{"numero_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "articles": [{"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-201", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "n° 3 — tome II. juillet 1896", "ancre_fin": "REVUE LITTÉRAIRE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SOMMAIRE :", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 116, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 151, "texte": "n° 3 — tome II.                                     juillet 1896\n\n\n\n\n le coq rouge\n                  REVUE        LITTÉRAIRE\n\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-202", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "SOMMAIRE :", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 116, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 151, "fin_caractere_exclue": 694, "texte": "SOMMAIRE :\n\n\nLa petite école                    .   Louis DELATTRE.\nYvelaine                               C H . HENRY HIRSCH.\nBallades de l'Eté                      PAUL FORT.\nLes Briquetiers                        EMILE CAMMAERTS.\nTérence : Phormion (suite) .   .   . EM. BOISACQ.\nLa Damoiselle Maleen . .       .   . L. ALLARD et L. DELATTRE.\nChronique littéraire                 MAURICE DES OMBIAUX\n                                       et W. ULRIC.\nPicorée                                PÉRINET.\n\n\n\n\n                 le numéro fr. 0.80\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-203", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Abonnement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "le coq rouge REVUE DE LITTÉRATURE", "ancre_fin": "ETRANGER 25", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Comité de Rédaction", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 117, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 381, "texte": "le coq rouge\n                  REVUE DE LITTÉRATURE\n             PARAISSANT LE l 5 DE CHAQUE MOIS\n\n\n\n\n             Prix d'abonnement annuel :\n\nBELGIQUE                                        8 FRANCS.\nÉTRANGER                                       10\n                                     (BELGIQUE 20\nÉdition sar papier de Hollande Van Gelden .ETRANGER25\n\n\n\n\n              "}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-204", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Comité de rédaction", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Comité de Rédaction", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 117, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 381, "fin_caractere_exclue": 873, "texte": "Comité de Rédaction :\nLouis    DELATTRE   —   EUGÈNE      DEMOLDER    —   MAURICE      DES\n  OMBIAUX     —   GEORGES    EEKHOUD     —   HUBERT     KRAINS    —\n  HUBERT     STIERNET —     EMILE    VERHAEREN.\n\n\n\n\n  Envoi de copie, correspondances diverses, offres de collaboration,\ndemandes d'échange, s'adresser\n          à M. Maurice des Ombiaux, 6, rue d e Bériot.\n\n\n\n\nAdministration, Annonces, Abonnement, vente au numéro, s'adresser\n        à M. 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Au faîte du toit voisin de tuiles rouges\n et usées, la cheminée enfumée et rousse comme un jambon, profile\nsa fruste dentelle de briques sur l'azur, aussi riante que je l'ai tou-\njours vue depuis que je suis né.\n    C'est dimanche, Louise. Les troglodytes eux-mêmes ont déserté\nleur gîte. Dans le silence de l'environ tout gonflé de printemps, il\n n'y a que mon cœur qui batte. Et à cette heure, la gloire de la créa-\n tion heureuse converge à ma poitrine avec la force des traits du\n Saint-Sébastien lié au poteau.\n    Cependant que parfois, de très loin, sur un galop de furie, arrive\n en croissant le tonnerre des cris de joueurs de balle qui joutent sur le\n Trieu, au milieu du village rassemblé. Mais ce vacarme se perd ainsi\nqu'un bruit de torrent en fuite et comme si le ciel l'évaporait. Et à\n nouveau, j'entends mon cœur.\n    Ah ! le joli cœur, Lcuzet ! Pour l'inutile, sereine et éternelle beauté\n du ciel bleu que jamais nous ne vaincrons et pour ce blond dimanche\n qui passe, mon cœur veut chanter, figure-toi, tes lèvres, tes yeux, et\nton front! Le souvenir des plus vieilles choses de ma besace, qu'il\nrefleurisse par ce jour de printemps, et luise à la lumière radieuse,\nà la façon des cerises berliquotant à tes oreilles sur tes rondes joues\npâles, le souvenir du temps de verveine où je jouais dans la rue au\njeu de la Chaîne d'or, et que les filles chantaient en serrant les gar-\nçons contre les murs :\n                     Haï ! haï ! mayor,\n                     Vos soles sont iords,\n                     Vos chausses toutes crottées?\n                     De où venez? De où venez donc?\n                     — Avec mon amourée,\n                     Du long des bos et dins les prées.\n                     A que le voyez donc ? (')\n\n  En français : « Ah ! ah ! Bourgmestre, tes souliers sont sâles, tes bas tout\ncrottés. D'où viens-tu, d'où viens-tu donc? — Du long des bois et des prés,\navec ma bonne amie, tiens !... A quoi le voyez-vous? »\n                                                                         7\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2403, "texte": "                                   98\n\n  Temps passé d'un bonheur presque aussi doux que le présent de\nnotre amour...\n\n\n\n    Je la revois étincelante et claire comme un. rire d'enfant, la fenê-\n tre de la petite école proche laquelle était mon banc. Les arbres en\n espaliers qui la bordent viennent gratter ses vitres. Des feuilles\n mortes suspendues à des fils d'araignée, un peu plus bas, y tournent\n lentement et se balancent comme des nacelles; quelquefois le vent\ndérange les branches et découvre un fruit mûrissant dans son nid de\nsoleil.\n    Tout au loin, les masses vertes des jardins qui se suivent semblent\nbondir jusqu'aux cours des maisons de l'autre rue.\n    A l'aide d'un clou, j'agrandis les trous des noisettes creuses\npour en faire des sifflets.\n    Je suis tout à ma tâche particulière au sein même de la petite\nécole en travail.\n    Qui dit que la vie conduit à la mort? Je sens encore, à cette\nminute-ci, la joie de mon occupation de ce moment passé; mon\nattention tendue, l'effort de mes doigts qui s'essaient sur un obstacle;\net j'entends le cri triomphant de toutes les choses ensoleillées qui,\npar la fenêtre, entrent en moi. Je suis là sous les flots ondoyants d'une\nrivière vive ; et ma tête est penchée offrant ma nuque à ces pas-\nsants qui ne reviendront plus, mais dont le seul baiser, pour toujours,\nsuffit.\n    Avec moi, entourant la fenêtre, d'autres enfant en silence travail-\nlent à leurs jeux; maintes languettes luisantes et roses passent sur\nles lèvres entrouvertes par l'application et le plaisir.\n    De l'autre côté de la classe, debout sur l'estrade et devant les\ntableaux, la maîtresse brandit sa baguette jaune. Elle a une grosse\ntête garnie de cheveux étages en rouleaux et une voix qui glapit.\nElle indique sur une toile des lettres peintes que les filles prononcent\nà l'unisson d'une voix chantante: a, c'est un monsieur avec un gilet\nblanc, une chaîne d'or et un gros ventre, et qui dit: «Ah ! Ah ! Ah !»\nen riant; h , c'est une locomotive qui part justement de la station en\nfaisant : Che... che... che...\n   Quand je viens à relever les yeux de mes belles noisettes creuses\nqui siffleront si finement à la récréation, je reconnais ces fillettes.\nElles me donnèrent à boire souventes fois à leurs bouteilles, une eau\nqui me semble délicieuse parce qu'elle n'est pas l'eau de chez nous et\nqu'elle a un goût nouveau. Ah! quand j'étais petit, je me souviens\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2683, "texte": "                               -   99   -\n\nbien que l'eau de chaque source avait la saveur de l'air des champs!\n   Une grande aux larges joues pourpres me porte, quand je le veux,\nau long du Préau sur son dos, puis elle m'embrasse. Elle vient du\nhameau des Metz et, à la bonne saison, son panier est plein de\nfruits. Pendant que je mange ses pommes, alors, aux œillets de mes\nbottines, elle attache des fleurs de marguerite. Dans cet atour, je\nmarche glorieux et brave comme Riquet à la Houppe allant à sa\nprincesse et je tiens les yeux fixés sur mes pieds; mais seulement\ndurant un petit temps, car mon plaisir est court à cela et je préfère\ntôt tout rejeter et m'encourir librement.\n   Les filles, quand elles entrent dans la classe, déposent leurs paniers\net leur tricot de laine sur le dessus de l'armoire. C'est là que la maî-\ntresse tient serré le papier multicolore dont on recouvre cahiers\net. livres de lecture. Le plus beau en est glacé, de couleur\norange et parsemé de fleurettes brunes; et si beau, que nous en col-\nlons, avec de la salive, sur nos joues et sur nos fronts, de petits mor-\nceaux découpés en étoiles.\n    Comme ces chosettes sentent encore le buis et le thym !\n   Mais je dois dire aussi que les portes étaient peintes d'une couleur\nbrune qui se soulevait à la chaleur du soleil en bulles rondes et iné-\ngales que nous faisions peter sous nos poings. Quand la plus grande de\nl'école, pour la récréation, ouvrait ces portes sur la rue, le ciel tom-\nbait dans nos yeux, avec une telle force que c'était nous qui sem-\nblions nous y précipiter.\n   Car la vieille demoiselle dont la maison n'avait pas de cour nous\nlaissait courir au préau. L'école y allait à là façon d'une nichée de\npoussins sortant d'un fournil : voici un petiot tout seul, puis\ndeux ensemble, puis un groupe qui se bouscule, puis un tout petit\nlongtemps après, et enfin la mère.\n   Et, ne sachant où, nous allions avec du plaisir toujours. Comment\nfaire sentir notre joie de ces jours-là, dont mon cœur cependant veut\nparler?... Telle la fontaine de la ruelle Romain Capit ne coule non\nplus qu'un grêle filet d'eau, et un petit vent suffit à le jeter de\ntravers; mais aucune étreinte, pourtant jamais, jamais, ne sau-\nrait le retenir de fluer. Ah I laissons donc aller nos cœurs comme les\n fontaines fraîches aux pieds des murs des vieux jardins.\n    Le Préau, il regorgeait de choses aussi gaies que nous. Aujour-\nd'hui encore,, dans cette place où l'herbe trace une bordure régulière\naux pavés usés et arrondis, chaque objet a des lèvres qui me baisent.\n    C'est le mur effrité où venait tomber, à la façon des mèches de\ncheveux sur les joues, les pousses des vignes d'un jardin dont on\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2791, "texte": "                                 —   100 —\n\nvoyait aussi les gloriettes coquettes et les poiriers taillés en pyra-\nmides. Les vrilles de cette vigne avaient, au mois de juin, un goût\namer et doux. Alors aussi les filles nous enguirlandaient de sarments\nfaçonnés en couronnes et en écharpes et nous marchions à leur main\nsemblables à de petits Saint-Jean.\n   Deux pierres plates et luisantes gardaient l'escalier d'une cave\ndont les marches étaient constamment humides et fraîches. A la\nporte basse garnie de clous à têtes carrées, était pratiqué un judas\ngrillagé d'où nous nous essayions à plonger, l'un aidant l'autre,\ndans le réduit de l'au-delà plein de silence et d'ombre. A celui, qui\nriait alors, le bruit de sa voix revenait comme de très loin, pâli et\nchargé d'une expression de tristesse qui nous mettait en fuite.\n   Dans la maisonnette sans fenêtre, habitait le garde-chasse, person-\nnage mystérieux et terrible que personne de nous n'avait jamais vu\npousser sa porte. Mais nous savions tous qu'il portait, nuit et jour, son\nfusil chargé d'un gros sel piquant terriblement au derrière ceux qu'il\ntrouvait à la maraude. Toute proche se dressait la grille du château,\nd'un fer glacé toujours pour nos mains brûlantes, dans la pénombre\ndes premiers ormes de l'allée. Que le murmure de ces vieux arbres\nétait doux ! Nous venions à leur musique, immobiles contre la grille\nfermée, fixer chacun l'espérance de notre destinée qui galopait au\nlong de ce beau chemin désert et pourtant tout peuplé de nos rêves.\nQue nous étions longtemps fiers d'avoir pu, par la porte entrouvetre à\nlà dérobée, fouler durant quelques pas le blanc gravier sonore menant\naux arceaux de pierres où commençait la cour de la belle maison\nrouge et blanche!\n    Je pense aussi à certain cuveau qui, sous la gouttière des chéneaux\nd'une maison, recevait l'eau tiède des pluies d'orage. Après l'averse,\nquand le soleil séchait les pavés, les grosses gouttes d'eau tombaient\ndes feuilles vernisées, à la façon de larmes dans le rire. Nous étions\npenchés autour de la cuvelle ainsi que sur un miroir où se voyaient\nle ciel avec les jolis nuages, nos yeux luisants et nos dents. Puis\nl'eau caressait notre visage tout entier et son baiser pénétrant sem-\nblait percer nos oreilles. Ruisselant nous nous enfuyions avec, à nos\n trousses, la ménagère dont nous gâtions la belle eau de lessive.\n    C'était, cela, tout près de la ruelle étroite qui descend puis se relève\n un petit devant la porte moussue et vermoulue d'un jardin que nous\ndominions du Préau, ainsi que d'une terrasse. Comme nos pas y\nsonnaient sur les cailloux pointus; comme ils résonnent en mon cœur\nencore !.. Cette porte de j ardin bâillait le plus souvent de telle sorte qu'un\n peu de soleil y éclatait comme un morceau d'étoffe brodée de tous les\n"}, {"page_pdf": 122, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2435, "texte": "                              - 101 —\n\nverts. Dès qu'il nous entendait, venait à nous un chien de chasse\nbrun et blanc, perclus par l'âge et les rhumatismes. Par l'ouverture\nde la porte, nous passions la main pour le caresser. Il balançait la\nqueue pour nous 'répondre, nous accompagnait quelques pas et s'en\nretournait en silence, le vieux chien de chasse fatigué, au fond de la\nruelle sombre.\n    Mais saurions-nous dire tout ce qui fit notre plaisir; saurions-nous,\ndire tout ce qui nous fait vivre, si nous ne laissons fleurer notre âme\nà l'aise ?\n   Autour de l'église, pendant combien de récréations de la petite école\ngrattâmes-nous, de nos mains, la terre aux places où les pavés man-\nquaient? Elle avait là une odeur à la fois douce et moisie, et nous en\ntirions, pour un peu profond que nous la creusions, des os jaunes et\nspongieux, sans forme et ne pesant plus rien. C'était la terre d'un\nancien cimetière; et c'étaient les os des vieux morts que nous flairions\ndans nos mains.\n\n                                   *\n\n\n   Mais la poussière des ossements jaunis, la ruelle humide et sonore,\nle jeu de nos visages se mirant dans l'eau des cuves, furent, à certain\nmoment, délaissés aux récréations pour l'étalage de madame Bou-\nlomme.\n    Madame Boulomme habitait au coin du Préau où commence la\nGrand'rue. Elle vendait des assiettes bleues et jaunes et des plats de\ntoutes les dimensions; des pots de grès brun à passer le café, des\ndoubles litres bleus pour la bière et des pots à tabac portant écrits\ndans une guirlande les m o t s : « Fabac de Paris », ou « Fabac de\nSaint-Omer »; des globes de verre soufflé hauts et fins, enserrant\ndes fleurs de papier doré qui balançaient longtemps au moindre con-\ntact; des tasses blanches à filet d'un rouge aussi vif que la trace de\nlèvres ensanglantées, pour boire le café, le dimanche après-midi,\n« quand il vient quelqu'un », et qui reposent renversées sur le dessus\nde la commode, les autres jours.\n   Dès le matin, madame Boulomme étalait beaucoup de ces belles\nchoses sur le trottoir de sa maison, à la montre de ceux qui arrivaient\npar la route de Binche ou par la route de Trazegnies. Quand on\ncroyait qu'elle avait mis sa maison entière dans la rue, elle appor-\ntait encore des petits châteaux en terre vernie — c'étaient des fon-\ntaines pour les cages à tourterelles — puis deux bottes de sabots en\nbois roussi au feu reliés en grappes par des branches d'osiers et qui se\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2711, "texte": "                               —   102 —\n\n\n dressaient aux côtés de la poite comme pour garder la boutique ; et tous\n les chiens se détournaient pour les flairer un moment en passant et\ny déposer leur message.\n    A dix heures, nous arrivions de la petite école et doucement, tout\ndoucement, nous nous installions sur le pavé, entre ces objets fra-\ngiles. Madame Boulomme survenait bientôt. Dès l'abord, son visage\nratatiné dans le cadre du bonnet noir à brides et à ruchet, témoi-\ngnait de son inquiétude pour sa marchandise ; ses yeux imploraient\nnos bras d'être prudents quand nous brandissions ses plus beaux pots;\nelle suivait nos mouvements avec une attention si vive que quel-\nquefois elle mimait nos postures; ou bien elle ouvrait la bouche pour\ncrier. Mais elle ne criait pas; sa voix jamais ne nous rudoya, et si\nfort que son instinct de vieille marchande eût été aux abois, avec la\nmême patience elle recommençait, à tout coup, de ranger l'étalage que\nnous avions pillé.\n   Cependant monsieur Boulomme venait s'installer près de la porte. Les\njours qu'il tardait, madame Boulomme allait crier au fond de la bou-\ntique : « Papa ! Papa Boulomme ! Ils sont là ! »\n    « Ils » c'étaient nous, les écoliers de la petite école. Vite mon-\nsieur Boulomme arrivait alors, à menus pas de vieux. Son visage large\net rose était entourédeplis profonds encerclant le menton et les joues.\nIl avait un gros nez et des yeux clair, l'air doux et serein d'un tout\npetit enfant. Il ne passait pas de jaquette et l'on voyait ses bretelles\ncourir et se croiser sur son large dos rond, comme deux sentiers sur\nle pont d'un ruisseau. Ses sabots traînaient sur les dalles et il\narrivait.\n    Nous étions alors tous bien heureux au Préau. Les écoliers\njouaient à vider, du pot dans la soupière, de la soupière dans les as-\nsiettes, ce qu'il y restait d'eau de la dernière pluie. L'herbe follette\nverdoyait entre les pavés de l'environ. Tout là-haut, les auvents ar-\ndoisés du clocher éclataient dans le ciel comme la soie d'un drapeau\nbleu hissé pour publier notre doux bonheur. Les hirondelles couraient\nd'un bout à l'autre de la rue aussi folles de jeunesse que nous, et\npoussaient, en nous touchant les petits, cris de la joie de nos cœurs.\n    Si la saison des fruits était venue, sur une feuille de choux où la\nrosée roulait en gros joyaux, monsieur Boulomme nous apportait\ndes fraises de son jardin des Remparts; des groseilles en grappes en-\nchevêtrées; des framboises pourpres, molles et douces comme l'été;\ndes cornouilles qui ont le rose de la chair vivante et dont on ne se\nlasse pas plus que des lèvres. Assis sur le seuil, il tenait la large\nfeuille en guise de plat dans ses paumes, et nous allions à la picorée\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2797, "texte": "                               -   103   -\n\n mander entre ses genoux. Le vieux et la vieille nous regardaient en\n se souriant; puis, là-bas ; la maîtresse claquait des mains; nous nous\n encourions à l'école: et eux rentrafent dans leur maison.\n    Et à présent, en mon souvenir, se mêle ici, à celle des deux\n vieillards, l'image de Florimond. C'était leur fils; à cause de sa sou-\n tane, nous l'appelions monsieur le vicaire. Il entre en mon cœur\n d'une façon discrète, car au commencement, nous ne le voyions\n qu'un peu de jours à la fois, quand c'était vacance au Séminaire.\n Ensuite il se mêle tout à fait, dans notre coin de soleil léger, à ma\n vie d'enfant, et puis il retombe à jamais où l'on ne voit plus, comme\nune tendre fleur de pervenche bleue et simple qui se fane et pâlit\nentre ses feuilles luisantes et toujours belles, au pied des chênes.\n    Son visage n'était pas plus large que la main, fort pâle et taché\nseulement de rose aux pommettes et aux lèvres. Son chapeau rond à\nbords étroits, sa soutane flottant autour de lui ausssi gracieusement\nque la robe de nos sœurs, étaient d'allure bien douce-aussi. Il tenait\ncontinuellement un livre sous le bras, et ses mains croisées sur sa\nceinture de ruban, dans une pose dont je me souviens bien. Oui;\nentre son père et sa mère, au seuil de la boutique, il n'était jamais\nassis sur sa chaise qu'ainsi que s'il dût s'en aller d'ici tout de suite;\net aux deux vieillards, il ne souriait qu'en baissant les yeux. Ainsi\ntoutes ses actions exprimaient : « C'est pour si peu de temps ! »\n    Sans doute, Florimond est très malade, car tout à coup, en mon\nsouvenir, plus personne d'eux trois ne sourit; et nous sommes cepen-\ndant en un matin frais des Rogations de mai\n    Le cortège religieux s'en revient des champs où le prêtre a été,\navec la croix, prier aux petites chapelles : à la Briqueterie d'où l'on\nne voit du village que les tours et les clochers sortant d'un bouquet\nd'arbres; aux Affligés, où lés toits et les cours des maisons, au\nfond des jardins clôturés de pierres noires et de plants vifs, disent aux\nyeux des choses nouvelles que les rues tenaient cachées; à Saint-\nBernard, entre des maisonnettes aux fenêtres garnies de cinéraires\nbleus et d'arums à cornet blanc et où la vie est minutieuse et jolie.\n    Le cortège en revient et retourne à l'église. Monsieur le curé qui\na un gros ventre, a relevé un peu sa soutane; ses souliers sont crottés,\net l'air du matin lui donne une allure gaillarde. Son surplis flotte et\nbombe à son dos comme la blouse d'un fermier. Pour sûr, il fera un\ncopieux déjeuner tout à l'heure.\n   En passant devant leurs maisons, les fidèles se détachent du cor-\ntège; au Préau, il n'y a plus que les enfants qui préparent leurs\nPâques et quelques dévotes habillées de noir avec un chapelet noué\n"}, {"page_pdf": 125, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2488, "texte": "                               — 104 —\n\n en bracelet, qui prétendent chacune dire le dernier mot au bon Dieu,\n    La famille Boulomme est à genoux sur l'escalier, Florimond est\n pâle, pâle, et ses mains jointes touchent la terre. Le magister chante\n d'une grosse voix éclatante dans le matin. Florimond se relève. A\nprésent, il rêve ; dans nos chevelures sa main, par instants, s'arrête\n de nous caresser.\n    Il pensait peut-être aux champs qu'on aperçoit du haut des bois de\nla Sambre, ces champs qu'il allait voir quand il était enfant. A cette\nsaison, l'herbe bleue des blés ondulant y semble couler dans la vallée\ncomme une eau vive, sous le vent et le soleil; et cette vue enivre si\nbien qu'il semble, d'ici, qu'on tienne toute la vie dans les mains... Il\nrêvait peut-être à la promenade d'une heure, hors la ville flamande du\nSéminaire, pendant laquelle ses compagnons, les jeunes hommes\nglabres et endeuillis de soutanes, arrachaient en passant aux talus\ndes chemins, des touffes de fleurs et des poignées d'herbe pour les\ncouvrir de baisers...\n   Florimond devient plus maigre chaque jour, et chaque jour mon-\nsieur et madame Boulomme se ratatinent. Ils attendent notre arrivée\ncomme si notre présence leur était précieuse au point qu'il n'en\nveulent perdre aucun instant. Leur impatience est bien tendre aussi-;\nelle va jusqu'à leur faire ajouter, dans les pots de grès et les fon-\ntaines des tourterelles qui nous servent de jouets, un peu d'eau à celle\nqui y reste de la pluie, afin que nous ayons plus de plaisir encore. Et\nnotre amour pour eux est toujours le plus joyeux. Vers eux, notre\ngroupe joueur attire les hirondelles qui volent toujours et qu'on ne voit\njamais mortes.\n   Madame Boulomme qui avait disparu une minute revient au seuil\nen portant avec précaution une tasse fumante. Florimond y boit à\npetites gorgées et sa mère lui essuie la sueur du front avec son tablier.\nQuand le jeune homme s'adosse à son siège et laisse retomber ses\nbras, que ses mains sont longues et blanches sur sa soutane ! — Que\nnous avons du plaisir !\n   La maîtresse sort de la petite école subitement et toute d'un coup,\nà la façon d'une marionnette d'horloge. Elle agite vers nous ses\nmanches à gigot, puis fait claquer, l'une sur l'autre, ses mains que\nnous voyons se mouvoir aussi vigoureusement que si elles étaient\nattachées à ses poignets par des charnières bien huilées.\n\n                                   *\n\n\n  Au parfum du mois de mai, me revient la dernière image de Flori-\n"}, {"page_pdf": 126, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2754, "texte": "                                   ---\n\nmond. C'est toujours au mois de mai que mes souvenirs volent leurs\n guirlandes !\n    C'est déjà le temps qu'on s'assied, après souper, sur le banc de la\n cour pour regarder, au travers des feuilles clairsemées des arbres, s'ou-\n vrir comme une fleur d'or pâle la première étoile de la nuit.\n    Dans ces premiers beaux soirs, l'âme retrouve de nouvelles vio-\n lettes. Tout ce qu'elle n'ose crier d'amour, goutte à goutte retombe\n en elle. Elle est ivre d'espoir, et elle s'endort dans des pensées d'une\n tristesse glorieuse. Doucement, dans le velours bleu des demj-ténè-\n bres, les cloches sonnent le « Salut », par un tintement continu où\n les battements se soulèvent comme des vagues qui se poursuivent.\n    Les garçons et les filles des hameaux voisins sont en route déjà,\nentre les haies. Au long des sentiers étroits, leurs coudes frôlent les\nbranches et secouent des hannetons qui, s'éveillant, se lèvent en bour-\ndonnant. Le vent des ailes souffle aux figures. Près des cours des\nmétairies, un peu de jour s'attarde au fond des prairies. La verdure\nde l'herbe neuve y est si délicate et les fleurs de beurre si nombreuses,\nque cette pointe de lumière fait longtemps transparaître, dans la nuit\n presque noire, une ligne d'or pâle à reflet d'absinthe.\n    Florimond vient au Salut, soutenu sous les bras par ses parents ;\nc'est un groupe noir qui marche lentement. Les jeunes hommes qui\nle rencontrent sur le Préau ou au seuil de l'Eglise, lui parlent en\nfrançais avec des voix nouvelles et des accents d'une douceur extraor-\ndinaire. Il semble, à les voir, qu'ils se retiennent de dire devant lui\nce qu'ils pensent, et que quelque chose les arrête. Ils se penchent\nen avant pour le dévisager; s'écrasent les mains l'une dans l'autre en\nfaisant craquer leurs phalanges ; et leurs fronts se couvrent de rides.\nPeut-être voudraient-ils embrasser le jeune prêtre qui va mourir, on\nle voit bien, on le voit bien ! Peut-être ces jeunes hommes heureux\nd'amour et qu'attendent les filles en cette nuit de printemps, vou-\ndraient-ils baiser Florimond sur les joues, en pleurant !... Quand ils\nquittent le groupe noir, ils font un détour pour retrouver leur bonne\namie.\n    La nef-est parée pour le mois de Marie. Des jeunes filles chantent\nau jubé : de plus jeunes chaque année, fraîches comme des boutons\nde rose ; et plus belles, chaque printemps, de tout leur espoir nou-\nveau. Elles sont douces et mystérieuses comme des fleurs closes\nencore. D'où viennent-elles? Je ne les avais encore ni vues, ni devi-\nnées. De quelles petites maisons des Remparts sont-elles sorties?\n    Elle allait à l'école des Sœurs, celle-ci?... Eh voisine, quoi, c'est\ndéjà la petite du hameau d'Henrichamps?... Certes, on entend bien\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2455, "texte": "                                —       106 —\n\n\n que c'est d'une âme neuve qu'elles chantent dans l'encens des autels\net le parfum des bouquets! — Il en était ainsi sans doute alors déjà,\nquand je lâchais, avec les autres enfants, les hannetons qui s'élan-\nçaient vers le chœur étincelant de lumières et de couleurs vives ; et\nquand je tirais la corde de la petite cloche qui commençait à tinter\nd'une manière toujours si inattendue qu'elle mettait notre troupe en\nfuite.\n   Le salut est fini. Le ciel est encore éclairé au-dessus des toits du\ncouchant, et pourtant la nuit est toute, venue. Les arbres, aux murs\nde clôtures, passent, leurs grosses têtes noires et chuchotent des\nparoles que la brise — on l'entend — va répéter au plus profond des\njardins.\n   Monsieur et madame Boulomme semblent à présent porter Flori-\nrimond qui défaille dans le beau soir du mois de Marie.\n\n                                    *\n\n\n   C'est tout de lui, bientôt. L'heure de la récréation du matin est\nvenue une fois encore pour la petite école, mais la boutique de ma-\ndame Boulomme demeure close malgré l'heure et garnie de ses\nvolets. Une foule habillée de noir stationne devant la porte où la\nmaîtresse d'école et les grandes filles nous ont suivis.\n   La boutique est fermée et on n'y jouera pas aujourd'hui parce que\nFlorimond est mort ; et toutes ces femmes dans leurs châles noirs à\npointe, c'est pour l'enterrement, nous dit la « demoiselle ».\n   Qu'il fait doux et tendre à cette minute de mon âme d'enfant! C'est\nqu'elle aura chanté alors pour son ami mort la plus belle chanson que\nmes cinq ans pussent chanter. E t ce dont je n'ai même plus le souvenir\nm'aura ainsi parfumé pour toujours.\n   Je revois pourtant les alouettes de monsieur Prévert, le voisin.\nNous sommes arrêtés justement sous ses cages. Les oiseaux trottent,\nsautent sur les mottes de gazon, tendent le cou, gonflent leurs ailes\net tirelirent leur chant harmonieux et monotone comme la ligne on-\nduleuse des blés.\n   Des femmes, près de nous, se disent à l'oreille que a papa et ma-\nman Boulomme » pleurent, les coudes sur la table, depuis trois jours.\nIls se sont assis devant, la fenêtre du jardin et ne se sont plus levés. Et\nsans se dire un mot, ils pleurent, et sans se regarder. Ils savent bien\nce que l'autre éprouve et chacun souffre pour deux.\n   Le cortège des funérailles monte vers l'église. Le cercueil est recou-\nvert du drap bleu à croix blanche, des jeunes filles, de jeunes\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "                                 — 107 —\n\n\nprêtres habilles de surplis blancs l'entourent en chantant d'une voix\naiguë et rauque. Pour les laisser passer, au coin de la rue s'est arrêtée\nune charrette à bâche blanche, couverte de poussière. Une mar-\nchande de fleurs empotées s'est agenouillée sur les pavés en tenant\npar ses deux bras relevés en anse, son panier fleuri sur la tête. Son\nvisage est rouge tant le fardeau pèse sur sa nuque.