{"numero_id": "ulb-art-jeune-1896-06-15-n6", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "articles": [{"article_id": "ulb-art-jeune-1896-06-15-n6-001", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L’art jeune", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La Vengeance du Sire de Vêves Maurice", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 186, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 76, "texte": "L’art\n                                                        j e une\n     "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-06-15-n6-002", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Vengeance du Sire de Vêves Maurice", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 186, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 76, "fin_caractere_exclue": 1324, "texte": "L a Vengeance du S ire de Vêves . . . M a u r i c e d e s O m b i a u x\n     L i e d ....................... ........................................ C a m i l l e M a u c l a i r\n     L ’E n f a n t ..................................... B l a n c h e R o u s s e a u\n     D é d ic a c e ...................................... T r i s t a n K l i n g s o r\n     C onte des petites âmes crédules et des\n        petites âmes p ra tiq u e s................H e n r i G h é o n\n     L a C ham bre trop p e t i t e ............ A n d r é R u i j t e r s\n     P aroles dans la N u i t ........... P a u l S a i n t e - B r i g i t t e\n     E to n n e m e n t................................... A u g u s t e H u l e t\n     L es livres : Mai, par A rth u r T oisoul;\n        Ordre altruiste, volum e II , p ar R ené\n        Ghil ; Poème de mes Soirs, p ar Edm ond\n        P ilon; L ’E au du Soir, p ar Aimé Pfinder L ’A r t j e u n e\n\n\n\nC e n u m éro , fr. 0 .6 0 .                                                           1 5 ju in 1 8 9 6 .\n                                                                                               2e A N N É E\n\n                                                                                                     6\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-06-15-n6-003", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Choses", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "CHOSES Le Cercle l’Avenir exécuta", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 187, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 293, "fin_caractere_exclue": 3681, "texte": "CHOSES\n    Le Cercle L ’Avenir exécuta, le mois dernier, au T héâtre com m unal, ce Philaster\n de Beaum ont et Fletcher, que Georges Eekhoud a adapté à la scène française. Et\n ce fut vraim ent une belle chose que cette œ uvre d ’art suprêm em ent passionnelle,\n paroxyste et païenne, exécutée, avec naïveté parfois, mais toujours avec une si\n claire simplicité, par des ouvriers et des ouvrières dénués de tout cabotinisme.\n Parm i eux, il faut avant tout citer une exquise A ré th u se et une Euphrasie d’une\n tendresse aiguë et d’une grâce très délicatem ent italienne et mélodieuse.\n    A vant la représentation, Georges Eekhoud prononça quelques phrases d’avant-\n propos, qui, larges et intenses et volontaires et ardentes comme seul il sait les dire\n ou les écrire, ne furent certes pas pour nous la m oindre émotion de cette soirée.\n    Cette année comme les précédentes, le Salon des Beaux-Arts fut d’un crétinism e\n insurpassable et, en un mot, officiel.\n    Les A u tric h ie n s — m ac a b re s! — nous y font connaître l’Ecole-de-la-peinture-\n à-la-nicotine ; les Français sont représentés par Jean B éraud, et c’est tout dire;\n B urne Jones a vêtu de m auve la V énus ém ergeant de l’onde de Botticcelli ; et\n Leighton nous représente académ iquem ent Persée et Andromède (o Laforgue !) au\n moyen d’une femme nue enduite du purin le plus pur, d ’un cavalier galopant dans\n le soleil, et d’un m onstre en carton verdâtre qui dégueule des flammes vers un\n azur de papier peint!\n    Parm i les vrais artistes égarés là, citons : H ym ans, qui nous éclaire l’âm e des\n plus exquises puériles lum ières d ’aube; Claus, rosem ent et bleum ent ensoleillé;\n Frédéric, clair et p robe; la G andara, d’une large allu re; Alfred V erhaeren, à la\n lum ière chaude et sonore; L avery enfin, si délicieux et lointain. En fait de sculp­\n  ture, rien que la belle œ uvre de Carriès.\n    L a Revue rouge fusionna avec le Livre d'A rt. G ustave Langlet, Jules H eyne et\n Manuel Devaldès continueront au Livre d ’A rt leur splendide effort libertaire.\n    L ’Ordre de Léopold fut récem m ent honoré par la nom ination d’Emile V er­\n haeren parm i ses chevaliers. Le poète, averti de la chose au dernier m om ent, s’en\n alla aussitôt protester de toutes ses forces chez le m inistre même. M alheureuse­\n m ent, son nom étant déjà donné au Moniteur, il n ’y avait plus rien à y faire.\n V erhaeren se soum it mais sans ajouter, comme de juste, la moindre im portance à\n ce bout de ruban rouge. Nous n ’en aurions pas plus que lui parlé si un certain\n articulet d’une infamie habile, paru en un jo u rn al de critique désorm ais innom ­\n mable, n ’avait inrinué que c’était par des flagorneries viles envers le gouvernem ent\n que V erhaeren avait obtenu cette soi-disant distinction. Or, l’individu qui a\n commis cette calomnie — véritable calom nie en effet pour celui qui sait l’âme\n grandiose de loyauté de l’homm e dont il s’agit — cet individu a cru bon de se\n cacher sous l’intentionnel et insultant pseudonym e de La-Croix-aux-Bœufs. Mais\n il n ’est pas difficile de reconnaître là derrière, soit M. G ilkin-Satan, soit M. G iraud,\n s’il n ’a pas eu peur des coups..., soit l’om bre de son om bre, c’est-à-dire M. Gille. O r\n encore, à propos de V erhaeren, on parle là de socialisme et d ’anarchie. Les mots\n sont en italique, l’intention crève les yeux, et tous ont compris que là comme en\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-06-15-n6-004", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 161, "page_fin": 173, "titre_corps": "La vengeance du sire de Vèves", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "MAURICE DES OMBIAUX.", "ancre_debut": "La Vengeance du Sire de Vêves El e était le joyau de cet", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 188, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1624, "texte": "L a Vengeance d u Sire de Vêves\n\n             El e  était le joyau de cette jolie petite ville blottie dans le\n                pli de la m ontagne pierreuse et du grand rocher gris,\n                som m airem ent découpé p ar quelque gigantesque D u ­\n                randal, qui m ire dans l’eau verte et limpide de la\nM euse am oureuse de ses rives enchantées, sa couronne de m urs\ncrénelés et de m eurtrières.\n   E lle en était la plus belle parm i les plus belles et l’on n ’eût pu\nn um érer les coeurs qui s ’étaient enflammés à la vue de ce visage\ndivin, d ’un ovale parfait, de ces lèvres de pêche m ûre, de ces frisson­\nnantes paupières aux longs cils qui m ettaient une om bre voluptueuse\nsu r l’éclat m ystérieux de ses yeux de velours, de ces tempes trem ­\nblantes de p u r m arbre de C arrare jaspé de veines bleues, de la nacre\ntendre, rosée et diaphane de sa gorge, de la grâce de ce corps aux\nondulations harm onieuses, à la dém arche élégante et noble.\n   Mais son âm e ne paraissait point avoir été modelée aussi extraor­\ndinairem ent. E lle ne rappelait en rien ces trésors p ar lesquels cepen­\ndant elle devait se m anifester. E lle m entait égalem ent à la grandeur,\nau charm e et à la magnificence du paysage dont elle avait dû recevoir\nses im pressions prem ières. L ’adm irable vallée avec le rêve de ses\nrochers de légendes, sa verdure hum ide, baignée par le fleuve d’une\nlimpidité cristalline, joignant à sa m ajesté calme le caprice de ses\nm éandres gracieux au tan t q u ’im prévus, n ’avait guère m arqué sur\nelle.\n   Elle était hagarde et farouche et ne sem blait connaître aucune\ndouceur.\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2475, "texte": "                                 — 162 —\n\n    Aussi tous ceux qui avaient convoité de s’avoisiner de la belle\nAude, n ’étaient-ils guère restés longtem ps avec leurs illusions.\n    R ebutés sans l’espoir d ’avoir jam ais de prise su r ce cœ ur qui\nparaissait desséché comme une feuille de hêtre en novem bre, bien\nqu’un m erveilleux printem ps illum inât le visage splendide, ils avaient\nbien dû cicatriser les blessures de leur am our-propre ou de leur\naffection.\n    E lle était veuve, bien q u ’elle fût âgée de vingt-trois ans à peine.\nMariée p resqu’au so rtir de l’enfance avec un riche seigneur que sa\nbeauté avait ébloui, elle n ’avait point tardé à le perdre. E tait-ce son\nam our qui l’absorbait encore tout entière? L ui avait-il donc bu\nl’âme au point de ne plus laisser une goutte dans ce précieux vase?\nSon avidité, sa soif d ’elle avait-elle donc été si totale, si absolue?\nOu bien le m ariage ne lui avait-il laissé q u ’un profond et irréduc­\ntible désenchantem ent? T oujours est-il q u ’elle protestait vivem ent\nde vouloir s’assujettir encore à un hom m e quel q u ’il fût, de quelque\nm anière que ce fût, se faisant forte de se pouvoir contenir en célibat.\n    E lle était indifférente aux em bûches que dressent, contre la chas­\nteté, les aiguillons de la chair, les adhortations de l’esprit et toutes\nles séductions de la jeunesse. E lle ne s’attachait q u ’à s’enrichir et à\naugm enter son domaine. Elle était devenue d ’une avarice telle,\nqu’elle avait retranché presque tout son train pour s ’occuper elle-\nmême de m enues besognes m énagères.\n    On ne la voyait jam ais babiller avec les jeunes fols qui fréquen­\ntaient chez elle du vivant de son m ari. Elle évitait les fêtes, refusait\ntoute invitation, se confinait dans sa dem eure, filant et devisant en\ncompagnie de ses servantes, et ne laissait point passer d’heures sans\ns ’em ployer à quelque travail.\n    L o rsq u ’elle se rendait à un service divin, elle s ’étudiait pour ne se\nlaisser voir que le moins possible. E lle poussait la rigueur ju sq u ’à\nrefuser aux anciens amis de sa m aison qui la venaient visiter, l’hon­\nnête et chaste baiser par lequel les dames, en notre pays de W allonie\nhospitalière, souhaitent la bienvenue à leurs hôtes. E tait-ce une\n coquetterie raffinée; s ’estimait-elle si belle que tous fussent indignes\nde toucher un tel trésor, ou sa chasteté la rendait-elle si étrange,\n q u ’elle refusait ce que le devoir le plus austère lui perm ettait\n d’octroyer?\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2509, "texte": "                                  — 163 —\n\n     Un jo u r de fête, le sire Gilles de Vêves, un des plus vaillants\n hom m es de la contrée, était venu de grand m atin à la ville. A la\n m esse, quand les fidèles étaient assis, tournés tous vers la chaire\n de vérité, il vit non loin de lui la belle Aude. E lle avait relevé le voile\n de deuil qui couvrait son visage, pour m ieux voir le révérend abbé\n prêcheur, et pour prendre quelque peu d’air car il faisait une chaleur\n extrêm e. Il fut tellem ent frappé, que ne pouvant ouvrir assez gran ­\n dem ent les yeux pour contem pler cette céleste apparition, il pensa\n s ’évanouir. Dès lors, inapte à occuper son esprit des choses éter­\n nelles pour lesquelles il était venu dans ce lieu saint, il ne pouvait\ns’arrac h er à la vue de l’idole qui venait de rem plir tout son cœ ur en\nun instant. D ans les rayons m ulticolores que les vitraux répan­\ndaient dans l’église aux colonnes et aux voûtes de pierres, emplie\nde stalles de chêne noir arm oriées, dans la fumée de l’encens dont\non en tourait le sacrifice prochain, il ne voyait plus qu’elle, elle seule !\n    U ne douce tentation, un fol am our s’insinuait dans ses veines, lui\nsaisissait les plus saines parties de son âm e et s’enracinait dans son\ncœ ur au point de l’absorber tout entier. Il en était pris ju sq u ’à\nm ourir !\n    Ainsi, du rant cette messe qui se term ina pour lui avec une déses­\npérante rapidité, il contem pla celle qui ne faisait pas plus de cas de\nl’adm iration qu’elle inspirait, que lui-m êm e de sa vie, si elle ne devait\npas répondre à son am our.\n    R en tré au logis, il s ’enquit de celle qui venait de m arquer son\nexistence d’un souvenir ineffaçable. Mais on lui en dit plus, certes,\nq u ’il n ’eû t voulu savoir et ne désirait en celle qu’il élisait déjà la seule\nm aîtresse de ses plus secrètes et plus chères pensées.\n    Plus on le décourageait, plus on lui prouvait que de la poursuivre\nil perdrait son tem ps, plus il sentait q u ’il n ’était plus en sa puissance\nde s’éloigner d ’elle, qui tenait son bonheur entre ses blanches mains\ndéjà tan t adorées.\n    Il se repaissait de l’espérance q u ’à force de la servir, il pourrait à\nla longue ébranler la dureté et l’impitoyable volonté d’Aude, enfin\ntouchée de la peine qu’elle lui v errait endurer.\n    A cette fin, il s ’installa dans la ville après avoir réglé ses affaires à\nVêves. L a seule vue de la beauté qui l’avait ébloui serait déjà,\npensait-il, un grand bonheur, bien que les propos dont elle avait été\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2570, "texte": "                                 — 16 4 —\n\nl’objet lui corrodassent le cœ ur; m ais d ’être non loin d’elle, de res­\np irer le même air était un rem ède qui lénifierait sa douleur.\n   On le vit fréquenter la jolie église gothique au clocher bulbeux,\nadossée au rocher, plus que de coutum e et plus que ne com portait\nsa dévotion. M esses, vêpres et tous offices où il pouvait jo u ir de la\nprésence de sa Sainte, le voyaient recueilli, abîmé dans une extase\nqu’on ne lui avait jam ais connue ju sq u ’alors. Il priait avec ferveur,\nfaisant jaillir dans ses oraisons l ’exubérance d’un am our q u ’il ne\npouvait contenir. Mais, devenu superstitieux, il se faisait scrupule de\nlui parler dans le lieu sacré. Toutefois, lorsqu’elle sortait, avec une\ncourtoisie naturelle de la p art d’un galant chevalier, il se précipitait\np o u r lui offrir l’eau bénite au bout de ses doigts et, rien q u ’à ce léger\natouchem ent, il se sentait frém ir ju sq u ’au plus profond de lui-m êm e,\nau point d ’en défaillir.\n   A la longue, il s ’enhardit, lui adressa la parole et même la recon­\nduisit ju sq u ’à sa dem eure, sans toutefois en pouvoir jam ais tirer\npropos qui lui apportât le m oindre contentem ent. Il était m arri de ce\nque la cruelle dame feignît n ’entendre rien de tout ce qu’il lui disait,\ncar au ssitôt q u ’il comm ençait à deviser d’am our, elle s ’em pressait de\nl’entretenir de ses affaires d’intérêt et des difficultés de la vie, de sorte\nque chacun parlait à son to u r sans répondre à ce que l’autre venait\nde dire.\n   B ientôt la satisfaction de la voir et de lui parler de la sorte ne lui\nsuffit plus; son im patience am oureuse s ’exaspérait des obstacles que\nla belle Aude suscitait à son soulas.\n    Il délibéra de lui écrire afin q u ’elle ne pût se soustraire plus long­\ntem ps à la réponse q u ’il avait si longtemps sollicitée en vain.\n   A cet effet il alla tro u v er une am ie, la seule am ie de la belle Aude,\nà qui il se résolut d’ouvrir son cœ ur et de confesser sa passion.\n    — Je serai bien aise de vous servir, lui dit-elle, m ais quelle est la\ncruelle qui ne se laisse pas toucher p ar les accents d’un am our tel\nque le vôtre.\n    Quand elle su t de qui il s ’agissait, elle s ’efforça de détourner Gilles\nde Vêves de sa folie, car elle était persuadée qu’Aude ne lui en saurait\naucun gré. E lle lui prom it néanm oins de rem ettre sa missive et de\nplaider sa cause, car elle était prise d’une pitié profonde pour ce beau\njeune hom m e q u ’un fatal destin attachait à une femme insensible à\n tout ce qu’une autre eût ardem m ent désiré.\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2470, "texte": "                                  — 165 —\n\n     Elle s ’en alla donc tro u v er la belle Aude. E lle dut déployer une\n grande adresse pour lui faire accepter l’épistole, car la cruelle\n agissait avec son amie de même qu’avec Gilles de Vêves; au moindre\n m ot des sentim ents de celui-ci, elle trouvait m oyen de lui parler\n d’au tre sujet.\n    L a colère rougit ses joues qui p riren t l’éclat velouté d ’une rose fraî­\n chem ent épanouie, en lisant cette lettre dont les phrases charriaient\n une lave bouillonnante et enflammée. Ainsi, elle était bien plus belle\n encore. L es m auvais instincts se traduisaient sur son visage p ar des\n charm es nouveaux au lieu de l’obscurcir.\n    A la fin, elle ne put retenir son courroux :\n    — Je vous pardonne votre m essage, en raison de notre am itié, dit-\n elle. Mais dites au seigneur de Vêves q u ’il n ’au ra rien de ce qu’il\n désire, et afin q u ’il le sache m ieux encore, assurez-lui que je ne lui\n laisserai plus le m oyen de me parler comme il en avait pris l’habitude.\nJ e hais cette ardeur excessive, cette passion tum ultueuse. Veuillez\n ne m ’en plus jam ais entretenir.\n    L a dam e eut beau faire de lui dire que Gilles voulait l ’épouser, et\n qu’elle serait la plus heureuse et la plus aimée des femmes, elle n ’en\n p u t tire r rien de plus.\n    Cette réponse plongea Gilles de Vêves dans un désespoir si\ninquiétant que la m essagère, prise de peur, crut devoir avertir le frère\nd ’arm es du jeune seigneur.\n    Celui-là aussi s ’essaya, p ar tous m oyens, de soulager son m alheu­\nreux am i, m ais l’am our ne se guérit p ar aucun baume, et le pauvre\njeune hom m e sem blait s’attrister davantage de tout ce que l’on im a­\nginait pour le sauver. Il se laissa m iner p ar le chagrin au point d’en\nperdre l’appétit et le sommeil. Il se laissait aller à de longues rêve­\nries qui bientôt le firent divaguer. Une fièvre maligne s ’em para de\nlui contre laquelle les médecins ne trouvèrent aucun remède.\n    Cependant, son am i ne cessait d ’accabler la belle Aude de suppli­\ncations et de prom esses pour q u ’elle vînt voir le m alade, persuadé\nque sa seule présence le ferait entrer rapidem ent en convalescence.\nMais elle s’excusait, prétex tan t q u ’il serait m alséant de sa part d’aller\nv isiter un gentilhom m e qui ne lui était ni parent, ni ami, ni allié.\n    N ’y tenant plus, le com pagnon de Gilles alla trouver la dam e. Il\n lui p arla d’abord avec adresse et persuasion, puis avec tant d’énergie\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2509, "texte": "                               — 166 —\n\net de hauteur qu’elle n ’osa point l’éconduire. Elle ne consentit point\nà faire la visite qui lui était dem andée, m ais elle perm it que le\nseigneur de Vêves vint la voir en son logis.\n    A cette nouvelle, Gilles se sentit renaître à la vie. E t ce jo u r lui\nsem bla durer mille ans, car i l croyait être bien traité de cette\nfemme, basilic m asqué de douceur, au piège de qui il se laissa\nprendre avec une candeur incroyable.\n    Ainsi donc, m essire de Vêves s ’im aginait avoir beaucoup gagné,\nay an t la prom esse de parler librem ent à sa dame. Il s’en alla à\nl’heure assignée, ayant certes de cette faveur plus de contentem ent\nque ne lui avaient fait de peine les rigueurs antérieures.