{"numero_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "articles": [{"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-002", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "S O M M A IR E La Diane He n r i V a n d e p u t t e", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 52, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 105, "fin_caractere_exclue": 1291, "texte": "S O M M A IR E\n\nLa Diane                                              He n r i V a n d e p u t t e .\nRéponse                                               F r a n ç o is V ie lé -G r ie f in .\nUn soir                                               A n d ré R u ijt e r s .\nLe Dieu noir                                          Je a n D e lv ille .\nLa jeune fille triste, un soir                        H e n ri V a n d e p u tte .\nL ’Esthétique à la LibreEsthétique                    A ug. L ev êq u e.\nCarmen                                                A n d ré R u ijt e r s .\nLivres. L e T r è f l e n o i r\nA ré th u s e                                         L ’A rt J e u n e .\nM e s C o m m u n io n s\n\n\n\n\n                                          IM PRIM ERIE\n\n                           S. E GGERICX, 46. r u e P R IN C E -A LB ER T\n\n                                            IX E L L E S\n\n\n\n\nCe numéro fr. 0.60                                —                     15 mars 1895\n                                                                          1re A n n é e ,     N\n                                                                                              °3\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-003", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Avis", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L 'A r t Jeune e s t", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 53, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1491, "texte": "L 'A r t Jeune e s t o u v e r t à t o n s . E c r i v a i n s , P e i n t r e s , M u s i c i e n s , S c u l p ­\n\nt e u r s p e u v e n t , e n p l e i n e l i b e r t é , s ’y p r o d u i r e , e x p o s e r o u d é f e n d r e d e s\ni d é e s . L ’A r t Jeune e s t a u x a r t i s t e s .\n\n\n\n\n    Adresser manuscrits et revues à L 'A r t Jeune, rue de Brabant, 131,\n\nBruxelles.\n\n\n\n\n    Il sera rendu compte de tout ouvrage littéraire ou artistique que nous\n\nrecevrons.\n\n\n\n\n                                            A BO N N E M EN T :\n\nBelgique, fr. 5.00.                         Le numéro, fr. 0 .60                          Etranger, fr. 6 .0 0\n\n\n\n\n    Au prochain numéro : B onté, de L ouis D e l a t t r e et prose de S a n d e r\n\nPlERRON,\n\n\n\n\n    S alon         de     la    L i b r e E s t h é t i q u e (M usée de pein tu re). — P a r\nsuite de la coïn ciden ce des répétition s du C o n se rv a to ire , les dates\nprim itivem ent fixées des con certs on t dû être m odifiées co m m e suit :\nP rem ier con cert, jeu d i 14 m a r s ; d eu xièm e c o n ce rt (a v ec ch œ u rs),\njeu d i    21    m a r s ; troisièm e co n ce rt (a vec orch e stre ), je u d i 28 m ars ;\n quatrièm e con cert (a vec ch œ u rs), lundi 1 er a v r il, p o u r la clô tu re du\n S alon .\n\n     P rix d’ entrée ; 5 francs (places réservées) et 3 fran cs. A b on n em en t\n au x quatre con certs : 20 francs (place n u m érotée), ch ez M M . B re it­\n k o p f et H artel, 45, M ontagne de la C o u r.\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-004", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 37, "page_fin": 38, "titre_corps": "La diane", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Vandeputte", "ancre_debut": "LA DIANE     Tous les Jeunes en ont as", "ancre_fin": "assassin ! H enri V andeputte.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "RÉPONSE            A vec un peu de soleil et d", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 54, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 70, "fin_caractere_exclue": 2231, "texte": "LA DIANE\n\n   Tous les Jeunes en ont assez, et nul n'ose le dire ! On les broie\net les réfrène de partout, et on leur dit : « Arrêtez-vous, ou retournez en\narrière! », alors qu’ ils veulent puissamment aller d’ avant toujours.\n   Et l ’opposition ne naît plus seulement du crétinisme d’ une masse qui\nest acquise ou laisse faire; elle naît des écrivains eux-mêmes, de ceux\nqui ont vieilli ou de ceux qui se vieillissent — et remarquez qu’ici je\nn’attaque nul écrivain, nulle revue personnellement, mais une idée, et\nrien qu’ une idée — de tous ceux donc qui s ’encroûtent obstinément,\narrêtés à Corneille ou au Parnasse français, et qui — ô ironie ! — appellent\nLemonnier, Eekhoud, Verhaeren, et M aeterlinck, eux nos plus beaux,\nnos plus vrais nos seuls Artistes belges : des fous, des maladifs et, pour\nquintessencier leur mépris : des Décadents.\n  Oh! sûrem ent! Comme ces maîtres, tous les vrais Jeunes veulent\ndécader !\n  Mais il ne s’ agit pas ici de l ’ opinion de ces faux artistes sur nos poètes\nou nos rom anciers; il s’agit bien plutôt du réactionnarisme obstiné qui\nguide tous leurs actes, tous leurs dires. Et — eh ! mon Dieu ! —je compren­\ndrais encore que des poètes séniles, ne pouvant se rénover, défendent\ndésespérément leur A rt et leur lambeau de gloire pâlie — eh! ou i!\nchacun défend son bien! — mais de voir des jeunes gens qui naissent\naux Lettres, et se prétendent des Jeunes, épigrapher leur revue de cette\nphrase bête : « Ramener les Lettres et les Arts, tels qu’ils devraient être:\nen bonne santé », cela me révolte et me fait rire de mépris, quoique le\nCornélien moderne, dont il s’ agit, ne soit qu’ une revue excessivement\ninsignifiante...\n  Ah ! oui ! les Jeunes en ont assez des gens qui veulent qu’ on leur\ntraduise V erhaeren, qu’on leur écrive en prose Viélé Griffin, et que l’on\ndonne un dictionnaire à Lemonnier ! Tout le réactionnarisme antivers­\nlibriste, incompréhensif, formiste têtu et arriéré, toute la littératuraille\nà rime riche, qui ne sait ni le cœur humain, ni la chanson, au diable\ndonc! à la porte de l ’ A rt!\n  L ’A rt est libre ! L ’ A rt se renouvelle sans cesse ! L ’ Art marche en avant\nsans nul arrêt !\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1238, "texte": "                                      38 —\n\n\n   Et qu’on bouscule et démolisse un peu la racaille des Revues, qu’im­\nporte ! il faut que les Jeunes passent !\n   Le mouvement sera bientôt général, d’ailleurs, et la scission défini­\ntive. — Demain, chaque écrivain belge sera libre, ou réactionnaire.\nUne revue se fonde, organe des Ecrivains belges, et ayant à sa tête :\nEekhoud, Maeterlinck, Verhaeren, Demolder et Delattre, une revue qui\nguerroiera pour l ’Art elle aussi, et de manière plus autorisée que nous\nsans doute, revendiquant les droits de la Littérature devant l ’ Etat,\nassommant tous les faux artistes, libérant l ’ Art — L e Coq rouge clai­\nronnera demain son cri vibrant.\n  A h ! n’est-ce pas une aube qui se lève sur notre littérature aujourd’hui\npontifiante, remâchonnante ou endormie? Et comme font les coqs à‘\nl ’aube, comme nous mêmes, faibles mais fiers, nous répondons au loin,\nah ! tous les vrais Jeunes ne répondront-ils pas au cri initial du Coq\nrouge !\n  Oui! oui, nous ferons écho, j ’ en suis sur — o Coq rouge, à ta clameur\ntrès franche, et claire, et libre et la première, Coq hardi ! Coq aubal !\nCoq assassin !\n                                                    H enri V andeputte.\n\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-005", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 38, "page_fin": 39, "titre_corps": "Réponse", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Francis Vielé Griffin", "ancre_debut": "RÉPONSE            A vec un peu de soleil et d", "ancre_fin": "i f f i n .", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "UN                 S O IR                                                                                à G.    Ce train de quatre heu", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 55, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 1238, "fin_caractere_exclue": 1617, "texte": "RÉPONSE\n\n          A vec un peu de soleil et du sable blond\n          J ’ai fait de l ’ or,\n          Dont le secret ardent n’ est pas blotti\n          Au vain secret des athénors :\n          Il tombait de mes doigts avec le son\n          Que font\n          Les flûtes gaies,\n          Il coulait de mes doigts\n          Dans l’eau moirée\n          Des jeux venteux de messidor.\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1061, "texte": "                                     — 39 —\n\n\n            A vec du froment ébloui j ’ai fait la neige\n            Des vieillesses\n            Et le sourire pâle des filles vierges\n            Que blessent\n            Un mot de jo ie étrange en sa promesse,\n            Un geste\n            Qui va dissipant le cortège\n           Des rêves légers dont le rire allège\n           Le pas des heures,\n           Jusques au seuil où l ’amour tresse\n           La simarre empourprée du sacrilège :\n           J ’ai fait la neige\n           A vec des pétales de fleurs.\n\n\n\n\n           A vec les heures de la vie hâtive et claire\n           J ’ai fait l ’éternité spirituelle :\n           J'ai pris un peu de sel entre mes mains\n           Et l ’ ai semé sur l ’amertume de la mer, selon le sort\n           Des choses frêles qu’on rêve éternelles —\n           J’ai pris le sel\n           De nos larmes douces-amères\n           Et je l ’ai je té à la face de la mort.\n\n                                       F r a n c is V ié l é G r i f f i n .\n\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-006", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 39, "page_fin": 44, "titre_corps": "Un soir", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "André Ruijters", "ancre_debut": "UN                 S O IR                                                                                à G.    Ce train de quatre heu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 56, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 1061, "fin_caractere_exclue": 1466, "texte": "UN                 S O IR\n                                                                               à G.\n\n  Ce train de quatre heures et demie amenait dans la vaste gare tout un\nmonde particulier à physionomie distincte. C’ était d’ abord les collégiens\nde tout âge et de tout rang : les aînés à démarche morose ne portant pas\nde livres et dissimulant leurs cahiers en de larges poches ; les moyens,\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2847, "texte": "                                  —    40\n\n\n\ninsolents et narquois dont le verbe grêle tintait criardement, et les\npetits, timides, obscurs, discutant entre eux des sujets drôles. C’ était\nensuite les écolières; petites filles déjà femmes, petites femmes encore\nenfants : coquetteries en éveil, regards, coups de jupes, caquetages ruis­\nselants avec parfois, brusque, la note claire d’ un cri, phrases rapides tout\nà coup brisées en les mille morceaux d’ un rire colom bin. Et puis, graves,\nreconnaissables parmi les quelconques, s’avancaient les fonctionnaires,\nles bureaucrates et les employés. Les pauvres, qui, la journée finie, après\nun labeur pénible dans la puanteur des banques, vautrés sur les besognes\nopprimantes, écrasés sous les charges multiples, étaient enfin lâchés, ren ­\ndus au grand air de la rue. Jean était de ceux-là. Sitôt fermé le ministère\noù s’étiolait sa captive vie, il descendait vers la gare du Nord et, pour regagner\nle coin de campagne où, nouveau marié, il habitait paisiblement, il venait\ns’ installer, au milieu des potaches et des fillettes, dans un compartiment\nde seconde. Quelques minutes d’attente l ’immobilisaient. Des locom o­\ntives, à droite, à gauche, éructaient dans des clameurs rauques la\nbruyante haleine de leur vapeur, ou, férocement sifflantes, trouaient l ’air\nde leurs appels acérés. Des gardes au long des quais, clamaient, en lita­\nnie, des noms de villages et de villes. Des gens, pressés, se hâtaient, se\nbousculaient, sautaient en des voitures où ils ne désiraient point monter,\nredescendaient et couraient derechef. Enfin, tandis que, monotone, pas­\nsait et revenait, la voix de l ’homme aux journaux, tandis que les sifflets\ntrillaient le départ, le train s’ébranlait et, d’ un effort qui faisait craquer\nchaînes et tampons, démarrait lourdement.\n   La gare était traversée ; et, sitôt dépassée, d’ un coup, en un superbe\njaillissement, la lumière éclatait dans le compartiment. Alors les voya­\ngeurs se calaient confortablement dans les coins. Les uns allumaient des\ncigares, d’autres défroissaient des journaux. Des bavards nouaient con­\nversation autour de leur nullité. Los enfants pataugeaient dans un bavar­\ndage fol, s’ éclaboussaient de mots gais. Et Jean, s’étalait sur la banquette,\nse reposait les épaules à l’aise dans le drap et. la mollesse du dossier. L e\ntrain courait dans une tranchée entre de hautes maisons. De chaque côté\nc ’était des façades sales et grises, de falaisiennes murailles où grimaçaient\ndes annonces et des réclames. Et Jean somnolait.\n    Le paysage, tant connu ennuyait son désœuvrement’. « Tantôt, pen­\nsait-il, je vais voir Virginie. Qu’ est-ce que nous allons bien avoir pour\nsouper ? »\n    Et le train, dans la belle vitesse de sa force, laissait la ville loin der­\nrière lui, fumeuse et lourde sur l ’ horizon. Et par les fenêtres entraient la\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2608, "texte": "                                — 41\n\n\nfraîcheur et l ’immensité des visions de campagnes. Grandes plaines b os­\nselées où grouillaient des villages, champs et bois et sentiers frêles dans\ndes remous de blé, seigles et luzernes, déferlant et ondulant sous des\ncaresses de brises. Les coups de piston rythmaient la marche. Et lourde­\nment, par grandes pièces, les perspectives extérieures semblaient s’ en\naller, se dérober comme pivotantes autour de l ’inflexibilité d’un grand\naxa invisible. Jean d on n a it... A quoi bon regarder ! Au dehors, c’était\nSchaerbeek, c ’ était Haeren et Dieghem, les villages connus, vus deux\nfois par jou r depuis dix ans. Et c’ était encore la campagne brune et verte\ns’endormant dans la langueur du soir.