{"numero_id": "ulb-basoche-1886-03-15-n15", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "articles": [{"article_id": "ulb-basoche-1886-03-15-n15-001", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 136, "titre_corps": "Grisaille", "titre_sommaire": "Grisaille, nouvelle", "signature_source": "Grégoire le Roy", "ancre_debut": "GRISAILLE", "ancre_fin": "Grégoire le Roy", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 156, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1072, "texte": "GRISAILLE\n                                  A mon cher ami Maur. Maeterlinck.\n\n\n\n                   u n e c h a m b r e p re s q u e so m b re e t im p r é ­\n\n\n D\n            ans\n\n              g n é e d ’u n e o d e u r d e m é d i c a m e n t s , s u r u n\n              lit trè s b a s , la p e tite v ie ille g is a it, ja u n e ,\nle b u s te s o u le v é      p a r tr o is o r e ille r s   e t le s g e n o u x\np lié s lé g è r e m e n t.\n   D ’une perte ouverte, arrivait à ses oreilles, le\nchuchottem ent d’une discussion à voix basse. M ais\nà présent elle n’entendait rien ; le prêtre qui venait\nde partir, l ’avait laissée consolée, dans l’oubli de\nson corps, comme en extase, et elle gardait sous ses\npaupières closes l’apparition du ciel, évoquée par\nlui.\n   C’était un Dieu entouré de flammes, des anges\navec des ailes et des bienheureux en prière, tels\nqu’elle les avait vus toute sa vie sur les images\nsaintes.\n   T o u t cela était lum ineux, flamboyant.\n   Peu à peu cependant, ces choses éclatantes devin­\nrent plus vagues, s’effacèrent.\n"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1307, "texte": "130                  LA BASOCHE\n\n\n\n   L e chuchottement de la chambre voisine l’ayant\n rappelée soudain à elle, comme réveillée brusque­\n ment, elle soupira.\n   Au bout d’un moment elle se souvint de son\n mari.\n   Ce n’était plus une vision maintenant,une image\nsurgie du noir, mais un souvenir, un simple sou­\nvenir, triste, lent, passant de sa jeunesse à travers\ntous les jours de sa vie et s’arrêtant un instant sur\nce qui en avait marqué les douloureuses ou conso­\nlantes étapes.\n   Au loin, tout au loin, elle revit la première fois\nqu’il lui avait parlé, tandis qu’elle rentrait un soir\nde son ouvrage, — un soir d’hiver où il y avait de\nla neige dans les rues.\n   Puis, un autre soir, ils longeaient une rivière,\nayant autour d’eux des plaines vertes, perdues à\nl’horizon, énervantes de silence et de solitude. E t\ndans l’oubli de ce soir-là ils s’étaient aimés.\n   A ce souvenir, le meilleur de sa vie, elle ferma\nles yeux doucement.\n  V in t ensuite la grossesse, les anxiétés, les nuits\npassées à pleurer dans son lit, la douleur éperdue\nde sa mère en l’apprenant, les éternelles et tristes\nchoses qui suivent les séductions.\n   Enfin, elle était mariée, vivant tranquillement,\nà l’écart de la ville, dans une petite maison d’un\nfaubourg qui, le jour était désert, triste et sans\nlumière le soir.\n"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1471, "texte": "                      GRISAILLE                     131\n\n  C ’est là q u elle accoucha d ’un enfant mort-né\nqu’à peine elle avait em brassé une fois.\n  A mesure que son mal au cœ ur devenait plus\naigu, ses pensées s’assom brissaient, et, passant d’un\ntrait trois années de sa vie, égales et m onotones,\nelle ressentit, à nouveau, son désespoir devant\nquatre hommes qui em portaient le cercueil de sa\nmère, dont elle croyait par sa faute avoir hâté la\nmort. E t to u jo u rs, cette scène recom m ençait; tou­\njours elle revoyait ces hommes qui, dans leurs\nefforts brutaux, cognaient le cadavre contre les\nplanches.\n  L e cœ ur de la petite vieille se m it à battre\nviolem m ent; sa figure ridée se contracta dans une\ngrim ace de douleur, et ses yeux à m oitié fermés se\nm ouillèrent, — ses yeux qui, rentrés dans les\norbites, ressem blaient déjà à ceux de certains morts,\nentrouverts et perdus dans le vague.\n  P ou r chasser cette obsession elle voulut se\nbouger, se coucher sur le flanc, et, ramassant le\npeu   de forces    encore éparses en elle,       fit un\nimmense effo rt. E lle     ne   parvint qu ’à remuer\nles m ains. Son corps, épuisé par la tentative,\nlui sem bla s’affaisser, et son sang appauvri refluer\nvers les extrém ités en se dispersant.\n  Au soupir p laintif qu’elle poussa, une femme,\npuis une autre, entrèrent. E lles avaient une robe unie\ntom bant à plis droits ju sq u ’à terre, et une pèlerine\nnoire à franges. Su r leurs visages, quoique im pas­\n"}, {"page_pdf": 159, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1439, "texte": "132                     LA BASOCHE\n\n\n\nsibles, perçait une nuance de bigotterie brutale et\nde dureté renfermée.\n  Du tiers-ordre de Sain t-Fran cois,            où l’on fait\nvœu de ne plus se m arier, — ces deux vieilles filles\nétaient là pour soigner leur sœur malade.\n   E lles s’approchèrent du      lit, et la première,\nmettant sa main qui tenait un chapelet sur l'oreiller,\ndemanda ce qu’il y avait. L a mourante fit signe\nqu’elle ne les avait point appelées.\n  — A llons, courage, ma sœur, nous dirons encore\n» une bonne prière, pour que Dieu vous accorde\n» de passer sans ag on ie... » et elle s’assit en priant\nau chevet, tandis que l’autre s’en retournait dans la\ncham bre à côté.\n  Inquiète, elle suivit bientôt, mais la rencontrant\navec le livre d’heures de la malade, revint. Toutes\ndeux se penchèrent sur le lit, et celle qui tenait le\nlivre :\n  — Sophie, dit-elle, j ’ai quelque chose à vous\n» demander. Voulez-vous me laisser un souvenir ?\n» une de vos im ag es,... celie-ci par ex em p le?.... »\net feuilletant l’horaire, elle en tira la plus belle.\nE nnuyée, la pauvre vieille fit signe que oui, et la\nfemme s’en alla. Alors l’autre, ayant pris le livre :\n  — E t moi, Sop hie, est-ce que je ne puis pas en\n\" avoir une? » E t quand elle l ’eût :\n  — Mais le livre, d it-elle, puisque tout de même\n» vous n’en aurez plus besoin, donnez-le moi\n» au ssi; je dirai une bonne prière pour que vous\n» alliez droit au c ie l.... »\n"}, {"page_pdf": 160, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1479, "texte": "                      GRISAILLE                  133\n\n  L a malade, pour se débarrasser d’elle, le donna\nmalgré son regret. C ’était un souvenir.\n  Après quelques instants, elle les entendit qui se\ndisputaient à mi-voix dans l ’autre cham bre. Du\ndégoût lui vint pour ces deux femmes cupides et\nsans pitié, qui lui rappelaient à tout moment qu’elle\nallait mourir, et, détournant un peu la tête —\ncomme pour oublier — ses yeux se perdirent dans\nla cham bre.\n  Sous la fenêtre se trouvait la table où elle tra­\nvaillait. E lle y vit des bobines, des ciseaux et une\nchemise à moitié faite. A terre, çà et là, s’éparpil­\nlaient de petits m orceaux de toile. L e tout comme\nelle l ’avait laissé pour se mettre au lit.\n  C’était après un long jo u r de travail. E lle se\nlevait pour aller au salut, selon son habitude, mais,\nune abom inable contraction l’avait saisie au cœ ur,\net, presque évanouie, avec une lourde fatigue dans\ntout le corps, elle s’était couchée immédiatement.\n  L e lendemain en se levant, le mal l'avait reprise,\net depuis lors elle était là, ne bougeant plus. — Au\ncom m encem ent elle avait encore esp éré, mais main­\ntenant, bien sûr, elle allait mourir.\n  C ’était si bon pourtant, quand le soir tombait,\ns’en aller ainsi par les rues, après une longue\njournée, prier un peu dans le silence et le recueil­\nlem ent de la sombre église. So n esprit, au bout de\nquelque temps, s’assoupissait dans des prières sans\nparoles, vagues et douces comme une som nolence;\n"}, {"page_pdf": 161, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1446, "texte": " 134                     LA   BASOCHE\n\n\nson âme où se taisaient les occupations e t les in quié­\ntudes, s’em plissait bientôt de toute la sérénité du\ntem ple.\n   E n sortant de là, elle avait toujours eu hâte de\nrentrer, car les rues désertes la rendaient triste et\nla cham bre alors était m eilleure. Oh ! les bonnes\nsoirées ¡ . . . Mais comment les passait-elle donc ? Que\nfaisait-elle? V raim ent c ’était drôle, tout cela lui\néchappait m aintenant.., Ah ! oui, comme elle se\ncouchait très tô t       C ’était bon tout de m êm e... .\nQue de fois, dans ce lit, elle s’était pelotonnée avec\njo ie , l ’hiver su rto u t!... P u is le matin ! On se levait\nde bonne heure, au prem ier son de cloche, et on\ncourait à la m esse... Au retour, elle rencontrait\nd’innom brables ouvriers qui marchaient très vite à\nl ’o u v ra g e... elle les connaissait d éjà; c ’étaient tou­\njours les mêmes. E t une à une leurs figures repas­\nsèrent en son esprit.\n  D onc, elle n ’allait plus les voir !... et très affligée\nde cela, elle bougea la tète, péniblem ent. E n co re\nune fois son regard tom ba sur la table.\n  O ui, c’était là qu’elle travaillait. Certes, c’était\ndûr de gagner sa vie, mais quelle jo ie d’être assise\ndevant la fenêtre ; quelquefois un rayon de soleil\nentrait, toute la cham bre s’en illum inait, s’égayait,\net soudain le can ari...\n  A cette pensée elle leva les yeux.\n   P ou r faire taire l’oiseau on l’avait caché sous une\nserviette.\n"}, {"page_pdf": 162, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1422, "texte": "                      GRISAILLE                     135\n\n\n\n  Pauvre bête ! D ieu sait s’il avait à manger ! et\nelle toussa presque im perceptiblem ent.\n  L es deux femmes accoururent, croyant qu’elle\npassait. E lle s com prirent, et l’une d’elles, montant\nsur une chaise, décrocha la cage.\n  E n effet ! P lus un grain. Ce fut une grande dou­\nleur. C’était sa seule gaîté, et, tout en travaillant,\nelle lui parlait parfois, et l’oiseau alors répondait.\n  Que deviendrait-il? On le laisserait mourir sans\ndoute !...\n  Cette préoccupation lui fit montes un sanglot à\nla bouche. Seule au monde, elle s’était habituée,\npetit à petit, à concentrer en cette bête toutes les\naffections de la femme : c’était sa fam ille à elle,\nson enfant, le seul être à qui elle pût parler avec\ntendresse et épanchem ent.\n  S a poitrine haletait, soulevant la chem ise, en des\nsoupirs irréguliers et précipités. Ses mains se\nserraient à l’endroit du cœ ur qu’un nœud irrésis­\ntible sem blait étreindre par moments. T o u t son\ncorps alors se contractait, son haleine en restait\ncoupée, et quand c ’était fini, elle haletait plus fort,\navec l ’appréhension et dans l’attente certaine que\ncela recom m encerait. E lle en oublia la bête que la\nfemme venait de raccrocher.\n  — M ais Sophie, dit celle-ci, il faudra penser à\n» l ’o ise a u .... qu’en ferions-nous? Voulez-vous que\n» je le prenne, moi? C ’est encore ce qu'il y a de\n» m ieu x .... »\n"}, {"page_pdf": 163, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1407, "texte": "136                    LA BASOCHE\n\n\n   M algré la peine que lui causait celte séparation,\nelle le donna. Que serait-il devenu?\n   L ’agonie commença. L e s serrements de cœ ur\ndevinrent plus violents, plus fréquents et plus\nlongs. E lle avait rentré les genoux; la tête penchait\nen avant sur la poitrine et une sueur descendait\nen lentes gouttes le long des tempes. Ses pensées\ndevinrent diffuses, obsédées pourtant par ces deux\nfemmes qui la volaient.\n  L e bruit d’une arm oire, qu’on ouvrait arriva\nju sq u ’à elle. E lle reconnut celle où pendaient ses\nrobes, et tout de suite se rendit compte : on se les\npartageait! U n e nouvelle contraction lui broya la\npoitrine. E lle en resta à moitié évanouie. Ses\npensées, très-vagues, se confondaient m aintenant\navec la sensation de ses douleurs physiques. Ces\ndeux femmes avec leurs ongles lui pinçaient le\ncœur, en arrachaient des lam beaux, et, chacune\ns’efforçant de       prendre   plus que    l ’autre,      elles\nserraient de toutes leurs forces.\n  L a moribonde voulut crier ; aucun bruit ne\nsortit de sa gorge, rien qu’un hoquet.\n  L e s femmes accoururent et la virent assise,\nramassée sur elle-même, et morte.\n  Aussitôt, elles se répandirent dans la cham bre,\nem pochant vivement les objets qu’elles trouvaient,\net quand elles eurent fini de celle-ci, elles passèrent\ndans l ’autre.\n\n  Janvier 1886   .                  G r é g o ir e l e R o y .\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-03-15-n15-002", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 137, "page_fin": 138, "titre_corps": "Automne", "titre_sommaire": "Automne, poésie", "signature_source": "Pierre Quillard", "ancre_debut": "AUTOMNE", "ancre_fin": "Pierre Quillard", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 164, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1074, "texte": "A U T O M N E.\n\n                                              A P. Lalo.\n\n\nP â le Automne, en un rythm e a u x g r â c e s décevantes\nOù sonnera l'écho des rim es attendries\nJ e d ir a i tes beautés , ô S aison qui m aries\nL es sons et les couleurs en des g am m es savantes.\n\nTout s'endort : le soleil p â lit et se recule\nE t le c iel em bru m é tam ise avec ses nues\nL a lu m ière tombant sur les cim es chenues,\nE t le jo u r hésitant a l'air d'un crépuscule.\n\nPlus de tons violents: partout la dem i-teinte ;\nL e v ieil or envahit la verdure et l'efface;\nUne nuance rousse estom pe la su rface\nDes gazon s où la sève en fla m m es s'est éteinte.\n\nPlus de bruits accusés dont l'oreille est atteinte ,\nO v oix des vents hurleurs , tu meurs et dim inues ;\nDes chants atténués bercent les avenues,\nAu monotone g la s de la brise qui tinte.\n\nPlus de fle u r s , oeillet rou ge ou ja u n e ren on cu le;\nL es dern iers tam aris ont f e r m é leurs y e u x roses,\nN i l'acacia blanc, ni la pou rpre des roses\nSur l’u n iform ité p rofon de et sans m acule.\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 918, "texte": "13 8                      AUTOMNE\n\n\n\nPlus une herbe qui soit frém issan te ou vivace\nE t qui frisson n e en core au fr o n t des p rés m o roses;\nL a nature, m ordue au cœ ur p a r les chloroses,\nA ra m en é son voile antique sur sa fa c e .\n\nNul b aiser du soleil n'effleure et ne p ro fa n e\nS a bouche d'où sortaien t les p a ro les vivantes,\nE t n’échauffe de ses caresses triom phantes\nL e sein m ystérieu x de qui le monde ém ane.\n\nE t de son corps m alade et déjà diaphane\nOù s'enroulait l'écharpe en lam b eau x des p r a ir ie s\nD e sa fo r c e m ourante et de ses chairs flétries\nS ’épand le charm e dou x d'une fle u r qui se fa n e .\n\nP â le automne, en un rythm e a u x g r â c e s décevantes\nOù résonne l'écho des rim es attendries\nJ ’a i chanté tes beautés, ô Saison qui m aries\nL es sons et les couleurs en des g am m es savantes.\n\n\n\n\n                                       P ie r r e Q u il l a r d .\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-03-15-n15-003", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 139, "page_fin": 146, "titre_corps": "L’Horloge ; Hunald ; Nuit nerveuse", "titre_sommaire": "L’Horloge, contes", "signature_source": "Hector Chainaye", "ancre_debut": "L’HORLOGE", "ancre_fin": "Hector Chainaye", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 166, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1059, "texte": "L’HORLOGE\n\nT\n         ic -ta c — T ic -ta c ...\n            Depuis de longues heures, on avait fermé\n        les uns après lesautres, avec des clapotements\npleurards, les volets des boutiques voisines. Dans\nla rue, plus un passant; et le pavé, sur lequel traî­\nnait un vent glacé, bruyait douloureusement du\nsouvenir des marches enfiévrées. L es réverbères\nfrissonnaient. U n chien perdu larm oyait dans le\nbrouillard.\n\n  T ic -ta c — T ic - ta c ...\n\n  L e vieil horloger travaille toujours. A la lu ­\nmière blanchem ent cruelle de sa lam pe, courbé\nsur son établi, il fixe un tout petit ressort, et de\nses   doigts     longs,      noueux,   il serre   en   trem ­\nblottant une pincette m inuscule. D e sa tête pen­\ndent ses yeux ballonnés qui tom beraient sur l ’étab li,\nau m ilieu des outils, se déchirant aux clous, aux\naiguilles, s’ils n’étaient emprisonnés par les verres\népais de ses lunettes. E t les veines de son cou se\ngonflent, bleuies par la tension. E t ses tempes se\ncouvrent de sueur moite que gèle le vent glis­\nsant sous la porte.\n"}, {"page_pdf": 167, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1351, "texte": " 140                      LA BASOCHE\n\n\n\n   T ic-tac — T ic-ta c ...\n\n   Il n'aura jam ais fini, le pauvre horloger. Frap p é\nd’une idée subite, il regarde follem ent une horloge,\nla remonte, puis écoute, la tempe co llée au cadran.\nL e mouvement est mauvais.             I l l’ouvre, le dé­\nmonte ,     en    étale    les   moindres   organes   qui\ns’agitent convulsivem ent com m e les pattes d’une\naraignée. I l travaille ; ses yeux grossissent encore,\ndes larmes em plissent les cavités de ses lunettes\nbleues, et ses yeux s’y baignent. L e s veines du\ncou se gonflent toujours. L e sang ja illir a !        Le\npauvre horloger mourra sur son établi.\n\n  T ic -ta c — T ic - ta c ...\n\n  « V a te reposer, vieil horloger. T o n ouvrage est\nfini. V a te reposer. » M ais n on; il saisit une\nseconde horloge, la rem onte, — puis une autre, et\nune autre encore. Chaque fois, il co lle l ’oreille\nau verre froid du cadran. I l rem onte toutes les\nhorloges de l ’atelier. E t toutes grincent, les b alan ­\nciers se démènent avec rage, les cadrans reluisent\nde reflets assassins, et les aiguilles noires trotti­\nnent fatalement sur la collerette blanche des hor­\nloges.\n\n  T ic-ta c — T ic -ta c ...\n\n  « I l n’y a plus une horloge à rem onter. V a\ndonc te reposer, vieil horloger. » — N on! J e cher­\nc h e ... « O ! que fa ire , mon D ie u ,.. Mais je ne\n"}, {"page_pdf": 168, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1218, "texte": "                            HUNALD                     141\n\n\n\ntravaille p lu s... et le temps passe. » I l regarde, il\nfu rette... plus une horloge ! I l lève la tête, et voit\npar la fenêtre, au ciel, une grosse horloge blanche,\ngrosse de dédain, blanche de rêve. E lle est bien\nhaut, pense-t-il, mais j ’y parviendrai. S a n s perdre\nde temps, il prend une longue échelle, sort de\nl’atelier, applique l’échelle sur sa petite maison.\nI l monte, il monte. « J e l’aurai. » L e voilà au bout\nde l'éch elle, il tend les bras, et veut monter en ­\ncore. M ais il tombe sur les pierres, son crâne s’en ­\ntrouvre et rend les battem ents d’une h o rlo g e...\n\n  T ic-ta c — T ic -ta c ...\n\n  E t tous, ne voulons-nous pas rem onter la lune?\n\n  T ic-tac — T ic -ta c .......\n\n\n\n\n                    HUNALD\n\n      es   fleurs s’em brassent, allongeant leur tige à\n\n\n L     la sève transparente, sous l’om breuse fraî­\n       cheur des feuilles silencieuses, et leurs sou­\npirs de parfum, dont l ’air trépide, rendent plus\nfous les papillons. F aisan t chanter sous ses pas\ndiscrets le gravier cristallin de la noble allée qui\nfrém it de claires raisonnances, dans la bruine de\nlumière filtrée à travers les hauts arbres, Sylvia\n"}, {"page_pdf": 169, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1445, "texte": "142                   LA BASOCHE\n\n\n\ns’avance. L a petite châtelaine s’est échappée dans\nle parc, seule avec le grand chien H unald. E lle\nl’aim e. L a mignonne duchesse est habillée de\nblanc, com m e habillée de jo u r, et sa large cein­\nture est d’un gris-moiré, la couleur de son amour.\nH unald est d’un gris-m oiré, comme vêtu de nuit,\net son collier est blanc, la couleur de sa dame.\nL ’enfant de vaporeuse clarté, a voulu s’enfuir loin\ndu château, dans le grand parc plein de rêves, au\nmilieu des fleurs, des oiseaux et de la lum ière,\naccompagnée de H unald, son D uc. L e bonheur\nqui l ’em plit l'élève plus haut que les hauts arbres,\net son attitude de reine, sa frêle distinction native\nfont se courber naturellem ent les choses à son pas­\nsage. E lle repose sa main laiteuse sur la tête du\nchien, et lui, fièrement doux, marche sans bruit.\nN e sont ils pas les maîtres ? Sylvia sem ble m on­\ntrer Hunald aux herbes, aux arbres, au soleil, et\nleur présenter son chevalier.\n  V oilà qu’ils traversent des buissons ; les fleurs\nne s’em brassent plus et veulent déposer de timides\nbaisers sur les petites jam bes nues de la fillette.\nM ais , jalo u x, H unald les écarte, et Sylvia le suit\ncomme une dem oiselle enlevée par son féal et\nvaillant seigneur, Où vont-ils? Ils marchent, ils\nm archent. Fatigu és, ils s’asseoient dans une cla i­\nrière. E lle l’enlace de ses bras.\n  — « H unald, je t’aim e. M ’aimes-tu, d is? B ea u ­\ncoup ? »\n"}, {"page_pdf": 170, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1476, "texte": "                       HUNALD                      143\n\n\n  Il l ’admire de ses yeux profonds, triste de ne\npouvoir répondre. Attirés par les vibrations féeri­\nques de la voix de Sylvia, des oiseaux volent près\nd’elle et chantent délicieusem ent. H unald croit\nqu’ils lui parlent. E u x , dont la voix charm e, la\nséd u iro n t, vont la lui enlever peut-être ! M ais\nheureusem ent Sylvia n’a pas d'ailes, elle ne pour­\nrait les suivre. E t cependant il a peur et lève la\ntête vers ces dangereux rivaux.\n  — « T u es triste, pourquoi ? T u n’aim es pas les\noiselets ? M oi, je suis si heureuse près de toi que\ntout me sem ble bon et doux. »\n  E lle est si belle que les fleurs chassées par H u ­\nnald reviennent hypnotisées par son éclat, se glis­\nsent sous l ’herbe et l ’entourent.     H unald veut\nécraser ces audacieuses.\n  — « V oyons, mon bien-aim é, ne sois pas si\nfarouche : laisse vivre ces gentilles fleurettes. »\n   E t le soleil la trouve si adorable qu’il veut la\ncaresser de ses rayons. I l im plore les arbres d’écar­\nter leurs branches, et les arbres écoulent sa prière.\nH unald gronde en regardant le soleil.\n  — « H unald, tu es fâché contre le soleil ? Oh !\nque peut te faire le soleil puisque je t’aim e ? »\n   Sylvia devient triste. H unald ne doit pas tant\nl’aim er. P rès d’elle, il songe à ses haines. H unald\ns’assom brit. I l voudrait qu’il n’y eût au monde que\nSylvia, et pas d’oiseaux, ni de fleurs, ni de soleil,\net même qu’il n’y eût pas de monde.\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1127, "texte": "144                    LA BASOCHE\n\n\n\n  U ne larme perle à ses cils, et tant il est plein\nd’elle que dans cette larme, cette petite larme,\nSylvia est reflétée.\n\n\n\n\n        NUIT NERVEUSE\n\n      ’A v a is lu jusque bien tard. Nerveux, j ’ouvris\n\n\n\n\n   J    la fenêtre, espérant que la fraîcheur de l ’air\n        me calm erait, lorsque des voix chantèrent\n      doucem ent dans la nuit chatoyante de moire. E t\ndevant moi glissa le m ystérieux cortège des F ées des\nrêves. N onchalam m ent couchées sur des nuages\nde brouillard, qui chevauchaient en silence, elles\ndevisaient fatalem ent.\n  — M alheureuse destinée! Comme des voleuses,\nnous pénétrons nuitam m ent dans le cerveau des\nhommes.\n  — Y voudrais-tu vivre le jo u r ? répondit une\nF é e . D ans l’énigme et la m élancolie de l’om bre, la\nterre est encore matérielle ; elle doit être d’une\ncruelle brutalité, d’une vie grossièrement heureuse,\naux rayons aveuglants du soleil.