\n\n                                   *   *\n    Tout de suite après Florimond, les deux vieillards moururent à peu\n de jours d'intervalle. Pourquoi continuer de vivre quand plus rien\n ne goûte?\n    On vendit la boutique aux enchères, dans la rue, un mercredi qui\n est le jour de marché. Sur une table, Bertrand était monté, le com-\n missaire-priseur trapu comme un pot à tabac et qui ébahissait les\nspectateurs par des plaisanteries si audacieuses que les femmes se\ncachaient le visage et ne manquaient pas une de ses ventes. Ainsi, il\nfaisait les meilleures affaires en riant et les notaires se l'arrachaient et\nlui payaient beaucoup à boire.\n    Ma mère, ce jour-là, acheta les deux chandeliers de verre argenté\net ornés de dessins en couleur blanche qui gardent la cheminée de\nnotre belle chambre. Ils trompent tous ceux qui viennent les voir et\nqui, les saisissant à deux mains, les trouvent si légers.\n   Environ ce temps, je quittais la petite école pour celle des garçons\ndu Trieu des Bois, où il y avait des bancs américains à deux pupitres\net en sapin rouge.\n   Ici, mille nouvelles images éclatent en moi, comme les bluettes\nsous le soufflet du forgeron. Mais j'ai fini mon conte des récréations\nde la petite école près du doux Florimond à la robe noire, qui mourut\nau temps où les roses ne sont encore que de frêles boutons...\n                                    *\n                                   * *\n   D'ailleurs la nuit tiède et bleue est entrée en ma chambre; je\nn'avais pas entendu ses pieds nus.\n   L'Arcture, la fleur des astres, brille pendue au Char de David. La\nbrise m'apporterait-elle son haleine, ou l'odeur de foins fauchés déjà\naux prés de Beaulieusart?\n   A cette heure, sous le pommier, la place des andains brille d'un\nvert mêlé de jaune. Un rossignol chante éperdu d'amour à l'abri d'un\nbuisson, mon cœur l'entend ; et la terre ne sait pas s'endormir parce\nque sa jeunesse l'étouffé.\n                                                 Louis DELATTRE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-002", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 108, "page_fin": 109, "titre_corps": "Yvelaine", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles-Henry Hirsch", "ancre_debut": "YVELAINE                       FRAGMENT   O      douce dont le", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 129, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1672, "texte": "YVELAINE\n                      FRAGMENT\n\n\nO      douce dont les yeux riaient à ma venue,\n        Pleures-tu d'anciens pleurs de t'être souvenue\nDu soir où nous suivions en nous cherchant de loin,\nToi, le chemin qui mène aux portes de la ville,\nEt moi, la route qui descend vers la forêt ?\nJe sais la belle Vie et que la Mort est près,\nEntre les fleurs, et que l'Espoir aux yeux    tranquilles\nM'a regardé passer sans me tendre la main.\n\n— Veau s'éveille en chanson nouvelle à la fontaine,\nEt le vent devient brise en caressant les chênes;\nL'écho dit aux roseaux la chanson qu'il a prise\nAux lèvres de l'espoir, et mon âme est éprise\nDe l'heure exquise où nous voici devant nous-mêmes.\nRegarde avec des yeux d'enfant qui ne sait pas,\nO chercheur! tu sauras la vie, et tu verras.\nEn retrouvant ton jeune cœur, qu'il faut qu'on aime !\n\nAime! et le bel Espoir éclairera ta voie\nDe son rire de source et de son regard clair!\nVoici, prêtes pour te guider, mes mains de joie\nQue devina ton rêve auprès de l'âtre éteint,\nOù déjà tu songeais, dans le jeune matin,\nQue viendrait, de lumière transie, à travers\nUne aube heureuse éclose en roses sous ses pas,\nCelle de qui les mains, douces à ton front las.\nAuraient fleuri de myrte ta triste couronne\nEt de qui la voix fraîche à ton âme eût chanté !\n\n— Toi qui parles d'amour et doucement t'étonnes\nDe mes larmes, malgré ta sereine beauté\nEt l'heureuse bonté des mains que tu me tends,\nO demeure ! et pardonne à mon âme surprise\nD'avoir songé, devant l'éclat de ton printemps,\nDe ses rêves éteints parmi la cendre grise.\nTu descends en mon cœur du fond de ma mémoire\nOù l'ombre, à ton côté, de mon passé sans gloire\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 708, "texte": "                       — 109 —\n\nSemblait atténuée à presque disparaître,\nDans la délicate clarté qui, de ton être,\nEmanait caressante autour de ma pauvre âme\nQui se sentait partir pour un site plus calme.\n\n\nTu descends en mon cœur lumineuse et parée\nDe parfums, et ta couronne je l'ai tressée\nRêve à rêve, depuis l'instant où rayonna\nTon imagé rieuse au devant de mes larmes.\n\nTu es la même adolescente, et je suis vieux!\n\nVoici levée enfin, sur le jour pluvieux\nEt gris que fut ma vie à désirer tes charmes,\nLeur aube épanouie ! et devant loi je pleure,\nCar l'ombre du Passé vient d'atteindre cette heure\nQue je rêvais hélas! éternellement claire !\n\n                              CHARLES-HENRY      HIRSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-003", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 110, "page_fin": 114, "titre_corps": "Ballades de l’été", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Fort", "ancre_debut": "BALLADES DE                                 L'ÉTÉ                                               à Mme Elisabeth   Kahn.                                     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Le vent passe si doux, quand ses bras\nde velours leur coulent au cou, que les arbres, charmés aux caresses\nde l'air, émeuvent leur feuillage en frissons de lumière.\n\n   Lumière des matins, ô naissance des jours, renaissance des êtres,\nvous égalez l'amour! — Un de ces matins clairs, j'ai vécu dans ce\nrêve de monter vers le ciel en gravissant le jour. Les drapeaux de\nl'Aurore flottaient sur mes épaules, et les fleurs de la terre embau-\nmaient mon effort.\n\n  Les papillons, les fleurs, les oiseaux, les moulins, me semblaient un\ncortège tout vibrant de parfums, de vols et de lumière. Leurs ailes,\ndans le jour, passaient et repassaient en caresses d'amour.\n\n   Une cloche invisible au delà des portiques, étages vers le ciel,\nd'une forêt antique, semblaient rythmer l'essor d'un rayon de l'Au-\nrore, qui berçait dans son vol mille clochettes d'or.\n\n   La lumière tombait, en arpèges dorés, des rayons de l'Aurore\nqui se chantaient dans l'or. Aux creux dorés dés monts, aux vagues\nd'or des prés, aux plis d'or des forêts, la lumière chantait !\n\n   Ainsi j'allais songeant à cette loi première : nul n'aime la Beauté\nsans aimer la lumière. Le grand jour pénétra mon front rose de\nfièvre, et détournant son cours vint rafraîchir mon sang, et je croyais,\nfermant les yeux dans mon bien-être, tant le jour était doux, la\nlumière parfaite, que mon esprit voyait, au travers de mon front, le\nciel dans la prairie et le ciel sur les monts!\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1889, "texte": "                               —    111   —\n\n\n\n                                    II\n\n   Le vent d'été n'est plus le vent. C'est le Soleil qui respire. Qu'il\nbrise des vitres, c'est possible... Le soleil est un fort garçon.\n\n  Le soleil joue à plus de vent, et dans le ciel il fait le vide ; Le ciel\naspire les jupons. C'est le soleil qui respire.\n\n  Le soleil est un fort garçon. Il boit l'orage à même l'outre, et\nboire coupe la respiration. Le vent d'été n'est plus le vent.\n\n                                    III\n\n   La mer, de vague en vague, descend de l'horizon, et tandis que\nle vent descend de dune en dune, tantôt sur la mer et tantôt sur les\ndunes Phœbé glisse sa traîne et monte et redescend.\n\n  Ecoute sans causer la musique si frêle qu'égrène sur les dunes la\nlune avec sa traîne, et comprends sans causer la musique des dunes,\ndont se berce la mer et se berce la lune.\n\n  Si dans cette harmonie l'emprise forte et- douce du silence ne\ngagne ton cœur, et s'il pensé que les dunes et la mer sont de vagues\nboum-boum, aux prochaines kermesses engage-le comme clown !\n\n                                    IV\n\n  Sous la mer odorante aux vagues de blés tendres, un doux bercé\nCoxcomb cuve un soir de vin vieux... — Midi, cloches, appétit!\nCoxcomb dresse la tête et se frotte les yeux.\n\n   Bon ! — lui semble un reflet, sur la mer de blés tendres, le clair\nvillage en fleurs, et si lointain, qu'il pense : c'est bien sûr un reflet\nde la Cité de Dieu... Il reluque les cieux. C'est trop fort, il fait : Oh !\n\n   Bon! — lui semble un écho le doux chant des pasteurs, et si doux\net si loin de la mer odorante, qu'il pense : C'est un écho des\nHymnes de là-haut. Il scrute alors les cieux... C'est trop fort, il fait :\nOh ! sanglons cet appétit.\n\n  Puis se recouche et dit : Au lieu de voir aux cieux ce qui brille ou\nqui chante, faut-il que je sois gris pour n'y voir que du bleu !\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2011, "texte": "                              —   i 12 —\n\n\n                                   V\n   C'est la coupe, o gué; la coupe! —L'épouvantait sur les blés mûrs\nfait de grands bras comme en nageant, tandis qu'un gueux, comme\nen nageant, coule ses bras à travers champs. Voici la coupe, o gué,\nla coupe ! — en attendant que par les champs, coupant blés mûrs et\ngueux coupant, passe une rude lame d'argenl à deux bras rudes\ncomme en nageant. — E t c'est la coupe, o gué, la coupe !\n\n                                  VI\n   La ville sue dans ses faubourgs, la ville sèche dans son cœur, et\nl'onde qui l'arrose monte arroser ailleurs.\n\n  Dans ses faubourgs atteints d'orphéonie aiguë, les joures gonflées\nau col éclatent dans leur jus.\n\n  Dans son coeur déserté trois anglais pâles sèchent, si roides que\nsur grève sèchent des os de seiches.\n\n  Le peuple sue dans ses faubourgs, trois anglais sèchent dans son\ncœur. C'est tout... Les têtes de cire fondent chez les coiffeurs.\n\n                                  VII\n   Nous allons chanter sur un mode gaillard :\n  — Gai, gai, Robinson, l'été l'a tenté. Comme c'est un poète, il a\ntout quitté, — toutes ses chères études pour la belle nature.\n\n   Moins que le nécessaire va lui suffire assez. « Un toit de racines,\nune pierre creuse pour chaudière, et le nid de bruyère où s'en venir\nlassé, suivre, le jour mourant, la flore d'un feu de branches, activer\ndoucement d'une haleine légère l'effeuillement en brumes de bran-\nches enlacées... » — Traduisez : Villa au bord de la mer.\n\n  Alors, faut chanter sur un mode léger :\n  — Gai, gai, Robinson, l'été l'a tenté, oh, oh, le pauvre homme a\npeur de l'automne, l'hiver l'a rendu à l'étude des vers.\n\n  Exemples : (moins que le nécessaire pour dire qu'il va songer).\n                            FRAGMENT I\n            Je suis comme le ciel, moi, lorsque je dors,\n            Et qu'un rêve effeuille mes pensées enlacées,\n            Ce sont des batailles de fleurs doits l'éther,\n            — On m'a souvent causé de rêves étoiles,\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2183, "texte": "                               — 113 —\n\n                      Et, hors de l'étude\n                      De l'étude des vers,\n                      Vive le bon dormir !\n                      Car pour mieux rêver\n                      (Prononces rêverre)\n                      Vive la Solitude !\n  Messieurs, traduisez. Quand ce n'est pas très clair, il y a de la\npensée. Toutefois, ça ne rime guère.\n\n  Alors, faut chanter sur un mode sévère !\n  — Gai, gai, Robinson, le rêve l'a tenté, oh, oh, le pauvre homme\navait peur des hommes, c'est ce qui l'a voué à l'étude des vers.\n\n   Mais que d'autres étés puissent lui naître encore :\n   « Vive la belle nature, on vivra son rêve! » — Moins que le néces-\nsaire va lui suffire assez. « Un toit de racines, une pierre creuse pour\nchaudière, la force, l'arc et la flèche, et l'art de bien viser, et la main\npour cueillir et la main pour tuer! » — Traduire toutefois : Sans\nbouger de sa fenêtre, décapiter des roses et fusiller des mouettes.\n\n   Alors, faut chanter sur un mode guerrier :\n  — Gai, gai, Robinson, L'été l'a tenté... Encore ! — quel poète. Il a\ntout quitté, toutes ses chères études pour la belle nature.\n\n   Mais qu'il s'attarde un soir, poète comme il est, à dénombrer le\nciel du coin de sa croisée, que le prenne à la gorge l'automne querel-\nleur et que, pour des raisons, cela descende au cœur, alors, apo-\nthéose! alors voici rêver! (Moins que le nécessaire va lui suffire assez.\nDes pierres, de la boue, n'importe, où reposer. — Traduire : un\nlit moelleux, de douillets oreillers...) A h ! maigre apothéose ! vrai-\nment, c'est là rêver? Le voici comme un ciel d'hiver lorsqu'il est\nmort, voilant d'un lourd sommeil tout son rêve étoile.\n\n   Alors, s'il faut chanter, nous chanterons en chœur :\n   — Gai, gai, Robinson, la mort l'a tenté! — Il était trop poète, et\nc'est ce qui l'a tué. Il a voué son corps à 1 étude des vers.\n   Et nous ajouterons sur un mode mineur :\n   — Gai, gai, Robinson aimait la solitude...\n\n                                  VIII\n  De l'heure blême à l'heure rouge, n'est-ce pas là mon destin tout\nentier, de blasphémer ;\n                                                                       8\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2074, "texte": "                               -        114\n\n  Je crois en moi. Ce ne sont plus les ombres de mes bras qui bou-\ngent, Seigneur, je berce terre et ciel entre mes bras !\n  de blasphémer : Je crois en moi. Et me croire l'ombre frêle de ton\ndoigt qui bouge, Seigneur, c'est un jeu trop frêle pour moi !\n\n   E t n'est-ce pas là mon destin tout entier, de me hausser aux bran-\nches pour mieux voir, au travers du gel clair de la lune aux ramures,\ntout l'or saignant à flots de toutes les blessures que font au ciel les\nflèches de mes blasphèmes;\n   de me hausser aux branches pour mieux voir tout l'or saignant\ndu front de Dieu au fond du soir ?\n\n  Mais n'est-ce pas là mon destin tout entier, ce jeu altier d'opposer\naux étoiles, à ce grand ciel pliant sous les étoiles, mon grand front\nmaigre serré trois fois dans les pans mordorés de mon foulard à pois?\n\n  E t de m'étendre, face à face avec le ciel... n'est-ce pas là mon\ndestin tout entier !\n\n                                   IX\n\n   Au bruit de nos sabots et au bruit de nos mains, oserons-nous\nfranchir la porte du jardin où, dans la nuit profonde, les sylphes et\nles fées ne semblent que du clair de l'âme s'éclairer, après avoir foulé\ndans nos rondes superbes, aux rayons de la lune, les étoiles de\nl'herbe?\n                     «\n   ... Plus jeune encore de naître, où meurent nos chemins, d'un\ncouchant qui ceignait l'horizon de carmin, la lune s'est levée, ce\nsoir joyeuse et rose ! E t nous avons levé vers elle nos yeux pâles...\nAvant la nuit profonde, la lune s'est déclose à ne laisser, d'or pur,\nque son cœur aux étoiles, pour donner à nos yeux étoilant nos\nvisages, la jeunesse et l'éclat de ses rayons de rose...\n\n   Et nos yeux éclairant nos âmes de leur feu, — sans un bruit de\nsabots et sans un bruit de mains, nous avons pu franchir la porte du\njardin où, dans la nuit profonde, les sylphes et les fées ne savent que\ndu clair de l'âme s'éclairer, et nous avons foulé d'une ronde superbe,\naux rayons de nos âmes, les étoiles de l'herbe !\n\n                                                        PAUL FORT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-004", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 115, "page_fin": 116, "titre_corps": "Les briquetiers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Cammaerts", "ancre_debut": "LES BRIQUETIERS          C'EST la lune rouge         sur un", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 136, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 897, "texte": "LES BRIQUETIERS\n\n\n       C'EST la lune rouge\n        sur un fusain horriblement\nmorne, triste et louche,\nqui baigne d'un atroce sang\nles toits des vieux bouges...\n\n...C'est la pauvre estompe\nd'un site de banlieue amer,\nqui constamment pompe\nl'angoisse d'une ambiance d'air\noit toujours tout trompe...\n\n...Puis, c'est l'indécis\ndu vaste champ des briqueteries,\ndans le vague crépuscule assis,\nengainant d'un brouillard ses terres pétries,\nqui, là, vaste, ténébreux, farouche, s'embrunit...\n\n                       *\n                      * *\n\nEt sur ces terres ternes\nque je surplombe,\nsur ce champ que le noir cerne\noù la nuit tombe,\n\nce dimanche soir, on travaille :\nune table peine encore...\net l'on dirait que la mort\ntisse là-dessus de fines mailles...\n\nDans le sombre on voit du nu\nbouger très rapide: un torse...un coude...\nhideuses maigreurs d'angle que soude\nle feu de fatigue du mal cru!\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 821, "texte": "                 -116      -\nIls suent d'ahan, ils s'agitent\ndans une buée...\net la gloire humaine s'effritte\ndans cette ruée\nde la faim\nau pain !..\n\nLors gémirent leur plainte\ndes résignations saintes :\nd'en bas ces cris montèrent\ntrès nets en phrases claires :\n\n« Nos mains saignent, nos pieds aussi,\n» nos os font des trous à la peau\n» et nos pauvres torses durcis\n» s'efflanquent... Oh! grâce, bourreau!\n» Ah! la géhenne est dure!\n» Ah! c'est la torture\n» du pauvre !\n...Mais la nuit les couvre\nd'une oppression sure...\n\nAlors je regardai la lune rouge\nsur un fusain horriblement\nmorne, triste et louche,\nqui baigne d'un atroce sang\nles toits des vieux bouges...\n\net il me sembla qu'elle souriait\nen sa glauque image,\net que son sourire disait\nsa soif de carnage !\n\n                                   EMILE CAMMAERTS\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-005", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 117, "page_fin": 126, "titre_corps": "Térence : Phormion", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Em. 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O Géta, le donneur\nde conseils !\n   GÉTA. (à part). C'est à peine (s'il parle de moi) pour finir.\n   DÉMIPHON. Que me diront-ils, et quelle excuse trouveront-ils ? Je\nme le demande.\n   GÉTA (à part) Mais oui, j'en trouverai une; occupe-toi d'autre\nchose.\n   DÉMIPHON. Est-ce qu'il me dira : « c'est malgré moi que je l'ai\nfait; la loi m'y a contraint. » ? Je l'entends, et je le reconnais.\n   GÉTA (à part). Bien dit.\n   DÉMIPHON. Mais, sciemment et sans dire mot, donner cause gagnée\nà ses adversaires, est-ce que la loi l'exige aussi ?\n   PHÉDRIA. Voilà qui est dur.\n   GÉTA. J'arrangerai la chose; laisse-moi faire.\n   DÉMIPHON. Je ne sais à quoi me résoudre, tant cela m'arrive contre\n mon attente et contre toute croyance. Je suis si fort en colère, que je\n ne puis disposer mon esprit pour y réfléchir. Aussi est-ce alors surtout\nque les affaires sont le plus prospères, que tous doivent méditer en\nleur esprit le moyen d'endurer une peine qui les afflige. [Que celui qui\n revient de voyage s'attende toujours à des dangers, à des pertes, à des\n exils], escapade du fih, mort de la femme, maladie de la fille. (Qu'ils\n songent) que ce sont choses journalières, qu'elles peuvent leur arriver,\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2186, "texte": "                                — 118 -\n\n  de façon qu'aucune d'elles ne les surprenne; tout ce qui arrive contre\nleur attente, qu'ils le tiennent pour autant de gagné.\n    G É T A . Phédria, on ne saurait croire combien je surpasse mon\nmaître en sagesse. J'ai calculé tous les désagréments qui me mena-\ncent, au retour de mon maître : il me faudra tourner la roue au mou-\n lin, être battu, avoir les entraves, travailler à la campagne. Rien de\n tout cela ne me surprendra. Tout ce qui arrivera contre mon attente,\nje le tiendrai pour autant de gagné. Mais qu'hésites-tu à aborder le\n bonhomme et à lui parler tout d'abord courtoisement ? (Phédria\ns'avance).\n    DÉMIPHON. C'est Phédria, le fils de mon frère, que je vois venir\n à ma rencontre.\n    PHÉDRIA. Mon oncle, je te salue.\n    DÉMIPHON. Salut ; mais où est Antiphon ?\n     P H É D R I A . Je me réjouis de ton heureux retour.\n    DÉMIPHON {impatiente). D'accord ; réponds à ma question.\n    PHÉDRIA. Il se porte bien ; il est ici proche ; mais tout va-t-il sui-\n vant ton désir ?\n    DÉMIPHON (bourru). Je le voudrais du moins.\n     PHÉDRIA (innocemment). Que me dis-tu là ?\n    DÉMIPHON (éclatant). Tu le demandes, Phédria? Vous avez bâclé\n ici un beau mariage, en mon absence !\n    PHÉDRIA (feignant l'étonnement). H é ! Est-ce cela maintenant qui\n t'indispose contre lui?\n    GÉTA (à part, et d'un ton admiratif) L'excellent comédien !\n    DÉMIPHON. Pourrais-je ne pas lui en vouloir ? Je me fais une fête\n de le voir paraître devant moi, pour qu'il sache maintenant que moi,\n autrefois l'excellent père, je suis devenu, par sa faute, de tous le plus\nsévère.\n    PHÉDRIA. Mais vraiment, mon oncle, il n'a rien fait qui doive\nvous fâcher.\n    DÉMIPHON. Ah ! voilà bien toujours la même histoire ! Tous se\nressemblent! Qui en connaît un, les connaît tous.\n    PHÉDRIA. Ce n'est pas cela du tout.\n    DÉMIPHON. Celui-ci est en faute, celui-là se fait son avocat; est-ce\nl'autre, celui-ci se trouve juste à point ; ils se prêtent mutuellement\nassistance.\n    GÉTA [à part).         Sans le savoir, le vieux a bien dépeint leur con-\nduite.\n    DÉMIPHON. Car s'il n'en était pas ainsi, tu ne te mettrais pas de\nson côté, Phédria.\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2439, "texte": "                                — 119 —\n\n    PHÉDRIA (très calme et d'un ton de. remontrance polie). Mon oncle,\n si le fait est réel, qu'Antiphon ait commis une faute, par un acte qui\n aurait compromis son patrimoine ou sa réputation, je ne plaide pas\n pour qu'il échappe au châtiment mérité. Mais si quelqu'un, par\n hasard, fort de son astuce, a tendu un piège à notre jeunesse, et a\n réussi, est-ce notre faute ou celle des juges, qui souvent, par envie,\n ôtent au riche ou, par pitié, donnent au pauvre?\n    GÉTA (à part). Si je ne connaissais pas l'affaire, je croirais qu'il dit\n vrai.\n    DÉMIPHON. Est-ce qu'il y a un juge qui puisse reconnaître vos\n droits, quand vous-même ne répondez pas un mot (pour les défendre),\n ainsi que lui l'a fait?\n    PHÉDRIA. Il s'est acquitté du devoir d'un jeune homme bien élevé :\n quand on fut arrivé devant les juges, il n'a pas pu articuler ce qu'il\n avait projeté de dire, tant sa modestie avait alors paralysé ce garçon\n timide.\n    GÉTA (à part). Je félicite Phédria ; mais pourquoi hésiter à aborder\n tout de suite le vieillard? (Il s'approche) Maître, bonjour; je me\nréjouis de ton heureux retour.\n    DÉMIPHON (le menaçant). A h ! salut, l'excellent gardien, le vrai\nsoutien de ma famille, à qui j'ai confié mon fils lors de mon départ!\n    GÉTA (du ton de l'innocence méconnue). Depuis un bon moment,\nje t'entends nous accuser tous, injustement, et moi plus injustement\nencore : car qu'aurais-tu voulu que je fisse pour toi dans cette\naffaire? Les lois ne permettent pas à l'esclave de plaider, et il n'a pas\ndroit de témoignage.\n    DÉMIPHON. Je laisse tout cela. Je veux bien que le jeune homme,\ninaccoutumé aux tribunaux, ait eu peur; je t'accorde que tu es\nesclave; pourtant, fût-elle tout ce qu'il y a de plus parente, il n'était\npas indispensable qu'il l'épousât ; mais, ainsi que la loi l'ordonne,\nvous lui auriez fourni une dot; elle aurait cherché un mari ailleurs.\nComment a-t-il manqué de raison jusqu'à épouser de préférence une\npauvresse?\n    GÉTA. Ce n'est pas la raison qui lui a manqué, c'est l'argent.\n    DÉMIPHON. Il n'avait qu'à emprunter.\n    GÉTA. Emprunter ? rien de plus facile à dire.\n    DÉMIPHON. Enfin, si aucun autre moyen ne lui réussissait, il\nn'avait qu'à s'adresser à un usurier.\n    GÉTA (sarcas tique). Hé quoi! tu as bien parlé ! Comme si on lui\naurait fait crédit de ton vivant.\n    DÉMIPHON (avec colère). Non, il n'en sera pas ainsi; c'est impossi-\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1772, "texte": "                                  —   120 —\n\n\nble. Moi, souffrir un seul jour le mariage de cette femme avec mon\nfils? Ils n'ont mérité aucune indulgence. Je veux qu'on me montre cet\nhomme, ou qu'on m'indique où il demeure.\n    G É T A . T u veux dire Phormion?\n    DÉMIPHON Le patron de cette femme.\n    G É T A . Je vais le faire venir.\n    DÉMIPHON. E t Antiphon, où est-il maintenant?\n  GÉTA. Sorti.\n  DÉMIPHON. Va, Phédria, me le chercher et amène-le moi.\n  P H É D R I A . J'y vais, et tout droit encore.(Exit.)\n  G É T A (àpart). Oui, tout droit chez Pamphila. (Exit Géta.)\n  D É M I P H O N . Moi, je m'en vais chez moi, saluer mes dieux pénates ;\nde là, j'irai au forum et j'appellerai à mon aide quelques amis, qui\npuissent me secourir dans cette affaire, pour que je ne sois pas pris au\ndépourvu quand viendra Phormion. {Exit.)\n\n\n\n                               Acte I I I .\n\n                    SCÈNE PREMIÈRE              (215-347).\n\n                            PHORMION — GÉTA.\n\n  (Ils reviennent ensemble du forum ; Phormion est pris de vin).\n  PHORMION. Tu dis bien qu'il est parti d'ici, redoutant l'arrivée de\nson père?\n  G É T A . Parfaitement.\n  PHORMION.       Qu'il a laissé là Phanium ?\n  GÉTA.    Oui.\n  PHORMION, E t que le vieillard enrage?\n  GÉTA. Absolument.\n  PHORMION (se détournant        de Géta, à part). C'est à toi seul, Phor-\nmion à mener toute cette affaire. C'est toi qui a broyé la drogue, il te\nfaut l'avaler toute : apprête-toi.\n   GÉTA. Je te prie...\n   PHORMION (poursuivant son monologue). S'il demande...\n   GÉTA. C'est en toi qu'est notre espoir.\n  PHORMION (même jeu). Voilà. Qu'y aura-t-il, s'il la renvoie?\n   G É T A . C'est toi qui nous as poussés...\n   PHORMION ( d ' u n ton de satisfaction). Voici le moyen, je crois.\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2372, "texte": "                                —   131\n\n\n      GÉTA. Tire-nous d'affaire.\n      PHORMION {à Géta). Amène le vieux : tous mes plans sont mainte-\n  nant dressés dans ma tête.\n      GÉTA. Que vas-tu faire?\n      PHORMION. Que veux-tu, sinon que Phanium demeure, que je\n  mette Antiphon à l'abri du reproche, et que je fasse dériver sur moi\n  toute la colère du vieillard ?\n     GÉTA. O le vaillant homme, l'excellent ami que tu fais ! Mais,\n  Phormion, je crains souvent que ce courage, en fin de compte, n'abou-\n  tisse à la prison.\n     PHORMION. Oh! que non ; l'épreuve en est faite; je sais dès long-\n temps où poser le pied. Combien supposes-tu que j'aie déjà battu de\n gens, les amenant à deux doigts de leur perte, [étrangers comme\n citoyens? mieux je connais la voie, plus souvent la chose m'arrive-t-\n elle]. Dis donc, as-tu jamais ouï dire qu'on m'ait intenté une action\n en dommages?\n     GÉTA. Et comment cela?\n     PHORMION. Parce qu'on ne tend pas le filet à l'épervier ou au\n milan, qui nous font du tort; c'est à ceux qui ne nous font rien qu'on\n le tend ; c'est qu'il y a profit à prendre ceux-ci ; dans le cas des pre-\n miers, nous gaspillons nos peines. Le péril est pour d'autres, pour\n ceux que l'on peut écorcher. Moi, on sait que je n'ai rien. Tu me\n diras : « Ils t'emmèneront chez eux, après t'avoir condamné (1) ».\n Mais ils ne veulent pas nourrir un gaillard vorace, et m'est avis qu'ils\nont raison de se refuser à rendre le plus grand des bienfaits en\néchange d'un méfait (2).\n    GÉTA. Jamais Antiphon ne pourra te témoigner assez de recon-\nnaissance pour tes bons offices.\n     PHORMION. Sans doute, mais c'est au patron qu'on ne saurait\ntémoigner assez de reconnaissance pour ses bons offices. Venir à\ntable, sans payer son écot, parfumé, sortant du bain, l'esprit en\nrepos, alors que lui est dévoré à la fois par les soucis et la dépense !\nTandis que tout s'accomplit qui peut t'être agréable, lui enrage : toi,\ntu peux rire, boire le premier, occuper le haut bout de la table ; on\nte sert un dîner embarrassant...\n     GÉTA. Que veut dire ce mot?\n     PHORM ON. Un dîner où tu ne sais pour quel plat te décider.\n\n\n  (1) A défaut de paiement d'une amende légalement prononcée, les lois athé-\nnienne et romaine autorisaient le créancier à se saisir de la personDe de son\ndébiteur, et à le traiter en esclave.\n  (2) Allitération dans le texte.\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2150, "texte": "                                 — 122 —\n\nQuand tu te mets à calculer combien ces choses sont délicieuses et\ncombien elles sont chères, franchement, est-ce que tu ne prendrais\npas pour un dieu propice celui qui te lès fournit?\n   G É T A . Le veillard arrive ; vois ce que tu vas faire ; c'est le premier\nchoc qui est le plus rude. Si tu le supportes, après cela tu pourras\njouer le jeu que tu voudras,\n\n                         S C È N E II (348-440).-\n\n        DÉMIPHON — HÉGION, CRATINUS, CRITON, ses conseils,\n\n                           PHORMION — GÉTA.\n\n    DÉMIPHON (à ses conseils). Avez-vous jamais entendu parler d'une\ninjure faite à quelqu'un avec autant d'insolence que celle-ci? Assistez-\n moi, je vous en prie.\n    GÉTA (à part, à Phormion). Il est furieux !\n    PHORMION (à part, à Géta). Toi, fais attention à ceci. Moi, je\n m'en vais le secouer. (Parlant haut et d'un ton indigné, de façon à\n être entendu de Démiphon.) Par les dieux immortels ! Il dit, ce\n Démiphon, que notre Phanium n'est pas sa parente ? Démiphon nie\n qu'elle soit sa parente ?\n    GÉTA. Il le nie.\n    DÉMIPHON (à mi-voix, à ses amis). Je crois que voilà justement\ncelui dont je parlais ; suivez-moi. (Ils s'approchent avec précaution.)\n    PHORMION. E t il nie avoir jamais su quel en était le père.\n    GÉTA. Il le nie.