{"numero_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "articles": [{"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-201", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "n° 4 — tome II. août 1896", "ancre_fin": "REVUE LITTÉRAIRE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SOMMAIRE :", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 168, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 133, "texte": "n° 4 — tome                  II.              août 1896\n\n\n\n\nle coq rouge\n                REVUE     LITTÉRAIRE\n\n\n\n\n                   "}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-202", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "SOMMAIRE :", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 168, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 133, "fin_caractere_exclue": 641, "texte": "SOMMAIRE :\n\nGeorge Keiler                    HUBERT KRAINS.\nLa Noce                     . . HENRI VANDEPUTTE.\nLaVierge en or                   MAURICE DES OMBIAUX.\nUne expérience . . . .         . GEORGES RENCY.\nLe prince-grenouille ou Henri au\n  cœur cerclé de fer             L. ALLARD et L. DELATTRE.\nLa jolie Catherinette et Pif-Paf\n  l'Esbrouffe                             ID.\nTérence : Phormion (suite). . . Eu. BOISACQ.\nPicorée .                        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Maurice des Ombiaux, 6, rue de Bériot.\n\n\n\nAdministration, Annonces,Abonnement,vente au numéro, s'adresser\n      à m. Xongfis, 6, /lDontagite*aii£=berbee potagères.\n\n\n\n\n                                  *\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-001", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 145, "page_fin": 147, "titre_corps": "George Keller", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "HUBERT KRAINS.", "ancre_debut": "GEORGE KELLER   IL       y a une huitaine d'anné", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 170, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2120, "texte": "GEORGE KELLER\n\n IL       y a une huitaine d'années que je fis sa connaissance, dans\n         une des réunions qui groupaient à Bruxelles les collaborateurs\n         des petites revues écloses autour de la « Jeune Belgique. » Il\nétait étudiant en sciences et donnait régulièrement à la « Wallonie» des\nvers que nous admirions tous. C'était un jeune homme frêle, à l'al-\nlure distinguée, au regard fier. Dans nos réunions, il ne parlait pas.\nCe n'était que dans l'intimité qu'on pouvait plonger au fond de lui.\nLà seulement il s'abandonnait. De sa voix nette et claire, un peu\nmétallique, il parlait alors facilement de lui même, et c'est ainsi que\nj'ai pu connaître ses souffrances, ses espoirs et ses rêves. C'était une\nâme d'une infinie délicatesse, que l'existence meurtrissait à chaque\nminute et qui faisait tout ce qu'elle pouvait pour se tenir au-dessus du\ncourant. C'était un timide hautain qui se résuma un jour dans cette\n fière parole : « Moi, je yis dans un rêve bleu. »\n    Son art était un reflet remarquable de sa personne. C'était un art\n aristocratique, très pur, très fin, très délicat, un peu maniéré et, pour\n ainsi dire, translucide. On aurait dit que ses vers étaient l'œuvre d'un\n homme en état de fièvre, d'un cerveau purifié et légèrement surexcité.\n Keiler ne touchait pas aux choses, mais leur prenait leur atmosphère,\n leurs parfums, leurs symboles. Il glissait dans la vie comme un fan-\n tôme sur un pré. Pour ceux qui ne connaissaient pas l'auteur, Keiler\n devait passer pour un jeune poète qui bloquait Verlaine, déchiffrait\n Mallarmé et se tenait au courant du mouvement qui poussait la\n poésie vers les extrêmes limites du raffinement. Keiler, au contraire,\n lisait peu. Il était terriblement exclusif et ne s'éprenait que des\n œuvres qui s'adaptaient à sa nature raffinée. Il n'était absolument\n pas homme de lettres. Il était totalement dépourvu de cette sotte\n  ambition qui pousse les écrivains à produire pour être admirés par\n  les badauds. Il chanta ses souffrances et sa mélancolie — la joie, il\n                                                                    10\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1846, "texte": "                               — 146 —\n\nne la connut guère — parce qu'il était poète, et il les chanta en\npoète, c'est à dire qu'il n'en traduisit que la fleur. Chez lui, cette\nfleur était une fleur japonaise.\n   Voici deux de ses poèmes :\n\n\n                              MIRAGE.\n                    L'or clair du soleil se parfile\n                    Là-bas sous les alismas teints\n                    Au bleu vaporeux des matins.\n                    Et rêvant le long de la file\n\n                    Mystérieuse des roseaux\n                    En la conque d'or la Chinoise...\n                    Là-bas, vers la tour de turquoise,\n                    S'éventillent les bleus oiseaux.\n\n                    La conque d'or est un calice\n                    Qui passe indécis effleurer\n                    Le ciel ! tant doux à se mirer\n                    Dans l'Eau blonde où la conque glisse !\n\n\n\n\n                   SOIR DE PRINTEMPS.\n                    Le soir referme les manteaux\n                    Dont s'enclôt l'ombre des collines,\n                    Et laisse errer les mousselines\n                    Du mystère sur les coteaux.\n\n                    Et sous le soir, au fil de l'onde,\n                    Un rayon des jours enchantés,\n                    En les décroissantes clartés,\n                    Adore endorer l'onde blonde.\n\n                    Et sous le soir, l'Eau cueille aux fleurs\n                    De petits airs de mièvrerie,\n                    Pour qu'aux nuits la lune y sourie\n                    Les sourires bleus de ses pleurs.\n\n   Les rares fois qu'il écrivit en prose, il ne garda pas cette réserve\ndiscrète; il n'idéalisa pas de la même façon sa pensée. Les deux\nproses suivantes, que j'extrais d'une série de notes publiées dans la\n«Wallonie », donneront une idée de ses abattements et de ses espoirs\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2999, "texte": "                                     - 147 —\n\nquand même, elles montreront à quel point il avait l'âme inquiète de\nnotre époque:\n  « Plus de foi, plus d'espérance ; rien qui tente encore l'âme désenchantée ;\npas d'action possible pour équilibrer la poussée impitoyable des déceptions,\ndéboires, duperies de ce monde éternellement mauvais.\n  » Espérer? A quoi bon? En tous nos inutiles efforts, les larmes de nos jours\nont noyé l'espérance et toutes nos chimériques conceptions, si cruellement\ndésillusionnées, souhaitent le repos des oublis. »\n\n   « Enfinir1\n   Eh bien, non !. Laissez-nous cette vie de souffrance, à nous qui souffrons\ndepuis toujours ! Nous l'aimons Que nous importe le murmure de nos trou-\nbles, de nos peines, de nos regrets ; que nous importe que notre cœur défaille !\n   C'est l'éveil, l'essor du rêve, et c'est la lutte dernière et l'essor vainqueur !\n   L'action ! disait Kant.\n   Le ciel est bleu, l'avenir rose et jeune chante en l'ascension de l'au-delà, sous\nl'éternité des soleils de triomphe.\n   Allez, vous les artistes, les vrais, les forts, les seuls! Allez vers le but suprême,\nseuls et forts, et recommencez demain et toujours, ceints d'indéfectible volonté,\net fuyez le troupeau stupide des foules clamantes ; et l'âme enivrée de tumulte\net d'idéal, rebelles et grands d'ampleur sereine, allez vers les immensités vierges\net les sommets glorieux, dans l'ambition du génie\" et l'orgueil des soirs de com-\nbats, étreindre sur vos pensées la chimère des victoires. »\n    On voit combien Keiler avait la fièvre de l'art, et vers quel but il\naurait orienté sa volonté si le sort lui avait été clément. Malheureuse-\nment le sort lui fut dur. Il n'était pas de ceux qui savent faire deux\nparts de leur temps: consacrer i'une aux obligations de l'existence et\nréserver l'autre pour la poésie. Obligé de gagner sa vie par le plus\nprosaïque des métiers, il cessa d'écrire. Il mettait une sorte de coquet-\nterie à faire croire qu'il ne pensait plus à autre chose qu'à ses occu-\npations professionnelles. Il fuyait systématiquement les milieux\nartistes. Mais dans l'intimité, le ton de sa voix et le sourire triste de\nses yeux démentaient ses paroles ; le poète immolé protestait. Aussi\navions-nous la conviction qu'il reprendrait un jour sa plume, et qu'il\nfinirait par donner les œuvres que ses premiers poèmes avaient fait\nespérer. La mort a détruit cet espoir. Keiler vient de disparaître à\nvingt-neuf ans. A l'exception de quelques rares amis, je ne pense\npas que personne se soit souvenu qu'il avait écrit des vers. A notre\népoque de « struggle for life » artistique, où l'on s'arrête à peine pour\nsaluer ceux qui produiseut des chefs-d'œuvre, on ne s'attarde pas\npour accorder un adieu à ceux qui n'ont donné que des promesses, et\nGeorge Keiler jouit pleinement du repos qu'il s'est souhaité dans une\nheure de désespoir,— et qui est peut-être le meilleur et le plus doux :\nle repos des oublis.\n                                                          HUBERT KRAINS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-002", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 148, "page_fin": 153, "titre_corps": "La noce", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Van de Putte", "ancre_debut": "LA NOCE             NOUS nous possèderons u", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 173, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2162, "texte": "LA NOCE\n\n           NOUS nous possèderons un soir d'été, comme je vais le dire,\n            le désirant, — et nous aurons autour de nous, pâmée sous\n            l'étreinte de la nuit, toute la dormante et sublime cam-\npagne.\n   Or, ceci — sache-le, bien-aimée — je l'ai songé tantôt, tandis que\nje promenais par la ville ma songerie contemplative, ma face mal\nrasée et ma bonne pipe.\n   Le soir était soyeux, exquis, presque lunaire, parfumé de pâles\nrumeurs. Et beaucoup de femmes passaient.\n   Oui, beaucoup de femmes !... Quelconques, sans doute, mais igno-\nrées..., et donc avec autour d'elles le charme de ce mystère.\n   Puis, tiédeur de l'atmosphère, ciel de douces choses vert-bleues\ntrès fluides, lamé de choses plus fluides encore. E t après quelques-\nunes de ces passantes, sillages de parfums, — douceur ! douceur ! —\nsillages de regrets... et sinuantes magiques de jupes bougées!... Dire\nqu'un peu de printemps est passé, s'en est allé, après chacune s'en est\nallé !\n\n   Or, — écoute-moi ! — il planait dans l'air une certaine féerie, à\ncause des étalages, qui tous étaient étincelants d'électricité verte, et\ndes velours, et des soieries, ou des bijoux, ou des cristaux, qui s'y\nétalaient. E t toutes celles-là dont je te parle, ils les enfermaient dans\nle mirage de leur rayonnement.\n   Moi je songeais: « Oh ! toutes ces femmes! toutes ces femmes qui\ns'en vont ! E t comme elles n'ont pas l'air d'avoir vécu leur vie ou de\nla vivre! Comme elles se trompent! Comme elles ignorent toutes les\njoies cachées en elles. Alors que je suis si seul en même temps —\nsi roméesque!\n   E t pourtant! et pourtant! (songez-le bien!) leurs sanglotements\nparfois! les genoux et les jupes sur les gros tapis; les baisers rouges\nsur nos lèvres, les baisers rouges; les mains lisses qui câlinent et ché-\nrissent les tempes, de caresses semblables à des lumières. E t les\ngrosses larmes du Régent à la bordure violette des yeux, plus clairs\nà cause de plus d'ombre ces yeux! et si ouverts, et si pour nous...\nOh surtout, dans cette atmosphère moite blonde et bleue, que je\nsonge, sous la bénédiction de la grosse lampe, et avec clans l'air la\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2285, "texte": "                               — 149 -\n\njolie vie des palpitations de cœur de la pendule..., leurs cajoleuses\nparoles d'une maman plus intime, soudeuse seulement, de très loin et\nde très près, avec l'air de ne pas se savoir si merveilleusement vêtue\nde notre adoration...\n   O rires aussi ! ô larmes ! ô myosotis à sécher dans des poètes...\n\n   Les douces fumées bleues mélodieuses, qui sont les amies du ciel\nbleu, se baladaient au-dessus de la ville...\n\n    Alors, tous ces désirs, toutes ces menues extases imaginées, je les\nai reportées vers toi, ma bien-aimée (comme de juste, puisque m'étant\nl'amour, tu résumes tous mes espoirs de bonheur...) et de ces fleurs\nréunies en gerbe, j'ai fait un seul bouquet de rêve vivant.\n    Mais comme la rue, et son tumulte' silencieux et bigarré, font jail-\nlir en nous plus d'images que d'idées, et enraient le cours des paisibles\nrêveries charrieuses de ciels, je suis rentré très vite, pour songeotter\nen calme à tout cela, devant le château d'Espagne des braises de mon\nbon feu...\n\n  Et voici, et voici... Le bouquet est fini, je te l'offre. Sache, qu'à le\ncomposer, j'ai vécu, bien souvent, les joies les plus surhumainement\npassionnées.\n\n  Et donc, je te le répète, nous nous possèderons, un soir d'été, avec,\nautour de nous, pâmée sous l'étreinte de la nuit, toute la dormante et\nsublime campagne !\n\n   Ardennes, feuillages, silences, musiques de bruits.., la large pureté\ndu ciel innombrablement étoile.,, des moustiques dans l'air.., l'énorme\ncalme auguste, sur les toits, sur les eaux, sur les blés ensommeillés...\net la Semoys enfin, douce mélodieuse, qui chante lointainement...\n   Voilà les purs souvenirs, bien simples! d'une vacance d'écolier, où\nde lui-même mon rêve s'est mis à vivre.\n   Et telle ainsi, je l'affirme, et somptueuse, notre noce, digne de toute\nla beauté et de toute la somptuosité de ce mot où semblent bondir un\ngai stridé cri de joie, et remuer des soieries scintillantes...\n\n   Au 'matin de ce jour, (tu vois, je raconte...) nous nous sommes\néveillés exultamment, très tôt, le cœur comme habillé de blancheurs\nfraîches. Et, nous lavant, nous nous riions dans notre glace.\n   Je suis venu chez toi avec mes père et mère. Les tiens nous atten-\ndaient dans leur salon, — tu sais bien, leur petit salon bêbête,\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2732, "texte": "                                — 150 —\n\n conservateur, avec assiettes aux murs, chinoiseries, enfantillages de\n Saxe sur les bahuts, housses au crochet sur les fauteuils brodés —\nhélas! housses au crochet sur les fauteuils brodés! — Tu étais\ndebout entre eux.; et tu me souriais. (Ah! que je t'aime!) Je t'ai\ndemandée... Ils ont dit oui. Nous, nous ne faisions que nous vivre\nl'un l'autre en notre amour. Et seules, j'ai remarqué, en cet instant,\nles odorantes roses nouvelles que tu avais mises partout, et la gaîté\njubilante de ta robe bleu de ciel.\n   Vite, alors, comme une simple grimace sociale, (et tu sais bien que\nsans ta maman nous ne l'eussions fait!) vite, nous avons accompli le\nmariage civil, sans personne autre auprès de nous que deux amis, les\nmeilleurs, ceux qui me savent et que je sais, et qui, la chose faite,\nnous ont laissés à notre joie et s'en sont allés vers les leurs.\n   E t ce fut aussitôt la gare d'après-midi, très vide — sifflets crieurs\net brusques, fumées palpitant des ailes, de leurs grosses lourdes ailes\ngrises, contre les vitres des voitures..., cris, roulements, appels, cla-\nquements... Nous voici seul à seul, bien-aimée ! bien-aimée ! serrés\nl'un contre l'autre (toi contre moi !) regardant à la vitre de la portière\nla passante féerie du paysage strié de vitesse.\n   A h ! campagnes gaies ! ardemment lumineuses et infinies, d'après-\nmidi. Verdures vivantes ! Nappe de velours de soleil, bêtes en soleil!\nblés et fleurs en soleil ! Ah ! toute la vie n'est-elle en soleil?\n   E t vite, nous passons. Les fils télégraphiques cependant montent\net descendent — puérile illusion ! - selon les montées et les descentes,\nselon le rythme de la route, comme de vrais vers libres selon le\nrythme de notre âme.\n   E t vite, nous allons. Et vite, bruine le crépuscule, délicieux d'adou-\ncissement. Là-bas, les gens épars dressent la tête, à notre passage,—\nou bien suivent, très petits, semblant des bestioles, de longues min-\nces routes apâlies, et mélancolieuses d'ornières. Je te baise dans le\ncou. Tes cheveux y sont exquis. Tu es belle comme l'espoir de notre\nvie en lune de miel ! Mais, de grâce, que ne puis-je arrêter les Heures,\ndans leur ronde en guirlande au long de l'horizon, afin d'éterniser\nmon bonheur...\n\n   Le soir! le soir! mille charmes subtils, mystérieux, palpitent entre\nles feuilles, et des phalènes frissantes volètent...\n   Au long de la voie, cependant, des bouquets d'arbustes deviennent\nétranges, comme symboliques; et à mes regards qui les pensent, et à mes\npensées qui les regardent, s'accrochent, quand je passe, — lambeaux\nverdis, lambeaux fleuris et parfumés de ces arbustes — des tas de no-\ntions confuses, g enèses des souvenirs et des imaginatoins de plus tard.\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2467, "texte": "                               — 151 —\n\n    Puis le couchant !\n    — Regardes donc... (quoiqu'occidental il est bien oriental, celui-\n là!) le couchant est une merveille de teintes ineffables... corail fondu\ndans le rose cramoisi, rose dans le jaune or, or dans l'opale, et le vert\ndans l'inexprimable azur de la voûte, déjà toute enjolie d'étoiles!\n    Puis, par la campagne, les lignes, (les lignes qui sont la musique\nd'un paysage!) se joignent, s'emmêlent, s'ennouent et se dénouent, et\npuis s'en vont, comme pensivement, et pour un but, jusqu'à l'extase\nde l'horizon;.. — teinté de corail ou de cramoisi, ou d'ors ardents,\nd'opale, de joie, d'azur ! Le soir! le soir ! mille charmes subtils, mys-\ntérieux, palpitent en nous et entre nous. Et là-bas, de l'eau scintille\net somnole dans des creux... Des bœufs nous regardent. Une lumière\nclignote, esseulée, tout à l'infini des terreaux sombres. E t rousse-\nrouge, de la flamme folle se chevelure au long des floconneuses en-\nallées longues de la fumée.\n    Ah! express! cris, soir, arrêts, jeux de lumière, hâtes de foule...\nEt le wagon brusquement envahi de gens enduits de froidure, riant\nhaut leur musical parler wallon.\n    Mais, vite, ce tapage nous lasse, nous remettant trop dans la quo-\ntidienneté de vie de tous, alors qu'aujourd'hui, pour être heureux,\nnous devons être en tout des êtres exceptionnels, vivant à s'aimer, à\ns'abreuver de lumières, de silences, et de paysages voluptueusement\nsplendides.\n   H é ! bast d'ailleurs; voici l'arrêt, et aussitôt la chère carriole qui\nnous cahote par la nuit noire; entre les branches — parmi des frôle-\nments et des chuchotements.\n   Or, au-dessus de nous, la large pureté infinie du ciel s'étale, criblée\nd'innombrables étoiles.\n\n   Et, saute, carriole! (c'est un joyeux appel amoureux qui bondit vers\ntoi de nos cœurs bienheureux). Saute, carriole ! carriole ! on dirait que\nnos cœurs exultés te donnent la mesure de ta danse! D'ailleurs, les\nroutes sont si belles, et nous nous baisons sur les lèvres... E t les\nbeaux désirs très intenses exaspèrent nos vies !\n   Saute, carriole! notre joie est dans toutes les choses! Les buissons\nmurmurants. Le petit ruisseau qui suit la route, cascadant des glou-\nglous chanteurs. Tous les rossignols, magiques de voix, qui exal-\ntent la belle nuit...\n   E t les routes sont lunées de flaques! Et, toujours, au-dessus de\nnous, la splendeur de la large infinité pure du ciel, s'étale, criblée\nd'innombrables étoiles...\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2131, "texte": "                                —   152 —\n\n\n  Saute! Saute encore ! heurtant nos faces, à chaque tressaut en un\nbaiser...\n  Saute ! carriole! la vie est belle en toutes choses, vue au travers de\nnotre amour !\n\n   Alors — ô soir! — l'idéale Semoys palpitante apparaît brusque-\nment dans la vallée ; elle apparaît large, étale, paillettant tout le clair\nde lune, nous semble t-il, en ses vaguelettes...\n   Un chant aigu d'oiseau — étoile! — pointe et friselise et trille, et\nse choie et s'aime et se cisèle... E t du fond de la voiture où nous\nnous baisons, sous la large pure infinité du ciel, criblé d'innombrables\nétoiles... nous voyons apparaître la Semoys dans la vallée — large,\nétale, pailletant, nous semble-t-il, tout le clair de lune en ses vague-\nlettes...\n\n   E t aussitôt, Dohan aussi nous apparaît, dans le bas, amas de mai-\nsons à peine distinct du paysage, presque sans lumière, tissant son\nciel de vagues fumées...\n\n   La route descend. Le cheval va doucement. Je te sens toute brû-\nlante de vie dans mes bras enlaceurs, sur mon cœur.\n   (Ah ! dans mon rêve, tu m'appartiens comme tu ne seras jamais à\nmoi !)\n   La voiture fait des bonds, la drôle! sur les pierres, inégales. E t à\nchaque instant, souviens-toi, quelle pétillade de cris d'oiseaux, de\ncris aigus limpides, incendient les bosquets bougeants!...\n\n   Nous arrivons.\n   Au premier seuil, — celui de l'auberge — une flamme de lanterne\ns'éclabousse, et une jeune fille en cheveux nous crie bonsoir, s'ap-\nproche, t'aide à descendre.\n\n   (Ah! ici, laisse ! — que je m'arrête un instant, et que je pleure ! un\npeu, que je pleure! que je pleure tout mon soûl d'heureuses larmes,\nsur cette bonne et pauvre carriole, dans laquelle je n'irai jamais plus,\njamais plus! entre les frôlantes branches qui murmurent et s'étoilent\nde chansons de rossignols (de chansons de rossignols!), sous la large\npure infinité du ciel, criblé d'innombrables étoiles !)\n\n   E t voilà! et voilà ! (je te l'avais bien dit) trop rapides passent les\nheures en cette auberge claire de naïveté! Déjà nous avons soupe —\ntruites de Semoys, jambons d'Ardennes, confitures (traditionnel!)—;\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1883, "texte": "                                 — 153 —\n\n déjà nous sommes restés longuement, à causer d'avenir adoré, sous\nla lampe au rouge abat-jour... E t tout cela est passé déjà et tant de\nbelles choses de vie, de ma vie, sont mortes aussi, qui jamais plus ne\nrevivront! (Et tout ceci, et tout le reste, sera passé de même, dès que\nj'aurai fini de rêver.)\n\n\n   Ah ! nous voici cependant, chérie! en notre chambre d'épousailles!