\n  U n autre groupe de fées passa. Aux senteurs\ncapiteuses qui bruissaient délicieusement autour\nd’elles dans des lum ières phosphorescentes, je\npressentis qu’elles étaient les F ées dangereuses.\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1355, "texte": "                   NUIT NERVEUSE                  145\n\n\n   — Où vas-tu ? dit une d’entre elles à sa voisine.\n   — Je cherche une victime.\n   — Sans peine tu te rendras maîtresse d’un\ncerveau, car tu es la plus séduisante de nous.\n   L a Fée me regarda. Ses yeux dominateurs\nentrèrent dans les miens, je tremblai, mais mon\nesprit veillait et ne se laissa pas vaincre.\n   Bientôt, je vis passer le cortège des Esprits.\n   Ils remontaient au ciel, sur les nuages silencieux\nqui avaient amené les Fées.\n  — Malheureuse destinée ! dit un Esprit, pour­\nquoi devons-nous quitter les hommes la nuit, et\nrentrer en eux quand les rêves les ont trompés,\naffolés ?\n   — Nous retournons au principe de tout, prendre\ndu souffle vital. Voudrais-tu demeurer jour et nuit\nsur la terre ?\n   Je les vis s’élever vers la lune, devisant toujours\nsur les nuages étincelants.\n   Un autre groupe d’Esprits glissa devant moi.\n   — J ’ai peur, dit un d’entre eux; tantôt, quand\nmon frère s’endormant allait perdre conscience,\nune Fée a voulu prendre ma place en lui. Elleétait\nbelle, terriblement belle. « Qui es-tu, magicienne?\nlui ai-je demandé. Que veux-tu?.,. Tu n’entreras\npas ! » Mais elle n'a pas daigné me répondre, et a\nparlé un langage divin au pauvre être endormi. Du\nciel chantait entre ses lèvres. « Ne l’écoute pas,\n« mon frère, ai-je crié. C’est une fille de Satan.\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 508, "texte": "146                  LA BASOCHE\n\n\n\n« Elle te trompe. » E t lui, me chassant, a dit\nà la magicienne : « Viens, tu es ma vie. J e t’atten­\n« dais. Prends moi. »\n   — Demain, répondit un Esprit,tu ne reviendras\nplus avec nous. Cette Fée est la Fée des rêves qui\ntroublent la raison. Ton frère lui appartient. Il est\nfou. Console-toi. »\n   Ils disparurent. L ’Esprit pleurait. E t ses larmes,\nbrillantes comme des étoiles, déchiraient la nue en\ntombant.\n\n\n                                H ector C h a in a y e.\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-03-15-n15-004", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 147, "page_fin": 155, "titre_corps": "Ceux de demain : Camille de Sainte-Croix", "titre_sommaire": "Ceux de demain : Camille de Ste-Croix", "signature_source": "Oscar Méténier", "ancre_debut": "CEUX DE DEMAIN", "ancre_fin": "Oscar Méténier", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 174, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1171, "texte": "CEUX DE DEMAIN\n\n     CAMILLE           DE    SAINTE-CROIX\n\n\n\n   « J ’étais un homme très brun, suffisamm ent barbu,\n» aux cheveux courts et drus, fortem ent m em bré, un\n» peu gras avec la taille encore élégante.\n   » Cependant, m algré ces apparences de solidité, je\n» restais un esprit inquiet et faible; et, quoique rien\n» dans mes actes généralem ent pleins de vigueur et\n» de sûreté ne trahît ce trouble intérieur, je dem eurais\n» l'être le plus indécis et le moins volontaire. »\n   Volontairem ent ou non, Cam ille de Sainte-C roix\ns’est peint dans ce portrait qu’il fait de Jacqu es M orin,\nhéros de la M auvaise aventure.\n   C 'e st un rêveur, ce grand garçon à l’allure déterminée,\nà la nature ardente. T ou jo u rs prêt à obéir aux fantai­\nsies de son im agination, il s’ anim era, s’enthousiasm era\npour une idée, pour peu que cette idée lui apparaisse\nneuve, originale ; il la com battra demain s’il se trouve\ndans une disposition d’esprit différente, et cela, sans\nparti pris, sincèrement, je serais presque tenté de dire\ninconsciem m ent.\n  Ses amis attendaient avec impatience l’apparition de\nson prem ier livre. Connaissant le dédain de l’auteur\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1665, "texte": "148                   LA BASOCHE\n\n\n\npour les procédés d’école, son indépendance d’idées, ils\nse demandaient quelle esthétique présiderait à la confec­\ntion de cette œuvre.\n   Cam ille de Sainte-Croix est resté lu i; il n ’a cherché\nses modèles nulle part; l’observation des faits extérieurs\nne l’attirant pas. il s’est tracé un cadre, puis donnant à\nses personnages ses sentiments propres, il les a fait vivre\nde sa vie.\n  C ’est dire que ses héros n'obéissent à aucune logique,\nqu’ils évoluent au gré des fantaisies de l ’auteur ou\nsuivant les fluctuations de son esprit. Ils agissent non\ncomme des gens de la condition qui leu r est attribuée,\nm ais simplement comme eût peut-être agi en leur lieu\net place l’artiste très extraordinaire, qui les a créés et\nmis sur pieds.\n   A Sainte-C roix, ils ont été un prétexte pour émettre\nsur toutes choses des idées le plus souvent paradoxales,\npour satisfaire de petites rancunes, et il faut les rem er­\ncier de s’être si obligeamment prêtés à ces com binaisons.\n  Que de jolies pages n’y avons-nous pas gagnées !\n   Suivie par un autre, cette esthétique — absolument\ndéplorable à mon sens — devait nous donner un roman\nsans couleur et sans intérêt. Sainte-Croix, avec son\ntempérament exceptionnel, l’a employée et a écrit une\nœuvre curieuse et originale.\n  Au détour de chaque page, une circonstance im ­\nprévue, un dénouement illo giq u e; on reste troublé, et\nquand on a fermé le livre, on éprouve le besoin de se\nrecueillir, avant d’émettre un jugem ent.\n  Si on demeure charm é par l ’abondance et la fraî­\ncheur des idées, étonné par la hardiesse des paradoxes,\ncaptivé   par un style sim ple, élégant, sentant son\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1756, "texte": "                    CEUX DE DEMAIN                       149\n\n\nX V I I I e siècle, séduit par l ’ironie narquoise et le scep­\nticism e aimable qui se dégage de la phrase nette,\nconcise et sans dessous, on est aussi confondu par le\npeu d’im portance qu’accorde l ’auteur au x événements\nles plus graves de la vie de son héros. H eureux encore\nquand ces événements sont expliqués et qu'ils ne sont\npoint d’une trop criante invraisem blance.\n  Une mosaïque d’exquises m iniatures dans un cadre\nde bois grossier.\n  J ’ai peut-être, au fond, grand tort de chercher noise\nà Sainte-C roix; si l’on relève dans son livre les im per­\nfections que j’ai signalées, c’est qu ’il l’a voulu. Ne\ndéclare-t-il pas, dans un court avant-propos que « son\n» héros l’a intéressé par le parfait illogism e de sa\n» conduite », et « qu ’il a pris, pour cette étude, un\n» plus grand souci de la vérité que de la vraisem blance.\n» Si j’ai parfois atteint la seconde, ajoute-t-il, c’est\n» par respect pour la première. »\n   Encore un beau petit paradoxe. Sainte-Croix sentait\nle besoin d’une justification préalable. A-t-il réussi à\nconvaincre? Je ne le crois pas.\n   Q uoiqu’ il en soit, il a atteint pleinement son but,\npuisque, de son plein g r é , il est arrivé au résultat que\nje lu i reproche.\n Si j’insiste encore, c ’est que je crois défectueuse l a\nméthode q u 'il a suivie. Il ne suffit pas de prêter à des\npersonnages quelconques ses sentiments particuliers,\nde leur imposer des impressions personnelles et inti­\nmes. Ce serait assigner à l’art un champ trop limité.\nL ’observation précise des faits extérieurs, l ’analyse\nexacte des sensations d’autrui, enfin et surtout 1a. logi­\nque des caractères constituent des règles absolues qu’il\nest fort dangereux d’enfreindre.\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1535, "texte": "150                   LA BASOCHE\n\n\n\n  Ceci posé, je n’ éprouve aucune difficulté à déclarer\nque Sainte-Croix a dépensé dix fois plus de talent pour\nfaire la M auvaise aventure, qu ’il n’en fallait pour com ­\nposer un roman conçu selon la form ule balzacienne.\n  Il est si difficile de faire triom pher une mauvaise\ncause.\n  Peut-être aussi, y a-t-il mis de la coquetterie, auquel\ncas il a droit, non à nos félicitations banales, mais —\nétant donné le résultat obtenu, — à toute notre adm i­\nration.\n\n\n  Jacques M orin n ’a pas un m auvais naturel. Caractère\nbizarre : conscience littéraire excessive, manque absolu\nde préjugés, deux qualités précieuses. Incapable d’une\nconcession, il refusera au dram aturge d’A rjou une col­\nlaboration qui compromet sa dignité d’ écrivain, il jet­\ntera au feu sans regret deux volumes de vers, parce\nque ces vers rappellent la manière du poète N ullès, et\nil acceptera d’autre part le vivre et le couvert d'une\nex-fille de brasserie, maintenant patronne de caboulot.\nà charge simplement par lui de mettre ses poings au\nservice de son hôtesse, le cas échéant.\n   Son tempérament ardent l’attirant invinciblem ent\nvers la femme, il prend successivement des maîtresses\nqui, toutes, aident à sa fortune.\n  C'est d’abord Phénice, une petite Espagnole qu’ il\nenlève et qui répond absolument à l’idéal qu’il se fait\nde la femme d’artiste :\n  « Les filles ou les femmes b êtes.... L'am our ou le\n» pot-au-feu! conseillait le cher Baudelaire et qu’ il\n» avait raison! Mais son « nu » devrait être un « et ».\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1761, "texte": "                   CEUX DE DEMAIN                   151\n\n\n  Que demandons-nous à la femme, nous qui la faisons\n  im aginairem ent ce que nous voulons? De ne pas se\n- révolter et de ne pas nous im portuner !\n     E tant par naïveté les plus exigeants et les plus\n  pervers en même temps que les plus irritables sur\n- les choses de la conversation, de la pensée et de la\n- physionom ie, nous ne serons heureux qu’à cette\n- condition de posséder une femme double, c’ est-à-\n  dire honnêtement stupide et ignoblement perverse.\n- Honnête en ceci qu’elle devra bourgeoisem ent et\n- respectueusement accepter nos obscures et folles\n  théories, sans les com prendre, sans risquer une\n- réfutation, perverse en ceci q u ’elle devra livrer un\n- corps docile aux fantaisies les moins régulières de\n  nos sens dévergondés.\n  » La moindre résistance de l’être moral ou physique\n  nous am ènerait la discussion et la lutte, actions\n  essentiellement contraires au régime que nous\n  devons suivre.\n  » Etant donné qu ’un producteur spirituel doit vivre\n  le moins possible, il est évident que dans le cas ou\n- descendre à la vie commune est obligatoire, le\n  m ieux consiste à ne pas s’apercevoir que l’on vit et\n  à se comporter comme en un de ces rêves où tout\n« marche au caprice du dorm eur, sans qu’ il ait à se\n  soucier des obstacles. »\n  Puis, c’est A ngélique de K ., une femme à la mode,\nayant hôtel et salon littéraire; Lydie, que Jacques tire\nd’une maison de tolérance où elle est exploitée et qui\nse pend quand il veut rom pre avec elle ; Jean ne, une\nancienne amie d’enfance, veuve d’un m in istre; F lo ­\nrentine, une cabotine, et enfin, la Ghita, une intri­\ngante exotique, qui fait à P aris, le commerce des croix\net des décorations françaises et étrangères.\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1628, "texte": "i 52                     LA BASOCHE\n\n\n\n   Mais cette dernière liaison, alors qu’il est parvenu\nà une haute situation politique, le compromet. Sans\nraison, il commet imprudence sur imprudence, b âil­\nlonne et séquestre un m onsieur, dont il viole le dom i­\ncile, pour lui arracher certains papiers qui sont la\ncondamnation de Ghita. L ’affaire s’ébruite. T ou t\ncroule autour de lui et il est obligé de disparaître.\n  Pour comble de m alheur, la Ghita emploie à son\nprofit les dernières ressources de son amant, sans que\ncelui-ci songe à se défendre; elle le consigne hors de\nchez lui, sans une révolte de sa part. Il va retomber\ndans la misère, quand la mort de sa mère p rov id en ­\ntiellem ent p o ig n a rd ée , on ne sait par qui, ni com m en t,\nvient rétablir ses affaires et lui assurer pour l ’avenir\nune honnête aisance.\n  « Je traînais depuis quelques mois une m isérable\n  vie bohémienne et m endiante          lorsqu’un matin,\n  on apprit qu’ un terrible drame avait changé ma\n» destinée.\n  » Un domestique pénétrant dans la cham bre à\n» coucher de mon beau-père, avait trouvé ma mère\n« gisant à terre, poignardée, aux pieds du général\n« mort dans un fauteuil.\n  » Un testament me léguait leur fortune.\n     Je la réalisai et partis un mois après     »\n  C ’est tout.\n   Une verve endiablée circule à travers ce récit\nétrange. L a vie tourmentée de Jacques M o r in ,\nracontée par lui-mêm e, sert de thème à toutes les\nfantaisies les plus échevelées et les plus contradictoires.\n   De loin en loin, cependant, et comme effrayé par\nl’ incohérence de ses théories,        l’auteur essaye     une\ntimide justification :\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1664, "texte": "                   CEUX DE DEMAIN\n\n\n\n  “ C ’est le vice des liseurs d’œuvres d’im agination et\n» de philosophie où l ’on s ’est plu à ne développer que\n» les caractères logiques de personnages auxquels il\n» n’arrive rien qui ne soit logique et dont la naissance\n» expose quelle sera la vie et quelle sera la mort.\n- M ais, courez un peu rues et salons, et cherchez-y\n  la logique naturelle! C ’est en cela que Duranty,\n» avec ses écarts incom préhensibles, avec ses bonds\n  de gauche à droite, est un adm irable réaliste. »\n  J e prétends pourtant que la logique est partout,\ndans la vie et chez Duranty.\n  A illeurs, une conversation entre journalistes fournit\nà S a inte-Croix l ’occasion de développer ses opinions\nsur la critique et le théâtre contemporains.\n  E t c ’est une satire sanglante de la façon dont on\ncomprend et dont on apprécie l ’art et les artistes.\nSarcey qui, du reste, n’est pas nommé, y est tancé\nvertement. Après un brillant parallèle entre Ja n in et\nPlanche :\n  “     Mais, celui-là, ce rustre, ce pédant, ce faux\n\" brave homme, cette synthèse de tous les préjugés,\n» sur quelles épaules est-il monté pour lorgner de si\n» haut nos productions littéraires, pour lancer de sa\n» vilaine langue pâteuse ses » Dam ! — Qu’est-ce que\n» vous vo u lez?... « et ses “ V oyons, entre n o u s !... »\n» à la face des lettrés ahuris. A qui peut-il plaire\nsérieusem ent?... »\n\n  » Sa popularité s’explique par ceci que les trois-\n  quarts du T o u t-P aris n’ont de curiosité ni pour le\n» style, ni pour la pensée, ni pour l'originalité, ni\n» pour les passions, ni pour l’érudition, ni pour l ’élé ­\n  gance, en somme, ni goût, ni intelligence. Et des\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1576, "texte": "154\n\n\n» hommes d’esprit ont commis la bévue de populariser\n« les belles choses dans cette v ille ? ... E t Pasdeloup.\n  et Colonne jouent Beethoven, Mozart, Berlioz,\n” H aydn, W agner, devant les abonnés du Tem ps, et\n» nous avons dans nos musées six siècles de tableaux\n« et vingt siècles de statues à la portée des parapluies\n» des gens qui vont applaudir aux conférences que cet\n» homme sème dans tous les endroits p u b lic s!... »\n  Plus loin encore, c ’est l'apologie du changement.\nSainte-C roix chante la gloire des Protées, * des\n  illustres poètes, qui, sur le déclin de leur âge\n” deviennent puissants orateurs ou fins diplom ates;\n» des peintres appréciés qui laissent sécher leurs\n  couleurs pour étonner par quelque m erveilleuse\n” page de littératu re; — des vaillants généraux qui\n» deviennent de sages et froids administrateurs. *\n  Suivent deux adm irables pages sur Eugène F r o ­\nmentin et sur Courbet, qui a peint si vrai “ avec son\nim bécile de talent. «\n  E t quand Jacques M orin, lancé définitivement dans\nla politique, devient le leader de l’opposition, quelle\npeinture des mœurs de parti ! Chaque phrase, chaque\nmot serait à citer, à retenir. Com bien est vraie cette\ndéfinition de l’homme en vue, — en Fran ce s’entend :\n  « Rien n’est indifférent au public de la vie d’un\n» personnage public. Il est la statue que chacun\n» anime de ses pensées secrètes, de ses convoitises\n» inavouables, de ses rêves im possibles. »\n\n\n   Cette œuvre vibrante, la M auvaise Aventure, reste\nl’absolue synthèse du tempérament artistique de\nCam ille de Sainte-Croix.\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 707, "texte": "                  CEUX DE DEMAIN                               155\n\n   L ’auteur s ’est livré tout entier avec sa prodigieuse\nvirtuosité et ses défauts précieux.\n   L e penseur hardi, le fantaisiste paradoxal, le sati­\nriste aigu de cette série : Nos F a rc e u rs , où furent\njadis traités, comme ils le m éritaient, de méprisables\nm archands de lettres, ont im prim é là leur griffe,\nineffaçablement.\n   Ces m ultiples et étonnantes qualités font, qu’en\ndépit de son défaut de com position, la M auvaise\nA venture demeurera comme un livre curieux et comme\nl’éclatante manifestation d’un talent original et bien\npersonnel, — ce qui est rare.\n\n\n\n                                   O sc a r M é t é n ie r .\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-03-15-n15-005", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 156, "page_fin": 160, "titre_corps": "Ye-bi-sü : Rêve oriental", "titre_sommaire": "Ye-bi-sü, rêve oriental", "signature_source": "Luc Malper", "ancre_debut": "YE-BI-SU", "ancre_fin": "Luc Malper", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 183, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1219, "texte": "YE-BI-SU\n                   R É V E O R IE N T A L\n\n                              A Ch.-H y. D e Tombeur.\n\n        Ce soir l à , après deux heures de marche forcée\n          dans une atmosphère grise de fin d’automne,\n         la tête lourde de spleen, A ndré s’était réfugié\ndans le recueillem ent de sa cham bre orientale. Il avait\ndégrafé les lourdes portières, laissé retom ber le long\ndes fenêtres les tentures bleu-pâle où s’élancaient des\nvols dorés de cigognes dans un fouillis de lianes; et,\nles bruits extérieurs étouffés, il éprouvait cette jouis­\nsance de ne sentir aucune vie frôler la sienne. Sous\nl’éclat des couleurs environnantes, sa tristesse se fon­\ndait peu à peu.\n  Comme des filets de fumée dans l’air s’évanouissant,\nses pensers som bres s’envolaient, et son im agination sol­\nlicitée par l ’Orient frappant incessamment ses regards,\nglissait dans le rêve, le transportait là-bas bien loin, au\npays coloré des pagodes.\n   L a lampe baissait lentement, lentement.\n  Massées dans les coins du plafond, derrière les para­\nsols noirs aux arabesques d’argent, derrière les o ri­\nflammes de satin jaune tombant sur des hampes d’ébène\nfouillées d’ivoire, les ombres glissaient le long des\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1737, "texte": "                          YE - B I - S U                15 7\n\n\n\npanneaux tapissés de crépons, noyant la profusion de\nbibelots qui y étaient appendus ; elles s’étendaient sur\nles parois luisants de la grande arm oire chinoise, étei­\ngnant les reflets d’or des incrustations, les m iroite­\nments des nacres, et comme des nuages dans un ciel\norageux, s’ amoncelaient noires, lugubres, entre les\nfenêtres, sur la console aux festons de santal où gri­\nmaçait étrangement le dieu japonais Ye-bi-su , dans un\ncadre de plumes de paon, de dragons et d’hippogriffes.\n   L a lampe agonisait. S u r le cône obscur de la mèche,\nla flamme soubresautait par instants, éclairant des\nvisions fantastiques, violemment colorées, puis retom ­\nbait dans la nuit.\n   Il était, exactement, n eu f heures. Un silence absolu\npesait.\n   Soudain, au-dessus de la porte, le khong résonna fai­\nblement. Des parfums légers de qwé-hwa palpitèrent, et\npassa dans l'air un bruissem ent subtil, perceptible à peine,\ncomme celui d’une âme qui descendrait dans un corps.\n  Les regards d’André s’arrêtèrent par hasard sur la\nmasse d’om bre où Ye-bi-su était accroupi : une crainte\nvague le saisit. Sous le portique de taas dont les\ncolonnes taillées en branches d’arbre entrelacées sup­\nportaient un toit de cuivre aux angles relevés et ornés\nde têtes fantastiques, le dieu sembla s ’anim er tout\nà coup : une lueur glissa dans ses paupières ; dans les\nplis d’airain qui se fondaient, ses bras remuèrent\ninsensiblement. A lors, comme si un souffle de vie\navait pénétré les choses, les murs frém irent sous la\npalpitation des crépons, les oriflammes effleurèrent les\nciselures des hampes, les salamandres qui grimpaient\nsur les colonnettes d’ébène de l’arm oire étincelèrent\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1664, "texte": " 15 8                  LA BASOCHE\n\n\n\ndans l’ombre, des serpents de feu coururent sur les\npoignards des trophées, sur les grim aces dorées des\nporcelaines, et les statuettes de bronze, les magots en\nkaolin esquissèrent des gestes bizarres. L a flamme\nétait morte. Cependant les yeux d’A ndré accoutumés à\nla nuit, percevaient les m oindres mouvements des\nobjets. Même il semblait que les couleurs, par un phé­\nnomène inexplicable, affectaient plus violem m ent sa\nrétine.\n   Brusquem ent neuf vibrations s’échappèrent du khong\net les ondes sonores en déferlant dans la chambre souf­\nflèrent une fièvre sur les choses. Dans l ’animation\ngrandissante où s’étendaient des parfum s troublants,\nles écrans blancs et rouges qui s’écaillaient au plafond,\ntombèrent doucement en une pluie de larges pétales.\n  Sardoniquem ent le dieu fixa l’homme. A ndré frémit.\nSes yeux brûlants sous le clignottement nerveux des\npaupières commençaient à perdre le sentiment des\nformes extérieures. Les dragons se dressant de l ’épa­\nnouissement des fleurs d’ébène, les chimères contor ­\nsionnées autour des ram eaux de santal, les monstres\nfabuleux griffant les vases de jade rutilaient dans\nl’om bre, prenaient des dimensions gigantesques. A lors\nles crépons glissèrent le long des murs, s’ étendirent\nlargement, comme étirés par des doigts invisibles, et\ndans une vapeur blanche qui se fondait peu à peu,\névoquèrent de saisissantes visions orientales. C ’était,\nsous un ciel indigo que traversaient des triangles blancs\nde cigognes, de vastes champs de colza au milieu des­\nquels apparaissaient les toits jaunes de chaum ières\nenfouies dans des buissons de gam biers ; des lacs bleus,\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1783, "texte": "                         YE-BI-SU                         159\n\nimmenses, rêvant au pied de m ontagnes rosées, der­\nrière un rideau de glycines ; des jardins sans ombre où\ndes ruisseaux couraient sous des ponts de marbre blanc\nautour de pagodes aux toits bruissants de clochettes...\nSoudain, tandis que les ricanements du dieu se décro­\nchaient, lugubres, les visions s’évaporèrent; les v a ­\npeurs condensées semblèrent se m étalliser, glacées en\nun vaste m iroir. E t brusquem ent A ndré com prit la\nrévolte des choses : D ans le m ilieu orien tal , in cen dié\nde couleurs, sa f a c e p â le de S i-K o u e - jin fa is a it\ntache.\n   Ses tempes enfiévrées battaient avec violen ce; la\nterreur jetait des lueurs étranges dans ses prunelles,\nle raidissait dans un frisson ; son cerveau se contrac­\ntait, brûlant, prêt à éclater. Affolé, sentant les con­\ntours des objets lui échapper complètement, il tenta de\nfu ir ; les écrans qui jonchaient la natte étreignirent\nses pieds dans leurs nervures, le clouèrent sur place.