\n    PHORMION. Parce que la pauvre créature a été laissée dans la\n misère, on désavoue son père, et elle-même on l'abandonne ; vois ce\nque fait l'avarice !\n    GÉTA (avec une indignation jouée). Si tu accuses mon maître\nd'avoir voulu nuire, tu vas en entendre!\n    DÉMIPHON (à part). O l'effronterie! C est lui maintenant qui va\n me poursuivre !\n    PHORMION. A vrai dire, je n'ai pas de raison d'en vouloir au\njeune homme, de n'avoir pas connu le père : le bonhomme, âgé,\npauvre, vivant de son travail, se confinait presque à la campagne ; c'est\nde mon père qu'il tenait le champ qu'il y cultivait. Souvent, en ce\n temps-là, le vieillard me racontait que son parent le négligeait ; mais\nquel homme! le meilleur peut-être que j'aie vu de ma vie !\n    G É T A (ricanant). Quel contraste entre cet excellent homme et le\n coquin que tu fais !\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2166, "texte": "                               — 123 —\n\n    PHORMION (feignant l'indignation).     Va te faire pendre ! Si je ne\n l'avais estimé ainsi, jamais je n'aurais encouru de votre famille une si\n terrible inimitié, à cause de cette fille que ton maître maintenant\n méprise d'une façon si indigne.\n                                                   1\n    GÉTA (marchant sur lui avec une feinte colère' . Vas-tu continuer à\n dire du mal de mon maître absent, canaille?\n    PHORMION. Mais ce que je dis, il le mérite.\n    GÉTA. Tu parles; gibier de prison ?\n    DÉMIPHON (appelant). Géta!\n    GÉTA (criant, et feignant de ne pas entendre Démiphon). Extor-\n queur de biens, tortureur de lois !\n    DÉMIPHON (haussant la voix). Géta !\n    PHORMION (à mi-voix, à Géta      Réponds.\n    GÉTA (se retournant). Qui est là ? (D'un ton de grande      surprise.).\n Oh!\n    DÉMIPHON (à Géta). Tais-toi.\n    GÉTA. En ton absence, il n'a pas cessé de la journée de proférer\ncontre toi des injures que tu ne mérites pas et que lui mérite.\n    DÉMIPHON (impatienté). Cesse. (S'adressant à Phormion avec une\npolitesse ironique.) Jeune homme, tout d'abord, avec ta bienveillante\npermission, je te demande s'il peut t'être agréable de me répondre.\nQui dis-tu qu'était cet ami à toi? Explique-le moi, et aussi comment\nil disait que j'étais son parent ?\n    PHORMION (moqueur). Tu me jettes l'hameçon, tout comme si tu\nne le connaissais pas.\n    DÉMIPHON. Moi, le connaître?\n  PHORMION.     Oui.\n  DÉMIPHON, C'est     ce que je nie; toi qui l'affirmes, remets-moi la\nchose en mémoire.\n   PHORMION. Comment, toi, tu ne connaissais pas ton cousin ?\n   DÉMIPHON (irrité). Tu me fais mourir ! Dis son nom.\n   PHORMION. Son nom? Parfaitement. (Il s'interrompt.)\n   DÉMIPHON. Pourquoi ce silence, maintenant?\n   PHORMION (à part, et troublé). Je suis perdu, par Hercule ! J'ai\noublié le nom.\n   DÉMIPHON. Que dis-tu ?\n   PHORMION (à part, et très bas). Géta, si tu te souviens de celui qui\na été prononcé tantôt, souffle-le-moi. (A Démiphon, avec effronterie.)\nEh bien, je ne veux pas le dire : tu viens pour me sonder, comme si\ntu ne le connaissais pas.\n   DÉMIPHON (indigné). Moi, te sonder, dis-tu?\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2265, "texte": "                                  — 124 —\n\n    GÉTA (soufflant le nom à Phormion). Stilpon.\n    PHORMION (d'un ton détaché). Au reste, qu'est-ce que cela me fait ?\nC'est Stilpon.\n    DÉMIPHON. Qui as-tu dit ?\n    PHORMION (lui jetant le nom à la face). Stilpon, te dis-je. L'as-tu\nconnu ?\n   D É M I P H O N . Je ne l'ai pas connu et je n'ai pas eu de parent de ce\nnom.\n    PHORMION (d'un ton de provocation).            Vraiment ? Tu n'as pas\nhonte de ce que tu profères ? Mais s'il t'avait laissé un héritage de\ndix talents...\n   DÉMIPHON. Que les dieux te confondent!\n    PHORMION. T U serais le premier à dérouler de mémoire votre\ngénéalogie depuis l'aïeul et le père du trisaïeul.\n    DÉMIPHON {hargneux). Comme tu le dis. Dans ce cas, en arrivant\nau tribunal, j'aurais démontré comment elle est ma parente : fais de\nmême. Dis-nous donc comment elle est ma parente.\n    G É T A (à Démiphon, battant des mains). Bien dit, mon maître ; par-\nfait ! (A Phormion, à part, avec inquiétude). Hé la, toi, prends\ngarde !\n    PHORMION (avec arrogance). J'ai clairement expliqué la chose aux\njuges à qui je le devais. Si cela était faux, pourquoi ton fils ne l'a-\nt-il pas réfuté alors ?\n    DÉMIPHON (impatienté). Tu me parles de mon fils, dont on ne sau-\nrait exprimer la sottise dans les termes qu'elle mérite ?\n    PHORMION (ironique). Mais toi, qui es si sage, va-t'en voir les\nmagistrats et leur demander de prononcer, pour toi, leur sentence\nune seconde fois, puisqu'aussi bien tu règnes seul et qu'à toi seul il\nest donné d'obtenir deux fois jugement dans la même affaire (1).\n    DÉMIPHON (après une pause, et se contenant). Bien qu'il m'ait été\nfait tort, cependant, plutôt que de courir après des procès ou de t'en-\ntendre, tout comme si elle était ma parente, prends les cinq mines\nque la loi ordonne de fournir en dot, et emmène-là.\n   PHORMION. Ha ! ha ! ha ! Tu es délicieux !.\n   DÉMIPHON. Qu'y a-t-il ? Est-ce que je demande quelque chose\nd'injuste ? Ne puis-je pas même obtenir ce qui est le droit commun ?\n   PHORMION (sur un ton de vertueuse indignation). Est-ce donc, je te\nprie, que la loi t'ordonne de lui payer son salaire et de la renvoyer,\n\n\n  (1) La coutume athénienne s'y opposait ; à Rome au contraire, il pouvait y avoir\nrévision du procès.\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2165, "texte": "                             — 125 —\n\nainsi qu'une courtisane quand tu en as usé ? Ou n'est-ce pas pour\nqu'une citoyenne ne commît rien d'infamant du fait de son indigence\nqu'elle a reçu l'ordre de s'unir à son plus proche parent, pour passer\nsa vie avec lui seul, chose que tu interdis, toi ?\n   DÉMIPHON. Oui, avec son plus proche parent, d'accord; mais nous,\nd'où sommes-nous parents, et pour quel motif.:.\n   PHORMION. Allons donc, « ne remets pas en question ce qui a été\nréglé », dit-on.\n   DÉMIPHON. Ne pas remettre en question ? Bien au contraire, je ne\ncesserai pas' que je n'y sois parvenu.\n   PHORMION. T U radotes.\n   DÉMIPHON. Laisse-moi toujours faire.\n   PHORMION. En fin de compte, Démiphon, ce n'est pas à toi que\nnous avons affaire; c'est ton fils qui a été condamné et non toi; car,\npour toi, le temps d'épouser était depuis longtemps passé.\n   DÉMIPHON. Tout ce que je dis maintenant, considère que c'est lui\nqui te le dit; sinon, lui et sa femmeje les chasserai de chez moi.\n   GÉTA (à part). Il s'emporte.\n   PHORMION. Tu ferais mieux de t'en aller toi-même.\n   DÉMIPHON. Tu es donc prêt à me contrarier en tout, malheureux?\n   PHORMION (à part, à Géta). Il a peur de nous, bien qu'il s'efforce\nde le cacher.\n   GÉTA (à part, à Phormion). Le début te réussit.\n   PHORMION (à Démiphon, d'un ton paterne). Que ne te résignes-tu à\nce qu'il te faut subir? Tu feras chose digne de toi, et nous serons\nbons amis.\n   DÉMIPHON (avec mépris). Moi, rechercher ton amitié? Voudrais-je\nseulement t'avoir vu ou entendu ?\n   PHORMION. Si tu sympathises avec elle (Phanium), tu auras de\nquoi charmer ta vieillesse : songe à l'âge que tu as.\n   DÉMIPHON (exaspéré). Qu'elle te charme toi-même : prends-la\npour toi.\n   PHORMION (avec un calme provocant). Modère donc ta colère.\n   DÉMIPHON. Attention à ceci; c'est assez de paroles. Si tu ne te\nhâtes d'emmener la femme, c'est moi qui la jetterai dehors. J'ai dit,\nPhormion.\n   PHORMION. E t si toi tu la traites autrement qu'on ne doit traiter\nune femme libre, je te « collerai » un fameux procès. J'ai dit, Démi-\nphon. (A part, à Géta). Holà, si l'on a besoin de moi, tu me feras\nappeler ; je suis chez moi.\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2134, "texte": "                                   -   I26   —\n\n\n                         S C È N E III (441-464).\n\n           DËMIPHON-GÉTA-HÉGION-CRATINUS-CRI                TON.\n\n   DÉMIPHON (monologuant). De quels soucis, de quels tourments\nmon fils ne m'accable-t-il pas, lui qui nous a empêtrés, lui et moi, de\nce mariage! E t il ne se montre pas, pour qu'au moins je sache ce\nqu'il dit de l'affairé ou ce qu'il en pense. (A Géta). Va-t'en voir s'il\nest de retour ou non à la maison.\n  GÉTA. J'y vais.\n  DÉMIPHON (à ses conseils). Vous voyez où l'affaire en est. Que\ndois-je faire? Parle, Hégion.\n   H É G I O N . Moi? Je propose Cratinus, si tu le veux bien.\n   DÉMIPHON Parle, Cratinus.\n   CRATINUS. C'estmoi que tu veux entendre?\n   D É M I P H O N . C'est toi.\n   CRATINUS. Moi, je voudrais que tu fisses ce qui est de ton intérêt.\nVoici mon opinion : ce que ton fils a fait ici en ton absence, il est\njuste et de raison de le considérer comme nul et non avenu, et tu y\nréussiras. J'ai dit.\n   DÉMIPHON. Parle maintenant, Hégion.\n   H É G I O N . Moi, je croîs qu'il a parlé en toute sincérité; mais voilà :\nautant d'hommes, autant d'opinions. A chacun sa façon de voir.\nPour moi, il ne me semble pas que ce que les lois ont consacré puisse\nêtre annulé; et il ne serait pas beau de l'essayer.\n   DÉMIPHON. Parle, Criton.\n   CRITON. Moi, j'estime qu'il faut un plus ample délibéré : l'affaire\nest d'importance.\n   H É G I O N (à Démiphon). As-tu encore besoin de nous?\n   D É M I P H O N . Vous avez parfaitement fait. (Les trois conseils saluent\net se retirent). — (Désespéré). Me voilà beaucoup plus incertain que\ntout à l'heure.\n   ( G É T A ) (revenant . On dit qu'il n'est pas rentré.\n   DÉMIPHON (monologuant) Il me faut attendre mon frère. Le con-\nseil qu'il me donnera sur cette affaire, je le suivrai. Je vais me rendre\nau port, m'informer de son arrivée. (Il va au Pirée).\n   GÉTA (à parti. E t moi je vais me mettre à la recherche d'Antiphon,\npour qu'il sache ce qui s'est passé ici.\n   Mais c'est lui-même que je vois revenir, juste à point.\n\n   (Asuivre),\n                                                         E M . BOISACQ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-006", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 127, "page_fin": 132, "titre_corps": "La damoiselle Maleen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. Allard et L. 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Mais\n la Princesse Maleen dit à son père qu'elle n'épouserait que le fils du roi\nvoisin, car ils s'aimaient si tendrement qu'ils ne voulaient pas être\n séparés. « Je ne puis et je ne veux en épouser aucun autre. »\n    En entendant cela, son père entra dans une violente colère et or-\ndonna qu'une tour très obscure serait construite où pas un rayon de\nsoleil, pas un rayon de lune ne pénétreraient. Quand elle fut terminée,\nil dit à sa fille :\n    — Tu seras enfermée pour sept ans dans la tour; et j'irai voir alors\nsi ton obstination est brisée.\n    On emmagasina dans la tour des provisions pour tout ce temps et\nla princesse et sa nourrice y furent conduites, puis emmurées et\nainsi séparées, à la fois, du ciel et de la terre; elles devaient rester dans\nune obscurité complète, où l'on ne distinguait plus le jour de la nuit.\n   Le prince venait souvent près de la tour et il appelait Damoiselle\nMaleen par son nom. Mais aucun bruit n'aurait pu traverser ces murs\népais. Et elle, que pouvait-elle faire sinon pleurer et se plaindre?\n    Le temps passa; et à la diminution des provisions, elle calcula que\nles sept ans touchaient à leur fin, que l'heure de la délivrance appro-\nchait. Mais pourtant aucun coup de marteau ne s'entendait, pas une\npierre ne tombait des murs et elle vit bien que son père l'avait oubliée.\n    Quand il ne resta plus que peu de nourriture, comprenant qu'elle\nétait menacée d'une mort terrible :\n   — Nous ne serons pas délivrées, dit la princesse. Il me semble que\nnous devrions essayer de percer, le mur d'une façon ou de l'autre.\n   Elle prit son couteau à pain et se mit à creuser et gratter le mortier\nentre deux pierres ; elle le fit fort longtemps; et quand elle était\nfatiguée, la nourrice prenait sa place.\n   Après avoir bien durement travaillé, elles parvinrent à détacher\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2684, "texte": "                                  — 128 —\n\n  une pierre, puis une deuxième, puis une troisième, et au bout de trois\n jours, le premier rayon de lumière tomba dans les ténèbres ; puis\n enfin il se trouva une ouverture large assez pour sentir le ciel.\n    Le ciel était bleu et l'air frais qui entrait dans la tour avait une\n douce odeur. Mais comme toutes les choses apparurent tristes à là\n Princesse Maleen! Le château de son père gisait en ruines; les villes\n et les villages, aussi loin qu'on pouvait voir à la ronde, étaient incen-\n diés. Les champs de tous les côtés étaient incultes. On ne voyait pas\n une âme vivante!\n    Elles continuèrent de travailler jusqu'à ce que l'ouverture du mur\n se trouvât assez grande pour qu'on pût s'y glisser. Quand cela fut,\n la nourrice y sauta et la Princesse la suivit. A présent encore, elles\nn'étaient pas libres; elles ne savaient quel chemin suivre car l'ennemi\navait détruit le pays tout entier, enlevé le roi et tué tous les habitants.\nElles marchèrent quelque temps espérant arriver à une autre contrée ;\nmais elles ne trouvèrent ni un abri, ni un être humain qui pût leur offrir\nune bouchée de pain; et leur faim était, si dévorante qu'elles étaient\nbien contentes de manger les orties des buissons pour la calmer.\n    Après avoir de la sorte fort longtemps voyagé, elles' atteignirent\nun autre pays. Elles s'offrirent comme servantes; mais de partout où\nelles frappaient, on les repoussait; personne n'avait pitié d'elles.\nEnfin elles arrivèrent dans une grande ville et elles allèrent ensemble\nà la cour du roi. Même ici on leur criait encore de passer leur chemin,\nquand le cuisinier dit qu'il les prendrait bien pour l'aider à sa cui-\nsine, et ainsi la Princesse Maleen devint une seconde Cendrillon.\n    Mais le roi du château où elle se trouvait servante, était justement\nle père du premier ami de Damoiselle Maleen ; et il avait choisi, pour\nson fils, une autre épouse aussi vilaine dp figure que méchante de\ncœur. Le mariage se ferait même bientôt car la fiancée était déjà\n arrivée.\n    Pour cacher sa laideur, celle-ci s'enfermait dans sa chambre, loin\nde tous les regards, et la Princesse Maleen devait lui porter sa nour-\nriture.\n    Le jour vint où la fiancée allait à l'église avec le fiancé; cependant\nelle était si honteuse de sa laideur, elle avait si peur que les gens de\nla rue se la montrassent du doigt par moquerie, qu'elle envoya cher-\ncher Maleen, et lui dit:\n    — Ici t'attend un grand bonheur; j'ai tordu mon pied et je ne\nsaurais aller dans la ville aujourd'hui; si tu veux revêtir mes habits de\nnoce et prendre ma place, il y aura là pour toi un honneur au-delà de\ntout ce que tu pouvais jamais espérer.\n"}, {"page_pdf": 150, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2327, "texte": "                                 — 129 —\n\n     Mais la Princesse Maleen répliqua :\n    — Je ne désire aucun honneur qui ne m'ait été véritablement\n destiné.\n    La fiancée eut beau lui offrir son or, tout fut vain. Si bien que la\n vilaine femme se mit en colère et dit :\n    — Si tu ne m'obéis pas, tu le paieras de ta vie, car je n'ai qu'un\n mot à prononcer pour que ta tête tombe à tes pieds.\n    Elle se trouva bien obligée d'obéir. Elle se vêtit donc des habits de\n la fiancée et de ses parures.\n    Chacun fut étonné de sa grande beauté, quand elle entra dans le\nsalon royal, et le roi dit à son fils :\n    — Voici l'épouse que je t'ai choisie et que tu conduiras à l'église.\n    Le prince parut fort surpris. « Elle est comme Ma Dame Maleen,\net je croirais que c'est elle-même qui est ici, se dit-il, si je ne la savais\nenfermée dans la tour depuis longtemps et morte sans doute. »\n    Il prit sa fiancée par la main et la conduisit à l'église.\n    Sur le chemin, il y avait un buisson d'ortie et elle lui dit :\n                 « Buisson d'ortie,\n                 Buisson d'ortie si misérable,\n                 Pourquoi es-tu ici tout seul ?\n                 Il fut un temps\n                  Où je ne te dédaignais pas,\n                 Mais où je te mangeais tout cru. »\n    — Que dis-tu là ? demanda le fils du roi.\n   — Rien, répondit-elle; je pensais à la Damoiselle Maleen.\n   Le prince ne répliqua pas; il était fort étonné que sa fiancée connût\nce nom.\n   Quand ils arrivèrent au chemin devant le cimetière, elle dit :\n              « Chemin de l'église, ne te détourne pas ;\n              Ne suis-je pas la vraie fiancée ? »\n  — Que dis-tu là ? demanda le fils du roi.\n  — Rien, répondit-elle; je pensais à la Damoiselle Maleen.\n  — Connais-tu la Damoiselle Maleen ?\n  — Non, répondit-elle. Comment la connaîtrais-je ? J'ai seulement\nentendu parler d'elle.\n  Quand ils arrivèrent à la porte de l'église, elle dit de nouveau :\n             « Porte de l'église, ne teferme pas ;\n             Ne suis-je pas la vraie fiancée ? »\n   — Que dis-tu là? demanda le fils du roi.\n   — A h ! répondit-elle ; je pensais à la Damoiselle Maleen.\n   Alors il prit une riche chaîne d'or et la lui passa au cou, en fermant\nles anneaux l'un dans l'autre.\n                                                                        9\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2066, "texte": "                               — 130 —\n\n   Ils entrèrent à l'église et restèrent à l'autel pendant que le prêtre\njoignait leurs mains et les mariait.\n   La princesse ne dit pas un mot de tout le chemin durant qu'ils\nrevenaient au château ; et quand elle arriva, elle courut dans la\nchambre de la fiancée enlever les riches habits et les parures et\nremettre sa vieille robe grise. Elle conserva seulement la chaîne d'or\nque le prince lui avait donnée.\n   Quand la nuit fut venue et le moment où la fiancée devait être\nconduite dans la chambre du fils du roi, elle laissa tomber son voile\nsur sa figure afin qu'il ne s'aperçût pas de l'imposture.\n   Dès que tous les convives furent partis, il dit :\n   — Que disais-tu donc, tantôt, au buisson d'ortie du chemin ?\n   — A quel buisson d'ortie? demanda-t-elle. Je n'ai parlé à aucun\nbuisson d'ortie.\n   — Si tu ne l'as pas fait, c'est que tu n'es pas la vraie fiancée.\n   Alors elle se leva et dit :\n               « Je vais aller vers la servante\n                Qui porte mes pensées. »\n  Elle sortit et fit venir Damoiselle Maleen.\n  — Donzelle, qu'as-tu dit, au buisson d'ortie ?\n  — Je lui dis seulement :\n               « Buisson d'ortie,\n                Buisson d'ortie si misérable,\n               Pourquoi es-tu ici tout seul ?\n               Il fut un temps\n               Où je ne te dédaignais pas,\n               Mais où je te mangeais tout cru. »\n  La fiancée revint dans la chambre en courant et dit:\n  — Je sais à présent, ce que j'ai dit au buisson d'ortie; et je me rap-\npelle tous les mots que vous avez entendus.\n  — Mais au chemin de l'église, que disais-tu quand nous y sommes\npassés ? demanda le fils du roi.\n  — Au chemin de l'église ? répondit-elle. Je ne parlai à aucun che-\nmin de l'église.\n  — Alors, tu n'es de nouveau plus ma vraie fiancée.\n   E t elle, de nouveau, dit :\n              « Je vais aller vers la servante\n              Qui porte mes pensées. »\n  Elle courut dehors et fit venir Damoiselle Maleen :\n  — Donzelle, qu'as-tu dit au chemin de l'église ?\n  — Je lui dis seulement :\n"}, {"page_pdf": 152, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2079, "texte": "                               — 131 —\n\n              « Chemin de l'église, ne te détourne pas ;\n              Ne suis-je pas la vraie fiancée ? »\n   — Cela te coûtera la vie! cria la fiancée.\n   Mais elle se hâta vers la chambre et dit au fils du roi :\n   — Je sais, à présent, ce que j'ai dit, au chemin de l'église; et je me\nrappelle tous les mots.\n   — Mais à la porte de l'église, qu'as-tu dit?\n   — A la porte de l'église ? répondit-elle. Je n'ai parlé à aucune porte\nd'église.\n   — Alors, encore une fois, je te dis que tu n'es pas ma véritable\népouse.\n   Elle sortit et fit venir Maleen :\n   — Donzelle, qu'as-tu dit à la porte de l'église ?\n   — J'ai dit seulement :\n              « Porte de l'église, ne te ferme pas ;\n              Ne suis-je pas la vraie fiancée ? »\n   — Que cela te casse le cou! cria la fiancée, en entrant dans la plus\ngrande colère.\n   Cependant elle se pressa de retourner à la chambre du fils du roi :\n   — Je sais, à présent, ce que j'ai dit à la porte de l'église, et je me\nrappelle tous les mots.\n   — Mais où as-tu mis la chaîne d'or que je te donnai, à la porte de\nl'église ?\n   — Quelle chaîne d'or? répondit-elle. Tu ne m'as pas donné de\nchaîne d'or.\n   — Je te l'ai passée, moi-même au cou, dit-il, et moi-même bou-\nclée. Et si tu ne le sais pas, c'est que tu n'es pas mon épouse véri-\ntable.\n   Et il lui arracha le voile du visage. Elle lui apparut dans une si\naffreuse laideur qu'il bondit en arrière en s'écriant :\n   — Qui es-tu? Que fais-tu ici?\n   — Je suis ta véritable épouse, dit-elle, celle que le roi ton père a\nchoisie pour toi. Mais comme je craignais qu'on se moquât de moi\naujourd'hui, j'ai prié la fille de cuisine de prendre mes habits et d'aller\nà l'église à ma place.\n   — Où est cette servante? dit-il. Je veux la voir. Va la chercher !\n   Elle alla vers la cour et ordonna aux domestiques :\n   — Cette souillon est une fourbe. Menez-la dans la cour et coupez-\nlui la tête.\n   Les domestiques se saisirent de Maleen et la traînèrent de force,\nmais elle cria si fort au secours que le prince l'entendit. Il accourut\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2063, "texte": "                                — 132 —\n\nde sa chambre et commanda qu'on la mît immédiatement en liberté.\n   Au moment où elle arrivait sous la lumière des lampes, il remar-\nqua, à son cou, l'éclat de la chaîne d'or qu'il lui avait donnée devant la\nporte de l'église.\n   — Tu es ma véritable épouse, dit il, celle qui vint avec moi à\nl'église. Suis-moi dans ma chambre.\n   E t quand ils y furent seuls, il lui dit encore :\n   — Sur le chemin de l'église, tu prononçais le nom de Damoiselle\nMaleen qui fut ma fiancée bien-aimée. Si la chose était possible en cet\ninstant, je dirais qu'elle est devant moi, tant tu lui ressembles en\ntout point.\n   — Je suis la Princesse Maleen, dit elle. J'ai été enfermée sept ans\ndans la tour de ténèbre. J'ai souffert la faim et la soif, le deuil et la\nmisère; et je vins dans ce château pour y gagner mon pain en travail-\nlant. C'est alors que j'appris que j'étais ici dans ta maison, et que tu\nétais sur le point de te marier à une autre. J'aurais gardé lesilence tou-\njours, toujours, si ta fiancée elle-même ne m'avait envoyée avec toi à\nl'église. C'est moi que tu as épousée, aujourd'hui, devant l'autel, et je\nsuis ta véritable épouse. Si tu m'aimes encore, ce sera le soleil après\nles sombres jours passés.\n    — Je t'aime encore, dit-il. »\n    E t il la prit dans ses bras et l'embrassa.\n   Pour sa récompense, la vilaine fiancée eut la tête tranchée le len-\ndemain. Tandis que la Princesse Maleen et son mari vécurent heu-\nreux, tout le reste de leurs jours.\n   La tour où fut enfermée la Princesse Maleen est encore debout.\nQuand les enfants vont jouer autour, ils chantent :\n              « Kling, klang, kloria,\n              Qui est dans la tour ?\n              La fille du roi est dans la tour,\n              Elle ne saurait nous voir.\n              Car le mur ne veut pas tomber,\n              La pierre ne veut pas se détacher.\n              Petit Jean, avec ta jaquette rouge,\n              Derrière la tour, viens jouer avec moi. »\n                            L. A L L A R D et L. D E L A T T R E ,   traduct.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-007", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 133, "page_fin": 137, "titre_corps": "Chronique littéraire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice des Ombiaux", "ancre_debut": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE            Le Cycle patibulaire,   pa", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 154, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2188, "texte": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE\n\n          Le Cycle patibulaire,   par G E O R G E S E E K H O U D .\n\n\n\n\nL      E Coq Rouge a pris pour règle de ne point se répandre en\n         louanges sur les œuvres des siens. Ceux qui savent comme\non a souvent accusé les revues belges de n'être que de petites cha-\npelles dont les servants se cassent mutuellement l'encensoir sur le\nnez, comprendront sans doute cette réserve. Elle nous force cepen-\ndant à être parfois injustes et à ne faire qu'une simple mention\nd'oeuvres envers lesquelles nous voudrions manifester toute notre\nadmiration, comme le font ceux que le même scrupule n'embarrasse\npoint.\n   Ainsi j'ai été forcé, à la demande même de l'auteur, et il ne m'est\npas désagréable de m'en venger en ce moment, de ne consacrer que\nquelques lignes à un livre pour lequel j'éprouve une grande admira-\ntion, qui s'intitule Une Rose à la bouche.\n   Je tiens à me justifier de l'indifférence que j'ai eu l'air de témoi-\ngner alors, à l'injustice que l'on a pu m'accuser de commettre, parce\nque c'est encore moi qui suis obligé d'agir de même avec une œuvre\ndont il conviendrait de parler plus longuement et surtout plus élo-\nquemment, j'ai nommé le Cycle patibulaire,         que le Mercure de\nFrance vient d'ajouter à sa collection, la plus belle qui soit mainte-\nnant à Paris, et qui comprend des livres tels que ceux de Vielé\nGriffin, de Verhaeren, de Regnier, de Louys, de Gourmont e t c . ,\ntout, ce qu'il y a en ce moment là-bas, de jeunesse, de talent et\nd'espérance.\n   M. Georges Eekhoud m'en voudrait, certes, et je le regrette,\nsi je me départais, à propos de lui, de la règle imposée, dans une\nrevue qui est la sienne comme la nôtre.\n   MM. Krains, Stiernet et notre cher Francis Nautet ont ditnaguère,\nen des études très remarquées, la prodigieuse originalité de ce livre\noù l'auteur plonge des yeux ardents d'amour et de sympathie violente\ndans le gouffre insondable des passions. Comme celui qui ne craint\npoint de combattre le dragon redoutable qui garde l'or dans son\nantre, il n'hésite pas à pénétrer dans les milieux les plus criminels en\napparence et les plus pervertis, pour y trouver l'or de la suprême\nbonté, de la force de la vie.\n"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2521, "texte": "                              -   134   -\n\n\n   Les contes qui ne figuraient point dans l'édition première, Aux\nbords de la Durme, le Suicide par amour, le Tatouage, la Bonne,\nleçon et le Tribunal au chauffoir, sont dans la même atmosphère\nardente et électrique où la moindre rencontre sympathique détermine\nune explosion d'amour violent, sauvage, absolu, mais où le moindre\nchoc, le moindre heurt, la moindre discordance provoque une tem-\npête de révolte, de haine, de vengeance.\n   La morale de M. Eekhoud n'est pas celle des lois écrites ni celle\nd'une société hypocrite. Par réaction contre celle-là, il pousse la\nsienne jusqu'au paroxysme. Il la brandit comme un drapeau de\nguerre. Mais ces contes rayonnent d'une bonté militante. L'auteur,\ndans l'ardeur de son altruisme, dégage des obstacles créés par les\nambiances, toutes les valeurs d'énergie et d'instinct ; il nous conduit\nà travers le dédale des prétendues perversités et déviations, pour\nnous montrer enfin des fleurs de spontanéité et de sincérité. Alors il\ns'élève, il monte dans son large pantheïsme, jusqu'à l'adelphie\nsuprême.\n   Cette œuvre,' la plus forte, la plus passionnée et la plus originale\nqui ait été écrite depuis Dostoïewsky, aura, je l'espère, le succès\nqu'une renommée rétive n'a encore octroyé à M. Georges Eekhoud\nque d'une façon trop parcimonieuse.\n\n\n   Au Sanatorium, nouvelle de J. de Tallenay.\n   Le petit livre que M. Tallenay vient de publier chez Larcier est\nle plus parfait qu'il ait écrit jusqu'ici.\n   Dans ses œuvres précédentes, notamment dans les Treize douleurs,\nun livre peu ordinaire cependant, l'auteur sacrifiait trop au snobisme\nocculiste et magiste. Il s'était laissé entraîner par la grandiloquence\ndu Sâr Péladan et par la phraséologie creuse et poncive de ses dis-\nciples, des sarewitchs qui ont sévi chez nous sous des formes d'art\ndiverses, mais qui heureusement, ont à peu près complètement dis-\nparu de la littérature. Ils ont réservé leur anémie à la peinture. La\nmanière d'écrire de M. de Tallenay se ressentait de cette influence.\nLe style se boursoufflait souvent, afin d'être dans le goût des sous-\nEliphas Levi, des diseurs de bonne aventure et des avaleurs de\ncouteaux. Les poncifs de l'ail delà, du mystérieux, de l'inexpliqué\nétaient trop fréquemment mis à contribution pour épicer les récits.\nAujourd'hui, grâce à Dieu, M. de Tallenay s'est entièrement débar-\nrassé de l'influence de ces farceurs-là. Nous nous sommes permis de\nlui dire, il y a un an, qu'il avait assez de talent pour ne point avoir\n"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2747, "texte": "                               — 135 —\n\n recours à des moyens extra-littéraires qui ont eu leur moment de\n vogue mais qui commencent à paraître de bien piètre aloi.\n   La nouvelle Au Sanatorium, prouve que nous avions raison. Ici,\nplus de grosse caisse symbolique, plus de cercles de feu, plus d'évo-\ncations charlatanesques, un récit d'une grande simplicité, dans\nune langue pleine de fermeté et de vigueur. L'auteur ne s'égare plus\nen des descriptions et des détails inutiles. Lui qui se laissait aller trop\nvolontiers à des digressions assez intéressantes parfois, mais la plu-\npart du temps inutiles et encombrantes, a su se borner. Il y avait\nchez lui crise d'abondance. La sobriété, qui lui est venue, donne plus\nde nerf et plus de relief à son œuvre.