{"numero_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "articles": [{"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-201", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "n° 2 — tome II. juin 1896", "ancre_fin": "REVUE LITTÉRAIRE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SOMMAIRE :", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 64, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 190, "texte": "n° 2 — tome                                    II.                     juin 1896\n\n\n\n\n le coq rouge\n                             REVUE           LITTÉRAIRE\n\n\n\n\n                              "}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-202", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "SOMMAIRE :", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 64, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 190, "fin_caractere_exclue": 918, "texte": "SOMMAIRE :\n\nLarmes en          fleurs.    .            . . . .       M A U R I C E DES O M B I A U X\nVers                                                     A. FERDINAND HÉROLD\nMusique fantaisiste.          .    .         . . .       EUGÈNE D E MOLDER\nVision     .   .                             . . .       I.WILL\nUne Mort                                                 GEORGES RENCY\nCantilènes pour Régine             .                 .   EMILE BOISSIER\nA propos d'« Aphrodite            ».   .       .     .   EM.BOISACQ\nTérence : Phormion, traduction littérale                 EM.BOISACQ\nPicorée                                                  Périnet\n\n\n\n\n                       le numéro fr.                      0.80\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-203", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Abonnement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "le coq rouge REVUE DE LITTÉRATURE", "ancre_fin": "ETRANGER 25", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Comité de Rédaction", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 65, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 476, "texte": "le            coq                 rouge\n                  REVUE DE LITTÉRATURE\n             PARAISSANT LE l5 DE CHAQUE MOIS\n\n\n\n             Prix d'abonnement annuel :\nBELGIQUE                                                   8 FRANCS.\nÉTRANGER                                                  10\n                                         ( B E L G I Q U E 20\nÉdition sur papier de Hollande Van Gelden\n                                       (ETRANGER 25\n\n\n              "}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-204", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Comité de rédaction", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Comité de Rédaction", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 65, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 476, "fin_caractere_exclue": 1194, "texte": "Comité de Rédaction :\nLouis DELATTRE — EUGÈNE DEMOLDER — MAURICE DES\n  OMBIAUX —       GEORGES      EEKHOUD —        HUBERT KRAINS     —\n  EMILE VERHAEREN —           HUBERT STIERNET.\n\n\n\n  Envoi de copie, correspondances diverses, offres de collaboration,\ndemandes d'échange, s'adresser\n         à M. Maurice des Ombiaux, 6, rue de Bériot.\n\n     Secrétairesdelarédaction) Auguste Biernaux,\n                               Sander Pierron,\n\n\n  La copie devra être envoyée quinze jours avant l'apparition du\nnuméro, soit le I er de chaque mois,\n\n\nAdministration, Annonces, Abonnement,vente au numéro, s'adresser\n      à M. Longfis, 6, Montagne=aux=herbes potagères.\n\n\n     Les manuscrits non insérés ne seront pas rendus.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-001", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 49, "page_fin": 65, "titre_corps": "Larmes en fleurs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice des Ombiaux", "ancre_debut": "LARMES EN FLEURS A la Terre Maternelle. 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Les\nautres jours j'aurais déjà vu surgir ma bonne qui m'aurait interdit de\nbarbotter dans l'eau, de salir mes vêtements et de me mouiller des\npieds à la tête et m'aurait contraint de réintégrer la maison paternelle\nà l'heure du goûter.\n   Ce jour-là mon bonheur n'était pas interrompu par l'arrivée de la\nfille alerte et vive, chargée de réprimer mes nombreux écarts et de\nmettre des bornes à ma turbulence.\n    Aussi profitais-je jusqu'à la licence de la trève qui m'était accordée\net dont je m'étonnais un peu parfois, quand le jeu absorbant auquel\nje me livrais avec ardeur, me laissait un instant de répit.\n    J'entendis cependant sa voix, qui la précédait assez pour que je\npusse prendre la fuite avec quelqu'espoir de n'être pas aperçu d'elle\nou de prolonger, de quelques minutes, le plaisir d'être au dehors, dans\nces terrains vagues, accidentés, ravinés, où il y avait de petites val-\nlées, de petites chaînes de montagnes et un îlot dans lequel je rêvais\nde vivre comme un petit Robinson.\n                                                                      4\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2069, "texte": "                                — 50 —\n\n    Voyant que j'étais découvert, je me réfugiais au sommet d'un\nancien bastion où il était assez incommode à une femme, embarrassée\npar ses jupes, de venir m'appréhender ; elle devait le contourner pour\narriver à moi par une montée douce, mais alors je me laissais glisser\npar la pente roide jusque dans l'ancien fossé et la forçais à me pour-\nsuivre pendant quelque temps encore.\n   Elle arriva tout essoufflée au pied du talus.\n   — Je viens te chercher, me dit-elle ; on va te conduire chez ta\nbonne maman.\n   Comme elle avait souvent employé la ruse pour me faire rentrer à\nla maison, bien que sa promesse fût alléchante, elle suscita le doute en\nmon esprit.\n   — C'est encore pour m'attraper, n'est-ce pas? lui répondis-je tran-\nquillement du sommet de mon bastion.\n   — Non, non, cette fois c'est bien vrai, dépêche-toi, il n'y a plus\nbeaucoup de temps avant le départ du train.\n   — Je lui répondis par un « tutûte » accompagné d'un pied de nez.\n    Elle s'impatienta.\n   — Si tu ne viens pas immédiatement, je pars le dire à ton père.\n    Cette menace diminua mon impertinence et je me remis à parle-\nmenter.\n   — Prouve-moi que c'est vrai ce que tu me dis.\n    — Comment veux-tu que je te le prouve? je t'assure que c'est la\npure vérité.\n    — Tu le jures ?\n    — Oui.\n   — Dis que tu le jures.\n   — Allons, je te le jure, dit-elle en trépignant.\n    Je me laissai glisser le long du talus, elle me prit par la main et me\nfit galoper.\n    — C'est bien vrai ? dis-je, doutant encore.\n   — Oui, c'est vrai, et il faut nous dépêcher, le train part dans une\nheure.\n    J'étais dans une joie folle, mais je ne savais à quoi attribuer cette\naubaine de partir d'une manière aussi inattendue chez ma bonne\n maman.\n    J'interrogeai mon père qui, trop occupé sans doute pour voir l'état\n de mon tablier, de ma culotte et de mes bottines, couverts de terre et\n de boue, me répondit :\n    — Ta grand-mère m'a écrit ; son petit doigt lui a dit que tu as été\n sage et elle demande que je te laisse aller la voir pour ta récompense.\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2716, "texte": "                                — 51 —\n\n    Je fus fort satisfait de cette réponse, tout en pensant, à part moi,\nque le petit doigt de ma bonne maman devait avoir un meilleur carac-\ntère que je ne lui avais supposé, car j'avais commis une série de\nméfaits depuis quelques temps et il ne paraissait guère s'en douter.\nMais voilà, me dis-je, comme il y a loin d'ici chez ma bonne maman,\nil faut peut-être plusieurs jours à son petit doigt pour être mis au cou-\nrant de ce que j'ai fait avant-hier, hier et aujourd'hui. On ne peut pas\n aller par le chemin de fer tous les jours, raconter au petit doigt de\nma bonne maman tout ce que je fais, parce que cela coûterait trop\ncher; alors il faut aller à pied, d'après ce que mon papa m'a raconté.\n    J'aimais d'aller chez ma bonne maman, où il y avait des vaches, une\nchèvre, une brebis, un baudet et un chat, dont les aventures avaient\nune grande importance dans mon imagination.\n    J'arrivai à ce pays de vacances qui a toujours été pour moi la terre\nde rêve où se passèrent les contes de Perrault, car n'est-ce pas\nnotamment dans le château, dont j'apercevais de la' fenêtre de ma\nchambre la grosse tour, qu'avait reposé la belle au bois dormant ? à\nce pays aux montagnes ornées de légendes, aux rochers gris dont les\nanfractuosités étaient pour moi le seuil du royaume des Nûtons ?\n    Je jouais dans l'herbe haute du verger avec mes petits cousins,\nlorsqu'on m'appela de la maison. Nous courûmes tous vers le jardin.\nUne de mes grandes cousines arrivait vers nous. Elle me souleva de\nterre, me prit dans ses bras en s'écriant joyeusement : « Tu as une\npetite sœur, il vient de t'arriver une petite sœur ! Tu es content, dis? »\n    Nous étions parmi les rosiers fleuris et, porté par cette grande fille\n aux joues roses, je voyais par dessus les haies vertes, dans les jardins\nvoisins, s'épanouir les roses blanches et rouges. Un soleil d'été répan-\ndait ses nappes d'or sur les murs blancs et les toits d'ardoise et incen-\ndiait les vitres des maisons. On entendait bourdonner les abeilles.\nDes cris de joie m'entouraient, une vie intense emplissait l'alentour;\nje me sentis pour la première fois pénétré par la grande vie qui s'épa-\nnouissait autour de moi, dont, pour la première fois, j'eus la cons-\ncience comme en un éclair.\n    J'avais une petite sœur ! Il me sembla qu'elle venait de naître là\nparmi les roses. \"\n    Il y avait quelque chose de nouveau pour moi dans la nature. En\ncommençant à la voir, en y pensant pour la première fois, je com-\nmençai aussi d'être pénétré par son mystère.\n    Ce moment reste dans le fond de mes souvenirs comme une tache\nde lumière; les heures et de nombreux jours qui le suivirent sont perdus\ndans la nuit de ma mémoire.\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2574, "texte": "                                — 52 —\n\n    Mais les moindres détails de tout ce que je vis quand cette grande\nfille me prit dans ses bras et m'annonça la naissance d'une petite sœur,\nme sont restés ineffaçablement présents à l'esprit, jusqu'aux regards\navec des lueurs de feu du vieux fournil où les servantes cuisaient le\npain.\n                                    *\n                                   * *\n    La maison eut un singulier aspect quelque jour. Il lui vint tout à\n coup une physionomie bizarre. La brusquerie du changement accom-\n pli en elle me le fit remarquer avec acuité. Un silence inaccoutumé\n venait d'entrer dans les chambres. Je n'entendais plus que des chu-\n chotements où, d'ordinaire, retentissaient des voix claires et joyeuses.\n    La vie habituelle avait déserté la demeure. Une atmosphère incon-\n nue de moi l'avait envahie. Il me semblait que je n'étais plus chez\n moi. J'en ressentais un malaise étrange, une oppression vague, une\n angoisse indicible.\n    Comme le poussin s'en va, au moindre froid, au moindre vent, se\n blottir et disparaître sous l'aile de la couveuse qui veille sur lui,\nj'aurais voulu blottir mon affolement et ma terreur sous l'égide mater-\nnelle où mes craintes auraient été tôt dissipées par quelques mots,\npar un sourire, par un baiser. Mais je ne le pouvais pas : ce tutélaire\n abri me manquait. Pour la première fois, je connus la sensation de\nl'abandon. Je me sentais aussi comme abandonné par une partie de\nmoi-même et je m'étonnais que je ne fusse plus le même que la veille.\n    J'étais sous l'influence de pensées auxquelles j'obéissais sans les\nconnaître. Elles m'enlaçaient, m'enveloppaient, mais mon esprit\nd'enfant ne parvenait pas à les saisir ; leur sens ne se faisait pas fami-\nlier et cela augmentait le sentiment que j'éprouvais de ma faiblesse et\nde mon découragement.\n   Etait-ce d'avoir vu le matin ma mère verser des larmes en passant\nprès de moi, après m'avoir jeté à la hâte une caresse ?\n   — Ta petite sœur est malade, m'avait dit la bonne.\n   Mais un sentiment de révolte me venait contre cette atmosphère\ntyrannique qui pesait lourdement sur moi ; j'éprouvai le besoin de\nl'objectiver aussitôt, de lui donner un corps, de lutter contre elle, et\ndéjà je songeai à m'armer de mon sabre en fer blanc, de mon petit\nfusil et de mon arc, pour empêcher l'ennemi d'entrer plus avant dans\nnotre demeure. Je voulais faire du bruit, je voulais chanter, crier,\npour le forcer à s'éloigner. Mais on ne comprenait pas mes desseins\net on me recommanda de me taire de peur d'éveiller ma petite sœur\nmalade.\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2381, "texte": "                                — 53 —\n\n   — Cet enfant est fiévreux aujourd'hui, entendis-je; il est sans doute\nénervé. Il faudra qu'on le promène.\n   Ma petite sœur était malade, mais c'était la défendre que je voulais,\nla défendre contre quelqu'un de méchant qui était la cause de la tris-\ntesse dont souffrait la maison !\n   Avais-je la pensée qu'en faisant du bruit, qu'en affirmant une\nvolonté de vie, j'empêcherais une influence contraire de se manifester\ndavantage et parviendrais à la chasser loin de nous? Mais le sentiment\nde mon impuissance me rendit mon angoisse première qui se résolut\nen des pleurs.\n   Oui, ce fut un gros chagrin que cette phrase suscita en moi : « Ta\npetite sœur est malade. »\n   Ce fut la seconde fois que s'entr'ouvrit pour moi la conscience de la\nvie.\n                                     *\n                                    * *\n   Ainsi les premières impressions qui marquèrent sur mon âme à son\naube, l'une de la joie, l'autre de la tristesse, se rapportent à cette\nenfant par qui la vie commença de se révéler à ma compréhension.\n   Je me souviens de la joie que j'eus lorsqu'on la mit dans mes bras\net que, toute riante, elle posa ses petites mains sur mon visage et\nm'embrassa. Je la tenais maintenant, gracieuse, habilleuse et toute\nrose de santé, tandis que j'avais ressenti une telle folie d'angoisse,\nune telle étreinte du cœur, une telle terreur, lorsque,\" penchée sur son\npetit lit, ma mère anxieuse épiait les restes de vie sur ses lèvres et\ndans ses yeux. Je la tenais vivante maintenant, je la brandissais, au\nbout de mes bras raidis, comme un drapeau d'allégresse !\n\n                                   * *\n\n   Je n'ai pas souvenance d'événement qui ait marqué sur son âme et\nqui puisse expliquer son développement, mais une telle puissance de\nvie se manifesta chez elle que nous en fûmes tous éblouis.\n   Elle incarna bientôt pour moi toute la joie de la terre.\n   Elle était toujours gaie, et à la voir rire on se sentait pénétré de\nbonheur, on oubliait tout pour se laisser envahir par son plaisir.\n   Quand on entrait dans son atmosphère, dans le rayonnement de\nson âme joyeuse, on se sentait comme caressé par la fraîcheur balsa-\nmique d'un vent du soir après une chaude journée d'été.\n   Tout enfant qu'elle était, elle charmait les rudes hommes qu'il y a\ndans ma famille. Pour jouer avec elle, l'amuser et la choyer, ils\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2621, "texte": "                                 - 5 4 -\n\ntrouvaient des délicatesses d'une gaucherie délicieuse, redevenaient\ntout jeunes, se laissaient guider par elle dans des jeux enfantins. Et\ntous se disputaient la petite idole, heureuse des caresses qui lui\nétaient prodiguées, mais qu'elle faisait rejaillir sur les autres dans la\npluie d'or de ses rires. Mes grandes cousines la dorlotaient comme\n leur poupée, la revêtaient de leurs plus belles soies et de rubans multi-\n colores. Elles en faisaient tour à tour une princesse ou une madone.\n Elles l'enguirlandaient de roses, et, dans les roses rouges et la ver-\n dure des feuilles, son visage apparaissait comme une rose 'plus pâle,\n une rose de la Malmaison.\n    Ah ! quelle fête c'était de l'avoir auprès de soi !\n    Bien qu'elle grandît et devînt jeune-fille, elle resta toujours l'en-\nfant riante et gaie dont les élans de joie vous emportaient malgré vos\nsoucis, dans un tourbillon de rires. Elle resta l'enfant aimante, aima-\nble, insouciante des choses compliquées de la vie. C'était l'en-\ntant de la nature belle et grande, de la nature exubérante et\nriche, un rayon de soleil incarné, une fleur devenue jeune fille.\n    De même que la nature reparaît toujours jeune au printemps qui\ngonfle de sève les bourgeons et déploie ses étendards, sa joie, son âme\napparaissaient toujours fraîches et nouvelles. Elle donnait aux choses\nun aspect riant et les choses lui étaient douces et lui souriaient. Cette\ninaltérable gaîté était mystérieuse, son charme se renouvelait cons-\ntamment, pareil à l'eau claire d'une source chantante. Elle prenait les\naspects les plus divers et les plus inattendus, si bien qu'il n'était pas\npossjble de s'en lasser.\n   Combien de fois ramena-t-elle le soleil sur les paysages brumeux\net endeuillis de notre âme, par ce je ne sais quoi d'irrésistiblement frais\net jeune qui l'environnait.\n    Elle transformait la vie, la fleurissait, la parait, l'enluminait, cette\nenfant de la nature libre et vivante, magnifique et sereine comme\nelle!\n   A h ] que je l'aimais et quel dictame son souvenir est encore pour\nmoi quand le présent se fait amer et mauvais !\n   Je me la rappelle alors, parlant aux oiseaux perchés sur ses épaules,\nsur ses doigts levés, ou sautillant parmi ses cheveux, riant et babil-\nlant avec eux.\n   Je la vois comme une fée de notre pays, parée d'une robe blanche,\nune feuille de houx garnie d'une baie rouge dans son chignon, une\ntouffe de bruyère à son corsage, se promenant dans les genêts en\nfleurs, en laissant glisser sa traîne sur la mousse moirée.\n   Elle était aussi adorée des humbles et des pauvres. La joie de la\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2615, "texte": "                                — 55 —\n\nvoir sourire, de l'entendre parler, cette joie qui émanait d'elle ainsi\nqu'un parfum, la leur rendait chère.\n   Elle évoquait les fleurs, ils lui apportaient des gerbes des champs\nou quelques giroflées qui ornaient leurs petits jardins.\n   Elle charmaitde même les enfants qu'une de ses caresses enchantait,\nparce qu'elle venait d'une âme simple comme la leur et délicieusement\nfraternelle.\n   Sa seule présence à mon côté dans les campagnes et les forêts de\nnotre pays me faisait goûter davantage leur splendeur. Sa présence\nseule m'expliquait leur puissance et leur charme. 11 y avait entre eux\net elle des affinités mystérieuses, car leur beauté me paraissait s'épa-\nnouir sous ses regards et elle-même se parait de leur beauté.\n   Les esprits des bois se faisaient plus familiers et plus tendres alors.\nJe ne les craignais plus comme en mes instants de solitude; ils deve-\nnaient plus doux et plus folâtres pour moi.\n   Je jouais aies chercher, à les poursuivre dans le creux des vallons,\ndans l'épaisseur des fourrés, aux détours des sentiers d'ombre; j'épiais\ndes nymphes couronnées de fleurs et de verdure dans le cristal des\nfontaines bordées de mousse.\n   Clochettes des campanules mauves, des muguets et des jasmins\nsauvages, quels jolis airs carillonniez-vous à ses oreilles ravies,\nlorsqu'avec sa faucille étincelante elle coupait des genêts pour en faire\ndes balais, ma petite sœur blonde, si jolie avec son bonnet blanc, son\ncorsage d'azur et son jupon de mousseline parsemé de fleurs?\n   Quelles ariettes légères et subtiles chantaient par vous dans le\nsilence de la verte clairière entourée de ciel bleu, coupée par les troncs\ngris des bouleaux et par les chênes ridés et faisaient entr'ouvrir ses\nlèvres souriantes, couleur du jus des mûres et voir le jeune ivoire\nde ses dents brillantes.\n   Quels rêves farsiez-vous passer en ses yeux, vitraux d'idéal, ses\nyeux où l'on voyait des fées folâtres coiffées de lys et de glaïeuls\n danser autour des sources d'eau vive et le nain vert Obéron sonnant\ndu cor avec les échos d'alentour.                                  *\n   O bois, son souvenir est mêlé au vôtre dans ma mémoire, et c'est ce\nqui fait que je vous aime plus tendrement encore quand le soleil\n répand ses fleuves de lumière sur vos feuillages verts et vos gazons\nfleuris.\n    Votre splendeur était incarnée en elle. Elle était pour moi la vie\n heureuse et exubérante, la joie de vivre, le bonheur d'être\n    Pour elle, j'étais le grand frère qui se prêtait à tous ses caprices, le\n jeune homme qui, pour tout enfant, est presqu'un héros de légendes\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2523, "texte": "                               -   56 —\n\nentouré d'une auréole d'aventures. La plus parfaite harmonie régnait\nentre nous. Nous rapportions l'un à l'autre nos pensées, nos enthou-\nsiasmes, nos espérances. Ensemble, sur la chimère ailée, nous nous\nlaissions emporter dans les espaces infinis de la fantaisie.\n                                    *\n                                   * *\n   Mais la vie nous sépara bientôt: je m'en fus au nord, dans une ville\nde rêve emplie de cathédrales, d'églises et de chapelles gothiques, de\ntours crénelées, de beffrois noirs, de pignons en escaliers dégrin-\ngolant vers l'eau stagnante de canaux verts. Là-bas, je fus saisi,\naccaparé, par le souvenir intense et la ferveur des siècles morts.\n   Le rayonnement des yeux enflammés par leurs âmes ardentes me\npénétra.\n   D'anciens regards que le temps n'avait pas encore éteints se posè-\nrent sur moi, que je me trouvasse sous les arceaux séculaires des nefs\ngrandioses, dans les rues silencieuses bordées par les dentelles des\npignons, ou devant les saintes auréolées d'or des primitifs.\n   Attiré par la foi de ces temps, je me prosternais, dans la lumière de\npourpre, d'émeraude, de topaze et d'améthyste, qui se glissait sous\nles voûtes sombres des chapelles, à travers les vitraux historiés de\nlégendes pieuses et glorieuses, et se jouant sur les dalles en dessins\nbizarres.\n   J'étais envahi par la mysticité de toutes ces choses anciennes\npatinées de prières de foi, d'espérance et d'amour. Les vieilles pierres\nme remplissaient de vénération, m'incitaient au rêve, toutes noircies\npar les oraisons dont l'ardeur paraissait les avoir brûlées.\n   La nostalgie des montagnes et des bois de mon pays me mordit le\ncœur, au début, et me força à retourner précipitamment chez nous.\nMais je me trouvais, en arrivant, tellement calme, que je pus bientôt\nrepartir.\n   Alors je m'absorbai complètement dans la contemplation divine.\nJe m'efforçai de partager l'extase des humbles que je voyais age-\nnouillés devant un crucifix ou une madone, les bras déployés, la tête\nrejetée en arrière et la bouche entr'ouverte, attendant l'étreinte du\nSauveur ou la caresse maternelle de la Sainte Vierge.\n   Je m'isolai en des époques antérieures, après m'être efforcé d'en\nabstraire tout ce qu'elles avaient de commun avec la nôtre, et n'en\navoir conservé qu'une épuration précieuse et magnifique, un mensonge\ncharmant; et je parvenais à me faire croire à moi-même que mon\nplus grand plaisir n'était pas de me regarder vivre ainsi dans ce décor\nde rêve.\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2524, "texte": "                                -    57   -\n\n     Elle me vint visiter dans ce séjour où mon jeune enthousiasme\n s'échauffait au charme de choses nouvelles.\n     Elle arriva par une rayonnante journée d'été. En sa robe claire,\n nimbée de soleil, elle semblait être une fée de clarté se promenant\n parmi les rues aux murs gris, sur lesquels l'eau tombée des gouttières\n avait laissé de longues lignes noirâtres.\n    Ces vieilles choses s'égayaient de la voir. Son rire éclipsait le babil\n des oiselets du carillon dont le chant chevrotant me paraissait plus\n mélancolique que d'habitude.\n     Sa présence, son regard étaient pour moi comme un rayon de soleil\n dans une cave.\n    Tout ce qui m'entourait me semblait triste maintenant, triste et\n mort, tandis qu'elle était toute joie et toute vie\n    C'était comme le souffle de la brise un jour d'été torride. Au soleil\n de son regard s'épanouissaient les loses de mon âme. Ma poitrine se\n dilatait et je respirais plus librement.\n    Avec quel intérêt, quel plaisir regarda-t-elle la vieille cité glorieuse,\n avec ses complications de tours, de toits pointus, de clochers ajourés,\nde pignons en escaliers et de girouettes d'or !\n    Je vis son visage gracieux me sourire dans le miroir des canaux\nencadrés de verdure.\n    La nature l'emportait ce jour-là en moi sur les œuvres des hommes.\n    Elle anima la ville morte, car j ' y vis la vie s'agiter davantage après\nqu'elle fut venue la visiter.\n   Vers elle convergeaient les rayons infinis de la vie immense; l'harmo-\nnie de notre grande mère la nature avait en elle un écho d'une infinie\nséduction.\n   Ce jour-là, elle concentra le paysage qui se refléta dans le saphir de\nses yeux. Du canal se déroulant comme un ruban d'argent jusqu'à\nl'horizon, bordé de gazon et de peupliers inclinés dans le même sens\npar le vent du large, pélerins d'éternité, des forêts lointaines aux\ncîmes moutonnées par les brises, des champs de moissons jaunes\ntachés çà et là par les haies vertes et les toits des tuiles où paraissait\nfigée une lave de soleil écarlate et or. Au loin, la ville, dont on aper-\ncevait les clochers multiples, bulbeux ou pointus, semblait toute\npetite et sur le point d'être envahie, submergée par la verdure con-\nquérante qui l'environnait et montait vers elle et commençait déjà à\ncouvrir ses murs.\n   Je me sentais plus fort. Un sang plus frais et plus vif s'insinuait\ndans mes veines. Des énergies nouvelles m'énorgueillissaient et m'in-\ncitaient à des combats, me faisant secouer la résignation et la passi-\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2603, "texte": "                               — 58 —\n\nvite, dans lesquelles m'avait plongé l'ambiance d'humilité et de renon-\ncement, que j'avais trouvée dans ces églises où prient des. vieilles en\nmanteaux noirs, au seuil desquelles croupissent des infirmes et dans\nles rues où des femmes souffreteuses et chlorotiques font sauter les\nfuseaux de leurs doigts effilés et amaigris\n\n                                   *\n                                  * *\n   Jusque là, mon instinct avait souffert des lois et des principes que\nmon esprit avait acceptés des autres sans contrôle. Et mon esprit, ainsi\ndirigé, était sans cesse torturé par mon instinct.\n   Je me sentais irrésistiblement poussé vers la liberté, mais il m'était\nimpossible de suivre les impulsions spontanées qui se manifestent chez\ntout être plein de santé, sans que mon esprit n'intervînt pour me\nreprocher, au nom des règles d'une morale séculaire, les actions qu'elles\nm'imposaient. Les murailles et les digues qui ont, pendant tout une\nère, empêché les hommes d'aimer la vie, retenaient le torrent de mes\naspirations et de mes désirs.\n   Ainsi deux êtres distincts vivaient en moi, sans cesse en désaccord,\n mais sa présence les concilia, car chez elle, ils s'identifiaient en une\nconstante et totale harmonie.\n   C'est ainsi qu'elle révéla ma conscience du monde.\n    J'avais besoin de susciter l'âme des choses passées autour de moi\nen émotions sentimentales. Les vieilles tapisseries, les meubles anciens,\nles vitraux, les tableaux glorieux créaient une atmosphère tiède et\ndouce à ma conscience. Je me plaisais parmi ces beautés finies que\nma jeune énergie vivifiait et qui me composaient une âme chimérique.\n    Elle, c'était l'âme des choses passées, présentes et futures, l'âme\n forte et éternelle de la nature. Seul un art joyeux parlait à son esprit,\n une pitié seule se manifestait en elle pour les choses tristes et mélan-\ncoliques. Toute manifestation de force suscitait son admiration. Elle\nétait toute d'instinct et comme chez tous les forts, son instinct était\n merveilleusement organisé, il ne la trompait jamais et empêchait tout\n asservissement.\n    Pallas Athéné, protectrice de l'errant Odysseus que je fus pendant\n des années, elle me guida parmi les contrées inconnues vers lesquelles\n me poussèrent la destinée et les forces adverses. Elle me garda des\n Sirènes charmeresses, me détourna de Carybde et de Scylla, elle\n m'arracha encore aux délices que je goûtais dans l'Ile des Nymphes,\n engourdi par un dangereux Népenthès.Elle me tira du sombre Hadès\n où j'étais descendu et où je m'attardais à m'entretenir avec les morts»\n"}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2529, "texte": "                                -   59    -\n\n\nles laissant m'imposer leurs idées et leurs sentiments ; à travers mille\nembûches, mille précipices et mille dangers, elle me reconduisit dans\nma patrie, dans l'Itakè de mon enfance où mon vieux père, pareil\nau divin Laertès, couvert de vêtements sordides, garde ses troupeaux,\nbêche son jardin, taille ses arbres fruitiers et ses vignes.\n\n                                     *\n                                    * *\n\n    Te souvient-il, chère âme, des séjours immortels et bienheureux\n où tu rayonnes maintenant, te souvient-il de la dernière fois que nous\n nous vîmes et de notre adieu ?\n    J'étais revenu pour quelques jours à la bonne maison de notre\nenfance. L'heure sonna de partir. Tu m'accompagnas jusqu'à la porte\net après nous être embrassés encore une fois, je m'éloignais, lorsque\n me retournant pour voir ton cher visage, je te vis qui me suivais des\nyeux avec quelle jolie et charmante expression de tendresse ! Oh ! le\ngeste que tu me fis encore avec les mains, avec la tête, le geste dans\nlequel tu mettais toute ton âme heureuse de la pensée que j'avais eue\n de t'envoyer encore un baiser ! Quelle bonne impression d'affec-\ntion il me mit dans le cœur, comme j'en fus dorloté ! Ce tut une joie\ndouce et un bien-être exquis qui m'accompagnèrent durant toute ma\nroute.\n   Je retournai dans ce petitvillage de la Campine où-je devais passer\nl'été.\n   Je vivais là dans les bois verdoyants, les prés fleuris et les champs\noù se doraient les moissons. J'allais quelquefois jusqu'à de vieilles villes\npour y rêver dans les rues aux maisons anciennes tout imprégnées de\npassé, et dans les églises gothiques où je sentais une paix descendre\ndans mon cceur sans cesse enveloppé d'une anxiété vague, dont il\nm'était impossible de pénétrer la cause.\n   Une atmosphère d'inquiétude m'environnait et seul le recueillement\net la prière apportaient quelque adoucissement à ces appréhensions\nindéterminées qui m'obsédaient.\n    Une fois, je voulus m'enfoncer pour deux jours dans les landes où\nde loin en loin, on voit.quelques villages tranquilles mettre le rire de\nleurs toits rouges dans l'immensité de la plaine aride et sablonneuse,\noù poussent seulement les bruyères et les sapins. Mais au fur et à\nmesure que je m'éloignais de ma demeure, une angoisse grandissante\nm'envahissait et, despotique, me forçait bientôt à revenir sur mes pas.