{"numero_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "articles": [{"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-002", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 114, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1717, "texte": "L’art\n                                                             Jeu n e\n                                              S O M M A IR E\n\n    L a Légende de v i e .................................. C a m i l l e L e m o n n ie r\n    Id e n tité .................................................................. F r a n c is V i e l é - G r i f f i n\n    M essieurs! notre J oyeuse-E ntrée! .                                             H en r i V an de P u t te\n    P o u rq u o i? ........................................................... A n d r é R u ij t e r s\n    C répuscule ........................................................... B l a n c h e R o u s s e a u\n     P rem ier S o l e i l ..............................................G e o r g e s R a m a e k e r s\n     C éru léa ................................................................. C h a r l e s B e r n a r d\n     Ce Soir de l u n e .............................................. A r t h u r T o is o u l\n     U ne F o n tain e .................................................... G e o r g e s R e n c y\n     L es D o u c e s .................................................... C h a r l e s - L o u is P h i l i p p e\n     C répuscule b ra b a n ç o n .............................P a u l D u b o is\n     L es livres : Ballades , par P au l F o rt . L ’ A r t j e u n e\n\n\n\nC e n u m éro , fr. 0 .6 0 .                                                                        15 a v ril 1 8 9 6 .\n                                                                                                                2e ANNÉE\n\n                                                                                                                       4"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-003", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Avis de la revue", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 115, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2057, "texte": "L ’A R T J E U N E\n R\n E V U E DE L I T T É R A T U R E , O R G A N E DES J E U N E S\n\n                     paraissant le 1 5 de chaque mois\n\n\n        Fondateurs : A n d r é   R u ij t e r s e t H e n r i V a n   de   P utte\n\n\n                          C O M ITÉ P A T R O N A L :\n Adolphe Deconinck, Max Elskam p, R aym ond H ottat, V alère Mabille.\n\n                       C O M ITÉ D E R É D A C T IO N :\n\nBlanche R ousseau, C harles B ernard, H enri de Classant, P aul Dubois,\n  P aul F o rt, Georges Rency, André R uijters, P au l S ainte-B rigitte,\n  A rthur Toisoul, F ernand Toussaint, H enri Van de P utte.\n\n   L ’A rt jeune est ouvert à tous. Ecrivains, P eintres, Musiciens, Sculpteurs\npeuvent, en pleine liberté, s’y produire, y exposer ou défendre des idées.\nL 'Art jeune est aux artistes. Il n ’a donc pas de directeur. A dresser seule­\nm ent, pour la facilité, m anuscrits, livres, revues et com m unications\ndiverses, à H enri Van de P utte, rue de B rabant, 131, à B ruxelles.\n\n                             A B O N N EM EN TS :\n\nBelgique, 5 francs.       Etranger, 6 francs.            Le numéro, 6 0 centimes.\n\n  Il sera rendu compte de tout ouvrage littéraire ou artistique que nous\nrecevrons.\n\n\n\n                       O U V RA G ES N O U V E A U X :\n   Les Villes tentaculaires, p ar Em ile V erhaeren (chez Dem an); Ballades,\np ar P aul F o rt (Mercure de France) ; Poèmes de mes soirs, p ar Edm ond Pilon\n(chez V anier); A u x Ecoutes, par E douard D ucôté (Art indépendant); César­\nAntechrist, p ar Alfred J a r ry (Mercure de France) ; Le R oi fo u , par G ustave\nKahn (chez H avard); L ’E au du soir, p ar Aimé Pfinder (chez Lacomblez);\nLe Rire de Mélissa, p ar Francis Vielé-Griffin (Coq rouge)-, Œuvre, p ar R ené\nG hil; Les Classiques allemands, p ar Léon R iotor (librairie de la F rance\nscolaire); Erythrée, p a r Jean de T inan (Mercure de France)-, Filles-Fleurs,\np ar T ristan Klingsor (Mercure de France).\n   Sous presse : Berthille d’Hageleere, rom an p ar Sander P ierron (collec­\ntion du Coq rouge"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-004", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 97, "page_fin": 102, "titre_corps": "La Légende de vie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Camille Lemonnier", "ancre_debut": "L A L E G E N D E D E V I E (1)                             L E S D IE U X D ’É O L IE                  E                Lder", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 116, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1440, "texte": "L A L E G E N D E D E V I E (1)\n\n                           L E S D IE U X D ’É O L IE\n\n\n               E\n               Ldernier char par les cham ps tangue et roule comme\n                une carène d ’or. Il ram ène aux granges ce qui reste\n                 de la dépouille de l’été, la glorieuse toison enflam­\n                m ée de soleil. E t deux paires de chevaux, aux cri­\nnières torsées d’épis, la traînent royalem ent, car il faut honorer la\nterre en ses biens. L e chef des m oissonneurs est en haut du ch ar; il\na la barbe des patriarches ; il ressem ble à un saule noueux, chevelu\nd’arg en t; et les deux plus âgées des servantes sont assises auprès\nde lui, brunes et crevassées à l’égal des sillons. Ainsi va le vermeil\nquadrige, balancé par-dessus les cam pagnes, h au t comme les tours\net les dômes. P rès des essieux grinçants m archent en files les gars\nroux et les blondes varlettes, tout fum ants de leur labeur, et chacun\nporte à son épaule ses outils, les faucilles, les fourches et les rateaux.\nIls ont connu les chiens enflammés de la canicule; ils ont vu s’étein ­\ndre et se rallum er su r les glèbes roses la luciole des galaxies, V esper\nam i des fils de la terre. E t voici que l’août s’achève, clôt le cycle d ’or\ndans les airs rutilants. C’est la coutum e à Eolie que la fin de la mois­\nson soit célébrée comme les noces accomplies de la Genèse et de\n\n\n\n\n  (1) P o u r paraître chez D entu, en avril.\n"}, {"page_pdf": 117, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2617, "texte": "                                    — 98 —\n\nl’Hom m e, et la terre infiniment est nuptiale en ses œ uvres. Parfois\nl ’énorm e char s’arrête. L es filles et les jeunes hom m es, d’un rythm e\npesant, nouent une danse. Quelques-uns lèvent en cadence leurs\norteils nus, les autres heurtent au sol le bois des sabots. E t tous en\ndansant, chantent une chanson de joie et d ’am our. P uis de nouveau\nle char roule comme une m eule d ’or, la meule broyeuse des m ûrs\nfrom ents; et un grand nuage blond s ’élève du sillage des roues,\npareil aux pailles du grain m oulu.\n    D ans les cours, les serviteurs achèvent de dresser une table vaste.\nIls ont vu arriv er les m oissonneurs, ils avertissent B arba. E t le\nm aître d ’Eolie à son to u r appelle Sylvan et ses filles ; ensemble ils\nsaluent le char, symbole des fructifications. L e chef des m oissonneurs\ns’est laissé glisser ju sq u ’à la croupe des chevaux et ensuite il a pris\npied su r le sol, et les aoûterons, les varlets autour ont fait un large\n cercle. B arba serre avec cordialité les mains du probe et ponctuel\nartisan versé aux sem ailles et aux récoltes.\n    — Ami, dit-il, voici deux fois vingt étés que toi et tes fils m oissonnez\nen cette île, et toujours je me louai de vos services. U n tel serviteur,\nje le déclare, honore celui qui l’emploie. O r m aintenant écoute : afin\nque cette date soit com m ém orée, je te donne en propriété, à toi et à tes\nenfants, v in g t arpents de terre dans cette île et je ferai construire pour\ntoi une dem eure, et celle-ci et la terre t ’appartiendront et tu ne tra ­\nvailleras plus que pour ta propre subsistance.\n    L e m oissonneur, père d’une tribu de dix garçons, baisse la tête,\nsav o u rant la récom pense. Mais les ans et les labeurs ont rouillé son\nesprit : il dem eure un assez long tem ps les lèvres trem blantes, pleines\nde choses qui rem uent au dedans de lui et ne peuvent sortir. E t tout\nd’un coup il frappe fortem ent de son poing le creux de sa poitrine,\nses larm es s’égouttent. Il ne sait que balbutier : « O notre m aître ! »\nAlors l’aîné de ses fils, quadragénaire robuste et velu, le soutient\nsous les aisselles. E t celui-là dit à B arba avec respect :\n    — N otre père au ra donc une maison où il pourra attendre son jo u r\nde repos. Grâces vous soient rendues, ô m aître d’Eolie. Alors ce sera\nmon tour de diriger les m oissonneurs, alors je tâcherai d’être aussi\nun loyal serviteur. M aintenant je veux vous adresser une prière. Voilà\ns ix a n s que m o i e t celle q u i est l à (etson geste désigne une des servantes\ndescendues du char) avons échangé des prom esses. E lle a vieilli à\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2554, "texte": "                                — 99 —\n\nvotre service, elle ne le qu ittera que si vous me la donnez pour\nfemme. E n su ite nous ferons souche afin que le m aître soit honoré\ndans la lignée de ses serviteurs.\n   — Q u’il en soit donc ainsi, décrète B arba en souriant.\n   Il appelle la fidèle ouvrière. Des hâles saurent son d u r visage,\nétoilé de couperose; ses bras grum eux pèlent comme une vieille\nécorce; et elle s ’est avancée, gourde, rigide, les yeux hum ides et\nsoum is. Il leur prend leurs m ains à tous deux, et en se joignant, les\npaum es râpeuses grincent d ’un bruit de noix broyées. E t il leur dit :\n« M aintenant, allez. Vous êtes m ari et femme. E t je veillerai aussi à\nce qu’un toit vous abrite, vous et ceux qui so rtiro n t de vous. » Un\nlarge rire h eureux fend leurs faces terreuses et ne s’en va que lente­\nm ent, comme les ors du couchant p ar la plaine.\n   E nsuite B arba invite les m oissonneurs à prendre place à la table.\nCelle-ci est faite d ’ais aboutés et pose su r des tréteaux im menses : et\nune extrém ité touche aux étables, l’au tre s’allonge vers le fenil. Le\nvieux roi des faux s ’assied au milieu, grave, la barbe secouée p ar les\nparoles, car à présent ses silences se sont déliés, il aime revivre à\nvoix h au te ses âges de jeune hom m e. L es autres m oissonneurs se\nplacent à ses côtés, et tous sont de son sang, car il y a là ses fils et\nles fils de ses fils, et ensemble ils form ent la tribu fille du brillant\nété et sœ u r des cigales m usiciennes. Aux deux bouts s ’attablent les\nvarlets et les varlettes. Alors B arba rom pt le pain parfum é, pétri\navec le jeune from ent de l’année et, par-dessus les fronts, il remercie\nle Dieu de la terre et des m oissons. Un grand silence plane. T outes\nles têtes so n t découvertes, et les bouches rem uent. C hacun adore le\ndieu qu’il apprit et tous les dieux en un seul, éternel... E nsuite les\nfilles de B arba apparaissent au seuil des cuisines, vêtues de longues\nrobes flottantes, de kitons aux plis harm onieux. E t Florie a pétri la\npâte et le miel des gâteaux, H ylette et Elée en surveillèrent la cuisson\nau four. M aintenant elles apportent ensemble les corbeilles combles\nleurs m ains passées dans l’anse. S u r la table, de copieux plats de riz\nau lait, comme des vasques d ’or, oscillent et volatilisent un fleur de\nsafran. E t les servantes aussi sortent des dem eures, chargées de\ncruches pleines.\n   Alors la race de Triptolèm e sent s ’éveiller sa gourm andise pour ces\nn o u rritures, faites du suc des abeilles et du lait des vaches choisies.\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2631, "texte": "                               — 100 —\n\nU ne gaîté rit et bruit comme le vent m atinal, les m âchoires tournent\nd’un m ouvem ent actif de meules. E t les ors célestes s ’épandent,\nruissellent su r les gâteaux blonds, les torses roux. L ’âm e de la terre\nest en ces hom m es; ils ont gardé à la peau recuite les feux de la\nfournaise divine; une odeur de from ent m ûr fume de leurs aisselles.\nM aintenant F lorie, H ylette et Elée, comme de petites servantes de\nCérès, vont de l ’un à l’autre, et entre leurs épaules leur passent les\ngâteaux en forme de palets. Une bière am ère coule des cruches\nfraîches et éteint leurs haleines ardentes. L e houblon en fut cueilli\net brassé à Eolie, car B arba voulut que toutes choses fussent en Eolie\nafin qu’elle dem eurât isolée du reste du monde. E t trois serviteurs\nconstam m ent binent la houblonnière et veillent aux cuves.\n    B arba et Sylvan ont bu et m angé avec les m oissonneurs. L e P ère\nen soi les com pare aux grands bœufs des enclos, puissants et doux,\nâm es élém entaires confondues au m ystère. E t il songe : « C hair\nprim ordiale, printem ps et jouvence des races! E n toi est le secret des\nrenaissances, la vertu des rédem ptions. J e ferai de mon fils le héros\nlaboureur, mes filles restero n t vouées aux choses de la terre et de la\nm aison. E t tout autre espoir de rach at est captieux. Une âm e virile\ns’enferm e en sa force et bannit la pitié, conseillère de m ollesse.\nC’est pourquoi je n ’écouterai pas Côme et le laisserai pleurer avec\nles femmes. » I l savoure ce penser orgueilleux. Il a fait Eolie sem blable\nà lui ; il la tira de sa seule volonté, et à présent elle vit et se m eut à\nson image, comme une p art de son esprit, comme son idée vivifiée\net debout. L a douleur est dem eurée en exil su r l’autre rive.\n    Cependant la courbe du soleil s’est abrégée. A pparaissent les six\nP auvres, hôtes des soirs; et l’un d’eux, resté droit sous les ans et les\ncalamités, salue noblem ent B arba. Celui-ci les fait asseoir à sa\ntable; et Florie, H ylette et Elée reviennent avec les corbeilles.\nDes fruits, un jardin de poires, de prunes, de pommes hâtives circule,\narc-en-ciel de pourpre et d’or. L es pauvres ont fait le signe crucial;\n et ensuite, d ’une large faim, ils m euvent leurs m âchoires. Un repos\n détend leurs visages pétrés; ils goûtent ce relai réconfortant et\n s ’éprouvent redevenir des hom m es. Alors B arba est frappé du triste\n et m ajestueux visage du vieillard entré avec eux; et celui-là ne\n ressemble pas aux misérables canapsas erran t par les chemins. Il lui\n dit : « Vos traits, ô étranger! sont scellés, et pourtant on y lit une\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2641, "texte": "                                  —   101 —\n\n destinée. D ites-nous, si ce n ’est pas un secret, quelle fortune vous\n poussa ju s q u ’à Eolie? »\n    L e P au v re lève ses yeux brum eux et répond : « J e viens de très\n loin, des confins du m onde et des âges, ô m aître de ces dem eures.\n J e m arche depuis si longtem ps que je ne sais plus quelles furent les\n contrées où, pour la prem ière fois, je fus visité p ar le m alheur.\n Les miens avant moi pareillem ent avaient pâti, ils traînaient le sou­\nvenir de m aux sans nom bre. E t je fus enfanté au coin d ’un bois,\n pendant une halte de la caravane, com m e une louve m et bas son fils\nvelu. E nsuite, la caravane a poursuivi sa m arche; elle traversait de\nlongs déserts, des territoires arides et sans citernes, et tantôt l’un\n tan tô t l’au tre restait en chem in. E t un jo u r arriv a où je me re tro u ­\nvai seul, ay ant laissé les ossem ents des m iens le long des routes.\n Alors je tendis les m ains vers les hom m es, m es frères. Les villes\ndevant moi se ferm aient. J ’étais le banni p arto u t où je passais. Je\nn ’avais commis d’autre crime p o u rtan t que de naître. Je cher­\n chai du travail, on cracha su r m es m ains. J e fus jeté au bagne pour\navoir pénétré dans un jardin et y avoir cueilli trois pom mes : elles\nétaient am ères; elles avaient le goût de la soif et ne désaltéraient pas.\nE t je dem eurai là dix ans, personne ne se souvenait plus pourquoi\nj ’y étais entré. J ’en sortis éclairé et purifié. Je com pris que les temps\nn ’étaient pas venus, que l’hum anité ne sera régénérée que p ar\nl’am our. E t, reprenant m on bâton, je recom m ençai m a m arche. Je\n redevins le m archeur des âges, l’éternel pèlerin que les miens avaient\n été avant moi. E n m êm e tem ps m a pitié s ’éveillait pour les hom m es :\nje les vis livrés aux furies, se déchirant d ’am our et de haine, la chair\nulcérée de m aux infinis. Je les plaignis : ils inventèrent les dieux et\n ne su ren t devenir des dieux eux-m êm es. M aintenant, si vous me\ndemandez qui je suis, je vous répondrai. J ’appartiens à la race d ’Abel,\nmes pères connurent le p u r et vierge Eden ; mais Caïn tua Abel et\n en Abel la paix sacrée d ’Eden. E t les fils de Caïn depuis ce tem ps\n régnent et n ’ont plus cessé d’im m oler les fils d ’Abel. P o u rtan t on m ’a\n dit qu’E den était rené à Eolie, et c’est pourquoi je suis venu. E t, en\n effet, je vois ici des visages heureux. »\n    L e P au v re cesse de p arler; et u n vieil âne est arrivé en boitant et\na posé sa tête aux lourdes oreilles s u r son épaule. Des brebis aussi\n ont quitté le p ré voisin, et ces bêtes am ies ne sont plus parties,\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2230, "texte": "                               — 102 —\n\nl’entourant comme un saint des vieilles images, innocentes et charm ées.\nB arb a caresse ses ondes d’argent et songe : « Celui-là certes a souf­\nfert. Il porte en soi des siècles d ’affliction. P o u rtan t la pitié et\nle pardon sont su r sa bouche, comme le miel et les abeilles. » E nsuite\nil le loue ainsi : « O notre hôte respecté ! une grande paix vous est\nvenue et rachète vos m aux cuisants. Aussi ne vous parlerai-je plus de\nceux-ci, mais sachez que nous honorons en vous une destinée m al­\nheureuse et accomplie. » O r : « Les vieillards, pense Sylvan, sont\nenclins à longuem ent discourir. Les gonds de leur âme sont usés, ils\nne savent plus enferm er en eux la vie. Moi, j ’ai scellé dans la mienne\nun secret terrible. Cette table v errait se lever, comme des om bres\néperdues, ses convives en fuite si seulem ent je desserrais les lèvres. »\n    L es flammes occidentales glissent obliques d ’entre les arbres et\nles to its; d’un vent de soies au clair, s ’abat et rem onte en éventail\nle vol des pigeons. Ils entourent Florie, se posent su r son épaule,\nle long de ses bras tendus; toute duvetée de leurs plum es, dans\nun bruissem ent d ’ailes, elle a l’air d ’un pom m ier fleuri. E lle se\ndirige vers la maison, et les deux faons gam badent aux plis de sa\ntunique. E nsuite elle plonge les m ains dans le coffre aux avoines et\nles grains blonds grêlent su r l’aire. Puis la nue ailée repart, décrit de\nlarges orbes très h aut dans la lum ière. A la crête des toits rouent les\npaons verm eils aux longs cris aigres. E t par la c h a rrière se rapproche\nle m ugissem ent des troupeaux.\n    L e soir tombe comme une pluie de roses su r la table et les vieil­\nlards. Mais les jeunes hom m es et les servantes nouent des danses\n en alternant des chants. Alors Edm ée, le ponctuel serviteur, s ’en\nvient vers le chef des m oissonneurs et lui rem et une pleine m anne de\n pains dorés. E t les étoiles l’une après l’autre s’allum ent; la lune, de\nsa faucille d ’argent, après les moissons terrestres, à son to u r m ois­\n sonne les cham ps de la nuit. Soudain, par-dessus les bois, sonne le cor\n héroïque.\n                                             C a m i l l e L e m o n n ie r .\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-005", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 103, "page_fin": 105, "titre_corps": "Identité", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Francis Vielé-Griffin", "ancre_debut": "ID E N T IT É Moi — même toi! — qu’importe?... L", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 122, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 54, "fin_caractere_exclue": 1067, "texte": "ID E N T IT É\nMoi — même toi! — qu’importe?...\nL a mer monte vers nous de l’infini,\nVague sur vague, tumultueuses cohortes\nOù le million des casques d’acier horde et luit\nE n marche lourde vers les portes de la nuit;\n— Le ciel est calme d’éternité.