\n   Jean dormait. Le train marchait. A ux stations d'arrêt, des personnes\ndescendirent, joyeuses avec la satisfaction des besognes finies et des cor­\nvées ajournées. Enfin Saventhem fut atteint. Et Jean réveillé, se leva et\ndescendit.\n  Ah ! Saventhem !\n  C’était le pays, où tout jeu n e, il avait séjourné avec son père, c ’était\nl ’endroit où il avait aimé, c’ était le lieu où il demeurait, maintenant,\navec l ’aimée devenue sa fem me, avec Virginie. Ah non ! le village et la\ncampagne n’ étaient pas beaux, mais il y avait tant de son âme, flottante là,\néparpillée en souvenirs qu'il n ’aurait pu les quitter.\n  Il sortit de la station, poignée de mains donnée aux amis, et, heureux,\nun vague refrain dans les dents, il partit sur la grand route.\n  Le soir était doux. Le soir était violet. Un couchant pâle s’ était dissous\ndans la vaste bonté d’ un ciel couvert. Et des élancements mauves se\ntramaient ineffablement à l ’occident. Il n’y avait pas de vent. Mais les\nbranches des arbres, au rythme berceur de leur assoupissement bruissaient\ncalmement.\n  — A h ! Je suis curieux de savoir ce qu’elle m ’ aura fait pour dîner!\nexclam a-t-il. Il dépassa de petites maisonnées espacées au bord du che­\nmin, de petites maisons, basses et larges,       qui étalaient derrière les\ncarreaux de leurs fenêtres, au milieu de sucreries colorées, des harengs\nsaurs, des chapelets et des jarretières. De petites filles, jouant au seuil\ndes portos, s'arrêtèrent pour crier : « Bonsoir Monsieur ». Jean sourit et\npressa le pas. Tout à coup, à un brusque détour du chemin, il se trouva\nface à face avec sa maison.\n   Petite et coquette elle émergeait d'un fouillis d'arbre. Et du sein des\nverdures, vers le cie l, montait l'escalier de ses pignons. Un jardin floris­\nsait, à l'entour. Et il semblait que sous ces feuillages et ces briques rouges\nil devait s’ abriter du bonheur.\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2652, "texte": "                                 —    42   —\n\n\n\n  Jean poussa la grille. Il se trouvait chez lui.\n  Mais une allée de lilas lui cachait sa demeure. Il se hâta, faisant, sous\nses pieds, grincer le sable e t les graviers; enfin il arriva devant la pelouse\net devant le perron — « Virginie ! » héla-t-il.\n   Une fenêtre s’ o u v rit au premier. Et une jeune femme gaie et rouge et\nlieuse apparut. — « A h ! Jean ! Bonjour Jean. J ’ arrive! » — La fenêtre\nse ferma. Il y eut dans, l ’intérieur, un bruit de dégringolade dans les\nescaliers. Puis une porte battit et Virginie courut, à son mari. Ce fut une\nembrassade co rd ia le .— « Eh bien ! Cher, quelles nouvelles? Comment\nvas-tu? Et au bureau, rien de neuf? » — « Mais non! » — « Ton c hef\nest toujours malade. Et ton am i? \" — « Oui oui. Ils vont tous bien. Et\nje n’ ai, ma foi, rien de bien intéressant à te con ter! » — « A h ! Tu sais.\nIl est venu des lettres! Je ne sais pas de qui. Je ne reconnais pas les\nécritures! Dis, c ’ est ta belle qui t’écrit? » Il sourit. Et elle aussi. — « Et\nbien, Chère, tu me les donneras tantôt; il est cinq heures. Est-ce que\nnous n’allons pas bientôt manger ? » — « Espèce de gourmand ! Tu no\npenses qu’à ton ventre. Tiens, — je vais soigner pour ça — , voici tes\nlettres. Donne-moi ta canne, ton pardessus et va-t-en faire un petit tour,\npas loin. Je t ’appellerai quand il faudra revenir. »\n   Il s’ en fut, lisant.\n   Le soir était triste et doux. Le soir était d’ une mélancolie Fine\net violette. Le ciel s'assourdissait peu à peu. Les mauves délicats de\nl'heure enfuie s’étaient ternis et une ténèbre couleur de fer coulait dans\nles cieux. A cette heure de crépuscule le jardin prenait un aspect dolent\net mystérieux. Les allées, larges, parmi les lilas, se bouchaient à leur\nextrémité d’ombre survenue. De l ’obscurité se tramait parmi les fouillis\nde tiges. Et dans les branches, parmi les feuillages, courait un chuchote­\nment murmurant. Les couleurs s’apaisaient. La vie s’alanguissait en des\ngrâces résignées de nuit. C’ était l’ heure où les bruits et les mouvements\ns’affaissent, l ’ heure où les oiseaux se blottissent dans des trous, l’ heure où\nla nuit tombe avec des parfums vagues, des musiques, des ténèbres, avec\ndes regards dans ses étoiles.\n   Jean lisait ses lettres, errant sans pensée et sans yeux dans le lacis\nsouple et enchevêtré des sentiers. Il passa, sous l'ombre bruissante de\ntilleuls enneigés de fleurs. Il marcha, au long des pelouses, n’ entendant\npas, là-bas, aux lointains confus de la plaine, la silllerie douce d’ un\nmerle.\n   — « Jean ! Jean ! Tu viens ! »\n   Il se retourna. — « Eh bien? » — « Viens souper! Viens vite. »\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2422, "texte": "                                      43 —\n\n\n  Il marcha vers le perron et là, s’arrêta, soudain étonné. La table était\nmise sous un grand sorbier, devant la maison. Virginie le regardait sou­\nriant à sa surprise. Et la servante un peu plus loin riait, tout bas, d’ un air\nbête.\n   — « Mais Chère, qu’ est-ce que tu as fait? Mais c ’est très bien ça, très\nbien. Tu es bonne comme un ange !... Eh bien ! puisque c ’est servi, m et­\ntons nous vite à l ’œuvre. Je meurs de faim !\n   Il s’ assirent. La servante enleva le couvercle de la soupière. Un peu de\nvapeur blanche se dilua dans l ’ air.\n  — \" A h! Ça sent bon ! Qu’ est-ce qu’il y a là dedans !...\n  Le dîner com m ença.\n  — « Ce qu’il y a là dedans? Bah ! Tu n’y connais rien. Un homme ne\ndoit pas savoir la cuisine. Mange et savoure. Ça su ffît!... »\n  — « Tu es gentille d is... Tu ne peux croire combien tues g e n tille !...\n  — « Eh bien? Et en ville? Quoi de neuf?\n   — « Mais rien ... A h ! s i... Il a brûlé, hier soir, à côté dechez le père\nd’ Albert, tu sais le magasin là ... H ein? Ils ont eu une peur terrible!\n   — « Oui ! Et comment ça est-il a rriv é ?...\n   — « Peuh ! On n’en sait rien !...\n   Sur la route, au bout du jardin, des enfants jouaient. On entendait des\ncris et dos rires remuer joyeusem ent, tandis qu’ une petite voix chantait\ndans le bruit. Et derrière les deux assis, une grelottante musique de\ngrillon tremblotait dans une sonorité d’argent.\n  Des ombres violettes se diffusaient dans le ciel. Et les choses lointaines\nnageaient dans l’estompement élargi de leurs contours.\n  La servante reparut. Elle enleva la soupière et servit le rôti.\n    — « A h ! Chère, exclam a-t-il. Du roastbeef! Et des pommes de terre\nfrites! Et de la com pote! Mais tu penses donc à tout ce que j ’aim e! A h!\nc ’est bon d’avoir une petite femme comme toi ! Tu découpes, dis, ou veux-\ntu que je le fasse ? »\n   — « Non, non. Laisse-moi faire ! Ah ! à propos, mes poules ne veulent\npas pondre. Mais je parie que tu n’as pas encore été les v oir! Et bien!\nelles ne veulent pas pondre. Je ne sais pas ce que ça veut dire! Si on\nchangeait leur régim e. J ’ai bien envie d’ écrire à mon journal! »\n   — « A ton jou rn a l? »\n  — « Mais oui! V oyons, à Chasse et P êche . Ils me renseigneront tout\nde suite. »\n  — \" Oui, C’est une idée. Fais ça. A h ! Tu sais! il est délicieux ton\nroastbeef. Et ta compote donc ! On croit manger des baises ! — des tiennes.\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2403, "texte": "                                   -   44   -\n\n\n\n   Ils rirent encore. Et leur rire sonna très haut clans l e silence. Les\nenfants s’étaient enfuis, effrayés peut-être. Des chauves-souris griffaient\nl’ azur de leurs envols fantasques. Et le merle invisible, là-bas, intensi­\nvait sa musique. C’ était d’abord un appel flûté retombant sur deux notes\n brèves et s’envolant derechef dans la douceur d’ un espoir.\n  — « Il annonce la pluie, murmura Virginie. C’est embêtant ! Nous\naurons encore de la boue ! »\n  Aux confins du paysage, de minces lumières rouges s’ allumaient comme\ndes gouttelettes de feu : vitres misérables que frappaient des lueurs de\nlampe et qui dans la solitude des champs s’affirmaient humblement. Les\nchoses avaient abdiqué leurs lignes et leurs couleurs et, nébuleuses, se\ndrapaient dans une immobilité de sommeil. C’ était bien la nuit, la sereine\net charmeresse nuit! — « Dis Jean, Si nous cherchions de la lum ière! »\n— « Non, non. Il nous viendrait des tas de mouches et de papillons ! On\ntrouve toujours sa bouchel H ein! D’ailleurs, nous avons fini. » —\n« F in i! Et le dessert! Tu n’ en veux pas! J ’ai du from age, de l ’ excellent\nBrie et des pommes splendides. Tu vas v o ir ... » Revint alors la servante,\napporteuse des chose? désirées. Elle servit et étala les plats, un peu hési­\ntante. « Il fait si noir, dit-elle, je ne vois plus rien. » — Et de remarquer\nl’obscurité où ils se trouvaient, les deux époux se mirent à rire. — « C’est\nvrai, nous sommes des fous ! C’est à peine si je te vois, V irginie. Mais où est\ndonc le from age? » — « Allons ! mange gourmand. Tu en meurs d'envie ! »\n— Il y eut un silence encor. Du pain craquait sous les dents. Et Jean ne\ndistinguait plus Virginie et Virginie ne distinguait plus Jean.\n   Enfin ils se levèrent, le dîner étant achevé. Ils secouèrent les miettes\nde leurs vêtements et câlins vinrent s’ asseoir sur un banc, sous un buis­\nson, lourd de roses sans parfum, de roses mignonnes et blanches. Et il\npassa son bras autour de la taille aimée et d’ un baiser il caressa douce­\nment la gorge chère. Elle, sans voir, regardait au loin une lune sanglante,\nau ras du sol, une lune rouge et splendide, presque diabolique dans l ’ é ly ­\nséenne pureté de ce so ir... Et tout à coup, frissante, elle murmura :\n« J ’ ai froid ».\n   Alors, ils rentrèrent\n\n                                                      A ndré    RUIJTERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-007", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 45, "page_fin": 47, "titre_corps": "Le dieu noir", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Delville", "ancre_debut": "Le dieu Noir  Prince des cauchemars e", "ancre_fin": "e l v il l e", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La Jeune Fille triste, un soir   Un très grand salon, et be", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 62, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 42, "fin_caractere_exclue": 1346, "texte": "Le dieu Noir\n\nPrince des cauchemars et des visions folles,\nqui mêles l 'épouvante à son absurdité,\ntu sèmes en la unit l’ Or de l’humanité,\nd ’un bout à l’autre bout de ses avides pôles.\n\n Au fond des cœurs damnés, au fond des lits ardents,\n oh ! Sondeur infernal du sang et de la lie,\n tu crées le fléau d’une immense folie\nfaite d’orgueils cruels et de spasmes stridents.\n\nVers l'éblouissement des divines idées\non l’esprit des voyants plane comme un condor,\non sait que ton regard jette son ombre encor,\net qu’il plonge en l’horreur des cervelles vidées.\n\nTon grand rire éclate sur les sanglois humains\navec des cris de haine et des souffles de flammes,\ndès le jou r ébloui de la splendeur des âmes,\nquand les anges amis leur joignirent les mains.\n\nN ’es-tu donc pas la bouche énorme du blasphème\nouverte immensément comme un gouffre empesté\nsons les astres contrits de ce ciel insulté,\noh! toi, la voix d’erreur de la bêtise même?\n\nSur l’univers ou trône un très morne idéal,\nn’es-tu pas ce qui ment., et tout ce qui renie\nl’angélique beauté qu’enfante le génie?\nE t n’as-tu pas aussi ton infamant journal?\n\nLa Terre est un jardin rempli de tes murmures,\npour ceux dont le cœur noir déjà l’on entendit,\noh ! sinistre donneur de tout fru it défendu,\ntu tends aux nouveaux-nés tes corbeilles impures !\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1551, "texte": "                      —    46\n\n\n\nEmportés par ton souffle aux sommets tentateurs\nd’où l’on voit flamboyer tes villes de prestige,\nles enfants du désir roulent dans le vertige\navec, en leurs yeux fous, tes royaumes menteurs.\n\nSous la main qui caresse, en le sein de la fem m e,\nest-ce toi, tortueux dresseur de guet-apens,\nqui caches ces beaux nids d’invisibles serpents :\nl’Hypocrisie abjecte et la Luxure infâme ?\n\nSortilège du rêve ou force des instincts,\nà travers les clartés qu’exhalent les prières,\ntoujours tes vieux sabbats obsèdent nos paupières,\npleines de légions d’ impudiques lutins.\n\n Vouivre ou graouillis et tarasque et gargouille,\ntous les monstres cabrant sous le glaive irrité\nles carcasses d’horreur de la difformité,\nce qui rampe et vomit et tout ce qui nous souille,\n\nbaphomet, belzébuth, lucifer et satan,\nles fantômes formés de laideur et de crime,\nsont tes mille reflets aux miroirs de l’Abîme\nd’où surgit comme un dieu ton grand spectre flottant !\n\nTu viens troubler ainsi lesfoules sans pensée,\ncerveau des révoltés, torche d’immonde feu ,\nqui noircit bêtement le plus serein ciel bien,\nafin d’aveugler mieux cette tourbe insensée.\n\nDans le grimoire impur et le pacte fatal,\nc’est encore toi qui viens signer d’hiéroglyphes\net tremper dans le sang le poison de tes griffes,\npour réveiller en nous la brute ou ranimai.\n\nQue fait-on sous les murs de ces lourds édifices,\nles Bourses, les Prisons, les Docks, les Lupanars,\nsi ce n’est célébrer ta science et tes arts :\nl’Argent, l’Amour, le Vol, le Meurtre et leurs complices?\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1490, "texte": "                                —    47   —\n\n\n\n\n          Embusqué dans ta nuit, et comptant tous les pas\n          au loin des clairs chemins où notre âme est menée,\n          tu brises d’un coup sûr espoir et destinée,\n          et nous pousse le long des routes du trépas.\n\n          Aux festins monstrueux auxquels tu les convies,\n          afin d’entre-ruer leurs vastes appétits,\n          tu saoules dans ta main les grands et les petits ;\n          ta fête est un vivier de bouches assouvies.\n\n         Sous Vénus et Saturne, astres deux fois maudits,\n         les sorciers inconnus, dans leurs réchauds magiques,\n         brûlent en ton honneur les essences tragiques,\n         profane rituel des cultes interdits.