\n   Je rentrais chez moi avec la peur d'y trouver de mauvaises nou-\nvelles, mais je ne voyais jamais que les bonnes lettres de la chère\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2582, "texte": "                               — 60 —\n\nenfant, fleurant le réséda et la lavande, comme le linge de chez nous,\net la bonne maison familiale où l'alouette tirelire en réponse à la\nfauvette qui lance ses roulades dans la cage, sur la fenêtre ornée de\ngéraniums en fleurs.\n    Je me souviens du charmant bavardage qu'elle m'envoya du\nbeau pays de Lesse et de Meuse et de notre chère Ardennes où elle\ns'en fût, pour la dernière fois, hélas, mirer dans le cristal des fon-\ntaines et l'eau limpide des ruisseaux, ses yeux de violette et son âme\nradieuse, et répandre dans les bois le timbre d'or de sa folle chanson.\n    Mon doux pays! tu m'es plus cher encore depuis que tu entendis, le\ndernier, les suaves harmonies de sa jeunesse triomphale et le chant de\nce cher cygne qui ne vogue plus maintenant que sur les lacs bleus et\nmélancoliques du souvenir !\n    A la lettre que je lui adressais à son retour, il me fut répondu :\n Notre chère petite est malade... et cela me tomba comme un coup de\n marteau sur la tête.\n    Je ne pouvais courir vers elle !\n    Pendant trois semaines, ce fut une perpétuelle alternative d'espé-\nrance et de crainte, une véritable agonie, jusqu'au jour où je reçus'\ncette lettre d'allégresse : elle est sauvée !\n    O bois, ô paysage; monotones, ô plaines immenses de la Campine,\nvous entendîtes mes sanglots, vous m'entendîtes pleurer, crier, hurler\nde joie. Combien ce jour-là, je vous parai de magnificences ! Ne fûtes-\nvous pas pour moi les plus beaux de la terre ? Je courus comme un fou\npendant des heures et des heures; vous parlant, vous manifestant,\nvous communiquant ma tendresse. Mais ô soir désolé, tu répandis ta\ntristesse sur la splendeur dont je les avais revêtu et le doute. et\nl'inquiétude tombèrent sur mon allégresse et rongèrent mon cœur\ncomme une lèpre mortelle.\n    Ma raison ne pouvait lutter contre ma folie. Je rentrai morne et\nabattu et plus sombre que les vapeurs d'encres venues de l'horizon\ncouvrir la campagne silencieuse.\n    Au lit, j'étais dans un état d'inconscience, voisin du sommeil, où\nquelques idées continuent à flotter dans notre esprit, confuses et\nenchevêtrées les unes dans les autres, où il reste encore quelques ma-\ntières en fermentation dans le creuset de la pensée humaine.\n    J'ouvris les yeux ; dans le cadre de ma fenêtre, je vis quelques\nnuages qui passaient sur la lune auprès du clocher pointu, recouvert\nd'ardoises, de la petite église aux murs gris, dormant paisiblement au\nmilieu du cimetière rempli d'une verdure florissante qui montait haut\nsur les tombeaux et les croix, menaçant de les recouvrir.\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2633, "texte": "                                 — 61 —\n\n     Lorsque tout à coup je vis s'entrouvrir un nuage éclairé par la lune\n  et sur un rayon vint vers moi la chère enfant, ma petite sœur aimée.\n  Son visage était doux et grave, ses cheveux flottaient sur ses épaules.\n  Elle était vêtue d'une tunique de drap blanc et or qui se confondait\n  avec le nuage dont elle était sortie. Ses bras étaient tendus vers moi.\n  Ses yeux me regardaient tendrement, ses lèvres me firent le plus beau\n  sourire et sa voix fut d'une câlinerie exquise pour me consoler déjà de\n  ce dont elle allait me faire part :\n     — Mon frère chéri, je viens te dire au revoir, je viens t'apporter\n  mon dernier baiser.\n    — Comment, tu me quittes, c'est donc vrai, je ne te reverrai plus ?\n     — Oui je m'en vais, mais ne te désoles pas, ne te plains pas, nous\n  ne serons pas si loin l'un de l'autre.\n    — Tu m'abandonnes, tu pars, je ne te reverrai plus ?\n    — Si, je serai souvent avec toi, tu me respireras dans le parfum des\n fleurs, tu m'embrasseras dans les corolles des roses. Je serai partout\n sur ton passage, dans le vent qui passe, le chant des oiseaux et le\n murmure des brises dans les arbres au bord des fontaines. Tu trouveras\n mon âme éparse dans nos grands bois, aux bords fleuris des ruisseaux\n gazouilleurs et des sources chantantes. Mon souvenir te sera doux et\n suave comme une rosée de miel. Pour toi maintenant, notre terre sera\n enchantée. A chaque blessure de la vie, tu y trouveras des forces nou-\n velles. Elle te consolera et te dorlotera parce que je serai en elle,\n continuant à t'aimer et veillant sur toi. Par moi les choses te seront\n propices et secourables, tu les trouveras en tes moments de tristesse\n fraternelles et bienfaisantes, j e serai l'air que tu respires, la fleur que\n tu cueilles, le nuage qui suscitera ton rêve et l'élèvera dans l'azur,\njusqu'au moment où tu viendras te confondre avec moi dans la terre\n maternelle.\n    Et comme j'étendais les bras pour l'étreindre, elle m'envoya un\n grand bairer d'adieu- et disparut dans un gros nuage qui voila la\n  lune un instant.\n    Je me trouvai inondé de larmes.\n    Le lendemain, j'étais réveillé en sursaut, on m'apportait une mis-\nsive que je n'osais pas ouvrir. On me rappelait précipitamment.\n    Je ne fus pas, à ce moment, la dupe du peu d'espoir qu'on me lais-\nsait ; c'est fini, me dis-je.\n    Oh ! les heures que durèrent ce retour, ma tête en feu, comme si\nj'avais eu du plomb fondu ou une lave ardente dans le crâne. E t\nl'espoir qui me revenait au fur et à mesure que j'approchais de la\ndemeure! Un miracle s'était produit et j'allais la retrouver vivante\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2451, "texte": "                                -   62 —\n\nencore, sauvée. Puis le désespoir me reprenait. Ah ! si du moins, je\npouvais encore la revoir vivante, ne fût-ce que quelques minutes et\npouvoir la serrer dans mes bras !\n  'Mais hélas ! la pire des choses conjecturées m'attendait à mon\narrivée.\n    La nouvelle lugubre me tomba comme un soufflet sur la face. Un\nsentiment de révolte insensée m'envahit. J'aurais voulu battre, j'aurais\nvoulu mordre, j'éclatais en imprécations, je me répandis en reproches\ncontre ceux qui, craignant pour moi la maladie contagieuse dont\nl'enfant était atteinte, avaient usé de subterfuges pour m'empêcher\nd'accourir vers elle. Fuis je tombai dans un accablement morne,\nn'osant aller dans la chambre où elle dormait son dernier sommeil.\n    Je m'y résolus enfin.\n    Un parfum suave de roses, que je respirai sur le seuil, fut un anes-\nthésique à ma douleur.\n    Tout de blanc vêtue, elle reposait sur un lit jonché de roses blan-\nches. Il y en avait tellement qu'elles la couvraient presque, mais\nmalgré la pâleur répandue sur ses joues, son front et ses lèvres, la\nplus belle des roses était encore son pur visage qui souriait jusque\ndans la mort.\n    Elle était née aux roses ; elle était morte aux roses, son souvenir\nme reste comme celui d'une rose blanche dans ma vie.\n    Comment, me disais-je, revêtir des vêtements noirs, des vêtements\nde deuil ; n'est-ce pas d'habits blancs dont je devrais être paré en sou-\nvenir de toi ? Mais je te ferai dans mon cœur un autel, une chapelle où\néclateront les couleurs vives et riantes, afin de t'associer à tout ce\nqu'il y a de radieux au monde, même en cet instant cruel. Non, je ne\npuis croire que tu sois morte, car tu revis déjà ardemment dans\nmon âme.\n    J'appris alors les détails de sa fin.\n    La nuit de sa mort, quelques heures avant qu'elle ne s'en retournât\nparmi les fleurs, elle s'était relevée malgré son extrême faiblesse, et\ncomme celles qui la veillaient lui demandaient, étonnées, où elle vou-\nlait aller:\n    — Dire au revoir à mon frère, répondit-elle.\n    A deux reprises différentes, il fallut faire comprendre à cette enfant\nqui n'était déjà plus qu'à moitié de ce monde, qu'il n'était pas possible\nde me voir et qu'elle devait se reposer.\n    Mais tant était grand et puissant son pur amour, qu'elle était venue\nvers moi en esprit, car c'est à ce moment ou à peu près, que je vis\n s'entr'ouvrir un nuage éclairé par la lune, à côté du clocher noir d'une\n"}, {"page_pdf": 80, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2512, "texte": "                               — 63 —\n\npetite église de Campine, qu'elle m'apparut grave et souriante, me fit\nd'inoubliables adieux et m'adressa des consolations suprêmes.\n   Elle aimait les choses et les choses l'aimaient, car elles portèrent\njusqu'à moi sa pensée dernière en un hymne triomphal à la vie, qui me\nfut une révélation. Elle était leur sœur vivante, leur âme incarnée et\nmaintenant elle est retournée en elles\n\n                                   * *\n\n   Quand les prêtres eurent donné la bénédiction dernière et semé\nl'eau bénite, nous partîmes pour la mettre là-bas dans la terre patriale.\n   C'était une claire journée de juin. Le soleil ruisselait du haut des\ncollines dans les gorges profondes, sur la cîme des bois, sur les feuilles\ndes arbres agitées par les frissons de la brise, le long de la route\nblanche.\n   La roue du moulin éparpillait l'eau de la rivière en pluie de feu.\n   Dans les prés, des troupeaux de vaches paissaient. A notre pas-\nsage elles levaient la tête, étonnées, et leurs gros yeux ronds nous\nregardaient longuement.\n   Le char funèbre disparaissait sous les couronnes, les bouquets de\nroses et les gerbes de fleurs.\n   Sans la croix qui émergeait d'une touffe de roses-thé et les che-\nvaux caparaçonnés de noir, on eût dit un cortège triomphal. Les\nenfants que nous croisions, hésitaient un moment à s'agenouiller et\nà réciter leurs prières, tant ce spectacle suscitait peu la tristesse. Son\nâme radieuse était là, près de nous, dans le parfum des fleurs qui\nrecouvraient son corps et il n'y avait place que pour des idées riantes\net fleuries. Mais les regrets qui nous rendaient, malgré tout, pensifs\net désolés, ne venaient que de notre égoïsme, car lorsque nous pen-\nsions à elle en précisant quelque souvenir, le sourire nous venait aux\nlèvres et, pendant quelques instants, nous perdions la notion de l'évé-\nnement qui nous avait flagellés, pour laisser notre cœur s épanouir.\nUn moment même, un de nous raconta quelqu' anecdote, répéta des\nparoles qu'elle avait prononcées, et il nous parut qu'elle se retrouvait\nparmi nous. Ce fut une sensation délicieuse.\n   Le paysage se déroulait, nous traversions les bois, puis un ha-\nmeau. Les paysans interrompaient leurs travaux pour se découvrir\net se signer. Le soleil tombait sur les murs blancs des métairies et\nsur les fumiers aux pailles dorées et brunes, au-dessus desquels bour-\n donnaient des essaims de mouches d'or. Puis une grande plaine nous\n apparut avec l'immensité des moissons qui ondulaient comme une\n"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2695, "texte": "                                 -   64   -\n\nmer, tachées çà et là, au loin, par quelques touffes d'arbres entre les-\nquels on apercevait les toits rouges et bleus de petits villages, et une\nlongue ligne de peupliers fermant l'horizon.\n   Le toit bulbeux du beffroi se montra dans le feuillage tout fris-\nsonnant de lumière. Nous traversions les moissons parsemées de bluets\net de coquelicots et bientôt nous passâmes dans la drève qui mène à la\nville, sous un. dôme de verdure, sous l'imposante nef de feuillage\nd'une cathédrale dont les troncs des arbres étaient les piliers.\n   La ville tranquille, avec ses volets clos contre l'ardeur du soleil, la\nville perchée au sommet de la colline au bas de laquelle se joignent\nles deux vallées du ruisseau et de la rivière, avait le même aspect\nclair et gai que je lui connaissais depuis mon enfance. Elle avait pour\nmoi son même bon sourire. Elle se faisait toujours maternelle et\ndouce, avec ces vieux murs d'un brun rougeâtre.\n   L'ayant traversée, nous arrivâmes au cimetière.\n   Après que le corps de l'enfant aimée fut descendu dans la fosse\naux parois de terre jaune, avec nos sanglots, j'écoutais l'admirable\nlithurgie chrétienne, les hautaines paroles d'éternité et d'espérance\nque l'église, fontaine d'amour, verse sur les tombes ouvertes et les\ncœurs en plaie.\n   La ville apparaissait avec une ceinture de feuillages. Des terrasses\nde ses jardins la verdure s'élançait et descendait jusque dans la vallée,\npour se mirer dans le ruisseau, pareille à une troupe d'amadryades\nfolâtres, puis elle reprenait sa course, escaladait la colline opposée,\net courait sur son faîte où elle fermait l'horizon.\n   De l'autre côté, la rivière sinuait, tranquille et argentée, le long des\nbois et des rochers couleur de rouille, de la montagne éventrée.\n   Ailleurs on voyait l'herbe presque bleue et les moissons d'or.\nAu sommet de la montagne qui fermait le cirque, noir sur le ciel de\nfeu, un laboureur conduisait un cheval qui traînait une charrue.\n   Dans cette exubérance de vie, le clocher de l'église romane d'un\nvillage proche, au haut de sa colline, et le vieux beffroi de la ville, qui\nse regardaient, paraissaient mélancoliques et si esseulés! Car malgré\ntoute la gloire et la foi qu'ils évoquaient, les siècles de fer et d'amour,\nn'étaient-ils pas des souvenirs d'entreprises avortées, de croyances\ndéchues quoique grandes, nobles et belles N'étaient-ils pas la pensée\ncaduque, égarée en nos temps, d'âges morts, le mémorial qu'en avaient\ndressé des générations antérieures, la croyant impérissable.\n  Maintenant ils évoquaient le sépulcre plus que ce cimetière où je\nme trouvais, car les croix, dont il était peuplé, étaient du moins enva-\n"}, {"page_pdf": 82, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1638, "texte": "                                — 65     -\n\n hies par les herbes hautes et les plantes grimpantes, et les roses et les\n fleurs de toutes sortes lui donnaient un air de fête.\n    Ils étaient ridés et décrépis, tandis que les collines verdoyantes, la\nrivière aux eaux argentées, le ciel d'un azur immaculé, déployaient\n une jeunesse immuable, la même fraîcheur qu'au jour de la création.\n    Le même printemps leur versait la même sève, faisait couler sur\neux la vivifiante source de Jouvence.\n    Devant leur puissance calme, leur majesté, leur force, une paix\nineffable descendait dans mon cœur.\n    Je sentais que s'accomplissait déjà la promesse que m'avait faite\nma petite sœur aimée, quand, sortant d'un nuage éclairé par la lune,\nelle était venue me faire d'inoubliables adieux.\n    A travers les magnificences qui se révélaient à moi, se faisait\nentendre l'harmonie des choses en leur variété et leurs métamorphoses,\nl'âme de notre mère la terre dont rien ne peut troubler la sérénité\nineffable et hors de qui rien n'existe.\n   L'alouette élevait dans l'air limpide son clair tirelire, la fauvette\ngazouillait perchée sur un rameau, les moineaux pépiaient dans les\nbuissons et quand tombèrent ces paroles de consolation suprême :\nEgo sum resurrectio et vita — je suis la résurrection et la vie — ce\nn'était pas l'église qui les proférait par la bouche du prêtre en surplis\nblanc, c'étaient les arbres, les collines d'émeraude, les fleurs, les\noiseaux qui me les adressaient, pour notre mère la terre, dans une\nmélodie d'une douceur et d'une force infinies.\n\n                                        M A U R I C E DES O M B I A U X .\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-002", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 66, "page_fin": 67, "titre_corps": "Vers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "A. Ferdinand Herold", "ancre_debut": "VERS I Vois tu là bas, dans la prairie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 83, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 57, "fin_caractere_exclue": 1003, "texte": "VERS\n\n                           I\n\n\n       Vois tu là bas, dans la prairie,\n        Danser les filles au front clair?\nElles ont vu que ce malin joyeux\nÇà et là ranime la vie;\nElles ont vu que s'est enfuie\nLa saison où la neige attristait les yeux ;\nElles ont vu que ce n'est plus l'hiver.\n\nLes folâtres, comme elles rient,\nComme elles chantent!\n« Nous irons aux boit,\nLes lilas sont fleuris;\nNous irons aux bois\nQu'égaient les jeunes voix. »\nComme elles chantent, comme elles chantent!\n\n  Nous irons aux bois,\nLes bois frais nous plaisent.\nNous irons aux bois\nOù, parmi les mousses reverdies,\nRougissent déjà les fraises.\nNous irons aux bois pleins de mélodies.\nNous irons aux bois,\nLes bois frais nous plaisent. »\n\nRegarde les belles danseuses:\nDe soleil nouveau se dorent\nLeurs grands cheveux;\nEt elles sont tout heureuses\nDe voir le ciel doucement bleu;\nEt, oiselle pure et folle,\nLa chanson de leur ronde vole\nVers la lumière tendre encore.\n"}, {"page_pdf": 84, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1393, "texte": "                        -   67   -\n\n                            II\n\nCest le grand silence du ciel,\nC'est le lumineux silence,\nC'est le silence immortel,\nC'est le silence ami des étoiles, au ciel :\nLa nuit est pleine de clémence..\nLe parfum épanoui des fleurs\nMonte vers le ciel fleuri d'or :\nLa terre heureuse s'endort\nSous le jeune regard des étoiles en fleurs.\n\nDes prairies joyeuses s'envolent\nPar la nuit chaude où les vents se sont apaisés\nDes bruits glorieux de baisers :\nEt parmi le sourire embaumé des corolles,\nCe sont des rires vers le silence ému du ciel.\n\nC'est le sourire ému des étoiles, au ciel.\n\n                             III\nVoilà longtemps déjà,\nSemble-t-il,\nQue le soleil n'a pas souri,\nEt vous songez;, pauvre errante,\nAu temps joyeux     d'avril,\nA ux jours fleuris\nOù sur les prairies renaissantes,\nLa lumière jeune brilla.\n\nAlors nous partions avant le matin,\nDès que le ciel s'argentait d'aube,\nEt vous cueilliez aux chemins\nLes anémones et les mauves ;\nEt vous écoutiez venir des collines lointaines\nDes voix (nous les croyions ailées) de cloches :\nElles disaient que c'est fini des peines,\nQu'il faut   sourire...\nEt vous pensez que voici le retour des peines,\nVous pensez aux jours proches\nOù toute l'année va mourir...\n\nPauvre amie aux yeux de douleur,\nComme sanglote l'automne qui meurt.\n                                      A. F E R D I N A N D H E R O L D .\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-003", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 68, "page_fin": 69, "titre_corps": "Musique fantaisiste", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Eugène Demolder", "ancre_debut": "MUSIQUE FANTAISISTE FRAGMENT", "ancre_fin": "l'instrument dont il jouait. 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Elle eût fait, à son souffle, s'avancer\n sans attelage des chars de triomphe.\n     Aussi les tours se dressaient avec plus d'orgueil dans la plaine et\n  les trompettes stimulaient, comme à coups de lances rouges, l'azur\n. du ciel à resplendir. Les tambours sourdement rythmaient ces ardentes\n  folies de cuivres, où les phrases les plus fougueuses se cabraient\n  comme des chevaux aux crinières de feu.\n     Tout sonnait, tout résonnait, tout frémissait. On se fût cru devant\n  une armée qui allait livrer bataille. Le sol tremblait.\n     Mais parfois ces tonitruantes ardeurs se taisaient. Leurs derniers\n  éclats voltigeaient au large comme des morceaux d'obus. E t sur les\n  débris silencieux de ces fanfares s'élevaient lentement les douces ban-\n  derolies des chants des violoncelles. Après les belliqueux appels des\n  cornets, des clairons, des trompes et des cors, ces mélodieuses harmo-\n  nies, auxquelles le hautbois mêlait les plaintes de son gosier d'ivoire,\n  faisaient songer aux nuits d'été sur terre. Voilées, caressantes et\n  rêveuses, elles ressuscitaient les humaines mélancolies cachées au fond\n  du cœur de ceux qui n'ont pas une origine purement céleste. Elles\n  apportaient, dans l'incendie triomphal des fanfares, une tendresse\n de paix câline et de langoureuse inquiétude où la lune semblait avoir\n laissé un peu de sa lumière et où chacun promenait, au fil d'une chan-\n terelle saturée d'élégie, la tristesse lancinante de son passé... Mais\n dans cet orchestre fantaisiste sifflaient aussi des fifres et nasillaient des\n mirlitons. On y entendait même des accordéons qui ne s'essoufflent\n"}, {"page_pdf": 86, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 703, "texte": "                               — 69 —\n\nd'habitude, aux crépuscules d'été, que pour faire danser les bateliers\ndu beau canal bordé de hêtres clairs....\n    Cependant les trompettes recommençaient leur règne, et l'orchestre,\nrepris par les cuivres qui crachaient des flammes par leur pavillon,\nsemblait vouloir, lançant des bombes d'or, participer à quelque\nassaut phénoménal du zénith.\n   Bientôt on put distinguer les musiciens.\n    Ils étaient nombreux. Jamais un empereur n'en avait engagé la\nmillième partie dans sa garde.\n   Et chacun d'eux était habillé d'après le son de l'instrument dont\nil jouait.\n                                              EUGÈNE     DEMOLDER.\n\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-004", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 69, "page_fin": 72, "titre_corps": "Vision", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "I. 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Et ce fut certainement lui qui prépara et mûrit\n celle qui creusa en moi un sillon aussi profond. Mais j'eus la douleur\n de voir éclore cette sensation neuve et forte à une heure où aucun\n amour ne pouvait venir s'y mirer; aussi est-ce en tenant mon cœur à\n deux mains, en vous regardant durement, gravement, jusqu'au fond\n des yeux, vous qui me lisez, que je vous jette cette chose que j'ai vue.\n Si j'en avais vécu toute l'intensité je ne pourrais pas vous la dire ; et\n si je puis la vivre ainsi, elle rayonnera mieux à travers mon silence et\n mes yeux religieusement agrandis que par tous les poèmes et tous les\nécrits.\n     Ce n'est donc qu'un morceau d'être, que je vous donne — comme\n tout ce qu'on donne à tous. Ceux qui pour la patrie, pour le ciel, pour\n une tribu ou une famille se vouèrent à la mort ne donnèrent que des\n morceaux d'eux-mêmes. L'amour seul peut faire que nous « expri-\n mions l'être humain en sa totalité », et que nous réalisions un don\n unique qui enseigne plus de sagesse que tous les livres connus.\n    — Une jeune femme que je ne connaissais point, ou que je con-\n naissais à peine vint me voir. Sa vie avait une certaine analogie avec\nla mienne ; nous causions très paisiblement en un confortable parallé-\nlisme d'impressions qui emboitait les unes dans les autres nos\ndemandes et nos réponses, ou nos affirmations successives et de plus\nen plus générales, comme on emboîte les anneaux d'une chaîne.\n     Le niveau de notre conversation montait, mais nous ne nous en\napercevions pas ; aucune exaltation n'animait cet échange très calme\nde pensées.\n    Nous parlions de ce qui était notre œuvre, notre plus grande tenta-\ntion, notre plus personnel désir, et de plusieurs choses excellentes\nque nous aurions pu faire à côté de celle-là et que nous négligions\n"}, {"page_pdf": 88, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2776, "texte": "                                - 71 —\n\n sans remords. Elle eut un haussement d'épaules qui signifiait,je pense:\n  « tout cela est négligeable ; vivre sa vie est la seule sagesse. »\n     Il arrive dans toute existence consciente une heure où l'on découvre\n cette vérité et l'extraordinaire n'est pas que cette découverte nous ait\n frappé, c'est ce qui suivit. Nous nous étions tues, tout simplement,\n comme des gens qui sont arrivés à une conclusion, à un point final, et,\n la tête perdue et roulante au dossier de nos fauteuils, nous oubliions\n que nous étions l'une devant l'autre. Etait-ce la conversation que\n nous venions d'avoir et l'activité qu'elle avait mise dans nos cerveaux?\n Nous continuions chacune de notre côté avec une force et une péné-\n tration toutes particulières à suivre la pensée émise; et nous savions\n toutes les deux qu'elle se gonflait peu à peu en nous jusqu'à l'inten-\nsité d'une sensation. Nous avions devant nous un des aspects du\n monde; nous sentions que les Fatalités qui le régissent étaient les\n mêmes que celles qui nous avaient fait parler, puis nous taire. Nous\n voyions distinctement qu'en nous laissant tomber de tout notre poids\n jusqu'au fond jamais atteint de notre plus grand désir, nous étions\n dans le courant d'une loi universelle; et, de la sentir ainsi ensemble,\n au même moment nous donnait le sentiment que cette loi elle-même\n nous traversait comme un courant électrique, — que nous n'étions que\nde petites perles enfilées sur le fil unique la Vie.\n    Deux misérables petites perles, assez inconnues l'une à l'autre,\npresque indifférentes même, mais conscientes à la même minute de\nl'impérieux, de la toute puissante, de l'éblouissante présence d'une\nLoi, d'une Clarté qui se réalisait en tout, et que nous sentions forte-\nment parce que nous venions de voir qu'elle était aussi la Loi de notre\nvie, le Bien pour tous, et le bien pour nous.\n    « J e vous prie de croire que je ne suis ni folle ni exaltée, mais une\npersonne très positive, dit ma compagne en quittant son fauteuil.\nMais ce que nous venons d'éprouver est surprenant ».\n    Je pensais que c'était peut-être ce qu'on eût appelé au moyen-âge\n« s'approcher de Dieu ».\n   Je n'avais jamais senti la fraternité humaine aussi clairement.\nDans l'amour et même dans l'amitié, une certaine réciprocité étouffe\nle plus souvent la fraternité. Ici, nous n'avions été que deux êtres\nquelconques, inondés un moment d'une lueur vive, convaincus de\nl'universalité de cette lumière parce que nous en voyions l'imperson-\nnalité : elle rayonnait sur nous, aucune de nous ne l'avait formulée\nou allumée. Nous nous étions seulement, par un hasard heureux,\ntrouvées dans l'angle où nous pouvions la voir.\n    Ce qu'il y eut aussi de bien curieux, c'est que cette lumière éclai-\n"}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2358, "texte": "                               —    72   -\n\n\nrait en dedans de nous des choses qui paraissaient étrangères à ce que\nnous pensions. Ainsi, pendant que nous nous étions tues nous avions\ntoutes les deux évoqué d'autres êtres. Elle s'était vue dans un milieu\nassez éloigné; moi j'avais laissé retourner ma pensée où elle va d'elle-\nmême quand je ne sens plus la présence de ceux qui m'entourent, et\nmon âme interrogeait un être lointain.\n   E t toutes deux nous savions où nous étions allées, nous savions au\nmoins le chemin affectueux qu'avait fait notre vision, nous savions\nque nous n'étions pas restées seules en face d'une impression presque\ntrop forte pour nous. E t cependant rien de personnel ou de sentimen-\ntal ne s'était mêlé à la seule conversation que nous ayons jamais eue.\nNous n'avions du reste à ce moment qu'une attirance assez insensible\nl'une pour l'autre et nous nous sommes avoué que nous ne savions\npas si nous nous reverrions plus tard.\n   Nous étions plutôt un peu effrayées l'une de l'autre.\n   Pour moi, qui ne rêve de vivre aux heures où cette lumière peut\nme frapper en même temps qu'un être que j'aime, je me renfermai\ninstinctivement en moi-même.\n   Je ne sais si mon Destin comme mon désir, est de n'échanger que\ndes dons complets, entiers en une réciprocité toujours plus absolue,\nmais le sentiment de fraternité qui est contraire à celui-là en son infé-\nconde et pourtant parfois reposante juxtaposition, m'a toujours\nsemblé contenir une menace. On eût dit qu'il arrêtait, qu'il entravait\nmon Destin. J'ai peur des êtres parallèles. — On dirait que ce paral-\nlélisme qui peut rarement être absolu et indépendant, entraîne une\npetite partie de moi vers un courant différent de celui qui me fait\nvivre le plus fortement, et que je blasphème un peu contre moi-même\nchaque fois que je sors un peu de ma vraie vie.\n   Tout en nous sentant si proches nous nous étions senties bien\nséparées, cette jeune femme et moi, et notre volonté est de rester\nséparées, sachant le danger qu'il y aurait à nous mêler puisque nos\nvies n'ont pas d'intérêt où d'attrait à se confondre. Mais elle a été la\ncause qui m'a permis de formuler mon plus bel espoir, celui de par-\ntager un jour une lumière aussi forte avec quelqu'un qui la prendrait\nde moi comme je la prendrais de lui.\n                                                             I. WILL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-005", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 73, "page_fin": 74, "titre_corps": "Une mort", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Rency", "ancre_debut": "UNE MORT SUPPLIANTE une voix vibra", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 90, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 64, "fin_caractere_exclue": 2264, "texte": "UNE             MORT\n\n               SUPPLIANTE,une voix vibra dans le silence et les ténè-\n                bres. L'endormie souleva la tête, eut un rictus d'indi-\n                cible souffrance: la voix persistait, disant son nom,\n                très bas. Elle ouvrit les yeux tout grands, regarda\nl'ombre épaisse, longtemps, avec une peur immense qui la paralysait.\nLa voix la nommait toujours, éperdument suppliante. Et soudain l'en-\ndormie s'assit dans son lit, s'attachant des deux mains aux draps et\nau matelas; la bouche ouverte et la lèvre pendante, sa salive se gelant\nd'effroi, les yeux écarquillés, elle écouta. La voix, oh! elle la recon-\nnaissait bien! La voix, elle pleurait son nom comme à travers un océan\nde larmes. Inlassable, le nom se murmurait, s'arrachait d'une bouche\nqui semblait très proche et à la fois très lointaine, et qui, sans doute,\nn'appartenait déjà plus à la vie. L'appel en était grave et doux,\ndécisif et pressant, ensemblément priant et commandant. Il fallait\nqu'elle comprit, l'endormie, ce qu'il voulait d'elle et il se répétait à\nintervalles égaux! Elle écoutait son nom avec une attention exaspérée;\naprès chaque fois qu'il tintait, aspirait l'air avec effort; puis attendait\nqu'elle l'entendît de nouveau, ainsi qu'on attend chaque coup de l'heure\nqui sonne       Mais la voix de plus en plus pleurait vers elle. Tout-\nà-coup, elle s'éloigna du lit et fut derrière la porte, sur le palier.\nAffolée, la femme se leva, vint sur le seuil. L'escalier s'ouvrit devant\nelle, béant et froid comme le trou d'une tombe. La voix descendait\nles marches, s'arrêta au bas, devint désespérée, si pitoyablement\ndésespérée ! La femme sentait son coeur devenir lourd, des sanglots\nlui montaient à la gorge. Quelque chose en elle se révélait qui était\nplus que de la souffrance. Elle rentra dans là chambre, se vêtit à la\nhâte et revint se pencher sur la rampe. Dans l'ombre épouvantable,\nla voix pleurait toujours. Oh! elle n'y tint plus et descendit. Mais la\ndescente fut étrange, semblant plutôt une montée. L'escalier montait\nvers la rue, et quand elle s'y trouva, sous la lueur pâle des réverbères,\n la rue elle-même se transforma en montagne. Sanglotante maintenant\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2227, "texte": "                               — 74 —\n\nà grands sanglots d'entrailles, la femme croyait gravir un intermi-\n nable calvaire.