{"numero_id": "ulb-basoche-1886-04-n16", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "articles": [{"article_id": "ulb-basoche-1886-04-n16-001", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 193, "page_fin": 201, "titre_corps": "Salon des XX", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Jacques Champal", "ancre_debut": "SALON DES XX", "ancre_fin": "Jacques Champal", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 226, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1282, "texte": "SALON DES X X .\n\n   N ous ne perdrons pas de temps en considérations\ngénérales. L ’A rt M oderne et les quotidiens ont suffi­\nsamment déblayé le terrain pour que nous puissions\nescalader d’emblée le melon de la critique.\n  Donc, trêve de parade, et à l ’ouvrage!\n  L e hasard a donné à Jam es E nsor les premiers\nmetres de rampe qu’on rencontre au Salon. Ce hasard,\nqui est souvent un crim inel, a failli empoisonner\nplusieurs personnes dont la manie est de se tuméfier le\nnez aux vitres pour m ieux voir se qui se passe dans la\nrue. Ce même bonhomme qui se place au théâtre avec\nla plus vive répugnance dans la trajectoire des instru­\nments de cuivre, prétend caresser de la main toutes\nles peintures. Il y casse souvent ses lunettes et entre\ntoujours en fureur. Gageons que tous les chroniqueurs\ngrincheux ont reçu une ruade... C ’est l ’éternelle\nhistoire des gens éconduits...\n  Pour notre part, nous n’avons pas écoppé de horions\net nous trouvons les toiles d’E n sor extrêmement h a r­\nmonieuses malgré leur facture épaisse et martelée.\n   Comme quelques femmes, de plus en plus rares il\nest vrai — il est des tableaux... je n ’ai pas dit « peintures«,\nà propos de femmes — qui aim ent les bagatelles de la\nporte et ne se livrent qu’ après les sommations galantes.\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1734, "texte": "194                     LA BASOCHE\n\n\n\nL e salon bou rgeois en 1 881 et la m usique russe ne\nlèvent leurs derniers voiles que pour les visiteurs\nrespectueux. Il ne faut pas aller à ces œuvres comme\nvers des choses connues. E n sor s’est fait un métier\ntout spécial. Depuis des années il poursuit le même\nbut. C ’est la palette en main et après de longues\ncontemplations qu’il a acquis lui-même la conscience\nde ses principes d’art. E t depuis lors, chaque œuvre\nnouvelle pénètre davantage dans la voie qu’il s’est\nassignée. Les gens, pour qui le peintre ne devrait pas\nêtre plus sensible que la généralité aux beautés de la\ncouleur, trouvent Jam es Ensor incom préhensible....\nT an t pis pour e u x .... Il faut encourager l ’artiste véri­\ntable, qui, méprisant les succès faciles, travaille pour la\njouissance des délicats.\n  Nous avouons n’avoir com pris les hautes qualités de\nla M angeuse d'huîtres qu ’après plusieurs visites au\nSalon. S i la première fois que nous avons entrevu ce\nm orceau, nous nous étions mis à rigoler comme les\nchroniqueurs “ sérieu x», nous aurions perdu l’occasion\nrare de nous ém ouvoir une fois de plus.\n  L es œuvres de Guillaum e Vogels, T o oro p, W illy\nFinch et Dario de Regoyos, très diverses les unes des\nautres et inspirées par des spectacles d ifféren ts,\ndemandent aussi une initiation spéciale. Quoi de plus\nraffiné cependant que l’A verse dO sten de et la Tour\nS ain te-C atherin e de Vogels. L a distinction même chez\nles im pressionnistes est d’une élégance ou d’un choix\ntout particulier. Il y a une grande distance entre ces\npages savoureuses et chatoyantes comme des étoffes de\nprix et les études presqu’austères de W illy Fin ch .\nL es cham ps de blé paraissent être une esquisse pour\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1756, "texte": "                       SALON DES XX                       195\n\n\n\nfresque. Dans des tons simples Finch conçoit les choses\navec une “ vérité» surprenante. Une an g laise et la\nB a ie de P a s a jë s de D a rio de Regoyos montrent d’autres\npréoccupations artistiques. T rè s particulier au ssi,\nl'O rage dans les P yrén ées.\n  Ja n Toorop a rapporté d’un voyage en Angleterre\ndes souvenirs intenses de Londres. L e grand port de\nla T am ise, son eau épaisse et terreuse, ses embarca­\ntions goudronnées et suintantes de brouillard n’ont\njam ais m ieux inspiré un peintre. Dans l’animation\ndes rues londoniennes, où. Toorop a pris beaucoup de\nnotes sur le vif, la couleur crue des vêtements anglais,\nréveillant par ci par là le gris de l ’atmosphère, donne\nà ces esquisses une étrange saveur. L e Trio fle u r i , la\nsym phonie en “ éclatant'» avec les robes citron et les\nchapeaux blancs de ses femmes élégantes, captive par\nsa singulière tonalité.\n   E n abandonnant les oeuvres de Vogels, de Finch,\nd ’E nsor, de Toorop et de Dario de Regoyos, notre\nesprit se reporte naturellement sur les envois des im ­\npressionnistes français. M algré leurs mérites artistiques\nnous étions dans le début peu disposé à les louer, car\nnous avons été désillusionné. On avait si souvent pré­\ntendu que nos intransigeants im itaient ceux d’outre-\nQ uiévrain, que vraim ent nous nous attendions à nous\nretrouver en famille. Monet fait une peinture éton­\nnante avec la brutalité même des couleurs qu’il oppose\npar couche les unes aux autres sans la moindre dégra­\ndation de ton. L ’ensemble qui en résulte est très\nlum ineux, et dans tous les cas léger et fluidique d’atmos­\nphère, mais le \" ragoût \" des m orceaux solides lu i\nmanque absolum ent. R enoir a beaucoup étudié les\n"}, {"page_pdf": 229, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1662, "texte": "196                   LA BASOCHE\n\n\n\nfresques de Pom peï et d’H erculanum conservées\nau musée de Naples et autre part. Son T orse de\nfemme est d’une coloration très subtile mais peu\nconsistante. Zandomeneghi semble caractériser plus\nx vertement » encore les tendances artistiques de ses\ncompatriotes.\n  Après la comparaison qu’ on a pu faire cette année\nau Salon, nous croyons qu’on ne traitera plus nos im ­\npressionnistes de plagiaires. Si ceux-ci font cause com ­\nmune avec des novateurs étrangers, c’ est plutôt avec\nquelques hollandais. Les uns et les autres subissent la\nmême tradition, habitent en somme le même p a y s; il\ndevait en être ainsi.\n  Le P ablo de S ara sate de W histler est une toile adm i­\nrable. L ’ingénieux et très artiste portraitiste anime sa\npeinture des progrès réalisés par l’im pressionnism e\npur. Ses œuvres sont toujours vraies mais leur vérité\nse dégage surtout de l ’aspect général. W histler reste\nplus libre en face de la nature.\n  Dans le portrait exposé aux X X , toute la peinture,\nsauf le fragm ent de la tête, apparaît comme ternie\npar plusieurs couches de vernis coagulés, et de ces\nsacrifices adroits dépendent la lum ière du morceau\nrespecté et l’expression de l’ensemble. Il n ’est pas\njusqu’au dessin du personnage qui ne soit, semble-t-il,\nconçu pour atteindre “ l’idéal réaliste » que rêve\nW histler. Les jam bes, les bras, les pieds et les mains\nsont d'une autre proportion que la tête, et celle-ci\nest certainem ent trop petite. Ces étrangetés créent\nune figure insaisissable, d’une élégance toute parti­\nculière. Pour tout le monde, ce n’est plus un homme\ncomme les autres, ce S a ra sa te ; l’imagination des\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1652, "texte": "                      SALON DES XX                      197\n\n\n\nmoins subtils en fait de suite une espèce de dieu\nou de diable du violon, de musicien ne vivant que\npour son art.\n  La couleur de ce portrait est surtout extraordinaire;\nrobuste à distance, elle échappe à l'analyse quand on\napproche.\n   Etrange! Cela n’ empêche pas le peintre évocateur\nd’apporter dans ses œuvres les mérites d’une exécution\nhors ligne. Sa facture fait penser aux maîtres les plus\ns û rs d e leur métier.V elasquez lui-m êm e n’en apprendrait\npas au portraitiste moderne.\n    Plusieurs vingtistes poursuivent comme W histler\nl ’ « énigme vivante ». Il ne manque qu’un peu de vi­\nbration ou d’ « intelligence » au Copain W illy pour\nque Th éo Vari Rysselberghe ait réussi complètement.\nS i le peintre concentre davantage ce qu’il veut expri­\nm er, il ne tardera pas à traduire ses sensations.\n   L e portrait d 'Octave Mans est peut-être plus com­\nplet, m ais l ’avenir du jeune artiste paraît plutôt\ndans la tendance indiquée ci-dessus et dont les autres\nœuvres sont une expression plus directe.\n  W illy Schlobach et Fran tz Charlet sont tourmentés\naussi par la nouvelle fiction qui baigne, dirait-on, les\nbeaux m orceaux de couleur en leur enlevant toute\nbrutalité. L es deu x Nuits, le P a s volant et P lein e\nL u n e de Scholbach ne laissent aucun doute sur la\nnature de ses préoccupations ; mais Frantz Charlet\nréussit moins bien et il faut plutôt deviner ses inten­\ntions. S a p la c e des N ations, le matin et le soir, le\nB ou lev ard botan iq u e, constituent des études de plein\nair très justes de tons.\n   Il ne faut pas com parer les manifestations de l’art,\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1686, "texte": "1 98                    LA BASOCHE\n\n\n\net respectueusement on doit assister aux développe­\nments les plus opposés de tendances.\n   L es personnes qui trouvent que Fernand K hnopff\ns’encanaille dans la société des « barbouilleurs » vingt-\ntistes et celles qui préfèrent à ses petits chefs-d’œuvre\nles ruades superbes de ses amis ont évidemment tort.\n   Nous ne croyons pas que rien ait émotionné avec\nplus de suavité que son œuvre très connue : En écou­\ntant du Schum ann. Des ondes inexplicables baignent\ntout l ’appartement et attendrissent délicieusement.\nT o u t paraît vibrer du sentiment général; les acces­\nsoires les plus vulgaires prennent une part aux confi­\ndences. La dame en méditation inconsciente ne fait\npas \" sujet \" dans l ’œ u v re , mais elle participe dans\nune juste proportion à l’action m orale du tout...\n  Certes, les plus forts dans l ’art de toucher n ’ont\njam ais m ieux réussi.\n   Les admirables dessins-pastel.De l’an im alité, d’après\nJoséphin P éla d a n , et tous les portraits exposés par\nK h nopff méritaient aussi l ’admiration que les visiteurs\ndu salon des X X ne leur ont pas du reste marchandée.\n  Cette transition nous amène à Isidore Verheyden.\nCelui-ci est un « vivant » avant tout. Ses œuvres ont\nde l ’intérêt par leur grand sentiment “ à l ’humanité ».\nCitons ses portraits de M lle C harlotte M eu n ier,\nd’E nsor, de B in jé, et de Staquet.\n   M lle A nna Boch s’ inspire des principes artisti­\nques de V erheyden — choses dont ont est rare­\nment, du reste, le dépositaire unique — pour peindre\navec beaucoup de santé des paysages et des études de\nfleurs. L e v erg er , Au m arch é a u x fleurs et P iv o in es\nsont de très bonnes études.\n"}, {"page_pdf": 232, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1671, "texte": "                     SALON DES XX                       199\n\n  L ’exposition de cette année réunit la plus grande\npartie des tableaux du défunt Charles G oethals. C ’est\nainsi que nous revoyons à la rampe la M isère et\nle V iatique qui obtinrent tant de succès au premier\nsalon des X X . T rès connus tous les deux et justement\nappréciés, nous n ’y reviendrons pas.\n   Les nus de l ' A bondance et de la F écon d ité apportant\nleurs biens à la terre sont dessinés et peints avec\ngrand talent. L e dos et les bras de la figure de femme\nqui se penche sous le poids des fruits sont des m or­\nceaux de maître.\n  L a Renaissance n’a pas donné plus de vie et de\nmorbidesse aux chairs luxuriantes. L ’Etat ou la ville\nde Bruges devrait acquérir cette page magistrale et lui\ndonner une belle place dans leur musée.\n  M M . Vanaise, W ytsm an et V an Strydonck exposent\ndes oeuvres qui nous laissent absolument indifférents\nm algré leurs qualités d’exécution.\n  N ous avons peu parlé des étrangers invités par le\nCercle des X X , parce qu ’il ne sont pas tous intéressants.\nT iron s encore hors pair l’italien M onticelli, un véri­\ntable m aître, et exam inons les envois de gravure, de\ndessin et de sculpture.\n   Le dessin-pastel P orn ocratie de Félicien Rops\ns ’impose à tous par ses hautes qualités d ’exécution et\nT « actualité » dont il est empreint.\n  Chez le grand moderniste, c’est naturellem ent ce\nque nous avons sous les yeux qui lui donne sa verve\nprodigieuse. L e chapeau de cette femme non-vêtue,\nses bas, et ses gants de la toute dernière mode, contri­\nbuent beaucoup , par l ’esprit spécial avec lequel ils\nsont com pris, à troubler les visiteurs non prévenus.De\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1618, "texte": "200                    LA BASOCHE\n\n\n\nces vulgarités il semble que le m agicien ne comprenne\nque l’âme, la fraction du tout, sans laquelle ces o ri­\npeaux ne seraient pour les plus subtils que des choses\nrépugnantes et inertes.\n  Si l’évocateur réussit à anim er des accessoires, com­\nbien ses m orceaux inspirés de la vie même ne trans ­\nportent-ils pas d'adm iration !\n  On n’oublie plus les figures qu’il mouvementé avec\npassion et élégance. On donne un nom à ces person­\nnages, on se sent le besoin de les désigner par un vice\nou une qualité, tant ils obsèdent le souvenir.\n   Notre compatriote dessine, jou r par jour, dans une\nlangue suprêm ement artiste, les mémoires de Paris.\nL a femme, le bon et le mauvais génie de notre société,\nl’homme de toutes les conditions, les scènes les plus\ndiverses sollicitent son génie.\n  Comme les terres cuites de T a n a g r a , les petits\nbronzes pompéiens et les statuettes-portraits des go­\nthiques, les eaux-fortes et les dessins de Félicien Rops\nexciteront la curiosité de nos descendants.\n  M. Odilon Redon ferait m ieux de ne plus exposer\ndans un Salon ses lithographies et dessins. Son art ne\npeut se passer des textes littéraires dont il s’ inspire\net toutes ses planches sont absolument dépaysées à\nl’exposition des X X , malgré la belle anarchie qui p ré­\nside aux feux d’artifice des rampes.\n  Les eaux-fortes d’ H enri Guérard et les gravures de\nGaillard   ont de grandes     qualités ; aux   premières\nmanque cependant de la lum ière, aux autres de la\ncouleur.\n  Auguste Danse expose de beaux m orceaux et nous\nsommes heureux d’avoir constaté combien les œuvres\n"}, {"page_pdf": 234, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 751, "texte": "                    SALO N D E S XX                        201\n\n\n\nde notre compatriote résistaient avantageusement au­\nprès de celles de Gaillard et de Guérard.\n  Joseph C arn és, le seul sculpteur invité au salon\na obtenu du succès pour le talent dépensé dans ses\nnom breux m orceaux. L e public s’est cependant sage­\nment aperçu du peu de portée de cet art fait d'habileté\net non d’émotion.\n  Paul Dubois, à qui il manque de l’ originalité, pénètre\ntous les ans davantage les difficultés des belles exé­\ncutions. Son buste F lo r e est encore un progrès.\n   Les bustes de Guillaum e Charlier n’ offrent guère\nd’intérêt. L e pêcheu r plaide comme il peut les causes\natténuantes, m ais....\n\n\n\n\n                                J acq u es C h a m pa l.\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-04-n16-002", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 202, "page_fin": 205, "titre_corps": "Proses lyriques", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "PROSES LYRIQUES", "ancre_fin": "Arnold Goffin", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 235, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1270, "texte": "PROSES L Y R IQUES\n\n                  SP L E E N SA TA N IQ U E\n\n                                    A Léon Dardenne.\n\n   A i-je rêv é ou entendu réellem ent ce récit s y b illin ?\n  — J e ne sais. H ie r soir, — j e m e presse d’en f i x e r\nle souvenir ca r déjà, tout cela m ’ap p arait confus —\ncouché, in a ctif et so n g eu r, dans un fa u teu il, j e sentis\nR abaisser pu is p eser sur m oi le r e g a rd d'un person ­\nn ag e d'ombre, — invisible, m ais assis, certainem ent,\nen fa c e de m oi.\n   F rissonnant d'angoisse, de terreur, j e restai silen­\ncieu x et im m obile. L a fla m m e de la lam pe v acilla un\ninstant, s'éteignit et, distinctement j e vis, alors, l’An­\ng e de la M ort, — A zraël.\n   L e coude ap pu yé au reb ord de la table, il m e con­\ntem plait, avec un a ir de com m isération s i tendre que,\nm a lg é m a crainte, j'en fu s touché. — Ses som bres y eu x\nverts, chatoyants et humides, im prégnés d'une bonté\nprofon de et compatissants à la fa ib le s s e hum aine,\nm e bercèrent de leurs effluves m agnétiques, pendant\nque sa v o ix acidulée et pourtant caressante, d istray ait\nm a douleur — de ce conte:\n\n\n   C ourbé sous le fo rm id a b le ennui des P éch és toujours\nidentiques, in variés, contem porains de sa Chute, —\n"}, {"page_pdf": 236, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1551, "texte": "                      PROSES LYRIQUES                        203\n\n\nCelui qui ne peut pas m ourir — tristem ent , erre à la\nsu rface des ea u x .\n   L es étoiles scintillent doucement et semblent am ica­\nlem ent saluer, à son p a s sa g e, le P rin ce des Poètes.\n   Soudain, en lui, une idée surgit, qui illum ine d’un\nsou rire m élan coliqu e son m ajestueux et blêm e visag e:\n   E x écu tan t la titanesque f a r c e p rém éd itée, il s'élève\ndans l’espace, et patien t et fu r t if, un à un, décroche les\nastres de leur p la c e im m uable.\n   L ’unique p lan ète brillan t en core: l'Etoile p o la ir e\n— écla ire les d e u x d’un éclat insupportable au x\ny eu x du M alin. A vec des gestes violents il la saisit et\nla jeta n t au noir Océan, il m u rm u re: — « T oi, tu ne\ng u id era s plus personne sur le chemin de la V érité et de\nla L u m ière! »\n   P u is , m étam orphosant en monnaies sonores les\nP hares de la Nuit, dédaigneusem ent il disperse sa\nmoisson — sur le Globe.\n   — L e C réateur sortant , enfin, de sa P a ix sereine,\nordonne à Is r a fe l, le plus beau des S éraphins , d'aller\nreprendre a u x enfants de la T erre, les astres dérobés.\n   M ais, accu eilli p a r des huées et des sarcasm es, lap id é\net m eurtri, l'E n voyé du S eigneur rapporta à son\nM aître la p a r o le dont il lui fut, partout, répondu:\n   — Que nous importent les E toiles et comment les\nE tern elles T énèbres nous effraieraien t-elles !\n   N e détenons-nous p a s la J o ie , le Bonheur et la Vertu\net la G lo ire: — L ’O R ?\n\n\n     Février 1886.\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1167, "texte": "                  ■\n                  «\n\n\n\n\n                        EX PIA TIO N .\n\n\n\n\n                                       A Albert Giraud.\n\n\n\n\n   Sous un ciel v io lacé, bru m eu x, zéb ré de nuages\n convulsés, une eau palpite, — une eau sinistre, a u x\nreflets d'absinthe, dont les vagues se soulignent de\nphosphore.\n    Vers le N ad ir, fu it le soleil des dern iers jo u rs —\nsanguinolent, strié de ja u n e et de vert, p a r e il au\ncrachat d'un phthisique...\n   Des bruits se répercutent, — sourdem ent ; des érup­\ntions volcaniques, d'énormes ébranlem ents secouent le\ng lo b e ... L'eau , muet conquérant, conscient de sa f o r c e ,\nram pe sournoisem ent , et s'étend et su bm erge les con­\ntinents disloqués... Incessam m ent tombent et d isp arais­\nsent dans la Nuit, les Astres, ra y a n t de leurs suprêm es\nscintillations les définitives ténèbres; — et cette p lu ie\nde fe u écla ire les flo ts plus som bres, plu s m ystérieu x.\n   Comme des fru its trop m ûrs , toutes les E toiles se\nsont détachées des espaces illim ités. Un rideau d'un\nn oir mat, sans chatoiem ents, absolu et in fran g ible,\nenveloppe la T erre, ain si qu'en un étroit suaire.\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 797, "texte": "                     PROSES LYRIQUES                            o\n                                                               2 5\n\n\n    — E t des siècles innommés s'écoulent, lentement ;\n-    l’heure de la. Ju stice n'est poin t venue , encore : —\nL ég ion s pressées, les A m es errent dans l’Univers\nobscurci, — errent, an xieu ses et dolentes, désespérant\nvoir luiré, ja m a is , le J o u r rédem pteur.\n   M ais, à la fin , résonnèrent les au gu rales trompettes\nd'airain ; le voile lugubre se d échira et au m ilieu de\nla lu m ière apu rée et douce et du délicieu x bruissem ent\ndes chants archan géliqu es, le M aître Souverain des\nd e u x et des M ondes , — l'Intercesseur, — Jésu s, —\napparut, clou é sur le bois in fâm e!\n\n\n                                    A r n o l d G o f f in .\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-04-n16-003", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 206, "page_fin": 208, "titre_corps": "Les Paradis bleus", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Stuart Merrill", "ancre_debut": "LES PARADIS BLEUS", "ancre_fin": "Stuart Merrill", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 239, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 650, "texte": "LES P AR A D IS B L E U S.\n\n\n                                   A René Ghil.\n\n\n\n\nD ans l’azu r des apothéoses\nG loire a u x am ants ferv en ts et doux !\nIls vont en baissant leurs fron ts roses\nD ans l'azur des apothéoses.\nL a rougeur des lèvres écloses\nE cla te sous leurs cheveux ro u x ,\nD ans l'azur des apothéoses\nG loire a u x am ants ferv en ts et doux !\n\n\n\n\nIls dansent sur les fleu rs ro y ales,\nL es lys et les rhododendrons·.\nAu son des luths et des cym bales.\nIls dansent sur les fleu rs r o y a le s ;\nAu vol des strophes m usicales ,\nA u x ululements des clairon s ,\nIls dansent sur les fleu rs roy ales,\nL es lys et les rhododendrons.\n"}, {"page_pdf": 240, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 911, "texte": "          LES PARADIS BLEUS                   207\n\nL'essaim des am oureuses nues\nOndule au m ilieu des clartés ;\nL e soleil caresse, des nues,\nL'essaim des am oureuses nues;\nL e san g des ardeurs inconnues\nE m pourpre leurs fro n ts veloutés ;\nL'essaim des am oureuses nues,\nOndule au m ilieu des clartés.\n\n\n\n\nL e ca lice ardent de leurs lèvres\nS ’ouvre à La m oiteur des b aisers;\nL ’A m our f a i t éclore, en ses fièv res,\nL e ca lice ardent de leurs lèvres.\nTordus com m e l'or des orfèvres,\nLeurs cheveux roulent , irisés,\nL e calice ardent de leurs lèvres\nS ’ouvre à la m oiteur des baisers.