\n\n         Oh ! form e du malheur, oh ! décevant fantôme,\n         à l’aspect éternel de ton fron t ténébreux,\n         l’ Ombre a dû tressaillir comme un enfant peureux,\n         car tu pourris l’espace et tu corromps l ’atome.\n\n         C ’est toi l’obscur marchand de vices et de chair ;\n         partout l’on voit s’ouvrir tes sinistres boutiques,\n         et tu vends aux mortels, à des p rix fantastiques,\n         les Péchés capitaux consacrés par l’E nfer !\n\n         — Oh ! funeste élement de la nature entière,\n         pour form er l’Equilibre en l’Infini normal,\n         le Bien doit être Dieu, si tu n’es que le Mal,\n         harmonique conflit dans l’ Ombre et la Lumière.\n\n                                          J ean D e l v il l e\n\n\n\n\n           "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-008", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 47, "page_fin": 50, "titre_corps": "La jeune fille triste, un soir", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Vandeputte", "ancre_debut": "La Jeune Fille triste, un soir   Un très grand salon, et be", "ancre_fin": "avec sincérité. 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On entendait par les escaliers des\ncourreries assourdies, des affairements vagues, que sa is-je? Tous les\nbruits diffus qui bourdonnent au crépuscule. Mère appela à voix haute\ndans l’escalier, et de tout en bas, frélement, Jeanne, la petite sœur, ré ­\npondit. Un pas galopa sur les tapis. Et au dessus du salon bientôt, des pas\nchuchotants froissèrent le silence. Et tout retomba dans le calme dense.\n  Charles regardait sa cousine par dessus la table. Elle était affaissée là -\nbas sur le fauteuil, u n bras enroulé sur le front, des mèches folles frisson­\nnant de lueurs sur la nuque, et elle pleurait — avec tout l’ ineffable laisser-\naller, le sanglotant laisser-aller de son âme lasse — avec par moments,\ndes soupirs longs, des plaintes, un sanglot brusque, sonore, et quelque\nfois un « Oh ! » un « Oh ! » désespéré, chantant sa peine dans le silence.\n   Charles la regardait. C’avait d’abord été un étonnement de la voir ainsi\néperdument triste et chue sur le fauteuil, sans qu’ elle lui dise un m ot......\nIl avait deviné avec peine que c ’était la petite cousine, que ses bras, il y a\ndeux ans, avaient — rire de vacances ! — hissée jusqu’aux poiriers, là-bas,\nen le jardin fleuri de neiges et villageois. En effet pas une fois, elle\nn’avait montré son visage — Elle n’avait rien dit sinon tantôt, un « non »\nfâché à Jeanne qui venait voir si elle ne désirait rien. Il avait avec peine\ndeviné V ictorine , la petite cousine fraternelle de jadis, si grandie, si\nfemme maintenant. Oui, c ’avait été d’ abord l ’ étonnement de la retrouver\nici, et aussi celui d’être laissé seul de la sorte — rhétoricien faisant ses\ndevoirs — avec cette jeune fille qui pleurait, qui pleurait sans rien d ire ....\n  Brusquement un hoquet sanglotant sauta dans le silence. A lors, les\nyeu x rivés à son papier, sournoisement absorbé, il regarda si elle bou­\ngeait. Mais non ; il l’entendit pleurer très fort et haut quelques instants.\nMais, elle ne bougea pas. Résolument il se remit à écrire, plein de\ntrouble.\n   Il copiait les phrases d ’ un discours, très lointainement latin, et il son­\ngeait à cette jeune fille qui pleurait là. Que pouvait-elle bien avoir qu’ elle\npleurât ainsi? L ’oncle Adolphe était-il m ort? Ou bien la plus petite cou­\nsine, Lea, une enfant de six ans, blonde, et belle comme un enfant? Il ne\nsavait pas. Il évoquait en vain sa petite maison campinoise, à un étage,\navec le toit de briques rouge cru sur sa blancheur, la petite maison fraîche\nenvahie de plantes vieilles — si jeunes ! — toute seule, loin de la route\net près du bois de sapins où le vent modulait des chansons, toute seule en\nun grand pré floral. Et c’ était une vision brève de rayons de soleil dans des\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2730, "texte": "                                  — 49 —\n\n\nrideaux blancs, de' cuisine sablée où s’effulgesçaient des cuivres, et de\nsouples ruissellements de feuillages, du toit au so l...\n  Qu’ avait-elle donc ? Qu’avait-elle donc la petite cousine qui pleurait ?...\n   Le discours latin s'inachevait. Et il restait à la regarder sans cesse, et\nrien qu’ à la regarder pleurer, pleurer, pleurer sur le fauteuil, tandis que\nla plus exquise des tristesses coulait en lui. Pauvre Victorine ! Pleurer\nainsi et sans rien dire ! C’ était donc une bien grande peine, qui abattait\nsa jeunesse ! Oh ! il y avait des regrets désespérés dans son attitude, il y\navait de la mort dans ses sanglots. Qu’avait-elle donc? Elle pleurait ! Elle\npleurait? Pourquoi?\n  Et ce charme qui émanait d’elle !\n   Son bras gauche qui tenait le petit mouchoir ratatiné, elle le laissa\naller, tom ber, frôler le sol. Et une de ses joues, avec une ombre dessinée\npar les cils, apparaissait. Sa joue était très rouge. Elle pleurait ! Or, une\nlarme, en dégoulinée lente, scintilla tout à coup aux regards de Charles,\navec toute la clarté en elle. Et il la regardait.\n  Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi pleurer ainsi, quand on est jeu n e, jo lie ,\njoyeu se sans doute, et que la vie vibre intensément, partout, dans la na­\nture qui semble s’endorm ir? Et c ’ était ces larmes, contre nature, contre\njeunesse, qui le révoltaient inconsciemment. Il aurait voulu la voir se lever\ntout à coup, rieuse, oubliant tout, et l’entendre lui rire au nez dans l ’éperle­\nment, cascadé de sa voix fraîche. Il aurait voulu qu’elle ne pleurât plus —\nLe soir chantait sa chanson vague et basse par la maison. Le gazs’ auréolait\nde tons gradués. La maison se taisait. Victorine alors se retourna sur le\nfauteuil, le visage tourné vers lui, mais toujours celé par les mains,\nqui, le mouchoir tom bé, serraient et enfonçaient les y eu x ruisselant\nde larmes. Et ces larmes coulaient au travers de ses mains. D’ au­\ncunes tombaient par terre, d’autres sur ses genoux, et quelques-unes\nrestaient longtemps balancées, très lumineuses et comme indécises, au ras\nde ses mains belles.\n  Charles l ’examinait plus encore. Quel charme indicible résidait donc en\nelle, qu’il se tronvât capté tout à coup, lui, le collégien, affroidi de régu­\nlarité et de sagesse, et qui jam ais n’ avait aimé. Quel charme en cette\njeune fille qui pleurait ! « Oh ! Oh ! mon Dieu ! songeait-il, mais voyons !\nc ’ est impossible quelle pleure ainsi toujours. Il faut qu’elle sourie, qu’ elle\nrie, elle qui est jeune ! Pourquoi pleure-t-elle? Et, oh ! la consoler, quelle\njo ie ! oui, oui, qu’ elle jo ie de la baiser très fervemment sur ses p au pières\nhumides, de lui prendre les mains, et de lui dire : « Chère. ! ne pleure\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1435, "texte": "                                 —    50   —\n\n\n\nplus ! Dis moi pourquoi tu es triste. Et ne pleure plus, ou bien pleurons\nensemble     »\n   Il ne savait que faire en attendant. Il était tout gêné. Et elle pleurait.\nEt voilà que brusquement, les mains de V ictorine s’ écartèrent, et qu’elle\nenserra son front, tandis que ses je u x cherchaient lumineusement dans le\nvide, et que tout son visage extatique souriait — Oh ! quelle pensée\nd’espoir juvénile venait donc de chanter en sa tristesse? .. Puis, aussitôt,\nelle retomba, la tête sur le fauteuil, les bras pendants, cheveux défaits,\nsanglotant de tout son corps, avec des cris, des cris en elle, et si déses­\npérés.\n  Charles n ’y put plus résister. Il lui semblait que des larmes montaient\nà ses yeux aussi, malgré lui. Oui, il allait pleurer... Alors, il se leva,\nmarcha vers elle, puis s’arrêta. Elle ne s’était pas même détournée en\nl’entendant venir — Il s’approcha — les larmes jaillirent de ses yeux —\net devant elle qui pleurait, il génufléchit amoureusement, la saisit dans\nses bras avec exaltation — elle se laissait faire sans résister — et la baisa\nsur les paupières, et sur les lèvres, et sur les larmes.\n   Et donc, ne se doutant même pas qu’il lui disait cela parce qu’ elle pleu­\nrait dans le charme du soir, et donc, sans l’ aimer, il lui dit : « Je t’ aime »\navec sincérité.\n                                                      H enri V andeputte.\n\n\n\n\n          "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-009", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 50, "page_fin": 53, "titre_corps": "L’esthétique à La Libre Esthétique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Auguste Levêque", "ancre_debut": "L’esthétique à La Libre Esthétique  I", "ancre_fin": "l’ autre soir, était pour nous", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Carmen.     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Ces gens là considé­\nraient comme un malheur de mourir sans avoir vu le Jupiter Olympien\nde Phidias ou la Vénus de Cnide, tant fameuse.\n\n                                      II\n  Dans nos sociétés damnées, par ci, par là isolés par la malveillance\nuniverselle, de grands cœurs et de grands esprits, bâtissent, les uns,\nsemblables à des Christ, de grands rêves de Justice et de Bien universels ;\nou bien les autres, Pygm alion de leurs rêves, restent anéantis par la\nhantise de la Beauté possédée par les Praxitèle et les V in ci. Mais combien\nrares, hélas !\n   H é! cela se com prend!    Comment dans l ’amas de roublards qu’est,\n l ’ humanité pourrait-il naître un être, assez sublimement naïf pour ignorer\nque c ’est là la droite route de toutes les tortures et de la crucifixion\nfinale? Que ses désirs, ses utopies sublimés ou ses visions de surhumaine\nBeauté seront la proie de malins, de profiteurs, qui en feront, immédiate­\nment, un portefeuille ministériel ou de la monnaie scintillante et sonore.\n\n                                     III\n  Dans    son   absolu nous ne trouvons d’incarnations de la Beauté que\nchez quelques-uns des plus grands maîtres. De nos jou rs, Burne-Jones et\nPuvis de Chavannes sont les seuls qui lui sacrifient. Leurs hymnes à la\nBeauté sont les. seules consolations qu’ un intellectuel puisse trouver\naujourd’hui par les hommes. Soudain, leurs images des Empyrées perdus\nle viennent emplir d’ un divin regret, d’ une ineffable m élancolie; soudain,\nleurs images de la Beauté le grandissent jusqu’aux dieux, purifié, car lui\nest venu le plus grand mépris pour toutes les platitudes de la vie maté­\nrielle.\n\n                                     IV\n   L ’esthétique comprise ainsi n’aurait pas un seul hiérophante à la\nLibre Esthétique. Libre esthétique! Voilà deux mots qui s’injurient; deux\nmots qui hurlent d’être accouplés. Rien n’ est moins libre que l ’Esthé­\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2222, "texte": "                                 —    52 —\n\n\ntique. L ’ Esthétique est une science : la science du Beau. Le Beau en son\nabsolu, c ’est l ’Ordre, le R ythm e, le Nombre, l ’Harmonie, la Proportion.\nLibre Esthétique ! c ’est comm e si on disait Justice libre, Vérité faculta­\ntive.\n   C’est L ibre-T echnique qu’il faudrait dire, car, honnêtement, ce devrait\nêtre la seule grande différence existant entre les artistes, si, comprenant\nleur mission, leur raison d’être, ils cherchaient vraiment à exprim er le\nBeau.\n\n                                      V\n  A la « Libre Esthétique » la plupart des exposants ont cherché à exprim er\nle Laid. Sans doute ils croient vraie cette parole insensée qui courut au­\ntrefois les ateliers : le Beau c ’est le Laid ! Le Laid pourrait être sublime\nmais jam ais beau. Mais pour faire de la Laideur sublime, il faut bien un\nDante, je pense, pour ne point être grotesque. Et encore Dante ne fit\nde la Laideur que par anthithèse, par contraste, comme repoussoir à la\nBeauté et pour rendre celle-ci plus suprême encore. Et cet exemple s’ ap­\nplique à tous les grands Intellectuels qui firent de la Laideur physique ou\nmorale.\n\n                                     VI\n   Toutes ces considérations mises à part, oubliées, il y a en cette exposi­\ntion des œuvres qui s’imposent à l ’admiration, par des mérites extraordi­\nnaires.\n  Telle œ u v re: celle de Frédéric, est d’ une science immense; telle\nautre : celle de Robert Picard, est d’une opulence décorative inouïe\nd’autres, celles de M ellery, sont incomparablement honnêtes, éloquentes ;\nd’autres encore : celles de Claus et d’Heynntns, sont d’ une lumière\nahurissante.\n\n                                     VII .\n  Ou peut regretter de n’y point voir représentés ceux de nos Jeunes\nqui auraient, parmi tout cela, apporté quelques-unes de leurs tentatives\nd’art synthétique exprimant l ’âme humaine, et par cela reflétant un peu\nd’ éternité.\n\n  Le seul Rousseau a une petite esquisse où se décèle ce rêve ; et n ’était\nle Maître Constantin Meunier avec sa Glèbe prodigieuse, Lu Libre E sth é­\ntique ne serait qu’ un curieux et gentil salonnet fait de choses intéressantes\nsemées, de ci, de là, d’œuvres méritantes et de jo lis bibelots.\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 804, "texte": "                                    53   —\n\n\n\n  C’ est de ces œuvres méritantes que je parlerai en le numéro prochain\naprès avoir dit quelques mots de M eunier et de Frédéric.\n\n  ( A suivre)                                         A ugu ste L e v é q u e .\n\n\n\n\n                             C a m       io n\n\n   Oh ! Jeune, avec, dans sa face vivante l ’Humidité sombre de ses yeux\net gracile, dans la blancheur des enserrantes étoffes, dans l ’étreinte des\nrobes moulant en caresses de rondeurs le buste et le torse et passionnée,\navec des bonds et des pauses et des cris et du silence, et belle, et suprê­\nmement belle dans l ’ondulation reptile de son corps, dans ses assouplisse­\nments et ses raideurs et surtout dans la grâce ineffable de son allure\nGeorgette Leblanc, l’ autre soir, était pour nous "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-010", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 53, "page_fin": 54, "titre_corps": "Carmen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "André Ruijters", "ancre_debut": "Carmen.     