{"numero_id": "bm-bmtnabj-1905-10-01-01", "volume": "bmtnabj_1905-10-01_01", "ocr_sha256": "b35ea863e3b53a3985661f494c7725cd8d7cfec134e58b6b32c66f796cb1e7b4", "source_tei": "https://github.com/Princeton-CDH/bluemountain-transcriptions/blob/main/periodicals/bmtnabj/issues/1905/10/01_01/bmtnabj_1905-10-01_01.tei.xml", "source_mets": "https://github.com/pulibrary/BlueMountain/blob/main/metadata/periodicals/bmtnabj/issues/1905/10/01_01/bmtnabj_1905-10-01_01.mets.xml", "url_numero": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01", "articles": [{"article_id": "bm-bmtnabj-1905-10-01-01-c001", "article_bluemountain": "bmtnabj_1905-10-01_01#c001", "volume": "bmtnabj_1905-10-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "453", "page_fin": "460", "image_debut": 1, "image_fin": 8, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.2.1", "titre_corps": "COURS DU COLLÈGE DE FRANCE", "titre_sommaire": "COURS DU COLLÈGE DE FRANCE", "signature_source": "", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 1, "page_imprimee": "453", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.1", "debut_caractere": 140, "fin_caractere_exclue": 2512, "texte": "COURS DU COLLÈGE DE FRANCE\n\nLA. MUSIQUE ET LA MAGIE (2e leçon). - XII.\n(D'après la sténographie de M. Flachat, à Montreuil sous-Bois)\n\n<( La puissance du compositeur, dit R. Wagner, n'est pas autre chose que\ncelle du magicien. C'est bien dans une situation d'enchantement que nous place\nl'audition d'une symphonie de Beethoven. » (■Gesamm. 'Schriften and Dicht., IX,\n86). Est-ce là un « mot » brillant d'écrivain, comme on en trouve tant dans la\ncritique musicale? Non certes ; plutôt un mot d'artiste, de philosophe et d'histo-\nrien tout à la fois. Wagner développe sa pensée à la manière allemande, avec\nune métaphysique un peu compliquée mais très nette, et qui ne laisse pas de\nrappeler le mythe platonicien de la caverne : « Nous regardions jusqu'ici à la\nlumière du jour, ajoute-t-il, une image peinte et transparente : voici que Beetho-\nven, dans le silence de la nuit, place cette image entre le monde des apparences\net 1 être intérieur de Ici nature ,* et c est de l essence des choses qu il tue la lunnèi e\ndonnant à l'image sa transparence. Aussi, par une sorte de piodige, 1 image de-\nvient-elle vivante : devant nous apparaît un second monde dont le plus grand\nchef-d'œuvre d'un Raphaël ne pourrait donner aucune idée » {ibid.). Cela veut\ndire, plus simplement : le peintre nous présente des images toutes superficielles ;\nje musicien, même quand nous avons les yeux fermés, « dans le silence de la\nnuit», nous met en rapport direct avec la vraie réalité, avec l'âme intérieure,\nl'essence et le dedans des choses. Et nous voilà déjà en pleine magie !... Les\nimages du peintre sont mortes et glacées ; celles du compositeur participent de\nla vie universelle et cachée qui soutient le monde. Instinctivement, 1 homme\ncroit que la musique exprime ce qu'il y a de plus profond dans les êtres vivants\nou dans les choses ; il voit dans la musique un art d imitation. « A une époque\noù la peinture et la sculpture n'existaient pas encore, les poètes étaient les pein-\ntres », dit Langlois (i) ; on peut ajouter que le poète primitif est un chanteur;\nce rapport d'expression et d'imitation, il le transforme en rappoit d identité , et\nde la croyance à cette identité, il tire aussitôt l'idée d'un pouvoir tout-puis-\nsant à exercer sur les phénomènes naturels, sur les sentiments et les actes des\n\n(i) L. Langlois, Rig-Véda ou Livre des hymnes (1848, t. I, Intr. vij)."}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "454", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.2", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3565, "texte": "autres hommes, sur les dieux eux-mêmes. Par le chant, il croit arriver à une\nsorte de mainmise sur l'invisible. J'insiste sur cette manière de présenter les\nfaits que je vais étudier. Ce que la doctrine des Grecs, celle de Wagner et de\nHegel, explique et traduit en brillantes formules, ce n'est pas autre chose\nque la magie des primitifs. Ainsi s'établit une suite logique entre toutes les\nparties de nos études: nous sommes, encore ici, à un carrefour d'idées et de\nlaits : de divers côtés, le regard voit des perspectives différentes, mais il saisit\nl'harmonie et l'unité de l'ensemble. Après avoir parlé de la pensée musicale, après\navoir montré comment le sentiment, l'imagination, l'intelligence la plus haute et\nla plus abstraite pénètrent l'œuvre du musicien, nous allons appuyer toutes ces\nidées sur de nouvelles séries de faits précis, les vérifier à l'aide de l'histoire, ou,\ntout au moins, en suivre la réalisation dans la vie sociale. Nous les retrouverons\nensuite sous une autre forme, lorsque nous examinerons l'opinion des grands\npenseurs allemands sur la musique, et que, des manifestations les plus instinc-\ntives de la vie, nous passerons à ses manifestations de l'ordre intellectuel le plus\nélevé.\nI\nOn sait qu'il y a, dans le langage que nous parlons tous les jours, des locutions\nauxquelles nous n'attachons plus une valeur rigoureuse, mais qui se rattachent\nà des faits ou à des idées ayant eu autrefois une signification très importante.\n« Offrir ses hommages » à une dame, nous vient des institutions féodales ; le\n« Dieu vous bénisse ! » dont on souligne un éternuement, le mot « lunatique »\nappliqué àun homme distrait, sont des survivances verbales de vieilles supers-\ntitions ; etc. etc. Ce ne sont pas des cas exceptionnels ; c'est une règle générale\napplicable à toutes les locutions. En voici qui nous intéressent particulièrement.\nTous les maîtres de musique s'accordent à dire que la première qualité du\nchanteur, c'est « le charme ». Et nous disons couramment : « le ténor X... a une\nvoix charmante... je suis sorti enchanté de ce concert ». Rien n'est plus banal.\nMais levons le rideau sur les choses passées! Le mot « charme » vient du mot\ncarrnen ; « enchanter » vient de inçantare. Or, sous leur forme latine ou fran-\nçaise, ces deux vocables désignaient jadis les choses les plus graves et les plus\nredoutables : le « carmen » avait un caractère surnaturel ; on se servait de\n« l'incantation » pour consommer tous les crimes ou pour conjurer tous les maux.\nA l'aide du chant, on se croyait en mesure de « charmer » un vêtement, c'est-à-\n-dire de lui communiquer des vertus magiques ; de sauver un malade, de rendre\nune arme toute-puissante, de paralyser la force d'un ennemi, de faire apparaître\nle diable, de guérir ou cle tuer. L'art du chanteur est aujourd'hui un art\ndésapproprié ; c'était autrefois un art tout pratique, fait de véritables « re-\ncettes » et doté, par la croyance universelle, d'un pouvoir si étendu que maintes\nfois le législateur dut intervenir. Voici quelques témoignages. On lit dans un do-\ncument du xve siècle : «... Tous guérirent, excepté icellui Estienne, qui fit charmer\nla plaie qu'il avait sur la tête, sans autre remède y quérir » (i). On lit dans une\npièce de 1457' «... Lequel Anglais se jïst, comme Von dit, charmer par un franc-\narchier » (2). Et dans un document du siècle précédent : « Icellui Jehan s'en ala\n\n(1) Lettres de rémission, année 1444. registre 176, charte 233.\n(2) ïbid., année 1457, registre 189, charte 157. Cf. année 1402, reg. 257, ch. 254."}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "455", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.3", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 4005, "texte": "sans faire aucune diligence d'envoyer quérir mire ne physicien, fors seulement\nqu'z/ se feist conjurer la plaie par un homme dudit lieu » (1). De 1387: « Le sup-\npliant férit ledit Nepvéud'un seul coup charmé de paroles seulement ; ledit Nepveu\nalla de vie à trespassement » (2). Primitivement, comme les mots eux-\nmêmes l'indiquent, on chantait la formule magique ; plus tard, on la récita.\n(Cette évolution est celle de la prière elle-même dans toutes les religions.) En\ndernier lieu, l'écriture fut employée (3). La loi distinguait les « enchanteurs »\nmalfaisants : «Ne sera pas enfermé en vertu de ce statut... quiconque aura fait\nles incantations susmentionnées pour guérir quelqu un ou le délivrer, par tout autre\nmoyen permis, de quelque infirmité » (4). Guillaume, abbé de Saint-Thierry,\nraconte que Bernard, enfant, étant tourmenté d'un violent mal de tête, « on\nlui amena une femme pour apaiser sa douleur par des charmes » (5). xMais\nil y avait aussi les chants magiques du diable, « carmina diabolica », dont\ns'armaient la malice et l'hérésie : « Tu fes servi de ces chants, dit Réginon :\ntu feras pénitence pendant vingt jours » (6).\nLe chant magique au moyen âge a été une arme défensive et offensive. Il y\nun décret de Tassilon, duc de Bavière (vme siècle), où il est dit : « Dans les\njugements de Dieu, il faut commencer le combat dès que les adversaires ont tiré\nles places au sort, de peur quils ne se tendent des embûches au moyen de chants\nmagiques, de machinations diaboliques et autres artifices (7). » On lit dans un récit\nde guerre : « [Pendant un des assauts donnés par les croisés à Jérusalem ,\ncomme deux femmes voulaient ensorceler une de nos catapultes, une pierre, lan-\ncée avec force, tua les deux femmes, qui faisaient des incantations » (8). On a\ncru préserver les morts de toute profanation en clouant leur cercueil avec\ndes clous qu'on dotait d'un pouvoir magique à l'aide d'une incantation. Dans\nle Dictionnaire de Daremberg et Saglio (9) est reproduit un de ces clous sur\nlesquels on lit : « ter dico, ter incanto... je dis trois fois, je chante trois fois la\nformule ». Remarquons en passant que l'usage de répéter un certain nombre\nde fois un thème mélodique important, paraît avoir été aussi une règle dans\nl'emploi des formules d'enchantement. - Hincmar, archevêque de Reims, parle\nde personnes qui étaient revêtues d'habits enchantés (10).\nC'est dans l'histoire de l'Eglise au moyen âge, dans le texte de ses mesures\n\n(1) Lettres de rèm., année 1397, dans les Cartons des Rois, reg. 152, charte 92.\n(2) Lettres de rèmde l'année 1387, Cartons du Roi, reg. 131, charte 142 (aux Archives).\n(3) Cf. le remède conseillé contre les inflammations d'yeux dans Marcelli de medicamentis em-\npyricis etc., publié par Janus Cornarius, Bâle, Froben, 1536, in f°, ch. vin, p. 58.\n(4) Statut de Mantoue, liv. I, ch. 83 : « Per hoc statutum non includatur... qui vet quœprœdictas\nincantationes fecerit ad sanandum vel liberandum aliquem de aliqua in fir mit cite et alio modo li-\ncitoy).\n(5) Vie de saint Bernard, liv. I, ch. 11 (traduction), dans la Collection des mémoires relatifs à l'his-\ntoire de France publiée par Guizot, Paris, 1825, t. X, p. 152.\n(6) (( Cantasti carmina diabolica super mortuos : xx dies pœniteas » (.Reginonis libri duo de\necclesiasticis disciplinis et religione christiana, édit. Baluze, Paris, Muguet, 1771, in B°, §7l, p.\nCf. Ratherii Synod. ad presbyteros, § 11, dans Migne, Patr. t. 136, p. 565 ; Césaire\nd'Heisterbach, Dialogus miraculorum, t. ler, p. 41 : « Bone frater, diabolum aliquando per carmina\nvocave consueri. »\n(7) Reproduit par Pertz, dans ses Monuments de l'Histoire germanique, t. 111, p. 365.\n(8) Historia Francorum qui cœperunt Jérusalem (Recueil des historiens des croisades publié par\nVAcadémie des inscriptions. Historiens occidentaux, t. 111, p. 299).\n(9) T. I, fig. 1616.\n(10) De divortio Lotharii régis et Teutbergce, dans le Recueil des Historiens de la Gaule de Dom\nBouquet, t. VII, p. 192-194."}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "456", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.4", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3327, "texte": "prohibitives, dans celui de ses prédicateurs, de ses hagiographes, et aussi, il\nfaut bien le dire, dans la liturgie, qu'on trouverait les preuves les plus nettes\nou la survivance d'une foi réelle dans le pouvoir magique du chant. Il y a\ntelle prose de Notker dont se servaient certaines personnes pour nuire à dis-\ntance, et que le concile de Cologne dut interdire. L'hagiographe Colgan, qui,\ndans ses 2 volumes parus à Louvain en 1647, a raconté la vie de trois célèbres\nthaumaturges, nous fait ainsi connaître (1) un épisode de la vie de saint Patrice.\nAprès s'être sanctifié par le jeûne, Patrice s'est retiré dans la solitude. Les dé-\nmons viennent le harceler sous la forme d'oiseaux noirs et infects rappelant les\nHarpies delà mythologie antique. Il les combat d'abord en récitant des prières,\nmais en vain. Il se met alors à chanter; les anges viennent à son secours et font\nentendre une mélodie merveilleuse. Patrice va jusqu'à jouer des cymbales ; les\ndémons se retirent alors et paraissent céder au pouvoir de la musique.\nDans un sermon qui nous reporte aux premiers temps du christianisme, saint\nIrénée distingue le chrétien du païen, de la manière suivante : Nec invocationi-\nbus angelicis facit, nec incantationibus : « Il (le chrétien) ne se livre pas à des\npratiques superstitieuses par l'invocation des anges et par des chants magi-\nques (2). » Pour désigner l'opération magique ainsi définie, le prédicateur em-\nploie le motfacere, qui, dans Virgile (Eglogue 111, v. 77 : cum faciam vitula pro\nfrugibus...), a le même sens ; et il n'est pas sans intérêt de remarquer que c'est\nle mot le plus usuel, le plus banal, qui a servi à désigner l'opération magique,\ncomme si celle-ci était l'action par excellence. (Elle s'appelle en bas latin jac-\ntura, en italien fattura, en portugais feitigo. Jacob Grimm a rapproché le mot\nZaabern, enchanter, des expressions gothiques et anglo-saxonnes qui signifient\nfaire.)\nL'Eglise a toujours été hostile à la magie ; mais elle en conserve encore,\nà son insu sans doute, certains usages. Elle pratique l'exorcisme à l'aide de\nformules qui, après avoir été chantées, sont des formules de récitation.\nDans des recueils spéciaux, Kopp, Fabricius, Martène, nous ont montré com-\nbien elles étaient nombreuses autrefois ; pour en saisir l'origine, il faudrait\nremonter aux antiques civilisations de l'Orient (3).