\n\n\n\n\nL es blonds ephèbes fo u s d'ivresses\nL eu r fo n t des colliers de leurs bras ;\nL es v ierg es ceignent de caresses\nL e s blonds éphèbes fo u s d'ivresses ;\nE lles dansent , livrant leurs tresses\nAu souffle des zéphirs ingrats.\nL es blonds éphèbes fo u s d ivresses\nL eu r fo n t des colliers de leurs bras.\n"}, {"page_pdf": 241, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 868, "texte": "2o8                     LA BASOCHE\n\n\n\n           L es strophes des épithalam es\n           Sonnent dans les p a ra d is bleus ;\n           L'écho p ro cla m e, en m ille gam m es,\n           L es strophes des épithalam es ;\n           D e triom phales oriflam m es\n           Montent au ciel m iraculeux ;\n           L es strophes des épithalam es\n           Sonnent dans les p a r a d is bleus.\n\n\n\n\n           Dans l'éclat des apothéoses\n           G loire a u x am ants ferv en ts et dou x !\n           Qu’ils fo u len t les lys et les roses\n           Dans l'éclat des apothéoses ;\n           Que les espérances écloses\n           Chantent au fo n d des clairons ro u x ;\n           D ans l’éclat des apothéoses\n           G loire a u x am ants fervents et dou x !\n\n\n\n                                      St u a r t M e r r il l .\n\n\n\n\n      Newport (Rhode-Island)\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-04-n16-004", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 209, "page_fin": 217, "titre_corps": "Le Masque", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Luc Malper", "ancre_debut": "LE MASQUE", "ancre_fin": "Luc Malper", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 242, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1315, "texte": "LE MASQUE\n         éco u rag é,  Jean jeta ses pinceaux, sa palette.\n\n\n D            “ O Djemma, exclam a-t-il, de quelle lumière\n           étrange sont donc coulés tes cheveux insaisis­\nsables! Mes touches sont mortes, toujours m ortes....\nJam ais, jamais n ’y pourrai-je faire passer la vie? »\n   Il fit le tour de l’atelier, navré de l’im puissance qui\nle paralysait invinciblement, et revint se planter, fré­\nmissant, devant son œuvre inachevée.\n   S u r le fond som bre de la toile se découpait, claire de\nvie, une tête merveilleuse de vierge. Une candeur\nrêvait sur son front pâle et dans ses grands yeux bril­\nlant sous l’ombre des très longs cils, des grands\nyeux lim pides, doucement m élancoliques. Ses lèvres\nfines où semblait glisser la tiédeur d’une haleine s’ou­\nvraient, souriantes, dans la sérénité de sa peau nacrée;\nses joues étaient roses délicieusem ent, d’un rose de\nrêve, et si lum ineuses dans leur épanouissement juvénil\nq u ’on les eu cru peintes avec des touches de vie comme\nle portrait ovale de Poe.\n   Jean avait vingt ans à peine; il se trouvait dans cette\ncruelle période de transition où l’artiste, assailli de\ndoutes, toujours insatisfait des œuvres ébauchées grâce\nà la conception confuse d’un idéal auquel il les com­\npare fatalement, torturé d’inexpérience, procède par\n"}, {"page_pdf": 243, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1665, "texte": "210                   LA BASOCHE\n\n\n\ntâtonnements, craignant de se livrer, dans la conscience\nintim e de son initiation incomplète. E t brusquement,\naprès les longs désespoirs, une lueur d’orgueil était\nvenue l’éclairer. Ecartant les études fades, im person­\nnelles, reniées aussitôt leur achèvement, il avait entre­\npris le portrait de sa fiancée, et inspiré, transporté par\nla beauté du sujet, une révélation s’était faite en lu i.\nT elle q u ’il la percevait dans son rêve, transfigurée par\nla féerie de l ’am our, il avait dévoilé la femme aimée,\net, s’exaltant au chant des couleurs domptées, l’avait\nrendue avec une impressionnante intensité, idéalem ent\nvivante. E nfin il voyait son pinceau rebelle obéir à sa\nvolonté; dans sa lutte de tous les jours avec les car­\nmins et les pourpres il éprouvait la sensation exquise\ndu prem ier triomphe.\n  Sous sa touche ardente, il sentait naître l ’œ uvre!\n  E t voilà que soudain son exaltation était tom bée; au\nmoment d’exprim er les cheveux de Djemma, des che­\nveux blonds superbes, évoquant les rayons de soleil,\nson im puissance ancienne l’avait ressaisi.\n   A rrêté dans ta fièvre de l ’inspiration, il se reprit à\ndésespérer. Il travailla, mais m ollem ent, sans convic­\ntion, avec des rages subites contre lui-même, navré,\nhonteux de sa faiblesse.\n   Couronnant le visage magnifiquem ent pur et vivant,\nles cheveux, aux tons insaisissables, étaient sortis fades,\ndurs, frigides; en vain il les avait retouchés, en vain il\navait fait poser Djemma pendant de longues heures,\nles cheveux étaient restés morts, morts désespérément!\n   Plus de doute, son œil était faussé, ne voyait plus\nsa science le délaissait.\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1759, "texte": "                       LE MASQUE\n\n\n\n   Si le portrait com m encé n ’avait été celui de sa\nfiancée, sans son orgueil en jeu, il eut certaine­\nment renoncé à l’achever. M ais il tremblait qu’E lle\nne doutât de lui. Déjà peut-être elle s’était étonnée\ndes poses prolongées q u ’elle avait subies sans résul­\ntat... Quand cette idée se fut développée dans son\nesprit, il en vint à n ’oser plus faire venir Djemma, et,\ndans un accès de fureur, il se cloîtra, défendant à tous\nla porte de son atelier. Seulem ent, quand il la ren­\ncontra et qu’il la vit sourire énigmatiquement au\nparler de son portrait, il lui dit en la regardant, très\np âle: “ Venez demain à trois heures, il sera achevé! »\n   L e lendem ain, après une nuit agitée où un cauche­\nmar la lui avait montrée railleuse, lacèrant à coups\nd ’éventail la toile inachevée, il s’était réveillé la tête\ntrès lourde, très pesante, la gorge sèche laissant passer\nune respiration douloureuse, et s’était mis au tra­\nv a il....\n    « Ces cheveux sont morts ! toujours morts ! répéta\nt'il, et, obsédé par ces deux mots « trois h eures! » il\nram assa ses brosses dans un violent effort de volonté.\n    Il eut voulu fixer son attention sur la toile, mais son\nagitation était telle que des essaims de pensées folles,\nsans suite, tourbillonnaient en son cerveau malade,\nrendant toute concentration impossible ; ses yeux, bra­\nqués sur la réalité, ne percevaient qu ’un défilé de rêves.\nUn mouvem ent inconscient les attira vers le panneau\ndroit de la salle où un masque antique était appendu,\nun masque étrange, aux yeux petits enfoncés dans les\nrides, aux sourcils arqués en U , à la bouche entrou­\nverte, violemm ent fendue. Glissant sur le côté de la baie\nvitrée, un rayon lum ineux piquait le bronze, éclairait\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1748, "texte": "212                    LA BASOCHE\n\n\n\ndes grimaces bizarres. L e peintre laissa échapper une\nexclamation de joie : dans les plis du métal dansaient\ndes reflets d’or, et ces reflets avaient la teinte insaisie\ndes cheveux !\n  Ardem m ent il les fixa comme s’il eut pensé les saisir\ndans les griffes de ses longs cils pour les plaquer\nensuite, éblouissants, sur le portrait ; mais soit que le\nmasque ironique s’y refusât, soit que son esprit surex­\ncité fut victim e d’une hallucination, la face de\nbronze lui parut se contracter soudainement tandis que\nles reflets, tantôt évanouis, tantôt renaissants, étaient\nabsorbés par les cavités du métal ou s’étendaient tout à\ncoup, étincelants comme des tâches d’or. Je an sentait la\nvision lui échapper, encore : Cependant sa volonté lut­\ntant, il tenta de travailler la chevelure. L o in de l’ani­\nm er, les touches nouvelles l’alourdissaient davantage.\n  L a conscience de son im puissance l ’exaspérait. Les\nyeux brûlants, les tempes brûlantes il peignit, peignit\nrageusement. E t, tandis que son pinceau courait sur\nla toile il songeait : « A trois heures E lle sera ici et au\nlieu du chef-d'œuvre entrevu, elle trouvera ce navrant\nempâtement de couleurs ! « L e souvenir de son rêve le\nhantait alors, et espérant anéantir cette obsession en\nexagérant encore la confusion de ses pensées, il s’effor­\ncait de songer sim ultanément à une foule de choses\ndisparates. P ar instants il croyait entendre frapper à\nla porte et, le cœur serré d’angoisse il s’a rrêtait; puis,\nl’ erreur constatée, il se retournait, le corps secoué\nd’un frisson, et le masque lui apparaissait dans une\ngrim ace de flamme.\n  Longtem ps la fièvre le fouetta de la sorte, dissol­\nvant peu à peu sa raison. E n fin , dans un accès de\n"}, {"page_pdf": 246, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1801, "texte": "                       LE MASQUE                       2 l3\n\n\nfureur provoque par la cruelle hantise des reflets, il\ndécrocha le masque, le jeta sur la table et, haletant, les\nnerfs tendus, se précipita vers la baie vitrée. L e store,\nbrusquement lâché, s’affaissa sous un flot de soleil.\n  L ’atelier, noyé de clarté, s’ enfiévra à son to u r; les\ntrophées d’arm es rayonnèrent, criblés d’étincelles ; la\ncheminée flamba des lueurs avivant les brocs, les chan­\ndeliers de vieux cuivre ; les m oulures des cadres ruti­\nlèrent sous la pluie des rayons. Au milieu de la salle,\nviolemm ent détaché, le tableau éclatait en plein o r; et,\ndans la lum ière intense, le visage de Djemma surgis­\nsait, m agnifiquem ent vivan t; on eut dit que la seule\nm atérialité1de la chevelure le rivait à la toile.\n   L ’artiste, ébloui, au milieu de la nappe de soleil,\ns’était im m obilisé devant son œuvre. Soudain, il eut\nla sensation d’un form idable coup de marteau à la\ntête et, la face congestionnée, il tomba anéanti dans un\nfauteuil.\n   Q uoiqu’il eut l’immobilité de l’ évanoui, il conservait\nla conscience de lui même, conscience confuse, car sa\ntête était infinim ent pesante; un poids de plomb la\nclouait en arrière. L a peau du front, douloureusement\ntirée, sollicitait les paupières à rester closes. Des\ncourants fluidiques lu i traversaient le crâne, légers\nd’abord, puis grandissants noyaient les cavités céré­\nbrales. Ses oreilles qui semblaient bouchées par une\npellicule adoucissant l ’acuité des sons, tintaient bruyam ­\nment par instants, comme si la paroi se fendait tout à\ncoup. Cherchait-il à analyser la sensation en y appli­\nquant sa pensée vacillante, les bourdonnements crois­\nsaient en intensité, s’aiguisaient, rappelant tantôt le\nbruissem ent prolongé du vent dans les blés m urs, tantôt\n"}, {"page_pdf": 247, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1747, "texte": "214                   LA BASOCHE\n\n\n\nles crépitements des dalles jonglant avec les grêlons.\nIl éprouvait une oppression accablante avec des brû­\nlures au cœur. De sentir ses yeux fermés à la lum ière\nil lui venait un soulagement, et cependant, par sacca­\ndes, il tentait de les rouvrir, pris d’une terreur sou­\ndaine que sa raison ne sombrât tout à fait. Puis des\ntressaillements le secouaient et il lu i paraissait que les\ndeux parties de son moi se séparaient, que l ’âme s’ef­\nforcait de s’évader.\n   P a r lueurs, au milieu du chaos interne, sa pen­\nsée redevenait active; il avait des souvenirs vagues\nm ais dont la signification lui échappait presque aussi­\ntôt. Il m urm ura « trois h eures! trois heures! » cher­\nchant à renouer la chaîne de ses idées, sans y parvenir.\nIl répéta m achinalement « trois heures! » mais le trou­\nble de son esprit avait annihilé la m ém oire; les mots,\nrépétés encore, n’ éveillaient plus en lui de pensées; ce\nn ’étaient plus que deux sons : «' trois heures!    E t il\nsouffrait horriblem ent avec le sentiment confus de la\nfolie qui imminait.\n   A lors, subitement, les fluides se reprirent à couler\ndans sa tête, pénétrant par les yeux, par les oreilles;\nson esprit redevint p assif; et il aperçut, palpitants\nencore, des lam beaux de chair enlisés dans une épaisse\nnappe boueuse, jau nâtre; au m ilieu, il y avait le visage\nconnu — pourquoi connu? — d’une jeune fille, et ce\nvisage contracté avait une expression douloureuse,\nn avran te.... Puis la nappe oscilla, enfouissant les\nc h a irs; l’atmosphère, lourde horriblem ent, se fit moins\ndense. Dans l ’air bleu riaient des fils d’or\" une m ulti­\ntude de fils d’or, étincelants comme des rayon s; ils\nm ontaient et descendaient, ondulant sous la brise.\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1659, "texte": "                      LE MASQUE                      2l5\n\nJe a n voulut les sa isir; mais ils fuyaient toujours.\nEnfin il en accrocha un, si fin, si ténu, et tous les\nautres s’évaporèrent. Haletant, il s’y cram ponna dans\nl’horreur du vide qui béait sous lu i; le fil s’allongea,\ns’allongea, am inci encore, et, le cœ ur serré, Jean le\nsentit céder peu à p eu ...\n   L a chute brusque dissipa le cauchem ar. Il cligna\npéniblem ent les yeux, rem ua ses membres engourdis.\nSes joues ardaient comme m ordues par des flammes.\nL a souffrance devenait intolérable, atroce; qu'elle\ndurât quelques secondes encore et il serait fou infail­\nliblem ent.\n  F o u ! ses bras s’agitèrent convulsés, retom bèrent\ninertes. Mais qu oi? — fut ce un effet de l’aliénation\nnaissante — en retombant ils éprouvèrent une sensa­\ntion de fraîcheur, douce, oh combien douce ! F ièvreu ­\nsement ils pressèrent le corps glacé, cherchant à le\ndéfinir. Quelque objet m étallique, étrange, bosselé\ncomme un v isa g e !... C ’était le m asque, le masque\naux reflets obsédants, qui le fixait avec son énervante\nironie!\n   Il l’allait rejeter loin quand l’idée lui vint que ce\nmasque pourrait éteindre les brûlures de ses joues ; et\navidement il le colla sur son visage. L e contact du\nbronze lénifia la douleur aussitôt, fit naître une fraî­\ncheur intense.\n   Mais après quelques instants Je a n éprouva à la face\nun accablement inexprim able. Dans un frisson il sentait\nle masque adhérer de plus en plus à sa peau. Il voulut\nl ’arracher. E n vain. Par un phénomène bizarre le\nmétal s’était soudé à l’épiderme, faisait corps avec lui,\ns’ enflant sur le front, se creusant dans les paupières,\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1768, "texte": "2 l6                     LA BASOCHE\n\n\n\nm oulant les narines, les lèvres, le m enton; et les ner­\nvures, comme des griffes, étreignaient les chairs, s’en­\nracinaient horriblem ent; et, tandis que l’homme\ns’im m obilisait, atrocement terrifié, une fusion lente\ns’op éra; le bronze s’ infiltra par tous les pores, coula\ndans les veines, dans les muscles, dans la moelle,\nincendiant son être, lui soufflant une rage énorme,\nsurhum aine.\n  P u is, soudain, comme si ces coulées s’échappaient\ndans l ’air, il se vit enveloppé par une bande de métal,\nlarge, flam boyante, fantastique, qui tournait, tournait\nautour de lui dans un éclat d’étincelles; et la bande se\ntordit comme un cable, s’épanouit en un flot crépelé\nde fils d’or, et ces fils étaient sem blables exactem en t\na u x cheveu x f a t a l s ! Partout, partout, et encore ici et\nlà, ils sarabandaient étincelants, frissonnants de clarté;\net ils se contorsionnaient à ses jambes, s’enroulaient\nautour de sa poitrine, faisaient glisser sur son cou, sur\nsa chevelure l’effleurement brûlant de leu r folie.\n  E t, les yeux larges ouverts sur ce tournoiem ent\nardent, Jean ne perçut bientôt plus que des nappes\ninfinies de flammes où giroyaient des m yriades\nd’étoiles blanches.... A lors, secoué d’une exaltation in d i­\ncible, il se précipita sur sa palette, empoigna ses brosses.\nL a fièvre avait noyé ses hésitations; une vigueur\nsuperbe lui chauffait la poitrine. Plein d’enthousiasme,\nil se campa devant la toile, peignit à larges touches.\nSon im puissance était vaincue. Sous son pinceau, les\ncheveux terribles éclataient, frém issants, criblés de\nlum ière comme si la vie avait soudain gonflé leurs\nfibres. E t, exultant, avec la conscience du chef-d’œuvre\nréalisé, il embrassa d'un coup d’œil de triom phe le\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 742, "texte": "                       LE MASQUE                          217\n\n\nvisage de la vierge, puissam ment vivant sous son au­\nréole d’o r ........\n\n  T ro is heures sonnèrent.\n\n   Djemma entra, courut au tableau. Ivre de joie, Jean\nallait s’élancer vers elle; m ais devenu tout à coup livide,\nil la regarda longtem ps, les yeux fixes, sans une parole,\ncomme s’il ne la reconnaissait pas. Pu is, poussant un\ncri rauque, profondément désespéré, il lacéra la toile\nà coups de couteau et tomba dans un fauteuil en\nsanglotant.\n  Brusquem ent, en face de la m erveilleuse traduction\nde son rêve, Djemma venait de lui apparaître, telle\nqu’ elle était réellem ent, dans sa matérialité de femme!\n\n\n\n                                          Luc M a l p e r .\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-04-n16-005", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 218, "page_fin": 225, "titre_corps": "D’un transfuge", "titre_sommaire": "", "signature_source": "A. T.", "ancre_debut": "D’UN TRANSFUGE", "ancre_fin": "A. T.", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 251, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1189, "texte": "D’UN TRANSFUGE\n            Mes chers amis,\n\n\n  Enfin ! Me voici rentré dans l’arène parisienne, loin\nde Bruxelles , où je laisse mes amitiés les plus\nfranches, mais dont je garde quelque chose de vague­\nment spleenique, moins un lourd souvenir qu ’une\npénible oppression. Cependant je suis satisfait de mon\nvoyage. Il m’a permis de revoir des coins curieux, une\npetite capitale extraordinairem ent drôle, d’intéres­\nsantes gens flanqués de moeurs non m oins intéres­\nsantes, et surtout vos enthousiastes aspirations litté­\nraires, vos terribles batailles qu’ici l ’on ignore, vos\ncoups de colliers unanim es vers l’affranchissem ent de\nla pensée, hors de l’hum iliation du joug de P a r is .\n  Quoi de nouveau? Marche-t-elle à souhait, notre\noeuvre décentralisatrice? Aim ables farceurs! Près de\nvous, un brin de gêne m’empâtait la langue quand me\nprenait l’ envie de vous dire ma façon de penser ; serait-il\nindécent de vous la confier, cette opinion qui me cha­\ntouille l’épiglotte, à présent que nous séparent huit\n\n\n  Nous recevons d’un de nos bons amis la lettre curieuse\nque voici. Inutile d’annoncer que nous répondrons à l’épitre\nde ce compatriote renégat. (N. de la Dir.)\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1710, "texte": "                    d ’un   transfuge                219\n\n\nheures de chemin de fer et plus de quatre-vingts lieues?\n   E h oui, j’ai souvent brûlé du besoin de vous jeter\ncarrém ent vos quatre petites vérités à la face, décentra­\nlisateurs, mes amis. D écentraliser! Voilà, certes, un\nbeau grand mot, bien moderne, d’une fière intransi­\ngeance, et — dans votre bouche — débordant d’une\nénergie sincère et vibrante. Mais vous le cuisinez d’une\nmanière si étrange, vous en faites une si compliquée\nbouillabaisse, qu ’assurément il est très malaisé de vous\nsuivre dans l’inextricabilité des théorèmes que vous\nposez.\n   Ce qui détonne en vous, c’est une sorte de haine du\nparisiennism e. Paris vous gêne donc bien, camarades?\nB riser avec lu i, agir sans lu i, ne point se tremper en\nlui, tels sont vos formels principes et vos plus chers.\nB riser avec P a ris! A h ! l ’on ne doute de rien parmi\nvous, cela s’impose, et c’est à vrai dire cette belle\ninsolence qui est le charm e de vos luttes épiques, c’est\ncette outrecuidante audace qui gonfle parfois la bulle\nde savon de vos héroïques tentatives.\n   B riser avec P aris ! S i vous saviez combien m’amuse\nà présent cette délicieuse prétention, décentralisateurs\net schism atiques! Ecoutez : Plus que tout autre, en ce\nmoment, notre littérature française a sa loi d’attraction\nuniverselle, tout comme les mondes. Supposez-vous la\nlune, lasse de son rôle de satellite, rêvant un divorce\navec la terre? O r, à mon point de vue, c’ est vouloir\nenfoncer Newton et son algèbre que tenter vaincre\ncette form idable puissance attractive qui se hurle :\nParis.\n  Car enfin, vous qui entendez démolir les équations\nposées, où sont vos arm es? Etes-vous bien sûr d’avoir\n"}, {"page_pdf": 253, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1800, "texte": "220                   LA BASOCHE\n\n\n\nen Belgique une nourriture m orale assez substantielle\npour développer sainement vos aptitudes crâniennes?\nLutter avec Paris, c’est très louable, étant donné qu’on\nne doit se laisser rien imposer, mais avant tout faut-il\nexam iner si, coup pour coup, la lutte est possible. Vos\narm es! Mais vous êtes nus comme vers, mes pauvres\nchers. Paris, c’est le grand restaurant où l’ intellect\nfrançais s’alim ente; la table est vaste et les mets sont\nnombreux. Autant Paris est la ville des travailleurs,\npar ses musées si précieux où le choix des chefs-d’œ u ­\nvre n’a de plus admirable que leur variété immense,\npar ses richissim es bibliothèques où le livre nouveau\nest à la disposition de tous, de quelque coin du monde\nqu’il vienne — autant notre capitale, si m aigrement\nappropriée, est incapable de satisfaire les moins exi­\ngeants. V oyons, sans parti-pris, regardez votre champ\nde bataille. Montrez-moi, dans notre B ruxelles bou r­\ngeois, cette table toujours m ise, où, en tout temps\nici, le penseur et l’écrivain s’asseoient et mangent.\nN os musées? Mais à côté des Rubens, des Teniers,\ndes Van D yck éclos chez nous, les vides sont lam en­\ntables. A h ! elle ne varie guère son menu, votre table\nd’hôte. S i l ’on peut, se portant à m erveille, ne jamais\ngoûter poulets ni confitures, il est, à l ’heure qui sonne,\nplus m alaisé à un littérateur d’acquérir une complète\nmaturité d’esprit sans jamais déguster un Raphaël ni\nun M urillo. Les productions puissantes sont puissantes\nd’inspiration.Sans le Lou vre, Théophile Gauthier n’eût\npas écrit M lle de M aupin , cette m erveilleuse ascension\nvers le beau idéal, où sont étudiées toutes les chairs,\ncelles de Rubens, saignantes et. vigoureuses, celle de\nM urillo, si chaudes, celles de Raphaël, si fragiles.\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1642, "texte": "                    d ’un   TRANSFUGE                   221\n\n\n\n  E t notre bibliothèque royale, donc !\n  Je l’ai beaucoup fréquentée jadis, cette salle de lec­\nture, mal organisée, où, lorsque vous demandez à lire\nMme B o v a r y , s’approche la barbe blanche d’un mon­\nsieur, vous glissant dans l’oreille une grosse recom­\nmandation:\n  — Quand vous aurez lu, n’est-ce pas, veuillez s’il-\nvous-plaît rendre le volum e à un huissier. Car, vous\ncomprenez, s’il traînait sur la table, nos tout jeunes\ngens pourraient jeter les yeux dessus, et alors...