\n— E t si ta main se pose, dégantée,\nL e granit est brûlant contre ta peau plus rose;\nViens à mon ombre,\nN e soyons qu’un sous le soleil\nFondant le nombre\nE n l’unité;\nMon rêve t’a couverte dès là-bas,\nD u manteau chaste de ma volonté,\nE t pas à pas...\n\nIci,\nDevant l’amère immensité,\nSoyons plus forts en emmêlant nos doigts\n— Soyons un être, un tout qui se suffit,\nRêve accompli, désir comblé,\nL a joie réelle, un peu de terre fa it homme,\nE t le dessein de Dieu réalisé;\nE t, comme Dieu, disons : nous som m es !\n\nMoi, to i!... vieux mots d’hier\nQu’on inscrit sur le lierre;\nVieux mots d’aveu, plainte secrète,\nInconsciente et claire :\nQui disent qu’on se cherche éperdûment pour être ;\n Vieux mots d’espoir, de désir et de doute\nA u long des solitaires routes,\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1370, "texte": "                          — 10 4 —\n\nJusqu'au carrefour;\nMots qui tâtonnent dans l ’aube, avant le jour ;\nMots lâches de solitude qu’on élude;\nVains mots criés de loin\nQui tombent sans écho quand on s’est joint,\nQu’un seul est né de deux,\nSelon la loi de Dieu qui s’est miré\nE n Soi,\nE t se procrée d’éternité...\n\nUne âme est née, un soir, de quelque baiser double;\nE t la voici sereine et calme dans le trouble\nDes errants esseulés qui se cherchent ou s’évitent,\nSe heurtent et se repoussent, se rejoignent, se quittent,\nAvec le remords sourd d’une faute inconnue\nQui fa it leur rêve morne et leur volonté lâche :\nA u x lèvres de l’Amour un pli haineux grimace;\nChacun porte un miroir, nul ne s’est reconnu;\nCar, défiant de soi, chacun a mis un masque\nS i vil sur sa face de frère ou de sœur,\nQue chacun se détourne, et désespère, et meurt!\n\nPour nous, j ’ai fa it dès l’aube un rêve doux et fo rt :\n\nJ ’ai fa it un rêve d’or et d’ombre\n— Les mots pour le dire sont trop clairs ou trop sombres —\nUn rêve tissé d’ombre et d’or,\nJ e l’ai rêvé et le rêve encore\nQue le jour se lève, que la nuit tombe —\nL a Vie marchait auprès de la Mort...\n\nUn rêve, un rêve tout d’or sonore\nA ux vastes portiques de métal roux\nE t des chants sans fin qu’on chante à genoux,\nToute une vie, à devenir fou,\nE t la sagesse vient, et c’est la mort,\nC’est la mort sereine aux grands yeux doux!\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1074, "texte": "                         — 105 —\n\nE t mon rêve est d’ombre muette et bleue,\nComme les yeux qui gardent en eux\nL ’ombre des longues nuits de veille,\nDes yeux sans sommeil,\nDes yeux de dieux,\nDes yeux profonds qui regardent en eux,\nDes yeux ouverts sur la nuit immense\nE t qui voient plus loin que l'âme ne pense...\n\nE t l’or et l’ombre, la nuit et le jour,\nL a vie et la mort, sont tour à tour,\nLa même chose et le même mot ;\nLes ris, les pleurs,\nLe semoir et la fa u x,\nE t ce qui passe et ce qui demeure\n— L a Vie et la Mort n'ont qu’un manteau —\nE t tout est de même qu’on vive ou meure!\n\n Mon rêve brûlait comme un flambeau.\n Alors je t’ai baisée sur la bouche\n — Les heures, les jours et les mois sont beaux ! —\n Qu’importe que l’Am our ou que la Mort nous couche\n Dans le même lit ou le même tombeau ?\n S i nos sommeils se mêlent et si nos mains se touchent\n Notre âme surgira vers l ’aurore farouche\n Car nous avons conquis du baiser de nos bouches\n L ’identité promise à des soleils nouveaux.\n\n                                F r a n c is V i e l é - G r i f f i n .\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-006", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 106, "page_fin": 109, "titre_corps": "Messieurs ! notre Joyeuse-Entrée !", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Van de Putte", "ancre_debut": "Messieurs! notre Jo y eu se-E n trée!     L a nuit était suprêm e de", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 125, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 46, "fin_caractere_exclue": 2006, "texte": "Messieurs! notre Jo y eu se-E n trée!\n\n   L a nuit était suprêm e de douceur, d’une douceur féminine qui\nhaletait. L ’air était de soie et bleu et pâlem ent frais, dehors... L a\nnuit était suprêm e de douceur.\n   Aux fenêtres, les pots de fleurs avaient une drôle mélancolie. Cela\nparce que, lorsque la nuit est assez claire, les teintes rouges et les\nteintes vertes ont comme des cernures de noir, et p ar suite une\ndrôle mélancolie.\n   D ans la cham bre, l’horloge et la pensée de ces jeunes gens vivaient\nseuls, selon un rythm e haut, uniform e et rêveur.\n   Ah! dites? la nuit n ’est-elle toute, un sanglot dilué, triste, m ais\nparfois délicieux, à cause de la soie de l’air bleu?\n   Or, tandis que ceux-là — tous mes amis ! — rêvassaient dans cette\ncham bre de ténèbres, en contem plant se form er et se déform er les\nfaces variables, rouge et or, des braises..., palpitèrent soudain,\nau to u r de la dem eure, de furtivem ent frissonnem ents d ’ailes et des\ncris petits ébauchés...\n   Ils s ’étonnèrent d’abord, puis vite tendirent l’oreille, l’ouïe offerte\nto u t entière à cette m usique, avidem ent et m ultiplem ent, ainsi\nq u ’un prism e.\n   E t ils écoutaient leur ambiance, qui chuchotait toute, m ystérieu­\nsem ent. Même, leur cœ ur à tous s’extasiait en l’éveil d’ils ne\nsavaient quelle joie ravie d’espoir.\n    B ientôt pourtant, les oiseaux — car c’était évidem m ent eux, ils le\ndevinaient, et ils devinaient aussi que leur voix, lorsqu’elle jaillirait,\nserait neuve et scintillante, et gaie et claire! — les oiseaux sem blè­\nren t bientôt dem eurer planants en un endroit précis de la bleue\natm osphère nocturne. Il sem blait même aussi que chacun d’eux\n désirait, plus particulièrem ent, révéler le délicieux m ystère q u ’il\n portait en lui, à l’un ou l’autre de ceux-là qui rêvassaient depuis si\n longtemps dans cette cham bre de ténèbres, en contem plant se form er\n et se déformer les faces variables, rouge et or, des braises... E t à\n"}, {"page_pdf": 126, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2500, "texte": "                                — 107 —\n\nchaque in stant, les petits annonciateurs risquaient une sonorité de\nvoix plus aiguë!\n   E t eh! oui! ils étaient là, songeurs, depuis longtem ps... Après la\nbelle libre lâchée de leurs jeunesses dans l’exubérance de l’été, après\nl’ensanglotem ent magnifique des couchers de soleil d’autom ne — où\nde m êm e sanglotaient leurs cœ urs et leurs vers — harm oniquem ent,\n— l’h iver était venu, jetan t su r eux sa glaciale mélancolie, et il les\navait enclos dans ses ténèbres et son silence.\n   Songer! et le dire, tel avait été pour eux tout l’hiver! Parfois,\ncependant, la nuit scintillait de constellations aux lum ières lim pides...\nL ’éblouissante neige vêtait tout l’alen to u r... Des débâcles de ciels\nénorm es em portaient leur im agination... Mais sauf cela, c’était le\nsilence et la songerie qui régnaient dans cette cham bre de ténèbres,\ndevant les faces variables, rouge et or, des braises.\n   E t voici que soudain, to u t au to u r, des oiseaux faisaient crépiter le\nfeu hardi de leur voix.\n   Cependant, m algré le chant des oiseaux, qu’il pouvait bien, mon\nDieu ! à la rigueur, ne com pter que comme une sourdine, André,\naccoudé dans un coin d’om bre plus dense au piano, ouvrit celui-ci,\net velouta su r le clavier d’ivoire luisant un ballet d’Orphée, cent fois\njoué et cent fois bien-aimé.\n   Mais les au tres réclam èrent. Il dérangeait tant, en effet, leur rêvas­\nserie, et su rto u t leur attente !\n   Blanche, jusque-là adossée au m ur, se prom enait m aintenant fébrile\npar la cham bre, follement envieuse de s ’en aller, et dem andant s’il\nn ’y au rait donc plus jam ais un de ces clairs m atins jolis, semblables\nà son âme et à son art. C harles, lui, appuyé à la tablette d’une des\nfenêtres, regardait l’au-dehors, et y im aginait quelque lunaire et\nmusicale féerie vague; tandis que H enri, debout devant l’autre\nfenêtre, assurait à chaque instant q u ’il voyait se lever la jeune aube\n tan t espérée. E t il y avait encore, assis de-ci de-là : Albert qui se\nsouvenait avec hélas des prom enades de jadis sous le soleil, au bras\nde l’am ante enfantine, à qui l’on raconte pêle mêle des choses philo­\nsophiques et des baisers; puis, P aul, que cela em bêtait enfin de\n dem eurer ainsi éternellem ent assis dans les ténèbres, au lieu de s’en\naller galoper libre par la vaste campagne de B rabant; enfin, A rthur,\n qui ciselait quand mêm e des vers soleilleux, où il était dit que les\n chairs, les gestes et les regards étaient heureux.\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2266, "texte": "                                  — 108 —\n\n   L a nuit était suprêm e de douceur...\n\n   Alors, brusquem ent! d ’incandescentes voix d’enfants chantèrent\ndevant la porte !\n   E t la porte s ’ouvrit. E t l’on p u t voir que réellem ent le soleil s ’épa­\nnouissait.\n   Mais ce qui ém erveilla su rto u t les regards, ce fut cette légion de\nbambins roses et nus chantant devant la porte !\n   Ils avaient tous des yeux comme des firm am ents. Les petits seins\ndes petites filles étaient éclos en roses roses de B engale; mais la poi­\ntrine des garçons n ’était éclose — en rose rouge — q u ’au sein gauche,\nsans doute à cause de leur cœ ur, sans doute en sym bole de leur\ncœ ur. C ertains tenaient une fleur en m ain, et la contem plaient d’un\nair ravi. D ’autres em bouchaient de très grands lys, ainsi que des\ncors, et ils y criaient stridem m ent, vers tous les points de l’horizon. E t\nplus loin, c’était des fillettes qui se donnaient la m ain — guirlandes\nde chair! — et qui faisaient des danses et des farandoles! E t plus\nloin, plus loin encore, c’était le flux infini des chairs fraîches et\nroses et des chevelures lum ineuses...\n   Ah ! ils chantaient, devant la porte, d ’une pure voix claire ! Les\noiseaux, eux, chantaient aussi, trillaient et gazouillaient... E t les\nbam bins disaient à chacun des jeunes gens une chose qui sem blait\nbizarre, et qui n ’était qu’intentionnelle et cajoleuse. E t ils disaient au\nfond à tous la même chose...\n   « Toi, André, laisse là ton piano et tes bémols de crépuscule;\nviens-t’en comme jadis chanter la vie ardente sous le ciel; viens-t’en\nvers la joliesse du renouveau... Il y a des parfum s et de la fine\nféminité dans l’a ir...\n   » T oi, Albert, prends le bras de ces deux am is-là : A rth u r et P aul\n— laisse H enri aller seul... T u gênerais ses gestes de joie ! — et allez\nvous-en, à trois, gai-chantant, vers la F em m e et les ciels d ’étoiles,\net la joliesse du renouveau...\n   » Toi, C harles, enrom antise encore ton attitude m élancolique,\npour que tu sois to u t à fait conform ém ent décoratif, lorsque tu\ner reras avec nous sous la belle nuit clairdelunaire...\n   » Puis toi donc, hom m e jeune, disaient-ils à un autre que je sais\nbien et vous aussi, viens-t’en de même vers la joliesse du renouveau.\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1835, "texte": "                                — 109 —\n\nE h ! nous m ettrons partout, dans tes campagnes baignées de bleu, de\nces jeunes éclatderieuses de vie que tu chéris, et nous les supplie­\nrons de faire fuser encore leurs voix très claires, hautes et joyeuses,\nsem blables à des arcs-en-ciel jaillis et éparpillés.\n   » P uis vous enfin, Mademoiselle, aux si exquises m ines de son­\ngerie m ystérieuse — à votre âge ! est-ce perm is? — venez aussi vers\nla joliesse du renouveau. Ah ! nous savons les chemins de tendresse,\nles jolis chemins dénoués, et parfum és, m enant au cœ ur de Celui-là\nqui nous est apparu, un soir de Noël, pendant le som m eil des vieilles\nchoses, de la lum ière et des prom esses plein ses yeux.\n   » Enfin, vous tous, crièrent-ils à pure voix claire, suivez-nous\nvers v o tre royaum e! »\n   L e soleil rayonnait. L es oiseaux chantaient, trillaient et gazouil­\nlaient. L es bourgeons fraîchem ent éclos m ettaient au to u r des bran ­\nches fines au tan t de m inuscules et verts oiseaux. Ceux qui cornaient\ndes cris jo y eu x dans de grands lys allèrent devant. L es autres bam ­\nbins se donnaient la main, riaient, se bousculaient, et de petits\nbaisers chantés faisaient le rythm e de la m arche.\n   E t tous sortirent et les suivirent. T ous pleuraient ou criaient de\njoie. L es enfantelets roses et nus venaient fleurir leurs costum es\nd’h iv er des prim es naïves pâquerettes.\n   E t lo rsq u ’on rencontra le prem ier arb u ste entièrem ent feuillu, ce\nfut une joie de l’arrach er. On éleva un gosse au pavois des épaules ;\net haut, dom inant le flot rose des enfantines chairs nues, et le\ngroupe des n ôtres, il élevait l’arbuste d’avril, su r le ciel bleu, comme\nun drapeau !\n\n  C’est ainsi que l’A rt jeune en tra dans le printem ps.\n\n                                               H en r i V an   de   Putte.\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-007", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 110, "page_fin": 110, "titre_corps": "Pourquoi ?", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "André Ruijters", "ancre_debut": "P o u rq u o i?              L e soir était si beau, le s", "ancre_fin": "R u ijt e r s", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "C R É P U S C U L E (1)   L es enfants n ’étaient dé", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 129, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 81, "fin_caractere_exclue": 1044, "texte": "P o u rq u o i?\n             L e soir était si beau, le soir était si doux\n             que nous vînmes nous accouder à la fenêtre,\n             muets et recueillis, avec en nous, peut-être,\n             le p é r i l désir de nous mettre à genoux.\n\n             Un clair de lune, exquis et bleu, s'était dissous\n             au ciel, éperdûment, et jusqu'à n ’en plus être\n             au travers de l’azur où la nuit vient de naître\n             qu'un nimbe colossal de lumière sur nous.\n\n             Le soir était si doux et tu étais si belle,\n             qu’enlaçant, à deux bras, ta taille souple et frêle\n             je t’attirai vers moi, fo l et les yeux ardents,\n\n             afin qu’en la chaleur d’une étreinte commune\n             je puisse m ’écraser les lèvres sur tes dents!...\n             — « Oh! ne me baisez pas, ici, devant la lune!... » —\n\n                                                  A n d r é R u ijt e r s\n\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-008", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 110, "page_fin": 114, "titre_corps": "Crépuscule", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Blanche Rousseau", "ancre_debut": "C R É P U S C U L E (1)   L es enfants n ’étaient dé", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 129, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 1044, "fin_caractere_exclue": 1331, "texte": "C R É P U S C U L E (1)\n  L es enfants n ’étaient déjà plus que de petits bonshom m es, au\nbout du chemin. — « R evenez ! » cria Jacq u es... L e soleil s ’éteignait\nau ciel, et l’a ir calmé planait en paix silencieuse su r l’herbe\ndu talus.\n\n\n  (1) E xtrait d’un rom an en préparation.\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2446, "texte": "                                — 111 —\n\n    N any m archait en avant avec l’idée fixe d’être seule et con­\n trariée d’entendre les autres. Déjà se reculait la ligne des bois et le\n ciel s ’étendait immense, là-bas, vers quelque m er lointaine. T oute\n m enue, la voix d’un petit secoua des m ots argentins : « Ici... il y a\n des m yrtilles. » L es verts s’intensifiaient et se découpaient m ieux su r\nle ciel, et un vent paisible agitait les feuilles.\n    U n petit sentier capricieux grim pait au long d’un talus où domi­\nnait le bois. N any le prit. Il sinuait, bordé çà et là de vieux arbres\net de touffes d ’herbe jaune.\n    ... N any, rêveuse, prit à droite, s ’engagea dans une étendue de\nbuissons... et de très loin, très loin, la voix d’un petit s’entendit\nencore : « N any va se perdre, les loups la m angeront! » L a\n pensée jolie fit flotter devant ses prunelles des tableaux d’enfance,\n d’anciens contes... E lle s ’enfonça plus avant, les arbustes touffus ne\nlaissaient pas de sentiers frayés, et elle allait, ferm ant les yeux\ninstinctivem ent, les m ains en avant pour protéger son visage.\n    « N any v a se perdre, les loups la m angeront. » N any souriait...\n    « L e petit prince au x yeux de paradis s ’est sauvé dans le bois. Il\n court entre les arb res... L e petit prince court, court, et ses petites\njam bes de satin blanc sont comme deux plum es dans les hautes\nherbes. »\n   L e so urire am usé flottait su r les lèvres de N any.\n    « L es cheveux du petit prince sont d ’o r; on dirait le reflet d’un\npetit soleil couchant. E t sa tête de soleil brille, brille su r ses yeux de\nparadis.\n    » L e petit prince m arche en joie : il respire un air tout neuf... E t\nil y a un espace si grand! des arbres si hauts! un ciel si doux! Son\ncœ ur est un oiseau au cœ ur b attan t; il m et ses doigts dessus et ses\ndoigts bougent... soulevés, abaissés, comme un peu d’écume su r une\nvague. »\n   N any souriait lentem ent; le ciel prenait des tons fanés, rose et\nbleu... les yeux toujours ferm és, elle avançait en rêve, à la suite du\npetit prince. Il avait plu, et les branches mouillées lui fouettaient le\nvisage, éperlaient de l’eau su r ses paupières et ses cheveux. A une\nbrusque secousse, une pluie l’inonda et sa blouse de toile se colla sur\nelle, tachée largem ent. « J ’ai l’air de sortir des vagues! » pensa-t-elle.\n   On n ’entendait plus rien que le bruit continu des feuilles rem uées,\net N any s’acheva le conte :\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2435, "texte": "                                — 112 —\n\n    « — Où va le petit prince aux yeux de paradis? » Une voix s’en­\ntendit et c’était celle d’une herbe où balançait un m oucheron. E t le\nm oucheron parla : « Où va le petit prince aux cheveux de soleil ? »\nE t toutes les herbes et tous les m oucherons répétèrent : « Où va le\npetit prince? » E t la nuit tom bait.\n    » L e petit prince s ’arrête : il a si peur que ses jam bes trem blent\ncomme des jam bes de duvet. Sa voix de clochette en cristal brise ses\nnotes tristem ent : « M esdames les herbes! laissez-moi m ’en aller... »\nIl revoit son lit de prince où plane un aigle en bronze ; il revoit sa\nm am an, avec son col de dentelles tissées de fils d’argent, et la chaî­\nnette brillante q u ’elle porte toujours à la ceinture... Il revoit tous ses\nam is, les petits princes aux culottes de satin, à l ’habit brodé de\nperles, avec leurs souliers aux talons hauts qui frappent im pé­\nrieusem ent les dalles des palais... E t leurs jeux, le soir, quand on\nallum e les lam pes d’or suspendues au plafond et que les précepteurs\ns ’asseyent gravem ent, en causant à voix basse... E t le loup le\nm angea. »\n    B rusquem ent, la pensée de N any sauta à la dernière phrase, à\nl ’image du petit prince dévoré p ar le loup féroce dont les yeux ont\nbrillé dans la nuit comme deux flammes m échantes... Puis tout\ns’évanouit : elle était seule, entre les buissons m ouillés. Elle eut\nl’im pression d ’avoir m arché longtem ps, des heures, des jo u rs, des\nespaces de tem ps, et q u ’il ne restait rien de son époque. Vite, en\nronde folle, des phrases d’autres contes lui battaient la tête : « Voilà\nqu’elle se retrouve vieille, une petite vieille aux cheveux blancs, aux\ndents branlantes, elle qui était partie si jeune, si jeune, comme une\nrose de printem ps...\n    » E t quand il rouvrit les paupières, les arbustes avaient grandi\nju sq u ’à devenir des arbres gigantesques dont la cime se perdait aux\ncieux. »\n    N any avait joint les m ains; le bord de sa robe alourdie d’eau lui\nbattait les jam bes ; la fatigue la prenait m aintenant, un dégoût de\ncette lutte contre les branches... « Si jeune, si jeune, comme une\nrose de printem ps. » E lle égrenait des m ots absentem ent. Du ciel\n fané s'élevait une vapeur de nuit, et personne ne l’appelait plus.\n Les au tres devaient avoir tourné là-bas, dans le chemin qui m onte\n entre des sorbiers... A travers ses paupières abaissées, elle les vit,\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2407, "texte": "                                — 113 —\n\nJacques paresseux, et les petits qui traînaient la charrette, — si loin ! —\naprès l’avoir abandonnée dans ce fourré d ’où elle ne sait sortir.