\nA utour de lui,dans une sarabande fantastique, les magots\nde jade, les divinités infernales, grim pent su r les cise­\nlures des m eubles, s’arc-boutent aux fûts· des colonnes,\ntournoyent autour des vases, agrippent les tentures ou\ns’élancent en grappes dans le vide parmi l’étincelle ­\nment des hippogriffes et des salam andres. L e khong\ntrépide, attisant la fièvre. Comme si elles étaient pom­\npées par le tourbillon de feu, les couleurs glissent des\ncrépons, des oriflam m es, se condensent en globes et\nfrénétiquem ent roulent vers l’hom m e, désagrégées en\nl’effleurant, fondues en nappes.\n  A lors, la face congestionnée, les yeux brûlés par les\ncoulées m ulticolores qui l’enveloppaient sans décesser,\nAndré,   dans    une vision suprême, aperçut Ye-bi-sü\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 868, "texte": "                       LA BASOCHE\n\n\n\ntrônant triomphalement au m ilieu des éclairs sous son\nportique de taas encadré de dragons enflammés.\n  Sa tête éclata ; neuf kriss flam boyants lui déchique­\ntèrent la poitrine, plaquant sur ses vêtements de larges\nbouillons de pivoines épanouies...\n   A ussitôt les choses apaisées reprirent leur place dans\nle recueillem ent de la chambre orientale. Les crépons\nplaquèrent leur mosaïque aux m urailles, les magots\nreprirent leur immobilité béate, les monstres accrochè­\nrent leurs contorsions aux arborescences des vases.\nSu r la console aux festons de santal, grim açant, le\ndieu fixait la natte jaune où s’allongeait le cadavre du\nVisage-Pâle dans une effloraison de tâches sanglantes,\nde chairs mordues, d’éclats de cervelles : tel un g ig a n ­\ntesque crépon.\n\n\n\n\n                                         Lu c M a l p e r .\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-03-15-n15-006", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 161, "page_fin": 171, "titre_corps": "Très russe (fragment)", "titre_sommaire": "Très russe (fragment)", "signature_source": "Jean Lorrain", "ancre_debut": "TRÈS RUSSE", "ancre_fin": "Jean Lorrain", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 188, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 956, "texte": "TRÈS R U S S E ()1\n                        (f r a g m e n t )\n\n\n\n\n   Une légère mantille de dentelles d’or nouée sous\nle menton, une vaste pelisse de velours mauve\njetée sur ses épaules, Madame Livitinof était accou­\ndée à sa terrasse, il était déjà tard: à ses pieds\nobscure et muette, la vallée, comme un grand trou\nd’ombre, au-dessus d’elle le ciel calme, sans lune,\net les grandes masses immobiles des bois : le buste\npenché au-dessus de la balustrade, Madame L iv i­\ntinof se taisait : un bruit de branches cassées dans\nle taillis, au-dessous d’elle, la faisait tout à coup\ntressaillir; elle avait redressé sa taille, et il y eut\nune minute d’angoisse.\n   — Qui est là? pouvait-elle enfin articuler d’une\nvoix qu’elle s’efforcait de rendre vaillante.\n   — Moi !\n\n\n    ( 1 ) Un chapitre du prochain roman de M. Jean Lorrain :\nTrès Russe, qui paraîtra en avril, chez l’éditeur Giraud,\nà   Paris.                                   (N. d e l a R.\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1410, "texte": "162                 LA BASOCHE\n\n\n\n   E t deux mains s’étant posées à plat sur la balus­\ntrade, un homme s’enlevait à la force des poignets,\nau-dessus de la rampe, et venait tomber debout\nsur la terrasse à quelques pas de Madame Livi­\ntinof.\n   — M auriat!... Vous m’avez fait une peur.\n   — Oui, c’est m oi... Jene croyais pas vous trouver\nseule.\n   E t il s’asseyait tranquillement, le dos dans le\nvide, les jambes nouées autour d’un balustre;\nMadame Livitinof, la taille droite, les bras croisés\nsous sa vaste pelisse, dardait ses yeux dans le\nnoir, essayant en vain de rencontrer son regard.\n   — Êtes-vous devenu fou? disait-elle enfin de\nsa voix hautaine, qu’est-ce que cette façon de vous\nintroduire chez moi; vous perdez le sens et je\nserai forcée de vous fermer ma porte, mon cher.\n   — Il me restera donc l’escalade, répondait le\npoète.\n   Madame Livitinof eut un haut-le-corps; ce soir\nMauriat résistait dans sa main ; elle le sentait prêt\nà tout, excepté à l’obéissance : elle chercha encore\nà rencontrer ses yeux ; elle distinguait bien la lueur\nhumide de ses prunelles, mais par cette nuit obscure\nlui ne pouvait la voir; il ne pouvait saisir ni l’en­\nsemble de sa physionomie ni la comédie de son\nregard et de son sourire... Invisible, elle perdait\nde son pouvoir; une colère la prenait, l’idée lui\nvint de pousser en arrière cet homme assis dans le\nvide, elle n’aurait eu qu’à appuyer le doigt.\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1263, "texte": "                     TRÈS RUSSE                   163\n\n\n   — Qu’est-ce que vous voulez? Pourquoi êtes-\nvous ici? sifflait-elle; le silence de Mauriat l’exas­\npérait à la fin. Vous avez un motif? Etes-vous\nmalade? Quoi?\n   — Je vous savais ici sur la terrasse et je suis\nvenu vous y retrouver, voilà !\n   — Ah! voilà!... E h bien, vous allez voir com­\nment sortent de chez moi les gens qui s'y introdui­\nsent à cette heure... Je vais vous faire jeter dehors\npar mes gens, mon cher.\n   — Allons donc, vous n’en ferez rien.\n   — Comment?\n   — Pour la bonne raison que vos gens pourraient\nfaire erreur et jeter dehors M. de Beaufrilan, que\nvous attendez, et qui ne peut tarder à venir main­\ntenant.\n   — M. de Beaufrilan?\n   — Oui, vous l’attendez, et je suis venu l’atten­\ndre avec vous.\n   — De Beaufrilan.., Parole d’honneur, Mauriat,\nvous êtes fou ou ivre !\n   — C’est lui qui est fou d 'être venu se jeter entre\nnous deux, Sonia... Je vous ai parfaitement vue\nlui remettre la clef avant le dîner; il va monter là\npar le petit escalier, que vous m’avez fait si joli­\nment descendre certaine nuit de clair de lune, au\ncommencement d’août, tandis que vous chantiez\nce délicieux air de Sigurd: « Des présents de Gun­\nther, je ne suis plus parée. » Autrefois, il n’y\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1412, "texte": " 164                 LA BASOCHE\n\n\n\n  avait qu’une grille à ce petit escalier, dans le\n  haut; vous en avez fait poser une séconde, dans\n  le bas, par crainte des voleurs sans doute... Celle\n  du haut est ouverte ce soir. Celle du bas, quel­\n  qu’un en a la clef... Eh bien, je me suis juré que\n  personne, personne au monde ne le monterait ce\n  petit escalier, et comme de Beaufrilan est le quel­\n  qu’un qui va tout à l’heure y paraître, j’attends\n  M. de Beaufrilan.\n     — Mauriat, je vous jure...\n    — Sonia, pourquoi vos grands lévriers russes\n sont ils à la chaîne ce soir? _Ordinairement ils\n rôdent en liberté la nuit sur la terrasse. Vous voyez\n bien que vous attendez quelqu’un.\n    — E h bien, après tout, mettez que j’attende\n quelqu’un et que ce quelqu’un soit M. de Beaufri­\n lan ; de quel droit venez-vous m’empêcher de\n l’attendre, si cela est mon caprice à moi ?\n    — Du droit que je vous aime et que, moi pré­\n sent, nul ne sera votre amant; cela est aussi ma\nfantaisie à moi.\n    Depuis quelques instants une lueur douce,\ncomme une aube appâlie, pointait là-bas, très loin,\nau-dessus des collines, dans la direction des Hogues ;\nmaintenant elle s’élargissait comme un lait répandu\ndans le ciel, effleurant la cime neigeuse des arbres,\nfrangeant de nacre les déchirures des nuages; et,\nvaguement baignée de vif argent, la vallée s’éveil­\nlait, s’emplissait d’une clarté de rêve sous le lever\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1248, "texte": "                    TRÈS RUSSE                   i 65\n\n\nde la lune; consciente de sa beauté, Madame Livi­\ntinof s’était rapprochée de la balustrade, tendant\nson front au baiser pâle de l’astre : c’était plus un\nhalo blême qu’une clarté, mais c’était assez pour\nfaire saillir de l’ombre sa jolie tète jusqu’alors\ninvisible; et, à mesure que la lune montait dans\nle ciel, Mauriat voyait surgir devant lui, comme\nlentement évoquée par une incantation mysté­\nrieuse, une lumineuse silhouette de femme, toute\nde velours mauve et de dentelles d’or, née de\nla magie du clair de lune et comme faite de ses\nrayons.\n   Elle enveloppa Mauriat d’un long regard et,\ndemi-souriante :\n   — E t que lui ferez-vous à M. de Beaufrilan ?\nVous lui direz des vers?\n   — Non, je le tuerai.\n   — Vous le tuerez?\n   — Comme je vous le dis.\n   Elle s’était brusquement rapprochée du poète,\nsecouée par un petit frisson et presque caressante.\n   — Vous voulez rire... avec quoi?\n   — Avec ceci. Donnez-moi votre main, Sonia;\nvous voyez, je parle sérieusement.\n   Madame Livitinof eu un mouvement de recul ;\nil venait de lui promener silencieusement la main\nsur le canon d’un revolver; Madame Livitinof\nn’avait pas eu peur, mais le froid de l’acier l’avait\nfait tressaillir.\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1338, "texte": "1 66                LA BASOCHE\n\n\n\n    — Alors, vous feriez cela pour moi ? reprenait-\nelle, et sa voix avait des câlineries d ’enfant.\n    — Certes, vous l’allez bien voir; et l’on entendit\nle bruit sec du chien qu’on armait.\n    — Quand il aura mis le pied sur la première\nmarche de cet escalier, Beaufrilan sera un homme\nmort.\n    Les yeux de Madame Livitinof dévoraient le\npoète ; une flamme bleu d’alcool, une lueur courte\net perverse, les faisait étinceler comme des pier­\nreries dans l’ombre. Tout à coup, lui jetant les\nbras autour du cou :\n    — Je savais bien que tu viendrais ce soir, lui\nchuchotait-elle dans un souffle, le souffle tiède\nd’une caresse, et comme Mauriat, stupéfié, se\nraidissait :\n   — Chut, murmurait-elle en l’étreignant étroite­\nment contre elle, si tu m’as vue lui remettre la\nclef, c’est que je voulais que tu me vis la lui\nremettre. Nous crois-tu donc si maladroites ? Ah !\nnigaud, nigaud, qui ne sait pas tout le bien qu’on\nlui veut et ne se doute pas de son bonheur.\n    — Sonia ! Sonia !\n    Ce tutoiement, cette caresse ! L e pauvre garçon\néperdu n’en croyait pas ses yeux, son toucher, ses\noreilles ; il serrait avidement contre sa poitrine ce\ncorps jeune et souple qui s’attachait au sien, mais\n il ne lâchait pas son arme et, les doigts toujours\n crispés, il baisait à travers l’or un peu rude des\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1286, "texte": "                     TRÈS RUSSE                   167\n\n\ndentelles, les cheveux, le front, les paupières de\nla jolie créature abandonnée entre ses bras :\n   — Sonia, Sonia, Sonia !\n    Madame Livitinof, la tète un peu renversée en\narrière, le regardait de bas en haut.\n    — Mauriat, donnez-moi votre revolver.\n    — Ah! cela, non, jam ais... Il s’était brusque­\nment redressé, toute sa méfiance tout à coup\nrevenue.\n    — Mauriat, donnez-moi votre revolver.\n    Elle avait répété la phrase très lentement, scan­\ndant presque les mots.\n    — Mauriat! Elle fit une pause sur le nom,\nnuançant la voix d’une intonation singulière et,\ncomme il hésitait, visiblement torturé entre sa\njalousie et son amour :\n    — Qui vous prouve, après tout, que Beaufrilan\nvienne pour moi ?\n    L e poète eut un sursaut, l’impudence était trop\nforte. Madame Livitinof eut un étrange sourire.\n    — Sans doute, il y a Nitika.\n    — Nitika !\n    Mais Mauriat n’était plus à ses mensonges......\n Blême, les dents serrées, il regardait fixement,\n désespérément, d’un œil extraordinairement ouvert,\n la petite grille et le bas de l’escalier, où venait de\n s’arrêter une ombre ; il levait lentement son arme,\n ajustait : Madame Livitinof étouffait un cri et,\n appuyant la paume de sa main au canon du\n revolver :\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1330, "texte": "1 68                LA BASOCHE\n\n\n\n   — Mais, pour une fois, croyez-moi donc, quand\nje vous jure.\n   Une seconde de plus le coup partait. En voyant\nMadame Livitinof jeter sa main au devant de son\narme, l’émotion de Mauriat avait été si forte, qu'il\navait senti ses genoux se dérober sous lui, un spasme\nlui avait fondu le cœur et, le front humide, l’œil\nvague, affadi jusqu’au malaise, il s’appuyait main­\ntenant à la balustrade, le revolver à peine retenu\ndans ses doigts mous et moites, devenus en coton,\nsans ressort.\n   L ’ombre était toujours debout contre la grille :\nelle semblait attendre, hésiter. Vive comme la\npoudre, Madame Livitinof s’était emparée de\nl’arme de Mauriat, puis, s’avançant précipitam­\nment au haut de l’escalier, elle se penchait sous\nun reflet de lune, et là, toute blanche dans la\nclarté :\n   — Montez! jetait-elle à l’homme demeuré dans\nle bas sur la route. Elle s’était aussitôt rejetée en\narrière et venait heurter à la porte du salon, qui\ns’entre-bâillait et se refermait sur elle en laissant\npasser sur la terrase, enveloppée dans une longue\npelisse de velours pâle, la tête voilée de dentelles\nd’or, grande, mince et souple comme elle, une\nidentique et fantastique Sonia, une autre Madame\nLivitinof.\n  Cela tenait du rêve et du cauchemar. Adossé,\nreculé contre le mur de la villa, immobilisé de\n"}, {"page_pdf": 196, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1446, "texte": "                    TRÈS RUSSE                   l 69\n\n\n\nstupeur, Mauriat ne pouvait détacher ses yeux\nde cette Sonia de mensonge. Au \" montez ! \" de\nMadame Livitinof, l’ombre avait introduit une\nclef dans la serrure, la grille avait cédé sous sa\npoussée, et maintenant de Beaufrilan, très recon­\nnaissable au clair de lune, montait à pas étouffés\nles trente-huit degrés de l’escalier de bois.\n   Mauriat voulait hurler, lui sauter à la gorge ;\nune main de fer, une émotion trop forte le clouait\nsur place, lui étranglait la voix dans le gosier. L e\nBeaufrilan venait de mettre le pied sur la terrasse,\nil allait droit à la Sonia voilée : la femme à la\nmantille d’or lui jetait les bras autour des épaules\net. doucement enlacés, Madame Livitinof et son\nrival s’enfoncait dans le salon obscur, dont la\nporte se refermait sur eux.\n   S’était-elle assez effrontément jouée de lui !\nComme un imbécile, qu’il était, il s’était laissé\ndésarmer, et c’était pour le faire assister à cela, à\ncette infamie, qu’elle venait de lui jouer la comédie\ndu tutoiement et de l’amour! Elle avait voulu\nsauver son amant, voilà tout. E t cet homme,\ncomme elle l’aimait pour s’être ainsi jetée devant\nle revolver ! Maintenant ils devaient bien rire ensem­\nble. Une mâle rage lui écrasait et lui gonflait à la\nfois la poitrine; il suffoquait avec l’impression\nd’un coup de couteau au cœur et il restait toujours\nlà, immobilisé, stupide. Tant de perfidie l’acca­\nblait.\n"}, {"page_pdf": 197, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1250, "texte": "17 0                LA BASOCHE\n\n\n   — Eh bien, vous voilà changé en statue ? rail­\nlait dans son dos une douce voix de femme.\nAu même instant il manquait tomber à la ren­\nverse, et pour une raison bien simple ; il s’était\nappuyé contre une porte et cette porte venait de\ns’ouvrir, la porte de la chambre à coucher de\nMadame Livitinof, où dans son effarement il\navait été s’adosser, cherchant un coin d’ombre\noù se dérober pour mieux voir. Souriante et de­\nbout dans l’embrasure de cette porte, Madame\nLivitinof était là, toujours enveloppée de sa pe­\nlisse de velours mauve, le front ennuagé de ses\ndentelles d’or.\n   — Sonia ! Il avait joint les mains, défaillant,\npresque tombé à genoux.\n   — Chut, mon ami, songez que nous ne sommes\npas seuls!\n   — Sonia, Sonia, comment c’est vous !\n   — Mais où vouliez-vous que je fusse, mon\nami ?\n   Elle avait toujours son joli sourire impertinent\net calme; lui avait baissé la tète; elle alors dési­\ngnant la porte du salon :\n   — Quand je vous disais qu’il venait pour Nitika,\nne pouviez-vous me croire ?\n   Elle s’était de nouveau accoudée au bord de la\nterrasse. L a lune en son plein soulignait d’une\nclarté froide et bleue tous les détails du paysage.\n   — Tenez, voiçi votre revolver, ajoutait-elle en\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 962, "texte": "                   TRÈS RUSSE                          171\n\n\nlui tendant son arme; ne serez-vous donc jamais\nraisonnable!\n   E t, comme il la contemplait avec des yeux fous,\nenivrés, et cependant doutant encore :\n   — Que diriez-vous d’une promenade à la tour\ndes Hogues par ce clair de lune? Je n’ai pas re­\nnoncé à mon idée, moi.\n   Pour toute réponse, Mauriat, des sanglots sur\nles lèvres, lui dévorait les deux mains de baisers ;\nelle alors, considérant avec un mince sourire et\ncet homme énervé et la beauté magique de cette\nnuit lunaire :\n   — Allons, je vous emmène , car franchement\nqu’avons-nous à faire ici ? Seulement descendons\npar les appartements et passons au chenil, nous\ndétacherons Lieverlé et Raounda... nous emmè-\nnons les chiens, n’est-ce pas?\n   E t, lui passant sa main fine à hauteurdeslèvres:\n   — Vous serez sage, au moins, homme aux nerfs\n fouettés, poète impressionnable !\n\n\n\n\n                                  J e a n L o r r a in .\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-03-15-n15-007", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 180, "page_fin": 183, "titre_corps": "Théâtre belge", "titre_sommaire": "Théâtre belge", "signature_source": "Hect. Ch.", "ancre_debut": "THÉÂTRE BELGE", "ancre_fin": "Hect. Ch.", "fin_page_complete": false, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 207, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1354, "texte": "TH É ÂTR E BELGE\n\n            ce temps là, la Belgique — bière artistique —\n\n\nE\n       n\n\n           avait des poètes, des poètes de grand talent,\n         qu’élle s’obstinait à ne pas voir ; mais comme\nses auteurs dram atiques étaient d’une nullité idéale,\nelle en découvrait partout.\n  Un pays civilisé peut à la rigueur vivre sans docto­\nresses, sans cantonnières, voire même sans hom m es\nsages, mais se passer d’auteurs dramatiques serait de\nla négligence de sa part. D’ailleurs le théâtre national\n— le passé se ferait un point d'honneur d’en tém oi­\ng n e r — partage avec le pavot la propriété d’adoucir les\nmoeurs.\n  De vénérables momies com prirent la sagesse de cette\nmaxime et, unissant leurs efforts et leur arsenic, su r­\ngirent de leurs hiéroglyphes pour com bler la lacune.\n   Quelques visqueux en rupture de banc, quelques\nronds de cuir pleurant leurs crins s’accolèrent à eux :\nL a F édération dram atiqu e était fondée. On loua le\nthéâtre flamand — par instinct de conservation — on\nplacarda — en guise de rigollos — de grandes affiches\nau pied des m urs publics, on gava ses proches de\nfauteuils d’orchestre, et une comédie claessiqu e en\nquatre actes fut exécutée pour la prem ière fois sur la\ngrève de la rue du Cirque.\n  L ’Union dram atiqu e et philanthropique (pauvres\nhom m es!) avait apporté à la solennité le généreux\n"}, {"page_pdf": 208, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1624, "texte": "                    THEATRE BELGE                      1 81\n\n\nconcours de sa guillotine, comme si Nos B erg ers\ndem andaient ce déploiement de rasoirs pour n’avoir ni\nqueue ni tête.\n  Sous prétexte de satire, M . Claes, qui s’appelle Louis\n(par hyperbole apparemment) a eu la patience de faire\ndéfiler sur le théâtre des d'Artevelde une série de\nfantoches politiques bien jeunes pour dire des choses\naussi vieilles, ou ayant des crim es bien anciens à faire\nexpier !\n  C ’était — parait-il — une actualité il y a deux ans à\npein e; elle a eu le temps de m ûrir. Les pommes cuites\nvont plus vite en besogne.\n  Un m onsieur qui parle trop bien pour n’avoir pas\neu des ancêtres du troisième sexe reconnu par Labiche,\ns est fait nomm er député d’un arrondissem ent quel­\nconque; mais une fois élu, il a l ’indélicatesse de se\nficher de ses électeurs comme de colin-cram pon. Son\nsecrétaire, un bon jeune homme, que ces procédés\néminament décadents déroutent, trouve là une occa­\nsion superbe de placer une tirade à effet sur la vénalité\ndes politiciens, et il finit par épouser la fille du député\nqu’il aime sans le savoir.\n   Cette analyse incomplète ne peut donner q u ’une\nmaigre idée de la valeur dramatique de Nos B erg ers.\n   L a comédie de M . Claes eut la destinée des chef-\nd'œ uvre. Quand elle ne trouva plus de moutons, ce\nqui fut moins long q u ’on ne le pourrait supposer, les\nF éd érés se crurent obligés de lui procurer une rem­\nplaçante.\n   Ils se m irent le doigt... sur la Question d' Occident ,\ntrois actes doués de toutes les qualités de leurs prédé­\ncesseurs : esprit, intérêt, clarté, et même d’un défaut\n"}, {"page_pdf": 209, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1522, "texte": "182                    LA BASOCHE\n\n\n\ngrave : ils ne duraient que deux heures et demie.\nC ’était peu vraim ent pour résoudre une question aussi\nintéressante :\n   Une jeune fille élevée dans des principes sévères\ns’éprend subitement d’un bookm aker très distingué par\nses habiletés nombreuses, et quitte sa respectable famille\npour s’enfuir avec lui. Mais à la gare du nord, au\nmoment de monter dans le train de M ons , des remords\nlui grignottent le cœ ur, et elle regagne l’acajou paternel\noù sa mère lui adresse quelques paroles bien senties.\n  Une morale se dégage, on le voit, de la Question\nd'Occident : si vous avez une fille romanesque, défiez\nvous des bookm akers.\n  L es gens qui cherchent la grosse bête trouveront\nM . De Ivoning un peu prétentieux, peut-être, d’avoir\nintitulé aussi cruellem ent son œ uvre; ces gens-là ne\nsont pas dignes d’être reçus dans le temple des d’A r ­\ntevelde.\n   Il parait que l ‘avenir et la Fédération nous réservent\nencore pas mal de pièces plus brillantes que les deux\npremières exécutées ; on s’est adressé cette fois à des\nhommes surchargés de lustres. Cela promet de beaux\njours aux confédérés et aux porte monnaies de leurs\nfamilles.\n                                  P ie r r e D e l o u r s .\n\n\n\n\n  Sam edi, 7 février, a eu lieu à l’Alcazar, la représen­\ntation du S a x e , un acte de M . Fran cis Nautet, le\ncritique si artiste, et de Jea n n e B ijou comédie\nen 3 actes de M . M ax W aller, le délicat et spirituel\nnouvelliste. N ous ne dirons de ces œuvres que le bien,\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 733, "texte": "                      THEATRE BELGE\n\n\n\ntout le bien que l’ on doit en dire, et regrettons de ne\npouvoir en parler longuement.\n  L e lever de rideau de M . Nautet a des qualités d’en­\nsemble, et tient assez en scène.\n  L a pièce de M . W aller est lestement écrite. Du\nmemento de la Jeu ne Belgique dialogué. L e premier\nacte seul est un acte.\n   M ais il faut surtout retenir de cette soirée, que\nl’assistance était nombreuse, bien disposée, et que les\njeunes auteurs ont un public à eux.\n   L e prochain numéro de la Jeune Belgique publie,\ndit-on, Jea n n e B ijou. Les qualités de la comédie\nressortiront m ieux à la lecture. Nous attendons im pa­\ntiemment ce numéro bijou.\n\n                                            Hect. C h. ."}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-03-15-n15-008", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 172, "page_fin": 179, "titre_corps": "Musique : L’Enfance du Christ ; Saint-Mégrin", "titre_sommaire": "Musique : L’enfance du Christ ; Saint-Mégrin", "signature_source": "Ludwig Gheldre", "ancre_debut": "MUSIQUE", "ancre_fin": "Ludwig Gheldre", "fin_page_complete": false, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 199, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1206, "texte": "M U SIQ U E\n\n\n             L ’E N F A N C E DU C H R IST .