\n    Les maisons mortes montaient avec elle, inflexiblement vers l'ho-\nrizon. Les flammes des réverbères étaient rouges comme du sang et\nvascillaient en un rythme immuable et terrible. E t la voix, oh! la\nvoix, elle se faisait lointaine, lointaine, et triste minablement, et\ntoujours appelante et pleurante. Et la montée était ardue; la misé-\nrable tombait parfois avec des chocs horribles de ses genoux sur le\n pavé. Ses sanglots se râlaient tomme ceux d'une bête qui crève. Ses\ncheveux dénoués pendaient d'un poids insupportable. La sueur se\nglaçant sur elle, l'habillait d'une robe de glace. A h ! donc, quelle\n croix, soudain flamboyante, allait surgir là-bas, suppliciant son cœur !\n Elle marchait, marchait, les mains tendues, les yeux saignants, les\n lèvres sèches comme les braises. Un cri sortait d'elle, perpétuel, en\n une torture de tout son être, ainsi qu'un accouchement qui n'aurait\npas voulu finir, et s'en allait, se déployait vers les étoiles infinies.\n Elle marchait, marchait, et la nuit, au-dessus de sa marche, vibrait\nsans pitié, d'étoiles et de sourires. E t subitement, la voix tomba,\ncomme si un gouffre s'était creusé pour l'engloutir.\n    La femme se trouvait devant une maison, une maison bien connue\ndont une fenêtre, une seule, était encore éclairée. Elle s'arrêta,\ntomba assise sur le trottoir, et attendit, sachant désormais ce qui\narrivait là. E t tout à coup, deux bras se dessinèrent sur le store\nbaissé, deux bras qui se levaient, effrayamment, et dont les mains\nse tordaient, convulsives, au-dessus d'une tête affaissée. Les doigts\nse crispaient puis s'écartaient, se tendaient dans le vide et puis se\nreprenaient, et dans leur pression, les mains tremblaient éperdûment.\nLes deux bras retombèrent, et, après un temps, reparurent et les\nmains s'étreignirent encore. E t ainsi longtemps, longtemps, l'épou-\nvante recommença de ces étreintes d'ombres. E t dans la rue, assise\ntoujours, la femme aux yeux saignants regardait se transposer infini-\nment sur le store baissé le geste immense de sa douleur.\n                                                GEORGES    RENCY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-006", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 75, "page_fin": 76, "titre_corps": "Cantilènes pour Régine", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Boissier", "ancre_debut": "CANTILENES POUR RÉGINE VII Cette nuit de Noël", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 92, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 43, "fin_caractere_exclue": 936, "texte": "CANTILENES POUR RÉGINE\n\n                              VII\n\n  Cette nuit de Noël, contemplons les images\n       Qui fleurissent l'album où dort ma rêverie.\n  Voici la crèche de Jésus et les rois mages,           ,\n  Les bergers, Saint-Joseph et la Vierge-Marie.\n\n                        - *     *\n\n  Une devise d'or flotte au bec des colombes\n  En la mysticité d'un paysage agreste.\n\n\n  Entends siffler le vent ! Vois la neige qui tombe !\n  Minuit n'a pas sonné, chère; il faut que tu restes.\n\n\n\n\n L'arôme du thé meurt dans les tasses de Sèvres.\n Notre songe est épars aux replis des tentures,\n Et pour symboliser les ivresses futures,\n Un sourire attendri se fane sur tes lèvres.\n\n                              VIII\n\n Je contemplé souvent dans son cadre d'ivoire\n Un pastel d'autrefois que dut peindre Lancret\n Une femme y sourit de ce regard discret\n Dont mon âme a gardé la confuse mémoire.\n"}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1256, "texte": "                       -76            -\n\nNul ne déchiffre plus l'énigme du portrait\nOù la rose se fane au corsage de moire.\nRelégué vers l'oubli d'un trépas illusoire,\nPour moi seul le visage abdique son secret.\n\n                             *\n                         *        *\nAu siècle évanoui, pour couronner la gloire\nDe la dame aux chers yeux limpides et distraits,\nUn coquet madrigal dénombra ses attraits\nEn des vers musicaux difficiles à croire. —\n\n                             IX\n\nO toi, petite, toi toujours et ta jeunesse !\nTes pas silencieux dans la grande avenue,\nEt ton geste sauvage et tes yeux de faunesse\nEt ta voix amicale à jamais revenue !\n\n                              *\n                             * *\n\nRappelle-toi la sieste à l'ombre des tilleuls.\nTes cheveux d'or cendré fleuris par le soleil\nVoltigeaient sous ma lèvre, et nous étions bien seuls\nEt, penché vers ton front, je veillais ton sommeil. —\n\n                             *\n                         *        *\nr\n\nTu reviens ! — Mais ton âme est-elle encore la même ?\nL'absence a-t-elle su me conserver ton cœur ?\nEt malgré ton esprit espiègle et si moqueur\nEs-tu toujours l'enfant, la chère enfant que j'aime?\n                                          EMILE BOISSIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-007", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 77, "page_fin": 81, "titre_corps": "À propos d’« Aphrodite » de Pierre Louys", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Em. 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Aphrodite.   — Mœurs   antiques.\n               (PARIS,    Société du Mercure de France).\n\n\n\n\nO            N m'assure que les journaux ont beaucoup parlé de ce\n               livre et en termes flatteurs; la dixième édition déjà\n               s'étale aux vitrines, ce qui fait croire à un assez joli\n               succès de librairie; pourtant, ce n'est ni l'un ni\n l'autre fait qui m'a décidé à me procurer l'ouvrage; c'est un pur\n hasard qui m'en a fait rencontrer un exemplaire. Que les jour-\n naux en aient parlé, on le comprend : l'auteur a noirci assez de\npapier déjà, pour qu'un quotidien puisse louer sa dernière œuvre\nsans craindre de se compromettre et de sembler concourir ainsi au\nlancement d'un trop jeune. Mais, si le livre s'enlève, je doute que ce\nsoit la forme très pure, l'harmonieuse cadence des phrases amou-\nreusement caressées, qui provoque à ce point la curiosité de\nl'acheteur.\n    La préface est de l'auteur du livre, ce qui est aujourd'hui une\noriginalité presque. M. Louys nous apprend que le protagoniste du\nroman est une courtisane, « mais que le lecteur se rassure, elle ne se\nconvertira pas. Elle ne sera aimée ni par un moine, ni par un\nprophète, ni par un dieu. » La pointe est finement aiguisée, mais\npeut-être n'était-il pas très prudent à M. Louys de rappeler Thaïs.\n    C'est une courtisane par vocation, je dirais volontiers une cour-\ntisane de carrière; c'est la prostitution que ce livre glorifie; il paraît\nque les Grecs n'ont jamais su ce que c'était que l'impudicité ; si\nLacédémone, qui fut une exception, a péri, ç'a été par excès de\nvertu! Pourtant, n'est-ce pas Pindare qui a dit : « Secrètes, ô Phoibos,\nsont les clefs de l'habile persuasion aux saintes tendresses, et chez\nles dieux comme chez les hommes, on rougit de goûter au grand\n"}, {"page_pdf": 95, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2731, "texte": "                                 -   78    -\n\njour les premiers et doux enlacements. » Le paradoxe est joliment\nprésenté, habilement défendu, et M. Louys parle en convaincu; il\nregrette les jours d'Éphèse et de Cyrène, il a froid dans nos brumes,\ndans notre boue; son idéal, à lui, c'est le passé; il semblerait plutôt\nque ce dût être l'avenir ; les civilisations septentrionales l'effraient ; il\nveut revivre la vie antique et exalter l'amour sensuel.\n    Le livre vient à son heure, juste au moment où l'on commençait à\nsouhaiter que bientôt passe de mode ce snobisme hellénisant qui\ns'est affirmé dans notre littérature, depuis que Flaubert a fait un chef-\nd'œuvre, et plus encore depuis que France a manqué (oh ! de bien\npeu) d'y réussir. Si pour certains Aphrodite plaide les circonstances\natténuantes, je crains que chez d'autres, esprits chagrins, je le veux\nbien, l'œuvre n'accentue le désir qu'enfin on renonce une bonne fois\nau décalque, au pastiche d'où qu'il vienne, et qu'on se décide à faire\nneuf, dût-on moins produire.\n    Sarah, fille accidentelle d'une prostituée galiléenne, professe à\n Alexandrie, sous le nom de Chrysis, que lui vaut sa chevelure d'or.\nNous assistons à la toilette du soir que lui fait une esclave hindoue; ici\nse place un duo passionné, inspiré parles poètes érotiques de l'Inde et\ncélébrant les diverses beautés de la femme. Chrysis sort; les courti-\nsanes, arrêtées au mur du Céramique où les amants inscrivent leurs\noffres, voient passer Démétrios, le sculpteur de l'Aphrodite du\ntemple, l'amant de la reine Bérénice, et toutes le désirent; pour lui,\ndes femmes se sont tuées. Lui s'ennuie ; l'amour de la reine lui est\nfastidieux. Elle a posé pour la statue, et Démétrios n'adore plus que\nson propre chef-d'œuvre.\n   Chrysis se promène sur la jetée ; elle feint de ne pas le voir ; étonné\nde cette insouciance affectée, il attend qu'elle revienne vers lui; elle\nl'affole en se dérobant. Elle ne sera à lui que s'il lui apporte trois\nchoses : un miroir d'argent, un peigne d'ivoire, un collier de perles.\nDémétrios jure par Aphrodite de les lui donner. Mais ce miroir\nappartient à Bacchis, et Sapphô s'y est mirée; mais ce peigne est\ndans les cheveux de la femme du grand-prêtre ; mais ce collier est au\ncou de l'Aphrodite !\n   Démétrios résiste, mais il volera le miroir, et, conformément à la\nprédiction d'une vieille juive, amante d'un bouc, une esclave innocente\nsera mise en croix ; il volera le peigne, et, pour l'avoir, tuera la\nprêtresse Touni, et il dépouillera aussi l'Aphrodite.\n   Chrysis est toute à son rêve de domination: pourquoi Démétrios ne\ntuerait-il pas la reine? Alors Chrysis serait reine et l'Égypte serait\n« le royaume, le domaine, la propriété » de la courtisane.\n"}, {"page_pdf": 96, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2730, "texte": "                               —      79\n   Mais le sculpteur étant rentré chez lui, en possession des trois\nbijoux, un songe le visite : Chrysis chante le Cantique des Cantiques\net Démétrios la possède en rêve, et ce rêve est si beau que la réalité ne\nsaurait égaler ce rêve...\n   Le lendemain, la ville est en émoi : le vol du miroir, le meurtre de\nTouni plongent la foule dans la stupeur, quand pour comble on\n annonce que les perles de l'Anadyomène ont été ravies.\n   Chrysis s'offre à Démétrios, qui maintenant la repousse. Déses-\npérée, pour l'aimer au moins une nuit, elle jure par Jahveh de se\nmontrer aux murs de la ville, le miroir à la main, le peigne dans les\ncheveux, les perles au cou. C'est sa perte, elle le sait, mais elle\ns'exécute, et, dans la gloire d'un coucher de soleil, apparaît nue aux\nterrasses du Phare...\n   Chrysis est en prison; des versets de la Bible, prophéties sinistres,\nobsèdent son souvenir. Démétrios vient la voir, mais elle n'aura pas\nmême, au seuil de la mort, la joie suprême de le posséder ; elle boit la\ncigiie, et le sculpteur se sert de son cadavre comme d'un modèle : le\nmarbre immortalisera sa beauté.\n   Nous l'avons dit : le style de l'œuvre est très pur; ce sont\nd'horribles choses dites en une très belle langue. La scène de la séduc-\ntion doit être mise hors de pair : elle n'a pas une tare, et le suprême\nbaiser que Timon donne à l'esclave crucifiée est aussi une bien\ndélicate trouvaille. Mais pourquoi faut-il que trop souvent on trébuche\nsur du grec ? M. Louys adorele grec, on n'en saurait douter; pourtant,\nle besoin de manifester cette adoration a je ne sais quoi de puéril; il me\nrappelle les collégiens de quinze ans, qui rêvent aux yeux moqueurs\nde leur petite cousine et qui couvrent de ses initiales leurs cahiers et\nleurs livres. Il peut être très neuf de citer en grec les vers 722-727 du\nXXIVe chant de l'Iliade, mais la traduction n'eût pas déplu : « Et\nceux-ci gémissaient un chant lamentable, auquel succédaient les\nplaintes des femmes. Et parmi elles, Andromaque aux bras blancs\ncommençait la funèbre lamentation, tenant clans ses mains la tête\nd'Hector, tueur d'hommes : « O mon époux! tu es mort jeune, et tu\nme laisses veuve dans nos demeures; et justement il est encore impu-\nbère, l'enfant que toi et moi avons engendré, malheureux que nous\nsommes... ». Est-il bien vrai que Séso ait ri aux larmes du jeu de mots\nde Philodème sur khoiros? Courtisane, elle connaissait ses auteurs,\net, quoique grise, devait se rappeler que quatre siècles plus tôt Aris-\ntophane avait usé de la plaisanterie dans une scène fameuse des\nAcharnicvs. Mélitta n'a certes pas écrit : Χρυσίς λ. Μελίττην, mais\nΜέλιτταν, et leτοιόνδεπέραςέσχετόσύνταγματώνπερίΧρυσίδακαίΔημήτριον\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2792, "texte": "                               -   80   —\n\nqui clôt le volume, est-il plus élégant qu'un « Ainsi finit le livre des\n amours de Chrysis et de Démétrios. » ?\n   M. Louys pense-t-il donc que seuls les hellénistes liront son\nœuvre ? Je ne saurais croire à pareille modestie; j'imagine même que\nles hellénistes seront les derniers à la lire, blasés qu'ils sont sur la\npeinture des mœurs qu'elle nous présente, et qui à vrai dire est assez\ncomplète : onanisme, saphisme, pédérastie, emploi de Volisbos, bestia-\nlité, toutes les déviations du sens génésique s'étalent dans ce volume,\nqui semble dès lors une sorte de Kâma-soutra hellénique, et qui\npar cela même est assuré du succès.\n   Mais je voudrais quitter un instant M Louys, qui tranche par la\nsûreté de ses connaissances sur la masse moutonnière des littérateurs\népris de l'Hellade ; nous sera-t-il permis de dire que vraiment les\nprocédés d'exécution de ce vieux neuf sont par trop à la portée de\ntous : l'Anthologie palatine, déjà mise en coupe réglée par de Hérédia,\nfournit les matériaux de ces sortes de reconstructions ; joignez-y un\nmanuel d'histoire de la philosophie grecque à l'époque choisie, puis\nun traité d'antiquités; lisez les romans grecs, Théagène et Chariclée,\nLeucippe et Clitophon, Daphnis et Chloé, les Dialogues des courtisanes\nde Lucien, les Lettres d'Aristénète, les Fêtes et Courtisanes de la\n Grèce, par Publicola Chaussard, jetez à foison chiton, diploïs, hima-\ntion, cyclas, chlamyde, strophion, pour le vêtement; kynê, pilos,\n pétasos, pour la coiffure; sandales, pédiles, blauties, embades et\ncrépides pour la chaussure ; mettez aux oreilles des femmes des\n hélictères, à leurs chevilles des périskélides ; qu'un skiadeion les\n protège du soleil; ne dites plus miroir, mais catoptron, ni coupe,\n mais kylix ou kyathos, ni vase à parfums, mais lécythe ou alabas-\n tron ; que les récipients soient des aryballes, des rhytons, des cantha-\n res, des oinochoés, des hydries, des kélébés; payez en tétradra-\n chmes, en mines, en statères, en dariques, en trioboles; prodiguez\n Zeus, Athéna, Dionysos, Artémis, Perséphonê, Héra, Poséidôn,\n et vous aurez déjà produit quelque chose de très présentable, qui\n sans doute ne vaudra pas l'Aphrodite de M. Pierre Louys, mais qui\n sera prisé haut, parce que cela cessera d'être écrit en français et sem-\n blera traduit littéralement du grec, au point de rappeler une Sapphô\n ou un Méléagre que le Mercure de France connaît bien ; et vous\n serez sur le pinacle, si Paul Margueritte daigne dire encore qu'il n'a\n pas perdu son année, puisqu'il a lu votre « chef-d'œuvre. »\n  Abrégeons. Ce livre sert mal la cause qu'il veut défendre ; il y eut\nautre: chose dans le monde grec, même à Alexandrie, même sous le\nrègne des derniers Ptolémées, que des courtisanes hystériques, des\n"}, {"page_pdf": 98, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1010, "texte": "                                    — 81 —\n\nphilosophes pour soupers fins, des interverties et des sculpteurs émo-\ntionnels. M. Louys dira-t-il qu'une Chrysis moderne, eût-elle sa sta-\ntue au Salon, synthétise Paris, et qu'un érotomane comme l'Arsénius\ndu Vice filial de Paul Adam symbolise toute notre époque artistique?\n   Libre à M. Louys d'être païen; nous préférons même de beaucoup\nson paganisme aux aspirations vers l'au-delà de catholiques ralliés,\nqui croient, par genre, aux miracles et qui furent matérialistes quand il\nétait de bon ton de se donner pour tel, mais sincèrement, nous pensons\nque son livre, pour n'être pas banal, même aux yeux de ceux qui ont\nune vague notion de l'antiquité, n'est pas le chef-d'œuvre que de\ncertains myopes nous ont claironné. E t nous nous permettons de le\nlui dire, en regrettant franchement qu'il n'ait vu que des reins dans un\nmonde où il y avait aussi des cervelles.\n\n   10 Mai.                                                      E M . BOISACQ.\n\n\n\n\n         "}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-008", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 81, "page_fin": 91, "titre_corps": "Phormion", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Em. 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Valérius.\n\n\n  (1) Nom donné aux indications historiques relatives à la représentation des divers\ndrames,\n   (2) Les flûtes accompagnaient les parties lyriques, sortes de récitatifs ou de\nmonodies, distinctes du dialogue ou diverbium. La musique se faisa't aussi enten-\ndre avant le prologue, en manière d'ouverture, et pendant les entr'actes.\n  Les flûtes inégales avaient un diapason et des sons différents ; l'une était basse\net l'autre haute ; la droite commençait et développait le thème ; la gauche reprenait\net continuait le chant commencé par la basse.\n                                                                               6\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3032, "texte": "                                          — 82 —\n\nP e r s o n n a g e s : Davus,       esclave. Géta, esclave. Antiphon,           jeune\n   h o m m e . Phédria, jeune h o m m e . Démiphon, vieillard.               Phormion,\n   p a r a s i t e . Hégion, Cratimts, Criton, conseils d e D é m i p h o n . Dorion,\n   m a r c h a n d de f e m m e s . Chrémès,       vieillard. Sophrona,      nourrice.\n   Nausistrata,           femme de C h r é m è s .\n\nS o m m a i r e : « Démiphon, frère de Chrémès, était absent, en pays étranger,\n  ayant laissé dans Athènes son fils Antiphon. Chrémès avait en secret, à Lem-\n  nos une épouse et une fille, dans Athènes une autre épouse et un fils, lequel\n  aime par dessus tout une joueuse de cithare. La mère arrive de Lemnos à\n  Athènes; elle meurt; la jeune fille, restée seule ( Chrémès était absent ). veille\n  aux funérailles. Comme 'Antiphon qui l'a vue en ce moment, en est amou-\n  reux, il la prend pour femme, grâce à la manoeuvre d'un parasite. Le père\n  (Démiphon) et Chrémès, une fois de retour, s'indignent. Puis ils donnent\n  trente mines au parasite, pour qu'il la prenne lui-même pour femme; cet\n  argent sert à racheter la joueuse de cithare. Antiphon garde sa femme, que son\n  oncle a reconnue .»                             (C. Sulpicius  Apollinaris).\n\n\n\n                                LE      P R O L O G U E (1)\n\n     C o m m e le v i e u x poète (2) ne p e u t d é t o u r n e r l'auteur d e son art et\nle r e n d r e au repos, c'est p a r des calomnies qu'il travaille à l'empêcher\nd ' é c r i r e ; lui qui va r é p é t a n t q u e les pièces q u e celui-ci ( T é r e n c e ) a\nd o n n é e s jusqu'ici s o n t p a u v r e s d ' e x é c u t i o n et banales de style : parce\nq u e nulle p a r t il ( T é r e n c e ) n'a écrit q u ' u n j e u n e fou voit fuir u n e biche,\net des chiens la poursuivre, et la biche pleurer, supplier q u e le jeune\nh o m m e lui vienne en aide (3). Si ce poète c o m p r e n a i t q u e le succès\nde sa pièce, à la p r e m i è r e r e p r é s e n t a t i o n , il l'a dû au talent d e l'acteur\np l u t ô t q u ' a u sien propre, il m e t t r a i t b e a u c o u p moins d ' a r d e u r à nous\ninsulter qu'il ne le fait à p r é s e n t\n    M a i n t e n a n t , s'il est q u e l q u ' u n qui dise ou qui pense : « Si le vieux\np o è t e n ' a v a i t pas été le p r e m i e r a t t a q u a n t , le nouveau ne pourrait\ntrouver d e prologue [à débiter, n ' a y a n t pas de qui m é d i r e ] , ( 4 ) »\n\n\n  (1) Le mot désignait à la fois le préambule et l'acteur qui le débitait.\n  (2) Il s'agit d'un Luscius Lanuvinus rival de Térence. Peu de temps avant le\nPhormion, Térence avait fait jouer avec succès l'Eunuque; dans l'intervalle qui\nsépara les deux représentations, Luscius avait cherché à créer un courant d'opinion\ndéfavorable au jeune auteur.\n  (3) Allusions à une comédie où Luscius aurait introduit mal à propos des clé-\nments tragiques.\n  (4) Suivant l'usage, nous mettons entre crochets les vers interpolés ou simplement\nsuspects.\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2311, "texte": "                                     — 83 —\n\nqu'il tienne ceci pour-réponse, que la palme est publiquement offerte\nà (l'émulation de) tous ceux qui cultivent l'art dramatique. Lui,\ns'est étudié à repousser de cette étude (1) notre poète, pour le réduire\nà la misère; on a voulu lui répondre, et non l'attaquer. S'il eût riva-\nlisé de paroles bienveillantes, on n'eût parlé de lui qu'avec bien-\nveillance : qu'il considère qu'on l'a payé en sa propre monnaie. Je\nvais à présent cesser de parler de lui, bien que lui, de son côté, ne\ncesse pas ses attaques.\n   Ecoutez maintenant ce que je désire : je vous apporte une comédie\nnouvelle, que les Grecs intitulent 1''Epidicazomenos et dont le nom\nlatin est Phormio, parce que celui qui tiendra le principal rôle sera le\nparasite Phormion, par qui l'action sera surtout menée, si votre bon\nvouloir est acquis au poète. Prêtez-nous votre attention, écoutez sans\nparti pris, en silence, pourque nous ne subissions pas un sort semblable\nà celui que nous avons éprouvé, quand notre troupe en désordre a\ndû quitter la place (2), place que nous ont rendue (3) le talent de\nl'acteur, votre bienveillance secourable et votre obligeante attention.\n\n\n\n                           Acte premier\n   (A thènes. Une place où quatre rues se rencontrent Les maisons de\nDémiphon et de Chrémès s'ouvrent sur la scène, et la maison de Dorion\nest supposée en vue. La scène est la même pour les cinq actes.)\n\n                            SCÈNE I. (35-50).         ,\n\n  DAVUS, revenant du Forum,          et tenant à la main une bourse de\ncuir. Il s'adresse au public.\n   Mon plus intime ami et compatriote Géta est venu hier me voir.\nIl lui revenait sur un petit compte, depuis longtemps déjà, une\nsomme insignifiante restée entre mes mains; (il m'a demandé) de la\nparfaire. Je l'ai complétée : je la lui apporte. J'apprends en effet que\nle fils de son maître a pris femme;c'est en vue d'un cadeau à la mariée,\n\n\n  (1) Allitération dans le texte.\n  (2) Allusion à la première représentation de l'Hécyre, que l'annonce de jeux\npopulaires fit échouer dès le premier acte. Térence eut du reste une mésaventure\nanalogue à la seconde représentation. Si troisième tentative fut plus heureuse.\n  (i) Allusion aux représentations de l'Heauton Timorumenos et de l'Eunuque, qui\nfurent menées à bien.\n"}, {"page_pdf": 101, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2137, "texte": "                                - 8 4 -\n\nje suppose, qu'il ramasse son argent... Quel injuste arrangement des\nchoses, que ceux qui ont moins doivent toujours porter à de plus\nriches ! Ce que ce malheureux a pu à grand'peine épargner, denier par\ndenier, sur sa ration mensuelle, en se refusant tout plaisir, voilà que\ncette femme va le rafler d'un seul coup, sans réfléchir au prix de\nquels efforts il l'avait acquis. E t après cela, Géta sera frappé d'un\nautre cadeau, quand sa maîtresse fera ses couches; et puis d'un autre,\nquand ce sera l'anniversaire de l'enfant, d'un autre encore aux initia-\ntions. C est la mère qui mettra la main sur tout cela ; l'enfant sera un\nprétexte à cadeaux... Mais n'est-ce pas Géta que je vois ?\n\n\n                         SCÈNE II. ( 5 I - I 5 2 ) .\n\n                            GÉTA — DA VUS\n\n   GÉTA, sortant de la maison de Démiphon et s'adressant à quelqu'un\nde l'intérieur. — Si quelqu'un de roux me demande...\n   DAVUS. Voici ton homme; n'en dis pas davantage.\n   GÉTA. Tiens ! Mais j'allais à ta recherche, Davus.\n   DAVUS. Prends; hein ! c'est de bonne monnaie; tu y trouveras le\nmontant de ma dette au complet.\n   GÉTA. Bien obligé ; et je te sais gré de ne m'avoir pas oublié.\n   DAVUS. Étant données surtout les mœurs de notre époque. Les cho-\nses en sont venues à ce point, que si quelqu'un vous rembourse, il faut\nlui en savoir bon gré. Mais pourquoi si grise mine ?\n   GÉTA. Moi ? Tu ne sais donc pas dans quelles transes, dans quel\ndanger nous sommes ?\n   DAVUS. Que me dis-tu là ?\n   GÉTA. Tu le sauras, pourvu que tu saches te taire.\n   D A V U S . Allons donc, nigaud ! A un homme dont tu as éprouvé la\nprobité en matière d'argent, tu crains de confier des paroles? Quel\nprofit aurais-je ici à te tromper ?\n   GÉTA. Alors, écoute.\n   DAVUS. Je suis tout oreilles.\n   GÉTA. Davus, connais-tu Chrémès, le frère aîné de notre vieux\nmaître ?\n  DAVUS. Naturellement.\n   GÉTA. E h bien ! son fils Phédria aussi ?\n   DAVUS. Autant que je te connais.\n   GÉTA. Il est arrivé aux deux vieillards, en même temps, à l'un de\ns'embarquer pour Lemnos, et au nôtre pour la Cilicie, où il allait voir\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2707, "texte": "                                      — 85 —\n\n\n un ancien hôte à lui : celui-ci avait séduit notre vieillard par des\n lettres, lui promettant presque des monts d'or.\n     DAVUS. A lui, qui avait déjà tant et tant de richesses?\n     GÉTA. Tais-toi, il est ainsi fait.\n     DAVUS. Oh ! c'est moi qui aurais dû être roi ( 1) !\n     GÉTA. En s'en allant, les deux vieillards me laissent alors ici en\n manière de tuteur de leur fils.\n    DAVUS. Oh ! Géta, tu as assumé là une tâche bien rude.\n     GÉTA. J'en ai fait l'expérience, je le sais bien ; je suis sûr que c'est\n mon dieu, irrité contre moi, qui me laisse (pour les garder). (2) J'ai tout\n d'abord commencé à leur tenir tête; faut-il le dire ? Tant que j'ai\n été fidèle au vieillard, ce sont mes épaules qui ont souffert.\n    DAVUS. J'y pensais aussi, car c'est folie que de regimber contre l'ai-\n guillon.\n    GÉTA. Je me suis mis à faire tout pour eux, à leur obéir en tout ce\n qu'ils voulaient.\n    DAVUS. Tu as su profiter du marché. (3)\n    GÉTA. Notre jeune homme ne fit d'abord rien de mal. Mais ce Phé-\ndria tout aussitôt fit la rencontre d'une certaine fillette, une joueuse\nde cithare; il se prend à l'aimer follement. Elle était aux mains d'un\ninfâme trafiquant, et pas une drachme à donner! Les pères y avaient\ntenu la main. Il ne restait à Phédria qu'à repaître ses yeux, la suivre,\nla conduire à l'école de musique et l'en ramener. Nous, étant de loi-\n sir, nous nous consacrions à Phédria. Juste en face de l'école où elle\nétudiait, il y avait une échoppe de barbier; c'est là que nous avions\npris l'habitude d'attendre presque chaque jour, qu'elle sortît pour\nretourner chez elle. Comme un jour nous y étions assis, arrive un\njeune homme tout en larmes. Nous, de nous étonner; nous deman-\ndons ce qu'il y a : « Jamais, dit-il, la pauvreté ne m'a paru, autant\nque tout à l'heure, un fardeau si pénible, si cruel. Tantôt, ici tout\nproche, j'ai vu une malheureuse jeune fille pleurer sa mère défunte;\nle corps était exposé en face (de la porte), et sauf une seule pauvre\nvieille, il n'y avait de présent ni protecteur, ni connaissance, ni\n\n  (1) L'idée impliquée est celle-ci : e J'aurais fait un meilleur emploi de ma fortune. »\nLe mot rex désignait le patron puissant et opulent par rapport à ses clients et à ses\nsubordonnés.\n  (2) Tout individu avait une divinité spéciale, sous la protection de laquelle il se\ncroyait placé. Nous pourrions interprêier plus librement : « Je suis sûr que cetve\ncorvée est un tour de mon mouvais génie. »\n  (3) Expression proverbiale : en parlant du vendeur, profiter des avantages que pré-\nsente le marché pour l'évaluation des denrées ; de là, s'inspirer des circonstances,\nen tirer le meilleur parti,\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2632, "texte": "                                  — 86 —\n\nparent, pour l'assister dans les funérailles. Cela m'a fait mal. Et c'est\nque la jeune fille est d'une figure charmante. » Que te dirai-je ? Il\nnous avait tous émus. Là-dessus, aussitôt Antiphon : « Voulez-vous\nque nous allions la voir ? » Un autre : « C'est mon avis: allons-y;\nconduis-nous, si tu veux bien. » Nous allons, nous voici arrivés, nous\nvoyons une belle fille, et l'on pouvait le dire avec d'autant plus de\nraison que rien ne mettait en valeur sa beauté : chevelure éparse, un\npied nu, le négligé du deuil, des larmes, un vêtement râpé; si sa beauté\nn'avait pas résidé dans sa personne même, tout ce désordre l'aurait\neffacée. L'autre (Phédria), amoureux de sa joueuse de cithare, dit\nsimplement : « Elle est assez gentille », mais le nôtre...\n    D A V U S . Je le vois d ici : il en devient amoureux.\n    GÉTA. Mais sais-tu à quel point ? Vois la suite. Le lendemain, il va\ndroit à la vieille; il la conjure de lui donner accès auprès de la jeune\nfille ; elle déclare qu'elle n'en fera rien et dit qu'il n'agit pas en honnête\nhomme : qu'elle est citoyenne d'Athènes, vertueuse, née de parents\nrespectables; que, s'il désire la prendre pour femme, il lui est loisible\nde le faire par les voies légales; mais si c'est autrement, elle s'y refuse.\nNotre garçon, de ne savoir que faire : l'épouser, il le voulait bien,\nmais il craignait son père en voyage.\n    DAVUS. Est-ce qu'une fois de retour, le père ne lui aurait pas donné\nson consentement ?\n    GÉTA. Lui, donner à son fils une fille sans dot, et d'obscure nais-\nsance ? Jamais de la vie.\n    DAVUS. Qu'arrive-t-il. enfin ?\n    GÉTA. Ce qui arrive? Il se trouve un certain parasite, appelé Phor-\nmion, un impudent coquin : que tous les dieux le confondent !\n    DAVUS. Qu'a-t-il fait?\n    GÉTA. Il a donné'ce conseil que je vais te dire : « Il existe une loi\nqui ordonne aux orphelines de prendre pour époux ceux qui sont leurs\nplus proches parents, et cette même loi exige que ces plus proches\nparents les épousent. Je dirai que tu es son parent, et je t'assignerai; je\nme donnerai pour un ami du père de la jeune fille; nous arriverons\ndevant les juges; qui était le père, qui la mère, et comment elle est ta\nparente, j'inventerai tout cela, en tant que j ' y trouve mon avantage\net mon profit. Comme tu ne démentiras rien de tout cela, je l'em-\nporterai, cela va de soi. Ton père arrivera ; j'en serai pour une scène;\nque m'importe? Elle sera toujours à nous. »\n    DAVUS. Amusante effronterie!