\n  Authentique! Et, comble des combles, le jour où, mal\navisé, j’eus l ’impudence d’y demander N ana, la même\nbarbe blanche, faillit s’arracher, dans une rageuse\ndétente des m âchoires.\n  — Nous n’ avons rien de Z o la ..., mossieu !!\n  Je m’ en souviendrai longtemps de cette réponse\ndu sexagénaire, crachant ça comme une im précation.\n   E t d’ailleurs, lors même que vous auriez tout, une\nchose vous m anquerait encore, qui vous manquera\ntoujours :\n   L a Fem m e!\n   O h! la fraîche écume des ateliers de P aris, les bou­\ntons de jeunesse fleurissant les rues, les amusants trot-\ntins au gai museau rose, les galopines suant la vadrouille\net ayant du soleil plein les yeux ! Là-bas, vous vous\nétiolez, faute de joies. Jam ais le vice rayonnant n’y\ngerm e; les rires sonores et les chaudes caresses des gla­\nneuses de plaisirs y sont inconnus. L a fille du peuple,\nsi vivante ici, et si gentiment vicieuse et friponne, n ’est\nchez nous qu’une triste chair mal accoutrée, une inapte\nsans goût, patoisant un flamand bâtard et dédaignant\nles fleurs. L a Fem m e vous manque, E lle si impérieu-\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1734, "texte": "222                     LA BASOCHE\n\n\n\nseraient indispensable, E lle, le livre des livres, la Bible\nde la vie comme celle de l’art. Parm i vous, une bonne\ndouzaine, sont d’un talent réel. S ’ils vivaient, je gage\nque de fortes productions jailliraient d'eux, mais, fran ­\nchement, oserait-on l ’assurer, qu’ ils vivent? M oroses,\nvoyageant sans cesse de la brasserie à la taverne et du\njournal à la revue, quelque chose, en eux, croupit. Ils\nmanquent d’air et d’espace et ne veulent pas l ’en­\ntendre. O h! les larges envolées, les échappées de\nliberté dans les rues grouillantes! N on, la monotonie\ndu tous-les-jours norm al les enveloppe étroitement.\nLeu r existence est un va-et-vient sans surprises, dans\nune cage étroite où les belles passions d’artiste n ’ont\nqu’un cours lim ité. Point de stimulants réchauffant\nles enthousiasmes ! Point d'éternel fém inin égrenant\nles kyrielles printanières ! B ru xelles? Mais c ’est l ’ané­\nmie pour l’âme et l ’atrophie pour le cœur. A h ! rendons\nhommage à Paris, compatriotes : Paris est un grand\nbain d’am our, la M ajuscule V ille ardente dont une\ntraînée de baisers et un enchaînem ent de bras sont la\nceinture. Paris est un fleuve de vie et de sang, c ’est la\ngrande m achine com pliquée qui vous fait quelqu’un si\nvous êtes plus que quelque chose, c ’est la fournaise où\nse fond en pur lingot ce que cachent de précieux les\ncrânes, c’est un gigantesque rouage, une m eule à cer­\nvelle où éclatent les trop faibles, mais où triomphent\nles robustes, sous les coups de fouet d’une cinglante\némulation.\n   Une ville est un cerveau. Celui de Paris a été pétri\npar les mains d’une pléiade de génies. M alheureuse­\nment pour Bruxelles, le moulage est unique et les mou­\nleurs ne sont plus.\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1820, "texte": "                    d’ un   tran sfu ge               223\n\n   E t remarquez bien que vous êtes tout autrement\nconformés qu’on ne l ’entend i c i . Elevés dans une\natmosphère à part, en même temps qu’habitués à dan­\nser au son de l ’orchestre parisien, vous en arrivez,\nêtres incontestablement hybrides, à tourner dans un\ncercle dém esurém ent vicieux. Dans notre petit pays\noù tout le monde se connaît, où les querelles de bou­\ntiques prennent des proportions amusantes, vous vivez\ntout douillettement, ainsi qu’au giron d’une grande\nfam ille, sans secousses, sans aléa, sans passion. Il n’est\ncertainem ent pas un épicier qui ne connaisse de vue\nnos grands hommes du jour, écrivains, avocats ou\npoliticiens. On se les montre dans la ru e ; on sait où\nils s’hébergent, les cabarets qu’ils hantent, les cancans\nqui sur eux circulent, leurs m oyens d’existence et\nleurs procès à sensation. T e l jeune chroniqueur entre-\nt-il dans un lieu public, vite son nom vient aux lèvres.\nC ’est de cette facile popularité que résulte la déviation\ndes aptitudes dont quelques-un des nôtres sont libéra­\nlement doués. Ici, les plus célèbres passent facilem ent\ninaperçus, dans la tourm ente houleuse des foules, et\nc’est une force, à coup sûr. N ul n’est prophète en son\npays, dit-on. Ce vieil adage, faux pour P aris, s’ applique\non ne peut m ieux à Bruxelles. S ’il est quelque chose\nplus regrettable que l’absence de talent, c’est bien cer­\ntainement l ’absence de prestige. Côté du public, l ’effet\nest des plus déplorables: on n ’attribue pas l’importance\nqu’on devrait au roman ou aux vers d’un m onsieur que\nl’on coudoie tous les jours. Côté de l’ auteur, c ’est pis\nencore. On ne travaille pas avec joie, on traduit froi­\ndement des pensées que l’ on voudrait brûlantes, on\ns’use petit à petit, inconsciemment, sans aboutir à\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1699, "texte": "224                    LA BASOCHE\n\n\nrien. Ayant, malgré tout, P aris en objectif, un poète\nou un chroniqueur un peu lancé, croit de son devoir\nd’être mis en parallèle avec le plus vanté de la grande\nville. C'est ainsi que Bruxelles s’est donné un petit\nZola, un petit Baudelaire et un petit Mendès, ce qui a\nnécessité des tensions de talents excessives et du plus\nfuneste résultat.\n  E t puis, parlons raison. Votre légitime désir de\ncréer un stock littéraire national, est-il, dans votre\npensée, intimement subordonné à un antagonisme\nentre Bruxelles et P aris? Ne pourrions-nous, baignant\ndans l’exubérante vitalité de la V ille mère, satisfaire\naussi sûrement notre idéal et courir aussi directement\nà notre but? Avec Daudet, Zola et d’autres, le Midi\ns’est fait une réputation véritable. Qu’à son tour le\nNord s’en fasse une, et le N ord, c ’est nous. Point n ’est\nbesoin pour cela d’un exil volontaire. A quoi bon\ndim inuer nos chances en nous entêtant à féconder le\nSahara bruxellois? Qu’importe que M. X ..., un belge,\nécrive ses plus belles pages sur le sommet de la butte\nM ontm artre? E n sera-t-il moins belge pour cela? Mais\nce qu’il importe, c’est que M . X ... soit placé dans une\natmosphère convenable, suffisamment dense et viv i­\nfiante, propice au développement intégral de toutes\nses facultés.\n   N on! Il n’est pas possible d’extraire de l’or d’une\nmine de houille. Tout taillés que nous puissions être\npour une lutte sérieuse, notre terrain de combat est\ntrop défavorable pour que ne soient pas très minimes\nnos chances de succès. Penser et écrire, c’est aim er !\nJad is les hétaïres grecques se fouettaient jusqu’au sang\npour exciter leurs désirs. Q u'il soit Bourget ou Zola,\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1159, "texte": "                    d ’un   transfuge                   225\n\nqu’il aime la Mort ou la Vie, ce qu’ il faut à l’écrivain, à\nnotre époque terrible, c’est une schalgue incessante,\nle jetant toujours et éperdument au sein d'excitations\nintenses, le hissant, en rut, dans les bras passionnants\ndu rêve, brûlant sa chair et attisant sans relâche cette\nbraise vivante qui est son cœ ur. Tenter une décentra­\nlisation littéraire que rien ne favorise, c ’est se consum er\ninutilement. D’ailleurs, une langue est semblable à un\nfruit, qui ne m ûrit que sous certaines latitudes. Vos\ntentatives me rappellent les raisins qui croissent dans\ndes serres, quelque part aux environs de B ruxelles. Les\ngrains viennent admirablem ent ; l’air bien portants et\npleins de sève, ils paradent princièrem ent sur les tables,\nmais sont toujours décevants à déguster. Ce sont des\nproduits d’un sperme spécial, craché sans am our sous\nl ’influence d’ une température fausse et d’ un faux soleil.\nE h bien, selon m oi, écrire et penser dans un tel milieu\nque le vôtre, c’est cultiver l’art en serres chaudes, —\ncomme les raisins.\n\n\n\n                                                A. T.\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-04-n16-006", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 226, "page_fin": 233, "titre_corps": "Le Chapelet ; La Fin du monde ; La Lune assassine", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Hector Chainaye", "ancre_debut": "LE CHAPELET", "ancre_fin": "Hector Chainaye", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 259, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1053, "texte": "LE CHAPELET\n            homme et ses enfants se sont mis au lit\n\n\n S\n      on\n       après avoir dit la prière du soir, mais la\n      bonne et sainte ménagère est restée près du\nfoyer, où les cendres s’endorment, pour réciter son\nchapelet.\n   Elle embrasse la petite croix d’argent et dit à\nvoix étouffée le Credo, en unissant à son invocation\nson époux et ses petits. \" Seigneur, nous croyons\nen vous, qui régnez aux cieux. » Tandis qu’elle\nparle le premier Ave, elle pense aux êtres de son\ncœur : « Vierge, conservez la santé au père de\nfamille, donnez la force à nos fils. ” Les yeux de\nson âme les voient étendus dans leur lit, la tète\némergeant des draps sur l’oreiller blanc. Leurs\ncerveaux n’ont pas de mauvais rêves et leurs corps\nreposent, pleins de vigueur.\n   Ses doigts touchent le premier dixain. « Que les\nenfants ressemblent à leur père, soient religieux,\naiment le travail, soutiennent les parents dans leur\nvieillesse. « Les Ave qu’elle répète, sans penser\naux mots de la prière,font se répéter en son cerveau\nla même imploration.\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1400, "texte": "                   LE CHAPELET                  227\n\n   Deuxième dixain. — Elle est au cimetière, qui\nentoure l'église du village, et s’agenouille sur\nl’herbe, devant une croix. L à sont couchés ses\nvieux parents. Ils ont respecté Dieu et fait le bien\naux hommes. Leur âme doit être au ciel. Elle prie\nen vénération de leur mémoire, s’imaginant se\ntrouver au cimetière, dans le silence pensif des\ntombes.\n   Troisième dixain. — Elle demande pour elle les\ngrâces de Dieu et de la Vierge. « Notre-Dame,\nveillez sur ma santé; qûe deviendraient mes enfants\nsi je n ’étais plus là pour leur apprendre à vous\nprier; que deviendrait mon homme si je n'étais\nplus auprès de lui pour l’aider à porter le fardeau\nde la vie ? »\n   Quatrième dixain. — « Seigneur Dieu, que la\nmoisson soit bonne. Protégez nos terres de la\nneige, de la gelée, des pluies torrentielles et des\nouragans. Récompensez nos fatigues, faites pros­\npérer nos biens. Répandez vos faveurs sur le\nvillage. Que toutes les familles soient unies\net vivent dans le respect de la religion, que les\nfils soient honnêtes et les filles vertueuses. Que\ntous nous puissions vivre sans avoir besoin d’aller\nà la ville, où les hommes sont malingres et les\nfemmes vicieuses, où Dieu n’est pas prié. »\n    Cinquième dixain. — E t ses lèvresdisent encore\nles prières, alors que !sa pensée subit l’hypnotisme\nberçant des mots célestes. Elle ne sait plus qui\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1113, "texte": "2 28                 LA BASOCHE\n\n\n\nelle est, elle vit passivement en dehors d’elle,\nconfondue en l’Inconnu qu’elle implore. E t\nquand le chapelet est fini, elle reste encore age­\nnouillée près du foyer,semblant attendre la réponse\nde Dieu. Puis comme les sons magnétiques ont\ncessé, elle se lève, baise la petite croix d’argent et\ndit : “ Seigneur, que votre volonté soit faite »,\nsoumettant ainsi sa vie, et celle de son époux et\nde ses enfants, aux décisions divines.\n\n\n\n\n       LA FIN DU MONDE\n\n       es  parfums :\n\n\n L          “ Oh ! pourquoi sommes-nous enfermés\n         dans les fleurs, derrière les lourds pétales?\nPourquoi, nos prisons s’entrouvrant, un magné­\ntisme fatal nous retient-il invinciblement à la terre?\nSeigneur, laissez-nous remonter au ciel, derrière\nle soleil, d’où vous nous avez chassés! Si, pour un\ncrime ignoré nous avons mérité notre déchéance,\npar nos douleurs nous méritons d’être rappelés à\nvous. Nous haïssons cette vie matérielle, les fleurs\nsi rudes, les pesants papillons. Nous aviez-vous\ncréés pour la terre? Oh! nous élever là-haut!\nglisser entre deux chants d’église ! «\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1355, "texte": "                 LA FIN DU MONDE                229\n\n\n   Les sons :\n   “ Oh! pourquoi sommes-nous attachés à la\nmatière? L e vent nous entraîne dans ses courses\naffolées, la mer nous dispute au vent. Nous restons\nsuspendus aux lèvres des hommes qui nous font\nmentir à leur âme. Les moindres choses ne peuvent\nse mouvoir sans nous rappeler à notre esclavage.\nE t l’écho nous répercute, prolonge notre martyr.\nSeigneur, rappelez-nous dans votre royaume.Avez-\nvous créé les sons pour les donner au monde ?\nNous haïssons cette vie matérielle, la terre impar­\nfaite où le mystère étouffe sous la chair. Les sons\nne doivent appartenir qu’au ciel. Oh ! remonter là\nhaut ! glisser dans les lumières trépidantes! »\n   Les lumières :\n   “ Oh! pourquoi sommes-nous précipitées des\nastres sur le monde? Quitter le ciel pour tomber à\nla matière ! Eclairer la terre et l’éclairer toute !\nSeigneur, nous avons tant souffert d’avoir connu\nle monde, et de lui avoir donné de se connaître.\nRappelez-nous près de vous. Nous haïssons cette\nvie matérielle, et les hommes qui ne voient en\nnous que lumières. N ’avons-nous pas été créées\npour votre royaume. Oh ! remonter là-haut! glisser\nau milieu des formes célestes ! »\n   Les formes :\n   “ Oh ! pourquoi sommes-nous condamnées à\nenvelopper, à modeler la matière? Devoir empri­\nsonner les choses et les êtres, alors que nous\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1114, "texte": "230                     LA BASOCHE\n\n\n\nvoudrions leur échapper ! Les formes ont été créées\npour le royaume fluidique. Seigneur, rappelez-\nnous. Nous haïssons cette vie brutale, la matière\nqui croit les formes matérielles, et ne pénètre pas\nnotre essence divine. Oh! remonter au ciel, au\nmilieu des esprits ! »\n   Les Esprits :\n   « Oh ! pourquoi sommes-nous emprisonnés dans\nles choses. Seigneur, ne nous laissez pas souffrir\nplus longtemps. Vous nous aviez envoyés sur la\nterre, pour l’animer de votre souffle ; la terre nous\nétouffera. Nos douleurs sont vôtres, puisque\nnous participons de vous, Principe créateur. Rap­\npelez-nous de l’exil. Nous haïssons cette vie maté­\nrielle, et les hommes qui ne croient qu’à la chair.\nOh ! remonter au ciel, au milieu des parfums, des\nsons, des lumières, et des formes divines ! »\n   L a Terre :\n   « Seigneur, délivrez-les. Ils ont assez souffert..·;\n\n\n\n\n      LA LUNE ASSASSINE.\n\n       es   ro seau x   d is a ie n t   le u r s   p la in te s   aux\n\n\n\nL       arb res :\n\n\n            \" Cette nuit, la lune blanchit les eaux\npassives d’une blancheur auguralement funèbre.\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1281, "texte": "                  LA LUNE ASSASSINE                 23l\n\n Nous verrons un       malheur, un     malheur fatal.\n Pourquoi sommes-nous condamnés à border cet\n étang dramatique? «\n   L es arbres répondirent :\n   “ Mais vous aussi nous effrayez, cette nuit. L a\n lum ière cruelle de la lune rend vos lam es d’acier.\nVous aiguisez vos pointes au vent. Vous êtes des\népées ! Quelles mains mystérieuses serrent vos\ngardes invisibles, et qui menacez-vous? »\n  L e vent, n’osant plus les faire parler, s’éleva\ndans l ’air en grelottant. Sous l ’eau blanche et\nfroide glissaient silencieusem ent des poissons plus\nblancs et plus froids qu’elle.\n   U n corps noir, lourd, tom ba. D es roseaux se\nteignirent de sang. D ’autres se brisèrent, trem blants\nde rauques vibrations. L ’étang mugit sourdement.\nA ces bruits lugubres, le vent s’abattit et ques­\ntionna les roseaux et les arbres.\n  « U n homme vient de se noyer » dirent les\nroseaux.\n  E t les arbres : “ N on ! Vous l’avez tué. J e vous\nai vus aiguisant vos pointes. V ous l ’attendiez au\npassage. Assassines ! »\n  L es roseaux : “ Accusez-nous! C’est vous qui,\nenveloppant les eaux, avez caché le danger au\nvoyageur. »\n  “ I l n’est pas tombé de notre côté » ripostèrent\nles arbres.\n   « Moi, dit le vent, je ne soufflais pas au bord\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1354, "texte": "232                  LA BASOCHE\n\n\n\nde l’étang. L a lune seule est coupable ! E lle blan ­\nchit traîtreusem ent l ’eau. Cette homme a cru voir\nune plaine. » E t le vent hurla de colère : « Assas­\nsine ! »\n  M ais l ’homme n’était pas mort. I l agita les bras\net saisit convulsivement des roseaux. Ses mains\nglissèrent avec les sifflements stridents du zinc\nouvert par les vrilles, et des caillots de sang fumeux\npleuraient aux lances.\n  “ Vous le voyez, dirent les arbres, ils ne veu­\nlent pas le sauver. »\n  “ Vous qui êtes plus forts, répliquèrent les\nroseaux, courbez-vous et tendez-lui vos branches. »\n  E t les arbres appelèrent le vent à leur aide.\nL e vent souffla pour les courber. L e s arbres ne\nf léchirent pas.\n      V ite! clam èrent les roseaux. I l va mourir. Il\nlaissera ses mains et ses os à nos piquants! »\n   “ H élas! je ne pourrais, soupira le vent. » E t\ns’adressant à l ’homme :\n   “ Pourquoi ne cries-tu pas à tes frères de te\nsecourir? I l y a non loin d’ici une m aison. J e pous­\nserai ton cri d ’alarm e jusque là. »\n  L ’homme, à la pensée d’im plorer le secours des\nhommes, serra les lèvres hautainem ent. E t regar­\ndant avec douceur les roseaux, le vent et les\narbres, il eut honte de sa peur involontaire de la\nmort et s’étendit sous l’eau froide sans trem bler.\n  L e vent hurla de rage contre la lune : \" assassine ! \"·\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 330, "texte": "                 LA LUNE ASSASSINE                           233\n\n\n\n  \" N ’accusez pas \" dit une voix s’élevant de\nl ’étang. E t les roseaux, le vent et les arbres virent\nune âme glisser entre les rayons blancs de la lune,\ncom m e un enfant entre les bras de sa mère.\n\n\n\n                              H e c t o r C h a in a y e .\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-04-n16-007", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 234, "page_fin": 237, "titre_corps": "Over the sea", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Stuart Merill", "ancre_debut": "OVER THE SEA", "ancre_fin": "Stuart Merill", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 267, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1278, "texte": "OVER THE SEA\n                              New-York, le 24 mars 1886.\n\n\n       e w - Y o r k ! Sous\n                         un poudroiement de soleil et\n\n\n N       de fumée d’usines, les rues tirées au cordeau\n         filent entre les m aisons de briques ou de\npierre bru n e; à la hauteur des prem iers étages, sur un\ngrêle treillis de fer, tonnent les wagons et les locom o­\ntives du « chemin de fer élevé. » U ne foule affairée\ngrouille sur les trottoirs; les osseux Yankees brûlent\nle pavé de leur marche de tarentule; les Chinois en\nblouses de cotonnade bleue se balancent sur leurs san­\ndales d’osier, et les nègres de toutes nuances, le rire\naux dents et les bras ballants, déambulent d’une allure\nroulante, Parfois une nuée de gam ins s’abat, agitant\ncomme des ailes les feuilles encore humides du H e r a ld :\n« L ire le compte-rendu du boxing-m atch entre Mitchell\net Sullivan ! » E t peu à peu, à mesure que la horde de\njeunes camelots gagne le haut de la ville, leurs appels\nstridents s’éteignent, et dans la buée de bruit qui flotte\nsur la rue tintinnabulent les aigres clochettes des tram­\nways. S i, dans un accès de rêverie, vous levez les yeux\nau ciel, vos regards s ’accrochent dans un inextricable\nlacis de fils télégraphiques et téléphoniques, et vous\n"}, {"page_pdf": 268, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1668, "texte": "                     OVER THE SEA                      235\n\nvous heurtez aux poteaux mal dégrossis qui, de quinze\nen quinze mètres, jaillissent du bitume.\n                             *\n                            * *\n\n   L a ville am éricaine n’a rien de la pittoresque laideur\ndes antiques capitales d’Europe. Point de m urailles\nlézardées où grisaille le salpêtre; point de pignons\nmordant l ’azur de leur anguleuse silhouette; point de\nruelles tortueuses que franchissent, comme des arcs-en-\nciel, les loques m ulticolores des pauvres. L a misère\ndes villes italiennes a la grâce mélancolique des vieilles\nglo ires; celle des villes anglaises vous étreint au cœur\ncomme une strophe du D ante; mais le quartier M ouf ­\nfetard de N ew -York, dans le rouge crû des briques,\nsue la banalité des choses neuves, comme ces paysages\nde banlieue que le poète Ajalbert, âpre aquafortiste de\nplum e, aime à griffer sur le papier.\n\n                            * *\n\n\n\n  Est-il étonnant que nos grands poètes en prose et\nen vers, T h oreau , Nathaniel H awthorne, E dgar P o e ,\nSidney Lan ier, dans leur horreur de la monstrueuse\nm étropole, se soient bercés dans les feuillages des pri­\nmitives forêts ou dans les magiques fumées de l’opium\net de l ’alcool? Thoreau vécut la vie d’un solitaire au\nfond des bois et laissa des pages infinim ent plus tristes\nque celles de R ousseau; Hawthorne, sensitif géant,\ncraignait la foule comme un enfant, et n’ oubliait ses\nartistiques douleurs qu’en vue des montagnes du Mas­\nsachusetts ou sous la splendeur du soleil d 'Ita lie ;\nEd gar Poe, oh ! je n ’ai pas le courage de parler du\ndoux poète damné, dont l’oraison funèbre, écrite à\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1573, "texte": "236                    LA BASOCHE\n\n\n\njam ais par Baudelaire, semble pleurer en lettres d’or\nsur des plaques d’airain ; Sidn ey L an ier, dévoré du\ndouble amour de la poésie et de la m usique, se pâmant,\nla nuit, aux sanglots des beaux vers et des violons,\nlaissa de m iraculeuses mélodies, et, pâle nostalgique de\nl’idéal, mourut de désespoir.\n   Lam entable m artyrologe! E n vue de ces cadavres\nnimbés de l’auréole de l’art, l’on éprouve un form i­\ndable désir d’étreindre par la crinière le sphynx de la\nvie, et de lui faire dégorger son secret !\n\n                             **\n  Je me suis plû parfois à créer pour mes auteurs\nd’artificiels p arad is.