\nII\nLa magie musicale, au moyen âge, est à la fois un produit spontané et un\nlegs des civilisations antérieures. Le Code théodosien (1. XVI, titre X) et les Insti-\ntutes de Justinien (1. IV, ch. XVIII) considèrent comme des crimes tombant sous\nl'application d'une loi spéciale (la loi Julia) l'usage des chants capables de nuire,\nou même de consommer l'homicide. Nous savons l'importance capitale du rôle\nqu'a joué le « carmen » dans le droit primitif des Romains, dans leur religion,\ndans la médecine populaire, comme dans la vie romanesque et sentimentale\ndécrite par les poètes élégiaques du siècle d'Auguste.\nAvant de désigner, comme une sorte de résidu, le vers qu'écrit dans le silence\ndu cabinet un poète délicat, ou un simple texte de récitation, ou encore un\n\n(,) T. II, p. 138.\n(2) Migne, P. G., t. VII, col. 83 0.\n(3) V. les formules d'exorcisme traduites par Fossey [la Magie assyrienne, Paris, Leroux,\n1902, p. 193 et pas si m )."}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "457", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.5", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3732, "texte": "acie manuel (comme dans Pétrone), le « carmen » a été successivement une for-\nmule solennelle de pacte après la guerre (1), une formule de prédiction (2), une\nloi ou un « commandement » religieux (3), une proclamation solennelle pour\ncommencer un acte de la vie sociale (4) ; mais tout d'abord il a été un chant\nsacré (5 ) ou satirique (6), un chant de triomphe (7), un chant de salut (8 ou de\nmalédiction (9), en un mot, un chant magique. Comment chantait-on à Rome.,\nau moment où fut rédigée la loi des Xll tables qui punit le chanteur criminel\njetant un sort sur la moisson (qui fruges incantasit... qui malnm carmen incantasit) ?\nTrès mal, sans doute, si tant est qu'on chantât, et que le sens initial du mot\ncarmen ne fût pas déjà affaibli ; mais peu nous importe : l'usage du mot\natteste la croyance qu'il perpétue, et cela nous suffît. Le rôle sociologique du\n« carmen » n'est pas contestable.\nDes Latins passons aux Grecs : nous trouvons que le mot ccoi&r] chant,\na eu des sens parallèles à ceux du mot carmen ; et les raisons s'accumulent,\nde part et d'autre, pour nous amener peu à peu jusqu'à la notion du chant\nmagique pratiqué dans les civilisations antiques de l'Orient, comme celles\ndes Assyriens et des Egyptiens.\nChez les Latins, comme partout, la magie a été une création de l'esprit popu-\nlaire. Mais les superstitions orientales à la fin de la République et sous l'Empire\nsont venues, comme dit Juvénal, se déverser dans le Tibre. Presque tous les\nmagiciens en vogue viennent alors cle l'Egypte, de la Thessalie ou de l'Asie ; et\ncertaines pratiques paraissent manifestement d'origine étrangère. Tibulle veut\ndélivrer celle qu il aime de la tutelle d'un Bartholo ou d'un Sganarelle ; il lui\nenvoie le texte d'une chanson qu'une sorcière a composée exprès pour lui, et dont\nl'effet sera infaillible. Il ajoute : « Chante-la trois fois, et crache trois fois après\nl'avoir chantée :\nTer cane, ter dictis despue carminibus (10) »\nCe trait bizarre se retrouve ailleurs, dans Virgile (11), dans Perse (124 dans\nPétrone (13). Il est aussi dans Théocrite (14). Or, M. Fossey nous avertit que\n« les Ass)uiens attribuaient une puissance très grande aux sécrétions de la bou-\nche » (15). N'y a-t-il pas filiation entre ces faits ? Et de la connexité de quelques\ndétails du rituel magique, ne pouvons-nous pas conclure à une connexité géné-\nrale de l'ensemble ? La magicienne de Théocrite elle-même, en énumérant les\nrecettes dont elle dispose déclare tenir l'une d'elles « d'un Assyrien » (16).\nLes incantations forment plus de la moitié des textes religieux que nous ont\n\n(i) Tite-Live, 1. I, ch. xxiv. (2) Id , I.XXV, 12 (formule en prose), et 1. X, ch. vin carmina\nSibyllae). (3) Id., 1. XXIX, ch. x (un carmen, trouvé dans les livres Sibyllins, ordonne que la\nstatue de Cybèlesoit amenée de Pessinunte). Cf. 1. I, ch. xxiv 4ex horrendi carminis). (4) 1d...,\n1. XXXIII, ch. xxxii (formule solennelle déclarant ouverte la cérémonie des jeux isthmiques). —■\n(5) Id., 1. XXVII, ch. xx'xvii (Decrevere.. ponti.fices et virgines ter novense, per urbem euntes,\ncarmen Il s'agissait de purifier la ville souillée par la naissance d'un hermaphrodite et\npar d'autres prodiges (6) Id., 1. XXVIII, ch. ix, et 1. XXXIX, ch. vu. (7) Id., 1. 111, ch. xxix.\n(8) Id., 1. XXXI, ch. xn. (9) Id., 1. XXXI, ch. XVIII (exsecrabile carmen).\n(10) Elégies, 1 iv. I, v. 54. (11) Ciris (attribué à V.), v. 372 et 373.\n(12) Sat. 11, v. 33. (13) cc Çervicem vinxit meam ; mox turbatum sputo pulverem medio sus-\ntulit digito, frontemque repugnantis signavit. Hoc peracto carminé, ter me jussit exspuere. »\n(14) vr, v. 39.\n(15) Libr. cit., p. 43. Cf. la formule d'exorcisme traduite p. 149 ,ibid.\\\n( 16) Idylle 11, v. 162."}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "458", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.6", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3566, "texte": "conservés les tablettes cunéiformes des Assyriens. Ce sont des formules consi-\ndérées comme toutes-puissantes contre les mauvais esprits et contre le mal\nphysique. On éprouve un sentiment de stupeur et de pitié rétrospective quand on\nsonge à ce qu'était la vie des hommes dans ces sociétés lointaines. L'Assyrien se\ncroit constamment entouré d'êtres invisibles, cruels et rapaces. Ces démons, ces\nutukku, sont comparés aux « tempêtes immenses qui s'abattent des cieux ». Ils\nmangent la chair, boivent le sang des hommes, les empêchent de dormir ou de\nprendre aucune nourriture et « broient le pays comme de la farine ». Ils sont le\nprincipe du mal ; « ils sont méchants, ils sont méchants », dit avec insistance une\nincantation. Comme ils ne connaissent ni la miséricorde, ni la raison, ni la fidé-\nlité, il faut agir sur eux par contrainte : de là l'opération magique, efficace par sa\nseule vertu, capable de produire le mal comme le bien, malgré les dieux dont elle\nenchaîne la volonté. Et dans l'opération magique, l'élément initial et souverain,\nc'est la voix, c'est le chant. Pour le primitif, le chant a été un libérateur, au\nmoment où la crainte enveloppait le monde. Il est peu vraisemblable, assuré-\nment, que les contemporains d'Asurbanipal aient chanté les formules que nous\nconnaissons; pas plus que Virgile ne chantait lorsqu'il disait : arma virumque\ncano !... Mais derrière la forme moderne de l'incantation comme derrière le\nvers du poète cultivé, transparaît un type beaucoup plus ancien : le récitatif\nmusical. Cette induction est autorisée partout, par les textes qu'on a publiés\ndepuis Fr. Lenormant fi).\nUne dernière idée va nous faire remonter encore plus loin dans le passé et\ndans la doctrine de la magie musicale.\nIII\nPourquoi, dans les religions modernes, le chant fait-il partie de la liturgie?\nL'usage de la prière chantée est-il raisonnablement compatible avec l'idée d'un\nDieu pur esprit, omniscient et partout présent ? Pourquoi fait-onde la musi-\nque dans les temples? « Nous chantons par tradition », répondrait sans doute\nun religieux. C'est reculer le problème. « Le chant exprime l'allégresse du\ncroyant, pénétré par le sentiment du divin ; le chant est un moyen de proclamer\net de publier la gloire du vrai Dieu. » Il y a une autre raison; on l'apercevra\nsans doute, si l'on veut bien réfléchir aux faits suivants.\nM. Maspéro, analysant une expression qui joue un rôle essentiel dans les\nrites funéraires des Egyptiens, écrit ceci : « La valeur de cette expression est\nfacile à comprendre si on veut bien se rappeler le rôle que la magie a joué en\nOrient et l'importance de la voix pour ses opérations... La voix humaine est\nl'instrument par excellence du prêtre et de l'incantateur. C'est elle qui va\nchercher au loin les Invisibles qu'on appelle ; c'est elle qui réalise les objets\nnécessaires ; et chacun des sons qu'elle émet a une puissance particulière, qui\néchappe au commun des mortels, mais que les adeptes connaissent, et dont ils\nse servent. Telle note irrite les Esprits, les apaise ou les attire; telle autre agit\n\n(i) Fossey, toc. cit.. p. 29. Cf. Cf. Fr. Lenormant : la Magie chez les Chaldèens et les ori-\ngines arcadiennes (les Sciences ocultes en Asie), 1874-1875. Avec les travaux de M. Maspéro,\nje me bornerai à citer La doctrine du Sacrifice dans les Brâhmanas, par Sylvain Lévy (Paris,\nLeroux, 1898b où on lit : « Le sacrifice a tous les caractères d'une opération magique, indépen-\ndante des divinités... Le Sâmavidhâna Brâhmana est un véritable manuel d'incantation » (p. 129)."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "459", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.7", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3726, "texte": "sur les corps; et en combinant les notes l'une avec Vautre, on compose ces mélodies\nque les magiciens entonnent au cours de leurs évocations. Mais comme chacune\nd'elles a sa puissance particulière, il faut bien se garder d'en intervertir l'ordre\nou d'en substituer une aux autres : on s'exposerait aux plus grands mal-\nheurs (1). » Paroles bien curieuses! Par là pourrait s'expliquer l'expression\ns pécifîquesi étrangement attribuée par lesGrecs,par les Chinois aussi, à certaines\nformes musicales. De là, on pourrait tirer aussi toute la doctrine musicale qui\nconcerne l'exécution. Il est fort possible, en effet, que le respect et l'art de<s\nnuances avec lesquels un exécutant doit traiter une mélodie donnée ait (en\npartie) pour origine lointaine le sens religieux (ici le pouvoir efficace et réel)\nqui s'y trouvait inhérent. « Le rite exécuté n'a de valeur, dit encore\nM. Maspéro, que quand les formules ont été dites d'une voix juste (2), sans\nintonation fausse qui en compromette l'effet et donne aux dieux une raison de\nne pas tenir compte de la prière. »\nLes Egyptiens sont allés beaucoup plus loin. Dans leur mythologie confuse,\nil y a un dieu spécial par l'intermédiaire duquel on obtient « la voix juste »,\nun dieu qui communique cette qualité indispensable aux hommes et aux\nautres dieux, et qui en use lui-même dans ses créations : c'est Thôt. « Thôt\nétait le seigneur de la voix, le maître des paroles et des livres, le posses-\nseur ou l'inventeur des écrits magiques auquel rien ne résiste sur la terre, au\nciel et dans l'Hadès... Tous les êtres à qui il communique les incantations avec\nla voix juste, deviennent maîtres de l'univers... Les paroles et la voix exerçaient,\nen effet, une puissance créatrice que rien ne dépassait : elles ne demeuraient pas\nimmatérielles en sortant des lèvres vivantes, mais elles s t prenaient, pour ainsi\ndire, en substances tangibles, en corps animés eux-mêmes de vie et de vertus\ncréatrices, en dieux et en déesses qui créaient à leur tour. » Thôt a créé l'uni-\nvers, non par la pensée ou par le geste, mais par la voix toute seule. Il a ouvert\nla bouche, il a émis des sons avec la voix juste, et de ses lèvres, comme créés par\nla puissance du chant, sont sortis quatre autres dieux qui ont organisé le monde.\nDans la stèle C 3 du Louvre, le dieu Khnoumou et la déesse Hiqit, désignés\ncomme les ancêtres du commencement, les berceaux premiers d'Abydos, sont\n« sortis de la bouche de Râ ». Tel est le mythe égyptien (3), qui nous fait au-\njourd'hui l'effet d'un conte de Perrault. On trouve quelque chose d'analogue chez\nle s Assyriens. Marduk, l'aîné des dieux, crée lui aussi par la parole et la formule\nappropriée. « Il est le dieu magicien par excellence ; mais les autres dieux\nn'opèrent pas autrement que lui... La parole est l'instrument des dieux : il\nsemble qu'elle convienne mieux que l'effort musculaire à la haute idée qu'on\nse fait de leur puissance ; les hymnes célèbrent le pouvoir irrésistible de leur\nparole; c'est par elle qu'ils contraignent les êtres animés et inanimés à servir\nleurs desseins; bref, ils font presque exclusivement usage des rites oraux de la\nmagie (4) ». Ce mythe de la création par la voix a récemment attiré l'atten-\ntion d'un Allemand, M. Reitzenstein, qui a cherché à le rapprocher de certaines\n\n(1) Maspéro, Etudes de mythologie et d'archéologie égyptiennes, t. I, p. 106.\n(2) C'est la locution (Mâ-Khrôou) que Çhampollion avait étudiée pour la première fois dans\nson Précis du Système hiéroglyphique, et que M. Maspéro a expliquée.\n(3) V. Maspéro, Etudes de Mythol., etc., 11, p. 372 -385 ; Histoire des peuples d'Orient : les Egyp*\ntiens et les Chaldèens, I, p. 146-148.\n(4) Fossey, libro cit., p. 138."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "460", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.8", "debut_caractere": 34, "fin_caractere_exclue": 1087, "texte": "idées grecques et même chrétiennes (1). Il a un sens profond. Une voix d'artiste,\nnous n'avons aucune peine à le constater, possède réellement un pouvoir créa-\nteur; mais au lieu de créer un monde matériel, visible et tangible, le musicien\nne crée en nous, et non hors de nous qu'un monde de sentiments et\nd'images : c'est le dieu « qui ne voit que les cœurs ». Or, pour le primitif (et c'est\nbien là l'explication de la magie musicale que je répète pour conclure), le\nmonde moral et le monde matériel sont une seule et même chose; en exprimant\nle premier, la musique a donc prise sur le second ; et le mot de R. Wagner, par\nlequel j'ai commencé cette leçon, se trouve ainsi justifié...\n\nJULES COMBARIEU.\n\n(1) R. Reitzenstin, Religions geschichiliche Fragen, Strasbourg, 1901. Dans le chap. Schôp-\nfungsmythen Logoslehre, je relève cette citation :*Eîç osoç srutv ô cpaviptotraç saoTOV Btà Ir,crou\nXptarou TOU olob, oç SÇTTIV aôxou Xoyoç ! « Dieu est un et s'est manifesté par Jésus-Christ qui\nest le verbe sorti de ses lèvres ». (Ignatius ad Magn. 8,2)"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1905-10-01-01-c002", "article_bluemountain": "bmtnabj_1905-10-01_01#c002", "volume": "bmtnabj_1905-10-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "453", "page_fin": "460", "image_debut": 1, "image_fin": 8, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.2.1.1", "titre_corps": "LA. MUSIQUE ET LA MAGIE (2e leçon). – XII. (D'après la sténographie de M. Flachat, à Montreuil sous-Bois)", "titre_sommaire": "LA. MUSIQUE ET LA MAGIE (2e leçon). – XII. (D'après la sténographie de M. 