\n\n\n\n   N any se laissa tom ber assise entre les herbes. U n silence tiède\nimmobilisait toutes choses au to u r d’elle, un silence qui sem blait la\nregarder. — E lle avait étendu sa jupe en éventail, ses deux mains\nposées à plat su r l’étoffe som bre, de chaque côté du corps. Elle les\nregardait l’une après l’au tre : « Ses mains sont blanches d ’avoir filé,\nson front est blanc d’avoir pensé. » U ne mélancolie très douce lui\nferm ait à demi les paupières. Elle songeait, im mobile comme une\nstatue dans sa niche de feuillage vert, et, to u t autour d’elle, la soli­\ntude se faisait plus grande. «Jacques! » Parfois, elle se soulevait,\njetan t l’appel d’une voix de rêve, puis écoutait : au loin, tout au\nloin, la pioche d’un paysan, contre les pierres frappait des coups\nirréguliers. A force d’écouter intensém ent, N any se m it à chercher\nun sens à ces coups et des m ots su r leur ry th m e... « C ourage!...\ncourage, courage... » E lle eut l’idée d ’une voix se levant de la terre\n pour la rendre vaillante, et pourtant, ses m ains lasses de plus en\n plus, m ouraient à ses côtés, son corps m ollissait, s ’affaissait douce ­\nm e n t dans les m ousses et les herbes... « C ourage! courage! » chantait\n la pioche. E t N any se sentait forte, d’une force inutile, inactive,\njetée su r elle comme un parfum grisant qui l’étourdissait peu à peu.\n    L entem ent, à travers les feuilles, l’im age de C hrist glissa, furtive,\n et sous les paupières closes, s ’approfondit soudain un visage d’inex­\n prim able tendresse, se fondant peu à peu en deux yeux brûlant les\n yeux de N any.\n    E lle levait les paupières : l’image s’éloignait, se complétait, un\n hom m e debout, aux contours vagues... E lle les referm ait, et, dans\n une om bre intense, des blancheurs nacrées se levaient, éclairées par\n les yeux im m enses... Un m ystère, m aintenant, planait sur les choses\n atten tiv es... les feuilles avaient des visages ferm és, et tous ces\n visages, réfléchis et sérieux, m ettaient un voile triste au to u r du cœ ur\n de N an y ... Elle se leva, fit quelques pas dans l’herbe.\n    U n peu de nuit s’était épandue dans les arbustes, très peu, à peine\n  perceptible, m ais assez cependant pour boucher les petites éclaircies\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1836, "texte": "                                — 114 —\n\nruisselées de toutes p a rts... L es branches entrelacées comme des\nbras, form aient un rem part encerclant la jeune fille... E lle s’avança,\npuis s ’arrêta encore, tout de suite découragée p ar les ram eaux grêles\nqui lui fouettaient le front : Je ne puis plus sortir d’ici, pensa-t-elle...\nP erplexe, elle froissait des feuilles entre ses doigts, songeant que très\npeu d ’énergie suffirait pour passer à travers l’obstacle, mais cette\nénergie elle ne l’avait pas ou ne voulait pas en disposer ainsi... T rès\nblanc, avec un pâle sourire su r ses lèvres ouvertes, le visage de\nC hrist brillait à terre, su r des m ousses tendres. E lle le regarda et n ’y\nreconnut point l ’habituelle pensée, et puis, tout de suite, dans\nun ardent élan de passion, toute son âme vola vers Jacques.\n    — Je ne peux pas aller vers lui, mais s’il m ’appelle je l’entendrai,\npensa N any.\n    Elle leva les deux bras, les m ains jointes su r sa tête et songeant\nau soir où elle avait souhaité entendre l’orgue du m endiant. L ’idée\nq u ’un dram e se jouait en elle et au to u r d’elle, comme le sym bole\nd’un au tre à venir, étendait du froid su r son cœ ur... « De n ’im porte\noù je l’entendrai... », m urm ura-t-elle, répétant des paroles anciennes.\nL ’âm e suspendue, elle écoutait. Parfois les feuilles claquaient, sous\nl ’aile d’un oiseau, puis, soudain, une fusée de rires enfantins m onta\nde la route, des petits pas coururent au long du talus et la voix de\nJacques s ’éleva, un peu inquiète : N any! — Alors, elle bondit, to u t\nune vie passionnée ressuscitée soudain, et faisant des trouées à\ntravers les branches, insensible aux épines qui lui déchiraient la\npeau, entre ses mains en cornet, elle cria joyeusem ent : Ici, Jacques !\nIci!\n                                              B lan c h e R ousseau.\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-009", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 115, "page_fin": 115, "titre_corps": "Premier soleil", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "P r e m ie r Soleil                                       A L o u is D e l a t t r e .   Evivat", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 134, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 41, "fin_caractere_exclue": 908, "texte": "P r e m ie r Soleil\n                                      A L o u is D e l a t t r e .\n\n\nEvivat! voici le soleil!\nle soleil tout au long de l’hiver attendri,\nle jeune et gai soleil vermeil\ndans le ciel tout en bleu tendu!\nsoleil riant en or vibrant!\nsoleil dans l’azur éclatant!\net matin rose !\net de candeur!\net soleil aussi dans mon cœur!\net vers les loins qui se reposent\nlumineuse toute la joie\nqui se déploie\n en des fanfares de bonheur!\n\nTous les oiselets sont en fête\ndans les branches, dessus ma tête,\net se disent à qui mieux-mieux\nen cris joyeux,\nde proche en proche,\nque le temps des amours est proche,\nqu’il va venir !\nE t mon âme qui s'émerveille\nà voir cette lumière en joie s'épanouir,\nmon âme aussi, comme eux, chante vers l’avenir. ..\n\n— Oh! ce coin de buisson, là-bas, qui s’ensoleille! —\n\n                                 G eo rg es R am a ek ers.\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-010", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 116, "page_fin": 119, "titre_corps": "Céruléa", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Bernard", "ancre_debut": "CÉRULÉA    L une ! éblouissance au ci", "ancre_fin": "arles B er nar d .", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Ce soir de lu n e             Le rossignol en la forêt", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 135, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 69, "fin_caractere_exclue": 2178, "texte": "CÉRULÉA\n   L une ! éblouissance au ciel en floraison blêm issante voluptueuse­\nm ent de pâleur m orte, ô lune, de glaciales splendeurs apothéose au\nciel, blanche et rieuse, en épanouissem ent de baiser splendidem ent\nde beauté froide. L une, Fileuse de gaze insaisie p artout en évaporée\nradiation de blancheur, gaze infinisée de rayons lunaires, dans sa\ndiffusion de tram e fluide, insaisissablem ent pâle, la traîne lunaire\nrêveusem ent de par le sommeil des choses, où ronde, stagnée dans\nta splendeur frigide, tu souriais, lune...\n   E t pas d’harm onie... O ! les silences en nappes blêmes s’épandant\ndes lunes éblouissantes, et le calme im m ensém ent des choses,\nm ortes, dans ton sourire, lune, d’im mobilité glaciale. E t m orne le\nsommeil des oiseaux; et les aulnes, dans ton étrangem ent pâle\nsilence étaient des spectres, de longs spectres croulants, en désolation\ntragique dans l’épouvante des ciels. P lus loin, tranquille le rêve des\nroseaux dans la plaine, où une m are m ettait un peu d’argent.\n   E t tan t de néant était sur la stagnation des choses, que sem blaient\nau fond du ciel les étoiles im placablem ent m ornes, de fixité lourde;\ndans les étoiles l’épouvante des yeux m orts.\n   E t to u t était silence...\n   O ! dans le chaum e, la cham bre de m ystère, où traînait la lune, la\nfrigidité m étallique de sa lum ière, en traînée de robe vaporeusem ent\nvague de m ystère.\n   E t son rêv e... le rêve des yeux de ciel, des long yeux céruléens de\nC éruléa; pâle, ô de pâleur chaude dans l’albescence froidem ent du\nclair de lune. E t son rêve clairem ent dans ses yeux s ’extasiait en\nune apothéose, et d’om bre et de brum e tissait insensiblem ent l’éclo ­\nsion en azur de ses yeux, ses longs yeux de ciel, où quelque hantise\nm ettait du trouble, indéfinissablem ent étreignant ju sq u ’au réveil,\ndans la stagnation d ’un regard dém esurém ent d ’épouvante. O !\nl’épouvante, la nuit m ystérieusem ent de lune, d ’obsession et de\nh antise... E t son silence plus m ort que la m ort silencieuse des choses\nqui dorm aient au to u r d ’elle, et son geste figé, qui m ettait une rondeur\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2384, "texte": "                                — 117 —\n\nsolide sous la tension de la peau fine, d’une im m obilité vivante et\nplus effrayante, dans l’am biance des choses de m orte immobilité.\nE t m aintenant, la ligne hardie, grandie sculpturalem ent, elle s ’éri­\ngeait dans la cham bre, la petite cham bre où la lune traînait sa robe\nde frigidité m étallique; et dans la lune aussi, transfiguration, Céruléa\nsem blait s’anéantir, s’im m atérialiser, vaguem ent form e rêveuse dans\nl’éblouissance du clair de lune. Blancs étaient ses pieds su r la pâleur\ndu carrelage, et blanches ses épaules, et blanche aussi, vaguem ent\nl’ébauche de ses bras dans un geste d’anxiété !\n   E t le silence céda...\n   E t chantaient les sylphides en souffles berceusem ent voluptueux\ndans la diffusion de l’air pâle, et chantait leur voix en douceur lan­\ngoureusem ent irrésistible, et passaient les souffles de leurs ailes en\nalbescences vagues, dans la splendeur vaguem ent, de blanche diffu­\nsion du clair de lune. E t s’éveillait la m ort des choses devers elle, et\nchanterellait son rêve d ’angoissée désolation. O! son rêve, loin\ndevers le sommeil du village, là, où des petites croix noires, lugu­\nbrem ent écartelaient à l’infini la splendeur du clair de lune. E t m orne\nétait le cim etière, là-bas, le petit cim etière où des saules pleuraient\nà l’entrée, frêle porte, bois verm oulus, tragiques, noirs su r fond\npâle, irrém issiblem ent lourde dans sa vétusté pourrie, gardienne des\nD orm eurs. E t c’était d ’infinie beauté l’attendrissante désolation,\nrêveuse su r ces choses, — le petit cim etière, où des petites croix\nnoires écartelaient la splendeur du clair de lune — et c’était, ô ! de\nbonne tristesse, et douce im m ensém ent; et plus haut, le clocher\ndans la beauté de son am biance, comme leurs rêves — les rêves des\nchoses rêveuses de p ar le petit cim etière — essorés splendidem ent\nvers les ciels.\n   Comme une Elfe, dans le tragique de ses bras étendus, ses bras\nd’albe pâleur lunaire, C éruléa m archait. O ! là-bas, devers les petites\ncroix noires, et les herbes bruissaient, et chuchotait la feuillée dans\nune douleur infinie d’effeuillaison. L à-bas, C éruléa dans une splen­\ndeur d ’étrange radiance, la radiance de ses grands yeux de ciel où\nbaignait un rayon de lune, et fluide sa chevelure, de blanche fluidité\nsu r l’albescence de ses épaules.\n\n  E lle était parm i les tom bes.\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2532, "texte": "                                — 118 —\n\n   L e m ystère des tom bes dans les nocturnes pâles, silencieux,\nm orts, dans l’écartèlem ent lugubre et tan t mélancolisé des petites\ncroix n o ires; leurs silences... ô leurs silences où des Voix passent,\nsouffles insaisissablem ent de m ystère exaspérant d ’angoisse, l’an ­\ngoisse des voix tom bales de p ar les tom bes, de souffles en vibrances\ninconnues. L a Voix des tom bes, pleureuses à l’âme, dans une atti­\nrance de m ystère insaisissablem ent de terreu r vague, envahissante\ncharm eresse et terrible dans son enveloppem ent m agnétique.\nV ibrances des tombes, leur âm e, l ’âm e errante des en-allés p ar les\npetites croix noires, petites voix, à l’oreille im m ensém ent d ’indéfinis­\nsable épouvante. O ! l’âm e des tom bes, hiératique et fatale qui\npleure, les nuits d’implacable sérénité de clair de lune ; rêve tan t\nmélancolisé d’infinie tristesse, dans une éblouissance brutale de\nblancheur crue.\n    C éruléa! sans doute elles étaient douces, toutes ces Voix, et char ­\nm eresses aussi, et terribles, Céruléa, dans son épouvante tranquille,\nd ’attirance et de désir, le désir de ces tom bes froides et le charm e de\nces Voix, en souffles berceusem ent à ton oreille. E t plus entraînantes\nt ’appelaient ces Voix, et de tristesse infinisée te priaient les petites\n croix noires su r les tom bes chuchotantes, les tombes herbues, g ar­\ndiennes d ’âm es, pleureuses et chanteuses les nuits d ’éblouissance\nlunaire, les Voix des tom bes dans le silence.\n    E t le charm e de ces choses à ton oreille était im mense, im m ensé­\nm ent éclatait le chœ ur formidable de toutes ces âm es en un souffle,\ndans une orchestration splendidem ent harm onieuse, lugubre de\nte rre u r indéfinissable à ton oreille. Puis une, appellation im périeuse\nd ’une âme esseulée, te rem plissait de pénétration im m ensém ent\ndouloureuse et tendre, ô ! tendre, de tendresse infinisée d’âme\nesseulée, veuve de son âm e sœ ur. E t noire devant toi, et plus grande,\nsurgissait une des croix, dém esurém ent de ses bras désolés écarte ­\nlant le clair de lune, de ses longs bras en geste de désolation poi­\ngnante à l’infini. E t grandissaient ces b ras, et s’élargissaient, et\n traction éperdûm ent d ’épouvante étreignaient dans leur attirance\n enfin suprêm e ta pâmoison transfigurée...\n    E t souriait la lune au ciel, immuable, froide et ronde dans la\ndiffusion de ses rayons de tram e fluide, et tissait de pâleur la pâleur\nde Céruléa, roide le long de la tom be m olle; le sommeil de C éruléa\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 392, "texte": "                               — 119 —\n\nparm i les petites croix noires, son sommeil le long de la tom be\nfraîche, dans l’étreignante crispation de ses bras blancs, ses beaux\nbras blancs au to u r de la petite croix noire, lugubrem ent dans la\nnu it blanche, noir écartèlem ent du clair de lune.\n                                                   Ch arles B er nar d .\n\n\n\n\n                   "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-011", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 119, "page_fin": 119, "titre_corps": "Ce soir de lune", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arthur Toisoul", "ancre_debut": "Ce soir de lu n e             Le rossignol en la forêt", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 138, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 392, "fin_caractere_exclue": 1448, "texte": "Ce soir de lu n e\n            Le rossignol en la forêt hantée de lune\n            et de songe et de paix sororale a chanté,\n            et la paupière lasse et mi-close d’été\n           j ’ai si doucement pris en mes mains simples l’une\n            de tes mains que je sais depuis bien des matins,\n            et pour toujours, ce calme soir où l’ombre est molle\n            et que dit ton silence ainsi qu’une parole ;\n            en la forêt le rossignol musicien.\n\n           Tu fu s et tu seras l’aube claire et le soir\n           en tes réveils de joie où le jour s’en vient boire\n           un peu de ta fraîcheur et de riant espoir,\n           en tes sommeils que veille l’étoile du ciel.\n\n           Sourie ta bouche étrange à la source qui t’aime,\n           où tu baignas jadis ta légère ombre frêle,\n           la voici bruissante en de la lune blême,\n           à tes pieds bruissante et légère, la source;\n           car n ’es-tu sœur des choses de la terre ?\n                                                        A r t h u r T o is o u l .\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-012", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 120, "page_fin": 123, "titre_corps": "Une fontaine", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Rency", "ancre_debut": "U N E F O N T A IN E                                                       A P a u l D u b o is .       Ami, revois", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 139, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 59, "fin_caractere_exclue": 2262, "texte": "U N E F O N T A IN E\n                                                      A P a u l D u b o is .\n\n\n\n   Ami, revois-tu, comme moi, le chem in zézayant et puéril, le petit\nchemin rougi de briques concassées, enrubannant l’ondulation de ces\ncampagnes? A droite et à gauche de notre m arche, revois-tu l’étal\nvoluptueux des terres, dénudées de leur v êture de m oissons, gardant\nçà et là des éblouissances d’herbages, comme des m ousses sexuelles?\nL e ciel très bas, sans nuage et sans azur, et semblable à une im ­\nm ense coupole de verre dépoli? Un vent exquisém ent hum ide m et­\ntan t des baisers à toutes les petites vies des atom es de nos joues :\nrevois-tu ce jo u r et cette heure, revois-tu le ciel et le paysage, et\nrevois-tu su rto u t notre âm e d’alors et sa jeune joie?\n   N ous m archions, nous m archions, sans but. E t la vie était pour\nnous cette fumée, libre, extasiée, qui m ontait là-bas en spirale bleutée\nsu r la teinte rousse de l’horizon. T ous les drapeaux de la joie hum aine\nétaient arborés plus loin dans un pré. Il y pendait des linges éblouis ­\nsam m ent blancs, des flanelles rouges, grises, bleues, des tabliers\nbleus pointillés de blanc ; et tout cela flicflaquait à la brise, comme\ndes banderolles tourbillonnant au m ât des noces. Mais, sans doute,\nla joie de la terre était trop grande pour q u ’elle se contentât de si peu\n de festoyance : car voilà que tous les arbres du chem in eurent des\ngestes m erveilleux. Sou viens-toi de leurs petits bras ramifiés, plaqués\nà mêm e le ciel, et y treillissant un délicieux ouvrage de dentellure.\nJ e t ’assure que parfois je croyais lire un nom parm i les vagues\n signes q u ’ils dessinaient ainsi. E t ce nom me paraissait aussi chan­\n tonné inlassablem ent — quel était-il donc ? -— p ar le petit ruisseau\n que nous longions. Oh! ce ruisseau, ami, tu sais quels ciels d ’étoiles\n m ’évoquait chacun de ses gloussem ents. Des tas de fleurs m ontaient\n de son bruit vers mes lèvres, et des ém otions m ’en venaient aux\n petits cerveaux de mes doigts. T u sais combien souvent nous p ar­\n lons de l’harm onie, et que c’est elle que nous chérissons divine.\n E h bien, je l’ai connue, en ces instants, je l’ai connue plénière, et\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2612, "texte": "                                — 121 —\n\nj ’en jouissais ju sq u ’en la dernière de mes cellules. L a vie n ’était plus\npour moi cette fumée de tantôt, depuis longtem ps dépassée, et qui\npeut-être ne fum ait plus. E lle était l’atm osphère légère et bondis­\n sante qui caressait m a peau d ’un si délicieusement délicat picote­\n m ent. L e chemin, il se faisait doux et facile sous nos pas, et ses\n ornières entre lesquelles éclataient d’o r de beaux crottins récents,\n me paraissaient adm irables comme des chants d’oiseaux. Il est des\n heures, n ’est-ce pas — tu l’éprouves aussi — où nos sens sont\n haussés à des visions plus profondes, et où nous atteignons la sub­\n stance de la joie des choses. Cela ne dure que la durée d ’un éclair,\n et cela suffit pour qu’un peu de V érité entre en nous. L e B eau étant\n à la fois le Bien et le Vrai, ne som m es-nous pas seuls, nous qui\n concevons le B eau, à vivre et à savoir selon la V érité!\n     M aintenant, des m aisons apparaissaient dans la brum e déjà tom ­\n bante. C’étaient des estam inets cham pêtres, aux nom s très douce­\n m ent suaves : Château d’Amour, J o li Château, Château Rose, Fontaine\n d’Amour. E t c’est dans le jard in de celui-ci que nous entrâm es, pour\n voir de près cette fontaine.\n     Au centre du demi-cercle form é p ar six arbres, dont les ram eaux\n  infiniment et m enûm ent s’entrecroisaient, la fontaine sourdait en une\n  vasque de pierre, et la com blait ju sq u ’à bom ber son eau moirée.\n  D ’être restée là si longtem ps, cette eau avait pris des apparences de\n  vieille, et le m oindre attouchem ent la faisait se rider toute et gri­\n  m acer. E t, pourtant, quand le calme y était rentré, quel délicieux et\n  transfigurateur m iroir! quel bercem ent immobile de couleurs et de\n  m usiques ! D errière la vasque, un bloc de pierre ém ergeait du sol,\n  comme un socle. E t, pour fond de tableau, il y avait l’horizon m er­\n  veilleusem ent et ondulam m ent palpitant des collines brabançonnes.