— T horeau aurait été un mahatma\nboudhiste, extasié sur un pic de l ’H im alaya, scrutant\nl ’éternelle vision de la réalité des choses. H awthorne\naurait hanté quelque donjon féodal, aux m eurtrières\nbarrées de fer, comme on en voit surgir dans les des­\nsins d’ H ugo. Poe aurait dessiné son om bre, la nuit,\nsous les louches lanternes, contre les m urs du vieux\nP aris. L an ier, dans un féerique palais, aurait éternelle­\nment bercé son âme aux soupirs d’invisibles orchestres.\n   Mais la Fatalité au sceptre de fer a décrété que ces\namants de l ’ irréel devaient se heurter à l ’abominable\nbanalité de la moderne A m érique. L e m alheur leur a\ntiré de sombres lamentations, et les voilà morts, et déjà\nle vacarm e des Bourses éteint la mélodie de leurs\nphrases. L e B eau est m ort; vive l’ U tile!\n\n\n\n  A u m om ent où je termine cette causerie, qui s’est\nlaissé leurrer dans les paysages jaunes du spleen, mon\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1758, "texte": "                     OVER TH E SEA                              237\n\n\nregard se porte, au-dessus de mon écritoire, vers trois\neaux-fortes encadrées de noir. Ce sont les portraits de\nThéophile Gautier, de Baudelaire et de Poe. Il est\ncurieux de noter les gradations de tristesse sur ces\ntrois visages. Gautier, aux tempes encadrées de boucles\nsculpturales, redresse sa nuque puissante avec une\nfierté d’athlète et de poète ; mais en ses yeux, qui s’ou ­\nvrent sous de lourds sourcils, erre je ne sais quel désir\ninapaisé. Baudelaire, courbant le front, vous fixe de\nses ensorceleuses prunelles, et son visage se plisse\nsous un sourire am er; cependant la pose est calm e; on\ny devine la douleur de l ’artiste, mais non celle du\nrévolté. Quant à Poe, jam ais ne saurai décrire sa terri­\nfiante expression. T rès pâle contre un fond noir, sa\ntête se dresse, agitant des cheveux som bres comme\nl ’E rè b e ; un om breux sillon lui creuse la joue droite,\nde la narine à la bouche, et sa lèvre se crispe dans un\nsourire de haine et de m épris; scs yeu x — ô ces yeu x !\n— expriment la terreur de la bête hantée par la meute,\net flam boient sous un large et haut front, pareil à celui\nde Lucifer, le beau roi des anges révoltés.\n  Pourquoi fallait-il que le divin poète souillât ce\nfront dans la fange des ruisseaux de Baltim ore? P o u r­\nquoi, ô bourgeois implacables, placides assassins de\nl’ idéal, inventeurs de la lessiveuse automatique et du\nlinge en celluloïd? P o u rq u o i?......\n\n                                      St u a r t M e r il l .\n\n\n   P. S . — H enry Gréville, épouse Durand, est en train\nde nous donner ici des conférences sur l ’A rt intimiste\nen Fran ce. Va t-en voir, ô mon âme, si le pot-au-feu\nest à point!\n\n\n\n\n                      \\\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-04-n16-008", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 256, "page_fin": 256, "titre_corps": "Mars-Guignol", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Pulcinella", "ancre_debut": "MARS-GUIGNOL", "ancre_fin": "Pulcinella", "fin_page_complete": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 289, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1893, "texte": "MARS-GUIGNOL\n\nLe carnaval s’est envolé :               Que fa ir e alors ? Des vers très blancs,\nPierrot pleure des larmes blanches.      Larves de hannetons étiques;\nDans un rire bariolé                     Les ju rys s’en montrent frian d s,\nL e carnaval s’est envolé.               Quand ils sont très blancs , des vers b la nc\nAdieu, cancan échevelé,                  Mais palper ainsi cinq cents fran cs\nFunambulesques avalanches!               Quels procédés peu poétiques !\nSur le carnaval envolé                   F i ! Le diable soit des vers blattes,\nPierrot pleure des larm es blanches...   Larves de hannetons étiques.\n\n\nI l contemple lugubrement                Composer un opéra? Non,\nMons Defuisseaux et sa marotte.          On ne refait pas G w endoline\nQu’un inquiet gouvernement               Tous les jours. Théodore Hannon\n— Tarabusté lugubrement —                N ’a pas écrit d'opéra, non;\nAccuse de détournement                   Mais on entendrait le canon\nDe mineurs à barbe carotte...            S ’il tonnait sur sa mousseline ;\nI l contemple lugubrement                Ce n’est pas un opéra, non :\nMons Defuisseaux et sa marotte.          On ne refait pas G w eudoline !\n\n\nPour prolonger le carnaval               Le carnaval est mort, bien mort.\nI l eut pu vendre un catéchisme :        De l’oeil Pierrot guigne la lutte\nL ’art de faire sauter un bal,           Qui pleure au ciel ses larm es d’or :\nPour prolonger le carnaval.              Le carnaval est mort, bien mort.\nMais voyez qu’un municipal               Et, riant soudain, sans remord,\nL ’incarcère pour anarchisme !           De leur affliction commune,\nPour prolonger le carnaval               Puisque le carnaval est mort,\nI l renonce d son catéchisme.            Pierrot regrimpe dans la lune !\n\n\n                                                        P U L C IN E L L A .\n"}]}, {"article_id": "ulb-basoche-1886-04-n16-009", "volume": "ELB-ULB-a087-1886-002", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a087-1886-002.pdf", "ocr_sha256": "6640323667f17af240d7b4eccc4082c3ba4adf02b82a5216ae149a2013cb59a0", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 253, "page_fin": 255, "titre_corps": "Musique : Pierrot macabre", "titre_sommaire": "", "signature_source": "Ludwig Gheldre", "ancre_debut": "MUSIQUE", "ancre_fin": "Ludwig Gheldre", "fin_page_complete": false, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 286, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1283, "texte": "MUSIQUE\n\n                P IE R R O T M A C A B R E .\n\n\n  Le Carthaginois Théodore H annon, poète aussi\ndélicat qu’inventif, rêva, par une lune claire, un ballet\ncurieux et ra re ; Colom bine, morte oh ! rien qu’un peu!\naprès avoir trop fêté le carnaval, est conduite au cim e­\ntière m élancolique par Pierrot désolé. T an d is que le\nBergam asque se lamente, la fée Laetitia réveille sa\nm ie, et l ’enlève du cim etière ; les esprits follets, a rai­\ngnées inquiètes, squelettes castagnetteurs apparaissent\nà Pierrot, mais Laetitia le délivre d’eux et le trans­\nporte dans son dom aine où l’enfariné soupirant voit\ndéfiler tout un monde enchanteur. H é ! voici Colom ­\nbine, Colom bine elle-m êm e, aux bras de d eu x — hein?\nla c o q u in e — je dis deux polichinelles! Su rp rise des\namants, jalousies, bouderies, disputes ; Pierrot brava­\nche et poltron provoque les polichinelles ; il est tué.\nP fû û .... de son dernier soupir il a soufflé sa mèche :\n                Ma chandelle est morte\n                Je n’ai plus de feu!\n   Point le dénouement n ’est ceci, car s’ en fussent allés\nles bourgeois, moroses et très m arris de voir Pierrot\ndéfunt. E t Pierrot ressucite sous les baisers de Colom ­\nbin e; pardon réciproque, serments, em brassades,\n\n\n\n\n    \\\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1521, "texte": "254                    LA BASOCHE\n\n\n\npetits pierrots apportant chandelles nouvelles, allu­\nmées à la bosse des polichinelles confus. Apothéose et\nm ariage.\n  T el est le scénario charm eur q u ’en jolis vers a bavardé\nT h éod ore, et son copain Pietro Lanciani broda sa\nm usique sur leur trame séduisante. M usique des plus\nagréable, fraîche, délicate, originale, orchestrée avec\nrecherche et goût.\n   Quelques brutes ont écrasé toutes ces joliesses sous\nles lourdeurs d’un divertissement (!?) où le   premier\ndanseur noble » vient pirouetter en un hideux costume\nde paillasse, véritablem ent abom inable à voir. E t ce\n« divertissement » (hélas !) gâte une bonne partie de la\ntoute artistique délectation que le ballet procure. Le\ndiable emporte les gâcheurs qui ont froissé de la sorte\nce délicat travail de dentellier et d’orfèvre !\n\n\n\n          IIIm e C O N C E R T   P O P U L A IR E .\n\n  L'in térêt du 3 me concert populaire résidait surtout\ndans l ’exécution d’ un fragm ent de l'A pollonide, opéra\nde Fran z Servais, écrit sur un poème de              L econte de\nLisle, et qui, depuis quinze ans, attend sa représen­\ntation.\n   Telle que nous l’avons pressentie en entendant l'in ­\ntroduction du 3me acte, l’œuvre doit être superbe; a une\ninspiration d’une rare distinction, est alliée la puissance\nd’ un sym phoniste. Nous regrettons fort de voir recher­\ncher à l’étranger des œuvres souvent frivoles, alors\nqu’ un des nôtres, dont le nom déjà doit être une\ngarantie d’art, ne parvient pas à se faire recevoir.\n"}, {"page_pdf": 288, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 904, "texte": "                        MUSIQUE                                255\n\n\n\n  L e concert s ’est terminé par une Fan taisie-ou ver­\nture de M. T h . Radoux.\n  M. Radoux a appelé à lui, pour l’aider à gonfler\ncette vessie-ouverture, le souffle puissant de douze\ntrom bonnes, tubas, bombardons, placés dans la cou­\nlisse, et en tire des effets d'orchestre très originaux. Le\nm eilleur est lorsque les douze m usiciens, après avoir\nrépété sept ou huit fois le même a ir de cantate, sortent\nde la coulisse, et grim pant prestement, — comme\ndes chiens savants le long d’une échelle — vont prendre\nplace au fond de l’estrade.\n   Nous regrettons que l’ auteur n ’ait pas mis à la clef\nde fa de l ’orchestre, quelques roulem ents de tambours\nou une escouade de portefaix,         consciencieusement\nempiffrés d’oignons et de haricots. C ’eut été écrasant !\n\n                                  L u d w ig G h e l d r e ."}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 222, "texte": ""}, {"page_pdf": 223, "texte": "         LA BASOCHE\n                    REVUE DE LITTÉRATURE ET D’ART\n\nparaissant chaque mois en livraisons de 64 pages au moins\n\n\n                   P R IX D E L ’A BO N N EM EN T :\n  B elg iq u e : 5 fr a n c s pai- an. — U nion Postale : 6,50 fra n cs.\n         Toute demande d’abonnement doit être accompagnée du montant en mandat-poste\n\n\n\n\n                            D IR E C T IO N DE L A REVUE -:\n\n                Gal er i e      Bor t i er ,     7, à B r u x e l l e s\n\n                     Adresser tout ce qui concerne l’Administration :\n\n      29,       ru e         du         T rô n e,           B r u x e lle s\n\n\n     L A B A S O C H E reste absolument indépendante de toute école, n’est inféodée\nà aucune doctrine littéraire, et se défend rigoureusement de traiter les questions\nreligieuses, politiques ou sociales.\n     Chaque Collaborateur conservant toute liberté d’ appréciation, accepte l’entière\nresponsabilité de ses articles.\n   Il sera rendu ccmpte de tout ouvrage dont d e u x exemplaires parviendron\naux bureaux de la Revue.\n\n\n     A vec le présent n° nous offrons à nos abonnés l’eau forte de Léon Dardenne,\nd estinée l’illustration des Visions d’Arnold Goffin. (Voir n° II, 2e année.)\n\n\n    L ’abondance des matières nous force à remettre au prochain n° plusieurs\narticles bibliographiques.\n\n\n\n           Voir au dos de la livraison le sommaire de ce n°.\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": ""}, {"page_pdf": 225, "texte": ""}, {"page_pdf": 226, "texte": "           SALON DES X X .\n\n   N ous ne perdrons pas de temps en considérations\ngénérales. L ’A rt M oderne et les quotidiens ont suffi­\nsamment déblayé le terrain pour que nous puissions\nescalader d’emblée le melon de la critique.\n  Donc, trêve de parade, et à l ’ouvrage!\n  L e hasard a donné à Jam es E nsor les premiers\nmetres de rampe qu’on rencontre au Salon. Ce hasard,\nqui est souvent un crim inel, a failli empoisonner\nplusieurs personnes dont la manie est de se tuméfier le\nnez aux vitres pour m ieux voir se qui se passe dans la\nrue. Ce même bonhomme qui se place au théâtre avec\nla plus vive répugnance dans la trajectoire des instru­\nments de cuivre, prétend caresser de la main toutes\nles peintures. Il y casse souvent ses lunettes et entre\ntoujours en fureur. Gageons que tous les chroniqueurs\ngrincheux ont reçu une ruade... C ’est l ’éternelle\nhistoire des gens éconduits...\n  Pour notre part, nous n’avons pas écoppé de horions\net nous trouvons les toiles d’E n sor extrêmement h a r­\nmonieuses malgré leur facture épaisse et martelée.\n   Comme quelques femmes, de plus en plus rares il\nest vrai — il est des tableaux... je n ’ai pas dit « peintures«,\nà propos de femmes — qui aim ent les bagatelles de la\nporte et ne se livrent qu’ après les sommations galantes.\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": "194                     LA BASOCHE\n\n\n\nL e salon bou rgeois en 1 881 et la m usique russe ne\nlèvent leurs derniers voiles que pour les visiteurs\nrespectueux. Il ne faut pas aller à ces œuvres comme\nvers des choses connues. E n sor s’est fait un métier\ntout spécial. Depuis des années il poursuit le même\nbut. C ’est la palette en main et après de longues\ncontemplations qu’il a acquis lui-même la conscience\nde ses principes d’art. E t depuis lors, chaque œuvre\nnouvelle pénètre davantage dans la voie qu’il s’est\nassignée. Les gens, pour qui le peintre ne devrait pas\nêtre plus sensible que la généralité aux beautés de la\ncouleur, trouvent Jam es Ensor incom préhensible....\nT an t pis pour e u x .... Il faut encourager l ’artiste véri­\ntable, qui, méprisant les succès faciles, travaille pour la\njouissance des délicats.\n  Nous avouons n’avoir com pris les hautes qualités de\nla M angeuse d'huîtres qu ’après plusieurs visites au\nSalon. S i la première fois que nous avons entrevu ce\nm orceau, nous nous étions mis à rigoler comme les\nchroniqueurs “ sérieu x», nous aurions perdu l’occasion\nrare de nous ém ouvoir une fois de plus.\n  L es œuvres de Guillaum e Vogels, T o oro p, W illy\nFinch et Dario de Regoyos, très diverses les unes des\nautres et inspirées par des spectacles d ifféren ts,\ndemandent aussi une initiation spéciale. Quoi de plus\nraffiné cependant que l’A verse dO sten de et la Tour\nS ain te-C atherin e de Vogels. L a distinction même chez\nles im pressionnistes est d’une élégance ou d’un choix\ntout particulier. Il y a une grande distance entre ces\npages savoureuses et chatoyantes comme des étoffes de\nprix et les études presqu’austères de W illy Fin ch .\nL es cham ps de blé paraissent être une esquisse pour\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                       SALON DES XX                       195\n\n\n\nfresque. Dans des tons simples Finch conçoit les choses\navec une “ vérité» surprenante. Une an g laise et la\nB a ie de P a s a jë s de D a rio de Regoyos montrent d’autres\npréoccupations artistiques. T rè s particulier au ssi,\nl'O rage dans les P yrén ées.\n  Ja n Toorop a rapporté d’un voyage en Angleterre\ndes souvenirs intenses de Londres. L e grand port de\nla T am ise, son eau épaisse et terreuse, ses embarca­\ntions goudronnées et suintantes de brouillard n’ont\njam ais m ieux inspiré un peintre. Dans l’animation\ndes rues londoniennes, où. Toorop a pris beaucoup de\nnotes sur le vif, la couleur crue des vêtements anglais,\nréveillant par ci par là le gris de l ’atmosphère, donne\nà ces esquisses une étrange saveur. L e Trio fle u r i , la\nsym phonie en “ éclatant'» avec les robes citron et les\nchapeaux blancs de ses femmes élégantes, captive par\nsa singulière tonalité.\n   E n abandonnant les oeuvres de Vogels, de Finch,\nd ’E nsor, de Toorop et de Dario de Regoyos, notre\nesprit se reporte naturellement sur les envois des im ­\npressionnistes français. M algré leurs mérites artistiques\nnous étions dans le début peu disposé à les louer, car\nnous avons été désillusionné. On avait si souvent pré­\ntendu que nos intransigeants im itaient ceux d’outre-\nQ uiévrain, que vraim ent nous nous attendions à nous\nretrouver en famille. Monet fait une peinture éton­\nnante avec la brutalité même des couleurs qu’il oppose\npar couche les unes aux autres sans la moindre dégra­\ndation de ton. L ’ensemble qui en résulte est très\nlum ineux, et dans tous les cas léger et fluidique d’atmos­\nphère, mais le \" ragoût \" des m orceaux solides lu i\nmanque absolum ent. R enoir a beaucoup étudié les\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": "196                   LA BASOCHE\n\n\n\nfresques de Pom peï et d’H erculanum conservées\nau musée de Naples et autre part. Son T orse de\nfemme est d’une coloration très subtile mais peu\nconsistante. Zandomeneghi semble caractériser plus\nx vertement » encore les tendances artistiques de ses\ncompatriotes.\n  Après la comparaison qu’ on a pu faire cette année\nau Salon, nous croyons qu’on ne traitera plus nos im ­\npressionnistes de plagiaires. Si ceux-ci font cause com ­\nmune avec des novateurs étrangers, c’ est plutôt avec\nquelques hollandais. Les uns et les autres subissent la\nmême tradition, habitent en somme le même p a y s; il\ndevait en être ainsi.\n  Le P ablo de S ara sate de W histler est une toile adm i­\nrable. L ’ingénieux et très artiste portraitiste anime sa\npeinture des progrès réalisés par l’im pressionnism e\npur. Ses œuvres sont toujours vraies mais leur vérité\nse dégage surtout de l ’aspect général. W histler reste\nplus libre en face de la nature.\n  Dans le portrait exposé aux X X , toute la peinture,\nsauf le fragm ent de la tête, apparaît comme ternie\npar plusieurs couches de vernis coagulés, et de ces\nsacrifices adroits dépendent la lum ière du morceau\nrespecté et l’expression de l’ensemble. Il n ’est pas\njusqu’au dessin du personnage qui ne soit, semble-t-il,\nconçu pour atteindre “ l’idéal réaliste » que rêve\nW histler. Les jam bes, les bras, les pieds et les mains\nsont d'une autre proportion que la tête, et celle-ci\nest certainem ent trop petite. Ces étrangetés créent\nune figure insaisissable, d’une élégance toute parti­\nculière. Pour tout le monde, ce n’est plus un homme\ncomme les autres, ce S a ra sa te ; l’imagination des\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                      SALON DES XX                      197\n\n\n\nmoins subtils en fait de suite une espèce de dieu\nou de diable du violon, de musicien ne vivant que\npour son art.\n  La couleur de ce portrait est surtout extraordinaire;\nrobuste à distance, elle échappe à l'analyse quand on\napproche.\n   Etrange! Cela n’ empêche pas le peintre évocateur\nd’apporter dans ses œuvres les mérites d’une exécution\nhors ligne. Sa facture fait penser aux maîtres les plus\ns û rs d e leur métier.V elasquez lui-m êm e n’en apprendrait\npas au portraitiste moderne.\n    Plusieurs vingtistes poursuivent comme W histler\nl ’ « énigme vivante ». Il ne manque qu’un peu de vi­\nbration ou d’ « intelligence » au Copain W illy pour\nque Th éo Vari Rysselberghe ait réussi complètement.\nS i le peintre concentre davantage ce qu’il veut expri­\nm er, il ne tardera pas à traduire ses sensations.\n   L e portrait d 'Octave Mans est peut-être plus com­\nplet, m ais l ’avenir du jeune artiste paraît plutôt\ndans la tendance indiquée ci-dessus et dont les autres\nœuvres sont une expression plus directe.\n  W illy Schlobach et Fran tz Charlet sont tourmentés\naussi par la nouvelle fiction qui baigne, dirait-on, les\nbeaux m orceaux de couleur en leur enlevant toute\nbrutalité. L es deu x Nuits, le P a s volant et P lein e\nL u n e de Scholbach ne laissent aucun doute sur la\nnature de ses préoccupations ; mais Frantz Charlet\nréussit moins bien et il faut plutôt deviner ses inten­\ntions. S a p la c e des N ations, le matin et le soir, le\nB ou lev ard botan iq u e, constituent des études de plein\nair très justes de tons.\n   Il ne faut pas com parer les manifestations de l’art,\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "1 98                    LA BASOCHE\n\n\n\net respectueusement on doit assister aux développe­\nments les plus opposés de tendances.\n   L es personnes qui trouvent que Fernand K hnopff\ns’encanaille dans la société des « barbouilleurs » vingt-\ntistes et celles qui préfèrent à ses petits chefs-d’œuvre\nles ruades superbes de ses amis ont évidemment tort.\n   Nous ne croyons pas que rien ait émotionné avec\nplus de suavité que son œuvre très connue : En écou­\ntant du Schum ann. Des ondes inexplicables baignent\ntout l ’appartement et attendrissent délicieusement.\nT o u t paraît vibrer du sentiment général; les acces­\nsoires les plus vulgaires prennent une part aux confi­\ndences. La dame en méditation inconsciente ne fait\npas \" sujet \" dans l ’œ u v re , mais elle participe dans\nune juste proportion à l’action m orale du tout...\n  Certes, les plus forts dans l ’art de toucher n ’ont\njam ais m ieux réussi.\n   Les admirables dessins-pastel.De l’an im alité, d’après\nJoséphin P éla d a n , et tous les portraits exposés par\nK h nopff méritaient aussi l ’admiration que les visiteurs\ndu salon des X X ne leur ont pas du reste marchandée.\n  Cette transition nous amène à Isidore Verheyden.\nCelui-ci est un « vivant » avant tout. Ses œuvres ont\nde l ’intérêt par leur grand sentiment “ à l ’humanité ».\nCitons ses portraits de M lle C harlotte M eu n ier,\nd’E nsor, de B in jé, et de Staquet.\n   M lle A nna Boch s’ inspire des principes artisti­\nques de V erheyden — choses dont ont est rare­\nment, du reste, le dépositaire unique — pour peindre\navec beaucoup de santé des paysages et des études de\nfleurs. L e v erg er , Au m arch é a u x fleurs et P iv o in es\nsont de très bonnes études.\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                     SALON DES XX                       199\n\n  L ’exposition de cette année réunit la plus grande\npartie des tableaux du défunt Charles G oethals. C ’est\nainsi que nous revoyons à la rampe la M isère et\nle V iatique qui obtinrent tant de succès au premier\nsalon des X X . T rès connus tous les deux et justement\nappréciés, nous n ’y reviendrons pas.\n   Les nus de l ' A bondance et de la F écon d ité apportant\nleurs biens à la terre sont dessinés et peints avec\ngrand talent. L e dos et les bras de la figure de femme\nqui se penche sous le poids des fruits sont des m or­\nceaux de maître.\n  L a Renaissance n’a pas donné plus de vie et de\nmorbidesse aux chairs luxuriantes. L ’Etat ou la ville\nde Bruges devrait acquérir cette page magistrale et lui\ndonner une belle place dans leur musée.\n  M M . Vanaise, W ytsm an et V an Strydonck exposent\ndes oeuvres qui nous laissent absolument indifférents\nm algré leurs qualités d’exécution.\n  N ous avons peu parlé des étrangers invités par le\nCercle des X X , parce qu ’il ne sont pas tous intéressants.