\n\n\n   Les murs sont nus. Les planchers sans tapis, propres et frais, gon-\ndolent d'usure devant la porte. Il n'y a vraiment, comme ornement,\nqu'un bénitier rococo et deux iconographies foraines encadrées d'une\npaille.\n   Mais des bottes de fleurs, mises nous ne savons où, embaument\ntoute la chambre. E t des feuillages de plantes, grimpés depuis la\nroute, entourent notre fenêtre. Ah ! ils sont baignés, ces feuillages,\ndes clairdelunaires clartés ruisselées aussi au long de nqs rideaux de\nmousseline. Et, sais-tu bien? tout autour de nous, et à l'infini de la\nterre, dorment les feuillaisons et les campagnes...\n\n   Or, regardons à la fenêtre.\n   O la magie du clair de lune ! Les demeures sont des masses noires.\nLes toits s'écaillent de lumière. Il chante silence, n'entends-tu pas?\net non pourtant! ronronne et clapote, là-bas, la douce Semoys\npaisible... Et, sais-tu bien ! tout autour de nous et à l'infini de la\nterre, dorment les feuillaisons et les campagnes...\n\n   Il n'est un bruit. La lune est un miracle de splendeur! Je te baise\nsur les yeux — sur les lèvres, — sur les seins ! je te dénude, — et je\nt'aime, — et je te possède ! — en cette suprême liliale chambre nup-\ntiale, (toute liliale!) — sous l'infinité pure et large du ciel, criblé d'in-\nnombrables étoiles...\n\n   Tandis que, de l'étable monte lentement, dans le calme grand,\nle beuglement, très doux, et sonore, du bétail.\n\n                                             HENRI VAN DE PUTTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-003", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 154, "page_fin": 164, "titre_corps": "La vierge en or", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice des Ombiaux", "ancre_debut": "LA         VIERGE EN OR             DANS un petit village du", "ancre_fin": "D E S O M B I A U X .", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Une expérience", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 179, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2291, "texte": "LA         VIERGE EN OR\n\n           DANS un petit village du pays de Lesse et de Meuse perdu\n            dans un pli de montagnes vertes, il y a un curé qui est\n            épris des vieux parchemins autant que nous pourrions\nl'être de la peau veloutée, laiteuse et rosée d'une femme blonde, ou\nd'une blancheur mate, un peu ambrée, au parfum d'œillet, d'une\nbrune voluptueuse et irritante. Il les palpe avec bonheur, les déplie\net les replie avec gravité et respect, les soigne, les caresse et s'en\ninquiète en tout temps, comme s'il s'agissait de personnes vivantes.\nAussitôt qu'il y a, par exemple, un peu d humidité dans l'air, le\nbon veillard fait flamber les bûches dans la salle où il garde ses chers\ntrésors avec un soin jaloux.\n   Il leur consacre les longs loisirs que lui laisse son peu laborieux\nministère. Les seules infidélités dont il se rend coupable envers eux\nsont pour les fleurs de son jardin, et encore sont-elles sans consé-\nquence. Il ne savoure complètement son vin de Bourgogne qu'avec\nceux qui comprennent sa passion et peuvent trouver quelque plaisir\nà s'enfoncer avec lui au cœur des siècles.\n   Il a surtout rassemblé les documents relatifs à la période pendant\nlaquelle des écorcheurs sévirent, non seulement sur la contrée qu'il\nhabite, mais encore dans tout le pays wallon. Aussi son érudition est\nremarquable quant à cette période de notre histoire.\n   On sait que Jehan de Herbigny, seigneur de Beauraing, avec le\nsire d'Orchimont et Philippe de Saveuse, s'étaient mis à la tête de\ncette bande d'aventuriers et de brigands.\n   Ils avaient déclaré la guerre au duc de Bourgogne et s'étant alliés\naux Dinantais et aux Liégeois, avaient fait main-basse sur les châteaux\nde Fagnolles, de Sautour et tant d'autres places fortes.\n   Puis ils s'étaient retournés contre leurs alliés, soutenus par le\nSanglier des Ardennes, pour ravager, piller et mettre à sac le pays de\nLiége.\n   Jehan de Herbigny avait poussé l'insolence jusqu'à baptiser les\nquatre tours dont il avait flanqué son manoir, des noms des pro-\nvinces qu'il avait saccagées : Brabant, Hainaut, Namur et Rethel.\n   Jean de Heinsberg, après s'être emparé de Bouvignes, le rempart\ndes bandits, était venu assiéger Beauraing, mais l'écorcheur avait\nquitté sa tannière après y avoir mis le feu.\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2565, "texte": "                                 — 155 —\n\n   Cela ne l'empêcha pas de reconstruire son repaire et de continuer\nses malversations sur toute la contrée.\n   Ce Jean de Herbigny était fils de Gilles de Berlaymont. C'est\npourquoi la branche cadette de cette illustre famille, qui hérita de\nBeauraing, ne voulant pas conserver les armoiries qui avaient été\nsouillées par le bandit, les brisa d'une coquille d'or.\n   Le bon vieux curé me racontait cela, avec mille détails charmants,\nà propos d'un livre qu'il me montrait, et sur le vélin duquel un\nminiaturiste peu clerc avait peint une histoire exquise. Malheureu-\nsement, comme cet obscur artiste était sans doute complètement\nillettré, il n'avait éclairé son œuvre d'aucune légende qui pût fournir\nquelques renseignements sur l'endroit où s'étaient accomplis les\névénements illustrés.\n   Mon hôte se désolait de ne trouver aucune indication précise à ce\nsujet,'car le chapitre qu'il aurait voulu leur consacrer dans son grand\nouvrage sur les écorcheurs, eût été tout à fait dépourvu d'authenticité.\nMais comme les mêmes scrupules ne me tracassent point, j'ai trans-\ncrit le conte, en supposant les noms que le miniaturiste a. omis\nd'indiquer.\n\n                                    *   *\n\n   Le château est perché sur des rochers gris. A la pointe des multi-\nples clochetons, des tours et des tourelles et des toits pointus couverts\nd'ardoises, où cascade la lumière d'un beau soleil d'été, les girouettes\nhéraldiques étincellent en or sur la soie azurée du ciel.\n   Les gens sont sur le donjon, sur les murs et aux étroites croisées\ndu manoir; le large pont-levis vient de se redresser et maintenant la\nherse se hérisse de griffes luisantes. La troupe a traversé le ruisseau d'ar-\ngent qui tombe de roche en roche avec de gros bouillons de mousseline\ncomme aux robes des mariées, elle monte la colline opposée avec la\nmultitude des lances droites comme des mâts de navire.\n   Ils tournent dans un pli de la montagne, mais avant de s'enfoncer\ndans cette gorge, le jeune seigneur qui. marche en avant de la troupe\na jeté son regard vers la masse grise de murs crénelés, de courtines,\nde barbacanes, de tours, de machicoulis, d'échauguettes et de bre-\ntêches, du donjon au haut duquel la châtelaine, vêtue de blanches\nsoies et inondée de soleil, lui envoie le tendre adieu de son mouchoir\nlonguement agité.\n   Elle reste encore, bien que la colline se soit refermée sur les guer-\nriers, car elle les reverra tout à l'heure, sur une hauteur lointaine,\nlà-bas où la route sinueuse n'est plus qu'un mince ruban blanc dans la\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": "                               — 156 —\n\nverdure, à peine perceptibles, mais pour reconnaître son beau maître,\nses yeux auront une force d'amour que la distance n'atténuera point\net leurs regards, se devinant, communieront encore une fois dans la\nmême extase avant la séparation longue et cruelle.\n   Le soleil, au moment de s'étendre avec ses voiles rouges dans une\ngrande vallée, plus loin encore que celle où entra l'époux se déro-\nbant définitivement à sa vue, la rosit de nuances suaves et tendres et\nfait briller ses doux yeux de pervenche.\n   — Garde-toi bien, jeune châtelaine; quelqu'un a suivi d'un œil\njoyeux le départ de ton maître. Perché sur une roche haute, il a\npartagé ses regards entre la troupe qui s'éloignait et le donjon sur\nlequel la blancheur de ton voile flotte doucement au vent léger.\n   Garde-toi, ses yeux brillent d'un illicite amour, et tandis que ton\nseigneur combattra au loin les ennemis du prince-évêque, on cher-\nchera à lui ravir son bien le plus cher.\n                                      *\n                                  *       *\n\n   La voici qui s'en va faire une neuvaine au prochain monastère\n pour la Victoire de ses couleurs qui s'agiteront au bout des hampes,\ndans les combats. Elle passe parmi les moissons dorées, grave et\nrecueillie. Ses cheveux d'or sont emprisonnés dans une résille d'or.\n Elle porte, attaché au front par une grosse émeraude brillante, un\nvoile léger qui tombe des deux côtés de sa tête fine, sur une robe de\nsoie bleu argent ; et telle elle est belle comme une madone. Une\nlumière blonde et heureuse la nimbe, une atmosphère de bonheur et\nde joie l'entoure qui rosit les fraîches joues de ses jeunes compagnes.\nLe moutier s'aperçoit avec ses toits en poivrière, ses fenêtres gothi-\nques et les ogives, aux fines sculptures, de la chapelle. Son air benoît\net tranquille devient un tantinet guerrier auprès du porche lourd et\nmassif flanqué de deux tourelles, et précédé d'un pont levis, car un\nlarge fossé, dont l'eau verte baigne les murs, entoure le couvent pour\nle mettre à l'abri des rôdeurs.\n   Mais voilà qu'un gentilhomme en pourpoint de velours grenat,\ncoiffé d'une toque de même, rehaussée d'une plume aux couleurs\nchatoyantes et à la courbe gracieuse, salue respectueusement la\nchâtelaine Emeraude. Son cheval, richement caparaçonné, est là-bas\nà l'ombre d'un bouquet d'arbres, tenu par un serviteur. Elle lève vers\nlui son œil clair, le voit humble, cauteleux, plein de trouble. C'est\nle mauvais seigneur d'un voisin manoir, un allié des écorcheurs; il\nn'a pas répondu à l'appel du prince qu'il va sans doute combattre\navec ses amis les bandits.\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2572, "texte": "                              — 157 —\n\n    Emeraude répond à son salut d'un air plein à la fois de dignité et\nde modestie et poursuit sa route. Cependant, il chemine à côté d'elle\net aux gestes dont il accompagne ses propos, il est aisé de reconnaître\nqu'il lui parle d'amour. Ses mouvements sont pleins d'une passion\ndifficilement contenue. Son éloquence, terne d'abord, embarrassée et\nlourde, s'est échauffée au refus d'être écouté. Elle coule, elle se\nprécipite, elle rugit en torrents désordonnés. Mais c'est en vain. La\nvertueuse Emeraude repousse avec horreur ces criminels discours.\nLa félonie et la duplicité de ce réprouvé épouvante son âme candide,\nson imagination prompte à concevoir des choses merveilleuses, le lui\nreprésente comme un suppôt de l'enfer, comme un messager de\nSatan qui doit la tenter, s'efforcer de rompre le lien mystique qui\nl'attache à son cher seigneur. Elle se signe et confiante dans la croix\nqu'elle vient d'évoquer, elle repousse avec toute l'énergie de sa\npetite main crispée au bout de son bras frêle, les insidieux propos du\nmauvais.\n   Et voici que vers elle s'avance la théorie blanche des non-\nnes qui l'escortent au moutier et dont la présence éloigne d'Eme-\nraude l'importun gentilhomme qui se morfond de douleur et de\ndépit, pendant que le cortège passe le pont qui se relève aussitôt et\nles portes étoilées de têtes de clous, qui se referment avec un long\nbruit sourd.\n                                     *\n                                 *       *\n\n   Des flambées d'aurore irisent les vapeurs laiteuses que le ruisseau\ncaché dans les saulaies et les herbes hautes a répandu dans la vallée.\nTout s'éveille dans la plaine. Les moissons jaunes, en des ondulations\nde flots, semblent secouer le sommeil de la nuit. Les oiseaux saluent\nde leur gazouillis le matin rayonnant.\n   Par les sentiers on voit des pèlerins et des pauvres se dirigeant\nvers le moutier qui s'agite et bourdonne comme une ruche. Les\nnonnes charitables en leurs tuniques de grossier drap blanc, après\nleurs prières donnent à manger à ceux que la vie n'a pas pourvu des\nbiens de la terre et à ceux qui dédaignent de les acquérir pour ne\nsonger qu'aux richesses spirituelles. Elles écoutent avec avidité les\nrécits des vagabonds pieux, à la peau tannée, dont les vieux bour-\ndons usés ont raclé mille chemins en des contrées lointaines vers de\nsaints lieux\n   Emeraude, parmi elles comble d'aumônes les loqueteux des envi-\nrons que la faim talonne et pousse hors du logis dès matines. Mais\ntandis qu'elle va de l'un à l'autre, jusqu'à ceux qui, honteux et\n"}, {"page_pdf": 183, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2534, "texte": "                             — 158 —\n\ntremblants, restent à l'écart, quel est ce vieillard à barbe blanche, au\ndos voûté, cassé par l'âge et la misère et qui semble se traîner avec\npeine, malgré l'aide solide d'un bâton noueux, qui s'approche d'elle\nhumblement et essaye de l'attendrir par le spectacle de sa décrépi-\ntude lamentable ?\n   Il lui parle de son époux qu'il a sans doute rencontré par les\nroutes. Est-il porteur de quelque message? Il s'exprime avec volu-\nbilité craignant de ne pouvoir dire assez et s'efforce d'entraîner sa\nbelle interlocutrice loin du groupe des pèlerins et des nonnes. Son\nlangage n'est pas imprégné de bonté car Emeraude a frémi.\n   — Sois méfiante, chère âme I Souviens-toi de la blonde Elsa qui,\nayant vu incarner son rêve éblouissant par le merveilleux chevalier\ndu Graal venu sur le fleuve azuré dans la nacelle traînée par le\ncygne, causa elle-même son malheur pour avoir prêté une oreille\nattentive et crédule aux insidieux et perfides discours d'Ortrude\ndéguisée en mendiante !\n   Elle a reconnu les yeux fixés ardemment sur elle. Arrière, arrière!\nLe faux pèlerin dans l'effarement que lui cause la découverte de sa\nsupercherie fait un geste trop brusque qui occasionne la chute de sa\nbarbe fausse. C'est le mauvais seigneur qui cherche à ravir le trésor\nd'un autre. Mais profitant de l'effroi causé par le cri d'Emeraude il\ns'esquive prestement du moutier.\n   Furieux de sa déconvenue, le voilà qui revient avec quelques-uns\nde ses hommes.\n   Trop tard, beau seigneur, trop tard.\n   La porte a été refermée précipitamment à son approche, elle est\ntrop solide pour être même ébranlée. Il dépense une rage inutile à la\nheurter, mais il profère des menaces. Ses imprécations sont blasphé-\nmatoires en raison de son impuissance. Il s'adresse à la belle châte-\nlaine : Si tu m'as vu suppliant, s'écrie-t-il, désormais tu me verras\nordonnant, tu n'as point voulu être ma reine, tu seras mon esclave,\ntoi même auras fait le choix. Oui la force me donnera ce que la per-\nsuation n'a pu obtenir.\n   — Pars, Emeraude, quitte le moutier pour le robuste abri que\nt'offre le manoir taillé dans le roc et bien défendu par ses murs\ncrénelés percés de meurtrières, ses tours massives et leurs mâchi-\ncoulis redoutables pour les assaillants. Déguise-toi et fuis à la\ndérobée. Quelques-uns de tes fidèles hommes d'armes viendront à ta\nrencontre par une secrète poterne.\n   Tu es encore trop jolie, trop mignonne sous l'habit de religieuse\nque tu viens de revêtir pour n'être point reconnue. Fais barbouiller\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2517, "texte": "                                —   139   —\n\n\n de noir tes joues roses et blanches, endosse un grossier accoutrement\n de servante de basse-cour. Je crains même que si tu ne prends\n une démarche lourde, on ne te reconnaisse à la grâce de ton allure.\n    Maintenant fuis par le souterrain qui aboutit à l'orée du bois\n voisin de ton castel, pendant que les nonnes mettront eh sûreté le\n trésor du monastère, car elles savent ce qui les attend. Rien n'arrê-\n tera la vengeance du brigand. On connaît la férocité et la rapacité des\n écorcheurs dont il est l'allié.\n    La présence du seigneur pouvait seule refréner sa cupidité et son\n audace, mais le protecteur est parti et il n'y a que des forces insuffi-\n santes à lui opposer.\n    Rentrée au manoir, la châtelaine s'occupe en grande diligence à\n le mettre en état de résistance. On fait monter du village les bêtes\n pour le ravitailler. Les greniers regorgent de farine et de grain, et il\n reste de solides bras pour protéger le repos de la frêle Emeraude.\n L'époux n'a pas abandonné sans défense son cher trésor. Pour le lui\n enlever il faudra sans doute passer sur le corps des hommes d'armes\n et des serviteurs dévoués qui peuplent le château.\n    Aussi, le méchant seigneur, après avoir forcé l'entrée et mis à sac\nle moutier, croyant y trouver celle pour qui il brûle de toutes les\nflammes d'un infernal amour, se garde-t-il de livrer attaque à ce nid\nd'aigle presqu'inaccessible. Il faudrait tout un attirail de siège pour\ntenter l'assaut et un nombre d'hommes beaucoup plus considérable\nque celui dont il dispose.\n    Sa furie est aiguillonnée par son impuissance à satisfaire sur\nl'heure sa passion effrénée et sa soif de vengeance. Voyez-le s'en\nretourner affaissé sur son cheval, sous le poids des pensées odieuses\net des noirs desseins qui l'agitent.\n   Telle qu'il l'évoque, elle est flamboyante la vengeance avec son\nmanteau somptueux de soie nacarat bordée de pourpre, mais\nsa traîne est de deuil et laisse une' nuit profonde où elle a\npassé.\n   Tout tremble dans son repaire, car le mécontentement du maître\naiguise sa cruauté.\n   Ayant dévêtu son armure, il descend par un escalier dérobé vers\nune poterne et un chemin creux qui le mène à un endroit inculte et\nrocailleux de la montagne. C'est là que, dans une espèce d'antre, le\nmire élabore les filtres et poursuit sa chimère de l'or. Il est habile aux\nenvoûtements et c'est ainsi qu'il fournira la vengeance au seigneur\néconduit.\n   Ils cherchèrent d'abord à se procurer des cheveux ou des habits\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2612, "texte": "                                — 160 —\n\nd'Emeraude, pour en entourer ou en vêtir un animal qu'ils tueraient\nensuite d'un seul coup du couteau magique. Puis lui ayant arraché le\ncœur, ils l'envelopperaient dans les objets de la princesse, et pendant\ntrois jours, y enfonceraient des clous et des épingles en prononçant\nles rituelles paroles de malédiction.\n   Mais ils ne le purent, car la herse du château restait baissée et le\npont relevé, et personne n'y était, pour lui, corruptible.\n   Ils prirent alors de la cire, qu'ils mêlèrent à de l'huile baptismale\nainsi qu'à des cendres d'hosties volées à l'église d'un village proche,\net ils.en formèrent une image grossière, qu'ils baptisèrent du nom\nd'Emeraude. Ils prononcèrent les redoutables formules du maléfice.\nLe méchant s'en alla avec le simulacre de sa victime. De grand\nmatin il se rendit à une messe pendant laquelle, dissimulé dans une\nstalle seigneuriale, il outragea l'effigie de cire avec une violence inusi-\ntée et une passion rouge. Au moment de la consécration, il saisit\nson stylet et la frappa au cœur de toute sa force, mais en frappant il\nressentit au poignet une douleur vive. II crut qu'elle était occasionnée\npar la violence du coup qu'il avait porté. Il partit satisfait, croyant\nqu'elle n'avait pu y résister. Mais il fut bien étonné d'apercevoir le\nlendemain le pavillon d'azur avec son Saint-Michel d'or flotter au\ndonjon du château. Emeraude n'était pas morte.\n   — Ma main a sans doute dévié, se dit-il.\n   Il recommença, mais sans plus de succès.\n   — Sans doute, se dit-il, elle porte sur elle un crapaud vivant\nenfermé dans une boîte de corne, pour se préserver du sortilège ou\nbien elle a mangé un cœur d'agneau assaisonné de sauge et de ver-\nveine.\n   Il retourna chez le magicien.\n   Celui-ci le conduisit en une salle creusée dans le rocher. Elle était\néclairée par une baie taillée dans la pierre à une grande profondeur.\nDes chauves-souris, que l'on confondait dans la demi-obscurité avec\nles stalactites, s'envolèrent à leur arrivée, avec des cris effarouchés et\ndes claquements d'ailes.\n   Le soleil, dont le soupirail filtrait un rayon d'or, fit luire l'eau d'un\npuits presqu'au niveau de la margelle.\n   Le sorcier s'arrêta, prononça des paroles mystérieuses, répandit\nautour du puits des essences et brûla des parfums orientaux.\n   — Vous frapperez, seigneur, de votre stylet, l'effigie de celle que\nvous voulez faire mourir, et instantanément, votre victime vous appa-\nraîtra dans le miroir de cette eau magique. Vous pourrez ainsi jouir\ndu spectacle de votre vengeance ou connaître ce qui l'empêche de se\nréaliser.\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2688, "texte": "                                 — 161 —\n\n     Il frappa, mais encore une fois sa main dévia, comme si le\n stylet eût rencontré un obstacle, et l'eau qui luisait à peine sous le mince\n rayon que filtrait lé soupirail, devint toutà coup pareille à un diamant\n dans les nuits. La lumière qui venait du fond la faisait transparaître\n  et briller.\n    Le méchant vit alors Emeraude, la pieuse châtelaine, en prière\n dans sa chapelle et point ne lut était besoin de manger, pour se garder\n des maléfices, un cœur d'agneau assaisonné de sauge et de verveine, la\n ferveur de ses oraisons la protégeait seule contre les tentatives démo-\n niaques de son ennemi, et quand le bras armé tombait de toute sa\n force pour frapper la belle et vertueuse femme, le stylet glissait ayant\nrencontré une médaille d'or qui, s'incrustant dans la blanche poitrine\nde la châtelaine, y marquait l'image de la vierge divine.\n    Saisi d'une rage folle, il eut beau s'acharner sur le mannequin de\ncire, il vit sur le col d'Emeraude la médaille se déplacer, s'offrir à ses\ncoups, empêcher la lame de se faire un fourreau vivant, jusqu'à ce que\nl'eau mystérieuse eût éteint ses reflets surnaturels.\n    — Garde-toi, fidèle Emeraude, car si tu as repoussé les démons\nincubes et succubes vers toi déchaînés, si tes prières t'ont garantie des\nsortilèges et si la vierge t'a fait un bouclier de la médaille d'or à son\nimage que tu portes sur ton sein de neige, si tu as échappé aux\ncoups du méchant, tes tourments ne sont point finis.\n    Ton bourreau a séduit la bande des écorcheurs, qui ont fait de\nBouvignes leur repaire, par l'appât d'un butin considérable. Ils sont\nen route avec l'attirail de guerre. Fais monter du village les hommes\nvalides et tout le bétail disponible, car avant la tombée du jour, les\nbandits auront déjà pillé l'alentour.\n                                       *\n                                   *       *\n   Le hérault qui s'avance à portée de voix des deux tours qui gar-\ndent l'entrée du manoir, pour sommer les habitants de se rendre à\nmerci, est accueilli par une volée de flèches et de pierres dès ses pre-\nmières paroles.