\n      N ous restions là, sans dire un m ot, songeurs de choses identiques,\n  échafaudeurs de mêmes rêves, sans q u ’il nous plût de considérer la\n  sim plicité très quelconque de ces choses. E t, certes, c’était seule la\n  jo ie d’être jeune et de sentir le sang courir ardem m ent dans mes\n  veines, qui me fit voir ce que je vis alors.\n      Il me p aru t soudainem ent que l’hiver am biant se m uait en un\n  jaillissem ent de printem ps. L a terre, d’abord, prenait des teintes plus\n   claires, et le sang noir qui la baignait devenait une lave d’or. Au long\n   des troncs des arbres, la sève m ontait, comme les baisers d ’une\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2593, "texte": "                                — 122 —\n\n am oureuse couchée, et qui se redresserait lentem ent, lentem ent,\n baisant le corps debout et nu de son aimé. E t voici que de petites\n feuilles pointèrent, timides, enroulées, et qu’elles déployèrent l’ém er­\n veillement puéril de leurs parasols de verdure. L ’ébrèchem ent\n délicat de leurs bords s ’accorda en une délicieuse bigarrure de\nformes, et leur om bre se dentella su r le sable doré, cachant un soleil\nm iraculeux, qui fanfarait soudain, là-haut, la joie du monde. —\nT o u t ne vient-il point, dans le rêve, selon le désir de toutes nos\nvies? — Les feuilles, donc, furent annonciatrices, et les fleurs exul­\ntèren t en une magie. Elles éclatèrent, m ignonnettes taches, blanches,\nbleues, rosées; devinrent des cœ urs unis, en bouquets; leurs\nm em bres en grappes se prolongèrent voluptueusem ent, et des voûtes\nde fleurs, pressées à étouffer, jetèren t m ultiplem ent des gam m es\néblouissantes de couleurs. Mes yeux levés se perdaient parm i la\ncaresse, en beau geste de courbe, de toutes ces vies de soie, ces fleurs\njaillies, et j ’en étais évanoui d’am our, sentant des fleurs en moi,\n depuis mon cœ ur jusqu’à mes lèvres.\n   E n même tem ps, s’ouvraient entre les arbres cinq avenues, rayon­\nnant vers la lente montée des collines à l’horizon; cinq avenues dont\nle sable était d’éblouissante lum ière, avec, p ar toute leur longueur,\ndes éclats semés de diam ants. L eu r perspective se bordait de buis-\nsonnantes roses, dont les teintes, ardentes d’abord, s’en allaient en\npâlissant, ju sq u ’à la finale blancheur des lointains. Les buisson ­\nnantes roses grandirent en peu d’instants, grandirent et s ’exaltèrent.\nElles form èrent des m urailles, au h au t desquelles les plus hardies se\npenchaient vers celles de la m uraille d’en face. Un grand am our,\nsans doute, les attirait, et elles finirent par se joindre, en enlacem ents\nde branches, de boutons, de pétales et d’épines. Ce fut un beau coït\nde roses! L es avenues s’étaient m uées en couloirs infinis, bâtis de\nfleurs, au fond desquels se m ouvaient des formes — vaguem ent...\n   T o u t à coup, quel bruissem ent d’ailes, quelle m usique ! L es papil­\nlons, qui attendaient que to u t fût prêt, jaillirent des fleurs en bel\nessor d’antennes. Vol de couleurs m ultiples, vol exquisém ent en\ndébandade de petites vies soyeuses ! L es papillons, v enant du loin\ndes avenues, en rangs serrés, se diffusaient, s ’éparpillaient à leur\nentrée dans la clairière : au tan t de prism es fous, décom posant la\nlum ière et la chantant selon leur type. Comme ils volaient, de-ci de-\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2035, "texte": "                                   123 —\n\nlà, p arto u t, et comme ils se posaient et butinaient parm i les fleurs!\nIl en venait sans cesse d’autres, plus m erveilleux toujours. E t\nc’était un assaut féerique de teintes, de rouges sanglants, de m auves\npâles, de v erts et de bleus, d’oranges lum ineux et d ’extatiques noirs\nhum ides, d’où paraissait couler une rosée. L eu r vol, en un rideau\nm ouvant, me cachait la fontaine. E t je n ’avais plus devant moi q u ’un\n m iroitem ent éperdu, vertigineux, quand se fit la trouée...\n    B eauté! tu m ’apparus idéalem ent nue! B eauté, su r ce socle de\n prestige, tu m ’apparus femme. E t quel donc était ton corps, sous le\n dem i-voile de tes cheveux bleuâtres, pour que, soudain, toutes les\n roses, tous les papillons, et le sable de radieuse lum ière e n défluèrent?\n E t quels étaient tes cheveux, pour que de leur cascade l’eau de la\n vasque découla en un cristallinem ent tim ide chuchotis ?\n     A lors, les oiseaux chantèrent, — car ils m anquaient à la fête! —\n et ce fut ta voix qui les chanta, les chants d’oiseaux. T outes les\n ondes de l’air, et m a chair, en vibrèrent. E t la brise — parfum ée —\n naquit de ton haleine.\n     T o u t était là, tout était bien là! Mon im agination avait créé\n  l’H arm onie, et je sentis son âm e qui palpitait sur la mienne. Je la\n  sentis si bien, je l ’étreignis si ardem m ent, je la possédai si intim e­\n  m ent, qu’elle se fondit en moi, devint m oi-m êm e. Je rouvris les\n  yeux su r la réalité, et ce furent les linges — drapeaux de joie —\n  banderollant au vent, que je revis d’abord. Linges, terres luxuriantes\n  où dort la vie, arbres nus beaux de prom esses, fontaine vagissam ­\n  m ent fluante dans le soir, vos âm es habitaient la mienne, et je les\n   em portais. E t de toute l’ém otion que vous m ’aviez donnée je formai\n   un cri, un seul, que je clam ai juvénilem ent, tête versée, et dont la\n   vibration se prolongea longtem ps au to u r de nous.\n\n                                                   G eorges R e n c y .\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-013", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 124, "page_fin": 124, "titre_corps": "Les Douces : Antoinette", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles-Louis Philippe", "ancre_debut": "Les Douces                                                       A n t o in e t t e .    E n ta robe ro", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Louise.", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 143, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 51, "fin_caractere_exclue": 1000, "texte": "Les Douces\n                                                      A n t o in e t t e .\n\n\n E n ta robe rouge, — doucie comme un désir,\n au soir grisé de rose... et ta voix en mon songe !...\n oh ! je suis pur de liesse, en ta voix de mon songe,\n au rouge de ta lèvre doucie d’un désir!\n\n Toi, belle! E t ton nom se pose aux chansons voilées:\n il dit, en la douceur du piano sous tes mains,\n l’espoir ouvert des voix en le doux des demains...\n E t ton nom va d ’arôme, à des brises volées!\n\n O la nuit de tes mains, à des sentiers mi-noirs,\n comme une ombre de lune emmi le blanc d'une âme !...\n Ce ciel est l’or à moi, caressé hors la flamme\n sinistrée des dieux morts, an bleui de nos soirs !\n\n Tes yeux et ta robe, par mon souci nacrés...\nE t sois-moi pieuse en rêve ainsi que rires d’anges,\npar ton regard posé, et ta voix en des langes\nde Jésus d’ombre et d ’or en mon cœur reposé. ..\n\n\n                                                             "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-014", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 124, "page_fin": 125, "titre_corps": "Les Douces : Louise", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles-Louis Philippe", "ancre_debut": "Louise.", "ancre_fin": "l i p p e .", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "C R É PU SC U L E BRABANÇON                                               Pour H e n r i V an d e P u t t e .     U", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 143, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 1000, "fin_caractere_exclue": 1398, "texte": "L o u is e .\n\n\nSainte Louise, c’est vous en lenteur, sous la grâce\nau long de vos cheveux adorés de ce soir, —\net c’est vous à moi, parm i cette lenteur lasse\ndes yeux de tout mon cœur, adorable à vous voir.\n\n E t dans vos yeux, seplaît le chemin de ma vie,\n très bonne sous le pâle de vos mains menues :\nj ’adorerai, voulez-vous! l ’histoire des yeux nus\n de votre face jeune, là-haut sur ma vie!\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 842, "texte": "                                — 125 —\n\n            Nous irons, en profondeur de nos longues âmes,\n            épandre les retours de l’aimer de nos seins :\n            Vous, bénigne en la nuit d’étoiles et de femmes,\n            et moi sommeilleur à l ’ombre de vos desseins.\n\n             Toujours, nos mains malades du bonheur de nous\n            mêleront des doigts doux à tressaillir leur tact,\n            puisque nos cœurs enfants vivront dans l’air intact\n            des frissons éternels, abondants dessus nous.\n\n            Puis, le long de votre voix baignant mon extase,\n            je salirai la gaieté de vos yeux attiédis.\n            Donc, il sera l’amour, aux abandons jolis\n             de vos bras à mon cou, ployé sous cette extase!\n\n                                      C h a r l e s - L o u is P h i l i p p e .\n\n\n\n\n "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-015", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 125, "page_fin": 126, "titre_corps": "Crépuscule brabançon", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Dubois", "ancre_debut": "C R É PU SC U L E BRABANÇON                                               Pour H e n r i V an d e P u t t e .     U", "ancre_fin": "D u b o is .", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES L IV R E S                                  B a lla d e s                     p a r P a u l F o r t (M", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 144, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 842, "fin_caractere_exclue": 1803, "texte": "C R É PU SC U L E BRABANÇON\n                                              Pour H e n r i V an d e P u t t e .\n\n   Un train passa, oblitérant de noir les grands espaces de ciel et de\nplaines qui s’étendaient ju sq u ’aux très loins d ’un horizon de soir\ntom bant.\n   Il n ’y avait plus de soleil dans le ciel.\n   E t le ciel riait de ce que ce grand enfant si vieux et p o u rtan t si\nbeau de lum ineuse jeunesse, se fût caché comme pour une de ces\nparties de « papillon d ’or » q u ’au pensionnat, jouent les petites filles.\nL e ciel riait tan t q u ’il en était devenu tout rose, avec de grandes, très\ngrandes fossettes engrisées d’om bres violettes ; et il jetait sa gaieté\ndans les étangs, dans les ruisseaux, danss le vitres des m aisons, tel­\nlem ent il la voulait com m uniquer à toutes choses. Seules les terres\nlabourées restaient som bres; elles songeaient peut-être q u ’elles\nallaient avoir froid — les pauvres ! c’est si triste le froid — sans beau\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1303, "texte": "                                 — 126 —\n\nsoleil de clartés vivantes, sans irradiantes traînées d’o r au fond de\nleurs sillons.\n   E t le ciel se tissait de silence.\n   Georges sentait en lui, se m ouvoir le ciel, la terre, la n ature toute,\net il concevait q u ’il ne la retiendrait pas en lui. T ro p belle, trop\ngrande, elle lui m ontait au cerveau, en longues poussées de sève. Il\nfrissonnait, il palpitait, il pantelait, car elle le secouait en vibrantes\ném otions.\n   Un m om ent, il croyait éclater, et c’étaient des hans qui s ’irruaient\nen spasm es de sa gorge serrée. C rier, h u rler et élever jusque là-haut,\nprès des étoiles, tout ce qui l’étreignait, il n ’au rait pu le faire : les\nm ots ne venaient point. Ah ! s ’il avait pu s’anéantir, se résorber en\nla m atière, d ’où il sortait, pour ne plus faire qu’un avec la terre aux\nflancs toujours riches, avec l’air qui jo u ait au to u r de lui en subtiles\net délicates traînées, pour ne plus se sentir défaillir et crisser en\ncruellem ent voluptueuses jouissances.\n   E t comme de la portière d ’un train passant, une femme ém ergeait\nla jeunesse de son beau corps, à pleines m ains, il lui envoya des\nbaisers et encore des baisers.\n                                                            P a u l D u b o is .\n\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-04-15-n4-016", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 126, "page_fin": 129, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES L IV R E S                                  B a lla d e s                     p a r P a u l F o r t (M", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 145, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1303, "fin_caractere_exclue": 1914, "texte": "LES L IV R E S\n                                 B a lla d e s\n                    p a r P a u l F o r t (Mercure de France).\n\n\n  U ne belle âm e étonnam m ent prism atique, exprim ée en images\ncoloriées diversem ent, tintantes et nettes : tel ce cher artiste. Il nous\nchante des Ballades de tous les tem ps, de tous les sentim ents, de\ntous les coloris, avec leu r bigarrure de rythm es, parfois bizarres et\nparfois même puérils, com m e s’il s’en souvenait d ’enfance, m ais\ntoujours très adéquats et évocatifs. Chacun de ses m ots, en effet,\nchacune de ses tournures est un jeu scintillant de m iroitem ents.\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2448, "texte": "                                — 127 —\n\n   C ar c’est un véritable sym boliste. Chaque ligne et chaque nuance\ndu paysage m atériel qu’il nous évoque, est en même tem ps la ligne\nou la nuance d’un paysage d’âme. Quelquefois la forme et le fond se\nm êlent, et les cris de l’âm e elle-même éclatent parm i les cris des\npersonnages qui l’objectivent. E t je ne sais si ce n ’est alors vraim ent\nque l’œ uvre est le plus belle.\n    L a form e de cela est m erveilleuse. L es m ots chatoient et palpitent\nd’une m ultiplicité extraordinaire de sensations. E t ce n’est pas de la\nprose, m algré l’apparence typographique, et c’est purem ent de la\npure poésie, aux sublim es ou fantaisistes guirlandes de rythm es.\n    C ar écoutez la belle folie lâchée de ceci : « N on! E t toute cette\nfolle ronde, bousculante, ivre-vive, de rousses, de noires, de blondes\nflottantes chevelures, qui se m êlent, qui s’em m êlent au souffle de la\nronde? — H é, c’est quelque incendie où les ors et les cuivres, à\ns ’entre-déchirer les om bres, se dévorent... »\n    E t prêtez à nouveau l ’oreille au délicieux chuchotem ent fin de\ncette Ballade qui p a ru t en l'A rt jeune : « U ne petite m ain pâle fleurit\nà la se rru re ... »\n    E t entendez enfin chanter la claire gaieté m atutine et la douceur\nbéatifiée de soleil d ’après-m idi de cette a u tre Ballade où l ’on est\n« enfin bien au long, en un pré, to u t couché... où on entend les\ngrenouilles cau ser... où on écoute on ne sait quoi qui chante dans\nles h erbes... »\n    P o u r ce qui est de dire le fond de ce livre, la chose est ardue\nsinon impossible. C haque B allade est en effet une conception d’un\ngenre, d ’une époque, et souvent même d’une âm e différente. Com ­\nm ent donc vous dire tout cela?\n    P o u rtan t, ce que l’on y voit su rto u t, c’est d ’abord des visions\nétranges et splendides, lucidem ent regardées et lim pidem ent dites;\npuis les bizarres gestes sentim entaux de clowns tels que Miousic,\nAnalytic et Coxcomb, incarnant toute l’intense et exultante vie de\ncœ ur de l’artiste, ainsi que ses fols jaillissem ents de rêveries... E t\nb ast! ceux dont l’âme ne sait voir ni entendre, n ’apercevront là\nque pirouettes, gam m es, rires vifs et rythm es éperlés... Alors que,\ninconsciem m ent, c’est pour m ieux les laisser voir (à ceux qui savent\nvoir), que l’artiste, un peu comme un Laforgue ou un R im baud, dissi­\n mule à demi ses sanglots sous des cris, et éparpille à chaque instant\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1999, "texte": "                                — 128 —\n\nson âm e claire en feux d ’artifice de rires, sachant bien que ces rires,\nlancés dans certain décor ou certaine atm osphère, sont plus lam en­\ntables que des plaintes !\n   Il y a enfin des extases religieuses devant certaines scènes, devant le\nSilence, devant l’Aimée; et des exaltations bondies vers des m agni­\nficences, comme en ces très com préhensives paroles chantées à la\nB eauté : « Q u’un sourire m ’éclaire ta face insaisissable. Ne sois\nplus éternelle, colore-toi de v ie; sois sensible, souris. Il n ’est plus\nde barbares, il n ’est que barbaries. Ne sois plus éternelle, prends un\npeu de m a vie... Mué ton m arbre en chair, je te dirai, bien sage :\n— Façonne mon image, m a chère, à ton image.\n   T oi la m ieux belle, toi qui te connais telle, toi, la seule belle, ah!\nte cam brer mienne !... »\n   E t plus loin dans la m êm e pièce : « E t m algré tout régnante ! de\nme leurrer, soudaine, à tel clair, en telle om bre, d’indulgence loin­\ntaine que mon désir veut croire avoir touché de l’aile, avant q u ’elle\nne s ’efface aux m ains pensées vers elle. — « S u r ton m arbre, en reflet,\nm a p ourpre hum anité » si so u v en t délirais-je. M irage! le soleil\nécartant les nuées, féal baisait tes neiges.\n   T oi, la plus belle, toi qui te sais bien telle, toi, la seule belle, te\nposséder ! »\n   E n résum é, voici un livre de belle clarté de langue et d’idée — et\n ceux qui n ’en voient le sens des m oindres m ots sont des m yopes ou\n des crétins — un livre qui nous apporte une âme d’au jo u rd ’hui avec\n ses infiniment pêle-mêlées ém otions, et une langue éblouissante de\nvariété et appropriée bellem ent à l’hum anité de cet artiste, que l’on\n devine très spontané, et que de suite on aim e...\n   Donc, une œ uvre substantielle, qui, aux heures ternes et m ornes,\n nous rem plira le cœ ur d’ardentes vitales crépitations, et le cerveau\n de multiples m irages.\n                                                       L ’A r t j e u n e .\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3625, "texte": "                                C H O SE S\n   Ce mois est m ort ici Francis N autet. Ce n ’est pas seulem ent l’artiste, le critique\nlarge et aigu, aux études profondes, que l’on regrettera en lui, mais l’homme\nqui à tous était bon et les deux m ains tendues.\n\n  Le Livre d’art, la revue qu’on attendait et que P aul F o rt depuis si longtemps\nnous prom ettait, est née ce mois-ci à Paris et la voici — très belle. Elle sera litté­\nraire, artistique et philosophique, ouverte pour tous et à tous les jeunes cris de\nvie. E t déjà dans le prem ier num éro, nous lisons des vers suprêm em ent jolis de\nFrancis Jam m es, d’autres sourieusem ent mélancoliques d ’H enry Bataille, et\nd’autres encore de T ristan Klingsor, L éon-Paul Fargue et A lbert Fleury. Puis des\nproses, une Méditation, très déroulée, de Saint-Georges de Bouhélier, des Ballades,\npolychrom iques et tintinabulantes de P aul Fort, une page d ’à-pleine-poitrine et\nardente de H enri V an de Putte.\n  Le groupe s’affirme là-bas, compact et d ’âm e m élodiante (n’est-ce donc pas tous\nceux qu’en France, parm i les jeunes, nous chérissons ?) et viennent à lui tous ceux\nauxquels il fait appel, et ce sera vraim ent la revue nécessaire et que l’on souhaitait.\n\n  A voir espéré comme une illum ination d’âme et de cœ ur cette Scène religieuse de\nParsifal et l’avoir entendue, dim anche, aux Concerts populaires, torturée et abîmée.\nQuelle misère! Des chœ urs, opaques et brutaux, un orchestre m aladroit et violent\net des coupures ! ! E t pas un ry th m e perçu, pas une harm onie atteinte, pas un\nthèm e ! Rien qu’une exécution lourde, cahotée et m alencontreuse. Nous sommes\nsortis de là en souhaitant que jam ais — oh! jam ais plus! — l’on ne touche à W agner\navec des m ains si grossières.\n\n  A la Libre Esthétique, ce nous fut une joie de contem pler C arrière, le m aître des\nchairs obscures, et d ’adm irer ses toiles d ’om bre vivante et lum ineuse. Nous y\nvîm es le portrait de l’aim é V erlaine, tête penchée et les yeux doux de souffrir; le\nThéâtre populaire, rem uant et concentrique, d’une ém otion m ystérieusem ent\nsimple. V raim ent, il y avait là de belles choses! K nhoppf, avec une eau délicieuse­\nm ent dorm ante, de Gouve de Nuncques d’une velouteuse pensivité, Renoir,\nE nsor... Plusieurs y conférencièrent : M auclair, l’aristocratique et chatoyant\npenseur, de Marès, G érardy et l’abbé, C harbonel.