complètes que ses pièces vocales ou instru-\nmentales.\nSi je passe maintenant à un point de vue plus spécialement musical, je\ndirai que la véritable caractéristique du style de Franck consiste en trois qualités\nbien tranchées :\nLa noblesse expressive de la phrase mélodique ;\nLa nouveauté de la trame harmonique ;\nL'inattaquable solidité de l'architecture musicale.\nCésar Franck était un mélodiste dans la plus haute acception du terme. Chez\nlui, tout chante et chante constamment ; il ne pouvait pas plus concevoir la mu-\nsique sans une ligne mélodique très nette et aux contours très choisis, qu'lngres\nn'aurait pu concevoir la peinture sans un impeccable dessin. Et cette mélodie\nemprunte une grande partie de son charme expressif à l'entente de la grande\nvariation telle que, seuls, Bach en ses chorals d'orgue et Beethoven en ses der-\nniers quatuors, surent la comprendre.\nC'est aussi à l'abondance de la veine mélodique que le système harmonique\nde Franck doit son originalité, car, considérant la musique horizontalement, sui-\nvant les féconds principes des contrapontistes médiévaux, et non point verticale-\nment, comme les compositeurs de l'époque harmonique, il établit par la superposi-\ntion de ses contours mélodiques des agrégations de notes qui produisent un style\nautrement séduisant que les banales et incohérentes suites d'accords de ceux\nqui n'ont que l'harmonie pour objectif. Mais c'est principalement dans le do-\nmaine de l'architecture musicale, base de toute composition, que l'esprit nova-\nteur de Franck sut se créer une place absolument à part.\nIl fut, en effet, le premier à tirer parti des trouvailles de Beethoven au point de\nvue du style cyclique, trouvailles qu'aucun des successeurs du génie de la forme\nsymphonique n'avait su s'assimiler. Il fut vraiment le premier à employer ces\nressources nouvelles suivant un plan logique et ordonné."}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "299", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.11", "texte": "CÉSAR FRANCK\n\nDès 1841, alors que sévissait le terrible concerto et que florissait l'encom-\nbrante fantaisie sur ces motifs d'opéras, Franck, à l'âge de 19 ans, bâtit sa pre-\nmière œuvre, le trio en fa # , sur deux thèmes générateurs qui, se combinant avec\nles phrases spéciales à chacun des morceaux du trio, grandissent au fur et à\nmesure de leurs successives expositions et servent aussi d'assises solidement éta-\nblies à tout le cycle musical :\nAu surplus, la préoccupation de toute sa carrière fut de trouver de nouvelles\nformes, tout en respectant au plus haut degré les immuables principes de con-\nstruction tonale posés par ses prédécesseurs. Il est presque impossible d'expliquer\nd'une façon claire et satisfaisante au moyen de termes littéraires en quoi consis-\ntent ces innovations, et l'on se convaincra plus facilement des progrès que le\nmaître de Liège fît faire à l'art musical par la lecture que par la description ;\nnéanmoins, pour terminer l'étude de l'artiste, arrêtons-nous un instant sur cer-\ntaines pièces qui méritent une attention particulière.\nRédemption.\nRédemption, poème-symphonie en deux parties et intermède, fut la première\noeuvre où le génie de Franck se fît jour d'une façon complète. Ayant assisté de\nprès à la conception et à l'éclosion de cet oratorio, aussi différent de 1 oratorio\nclassique qu'un poème symphonique de Liszt peut l'être d'une symphonie de\nMozart, je puis donner quelques détails inédits qu'on ne trouvera pas dans les\nbiographies du maître. Le poème est simple. ire partie : Les hommes s'agitent\ndans les ténèbres d'un paganisme égoïste, en proie aux passions mauvaises ;\ntout à coup, un vol d'anges illumine l'espace, un archange clame la venue ré-\ndemptrice du Sauveur, et les hommes, enthousiasmés par cette promesse, répu-\ndient leurs haines et unissent leurs voix en un chant de Noël. 2Q partie : L'hu-\nmanité, ayant oublié les bienfaits de la Rédemption, se livre de nouveau aux\npenchants pervers, criant vers le Christ sa misère. Les anges se voilent de leurs\nailes à l'aspect des crimes humains, alors l'archange vient sur un ton plus grave\nannoncer une nouvelle rédemption par l'amour et le repentir, et les hommes,\napaisés, chantent leur fraternelle union en la sublime charité.\nEntre les deux parties, un intermède d'orchestre synthétise la nouvelle\névolution humaine en proclamant par la magnifîcation du thème prophétique\nle triomphe final du grand amour.\nAfin d'exprimer cette marche progressive vers la lumière, Franck imagina de\npartir d'un ton neutre {la mineur) symbolisant l'obscurité païenne, pour s'élever\npeu à peu jusqu'aux tonalités les plus claires de mi et si majeur, en passant uni-"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "300", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.12", "texte": "CÉSAR FRANCK\n\nquement par des tons à dièses. —L'effet d'illumination graduée dû à cette dis-\nposition tonale est magique.\nLongue fut l'élaboration de cette belle œuvre dans l'expression de laquelle\nil mit tout son cœur. Commencée en 1869, e^e ne achevée qu'en 1872 et\nsubit un assez grand nombre de remaniements successifs. Tout d'abord, la\npremière partie terminait en fa tf majeur, mais, à la première exécution, trop\nhâtivement préparée, les violonistes, selon une tradition chère aux exécutants\nd'orchestre et qui tend heureusement à disparaître, ayant déclaré que cette\ntonalité inusitée rendait leur partie inexécutable, Franck se crut obligé sur\nnos conseils (nous nous en sommes bien repenti depuis) de transposer en mi\nmajeur le fulgurant air de l'Archange:\nIl en fît autant pour le choeur final, et ce changement, tout en facilitant\nl'exécution, atténue toutefois l'effet lumineux rêvé par l'auteur. L'intermède\nd'orchestre fut aussi l'objet de retouches tellement nombreuses et im-\nportantes que la seconde version n'a presque plus de rapport avec la première.\nEt c'est un bien curieux exemple de conscience artistique que cette réfection\ncomplète d'un long morceau symphonique déjà exécuté et même gravé,\nmais c'est à cette conscience que nous devons la superbe mélodie qui constitue\nl'idée principale de cet intermède. Enfin, un chœur sombre aux frappantes\nharmonies fut ajouté au commencement de la seconde partie pour contraster\navec les clartés terminales.