\n    Aude l’attendait avec une sienne damoiselle. Il lui parla le divin\nlangage de ceux qui aim ent de toute la force d’un cœ ur ardent et\ngénéreux. Il lui dit les plus douces choses du monde, com m ent il\nl ’avait élue dans son âm e subitem ent illum inée à sa vue. Ses accents\nétaient si tendres q u ’ils arrachaient des larm es à la jeune fille qui\nassistait à l’entretien. L o rsq u ’il parla de sa douleur, les tigres eux-\nm êm es eussent été adoucis. Il était noble et touchant comme\nO rphée pleurant E urydice perdue, mais s’il eût attendri mêm e les\nsom bres divinités de l’A verne, s ’il eût ému le T a rta re jusque dans\nses plus profonds abîmes et fait tressaillir les Eum énides aux che­\nveux hérissés de serpents, il ne parvint pas à am ollir le cœ ur de cette\nfemme implacable. Elle fut inaccessible à la m oindre pitié, car lors­\nqu’il sollicita d’elle une parole d’espoir, elle lui répondit :\n    — Vous avez abusé de m a patience. Vous ne cessez de me p o u r­\nsuivre, bien que je vous aie fait com prendre que je ne voulais rien\nvous accorder.\n    Abstenez-vous, désorm ais, de m ’adresser encore de pareils propos.\nJe ne recevrai plus vos am bassades, j e ne so rtirai plus tant que vous\nserez dans cette ville et ne donnerai accès céans à aucun gentilhom m e\nqui ne me soit très proche parent. Ainsi, p ar v otre im portunité, je\nme punirai moi-même pour vous avoir écouté plus que le devoir ne\nme le perm ettait, croyant que le tem ps am ortirait en vous ces\nardeurs de votre folle et lascive jeunesse.\n    L ’infortuné de V êves, entendant une sentence aussi rigoureuse,\ndem eura longtem ps sans parler, ne pouvant croire encore q u ’une\nâm e aussi dépourvue de tout sentim ent noble, charitable et hum ain,\nparlât ainsi p ar un aussi gracieux visage.\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2279, "texte": "                               — 167 -\n\n    A la fin il lui dit d’un air résigné :\n    — P uisque vous m ’ôtez l’espoir d ’être votre perpétuel serviteur et\nq u’il faut que je m ’éloigne de vous pour ne plus vous revoir, donnez-\nmoi du moins la force de le faire en cessant un instant d’être aussi\navare de votre beauté. Je ne vous dem ande rien que vous ne puissiez\nm ’octroyer honnêtem ent. E n récom pense des peines que j’ai subies\npour l’am our de vous, laissez-moi vous donner un prem ier et\ndernier baiser. Ce sera l ’arrh e de notre adieu.\n   L a dame, im patiente m ais malicieuse, lui répondit :\n   — Je voudrais voir si votre am our est aussi violent que vous le\ndites. V ous n ’aurez le baiser que si vous voulez ju rer, su r votre foi\nde gentilhom m e, de faire ce que je vous com m anderai.\n   — Madame, dit le trop tendre am ant, je prends Dieu à témoin que\nvous n ’ordonnerez rien que je n ’accom plisse jusque dans ses derniers\ndétails.\n   — V otre noblesse est le gage de votre serm ent, dit-elle en\nso uriant, a u ss i je veux sans tarder vous tenir m a prom esse.\n   E lle le baisa avec une grâce adorable.\n   L e pauvre gentilhom m e ne sachant combien cher il achetait cette\nfaveur, la p rit dans ses bras, la couvrant de baisers. Il lui sem bla\nq u ’il exhalait son âm e su r ces lèvres fraîches, dans la douce et tiède\nhaleine de sa bien-aimée.\n   Mais se dégageant de son étreinte :\n   — Je dois vous faire connaître ce que vous venez de prom ettre.\n   — Ordonnez, dit-il, Dieu sait combien vous serez obéie.\n   — Je veux que pendant l’espace de trois ans vous ne parliez à\npersonne, quoi q u ’il puisse advenir. Je saurai alors com m ent vous\nrécom penser de votre fidélité et de votre attente, ou bien je vous\nconsidérerai comme un parjure, un hom m e sans honneur!\n   L e m alheureux am ant resta stupéfait d’un ordre aussi étrange que\ncruel. Il com prenait enfin à quel m onstre il s’était livré. Mais il\nav ait le cœ ur si h aut et à tel point la religion de son serm ent, que\ndès l’h eure même, il devint m uet, m ontrant p ar gestes qu’il tiendrait\nsa prom esse. Il tira sa révérence et quitta la m aison.\n   L e jo u r même il p artit pour Vêves, où il se prépara à une longue\nabsence.\n   Toutefois, il adressa encore une lettre à la belle Aude.\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2338, "texte": "                               — 168 —\n\n   L e page qui la lui rem it l’inform a du départ de son m aître et du\ndésespoir auquel il était en proie. Mais elle n ’en fut pas touchée. Elle\nrom pit les scels de la missive qui contenait la malédiction du sire de\nVêves en appelant à la ju stice de Dieu.\n   Aude, dédaigneuse, ne fit que se m oquer des plaintes de l’am ant\ninfortuné, disant que lorsqu’il aurait achevé le tem ps d’épreuve, elle\nv errait s ’il était digne de recevoir la récom pense de ceux qui ont suf­\nfisam m ent satisfait à la règle d ’am our.\n   Cependant, de Vêves s ’en allait à grandes journées vers le beau\npays de F rance dont le roy s’occupait, en ce tem ps-là, à chasser les\nAnglais.\n   L e prince avait son camp en Norm andie, Gilles lui dem anda du\nservice. Il était connu là p ar des seigneurs du duc de Bourgogne\ndont il avait été le page et aussi p ar l’excellence de sa lignée féconde\nen braves.\n   Ces gentilshom m es contrits de cette désastreuse infirm ité du\nsire de Vêves, s ’em ployèrent à lui être utile. Ils le présentèrent\ncomme l’un des plus valeureux chevaliers de son pays, exaltant sa\ngentillesse et sa vaillance.\n   Gilles m it le genou en terre devant le roy et lui dem anda p ar\nsignes de l’em ployer durant la guerre. Il conquit les bonnes grâces\ndu jeu n e m onarque q u ’il am usa p ar sa mimique expressive et q u ’il\nséduisit p ar sa prestance. Son allure m artiale révélait une dextérité\npeu com m une qui devait encore s ’augm enter de l’énergie que les\nautres dépensent en paroles.\n   On avait bien auguré de son courage. Quelque tem ps après, c’était\nlui qui, le prem ier, escaladait la m uraille, indiquait aux soldats le\nchemin de la brèche et les entraînait à sa suite dans R ouen d ’où les\nAnglais furent chassés.\n   L ’exploit lui attira les bienfaits du roy ravi de son m uet. Gilles lui\nrenouvella la prom esse d’une foi inviolable et, tout bouillonnant de\nforce et de passion, aiguillonné p ar le. chagrin qui, dans ses m om ents\nde repos, lui enfonçait son dard empoisonné, il m archa à la ren ­\ncontre d'une compagnie ennem ie com m andée p ar un capitaine,\nfameux dans l ’O rient et l’Occident pour son invincible vigueur. Gilles\nl’attaqua avec tan t d’adresse et de furie q u ’il renversa, hom m e\net cheval. Ce fait d’arm es je ta la panique parm i les Anglais et fut le\n"}, {"page_pdf": 196, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2330, "texte": "                               — 169 —\n\nsignal de leur déroute. Coup su r coup, ils perdirent plusieurs places\nfortes.\n   De grandes réjouissances suivirent ces succès, où le nom du sire de\nVêves, vainqueur du tournoi, fut célébré p ar toutes les bouches.\nMais le roy, dans la joie du triom phe était peiné de voir son favori,\nm orne et solitaire et comme rongé p ar ce q u ’il ne pouvait exprim er.\nIl fit publier à son de trom pe non seulem ent dans l’étendue de son\nroyaum e mais aussi dans les régions voisines et am ies, que celui qui\nrendrait la parole au m uet au rait pour récom pense dix mille cou­\nronnes d’or.\n   Alléchés par cet appât, les charlatans devinrent si im portuns que\nle prince, im patienté, ordonna que quiconque entreprendrait de\nguérir le gentilhomme et n ’y parviendrait point dans le term e\nfixé, paierait une som m e égale à celle qui était prom ise, à défaut de\nquoi sa tête servirait de gage.\n   L ’ordonnance royale ne tarda pas à être connue de la belle Aude.\n   E lle se réjouit de la profondeur de l’am our qu’elle avait inspiré et\nde l’inébranlable foi de Gilles, mêm e pour une prom esse si peu digne\nd ’être gardée. Elle crut que le gentilhom m e, quoi qu’il lui eût écrit,\nétait toujours passionné d’elle. Sa cupidité, éveillée p ar les dix mille\ncouronnes d ’or promises, lui fit faire plus que la certitude d’un\ndévouem ent sans borne et d ’une tendresse touchante. Elle ne doutait\npas que le seigneur, relevé par elle de son serm ent, ne lui procurât\nla récom pense convoitée.\n   Elle p artit et arriv a à P aris lorsqu’on désespérait de guérir jam ais\nle chevalier m uet, plongé par l’inaction dans une mélancolie noire.\nE lle se présenta à ceux qui étaient chargés de recevoir les médecins\ndisposés à entreprendre la cure du seigneur.\n   — S ’il y a quelqu’un au monde capable de guérir le sire de Vêves,\nc’est moi qui aurai ce m érite.\n   On lui fit connaître les conditions imposées par l’édit royal.\n   Confiante en son pouvoir su r son ancien féal, elle répondit :\n   — Je les accepte, seulem ent il im porte que je puisse rester seule\navec lui pendant tout le tem ps que durera la cure.\n   — J ’y vois d ’autant moins d ’inconvénient, dit le comm issaire du\nroy, en riant, que vous avez deux yeux qui paraissent capables de\ndénouer la langue au plus bègue qui soit sous les cieux.\n"}, {"page_pdf": 197, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2526, "texte": "                                 — 170 —\n\n   L o rsq u’on annonça au sire de Vêves qu’une femme était venue\nexpressém ent en F rance pour sa guérison, il fut fort étonné. Il ne\npensait pas qu’Aude eût pour lui tant d ’am itié, q u ’abaissant son\norgueil elle fût venue de si loin pour le délivrer du m artyre q u ’il\nendurait à cause d ’elle. Il s’ingéniait à deviner celle à qui il avait pu\ninspirer un sentim ent si profond, lorsqu’on fit entrer la visiteuse. Il\nfut si ébahi de l a voir qu’il faillit se départir de son silence habituel;\nil n ’eut que le tem ps d ’étouffer le cri qui lui m ontait à la gorge.\nMais il ne se fit plus la m oindre illusion. Il jugea incontinent que\nl’avarice seule l’avait fait venir de si loin. E n un instant le souvenir\nde toutes ses souffrances, le long calvaire par lequel l’avait traîné la\ncruauté de cette femme, la lam entable existence, plus terrible certes\nque la plus terrible m ort, à laquelle elle l’avait voué, em plit son\nesprit. Il la voyait m aintenant dans toute sa bassesse, toute son\nabjection m orale. Elle venait lui faire boire la lie de ce calice auquel\nil s’abreuvait depuis q u ’il l’avait connue, elle venait lui m ontrer que\nles trésors d ’am our, de dévouem ent, de renoncem ent q u ’il lui avait\nprodigués, valaient moins à ses yeux que le monceau d ’or par lequel\non devait récom penser sa guérison.\n   Un flot d ’am ertum e lui vint aux lèvres, mais il put le refréner. Il\nl’av ait trop aimée pour la m épriser. E n regardant ce p u r visage\nd ’une beauté radieuse qui cachait tant d ’ignominie, son ancien\nam our se changea en haine violente et son désir en une soif ardente\n de vengeance.\n   L ’assurance que la belle Aude m ontrait à son arrivée ne dura pas\nlongtem ps. E lle fut décontenancée en voyant les ravages que ce\nlong m artyre avait causés sur la figure de l’hom m e qu’elle avait\n connu dans toute la fraîcheur de la jeunesse. Les yeux surtout, les\nyeux si doux et si caressants naguère, brillaient d ’un feu som bre\n comme des escarbilles dans la nuit, et un rictus de m auvais augure\n contractait les lèvres jadis si bonnes où fleurissaient le m eilleur\n des sourires.\n    E lle trem bla en lui parlant. H abitué, dès le serm ent q u ’elle lui\n avait imposé, à se dom pter, il ne changea pas d ’une ligne l’expres­\n sion de son visage. D ’abord il feignit ne pas la reconnaître, ce qui la\n força de lui n arrer toute son histoire. E lle s’affolait de l’im passibilité\n de cette face dont elle avait été la m aîtresse absolue et q u ’elle avait\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "                               — 171 —\n\npu faire changer tant de fois à son gré, s’em brouillait dans son récit,\npour l’entrecouper enfin par des sanglots. Elle était épouvantée du\npéril que sa cruauté, sa m échanceté et son avarice sordide lui\navaient suscité. Elle se sentait prise à un piège q u ’elle avait tendu\nelle-m êm e et comme toutes les créatures m échantes elle était envahie\np ar une grande lâcheté en voyant la fortune se to u rn er contre elle.\n   Cependant le sire de Vêves consentit à la reconnaître. Il lui\nm arqua son plaisir de la voir et la traita avec une courtoisie\nextrêm e. Il fit venir ses gens et écrivit des ordres pour q u ’elle fût\ntraitée chez lui avec la plus grande considération.\n   L a belle Aude eut un regain d’espérance. Ses biens et sa vie, les\nseules choses qui eussent de prix pour elle au monde, étant en jeu,\nelle n ’hésita pas un instant à faire le sacrifice de tout le reste pour\nso rtir, à son profit, de la situation terrible dans laquelle l’avait\nentraînée sa cupidité.\n   Elle m anœ uvra avec beaucoup d ’habileté. Elle lui dit comment,\naprès la dernière lettre qu’il lui avait adressée, elle avait été prise de\nrem ords. E lle aurait voulu courir vers lui pour rouvrir la bouche\nq u ’elle avait si durem ent fermée, mais il chevauchait par des routes\nqui lui étaient inconnues. E lle avait eu tan t de preuves de l’incon­\nstance des hom m es, q u ’il ne devait pas se froisser de la défiance\nq u ’elle avait tém oignée à son égard, en raison des tendres senti­\nm ents q u ’elle éprouvait pour lui m aintenant. Bref, elle mania le\nmensonge et la ruse avec une science consommée de dissimulation.\n   Gilles de Vêves paraissait attendri, parfois même il essuyait des\nlarm es su r ses yeux, mais au m om ent où elle croyait triom pher de son\nm utism e, l’arrivée d’un valet interrom pait l’entretien. T out était à\nrecom m encer.\n   Ainsi elle passait p ar de torturantes alternatives d ’espoir et de\ndésespoir.\n   V oyant que Gilles de Vêves ne répondait point, m ontrant seule­\nm ent p ar signes qu’il ne pouvait faire m ouvoir sa langue, elle le\nbaisait en pleurant, le caressait, le cajolait. Mais il avait été plus\naisé de lui ferm er la bouche que de la lui rouvrir. Ces gentillesses\nq u ’il eû t payées naguère au prix de sa vie, ne parvenaient pas à\nébranler la résolution de l’entêté seigneur.\n   Craignant de plus en plus pour l’issue de son entreprise, la belle\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": "                                — 172 —\n\nAude, si farouche naguère et si pudique, n ’hésita pas à se livrer à\ndes séductions irrésistibles.\n   E lle lui apparut vêtue de blanches et légères m ousselines à tra ­\nvers lesquelles on distinguait les formes parfaites de son corps splen­\ndide. E lle s ’approchait de lui pleine de chatteries et de m ignardises.\nSes m ouvem ents déplaçaient les voiles qui la couvraient, m ontrant\nle creux voluptueux de la naissance de sa poitrine, un sein rond\nd ’une blancheur de neige au milieu duquel éclatait un rubis, ou\nquelque autre précieux trésor d ’am our.\n   Quand elle avait allum é l’incendie de ses désirs, les derniers vête­\nm ents tom baient et nue, elle s’offrait à lui, belle, frém issante, enla­\nçante, presque victorieuse !\n   D u ran t tout le tem ps fixé, il posséda ce corps tant désiré, il le\np étrit de ses mains folles, le couvrit de baisers et de m orsures, s’en\nsoûla avec une avidité longtem ps aiguisée. T o u t ce que naguère il\navait rêvé dans ses transports de passion inassouvie et dédaignée,\nles fantaisies les plus extravagantes, fut réalisé et dépassé. E lle lui\ndonna tout ce q u ’une femme éperdue d’am our, peut im aginer pour\nplaire à son am ant, tout ce que l’adoration la plus absolue peut\n inventer dans sa ferveur.\n   Mais dans les spasm es les plus délirants, à l’instant où l’hom m e,\ncrispé par le plaisir suprêm e, n ’a plus rien à refuser à la bouche qui\nfrém it sous ses lèvres et à laquelle il boit le vin des voluptés ineffables\net qui lui suce toute son âme, à l’instant où l’am ante a tan t de puis­\nsance qu’elle peut tirer de son am ant toutes les prom esses, ju s q u ’à\ncelle du crim e, à ce m om ent où la femme est la reine du monde,\nAude ne put faire parler celui q u ’elle avait, par un caprice cruel,\nrendu m uet.\n   E t quand, folle de crainte, altérée par la fatigue et l’épouvante,\nn ’ay an t plus q u ’une heure pour obtenir ce que depuis quinze jours\nelle sollicitait en vain, elle se jeta à ses pieds pour im plorer un peu\nde sa pitié, il lui m ontra une feuille de parchem in sur laquelle il avait\nécrit :\n    « J ’ai ju ré su r ma foi de chevalier de ne point parler durant\n » l’espace de trois ans. Le term e n ’est pas expiré. Je ne peux sans\n » être parjure, m anquer à mon serm ent, car aucune puissance\n » terrestre ne peut m ’en délier. »\n"}, {"page_pdf": 200, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1966, "texte": "                                — 173 —\n\n   Ses supplications furent inutiles comme les plaintes que lui a rra ­\nchait le désespoir.\n   Pendant quinze jo u rs, elle su b it le plus raffiné des supplices, elle\ns’hum ilia, sacrifia tout pour fléchir Gilles de Vêves. P endant quinze\njo u rs, le gentilhom m e, pareil à un vam pire penché sur sa victime,\nbu t avec délices l’hydrom el de la vengeance. Ces quinze jo u rs ray o n ­\nnèrent su r les trois années q u ’il avait passées dans le silence, comme\nun incendie p ar une nuit noire.\n   P as un instant, le cœ ur que ce long hiver avait desséché et\nracorni, ne se sentit touché et caressé p ar le souffle balsam ique du\npardon.\n   Ce fut avec le même rictus figé su r les lèvres, avec le même œil\nbrillan t comme le feu d’une escarbille, qu’il regarda la belle Aude\np a rtir avec les gens du roy qui étaient venus lui dem ander compte\n de ses engagem ents.\n   L a vengeance de Gilles de V êves la poursuivit-elle encore, im pla­\ncable, la frappa-t-elle dans l’om bre ?\n   T oujours est-il que quand, pour sa défense, elle dut raconter toute\nson histoire, une grande clam eur retentit, une indignation et un\ndégoût profonds s ’em parèrent de l’assistance pour cette femme qui,\navec une malicieuse cruauté et une perfidie raffinée, avait imposé au\nplus loyal, au plus brave, au plus vertueux des chevaliers, le m artyre\nle plus affolant et le plus terrible qu’une im agination de tortionnaire\nait pu inventer. L a condam nation fut som m aire. Après avoir été\ndépouillée de ses vêtem ents, elle fut publiquem ent frappée de verges.\n   Son beau corps qu’elle n ’avait point voulu faire servir à l’am our,\nmais q u ’elle avait prostitué plus indignem ent que la dernière des\ncatins, fut abîmé, flétri, pour que ses trésors ne pussent jam ais plus\naffoler d’hom m e.\n   Après quoi, on la livra, comme fille de joie, à des soudards ivres.\n\n                                             M a u r ic e   des   O m b ia u x .\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-06-15-n6-005", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 174, "page_fin": 174, "titre_corps": "Lied", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "CAMILLE MAUCLAIR.", "ancre_debut": "Lied Le printemps, avec ses pe", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 201, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 51, "fin_caractere_exclue": 1127, "texte": "Lied\n\nLe printemps, avec ses petites mains d’or\nElevant des guirlandes nouvelles,\nNous regardait ce matin sur le seuil,\nE t c’était lumière et bonheur dehors...\n\nIl penchait la tête, il était blond,\nLe soleil brûlait dans ses boucles,\nE t ses yeux étaient cernés, et sa bouche\nAmoureuse, et ses yeux mi-clos et très longs...\n\nC’était presque une jeune fille,\nMais c’était aussi un beau jeune homme\nComme dans la légende, et comme\nCeux qu’on rêve avec l’épée qui brille...\n\nQu’il faisait doux! Le ciel entier disait matines!\nL e rideau était gai contre la fenêtre,\nLes fleurs embaumaient près du vase de lait,\nE t il y avait de jolis reflets,\nE t l’on voyait au loin le blé vers la forêt bleue,\nE t tu riais d’un mouton qui bêlait\nE t d’un oiseau qui filait ses trilles\nPour chanter Avril.