\n\n  A retenir ces phrases culm inantes :\n  1° « Ces jeunes gens se contentèrent de la pauvreté d’un Novalis et d ’un R uys­\nbroeck. » Signé : B ernard L azarre.\n  2° « Vous devez nous tro u v er trop artistes... » V alère Gille (!?!?!?)\n\n   A lire : Coq rouge : des vers de Rency, d’Eekhoud la plus belle étude que, sur\nVerlaine, nous ayons lue; Mercure de France : lucide étude de M auclair sur L a­\nforgue; Rêve et l’Idée: L ’Hiver en méditation, par Saint-Georges de B ouhélier; P an:\nde l’exquis Léon-Paul F arg u e; Réveil : une pièce de V erhaeren d ’une splendeur\ninfinie d’ém otion; L utte: du R em oucham ps; Société nouvelle : L ’Harmonie, par\nI. W ill, L a Légende de vie, par Camille Lém onnier, et le Suicide par amour,\nd’Eekhoud, un des contes les plus merveilleux q u ’il ait jam ais fait, où plénièrem ent\nse révèle l'étonnante transposition idéaliste que subit en ce mom ent notre artiste ;\nRevue blanche : Pêche et Bonbon, une lum ineuse prose exquise de Lucien Mühlfeld,\net d’adorables inédits de L aforgue; Magazine international, du W alt. W h itm an , la\nGrande Famille, par Elisée Reclus, Socialisme et Religion, par Emile Vandervelde.\n\n                                                                             A. R.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 114, "texte": "L’art\n                                                             Jeu n e\n                                              S O M M A IR E\n\n    L a Légende de v i e .................................. C a m i l l e L e m o n n ie r\n    Id e n tité .................................................................. F r a n c is V i e l é - G r i f f i n\n    M essieurs! notre J oyeuse-E ntrée! .                                             H en r i V an de P u t te\n    P o u rq u o i? ........................................................... A n d r é R u ij t e r s\n    C répuscule ........................................................... B l a n c h e R o u s s e a u\n     P rem ier S o l e i l ..............................................G e o r g e s R a m a e k e r s\n     C éru léa ................................................................. C h a r l e s B e r n a r d\n     Ce Soir de l u n e .............................................. A r t h u r T o is o u l\n     U ne F o n tain e .................................................... G e o r g e s R e n c y\n     L es D o u c e s .................................................... C h a r l e s - L o u is P h i l i p p e\n     C répuscule b ra b a n ç o n .............................P a u l D u b o is\n     L es livres : Ballades , par P au l F o rt . L ’ A r t j e u n e\n\n\n\nC e n u m éro , fr. 0 .6 0 .                                                                        15 a v ril 1 8 9 6 .\n                                                                                                                2e ANNÉE\n\n                                                                                                                       4\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "                      L ’A R T J E U N E\n R\n E V U E DE L I T T É R A T U R E , O R G A N E DES J E U N E S\n\n                     paraissant le 1 5 de chaque mois\n\n\n        Fondateurs : A n d r é   R u ij t e r s e t H e n r i V a n   de   P utte\n\n\n                          C O M ITÉ P A T R O N A L :\n Adolphe Deconinck, Max Elskam p, R aym ond H ottat, V alère Mabille.\n\n                       C O M ITÉ D E R É D A C T IO N :\n\nBlanche R ousseau, C harles B ernard, H enri de Classant, P aul Dubois,\n  P aul F o rt, Georges Rency, André R uijters, P au l S ainte-B rigitte,\n  A rthur Toisoul, F ernand Toussaint, H enri Van de P utte.\n\n   L ’A rt jeune est ouvert à tous. Ecrivains, P eintres, Musiciens, Sculpteurs\npeuvent, en pleine liberté, s’y produire, y exposer ou défendre des idées.\nL 'Art jeune est aux artistes. Il n ’a donc pas de directeur. A dresser seule­\nm ent, pour la facilité, m anuscrits, livres, revues et com m unications\ndiverses, à H enri Van de P utte, rue de B rabant, 131, à B ruxelles.\n\n                             A B O N N EM EN TS :\n\nBelgique, 5 francs.       Etranger, 6 francs.            Le numéro, 6 0 centimes.\n\n  Il sera rendu compte de tout ouvrage littéraire ou artistique que nous\nrecevrons.\n\n\n\n                       O U V RA G ES N O U V E A U X :\n   Les Villes tentaculaires, p ar Em ile V erhaeren (chez Dem an); Ballades,\np ar P aul F o rt (Mercure de France) ; Poèmes de mes soirs, p ar Edm ond Pilon\n(chez V anier); A u x Ecoutes, par E douard D ucôté (Art indépendant); César­\nAntechrist, p ar Alfred J a r ry (Mercure de France) ; Le R oi fo u , par G ustave\nKahn (chez H avard); L ’E au du soir, p ar Aimé Pfinder (chez Lacomblez);\nLe Rire de Mélissa, p ar Francis Vielé-Griffin (Coq rouge)-, Œuvre, p ar R ené\nG hil; Les Classiques allemands, p ar Léon R iotor (librairie de la F rance\nscolaire); Erythrée, p a r Jean de T inan (Mercure de France)-, Filles-Fleurs,\np ar T ristan Klingsor (Mercure de France).\n   Sous presse : Berthille d’Hageleere, rom an p ar Sander P ierron (collec­\ntion du Coq rouge).\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "       L A L E G E N D E D E V I E (1)\n\n                           L E S D IE U X D ’É O L IE\n\n\n               E\n               Ldernier char par les cham ps tangue et roule comme\n                une carène d ’or. Il ram ène aux granges ce qui reste\n                 de la dépouille de l’été, la glorieuse toison enflam­\n                m ée de soleil. E t deux paires de chevaux, aux cri­\nnières torsées d’épis, la traînent royalem ent, car il faut honorer la\nterre en ses biens. L e chef des m oissonneurs est en haut du ch ar; il\na la barbe des patriarches ; il ressem ble à un saule noueux, chevelu\nd’arg en t; et les deux plus âgées des servantes sont assises auprès\nde lui, brunes et crevassées à l’égal des sillons. Ainsi va le vermeil\nquadrige, balancé par-dessus les cam pagnes, h au t comme les tours\net les dômes. P rès des essieux grinçants m archent en files les gars\nroux et les blondes varlettes, tout fum ants de leur labeur, et chacun\nporte à son épaule ses outils, les faucilles, les fourches et les rateaux.\nIls ont connu les chiens enflammés de la canicule; ils ont vu s’étein ­\ndre et se rallum er su r les glèbes roses la luciole des galaxies, V esper\nam i des fils de la terre. E t voici que l’août s’achève, clôt le cycle d ’or\ndans les airs rutilants. C’est la coutum e à Eolie que la fin de la mois­\nson soit célébrée comme les noces accomplies de la Genèse et de\n\n\n\n\n  (1) P o u r paraître chez D entu, en avril.\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "                                    — 98 —\n\nl’Hom m e, et la terre infiniment est nuptiale en ses œ uvres. Parfois\nl ’énorm e char s’arrête. L es filles et les jeunes hom m es, d’un rythm e\npesant, nouent une danse. Quelques-uns lèvent en cadence leurs\norteils nus, les autres heurtent au sol le bois des sabots. E t tous en\ndansant, chantent une chanson de joie et d ’am our. P uis de nouveau\nle char roule comme une m eule d ’or, la meule broyeuse des m ûrs\nfrom ents; et un grand nuage blond s ’élève du sillage des roues,\npareil aux pailles du grain m oulu.\n    D ans les cours, les serviteurs achèvent de dresser une table vaste.\nIls ont vu arriv er les m oissonneurs, ils avertissent B arba. E t le\nm aître d ’Eolie à son to u r appelle Sylvan et ses filles ; ensemble ils\nsaluent le char, symbole des fructifications. L e chef des m oissonneurs\ns’est laissé glisser ju sq u ’à la croupe des chevaux et ensuite il a pris\npied su r le sol, et les aoûterons, les varlets autour ont fait un large\n cercle. B arba serre avec cordialité les mains du probe et ponctuel\nartisan versé aux sem ailles et aux récoltes.\n    — Ami, dit-il, voici deux fois vingt étés que toi et tes fils m oissonnez\nen cette île, et toujours je me louai de vos services. U n tel serviteur,\nje le déclare, honore celui qui l’emploie. O r m aintenant écoute : afin\nque cette date soit com m ém orée, je te donne en propriété, à toi et à tes\nenfants, v in g t arpents de terre dans cette île et je ferai construire pour\ntoi une dem eure, et celle-ci et la terre t ’appartiendront et tu ne tra ­\nvailleras plus que pour ta propre subsistance.\n    L e m oissonneur, père d’une tribu de dix garçons, baisse la tête,\nsav o u rant la récom pense. Mais les ans et les labeurs ont rouillé son\nesprit : il dem eure un assez long tem ps les lèvres trem blantes, pleines\nde choses qui rem uent au dedans de lui et ne peuvent sortir. E t tout\nd’un coup il frappe fortem ent de son poing le creux de sa poitrine,\nses larm es s’égouttent. Il ne sait que balbutier : « O notre m aître ! »\nAlors l’aîné de ses fils, quadragénaire robuste et velu, le soutient\nsous les aisselles. E t celui-là dit à B arba avec respect :\n    — N otre père au ra donc une maison où il pourra attendre son jo u r\nde repos. Grâces vous soient rendues, ô m aître d’Eolie. Alors ce sera\nmon tour de diriger les m oissonneurs, alors je tâcherai d’être aussi\nun loyal serviteur. M aintenant je veux vous adresser une prière. Voilà\ns ix a n s que m o i e t celle q u i est l à (etson geste désigne une des servantes\ndescendues du char) avons échangé des prom esses. E lle a vieilli à\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                                — 99 —\n\nvotre service, elle ne le qu ittera que si vous me la donnez pour\nfemme. E n su ite nous ferons souche afin que le m aître soit honoré\ndans la lignée de ses serviteurs.\n   — Q u’il en soit donc ainsi, décrète B arba en souriant.\n   Il appelle la fidèle ouvrière. Des hâles saurent son d u r visage,\nétoilé de couperose; ses bras grum eux pèlent comme une vieille\nécorce; et elle s ’est avancée, gourde, rigide, les yeux hum ides et\nsoum is. Il leur prend leurs m ains à tous deux, et en se joignant, les\npaum es râpeuses grincent d ’un bruit de noix broyées. E t il leur dit :\n« M aintenant, allez. Vous êtes m ari et femme. E t je veillerai aussi à\nce qu’un toit vous abrite, vous et ceux qui so rtiro n t de vous. » Un\nlarge rire h eureux fend leurs faces terreuses et ne s’en va que lente­\nm ent, comme les ors du couchant p ar la plaine.\n   E nsuite B arba invite les m oissonneurs à prendre place à la table.\nCelle-ci est faite d ’ais aboutés et pose su r des tréteaux im menses : et\nune extrém ité touche aux étables, l’au tre s’allonge vers le fenil. Le\nvieux roi des faux s ’assied au milieu, grave, la barbe secouée p ar les\nparoles, car à présent ses silences se sont déliés, il aime revivre à\nvoix h au te ses âges de jeune hom m e. L es autres m oissonneurs se\nplacent à ses côtés, et tous sont de son sang, car il y a là ses fils et\nles fils de ses fils, et ensemble ils form ent la tribu fille du brillant\nété et sœ u r des cigales m usiciennes. Aux deux bouts s ’attablent les\nvarlets et les varlettes. Alors B arba rom pt le pain parfum é, pétri\navec le jeune from ent de l’année et, par-dessus les fronts, il remercie\nle Dieu de la terre et des m oissons. Un grand silence plane. T outes\nles têtes so n t découvertes, et les bouches rem uent. C hacun adore le\ndieu qu’il apprit et tous les dieux en un seul, éternel... E nsuite les\nfilles de B arba apparaissent au seuil des cuisines, vêtues de longues\nrobes flottantes, de kitons aux plis harm onieux. E t Florie a pétri la\npâte et le miel des gâteaux, H ylette et Elée en surveillèrent la cuisson\nau four. M aintenant elles apportent ensemble les corbeilles combles\nleurs m ains passées dans l’anse. S u r la table, de copieux plats de riz\nau lait, comme des vasques d ’or, oscillent et volatilisent un fleur de\nsafran. E t les servantes aussi sortent des dem eures, chargées de\ncruches pleines.\n   Alors la race de Triptolèm e sent s ’éveiller sa gourm andise pour ces\nn o u rritures, faites du suc des abeilles et du lait des vaches choisies.\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "                               — 100 —\n\nU ne gaîté rit et bruit comme le vent m atinal, les m âchoires tournent\nd’un m ouvem ent actif de meules. E t les ors célestes s ’épandent,\nruissellent su r les gâteaux blonds, les torses roux. L ’âm e de la terre\nest en ces hom m es; ils ont gardé à la peau recuite les feux de la\nfournaise divine; une odeur de from ent m ûr fume de leurs aisselles.\nM aintenant F lorie, H ylette et Elée, comme de petites servantes de\nCérès, vont de l ’un à l’autre, et entre leurs épaules leur passent les\ngâteaux en forme de palets. Une bière am ère coule des cruches\nfraîches et éteint leurs haleines ardentes. L e houblon en fut cueilli\net brassé à Eolie, car B arba voulut que toutes choses fussent en Eolie\nafin qu’elle dem eurât isolée du reste du monde. E t trois serviteurs\nconstam m ent binent la houblonnière et veillent aux cuves.\n    B arba et Sylvan ont bu et m angé avec les m oissonneurs. L e P ère\nen soi les com pare aux grands bœufs des enclos, puissants et doux,\nâm es élém entaires confondues au m ystère. E t il songe : « C hair\nprim ordiale, printem ps et jouvence des races! E n toi est le secret des\nrenaissances, la vertu des rédem ptions. J e ferai de mon fils le héros\nlaboureur, mes filles restero n t vouées aux choses de la terre et de la\nm aison. E t tout autre espoir de rach at est captieux. Une âm e virile\ns’enferm e en sa force et bannit la pitié, conseillère de m ollesse.\nC’est pourquoi je n ’écouterai pas Côme et le laisserai pleurer avec\nles femmes. » I l savoure ce penser orgueilleux. Il a fait Eolie sem blable\nà lui ; il la tira de sa seule volonté, et à présent elle vit et se m eut à\nson image, comme une p art de son esprit, comme son idée vivifiée\net debout. L a douleur est dem eurée en exil su r l’autre rive.\n    Cependant la courbe du soleil s’est abrégée. A pparaissent les six\nP auvres, hôtes des soirs; et l’un d’eux, resté droit sous les ans et les\ncalamités, salue noblem ent B arba. Celui-ci les fait asseoir à sa\ntable; et Florie, H ylette et Elée reviennent avec les corbeilles.\nDes fruits, un jardin de poires, de prunes, de pommes hâtives circule,\narc-en-ciel de pourpre et d’or. L es pauvres ont fait le signe crucial;\n et ensuite, d ’une large faim, ils m euvent leurs m âchoires. Un repos\n détend leurs visages pétrés; ils goûtent ce relai réconfortant et\n s ’éprouvent redevenir des hom m es. Alors B arba est frappé du triste\n et m ajestueux visage du vieillard entré avec eux; et celui-là ne\n ressemble pas aux misérables canapsas erran t par les chemins. Il lui\n dit : « Vos traits, ô étranger! sont scellés, et pourtant on y lit une\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "                                  —   101 —\n\n destinée. D ites-nous, si ce n ’est pas un secret, quelle fortune vous\n poussa ju s q u ’à Eolie? »\n    L e P au v re lève ses yeux brum eux et répond : « J e viens de très\n loin, des confins du m onde et des âges, ô m aître de ces dem eures.\n J e m arche depuis si longtem ps que je ne sais plus quelles furent les\n contrées où, pour la prem ière fois, je fus visité p ar le m alheur.\n Les miens avant moi pareillem ent avaient pâti, ils traînaient le sou­\nvenir de m aux sans nom bre. E t je fus enfanté au coin d ’un bois,\n pendant une halte de la caravane, com m e une louve m et bas son fils\nvelu. E nsuite, la caravane a poursuivi sa m arche; elle traversait de\nlongs déserts, des territoires arides et sans citernes, et tantôt l’un\n tan tô t l’au tre restait en chem in. E t un jo u r arriv a où je me re tro u ­\nvai seul, ay ant laissé les ossem ents des m iens le long des routes.\n Alors je tendis les m ains vers les hom m es, m es frères. Les villes\ndevant moi se ferm aient. J ’étais le banni p arto u t où je passais. Je\nn ’avais commis d’autre crime p o u rtan t que de naître. Je cher­\n chai du travail, on cracha su r m es m ains. J e fus jeté au bagne pour\navoir pénétré dans un jardin et y avoir cueilli trois pom mes : elles\nétaient am ères; elles avaient le goût de la soif et ne désaltéraient pas.\nE t je dem eurai là dix ans, personne ne se souvenait plus pourquoi\nj ’y étais entré. J ’en sortis éclairé et purifié. Je com pris que les temps\nn ’étaient pas venus, que l’hum anité ne sera régénérée que p ar\nl’am our. E t, reprenant m on bâton, je recom m ençai m a m arche. Je\n redevins le m archeur des âges, l’éternel pèlerin que les miens avaient\n été avant moi. E n m êm e tem ps m a pitié s ’éveillait pour les hom m es :\nje les vis livrés aux furies, se déchirant d ’am our et de haine, la chair\nulcérée de m aux infinis. Je les plaignis : ils inventèrent les dieux et\n ne su ren t devenir des dieux eux-m êm es. M aintenant, si vous me\ndemandez qui je suis, je vous répondrai. J ’appartiens à la race d ’Abel,\nmes pères connurent le p u r et vierge Eden ; mais Caïn tua Abel et\n en Abel la paix sacrée d ’Eden. E t les fils de Caïn depuis ce tem ps\n régnent et n ’ont plus cessé d’im m oler les fils d ’Abel. P o u rtan t on m ’a\n dit qu’E den était rené à Eolie, et c’est pourquoi je suis venu. E t, en\n effet, je vois ici des visages heureux. »\n    L e P au v re cesse de p arler; et u n vieil âne est arrivé en boitant et\na posé sa tête aux lourdes oreilles s u r son épaule. Des brebis aussi\n ont quitté le p ré voisin, et ces bêtes am ies ne sont plus parties,\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "                               — 102 —\n\nl’entourant comme un saint des vieilles images, innocentes et charm ées.\nB arb a caresse ses ondes d’argent et songe : « Celui-là certes a souf­\nfert. Il porte en soi des siècles d ’affliction. P o u rtan t la pitié et\nle pardon sont su r sa bouche, comme le miel et les abeilles. » E nsuite\nil le loue ainsi : « O notre hôte respecté ! une grande paix vous est\nvenue et rachète vos m aux cuisants. Aussi ne vous parlerai-je plus de\nceux-ci, mais sachez que nous honorons en vous une destinée m al­\nheureuse et accomplie. » O r : « Les vieillards, pense Sylvan, sont\nenclins à longuem ent discourir. Les gonds de leur âme sont usés, ils\nne savent plus enferm er en eux la vie. Moi, j ’ai scellé dans la mienne\nun secret terrible. Cette table v errait se lever, comme des om bres\néperdues, ses convives en fuite si seulem ent je desserrais les lèvres. »\n    L es flammes occidentales glissent obliques d ’entre les arbres et\nles to its; d’un vent de soies au clair, s ’abat et rem onte en éventail\nle vol des pigeons. Ils entourent Florie, se posent su r son épaule,\nle long de ses bras tendus; toute duvetée de leurs plum es, dans\nun bruissem ent d ’ailes, elle a l’air d ’un pom m ier fleuri. E lle se\ndirige vers la maison, et les deux faons gam badent aux plis de sa\ntunique. E nsuite elle plonge les m ains dans le coffre aux avoines et\nles grains blonds grêlent su r l’aire. Puis la nue ailée repart, décrit de\nlarges orbes très h aut dans la lum ière. A la crête des toits rouent les\npaons verm eils aux longs cris aigres. E t par la c h a rrière se rapproche\nle m ugissem ent des troupeaux.\n    L e soir tombe comme une pluie de roses su r la table et les vieil­\nlards. Mais les jeunes hom m es et les servantes nouent des danses\n en alternant des chants. Alors Edm ée, le ponctuel serviteur, s ’en\nvient vers le chef des m oissonneurs et lui rem et une pleine m anne de\n pains dorés. E t les étoiles l’une après l’autre s’allum ent; la lune, de\nsa faucille d ’argent, après les moissons terrestres, à son to u r m ois­\n sonne les cham ps de la nuit. Soudain, par-dessus les bois, sonne le cor\n héroïque.\n                                             C a m i l l e L e m o n n ie r .\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                         — 103 —\n\n\n\n\n                 ID E N T IT É\nMoi — même toi! — qu’importe?...\nL a mer monte vers nous de l’infini,\nVague sur vague, tumultueuses cohortes\nOù le million des casques d’acier horde et luit\nE n marche lourde vers les portes de la nuit;\n— Le ciel est calme d’éternité.\n— E t si ta main se pose, dégantée,\nL e granit est brûlant contre ta peau plus rose;\nViens à mon ombre,\nN e soyons qu’un sous le soleil\nFondant le nombre\nE n l’unité;\nMon rêve t’a couverte dès là-bas,\nD u manteau chaste de ma volonté,\nE t pas à pas...