\nLes Béatitudes.\nNous touchons ici à l'un des sommets de l'œuvre de Franck, à l'un de ces\nédifices qui se dressent sur le chemin de l'art comme pour indiquer l'amorce\nd'une route nouvelle, et qui subsistent, dédaigneux des injures des hommes\net du temps. Paraphrase du Sermon sur la montagne, ce concis exposé de la\nmorale évangélique, l'oratorio est naturellement divisé en huit parties dont\nchacune présente antithétiquement un double tableau, par exemple : les violents\net les doux, les injustes et les justes, les cruels et les miséricordieux ; vers la\nfin de chaque partie un chant s'élève qui plane, calme et grand, au-dessus des\nmisères humaines; c'est la voix du Christ venant brièvement commenter le\ntexte même de la Béatitude. Cette mélodie divine, si caractéristique qu'on ne\npeut l'oublier dès qu'elle est apparue pour la première fois dans le prologue\nde l'œuvre, n'atteint qu'en la huitième et dernière Béatitude son complet\ndéveloppement, mais alors elle devient si sublime que l'on croirait, à\nl'entendre se dérouler comme on voit monter les volutes cle la fumée d'encens\nsous les arceaux d'une cathédrale, assister réellement à la radieuse ascension\ndes bienheureux vers les demeures célestes.\nMalgré ces beautés extrahumaines, il est permis de faire quelques réserves\nsur des détails de cette œuvre colossale. Elle présente, en effet, des inégalités de\nstyle parfois choquantes, ainsi (je l'ai déjà indiqué plus haut) lorsqu'il s'agit"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "301", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.13", "texte": "CESAt< FRANCK\n\nde peindre le mal arrivé à son paroxysme, Franck, ne pouvant trouver en lui-\nmême l'expression de ce mal qu'il ne comprenait point, emprunta alors le\nstyle de l'opéra meyerbeerien, ce qui constitue avec le reste de l'ouvrage un\ncontraste vraiment déplaisant. Mais les Béatitudes n'en restent pas moins le\nmonument musical le plus considérable qui ait été édifié depuis la Messe\nsolennelle de Beethoven, et cette haute et expressive musique console des\nemphatiques boursouflures que des compositeurs sans croyances et sans convic-\ntions artistiques ont accumulées en vue de Y effet, sous prétexte de drame sacré.\nL'auteur de cet admirable commentaire de l'Évangile ne se figura jamais,\ndans sa modestie, que les Béatitudes fussent susceptibles d'être exécutées autre-\nment que par fragments, et ce fut seulement trois ans après sa mort que l'exécu-\ntion intégrale de l'œuvre fut donnée pour la première fois au Concert Colonne\net produisit en son ensemble une rare sensation d'Art.\nLe Quatuor en ré.\nLe premier mouvement de ce quatuor à cordes est très certainement la plus\nétonnante pièce symphonique qui ait été construite depuis les derniers quatuor\nde Beethoven. La forme de ce premier mouvement, essentiellement nouvelle,\nconsiste en deux morceaux de musique vivant chacun de leur vie propre et pos-\nsédant chacun leur organisme complet, qui se pénètrent mutuellement sans se\nconfondre, grâce à une ordonnance absolument parfaite de leurs diverses par-\nties :\nTous les compositeurs qui suivirent l'époque beethovenienne s'en tinrent,\nquanta la forme, aux types déjà établis au XVIII0 siècle ; ni un Mendelssohn, ni\nun Schumann, ni un Brahms n'osèrent prendre le xne ou le xme quatuor de\nBeethoven pourpoint de départ, tandis que R. Wagner fondait tout son système\nsymphonique sur l'impérissable IXe Symphonie. Il fallait être un architecte de\nsons aussi sûr de lui que l'était César Franck, pour entreprendre une telle réno-\nvation des formes, tout en conservant au morceau une coupe générale classique.\nAu reste, le Quintette en jet mineur, la Sonate de violon sont, comme le Quatuor,\nconstruits à l'aide d'un thème générateur, qui devient la raison expressive du\ncycle musical ; mais rien dans l'oeuvre de Franck, pas plus que dans celui de ses\nprédécesseurs, n'égale en harmonieuse et audacieuse beauté ce type de musique\nde chambre, unique aussi bien pour la valeur et l'élévation des idées que pour la\nperfection esthétique et la nouveauté de la forme, le ier mouvement du Quatuor\nen ré.\nLes trois derniers chorals pour orgue.\nCes chefs-d'œuvre furent, comme je 1 ai dit, la dernière émanation du génie de\nFranck*, atteint déjà par la pleurésie qui devait l'emporter, il en fixa la regis-"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "302", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.14", "texte": "UN ORGANISTE AU XVJIC SIECLE\n\ntration à son orgue de Sainte-Clotilde quelques jours avant de s'aliter pour ne\nplus se relever.\nCes chorals sont écrits dans la forme de la Variation amplificatrice créée par\nBach et reprise par Beethoven, mais deux d'entre eux, du moins, ont cela de par-\nticulier que le thème, à peine esquissé d'abord, se fait en même temps que se\ndéroulent les variations et éclate à la fin de la pièce en un triomphal avène-\nment.\nJe ne veux point, de peui d'abuser de la patience de mes lecteurs, parler des\nautres poèmes, Rut h, Rèbccca, Psyché, des deux opéras :Hidda et Ghisèle, des deux\nmorceaux d'orchestre : les Eolides et le Chasseur maudit, de la très belle Sympho-\nnie en ré, des compositions pour piano avec ou sans orchestre, des neuf grandes\npièces d'orgue, des mélodies et de la musique religieuse ; je passe donc au troi-\nsième aspect du maître, celui qui tient à son enseignement.\n(.A suivre.)\n\nVINCENT D'INDY.\n\nUn organiste au XVIIe siècle\nNicolas Gigault.\n\n(0-\nInexacte et incomplète, la courte notice que Fauteur de la Biographie uni-\nverselle des Musiciens a consacrée à Nicolas Gigault 11e contient, sur la vie de\ncet organiste, que des erreurs et n'apporte, sur ses œuvres, d'autres renseigne-\nments que des titres abrégés. Gigault mérite qu'on le connaisse mieux que par\nles quelques lignes de Fétis. Si son existence ne présente qu'une suite d'hum-\nbles faits, son nom se trouve uni, du moins, aux noms de deux illustres de la\nmusique française. A quelque soixante ans d'intervalle. Gigault fut le maître\nde Lulli et le juge de Rameau. Ceci pourrait suffire à le sauver de l'oubli ;\nmais il tient par lui-même une place dans l'histoire de l'art. Il n'est pas néces-\nsaire, pour prendre intérêt à ses Livres de musique, d'y rechercher ce qu'il dut\nenseigner à Lulli ou demander de Rameau. 