\nT iron s encore hors pair l’italien M onticelli, un véri­\ntable m aître, et exam inons les envois de gravure, de\ndessin et de sculpture.\n   Le dessin-pastel P orn ocratie de Félicien Rops\ns ’impose à tous par ses hautes qualités d ’exécution et\nT « actualité » dont il est empreint.\n  Chez le grand moderniste, c’est naturellem ent ce\nque nous avons sous les yeux qui lui donne sa verve\nprodigieuse. L e chapeau de cette femme non-vêtue,\nses bas, et ses gants de la toute dernière mode, contri­\nbuent beaucoup , par l ’esprit spécial avec lequel ils\nsont com pris, à troubler les visiteurs non prévenus.De\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "200                    LA BASOCHE\n\n\n\nces vulgarités il semble que le m agicien ne comprenne\nque l’âme, la fraction du tout, sans laquelle ces o ri­\npeaux ne seraient pour les plus subtils que des choses\nrépugnantes et inertes.\n  Si l’évocateur réussit à anim er des accessoires, com­\nbien ses m orceaux inspirés de la vie même ne trans ­\nportent-ils pas d'adm iration !\n  On n’oublie plus les figures qu’il mouvementé avec\npassion et élégance. On donne un nom à ces person­\nnages, on se sent le besoin de les désigner par un vice\nou une qualité, tant ils obsèdent le souvenir.\n   Notre compatriote dessine, jou r par jour, dans une\nlangue suprêm ement artiste, les mémoires de Paris.\nL a femme, le bon et le mauvais génie de notre société,\nl’homme de toutes les conditions, les scènes les plus\ndiverses sollicitent son génie.\n  Comme les terres cuites de T a n a g r a , les petits\nbronzes pompéiens et les statuettes-portraits des go­\nthiques, les eaux-fortes et les dessins de Félicien Rops\nexciteront la curiosité de nos descendants.\n  M. Odilon Redon ferait m ieux de ne plus exposer\ndans un Salon ses lithographies et dessins. Son art ne\npeut se passer des textes littéraires dont il s’ inspire\net toutes ses planches sont absolument dépaysées à\nl’exposition des X X , malgré la belle anarchie qui p ré­\nside aux feux d’artifice des rampes.\n  Les eaux-fortes d’ H enri Guérard et les gravures de\nGaillard   ont de grandes     qualités ; aux   premières\nmanque cependant de la lum ière, aux autres de la\ncouleur.\n  Auguste Danse expose de beaux m orceaux et nous\nsommes heureux d’avoir constaté combien les œuvres\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "                    SALO N D E S XX                        201\n\n\n\nde notre compatriote résistaient avantageusement au­\nprès de celles de Gaillard et de Guérard.\n  Joseph C arn és, le seul sculpteur invité au salon\na obtenu du succès pour le talent dépensé dans ses\nnom breux m orceaux. L e public s’est cependant sage­\nment aperçu du peu de portée de cet art fait d'habileté\net non d’émotion.\n  Paul Dubois, à qui il manque de l’ originalité, pénètre\ntous les ans davantage les difficultés des belles exé­\ncutions. Son buste F lo r e est encore un progrès.\n   Les bustes de Guillaum e Charlier n’ offrent guère\nd’intérêt. L e pêcheu r plaide comme il peut les causes\natténuantes, m ais....\n\n\n\n\n                                J acq u es C h a m pa l.\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "             PROSES L Y R IQUES\n\n                  SP L E E N SA TA N IQ U E\n\n                                    A Léon Dardenne.\n\n   A i-je rêv é ou entendu réellem ent ce récit s y b illin ?\n  — J e ne sais. H ie r soir, — j e m e presse d’en f i x e r\nle souvenir ca r déjà, tout cela m ’ap p arait confus —\ncouché, in a ctif et so n g eu r, dans un fa u teu il, j e sentis\nR abaisser pu is p eser sur m oi le r e g a rd d'un person ­\nn ag e d'ombre, — invisible, m ais assis, certainem ent,\nen fa c e de m oi.\n   F rissonnant d'angoisse, de terreur, j e restai silen­\ncieu x et im m obile. L a fla m m e de la lam pe v acilla un\ninstant, s'éteignit et, distinctement j e vis, alors, l’An­\ng e de la M ort, — A zraël.\n   L e coude ap pu yé au reb ord de la table, il m e con­\ntem plait, avec un a ir de com m isération s i tendre que,\nm a lg é m a crainte, j'en fu s touché. — Ses som bres y eu x\nverts, chatoyants et humides, im prégnés d'une bonté\nprofon de et compatissants à la fa ib le s s e hum aine,\nm e bercèrent de leurs effluves m agnétiques, pendant\nque sa v o ix acidulée et pourtant caressante, d istray ait\nm a douleur — de ce conte:\n\n\n   C ourbé sous le fo rm id a b le ennui des P éch és toujours\nidentiques, in variés, contem porains de sa Chute, —\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "                      PROSES LYRIQUES                        203\n\n\nCelui qui ne peut pas m ourir — tristem ent , erre à la\nsu rface des ea u x .\n   L es étoiles scintillent doucement et semblent am ica­\nlem ent saluer, à son p a s sa g e, le P rin ce des Poètes.\n   Soudain, en lui, une idée surgit, qui illum ine d’un\nsou rire m élan coliqu e son m ajestueux et blêm e visag e:\n   E x écu tan t la titanesque f a r c e p rém éd itée, il s'élève\ndans l’espace, et patien t et fu r t if, un à un, décroche les\nastres de leur p la c e im m uable.\n   L ’unique p lan ète brillan t en core: l'Etoile p o la ir e\n— écla ire les d e u x d’un éclat insupportable au x\ny eu x du M alin. A vec des gestes violents il la saisit et\nla jeta n t au noir Océan, il m u rm u re: — « T oi, tu ne\ng u id era s plus personne sur le chemin de la V érité et de\nla L u m ière! »\n   P u is , m étam orphosant en monnaies sonores les\nP hares de la Nuit, dédaigneusem ent il disperse sa\nmoisson — sur le Globe.\n   — L e C réateur sortant , enfin, de sa P a ix sereine,\nordonne à Is r a fe l, le plus beau des S éraphins , d'aller\nreprendre a u x enfants de la T erre, les astres dérobés.\n   M ais, accu eilli p a r des huées et des sarcasm es, lap id é\net m eurtri, l'E n voyé du S eigneur rapporta à son\nM aître la p a r o le dont il lui fut, partout, répondu:\n   — Que nous importent les E toiles et comment les\nE tern elles T énèbres nous effraieraien t-elles !\n   N e détenons-nous p a s la J o ie , le Bonheur et la Vertu\net la G lo ire: — L ’O R ?\n\n\n     Février 1886.\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "                  ■\n                  «\n\n\n\n\n                        EX PIA TIO N .\n\n\n\n\n                                       A Albert Giraud.\n\n\n\n\n   Sous un ciel v io lacé, bru m eu x, zéb ré de nuages\n convulsés, une eau palpite, — une eau sinistre, a u x\nreflets d'absinthe, dont les vagues se soulignent de\nphosphore.\n    Vers le N ad ir, fu it le soleil des dern iers jo u rs —\nsanguinolent, strié de ja u n e et de vert, p a r e il au\ncrachat d'un phthisique...\n   Des bruits se répercutent, — sourdem ent ; des érup­\ntions volcaniques, d'énormes ébranlem ents secouent le\ng lo b e ... L'eau , muet conquérant, conscient de sa f o r c e ,\nram pe sournoisem ent , et s'étend et su bm erge les con­\ntinents disloqués... Incessam m ent tombent et d isp arais­\nsent dans la Nuit, les Astres, ra y a n t de leurs suprêm es\nscintillations les définitives ténèbres; — et cette p lu ie\nde fe u écla ire les flo ts plus som bres, plu s m ystérieu x.\n   Comme des fru its trop m ûrs , toutes les E toiles se\nsont détachées des espaces illim ités. Un rideau d'un\nn oir mat, sans chatoiem ents, absolu et in fran g ible,\nenveloppe la T erre, ain si qu'en un étroit suaire.\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "                     PROSES LYRIQUES                            o\n                                                               2 5\n\n\n    — E t des siècles innommés s'écoulent, lentement ;\n-    l’heure de la. Ju stice n'est poin t venue , encore : —\nL ég ion s pressées, les A m es errent dans l’Univers\nobscurci, — errent, an xieu ses et dolentes, désespérant\nvoir luiré, ja m a is , le J o u r rédem pteur.\n   M ais, à la fin , résonnèrent les au gu rales trompettes\nd'airain ; le voile lugubre se d échira et au m ilieu de\nla lu m ière apu rée et douce et du délicieu x bruissem ent\ndes chants archan géliqu es, le M aître Souverain des\nd e u x et des M ondes , — l'Intercesseur, — Jésu s, —\napparut, clou é sur le bois in fâm e!\n\n\n                                    A r n o l d G o f f in .\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": "LES P AR A D IS B L E U S.\n\n\n                                   A René Ghil.\n\n\n\n\nD ans l’azu r des apothéoses\nG loire a u x am ants ferv en ts et doux !\nIls vont en baissant leurs fron ts roses\nD ans l'azur des apothéoses.\nL a rougeur des lèvres écloses\nE cla te sous leurs cheveux ro u x ,\nD ans l'azur des apothéoses\nG loire a u x am ants ferv en ts et doux !\n\n\n\n\nIls dansent sur les fleu rs ro y ales,\nL es lys et les rhododendrons·.\nAu son des luths et des cym bales.\nIls dansent sur les fleu rs r o y a le s ;\nAu vol des strophes m usicales ,\nA u x ululements des clairon s ,\nIls dansent sur les fleu rs roy ales,\nL es lys et les rhododendrons.\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "          LES PARADIS BLEUS                   207\n\nL'essaim des am oureuses nues\nOndule au m ilieu des clartés ;\nL e soleil caresse, des nues,\nL'essaim des am oureuses nues;\nL e san g des ardeurs inconnues\nE m pourpre leurs fro n ts veloutés ;\nL'essaim des am oureuses nues,\nOndule au m ilieu des clartés.\n\n\n\n\nL e ca lice ardent de leurs lèvres\nS ’ouvre à La m oiteur des b aisers;\nL ’A m our f a i t éclore, en ses fièv res,\nL e ca lice ardent de leurs lèvres.\nTordus com m e l'or des orfèvres,\nLeurs cheveux roulent , irisés,\nL e calice ardent de leurs lèvres\nS ’ouvre à la m oiteur des baisers.\n\n\n\n\nL es blonds ephèbes fo u s d'ivresses\nL eu r fo n t des colliers de leurs bras ;\nL es v ierg es ceignent de caresses\nL e s blonds éphèbes fo u s d'ivresses ;\nE lles dansent , livrant leurs tresses\nAu souffle des zéphirs ingrats.\nL es blonds éphèbes fo u s d ivresses\nL eu r fo n t des colliers de leurs bras.\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": "2o8                     LA BASOCHE\n\n\n\n           L es strophes des épithalam es\n           Sonnent dans les p a ra d is bleus ;\n           L'écho p ro cla m e, en m ille gam m es,\n           L es strophes des épithalam es ;\n           D e triom phales oriflam m es\n           Montent au ciel m iraculeux ;\n           L es strophes des épithalam es\n           Sonnent dans les p a r a d is bleus.\n\n\n\n\n           Dans l'éclat des apothéoses\n           G loire a u x am ants ferv en ts et dou x !\n           Qu’ils fo u len t les lys et les roses\n           Dans l'éclat des apothéoses ;\n           Que les espérances écloses\n           Chantent au fo n d des clairons ro u x ;\n           D ans l’éclat des apothéoses\n           G loire a u x am ants fervents et dou x !\n\n\n\n                                      St u a r t M e r r il l .\n\n\n\n\n      Newport (Rhode-Island)\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "        LE MASQUE\n         éco u rag é,  Jean jeta ses pinceaux, sa palette.\n\n\n D            “ O Djemma, exclam a-t-il, de quelle lumière\n           étrange sont donc coulés tes cheveux insaisis­\nsables! Mes touches sont mortes, toujours m ortes....\nJam ais, jamais n ’y pourrai-je faire passer la vie? »\n   Il fit le tour de l’atelier, navré de l’im puissance qui\nle paralysait invinciblement, et revint se planter, fré­\nmissant, devant son œuvre inachevée.\n   S u r le fond som bre de la toile se découpait, claire de\nvie, une tête merveilleuse de vierge. Une candeur\nrêvait sur son front pâle et dans ses grands yeux bril­\nlant sous l’ombre des très longs cils, des grands\nyeux lim pides, doucement m élancoliques. Ses lèvres\nfines où semblait glisser la tiédeur d’une haleine s’ou­\nvraient, souriantes, dans la sérénité de sa peau nacrée;\nses joues étaient roses délicieusem ent, d’un rose de\nrêve, et si lum ineuses dans leur épanouissement juvénil\nq u ’on les eu cru peintes avec des touches de vie comme\nle portrait ovale de Poe.\n   Jean avait vingt ans à peine; il se trouvait dans cette\ncruelle période de transition où l’artiste, assailli de\ndoutes, toujours insatisfait des œuvres ébauchées grâce\nà la conception confuse d’un idéal auquel il les com­\npare fatalement, torturé d’inexpérience, procède par\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": "210                   LA BASOCHE\n\n\n\ntâtonnements, craignant de se livrer, dans la conscience\nintim e de son initiation incomplète. E t brusquement,\naprès les longs désespoirs, une lueur d’orgueil était\nvenue l’éclairer. Ecartant les études fades, im person­\nnelles, reniées aussitôt leur achèvement, il avait entre­\npris le portrait de sa fiancée, et inspiré, transporté par\nla beauté du sujet, une révélation s’était faite en lu i.\nT elle q u ’il la percevait dans son rêve, transfigurée par\nla féerie de l ’am our, il avait dévoilé la femme aimée,\net, s’exaltant au chant des couleurs domptées, l’avait\nrendue avec une impressionnante intensité, idéalem ent\nvivante. E nfin il voyait son pinceau rebelle obéir à sa\nvolonté; dans sa lutte de tous les jours avec les car­\nmins et les pourpres il éprouvait la sensation exquise\ndu prem ier triomphe.\n  Sous sa touche ardente, il sentait naître l ’œ uvre!\n  E t voilà que soudain son exaltation était tom bée; au\nmoment d’exprim er les cheveux de Djemma, des che­\nveux blonds superbes, évoquant les rayons de soleil,\nson im puissance ancienne l’avait ressaisi.\n   A rrêté dans ta fièvre de l ’inspiration, il se reprit à\ndésespérer. Il travailla, mais m ollem ent, sans convic­\ntion, avec des rages subites contre lui-même, navré,\nhonteux de sa faiblesse.\n   Couronnant le visage magnifiquem ent pur et vivant,\nles cheveux, aux tons insaisissables, étaient sortis fades,\ndurs, frigides; en vain il les avait retouchés, en vain il\navait fait poser Djemma pendant de longues heures,\nles cheveux étaient restés morts, morts désespérément!\n   Plus de doute, son œil était faussé, ne voyait plus\nsa science le délaissait.\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "                       LE MASQUE\n\n\n\n   Si le portrait com m encé n ’avait été celui de sa\nfiancée, sans son orgueil en jeu, il eut certaine­\nment renoncé à l’achever. M ais il tremblait qu’E lle\nne doutât de lui. Déjà peut-être elle s’était étonnée\ndes poses prolongées q u ’elle avait subies sans résul­\ntat... Quand cette idée se fut développée dans son\nesprit, il en vint à n ’oser plus faire venir Djemma, et,\ndans un accès de fureur, il se cloîtra, défendant à tous\nla porte de son atelier. Seulem ent, quand il la ren­\ncontra et qu’il la vit sourire énigmatiquement au\nparler de son portrait, il lui dit en la regardant, très\np âle: “ Venez demain à trois heures, il sera achevé! »\n   L e lendem ain, après une nuit agitée où un cauche­\nmar la lui avait montrée railleuse, lacèrant à coups\nd ’éventail la toile inachevée, il s’était réveillé la tête\ntrès lourde, très pesante, la gorge sèche laissant passer\nune respiration douloureuse, et s’était mis au tra­\nv a il....\n    « Ces cheveux sont morts ! toujours morts ! répéta\nt'il, et, obsédé par ces deux mots « trois h eures! » il\nram assa ses brosses dans un violent effort de volonté.\n    Il eut voulu fixer son attention sur la toile, mais son\nagitation était telle que des essaims de pensées folles,\nsans suite, tourbillonnaient en son cerveau malade,\nrendant toute concentration impossible ; ses yeux, bra­\nqués sur la réalité, ne percevaient qu ’un défilé de rêves.\nUn mouvem ent inconscient les attira vers le panneau\ndroit de la salle où un masque antique était appendu,\nun masque étrange, aux yeux petits enfoncés dans les\nrides, aux sourcils arqués en U , à la bouche entrou­\nverte, violemm ent fendue. Glissant sur le côté de la baie\nvitrée, un rayon lum ineux piquait le bronze, éclairait\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "212                    LA BASOCHE\n\n\n\ndes grimaces bizarres. L e peintre laissa échapper une\nexclamation de joie : dans les plis du métal dansaient\ndes reflets d’or, et ces reflets avaient la teinte insaisie\ndes cheveux !\n  Ardem m ent il les fixa comme s’il eut pensé les saisir\ndans les griffes de ses longs cils pour les plaquer\nensuite, éblouissants, sur le portrait ; mais soit que le\nmasque ironique s’y refusât, soit que son esprit surex­\ncité fut victim e d’une hallucination, la face de\nbronze lui parut se contracter soudainement tandis que\nles reflets, tantôt évanouis, tantôt renaissants, étaient\nabsorbés par les cavités du métal ou s’étendaient tout à\ncoup, étincelants comme des tâches d’or. Je an sentait la\nvision lui échapper, encore : Cependant sa volonté lut­\ntant, il tenta de travailler la chevelure. L o in de l’ani­\nm er, les touches nouvelles l’alourdissaient davantage.\n  L a conscience de son im puissance l ’exaspérait. Les\nyeux brûlants, les tempes brûlantes il peignit, peignit\nrageusement. E t, tandis que son pinceau courait sur\nla toile il songeait : « A trois heures E lle sera ici et au\nlieu du chef-d'œuvre entrevu, elle trouvera ce navrant\nempâtement de couleurs ! « L e souvenir de son rêve le\nhantait alors, et espérant anéantir cette obsession en\nexagérant encore la confusion de ses pensées, il s’effor­\ncait de songer sim ultanément à une foule de choses\ndisparates. P ar instants il croyait entendre frapper à\nla porte et, le cœur serré d’angoisse il s’a rrêtait; puis,\nl’ erreur constatée, il se retournait, le corps secoué\nd’un frisson, et le masque lui apparaissait dans une\ngrim ace de flamme.\n  Longtem ps la fièvre le fouetta de la sorte, dissol­\nvant peu à peu sa raison. E n fin , dans un accès de\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": "                       LE MASQUE                       2 l3\n\n\nfureur provoque par la cruelle hantise des reflets, il\ndécrocha le masque, le jeta sur la table et, haletant, les\nnerfs tendus, se précipita vers la baie vitrée. L e store,\nbrusquement lâché, s’affaissa sous un flot de soleil.\n  L ’atelier, noyé de clarté, s’ enfiévra à son to u r; les\ntrophées d’arm es rayonnèrent, criblés d’étincelles ; la\ncheminée flamba des lueurs avivant les brocs, les chan­\ndeliers de vieux cuivre ; les m oulures des cadres ruti­\nlèrent sous la pluie des rayons. Au milieu de la salle,\nviolemm ent détaché, le tableau éclatait en plein o r; et,\ndans la lum ière intense, le visage de Djemma surgis­\nsait, m agnifiquem ent vivan t; on eut dit que la seule\nm atérialité1de la chevelure le rivait à la toile.\n   L ’artiste, ébloui, au milieu de la nappe de soleil,\ns’était im m obilisé devant son œuvre. Soudain, il eut\nla sensation d’un form idable coup de marteau à la\ntête et, la face congestionnée, il tomba anéanti dans un\nfauteuil.\n   Q uoiqu’il eut l’immobilité de l’ évanoui, il conservait\nla conscience de lui même, conscience confuse, car sa\ntête était infinim ent pesante; un poids de plomb la\nclouait en arrière. L a peau du front, douloureusement\ntirée, sollicitait les paupières à rester closes. Des\ncourants fluidiques lu i traversaient le crâne, légers\nd’abord, puis grandissants noyaient les cavités céré­\nbrales. Ses oreilles qui semblaient bouchées par une\npellicule adoucissant l ’acuité des sons, tintaient bruyam ­\nment par instants, comme si la paroi se fendait tout à\ncoup. Cherchait-il à analyser la sensation en y appli­\nquant sa pensée vacillante, les bourdonnements crois­\nsaient en intensité, s’aiguisaient, rappelant tantôt le\nbruissem ent prolongé du vent dans les blés m urs, tantôt\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "214                   LA BASOCHE\n\n\n\nles crépitements des dalles jonglant avec les grêlons.\nIl éprouvait une oppression accablante avec des brû­\nlures au cœur. De sentir ses yeux fermés à la lum ière\nil lui venait un soulagement, et cependant, par sacca­\ndes, il tentait de les rouvrir, pris d’une terreur sou­\ndaine que sa raison ne sombrât tout à fait. Puis des\ntressaillements le secouaient et il lu i paraissait que les\ndeux parties de son moi se séparaient, que l ’âme s’ef­\nforcait de s’évader.\n   P a r lueurs, au milieu du chaos interne, sa pen­\nsée redevenait active; il avait des souvenirs vagues\nm ais dont la signification lui échappait presque aussi­\ntôt. Il m urm ura « trois h eures! trois heures! » cher­\nchant à renouer la chaîne de ses idées, sans y parvenir.\nIl répéta m achinalement « trois heures! » mais le trou­\nble de son esprit avait annihilé la m ém oire; les mots,\nrépétés encore, n’ éveillaient plus en lui de pensées; ce\nn ’étaient plus que deux sons : «' trois heures!    E t il\nsouffrait horriblem ent avec le sentiment confus de la\nfolie qui imminait.\n   A lors, subitement, les fluides se reprirent à couler\ndans sa tête, pénétrant par les yeux, par les oreilles;\nson esprit redevint p assif; et il aperçut, palpitants\nencore, des lam beaux de chair enlisés dans une épaisse\nnappe boueuse, jau nâtre; au m ilieu, il y avait le visage\nconnu — pourquoi connu? — d’une jeune fille, et ce\nvisage contracté avait une expression douloureuse,\nn avran te.... Puis la nappe oscilla, enfouissant les\nc h a irs; l’atmosphère, lourde horriblem ent, se fit moins\ndense. Dans l ’air bleu riaient des fils d’or\" une m ulti­\ntude de fils d’or, étincelants comme des rayon s; ils\nm ontaient et descendaient, ondulant sous la brise.\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "                      LE MASQUE                      2l5\n\nJe a n voulut les sa isir; mais ils fuyaient toujours.\nEnfin il en accrocha un, si fin, si ténu, et tous les\nautres s’évaporèrent. Haletant, il s’y cram ponna dans\nl’horreur du vide qui béait sous lu i; le fil s’allongea,\ns’allongea, am inci encore, et, le cœ ur serré, Jean le\nsentit céder peu à p eu ...\n   L a chute brusque dissipa le cauchem ar. Il cligna\npéniblem ent les yeux, rem ua ses membres engourdis.\nSes joues ardaient comme m ordues par des flammes.\nL a souffrance devenait intolérable, atroce; qu'elle\ndurât quelques secondes encore et il serait fou infail­\nliblem ent.\n  F o u ! ses bras s’agitèrent convulsés, retom bèrent\ninertes. Mais qu oi? — fut ce un effet de l’aliénation\nnaissante — en retombant ils éprouvèrent une sensa­\ntion de fraîcheur, douce, oh combien douce ! F ièvreu ­\nsement ils pressèrent le corps glacé, cherchant à le\ndéfinir. Quelque objet m étallique, étrange, bosselé\ncomme un v isa g e !... C ’était le m asque, le masque\naux reflets obsédants, qui le fixait avec son énervante\nironie!