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Wagner développe sa pensée à la manière allemande, avec\nune métaphysique un peu compliquée mais très nette, et qui ne laisse pas de\nrappeler le mythe platonicien de la caverne : « Nous regardions jusqu'ici à la\nlumière du jour, ajoute-t-il, une image peinte et transparente : voici que Beetho-\nven, dans le silence de la nuit, place cette image entre le monde des apparences\net 1 être intérieur de Ici nature ,* et c est de l essence des choses qu il tue la lunnèi e\ndonnant à l'image sa transparence. Aussi, par une sorte de piodige, 1 image de-\nvient-elle vivante : devant nous apparaît un second monde dont le plus grand\nchef-d'œuvre d'un Raphaël ne pourrait donner aucune idée » {ibid.). Cela veut\ndire, plus simplement : le peintre nous présente des images toutes superficielles ;\nje musicien, même quand nous avons les yeux fermés, « dans le silence de la\nnuit», nous met en rapport direct avec la vraie réalité, avec l'âme intérieure,\nl'essence et le dedans des choses. Et nous voilà déjà en pleine magie !... Les\nimages du peintre sont mortes et glacées ; celles du compositeur participent de\nla vie universelle et cachée qui soutient le monde. Instinctivement, 1 homme\ncroit que la musique exprime ce qu'il y a de plus profond dans les êtres vivants\nou dans les choses ; il voit dans la musique un art d imitation. « A une époque\noù la peinture et la sculpture n'existaient pas encore, les poètes étaient les pein-\ntres », dit Langlois (i) ; on peut ajouter que le poète primitif est un chanteur;\nce rapport d'expression et d'imitation, il le transforme en rappoit d identité , et\nde la croyance à cette identité, il tire aussitôt l'idée d'un pouvoir tout-puis-\nsant à exercer sur les phénomènes naturels, sur les sentiments et les actes des\n\n(i) L. Langlois, Rig-Véda ou Livre des hymnes (1848, t. I, Intr. vij)."}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "454", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.2", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3565, "texte": "autres hommes, sur les dieux eux-mêmes. Par le chant, il croit arriver à une\nsorte de mainmise sur l'invisible. J'insiste sur cette manière de présenter les\nfaits que je vais étudier. Ce que la doctrine des Grecs, celle de Wagner et de\nHegel, explique et traduit en brillantes formules, ce n'est pas autre chose\nque la magie des primitifs. Ainsi s'établit une suite logique entre toutes les\nparties de nos études: nous sommes, encore ici, à un carrefour d'idées et de\nlaits : de divers côtés, le regard voit des perspectives différentes, mais il saisit\nl'harmonie et l'unité de l'ensemble. Après avoir parlé de la pensée musicale, après\navoir montré comment le sentiment, l'imagination, l'intelligence la plus haute et\nla plus abstraite pénètrent l'œuvre du musicien, nous allons appuyer toutes ces\nidées sur de nouvelles séries de faits précis, les vérifier à l'aide de l'histoire, ou,\ntout au moins, en suivre la réalisation dans la vie sociale. Nous les retrouverons\nensuite sous une autre forme, lorsque nous examinerons l'opinion des grands\npenseurs allemands sur la musique, et que, des manifestations les plus instinc-\ntives de la vie, nous passerons à ses manifestations de l'ordre intellectuel le plus\nélevé.\nI\nOn sait qu'il y a, dans le langage que nous parlons tous les jours, des locutions\nauxquelles nous n'attachons plus une valeur rigoureuse, mais qui se rattachent\nà des faits ou à des idées ayant eu autrefois une signification très importante.\n« Offrir ses hommages » à une dame, nous vient des institutions féodales ; le\n« Dieu vous bénisse ! » dont on souligne un éternuement, le mot « lunatique »\nappliqué àun homme distrait, sont des survivances verbales de vieilles supers-\ntitions ; etc. etc. Ce ne sont pas des cas exceptionnels ; c'est une règle générale\napplicable à toutes les locutions. En voici qui nous intéressent particulièrement.\nTous les maîtres de musique s'accordent à dire que la première qualité du\nchanteur, c'est « le charme ». Et nous disons couramment : « le ténor X... a une\nvoix charmante... je suis sorti enchanté de ce concert ». Rien n'est plus banal.\nMais levons le rideau sur les choses passées! Le mot « charme » vient du mot\ncarrnen ; « enchanter » vient de inçantare. Or, sous leur forme latine ou fran-\nçaise, ces deux vocables désignaient jadis les choses les plus graves et les plus\nredoutables : le « carmen » avait un caractère surnaturel ; on se servait de\n« l'incantation » pour consommer tous les crimes ou pour conjurer tous les maux.\nA l'aide du chant, on se croyait en mesure de « charmer » un vêtement, c'est-à-\n-dire de lui communiquer des vertus magiques ; de sauver un malade, de rendre\nune arme toute-puissante, de paralyser la force d'un ennemi, de faire apparaître\nle diable, de guérir ou cle tuer. L'art du chanteur est aujourd'hui un art\ndésapproprié ; c'était autrefois un art tout pratique, fait de véritables « re-\ncettes » et doté, par la croyance universelle, d'un pouvoir si étendu que maintes\nfois le législateur dut intervenir. Voici quelques témoignages. On lit dans un do-\ncument du xve siècle : «... Tous guérirent, excepté icellui Estienne, qui fit charmer\nla plaie qu'il avait sur la tête, sans autre remède y quérir » (i). On lit dans une\npièce de 1457' «... Lequel Anglais se jïst, comme Von dit, charmer par un franc-\narchier » (2). Et dans un document du siècle précédent : « Icellui Jehan s'en ala\n\n(1) Lettres de rémission, année 1444. registre 176, charte 233.\n(2) ïbid., année 1457, registre 189, charte 157. Cf. année 1402, reg. 257, ch. 254."}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "455", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.3", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 4005, "texte": "sans faire aucune diligence d'envoyer quérir mire ne physicien, fors seulement\nqu'z/ se feist conjurer la plaie par un homme dudit lieu » (1). De 1387: « Le sup-\npliant férit ledit Nepvéud'un seul coup charmé de paroles seulement ; ledit Nepveu\nalla de vie à trespassement » (2). Primitivement, comme les mots eux-\nmêmes l'indiquent, on chantait la formule magique ; plus tard, on la récita.\n(Cette évolution est celle de la prière elle-même dans toutes les religions.) En\ndernier lieu, l'écriture fut employée (3). La loi distinguait les « enchanteurs »\nmalfaisants : «Ne sera pas enfermé en vertu de ce statut... quiconque aura fait\nles incantations susmentionnées pour guérir quelqu un ou le délivrer, par tout autre\nmoyen permis, de quelque infirmité » (4). Guillaume, abbé de Saint-Thierry,\nraconte que Bernard, enfant, étant tourmenté d'un violent mal de tête, « on\nlui amena une femme pour apaiser sa douleur par des charmes » (5). xMais\nil y avait aussi les chants magiques du diable, « carmina diabolica », dont\ns'armaient la malice et l'hérésie : « Tu fes servi de ces chants, dit Réginon :\ntu feras pénitence pendant vingt jours » (6).\nLe chant magique au moyen âge a été une arme défensive et offensive. Il y\nun décret de Tassilon, duc de Bavière (vme siècle), où il est dit : « Dans les\njugements de Dieu, il faut commencer le combat dès que les adversaires ont tiré\nles places au sort, de peur quils ne se tendent des embûches au moyen de chants\nmagiques, de machinations diaboliques et autres artifices (7). » On lit dans un récit\nde guerre : « [Pendant un des assauts donnés par les croisés à Jérusalem ,\ncomme deux femmes voulaient ensorceler une de nos catapultes, une pierre, lan-\ncée avec force, tua les deux femmes, qui faisaient des incantations » (8). On a\ncru préserver les morts de toute profanation en clouant leur cercueil avec\ndes clous qu'on dotait d'un pouvoir magique à l'aide d'une incantation. Dans\nle Dictionnaire de Daremberg et Saglio (9) est reproduit un de ces clous sur\nlesquels on lit : « ter dico, ter incanto... je dis trois fois, je chante trois fois la\nformule ». Remarquons en passant que l'usage de répéter un certain nombre\nde fois un thème mélodique important, paraît avoir été aussi une règle dans\nl'emploi des formules d'enchantement. - Hincmar, archevêque de Reims, parle\nde personnes qui étaient revêtues d'habits enchantés (10).\nC'est dans l'histoire de l'Eglise au moyen âge, dans le texte de ses mesures\n\n(1) Lettres de rèm., année 1397, dans les Cartons des Rois, reg. 152, charte 92.\n(2) Lettres de rèmde l'année 1387, Cartons du Roi, reg. 131, charte 142 (aux Archives).\n(3) Cf. le remède conseillé contre les inflammations d'yeux dans Marcelli de medicamentis em-\npyricis etc., publié par Janus Cornarius, Bâle, Froben, 1536, in f°, ch. vin, p. 58.\n(4) Statut de Mantoue, liv. I, ch. 83 : « Per hoc statutum non includatur... qui vet quœprœdictas\nincantationes fecerit ad sanandum vel liberandum aliquem de aliqua in fir mit cite et alio modo li-\ncitoy).\n(5) Vie de saint Bernard, liv. I, ch. 11 (traduction), dans la Collection des mémoires relatifs à l'his-\ntoire de France publiée par Guizot, Paris, 1825, t. X, p. 152.\n(6) (( Cantasti carmina diabolica super mortuos : xx dies pœniteas » (.Reginonis libri duo de\necclesiasticis disciplinis et religione christiana, édit. Baluze, Paris, Muguet, 1771, in B°, §7l, p.\nCf. Ratherii Synod. ad presbyteros, § 11, dans Migne, Patr. t. 136, p. 565 ; Césaire\nd'Heisterbach, Dialogus miraculorum, t. ler, p. 41 : « Bone frater, diabolum aliquando per carmina\nvocave consueri. »\n(7) Reproduit par Pertz, dans ses Monuments de l'Histoire germanique, t. 111, p. 365.\n(8) Historia Francorum qui cœperunt Jérusalem (Recueil des historiens des croisades publié par\nVAcadémie des inscriptions. Historiens occidentaux, t. 111, p. 299).\n(9) T. I, fig. 1616.\n(10) De divortio Lotharii régis et Teutbergce, dans le Recueil des Historiens de la Gaule de Dom\nBouquet, t. VII, p. 192-194."}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "456", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.4", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3327, "texte": "prohibitives, dans celui de ses prédicateurs, de ses hagiographes, et aussi, il\nfaut bien le dire, dans la liturgie, qu'on trouverait les preuves les plus nettes\nou la survivance d'une foi réelle dans le pouvoir magique du chant. Il y a\ntelle prose de Notker dont se servaient certaines personnes pour nuire à dis-\ntance, et que le concile de Cologne dut interdire. L'hagiographe Colgan, qui,\ndans ses 2 volumes parus à Louvain en 1647, a raconté la vie de trois célèbres\nthaumaturges, nous fait ainsi connaître (1) un épisode de la vie de saint Patrice.\nAprès s'être sanctifié par le jeûne, Patrice s'est retiré dans la solitude. Les dé-\nmons viennent le harceler sous la forme d'oiseaux noirs et infects rappelant les\nHarpies delà mythologie antique. Il les combat d'abord en récitant des prières,\nmais en vain. Il se met alors à chanter; les anges viennent à son secours et font\nentendre une mélodie merveilleuse. Patrice va jusqu'à jouer des cymbales ; les\ndémons se retirent alors et paraissent céder au pouvoir de la musique.\nDans un sermon qui nous reporte aux premiers temps du christianisme, saint\nIrénée distingue le chrétien du païen, de la manière suivante : Nec invocationi-\nbus angelicis facit, nec incantationibus : « Il (le chrétien) ne se livre pas à des\npratiques superstitieuses par l'invocation des anges et par des chants magi-\nques (2). » Pour désigner l'opération magique ainsi définie, le prédicateur em-\nploie le motfacere, qui, dans Virgile (Eglogue 111, v. 77 : cum faciam vitula pro\nfrugibus...), a le même sens ; et il n'est pas sans intérêt de remarquer que c'est\nle mot le plus usuel, le plus banal, qui a servi à désigner l'opération magique,\ncomme si celle-ci était l'action par excellence. (Elle s'appelle en bas latin jac-\ntura, en italien fattura, en portugais feitigo. Jacob Grimm a rapproché le mot\nZaabern, enchanter, des expressions gothiques et anglo-saxonnes qui signifient\nfaire.)\nL'Eglise a toujours été hostile à la magie ; mais elle en conserve encore,\nà son insu sans doute, certains usages. Elle pratique l'exorcisme à l'aide de\nformules qui, après avoir été chantées, sont des formules de récitation.\nDans des recueils spéciaux, Kopp, Fabricius, Martène, nous ont montré com-\nbien elles étaient nombreuses autrefois ; pour en saisir l'origine, il faudrait\nremonter aux antiques civilisations de l'Orient (3).\nII\nLa magie musicale, au moyen âge, est à la fois un produit spontané et un\nlegs des civilisations antérieures. Le Code théodosien (1. XVI, titre X) et les Insti-\ntutes de Justinien (1. IV, ch. XVIII) considèrent comme des crimes tombant sous\nl'application d'une loi spéciale (la loi Julia) l'usage des chants capables de nuire,\nou même de consommer l'homicide. Nous savons l'importance capitale du rôle\nqu'a joué le « carmen » dans le droit primitif des Romains, dans leur religion,\ndans la médecine populaire, comme dans la vie romanesque et sentimentale\ndécrite par les poètes élégiaques du siècle d'Auguste.\nAvant de désigner, comme une sorte de résidu, le vers qu'écrit dans le silence\ndu cabinet un poète délicat, ou un simple texte de récitation, ou encore un\n\n(,) T. II, p. 138.\n(2) Migne, P. G., t. VII, col. 83 0.\n(3) V. les formules d'exorcisme traduites par Fossey [la Magie assyrienne, Paris, Leroux,\n1902, p. 193 et pas si m )."}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "457", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.5", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3732, "texte": "acie manuel (comme dans Pétrone), le « carmen » a été successivement une for-\nmule solennelle de pacte après la guerre (1), une formule de prédiction (2), une\nloi ou un « commandement » religieux (3), une proclamation solennelle pour\ncommencer un acte de la vie sociale (4) ; mais tout d'abord il a été un chant\nsacré (5 ) ou satirique (6), un chant de triomphe (7), un chant de salut (8 ou de\nmalédiction (9), en un mot, un chant magique. Comment chantait-on à Rome.,\nau moment où fut rédigée la loi des Xll tables qui punit le chanteur criminel\njetant un sort sur la moisson (qui fruges incantasit... qui malnm carmen incantasit) ?