011 n'a le plus souvent qu'à recueil-\nlir ce qu'il offre pour s'y plaire. Si d'ailleurs on ne l'interroge qu'au point de\nvue historique, on s'aperçoit bientôt qu'il a traité, dans ces compositions dont\nM. Guilmant vient de rééditer la partie la plus importante, toutes les formes\ncultivées par les organistes français de son temps, qu'il en a rajeuni quelques-\nunes, et enfin en a proposé de nouvelles.\nIl n'est pas possible de connaître avec certitude l'année où naquit Nicolas\nGigault. Un acte du 26 octobre 1648 nous apprend qu'à cette époque les frères\nNicolas, Pierre et François Gigault étaient émancipés et agissaient sous la\nconduite d'un curateur (2). Ils avaient donc alors plus de vingt ans, âge de\n\n(1) Les belles publications de M. Alexandre Guilmant, avec notices par M. André\nPirro, ont fait sortir de l'oubli le nom des maîtres tels que Marchand, Titelouze,\nGigault, Clérambault, etc. L'étude dont nous commençons aujourd'hui la publi-\ncation donnera à nos lecteurs une idée de la vie, si curieuse, de ces organistes\nd'autrefois.\n(2) Archives départementales de la Seine-et-Oise, E. 649."}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "303", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.15", "texte": "UN ORGANISTE AU XVIIe SIÈCLE\n\nl'émancipation suivant la coutume de Paris, et moins de vingt-cinq, âge de la\nmajorité. Les dates de naissance des trois frères se trouvent ainsi comprises\nentre les derniers mois de 1623 et octobre 1628. Cité le premier dans l'acte,\nNicolas était sans doute l'aîné. Il est fort peu probable qu'il soit né dans les\ndernières semaines de 1623. Une déclaration de Gigault lui-même permet de\nconjecturer qu'il naquit au cours de l'une des deux années qui suivirent. Le\nregistre des délibérations de l'église Saint-Nicolas-des-Champs porte, en effet,\nà la date du 22 mai 1701, qu'il avait été « remonstrépar le sieurNicolasGigault,\na organiste de ladite paroisse, qu'il y a plus de quarante-neuf ans qu'il sert en\n« ladite qualité avec toute l'affection et l'assiduité possibles (1) ». Or, le rédac-\nteur de ce compte rendu avait écrit d'abord, non pas quarante-neuf ans, mais\nvingt-sept ans. Gigault n'aurait-il pas indiqué, dans sa requête, l'âge auquel il\nétait devenu organiste de Saint-Nicolas, chiffre qui se présentait à lui sans\nqu'il eût besoin de calculer ? Cette économie d'efforts est assez naturelle sur-\ntout chez un vieillard. Si l'on interprète ainsi l'origine de la correction appor-\ntée au compte rendu précité, il sera permis de conclure que, reçu organiste de\nSaint-Nicolas en i652,à l'âge de vingt-sept ans, et quarante-neuf ans avant\n1701, Nicolas Gigault est né en 1625 ou bien, car il faut tenir compte du\nmanque de précision que présentent les éléments de ce calcul, en 1624.\nFétis fait naître Gigault vingt ans trop tard, « vers 1645 », à Claye-en-Brie.\nClaye-en-Brie s'appelle aujourd'hui Claye-Souilly, et c'est en vain que l'on y\ncherche le nom de Gigault dans les anciens registres de la paroisse. Si, d'autre\npart, le« Claye-en-Brie »de Fétis désigne le village des Clayes (Seine-et-Oise),\nqui appartient aussi àla Brie, il faut renoncer à trouver l'acte de baptême de\nGigault dans les livres de ce lieu, qui ne subsistent qu'à partir des dernières\nannées du xvne siècle. Il reste ainsi de l'incertain dans tout ce qui touche à\nl'origine de Gigault. Cependant, même en nous rappelant que le nom de Claye,\nCloye, les Clayes, est assez répandu pour autoriser d'autres hypothèses encore,\nnous nous en tiendrons à celle-ci, fort vraisemblable, que Gigault est né non\nloin de Paris. D'après l'acte de 1648 déjà mentionné, son père, Estienne Gi-\ngault, était huissier sergent à cheval au Châtelet. Les sergents étaient les plus\nbas officiers de justice, ceux qui « servent à exécuter ses ordres », dit Fure-\ntière en son Dictionnaire. On n'exigeait d'eux qu'une instruction tout à fait ru-\ndimentaire : il leur suffisait d'être capables, à leur réception, d'apposer « leur\nseing manuel et paraphe dans le registre des greffiers (2) ». Le peuple les\ndétestait et l'on s'en moquait volontiers. On allait répétant:\nDe trois sergents pendez-en deux,\nLe monde n'en sera que mieux,\net deux mots de Boileau devaient faire oublier que, dans leur « timide cohorte »\nils avaient eu pour devanciers les plus braves des soldats croisés de Louis IX.\nToutefois les sergents à cheval avaient longtemps entretenu les souvenirs de\nleur passé guerrier, Dans sa jeunesse, Nicolas Gigault put encore assister à la\n« montre et chevauchée solennelle » qui les réunissait le lundi de la Trinité.\n\n(1) Archives nationales, LL. 863, fol. 79, r°.\n(2) Les œuvres de Ch. Loyseau, contenant les cinq livres du droit des offices (Lyon,\n1701), p. 24,"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "304", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.16", "texte": "UN ORGANISTE AU XVIIe SIÈCLE\n\nIls n'y renoncèrent, en effet, et n'en reçurent décharge qu'en i6sa (1). On peut\ncroire qu'en demandant la suppression de cette parade militaire où il fallait\n« comparoir» en bel attirail, ils sacrifièrent le reste de leur prestige militaire à la\npauvreté de leur bourse. Estienne Gigault était mort dans une situation de for-\ntune malheureuse. L'acte déjà cité du 26 octobre 1648 est un acte d'abandon par\nlequel ses fils se refusent à faire valoir leurs droits d'héritiers, « pour leur estre\nicelle succession plus à charge qu'à proffict ». Par cette pièce nous connaissons\nle nom de la mère de Gigault, Michelle Caillet, et nous savons qu'il habitait\nalors à Paris. Il y avait probablement fait son apprentissage de musicien. Fétis\ns'était imaginé, sans doute parce que Gigault avait nommé Titelouze dans\nl'avis au lecteur de son Livre de 1685, que Titelouze avait été le maître de\nGigault, et il n'avait pas manqué de reproduire, apparemment pour faciliter\nles rapports du maître et de l'élève, l'erreur commise par de la Borde, qui fait\nde Jean Titelouze, organiste à Notre-Dame de Rouen, « un organiste fameux\nde Paris ». Quand Titelouze mourut, en 1633, et