\n   On ne se chauffe pas du bois des lâches là-haut et les peaux que\nles écorcheurs enlèveront, s'ils y parviennent, seront tannées\nd'avance par la sueur de la résistance et les coups reçus pendant la\nbataille.\n   S'il n'est point aisé de prendre d'assaut ce nid d'aigles orgueilleu-\nsement campé au haut du rocher à pic, la famine pourrait le livrer\nsûrement, mais les écorcheurs n'ont de temps à perdre, car Jean de\nHeinsberg, évêque de Liége, est à leurs trousses et il faut en finir le\n                                                                      11\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2640, "texte": "                                —   162   —\n\n\nplus vite possible. D'ailleurs, le méchant seigneur ne saurait\nretarder longtemps sa vengeance, voyez-le tourner autour de sa\nproie, cherchant l'endroit le plus accessible et le plus propice à l'esca-\nlade, car il est inutile de tenter une brêche.\n    Là-bas le rocher s'arrête et forme un palier avant de remonter vers\nle bloc sur lequel le château est assis. De là on pourrait pénétrer dans\nla place forte sans trop de peine car les murs de ce côté ne sont\npoint élevés, et seul un mâchicoulis en forme de brétèche peut en dé-\nfendre l'accès.\n   Alerte, alerte, l'attaque commence à l'entrée du castel. Les arcs\nsifflent, les arbalètes grincent, les flèches volent, les pierres bossèlent\nles armures avec de grands fracas, les échelles s'accrochent, des\ngrappes humaines les envahissent et les couvrent pour dégringoler et\nretomber pêle mêle avec de formidables clameurs dans les fossés\npleins d'eau. Des quartiers de roc écrasent les assaillants.\n   Des crochets comme des serres redoutables les agrippent parfois\nau bout de perches, les enlèvent et les tiennent suspendus auprès des\ncréneaux.\n   Mais leur furie ne faiblit pas. Chaque fois repoussés, ils s'élancent\navec acharnement, cherchant à faire choir la herse, à escalader le\npont levis pour le faire retomber et enfoncer la porte avec le bélier.\n   Pendant que les forces des assiégés et leur attention sont dirigées\nvers cette attaque acharnée, de grandes échelles sont placées contre\nle rocher à l'endroit remarqué par le chef, des poutres sont enfoncées\ndans les anfractuosités et tout un échafaudage se dresse qui atteint\nbientôt l'espèce de plate-forme laissée entre l'abîme et les murs du\nchâteau.\n   Hourah ! hourah ! les écorcheurs s'y précipitent en masse. Les voilà\npresque sur les murs, mais là-haut, les halebardes les éventrent, elles\nfont ravage. Toutefois plus il tombe d'hommes et plus en il revient. Il\nen surgit à chaque instant et un flot de cette marée peut-être sautera\nle mur. On l'a prévu de l'autre côté. Alerte, alerte, des pierres énor-\nmes sont roulées de l'esplanade, tombent faisant une bouillie\nhumaine, elles rebondissent, écrasent et renversent des paquets\nd'hommes. Des poutres, dégringolant du haut de la tour, balaient le\npalier de rochers, les assaillants sont précipités dans l'énorme vide,\nl'échafaudage est endommagé.\n   Mais les écorcheurs ne se découragent pas. Le cruel seigneur les\nexcite e t les ranime. Sa vengeance lui donne une force surhumaine,\nsans doute, pour l'assouvir, il a fait un pacte avec le démon qui lui\nsouffle son génie destructeur, trace autour de lui un cercle magique\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2657, "texte": "                              —163      -\n\net le couvre d'un invisible bouclier, car bien que les traits aient cri-\nblés ses hommes, aucun ne l'a encore blessé ou même faussé son\narmure lourde. Les défenseurs du château commencent à croire que\nc'est le diable en personne qui les assiège.\n   Emeraude, en voyant qu'une crainte surnaturelle envahit ses gens\nd'armes, se jette à genoux et implore la Sainte-Vierge, mère de Dieu,\ndont elle garde l'image en or sur sa poitrine. Elle la leur montre pour\naiguiser leur courage, pendant 'que ses femmes attisent le feu qui\nchauffe la cuve où fond tout ce que l'on a pu trouver de plomb,\nd'étain et même de cuivre dans le château.\n   Soudain inspirée, pendant qu'on transporte le métal en fusion pour\nle répandre sur les assaillants par le mâchicoulis, elle y précipite la\nmédaille précieuse, car maintenant c'est la vierge qui, pareille à\nl'antique Pallas Athènè, va combattre, invisible, pour ceux qui ont\neu foi en elle.\n    Un fort madrier dégringolant du rempart a balayé le rocher et\nbrisé les échelles. Le méchant seigneur seul n'a pas été atteint et il\nbrave la grêle de pierres qui tombent tout à l'entour. Mais voilà que\nle mâchicoulis qui le surplombe vomit une lave ardente qui le re-\ncouvre et coule ainsi qu'un ruisseau sur le roc et va se précipiter sur\nceux qui tentent encore une fois l'escalade.\n    Les écorcheurs décimés, n'entendant plus les commandements de\nleur chef, épouvantés par les hurlements de leurs blessés agonissants,\npris de panique, s'enfuient.\n    Le château est dégagé, Emeraude est sauvée, mais là sur les rochers\nun guerrier reste debout, immobile dans son armure brillante et son\nbras est levé comme pour donner un ordre.\n    C'est le mauvais seigneur ennemi d'Emeraude. Le métal bouillant\nqui l'a recouvert s'est figé, soudant les pièces de son armure et le\nrivant au roc. Dans ce vêtement ardent il a brûlé comme un damné.\n Sous les feux rouges du soleil qui étend de grandes ombres dans la\nvallée, la médaille d'or, à l'image de la mère de Dieu qu'Emeraude\njeta dans la lave, brille au sommet du casque, sur le cimier où elle\n est tombée et c'est encore une fois le symbole de la Vierge Marie,\n triomphante, écrasant le Mal, qu'il soit serpent ou chevalier, qui\n apparaît aux yeux émerveillés de ses fidèles croyants.\n    Pendant des jours et des jours, des années et des années, le guer-\n rier de fer restera là, tourné vers l'abîme comme pour appeler ses\n hommes disparus. La nuit, lorsque la lune est voilée, aux deux trous\n du casque qui seuls n'ont pas été bouchés, protégés qu'ils étaient par\n la visière, on voit luire des yeux de phosphore qui font se signer tous\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 448, "texte": "                                — 164 —\n\nceux qui les aperçoivent, mais lorsque le jour radieux chasse les\nténèbres et que le soleil dans sa robe enflammée, pareil à un\njeune triomphateur, monte majestueusement dans le ciel, c'est, au\ncimier du casque, la médaille d'or qui brille glorifiant la victoire de la\nvertu persévérante sur le démon tentateun\n\n                                            M A U R I C E DES O M B I A U X .\n\n\n\n\n             "}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-004", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 164, "page_fin": 171, "titre_corps": "Une expérience", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Rency", "ancre_debut": "U N E EXPERIENCE                                                A Georges       Eekhoud.     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Sans doute, cette idée était folle et l'on\nrira de cette présomption, mais que l'on veuille bien songer à l'entraî-\nnement que donne à l'imagination une incessante et unique préoccu-\npation, et à cette tendance naturelle au cœur de l'homme de désirer\nrevivre plus parfait en sa postérité. J'attendais donc que le hasard me\ndésignât celle qui devait être ma collaboratrice en cette création.\nJ'attendais sans chercher, fort de ma foi dans les runes. Or, un ma-\ntin, je m'imaginai la reconnaître en une femme qui passait, et je\nsuivis cette femme.\n   N'était l'issue horrible de l'aventure, je dirais ici qu'elle fut sem-\nblable à bien d'autres de ma vie, qu'elle fut banale absolument et\ndans tous ses détails, hors en l'importance capitale que j'y attachais\nmoi-même. Il se trouva que cette femme était musicienne, et musi-\ncienne-artiste, qu'elle était sensitive à l'excès, et que ses yeux avaient\ndes lueurs extraordinaires et hagardes. Tout cela m'ancra davantage\ndans la persuasion que j'aimais bien celle qu'il me fallait aimer pour\nobéir à la volonté du destin. Croyant assurer mieux la réussite de l'ex-\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2799, "texte": "                                -   165    -\n\n périence, je lui demandai de s'exiler avec moi loin des villes, et de\n partir vers la campagne. Elle accepta, car elle m'aimait. J'achetai,\n au milieu d'un parc sauvage et grandiose, une exquise maison anti-\n que, avec tourelles et terrasses, baignant dans un lac circulaire ses\n pieds de pierre, et nous vînmes nous y établir, solitaires, servis par\n une femme du village voisin qui nous quittait à la nuit. Ma femme\n était vierge et seule au monde, elle était pauvre et avait le culte de son\n art : elle m'eut beaucoup de reconnaissance de la mettre à l'abri du\n besoin et ne lui demander en retour qu'une chose: être heureuse. Car\nmon dessein était tel: je voulais, pendant longtemps, malgré l'ardent\ndésir qu'elle excitait en moi, m'abstenir de la posséder charnelle-\nment. Je voulais, puisque son tempérament s'y prêtait à merveille,\nexaspérer en elle, grâce à de savantes caresses, cette vague prière\nque toute femme, même ignorante, adresse à l'amour, et que ma\nSuzanne, avec plus d'inquiétude que les autres, semblait proférer à\ntout instant par ses grands yeux inexorablement humides. Je ne\nveux point tenter ici d'excuser ma conduite. Maintenant qu'une catas-\ntrophe épouvantable a brisé pour jamais mes espoirs, et que ma\nvolonté de me survivre gît sans retour et sans pardon parmi toutes\nles choses qui déjà tombèrent de moi, mon esprit a reconquis sa luci-\ndité première, et je vois très clairement quelle fut ma cruauté d'alors\net combien je suis responsable des douloureux événements qui sur-\nvinrent.\n   Les premiers jours de notre vie commune furent sans nuages, beaux\ncomme le soleil de printemps qui faisait chanter toute la vie autour\nde notre maison. Ma femme était divine. — Vous ai-je dit qu'elle\nétait belle infiniment, éclatante et vitale comme une fleur! — Elle\nétait divine, et le spectacle de sa grâce me demeure à tout jamais\ninoubliable. Des scènes me sont présentes encore jusqu'aux larmes.\nJe la revois, matinale joueuse, en son long peignoir de soie blanche,\nles pieds nus dans ses sandales, ameuter vers la terrasse dominant le\nlac, l'envol blanc et multiple des cygnes. A h ! déesse d'aurore, blan-\nche dans la blancheur de l'aube, tes beaux bras s'en allaient, avec\nquelle harmonie, jetant dans l'air sonore et frais le pain blanc du\nmatin. Ta tâche terminée, tu me cherchais des yeux à la fenêtre, et\ntu m'appelais de ta voix musicale pour la promenade coutumière.\nParfois je feignais de ne pas entendre, je me cachais même, et tu\npartais, seule, à travers le parc, seule, au milieu des fleurs, des fruits\net des verdures, ô fleur, ô fruit exquis, ô couronne verdoyante de ma\nvie! Alors je montais, souriant et heureux à ma tour, et je te suivais\ndu regard, longtemps, longtemps, te devinant à travers les fourrés,\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2900, "texte": "                                — 166 —\n\nte contemplant, immobile et rêveuse, arrêtée çà et là, dans les gazons\nfleuris. Ah ! pourquoi, en ces instants de sève et de désir, pourquoi,\n quand tout chantait autour de moi la joie et la gloire d'aimer, pour-\nquoi ne suis-je pas descendu, homme enfin, vers ma femme, pourquoi\n ne l'ai-je pas possédée éperdûment, là, sur-le-champ, là, dans le parc,\nparmi les fleurs montantes et ravies, sous la splendeur éternelle du ciel?\n Mais non, l'absurde idée me retenait. Je souffrais atrocement de cette\ncontrainte. J'avais même une vague certitude de sa souffrance à elle,\n mais je ne voulais pas, non, je ne voulais pas faiblir. Pour me justifier,\nj'avais la conviction que je souffrais pour un autre, celui qui devait\nnaître, génial, dans un paroxysme exaspéré d'amour, doué de toutes\nles forces humaines portées à l'infinie puissance. Et les jours après les\njours passaient, dans ces joies inquiètes, avec des étreintes de plus en\nplus passionnées, des baisers qui devenaient des spasmes, des cris\nd'amour qui ressemblaient à des sanglots. Car la chair trop longtemps\nréfrénée se vengeait : ma Suzanne perdait l'appétit, les roses admi-\nrables de ses joues se fanaient et ses lèvres pâlissaient, tandis que mon\noreille appuyée sur son cœur n'en pouvait plus suivre les éperdus\nbattements. Pourtant l'ignorance ou la timidité l'empêchait de se\nplaindre et de réclamer impérieusement l'amour auquel elle avait\ndroit depuis l'instant où elle s'était donnée. Elle s'affaiblissait chaque\njour davantage, et les longues séances de musique auxquelles ma\ndouce violence la contraignait irritaient encore son état maladif. Sa\nvie n'était plus qu'une vie nerveuse, sans pensée et sans espoir ; je\nl'avais amenée à l'éréthisme absolu. Quand nous nous promenions,\nenlacés, par les allées de notre parc, par ces allées où l'ombre fleurait\nd'inoubliables parfums, je choisissais, pour les lui dire doucement à\nl'oreille, les paroles les plus ardentes que mon amour me dictait.\nJ'avais des mots plus vibrants que des baisers, des phrases plus har-\nmonieuses et plus énervantes que la plus passionnée des musiques.\nPour l'étreindre, mes bras trouvaient des forces inconnues, des ten-\nsions extraordinaires où semblait avoir passé toute l'énergie des\nmondes. Alors, elle se pâmait sur mon épaule, ses cheveux tombaient\nen masse autour de moi et me noyaient de leur mer embaumée. Ses\nyeux se collaient aux miens idéalement, tout son être s'offrait à moi\navec fureur, et, comme rien ne répondait à cette offrande, elle râlait\néperdûment, elle sanglotait à courts sanglots d'entrailles, elle se tor-\ndait les mains, désespérée. Ses yeux, oh ! ses yeux alors avaient des\nsupplications infinies, des questions splendides et douloureuses. E t\nmoi, moi, bourreau de cette martyre, je me raidissais au nom de ma\nstupide illusion. Pourquoi essayerais-je de le dissimuler, je jouissais\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2921, "texte": "                                       167 —\n\n   même en secret de cette effroyable comédie de l'amour. Ma vanité s.e\n   trouvait flattée d'inspirer pareils transports, et j'espérais, oui, je conti-\n   nuais d'espérer, pour l'instant où je consentirais à l'aimer réelle-\n   ment, j'espérais une telle flambée de passion, une telle suprémisation\n  de nos êtres à tous deux, que le fruit n'en pourrait être que suprême.\n   Hélas! quel était mon aveuglement! Pourquoi les choses, qui seules\n  assistaient à ce drame, ne se chargèrent-elles pas de venger, l'inno-\n  cente, en m'écrasant sous quelque chute immense ?\n      Une nuit que je reposais dans ma chambre, je fus réveillé soudain\n  par une harmonie inconnue. Je me dressai sur ma couche. En bas, le\n  grand piano résonnait, chantait, pleurait comme une voix humaine.\n  Je me vêtis à la hâte et descendis. Une lumière éblouissante m'aveu-\n  gla dès que j'eus entr'ouvert la porte du salon. Toutes les bougies\n  étaient allumées, toutes les lampes brûlaient sous leurs abat-jour de\n  soie. Au piano, Suzanne, en peignoir blanc, était assise, les cheveux\n  dénoués et tombant jusqu'à terre. Elle jouait divinement. Ses mains\n  couraient sur l'ivoire comme des fleurs. L'atmosphère de la pièce\n  était saturée de musique, des bouquets de désirs semblaient s'ériger\n  partout, la voix de l'instrument était la voix même de la femme\n  pleurant son inquiétude et ses questions. Je restais debout, sans son-\n  ger à m'approcher, ne sachant que penser de cette conduite insolite,\n  quand soudain la mélodie changea de caractère, se transforma en\n  une fugue inouïe, les notes se bousculant, cascadantes et riantes.\n Suzanne suivait, dans les mouvements de son corps, le rythme de sa\n musique. Elle s'agitait sur Je tabouret en des contorsions étranges, se\n penchait en avant, se rejetait en arrière, et ses longs cheveux noirs,\n bleutés par les lumières, fluaient et refluaient comme des vagues.\n Tout à coup, l'éclat de rire des notes cessa. Suzanne se leva, se\n retourna et me vit. Elle n'eut pas l'air étonné, et vint vers moi,\n rapide, rieuse, toute une joie de rose aux lèvres et aux joues. « Veux-\n tu danser, me dit-elle, de sa voix chantante. C'est gai, danser, veux-\n tu ? » Je fis signe que non. « Alors je danserai toute seule, oui, toute\n seule. » Elle prit en main la soie blanche de sa robe et commença la\ngigue la plus folle et la plus lascive qui se puisse imaginer. Ses jambes\nse lançaient, son torse se cambrait, son peignoir entr'ouvert la décou-\nvrit toute nue. Dans les mouvements désordonnés de la danse, sa\nchair merveilleuse apparaissait, tentatrice. L'étoffe glissa, les épaules\njaillirent et les seins, puis ce fut son petit ventre délicieusement\nombré, puis les jambes, et tout son corps. La gigue continuait, ar-\ndente et folle. Ses cheveux s'éployaient, banderollaient vertigineuse-\nment. Elle tournait sur elle-même sans lassitude, offrant à mes\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2783, "texte": "                                — 168 -\n\n  regards tous les aspects de sa divinité. Qu'elle fut belle, oh! qu'elle\n  fut belle en cette nuit de misère ! Je ne cherchais pas à m'expliquer ce\n qui se passait, je me contentais de l'admirer et de la désirer. E t , sou-\n dain, je n'y tins plus, je me précipitai vers elle. Elle me reçut dans\n ses bras, s'agraffa à mon geste, et nous roulâmes sur le tapis. Là fut\n consommé l'acte de ma vie qui devait la briser plus tard à tout jamais.\n J e la possédai, dans une sorte de délire farouche, apaisant en quel-\n ques secondes, sous mes baisers et mes morsures, la soif d'elle qui\n me tentait depuis des mois.\n    Le matin nous surprit dormant encore d'un grand sommeil\n anéanti. Quand je me réveillai, le souvenir me revint de ce qui s'était\n passé, et une sorte d'épouvante me prit. Quoi donc? Qu'avait donc\n fait hier ma Suzanne? Je la regardai. Son visage était effrayamment\n altéré, un rictus contractait sa bouche, je la secouai, elle ouvrit de\n vastes yeux hagards, me regarda, et partit d'un, immense, immense\n éclat de rire. E t soudain je compris tout. Tonnerre de Dieu ! Ma\n femme était folle, folle, folle, tonnerre de Dieu !\n    Suzanne demeura folle. Sa face admirable, son corps, merveil-\n leux, désormais sans pensée, traînaient de place en place, tout le\nlong du jour, des semaines et des mois, leur impassible splendeur.\nPlus rien ne rappelait la femme-enfant, la délicieuse aimée du temps\npassé. Ses lèvres demeuraient closes pour la parole et le baiser. E t\nquand, lassé de silence et d'horreur, je m'approchais d'elle, quand je\nl'étreignais éperdûment sur ma poitrine, quand je tentais d'arracher\nde sa bouche quelque chose, n'importe quoi, qui pût me distraire de\nmon malheur, je n'obtenais, hélas! je n'obtenais jamais que ce même\néclat de rire immense, cet éclat de rire épouvantable, où chantaient\ntoute sa folie et toute sa vengeance !\n    Bientôt, des indices indéniables vinrent m'apporter un surcroît\nd'affliction. Ma femme folle était enceinte; ma tentative amère\navait réussi ; j'allais être père! O mes sanglots d'alors, revivez ici,\nje vous prie! Je vous en prie, puisque j'essaie de relater en ces pages\nma douloureuse histoire, revivez-y, aussi magnifiques et aussi\npitoyables ! Combien je maudis tout ce passé factice, toute cette\nvolonté artificielle que j'avais déployée! Combien même regrettai-je\nl'instant où j'avais cédé à ma passion ! Maintenant, le terrible pro-\nblème surgissait devant moi : avec la vie, ma femme n'allait-elle pas\nd o n n e r a notre enfant une part de sa folie? A h ! plus effroyable\nqu'une question de vie ou de mort, ce doute s'asseyait sans cesse\ndevant moi, marchait devant moi dans mes promenades, grimaçait,\nsans sommeil, devant mes yeux, la nuit. Quant à Suzanne, ma vue\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2790, "texte": "                                — 169 —\n\n lui était devenue soudain insupportable. Quand elle m'apercevait,\n parfois, au détour d'une allée, ou suivant, d'une fenêtre du château,\n sa rêverie dans le parc, son rire immense la reprenait, plus horrible\n qu'un râle ; puis elle courait tout éperdue, fauchant fleurs et arbustes,\n jusqu'à la grille d'entrée qu'elle ébranlait désespérément, Sa gros-\n sesse avançant, elle devint plus calme, plus douloureuse aussi, et,\n souvent, je dus entendre, pendant des heures et des heures encore,\nses sanglots éternels dans le grand silence des campagnes.\n    L'enfant vint avant terme, débile, pauvre vie d'hiver battant de\nl'aile contre la fenêtre fermée du monde. On nous avait pris en pitié\ndans le village : les soins ne manquèrent ni à la mère, ni à l'enfant.\nSuzanne se rétablit assez vite, et j'eus la joie de constater plus de\nconscience dans les grands yeux étranges qu'elle attachait sur moi.\nMon petit garçon vécut aussi, faible toujours, mais vivant, vivant!\nMes bonheurs furent innombrables pendant des mois. Malgré mon\nincessant examen, je ne constatais rien dans la constitution de mon\nfils qui pût le faire supposer doté par sa mère du plus terrible des\nhéritages. Ses yeux étaient clairs, sa petite bouche sereine; tout un\ncalme céleste angélisait ce petit être. Ses bras roses, ses divines\npetites mains joueuses, avaient pour moi des caresses incomparables.\nA vivre dans le rayonnement de cette lumière, j'oubliais le grand\nmalheur de ma vie.\n    Suzanne aimait son fils chaque jour davantage, mais, chose\nétrange, elle semblait voir en lui une poupée, une des poupées de\nson enfance. Jamais elle ne s'inquiétait de le faire boire ou manger.\nElle se contentait de le bercer puérilement, de lui dire des choses\n douces, de ces choses trop douces qui font exquisément pleurer.\n   Jamais elle n'essayait de le faire rire, de lui faire dire les premiers\n mots de la langue enfantine. L'enfant d'ailleurs ne s'y prêtait guère,\n ce qui m'inquiétait un peu. Malgré l'âge venu des divins balbutie-\n ments, nul cri, nul rire ne sortait de sa bouche. I1 était sage, trop\n sage, disaient les femmes qui le gardaient. Il paraissait songer\n toujours de choses passées, et ne pas vivre d'une vie actuelle. Je ne\n croyais pas qu'il fût fou, la crainte me prenait qu'il ne restât muet.