\nTrès mal, sans doute, si tant est qu'on chantât, et que le sens initial du mot\ncarmen ne fût pas déjà affaibli ; mais peu nous importe : l'usage du mot\natteste la croyance qu'il perpétue, et cela nous suffît. Le rôle sociologique du\n« carmen » n'est pas contestable.\nDes Latins passons aux Grecs : nous trouvons que le mot ccoi&r] chant,\na eu des sens parallèles à ceux du mot carmen ; et les raisons s'accumulent,\nde part et d'autre, pour nous amener peu à peu jusqu'à la notion du chant\nmagique pratiqué dans les civilisations antiques de l'Orient, comme celles\ndes Assyriens et des Egyptiens.\nChez les Latins, comme partout, la magie a été une création de l'esprit popu-\nlaire. Mais les superstitions orientales à la fin de la République et sous l'Empire\nsont venues, comme dit Juvénal, se déverser dans le Tibre. Presque tous les\nmagiciens en vogue viennent alors cle l'Egypte, de la Thessalie ou de l'Asie ; et\ncertaines pratiques paraissent manifestement d'origine étrangère. Tibulle veut\ndélivrer celle qu il aime de la tutelle d'un Bartholo ou d'un Sganarelle ; il lui\nenvoie le texte d'une chanson qu'une sorcière a composée exprès pour lui, et dont\nl'effet sera infaillible. Il ajoute : « Chante-la trois fois, et crache trois fois après\nl'avoir chantée :\nTer cane, ter dictis despue carminibus (10) »\nCe trait bizarre se retrouve ailleurs, dans Virgile (11), dans Perse (124 dans\nPétrone (13). Il est aussi dans Théocrite (14). Or, M. Fossey nous avertit que\n« les Ass)uiens attribuaient une puissance très grande aux sécrétions de la bou-\nche » (15). N'y a-t-il pas filiation entre ces faits ? Et de la connexité de quelques\ndétails du rituel magique, ne pouvons-nous pas conclure à une connexité géné-\nrale de l'ensemble ? La magicienne de Théocrite elle-même, en énumérant les\nrecettes dont elle dispose déclare tenir l'une d'elles « d'un Assyrien » (16).\nLes incantations forment plus de la moitié des textes religieux que nous ont\n\n(i) Tite-Live, 1. I, ch. xxiv. (2) Id , I.XXV, 12 (formule en prose), et 1. X, ch. vin carmina\nSibyllae). (3) Id., 1. XXIX, ch. x (un carmen, trouvé dans les livres Sibyllins, ordonne que la\nstatue de Cybèlesoit amenée de Pessinunte). Cf. 1. I, ch. xxiv 4ex horrendi carminis). (4) 1d...,\n1. XXXIII, ch. xxxii (formule solennelle déclarant ouverte la cérémonie des jeux isthmiques). —■\n(5) Id., 1. XXVII, ch. xx'xvii (Decrevere.. ponti.fices et virgines ter novense, per urbem euntes,\ncarmen Il s'agissait de purifier la ville souillée par la naissance d'un hermaphrodite et\npar d'autres prodiges (6) Id., 1. XXVIII, ch. ix, et 1. XXXIX, ch. vu. (7) Id., 1. 111, ch. xxix.\n(8) Id., 1. XXXI, ch. xn. (9) Id., 1. XXXI, ch. XVIII (exsecrabile carmen).\n(10) Elégies, 1 iv. I, v. 54. (11) Ciris (attribué à V.), v. 372 et 373.\n(12) Sat. 11, v. 33. (13) cc Çervicem vinxit meam ; mox turbatum sputo pulverem medio sus-\ntulit digito, frontemque repugnantis signavit. Hoc peracto carminé, ter me jussit exspuere. »\n(14) vr, v. 39.\n(15) Libr. cit., p. 43. Cf. la formule d'exorcisme traduite p. 149 ,ibid.\\\n( 16) Idylle 11, v. 162."}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "458", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.6", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3566, "texte": "conservés les tablettes cunéiformes des Assyriens. Ce sont des formules consi-\ndérées comme toutes-puissantes contre les mauvais esprits et contre le mal\nphysique. On éprouve un sentiment de stupeur et de pitié rétrospective quand on\nsonge à ce qu'était la vie des hommes dans ces sociétés lointaines. L'Assyrien se\ncroit constamment entouré d'êtres invisibles, cruels et rapaces. Ces démons, ces\nutukku, sont comparés aux « tempêtes immenses qui s'abattent des cieux ». Ils\nmangent la chair, boivent le sang des hommes, les empêchent de dormir ou de\nprendre aucune nourriture et « broient le pays comme de la farine ». Ils sont le\nprincipe du mal ; « ils sont méchants, ils sont méchants », dit avec insistance une\nincantation. Comme ils ne connaissent ni la miséricorde, ni la raison, ni la fidé-\nlité, il faut agir sur eux par contrainte : de là l'opération magique, efficace par sa\nseule vertu, capable de produire le mal comme le bien, malgré les dieux dont elle\nenchaîne la volonté. Et dans l'opération magique, l'élément initial et souverain,\nc'est la voix, c'est le chant. Pour le primitif, le chant a été un libérateur, au\nmoment où la crainte enveloppait le monde. Il est peu vraisemblable, assuré-\nment, que les contemporains d'Asurbanipal aient chanté les formules que nous\nconnaissons; pas plus que Virgile ne chantait lorsqu'il disait : arma virumque\ncano !... Mais derrière la forme moderne de l'incantation comme derrière le\nvers du poète cultivé, transparaît un type beaucoup plus ancien : le récitatif\nmusical. Cette induction est autorisée partout, par les textes qu'on a publiés\ndepuis Fr. Lenormant fi).\nUne dernière idée va nous faire remonter encore plus loin dans le passé et\ndans la doctrine de la magie musicale.\nIII\nPourquoi, dans les religions modernes, le chant fait-il partie de la liturgie?\nL'usage de la prière chantée est-il raisonnablement compatible avec l'idée d'un\nDieu pur esprit, omniscient et partout présent ? Pourquoi fait-onde la musi-\nque dans les temples? « Nous chantons par tradition », répondrait sans doute\nun religieux. C'est reculer le problème. « Le chant exprime l'allégresse du\ncroyant, pénétré par le sentiment du divin ; le chant est un moyen de proclamer\net de publier la gloire du vrai Dieu. » Il y a une autre raison; on l'apercevra\nsans doute, si l'on veut bien réfléchir aux faits suivants.\nM. Maspéro, analysant une expression qui joue un rôle essentiel dans les\nrites funéraires des Egyptiens, écrit ceci : « La valeur de cette expression est\nfacile à comprendre si on veut bien se rappeler le rôle que la magie a joué en\nOrient et l'importance de la voix pour ses opérations... La voix humaine est\nl'instrument par excellence du prêtre et de l'incantateur. C'est elle qui va\nchercher au loin les Invisibles qu'on appelle ; c'est elle qui réalise les objets\nnécessaires ; et chacun des sons qu'elle émet a une puissance particulière, qui\néchappe au commun des mortels, mais que les adeptes connaissent, et dont ils\nse servent. Telle note irrite les Esprits, les apaise ou les attire; telle autre agit\n\n(i) Fossey, toc. cit.. p. 29. Cf. Cf. Fr. Lenormant : la Magie chez les Chaldèens et les ori-\ngines arcadiennes (les Sciences ocultes en Asie), 1874-1875. Avec les travaux de M. Maspéro,\nje me bornerai à citer La doctrine du Sacrifice dans les Brâhmanas, par Sylvain Lévy (Paris,\nLeroux, 1898b où on lit : « Le sacrifice a tous les caractères d'une opération magique, indépen-\ndante des divinités... Le Sâmavidhâna Brâhmana est un véritable manuel d'incantation » (p. 129)."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "459", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.7", "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3726, "texte": "sur les corps; et en combinant les notes l'une avec Vautre, on compose ces mélodies\nque les magiciens entonnent au cours de leurs évocations. Mais comme chacune\nd'elles a sa puissance particulière, il faut bien se garder d'en intervertir l'ordre\nou d'en substituer une aux autres : on s'exposerait aux plus grands mal-\nheurs (1). » Paroles bien curieuses! Par là pourrait s'expliquer l'expression\ns pécifîquesi étrangement attribuée par lesGrecs,par les Chinois aussi, à certaines\nformes musicales. De là, on pourrait tirer aussi toute la doctrine musicale qui\nconcerne l'exécution. Il est fort possible, en effet, que le respect et l'art de<s\nnuances avec lesquels un exécutant doit traiter une mélodie donnée ait (en\npartie) pour origine lointaine le sens religieux (ici le pouvoir efficace et réel)\nqui s'y trouvait inhérent. « Le rite exécuté n'a de valeur, dit encore\nM. Maspéro, que quand les formules ont été dites d'une voix juste (2), sans\nintonation fausse qui en compromette l'effet et donne aux dieux une raison de\nne pas tenir compte de la prière. »\nLes Egyptiens sont allés beaucoup plus loin. Dans leur mythologie confuse,\nil y a un dieu spécial par l'intermédiaire duquel on obtient « la voix juste »,\nun dieu qui communique cette qualité indispensable aux hommes et aux\nautres dieux, et qui en use lui-même dans ses créations : c'est Thôt. « Thôt\nétait le seigneur de la voix, le maître des paroles et des livres, le posses-\nseur ou l'inventeur des écrits magiques auquel rien ne résiste sur la terre, au\nciel et dans l'Hadès... Tous les êtres à qui il communique les incantations avec\nla voix juste, deviennent maîtres de l'univers... Les paroles et la voix exerçaient,\nen effet, une puissance créatrice que rien ne dépassait : elles ne demeuraient pas\nimmatérielles en sortant des lèvres vivantes, mais elles s t prenaient, pour ainsi\ndire, en substances tangibles, en corps animés eux-mêmes de vie et de vertus\ncréatrices, en dieux et en déesses qui créaient à leur tour. » Thôt a créé l'uni-\nvers, non par la pensée ou par le geste, mais par la voix toute seule. Il a ouvert\nla bouche, il a émis des sons avec la voix juste, et de ses lèvres, comme créés par\nla puissance du chant, sont sortis quatre autres dieux qui ont organisé le monde.\nDans la stèle C 3 du Louvre, le dieu Khnoumou et la déesse Hiqit, désignés\ncomme les ancêtres du commencement, les berceaux premiers d'Abydos, sont\n« sortis de la bouche de Râ ». Tel est le mythe égyptien (3), qui nous fait au-\njourd'hui l'effet d'un conte de Perrault. On trouve quelque chose d'analogue chez\nle s Assyriens. Marduk, l'aîné des dieux, crée lui aussi par la parole et la formule\nappropriée. « Il est le dieu magicien par excellence ; mais les autres dieux\nn'opèrent pas autrement que lui... La parole est l'instrument des dieux : il\nsemble qu'elle convienne mieux que l'effort musculaire à la haute idée qu'on\nse fait de leur puissance ; les hymnes célèbrent le pouvoir irrésistible de leur\nparole; c'est par elle qu'ils contraignent les êtres animés et inanimés à servir\nleurs desseins; bref, ils font presque exclusivement usage des rites oraux de la\nmagie (4) ». Ce mythe de la création par la voix a récemment attiré l'atten-\ntion d'un Allemand, M. Reitzenstein, qui a cherché à le rapprocher de certaines\n\n(1) Maspéro, Etudes de mythologie et d'archéologie égyptiennes, t. I, p. 106.\n(2) C'est la locution (Mâ-Khrôou) que Çhampollion avait étudiée pour la première fois dans\nson Précis du Système hiéroglyphique, et que M. Maspéro a expliquée.\n(3) V. Maspéro, Etudes de Mythol., etc., 11, p. 372 -385 ; Histoire des peuples d'Orient : les Egyp*\ntiens et les Chaldèens, I, p. 146-148.\n(4) Fossey, libro cit., p. 138."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "460", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.8", "debut_caractere": 34, "fin_caractere_exclue": 1087, "texte": "idées grecques et même chrétiennes (1). Il a un sens profond. Une voix d'artiste,\nnous n'avons aucune peine à le constater, possède réellement un pouvoir créa-\nteur; mais au lieu de créer un monde matériel, visible et tangible, le musicien\nne crée en nous, et non hors de nous qu'un monde de sentiments et\nd'images : c'est le dieu « qui ne voit que les cœurs ». Or, pour le primitif (et c'est\nbien là l'explication de la magie musicale que je répète pour conclure), le\nmonde moral et le monde matériel sont une seule et même chose; en exprimant\nle premier, la musique a donc prise sur le second ; et le mot de R. Wagner, par\nlequel j'ai commencé cette leçon, se trouve ainsi justifié...\n\nJULES COMBARIEU.\n\n(1) R. Reitzenstin, Religions geschichiliche Fragen, Strasbourg, 1901. Dans le chap. Schôp-\nfungsmythen Logoslehre, je relève cette citation :*Eîç osoç srutv ô cpaviptotraç saoTOV Btà Ir,crou\nXptarou TOU olob, oç SÇTTIV aôxou Xoyoç ! « Dieu est un et s'est manifesté par Jésus-Christ qui\nest le verbe sorti de ses lèvres ». (Ignatius ad Magn. 8,2)"}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1905-10-01-01-c003", "article_bluemountain": "bmtnabj_1905-10-01_01#c003", "volume": "bmtnabj_1905-10-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "460", "page_fin": "460", "image_debut": 8, "image_fin": 8, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.2.2", "titre_corps": "Le Concours de la Revue musicale", "titre_sommaire": "Le Concours de la Revue musicale", "signature_source": "M. GEORGES LOTH", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 8, "page_imprimee": "460", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.8", "debut_caractere": 1089, "fin_caractere_exclue": 1946, "texte": "Le Concours de la Revue musicale\nM. GEORGES LOTH.\nNOTRE SUPPLÉMENT :\nATons publions aujourd'hui une des deux compositions qui ont été classées\npremières au Concours de composition ouvert par la Revue musicale et dont\nnous avons donné le compte rendu analytique dans notre dernier numéro. Cette\nœuvre de haute valeur est de M. GEORGES LOTH, maître de chapelle de la Basi-\nlique de Montmartre. Nous renouvelons tous nos compliments au jeune compo-\nsiteur, dont nous parlons aujourd'hui pour la première fois pas pour la der-\nnière.\nLe chœur qui avait pour devise : Ai-je mieux réussi ? et qui avait obtenu la\npremière mention, est Vœuvre d'un musicien très distingué et très apprécié,\nM. Watelle, chef de musique au io8t régiment d'infanterie à Bergerac.\nNous ne publierons les autres noms d'auteurs que quand nous y aurons été auto-\nrisés par les intéressés."