\n\nE t le bel E nfant au bord du chemin\nLevait sur nous ses transparentes mains\nImmatérielles,\nE t la clarté coulait entre ses mains baignées\nComme s’il avait attiré du haut du ciel\nLes cheveux d’or d’une Bérénice éveillée...\n\n                                C a m il l e M a u c l a ir ,\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-06-15-n6-006", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 175, "page_fin": 180, "titre_corps": "L’enfant", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "BLANCHE ROUSSEAU.", "ancre_debut": "L ’E N F A N T ()1     N any sortit de la maison", "ancre_fin": "Blanche Rousseau.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Dédicace AU CHER POÈTE APOLLOÛS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 202, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 103, "fin_caractere_exclue": 1883, "texte": "L ’E N F A N T ()1\n\n   N any sortit de la maison et s’avança sur la route. Les étoiles bril­\nlaient en poussière au to u r d’un fin croissant de lune et des zigzags\nde lum ière blanche s ’entrecroisaient su r l’herbe; sans savoir\npourquoi, elle se m it à appeler : « Mana! M ana! » d’une voix\nplaintive et faible qui allait m ourir vers les sapins.\n   Il faisait doux et calm e; des parfum s m ontaient de toutes choses\net N any sentait son cœ ur d’am our s ’y rouler et s’y perdre.\n   « M ana! » Comme elle jeta it l’appel encore, quelque chose subite­\nm ent se dressa à ses pieds.\n   D ’abord elle recula, effrayée, des battem ents plein la gorge, mais\nto u t de suite elle se ra ssu ra : un gam in de six à sept ans, tout noir\nsu r le fond bleu du ciel, se dessinait en silhouette bizarre; un\nim mense chapeau de paille rejeté en arrière et ses deux bras étendus\nen faisaient comme un épouvantail de m oineaux :\n   — Qui est là, dit-il d ’une voix grêle, et qu’est-ce que vous voulez?\n   N any s ’avança et le p rit dans ses bras :\n   — E h ! petit, tu ne me reconnais pas? Je suis N any, de la maison\nblanche.\n   — N on, je ne vous connais pas, dit l ’enfant en se débattant.\n   Il l’exam inait avec défiance et d ’un œil hardi. Soudain, un rossi­\ngnol lança quelques cris m élodieux du fond d’un bois lointain... puis\nune cascade de perles ruissela tout au to u r d’eux, des arbres, des\nm onts, des talus, avec des glous-glous de source et d’am oureux\nso u p irs... Ce fut une ronde de mélodies dans l’entrecroisem ent des\nétoiles to u t à coup en m ouvem ent, enlacées, enchevêtrées les unes\naux au tres dans un glissem ent silencieux sur le ciel immobile.\n   — E ntendez-vous, dit l’enfant à voix basse.\n\n\n\n\n  (1) E x t r a i t d ’u n r o m a n e n p r é p a r a t i o n .\n"}, {"page_pdf": 203, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2191, "texte": "                                — 176 —\n\n    Il se penchait, l’oreille tendue avidem ent et le regard erran t vers\n des choses très lointaines. Dans ses yeux éperdus les notes m erveil­\nleuses sem blaient tom ber et rebondir ... « O petite âme d ’enfant!\nP etite boîte à musique dont personne ne songe à to u rn er la clef, pour\nqui chanteras-tu et chanteras-tu jam ais ? » N any pensait ainsi triste­\nm ent, l’âme lourde de tendresse...\n    — Voulez-vous causer avec moi?\n    L ’enfant fit un geste de silence, im périeux... puis, plus douce­\nm ent :\n   — C h u t!... Attendez donc!... Quand l'autre ne dira plus rien.\n   Ils attendirent. D ans les routes silencieuses et désertes l’om bre\nse m ouvait lentem ent, chargée d’une tiédeur m usquée qui leur a rri­\nvait par bouffées au cerveau et au c œ u r... Un scarabée, brusquem ent,\ntrav ersa dans le chemin la barre claire d ’un rayon. Les arbres étagés\nfaisaient des m outonnem ents de nuit où glissaient d’indécises lueurs,\nainsi q u ’un peu de nacre. Subitem ent un cri se leva dans le\nsilence : « Julie ! Julie! » T ous deux tressaillirent; l’oiseau s’était\ntu ... Puis une porte claqua, au loin, et tout redevint silencieux.\n   — M aintenant, je veux bien vous parler, dit le petit à mi-voix.\nA sseyons-nous ici.\n   Ils tâtèrent le sol, et ce fut dans une m asse épaisse et soyeuse\nd ’herbe m olle... Des petites vies d ’insectes palpitaient au to u r d ’eux,\nâm es m inuscules, comme des baisers ép a rs; les doigts, à chaque\nm ouvem ent, touchaient des choses veloutées, et parfois le tro t\nrapide d ’une fourmi leur courait au long des paum es.\n   L ’enfant dem anda :\n   — Pourquoi avez-vous crié tantôt? vous m ’avez fait peur... E t\ncette femme qui semblait vous répondre!...\n    — J e ne sais, dit N any rêveusem ent; peut-être que nous nous\nappelons sans cesse dans la nuit sans jam ais connaître nos nom s.\n   — Alors, vous ne vous nommez pas Julie?\n   — Je m ’appelle N any...\n   — Ça y ressem ble. E t si la femme avait crié N any, vous auriez\nrépondu ?\n   — Oui, dit N any tristem ent.\n   L ’enfant se tu t; après quelques instants, il siffla entre ses dents\nun air populaire et canaille... puis, fronçant les sourcils :\n"}, {"page_pdf": 204, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2291, "texte": "                                — 177 —\n\n   — Laissez-m oi dorm ir, dit-il, je ne vous com prends pas!\n   — D orm ir, répéta N any d ’un ton bizarre, pauvre petit! Ce que tu\nappelles dormir est bien lourd... bien écrasant... des rêves... Mais le\nréveil est parfois un bien au tre cauchem ar !\n   Elle parlait d ’une voix basse et lente, ses yeux rêveurs fixés au\nciel. L ’enfant la regarda curieusem ent.\n   — Mais je suis fatigué, moi, dit-il en pleurant presque.\n   — Oui, dit N any de la même voix, la vie fatigue.\n   Elle se tut, fixant toujours le ciel criblé d’étoiles... De vagues\nrum eurs d ’échos sem blaient aller et venir dans les ténèbres du loin;\nc’est à peine si, dans la nuit, leurs visages m ettaient des taches\nclaires où leurs yeux étaient des transparences. N any passa la main\nsu r son front avec lassitude.\n   — V eux-tu venir avec moi? dit-elle brusquem ent; allons, donne-\nmoi ta main.\n   — Non! dit le petit en se reculant vivement. Pourquoi ça? C’est\npapa qui serait content !\n   — Où est-il ton papa?\n   — J e n e sais pas; au cabaret sans doute... Il m ’a dit de l’attendre là.\n   De la main, il indiquait un gros chêne noir, énorm e dans la nuit.\nNany se taisait; un am er dégoût, une immense pitié faisait battre\nson cœ u r plus vite... S ’agenouiller devant cet enfant, n ’est-ce pas,\nc’eût été bon? et dans le silence des ténèbres, le baiser pieusement\npour toutes les souffrances à ven ir... O petit frère, que nous sommes\nprès en ce soir où je sais que ton avenir est som bre ! Nos deux dou­\nleurs ne se sont-elles pas étreintes et ne m archent-elles pas vers\nnous, les bras entrelacés? O h! moi, je te sens bien de ma race! Ne\nsom m es-nous pas chacun un peu d ’hum anité souffrante, mon tout\npetit frère chéri?\n   T iens, m aintenant, si tu le veux bien, je te prendrai dans mes\nbras comme ferait une jeune mère, et tu me diras ce que tu entends\nquand tu écoutes le rossignol... Ou peut-être tu ne diras rien. Si je\npuis te garder une seconde su r mon cœ ur, la clef de la boîte à\nm usique se glissera toute seule dans mes doigts... Je m ouillerai de\n mes lèvres chaque blessure reçue et chaque blessure à venir, et toi,\n n’est-ce pas que tu veux bien réchauffer mon cœ ur avec la petite vie\n de ton âm e? V ois-tu, nous sommes si peu de chose, seulem ent\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2546, "texte": "                                — 178 —\n\n  deux destinées grelottantes dans la n u it... mais deux destinées qui\n  se fondent l’une dans l’autre, cela fait l’am our, un ciel tom bé entre\n  nos bras...\n     Petit enfant, tu ne souffriras plus ; je jetterai ma tendresse su r toi\n  comme un m anteau... et puis ce qui viendra ensuite n ’im porte!\n     — Comme vous me regardez avec de drôles d’yeux ! dit l’enfant\n  tout à coup. Q u’cst-ce que vous voulez, voyons?\n     — V ivre, dit N any à voix basse.\n     L e silence, soudain, était devenu plus vaste et plus intense, et ce\n n ’était plus le silence m ais l’attente, l’écoute d’un monde qui guette\n deux âmes se parlant. L e scarabée, désorm ais, peut trav e rser la\n route et les brins d ’herbe chuchoter dans le vent, car il est m arqué,\n su r ses ailes m ordorées, de la toute-puissance d’une vie solennelle\n et la petite herbe en frissonne. T o u t ce qui entoure, ce soir, les deux\n âmes qui se regardent par-dessus la barrière, a sorti sa vie m ysté­\n rieuse. Demain nous verrons un scarabée et — qui sait? — peut-\n être notre pied l’écrasera distraitem ent... P o u rtan t, il a été, un\n m om ent, fragm ent d’un grand T out, de pensée effrayam m ent p ro ­\n fonde et m ystérieuse... Il l’est encore, m ais parce que telle porte\n s ’est fermée dans notre âm e, notre pied l’écrasera, et nous foulerons\n l’herbe qui, de mille yeux, un soir passé nous écoutait et nous\n savait.— L a tragédie qui s’est jouée entre les âm es de deux hommes\n et l’âme d ’un scarabée, d ’une feuille ou d ’un brin d’herbe s ’évanouit\n comme un rêve à la lueur brutale du soleil : les choses n ’ont plus\n leurs visages, ou plutôt dans leurs visages nous ne savons plus lire...\n Mais q u ’un peu de nuit tom be, qu’un baiser de lune se glisse, et\nvoici que de toutes parts la vie tend les bras, les yeux, les oreilles,\npeut-être parce que nous l’avons désiré ou voulu; notre âme sort\n lentem ent de la prison où elle se croit libre; elle regarde de ses yeux\nqu’elle a cru de tout tem ps clairvoyants et qui si rarem ent voient les\nchoses essentielles : pour une heure elle est vraie.\n    L e gamin avait ram assé une baguette et s’am usait à en frapper\nla route à petits coups. D u fond de sa pensée N any le regardait, et\nparce qu’il faisait noir et que rien de leurs deux corps ne se distin­\nguait plus, elle le voyait très clairem ent... P auvre petit être! Appuyé\nsu r la barrière qui s’élève au to u r de la prairie, depuis combien de\ntemps regardes-tu fuir les nuages et paître les bêtes? N any est celle\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2284, "texte": "                                 — 179 —\n\nde l ’a u tre côté; elle peut m archer loin dans le chem in libre, m ais elle\ns’est assise et regarde vers ceux qui regardent et parfois frappe son\nfront en pleurant contre la barrière qui la sépare d ’eux... O les\nvaines et stupides barrières ! si aisém ent franchies et q u ’on n ’ose pas\nfranchir; les fragiles obstacles q u ’on regarde obstiném ent sans oser\nlever le pied.\n    T o u t à coup, un long sifflement déchira le silence; N any tres­\nsaillit... l’enfant s’était levé brusquem ent; il répondit par un siffle­\nm ent sem blable, et puis :\n    — Voilà, dit-il, je dois m ’en aller.\n    — P ourquoi ?\n    — P ap a m ’a appelé; vous n ’avez pas entendu?\n    — Non, dit N any lentem ent.\n    E lle parlait inconsciemm ent, très loin de ses paroles, avec la seule\nidée qu’il fallait em pêcher l’enfant de s’en aller, q u ’il fallait le\ngarder, il fallait le garder; elle se répétait ces m ots éperdum ent, avec\nl ’im pression q u ’un grand m alheur arriv erait si elle n ’obéissait pas à\ncet ordre im périeux... Elle se dit : S ’il veut partir, je le prendrai\ndans mes bras, je l’em porterai... E t elle se sentait une force inouïe.\nComme s ’il l’eût devinée, l’enfant recula doucement, les yeux fixés\ns u r elle... Alors, ils se regardèrent un m om ent dans un grand\nsilence, et ce fut comme s ’ils s ’étaient étreints, comme s’ils avaient\nlutté corps à corps... N any se trouva, tout à coup, faible, brisée,\nim puissante; elle tendit la main à l’enfant.\n    — Adieu, dit-elle d’une voix étouffée.\n    — Adieu, répéta le petit.\n    E lle lui garda la main quelques instants; il se laissait faire,\ndéfiant, sournois... puis, soudain, la devinant attendrie et généreuse,\nil se rapprocha câlinement, la voix pleurarde :\n    — Mademoiselle, vous ne me donnez rien?\n    — Moi? fit N any comme so rtan t d’un rêve.\n    — M ademoiselle... pour m a petite sœ u r... malade.\n    Il m entait au h asa rd ; N any le su t très clairem ent, et parce q u ’il\nm entait ainsi de paroles et de gestes, son am our grandit, fut infini;\nelle tira son porte-m onnaie, donna tout ce qu’il contenait : c’était\np eu ... Alors, elle enleva son bracelet, avec em portem ent, puis sa\nbroche, une chaînette d ’o r q u ’elle portait au cou... L e petit prenait à\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 719, "texte": "                               —   180 —\n\nm esure, ébahi... Quand elle n ’eut plus rien, N any sentit une grande\nenvie de pleurer et saisissant l’enfant dans ses bras, elle se m it à\nl’em brasser passionném ent, su r les lèvres et les jo u es...\n   — Laissez-m oi ! cria le gamin.\n   Effrayé, il se débattait; elle le lâcha..; et il lui parut que c’était\nson âme, son besoin d ’aim er et de se donner qu’elle lâchait ainsi\ndans la nuit, et elle se sentit très seule, étrangem ent et lugubrem ent\nseule...\n   L ’enfant était parti en courant et l’on entendait ses petits sabots\nclaquer su r les pierres de la route.\n                                                   B lanc h e R ousseau.\n\n\n\n\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-06-15-n6-007", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": 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éclats de gaîté en un peu de bonheur pensif.\n   Il s ’était assis à la fenêtre m i-ouverte et, distraitem ent, il regar­\ndait devant lui, au loin. L e soir venait intim e et lentem ent. E ntre les\narbres qui infiniment au to u r de la petite m aison se m ultipliaient, ne\nlaissant entre leurs troncs rien apercevoir que d’autres rangées\nencore, immobiles et grandioses, un brouillard très insaisissablem ent\nbleu se tissait. L ’étang m enu, au pied des m urs, se veloutait. On\nentendait des balancem ents de roseaux se propager puis décroître.\nE t c’était le soir partout, posant la main su r la bouche de toutes les\nchoses, absorbant tout b ruit dans son silence, effaçant toute lum ière\nsous la sérénité harm onieuse de sa pureté.\n   Georges m ultiplem ent pensait. Il écoutait son âme, comme on\nécoute au creux des conques roses la m er chanter. Il était las déli­\ncieusem ent. Mille échos de paroles, de gestes, de regards, de sou­\nvenirs furtifs étaient en lui, pêle-mêlés. Il n ’essayait pas d’analyser la\nprofonde tendresse dont le charm e l’enlisait. Il était au milieu de ses\nim pressions ramifiées, comme on m arche parm i des parfum s, yeux\nfermés et ne songeant à se dem ander quelles sont les fleurs qui les\nexhalent... M argy, l’aim ée aux yeux clairs, aux doigts fins!...\nl’aimée jolie et de grâce rieuse pleine!... D ’entre les cils de sa pensée,\nil la revoyait confusém ent. E t il était ravi et son être vers elle pal­\npitait m élodieusem ent.\n   M argy... la toute! L e jo u r avait été limpide. Il y avait du soleil\ngoulûm ent su r toutes choses et de fleurs en grêle autour d’eux.\nP arto u t, des oiseaux criaient... Ils avaient prom ené par la campagne\népanouie, sans souci des sentiers, erran t parm i les herbes et les\nverdures, avec des lenteurs rêveuses et jouissantes, avec des hâtes\nparfois aussi et des bonds d’enfants qui jouent, avec l’ém erveillem ent\ntoujours d ’être ainsi seuls, en si splendide lumière et de tant s’aim er!\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2521, "texte": "                                — 184 —\n\n   E t le soir donc, logique et suave enlaçait la forêt. C’était, au\nmilieu des branches bercées, su r le sol, les diffuses éclosions\nd’om bre, les languides épanchem ents d ’obscurité rythm ique.\n   E t Georges pensait. E tait-ce penser? Il se laissait chanter, séduit\npar la musicale respiration de son cœ ur et dans le recueillem ent de\nl’heure attentive se répandant en rêverie.\n   M argy... oh! l’aimée de toujours! Comme il la sentait en lui\npuissante et profondément. E t quel hym ne inconscient et paroxyste\ns’élançait de son être vers elle, résorbant toute sa personnalité à ce\nseul geste d ’âme vers cette femme, à n ’être plus, tout entier, q u ’un\nseul m ouvem ent très net de dédicace et de culte vers un cœ ur!\nM argy !... Il se souvenait : tantôt, dans les grands bois où, paisibles,\nils avaient m arché, ils s ’étaient tout à coup arrêtés. Un infini et\nfourm illant silence élargissait le site. Il n ’était plus un bruit futile,\npas une parole de feuille, pas une m odulation d’oiseau. Mais, à côté\nde lui, dans la religiosité du calme m uet et im mense, il avait entendu,\nun peu pressé, le souffle de Margy qui haletait.\n   M arg y!... N ’était-elle pas pour lui la totale et l’absolue?\nN ’était-elle pas la fin et la raison, le suprêm e aboutissem ent de tous\nses actes? N ’était-elle pas son cœ ur incarné et, à ses côtés, dans la\nvie, statue ardente, m archant? M argy!... Ah! il l’aim ait si incom ­\nm ensurablem ent !\n   E t à cette heure de déclin où, vraim ent, il flottait dans l’air je ne\nsais quel conseil de reployem ent et de concentration, il la découvrait\nen lui, m erveilleuse, comme si jam ais il ne l’avait aperçue. Elle était\nla clarté vive de son âme. C’était en elle q u ’il contem plait toute\nchose. Elle était en lui et il était en elle !...\n   E t de piété extasiée devant la pure entité de bonheur harm onique\nq u ’ils constituaient, il joignait les mains fervem m ent. E t un souffle de\npassion le traversa, le brûla, une seconde, intensém ent. Un cri de\nflamme, un cri aphone lui jaillit des lè v re s: « Ah! M argy! » —\nM argy, près de lui, leurs mains unies, leurs paum es chaudes l ’une\ncontre l ’autre, les lèvres de M argy su r les siennes, le cœ ur de Margy\ncontre le sien, b attan t... E t sa voix! Sa voix qui parlait pour lui...\nSa voix en qui toute beauté s ’expliquait... Sa voix qui anim ait lès\nchoses de leurs élém entales significations!... Sa voix qui lui était\nune sorte de conscience ém erveillante et su rnaturelle...\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2560, "texte": "                               — 185 —\n\n   Ah! M argy !... E t il ouvrait les yeux, au large, dans le noir, et ses\nprunelles luisaient par les ténèbres opaques du soir tom bé.\n   E t la nu it était venue à lui. Elle était descendue doucem ent et tout\nproche m aintenant, sem blait, sur les carreaux limpides de la fenêtre\nm i-ouverte, appuyer sa face belle et regarder. L ’étang dorm ait,\ninerte et froid et scintillant comme une pierre précieuse. E t dans les\narbres, c’était le m yriadaire sommeil des mille petites feuilles, la for­\nmidable immobilité des verdures... Mais du vent très frais, presque\nvif, soufflait comme pour attester, au trav ers de l’universelle to r­\npeur, que rien n ’était m ort, que les vies seulem ent étaient pacifiées\net que l’ex ultant bonheur d ’être enivrait toujours les choses !...\n   Ah! M argy! M argy près de lu i!... Comme toute solitude lui\ndevenait un abandon quand la douce n ’était point là! E t de quelle\ntaciturnité m auvaise le silence ne s’im prégnait-il donc quand la\nchère présence n ’y rayonnait pas. Ah! M argy!... Il eut la poitrine\nemplie d’un flot tiède de sang. Un frisson de passion ondula sur lui.\nDe to u t son corps vibrant il l’appela. Ah! M argy!... E t voici q u ’un\napaisem ent serein brusquem ent s’épanouit en lui. T oute cette âcre\nvéhémence se dissipa. L a m odulation vague de sa tendresse se fit\nplus balbutiée, plus adorante. L a fine odeur de joie que sa venue\ntoujours m ettait en lui, l’inonda. Un grand bonheur le noya et, ém u,\nsoudainem ent, à éclater en sanglots, exquisem ent énervé, il se leva\net il sentit q u ’elle était derrière lui, éternellem ent.\n   Il se retourna.