\n\n            plupart des œuvres de Berlioz se caractérisent\n\n\n L\n        a\n\n            par une inspiration fougueuse, inquiète, ner­\n           veuse, form ulée en accents étranges et poignants;\n telle la Dam nation de F au st ; telle aussi la Sym phonie\nfan tastiqu e. D'un caractère tout différent est l’E nfan ce\ndu Christ.\n   Lorsq u ’on l’exécuta pour la première fois, le succès\nfut énorm e; ne pouvant le nier, la critique, toujours hos­\ntile, feignait de trouver dans cette œ uvre, un indice de\nl ’adhésion de Berlioz au « goût m usical du moment » ;\ncette monstrueuse sottise était maladroitement combattue\npar certains. Berlioz, disaient-ils a voulu montrer son\naptitude à produire autre chose que de la « m usique\ninfernale »! — Parler ainsi était mal juger l’artiste,\ndont le génie hautain m éprisait trop la foule pour\ns’abaisser jusqu’à quêter sa sym pathie, par des conces­\nsions sur ses principes.\n   L 'Enfance du C hrist , au contraire, est en complète\nlogique avec les tendances de Berlioz : recherche de\nl’expression la plus absolue du sujet ; le sujet\nseul modifia le caractère de la nouvelle œ uvre, tout\n"}, {"page_pdf": 200, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1786, "texte": "                        MUSIQUE                         173\n\n\n\ncomme celui des « T royen s » qui furent écrits posté­\nrieurem ent, et dans lesquels le m aître a uni son inspi­\nration puissante, aux mélopées et aux chœ urs m ajes­\ntueux d’allure, de l’ancienne m usique grecque.\n   Dans l'Enfance du Christ nous sont dépeints la joie\ncalm e, la paix patriarcale, mêlées au x inquiétudes qui\nentourèrent la naissance du Christ. L es paysages que\nnous suggère l'orchestre sont bien les plaines tran­\nquilles de Ju d ée et d’Egypte, telles que l ’esprit les en­\ntrevoit aux premières scènes du Nouveau Testam ent.\nC ’est du m ysticism e non exalté et farouche comme au\nm oyen-âge, m ais serein et poétique comme celui des\npâtres d’ Israël. Point d’orgues majestueuses, mais la\ndouceur des cordes et des bois.\n  Le poème, écrit par B erlioz, est riche des grandes\nqualités que devraient posséder tous les vers destinés à\nservir de texte m usical; le rythme, et l ’adaptation par­\nfaite à la m usique. L es naïvetés voulues qui s’ y rencon­\ntrent, sont en parfaite harmonie avec les m œurs des\npersonnages, et se retrouvent dans le phrasé m usicale.\nP a r cette naïveté l ’E n fan ce du Christ se rattache aux\n « mystères » gothiques, dans le style desquels l ’œuvre\nest écrite. L ’orchestre si fouillé, si com plexe d’h ar­\nm onies, rappelle pourtant les .symphonies simples des\nvieux maîtres de chapelle. C ’est une œuvre éminement\nsuggestive, évocative du passé. T o u t y est également\nbeau et expressif, depuis le mouvement de la patrouille,\nà la prem ière scène, décrit par les évolutions des\narchets, rythm é par les basses, jusqu’au m ajestueux et\nimposant chœ ur final.\n  Im possible d’exprim er la terreur, m ieux que dans\nle récit   d’ H érode « toujours ce rêve!      encore' cet\n"}, {"page_pdf": 201, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1752, "texte": "174                   LA BASOCHE\n\n\n\nenfant » . R ien de plus cruel et de plus féroce que l’en­\nsemble terminant la première partie « o u i! par le fer\nqu’ ils périssent !» — le roi et les devins ordonnant\nle M assacre des Innocents.\n   Entre ces deux pages dram atiques se place la scène\nm imée de la conjuration des esprits, sur un mouve­\nment orchestral d’un rythme original et très curieux.\n   L a deuxième partie plonge l’auditeur artiste en une\nréelle béatitude. L e chœur des bergers et le chant du\nrécitant, comme celui de la troisième partie du m ys­\ntère, sont de véritables jo yau x d’ inspiration.\n   L e morceau sym phonique qui commence l' A rriv ée à\nS ais est encore rem arquablem ent descriptif; tout y est\nexprim é, la solitude de la route, les inquiétudes des\npèlerins, leur lassitude et leur espoir du prochain repos.\nLa fatigue implorante des voyageurs est dite avec une\ndouloureuse insistance dans l ’air : « ouvrez, ouvrez,\nsecourez nous» auquel la dureté de la réponse «arrière !\nvils H ébreux » fait un contraste saisissant.\n  Dans le dialogue entre Joseph , et le père de fam ille\nd’une candeur antique, particulièrem ent belle est la\nphrase reprise par le chœ ur « laissez, laissez faire, près\nde nous, J ésus grandira.\n  L ’interprétation   a été   en général     fort b o n n e .\nM . Engel particulièrem ent a enthousiasmé par son\nchant sincère. M . H euschling n ’a pas été m oins m éri­\ntant dans ses deux petits rôles. M . Dubulle m algré quel­\nques défaillances a très bien rendu le rôle d’ Hérode.\n   Les chœurs se sont bien comportés, à part l’ensemble\nfinal « ô mon âme » dans lequel ils ont manqué d’ac­\ncents et de nuances, détruisant de beaucoup l ’effet de\ncette belle page. L ’orchestre est de toute perfection,\n"}, {"page_pdf": 202, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1465, "texte": "                         MUSIQUE                       175\n\n\nfélicitons aussi les exécutants du trio des jeunes\nIsm aélites,pour deux flûtes et harpe — une résurrection.\n    Quant à Mme M oriani — (de C ...) comme disait\nl ’affiche — nous lu i souhaitons de nouveaux et très\nbrillants succès dans les salons de toutes les am bas­\nsades du m onde; mais il est à supposer, après son essai\nde dim anche, qu’elle ne viendra plus jeter dans un très\nbeau concert, la note discorde de son organe m inuscule\net peu séduisant.\n\n\n\n                   S A I N T -M É G R I N .\n\n\n\n  Parm is les nombreuses partitions qui chaque jo u r se\nproduisent, voici enfin une œ uvre : Saint-M égrin.\n  Un libretto extrait par M M . Dubreuil et Adenis du\ndrame « H enry I I I et sa cour » d’Alexandre Dumas a\nfourni à M M . H illem acker l ’occasion de débuter à la\nscène.\n   L a donnée de la pièce reste à peu de chose près\ntelle que l ’avait composée Dum as, et les qualités de\nHenry I I I se retrouvent dans Saint-M égrin. Intérêt\nsoutenu, émotion parfois, quelques scènes poignantes,\ndes personnages aux caractères nettement accusés et\nopposés. E n somme, suffisamment de ressources pour\ndes m usiciens qui veulent lier l’action à la musique\npar l’expression, et dépeindre dans l ’orchestre les situa­\ntions de la scène.\n   L es trois personnages principaux du dram e sont :\nle comte de Saint-M égrin, m ignon de la cour de\nH en ry I I I , am oureux de la duchesse de G u ise ; H enri\n"}, {"page_pdf": 203, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1695, "texte": "176                    LA BASOCHE\n\n\n\nle B alafré, duc de Guise, ambitieux rêvant la couronne,\nbrutal et ja lo u x ; Catherine de Clèves, duchesse de\nGuise.\n  Suivant les principes de W agner, les auteurs attri­\nbuent à chacun de ces personnages un m otif typique.\n  L es trois motifs alternent dans l ’ouverture ; par leur\ndéveloppement dans la suite de la p ièce , ils com ­\nmentent le drame. Celui-ci existe dans le 1 e r , le 3e et le\n5 e tableaux.\n   L e m otif de Saint-M égrin exprim e son am our, en\nune phrase douce, lente, captivante. Celui de Cathe­\nrine de Clèves, qui s’en rapproche, est tempéré dans la\ndouceur, par la crainte que lui inspire le duc de Guise.\nL e m otif de ce dernier est énergique, brusque et carac­\ntérise la jalousie et la vengeance.\n   A u prem ier acte, le thème am oureux dom ine;\nl’amour de Saint-M égrin se heurte dans l ’âme de la\nduchesse de G uise, à la crainte de la jalousie du duc.\nAu deuxièm e acte, une situation inverse se présente;\nc’est la vengeance du duc de G uise arrêtée par l ’am our\nd elà duchesse pour Saint-M égrin. A u cinquièm e tableau,\naprès un duo d’am our, composé sur les deux thèmes\ncombinés, le drame se dénoue par la vengeance du\nduc. C'est ce sentiment esquissé seulem ent au final du\nprem ier acte, plus accusé au second, qui triomphe ici,\ndit en fo r te , par tous les timbres de l’orchestre.\n  Cette partie de la pièce, qui est le dram e même, est\nde tous points rem arquable. L es scènes d’am our sont\nexquises de délicatesse et de passion, et les sentiments\ndes personnages sont dépeints avec une richesse d’ex­\npression qu’une perception intense des sensations peut\nseule donner. L es pages dramatiques ne sont pas moins\n"}, {"page_pdf": 204, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1745, "texte": "                        MUSIQUE                        177\n\n\nbelles, mais il en est de plus faibles, tels les accents de\nvengeance de Henri de Guise, où l’émotion pourrait\nêtre plus puissante. On y sent l ’inexpérience d’auteurs\ntrop jeunes pour dépeindre d’une m anière poignante\nun sentiment non éprouvé : la jalousie fatale. Néan­\nmoins le duo du troisièm e acte entre le duc de Guise\net sa femme est fort émouvant.\n  Les 2 0 et 40 tableaux sont, à vrai dire, des hors\nd’œ uvre. S ’ils sont nécessaires pour faire diversion au\ndrame, dont l’action serait sinon trop précipitée, leur\nsuppression ne nuirait en rien à l’intelligence de la\npièce. C'est la cour qui nous y est dépeinte, avec ses\nplaisirs et ses intrigues. Dans cette partie de leur\nœ uvre, les musiciens accusent des tendances différentes\ndes premières. Disciples de W agner dans l ’exposition du\ndram e, ils recherchent ici, comme Berlioz, le caractère\nparticulier des époques et des personnages mis en\nscène. A in si, les danses et les airs de ces deux tableaux\nsont écrits dans le style archaïque, autant p a r le jeu de\nla mélodie que par l’orchestration. E t nous retrouvons\ndans cette partition vraim ent moderne, des choses\nexquises qu’eussent pu signer L u lly ou Ram eau, tels\nla sarabande et l ’air de Joy eu se au 2e acte, le ballet\ncomposé aussi dans la form e des vieux ballets fran­\nçais — et les airs à danser joués au loin, pendant le\ndialogue de Robert et Saint-M égrin, au 4 e acte.\n  L a chanson sur le grand duc L o rra in -L arro n , est\nd’un très beau caractère, mais nous reprochons aux\nauteurs de l ’avoir agrémentée de trop nombreuses voca­\nlises — fâcheuses concessions aux désirs d’un habile\nchanteur; — la dernière roulade est absolument super­\nflue.\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1645, "texte": "178                     LA BASOCHE\n\n\n\n  Encore, l’air de Joyeu se au 4e acte, se termine par\nun point d’orgue sur la tonique, exaspérant.\n  Sans vouloir exclure tout à fait les agréments du\nchant, nous mettons les musiciens en garde contre ces\ngargarism es qui, s’ils déchaînent des salves de bravos\nde la part des badauds, sont bien désagréables aux\noreilles artistes, et déparent une œuvre sincèrem ent\nécrite.\n   Une des pages les moins bonnes de la partition est\nl’ensemble final du 2 ' acte. E lle est écrite à la façon\nconsacrée depuis M eyerbeer et passablement banale.\n   L a fin du 4e tableau à partir du dialogue entre R u g ­\ngierri e t Saint-M égrin, l’air \" cette étoile est la mienne »\nsont très inspirés.\n   Il nous reste à exam iner le commencement du\n3e acte, avant la reprise du drame. E t c’est, certes, ce\nqu’il y a de plus joli, de plus frais dans l ’œuvre ; la\nchanson du page Robert, l ’air de madane de Cossé, le\ntrio qui suit, reposent délicieusement l ’esprit. L es au ­\nteurs donnent une preuve non contestable de leur sens\nartiste, en faisant réciter les beaux vers de Ronsard\n« M ignonne, allons vo ir si la rose » sur lesquels un\ncom positeur vulgaire se serait empressé de broder\nquelque couplet. Un accompagnement d’orchestre très\ndélicat suit la déclamation.\n  T elle est l’œuvre qui vient de rendre célèbre deux\njeunes gens hier inconnus ; un très grand et très mérité\nsuccès aaccueilli Saint-Mégrin, qui, m algré ses défauts,\nest une des meilleures productions lyriques de ces der­\nnières années.\n  E lle est l ’œ uvre d’artistes réels, recherchant, non\npas la faveur tem poraire du public, mais le respect et\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1165, "texte": "                        MUSIQUE                             179\n\n\nle suffrage des intelligences saines. T o u t dans Saint-\nM égrin le prouve : la m arque originale, à laquelle\nsouvent ils arrivent, le travail consciencieux de l ’o r­\nchestre, la recherche des harm onies et des timbres.\nLes auteurs sont servis par une inspiration vive et fraî­\nche et une science réelle de l ’art musical.\n   Dès à présent, le monde artiste suivra avec un intérêt\npuissant, les travaux des frères H illem acher. E t peut-\nêtre voyons-nous naître, en m usique, un dualisme\naussi m arquant que celui des de Goncourt en litté­\nrature.\n    MM. Fu rst, B oyer, N erval et Mlle W o lf sont excel­\nlents dans leurs rôles. Mlle Mézeray est charmante dans\nles passages délicats, mais manque d’accents dans les\npages dram atiques.\n  M. Renaud chante d’une voix superbe, mais sans la\nm oindre émotion.\n  Félicitons vivem ent M. Verdhurt qui n ’a pas craint\nde monter cette œuvre de jeunes, refusée jadis par\nM . Carvalho. Le succès de Saint-M égrin est sien, et\ncontribuera à augmenter les sympathies qui appuyent\nsa direction.\n\n                                    L ü d w ig G h e l d r e ."}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 152, "texte": ""}, {"page_pdf": 153, "texte": "         LA BASOCHE\n                   REVUE DE LITTÉRATURE ET D’ART\n\nparaissant chaque mois en livraisons de 64 pages au moins\n\n\n                   P R IX D E L ’A B O N N E M E N T :\n  B elg iq u e : 5 fr a n c s p a r an. — U nion P o s ta le : 6,50 fra n cs.\n        Toute demande‘d ’abonnement doit être accompagnée du montant en mandat-poste\n\n\n\n\n                           D IR E C T IO N DE L A REVUE :\n\n               Gal er i e      Bor t i er ,     1, à B r u x e l l e s\n\n                    Adresser tout ce qui concerne VAdministration :\n\n      29, rue du                       Trône,' Bruxelles\n\n\n\n      L A B A S O C H E reste absolument indépendante de toute école, n’est inféodée\nà aucune doctrine littéraire, et se défend rigoureusement de traiter les questions\nreligieuses, politiques ou sociales.\n     Chaque Collaborateur conservant toute liberté d’appréciation, accepte l’entière\nresponsabilité de ses articles.\n   Il sera rendu compte de tout ouvrage dont d e u x exemplaires parviendron\naux bureaux de la Revue.\n\n\n    N ous donnerons, avec notre n°du 1 5 avril, une eau forte de M .Léon Dardenne,\npour l’illustration des Visions deM. Arnold Coffin. (Voir n° 2.)\n\n\n    L ’abondance des matières nous force à remettre au prochain n°, qui paraîtra\nle 15 Avril, plusieurs articles bibliographiques et la chronique du Salon des XX.\n\n\n\n           Voir au dos de la livraison le sommaire de ce n°.\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "                M aison                                    L O U IS\n      P D A 0 E        jE> A I N T - J B A N ,                           B ^ U X i L D E ^\n\n                 CONFECTIONS PO UR HOMMES\n          M aison réputée pour sa coupe élégante, et ses beaux\n                             assortim ents.\n      Cachet des grands m archands-tailleurs, mais à moitié prix.\n            Costumes sur m esure depuis                             .           .                 fr.   45\n            Pardessus         id.                                   .           .                         »   28\n            Pantalons         id.                                   .           .                 » 1 2\n\n\n            LA TAVERNEGOLDSCHMIDT ~\n                                  est îétablissement ou l'on\n      P E U T M A R G E R L E M IE U X E T LE M O IN S CHER DII B R U X ELL E S\n               S P É C IA L IT É D E P L A T S DU JO U R\n      V ivem ent recom m andé aux gourm ets et aux am ateurs de\n                              vieux vins.\n            Salons au premier, les plus beaux de la capitale\n\n\n        A        L A ©                   ^ 0 $                  3 B              T O U î^\n                                            Restaurant\n                1, R U E DU G R A N D -CE R F,                                                1\n                             (coin de la rue a u x Laines)\n\n      i l M M n m u iN              r iv a * u s l i l i l í »                        n       to â i a .\n                    V i a n d e s f r o i d e s l re q u a l i t é\n                               LA MAISON SE CHARGE D ES\n\n      Dîners et Soupers de Sociétés, Prix Modérés\n                  Nous recommandons à nos lecteurs la\n\n      TAVERNE                                        SAI NT- JEAN\n                  R estaurant M etzger et Cavenaile\n         DINERS ET DÉJEUNERS A LA CARTE\n                    S P É C I A L I T É DE P U T S DU J O U R D E P U I S 0 . 7 5 C E N T .\n\n      G randes et p etites salles pour Banquets et Dîners de S o ciétés\n\n\n\n\n) I\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "                         MAZAGRAN EXTRA\n    b     o          c    k   :     n   a      t     i o          n       a    l\n                  72, boulevard Anspach — 1, Place de la Bourse\n                                  3, Rue Henri Maus\n\n        C. 10 — Grand Café Jean, Bruxelles. — 10 C.\n\n\n\n                  C H A P E L L E R I E A N G L A IS E\n\nF erd in an d                                             B o i ^n é\n         6, rue d’Arenberg, 6 (en face de l’Alcazar)\n\n                              S E U L E M A IS O N\nv e n d a n t la v é r ita b le ca sq u e tte vin iv e r sita ire\n\nChapeaux soie extra .   .    ,                            .           .       F r. i6\n    »    feutre, depuis .  .                          .       .                 »   8\n    »    mécaniques, depuis .                             .           .       »    i5\n\n                                             C H O IX\nde.Paletots imperméables, Cannes et Parapluies anglais\n\n\n                  Photographie NESTLER\n86, Marché aux Herbes, 86\n                         (près des G a leries St-H ubert)\n\n\n         P H O T O G R A P H I E A R T I S T I Q U E , S CI E N T I F I QUE\n                          E T COM M ERCIALE\n                ---------- —   S .\n   ®»i§®ïi! m -iiàiim tiii MifâWâsiIi\n         •   /•\n                         Reproductions, Groupes.\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                GRISAILLE\n                                  A mon cher ami Maur. Maeterlinck.\n\n\n\n                   u n e c h a m b r e p re s q u e so m b re e t im p r é ­\n\n\n D\n            ans\n\n              g n é e d ’u n e o d e u r d e m é d i c a m e n t s , s u r u n\n              lit trè s b a s , la p e tite v ie ille g is a it, ja u n e ,\nle b u s te s o u le v é      p a r tr o is o r e ille r s   e t le s g e n o u x\np lié s lé g è r e m e n t.\n   D ’une perte ouverte, arrivait à ses oreilles, le\nchuchottem ent d’une discussion à voix basse. M ais\nà présent elle n’entendait rien ; le prêtre qui venait\nde partir, l ’avait laissée consolée, dans l’oubli de\nson corps, comme en extase, et elle gardait sous ses\npaupières closes l’apparition du ciel, évoquée par\nlui.\n   C’était un Dieu entouré de flammes, des anges\navec des ailes et des bienheureux en prière, tels\nqu’elle les avait vus toute sa vie sur les images\nsaintes.\n   T o u t cela était lum ineux, flamboyant.\n   Peu à peu cependant, ces choses éclatantes devin­\nrent plus vagues, s’effacèrent.\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": "130                  LA BASOCHE\n\n\n\n   L e chuchottement de la chambre voisine l’ayant\n rappelée soudain à elle, comme réveillée brusque­\n ment, elle soupira.\n   Au bout d’un moment elle se souvint de son\n mari.\n   Ce n’était plus une vision maintenant,une image\nsurgie du noir, mais un souvenir, un simple sou­\nvenir, triste, lent, passant de sa jeunesse à travers\ntous les jours de sa vie et s’arrêtant un instant sur\nce qui en avait marqué les douloureuses ou conso­\nlantes étapes.\n   Au loin, tout au loin, elle revit la première fois\nqu’il lui avait parlé, tandis qu’elle rentrait un soir\nde son ouvrage, — un soir d’hiver où il y avait de\nla neige dans les rues.\n   Puis, un autre soir, ils longeaient une rivière,\nayant autour d’eux des plaines vertes, perdues à\nl’horizon, énervantes de silence et de solitude. E t\ndans l’oubli de ce soir-là ils s’étaient aimés.\n   A ce souvenir, le meilleur de sa vie, elle ferma\nles yeux doucement.\n  V in t ensuite la grossesse, les anxiétés, les nuits\npassées à pleurer dans son lit, la douleur éperdue\nde sa mère en l’apprenant, les éternelles et tristes\nchoses qui suivent les séductions.\n   Enfin, elle était mariée, vivant tranquillement,\nà l’écart de la ville, dans une petite maison d’un\nfaubourg qui, le jour était désert, triste et sans\nlumière le soir.\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "                      GRISAILLE                     131\n\n  C ’est là q u elle accoucha d ’un enfant mort-né\nqu’à peine elle avait em brassé une fois.\n  A mesure que son mal au cœ ur devenait plus\naigu, ses pensées s’assom brissaient, et, passant d’un\ntrait trois années de sa vie, égales et m onotones,\nelle ressentit, à nouveau, son désespoir devant\nquatre hommes qui em portaient le cercueil de sa\nmère, dont elle croyait par sa faute avoir hâté la\nmort. E t to u jo u rs, cette scène recom m ençait; tou­\njours elle revoyait ces hommes qui, dans leurs\nefforts brutaux, cognaient le cadavre contre les\nplanches.\n  L e cœ ur de la petite vieille se m it à battre\nviolem m ent; sa figure ridée se contracta dans une\ngrim ace de douleur, et ses yeux à m oitié fermés se\nm ouillèrent, — ses yeux qui, rentrés dans les\norbites, ressem blaient déjà à ceux de certains morts,\nentrouverts et perdus dans le vague.\n  P ou r chasser cette obsession elle voulut se\nbouger, se coucher sur le flanc, et, ramassant le\npeu   de forces    encore éparses en elle,       fit un\nimmense effo rt. E lle     ne   parvint qu ’à remuer\nles m ains. Son corps, épuisé par la tentative,\nlui sem bla s’affaisser, et son sang appauvri refluer\nvers les extrém ités en se dispersant.\n  Au soupir p laintif qu’elle poussa, une femme,\npuis une autre, entrèrent. E lles avaient une robe unie\ntom bant à plis droits ju sq u ’à terre, et une pèlerine\nnoire à franges. Su r leurs visages, quoique im pas­\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "132                     LA BASOCHE\n\n\n\nsibles, perçait une nuance de bigotterie brutale et\nde dureté renfermée.\n  Du tiers-ordre de Sain t-Fran cois,            où l’on fait\nvœu de ne plus se m arier, — ces deux vieilles filles\nétaient là pour soigner leur sœur malade.\n   E lles s’approchèrent du      lit, et la première,\nmettant sa main qui tenait un chapelet sur l'oreiller,\ndemanda ce qu’il y avait. L a mourante fit signe\nqu’elle ne les avait point appelées.\n  — A llons, courage, ma sœur, nous dirons encore\n» une bonne prière, pour que Dieu vous accorde\n» de passer sans ag on ie... » et elle s’assit en priant\nau chevet, tandis que l’autre s’en retournait dans la\ncham bre à côté.\n  Inquiète, elle suivit bientôt, mais la rencontrant\navec le livre d’heures de la malade, revint. Toutes\ndeux se penchèrent sur le lit, et celle qui tenait le\nlivre :\n  — Sophie, dit-elle, j ’ai quelque chose à vous\n» demander. Voulez-vous me laisser un souvenir ?