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1905-10-01-01-c005", "article_bluemountain": "bmtnabj_1905-10-01_01#c005", "volume": "bmtnabj_1905-10-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "461", "page_fin": "466", "image_debut": 9, "image_fin": 14, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.2.3", "titre_corps": "Harmonisation des mélodies orientales.", "titre_sommaire": "Harmonisation des mélodies orientales.", "signature_source": "POLAK", "controle": "bornes données par la structure logique METS/ALTO de Blue Mountain (blocs ALTO de chaque constituant)", "pages": [{"page_pdf": 9, "page_imprimee": "461", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.9", "debut_caractere": 39, "fin_caractere_exclue": 2886, "texte": "Harmonisation des mélodies orientales.\n\nNous recevons de M. Polak (de Rotterdam) la lettre suivante :\nMonsieur le Rédacteur de la Revue musicale,\nVous m'avez fait l'honneur démettre votre opinion sur mon livre : Y Harmo-\nnisation de Mélodies indiennes, turques et japonaises,â ans votre Revue du 15 juillet.\nJe trouve dans votre article une qualification qui m'a donné un plaisir très vif.\nM. S., en parlant de mes harmonisations, dit qu'elles sont « discrètes et faites-\navec goût ». Permettez-moi d'expliquer comment ces quelques mots me donnent\nune telle satisfaction.\nMon livre constitue une étude de « science musicale comparée ». Je tâche d'y\nsoutenir et de prouver les thèses suivantes : toute musique se développe sur un\nmême fond primaire d'éléments harmoniques et tonals, chaque mélodie est\nfondée, sciemment ou inconsciemment, sur des rapports de ces mêmes éléments;\ndonc, si nous rencontrons des mélodies, qui pour nous sont dépourvues de sens,\nc est que nous ne sentons pas, sciemment ou inconsciemment, les rapports qui\nen forment la base. Or, quand M. S. parle de mes harmonisations comme dis-\ncrètes et faites avec goût, il en suit qu'il a compris les mélodies que je viens de\ntraiter ; et, comme une très grande partie de ces mélodies dans leur état mo-\nnophone étaient parfaitement incompréhensibles, même pour les savants doc-\nteurs qui nous les ont communiquées, votre correspondant prouve lui-même\nl'efficacité de mes harmonisations. Donc « la science musicale comparée, à\nmon point de vue » n'est pas une expression aussi prématurée qu'il la croit être.\nM. S. dit que mes harmonisations sont « trop visiblement inspirées des\nhabitudes françaises ou européennes », et cite un chant hindoustani comique,\nque je commence « assez arbitrairement par un accord de neuvième ». (Je me\nsouviens d'un autre air comique : «Ah ! que j'aime les militaires î »de la Du-\nchesse de Gerolstein, qui commence de cette manière.) Je dois vous renvoyer à\nmon livre, oû je dis textuellement : « Il est possible que j'aie interprété ces mé-\nlodies en Européen ; mais alors c'est justement mon interprétation européenne\nqui s'accorde avec les intentions musicales universelles, lesquelles forment aussi\nles bases de la musique indienne ; et c'est à mes adversaires de prouver que les\nintentions indiennes ne sont pas d'une nature universelle, mais d'une nature spé-\nciale. » Mais quittons la théorie et laissons parler la musique elle-même.\nLe Figaro du 2 novembre 1904, dans son supplément musical : « Ce qu'on\nchante en Mandchourie », donne trois airs japonais, dont un est l'Hymne im-\npérial. Le Figaro a laissé les deux premières mesures en unisono, parce que le\nsens en restait inexplicable :\nMaintenant tâchons d'éliminer toute préconception conventionnelle ou théo-\nrique, laissons de côté toute indication de tonalité qui nous peut dérouter,"}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "462", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.10", "debut_caractere": 39, "fin_caractere_exclue": 1355, "texte": "oublions toute idée de mode, entendons le motif tout à fait passivement, et nous\nentendrons ainsi cette phrase :\nRemarquer que cette pièce aussi commence par l'accord de la neuvième sur\nla tonique.\nLa troisième pièce du Figaro est très instructive. On n'a pas tenté d en harmo-\nniser une seule mesure ; c'est toujours Yunisonoce qui veut dire qu'on n'a pas\ntrouvé le sens de cette mélodie. Je donne la première phrase :\nIl n'est pas facile de trouver le sens de cette phrase, car la manière de noter\nnous donne une impression erronée, non par ce qu'elle montre, mais par ce\nqu'elle ne montre pas. Avec nos préconceptions européennes nous commençons\npar sentir la mélodie dans la tonalité d'ut, et, comme nous venons de le dire,\nnotre entendement est complètement dérouté, car la vraie tonalité est sol. Voici\nla phrase comme je la sens harmoniquement conçue :\nLe dernierchant n'est nullementeuropéen et ne se fait pas bien en polyphonie,\nEt maintenant prenons les exemples qui s'offrent dans votre Revue. Dans\nle numéro 5, du ier mars, l'article très intéressant et très érudit sur la chanson\npopulaire arabe de M. Jules Rouanet contient quelques mélodies, qui, quoique\nsans grande valeur artistique, peuvent très bien servir pour démontrer l'in-\nfluence d une tonalité mal comprise ; je cite les premières mesures :"}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "463", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.11", "debut_caractere": 39, "fin_caractere_exclue": 696, "texte": "Ici la pièce est marquée comme dans la tonalité de sol, mais la tonalité réelle\nest celle d'ut. Le chanteur doit avoir fait mal ressortir la différence d'intonation\nentre ses fa & montants et ses fa descendants. J'entends la mélodie avec l'harmo-\nnisation suivante :\nC'est le même cas avec la mélodie qui suit, marquée dans la totalité de sol ; la\ntonalité commence en ut pour moduler en sol à la fin de la phrase.\nEncore le même cas dans la pièce suivante, notée en sol. tandis que la tonalité\nest en ut. La manière dont les quelques phrases bien rythmées sont interrom-\npues par de longues-fioritures sur un point d'orgue tonique est aussi intéres-\nsante."}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "464", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.12", "debut_caractere": 39, "fin_caractere_exclue": 850, "texte": "Et pour finir cette série, encore une mélodie avec la tonalité notée en so/, tandis\nque la pièce exige la tonalité dhit. Si on essaye d'harmoniser la mélodie en 50/,\non trouvera toutes les phrases sans le point d'appui nécessaire. Sûrement le\nchanteur doit ou les chanteurs doivent avoir intoné les fa beaucoup trop haut;\nmais alors il n'y a pas de doute qu'on ait chanté faux et que la pièce ne doive être\nainsi présentée :\nCes exemples de chansons populaires arabes sont assez monotones ; je me\npermets d'ajouter un chant cbamour d'Alger, d'une facture beaucoup plus artis-\ntique. Je prends cette mélodie dans le IIe cahier, n° VII, de la Musique mineure\nexotique par M. Georg Capelle (Breitkopf et Haertel, Leipzig). Je donne ma-\npropre harmonisation, qui est beaucoup plus simple que celle de M. Capelle. Il"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "465", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.13", "debut_caractere": 40, "fin_caractere_exclue": 1242, "texte": "tâche de créer une musique d'art sur des motifs exotiques, tandis que moi je vise\nà trouver les éléments théoriques de ces motifs.\nDans le supplément si intéressant de votre Revue du ier mars de cette année,\nje trouve parmi les cinq chansons russes le Chant de Noce, sur la tonalité d'ut.\nAvec cette tonalité la première moitié delà phrase me paraît incompréhensible ;\nmais cette partie harmonisée en fa et la deuxième partie en sol (quoique cela\ncommence par l'accord de neuvième), me semble très jolie et très caractéristique.\nPour compléter la douzaine, je conclus avec une chanson arménienne du même\nsupplément : Y Hymne à Charvachan. Cette pièce est d'une rare beauté, d'une\ngrandeur classique; pourtant la base est beaucoup plus simple que votre\ntranscription ne le fait croire. Ici, même erreur ; la mélodie est notée en sol, tan-\ndis qu'elle est dans la tonalité de ré. Pour le démontrer, je transpose la mélodie,\net, au lieu de commencer avec ré , je commence par ut, sans employer une seule\nnote chromatique. Aussi le rythme, qu'on a noté si accidenté, peut se simpli-\nfier, comme je l'ai fait pour les dix dernières mesures ; pourtant l'accent pas-\nsionné de la pièce exige un tempo rubato :"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "466", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.14", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 473, "texte": "Ce chant est d'autant plus remarquable qu'il nous rappelle quelques parties de\nY Hymne à Apollon découvert à Delphes par l'Ecole française d'Athènes, trans-\ncrit par Th. Reinach et harmonisé par G. Fauré. Notre pièce est écrite dans le\nmode grec lydien, qui est le mode ionien de la musique liturgique.\nJ'espère que cet article aidera à prouver qu'on a un peu le droit de parler\nd'une « science musicale comparée », même de mon point de vue.\n\nPOLAK."}]}, {"article_id": "bm-bmtnabj-1905-10-01-01-c020", "article_bluemountain": "bmtnabj_1905-10-01_01#c020", "volume": "bmtnabj_1905-10-01_01", "ocr_source": "OCR Blue Mountain (ALTO), transcription TEI : lignes lb/@facs", "texte_sans_correction": true, "page_debut": "466", "page_fin": "466", "image_debut": 14, "image_fin": 14, "pages_selon": "pagination imprimée relevée dans le METS Blue Mountain (ORDERLABEL) ; [n] = page sans folio restituée", "url_article": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.2.4", "titre_corps": "'Nous avons reproduit in extenso (ou- à peu près, car elle était fort longue) la lettre de M. 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Polak s'appuie, pour soutenir sa thèse, sur une analogie qui est précisément en\nquestion et qu'il faudrait d'abord prouver. 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Ce très\nbon ouvrage de vulgarisation, écrit d une\nplume facile et agréable, contient tout\nl'essentiel sur la vie de Schumann. C'est\nsans doute un travail plus biographique\net littéraire que musical (on n'y trouve pas\nune seule citation de musique), mais la\ncollection Charpentier dont il fait partie lui interdisait peut-être l'usage de la\nportée et des notes. Divisé en xxiv chapitres, il fait marcher de pair l'étude de\nl'homme et l'analyse sommaire des œuvres ;il se termine par un catalogue de\nces dernières qui comprend 154 numéros. C'est en somme un livre très utile, qui\nvient à son heure et mérite d'être lu.\nJe signalerai, parmi les bonnes pages du livre, des observations très justes\nsuri instrumentation de Schumann et sur celle de Beethoven (p. 321 et suiv.) ;\nmais, au lieu d'une citation de Balzac, j'aurais préféré des analyses précises.\nL enumération (p. 342, note 2) des ouvrages musicaux inspirés par la légende"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "467", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.15", "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2951, "texte": "de Faust est incomplète; il faudrait y joindre les noms de Galliard (Londres,\n1715), de Phanty (Vienne, 1790), Hanke (Flensburg, 1794), Walter (Hanovre,\nWenzen Mûller (Vienne, 1818), voilà pour les œuvres comiques, sans\nparler de la bouffonnerie d'Hervé (1869), qui, si l'on cite Strauss et Lickl, ne\nsaurait être oubliée. Pour les opéras sérieux, la liste est à refaire. Il y a d'ail-\nleurs sur ce sujet des répertoires spéciaux (cf. la Bibliotheca Faustiana, 1510-\n1873, de Engel, Oldenbourg, 1874).\n\nGEORGES HOUDARD\nJ. C.\n: La cantilène romaine, étude historique (1 vol. gr. in-B°,\n118 p., Paris, chez Fischbacher). —Ce livre important de M. Houdard est de\nceux qu'il ne faut pas apprécier légèrement, mais examiner et discuter en détail.\nNous avons été plus d'une fois en désaccord avec le savant théoricien ; mais sur\nplusieurs points nous avons à nous instruire en le lisant. En tout cas, il ne faut\npas oublier qu'un juge autorisé, M. Hugo Riemann, a classé avec raison\nM. Houdard parmi les six ou sept écrivains sérieux qui, en France, ont étudié\nle plain-chant. Nous nous proposons de revenir plus tard, après sérieux examen,\nsur quelques parties de sa doctrine.\n\nJ. C.\n\nA. SCHERING : Geschichte des Instrumentalkonzerts (Histoire du concerto ins-\ntrumental), i vol. in-8°, 226 p., Leipzig, chez Breitkopf. — Edité par Hermann\nKretzschmar dans la collection des « Manuels pour l'Histoire de la musique »,\nc'est un travail important, fait avec un esprit critique, et où les sources de\nl'Histoire musicale sont étudiées directement.\n\nNIETZSCHE COMPOSITEUR. — M. Peter Gast vient de publier à Berlin (chez\nSchuster et Lôffler) la 2e partie du vol. III de la correspondance générale de\nNietzsche. La pièce la plus intéressante de ce recueil est la lettre où Hans de\nBulow juge Nietzsche comme compositeur. Nietzsche avait assisté, en 1872. à\nMunich, à une représentation de Tristan que dirigeait Hans de Bulow. Notre\nphilosophe-poète traduisit son enthousiasme dans une sorte de symphonie à\ngrande allure, Manfred-Méditation, dédiée à Bulow. 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Divisé en xxiv chapitres, il fait marcher de pair l'étude de\nl'homme et l'analyse sommaire des œuvres ;il se termine par un catalogue de\nces dernières qui comprend 154 numéros. 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Sont affichés : à l'Apollo Theater, la\nVéronique de M. A. Messager; au Lyric Theater, The bine moon (La lune\nbleue), livret de MM. Ellis et Thompson, musique de MM. Perey Greenbank,\nPaulßubens et Howard Talbot ; au Criterion Theater, The white Chrysanthemum,\nmusique de M. H. Talbot; au Daly's Theater, les Petites Michu (A. Messager).\nA Covent Garden, l'opéra italien (avec la troupe de San Carlo, de Naples) com-\nmencera dans la première semaine d'octobre.\nMme EDOUARD COLONNE, dont le salon est un foyer musical si brillant,\nreprend le 2 octobre ses cours et leçons de chant ( 10, rue Montchanin).\n—On annonce la mort de la célèbre cantatrice Mnie Galli-M arié qui, de façon\ninoubliable, avait incarné Mignon et Carmen.\n\nNOTA. La REVUE MUSICALE a des abonnés qui habitent ou qui ont habité les co-\nlonies. 