\n   E lle était là debout qui le regardait. Dans la presque dureté de la\ncham bre envahie de nuit, elle s ’accusait, toute de chair lum ineuse,\nen la simplicité décisive et belle de son attitude. Il ne fut pas étonné\nde sa m uette approche. Il ne pensa pas à parler. Il ouvrit les bras\nsilencieusem ent et, molle, presque religieuse tan t il y avait de gravité\net de rite dans son m ouvem ent, elle fut contre lui.\n   M inute inexprim able!... L eurs cœ urs, l’un près de l’autre, m ira­\nculeusem ent chantaient. L a to rp eu r bienheureuse de l’air les enve­\nloppait.\n   E t la nuit, au loin, infiniment m ais à voix basse, chuchottait. Les\nténèbres un peu noires du crépuscule s’élucidaient, graduelles et\nbleuissantes, avec d ’im palpables légèretés. Il y avait partout comme\nd’invisibles paupières qui se levaient su r de très clairs et purs\nregards. E t je ne sais quelle émotion contenue p alp itait!...\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1506, "texte": "                                — 186 —\n\n    Georges ne disait rien.\n    Il défaillait à sentir contre lui l’aimée et chaude étreinte de M argy.\n Il buvait, avide, l’ivresse douce et pénétrante q u ’elle dégageait.\n    E t il avait la poitrine emplie d ’une passion si haute, si éperdue, il\nétait trem pé d’une si totale et pérem ptoire plénitude q u ’il restait\nimmobile, ne pensant même à baiser les lèvres qui près de lui trem ­\nblaient. Ah ! comme il aurait voulu pleurer, pleurer de ravissem ent !\nMais il ne savait vraim ent. T o u t son être était fondu dans une béati­\ntude surhum aine! E t il ouvrait les yeux et il eût voulu qu’éclatât\ndans l’om bre la prestigieuse lum ière qui l’éblouissait et il sentait son\nam our, son vertigineux am our lui trav erser l’être d’un seul élan,\nléger et continu, couler de tout son corps et s ’épancher au to u r de lui,\npeu à peu em plir la cham bre et y tournoyer en am biance dissolvante\net chaleureuse. E t comme enfiévrée, à cet instant, M argy l’enlaçait,\nlui collant su r la bouche la volupté hum ide de ses lèvres... ah! il\neut un sanglot âpre à croire que son âme éclatait de trop violente\nfélicité !...\n    E t voici que, cédant à une occulte et insistante poussée, la fenêtre\ns ’ouvrit.\n    E t le paysage apparut, baigné de n u it; entre les arbres, un peu\nrudes dans l’obscurité bleue, le ciel se dressait, lisse, infini, avec,\nseule, la blancheur aiguë d’une étoile...\n\n                                                   A n d r é R u ijt e r s .\n"}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-06-15-n6-010", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 187, "page_fin": 188, "titre_corps": "Paroles dans la nuit", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "PAUL SAINTE-BRIGITTE.", "ancre_debut": "Paroles d ans la N u it  Brisez les sables de nos", "ancre_fin": "Sainte-Brigitte.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "E to n n e m e n t      E n ce riant matin qui cha", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 214, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 735, "texte": "Paroles d ans la N u it\n\nBrisez les sables de nos dunes,\nBrisez les vagues une à une\nDans l’infini de vos prières,\nAmes dont j ’ai souffert l'enfer\nDe vos maux.\n\n\nBrûlez les voiles sur la mer,\nLoin passant les rives de mon pays\nE n un furieux et long ennui;\nBrûlez les mâts de ma détresse\nDéchiquetant sur mes désirs, vos rires.\n\n\nTaillez les rocs inassouvis,\nCadre de mystère et d ’ombre sombre\n Où les mouettes folles, en nombre,\n Ont déposé leurs vols et leurs chansons;\n — Taillez leur ombre de poussière.\n\n\n Videz les lacs et les marais mauvais,\n Les fleuves de bure et de misère\n Epandant au loin de la terre\n Les défloraisons des moissons;\n Videz les fleurs d’un miel amer\n Pour ma misère ulcère.\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 509, "texte": "                  —1\n                   88—\n\nCreusez des fosses pour les cimetières\nDe ma pensée,\nCreusez la pierre tumultuaire de ma pensée,\nLivre écrit de mon sang maudissant;\nCreusez la fosse et brisez la pierre.\n\n\n\nE t dites à ceux qui vous écoutent, sur la route,\nPassants de haine et de discorde assis\nA u soleil mauve et indécis;\nE t dites aux passants de la route qui doutent :\n— « Il était pauvre et nu : il s'est pendu! »\n\n                          P a u l S a in t e - B r ig it t e .\n\n\n\n\n         "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-06-15-n6-011", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 188, "page_fin": 189, "titre_corps": "Etonnement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "AUGUSTE HULET.", "ancre_debut": "E to n n e m e n t      E n ce riant matin qui cha", "ancre_fin": "Auguste Hulet.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES L IV R E S                                       Mai                p ar A r t h u r T o i s o u l (c", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 215, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 509, "fin_caractere_exclue": 814, "texte": "E to n n e m e n t\n\n    E n ce riant matin qui chante,\n    E n cliquetis parm i les blés\n    Ondoyants et dorés d’été,\n    Poète, et dans les calmes sentes,\n\n\n   J e vais et chante et chante et ris\n   Selon les fleurs et les prairies,\n   Toutes les choses de la vie,\n   Les feuilles vertes et les fruits,\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 609, "texte": "                                  — 189 —\n\n                   Ces fru its où ma lèvre s’en vient\n                   Défaillir, et baiser un peu de jour,\n                   Ces fleurs qui boivent le matin,\n                   O matin propice à l’amour !\n\n\n                   J ’étais si triste tout à l’heure\n                   E t je vous souris maintenant,\n                   O matin propice à l ’amour ;\n                   Il est vrai que j ’ai vu des fleurs\n                   E t le soleil dorer les champs.\n\n                                                     A uguste H u l et.\n\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-art-jeune-1896-06-15-n6-012", "volume": "ELB-ULB-lsf87092895-1896-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-lsf87092895-1896-002.pdf", "ocr_sha256": "d343b73d118f3c86e0658a78d814c156def782dae31a845de1a9f852463133f8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 189, "page_fin": 193, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES L IV R E S                                       Mai                p ar A r t h u r T o i s o u l (c", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 216, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 609, "fin_caractere_exclue": 1156, "texte": "LES L IV R E S\n                                      Mai\n               p ar A r t h u r T o i s o u l (chez Paul Lacomblez)\n\n\n\n   E n p arlan t de ce livre, il faut redouter plus que tout de m atéria­\nliser trop sa pensée, et de froisser ainsi, comme d ’une main b ruta­\nlem ent am ie, les choses si légères et si frêles qu’il chante. Oubliant\nvolontairem ent la séparation de l’œ uvre en poèmes distincts, je\npréfère ne voir en Mai qu’un seul geste du poète à travers son\nprintem ps. E t ce geste est tel : d ’adoration extasiée vers toutes les\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2101, "texte": "                                      — 190 —\n\nchoses de la vie. D ’adoration, oui, et sincère et ravie, mais rapide\naussi, et m ultiple, et passant de vision en vision, d’agenouillem ent en\nagenouillement, sans lassitude. L e poète, ici, est celui qui passe. L es\nsensations l’atteignent, il les accueille, il leur sourit, mais son\nsourire est un adieu déjà, car d’autres, plus jeunes, plus fraîches, le\nsollicitent davantage. E t celles-ci mêmes, m algré leur joliesse, ne\npeuvent longtem ps le retenir. T outes sont si frêles, si légères, si à\nfleur de peau. T outes sont si égalem ent charm euses! P eut-il,\nvraim ent, peut-il résister au désir de nous les offrir toutes, en un\nbouquet, un bouquet m ulticolore sans doute, mais aussi un bouquet\nexhalant un parfum bien unique, celui de son âme extraordinaire­\nm ent personnelle? L a langue q u ’il emploie est belle, classique au\nbon sens du term e, d’une science de m ots étonnante; le rythm e en\nest toujours juste, et d’une m usique adéquate à la chanson même\ndes choses. Mais ce q u ’il faut adm irer sans réserve, c’est la pureté\nm erveilleuse de ces vers.\n\n\n\n\n                             O rdre altruiste\n\n                   v o l u m e I I , d e l ' Œ uvre, p a r R e n é G h i l\n\n\n\n\n   V raim ent, il est lassant d’entendre dire sans cesse que le français\nde R ené Ghil est un français nègre. Je tiens à affirm er ici que cela est\nfaux, et archi-faux, que si ses vers sont parfois difficiles à com prendre,\nc’est uniquem ent à cause de l’emploi trop fréquent de term es techni­\nques. C’est là un reproche que nous lui faisons, à ce poète, ce poète que\nnous voudrions tan t aim er, puisqu’il chante avec nous selon la vie,\nselon la sainte m atière et la sainte anarchie. Mais que l’on sache que\ndans ce livre, comme dans les précédents du reste, il y a des\npassages, et nom breux! de splendide et vibrante poésie. E t nous\nattendons que l'Œ uvre soit achevée, — et elle le sera ! — pour dire\nà la fois tout le bien et to u t le m al que nous en pensons.\n\n                                                                             G. R .\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2322, "texte": "                                  — 191 —\n\n\n                  L e P o è m e de m es Soirs\n                    par E d m o n d P i l o n (V arnier, Paris)\n\n\n    Parfum ées et sonores, certaines ; som ptueuses m ais m ornes,\nd’au tres ; très gracieusem ent pleurantes, d ’une mélancolie enguir­\nlandée de fleurs, d’autres encore, les diverses phases de cette œ uvre\nsont pleines de belles choses neuves et de vieilleries, de vers har­\nm onieux aux rythm es inédits et de banalem ent ennuyeux parnas ­\nsismes. E t, en som m e, elles sont à la fois désillusionnantes et\nprom etteuses.\n   M. P ilon le sait bien. Assez de critiques le lui on dit, les uns\npar encourageante sym pathie, les autres p ar m auvaiseté envieuse :\nses vers sont vraim ent très beaux d ’impeccabilité, m ais ils m anquent\nde cette spontanéité qui fait de la poésie une source toute claire et\nsans alliage, défluée naturellem ent du cœ ur du poète.\n   E t, vrai, c’est dommage! C ar, poète comme il l’est, il pourrait\nnous donner une des plus belles œ uvres de cette époque, s’il se\nlaissait, bien plus sim plem ent, aller, selon son âm e, à chanter ses\nhautes et splendides im aginations, ses nostalgies et ses visions si\nluxueusem ent coloriées et illuminées ! Mais, heureusem ent, certains\nvers, certaines pièces, et même certaines parties entières de son\nœ uvre, nous laissent entrevoir une évolution de son beau talent,\nvers un genre plus sim ple et plus rieusem ent fleuri. L a chose est\nd ’ailleurs si candidem ent vraie que ce poète, quoi qu’il fasse, sera\nbien forcé de la voir et de s’y soum ettre. Q u’il songe seulem ent,\nen effet, que les barques de nos pêcheurs contem porains, dorées\nd’ardent soleil, ou douloureusem ent magnifiées de nuit, sont tout\naussi belles que les galères antiques ou « les trirèm es à quatre rangs\nde ram es », de mêm e que les vendangeurs et les m arins n ’ont pas\nbesoin d’être « héroïques » pour être beaux ; au contraire !\n    Les fragm ents déjà parus de son nouveau volum e : L a Maison\nd ’E x il, me confirm ent dans mes espoirs, et me perm ettent de croire\nq u ’il nous donnera demain des poèmes plus beaux encore que ceux\nd ’au jo u rd ’hui qui ont pour titre : Soir d’Erêbe, Les Doreurs de\nTrirèmes, Les Veilleurs de Vigie et L a Brise du Soir, et qui sont,\ncom m e je l’ai dit, œ uvre de vrai artiste.\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1909, "texte": "                                   — 192 —\n\n\n                            L ’E a u du Soir\n\n                par A i m é L . P f i n d e r (Lacomblez, Bruxelles)\n\n\n\n    Un essai, oui, mais raté. Une certaine ém otion vague, oui encore;\nmais si faible, si pâle, si truquée, qu’aussitôt ressentie elle se trouve\noubliée. E t il est dommage vraim ent de devoir dire ces choses\ncruelles à un jeune écrivain qui peut-être entre dans les lettres avec\nune volonté joyeuse et des espoirs sem blables aux nôtres. Mais bah !\nil le faut bien ! car il est inutile que toute sa vie, M. Pfinder fasse\nen trer ses pensées et ses ém otions neuves dans le moule des pensées\net des émotions d’un autre, c’est-à-dire du très bel artiste et haut\npenseur qui a nom Maurice M aeterlinck.\n   D o n c, pour q u ’il se débarrasse de cela au plus tôt, nous lui dem an­\ndons seulem ent de se persuader que ce n ’est pas en de haletants\npoints de suspension; en des atm osphères de soir, ou en d ’autres\nustensiles dram atiques comme écluses, canaux, châteaux, etc., que\nréside la sublim e intensité d’Alladine, de l’Intruse et d'intérieur ; —\nm ais bien plutôt et uniquem ent en l’exprim é simple quoique habile,\net d ’au tan t plus intense qu’il est plus simple, d’émotions quoti­\ndiennes, mais hum aines, profondes et éternelles. C ar, quoi q u ’en\ndisent certains aveugles littéraires, la grande beauté d ’a rt et de\nlangue de Maurice M aeterlinck est réalisée su rto u t p ar sa pureté\nsimple et sa pure simplicité.\n   Disons enfin, pour en revenir à M. Pfinder, que le geste d’hum a­\nnité qu’il nous retrace valait la peine d ’être retracé, m ieux même\nq u ’il ne l’a fait; que le point de vue auquel il le considère n ’est\nguère m auvais; que la fin de son œ uvre a une cruauté qui n ’est pas\nsans beauté, et q u ’il chante parfois en sa prose de m élodieuses\ndouceurs.                                                        H . V.\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4181, "texte": "tous les jou rn au x où régnent ces messieurs et leur juive valetaille, c’était les\nattaques personnelles, perfides et déloyales, qui allaient recom mencer. Comme\ncela n ’est plus le moins du monde de la littérature, la littératu re ne s’en occupera\nplus, c’est certain. Mais q uant à moi, je suis d ’avis q u ’il n ’y a q u ’une seule réponse\ndigne d’agissements et d ’individus pareils. Cette réponse, M. G iraud la connaît\nbien, et s’il l’a oubliée, qu’il demande donc à Georges Eekhoud de la lui rappeler.\nCelle-là au moins, si elle est violente, a le m érite de la franchise, et le m érite bien\nplus grand de ne souiller à certains contacts que notre canne, et non notre plume.\n\n   Afin de bien m ontrer que nos poètes et nos prosateurs ne paressent guère, il ne\nme semble pas mauvais d ’annoncer les œuvres qu’ils nous donneront bientôt : L a\nBelle Douleur, poème par Charles B ernard, tirage à part de l'A rt jeune; aussitôt\naprès Vie, Les Heures harmonieuses, un volum e de vers et proses par Georges\nRency (en collaboration avec H enri Van d e Putte), dans la collection du Livre d ’A rt;\ndans la même collection paraîtront aussi : un nouveau recueil de Ballades de Paul\nF o rt; Ubu Roi, par Alfred J a rry ; A eux deux, par A ndré R u ijters, et des œuvres\nde Saint-Georges de B ouhélier, Maurice L eblond, C h a rle s-H e n ry H irsch ,\nEdm ond Pilon, T ristan Klingsor et Eugène M ontfort; d ’A ndré R uijters également,\nen autom ne, chez Lacomble z : A vau l’amour, un recueil de contes; ailleurs deux\nvolum es de contes, par B lanche R ousseau; Religion d ’être, rom an par H enry\nM aubel; Enluminures, par Max Elskam p (une série de pièces tirées de ce volum e\nparaîtra en l’A rt jeune prochain); au Mercure de France : réédition de la trilogie\nSoirs, Débâcles et Flambeaux noirs, par Em ile V erhaeren, et de Mes Communions,\npar Georges Eekhoud ; d’Eekhoud encore, chez M onnom, l’adaptation française de\nl’adm irable Edouard I I de Marlowe; enfin chez Deman : Les Heures claires, par\nEm ile V erhaeren, et en tirage à part du Coq rouge, Larmes en fleurs, par Maurice\ndes-O mbiaux.\n  A lire: au Livre d 'A rt : l’intense et mirifique Ubu Roi, d’Alfred Jarry ; — à la Revue\nblanche, d e Jarry égalem ent: Le Vieux de la Montagne; de Robert Scheffer, Les\nMaisons de chasteté; des poésies, douces ou violentes, de ce splendidem ent poète Lord\nD ouglas, mais surto u t la véhém ente chronique de Paul Adam, intitulée : Les\nEnergies, une véritable fresque d ’hum anité, large, superbe, vivante, et débor­\ndante d’idées; — au Coq rouge : Déclin, une prose petite, mais où l’on retrouve\navec toutes ses caractéristiques l’art philosophique et si ineffablem ent baigné de\npoésie de ces m aîtres que sont les Rosny; — au Magazine international, dont je ne\npourrais assez vanter la vaste, libre, saine et adm irable envolée : toute une série de\nsublim es poésies d’Ada Négri, parmi lesquelles, au-dessus de toutes : L a Terre,\nqui résume tous nos espoirs; aussi, Les Errants, par A rth u r S ym ons; Le Mariage,\npar Edward C arpenter; l’E ffort naturiste, par Maurice Leblond ; Pan, par K nut\nH am sun, cinq ou six proses bizarres et vraim ent magnifiques; — au Libre Journal,\ntoujours rempli d’ardeur et de franchise, mais cette fois tout printanier et plein\nd’originales et jolies choses : Vers le passé, une prose mélodique de Jean T réb la ; un\ndélicieux Conte pour faire dormir, de Max T o ry ; S u r l'autel de Mai, très lum ineux\nvers de Jehan Maillart, et de Georges Léon une page de philosophie croyante et\nferme que j ’adm ire beaucoup; — au Réveil, des Ballades de Paul F ort; — enfin, au\nMercure de France : M aurice M aeterlinck écrit su r Jules Laforgue quelques pages\néternelles.\n   Nouvelles revues : L a Province nouvelle et L a Musicale revista italiana.\n    Accusé de réception : Le Cycle patibulaire, par Georges Eekhoud ; Le Sermon sur\n la Montagne, par Edm ond Picard ; Une Squaw, par I. W ill ; L ’Exposé, par Richard\n W eym au ; A travers Passions et Caprices, par Em ile Greyson ; Le Sage\n Empereur, par Léon R iotor; L ’Anarchie, par Elisée Reclus, et Moussorgski, par\n Pierre d’Alheim .                                                       H . V.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 186, "texte": " L’art\n                                                        j e une\n     L a Vengeance du S ire de Vêves . . . M a u r i c e d e s O m b i a u x\n     L i e d ....................... ........................................ C a m i l l e M a u c l a i r\n     L ’E n f a n t ..................................... B l a n c h e R o u s s e a u\n     D é d ic a c e ...................................... T r i s t a n K l i n g s o r\n     C onte des petites âmes crédules et des\n        petites âmes p ra tiq u e s................H e n r i G h é o n\n     L a C ham bre trop p e t i t e ............ A n d r é R u i j t e r s\n     P aroles dans la N u i t ........... P a u l S a i n t e - B r i g i t t e\n     E to n n e m e n t................................... A u g u s t e H u l e t\n     L es livres : Mai, par A rth u r T oisoul;\n        Ordre altruiste, volum e II , p ar R ené\n        Ghil ; Poème de mes Soirs, p ar Edm ond\n        P ilon; L ’E au du Soir, p ar Aimé Pfinder L ’A r t j e u n e\n\n\n\nC e n u m éro , fr. 0 .6 0 .                                                           1 5 ju in 1 8 9 6 .\n                                                                                               2e A N N É E\n\n                                                                                                     6\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "   Un supplément estjoint à ce numéro.