après plusieurs mois d'inac-\ntion, Gigault en était encore à l'âge où les organistes futurs se contentent de\nchercher, sur un clavier moins rebelle que le clavier de l'orgue, les notes\nqu'ils ont naguère apprises sur la portée et où les pédales, jouées du haut d'un\nbanc toujours trop élevé, leur sont encore pour longtemps interdites. C'est à\nParis que nous chercherons son maître. Dans un livre de Y Harmonie univer-\nselle écrit en 1635 environ, Mersenne loue, en deux organistes de Paris, des\nmérites assez différents. Chez l'un, claveciniste autant qu'organiste, il vante le\nprofesseur de virtuosité. Si l'on veut « s'accoustumer au beau toucher d'vn\n(( Maistre excellent », il faut le choisir « dez le commencement, afin d'acquérir\n« la bonne grâce et le beau maintien, qui rend le Sieur de la Barre (2), et ceux\n« qu'il prend la peine d'enseigner, et qui sont faits de sa main, incompara-\n(( bles (3) )). Dans l'autre, Racquet, organiste de Notre-Dame de Paris, Mersenne\n« voit surtout un maître de composition. Il pourra donner, dit Mersenne, cc un\n« traité de la Composition le plus parfait de tous ceux qui ayent esté veus,\n« quand il luy plaira, dans lequel il distinguera ce que la musique des voix a\n(( de particulier, et de plus ou de moins que celle des Orgues ; ce qui est meil-\n(( leur sur l'Orgue que sur le Clavecin : ce qui réussit mieux sur ceux-cy que sur\n« le Luth », etc. (4). A la même époque, on pourrait citer aussi, parmi les maî-\ntres de Paris, un personnage fort curieux, Jean Denis, que l'on tenait, disait-il,\npour un simple ouvrier, maître « faiseur » d'instruments qu'il était, mais qui\nfut organiste de Saint-Barthélemy et nous a laissé, dans un livre dont le titre,\nTraité de laccord de /'Espinette (5), ne promet qu'une dissertation technique,\ndes renseignements uniques sur la composition et l'exécution de la musique\nd'orgue et de clavecin. Élève de Florent le Bienvenu, organiste de la Sainte-\n\n(1) Extrait des Registres du Parlement (17 mai 1652).\n(2) Pierre de Chabanceau, sieur de la Barre, fut organiste ordinaire de la chapelle\ndu roi et de la reine. Il mourut en 1656.\n(3) Harmonie universelle, livre des Orgues, proposition 40. La dédicace de ce\nlivre à Monsieur Pascal est datée du ler novembre i 635,\n(4) Mersenne (loc. cit.).\n(5) M. Constant Pierre (Les facteurs d'instruments de musique, 1898) cite deux fac-\nteurs du nom de Denis, Jean et Philippe. D'après l'abbé Papillon (Bibliothèque des\nauteurs de Bourgogne, 2e vol., 1742), le célèbre organiste Marchand épousa « la fille\ndu sieur Denys, facteur de clavecin »."}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": "305", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.17", "texte": "UN ORGANISTE AU XVIIe SIÈCLE\n\nChapelle ( i ), Denis connaît tous les préceptes de l'école, et il parle avec admi-\nration des vieux maîtres. Mais le respect du passé ne le lie point: il discute et\nil cherche. Il trouve aussi. Son livre renferme, sur la technique de la fugue,\ndes idées que personne n'avait exposées. Tout empêtré encore dans les termes\nde la solmisation, il est un des premiers à tenter une théorie de la mutation. Il\nest surtout d'esprit pratique, et l'on dirait qu'il se plaît à montrer, dans les\ndétails de son art, qu'il tire parti de tout avec l'adresse patiente d'un ingénieux\naitisan. a Quand je commençay à apprendre, écrit-il, les Maistres disoient\na pour maxime que l'on ne jouoit jamais du poulse de la main droite ; mais j'ai\n(( recognu depuis, que si on avoit autant de mains qu'en avoit Briarée, on les\n« emploieroit toutes, quoyqu'il n'y ait pas de touches au clavier (p. 3p). »\nCet homme de métier ne manque pas de culture, on le voit ; il sait de la mytho-\nlogie. Il a même conservé, des habitudes intellectuelles de son temps, rap-\npelons-nous que c'est par son éducation un homme d'avant 1620, un goût\nprononcé pour les « histoires admirables ». Il ne se retient pas de nous en nar-\nrer quelques-unes sur les effets merveilleux de la musique. Mais rien ne vaut\nce chapitre où il raille, avec une verve toute populaire, les « simagrées et pos-\ntures » de ceux qui viennent essayer des instruments dans sa boutique. Il y\nplaide par le ridicule en faveur de ce « beau maintien » que de la Barre prê-\nchait d'exemple. Voyez le portrait de ce « jeune enfariné ». Il « tourne la teste\n« et regarde si je prends garde à ce qu'il joue plus qu'il ne prend garde à ce qu'il\na fait, et pour se faire entendre il fera plus de bruit avec son pied, pour battre\na la mesure, que l'instrument qu'il sonne ». Un autre a claque de la langue\ntoutes les trois mesures ». Un troisième « touche fort bien l'Orgue et l'Espi-\nnetie » ; il n'est pasde Paris, ajoute Denis, qui veut éviter les représailles de ses\nconfrères, pour ce qui suit : « Quand il veut jotîer quelque chose qu'il croit\n(( estre bien fait..., il jette ses deux jambes tout d'un costé, et met son corps de\n«. travers avec un renfrognement de visage, ce qui est presque insupportable à\na ceux qui le voyent toucher (p. 40) ». A cette peinture .de grotesques, Denis\njoint d'ailleurs les règles du vrai toucher. « La position de la main est le prin-\ncipe de bien jouer ». Placer le poignet plus bas que la main est un vice, et l'on\nn'a pas de force. Le tenir plus haut est une grave imperfection ; les doigts\nparaissent alors « comme des bastons droits et roides ». La bonne méthode est\n« que le poignet et la main soient de mesme hauteur, s'entend que le poignet\na soit en mesme hauteur que le gros nœud des doigts de la main (p. 37) ».\nNous ne saurons jamais si Gigault reçut de l'un de ces trois organistes autre\n\n(1) Organiste à la Sainte-Chapelle avant ispB, Florent semble avoir été d'une\nhumeur assez querelleuse. 11 y a déjà quelque chose en lui d'un personnage\ndu Lutrin. En 1398, le chapitre de la Sainte-Chapelle lui refuse une chambre\npour sa mère : il répond à ce refus en s'emparant de deux chambres qu'un le\ncontraint de rendre l'année suivante. En i 603, on le réprimande au sujet du\n« train qu'il mène en sa chambre ». (Notes communiquées par M. Michel Brenet,\nqui a réuni tous les éléments d'un travail sur les Musiciens de la Chapelle du Roi\net de la Sainte-Chapelle du Palais que l'on peut souhaiter de voir paraître au plus\ntôt). En 1612, il sollicite la place d'organiste à Notre-Dame de Chartres, mais y\nrenonce en apprenant qu'il serait tenu d'enseigner l'orgue à deux enfants (Cf.