Oh ! 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Et de sa voix caressamment âpre, de sa\nvoix féline et cinglante elle faisait tinter en nous au travers de l ’ oripeau\net de l'extériorité du rôle, de la vraie vie et de la vraie passion, avec ses\njoies et ses haines, ses douceurs et ses brutalités et tous les bouillonne­\nments superbes du sang et de la sève !...\n   Or, donc, puisque son art était si intense et son charme si captivant, le\npublic enthousiasmé, l ’ a appelée et rappelée et je té à ses pieds l’ hommage\nde ses applaudissements ! Ah ! Ah ! C’eut été étrange par ma foi !\n  Eh bien, donc, parce qu’il s’ est trouvé une chanteuse qui, par hasard,\n était en même temps artiste, parce qu’ il s’ est fait qu’ une femme a été\n assez intelligente pour reconstituer enfin jusque dans la sincérité des\n costumes la Carmen véridique, Bohémienne au sang salpêtré, aux goûts\n barbares et nets, parce que une femme s’ est montrée libre et indépen­\n dante au milieu d’ une bande de saltimbanques aux élégances de laquais,\n parce qu’il s’est levé une femme pour jeter du renouveau sur de l ’ usé et\n un peu de vie sur du refroidi, le public s’est rebellé et fort de sa lou r­\n deur, de son ignorance et de son muflisme, au charme de la sensation\n envahissante a opposé son indifférence et son mépris !\n   Eh ! Qu’importe ! Allez donc, Madame;\n   A faire plaisir aux sots l ’on ne gagne rien, à s’ en faire réprouver l ’on\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 257, "texte": "                                         54    —\n\n\n\ngagne, au moins, l ’ estime et la chaleureuse sympathie de ceux qui savent\ncomprendre et sentir !\n                                                              A n d r é RUIJTERS.\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-011", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 54, "page_fin": 56, "titre_corps": "Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L’Art jeune", "ancre_debut": "L e Trèfle noir           par Henri de Régnier. — Edi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 71, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 257, "fin_caractere_exclue": 2421, "texte": "L e Trèfle noir\n          par Henri de Régnier. — Edition du M ercure de France Paris\n\n\n  Des songeries philosophiques, des évocations nuitales, quelques par­\nfums, quelques fleurissements, des crépuscules très impressionnants, des\nflûtes lointaines, une componction émouvante et grave, de belles architec­\ntures archaïques, des jardins grands étrangement réguliers, de fatidiques\nparoles, des détails d’art, des mots exquis, et, sur le tout, une impression\nde noir et de froid.\n  L ’ histoire d’ Hermagore est une bien belle chose.\n\n\n                             Aréthuse\n                         par   H en ri    de   R é g n ie r\n\n\n  Marcheur robuste et lucide des grèves blondes et des vergers fleuris de\nfleurs et de chairs, visionnaire merveilleux des vies d’ au-delà et des terres\nde là-bas, amant épris et fort de la Mer et de ses viriles aventures il s’ en\nallait, au travers de pays fabuleux, dans des jours lumineux glorifiés de\nsoleil, dans des nuits où l ’horizon toujours s’alanguissait de blancheurs\nd’aube et le voici maintenant arrivé sur une terre de deuil et las,\nmorne, parmi les brumes crépusculantes il voit, d’esprit morose, et les\nheures qui fuient et le passage alarmant des hôtes de ce sol morbide. A\nle suivre de loin, l ’on avait l ’ enivrant espoir de découvrir des merveilles\nnouvelles et des âmes ignorées, héroïques ou mystérieuses, et c ’est ainsi,\nun peu désillusion de retrouver dans les F lûtes d'avril et de septembre les\nFaunes et les Nymphes et des joueurs de flûte dans des jardins d’ au­\nto m n e !... Le style même tinte de découragement tacite et la poésie,\nd’ une allégorie froide glace comme l ’appel d’un voyageur égaré sur des\nchemins qu’ il ne souhaitait pas suivre. Il tremble d’ être entré par les\nportes du soir, il erre anxieux du gîte et de l ’issue mais peu à peu il a\nvu blanchir ses deux mains nues et devant lui en perspective de magnifi­\ncence et de gloire immense il a vu s’ouvrir la m er! La m e r !... Et sur\nla plage dans la fuite bleuâtre de l ’ aube, un homme est apparu qui, assis,\nsoutenait contre lui une femme, une dormeuse nue.\n  Et c'est l'Homme et la S irène! Et voici que nous sommes dans la\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "                                 —   55   —\n\n\n\nlumière encore, sur les grèves blondes et chères et voici que dans la\npoésie même, en sourdine immense et douce, chante la mer, le bruisse­\nment infini de la m er d iv in e ....\n  Et l ’homme écoute la voix prophétique et monitrice d’ un pilote, à la\nproue d ’un s’en allant n avire... Des craintes vagues de sirènes passent et\nse modulent dans l ’a ir ... Et l’homme regarde la femme nue et voici qu’il\nrêve de connaître son âme, de savoir la route où ses pieds roses ont\nm arché.. Et il l'éveille, et pauvre, dupe de lui-même il p arle... Lève toi\nde toi même, enfin! L e ciel est cla ir....\n  E t viens là-bas.\n  L oin de la grève aride et de la vaste Mer.\n  Et ils s’ en vont, elle, docile et lui, confiant. Et ils s’ en vont, au tra­\nvers des terres jusqu’à la forêt où tissent les heures les tisseuses du\ndestin et elle s’offre à lui et en même temps qu’elle, elle offre la vie et\nses roses, et en même temps elle révèle les choses dans leur splendeur\nign orée   Et lui, pauvre, il s'emporte contre la coquetterie superbe et\ntriomphante de ces nudités il menace, il crie, il ferme les yeu x à la\nlumière et, esclave de son rêve, il impose la contrainte de son austérité\nà la fem m e...\n   Et voici que, dupe de lui-m êm e, leurré d’erreur, il meurt et elle se\nretrouve pleurante près du cadavre, au bord de la mer éternelle... Et elle\nparle.., lasse et triste, regrettant en verbes doux l ’ essor manqué de\nleur union, regrettant qu’ il n’ait pas compris alors qu’elle et les fleurs et\nla forêt et la nature entière s’ offraient à lui en leur bonté voluptueuse..\nEt voici qu’elle retourne à la mer et que la vie à genoux baise les lèvres\nmortes et sereine avec la conviction de résurgir un jo u r, vivante et nue,\nla sirène retourne à la mer. Et le pilote prophétique revient, meurtri et\ncloué, saignant, sur la proue, parce qu’ il a vu. Mais au travers de ses\nblessures il voit encore et sa voix prédit pour les hommes futurs et pour\nles heures de plus tard : Une sirène sur la mer !\n   Oh ! Poésie vaste et profonde avec des échappées de symbole et de\npassion grondante! Et style musical, chantant au rythme doux, au\nrythm e souple des vers! O h ! Et encore toute la belle et olympienne\nvolupté et toute la grandeur sacrée de la chair! exaltée là fière­\nment en verbes sonores et vibrants!\n  Une sirène sur la m er...\n  L ’ impression s’ achève dans du rêve : le rêve se résorbe en pensée...\n  La V ie ! La Vie !\n  E lle était la nature il a voulu la femme.\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2524, "texte": "                                            - 5 6          —\n\n\n\n                  Mes Communions\n                                 par Georges Eekk o ud\n\n\n     « Pour exalter toutes les amours et confesser, toutes les Fois ! » Oh !\nl ’ admirable phrase et comme en sa brièveté éloquente elle résume et\ncaractérise l ’ œuvre ! Toutes les amours et les amitiés et les dévouements\net les prosélytismes ardents ! Toutes les Fois et surtout la foi en l’Huma­\nnité, la foi en l’ amour rédempteur et anarchiste! Oh! Ces Communions!\nQuel souffle de puissante conviction les anime et les fait vibrer! Oh ! R ou ­\nges et énergiques et impérieuses ! Les Communions : ce sont les brutes,\nréhabilitées, exhaussées en la nudité de leurs vertus et de leur grandeur,\nce sont les « c o q u in s » lancés en un jo u r splendide et ennoblissant. Et\nc ’ est un renversement total, un bouleversement âpre et farouche culbutant\nla société et ses conventions bêtes, érigeant au-dessus du vice pharisien\net de la bourgeoisie veule l ’épique prolétariat, oint de sang et sacré de\nsueur! Oh! Livre de passion, bouillonnante et captivante ! Oh ! cette ém o­\ntion de s e n tir — e n lisa n t — de sentir grand et beau et juste. Oh! cette\njouissance de se retremper enfin l ’âme dans une conviction sincère et de\nse réchauffer à du vrai enthousiasme ! Et ce sont des contes robustes et\ngénéreux, écrits en une langue décisive et fougueuse et qui vous entraînent\net vous grisent et vous jettent enfin de l ’ardeur encore et de la foi en\nl’avenir! A h! oui ! Confesser toutes les fo is ! et la foi surtout en l ’huma­\nnité. Certaines pages empoignantes vous arrêtent, vous accrochent\nirrésistiblement la volonté, et la pensée, alors, s’ élabore et la conviction\ngerme et le cri, le cri altier et superbe vous saute aux lèvres. Ah ! oui.\nPour exalter toutes les Amours et confesser toutes les F ois! Et l ’ on se\nsent purifié et l ’ on se sent grandi à marcher dans l ’ombre de l ’ artiste\nsplendide. Et l ’on espère et l ’ on croit. Eh oui! Du meilleur viendra! Quoi?\nOn n'en sait rien. Qu’importe. Pour exalter toutes les Am ours! Il faut\naimer et communier dans les souffrances et à sentir battre, sous cette\nprose, un cœur si vaste et si pantelant, l ’on comprend et l ’ on voit et l ’on\naime et l ’on communie en communion d’ art et d’ humanité !\n                                                                                             L ’ A r t J eune\n\n\n\n\n                     IM P . LITH. A VAPEUR S. EGGERICX, 46 , RUE DU PRINCE ALBERT, IXELLES\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-012", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 57, "page_fin": 57, "titre_corps": "Choses", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Vandeputte", "ancre_debut": "CHOSES    L e G ou v e rn em en t vien t d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 74, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2424, "texte": "CHOSES\n   L e G ou v e rn em en t vien t d ’a cq u érir la grande toile de M . É m ile\nC laus le Givre et le tableau de Mlle A nn a B o c h En Juin, exp osés tous\nd eu x au S alon de la Libre Esthétique et qui on t été u nan im em en t\nap p réciés.\n\n               Exposition W ytsm an, rue du Berceau. 26\n   E lle, en vraie fem m e, ardente et sincère, a capté la beau té des fleurs ;\net son âme a absorbé et exprim é si intensément leurs coloris que toutes\nses œ u v res — ses pavots, ses solanées, ses pivoines, et surtout son éton­\nnante « Branche de pommier » ruisselante de clarté — que toutes ses\nfleurs, devrais-je dire, en ont des tons chauds, diézés et clairs, à faire\ncroire que le soleil, au lieu de les baigner, s’en exhale.\n  Lui, nature plus rêveuse , chérissant les apâlissements de paysages, et\nles champs aux vallonnements infinis, avec pourtant parfois du frais soleil\ndans des verdures jeunes, lui, s’ attache surtout à rendre la sim plicité si\nbelle des plaines brabançonnes.\n  Tous deux : des consciencieux, qui ont fixé avec vérité l’ épanouisse­\nment floral dont le printemps enlace leur demeure campagnarde.\n\n                                                                           H. V .\n\n  A lire. — Au Réveil : Fontaine de vie, vers exquis de Van Lerberghe\net du Sluyts ; à la Jeune Belgique : un remarquable sonnet de Maurice\nGiraud ; à Stella : le Délicieux égoïsme de Fernand Roussel et ce vers\ninfini de Verhaeren ; P ar à travers l'Eternité de la Nature, aux Essais\nde Jeunes : un article — si vrai — de Firm in V erdier ; au Libre Jour­\nnal : des vers typiques de Georges Mesnil et enfin à lire tout entier et\nsavourer le premier fascicule du Magazine Internationale : Pages de\nNature, de sève et de soleil; Oh le Baiser Paien : et au-dessus de tout\nla voluptueuse mélodie des vers de Swinburne.\n\n\n  Je prie notre plus admirable poète Emile Verhaeren de croire que la\nprésence de mes vers en la Jeune Belgique côte à côte avec l ’ inane\narticle d’ un certain Valère Grille, ne prouve en aucune façon mon adhé­\nsion à ses soi-disant idées — Bien au contraire, cette vaine criticaille me\nrévolte; et l ’ A rt jeune sera heureux d’affirmer chaque fois et hautement\nson intense admiration, pour le « fou » génial qui a écrit « Les flam­\nbeaux noirs » et « Les villages illusoires ».\n                                                      H e n r i V a n d ep u t t e .\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1895-03-15-n3-013", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1895-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1895-001.pdf", "ocr_sha256": "58a0a9cf21d1a01b0eb51c696539e6e10a35bcbdc8bf72a8dea99da46ec698b0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Grande M aison de B la n c                          La plus importante de l'E", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 75, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2705, "texte": "Grande M aison de B la n c\n                         La plus importante de l'Europe\n  24, 26, 28, Rue du Marché-aux-Poulets, 30, 32 et 34\n\n   Fournisseur bréveté de Sa M ajesté la R e in e des B elg es, de Son A ltesse\nR o ya le Madame la Comtesse de Fland re et de l ’É ta t indépendant du Congo\n\n   T O IL E S — MOUCHOIRS          Lingerie, Trousseaux, Layettes                B O N N E T E R IE\n                                   B R O D E R IE S, D E N T E L L E S   A nglaise, Française, Saxonne\n          Linge de Table                                                             et Belge\n  Couvertures, Courtes-pointes      Corsets — Jupons, Fantaisie\n                                                                            BA S, CH AU SSETTES\n   FLA N E L LE DE SAN TÉ             Chemises pour Hommes\n                                                                            Caleçons, Gilets, Jerseys\n Calicots. Mousselines, Plumetis     Gilets de Flanelle, Caleçons          F O U L A R D S , G A N T E R IE\n                                              sur mesure\n      C O U T IL S, D AM AS                                                         S P É C IA L IT É\n                                       Faux-cols, Manchettes                d ’A rticles en Pin Sylvestre\n  Cretonne pour Ameublement         et Cravates en tous genres           contre les affections rhum atism ,\n\n\n     La G r a n d e M a is o n d e B l a n c est la seule autorisée pour la\nvente en Belgique du véritable linge et tissus en fils de lin\nentrelacés d’après le système du R . Curé K n e ip p .