\n   L e prochain num éro de l'A rt jeune sera double et paraîtra en août.\n\n\n\n                         L ’A R T J E U N E\nREVUE DE LITTÉRATURE, ORGANE DES J E U N ES\n                      paraissant le 1 5 de chaque mois\n\n\n                                 CHOSES\n    Le Cercle L ’Avenir exécuta, le mois dernier, au T héâtre com m unal, ce Philaster\n de Beaum ont et Fletcher, que Georges Eekhoud a adapté à la scène française. Et\n ce fut vraim ent une belle chose que cette œ uvre d ’art suprêm em ent passionnelle,\n paroxyste et païenne, exécutée, avec naïveté parfois, mais toujours avec une si\n claire simplicité, par des ouvriers et des ouvrières dénués de tout cabotinisme.\n Parm i eux, il faut avant tout citer une exquise A ré th u se et une Euphrasie d’une\n tendresse aiguë et d’une grâce très délicatem ent italienne et mélodieuse.\n    A vant la représentation, Georges Eekhoud prononça quelques phrases d’avant-\n propos, qui, larges et intenses et volontaires et ardentes comme seul il sait les dire\n ou les écrire, ne furent certes pas pour nous la m oindre émotion de cette soirée.\n    Cette année comme les précédentes, le Salon des Beaux-Arts fut d’un crétinism e\n insurpassable et, en un mot, officiel.\n    Les A u tric h ie n s — m ac a b re s! — nous y font connaître l’Ecole-de-la-peinture-\n à-la-nicotine ; les Français sont représentés par Jean B éraud, et c’est tout dire;\n B urne Jones a vêtu de m auve la V énus ém ergeant de l’onde de Botticcelli ; et\n Leighton nous représente académ iquem ent Persée et Andromède (o Laforgue !) au\n moyen d’une femme nue enduite du purin le plus pur, d ’un cavalier galopant dans\n le soleil, et d’un m onstre en carton verdâtre qui dégueule des flammes vers un\n azur de papier peint!\n    Parm i les vrais artistes égarés là, citons : H ym ans, qui nous éclaire l’âm e des\n plus exquises puériles lum ières d ’aube; Claus, rosem ent et bleum ent ensoleillé;\n Frédéric, clair et p robe; la G andara, d’une large allu re; Alfred V erhaeren, à la\n lum ière chaude et sonore; L avery enfin, si délicieux et lointain. En fait de sculp­\n  ture, rien que la belle œ uvre de Carriès.\n    L a Revue rouge fusionna avec le Livre d'A rt. G ustave Langlet, Jules H eyne et\n Manuel Devaldès continueront au Livre d ’A rt leur splendide effort libertaire.\n    L ’Ordre de Léopold fut récem m ent honoré par la nom ination d’Emile V er­\n haeren parm i ses chevaliers. Le poète, averti de la chose au dernier m om ent, s’en\n alla aussitôt protester de toutes ses forces chez le m inistre même. M alheureuse­\n m ent, son nom étant déjà donné au Moniteur, il n ’y avait plus rien à y faire.\n V erhaeren se soum it mais sans ajouter, comme de juste, la moindre im portance à\n ce bout de ruban rouge. Nous n ’en aurions pas plus que lui parlé si un certain\n articulet d’une infamie habile, paru en un jo u rn al de critique désorm ais innom ­\n mable, n ’avait inrinué que c’était par des flagorneries viles envers le gouvernem ent\n que V erhaeren avait obtenu cette soi-disant distinction. Or, l’individu qui a\n commis cette calomnie — véritable calom nie en effet pour celui qui sait l’âme\n grandiose de loyauté de l’homm e dont il s’agit — cet individu a cru bon de se\n cacher sous l’intentionnel et insultant pseudonym e de La-Croix-aux-Bœufs. Mais\n il n ’est pas difficile de reconnaître là derrière, soit M. G ilkin-Satan, soit M. G iraud,\n s’il n ’a pas eu peur des coups..., soit l’om bre de son om bre, c’est-à-dire M. Gille. O r\n encore, à propos de V erhaeren, on parle là de socialisme et d ’anarchie. Les mots\n sont en italique, l’intention crève les yeux, et tous ont compris que là comme en\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "   L a Vengeance d u Sire de Vêves\n\n             El e  était le joyau de cette jolie petite ville blottie dans le\n                pli de la m ontagne pierreuse et du grand rocher gris,\n                som m airem ent découpé p ar quelque gigantesque D u ­\n                randal, qui m ire dans l’eau verte et limpide de la\nM euse am oureuse de ses rives enchantées, sa couronne de m urs\ncrénelés et de m eurtrières.\n   E lle en était la plus belle parm i les plus belles et l’on n ’eût pu\nn um érer les coeurs qui s ’étaient enflammés à la vue de ce visage\ndivin, d ’un ovale parfait, de ces lèvres de pêche m ûre, de ces frisson­\nnantes paupières aux longs cils qui m ettaient une om bre voluptueuse\nsu r l’éclat m ystérieux de ses yeux de velours, de ces tempes trem ­\nblantes de p u r m arbre de C arrare jaspé de veines bleues, de la nacre\ntendre, rosée et diaphane de sa gorge, de la grâce de ce corps aux\nondulations harm onieuses, à la dém arche élégante et noble.\n   Mais son âm e ne paraissait point avoir été modelée aussi extraor­\ndinairem ent. E lle ne rappelait en rien ces trésors p ar lesquels cepen­\ndant elle devait se m anifester. E lle m entait égalem ent à la grandeur,\nau charm e et à la magnificence du paysage dont elle avait dû recevoir\nses im pressions prem ières. L ’adm irable vallée avec le rêve de ses\nrochers de légendes, sa verdure hum ide, baignée par le fleuve d’une\nlimpidité cristalline, joignant à sa m ajesté calme le caprice de ses\nm éandres gracieux au tan t q u ’im prévus, n ’avait guère m arqué sur\nelle.\n   Elle était hagarde et farouche et ne sem blait connaître aucune\ndouceur.\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "                                 — 162 —\n\n    Aussi tous ceux qui avaient convoité de s’avoisiner de la belle\nAude, n ’étaient-ils guère restés longtem ps avec leurs illusions.\n    R ebutés sans l’espoir d ’avoir jam ais de prise su r ce cœ ur qui\nparaissait desséché comme une feuille de hêtre en novem bre, bien\nqu’un m erveilleux printem ps illum inât le visage splendide, ils avaient\nbien dû cicatriser les blessures de leur am our-propre ou de leur\naffection.\n    E lle était veuve, bien q u ’elle fût âgée de vingt-trois ans à peine.\nMariée p resqu’au so rtir de l’enfance avec un riche seigneur que sa\nbeauté avait ébloui, elle n ’avait point tardé à le perdre. E tait-ce son\nam our qui l’absorbait encore tout entière? L ui avait-il donc bu\nl’âme au point de ne plus laisser une goutte dans ce précieux vase?\nSon avidité, sa soif d ’elle avait-elle donc été si totale, si absolue?\nOu bien le m ariage ne lui avait-il laissé q u ’un profond et irréduc­\ntible désenchantem ent? T oujours est-il q u ’elle protestait vivem ent\nde vouloir s’assujettir encore à un hom m e quel q u ’il fût, de quelque\nm anière que ce fût, se faisant forte de se pouvoir contenir en célibat.\n    E lle était indifférente aux em bûches que dressent, contre la chas­\nteté, les aiguillons de la chair, les adhortations de l’esprit et toutes\nles séductions de la jeunesse. E lle ne s’attachait q u ’à s’enrichir et à\naugm enter son domaine. Elle était devenue d ’une avarice telle,\nqu’elle avait retranché presque tout son train pour s ’occuper elle-\nmême de m enues besognes m énagères.\n    On ne la voyait jam ais babiller avec les jeunes fols qui fréquen­\ntaient chez elle du vivant de son m ari. Elle évitait les fêtes, refusait\ntoute invitation, se confinait dans sa dem eure, filant et devisant en\ncompagnie de ses servantes, et ne laissait point passer d’heures sans\ns ’em ployer à quelque travail.\n    L o rsq u ’elle se rendait à un service divin, elle s ’étudiait pour ne se\nlaisser voir que le moins possible. E lle poussait la rigueur ju sq u ’à\nrefuser aux anciens amis de sa m aison qui la venaient visiter, l’hon­\nnête et chaste baiser par lequel les dames, en notre pays de W allonie\nhospitalière, souhaitent la bienvenue à leurs hôtes. E tait-ce une\n coquetterie raffinée; s ’estimait-elle si belle que tous fussent indignes\nde toucher un tel trésor, ou sa chasteté la rendait-elle si étrange,\n q u ’elle refusait ce que le devoir le plus austère lui perm ettait\n d’octroyer?\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                                  — 163 —\n\n     Un jo u r de fête, le sire Gilles de Vêves, un des plus vaillants\n hom m es de la contrée, était venu de grand m atin à la ville. A la\n m esse, quand les fidèles étaient assis, tournés tous vers la chaire\n de vérité, il vit non loin de lui la belle Aude. E lle avait relevé le voile\n de deuil qui couvrait son visage, pour m ieux voir le révérend abbé\n prêcheur, et pour prendre quelque peu d’air car il faisait une chaleur\n extrêm e. Il fut tellem ent frappé, que ne pouvant ouvrir assez gran ­\n dem ent les yeux pour contem pler cette céleste apparition, il pensa\n s ’évanouir. Dès lors, inapte à occuper son esprit des choses éter­\n nelles pour lesquelles il était venu dans ce lieu saint, il ne pouvait\ns’arrac h er à la vue de l’idole qui venait de rem plir tout son cœ ur en\nun instant. D ans les rayons m ulticolores que les vitraux répan­\ndaient dans l’église aux colonnes et aux voûtes de pierres, emplie\nde stalles de chêne noir arm oriées, dans la fumée de l’encens dont\non en tourait le sacrifice prochain, il ne voyait plus qu’elle, elle seule !\n    U ne douce tentation, un fol am our s’insinuait dans ses veines, lui\nsaisissait les plus saines parties de son âm e et s’enracinait dans son\ncœ ur au point de l’absorber tout entier. Il en était pris ju sq u ’à\nm ourir !\n    Ainsi, du rant cette messe qui se term ina pour lui avec une déses­\npérante rapidité, il contem pla celle qui ne faisait pas plus de cas de\nl’adm iration qu’elle inspirait, que lui-m êm e de sa vie, si elle ne devait\npas répondre à son am our.\n    R en tré au logis, il s ’enquit de celle qui venait de m arquer son\nexistence d’un souvenir ineffaçable. Mais on lui en dit plus, certes,\nq u ’il n ’eû t voulu savoir et ne désirait en celle qu’il élisait déjà la seule\nm aîtresse de ses plus secrètes et plus chères pensées.\n    Plus on le décourageait, plus on lui prouvait que de la poursuivre\nil perdrait son tem ps, plus il sentait q u ’il n ’était plus en sa puissance\nde s’éloigner d ’elle, qui tenait son bonheur entre ses blanches mains\ndéjà tan t adorées.\n    Il se repaissait de l’espérance q u ’à force de la servir, il pourrait à\nla longue ébranler la dureté et l’impitoyable volonté d’Aude, enfin\ntouchée de la peine qu’elle lui v errait endurer.\n    A cette fin, il s ’installa dans la ville après avoir réglé ses affaires à\nVêves. L a seule vue de la beauté qui l’avait ébloui serait déjà,\npensait-il, un grand bonheur, bien que les propos dont elle avait été\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "                                 — 16 4 —\n\nl’objet lui corrodassent le cœ ur; m ais d ’être non loin d’elle, de res­\np irer le même air était un rem ède qui lénifierait sa douleur.\n   On le vit fréquenter la jolie église gothique au clocher bulbeux,\nadossée au rocher, plus que de coutum e et plus que ne com portait\nsa dévotion. M esses, vêpres et tous offices où il pouvait jo u ir de la\nprésence de sa Sainte, le voyaient recueilli, abîmé dans une extase\nqu’on ne lui avait jam ais connue ju sq u ’alors. Il priait avec ferveur,\nfaisant jaillir dans ses oraisons l ’exubérance d’un am our q u ’il ne\npouvait contenir. Mais, devenu superstitieux, il se faisait scrupule de\nlui parler dans le lieu sacré. Toutefois, lorsqu’elle sortait, avec une\ncourtoisie naturelle de la p art d’un galant chevalier, il se précipitait\np o u r lui offrir l’eau bénite au bout de ses doigts et, rien q u ’à ce léger\natouchem ent, il se sentait frém ir ju sq u ’au plus profond de lui-m êm e,\nau point d ’en défaillir.\n   A la longue, il s ’enhardit, lui adressa la parole et même la recon­\nduisit ju sq u ’à sa dem eure, sans toutefois en pouvoir jam ais tirer\npropos qui lui apportât le m oindre contentem ent. Il était m arri de ce\nque la cruelle dame feignît n ’entendre rien de tout ce qu’il lui disait,\ncar au ssitôt q u ’il comm ençait à deviser d’am our, elle s ’em pressait de\nl’entretenir de ses affaires d’intérêt et des difficultés de la vie, de sorte\nque chacun parlait à son to u r sans répondre à ce que l’autre venait\nde dire.\n   B ientôt la satisfaction de la voir et de lui parler de la sorte ne lui\nsuffit plus; son im patience am oureuse s ’exaspérait des obstacles que\nla belle Aude suscitait à son soulas.\n    Il délibéra de lui écrire afin q u ’elle ne pût se soustraire plus long­\ntem ps à la réponse q u ’il avait si longtemps sollicitée en vain.\n   A cet effet il alla tro u v er une am ie, la seule am ie de la belle Aude,\nà qui il se résolut d’ouvrir son cœ ur et de confesser sa passion.\n    — Je serai bien aise de vous servir, lui dit-elle, m ais quelle est la\ncruelle qui ne se laisse pas toucher p ar les accents d’un am our tel\nque le vôtre.\n    Quand elle su t de qui il s ’agissait, elle s ’efforça de détourner Gilles\nde Vêves de sa folie, car elle était persuadée qu’Aude ne lui en saurait\naucun gré. E lle lui prom it néanm oins de rem ettre sa missive et de\nplaider sa cause, car elle était prise d’une pitié profonde pour ce beau\njeune hom m e q u ’un fatal destin attachait à une femme insensible à\n tout ce qu’une autre eût ardem m ent désiré.\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                                  — 165 —\n\n     Elle s ’en alla donc tro u v er la belle Aude. E lle dut déployer une\n grande adresse pour lui faire accepter l’épistole, car la cruelle\n agissait avec son amie de même qu’avec Gilles de Vêves; au moindre\n m ot des sentim ents de celui-ci, elle trouvait m oyen de lui parler\n d’au tre sujet.\n    L a colère rougit ses joues qui p riren t l’éclat velouté d ’une rose fraî­\n chem ent épanouie, en lisant cette lettre dont les phrases charriaient\n une lave bouillonnante et enflammée. Ainsi, elle était bien plus belle\n encore. L es m auvais instincts se traduisaient sur son visage p ar des\n charm es nouveaux au lieu de l’obscurcir.\n    A la fin, elle ne put retenir son courroux :\n    — Je vous pardonne votre m essage, en raison de notre am itié, dit-\n elle. Mais dites au seigneur de Vêves q u ’il n ’au ra rien de ce qu’il\n désire, et afin q u ’il le sache m ieux encore, assurez-lui que je ne lui\n laisserai plus le m oyen de me parler comme il en avait pris l’habitude.\nJ e hais cette ardeur excessive, cette passion tum ultueuse. Veuillez\n ne m ’en plus jam ais entretenir.\n    L a dam e eut beau faire de lui dire que Gilles voulait l ’épouser, et\n qu’elle serait la plus heureuse et la plus aimée des femmes, elle n ’en\n p u t tire r rien de plus.\n    Cette réponse plongea Gilles de Vêves dans un désespoir si\ninquiétant que la m essagère, prise de peur, crut devoir avertir le frère\nd ’arm es du jeune seigneur.\n    Celui-là aussi s ’essaya, p ar tous m oyens, de soulager son m alheu­\nreux am i, m ais l’am our ne se guérit p ar aucun baume, et le pauvre\njeune hom m e sem blait s’attrister davantage de tout ce que l’on im a­\nginait pour le sauver. Il se laissa m iner p ar le chagrin au point d’en\nperdre l’appétit et le sommeil. Il se laissait aller à de longues rêve­\nries qui bientôt le firent divaguer. Une fièvre maligne s ’em para de\nlui contre laquelle les médecins ne trouvèrent aucun remède.\n    Cependant, son am i ne cessait d ’accabler la belle Aude de suppli­\ncations et de prom esses pour q u ’elle vînt voir le m alade, persuadé\nque sa seule présence le ferait entrer rapidem ent en convalescence.\nMais elle s’excusait, prétex tan t q u ’il serait m alséant de sa part d’aller\nv isiter un gentilhom m e qui ne lui était ni parent, ni ami, ni allié.\n    N ’y tenant plus, le com pagnon de Gilles alla trouver la dam e. Il\n lui p arla d’abord avec adresse et persuasion, puis avec tant d’énergie\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "                               — 166 —\n\net de hauteur qu’elle n ’osa point l’éconduire. Elle ne consentit point\nà faire la visite qui lui était dem andée, m ais elle perm it que le\nseigneur de Vêves vint la voir en son logis.\n    A cette nouvelle, Gilles se sentit renaître à la vie. E t ce jo u r lui\nsem bla durer mille ans, car i l croyait être bien traité de cette\nfemme, basilic m asqué de douceur, au piège de qui il se laissa\nprendre avec une candeur incroyable.\n    Ainsi donc, m essire de Vêves s ’im aginait avoir beaucoup gagné,\nay an t la prom esse de parler librem ent à sa dame. Il s’en alla à\nl’heure assignée, ayant certes de cette faveur plus de contentem ent\nque ne lui avaient fait de peine les rigueurs antérieures.\n    Aude l’attendait avec une sienne damoiselle. Il lui parla le divin\nlangage de ceux qui aim ent de toute la force d’un cœ ur ardent et\ngénéreux. Il lui dit les plus douces choses du monde, com m ent il\nl ’avait élue dans son âm e subitem ent illum inée à sa vue. Ses accents\nétaient si tendres q u ’ils arrachaient des larm es à la jeune fille qui\nassistait à l’entretien. L o rsq u ’il parla de sa douleur, les tigres eux-\nm êm es eussent été adoucis. Il était noble et touchant comme\nO rphée pleurant E urydice perdue, mais s’il eût attendri mêm e les\nsom bres divinités de l’A verne, s ’il eût ému le T a rta re jusque dans\nses plus profonds abîmes et fait tressaillir les Eum énides aux che­\nveux hérissés de serpents, il ne parvint pas à am ollir le cœ ur de cette\nfemme implacable. Elle fut inaccessible à la m oindre pitié, car lors­\nqu’il sollicita d’elle une parole d’espoir, elle lui répondit :\n    — Vous avez abusé de m a patience. Vous ne cessez de me p o u r­\nsuivre, bien que je vous aie fait com prendre que je ne voulais rien\nvous accorder.\n    Abstenez-vous, désorm ais, de m ’adresser encore de pareils propos.\nJe ne recevrai plus vos am bassades, j e ne so rtirai plus tant que vous\nserez dans cette ville et ne donnerai accès céans à aucun gentilhom m e\nqui ne me soit très proche parent. Ainsi, p ar v otre im portunité, je\nme punirai moi-même pour vous avoir écouté plus que le devoir ne\nme le perm ettait, croyant que le tem ps am ortirait en vous ces\nardeurs de votre folle et lascive jeunesse.\n    L ’infortuné de V êves, entendant une sentence aussi rigoureuse,\ndem eura longtem ps sans parler, ne pouvant croire encore q u ’une\nâm e aussi dépourvue de tout sentim ent noble, charitable et hum ain,\nparlât ainsi p ar un aussi gracieux visage.\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                               — 167 -\n\n    A la fin il lui dit d’un air résigné :\n    — P uisque vous m ’ôtez l’espoir d ’être votre perpétuel serviteur et\nq u’il faut que je m ’éloigne de vous pour ne plus vous revoir, donnez-\nmoi du moins la force de le faire en cessant un instant d’être aussi\navare de votre beauté. Je ne vous dem ande rien que vous ne puissiez\nm ’octroyer honnêtem ent. E n récom pense des peines que j’ai subies\npour l’am our de vous, laissez-moi vous donner un prem ier et\ndernier baiser. Ce sera l ’arrh e de notre adieu.\n   L a dame, im patiente m ais malicieuse, lui répondit :\n   — Je voudrais voir si votre am our est aussi violent que vous le\ndites. V ous n ’aurez le baiser que si vous voulez ju rer, su r votre foi\nde gentilhom m e, de faire ce que je vous com m anderai.\n   — Madame, dit le trop tendre am ant, je prends Dieu à témoin que\nvous n ’ordonnerez rien que je n ’accom plisse jusque dans ses derniers\ndétails.\n   — V otre noblesse est le gage de votre serm ent, dit-elle en\nso uriant, a u ss i je veux sans tarder vous tenir m a prom esse.\n   E lle le baisa avec une grâce adorable.