\n   Le sujet? une idyle tragique. Dans ce sanatorium de poitrinaires,\nsitué sur une montagne non loin du Rhin, un jeune médecin aime\nune de ces malades, vouée, sans le moindre espoir de guérison, à\nune fin très prochaine. Ils s'aiment tous deux sans se le dire. Mais\nayant peur de lui-même peut-être, peut-être aussi pour fuir cette\ndouleur poignante de savoir son amour marqué dès son aube, par\nune irrémissible mort, il veut quitter l'établissement, mais le direc-\nteur renvoie la jeune fille chez elle, où du moins, elle mourra entou-\nrée des soins maternels. Le jeune homme reste. Une autre malade\nune musicienne l'a deviné et leurs détresses fraternisent silencieu-\nsement, elles s'exaltent en des chants sublimes dont l'artiste fait\nretentir cette misère. Sous ses doigts, les orgues sublimés se lamen-\ntent, hurlent des douleurs insensées, d'innombrables et d'inconsolables\ndouleurs.\n   Chaque jour il attend le courrier avec l'anxiété d'une nouvelle\nfatale, mais rien ne vient. Son supplice s'atténue d'un regain d'espé-\nrance. Il a reçu une lettre de la jeune fille. Il lui envoie pour le jour\nde sa fête un oiseau qui vient de chez lui, c'est son inséparable com-\npagnon, l'unique sourire de sa vie austère Puis plus de nouvelles. Il\nattend, avec la toujours même anxiété, et rien. Mais un jour, il trouve\nsur sa table, un paquet entouré de papier gris, d'où sortait un siffle-\nment inquiet modulant des appels impatients. L'adresse est tracée de\nla main de la mère, en lettres tremblées, il découvre la cage et con-\nsidère l'oiseau, inconscient messager de mort, d'un œil hagard... A\nl'inondation de la clarté qui tombe sur lui, l'oiseau, ébloui, ferme un\ninstant ses petits yeux brillants, puis, tout à coup, ouvrant ses ailes,\ngonflant ses plumes, frémissant de tout son être sous cette fête de\nlumière, fou de joie, entonne le plus ardent, le plus passionné, le plus\nvibrant de ses chants d'allégresse.\n    Près de lui, l'homme, effondré sur la table, la tête cachée dans ses\n"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2503, "texte": "                               — 136 —\n\nbras repliés, brisé, sans larmes, l'écoute dans une ivresse de souf-\nfrance...\n   Le livre se ferme sur cette antithèse poignante, exaspérée. C'est\ncomme du sang qu'exhalerait, avec le dernier soupir,une bouche chère,\nsur laquelle on déposerait le premier baiser d'amour.\n   L'intérêt ne faiblit pas un instant, durant ce petit volume. L'émo-\ntion va grandissant jusqu'à cette belle fin.\n   Au Sanatorium est une œuvre qui marque l'arrivée d'un talent à la\nmaturité. Il comptera parmi les bons livres de chez nous.\n\n\n     Une Squaw, par I. WILL. — Les quelques essais réunis sous ce\n titre ne paraissent point manifester les aspirations d'une âme primi-\n tive, sauvage, d'une squaw pour me servir de l'expression de l'auteur,\n ce sont les pensées d'une révoltée, d'une femme qui, après avoir\n souffert des compressions multiples qui entourent la bourgeoisie et\ncelle de son sexe en particulier, s'insurge contre l'éducation morale\nde la société actuelle.\n    Cette âme est abondamment pourvue d'héroïsme. Elle a l'exalta-\ntion prompte, l'enthousiasme facile, mais une squaw laisserait\nchanter son instinct qui lui procurerait seul la forme de bonheur; elle\nne connaîtrait point les peut-être les sans doute et les cependant qui\nme font songer à ce triste I er livre des Tusculanes ou l'auteur, après\navoir établi que l'âme est immortelle, veut prouver encore que l'âme,\ndût-elle périr, la mort ne serait pas un mal.\n    Vainement l'interlocuteur se contente de la première démonstra-\ntion, Ciceron insiste : Il ne faut point, dit-il, s'y trop confier. Nous\nchancelons, nous changeons de sentiments sur des points plus lumi-\nneux que celui-ci; car j ' y vois encore quelques ombres.\n    Ce doute, après tant de siècles d'antiquité raffinée, Platon, Aris-\ntote et Zenon, une squaw ne l'eût point connu.\n    Plus près de la nature, elle eût adoré les forces naturelles, au lieu\nd'éplucher son âme et sans doute eût-elle été plus heureuse que le\npersonnage de Mme I. Will.\n    Mais si dans ce livre nous cherchons à faire la part de la personna-\nlité de l'auteur et celle des influences qu'elle a subies, il nous semble\nremarquer que ces doutes lui viennent du dehors et non pas d'elle-\nmême.\n    Ce n'est pas impunément qu'elle, a lu les philosophes. Les diverses\nthéories qui ont marqué sur son esprit apparaissent dans ces essais.\nMais, nous constatons avec plaisir que c'est Emerson, qu'elle à\ntraduit en partie, qui lui apporte un peu de clarté et lui montre la\n"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2452, "texte": "                                -   137   -\n\n voie pour la compréhension de la vie et des rapports des créatures\n entre elles.\n    C'est évidemment Emerson qui lui a inspiré ce passage où elle\n explique qu'elle écarte un obstacle qui barre le chemin des fourmis.\n    D'anthropophages, nous devenons lentement bienfaiteurs, appre-\n nant que le don est plus simple que le vol ; nous devenons produc-\n teurs, non pour suivre, têtus et résignés, une vertu qui n'a pas de\n racines en nous, mais très simplement, pour éprouver le même con-\n tentement que j'ai à faciliter à ces fourmis le transport de leurs petites\n provisions,'pour rendre facile, doux, rapide et joyeux, le balancement\n ondoyant de la dette humaine. »\n    J'aurais préféré voir le livre de Mme I. Will conclure dans ce\n sens. Mais l'auteur ne conclut pas. Voilà comment elle s'explique sur\n ce qu'elle nous raconte :\n    « Je vous donne comme je peux des rêves de fauves, de femmes,\n pour les mêler aux autres rêves dont nous vivons.\n    Peut-être s'expliqueront-ils les uns par les autres. »\n    Cette déclaration, si elle est modeste, n'en est pas moins, pour\nparler franchement, déplaisante.\n    Elle apparaît comme une faiblesse, ne sont-ce point des rêves\n communs à une partie de l'humanité, qui ont établi ces choses\ncontre lesquelles M me I. Will s'insurge?\n    Elle aurait dû nous dire ce qu'elle pense et ne point se préoccuper\nautant du rapport que ses rêves peuvent avoir avec ceux des autres.\nElle s'est d'ailleurs trop abandonnée à son rêve. On le remarque à\nl'abondance de ses métaphores qui ne sont pas toujours fort heu-\nreuses, qui sont souvent tirées par les cheveux et qui, la plupart du\ntemps, ne se suivent guère, de sorte qu'il est très difficile de suivre\nla pensée de l'auteur dans ce labyrinthe d'images.\n   Il ne faut pas rendre la métaphysique plus obscure qu'elle ne l'est\ndéjà.\n   MmeI. Will a-t-elle voulu faciliter notre accord avec les choses de\nla vie par une pénétration plus grande de la conscience du monde ?\nIl ne nous paraît pas.\n   Elle s'insurge contre des dissentiments, des discordances, mais\nelle ne nous dit point comment elle croit qu'ils peuvent disparaître.\n   Elle s'insurge contre les passivetés, les résignations et les lachetés,\nmais il nous semble qu'elle se dérobe au moment de nous proposer\nune forme d'héroïsme, c'est là cependant que nous l'attendons.\n                                              M A U R I C E DES O M B I A U X .\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-008", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 138, "page_fin": 141, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Willem Ulric", "ancre_debut": "LA place, nous manque pour parler ainsi qu'il conviendrait de", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 159, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 44, "fin_caractere_exclue": 2429, "texte": "LA       place, nous manque pour parler ainsi qu'il conviendrait de\n         tous les livres qui nous ont été envoyés. Bornons-nous à les\nsignaler :\n   L'Eau du Soir (Lacomblez, éditeur), par Aimé L. Pfinder, est une\nœuvre habile, trop habile même, quirappelle les drames de Maeterlinck,\nl'artiste que pastiche toute une bande de petits jeunes hommes de\nlettres, n'ayant absolument rien dans le ventre et destinés sans doute,\naprès avoir publié une ou deux de ces plaquettes édulcorées et\nbéates, à devenir de parfaits clercs de notaire ou de détestables jour-\nnalistes.\n   Sans Horizon, de M. Franz Mahutte, est l'histoire la plus plate,\nla plus veule, la plus triviale qu'on puisse raconter. Le personnage\nprincipal du bouquin, une espèce de pion, nous révèle un état: d'âme\nabject; presque sinistre par l'absence absolue d'idéalité, de passion et\nmême de simple curiosité. Où diable l'auteur est-il allé dénicher\npareille patraque humaine ! E t l'ayant rencontrée quelle singulière\nidée a-t-il eue de nous en dire les mucilagineux mouvements? Sans\nHorizon, c'est bien le titre qu'il fallait à ce livre, d'une écriture\nraffinée et savante, contrastant jusqu'à l'antithèse avec le lamentable\nprosaïsme, le naturalisme scatologique du sujet. Pouah ! Quelle\nquintessence de cuistrerie. Vrai, on dirait d'une gageure. Et on se\nprend d'une certaine admiration pour l'auteur qui a eu le courage,\nle stoïcisme, de mettre du style sur ces confidences et ces observa-\ntions d'une humanité moins que bestiale, épouvantablement en-\nnuyeuse.\n   On me citait l'autre jour le mot par lequel quelqu'un de l'entou-\nrage de ce phénoménal romancier, avait résumé son impression après\nla lecture de ce livre : « C'est un étron ciselé !.» On ne pourrait\nmieux définir la chose.\n   Brûlons du vinaigre ! comme criaient les spectateurs du théâtre\nshakespaerien et passons vite aux Ballades de M. Paul Fort. (Edition\ndu livre d'art et de l'Epreuve, à Paris). Un livre exquis, mille fois\nsupérieur encore à la première série du même titre, des petits poèmes\nen prose pour faire concurrence à l'âme populaire, à l'anonyme génie\nde la foule. Ecoutez cette ballade de la mer :\n  « Si toutes les filles du monde voulaient s'donner la main, tout\nautour de la mer, elles pourraient faire une ronde.\n  « Si tous les gars du monde voulaient bien êtr' marins, ils fraient\navec leurs barques un joli pont sur l'onde.\n"}, {"page_pdf": 160, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2451, "texte": "                              -   1 3 9 -\n\n  « Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, si tous les\ngens du monde voulaient s'donner la main. »\n\n   Moussorgski, par Pierre d'Alheim (édition du Mercure de France),\nest l'œuvre vibrante et admirative d'un passionné de musique russe.\nC'est un livre fervent et persuasif, écrit chaleureusement et, par con-\nséquent, d'une cordialité communicative. Il n'y a pas moyen de ne\npas aimer Moussorgski, après avoir lu le livre de M. d'Alheim. Ado-\nrables les traductions des dits et chants populaires sur lesquels « tra-\nvailla » le musicien.\n\n   A signaler Fervaal (Durand et fils, éditeurs, Paris), le poème de\nl'action musicale de M. Vincent d'Indy. Comme Wagner, le jeune\nchef de la nouvelle école française ou plutôt franckiste, écrit\nlui-même ses poèmes. A la lecture, Fervaal est fort intéressant. Le\ntout fera sans doute une grande impression à la scène.\n\n  Heures de Mystère, de M. Maurice Leblanc (Paul Ollendorff, édi-\nteur, Paris). Des nouvelles archi-neuves par la donnée, l'étude psy-\nchologique, et écrites avec une sécheresse et une âpreté presque\nstendhaliennes, un livre à lire.\n\n- Rembrandt,      drame de MM. Virgile Josz et Louis Dumur.\n(Edition du Mercure de France). Œuvre de grande érudition histo-\nrique et géographique par laquelle les auteurs ont drainé tout ce que\nles archives et les chroniques contiennent de faits et de renseigne-\nments sur l'époque contemporaine du grand peintre. On dirait par\nmoments d'une éphéméride et certaines rencontres de personnages\ncélèbres font songer au prologue naïf de Marceau ou les Enfants de\nla République. En général, d'une lecture fatiguante. E t ce que ça\npapilloterait à la scène. Beaucoup d'agitation plutôt que du mouve-\nment proprement dit. Rembrandt vit trop par le décor. A un mo-\nment de la pièce, le peintre se raconte ainsi : « Parlez maintenant de\nla promiscuité de mon atelier, parlez des filles nues qui me servent\nde modèles, parlez de la rue où je descends, parlez de la populace à\nlaquelle je me mêle, parlez des mendiants, des gueux, des ivrognes\net des voleurs que j'étudie, parlez de la tourbe du port dont la bigar-\nrure me séduit, parlez du ghetto juif où je vais passer des journées\nentières. Tout cela c'est moi !.. C'est moi, sachez-le bien! »\n   En effet, tout cela, c'était Rembrandt, et précisément, c'est cette\nvie essentielle du maître peintre, que les auteurs ont négligé de faire\nvivre dans leur pièce.\n"}, {"page_pdf": 161, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2428, "texte": "                              — 140 —\n\n   Mais quelques bonnes scènes tout de même, et un dénouement\nplein de grandeur et d'émotion.\n\n   Le Pèlerin du silence (édition du Mercure de France) par\nM. Remy de Gourmont. Un volume de mélanges littéraires d'un\nextrême ragoût. M. Remy de Gourmont est un des esprits les plus\ncurieux de la jeune école française. A la fois caustique et mystique,\nvoluptueux et ironiste, sincère et plein de perversité. Il fait songer\nparfois à J. K. Huysmans, mais à un Huysmans moins matériel.\nEcriture raffinée sans qu'il y paraisse ; une suprême élégance, un\nstyle dont le dandysme habille des pensées jamais quelconques;\nquelque chose de félin qui caresse parfois jusqu'au sang. Je le\nrépète un esprit rare et curieux, artiste au suprême degré et pen-\nseur sans routine, sans préjugés, sans contrainte, toujours inté-\nressant. Une des signatures auxquelles on va tout d'abord, dès qu'elle\nfigure au sommaire d'une revue. Un des exceptionnels auteurs\nqu'on reprend et sur lesquels on médite.\n\n   Jules Laforgue, de Camille Mauclair, avec une introduction de\nM. Maeterlinck (Mercure de France). L'étude la plus complète qu'on\nait écrite sur l'auteur des Moralités. Légendaires. On sait quelle\nmagnifique et altière intelligence, M. Camille Mauclair montre\ndans ses moindres proses. Tout jeune encore, sa maturité d'esprit,\nses dons de psychologue et d'analyste sont presque déconcertants.\nMaître d'une forme impeccable, d'une limpidité et d'un éclat cristal-\nlins ou plutôt adamantins, M. Camille Mauclair nous paraît appelé\nà écrire une des œuvres-types de cette époque enfiévrée, subtile et\nréceptive.\n\n   La Chevalière de la mort, de M. Léon Bloy (édition du Mercure\nde France), est, comme tout ce que publie ce fanatique « entrepre-\nneur de démolitions », écrit dans une langue superbe. Mais quel\népouvantable poseur que ce monsieur ! Quel Fracasse ou quel\nNicolet! Ce chrétien, ce légitimiste est le moins évangélique des\nhommes. Il ne connaît que l'invective, le sarcasme et l'anathème.\nAussi finit-il par fatiguer terriblement le lecteur et ses rodomontades\nfont-elles sourire de pitié ceux qu'elles n'écœurent et ne dégoûtent\npas.\n   Dans une préface d'un goût plus que douteux, le génial engueu-\nleur nous apprend que cette œuvre a été publiée « pour la première\nfois dans une revue extrêmement belge le Magasin littéraire de\nGand, commanditée, assure-t-on, par un groupe de millionnaires. »\n"}, {"page_pdf": 162, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1184, "texte": "                             —   141   -\n\n\n   « L'auteur ayant avoué son indigence, le salaire exceptionnel de\nquarante francs pour trois mille lignes, lui fut accordé, après une\nlongue et orageuse délibération ! »\n   Quel sale bout d'oreille nous montre constamment cet écrivain\nsi bien doué et qu'on voudrait pouvoir admirer sans réserve !\n   Et comme par ce temps de bel internationalisme littéraire ces\nlignes iniques fleurent le moisi, la sacristie d'un bilieux prestolet\nde village ou l'officine d'un gazetier de sous préfecture!\n\n   La Croisade des enfants, par M. Marcel Schwob (Mercure de\nFrance). Un délicieux petit livre d'une forme ravissante et d'une\ninvention ingénieuse, un bijou littéraire qu'on ne se lasse pas de\nreprendre et de contempler comme on le fait d'un bibelot ciselé par\nun sculpteur florentin. C'est peu de chose, dirait-on, mais comme\nc'est fait!\n\n  Accusés de réception : Le Magasin d'Auréoles, par M. Hugues\nRebell, Ubu Roi, par M. Alfred Jarry, Mai, par M. Arthur Toisoul,\nVie, par M. Georges Rency ; les Oiseaux dans la Cage, par M. André\nRuyters, Ballades (3e série), par M. Paul Fort.\n                                                 WILLEM ULRIC.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-009", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 142, "page_fin": 144, "titre_corps": "Picorée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Périnet", "ancre_debut": "PICOREE M. Edmond Deman, éditeur, rue", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 163, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 3535, "texte": "PICOREE\n\n   M. Edmond Deman, éditeur, rue             Rodrigue Sérasquier et non Rodrigue\nde la Montagne, 86, à Bruxelles, pu-         de Busscher, ainsi que nous l'avions\nbliera prochainement un volume qui,          indiqué d'abord.\nsous le titre « Histoires souveraines »,         Il Serachier, puisque c'est son nom\nrenfermera les vingt plus beaux contes       et sa fonction, comme il appert des\nde Villers de l'Isle Adam.                   exercices auxquels il se livre, nous\n   Le choix de ces contes lui étant          fait connaître que son opinion est\nlaissé, M. Deman voudrait avoir l'avis       purement personnelle et que plusieurs\ndes artistes et des lettrés, pour détermi-   de ses amis la désapprouvent ouverte-\nner celui qui leur paraît le meilleur.       ment. On lui attribue, dit-il, une mal-\n   A cet effet, il a eu l'idée originale     veillance qu'il n'a pas et il suffit pour\nd'organiser un referendum.                   s'en assurer de relire un passage qui\n   Nos lecteurs sont donc priés de faire     se trouve, pour ainsi parler, la moelle\nconnaître les vingt contes de Villers de     de son article (s'il appelle moelle cette\nl'Isle Adam, qu'ils préféreraient voir       partie de son factum, c'est sans doute\nréunis en un volume.                         pour ne pas être indécent). Il regrette\n                                             enfin qu'une plaisanterie, aussi facile\n                                             qu'innocente au sujet des motifs de la\n                                             fondation du Coq Rouge ait eu la\n   Nous recevons un « droit de ré-           vertu d'irriter au plus haut point\nponse» de M. Rodrigue Séraschier, à          l'anonyme auteur de l'entrefilet qui le\npropos de la picorée de Juin, par            vise.\nlaquelle nous avons constaté la mau-             Comme on le voit, il n'est pas fier\nvaise foi dont il a fait preuve à l'égard    le Rodrigue en question. I1 n'a pas\ndu Coq Rouge, dans l'almanach des             hésité à imputer à deux des écrivains\nétudiants de Gand.                           qui fondèrent le Coq Rouge, le plus\n   Ce jeune homme a eu la duplicité           mesquin des mobiles, mais dès qu'on\nde n'attaquer notre revue que dans           fait mine de l'essuyer il se fait petit\nune publication à laquelle on serait          et patelin, proteste de sa déférence\nfort empêché d'envoyer un « droit de         pour ses aînés en littérature et parle\nréponse » puisqu'elle ne paraît qu'an-       de plaisanterie aussi facile qu'inno-\nnuellement.                                   cente, facile, en effet, innocente c'est\n   Mais après avoir pratiqué cette polé-      douteux. Rodrigue a des plaisanteries\nmique de Parthe, il a la naïveté de          gantoises qu'il est seul à comprendre.\nnous demander l'insertion de sa lettre.       I1 ferait bien, à l'avenir, de les indi-\n   Nous en mentionnerons cependant           quer en note pour que l'on ne puisse\nles points principaux afin de pouvoir        plus douter de la pureté de ses inten-\nlui fourrer le nez dans ce à quoi il          tions.\nsert.                                            Mais il se garde bien d'expliquer\n   Après une phrase de début assez           pourquoi il écrit que le Coq Rouge\nmatamoresque de nature à justifier le        s'occupe de socialisme et d'anarchie,\nprénom dont il s'est affublé, il nous         Il sait que cela n'est pas vrai, car\napprend que son article était signé          notre revue est exclusivement litté-\n"}, {"page_pdf": 164, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3781, "texte": "                                   -    143    -\n\n raire Il sait les regrettables incidents d'individualité? Et savent-ils comment\n auxquels ont donné lieu des alléga- il aurait fouetté les marchands à la toi-\n tions du genre de la sienne. Il ne se con- lette de notre littérature qui se procla\n tente pas de parler d'anarchie, parce ment, (heu ! heu ! il faut quelquefois\nque l'on peut envisager l'anarchie au les y forcer) ses élèves :\nseul point de vue philosophique, il            Mais, par son principe même,\nparle de socialisme parce que ce terme l'insurrection romantique était con-\na une signification politique et peut damnée à une vie courte\npar conséquent, nuire, à certains              La puérile utopie de l'école de l'art\nd'entre nous, dans leur vie privée.         pour l'art, en excluant la morale, et\n    M. Rodrigue Serachier s'est fait souvent même la passion, était néces-\nl'exécuteur des basses œuvres de sairement stérile. Elle se mettait en\nquelques gantois de ses amis qui n'en flagrante contradiction avec le génie\nsont pas à leur première polissonnerie de l'humanité Au nom des principes\nà notre égard. On appréciera leur mo- supérieurs qui constituent la vie uni-\nralité.                                     verselle, nous avons le droit de la\n    «Question de boutique» avons nous déclarer coupable d'hétérodoxie. Sans\ndit. Cette petite coterie s'occupe de doute, des littérateurs très ingénieux,\nlittérature comme on s'occupe de poli- des antiquaires très érudits, des versi-\ntique en Belgique. Tous les moyens ficateurs qui, il faut l'avouer, élevèrent\nsont bons à ces diplomates de la la prosodie presque à la hauteur d'une\nCoupure qui ne savent même pas avoir création, furent mêlés à ce mouvement,\nle courage de leurs petites méchan- et tirèrent, des moyens qu'ils avaient\ncetés.                                      mis en commun, des effets surpre-\n    L'article de l'Almanach des étu-, nants... Mais combien nous devons, à\ndiants de Gand nous avait forcé à ces accents purement matériels, faits\nconstater la mauvaise foi de M. Ro- pour éblouir la vue tremblante des\ndrigue Seraschier ; la lettre qu'il nous enfants ou pour caresser leur oreille,\nadresse nous dévoile sa pleutrerie          paresseuse, préfèrer la plainte de cette\n    Les membres du Comité du Coq individualité maladive, qui, du fond\nRouge ont été unanimes à décider d'un cercueil fictif, s'évertuait à inté-\nl'insertion de la picorée en question, resser une société troublée à ses\nmais c'est le membre du Comité délé- mélancolies irrémédiables. Quelque\ngué à l'arrangement du numéro, dont égoïste qu'il soit, le poète me cause\nle nom est indiqué au verso de la cou- moins de colère quand il dit : Moi, je\nverture, qui en assume plus spéciale- pense... moi, je sens, que le musicien\nment la responsabilité.                     ou le barbouilleur qui a fait un pacte\n                                            satanique avec son instrument. La\n                                            coquinerie naïve de l'un se lait pardon-\n    Baudelaire, en vrai et complet poète,\n                                            ner ; l'impudence académique de\nattachait à la forme de l'œuvre litté-\nraire une importance très grande ; mais l'autre me révolte. Mais plus encore\nil appréciait plus encore le goût de que celui-là, je préfère le poète qui se\nl'âme qui chantait pour lui, et l'accent met en communication permanente\nde la voix. Nos stériles pasticheurs, avec les hommes de son temps, et\nabsolus comme des eunuques de sérails échange avec eux des pensées et des\ndéfendus, nos neutres petits lions bel- sentiments traduits dans un langage\nges veulent-ils l'avis du Maître sur les suffisamment correct.\npions d'académie, les jaloux étouffeurs                        CH. BAUDELAIRE.\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3177, "texte": "                                      — 144 —\n\n     Et vous, malheureux néo-païens,           articles d'Ernest Nys (un démolissage\n  que faites-vous, si ce n'est la même         de l'idée de patrie); Hector Denis,\n  besogne ? Pasiiche, pastiche ! Vous          Chavarcke Anteorte, etc, etc.\n  avez sans doute perdu votre âme quel-           Dans la Revue des Revues une\n  que part. dans quelque mauvais endroit,      étude sur la Renaissance Actuelle des\n  pour que vous couriez ainsi à travers        Lettres en Belgique, par notre ami\n le passé comme des corps vides pour           Emile Verhaeren\n en ramasser une de rencontre dans les           Dans la Revue Blanche des articles\n détritus anciens ? qu'attendez vous du        de Beaubourg, Kahn, de Briun'Gan-\n ciel ou de la sottise du public? Une for-     bast.\n tune suffisante pour élever dans vos            Dans l'Art Jeune une nouvelle de\n mansardes des autels à Priape et à            Maurice des Ombiaux : La vengeance\n Bacchus ? Les plus logiques d'entre-          du sire de Vèves une prose de Blan-\n vous seront les plus cyniques. Ils en         che Rousseau ; un Lied de Camille\n élèveront au dieu Crepitus !                  Mauclair ; un conte d'André Ruyters ;\n     Le goût immodéré de la forme             des vers de Paul Sainte-Brigitte.\npousse à des désordres monstrueux et             Dans le Mercure de France une\n inconnus.                                    très belle étude d'André Fontainas sur\n    Le temps n'est pas loin où l'on com-      Georges Eekhoud et peut-être les\nprendra que toute littérature qui se          lignes les plus compréhensibles qui\nrefuse à marcher fraternellement entre        aient été écrites sur le Cycle Patibu-\nla science et la philosophie est une litté-   laire, celles-ci signées Rachilde.\nrature homicide et suicide.                      A lire dans la même livraison (une\n    22 Janvier 1851.                          livraison de 192 pages) des articles de\n                    C H . BAUDELAIRE.         Pierre Quillard, Francis Vielé-Griffin\n                                              (d'un humour affiné d'esprit et réci-\n                                              proquement d'un esprit corsé d'hu-\n   Revue des revues de juillet :              mour), Camille Mauclair, Remy de\n   Dans la Société Nouvelle, l'admi-          Gourmont, et surtout la suite du Sar-\nrable publication dirigée par Fernand         tor Resartus de Th. Carlyle.\nBrouez et qui jouit actuellement d'une\nréputation universelle, des articles de\nPierre Kropotkine, Gustave Kahn,                 La troupe du théâtre de l'Œuvre,\nDomela Nieuwenhuis (de celui-ci une           dirgée par M. Lugné Pol, représen-\njustification du vol) ; Nitktine (des         tera l'hiver prochain les Aubes, trois\npoésies de prisonniers révolutionnai-         actes en vers d'Emile Verhaeren et\nres russes) ; la suite des études sur la      Edouard II, adaptation par Georges\npléiade shakesparienne (John Ford)            Eekhoud du drame de Christophe\npar Georges Eekhoud ; et encore des           Marlowe.                PÉRINET.\n\n\n\n\n  Des presses de XAVIER HAVERMANS, Galerie du Commercé, Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-07-n3-205", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Delattre (Louis). Contes de", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 166, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 3520, "texte": "LES LIVRES\nDelattre (Louis). Contes de               Maeterlinck (Maurice). Les\n        mon village . . . 3 50                    Sept Prince ses    . 2 \"\n  — Les Miroirs de jeunesse 3 50           — Pelléas et Mélisande . 3 50\n  — Une Rose à la Bouche. 3 50             —. Les Disciples à Saïs et\n                                                  les fragments de No-\nDemolder (E.) Contes d'Yper-                      valis                4 »\n       damme                 3       «\n  — Impression d'Art . . 3           »    Marlow (G.) L'Ame en Exil. 3 »\n  — James Ensor . . . . 3            »\n  — Récits de Nazareth. . 3          »    Mauclair (Camille) Couronne\n                                                  de Clarté . . . . 3 50\ndes Ombiaux (M. ) Vers de\n       l'espoir             2 »           Nautet (Francis). Notes sur\n  — Chants des jours loin-                        la Littérature, 2 vo-\n       tains (épuisé) . . .                       lumes Vve Monnom. 3 50\n  — Lts amants de Taille-                  — Histoire des Lettres\n       mark (drame) . . . 2 »                     Belges d'expression\n  — La Ronde du Trouvère 2 »                      française, Ch. Rozez\nEekhoud (Georges) Kees Doo-               Pierron (Sander). Pages de\n       rik                   3 50                 Charité            3 50\n  — Kermesses . . . . 5 »                   — Berthille d'Haegeleere 5 »\n  — Nouvelles Kermesses . 3 50\n  — Les milices de Saint                  Severin (Fernand). Le Lys . 2 «\n        François    . . . .                 — Le Don d'enfance . . 2 »\n  — La Nouvelle Carthage . 4 »              — Un chant dans l'ombre 3 »\n  — Les Fusillés de Malines 3 50\n  — Au siècle de Shakes-                  Stiernet (H.). Histoires du\n       paere                 3 »                  Chat, etc. (dessins de\n                                                   Lynen. Office de Pu-\n  — Mes Communions . . 5 »                        blicité)               1 50\n  — Le Cycle Patibulaire 3 50\n  — Philaster (tragédie de                  — Contes au Perron (Vos,\n       Beaumont et Fletcher)2 »                   Bruxelles) . . . . 