\n Muet! ah! s'il l'était resté, toujours, toujours, éternellement! Muet!\n ah! non, il ne l'était pas! Muet! Vous allez voir comme il savait rire,\nmon enfant, comme il savait rire magnifiquement!\n   Un soir, — les moindres choses de cette soirée me sont à tout\njamajs présentes! — un soir d'été, ma femme était, calme et rêveuse,\nassise près du berceau sur la terrasse dominant le lac. L'enfant,\nassis, le dos appuyé à de multiples coussins, regardait au loin devant\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2743, "texte": "                                — 170\n\n  lui, sans rire, sans crier. Je vins m'asseoir auprès d'eux et perdis\n  mes regards dans la marée montante des ombres qui endormaient le\n  parc, et faisaient flotter au-dessus du lac une légère buée insi-\n  dieuse.\n     Sans que je pusse m'expliquer pourquoi, l'instant me semblait\n  solennel et terrible, résorbant des résultats immenses en sa trompeuse\n  sénérité. Sans doute, la soie du ciel était parfaite et sans ride, et des\n  étoiles y scintillaient magnifiquement. Sans doute, dans la ténèbre\n des feuillures, un rossignol chantait sa naïve chanson. Sans doute\n aussi, l'heure était simple et coutumière. Sans doute, la terre, admi-\n rable et ravie, courbait ses cheveux d'herbes et de fleurs sous la\n plus délicieuse des brises. Tout cela, confusément, épanouissait en\n moi des conseils splendides de paix, des assurances de calme, et\n bannissait de mon âme toute crainte. Et cependant, il flottait en\n l'air une appréhension, une souffrance des choses devinant ma\n souffrance future et la partageant par avance.\n    Soudain, comme je rêvais à cette équivoque, ma femme s'agita\n étrangement, faisant de ses bras merveilleux, sortis des manches de\n sa robe, de mystérieux gestes comme d'appel. Je la regardai, immo-\n bilisé par la terreur. Dans le crépuscule douteux où nous étions\n plongés, je ne distinguais d'elle que son profil, la contraction con-\n vulsive de ses lèvres. Ses lèvres, je les voyais remuer pour des\n paroles, pour des clameurs, pour des sanglots. Je les devinais avides\n de crier au grand soir qui planait, toute la douleur de leur silence.\n Elles s'entr'ouvraient, se refermaient, se rouvraient à nouveau,\nc'était grotesque et fantastique, et c'était à rire et à hurler tout à la\nfois. Tout à coup, elle se raidit en une sorte de spasme, j'eus, pour la\ndernière fois, hélas, hélas! toute sa beauté' en spectacle, moulant la\nsoie tendue de son peignoir. Elle se raidit, puis retomba, leva les\nbras et les tordit désespérément au-dessus de sa tête, puis elle\npoussa, la face renversée, ce terrible éclat de rire, cet éclat de rire\ninfini, qui m'avait été le cruel annonciateur de sa folie. Son rire se\nperpétua longtemps, ne se relâchant que pour reprendre. Toute\nl'énergie de son être y passait, intense et débordante ; toute sa folie\naussi et toute sa vengeance.\n   E t quand elle eut cessé de rire, quand elle revint à son calme\nantérieur, il se passa la chose épouvantable qui m'a ravi pour bien\nlongtemps, pour toujours peut-être, la joie divine de me sentir vivant.\nNotre enfant, au rire exaspéré de sa mère, avait paru sortir de son\ninsensibilité ordinaire. Ses yeux s'étaient éclairés de je ne sais\nquelle flamme soudaine. Sa bouche s'était animée et remuée. J'atten-\n"}, {"page_pdf": 196, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1978, "texte": "                                    171 —\n\n  dais anxieusement ce que cette crise allait produire, quand soudain,\n  ah! ne me crus-je pas horriblement plongé dans le plus horrible des\n  rêves! quand soudain il éclata du même rire, exactement du même\n rire que sa mère, du même rire fou, exaspéré, inhumain, avec les\n mêmes notes faussées, la même souffrance et la même rancoeur! Je\n me dressai d'un bond, la mort au cœur. Déjà ma femme folle m'avait\n devancée, elle se trouvait debout devant l'enfant, les poings crispés,\n les bras en croix, les yeux agrandis par un subit et maternel retour\n de conscience. E t l'enfant riait, riait toujours, follement, du même\n rire, exactement du même rire que sa mère folle!\n    Folle, ah! oui, mais jadis, car maintenant, la malheureuse repre-\n nait peu à peu ses esprits. Elle ne disait rien encore, ne pleurait pas,\nne hurlait pas comme moi-même. Mais elle demeurait là, figée,\ninoubliablement douloureuse et tragique, écoutant chanter, chanter\n encore, dans le rire de l'enfant, toute une folie et toute une' ven-\ngeance.\n    Soudain, je la vis tourner sur elle-même, se diriger vers le bord de\nla terrasse. J'étais trop éperdu pour deviner son dessein. Et je la vis se\nlaisser froidement tomber à l'eau, sans un cri, et coulera fond sans\nun effort de conservation. L'enfant riait toujours du même éclat de\nrire. Je me jetai, tout vêtu, dans le lac, je plongeai et replongeai\nsans cesse jusqu'à épuisement. Je ne retrouvai pas le corps de ma\npauvre femme. Depuis, des recherches faites ont ramené à terre cette\népave de douleur et d'amour. Mais quelque chose m'attendait à la\nrive qui devait mettre le comble à mon horreur : quand je sautai de\nl'eau, abandonnant toute tentative désormais inutile, ce qui m'ac-\ncueillit, ce fut, dans la nuit noire, l'éclat de rire qui continuait,\nah ! l'éclat de rire fou de mon enfant, qui continuait le rire mort de ma\nfemme folle !\n                                                GEORGES     RENCY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-005", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 172, "page_fin": 175, "titre_corps": "Le Prince-Grenouille ou Henri au cœur cerclé de fer", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Contes des frères Grimm      LE           PRINCE-GRENOUILLE                                     ou", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 197, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1994, "texte": "Contes des frères Grimm\n\n\n   LE           PRINCE-GRENOUILLE\n                                    ou\n\n          HENRI AU CŒUR CERCLÉ DE FER\n\n            U temps passé où l'on obtenait tout ce qu'on désirait,\n\n\n A           vivait un roi qui avait beaucoup de jolies filles. Mais la\n             plus jeune était si belle que le soleil lui-même, qui pour-\n             tant en avait déjà tant vues de gracieuses, s'étonnait\ntoutes les fois qu'il brillait sur son visage.\n   Proche le château du roi, s'étendait une sombre forêt au milieu de\nlaquelle un vieux tilleul ombrageait de son feuillage l'eau claire\nd'une fraîche fontaine où la fille du roi allait s'asseoir quand il faisait\nfort chaud. Si le temps alors lui semblait trop long, ou si le silence\ndes bois venait à l'ennuyer, elle se mettait à jouer à jeter sa balle\nd'or en l'air pour la rattraper dans ses mains. C'était le jeu qu'elle\npréférait entre tous.\n   I1 arriva un jour que la balle d'or de la fille du roi, au lieu de\nretomber dans ses mains, roula dans l'eau. La princesse la suivit\nquelque temps des yeux, puis la vit disparaître; car l'eau était pro-\nfonde, si. profonde, qu'on n'en distinguait pas le fond. Alors elle\ns'assit et se mit à pleurer. Elle ne pouvait pas se consoler et ses lar-\nmes coulaient toujours plus abondantes.\n   Cependant elle entendit une petite voix qui disait :\n   « Pourquoi pleures-tu, la fille du roi ? Pourquoi pleures-tu à atten-\ndrir les pierres elles-mêmes ? »\n   La princesse se retournant du côté d'où venait la voix, vit une\ngrenouille qui, au-dessus de l'eau, passait sa vilaine grosse tête.\n   « Oh ! c'est toi, vieille barboteuse ? dit-elle. Eh bien je pleure,\nparce que ma balle d'or est tombée dans la fontaine. »\n   — Ne pleure plus, répondit la grenouille, je retrouverai ta balle\nd'or. Mais que me donneras-tu en retour ?\n   — Oh ! tout ce que tu veux, chère grenouille. Dis ce que tu désires,\nmes habits, mes perles, mes pierres précieuses, ou ma couronne d'or ?\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2552, "texte": "                               — 173 -\n\n    — Rien de tout cela. Tes' vêtements, tes perles, ni même ta couronné\n d'or ne sont rien pour moi. Je désire seulement que tu m'aimes et me\n laisses jouer avec toi; que je puisse m'asseoir à table à tes côtés,\n manger à ton assiette d'or et boire à ton gobelet; et que tu me per-\n mettes aussi de dormir dans ton petit lit. Si tu veux me laisser faire\ncela, je plongerai dans l'eau et je te rapporterai ta balle d'or tout de\nsuite.\n    — Oui! Oui! dit la princesse. Tu feras avec moi tout ce que tu vou-\ndras mais rends-moi ma balle d'or. »\n    En elle-même, cependant, elle pensait bien qu'une sotte grenouille\nhabituée à barboter dans la vase ne saurait jamais s'arranger pour\nvivre avec une jeune fille ; tandis que la bestiole croyant à la pro-\nmesse donnée, plongeait dans la fontaine. Elle retrouva facilement\nla balle d'or et la saisit dans sa bouche ; puis en nageant, elle la ramena\nà la surface de l'eau et la jeta sur l'herbe.\n    Pour reprendre son jouet, la fille du roi ne fit qu'un saut; après elle\ns'enfuit en courant.\n    « Attends-moi ! Attends-moi ! criait la grenouille. Prends-moi\n avec toi, car de ce train je ne-peux te suivre. »\n   Ah ! Elle avait beau répéter : qwak, qwak, de toutes ses forces, la\nprincesse ne se retourna même pas ; et elle dut rentrer à sa fontaine.\n   Un jour, pendant que la princesse était à table avec le roi et ceux\nde la suite, et qu'elle mangeait dans son assiette d'or, on entendit au\ndehors quelque chose qui s'approchait en faisant : plitch-platch,\nplitch-platch ; puis montait l'escalier, frappait à la porte et criait :\n   « Fille du roi, la plus jeune, ouvre-moi ! »\n   La princesse courut voir ce que c'était, et reconnut la grenouille.\nCela lui fit si peur qu'elle referma brusquement la porte et revint toute\npâle se rasseoir à la table. Mais le roi avait remarqué comme le cœur\nde la fille battait.\n   « Mon enfant, dit-il, de quoi as-tu peur et qu'y a-t-il à la porte? Est-\nce un géant qui vient pour t'enlever ?\n   — Oh ! non, mon père, ce n'est pas un géant. Ce n'est qu'une\nvilaine grenouille.\n   — Une grenouille ? Que peut-elle te vouloir, ma fille ?\n   — Oh ! mon père, hier, en jouant dans la forêt, au bord de la fon-\ntaine, je laissai ma balle d'or tomber dans l'eau. Me voyant pleurer,\nla grenouille voulut bien aller la rechercher, et je lui promis alors\nqu'elle pourrait être mon amie. Mais je pensais bien qu'une grenouille\nne saurait jamais courir hors de l'eau et venir avec moi!... Et à présent\nelle est ici ; elle veut entrer. »\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2211, "texte": "                                — 174 —\n\n  Justement on entendit qu'on frappait de nouveau à la porte, et la\nvoix cria :\n                 « Fille du roi, la plus jeune.\n                 Ouvre-moi\n                 Ne sais-tu plus ce que hier,\n                 Tu m'as dit,\n                 A u bord de l'eau de la fraîche fontaine ?\n                 Fille du roi, la plus jeune,\n                 Ouvre-moi. »\n\n      Ma fille, ce que tu as promis, dit le roi, il faut le tenir. Va\nouvrir ! »\n   La princesse tira donc la porte; et la grenouille en sautillant, la\nsuivit jusqu'à sa chaise. E t là :\n   « Lève moi près de toi » dit-elle à la fille du roi.\n   Celle-ci faisait encore semblant de ne pas entendre, mais son père\nla força de céder.\n   De la chaise, la grenouille bondit sur la table et dit à la princesse :\n   « Approche donc un peu ta petite assiette en or, et mangeons-y\nensemble. »\n   La jeune fille tira l'assiette, mais on voyait qu'elle était fort\ndégoûté. Au contraire, la grenouille savourait le bon repas, et ne\nmanquait pas d'offrir délicatement, à sa voisine, la moitié de tous ses\nmorceaux. E t quand elle eut fini, elle dit :\n   « J'ai bu et mangé mon saoûl. Mais je me sens fatiguée. Porte-moi,\nje te prie, à ta jolie chambre bleue, et prépare ton petit lit pour que\nnous y couchions ensemble ! »\n   La princesse en entendant cela, se mit à pleurer. Elle qui avait si\npeur déjà de toucher le corps gluant et glacé de la vilaine bête, elle\ndevait, à présent, la prendre en sa couchette si blanche et si nette ?...\nElle ne voulait pas.\n   Il fallut que le roi se fachât :\n   « Ne méprise pas, dit-il, celle qui t'a secourue dans la peine. »\n   Elle saisit la grenouille entre deux doigts, pour obéir, et en la main-\ntenant loin d'elle de toute la longueur de son bras, elle la porta au\ndehors et la jeta dans un coin de sa chambre. Mais au soir, à peine se\ntrouvait-elle au lit, que la grenouille y vint tout près en sautant.\n   « Je suis fatiguée, dit-elle. Je veux dormir avec toi. Tire-moi à tes\ncôtés, ou je le dirai à ton père ! »\n   La princesse, à ces mots, pour la première fois dé sa vie se mit en\ncolère, et prenant la grenouille, de toutes ses forces elle la jeta contre\nle mur.\n"}, {"page_pdf": 200, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2070, "texte": "                                 -   175   —\n\n    \" Eh- bien ! va te reposer, affreuse grenouille ! \"\n    Mais comme la princesse fut surprise de voir retomber sur le plan-\n cher, au lieu d'une bête dégoûtante, un jeune prince parfaitement\n beau, à la taille élancée et aux yeux pleins d'amour !\n    Il raconta son histoire. Une méchante sorcière l'avait changé en\ngrenouille et l'avait condamné à rester ainsi dans la fontaine jusqu'au\njour où une fille du roi serait venue le délivrer, car personne d'autre\n au monde n'avait ce pouvoir.\n   Il devint le compagnon de tous les jours de la princesse et le roi\nconsentit bientôt à leur mariage. E t quand ils furent unis, le fils du\nroi voulut conduire son épouse en son propre royaume.\n   Un matin, un carosse splendide parut à la porte, traîné par huit\nchevaux portant sur la tête des plumails blancs qui flottaient, et tout\nharnachés d'or. E t sur le derrière de la voiture, se tenait assis l'écuyer\ndu prince, le fidèle Henri.\n   Le fidèle Henri avait été jadis si malheureux du changement de son\nmaître en grenouille qu'il avait fait river trois cercles de fer autour de\nson cœur pour l'empêcher d'éclater de tristesse et de douleur.\n   Il fit entrer le prince et la princesse dans le carrosse qui devait les\nramener à leur royaume, et les voilà partis.\n   Ils n'étaient pas encore loin sur la route, quand un bruit de craque-\nment se fit entendre, comme si la voiture tombait en pièces. Le prince\ns'écria :\n\n                 « Henri! Henri ! La voiture se brise\n                 — Non, seigneur, ce n'est pas au carrosse.\n                 C'est un des cercles de mon cœur\n                 Que je fis clouer, au temps de douleur\n                 Que vous étiez dans la fontaine ;\n                 Quand vous étiez une pauvre petite grenouille. »\n\n  Quelque chose encore craqua de nouveau sur le chemin, puis\nencore quelque chose. Le fils du roi criait chaque fois, que le carrosse\néclatait. Mais c'était seulement les bandes de fer qui sautaient du\ncœur du fidèle Henri, joyeux de voir son maître délivré et heureux.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-006", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 176, "page_fin": 177, "titre_corps": "La jolie Catherinette et Pif-Paf l’Esbrouffe", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louise Allard et Louis Delattre, traduct.", "ancre_debut": "LA JOLIE CATHERINETTE                  ET PIF-PAF L'ESBROUFFE.      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Ei-tu tailleur ?\n— Je suis mieux que ça. — Cordonnier ? — Beaucoup mieux. —\nMenuisier ? — Encore mieux. — Forgeron ? — Encore mieux! —\nMeunier ? — Encore mieux. — Peut être lieur de balais ! Es-tu lieur\nde balais? — Oui, c'est mon métier. N'est ce pas un beau métier, jolie\nCatherinette ?\n\n                         L ise Â L L A R D Et L is D E L A T T R E ,   traduct.\n\n\n\n\n                                                                                  u\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-007", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 178, "page_fin": 190, "titre_corps": "Térence : Phormion", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Em. 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Car, quoi qu'il en fût du reste, au\nmoins tu aurais dû avoir quelque égard pour celle qui est maintenant\nchez toi, et ne pas tolérer que, trompée, elle eût à souffrir de\ns'être confiée à toi, la pauvre créature, dont toutes les espérances\net toutes les ressources dépendent maintenant de toi seul!\n   GÉTA. Ma foi, mon maître, il y a longtemps que nous te blâmons,\nen ton absence, de nous avoir quittés..\n   A N T I P H O N . C'est justement toi que je cherchais.\n   GÉTA. Mais nous n'avons pas le moins du monde lâché pied pour\ncela.\n   ANTIPHON (anxieux). Parle, je t'en prie : que deviennent mes inté-\nrêts et mes destinées ? Est-ce que mon père a vent de quelque chose?\n   GÉTA. Pas du tout.\n   ANTIPHON. Y a-t-il espoir pour l'avenir ?\n   GÉTA. Je l'ignore.\n  ANTIPHON. Ah !\n  GÉTA. Seulement, Phédria n'a pas un instant ménagé ses peines\npour te sauver.\n  ANTIPHON (avec sentiment). Ce n'est rien de nouveau pour lui.\n\n\n\n (1) Laquelle repose sur la possession de Phanium.\n"}, {"page_pdf": 204, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1894, "texte": "                                  -   179    -\n\n   GÉTA. Puis, Phormion, dans cette affaire comme dans d'autres,\ns'est montré homme énergique.\n   ANTIPHON. Qu'a-t-ilfait?\n   GÉTA. Il a su par ses paroles tout à fait refroidir le vieillard, qui\nbouillait de colère.\n   ANTIPHON. Bravo, Phormion.\n   GÉTA (modeste). Moi, de mon côté, j'ai fait ce que j'ai pu.\n   ANTIPHON. Mon brave Géta, je vous remercie tous.\n   GÉTA. Le début est tel que je te l'ai dit ; jusqu'ici l'affaire va dou-\ncement, et ton père veut attendre l'arrivée de ton oncle.\n   ANTIPHON. Comment, de mon oncle?\n   GÉTA. A ce qu'il disait, il voulait s'inspirer du conseil qu'il rece-\nvrait de lui touchant l'affaire.\n   ANTIPHON. Quelle n'est pas ma crainte, Géta, de voir maintenant\nrevenir ici mon oncle en bonne santé! Car, à ce que j'entends, c'est\nlui seul dont l'opinion doit être, ma vie ou ma mort.\n   G É T A . Voici Phédria qui vient pour toi.\n   ANTIPHON. O Ù donc?\n   GÉTA (riant). Tiens, le voilà qui sort de sa palestre (1).\n\n\n                          S C È N E V (485-S33).\n\n                 PHÉDRIA-DORION-ANTIPHON-GÉTA.\n\n  Dorion sort de chez lui, se rendant au forum ; Phédria le suit.\n  PHÉDRIA. Dorion, écoute-moi, je te prie.\n   DORION. Je n'écoute pas.\n   PHÉDRIA. Un instant.\n   DORION. Laisse-moi donc tranquille.\n  PHÉDRIA.    Écoute ce que j'ai à te dire.\n   DORION.    Mais cela m'ennuie, d'entendre mille fois la              même\nchose.\n  PHÉDRIA.    Mais cette fois j'ai à te dire une chose que tu entendras\navec plaisir.\n  DORION. Parle, j'écoute.\n  PHÉDRIA. Ne puis-je pas obtenir de toi que tu attendes trois jours?\n(Dorion tourne sur ses talons et s'éloigne.) Où vas-tu donc ?\n  DORION. J'aurais été surpris si tu m'avais apporté du nouveau.\n\n\n (1) La palestre était l'école des exercices gymniques. Phédria sort de chez sa\nmaîtresse Pamphila ; on comprend l'application railleuse du terme.\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2220, "texte": "                                    — 180 —\n\n  ANTIPHON (à part,        à Géta). Hé ! j'ai peur que le marchand ne...\n   GÉTA (l'interrompant). Ne s'attire une mauvaise affaire ? (Iro-\nnique.) C'est bien ce que je crains.\n   P H É D R I A . Tu n'as pas encore confiance en moi ?\n   DORION. Tu délires.\n  PHÉDRIA. Mais si je te donne ma parole ?\n  DORION. Des contes !\n   PHÉDRIA. T U diras que ce service t'a été bien payé, avec usure.\n  DORION.        Des mots !\n  P H É D R I A . Crois-moi, tu seras content d'avoir agi de la sorte ; par\nHercule, c'est la vérité !\n  DORION. Rêveries.\n  PHÉDRIA.         Essaie ; ce n'est pas long.\n   D O R I O N . T U me chantes toujours ton même refrain.\n   P H É D R I A . T U seras pour moi un parent, un père, un ami, un...\n   DORION (l'interrompant).         Jase à ton aise.\n   P H É D R I A . Se peut-il que ton caractère soit si dur et inexorable,\nque la pitié ni les prières ne puissent te fléchir !\n   DORION. Faut-il que tu sois irréfléchi ou effronté, Phédria, pour\nvouloir me mener (1) par toutce clinquant de paroles, et emmener (1)\nmon esclave sans bourse délier !\n   A N T I P H O N [à part, à Géta, parlant de Phédria). Il me fait pitié !-\n   P H É D R I A (se détournant de Dorion, et d'un ton désespéré). Hélas !\nje ne puis nier la vérité.\n   GÉTA (a/flW).Comme ils sont bien tous deux dans leur caractère !\n   P H É D R I A . E t dire que ce malheur a fondu sur moi juste au moment\noù Antiphon était absorbé par d'autres soucis !\n   A N T I P H O N (S''avançant).Eh bien ! Phédria, que se passe-t-il donc ?\n   P H É D R I A . O trop heureux Antiphon !\n  A N T I P H O N . Moi ?\n   P H É D R I A . Qui as chez toi celle que tu aimes, et qui n'as jamais\néprouvé le choc d!un malheur pareil au mien !\n   A N T I P H O N . Comment, chez moi ? Oui, mais je tiens, comme on\ndit, le loup par les oreilles, [car je ne sais comment la renvoyer ni\ncomment la garder].\n   D O R I O N (montrant Phédria).    C'est précisément mon cas avec lui.\n   A N T I P H O N (railleur, à Dorion).Ha! ha! tu as peur de n'être mar-\nchand qu'à demi. (A Phédria) Qu'a-t-il décidé ?\n   P H É D R I A . Lui ? Ce que le plus inhumain des hommes (aurait seul\n\n\n  (1) Allitération dans le texte.\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2232, "texte": "                                   — 181 —\n\npu faire) : il a vendu ma Pamphila !\n   A N T I P H O N . Comment ? Il l'a vendue ?\n   GÉTA. T U dis ? Il l'a vendue ?\n   P H É D R I A (désespéré) Il l'a vendue !\n   DORION (ironique). Quel crime abominable, (vendre) une esclave\nachetée de mon argent !\n   PHÉDRIA. Je ne puis pas obtenir qu'il me donne trois jours et qu'il\nrompe le marché avec son acheteur, jusqu'à ce que je reçoive de mes\namis la somme qu'ils m'ont promise, (se tournant vers Dorion). Si je\nne te la donne pas alors, n'attends pas une heure de plus.\n   DORION. Vas-tu m'en rebattre les oreilles ?\n   ANTIPHON. Le répit qu'il demande n'est pas long : accorde-le lui.