\n\nIci,\nDevant l’amère immensité,\nSoyons plus forts en emmêlant nos doigts\n— Soyons un être, un tout qui se suffit,\nRêve accompli, désir comblé,\nL a joie réelle, un peu de terre fa it homme,\nE t le dessein de Dieu réalisé;\nE t, comme Dieu, disons : nous som m es !\n\nMoi, to i!... vieux mots d’hier\nQu’on inscrit sur le lierre;\nVieux mots d’aveu, plainte secrète,\nInconsciente et claire :\nQui disent qu’on se cherche éperdûment pour être ;\n Vieux mots d’espoir, de désir et de doute\nA u long des solitaires routes,\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": "                          — 10 4 —\n\nJusqu'au carrefour;\nMots qui tâtonnent dans l ’aube, avant le jour ;\nMots lâches de solitude qu’on élude;\nVains mots criés de loin\nQui tombent sans écho quand on s’est joint,\nQu’un seul est né de deux,\nSelon la loi de Dieu qui s’est miré\nE n Soi,\nE t se procrée d’éternité...\n\nUne âme est née, un soir, de quelque baiser double;\nE t la voici sereine et calme dans le trouble\nDes errants esseulés qui se cherchent ou s’évitent,\nSe heurtent et se repoussent, se rejoignent, se quittent,\nAvec le remords sourd d’une faute inconnue\nQui fa it leur rêve morne et leur volonté lâche :\nA u x lèvres de l’Amour un pli haineux grimace;\nChacun porte un miroir, nul ne s’est reconnu;\nCar, défiant de soi, chacun a mis un masque\nS i vil sur sa face de frère ou de sœur,\nQue chacun se détourne, et désespère, et meurt!\n\nPour nous, j ’ai fa it dès l’aube un rêve doux et fo rt :\n\nJ ’ai fa it un rêve d’or et d’ombre\n— Les mots pour le dire sont trop clairs ou trop sombres —\nUn rêve tissé d’ombre et d’or,\nJ e l’ai rêvé et le rêve encore\nQue le jour se lève, que la nuit tombe —\nL a Vie marchait auprès de la Mort...\n\nUn rêve, un rêve tout d’or sonore\nA ux vastes portiques de métal roux\nE t des chants sans fin qu’on chante à genoux,\nToute une vie, à devenir fou,\nE t la sagesse vient, et c’est la mort,\nC’est la mort sereine aux grands yeux doux!\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "                         — 105 —\n\nE t mon rêve est d’ombre muette et bleue,\nComme les yeux qui gardent en eux\nL ’ombre des longues nuits de veille,\nDes yeux sans sommeil,\nDes yeux de dieux,\nDes yeux profonds qui regardent en eux,\nDes yeux ouverts sur la nuit immense\nE t qui voient plus loin que l'âme ne pense...\n\nE t l’or et l’ombre, la nuit et le jour,\nL a vie et la mort, sont tour à tour,\nLa même chose et le même mot ;\nLes ris, les pleurs,\nLe semoir et la fa u x,\nE t ce qui passe et ce qui demeure\n— L a Vie et la Mort n'ont qu’un manteau —\nE t tout est de même qu’on vive ou meure!\n\n Mon rêve brûlait comme un flambeau.\n Alors je t’ai baisée sur la bouche\n — Les heures, les jours et les mois sont beaux ! —\n Qu’importe que l’Am our ou que la Mort nous couche\n Dans le même lit ou le même tombeau ?\n S i nos sommeils se mêlent et si nos mains se touchent\n Notre âme surgira vers l ’aurore farouche\n Car nous avons conquis du baiser de nos bouches\n L ’identité promise à des soleils nouveaux.\n\n                                F r a n c is V i e l é - G r i f f i n .\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "                                -   106 —\n\n\n\n\nMessieurs! notre Jo y eu se-E n trée!\n\n   L a nuit était suprêm e de douceur, d’une douceur féminine qui\nhaletait. L ’air était de soie et bleu et pâlem ent frais, dehors... L a\nnuit était suprêm e de douceur.\n   Aux fenêtres, les pots de fleurs avaient une drôle mélancolie. Cela\nparce que, lorsque la nuit est assez claire, les teintes rouges et les\nteintes vertes ont comme des cernures de noir, et p ar suite une\ndrôle mélancolie.\n   D ans la cham bre, l’horloge et la pensée de ces jeunes gens vivaient\nseuls, selon un rythm e haut, uniform e et rêveur.\n   Ah! dites? la nuit n ’est-elle toute, un sanglot dilué, triste, m ais\nparfois délicieux, à cause de la soie de l’air bleu?\n   Or, tandis que ceux-là — tous mes amis ! — rêvassaient dans cette\ncham bre de ténèbres, en contem plant se form er et se déform er les\nfaces variables, rouge et or, des braises..., palpitèrent soudain,\nau to u r de la dem eure, de furtivem ent frissonnem ents d ’ailes et des\ncris petits ébauchés...\n   Ils s ’étonnèrent d’abord, puis vite tendirent l’oreille, l’ouïe offerte\nto u t entière à cette m usique, avidem ent et m ultiplem ent, ainsi\nq u ’un prism e.\n   E t ils écoutaient leur ambiance, qui chuchotait toute, m ystérieu­\nsem ent. Même, leur cœ ur à tous s’extasiait en l’éveil d’ils ne\nsavaient quelle joie ravie d’espoir.\n    B ientôt pourtant, les oiseaux — car c’était évidem m ent eux, ils le\ndevinaient, et ils devinaient aussi que leur voix, lorsqu’elle jaillirait,\nserait neuve et scintillante, et gaie et claire! — les oiseaux sem blè­\nren t bientôt dem eurer planants en un endroit précis de la bleue\natm osphère nocturne. Il sem blait même aussi que chacun d’eux\n désirait, plus particulièrem ent, révéler le délicieux m ystère q u ’il\n portait en lui, à l’un ou l’autre de ceux-là qui rêvassaient depuis si\n longtemps dans cette cham bre de ténèbres, en contem plant se form er\n et se déformer les faces variables, rouge et or, des braises... E t à\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "                                — 107 —\n\nchaque in stant, les petits annonciateurs risquaient une sonorité de\nvoix plus aiguë!\n   E t eh! oui! ils étaient là, songeurs, depuis longtem ps... Après la\nbelle libre lâchée de leurs jeunesses dans l’exubérance de l’été, après\nl’ensanglotem ent magnifique des couchers de soleil d’autom ne — où\nde m êm e sanglotaient leurs cœ urs et leurs vers — harm oniquem ent,\n— l’h iver était venu, jetan t su r eux sa glaciale mélancolie, et il les\navait enclos dans ses ténèbres et son silence.\n   Songer! et le dire, tel avait été pour eux tout l’hiver! Parfois,\ncependant, la nuit scintillait de constellations aux lum ières lim pides...\nL ’éblouissante neige vêtait tout l’alen to u r... Des débâcles de ciels\nénorm es em portaient leur im agination... Mais sauf cela, c’était le\nsilence et la songerie qui régnaient dans cette cham bre de ténèbres,\ndevant les faces variables, rouge et or, des braises.\n   E t voici que soudain, to u t au to u r, des oiseaux faisaient crépiter le\nfeu hardi de leur voix.\n   Cependant, m algré le chant des oiseaux, qu’il pouvait bien, mon\nDieu ! à la rigueur, ne com pter que comme une sourdine, André,\naccoudé dans un coin d’om bre plus dense au piano, ouvrit celui-ci,\net velouta su r le clavier d’ivoire luisant un ballet d’Orphée, cent fois\njoué et cent fois bien-aimé.\n   Mais les au tres réclam èrent. Il dérangeait tant, en effet, leur rêvas­\nserie, et su rto u t leur attente !\n   Blanche, jusque-là adossée au m ur, se prom enait m aintenant fébrile\npar la cham bre, follement envieuse de s ’en aller, et dem andant s’il\nn ’y au rait donc plus jam ais un de ces clairs m atins jolis, semblables\nà son âme et à son art. C harles, lui, appuyé à la tablette d’une des\nfenêtres, regardait l’au-dehors, et y im aginait quelque lunaire et\nmusicale féerie vague; tandis que H enri, debout devant l’autre\nfenêtre, assurait à chaque instant q u ’il voyait se lever la jeune aube\n tan t espérée. E t il y avait encore, assis de-ci de-là : Albert qui se\nsouvenait avec hélas des prom enades de jadis sous le soleil, au bras\nde l’am ante enfantine, à qui l’on raconte pêle mêle des choses philo­\nsophiques et des baisers; puis, P aul, que cela em bêtait enfin de\n dem eurer ainsi éternellem ent assis dans les ténèbres, au lieu de s’en\naller galoper libre par la vaste campagne de B rabant; enfin, A rthur,\n qui ciselait quand mêm e des vers soleilleux, où il était dit que les\n chairs, les gestes et les regards étaient heureux.\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "                                  — 108 —\n\n   L a nuit était suprêm e de douceur...\n\n   Alors, brusquem ent! d ’incandescentes voix d’enfants chantèrent\ndevant la porte !\n   E t la porte s ’ouvrit. E t l’on p u t voir que réellem ent le soleil s ’épa­\nnouissait.\n   Mais ce qui ém erveilla su rto u t les regards, ce fut cette légion de\nbambins roses et nus chantant devant la porte !\n   Ils avaient tous des yeux comme des firm am ents. Les petits seins\ndes petites filles étaient éclos en roses roses de B engale; mais la poi­\ntrine des garçons n ’était éclose — en rose rouge — q u ’au sein gauche,\nsans doute à cause de leur cœ ur, sans doute en sym bole de leur\ncœ ur. C ertains tenaient une fleur en m ain, et la contem plaient d’un\nair ravi. D ’autres em bouchaient de très grands lys, ainsi que des\ncors, et ils y criaient stridem m ent, vers tous les points de l’horizon. E t\nplus loin, c’était des fillettes qui se donnaient la m ain — guirlandes\nde chair! — et qui faisaient des danses et des farandoles! E t plus\nloin, plus loin encore, c’était le flux infini des chairs fraîches et\nroses et des chevelures lum ineuses...\n   Ah ! ils chantaient, devant la porte, d ’une pure voix claire ! Les\noiseaux, eux, chantaient aussi, trillaient et gazouillaient... E t les\nbam bins disaient à chacun des jeunes gens une chose qui sem blait\nbizarre, et qui n ’était qu’intentionnelle et cajoleuse. E t ils disaient au\nfond à tous la même chose...\n   « Toi, André, laisse là ton piano et tes bémols de crépuscule;\nviens-t’en comme jadis chanter la vie ardente sous le ciel; viens-t’en\nvers la joliesse du renouveau... Il y a des parfum s et de la fine\nféminité dans l’a ir...\n   » T oi, Albert, prends le bras de ces deux am is-là : A rth u r et P aul\n— laisse H enri aller seul... T u gênerais ses gestes de joie ! — et allez\nvous-en, à trois, gai-chantant, vers la F em m e et les ciels d ’étoiles,\net la joliesse du renouveau...\n   » Toi, C harles, enrom antise encore ton attitude m élancolique,\npour que tu sois to u t à fait conform ém ent décoratif, lorsque tu\ner reras avec nous sous la belle nuit clairdelunaire...\n   » Puis toi donc, hom m e jeune, disaient-ils à un autre que je sais\nbien et vous aussi, viens-t’en de même vers la joliesse du renouveau.\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "                                — 109 —\n\nE h ! nous m ettrons partout, dans tes campagnes baignées de bleu, de\nces jeunes éclatderieuses de vie que tu chéris, et nous les supplie­\nrons de faire fuser encore leurs voix très claires, hautes et joyeuses,\nsem blables à des arcs-en-ciel jaillis et éparpillés.\n   » P uis vous enfin, Mademoiselle, aux si exquises m ines de son­\ngerie m ystérieuse — à votre âge ! est-ce perm is? — venez aussi vers\nla joliesse du renouveau. Ah ! nous savons les chemins de tendresse,\nles jolis chemins dénoués, et parfum és, m enant au cœ ur de Celui-là\nqui nous est apparu, un soir de Noël, pendant le som m eil des vieilles\nchoses, de la lum ière et des prom esses plein ses yeux.\n   » Enfin, vous tous, crièrent-ils à pure voix claire, suivez-nous\nvers v o tre royaum e! »\n   L e soleil rayonnait. L es oiseaux chantaient, trillaient et gazouil­\nlaient. L es bourgeons fraîchem ent éclos m ettaient au to u r des bran ­\nches fines au tan t de m inuscules et verts oiseaux. Ceux qui cornaient\ndes cris jo y eu x dans de grands lys allèrent devant. L es autres bam ­\nbins se donnaient la main, riaient, se bousculaient, et de petits\nbaisers chantés faisaient le rythm e de la m arche.\n   E t tous sortirent et les suivirent. T ous pleuraient ou criaient de\njoie. L es enfantelets roses et nus venaient fleurir leurs costum es\nd’h iv er des prim es naïves pâquerettes.\n   E t lo rsq u ’on rencontra le prem ier arb u ste entièrem ent feuillu, ce\nfut une joie de l’arrach er. On éleva un gosse au pavois des épaules ;\net haut, dom inant le flot rose des enfantines chairs nues, et le\ngroupe des n ôtres, il élevait l’arbuste d’avril, su r le ciel bleu, comme\nun drapeau !\n\n  C’est ainsi que l’A rt jeune en tra dans le printem ps.\n\n                                               H en r i V an   de   Putte.\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "                                    -   110   —\n\n\n\n\n                             P o u rq u o i?\n             L e soir était si beau, le soir était si doux\n             que nous vînmes nous accouder à la fenêtre,\n             muets et recueillis, avec en nous, peut-être,\n             le p é r i l désir de nous mettre à genoux.\n\n             Un clair de lune, exquis et bleu, s'était dissous\n             au ciel, éperdûment, et jusqu'à n ’en plus être\n             au travers de l’azur où la nuit vient de naître\n             qu'un nimbe colossal de lumière sur nous.\n\n             Le soir était si doux et tu étais si belle,\n             qu’enlaçant, à deux bras, ta taille souple et frêle\n             je t’attirai vers moi, fo l et les yeux ardents,\n\n             afin qu’en la chaleur d’une étreinte commune\n             je puisse m ’écraser les lèvres sur tes dents!...\n             — « Oh! ne me baisez pas, ici, devant la lune!... » —\n\n                                                  A n d r é R u ijt e r s\n\n\n\n\n                     C R É P U S C U L E (1)\n  L es enfants n ’étaient déjà plus que de petits bonshom m es, au\nbout du chemin. — « R evenez ! » cria Jacq u es... L e soleil s ’éteignait\nau ciel, et l’a ir calmé planait en paix silencieuse su r l’herbe\ndu talus.\n\n\n  (1) E xtrait d’un rom an en préparation.\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                                — 111 —\n\n    N any m archait en avant avec l’idée fixe d’être seule et con­\n trariée d’entendre les autres. Déjà se reculait la ligne des bois et le\n ciel s ’étendait immense, là-bas, vers quelque m er lointaine. T oute\n m enue, la voix d’un petit secoua des m ots argentins : « Ici... il y a\n des m yrtilles. » L es verts s’intensifiaient et se découpaient m ieux su r\nle ciel, et un vent paisible agitait les feuilles.\n    U n petit sentier capricieux grim pait au long d’un talus où domi­\nnait le bois. N any le prit. Il sinuait, bordé çà et là de vieux arbres\net de touffes d ’herbe jaune.\n    ... N any, rêveuse, prit à droite, s ’engagea dans une étendue de\nbuissons... et de très loin, très loin, la voix d’un petit s’entendit\nencore : « N any va se perdre, les loups la m angeront! » L a\n pensée jolie fit flotter devant ses prunelles des tableaux d’enfance,\n d’anciens contes... E lle s ’enfonça plus avant, les arbustes touffus ne\nlaissaient pas de sentiers frayés, et elle allait, ferm ant les yeux\ninstinctivem ent, les m ains en avant pour protéger son visage.\n    « N any v a se perdre, les loups la m angeront. » N any souriait...\n    « L e petit prince au x yeux de paradis s ’est sauvé dans le bois. Il\n court entre les arb res... L e petit prince court, court, et ses petites\njam bes de satin blanc sont comme deux plum es dans les hautes\nherbes. »\n   L e so urire am usé flottait su r les lèvres de N any.\n    « L es cheveux du petit prince sont d ’o r; on dirait le reflet d’un\npetit soleil couchant. E t sa tête de soleil brille, brille su r ses yeux de\nparadis.\n    » L e petit prince m arche en joie : il respire un air tout neuf... E t\nil y a un espace si grand! des arbres si hauts! un ciel si doux! Son\ncœ ur est un oiseau au cœ ur b attan t; il m et ses doigts dessus et ses\ndoigts bougent... soulevés, abaissés, comme un peu d’écume su r une\nvague. »\n   N any souriait lentem ent; le ciel prenait des tons fanés, rose et\nbleu... les yeux toujours ferm és, elle avançait en rêve, à la suite du\npetit prince. Il avait plu, et les branches mouillées lui fouettaient le\nvisage, éperlaient de l’eau su r ses paupières et ses cheveux. A une\nbrusque secousse, une pluie l’inonda et sa blouse de toile se colla sur\nelle, tachée largem ent. « J ’ai l’air de sortir des vagues! » pensa-t-elle.\n   On n ’entendait plus rien que le bruit continu des feuilles rem uées,\net N any s’acheva le conte :\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "                                — 112 —\n\n    « — Où va le petit prince aux yeux de paradis? » Une voix s’en­\ntendit et c’était celle d’une herbe où balançait un m oucheron. E t le\nm oucheron parla : « Où va le petit prince aux cheveux de soleil ? »\nE t toutes les herbes et tous les m oucherons répétèrent : « Où va le\npetit prince? » E t la nuit tom bait.\n    » L e petit prince s ’arrête : il a si peur que ses jam bes trem blent\ncomme des jam bes de duvet. Sa voix de clochette en cristal brise ses\nnotes tristem ent : « M esdames les herbes! laissez-moi m ’en aller... »\nIl revoit son lit de prince où plane un aigle en bronze ; il revoit sa\nm am an, avec son col de dentelles tissées de fils d’argent, et la chaî­\nnette brillante q u ’elle porte toujours à la ceinture... Il revoit tous ses\nam is, les petits princes aux culottes de satin, à l ’habit brodé de\nperles, avec leurs souliers aux talons hauts qui frappent im pé­\nrieusem ent les dalles des palais... E t leurs jeux, le soir, quand on\nallum e les lam pes d’or suspendues au plafond et que les précepteurs\ns ’asseyent gravem ent, en causant à voix basse... E t le loup le\nm angea. »\n    B rusquem ent, la pensée de N any sauta à la dernière phrase, à\nl ’image du petit prince dévoré p ar le loup féroce dont les yeux ont\nbrillé dans la nuit comme deux flammes m échantes... Puis tout\ns’évanouit : elle était seule, entre les buissons m ouillés. Elle eut\nl’im pression d ’avoir m arché longtem ps, des heures, des jo u rs, des\nespaces de tem ps, et q u ’il ne restait rien de son époque. Vite, en\nronde folle, des phrases d’autres contes lui battaient la tête : « Voilà\nqu’elle se retrouve vieille, une petite vieille aux cheveux blancs, aux\ndents branlantes, elle qui était partie si jeune, si jeune, comme une\nrose de printem ps...\n    » E t quand il rouvrit les paupières, les arbustes avaient grandi\nju sq u ’à devenir des arbres gigantesques dont la cime se perdait aux\ncieux. »\n    N any avait joint les m ains; le bord de sa robe alourdie d’eau lui\nbattait les jam bes ; la fatigue la prenait m aintenant, un dégoût de\ncette lutte contre les branches... « Si jeune, si jeune, comme une\nrose de printem ps. » E lle égrenait des m ots absentem ent. Du ciel\n fané s'élevait une vapeur de nuit, et personne ne l’appelait plus.\n Les au tres devaient avoir tourné là-bas, dans le chemin qui m onte\n entre des sorbiers... A travers ses paupières abaissées, elle les vit,\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                                — 113 —\n\nJacques paresseux, et les petits qui traînaient la charrette, — si loin ! —\naprès l’avoir abandonnée dans ce fourré d ’où elle ne sait sortir.\n\n\n\n   N any se laissa tom ber assise entre les herbes. U n silence tiède\nimmobilisait toutes choses au to u r d’elle, un silence qui sem blait la\nregarder. — E lle avait étendu sa jupe en éventail, ses deux mains\nposées à plat su r l’étoffe som bre, de chaque côté du corps. Elle les\nregardait l’une après l’au tre : « Ses mains sont blanches d ’avoir filé,\nson front est blanc d’avoir pensé. » U ne mélancolie très douce lui\nferm ait à demi les paupières. Elle songeait, im mobile comme une\nstatue dans sa niche de feuillage vert, et, to u t autour d’elle, la soli­\ntude se faisait plus grande. «Jacques! » Parfois, elle se soulevait,\njetan t l’appel d’une voix de rêve, puis écoutait : au loin, tout au\nloin, la pioche d’un paysan, contre les pierres frappait des coups\nirréguliers. A force d’écouter intensém ent, N any se m it à chercher\nun sens à ces coups et des m ots su r leur ry th m e... « C ourage!...\ncourage, courage... » E lle eut l’idée d ’une voix se levant de la terre\n pour la rendre vaillante, et pourtant, ses m ains lasses de plus en\n plus, m ouraient à ses côtés, son corps m ollissait, s ’affaissait douce ­\nm e n t dans les m ousses et les herbes... « C ourage! courage! » chantait\n la pioche. E t N any se sentait forte, d’une force inutile, inactive,\njetée su r elle comme un parfum grisant qui l’étourdissait peu à peu.