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Non certes ; plutôt un mot d'artiste, de philosophe et d'histo-\nrien tout à la fois. Wagner développe sa pensée à la manière allemande, avec\nune métaphysique un peu compliquée mais très nette, et qui ne laisse pas de\nrappeler le mythe platonicien de la caverne : « Nous regardions jusqu'ici à la\nlumière du jour, ajoute-t-il, une image peinte et transparente : voici que Beetho-\nven, dans le silence de la nuit, place cette image entre le monde des apparences\net 1 être intérieur de Ici nature ,* et c est de l essence des choses qu il tue la lunnèi e\ndonnant à l'image sa transparence. Aussi, par une sorte de piodige, 1 image de-\nvient-elle vivante : devant nous apparaît un second monde dont le plus grand\nchef-d'œuvre d'un Raphaël ne pourrait donner aucune idée » {ibid.). Cela veut\ndire, plus simplement : le peintre nous présente des images toutes superficielles ;\nje musicien, même quand nous avons les yeux fermés, « dans le silence de la\nnuit», nous met en rapport direct avec la vraie réalité, avec l'âme intérieure,\nl'essence et le dedans des choses. Et nous voilà déjà en pleine magie !... Les\nimages du peintre sont mortes et glacées ; celles du compositeur participent de\nla vie universelle et cachée qui soutient le monde. Instinctivement, 1 homme\ncroit que la musique exprime ce qu'il y a de plus profond dans les êtres vivants\nou dans les choses ; il voit dans la musique un art d imitation. « A une époque\noù la peinture et la sculpture n'existaient pas encore, les poètes étaient les pein-\ntres », dit Langlois (i) ; on peut ajouter que le poète primitif est un chanteur;\nce rapport d'expression et d'imitation, il le transforme en rappoit d identité , et\nde la croyance à cette identité, il tire aussitôt l'idée d'un pouvoir tout-puis-\nsant à exercer sur les phénomènes naturels, sur les sentiments et les actes des\n\n(i) L. Langlois, Rig-Véda ou Livre des hymnes (1848, t. I, Intr. vij)."}, {"page_pdf": 2, "page_imprimee": "454", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.2", "texte": "COURS DU COLLÈGE DE FRANCE\n\nautres hommes, sur les dieux eux-mêmes. Par le chant, il croit arriver à une\nsorte de mainmise sur l'invisible. J'insiste sur cette manière de présenter les\nfaits que je vais étudier. Ce que la doctrine des Grecs, celle de Wagner et de\nHegel, explique et traduit en brillantes formules, ce n'est pas autre chose\nque la magie des primitifs. Ainsi s'établit une suite logique entre toutes les\nparties de nos études: nous sommes, encore ici, à un carrefour d'idées et de\nlaits : de divers côtés, le regard voit des perspectives différentes, mais il saisit\nl'harmonie et l'unité de l'ensemble. Après avoir parlé de la pensée musicale, après\navoir montré comment le sentiment, l'imagination, l'intelligence la plus haute et\nla plus abstraite pénètrent l'œuvre du musicien, nous allons appuyer toutes ces\nidées sur de nouvelles séries de faits précis, les vérifier à l'aide de l'histoire, ou,\ntout au moins, en suivre la réalisation dans la vie sociale. Nous les retrouverons\nensuite sous une autre forme, lorsque nous examinerons l'opinion des grands\npenseurs allemands sur la musique, et que, des manifestations les plus instinc-\ntives de la vie, nous passerons à ses manifestations de l'ordre intellectuel le plus\nélevé.\nI\nOn sait qu'il y a, dans le langage que nous parlons tous les jours, des locutions\nauxquelles nous n'attachons plus une valeur rigoureuse, mais qui se rattachent\nà des faits ou à des idées ayant eu autrefois une signification très importante.\n« Offrir ses hommages » à une dame, nous vient des institutions féodales ; le\n« Dieu vous bénisse ! » dont on souligne un éternuement, le mot « lunatique »\nappliqué àun homme distrait, sont des survivances verbales de vieilles supers-\ntitions ; etc. etc. Ce ne sont pas des cas exceptionnels ; c'est une règle générale\napplicable à toutes les locutions. En voici qui nous intéressent particulièrement.\nTous les maîtres de musique s'accordent à dire que la première qualité du\nchanteur, c'est « le charme ». Et nous disons couramment : « le ténor X... a une\nvoix charmante... je suis sorti enchanté de ce concert ». Rien n'est plus banal.\nMais levons le rideau sur les choses passées! Le mot « charme » vient du mot\ncarrnen ; « enchanter » vient de inçantare. Or, sous leur forme latine ou fran-\nçaise, ces deux vocables désignaient jadis les choses les plus graves et les plus\nredoutables : le « carmen » avait un caractère surnaturel ; on se servait de\n« l'incantation » pour consommer tous les crimes ou pour conjurer tous les maux.\nA l'aide du chant, on se croyait en mesure de « charmer » un vêtement, c'est-à-\n-dire de lui communiquer des vertus magiques ; de sauver un malade, de rendre\nune arme toute-puissante, de paralyser la force d'un ennemi, de faire apparaître\nle diable, de guérir ou cle tuer. L'art du chanteur est aujourd'hui un art\ndésapproprié ; c'était autrefois un art tout pratique, fait de véritables « re-\ncettes » et doté, par la croyance universelle, d'un pouvoir si étendu que maintes\nfois le législateur dut intervenir. Voici quelques témoignages. On lit dans un do-\ncument du xve siècle : «... Tous guérirent, excepté icellui Estienne, qui fit charmer\nla plaie qu'il avait sur la tête, sans autre remède y quérir » (i). On lit dans une\npièce de 1457' «... Lequel Anglais se jïst, comme Von dit, charmer par un franc-\narchier » (2). Et dans un document du siècle précédent : « Icellui Jehan s'en ala\n\n(1) Lettres de rémission, année 1444. registre 176, charte 233.\n(2) ïbid., année 1457, registre 189, charte 157. Cf. année 1402, reg. 257, ch. 254."}, {"page_pdf": 3, "page_imprimee": "455", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.3", "texte": "COURS DU COLLÈGE DE FRANCE\n\nsans faire aucune diligence d'envoyer quérir mire ne physicien, fors seulement\nqu'z/ se feist conjurer la plaie par un homme dudit lieu » (1). De 1387: « Le sup-\npliant férit ledit Nepvéud'un seul coup charmé de paroles seulement ; ledit Nepveu\nalla de vie à trespassement » (2). Primitivement, comme les mots eux-\nmêmes l'indiquent, on chantait la formule magique ; plus tard, on la récita.\n(Cette évolution est celle de la prière elle-même dans toutes les religions.) En\ndernier lieu, l'écriture fut employée (3). La loi distinguait les « enchanteurs »\nmalfaisants : «Ne sera pas enfermé en vertu de ce statut... quiconque aura fait\nles incantations susmentionnées pour guérir quelqu un ou le délivrer, par tout autre\nmoyen permis, de quelque infirmité » (4). Guillaume, abbé de Saint-Thierry,\nraconte que Bernard, enfant, étant tourmenté d'un violent mal de tête, « on\nlui amena une femme pour apaiser sa douleur par des charmes » (5). xMais\nil y avait aussi les chants magiques du diable, « carmina diabolica », dont\ns'armaient la malice et l'hérésie : « Tu fes servi de ces chants, dit Réginon :\ntu feras pénitence pendant vingt jours » (6).\nLe chant magique au moyen âge a été une arme défensive et offensive. Il y\nun décret de Tassilon, duc de Bavière (vme siècle), où il est dit : « Dans les\njugements de Dieu, il faut commencer le combat dès que les adversaires ont tiré\nles places au sort, de peur quils ne se tendent des embûches au moyen de chants\nmagiques, de machinations diaboliques et autres artifices (7). » On lit dans un récit\nde guerre : « [Pendant un des assauts donnés par les croisés à Jérusalem ,\ncomme deux femmes voulaient ensorceler une de nos catapultes, une pierre, lan-\ncée avec force, tua les deux femmes, qui faisaient des incantations » (8). On a\ncru préserver les morts de toute profanation en clouant leur cercueil avec\ndes clous qu'on dotait d'un pouvoir magique à l'aide d'une incantation. Dans\nle Dictionnaire de Daremberg et Saglio (9) est reproduit un de ces clous sur\nlesquels on lit : « ter dico, ter incanto... je dis trois fois, je chante trois fois la\nformule ». Remarquons en passant que l'usage de répéter un certain nombre\nde fois un thème mélodique important, paraît avoir été aussi une règle dans\nl'emploi des formules d'enchantement. - Hincmar, archevêque de Reims, parle\nde personnes qui étaient revêtues d'habits enchantés (10).\nC'est dans l'histoire de l'Eglise au moyen âge, dans le texte de ses mesures\n\n(1) Lettres de rèm., année 1397, dans les Cartons des Rois, reg. 152, charte 92.\n(2) Lettres de rèmde l'année 1387, Cartons du Roi, reg. 131, charte 142 (aux Archives).\n(3) Cf. le remède conseillé contre les inflammations d'yeux dans Marcelli de medicamentis em-\npyricis etc., publié par Janus Cornarius, Bâle, Froben, 1536, in f°, ch. vin, p. 58.\n(4) Statut de Mantoue, liv. I, ch. 83 : « Per hoc statutum non includatur... qui vet quœprœdictas\nincantationes fecerit ad sanandum vel liberandum aliquem de aliqua in fir mit cite et alio modo li-\ncitoy).\n(5) Vie de saint Bernard, liv. I, ch. 11 (traduction), dans la Collection des mémoires relatifs à l'his-\ntoire de France publiée par Guizot, Paris, 1825, t. X, p. 152.\n(6) (( Cantasti carmina diabolica super mortuos : xx dies pœniteas » (.Reginonis libri duo de\necclesiasticis disciplinis et religione christiana, édit. Baluze, Paris, Muguet, 1771, in B°, §7l, p.\nCf. Ratherii Synod. ad presbyteros, § 11, dans Migne, Patr. t. 136, p. 565 ; Césaire\nd'Heisterbach, Dialogus miraculorum, t. ler, p. 41 : « Bone frater, diabolum aliquando per carmina\nvocave consueri. »\n(7) Reproduit par Pertz, dans ses Monuments de l'Histoire germanique, t. 111, p. 365.\n(8) Historia Francorum qui cœperunt Jérusalem (Recueil des historiens des croisades publié par\nVAcadémie des inscriptions. Historiens occidentaux, t. 111, p. 299).\n(9) T. I, fig. 1616.\n(10) De divortio Lotharii régis et Teutbergce, dans le Recueil des Historiens de la Gaule de Dom\nBouquet, t. VII, p. 192-194."}, {"page_pdf": 4, "page_imprimee": "456", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.4", "texte": "COURS DU COLLÈGE DE FRANCE\n\nprohibitives, dans celui de ses prédicateurs, de ses hagiographes, et aussi, il\nfaut bien le dire, dans la liturgie, qu'on trouverait les preuves les plus nettes\nou la survivance d'une foi réelle dans le pouvoir magique du chant. Il y a\ntelle prose de Notker dont se servaient certaines personnes pour nuire à dis-\ntance, et que le concile de Cologne dut interdire. L'hagiographe Colgan, qui,\ndans ses 2 volumes parus à Louvain en 1647, a raconté la vie de trois célèbres\nthaumaturges, nous fait ainsi connaître (1) un épisode de la vie de saint Patrice.\nAprès s'être sanctifié par le jeûne, Patrice s'est retiré dans la solitude. Les dé-\nmons viennent le harceler sous la forme d'oiseaux noirs et infects rappelant les\nHarpies delà mythologie antique. Il les combat d'abord en récitant des prières,\nmais en vain. Il se met alors à chanter; les anges viennent à son secours et font\nentendre une mélodie merveilleuse. Patrice va jusqu'à jouer des cymbales ; les\ndémons se retirent alors et paraissent céder au pouvoir de la musique.\nDans un sermon qui nous reporte aux premiers temps du christianisme, saint\nIrénée distingue le chrétien du païen, de la manière suivante : Nec invocationi-\nbus angelicis facit, nec incantationibus : « Il (le chrétien) ne se livre pas à des\npratiques superstitieuses par l'invocation des anges et par des chants magi-\nques (2). » Pour désigner l'opération magique ainsi définie, le prédicateur em-\nploie le motfacere, qui, dans Virgile (Eglogue 111, v. 77 : cum faciam vitula pro\nfrugibus...), a le même sens ; et il n'est pas sans intérêt de remarquer que c'est\nle mot le plus usuel, le plus banal, qui a servi à désigner l'opération magique,\ncomme si celle-ci était l'action par excellence. (Elle s'appelle en bas latin jac-\ntura, en italien fattura, en portugais feitigo. Jacob Grimm a rapproché le mot\nZaabern, enchanter, des expressions gothiques et anglo-saxonnes qui signifient\nfaire.)\nL'Eglise a toujours été hostile à la magie ; mais elle en conserve encore,\nà son insu sans doute, certains usages. Elle pratique l'exorcisme à l'aide de\nformules qui, après avoir été chantées, sont des formules de récitation.\nDans des recueils spéciaux, Kopp, Fabricius, Martène, nous ont montré com-\nbien elles étaient nombreuses autrefois ; pour en saisir l'origine, il faudrait\nremonter aux antiques civilisations de l'Orient (3).\nII\nLa magie musicale, au moyen âge, est à la fois un produit spontané et un\nlegs des civilisations antérieures. Le Code théodosien (1. XVI, titre X) et les Insti-\ntutes de Justinien (1. IV, ch. XVIII) considèrent comme des crimes tombant sous\nl'application d'une loi spéciale (la loi Julia) l'usage des chants capables de nuire,\nou même de consommer l'homicide. Nous savons l'importance capitale du rôle\nqu'a joué le « carmen » dans le droit primitif des Romains, dans leur religion,\ndans la médecine populaire, comme dans la vie romanesque et sentimentale\ndécrite par les poètes élégiaques du siècle d'Auguste.\nAvant de désigner, comme une sorte de résidu, le vers qu'écrit dans le silence\ndu cabinet un poète délicat, ou un simple texte de récitation, ou encore un\n\n(,) T. II, p. 138.\n(2) Migne, P. G., t. VII, col. 83 0.\n(3) V. les formules d'exorcisme traduites par Fossey [la Magie assyrienne, Paris, Leroux,\n1902, p. 193 et pas si m )."}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": "457", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.5", "texte": "COURS DU COLLÈGE DE FRANCE\n\nacie manuel (comme dans Pétrone), le « carmen » a été successivement une for-\nmule solennelle de pacte après la guerre (1), une formule de prédiction (2), une\nloi ou un « commandement » religieux (3), une proclamation solennelle pour\ncommencer un acte de la vie sociale (4) ; mais tout d'abord il a été un chant\nsacré (5 ) ou satirique (6), un chant de triomphe (7), un chant de salut (8 ou de\nmalédiction (9), en un mot, un chant magique. Comment chantait-on à Rome.,\nau moment où fut rédigée la loi des Xll tables qui punit le chanteur criminel\njetant un sort sur la moisson (qui fruges incantasit... qui malnm carmen incantasit) ?\nTrès mal, sans doute, si tant est qu'on chantât, et que le sens initial du mot\ncarmen ne fût pas déjà affaibli ; mais peu nous importe : l'usage du mot\natteste la croyance qu'il perpétue, et cela nous suffît. Le rôle sociologique du\n« carmen » n'est pas contestable.