\n» une de vos im ag es,... celie-ci par ex em p le?.... »\net feuilletant l’horaire, elle en tira la plus belle.\nE nnuyée, la pauvre vieille fit signe que oui, et la\nfemme s’en alla. Alors l’autre, ayant pris le livre :\n  — E t moi, Sop hie, est-ce que je ne puis pas en\n\" avoir une? » E t quand elle l ’eût :\n  — Mais le livre, d it-elle, puisque tout de même\n» vous n’en aurez plus besoin, donnez-le moi\n» au ssi; je dirai une bonne prière pour que vous\n» alliez droit au c ie l.... »\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": "                      GRISAILLE                  133\n\n  L a malade, pour se débarrasser d’elle, le donna\nmalgré son regret. C ’était un souvenir.\n  Après quelques instants, elle les entendit qui se\ndisputaient à mi-voix dans l ’autre cham bre. Du\ndégoût lui vint pour ces deux femmes cupides et\nsans pitié, qui lui rappelaient à tout moment qu’elle\nallait mourir, et, détournant un peu la tête —\ncomme pour oublier — ses yeux se perdirent dans\nla cham bre.\n  Sous la fenêtre se trouvait la table où elle tra­\nvaillait. E lle y vit des bobines, des ciseaux et une\nchemise à moitié faite. A terre, çà et là, s’éparpil­\nlaient de petits m orceaux de toile. L e tout comme\nelle l ’avait laissé pour se mettre au lit.\n  C’était après un long jo u r de travail. E lle se\nlevait pour aller au salut, selon son habitude, mais,\nune abom inable contraction l’avait saisie au cœ ur,\net, presque évanouie, avec une lourde fatigue dans\ntout le corps, elle s’était couchée immédiatement.\n  L e lendemain en se levant, le mal l'avait reprise,\net depuis lors elle était là, ne bougeant plus. — Au\ncom m encem ent elle avait encore esp éré, mais main­\ntenant, bien sûr, elle allait mourir.\n  C ’était si bon pourtant, quand le soir tombait,\ns’en aller ainsi par les rues, après une longue\njournée, prier un peu dans le silence et le recueil­\nlem ent de la sombre église. So n esprit, au bout de\nquelque temps, s’assoupissait dans des prières sans\nparoles, vagues et douces comme une som nolence;\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": " 134                     LA   BASOCHE\n\n\nson âme où se taisaient les occupations e t les in quié­\ntudes, s’em plissait bientôt de toute la sérénité du\ntem ple.\n   E n sortant de là, elle avait toujours eu hâte de\nrentrer, car les rues désertes la rendaient triste et\nla cham bre alors était m eilleure. Oh ! les bonnes\nsoirées ¡ . . . Mais comment les passait-elle donc ? Que\nfaisait-elle? V raim ent c ’était drôle, tout cela lui\néchappait m aintenant.., Ah ! oui, comme elle se\ncouchait très tô t       C ’était bon tout de m êm e... .\nQue de fois, dans ce lit, elle s’était pelotonnée avec\njo ie , l ’hiver su rto u t!... P u is le matin ! On se levait\nde bonne heure, au prem ier son de cloche, et on\ncourait à la m esse... Au retour, elle rencontrait\nd’innom brables ouvriers qui marchaient très vite à\nl ’o u v ra g e... elle les connaissait d éjà; c ’étaient tou­\njours les mêmes. E t une à une leurs figures repas­\nsèrent en son esprit.\n  D onc, elle n ’allait plus les voir !... et très affligée\nde cela, elle bougea la tète, péniblem ent. E n co re\nune fois son regard tom ba sur la table.\n  O ui, c’était là qu’elle travaillait. Certes, c’était\ndûr de gagner sa vie, mais quelle jo ie d’être assise\ndevant la fenêtre ; quelquefois un rayon de soleil\nentrait, toute la cham bre s’en illum inait, s’égayait,\net soudain le can ari...\n  A cette pensée elle leva les yeux.\n   P ou r faire taire l’oiseau on l’avait caché sous une\nserviette.\n"}, {"page_pdf": 162, "texte": "                      GRISAILLE                     135\n\n\n\n  Pauvre bête ! D ieu sait s’il avait à manger ! et\nelle toussa presque im perceptiblem ent.\n  L es deux femmes accoururent, croyant qu’elle\npassait. E lle s com prirent, et l’une d’elles, montant\nsur une chaise, décrocha la cage.\n  E n effet ! P lus un grain. Ce fut une grande dou­\nleur. C’était sa seule gaîté, et, tout en travaillant,\nelle lui parlait parfois, et l’oiseau alors répondait.\n  Que deviendrait-il? On le laisserait mourir sans\ndoute !...\n  Cette préoccupation lui fit montes un sanglot à\nla bouche. Seule au monde, elle s’était habituée,\npetit à petit, à concentrer en cette bête toutes les\naffections de la femme : c’était sa fam ille à elle,\nson enfant, le seul être à qui elle pût parler avec\ntendresse et épanchem ent.\n  S a poitrine haletait, soulevant la chem ise, en des\nsoupirs irréguliers et précipités. Ses mains se\nserraient à l’endroit du cœ ur qu’un nœud irrésis­\ntible sem blait étreindre par moments. T o u t son\ncorps alors se contractait, son haleine en restait\ncoupée, et quand c ’était fini, elle haletait plus fort,\navec l ’appréhension et dans l’attente certaine que\ncela recom m encerait. E lle en oublia la bête que la\nfemme venait de raccrocher.\n  — M ais Sophie, dit celle-ci, il faudra penser à\n» l ’o ise a u .... qu’en ferions-nous? Voulez-vous que\n» je le prenne, moi? C ’est encore ce qu'il y a de\n» m ieu x .... »\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": "136                    LA BASOCHE\n\n\n   M algré la peine que lui causait celte séparation,\nelle le donna. Que serait-il devenu?\n   L ’agonie commença. L e s serrements de cœ ur\ndevinrent plus violents, plus fréquents et plus\nlongs. E lle avait rentré les genoux; la tête penchait\nen avant sur la poitrine et une sueur descendait\nen lentes gouttes le long des tempes. Ses pensées\ndevinrent diffuses, obsédées pourtant par ces deux\nfemmes qui la volaient.\n  L e bruit d’une arm oire, qu’on ouvrait arriva\nju sq u ’à elle. E lle reconnut celle où pendaient ses\nrobes, et tout de suite se rendit compte : on se les\npartageait! U n e nouvelle contraction lui broya la\npoitrine. E lle en resta à moitié évanouie. Ses\npensées, très-vagues, se confondaient m aintenant\navec la sensation de ses douleurs physiques. Ces\ndeux femmes avec leurs ongles lui pinçaient le\ncœur, en arrachaient des lam beaux, et, chacune\ns’efforçant de       prendre   plus que    l ’autre,      elles\nserraient de toutes leurs forces.\n  L a moribonde voulut crier ; aucun bruit ne\nsortit de sa gorge, rien qu’un hoquet.\n  L e s femmes accoururent et la virent assise,\nramassée sur elle-même, et morte.\n  Aussitôt, elles se répandirent dans la cham bre,\nem pochant vivement les objets qu’elles trouvaient,\net quand elles eurent fini de celle-ci, elles passèrent\ndans l ’autre.\n\n  Janvier 1886   .                  G r é g o ir e l e R o y .\n"}, {"page_pdf": 164, "texte": "                   A U T O M N E.\n\n                                              A P. Lalo.\n\n\nP â le Automne, en un rythm e a u x g r â c e s décevantes\nOù sonnera l'écho des rim es attendries\nJ e d ir a i tes beautés , ô S aison qui m aries\nL es sons et les couleurs en des g am m es savantes.\n\nTout s'endort : le soleil p â lit et se recule\nE t le c iel em bru m é tam ise avec ses nues\nL a lu m ière tombant sur les cim es chenues,\nE t le jo u r hésitant a l'air d'un crépuscule.\n\nPlus de tons violents: partout la dem i-teinte ;\nL e v ieil or envahit la verdure et l'efface;\nUne nuance rousse estom pe la su rface\nDes gazon s où la sève en fla m m es s'est éteinte.\n\nPlus de bruits accusés dont l'oreille est atteinte ,\nO v oix des vents hurleurs , tu meurs et dim inues ;\nDes chants atténués bercent les avenues,\nAu monotone g la s de la brise qui tinte.\n\nPlus de fle u r s , oeillet rou ge ou ja u n e ren on cu le;\nL es dern iers tam aris ont f e r m é leurs y e u x roses,\nN i l'acacia blanc, ni la pou rpre des roses\nSur l’u n iform ité p rofon de et sans m acule.\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": "13 8                      AUTOMNE\n\n\n\nPlus une herbe qui soit frém issan te ou vivace\nE t qui frisson n e en core au fr o n t des p rés m o roses;\nL a nature, m ordue au cœ ur p a r les chloroses,\nA ra m en é son voile antique sur sa fa c e .\n\nNul b aiser du soleil n'effleure et ne p ro fa n e\nS a bouche d'où sortaien t les p a ro les vivantes,\nE t n’échauffe de ses caresses triom phantes\nL e sein m ystérieu x de qui le monde ém ane.\n\nE t de son corps m alade et déjà diaphane\nOù s'enroulait l'écharpe en lam b eau x des p r a ir ie s\nD e sa fo r c e m ourante et de ses chairs flétries\nS ’épand le charm e dou x d'une fle u r qui se fa n e .\n\nP â le automne, en un rythm e a u x g r â c e s décevantes\nOù résonne l'écho des rim es attendries\nJ ’a i chanté tes beautés, ô Saison qui m aries\nL es sons et les couleurs en des g am m es savantes.\n\n\n\n\n                                       P ie r r e Q u il l a r d .\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "         L’HORLOGE\n\nT\n         ic -ta c — T ic -ta c ...\n            Depuis de longues heures, on avait fermé\n        les uns après lesautres, avec des clapotements\npleurards, les volets des boutiques voisines. Dans\nla rue, plus un passant; et le pavé, sur lequel traî­\nnait un vent glacé, bruyait douloureusement du\nsouvenir des marches enfiévrées. L es réverbères\nfrissonnaient. U n chien perdu larm oyait dans le\nbrouillard.\n\n  T ic -ta c — T ic - ta c ...\n\n  L e vieil horloger travaille toujours. A la lu ­\nmière blanchem ent cruelle de sa lam pe, courbé\nsur son établi, il fixe un tout petit ressort, et de\nses   doigts     longs,      noueux,   il serre   en   trem ­\nblottant une pincette m inuscule. D e sa tête pen­\ndent ses yeux ballonnés qui tom beraient sur l ’étab li,\nau m ilieu des outils, se déchirant aux clous, aux\naiguilles, s’ils n’étaient emprisonnés par les verres\népais de ses lunettes. E t les veines de son cou se\ngonflent, bleuies par la tension. E t ses tempes se\ncouvrent de sueur moite que gèle le vent glis­\nsant sous la porte.\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": " 140                      LA BASOCHE\n\n\n\n   T ic-tac — T ic-ta c ...\n\n   Il n'aura jam ais fini, le pauvre horloger. Frap p é\nd’une idée subite, il regarde follem ent une horloge,\nla remonte, puis écoute, la tempe co llée au cadran.\nL e mouvement est mauvais.             I l l’ouvre, le dé­\nmonte ,     en    étale    les   moindres   organes   qui\ns’agitent convulsivem ent com m e les pattes d’une\naraignée. I l travaille ; ses yeux grossissent encore,\ndes larmes em plissent les cavités de ses lunettes\nbleues, et ses yeux s’y baignent. L e s veines du\ncou se gonflent toujours. L e sang ja illir a !        Le\npauvre horloger mourra sur son établi.\n\n  T ic -ta c — T ic - ta c ...\n\n  « V a te reposer, vieil horloger. T o n ouvrage est\nfini. V a te reposer. » M ais n on; il saisit une\nseconde horloge, la rem onte, — puis une autre, et\nune autre encore. Chaque fois, il co lle l ’oreille\nau verre froid du cadran. I l rem onte toutes les\nhorloges de l ’atelier. E t toutes grincent, les b alan ­\nciers se démènent avec rage, les cadrans reluisent\nde reflets assassins, et les aiguilles noires trotti­\nnent fatalement sur la collerette blanche des hor­\nloges.\n\n  T ic-ta c — T ic -ta c ...\n\n  « I l n’y a plus une horloge à rem onter. V a\ndonc te reposer, vieil horloger. » — N on! J e cher­\nc h e ... « O ! que fa ire , mon D ie u ,.. Mais je ne\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "                            HUNALD                     141\n\n\n\ntravaille p lu s... et le temps passe. » I l regarde, il\nfu rette... plus une horloge ! I l lève la tête, et voit\npar la fenêtre, au ciel, une grosse horloge blanche,\ngrosse de dédain, blanche de rêve. E lle est bien\nhaut, pense-t-il, mais j ’y parviendrai. S a n s perdre\nde temps, il prend une longue échelle, sort de\nl’atelier, applique l’échelle sur sa petite maison.\nI l monte, il monte. « J e l’aurai. » L e voilà au bout\nde l'éch elle, il tend les bras, et veut monter en ­\ncore. M ais il tombe sur les pierres, son crâne s’en ­\ntrouvre et rend les battem ents d’une h o rlo g e...\n\n  T ic-ta c — T ic -ta c ...\n\n  E t tous, ne voulons-nous pas rem onter la lune?\n\n  T ic-tac — T ic -ta c .......\n\n\n\n\n                    HUNALD\n\n      es   fleurs s’em brassent, allongeant leur tige à\n\n\n L     la sève transparente, sous l’om breuse fraî­\n       cheur des feuilles silencieuses, et leurs sou­\npirs de parfum, dont l ’air trépide, rendent plus\nfous les papillons. F aisan t chanter sous ses pas\ndiscrets le gravier cristallin de la noble allée qui\nfrém it de claires raisonnances, dans la bruine de\nlumière filtrée à travers les hauts arbres, Sylvia\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": "142                   LA BASOCHE\n\n\n\ns’avance. L a petite châtelaine s’est échappée dans\nle parc, seule avec le grand chien H unald. E lle\nl’aim e. L a mignonne duchesse est habillée de\nblanc, com m e habillée de jo u r, et sa large cein­\nture est d’un gris-moiré, la couleur de son amour.\nH unald est d’un gris-m oiré, comme vêtu de nuit,\net son collier est blanc, la couleur de sa dame.\nL ’enfant de vaporeuse clarté, a voulu s’enfuir loin\ndu château, dans le grand parc plein de rêves, au\nmilieu des fleurs, des oiseaux et de la lum ière,\naccompagnée de H unald, son D uc. L e bonheur\nqui l ’em plit l'élève plus haut que les hauts arbres,\net son attitude de reine, sa frêle distinction native\nfont se courber naturellem ent les choses à son pas­\nsage. E lle repose sa main laiteuse sur la tête du\nchien, et lui, fièrement doux, marche sans bruit.\nN e sont ils pas les maîtres ? Sylvia sem ble m on­\ntrer Hunald aux herbes, aux arbres, au soleil, et\nleur présenter son chevalier.\n  V oilà qu’ils traversent des buissons ; les fleurs\nne s’em brassent plus et veulent déposer de timides\nbaisers sur les petites jam bes nues de la fillette.\nM ais , jalo u x, H unald les écarte, et Sylvia le suit\ncomme une dem oiselle enlevée par son féal et\nvaillant seigneur, Où vont-ils? Ils marchent, ils\nm archent. Fatigu és, ils s’asseoient dans une cla i­\nrière. E lle l’enlace de ses bras.\n  — « H unald, je t’aim e. M ’aimes-tu, d is? B ea u ­\ncoup ? »\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                       HUNALD                      143\n\n\n  Il l ’admire de ses yeux profonds, triste de ne\npouvoir répondre. Attirés par les vibrations féeri­\nques de la voix de Sylvia, des oiseaux volent près\nd’elle et chantent délicieusem ent. H unald croit\nqu’ils lui parlent. E u x , dont la voix charm e, la\nséd u iro n t, vont la lui enlever peut-être ! M ais\nheureusem ent Sylvia n’a pas d'ailes, elle ne pour­\nrait les suivre. E t cependant il a peur et lève la\ntête vers ces dangereux rivaux.\n  — « T u es triste, pourquoi ? T u n’aim es pas les\noiselets ? M oi, je suis si heureuse près de toi que\ntout me sem ble bon et doux. »\n  E lle est si belle que les fleurs chassées par H u ­\nnald reviennent hypnotisées par son éclat, se glis­\nsent sous l ’herbe et l ’entourent.     H unald veut\nécraser ces audacieuses.\n  — « V oyons, mon bien-aim é, ne sois pas si\nfarouche : laisse vivre ces gentilles fleurettes. »\n   E t le soleil la trouve si adorable qu’il veut la\ncaresser de ses rayons. I l im plore les arbres d’écar­\nter leurs branches, et les arbres écoulent sa prière.\nH unald gronde en regardant le soleil.\n  — « H unald, tu es fâché contre le soleil ? Oh !\nque peut te faire le soleil puisque je t’aim e ? »\n   Sylvia devient triste. H unald ne doit pas tant\nl’aim er. P rès d’elle, il songe à ses haines. H unald\ns’assom brit. I l voudrait qu’il n’y eût au monde que\nSylvia, et pas d’oiseaux, ni de fleurs, ni de soleil,\net même qu’il n’y eût pas de monde.\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "144                    LA BASOCHE\n\n\n\n  U ne larme perle à ses cils, et tant il est plein\nd’elle que dans cette larme, cette petite larme,\nSylvia est reflétée.\n\n\n\n\n        NUIT NERVEUSE\n\n      ’A v a is lu jusque bien tard. Nerveux, j ’ouvris\n\n\n\n\n   J    la fenêtre, espérant que la fraîcheur de l ’air\n        me calm erait, lorsque des voix chantèrent\n      doucem ent dans la nuit chatoyante de moire. E t\ndevant moi glissa le m ystérieux cortège des F ées des\nrêves. N onchalam m ent couchées sur des nuages\nde brouillard, qui chevauchaient en silence, elles\ndevisaient fatalem ent.\n  — M alheureuse destinée! Comme des voleuses,\nnous pénétrons nuitam m ent dans le cerveau des\nhommes.\n  — Y voudrais-tu vivre le jo u r ? répondit une\nF é e . D ans l’énigme et la m élancolie de l’om bre, la\nterre est encore matérielle ; elle doit être d’une\ncruelle brutalité, d’une vie grossièrement heureuse,\naux rayons aveuglants du soleil.\n  U n autre groupe de fées passa. Aux senteurs\ncapiteuses qui bruissaient délicieusement autour\nd’elles dans des lum ières phosphorescentes, je\npressentis qu’elles étaient les F ées dangereuses.\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                   NUIT NERVEUSE                  145\n\n\n   — Où vas-tu ? dit une d’entre elles à sa voisine.\n   — Je cherche une victime.\n   — Sans peine tu te rendras maîtresse d’un\ncerveau, car tu es la plus séduisante de nous.\n   L a Fée me regarda. Ses yeux dominateurs\nentrèrent dans les miens, je tremblai, mais mon\nesprit veillait et ne se laissa pas vaincre.\n   Bientôt, je vis passer le cortège des Esprits.\n   Ils remontaient au ciel, sur les nuages silencieux\nqui avaient amené les Fées.\n  — Malheureuse destinée ! dit un Esprit, pour­\nquoi devons-nous quitter les hommes la nuit, et\nrentrer en eux quand les rêves les ont trompés,\naffolés ?\n   — Nous retournons au principe de tout, prendre\ndu souffle vital. Voudrais-tu demeurer jour et nuit\nsur la terre ?\n   Je les vis s’élever vers la lune, devisant toujours\nsur les nuages étincelants.\n   Un autre groupe d’Esprits glissa devant moi.\n   — J ’ai peur, dit un d’entre eux; tantôt, quand\nmon frère s’endormant allait perdre conscience,\nune Fée a voulu prendre ma place en lui. Elleétait\nbelle, terriblement belle. « Qui es-tu, magicienne?\nlui ai-je demandé. Que veux-tu?.,. Tu n’entreras\npas ! » Mais elle n'a pas daigné me répondre, et a\nparlé un langage divin au pauvre être endormi. Du\nciel chantait entre ses lèvres. « Ne l’écoute pas,\n« mon frère, ai-je crié. C’est une fille de Satan.\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "146                  LA BASOCHE\n\n\n\n« Elle te trompe. » E t lui, me chassant, a dit\nà la magicienne : « Viens, tu es ma vie. J e t’atten­\n« dais. Prends moi. »\n   — Demain, répondit un Esprit,tu ne reviendras\nplus avec nous. Cette Fée est la Fée des rêves qui\ntroublent la raison. Ton frère lui appartient. Il est\nfou. Console-toi. »\n   Ils disparurent. L ’Esprit pleurait. E t ses larmes,\nbrillantes comme des étoiles, déchiraient la nue en\ntombant.\n\n\n                                H ector C h a in a y e.\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "         CEUX DE DEMAIN\n\n     CAMILLE           DE    SAINTE-CROIX\n\n\n\n   « J ’étais un homme très brun, suffisamm ent barbu,\n» aux cheveux courts et drus, fortem ent m em bré, un\n» peu gras avec la taille encore élégante.\n   » Cependant, m algré ces apparences de solidité, je\n» restais un esprit inquiet et faible; et, quoique rien\n» dans mes actes généralem ent pleins de vigueur et\n» de sûreté ne trahît ce trouble intérieur, je dem eurais\n» l'être le plus indécis et le moins volontaire. »\n   Volontairem ent ou non, Cam ille de Sainte-C roix\ns’est peint dans ce portrait qu’il fait de Jacqu es M orin,\nhéros de la M auvaise aventure.\n   C 'e st un rêveur, ce grand garçon à l’allure déterminée,\nà la nature ardente. T ou jo u rs prêt à obéir aux fantai­\nsies de son im agination, il s’ anim era, s’enthousiasm era\npour une idée, pour peu que cette idée lui apparaisse\nneuve, originale ; il la com battra demain s’il se trouve\ndans une disposition d’esprit différente, et cela, sans\nparti pris, sincèrement, je serais presque tenté de dire\ninconsciem m ent.\n  Ses amis attendaient avec impatience l’apparition de\nson prem ier livre. Connaissant le dédain de l’auteur\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "148                   LA BASOCHE\n\n\n\npour les procédés d’école, son indépendance d’idées, ils\nse demandaient quelle esthétique présiderait à la confec­\ntion de cette œuvre.\n   Cam ille de Sainte-Croix est resté lu i; il n ’a cherché\nses modèles nulle part; l’observation des faits extérieurs\nne l’attirant pas. il s’est tracé un cadre, puis donnant à\nses personnages ses sentiments propres, il les a fait vivre\nde sa vie.\n  C ’est dire que ses héros n'obéissent à aucune logique,\nqu’ils évoluent au gré des fantaisies de l ’auteur ou\nsuivant les fluctuations de son esprit. Ils agissent non\ncomme des gens de la condition qui leu r est attribuée,\nm ais simplement comme eût peut-être agi en leur lieu\net place l’artiste très extraordinaire, qui les a créés et\nmis sur pieds.\n   A Sainte-C roix, ils ont été un prétexte pour émettre\nsur toutes choses des idées le plus souvent paradoxales,\npour satisfaire de petites rancunes, et il faut les rem er­\ncier de s’être si obligeamment prêtés à ces com binaisons.\n  Que de jolies pages n’y avons-nous pas gagnées !\n   Suivie par un autre, cette esthétique — absolument\ndéplorable à mon sens — devait nous donner un roman\nsans couleur et sans intérêt. Sainte-Croix, avec son\ntempérament exceptionnel, l’a employée et a écrit une\nœuvre curieuse et originale.\n  Au détour de chaque page, une circonstance im ­\nprévue, un dénouement illo giq u e; on reste troublé, et\nquand on a fermé le livre, on éprouve le besoin de se\nrecueillir, avant d’émettre un jugem ent.\n  Si on demeure charm é par l ’abondance et la fraî­\ncheur des idées, étonné par la hardiesse des paradoxes,\ncaptivé   par un style sim ple, élégant, sentant son\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                    CEUX DE DEMAIN                       149\n\n\nX V I I I e siècle, séduit par l ’ironie narquoise et le scep­\nticism e aimable qui se dégage de la phrase nette,\nconcise et sans dessous, on est aussi confondu par le\npeu d’im portance qu’accorde l ’auteur au x événements\nles plus graves de la vie de son héros. H eureux encore\nquand ces événements sont expliqués et qu'ils ne sont\npoint d’une trop criante invraisem blance.\n  Une mosaïque d’exquises m iniatures dans un cadre\nde bois grossier.\n  J ’ai peut-être, au fond, grand tort de chercher noise\nà Sainte-C roix; si l’on relève dans son livre les im per­\nfections que j’ai signalées, c’est qu ’il l’a voulu. Ne\ndéclare-t-il pas, dans un court avant-propos que « son\n» héros l’a intéressé par le parfait illogism e de sa\n» conduite », et « qu ’il a pris, pour cette étude, un\n» plus grand souci de la vérité que de la vraisem blance.\n» Si j’ai parfois atteint la seconde, ajoute-t-il, c’est\n» par respect pour la première. »\n   Encore un beau petit paradoxe. Sainte-Croix sentait\nle besoin d’une justification préalable. A-t-il réussi à\nconvaincre? Je ne le crois pas.\n   Q uoiqu’ il en soit, il a atteint pleinement son but,\npuisque, de son plein g r é , il est arrivé au résultat que\nje lu i reproche.\n Si j’insiste encore, c ’est que je crois défectueuse l a\nméthode q u 'il a suivie. Il ne suffit pas de prêter à des\npersonnages quelconques ses sentiments particuliers,\nde leur imposer des impressions personnelles et inti­\nmes. Ce serait assigner à l’art un champ trop limité.