2 n\n\nElskamp (Max.) Dominical . 2 »            De Régnier (H.). Le Bosquet\n  — Salutations, dont d'an-                      de Psyché . . . . 2 »\n       géliques . . . . 3 50                — Contes à soi-même. . 3 »\n  — En Symbole vers l'Apos-                 — Episodes Sites et Son-\n       tolat                3 50                 nets                 3 »\n                                           — Poèmes 1895.Lemerre. 3 50\nKahn (Gustave). Chansons                   — Tel qu'en Songe . . 3 50\n       d'amant              3 50          Van Lerberghe (Ch.). Les\n — Les Palais nomades . 3 50                    Flaireurs . . . .  1 »\nKrains (H.) Histoires luna-\n        tiques              3 »           Verhaeren (E.) Les Apparus\n — Les bons Parents . . 3 \"                      dans mes chemins . 2 »\n                                           — Les Moines . . . . 3 »\nMaeterlinck (Maurice). Les                 — Les Campagnes hallu-\n        Aveugles (L'Intruse,                     cinées               3 50\n        Les A v e u g l e s ) . . . 3 »    — Les Villages Illusoires. 3 50\n — La Princesse Maleine . 3 50\n — Serres chaudes . . . 3 »               Vielé-Griffin. Les Cygnes   . 3 »\n — L'Ornement des noces                     — Chevauchée d'Yeldis     . 3 »\n        spirituelles. . . . 4               — Poésies complètes .     . 3 50\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 116, "texte": "n° 3 — tome II.                                     juillet 1896\n\n\n\n\n le coq rouge\n                  REVUE        LITTÉRAIRE\n\n\n\n\n                      SOMMAIRE :\n\n\nLa petite école                    .   Louis DELATTRE.\nYvelaine                               C H . HENRY HIRSCH.\nBallades de l'Eté                      PAUL FORT.\nLes Briquetiers                        EMILE CAMMAERTS.\nTérence : Phormion (suite) .   .   . EM. BOISACQ.\nLa Damoiselle Maleen . .       .   . L. ALLARD et L. DELATTRE.\nChronique littéraire                 MAURICE DES OMBIAUX\n                                       et W. ULRIC.\nPicorée                                PÉRINET.\n\n\n\n\n                 le numéro fr. 0.80\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "        le coq rouge\n                  REVUE DE LITTÉRATURE\n             PARAISSANT LE l 5 DE CHAQUE MOIS\n\n\n\n\n             Prix d'abonnement annuel :\n\nBELGIQUE                                        8 FRANCS.\nÉTRANGER                                       10\n                                     (BELGIQUE 20\nÉdition sar papier de Hollande Van Gelden .ETRANGER25\n\n\n\n\n              Comité de Rédaction :\nLouis    DELATTRE   —   EUGÈNE      DEMOLDER    —   MAURICE      DES\n  OMBIAUX     —   GEORGES    EEKHOUD     —   HUBERT     KRAINS    —\n  HUBERT     STIERNET —     EMILE    VERHAEREN.\n\n\n\n\n  Envoi de copie, correspondances diverses, offres de collaboration,\ndemandes d'échange, s'adresser\n          à M. Maurice des Ombiaux, 6, rue d e Bériot.\n\n\n\n\nAdministration, Annonces, Abonnement, vente au numéro, s'adresser\n        à M. Longfis, 6, Montagne=aux=herbes potagères.\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                LA P E T I T E ÉCOLE\n\n             LE lilas de ma cour est fleuri et balance ses thyrses lourds\n              de parfum et de joie, semblables à des cœurs aimants.\n               Le soleil luit un peu dans le bruissant feuillage tendre et\n               verdelet encore. Au faîte du toit voisin de tuiles rouges\n et usées, la cheminée enfumée et rousse comme un jambon, profile\nsa fruste dentelle de briques sur l'azur, aussi riante que je l'ai tou-\njours vue depuis que je suis né.\n    C'est dimanche, Louise. Les troglodytes eux-mêmes ont déserté\nleur gîte. Dans le silence de l'environ tout gonflé de printemps, il\n n'y a que mon cœur qui batte. Et à cette heure, la gloire de la créa-\n tion heureuse converge à ma poitrine avec la force des traits du\n Saint-Sébastien lié au poteau.\n    Cependant que parfois, de très loin, sur un galop de furie, arrive\n en croissant le tonnerre des cris de joueurs de balle qui joutent sur le\n Trieu, au milieu du village rassemblé. Mais ce vacarme se perd ainsi\nqu'un bruit de torrent en fuite et comme si le ciel l'évaporait. Et à\n nouveau, j'entends mon cœur.\n    Ah ! le joli cœur, Lcuzet ! Pour l'inutile, sereine et éternelle beauté\n du ciel bleu que jamais nous ne vaincrons et pour ce blond dimanche\n qui passe, mon cœur veut chanter, figure-toi, tes lèvres, tes yeux, et\nton front! Le souvenir des plus vieilles choses de ma besace, qu'il\nrefleurisse par ce jour de printemps, et luise à la lumière radieuse,\nà la façon des cerises berliquotant à tes oreilles sur tes rondes joues\npâles, le souvenir du temps de verveine où je jouais dans la rue au\njeu de la Chaîne d'or, et que les filles chantaient en serrant les gar-\nçons contre les murs :\n                     Haï ! haï ! mayor,\n                     Vos soles sont iords,\n                     Vos chausses toutes crottées?\n                     De où venez? De où venez donc?\n                     — Avec mon amourée,\n                     Du long des bos et dins les prées.\n                     A que le voyez donc ? (')\n\n  En français : « Ah ! ah ! Bourgmestre, tes souliers sont sâles, tes bas tout\ncrottés. D'où viens-tu, d'où viens-tu donc? — Du long des bois et des prés,\navec ma bonne amie, tiens !... A quoi le voyez-vous? »\n                                                                         7\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "                                   98\n\n  Temps passé d'un bonheur presque aussi doux que le présent de\nnotre amour...\n\n\n\n    Je la revois étincelante et claire comme un. rire d'enfant, la fenê-\n tre de la petite école proche laquelle était mon banc. Les arbres en\n espaliers qui la bordent viennent gratter ses vitres. Des feuilles\n mortes suspendues à des fils d'araignée, un peu plus bas, y tournent\n lentement et se balancent comme des nacelles; quelquefois le vent\ndérange les branches et découvre un fruit mûrissant dans son nid de\nsoleil.\n    Tout au loin, les masses vertes des jardins qui se suivent semblent\nbondir jusqu'aux cours des maisons de l'autre rue.\n    A l'aide d'un clou, j'agrandis les trous des noisettes creuses\npour en faire des sifflets.\n    Je suis tout à ma tâche particulière au sein même de la petite\nécole en travail.\n    Qui dit que la vie conduit à la mort? Je sens encore, à cette\nminute-ci, la joie de mon occupation de ce moment passé; mon\nattention tendue, l'effort de mes doigts qui s'essaient sur un obstacle;\net j'entends le cri triomphant de toutes les choses ensoleillées qui,\npar la fenêtre, entrent en moi. Je suis là sous les flots ondoyants d'une\nrivière vive ; et ma tête est penchée offrant ma nuque à ces pas-\nsants qui ne reviendront plus, mais dont le seul baiser, pour toujours,\nsuffit.\n    Avec moi, entourant la fenêtre, d'autres enfant en silence travail-\nlent à leurs jeux; maintes languettes luisantes et roses passent sur\nles lèvres entrouvertes par l'application et le plaisir.\n    De l'autre côté de la classe, debout sur l'estrade et devant les\ntableaux, la maîtresse brandit sa baguette jaune. Elle a une grosse\ntête garnie de cheveux étages en rouleaux et une voix qui glapit.\nElle indique sur une toile des lettres peintes que les filles prononcent\nà l'unisson d'une voix chantante: a, c'est un monsieur avec un gilet\nblanc, une chaîne d'or et un gros ventre, et qui dit: «Ah ! Ah ! Ah !»\nen riant; h , c'est une locomotive qui part justement de la station en\nfaisant : Che... che... che...\n   Quand je viens à relever les yeux de mes belles noisettes creuses\nqui siffleront si finement à la récréation, je reconnais ces fillettes.\nElles me donnèrent à boire souventes fois à leurs bouteilles, une eau\nqui me semble délicieuse parce qu'elle n'est pas l'eau de chez nous et\nqu'elle a un goût nouveau. Ah! quand j'étais petit, je me souviens\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "                               -   99   -\n\nbien que l'eau de chaque source avait la saveur de l'air des champs!\n   Une grande aux larges joues pourpres me porte, quand je le veux,\nau long du Préau sur son dos, puis elle m'embrasse. Elle vient du\nhameau des Metz et, à la bonne saison, son panier est plein de\nfruits. Pendant que je mange ses pommes, alors, aux œillets de mes\nbottines, elle attache des fleurs de marguerite. Dans cet atour, je\nmarche glorieux et brave comme Riquet à la Houppe allant à sa\nprincesse et je tiens les yeux fixés sur mes pieds; mais seulement\ndurant un petit temps, car mon plaisir est court à cela et je préfère\ntôt tout rejeter et m'encourir librement.\n   Les filles, quand elles entrent dans la classe, déposent leurs paniers\net leur tricot de laine sur le dessus de l'armoire. C'est là que la maî-\ntresse tient serré le papier multicolore dont on recouvre cahiers\net. livres de lecture. Le plus beau en est glacé, de couleur\norange et parsemé de fleurettes brunes; et si beau, que nous en col-\nlons, avec de la salive, sur nos joues et sur nos fronts, de petits mor-\nceaux découpés en étoiles.\n    Comme ces chosettes sentent encore le buis et le thym !\n   Mais je dois dire aussi que les portes étaient peintes d'une couleur\nbrune qui se soulevait à la chaleur du soleil en bulles rondes et iné-\ngales que nous faisions peter sous nos poings. Quand la plus grande de\nl'école, pour la récréation, ouvrait ces portes sur la rue, le ciel tom-\nbait dans nos yeux, avec une telle force que c'était nous qui sem-\nblions nous y précipiter.\n   Car la vieille demoiselle dont la maison n'avait pas de cour nous\nlaissait courir au préau. L'école y allait à là façon d'une nichée de\npoussins sortant d'un fournil : voici un petiot tout seul, puis\ndeux ensemble, puis un groupe qui se bouscule, puis un tout petit\nlongtemps après, et enfin la mère.\n   Et, ne sachant où, nous allions avec du plaisir toujours. Comment\nfaire sentir notre joie de ces jours-là, dont mon cœur cependant veut\nparler?... Telle la fontaine de la ruelle Romain Capit ne coule non\nplus qu'un grêle filet d'eau, et un petit vent suffit à le jeter de\ntravers; mais aucune étreinte, pourtant jamais, jamais, ne sau-\nrait le retenir de fluer. Ah I laissons donc aller nos cœurs comme les\n fontaines fraîches aux pieds des murs des vieux jardins.\n    Le Préau, il regorgeait de choses aussi gaies que nous. Aujour-\nd'hui encore,, dans cette place où l'herbe trace une bordure régulière\naux pavés usés et arrondis, chaque objet a des lèvres qui me baisent.\n    C'est le mur effrité où venait tomber, à la façon des mèches de\ncheveux sur les joues, les pousses des vignes d'un jardin dont on\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "                                 —   100 —\n\nvoyait aussi les gloriettes coquettes et les poiriers taillés en pyra-\nmides. Les vrilles de cette vigne avaient, au mois de juin, un goût\namer et doux. Alors aussi les filles nous enguirlandaient de sarments\nfaçonnés en couronnes et en écharpes et nous marchions à leur main\nsemblables à de petits Saint-Jean.\n   Deux pierres plates et luisantes gardaient l'escalier d'une cave\ndont les marches étaient constamment humides et fraîches. A la\nporte basse garnie de clous à têtes carrées, était pratiqué un judas\ngrillagé d'où nous nous essayions à plonger, l'un aidant l'autre,\ndans le réduit de l'au-delà plein de silence et d'ombre. A celui, qui\nriait alors, le bruit de sa voix revenait comme de très loin, pâli et\nchargé d'une expression de tristesse qui nous mettait en fuite.\n   Dans la maisonnette sans fenêtre, habitait le garde-chasse, person-\nnage mystérieux et terrible que personne de nous n'avait jamais vu\npousser sa porte. Mais nous savions tous qu'il portait, nuit et jour, son\nfusil chargé d'un gros sel piquant terriblement au derrière ceux qu'il\ntrouvait à la maraude. Toute proche se dressait la grille du château,\nd'un fer glacé toujours pour nos mains brûlantes, dans la pénombre\ndes premiers ormes de l'allée. Que le murmure de ces vieux arbres\nétait doux ! Nous venions à leur musique, immobiles contre la grille\nfermée, fixer chacun l'espérance de notre destinée qui galopait au\nlong de ce beau chemin désert et pourtant tout peuplé de nos rêves.\nQue nous étions longtemps fiers d'avoir pu, par la porte entrouvetre à\nlà dérobée, fouler durant quelques pas le blanc gravier sonore menant\naux arceaux de pierres où commençait la cour de la belle maison\nrouge et blanche!\n    Je pense aussi à certain cuveau qui, sous la gouttière des chéneaux\nd'une maison, recevait l'eau tiède des pluies d'orage. Après l'averse,\nquand le soleil séchait les pavés, les grosses gouttes d'eau tombaient\ndes feuilles vernisées, à la façon de larmes dans le rire. Nous étions\npenchés autour de la cuvelle ainsi que sur un miroir où se voyaient\nle ciel avec les jolis nuages, nos yeux luisants et nos dents. Puis\nl'eau caressait notre visage tout entier et son baiser pénétrant sem-\nblait percer nos oreilles. Ruisselant nous nous enfuyions avec, à nos\n trousses, la ménagère dont nous gâtions la belle eau de lessive.\n    C'était, cela, tout près de la ruelle étroite qui descend puis se relève\n un petit devant la porte moussue et vermoulue d'un jardin que nous\ndominions du Préau, ainsi que d'une terrasse. Comme nos pas y\nsonnaient sur les cailloux pointus; comme ils résonnent en mon cœur\nencore !.. Cette porte de j ardin bâillait le plus souvent de telle sorte qu'un\n peu de soleil y éclatait comme un morceau d'étoffe brodée de tous les\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                              - 101 —\n\nverts. Dès qu'il nous entendait, venait à nous un chien de chasse\nbrun et blanc, perclus par l'âge et les rhumatismes. Par l'ouverture\nde la porte, nous passions la main pour le caresser. Il balançait la\nqueue pour nous 'répondre, nous accompagnait quelques pas et s'en\nretournait en silence, le vieux chien de chasse fatigué, au fond de la\nruelle sombre.\n    Mais saurions-nous dire tout ce qui fit notre plaisir; saurions-nous,\ndire tout ce qui nous fait vivre, si nous ne laissons fleurer notre âme\nà l'aise ?\n   Autour de l'église, pendant combien de récréations de la petite école\ngrattâmes-nous, de nos mains, la terre aux places où les pavés man-\nquaient? Elle avait là une odeur à la fois douce et moisie, et nous en\ntirions, pour un peu profond que nous la creusions, des os jaunes et\nspongieux, sans forme et ne pesant plus rien. C'était la terre d'un\nancien cimetière; et c'étaient les os des vieux morts que nous flairions\ndans nos mains.\n\n                                   *\n\n\n   Mais la poussière des ossements jaunis, la ruelle humide et sonore,\nle jeu de nos visages se mirant dans l'eau des cuves, furent, à certain\nmoment, délaissés aux récréations pour l'étalage de madame Bou-\nlomme.\n    Madame Boulomme habitait au coin du Préau où commence la\nGrand'rue. Elle vendait des assiettes bleues et jaunes et des plats de\ntoutes les dimensions; des pots de grès brun à passer le café, des\ndoubles litres bleus pour la bière et des pots à tabac portant écrits\ndans une guirlande les m o t s : « Fabac de Paris », ou « Fabac de\nSaint-Omer »; des globes de verre soufflé hauts et fins, enserrant\ndes fleurs de papier doré qui balançaient longtemps au moindre con-\ntact; des tasses blanches à filet d'un rouge aussi vif que la trace de\nlèvres ensanglantées, pour boire le café, le dimanche après-midi,\n« quand il vient quelqu'un », et qui reposent renversées sur le dessus\nde la commode, les autres jours.\n   Dès le matin, madame Boulomme étalait beaucoup de ces belles\nchoses sur le trottoir de sa maison, à la montre de ceux qui arrivaient\npar la route de Binche ou par la route de Trazegnies. Quand on\ncroyait qu'elle avait mis sa maison entière dans la rue, elle appor-\ntait encore des petits châteaux en terre vernie — c'étaient des fon-\ntaines pour les cages à tourterelles — puis deux bottes de sabots en\nbois roussi au feu reliés en grappes par des branches d'osiers et qui se\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": "                               —   102 —\n\n\n dressaient aux côtés de la poite comme pour garder la boutique ; et tous\n les chiens se détournaient pour les flairer un moment en passant et\ny déposer leur message.\n    A dix heures, nous arrivions de la petite école et doucement, tout\ndoucement, nous nous installions sur le pavé, entre ces objets fra-\ngiles. Madame Boulomme survenait bientôt. Dès l'abord, son visage\nratatiné dans le cadre du bonnet noir à brides et à ruchet, témoi-\ngnait de son inquiétude pour sa marchandise ; ses yeux imploraient\nnos bras d'être prudents quand nous brandissions ses plus beaux pots;\nelle suivait nos mouvements avec une attention si vive que quel-\nquefois elle mimait nos postures; ou bien elle ouvrait la bouche pour\ncrier. Mais elle ne criait pas; sa voix jamais ne nous rudoya, et si\nfort que son instinct de vieille marchande eût été aux abois, avec la\nmême patience elle recommençait, à tout coup, de ranger l'étalage que\nnous avions pillé.\n   Cependant monsieur Boulomme venait s'installer près de la porte. Les\njours qu'il tardait, madame Boulomme allait crier au fond de la bou-\ntique : « Papa ! Papa Boulomme ! Ils sont là ! »\n    « Ils » c'étaient nous, les écoliers de la petite école. Vite mon-\nsieur Boulomme arrivait alors, à menus pas de vieux. Son visage large\net rose était entourédeplis profonds encerclant le menton et les joues.\nIl avait un gros nez et des yeux clair, l'air doux et serein d'un tout\npetit enfant. Il ne passait pas de jaquette et l'on voyait ses bretelles\ncourir et se croiser sur son large dos rond, comme deux sentiers sur\nle pont d'un ruisseau. Ses sabots traînaient sur les dalles et il\narrivait.\n    Nous étions alors tous bien heureux au Préau. Les écoliers\njouaient à vider, du pot dans la soupière, de la soupière dans les as-\nsiettes, ce qu'il y restait d'eau de la dernière pluie. L'herbe follette\nverdoyait entre les pavés de l'environ. Tout là-haut, les auvents ar-\ndoisés du clocher éclataient dans le ciel comme la soie d'un drapeau\nbleu hissé pour publier notre doux bonheur. Les hirondelles couraient\nd'un bout à l'autre de la rue aussi folles de jeunesse que nous, et\npoussaient, en nous touchant les petits, cris de la joie de nos cœurs.\n    Si la saison des fruits était venue, sur une feuille de choux où la\nrosée roulait en gros joyaux, monsieur Boulomme nous apportait\ndes fraises de son jardin des Remparts; des groseilles en grappes en-\nchevêtrées; des framboises pourpres, molles et douces comme l'été;\ndes cornouilles qui ont le rose de la chair vivante et dont on ne se\nlasse pas plus que des lèvres. Assis sur le seuil, il tenait la large\nfeuille en guise de plat dans ses paumes, et nous allions à la picorée\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "                               -   103   -\n\n mander entre ses genoux. Le vieux et la vieille nous regardaient en\n se souriant; puis, là-bas ; la maîtresse claquait des mains; nous nous\n encourions à l'école: et eux rentrafent dans leur maison.\n    Et à présent, en mon souvenir, se mêle ici, à celle des deux\n vieillards, l'image de Florimond. C'était leur fils; à cause de sa sou-\n tane, nous l'appelions monsieur le vicaire. Il entre en mon cœur\n d'une façon discrète, car au commencement, nous ne le voyions\n qu'un peu de jours à la fois, quand c'était vacance au Séminaire.\n Ensuite il se mêle tout à fait, dans notre coin de soleil léger, à ma\n vie d'enfant, et puis il retombe à jamais où l'on ne voit plus, comme\nune tendre fleur de pervenche bleue et simple qui se fane et pâlit\nentre ses feuilles luisantes et toujours belles, au pied des chênes.\n    Son visage n'était pas plus large que la main, fort pâle et taché\nseulement de rose aux pommettes et aux lèvres. Son chapeau rond à\nbords étroits, sa soutane flottant autour de lui ausssi gracieusement\nque la robe de nos sœurs, étaient d'allure bien douce-aussi. Il tenait\ncontinuellement un livre sous le bras, et ses mains croisées sur sa\nceinture de ruban, dans une pose dont je me souviens bien. Oui;\nentre son père et sa mère, au seuil de la boutique, il n'était jamais\nassis sur sa chaise qu'ainsi que s'il dût s'en aller d'ici tout de suite;\net aux deux vieillards, il ne souriait qu'en baissant les yeux. Ainsi\ntoutes ses actions exprimaient : « C'est pour si peu de temps ! »\n    Sans doute, Florimond est très malade, car tout à coup, en mon\nsouvenir, plus personne d'eux trois ne sourit; et nous sommes cepen-\ndant en un matin frais des Rogations de mai\n    Le cortège religieux s'en revient des champs où le prêtre a été,\navec la croix, prier aux petites chapelles : à la Briqueterie d'où l'on\nne voit du village que les tours et les clochers sortant d'un bouquet\nd'arbres; aux Affligés, où lés toits et les cours des maisons, au\nfond des jardins clôturés de pierres noires et de plants vifs, disent aux\nyeux des choses nouvelles que les rues tenaient cachées; à Saint-\nBernard, entre des maisonnettes aux fenêtres garnies de cinéraires\nbleus et d'arums à cornet blanc et où la vie est minutieuse et jolie.\n    Le cortège en revient et retourne à l'église. Monsieur le curé qui\na un gros ventre, a relevé un peu sa soutane; ses souliers sont crottés,\net l'air du matin lui donne une allure gaillarde. Son surplis flotte et\nbombe à son dos comme la blouse d'un fermier. Pour sûr, il fera un\ncopieux déjeuner tout à l'heure.\n   En passant devant leurs maisons, les fidèles se détachent du cor-\ntège; au Préau, il n'y a plus que les enfants qui préparent leurs\nPâques et quelques dévotes habillées de noir avec un chapelet noué\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "                               — 104 —\n\n en bracelet, qui prétendent chacune dire le dernier mot au bon Dieu,\n    La famille Boulomme est à genoux sur l'escalier, Florimond est\n pâle, pâle, et ses mains jointes touchent la terre. Le magister chante\n d'une grosse voix éclatante dans le matin. Florimond se relève. A\nprésent, il rêve ; dans nos chevelures sa main, par instants, s'arrête\n de nous caresser.\n    Il pensait peut-être aux champs qu'on aperçoit du haut des bois de\nla Sambre, ces champs qu'il allait voir quand il était enfant. A cette\nsaison, l'herbe bleue des blés ondulant y semble couler dans la vallée\ncomme une eau vive, sous le vent et le soleil; et cette vue enivre si\nbien qu'il semble, d'ici, qu'on tienne toute la vie dans les mains... Il\nrêvait peut-être à la promenade d'une heure, hors la ville flamande du\nSéminaire, pendant laquelle ses compagnons, les jeunes hommes\nglabres et endeuillis de soutanes, arrachaient en passant aux talus\ndes chemins, des touffes de fleurs et des poignées d'herbe pour les\ncouvrir de baisers...\n   Florimond devient plus maigre chaque jour, et chaque jour mon-\nsieur et madame Boulomme se ratatinent. Ils attendent notre arrivée\ncomme si notre présence leur était précieuse au point qu'il n'en\nveulent perdre aucun instant. Leur impatience est bien tendre aussi-;\nelle va jusqu'à leur faire ajouter, dans les pots de grès et les fon-\ntaines des tourterelles qui nous servent de jouets, un peu d'eau à celle\nqui y reste de la pluie, afin que nous ayons plus de plaisir encore. Et\nnotre amour pour eux est toujours le plus joyeux. Vers eux, notre\ngroupe joueur attire les hirondelles qui volent toujours et qu'on ne voit\njamais mortes.\n   Madame Boulomme qui avait disparu une minute revient au seuil\nen portant avec précaution une tasse fumante. Florimond y boit à\npetites gorgées et sa mère lui essuie la sueur du front avec son tablier.\nQuand le jeune homme s'adosse à son siège et laisse retomber ses\nbras, que ses mains sont longues et blanches sur sa soutane ! — Que\nnous avons du plaisir !\n   La maîtresse sort de la petite école subitement et toute d'un coup,\nà la façon d'une marionnette d'horloge. Elle agite vers nous ses\nmanches à gigot, puis fait claquer, l'une sur l'autre, ses mains que\nnous voyons se mouvoir aussi vigoureusement que si elles étaient\nattachées à ses poignets par des charnières bien huilées.\n\n                                   *\n\n\n  Au parfum du mois de mai, me revient la dernière image de Flori-\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "                                   ---\n\nmond. C'est toujours au mois de mai que mes souvenirs volent leurs\n guirlandes !\n    C'est déjà le temps qu'on s'assied, après souper, sur le banc de la\n cour pour regarder, au travers des feuilles clairsemées des arbres, s'ou-\n vrir comme une fleur d'or pâle la première étoile de la nuit.\n    Dans ces premiers beaux soirs, l'âme retrouve de nouvelles vio-\n lettes. Tout ce qu'elle n'ose crier d'amour, goutte à goutte retombe\n en elle. Elle est ivre d'espoir, et elle s'endort dans des pensées d'une\n tristesse glorieuse. Doucement, dans le velours bleu des demj-ténè-\n bres, les cloches sonnent le « Salut », par un tintement continu où\n les battements se soulèvent comme des vagues qui se poursuivent.\n    Les garçons et les filles des hameaux voisins sont en route déjà,\nentre les haies. Au long des sentiers étroits, leurs coudes frôlent les\nbranches et secouent des hannetons qui, s'éveillant, se lèvent en bour-\ndonnant. Le vent des ailes souffle aux figures. Près des cours des\nmétairies, un peu de jour s'attarde au fond des prairies. La verdure\nde l'herbe neuve y est si délicate et les fleurs de beurre si nombreuses,\nque cette pointe de lumière fait longtemps transparaître, dans la nuit\n presque noire, une ligne d'or pâle à reflet d'absinthe.\n    Florimond vient au Salut, soutenu sous les bras par ses parents ;\nc'est un groupe noir qui marche lentement. Les jeunes hommes qui\nle rencontrent sur le Préau ou au seuil de l'Eglise, lui parlent en\nfrançais avec des voix nouvelles et des accents d'une douceur extraor-\ndinaire. Il semble, à les voir, qu'ils se retiennent de dire devant lui\nce qu'ils pensent, et que quelque chose les arrête. Ils se penchent\nen avant pour le dévisager; s'écrasent les mains l'une dans l'autre en\nfaisant craquer leurs phalanges ; et leurs fronts se couvrent de rides.\nPeut-être voudraient-ils embrasser le jeune prêtre qui va mourir, on\nle voit bien, on le voit bien ! Peut-être ces jeunes hommes heureux\nd'amour et qu'attendent les filles en cette nuit de printemps, vou-\ndraient-ils baiser Florimond sur les joues, en pleurant !... Quand ils\nquittent le groupe noir, ils font un détour pour retrouver leur bonne\namie.\n    La nef-est parée pour le mois de Marie. Des jeunes filles chantent\nau jubé : de plus jeunes chaque année, fraîches comme des boutons\nde rose ; et plus belles, chaque printemps, de tout leur espoir nou-\nveau. Elles sont douces et mystérieuses comme des fleurs closes\nencore. D'où viennent-elles? Je ne les avais encore ni vues, ni devi-\nnées. De quelles petites maisons des Remparts sont-elles sorties?\n    Elle allait à l'école des Sœurs, celle-ci?... Eh voisine, quoi, c'est\ndéjà la petite du hameau d'Henrichamps?... Certes, on entend bien\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "                                —       106 —\n\n\n que c'est d'une âme neuve qu'elles chantent dans l'encens des autels\net le parfum des bouquets! — Il en était ainsi sans doute alors déjà,\nquand je lâchais, avec les autres enfants, les hannetons qui s'élan-\nçaient vers le chœur étincelant de lumières et de couleurs vives ; et\nquand je tirais la corde de la petite cloche qui commençait à tinter\nd'une manière toujours si inattendue qu'elle mettait notre troupe en\nfuite.\n   Le salut est fini. Le ciel est encore éclairé au-dessus des toits du\ncouchant, et pourtant la nuit est toute, venue. Les arbres, aux murs\nde clôtures, passent, leurs grosses têtes noires et chuchotent des\nparoles que la brise — on l'entend — va répéter au plus profond des\njardins.\n   Monsieur et madame Boulomme semblent à présent porter Flori-\nrimond qui défaille dans le beau soir du mois de Marie.\n\n                                    *\n\n\n   C'est tout de lui, bientôt. L'heure de la récréation du matin est\nvenue une fois encore pour la petite école, mais la boutique de ma-\ndame Boulomme demeure close malgré l'heure et garnie de ses\nvolets. Une foule habillée de noir stationne devant la porte où la\nmaîtresse d'école et les grandes filles nous ont suivis.\n   La boutique est fermée et on n'y jouera pas aujourd'hui parce que\nFlorimond est mort ; et toutes ces femmes dans leurs châles noirs à\npointe, c'est pour l'enterrement, nous dit la « demoiselle ».\n   Qu'il fait doux et tendre à cette minute de mon âme d'enfant! C'est\nqu'elle aura chanté alors pour son ami mort la plus belle chanson que\nmes cinq ans pussent chanter. E t ce dont je n'ai même plus le souvenir\nm'aura ainsi parfumé pour toujours.\n   Je revois pourtant les alouettes de monsieur Prévert, le voisin.\nNous sommes arrêtés justement sous ses cages. Les oiseaux trottent,\nsautent sur les mottes de gazon, tendent le cou, gonflent leurs ailes\net tirelirent leur chant harmonieux et monotone comme la ligne on-\nduleuse des blés.\n   Des femmes, près de nous, se disent à l'oreille que a papa et ma-\nman Boulomme » pleurent, les coudes sur la table, depuis trois jours.\nIls se sont assis devant, la fenêtre du jardin et ne se sont plus levés. Et\nsans se dire un mot, ils pleurent, et sans se regarder. Ils savent bien\nce que l'autre éprouve et chacun souffre pour deux.\n   Le cortège des funérailles monte vers l'église. Le cercueil est recou-\nvert du drap bleu à croix blanche, des jeunes filles, de jeunes\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "                                 — 107 —\n\n\nprêtres habilles de surplis blancs l'entourent en chantant d'une voix\naiguë et rauque. Pour les laisser passer, au coin de la rue s'est arrêtée\nune charrette à bâche blanche, couverte de poussière. Une mar-\nchande de fleurs empotées s'est agenouillée sur les pavés en tenant\npar ses deux bras relevés en anse, son panier fleuri sur la tête. Son\nvisage est rouge tant le fardeau pèse sur sa nuque.