\n     Monopole pour la Belgique des tricots de laine irrétrécis­\nsable à la ouate de tourbe antiseptique d’après la méthode du\ndocteur R a s s u r e l .\n   N O T A . — N ou s p rion s les D a m es qui auraient, un achat à faire dans\nles articles de n otre S p écia lité, de v o u lo ir bien n ous dem an der n otre\nCatalogue Général, qui est e n v o y é gratuitement.\n\n                     COMMUNICATION IMPORTANTE\n   La Grande Maison de Blanc a l'honneur de prévenir sa nom­\nbreuse clientèle, qu’elle ne possède ni agence ni succursale à B ruxelles, ni\ndans aucune ville de Belgique. — E lle engage les Dames à se mettre en\ngarde contre les marchands qui se servent du titre de G r a n d e M a i s o n\nde    B la n c .\n\nNOTA. L’Entrée des Magasins est toujours libre,\n         on peut toujours se renseigner sans acheter.\n  C O N T IN U A T IO N DE L ’EXPOSITION\nET DE LA GRANDE MISE EN VENTE DES\n        NOMBREUSES OCCASIONS\n Los Dames qui n'auraient pas reçu le CATALOGUE sont\npriées de bien vouloir en faire la demande.\n     Comptoir spécial d’articles pour la 1re communion, pour\njeunes filles et jeunes gens.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 52, "texte": "L’art\n                                                        eJ u n e\n                                  S O M M A IR E\n\nLa Diane                                              He n r i V a n d e p u t t e .\nRéponse                                               F r a n ç o is V ie lé -G r ie f in .\nUn soir                                               A n d ré R u ijt e r s .\nLe Dieu noir                                          Je a n D e lv ille .\nLa jeune fille triste, un soir                        H e n ri V a n d e p u tte .\nL ’Esthétique à la LibreEsthétique                    A ug. L ev êq u e.\nCarmen                                                A n d ré R u ijt e r s .\nLivres. L e T r è f l e n o i r\nA ré th u s e                                         L ’A rt J e u n e .\nM e s C o m m u n io n s\n\n\n\n\n                                          IM PRIM ERIE\n\n                           S. E GGERICX, 46. r u e P R IN C E -A LB ER T\n\n                                            IX E L L E S\n\n\n\n\nCe numéro fr. 0.60                                —                     15 mars 1895\n                                                                          1re A n n é e ,     N\n                                                                                              °3\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "    L 'A r t Jeune e s t o u v e r t à t o n s . E c r i v a i n s , P e i n t r e s , M u s i c i e n s , S c u l p ­\n\nt e u r s p e u v e n t , e n p l e i n e l i b e r t é , s ’y p r o d u i r e , e x p o s e r o u d é f e n d r e d e s\ni d é e s . L ’A r t Jeune e s t a u x a r t i s t e s .\n\n\n\n\n    Adresser manuscrits et revues à L 'A r t Jeune, rue de Brabant, 131,\n\nBruxelles.\n\n\n\n\n    Il sera rendu compte de tout ouvrage littéraire ou artistique que nous\n\nrecevrons.\n\n\n\n\n                                            A BO N N E M EN T :\n\nBelgique, fr. 5.00.                         Le numéro, fr. 0 .60                          Etranger, fr. 6 .0 0\n\n\n\n\n    Au prochain numéro : B onté, de L ouis D e l a t t r e et prose de S a n d e r\n\nPlERRON,\n\n\n\n\n    S alon         de     la    L i b r e E s t h é t i q u e (M usée de pein tu re). — P a r\nsuite de la coïn ciden ce des répétition s du C o n se rv a to ire , les dates\nprim itivem ent fixées des con certs on t dû être m odifiées co m m e suit :\nP rem ier con cert, jeu d i 14 m a r s ; d eu xièm e c o n ce rt (a v ec ch œ u rs),\njeu d i    21    m a r s ; troisièm e co n ce rt (a vec orch e stre ), je u d i 28 m ars ;\n quatrièm e con cert (a vec ch œ u rs), lundi 1 er a v r il, p o u r la clô tu re du\n S alon .\n\n     P rix d’ entrée ; 5 francs (places réservées) et 3 fran cs. A b on n em en t\n au x quatre con certs : 20 francs (place n u m érotée), ch ez M M . B re it­\n k o p f et H artel, 45, M ontagne de la C o u r.\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                                   -   37   -\n\n\n\n\n                    LA DIANE\n\n   Tous les Jeunes en ont assez, et nul n'ose le dire ! On les broie\net les réfrène de partout, et on leur dit : « Arrêtez-vous, ou retournez en\narrière! », alors qu’ ils veulent puissamment aller d’ avant toujours.\n   Et l ’opposition ne naît plus seulement du crétinisme d’ une masse qui\nest acquise ou laisse faire; elle naît des écrivains eux-mêmes, de ceux\nqui ont vieilli ou de ceux qui se vieillissent — et remarquez qu’ici je\nn’attaque nul écrivain, nulle revue personnellement, mais une idée, et\nrien qu’ une idée — de tous ceux donc qui s ’encroûtent obstinément,\narrêtés à Corneille ou au Parnasse français, et qui — ô ironie ! — appellent\nLemonnier, Eekhoud, Verhaeren, et M aeterlinck, eux nos plus beaux,\nnos plus vrais nos seuls Artistes belges : des fous, des maladifs et, pour\nquintessencier leur mépris : des Décadents.\n  Oh! sûrem ent! Comme ces maîtres, tous les vrais Jeunes veulent\ndécader !\n  Mais il ne s’ agit pas ici de l ’ opinion de ces faux artistes sur nos poètes\nou nos rom anciers; il s’agit bien plutôt du réactionnarisme obstiné qui\nguide tous leurs actes, tous leurs dires. Et — eh ! mon Dieu ! —je compren­\ndrais encore que des poètes séniles, ne pouvant se rénover, défendent\ndésespérément leur A rt et leur lambeau de gloire pâlie — eh! ou i!\nchacun défend son bien! — mais de voir des jeunes gens qui naissent\naux Lettres, et se prétendent des Jeunes, épigrapher leur revue de cette\nphrase bête : « Ramener les Lettres et les Arts, tels qu’ils devraient être:\nen bonne santé », cela me révolte et me fait rire de mépris, quoique le\nCornélien moderne, dont il s’ agit, ne soit qu’ une revue excessivement\ninsignifiante...\n  Ah ! oui ! les Jeunes en ont assez des gens qui veulent qu’ on leur\ntraduise V erhaeren, qu’on leur écrive en prose Viélé Griffin, et que l’on\ndonne un dictionnaire à Lemonnier ! Tout le réactionnarisme antivers­\nlibriste, incompréhensif, formiste têtu et arriéré, toute la littératuraille\nà rime riche, qui ne sait ni le cœur humain, ni la chanson, au diable\ndonc! à la porte de l ’ A rt!\n  L ’A rt est libre ! L ’ A rt se renouvelle sans cesse ! L ’ Art marche en avant\nsans nul arrêt !\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "                                      38 —\n\n\n   Et qu’on bouscule et démolisse un peu la racaille des Revues, qu’im­\nporte ! il faut que les Jeunes passent !\n   Le mouvement sera bientôt général, d’ailleurs, et la scission défini­\ntive. — Demain, chaque écrivain belge sera libre, ou réactionnaire.\nUne revue se fonde, organe des Ecrivains belges, et ayant à sa tête :\nEekhoud, Maeterlinck, Verhaeren, Demolder et Delattre, une revue qui\nguerroiera pour l ’Art elle aussi, et de manière plus autorisée que nous\nsans doute, revendiquant les droits de la Littérature devant l ’ Etat,\nassommant tous les faux artistes, libérant l ’ Art — L e Coq rouge clai­\nronnera demain son cri vibrant.\n  A h ! n’est-ce pas une aube qui se lève sur notre littérature aujourd’hui\npontifiante, remâchonnante ou endormie? Et comme font les coqs à‘\nl ’aube, comme nous mêmes, faibles mais fiers, nous répondons au loin,\nah ! tous les vrais Jeunes ne répondront-ils pas au cri initial du Coq\nrouge !\n  Oui! oui, nous ferons écho, j ’ en suis sur — o Coq rouge, à ta clameur\ntrès franche, et claire, et libre et la première, Coq hardi ! Coq aubal !\nCoq assassin !\n                                                    H enri V andeputte.\n\n\n\n\n                    RÉPONSE\n\n          A vec un peu de soleil et du sable blond\n          J ’ai fait de l ’ or,\n          Dont le secret ardent n’ est pas blotti\n          Au vain secret des athénors :\n          Il tombait de mes doigts avec le son\n          Que font\n          Les flûtes gaies,\n          Il coulait de mes doigts\n          Dans l’eau moirée\n          Des jeux venteux de messidor.\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                                     — 39 —\n\n\n            A vec du froment ébloui j ’ai fait la neige\n            Des vieillesses\n            Et le sourire pâle des filles vierges\n            Que blessent\n            Un mot de jo ie étrange en sa promesse,\n            Un geste\n            Qui va dissipant le cortège\n           Des rêves légers dont le rire allège\n           Le pas des heures,\n           Jusques au seuil où l ’amour tresse\n           La simarre empourprée du sacrilège :\n           J ’ai fait la neige\n           A vec des pétales de fleurs.\n\n\n\n\n           A vec les heures de la vie hâtive et claire\n           J ’ai fait l ’éternité spirituelle :\n           J'ai pris un peu de sel entre mes mains\n           Et l ’ ai semé sur l ’amertume de la mer, selon le sort\n           Des choses frêles qu’on rêve éternelles —\n           J’ai pris le sel\n           De nos larmes douces-amères\n           Et je l ’ai je té à la face de la mort.\n\n                                       F r a n c is V ié l é G r i f f i n .\n\n\n\n\n                     UN                 S O IR\n                                                                               à G.\n\n  Ce train de quatre heures et demie amenait dans la vaste gare tout un\nmonde particulier à physionomie distincte. C’ était d’ abord les collégiens\nde tout âge et de tout rang : les aînés à démarche morose ne portant pas\nde livres et dissimulant leurs cahiers en de larges poches ; les moyens,\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "                                  —    40\n\n\n\ninsolents et narquois dont le verbe grêle tintait criardement, et les\npetits, timides, obscurs, discutant entre eux des sujets drôles. C’ était\nensuite les écolières; petites filles déjà femmes, petites femmes encore\nenfants : coquetteries en éveil, regards, coups de jupes, caquetages ruis­\nselants avec parfois, brusque, la note claire d’ un cri, phrases rapides tout\nà coup brisées en les mille morceaux d’ un rire colom bin. Et puis, graves,\nreconnaissables parmi les quelconques, s’avancaient les fonctionnaires,\nles bureaucrates et les employés. Les pauvres, qui, la journée finie, après\nun labeur pénible dans la puanteur des banques, vautrés sur les besognes\nopprimantes, écrasés sous les charges multiples, étaient enfin lâchés, ren ­\ndus au grand air de la rue. Jean était de ceux-là. Sitôt fermé le ministère\noù s’étiolait sa captive vie, il descendait vers la gare du Nord et, pour regagner\nle coin de campagne où, nouveau marié, il habitait paisiblement, il venait\ns’ installer, au milieu des potaches et des fillettes, dans un compartiment\nde seconde. Quelques minutes d’attente l ’immobilisaient. Des locom o­\ntives, à droite, à gauche, éructaient dans des clameurs rauques la\nbruyante haleine de leur vapeur, ou, férocement sifflantes, trouaient l ’air\nde leurs appels acérés. Des gardes au long des quais, clamaient, en lita­\nnie, des noms de villages et de villes. Des gens, pressés, se hâtaient, se\nbousculaient, sautaient en des voitures où ils ne désiraient point monter,\nredescendaient et couraient derechef. Enfin, tandis que, monotone, pas­\nsait et revenait, la voix de l ’homme aux journaux, tandis que les sifflets\ntrillaient le départ, le train s’ébranlait et, d’ un effort qui faisait craquer\nchaînes et tampons, démarrait lourdement.\n   La gare était traversée ; et, sitôt dépassée, d’ un coup, en un superbe\njaillissement, la lumière éclatait dans le compartiment. Alors les voya­\ngeurs se calaient confortablement dans les coins. Les uns allumaient des\ncigares, d’autres défroissaient des journaux. Des bavards nouaient con­\nversation autour de leur nullité. Los enfants pataugeaient dans un bavar­\ndage fol, s’ éclaboussaient de mots gais. Et Jean, s’étalait sur la banquette,\nse reposait les épaules à l’aise dans le drap et. la mollesse du dossier. L e\ntrain courait dans une tranchée entre de hautes maisons. De chaque côté\nc ’était des façades sales et grises, de falaisiennes murailles où grimaçaient\ndes annonces et des réclames. Et Jean somnolait.\n    Le paysage, tant connu ennuyait son désœuvrement’. « Tantôt, pen­\nsait-il, je vais voir Virginie. Qu’ est-ce que nous allons bien avoir pour\nsouper ? »\n    Et le train, dans la belle vitesse de sa force, laissait la ville loin der­\nrière lui, fumeuse et lourde sur l ’ horizon. Et par les fenêtres entraient la\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                                — 41\n\n\nfraîcheur et l ’immensité des visions de campagnes. Grandes plaines b os­\nselées où grouillaient des villages, champs et bois et sentiers frêles dans\ndes remous de blé, seigles et luzernes, déferlant et ondulant sous des\ncaresses de brises. Les coups de piston rythmaient la marche. Et lourde­\nment, par grandes pièces, les perspectives extérieures semblaient s’ en\naller, se dérober comme pivotantes autour de l ’inflexibilité d’un grand\naxa invisible. Jean d on n a it... A quoi bon regarder ! Au dehors, c’était\nSchaerbeek, c ’ était Haeren et Dieghem, les villages connus, vus deux\nfois par jou r depuis dix ans. Et c’ était encore la campagne brune et verte\ns’endormant dans la langueur du soir.\n   Jean dormait. Le train marchait. A ux stations d'arrêt, des personnes\ndescendirent, joyeuses avec la satisfaction des besognes finies et des cor­\nvées ajournées. Enfin Saventhem fut atteint. Et Jean réveillé, se leva et\ndescendit.\n  Ah ! Saventhem !