\nIl te paiera au double le service que tu lui auras rendu.\n   DORION. Des mots que tout cela !\n   ANTIPHON. T U permettras que Pamphila soit emmenée de cette\nville ? En outre, tu pourras souffrir que leur amour soit brisé ?\n   DORION (bourru). Ni toi ni moi (n'en sommes cause).\n   P H É D R I A (indigne). Que tous les dieux te donnent ce que tu mérites !\n   DORION. Pendant plusieurs mois, contrairement à mon caractère, j e\nt'ai supporté promettant toujours et n'apportant rien, et pleurant;\nmaintenant, il en va bien autrement : j'ai trouvé quelqu'un qui paie\net qui ne pleure pas ; « fais place à de meilleurs. » (1).\n   A N T I P H O N (se tournant vers Phédria). Mais, par Hercule ! si j'ai\nbonne mémoire, naguère un jour t'a été fixé où tu devais lui donner\nl'argent.\n   PHÉDRIA. Parfaitement.\n   DORION. Est-ce que je dis le contraire ?\n   A N T I P H O N . Est-ce que ce jour est passé ?\n   DORION. Non, mais ce jour-ci est venu avant.\n   ANTIPHON. N'as-tu pas honte de ta mauvaise foi ?\n   DORION. Pas du tout, tant qu'il y va de mon intérêt.\n   GÉTA (à Dorion) Fumier !\n   P H É D R I A Dorion, faut-il donc agir ainsi ?\n   DORION. Voilà comme je suis : si je te plais, use de moi.\n   A N T I P H O N . C'est ainsi que tu le trompes ?\n   DORION. Bien au contraire, en vérité, Antiphon; c'est lui qui me\ntrompe, car lui savait bien que j'étais tel, et moi je le croyais tout\nautre. C'est lui qui m'a trompé ; moi, je ne suis pas du tout pour lui\n\n\n  (1) Formule employée par les licteurs du consul en lui frayant la voie à travers la\nfoulé.\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2203, "texte": "                                — l82 —\n\nautrement que je n*étais. Mais, quoi qu'il en soit, voici ce que je vais\nfaire : le soldat a dit qu'il m'apporterait son argent demain matin; si\ntu m'apportes le tien le premier, Phédria, je suivrai ma règle : premier\narrivé, premier servi. Adieu (Exit).\n\n                        S C È N E VI (534-566).\n\n                  PHÉDRIA     — ANTIPHON      — CÉTA\n\n   PHÉDRIA (désespéré). Que faire ? Malheureux que je suis, où irai-je\nmaintenant, moi qui ai moins que rien, trouver aussi vite de l'argent\npour cet homme, cet argent qui m'avait été promis, si ce Dorion avait\npu se laisser convaincre pour ces trois jours ?\n   ANTIPHON. Géta, souffrirons-nous qu'il devienne malheureux, ce\ngarçon qui tout à l'heure, as-tu dit, m'a secouru de façon si courtoise?\nPourquoi, puisque le voilà dans l'embarras, n'essayerions-nous pas de\nlui rendre un service en retour ?\n   GÉTA (sceptique). Je reconnais en effet que c'est juste.\n   A N T I P H O N . Eh bien ! allons, toi seul peux le sauver.'\n  GÉTA. Que pourrais-je faire ?\n  ANTIPHON.         Trouver de l'argent.\n  GÉTA.      Je le souhaite, mais apprends-moi où il s'en trouve.\n  A N T I P H O N . Mon père est ici.\n  G É T A . Je le sais ; et après ?\n  ANTIPHON (impatienté). Eh bien ! Au sage un mot suffit.\n  GÉTA. Vraiment ?\n  ANTIPHON.         Mais oui.\n  GÉTA.       A coup sûr, par Hercule ! tu me donnes un fameux conseil !\nVeux-tu bien t'en aller ? Je ne puis pas me féliciter de ne pas éprouver\nd'encombre du fait de ton mariage, sans que tu m'ordonnes encore à\nprésent, pour ton cousin, d'aller au devant de la croix quand je suis\ndéjà en péril ?\n   ANTIPHON (à Phédria). Il a raison.\n   P H É D R I A . Eh quoi ! Géta, suis-je un étranger pour vous ?\n   G É T A . Je ne le pense pas; mais est-ce trop peu que le vieux soit\nmaintenant furieux contre aous tous, si nous ne l'irritons encore, de\nmanière à ne laisser aucune place à la prière ?\n   P H É D R I A . Un autre va l'emmener loin de mes yeux dans un lieu\ninconnu ? Hélas ! (Solennel). Alors donc, Antiphon, tant que la chose\nest permise et tant que je suis là, parlez-moi, regardez-moi.\n   ANTIPHON (alarmé). Pourquoi ? Que vas-tu faire ? Parle.\n"}, {"page_pdf": 208, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1996, "texte": "                                       — 183 —\n\n    PHÉDRIA.       En quelque lieu du monde qu'on l'emporte d'ici, il est\ndécidé que je la suis         ou je que meurs. -\n   GÉTA. Que les dieux favorisent ton entreprise; de la prudence,\ncependant.\n   ANTIPHON (à Géta). Vois si tu peux lui venir en aide.\n   GÉTA. « Si je peux » ? E n quoi ?\n   ANTIPHON. Songes-y, je t'en supplie; de peur qu'il ne commette\nl'une ou l'autre sottise, dont nous aurions plus tard à nous repentir,\nGéta.\n   GÉTA. Je réfléchis... (Après un temps). Il est sauvé, je pense; mais,\nà vrai dire, je crains quelque anicroche.\n   ANTIPHON. N'aie pas peur; nous supporterons avec toi la fortune\nbonne ou mauvaise.\n   GÉTA (se tournant vers Phédria). Combien te faut-il d'argent ?\nParle.\n   PHÉDRIA. Rien que trente mines (1).\n   G É T A . Trente ? Ho ! ho ! elle est bien chère, Phédria.\n   P H É D R I A . Mais non, elle est pour rien.\n   GÉTA. Allons, allons, je te les trouverai et te les apporterai.\n   PHÉDRIA. O le charmant homme !\n   GÉTA. Retire-toi d'ici.\n   PHÉDRIA.  C'est maintenant qu'il me les faut.\n   GÉTA. C'est maintenant que tu les auras; seulement, j'ai besoin de\n Phormion pour m'assister dans cette opération.\n   PHÉDRIA. Il est à ta disposition; impose-lui sans le moindre scru-\npule n'importe quel fardeau, il le portera. C'est le seul homme qui\nsoit vraiment un ami pour ses amis.\n   GÉTA. Allons donc le trouver, et vivement.\n   ANTIPHON. Y a-t-il quelque chose où vous ayez besoin de mon\naide ?\n   GÉTA. Non ; va-t'en plutôt à la maison et console cette malheu-\nreuse qui, je le sais, s'y trouve maintenant morte presque d'inquié-\ntude... Tu tardes ?\n   ANTIPHON. Il n'y a rien que je fasse avec autant de plaisir. (Exit).\n   PHÉDRIA (à Géta). Comment vas-tu t'y prendre ?\n   GÉTA. Je te le dirai en route. Voyons, éloigne-toi d'ici. (Exeunt).\n\n\n\n\n  (1) Environ trois mille francs. Le prix des jeunes et jolies esclaves dans les comédies\nde celte époque est ordinairement de vingt à trente mines.\n"}, {"page_pdf": 209, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2175, "texte": "                                 — 184     -\n\n                                Acte IV.\n\n                    S C È N E P R E M I È R E (567-590).\n\n\n                        DÉMIPHON      —    CHREMES\n\n\n  D É M I P H O N . Eh bien! Chrémès, as-tu ramené avec toi ta fille, ce\nqui était le motif de ton départ pour Lemnos?\n   CHRÉMÈS.      Non.\n   DÉMIPHON.           Pourquoi ce non ?\n   CHRÉMÈS. Quand            sa mère s'est aperçue que je m'attardais ici\n plus que de coutume, et comme en même temps l'âge de la jeune\n fille n'admettait plus de délai de ma part, elle est partie, me disait-\n on, avec toute sa famille pour me rejoindre.\n     DÉMIPHON. Pourquoi donc, je te prie, demeurais-tu si longtemps\n là-bas, après avoir appris cela ?\n     CHRÉMÈS (avec un peu d'embarras). Par Pollux! c'est la maladie\n qui m'a retenu.\n     D É M I P H O N . D'OÙ cette maladie? E t de quelle nature?\n     C H R É M È S . T U le demandes? La vieillesse est elle-même une\n maladie. (Changeant brusquement de sujet.) Mais j'ai appris du\n pilote qui les avait amenées qu'elles sont arrivées à bon port.\n    D É M I P H O N . As-tu appris, Chrémès, ce qui est arrivé à mon fils en\n mon absence?\n    CHRÉMÈS. Voilà un événement qui vraiment me rend perplexe.\nCar si je dois proposer ce parti à un étranger, il me faudra dire tout\n au long comment et d'où elle est à moi. Toi, je savais que tu m'es\nfidèle autant que je le suis à moi-même. Cet étranger, s'il désire\n m'avoir pour parent, se taira, aussi longtemps que la bonne entente\nexistera entre nous; mais s'il en arrive à ne plus me souffrir, il en\nsaura plus qu'iln'est besoin. (Baissant la voix.) Je crains aussi que\nma femme, par l'une ou l'autre voie, ne découvre la chose. Si cela\narrive, il ne me reste qu'à me secouer et à décamper du logis ; car,\nparmi mes gens, je n'ai d'autre ami que moi-même.\n    DÉMIPHON. Je sais que c'est bien ton cas ; et cette affaire m'est une\ncause d'inquiétude ; aussi ne me lasserai-je pas de mettre tout en\nœuvre jusqu'au moment où j'aurai accompli ce que je t'ai promis.\n(Tous deux se retirent vers le fond de la scène, où leur conversation\nse poursuit. Ils ne remarquent pas l'entrée de Géta).\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2182, "texte": "                               — 185 —\n\n                        S C È N E II (591-605).\n\n                 GÉTA — (DÉMIPHON —         CHRÊMES).\n\n    GÉTA (revenant du forant et plein de bonne humeur). Jamais je\n n'ai vu d'homme plus rusé que ce Phormion. J'arrive auprès du\npersonnage pour lui dire qu'il fallait de l'argent et comment on\npouvait en obtenir. A peine en avais-je dit la moitié, il avait tout vu\nd'un coup d'œil. Il se réjouissait, il me félicitait, il s'informait du\nvieillard. Il rendait grâce aux dieux que l'occasion lui fût donnée de\nmontrer à Phédria qu'il n'est pas moins son ami que celui d'Anti-\nphon. J'ai invité mon homme à m'attendre près du forum, que j'y\namènerais le vieillard, (Il aperçoit Démiphon.) Mais le voilà juste-\nment!... Qui est derrière lui? E h ! mais! c'est le père de Phédria qui\nest de retour... Mais, voyons, ai-je été bête de m'en effrayer! Est-ce\nparce que me voici deux pigeons à plumer au lieu d'un? Deux espé-\nrances, je crois, valent mieux qu'une. Je vais demander l'argent à\ncelui que j'ai résolu tout d'abord (de tâter) ; s'il le donne, tout va\nbien; si je ne tire rien de lui, alors j'attaquerai le nouvel arrivant.\n   (Géta s'absorbe dans ses réflexions et ne voit pas s'ouvrir la porte\nde la maison de Démiphon).\n\n                       S C È N E III (606-680).\n\n         ANTIPHON     — GÉTA — CHRÊMES — DÉMIPHON.\n\n   (A ntiphon prononce ses premières paroles en sortant de la maison\nde Démiphon.      Quand Géta, Démiphon et Chrémès reviennent\n au premier plan, Antiphon se retire, sans être vu, au, fond de la\n scène.)\n   ANTIPHON. J'attends à tout moment le retour de Géta. (Apercevant\nChrémès.) Mais c'est mon oncle que je vois arrêté là, avec mon père.\nMalheur à moi ! Je me le demande avec terreur : à quoi son arrivée\nva-t-elle pousser mon père ?\n   GÉTA (à part, et d'un ton délibéré). Je vais les aborder. (S'appro-\nchant de Chrémès et avec effusion.) Notre cher Chrémès, bien le bon-\njour !\n   CHRÉMÈS. Bonjour, Géta.\n   GÉTA. Je suis charmé que tu arrives en bonne santé.\n   CHRÉMÈS (sèchement). Je n'en doute pas.\n   GÉTA. Et les affaires? Y a-t-il, selon l'usage, beaucoup de chan-\ngements ici pour qui arrive ?\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2284, "texte": "                               — 186 -\n\n   CHRÉMÈS. Beaucoup.\n     GÉTA. C'est vrai. As-tu appris ce qui est arrivé à Antiphon?\n     CHRÉMÈS. Je sais tout.\n     GÉTA (à Démiphon). C'est toi qui lui as conté l'affaire ? (A Chré-\nmès, avec une indignation jouée.) Triste affaire, Chrémès, que d'être\n circonvenu de la sorte !\n     CHRÉMÈS (montrant Démiphon). Je lui en parlais précisément.\n     G É T A . A dire vrai, par Hercule! en examinant; moi aussi,\n l'affaire soigneusement, j'ai trouvé, je pense, remède au mal.\n    CHRÉMÈS (vivement). Comment cela, Géta?\n    DÉMIPHON. Quel remède?\n    GÉTA. En te quittant, voilà que par hasard je rencontre Phor-\nmion.\n    CHRÉMÈS. Quel Phormion ?\n    DÉMIPHON. Celui par qui la fille...\n    CHRÉMÈS. Je comprends.\n    GÉTA. J'ai cru bon de sonder ses intentions. Je prends mon\nhomme à l'écart. « Pourquoi, dis-je, Phormion, n'avises-tu pas à\narranger cette affaire entre nous à l'amiable, au lieu de nous quereller?\nMon maître est un homme de condition, qui a horreur des procès, car\nà vrai dire, par Hercule! tous ses autres amis, d'une seule voix, lui\nconseillaient tout à l'heure de jeter la fille à la porte. »\n    ANTIPHON (À part). Qu'est-ce que ce début? Où cela finira-t-il?\n    G É T A . « Tu diras que les lois le condamneront, s'il la met à la\nporte? Il a eu pleine assurance de ce côté. H é ! hé! tu auras chaud,\nsi tu entames l'affaire avec cet homme-là: il vous a une langue!...\nMais je suppose qu'il ait perdu ; en définitive, ce n'est pas pour\nlui une question de vie ou de mort, mais d'argent ». Quand je\nm'aperçois que ces paroles ont'prise sur le gaillard, «nous sommes\nseuls ici », dis-je ; \" voyons, dis-moi, combien veux-tu toucher en\nespèces, pour que mon maître renonce au procès, que la fille s'en\naille d'ici, et que tu cesses de nous ennuyer? \"\n    ANTIPHON (à part). A-t-il encore son bon sens?\n    G É T A . « Car je sais très bien que si tu proposes quelque solution\nadmissible et raisonnable, en brave homme qu'il est, tu n'auras pas\naujourd'hui trois mots à échanger avec lui. »\n    D É M I P H O N . Qui t'a chargé de parler ainsi?\n    C H R É M È S . Mais on ne pouvait mieux arriver au but où nous ten-\ndons.\n    ANTIPHON (à part, désespéré). Je suis perdu !\n    DÉMIPHON (à Géta). Continue ton histoire.\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "                                   —   187   —\n\n     GÉTA. D'abord mon homme extravaguait.\n     CHRÉMÈS. Voyons, que demande-t-il ?\n     GÉTA. Ce qu'il demande? (Il voulait) beaucoup trop.\n     CHRÉMÈS. Combien? Dis-le.\n    GÉTA. « Si, disait-il, on me donnait un grand talent... (1) ».\n    DÉMIPHON (indigné). Oui, un grand coup de pied, par Hercule! I1\n n'est pas honteux ?\n    GÉTA. C'est justement ce que je lui ai dit : «Je t'en prie, que ferait-\n il de plus, s'il mariait sa fille unique? Ce lui a été d'un mince avan-\n tage de n'en avoir pas élevé : il en à trouvé une qui demande une\n dot! » Pour me restreindre, et laisser de côté ses impertinences,\nvoici quelle a été enfin sa conclusion : « Dès le principe, a-t-il dit, j'ai\nsongé à prendre pour femme, ainsi qu'il convenait, la fille de mon\n ami, car je me représentais sa triste situation, et qu'une fille pauvre\n est donnée en esclavage (et non en mariage) à un homme riche. Mais\nj'avais besoin, à te parler maintenant franchement, d'une femme qui\n m'apportât quelque petite chose pour acquitter ce que je dois; et,\n même maintenant, si Démiphon veut me donner autant que je vais\nrecevoir de ma prétendue, je ne désirerai d'autre épouse que celle-là\n (Phanium.)\n    A N T I P H O N (à part). Je ne sais si je dois dire qu'il agit par sottise,\n ou par gredinerie, d'après une idée, ou par stupidité.\n    DÉMIPHON. E t s'il est criblé de dettes?\n    GÉTA « Mon champ est hypothéqué pour dix mines. »\n    DÉMIPHON (impatienté). Bon, bon, qu'il l'épouse! Je paierai.\n    GÉTA. « Ma maison aussi est hypothéquée pour dix autres mines. »\n    D É M I P H O N . H o ! h o ! c'en est trop.\n    CHRÉMÈS. Ne crie pas : tu me réclameras ces dix mines.\n    GÉTA. « Il me faut acheter une petite servante, pour ma femme;\npuis, j'ai besoin d'un peu plus de mobilier; j'ai besoin aussi d'ar-\ngent, pour les frais de la noce : pour tout cela, a t-il dit, dépose, s'il\nte plaît, encore dix mines. »\n    DÉMIPHON (bousculant Géta). Alors, qu'il m'intente six cents\nprocès : je ne donne rien;... pour que le misérable se moque encore\nde moi?\n    CHRÉMÈS (essayant de calmer son frère). Je t'en prie, je paierai, moi ;\ntiens-toi tranquille. Fais seulement que ton fils épouse celle que\nnous voulons (2).\n  (1) Le talent d'argent attique, de soixante mines, (environ 5,900 francs).\n  (2) La fille du second mariage de Chrémès, qui se trouvera tout à l'heure être\njustement cette Phanium, femme d'Antiphon, que Chrémès et son frère veulent\nchasser.\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2063, "texte": "                                    — 188 —\n\n    ANTIPHON (à part, et désespéré). Malheur à moi ! Géta, tu m'as\n perdu par tes fourberies !\n    CHRÉMÈS. C'est pour moi qu'on la met dehors (1); il est juste que\nje supporte la dépense.\n   G É T A . « Préviens-moi », a t-il dit, « aussi tôt que possible, pour\nque je renvoie celle-ci (2), s'ils me donnent la leur; que je ne sois\npas dans l'incertitude, car les parents ont déjà décidé de me donner\nla dot ». (3)\n   \"CHRÉMÈS. Qu'il prenne tout de suite son argent; qu'il signifie aux\nparents de l'autre la rupture; qu'il épouse celle-ci.\n   D É M I P H O N . Oui, et puisse l'affaire mal tourner pour lui!\n   C H R É M È S . Fort à propos j'ai apporté avec moi de l'argent revenu\ndes propriétés de ma femme à Lemnos. Je vais chercher la\nsomme. Je dirai à ma femme que c'est toi (Démiphon) qui en as\nbesoin.\n   Les deux vieillards entrent dans la maison de Chrémès; ils n'ont pas\nremarqué Antiphon, qui maintenant s'approche de Géta.\n\n                           S C È N E IV (682-712).\n\n                            ANTIPHON       —       GÉTA.\n\n  ANTIPHON (appelant).       Géta!\n  GÉTA. Eh bien?\n  ANTIPHON. Qu'as-tu         fait?\n  G É T A (d'un   ton satisfait). J'ai soulagé les vieux de leur argent.\n   ANTIPHON. Est-ce suffisant?\n   G É T A (feignant de ne pas saisir). Par Hercule! je n'en sais rien;\nc'est la seule chose qu'on m'ait ordonnée.            ~\n   ANTIPHON (le frappant). Comment, coquin, tu me réponds autre\nchose que ce que je demande?\n   G É T A . De quoi parles-tu donc?\n   ANTIPHON. De quoi je parle? Grâce à toi, je n'ai absolument plus\nqu'à m'aller pendre. Puissent tous les dieux et déesses, du ciel et de\nl'enfer, te confondre par des châtiments exemplaires ! Tenez, si vous\nvoulez qu'une chose (soit bien faite), confiez-la à celui-ci, pour qu'il\nvous jette de la mer calme sur un écueil! Qu'y avait-il de moins\nprofitable que de toucher à cette plaie ou de mentionner ma femme?\n\n (1) Phanium. -\n (2) La prétendue imaginaire de Phormion.\n (3) Ceci se faisait peu de temps avant la noce.\n"}, {"page_pdf": 214, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2199, "texte": "                                   — 189 —\n\nMon père s'est mis en tête qu'on pouvait la jeter dehors. Parle,\nmaintenant : si Phormion reçoit la dot, il faut qu'il épouse. Que\ndeviendrai-je alors?\n  GÉTA (bourru). Il n'épousera pas.\n  ANTIPHON (ironique).          Je sais cela. Mais quand ils réclameront\n l'argent, assurément il aimera mieux d'aller en prison pour nous.\n    GÉTA. Antiphon, il n'y a rien qu'on ne puisse tourner en mal\nquand on raconte les choses de travers. Toi, tu laisses de côté le bon,\ntu ne mentionnes que le mauvais. Ecoute maintenant le contraire :\ns'il reçoit l'argent tout de suite, il faut qu'il épousé, à ce que tu dis;\nje te l'accorde. Mais après tout, on lui donnera bien un peu de\nrépit pour préparer la noce, lancer les invitations, faire les sacrifices.\nDans l'intervalle, les amis (de Phédria) lui donneront ce qu'ils lui ont\npromis; dès lors Phormion restituera.\n    A N T I P H O N . SOUS quel prétexte restituer? Que dira-t-il?\n    GÉTA. Tu le demandes? « Que de choses », dira Phormion, « me\nsont arrivées, tristes présages, depuis les accordailles! Un chien noir\nétranger est entré au logis ; un serpent est tombé des tuiles par\nl'impluvium ; une poule a chanté; le devin a dit non ; l'haruspice m'a\nfait défense : or, entreprendre toute affaire nouvelle avant le solstice\nd'hiver... (1) » : ce qui est un prétexte très légitime. Voilà ce qui\narrivera.\n    ANTIPHON. Pourvu que cela arrive!\n    GÉTA. Cela arrivera : aie confiance en moi... Ton père sort; dis à\nPhédria qu'il y a de l'argent. Exit Antiphon vers le forum).\n\n                              S C È N E V (713-727).\n\n                    DÉMIPHON       — CHRÊMES     — GÉTA.\n\n   Démiphon et son frère sortent de la maison de Chrémès. Dêmiphon\ntient à la main un sac plein d'or.\n   DÉMIPHON (à Chrêmes). Sois tranquille, te dis-je ; je veiilerai à ce\nqu'il ne m'en impose pas. Je ne me séparerai jamais de ceci (montrant\nl'argent) sans me procurer des témoins : j'établirai à qui je donne et\npourquoi je donne.\n   GÉTA (à part, au public). Comme il est prudent, quand ce n'est pas\nnécessaire!\n   C H R É M È S . C'est ainsi qu'il faut agir, et hâte-toi, pendant que ce\n\n\n  (1) Lacune dans le texte.\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1385, "texte": "                                  — 190 —\n\ncaprice dure; car si l'autre femme insiste, peut-être il nous repous-\nsera.\n   GÉTA (à part). Tu as touché juste.\n   D É M I P H O N (à Géta). Conduis-moi donc auprès de lui.\n  G É T A . A l'instant.\n   CHRÉMÈS (retenant son frère, et à mi-voix). Quand tu auras fait\nceci, passe chez ma femme, pour qu'elle aille trouver celle-ci\n(Phanium) avant son départ. Qu'elle dise que nous la donnons en\nmariage à Phormion, qu'elle ne s'en fâche pas, et que ce Phormion\nlui convient mieux, parce qu'il est plus intime avec elle; que nous ne\nnous sommes, pas écartés de notre devoir; qu'on lui a donné la dot qu'il\na voulue.\n   DÉMIPHON (impatienté). Que diantre cela peut-il te faire?\n   C H R É M È S . Beaucoup, Démiphon. I1 ne suffit pas que tu aies fait\nton devoir, si l'opinion publique ne l'approuve pas; je désire que la\nchose se fasse de son propre consentement, qu'elle ne puisse pas\ndire qu'on l'a mise dehors.\n   DÉMIPHON. Je puis m'en charger moi-même.\n   CHRÉMÈS. Une femme convient mieux (pour s'adresser) à une\nfemme.\n   DÉMIPHON (cédant de mauvaise grâce). Je le lui demanderai. (Exit\nvers le forum).\n   CHRÉMÈS (à lui-même). Je me demande, où ie pourrais bien main-\ntenant trouver ces femmes (1).\n\n\n  (A   suivre).\n                                                      E M . BOISACQ.\n\n\n\n\n (1) Sa femme de Lemnos et sa fille (Phanium).\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-008", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 191, "page_fin": 191, "titre_corps": "Picorée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Périnet", "ancre_debut": "PICOREE    Dans la picorée du mois d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 216, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3470, "texte": "PICOREE\n   Dans la picorée du mois dernier,          lepsie de tous ces roquets de la petite\nnous avons demandé à nos amis de             presse — si bien dépeints d'ailleurs dans\nfaire connaître les vingt contes de          Charles Demailly, — en léguant sa\nVillers de l'Isle Adam qu'ils voudraient     fortune à huit écrivains pour de vrai, à\nvoir réunis dans un volume à paraître        huit artistes qu'il veut assurer contre les\nchez l'éditeur M. Deman. Voici les titres    aléas de la carrière et à qui, grâce à sa\nde ceux que propose le Coq Rouge:            prévoyante générosité, seront épar-\n Vera.                                       gnées les besognes avilissantes et les\n Vox populi.                                 