\n   Il l’allait rejeter loin quand l’idée lui vint que ce\nmasque pourrait éteindre les brûlures de ses joues ; et\navidement il le colla sur son visage. L e contact du\nbronze lénifia la douleur aussitôt, fit naître une fraî­\ncheur intense.\n   Mais après quelques instants Je a n éprouva à la face\nun accablement inexprim able. Dans un frisson il sentait\nle masque adhérer de plus en plus à sa peau. Il voulut\nl ’arracher. E n vain. Par un phénomène bizarre le\nmétal s’était soudé à l’épiderme, faisait corps avec lui,\ns’ enflant sur le front, se creusant dans les paupières,\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": "2 l6                     LA BASOCHE\n\n\n\nm oulant les narines, les lèvres, le m enton; et les ner­\nvures, comme des griffes, étreignaient les chairs, s’en­\nracinaient horriblem ent; et, tandis que l’homme\ns’im m obilisait, atrocement terrifié, une fusion lente\ns’op éra; le bronze s’ infiltra par tous les pores, coula\ndans les veines, dans les muscles, dans la moelle,\nincendiant son être, lui soufflant une rage énorme,\nsurhum aine.\n  P u is, soudain, comme si ces coulées s’échappaient\ndans l ’air, il se vit enveloppé par une bande de métal,\nlarge, flam boyante, fantastique, qui tournait, tournait\nautour de lui dans un éclat d’étincelles; et la bande se\ntordit comme un cable, s’épanouit en un flot crépelé\nde fils d’or, et ces fils étaient sem blables exactem en t\na u x cheveu x f a t a l s ! Partout, partout, et encore ici et\nlà, ils sarabandaient étincelants, frissonnants de clarté;\net ils se contorsionnaient à ses jambes, s’enroulaient\nautour de sa poitrine, faisaient glisser sur son cou, sur\nsa chevelure l’effleurement brûlant de leu r folie.\n  E t, les yeux larges ouverts sur ce tournoiem ent\nardent, Jean ne perçut bientôt plus que des nappes\ninfinies de flammes où giroyaient des m yriades\nd’étoiles blanches.... A lors, secoué d’une exaltation in d i­\ncible, il se précipita sur sa palette, empoigna ses brosses.\nL a fièvre avait noyé ses hésitations; une vigueur\nsuperbe lui chauffait la poitrine. Plein d’enthousiasme,\nil se campa devant la toile, peignit à larges touches.\nSon im puissance était vaincue. Sous son pinceau, les\ncheveux terribles éclataient, frém issants, criblés de\nlum ière comme si la vie avait soudain gonflé leurs\nfibres. E t, exultant, avec la conscience du chef-d’œuvre\nréalisé, il embrassa d'un coup d’œil de triom phe le\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "                       LE MASQUE                          217\n\n\nvisage de la vierge, puissam ment vivant sous son au­\nréole d’o r ........\n\n  T ro is heures sonnèrent.\n\n   Djemma entra, courut au tableau. Ivre de joie, Jean\nallait s’élancer vers elle; m ais devenu tout à coup livide,\nil la regarda longtem ps, les yeux fixes, sans une parole,\ncomme s’il ne la reconnaissait pas. Pu is, poussant un\ncri rauque, profondément désespéré, il lacéra la toile\nà coups de couteau et tomba dans un fauteuil en\nsanglotant.\n  Brusquem ent, en face de la m erveilleuse traduction\nde son rêve, Djemma venait de lui apparaître, telle\nqu’ elle était réellem ent, dans sa matérialité de femme!\n\n\n\n                                          Luc M a l p e r .\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "        D’UN TRANSFUGE\n            Mes chers amis,\n\n\n  Enfin ! Me voici rentré dans l’arène parisienne, loin\nde Bruxelles , où je laisse mes amitiés les plus\nfranches, mais dont je garde quelque chose de vague­\nment spleenique, moins un lourd souvenir qu ’une\npénible oppression. Cependant je suis satisfait de mon\nvoyage. Il m’a permis de revoir des coins curieux, une\npetite capitale extraordinairem ent drôle, d’intéres­\nsantes gens flanqués de moeurs non m oins intéres­\nsantes, et surtout vos enthousiastes aspirations litté­\nraires, vos terribles batailles qu’ici l ’on ignore, vos\ncoups de colliers unanim es vers l’affranchissem ent de\nla pensée, hors de l’hum iliation du joug de P a r is .\n  Quoi de nouveau? Marche-t-elle à souhait, notre\noeuvre décentralisatrice? Aim ables farceurs! Près de\nvous, un brin de gêne m’empâtait la langue quand me\nprenait l’ envie de vous dire ma façon de penser ; serait-il\nindécent de vous la confier, cette opinion qui me cha­\ntouille l’épiglotte, à présent que nous séparent huit\n\n\n  Nous recevons d’un de nos bons amis la lettre curieuse\nque voici. Inutile d’annoncer que nous répondrons à l’épitre\nde ce compatriote renégat. (N. de la Dir.)\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                    d ’un   transfuge                219\n\n\nheures de chemin de fer et plus de quatre-vingts lieues?\n   E h oui, j’ai souvent brûlé du besoin de vous jeter\ncarrém ent vos quatre petites vérités à la face, décentra­\nlisateurs, mes amis. D écentraliser! Voilà, certes, un\nbeau grand mot, bien moderne, d’une fière intransi­\ngeance, et — dans votre bouche — débordant d’une\nénergie sincère et vibrante. Mais vous le cuisinez d’une\nmanière si étrange, vous en faites une si compliquée\nbouillabaisse, qu ’assurément il est très malaisé de vous\nsuivre dans l’inextricabilité des théorèmes que vous\nposez.\n   Ce qui détonne en vous, c’est une sorte de haine du\nparisiennism e. Paris vous gêne donc bien, camarades?\nB riser avec lu i, agir sans lu i, ne point se tremper en\nlui, tels sont vos formels principes et vos plus chers.\nB riser avec P a ris! A h ! l ’on ne doute de rien parmi\nvous, cela s’impose, et c’est à vrai dire cette belle\ninsolence qui est le charm e de vos luttes épiques, c’est\ncette outrecuidante audace qui gonfle parfois la bulle\nde savon de vos héroïques tentatives.\n   B riser avec P aris ! S i vous saviez combien m’amuse\nà présent cette délicieuse prétention, décentralisateurs\net schism atiques! Ecoutez : Plus que tout autre, en ce\nmoment, notre littérature française a sa loi d’attraction\nuniverselle, tout comme les mondes. Supposez-vous la\nlune, lasse de son rôle de satellite, rêvant un divorce\navec la terre? O r, à mon point de vue, c’ est vouloir\nenfoncer Newton et son algèbre que tenter vaincre\ncette form idable puissance attractive qui se hurle :\nParis.\n  Car enfin, vous qui entendez démolir les équations\nposées, où sont vos arm es? Etes-vous bien sûr d’avoir\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "220                   LA BASOCHE\n\n\n\nen Belgique une nourriture m orale assez substantielle\npour développer sainement vos aptitudes crâniennes?\nLutter avec Paris, c’est très louable, étant donné qu’on\nne doit se laisser rien imposer, mais avant tout faut-il\nexam iner si, coup pour coup, la lutte est possible. Vos\narm es! Mais vous êtes nus comme vers, mes pauvres\nchers. Paris, c’est le grand restaurant où l’ intellect\nfrançais s’alim ente; la table est vaste et les mets sont\nnombreux. Autant Paris est la ville des travailleurs,\npar ses musées si précieux où le choix des chefs-d’œ u ­\nvre n’a de plus admirable que leur variété immense,\npar ses richissim es bibliothèques où le livre nouveau\nest à la disposition de tous, de quelque coin du monde\nqu’il vienne — autant notre capitale, si m aigrement\nappropriée, est incapable de satisfaire les moins exi­\ngeants. V oyons, sans parti-pris, regardez votre champ\nde bataille. Montrez-moi, dans notre B ruxelles bou r­\ngeois, cette table toujours m ise, où, en tout temps\nici, le penseur et l’écrivain s’asseoient et mangent.\nN os musées? Mais à côté des Rubens, des Teniers,\ndes Van D yck éclos chez nous, les vides sont lam en­\ntables. A h ! elle ne varie guère son menu, votre table\nd’hôte. S i l ’on peut, se portant à m erveille, ne jamais\ngoûter poulets ni confitures, il est, à l ’heure qui sonne,\nplus m alaisé à un littérateur d’acquérir une complète\nmaturité d’esprit sans jamais déguster un Raphaël ni\nun M urillo. Les productions puissantes sont puissantes\nd’inspiration.Sans le Lou vre, Théophile Gauthier n’eût\npas écrit M lle de M aupin , cette m erveilleuse ascension\nvers le beau idéal, où sont étudiées toutes les chairs,\ncelles de Rubens, saignantes et. vigoureuses, celle de\nM urillo, si chaudes, celles de Raphaël, si fragiles.\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                    d ’un   TRANSFUGE                   221\n\n\n\n  E t notre bibliothèque royale, donc !\n  Je l’ai beaucoup fréquentée jadis, cette salle de lec­\nture, mal organisée, où, lorsque vous demandez à lire\nMme B o v a r y , s’approche la barbe blanche d’un mon­\nsieur, vous glissant dans l’oreille une grosse recom­\nmandation:\n  — Quand vous aurez lu, n’est-ce pas, veuillez s’il-\nvous-plaît rendre le volum e à un huissier. Car, vous\ncomprenez, s’il traînait sur la table, nos tout jeunes\ngens pourraient jeter les yeux dessus, et alors...\n  Authentique! Et, comble des combles, le jour où, mal\navisé, j’eus l ’impudence d’y demander N ana, la même\nbarbe blanche, faillit s’arracher, dans une rageuse\ndétente des m âchoires.\n  — Nous n’ avons rien de Z o la ..., mossieu !!\n  Je m’ en souviendrai longtemps de cette réponse\ndu sexagénaire, crachant ça comme une im précation.\n   E t d’ailleurs, lors même que vous auriez tout, une\nchose vous m anquerait encore, qui vous manquera\ntoujours :\n   L a Fem m e!\n   O h! la fraîche écume des ateliers de P aris, les bou­\ntons de jeunesse fleurissant les rues, les amusants trot-\ntins au gai museau rose, les galopines suant la vadrouille\net ayant du soleil plein les yeux ! Là-bas, vous vous\nétiolez, faute de joies. Jam ais le vice rayonnant n’y\ngerm e; les rires sonores et les chaudes caresses des gla­\nneuses de plaisirs y sont inconnus. L a fille du peuple,\nsi vivante ici, et si gentiment vicieuse et friponne, n ’est\nchez nous qu’une triste chair mal accoutrée, une inapte\nsans goût, patoisant un flamand bâtard et dédaignant\nles fleurs. L a Fem m e vous manque, E lle si impérieu-\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "222                     LA BASOCHE\n\n\n\nseraient indispensable, E lle, le livre des livres, la Bible\nde la vie comme celle de l’art. Parm i vous, une bonne\ndouzaine, sont d’un talent réel. S ’ils vivaient, je gage\nque de fortes productions jailliraient d'eux, mais, fran ­\nchement, oserait-on l ’assurer, qu’ ils vivent? M oroses,\nvoyageant sans cesse de la brasserie à la taverne et du\njournal à la revue, quelque chose, en eux, croupit. Ils\nmanquent d’air et d’espace et ne veulent pas l ’en­\ntendre. O h! les larges envolées, les échappées de\nliberté dans les rues grouillantes! N on, la monotonie\ndu tous-les-jours norm al les enveloppe étroitement.\nLeu r existence est un va-et-vient sans surprises, dans\nune cage étroite où les belles passions d’artiste n ’ont\nqu’un cours lim ité. Point de stimulants réchauffant\nles enthousiasmes ! Point d'éternel fém inin égrenant\nles kyrielles printanières ! B ru xelles? Mais c ’est l ’ané­\nmie pour l’âme et l ’atrophie pour le cœur. A h ! rendons\nhommage à Paris, compatriotes : Paris est un grand\nbain d’am our, la M ajuscule V ille ardente dont une\ntraînée de baisers et un enchaînem ent de bras sont la\nceinture. Paris est un fleuve de vie et de sang, c ’est la\ngrande m achine com pliquée qui vous fait quelqu’un si\nvous êtes plus que quelque chose, c ’est la fournaise où\nse fond en pur lingot ce que cachent de précieux les\ncrânes, c’est un gigantesque rouage, une m eule à cer­\nvelle où éclatent les trop faibles, mais où triomphent\nles robustes, sous les coups de fouet d’une cinglante\némulation.\n   Une ville est un cerveau. Celui de Paris a été pétri\npar les mains d’une pléiade de génies. M alheureuse­\nment pour Bruxelles, le moulage est unique et les mou­\nleurs ne sont plus.\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "                    d’ un   tran sfu ge               223\n\n   E t remarquez bien que vous êtes tout autrement\nconformés qu’on ne l ’entend i c i . Elevés dans une\natmosphère à part, en même temps qu’habitués à dan­\nser au son de l ’orchestre parisien, vous en arrivez,\nêtres incontestablement hybrides, à tourner dans un\ncercle dém esurém ent vicieux. Dans notre petit pays\noù tout le monde se connaît, où les querelles de bou­\ntiques prennent des proportions amusantes, vous vivez\ntout douillettement, ainsi qu’au giron d’une grande\nfam ille, sans secousses, sans aléa, sans passion. Il n’est\ncertainem ent pas un épicier qui ne connaisse de vue\nnos grands hommes du jour, écrivains, avocats ou\npoliticiens. On se les montre dans la ru e ; on sait où\nils s’hébergent, les cabarets qu’ils hantent, les cancans\nqui sur eux circulent, leurs m oyens d’existence et\nleurs procès à sensation. T e l jeune chroniqueur entre-\nt-il dans un lieu public, vite son nom vient aux lèvres.\nC ’est de cette facile popularité que résulte la déviation\ndes aptitudes dont quelques-un des nôtres sont libéra­\nlement doués. Ici, les plus célèbres passent facilem ent\ninaperçus, dans la tourm ente houleuse des foules, et\nc’est une force, à coup sûr. N ul n’est prophète en son\npays, dit-on. Ce vieil adage, faux pour P aris, s’ applique\non ne peut m ieux à Bruxelles. S ’il est quelque chose\nplus regrettable que l’absence de talent, c’est bien cer­\ntainement l ’absence de prestige. Côté du public, l ’effet\nest des plus déplorables: on n ’attribue pas l’importance\nqu’on devrait au roman ou aux vers d’un m onsieur que\nl’on coudoie tous les jours. Côté de l’ auteur, c ’est pis\nencore. On ne travaille pas avec joie, on traduit froi­\ndement des pensées que l’ on voudrait brûlantes, on\ns’use petit à petit, inconsciemment, sans aboutir à\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "224                    LA BASOCHE\n\n\nrien. Ayant, malgré tout, P aris en objectif, un poète\nou un chroniqueur un peu lancé, croit de son devoir\nd’être mis en parallèle avec le plus vanté de la grande\nville. C'est ainsi que Bruxelles s’est donné un petit\nZola, un petit Baudelaire et un petit Mendès, ce qui a\nnécessité des tensions de talents excessives et du plus\nfuneste résultat.\n  E t puis, parlons raison. Votre légitime désir de\ncréer un stock littéraire national, est-il, dans votre\npensée, intimement subordonné à un antagonisme\nentre Bruxelles et P aris? Ne pourrions-nous, baignant\ndans l’exubérante vitalité de la V ille mère, satisfaire\naussi sûrement notre idéal et courir aussi directement\nà notre but? Avec Daudet, Zola et d’autres, le Midi\ns’est fait une réputation véritable. Qu’à son tour le\nNord s’en fasse une, et le N ord, c ’est nous. Point n ’est\nbesoin pour cela d’un exil volontaire. A quoi bon\ndim inuer nos chances en nous entêtant à féconder le\nSahara bruxellois? Qu’importe que M. X ..., un belge,\nécrive ses plus belles pages sur le sommet de la butte\nM ontm artre? E n sera-t-il moins belge pour cela? Mais\nce qu’il importe, c’est que M . X ... soit placé dans une\natmosphère convenable, suffisamment dense et viv i­\nfiante, propice au développement intégral de toutes\nses facultés.\n   N on! Il n’est pas possible d’extraire de l’or d’une\nmine de houille. Tout taillés que nous puissions être\npour une lutte sérieuse, notre terrain de combat est\ntrop défavorable pour que ne soient pas très minimes\nnos chances de succès. Penser et écrire, c’est aim er !\nJad is les hétaïres grecques se fouettaient jusqu’au sang\npour exciter leurs désirs. Q u'il soit Bourget ou Zola,\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "                    d ’un   transfuge                   225\n\nqu’il aime la Mort ou la Vie, ce qu’ il faut à l’écrivain, à\nnotre époque terrible, c’est une schalgue incessante,\nle jetant toujours et éperdument au sein d'excitations\nintenses, le hissant, en rut, dans les bras passionnants\ndu rêve, brûlant sa chair et attisant sans relâche cette\nbraise vivante qui est son cœ ur. Tenter une décentra­\nlisation littéraire que rien ne favorise, c ’est se consum er\ninutilement. D’ailleurs, une langue est semblable à un\nfruit, qui ne m ûrit que sous certaines latitudes. Vos\ntentatives me rappellent les raisins qui croissent dans\ndes serres, quelque part aux environs de B ruxelles. Les\ngrains viennent admirablem ent ; l’air bien portants et\npleins de sève, ils paradent princièrem ent sur les tables,\nmais sont toujours décevants à déguster. Ce sont des\nproduits d’un sperme spécial, craché sans am our sous\nl ’influence d’ une température fausse et d’ un faux soleil.\nE h bien, selon m oi, écrire et penser dans un tel milieu\nque le vôtre, c’est cultiver l’art en serres chaudes, —\ncomme les raisins.\n\n\n\n                                                A. T.\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "     LE CHAPELET\n            homme et ses enfants se sont mis au lit\n\n\n S\n      on\n       après avoir dit la prière du soir, mais la\n      bonne et sainte ménagère est restée près du\nfoyer, où les cendres s’endorment, pour réciter son\nchapelet.\n   Elle embrasse la petite croix d’argent et dit à\nvoix étouffée le Credo, en unissant à son invocation\nson époux et ses petits. \" Seigneur, nous croyons\nen vous, qui régnez aux cieux. » Tandis qu’elle\nparle le premier Ave, elle pense aux êtres de son\ncœur : « Vierge, conservez la santé au père de\nfamille, donnez la force à nos fils. ” Les yeux de\nson âme les voient étendus dans leur lit, la tète\némergeant des draps sur l’oreiller blanc. Leurs\ncerveaux n’ont pas de mauvais rêves et leurs corps\nreposent, pleins de vigueur.\n   Ses doigts touchent le premier dixain. « Que les\nenfants ressemblent à leur père, soient religieux,\naiment le travail, soutiennent les parents dans leur\nvieillesse. « Les Ave qu’elle répète, sans penser\naux mots de la prière,font se répéter en son cerveau\nla même imploration.\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                   LE CHAPELET                  227\n\n   Deuxième dixain. — Elle est au cimetière, qui\nentoure l'église du village, et s’agenouille sur\nl’herbe, devant une croix. L à sont couchés ses\nvieux parents. Ils ont respecté Dieu et fait le bien\naux hommes. Leur âme doit être au ciel. Elle prie\nen vénération de leur mémoire, s’imaginant se\ntrouver au cimetière, dans le silence pensif des\ntombes.\n   Troisième dixain. — Elle demande pour elle les\ngrâces de Dieu et de la Vierge. « Notre-Dame,\nveillez sur ma santé; qûe deviendraient mes enfants\nsi je n ’étais plus là pour leur apprendre à vous\nprier; que deviendrait mon homme si je n'étais\nplus auprès de lui pour l’aider à porter le fardeau\nde la vie ? »\n   Quatrième dixain. — « Seigneur Dieu, que la\nmoisson soit bonne. Protégez nos terres de la\nneige, de la gelée, des pluies torrentielles et des\nouragans. Récompensez nos fatigues, faites pros­\npérer nos biens. Répandez vos faveurs sur le\nvillage. Que toutes les familles soient unies\net vivent dans le respect de la religion, que les\nfils soient honnêtes et les filles vertueuses. Que\ntous nous puissions vivre sans avoir besoin d’aller\nà la ville, où les hommes sont malingres et les\nfemmes vicieuses, où Dieu n’est pas prié. »\n    Cinquième dixain. — E t ses lèvresdisent encore\nles prières, alors que !sa pensée subit l’hypnotisme\nberçant des mots célestes. Elle ne sait plus qui\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "2 28                 LA BASOCHE\n\n\n\nelle est, elle vit passivement en dehors d’elle,\nconfondue en l’Inconnu qu’elle implore. E t\nquand le chapelet est fini, elle reste encore age­\nnouillée près du foyer,semblant attendre la réponse\nde Dieu. Puis comme les sons magnétiques ont\ncessé, elle se lève, baise la petite croix d’argent et\ndit : “ Seigneur, que votre volonté soit faite »,\nsoumettant ainsi sa vie, et celle de son époux et\nde ses enfants, aux décisions divines.\n\n\n\n\n       LA FIN DU MONDE\n\n       es  parfums :\n\n\n L          “ Oh ! pourquoi sommes-nous enfermés\n         dans les fleurs, derrière les lourds pétales?\nPourquoi, nos prisons s’entrouvrant, un magné­\ntisme fatal nous retient-il invinciblement à la terre?\nSeigneur, laissez-nous remonter au ciel, derrière\nle soleil, d’où vous nous avez chassés! Si, pour un\ncrime ignoré nous avons mérité notre déchéance,\npar nos douleurs nous méritons d’être rappelés à\nvous. Nous haïssons cette vie matérielle, les fleurs\nsi rudes, les pesants papillons. Nous aviez-vous\ncréés pour la terre? Oh! nous élever là-haut!\nglisser entre deux chants d’église ! «\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                 LA FIN DU MONDE                229\n\n\n   Les sons :\n   “ Oh! pourquoi sommes-nous attachés à la\nmatière? L e vent nous entraîne dans ses courses\naffolées, la mer nous dispute au vent. Nous restons\nsuspendus aux lèvres des hommes qui nous font\nmentir à leur âme. Les moindres choses ne peuvent\nse mouvoir sans nous rappeler à notre esclavage.\nE t l’écho nous répercute, prolonge notre martyr.\nSeigneur, rappelez-nous dans votre royaume.Avez-\nvous créé les sons pour les donner au monde ?\nNous haïssons cette vie matérielle, la terre impar­\nfaite où le mystère étouffe sous la chair. Les sons\nne doivent appartenir qu’au ciel. Oh ! remonter là\nhaut ! glisser dans les lumières trépidantes! »\n   Les lumières :\n   “ Oh! pourquoi sommes-nous précipitées des\nastres sur le monde? Quitter le ciel pour tomber à\nla matière ! Eclairer la terre et l’éclairer toute !\nSeigneur, nous avons tant souffert d’avoir connu\nle monde, et de lui avoir donné de se connaître.\nRappelez-nous près de vous. Nous haïssons cette\nvie matérielle, et les hommes qui ne voient en\nnous que lumières. N ’avons-nous pas été créées\npour votre royaume. Oh ! remonter là-haut! glisser\nau milieu des formes célestes ! »\n   Les formes :\n   “ Oh ! pourquoi sommes-nous condamnées à\nenvelopper, à modeler la matière? Devoir empri­\nsonner les choses et les êtres, alors que nous\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "230                     LA BASOCHE\n\n\n\nvoudrions leur échapper ! Les formes ont été créées\npour le royaume fluidique. Seigneur, rappelez-\nnous. Nous haïssons cette vie brutale, la matière\nqui croit les formes matérielles, et ne pénètre pas\nnotre essence divine. Oh! remonter au ciel, au\nmilieu des esprits ! »\n   Les Esprits :\n   « Oh ! pourquoi sommes-nous emprisonnés dans\nles choses. Seigneur, ne nous laissez pas souffrir\nplus longtemps. Vous nous aviez envoyés sur la\nterre, pour l’animer de votre souffle ; la terre nous\nétouffera. Nos douleurs sont vôtres, puisque\nnous participons de vous, Principe créateur. Rap­\npelez-nous de l’exil. Nous haïssons cette vie maté­\nrielle, et les hommes qui ne croient qu’à la chair.