\n    GÉTA. Le jeune homme s'est laissé convaincre; le coup a été monté;\non est allé en jugement; nous perdons; il est marié.\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1918, "texte": "                                  - 8 7 -\n\n   DAVUS. Qu'est-ce que tu me racontes?\n   GËTA. Ce que tu entends.\n   DAVUS. Oh ! Géta, que vas-tu devenir?\n   GÉTA. Par Hercule, Je l'ignore; je ne sais qu'une chose: quoi que le\nsort nous apporte, nous le supporterons (1) avec résignation.\n   DAVUS. Bien dit; voilà le devoir d'un homme.\n   GÉTA. Tout mon espoir est en moi.\n   DAVUS. Je t'en félicite.\n   GÉTA. J'irais, je suppose, trouver un intercesseur, (2) qui plaiderait\nainsi pour moi: «Laisse-le, je t'en prie, cette fois-ci; mais s'il commet\n« de nouveau quelque faute, je n'intercède plus»; pourvu même qu'il\nn'ajoute: « Dès que je serai parti d'ici, tue-le, si tu veux.»\n   DAVUS.Et notre pédagogue qui(accompagnait)la musicienne ?Com-\nment vont ses affaires?\n   GÉTA. Comme ci, comme-ça; assez mal, cependant.\n   DAVUS. Il n'a pas grand'chose à donner, peut-être?\n   GÉTA. Mais rien, si ce n'est de pures espérances.\n   DAVUS. Son père est-il de retour, ou non ?\n   GÉTA. Pas encore.\n   DAVUS. Mais...., quand l'attendez-vous, votre vieux?\n   GÉTA. Je ne sais au juste, mais j'ai appris tout à l'heure qu'une lettre\nde lui avait été apportée et qu'elle avait été remise aux douaniers (3):\nje vais la réclamer.\n   DAVUS. As-tu besoin de moi pour autre chose, Géta?\n   GÉTA. Bien le bonjonr.\n(Exit Davus, qui se rend au Forum. Géta se dirige vers la maison de\nDémiphon et appelle)\n    Holà, garçon !.... Personne n'arrive ! (Un petit esclave sort, à qui\nGéta tend la bourse). Tiens, donne, ceci à Dorcium (Exit Géta vers le\nport).\n\n\n\n\n  (1) Allitération dans le texte.\n  (2) Des esclaves employaient souvent de ces médiateurs, qui tendaient à leur\népargner les conséquences de leurs fautes ; mais la fréquence de leur intervention\ndevait diminuer leur efficacité et les faire tomber dans le discrédit.\n  (3) Il semble que toutes les lettres arrivant par voie de mer aient été soumises\nà la censure de la douane.\n"}, {"page_pdf": 105, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2221, "texte": "                                -   88 —\n\n\n                              Acte II\n\n                          SCÈNE I, (153-178).\n\n                       ANTIPHON — PHÉDRIA\n\n\n    ANTIPHON. Penser que les choses en sont arrivées là, Phédria, que je\n doive redouter mon père, dont le désir est pourtant que mes intérêts\nsoient gardés au mieux, dès que l'idée de son retour me vient à l'esprit!\n Si je n'avais pas été un imprudent, je l'aurais attendu comme il con-\nvenait.\n    PHÉDRIA. Que veux-tu dire par là ?\n    ANTIPHON. Tu le demandes ? Toi qui es dans le secret de mon\néquipée ? Plût au ciel qu'il ne fût pas venu à l'esprit de Phormion\nde me persuader cela, ni que, me voyant si épris, il m'eût poussé à\nce mariage, source de mon malheur ! Suppose que je ne l'eusse pas\n obtenue; j'aurais souffert pendant les quelques premiers jours, mais\nje ne connaîtrais pas cette anxiété constante qui m'étreint le cœur.\n    PHÉDRIA (ironique). Je comprends.\n   ANTIPHON. Alors que j'attends d'un moment à l'autre le retour de\ncelui qui va briser cette union.\n    PHÉDRIA. Il est pénible à d'autres de n'avoir pas l'objet qu'ils\naiment ; c'est un chagrin pour toi de le posséder trop : tu abondes\nen amour, Antiphon ; par Hercule ! mais ta vie, oui, ta vie est à\ncoup sûr souhaitable et désirable. Les dieux me pardonnent ! A\nsupposer qu'il me fût permis de jouir aussi longtemps de l'objet que\nj'aime, je suis prêt sur l'heure à conclure le marché au prix de ma vie.\nCompare les autres points: vois ce que j'éprouve maintenant de cette\nprivation, et ce que toi (tu dois éprouver) de cette abondance ; pour\nne pas rappeler que, sans, frais, tu as trouvé une femme bien née et\nde bonne éducation, que tu as, ainsi que tu le souhaitais, une épouse\nde renommée intacte, au grand jour ; heureux, si une chose ne te\nmanquait : une âme qui s'y résigne. Si tu te trouvais aux prises\navec ce trafiquant auquel j'ai affaire, moi, alors tu comprendrais!\nVoilà bien notre caractère à tous presque : nous sommes mécontents\nde notre sort.\n   ANTIPHON. Mais toi, Phédria, tu me parais au contraire l'homme\nheureux, toi qui as encore et pleinement le pouvoir de décider ce que\ntu veux : garder (l'objet de) ton amour, ou le quitter ; moi je me\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2145, "texte": "                                -   89 - -\n\nsuis malheureusement mis dans cette position, que je n'ai le pouvoir\nni de me séparer d'elle ni de la garder.\n   Mais qu'est-ce que ceci ? Ne vois je pas Géta arriver en courant\nde notre côté ? C'est bien lui. Hélas ! je redoute, infortuné, ce qu'il\nva maintenant m'apprendre.\n\n\n                        S C È N E II (179-230).\n\n                  GÉTA — ANTIPHON — PHÉDRIA.\n\n\n     Géta parle seul, sans remarquer les deux jeunes gens; ceux-ci se\nparlent l'un à l'antre en prêtant attention aux paroles de l'esclave.\n     GÉTA (troublé). Tu es perdu, Géta, à moins que tu ne trouves au\n plus tôt quelque expédient qui te sauve, tant sont grands à cette\n heure les malheurs qui tout à coup te menacent, sans que tu y sois\n préparé ; et je ne sais comment les éviter ni comment me tirer de là,\n car notre équipée ne peut plus être cachée plus longtemps.\n    ANTIPHON Pourquoi arrive-t-il ainsi troublé?\n    GÉTA. Alors, je n'ai qu'un moment de temps pour (songer à) cette\n affaire : mon maître est là.\n    ANTIPHON. Quel est ce malheur ?\n    GÉTA. Quand il apprendra ceci, quel remède trouverai-je à sa\n colère ? Parler ? ce serait le mettre en feu ; me taire ? ce serait l'ir-\n riter ; m'excuser ? autant vaudrait laver une brique. H é l a s ! mal-\nheureux que je suis; non seulement je crains pour moi-même, mais\nAntiphon me torture l'esprit. J'ai pitié de lui ; c'est pour lui que je\ncrains à présent, c'est lui maintenant qui me retient ici ; car ; sans lui,\nj'aurais soigneusement pourvu à mon propre salut, et puni l'humeur\nbourrue du vieillard : j'aurais empaqueté l'une ou l'autre chose et\nfilé à l'instant d'ici.\n    ANTIPHON. Quelle fuite et quel vol prépare-t-il ?\n    GÉTA. Mais où trouver Antiphon ? par quelle route me mettre à\nsa recherche ?              '\n    PHEDRIA. Il prononce ton nom.\n    ANTIPHON. J'attends de ce messager un grand malheur, je ne sais\nlequel.\n    PHÉDRIA. Allons! as-tu tout ton esprit ?\n    GÉTA. Je vais rentrer au logis ; c'est là qu'il est d'ordinaire.\n    PHÉDRIA. Rappelons le gaillard.\n    A N T I P H O N (d'un ton impérieux, à Géta). Arrête, tout de suite.\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1758, "texte": "                                 -   90    —\n\n   GÉTA (sans se retourner). Hé ! qui que tu sois, tu as le ton assez\nimpérieux.\n   ANTIPHON. Géta..\n    GÉTA (se retournant). C'est celui-là même que je voulais, qui\ns'offre à moi.\n   ANTIPHON. Voyons, quelle nouvelle apportes-tu, je t'en prie ? et\nsi tu peux, dis-le moi d'un mot.\n   GÉTA. C'est ce que je vais faire.\n   ANTIPHON. Parle.\n   GÉTA. Tout à l'heure, au port...\n   ANTIPHON. Tu as vu mon p . . .\n   GÉTA. Tu as compris.\n   ANTIPHON. Je suis perdu.\n    P H É D R I A (surpris). Hein?\n    ANTIPHON. Que faire?\n  P H É D R I A (à Géta).   Que dis tu ?\n   GETA. Que j'ai vu son père, ton oncle.\n   ANTIPHON. Quel remède, malheureux que je suis, trouver mainte-\nnant à cette calamité soudaine ? Si ma destinée, Phanium, est qu'on\nm'arrache à toi, la vie n'a plus de prix pour moi.\n   GÉTA. Alors, puisque les choses vont ainsi, Antiphon, d'autant\nplus convient- il que tu veilles ; la fortune secourt les courageux.\n   ANTIPHON. Je n'ai plus la tête à moi.\n   GÉTA. Mais c'est maintenant plus que jamais qu'il faut l'avoir,\nAntiphon ; car si ton père s'aperçoit que tu as peur, il croira que tu\nas commis une faute,\n   PHÉDRIA. C'est vrai.\n   ANTIPHON. Je ne puis pas changer ma nature.\n   GÉTA. Qu'aurais-tu fait, si tu avais eu maintenant à faire quelque\nchose de plus difficile?\n   ANTIPHON Puisque ie suis incapable de ceci, j'aurais été encore\nmoins capable de cela.\n   GÉTA. C'est de la sottise; allons-nous en. Pourquoi perdons-nous\nici en vain nos peines ? Que ne m'en vais-je ?\n   PHÉDRIA. E t moi donc?\n   ANTIPHON. Je vous en prie. Si je me donne un air d'assurance?\nEst-ce bien ainsi?\n   GÉTA. Tu plaisantes.\n   ANTIPHON. Voyez mon visage ; tenez, est-ce suffisant comme\ncela?\n   GÉTA. Non.\n"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1674, "texte": "                                —   91   —\n\n\n   ANTI THON. Et ainsi?\n   GÉTA. C'est bien. Tiens, garde cet air-là, et prends soin de lui\nrépondre mot pour mot, ton pour ton, de peur que dans sa colère\nil ne te mette en déroute par ses sorties menaçantes.\n   ANTIPHON. Je comprends.\n   GÉTA (Tu diras) que tu as été contraint par la force, malgré toi.\n   PHÉDRiA. Par la loi, par un jugement.\n   GÉTA. Comprends-tu? Mais quel est ce vieillard que je vois à\nl'autre bout de la place? C'est lui-même.\n   ANTIPHON. Je ne puis rester.\n   GÉTA. Eh bien, que fais-tu ? Où vas-tu, Antiphon ? Reste, te.\ndis-je.\n   ANTIPHON. Je me connais, et je connais ma faute; je vous confie\nPhanium et ma vie. (Il se sauve par la droite).\n   PHÉDRIA. Géta, que va t-il arriver, maintenant ?\n   GÉTA.. Toi, tu vas en entendre de belles; moi, on va me suspen-\ndre et me fouetter, à moins que je ne me trompe. Mais ce que tantôt\nnous conseillions ici même à Antiphon, il faut que nous le fassions\nnous-mêmes, Phédria.\n   PHÉDRIA. Ote-moi ton « il faut » ; commande-moi donc, toi, ce que\nje dois faire.\n   GÉTA. Te rappelles-tu que naguère, au début de la chose, vos pro-\npresparoles, pour excuser la faute, étaient que leur cause était juste,\nd'un succès assuré, excellente ?\n  PHÉDRIA. Je me le rappelle.\n  GETA. Eh bien, c'est le moment d'user de ce discours, ou, s'il se\npeut, d'un meilleur encore et d'un plus habile.\n  P H É D R I A . On s'y emploiera, et de tout cœur.\n  GÉTA. Maintenant, approche le premier, toi; moi, je serai ici en\nembuscade comme renfort, si tu viens à faiblir.\n  PHÉDRIA. C'est cela.\n\n  (A   suivre).\n                                                     E M . BOISACQ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-009", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 92, "page_fin": 96, "titre_corps": "Picorée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Périnet", "ancre_debut": "PICOREE Ceux qui s'abonneront au Coq Rouge", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 109, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3066, "texte": "PICOREE\n   Ceux qui s'abonneront au Coq Rouge        lors, d'exercer des représailles sur un\nà partir de la deuxième année, pour-         éditeur, en faisant bégayer celui ci\nront se procurer, au prix de 5 francs        par tous ses trous.\nseulement la première année de la\nrevue, sans toutefois avoir droit à l'eau-\nforte qu'elle contient.\n\n\n\n\n                                                Le nommé Rodrigue de Busscher,\n                                             qui n'a, malheureusement pour lui,\n                                             emprunté au grand Campéador que\n   L'Étoile Belge, si digne de ce nom,\n                                             son prénom, a éprouvé le besoin\na reproché vivement au Ministre des\n                                             d'exercer sa mauvaise foi contre nous,\nBeaux-Arts, d'avoir décoré un rimeur\n                                             dans une publication annuelle qui\nanarchiste.\n                                             s'intitule l'almanach de l'Université de\n   Inutile de dire le nom du rimeur\n                                             Gand.\nparnassien, chargé de distribuer à tous\n                                                Il apprend aux étudiants de la dite\nles pipelets du royaume leur tranche\n                                             université que. notre revue n'a été\nde politique quotidienne, qui assouvit\n                                             fondée que pour permettre à MM.\nde la sorte sa haine et son envie contre\n                                             Eekhoud et De Molder de diriger\nVerhaeren.\n                                             quelque chose. Le Coq Rouge, c'est\n   On le reconnaît à l'odeur.\n                                             toujours cette jeune Bûche qui parle,\n                                             s'occupe de socialisme, d'anarchie, etc ,\n                                             et ne doit pas tarder à disparaître.\n                                                On s'étonne, tout d'abord, d'allé-\n                                             gations aussi mensongères de la part\n                                             d'un individu qu'on a vu naguère men-\n   Le procès entre MM. Bourget et            diant aux portes de MM. Eekhoud,\nLemerre vient de se terminer. L'éditeur      De Molder, Verhaeren, etc., qu'il\na été condamné à soumettre ses livres        paraît vouloir attaquer aujourd'hui.\nde commerce au contrôle de l'auteur,            Mais l'exécution du Coq Rouge et\nsous peine d'une amende de 100 francs        d'autres revues belges, ne lui sert qu'à\npar jour de retard.                          mettre en relief sa propre revue, qui\n ' L'exemple de M. Bourget est conta-        ne trouve, sans doute, plus d'autre\ngieux au point de nous inspirer quel-        moyen d'attirer l'attention sur elle,\nqu'inquiétude. Le plus amène et le plus      qu'en se livrant à des contorsions du\nrond de nos prosateurs parle, depuis         genre de celle qui vient d'être signalée.\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3621, "texte": "                                    -      93   -\n\n   Question de boutique !                   pas encore une fois de demi-mesure,\n   M. Rodrigue de Busscher nous cher-       de la desespérante monotonie des rails.\nche une querelle de boutiquier et tous       Ils s'en vont éternellement deux par\nles moyens lui sont bons.                   deux dans un parallélisme totalement\n   Tout récemment nous avons répondu        dépourvu d'esthétique. Pourquci ne\nà un article de M. Van den Bosch,           pas les disposer en élégantes arabes-\nparce que l'auteur avait commis cer-        ques, en dessins appariés au paysage.\ntaines inexactitudes tout en étant de        Dans un bois elles pourraient figurer\nbonne foi, mais nous n'aurons pas la        des nymphes se cherchant, s'enlaçnnt,\nnaïveté de discuter notre attitude avec     fuyant courant les unes après les autres,\nceux qui ne savent nous attaquer que        et que sais-je? mille autreschoses encore\npar des mensonges..                         inspirées par les circonstances.\n   S'ils recommencent nous leur réser-          Ne pourrait-on pas aussi remplacer\nvons quelque chose d'autre.                 le sifflet strident, ce langage incongru\n   Avis à la côterie de Busscher et Cie     des locomotives, qui vous déchire le\n                                            tympan et qui déjà pousse tant de gens\n                                            vers la folie, par des musiques appro-\n                                            priées aux endroits que l'on traverse-\n                                            rait et dont la signification serait\n                                            beaucoup plus claire pour les machi-\n   Après l'art à la rue, l'art aux che-     nistes et les gardes-barrières ?\n mins de fer, ces rues du Progrès !             Et ces derniers pourquoi n'auraient-\n   C'est noire excellent ami Jules Des-     ils pas, au lieu de ces insipides cornets\ntrée qui s'est chargé d'en entretenir le    d'une euphonie contestable, des accor-\ngouvernement représenté par M. Van          déons symphoniques au moyen des-\nden Peereboom, Ministre des chemins         quels ils feraient prendre patience aux\nde fer.                                     gens qui attendent devant les passages\n    Puisque l'on a parlé d'une architec-    à niveau ?\nture moins veule pour nos gares, nous           Nous livrons ces réflexions aux au-\nnous permettrons de rappeler que la         torités qui, pendant la paix de leur va-\nquestion a déjà été traitée de façon        cances, pourront examiner des projets\nmagistrale par Alphonse Allais, dont        bien dignes celte fois de leur sollici-\nles pires ennemis ne peuvent contester      tude.\nle grand sens pratique. Il avait proposé\nde ne plus construire les gares, de la\nmême façon uniforme le long du\nrailway. On les aurait disséminées\ndans le paysage L'une aurait fait un\ngentil cottage couvert de lierre au fond       Les pions de notre littérature ont\nd'une vallée, l'autre un élégant chalet     dû trouver récemment M. Vurgey\nsuisse à mi côte, une autre, perchée        bien ennuyeux et de très mauvais goût\nau sommet d'un rocher, aurait em-           sans doute. Celui-ci, dans la Fédération\nprunté ses formes à un moyen-âgeux          artistique, détruit la réputation de\nchâteau fort.                               puristes dont se paraient ces G.\n   On a oublié de parler, nous semble-         On se rappelle les articles dans\nt-il, et nous tenons à combler cette        lesquels ils s'efforçaient de démontrer\nlacune pour que l'on ne se contente         que de beaux poèmes de Vielé Griffin,\n"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4095, "texte": "                                    — 94 —\n\nde Régnier et de Verhaeren, ne sont         désormais aux archéologues Des ailes,\nque de la prose découpée en petites         oui des ailes ! voilà ce qui fait le poète.\ntranches.                                   Et vous lui montrez une cage ciselée,\n   M. Vurgey trouve, et les exemples        où, à heures fixes, on lui servira le\nqu'il donne sont, ma foi assez péremp-      plat du jour ! Toutes les infusions du\ntoires, que les vers de ces anistarques     beau, toutes les tisanes du Verbe sont\nvalent moins que de la prose En prose,      de votre officine, et vous vous com-\non ne saurait se contenter de l'impré-      plaisez dans votre rétrospectomanie.\ncision des termes qu'ils emploient, on      Le vin jeune des illusions prochaines,\nn'oserait point se permettre les cin-       le feu des vignes nouvelles n'échauffe\nquante cinq répétitions remarquées          pas vos cervelles embaumées. Vous\ndans un poème long de... deux pages,        gardez les chefs-d'œuvre avec la pré-\nune pareille pauvreté d'expression et       tention d'huissiers ou la témériti de\nune telle monotonie de rythme. On           copistes, au lieu de les respecter de\nexige de la prose d'autres qualités que     tout le temps qui vous en sépare.\nla piètre satisfaction que procure le       Allez donc refondre aux moules usés\nbalancier de cette vieille pendule à        la poussière des dieux abolis, allez,\nl'ombre de laquelle a croupi noire          pendant que, sans mesure, nous épui-\njeunesse classique. Mais nos réaction-      serons notre part d'avenir, gaspillant\nnaires, qui prennent volontiers des airs    la lumière et fécondant de notre audace\nventrus et doctoraux, préfèrent tenir       les coeurs mâles qui chantent sans\nun autre langage: « Au tic-tac qui          porte-voix et aiment sans césure. Allez\nbroie l'idée, garde-toi, jeune homme,       scander sur les enclumes fêlées vos\nde préférer la course d'Appolon qui         joies méthodiques, allez forger vos\nvarie chaque jour à chaque heure,           panoplies. Nous, confiants dans cette\ndéfiant la prosodie de nos observatoires    seule règle que la forme n'est belle que\npar ses flirtages avec l'horizon, la lune   si elle est l'éclosion particulière de\n et les nuages. »                           chaque fond, nous ferons, pour chaque\n                                             idée, une harmonie et un rythme spé-\n   M.Vurguey dans cet article copieux,\n                                            ciaux, sans préjuger de nos pensées,\nd'une forte expression, éclaire le débat\n                                             sans préméditer, sans anticiper, sans\nque renouvellent' sans cesse ceux qui\n                                             rien imposer à priori.\nprétendent détenir seuls le mono-\n                                                Allez vous aligner pour la parade,\npole du Beau. Écoutez-le :\n                                             allez savourer les prix-fixes des tables\n                                             d'hôte prometteurs de réguliers ho-\n   « M. Sully-Prud'homme prétend que         quets, allez avec plus de rime que de\nle vers est un manteau royal dans            raison placer orteil au-dessus de soleil.\nlequel il faut s'exercer à se draper. Au     D'un geste bien réglé, votre éloquence\ntemps où la royauté absorbait tout, on       d'automate fera alterner vos médita-\npouvait passer sa vie et penser toujours     tions dans les sages limites d'un com-\ndans pareil vêtement; mais aujourd'hui,      posteur, au son d'un métronome. Allez,\ncette vieille traîne embarrasse notre        écrivains à la ligne ! A vous, les polkas\ndémarche plus fiévreuse, et le costume       et les pas redoublés des madrigaux et\nhumain n'a plus vraiment gran.l'chose        des épigrammes ! Allez plaisanter la\nde la fameuse, « pourpre » qui est           vie par ses petits côtés, soyez piquants\nallée rejoindre les « sceptres » et les      et vains, spirituels et fades, gommeux\n« barrières du Louvre », réservés            de lettres qui portez la livrée classique\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3315, "texte": "                                      -      95   -\n\n  avec la servilité pompeuse de larbins         « Mirbeau, Verlaine, Tailhade,\n  prétentieux, sans voir qu'e'le vous         Adam et Cie, détraqués, dégénérés,\n  déforme l'allure et comprime votre          pour qui nous sommes pris d'une\n   âme. Votre nature sera toujours bor-       invincible pitié. »\n  née par une rampe, des herses et des          « Ces poètes sont des fleurs de bour-\n  portants, et vous n'agiterez jamais que     geoisie. »\n  la ferblanterie du passé et du lointain.       Nous, c'est pour l'habitant des Ma-\n  Vos héros prévenus, vos bergères pré-       rolles qui a écrit ces phrases que nous\n  cieuses et vos fleurettes du mal peu-       nous sentons pris d'une invincible\n  vent remplir votre existence de reclus,     pitié.\n  dans les geôles où vous parquez votre          Voyez l'aune avec laquelle ce jeune\n  idéal. Votre anémie n'a peut-être pas       politicailleur mesure les chef-d'œuvres:\n  d'autre cause que l'étroitesse de votre\n  habitacle. Si, renversant les murailles       « Comme Verlaine est bien le chef\n de vos cellules, vous vous laissiez          de ces fanfares d'artistes qui forment\n inonder d'air et de lumière, votre santé     aux funérailles de la bourgeoisie l'es-\n réclamerait bientôt la jouissance de         corte qu'il fallait !\n tout l'horizon et la liberté de respirer       » On sait que dans les salons mon-\n au delà de douze syllabes sans devoir en     dains, la poésie la plus lue est celle de\n répéter une seule Le présent requiert        Verlaine. Verlaine est le poète chéri\n toute votre ingéniosité; modelez l'ave-      des satisfaits. Pas une fainéante de la\n nir de votre volonté, rendez-compte          haute qui n'en soit toquée ! »\nde votre initiative, de votre origina-           !? !\nlité, créez-vous votre style : voilà le          On se demande quelles déformations\nvers personnel de chacun. Il s'écrit          un cerveau a dû subir pour en arriver\nd'une phrase, eh une ou plusieurs             à jargonner des opinions aussi veules\nlignes selon la largeur de l'écriture ou      et aussi extravagantes, et quelle âme\nde la justification typographique. La         utilitaire d'épicier socialiste se cache\nphrase ! Voilà bien le type de l'élé-         sous des apparences de démagogie\nment musical dont on parle tant. Et           exaspérée, pour reproduire les propos\nl'alinéa vaut la strophe. Au lieu d'enré-     des bourgeois au sujet de grands\ngimenter les esprits dans des formules        artistes qui vécurent leurs rêves, avec\nintempestives, poussez-les, bien au           une indépendance qui les fit mettre au\ncontraire, à trouver le mode d'expres-        ban de notre société hypocrite et les\nsion qui est propre à l'idiosyncrasie         jeta dans les rangs des parias.\nde chacun d'eux. Alors vous nous par-            Il n'y a rien d'aussi terrible qu'un\nlerez d'art d'individualité et d'éternelle    bourgeois déguisé en démagogue.\njeunesse. »\n\n\n\n\n                                                 Le North British Advertiser and\n  Un petit canard, qui s'intitule: l'Étu-     Ladies Journal, un grand- journal\ndiant socialiste, vaticine sur quelques       d'Edimbourg, publie une excellente\nécrivains :                                   traduction du Coq Rouge, la nouvelle\n"}, {"page_pdf": 113, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2596, "texte": "                                      -      96-\n\n de Georges Eekhoud, par M me Mina           encore toutes d'un intérêt capital,\n C. Martin.                                  enfin un Bulletin crilique, le plus com-\n     Revue des, revues de Juin :             plet qu'on puisse imaginer, véritable\n                                            résumé de tout ce que le nord a offert\n     A lire dans la Société Nouvelle :\n                                            de publications intéressantes dans\n  des articles d'Edouard Carpenter, Elie\n                                            l'univers entier.\n  et Elisée Reclus Gustave Kahn, Char-\n  les Henry, Marie Stromberg et une            Dans la Revue Blanche des deux\n                                                                               er\n  étonnante nouvelle de Zangwill, Incu- derniers numéros (15 Mai et 1 Juin)\n  rable, extraite des Ghetto Tragedies. de beaux poèmes de Lord Alfred\n     Dans le Mercure 'de France : Une Douglas et une introduction aux dits\n caustique et élégante boutade de M. poèmes,ainsi que de très crânes et très\n Viélé-Griffin intitulée Jules      Ferry, hautaines considérations sur l'affaire\n père du Symbolisme,        l'Errante, le Oscar Wilde ; un alléchant extrait de\n poème dramatique de Pierre Quillard la Lépreuse, la pièce nouvelle de\n récemment représenté au Parc par le M. Henry Bataille ; une fantaisie très\n théâtre de l'Œuvre, la suite de Sartor amusante de Laurent Tailhade; un bel\n Resartus de Carlyle, très bien traduit article de M.Paul Adam: les Energies;\n par Barthélémy ; la suite d'un roman des proses de Robert Scheffer, Pierre\n curieux de M. Louis Durhur : Pauline Choudieu, la Vie mentale par Gustave\n ou la liberté de T Amour ; les toujours Kahn.\n si personnels et dégagés Epilogues de        Avec le Mercure de France, la\n M. Remy de Gourmont, enfin des Revue Blanche est à la tête des revues\nchroniques et des critiques signées mensuelles de France. Ainsi que le\nViélé-Griffin, Rachilde, Remy de Gour- Magasine          International,     elles se\n mont, Dumur, de Tinan, etc.. etc.         recommandent par un « internationa-\n    Dans le Magasine International :       lisme » artistique des plus louables et\nleMariage d'Edouard Carpenter accom- s'affranchissent de tous préjugés poli-\npagné d'un superbe portrait de l'auteur, tiques ou confessionnels.\ndes Poèmes d'Ada Negri avec un non\nmoins intéressant portrait de la « poé-                              PÉRINET.\ntesse » italienne, d'autres traductions\n\n\n\n\n Des presses de XAVIER HAVERMANS, Galerie du Commerce, Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-06-n2-205", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Delattre (Louis). 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L'Ame en Exil. 3 »\n — James Ensor . . . . 3 »\n — Récits de Nazareth. . 3 »        Mauclair (Camille) Couronne\n                                            de Clarté . . . . 3 50\ndes Ombiaux (M. ) Vers de\n       l'espoir             2 »     Nautet (Francis). Notes sur\n  — Chants des jours loin-                  la Littérature, 2 vo-\n       tains (épuisé) . . .                 lumes Vve Monnom. 3 50\n  — Les amants de Taille-            — Histoire des Lettres\n       mark (drame) . . . 2 «               Belges d'expression\n  — La Ronde du Trouvère 2 »                française, Ch. Rozez.\nEekhoud (Georges) Kees Doo-         Pierron (Sander). Pages de\n       rik                   3 50           Chanté             3 50\n  — Kermesses . . . .        5 »      — Berthille d'Haegeleere 5 »\n  — Nouvelles Kermesses . 3 50\n  — Les milices de Saint            Severin (Fernand). Le Lys . 2 >\n        François    . . . .           — Le Don d'enfance . . 2 »\n  — La Nouvelle Carthage . 4 »        — Un chaut dans l'ombre 3 »\n  — Les Fusillés de Malines 3 50    Stiernet (H.). Histoires du\n  — Au siècle de Shakes-                    Chat, etc. (dessins de\n       paere                 3 »             Lynen. Office de Pu-\n  — Mes Communions         . 5 »            blicité)               1 50\n  — Le Cycle Patibulaire 3 50         — Contes au Perron (Vos,\n  — Philaster (tragédie de                  Bruxelles) . . . . 2 »\n       Beaumont et Fletcher) 2 »\n                                    De Régnier (H.). Le Bosquet\nElskamp (Max.) Dominical . 2 »             de Psyché . . . . 2 »\n  — Salutations, dont d'an-           — Contes à soi-même. . 3 »\n       géliques . . . . 3 50          — Episodes Sites et Son-\n  — En Symbole vers l'Apos-                nets                 3 »\n       tolat                3 50     — Poèmes 1895.Lemerre. 3 50\nKahn (Gustave). Chansons              — Tel qu'en Songe . . 3 50\n       d'amant              3 50    Van Lerberghe (Ch.). Les\n — Les Palais nomades . 3 50              Flaireurs . . . .  1 »\nKrains (H.) Histoires luna-\n        tiques              3 »     Verhaeren (E.) Les Apparus\n — Les bons Parents . . 3 »                dans mes chemins . 2 »\n                                     — Les Moines . . . . 3 »\nMaeterlinck (Maurice). Les           — Les Campagnes hallu-\n        Aveugles (L'Intruse,               cinées               3 50\n        Les Aveugles). . . 3 \"       — Les Villages Illusoires. 3 50\n — La Princesse Maleine . 3 50\n — Serres chaudes . . . 3 »         Vielé-Griffin. Les Cygnes . 3 »\n — L'Ornement des noces               — Chevauchée d'Yeldis . 3 »\n        spirituelles. . , , 4 »       — Poésies complètes , , 3 50\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 64, "texte": " n° 2 — tome                                    II.                     juin 1896\n\n\n\n\n le coq rouge\n                             REVUE           LITTÉRAIRE\n\n\n\n\n                              SOMMAIRE :\n\nLarmes en          fleurs.    .            . . . .       M A U R I C E DES O M B I A U X\nVers                                                     A. FERDINAND HÉROLD\nMusique fantaisiste.          .    .         . . .       EUGÈNE D E MOLDER\nVision     .   .                             . . .       I.WILL\nUne Mort                                                 GEORGES RENCY\nCantilènes pour Régine             .                 .   EMILE BOISSIER\nA propos d'« Aphrodite            ».   .       .     .   EM.BOISACQ\nTérence : Phormion, traduction littérale                 EM.BOISACQ\nPicorée                                                  Périnet\n\n\n\n\n                       le numéro fr.                      0.80\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "       le            coq                 rouge\n                  REVUE DE LITTÉRATURE\n             PARAISSANT LE l5 DE CHAQUE MOIS\n\n\n\n             Prix d'abonnement annuel :\nBELGIQUE                                                   8 FRANCS.\nÉTRANGER                                                  10\n                                         ( B E L G I Q U E 20\nÉdition sur papier de Hollande Van Gelden\n                                       (ETRANGER 25\n\n\n              Comité de Rédaction :\nLouis DELATTRE — EUGÈNE DEMOLDER — MAURICE DES\n  OMBIAUX —       GEORGES      EEKHOUD —        HUBERT KRAINS     —\n  EMILE VERHAEREN —           HUBERT STIERNET.\n\n\n\n  Envoi de copie, correspondances diverses, offres de collaboration,\ndemandes d'échange, s'adresser\n         à M. Maurice des Ombiaux, 6, rue de Bériot.\n\n     Secrétairesdelarédaction) Auguste Biernaux,\n                               Sander Pierron,\n\n\n  La copie devra être envoyée quinze jours avant l'apparition du\nnuméro, soit le I er de chaque mois,\n\n\nAdministration, Annonces, Abonnement,vente au numéro, s'adresser\n      à M. Longfis, 6, Montagne=aux=herbes potagères.\n\n\n     Les manuscrits non insérés ne seront pas rendus.\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "          LARMES EN                          FLEURS\n\n                                             A la Terre     Maternelle.\n\n\n     JE       jouais sur le gazon pelé des anciens remparts qui avoisi-\n             naient la demeure de mes parents, à barrer le cours d'un\n             ruisselet avec des cailloux et des mottes de terre que mes\n             petits amis et moi, portions à grand peine dans nos bras\nde quatre ou cinq ans.\n    Lorsque nous avions arrêté l'eau et qu'en débordant elle menaçait\nde contourner notre muraille improvisée, nous lui ménagions un\nécoulement en lui créant un petit tunnel dans lequel elle se précipitait\navec vivacité, semblable à un orvet qui glisse dans l'herbe maigre\ndes bois, poursuivi par des enfants curieux et tapageurs.\n    J'étais heureux ce jour là de jouir d'une liberté inaccoutumée. Les\nautres jours j'aurais déjà vu surgir ma bonne qui m'aurait interdit de\nbarbotter dans l'eau, de salir mes vêtements et de me mouiller des\npieds à la tête et m'aurait contraint de réintégrer la maison paternelle\nà l'heure du goûter.\n   Ce jour-là mon bonheur n'était pas interrompu par l'arrivée de la\nfille alerte et vive, chargée de réprimer mes nombreux écarts et de\nmettre des bornes à ma turbulence.\n    Aussi profitais-je jusqu'à la licence de la trève qui m'était accordée\net dont je m'étonnais un peu parfois, quand le jeu absorbant auquel\nje me livrais avec ardeur, me laissait un instant de répit.\n    J'entendis cependant sa voix, qui la précédait assez pour que je\npusse prendre la fuite avec quelqu'espoir de n'être pas aperçu d'elle\nou de prolonger, de quelques minutes, le plaisir d'être au dehors, dans\nces terrains vagues, accidentés, ravinés, où il y avait de petites val-\nlées, de petites chaînes de montagnes et un îlot dans lequel je rêvais\nde vivre comme un petit Robinson.\n                                                                      4\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "                                — 50 —\n\n    Voyant que j'étais découvert, je me réfugiais au sommet d'un\nancien bastion où il était assez incommode à une femme, embarrassée\npar ses jupes, de venir m'appréhender ; elle devait le contourner pour\narriver à moi par une montée douce, mais alors je me laissais glisser\npar la pente roide jusque dans l'ancien fossé et la forçais à me pour-\nsuivre pendant quelque temps encore.\n   Elle arriva tout essoufflée au pied du talus.\n   — Je viens te chercher, me dit-elle ; on va te conduire chez ta\nbonne maman.\n   Comme elle avait souvent employé la ruse pour me faire rentrer à\nla maison, bien que sa promesse fût alléchante, elle suscita le doute en\nmon esprit.\n   — C'est encore pour m'attraper, n'est-ce pas? lui répondis-je tran-\nquillement du sommet de mon bastion.\n   — Non, non, cette fois c'est bien vrai, dépêche-toi, il n'y a plus\nbeaucoup de temps avant le départ du train.\n   — Je lui répondis par un « tutûte » accompagné d'un pied de nez.\n    Elle s'impatienta.\n   — Si tu ne viens pas immédiatement, je pars le dire à ton père.\n    Cette menace diminua mon impertinence et je me remis à parle-\nmenter.\n   — Prouve-moi que c'est vrai ce que tu me dis.\n    — Comment veux-tu que je te le prouve? je t'assure que c'est la\npure vérité.\n    — Tu le jures ?\n    — Oui.\n   — Dis que tu le jures.\n   — Allons, je te le jure, dit-elle en trépignant.\n    Je me laissai glisser le long du talus, elle me prit par la main et me\nfit galoper.\n    — C'est bien vrai ? dis-je, doutant encore.\n   — Oui, c'est vrai, et il faut nous dépêcher, le train part dans une\nheure.\n    J'étais dans une joie folle, mais je ne savais à quoi attribuer cette\naubaine de partir d'une manière aussi inattendue chez ma bonne\n maman.\n    J'interrogeai mon père qui, trop occupé sans doute pour voir l'état\n de mon tablier, de ma culotte et de mes bottines, couverts de terre et\n de boue, me répondit :\n    — Ta grand-mère m'a écrit ; son petit doigt lui a dit que tu as été\n sage et elle demande que je te laisse aller la voir pour ta récompense.\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                                — 51 —\n\n    Je fus fort satisfait de cette réponse, tout en pensant, à part moi,\nque le petit doigt de ma bonne maman devait avoir un meilleur carac-\ntère que je ne lui avais supposé, car j'avais commis une série de\nméfaits depuis quelques temps et il ne paraissait guère s'en douter.\nMais voilà, me dis-je, comme il y a loin d'ici chez ma bonne maman,\nil faut peut-être plusieurs jours à son petit doigt pour être mis au cou-\nrant de ce que j'ai fait avant-hier, hier et aujourd'hui. On ne peut pas\n aller par le chemin de fer tous les jours, raconter au petit doigt de\nma bonne maman tout ce que je fais, parce que cela coûterait trop\ncher; alors il faut aller à pied, d'après ce que mon papa m'a raconté.\n    J'aimais d'aller chez ma bonne maman, où il y avait des vaches, une\nchèvre, une brebis, un baudet et un chat, dont les aventures avaient\nune grande importance dans mon imagination.\n    J'arrivai à ce pays de vacances qui a toujours été pour moi la terre\nde rêve où se passèrent les contes de Perrault, car n'est-ce pas\nnotamment dans le château, dont j'apercevais de la' fenêtre de ma\nchambre la grosse tour, qu'avait reposé la belle au bois dormant ? à\nce pays aux montagnes ornées de légendes, aux rochers gris dont les\nanfractuosités étaient pour moi le seuil du royaume des Nûtons ?\n    Je jouais dans l'herbe haute du verger avec mes petits cousins,\nlorsqu'on m'appela de la maison. Nous courûmes tous vers le jardin.\nUne de mes grandes cousines arrivait vers nous. Elle me souleva de\nterre, me prit dans ses bras en s'écriant joyeusement : « Tu as une\npetite sœur, il vient de t'arriver une petite sœur ! Tu es content, dis? »\n    Nous étions parmi les rosiers fleuris et, porté par cette grande fille\n aux joues roses, je voyais par dessus les haies vertes, dans les jardins\nvoisins, s'épanouir les roses blanches et rouges. Un soleil d'été répan-\ndait ses nappes d'or sur les murs blancs et les toits d'ardoise et incen-\ndiait les vitres des maisons. On entendait bourdonner les abeilles.\nDes cris de joie m'entouraient, une vie intense emplissait l'alentour;\nje me sentis pour la première fois pénétré par la grande vie qui s'épa-\nnouissait autour de moi, dont, pour la première fois, j'eus la cons-\ncience comme en un éclair.\n    J'avais une petite sœur ! Il me sembla qu'elle venait de naître là\nparmi les roses. \"\n    Il y avait quelque chose de nouveau pour moi dans la nature. En\ncommençant à la voir, en y pensant pour la première fois, je com-\nmençai aussi d'être pénétré par son mystère.\n    Ce moment reste dans le fond de mes souvenirs comme une tache\nde lumière; les heures et de nombreux jours qui le suivirent sont perdus\ndans la nuit de ma mémoire.\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "                                — 52 —\n\n    Mais les moindres détails de tout ce que je vis quand cette grande\nfille me prit dans ses bras et m'annonça la naissance d'une petite sœur,\nme sont restés ineffaçablement présents à l'esprit, jusqu'aux regards\navec des lueurs de feu du vieux fournil où les servantes cuisaient le\npain.\n                                    *\n                                   * *\n    La maison eut un singulier aspect quelque jour. Il lui vint tout à\n coup une physionomie bizarre. La brusquerie du changement accom-\n pli en elle me le fit remarquer avec acuité. Un silence inaccoutumé\n venait d'entrer dans les chambres. Je n'entendais plus que des chu-\n chotements où, d'ordinaire, retentissaient des voix claires et joyeuses.\n    La vie habituelle avait déserté la demeure. Une atmosphère incon-\n nue de moi l'avait envahie. Il me semblait que je n'étais plus chez\n moi. J'en ressentais un malaise étrange, une oppression vague, une\n angoisse indicible.\n    Comme le poussin s'en va, au moindre froid, au moindre vent, se\n blottir et disparaître sous l'aile de la couveuse qui veille sur lui,\nj'aurais voulu blottir mon affolement et ma terreur sous l'égide mater-\nnelle où mes craintes auraient été tôt dissipées par quelques mots,\npar un sourire, par un baiser. Mais je ne le pouvais pas : ce tutélaire\n abri me manquait. Pour la première fois, je connus la sensation de\nl'abandon. Je me sentais aussi comme abandonné par une partie de\nmoi-même et je m'étonnais que je ne fusse plus le même que la veille.\n    J'étais sous l'influence de pensées auxquelles j'obéissais sans les\nconnaître. Elles m'enlaçaient, m'enveloppaient, mais mon esprit\nd'enfant ne parvenait pas à les saisir ; leur sens ne se faisait pas fami-\nlier et cela augmentait le sentiment que j'éprouvais de ma faiblesse et\nde mon découragement.\n   Etait-ce d'avoir vu le matin ma mère verser des larmes en passant\nprès de moi, après m'avoir jeté à la hâte une caresse ?\n   — Ta petite sœur est malade, m'avait dit la bonne.\n   Mais un sentiment de révolte me venait contre cette atmosphère\ntyrannique qui pesait lourdement sur moi ; j'éprouvai le besoin de\nl'objectiver aussitôt, de lui donner un corps, de lutter contre elle, et\ndéjà je songeai à m'armer de mon sabre en fer blanc, de mon petit\nfusil et de mon arc, pour empêcher l'ennemi d'entrer plus avant dans\nnotre demeure. Je voulais faire du bruit, je voulais chanter, crier,\npour le forcer à s'éloigner. Mais on ne comprenait pas mes desseins\net on me recommanda de me taire de peur d'éveiller ma petite sœur\nmalade.\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                                — 53 —\n\n   — Cet enfant est fiévreux aujourd'hui, entendis-je; il est sans doute\nénervé. Il faudra qu'on le promène.\n   Ma petite sœur était malade, mais c'était la défendre que je voulais,\nla défendre contre quelqu'un de méchant qui était la cause de la tris-\ntesse dont souffrait la maison !\n   Avais-je la pensée qu'en faisant du bruit, qu'en affirmant une\nvolonté de vie, j'empêcherais une influence contraire de se manifester\ndavantage et parviendrais à la chasser loin de nous? Mais le sentiment\nde mon impuissance me rendit mon angoisse première qui se résolut\nen des pleurs.\n   Oui, ce fut un gros chagrin que cette phrase suscita en moi : « Ta\npetite sœur est malade. »\n   Ce fut la seconde fois que s'entr'ouvrit pour moi la conscience de la\nvie.\n                                     *\n                                    * *\n   Ainsi les premières impressions qui marquèrent sur mon âme à son\naube, l'une de la joie, l'autre de la tristesse, se rapportent à cette\nenfant par qui la vie commença de se révéler à ma compréhension.\n   Je me souviens de la joie que j'eus lorsqu'on la mit dans mes bras\net que, toute riante, elle posa ses petites mains sur mon visage et\nm'embrassa. Je la tenais maintenant, gracieuse, habilleuse et toute\nrose de santé, tandis que j'avais ressenti une telle folie d'angoisse,\nune telle étreinte du cœur, une telle terreur, lorsque,\" penchée sur son\npetit lit, ma mère anxieuse épiait les restes de vie sur ses lèvres et\ndans ses yeux. Je la tenais vivante maintenant, je la brandissais, au\nbout de mes bras raidis, comme un drapeau d'allégresse !\n\n                                   * *\n\n   Je n'ai pas souvenance d'événement qui ait marqué sur son âme et\nqui puisse expliquer son développement, mais une telle puissance de\nvie se manifesta chez elle que nous en fûmes tous éblouis.\n   Elle incarna bientôt pour moi toute la joie de la terre.\n   Elle était toujours gaie, et à la voir rire on se sentait pénétré de\nbonheur, on oubliait tout pour se laisser envahir par son plaisir.\n   Quand on entrait dans son atmosphère, dans le rayonnement de\nson âme joyeuse, on se sentait comme caressé par la fraîcheur balsa-\nmique d'un vent du soir après une chaude journée d'été.\n   Tout enfant qu'elle était, elle charmait les rudes hommes qu'il y a\ndans ma famille. Pour jouer avec elle, l'amuser et la choyer, ils\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "                                 - 5 4 -\n\ntrouvaient des délicatesses d'une gaucherie délicieuse, redevenaient\ntout jeunes, se laissaient guider par elle dans des jeux enfantins. Et\ntous se disputaient la petite idole, heureuse des caresses qui lui\nétaient prodiguées, mais qu'elle faisait rejaillir sur les autres dans la\npluie d'or de ses rires. Mes grandes cousines la dorlotaient comme\n leur poupée, la revêtaient de leurs plus belles soies et de rubans multi-\n colores. Elles en faisaient tour à tour une princesse ou une madone.\n Elles l'enguirlandaient de roses, et, dans les roses rouges et la ver-\n dure des feuilles, son visage apparaissait comme une rose 'plus pâle,\n une rose de la Malmaison.\n    Ah ! quelle fête c'était de l'avoir auprès de soi !\n    Bien qu'elle grandît et devînt jeune-fille, elle resta toujours l'en-\nfant riante et gaie dont les élans de joie vous emportaient malgré vos\nsoucis, dans un tourbillon de rires. Elle resta l'enfant aimante, aima-\nble, insouciante des choses compliquées de la vie. C'était l'en-\ntant de la nature belle et grande, de la nature exubérante et\nriche, un rayon de soleil incarné, une fleur devenue jeune fille.\n    De même que la nature reparaît toujours jeune au printemps qui\ngonfle de sève les bourgeons et déploie ses étendards, sa joie, son âme\napparaissaient toujours fraîches et nouvelles. Elle donnait aux choses\nun aspect riant et les choses lui étaient douces et lui souriaient. Cette\ninaltérable gaîté était mystérieuse, son charme se renouvelait cons-\ntamment, pareil à l'eau claire d'une source chantante. Elle prenait les\naspects les plus divers et les plus inattendus, si bien qu'il n'était pas\npossjble de s'en lasser.\n   Combien de fois ramena-t-elle le soleil sur les paysages brumeux\net endeuillis de notre âme, par ce je ne sais quoi d'irrésistiblement frais\net jeune qui l'environnait.\n    Elle transformait la vie, la fleurissait, la parait, l'enluminait, cette\nenfant de la nature libre et vivante, magnifique et sereine comme\nelle!\n   A h ] que je l'aimais et quel dictame son souvenir est encore pour\nmoi quand le présent se fait amer et mauvais !\n   Je me la rappelle alors, parlant aux oiseaux perchés sur ses épaules,\nsur ses doigts levés, ou sautillant parmi ses cheveux, riant et babil-\nlant avec eux.\n   Je la vois comme une fée de notre pays, parée d'une robe blanche,\nune feuille de houx garnie d'une baie rouge dans son chignon, une\ntouffe de bruyère à son corsage, se promenant dans les genêts en\nfleurs, en laissant glisser sa traîne sur la mousse moirée.\n   Elle était aussi adorée des humbles et des pauvres. La joie de la\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                                — 55 —\n\nvoir sourire, de l'entendre parler, cette joie qui émanait d'elle ainsi\nqu'un parfum, la leur rendait chère.\n   Elle évoquait les fleurs, ils lui apportaient des gerbes des champs\nou quelques giroflées qui ornaient leurs petits jardins.\n   Elle charmaitde même les enfants qu'une de ses caresses enchantait,\nparce qu'elle venait d'une âme simple comme la leur et délicieusement\nfraternelle.\n   Sa seule présence à mon côté dans les campagnes et les forêts de\nnotre pays me faisait goûter davantage leur splendeur. Sa présence\nseule m'expliquait leur puissance et leur charme. 11 y avait entre eux\net elle des affinités mystérieuses, car leur beauté me paraissait s'épa-\nnouir sous ses regards et elle-même se parait de leur beauté.\n   Les esprits des bois se faisaient plus familiers et plus tendres alors.\nJe ne les craignais plus comme en mes instants de solitude; ils deve-\nnaient plus doux et plus folâtres pour moi.\n   Je jouais aies chercher, à les poursuivre dans le creux des vallons,\ndans l'épaisseur des fourrés, aux détours des sentiers d'ombre; j'épiais\ndes nymphes couronnées de fleurs et de verdure dans le cristal des\nfontaines bordées de mousse.\n   Clochettes des campanules mauves, des muguets et des jasmins\nsauvages, quels jolis airs carillonniez-vous à ses oreilles ravies,\nlorsqu'avec sa faucille étincelante elle coupait des genêts pour en faire\ndes balais, ma petite sœur blonde, si jolie avec son bonnet blanc, son\ncorsage d'azur et son jupon de mousseline parsemé de fleurs?\n   Quelles ariettes légères et subtiles chantaient par vous dans le\nsilence de la verte clairière entourée de ciel bleu, coupée par les troncs\ngris des bouleaux et par les chênes ridés et faisaient entr'ouvrir ses\nlèvres souriantes, couleur du jus des mûres et voir le jeune ivoire\nde ses dents brillantes.\n   Quels rêves farsiez-vous passer en ses yeux, vitraux d'idéal, ses\nyeux où l'on voyait des fées folâtres coiffées de lys et de glaïeuls\n danser autour des sources d'eau vive et le nain vert Obéron sonnant\ndu cor avec les échos d'alentour.                                  *\n   O bois, son souvenir est mêlé au vôtre dans ma mémoire, et c'est ce\nqui fait que je vous aime plus tendrement encore quand le soleil\n répand ses fleuves de lumière sur vos feuillages verts et vos gazons\nfleuris.\n    Votre splendeur était incarnée en elle. Elle était pour moi la vie\n heureuse et exubérante, la joie de vivre, le bonheur d'être\n    Pour elle, j'étais le grand frère qui se prêtait à tous ses caprices, le\n jeune homme qui, pour tout enfant, est presqu'un héros de légendes\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "                               -   56 —\n\nentouré d'une auréole d'aventures. La plus parfaite harmonie régnait\nentre nous. Nous rapportions l'un à l'autre nos pensées, nos enthou-\nsiasmes, nos espérances. Ensemble, sur la chimère ailée, nous nous\nlaissions emporter dans les espaces infinis de la fantaisie.\n                                    *\n                                   * *\n   Mais la vie nous sépara bientôt: je m'en fus au nord, dans une ville\nde rêve emplie de cathédrales, d'églises et de chapelles gothiques, de\ntours crénelées, de beffrois noirs, de pignons en escaliers dégrin-\ngolant vers l'eau stagnante de canaux verts. Là-bas, je fus saisi,\naccaparé, par le souvenir intense et la ferveur des siècles morts.\n   Le rayonnement des yeux enflammés par leurs âmes ardentes me\npénétra.\n   D'anciens regards que le temps n'avait pas encore éteints se posè-\nrent sur moi, que je me trouvasse sous les arceaux séculaires des nefs\ngrandioses, dans les rues silencieuses bordées par les dentelles des\npignons, ou devant les saintes auréolées d'or des primitifs.\n   Attiré par la foi de ces temps, je me prosternais, dans la lumière de\npourpre, d'émeraude, de topaze et d'améthyste, qui se glissait sous\nles voûtes sombres des chapelles, à travers les vitraux historiés de\nlégendes pieuses et glorieuses, et se jouant sur les dalles en dessins\nbizarres.\n   J'étais envahi par la mysticité de toutes ces choses anciennes\npatinées de prières de foi, d'espérance et d'amour. Les vieilles pierres\nme remplissaient de vénération, m'incitaient au rêve, toutes noircies\npar les oraisons dont l'ardeur paraissait les avoir brûlées.\n   La nostalgie des montagnes et des bois de mon pays me mordit le\ncœur, au début, et me força à retourner précipitamment chez nous.\nMais je me trouvais, en arrivant, tellement calme, que je pus bientôt\nrepartir.\n   Alors je m'absorbai complètement dans la contemplation divine.\nJe m'efforçai de partager l'extase des humbles que je voyais age-\nnouillés devant un crucifix ou une madone, les bras déployés, la tête\nrejetée en arrière et la bouche entr'ouverte, attendant l'étreinte du\nSauveur ou la caresse maternelle de la Sainte Vierge.\n   Je m'isolai en des époques antérieures, après m'être efforcé d'en\nabstraire tout ce qu'elles avaient de commun avec la nôtre, et n'en\navoir conservé qu'une épuration précieuse et magnifique, un mensonge\ncharmant; et je parvenais à me faire croire à moi-même que mon\nplus grand plaisir n'était pas de me regarder vivre ainsi dans ce décor\nde rêve.\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                                -    57   -\n\n     Elle me vint visiter dans ce séjour où mon jeune enthousiasme\n s'échauffait au charme de choses nouvelles.\n     Elle arriva par une rayonnante journée d'été. En sa robe claire,\n nimbée de soleil, elle semblait être une fée de clarté se promenant\n parmi les rues aux murs gris, sur lesquels l'eau tombée des gouttières\n avait laissé de longues lignes noirâtres.\n    Ces vieilles choses s'égayaient de la voir. Son rire éclipsait le babil\n des oiselets du carillon dont le chant chevrotant me paraissait plus\n mélancolique que d'habitude.\n     Sa présence, son regard étaient pour moi comme un rayon de soleil\n dans une cave.\n    Tout ce qui m'entourait me semblait triste maintenant, triste et\n mort, tandis qu'elle était toute joie et toute vie\n    C'était comme le souffle de la brise un jour d'été torride. Au soleil\n de son regard s'épanouissaient les loses de mon âme. Ma poitrine se\n dilatait et je respirais plus librement.\n    Avec quel intérêt, quel plaisir regarda-t-elle la vieille cité glorieuse,\n avec ses complications de tours, de toits pointus, de clochers ajourés,\nde pignons en escaliers et de girouettes d'or !\n    Je vis son visage gracieux me sourire dans le miroir des canaux\nencadrés de verdure.\n    La nature l'emportait ce jour-là en moi sur les œuvres des hommes.\n    Elle anima la ville morte, car j ' y vis la vie s'agiter davantage après\nqu'elle fut venue la visiter.\n   Vers elle convergeaient les rayons infinis de la vie immense; l'harmo-\nnie de notre grande mère la nature avait en elle un écho d'une infinie\nséduction.\n   Ce jour-là, elle concentra le paysage qui se refléta dans le saphir de\nses yeux. Du canal se déroulant comme un ruban d'argent jusqu'à\nl'horizon, bordé de gazon et de peupliers inclinés dans le même sens\npar le vent du large, pélerins d'éternité, des forêts lointaines aux\ncîmes moutonnées par les brises, des champs de moissons jaunes\ntachés çà et là par les haies vertes et les toits des tuiles où paraissait\nfigée une lave de soleil écarlate et or. Au loin, la ville, dont on aper-\ncevait les clochers multiples, bulbeux ou pointus, semblait toute\npetite et sur le point d'être envahie, submergée par la verdure con-\nquérante qui l'environnait et montait vers elle et commençait déjà à\ncouvrir ses murs.\n   Je me sentais plus fort. Un sang plus frais et plus vif s'insinuait\ndans mes veines. Des énergies nouvelles m'énorgueillissaient et m'in-\ncitaient à des combats, me faisant secouer la résignation et la passi-\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "                               — 58 —\n\nvite, dans lesquelles m'avait plongé l'ambiance d'humilité et de renon-\ncement, que j'avais trouvée dans ces églises où prient des. vieilles en\nmanteaux noirs, au seuil desquelles croupissent des infirmes et dans\nles rues où des femmes souffreteuses et chlorotiques font sauter les\nfuseaux de leurs doigts effilés et amaigris\n\n                                   *\n                                  * *\n   Jusque là, mon instinct avait souffert des lois et des principes que\nmon esprit avait acceptés des autres sans contrôle. Et mon esprit, ainsi\ndirigé, était sans cesse torturé par mon instinct.\n   Je me sentais irrésistiblement poussé vers la liberté, mais il m'était\nimpossible de suivre les impulsions spontanées qui se manifestent chez\ntout être plein de santé, sans que mon esprit n'intervînt pour me\nreprocher, au nom des règles d'une morale séculaire, les actions qu'elles\nm'imposaient. Les murailles et les digues qui ont, pendant tout une\nère, empêché les hommes d'aimer la vie, retenaient le torrent de mes\naspirations et de mes désirs.\n   Ainsi deux êtres distincts vivaient en moi, sans cesse en désaccord,\n mais sa présence les concilia, car chez elle, ils s'identifiaient en une\nconstante et totale harmonie.\n   C'est ainsi qu'elle révéla ma conscience du monde.\n    J'avais besoin de susciter l'âme des choses passées autour de moi\nen émotions sentimentales. Les vieilles tapisseries, les meubles anciens,\nles vitraux, les tableaux glorieux créaient une atmosphère tiède et\ndouce à ma conscience. Je me plaisais parmi ces beautés finies que\nma jeune énergie vivifiait et qui me composaient une âme chimérique.\n    Elle, c'était l'âme des choses passées, présentes et futures, l'âme\n forte et éternelle de la nature. Seul un art joyeux parlait à son esprit,\n une pitié seule se manifestait en elle pour les choses tristes et mélan-\ncoliques. Toute manifestation de force suscitait son admiration. Elle\nétait toute d'instinct et comme chez tous les forts, son instinct était\n merveilleusement organisé, il ne la trompait jamais et empêchait tout\n asservissement.\n    Pallas Athéné, protectrice de l'errant Odysseus que je fus pendant\n des années, elle me guida parmi les contrées inconnues vers lesquelles\n me poussèrent la destinée et les forces adverses. Elle me garda des\n Sirènes charmeresses, me détourna de Carybde et de Scylla, elle\n m'arracha encore aux délices que je goûtais dans l'Ile des Nymphes,\n engourdi par un dangereux Népenthès.Elle me tira du sombre Hadès\n où j'étais descendu et où je m'attardais à m'entretenir avec les morts»\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                                -   59    -\n\n\nles laissant m'imposer leurs idées et leurs sentiments ; à travers mille\nembûches, mille précipices et mille dangers, elle me reconduisit dans\nma patrie, dans l'Itakè de mon enfance où mon vieux père, pareil\nau divin Laertès, couvert de vêtements sordides, garde ses troupeaux,\nbêche son jardin, taille ses arbres fruitiers et ses vignes.\n\n                                     *\n                                    * *\n\n    Te souvient-il, chère âme, des séjours immortels et bienheureux\n où tu rayonnes maintenant, te souvient-il de la dernière fois que nous\n nous vîmes et de notre adieu ?\n    J'étais revenu pour quelques jours à la bonne maison de notre\nenfance. L'heure sonna de partir. Tu m'accompagnas jusqu'à la porte\net après nous être embrassés encore une fois, je m'éloignais, lorsque\n me retournant pour voir ton cher visage, je te vis qui me suivais des\nyeux avec quelle jolie et charmante expression de tendresse ! Oh ! le\ngeste que tu me fis encore avec les mains, avec la tête, le geste dans\nlequel tu mettais toute ton âme heureuse de la pensée que j'avais eue\n de t'envoyer encore un baiser ! Quelle bonne impression d'affec-\ntion il me mit dans le cœur, comme j'en fus dorloté ! Ce tut une joie\ndouce et un bien-être exquis qui m'accompagnèrent durant toute ma\nroute.\n   Je retournai dans ce petitvillage de la Campine où-je devais passer\nl'été.\n   Je vivais là dans les bois verdoyants, les prés fleuris et les champs\noù se doraient les moissons. J'allais quelquefois jusqu'à de vieilles villes\npour y rêver dans les rues aux maisons anciennes tout imprégnées de\npassé, et dans les églises gothiques où je sentais une paix descendre\ndans mon cceur sans cesse enveloppé d'une anxiété vague, dont il\nm'était impossible de pénétrer la cause.\n   Une atmosphère d'inquiétude m'environnait et seul le recueillement\net la prière apportaient quelque adoucissement à ces appréhensions\nindéterminées qui m'obsédaient.\n    Une fois, je voulus m'enfoncer pour deux jours dans les landes où\nde loin en loin, on voit.quelques villages tranquilles mettre le rire de\nleurs toits rouges dans l'immensité de la plaine aride et sablonneuse,\noù poussent seulement les bruyères et les sapins. Mais au fur et à\nmesure que je m'éloignais de ma demeure, une angoisse grandissante\nm'envahissait et, despotique, me forçait bientôt à revenir sur mes pas.\n   Je rentrais chez moi avec la peur d'y trouver de mauvaises nou-\nvelles, mais je ne voyais jamais que les bonnes lettres de la chère\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "                               — 60 —\n\nenfant, fleurant le réséda et la lavande, comme le linge de chez nous,\net la bonne maison familiale où l'alouette tirelire en réponse à la\nfauvette qui lance ses roulades dans la cage, sur la fenêtre ornée de\ngéraniums en fleurs.\n    Je me souviens du charmant bavardage qu'elle m'envoya du\nbeau pays de Lesse et de Meuse et de notre chère Ardennes où elle\ns'en fût, pour la dernière fois, hélas, mirer dans le cristal des fon-\ntaines et l'eau limpide des ruisseaux, ses yeux de violette et son âme\nradieuse, et répandre dans les bois le timbre d'or de sa folle chanson.\n    Mon doux pays! tu m'es plus cher encore depuis que tu entendis, le\ndernier, les suaves harmonies de sa jeunesse triomphale et le chant de\nce cher cygne qui ne vogue plus maintenant que sur les lacs bleus et\nmélancoliques du souvenir !