\nDes Latins passons aux Grecs : nous trouvons que le mot ccoi&r] chant,\na eu des sens parallèles à ceux du mot carmen ; et les raisons s'accumulent,\nde part et d'autre, pour nous amener peu à peu jusqu'à la notion du chant\nmagique pratiqué dans les civilisations antiques de l'Orient, comme celles\ndes Assyriens et des Egyptiens.\nChez les Latins, comme partout, la magie a été une création de l'esprit popu-\nlaire. Mais les superstitions orientales à la fin de la République et sous l'Empire\nsont venues, comme dit Juvénal, se déverser dans le Tibre. Presque tous les\nmagiciens en vogue viennent alors cle l'Egypte, de la Thessalie ou de l'Asie ; et\ncertaines pratiques paraissent manifestement d'origine étrangère. Tibulle veut\ndélivrer celle qu il aime de la tutelle d'un Bartholo ou d'un Sganarelle ; il lui\nenvoie le texte d'une chanson qu'une sorcière a composée exprès pour lui, et dont\nl'effet sera infaillible. Il ajoute : « Chante-la trois fois, et crache trois fois après\nl'avoir chantée :\nTer cane, ter dictis despue carminibus (10) »\nCe trait bizarre se retrouve ailleurs, dans Virgile (11), dans Perse (124 dans\nPétrone (13). Il est aussi dans Théocrite (14). Or, M. Fossey nous avertit que\n« les Ass)uiens attribuaient une puissance très grande aux sécrétions de la bou-\nche » (15). N'y a-t-il pas filiation entre ces faits ? Et de la connexité de quelques\ndétails du rituel magique, ne pouvons-nous pas conclure à une connexité géné-\nrale de l'ensemble ? La magicienne de Théocrite elle-même, en énumérant les\nrecettes dont elle dispose déclare tenir l'une d'elles « d'un Assyrien » (16).\nLes incantations forment plus de la moitié des textes religieux que nous ont\n\n(i) Tite-Live, 1. I, ch. xxiv. (2) Id , I.XXV, 12 (formule en prose), et 1. X, ch. vin carmina\nSibyllae). (3) Id., 1. XXIX, ch. x (un carmen, trouvé dans les livres Sibyllins, ordonne que la\nstatue de Cybèlesoit amenée de Pessinunte). Cf. 1. I, ch. xxiv 4ex horrendi carminis). (4) 1d...,\n1. XXXIII, ch. xxxii (formule solennelle déclarant ouverte la cérémonie des jeux isthmiques). —■\n(5) Id., 1. XXVII, ch. xx'xvii (Decrevere.. ponti.fices et virgines ter novense, per urbem euntes,\ncarmen Il s'agissait de purifier la ville souillée par la naissance d'un hermaphrodite et\npar d'autres prodiges (6) Id., 1. XXVIII, ch. ix, et 1. XXXIX, ch. vu. (7) Id., 1. 111, ch. xxix.\n(8) Id., 1. XXXI, ch. xn. (9) Id., 1. XXXI, ch. XVIII (exsecrabile carmen).\n(10) Elégies, 1 iv. I, v. 54. (11) Ciris (attribué à V.), v. 372 et 373.\n(12) Sat. 11, v. 33. (13) cc Çervicem vinxit meam ; mox turbatum sputo pulverem medio sus-\ntulit digito, frontemque repugnantis signavit. Hoc peracto carminé, ter me jussit exspuere. »\n(14) vr, v. 39.\n(15) Libr. cit., p. 43. Cf. la formule d'exorcisme traduite p. 149 ,ibid.\\\n( 16) Idylle 11, v. 162."}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": "458", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.6", "texte": "COURS DU COLLÈGE DE FRANCE\n\nconservés les tablettes cunéiformes des Assyriens. Ce sont des formules consi-\ndérées comme toutes-puissantes contre les mauvais esprits et contre le mal\nphysique. On éprouve un sentiment de stupeur et de pitié rétrospective quand on\nsonge à ce qu'était la vie des hommes dans ces sociétés lointaines. L'Assyrien se\ncroit constamment entouré d'êtres invisibles, cruels et rapaces. Ces démons, ces\nutukku, sont comparés aux « tempêtes immenses qui s'abattent des cieux ». Ils\nmangent la chair, boivent le sang des hommes, les empêchent de dormir ou de\nprendre aucune nourriture et « broient le pays comme de la farine ». Ils sont le\nprincipe du mal ; « ils sont méchants, ils sont méchants », dit avec insistance une\nincantation. Comme ils ne connaissent ni la miséricorde, ni la raison, ni la fidé-\nlité, il faut agir sur eux par contrainte : de là l'opération magique, efficace par sa\nseule vertu, capable de produire le mal comme le bien, malgré les dieux dont elle\nenchaîne la volonté. Et dans l'opération magique, l'élément initial et souverain,\nc'est la voix, c'est le chant. Pour le primitif, le chant a été un libérateur, au\nmoment où la crainte enveloppait le monde. Il est peu vraisemblable, assuré-\nment, que les contemporains d'Asurbanipal aient chanté les formules que nous\nconnaissons; pas plus que Virgile ne chantait lorsqu'il disait : arma virumque\ncano !... Mais derrière la forme moderne de l'incantation comme derrière le\nvers du poète cultivé, transparaît un type beaucoup plus ancien : le récitatif\nmusical. Cette induction est autorisée partout, par les textes qu'on a publiés\ndepuis Fr. Lenormant fi).\nUne dernière idée va nous faire remonter encore plus loin dans le passé et\ndans la doctrine de la magie musicale.\nIII\nPourquoi, dans les religions modernes, le chant fait-il partie de la liturgie?\nL'usage de la prière chantée est-il raisonnablement compatible avec l'idée d'un\nDieu pur esprit, omniscient et partout présent ? Pourquoi fait-onde la musi-\nque dans les temples? « Nous chantons par tradition », répondrait sans doute\nun religieux. C'est reculer le problème. « Le chant exprime l'allégresse du\ncroyant, pénétré par le sentiment du divin ; le chant est un moyen de proclamer\net de publier la gloire du vrai Dieu. » Il y a une autre raison; on l'apercevra\nsans doute, si l'on veut bien réfléchir aux faits suivants.\nM. Maspéro, analysant une expression qui joue un rôle essentiel dans les\nrites funéraires des Egyptiens, écrit ceci : « La valeur de cette expression est\nfacile à comprendre si on veut bien se rappeler le rôle que la magie a joué en\nOrient et l'importance de la voix pour ses opérations... La voix humaine est\nl'instrument par excellence du prêtre et de l'incantateur. C'est elle qui va\nchercher au loin les Invisibles qu'on appelle ; c'est elle qui réalise les objets\nnécessaires ; et chacun des sons qu'elle émet a une puissance particulière, qui\néchappe au commun des mortels, mais que les adeptes connaissent, et dont ils\nse servent. Telle note irrite les Esprits, les apaise ou les attire; telle autre agit\n\n(i) Fossey, toc. cit.. p. 29. Cf. Cf. Fr. Lenormant : la Magie chez les Chaldèens et les ori-\ngines arcadiennes (les Sciences ocultes en Asie), 1874-1875. Avec les travaux de M. Maspéro,\nje me bornerai à citer La doctrine du Sacrifice dans les Brâhmanas, par Sylvain Lévy (Paris,\nLeroux, 1898b où on lit : « Le sacrifice a tous les caractères d'une opération magique, indépen-\ndante des divinités... Le Sâmavidhâna Brâhmana est un véritable manuel d'incantation » (p. 129)."}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": "459", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.7", "texte": "COURS DU COLLÈGE DE FRANCE\n\nsur les corps; et en combinant les notes l'une avec Vautre, on compose ces mélodies\nque les magiciens entonnent au cours de leurs évocations. Mais comme chacune\nd'elles a sa puissance particulière, il faut bien se garder d'en intervertir l'ordre\nou d'en substituer une aux autres : on s'exposerait aux plus grands mal-\nheurs (1). » Paroles bien curieuses! Par là pourrait s'expliquer l'expression\ns pécifîquesi étrangement attribuée par lesGrecs,par les Chinois aussi, à certaines\nformes musicales. De là, on pourrait tirer aussi toute la doctrine musicale qui\nconcerne l'exécution. Il est fort possible, en effet, que le respect et l'art de<s\nnuances avec lesquels un exécutant doit traiter une mélodie donnée ait (en\npartie) pour origine lointaine le sens religieux (ici le pouvoir efficace et réel)\nqui s'y trouvait inhérent. « Le rite exécuté n'a de valeur, dit encore\nM. Maspéro, que quand les formules ont été dites d'une voix juste (2), sans\nintonation fausse qui en compromette l'effet et donne aux dieux une raison de\nne pas tenir compte de la prière. »\nLes Egyptiens sont allés beaucoup plus loin. Dans leur mythologie confuse,\nil y a un dieu spécial par l'intermédiaire duquel on obtient « la voix juste »,\nun dieu qui communique cette qualité indispensable aux hommes et aux\nautres dieux, et qui en use lui-même dans ses créations : c'est Thôt. « Thôt\nétait le seigneur de la voix, le maître des paroles et des livres, le posses-\nseur ou l'inventeur des écrits magiques auquel rien ne résiste sur la terre, au\nciel et dans l'Hadès... Tous les êtres à qui il communique les incantations avec\nla voix juste, deviennent maîtres de l'univers... Les paroles et la voix exerçaient,\nen effet, une puissance créatrice que rien ne dépassait : elles ne demeuraient pas\nimmatérielles en sortant des lèvres vivantes, mais elles s t prenaient, pour ainsi\ndire, en substances tangibles, en corps animés eux-mêmes de vie et de vertus\ncréatrices, en dieux et en déesses qui créaient à leur tour. » Thôt a créé l'uni-\nvers, non par la pensée ou par le geste, mais par la voix toute seule. Il a ouvert\nla bouche, il a émis des sons avec la voix juste, et de ses lèvres, comme créés par\nla puissance du chant, sont sortis quatre autres dieux qui ont organisé le monde.\nDans la stèle C 3 du Louvre, le dieu Khnoumou et la déesse Hiqit, désignés\ncomme les ancêtres du commencement, les berceaux premiers d'Abydos, sont\n« sortis de la bouche de Râ ». Tel est le mythe égyptien (3), qui nous fait au-\njourd'hui l'effet d'un conte de Perrault. On trouve quelque chose d'analogue chez\nle s Assyriens. Marduk, l'aîné des dieux, crée lui aussi par la parole et la formule\nappropriée. « Il est le dieu magicien par excellence ; mais les autres dieux\nn'opèrent pas autrement que lui... La parole est l'instrument des dieux : il\nsemble qu'elle convienne mieux que l'effort musculaire à la haute idée qu'on\nse fait de leur puissance ; les hymnes célèbrent le pouvoir irrésistible de leur\nparole; c'est par elle qu'ils contraignent les êtres animés et inanimés à servir\nleurs desseins; bref, ils font presque exclusivement usage des rites oraux de la\nmagie (4) ». Ce mythe de la création par la voix a récemment attiré l'atten-\ntion d'un Allemand, M. Reitzenstein, qui a cherché à le rapprocher de certaines\n\n(1) Maspéro, Etudes de mythologie et d'archéologie égyptiennes, t. I, p. 106.\n(2) C'est la locution (Mâ-Khrôou) que Çhampollion avait étudiée pour la première fois dans\nson Précis du Système hiéroglyphique, et que M. Maspéro a expliquée.\n(3) V. Maspéro, Etudes de Mythol., etc., 11, p. 372 -385 ; Histoire des peuples d'Orient : les Egyp*\ntiens et les Chaldèens, I, p. 146-148.\n(4) Fossey, libro cit., p. 138."}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": "460", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.8", "texte": "LE CONCOURS DE LA REVUE MUSICALE\n\nidées grecques et même chrétiennes (1). Il a un sens profond. Une voix d'artiste,\nnous n'avons aucune peine à le constater, possède réellement un pouvoir créa-\nteur; mais au lieu de créer un monde matériel, visible et tangible, le musicien\nne crée en nous, et non hors de nous qu'un monde de sentiments et\nd'images : c'est le dieu « qui ne voit que les cœurs ». Or, pour le primitif (et c'est\nbien là l'explication de la magie musicale que je répète pour conclure), le\nmonde moral et le monde matériel sont une seule et même chose; en exprimant\nle premier, la musique a donc prise sur le second ; et le mot de R. Wagner, par\nlequel j'ai commencé cette leçon, se trouve ainsi justifié...\n\nJULES COMBARIEU.\n\n(1) R. Reitzenstin, Religions geschichiliche Fragen, Strasbourg, 1901. Dans le chap. Schôp-\nfungsmythen Logoslehre, je relève cette citation :*Eîç osoç srutv ô cpaviptotraç saoTOV Btà Ir,crou\nXptarou TOU olob, oç SÇTTIV aôxou Xoyoç ! « Dieu est un et s'est manifesté par Jésus-Christ qui\nest le verbe sorti de ses lèvres ». (Ignatius ad Magn. 8,2)\n\nLe Concours de la Revue musicale\nM. GEORGES LOTH.\nNOTRE SUPPLÉMENT :\nATons publions aujourd'hui une des deux compositions qui ont été classées\npremières au Concours de composition ouvert par la Revue musicale et dont\nnous avons donné le compte rendu analytique dans notre dernier numéro. Cette\nœuvre de haute valeur est de M. GEORGES LOTH, maître de chapelle de la Basi-\nlique de Montmartre. Nous renouvelons tous nos compliments au jeune compo-\nsiteur, dont nous parlons aujourd'hui pour la première fois pas pour la der-\nnière.\nLe chœur qui avait pour devise : Ai-je mieux réussi ? et qui avait obtenu la\npremière mention, est Vœuvre d'un musicien très distingué et très apprécié,\nM. Watelle, chef de musique au io8t régiment d'infanterie à Bergerac.\nNous ne publierons les autres noms d'auteurs que quand nous y aurons été auto-\nrisés par les intéressés."}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": "461", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.9", "texte": "HARMONISATION DES MÉLODIES ORIENTALES\n\nHarmonisation des mélodies orientales.\n\nNous recevons de M. Polak (de Rotterdam) la lettre suivante :\nMonsieur le Rédacteur de la Revue musicale,\nVous m'avez fait l'honneur démettre votre opinion sur mon livre : Y Harmo-\nnisation de Mélodies indiennes, turques et japonaises,â ans votre Revue du 15 juillet.\nJe trouve dans votre article une qualification qui m'a donné un plaisir très vif.\nM. S., en parlant de mes harmonisations, dit qu'elles sont « discrètes et faites-\navec goût ». Permettez-moi d'expliquer comment ces quelques mots me donnent\nune telle satisfaction.\nMon livre constitue une étude de « science musicale comparée ». Je tâche d'y\nsoutenir et de prouver les thèses suivantes : toute musique se développe sur un\nmême fond primaire d'éléments harmoniques et tonals, chaque mélodie est\nfondée, sciemment ou inconsciemment, sur des rapports de ces mêmes éléments;\ndonc, si nous rencontrons des mélodies, qui pour nous sont dépourvues de sens,\nc est que nous ne sentons pas, sciemment ou inconsciemment, les rapports qui\nen forment la base. Or, quand M. S. parle de mes harmonisations comme dis-\ncrètes et faites avec goût, il en suit qu'il a compris les mélodies que je viens de\ntraiter ; et, comme une très grande partie de ces mélodies dans leur état mo-\nnophone étaient parfaitement incompréhensibles, même pour les savants doc-\nteurs qui nous les ont communiquées, votre correspondant prouve lui-même\nl'efficacité de mes harmonisations. Donc « la science musicale comparée, à\nmon point de vue » n'est pas une expression aussi prématurée qu'il la croit être.