\n\n                                   *   *\n    Tout de suite après Florimond, les deux vieillards moururent à peu\n de jours d'intervalle. Pourquoi continuer de vivre quand plus rien\n ne goûte?\n    On vendit la boutique aux enchères, dans la rue, un mercredi qui\n est le jour de marché. Sur une table, Bertrand était monté, le com-\n missaire-priseur trapu comme un pot à tabac et qui ébahissait les\nspectateurs par des plaisanteries si audacieuses que les femmes se\ncachaient le visage et ne manquaient pas une de ses ventes. Ainsi, il\nfaisait les meilleures affaires en riant et les notaires se l'arrachaient et\nlui payaient beaucoup à boire.\n    Ma mère, ce jour-là, acheta les deux chandeliers de verre argenté\net ornés de dessins en couleur blanche qui gardent la cheminée de\nnotre belle chambre. Ils trompent tous ceux qui viennent les voir et\nqui, les saisissant à deux mains, les trouvent si légers.\n   Environ ce temps, je quittais la petite école pour celle des garçons\ndu Trieu des Bois, où il y avait des bancs américains à deux pupitres\net en sapin rouge.\n   Ici, mille nouvelles images éclatent en moi, comme les bluettes\nsous le soufflet du forgeron. Mais j'ai fini mon conte des récréations\nde la petite école près du doux Florimond à la robe noire, qui mourut\nau temps où les roses ne sont encore que de frêles boutons...\n                                    *\n                                   * *\n   D'ailleurs la nuit tiède et bleue est entrée en ma chambre; je\nn'avais pas entendu ses pieds nus.\n   L'Arcture, la fleur des astres, brille pendue au Char de David. La\nbrise m'apporterait-elle son haleine, ou l'odeur de foins fauchés déjà\naux prés de Beaulieusart?\n   A cette heure, sous le pommier, la place des andains brille d'un\nvert mêlé de jaune. Un rossignol chante éperdu d'amour à l'abri d'un\nbuisson, mon cœur l'entend ; et la terre ne sait pas s'endormir parce\nque sa jeunesse l'étouffé.\n                                                 Louis DELATTRE.\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "                 YVELAINE\n                      FRAGMENT\n\n\nO      douce dont les yeux riaient à ma venue,\n        Pleures-tu d'anciens pleurs de t'être souvenue\nDu soir où nous suivions en nous cherchant de loin,\nToi, le chemin qui mène aux portes de la ville,\nEt moi, la route qui descend vers la forêt ?\nJe sais la belle Vie et que la Mort est près,\nEntre les fleurs, et que l'Espoir aux yeux    tranquilles\nM'a regardé passer sans me tendre la main.\n\n— Veau s'éveille en chanson nouvelle à la fontaine,\nEt le vent devient brise en caressant les chênes;\nL'écho dit aux roseaux la chanson qu'il a prise\nAux lèvres de l'espoir, et mon âme est éprise\nDe l'heure exquise où nous voici devant nous-mêmes.\nRegarde avec des yeux d'enfant qui ne sait pas,\nO chercheur! tu sauras la vie, et tu verras.\nEn retrouvant ton jeune cœur, qu'il faut qu'on aime !\n\nAime! et le bel Espoir éclairera ta voie\nDe son rire de source et de son regard clair!\nVoici, prêtes pour te guider, mes mains de joie\nQue devina ton rêve auprès de l'âtre éteint,\nOù déjà tu songeais, dans le jeune matin,\nQue viendrait, de lumière transie, à travers\nUne aube heureuse éclose en roses sous ses pas,\nCelle de qui les mains, douces à ton front las.\nAuraient fleuri de myrte ta triste couronne\nEt de qui la voix fraîche à ton âme eût chanté !\n\n— Toi qui parles d'amour et doucement t'étonnes\nDe mes larmes, malgré ta sereine beauté\nEt l'heureuse bonté des mains que tu me tends,\nO demeure ! et pardonne à mon âme surprise\nD'avoir songé, devant l'éclat de ton printemps,\nDe ses rêves éteints parmi la cendre grise.\nTu descends en mon cœur du fond de ma mémoire\nOù l'ombre, à ton côté, de mon passé sans gloire\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                       — 109 —\n\nSemblait atténuée à presque disparaître,\nDans la délicate clarté qui, de ton être,\nEmanait caressante autour de ma pauvre âme\nQui se sentait partir pour un site plus calme.\n\n\nTu descends en mon cœur lumineuse et parée\nDe parfums, et ta couronne je l'ai tressée\nRêve à rêve, depuis l'instant où rayonna\nTon imagé rieuse au devant de mes larmes.\n\nTu es la même adolescente, et je suis vieux!\n\nVoici levée enfin, sur le jour pluvieux\nEt gris que fut ma vie à désirer tes charmes,\nLeur aube épanouie ! et devant loi je pleure,\nCar l'ombre du Passé vient d'atteindre cette heure\nQue je rêvais hélas! éternellement claire !\n\n                              CHARLES-HENRY      HIRSCH.\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "        BALLADES DE                                 L'ÉTÉ\n                                              à Mme Elisabeth   Kahn.\n                                    I\n\n           L ' A U B Ea roulé ses roues de glace dans\n                                                    l'horizon. La terre\n             se découvre en gammes \"de jour pâle. Un mont reflète,\n             humide, les dernières étoiles, et les animaux bleus boi-\n             vent l'herbe d'argent.\n\n   La rosée de l'Aurore vient s'étoiler sur l'herbe et courir dans les\nsillons comme un jeune sang. Ardente, elle se mêle aux roses du\nLevant et roule, des coteaux, en rubis et en perles.\n\n  L'air tremble frais et bleu. Le vent passe si doux, quand ses bras\nde velours leur coulent au cou, que les arbres, charmés aux caresses\nde l'air, émeuvent leur feuillage en frissons de lumière.\n\n   Lumière des matins, ô naissance des jours, renaissance des êtres,\nvous égalez l'amour! — Un de ces matins clairs, j'ai vécu dans ce\nrêve de monter vers le ciel en gravissant le jour. Les drapeaux de\nl'Aurore flottaient sur mes épaules, et les fleurs de la terre embau-\nmaient mon effort.\n\n  Les papillons, les fleurs, les oiseaux, les moulins, me semblaient un\ncortège tout vibrant de parfums, de vols et de lumière. Leurs ailes,\ndans le jour, passaient et repassaient en caresses d'amour.\n\n   Une cloche invisible au delà des portiques, étages vers le ciel,\nd'une forêt antique, semblaient rythmer l'essor d'un rayon de l'Au-\nrore, qui berçait dans son vol mille clochettes d'or.\n\n   La lumière tombait, en arpèges dorés, des rayons de l'Aurore\nqui se chantaient dans l'or. Aux creux dorés dés monts, aux vagues\nd'or des prés, aux plis d'or des forêts, la lumière chantait !\n\n   Ainsi j'allais songeant à cette loi première : nul n'aime la Beauté\nsans aimer la lumière. Le grand jour pénétra mon front rose de\nfièvre, et détournant son cours vint rafraîchir mon sang, et je croyais,\nfermant les yeux dans mon bien-être, tant le jour était doux, la\nlumière parfaite, que mon esprit voyait, au travers de mon front, le\nciel dans la prairie et le ciel sur les monts!\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                               —    111   —\n\n\n\n                                    II\n\n   Le vent d'été n'est plus le vent. C'est le Soleil qui respire. Qu'il\nbrise des vitres, c'est possible... Le soleil est un fort garçon.\n\n  Le soleil joue à plus de vent, et dans le ciel il fait le vide ; Le ciel\naspire les jupons. C'est le soleil qui respire.\n\n  Le soleil est un fort garçon. Il boit l'orage à même l'outre, et\nboire coupe la respiration. Le vent d'été n'est plus le vent.\n\n                                    III\n\n   La mer, de vague en vague, descend de l'horizon, et tandis que\nle vent descend de dune en dune, tantôt sur la mer et tantôt sur les\ndunes Phœbé glisse sa traîne et monte et redescend.\n\n  Ecoute sans causer la musique si frêle qu'égrène sur les dunes la\nlune avec sa traîne, et comprends sans causer la musique des dunes,\ndont se berce la mer et se berce la lune.\n\n  Si dans cette harmonie l'emprise forte et- douce du silence ne\ngagne ton cœur, et s'il pensé que les dunes et la mer sont de vagues\nboum-boum, aux prochaines kermesses engage-le comme clown !\n\n                                    IV\n\n  Sous la mer odorante aux vagues de blés tendres, un doux bercé\nCoxcomb cuve un soir de vin vieux... — Midi, cloches, appétit!\nCoxcomb dresse la tête et se frotte les yeux.\n\n   Bon ! — lui semble un reflet, sur la mer de blés tendres, le clair\nvillage en fleurs, et si lointain, qu'il pense : c'est bien sûr un reflet\nde la Cité de Dieu... Il reluque les cieux. C'est trop fort, il fait : Oh !\n\n   Bon! — lui semble un écho le doux chant des pasteurs, et si doux\net si loin de la mer odorante, qu'il pense : C'est un écho des\nHymnes de là-haut. Il scrute alors les cieux... C'est trop fort, il fait :\nOh ! sanglons cet appétit.\n\n  Puis se recouche et dit : Au lieu de voir aux cieux ce qui brille ou\nqui chante, faut-il que je sois gris pour n'y voir que du bleu !\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "                              —   i 12 —\n\n\n                                   V\n   C'est la coupe, o gué; la coupe! —L'épouvantait sur les blés mûrs\nfait de grands bras comme en nageant, tandis qu'un gueux, comme\nen nageant, coule ses bras à travers champs. Voici la coupe, o gué,\nla coupe ! — en attendant que par les champs, coupant blés mûrs et\ngueux coupant, passe une rude lame d'argenl à deux bras rudes\ncomme en nageant. — E t c'est la coupe, o gué, la coupe !\n\n                                  VI\n   La ville sue dans ses faubourgs, la ville sèche dans son cœur, et\nl'onde qui l'arrose monte arroser ailleurs.\n\n  Dans ses faubourgs atteints d'orphéonie aiguë, les joures gonflées\nau col éclatent dans leur jus.\n\n  Dans son coeur déserté trois anglais pâles sèchent, si roides que\nsur grève sèchent des os de seiches.\n\n  Le peuple sue dans ses faubourgs, trois anglais sèchent dans son\ncœur. C'est tout... Les têtes de cire fondent chez les coiffeurs.\n\n                                  VII\n   Nous allons chanter sur un mode gaillard :\n  — Gai, gai, Robinson, l'été l'a tenté. Comme c'est un poète, il a\ntout quitté, — toutes ses chères études pour la belle nature.\n\n   Moins que le nécessaire va lui suffire assez. « Un toit de racines,\nune pierre creuse pour chaudière, et le nid de bruyère où s'en venir\nlassé, suivre, le jour mourant, la flore d'un feu de branches, activer\ndoucement d'une haleine légère l'effeuillement en brumes de bran-\nches enlacées... » — Traduisez : Villa au bord de la mer.\n\n  Alors, faut chanter sur un mode léger :\n  — Gai, gai, Robinson, l'été l'a tenté, oh, oh, le pauvre homme a\npeur de l'automne, l'hiver l'a rendu à l'étude des vers.\n\n  Exemples : (moins que le nécessaire pour dire qu'il va songer).\n                            FRAGMENT I\n            Je suis comme le ciel, moi, lorsque je dors,\n            Et qu'un rêve effeuille mes pensées enlacées,\n            Ce sont des batailles de fleurs doits l'éther,\n            — On m'a souvent causé de rêves étoiles,\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                               — 113 —\n\n                      Et, hors de l'étude\n                      De l'étude des vers,\n                      Vive le bon dormir !\n                      Car pour mieux rêver\n                      (Prononces rêverre)\n                      Vive la Solitude !\n  Messieurs, traduisez. Quand ce n'est pas très clair, il y a de la\npensée. Toutefois, ça ne rime guère.\n\n  Alors, faut chanter sur un mode sévère !\n  — Gai, gai, Robinson, le rêve l'a tenté, oh, oh, le pauvre homme\navait peur des hommes, c'est ce qui l'a voué à l'étude des vers.\n\n   Mais que d'autres étés puissent lui naître encore :\n   « Vive la belle nature, on vivra son rêve! » — Moins que le néces-\nsaire va lui suffire assez. « Un toit de racines, une pierre creuse pour\nchaudière, la force, l'arc et la flèche, et l'art de bien viser, et la main\npour cueillir et la main pour tuer! » — Traduire toutefois : Sans\nbouger de sa fenêtre, décapiter des roses et fusiller des mouettes.\n\n   Alors, faut chanter sur un mode guerrier :\n  — Gai, gai, Robinson, L'été l'a tenté... Encore ! — quel poète. Il a\ntout quitté, toutes ses chères études pour la belle nature.\n\n   Mais qu'il s'attarde un soir, poète comme il est, à dénombrer le\nciel du coin de sa croisée, que le prenne à la gorge l'automne querel-\nleur et que, pour des raisons, cela descende au cœur, alors, apo-\nthéose! alors voici rêver! (Moins que le nécessaire va lui suffire assez.\nDes pierres, de la boue, n'importe, où reposer. — Traduire : un\nlit moelleux, de douillets oreillers...) A h ! maigre apothéose ! vrai-\nment, c'est là rêver? Le voici comme un ciel d'hiver lorsqu'il est\nmort, voilant d'un lourd sommeil tout son rêve étoile.\n\n   Alors, s'il faut chanter, nous chanterons en chœur :\n   — Gai, gai, Robinson, la mort l'a tenté! — Il était trop poète, et\nc'est ce qui l'a tué. Il a voué son corps à 1 étude des vers.\n   Et nous ajouterons sur un mode mineur :\n   — Gai, gai, Robinson aimait la solitude...\n\n                                  VIII\n  De l'heure blême à l'heure rouge, n'est-ce pas là mon destin tout\nentier, de blasphémer ;\n                                                                       8\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "                               -        114\n\n  Je crois en moi. Ce ne sont plus les ombres de mes bras qui bou-\ngent, Seigneur, je berce terre et ciel entre mes bras !\n  de blasphémer : Je crois en moi. Et me croire l'ombre frêle de ton\ndoigt qui bouge, Seigneur, c'est un jeu trop frêle pour moi !\n\n   E t n'est-ce pas là mon destin tout entier, de me hausser aux bran-\nches pour mieux voir, au travers du gel clair de la lune aux ramures,\ntout l'or saignant à flots de toutes les blessures que font au ciel les\nflèches de mes blasphèmes;\n   de me hausser aux branches pour mieux voir tout l'or saignant\ndu front de Dieu au fond du soir ?\n\n  Mais n'est-ce pas là mon destin tout entier, ce jeu altier d'opposer\naux étoiles, à ce grand ciel pliant sous les étoiles, mon grand front\nmaigre serré trois fois dans les pans mordorés de mon foulard à pois?\n\n  E t de m'étendre, face à face avec le ciel... n'est-ce pas là mon\ndestin tout entier !\n\n                                   IX\n\n   Au bruit de nos sabots et au bruit de nos mains, oserons-nous\nfranchir la porte du jardin où, dans la nuit profonde, les sylphes et\nles fées ne semblent que du clair de l'âme s'éclairer, après avoir foulé\ndans nos rondes superbes, aux rayons de la lune, les étoiles de\nl'herbe?\n                     «\n   ... Plus jeune encore de naître, où meurent nos chemins, d'un\ncouchant qui ceignait l'horizon de carmin, la lune s'est levée, ce\nsoir joyeuse et rose ! E t nous avons levé vers elle nos yeux pâles...\nAvant la nuit profonde, la lune s'est déclose à ne laisser, d'or pur,\nque son cœur aux étoiles, pour donner à nos yeux étoilant nos\nvisages, la jeunesse et l'éclat de ses rayons de rose...\n\n   Et nos yeux éclairant nos âmes de leur feu, — sans un bruit de\nsabots et sans un bruit de mains, nous avons pu franchir la porte du\njardin où, dans la nuit profonde, les sylphes et les fées ne savent que\ndu clair de l'âme s'éclairer, et nous avons foulé d'une ronde superbe,\naux rayons de nos âmes, les étoiles de l'herbe !\n\n                                                        PAUL FORT.\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "LES BRIQUETIERS\n\n\n       C'EST la lune rouge\n        sur un fusain horriblement\nmorne, triste et louche,\nqui baigne d'un atroce sang\nles toits des vieux bouges...\n\n...C'est la pauvre estompe\nd'un site de banlieue amer,\nqui constamment pompe\nl'angoisse d'une ambiance d'air\noit toujours tout trompe...\n\n...Puis, c'est l'indécis\ndu vaste champ des briqueteries,\ndans le vague crépuscule assis,\nengainant d'un brouillard ses terres pétries,\nqui, là, vaste, ténébreux, farouche, s'embrunit...\n\n                       *\n                      * *\n\nEt sur ces terres ternes\nque je surplombe,\nsur ce champ que le noir cerne\noù la nuit tombe,\n\nce dimanche soir, on travaille :\nune table peine encore...\net l'on dirait que la mort\ntisse là-dessus de fines mailles...\n\nDans le sombre on voit du nu\nbouger très rapide: un torse...un coude...\nhideuses maigreurs d'angle que soude\nle feu de fatigue du mal cru!\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "                 -116      -\nIls suent d'ahan, ils s'agitent\ndans une buée...\net la gloire humaine s'effritte\ndans cette ruée\nde la faim\nau pain !..\n\nLors gémirent leur plainte\ndes résignations saintes :\nd'en bas ces cris montèrent\ntrès nets en phrases claires :\n\n« Nos mains saignent, nos pieds aussi,\n» nos os font des trous à la peau\n» et nos pauvres torses durcis\n» s'efflanquent... Oh! grâce, bourreau!\n» Ah! la géhenne est dure!\n» Ah! c'est la torture\n» du pauvre !\n...Mais la nuit les couvre\nd'une oppression sure...\n\nAlors je regardai la lune rouge\nsur un fusain horriblement\nmorne, triste et louche,\nqui baigne d'un atroce sang\nles toits des vieux bouges...\n\net il me sembla qu'elle souriait\nen sa glauque image,\net que son sourire disait\nsa soif de carnage !\n\n                                   EMILE CAMMAERTS\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "    TÉRENCE :\n                                     PHORMION\n             TRADUCTION-         LITTÉRALE         {Suite).\n\n                        SCÈNE III (231-314).\n\n                 DEMIP HON — PHÉDRIA — GÉTA\n\n\n   Démiphon, en habits de voyage, vient du Pirée; il est dans un état\nde vive excitation.\n   DÉMIPHON. Est-il donc possible qu'Antiphon ait pris femme sans\nmon consentement ? N'avoir d'égards ni pour mon autorité—mais je\nlaisse mon autorité — ni tout au moins pour mon ressentiment !\nN'éprouver aucune honte ! O le trait d'audace ! O Géta, le donneur\nde conseils !\n   GÉTA. (à part). C'est à peine (s'il parle de moi) pour finir.\n   DÉMIPHON. Que me diront-ils, et quelle excuse trouveront-ils ? Je\nme le demande.\n   GÉTA (à part) Mais oui, j'en trouverai une; occupe-toi d'autre\nchose.\n   DÉMIPHON. Est-ce qu'il me dira : « c'est malgré moi que je l'ai\nfait; la loi m'y a contraint. » ? Je l'entends, et je le reconnais.\n   GÉTA (à part). Bien dit.\n   DÉMIPHON. Mais, sciemment et sans dire mot, donner cause gagnée\nà ses adversaires, est-ce que la loi l'exige aussi ?\n   PHÉDRIA. Voilà qui est dur.\n   GÉTA. J'arrangerai la chose; laisse-moi faire.\n   DÉMIPHON. Je ne sais à quoi me résoudre, tant cela m'arrive contre\n mon attente et contre toute croyance. Je suis si fort en colère, que je\n ne puis disposer mon esprit pour y réfléchir. Aussi est-ce alors surtout\nque les affaires sont le plus prospères, que tous doivent méditer en\nleur esprit le moyen d'endurer une peine qui les afflige. [Que celui qui\n revient de voyage s'attende toujours à des dangers, à des pertes, à des\n exils], escapade du fih, mort de la femme, maladie de la fille. (Qu'ils\n songent) que ce sont choses journalières, qu'elles peuvent leur arriver,\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "                                — 118 -\n\n  de façon qu'aucune d'elles ne les surprenne; tout ce qui arrive contre\nleur attente, qu'ils le tiennent pour autant de gagné.\n    G É T A . Phédria, on ne saurait croire combien je surpasse mon\nmaître en sagesse. J'ai calculé tous les désagréments qui me mena-\ncent, au retour de mon maître : il me faudra tourner la roue au mou-\n lin, être battu, avoir les entraves, travailler à la campagne. Rien de\n tout cela ne me surprendra. Tout ce qui arrivera contre mon attente,\nje le tiendrai pour autant de gagné. Mais qu'hésites-tu à aborder le\n bonhomme et à lui parler tout d'abord courtoisement ? (Phédria\ns'avance).\n    DÉMIPHON. C'est Phédria, le fils de mon frère, que je vois venir\n à ma rencontre.\n    PHÉDRIA. Mon oncle, je te salue.\n    DÉMIPHON. Salut ; mais où est Antiphon ?\n     P H É D R I A . Je me réjouis de ton heureux retour.\n    DÉMIPHON {impatiente). D'accord ; réponds à ma question.\n    PHÉDRIA. Il se porte bien ; il est ici proche ; mais tout va-t-il sui-\n vant ton désir ?\n    DÉMIPHON (bourru). Je le voudrais du moins.\n     PHÉDRIA (innocemment). Que me dis-tu là ?\n    DÉMIPHON (éclatant). Tu le demandes, Phédria? Vous avez bâclé\n ici un beau mariage, en mon absence !\n    PHÉDRIA (feignant l'étonnement). H é ! Est-ce cela maintenant qui\n t'indispose contre lui?\n    GÉTA (à part, et d'un ton admiratif) L'excellent comédien !\n    DÉMIPHON. Pourrais-je ne pas lui en vouloir ? Je me fais une fête\n de le voir paraître devant moi, pour qu'il sache maintenant que moi,\n autrefois l'excellent père, je suis devenu, par sa faute, de tous le plus\nsévère.\n    PHÉDRIA. Mais vraiment, mon oncle, il n'a rien fait qui doive\nvous fâcher.\n    DÉMIPHON. Ah ! voilà bien toujours la même histoire ! Tous se\nressemblent! Qui en connaît un, les connaît tous.\n    PHÉDRIA. Ce n'est pas cela du tout.\n    DÉMIPHON. Celui-ci est en faute, celui-là se fait son avocat; est-ce\nl'autre, celui-ci se trouve juste à point ; ils se prêtent mutuellement\nassistance.\n    GÉTA [à part).         Sans le savoir, le vieux a bien dépeint leur con-\nduite.\n    DÉMIPHON. Car s'il n'en était pas ainsi, tu ne te mettrais pas de\nson côté, Phédria.\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                                — 119 —\n\n    PHÉDRIA (très calme et d'un ton de. remontrance polie). Mon oncle,\n si le fait est réel, qu'Antiphon ait commis une faute, par un acte qui\n aurait compromis son patrimoine ou sa réputation, je ne plaide pas\n pour qu'il échappe au châtiment mérité. Mais si quelqu'un, par\n hasard, fort de son astuce, a tendu un piège à notre jeunesse, et a\n réussi, est-ce notre faute ou celle des juges, qui souvent, par envie,\n ôtent au riche ou, par pitié, donnent au pauvre?\n    GÉTA (à part). Si je ne connaissais pas l'affaire, je croirais qu'il dit\n vrai.\n    DÉMIPHON. Est-ce qu'il y a un juge qui puisse reconnaître vos\n droits, quand vous-même ne répondez pas un mot (pour les défendre),\n ainsi que lui l'a fait?\n    PHÉDRIA. Il s'est acquitté du devoir d'un jeune homme bien élevé :\n quand on fut arrivé devant les juges, il n'a pas pu articuler ce qu'il\n avait projeté de dire, tant sa modestie avait alors paralysé ce garçon\n timide.\n    GÉTA (à part). Je félicite Phédria ; mais pourquoi hésiter à aborder\n tout de suite le vieillard? (Il s'approche) Maître, bonjour; je me\nréjouis de ton heureux retour.\n    DÉMIPHON (le menaçant). A h ! salut, l'excellent gardien, le vrai\nsoutien de ma famille, à qui j'ai confié mon fils lors de mon départ!\n    GÉTA (du ton de l'innocence méconnue). Depuis un bon moment,\nje t'entends nous accuser tous, injustement, et moi plus injustement\nencore : car qu'aurais-tu voulu que je fisse pour toi dans cette\naffaire? Les lois ne permettent pas à l'esclave de plaider, et il n'a pas\ndroit de témoignage.\n    DÉMIPHON. Je laisse tout cela. Je veux bien que le jeune homme,\ninaccoutumé aux tribunaux, ait eu peur; je t'accorde que tu es\nesclave; pourtant, fût-elle tout ce qu'il y a de plus parente, il n'était\npas indispensable qu'il l'épousât ; mais, ainsi que la loi l'ordonne,\nvous lui auriez fourni une dot; elle aurait cherché un mari ailleurs.\nComment a-t-il manqué de raison jusqu'à épouser de préférence une\npauvresse?\n    GÉTA. Ce n'est pas la raison qui lui a manqué, c'est l'argent.\n    DÉMIPHON. Il n'avait qu'à emprunter.\n    GÉTA. Emprunter ? rien de plus facile à dire.\n    DÉMIPHON. Enfin, si aucun autre moyen ne lui réussissait, il\nn'avait qu'à s'adresser à un usurier.\n    GÉTA (sarcas tique). Hé quoi! tu as bien parlé ! Comme si on lui\naurait fait crédit de ton vivant.\n    DÉMIPHON (avec colère). Non, il n'en sera pas ainsi; c'est impossi-\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "                                  —   120 —\n\n\nble. Moi, souffrir un seul jour le mariage de cette femme avec mon\nfils? Ils n'ont mérité aucune indulgence. Je veux qu'on me montre cet\nhomme, ou qu'on m'indique où il demeure.\n    G É T A . T u veux dire Phormion?\n    DÉMIPHON Le patron de cette femme.\n    G É T A . Je vais le faire venir.\n    DÉMIPHON. E t Antiphon, où est-il maintenant?\n  GÉTA. Sorti.\n  DÉMIPHON. Va, Phédria, me le chercher et amène-le moi.\n  P H É D R I A . J'y vais, et tout droit encore.(Exit.)\n  G É T A (àpart). Oui, tout droit chez Pamphila. (Exit Géta.)\n  D É M I P H O N . Moi, je m'en vais chez moi, saluer mes dieux pénates ;\nde là, j'irai au forum et j'appellerai à mon aide quelques amis, qui\npuissent me secourir dans cette affaire, pour que je ne sois pas pris au\ndépourvu quand viendra Phormion. {Exit.)\n\n\n\n                               Acte I I I .\n\n                    SCÈNE PREMIÈRE              (215-347).\n\n                            PHORMION — GÉTA.\n\n  (Ils reviennent ensemble du forum ; Phormion est pris de vin).\n  PHORMION. Tu dis bien qu'il est parti d'ici, redoutant l'arrivée de\nson père?\n  G É T A . Parfaitement.\n  PHORMION.       Qu'il a laissé là Phanium ?\n  GÉTA.    Oui.\n  PHORMION, E t que le vieillard enrage?\n  GÉTA. Absolument.\n  PHORMION (se détournant        de Géta, à part). C'est à toi seul, Phor-\nmion à mener toute cette affaire. C'est toi qui a broyé la drogue, il te\nfaut l'avaler toute : apprête-toi.\n   GÉTA. Je te prie...\n   PHORMION (poursuivant son monologue). S'il demande...\n   GÉTA. C'est en toi qu'est notre espoir.\n  PHORMION (même jeu). Voilà. Qu'y aura-t-il, s'il la renvoie?\n   G É T A . C'est toi qui nous as poussés...\n   PHORMION ( d ' u n ton de satisfaction). Voici le moyen, je crois.\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                                —   131\n\n\n      GÉTA. Tire-nous d'affaire.\n      PHORMION {à Géta). Amène le vieux : tous mes plans sont mainte-\n  nant dressés dans ma tête.\n      GÉTA. Que vas-tu faire?\n      PHORMION. Que veux-tu, sinon que Phanium demeure, que je\n  mette Antiphon à l'abri du reproche, et que je fasse dériver sur moi\n  toute la colère du vieillard ?\n     GÉTA. O le vaillant homme, l'excellent ami que tu fais ! Mais,\n  Phormion, je crains souvent que ce courage, en fin de compte, n'abou-\n  tisse à la prison.\n     PHORMION. Oh! que non ; l'épreuve en est faite; je sais dès long-\n temps où poser le pied. Combien supposes-tu que j'aie déjà battu de\n gens, les amenant à deux doigts de leur perte, [étrangers comme\n citoyens? mieux je connais la voie, plus souvent la chose m'arrive-t-\n elle]. Dis donc, as-tu jamais ouï dire qu'on m'ait intenté une action\n en dommages?\n     GÉTA. Et comment cela?\n     PHORMION. Parce qu'on ne tend pas le filet à l'épervier ou au\n milan, qui nous font du tort; c'est à ceux qui ne nous font rien qu'on\n le tend ; c'est qu'il y a profit à prendre ceux-ci ; dans le cas des pre-\n miers, nous gaspillons nos peines. Le péril est pour d'autres, pour\n ceux que l'on peut écorcher. Moi, on sait que je n'ai rien. Tu me\n diras : « Ils t'emmèneront chez eux, après t'avoir condamné (1) ».\n Mais ils ne veulent pas nourrir un gaillard vorace, et m'est avis qu'ils\nont raison de se refuser à rendre le plus grand des bienfaits en\néchange d'un méfait (2).\n    GÉTA. Jamais Antiphon ne pourra te témoigner assez de recon-\nnaissance pour tes bons offices.\n     PHORMION. Sans doute, mais c'est au patron qu'on ne saurait\ntémoigner assez de reconnaissance pour ses bons offices. Venir à\ntable, sans payer son écot, parfumé, sortant du bain, l'esprit en\nrepos, alors que lui est dévoré à la fois par les soucis et la dépense !\nTandis que tout s'accomplit qui peut t'être agréable, lui enrage : toi,\ntu peux rire, boire le premier, occuper le haut bout de la table ; on\nte sert un dîner embarrassant...\n     GÉTA. Que veut dire ce mot?\n     PHORM ON. Un dîner où tu ne sais pour quel plat te décider.\n\n\n  (1) A défaut de paiement d'une amende légalement prononcée, les lois athé-\nnienne et romaine autorisaient le créancier à se saisir de la personDe de son\ndébiteur, et à le traiter en esclave.\n  (2) Allitération dans le texte.\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "                                 — 122 —\n\nQuand tu te mets à calculer combien ces choses sont délicieuses et\ncombien elles sont chères, franchement, est-ce que tu ne prendrais\npas pour un dieu propice celui qui te lès fournit?\n   G É T A . Le veillard arrive ; vois ce que tu vas faire ; c'est le premier\nchoc qui est le plus rude. Si tu le supportes, après cela tu pourras\njouer le jeu que tu voudras,\n\n                         S C È N E II (348-440).-\n\n        DÉMIPHON — HÉGION, CRATINUS, CRITON, ses conseils,\n\n                           PHORMION — GÉTA.\n\n    DÉMIPHON (à ses conseils). Avez-vous jamais entendu parler d'une\ninjure faite à quelqu'un avec autant d'insolence que celle-ci? Assistez-\n moi, je vous en prie.\n    GÉTA (à part, à Phormion). Il est furieux !\n    PHORMION (à part, à Géta). Toi, fais attention à ceci. Moi, je\n m'en vais le secouer. (Parlant haut et d'un ton indigné, de façon à\n être entendu de Démiphon.) Par les dieux immortels ! Il dit, ce\n Démiphon, que notre Phanium n'est pas sa parente ? Démiphon nie\n qu'elle soit sa parente ?\n    GÉTA. Il le nie.\n    DÉMIPHON (à mi-voix, à ses amis). Je crois que voilà justement\ncelui dont je parlais ; suivez-moi. (Ils s'approchent avec précaution.)\n    PHORMION. E t il nie avoir jamais su quel en était le père.\n    GÉTA. Il le nie.\n    PHORMION. Parce que la pauvre créature a été laissée dans la\n misère, on désavoue son père, et elle-même on l'abandonne ; vois ce\nque fait l'avarice !