\nM. l'abbé Clerval, VAncienne Maîtrise de Notre-Dame de Chartres, 1899, p. 128). En\n1614, il intente un procès au grand conseil pour la possession de la chapelle de\nNotre-Dame de la Gisante. Il mourut le 20 juillet 1623, âgé de 56 ans (Raunié, Epi-\ntaphier du vieux Paris, t. 11, 1898, p. 485)."}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": "306", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.18", "texte": "UN ORGANISTE AU XVIIe SIÈCLE\n\nchose que cet enseignement indirect qui, formé des exemples autant que des\npréceptes des maîtres, flotte pour ainsi dire et rayonne autour d'eux et dont\nles ondes communicatives composent, pour chaque genre et à chaque époque,\nune.sorte d'atmosphère. Il se trouve sans doute plus étroitement en rapport\navec un musicien de quelque renom, Estienne Richard, qui devint maître de\nclavecin et « Maistre joueur d'épinette de Louis XIV (1 ), auquel Monsieur\ndaigna tenir un de ses enfants sur les fonts (2) et que C. Robinet appelait un\n« .... personnage idoine\nA toucher l'orgue, de façon\nQue de luy chacun prend leçon,\nEt qu'il n'est luth, mandore ou lyre,\nQui fasse de plus doux accors\nQu'en fait, sous ses doigts, ce grand corps (3) ».\nCes vers sont de t 668. Gigault avait alors dépassé les années d'études. Il\nn'en était pas de même quand Richard devint, en 1643, le successeur de l'or-\nganiste Bourdin à Saint-Jacquesda-Boucherie (4), paroisseoù habitait, rue des\nLombards, le curateur des Gigault, Joseph Hostage, huissier à cheval au Châ-\ntelet. Nicolas Gigault ne pouvait manquer de se joindre à ce « fameux\nconcours » qui, dit Robinet, se faisait « quasi chaque jour » pour « ouïr »\nl'artiste fameux, et dans l'église d'un quartier où il fréquentait certainement.\nOn peut même croire qu'il fit plus que de « prêter ses oreilles » aux « mer-\nveilles sans pareilles » que célèbre le gazetier. J'imaginerais volontiers que\nRichard fut le maître de Gigault. Un fait assez important vient, du reste, à\nl'appui d'une telle supposition : Gigault fut probablement le successeur de\nRichard à Saint-Martin-des-Champs, et il était fréquent que la place d'un orga-\nniste passât, après son décès, à l'un de ses élèves qui, la plupart du temps, lui\navait, pendant sa vie, servi de suppléant. Les comptes de Saint-Martin-des-\nChamps ne peuvent nous apprendre la date de son installation, les registres de\n1658 à 1672 ayant disparu, mais dans une délibération de « l'œuvre et fabrique »\nde Saint-Jacques-de-la-Boucherie du 6 juin 1669 (5), il est question de la mort\nd'Estienne Richard, comme d'un événement tout récent. Bien qu'il ne paraisse\ndans les comptes de Saint-Martin qu'en 1673 (6), Gigault put entrer au service\nde l'abbaye dès 1669. Les gages de l'organiste y étaient de deux cents\nsans compter ce que donnaient les confréries (7). Les orgues étaient remar-\nquables : Dom Germain Cheval ne craint pas de les estimer » les meilleures de\nParis, sans contredit (8) ». Elles avaient été construites sous le priorat de Dom\n\n(1) Il fut choisi par le roi le 14 février 1657 (Bibliothèque nationale, manuscrit\nfrançais 10.252).\n(2) Loret, la historique, lettre du 12 janvier 1658, Ed. Ravenel et de la\nPelouze (1857), vol. 11, col. 431.\n(3) Lettre en vers à Madame (14 janvier 1668) dans les Continuateurs de Loret, t. 111,\npublié par E. Picot (1899), col. 20. Estienne Richard faisait partie de la musique de\nla Chambre de Monsieur comme dessus de viole, aux gages de 600 livres (Nicolas\nBesongne, Y Estât de la France, i 665, p. 418).\n(4) Archives nationales, EL. 769, fol. S verso.\n(5) Archives nationales, LL. 770, fol. 21 recto.\n(6) Archives nationales, LL. 1894, fol. 10 recto.\n(7) Archives nationales, LL. 1393-1394 et L. 873.\n(8) La viedußd et Vénérable Père D. Martin Marrier, p. 23."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": "307", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.19", "texte": "J.-PII. RAMEAU\n\nMartin Marrier. « Sçachant bien que l'âme se laisse charmer par les sens, et\n(( particulièrement par l'ouye, comme le plus délicat de tous, veu que c'est par\n(( l'ouye que la foy s'engendre, dit saint Paul..., il entreprit ce grand et long\n(( ouvrage des orgues qui n'ont peu estre perfectionnées et accomplies en\n(( quinze ans... (1) ». Le prieur claustral de Saint-Martin tenait sans doute ses\nidées sur la musique de son ami Mersenne, dont nous retrouvons en ces quel-\nques lignes les pensées les plus familières. Si les successeurs de Dom Marrier\nen jugeaient comme lui, servir en leur couvent devait être une joie pour un\nmusicien tel que Gigault. Organiste de l'église voisine, Saint-Nicolas-des-\nChamps, depuis 1652, il était sûr de son talent, mûri par une longue pratique.\nDe plus ce détail a du prix, il demeurait tout près de l'abbaye, rue Au-\nmaire, dans une maison qu'il « tenait à louage » de la fabrique.\n(A suivre.)\n\nANDRÉ PIRRO.\n\nJ.-Ph. Rameau\nAU THÉATRE (SCHOLA CANTORUM).\n\nDepuis quinze jours, la Schola était plongée dans l'angoisse, et depuis hier la\nSchola est dans la joie. On craignait que la pluie ne vînt troubler la grande fête\nde charité organisée dans la cour de l'école pour le 22 juin ; et, malgré la tente\nqu'on avait installée au-dessus des arbres, le frémissement de l'ondée eût mal\naccompagné les musiques du xvme siècle qu'on allait rendre au public français.\nMais un dieu favorable à Rameau et aux bourses d'études n'a pas voulu qu'il en\nfût ainsi : on a pu se rendre jusqu'au lointain quartier du Val-de-Grâce sans\ntraverser des rivières et des mares; et le calme d'une belle nuit, interrompu seu-\nlement par les cloches de Saint-Jacques du Haut-Pas, a permis de ne point per-\ndre une note ni une parole. Le jardin est fort joliment éclairé, en demi-jour, par\ndes lampes roses; on aperçoit de frais manteaux d'été, des chapeaux dignes du\nGrand-Prix, toute une foule élégante et curieuse, et, tout au fond, le « théâtre de\nverdure », très simple, avec ses faux bosquets et ses faux marbres. Est-ce bien,\ncomme le veut le programme, un théâtre de verdure du xvne siècle ? Alors pour-\nquoi n y jouer que des œuvres du siècle suivant ? Mais passons sur ce détail.