\n  C’était le pays, où tout jeu n e, il avait séjourné avec son père, c ’était\nl ’endroit où il avait aimé, c’ était le lieu où il demeurait, maintenant,\navec l ’aimée devenue sa fem me, avec Virginie. Ah non ! le village et la\ncampagne n’ étaient pas beaux, mais il y avait tant de son âme, flottante là,\néparpillée en souvenirs qu'il n ’aurait pu les quitter.\n  Il sortit de la station, poignée de mains donnée aux amis, et, heureux,\nun vague refrain dans les dents, il partit sur la grand route.\n  Le soir était doux. Le soir était violet. Un couchant pâle s’ était dissous\ndans la vaste bonté d’ un ciel couvert. Et des élancements mauves se\ntramaient ineffablement à l ’occident. Il n’y avait pas de vent. Mais les\nbranches des arbres, au rythme berceur de leur assoupissement bruissaient\ncalmement.\n  — A h ! Je suis curieux de savoir ce qu’elle m ’ aura fait pour dîner!\nexclam a-t-il. Il dépassa de petites maisonnées espacées au bord du che­\nmin, de petites maisons, basses et larges,       qui étalaient derrière les\ncarreaux de leurs fenêtres, au milieu de sucreries colorées, des harengs\nsaurs, des chapelets et des jarretières. De petites filles, jouant au seuil\ndes portos, s'arrêtèrent pour crier : « Bonsoir Monsieur ». Jean sourit et\npressa le pas. Tout à coup, à un brusque détour du chemin, il se trouva\nface à face avec sa maison.\n   Petite et coquette elle émergeait d'un fouillis d'arbre. Et du sein des\nverdures, vers le cie l, montait l'escalier de ses pignons. Un jardin floris­\nsait, à l'entour. Et il semblait que sous ces feuillages et ces briques rouges\nil devait s’ abriter du bonheur.\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "                                 —    42   —\n\n\n\n  Jean poussa la grille. Il se trouvait chez lui.\n  Mais une allée de lilas lui cachait sa demeure. Il se hâta, faisant, sous\nses pieds, grincer le sable e t les graviers; enfin il arriva devant la pelouse\net devant le perron — « Virginie ! » héla-t-il.\n   Une fenêtre s’ o u v rit au premier. Et une jeune femme gaie et rouge et\nlieuse apparut. — « A h ! Jean ! Bonjour Jean. J ’ arrive! » — La fenêtre\nse ferma. Il y eut dans, l ’intérieur, un bruit de dégringolade dans les\nescaliers. Puis une porte battit et Virginie courut, à son mari. Ce fut une\nembrassade co rd ia le .— « Eh bien ! Cher, quelles nouvelles? Comment\nvas-tu? Et au bureau, rien de neuf? » — « Mais non! » — « Ton c hef\nest toujours malade. Et ton am i? \" — « Oui oui. Ils vont tous bien. Et\nje n’ ai, ma foi, rien de bien intéressant à te con ter! » — « A h ! Tu sais.\nIl est venu des lettres! Je ne sais pas de qui. Je ne reconnais pas les\nécritures! Dis, c ’ est ta belle qui t’écrit? » Il sourit. Et elle aussi. — « Et\nbien, Chère, tu me les donneras tantôt; il est cinq heures. Est-ce que\nnous n’allons pas bientôt manger ? » — « Espèce de gourmand ! Tu no\npenses qu’à ton ventre. Tiens, — je vais soigner pour ça — , voici tes\nlettres. Donne-moi ta canne, ton pardessus et va-t-en faire un petit tour,\npas loin. Je t ’appellerai quand il faudra revenir. »\n   Il s’ en fut, lisant.\n   Le soir était triste et doux. Le soir était d’ une mélancolie Fine\net violette. Le ciel s'assourdissait peu à peu. Les mauves délicats de\nl'heure enfuie s’étaient ternis et une ténèbre couleur de fer coulait dans\nles cieux. A cette heure de crépuscule le jardin prenait un aspect dolent\net mystérieux. Les allées, larges, parmi les lilas, se bouchaient à leur\nextrémité d’ombre survenue. De l ’obscurité se tramait parmi les fouillis\nde tiges. Et dans les branches, parmi les feuillages, courait un chuchote­\nment murmurant. Les couleurs s’apaisaient. La vie s’alanguissait en des\ngrâces résignées de nuit. C’ était l’ heure où les bruits et les mouvements\ns’affaissent, l ’ heure où les oiseaux se blottissent dans des trous, l’ heure où\nla nuit tombe avec des parfums vagues, des musiques, des ténèbres, avec\ndes regards dans ses étoiles.\n   Jean lisait ses lettres, errant sans pensée et sans yeux dans le lacis\nsouple et enchevêtré des sentiers. Il passa, sous l'ombre bruissante de\ntilleuls enneigés de fleurs. Il marcha, au long des pelouses, n’ entendant\npas, là-bas, aux lointains confus de la plaine, la silllerie douce d’ un\nmerle.\n   — « Jean ! Jean ! Tu viens ! »\n   Il se retourna. — « Eh bien? » — « Viens souper! Viens vite. »\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                                      43 —\n\n\n  Il marcha vers le perron et là, s’arrêta, soudain étonné. La table était\nmise sous un grand sorbier, devant la maison. Virginie le regardait sou­\nriant à sa surprise. Et la servante un peu plus loin riait, tout bas, d’ un air\nbête.\n   — « Mais Chère, qu’ est-ce que tu as fait? Mais c ’est très bien ça, très\nbien. Tu es bonne comme un ange !... Eh bien ! puisque c ’est servi, m et­\ntons nous vite à l ’œuvre. Je meurs de faim !\n   Il s’ assirent. La servante enleva le couvercle de la soupière. Un peu de\nvapeur blanche se dilua dans l ’ air.\n  — \" A h! Ça sent bon ! Qu’ est-ce qu’il y a là dedans !...\n  Le dîner com m ença.\n  — « Ce qu’il y a là dedans? Bah ! Tu n’y connais rien. Un homme ne\ndoit pas savoir la cuisine. Mange et savoure. Ça su ffît!... »\n  — « Tu es gentille d is... Tu ne peux croire combien tues g e n tille !...\n  — « Eh bien? Et en ville? Quoi de neuf?\n   — « Mais rien ... A h ! s i... Il a brûlé, hier soir, à côté dechez le père\nd’ Albert, tu sais le magasin là ... H ein? Ils ont eu une peur terrible!\n   — « Oui ! Et comment ça est-il a rriv é ?...\n   — « Peuh ! On n’en sait rien !...\n   Sur la route, au bout du jardin, des enfants jouaient. On entendait des\ncris et dos rires remuer joyeusem ent, tandis qu’ une petite voix chantait\ndans le bruit. Et derrière les deux assis, une grelottante musique de\ngrillon tremblotait dans une sonorité d’argent.\n  Des ombres violettes se diffusaient dans le ciel. Et les choses lointaines\nnageaient dans l’estompement élargi de leurs contours.\n  La servante reparut. Elle enleva la soupière et servit le rôti.\n    — « A h ! Chère, exclam a-t-il. Du roastbeef! Et des pommes de terre\nfrites! Et de la com pote! Mais tu penses donc à tout ce que j ’aim e! A h!\nc ’est bon d’avoir une petite femme comme toi ! Tu découpes, dis, ou veux-\ntu que je le fasse ? »\n   — « Non, non. Laisse-moi faire ! Ah ! à propos, mes poules ne veulent\npas pondre. Mais je parie que tu n’as pas encore été les v oir! Et bien!\nelles ne veulent pas pondre. Je ne sais pas ce que ça veut dire! Si on\nchangeait leur régim e. J ’ai bien envie d’ écrire à mon journal! »\n   — « A ton jou rn a l? »\n  — « Mais oui! V oyons, à Chasse et P êche . Ils me renseigneront tout\nde suite. »\n  — \" Oui, C’est une idée. Fais ça. A h ! Tu sais! il est délicieux ton\nroastbeef. Et ta compote donc ! On croit manger des baises ! — des tiennes.\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "                                   -   44   -\n\n\n\n   Ils rirent encore. Et leur rire sonna très haut clans l e silence. Les\nenfants s’étaient enfuis, effrayés peut-être. Des chauves-souris griffaient\nl’ azur de leurs envols fantasques. Et le merle invisible, là-bas, intensi­\nvait sa musique. C’ était d’abord un appel flûté retombant sur deux notes\n brèves et s’envolant derechef dans la douceur d’ un espoir.\n  — « Il annonce la pluie, murmura Virginie. C’est embêtant ! Nous\naurons encore de la boue ! »\n  Aux confins du paysage, de minces lumières rouges s’ allumaient comme\ndes gouttelettes de feu : vitres misérables que frappaient des lueurs de\nlampe et qui dans la solitude des champs s’affirmaient humblement. Les\nchoses avaient abdiqué leurs lignes et leurs couleurs et, nébuleuses, se\ndrapaient dans une immobilité de sommeil. C’ était bien la nuit, la sereine\net charmeresse nuit! — « Dis Jean, Si nous cherchions de la lum ière! »\n— « Non, non. Il nous viendrait des tas de mouches et de papillons ! On\ntrouve toujours sa bouchel H ein! D’ailleurs, nous avons fini. » —\n« F in i! Et le dessert! Tu n’ en veux pas! J ’ai du from age, de l ’ excellent\nBrie et des pommes splendides. Tu vas v o ir ... » Revint alors la servante,\napporteuse des chose? désirées. Elle servit et étala les plats, un peu hési­\ntante. « Il fait si noir, dit-elle, je ne vois plus rien. » — Et de remarquer\nl’obscurité où ils se trouvaient, les deux époux se mirent à rire. — « C’est\nvrai, nous sommes des fous ! C’est à peine si je te vois, V irginie. Mais où est\ndonc le from age? » — « Allons ! mange gourmand. Tu en meurs d'envie ! »\n— Il y eut un silence encor. Du pain craquait sous les dents. Et Jean ne\ndistinguait plus Virginie et Virginie ne distinguait plus Jean.\n   Enfin ils se levèrent, le dîner étant achevé. Ils secouèrent les miettes\nde leurs vêtements et câlins vinrent s’ asseoir sur un banc, sous un buis­\nson, lourd de roses sans parfum, de roses mignonnes et blanches. Et il\npassa son bras autour de la taille aimée et d’ un baiser il caressa douce­\nment la gorge chère. Elle, sans voir, regardait au loin une lune sanglante,\nau ras du sol, une lune rouge et splendide, presque diabolique dans l ’ é ly ­\nséenne pureté de ce so ir... Et tout à coup, frissante, elle murmura :\n« J ’ ai froid ».\n   Alors, ils rentrèrent\n\n                                                      A ndré    RUIJTERS.\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                        -   45\n\n\n\n\n       Le dieu Noir\n\nPrince des cauchemars et des visions folles,\nqui mêles l 'épouvante à son absurdité,\ntu sèmes en la unit l’ Or de l’humanité,\nd ’un bout à l’autre bout de ses avides pôles.\n\n Au fond des cœurs damnés, au fond des lits ardents,\n oh ! Sondeur infernal du sang et de la lie,\n tu crées le fléau d’une immense folie\nfaite d’orgueils cruels et de spasmes stridents.\n\nVers l'éblouissement des divines idées\non l’esprit des voyants plane comme un condor,\non sait que ton regard jette son ombre encor,\net qu’il plonge en l’horreur des cervelles vidées.\n\nTon grand rire éclate sur les sanglois humains\navec des cris de haine et des souffles de flammes,\ndès le jou r ébloui de la splendeur des âmes,\nquand les anges amis leur joignirent les mains.\n\nN ’es-tu donc pas la bouche énorme du blasphème\nouverte immensément comme un gouffre empesté\nsons les astres contrits de ce ciel insulté,\noh! toi, la voix d’erreur de la bêtise même?\n\nSur l’univers ou trône un très morne idéal,\nn’es-tu pas ce qui ment., et tout ce qui renie\nl’angélique beauté qu’enfante le génie?\nE t n’as-tu pas aussi ton infamant journal?\n\nLa Terre est un jardin rempli de tes murmures,\npour ceux dont le cœur noir déjà l’on entendit,\noh ! sinistre donneur de tout fru it défendu,\ntu tends aux nouveaux-nés tes corbeilles impures !\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "                      —    46\n\n\n\nEmportés par ton souffle aux sommets tentateurs\nd’où l’on voit flamboyer tes villes de prestige,\nles enfants du désir roulent dans le vertige\navec, en leurs yeux fous, tes royaumes menteurs.\n\nSous la main qui caresse, en le sein de la fem m e,\nest-ce toi, tortueux dresseur de guet-apens,\nqui caches ces beaux nids d’invisibles serpents :\nl’Hypocrisie abjecte et la Luxure infâme ?\n\nSortilège du rêve ou force des instincts,\nà travers les clartés qu’exhalent les prières,\ntoujours tes vieux sabbats obsèdent nos paupières,\npleines de légions d’ impudiques lutins.\n\n Vouivre ou graouillis et tarasque et gargouille,\ntous les monstres cabrant sous le glaive irrité\nles carcasses d’horreur de la difformité,\nce qui rampe et vomit et tout ce qui nous souille,\n\nbaphomet, belzébuth, lucifer et satan,\nles fantômes formés de laideur et de crime,\nsont tes mille reflets aux miroirs de l’Abîme\nd’où surgit comme un dieu ton grand spectre flottant !\n\nTu viens troubler ainsi lesfoules sans pensée,\ncerveau des révoltés, torche d’immonde feu ,\nqui noircit bêtement le plus serein ciel bien,\nafin d’aveugler mieux cette tourbe insensée.\n\nDans le grimoire impur et le pacte fatal,\nc’est encore toi qui viens signer d’hiéroglyphes\net tremper dans le sang le poison de tes griffes,\npour réveiller en nous la brute ou ranimai.\n\nQue fait-on sous les murs de ces lourds édifices,\nles Bourses, les Prisons, les Docks, les Lupanars,\nsi ce n’est célébrer ta science et tes arts :\nl’Argent, l’Amour, le Vol, le Meurtre et leurs complices?\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                                —    47   —\n\n\n\n\n          Embusqué dans ta nuit, et comptant tous les pas\n          au loin des clairs chemins où notre âme est menée,\n          tu brises d’un coup sûr espoir et destinée,\n          et nous pousse le long des routes du trépas.\n\n          Aux festins monstrueux auxquels tu les convies,\n          afin d’entre-ruer leurs vastes appétits,\n          tu saoules dans ta main les grands et les petits ;\n          ta fête est un vivier de bouches assouvies.\n\n         Sous Vénus et Saturne, astres deux fois maudits,\n         les sorciers inconnus, dans leurs réchauds magiques,\n         brûlent en ton honneur les essences tragiques,\n         profane rituel des cultes interdits.\n\n         Oh ! form e du malheur, oh ! décevant fantôme,\n         à l’aspect éternel de ton fron t ténébreux,\n         l’ Ombre a dû tressaillir comme un enfant peureux,\n         car tu pourris l’espace et tu corromps l ’atome.\n\n         C ’est toi l’obscur marchand de vices et de chair ;\n         partout l’on voit s’ouvrir tes sinistres boutiques,\n         et tu vends aux mortels, à des p rix fantastiques,\n         les Péchés capitaux consacrés par l’E nfer !\n\n         — Oh ! funeste élement de la nature entière,\n         pour form er l’Equilibre en l’Infini normal,\n         le Bien doit être Dieu, si tu n’es que le Mal,\n         harmonique conflit dans l’ Ombre et la Lumière.