\n   L e pauvre gentilhom m e ne sachant combien cher il achetait cette\nfaveur, la p rit dans ses bras, la couvrant de baisers. Il lui sem bla\nq u ’il exhalait son âm e su r ces lèvres fraîches, dans la douce et tiède\nhaleine de sa bien-aimée.\n   Mais se dégageant de son étreinte :\n   — Je dois vous faire connaître ce que vous venez de prom ettre.\n   — Ordonnez, dit-il, Dieu sait combien vous serez obéie.\n   — Je veux que pendant l’espace de trois ans vous ne parliez à\npersonne, quoi q u ’il puisse advenir. Je saurai alors com m ent vous\nrécom penser de votre fidélité et de votre attente, ou bien je vous\nconsidérerai comme un parjure, un hom m e sans honneur!\n   L e m alheureux am ant resta stupéfait d’un ordre aussi étrange que\ncruel. Il com prenait enfin à quel m onstre il s’était livré. Mais il\nav ait le cœ ur si h aut et à tel point la religion de son serm ent, que\ndès l’h eure même, il devint m uet, m ontrant p ar gestes qu’il tiendrait\nsa prom esse. Il tira sa révérence et quitta la m aison.\n   L e jo u r même il p artit pour Vêves, où il se prépara à une longue\nabsence.\n   Toutefois, il adressa encore une lettre à la belle Aude.\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "                               — 168 —\n\n   L e page qui la lui rem it l’inform a du départ de son m aître et du\ndésespoir auquel il était en proie. Mais elle n ’en fut pas touchée. Elle\nrom pit les scels de la missive qui contenait la malédiction du sire de\nVêves en appelant à la ju stice de Dieu.\n   Aude, dédaigneuse, ne fit que se m oquer des plaintes de l’am ant\ninfortuné, disant que lorsqu’il aurait achevé le tem ps d’épreuve, elle\nv errait s ’il était digne de recevoir la récom pense de ceux qui ont suf­\nfisam m ent satisfait à la règle d ’am our.\n   Cependant, de Vêves s ’en allait à grandes journées vers le beau\npays de F rance dont le roy s’occupait, en ce tem ps-là, à chasser les\nAnglais.\n   L e prince avait son camp en Norm andie, Gilles lui dem anda du\nservice. Il était connu là p ar des seigneurs du duc de Bourgogne\ndont il avait été le page et aussi p ar l’excellence de sa lignée féconde\nen braves.\n   Ces gentilshom m es contrits de cette désastreuse infirm ité du\nsire de Vêves, s ’em ployèrent à lui être utile. Ils le présentèrent\ncomme l’un des plus valeureux chevaliers de son pays, exaltant sa\ngentillesse et sa vaillance.\n   Gilles m it le genou en terre devant le roy et lui dem anda p ar\nsignes de l’em ployer durant la guerre. Il conquit les bonnes grâces\ndu jeu n e m onarque q u ’il am usa p ar sa mimique expressive et q u ’il\nséduisit p ar sa prestance. Son allure m artiale révélait une dextérité\npeu com m une qui devait encore s ’augm enter de l’énergie que les\nautres dépensent en paroles.\n   On avait bien auguré de son courage. Quelque tem ps après, c’était\nlui qui, le prem ier, escaladait la m uraille, indiquait aux soldats le\nchemin de la brèche et les entraînait à sa suite dans R ouen d ’où les\nAnglais furent chassés.\n   L ’exploit lui attira les bienfaits du roy ravi de son m uet. Gilles lui\nrenouvella la prom esse d’une foi inviolable et, tout bouillonnant de\nforce et de passion, aiguillonné p ar le. chagrin qui, dans ses m om ents\nde repos, lui enfonçait son dard empoisonné, il m archa à la ren ­\ncontre d'une compagnie ennem ie com m andée p ar un capitaine,\nfameux dans l ’O rient et l’Occident pour son invincible vigueur. Gilles\nl’attaqua avec tan t d’adresse et de furie q u ’il renversa, hom m e\net cheval. Ce fait d’arm es je ta la panique parm i les Anglais et fut le\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                               — 169 —\n\nsignal de leur déroute. Coup su r coup, ils perdirent plusieurs places\nfortes.\n   De grandes réjouissances suivirent ces succès, où le nom du sire de\nVêves, vainqueur du tournoi, fut célébré p ar toutes les bouches.\nMais le roy, dans la joie du triom phe était peiné de voir son favori,\nm orne et solitaire et comme rongé p ar ce q u ’il ne pouvait exprim er.\nIl fit publier à son de trom pe non seulem ent dans l’étendue de son\nroyaum e mais aussi dans les régions voisines et am ies, que celui qui\nrendrait la parole au m uet au rait pour récom pense dix mille cou­\nronnes d’or.\n   Alléchés par cet appât, les charlatans devinrent si im portuns que\nle prince, im patienté, ordonna que quiconque entreprendrait de\nguérir le gentilhomme et n ’y parviendrait point dans le term e\nfixé, paierait une som m e égale à celle qui était prom ise, à défaut de\nquoi sa tête servirait de gage.\n   L ’ordonnance royale ne tarda pas à être connue de la belle Aude.\n   E lle se réjouit de la profondeur de l’am our qu’elle avait inspiré et\nde l’inébranlable foi de Gilles, mêm e pour une prom esse si peu digne\nd ’être gardée. Elle crut que le gentilhom m e, quoi qu’il lui eût écrit,\nétait toujours passionné d’elle. Sa cupidité, éveillée p ar les dix mille\ncouronnes d ’or promises, lui fit faire plus que la certitude d’un\ndévouem ent sans borne et d ’une tendresse touchante. Elle ne doutait\npas que le seigneur, relevé par elle de son serm ent, ne lui procurât\nla récom pense convoitée.\n   Elle p artit et arriv a à P aris lorsqu’on désespérait de guérir jam ais\nle chevalier m uet, plongé par l’inaction dans une mélancolie noire.\nE lle se présenta à ceux qui étaient chargés de recevoir les médecins\ndisposés à entreprendre la cure du seigneur.\n   — S ’il y a quelqu’un au monde capable de guérir le sire de Vêves,\nc’est moi qui aurai ce m érite.\n   On lui fit connaître les conditions imposées par l’édit royal.\n   Confiante en son pouvoir su r son ancien féal, elle répondit :\n   — Je les accepte, seulem ent il im porte que je puisse rester seule\navec lui pendant tout le tem ps que durera la cure.\n   — J ’y vois d ’autant moins d ’inconvénient, dit le comm issaire du\nroy, en riant, que vous avez deux yeux qui paraissent capables de\ndénouer la langue au plus bègue qui soit sous les cieux.\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": "                                 — 170 —\n\n   L o rsq u’on annonça au sire de Vêves qu’une femme était venue\nexpressém ent en F rance pour sa guérison, il fut fort étonné. Il ne\npensait pas qu’Aude eût pour lui tant d ’am itié, q u ’abaissant son\norgueil elle fût venue de si loin pour le délivrer du m artyre q u ’il\nendurait à cause d ’elle. Il s’ingéniait à deviner celle à qui il avait pu\ninspirer un sentim ent si profond, lorsqu’on fit entrer la visiteuse. Il\nfut si ébahi de l a voir qu’il faillit se départir de son silence habituel;\nil n ’eut que le tem ps d ’étouffer le cri qui lui m ontait à la gorge.\nMais il ne se fit plus la m oindre illusion. Il jugea incontinent que\nl’avarice seule l’avait fait venir de si loin. E n un instant le souvenir\nde toutes ses souffrances, le long calvaire par lequel l’avait traîné la\ncruauté de cette femme, la lam entable existence, plus terrible certes\nque la plus terrible m ort, à laquelle elle l’avait voué, em plit son\nesprit. Il la voyait m aintenant dans toute sa bassesse, toute son\nabjection m orale. Elle venait lui faire boire la lie de ce calice auquel\nil s’abreuvait depuis q u ’il l’avait connue, elle venait lui m ontrer que\nles trésors d ’am our, de dévouem ent, de renoncem ent q u ’il lui avait\nprodigués, valaient moins à ses yeux que le monceau d ’or par lequel\non devait récom penser sa guérison.\n   Un flot d ’am ertum e lui vint aux lèvres, mais il put le refréner. Il\nl’av ait trop aimée pour la m épriser. E n regardant ce p u r visage\nd ’une beauté radieuse qui cachait tant d ’ignominie, son ancien\nam our se changea en haine violente et son désir en une soif ardente\n de vengeance.\n   L ’assurance que la belle Aude m ontrait à son arrivée ne dura pas\nlongtem ps. E lle fut décontenancée en voyant les ravages que ce\nlong m artyre avait causés sur la figure de l’hom m e qu’elle avait\n connu dans toute la fraîcheur de la jeunesse. Les yeux surtout, les\nyeux si doux et si caressants naguère, brillaient d ’un feu som bre\n comme des escarbilles dans la nuit, et un rictus de m auvais augure\n contractait les lèvres jadis si bonnes où fleurissaient le m eilleur\n des sourires.\n    E lle trem bla en lui parlant. H abitué, dès le serm ent q u ’elle lui\n avait imposé, à se dom pter, il ne changea pas d ’une ligne l’expres­\n sion de son visage. D ’abord il feignit ne pas la reconnaître, ce qui la\n força de lui n arrer toute son histoire. E lle s’affolait de l’im passibilité\n de cette face dont elle avait été la m aîtresse absolue et q u ’elle avait\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                               — 171 —\n\npu faire changer tant de fois à son gré, s’em brouillait dans son récit,\npour l’entrecouper enfin par des sanglots. Elle était épouvantée du\npéril que sa cruauté, sa m échanceté et son avarice sordide lui\navaient suscité. Elle se sentait prise à un piège q u ’elle avait tendu\nelle-m êm e et comme toutes les créatures m échantes elle était envahie\np ar une grande lâcheté en voyant la fortune se to u rn er contre elle.\n   Cependant le sire de Vêves consentit à la reconnaître. Il lui\nm arqua son plaisir de la voir et la traita avec une courtoisie\nextrêm e. Il fit venir ses gens et écrivit des ordres pour q u ’elle fût\ntraitée chez lui avec la plus grande considération.\n   L a belle Aude eut un regain d’espérance. Ses biens et sa vie, les\nseules choses qui eussent de prix pour elle au monde, étant en jeu,\nelle n ’hésita pas un instant à faire le sacrifice de tout le reste pour\nso rtir, à son profit, de la situation terrible dans laquelle l’avait\nentraînée sa cupidité.\n   Elle m anœ uvra avec beaucoup d ’habileté. Elle lui dit comment,\naprès la dernière lettre qu’il lui avait adressée, elle avait été prise de\nrem ords. E lle aurait voulu courir vers lui pour rouvrir la bouche\nq u ’elle avait si durem ent fermée, mais il chevauchait par des routes\nqui lui étaient inconnues. E lle avait eu tan t de preuves de l’incon­\nstance des hom m es, q u ’il ne devait pas se froisser de la défiance\nq u ’elle avait tém oignée à son égard, en raison des tendres senti­\nm ents q u ’elle éprouvait pour lui m aintenant. Bref, elle mania le\nmensonge et la ruse avec une science consommée de dissimulation.\n   Gilles de Vêves paraissait attendri, parfois même il essuyait des\nlarm es su r ses yeux, mais au m om ent où elle croyait triom pher de son\nm utism e, l’arrivée d’un valet interrom pait l’entretien. T out était à\nrecom m encer.\n   Ainsi elle passait p ar de torturantes alternatives d ’espoir et de\ndésespoir.\n   V oyant que Gilles de Vêves ne répondait point, m ontrant seule­\nm ent p ar signes qu’il ne pouvait faire m ouvoir sa langue, elle le\nbaisait en pleurant, le caressait, le cajolait. Mais il avait été plus\naisé de lui ferm er la bouche que de la lui rouvrir. Ces gentillesses\nq u ’il eû t payées naguère au prix de sa vie, ne parvenaient pas à\nébranler la résolution de l’entêté seigneur.\n   Craignant de plus en plus pour l’issue de son entreprise, la belle\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "                                — 172 —\n\nAude, si farouche naguère et si pudique, n ’hésita pas à se livrer à\ndes séductions irrésistibles.\n   E lle lui apparut vêtue de blanches et légères m ousselines à tra ­\nvers lesquelles on distinguait les formes parfaites de son corps splen­\ndide. E lle s ’approchait de lui pleine de chatteries et de m ignardises.\nSes m ouvem ents déplaçaient les voiles qui la couvraient, m ontrant\nle creux voluptueux de la naissance de sa poitrine, un sein rond\nd ’une blancheur de neige au milieu duquel éclatait un rubis, ou\nquelque autre précieux trésor d ’am our.\n   Quand elle avait allum é l’incendie de ses désirs, les derniers vête­\nm ents tom baient et nue, elle s’offrait à lui, belle, frém issante, enla­\nçante, presque victorieuse !\n   D u ran t tout le tem ps fixé, il posséda ce corps tant désiré, il le\np étrit de ses mains folles, le couvrit de baisers et de m orsures, s’en\nsoûla avec une avidité longtem ps aiguisée. T o u t ce que naguère il\navait rêvé dans ses transports de passion inassouvie et dédaignée,\nles fantaisies les plus extravagantes, fut réalisé et dépassé. E lle lui\ndonna tout ce q u ’une femme éperdue d’am our, peut im aginer pour\nplaire à son am ant, tout ce que l’adoration la plus absolue peut\n inventer dans sa ferveur.\n   Mais dans les spasm es les plus délirants, à l’instant où l’hom m e,\ncrispé par le plaisir suprêm e, n ’a plus rien à refuser à la bouche qui\nfrém it sous ses lèvres et à laquelle il boit le vin des voluptés ineffables\net qui lui suce toute son âme, à l’instant où l’am ante a tan t de puis­\nsance qu’elle peut tirer de son am ant toutes les prom esses, ju s q u ’à\ncelle du crim e, à ce m om ent où la femme est la reine du monde,\nAude ne put faire parler celui q u ’elle avait, par un caprice cruel,\nrendu m uet.\n   E t quand, folle de crainte, altérée par la fatigue et l’épouvante,\nn ’ay an t plus q u ’une heure pour obtenir ce que depuis quinze jours\nelle sollicitait en vain, elle se jeta à ses pieds pour im plorer un peu\nde sa pitié, il lui m ontra une feuille de parchem in sur laquelle il avait\nécrit :\n    « J ’ai ju ré su r ma foi de chevalier de ne point parler durant\n » l’espace de trois ans. Le term e n ’est pas expiré. Je ne peux sans\n » être parjure, m anquer à mon serm ent, car aucune puissance\n » terrestre ne peut m ’en délier. »\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                                — 173 —\n\n   Ses supplications furent inutiles comme les plaintes que lui a rra ­\nchait le désespoir.\n   Pendant quinze jo u rs, elle su b it le plus raffiné des supplices, elle\ns’hum ilia, sacrifia tout pour fléchir Gilles de Vêves. P endant quinze\njo u rs, le gentilhom m e, pareil à un vam pire penché sur sa victime,\nbu t avec délices l’hydrom el de la vengeance. Ces quinze jo u rs ray o n ­\nnèrent su r les trois années q u ’il avait passées dans le silence, comme\nun incendie p ar une nuit noire.\n   P as un instant, le cœ ur que ce long hiver avait desséché et\nracorni, ne se sentit touché et caressé p ar le souffle balsam ique du\npardon.\n   Ce fut avec le même rictus figé su r les lèvres, avec le même œil\nbrillan t comme le feu d’une escarbille, qu’il regarda la belle Aude\np a rtir avec les gens du roy qui étaient venus lui dem ander compte\n de ses engagem ents.\n   L a vengeance de Gilles de V êves la poursuivit-elle encore, im pla­\ncable, la frappa-t-elle dans l’om bre ?\n   T oujours est-il que quand, pour sa défense, elle dut raconter toute\nson histoire, une grande clam eur retentit, une indignation et un\ndégoût profonds s ’em parèrent de l’assistance pour cette femme qui,\navec une malicieuse cruauté et une perfidie raffinée, avait imposé au\nplus loyal, au plus brave, au plus vertueux des chevaliers, le m artyre\nle plus affolant et le plus terrible qu’une im agination de tortionnaire\nait pu inventer. L a condam nation fut som m aire. Après avoir été\ndépouillée de ses vêtem ents, elle fut publiquem ent frappée de verges.\n   Son beau corps qu’elle n ’avait point voulu faire servir à l’am our,\nmais q u ’elle avait prostitué plus indignem ent que la dernière des\ncatins, fut abîmé, flétri, pour que ses trésors ne pussent jam ais plus\naffoler d’hom m e.\n   Après quoi, on la livra, comme fille de joie, à des soudards ivres.\n\n                                             M a u r ic e   des   O m b ia u x .\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "                   — 174 —\n\n\n\n\n                    Lied\n\nLe printemps, avec ses petites mains d’or\nElevant des guirlandes nouvelles,\nNous regardait ce matin sur le seuil,\nE t c’était lumière et bonheur dehors...\n\nIl penchait la tête, il était blond,\nLe soleil brûlait dans ses boucles,\nE t ses yeux étaient cernés, et sa bouche\nAmoureuse, et ses yeux mi-clos et très longs...\n\nC’était presque une jeune fille,\nMais c’était aussi un beau jeune homme\nComme dans la légende, et comme\nCeux qu’on rêve avec l’épée qui brille...\n\nQu’il faisait doux! Le ciel entier disait matines!\nL e rideau était gai contre la fenêtre,\nLes fleurs embaumaient près du vase de lait,\nE t il y avait de jolis reflets,\nE t l’on voyait au loin le blé vers la forêt bleue,\nE t tu riais d’un mouton qui bêlait\nE t d’un oiseau qui filait ses trilles\nPour chanter Avril.\n\nE t le bel E nfant au bord du chemin\nLevait sur nous ses transparentes mains\nImmatérielles,\nE t la clarté coulait entre ses mains baignées\nComme s’il avait attiré du haut du ciel\nLes cheveux d’or d’une Bérénice éveillée...\n\n                                C a m il l e M a u c l a ir ,\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "                                                      — 175 —\n\n\n\n\n                                     L ’E N F A N T ()1\n\n   N any sortit de la maison et s’avança sur la route. Les étoiles bril­\nlaient en poussière au to u r d’un fin croissant de lune et des zigzags\nde lum ière blanche s ’entrecroisaient su r l’herbe; sans savoir\npourquoi, elle se m it à appeler : « Mana! M ana! » d’une voix\nplaintive et faible qui allait m ourir vers les sapins.\n   Il faisait doux et calm e; des parfum s m ontaient de toutes choses\net N any sentait son cœ ur d’am our s ’y rouler et s’y perdre.\n   « M ana! » Comme elle jeta it l’appel encore, quelque chose subite­\nm ent se dressa à ses pieds.\n   D ’abord elle recula, effrayée, des battem ents plein la gorge, mais\nto u t de suite elle se ra ssu ra : un gam in de six à sept ans, tout noir\nsu r le fond bleu du ciel, se dessinait en silhouette bizarre; un\nim mense chapeau de paille rejeté en arrière et ses deux bras étendus\nen faisaient comme un épouvantail de m oineaux :\n   — Qui est là, dit-il d ’une voix grêle, et qu’est-ce que vous voulez?\n   N any s ’avança et le p rit dans ses bras :\n   — E h ! petit, tu ne me reconnais pas? Je suis N any, de la maison\nblanche.\n   — N on, je ne vous connais pas, dit l ’enfant en se débattant.\n   Il l’exam inait avec défiance et d ’un œil hardi. Soudain, un rossi­\ngnol lança quelques cris m élodieux du fond d’un bois lointain... puis\nune cascade de perles ruissela tout au to u r d’eux, des arbres, des\nm onts, des talus, avec des glous-glous de source et d’am oureux\nso u p irs... Ce fut une ronde de mélodies dans l’entrecroisem ent des\nétoiles to u t à coup en m ouvem ent, enlacées, enchevêtrées les unes\naux au tres dans un glissem ent silencieux sur le ciel immobile.\n   — E ntendez-vous, dit l’enfant à voix basse.\n\n\n\n\n  (1) E x t r a i t d ’u n r o m a n e n p r é p a r a t i o n .\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "                                — 176 —\n\n    Il se penchait, l’oreille tendue avidem ent et le regard erran t vers\n des choses très lointaines. Dans ses yeux éperdus les notes m erveil­\nleuses sem blaient tom ber et rebondir ... « O petite âme d ’enfant!\nP etite boîte à musique dont personne ne songe à to u rn er la clef, pour\nqui chanteras-tu et chanteras-tu jam ais ? » N any pensait ainsi triste­\nm ent, l’âme lourde de tendresse...\n    — Voulez-vous causer avec moi?\n    L ’enfant fit un geste de silence, im périeux... puis, plus douce­\nm ent :\n   — C h u t!... Attendez donc!... Quand l'autre ne dira plus rien.