\nLe grand événement de la soirée fut la représentation de la Guirlande, pasto-\nrale-ballet cle Rameau (1753). C'est la première fois, depuis plus de cent ans, que le\nmaître revient à la scène, et ce retour a été un triomphe. Une Pastorale! Le mot\nest un peu discrédité, Racan n'est plus à la mode, et nous ne pouvons guère parler\nde bergeries sans les qualifier de « fades bergeries ». Mais ici, comme ailleurs,\nla musique vaut mieux que la littérature.\n\n(1) Germain Cheval,qui écrit après lamort de Dom Marrier (1644), ne nous indique\npas la date où l'instrument fut terminé. On y travaillait déjà en 1620 : le 24 février,\nDom Jehan Marie, infirmier, « provoquait » le compagnon facteur d'orgues Robert\nBriaumont, occupé dans le couvent. Ln i 633, on parle des orgues comme d'un ou-\nvrage achevé (Voyez L. Douët d'Arcq: Documents biographiques sur Dom Marrier.\nBibliothèque de l'Ecole de Chartes, 4e série, ierVol., 1854-1855). En 1656, le fac-\nteur Thierry était chargé de les entretenir (Arch. nat., EL. i3q3, p. 76)."}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": "308", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.20", "texte": "J.-PH. RAMEAU\n\nMyrtil, berger inconstant, a laissé se faner la guirlande, emblème de sa fidé-\nlité. Mais il regrette Zélide, sa bergère, qui le regrette aussi. Aussi la guir-\nlande refleurit-elle avec l'amour, et une fête rustique célèbre ce bonheur\nretrouvé.\nAmour idyllique, dira-t-on; les choses ne se passent pas ainsi dans la réalité,\nles sentiments humains sont plus complexes, plus mêlés et plus troubles. Sans\ndoute, mais il est permis à l'art d'idéaliser, pourvu qu'en simplifiant nos émo-\ntions, il ne les détruise point. C'est ce qu'a vu Rameau, et il n'a pas craint d'é-\ncrire, sur ce simple livret, une musique tendre et délicate autant que sobre et\npure. Des bergers chimériques et touchants vivent devant nous d'une vie que\nnous voudrions être la nôtre; ils sourient à leurs peines, sourient à leur bonheur,\nsourient encore à la nature qui les entoure de toute l'amitié de ses zéphirs, de ses\nsources murmurantes et de ses chants d'oiseaux ; et leur sourire est un peu triste\net las, comme s ils se souvenaient d'avoir longtemps habité la terre et souffert\navec nous. Il faut avoir entendu cette partition enchantée pour comprendre tout\nce qu'il y eut de poésie dans 1 âme du xvme siècle, cette âme que les livres expri-\nment mal, et que seuls les arts nous révèlent : Rameau doit être mis tout près de\nGreuze et de Watteau. Cette langueur mélancolique, cette façon d'aimer si dis-\ncrète et si tendre, ces abandons délicieux, ces âmes en fleur qui se donnent sans\ny penser, ces plaisirs innocents et raffinés, tout cela fut cher à un siècle épris de\ngrâce, et Rameau a traduit le rêve de son temps dans ce qu'il avait de plus idéa-\nlement pur et de plus angéliquement païen. C est une tâche où devait se com-\nplaire un musicien aristocratique, qui sait émouvoir sans perdre l'élégance des\nlignes et la sobriété du style, qui sait décrire en quelques touches aussi légères\nqu'ingénieuses. Ce n'est pas sans raison que Rameau est particulièrement cher à\nM. Vincent d'lndy : une affinité secrète unit ces deux pensées, et le maître mo-\nderne n'eûtpas désavoué, s'il eût vécu cent ans plus tôt, la noble tenue de ces mé-\nlodies ou, dans le divertissement, ce duo de hautbois et de basson, repris ensuite\net renversé par le chant, ou encore ces élans des violons (Ranimez-vous, rani-\nmez-vous...) ou ces flûtes émues (Toi qui vis mon erreur...). Combien cela est plus\nprès de nous que les platitudes emphatiques, les bouffonneries triviales et les\npauvres harmonies auxquelles nous condamna plus tard un théâtre corrompu\nau contact d'une Italie dégradée !\nLe spectacle comprenait en outre le prologue des Fêtes vénitiennes deCampra,\nle successeur de Lulli (1710), et un opéra comique deDuni : Les Sabots, sur un\nlivret de Sedaine. La première de ces œuvres, assez agréable, n'est pas exempte\nde sécheresse; la seconde a de l'entrain et de la grâce. Aucune ne peut se compa-\nrer ni pour la qualité de l'émotion, ni pour la qualité de la musique, à l'œuvre\nde Rameau. Pourquoi nous est-il donné si rarement d entendre un maître qui\nréunit en lui les meilleures qualités de notre race ? Pourquoi la tentative si\nheureuse de M. Bordes ne serait-elle pas le signal d'un retour à cette musique\nqui forme, entre la symphonie vocale du xvie siècle et la symphonie moderne, la\nplus exquise des transitions ? Ne pourrait-on rêver une sorte de théâtre rétro-\nspectif, voué à ces chefs-d'œuvre si pleins encore de grâce et de vie ?Et ce\nthéâtre pourrait fort bien, afin que le charme du décor répondît à celui de la\nmusique, être en effet un théâtre de verdure et de plein air. Si la cour de la Schola\nsemblait trop étroite, ne pourrait-on trouver asile dans un de nos admirables\njardins à la française, au parc de Versailles, par exemple ? Et ne serait-ce pas"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": "309", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.21", "texte": "INFORMATIONS\n\nlà, dans la vraie acception du terme, le Bayreuth français qu'on essaye à grands\nfrais de créer ailleurs ?\nCe projet avait déjà été formé, il y a deux ans environ, par M. de Lacerda, si\nje ne me trompe. Il proposait alors de donner des séances en trois parties\nconsacrées, l'une à la musique vocale et à la musique de chambre ancienne\n(Motets, Cantates, Suites, etc.), l'autre aux Ballets d'action, et la troisième aux\nOpéras. Il ne serait pas difficile, en effet, de trouver à Paris les éléments de ces\nspectacles • l'orchestre devrait seulement être plus nourri que celui d'hier du côté\ndes instruments à vent (les hautbois et bassons doivent égaler en force le quatuor\nà cordes) ; l'exactitude des costumes et la perfection des danses seraient assurées\npar le concours de notre Académie nationale, comme l'a prouvé, hier, le pas de\ndeux dansé par Mlles Louise et Blanche Mante ; quant aux chanteurs, on pourrait\nrecourir soit à des amateurs de talent, comme on fit à la Schola pour les Sabots,\nsoit à des artistes qui seraient en même temps de bons musiciens, comme\nMlle Jeanne Leclerc (de l'Opéra-Comique), dont la voix délicate fait merveille,\nMlle de la Rouvière, M. Dufriche (un peu faible dans le grave), ou bien d'autres\nencore.