\nOh ! remonter au ciel, au milieu des parfums, des\nsons, des lumières, et des formes divines ! »\n   L a Terre :\n   « Seigneur, délivrez-les. Ils ont assez souffert..·;\n\n\n\n\n      LA LUNE ASSASSINE.\n\n       es   ro seau x   d is a ie n t   le u r s   p la in te s   aux\n\n\n\nL       arb res :\n\n\n            \" Cette nuit, la lune blanchit les eaux\npassives d’une blancheur auguralement funèbre.\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                  LA LUNE ASSASSINE                 23l\n\n Nous verrons un       malheur, un     malheur fatal.\n Pourquoi sommes-nous condamnés à border cet\n étang dramatique? «\n   L es arbres répondirent :\n   “ Mais vous aussi nous effrayez, cette nuit. L a\n lum ière cruelle de la lune rend vos lam es d’acier.\nVous aiguisez vos pointes au vent. Vous êtes des\népées ! Quelles mains mystérieuses serrent vos\ngardes invisibles, et qui menacez-vous? »\n  L e vent, n’osant plus les faire parler, s’éleva\ndans l ’air en grelottant. Sous l ’eau blanche et\nfroide glissaient silencieusem ent des poissons plus\nblancs et plus froids qu’elle.\n   U n corps noir, lourd, tom ba. D es roseaux se\nteignirent de sang. D ’autres se brisèrent, trem blants\nde rauques vibrations. L ’étang mugit sourdement.\nA ces bruits lugubres, le vent s’abattit et ques­\ntionna les roseaux et les arbres.\n  « U n homme vient de se noyer » dirent les\nroseaux.\n  E t les arbres : “ N on ! Vous l’avez tué. J e vous\nai vus aiguisant vos pointes. V ous l ’attendiez au\npassage. Assassines ! »\n  L es roseaux : “ Accusez-nous! C’est vous qui,\nenveloppant les eaux, avez caché le danger au\nvoyageur. »\n  “ I l n’est pas tombé de notre côté » ripostèrent\nles arbres.\n   « Moi, dit le vent, je ne soufflais pas au bord\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "232                  LA BASOCHE\n\n\n\nde l’étang. L a lune seule est coupable ! E lle blan ­\nchit traîtreusem ent l ’eau. Cette homme a cru voir\nune plaine. » E t le vent hurla de colère : « Assas­\nsine ! »\n  M ais l ’homme n’était pas mort. I l agita les bras\net saisit convulsivement des roseaux. Ses mains\nglissèrent avec les sifflements stridents du zinc\nouvert par les vrilles, et des caillots de sang fumeux\npleuraient aux lances.\n  “ Vous le voyez, dirent les arbres, ils ne veu­\nlent pas le sauver. »\n  “ Vous qui êtes plus forts, répliquèrent les\nroseaux, courbez-vous et tendez-lui vos branches. »\n  E t les arbres appelèrent le vent à leur aide.\nL e vent souffla pour les courber. L e s arbres ne\nf léchirent pas.\n      V ite! clam èrent les roseaux. I l va mourir. Il\nlaissera ses mains et ses os à nos piquants! »\n   “ H élas! je ne pourrais, soupira le vent. » E t\ns’adressant à l ’homme :\n   “ Pourquoi ne cries-tu pas à tes frères de te\nsecourir? I l y a non loin d’ici une m aison. J e pous­\nserai ton cri d ’alarm e jusque là. »\n  L ’homme, à la pensée d’im plorer le secours des\nhommes, serra les lèvres hautainem ent. E t regar­\ndant avec douceur les roseaux, le vent et les\narbres, il eut honte de sa peur involontaire de la\nmort et s’étendit sous l’eau froide sans trem bler.\n  L e vent hurla de rage contre la lune : \" assassine ! \"·\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                 LA LUNE ASSASSINE                           233\n\n\n\n  \" N ’accusez pas \" dit une voix s’élevant de\nl ’étang. E t les roseaux, le vent et les arbres virent\nune âme glisser entre les rayons blancs de la lune,\ncom m e un enfant entre les bras de sa mère.\n\n\n\n                              H e c t o r C h a in a y e .\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "    OVER THE SEA\n                              New-York, le 24 mars 1886.\n\n\n       e w - Y o r k ! Sous\n                         un poudroiement de soleil et\n\n\n N       de fumée d’usines, les rues tirées au cordeau\n         filent entre les m aisons de briques ou de\npierre bru n e; à la hauteur des prem iers étages, sur un\ngrêle treillis de fer, tonnent les wagons et les locom o­\ntives du « chemin de fer élevé. » U ne foule affairée\ngrouille sur les trottoirs; les osseux Yankees brûlent\nle pavé de leur marche de tarentule; les Chinois en\nblouses de cotonnade bleue se balancent sur leurs san­\ndales d’osier, et les nègres de toutes nuances, le rire\naux dents et les bras ballants, déambulent d’une allure\nroulante, Parfois une nuée de gam ins s’abat, agitant\ncomme des ailes les feuilles encore humides du H e r a ld :\n« L ire le compte-rendu du boxing-m atch entre Mitchell\net Sullivan ! » E t peu à peu, à mesure que la horde de\njeunes camelots gagne le haut de la ville, leurs appels\nstridents s’éteignent, et dans la buée de bruit qui flotte\nsur la rue tintinnabulent les aigres clochettes des tram­\nways. S i, dans un accès de rêverie, vous levez les yeux\nau ciel, vos regards s ’accrochent dans un inextricable\nlacis de fils télégraphiques et téléphoniques, et vous\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                     OVER THE SEA                      235\n\nvous heurtez aux poteaux mal dégrossis qui, de quinze\nen quinze mètres, jaillissent du bitume.\n                             *\n                            * *\n\n   L a ville am éricaine n’a rien de la pittoresque laideur\ndes antiques capitales d’Europe. Point de m urailles\nlézardées où grisaille le salpêtre; point de pignons\nmordant l ’azur de leur anguleuse silhouette; point de\nruelles tortueuses que franchissent, comme des arcs-en-\nciel, les loques m ulticolores des pauvres. L a misère\ndes villes italiennes a la grâce mélancolique des vieilles\nglo ires; celle des villes anglaises vous étreint au cœur\ncomme une strophe du D ante; mais le quartier M ouf ­\nfetard de N ew -York, dans le rouge crû des briques,\nsue la banalité des choses neuves, comme ces paysages\nde banlieue que le poète Ajalbert, âpre aquafortiste de\nplum e, aime à griffer sur le papier.\n\n                            * *\n\n\n\n  Est-il étonnant que nos grands poètes en prose et\nen vers, T h oreau , Nathaniel H awthorne, E dgar P o e ,\nSidney Lan ier, dans leur horreur de la monstrueuse\nm étropole, se soient bercés dans les feuillages des pri­\nmitives forêts ou dans les magiques fumées de l’opium\net de l ’alcool? Thoreau vécut la vie d’un solitaire au\nfond des bois et laissa des pages infinim ent plus tristes\nque celles de R ousseau; Hawthorne, sensitif géant,\ncraignait la foule comme un enfant, et n’ oubliait ses\nartistiques douleurs qu’en vue des montagnes du Mas­\nsachusetts ou sous la splendeur du soleil d 'Ita lie ;\nEd gar Poe, oh ! je n ’ai pas le courage de parler du\ndoux poète damné, dont l’oraison funèbre, écrite à\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "236                    LA BASOCHE\n\n\n\njam ais par Baudelaire, semble pleurer en lettres d’or\nsur des plaques d’airain ; Sidn ey L an ier, dévoré du\ndouble amour de la poésie et de la m usique, se pâmant,\nla nuit, aux sanglots des beaux vers et des violons,\nlaissa de m iraculeuses mélodies, et, pâle nostalgique de\nl’idéal, mourut de désespoir.\n   Lam entable m artyrologe! E n vue de ces cadavres\nnimbés de l’auréole de l’art, l’on éprouve un form i­\ndable désir d’étreindre par la crinière le sphynx de la\nvie, et de lui faire dégorger son secret !\n\n                             **\n  Je me suis plû parfois à créer pour mes auteurs\nd’artificiels p arad is.— T horeau aurait été un mahatma\nboudhiste, extasié sur un pic de l ’H im alaya, scrutant\nl ’éternelle vision de la réalité des choses. H awthorne\naurait hanté quelque donjon féodal, aux m eurtrières\nbarrées de fer, comme on en voit surgir dans les des­\nsins d’ H ugo. Poe aurait dessiné son om bre, la nuit,\nsous les louches lanternes, contre les m urs du vieux\nP aris. L an ier, dans un féerique palais, aurait éternelle­\nment bercé son âme aux soupirs d’invisibles orchestres.\n   Mais la Fatalité au sceptre de fer a décrété que ces\namants de l ’ irréel devaient se heurter à l ’abominable\nbanalité de la moderne A m érique. L e m alheur leur a\ntiré de sombres lamentations, et les voilà morts, et déjà\nle vacarm e des Bourses éteint la mélodie de leurs\nphrases. L e B eau est m ort; vive l’ U tile!\n\n\n\n  A u m om ent où je termine cette causerie, qui s’est\nlaissé leurrer dans les paysages jaunes du spleen, mon\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                     OVER TH E SEA                              237\n\n\nregard se porte, au-dessus de mon écritoire, vers trois\neaux-fortes encadrées de noir. Ce sont les portraits de\nThéophile Gautier, de Baudelaire et de Poe. Il est\ncurieux de noter les gradations de tristesse sur ces\ntrois visages. Gautier, aux tempes encadrées de boucles\nsculpturales, redresse sa nuque puissante avec une\nfierté d’athlète et de poète ; mais en ses yeux, qui s’ou ­\nvrent sous de lourds sourcils, erre je ne sais quel désir\ninapaisé. Baudelaire, courbant le front, vous fixe de\nses ensorceleuses prunelles, et son visage se plisse\nsous un sourire am er; cependant la pose est calm e; on\ny devine la douleur de l ’artiste, mais non celle du\nrévolté. Quant à Poe, jam ais ne saurai décrire sa terri­\nfiante expression. T rès pâle contre un fond noir, sa\ntête se dresse, agitant des cheveux som bres comme\nl ’E rè b e ; un om breux sillon lui creuse la joue droite,\nde la narine à la bouche, et sa lèvre se crispe dans un\nsourire de haine et de m épris; scs yeu x — ô ces yeu x !\n— expriment la terreur de la bête hantée par la meute,\net flam boient sous un large et haut front, pareil à celui\nde Lucifer, le beau roi des anges révoltés.\n  Pourquoi fallait-il que le divin poète souillât ce\nfront dans la fange des ruisseaux de Baltim ore? P o u r­\nquoi, ô bourgeois implacables, placides assassins de\nl’ idéal, inventeurs de la lessiveuse automatique et du\nlinge en celluloïd? P o u rq u o i?......\n\n                                      St u a r t M e r il l .\n\n\n   P. S . — H enry Gréville, épouse Durand, est en train\nde nous donner ici des conférences sur l ’A rt intimiste\nen Fran ce. Va t-en voir, ô mon âme, si le pot-au-feu\nest à point!\n\n\n\n\n                      \\\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "    LIVRES NOUVEAUX\n\n\n  L ’Œ U V R E , p a r E m i l e Z o l a .\n  L ’Œ uvre est le drame de l’im puissance. Claude\nLantier, le peintre am oureux des H alles, entrevu dans\nle Ventre de P aris, rudoie son talent à l ’incarnation\ndu rêve et n ’aboutit pas. Une femme, Christine, tra­\nverse son existence. D’abord il l ’aime passionnément,\nheureux de trouver m ieux qu ’un beau torse et un fin\ncoloris de chair en cette créature, puis il s’en détache\npeu à peu, se redonne à sa peinture, l’éternelle m aî­\ntresse dont l’ inassouvissement l’exalte et qui le possé­\ndera seule désorm ais.\n   Comm ence une vie im possible. Christine, dont toute\nla tendresse maternelle est acquise à son grand enfant\nd’avance, est ravalée au rôle de modèle, posant toute\nnue dans le froid de l’atelier, alors que le baby fruit\nde son amour, avorton du génie à la tête trop grosse,\npâlit dans un coin sous la claque des continuels :\n“ Tiens toi tranquille! » du peintre, que dérangent le\ntapage et les jeux.\n  Claude crée le plein a ir ; on le hue au Salon des\nRefusés. M ais voici qu’un matin il trouve son petit\nJacqu es mort dans son berceau. L e pauvre gosse venait\nde trop obéir.\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                      LIVRE S NOUVEAUX                     239\n\n   « On lui avait tant de fois répété, quand il jouait : Tiens\ntoi tranquille, laisse travailler ton père! qu’à la fin il était\nsage, pour longtemps. »\n\n  Claude ne pleure pas. Il ne voit dans ce cadavre\nqu’un modèle d’un intérêt étrange, et il se met à le\npeindre, envoie la toile au Salon, où, quoique ce soit\nun morceau m agistral, le ju ry ne la reçoit que par\nindulgence, rigolant de cette m orgue ambulante\nqu’ on ose lui envoyer.\n   E t tandis qu’il tâtonne et piétine sur plate, la fo r­\nmule apportée par lui, ce plein-air ouvrant toute grande\nà la peinture les portes de la lumière, conduit à la\nfortune et à la renommée un de ses élèves habile à\nconcilier l’ intransigeance des procédés et la bégueulerie\nbourgeoise. T enaillé par l ’im puissance, il rêve des\nchoses folles, faire tenir toute la cité de Paris dans une\ntoile, avec son grouillem ent de foule, son coin de\nSeine mélancolique, son gigantesque hérissem ent de\ncathédrales et de toits. Il s’épuise et se déchire en vain,\nn ’écoutant point sa femme, qui. dévorée de jalousie,\nhaïssant cette odieuse peinture qui lui vole son mâle,\nconjure le m alheureux de descendre de ces hauteurs\nde l’art-folie, de fuir cet irréalisable noyant leur exis­\ntence à tous deux.\n  E n fin , harassé, désespéré de ne pouvoir pétrir son\nidéal ni traduire ce qui le hante, Claude Lantier, une\nnuit, se lève et va se pendre à sa grande échelle, devant\nson œuvre avortée, incohérente et macabre qui lui rit.\n   Le dram e est tout entier là, bourré d’épisodes, offrant\ndes personnages qui intéressent, ressuscitant avec bon­\nheur le fameux Salon des Refusés. Certaines pages sont\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "240                    LA BASOCHE\n\n\n\névidemment autobiographiques. Dans Sandoz, révolu­\ntionnaire du roman, pénétrant avec aisance dans les\nvues de Claude, Zola s’est peint lui-même, sans m ala­\ndresse comme sans partialité. C ’est peut-être ce qui\nfera le succès du livre, cette mise en scène de l’ homme\npar l’homme, de l’auteur m anœuvrant les ficelles de\nson propre pantin. Zola contant ses peines, confessant,\nlui aussi son impuissance à enfanter l’œuvre rêvée,\nZola écrasant la personnalité de l ’écrivain sous la\nrévolte de l ’artiste et raillant de façon sardónique son\nambition orgueilleuse, voilà ce qu ’il faudra le plus\nadmirer dans ce livre dont les nombreux défauts sau ­\ntent aux yeux.\n  Ecoutez comme il parle de ses découragements et de\nses fièvres.\n   « Ah oui, je travaille, je pousse mes livres jusqu’à la\ndernière page... Mais si tu savais ! si je disais dans quels\ndésespoirs, au milieu de quels tourments! Est-ce que ces\ncrétins ne vont pas s’aviser aussi de m’accuser d’orgueil !\nmoi que l’imperfection de mon œuvre poursuit jusque dans\nle sommeil! moi qui ne relis jamais mes pages de la veille, de\ncrainte de les juger si exécrables, que je ne puisse trouver\nensuite la force de continuer!... Je travaille, eh! sans doute,\nje travaille! je travaille comme je vis, parce queje suis né pour\nçà; mais va, je n’en suis pas plus gai, jamais je ne me con­\ntente, et il y a toujours la grande culbute au bout ! »\n\n  “ Encore si l’on se contentait, si l’on tirait quelque joie\nde cette existence de chien ! Ah ! je ne sais pas comment ils\nfont, ceux qui fument des cigarettes et qui se chatouillent\nbéatement la barbe en travaillant. Oui, il y en a, paraît-il,\npour lesquels la production est un plaisir facile, bon à pren­\ndre, bon à quitter, sans fièvre aucune. Ils sont ravis, ils\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                     LIVRES NOUVEAUX                        24I\n\n\ns’admirent, ils ne peuvent écrire deux ligues qui ne soient\npas deux lignes d’une qualité rare, distinguée, introuvable...\nEh bien! moi, je m’accouche avec les fers, et l’enfant, quand\nmême, me semble une horreur. Est-il possible qu’on soit\nassez dépourvu de doute pour croire en soi? Cela me stupéfie\nde voir des gaillards qui nient furieusement les autres, perdre\ntoute critique, tout bon sens, lorsqu’il s’agit de leurs enfants\nbâtards. Eh ! c’est toujours très laid, un livre ! il faut ne pas\nen avoir fait la sale cuisine, pour l’aim er.. »\n    « . . . Ah ! si les autres savaient de quelle gaillarde façon\nje porte leurs colères ! seulement, il y a moi, et moi je m'ac­\ncable, je me désole à ne plus vivre une minute heureux. Mon\n Dieu ! que d’heures terribles, dès le jour où je commence un\nroman ! Les premiers chapitres marchent encore, j'ai de\nl'espace pour avoir du génie ; ensuite, me voilà éperdu,\njamais satisfait de la tâche quotidienne, condamnant déjà le\nlivre en train, le jugeant inférieur aux aînés, me forgeant des\ntortures de pages, de phrases, de mots, si bien que les vir­\ngules elles-mêmes prennent des laideurs dont je souffre. Et,\nquand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement i\nNon pas cette jouissance du monsieur qui s’exalte dans l’ado­\nration de son fruit, mais le juron du portefaix qui jette bas\nle fardeau dont il a l’ échine cassée... Puis, ça recommence;\npuis, ça recommencera toujours; puis, j’en crèverai, furieux\ncontre moi, exaspéré de n’avoir pas eu plus de talent, enragé\nde ne pas laisser une œuvre plus complète, plus haute, des\nlivres sur des livres, l’entassement d'une montagne; et\nj’aurai, en mourant, l’affreux doute de la besogne faite, me\ndemandant si c’était bien ça, si je ne devais pas aller à gauche,\nlorsque j’ai passé à droite; et ma dernière parole, mon der­\nnier râle sera pour vouloir tout refaire... »\n\n  « Ah ! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour\nque le travail me la vole et pour que j’en meure encore ! »\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "242                    LA BASOCHE\n\n\n\n   N ’est-ce pas une véritable profession de foi et une\néloquente réfutation de cette calom nie qui consiste à\nm ontrer Zola suprêmement vaniteux, se m irant dans\nson ouvrage comme un Antinous de l’a rt? ...\n   L'Œ uvre était attendue avec une certaine im pa­\ntience. D ’aucuns en avaient dit m erveille, l ’avaient\nannoncée comme la synthèse de l’œuvre du maître, la\npierre suprême du colossal édifice des R o u gon -M ac ­\nquart. Cette attente rend particulièrem ent pénible notre\nconstatation d’infériorité. Fait digne de rem arque, à\nl’unisson les critiques en font l ’éloge. Ja m a is livre de\nZola n’a reçu baptême plus favorable et les vieilles ran­\ncunes des chroniqueurs datant de l ’époque quaternaire,\ns’est résolue cette fois en une longue accolade de récon­\nciliation. Voilà enfin du naturalism e, dit-on, tel q u’on\nl ’aime, point choquant, d’un procédé plein d’intel­\nligence, et beaucoup sont prêts à entasser les Rougon-\nM acquart pour y placer le dernier né de la série, bien\nen vue, et le bombarder roi.\n  Cet enthousiasme anorm al et outré des réfractaires\nde la veille suffirait seul à indiquer le faux pas du\ngrand naturaliste. E t n ’est-il pas manifeste, ce faux\npas? A peine entrevue dans les premiers livres, visib le­\nment tracée dans G erm inal, une pente fatale se dessine\nà larges traits dans l’Œ uvre. Inconsciem m ent Zola me\nparaît être sollicité par deux forces égales : le roman­\ntisme et le psychologism e. Celui qui déjà fait dire à\nCatherine, la petite herscheuse, parlant à C h aval; “ Je\nvoudrais que tu fusses plus gentil », se lance à présent\naveuglement dans des considérations rom antiques et\ndes analyses de psychologue, fermement désavouées\npar lui il y a quelques années. Est-ce décadence,\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                   LIVRES NOUVEAUX                   243\n\n\n\nfatigue ou surproduction? J e l’ignore. Cependant il est\nindéniable que pour l’Œ uvre, le maître écrivain ne\nn es’est pas complètement possédé, quoique j e le jurerais\npresque, ce livre sera certainement son enfant chéri. L e\nrésultat en est tout sim ple. T ira illé de droite et de\ngauche par des influences incom patibles avec le natu­\nralism e, on vit moins avec ses personnages, on est\nmoins dans leur peau. A h ! ses fameuses théories, si\nrationnelles, si fièrement posées, soutenues avec une\npassion si farouche en dépit de la coalition form idable\ndes haines, oserait-il dire qu ’elles sont encore tout\nentières en lu i, aussi mathématiques et immuables\nqu’ il les voulait, il y a moins d’un quart de siècle ?\nN on, bien sûr !\n  S ’en alarm er, à quoi bon? Pareilles défections sont\nfréquentes. Fatalem ent, nous voyons le romantique\ndécader au classique et le naturaliste au romantique.\nMême, ne pouvons-nous pas, après Un crim e d’am our,\nm ontrer le psychologue Bourget tombant inconsciem ­\nment parfois dans le naturalism e, la belle et bonne\nphotographie d’art.\n  Evidem m ent. E t d’ailleurs, j’assimile Zo la, stricte­\nment enserré dans sa form ule sévère, à ces gens qui,\npour faire de beaux enfants, appendent de lum ineux\nportraits dans leur alcôve et s’entr’aim ent en les cou­\nvant des yeux. Vienne un coup d’am our, on oublie\ntout, on procrée avec une étourderie folle, sans calcul,\nenvoyant au diable tout ce qui n ’ajoute pas à la jo u is­\nsance ou rappelle à la réalité,\n   Zola s’est oublié deux fois ainsi ; d’où la F au te de\nl'abbé M ouret, et d’où l’Œ uvre.\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "244                          LA BASOCHE\n\n\n\n  L E S G A I E T É S D E L ’A N N É E , par G r o s c l a u d e .\nCroquis de Caran d’Achè. L ibrairie de la Presse. P aris.\n  Le blagueur féroce qui débuta dans les G rim aces de\nM irbeau, et dont les chroniques rencontrent, dans\nG il B la s une si haute faveur, a réuni ses G aietés de la\nsem ain e dans ce volum e, d’une fantaisie étrange,\ndéroutante, d'un inouïsm e ahurissant. L ’esprit de\nGrosclaude n ’est pas d’ un boulevardier plaisant, mais\nd’un Yankee humouriste, débarqué sur le bitume pari­\nsien. qui suit et commente les gros et menus faits de la\nvie, à peu près comme cet autre Yankee suivait un\ndompteur célèbre, assistant à chaque représentation,\nappréciant les prouesses du belluaire, mais bien décidé\nà ne lâcher pied que le soir où il le verrait déchiré par\nses fauves.\n  E t c’est dans cette inquiétante allure que git surtout\nla saveur acide et inconnue ju sq u ’ici, donnant aux\nG aietés de l'année le relief d’emporte-pièce qui a\nassuré leur franc succès!\n  Caran d'Ache, — W illy Büsch à la patte plus légère\n-— a souligné de croquis fort goûtés le texte du fantas­\nque chroniqueur.\n                                                       E vr.\n\n\n  L E L I V R E D E S A M E S , par Z é n o n - F i è r e , ! v o l.\nchez A. Lem erre, édit.