\n   Ils attendirent. D ans les routes silencieuses et désertes l’om bre\nse m ouvait lentem ent, chargée d’une tiédeur m usquée qui leur a rri­\nvait par bouffées au cerveau et au c œ u r... Un scarabée, brusquem ent,\ntrav ersa dans le chemin la barre claire d ’un rayon. Les arbres étagés\nfaisaient des m outonnem ents de nuit où glissaient d’indécises lueurs,\nainsi q u ’un peu de nacre. Subitem ent un cri se leva dans le\nsilence : « Julie ! Julie! » T ous deux tressaillirent; l’oiseau s’était\ntu ... Puis une porte claqua, au loin, et tout redevint silencieux.\n   — M aintenant, je veux bien vous parler, dit le petit à mi-voix.\nA sseyons-nous ici.\n   Ils tâtèrent le sol, et ce fut dans une m asse épaisse et soyeuse\nd ’herbe m olle... Des petites vies d ’insectes palpitaient au to u r d ’eux,\nâm es m inuscules, comme des baisers ép a rs; les doigts, à chaque\nm ouvem ent, touchaient des choses veloutées, et parfois le tro t\nrapide d ’une fourmi leur courait au long des paum es.\n   L ’enfant dem anda :\n   — Pourquoi avez-vous crié tantôt? vous m ’avez fait peur... E t\ncette femme qui semblait vous répondre!...\n    — J e ne sais, dit N any rêveusem ent; peut-être que nous nous\nappelons sans cesse dans la nuit sans jam ais connaître nos nom s.\n   — Alors, vous ne vous nommez pas Julie?\n   — Je m ’appelle N any...\n   — Ça y ressem ble. E t si la femme avait crié N any, vous auriez\nrépondu ?\n   — Oui, dit N any tristem ent.\n   L ’enfant se tu t; après quelques instants, il siffla entre ses dents\nun air populaire et canaille... puis, fronçant les sourcils :\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "                                — 177 —\n\n   — Laissez-m oi dorm ir, dit-il, je ne vous com prends pas!\n   — D orm ir, répéta N any d ’un ton bizarre, pauvre petit! Ce que tu\nappelles dormir est bien lourd... bien écrasant... des rêves... Mais le\nréveil est parfois un bien au tre cauchem ar !\n   Elle parlait d ’une voix basse et lente, ses yeux rêveurs fixés au\nciel. L ’enfant la regarda curieusem ent.\n   — Mais je suis fatigué, moi, dit-il en pleurant presque.\n   — Oui, dit N any de la même voix, la vie fatigue.\n   Elle se tut, fixant toujours le ciel criblé d’étoiles... De vagues\nrum eurs d ’échos sem blaient aller et venir dans les ténèbres du loin;\nc’est à peine si, dans la nuit, leurs visages m ettaient des taches\nclaires où leurs yeux étaient des transparences. N any passa la main\nsu r son front avec lassitude.\n   — V eux-tu venir avec moi? dit-elle brusquem ent; allons, donne-\nmoi ta main.\n   — Non! dit le petit en se reculant vivement. Pourquoi ça? C’est\npapa qui serait content !\n   — Où est-il ton papa?\n   — J e n e sais pas; au cabaret sans doute... Il m ’a dit de l’attendre là.\n   De la main, il indiquait un gros chêne noir, énorm e dans la nuit.\nNany se taisait; un am er dégoût, une immense pitié faisait battre\nson cœ u r plus vite... S ’agenouiller devant cet enfant, n ’est-ce pas,\nc’eût été bon? et dans le silence des ténèbres, le baiser pieusement\npour toutes les souffrances à ven ir... O petit frère, que nous sommes\nprès en ce soir où je sais que ton avenir est som bre ! Nos deux dou­\nleurs ne se sont-elles pas étreintes et ne m archent-elles pas vers\nnous, les bras entrelacés? O h! moi, je te sens bien de ma race! Ne\nsom m es-nous pas chacun un peu d ’hum anité souffrante, mon tout\npetit frère chéri?\n   T iens, m aintenant, si tu le veux bien, je te prendrai dans mes\nbras comme ferait une jeune mère, et tu me diras ce que tu entends\nquand tu écoutes le rossignol... Ou peut-être tu ne diras rien. Si je\npuis te garder une seconde su r mon cœ ur, la clef de la boîte à\nm usique se glissera toute seule dans mes doigts... Je m ouillerai de\n mes lèvres chaque blessure reçue et chaque blessure à venir, et toi,\n n’est-ce pas que tu veux bien réchauffer mon cœ ur avec la petite vie\n de ton âm e? V ois-tu, nous sommes si peu de chose, seulem ent\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": "                                — 178 —\n\n  deux destinées grelottantes dans la n u it... mais deux destinées qui\n  se fondent l’une dans l’autre, cela fait l’am our, un ciel tom bé entre\n  nos bras...\n     Petit enfant, tu ne souffriras plus ; je jetterai ma tendresse su r toi\n  comme un m anteau... et puis ce qui viendra ensuite n ’im porte!\n     — Comme vous me regardez avec de drôles d’yeux ! dit l’enfant\n  tout à coup. Q u’cst-ce que vous voulez, voyons?\n     — V ivre, dit N any à voix basse.\n     L e silence, soudain, était devenu plus vaste et plus intense, et ce\n n ’était plus le silence m ais l’attente, l’écoute d’un monde qui guette\n deux âmes se parlant. L e scarabée, désorm ais, peut trav e rser la\n route et les brins d ’herbe chuchoter dans le vent, car il est m arqué,\n su r ses ailes m ordorées, de la toute-puissance d’une vie solennelle\n et la petite herbe en frissonne. T o u t ce qui entoure, ce soir, les deux\n âmes qui se regardent par-dessus la barrière, a sorti sa vie m ysté­\n rieuse. Demain nous verrons un scarabée et — qui sait? — peut-\n être notre pied l’écrasera distraitem ent... P o u rtan t, il a été, un\n m om ent, fragm ent d’un grand T out, de pensée effrayam m ent p ro ­\n fonde et m ystérieuse... Il l’est encore, m ais parce que telle porte\n s ’est fermée dans notre âm e, notre pied l’écrasera, et nous foulerons\n l’herbe qui, de mille yeux, un soir passé nous écoutait et nous\n savait.— L a tragédie qui s’est jouée entre les âm es de deux hommes\n et l’âme d ’un scarabée, d ’une feuille ou d ’un brin d’herbe s ’évanouit\n comme un rêve à la lueur brutale du soleil : les choses n ’ont plus\n leurs visages, ou plutôt dans leurs visages nous ne savons plus lire...\n Mais q u ’un peu de nuit tom be, qu’un baiser de lune se glisse, et\nvoici que de toutes parts la vie tend les bras, les yeux, les oreilles,\npeut-être parce que nous l’avons désiré ou voulu; notre âme sort\n lentem ent de la prison où elle se croit libre; elle regarde de ses yeux\nqu’elle a cru de tout tem ps clairvoyants et qui si rarem ent voient les\nchoses essentielles : pour une heure elle est vraie.\n    L e gamin avait ram assé une baguette et s’am usait à en frapper\nla route à petits coups. D u fond de sa pensée N any le regardait, et\nparce qu’il faisait noir et que rien de leurs deux corps ne se distin­\nguait plus, elle le voyait très clairem ent... P auvre petit être! Appuyé\nsu r la barrière qui s’élève au to u r de la prairie, depuis combien de\ntemps regardes-tu fuir les nuages et paître les bêtes? N any est celle\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "                                 — 179 —\n\nde l ’a u tre côté; elle peut m archer loin dans le chem in libre, m ais elle\ns’est assise et regarde vers ceux qui regardent et parfois frappe son\nfront en pleurant contre la barrière qui la sépare d ’eux... O les\nvaines et stupides barrières ! si aisém ent franchies et q u ’on n ’ose pas\nfranchir; les fragiles obstacles q u ’on regarde obstiném ent sans oser\nlever le pied.\n    T o u t à coup, un long sifflement déchira le silence; N any tres­\nsaillit... l’enfant s’était levé brusquem ent; il répondit par un siffle­\nm ent sem blable, et puis :\n    — Voilà, dit-il, je dois m ’en aller.\n    — P ourquoi ?\n    — P ap a m ’a appelé; vous n ’avez pas entendu?\n    — Non, dit N any lentem ent.\n    E lle parlait inconsciemm ent, très loin de ses paroles, avec la seule\nidée qu’il fallait em pêcher l’enfant de s’en aller, q u ’il fallait le\ngarder, il fallait le garder; elle se répétait ces m ots éperdum ent, avec\nl ’im pression q u ’un grand m alheur arriv erait si elle n ’obéissait pas à\ncet ordre im périeux... Elle se dit : S ’il veut partir, je le prendrai\ndans mes bras, je l’em porterai... E t elle se sentait une force inouïe.\nComme s ’il l’eût devinée, l’enfant recula doucement, les yeux fixés\ns u r elle... Alors, ils se regardèrent un m om ent dans un grand\nsilence, et ce fut comme s ’ils s ’étaient étreints, comme s’ils avaient\nlutté corps à corps... N any se trouva, tout à coup, faible, brisée,\nim puissante; elle tendit la main à l’enfant.\n    — Adieu, dit-elle d’une voix étouffée.\n    — Adieu, répéta le petit.\n    E lle lui garda la main quelques instants; il se laissait faire,\ndéfiant, sournois... puis, soudain, la devinant attendrie et généreuse,\nil se rapprocha câlinement, la voix pleurarde :\n    — Mademoiselle, vous ne me donnez rien?\n    — Moi? fit N any comme so rtan t d’un rêve.\n    — M ademoiselle... pour m a petite sœ u r... malade.\n    Il m entait au h asa rd ; N any le su t très clairem ent, et parce q u ’il\nm entait ainsi de paroles et de gestes, son am our grandit, fut infini;\nelle tira son porte-m onnaie, donna tout ce qu’il contenait : c’était\np eu ... Alors, elle enleva son bracelet, avec em portem ent, puis sa\nbroche, une chaînette d ’o r q u ’elle portait au cou... L e petit prenait à\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "                               —   180 —\n\nm esure, ébahi... Quand elle n ’eut plus rien, N any sentit une grande\nenvie de pleurer et saisissant l’enfant dans ses bras, elle se m it à\nl’em brasser passionném ent, su r les lèvres et les jo u es...\n   — Laissez-m oi ! cria le gamin.\n   Effrayé, il se débattait; elle le lâcha..; et il lui parut que c’était\nson âme, son besoin d ’aim er et de se donner qu’elle lâchait ainsi\ndans la nuit, et elle se sentit très seule, étrangem ent et lugubrem ent\nseule...\n   L ’enfant était parti en courant et l’on entendait ses petits sabots\nclaquer su r les pierres de la route.\n                                                   B lanc h e R ousseau.\n\n\n\n\n                           Dédicace\n                                   AU CH ER P O È T E A PO LL O Ü S ULM NA\n\n\n\n         Frère, mets ton mantel de samit florencé,\n         mets tes socques de soie et ta toque aux trois plumes :\n         nous irons pèlerins aux pays d’Ulalume,\n         aux pays tout fleuris des iris du passé.\n\n         J e mettrai mon mantel aux clairs croissants de lune\n         et ma toque de fol, ma toque de velours;\n         je mettrai des sandales à mes pieds trop lourds\n         et nous irons cueillir les iris de Saturne.\n\n         Car je sais un verger de soir aux Filles fleurs\n         dont les doux amoureux s'enfuiront vers l’aurore\n         devant nous, et mourront du regret des corolles\n         en écoutant nos voix lointaines d’enjôleurs.\n\n                                              T r is t a n K l in g s o r .\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                      — 181 —\n\n\n\n\n Conte des petites âm es crédules\n     et des petites âm es p ratiq u es\n\nLes petites âmes crédules\nsont parties avec un gros missel\net un chapelet ténu,\nvers la ville, dès la brume,\nsur la longue route nue,\npour la messe.\n\nLes petites âmes pratiques\nsont parties avec un gros panier\naprès bon somme\nvers la ville riche\noù tempêtent les marchés\nsous les halles.\n\nE t comme elles faisaient même route\ncelles-ci dérisaient celles-là\nde grosses bouches rouges :\nles lèvres exsangues tremblaient de prière et de fro id .\n Les petites âmes crédules\nfurent nourries du pain divin\n et sont restées en extase jusqu’au crépuscule.\n\nLes petites âmes pratiques\nachetant poulets et cochons\nont fa it ripaille et bu le vin\nqui pique\njusqu’au soir qui venait lentement\nsur la veilleuse du jo u r vacillant.\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "                      — 182 —\n\nElles ont franchi les portes avec le bétail en déroute,\net pris la route;\nles petites âmes crédules allaient en procession\nde mortes\net les petites âmes pratiques en ribote;\net les unes marchaient droit,\net les autres cahin caha\nqui sont tombées, à trébucher,\ndans lesfossés\nle long...\n\nE t plus fortes d’une hostie\net plus compatissantes d’un Dieu intérieur,\nles petites âmes crédules ont pris\nsur leurs épaules de normes\nles gisantes\net les ont ramenées jusqu’aux demeures\nsérénement, comme\nles sœurs défuntes dans les couvents.\n\nE t les petites âmes pratiques\noffriront un cierge blanc\nà la Vierge.\n                                     H enri G h éon.\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                                — 183 —\n\n\n\nLA CH A M B R E TRO P P E T IT E\n\n   A près toute la joie de cette journée passée ensemble, sous le ciel\nclair, parm i la beauté simple et confiante des choses, c’était m ainte­\nnant, en son cœ ur, la douceur plus intense et centrale de résum er\ntous ces rires, tous ces éclats de gaîté en un peu de bonheur pensif.\n   Il s ’était assis à la fenêtre m i-ouverte et, distraitem ent, il regar­\ndait devant lui, au loin. L e soir venait intim e et lentem ent. E ntre les\narbres qui infiniment au to u r de la petite m aison se m ultipliaient, ne\nlaissant entre leurs troncs rien apercevoir que d’autres rangées\nencore, immobiles et grandioses, un brouillard très insaisissablem ent\nbleu se tissait. L ’étang m enu, au pied des m urs, se veloutait. On\nentendait des balancem ents de roseaux se propager puis décroître.\nE t c’était le soir partout, posant la main su r la bouche de toutes les\nchoses, absorbant tout b ruit dans son silence, effaçant toute lum ière\nsous la sérénité harm onieuse de sa pureté.\n   Georges m ultiplem ent pensait. Il écoutait son âme, comme on\nécoute au creux des conques roses la m er chanter. Il était las déli­\ncieusem ent. Mille échos de paroles, de gestes, de regards, de sou­\nvenirs furtifs étaient en lui, pêle-mêlés. Il n ’essayait pas d’analyser la\nprofonde tendresse dont le charm e l’enlisait. Il était au milieu de ses\nim pressions ramifiées, comme on m arche parm i des parfum s, yeux\nfermés et ne songeant à se dem ander quelles sont les fleurs qui les\nexhalent... M argy, l’aim ée aux yeux clairs, aux doigts fins!...\nl’aimée jolie et de grâce rieuse pleine!... D ’entre les cils de sa pensée,\nil la revoyait confusém ent. E t il était ravi et son être vers elle pal­\npitait m élodieusem ent.\n   M argy... la toute! L e jo u r avait été limpide. Il y avait du soleil\ngoulûm ent su r toutes choses et de fleurs en grêle autour d’eux.\nP arto u t, des oiseaux criaient... Ils avaient prom ené par la campagne\népanouie, sans souci des sentiers, erran t parm i les herbes et les\nverdures, avec des lenteurs rêveuses et jouissantes, avec des hâtes\nparfois aussi et des bonds d’enfants qui jouent, avec l’ém erveillem ent\ntoujours d ’être ainsi seuls, en si splendide lumière et de tant s’aim er!\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "                                — 184 —\n\n   E t le soir donc, logique et suave enlaçait la forêt. C’était, au\nmilieu des branches bercées, su r le sol, les diffuses éclosions\nd’om bre, les languides épanchem ents d ’obscurité rythm ique.\n   E t Georges pensait. E tait-ce penser? Il se laissait chanter, séduit\npar la musicale respiration de son cœ ur et dans le recueillem ent de\nl’heure attentive se répandant en rêverie.\n   M argy... oh! l’aimée de toujours! Comme il la sentait en lui\npuissante et profondément. E t quel hym ne inconscient et paroxyste\ns’élançait de son être vers elle, résorbant toute sa personnalité à ce\nseul geste d ’âme vers cette femme, à n ’être plus, tout entier, q u ’un\nseul m ouvem ent très net de dédicace et de culte vers un cœ ur!\nM argy !... Il se souvenait : tantôt, dans les grands bois où, paisibles,\nils avaient m arché, ils s ’étaient tout à coup arrêtés. Un infini et\nfourm illant silence élargissait le site. Il n ’était plus un bruit futile,\npas une parole de feuille, pas une m odulation d’oiseau. Mais, à côté\nde lui, dans la religiosité du calme m uet et im mense, il avait entendu,\nun peu pressé, le souffle de Margy qui haletait.\n   M arg y!... N ’était-elle pas pour lui la totale et l’absolue?\nN ’était-elle pas la fin et la raison, le suprêm e aboutissem ent de tous\nses actes? N ’était-elle pas son cœ ur incarné et, à ses côtés, dans la\nvie, statue ardente, m archant? M argy!... Ah! il l’aim ait si incom ­\nm ensurablem ent !\n   E t à cette heure de déclin où, vraim ent, il flottait dans l’air je ne\nsais quel conseil de reployem ent et de concentration, il la découvrait\nen lui, m erveilleuse, comme si jam ais il ne l’avait aperçue. Elle était\nla clarté vive de son âme. C’était en elle q u ’il contem plait toute\nchose. Elle était en lui et il était en elle !...\n   E t de piété extasiée devant la pure entité de bonheur harm onique\nq u ’ils constituaient, il joignait les mains fervem m ent. E t un souffle de\npassion le traversa, le brûla, une seconde, intensém ent. Un cri de\nflamme, un cri aphone lui jaillit des lè v re s: « Ah! M argy! » —\nM argy, près de lui, leurs mains unies, leurs paum es chaudes l ’une\ncontre l ’autre, les lèvres de M argy su r les siennes, le cœ ur de Margy\ncontre le sien, b attan t... E t sa voix! Sa voix qui parlait pour lui...\nSa voix en qui toute beauté s ’expliquait... Sa voix qui anim ait lès\nchoses de leurs élém entales significations!... Sa voix qui lui était\nune sorte de conscience ém erveillante et su rnaturelle...\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                               — 185 —\n\n   Ah! M argy !... E t il ouvrait les yeux, au large, dans le noir, et ses\nprunelles luisaient par les ténèbres opaques du soir tom bé.\n   E t la nu it était venue à lui. Elle était descendue doucem ent et tout\nproche m aintenant, sem blait, sur les carreaux limpides de la fenêtre\nm i-ouverte, appuyer sa face belle et regarder. L ’étang dorm ait,\ninerte et froid et scintillant comme une pierre précieuse. E t dans les\narbres, c’était le m yriadaire sommeil des mille petites feuilles, la for­\nmidable immobilité des verdures... Mais du vent très frais, presque\nvif, soufflait comme pour attester, au trav ers de l’universelle to r­\npeur, que rien n ’était m ort, que les vies seulem ent étaient pacifiées\net que l’ex ultant bonheur d ’être enivrait toujours les choses !...\n   Ah! M argy! M argy près de lu i!... Comme toute solitude lui\ndevenait un abandon quand la douce n ’était point là! E t de quelle\ntaciturnité m auvaise le silence ne s’im prégnait-il donc quand la\nchère présence n ’y rayonnait pas. Ah! M argy!... Il eut la poitrine\nemplie d’un flot tiède de sang. Un frisson de passion ondula sur lui.\nDe to u t son corps vibrant il l’appela. Ah! M argy!... E t voici q u ’un\napaisem ent serein brusquem ent s’épanouit en lui. T oute cette âcre\nvéhémence se dissipa. L a m odulation vague de sa tendresse se fit\nplus balbutiée, plus adorante. L a fine odeur de joie que sa venue\ntoujours m ettait en lui, l’inonda. Un grand bonheur le noya et, ém u,\nsoudainem ent, à éclater en sanglots, exquisem ent énervé, il se leva\net il sentit q u ’elle était derrière lui, éternellem ent.\n   Il se retourna.\n   E lle était là debout qui le regardait. Dans la presque dureté de la\ncham bre envahie de nuit, elle s ’accusait, toute de chair lum ineuse,\nen la simplicité décisive et belle de son attitude. Il ne fut pas étonné\nde sa m uette approche. Il ne pensa pas à parler. Il ouvrit les bras\nsilencieusem ent et, molle, presque religieuse tan t il y avait de gravité\net de rite dans son m ouvem ent, elle fut contre lui.\n   M inute inexprim able!... L eurs cœ urs, l’un près de l’autre, m ira­\nculeusem ent chantaient. L a to rp eu r bienheureuse de l’air les enve­\nloppait.\n   E t la nuit, au loin, infiniment m ais à voix basse, chuchottait. Les\nténèbres un peu noires du crépuscule s’élucidaient, graduelles et\nbleuissantes, avec d ’im palpables légèretés. Il y avait partout comme\nd’invisibles paupières qui se levaient su r de très clairs et purs\nregards. E t je ne sais quelle émotion contenue p alp itait!...