\nL ’observation précise des faits extérieurs, l ’analyse\nexacte des sensations d’autrui, enfin et surtout 1a. logi­\nque des caractères constituent des règles absolues qu’il\nest fort dangereux d’enfreindre.\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "150                   LA BASOCHE\n\n\n\n  Ceci posé, je n’ éprouve aucune difficulté à déclarer\nque Sainte-Croix a dépensé dix fois plus de talent pour\nfaire la M auvaise aventure, qu ’il n’en fallait pour com ­\nposer un roman conçu selon la form ule balzacienne.\n  Il est si difficile de faire triom pher une mauvaise\ncause.\n  Peut-être aussi, y a-t-il mis de la coquetterie, auquel\ncas il a droit, non à nos félicitations banales, mais —\nétant donné le résultat obtenu, — à toute notre adm i­\nration.\n\n\n  Jacques M orin n ’a pas un m auvais naturel. Caractère\nbizarre : conscience littéraire excessive, manque absolu\nde préjugés, deux qualités précieuses. Incapable d’une\nconcession, il refusera au dram aturge d’A rjou une col­\nlaboration qui compromet sa dignité d’ écrivain, il jet­\ntera au feu sans regret deux volumes de vers, parce\nque ces vers rappellent la manière du poète N ullès, et\nil acceptera d’autre part le vivre et le couvert d'une\nex-fille de brasserie, maintenant patronne de caboulot.\nà charge simplement par lui de mettre ses poings au\nservice de son hôtesse, le cas échéant.\n   Son tempérament ardent l’attirant invinciblem ent\nvers la femme, il prend successivement des maîtresses\nqui, toutes, aident à sa fortune.\n  C'est d’abord Phénice, une petite Espagnole qu’ il\nenlève et qui répond absolument à l’idéal qu’il se fait\nde la femme d’artiste :\n  « Les filles ou les femmes b êtes.... L'am our ou le\n» pot-au-feu! conseillait le cher Baudelaire et qu’ il\n» avait raison! Mais son « nu » devrait être un « et ».\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                   CEUX DE DEMAIN                   151\n\n\n  Que demandons-nous à la femme, nous qui la faisons\n  im aginairem ent ce que nous voulons? De ne pas se\n- révolter et de ne pas nous im portuner !\n     E tant par naïveté les plus exigeants et les plus\n  pervers en même temps que les plus irritables sur\n- les choses de la conversation, de la pensée et de la\n- physionom ie, nous ne serons heureux qu’à cette\n- condition de posséder une femme double, c’ est-à-\n  dire honnêtement stupide et ignoblement perverse.\n- Honnête en ceci qu’elle devra bourgeoisem ent et\n- respectueusement accepter nos obscures et folles\n  théories, sans les com prendre, sans risquer une\n- réfutation, perverse en ceci q u ’elle devra livrer un\n- corps docile aux fantaisies les moins régulières de\n  nos sens dévergondés.\n  » La moindre résistance de l’être moral ou physique\n  nous am ènerait la discussion et la lutte, actions\n  essentiellement contraires au régime que nous\n  devons suivre.\n  » Etant donné qu ’un producteur spirituel doit vivre\n  le moins possible, il est évident que dans le cas ou\n- descendre à la vie commune est obligatoire, le\n  m ieux consiste à ne pas s’apercevoir que l’on vit et\n  à se comporter comme en un de ces rêves où tout\n« marche au caprice du dorm eur, sans qu’ il ait à se\n  soucier des obstacles. »\n  Puis, c’est A ngélique de K ., une femme à la mode,\nayant hôtel et salon littéraire; Lydie, que Jacques tire\nd’une maison de tolérance où elle est exploitée et qui\nse pend quand il veut rom pre avec elle ; Jean ne, une\nancienne amie d’enfance, veuve d’un m in istre; F lo ­\nrentine, une cabotine, et enfin, la Ghita, une intri­\ngante exotique, qui fait à P aris, le commerce des croix\net des décorations françaises et étrangères.\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": "i 52                     LA BASOCHE\n\n\n\n   Mais cette dernière liaison, alors qu’il est parvenu\nà une haute situation politique, le compromet. Sans\nraison, il commet imprudence sur imprudence, b âil­\nlonne et séquestre un m onsieur, dont il viole le dom i­\ncile, pour lui arracher certains papiers qui sont la\ncondamnation de Ghita. L ’affaire s’ébruite. T ou t\ncroule autour de lui et il est obligé de disparaître.\n  Pour comble de m alheur, la Ghita emploie à son\nprofit les dernières ressources de son amant, sans que\ncelui-ci songe à se défendre; elle le consigne hors de\nchez lui, sans une révolte de sa part. Il va retomber\ndans la misère, quand la mort de sa mère p rov id en ­\ntiellem ent p o ig n a rd ée , on ne sait par qui, ni com m en t,\nvient rétablir ses affaires et lui assurer pour l ’avenir\nune honnête aisance.\n  « Je traînais depuis quelques mois une m isérable\n  vie bohémienne et m endiante          lorsqu’un matin,\n  on apprit qu’ un terrible drame avait changé ma\n» destinée.\n  » Un domestique pénétrant dans la cham bre à\n» coucher de mon beau-père, avait trouvé ma mère\n« gisant à terre, poignardée, aux pieds du général\n« mort dans un fauteuil.\n  » Un testament me léguait leur fortune.\n     Je la réalisai et partis un mois après     »\n  C ’est tout.\n   Une verve endiablée circule à travers ce récit\nétrange. L a vie tourmentée de Jacques M o r in ,\nracontée par lui-mêm e, sert de thème à toutes les\nfantaisies les plus échevelées et les plus contradictoires.\n   De loin en loin, cependant, et comme effrayé par\nl’ incohérence de ses théories,        l’auteur essaye     une\ntimide justification :\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                   CEUX DE DEMAIN\n\n\n\n  “ C ’est le vice des liseurs d’œuvres d’im agination et\n» de philosophie où l ’on s ’est plu à ne développer que\n» les caractères logiques de personnages auxquels il\n» n’arrive rien qui ne soit logique et dont la naissance\n» expose quelle sera la vie et quelle sera la mort.\n- M ais, courez un peu rues et salons, et cherchez-y\n  la logique naturelle! C ’est en cela que Duranty,\n» avec ses écarts incom préhensibles, avec ses bonds\n  de gauche à droite, est un adm irable réaliste. »\n  J e prétends pourtant que la logique est partout,\ndans la vie et chez Duranty.\n  A illeurs, une conversation entre journalistes fournit\nà S a inte-Croix l ’occasion de développer ses opinions\nsur la critique et le théâtre contemporains.\n  E t c ’est une satire sanglante de la façon dont on\ncomprend et dont on apprécie l ’art et les artistes.\nSarcey qui, du reste, n’est pas nommé, y est tancé\nvertement. Après un brillant parallèle entre Ja n in et\nPlanche :\n  “     Mais, celui-là, ce rustre, ce pédant, ce faux\n\" brave homme, cette synthèse de tous les préjugés,\n» sur quelles épaules est-il monté pour lorgner de si\n» haut nos productions littéraires, pour lancer de sa\n» vilaine langue pâteuse ses » Dam ! — Qu’est-ce que\n» vous vo u lez?... « et ses “ V oyons, entre n o u s !... »\n» à la face des lettrés ahuris. A qui peut-il plaire\nsérieusem ent?... »\n\n  » Sa popularité s’explique par ceci que les trois-\n  quarts du T o u t-P aris n’ont de curiosité ni pour le\n» style, ni pour la pensée, ni pour l'originalité, ni\n» pour les passions, ni pour l’érudition, ni pour l ’élé ­\n  gance, en somme, ni goût, ni intelligence. Et des\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "154\n\n\n» hommes d’esprit ont commis la bévue de populariser\n« les belles choses dans cette v ille ? ... E t Pasdeloup.\n  et Colonne jouent Beethoven, Mozart, Berlioz,\n” H aydn, W agner, devant les abonnés du Tem ps, et\n» nous avons dans nos musées six siècles de tableaux\n« et vingt siècles de statues à la portée des parapluies\n» des gens qui vont applaudir aux conférences que cet\n» homme sème dans tous les endroits p u b lic s!... »\n  Plus loin encore, c ’est l'apologie du changement.\nSainte-C roix chante la gloire des Protées, * des\n  illustres poètes, qui, sur le déclin de leur âge\n” deviennent puissants orateurs ou fins diplom ates;\n» des peintres appréciés qui laissent sécher leurs\n  couleurs pour étonner par quelque m erveilleuse\n” page de littératu re; — des vaillants généraux qui\n» deviennent de sages et froids administrateurs. *\n  Suivent deux adm irables pages sur Eugène F r o ­\nmentin et sur Courbet, qui a peint si vrai “ avec son\nim bécile de talent. «\n  E t quand Jacques M orin, lancé définitivement dans\nla politique, devient le leader de l’opposition, quelle\npeinture des mœurs de parti ! Chaque phrase, chaque\nmot serait à citer, à retenir. Com bien est vraie cette\ndéfinition de l’homme en vue, — en Fran ce s’entend :\n  « Rien n’est indifférent au public de la vie d’un\n» personnage public. Il est la statue que chacun\n» anime de ses pensées secrètes, de ses convoitises\n» inavouables, de ses rêves im possibles. »\n\n\n   Cette œuvre vibrante, la M auvaise Aventure, reste\nl’absolue synthèse du tempérament artistique de\nCam ille de Sainte-Croix.\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                  CEUX DE DEMAIN                               155\n\n   L ’auteur s ’est livré tout entier avec sa prodigieuse\nvirtuosité et ses défauts précieux.\n   L e penseur hardi, le fantaisiste paradoxal, le sati­\nriste aigu de cette série : Nos F a rc e u rs , où furent\njadis traités, comme ils le m éritaient, de méprisables\nm archands de lettres, ont im prim é là leur griffe,\nineffaçablement.\n   Ces m ultiples et étonnantes qualités font, qu’en\ndépit de son défaut de com position, la M auvaise\nA venture demeurera comme un livre curieux et comme\nl’éclatante manifestation d’un talent original et bien\npersonnel, — ce qui est rare.\n\n\n\n                                   O sc a r M é t é n ie r .\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": "              YE-BI-SU\n                   R É V E O R IE N T A L\n\n                              A Ch.-H y. D e Tombeur.\n\n        Ce soir l à , après deux heures de marche forcée\n          dans une atmosphère grise de fin d’automne,\n         la tête lourde de spleen, A ndré s’était réfugié\ndans le recueillem ent de sa cham bre orientale. Il avait\ndégrafé les lourdes portières, laissé retom ber le long\ndes fenêtres les tentures bleu-pâle où s’élancaient des\nvols dorés de cigognes dans un fouillis de lianes; et,\nles bruits extérieurs étouffés, il éprouvait cette jouis­\nsance de ne sentir aucune vie frôler la sienne. Sous\nl’éclat des couleurs environnantes, sa tristesse se fon­\ndait peu à peu.\n  Comme des filets de fumée dans l’air s’évanouissant,\nses pensers som bres s’envolaient, et son im agination sol­\nlicitée par l ’Orient frappant incessamment ses regards,\nglissait dans le rêve, le transportait là-bas bien loin, au\npays coloré des pagodes.\n   L a lampe baissait lentement, lentement.\n  Massées dans les coins du plafond, derrière les para­\nsols noirs aux arabesques d’argent, derrière les o ri­\nflammes de satin jaune tombant sur des hampes d’ébène\nfouillées d’ivoire, les ombres glissaient le long des\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "                          YE - B I - S U                15 7\n\n\n\npanneaux tapissés de crépons, noyant la profusion de\nbibelots qui y étaient appendus ; elles s’étendaient sur\nles parois luisants de la grande arm oire chinoise, étei­\ngnant les reflets d’or des incrustations, les m iroite­\nments des nacres, et comme des nuages dans un ciel\norageux, s’ amoncelaient noires, lugubres, entre les\nfenêtres, sur la console aux festons de santal où gri­\nmaçait étrangement le dieu japonais Ye-bi-su , dans un\ncadre de plumes de paon, de dragons et d’hippogriffes.\n   L a lampe agonisait. S u r le cône obscur de la mèche,\nla flamme soubresautait par instants, éclairant des\nvisions fantastiques, violemment colorées, puis retom ­\nbait dans la nuit.\n   Il était, exactement, n eu f heures. Un silence absolu\npesait.\n   Soudain, au-dessus de la porte, le khong résonna fai­\nblement. Des parfums légers de qwé-hwa palpitèrent, et\npassa dans l'air un bruissem ent subtil, perceptible à peine,\ncomme celui d’une âme qui descendrait dans un corps.\n  Les regards d’André s’arrêtèrent par hasard sur la\nmasse d’om bre où Ye-bi-su était accroupi : une crainte\nvague le saisit. Sous le portique de taas dont les\ncolonnes taillées en branches d’arbre entrelacées sup­\nportaient un toit de cuivre aux angles relevés et ornés\nde têtes fantastiques, le dieu sembla s ’anim er tout\nà coup : une lueur glissa dans ses paupières ; dans les\nplis d’airain qui se fondaient, ses bras remuèrent\ninsensiblement. A lors, comme si un souffle de vie\navait pénétré les choses, les murs frém irent sous la\npalpitation des crépons, les oriflammes effleurèrent les\nciselures des hampes, les salamandres qui grimpaient\nsur les colonnettes d’ébène de l’arm oire étincelèrent\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": " 15 8                  LA BASOCHE\n\n\n\ndans l’ombre, des serpents de feu coururent sur les\npoignards des trophées, sur les grim aces dorées des\nporcelaines, et les statuettes de bronze, les magots en\nkaolin esquissèrent des gestes bizarres. L a flamme\nétait morte. Cependant les yeux d’A ndré accoutumés à\nla nuit, percevaient les m oindres mouvements des\nobjets. Même il semblait que les couleurs, par un phé­\nnomène inexplicable, affectaient plus violem m ent sa\nrétine.\n   Brusquem ent neuf vibrations s’échappèrent du khong\net les ondes sonores en déferlant dans la chambre souf­\nflèrent une fièvre sur les choses. Dans l ’animation\ngrandissante où s’étendaient des parfum s troublants,\nles écrans blancs et rouges qui s’écaillaient au plafond,\ntombèrent doucement en une pluie de larges pétales.\n  Sardoniquem ent le dieu fixa l’homme. A ndré frémit.\nSes yeux brûlants sous le clignottement nerveux des\npaupières commençaient à perdre le sentiment des\nformes extérieures. Les dragons se dressant de l ’épa­\nnouissement des fleurs d’ébène, les chimères contor ­\nsionnées autour des ram eaux de santal, les monstres\nfabuleux griffant les vases de jade rutilaient dans\nl’om bre, prenaient des dimensions gigantesques. A lors\nles crépons glissèrent le long des murs, s’ étendirent\nlargement, comme étirés par des doigts invisibles, et\ndans une vapeur blanche qui se fondait peu à peu,\névoquèrent de saisissantes visions orientales. C ’était,\nsous un ciel indigo que traversaient des triangles blancs\nde cigognes, de vastes champs de colza au milieu des­\nquels apparaissaient les toits jaunes de chaum ières\nenfouies dans des buissons de gam biers ; des lacs bleus,\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                         YE-BI-SU                         159\n\nimmenses, rêvant au pied de m ontagnes rosées, der­\nrière un rideau de glycines ; des jardins sans ombre où\ndes ruisseaux couraient sous des ponts de marbre blanc\nautour de pagodes aux toits bruissants de clochettes...\nSoudain, tandis que les ricanements du dieu se décro­\nchaient, lugubres, les visions s’évaporèrent; les v a ­\npeurs condensées semblèrent se m étalliser, glacées en\nun vaste m iroir. E t brusquem ent A ndré com prit la\nrévolte des choses : D ans le m ilieu orien tal , in cen dié\nde couleurs, sa f a c e p â le de S i-K o u e - jin fa is a it\ntache.\n   Ses tempes enfiévrées battaient avec violen ce; la\nterreur jetait des lueurs étranges dans ses prunelles,\nle raidissait dans un frisson ; son cerveau se contrac­\ntait, brûlant, prêt à éclater. Affolé, sentant les con­\ntours des objets lui échapper complètement, il tenta de\nfu ir ; les écrans qui jonchaient la natte étreignirent\nses pieds dans leurs nervures, le clouèrent sur place.\nA utour de lui,dans une sarabande fantastique, les magots\nde jade, les divinités infernales, grim pent su r les cise­\nlures des m eubles, s’arc-boutent aux fûts· des colonnes,\ntournoyent autour des vases, agrippent les tentures ou\ns’élancent en grappes dans le vide parmi l’étincelle ­\nment des hippogriffes et des salam andres. L e khong\ntrépide, attisant la fièvre. Comme si elles étaient pom­\npées par le tourbillon de feu, les couleurs glissent des\ncrépons, des oriflam m es, se condensent en globes et\nfrénétiquem ent roulent vers l’hom m e, désagrégées en\nl’effleurant, fondues en nappes.\n  A lors, la face congestionnée, les yeux brûlés par les\ncoulées m ulticolores qui l’enveloppaient sans décesser,\nAndré,   dans    une vision suprême, aperçut Ye-bi-sü\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "                       LA BASOCHE\n\n\n\ntrônant triomphalement au m ilieu des éclairs sous son\nportique de taas encadré de dragons enflammés.\n  Sa tête éclata ; neuf kriss flam boyants lui déchique­\ntèrent la poitrine, plaquant sur ses vêtements de larges\nbouillons de pivoines épanouies...\n   A ussitôt les choses apaisées reprirent leur place dans\nle recueillem ent de la chambre orientale. Les crépons\nplaquèrent leur mosaïque aux m urailles, les magots\nreprirent leur immobilité béate, les monstres accrochè­\nrent leurs contorsions aux arborescences des vases.\nSu r la console aux festons de santal, grim açant, le\ndieu fixait la natte jaune où s’allongeait le cadavre du\nVisage-Pâle dans une effloraison de tâches sanglantes,\nde chairs mordues, d’éclats de cervelles : tel un g ig a n ­\ntesque crépon.\n\n\n\n\n                                         Lu c M a l p e r .\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "        TRÈS R U S S E ()1\n                        (f r a g m e n t )\n\n\n\n\n   Une légère mantille de dentelles d’or nouée sous\nle menton, une vaste pelisse de velours mauve\njetée sur ses épaules, Madame Livitinof était accou­\ndée à sa terrasse, il était déjà tard: à ses pieds\nobscure et muette, la vallée, comme un grand trou\nd’ombre, au-dessus d’elle le ciel calme, sans lune,\net les grandes masses immobiles des bois : le buste\npenché au-dessus de la balustrade, Madame L iv i­\ntinof se taisait : un bruit de branches cassées dans\nle taillis, au-dessous d’elle, la faisait tout à coup\ntressaillir; elle avait redressé sa taille, et il y eut\nune minute d’angoisse.\n   — Qui est là? pouvait-elle enfin articuler d’une\nvoix qu’elle s’efforcait de rendre vaillante.\n   — Moi !\n\n\n    ( 1 ) Un chapitre du prochain roman de M. Jean Lorrain :\nTrès Russe, qui paraîtra en avril, chez l’éditeur Giraud,\nà   Paris.                                   (N. d e l a R.\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "162                 LA BASOCHE\n\n\n\n   E t deux mains s’étant posées à plat sur la balus­\ntrade, un homme s’enlevait à la force des poignets,\nau-dessus de la rampe, et venait tomber debout\nsur la terrasse à quelques pas de Madame Livi­\ntinof.\n   — M auriat!... Vous m’avez fait une peur.\n   — Oui, c’est m oi... Jene croyais pas vous trouver\nseule.\n   E t il s’asseyait tranquillement, le dos dans le\nvide, les jambes nouées autour d’un balustre;\nMadame Livitinof, la taille droite, les bras croisés\nsous sa vaste pelisse, dardait ses yeux dans le\nnoir, essayant en vain de rencontrer son regard.\n   — Êtes-vous devenu fou? disait-elle enfin de\nsa voix hautaine, qu’est-ce que cette façon de vous\nintroduire chez moi; vous perdez le sens et je\nserai forcée de vous fermer ma porte, mon cher.\n   — Il me restera donc l’escalade, répondait le\npoète.\n   Madame Livitinof eut un haut-le-corps; ce soir\nMauriat résistait dans sa main ; elle le sentait prêt\nà tout, excepté à l’obéissance : elle chercha encore\nà rencontrer ses yeux ; elle distinguait bien la lueur\nhumide de ses prunelles, mais par cette nuit obscure\nlui ne pouvait la voir; il ne pouvait saisir ni l’en­\nsemble de sa physionomie ni la comédie de son\nregard et de son sourire... Invisible, elle perdait\nde son pouvoir; une colère la prenait, l’idée lui\nvint de pousser en arrière cet homme assis dans le\nvide, elle n’aurait eu qu’à appuyer le doigt.\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                     TRÈS RUSSE                   163\n\n\n   — Qu’est-ce que vous voulez? Pourquoi êtes-\nvous ici? sifflait-elle; le silence de Mauriat l’exas­\npérait à la fin. Vous avez un motif? Etes-vous\nmalade? Quoi?\n   — Je vous savais ici sur la terrasse et je suis\nvenu vous y retrouver, voilà !\n   — Ah! voilà!... E h bien, vous allez voir com­\nment sortent de chez moi les gens qui s'y introdui­\nsent à cette heure... Je vais vous faire jeter dehors\npar mes gens, mon cher.\n   — Allons donc, vous n’en ferez rien.\n   — Comment?\n   — Pour la bonne raison que vos gens pourraient\nfaire erreur et jeter dehors M. de Beaufrilan, que\nvous attendez, et qui ne peut tarder à venir main­\ntenant.\n   — M. de Beaufrilan?\n   — Oui, vous l’attendez, et je suis venu l’atten­\ndre avec vous.\n   — De Beaufrilan.., Parole d’honneur, Mauriat,\nvous êtes fou ou ivre !\n   — C’est lui qui est fou d 'être venu se jeter entre\nnous deux, Sonia... Je vous ai parfaitement vue\nlui remettre la clef avant le dîner; il va monter là\npar le petit escalier, que vous m’avez fait si joli­\nment descendre certaine nuit de clair de lune, au\ncommencement d’août, tandis que vous chantiez\nce délicieux air de Sigurd: « Des présents de Gun­\nther, je ne suis plus parée. » Autrefois, il n’y\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": " 164                 LA BASOCHE\n\n\n\n  avait qu’une grille à ce petit escalier, dans le\n  haut; vous en avez fait poser une séconde, dans\n  le bas, par crainte des voleurs sans doute... Celle\n  du haut est ouverte ce soir. Celle du bas, quel­\n  qu’un en a la clef... Eh bien, je me suis juré que\n  personne, personne au monde ne le monterait ce\n  petit escalier, et comme de Beaufrilan est le quel­\n  qu’un qui va tout à l’heure y paraître, j’attends\n  M. de Beaufrilan.\n     — Mauriat, je vous jure...\n    — Sonia, pourquoi vos grands lévriers russes\n sont ils à la chaîne ce soir? _Ordinairement ils\n rôdent en liberté la nuit sur la terrasse. Vous voyez\n bien que vous attendez quelqu’un.\n    — E h bien, après tout, mettez que j’attende\n quelqu’un et que ce quelqu’un soit M. de Beaufri­\n lan ; de quel droit venez-vous m’empêcher de\n l’attendre, si cela est mon caprice à moi ?\n    — Du droit que je vous aime et que, moi pré­\n sent, nul ne sera votre amant; cela est aussi ma\nfantaisie à moi.\n    Depuis quelques instants une lueur douce,\ncomme une aube appâlie, pointait là-bas, très loin,\nau-dessus des collines, dans la direction des Hogues ;\nmaintenant elle s’élargissait comme un lait répandu\ndans le ciel, effleurant la cime neigeuse des arbres,\nfrangeant de nacre les déchirures des nuages; et,\nvaguement baignée de vif argent, la vallée s’éveil­\nlait, s’emplissait d’une clarté de rêve sous le lever\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                    TRÈS RUSSE                   i 65\n\n\nde la lune; consciente de sa beauté, Madame Livi­\ntinof s’était rapprochée de la balustrade, tendant\nson front au baiser pâle de l’astre : c’était plus un\nhalo blême qu’une clarté, mais c’était assez pour\nfaire saillir de l’ombre sa jolie tète jusqu’alors\ninvisible; et, à mesure que la lune montait dans\nle ciel, Mauriat voyait surgir devant lui, comme\nlentement évoquée par une incantation mysté­\nrieuse, une lumineuse silhouette de femme, toute\nde velours mauve et de dentelles d’or, née de\nla magie du clair de lune et comme faite de ses\nrayons.\n   Elle enveloppa Mauriat d’un long regard et,\ndemi-souriante :\n   — E t que lui ferez-vous à M. de Beaufrilan ?\nVous lui direz des vers?\n   — Non, je le tuerai.