\nQuant au public, c'est déjà un pèlerinage pour lui que d'aller jusqu'à la rue\nSaint-Jacques ; mais c'est un pèlerinage qu'il fait bien volontiers, et il irait tout\naussi volontiers jusqu'à Versailles. Ainsi la musique française retrouverait ses\ntitres de noblesse ; notre école moderne gagnerait, à se retremper à ses véritables\nsources, plus de courage et d'énergie pour soutenir sa lutte contre les tentations\nmauvaises ou l'hostilité des faux amis de la tradition ; et le passé, mieux connu,\néclairerait la route de l'avenir, en montrant à tous quelle fut toujours la vraie\ngrandeur de notre musique nationale. Si une pareille tentative se produisait, je\nn'ai pas besoin de dire à quel point lui serait acquis l'appui de cette Revue, qui a\ninscrit en tête de son programme l'étude de l'histoire musicale de la France, la\nplus glorieuse peut-être, et la moins connue.\n23» juin igoy.\n\nCONSTANT ZAKONE.\n\nInformations.\n\nE Ensorcelé, drame musical en 3 actes, musique de M. Silvio Lazzari, livret\nde M. Henri Bataille, a été reçu à l'Opéra-Comique il y a déjà plusieurs années\npar M. Albert Carré, artiste au coup d'oeil trop sûr pour avoir laissé échapper\nune telle aubaine ; nous nous étonnons de ne pas voir annoncée encore cette\nœuvre excellente, digne d'Armor. écrite à peu près tout entière avec des motifs\npopulaires. Dans le dernier Rapport sur les Beaux-Arts lu à la Chambre par\nM. le député Simyan, on lit, à la page 49, à propos du théâtre de l'Opéra-\nComique :\n((La saison 1903-1904 verra une œuvre de M. Widor, le Jongleur de Notre-Dame\nde M. Massenet, les Aimai liés de M. Gustave Doret, la Petite Maison de M. Chau-\nmet, avec la reprise du Pré-aux-Clercs à Hérold. »\nM. Carré, que nous avons toujours loué ici comme un administrateur d'élite,\nnous permettra-t-il une simple observation ?\nVoici comment s'exprime le cahier des charges (titre 11, art. 7) :"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": "310", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.22", "texte": "INFORMATIONS\n\n« Il sera (le directeur) tenu de faire représenter, par année, onze actes nouveaux\nde compositeurs français. Parmi ces onze actes nouveaux, il y aura au moins deux\nouvrages en un acte.\n« Dans l'ensemble des œuvres jouées devront figurer deux ouvrages de composi-\nteurs prix de Rome n'ayant pas encore été joués à bOpéra-Comique.\n« Le compte des ouvrages sera fait tous les deux ans.\n« Indépendamment de ces onze actes, le directeur devra constamment maintenir\nau répertoire, en les variant chaque année, les œuvres principales des compositeurs\nqui ont créé le genre national de l'Opéra-Comique. Les principaux rôles de ces\nœuvres devront être généralement interprétés par les meilleurs artistes de la troupe\net par les chefs d'emploi, et ne pourront servir d'auditions à des artistes à l'essai.\n« Le directeur pourra jouer des œuvres représentées sur les scènes françaises et\nétrangères, mais ces œuvres ne compteront pas comme ouvrages nouveaux. »\nOr, le Jongleur de Notre-Dame a été déjà exécuté à Monte-Carlo, c'est-à-dire\n(( à l'étranger », et M. Doret (dont nous ne demandons qu'à entendre l'œuvre, le\nsachant excellent musicien) est Suisse d'origine, ancien élève du Conservatoire de\nLausanne. Le Jongleur et les Armaillés semblent doncne pas pouvoir être comptés\npour faire les « onze actes nouveaux )) que nous doit, tous les ans, l'Opéra-Comi-\nque. Alors, pourquoi ne pas mettre en répétition VEnsorcelé, qui attend son tour (?)\ndepuis si longtemps ?\nM. Carré sait aussi bien que nous que M. Silvio Lazzari est un musicien de\nhaute personnalité : il est temps de lui faciliter les succès de théâtre dont il est\nassuré.\nORPHÉONS SCOLAIRES DE LA SEINE. M. Chaumié, Ministre de l'lnstruction\npublique, a fait remettre récemment à M. Laurent de Rillé une médaille de ver-\nmeil pour être décernée, au nom du Ministre de l'lnstruction publique et des\nBeaux-Arts, à l'une des écoles primaires communales du département delà Seine\nqui prendront part, en juillet prochain, au concours des orphéons sco-\nlaires.\nCONCERTS LE REY. L'association des concerts Le Rey a obtenu de l'admi-\nnistration des Beaux-Arts une subvention de 1.000 francs, à titre d'encourage-\nment.\nFÊTE NATIONALE DU 14 JUILLET. Une somme de 12.000 francs sera répartie,\nen 1903, par une commission spéciale siégeant à l'Hôtel de Ville, entre les diffé-\nrents théâtres qui organiseront une représentation gratuite à l'occasion de la fête\nnationale du 14 juillet.\nUne médaille de vermeil a été offerte par M. le Ministre de l'lnstruction\npublique et des Beaux-Arts pour être décernée comme prix au meilleur élève de\nchacune des succursales du Conservatoire, des Ecoles nationales de musique et\ndes maîtrises des cathédrales.\nL'administration des Beaux-Arts vient de souscrire, pour les Ecoles natio-\nnales de musique, à 200 exemplaires de Leçons de solfège par Mme Roy, pro-\nfesseur au Conservatoire.\nUne subvention de 2.500 francs a été accordée, sur le crédit affecté aux\nœuvres de décentralisation artistique, au théâtre populaire de Bussang (Vosges).\nCONCOURS DE COMPOSITION MUSICALE. M. Pessard, professeur au Conserva-\ntoire, organise pour fin octobre un concours de composition musicale qui aura\nlieu, salle Pleyel, au siège de l'association des Jurés orphéoniques."}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": "311", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.23", "texte": "LES CONCERTS\n\nDe son côté, le journal le Monde musical ouvre pour la fin de cette année\nun grand concours de composition musicale divisé en plusieurs sections.\nLes meilleures compositions seront récompensées par des prix.\nr\nECOLES NATIONALES DE MUSIQUE DES DÉPARTEMENTS.— Perpignan.— Pararrêté\npréfectoral, M. Cléris (Paul) a été nommé professeur de la classe de clarinette à\nl'Ecole nationale de Perpignan, succursale du Conservatoire, en remplacement de\nM . Avon, démissionnaire.