promiscuités de la vie journalistique.\nDuke of Portland.                                L'académie des Goncourt !\nImpatience de la foute.                          L'a-t-on assez blaguée dans les chro-\nSentimentalisme.                             niques boulevardières!\nLa reine Isabeau                                Voyez-vous l'audace et l'imperti-\nL'intersigne.                                nence de ce Goncourt !\nSouvenirs occultes.                              Non seulement de son vivant il ne\nLes brigands.                                frayait qu'avec d'absolus artistes, mais\nLe droit du passé.                           même après sa mort il se permet d'élire\nLa torture par l'Espérance.                  pour héritiers ces vrais écrivains, à\nAkedysseril.                                 l'exclusion des folliculaires et des pana-\nLa maison du bonheur.                        mistes de l'écritoire !\nLes amants de Tolède.                           Chose triste à constater, quelques\nFleurs de Ténèbres.                          écrivains de mérite ont, dans les revues\nLe convive des dernières fêtes.              littéraires, fait chorus avec les ricaneurs\nMargelle.                                    quotidiens.\nL'amour suprême.                                Comme si Goncourt aurait dû ren-\nLes demoiselles de Bienfilâtre.              ter tous les gens de talent de France\nLe tueur de cygnes.                          et même de Belgique !\n                                                 Nous nous réjouissons, au contraire,\n                                             du choix qu'il a fait. Ceux qu'il a pré-\n   La mort d'Edmond de Goncourt              férés ne sont pas seuls à avoir du mé-\nprive la France d'un de ses plus fiers       rite. Il y en avait d'autres, ces autres\nécrivains.                                   sont même légion. Mais en voilà tou-\n   Rien n'a manqué à la gloire de ce         jours quelques-uns d'arrachés au pur-\nmaître, un des beaux aristocrates intel-     gatoire des lettres. Et il est heureux\nlectuels de ce siècle. Avec ce flair et ce    que de temps en temps de nobles\nbas instinct d'envie qui ne les trahit        artistes puissent faire aussi œuvre\njamais, la meute des journaleux s'est         de mécènes.\nmise à aboyer et à baver sur le cercueil         Nous reparlerons un jour de l'œuvre\nde ce mort, dont la vie d'honneur, de         des Goncourt.\ntravail et de dignité, était une insulte         En attendant, nous avons voulu\net un défi à leur vénalité et à leur igno-    exprimer au glorieux mort la recon-\nminie.                                        naissance bien désintéressée du Coq\n  Il a mis le comble à l'ire et à l'épi-      Rouge.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-009", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 192, "page_fin": 192, "titre_corps": "Revue des revues d’août", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Périnet", "ancre_debut": "Revue des revues d'août :               Les Francken, les Gheera", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 217, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 46, "fin_caractere_exclue": 2422, "texte": "Revue des revues d'août :               Les Francken, les Gheeraedts, les\n    Lire dans la Société       Nouvelle, Bol, Antonio Mors, les Valkenborgh,\n numéro du 1er août, La Chanson de . les Bril, les Cognet, les De Momper,\n Néos par Robert Scheffer, des lettres Tobie Verhaeght, les Van Noort et\n de Tourgueneff à Herzen, des contes Otho V.œnius, tels sont les noms des\n de Gustave Kahn et Zangwill, une artistes auxquels sont consacrées les\n belle chronique littéraire d'Hubert trois dernières livraisons de l'Art\n Stiernet ;                              Flamand, l'important ouvrage illustré\n    Dans le Mercure de France, les qui paraît chez l'éditeur A. Boitte, à\n Quatre Saisons par Stuart Merrill, le Bruxelles.\ncommencement d'un roman La Ni-              Sans aucun doute, cette nouvelle\nchina par Hugues Rebell, des revues série est des plus instructives. Non\ndu mois signées Remy de Gourmont, seulement elle met en relief des artis-\nVielé-Griffin, Rachilde, Maurice Bau- tes connus, mais signale des maîtres\nbourg, Ferdinand Hérold, Camille que la plupart ignorent, chez nous,\n Mauclair, etc.. etc.                    parce qu'ils ont vécu à l'étranger à\n   Dans le Magasine       International, cause des guerres et des persécutions\nun conte de Georges Eekhoud, la religieuses qui ont ensanglanté nos\n                                                            e\nPetite Goujate, accompagné d'un beau provinces au XVI siècle; tels les\nportrait de l'auteur, une étude de Valkenborgh. les Bril et les De Mom-\nBazalgette sur le Cycle Patibulaire, per, initiateurs des paysagistes moder-\nun conte, les Mauviettes, par Cyriel nes.\nBuysse, des traductions très remar-        En d'autres termes, les pages nou-\nquables, etc.. etc.                      velles de l'Art Flamand permettent\n   Dans la Revue Blanche du 1er août, d'établir la filiation de l'école des\nune étude d'Emile Verhaeren sur paysagistes depuis le XVe siècle jus-\nGeorges Eekhoud la Vie Mentale de qu'à la fin du XVI e et elles expliquent\nGustave Kahn ; dans celle du 15 août l'art de Rubens et de son école dont\nles deux Envoûtements de Jules Bois les Van Noort et Otho Vœnius furent\net une étude sur Arthur Rimbaud par les initiateurs.\nPaterne Berrichon.\n                                                                  PERINET.\n\n\n\n\n  Des presses de XAVIER HAVERMANS, Galerie du Commerce, Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-coqrouge-1896-08-n4-205", "volume": "ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-a0125-1896-1897-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "14bbed4f4c038f6a5e169ed783ab653edd3e8550152dedfe92059a24a2764a44", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Delattre (Louis). 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L'Ame en Exil. 3 »\n  — James Ensor . . . . 3        »\n  — Récits de Nazareth. . 3      »   Mauclair (Camille) Couronne\n                                             de Clarté . . . . 3 50\ndes Ombiaux (M. ) Vers de\n       l'espoir             2 »      Nautet (Francis). Notes sur\n  — Chants des jours loin-                   la Littérature, 2 vo-\n       tains (épuisé) . . .                  lumes Vve Monnom. 3 50\n  — Les amants de Taille-             — Histoire des Lettres\n       mark (drame) . . . 2 »                Belges d'expression\n  — La Ronde du Trouvère 2 »                 française, Ch. Rozez.\nEekhoud (Georges) Kees Doo-          Pierron (Sander). Pages de\n       rik                   3 50            Charité            3 50\n  — Kermesses . . . . 5                — Berthille d'Haegeleere 5 »\n  — Nouvelles Kermesses . 3 50\n  — Les milices de Saint             Severin (Fernand). Le Lys . 2 »\n        François    . . . .            — Le Don d'enfance      . 2 »\n  — La Nouvelle Carthage . 4 »         — Un chant dans l'ombre 3 »\n  — Les Fusillés de Malines 3 50\n  — Au siècle de Shakes-             Stiernet (H.). Histoires du\n       paere                 3 »             Chat, etc. (dessins de\n                                             Lynen. Office de Pu-\n  — Mes Communions . . 5 »                   blicité)               1 50\n  — Le Cycle Patibulaire 3 50\n  — Phi laster (tragédie de            — Contes au Perron (Vos,\n       Beaumont et Fletcherjz »              Bruxelles) . . . . 2 »\n\nElskamp (Max.) Dominical . 2 »       De Régnier (H.). Le Bosquet\n  — Salutations, dont d'an-                 de Psyché . . . . 2 »\n       géliques . . . . 3 50           — Contes à soi-même. . 3 »\n  — En Symbole vers l'Apos-            — Episodes Sites et Son-\n       tolat                3 50            nets                 3 \"\n                                      — Poèmes 1895.Lemerre. 3 50\nKahn (Gustave). Chansons              — Tel qu'en Songe . . 3 50\n       d'amant              3 50     Van Lerberghe (Ch.). Les\n — Les Palais nomades . 3 50               Flaireurs . . . .  1 »\nKrains (H.) Histoires luna-\n        tiques              3 »      Verhaeren (E.) Les Apparus\n — Les bons Parents . . 3 »                 dans mes chemins . 2 »\n                                      — Les Moines . . . . 3 »\nMaeterlinck (Maurice). Les            — Les Campagnes hallu-\n        Aveugles (L'Intruse,                cinées               3 50\n        Les Aveugles). . . 3 »        — Les Villages Illusoires. 3 50\n — La Princesse Maleine . 3 50\n — Serres chaudes . . . 3 »          Vielé-Griffïn. Les Cygnes . 3 »\n — L'Ornement des noces                — Chevauchée d'Yeldis . 3 »\n        spirituelles. . . . 4          — Poésies complètes . . 3 50\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 168, "texte": "n° 4 — tome                  II.              août 1896\n\n\n\n\nle coq rouge\n                REVUE     LITTÉRAIRE\n\n\n\n\n                   SOMMAIRE :\n\nGeorge Keiler                    HUBERT KRAINS.\nLa Noce                     . . HENRI VANDEPUTTE.\nLaVierge en or                   MAURICE DES OMBIAUX.\nUne expérience . . . .         . GEORGES RENCY.\nLe prince-grenouille ou Henri au\n  cœur cerclé de fer             L. ALLARD et L. DELATTRE.\nLa jolie Catherinette et Pif-Paf\n  l'Esbrouffe                             ID.\nTérence : Phormion (suite). . . Eu. BOISACQ.\nPicorée .                        PÉRINET.\n\n\n\n\n               le numéro fr. 0.80\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": "       le coq rouge\n                  REVUE DE LITTÉRATURE\n             PARAISSANT LE l 5 DE CHAQUE MOIS\n\n\n\n\n             P r i x d'abonnement annuel :\n\nBELGIQUE                                           8 FRANCS.\nÉTRANGER                                          10\n                                        (BELGIQUE 20\nÉdition sur papier de Hollande Van Gelden\n                                        (ETRANGER 25\n\n\n              Comité de Rédaction :\nLouis DELATTRE — EUGÈNE DEMOLDER — MAURICE DES\n  OMBIAUX —        GEORGES     EEKHOUD —     HUBERT KRAINS        —\n  HUBERT STIERNET — EMILE VERHAEREN.\n\n\n\n\n  Envoi de copie, correspondances diverses, offres de collaboration,\ndemandes d'échange, s'adresser\n          à M. Maurice des Ombiaux, 6, rue de Bériot.\n\n\n\nAdministration, Annonces,Abonnement,vente au numéro, s'adresser\n      à m. Xongfis, 6, /lDontagite*aii£=berbee potagères.\n\n\n\n\n                                  *\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "              GEORGE KELLER\n\n IL       y a une huitaine d'années que je fis sa connaissance, dans\n         une des réunions qui groupaient à Bruxelles les collaborateurs\n         des petites revues écloses autour de la « Jeune Belgique. » Il\nétait étudiant en sciences et donnait régulièrement à la « Wallonie» des\nvers que nous admirions tous. C'était un jeune homme frêle, à l'al-\nlure distinguée, au regard fier. Dans nos réunions, il ne parlait pas.\nCe n'était que dans l'intimité qu'on pouvait plonger au fond de lui.\nLà seulement il s'abandonnait. De sa voix nette et claire, un peu\nmétallique, il parlait alors facilement de lui même, et c'est ainsi que\nj'ai pu connaître ses souffrances, ses espoirs et ses rêves. C'était une\nâme d'une infinie délicatesse, que l'existence meurtrissait à chaque\nminute et qui faisait tout ce qu'elle pouvait pour se tenir au-dessus du\ncourant. C'était un timide hautain qui se résuma un jour dans cette\n fière parole : « Moi, je yis dans un rêve bleu. »\n    Son art était un reflet remarquable de sa personne. C'était un art\n aristocratique, très pur, très fin, très délicat, un peu maniéré et, pour\n ainsi dire, translucide. On aurait dit que ses vers étaient l'œuvre d'un\n homme en état de fièvre, d'un cerveau purifié et légèrement surexcité.\n Keiler ne touchait pas aux choses, mais leur prenait leur atmosphère,\n leurs parfums, leurs symboles. Il glissait dans la vie comme un fan-\n tôme sur un pré. Pour ceux qui ne connaissaient pas l'auteur, Keiler\n devait passer pour un jeune poète qui bloquait Verlaine, déchiffrait\n Mallarmé et se tenait au courant du mouvement qui poussait la\n poésie vers les extrêmes limites du raffinement. Keiler, au contraire,\n lisait peu. Il était terriblement exclusif et ne s'éprenait que des\n œuvres qui s'adaptaient à sa nature raffinée. Il n'était absolument\n pas homme de lettres. Il était totalement dépourvu de cette sotte\n  ambition qui pousse les écrivains à produire pour être admirés par\n  les badauds. Il chanta ses souffrances et sa mélancolie — la joie, il\n                                                                    10\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "                               — 146 —\n\nne la connut guère — parce qu'il était poète, et il les chanta en\npoète, c'est à dire qu'il n'en traduisit que la fleur. Chez lui, cette\nfleur était une fleur japonaise.\n   Voici deux de ses poèmes :\n\n\n                              MIRAGE.\n                    L'or clair du soleil se parfile\n                    Là-bas sous les alismas teints\n                    Au bleu vaporeux des matins.\n                    Et rêvant le long de la file\n\n                    Mystérieuse des roseaux\n                    En la conque d'or la Chinoise...\n                    Là-bas, vers la tour de turquoise,\n                    S'éventillent les bleus oiseaux.\n\n                    La conque d'or est un calice\n                    Qui passe indécis effleurer\n                    Le ciel ! tant doux à se mirer\n                    Dans l'Eau blonde où la conque glisse !\n\n\n\n\n                   SOIR DE PRINTEMPS.\n                    Le soir referme les manteaux\n                    Dont s'enclôt l'ombre des collines,\n                    Et laisse errer les mousselines\n                    Du mystère sur les coteaux.\n\n                    Et sous le soir, au fil de l'onde,\n                    Un rayon des jours enchantés,\n                    En les décroissantes clartés,\n                    Adore endorer l'onde blonde.\n\n                    Et sous le soir, l'Eau cueille aux fleurs\n                    De petits airs de mièvrerie,\n                    Pour qu'aux nuits la lune y sourie\n                    Les sourires bleus de ses pleurs.\n\n   Les rares fois qu'il écrivit en prose, il ne garda pas cette réserve\ndiscrète; il n'idéalisa pas de la même façon sa pensée. Les deux\nproses suivantes, que j'extrais d'une série de notes publiées dans la\n«Wallonie », donneront une idée de ses abattements et de ses espoirs\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                                     - 147 —\n\nquand même, elles montreront à quel point il avait l'âme inquiète de\nnotre époque:\n  « Plus de foi, plus d'espérance ; rien qui tente encore l'âme désenchantée ;\npas d'action possible pour équilibrer la poussée impitoyable des déceptions,\ndéboires, duperies de ce monde éternellement mauvais.\n  » Espérer? A quoi bon? En tous nos inutiles efforts, les larmes de nos jours\nont noyé l'espérance et toutes nos chimériques conceptions, si cruellement\ndésillusionnées, souhaitent le repos des oublis. »\n\n   « Enfinir1\n   Eh bien, non !. Laissez-nous cette vie de souffrance, à nous qui souffrons\ndepuis toujours ! Nous l'aimons Que nous importe le murmure de nos trou-\nbles, de nos peines, de nos regrets ; que nous importe que notre cœur défaille !\n   C'est l'éveil, l'essor du rêve, et c'est la lutte dernière et l'essor vainqueur !\n   L'action ! disait Kant.\n   Le ciel est bleu, l'avenir rose et jeune chante en l'ascension de l'au-delà, sous\nl'éternité des soleils de triomphe.\n   Allez, vous les artistes, les vrais, les forts, les seuls! Allez vers le but suprême,\nseuls et forts, et recommencez demain et toujours, ceints d'indéfectible volonté,\net fuyez le troupeau stupide des foules clamantes ; et l'âme enivrée de tumulte\net d'idéal, rebelles et grands d'ampleur sereine, allez vers les immensités vierges\net les sommets glorieux, dans l'ambition du génie\" et l'orgueil des soirs de com-\nbats, étreindre sur vos pensées la chimère des victoires. »\n    On voit combien Keiler avait la fièvre de l'art, et vers quel but il\naurait orienté sa volonté si le sort lui avait été clément. Malheureuse-\nment le sort lui fut dur. Il n'était pas de ceux qui savent faire deux\nparts de leur temps: consacrer i'une aux obligations de l'existence et\nréserver l'autre pour la poésie. Obligé de gagner sa vie par le plus\nprosaïque des métiers, il cessa d'écrire. Il mettait une sorte de coquet-\nterie à faire croire qu'il ne pensait plus à autre chose qu'à ses occu-\npations professionnelles. Il fuyait systématiquement les milieux\nartistes. Mais dans l'intimité, le ton de sa voix et le sourire triste de\nses yeux démentaient ses paroles ; le poète immolé protestait. Aussi\navions-nous la conviction qu'il reprendrait un jour sa plume, et qu'il\nfinirait par donner les œuvres que ses premiers poèmes avaient fait\nespérer. La mort a détruit cet espoir. Keiler vient de disparaître à\nvingt-neuf ans. A l'exception de quelques rares amis, je ne pense\npas que personne se soit souvenu qu'il avait écrit des vers. A notre\népoque de « struggle for life » artistique, où l'on s'arrête à peine pour\nsaluer ceux qui produiseut des chefs-d'œuvre, on ne s'attarde pas\npour accorder un adieu à ceux qui n'ont donné que des promesses, et\nGeorge Keiler jouit pleinement du repos qu'il s'est souhaité dans une\nheure de désespoir,— et qui est peut-être le meilleur et le plus doux :\nle repos des oublis.\n                                                          HUBERT KRAINS.\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "                         LA NOCE\n\n           NOUS nous possèderons un soir d'été, comme je vais le dire,\n            le désirant, — et nous aurons autour de nous, pâmée sous\n            l'étreinte de la nuit, toute la dormante et sublime cam-\npagne.\n   Or, ceci — sache-le, bien-aimée — je l'ai songé tantôt, tandis que\nje promenais par la ville ma songerie contemplative, ma face mal\nrasée et ma bonne pipe.\n   Le soir était soyeux, exquis, presque lunaire, parfumé de pâles\nrumeurs. Et beaucoup de femmes passaient.\n   Oui, beaucoup de femmes !... Quelconques, sans doute, mais igno-\nrées..., et donc avec autour d'elles le charme de ce mystère.\n   Puis, tiédeur de l'atmosphère, ciel de douces choses vert-bleues\ntrès fluides, lamé de choses plus fluides encore. E t après quelques-\nunes de ces passantes, sillages de parfums, — douceur ! douceur ! —\nsillages de regrets... et sinuantes magiques de jupes bougées!... Dire\nqu'un peu de printemps est passé, s'en est allé, après chacune s'en est\nallé !\n\n   Or, — écoute-moi ! — il planait dans l'air une certaine féerie, à\ncause des étalages, qui tous étaient étincelants d'électricité verte, et\ndes velours, et des soieries, ou des bijoux, ou des cristaux, qui s'y\nétalaient. E t toutes celles-là dont je te parle, ils les enfermaient dans\nle mirage de leur rayonnement.\n   Moi je songeais: « Oh ! toutes ces femmes! toutes ces femmes qui\ns'en vont ! E t comme elles n'ont pas l'air d'avoir vécu leur vie ou de\nla vivre! Comme elles se trompent! Comme elles ignorent toutes les\njoies cachées en elles. Alors que je suis si seul en même temps —\nsi roméesque!\n   E t pourtant! et pourtant! (songez-le bien!) leurs sanglotements\nparfois! les genoux et les jupes sur les gros tapis; les baisers rouges\nsur nos lèvres, les baisers rouges; les mains lisses qui câlinent et ché-\nrissent les tempes, de caresses semblables à des lumières. E t les\ngrosses larmes du Régent à la bordure violette des yeux, plus clairs\nà cause de plus d'ombre ces yeux! et si ouverts, et si pour nous...\nOh surtout, dans cette atmosphère moite blonde et bleue, que je\nsonge, sous la bénédiction de la grosse lampe, et avec clans l'air la\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                               — 149 -\n\njolie vie des palpitations de cœur de la pendule..., leurs cajoleuses\nparoles d'une maman plus intime, soudeuse seulement, de très loin et\nde très près, avec l'air de ne pas se savoir si merveilleusement vêtue\nde notre adoration...\n   O rires aussi ! ô larmes ! ô myosotis à sécher dans des poètes...\n\n   Les douces fumées bleues mélodieuses, qui sont les amies du ciel\nbleu, se baladaient au-dessus de la ville...\n\n    Alors, tous ces désirs, toutes ces menues extases imaginées, je les\nai reportées vers toi, ma bien-aimée (comme de juste, puisque m'étant\nl'amour, tu résumes tous mes espoirs de bonheur...) et de ces fleurs\nréunies en gerbe, j'ai fait un seul bouquet de rêve vivant.\n    Mais comme la rue, et son tumulte' silencieux et bigarré, font jail-\nlir en nous plus d'images que d'idées, et enraient le cours des paisibles\nrêveries charrieuses de ciels, je suis rentré très vite, pour songeotter\nen calme à tout cela, devant le château d'Espagne des braises de mon\nbon feu...\n\n  Et voici, et voici... Le bouquet est fini, je te l'offre. Sache, qu'à le\ncomposer, j'ai vécu, bien souvent, les joies les plus surhumainement\npassionnées.\n\n  Et donc, je te le répète, nous nous possèderons, un soir d'été, avec,\nautour de nous, pâmée sous l'étreinte de la nuit, toute la dormante et\nsublime campagne !\n\n   Ardennes, feuillages, silences, musiques de bruits.., la large pureté\ndu ciel innombrablement étoile.,, des moustiques dans l'air.., l'énorme\ncalme auguste, sur les toits, sur les eaux, sur les blés ensommeillés...\net la Semoys enfin, douce mélodieuse, qui chante lointainement...\n   Voilà les purs souvenirs, bien simples! d'une vacance d'écolier, où\nde lui-même mon rêve s'est mis à vivre.\n   Et telle ainsi, je l'affirme, et somptueuse, notre noce, digne de toute\nla beauté et de toute la somptuosité de ce mot où semblent bondir un\ngai stridé cri de joie, et remuer des soieries scintillantes...