\n\n                                          J ean D e l v il l e\n\n\n\n\n           La Jeune Fille triste, un soir\n  Un très grand salon, et beau vraiment, avec ses longs rideaux de velours\nbrun dont on venait, à l’ approche du soir, de lâcher les embrasses. — Le\ngaz flambait sous l’ abât-jo ur clair, enrubanné. Dans les coins assom­\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "                                 — 48 —\n\n\nbris, de l ’ ombre, confusément, semblait se m ouvoir. Et un calme provin­\ncial, à tic tac d ’horloge proche, bruinait sur les jeunes gens. Ils étaient\nseuls à ce moment, dans la chambre. On entendait par les escaliers des\ncourreries assourdies, des affairements vagues, que sa is-je? Tous les\nbruits diffus qui bourdonnent au crépuscule. Mère appela à voix haute\ndans l’escalier, et de tout en bas, frélement, Jeanne, la petite sœur, ré ­\npondit. Un pas galopa sur les tapis. Et au dessus du salon bientôt, des pas\nchuchotants froissèrent le silence. Et tout retomba dans le calme dense.\n  Charles regardait sa cousine par dessus la table. Elle était affaissée là -\nbas sur le fauteuil, u n bras enroulé sur le front, des mèches folles frisson­\nnant de lueurs sur la nuque, et elle pleurait — avec tout l’ ineffable laisser-\naller, le sanglotant laisser-aller de son âme lasse — avec par moments,\ndes soupirs longs, des plaintes, un sanglot brusque, sonore, et quelque\nfois un « Oh ! » un « Oh ! » désespéré, chantant sa peine dans le silence.\n   Charles la regardait. C’avait d’abord été un étonnement de la voir ainsi\néperdument triste et chue sur le fauteuil, sans qu’ elle lui dise un m ot......\nIl avait deviné avec peine que c ’était la petite cousine, que ses bras, il y a\ndeux ans, avaient — rire de vacances ! — hissée jusqu’aux poiriers, là-bas,\nen le jardin fleuri de neiges et villageois. En effet pas une fois, elle\nn’avait montré son visage — Elle n’avait rien dit sinon tantôt, un « non »\nfâché à Jeanne qui venait voir si elle ne désirait rien. Il avait avec peine\ndeviné V ictorine , la petite cousine fraternelle de jadis, si grandie, si\nfemme maintenant. Oui, c ’avait été d’ abord l ’ étonnement de la retrouver\nici, et aussi celui d’être laissé seul de la sorte — rhétoricien faisant ses\ndevoirs — avec cette jeune fille qui pleurait, qui pleurait sans rien d ire ....\n  Brusquement un hoquet sanglotant sauta dans le silence. A lors, les\nyeu x rivés à son papier, sournoisement absorbé, il regarda si elle bou­\ngeait. Mais non ; il l’entendit pleurer très fort et haut quelques instants.\nMais, elle ne bougea pas. Résolument il se remit à écrire, plein de\ntrouble.\n   Il copiait les phrases d ’ un discours, très lointainement latin, et il son­\ngeait à cette jeune fille qui pleurait là. Que pouvait-elle bien avoir qu’ elle\npleurât ainsi? L ’oncle Adolphe était-il m ort? Ou bien la plus petite cou­\nsine, Lea, une enfant de six ans, blonde, et belle comme un enfant? Il ne\nsavait pas. Il évoquait en vain sa petite maison campinoise, à un étage,\navec le toit de briques rouge cru sur sa blancheur, la petite maison fraîche\nenvahie de plantes vieilles — si jeunes ! — toute seule, loin de la route\net près du bois de sapins où le vent modulait des chansons, toute seule en\nun grand pré floral. Et c’ était une vision brève de rayons de soleil dans des\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                                  — 49 —\n\n\nrideaux blancs, de' cuisine sablée où s’effulgesçaient des cuivres, et de\nsouples ruissellements de feuillages, du toit au so l...\n  Qu’ avait-elle donc ? Qu’avait-elle donc la petite cousine qui pleurait ?...\n   Le discours latin s'inachevait. Et il restait à la regarder sans cesse, et\nrien qu’ à la regarder pleurer, pleurer, pleurer sur le fauteuil, tandis que\nla plus exquise des tristesses coulait en lui. Pauvre Victorine ! Pleurer\nainsi et sans rien dire ! C’ était donc une bien grande peine, qui abattait\nsa jeunesse ! Oh ! il y avait des regrets désespérés dans son attitude, il y\navait de la mort dans ses sanglots. Qu’avait-elle donc? Elle pleurait ! Elle\npleurait? Pourquoi?\n  Et ce charme qui émanait d’elle !\n   Son bras gauche qui tenait le petit mouchoir ratatiné, elle le laissa\naller, tom ber, frôler le sol. Et une de ses joues, avec une ombre dessinée\npar les cils, apparaissait. Sa joue était très rouge. Elle pleurait ! Or, une\nlarme, en dégoulinée lente, scintilla tout à coup aux regards de Charles,\navec toute la clarté en elle. Et il la regardait.\n  Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi pleurer ainsi, quand on est jeu n e, jo lie ,\njoyeu se sans doute, et que la vie vibre intensément, partout, dans la na­\nture qui semble s’endorm ir? Et c ’ était ces larmes, contre nature, contre\njeunesse, qui le révoltaient inconsciemment. Il aurait voulu la voir se lever\ntout à coup, rieuse, oubliant tout, et l’entendre lui rire au nez dans l ’éperle­\nment, cascadé de sa voix fraîche. Il aurait voulu qu’elle ne pleurât plus —\nLe soir chantait sa chanson vague et basse par la maison. Le gazs’ auréolait\nde tons gradués. La maison se taisait. Victorine alors se retourna sur le\nfauteuil, le visage tourné vers lui, mais toujours celé par les mains,\nqui, le mouchoir tom bé, serraient et enfonçaient les y eu x ruisselant\nde larmes. Et ces larmes coulaient au travers de ses mains. D’ au­\ncunes tombaient par terre, d’autres sur ses genoux, et quelques-unes\nrestaient longtemps balancées, très lumineuses et comme indécises, au ras\nde ses mains belles.\n  Charles l ’examinait plus encore. Quel charme indicible résidait donc en\nelle, qu’il se tronvât capté tout à coup, lui, le collégien, affroidi de régu­\nlarité et de sagesse, et qui jam ais n’ avait aimé. Quel charme en cette\njeune fille qui pleurait ! « Oh ! Oh ! mon Dieu ! songeait-il, mais voyons !\nc ’ est impossible quelle pleure ainsi toujours. Il faut qu’elle sourie, qu’ elle\nrie, elle qui est jeune ! Pourquoi pleure-t-elle? Et, oh ! la consoler, quelle\njo ie ! oui, oui, qu’ elle jo ie de la baiser très fervemment sur ses p au pières\nhumides, de lui prendre les mains, et de lui dire : « Chère. ! ne pleure\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "                                 —    50   —\n\n\n\nplus ! Dis moi pourquoi tu es triste. Et ne pleure plus, ou bien pleurons\nensemble     »\n   Il ne savait que faire en attendant. Il était tout gêné. Et elle pleurait.\nEt voilà que brusquement, les mains de V ictorine s’ écartèrent, et qu’elle\nenserra son front, tandis que ses je u x cherchaient lumineusement dans le\nvide, et que tout son visage extatique souriait — Oh ! quelle pensée\nd’espoir juvénile venait donc de chanter en sa tristesse? .. Puis, aussitôt,\nelle retomba, la tête sur le fauteuil, les bras pendants, cheveux défaits,\nsanglotant de tout son corps, avec des cris, des cris en elle, et si déses­\npérés.\n  Charles n ’y put plus résister. Il lui semblait que des larmes montaient\nà ses yeux aussi, malgré lui. Oui, il allait pleurer... Alors, il se leva,\nmarcha vers elle, puis s’arrêta. Elle ne s’était pas même détournée en\nl’entendant venir — Il s’approcha — les larmes jaillirent de ses yeux —\net devant elle qui pleurait, il génufléchit amoureusement, la saisit dans\nses bras avec exaltation — elle se laissait faire sans résister — et la baisa\nsur les paupières, et sur les lèvres, et sur les larmes.\n   Et donc, ne se doutant même pas qu’il lui disait cela parce qu’ elle pleu­\nrait dans le charme du soir, et donc, sans l’ aimer, il lui dit : « Je t’ aime »\navec sincérité.\n                                                      H enri V andeputte.\n\n\n\n\n          L’esthétique à La Libre Esthétique\n\nI\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                                — 51 —\n\n\nfaçon. C’est la conséquence de ce que je disais plus haut. Dans une\nsociété idéale où tout ce qui constitue l ’âme humaine serait perfectionné,\npurifié, la Beauté, à l ’instar de la Vérité,-surgirait alors du puits où elle\nest murée.\n   La Grèce de la grande époque l’ a prouvé. Les Beautés multiples\ncréées par elle en tous les domaines de l ’intellect humain, restent encore\nincomparables p a rce que la société elle-mêm e était arrivée à un degré\nd’ élévation psychique sans exemple après ni avant. Ces gens là considé­\nraient comme un malheur de mourir sans avoir vu le Jupiter Olympien\nde Phidias ou la Vénus de Cnide, tant fameuse.\n\n                                      II\n  Dans nos sociétés damnées, par ci, par là isolés par la malveillance\nuniverselle, de grands cœurs et de grands esprits, bâtissent, les uns,\nsemblables à des Christ, de grands rêves de Justice et de Bien universels ;\nou bien les autres, Pygm alion de leurs rêves, restent anéantis par la\nhantise de la Beauté possédée par les Praxitèle et les V in ci. Mais combien\nrares, hélas !\n   H é! cela se com prend!    Comment dans l ’amas de roublards qu’est,\n l ’ humanité pourrait-il naître un être, assez sublimement naïf pour ignorer\nque c ’est là la droite route de toutes les tortures et de la crucifixion\nfinale? Que ses désirs, ses utopies sublimés ou ses visions de surhumaine\nBeauté seront la proie de malins, de profiteurs, qui en feront, immédiate­\nment, un portefeuille ministériel ou de la monnaie scintillante et sonore.\n\n                                     III\n  Dans    son   absolu nous ne trouvons d’incarnations de la Beauté que\nchez quelques-uns des plus grands maîtres. De nos jou rs, Burne-Jones et\nPuvis de Chavannes sont les seuls qui lui sacrifient. Leurs hymnes à la\nBeauté sont les. seules consolations qu’ un intellectuel puisse trouver\naujourd’hui par les hommes. Soudain, leurs images des Empyrées perdus\nle viennent emplir d’ un divin regret, d’ une ineffable m élancolie; soudain,\nleurs images de la Beauté le grandissent jusqu’aux dieux, purifié, car lui\nest venu le plus grand mépris pour toutes les platitudes de la vie maté­\nrielle.\n\n                                     IV\n   L ’esthétique comprise ainsi n’aurait pas un seul hiérophante à la\nLibre Esthétique. Libre esthétique! Voilà deux mots qui s’injurient; deux\nmots qui hurlent d’être accouplés. Rien n’ est moins libre que l ’Esthé­\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "                                 —    52 —\n\n\ntique. L ’ Esthétique est une science : la science du Beau. Le Beau en son\nabsolu, c ’est l ’Ordre, le R ythm e, le Nombre, l ’Harmonie, la Proportion.\nLibre Esthétique ! c ’est comm e si on disait Justice libre, Vérité faculta­\ntive.\n   C’est L ibre-T echnique qu’il faudrait dire, car, honnêtement, ce devrait\nêtre la seule grande différence existant entre les artistes, si, comprenant\nleur mission, leur raison d’être, ils cherchaient vraiment à exprim er le\nBeau.\n\n                                      V\n  A la « Libre Esthétique » la plupart des exposants ont cherché à exprim er\nle Laid. Sans doute ils croient vraie cette parole insensée qui courut au­\ntrefois les ateliers : le Beau c ’est le Laid ! Le Laid pourrait être sublime\nmais jam ais beau. Mais pour faire de la Laideur sublime, il faut bien un\nDante, je pense, pour ne point être grotesque. Et encore Dante ne fit\nde la Laideur que par anthithèse, par contraste, comme repoussoir à la\nBeauté et pour rendre celle-ci plus suprême encore. Et cet exemple s’ ap­\nplique à tous les grands Intellectuels qui firent de la Laideur physique ou\nmorale.\n\n                                     VI\n   Toutes ces considérations mises à part, oubliées, il y a en cette exposi­\ntion des œuvres qui s’imposent à l ’admiration, par des mérites extraordi­\nnaires.\n  Telle œ u v re: celle de Frédéric, est d’ une science immense; telle\nautre : celle de Robert Picard, est d’une opulence décorative inouïe\nd’autres, celles de M ellery, sont incomparablement honnêtes, éloquentes ;\nd’autres encore : celles de Claus et d’Heynntns, sont d’ une lumière\nahurissante.\n\n                                     VII .\n  Ou peut regretter de n’y point voir représentés ceux de nos Jeunes\nqui auraient, parmi tout cela, apporté quelques-unes de leurs tentatives\nd’art synthétique exprimant l ’âme humaine, et par cela reflétant un peu\nd’ éternité.\n\n  Le seul Rousseau a une petite esquisse où se décèle ce rêve ; et n ’était\nle Maître Constantin Meunier avec sa Glèbe prodigieuse, Lu Libre E sth é­\ntique ne serait qu’ un curieux et gentil salonnet fait de choses intéressantes\nsemées, de ci, de là, d’œuvres méritantes et de jo lis bibelots.\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                                    53   —\n\n\n\n  C’ est de ces œuvres méritantes que je parlerai en le numéro prochain\naprès avoir dit quelques mots de M eunier et de Frédéric.\n\n  ( A suivre)                                         A ugu ste L e v é q u e .\n\n\n\n\n                             C a m       io n\n\n   Oh ! Jeune, avec, dans sa face vivante l ’Humidité sombre de ses yeux\net gracile, dans la blancheur des enserrantes étoffes, dans l ’étreinte des\nrobes moulant en caresses de rondeurs le buste et le torse et passionnée,\navec des bonds et des pauses et des cris et du silence, et belle, et suprê­\nmement belle dans l ’ondulation reptile de son corps, dans ses assouplisse­\nments et ses raideurs et surtout dans la grâce ineffable de son allure\nGeorgette Leblanc, l’ autre soir, était pour nous Carmen.\n    Oh ! Jeune et belle et artiste ! Artiste de par sa volonté, de par\nl ’intelligence de son étude, de par la trouvaille heureuse du détail typi­\nque et artiste de par son être même, de par le rythme et l'harmonie de\nses attitudes, de par son corps dont l ’ immobilité est encore un geste !\n   Oh ! Ce soir ! Cette Carmen ! Et de sa voix caressamment âpre, de sa\nvoix féline et cinglante elle faisait tinter en nous au travers de l ’ oripeau\net de l'extériorité du rôle, de la vraie vie et de la vraie passion, avec ses\njoies et ses haines, ses douceurs et ses brutalités et tous les bouillonne­\nments superbes du sang et de la sève !...\n   Or, donc, puisque son art était si intense et son charme si captivant, le\npublic enthousiasmé, l ’ a appelée et rappelée et je té à ses pieds l’ hommage\nde ses applaudissements ! Ah ! Ah ! C’eut été étrange par ma foi !