\n   — Vous le tuerez?\n   — Comme je vous le dis.\n   Elle s’était brusquement rapprochée du poète,\nsecouée par un petit frisson et presque caressante.\n   — Vous voulez rire... avec quoi?\n   — Avec ceci. Donnez-moi votre main, Sonia;\nvous voyez, je parle sérieusement.\n   Madame Livitinof eu un mouvement de recul ;\nil venait de lui promener silencieusement la main\nsur le canon d’un revolver; Madame Livitinof\nn’avait pas eu peur, mais le froid de l’acier l’avait\nfait tressaillir.\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "1 66                LA BASOCHE\n\n\n\n    — Alors, vous feriez cela pour moi ? reprenait-\nelle, et sa voix avait des câlineries d ’enfant.\n    — Certes, vous l’allez bien voir; et l’on entendit\nle bruit sec du chien qu’on armait.\n    — Quand il aura mis le pied sur la première\nmarche de cet escalier, Beaufrilan sera un homme\nmort.\n    Les yeux de Madame Livitinof dévoraient le\npoète ; une flamme bleu d’alcool, une lueur courte\net perverse, les faisait étinceler comme des pier­\nreries dans l’ombre. Tout à coup, lui jetant les\nbras autour du cou :\n    — Je savais bien que tu viendrais ce soir, lui\nchuchotait-elle dans un souffle, le souffle tiède\nd’une caresse, et comme Mauriat, stupéfié, se\nraidissait :\n   — Chut, murmurait-elle en l’étreignant étroite­\nment contre elle, si tu m’as vue lui remettre la\nclef, c’est que je voulais que tu me vis la lui\nremettre. Nous crois-tu donc si maladroites ? Ah !\nnigaud, nigaud, qui ne sait pas tout le bien qu’on\nlui veut et ne se doute pas de son bonheur.\n    — Sonia ! Sonia !\n    Ce tutoiement, cette caresse ! L e pauvre garçon\néperdu n’en croyait pas ses yeux, son toucher, ses\noreilles ; il serrait avidement contre sa poitrine ce\ncorps jeune et souple qui s’attachait au sien, mais\n il ne lâchait pas son arme et, les doigts toujours\n crispés, il baisait à travers l’or un peu rude des\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                     TRÈS RUSSE                   167\n\n\ndentelles, les cheveux, le front, les paupières de\nla jolie créature abandonnée entre ses bras :\n   — Sonia, Sonia, Sonia !\n    Madame Livitinof, la tète un peu renversée en\narrière, le regardait de bas en haut.\n    — Mauriat, donnez-moi votre revolver.\n    — Ah! cela, non, jam ais... Il s’était brusque­\nment redressé, toute sa méfiance tout à coup\nrevenue.\n    — Mauriat, donnez-moi votre revolver.\n    Elle avait répété la phrase très lentement, scan­\ndant presque les mots.\n    — Mauriat! Elle fit une pause sur le nom,\nnuançant la voix d’une intonation singulière et,\ncomme il hésitait, visiblement torturé entre sa\njalousie et son amour :\n    — Qui vous prouve, après tout, que Beaufrilan\nvienne pour moi ?\n    L e poète eut un sursaut, l’impudence était trop\nforte. Madame Livitinof eut un étrange sourire.\n    — Sans doute, il y a Nitika.\n    — Nitika !\n    Mais Mauriat n’était plus à ses mensonges......\n Blême, les dents serrées, il regardait fixement,\n désespérément, d’un œil extraordinairement ouvert,\n la petite grille et le bas de l’escalier, où venait de\n s’arrêter une ombre ; il levait lentement son arme,\n ajustait : Madame Livitinof étouffait un cri et,\n appuyant la paume de sa main au canon du\n revolver :\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "1 68                LA BASOCHE\n\n\n\n   — Mais, pour une fois, croyez-moi donc, quand\nje vous jure.\n   Une seconde de plus le coup partait. En voyant\nMadame Livitinof jeter sa main au devant de son\narme, l’émotion de Mauriat avait été si forte, qu'il\navait senti ses genoux se dérober sous lui, un spasme\nlui avait fondu le cœur et, le front humide, l’œil\nvague, affadi jusqu’au malaise, il s’appuyait main­\ntenant à la balustrade, le revolver à peine retenu\ndans ses doigts mous et moites, devenus en coton,\nsans ressort.\n   L ’ombre était toujours debout contre la grille :\nelle semblait attendre, hésiter. Vive comme la\npoudre, Madame Livitinof s’était emparée de\nl’arme de Mauriat, puis, s’avançant précipitam­\nment au haut de l’escalier, elle se penchait sous\nun reflet de lune, et là, toute blanche dans la\nclarté :\n   — Montez! jetait-elle à l’homme demeuré dans\nle bas sur la route. Elle s’était aussitôt rejetée en\narrière et venait heurter à la porte du salon, qui\ns’entre-bâillait et se refermait sur elle en laissant\npasser sur la terrase, enveloppée dans une longue\npelisse de velours pâle, la tête voilée de dentelles\nd’or, grande, mince et souple comme elle, une\nidentique et fantastique Sonia, une autre Madame\nLivitinof.\n  Cela tenait du rêve et du cauchemar. Adossé,\nreculé contre le mur de la villa, immobilisé de\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                    TRÈS RUSSE                   l 69\n\n\n\nstupeur, Mauriat ne pouvait détacher ses yeux\nde cette Sonia de mensonge. Au \" montez ! \" de\nMadame Livitinof, l’ombre avait introduit une\nclef dans la serrure, la grille avait cédé sous sa\npoussée, et maintenant de Beaufrilan, très recon­\nnaissable au clair de lune, montait à pas étouffés\nles trente-huit degrés de l’escalier de bois.\n   Mauriat voulait hurler, lui sauter à la gorge ;\nune main de fer, une émotion trop forte le clouait\nsur place, lui étranglait la voix dans le gosier. L e\nBeaufrilan venait de mettre le pied sur la terrasse,\nil allait droit à la Sonia voilée : la femme à la\nmantille d’or lui jetait les bras autour des épaules\net. doucement enlacés, Madame Livitinof et son\nrival s’enfoncait dans le salon obscur, dont la\nporte se refermait sur eux.\n   S’était-elle assez effrontément jouée de lui !\nComme un imbécile, qu’il était, il s’était laissé\ndésarmer, et c’était pour le faire assister à cela, à\ncette infamie, qu’elle venait de lui jouer la comédie\ndu tutoiement et de l’amour! Elle avait voulu\nsauver son amant, voilà tout. E t cet homme,\ncomme elle l’aimait pour s’être ainsi jetée devant\nle revolver ! Maintenant ils devaient bien rire ensem­\nble. Une mâle rage lui écrasait et lui gonflait à la\nfois la poitrine; il suffoquait avec l’impression\nd’un coup de couteau au cœur et il restait toujours\nlà, immobilisé, stupide. Tant de perfidie l’acca­\nblait.\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": "17 0                LA BASOCHE\n\n\n   — Eh bien, vous voilà changé en statue ? rail­\nlait dans son dos une douce voix de femme.\nAu même instant il manquait tomber à la ren­\nverse, et pour une raison bien simple ; il s’était\nappuyé contre une porte et cette porte venait de\ns’ouvrir, la porte de la chambre à coucher de\nMadame Livitinof, où dans son effarement il\navait été s’adosser, cherchant un coin d’ombre\noù se dérober pour mieux voir. Souriante et de­\nbout dans l’embrasure de cette porte, Madame\nLivitinof était là, toujours enveloppée de sa pe­\nlisse de velours mauve, le front ennuagé de ses\ndentelles d’or.\n   — Sonia ! Il avait joint les mains, défaillant,\npresque tombé à genoux.\n   — Chut, mon ami, songez que nous ne sommes\npas seuls!\n   — Sonia, Sonia, comment c’est vous !\n   — Mais où vouliez-vous que je fusse, mon\nami ?\n   Elle avait toujours son joli sourire impertinent\net calme; lui avait baissé la tète; elle alors dési­\ngnant la porte du salon :\n   — Quand je vous disais qu’il venait pour Nitika,\nne pouviez-vous me croire ?\n   Elle s’était de nouveau accoudée au bord de la\nterrasse. L a lune en son plein soulignait d’une\nclarté froide et bleue tous les détails du paysage.\n   — Tenez, voiçi votre revolver, ajoutait-elle en\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                   TRÈS RUSSE                          171\n\n\nlui tendant son arme; ne serez-vous donc jamais\nraisonnable!\n   E t, comme il la contemplait avec des yeux fous,\nenivrés, et cependant doutant encore :\n   — Que diriez-vous d’une promenade à la tour\ndes Hogues par ce clair de lune? Je n’ai pas re­\nnoncé à mon idée, moi.\n   Pour toute réponse, Mauriat, des sanglots sur\nles lèvres, lui dévorait les deux mains de baisers ;\nelle alors, considérant avec un mince sourire et\ncet homme énervé et la beauté magique de cette\nnuit lunaire :\n   — Allons, je vous emmène , car franchement\nqu’avons-nous à faire ici ? Seulement descendons\npar les appartements et passons au chenil, nous\ndétacherons Lieverlé et Raounda... nous emmè-\nnons les chiens, n’est-ce pas?\n   E t, lui passant sa main fine à hauteurdeslèvres:\n   — Vous serez sage, au moins, homme aux nerfs\n fouettés, poète impressionnable !\n\n\n\n\n                                  J e a n L o r r a in .\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "                   M U SIQ U E\n\n\n             L ’E N F A N C E DU C H R IST .\n\n            plupart des œuvres de Berlioz se caractérisent\n\n\n L\n        a\n\n            par une inspiration fougueuse, inquiète, ner­\n           veuse, form ulée en accents étranges et poignants;\n telle la Dam nation de F au st ; telle aussi la Sym phonie\nfan tastiqu e. D'un caractère tout différent est l’E nfan ce\ndu Christ.\n   Lorsq u ’on l’exécuta pour la première fois, le succès\nfut énorm e; ne pouvant le nier, la critique, toujours hos­\ntile, feignait de trouver dans cette œ uvre, un indice de\nl ’adhésion de Berlioz au « goût m usical du moment » ;\ncette monstrueuse sottise était maladroitement combattue\npar certains. Berlioz, disaient-ils a voulu montrer son\naptitude à produire autre chose que de la « m usique\ninfernale »! — Parler ainsi était mal juger l’artiste,\ndont le génie hautain m éprisait trop la foule pour\ns’abaisser jusqu’à quêter sa sym pathie, par des conces­\nsions sur ses principes.\n   L 'Enfance du C hrist , au contraire, est en complète\nlogique avec les tendances de Berlioz : recherche de\nl’expression la plus absolue du sujet ; le sujet\nseul modifia le caractère de la nouvelle œ uvre, tout\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                        MUSIQUE                         173\n\n\n\ncomme celui des « T royen s » qui furent écrits posté­\nrieurem ent, et dans lesquels le m aître a uni son inspi­\nration puissante, aux mélopées et aux chœ urs m ajes­\ntueux d’allure, de l’ancienne m usique grecque.\n   Dans l'Enfance du Christ nous sont dépeints la joie\ncalm e, la paix patriarcale, mêlées au x inquiétudes qui\nentourèrent la naissance du Christ. L es paysages que\nnous suggère l'orchestre sont bien les plaines tran­\nquilles de Ju d ée et d’Egypte, telles que l ’esprit les en­\ntrevoit aux premières scènes du Nouveau Testam ent.\nC ’est du m ysticism e non exalté et farouche comme au\nm oyen-âge, m ais serein et poétique comme celui des\npâtres d’ Israël. Point d’orgues majestueuses, mais la\ndouceur des cordes et des bois.\n  Le poème, écrit par B erlioz, est riche des grandes\nqualités que devraient posséder tous les vers destinés à\nservir de texte m usical; le rythme, et l ’adaptation par­\nfaite à la m usique. L es naïvetés voulues qui s’ y rencon­\ntrent, sont en parfaite harmonie avec les m œurs des\npersonnages, et se retrouvent dans le phrasé m usicale.\nP a r cette naïveté l ’E n fan ce du Christ se rattache aux\n « mystères » gothiques, dans le style desquels l ’œuvre\nest écrite. L ’orchestre si fouillé, si com plexe d’h ar­\nm onies, rappelle pourtant les .symphonies simples des\nvieux maîtres de chapelle. C ’est une œuvre éminement\nsuggestive, évocative du passé. T o u t y est également\nbeau et expressif, depuis le mouvement de la patrouille,\nà la prem ière scène, décrit par les évolutions des\narchets, rythm é par les basses, jusqu’au m ajestueux et\nimposant chœ ur final.\n  Im possible d’exprim er la terreur, m ieux que dans\nle récit   d’ H érode « toujours ce rêve!      encore' cet\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "174                   LA BASOCHE\n\n\n\nenfant » . R ien de plus cruel et de plus féroce que l’en­\nsemble terminant la première partie « o u i! par le fer\nqu’ ils périssent !» — le roi et les devins ordonnant\nle M assacre des Innocents.\n   Entre ces deux pages dram atiques se place la scène\nm imée de la conjuration des esprits, sur un mouve­\nment orchestral d’un rythme original et très curieux.\n   L a deuxième partie plonge l’auditeur artiste en une\nréelle béatitude. L e chœur des bergers et le chant du\nrécitant, comme celui de la troisième partie du m ys­\ntère, sont de véritables jo yau x d’ inspiration.\n   L e morceau sym phonique qui commence l' A rriv ée à\nS ais est encore rem arquablem ent descriptif; tout y est\nexprim é, la solitude de la route, les inquiétudes des\npèlerins, leur lassitude et leur espoir du prochain repos.\nLa fatigue implorante des voyageurs est dite avec une\ndouloureuse insistance dans l ’air : « ouvrez, ouvrez,\nsecourez nous» auquel la dureté de la réponse «arrière !\nvils H ébreux » fait un contraste saisissant.\n  Dans le dialogue entre Joseph , et le père de fam ille\nd’une candeur antique, particulièrem ent belle est la\nphrase reprise par le chœ ur « laissez, laissez faire, près\nde nous, J ésus grandira.\n  L ’interprétation   a été   en général     fort b o n n e .\nM . Engel particulièrem ent a enthousiasmé par son\nchant sincère. M . H euschling n ’a pas été m oins m éri­\ntant dans ses deux petits rôles. M . Dubulle m algré quel­\nques défaillances a très bien rendu le rôle d’ Hérode.\n   Les chœurs se sont bien comportés, à part l’ensemble\nfinal « ô mon âme » dans lequel ils ont manqué d’ac­\ncents et de nuances, détruisant de beaucoup l ’effet de\ncette belle page. L ’orchestre est de toute perfection,\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "                         MUSIQUE                       175\n\n\nfélicitons aussi les exécutants du trio des jeunes\nIsm aélites,pour deux flûtes et harpe — une résurrection.\n    Quant à Mme M oriani — (de C ...) comme disait\nl ’affiche — nous lu i souhaitons de nouveaux et très\nbrillants succès dans les salons de toutes les am bas­\nsades du m onde; mais il est à supposer, après son essai\nde dim anche, qu’elle ne viendra plus jeter dans un très\nbeau concert, la note discorde de son organe m inuscule\net peu séduisant.\n\n\n\n                   S A I N T -M É G R I N .\n\n\n\n  Parm is les nombreuses partitions qui chaque jo u r se\nproduisent, voici enfin une œ uvre : Saint-M égrin.\n  Un libretto extrait par M M . Dubreuil et Adenis du\ndrame « H enry I I I et sa cour » d’Alexandre Dumas a\nfourni à M M . H illem acker l ’occasion de débuter à la\nscène.\n   L a donnée de la pièce reste à peu de chose près\ntelle que l ’avait composée Dum as, et les qualités de\nHenry I I I se retrouvent dans Saint-M égrin. Intérêt\nsoutenu, émotion parfois, quelques scènes poignantes,\ndes personnages aux caractères nettement accusés et\nopposés. E n somme, suffisamment de ressources pour\ndes m usiciens qui veulent lier l’action à la musique\npar l’expression, et dépeindre dans l ’orchestre les situa­\ntions de la scène.\n   L es trois personnages principaux du dram e sont :\nle comte de Saint-M égrin, m ignon de la cour de\nH en ry I I I , am oureux de la duchesse de G u ise ; H enri\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "176                    LA BASOCHE\n\n\n\nle B alafré, duc de Guise, ambitieux rêvant la couronne,\nbrutal et ja lo u x ; Catherine de Clèves, duchesse de\nGuise.\n  Suivant les principes de W agner, les auteurs attri­\nbuent à chacun de ces personnages un m otif typique.\n  L es trois motifs alternent dans l ’ouverture ; par leur\ndéveloppement dans la suite de la p ièce , ils com ­\nmentent le drame. Celui-ci existe dans le 1 e r , le 3e et le\n5 e tableaux.\n   L e m otif de Saint-M égrin exprim e son am our, en\nune phrase douce, lente, captivante. Celui de Cathe­\nrine de Clèves, qui s’en rapproche, est tempéré dans la\ndouceur, par la crainte que lui inspire le duc de Guise.\nL e m otif de ce dernier est énergique, brusque et carac­\ntérise la jalousie et la vengeance.\n   A u prem ier acte, le thème am oureux dom ine;\nl’amour de Saint-M égrin se heurte dans l ’âme de la\nduchesse de G uise, à la crainte de la jalousie du duc.\nAu deuxièm e acte, une situation inverse se présente;\nc’est la vengeance du duc de G uise arrêtée par l ’am our\nd elà duchesse pour Saint-M égrin. A u cinquièm e tableau,\naprès un duo d’am our, composé sur les deux thèmes\ncombinés, le drame se dénoue par la vengeance du\nduc. C'est ce sentiment esquissé seulem ent au final du\nprem ier acte, plus accusé au second, qui triomphe ici,\ndit en fo r te , par tous les timbres de l’orchestre.\n  Cette partie de la pièce, qui est le dram e même, est\nde tous points rem arquable. L es scènes d’am our sont\nexquises de délicatesse et de passion, et les sentiments\ndes personnages sont dépeints avec une richesse d’ex­\npression qu’une perception intense des sensations peut\nseule donner. L es pages dramatiques ne sont pas moins\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "                        MUSIQUE                        177\n\n\nbelles, mais il en est de plus faibles, tels les accents de\nvengeance de Henri de Guise, où l’émotion pourrait\nêtre plus puissante. On y sent l ’inexpérience d’auteurs\ntrop jeunes pour dépeindre d’une m anière poignante\nun sentiment non éprouvé : la jalousie fatale. Néan­\nmoins le duo du troisièm e acte entre le duc de Guise\net sa femme est fort émouvant.\n  Les 2 0 et 40 tableaux sont, à vrai dire, des hors\nd’œ uvre. S ’ils sont nécessaires pour faire diversion au\ndrame, dont l’action serait sinon trop précipitée, leur\nsuppression ne nuirait en rien à l’intelligence de la\npièce. C'est la cour qui nous y est dépeinte, avec ses\nplaisirs et ses intrigues. Dans cette partie de leur\nœ uvre, les musiciens accusent des tendances différentes\ndes premières. Disciples de W agner dans l ’exposition du\ndram e, ils recherchent ici, comme Berlioz, le caractère\nparticulier des époques et des personnages mis en\nscène. A in si, les danses et les airs de ces deux tableaux\nsont écrits dans le style archaïque, autant p a r le jeu de\nla mélodie que par l’orchestration. E t nous retrouvons\ndans cette partition vraim ent moderne, des choses\nexquises qu’eussent pu signer L u lly ou Ram eau, tels\nla sarabande et l ’air de Joy eu se au 2e acte, le ballet\ncomposé aussi dans la form e des vieux ballets fran­\nçais — et les airs à danser joués au loin, pendant le\ndialogue de Robert et Saint-M égrin, au 4 e acte.\n  L a chanson sur le grand duc L o rra in -L arro n , est\nd’un très beau caractère, mais nous reprochons aux\nauteurs de l ’avoir agrémentée de trop nombreuses voca­\nlises — fâcheuses concessions aux désirs d’un habile\nchanteur; — la dernière roulade est absolument super­\nflue.\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": "178                     LA BASOCHE\n\n\n\n  Encore, l’air de Joyeu se au 4e acte, se termine par\nun point d’orgue sur la tonique, exaspérant.\n  Sans vouloir exclure tout à fait les agréments du\nchant, nous mettons les musiciens en garde contre ces\ngargarism es qui, s’ils déchaînent des salves de bravos\nde la part des badauds, sont bien désagréables aux\noreilles artistes, et déparent une œuvre sincèrem ent\nécrite.\n   Une des pages les moins bonnes de la partition est\nl’ensemble final du 2 ' acte. E lle est écrite à la façon\nconsacrée depuis M eyerbeer et passablement banale.\n   L a fin du 4e tableau à partir du dialogue entre R u g ­\ngierri e t Saint-M égrin, l’air \" cette étoile est la mienne »\nsont très inspirés.\n   Il nous reste à exam iner le commencement du\n3e acte, avant la reprise du drame. E t c’est, certes, ce\nqu’il y a de plus joli, de plus frais dans l ’œuvre ; la\nchanson du page Robert, l ’air de madane de Cossé, le\ntrio qui suit, reposent délicieusement l ’esprit. L es au ­\nteurs donnent une preuve non contestable de leur sens\nartiste, en faisant réciter les beaux vers de Ronsard\n« M ignonne, allons vo ir si la rose » sur lesquels un\ncom positeur vulgaire se serait empressé de broder\nquelque couplet. Un accompagnement d’orchestre très\ndélicat suit la déclamation.\n  T elle est l’œuvre qui vient de rendre célèbre deux\njeunes gens hier inconnus ; un très grand et très mérité\nsuccès aaccueilli Saint-Mégrin, qui, m algré ses défauts,\nest une des meilleures productions lyriques de ces der­\nnières années.\n  E lle est l ’œ uvre d’artistes réels, recherchant, non\npas la faveur tem poraire du public, mais le respect et\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "                        MUSIQUE                             179\n\n\nle suffrage des intelligences saines. T o u t dans Saint-\nM égrin le prouve : la m arque originale, à laquelle\nsouvent ils arrivent, le travail consciencieux de l ’o r­\nchestre, la recherche des harm onies et des timbres.\nLes auteurs sont servis par une inspiration vive et fraî­\nche et une science réelle de l ’art musical.\n   Dès à présent, le monde artiste suivra avec un intérêt\npuissant, les travaux des frères H illem acher. E t peut-\nêtre voyons-nous naître, en m usique, un dualisme\naussi m arquant que celui des de Goncourt en litté­\nrature.\n    MM. Fu rst, B oyer, N erval et Mlle W o lf sont excel­\nlents dans leurs rôles. Mlle Mézeray est charmante dans\nles passages délicats, mais manque d’accents dans les\npages dram atiques.\n  M. Renaud chante d’une voix superbe, mais sans la\nm oindre émotion.\n  Félicitons vivem ent M. Verdhurt qui n ’a pas craint\nde monter cette œuvre de jeunes, refusée jadis par\nM . Carvalho. Le succès de Saint-M égrin est sien, et\ncontribuera à augmenter les sympathies qui appuyent\nsa direction.\n\n                                    L ü d w ig G h e l d r e .\n\n\n\n\n  L a société de musique répète en ce moment la D am ­\nnation de F au st.\n  La dite Société serait-elle enfin guérie de la gouno ­\nderite aiguë qui la tenaillait depuis trois ans ? E spé­\nrons-le, et souhaitons au chef-d’œuvre de Berlioz une\nexécution magistrale.\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "        TH É ÂTR E BELGE\n\n            ce temps là, la Belgique — bière artistique —\n\n\nE\n       n\n\n           avait des poètes, des poètes de grand talent,\n         qu’élle s’obstinait à ne pas voir ; mais comme\nses auteurs dram atiques étaient d’une nullité idéale,\nelle en découvrait partout.\n  Un pays civilisé peut à la rigueur vivre sans docto­\nresses, sans cantonnières, voire même sans hom m es\nsages, mais se passer d’auteurs dramatiques serait de\nla négligence de sa part. D’ailleurs le théâtre national\n— le passé se ferait un point d'honneur d’en tém oi­\ng n e r — partage avec le pavot la propriété d’adoucir les\nmoeurs.\n  De vénérables momies com prirent la sagesse de cette\nmaxime et, unissant leurs efforts et leur arsenic, su r­\ngirent de leurs hiéroglyphes pour com bler la lacune.\n   Quelques visqueux en rupture de banc, quelques\nronds de cuir pleurant leurs crins s’accolèrent à eux :\nL a F édération dram atiqu e était fondée. On loua le\nthéâtre flamand — par instinct de conservation — on\nplacarda — en guise de rigollos — de grandes affiches\nau pied des m urs publics, on gava ses proches de\nfauteuils d’orchestre, et une comédie claessiqu e en\nquatre actes fut exécutée pour la prem ière fois sur la\ngrève de la rue du Cirque.