\n Je n’ai pas l’honneur de connaître M. Zénon-Fiére,\nmais si je le connaissais, je com m encerais par lui\ndéclarer que son esthétique n ’est pas la mienne. Cet\nidéaliste ne voudrait pas croire à la réa lité des choses ,\nqu’il y a m ieux à faire que de créer d’allégoriques\nfictions, même en poésie. Ceci posé en principe, je dois\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "                    LIVRES NOUVEAUX                       245\n\n\n\najouter qu’ il est cependant parmi ces délicats éthérés,\nqui craignent de se commettre, quelques privilégiés,\nmettant un réel talent au service de cette détestable\ncause. M. Zénon-Fiére est de ceux-là, et bien qu ’entaché\nd’ un spiritualism e quelque peu suranné, son livre qui\nmène assez grand bruit, m ’a frappé par l’extrême\nvariété de sa note et par la science consommée de sa\nforme. De-ci, de-là, — et cette rem arque justifie ma\ncritique, — s’y déplorent des énergies que les plus\nfougueux réalistes ne réprouveraient pas. L a passion\nviolente, les spleens corrosifs, l’ironie âpre, le pitto­\nresque échevelé, les fantaisies vertigineuses y sont\ntraités de main d’ouvrier en des rythmes variés et\nneufs avec de fulgurants rehauts de couleur écarlate.\nT elle L ’H eu re N oire , en distiques, et dédiée à Algernon\nSwinburne :\n    Quand le soleil sanglant s’endort dans une gloire\n    Chaque soir, elle vient me hanter, l’heure noire !\n    Par les spleens ambiants, dans l’ombre à pas de loups\n    Elle glisse vers moi comme un spectre jaloux.\n    Tout ce qu’ un soir d’hiver entasse de ténèbres\n    Elle en empreint ma chair, mon sang et mes vertèbres.\n    L ’âme en est saturée,, aussi bien que le corps\n    Il fait nuit au dedans de moi plus qu’au dehors.\n  E t ce spleenetique poëme continue, plongeant tou­\njours plus avant dans le noir, et enfin après une lugubre\névocation des mortes aimées :\n    Depuis d’un deuil si noir mes terreurs sont accrues\n    Que je n’ose plus seul m’attarder par les rues,\n    Et toujours quand s’endort le grand astre inclément\n    L ’Heure noire me hante, épouvantablement.\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": "246                    LA BASOCHE\n\n\n\n  L a D anse M acabre est égalem ent une pièce de haut\ngoût que M. Zénon-Fiére semble avoir écrite pour le\ng ra n d esbattem ent des bons basochiens et non aultres.\nE n voici quelques strophes d’un intense m acabrisme,\nauprès duquel celui de Rollinat devient pure berqui­\nnade.\n\n          Portant croix d’or sur champ de gueules\n          Un essaim de mortes bégueules\n          Dans un coin valsent toutes seules.\n          C’est Isoline de Guzman\n          Qu’un époux de rage écumant\n          Mura vive avec son amant.\n          C’est Maud la blonde : avec sa tresse\n          Le mari, d’une main traîtresse,\n          Pendit l’amant et la maîtresse.\n          C’est Edwige à qui Ruy d’Almet\n          Servit comme un plat de gourmet\n          Le cœur du page qu’elle aimait.\n          Le long des marais délétères\n          Pleins de spectres célibataires\n          Elles rôdent, les adultères!..\n          Plus glabres que des trisaïeuls\n          Les amants, drapés de linceuls,\n          Se fendent en cavaliers seuls.\n          Non loin du clos qui les séquestre\n          Bravant tout préjugé terrestre\n          Les époux raclent à l’orchestre,\n          A califourchon sur le mur\n          Le plus trompé bat dans l'azur\n          La mesure avec un fémur.\n  J ’aurais préféré : cocu.\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "                     LIVRES NOUVEAUX                       247\n\n\n   L ’O ngle et le Charpentier sont peut-être par l ’âpreté\ndu sentiment et le réalisme des im ages les deux pièces\nles plus rem arquables du recueil.\n   J e n ’ai jusqu’ici dégagé de l ’œ uvre de Zénon-Fiére\nque l’élément âpre et violent. Les im pressions tendres\net les tableaux gracieux abondent cependant dans le\nL iv re des A m es. T e l le S om m eil de l'Enfant, auquel je\npréfère le paysage im pressionniste intitulé : Crépuscule ,\noù circulent des apaisements, où frémissent des silences.\n    Le soir descend. Avec des abandons d’amante\n    Le saule échevelé pleure sur l’eau dormante\n    Qui lui tend mollement ses lèvres de velours ;\n    L ’âme des lys défunts plane dans les deux lourds ;\n    Un souffle errant détache une feuille incertaine\n    Qui vacille dans les remous de la fontaine\n    Et l’incantation des branches en émoi\n    Fait sourdre une langueur qui flotte autour de moi.\n    Tout se pâme ; on dirait qu’un chœur d'Elfes circule\n    Dans le mystique apaisement du crépuscule.\n  Du Fran cis Poictevin spiritualisé et mis à la portée\nde tous.\n  T elle, sous la rubrique, les A m es , la prem ière partie\ndu recueil de M. Zénon-Fiére. Dans la seconde, inti­\ntulée : les M arbres, le poète a groupé plus particuliè­\nrement les pièces d 'Atelier. Conçus en rythmes diffi­\nciles et savants, P y g m a lio n , D yonissios, le P orch e,\nrévèlent le souci presqu’exclusif de la form e. Une\nexception pourtant pour M arm órea, très plastique,\nmais très personnelle incarnation de la femme moderne,\nétrangère à tout autre culte que celui d’elle-même.\n   Si je fais m aintenant œuvre de synthèse, je constate\nque par l ’intensité d e la note psych ologique, M . Zénon-\nFière se rapproche de Sully-Prudhom m e et de Paul\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": " 248                    LA BASOCHE\n\n\n\n Bourget II diffère cependant du prem ier par ses actes\n de foi (car il s’affirme catholique), et du second, par\n l'absence de pessimisme.\n  Ce n’ est pas q u ’on puisse exprim er du L iv re des\nA m es une assez forte dose de tristesse noire, mais cet\n état m orbide, par où l ’œuvre tient à son temps se\n résout plutôt en résignation chrétienne qu ’en pessi­\n misme Schopenhauerien.\n                                                   O. M.\n   P R E M I È R E S R IM E S , par Moi. L arcier, éditeur.\n   V oici un poète, un grand poète.\n   N ous ne lui ferons pas l ’insulte de le rapprocher de\n Leconte De L isle qui n’est qu’un provincial de l’an ­\ncien régim e, un esclave asservi a u x caprices des lois\npoétiqu es. Il n’est guère difficile d’ouvrer de beaux\nvers en suivant les règles !\n  MOI ne descend de personne, il monte sur tous les\npoétereaux des temps passés, s ’assied sur tous ceux du\ntemps présent; il est Moi.\n  Sus aux préjugés, aux dogm es routiniers !\n  L ’heure a sonné d’introduire au Parnasse la liberté,\nqui n ’est pas une comtesse, e lle ! M . M oi se déclare\ntout disposé à lui en ouvrir les portes :\n    Qu’importe ! Votre morgue se cabre et lamente :\n    Qu’importe encore! Non, vos dogmes routiniers\n    Ne peuvent s’imposer à ma pensée ardente !\n    Un mot m’inspire et me guide : la liberté !\n  Quel lyrism e dans ces vers ! E t notez, s’ il vous plaît,\nqu’ils sont im prim és su r grand papier de H ollande!\nP o u r se permettre un pareil luxe, M. Moi doit être au\nmoins m illionnaire, ce qui est encore une qualité que\nles poètes belges semblent négliger considérablement\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                    LIVRES NOUVEAUX                    249\n\naujourd’hui. Dès lors, pourquoi s’est-il montré si peu\ncharitable envers ses rim es? les m alheureuses ne se\nressentent mie de l’état de fortune de leur cornac. Il\nfaut vraiment que Molière n’ait jam ais lu les P rem ières\nrim es , il n’eut pas manqué de les mettre dans la\nbouche d’Alceste au lieu et place de la vieille chanson.\nDu coup M. Moi aurait pu se m oquer de la critique :\nil eut été consacré... et réciproquement.\n   D’ailleurs la critique importe peu à celui qui\n    ...Entend murmurer au fond de sa conscience\n    Des fracas de triomphe et des cris de victoire.\n  Dans sa fiè v r e turbulente le poète déclare ressentir\nune haine égale pour les règ les et les théories , les\ncésures, les prosodies.\n   Sans doute il estime que depuis A lex a n d re les\nalexandrins ont eu le temps de gran dir, car ses vers ont\nplus souvent quatorze pieds que douze ; à moins qu ’en\nétirant ainsi ces infortunés reptiles de son cœur, il n’ ait\nvoulu se ranger à la Poétique mangeuse d e... marges\npréconisée par la G alette.\n   Ceci dit sans aucune arrière pensée m alveillante, car\nnous ne doutons nullement que la gloire, son étran g e\net superbe am oureuse ne se fasse un devoir d e je t e r son\nnom a u x échos. Pourvu que les échos jonglent respec­\ntueusement avec le nom du poète. Voyez-vous qu’ils se\nle renvoient sans tête, selon leur vieille habitude? La\npostérité ne leur pardonnerait ja m a is !,..\n   Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème, a dit\nun anachorète classique; les douze sonnets des P re­\nm ières rim es valent les trois mille vers de la Constitu­\ntion b elg e du poète Coveliers, et même davantage.\n                                               L. M.\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "250                      LA BASOCHE\n\n\n\n  L E S H A N T I S E S , Contes, par E d o u a r d D u j a r d i n .\nLéon Vanier, éd. Paris.\n  « S eule , l'idée e st; le monde où nous vivons est notre\nord in aire création ; et , p a r fo is , nous vivons d'autres\nidées, d'autres mondes.\n  Sur les spéciales créations de vie, et les hallucinations\nde l'idée, et sur quelques hantises , — ces chapitres. »\n  — C ’est de l’A uteur levant d’un pli le voile, l’ invite\nséduisante à pénétrer en le Cercle m agique.\n  E t ma lenteur en sort, pour les heures hantée de la\nvision d’une M odernité que tiennent et travaillent les\nDémons : car j ’ai vu largem ent sous la nuit m ystérieuse\net propice du geste du Sorcier des Choses aux lignes\ntorturées et pourtant belles, pareilles à des plantes\nsurprenantes et lunaires, des E tres tristes et qui ne me\nregardaient pas.\n  E t là, était à l ’œuvre ne dormant ce Démon surtout,\nqui ne craint d’exorciste et dont l’aile de nuit sans\nétoiles éteint la joie de toute Fête : le Doute épeurant,\nla grande      Hésitation     moderne       devant la      V ie   et\nl ’Au-delà.\n  Lorsque agonisent les Cultes, et que sur les seules\nhypothèses (si terribles vraim ent que les D ieux en\nm eurent, m ais aussi vaines peut-être que l ’encens\nrépudié), les Savants et les rares Poètes dignes du nom\nméditent sans l’orgu eil,         les   hommes        doutent     et\ns’effraient.\n   Ceux-ci dans les lum ières prêchent trop haut : qu ’il\nest l’heure de boire, et de m anger, et de s’éjo uir!\nCeux-là dans le fictif désert « vivent d’autres idées,\nd’autres   mondes,      »   disant, pour que se taise le\nPourquoi de la V ie où doit quand même tout solitaire\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "                     LIVRES NOUVEAUX                   25l\n\n\nrevenir, des paroles trop subtiles et que « le monde du\nnous vivons est notre ordinaire création. » (Mais\ncomment éluder le Pourquoi de sa propre existence?)\nD ’autres trop délirants pour la Fête ou le Rêve\ns ’égarent aux tentatives hasardeuses de religion et de\nsavoir : et les Morts sont priés, et scrutés les H ysté­\nriques.\n  La T ran se est au ventre de tous.\n  Ce sont des possédés du Doute moderne, s’enquérant\nde la Raison ou voulant croire à d’ingénieux mensonges,\nces tourmentés des h a n t i s e s :\n  Ce N ovateur étrange en quête du m oral m artyre et\ndisant doucement, comme ayant vu le silence éclater :\n« A im e la douleur, mon fils ! c’est la suprême jouis­\nsance. »\n  Ce Kabbaliste qui s’exile doux et seul au Pays légè­\nrement chantant « des Esprits gracieux et fidèles, »\nmais n ’ignorant, hélas ! le soupir du Pays trop vrai où\nle fruit révélateur n ’éclôt pas.\n   Ce Testateur poursuivi de la pensée du surnaturel,\net qui se tue pour ne plus voir le regarder aux angles\nde son cher appartement d’o isif la Chim ère ironique.\n  Ce Fo u guéri, naissant soudain à la vue illim itée et\nvide des heures qu’il n ’a pas vécues, et pris comme du\nvertige des plaines rases, et clamant sa terreur titubante\nde la V ie, et regrettant les jours végétatifs.\n  Ce Magicien qui « vit les cérémonies des églises de\ntoutes les terres, » et qui, « ayant l ’obsession de l’idée\nm arquée sur sa figure, comme en son âme, » se retire\nen la solitude dernière et im pérative pour du Geste et\ndu Mot évoquer une nuit l’esprit de sa mère morte : et\nqui le contempla......\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "252                   LA BASOCHE\n\n\n\n   Mais cessons de revivre des instants exilants, et de\ntrop d’égoïsme : car ils ne peuvent l ’ouïr, mes a u d i­\nteurs, la prose aux modes de tendresses, esseulante\ncomme de chères mains sur nos têtes lassées le grand\ncharm e d’oiseau, pour en l’oubli de foules et de théâtres\nnous séduire, tandis que largem ent rythmée apparaît\nseule et lointaine l ’œuvre de magie.\n  Cependant    l ’Auteur   n’erre-t-il,   quand,     par     des\nsuppressions ou des restitutions insolites de préposi­\ntions, il nous vient parm i le modernisme exquis et\nondoyant de la Syntaxe surprendre d’une tournure de\nphrase quasi latine?\n  C ’est ma pensée : que nous devons, en retrempant\naux sources étym ologiques les mots, réagir contre la\nmoderne tendance, ignare ou paresseuse, à les détourner\ndu seul sen s; mais laisser couler vagueuse et déroulée\nselon les rythmes m ystérieux et logiques d’une langue\nnotre Syntaxe.\n  O r, cet ennui n ’est au m iroir content qu ’une brume\nlégère, qui s’en va : et ma joie vite est claire, la\ngrande joie poétique et m usicale que m’ont donnée les\nhantantes h a n t i s e s .\n                                          R en é G h i l .\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "                  MUSIQUE\n\n                P IE R R O T M A C A B R E .\n\n\n  Le Carthaginois Théodore H annon, poète aussi\ndélicat qu’inventif, rêva, par une lune claire, un ballet\ncurieux et ra re ; Colom bine, morte oh ! rien qu’un peu!\naprès avoir trop fêté le carnaval, est conduite au cim e­\ntière m élancolique par Pierrot désolé. T an d is que le\nBergam asque se lamente, la fée Laetitia réveille sa\nm ie, et l ’enlève du cim etière ; les esprits follets, a rai­\ngnées inquiètes, squelettes castagnetteurs apparaissent\nà Pierrot, mais Laetitia le délivre d’eux et le trans­\nporte dans son dom aine où l’enfariné soupirant voit\ndéfiler tout un monde enchanteur. H é ! voici Colom ­\nbine, Colom bine elle-m êm e, aux bras de d eu x — hein?\nla c o q u in e — je dis deux polichinelles! Su rp rise des\namants, jalousies, bouderies, disputes ; Pierrot brava­\nche et poltron provoque les polichinelles ; il est tué.\nP fû û .... de son dernier soupir il a soufflé sa mèche :\n                Ma chandelle est morte\n                Je n’ai plus de feu!\n   Point le dénouement n ’est ceci, car s’ en fussent allés\nles bourgeois, moroses et très m arris de voir Pierrot\ndéfunt. E t Pierrot ressucite sous les baisers de Colom ­\nbin e; pardon réciproque, serments, em brassades,\n\n\n\n\n    \\\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "254                    LA BASOCHE\n\n\n\npetits pierrots apportant chandelles nouvelles, allu­\nmées à la bosse des polichinelles confus. Apothéose et\nm ariage.\n  T el est le scénario charm eur q u ’en jolis vers a bavardé\nT h éod ore, et son copain Pietro Lanciani broda sa\nm usique sur leur trame séduisante. M usique des plus\nagréable, fraîche, délicate, originale, orchestrée avec\nrecherche et goût.\n   Quelques brutes ont écrasé toutes ces joliesses sous\nles lourdeurs d’un divertissement (!?) où le   premier\ndanseur noble » vient pirouetter en un hideux costume\nde paillasse, véritablem ent abom inable à voir. E t ce\n« divertissement » (hélas !) gâte une bonne partie de la\ntoute artistique délectation que le ballet procure. Le\ndiable emporte les gâcheurs qui ont froissé de la sorte\nce délicat travail de dentellier et d’orfèvre !\n\n\n\n          IIIm e C O N C E R T   P O P U L A IR E .\n\n  L'in térêt du 3 me concert populaire résidait surtout\ndans l ’exécution d’ un fragm ent de l'A pollonide, opéra\nde Fran z Servais, écrit sur un poème de              L econte de\nLisle, et qui, depuis quinze ans, attend sa représen­\ntation.\n   Telle que nous l’avons pressentie en entendant l'in ­\ntroduction du 3me acte, l’œuvre doit être superbe; a une\ninspiration d’une rare distinction, est alliée la puissance\nd’ un sym phoniste. Nous regrettons fort de voir recher­\ncher à l’étranger des œuvres souvent frivoles, alors\nqu’ un des nôtres, dont le nom déjà doit être une\ngarantie d’art, ne parvient pas à se faire recevoir.\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "                        MUSIQUE                                255\n\n\n\n  L e concert s ’est terminé par une Fan taisie-ou ver­\nture de M. T h . Radoux.\n  M. Radoux a appelé à lui, pour l’aider à gonfler\ncette vessie-ouverture, le souffle puissant de douze\ntrom bonnes, tubas, bombardons, placés dans la cou­\nlisse, et en tire des effets d'orchestre très originaux. Le\nm eilleur est lorsque les douze m usiciens, après avoir\nrépété sept ou huit fois le même a ir de cantate, sortent\nde la coulisse, et grim pant prestement, — comme\ndes chiens savants le long d’une échelle — vont prendre\nplace au fond de l’estrade.\n   Nous regrettons que l’ auteur n ’ait pas mis à la clef\nde fa de l ’orchestre, quelques roulem ents de tambours\nou une escouade de portefaix,         consciencieusement\nempiffrés d’oignons et de haricots. C ’eut été écrasant !\n\n                                  L u d w ig G h e l d r e .\n\n\n\n\n  N ous publierons dans notre prochain num éro la\nchronique musicale sur G wendoline.\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": "                         MARS-GUIGNOL\n\nLe carnaval s’est envolé :               Que fa ir e alors ? Des vers très blancs,\nPierrot pleure des larmes blanches.      Larves de hannetons étiques;\nDans un rire bariolé                     Les ju rys s’en montrent frian d s,\nL e carnaval s’est envolé.               Quand ils sont très blancs , des vers b la nc\nAdieu, cancan échevelé,                  Mais palper ainsi cinq cents fran cs\nFunambulesques avalanches!               Quels procédés peu poétiques !\nSur le carnaval envolé                   F i ! Le diable soit des vers blattes,\nPierrot pleure des larm es blanches...   Larves de hannetons étiques.\n\n\nI l contemple lugubrement                Composer un opéra? Non,\nMons Defuisseaux et sa marotte.          On ne refait pas G w endoline\nQu’un inquiet gouvernement               Tous les jours. Théodore Hannon\n— Tarabusté lugubrement —                N ’a pas écrit d'opéra, non;\nAccuse de détournement                   Mais on entendrait le canon\nDe mineurs à barbe carotte...            S ’il tonnait sur sa mousseline ;\nI l contemple lugubrement                Ce n’est pas un opéra, non :\nMons Defuisseaux et sa marotte.          On ne refait pas G w eudoline !\n\n\nPour prolonger le carnaval               Le carnaval est mort, bien mort.\nI l eut pu vendre un catéchisme :        De l’oeil Pierrot guigne la lutte\nL ’art de faire sauter un bal,           Qui pleure au ciel ses larm es d’or :\nPour prolonger le carnaval.              Le carnaval est mort, bien mort.\nMais voyez qu’un municipal               Et, riant soudain, sans remord,\nL ’incarcère pour anarchisme !           De leur affliction commune,\nPour prolonger le carnaval               Puisque le carnaval est mort,\nI l renonce d son catéchisme.            Pierrot regrimpe dans la lune !\n\n\n                                                        P U L C IN E L L A .\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                              P A Í^ U        ErE       i\"     M A ^ jà\n\n\n\n\n ALMANACH\n                                                  DE\n\n\n\n              l’U n iv e rsité d e G a n d\n                                          (2me ANNÉE)\n\n\n\n\n   i vo l, de 250 pages.                 E d itio n      d e      lu x e       s u r   v é lin     te in té ,\n\na vec lettrin es, têtes de pages, cu ls-d e-lam p e et les portraits de\nM M . Callier et Wagener (gravu re de F lo r. V a n Loo). Ce vo lu m e\ncontient dès notices historiquer/àur l ’ U n iv e rsité de G and, su r les\nsociétés d ’étu d ia n ts; u n e étude su r Voltaire et Frédéric I I p ar\nM. le professeu r E .              D isca illes ; de la prose ou des vers de\nMM.      L.   M alper,        P etru s       P iru s,        H.     Stran ard ,          P.      Q u illa rd ,\nA . V ie rse t,    R . D a rzen s, A . G offin,                   E .       M ikh aël, F . F o u lo n ,\nH . C h ain aye, M. S iv ille , C h . Ma r ie tte , Sap h o , Jean d ’A vril, etc.\n\n\n\n\n                  P r ix   fra n c o ,    p a r   la    p o ste         :   2 fra n c s .\n\n\n\n  On so u scrit ch ez M. H oste, éditeur, rue des C ham ps, et chez\nM. P o irier, secrétaire du Comité de publication, 17 , m arché au\nbeurre, G and.\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "N ° 15 (tome II, n° 3)                   C IN Q U A N T E C E N T IM E S                         i 5 M ars 1886\n\n\n\n\n                      h     f l\n\n\nRETVE              fflERSVEIiEE                      DE LiriTOERZUWRE ET                                D’ÏÏRT\n\n\n\n\n                                          SOMMAIRE\n    I.     Grisaille, nouvelle                                                        G r é g o ir e   le    R oy\n\n   II.    Automne, poésie .                                                           P ie r r e Q u il l a r d\n\n  III. L ’Horloge, montes..........................................                   H e c t o r C h a in a y e\n\n  IV . Ceux de deÁiain : Camille de Ste-Croix .                                       O s c a r M é t é n ie r\n\n   V.    Ye-bi-sü. Rêve oriental                                                      L üc M alper\n\n  V I.          Très Russe (F ra g m en t).....................................       J e a n L o r r a in\n\n VII. Musique : L’enfance du Christ ; Saint-Mégrin.                               .   L u d w ig G u e ld r e\n\nV III.       Théâtre belge. h                                                         P ie r r e D e l o u r s .\n\n  IX'. Livres Nouveaux.              .     .     .    .                                X.\n\n  XI. Chronique de l ’ Art et du Livre ,                                                X.\n\n\n\n\n                                                     BRU XELLES\n                                                      JVlO E N S, É D I T E U R\n\n\n                                               7 , GALERIE B O R T IER ,    7\n"}]}