\n    GÉTA (avec une indignation jouée). Si tu accuses mon maître\nd'avoir voulu nuire, tu vas en entendre!\n    DÉMIPHON (à part). O l'effronterie! C est lui maintenant qui va\n me poursuivre !\n    PHORMION. A vrai dire, je n'ai pas de raison d'en vouloir au\njeune homme, de n'avoir pas connu le père : le bonhomme, âgé,\npauvre, vivant de son travail, se confinait presque à la campagne ; c'est\nde mon père qu'il tenait le champ qu'il y cultivait. Souvent, en ce\n temps-là, le vieillard me racontait que son parent le négligeait ; mais\nquel homme! le meilleur peut-être que j'aie vu de ma vie !\n    G É T A (ricanant). Quel contraste entre cet excellent homme et le\n coquin que tu fais !\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                               — 123 —\n\n    PHORMION (feignant l'indignation).     Va te faire pendre ! Si je ne\n l'avais estimé ainsi, jamais je n'aurais encouru de votre famille une si\n terrible inimitié, à cause de cette fille que ton maître maintenant\n méprise d'une façon si indigne.\n                                                   1\n    GÉTA (marchant sur lui avec une feinte colère' . Vas-tu continuer à\n dire du mal de mon maître absent, canaille?\n    PHORMION. Mais ce que je dis, il le mérite.\n    GÉTA. Tu parles; gibier de prison ?\n    DÉMIPHON (appelant). Géta!\n    GÉTA (criant, et feignant de ne pas entendre Démiphon). Extor-\n queur de biens, tortureur de lois !\n    DÉMIPHON (haussant la voix). Géta !\n    PHORMION (à mi-voix, à Géta      Réponds.\n    GÉTA (se retournant). Qui est là ? (D'un ton de grande      surprise.).\n Oh!\n    DÉMIPHON (à Géta). Tais-toi.\n    GÉTA. En ton absence, il n'a pas cessé de la journée de proférer\ncontre toi des injures que tu ne mérites pas et que lui mérite.\n    DÉMIPHON (impatienté). Cesse. (S'adressant à Phormion avec une\npolitesse ironique.) Jeune homme, tout d'abord, avec ta bienveillante\npermission, je te demande s'il peut t'être agréable de me répondre.\nQui dis-tu qu'était cet ami à toi? Explique-le moi, et aussi comment\nil disait que j'étais son parent ?\n    PHORMION (moqueur). Tu me jettes l'hameçon, tout comme si tu\nne le connaissais pas.\n    DÉMIPHON. Moi, le connaître?\n  PHORMION.     Oui.\n  DÉMIPHON, C'est     ce que je nie; toi qui l'affirmes, remets-moi la\nchose en mémoire.\n   PHORMION. Comment, toi, tu ne connaissais pas ton cousin ?\n   DÉMIPHON (irrité). Tu me fais mourir ! Dis son nom.\n   PHORMION. Son nom? Parfaitement. (Il s'interrompt.)\n   DÉMIPHON. Pourquoi ce silence, maintenant?\n   PHORMION (à part, et troublé). Je suis perdu, par Hercule ! J'ai\noublié le nom.\n   DÉMIPHON. Que dis-tu ?\n   PHORMION (à part, et très bas). Géta, si tu te souviens de celui qui\na été prononcé tantôt, souffle-le-moi. (A Démiphon, avec effronterie.)\nEh bien, je ne veux pas le dire : tu viens pour me sonder, comme si\ntu ne le connaissais pas.\n   DÉMIPHON (indigné). Moi, te sonder, dis-tu?\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": "                                  — 124 —\n\n    GÉTA (soufflant le nom à Phormion). Stilpon.\n    PHORMION (d'un ton détaché). Au reste, qu'est-ce que cela me fait ?\nC'est Stilpon.\n    DÉMIPHON. Qui as-tu dit ?\n    PHORMION (lui jetant le nom à la face). Stilpon, te dis-je. L'as-tu\nconnu ?\n   D É M I P H O N . Je ne l'ai pas connu et je n'ai pas eu de parent de ce\nnom.\n    PHORMION (d'un ton de provocation).            Vraiment ? Tu n'as pas\nhonte de ce que tu profères ? Mais s'il t'avait laissé un héritage de\ndix talents...\n   DÉMIPHON. Que les dieux te confondent!\n    PHORMION. T U serais le premier à dérouler de mémoire votre\ngénéalogie depuis l'aïeul et le père du trisaïeul.\n    DÉMIPHON {hargneux). Comme tu le dis. Dans ce cas, en arrivant\nau tribunal, j'aurais démontré comment elle est ma parente : fais de\nmême. Dis-nous donc comment elle est ma parente.\n    G É T A (à Démiphon, battant des mains). Bien dit, mon maître ; par-\nfait ! (A Phormion, à part, avec inquiétude). Hé la, toi, prends\ngarde !\n    PHORMION (avec arrogance). J'ai clairement expliqué la chose aux\njuges à qui je le devais. Si cela était faux, pourquoi ton fils ne l'a-\nt-il pas réfuté alors ?\n    DÉMIPHON (impatienté). Tu me parles de mon fils, dont on ne sau-\nrait exprimer la sottise dans les termes qu'elle mérite ?\n    PHORMION (ironique). Mais toi, qui es si sage, va-t'en voir les\nmagistrats et leur demander de prononcer, pour toi, leur sentence\nune seconde fois, puisqu'aussi bien tu règnes seul et qu'à toi seul il\nest donné d'obtenir deux fois jugement dans la même affaire (1).\n    DÉMIPHON (après une pause, et se contenant). Bien qu'il m'ait été\nfait tort, cependant, plutôt que de courir après des procès ou de t'en-\ntendre, tout comme si elle était ma parente, prends les cinq mines\nque la loi ordonne de fournir en dot, et emmène-là.\n   PHORMION. Ha ! ha ! ha ! Tu es délicieux !.\n   DÉMIPHON. Qu'y a-t-il ? Est-ce que je demande quelque chose\nd'injuste ? Ne puis-je pas même obtenir ce qui est le droit commun ?\n   PHORMION (sur un ton de vertueuse indignation). Est-ce donc, je te\nprie, que la loi t'ordonne de lui payer son salaire et de la renvoyer,\n\n\n  (1) La coutume athénienne s'y opposait ; à Rome au contraire, il pouvait y avoir\nrévision du procès.\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                             — 125 —\n\nainsi qu'une courtisane quand tu en as usé ? Ou n'est-ce pas pour\nqu'une citoyenne ne commît rien d'infamant du fait de son indigence\nqu'elle a reçu l'ordre de s'unir à son plus proche parent, pour passer\nsa vie avec lui seul, chose que tu interdis, toi ?\n   DÉMIPHON. Oui, avec son plus proche parent, d'accord; mais nous,\nd'où sommes-nous parents, et pour quel motif.:.\n   PHORMION. Allons donc, « ne remets pas en question ce qui a été\nréglé », dit-on.\n   DÉMIPHON. Ne pas remettre en question ? Bien au contraire, je ne\ncesserai pas' que je n'y sois parvenu.\n   PHORMION. T U radotes.\n   DÉMIPHON. Laisse-moi toujours faire.\n   PHORMION. En fin de compte, Démiphon, ce n'est pas à toi que\nnous avons affaire; c'est ton fils qui a été condamné et non toi; car,\npour toi, le temps d'épouser était depuis longtemps passé.\n   DÉMIPHON. Tout ce que je dis maintenant, considère que c'est lui\nqui te le dit; sinon, lui et sa femmeje les chasserai de chez moi.\n   GÉTA (à part). Il s'emporte.\n   PHORMION. Tu ferais mieux de t'en aller toi-même.\n   DÉMIPHON. Tu es donc prêt à me contrarier en tout, malheureux?\n   PHORMION (à part, à Géta). Il a peur de nous, bien qu'il s'efforce\nde le cacher.\n   GÉTA (à part, à Phormion). Le début te réussit.\n   PHORMION (à Démiphon, d'un ton paterne). Que ne te résignes-tu à\nce qu'il te faut subir? Tu feras chose digne de toi, et nous serons\nbons amis.\n   DÉMIPHON (avec mépris). Moi, rechercher ton amitié? Voudrais-je\nseulement t'avoir vu ou entendu ?\n   PHORMION. Si tu sympathises avec elle (Phanium), tu auras de\nquoi charmer ta vieillesse : songe à l'âge que tu as.\n   DÉMIPHON (exaspéré). Qu'elle te charme toi-même : prends-la\npour toi.\n   PHORMION (avec un calme provocant). Modère donc ta colère.\n   DÉMIPHON. Attention à ceci; c'est assez de paroles. Si tu ne te\nhâtes d'emmener la femme, c'est moi qui la jetterai dehors. J'ai dit,\nPhormion.\n   PHORMION. E t si toi tu la traites autrement qu'on ne doit traiter\nune femme libre, je te « collerai » un fameux procès. J'ai dit, Démi-\nphon. (A part, à Géta). Holà, si l'on a besoin de moi, tu me feras\nappeler ; je suis chez moi.\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "                                   -   I26   —\n\n\n                         S C È N E III (441-464).\n\n           DËMIPHON-GÉTA-HÉGION-CRATINUS-CRI                TON.\n\n   DÉMIPHON (monologuant). De quels soucis, de quels tourments\nmon fils ne m'accable-t-il pas, lui qui nous a empêtrés, lui et moi, de\nce mariage! E t il ne se montre pas, pour qu'au moins je sache ce\nqu'il dit de l'affairé ou ce qu'il en pense. (A Géta). Va-t'en voir s'il\nest de retour ou non à la maison.\n  GÉTA. J'y vais.\n  DÉMIPHON (à ses conseils). Vous voyez où l'affaire en est. Que\ndois-je faire? Parle, Hégion.\n   H É G I O N . Moi? Je propose Cratinus, si tu le veux bien.\n   DÉMIPHON Parle, Cratinus.\n   CRATINUS. C'estmoi que tu veux entendre?\n   D É M I P H O N . C'est toi.\n   CRATINUS. Moi, je voudrais que tu fisses ce qui est de ton intérêt.\nVoici mon opinion : ce que ton fils a fait ici en ton absence, il est\njuste et de raison de le considérer comme nul et non avenu, et tu y\nréussiras. J'ai dit.\n   DÉMIPHON. Parle maintenant, Hégion.\n   H É G I O N . Moi, je croîs qu'il a parlé en toute sincérité; mais voilà :\nautant d'hommes, autant d'opinions. A chacun sa façon de voir.\nPour moi, il ne me semble pas que ce que les lois ont consacré puisse\nêtre annulé; et il ne serait pas beau de l'essayer.\n   DÉMIPHON. Parle, Criton.\n   CRITON. Moi, j'estime qu'il faut un plus ample délibéré : l'affaire\nest d'importance.\n   H É G I O N (à Démiphon). As-tu encore besoin de nous?\n   D É M I P H O N . Vous avez parfaitement fait. (Les trois conseils saluent\net se retirent). — (Désespéré). Me voilà beaucoup plus incertain que\ntout à l'heure.\n   ( G É T A ) (revenant . On dit qu'il n'est pas rentré.\n   DÉMIPHON (monologuant) Il me faut attendre mon frère. Le con-\nseil qu'il me donnera sur cette affaire, je le suivrai. Je vais me rendre\nau port, m'informer de son arrivée. (Il va au Pirée).\n   GÉTA (à parti. E t moi je vais me mettre à la recherche d'Antiphon,\npour qu'il sache ce qui s'est passé ici.\n   Mais c'est lui-même que je vois revenir, juste à point.\n\n   (Asuivre),\n                                                         E M . BOISACQ.\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "   LA DAMOISELLE MALEEN\n                    ( C O N T E DES F R È R E S G R I M M )\n\n\n\n\n             IL était une fois un roi qui avait un fils et ce fils devint amou-\n               reux de la fille d'un autre roi, qui s'appelait Damoiselle\n               Maleen. Elle était miraculeusement belle et son père dési-\n               rait la marier à un prince à qui il l'avait promise. Mais\n la Princesse Maleen dit à son père qu'elle n'épouserait que le fils du roi\nvoisin, car ils s'aimaient si tendrement qu'ils ne voulaient pas être\n séparés. « Je ne puis et je ne veux en épouser aucun autre. »\n    En entendant cela, son père entra dans une violente colère et or-\ndonna qu'une tour très obscure serait construite où pas un rayon de\nsoleil, pas un rayon de lune ne pénétreraient. Quand elle fut terminée,\nil dit à sa fille :\n    — Tu seras enfermée pour sept ans dans la tour; et j'irai voir alors\nsi ton obstination est brisée.\n    On emmagasina dans la tour des provisions pour tout ce temps et\nla princesse et sa nourrice y furent conduites, puis emmurées et\nainsi séparées, à la fois, du ciel et de la terre; elles devaient rester dans\nune obscurité complète, où l'on ne distinguait plus le jour de la nuit.\n   Le prince venait souvent près de la tour et il appelait Damoiselle\nMaleen par son nom. Mais aucun bruit n'aurait pu traverser ces murs\népais. Et elle, que pouvait-elle faire sinon pleurer et se plaindre?\n    Le temps passa; et à la diminution des provisions, elle calcula que\nles sept ans touchaient à leur fin, que l'heure de la délivrance appro-\nchait. Mais pourtant aucun coup de marteau ne s'entendait, pas une\npierre ne tombait des murs et elle vit bien que son père l'avait oubliée.\n    Quand il ne resta plus que peu de nourriture, comprenant qu'elle\nétait menacée d'une mort terrible :\n   — Nous ne serons pas délivrées, dit la princesse. Il me semble que\nnous devrions essayer de percer, le mur d'une façon ou de l'autre.\n   Elle prit son couteau à pain et se mit à creuser et gratter le mortier\nentre deux pierres ; elle le fit fort longtemps; et quand elle était\nfatiguée, la nourrice prenait sa place.\n   Après avoir bien durement travaillé, elles parvinrent à détacher\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "                                  — 128 —\n\n  une pierre, puis une deuxième, puis une troisième, et au bout de trois\n jours, le premier rayon de lumière tomba dans les ténèbres ; puis\n enfin il se trouva une ouverture large assez pour sentir le ciel.\n    Le ciel était bleu et l'air frais qui entrait dans la tour avait une\n douce odeur. Mais comme toutes les choses apparurent tristes à là\n Princesse Maleen! Le château de son père gisait en ruines; les villes\n et les villages, aussi loin qu'on pouvait voir à la ronde, étaient incen-\n diés. Les champs de tous les côtés étaient incultes. On ne voyait pas\n une âme vivante!\n    Elles continuèrent de travailler jusqu'à ce que l'ouverture du mur\n se trouvât assez grande pour qu'on pût s'y glisser. Quand cela fut,\n la nourrice y sauta et la Princesse la suivit. A présent encore, elles\nn'étaient pas libres; elles ne savaient quel chemin suivre car l'ennemi\navait détruit le pays tout entier, enlevé le roi et tué tous les habitants.\nElles marchèrent quelque temps espérant arriver à une autre contrée ;\nmais elles ne trouvèrent ni un abri, ni un être humain qui pût leur offrir\nune bouchée de pain; et leur faim était, si dévorante qu'elles étaient\nbien contentes de manger les orties des buissons pour la calmer.\n    Après avoir de la sorte fort longtemps voyagé, elles' atteignirent\nun autre pays. Elles s'offrirent comme servantes; mais de partout où\nelles frappaient, on les repoussait; personne n'avait pitié d'elles.\nEnfin elles arrivèrent dans une grande ville et elles allèrent ensemble\nà la cour du roi. Même ici on leur criait encore de passer leur chemin,\nquand le cuisinier dit qu'il les prendrait bien pour l'aider à sa cui-\nsine, et ainsi la Princesse Maleen devint une seconde Cendrillon.\n    Mais le roi du château où elle se trouvait servante, était justement\nle père du premier ami de Damoiselle Maleen ; et il avait choisi, pour\nson fils, une autre épouse aussi vilaine dp figure que méchante de\ncœur. Le mariage se ferait même bientôt car la fiancée était déjà\n arrivée.\n    Pour cacher sa laideur, celle-ci s'enfermait dans sa chambre, loin\nde tous les regards, et la Princesse Maleen devait lui porter sa nour-\nriture.\n    Le jour vint où la fiancée allait à l'église avec le fiancé; cependant\nelle était si honteuse de sa laideur, elle avait si peur que les gens de\nla rue se la montrassent du doigt par moquerie, qu'elle envoya cher-\ncher Maleen, et lui dit:\n    — Ici t'attend un grand bonheur; j'ai tordu mon pied et je ne\nsaurais aller dans la ville aujourd'hui; si tu veux revêtir mes habits de\nnoce et prendre ma place, il y aura là pour toi un honneur au-delà de\ntout ce que tu pouvais jamais espérer.\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                                 — 129 —\n\n     Mais la Princesse Maleen répliqua :\n    — Je ne désire aucun honneur qui ne m'ait été véritablement\n destiné.\n    La fiancée eut beau lui offrir son or, tout fut vain. Si bien que la\n vilaine femme se mit en colère et dit :\n    — Si tu ne m'obéis pas, tu le paieras de ta vie, car je n'ai qu'un\n mot à prononcer pour que ta tête tombe à tes pieds.\n    Elle se trouva bien obligée d'obéir. Elle se vêtit donc des habits de\n la fiancée et de ses parures.\n    Chacun fut étonné de sa grande beauté, quand elle entra dans le\nsalon royal, et le roi dit à son fils :\n    — Voici l'épouse que je t'ai choisie et que tu conduiras à l'église.\n    Le prince parut fort surpris. « Elle est comme Ma Dame Maleen,\net je croirais que c'est elle-même qui est ici, se dit-il, si je ne la savais\nenfermée dans la tour depuis longtemps et morte sans doute. »\n    Il prit sa fiancée par la main et la conduisit à l'église.\n    Sur le chemin, il y avait un buisson d'ortie et elle lui dit :\n                 « Buisson d'ortie,\n                 Buisson d'ortie si misérable,\n                 Pourquoi es-tu ici tout seul ?\n                 Il fut un temps\n                  Où je ne te dédaignais pas,\n                 Mais où je te mangeais tout cru. »\n    — Que dis-tu là ? demanda le fils du roi.\n   — Rien, répondit-elle; je pensais à la Damoiselle Maleen.\n   Le prince ne répliqua pas; il était fort étonné que sa fiancée connût\nce nom.\n   Quand ils arrivèrent au chemin devant le cimetière, elle dit :\n              « Chemin de l'église, ne te détourne pas ;\n              Ne suis-je pas la vraie fiancée ? »\n  — Que dis-tu là ? demanda le fils du roi.\n  — Rien, répondit-elle; je pensais à la Damoiselle Maleen.\n  — Connais-tu la Damoiselle Maleen ?\n  — Non, répondit-elle. Comment la connaîtrais-je ? J'ai seulement\nentendu parler d'elle.\n  Quand ils arrivèrent à la porte de l'église, elle dit de nouveau :\n             « Porte de l'église, ne teferme pas ;\n             Ne suis-je pas la vraie fiancée ? »\n   — Que dis-tu là? demanda le fils du roi.\n   — A h ! répondit-elle ; je pensais à la Damoiselle Maleen.\n   Alors il prit une riche chaîne d'or et la lui passa au cou, en fermant\nles anneaux l'un dans l'autre.\n                                                                        9\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": "                               — 130 —\n\n   Ils entrèrent à l'église et restèrent à l'autel pendant que le prêtre\njoignait leurs mains et les mariait.\n   La princesse ne dit pas un mot de tout le chemin durant qu'ils\nrevenaient au château ; et quand elle arriva, elle courut dans la\nchambre de la fiancée enlever les riches habits et les parures et\nremettre sa vieille robe grise. Elle conserva seulement la chaîne d'or\nque le prince lui avait donnée.\n   Quand la nuit fut venue et le moment où la fiancée devait être\nconduite dans la chambre du fils du roi, elle laissa tomber son voile\nsur sa figure afin qu'il ne s'aperçût pas de l'imposture.\n   Dès que tous les convives furent partis, il dit :\n   — Que disais-tu donc, tantôt, au buisson d'ortie du chemin ?\n   — A quel buisson d'ortie? demanda-t-elle. Je n'ai parlé à aucun\nbuisson d'ortie.\n   — Si tu ne l'as pas fait, c'est que tu n'es pas la vraie fiancée.\n   Alors elle se leva et dit :\n               « Je vais aller vers la servante\n                Qui porte mes pensées. »\n  Elle sortit et fit venir Damoiselle Maleen.\n  — Donzelle, qu'as-tu dit, au buisson d'ortie ?\n  — Je lui dis seulement :\n               « Buisson d'ortie,\n                Buisson d'ortie si misérable,\n               Pourquoi es-tu ici tout seul ?\n               Il fut un temps\n               Où je ne te dédaignais pas,\n               Mais où je te mangeais tout cru. »\n  La fiancée revint dans la chambre en courant et dit:\n  — Je sais à présent, ce que j'ai dit au buisson d'ortie; et je me rap-\npelle tous les mots que vous avez entendus.\n  — Mais au chemin de l'église, que disais-tu quand nous y sommes\npassés ? demanda le fils du roi.\n  — Au chemin de l'église ? répondit-elle. Je ne parlai à aucun che-\nmin de l'église.\n  — Alors, tu n'es de nouveau plus ma vraie fiancée.\n   E t elle, de nouveau, dit :\n              « Je vais aller vers la servante\n              Qui porte mes pensées. »\n  Elle courut dehors et fit venir Damoiselle Maleen :\n  — Donzelle, qu'as-tu dit au chemin de l'église ?\n  — Je lui dis seulement :\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                               — 131 —\n\n              « Chemin de l'église, ne te détourne pas ;\n              Ne suis-je pas la vraie fiancée ? »\n   — Cela te coûtera la vie! cria la fiancée.\n   Mais elle se hâta vers la chambre et dit au fils du roi :\n   — Je sais, à présent, ce que j'ai dit, au chemin de l'église; et je me\nrappelle tous les mots.\n   — Mais à la porte de l'église, qu'as-tu dit?\n   — A la porte de l'église ? répondit-elle. Je n'ai parlé à aucune porte\nd'église.\n   — Alors, encore une fois, je te dis que tu n'es pas ma véritable\népouse.\n   Elle sortit et fit venir Maleen :\n   — Donzelle, qu'as-tu dit à la porte de l'église ?\n   — J'ai dit seulement :\n              « Porte de l'église, ne te ferme pas ;\n              Ne suis-je pas la vraie fiancée ? »\n   — Que cela te casse le cou! cria la fiancée, en entrant dans la plus\ngrande colère.\n   Cependant elle se pressa de retourner à la chambre du fils du roi :\n   — Je sais, à présent, ce que j'ai dit à la porte de l'église, et je me\nrappelle tous les mots.\n   — Mais où as-tu mis la chaîne d'or que je te donnai, à la porte de\nl'église ?\n   — Quelle chaîne d'or? répondit-elle. Tu ne m'as pas donné de\nchaîne d'or.\n   — Je te l'ai passée, moi-même au cou, dit-il, et moi-même bou-\nclée. Et si tu ne le sais pas, c'est que tu n'es pas mon épouse véri-\ntable.\n   Et il lui arracha le voile du visage. Elle lui apparut dans une si\naffreuse laideur qu'il bondit en arrière en s'écriant :\n   — Qui es-tu? Que fais-tu ici?\n   — Je suis ta véritable épouse, dit-elle, celle que le roi ton père a\nchoisie pour toi. Mais comme je craignais qu'on se moquât de moi\naujourd'hui, j'ai prié la fille de cuisine de prendre mes habits et d'aller\nà l'église à ma place.\n   — Où est cette servante? dit-il. Je veux la voir. Va la chercher !\n   Elle alla vers la cour et ordonna aux domestiques :\n   — Cette souillon est une fourbe. Menez-la dans la cour et coupez-\nlui la tête.\n   Les domestiques se saisirent de Maleen et la traînèrent de force,\nmais elle cria si fort au secours que le prince l'entendit. Il accourut\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": "                                — 132 —\n\nde sa chambre et commanda qu'on la mît immédiatement en liberté.\n   Au moment où elle arrivait sous la lumière des lampes, il remar-\nqua, à son cou, l'éclat de la chaîne d'or qu'il lui avait donnée devant la\nporte de l'église.\n   — Tu es ma véritable épouse, dit il, celle qui vint avec moi à\nl'église. Suis-moi dans ma chambre.\n   E t quand ils y furent seuls, il lui dit encore :\n   — Sur le chemin de l'église, tu prononçais le nom de Damoiselle\nMaleen qui fut ma fiancée bien-aimée. Si la chose était possible en cet\ninstant, je dirais qu'elle est devant moi, tant tu lui ressembles en\ntout point.\n   — Je suis la Princesse Maleen, dit elle. J'ai été enfermée sept ans\ndans la tour de ténèbre. J'ai souffert la faim et la soif, le deuil et la\nmisère; et je vins dans ce château pour y gagner mon pain en travail-\nlant. C'est alors que j'appris que j'étais ici dans ta maison, et que tu\nétais sur le point de te marier à une autre. J'aurais gardé lesilence tou-\njours, toujours, si ta fiancée elle-même ne m'avait envoyée avec toi à\nl'église. C'est moi que tu as épousée, aujourd'hui, devant l'autel, et je\nsuis ta véritable épouse. Si tu m'aimes encore, ce sera le soleil après\nles sombres jours passés.\n    — Je t'aime encore, dit-il. »\n    E t il la prit dans ses bras et l'embrassa.\n   Pour sa récompense, la vilaine fiancée eut la tête tranchée le len-\ndemain. Tandis que la Princesse Maleen et son mari vécurent heu-\nreux, tout le reste de leurs jours.\n   La tour où fut enfermée la Princesse Maleen est encore debout.\nQuand les enfants vont jouer autour, ils chantent :\n              « Kling, klang, kloria,\n              Qui est dans la tour ?\n              La fille du roi est dans la tour,\n              Elle ne saurait nous voir.\n              Car le mur ne veut pas tomber,\n              La pierre ne veut pas se détacher.\n              Petit Jean, avec ta jaquette rouge,\n              Derrière la tour, viens jouer avec moi. »\n                            L. A L L A R D et L. D E L A T T R E ,   traduct.\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "   CHRONIQUE LITTÉRAIRE\n\n          Le Cycle patibulaire,   par G E O R G E S E E K H O U D .\n\n\n\n\nL      E Coq Rouge a pris pour règle de ne point se répandre en\n         louanges sur les œuvres des siens. Ceux qui savent comme\non a souvent accusé les revues belges de n'être que de petites cha-\npelles dont les servants se cassent mutuellement l'encensoir sur le\nnez, comprendront sans doute cette réserve. Elle nous force cepen-\ndant à être parfois injustes et à ne faire qu'une simple mention\nd'oeuvres envers lesquelles nous voudrions manifester toute notre\nadmiration, comme le font ceux que le même scrupule n'embarrasse\npoint.\n   Ainsi j'ai été forcé, à la demande même de l'auteur, et il ne m'est\npas désagréable de m'en venger en ce moment, de ne consacrer que\nquelques lignes à un livre pour lequel j'éprouve une grande admira-\ntion, qui s'intitule Une Rose à la bouche.\n   Je tiens à me justifier de l'indifférence que j'ai eu l'air de témoi-\ngner alors, à l'injustice que l'on a pu m'accuser de commettre, parce\nque c'est encore moi qui suis obligé d'agir de même avec une œuvre\ndont il conviendrait de parler plus longuement et surtout plus élo-\nquemment, j'ai nommé le Cycle patibulaire,         que le Mercure de\nFrance vient d'ajouter à sa collection, la plus belle qui soit mainte-\nnant à Paris, et qui comprend des livres tels que ceux de Vielé\nGriffin, de Verhaeren, de Regnier, de Louys, de Gourmont e t c . ,\ntout, ce qu'il y a en ce moment là-bas, de jeunesse, de talent et\nd'espérance.\n   M. Georges Eekhoud m'en voudrait, certes, et je le regrette,\nsi je me départais, à propos de lui, de la règle imposée, dans une\nrevue qui est la sienne comme la nôtre.\n   MM. Krains, Stiernet et notre cher Francis Nautet ont ditnaguère,\nen des études très remarquées, la prodigieuse originalité de ce livre\noù l'auteur plonge des yeux ardents d'amour et de sympathie violente\ndans le gouffre insondable des passions. Comme celui qui ne craint\npoint de combattre le dragon redoutable qui garde l'or dans son\nantre, il n'hésite pas à pénétrer dans les milieux les plus criminels en\napparence et les plus pervertis, pour y trouver l'or de la suprême\nbonté, de la force de la vie.\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "                              -   134   -\n\n\n   Les contes qui ne figuraient point dans l'édition première, Aux\nbords de la Durme, le Suicide par amour, le Tatouage, la Bonne,\nleçon et le Tribunal au chauffoir, sont dans la même atmosphère\nardente et électrique où la moindre rencontre sympathique détermine\nune explosion d'amour violent, sauvage, absolu, mais où le moindre\nchoc, le moindre heurt, la moindre discordance provoque une tem-\npête de révolte, de haine, de vengeance.\n   La morale de M. Eekhoud n'est pas celle des lois écrites ni celle\nd'une société hypocrite. Par réaction contre celle-là, il pousse la\nsienne jusqu'au paroxysme. Il la brandit comme un drapeau de\nguerre. Mais ces contes rayonnent d'une bonté militante. L'auteur,\ndans l'ardeur de son altruisme, dégage des obstacles créés par les\nambiances, toutes les valeurs d'énergie et d'instinct ; il nous conduit\nà travers le dédale des prétendues perversités et déviations, pour\nnous montrer enfin des fleurs de spontanéité et de sincérité. Alors il\ns'élève, il monte dans son large pantheïsme, jusqu'à l'adelphie\nsuprême.\n   Cette œuvre,' la plus forte, la plus passionnée et la plus originale\nqui ait été écrite depuis Dostoïewsky, aura, je l'espère, le succès\nqu'une renommée rétive n'a encore octroyé à M. Georges Eekhoud\nque d'une façon trop parcimonieuse.\n\n\n   Au Sanatorium, nouvelle de J. de Tallenay.\n   Le petit livre que M. Tallenay vient de publier chez Larcier est\nle plus parfait qu'il ait écrit jusqu'ici.\n   Dans ses œuvres précédentes, notamment dans les Treize douleurs,\nun livre peu ordinaire cependant, l'auteur sacrifiait trop au snobisme\nocculiste et magiste. Il s'était laissé entraîner par la grandiloquence\ndu Sâr Péladan et par la phraséologie creuse et poncive de ses dis-\nciples, des sarewitchs qui ont sévi chez nous sous des formes d'art\ndiverses, mais qui heureusement, ont à peu près complètement dis-\nparu de la littérature. Ils ont réservé leur anémie à la peinture. La\nmanière d'écrire de M. de Tallenay se ressentait de cette influence.\nLe style se boursoufflait souvent, afin d'être dans le goût des sous-\nEliphas Levi, des diseurs de bonne aventure et des avaleurs de\ncouteaux. Les poncifs de l'ail delà, du mystérieux, de l'inexpliqué\nétaient trop fréquemment mis à contribution pour épicer les récits.\nAujourd'hui, grâce à Dieu, M. de Tallenay s'est entièrement débar-\nrassé de l'influence de ces farceurs-là. Nous nous sommes permis de\nlui dire, il y a un an, qu'il avait assez de talent pour ne point avoir\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                               — 135 —\n\n recours à des moyens extra-littéraires qui ont eu leur moment de\n vogue mais qui commencent à paraître de bien piètre aloi.\n   La nouvelle Au Sanatorium, prouve que nous avions raison. Ici,\nplus de grosse caisse symbolique, plus de cercles de feu, plus d'évo-\ncations charlatanesques, un récit d'une grande simplicité, dans\nune langue pleine de fermeté et de vigueur. L'auteur ne s'égare plus\nen des descriptions et des détails inutiles. Lui qui se laissait aller trop\nvolontiers à des digressions assez intéressantes parfois, mais la plu-\npart du temps inutiles et encombrantes, a su se borner. Il y avait\nchez lui crise d'abondance. La sobriété, qui lui est venue, donne plus\nde nerf et plus de relief à son œuvre.\n   Le sujet? une idyle tragique. Dans ce sanatorium de poitrinaires,\nsitué sur une montagne non loin du Rhin, un jeune médecin aime\nune de ces malades, vouée, sans le moindre espoir de guérison, à\nune fin très prochaine. Ils s'aiment tous deux sans se le dire. Mais\nayant peur de lui-même peut-être, peut-être aussi pour fuir cette\ndouleur poignante de savoir son amour marqué dès son aube, par\nune irrémissible mort, il veut quitter l'établissement, mais le direc-\nteur renvoie la jeune fille chez elle, où du moins, elle mourra entou-\nrée des soins maternels. Le jeune homme reste. Une autre malade\nune musicienne l'a deviné et leurs détresses fraternisent silencieu-\nsement, elles s'exaltent en des chants sublimes dont l'artiste fait\nretentir cette misère. Sous ses doigts, les orgues sublimés se lamen-\ntent, hurlent des douleurs insensées, d'innombrables et d'inconsolables\ndouleurs.