\nM. S. dit que mes harmonisations sont « trop visiblement inspirées des\nhabitudes françaises ou européennes », et cite un chant hindoustani comique,\nque je commence « assez arbitrairement par un accord de neuvième ». (Je me\nsouviens d'un autre air comique : «Ah ! que j'aime les militaires î »de la Du-\nchesse de Gerolstein, qui commence de cette manière.) Je dois vous renvoyer à\nmon livre, oû je dis textuellement : « Il est possible que j'aie interprété ces mé-\nlodies en Européen ; mais alors c'est justement mon interprétation européenne\nqui s'accorde avec les intentions musicales universelles, lesquelles forment aussi\nles bases de la musique indienne ; et c'est à mes adversaires de prouver que les\nintentions indiennes ne sont pas d'une nature universelle, mais d'une nature spé-\nciale. » Mais quittons la théorie et laissons parler la musique elle-même.\nLe Figaro du 2 novembre 1904, dans son supplément musical : « Ce qu'on\nchante en Mandchourie », donne trois airs japonais, dont un est l'Hymne im-\npérial. Le Figaro a laissé les deux premières mesures en unisono, parce que le\nsens en restait inexplicable :\nMaintenant tâchons d'éliminer toute préconception conventionnelle ou théo-\nrique, laissons de côté toute indication de tonalité qui nous peut dérouter,"}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": "462", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.10", "texte": "HARMONISATION DES MÉLODIES ORIENTALES\n\noublions toute idée de mode, entendons le motif tout à fait passivement, et nous\nentendrons ainsi cette phrase :\nRemarquer que cette pièce aussi commence par l'accord de la neuvième sur\nla tonique.\nLa troisième pièce du Figaro est très instructive. On n'a pas tenté d en harmo-\nniser une seule mesure ; c'est toujours Yunisonoce qui veut dire qu'on n'a pas\ntrouvé le sens de cette mélodie. Je donne la première phrase :\nIl n'est pas facile de trouver le sens de cette phrase, car la manière de noter\nnous donne une impression erronée, non par ce qu'elle montre, mais par ce\nqu'elle ne montre pas. Avec nos préconceptions européennes nous commençons\npar sentir la mélodie dans la tonalité d'ut, et, comme nous venons de le dire,\nnotre entendement est complètement dérouté, car la vraie tonalité est sol. Voici\nla phrase comme je la sens harmoniquement conçue :\nLe dernierchant n'est nullementeuropéen et ne se fait pas bien en polyphonie,\nEt maintenant prenons les exemples qui s'offrent dans votre Revue. Dans\nle numéro 5, du ier mars, l'article très intéressant et très érudit sur la chanson\npopulaire arabe de M. Jules Rouanet contient quelques mélodies, qui, quoique\nsans grande valeur artistique, peuvent très bien servir pour démontrer l'in-\nfluence d une tonalité mal comprise ; je cite les premières mesures :"}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": "463", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.11", "texte": "HARMONISATION DES MÉLODIES ORIENTALES\n\nIci la pièce est marquée comme dans la tonalité de sol, mais la tonalité réelle\nest celle d'ut. Le chanteur doit avoir fait mal ressortir la différence d'intonation\nentre ses fa & montants et ses fa descendants. J'entends la mélodie avec l'harmo-\nnisation suivante :\nC'est le même cas avec la mélodie qui suit, marquée dans la totalité de sol ; la\ntonalité commence en ut pour moduler en sol à la fin de la phrase.\nEncore le même cas dans la pièce suivante, notée en sol. tandis que la tonalité\nest en ut. La manière dont les quelques phrases bien rythmées sont interrom-\npues par de longues-fioritures sur un point d'orgue tonique est aussi intéres-\nsante."}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": "464", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.12", "texte": "HARMONISATION DES MÉLODIES ORIENTALES\n\nEt pour finir cette série, encore une mélodie avec la tonalité notée en so/, tandis\nque la pièce exige la tonalité dhit. Si on essaye d'harmoniser la mélodie en 50/,\non trouvera toutes les phrases sans le point d'appui nécessaire. Sûrement le\nchanteur doit ou les chanteurs doivent avoir intoné les fa beaucoup trop haut;\nmais alors il n'y a pas de doute qu'on ait chanté faux et que la pièce ne doive être\nainsi présentée :\nCes exemples de chansons populaires arabes sont assez monotones ; je me\npermets d'ajouter un chant cbamour d'Alger, d'une facture beaucoup plus artis-\ntique. Je prends cette mélodie dans le IIe cahier, n° VII, de la Musique mineure\nexotique par M. Georg Capelle (Breitkopf et Haertel, Leipzig). Je donne ma-\npropre harmonisation, qui est beaucoup plus simple que celle de M. Capelle. Il"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": "465", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.13", "texte": "HARMONISATION cIES MÉLODIES ORIENTALES\n\ntâche de créer une musique d'art sur des motifs exotiques, tandis que moi je vise\nà trouver les éléments théoriques de ces motifs.\nDans le supplément si intéressant de votre Revue du ier mars de cette année,\nje trouve parmi les cinq chansons russes le Chant de Noce, sur la tonalité d'ut.\nAvec cette tonalité la première moitié delà phrase me paraît incompréhensible ;\nmais cette partie harmonisée en fa et la deuxième partie en sol (quoique cela\ncommence par l'accord de neuvième), me semble très jolie et très caractéristique.\nPour compléter la douzaine, je conclus avec une chanson arménienne du même\nsupplément : Y Hymne à Charvachan. Cette pièce est d'une rare beauté, d'une\ngrandeur classique; pourtant la base est beaucoup plus simple que votre\ntranscription ne le fait croire. Ici, même erreur ; la mélodie est notée en sol, tan-\ndis qu'elle est dans la tonalité de ré. Pour le démontrer, je transpose la mélodie,\net, au lieu de commencer avec ré , je commence par ut, sans employer une seule\nnote chromatique. Aussi le rythme, qu'on a noté si accidenté, peut se simpli-\nfier, comme je l'ai fait pour les dix dernières mesures ; pourtant l'accent pas-\nsionné de la pièce exige un tempo rubato :"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": "466", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.14", "texte": "PUBLICATIONS NOUVELLES\n\nCe chant est d'autant plus remarquable qu'il nous rappelle quelques parties de\nY Hymne à Apollon découvert à Delphes par l'Ecole française d'Athènes, trans-\ncrit par Th. Reinach et harmonisé par G. Fauré. Notre pièce est écrite dans le\nmode grec lydien, qui est le mode ionien de la musique liturgique.\nJ'espère que cet article aidera à prouver qu'on a un peu le droit de parler\nd'une « science musicale comparée », même de mon point de vue.\n\nPOLAK.\n\nJ. C.\n'Nous avons reproduit in extenso (ou- à peu près, car elle était fort longue) la lettre de M. Polak,\nvoulant ainsi lui montrer notre impartialité. Mais nous sommes moins d'accord que jamais avec\nl'honorable musicien. Nous lui avions reproché de commencer arbitrairement une harmonisation\npar un accord de neuvième. Eh quoi! nous répond-il, n'y a t-il pas dans la Grande-Duchesse\nde Gerolstein un air qui commence ainsi } Impossible de nous entendre, avec une pareille\nméthode, car M. Polak s'appuie, pour soutenir sa thèse, sur une analogie qui est précisément en\nquestion et qu'il faudrait d'abord prouver. Nous publierons prochainement, sur la musique\norientale, divers témoignages de nos correspondants qui sont en contradiction formelle avec le\nsien.\n\nPublications nouvelles\n\nLouis SCHNEIDER ET MARCEL MARESCIIAL :\n\nSchumann, sa vie et ses œuvres,\nd après sa correspondance et les documents\nles plus récents, i vol., chez Fasquelle,\nvni-415 p., avec un portrait. Ce très\nbon ouvrage de vulgarisation, écrit d une\nplume facile et agréable, contient tout\nl'essentiel sur la vie de Schumann. C'est\nsans doute un travail plus biographique\net littéraire que musical (on n'y trouve pas\nune seule citation de musique), mais la\ncollection Charpentier dont il fait partie lui interdisait peut-être l'usage de la\nportée et des notes. Divisé en xxiv chapitres, il fait marcher de pair l'étude de\nl'homme et l'analyse sommaire des œuvres ;il se termine par un catalogue de\nces dernières qui comprend 154 numéros. C'est en somme un livre très utile, qui\nvient à son heure et mérite d'être lu.\nJe signalerai, parmi les bonnes pages du livre, des observations très justes\nsuri instrumentation de Schumann et sur celle de Beethoven (p. 321 et suiv.) ;\nmais, au lieu d'une citation de Balzac, j'aurais préféré des analyses précises.\nL enumération (p. 342, note 2) des ouvrages musicaux inspirés par la légende"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": "467", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.15", "texte": "PUBLICATIONS NOUVELLES\n\nde Faust est incomplète; il faudrait y joindre les noms de Galliard (Londres,\n1715), de Phanty (Vienne, 1790), Hanke (Flensburg, 1794), Walter (Hanovre,\nWenzen Mûller (Vienne, 1818), voilà pour les œuvres comiques, sans\nparler de la bouffonnerie d'Hervé (1869), qui, si l'on cite Strauss et Lickl, ne\nsaurait être oubliée. Pour les opéras sérieux, la liste est à refaire. Il y a d'ail-\nleurs sur ce sujet des répertoires spéciaux (cf. la Bibliotheca Faustiana, 1510-\n1873, de Engel, Oldenbourg, 1874).\n\nGEORGES HOUDARD\nJ. C.\n: La cantilène romaine, étude historique (1 vol. gr. in-B°,\n118 p., Paris, chez Fischbacher). —Ce livre important de M. Houdard est de\nceux qu'il ne faut pas apprécier légèrement, mais examiner et discuter en détail.\nNous avons été plus d'une fois en désaccord avec le savant théoricien ; mais sur\nplusieurs points nous avons à nous instruire en le lisant. En tout cas, il ne faut\npas oublier qu'un juge autorisé, M. Hugo Riemann, a classé avec raison\nM. Houdard parmi les six ou sept écrivains sérieux qui, en France, ont étudié\nle plain-chant. Nous nous proposons de revenir plus tard, après sérieux examen,\nsur quelques parties de sa doctrine.\n\nJ. C.\n\nA. SCHERING : Geschichte des Instrumentalkonzerts (Histoire du concerto ins-\ntrumental), i vol. in-8°, 226 p., Leipzig, chez Breitkopf. — Edité par Hermann\nKretzschmar dans la collection des « Manuels pour l'Histoire de la musique »,\nc'est un travail important, fait avec un esprit critique, et où les sources de\nl'Histoire musicale sont étudiées directement.\n\nNIETZSCHE COMPOSITEUR. — M. Peter Gast vient de publier à Berlin (chez\nSchuster et Lôffler) la 2e partie du vol. III de la correspondance générale de\nNietzsche. La pièce la plus intéressante de ce recueil est la lettre où Hans de\nBulow juge Nietzsche comme compositeur. Nietzsche avait assisté, en 1872. à\nMunich, à une représentation de Tristan que dirigeait Hans de Bulow. Notre\nphilosophe-poète traduisit son enthousiasme dans une sorte de symphonie à\ngrande allure, Manfred-Méditation, dédiée à Bulow. Celui-ci lui répondit une\nlettre brutale et sincère, à moitié juste. — « En musique, disait-il, je suis comme\nceux qui, en matière d'argent, laissent de côté le sentiment [Gemûtlichheit).\nVotre Méditation sur Manfred est la chose la plus extravagante et la plus anti-\nmusicale que j'aie lue depuis bien longtemps [das Extremster von phantasticher\nExtravagant)... » Nietzsche, qui était un très grand esprit, ne se fâcha point,\nmontra la lettre en souriant à ses amis, et remercia Bulow.\n\nALBERTO WILLIAMS : Œuvres pour piano (à Buenos-Aires, chez Curina ; à\nParis, chez Demets et chez Hamelle ; 11 cahiers). — De Buenos-Aires, M. Alberto\nWilliams, compositeur et poète, nous envoie ses œuvres pour piano. Nous les\navons lues avec le plus vif plaisir. Il y a là des rythmes neufs, de l'invention et\nde l'ingéniosité en matière d'harmonie, des idées) et une imagination très souple."}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": "468", "url_page": "https://bluemountain.princeton.edu/bluemtn/?a=d&d=bmtnabj19051001-01.1.16", "texte": "INFORMATIONS\nLe Gérant : A. REBECQ.\nPoitiers. - Société française d'lmprimerie et de Librairie.\n\nActes officiels et Informations.\n\nOPÉRA-COMIQUE. La réouverture de l'Opéra-Comique a eu lieu le 5 septem-\nbre par la reprise de Manon, de Massenet. La recette a atteint la somme de\n9.100 fr. 50. Le lendemain 6 septembre, la représentation de Lakmè a donné\n7.93 1 fr. 50.\nUN FESTIVAL MOZART A BRUXELLES. Le Cercle artistique de Bruxelles vient\nde décider de fêter avec un éclat particulier l'anniversaire trois fois cinquante-\nnaire de la naissance de Mozart (né le 27 janvier 1756). Les fêtes comporteront\ntrois soirées. La première sera consacrée à l'exécution d'une ouverture et d'une\nsymphonie, entre lesquelles des virtuoses de première célébrité joueront un con-\ncerto de violon et un concerto de piano. La deuxième journée sera plus intime :\nmusique de chambre, célèbre quintette avec clarinette, pour lequel on est pres-\nque certain du concours de Muhlfelcl; un quatuor à cordes ; des lieder, chantés\nprobablement par une cantatrice allemande. Pour la 3e soirée, on annonce les\nNoces de Figaro.\nLA SAISON MUSICALE A LONDRES. Sont affichés : à l'Apollo Theater, la\nVéronique de M. A. Messager; au Lyric Theater, The bine moon (La lune\nbleue), livret de MM. Ellis et Thompson, musique de MM. Perey Greenbank,\nPaulßubens et Howard Talbot ; au Criterion Theater, The white Chrysanthemum,\nmusique de M. H. Talbot; au Daly's Theater, les Petites Michu (A. Messager).\nA Covent Garden, l'opéra italien (avec la troupe de San Carlo, de Naples) com-\nmencera dans la première semaine d'octobre.\nMme EDOUARD COLONNE, dont le salon est un foyer musical si brillant,\nreprend le 2 octobre ses cours et leçons de chant ( 10, rue Montchanin).\n—On annonce la mort de la célèbre cantatrice Mnie Galli-M arié qui, de façon\ninoubliable, avait incarné Mignon et Carmen.\n\nNOTA. La REVUE MUSICALE a des abonnés qui habitent ou qui ont habité les co-\nlonies. Elle leur serait reconnaissante pour Venvoi de notes et de documents concer-\nnant les musiques exotiques, surtout les instruments populaires."}]}