\n    A la lettre que je lui adressais à son retour, il me fut répondu :\n Notre chère petite est malade... et cela me tomba comme un coup de\n marteau sur la tête.\n    Je ne pouvais courir vers elle !\n    Pendant trois semaines, ce fut une perpétuelle alternative d'espé-\nrance et de crainte, une véritable agonie, jusqu'au jour où je reçus'\ncette lettre d'allégresse : elle est sauvée !\n    O bois, ô paysage; monotones, ô plaines immenses de la Campine,\nvous entendîtes mes sanglots, vous m'entendîtes pleurer, crier, hurler\nde joie. Combien ce jour-là, je vous parai de magnificences ! Ne fûtes-\nvous pas pour moi les plus beaux de la terre ? Je courus comme un fou\npendant des heures et des heures; vous parlant, vous manifestant,\nvous communiquant ma tendresse. Mais ô soir désolé, tu répandis ta\ntristesse sur la splendeur dont je les avais revêtu et le doute. et\nl'inquiétude tombèrent sur mon allégresse et rongèrent mon cœur\ncomme une lèpre mortelle.\n    Ma raison ne pouvait lutter contre ma folie. Je rentrai morne et\nabattu et plus sombre que les vapeurs d'encres venues de l'horizon\ncouvrir la campagne silencieuse.\n    Au lit, j'étais dans un état d'inconscience, voisin du sommeil, où\nquelques idées continuent à flotter dans notre esprit, confuses et\nenchevêtrées les unes dans les autres, où il reste encore quelques ma-\ntières en fermentation dans le creuset de la pensée humaine.\n    J'ouvris les yeux ; dans le cadre de ma fenêtre, je vis quelques\nnuages qui passaient sur la lune auprès du clocher pointu, recouvert\nd'ardoises, de la petite église aux murs gris, dormant paisiblement au\nmilieu du cimetière rempli d'une verdure florissante qui montait haut\nsur les tombeaux et les croix, menaçant de les recouvrir.\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                 — 61 —\n\n     Lorsque tout à coup je vis s'entrouvrir un nuage éclairé par la lune\n  et sur un rayon vint vers moi la chère enfant, ma petite sœur aimée.\n  Son visage était doux et grave, ses cheveux flottaient sur ses épaules.\n  Elle était vêtue d'une tunique de drap blanc et or qui se confondait\n  avec le nuage dont elle était sortie. Ses bras étaient tendus vers moi.\n  Ses yeux me regardaient tendrement, ses lèvres me firent le plus beau\n  sourire et sa voix fut d'une câlinerie exquise pour me consoler déjà de\n  ce dont elle allait me faire part :\n     — Mon frère chéri, je viens te dire au revoir, je viens t'apporter\n  mon dernier baiser.\n    — Comment, tu me quittes, c'est donc vrai, je ne te reverrai plus ?\n     — Oui je m'en vais, mais ne te désoles pas, ne te plains pas, nous\n  ne serons pas si loin l'un de l'autre.\n    — Tu m'abandonnes, tu pars, je ne te reverrai plus ?\n    — Si, je serai souvent avec toi, tu me respireras dans le parfum des\n fleurs, tu m'embrasseras dans les corolles des roses. Je serai partout\n sur ton passage, dans le vent qui passe, le chant des oiseaux et le\n murmure des brises dans les arbres au bord des fontaines. Tu trouveras\n mon âme éparse dans nos grands bois, aux bords fleuris des ruisseaux\n gazouilleurs et des sources chantantes. Mon souvenir te sera doux et\n suave comme une rosée de miel. Pour toi maintenant, notre terre sera\n enchantée. A chaque blessure de la vie, tu y trouveras des forces nou-\n velles. Elle te consolera et te dorlotera parce que je serai en elle,\n continuant à t'aimer et veillant sur toi. Par moi les choses te seront\n propices et secourables, tu les trouveras en tes moments de tristesse\n fraternelles et bienfaisantes, j e serai l'air que tu respires, la fleur que\n tu cueilles, le nuage qui suscitera ton rêve et l'élèvera dans l'azur,\njusqu'au moment où tu viendras te confondre avec moi dans la terre\n maternelle.\n    Et comme j'étendais les bras pour l'étreindre, elle m'envoya un\n grand bairer d'adieu- et disparut dans un gros nuage qui voila la\n  lune un instant.\n    Je me trouvai inondé de larmes.\n    Le lendemain, j'étais réveillé en sursaut, on m'apportait une mis-\nsive que je n'osais pas ouvrir. On me rappelait précipitamment.\n    Je ne fus pas, à ce moment, la dupe du peu d'espoir qu'on me lais-\nsait ; c'est fini, me dis-je.\n    Oh ! les heures que durèrent ce retour, ma tête en feu, comme si\nj'avais eu du plomb fondu ou une lave ardente dans le crâne. E t\nl'espoir qui me revenait au fur et à mesure que j'approchais de la\ndemeure! Un miracle s'était produit et j'allais la retrouver vivante\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "                                -   62 —\n\nencore, sauvée. Puis le désespoir me reprenait. Ah ! si du moins, je\npouvais encore la revoir vivante, ne fût-ce que quelques minutes et\npouvoir la serrer dans mes bras !\n  'Mais hélas ! la pire des choses conjecturées m'attendait à mon\narrivée.\n    La nouvelle lugubre me tomba comme un soufflet sur la face. Un\nsentiment de révolte insensée m'envahit. J'aurais voulu battre, j'aurais\nvoulu mordre, j'éclatais en imprécations, je me répandis en reproches\ncontre ceux qui, craignant pour moi la maladie contagieuse dont\nl'enfant était atteinte, avaient usé de subterfuges pour m'empêcher\nd'accourir vers elle. Fuis je tombai dans un accablement morne,\nn'osant aller dans la chambre où elle dormait son dernier sommeil.\n    Je m'y résolus enfin.\n    Un parfum suave de roses, que je respirai sur le seuil, fut un anes-\nthésique à ma douleur.\n    Tout de blanc vêtue, elle reposait sur un lit jonché de roses blan-\nches. Il y en avait tellement qu'elles la couvraient presque, mais\nmalgré la pâleur répandue sur ses joues, son front et ses lèvres, la\nplus belle des roses était encore son pur visage qui souriait jusque\ndans la mort.\n    Elle était née aux roses ; elle était morte aux roses, son souvenir\nme reste comme celui d'une rose blanche dans ma vie.\n    Comment, me disais-je, revêtir des vêtements noirs, des vêtements\nde deuil ; n'est-ce pas d'habits blancs dont je devrais être paré en sou-\nvenir de toi ? Mais je te ferai dans mon cœur un autel, une chapelle où\néclateront les couleurs vives et riantes, afin de t'associer à tout ce\nqu'il y a de radieux au monde, même en cet instant cruel. Non, je ne\npuis croire que tu sois morte, car tu revis déjà ardemment dans\nmon âme.\n    J'appris alors les détails de sa fin.\n    La nuit de sa mort, quelques heures avant qu'elle ne s'en retournât\nparmi les fleurs, elle s'était relevée malgré son extrême faiblesse, et\ncomme celles qui la veillaient lui demandaient, étonnées, où elle vou-\nlait aller:\n    — Dire au revoir à mon frère, répondit-elle.\n    A deux reprises différentes, il fallut faire comprendre à cette enfant\nqui n'était déjà plus qu'à moitié de ce monde, qu'il n'était pas possible\nde me voir et qu'elle devait se reposer.\n    Mais tant était grand et puissant son pur amour, qu'elle était venue\nvers moi en esprit, car c'est à ce moment ou à peu près, que je vis\n s'entr'ouvrir un nuage éclairé par la lune, à côté du clocher noir d'une\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                               — 63 —\n\npetite église de Campine, qu'elle m'apparut grave et souriante, me fit\nd'inoubliables adieux et m'adressa des consolations suprêmes.\n   Elle aimait les choses et les choses l'aimaient, car elles portèrent\njusqu'à moi sa pensée dernière en un hymne triomphal à la vie, qui me\nfut une révélation. Elle était leur sœur vivante, leur âme incarnée et\nmaintenant elle est retournée en elles\n\n                                   * *\n\n   Quand les prêtres eurent donné la bénédiction dernière et semé\nl'eau bénite, nous partîmes pour la mettre là-bas dans la terre patriale.\n   C'était une claire journée de juin. Le soleil ruisselait du haut des\ncollines dans les gorges profondes, sur la cîme des bois, sur les feuilles\ndes arbres agitées par les frissons de la brise, le long de la route\nblanche.\n   La roue du moulin éparpillait l'eau de la rivière en pluie de feu.\n   Dans les prés, des troupeaux de vaches paissaient. A notre pas-\nsage elles levaient la tête, étonnées, et leurs gros yeux ronds nous\nregardaient longuement.\n   Le char funèbre disparaissait sous les couronnes, les bouquets de\nroses et les gerbes de fleurs.\n   Sans la croix qui émergeait d'une touffe de roses-thé et les che-\nvaux caparaçonnés de noir, on eût dit un cortège triomphal. Les\nenfants que nous croisions, hésitaient un moment à s'agenouiller et\nà réciter leurs prières, tant ce spectacle suscitait peu la tristesse. Son\nâme radieuse était là, près de nous, dans le parfum des fleurs qui\nrecouvraient son corps et il n'y avait place que pour des idées riantes\net fleuries. Mais les regrets qui nous rendaient, malgré tout, pensifs\net désolés, ne venaient que de notre égoïsme, car lorsque nous pen-\nsions à elle en précisant quelque souvenir, le sourire nous venait aux\nlèvres et, pendant quelques instants, nous perdions la notion de l'évé-\nnement qui nous avait flagellés, pour laisser notre cœur s épanouir.\nUn moment même, un de nous raconta quelqu' anecdote, répéta des\nparoles qu'elle avait prononcées, et il nous parut qu'elle se retrouvait\nparmi nous. Ce fut une sensation délicieuse.\n   Le paysage se déroulait, nous traversions les bois, puis un ha-\nmeau. Les paysans interrompaient leurs travaux pour se découvrir\net se signer. Le soleil tombait sur les murs blancs des métairies et\nsur les fumiers aux pailles dorées et brunes, au-dessus desquels bour-\n donnaient des essaims de mouches d'or. Puis une grande plaine nous\n apparut avec l'immensité des moissons qui ondulaient comme une\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "                                 -   64   -\n\nmer, tachées çà et là, au loin, par quelques touffes d'arbres entre les-\nquels on apercevait les toits rouges et bleus de petits villages, et une\nlongue ligne de peupliers fermant l'horizon.\n   Le toit bulbeux du beffroi se montra dans le feuillage tout fris-\nsonnant de lumière. Nous traversions les moissons parsemées de bluets\net de coquelicots et bientôt nous passâmes dans la drève qui mène à la\nville, sous un. dôme de verdure, sous l'imposante nef de feuillage\nd'une cathédrale dont les troncs des arbres étaient les piliers.\n   La ville tranquille, avec ses volets clos contre l'ardeur du soleil, la\nville perchée au sommet de la colline au bas de laquelle se joignent\nles deux vallées du ruisseau et de la rivière, avait le même aspect\nclair et gai que je lui connaissais depuis mon enfance. Elle avait pour\nmoi son même bon sourire. Elle se faisait toujours maternelle et\ndouce, avec ces vieux murs d'un brun rougeâtre.\n   L'ayant traversée, nous arrivâmes au cimetière.\n   Après que le corps de l'enfant aimée fut descendu dans la fosse\naux parois de terre jaune, avec nos sanglots, j'écoutais l'admirable\nlithurgie chrétienne, les hautaines paroles d'éternité et d'espérance\nque l'église, fontaine d'amour, verse sur les tombes ouvertes et les\ncœurs en plaie.\n   La ville apparaissait avec une ceinture de feuillages. Des terrasses\nde ses jardins la verdure s'élançait et descendait jusque dans la vallée,\npour se mirer dans le ruisseau, pareille à une troupe d'amadryades\nfolâtres, puis elle reprenait sa course, escaladait la colline opposée,\net courait sur son faîte où elle fermait l'horizon.\n   De l'autre côté, la rivière sinuait, tranquille et argentée, le long des\nbois et des rochers couleur de rouille, de la montagne éventrée.\n   Ailleurs on voyait l'herbe presque bleue et les moissons d'or.\nAu sommet de la montagne qui fermait le cirque, noir sur le ciel de\nfeu, un laboureur conduisait un cheval qui traînait une charrue.\n   Dans cette exubérance de vie, le clocher de l'église romane d'un\nvillage proche, au haut de sa colline, et le vieux beffroi de la ville, qui\nse regardaient, paraissaient mélancoliques et si esseulés! Car malgré\ntoute la gloire et la foi qu'ils évoquaient, les siècles de fer et d'amour,\nn'étaient-ils pas des souvenirs d'entreprises avortées, de croyances\ndéchues quoique grandes, nobles et belles N'étaient-ils pas la pensée\ncaduque, égarée en nos temps, d'âges morts, le mémorial qu'en avaient\ndressé des générations antérieures, la croyant impérissable.\n  Maintenant ils évoquaient le sépulcre plus que ce cimetière où je\nme trouvais, car les croix, dont il était peuplé, étaient du moins enva-\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "                                — 65     -\n\n hies par les herbes hautes et les plantes grimpantes, et les roses et les\n fleurs de toutes sortes lui donnaient un air de fête.\n    Ils étaient ridés et décrépis, tandis que les collines verdoyantes, la\nrivière aux eaux argentées, le ciel d'un azur immaculé, déployaient\n une jeunesse immuable, la même fraîcheur qu'au jour de la création.\n    Le même printemps leur versait la même sève, faisait couler sur\neux la vivifiante source de Jouvence.\n    Devant leur puissance calme, leur majesté, leur force, une paix\nineffable descendait dans mon cœur.\n    Je sentais que s'accomplissait déjà la promesse que m'avait faite\nma petite sœur aimée, quand, sortant d'un nuage éclairé par la lune,\nelle était venue me faire d'inoubliables adieux.\n    A travers les magnificences qui se révélaient à moi, se faisait\nentendre l'harmonie des choses en leur variété et leurs métamorphoses,\nl'âme de notre mère la terre dont rien ne peut troubler la sérénité\nineffable et hors de qui rien n'existe.\n   L'alouette élevait dans l'air limpide son clair tirelire, la fauvette\ngazouillait perchée sur un rameau, les moineaux pépiaient dans les\nbuissons et quand tombèrent ces paroles de consolation suprême :\nEgo sum resurrectio et vita — je suis la résurrection et la vie — ce\nn'était pas l'église qui les proférait par la bouche du prêtre en surplis\nblanc, c'étaient les arbres, les collines d'émeraude, les fleurs, les\noiseaux qui me les adressaient, pour notre mère la terre, dans une\nmélodie d'une douceur et d'une force infinies.\n\n                                        M A U R I C E DES O M B I A U X .\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": "                      — 66     -\n\n\n\n\n                    VERS\n\n                           I\n\n\n       Vois tu là bas, dans la prairie,\n        Danser les filles au front clair?\nElles ont vu que ce malin joyeux\nÇà et là ranime la vie;\nElles ont vu que s'est enfuie\nLa saison où la neige attristait les yeux ;\nElles ont vu que ce n'est plus l'hiver.\n\nLes folâtres, comme elles rient,\nComme elles chantent!\n« Nous irons aux boit,\nLes lilas sont fleuris;\nNous irons aux bois\nQu'égaient les jeunes voix. »\nComme elles chantent, comme elles chantent!\n\n  Nous irons aux bois,\nLes bois frais nous plaisent.\nNous irons aux bois\nOù, parmi les mousses reverdies,\nRougissent déjà les fraises.\nNous irons aux bois pleins de mélodies.\nNous irons aux bois,\nLes bois frais nous plaisent. »\n\nRegarde les belles danseuses:\nDe soleil nouveau se dorent\nLeurs grands cheveux;\nEt elles sont tout heureuses\nDe voir le ciel doucement bleu;\nEt, oiselle pure et folle,\nLa chanson de leur ronde vole\nVers la lumière tendre encore.\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": "                        -   67   -\n\n                            II\n\nCest le grand silence du ciel,\nC'est le lumineux silence,\nC'est le silence immortel,\nC'est le silence ami des étoiles, au ciel :\nLa nuit est pleine de clémence..\nLe parfum épanoui des fleurs\nMonte vers le ciel fleuri d'or :\nLa terre heureuse s'endort\nSous le jeune regard des étoiles en fleurs.\n\nDes prairies joyeuses s'envolent\nPar la nuit chaude où les vents se sont apaisés\nDes bruits glorieux de baisers :\nEt parmi le sourire embaumé des corolles,\nCe sont des rires vers le silence ému du ciel.\n\nC'est le sourire ému des étoiles, au ciel.\n\n                             III\nVoilà longtemps déjà,\nSemble-t-il,\nQue le soleil n'a pas souri,\nEt vous songez;, pauvre errante,\nAu temps joyeux     d'avril,\nA ux jours fleuris\nOù sur les prairies renaissantes,\nLa lumière jeune brilla.\n\nAlors nous partions avant le matin,\nDès que le ciel s'argentait d'aube,\nEt vous cueilliez aux chemins\nLes anémones et les mauves ;\nEt vous écoutiez venir des collines lointaines\nDes voix (nous les croyions ailées) de cloches :\nElles disaient que c'est fini des peines,\nQu'il faut   sourire...\nEt vous pensez que voici le retour des peines,\nVous pensez aux jours proches\nOù toute l'année va mourir...\n\nPauvre amie aux yeux de douleur,\nComme sanglote l'automne qui meurt.\n                                      A. F E R D I N A N D H E R O L D .\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "                                  — 68 —\n\n\n\n\n      MUSIQUE                        FANTAISISTE\n                               FRAGMENT.\n\n\n             h ! les musiciens supérieurs !\n\n\n\nO                 Jamais, sur terre, les armées victorieuses n'avaient\n               entamé des cadences aussi entraînantes, n'avaient lancé\n               des rythmes aussi conquérants. Cette musique, c'était\n               une apothéose qui marchait : on eût dit qu'elle attachait\n à l'horizon des trophées d'or. Elle eût fait, à son souffle, s'avancer\n sans attelage des chars de triomphe.\n     Aussi les tours se dressaient avec plus d'orgueil dans la plaine et\n  les trompettes stimulaient, comme à coups de lances rouges, l'azur\n. du ciel à resplendir. Les tambours sourdement rythmaient ces ardentes\n  folies de cuivres, où les phrases les plus fougueuses se cabraient\n  comme des chevaux aux crinières de feu.\n     Tout sonnait, tout résonnait, tout frémissait. On se fût cru devant\n  une armée qui allait livrer bataille. Le sol tremblait.\n     Mais parfois ces tonitruantes ardeurs se taisaient. Leurs derniers\n  éclats voltigeaient au large comme des morceaux d'obus. E t sur les\n  débris silencieux de ces fanfares s'élevaient lentement les douces ban-\n  derolies des chants des violoncelles. Après les belliqueux appels des\n  cornets, des clairons, des trompes et des cors, ces mélodieuses harmo-\n  nies, auxquelles le hautbois mêlait les plaintes de son gosier d'ivoire,\n  faisaient songer aux nuits d'été sur terre. Voilées, caressantes et\n  rêveuses, elles ressuscitaient les humaines mélancolies cachées au fond\n  du cœur de ceux qui n'ont pas une origine purement céleste. Elles\n  apportaient, dans l'incendie triomphal des fanfares, une tendresse\n de paix câline et de langoureuse inquiétude où la lune semblait avoir\n laissé un peu de sa lumière et où chacun promenait, au fil d'une chan-\n terelle saturée d'élégie, la tristesse lancinante de son passé... Mais\n dans cet orchestre fantaisiste sifflaient aussi des fifres et nasillaient des\n mirlitons. On y entendait même des accordéons qui ne s'essoufflent\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": "                               — 69 —\n\nd'habitude, aux crépuscules d'été, que pour faire danser les bateliers\ndu beau canal bordé de hêtres clairs....\n    Cependant les trompettes recommençaient leur règne, et l'orchestre,\nrepris par les cuivres qui crachaient des flammes par leur pavillon,\nsemblait vouloir, lançant des bombes d'or, participer à quelque\nassaut phénoménal du zénith.\n   Bientôt on put distinguer les musiciens.\n    Ils étaient nombreux. Jamais un empereur n'en avait engagé la\nmillième partie dans sa garde.\n   Et chacun d'eux était habillé d'après le son de l'instrument dont\nil jouait.\n                                              EUGÈNE     DEMOLDER.\n\n\n\n\n                          VISION\n\n             NOUS nous préoccupons du surnaturel, de l'occulte, nous\n               haussons nos âmes jusqu'à des degrés presque surhu-\n               mains d'héroïsme, nos esprits jusqu'aux champs les plus\n               lointains et les plus dangereux de l'exaltation, nos êtres\ntout entiers vers les déséquilibres les plus audacieux, et il n'est pas\nd'espèce de martyre qui n'ait été un jour pour l'homme une intense\nvolupté, tant nous avons le désir de sentir, vibrant en nous-mêmes de\nla totalité de ce que nous sommes, la vibration suprême d'une grande\nchose qui nous contient et que nous ne pouvons pas contenir.\n   Est-ce notre instinct qui nous avertit en ce désir si naïvement for-\nmulé par tous les fanatismes et par nos plus admirables folies, de la\npossibilité d'une transformation, d'une transfiguration de notre race\nen une autre plus haute aussi supérieure à ce que nous sommes que\nnotre espèce est supérieure à celle du chien ?\n   Et les anges que nous avons évoqués, nommés, vêtus, qualifiés en\nnotre imagination, ne sont-ils que des avant-coureurs en nos esprits\npassionnés, ou des pressentiments de ce que la nature humaine peut\ndevenir ?\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": "                                — 70 —\n\n     Il y a des jours où l'on est bien près de le croire et de se dire que\nnous touchons au seuil d'une période où nous ne nous dissèquerons\nplus les uns les autres, où nous n'introduirons plus le scalpel en nos\npropres corps, où nous ne raisonnerons plus par comparaisons, appro-\n ximations, déductions, où nous ne tâtonnerons plus de vérité, mais où\n nous verrons clairement devant nous les transcendantes lois des\n choses.\n     Je veux dire comment il advint que ce que je crois être un espoir\n latent, tout-à-coup prit pour moi une forme plus nette, s'empara de\n ma pensée et resta, comme la marque des plus fortes marées au coin\n le plus hautain de moi-même, d'où je puis voir désormais à la fois et\n la suprême beauté et l'insignifiance des choses.\n     Je crois que l'amour sera le messager des plus belles révélations de\n l'âme universelle. Et ce fut certainement lui qui prépara et mûrit\n celle qui creusa en moi un sillon aussi profond. Mais j'eus la douleur\n de voir éclore cette sensation neuve et forte à une heure où aucun\n amour ne pouvait venir s'y mirer; aussi est-ce en tenant mon cœur à\n deux mains, en vous regardant durement, gravement, jusqu'au fond\n des yeux, vous qui me lisez, que je vous jette cette chose que j'ai vue.\n Si j'en avais vécu toute l'intensité je ne pourrais pas vous la dire ; et\n si je puis la vivre ainsi, elle rayonnera mieux à travers mon silence et\n mes yeux religieusement agrandis que par tous les poèmes et tous les\nécrits.\n     Ce n'est donc qu'un morceau d'être, que je vous donne — comme\n tout ce qu'on donne à tous. Ceux qui pour la patrie, pour le ciel, pour\n une tribu ou une famille se vouèrent à la mort ne donnèrent que des\n morceaux d'eux-mêmes. L'amour seul peut faire que nous « expri-\n mions l'être humain en sa totalité », et que nous réalisions un don\n unique qui enseigne plus de sagesse que tous les livres connus.\n    — Une jeune femme que je ne connaissais point, ou que je con-\n naissais à peine vint me voir. Sa vie avait une certaine analogie avec\nla mienne ; nous causions très paisiblement en un confortable parallé-\nlisme d'impressions qui emboitait les unes dans les autres nos\ndemandes et nos réponses, ou nos affirmations successives et de plus\nen plus générales, comme on emboîte les anneaux d'une chaîne.\n     Le niveau de notre conversation montait, mais nous ne nous en\napercevions pas ; aucune exaltation n'animait cet échange très calme\nde pensées.\n    Nous parlions de ce qui était notre œuvre, notre plus grande tenta-\ntion, notre plus personnel désir, et de plusieurs choses excellentes\nque nous aurions pu faire à côté de celle-là et que nous négligions\n"}, {"page_pdf": 88, "texte": "                                - 71 —\n\n sans remords. Elle eut un haussement d'épaules qui signifiait,je pense:\n  « tout cela est négligeable ; vivre sa vie est la seule sagesse. »\n     Il arrive dans toute existence consciente une heure où l'on découvre\n cette vérité et l'extraordinaire n'est pas que cette découverte nous ait\n frappé, c'est ce qui suivit. Nous nous étions tues, tout simplement,\n comme des gens qui sont arrivés à une conclusion, à un point final, et,\n la tête perdue et roulante au dossier de nos fauteuils, nous oubliions\n que nous étions l'une devant l'autre. Etait-ce la conversation que\n nous venions d'avoir et l'activité qu'elle avait mise dans nos cerveaux?\n Nous continuions chacune de notre côté avec une force et une péné-\n tration toutes particulières à suivre la pensée émise; et nous savions\n toutes les deux qu'elle se gonflait peu à peu en nous jusqu'à l'inten-\nsité d'une sensation. Nous avions devant nous un des aspects du\n monde; nous sentions que les Fatalités qui le régissent étaient les\n mêmes que celles qui nous avaient fait parler, puis nous taire. Nous\n voyions distinctement qu'en nous laissant tomber de tout notre poids\n jusqu'au fond jamais atteint de notre plus grand désir, nous étions\n dans le courant d'une loi universelle; et, de la sentir ainsi ensemble,\n au même moment nous donnait le sentiment que cette loi elle-même\n nous traversait comme un courant électrique, — que nous n'étions que\nde petites perles enfilées sur le fil unique la Vie.\n    Deux misérables petites perles, assez inconnues l'une à l'autre,\npresque indifférentes même, mais conscientes à la même minute de\nl'impérieux, de la toute puissante, de l'éblouissante présence d'une\nLoi, d'une Clarté qui se réalisait en tout, et que nous sentions forte-\nment parce que nous venions de voir qu'elle était aussi la Loi de notre\nvie, le Bien pour tous, et le bien pour nous.\n    « J e vous prie de croire que je ne suis ni folle ni exaltée, mais une\npersonne très positive, dit ma compagne en quittant son fauteuil.\nMais ce que nous venons d'éprouver est surprenant ».\n    Je pensais que c'était peut-être ce qu'on eût appelé au moyen-âge\n« s'approcher de Dieu ».\n   Je n'avais jamais senti la fraternité humaine aussi clairement.\nDans l'amour et même dans l'amitié, une certaine réciprocité étouffe\nle plus souvent la fraternité. Ici, nous n'avions été que deux êtres\nquelconques, inondés un moment d'une lueur vive, convaincus de\nl'universalité de cette lumière parce que nous en voyions l'imperson-\nnalité : elle rayonnait sur nous, aucune de nous ne l'avait formulée\nou allumée. Nous nous étions seulement, par un hasard heureux,\ntrouvées dans l'angle où nous pouvions la voir.\n    Ce qu'il y eut aussi de bien curieux, c'est que cette lumière éclai-\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": "                               —    72   -\n\n\nrait en dedans de nous des choses qui paraissaient étrangères à ce que\nnous pensions. Ainsi, pendant que nous nous étions tues nous avions\ntoutes les deux évoqué d'autres êtres. Elle s'était vue dans un milieu\nassez éloigné; moi j'avais laissé retourner ma pensée où elle va d'elle-\nmême quand je ne sens plus la présence de ceux qui m'entourent, et\nmon âme interrogeait un être lointain.\n   E t toutes deux nous savions où nous étions allées, nous savions au\nmoins le chemin affectueux qu'avait fait notre vision, nous savions\nque nous n'étions pas restées seules en face d'une impression presque\ntrop forte pour nous. E t cependant rien de personnel ou de sentimen-\ntal ne s'était mêlé à la seule conversation que nous ayons jamais eue.\nNous n'avions du reste à ce moment qu'une attirance assez insensible\nl'une pour l'autre et nous nous sommes avoué que nous ne savions\npas si nous nous reverrions plus tard.\n   Nous étions plutôt un peu effrayées l'une de l'autre.\n   Pour moi, qui ne rêve de vivre aux heures où cette lumière peut\nme frapper en même temps qu'un être que j'aime, je me renfermai\ninstinctivement en moi-même.\n   Je ne sais si mon Destin comme mon désir, est de n'échanger que\ndes dons complets, entiers en une réciprocité toujours plus absolue,\nmais le sentiment de fraternité qui est contraire à celui-là en son infé-\nconde et pourtant parfois reposante juxtaposition, m'a toujours\nsemblé contenir une menace. On eût dit qu'il arrêtait, qu'il entravait\nmon Destin. J'ai peur des êtres parallèles. — On dirait que ce paral-\nlélisme qui peut rarement être absolu et indépendant, entraîne une\npetite partie de moi vers un courant différent de celui qui me fait\nvivre le plus fortement, et que je blasphème un peu contre moi-même\nchaque fois que je sors un peu de ma vraie vie.\n   Tout en nous sentant si proches nous nous étions senties bien\nséparées, cette jeune femme et moi, et notre volonté est de rester\nséparées, sachant le danger qu'il y aurait à nous mêler puisque nos\nvies n'ont pas d'intérêt où d'attrait à se confondre. Mais elle a été la\ncause qui m'a permis de formuler mon plus bel espoir, celui de par-\ntager un jour une lumière aussi forte avec quelqu'un qui la prendrait\nde moi comme je la prendrais de lui.\n                                                             I. WILL.\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": "                               -   73 -\n\n\n\n\n                    UNE             MORT\n\n               SUPPLIANTE,une voix vibra dans le silence et les ténè-\n                bres. L'endormie souleva la tête, eut un rictus d'indi-\n                cible souffrance: la voix persistait, disant son nom,\n                très bas. Elle ouvrit les yeux tout grands, regarda\nl'ombre épaisse, longtemps, avec une peur immense qui la paralysait.\nLa voix la nommait toujours, éperdument suppliante. Et soudain l'en-\ndormie s'assit dans son lit, s'attachant des deux mains aux draps et\nau matelas; la bouche ouverte et la lèvre pendante, sa salive se gelant\nd'effroi, les yeux écarquillés, elle écouta. La voix, oh! elle la recon-\nnaissait bien! La voix, elle pleurait son nom comme à travers un océan\nde larmes. Inlassable, le nom se murmurait, s'arrachait d'une bouche\nqui semblait très proche et à la fois très lointaine, et qui, sans doute,\nn'appartenait déjà plus à la vie. L'appel en était grave et doux,\ndécisif et pressant, ensemblément priant et commandant. Il fallait\nqu'elle comprit, l'endormie, ce qu'il voulait d'elle et il se répétait à\nintervalles égaux! Elle écoutait son nom avec une attention exaspérée;\naprès chaque fois qu'il tintait, aspirait l'air avec effort; puis attendait\nqu'elle l'entendît de nouveau, ainsi qu'on attend chaque coup de l'heure\nqui sonne       Mais la voix de plus en plus pleurait vers elle. Tout-\nà-coup, elle s'éloigna du lit et fut derrière la porte, sur le palier.\nAffolée, la femme se leva, vint sur le seuil. L'escalier s'ouvrit devant\nelle, béant et froid comme le trou d'une tombe. La voix descendait\nles marches, s'arrêta au bas, devint désespérée, si pitoyablement\ndésespérée ! La femme sentait son coeur devenir lourd, des sanglots\nlui montaient à la gorge. Quelque chose en elle se révélait qui était\nplus que de la souffrance. Elle rentra dans là chambre, se vêtit à la\nhâte et revint se pencher sur la rampe. Dans l'ombre épouvantable,\nla voix pleurait toujours. Oh! elle n'y tint plus et descendit. Mais la\ndescente fut étrange, semblant plutôt une montée. L'escalier montait\nvers la rue, et quand elle s'y trouva, sous la lueur pâle des réverbères,\n la rue elle-même se transforma en montagne. Sanglotante maintenant\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": "                               — 74 —\n\nà grands sanglots d'entrailles, la femme croyait gravir un intermi-\n nable calvaire.