\n   Chaque jour il attend le courrier avec l'anxiété d'une nouvelle\nfatale, mais rien ne vient. Son supplice s'atténue d'un regain d'espé-\nrance. Il a reçu une lettre de la jeune fille. Il lui envoie pour le jour\nde sa fête un oiseau qui vient de chez lui, c'est son inséparable com-\npagnon, l'unique sourire de sa vie austère Puis plus de nouvelles. Il\nattend, avec la toujours même anxiété, et rien. Mais un jour, il trouve\nsur sa table, un paquet entouré de papier gris, d'où sortait un siffle-\nment inquiet modulant des appels impatients. L'adresse est tracée de\nla main de la mère, en lettres tremblées, il découvre la cage et con-\nsidère l'oiseau, inconscient messager de mort, d'un œil hagard... A\nl'inondation de la clarté qui tombe sur lui, l'oiseau, ébloui, ferme un\ninstant ses petits yeux brillants, puis, tout à coup, ouvrant ses ailes,\ngonflant ses plumes, frémissant de tout son être sous cette fête de\nlumière, fou de joie, entonne le plus ardent, le plus passionné, le plus\nvibrant de ses chants d'allégresse.\n    Près de lui, l'homme, effondré sur la table, la tête cachée dans ses\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": "                               — 136 —\n\nbras repliés, brisé, sans larmes, l'écoute dans une ivresse de souf-\nfrance...\n   Le livre se ferme sur cette antithèse poignante, exaspérée. C'est\ncomme du sang qu'exhalerait, avec le dernier soupir,une bouche chère,\nsur laquelle on déposerait le premier baiser d'amour.\n   L'intérêt ne faiblit pas un instant, durant ce petit volume. L'émo-\ntion va grandissant jusqu'à cette belle fin.\n   Au Sanatorium est une œuvre qui marque l'arrivée d'un talent à la\nmaturité. Il comptera parmi les bons livres de chez nous.\n\n\n     Une Squaw, par I. WILL. — Les quelques essais réunis sous ce\n titre ne paraissent point manifester les aspirations d'une âme primi-\n tive, sauvage, d'une squaw pour me servir de l'expression de l'auteur,\n ce sont les pensées d'une révoltée, d'une femme qui, après avoir\n souffert des compressions multiples qui entourent la bourgeoisie et\ncelle de son sexe en particulier, s'insurge contre l'éducation morale\nde la société actuelle.\n    Cette âme est abondamment pourvue d'héroïsme. Elle a l'exalta-\ntion prompte, l'enthousiasme facile, mais une squaw laisserait\nchanter son instinct qui lui procurerait seul la forme de bonheur; elle\nne connaîtrait point les peut-être les sans doute et les cependant qui\nme font songer à ce triste I er livre des Tusculanes ou l'auteur, après\navoir établi que l'âme est immortelle, veut prouver encore que l'âme,\ndût-elle périr, la mort ne serait pas un mal.\n    Vainement l'interlocuteur se contente de la première démonstra-\ntion, Ciceron insiste : Il ne faut point, dit-il, s'y trop confier. Nous\nchancelons, nous changeons de sentiments sur des points plus lumi-\nneux que celui-ci; car j ' y vois encore quelques ombres.\n    Ce doute, après tant de siècles d'antiquité raffinée, Platon, Aris-\ntote et Zenon, une squaw ne l'eût point connu.\n    Plus près de la nature, elle eût adoré les forces naturelles, au lieu\nd'éplucher son âme et sans doute eût-elle été plus heureuse que le\npersonnage de Mme I. Will.\n    Mais si dans ce livre nous cherchons à faire la part de la personna-\nlité de l'auteur et celle des influences qu'elle a subies, il nous semble\nremarquer que ces doutes lui viennent du dehors et non pas d'elle-\nmême.\n    Ce n'est pas impunément qu'elle, a lu les philosophes. Les diverses\nthéories qui ont marqué sur son esprit apparaissent dans ces essais.\nMais, nous constatons avec plaisir que c'est Emerson, qu'elle à\ntraduit en partie, qui lui apporte un peu de clarté et lui montre la\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "                                -   137   -\n\n voie pour la compréhension de la vie et des rapports des créatures\n entre elles.\n    C'est évidemment Emerson qui lui a inspiré ce passage où elle\n explique qu'elle écarte un obstacle qui barre le chemin des fourmis.\n    D'anthropophages, nous devenons lentement bienfaiteurs, appre-\n nant que le don est plus simple que le vol ; nous devenons produc-\n teurs, non pour suivre, têtus et résignés, une vertu qui n'a pas de\n racines en nous, mais très simplement, pour éprouver le même con-\n tentement que j'ai à faciliter à ces fourmis le transport de leurs petites\n provisions,'pour rendre facile, doux, rapide et joyeux, le balancement\n ondoyant de la dette humaine. »\n    J'aurais préféré voir le livre de Mme I. Will conclure dans ce\n sens. Mais l'auteur ne conclut pas. Voilà comment elle s'explique sur\n ce qu'elle nous raconte :\n    « Je vous donne comme je peux des rêves de fauves, de femmes,\n pour les mêler aux autres rêves dont nous vivons.\n    Peut-être s'expliqueront-ils les uns par les autres. »\n    Cette déclaration, si elle est modeste, n'en est pas moins, pour\nparler franchement, déplaisante.\n    Elle apparaît comme une faiblesse, ne sont-ce point des rêves\n communs à une partie de l'humanité, qui ont établi ces choses\ncontre lesquelles M me I. Will s'insurge?\n    Elle aurait dû nous dire ce qu'elle pense et ne point se préoccuper\nautant du rapport que ses rêves peuvent avoir avec ceux des autres.\nElle s'est d'ailleurs trop abandonnée à son rêve. On le remarque à\nl'abondance de ses métaphores qui ne sont pas toujours fort heu-\nreuses, qui sont souvent tirées par les cheveux et qui, la plupart du\ntemps, ne se suivent guère, de sorte qu'il est très difficile de suivre\nla pensée de l'auteur dans ce labyrinthe d'images.\n   Il ne faut pas rendre la métaphysique plus obscure qu'elle ne l'est\ndéjà.\n   MmeI. Will a-t-elle voulu faciliter notre accord avec les choses de\nla vie par une pénétration plus grande de la conscience du monde ?\nIl ne nous paraît pas.\n   Elle s'insurge contre des dissentiments, des discordances, mais\nelle ne nous dit point comment elle croit qu'ils peuvent disparaître.\n   Elle s'insurge contre les passivetés, les résignations et les lachetés,\nmais il nous semble qu'elle se dérobe au moment de nous proposer\nune forme d'héroïsme, c'est là cependant que nous l'attendons.\n                                              M A U R I C E DES O M B I A U X .\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "                               — 138 —\n\n\n\n\n LA       place, nous manque pour parler ainsi qu'il conviendrait de\n         tous les livres qui nous ont été envoyés. Bornons-nous à les\nsignaler :\n   L'Eau du Soir (Lacomblez, éditeur), par Aimé L. Pfinder, est une\nœuvre habile, trop habile même, quirappelle les drames de Maeterlinck,\nl'artiste que pastiche toute une bande de petits jeunes hommes de\nlettres, n'ayant absolument rien dans le ventre et destinés sans doute,\naprès avoir publié une ou deux de ces plaquettes édulcorées et\nbéates, à devenir de parfaits clercs de notaire ou de détestables jour-\nnalistes.\n   Sans Horizon, de M. Franz Mahutte, est l'histoire la plus plate,\nla plus veule, la plus triviale qu'on puisse raconter. Le personnage\nprincipal du bouquin, une espèce de pion, nous révèle un état: d'âme\nabject; presque sinistre par l'absence absolue d'idéalité, de passion et\nmême de simple curiosité. Où diable l'auteur est-il allé dénicher\npareille patraque humaine ! E t l'ayant rencontrée quelle singulière\nidée a-t-il eue de nous en dire les mucilagineux mouvements? Sans\nHorizon, c'est bien le titre qu'il fallait à ce livre, d'une écriture\nraffinée et savante, contrastant jusqu'à l'antithèse avec le lamentable\nprosaïsme, le naturalisme scatologique du sujet. Pouah ! Quelle\nquintessence de cuistrerie. Vrai, on dirait d'une gageure. Et on se\nprend d'une certaine admiration pour l'auteur qui a eu le courage,\nle stoïcisme, de mettre du style sur ces confidences et ces observa-\ntions d'une humanité moins que bestiale, épouvantablement en-\nnuyeuse.\n   On me citait l'autre jour le mot par lequel quelqu'un de l'entou-\nrage de ce phénoménal romancier, avait résumé son impression après\nla lecture de ce livre : « C'est un étron ciselé !.» On ne pourrait\nmieux définir la chose.\n   Brûlons du vinaigre ! comme criaient les spectateurs du théâtre\nshakespaerien et passons vite aux Ballades de M. Paul Fort. (Edition\ndu livre d'art et de l'Epreuve, à Paris). Un livre exquis, mille fois\nsupérieur encore à la première série du même titre, des petits poèmes\nen prose pour faire concurrence à l'âme populaire, à l'anonyme génie\nde la foule. Ecoutez cette ballade de la mer :\n  « Si toutes les filles du monde voulaient s'donner la main, tout\nautour de la mer, elles pourraient faire une ronde.\n  « Si tous les gars du monde voulaient bien êtr' marins, ils fraient\navec leurs barques un joli pont sur l'onde.\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": "                              -   1 3 9 -\n\n  « Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, si tous les\ngens du monde voulaient s'donner la main. »\n\n   Moussorgski, par Pierre d'Alheim (édition du Mercure de France),\nest l'œuvre vibrante et admirative d'un passionné de musique russe.\nC'est un livre fervent et persuasif, écrit chaleureusement et, par con-\nséquent, d'une cordialité communicative. Il n'y a pas moyen de ne\npas aimer Moussorgski, après avoir lu le livre de M. d'Alheim. Ado-\nrables les traductions des dits et chants populaires sur lesquels « tra-\nvailla » le musicien.\n\n   A signaler Fervaal (Durand et fils, éditeurs, Paris), le poème de\nl'action musicale de M. Vincent d'Indy. Comme Wagner, le jeune\nchef de la nouvelle école française ou plutôt franckiste, écrit\nlui-même ses poèmes. A la lecture, Fervaal est fort intéressant. Le\ntout fera sans doute une grande impression à la scène.\n\n  Heures de Mystère, de M. Maurice Leblanc (Paul Ollendorff, édi-\nteur, Paris). Des nouvelles archi-neuves par la donnée, l'étude psy-\nchologique, et écrites avec une sécheresse et une âpreté presque\nstendhaliennes, un livre à lire.\n\n- Rembrandt,      drame de MM. Virgile Josz et Louis Dumur.\n(Edition du Mercure de France). Œuvre de grande érudition histo-\nrique et géographique par laquelle les auteurs ont drainé tout ce que\nles archives et les chroniques contiennent de faits et de renseigne-\nments sur l'époque contemporaine du grand peintre. On dirait par\nmoments d'une éphéméride et certaines rencontres de personnages\ncélèbres font songer au prologue naïf de Marceau ou les Enfants de\nla République. En général, d'une lecture fatiguante. E t ce que ça\npapilloterait à la scène. Beaucoup d'agitation plutôt que du mouve-\nment proprement dit. Rembrandt vit trop par le décor. A un mo-\nment de la pièce, le peintre se raconte ainsi : « Parlez maintenant de\nla promiscuité de mon atelier, parlez des filles nues qui me servent\nde modèles, parlez de la rue où je descends, parlez de la populace à\nlaquelle je me mêle, parlez des mendiants, des gueux, des ivrognes\net des voleurs que j'étudie, parlez de la tourbe du port dont la bigar-\nrure me séduit, parlez du ghetto juif où je vais passer des journées\nentières. Tout cela c'est moi !.. C'est moi, sachez-le bien! »\n   En effet, tout cela, c'était Rembrandt, et précisément, c'est cette\nvie essentielle du maître peintre, que les auteurs ont négligé de faire\nvivre dans leur pièce.\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": "                              — 140 —\n\n   Mais quelques bonnes scènes tout de même, et un dénouement\nplein de grandeur et d'émotion.\n\n   Le Pèlerin du silence (édition du Mercure de France) par\nM. Remy de Gourmont. Un volume de mélanges littéraires d'un\nextrême ragoût. M. Remy de Gourmont est un des esprits les plus\ncurieux de la jeune école française. A la fois caustique et mystique,\nvoluptueux et ironiste, sincère et plein de perversité. Il fait songer\nparfois à J. K. Huysmans, mais à un Huysmans moins matériel.\nEcriture raffinée sans qu'il y paraisse ; une suprême élégance, un\nstyle dont le dandysme habille des pensées jamais quelconques;\nquelque chose de félin qui caresse parfois jusqu'au sang. Je le\nrépète un esprit rare et curieux, artiste au suprême degré et pen-\nseur sans routine, sans préjugés, sans contrainte, toujours inté-\nressant. Une des signatures auxquelles on va tout d'abord, dès qu'elle\nfigure au sommaire d'une revue. Un des exceptionnels auteurs\nqu'on reprend et sur lesquels on médite.\n\n   Jules Laforgue, de Camille Mauclair, avec une introduction de\nM. Maeterlinck (Mercure de France). L'étude la plus complète qu'on\nait écrite sur l'auteur des Moralités. Légendaires. On sait quelle\nmagnifique et altière intelligence, M. Camille Mauclair montre\ndans ses moindres proses. Tout jeune encore, sa maturité d'esprit,\nses dons de psychologue et d'analyste sont presque déconcertants.\nMaître d'une forme impeccable, d'une limpidité et d'un éclat cristal-\nlins ou plutôt adamantins, M. Camille Mauclair nous paraît appelé\nà écrire une des œuvres-types de cette époque enfiévrée, subtile et\nréceptive.\n\n   La Chevalière de la mort, de M. Léon Bloy (édition du Mercure\nde France), est, comme tout ce que publie ce fanatique « entrepre-\nneur de démolitions », écrit dans une langue superbe. Mais quel\népouvantable poseur que ce monsieur ! Quel Fracasse ou quel\nNicolet! Ce chrétien, ce légitimiste est le moins évangélique des\nhommes. Il ne connaît que l'invective, le sarcasme et l'anathème.\nAussi finit-il par fatiguer terriblement le lecteur et ses rodomontades\nfont-elles sourire de pitié ceux qu'elles n'écœurent et ne dégoûtent\npas.\n   Dans une préface d'un goût plus que douteux, le génial engueu-\nleur nous apprend que cette œuvre a été publiée « pour la première\nfois dans une revue extrêmement belge le Magasin littéraire de\nGand, commanditée, assure-t-on, par un groupe de millionnaires. »\n"}, {"page_pdf": 162, "texte": "                             —   141   -\n\n\n   « L'auteur ayant avoué son indigence, le salaire exceptionnel de\nquarante francs pour trois mille lignes, lui fut accordé, après une\nlongue et orageuse délibération ! »\n   Quel sale bout d'oreille nous montre constamment cet écrivain\nsi bien doué et qu'on voudrait pouvoir admirer sans réserve !\n   Et comme par ce temps de bel internationalisme littéraire ces\nlignes iniques fleurent le moisi, la sacristie d'un bilieux prestolet\nde village ou l'officine d'un gazetier de sous préfecture!\n\n   La Croisade des enfants, par M. Marcel Schwob (Mercure de\nFrance). Un délicieux petit livre d'une forme ravissante et d'une\ninvention ingénieuse, un bijou littéraire qu'on ne se lasse pas de\nreprendre et de contempler comme on le fait d'un bibelot ciselé par\nun sculpteur florentin. C'est peu de chose, dirait-on, mais comme\nc'est fait!\n\n  Accusés de réception : Le Magasin d'Auréoles, par M. Hugues\nRebell, Ubu Roi, par M. Alfred Jarry, Mai, par M. Arthur Toisoul,\nVie, par M. Georges Rency ; les Oiseaux dans la Cage, par M. André\nRuyters, Ballades (3e série), par M. Paul Fort.\n                                                 WILLEM ULRIC.\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": "                            PICOREE\n\n   M. Edmond Deman, éditeur, rue             Rodrigue Sérasquier et non Rodrigue\nde la Montagne, 86, à Bruxelles, pu-         de Busscher, ainsi que nous l'avions\nbliera prochainement un volume qui,          indiqué d'abord.\nsous le titre « Histoires souveraines »,         Il Serachier, puisque c'est son nom\nrenfermera les vingt plus beaux contes       et sa fonction, comme il appert des\nde Villers de l'Isle Adam.                   exercices auxquels il se livre, nous\n   Le choix de ces contes lui étant          fait connaître que son opinion est\nlaissé, M. Deman voudrait avoir l'avis       purement personnelle et que plusieurs\ndes artistes et des lettrés, pour détermi-   de ses amis la désapprouvent ouverte-\nner celui qui leur paraît le meilleur.       ment. On lui attribue, dit-il, une mal-\n   A cet effet, il a eu l'idée originale     veillance qu'il n'a pas et il suffit pour\nd'organiser un referendum.                   s'en assurer de relire un passage qui\n   Nos lecteurs sont donc priés de faire     se trouve, pour ainsi parler, la moelle\nconnaître les vingt contes de Villers de     de son article (s'il appelle moelle cette\nl'Isle Adam, qu'ils préféreraient voir       partie de son factum, c'est sans doute\nréunis en un volume.                         pour ne pas être indécent). Il regrette\n                                             enfin qu'une plaisanterie, aussi facile\n                                             qu'innocente au sujet des motifs de la\n                                             fondation du Coq Rouge ait eu la\n   Nous recevons un « droit de ré-           vertu d'irriter au plus haut point\nponse» de M. Rodrigue Séraschier, à          l'anonyme auteur de l'entrefilet qui le\npropos de la picorée de Juin, par            vise.\nlaquelle nous avons constaté la mau-             Comme on le voit, il n'est pas fier\nvaise foi dont il a fait preuve à l'égard    le Rodrigue en question. I1 n'a pas\ndu Coq Rouge, dans l'almanach des             hésité à imputer à deux des écrivains\nétudiants de Gand.                           qui fondèrent le Coq Rouge, le plus\n   Ce jeune homme a eu la duplicité           mesquin des mobiles, mais dès qu'on\nde n'attaquer notre revue que dans           fait mine de l'essuyer il se fait petit\nune publication à laquelle on serait          et patelin, proteste de sa déférence\nfort empêché d'envoyer un « droit de         pour ses aînés en littérature et parle\nréponse » puisqu'elle ne paraît qu'an-       de plaisanterie aussi facile qu'inno-\nnuellement.                                   cente, facile, en effet, innocente c'est\n   Mais après avoir pratiqué cette polé-      douteux. Rodrigue a des plaisanteries\nmique de Parthe, il a la naïveté de          gantoises qu'il est seul à comprendre.\nnous demander l'insertion de sa lettre.       I1 ferait bien, à l'avenir, de les indi-\n   Nous en mentionnerons cependant           quer en note pour que l'on ne puisse\nles points principaux afin de pouvoir        plus douter de la pureté de ses inten-\nlui fourrer le nez dans ce à quoi il          tions.\nsert.                                            Mais il se garde bien d'expliquer\n   Après une phrase de début assez           pourquoi il écrit que le Coq Rouge\nmatamoresque de nature à justifier le        s'occupe de socialisme et d'anarchie,\nprénom dont il s'est affublé, il nous         Il sait que cela n'est pas vrai, car\napprend que son article était signé          notre revue est exclusivement litté-\n"}, {"page_pdf": 164, "texte": "                                   -    143    -\n\n raire Il sait les regrettables incidents d'individualité? Et savent-ils comment\n auxquels ont donné lieu des alléga- il aurait fouetté les marchands à la toi-\n tions du genre de la sienne. Il ne se con- lette de notre littérature qui se procla\n tente pas de parler d'anarchie, parce ment, (heu ! heu ! il faut quelquefois\nque l'on peut envisager l'anarchie au les y forcer) ses élèves :\nseul point de vue philosophique, il            Mais, par son principe même,\nparle de socialisme parce que ce terme l'insurrection romantique était con-\na une signification politique et peut damnée à une vie courte\npar conséquent, nuire, à certains              La puérile utopie de l'école de l'art\nd'entre nous, dans leur vie privée.         pour l'art, en excluant la morale, et\n    M. Rodrigue Serachier s'est fait souvent même la passion, était néces-\nl'exécuteur des basses œuvres de sairement stérile. Elle se mettait en\nquelques gantois de ses amis qui n'en flagrante contradiction avec le génie\nsont pas à leur première polissonnerie de l'humanité Au nom des principes\nà notre égard. On appréciera leur mo- supérieurs qui constituent la vie uni-\nralité.                                     verselle, nous avons le droit de la\n    «Question de boutique» avons nous déclarer coupable d'hétérodoxie. Sans\ndit. Cette petite coterie s'occupe de doute, des littérateurs très ingénieux,\nlittérature comme on s'occupe de poli- des antiquaires très érudits, des versi-\ntique en Belgique. Tous les moyens ficateurs qui, il faut l'avouer, élevèrent\nsont bons à ces diplomates de la la prosodie presque à la hauteur d'une\nCoupure qui ne savent même pas avoir création, furent mêlés à ce mouvement,\nle courage de leurs petites méchan- et tirèrent, des moyens qu'ils avaient\ncetés.                                      mis en commun, des effets surpre-\n    L'article de l'Almanach des étu-, nants... Mais combien nous devons, à\ndiants de Gand nous avait forcé à ces accents purement matériels, faits\nconstater la mauvaise foi de M. Ro- pour éblouir la vue tremblante des\ndrigue Seraschier ; la lettre qu'il nous enfants ou pour caresser leur oreille,\nadresse nous dévoile sa pleutrerie          paresseuse, préfèrer la plainte de cette\n    Les membres du Comité du Coq individualité maladive, qui, du fond\nRouge ont été unanimes à décider d'un cercueil fictif, s'évertuait à inté-\nl'insertion de la picorée en question, resser une société troublée à ses\nmais c'est le membre du Comité délé- mélancolies irrémédiables. Quelque\ngué à l'arrangement du numéro, dont égoïste qu'il soit, le poète me cause\nle nom est indiqué au verso de la cou- moins de colère quand il dit : Moi, je\nverture, qui en assume plus spéciale- pense... moi, je sens, que le musicien\nment la responsabilité.                     ou le barbouilleur qui a fait un pacte\n                                            satanique avec son instrument. La\n                                            coquinerie naïve de l'un se lait pardon-\n    Baudelaire, en vrai et complet poète,\n                                            ner ; l'impudence académique de\nattachait à la forme de l'œuvre litté-\nraire une importance très grande ; mais l'autre me révolte. Mais plus encore\nil appréciait plus encore le goût de que celui-là, je préfère le poète qui se\nl'âme qui chantait pour lui, et l'accent met en communication permanente\nde la voix. Nos stériles pasticheurs, avec les hommes de son temps, et\nabsolus comme des eunuques de sérails échange avec eux des pensées et des\ndéfendus, nos neutres petits lions bel- sentiments traduits dans un langage\nges veulent-ils l'avis du Maître sur les suffisamment correct.\npions d'académie, les jaloux étouffeurs                        CH. BAUDELAIRE.\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": "                                      — 144 —\n\n     Et vous, malheureux néo-païens,           articles d'Ernest Nys (un démolissage\n  que faites-vous, si ce n'est la même         de l'idée de patrie); Hector Denis,\n  besogne ? Pasiiche, pastiche ! Vous          Chavarcke Anteorte, etc, etc.\n  avez sans doute perdu votre âme quel-           Dans la Revue des Revues une\n  que part. dans quelque mauvais endroit,      étude sur la Renaissance Actuelle des\n  pour que vous couriez ainsi à travers        Lettres en Belgique, par notre ami\n le passé comme des corps vides pour           Emile Verhaeren\n en ramasser une de rencontre dans les           Dans la Revue Blanche des articles\n détritus anciens ? qu'attendez vous du        de Beaubourg, Kahn, de Briun'Gan-\n ciel ou de la sottise du public? Une for-     bast.\n tune suffisante pour élever dans vos            Dans l'Art Jeune une nouvelle de\n mansardes des autels à Priape et à            Maurice des Ombiaux : La vengeance\n Bacchus ? Les plus logiques d'entre-          du sire de Vèves une prose de Blan-\n vous seront les plus cyniques. Ils en         che Rousseau ; un Lied de Camille\n élèveront au dieu Crepitus !                  Mauclair ; un conte d'André Ruyters ;\n     Le goût immodéré de la forme             des vers de Paul Sainte-Brigitte.\npousse à des désordres monstrueux et             Dans le Mercure de France une\n inconnus.                                    très belle étude d'André Fontainas sur\n    Le temps n'est pas loin où l'on com-      Georges Eekhoud et peut-être les\nprendra que toute littérature qui se          lignes les plus compréhensibles qui\nrefuse à marcher fraternellement entre        aient été écrites sur le Cycle Patibu-\nla science et la philosophie est une litté-   laire, celles-ci signées Rachilde.\nrature homicide et suicide.                      A lire dans la même livraison (une\n    22 Janvier 1851.                          livraison de 192 pages) des articles de\n                    C H . BAUDELAIRE.         Pierre Quillard, Francis Vielé-Griffin\n                                              (d'un humour affiné d'esprit et réci-\n                                              proquement d'un esprit corsé d'hu-\n   Revue des revues de juillet :              mour), Camille Mauclair, Remy de\n   Dans la Société Nouvelle, l'admi-          Gourmont, et surtout la suite du Sar-\nrable publication dirigée par Fernand         tor Resartus de Th. Carlyle.\nBrouez et qui jouit actuellement d'une\nréputation universelle, des articles de\nPierre Kropotkine, Gustave Kahn,                 La troupe du théâtre de l'Œuvre,\nDomela Nieuwenhuis (de celui-ci une           dirgée par M. Lugné Pol, représen-\njustification du vol) ; Nitktine (des         tera l'hiver prochain les Aubes, trois\npoésies de prisonniers révolutionnai-         actes en vers d'Emile Verhaeren et\nres russes) ; la suite des études sur la      Edouard II, adaptation par Georges\npléiade shakesparienne (John Ford)            Eekhoud du drame de Christophe\npar Georges Eekhoud ; et encore des           Marlowe.                PÉRINET.\n\n\n\n\n  Des presses de XAVIER HAVERMANS, Galerie du Commercé, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "                        LES LIVRES\nDelattre (Louis). Contes de               Maeterlinck (Maurice). Les\n        mon village . . . 3 50                    Sept Prince ses    . 2 \"\n  — Les Miroirs de jeunesse 3 50           — Pelléas et Mélisande . 3 50\n  — Une Rose à la Bouche. 3 50             —. Les Disciples à Saïs et\n                                                  les fragments de No-\nDemolder (E.) Contes d'Yper-                      valis                4 »\n       damme                 3       «\n  — Impression d'Art . . 3           »    Marlow (G.) L'Ame en Exil. 3 »\n  — James Ensor . . . . 3            »\n  — Récits de Nazareth. . 3          »    Mauclair (Camille) Couronne\n                                                  de Clarté . . . . 3 50\ndes Ombiaux (M. ) Vers de\n       l'espoir             2 »           Nautet (Francis). Notes sur\n  — Chants des jours loin-                        la Littérature, 2 vo-\n       tains (épuisé) . . .                       lumes Vve Monnom. 3 50\n  — Lts amants de Taille-                  — Histoire des Lettres\n       mark (drame) . . . 2 »                     Belges d'expression\n  — La Ronde du Trouvère 2 »                      française, Ch. Rozez\nEekhoud (Georges) Kees Doo-               Pierron (Sander). Pages de\n       rik                   3 50                 Charité            3 50\n  — Kermesses . . . . 5 »                   — Berthille d'Haegeleere 5 »\n  — Nouvelles Kermesses . 3 50\n  — Les milices de Saint                  Severin (Fernand). Le Lys . 2 «\n        François    . . . .                 — Le Don d'enfance . . 2 »\n  — La Nouvelle Carthage . 4 »              — Un chant dans l'ombre 3 »\n  — Les Fusillés de Malines 3 50\n  — Au siècle de Shakes-                  Stiernet (H.). Histoires du\n       paere                 3 »                  Chat, etc. (dessins de\n                                                   Lynen. Office de Pu-\n  — Mes Communions . . 5 »                        blicité)               1 50\n  — Le Cycle Patibulaire 3 50\n  — Philaster (tragédie de                  — Contes au Perron (Vos,\n       Beaumont et Fletcher)2 »                   Bruxelles) . . . . 2 n\n\nElskamp (Max.) Dominical . 2 »            De Régnier (H.). Le Bosquet\n  — Salutations, dont d'an-                      de Psyché . . . . 2 »\n       géliques . . . . 3 50                — Contes à soi-même. . 3 »\n  — En Symbole vers l'Apos-                 — Episodes Sites et Son-\n       tolat                3 50                 nets                 3 »\n                                           — Poèmes 1895.Lemerre. 3 50\nKahn (Gustave). Chansons                   — Tel qu'en Songe . . 3 50\n       d'amant              3 50          Van Lerberghe (Ch.). Les\n — Les Palais nomades . 3 50                    Flaireurs . . . .  1 »\nKrains (H.) Histoires luna-\n        tiques              3 »           Verhaeren (E.) Les Apparus\n — Les bons Parents . . 3 \"                      dans mes chemins . 2 »\n                                           — Les Moines . . . . 3 »\nMaeterlinck (Maurice). Les                 — Les Campagnes hallu-\n        Aveugles (L'Intruse,                     cinées               3 50\n        Les A v e u g l e s ) . . . 3 »    — Les Villages Illusoires. 3 50\n — La Princesse Maleine . 3 50\n — Serres chaudes . . . 3 »               Vielé-Griffin. Les Cygnes   . 3 »\n — L'Ornement des noces                     — Chevauchée d'Yeldis     . 3 »\n        spirituelles. . . . 4               — Poésies complètes .     . 3 50\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1896-07", "signet_source": "N°3 - tome II - Juillet 1896", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, PDF 116 (« n° 3 — tome II. juillet 1896 ») ; sommaire imprimé de la couverture utilisé pour les attributions. 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