\nCaen. - Par arrêté préfectoral, M. Lagrange-Bernard a été nommé professeur\nde piston et de trompette à l'Ecole nationale de musique de Caen, en remplace-\nment de M. Mancel, décédé.\nNîmes, Par décret en date du 17 mai dernier, l'École nationale de musique de\nNîmes a été érigée en succursale du Conservatoire de musique et de déclama-\ntion.\nLille. —Pararrêté préfectoral, M. Castelain (Gaston), icr prix du Conservatoire,\na été nommé professeur de cor à l'École nationale de musique de Lille, succur-\nsale du Conservatoire, en remplacement de M. Gabilles, décédé.\nNous empruntons à notre excellent confrère le Monde artiste l'information sui-\nvante :\nCARMEN TRANSFORMÉE EN BALLET. On donne en ce moment à FAlhambra\nde Londres un ballet intitulé Carmen. C'est l'action que MM. Meilhac et I lalévy\nont tirée de la nouvelle de Prosper Mérimée, et c'est aussi la musique de Bizet\nqu'un musicien sans scrupules a arrangée et dérangée à sa guise. Seulement, au\nlieu de chanter leurs amours fatales, José et Carmen les miment. Des ronds de\nbras et des ronds de jambe traduisent le texte de nos auteurs.\nComment une pareille chose peut-elle se produire ?\nOn parle beaucoup de protection à exercer sur les œuvres, et récemment, à\npropos de la Damnation de Faust, plusieurs de nos confrères s'indignaient que\nM. Gunsbourg et les héritiers de Berlioz se fussent arrogé le droit de mettre au\nthéâtre ce qui avait été conçu pour le concert. Il n'y avait pas là cependant un tra-\nvestissement ridicule comme celui que nous signalons.\nLes auteurs de Carmen, ou leurs ayants droit, sont-ils donc désarmés pour\nempêcher nos voisins les Anglais de mutiler et de ridiculiser un ouvrage de cette\nvaleur ?\nQuand aurons-nous la Société protectrice de la Pensée qu'a rêvée M. Comba-\nrieu, et dont il a soumis le plan au Congrès Théâtral de 1900?...\nL' Académie des Beaux-Arts a tenu le 27 juin, à l'lnstitut, une séance plénière\npour faire connaître son jugement pour les prix de Rome, section de musique.\nOnt été proclamés :\nPremier grand prix : M. Raoul Laparra, élève de M. Gabriel Fauré.\nDeuxième second grand prix : M. Raymond Pech, élève de M. Ch. Lenepvem\nMention honorable : M. Paul Pierné, élève de M. Ch. Lenepveu.\n\nLes Concerts\n\nM. SILVIO LAZZARI. —Le 11 juin, avait lieu àla salle Érard un concert\nsacré aux œuvres de M. S. Lazzari: d'importants fragments &Armor y ont été\ndonnés, avec le concours de Mme Litvinne et de MM. Laffitte et Reder. Ce pur\nchevalier, qui cède à l'amour et finit par racheter, avec sa propre âme, celle de"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": "312", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19030701-01.1.24", "texte": "LES CONCERTS\nLe Gérant : A. REBECQ.\nPoitiers. - Société française d'Imprimerie et de Librairie.\n\nla pécheresse, me semble quelque peu cousin, àla mode de Bretagne, de Parsifal\net aussi du Cévenol Fervaal. Et le poème français, où lon peut lire que Kecl\n(( renonça d'être fée », et qu'Armor doit (( laisser que ses bras blancs bercent sa\njeune tête », ne rappelle que trop les traductions de Wagner : c'est, en effet,\nM. Silvio Lazzari qui composa les paroles allemandes, à 1 exemple du maître. La\nmusique se souvient aussi du maître, assez souvent, surtout dans le duo du se-\ncond acte, où un amour tumulteux emprunte des gammes ascendantes et des pro-\ngressions chromatiques que Tristan reconnaîtrait sans peine J'aime mieux la\nscène mystique de la fin, où Wagner s'efface devant César Franck, et surtout le\nprélude, avec le chant grave delà mer, aux contrebasses : cette page est vraiment\noriginale et belle On rencontre des beautés dans les autres, et partout un style\nsoutenu, riche, bien nourri, qui ade l'ampleur et de la grandeur. On désirerait\nparfois une allure plus personnelle Telle quelle, l'œuvre est certainement remar-\nquable, et mériterait des exécutions plus fréquentes et plus complètes.\nM. ALEXANDRE GUILMANT a bien voulu exécuter, à son dernier concert privé\n(24 juin), sa dernière Symphonie pour orgue ; cette œuvre, d'une inspiration poé-\ntique et d un travail ingénieux, a été fort appréciée par la foule d'amis et de\nconnaisseurs qui se pressait dans les salons de l'illustre organiste. L. L.\nM. AD. MERCIER —Le Nouveau-Théâtre représentait dernièrement une\npièce symbolique de M. A. Wilbranclt, qu'en sa noble hardiesse, M. Lugné-Poé\na voulu révéler au public habituel de Y(( OEuvre ». Ce n'est pas ici le lieu de\nrésumer le sujet un peu confus des sept tableaux dont se compose le Maître de\nPahnyre. Disons seulement que la psychologie du héros principal, Apellès, y\ntient beaucoup plus de place que l'action dramatique, dont l'auteur, au reste, n'a\npas suffisamment ménagé l'intérêt et la progression.\nNous assistons, en somme, au conflit de deux sentiments qui luttent dans une\nmême âme : la joie exubérante de vivre et d'épanouir largement son être, ce qui\nserait l'idéal païen, et le renoncement, non pas du chrétien, mais du philosophe,\nélevé à l'école de Schopenhauer, qui, ayant fait l'expérience de la douleur et ayant\ncompris l'inutilité de l'effort, sait estimer la vie à son véritable prix. —M. Adal-\nbert Mercier asu rendre par sa musique toutes les nuances de ce problème\nhumain. Au début, nous avons goûté certaines harmonies curieusement com-\nplexes, soulignant les voix mystiques qui montent dans l'âme de Zoé (l'héroïne,\nla femme incarnant les mille formes, séduisantes ou graves, de l'Existence).\nM Mercier, partant de ce principe que l'Esprit de l'Au-delà n est pas limité à une\népoque déterminée, mais continue de souffler son souffle éternel à travers tous les\nâges, a osé profiter de toutes les ressources de l'art contemporain pour traduire\nl'influence mystérieuse de cet Esprit. Mais ce que nous signalerons surtout, ce\nsera l'air de Sélenkos. d'une courbe si heureuse, et la chanson d'Adonis, bercée\npar des accords de harpes, où l'auteur, faisant retour par désir d'antithèse au style\nancien et quasi grégorien, a enfermé toute la tendre mélancolie de la volupté. Et,\naprès avoir loué non moins sincèrement quelques tierces agréables de flûtes loin-\ntaines, félicitons M. A. Mercier, à qui les applaudissements d'un auditoire d'élite\nont prouvé combien les originales tentatives de son jeune talent méritaient d être\nencouragées.\n\nJ.-R. C."}]}