\n\n   Au 'matin de ce jour, (tu vois, je raconte...) nous nous sommes\néveillés exultamment, très tôt, le cœur comme habillé de blancheurs\nfraîches. Et, nous lavant, nous nous riions dans notre glace.\n   Je suis venu chez toi avec mes père et mère. Les tiens nous atten-\ndaient dans leur salon, — tu sais bien, leur petit salon bêbête,\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "                                — 150 —\n\n conservateur, avec assiettes aux murs, chinoiseries, enfantillages de\n Saxe sur les bahuts, housses au crochet sur les fauteuils brodés —\nhélas! housses au crochet sur les fauteuils brodés! — Tu étais\ndebout entre eux.; et tu me souriais. (Ah! que je t'aime!) Je t'ai\ndemandée... Ils ont dit oui. Nous, nous ne faisions que nous vivre\nl'un l'autre en notre amour. Et seules, j'ai remarqué, en cet instant,\nles odorantes roses nouvelles que tu avais mises partout, et la gaîté\njubilante de ta robe bleu de ciel.\n   Vite, alors, comme une simple grimace sociale, (et tu sais bien que\nsans ta maman nous ne l'eussions fait!) vite, nous avons accompli le\nmariage civil, sans personne autre auprès de nous que deux amis, les\nmeilleurs, ceux qui me savent et que je sais, et qui, la chose faite,\nnous ont laissés à notre joie et s'en sont allés vers les leurs.\n   E t ce fut aussitôt la gare d'après-midi, très vide — sifflets crieurs\net brusques, fumées palpitant des ailes, de leurs grosses lourdes ailes\ngrises, contre les vitres des voitures..., cris, roulements, appels, cla-\nquements... Nous voici seul à seul, bien-aimée ! bien-aimée ! serrés\nl'un contre l'autre (toi contre moi !) regardant à la vitre de la portière\nla passante féerie du paysage strié de vitesse.\n   A h ! campagnes gaies ! ardemment lumineuses et infinies, d'après-\nmidi. Verdures vivantes ! Nappe de velours de soleil, bêtes en soleil!\nblés et fleurs en soleil ! Ah ! toute la vie n'est-elle en soleil?\n   E t vite, nous passons. Les fils télégraphiques cependant montent\net descendent — puérile illusion ! - selon les montées et les descentes,\nselon le rythme de la route, comme de vrais vers libres selon le\nrythme de notre âme.\n   E t vite, nous allons. Et vite, bruine le crépuscule, délicieux d'adou-\ncissement. Là-bas, les gens épars dressent la tête, à notre passage,—\nou bien suivent, très petits, semblant des bestioles, de longues min-\nces routes apâlies, et mélancolieuses d'ornières. Je te baise dans le\ncou. Tes cheveux y sont exquis. Tu es belle comme l'espoir de notre\nvie en lune de miel ! Mais, de grâce, que ne puis-je arrêter les Heures,\ndans leur ronde en guirlande au long de l'horizon, afin d'éterniser\nmon bonheur...\n\n   Le soir! le soir! mille charmes subtils, mystérieux, palpitent entre\nles feuilles, et des phalènes frissantes volètent...\n   Au long de la voie, cependant, des bouquets d'arbustes deviennent\nétranges, comme symboliques; et à mes regards qui les pensent, et à mes\npensées qui les regardent, s'accrochent, quand je passe, — lambeaux\nverdis, lambeaux fleuris et parfumés de ces arbustes — des tas de no-\ntions confuses, g enèses des souvenirs et des imaginatoins de plus tard.\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                               — 151 —\n\n    Puis le couchant !\n    — Regardes donc... (quoiqu'occidental il est bien oriental, celui-\n là!) le couchant est une merveille de teintes ineffables... corail fondu\ndans le rose cramoisi, rose dans le jaune or, or dans l'opale, et le vert\ndans l'inexprimable azur de la voûte, déjà toute enjolie d'étoiles!\n    Puis, par la campagne, les lignes, (les lignes qui sont la musique\nd'un paysage!) se joignent, s'emmêlent, s'ennouent et se dénouent, et\npuis s'en vont, comme pensivement, et pour un but, jusqu'à l'extase\nde l'horizon;.. — teinté de corail ou de cramoisi, ou d'ors ardents,\nd'opale, de joie, d'azur ! Le soir! le soir ! mille charmes subtils, mys-\ntérieux, palpitent en nous et entre nous. Et là-bas, de l'eau scintille\net somnole dans des creux... Des bœufs nous regardent. Une lumière\nclignote, esseulée, tout à l'infini des terreaux sombres. E t rousse-\nrouge, de la flamme folle se chevelure au long des floconneuses en-\nallées longues de la fumée.\n    Ah! express! cris, soir, arrêts, jeux de lumière, hâtes de foule...\nEt le wagon brusquement envahi de gens enduits de froidure, riant\nhaut leur musical parler wallon.\n    Mais, vite, ce tapage nous lasse, nous remettant trop dans la quo-\ntidienneté de vie de tous, alors qu'aujourd'hui, pour être heureux,\nnous devons être en tout des êtres exceptionnels, vivant à s'aimer, à\ns'abreuver de lumières, de silences, et de paysages voluptueusement\nsplendides.\n   H é ! bast d'ailleurs; voici l'arrêt, et aussitôt la chère carriole qui\nnous cahote par la nuit noire; entre les branches — parmi des frôle-\nments et des chuchotements.\n   Or, au-dessus de nous, la large pureté infinie du ciel s'étale, criblée\nd'innombrables étoiles.\n\n   Et, saute, carriole! (c'est un joyeux appel amoureux qui bondit vers\ntoi de nos cœurs bienheureux). Saute, carriole ! carriole ! on dirait que\nnos cœurs exultés te donnent la mesure de ta danse! D'ailleurs, les\nroutes sont si belles, et nous nous baisons sur les lèvres... E t les\nbeaux désirs très intenses exaspèrent nos vies !\n   Saute, carriole! notre joie est dans toutes les choses! Les buissons\nmurmurants. Le petit ruisseau qui suit la route, cascadant des glou-\nglous chanteurs. Tous les rossignols, magiques de voix, qui exal-\ntent la belle nuit...\n   E t les routes sont lunées de flaques! Et, toujours, au-dessus de\nnous, la splendeur de la large infinité pure du ciel, s'étale, criblée\nd'innombrables étoiles...\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "                                —   152 —\n\n\n  Saute! Saute encore ! heurtant nos faces, à chaque tressaut en un\nbaiser...\n  Saute ! carriole! la vie est belle en toutes choses, vue au travers de\nnotre amour !\n\n   Alors — ô soir! — l'idéale Semoys palpitante apparaît brusque-\nment dans la vallée ; elle apparaît large, étale, paillettant tout le clair\nde lune, nous semble t-il, en ses vaguelettes...\n   Un chant aigu d'oiseau — étoile! — pointe et friselise et trille, et\nse choie et s'aime et se cisèle... E t du fond de la voiture où nous\nnous baisons, sous la large pure infinité du ciel, criblé d'innombrables\nétoiles... nous voyons apparaître la Semoys dans la vallée — large,\nétale, pailletant, nous semble-t-il, tout le clair de lune en ses vague-\nlettes...\n\n   E t aussitôt, Dohan aussi nous apparaît, dans le bas, amas de mai-\nsons à peine distinct du paysage, presque sans lumière, tissant son\nciel de vagues fumées...\n\n   La route descend. Le cheval va doucement. Je te sens toute brû-\nlante de vie dans mes bras enlaceurs, sur mon cœur.\n   (Ah ! dans mon rêve, tu m'appartiens comme tu ne seras jamais à\nmoi !)\n   La voiture fait des bonds, la drôle! sur les pierres, inégales. E t à\nchaque instant, souviens-toi, quelle pétillade de cris d'oiseaux, de\ncris aigus limpides, incendient les bosquets bougeants!...\n\n   Nous arrivons.\n   Au premier seuil, — celui de l'auberge — une flamme de lanterne\ns'éclabousse, et une jeune fille en cheveux nous crie bonsoir, s'ap-\nproche, t'aide à descendre.\n\n   (Ah! ici, laisse ! — que je m'arrête un instant, et que je pleure ! un\npeu, que je pleure! que je pleure tout mon soûl d'heureuses larmes,\nsur cette bonne et pauvre carriole, dans laquelle je n'irai jamais plus,\njamais plus! entre les frôlantes branches qui murmurent et s'étoilent\nde chansons de rossignols (de chansons de rossignols!), sous la large\npure infinité du ciel, criblé d'innombrables étoiles !)\n\n   E t voilà! et voilà ! (je te l'avais bien dit) trop rapides passent les\nheures en cette auberge claire de naïveté! Déjà nous avons soupe —\ntruites de Semoys, jambons d'Ardennes, confitures (traditionnel!)—;\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                                 — 153 —\n\n déjà nous sommes restés longuement, à causer d'avenir adoré, sous\nla lampe au rouge abat-jour... E t tout cela est passé déjà et tant de\nbelles choses de vie, de ma vie, sont mortes aussi, qui jamais plus ne\nrevivront! (Et tout ceci, et tout le reste, sera passé de même, dès que\nj'aurai fini de rêver.)\n\n\n   Ah ! nous voici cependant, chérie! en notre chambre d'épousailles!\n\n\n   Les murs sont nus. Les planchers sans tapis, propres et frais, gon-\ndolent d'usure devant la porte. Il n'y a vraiment, comme ornement,\nqu'un bénitier rococo et deux iconographies foraines encadrées d'une\npaille.\n   Mais des bottes de fleurs, mises nous ne savons où, embaument\ntoute la chambre. E t des feuillages de plantes, grimpés depuis la\nroute, entourent notre fenêtre. Ah ! ils sont baignés, ces feuillages,\ndes clairdelunaires clartés ruisselées aussi au long de nqs rideaux de\nmousseline. Et, sais-tu bien? tout autour de nous, et à l'infini de la\nterre, dorment les feuillaisons et les campagnes...\n\n   Or, regardons à la fenêtre.\n   O la magie du clair de lune ! Les demeures sont des masses noires.\nLes toits s'écaillent de lumière. Il chante silence, n'entends-tu pas?\net non pourtant! ronronne et clapote, là-bas, la douce Semoys\npaisible... Et, sais-tu bien ! tout autour de nous et à l'infini de la\nterre, dorment les feuillaisons et les campagnes...\n\n   Il n'est un bruit. La lune est un miracle de splendeur! Je te baise\nsur les yeux — sur les lèvres, — sur les seins ! je te dénude, — et je\nt'aime, — et je te possède ! — en cette suprême liliale chambre nup-\ntiale, (toute liliale!) — sous l'infinité pure et large du ciel, criblé d'in-\nnombrables étoiles...\n\n   Tandis que, de l'étable monte lentement, dans le calme grand,\nle beuglement, très doux, et sonore, du bétail.\n\n                                             HENRI VAN DE PUTTE.\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": "          LA         VIERGE EN OR\n\n           DANS un petit village du pays de Lesse et de Meuse perdu\n            dans un pli de montagnes vertes, il y a un curé qui est\n            épris des vieux parchemins autant que nous pourrions\nl'être de la peau veloutée, laiteuse et rosée d'une femme blonde, ou\nd'une blancheur mate, un peu ambrée, au parfum d'œillet, d'une\nbrune voluptueuse et irritante. Il les palpe avec bonheur, les déplie\net les replie avec gravité et respect, les soigne, les caresse et s'en\ninquiète en tout temps, comme s'il s'agissait de personnes vivantes.\nAussitôt qu'il y a, par exemple, un peu d humidité dans l'air, le\nbon veillard fait flamber les bûches dans la salle où il garde ses chers\ntrésors avec un soin jaloux.\n   Il leur consacre les longs loisirs que lui laisse son peu laborieux\nministère. Les seules infidélités dont il se rend coupable envers eux\nsont pour les fleurs de son jardin, et encore sont-elles sans consé-\nquence. Il ne savoure complètement son vin de Bourgogne qu'avec\nceux qui comprennent sa passion et peuvent trouver quelque plaisir\nà s'enfoncer avec lui au cœur des siècles.\n   Il a surtout rassemblé les documents relatifs à la période pendant\nlaquelle des écorcheurs sévirent, non seulement sur la contrée qu'il\nhabite, mais encore dans tout le pays wallon. Aussi son érudition est\nremarquable quant à cette période de notre histoire.\n   On sait que Jehan de Herbigny, seigneur de Beauraing, avec le\nsire d'Orchimont et Philippe de Saveuse, s'étaient mis à la tête de\ncette bande d'aventuriers et de brigands.\n   Ils avaient déclaré la guerre au duc de Bourgogne et s'étant alliés\naux Dinantais et aux Liégeois, avaient fait main-basse sur les châteaux\nde Fagnolles, de Sautour et tant d'autres places fortes.\n   Puis ils s'étaient retournés contre leurs alliés, soutenus par le\nSanglier des Ardennes, pour ravager, piller et mettre à sac le pays de\nLiége.\n   Jehan de Herbigny avait poussé l'insolence jusqu'à baptiser les\nquatre tours dont il avait flanqué son manoir, des noms des pro-\nvinces qu'il avait saccagées : Brabant, Hainaut, Namur et Rethel.\n   Jean de Heinsberg, après s'être emparé de Bouvignes, le rempart\ndes bandits, était venu assiéger Beauraing, mais l'écorcheur avait\nquitté sa tannière après y avoir mis le feu.\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                                 — 155 —\n\n   Cela ne l'empêcha pas de reconstruire son repaire et de continuer\nses malversations sur toute la contrée.\n   Ce Jean de Herbigny était fils de Gilles de Berlaymont. C'est\npourquoi la branche cadette de cette illustre famille, qui hérita de\nBeauraing, ne voulant pas conserver les armoiries qui avaient été\nsouillées par le bandit, les brisa d'une coquille d'or.\n   Le bon vieux curé me racontait cela, avec mille détails charmants,\nà propos d'un livre qu'il me montrait, et sur le vélin duquel un\nminiaturiste peu clerc avait peint une histoire exquise. Malheureu-\nsement, comme cet obscur artiste était sans doute complètement\nillettré, il n'avait éclairé son œuvre d'aucune légende qui pût fournir\nquelques renseignements sur l'endroit où s'étaient accomplis les\névénements illustrés.\n   Mon hôte se désolait de ne trouver aucune indication précise à ce\nsujet,'car le chapitre qu'il aurait voulu leur consacrer dans son grand\nouvrage sur les écorcheurs, eût été tout à fait dépourvu d'authenticité.\nMais comme les mêmes scrupules ne me tracassent point, j'ai trans-\ncrit le conte, en supposant les noms que le miniaturiste a. omis\nd'indiquer.\n\n                                    *   *\n\n   Le château est perché sur des rochers gris. A la pointe des multi-\nples clochetons, des tours et des tourelles et des toits pointus couverts\nd'ardoises, où cascade la lumière d'un beau soleil d'été, les girouettes\nhéraldiques étincellent en or sur la soie azurée du ciel.\n   Les gens sont sur le donjon, sur les murs et aux étroites croisées\ndu manoir; le large pont-levis vient de se redresser et maintenant la\nherse se hérisse de griffes luisantes. La troupe a traversé le ruisseau d'ar-\ngent qui tombe de roche en roche avec de gros bouillons de mousseline\ncomme aux robes des mariées, elle monte la colline opposée avec la\nmultitude des lances droites comme des mâts de navire.\n   Ils tournent dans un pli de la montagne, mais avant de s'enfoncer\ndans cette gorge, le jeune seigneur qui. marche en avant de la troupe\na jeté son regard vers la masse grise de murs crénelés, de courtines,\nde barbacanes, de tours, de machicoulis, d'échauguettes et de bre-\ntêches, du donjon au haut duquel la châtelaine, vêtue de blanches\nsoies et inondée de soleil, lui envoie le tendre adieu de son mouchoir\nlonguement agité.\n   Elle reste encore, bien que la colline se soit refermée sur les guer-\nriers, car elle les reverra tout à l'heure, sur une hauteur lointaine,\nlà-bas où la route sinueuse n'est plus qu'un mince ruban blanc dans la\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "                               — 156 —\n\nverdure, à peine perceptibles, mais pour reconnaître son beau maître,\nses yeux auront une force d'amour que la distance n'atténuera point\net leurs regards, se devinant, communieront encore une fois dans la\nmême extase avant la séparation longue et cruelle.\n   Le soleil, au moment de s'étendre avec ses voiles rouges dans une\ngrande vallée, plus loin encore que celle où entra l'époux se déro-\nbant définitivement à sa vue, la rosit de nuances suaves et tendres et\nfait briller ses doux yeux de pervenche.\n   — Garde-toi bien, jeune châtelaine; quelqu'un a suivi d'un œil\njoyeux le départ de ton maître. Perché sur une roche haute, il a\npartagé ses regards entre la troupe qui s'éloignait et le donjon sur\nlequel la blancheur de ton voile flotte doucement au vent léger.\n   Garde-toi, ses yeux brillent d'un illicite amour, et tandis que ton\nseigneur combattra au loin les ennemis du prince-évêque, on cher-\nchera à lui ravir son bien le plus cher.\n                                      *\n                                  *       *\n\n   La voici qui s'en va faire une neuvaine au prochain monastère\n pour la Victoire de ses couleurs qui s'agiteront au bout des hampes,\ndans les combats. Elle passe parmi les moissons dorées, grave et\nrecueillie. Ses cheveux d'or sont emprisonnés dans une résille d'or.\n Elle porte, attaché au front par une grosse émeraude brillante, un\nvoile léger qui tombe des deux côtés de sa tête fine, sur une robe de\nsoie bleu argent ; et telle elle est belle comme une madone. Une\nlumière blonde et heureuse la nimbe, une atmosphère de bonheur et\nde joie l'entoure qui rosit les fraîches joues de ses jeunes compagnes.\nLe moutier s'aperçoit avec ses toits en poivrière, ses fenêtres gothi-\nques et les ogives, aux fines sculptures, de la chapelle. Son air benoît\net tranquille devient un tantinet guerrier auprès du porche lourd et\nmassif flanqué de deux tourelles, et précédé d'un pont levis, car un\nlarge fossé, dont l'eau verte baigne les murs, entoure le couvent pour\nle mettre à l'abri des rôdeurs.\n   Mais voilà qu'un gentilhomme en pourpoint de velours grenat,\ncoiffé d'une toque de même, rehaussée d'une plume aux couleurs\nchatoyantes et à la courbe gracieuse, salue respectueusement la\nchâtelaine Emeraude. Son cheval, richement caparaçonné, est là-bas\nà l'ombre d'un bouquet d'arbres, tenu par un serviteur. Elle lève vers\nlui son œil clair, le voit humble, cauteleux, plein de trouble. C'est\nle mauvais seigneur d'un voisin manoir, un allié des écorcheurs; il\nn'a pas répondu à l'appel du prince qu'il va sans doute combattre\navec ses amis les bandits.\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                              — 157 —\n\n    Emeraude répond à son salut d'un air plein à la fois de dignité et\nde modestie et poursuit sa route. Cependant, il chemine à côté d'elle\net aux gestes dont il accompagne ses propos, il est aisé de reconnaître\nqu'il lui parle d'amour. Ses mouvements sont pleins d'une passion\ndifficilement contenue. Son éloquence, terne d'abord, embarrassée et\nlourde, s'est échauffée au refus d'être écouté. Elle coule, elle se\nprécipite, elle rugit en torrents désordonnés. Mais c'est en vain. La\nvertueuse Emeraude repousse avec horreur ces criminels discours.\nLa félonie et la duplicité de ce réprouvé épouvante son âme candide,\nson imagination prompte à concevoir des choses merveilleuses, le lui\nreprésente comme un suppôt de l'enfer, comme un messager de\nSatan qui doit la tenter, s'efforcer de rompre le lien mystique qui\nl'attache à son cher seigneur. Elle se signe et confiante dans la croix\nqu'elle vient d'évoquer, elle repousse avec toute l'énergie de sa\npetite main crispée au bout de son bras frêle, les insidieux propos du\nmauvais.\n   Et voici que vers elle s'avance la théorie blanche des non-\nnes qui l'escortent au moutier et dont la présence éloigne d'Eme-\nraude l'importun gentilhomme qui se morfond de douleur et de\ndépit, pendant que le cortège passe le pont qui se relève aussitôt et\nles portes étoilées de têtes de clous, qui se referment avec un long\nbruit sourd.\n                                     *\n                                 *       *\n\n   Des flambées d'aurore irisent les vapeurs laiteuses que le ruisseau\ncaché dans les saulaies et les herbes hautes a répandu dans la vallée.\nTout s'éveille dans la plaine. Les moissons jaunes, en des ondulations\nde flots, semblent secouer le sommeil de la nuit. Les oiseaux saluent\nde leur gazouillis le matin rayonnant.\n   Par les sentiers on voit des pèlerins et des pauvres se dirigeant\nvers le moutier qui s'agite et bourdonne comme une ruche. Les\nnonnes charitables en leurs tuniques de grossier drap blanc, après\nleurs prières donnent à manger à ceux que la vie n'a pas pourvu des\nbiens de la terre et à ceux qui dédaignent de les acquérir pour ne\nsonger qu'aux richesses spirituelles. Elles écoutent avec avidité les\nrécits des vagabonds pieux, à la peau tannée, dont les vieux bour-\ndons usés ont raclé mille chemins en des contrées lointaines vers de\nsaints lieux\n   Emeraude, parmi elles comble d'aumônes les loqueteux des envi-\nrons que la faim talonne et pousse hors du logis dès matines. Mais\ntandis qu'elle va de l'un à l'autre, jusqu'à ceux qui, honteux et\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": "                             — 158 —\n\ntremblants, restent à l'écart, quel est ce vieillard à barbe blanche, au\ndos voûté, cassé par l'âge et la misère et qui semble se traîner avec\npeine, malgré l'aide solide d'un bâton noueux, qui s'approche d'elle\nhumblement et essaye de l'attendrir par le spectacle de sa décrépi-\ntude lamentable ?\n   Il lui parle de son époux qu'il a sans doute rencontré par les\nroutes. Est-il porteur de quelque message? Il s'exprime avec volu-\nbilité craignant de ne pouvoir dire assez et s'efforce d'entraîner sa\nbelle interlocutrice loin du groupe des pèlerins et des nonnes. Son\nlangage n'est pas imprégné de bonté car Emeraude a frémi.\n   — Sois méfiante, chère âme I Souviens-toi de la blonde Elsa qui,\nayant vu incarner son rêve éblouissant par le merveilleux chevalier\ndu Graal venu sur le fleuve azuré dans la nacelle traînée par le\ncygne, causa elle-même son malheur pour avoir prêté une oreille\nattentive et crédule aux insidieux et perfides discours d'Ortrude\ndéguisée en mendiante !\n   Elle a reconnu les yeux fixés ardemment sur elle. Arrière, arrière!\nLe faux pèlerin dans l'effarement que lui cause la découverte de sa\nsupercherie fait un geste trop brusque qui occasionne la chute de sa\nbarbe fausse. C'est le mauvais seigneur qui cherche à ravir le trésor\nd'un autre. Mais profitant de l'effroi causé par le cri d'Emeraude il\ns'esquive prestement du moutier.\n   Furieux de sa déconvenue, le voilà qui revient avec quelques-uns\nde ses hommes.\n   Trop tard, beau seigneur, trop tard.\n   La porte a été refermée précipitamment à son approche, elle est\ntrop solide pour être même ébranlée. Il dépense une rage inutile à la\nheurter, mais il profère des menaces. Ses imprécations sont blasphé-\nmatoires en raison de son impuissance. Il s'adresse à la belle châte-\nlaine : Si tu m'as vu suppliant, s'écrie-t-il, désormais tu me verras\nordonnant, tu n'as point voulu être ma reine, tu seras mon esclave,\ntoi même auras fait le choix. Oui la force me donnera ce que la per-\nsuation n'a pu obtenir.