\n    L entem ent, à travers les feuilles, l’im age de C hrist glissa, furtive,\n et sous les paupières closes, s ’approfondit soudain un visage d’inex­\n prim able tendresse, se fondant peu à peu en deux yeux brûlant les\n yeux de N any.\n    E lle levait les paupières : l’image s’éloignait, se complétait, un\n hom m e debout, aux contours vagues... E lle les referm ait, et, dans\n une om bre intense, des blancheurs nacrées se levaient, éclairées par\n les yeux im m enses... Un m ystère, m aintenant, planait sur les choses\n atten tiv es... les feuilles avaient des visages ferm és, et tous ces\n visages, réfléchis et sérieux, m ettaient un voile triste au to u r du cœ ur\n de N an y ... Elle se leva, fit quelques pas dans l’herbe.\n    U n peu de nuit s’était épandue dans les arbustes, très peu, à peine\n  perceptible, m ais assez cependant pour boucher les petites éclaircies\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "                                — 114 —\n\nruisselées de toutes p a rts... L es branches entrelacées comme des\nbras, form aient un rem part encerclant la jeune fille... E lle s’avança,\npuis s ’arrêta encore, tout de suite découragée p ar les ram eaux grêles\nqui lui fouettaient le front : Je ne puis plus sortir d’ici, pensa-t-elle...\nP erplexe, elle froissait des feuilles entre ses doigts, songeant que très\npeu d ’énergie suffirait pour passer à travers l’obstacle, mais cette\nénergie elle ne l’avait pas ou ne voulait pas en disposer ainsi... T rès\nblanc, avec un pâle sourire su r ses lèvres ouvertes, le visage de\nC hrist brillait à terre, su r des m ousses tendres. E lle le regarda et n ’y\nreconnut point l ’habituelle pensée, et puis, tout de suite, dans\nun ardent élan de passion, toute son âme vola vers Jacques.\n    — Je ne peux pas aller vers lui, mais s’il m ’appelle je l’entendrai,\npensa N any.\n    Elle leva les deux bras, les m ains jointes su r sa tête et songeant\nau soir où elle avait souhaité entendre l’orgue du m endiant. L ’idée\nq u ’un dram e se jouait en elle et au to u r d’elle, comme le sym bole\nd’un au tre à venir, étendait du froid su r son cœ ur... « De n ’im porte\noù je l’entendrai... », m urm ura-t-elle, répétant des paroles anciennes.\nL ’âm e suspendue, elle écoutait. Parfois les feuilles claquaient, sous\nl ’aile d’un oiseau, puis, soudain, une fusée de rires enfantins m onta\nde la route, des petits pas coururent au long du talus et la voix de\nJacques s ’éleva, un peu inquiète : N any! — Alors, elle bondit, to u t\nune vie passionnée ressuscitée soudain, et faisant des trouées à\ntravers les branches, insensible aux épines qui lui déchiraient la\npeau, entre ses mains en cornet, elle cria joyeusem ent : Ici, Jacques !\nIci!\n                                              B lan c h e R ousseau.\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                    — 115 —\n\n\n\n\n         P r e m ie r Soleil\n                                      A L o u is D e l a t t r e .\n\n\nEvivat! voici le soleil!\nle soleil tout au long de l’hiver attendri,\nle jeune et gai soleil vermeil\ndans le ciel tout en bleu tendu!\nsoleil riant en or vibrant!\nsoleil dans l’azur éclatant!\net matin rose !\net de candeur!\net soleil aussi dans mon cœur!\net vers les loins qui se reposent\nlumineuse toute la joie\nqui se déploie\n en des fanfares de bonheur!\n\nTous les oiselets sont en fête\ndans les branches, dessus ma tête,\net se disent à qui mieux-mieux\nen cris joyeux,\nde proche en proche,\nque le temps des amours est proche,\nqu’il va venir !\nE t mon âme qui s'émerveille\nà voir cette lumière en joie s'épanouir,\nmon âme aussi, comme eux, chante vers l’avenir. ..\n\n— Oh! ce coin de buisson, là-bas, qui s’ensoleille! —\n\n                                 G eo rg es R am a ek ers.\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "                                — 116 —\n\n\n\n\n                         CÉRULÉA\n   L une ! éblouissance au ciel en floraison blêm issante voluptueuse­\nm ent de pâleur m orte, ô lune, de glaciales splendeurs apothéose au\nciel, blanche et rieuse, en épanouissem ent de baiser splendidem ent\nde beauté froide. L une, Fileuse de gaze insaisie p artout en évaporée\nradiation de blancheur, gaze infinisée de rayons lunaires, dans sa\ndiffusion de tram e fluide, insaisissablem ent pâle, la traîne lunaire\nrêveusem ent de par le sommeil des choses, où ronde, stagnée dans\nta splendeur frigide, tu souriais, lune...\n   E t pas d’harm onie... O ! les silences en nappes blêmes s’épandant\ndes lunes éblouissantes, et le calme im m ensém ent des choses,\nm ortes, dans ton sourire, lune, d’im mobilité glaciale. E t m orne le\nsommeil des oiseaux; et les aulnes, dans ton étrangem ent pâle\nsilence étaient des spectres, de longs spectres croulants, en désolation\ntragique dans l’épouvante des ciels. P lus loin, tranquille le rêve des\nroseaux dans la plaine, où une m are m ettait un peu d’argent.\n   E t tan t de néant était sur la stagnation des choses, que sem blaient\nau fond du ciel les étoiles im placablem ent m ornes, de fixité lourde;\ndans les étoiles l’épouvante des yeux m orts.\n   E t to u t était silence...\n   O ! dans le chaum e, la cham bre de m ystère, où traînait la lune, la\nfrigidité m étallique de sa lum ière, en traînée de robe vaporeusem ent\nvague de m ystère.\n   E t son rêv e... le rêve des yeux de ciel, des long yeux céruléens de\nC éruléa; pâle, ô de pâleur chaude dans l’albescence froidem ent du\nclair de lune. E t son rêve clairem ent dans ses yeux s ’extasiait en\nune apothéose, et d’om bre et de brum e tissait insensiblem ent l’éclo ­\nsion en azur de ses yeux, ses longs yeux de ciel, où quelque hantise\nm ettait du trouble, indéfinissablem ent étreignant ju sq u ’au réveil,\ndans la stagnation d ’un regard dém esurém ent d ’épouvante. O !\nl’épouvante, la nuit m ystérieusem ent de lune, d ’obsession et de\nh antise... E t son silence plus m ort que la m ort silencieuse des choses\nqui dorm aient au to u r d ’elle, et son geste figé, qui m ettait une rondeur\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                                — 117 —\n\nsolide sous la tension de la peau fine, d’une im m obilité vivante et\nplus effrayante, dans l’am biance des choses de m orte immobilité.\nE t m aintenant, la ligne hardie, grandie sculpturalem ent, elle s ’éri­\ngeait dans la cham bre, la petite cham bre où la lune traînait sa robe\nde frigidité m étallique; et dans la lune aussi, transfiguration, Céruléa\nsem blait s’anéantir, s’im m atérialiser, vaguem ent form e rêveuse dans\nl’éblouissance du clair de lune. Blancs étaient ses pieds su r la pâleur\ndu carrelage, et blanches ses épaules, et blanche aussi, vaguem ent\nl’ébauche de ses bras dans un geste d’anxiété !\n   E t le silence céda...\n   E t chantaient les sylphides en souffles berceusem ent voluptueux\ndans la diffusion de l’air pâle, et chantait leur voix en douceur lan­\ngoureusem ent irrésistible, et passaient les souffles de leurs ailes en\nalbescences vagues, dans la splendeur vaguem ent, de blanche diffu­\nsion du clair de lune. E t s’éveillait la m ort des choses devers elle, et\nchanterellait son rêve d ’angoissée désolation. O! son rêve, loin\ndevers le sommeil du village, là, où des petites croix noires, lugu­\nbrem ent écartelaient à l’infini la splendeur du clair de lune. E t m orne\nétait le cim etière, là-bas, le petit cim etière où des saules pleuraient\nà l’entrée, frêle porte, bois verm oulus, tragiques, noirs su r fond\npâle, irrém issiblem ent lourde dans sa vétusté pourrie, gardienne des\nD orm eurs. E t c’était d ’infinie beauté l’attendrissante désolation,\nrêveuse su r ces choses, — le petit cim etière, où des petites croix\nnoires écartelaient la splendeur du clair de lune — et c’était, ô ! de\nbonne tristesse, et douce im m ensém ent; et plus haut, le clocher\ndans la beauté de son am biance, comme leurs rêves — les rêves des\nchoses rêveuses de p ar le petit cim etière — essorés splendidem ent\nvers les ciels.\n   Comme une Elfe, dans le tragique de ses bras étendus, ses bras\nd’albe pâleur lunaire, C éruléa m archait. O ! là-bas, devers les petites\ncroix noires, et les herbes bruissaient, et chuchotait la feuillée dans\nune douleur infinie d’effeuillaison. L à-bas, C éruléa dans une splen­\ndeur d ’étrange radiance, la radiance de ses grands yeux de ciel où\nbaignait un rayon de lune, et fluide sa chevelure, de blanche fluidité\nsu r l’albescence de ses épaules.\n\n  E lle était parm i les tom bes.\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "                                — 118 —\n\n   L e m ystère des tom bes dans les nocturnes pâles, silencieux,\nm orts, dans l’écartèlem ent lugubre et tan t mélancolisé des petites\ncroix n o ires; leurs silences... ô leurs silences où des Voix passent,\nsouffles insaisissablem ent de m ystère exaspérant d ’angoisse, l’an ­\ngoisse des voix tom bales de p ar les tom bes, de souffles en vibrances\ninconnues. L a Voix des tom bes, pleureuses à l’âme, dans une atti­\nrance de m ystère insaisissablem ent de terreu r vague, envahissante\ncharm eresse et terrible dans son enveloppem ent m agnétique.\nV ibrances des tombes, leur âm e, l ’âm e errante des en-allés p ar les\npetites croix noires, petites voix, à l’oreille im m ensém ent d ’indéfinis­\nsable épouvante. O ! l’âm e des tom bes, hiératique et fatale qui\npleure, les nuits d’implacable sérénité de clair de lune ; rêve tan t\nmélancolisé d’infinie tristesse, dans une éblouissance brutale de\nblancheur crue.\n    C éruléa! sans doute elles étaient douces, toutes ces Voix, et char ­\nm eresses aussi, et terribles, Céruléa, dans son épouvante tranquille,\nd ’attirance et de désir, le désir de ces tom bes froides et le charm e de\nces Voix, en souffles berceusem ent à ton oreille. E t plus entraînantes\nt ’appelaient ces Voix, et de tristesse infinisée te priaient les petites\n croix noires su r les tom bes chuchotantes, les tombes herbues, g ar­\ndiennes d ’âm es, pleureuses et chanteuses les nuits d ’éblouissance\nlunaire, les Voix des tom bes dans le silence.\n    E t le charm e de ces choses à ton oreille était im mense, im m ensé­\nm ent éclatait le chœ ur formidable de toutes ces âm es en un souffle,\ndans une orchestration splendidem ent harm onieuse, lugubre de\nte rre u r indéfinissable à ton oreille. Puis une, appellation im périeuse\nd ’une âme esseulée, te rem plissait de pénétration im m ensém ent\ndouloureuse et tendre, ô ! tendre, de tendresse infinisée d’âme\nesseulée, veuve de son âm e sœ ur. E t noire devant toi, et plus grande,\nsurgissait une des croix, dém esurém ent de ses bras désolés écarte ­\nlant le clair de lune, de ses longs bras en geste de désolation poi­\ngnante à l’infini. E t grandissaient ces b ras, et s’élargissaient, et\n traction éperdûm ent d ’épouvante étreignaient dans leur attirance\n enfin suprêm e ta pâmoison transfigurée...\n    E t souriait la lune au ciel, immuable, froide et ronde dans la\ndiffusion de ses rayons de tram e fluide, et tissait de pâleur la pâleur\nde Céruléa, roide le long de la tom be m olle; le sommeil de C éruléa\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                               — 119 —\n\nparm i les petites croix noires, son sommeil le long de la tom be\nfraîche, dans l’étreignante crispation de ses bras blancs, ses beaux\nbras blancs au to u r de la petite croix noire, lugubrem ent dans la\nnu it blanche, noir écartèlem ent du clair de lune.\n                                                   Ch arles B er nar d .\n\n\n\n\n                   Ce soir de lu n e\n            Le rossignol en la forêt hantée de lune\n            et de songe et de paix sororale a chanté,\n            et la paupière lasse et mi-close d’été\n           j ’ai si doucement pris en mes mains simples l’une\n            de tes mains que je sais depuis bien des matins,\n            et pour toujours, ce calme soir où l’ombre est molle\n            et que dit ton silence ainsi qu’une parole ;\n            en la forêt le rossignol musicien.\n\n           Tu fu s et tu seras l’aube claire et le soir\n           en tes réveils de joie où le jour s’en vient boire\n           un peu de ta fraîcheur et de riant espoir,\n           en tes sommeils que veille l’étoile du ciel.\n\n           Sourie ta bouche étrange à la source qui t’aime,\n           où tu baignas jadis ta légère ombre frêle,\n           la voici bruissante en de la lune blême,\n           à tes pieds bruissante et légère, la source;\n           car n ’es-tu sœur des choses de la terre ?\n                                                        A r t h u r T o is o u l .\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "                               — 120 —\n\n\n\n\n                U N E F O N T A IN E\n                                                      A P a u l D u b o is .\n\n\n\n   Ami, revois-tu, comme moi, le chem in zézayant et puéril, le petit\nchemin rougi de briques concassées, enrubannant l’ondulation de ces\ncampagnes? A droite et à gauche de notre m arche, revois-tu l’étal\nvoluptueux des terres, dénudées de leur v êture de m oissons, gardant\nçà et là des éblouissances d’herbages, comme des m ousses sexuelles?\nL e ciel très bas, sans nuage et sans azur, et semblable à une im ­\nm ense coupole de verre dépoli? Un vent exquisém ent hum ide m et­\ntan t des baisers à toutes les petites vies des atom es de nos joues :\nrevois-tu ce jo u r et cette heure, revois-tu le ciel et le paysage, et\nrevois-tu su rto u t notre âm e d’alors et sa jeune joie?\n   N ous m archions, nous m archions, sans but. E t la vie était pour\nnous cette fumée, libre, extasiée, qui m ontait là-bas en spirale bleutée\nsu r la teinte rousse de l’horizon. T ous les drapeaux de la joie hum aine\nétaient arborés plus loin dans un pré. Il y pendait des linges éblouis ­\nsam m ent blancs, des flanelles rouges, grises, bleues, des tabliers\nbleus pointillés de blanc ; et tout cela flicflaquait à la brise, comme\ndes banderolles tourbillonnant au m ât des noces. Mais, sans doute,\nla joie de la terre était trop grande pour q u ’elle se contentât de si peu\n de festoyance : car voilà que tous les arbres du chem in eurent des\ngestes m erveilleux. Sou viens-toi de leurs petits bras ramifiés, plaqués\nà mêm e le ciel, et y treillissant un délicieux ouvrage de dentellure.\nJ e t ’assure que parfois je croyais lire un nom parm i les vagues\n signes q u ’ils dessinaient ainsi. E t ce nom me paraissait aussi chan­\n tonné inlassablem ent — quel était-il donc ? -— p ar le petit ruisseau\n que nous longions. Oh! ce ruisseau, ami, tu sais quels ciels d ’étoiles\n m ’évoquait chacun de ses gloussem ents. Des tas de fleurs m ontaient\n de son bruit vers mes lèvres, et des ém otions m ’en venaient aux\n petits cerveaux de mes doigts. T u sais combien souvent nous p ar­\n lons de l’harm onie, et que c’est elle que nous chérissons divine.\n E h bien, je l’ai connue, en ces instants, je l’ai connue plénière, et\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                                — 121 —\n\nj ’en jouissais ju sq u ’en la dernière de mes cellules. L a vie n ’était plus\npour moi cette fumée de tantôt, depuis longtem ps dépassée, et qui\npeut-être ne fum ait plus. E lle était l’atm osphère légère et bondis­\n sante qui caressait m a peau d ’un si délicieusement délicat picote­\n m ent. L e chemin, il se faisait doux et facile sous nos pas, et ses\n ornières entre lesquelles éclataient d’o r de beaux crottins récents,\n me paraissaient adm irables comme des chants d’oiseaux. Il est des\n heures, n ’est-ce pas — tu l’éprouves aussi — où nos sens sont\n haussés à des visions plus profondes, et où nous atteignons la sub­\n stance de la joie des choses. Cela ne dure que la durée d ’un éclair,\n et cela suffit pour qu’un peu de V érité entre en nous. L e B eau étant\n à la fois le Bien et le Vrai, ne som m es-nous pas seuls, nous qui\n concevons le B eau, à vivre et à savoir selon la V érité!\n     M aintenant, des m aisons apparaissaient dans la brum e déjà tom ­\n bante. C’étaient des estam inets cham pêtres, aux nom s très douce­\n m ent suaves : Château d’Amour, J o li Château, Château Rose, Fontaine\n d’Amour. E t c’est dans le jard in de celui-ci que nous entrâm es, pour\n voir de près cette fontaine.\n     Au centre du demi-cercle form é p ar six arbres, dont les ram eaux\n  infiniment et m enûm ent s’entrecroisaient, la fontaine sourdait en une\n  vasque de pierre, et la com blait ju sq u ’à bom ber son eau moirée.\n  D ’être restée là si longtem ps, cette eau avait pris des apparences de\n  vieille, et le m oindre attouchem ent la faisait se rider toute et gri­\n  m acer. E t, pourtant, quand le calme y était rentré, quel délicieux et\n  transfigurateur m iroir! quel bercem ent immobile de couleurs et de\n  m usiques ! D errière la vasque, un bloc de pierre ém ergeait du sol,\n  comme un socle. E t, pour fond de tableau, il y avait l’horizon m er­\n  veilleusem ent et ondulam m ent palpitant des collines brabançonnes.\n      N ous restions là, sans dire un m ot, songeurs de choses identiques,\n  échafaudeurs de mêmes rêves, sans q u ’il nous plût de considérer la\n  sim plicité très quelconque de ces choses. E t, certes, c’était seule la\n  jo ie d’être jeune et de sentir le sang courir ardem m ent dans mes\n  veines, qui me fit voir ce que je vis alors.\n      Il me p aru t soudainem ent que l’hiver am biant se m uait en un\n  jaillissem ent de printem ps. L a terre, d’abord, prenait des teintes plus\n   claires, et le sang noir qui la baignait devenait une lave d’or. Au long\n   des troncs des arbres, la sève m ontait, comme les baisers d ’une\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "                                — 122 —\n\n am oureuse couchée, et qui se redresserait lentem ent, lentem ent,\n baisant le corps debout et nu de son aimé. E t voici que de petites\n feuilles pointèrent, timides, enroulées, et qu’elles déployèrent l’ém er­\n veillement puéril de leurs parasols de verdure. L ’ébrèchem ent\n délicat de leurs bords s ’accorda en une délicieuse bigarrure de\nformes, et leur om bre se dentella su r le sable doré, cachant un soleil\nm iraculeux, qui fanfarait soudain, là-haut, la joie du monde. —\nT o u t ne vient-il point, dans le rêve, selon le désir de toutes nos\nvies? — Les feuilles, donc, furent annonciatrices, et les fleurs exul­\ntèren t en une magie. Elles éclatèrent, m ignonnettes taches, blanches,\nbleues, rosées; devinrent des cœ urs unis, en bouquets; leurs\nm em bres en grappes se prolongèrent voluptueusem ent, et des voûtes\nde fleurs, pressées à étouffer, jetèren t m ultiplem ent des gam m es\néblouissantes de couleurs. Mes yeux levés se perdaient parm i la\ncaresse, en beau geste de courbe, de toutes ces vies de soie, ces fleurs\njaillies, et j ’en étais évanoui d’am our, sentant des fleurs en moi,\n depuis mon cœ ur jusqu’à mes lèvres.\n   E n même tem ps, s’ouvraient entre les arbres cinq avenues, rayon­\nnant vers la lente montée des collines à l’horizon; cinq avenues dont\nle sable était d’éblouissante lum ière, avec, p ar toute leur longueur,\ndes éclats semés de diam ants. L eu r perspective se bordait de buis-\nsonnantes roses, dont les teintes, ardentes d’abord, s’en allaient en\npâlissant, ju sq u ’à la finale blancheur des lointains. Les buisson ­\nnantes roses grandirent en peu d’instants, grandirent et s ’exaltèrent.\nElles form èrent des m urailles, au h au t desquelles les plus hardies se\npenchaient vers celles de la m uraille d’en face. Un grand am our,\nsans doute, les attirait, et elles finirent par se joindre, en enlacem ents\nde branches, de boutons, de pétales et d’épines. Ce fut un beau coït\nde roses! L es avenues s’étaient m uées en couloirs infinis, bâtis de\nfleurs, au fond desquels se m ouvaient des formes — vaguem ent...\n   T o u t à coup, quel bruissem ent d’ailes, quelle m usique ! L es papil­\nlons, qui attendaient que to u t fût prêt, jaillirent des fleurs en bel\nessor d’antennes. Vol de couleurs m ultiples, vol exquisém ent en\ndébandade de petites vies soyeuses ! L es papillons, v enant du loin\ndes avenues, en rangs serrés, se diffusaient, s ’éparpillaient à leur\nentrée dans la clairière : au tan t de prism es fous, décom posant la\nlum ière et la chantant selon leur type. Comme ils volaient, de-ci de-\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                                   123 —\n\nlà, p arto u t, et comme ils se posaient et butinaient parm i les fleurs!