\n    Les maisons mortes montaient avec elle, inflexiblement vers l'ho-\nrizon. Les flammes des réverbères étaient rouges comme du sang et\nvascillaient en un rythme immuable et terrible. E t la voix, oh! la\nvoix, elle se faisait lointaine, lointaine, et triste minablement, et\ntoujours appelante et pleurante. Et la montée était ardue; la misé-\nrable tombait parfois avec des chocs horribles de ses genoux sur le\n pavé. Ses sanglots se râlaient tomme ceux d'une bête qui crève. Ses\ncheveux dénoués pendaient d'un poids insupportable. La sueur se\nglaçant sur elle, l'habillait d'une robe de glace. A h ! donc, quelle\n croix, soudain flamboyante, allait surgir là-bas, suppliciant son cœur !\n Elle marchait, marchait, les mains tendues, les yeux saignants, les\n lèvres sèches comme les braises. Un cri sortait d'elle, perpétuel, en\n une torture de tout son être, ainsi qu'un accouchement qui n'aurait\npas voulu finir, et s'en allait, se déployait vers les étoiles infinies.\n Elle marchait, marchait, et la nuit, au-dessus de sa marche, vibrait\nsans pitié, d'étoiles et de sourires. E t subitement, la voix tomba,\ncomme si un gouffre s'était creusé pour l'engloutir.\n    La femme se trouvait devant une maison, une maison bien connue\ndont une fenêtre, une seule, était encore éclairée. Elle s'arrêta,\ntomba assise sur le trottoir, et attendit, sachant désormais ce qui\narrivait là. E t tout à coup, deux bras se dessinèrent sur le store\nbaissé, deux bras qui se levaient, effrayamment, et dont les mains\nse tordaient, convulsives, au-dessus d'une tête affaissée. Les doigts\nse crispaient puis s'écartaient, se tendaient dans le vide et puis se\nreprenaient, et dans leur pression, les mains tremblaient éperdûment.\nLes deux bras retombèrent, et, après un temps, reparurent et les\nmains s'étreignirent encore. E t ainsi longtemps, longtemps, l'épou-\nvante recommença de ces étreintes d'ombres. E t dans la rue, assise\ntoujours, la femme aux yeux saignants regardait se transposer infini-\nment sur le store baissé le geste immense de sa douleur.\n                                                GEORGES    RENCY.\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "                         -     75    -\n\n\n\n\nCANTILENES POUR RÉGINE\n\n                              VII\n\n  Cette nuit de Noël, contemplons les images\n       Qui fleurissent l'album où dort ma rêverie.\n  Voici la crèche de Jésus et les rois mages,           ,\n  Les bergers, Saint-Joseph et la Vierge-Marie.\n\n                        - *     *\n\n  Une devise d'or flotte au bec des colombes\n  En la mysticité d'un paysage agreste.\n\n\n  Entends siffler le vent ! Vois la neige qui tombe !\n  Minuit n'a pas sonné, chère; il faut que tu restes.\n\n\n\n\n L'arôme du thé meurt dans les tasses de Sèvres.\n Notre songe est épars aux replis des tentures,\n Et pour symboliser les ivresses futures,\n Un sourire attendri se fane sur tes lèvres.\n\n                              VIII\n\n Je contemplé souvent dans son cadre d'ivoire\n Un pastel d'autrefois que dut peindre Lancret\n Une femme y sourit de ce regard discret\n Dont mon âme a gardé la confuse mémoire.\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "                       -76            -\n\nNul ne déchiffre plus l'énigme du portrait\nOù la rose se fane au corsage de moire.\nRelégué vers l'oubli d'un trépas illusoire,\nPour moi seul le visage abdique son secret.\n\n                             *\n                         *        *\nAu siècle évanoui, pour couronner la gloire\nDe la dame aux chers yeux limpides et distraits,\nUn coquet madrigal dénombra ses attraits\nEn des vers musicaux difficiles à croire. —\n\n                             IX\n\nO toi, petite, toi toujours et ta jeunesse !\nTes pas silencieux dans la grande avenue,\nEt ton geste sauvage et tes yeux de faunesse\nEt ta voix amicale à jamais revenue !\n\n                              *\n                             * *\n\nRappelle-toi la sieste à l'ombre des tilleuls.\nTes cheveux d'or cendré fleuris par le soleil\nVoltigeaient sous ma lèvre, et nous étions bien seuls\nEt, penché vers ton front, je veillais ton sommeil. —\n\n                             *\n                         *        *\nr\n\nTu reviens ! — Mais ton âme est-elle encore la même ?\nL'absence a-t-elle su me conserver ton cœur ?\nEt malgré ton esprit espiègle et si moqueur\nEs-tu toujours l'enfant, la chère enfant que j'aime?\n                                          EMILE BOISSIER.\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                                        77\n\n\n\n\nA PROPOS D' APHRODITE,                                                DE\nPIERRE LOUYS.\n           P I E R R E L O U Y S . Aphrodite.   — Mœurs   antiques.\n               (PARIS,    Société du Mercure de France).\n\n\n\n\nO            N m'assure que les journaux ont beaucoup parlé de ce\n               livre et en termes flatteurs; la dixième édition déjà\n               s'étale aux vitrines, ce qui fait croire à un assez joli\n               succès de librairie; pourtant, ce n'est ni l'un ni\n l'autre fait qui m'a décidé à me procurer l'ouvrage; c'est un pur\n hasard qui m'en a fait rencontrer un exemplaire. Que les jour-\n naux en aient parlé, on le comprend : l'auteur a noirci assez de\npapier déjà, pour qu'un quotidien puisse louer sa dernière œuvre\nsans craindre de se compromettre et de sembler concourir ainsi au\nlancement d'un trop jeune. Mais, si le livre s'enlève, je doute que ce\nsoit la forme très pure, l'harmonieuse cadence des phrases amou-\nreusement caressées, qui provoque à ce point la curiosité de\nl'acheteur.\n    La préface est de l'auteur du livre, ce qui est aujourd'hui une\noriginalité presque. M. Louys nous apprend que le protagoniste du\nroman est une courtisane, « mais que le lecteur se rassure, elle ne se\nconvertira pas. Elle ne sera aimée ni par un moine, ni par un\nprophète, ni par un dieu. » La pointe est finement aiguisée, mais\npeut-être n'était-il pas très prudent à M. Louys de rappeler Thaïs.\n    C'est une courtisane par vocation, je dirais volontiers une cour-\ntisane de carrière; c'est la prostitution que ce livre glorifie; il paraît\nque les Grecs n'ont jamais su ce que c'était que l'impudicité ; si\nLacédémone, qui fut une exception, a péri, ç'a été par excès de\nvertu! Pourtant, n'est-ce pas Pindare qui a dit : « Secrètes, ô Phoibos,\nsont les clefs de l'habile persuasion aux saintes tendresses, et chez\nles dieux comme chez les hommes, on rougit de goûter au grand\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "                                 -   78    -\n\njour les premiers et doux enlacements. » Le paradoxe est joliment\nprésenté, habilement défendu, et M. Louys parle en convaincu; il\nregrette les jours d'Éphèse et de Cyrène, il a froid dans nos brumes,\ndans notre boue; son idéal, à lui, c'est le passé; il semblerait plutôt\nque ce dût être l'avenir ; les civilisations septentrionales l'effraient ; il\nveut revivre la vie antique et exalter l'amour sensuel.\n    Le livre vient à son heure, juste au moment où l'on commençait à\nsouhaiter que bientôt passe de mode ce snobisme hellénisant qui\ns'est affirmé dans notre littérature, depuis que Flaubert a fait un chef-\nd'œuvre, et plus encore depuis que France a manqué (oh ! de bien\npeu) d'y réussir. Si pour certains Aphrodite plaide les circonstances\natténuantes, je crains que chez d'autres, esprits chagrins, je le veux\nbien, l'œuvre n'accentue le désir qu'enfin on renonce une bonne fois\nau décalque, au pastiche d'où qu'il vienne, et qu'on se décide à faire\nneuf, dût-on moins produire.\n    Sarah, fille accidentelle d'une prostituée galiléenne, professe à\n Alexandrie, sous le nom de Chrysis, que lui vaut sa chevelure d'or.\nNous assistons à la toilette du soir que lui fait une esclave hindoue; ici\nse place un duo passionné, inspiré parles poètes érotiques de l'Inde et\ncélébrant les diverses beautés de la femme. Chrysis sort; les courti-\nsanes, arrêtées au mur du Céramique où les amants inscrivent leurs\noffres, voient passer Démétrios, le sculpteur de l'Aphrodite du\ntemple, l'amant de la reine Bérénice, et toutes le désirent; pour lui,\ndes femmes se sont tuées. Lui s'ennuie ; l'amour de la reine lui est\nfastidieux. Elle a posé pour la statue, et Démétrios n'adore plus que\nson propre chef-d'œuvre.\n   Chrysis se promène sur la jetée ; elle feint de ne pas le voir ; étonné\nde cette insouciance affectée, il attend qu'elle revienne vers lui; elle\nl'affole en se dérobant. Elle ne sera à lui que s'il lui apporte trois\nchoses : un miroir d'argent, un peigne d'ivoire, un collier de perles.\nDémétrios jure par Aphrodite de les lui donner. Mais ce miroir\nappartient à Bacchis, et Sapphô s'y est mirée; mais ce peigne est\ndans les cheveux de la femme du grand-prêtre ; mais ce collier est au\ncou de l'Aphrodite !\n   Démétrios résiste, mais il volera le miroir, et, conformément à la\nprédiction d'une vieille juive, amante d'un bouc, une esclave innocente\nsera mise en croix ; il volera le peigne, et, pour l'avoir, tuera la\nprêtresse Touni, et il dépouillera aussi l'Aphrodite.\n   Chrysis est toute à son rêve de domination: pourquoi Démétrios ne\ntuerait-il pas la reine? Alors Chrysis serait reine et l'Égypte serait\n« le royaume, le domaine, la propriété » de la courtisane.\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "                               —      79\n   Mais le sculpteur étant rentré chez lui, en possession des trois\nbijoux, un songe le visite : Chrysis chante le Cantique des Cantiques\net Démétrios la possède en rêve, et ce rêve est si beau que la réalité ne\nsaurait égaler ce rêve...\n   Le lendemain, la ville est en émoi : le vol du miroir, le meurtre de\nTouni plongent la foule dans la stupeur, quand pour comble on\n annonce que les perles de l'Anadyomène ont été ravies.\n   Chrysis s'offre à Démétrios, qui maintenant la repousse. Déses-\npérée, pour l'aimer au moins une nuit, elle jure par Jahveh de se\nmontrer aux murs de la ville, le miroir à la main, le peigne dans les\ncheveux, les perles au cou. C'est sa perte, elle le sait, mais elle\ns'exécute, et, dans la gloire d'un coucher de soleil, apparaît nue aux\nterrasses du Phare...\n   Chrysis est en prison; des versets de la Bible, prophéties sinistres,\nobsèdent son souvenir. Démétrios vient la voir, mais elle n'aura pas\nmême, au seuil de la mort, la joie suprême de le posséder ; elle boit la\ncigiie, et le sculpteur se sert de son cadavre comme d'un modèle : le\nmarbre immortalisera sa beauté.\n   Nous l'avons dit : le style de l'œuvre est très pur; ce sont\nd'horribles choses dites en une très belle langue. La scène de la séduc-\ntion doit être mise hors de pair : elle n'a pas une tare, et le suprême\nbaiser que Timon donne à l'esclave crucifiée est aussi une bien\ndélicate trouvaille. Mais pourquoi faut-il que trop souvent on trébuche\nsur du grec ? M. Louys adorele grec, on n'en saurait douter; pourtant,\nle besoin de manifester cette adoration a je ne sais quoi de puéril; il me\nrappelle les collégiens de quinze ans, qui rêvent aux yeux moqueurs\nde leur petite cousine et qui couvrent de ses initiales leurs cahiers et\nleurs livres. Il peut être très neuf de citer en grec les vers 722-727 du\nXXIVe chant de l'Iliade, mais la traduction n'eût pas déplu : « Et\nceux-ci gémissaient un chant lamentable, auquel succédaient les\nplaintes des femmes. Et parmi elles, Andromaque aux bras blancs\ncommençait la funèbre lamentation, tenant clans ses mains la tête\nd'Hector, tueur d'hommes : « O mon époux! tu es mort jeune, et tu\nme laisses veuve dans nos demeures; et justement il est encore impu-\nbère, l'enfant que toi et moi avons engendré, malheureux que nous\nsommes... ». Est-il bien vrai que Séso ait ri aux larmes du jeu de mots\nde Philodème sur khoiros? Courtisane, elle connaissait ses auteurs,\net, quoique grise, devait se rappeler que quatre siècles plus tôt Aris-\ntophane avait usé de la plaisanterie dans une scène fameuse des\nAcharnicvs. Mélitta n'a certes pas écrit : Χρυσίς λ. Μελίττην, mais\nΜέλιτταν, et leτοιόνδεπέραςέσχετόσύνταγματώνπερίΧρυσίδακαίΔημήτριον\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": "                               -   80   —\n\nqui clôt le volume, est-il plus élégant qu'un « Ainsi finit le livre des\n amours de Chrysis et de Démétrios. » ?\n   M. Louys pense-t-il donc que seuls les hellénistes liront son\nœuvre ? Je ne saurais croire à pareille modestie; j'imagine même que\nles hellénistes seront les derniers à la lire, blasés qu'ils sont sur la\npeinture des mœurs qu'elle nous présente, et qui à vrai dire est assez\ncomplète : onanisme, saphisme, pédérastie, emploi de Volisbos, bestia-\nlité, toutes les déviations du sens génésique s'étalent dans ce volume,\nqui semble dès lors une sorte de Kâma-soutra hellénique, et qui\npar cela même est assuré du succès.\n   Mais je voudrais quitter un instant M Louys, qui tranche par la\nsûreté de ses connaissances sur la masse moutonnière des littérateurs\népris de l'Hellade ; nous sera-t-il permis de dire que vraiment les\nprocédés d'exécution de ce vieux neuf sont par trop à la portée de\ntous : l'Anthologie palatine, déjà mise en coupe réglée par de Hérédia,\nfournit les matériaux de ces sortes de reconstructions ; joignez-y un\nmanuel d'histoire de la philosophie grecque à l'époque choisie, puis\nun traité d'antiquités; lisez les romans grecs, Théagène et Chariclée,\nLeucippe et Clitophon, Daphnis et Chloé, les Dialogues des courtisanes\nde Lucien, les Lettres d'Aristénète, les Fêtes et Courtisanes de la\n Grèce, par Publicola Chaussard, jetez à foison chiton, diploïs, hima-\ntion, cyclas, chlamyde, strophion, pour le vêtement; kynê, pilos,\n pétasos, pour la coiffure; sandales, pédiles, blauties, embades et\ncrépides pour la chaussure ; mettez aux oreilles des femmes des\n hélictères, à leurs chevilles des périskélides ; qu'un skiadeion les\n protège du soleil; ne dites plus miroir, mais catoptron, ni coupe,\n mais kylix ou kyathos, ni vase à parfums, mais lécythe ou alabas-\n tron ; que les récipients soient des aryballes, des rhytons, des cantha-\n res, des oinochoés, des hydries, des kélébés; payez en tétradra-\n chmes, en mines, en statères, en dariques, en trioboles; prodiguez\n Zeus, Athéna, Dionysos, Artémis, Perséphonê, Héra, Poséidôn,\n et vous aurez déjà produit quelque chose de très présentable, qui\n sans doute ne vaudra pas l'Aphrodite de M. Pierre Louys, mais qui\n sera prisé haut, parce que cela cessera d'être écrit en français et sem-\n blera traduit littéralement du grec, au point de rappeler une Sapphô\n ou un Méléagre que le Mercure de France connaît bien ; et vous\n serez sur le pinacle, si Paul Margueritte daigne dire encore qu'il n'a\n pas perdu son année, puisqu'il a lu votre « chef-d'œuvre. »\n  Abrégeons. Ce livre sert mal la cause qu'il veut défendre ; il y eut\nautre: chose dans le monde grec, même à Alexandrie, même sous le\nrègne des derniers Ptolémées, que des courtisanes hystériques, des\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "                                    — 81 —\n\nphilosophes pour soupers fins, des interverties et des sculpteurs émo-\ntionnels. M. Louys dira-t-il qu'une Chrysis moderne, eût-elle sa sta-\ntue au Salon, synthétise Paris, et qu'un érotomane comme l'Arsénius\ndu Vice filial de Paul Adam symbolise toute notre époque artistique?\n   Libre à M. Louys d'être païen; nous préférons même de beaucoup\nson paganisme aux aspirations vers l'au-delà de catholiques ralliés,\nqui croient, par genre, aux miracles et qui furent matérialistes quand il\nétait de bon ton de se donner pour tel, mais sincèrement, nous pensons\nque son livre, pour n'être pas banal, même aux yeux de ceux qui ont\nune vague notion de l'antiquité, n'est pas le chef-d'œuvre que de\ncertains myopes nous ont claironné. E t nous nous permettons de le\nlui dire, en regrettant franchement qu'il n'ait vu que des reins dans un\nmonde où il y avait aussi des cervelles.\n\n   10 Mai.                                                      E M . BOISACQ.\n\n\n\n\n         TÉRENCE :\n                PHORMION\n                     TRADUCTION                   LITTÉRALE\n\n\n   Didascalie (1). — Ici commence le Phormion de Térence, pièce\njouée aux jeux romains, sous l'édilite curule de L. Postumius\nAlbinus etde L.Cornélius Mérula(en septembre de l'an 161 av. J . - C ) ;\nmise en représentation par L. Ambivius Turpio; Flaccus, esclave de\nClaudius, en a composé la musique. Pièce jouée en entier avec flûtes\ninégales (2). Pièce grecque d'Apollodore, (intitulée) l'Epidicazomenos.\nQuatrième œuvre de l'auteur, composée sous le consulat de C. Fan-\nnius et de M. Valérius.\n\n\n  (1) Nom donné aux indications historiques relatives à la représentation des divers\ndrames,\n   (2) Les flûtes accompagnaient les parties lyriques, sortes de récitatifs ou de\nmonodies, distinctes du dialogue ou diverbium. La musique se faisa't aussi enten-\ndre avant le prologue, en manière d'ouverture, et pendant les entr'actes.\n  Les flûtes inégales avaient un diapason et des sons différents ; l'une était basse\net l'autre haute ; la droite commençait et développait le thème ; la gauche reprenait\net continuait le chant commencé par la basse.\n                                                                               6\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "                                          — 82 —\n\nP e r s o n n a g e s : Davus,       esclave. Géta, esclave. Antiphon,           jeune\n   h o m m e . Phédria, jeune h o m m e . Démiphon, vieillard.               Phormion,\n   p a r a s i t e . Hégion, Cratimts, Criton, conseils d e D é m i p h o n . Dorion,\n   m a r c h a n d de f e m m e s . Chrémès,       vieillard. Sophrona,      nourrice.\n   Nausistrata,           femme de C h r é m è s .\n\nS o m m a i r e : « Démiphon, frère de Chrémès, était absent, en pays étranger,\n  ayant laissé dans Athènes son fils Antiphon. Chrémès avait en secret, à Lem-\n  nos une épouse et une fille, dans Athènes une autre épouse et un fils, lequel\n  aime par dessus tout une joueuse de cithare. La mère arrive de Lemnos à\n  Athènes; elle meurt; la jeune fille, restée seule ( Chrémès était absent ). veille\n  aux funérailles. Comme 'Antiphon qui l'a vue en ce moment, en est amou-\n  reux, il la prend pour femme, grâce à la manoeuvre d'un parasite. Le père\n  (Démiphon) et Chrémès, une fois de retour, s'indignent. Puis ils donnent\n  trente mines au parasite, pour qu'il la prenne lui-même pour femme; cet\n  argent sert à racheter la joueuse de cithare. Antiphon garde sa femme, que son\n  oncle a reconnue .»                             (C. Sulpicius  Apollinaris).\n\n\n\n                                LE      P R O L O G U E (1)\n\n     C o m m e le v i e u x poète (2) ne p e u t d é t o u r n e r l'auteur d e son art et\nle r e n d r e au repos, c'est p a r des calomnies qu'il travaille à l'empêcher\nd ' é c r i r e ; lui qui va r é p é t a n t q u e les pièces q u e celui-ci ( T é r e n c e ) a\nd o n n é e s jusqu'ici s o n t p a u v r e s d ' e x é c u t i o n et banales de style : parce\nq u e nulle p a r t il ( T é r e n c e ) n'a écrit q u ' u n j e u n e fou voit fuir u n e biche,\net des chiens la poursuivre, et la biche pleurer, supplier q u e le jeune\nh o m m e lui vienne en aide (3). Si ce poète c o m p r e n a i t q u e le succès\nde sa pièce, à la p r e m i è r e r e p r é s e n t a t i o n , il l'a dû au talent d e l'acteur\np l u t ô t q u ' a u sien propre, il m e t t r a i t b e a u c o u p moins d ' a r d e u r à nous\ninsulter qu'il ne le fait à p r é s e n t\n    M a i n t e n a n t , s'il est q u e l q u ' u n qui dise ou qui pense : « Si le vieux\np o è t e n ' a v a i t pas été le p r e m i e r a t t a q u a n t , le nouveau ne pourrait\ntrouver d e prologue [à débiter, n ' a y a n t pas de qui m é d i r e ] , ( 4 ) »\n\n\n  (1) Le mot désignait à la fois le préambule et l'acteur qui le débitait.\n  (2) Il s'agit d'un Luscius Lanuvinus rival de Térence. Peu de temps avant le\nPhormion, Térence avait fait jouer avec succès l'Eunuque; dans l'intervalle qui\nsépara les deux représentations, Luscius avait cherché à créer un courant d'opinion\ndéfavorable au jeune auteur.\n  (3) Allusions à une comédie où Luscius aurait introduit mal à propos des clé-\nments tragiques.\n  (4) Suivant l'usage, nous mettons entre crochets les vers interpolés ou simplement\nsuspects.\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "                                     — 83 —\n\nqu'il tienne ceci pour-réponse, que la palme est publiquement offerte\nà (l'émulation de) tous ceux qui cultivent l'art dramatique. Lui,\ns'est étudié à repousser de cette étude (1) notre poète, pour le réduire\nà la misère; on a voulu lui répondre, et non l'attaquer. S'il eût riva-\nlisé de paroles bienveillantes, on n'eût parlé de lui qu'avec bien-\nveillance : qu'il considère qu'on l'a payé en sa propre monnaie. Je\nvais à présent cesser de parler de lui, bien que lui, de son côté, ne\ncesse pas ses attaques.\n   Ecoutez maintenant ce que je désire : je vous apporte une comédie\nnouvelle, que les Grecs intitulent 1''Epidicazomenos et dont le nom\nlatin est Phormio, parce que celui qui tiendra le principal rôle sera le\nparasite Phormion, par qui l'action sera surtout menée, si votre bon\nvouloir est acquis au poète. Prêtez-nous votre attention, écoutez sans\nparti pris, en silence, pourque nous ne subissions pas un sort semblable\nà celui que nous avons éprouvé, quand notre troupe en désordre a\ndû quitter la place (2), place que nous ont rendue (3) le talent de\nl'acteur, votre bienveillance secourable et votre obligeante attention.\n\n\n\n                           Acte premier\n   (A thènes. Une place où quatre rues se rencontrent Les maisons de\nDémiphon et de Chrémès s'ouvrent sur la scène, et la maison de Dorion\nest supposée en vue. La scène est la même pour les cinq actes.)\n\n                            SCÈNE I. (35-50).         ,\n\n  DAVUS, revenant du Forum,          et tenant à la main une bourse de\ncuir. Il s'adresse au public.\n   Mon plus intime ami et compatriote Géta est venu hier me voir.\nIl lui revenait sur un petit compte, depuis longtemps déjà, une\nsomme insignifiante restée entre mes mains; (il m'a demandé) de la\nparfaire. Je l'ai complétée : je la lui apporte. J'apprends en effet que\nle fils de son maître a pris femme;c'est en vue d'un cadeau à la mariée,\n\n\n  (1) Allitération dans le texte.\n  (2) Allusion à la première représentation de l'Hécyre, que l'annonce de jeux\npopulaires fit échouer dès le premier acte. Térence eut du reste une mésaventure\nanalogue à la seconde représentation. Si troisième tentative fut plus heureuse.\n  (i) Allusion aux représentations de l'Heauton Timorumenos et de l'Eunuque, qui\nfurent menées à bien.\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "                                - 8 4 -\n\nje suppose, qu'il ramasse son argent... Quel injuste arrangement des\nchoses, que ceux qui ont moins doivent toujours porter à de plus\nriches ! Ce que ce malheureux a pu à grand'peine épargner, denier par\ndenier, sur sa ration mensuelle, en se refusant tout plaisir, voilà que\ncette femme va le rafler d'un seul coup, sans réfléchir au prix de\nquels efforts il l'avait acquis. E t après cela, Géta sera frappé d'un\nautre cadeau, quand sa maîtresse fera ses couches; et puis d'un autre,\nquand ce sera l'anniversaire de l'enfant, d'un autre encore aux initia-\ntions. C est la mère qui mettra la main sur tout cela ; l'enfant sera un\nprétexte à cadeaux... Mais n'est-ce pas Géta que je vois ?\n\n\n                         SCÈNE II. ( 5 I - I 5 2 ) .\n\n                            GÉTA — DA VUS\n\n   GÉTA, sortant de la maison de Démiphon et s'adressant à quelqu'un\nde l'intérieur. — Si quelqu'un de roux me demande...\n   DAVUS. Voici ton homme; n'en dis pas davantage.\n   GÉTA. Tiens ! Mais j'allais à ta recherche, Davus.\n   DAVUS. Prends; hein ! c'est de bonne monnaie; tu y trouveras le\nmontant de ma dette au complet.\n   GÉTA. Bien obligé ; et je te sais gré de ne m'avoir pas oublié.\n   DAVUS. Étant données surtout les mœurs de notre époque. Les cho-\nses en sont venues à ce point, que si quelqu'un vous rembourse, il faut\nlui en savoir bon gré. Mais pourquoi si grise mine ?\n   GÉTA. Moi ? Tu ne sais donc pas dans quelles transes, dans quel\ndanger nous sommes ?\n   DAVUS. Que me dis-tu là ?\n   GÉTA. Tu le sauras, pourvu que tu saches te taire.\n   D A V U S . Allons donc, nigaud ! A un homme dont tu as éprouvé la\nprobité en matière d'argent, tu crains de confier des paroles? Quel\nprofit aurais-je ici à te tromper ?\n   GÉTA. Alors, écoute.\n   DAVUS. Je suis tout oreilles.\n   GÉTA. Davus, connais-tu Chrémès, le frère aîné de notre vieux\nmaître ?\n  DAVUS. Naturellement.\n   GÉTA. E h bien ! son fils Phédria aussi ?\n   DAVUS. Autant que je te connais.\n   GÉTA. Il est arrivé aux deux vieillards, en même temps, à l'un de\ns'embarquer pour Lemnos, et au nôtre pour la Cilicie, où il allait voir\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                                      — 85 —\n\n\n un ancien hôte à lui : celui-ci avait séduit notre vieillard par des\n lettres, lui promettant presque des monts d'or.\n     DAVUS. A lui, qui avait déjà tant et tant de richesses?\n     GÉTA. Tais-toi, il est ainsi fait.\n     DAVUS. Oh ! c'est moi qui aurais dû être roi ( 1) !\n     GÉTA. En s'en allant, les deux vieillards me laissent alors ici en\n manière de tuteur de leur fils.\n    DAVUS. Oh ! Géta, tu as assumé là une tâche bien rude.\n     GÉTA. J'en ai fait l'expérience, je le sais bien ; je suis sûr que c'est\n mon dieu, irrité contre moi, qui me laisse (pour les garder). (2) J'ai tout\n d'abord commencé à leur tenir tête; faut-il le dire ? Tant que j'ai\n été fidèle au vieillard, ce sont mes épaules qui ont souffert.\n    DAVUS. J'y pensais aussi, car c'est folie que de regimber contre l'ai-\n guillon.\n    GÉTA. Je me suis mis à faire tout pour eux, à leur obéir en tout ce\n qu'ils voulaient.\n    DAVUS. Tu as su profiter du marché. (3)\n    GÉTA. Notre jeune homme ne fit d'abord rien de mal. Mais ce Phé-\ndria tout aussitôt fit la rencontre d'une certaine fillette, une joueuse\nde cithare; il se prend à l'aimer follement. Elle était aux mains d'un\ninfâme trafiquant, et pas une drachme à donner! Les pères y avaient\ntenu la main. Il ne restait à Phédria qu'à repaître ses yeux, la suivre,\nla conduire à l'école de musique et l'en ramener. Nous, étant de loi-\n sir, nous nous consacrions à Phédria. Juste en face de l'école où elle\nétudiait, il y avait une échoppe de barbier; c'est là que nous avions\npris l'habitude d'attendre presque chaque jour, qu'elle sortît pour\nretourner chez elle. Comme un jour nous y étions assis, arrive un\njeune homme tout en larmes. Nous, de nous étonner; nous deman-\ndons ce qu'il y a : « Jamais, dit-il, la pauvreté ne m'a paru, autant\nque tout à l'heure, un fardeau si pénible, si cruel. Tantôt, ici tout\nproche, j'ai vu une malheureuse jeune fille pleurer sa mère défunte;\nle corps était exposé en face (de la porte), et sauf une seule pauvre\nvieille, il n'y avait de présent ni protecteur, ni connaissance, ni\n\n  (1) L'idée impliquée est celle-ci : e J'aurais fait un meilleur emploi de ma fortune. »\nLe mot rex désignait le patron puissant et opulent par rapport à ses clients et à ses\nsubordonnés.\n  (2) Tout individu avait une divinité spéciale, sous la protection de laquelle il se\ncroyait placé. Nous pourrions interprêier plus librement : « Je suis sûr que cetve\ncorvée est un tour de mon mouvais génie. »\n  (3) Expression proverbiale : en parlant du vendeur, profiter des avantages que pré-\nsente le marché pour l'évaluation des denrées ; de là, s'inspirer des circonstances,\nen tirer le meilleur parti,\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "                                  — 86 —\n\nparent, pour l'assister dans les funérailles. Cela m'a fait mal. Et c'est\nque la jeune fille est d'une figure charmante. » Que te dirai-je ? Il\nnous avait tous émus. Là-dessus, aussitôt Antiphon : « Voulez-vous\nque nous allions la voir ? » Un autre : « C'est mon avis: allons-y;\nconduis-nous, si tu veux bien. » Nous allons, nous voici arrivés, nous\nvoyons une belle fille, et l'on pouvait le dire avec d'autant plus de\nraison que rien ne mettait en valeur sa beauté : chevelure éparse, un\npied nu, le négligé du deuil, des larmes, un vêtement râpé; si sa beauté\nn'avait pas résidé dans sa personne même, tout ce désordre l'aurait\neffacée. L'autre (Phédria), amoureux de sa joueuse de cithare, dit\nsimplement : « Elle est assez gentille », mais le nôtre...\n    D A V U S . Je le vois d ici : il en devient amoureux.\n    GÉTA. Mais sais-tu à quel point ? Vois la suite. Le lendemain, il va\ndroit à la vieille; il la conjure de lui donner accès auprès de la jeune\nfille ; elle déclare qu'elle n'en fera rien et dit qu'il n'agit pas en honnête\nhomme : qu'elle est citoyenne d'Athènes, vertueuse, née de parents\nrespectables; que, s'il désire la prendre pour femme, il lui est loisible\nde le faire par les voies légales; mais si c'est autrement, elle s'y refuse.\nNotre garçon, de ne savoir que faire : l'épouser, il le voulait bien,\nmais il craignait son père en voyage.\n    DAVUS. Est-ce qu'une fois de retour, le père ne lui aurait pas donné\nson consentement ?\n    GÉTA. Lui, donner à son fils une fille sans dot, et d'obscure nais-\nsance ? Jamais de la vie.\n    DAVUS. Qu'arrive-t-il. enfin ?\n    GÉTA. Ce qui arrive? Il se trouve un certain parasite, appelé Phor-\nmion, un impudent coquin : que tous les dieux le confondent !\n    DAVUS. Qu'a-t-il fait?\n    GÉTA. Il a donné'ce conseil que je vais te dire : « Il existe une loi\nqui ordonne aux orphelines de prendre pour époux ceux qui sont leurs\nplus proches parents, et cette même loi exige que ces plus proches\nparents les épousent. Je dirai que tu es son parent, et je t'assignerai; je\nme donnerai pour un ami du père de la jeune fille; nous arriverons\ndevant les juges; qui était le père, qui la mère, et comment elle est ta\nparente, j'inventerai tout cela, en tant que j ' y trouve mon avantage\net mon profit. Comme tu ne démentiras rien de tout cela, je l'em-\nporterai, cela va de soi. Ton père arrivera ; j'en serai pour une scène;\nque m'importe? Elle sera toujours à nous. »\n    DAVUS. Amusante effronterie!\n    GÉTA. Le jeune homme s'est laissé convaincre; le coup a été monté;\non est allé en jugement; nous perdons; il est marié.\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                                  - 8 7 -\n\n   DAVUS. Qu'est-ce que tu me racontes?