\n  Eh bien, donc, parce qu’il s’ est trouvé une chanteuse qui, par hasard,\n était en même temps artiste, parce qu’ il s’ est fait qu’ une femme a été\n assez intelligente pour reconstituer enfin jusque dans la sincérité des\n costumes la Carmen véridique, Bohémienne au sang salpêtré, aux goûts\n barbares et nets, parce que une femme s’ est montrée libre et indépen­\n dante au milieu d’ une bande de saltimbanques aux élégances de laquais,\n parce qu’il s’est levé une femme pour jeter du renouveau sur de l ’ usé et\n un peu de vie sur du refroidi, le public s’est rebellé et fort de sa lou r­\n deur, de son ignorance et de son muflisme, au charme de la sensation\n envahissante a opposé son indifférence et son mépris !\n   Eh ! Qu’importe ! Allez donc, Madame;\n   A faire plaisir aux sots l ’on ne gagne rien, à s’ en faire réprouver l ’on\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "                                         54    —\n\n\n\ngagne, au moins, l ’ estime et la chaleureuse sympathie de ceux qui savent\ncomprendre et sentir !\n                                                              A n d r é RUIJTERS.\n\n\n                       L e Trèfle noir\n          par Henri de Régnier. — Edition du M ercure de France Paris\n\n\n  Des songeries philosophiques, des évocations nuitales, quelques par­\nfums, quelques fleurissements, des crépuscules très impressionnants, des\nflûtes lointaines, une componction émouvante et grave, de belles architec­\ntures archaïques, des jardins grands étrangement réguliers, de fatidiques\nparoles, des détails d’art, des mots exquis, et, sur le tout, une impression\nde noir et de froid.\n  L ’ histoire d’ Hermagore est une bien belle chose.\n\n\n                             Aréthuse\n                         par   H en ri    de   R é g n ie r\n\n\n  Marcheur robuste et lucide des grèves blondes et des vergers fleuris de\nfleurs et de chairs, visionnaire merveilleux des vies d’ au-delà et des terres\nde là-bas, amant épris et fort de la Mer et de ses viriles aventures il s’ en\nallait, au travers de pays fabuleux, dans des jours lumineux glorifiés de\nsoleil, dans des nuits où l ’horizon toujours s’alanguissait de blancheurs\nd’aube et le voici maintenant arrivé sur une terre de deuil et las,\nmorne, parmi les brumes crépusculantes il voit, d’esprit morose, et les\nheures qui fuient et le passage alarmant des hôtes de ce sol morbide. A\nle suivre de loin, l ’on avait l ’ enivrant espoir de découvrir des merveilles\nnouvelles et des âmes ignorées, héroïques ou mystérieuses, et c ’est ainsi,\nun peu désillusion de retrouver dans les F lûtes d'avril et de septembre les\nFaunes et les Nymphes et des joueurs de flûte dans des jardins d’ au­\nto m n e !... Le style même tinte de découragement tacite et la poésie,\nd’ une allégorie froide glace comme l ’appel d’un voyageur égaré sur des\nchemins qu’ il ne souhaitait pas suivre. Il tremble d’ être entré par les\nportes du soir, il erre anxieux du gîte et de l ’issue mais peu à peu il a\nvu blanchir ses deux mains nues et devant lui en perspective de magnifi­\ncence et de gloire immense il a vu s’ouvrir la m er! La m e r !... Et sur\nla plage dans la fuite bleuâtre de l ’ aube, un homme est apparu qui, assis,\nsoutenait contre lui une femme, une dormeuse nue.\n  Et c'est l'Homme et la S irène! Et voici que nous sommes dans la\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                                 —   55   —\n\n\n\nlumière encore, sur les grèves blondes et chères et voici que dans la\npoésie même, en sourdine immense et douce, chante la mer, le bruisse­\nment infini de la m er d iv in e ....\n  Et l ’homme écoute la voix prophétique et monitrice d’ un pilote, à la\nproue d ’un s’en allant n avire... Des craintes vagues de sirènes passent et\nse modulent dans l ’a ir ... Et l’homme regarde la femme nue et voici qu’il\nrêve de connaître son âme, de savoir la route où ses pieds roses ont\nm arché.. Et il l'éveille, et pauvre, dupe de lui-même il p arle... Lève toi\nde toi même, enfin! L e ciel est cla ir....\n  E t viens là-bas.\n  L oin de la grève aride et de la vaste Mer.\n  Et ils s’ en vont, elle, docile et lui, confiant. Et ils s’ en vont, au tra­\nvers des terres jusqu’à la forêt où tissent les heures les tisseuses du\ndestin et elle s’offre à lui et en même temps qu’elle, elle offre la vie et\nses roses, et en même temps elle révèle les choses dans leur splendeur\nign orée   Et lui, pauvre, il s'emporte contre la coquetterie superbe et\ntriomphante de ces nudités il menace, il crie, il ferme les yeu x à la\nlumière et, esclave de son rêve, il impose la contrainte de son austérité\nà la fem m e...\n   Et voici que, dupe de lui-m êm e, leurré d’erreur, il meurt et elle se\nretrouve pleurante près du cadavre, au bord de la mer éternelle... Et elle\nparle.., lasse et triste, regrettant en verbes doux l ’ essor manqué de\nleur union, regrettant qu’ il n’ait pas compris alors qu’elle et les fleurs et\nla forêt et la nature entière s’ offraient à lui en leur bonté voluptueuse..\nEt voici qu’elle retourne à la mer et que la vie à genoux baise les lèvres\nmortes et sereine avec la conviction de résurgir un jo u r, vivante et nue,\nla sirène retourne à la mer. Et le pilote prophétique revient, meurtri et\ncloué, saignant, sur la proue, parce qu’ il a vu. Mais au travers de ses\nblessures il voit encore et sa voix prédit pour les hommes futurs et pour\nles heures de plus tard : Une sirène sur la mer !\n   Oh ! Poésie vaste et profonde avec des échappées de symbole et de\npassion grondante! Et style musical, chantant au rythme doux, au\nrythm e souple des vers! O h ! Et encore toute la belle et olympienne\nvolupté et toute la grandeur sacrée de la chair! exaltée là fière­\nment en verbes sonores et vibrants!\n  Une sirène sur la m er...\n  L ’ impression s’ achève dans du rêve : le rêve se résorbe en pensée...\n  La V ie ! La Vie !\n  E lle était la nature il a voulu la femme.\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "                                            - 5 6          —\n\n\n\n                  Mes Communions\n                                 par Georges Eekk o ud\n\n\n     « Pour exalter toutes les amours et confesser, toutes les Fois ! » Oh !\nl ’ admirable phrase et comme en sa brièveté éloquente elle résume et\ncaractérise l ’ œuvre ! Toutes les amours et les amitiés et les dévouements\net les prosélytismes ardents ! Toutes les Fois et surtout la foi en l’Huma­\nnité, la foi en l’ amour rédempteur et anarchiste! Oh! Ces Communions!\nQuel souffle de puissante conviction les anime et les fait vibrer! Oh ! R ou ­\nges et énergiques et impérieuses ! Les Communions : ce sont les brutes,\nréhabilitées, exhaussées en la nudité de leurs vertus et de leur grandeur,\nce sont les « c o q u in s » lancés en un jo u r splendide et ennoblissant. Et\nc ’ est un renversement total, un bouleversement âpre et farouche culbutant\nla société et ses conventions bêtes, érigeant au-dessus du vice pharisien\net de la bourgeoisie veule l ’épique prolétariat, oint de sang et sacré de\nsueur! Oh! Livre de passion, bouillonnante et captivante ! Oh ! cette ém o­\ntion de s e n tir — e n lisa n t — de sentir grand et beau et juste. Oh! cette\njouissance de se retremper enfin l ’âme dans une conviction sincère et de\nse réchauffer à du vrai enthousiasme ! Et ce sont des contes robustes et\ngénéreux, écrits en une langue décisive et fougueuse et qui vous entraînent\net vous grisent et vous jettent enfin de l ’ardeur encore et de la foi en\nl’avenir! A h! oui ! Confesser toutes les fo is ! et la foi surtout en l ’huma­\nnité. Certaines pages empoignantes vous arrêtent, vous accrochent\nirrésistiblement la volonté, et la pensée, alors, s’ élabore et la conviction\ngerme et le cri, le cri altier et superbe vous saute aux lèvres. Ah ! oui.\nPour exalter toutes les Amours et confesser toutes les F ois! Et l ’ on se\nsent purifié et l ’ on se sent grandi à marcher dans l ’ombre de l ’ artiste\nsplendide. Et l ’on espère et l ’ on croit. Eh oui! Du meilleur viendra! Quoi?\nOn n'en sait rien. Qu’importe. Pour exalter toutes les Am ours! Il faut\naimer et communier dans les souffrances et à sentir battre, sous cette\nprose, un cœur si vaste et si pantelant, l ’on comprend et l ’ on voit et l ’on\naime et l ’on communie en communion d’ art et d’ humanité !\n                                                                                             L ’ A r t J eune\n\n\n\n\n                     IM P . LITH. A VAPEUR S. EGGERICX, 46 , RUE DU PRINCE ALBERT, IXELLES\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                        CHOSES\n   L e G ou v e rn em en t vien t d ’a cq u érir la grande toile de M . É m ile\nC laus le Givre et le tableau de Mlle A nn a B o c h En Juin, exp osés tous\nd eu x au S alon de la Libre Esthétique et qui on t été u nan im em en t\nap p réciés.\n\n               Exposition W ytsm an, rue du Berceau. 26\n   E lle, en vraie fem m e, ardente et sincère, a capté la beau té des fleurs ;\net son âme a absorbé et exprim é si intensément leurs coloris que toutes\nses œ u v res — ses pavots, ses solanées, ses pivoines, et surtout son éton­\nnante « Branche de pommier » ruisselante de clarté — que toutes ses\nfleurs, devrais-je dire, en ont des tons chauds, diézés et clairs, à faire\ncroire que le soleil, au lieu de les baigner, s’en exhale.\n  Lui, nature plus rêveuse , chérissant les apâlissements de paysages, et\nles champs aux vallonnements infinis, avec pourtant parfois du frais soleil\ndans des verdures jeunes, lui, s’ attache surtout à rendre la sim plicité si\nbelle des plaines brabançonnes.\n  Tous deux : des consciencieux, qui ont fixé avec vérité l’ épanouisse­\nment floral dont le printemps enlace leur demeure campagnarde.\n\n                                                                           H. V .\n\n  A lire. — Au Réveil : Fontaine de vie, vers exquis de Van Lerberghe\net du Sluyts ; à la Jeune Belgique : un remarquable sonnet de Maurice\nGiraud ; à Stella : le Délicieux égoïsme de Fernand Roussel et ce vers\ninfini de Verhaeren ; P ar à travers l'Eternité de la Nature, aux Essais\nde Jeunes : un article — si vrai — de Firm in V erdier ; au Libre Jour­\nnal : des vers typiques de Georges Mesnil et enfin à lire tout entier et\nsavourer le premier fascicule du Magazine Internationale : Pages de\nNature, de sève et de soleil; Oh le Baiser Paien : et au-dessus de tout\nla voluptueuse mélodie des vers de Swinburne.\n\n\n  Je prie notre plus admirable poète Emile Verhaeren de croire que la\nprésence de mes vers en la Jeune Belgique côte à côte avec l ’ inane\narticle d’ un certain Valère Grille, ne prouve en aucune façon mon adhé­\nsion à ses soi-disant idées — Bien au contraire, cette vaine criticaille me\nrévolte; et l ’ A rt jeune sera heureux d’affirmer chaque fois et hautement\nson intense admiration, pour le « fou » génial qui a écrit « Les flam­\nbeaux noirs » et « Les villages illusoires ».\n                                                      H e n r i V a n d ep u t t e .\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "Grande M aison de B la n c\n                         La plus importante de l'Europe\n  24, 26, 28, Rue du Marché-aux-Poulets, 30, 32 et 34\n\n   Fournisseur bréveté de Sa M ajesté la R e in e des B elg es, de Son A ltesse\nR o ya le Madame la Comtesse de Fland re et de l ’É ta t indépendant du Congo\n\n   T O IL E S — MOUCHOIRS          Lingerie, Trousseaux, Layettes                B O N N E T E R IE\n                                   B R O D E R IE S, D E N T E L L E S   A nglaise, Française, Saxonne\n          Linge de Table                                                             et Belge\n  Couvertures, Courtes-pointes      Corsets — Jupons, Fantaisie\n                                                                            BA S, CH AU SSETTES\n   FLA N E L LE DE SAN TÉ             Chemises pour Hommes\n                                                                            Caleçons, Gilets, Jerseys\n Calicots. Mousselines, Plumetis     Gilets de Flanelle, Caleçons          F O U L A R D S , G A N T E R IE\n                                              sur mesure\n      C O U T IL S, D AM AS                                                         S P É C IA L IT É\n                                       Faux-cols, Manchettes                d ’A rticles en Pin Sylvestre\n  Cretonne pour Ameublement         et Cravates en tous genres           contre les affections rhum atism ,\n\n\n     La G r a n d e M a is o n d e B l a n c est la seule autorisée pour la\nvente en Belgique du véritable linge et tissus en fils de lin\nentrelacés d’après le système du R . Curé K n e ip p .\n     Monopole pour la Belgique des tricots de laine irrétrécis­\nsable à la ouate de tourbe antiseptique d’après la méthode du\ndocteur R a s s u r e l .\n   N O T A . — N ou s p rion s les D a m es qui auraient, un achat à faire dans\nles articles de n otre S p écia lité, de v o u lo ir bien n ous dem an der n otre\nCatalogue Général, qui est e n v o y é gratuitement.\n\n                     COMMUNICATION IMPORTANTE\n   La Grande Maison de Blanc a l'honneur de prévenir sa nom­\nbreuse clientèle, qu’elle ne possède ni agence ni succursale à B ruxelles, ni\ndans aucune ville de Belgique. — E lle engage les Dames à se mettre en\ngarde contre les marchands qui se servent du titre de G r a n d e M a i s o n\nde    B la n c .\n\nNOTA. L’Entrée des Magasins est toujours libre,\n         on peut toujours se renseigner sans acheter.\n  C O N T IN U A T IO N DE L ’EXPOSITION\nET DE LA GRANDE MISE EN VENTE DES\n        NOMBREUSES OCCASIONS\n Los Dames qui n'auraient pas reçu le CATALOGUE sont\npriées de bien vouloir en faire la demande.\n     Comptoir spécial d’articles pour la 1re communion, pour\njeunes filles et jeunes gens.\n"}], "calendrier": {"precision": "jour", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1895-03-15", "signet_source": "1ère année - N°3 - 15 mars 1895", "preuve": "Couverture conservée (PDF 52) : « 15 mars 1895, 1re Année, N° 3 ». Sommaire imprimé sur la couverture (source des attributions).", "methode_reconstitution": "Date et numéro du signet de l’ULB, contrôlés sur la couverture de la livraison quand elle est conservée."}}