\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "                                — 186 —\n\n    Georges ne disait rien.\n    Il défaillait à sentir contre lui l’aimée et chaude étreinte de M argy.\n Il buvait, avide, l’ivresse douce et pénétrante q u ’elle dégageait.\n    E t il avait la poitrine emplie d ’une passion si haute, si éperdue, il\nétait trem pé d’une si totale et pérem ptoire plénitude q u ’il restait\nimmobile, ne pensant même à baiser les lèvres qui près de lui trem ­\nblaient. Ah ! comme il aurait voulu pleurer, pleurer de ravissem ent !\nMais il ne savait vraim ent. T o u t son être était fondu dans une béati­\ntude surhum aine! E t il ouvrait les yeux et il eût voulu qu’éclatât\ndans l’om bre la prestigieuse lum ière qui l’éblouissait et il sentait son\nam our, son vertigineux am our lui trav erser l’être d’un seul élan,\nléger et continu, couler de tout son corps et s ’épancher au to u r de lui,\npeu à peu em plir la cham bre et y tournoyer en am biance dissolvante\net chaleureuse. E t comme enfiévrée, à cet instant, M argy l’enlaçait,\nlui collant su r la bouche la volupté hum ide de ses lèvres... ah! il\neut un sanglot âpre à croire que son âme éclatait de trop violente\nfélicité !...\n    E t voici que, cédant à une occulte et insistante poussée, la fenêtre\ns ’ouvrit.\n    E t le paysage apparut, baigné de n u it; entre les arbres, un peu\nrudes dans l’obscurité bleue, le ciel se dressait, lisse, infini, avec,\nseule, la blancheur aiguë d’une étoile...\n\n                                                   A n d r é R u ijt e r s .\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "                   - 187 -\n\n\n\n\nParoles d ans la N u it\n\nBrisez les sables de nos dunes,\nBrisez les vagues une à une\nDans l’infini de vos prières,\nAmes dont j ’ai souffert l'enfer\nDe vos maux.\n\n\nBrûlez les voiles sur la mer,\nLoin passant les rives de mon pays\nE n un furieux et long ennui;\nBrûlez les mâts de ma détresse\nDéchiquetant sur mes désirs, vos rires.\n\n\nTaillez les rocs inassouvis,\nCadre de mystère et d ’ombre sombre\n Où les mouettes folles, en nombre,\n Ont déposé leurs vols et leurs chansons;\n — Taillez leur ombre de poussière.\n\n\n Videz les lacs et les marais mauvais,\n Les fleuves de bure et de misère\n Epandant au loin de la terre\n Les défloraisons des moissons;\n Videz les fleurs d’un miel amer\n Pour ma misère ulcère.\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": "                  —1\n                   88—\n\nCreusez des fosses pour les cimetières\nDe ma pensée,\nCreusez la pierre tumultuaire de ma pensée,\nLivre écrit de mon sang maudissant;\nCreusez la fosse et brisez la pierre.\n\n\n\nE t dites à ceux qui vous écoutent, sur la route,\nPassants de haine et de discorde assis\nA u soleil mauve et indécis;\nE t dites aux passants de la route qui doutent :\n— « Il était pauvre et nu : il s'est pendu! »\n\n                          P a u l S a in t e - B r ig it t e .\n\n\n\n\n         E to n n e m e n t\n\n    E n ce riant matin qui chante,\n    E n cliquetis parm i les blés\n    Ondoyants et dorés d’été,\n    Poète, et dans les calmes sentes,\n\n\n   J e vais et chante et chante et ris\n   Selon les fleurs et les prairies,\n   Toutes les choses de la vie,\n   Les feuilles vertes et les fruits,\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                                  — 189 —\n\n                   Ces fru its où ma lèvre s’en vient\n                   Défaillir, et baiser un peu de jour,\n                   Ces fleurs qui boivent le matin,\n                   O matin propice à l’amour !\n\n\n                   J ’étais si triste tout à l’heure\n                   E t je vous souris maintenant,\n                   O matin propice à l ’amour ;\n                   Il est vrai que j ’ai vu des fleurs\n                   E t le soleil dorer les champs.\n\n                                                     A uguste H u l et.\n\n\n\n\n                     LES L IV R E S\n                                      Mai\n               p ar A r t h u r T o i s o u l (chez Paul Lacomblez)\n\n\n\n   E n p arlan t de ce livre, il faut redouter plus que tout de m atéria­\nliser trop sa pensée, et de froisser ainsi, comme d ’une main b ruta­\nlem ent am ie, les choses si légères et si frêles qu’il chante. Oubliant\nvolontairem ent la séparation de l’œ uvre en poèmes distincts, je\npréfère ne voir en Mai qu’un seul geste du poète à travers son\nprintem ps. E t ce geste est tel : d ’adoration extasiée vers toutes les\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "                                      — 190 —\n\nchoses de la vie. D ’adoration, oui, et sincère et ravie, mais rapide\naussi, et m ultiple, et passant de vision en vision, d’agenouillem ent en\nagenouillement, sans lassitude. L e poète, ici, est celui qui passe. L es\nsensations l’atteignent, il les accueille, il leur sourit, mais son\nsourire est un adieu déjà, car d’autres, plus jeunes, plus fraîches, le\nsollicitent davantage. E t celles-ci mêmes, m algré leur joliesse, ne\npeuvent longtem ps le retenir. T outes sont si frêles, si légères, si à\nfleur de peau. T outes sont si égalem ent charm euses! P eut-il,\nvraim ent, peut-il résister au désir de nous les offrir toutes, en un\nbouquet, un bouquet m ulticolore sans doute, mais aussi un bouquet\nexhalant un parfum bien unique, celui de son âme extraordinaire­\nm ent personnelle? L a langue q u ’il emploie est belle, classique au\nbon sens du term e, d’une science de m ots étonnante; le rythm e en\nest toujours juste, et d’une m usique adéquate à la chanson même\ndes choses. Mais ce q u ’il faut adm irer sans réserve, c’est la pureté\nm erveilleuse de ces vers.\n\n\n\n\n                             O rdre altruiste\n\n                   v o l u m e I I , d e l ' Œ uvre, p a r R e n é G h i l\n\n\n\n\n   V raim ent, il est lassant d’entendre dire sans cesse que le français\nde R ené Ghil est un français nègre. Je tiens à affirm er ici que cela est\nfaux, et archi-faux, que si ses vers sont parfois difficiles à com prendre,\nc’est uniquem ent à cause de l’emploi trop fréquent de term es techni­\nques. C’est là un reproche que nous lui faisons, à ce poète, ce poète que\nnous voudrions tan t aim er, puisqu’il chante avec nous selon la vie,\nselon la sainte m atière et la sainte anarchie. Mais que l’on sache que\ndans ce livre, comme dans les précédents du reste, il y a des\npassages, et nom breux! de splendide et vibrante poésie. E t nous\nattendons que l'Œ uvre soit achevée, — et elle le sera ! — pour dire\nà la fois tout le bien et to u t le m al que nous en pensons.\n\n                                                                             G. R .\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                                  — 191 —\n\n\n                  L e P o è m e de m es Soirs\n                    par E d m o n d P i l o n (V arnier, Paris)\n\n\n    Parfum ées et sonores, certaines ; som ptueuses m ais m ornes,\nd’au tres ; très gracieusem ent pleurantes, d ’une mélancolie enguir­\nlandée de fleurs, d’autres encore, les diverses phases de cette œ uvre\nsont pleines de belles choses neuves et de vieilleries, de vers har­\nm onieux aux rythm es inédits et de banalem ent ennuyeux parnas ­\nsismes. E t, en som m e, elles sont à la fois désillusionnantes et\nprom etteuses.\n   M. P ilon le sait bien. Assez de critiques le lui on dit, les uns\npar encourageante sym pathie, les autres p ar m auvaiseté envieuse :\nses vers sont vraim ent très beaux d ’impeccabilité, m ais ils m anquent\nde cette spontanéité qui fait de la poésie une source toute claire et\nsans alliage, défluée naturellem ent du cœ ur du poète.\n   E t, vrai, c’est dommage! C ar, poète comme il l’est, il pourrait\nnous donner une des plus belles œ uvres de cette époque, s’il se\nlaissait, bien plus sim plem ent, aller, selon son âm e, à chanter ses\nhautes et splendides im aginations, ses nostalgies et ses visions si\nluxueusem ent coloriées et illuminées ! Mais, heureusem ent, certains\nvers, certaines pièces, et même certaines parties entières de son\nœ uvre, nous laissent entrevoir une évolution de son beau talent,\nvers un genre plus sim ple et plus rieusem ent fleuri. L a chose est\nd ’ailleurs si candidem ent vraie que ce poète, quoi qu’il fasse, sera\nbien forcé de la voir et de s’y soum ettre. Q u’il songe seulem ent,\nen effet, que les barques de nos pêcheurs contem porains, dorées\nd’ardent soleil, ou douloureusem ent magnifiées de nuit, sont tout\naussi belles que les galères antiques ou « les trirèm es à quatre rangs\nde ram es », de mêm e que les vendangeurs et les m arins n ’ont pas\nbesoin d’être « héroïques » pour être beaux ; au contraire !\n    Les fragm ents déjà parus de son nouveau volum e : L a Maison\nd ’E x il, me confirm ent dans mes espoirs, et me perm ettent de croire\nq u ’il nous donnera demain des poèmes plus beaux encore que ceux\nd ’au jo u rd ’hui qui ont pour titre : Soir d’Erêbe, Les Doreurs de\nTrirèmes, Les Veilleurs de Vigie et L a Brise du Soir, et qui sont,\ncom m e je l’ai dit, œ uvre de vrai artiste.\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": "                                   — 192 —\n\n\n                            L ’E a u du Soir\n\n                par A i m é L . P f i n d e r (Lacomblez, Bruxelles)\n\n\n\n    Un essai, oui, mais raté. Une certaine ém otion vague, oui encore;\nmais si faible, si pâle, si truquée, qu’aussitôt ressentie elle se trouve\noubliée. E t il est dommage vraim ent de devoir dire ces choses\ncruelles à un jeune écrivain qui peut-être entre dans les lettres avec\nune volonté joyeuse et des espoirs sem blables aux nôtres. Mais bah !\nil le faut bien ! car il est inutile que toute sa vie, M. Pfinder fasse\nen trer ses pensées et ses ém otions neuves dans le moule des pensées\net des émotions d’un autre, c’est-à-dire du très bel artiste et haut\npenseur qui a nom Maurice M aeterlinck.\n   D o n c, pour q u ’il se débarrasse de cela au plus tôt, nous lui dem an­\ndons seulem ent de se persuader que ce n ’est pas en de haletants\npoints de suspension; en des atm osphères de soir, ou en d ’autres\nustensiles dram atiques comme écluses, canaux, châteaux, etc., que\nréside la sublim e intensité d’Alladine, de l’Intruse et d'intérieur ; —\nm ais bien plutôt et uniquem ent en l’exprim é simple quoique habile,\net d ’au tan t plus intense qu’il est plus simple, d’émotions quoti­\ndiennes, mais hum aines, profondes et éternelles. C ar, quoi q u ’en\ndisent certains aveugles littéraires, la grande beauté d ’a rt et de\nlangue de Maurice M aeterlinck est réalisée su rto u t p ar sa pureté\nsimple et sa pure simplicité.\n   Disons enfin, pour en revenir à M. Pfinder, que le geste d’hum a­\nnité qu’il nous retrace valait la peine d ’être retracé, m ieux même\nq u ’il ne l’a fait; que le point de vue auquel il le considère n ’est\nguère m auvais; que la fin de son œ uvre a une cruauté qui n ’est pas\nsans beauté, et q u ’il chante parfois en sa prose de m élodieuses\ndouceurs.                                                        H . V.\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "tous les jou rn au x où régnent ces messieurs et leur juive valetaille, c’était les\nattaques personnelles, perfides et déloyales, qui allaient recom mencer. Comme\ncela n ’est plus le moins du monde de la littérature, la littératu re ne s’en occupera\nplus, c’est certain. Mais q uant à moi, je suis d ’avis q u ’il n ’y a q u ’une seule réponse\ndigne d’agissements et d ’individus pareils. Cette réponse, M. G iraud la connaît\nbien, et s’il l’a oubliée, qu’il demande donc à Georges Eekhoud de la lui rappeler.\nCelle-là au moins, si elle est violente, a le m érite de la franchise, et le m érite bien\nplus grand de ne souiller à certains contacts que notre canne, et non notre plume.\n\n   Afin de bien m ontrer que nos poètes et nos prosateurs ne paressent guère, il ne\nme semble pas mauvais d ’annoncer les œuvres qu’ils nous donneront bientôt : L a\nBelle Douleur, poème par Charles B ernard, tirage à part de l'A rt jeune; aussitôt\naprès Vie, Les Heures harmonieuses, un volum e de vers et proses par Georges\nRency (en collaboration avec H enri Van d e Putte), dans la collection du Livre d ’A rt;\ndans la même collection paraîtront aussi : un nouveau recueil de Ballades de Paul\nF o rt; Ubu Roi, par Alfred J a rry ; A eux deux, par A ndré R u ijters, et des œuvres\nde Saint-Georges de B ouhélier, Maurice L eblond, C h a rle s-H e n ry H irsch ,\nEdm ond Pilon, T ristan Klingsor et Eugène M ontfort; d ’A ndré R uijters également,\nen autom ne, chez Lacomble z : A vau l’amour, un recueil de contes; ailleurs deux\nvolum es de contes, par B lanche R ousseau; Religion d ’être, rom an par H enry\nM aubel; Enluminures, par Max Elskam p (une série de pièces tirées de ce volum e\nparaîtra en l’A rt jeune prochain); au Mercure de France : réédition de la trilogie\nSoirs, Débâcles et Flambeaux noirs, par Em ile V erhaeren, et de Mes Communions,\npar Georges Eekhoud ; d’Eekhoud encore, chez M onnom, l’adaptation française de\nl’adm irable Edouard I I de Marlowe; enfin chez Deman : Les Heures claires, par\nEm ile V erhaeren, et en tirage à part du Coq rouge, Larmes en fleurs, par Maurice\ndes-O mbiaux.\n  A lire: au Livre d 'A rt : l’intense et mirifique Ubu Roi, d’Alfred Jarry ; — à la Revue\nblanche, d e Jarry égalem ent: Le Vieux de la Montagne; de Robert Scheffer, Les\nMaisons de chasteté; des poésies, douces ou violentes, de ce splendidem ent poète Lord\nD ouglas, mais surto u t la véhém ente chronique de Paul Adam, intitulée : Les\nEnergies, une véritable fresque d ’hum anité, large, superbe, vivante, et débor­\ndante d’idées; — au Coq rouge : Déclin, une prose petite, mais où l’on retrouve\navec toutes ses caractéristiques l’art philosophique et si ineffablem ent baigné de\npoésie de ces m aîtres que sont les Rosny; — au Magazine international, dont je ne\npourrais assez vanter la vaste, libre, saine et adm irable envolée : toute une série de\nsublim es poésies d’Ada Négri, parmi lesquelles, au-dessus de toutes : L a Terre,\nqui résume tous nos espoirs; aussi, Les Errants, par A rth u r S ym ons; Le Mariage,\npar Edward C arpenter; l’E ffort naturiste, par Maurice Leblond ; Pan, par K nut\nH am sun, cinq ou six proses bizarres et vraim ent magnifiques; — au Libre Journal,\ntoujours rempli d’ardeur et de franchise, mais cette fois tout printanier et plein\nd’originales et jolies choses : Vers le passé, une prose mélodique de Jean T réb la ; un\ndélicieux Conte pour faire dormir, de Max T o ry ; S u r l'autel de Mai, très lum ineux\nvers de Jehan Maillart, et de Georges Léon une page de philosophie croyante et\nferme que j ’adm ire beaucoup; — au Réveil, des Ballades de Paul F ort; — enfin, au\nMercure de France : M aurice M aeterlinck écrit su r Jules Laforgue quelques pages\néternelles.\n   Nouvelles revues : L a Province nouvelle et L a Musicale revista italiana.\n    Accusé de réception : Le Cycle patibulaire, par Georges Eekhoud ; Le Sermon sur\n la Montagne, par Edm ond Picard ; Une Squaw, par I. W ill ; L ’Exposé, par Richard\n W eym au ; A travers Passions et Caprices, par Em ile Greyson ; Le Sage\n Empereur, par Léon R iotor; L ’Anarchie, par Elisée Reclus, et Moussorgski, par\n Pierre d’Alheim .                                                       H . V.\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "G       r a n d e                                  M        a is o n                              d e                 B           la n c\n                                      LA PLUS IMPORTANTE DE L ’ EUROPE\n    24, 26, 28, R ue du M a rch é -au x -P o u le ts, 30 , 32 et 34\n                                                   B R U X E L L E S\nF o u rn is s e u r b re v e té de Sa M a je s té la Reine des B elges, de Son Altesse R o yale\n           M adam e la Comtesse de F la n d re e t de l ’ E ta t in d é p e n d a n t du C ongo\n\n      T O IL E S — M O U C H O IR S                L in g e rie , T ro u s s e a u x , L a y e tte s             B O N N E T E R IE\n             I i nge d e ta b le                     B R O D E R IE S , D E N T E L L E S               A n g laise , F ra n ç a is e , S ax o n n e\n                                                                                                                       e t B elge\n    C o u v e rtu re s , C o u rte s-p o in te s     C o rsets — J u p o n s , F a n ta is ie\n      FL A N E L L E DE SANTE                           C hem ises p o u r H o m m es                    BAS, C H A U S S E T T E S\n                                                                                                          C aleço n s, G ile ts, J e r s e y s\n                                                       G ilets d e F la n e lle , C aleçons            F O U L A R D , G A N T E R IE\n   C alicots, M o u sselin es, P lu m é tis                       s u r m e su re\n          C O U T IL S , D AM A S                                                                                   S P É C IA L IT É\n                                                           F a u x -C o ls , M a n c h e tte s             d ’A rtic le s en P in S y lv e s tre\n    C reto n n e p o u r A m e u b le m e n t          e t C rav a tes e n to u s g e n re s           c o n tre le s affectio n s rh u m a tis m .\n\n\n\n  L a G r a n d e M a is o n d e B l a n c est la seule autorisée pour la vente en\nBelgique du véritable linge et tissus en fils de lin entrelacés d ’après le\nsystèm e du R . C uré K n e i p p .\n  Monopole pour la Belgique des tricots de laine irrétrécissable à la\nouate de tourbe antiseptique d’après la méthode du docteur R a s s u r e l .\n\n   NOTA. — N ous prions les Dam es qui auraient un achat à faire dans\nles articles de notre Spécialité, de vouloir bien nous dem ander notre\nC a ta lo g u e g é n é r a l, qui est envoyé g r a t u it e m e n t .\n\n                    C O M M U N IC A T IO N IM P O R T A N T E\n    L a G r a n d e M a is o n d e B la n c a l'honneur de prévenir sa nombreuse\nclientèle, qu’elle ne possède ni agence ni succursale à Bruxelles, ni dans aucune\nville de la Belgique. — Elle engage les Dames à se mettre en garde contre les\nmarchands qui se servent du titre de G r a n d e M a is o n d e B l a n c .\n\nN O T A . — L 'E n trée des M a g a sin s e st tou jou rs lib re,\n          on p eu t tou jou rs se r e n seig n er sa n s ach eter.\n                     ACTUELLEMENT\n Exposition et grande mise en vente de nombreuses occasions\n     G r a n d c h o i x d 'A r t i c l e s p o u r P r e m i è re C o m m u n i o n\n                             P O U R JE U N E S F IL L E S E T JE U N E S G E N S\n\n                        O ccasio n e x tr a o r d in a ir e\n     Tapis des Flandres première qualité Le mètre carré 1 6 .7 5\n     FOYER laine à franges, toutes teintes .                                    .     .                                       .    6 .9 0\n\n\n                                  Ixelles. — lm p. écon.. N . V a n d e r s y p e n . rue de Trêves. 38.\n"}], "calendrier": {"precision": "jour", "ordre_dans_volume": 6, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1896-06-15", "signet_source": "2ème année - N°6 - 15 juin 1896", "preuve": "Indices internes : Mai d’Arthur Toisoul, simple accusé de réception au n° 5, est recensé ici ; Choses (couverture intérieure) mentionne un concert du Cercle l’Avenir « le mois dernier ». Aucune date imprimée lue.", "methode_reconstitution": "Date et numéro du signet de l’ULB, contrôlés sur la couverture de la livraison quand elle est conservée."}}