\nIl en venait sans cesse d’autres, plus m erveilleux toujours. E t\nc’était un assaut féerique de teintes, de rouges sanglants, de m auves\npâles, de v erts et de bleus, d’oranges lum ineux et d ’extatiques noirs\nhum ides, d’où paraissait couler une rosée. L eu r vol, en un rideau\nm ouvant, me cachait la fontaine. E t je n ’avais plus devant moi q u ’un\n m iroitem ent éperdu, vertigineux, quand se fit la trouée...\n    B eauté! tu m ’apparus idéalem ent nue! B eauté, su r ce socle de\n prestige, tu m ’apparus femme. E t quel donc était ton corps, sous le\n dem i-voile de tes cheveux bleuâtres, pour que, soudain, toutes les\n roses, tous les papillons, et le sable de radieuse lum ière e n défluèrent?\n E t quels étaient tes cheveux, pour que de leur cascade l’eau de la\n vasque découla en un cristallinem ent tim ide chuchotis ?\n     A lors, les oiseaux chantèrent, — car ils m anquaient à la fête! —\n et ce fut ta voix qui les chanta, les chants d’oiseaux. T outes les\n ondes de l’air, et m a chair, en vibrèrent. E t la brise — parfum ée —\n naquit de ton haleine.\n     T o u t était là, tout était bien là! Mon im agination avait créé\n  l’H arm onie, et je sentis son âm e qui palpitait sur la mienne. Je la\n  sentis si bien, je l ’étreignis si ardem m ent, je la possédai si intim e­\n  m ent, qu’elle se fondit en moi, devint m oi-m êm e. Je rouvris les\n  yeux su r la réalité, et ce furent les linges — drapeaux de joie —\n  banderollant au vent, que je revis d’abord. Linges, terres luxuriantes\n  où dort la vie, arbres nus beaux de prom esses, fontaine vagissam ­\n  m ent fluante dans le soir, vos âm es habitaient la mienne, et je les\n   em portais. E t de toute l’ém otion que vous m ’aviez donnée je formai\n   un cri, un seul, que je clam ai juvénilem ent, tête versée, et dont la\n   vibration se prolongea longtem ps au to u r de nous.\n\n                                                   G eorges R e n c y .\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "                        — 124 —\n\n\n\n                Les Douces\n                                                      A n t o in e t t e .\n\n\n E n ta robe rouge, — doucie comme un désir,\n au soir grisé de rose... et ta voix en mon songe !...\n oh ! je suis pur de liesse, en ta voix de mon songe,\n au rouge de ta lèvre doucie d’un désir!\n\n Toi, belle! E t ton nom se pose aux chansons voilées:\n il dit, en la douceur du piano sous tes mains,\n l’espoir ouvert des voix en le doux des demains...\n E t ton nom va d ’arôme, à des brises volées!\n\n O la nuit de tes mains, à des sentiers mi-noirs,\n comme une ombre de lune emmi le blanc d'une âme !...\n Ce ciel est l’or à moi, caressé hors la flamme\n sinistrée des dieux morts, an bleui de nos soirs !\n\n Tes yeux et ta robe, par mon souci nacrés...\nE t sois-moi pieuse en rêve ainsi que rires d’anges,\npar ton regard posé, et ta voix en des langes\nde Jésus d’ombre et d ’or en mon cœur reposé. ..\n\n\n                                                             L o u is e .\n\n\nSainte Louise, c’est vous en lenteur, sous la grâce\nau long de vos cheveux adorés de ce soir, —\net c’est vous à moi, parm i cette lenteur lasse\ndes yeux de tout mon cœur, adorable à vous voir.\n\n E t dans vos yeux, seplaît le chemin de ma vie,\n très bonne sous le pâle de vos mains menues :\nj ’adorerai, voulez-vous! l ’histoire des yeux nus\n de votre face jeune, là-haut sur ma vie!\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                                — 125 —\n\n            Nous irons, en profondeur de nos longues âmes,\n            épandre les retours de l’aimer de nos seins :\n            Vous, bénigne en la nuit d’étoiles et de femmes,\n            et moi sommeilleur à l ’ombre de vos desseins.\n\n             Toujours, nos mains malades du bonheur de nous\n            mêleront des doigts doux à tressaillir leur tact,\n            puisque nos cœurs enfants vivront dans l’air intact\n            des frissons éternels, abondants dessus nous.\n\n            Puis, le long de votre voix baignant mon extase,\n            je salirai la gaieté de vos yeux attiédis.\n            Donc, il sera l’amour, aux abandons jolis\n             de vos bras à mon cou, ployé sous cette extase!\n\n                                      C h a r l e s - L o u is P h i l i p p e .\n\n\n\n\n C R É PU SC U L E BRABANÇON\n                                              Pour H e n r i V an d e P u t t e .\n\n   Un train passa, oblitérant de noir les grands espaces de ciel et de\nplaines qui s’étendaient ju sq u ’aux très loins d ’un horizon de soir\ntom bant.\n   Il n ’y avait plus de soleil dans le ciel.\n   E t le ciel riait de ce que ce grand enfant si vieux et p o u rtan t si\nbeau de lum ineuse jeunesse, se fût caché comme pour une de ces\nparties de « papillon d ’or » q u ’au pensionnat, jouent les petites filles.\nL e ciel riait tan t q u ’il en était devenu tout rose, avec de grandes, très\ngrandes fossettes engrisées d’om bres violettes ; et il jetait sa gaieté\ndans les étangs, dans les ruisseaux, danss le vitres des m aisons, tel­\nlem ent il la voulait com m uniquer à toutes choses. Seules les terres\nlabourées restaient som bres; elles songeaient peut-être q u ’elles\nallaient avoir froid — les pauvres ! c’est si triste le froid — sans beau\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": "                                 — 126 —\n\nsoleil de clartés vivantes, sans irradiantes traînées d’o r au fond de\nleurs sillons.\n   E t le ciel se tissait de silence.\n   Georges sentait en lui, se m ouvoir le ciel, la terre, la n ature toute,\net il concevait q u ’il ne la retiendrait pas en lui. T ro p belle, trop\ngrande, elle lui m ontait au cerveau, en longues poussées de sève. Il\nfrissonnait, il palpitait, il pantelait, car elle le secouait en vibrantes\ném otions.\n   Un m om ent, il croyait éclater, et c’étaient des hans qui s ’irruaient\nen spasm es de sa gorge serrée. C rier, h u rler et élever jusque là-haut,\nprès des étoiles, tout ce qui l’étreignait, il n ’au rait pu le faire : les\nm ots ne venaient point. Ah ! s ’il avait pu s’anéantir, se résorber en\nla m atière, d ’où il sortait, pour ne plus faire qu’un avec la terre aux\nflancs toujours riches, avec l’air qui jo u ait au to u r de lui en subtiles\net délicates traînées, pour ne plus se sentir défaillir et crisser en\ncruellem ent voluptueuses jouissances.\n   E t comme de la portière d ’un train passant, une femme ém ergeait\nla jeunesse de son beau corps, à pleines m ains, il lui envoya des\nbaisers et encore des baisers.\n                                                            P a u l D u b o is .\n\n\n\n\n                     LES L IV R E S\n                                 B a lla d e s\n                    p a r P a u l F o r t (Mercure de France).\n\n\n  U ne belle âm e étonnam m ent prism atique, exprim ée en images\ncoloriées diversem ent, tintantes et nettes : tel ce cher artiste. Il nous\nchante des Ballades de tous les tem ps, de tous les sentim ents, de\ntous les coloris, avec leu r bigarrure de rythm es, parfois bizarres et\nparfois même puérils, com m e s’il s’en souvenait d ’enfance, m ais\ntoujours très adéquats et évocatifs. Chacun de ses m ots, en effet,\nchacune de ses tournures est un jeu scintillant de m iroitem ents.\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                                — 127 —\n\n   C ar c’est un véritable sym boliste. Chaque ligne et chaque nuance\ndu paysage m atériel qu’il nous évoque, est en même tem ps la ligne\nou la nuance d’un paysage d’âme. Quelquefois la forme et le fond se\nm êlent, et les cris de l’âm e elle-même éclatent parm i les cris des\npersonnages qui l’objectivent. E t je ne sais si ce n ’est alors vraim ent\nque l’œ uvre est le plus belle.\n    L a form e de cela est m erveilleuse. L es m ots chatoient et palpitent\nd’une m ultiplicité extraordinaire de sensations. E t ce n’est pas de la\nprose, m algré l’apparence typographique, et c’est purem ent de la\npure poésie, aux sublim es ou fantaisistes guirlandes de rythm es.\n    C ar écoutez la belle folie lâchée de ceci : « N on! E t toute cette\nfolle ronde, bousculante, ivre-vive, de rousses, de noires, de blondes\nflottantes chevelures, qui se m êlent, qui s’em m êlent au souffle de la\nronde? — H é, c’est quelque incendie où les ors et les cuivres, à\ns ’entre-déchirer les om bres, se dévorent... »\n    E t prêtez à nouveau l ’oreille au délicieux chuchotem ent fin de\ncette Ballade qui p a ru t en l'A rt jeune : « U ne petite m ain pâle fleurit\nà la se rru re ... »\n    E t entendez enfin chanter la claire gaieté m atutine et la douceur\nbéatifiée de soleil d ’après-m idi de cette a u tre Ballade où l ’on est\n« enfin bien au long, en un pré, to u t couché... où on entend les\ngrenouilles cau ser... où on écoute on ne sait quoi qui chante dans\nles h erbes... »\n    P o u r ce qui est de dire le fond de ce livre, la chose est ardue\nsinon impossible. C haque B allade est en effet une conception d’un\ngenre, d ’une époque, et souvent même d’une âm e différente. Com ­\nm ent donc vous dire tout cela?\n    P o u rtan t, ce que l’on y voit su rto u t, c’est d ’abord des visions\nétranges et splendides, lucidem ent regardées et lim pidem ent dites;\npuis les bizarres gestes sentim entaux de clowns tels que Miousic,\nAnalytic et Coxcomb, incarnant toute l’intense et exultante vie de\ncœ ur de l’artiste, ainsi que ses fols jaillissem ents de rêveries... E t\nb ast! ceux dont l’âme ne sait voir ni entendre, n ’apercevront là\nque pirouettes, gam m es, rires vifs et rythm es éperlés... Alors que,\ninconsciem m ent, c’est pour m ieux les laisser voir (à ceux qui savent\nvoir), que l’artiste, un peu comme un Laforgue ou un R im baud, dissi­\n mule à demi ses sanglots sous des cris, et éparpille à chaque instant\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "                                — 128 —\n\nson âm e claire en feux d ’artifice de rires, sachant bien que ces rires,\nlancés dans certain décor ou certaine atm osphère, sont plus lam en­\ntables que des plaintes !\n   Il y a enfin des extases religieuses devant certaines scènes, devant le\nSilence, devant l’Aimée; et des exaltations bondies vers des m agni­\nficences, comme en ces très com préhensives paroles chantées à la\nB eauté : « Q u’un sourire m ’éclaire ta face insaisissable. Ne sois\nplus éternelle, colore-toi de v ie; sois sensible, souris. Il n ’est plus\nde barbares, il n ’est que barbaries. Ne sois plus éternelle, prends un\npeu de m a vie... Mué ton m arbre en chair, je te dirai, bien sage :\n— Façonne mon image, m a chère, à ton image.\n   T oi la m ieux belle, toi qui te connais telle, toi, la seule belle, ah!\nte cam brer mienne !... »\n   E t plus loin dans la m êm e pièce : « E t m algré tout régnante ! de\nme leurrer, soudaine, à tel clair, en telle om bre, d’indulgence loin­\ntaine que mon désir veut croire avoir touché de l’aile, avant q u ’elle\nne s ’efface aux m ains pensées vers elle. — « S u r ton m arbre, en reflet,\nm a p ourpre hum anité » si so u v en t délirais-je. M irage! le soleil\nécartant les nuées, féal baisait tes neiges.\n   T oi, la plus belle, toi qui te sais bien telle, toi, la seule belle, te\nposséder ! »\n   E n résum é, voici un livre de belle clarté de langue et d’idée — et\n ceux qui n ’en voient le sens des m oindres m ots sont des m yopes ou\n des crétins — un livre qui nous apporte une âme d’au jo u rd ’hui avec\n ses infiniment pêle-mêlées ém otions, et une langue éblouissante de\nvariété et appropriée bellem ent à l’hum anité de cet artiste, que l’on\n devine très spontané, et que de suite on aim e...\n   Donc, une œ uvre substantielle, qui, aux heures ternes et m ornes,\n nous rem plira le cœ ur d’ardentes vitales crépitations, et le cerveau\n de multiples m irages.\n                                                       L ’A r t j e u n e .\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                                C H O SE S\n   Ce mois est m ort ici Francis N autet. Ce n ’est pas seulem ent l’artiste, le critique\nlarge et aigu, aux études profondes, que l’on regrettera en lui, mais l’homme\nqui à tous était bon et les deux m ains tendues.\n\n  Le Livre d’art, la revue qu’on attendait et que P aul F o rt depuis si longtemps\nnous prom ettait, est née ce mois-ci à Paris et la voici — très belle. Elle sera litté­\nraire, artistique et philosophique, ouverte pour tous et à tous les jeunes cris de\nvie. E t déjà dans le prem ier num éro, nous lisons des vers suprêm em ent jolis de\nFrancis Jam m es, d’autres sourieusem ent mélancoliques d ’H enry Bataille, et\nd’autres encore de T ristan Klingsor, L éon-Paul Fargue et A lbert Fleury. Puis des\nproses, une Méditation, très déroulée, de Saint-Georges de Bouhélier, des Ballades,\npolychrom iques et tintinabulantes de P aul Fort, une page d ’à-pleine-poitrine et\nardente de H enri V an de Putte.\n  Le groupe s’affirme là-bas, compact et d ’âm e m élodiante (n’est-ce donc pas tous\nceux qu’en France, parm i les jeunes, nous chérissons ?) et viennent à lui tous ceux\nauxquels il fait appel, et ce sera vraim ent la revue nécessaire et que l’on souhaitait.\n\n  A voir espéré comme une illum ination d’âme et de cœ ur cette Scène religieuse de\nParsifal et l’avoir entendue, dim anche, aux Concerts populaires, torturée et abîmée.\nQuelle misère! Des chœ urs, opaques et brutaux, un orchestre m aladroit et violent\net des coupures ! ! E t pas un ry th m e perçu, pas une harm onie atteinte, pas un\nthèm e ! Rien qu’une exécution lourde, cahotée et m alencontreuse. Nous sommes\nsortis de là en souhaitant que jam ais — oh! jam ais plus! — l’on ne touche à W agner\navec des m ains si grossières.\n\n  A la Libre Esthétique, ce nous fut une joie de contem pler C arrière, le m aître des\nchairs obscures, et d ’adm irer ses toiles d ’om bre vivante et lum ineuse. Nous y\nvîm es le portrait de l’aim é V erlaine, tête penchée et les yeux doux de souffrir; le\nThéâtre populaire, rem uant et concentrique, d’une ém otion m ystérieusem ent\nsimple. V raim ent, il y avait là de belles choses! K nhoppf, avec une eau délicieuse­\nm ent dorm ante, de Gouve de Nuncques d’une velouteuse pensivité, Renoir,\nE nsor... Plusieurs y conférencièrent : M auclair, l’aristocratique et chatoyant\npenseur, de Marès, G érardy et l’abbé, C harbonel.\n\n  A retenir ces phrases culm inantes :\n  1° « Ces jeunes gens se contentèrent de la pauvreté d’un Novalis et d ’un R uys­\nbroeck. » Signé : B ernard L azarre.\n  2° « Vous devez nous tro u v er trop artistes... » V alère Gille (!?!?!?)\n\n   A lire : Coq rouge : des vers de Rency, d’Eekhoud la plus belle étude que, sur\nVerlaine, nous ayons lue; Mercure de France : lucide étude de M auclair sur L a­\nforgue; Rêve et l’Idée: L ’Hiver en méditation, par Saint-Georges de B ouhélier; P an:\nde l’exquis Léon-Paul F arg u e; Réveil : une pièce de V erhaeren d ’une splendeur\ninfinie d’ém otion; L utte: du R em oucham ps; Société nouvelle : L ’Harmonie, par\nI. W ill, L a Légende de vie, par Camille Lém onnier, et le Suicide par amour,\nd’Eekhoud, un des contes les plus merveilleux q u ’il ait jam ais fait, où plénièrem ent\nse révèle l'étonnante transposition idéaliste que subit en ce mom ent notre artiste ;\nRevue blanche : Pêche et Bonbon, une lum ineuse prose exquise de Lucien Mühlfeld,\net d’adorables inédits de L aforgue; Magazine international, du W alt. W h itm an , la\nGrande Famille, par Elisée Reclus, Socialisme et Religion, par Emile Vandervelde.\n\n                                                                             A. R.\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "G        r a n d e                                M         a is o n                              d e                 B          lanc\n                                     L A PLUS IMPORTANTE DE L ’EUROPE\n    24, 26, 28, R ue du M a rch é -au x -P o u le ts, 30 , 32 et 34\n                                                  B R U X E L L E S\nF o u rn is s e u r b re v e té de Sa M a je sté la R eine des Belges, de Son A ltesse R o ya le\n          M adam e la Comtesse de F la n d re e t de l ’E ta t in d é p e n d a n t du Congo\n\n       T O IL E S — M O U C H O IR S              L in g e rie , T ro u s s e a u x , L a y e tte s              B O N N E T E R IE\n              L in g e d e ta b le                  B R O D E R IE S , D E N T E L L E S               A n g la ise , F ra n ç a is e , S ax o n n e\n                                                                                                                       e t B elge\n    C o u v e rtu re s , C o u rte s-p o in tes     C o rsets — J u p o n s , F a n ta is ie\n      F L A N E L L E DE S A N T E                    C hem ises p o u r H o m m es                     BAS, C H A U S SE T T E S\n                                                                                                         C aleço n s, G ile ts, J e r s e y s\n                                                      G ilets d e F la n e lle , C aleçons             FOULARD,GANTERIE\n   C alicots, M o u sselin es, P lu m e tis                      s u r m e su re\n          C O U T IL S , D AM A S                                                                                  S P É C IA L IT É\n                                                          F a u x -C o ls , M a n c h e tte s             d ’A rtic le s en P in S y lv e s tre\n    -C reto n n e p o u r A m e u b le m e n t        e t C ra v a te s en to u s g e n re s          c o n tre le s affec tio n s rh u m a tis m .\n\n\n\n  L a G r a n d e M a is o n d e B l a n c est la seule autorisée pour la vente en\nBelgique du véritable linge et tissus en fils de lin entrelacés d ’après le\nsystèm e du R . Curé K n e i p p .\n  Monopole pour la Belgique des tricots de laine irrétrécissable à la\nouate de tourbe antiseptique d ’après la méthode du docteur R a s s u r e l .\n\n   NOTA. — Nous prions les Dam es qui auraient un achat à faire dans\nles articles de notre Spécialité, de vouloir bien nous dem ander notre\nC a ta lo g u e g é n é r a l, qui est envoyé g r a t u it e m e n t .\n\n                   C O M M U N IC A T IO N IM P O R T A N T E\n  L a G r a n d e M a is o n d e B la n c a l’honneur de prévenir sa nombreuse\nclientèle, qu’elle ne possède ni agence ni succursale à Bruxelles, n i dans aucune\nville de la Belgique. — Elle engage les Dames à se mettre en garde contre les\nmarchands qui se servent du titre de G r a n d e M a i s o n d e B l a n c .\n\nN O T A . — L ’E n trée d es M a g a sin s e st tou jou rs lib re,\n          on p eu t tou jou rs se r en seig n er sa n s ach eter.\n                    ACTUELLEMENT\nExposition et grande mise en vente de nombreuses occasions\n    G r a nd c h o i x d 'A r t i c l e s p o u r P r e m i è r e C o m m u n i o n\n                           P O U R JE U N E S F IL L E S E T JE U N E S G E N S\n\n                     O ccasion e x tr a o r d in a ir e\n\n   Tapis des Flandres premièrequalité                                                             Lemètre carré 1 6 .7 5\n   FOYER laine à franges, toutes teintes............................................................6                    .90\n\n\n                              Ixelles. — lm p. é c o n . , N . V a n d e r s y p e n , rue de Trêves, 3 8 .\n"}], "calendrier": {"precision": "jour", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1896-04-15", "signet_source": "2ème année - N°4 - 15 avril 1896", "preuve": "Indices internes : La Légende de vie est annoncée « pour paraître chez Dentu, en avril » ; Joyeuse-Entrée conclut que « l’Art jeune entra dans le printemps » (arbuste d’avril) ; la rubrique Choses évoque la mort de Francis Nautet « ce mois ». Sommaire imprimé sur la couverture (PDF 114).", "methode_reconstitution": "Date et numéro du signet de l’ULB, contrôlés sur la couverture de la livraison quand elle est conservée."}}