\n  L ’Union dram atiqu e et philanthropique (pauvres\nhom m es!) avait apporté à la solennité le généreux\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                    THEATRE BELGE                      1 81\n\n\nconcours de sa guillotine, comme si Nos B erg ers\ndem andaient ce déploiement de rasoirs pour n’avoir ni\nqueue ni tête.\n  Sous prétexte de satire, M . Claes, qui s’appelle Louis\n(par hyperbole apparemment) a eu la patience de faire\ndéfiler sur le théâtre des d'Artevelde une série de\nfantoches politiques bien jeunes pour dire des choses\naussi vieilles, ou ayant des crim es bien anciens à faire\nexpier !\n  C ’était — parait-il — une actualité il y a deux ans à\npein e; elle a eu le temps de m ûrir. Les pommes cuites\nvont plus vite en besogne.\n  Un m onsieur qui parle trop bien pour n’avoir pas\neu des ancêtres du troisième sexe reconnu par Labiche,\ns est fait nomm er député d’un arrondissem ent quel­\nconque; mais une fois élu, il a l ’indélicatesse de se\nficher de ses électeurs comme de colin-cram pon. Son\nsecrétaire, un bon jeune homme, que ces procédés\néminament décadents déroutent, trouve là une occa­\nsion superbe de placer une tirade à effet sur la vénalité\ndes politiciens, et il finit par épouser la fille du député\nqu’il aime sans le savoir.\n   Cette analyse incomplète ne peut donner q u ’une\nmaigre idée de la valeur dramatique de Nos B erg ers.\n   L a comédie de M . Claes eut la destinée des chef-\nd'œ uvre. Quand elle ne trouva plus de moutons, ce\nqui fut moins long q u ’on ne le pourrait supposer, les\nF éd érés se crurent obligés de lui procurer une rem­\nplaçante.\n   Ils se m irent le doigt... sur la Question d' Occident ,\ntrois actes doués de toutes les qualités de leurs prédé­\ncesseurs : esprit, intérêt, clarté, et même d’un défaut\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "182                    LA BASOCHE\n\n\n\ngrave : ils ne duraient que deux heures et demie.\nC ’était peu vraim ent pour résoudre une question aussi\nintéressante :\n   Une jeune fille élevée dans des principes sévères\ns’éprend subitement d’un bookm aker très distingué par\nses habiletés nombreuses, et quitte sa respectable famille\npour s’enfuir avec lui. Mais à la gare du nord, au\nmoment de monter dans le train de M ons , des remords\nlui grignottent le cœ ur, et elle regagne l’acajou paternel\noù sa mère lui adresse quelques paroles bien senties.\n  Une morale se dégage, on le voit, de la Question\nd'Occident : si vous avez une fille romanesque, défiez\nvous des bookm akers.\n  L es gens qui cherchent la grosse bête trouveront\nM . De Ivoning un peu prétentieux, peut-être, d’avoir\nintitulé aussi cruellem ent son œ uvre; ces gens-là ne\nsont pas dignes d’être reçus dans le temple des d’A r ­\ntevelde.\n   Il parait que l ‘avenir et la Fédération nous réservent\nencore pas mal de pièces plus brillantes que les deux\npremières exécutées ; on s’est adressé cette fois à des\nhommes surchargés de lustres. Cela promet de beaux\njours aux confédérés et aux porte monnaies de leurs\nfamilles.\n                                  P ie r r e D e l o u r s .\n\n\n\n\n  Sam edi, 7 février, a eu lieu à l’Alcazar, la représen­\ntation du S a x e , un acte de M . Fran cis Nautet, le\ncritique si artiste, et de Jea n n e B ijou comédie\nen 3 actes de M . M ax W aller, le délicat et spirituel\nnouvelliste. N ous ne dirons de ces œuvres que le bien,\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                      THEATRE BELGE\n\n\n\ntout le bien que l’ on doit en dire, et regrettons de ne\npouvoir en parler longuement.\n  L e lever de rideau de M . Nautet a des qualités d’en­\nsemble, et tient assez en scène.\n  L a pièce de M . W aller est lestement écrite. Du\nmemento de la Jeu ne Belgique dialogué. L e premier\nacte seul est un acte.\n   M ais il faut surtout retenir de cette soirée, que\nl’assistance était nombreuse, bien disposée, et que les\njeunes auteurs ont un public à eux.\n   L e prochain numéro de la Jeune Belgique publie,\ndit-on, Jea n n e B ijou. Les qualités de la comédie\nressortiront m ieux à la lecture. Nous attendons im pa­\ntiemment ce numéro bijou.\n\n                                            Hect. C h. .\n\n\n\n\n       W elco m e !\n\n   Vient de paraître. Le premier n° de L a P l é i a d e ,\nrevue littéraire et artistique, fondée par nos chers com ­\npagnons parisiens Darzens, M ikhaël, Ajalbert et Q uil ­\nlard. Une préface d’une hum our charmante, signée\nThéodore de Beanville, présente la revue aux lecteurs\ndont les articles et surtout les vers sont d’une haute et\nrare valeur. Le maître im prim eur A lcan -L évy édite\navec luxe et distinction L a P léiad e, qui compte parmi\nses rédacteurs trois de nos compatriotes, M M . L e R oy,\nM aeterlinck et van Lerberghe.\n   Nos vifs souhaits et le m eilleur accueil à L a P léiade.\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "     L IV R E S N O U V EA U X\n\n  H A P P E - C H A IR , par C a m i l l e L e m o n n i e r ; i vo l.\ncouvert, de Constant. Meunier. — M onnier, édit. Par\n  L e roman si longtemps attendu de l’auteur des\nConcubins vient de paraître à la librairie M onnier.\nN ous avons, dans un précédent article, parlé de l ’affa­\nbulation de cette oeuvre, d’une extraordinaire abon­\ndance, où le lyrism e magnifique de l’auteur s’épand en\ndes pages hardies, d’une souveraine beauté plastique\net d’une toute puissante suggestion. H appe-Chair, la\nmonstreuse usine aux gueulards braséants, se dresse,\nanhelante et grondante, au fond de chaque tableau\nbrossé, et c’est autour de ce pivot form idable, que gra­\nvite l’action du livre. T o u t y est baigné dans une\nathmosphère exacte, toujours palpitante, faite des\nhaleines de l ’usine huileuse, et des fumées du Culot.\nIl y a dans H appe-Chair des descriptions d’un rendu\nm iraculeux, im pressionnant plus âprement que des\npeintures, amenant le lecteur haletant à l’état p h y siq u e\net m oral des acteurs; les pages du début, par exem ple,\nbrisent, et sous le m artellem ent continu des visions\ndéroulées, l ’assourdissant fracas des ateliers enfiévrés,\nl ’œil s’aveugle et le corps se lasse.\n   Inutile, d’ailleurs, d'insister plus longtemps sur la\nm aîtrise deform e de l’écrivain, illustre par son autorité\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                    LIVRES NOUVEAUX                    18 5\n\n\n\nsur la langue, dont il est un des plus souples et des\nplus puissants dom inateurs.\n   Le sujet du livre est l’ histoire d’un ménage d’o u ­\nvriers : Jacques H uriau x et Clarinette.\n  Le personnage de H uriau x est construit, développé,\nexpliqué avec entièreté et logiqu e; on a voulu consi­\ndérer Clarinette comme une B ovary o u vriè re ; le mot\nest jo li, mais en réalité, la chose nous semble sujette à\nmaintes restrictions.\n   Happe Chair apparaît comme un des romans natu­\nralistes les plus largem ent conçus et les plus largem ent\nréalisés. L ’auteur n ’y fait pas parler ses ouvriers comme\ndes démocs-socs ou des orateurs de b arrières; ils s’ex­\nprim ent dans leur pittoresque dialecte — ce qui n ’a pas\ndû être pour l’écrivain une médiocre difficulté, — sans\némettre des discours ou des idées qui étonneraient,\nvenant de leur part.\n  N ous n ’avons voulu ici qu ’indiquer rapidement les\nmaîtresses qualités de ce farouche chef-d’œ uvre, nous\nréservant de l’analyser plus longuement dans une p ro­\nchaine étude sur son auteur. Pourtant nous désirons\najouter un mot, pour témoigner de notre étonnement,\nen voyant certains critiques reprocher à M. Lem onnier\nson manque d’au-delà, d’aspirations philosophiques.\nN ous dirons plus tard que tel n ’est pas      notre avis.\n\n\n   P o u r paraître incessamment : C ham bre d 'H ôtel,\npar Léo Rouanet. L a M esse N oire, rom an, par Rod.\nDarzens. L a fille a u x main s coupées, par P . Q uillard;\nChoses vues, par J . A jalbert ; l 'Automne, p a r Ephraïm\nM ikhaël.\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": " 1 86                     LA BASOCHE\n\n\n\n   H A U T E É C O L E , par F é l i x N a q u e t . P aris, Char­\npentier, éd.\n   T itre caractéristique ; livre hardi, châtié, nerveux,\ntrès souple et très aigu, oeuvre de poète sincère et\nd ’artiste maître en son m étier; M. Naquet se joue des\ndifficultés les plus ardues, en triomphe avec sûreté et\ndésinvolture élégante, enchâssant en une form e vive,\nnette, originale et fine, harm onieuse et sonore, une\nsuite de poèmes qui sont, presque, l ’histoire de l ’hum a­\nnité : liv re ju if, liv re p aïen , livre chrétien, livre m o­\nderne, livre de M éphistophelès , livre de la F em m e,\nlivre de l'auteur. Ce dernier se promène à travers cette\nhistoire, dédaigneux, froid un peu, m onocle à l'œ il,\nsuprême de dandysme et de bonne tenue, sceptique\ncomme il convient, et traduisant son scepticisme par\nd’éclatantes images et des vers savamment rythm és.\nT o u t le livre respire un savoir vrai, et le poète n’a que\nfaire de cette science de contrebande dont tant « p la ­\nquent » aujourd'hui leurs œuvres.\n   Du reste, M M . de Banville et Leconte de Lisle — à\nqui l ’on voudra bien accorder compétence en la ma­\ntière — ont déclaré de H au te E co le que comme facture,\nc ’était l’œuvre d’un maître, et comme personnalité, le\nfait d’un poète dont la note m arquerait.\n  Qui pourrait m ieux dire, et avec plus d’autorité?\n\n\n  L E V E N IN par L . G. M o s t r a i l l e s , Paris. — Léo\nTrézenilc et Georges R ail distillent le Venin sous le\npseudonym e de M ostrailles, l’auteur des Têtes de pipes.\nL a 6 ° édition vient de paraître, étiquetée de la sorte :\nL es G affes des Jou rn alistes, édition de propagande.\n  C ’est le bouquet des fleurs-de-luneries cueillies au\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "                      LIVRES NOUVEAUX                          187\n\n\nmoment de leur éclosion dans les « quotidiens ». Les\ngrands confrères n’ont pas été satisfaits de respirer la\nsenteur posthume de leur prose « vache-espagnolesque» :\nLes chats n’aiment pas qu’on leur plonge le nez dans\nleurs ord ures... Des plus drôles, spirituellem ent com­\nmentés, sont les documents amassés par Mostrailles ; ce\nqui explique les six éditions du Venin malgré le\nsilence de la G rrrande Prrresse.\n\n\n     P R O S E S D É C A D E N T E S par L éo T r é z e n i k , chez\nG iraud, 1 8, rue Drouot, Paris. — L ’ éditeur du Cœur\nfé l é de Ju le s Vidal et des Le p illie r de Jean Lorrain\nmet en vente les fantaisistes croquis de L éo T rézenik.\nBlagueur, et gouailleur, et railleu r, et tout parisien, dans\nune langue amusante l ’auteur nous conte des histoires\nrapides comme la vie, et sans prétention; nous montre\nl’universelle perversité : les gens péchant par le bas et\nle haut, les femmes en m ontrant leurs mollets, les\nhommes en les savourant de l’œil et à l’œil : les phrases\nsont alertement troussées, comme les héroïnes. C ’est\nà la fois ironique et gai, fumiste en diable : on éprouve\nà lire les P roses décadentes le plaisir que l ’on trouve à\nse rem ém orer, les soirs, les fuyantes rencontres de la\njournée dans une promenade à travers Paris — et ce\nn’est pas une journée perdue.\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": " Chronique de l’Art et du Livre.\n\n  É T A T C IV IL. — Décès . L ’Etudiant, journal hebdoma­\ndaire de la turbulence universitaire. D’ abord plus politique\nque littéraire, il s’était converti peu à peu, publiant des\nnouvelles, fantaisies, chroniques, et aussi des illustrations\nd’une haute saveur. Il a mené pendant trois ans le bon\ncombat de l’outrance insolemment juvénile, aussi bien sur le\nterrain politique qu’en art. C’est dans ce vaillant follicule,\nfondé par un des nôtres, que la plupart des Clercs ont poussé\nleurs premiers vagissements. Nous conservons au disparu,\nétouffé par les cancres, les benêts et les morveux potaches\nqui emmarmaillent à présent l’Université, un cher et cordial\nsouvenir.\n\n\n  Les Matinées littéraires, revue d'art socialiste — supposée\nperdue corps et bien, par suite de défaut de nouvelles. —\nC’est la même qui, dans son premier numéro, envoyait le\npublic au diable — histoire de se faire frayer le chemin,\ncomme on voit — et, dans son 4me et dernier paru, annon­\nçant la mort d'une autre publication, s’ écriait, matamo­\nrante : « A qui le tour., à présent? »\n  — A vous, Messeigneurs !\n  Payer d’audace ne coûte guère; c’est à la portée du\nmoindre Mâtin ; mais quant à payer des déficits?... Ohé,\nLambert. . !\n\n  La Librairie de la Presse (A. Laurent, éditeur, 8, rue\nTaitbout, Paris), vient de mettre en vente: Curieuse! le\ndeuxième roman de la Décadence latine, l'Ethopée , de\nM. Joséphin Péladan , en même temps qu’une nouvelle\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                        CHRONIQUE                          1 89\n\n\nédition du Vice Suprême, dont ce nouveau volume est une\ncontinuation. Nous parlerons plus longuement de Curieuse\ndans notre prochain numéro.\n\n\n    M. Edmond Haraucourt, le « disciple favori » de Leconte,\nde Lisle a fait, le 8 février, « douze heures de chemin de fer\npour bêcher » les Décadents en une conférence au Cercle\nArtistique.\n    Et les suggestifs ont subi là un furibond abattage, farci\nd'anecdotes baroques et de termes d’un Rambouillet très\ninattendu : « Je promets un lapin vivant à celui qui m’expli­\nquera ça ». « ça n’est pas drôle, vous savez? » L ’attitude de\nM. Haraucourt est peu fière ; c'est se payer de trop faciles\nsuccès, que se moquer, devant le public, d’artistes qui ne\ns’adressent en rien à ce public. Et comme la presse bruxel­\nloise ne s’est pas contrainte pour lui dire fort nettement son\n avis, deux jours après, M. Haraucourt, qui décidément a le\n haro ! long, recommençait, aux X X , dans le salon le plus\n révolutionnaire qui soit, son confraternel éreintement; il\ns’interrompait fréquemment pour répondre aux attaques des\n « journaux de l’endroit (sic)» si bien que sa conférence fut\n presque une causerie de cabaret, déjetée, à phrases rompues,\n sans queue ni tête, entremêlée de lectures dans une langue\n inconnue. Les auditeurs crurent d’abord que M. Haraucourt\n lisait ainsi les vers de ses adversaires, mais il sabota les\n siens avec tout autant de grotesque. Ah! l’étrange confé­\n rence !\n     M. Lemaître aussi, du Journal des Débats, y est allé ce\n mois-ci, de son verre d’eau sucrée, versée sur A. Daudet et\n le Midi ; nous citons l’Art Moderne : il a débité son sujet avec\n  la gravité et la distinction pédante d’ un normalien, sur un\n  ton mesuré, digne et légèrement mélancolique ; il a eu quel­\n  ques traits d’esprits parfumés d’une grande convenance\n  bourgeoise ; pas un mot plus haut que l’autre, nul sentiment,\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "                                  LA BASOCHE\n\n\n\nune monotonie décente et triste, des gestes vagues et carros­\nsants, une voix de confesseur, un accord parfait avec la cra­\nvate blanche. » Et l’Arc Moderne conclut. « Fasse le sort que\nles conférenciculettes aillent rejoindre les monocoquelogues.\nNous ne sommes pas faits, en ce pays de libre allure et de\ngaieté, pour trouver plus longtemps acceptables les gesticu­\nlations soupirantes avec lesquelles les demi-virtuoses qui\npeuplent les salons de Mme Adam, cette muse départemen­\ntale perchée à Paris, séduisent les Français de la décadence\nNous avons de plus énergiques appétits et sommes mécon­\ntents quand, nous levant de table, nous disons qu’on ne\nnous a donné à manger que quelques sardines arrosées de\nverres d’orgeat. »\n\n\n   Madame J. B. (Jeanne Bijou) N e c r a i n s , de la firme N e\n                                    n’aime pas que les roquets\nC r a i n s , Q u ’ e n P é r i l , e t C ie,\ndivaguant par les rues, viennent pissoter contre le porche\nde son hôtel; or, d’abominables petits toutous, vulgairement\ninconnus sous le nom de Clercs de Basoche, se permettent\nparfois de lever une patte irrévérencieuse contre les murs\nimmaculés de la maison N e C r a i n s ; ce que voyant, Marne\nJeanne Bijou vient d'acheter un petit sachet de fleur de\nsoufre, et en a fait semer délicatement tout au long du\ntrottoir.\n   Et si son «époux» M’sieu J.-B.(Jean-Baptiste) N e C r a i n s , ne\nse donne pas la peine de sortir sa trique pour assommer ces\nvagabonds, c’est que, vraiment, il a peur de les entamer, car\nil les réduirait en miettes.\n   Tel est le sens d'un entrefilet que nous lisons dans la\nJeune Belgique. Celle-ci se donne des airs de mouche à deux\nculs qui nous égaient. Elle doit savoir pourtant qu’il n’est\npas si facile de nous « tomber ». En tous cas, que notre atti­\ntude lui soit prétexte à colère ou à dédain, il ne nous en chaut\nguère; et elle s’apercevra plus d’une fois encore, que nous\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                         CHRONIQUE                          191\n\n\n\nprétendons conserver, vis à vis d’elle comme vis à vis de tous,\nnotre franc parler.\n\n\n   On a hissé le mois dernier, sur le piédestal de droite du\nPalais des Beaux Arts, le groupe de M. de Vigne On avait\nfait tant de bruit autour de celte nouvelle production que\nnous espérions nous trouver enfin, devant une œuvre ori­\nginale. Nous avons été déçus; le groupe est quelconque; on\na vu partout ce génie couronnant les arts! la Renommée\nsoufflant dans le mur les gloires de l’art belge nous semble\npassablement risquée.\n   Rien dans la lacture ne fait pardonner la médiocrité de la\nconception ; la tête seule du génie a de la grandeurs on y\ntrouve une certaine inspiration, un travail d’artiste.\n   De plus,ce groupe énorme péniblement tassé sur son étroit\npiédestal semble prêt à s’abattre dans la rue. C’est une nou­\nvelle preuve de l'ignorance absolue chez nos artistes des lois\nde la statuaire architectonique : chaque fois que l’un d’ eux\ndoit produire une œuvre appelée à décorer une façade, il se\nborne à s'enquérir de l’espace dont il dispose, puis indiffé­\nrent à l’allure, au caractère du monument qui doit envelopper\nsa statue, il travaille dans l'éloignement de l’atelier, et donne\ncomme M. de Vigne des œuvres qui ne tiennent point avec\nce qui les entoure.\n   Nous voudrions qu’on mît au concours ces commandes\ndu gouvernement. On objectera que les jurés habituels ayant\nleurs sympathies toutes faites, donneront inévitablement\nleurs voix aux artistes érigés maîtres par arrêtés ministériels ;\nmais on éviterait cette partialité coutumière en nommant un\njury étranger.\n   Pour l’œuvre de M. de Vigne, qu'on perfore la palme du\ngénie, qu’on y visse un bec de gaz et le groupe formera un\ntrès honnête candélabre...\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": "1 92                  LA BASOCHE\n\n\n\n  Le dernier numéro du Monde Poétique est particulièrement\nintéressant. Émile Blémont y cherche le rang que doit\noccuper la poésie parmi les arts, et son étude et un haut\nmorceau d’éloquence. M. Michel Ratnikow poursuit son\nintéressante promenade à travers la poésie russe. Enfin\nMM. Sully Prudhomme, de l’Académie Française, et Fran­\nçois Fabié y publient de beaux vers inédits. Ajoutons que la\nbibliographie, signée de noms connus, présente un bel inté­\nrêt d’actualité.\n\n  Le Passant ( Revue littéraire et artistique bi-mensuelle,\nP aris), compte parmi ses collaborateurs la plupart des\nécrivains en vue de l’heure présente : Banville, Bouchor,\nBourget, Buçt, Coppée, de Hérédia, A . Jounet, J . Lor­\nrain , L o ti, Méténier , Mistral, Richepin , Prudhomme\n(Sully), etc. Nous pointons dans son dernier numéro un\npoëme d'Albert Jounet, l’auteur de Rose Croix, des tra­\nductions de Shelley, une chronique littéraire très nourrie\nde Léo Rouanet, et un intéressant commentaire, par Mau­\nrice Fabre, du dernier album d’Odilon Redon, « nécroman\ndu crayon, subtil lithographe de la Douleur »\n\n  L ’Élan littéraire, un petit canard éclos l’an passé « dans\nla cité de St-Lambert » nous montre fièrement les plumes\nde sa deuxième année. (40 pages, teintées, 13 centimètres\nsur 20.\n   Très coquettement édité, et avec goût, il imprime un\ntas de jolies choses, et trotte d’une belle allure dans son che­\nminet de jadis, devenu presqu’une grand’route. Ohé! les\ncopains liégeois? Sourd-t-il vraiment quelque chose, là-bas.\nAllez-y plus franchement, alors, changez votre titre, arborez\nun nom clair, sonore, wallon, devenez nos félibres, et faites\nentendre que de jeunes cigales chantent en notre terre de\nlangue d’oïl. Wallonnie pour toujours ! N ’est-ce pas, Chai­\nnaye ?\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                              P A Í^ U        ErE       i\"     M A ^ jà\n\n\n\n\n ALMANACH\n                                                  DE\n\n\n\n              l’U n iv e rsité d e G a n d\n                                          (2me ANNÉE)\n\n\n\n\n   i vo l, de 250 pages.                 E d itio n      d e      lu x e       s u r   v é lin     te in té ,\n\na vec lettrin es, têtes de pages, cu ls-d e-lam p e et les portraits de\nM M . Callier et Wagener (gravu re de F lo r. V a n Loo). Ce vo lu m e\ncontient dès notices historiquer/àur l ’ U n iv e rsité de G and, su r les\nsociétés d ’étu d ia n ts; u n e étude su r Voltaire et Frédéric I I p ar\nM. le professeu r E .              D isca illes ; de la prose ou des vers de\nMM.      L.   M alper,        P etru s       P iru s,        H.     Stran ard ,          P.      Q u illa rd ,\nA . V ie rse t,    R . D a rzen s, A . G offin,                   E .       M ikh aël, F . F o u lo n ,\nH . C h ain aye, M. S iv ille , C h . Ma r ie tte , Sap h o , Jean d ’A vril, etc.\n\n\n\n\n                  P r ix   fra n c o ,    p a r   la    p o ste         :   2 fra n c s .\n\n\n\n  On so u scrit ch ez M. H oste, éditeur, rue des C ham ps, et chez\nM. P o irier, secrétaire du Comité de publication, 17 , m arché au\nbeurre, G and.\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "N ° 15 (tome II, n° 3)                   C IN Q U A N T E C E N T IM E S                         i 5 M ars 1886\n\n\n\n\n                      h     f l\n\n\nRETVE              fflERSVEIiEE                      DE LiriTOERZUWRE ET                                D’ÏÏRT\n\n\n\n\n                                          SOMMAIRE\n    I.     Grisaille, nouvelle                                                        G r é g o ir e   le    R oy\n\n   II.    Automne, poésie .                                                           P ie r r e Q u il l a r d\n\n  III. L ’Horloge, montes..........................................                   H e c t o r C h a in a y e\n\n  IV . Ceux de deÁiain : Camille de Ste-Croix .                                       O s c a r M é t é n ie r\n\n   V.    Ye-bi-sü. Rêve oriental                                                      L üc M alper\n\n  V I.          Très Russe (F ra g m en t).....................................       J e a n L o r r a in\n\n VII. Musique : L’enfance du Christ ; Saint-Mégrin.                               .   L u d w ig G u e ld r e\n\nV III.       Théâtre belge. h                                                         P ie r r e D e l o u r s .\n\n  IX'. Livres Nouveaux.              .     .     .    .                                X.\n\n  XI. Chronique de l ’ Art et du Livre ,                                                X.\n\n\n\n\n                                                     BRU XELLES\n                                                      JVlO E N S, É D I T E U R\n\n\n                                               7 , GALERIE B O R T IER ,    7\n"}]}