\n   GËTA. Ce que tu entends.\n   DAVUS. Oh ! Géta, que vas-tu devenir?\n   GÉTA. Par Hercule, Je l'ignore; je ne sais qu'une chose: quoi que le\nsort nous apporte, nous le supporterons (1) avec résignation.\n   DAVUS. Bien dit; voilà le devoir d'un homme.\n   GÉTA. Tout mon espoir est en moi.\n   DAVUS. Je t'en félicite.\n   GÉTA. J'irais, je suppose, trouver un intercesseur, (2) qui plaiderait\nainsi pour moi: «Laisse-le, je t'en prie, cette fois-ci; mais s'il commet\n« de nouveau quelque faute, je n'intercède plus»; pourvu même qu'il\nn'ajoute: « Dès que je serai parti d'ici, tue-le, si tu veux.»\n   DAVUS.Et notre pédagogue qui(accompagnait)la musicienne ?Com-\nment vont ses affaires?\n   GÉTA. Comme ci, comme-ça; assez mal, cependant.\n   DAVUS. Il n'a pas grand'chose à donner, peut-être?\n   GÉTA. Mais rien, si ce n'est de pures espérances.\n   DAVUS. Son père est-il de retour, ou non ?\n   GÉTA. Pas encore.\n   DAVUS. Mais...., quand l'attendez-vous, votre vieux?\n   GÉTA. Je ne sais au juste, mais j'ai appris tout à l'heure qu'une lettre\nde lui avait été apportée et qu'elle avait été remise aux douaniers (3):\nje vais la réclamer.\n   DAVUS. As-tu besoin de moi pour autre chose, Géta?\n   GÉTA. Bien le bonjonr.\n(Exit Davus, qui se rend au Forum. Géta se dirige vers la maison de\nDémiphon et appelle)\n    Holà, garçon !.... Personne n'arrive ! (Un petit esclave sort, à qui\nGéta tend la bourse). Tiens, donne, ceci à Dorcium (Exit Géta vers le\nport).\n\n\n\n\n  (1) Allitération dans le texte.\n  (2) Des esclaves employaient souvent de ces médiateurs, qui tendaient à leur\népargner les conséquences de leurs fautes ; mais la fréquence de leur intervention\ndevait diminuer leur efficacité et les faire tomber dans le discrédit.\n  (3) Il semble que toutes les lettres arrivant par voie de mer aient été soumises\nà la censure de la douane.\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "                                -   88 —\n\n\n                              Acte II\n\n                          SCÈNE I, (153-178).\n\n                       ANTIPHON — PHÉDRIA\n\n\n    ANTIPHON. Penser que les choses en sont arrivées là, Phédria, que je\n doive redouter mon père, dont le désir est pourtant que mes intérêts\nsoient gardés au mieux, dès que l'idée de son retour me vient à l'esprit!\n Si je n'avais pas été un imprudent, je l'aurais attendu comme il con-\nvenait.\n    PHÉDRIA. Que veux-tu dire par là ?\n    ANTIPHON. Tu le demandes ? Toi qui es dans le secret de mon\néquipée ? Plût au ciel qu'il ne fût pas venu à l'esprit de Phormion\nde me persuader cela, ni que, me voyant si épris, il m'eût poussé à\nce mariage, source de mon malheur ! Suppose que je ne l'eusse pas\n obtenue; j'aurais souffert pendant les quelques premiers jours, mais\nje ne connaîtrais pas cette anxiété constante qui m'étreint le cœur.\n    PHÉDRIA (ironique). Je comprends.\n   ANTIPHON. Alors que j'attends d'un moment à l'autre le retour de\ncelui qui va briser cette union.\n    PHÉDRIA. Il est pénible à d'autres de n'avoir pas l'objet qu'ils\naiment ; c'est un chagrin pour toi de le posséder trop : tu abondes\nen amour, Antiphon ; par Hercule ! mais ta vie, oui, ta vie est à\ncoup sûr souhaitable et désirable. Les dieux me pardonnent ! A\nsupposer qu'il me fût permis de jouir aussi longtemps de l'objet que\nj'aime, je suis prêt sur l'heure à conclure le marché au prix de ma vie.\nCompare les autres points: vois ce que j'éprouve maintenant de cette\nprivation, et ce que toi (tu dois éprouver) de cette abondance ; pour\nne pas rappeler que, sans, frais, tu as trouvé une femme bien née et\nde bonne éducation, que tu as, ainsi que tu le souhaitais, une épouse\nde renommée intacte, au grand jour ; heureux, si une chose ne te\nmanquait : une âme qui s'y résigne. Si tu te trouvais aux prises\navec ce trafiquant auquel j'ai affaire, moi, alors tu comprendrais!\nVoilà bien notre caractère à tous presque : nous sommes mécontents\nde notre sort.\n   ANTIPHON. Mais toi, Phédria, tu me parais au contraire l'homme\nheureux, toi qui as encore et pleinement le pouvoir de décider ce que\ntu veux : garder (l'objet de) ton amour, ou le quitter ; moi je me\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                                -   89 - -\n\nsuis malheureusement mis dans cette position, que je n'ai le pouvoir\nni de me séparer d'elle ni de la garder.\n   Mais qu'est-ce que ceci ? Ne vois je pas Géta arriver en courant\nde notre côté ? C'est bien lui. Hélas ! je redoute, infortuné, ce qu'il\nva maintenant m'apprendre.\n\n\n                        S C È N E II (179-230).\n\n                  GÉTA — ANTIPHON — PHÉDRIA.\n\n\n     Géta parle seul, sans remarquer les deux jeunes gens; ceux-ci se\nparlent l'un à l'antre en prêtant attention aux paroles de l'esclave.\n     GÉTA (troublé). Tu es perdu, Géta, à moins que tu ne trouves au\n plus tôt quelque expédient qui te sauve, tant sont grands à cette\n heure les malheurs qui tout à coup te menacent, sans que tu y sois\n préparé ; et je ne sais comment les éviter ni comment me tirer de là,\n car notre équipée ne peut plus être cachée plus longtemps.\n    ANTIPHON Pourquoi arrive-t-il ainsi troublé?\n    GÉTA. Alors, je n'ai qu'un moment de temps pour (songer à) cette\n affaire : mon maître est là.\n    ANTIPHON. Quel est ce malheur ?\n    GÉTA. Quand il apprendra ceci, quel remède trouverai-je à sa\n colère ? Parler ? ce serait le mettre en feu ; me taire ? ce serait l'ir-\n riter ; m'excuser ? autant vaudrait laver une brique. H é l a s ! mal-\nheureux que je suis; non seulement je crains pour moi-même, mais\nAntiphon me torture l'esprit. J'ai pitié de lui ; c'est pour lui que je\ncrains à présent, c'est lui maintenant qui me retient ici ; car ; sans lui,\nj'aurais soigneusement pourvu à mon propre salut, et puni l'humeur\nbourrue du vieillard : j'aurais empaqueté l'une ou l'autre chose et\nfilé à l'instant d'ici.\n    ANTIPHON. Quelle fuite et quel vol prépare-t-il ?\n    GÉTA. Mais où trouver Antiphon ? par quelle route me mettre à\nsa recherche ?              '\n    PHEDRIA. Il prononce ton nom.\n    ANTIPHON. J'attends de ce messager un grand malheur, je ne sais\nlequel.\n    PHÉDRIA. Allons! as-tu tout ton esprit ?\n    GÉTA. Je vais rentrer au logis ; c'est là qu'il est d'ordinaire.\n    PHÉDRIA. Rappelons le gaillard.\n    A N T I P H O N (d'un ton impérieux, à Géta). Arrête, tout de suite.\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "                                 -   90    —\n\n   GÉTA (sans se retourner). Hé ! qui que tu sois, tu as le ton assez\nimpérieux.\n   ANTIPHON. Géta..\n    GÉTA (se retournant). C'est celui-là même que je voulais, qui\ns'offre à moi.\n   ANTIPHON. Voyons, quelle nouvelle apportes-tu, je t'en prie ? et\nsi tu peux, dis-le moi d'un mot.\n   GÉTA. C'est ce que je vais faire.\n   ANTIPHON. Parle.\n   GÉTA. Tout à l'heure, au port...\n   ANTIPHON. Tu as vu mon p . . .\n   GÉTA. Tu as compris.\n   ANTIPHON. Je suis perdu.\n    P H É D R I A (surpris). Hein?\n    ANTIPHON. Que faire?\n  P H É D R I A (à Géta).   Que dis tu ?\n   GETA. Que j'ai vu son père, ton oncle.\n   ANTIPHON. Quel remède, malheureux que je suis, trouver mainte-\nnant à cette calamité soudaine ? Si ma destinée, Phanium, est qu'on\nm'arrache à toi, la vie n'a plus de prix pour moi.\n   GÉTA. Alors, puisque les choses vont ainsi, Antiphon, d'autant\nplus convient- il que tu veilles ; la fortune secourt les courageux.\n   ANTIPHON. Je n'ai plus la tête à moi.\n   GÉTA. Mais c'est maintenant plus que jamais qu'il faut l'avoir,\nAntiphon ; car si ton père s'aperçoit que tu as peur, il croira que tu\nas commis une faute,\n   PHÉDRIA. C'est vrai.\n   ANTIPHON. Je ne puis pas changer ma nature.\n   GÉTA. Qu'aurais-tu fait, si tu avais eu maintenant à faire quelque\nchose de plus difficile?\n   ANTIPHON Puisque ie suis incapable de ceci, j'aurais été encore\nmoins capable de cela.\n   GÉTA. C'est de la sottise; allons-nous en. Pourquoi perdons-nous\nici en vain nos peines ? Que ne m'en vais-je ?\n   PHÉDRIA. E t moi donc?\n   ANTIPHON. Je vous en prie. Si je me donne un air d'assurance?\nEst-ce bien ainsi?\n   GÉTA. Tu plaisantes.\n   ANTIPHON. Voyez mon visage ; tenez, est-ce suffisant comme\ncela?\n   GÉTA. Non.\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                                —   91   —\n\n\n   ANTI THON. Et ainsi?\n   GÉTA. C'est bien. Tiens, garde cet air-là, et prends soin de lui\nrépondre mot pour mot, ton pour ton, de peur que dans sa colère\nil ne te mette en déroute par ses sorties menaçantes.\n   ANTIPHON. Je comprends.\n   GÉTA (Tu diras) que tu as été contraint par la force, malgré toi.\n   PHÉDRiA. Par la loi, par un jugement.\n   GÉTA. Comprends-tu? Mais quel est ce vieillard que je vois à\nl'autre bout de la place? C'est lui-même.\n   ANTIPHON. Je ne puis rester.\n   GÉTA. Eh bien, que fais-tu ? Où vas-tu, Antiphon ? Reste, te.\ndis-je.\n   ANTIPHON. Je me connais, et je connais ma faute; je vous confie\nPhanium et ma vie. (Il se sauve par la droite).\n   PHÉDRIA. Géta, que va t-il arriver, maintenant ?\n   GÉTA.. Toi, tu vas en entendre de belles; moi, on va me suspen-\ndre et me fouetter, à moins que je ne me trompe. Mais ce que tantôt\nnous conseillions ici même à Antiphon, il faut que nous le fassions\nnous-mêmes, Phédria.\n   PHÉDRIA. Ote-moi ton « il faut » ; commande-moi donc, toi, ce que\nje dois faire.\n   GÉTA. Te rappelles-tu que naguère, au début de la chose, vos pro-\npresparoles, pour excuser la faute, étaient que leur cause était juste,\nd'un succès assuré, excellente ?\n  PHÉDRIA. Je me le rappelle.\n  GETA. Eh bien, c'est le moment d'user de ce discours, ou, s'il se\npeut, d'un meilleur encore et d'un plus habile.\n  P H É D R I A . On s'y emploiera, et de tout cœur.\n  GÉTA. Maintenant, approche le premier, toi; moi, je serai ici en\nembuscade comme renfort, si tu viens à faiblir.\n  PHÉDRIA. C'est cela.\n\n  (A   suivre).\n                                                     E M . BOISACQ.\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": "                            PICOREE\n   Ceux qui s'abonneront au Coq Rouge        lors, d'exercer des représailles sur un\nà partir de la deuxième année, pour-         éditeur, en faisant bégayer celui ci\nront se procurer, au prix de 5 francs        par tous ses trous.\nseulement la première année de la\nrevue, sans toutefois avoir droit à l'eau-\nforte qu'elle contient.\n\n\n\n\n                                                Le nommé Rodrigue de Busscher,\n                                             qui n'a, malheureusement pour lui,\n                                             emprunté au grand Campéador que\n   L'Étoile Belge, si digne de ce nom,\n                                             son prénom, a éprouvé le besoin\na reproché vivement au Ministre des\n                                             d'exercer sa mauvaise foi contre nous,\nBeaux-Arts, d'avoir décoré un rimeur\n                                             dans une publication annuelle qui\nanarchiste.\n                                             s'intitule l'almanach de l'Université de\n   Inutile de dire le nom du rimeur\n                                             Gand.\nparnassien, chargé de distribuer à tous\n                                                Il apprend aux étudiants de la dite\nles pipelets du royaume leur tranche\n                                             université que. notre revue n'a été\nde politique quotidienne, qui assouvit\n                                             fondée que pour permettre à MM.\nde la sorte sa haine et son envie contre\n                                             Eekhoud et De Molder de diriger\nVerhaeren.\n                                             quelque chose. Le Coq Rouge, c'est\n   On le reconnaît à l'odeur.\n                                             toujours cette jeune Bûche qui parle,\n                                             s'occupe de socialisme, d'anarchie, etc ,\n                                             et ne doit pas tarder à disparaître.\n                                                On s'étonne, tout d'abord, d'allé-\n                                             gations aussi mensongères de la part\n                                             d'un individu qu'on a vu naguère men-\n   Le procès entre MM. Bourget et            diant aux portes de MM. Eekhoud,\nLemerre vient de se terminer. L'éditeur      De Molder, Verhaeren, etc., qu'il\na été condamné à soumettre ses livres        paraît vouloir attaquer aujourd'hui.\nde commerce au contrôle de l'auteur,            Mais l'exécution du Coq Rouge et\nsous peine d'une amende de 100 francs        d'autres revues belges, ne lui sert qu'à\npar jour de retard.                          mettre en relief sa propre revue, qui\n ' L'exemple de M. Bourget est conta-        ne trouve, sans doute, plus d'autre\ngieux au point de nous inspirer quel-        moyen d'attirer l'attention sur elle,\nqu'inquiétude. Le plus amène et le plus      qu'en se livrant à des contorsions du\nrond de nos prosateurs parle, depuis         genre de celle qui vient d'être signalée.\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                                    -      93   -\n\n   Question de boutique !                   pas encore une fois de demi-mesure,\n   M. Rodrigue de Busscher nous cher-       de la desespérante monotonie des rails.\nche une querelle de boutiquier et tous       Ils s'en vont éternellement deux par\nles moyens lui sont bons.                   deux dans un parallélisme totalement\n   Tout récemment nous avons répondu        dépourvu d'esthétique. Pourquci ne\nà un article de M. Van den Bosch,           pas les disposer en élégantes arabes-\nparce que l'auteur avait commis cer-        ques, en dessins appariés au paysage.\ntaines inexactitudes tout en étant de        Dans un bois elles pourraient figurer\nbonne foi, mais nous n'aurons pas la        des nymphes se cherchant, s'enlaçnnt,\nnaïveté de discuter notre attitude avec     fuyant courant les unes après les autres,\nceux qui ne savent nous attaquer que        et que sais-je? mille autreschoses encore\npar des mensonges..                         inspirées par les circonstances.\n   S'ils recommencent nous leur réser-          Ne pourrait-on pas aussi remplacer\nvons quelque chose d'autre.                 le sifflet strident, ce langage incongru\n   Avis à la côterie de Busscher et Cie     des locomotives, qui vous déchire le\n                                            tympan et qui déjà pousse tant de gens\n                                            vers la folie, par des musiques appro-\n                                            priées aux endroits que l'on traverse-\n                                            rait et dont la signification serait\n                                            beaucoup plus claire pour les machi-\n   Après l'art à la rue, l'art aux che-     nistes et les gardes-barrières ?\n mins de fer, ces rues du Progrès !             Et ces derniers pourquoi n'auraient-\n   C'est noire excellent ami Jules Des-     ils pas, au lieu de ces insipides cornets\ntrée qui s'est chargé d'en entretenir le    d'une euphonie contestable, des accor-\ngouvernement représenté par M. Van          déons symphoniques au moyen des-\nden Peereboom, Ministre des chemins         quels ils feraient prendre patience aux\nde fer.                                     gens qui attendent devant les passages\n    Puisque l'on a parlé d'une architec-    à niveau ?\nture moins veule pour nos gares, nous           Nous livrons ces réflexions aux au-\nnous permettrons de rappeler que la         torités qui, pendant la paix de leur va-\nquestion a déjà été traitée de façon        cances, pourront examiner des projets\nmagistrale par Alphonse Allais, dont        bien dignes celte fois de leur sollici-\nles pires ennemis ne peuvent contester      tude.\nle grand sens pratique. Il avait proposé\nde ne plus construire les gares, de la\nmême façon uniforme le long du\nrailway. On les aurait disséminées\ndans le paysage L'une aurait fait un\ngentil cottage couvert de lierre au fond       Les pions de notre littérature ont\nd'une vallée, l'autre un élégant chalet     dû trouver récemment M. Vurgey\nsuisse à mi côte, une autre, perchée        bien ennuyeux et de très mauvais goût\nau sommet d'un rocher, aurait em-           sans doute. Celui-ci, dans la Fédération\nprunté ses formes à un moyen-âgeux          artistique, détruit la réputation de\nchâteau fort.                               puristes dont se paraient ces G.\n   On a oublié de parler, nous semble-         On se rappelle les articles dans\nt-il, et nous tenons à combler cette        lesquels ils s'efforçaient de démontrer\nlacune pour que l'on ne se contente         que de beaux poèmes de Vielé Griffin,\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": "                                    — 94 —\n\nde Régnier et de Verhaeren, ne sont         désormais aux archéologues Des ailes,\nque de la prose découpée en petites         oui des ailes ! voilà ce qui fait le poète.\ntranches.                                   Et vous lui montrez une cage ciselée,\n   M. Vurgey trouve, et les exemples        où, à heures fixes, on lui servira le\nqu'il donne sont, ma foi assez péremp-      plat du jour ! Toutes les infusions du\ntoires, que les vers de ces anistarques     beau, toutes les tisanes du Verbe sont\nvalent moins que de la prose En prose,      de votre officine, et vous vous com-\non ne saurait se contenter de l'impré-      plaisez dans votre rétrospectomanie.\ncision des termes qu'ils emploient, on      Le vin jeune des illusions prochaines,\nn'oserait point se permettre les cin-       le feu des vignes nouvelles n'échauffe\nquante cinq répétitions remarquées          pas vos cervelles embaumées. Vous\ndans un poème long de... deux pages,        gardez les chefs-d'œuvre avec la pré-\nune pareille pauvreté d'expression et       tention d'huissiers ou la témériti de\nune telle monotonie de rythme. On           copistes, au lieu de les respecter de\nexige de la prose d'autres qualités que     tout le temps qui vous en sépare.\nla piètre satisfaction que procure le       Allez donc refondre aux moules usés\nbalancier de cette vieille pendule à        la poussière des dieux abolis, allez,\nl'ombre de laquelle a croupi noire          pendant que, sans mesure, nous épui-\njeunesse classique. Mais nos réaction-      serons notre part d'avenir, gaspillant\nnaires, qui prennent volontiers des airs    la lumière et fécondant de notre audace\nventrus et doctoraux, préfèrent tenir       les coeurs mâles qui chantent sans\nun autre langage: « Au tic-tac qui          porte-voix et aiment sans césure. Allez\nbroie l'idée, garde-toi, jeune homme,       scander sur les enclumes fêlées vos\nde préférer la course d'Appolon qui         joies méthodiques, allez forger vos\nvarie chaque jour à chaque heure,           panoplies. Nous, confiants dans cette\ndéfiant la prosodie de nos observatoires    seule règle que la forme n'est belle que\npar ses flirtages avec l'horizon, la lune   si elle est l'éclosion particulière de\n et les nuages. »                           chaque fond, nous ferons, pour chaque\n                                             idée, une harmonie et un rythme spé-\n   M.Vurguey dans cet article copieux,\n                                            ciaux, sans préjuger de nos pensées,\nd'une forte expression, éclaire le débat\n                                             sans préméditer, sans anticiper, sans\nque renouvellent' sans cesse ceux qui\n                                             rien imposer à priori.\nprétendent détenir seuls le mono-\n                                                Allez vous aligner pour la parade,\npole du Beau. Écoutez-le :\n                                             allez savourer les prix-fixes des tables\n                                             d'hôte prometteurs de réguliers ho-\n   « M. Sully-Prud'homme prétend que         quets, allez avec plus de rime que de\nle vers est un manteau royal dans            raison placer orteil au-dessus de soleil.\nlequel il faut s'exercer à se draper. Au     D'un geste bien réglé, votre éloquence\ntemps où la royauté absorbait tout, on       d'automate fera alterner vos médita-\npouvait passer sa vie et penser toujours     tions dans les sages limites d'un com-\ndans pareil vêtement; mais aujourd'hui,      posteur, au son d'un métronome. Allez,\ncette vieille traîne embarrasse notre        écrivains à la ligne ! A vous, les polkas\ndémarche plus fiévreuse, et le costume       et les pas redoublés des madrigaux et\nhumain n'a plus vraiment gran.l'chose        des épigrammes ! Allez plaisanter la\nde la fameuse, « pourpre » qui est           vie par ses petits côtés, soyez piquants\nallée rejoindre les « sceptres » et les      et vains, spirituels et fades, gommeux\n« barrières du Louvre », réservés            de lettres qui portez la livrée classique\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "                                      -      95   -\n\n  avec la servilité pompeuse de larbins         « Mirbeau, Verlaine, Tailhade,\n  prétentieux, sans voir qu'e'le vous         Adam et Cie, détraqués, dégénérés,\n  déforme l'allure et comprime votre          pour qui nous sommes pris d'une\n   âme. Votre nature sera toujours bor-       invincible pitié. »\n  née par une rampe, des herses et des          « Ces poètes sont des fleurs de bour-\n  portants, et vous n'agiterez jamais que     geoisie. »\n  la ferblanterie du passé et du lointain.       Nous, c'est pour l'habitant des Ma-\n  Vos héros prévenus, vos bergères pré-       rolles qui a écrit ces phrases que nous\n  cieuses et vos fleurettes du mal peu-       nous sentons pris d'une invincible\n  vent remplir votre existence de reclus,     pitié.\n  dans les geôles où vous parquez votre          Voyez l'aune avec laquelle ce jeune\n  idéal. Votre anémie n'a peut-être pas       politicailleur mesure les chef-d'œuvres:\n  d'autre cause que l'étroitesse de votre\n  habitacle. Si, renversant les murailles       « Comme Verlaine est bien le chef\n de vos cellules, vous vous laissiez          de ces fanfares d'artistes qui forment\n inonder d'air et de lumière, votre santé     aux funérailles de la bourgeoisie l'es-\n réclamerait bientôt la jouissance de         corte qu'il fallait !\n tout l'horizon et la liberté de respirer       » On sait que dans les salons mon-\n au delà de douze syllabes sans devoir en     dains, la poésie la plus lue est celle de\n répéter une seule Le présent requiert        Verlaine. Verlaine est le poète chéri\n toute votre ingéniosité; modelez l'ave-      des satisfaits. Pas une fainéante de la\n nir de votre volonté, rendez-compte          haute qui n'en soit toquée ! »\nde votre initiative, de votre origina-           !? !\nlité, créez-vous votre style : voilà le          On se demande quelles déformations\nvers personnel de chacun. Il s'écrit          un cerveau a dû subir pour en arriver\nd'une phrase, eh une ou plusieurs             à jargonner des opinions aussi veules\nlignes selon la largeur de l'écriture ou      et aussi extravagantes, et quelle âme\nde la justification typographique. La         utilitaire d'épicier socialiste se cache\nphrase ! Voilà bien le type de l'élé-         sous des apparences de démagogie\nment musical dont on parle tant. Et           exaspérée, pour reproduire les propos\nl'alinéa vaut la strophe. Au lieu d'enré-     des bourgeois au sujet de grands\ngimenter les esprits dans des formules        artistes qui vécurent leurs rêves, avec\nintempestives, poussez-les, bien au           une indépendance qui les fit mettre au\ncontraire, à trouver le mode d'expres-        ban de notre société hypocrite et les\nsion qui est propre à l'idiosyncrasie         jeta dans les rangs des parias.\nde chacun d'eux. Alors vous nous par-            Il n'y a rien d'aussi terrible qu'un\nlerez d'art d'individualité et d'éternelle    bourgeois déguisé en démagogue.\njeunesse. »\n\n\n\n\n                                                 Le North British Advertiser and\n  Un petit canard, qui s'intitule: l'Étu-     Ladies Journal, un grand- journal\ndiant socialiste, vaticine sur quelques       d'Edimbourg, publie une excellente\nécrivains :                                   traduction du Coq Rouge, la nouvelle\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": "                                      -      96-\n\n de Georges Eekhoud, par M me Mina           encore toutes d'un intérêt capital,\n C. Martin.                                  enfin un Bulletin crilique, le plus com-\n     Revue des, revues de Juin :             plet qu'on puisse imaginer, véritable\n                                            résumé de tout ce que le nord a offert\n     A lire dans la Société Nouvelle :\n                                            de publications intéressantes dans\n  des articles d'Edouard Carpenter, Elie\n                                            l'univers entier.\n  et Elisée Reclus Gustave Kahn, Char-\n  les Henry, Marie Stromberg et une            Dans la Revue Blanche des deux\n                                                                               er\n  étonnante nouvelle de Zangwill, Incu- derniers numéros (15 Mai et 1 Juin)\n  rable, extraite des Ghetto Tragedies. de beaux poèmes de Lord Alfred\n     Dans le Mercure 'de France : Une Douglas et une introduction aux dits\n caustique et élégante boutade de M. poèmes,ainsi que de très crânes et très\n Viélé-Griffin intitulée Jules      Ferry, hautaines considérations sur l'affaire\n père du Symbolisme,        l'Errante, le Oscar Wilde ; un alléchant extrait de\n poème dramatique de Pierre Quillard la Lépreuse, la pièce nouvelle de\n récemment représenté au Parc par le M. Henry Bataille ; une fantaisie très\n théâtre de l'Œuvre, la suite de Sartor amusante de Laurent Tailhade; un bel\n Resartus de Carlyle, très bien traduit article de M.Paul Adam: les Energies;\n par Barthélémy ; la suite d'un roman des proses de Robert Scheffer, Pierre\n curieux de M. Louis Durhur : Pauline Choudieu, la Vie mentale par Gustave\n ou la liberté de T Amour ; les toujours Kahn.\n si personnels et dégagés Epilogues de        Avec le Mercure de France, la\n M. Remy de Gourmont, enfin des Revue Blanche est à la tête des revues\nchroniques et des critiques signées mensuelles de France. Ainsi que le\nViélé-Griffin, Rachilde, Remy de Gour- Magasine          International,     elles se\n mont, Dumur, de Tinan, etc.. etc.         recommandent par un « internationa-\n    Dans le Magasine International :       lisme » artistique des plus louables et\nleMariage d'Edouard Carpenter accom- s'affranchissent de tous préjugés poli-\npagné d'un superbe portrait de l'auteur, tiques ou confessionnels.\ndes Poèmes d'Ada Negri avec un non\nmoins intéressant portrait de la « poé-                              PÉRINET.\ntesse » italienne, d'autres traductions\n\n\n\n\n Des presses de XAVIER HAVERMANS, Galerie du Commerce, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "                    L E S LIVRES\nDelattre (Louis). Contes de         Maeterlinck (Maurice). Les\n        mon village . . . 3 50              Sept Princesses . . 2 »\n  — Les Miroirs de jeunesse 3 50     — Pelléas et Mélisande . 3 50\n  — Une Rose à la Bouche. 3 50       — Les Disciples à Sais et\n                                            les fragments de No-\nDemolder (E.) Contes d'Yper-                valis                4 \"\n       damme                 3\n — Impression d'Art . . 3 »         Marlow (G.) L'Ame en Exil. 3 »\n — James Ensor . . . . 3 »\n — Récits de Nazareth. . 3 »        Mauclair (Camille) Couronne\n                                            de Clarté . . . . 3 50\ndes Ombiaux (M. ) Vers de\n       l'espoir             2 »     Nautet (Francis). Notes sur\n  — Chants des jours loin-                  la Littérature, 2 vo-\n       tains (épuisé) . . .                 lumes Vve Monnom. 3 50\n  — Les amants de Taille-            — Histoire des Lettres\n       mark (drame) . . . 2 «               Belges d'expression\n  — La Ronde du Trouvère 2 »                française, Ch. Rozez.\nEekhoud (Georges) Kees Doo-         Pierron (Sander). Pages de\n       rik                   3 50           Chanté             3 50\n  — Kermesses . . . .        5 »      — Berthille d'Haegeleere 5 »\n  — Nouvelles Kermesses . 3 50\n  — Les milices de Saint            Severin (Fernand). Le Lys . 2 >\n        François    . . . .           — Le Don d'enfance . . 2 »\n  — La Nouvelle Carthage . 4 »        — Un chaut dans l'ombre 3 »\n  — Les Fusillés de Malines 3 50    Stiernet (H.). Histoires du\n  — Au siècle de Shakes-                    Chat, etc. (dessins de\n       paere                 3 »             Lynen. Office de Pu-\n  — Mes Communions         . 5 »            blicité)               1 50\n  — Le Cycle Patibulaire 3 50         — Contes au Perron (Vos,\n  — Philaster (tragédie de                  Bruxelles) . . . . 2 »\n       Beaumont et Fletcher) 2 »\n                                    De Régnier (H.). Le Bosquet\nElskamp (Max.) Dominical . 2 »             de Psyché . . . . 2 »\n  — Salutations, dont d'an-           — Contes à soi-même. . 3 »\n       géliques . . . . 3 50          — Episodes Sites et Son-\n  — En Symbole vers l'Apos-                nets                 3 »\n       tolat                3 50     — Poèmes 1895.Lemerre. 3 50\nKahn (Gustave). Chansons              — Tel qu'en Songe . . 3 50\n       d'amant              3 50    Van Lerberghe (Ch.). Les\n — Les Palais nomades . 3 50              Flaireurs . . . .  1 »\nKrains (H.) Histoires luna-\n        tiques              3 »     Verhaeren (E.) Les Apparus\n — Les bons Parents . . 3 »                dans mes chemins . 2 »\n                                     — Les Moines . . . . 3 »\nMaeterlinck (Maurice). Les           — Les Campagnes hallu-\n        Aveugles (L'Intruse,               cinées               3 50\n        Les Aveugles). . . 3 \"       — Les Villages Illusoires. 3 50\n — La Princesse Maleine . 3 50\n — Serres chaudes . . . 3 »         Vielé-Griffin. Les Cygnes . 3 »\n — L'Ornement des noces               — Chevauchée d'Yeldis . 3 »\n        spirituelles. . , , 4 »       — Poésies complètes , , 3 50\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 2, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1896-06", "signet_source": "N°2 - tome II - Juin 1896", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, PDF 64 (« n° 2 — tome II. juin 1896 ») ; sommaire imprimé de la couverture utilisé pour les attributions. Pagination : PDF = page imprimée + 17. PDF 114 (p. 97) : tarif de librairie (Collection du Coq rouge), mis en nulls.", "methode_reconstitution": "Date et numéro du signet de l’ULB, contrôlés sur la couverture de la livraison quand elle est conservée."}}