\n   — Pars, Emeraude, quitte le moutier pour le robuste abri que\nt'offre le manoir taillé dans le roc et bien défendu par ses murs\ncrénelés percés de meurtrières, ses tours massives et leurs mâchi-\ncoulis redoutables pour les assaillants. Déguise-toi et fuis à la\ndérobée. Quelques-uns de tes fidèles hommes d'armes viendront à ta\nrencontre par une secrète poterne.\n   Tu es encore trop jolie, trop mignonne sous l'habit de religieuse\nque tu viens de revêtir pour n'être point reconnue. Fais barbouiller\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "                                —   139   —\n\n\n de noir tes joues roses et blanches, endosse un grossier accoutrement\n de servante de basse-cour. Je crains même que si tu ne prends\n une démarche lourde, on ne te reconnaisse à la grâce de ton allure.\n    Maintenant fuis par le souterrain qui aboutit à l'orée du bois\n voisin de ton castel, pendant que les nonnes mettront eh sûreté le\n trésor du monastère, car elles savent ce qui les attend. Rien n'arrê-\n tera la vengeance du brigand. On connaît la férocité et la rapacité des\n écorcheurs dont il est l'allié.\n    La présence du seigneur pouvait seule refréner sa cupidité et son\n audace, mais le protecteur est parti et il n'y a que des forces insuffi-\n santes à lui opposer.\n    Rentrée au manoir, la châtelaine s'occupe en grande diligence à\n le mettre en état de résistance. On fait monter du village les bêtes\n pour le ravitailler. Les greniers regorgent de farine et de grain, et il\n reste de solides bras pour protéger le repos de la frêle Emeraude.\n L'époux n'a pas abandonné sans défense son cher trésor. Pour le lui\n enlever il faudra sans doute passer sur le corps des hommes d'armes\n et des serviteurs dévoués qui peuplent le château.\n    Aussi, le méchant seigneur, après avoir forcé l'entrée et mis à sac\nle moutier, croyant y trouver celle pour qui il brûle de toutes les\nflammes d'un infernal amour, se garde-t-il de livrer attaque à ce nid\nd'aigle presqu'inaccessible. Il faudrait tout un attirail de siège pour\ntenter l'assaut et un nombre d'hommes beaucoup plus considérable\nque celui dont il dispose.\n    Sa furie est aiguillonnée par son impuissance à satisfaire sur\nl'heure sa passion effrénée et sa soif de vengeance. Voyez-le s'en\nretourner affaissé sur son cheval, sous le poids des pensées odieuses\net des noirs desseins qui l'agitent.\n   Telle qu'il l'évoque, elle est flamboyante la vengeance avec son\nmanteau somptueux de soie nacarat bordée de pourpre, mais\nsa traîne est de deuil et laisse une' nuit profonde où elle a\npassé.\n   Tout tremble dans son repaire, car le mécontentement du maître\naiguise sa cruauté.\n   Ayant dévêtu son armure, il descend par un escalier dérobé vers\nune poterne et un chemin creux qui le mène à un endroit inculte et\nrocailleux de la montagne. C'est là que, dans une espèce d'antre, le\nmire élabore les filtres et poursuit sa chimère de l'or. Il est habile aux\nenvoûtements et c'est ainsi qu'il fournira la vengeance au seigneur\néconduit.\n   Ils cherchèrent d'abord à se procurer des cheveux ou des habits\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "                                — 160 —\n\nd'Emeraude, pour en entourer ou en vêtir un animal qu'ils tueraient\nensuite d'un seul coup du couteau magique. Puis lui ayant arraché le\ncœur, ils l'envelopperaient dans les objets de la princesse, et pendant\ntrois jours, y enfonceraient des clous et des épingles en prononçant\nles rituelles paroles de malédiction.\n   Mais ils ne le purent, car la herse du château restait baissée et le\npont relevé, et personne n'y était, pour lui, corruptible.\n   Ils prirent alors de la cire, qu'ils mêlèrent à de l'huile baptismale\nainsi qu'à des cendres d'hosties volées à l'église d'un village proche,\net ils.en formèrent une image grossière, qu'ils baptisèrent du nom\nd'Emeraude. Ils prononcèrent les redoutables formules du maléfice.\nLe méchant s'en alla avec le simulacre de sa victime. De grand\nmatin il se rendit à une messe pendant laquelle, dissimulé dans une\nstalle seigneuriale, il outragea l'effigie de cire avec une violence inusi-\ntée et une passion rouge. Au moment de la consécration, il saisit\nson stylet et la frappa au cœur de toute sa force, mais en frappant il\nressentit au poignet une douleur vive. II crut qu'elle était occasionnée\npar la violence du coup qu'il avait porté. Il partit satisfait, croyant\nqu'elle n'avait pu y résister. Mais il fut bien étonné d'apercevoir le\nlendemain le pavillon d'azur avec son Saint-Michel d'or flotter au\ndonjon du château. Emeraude n'était pas morte.\n   — Ma main a sans doute dévié, se dit-il.\n   Il recommença, mais sans plus de succès.\n   — Sans doute, se dit-il, elle porte sur elle un crapaud vivant\nenfermé dans une boîte de corne, pour se préserver du sortilège ou\nbien elle a mangé un cœur d'agneau assaisonné de sauge et de ver-\nveine.\n   Il retourna chez le magicien.\n   Celui-ci le conduisit en une salle creusée dans le rocher. Elle était\néclairée par une baie taillée dans la pierre à une grande profondeur.\nDes chauves-souris, que l'on confondait dans la demi-obscurité avec\nles stalactites, s'envolèrent à leur arrivée, avec des cris effarouchés et\ndes claquements d'ailes.\n   Le soleil, dont le soupirail filtrait un rayon d'or, fit luire l'eau d'un\npuits presqu'au niveau de la margelle.\n   Le sorcier s'arrêta, prononça des paroles mystérieuses, répandit\nautour du puits des essences et brûla des parfums orientaux.\n   — Vous frapperez, seigneur, de votre stylet, l'effigie de celle que\nvous voulez faire mourir, et instantanément, votre victime vous appa-\nraîtra dans le miroir de cette eau magique. Vous pourrez ainsi jouir\ndu spectacle de votre vengeance ou connaître ce qui l'empêche de se\nréaliser.\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                                 — 161 —\n\n     Il frappa, mais encore une fois sa main dévia, comme si le\n stylet eût rencontré un obstacle, et l'eau qui luisait à peine sous le mince\n rayon que filtrait lé soupirail, devint toutà coup pareille à un diamant\n dans les nuits. La lumière qui venait du fond la faisait transparaître\n  et briller.\n    Le méchant vit alors Emeraude, la pieuse châtelaine, en prière\n dans sa chapelle et point ne lut était besoin de manger, pour se garder\n des maléfices, un cœur d'agneau assaisonné de sauge et de verveine, la\n ferveur de ses oraisons la protégeait seule contre les tentatives démo-\n niaques de son ennemi, et quand le bras armé tombait de toute sa\n force pour frapper la belle et vertueuse femme, le stylet glissait ayant\nrencontré une médaille d'or qui, s'incrustant dans la blanche poitrine\nde la châtelaine, y marquait l'image de la vierge divine.\n    Saisi d'une rage folle, il eut beau s'acharner sur le mannequin de\ncire, il vit sur le col d'Emeraude la médaille se déplacer, s'offrir à ses\ncoups, empêcher la lame de se faire un fourreau vivant, jusqu'à ce que\nl'eau mystérieuse eût éteint ses reflets surnaturels.\n    — Garde-toi, fidèle Emeraude, car si tu as repoussé les démons\nincubes et succubes vers toi déchaînés, si tes prières t'ont garantie des\nsortilèges et si la vierge t'a fait un bouclier de la médaille d'or à son\nimage que tu portes sur ton sein de neige, si tu as échappé aux\ncoups du méchant, tes tourments ne sont point finis.\n    Ton bourreau a séduit la bande des écorcheurs, qui ont fait de\nBouvignes leur repaire, par l'appât d'un butin considérable. Ils sont\nen route avec l'attirail de guerre. Fais monter du village les hommes\nvalides et tout le bétail disponible, car avant la tombée du jour, les\nbandits auront déjà pillé l'alentour.\n                                       *\n                                   *       *\n   Le hérault qui s'avance à portée de voix des deux tours qui gar-\ndent l'entrée du manoir, pour sommer les habitants de se rendre à\nmerci, est accueilli par une volée de flèches et de pierres dès ses pre-\nmières paroles.\n   On ne se chauffe pas du bois des lâches là-haut et les peaux que\nles écorcheurs enlèveront, s'ils y parviennent, seront tannées\nd'avance par la sueur de la résistance et les coups reçus pendant la\nbataille.\n   S'il n'est point aisé de prendre d'assaut ce nid d'aigles orgueilleu-\nsement campé au haut du rocher à pic, la famine pourrait le livrer\nsûrement, mais les écorcheurs n'ont de temps à perdre, car Jean de\nHeinsberg, évêque de Liége, est à leurs trousses et il faut en finir le\n                                                                      11\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "                                —   162   —\n\n\nplus vite possible. D'ailleurs, le méchant seigneur ne saurait\nretarder longtemps sa vengeance, voyez-le tourner autour de sa\nproie, cherchant l'endroit le plus accessible et le plus propice à l'esca-\nlade, car il est inutile de tenter une brêche.\n    Là-bas le rocher s'arrête et forme un palier avant de remonter vers\nle bloc sur lequel le château est assis. De là on pourrait pénétrer dans\nla place forte sans trop de peine car les murs de ce côté ne sont\npoint élevés, et seul un mâchicoulis en forme de brétèche peut en dé-\nfendre l'accès.\n   Alerte, alerte, l'attaque commence à l'entrée du castel. Les arcs\nsifflent, les arbalètes grincent, les flèches volent, les pierres bossèlent\nles armures avec de grands fracas, les échelles s'accrochent, des\ngrappes humaines les envahissent et les couvrent pour dégringoler et\nretomber pêle mêle avec de formidables clameurs dans les fossés\npleins d'eau. Des quartiers de roc écrasent les assaillants.\n   Des crochets comme des serres redoutables les agrippent parfois\nau bout de perches, les enlèvent et les tiennent suspendus auprès des\ncréneaux.\n   Mais leur furie ne faiblit pas. Chaque fois repoussés, ils s'élancent\navec acharnement, cherchant à faire choir la herse, à escalader le\npont levis pour le faire retomber et enfoncer la porte avec le bélier.\n   Pendant que les forces des assiégés et leur attention sont dirigées\nvers cette attaque acharnée, de grandes échelles sont placées contre\nle rocher à l'endroit remarqué par le chef, des poutres sont enfoncées\ndans les anfractuosités et tout un échafaudage se dresse qui atteint\nbientôt l'espèce de plate-forme laissée entre l'abîme et les murs du\nchâteau.\n   Hourah ! hourah ! les écorcheurs s'y précipitent en masse. Les voilà\npresque sur les murs, mais là-haut, les halebardes les éventrent, elles\nfont ravage. Toutefois plus il tombe d'hommes et plus en il revient. Il\nen surgit à chaque instant et un flot de cette marée peut-être sautera\nle mur. On l'a prévu de l'autre côté. Alerte, alerte, des pierres énor-\nmes sont roulées de l'esplanade, tombent faisant une bouillie\nhumaine, elles rebondissent, écrasent et renversent des paquets\nd'hommes. Des poutres, dégringolant du haut de la tour, balaient le\npalier de rochers, les assaillants sont précipités dans l'énorme vide,\nl'échafaudage est endommagé.\n   Mais les écorcheurs ne se découragent pas. Le cruel seigneur les\nexcite e t les ranime. Sa vengeance lui donne une force surhumaine,\nsans doute, pour l'assouvir, il a fait un pacte avec le démon qui lui\nsouffle son génie destructeur, trace autour de lui un cercle magique\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                              —163      -\n\net le couvre d'un invisible bouclier, car bien que les traits aient cri-\nblés ses hommes, aucun ne l'a encore blessé ou même faussé son\narmure lourde. Les défenseurs du château commencent à croire que\nc'est le diable en personne qui les assiège.\n   Emeraude, en voyant qu'une crainte surnaturelle envahit ses gens\nd'armes, se jette à genoux et implore la Sainte-Vierge, mère de Dieu,\ndont elle garde l'image en or sur sa poitrine. Elle la leur montre pour\naiguiser leur courage, pendant 'que ses femmes attisent le feu qui\nchauffe la cuve où fond tout ce que l'on a pu trouver de plomb,\nd'étain et même de cuivre dans le château.\n   Soudain inspirée, pendant qu'on transporte le métal en fusion pour\nle répandre sur les assaillants par le mâchicoulis, elle y précipite la\nmédaille précieuse, car maintenant c'est la vierge qui, pareille à\nl'antique Pallas Athènè, va combattre, invisible, pour ceux qui ont\neu foi en elle.\n    Un fort madrier dégringolant du rempart a balayé le rocher et\nbrisé les échelles. Le méchant seigneur seul n'a pas été atteint et il\nbrave la grêle de pierres qui tombent tout à l'entour. Mais voilà que\nle mâchicoulis qui le surplombe vomit une lave ardente qui le re-\ncouvre et coule ainsi qu'un ruisseau sur le roc et va se précipiter sur\nceux qui tentent encore une fois l'escalade.\n    Les écorcheurs décimés, n'entendant plus les commandements de\nleur chef, épouvantés par les hurlements de leurs blessés agonissants,\npris de panique, s'enfuient.\n    Le château est dégagé, Emeraude est sauvée, mais là sur les rochers\nun guerrier reste debout, immobile dans son armure brillante et son\nbras est levé comme pour donner un ordre.\n    C'est le mauvais seigneur ennemi d'Emeraude. Le métal bouillant\nqui l'a recouvert s'est figé, soudant les pièces de son armure et le\nrivant au roc. Dans ce vêtement ardent il a brûlé comme un damné.\n Sous les feux rouges du soleil qui étend de grandes ombres dans la\nvallée, la médaille d'or, à l'image de la mère de Dieu qu'Emeraude\njeta dans la lave, brille au sommet du casque, sur le cimier où elle\n est tombée et c'est encore une fois le symbole de la Vierge Marie,\n triomphante, écrasant le Mal, qu'il soit serpent ou chevalier, qui\n apparaît aux yeux émerveillés de ses fidèles croyants.\n    Pendant des jours et des jours, des années et des années, le guer-\n rier de fer restera là, tourné vers l'abîme comme pour appeler ses\n hommes disparus. La nuit, lorsque la lune est voilée, aux deux trous\n du casque qui seuls n'ont pas été bouchés, protégés qu'ils étaient par\n la visière, on voit luire des yeux de phosphore qui font se signer tous\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "                                — 164 —\n\nceux qui les aperçoivent, mais lorsque le jour radieux chasse les\nténèbres et que le soleil dans sa robe enflammée, pareil à un\njeune triomphateur, monte majestueusement dans le ciel, c'est, au\ncimier du casque, la médaille d'or qui brille glorifiant la victoire de la\nvertu persévérante sur le démon tentateun\n\n                                            M A U R I C E DES O M B I A U X .\n\n\n\n\n             U N E EXPERIENCE\n                                               A Georges       Eekhoud.\n\n\n\n\nQ           UAND cette femme entra dans ma vie, avec sa beauté\n              étrange et fiévreuse, je me crus appelé par elle à quelque\n              œuvre fatale. Je m'occupais fort, en ce moment, de ces\n              sciences mystérieuses qui ont pour but la découverte de\nl'avenir, et je m'étais forgé la conviction que de moi devait naître un\nenfant aux facultés géniales. Sans doute, cette idée était folle et l'on\nrira de cette présomption, mais que l'on veuille bien songer à l'entraî-\nnement que donne à l'imagination une incessante et unique préoccu-\npation, et à cette tendance naturelle au cœur de l'homme de désirer\nrevivre plus parfait en sa postérité. J'attendais donc que le hasard me\ndésignât celle qui devait être ma collaboratrice en cette création.\nJ'attendais sans chercher, fort de ma foi dans les runes. Or, un ma-\ntin, je m'imaginai la reconnaître en une femme qui passait, et je\nsuivis cette femme.\n   N'était l'issue horrible de l'aventure, je dirais ici qu'elle fut sem-\nblable à bien d'autres de ma vie, qu'elle fut banale absolument et\ndans tous ses détails, hors en l'importance capitale que j'y attachais\nmoi-même. Il se trouva que cette femme était musicienne, et musi-\ncienne-artiste, qu'elle était sensitive à l'excès, et que ses yeux avaient\ndes lueurs extraordinaires et hagardes. Tout cela m'ancra davantage\ndans la persuasion que j'aimais bien celle qu'il me fallait aimer pour\nobéir à la volonté du destin. Croyant assurer mieux la réussite de l'ex-\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                                -   165    -\n\n périence, je lui demandai de s'exiler avec moi loin des villes, et de\n partir vers la campagne. Elle accepta, car elle m'aimait. J'achetai,\n au milieu d'un parc sauvage et grandiose, une exquise maison anti-\n que, avec tourelles et terrasses, baignant dans un lac circulaire ses\n pieds de pierre, et nous vînmes nous y établir, solitaires, servis par\n une femme du village voisin qui nous quittait à la nuit. Ma femme\n était vierge et seule au monde, elle était pauvre et avait le culte de son\n art : elle m'eut beaucoup de reconnaissance de la mettre à l'abri du\n besoin et ne lui demander en retour qu'une chose: être heureuse. Car\nmon dessein était tel: je voulais, pendant longtemps, malgré l'ardent\ndésir qu'elle excitait en moi, m'abstenir de la posséder charnelle-\nment. Je voulais, puisque son tempérament s'y prêtait à merveille,\nexaspérer en elle, grâce à de savantes caresses, cette vague prière\nque toute femme, même ignorante, adresse à l'amour, et que ma\nSuzanne, avec plus d'inquiétude que les autres, semblait proférer à\ntout instant par ses grands yeux inexorablement humides. Je ne\nveux point tenter ici d'excuser ma conduite. Maintenant qu'une catas-\ntrophe épouvantable a brisé pour jamais mes espoirs, et que ma\nvolonté de me survivre gît sans retour et sans pardon parmi toutes\nles choses qui déjà tombèrent de moi, mon esprit a reconquis sa luci-\ndité première, et je vois très clairement quelle fut ma cruauté d'alors\net combien je suis responsable des douloureux événements qui sur-\nvinrent.\n   Les premiers jours de notre vie commune furent sans nuages, beaux\ncomme le soleil de printemps qui faisait chanter toute la vie autour\nde notre maison. Ma femme était divine. — Vous ai-je dit qu'elle\nétait belle infiniment, éclatante et vitale comme une fleur! — Elle\nétait divine, et le spectacle de sa grâce me demeure à tout jamais\ninoubliable. Des scènes me sont présentes encore jusqu'aux larmes.\nJe la revois, matinale joueuse, en son long peignoir de soie blanche,\nles pieds nus dans ses sandales, ameuter vers la terrasse dominant le\nlac, l'envol blanc et multiple des cygnes. A h ! déesse d'aurore, blan-\nche dans la blancheur de l'aube, tes beaux bras s'en allaient, avec\nquelle harmonie, jetant dans l'air sonore et frais le pain blanc du\nmatin. Ta tâche terminée, tu me cherchais des yeux à la fenêtre, et\ntu m'appelais de ta voix musicale pour la promenade coutumière.\nParfois je feignais de ne pas entendre, je me cachais même, et tu\npartais, seule, à travers le parc, seule, au milieu des fleurs, des fruits\net des verdures, ô fleur, ô fruit exquis, ô couronne verdoyante de ma\nvie! Alors je montais, souriant et heureux à ma tour, et je te suivais\ndu regard, longtemps, longtemps, te devinant à travers les fourrés,\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "                                — 166 —\n\nte contemplant, immobile et rêveuse, arrêtée çà et là, dans les gazons\nfleuris. Ah ! pourquoi, en ces instants de sève et de désir, pourquoi,\n quand tout chantait autour de moi la joie et la gloire d'aimer, pour-\nquoi ne suis-je pas descendu, homme enfin, vers ma femme, pourquoi\n ne l'ai-je pas possédée éperdûment, là, sur-le-champ, là, dans le parc,\nparmi les fleurs montantes et ravies, sous la splendeur éternelle du ciel?\n Mais non, l'absurde idée me retenait. Je souffrais atrocement de cette\ncontrainte. J'avais même une vague certitude de sa souffrance à elle,\n mais je ne voulais pas, non, je ne voulais pas faiblir. Pour me justifier,\nj'avais la conviction que je souffrais pour un autre, celui qui devait\nnaître, génial, dans un paroxysme exaspéré d'amour, doué de toutes\nles forces humaines portées à l'infinie puissance. Et les jours après les\njours passaient, dans ces joies inquiètes, avec des étreintes de plus en\nplus passionnées, des baisers qui devenaient des spasmes, des cris\nd'amour qui ressemblaient à des sanglots. Car la chair trop longtemps\nréfrénée se vengeait : ma Suzanne perdait l'appétit, les roses admi-\nrables de ses joues se fanaient et ses lèvres pâlissaient, tandis que mon\noreille appuyée sur son cœur n'en pouvait plus suivre les éperdus\nbattements. Pourtant l'ignorance ou la timidité l'empêchait de se\nplaindre et de réclamer impérieusement l'amour auquel elle avait\ndroit depuis l'instant où elle s'était donnée. Elle s'affaiblissait chaque\njour davantage, et les longues séances de musique auxquelles ma\ndouce violence la contraignait irritaient encore son état maladif. Sa\nvie n'était plus qu'une vie nerveuse, sans pensée et sans espoir ; je\nl'avais amenée à l'éréthisme absolu. Quand nous nous promenions,\nenlacés, par les allées de notre parc, par ces allées où l'ombre fleurait\nd'inoubliables parfums, je choisissais, pour les lui dire doucement à\nl'oreille, les paroles les plus ardentes que mon amour me dictait.\nJ'avais des mots plus vibrants que des baisers, des phrases plus har-\nmonieuses et plus énervantes que la plus passionnée des musiques.\nPour l'étreindre, mes bras trouvaient des forces inconnues, des ten-\nsions extraordinaires où semblait avoir passé toute l'énergie des\nmondes. Alors, elle se pâmait sur mon épaule, ses cheveux tombaient\nen masse autour de moi et me noyaient de leur mer embaumée. Ses\nyeux se collaient aux miens idéalement, tout son être s'offrait à moi\navec fureur, et, comme rien ne répondait à cette offrande, elle râlait\néperdûment, elle sanglotait à courts sanglots d'entrailles, elle se tor-\ndait les mains, désespérée. Ses yeux, oh ! ses yeux alors avaient des\nsupplications infinies, des questions splendides et douloureuses. E t\nmoi, moi, bourreau de cette martyre, je me raidissais au nom de ma\nstupide illusion. Pourquoi essayerais-je de le dissimuler, je jouissais\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                                       167 —\n\n   même en secret de cette effroyable comédie de l'amour. Ma vanité s.e\n   trouvait flattée d'inspirer pareils transports, et j'espérais, oui, je conti-\n   nuais d'espérer, pour l'instant où je consentirais à l'aimer réelle-\n   ment, j'espérais une telle flambée de passion, une telle suprémisation\n  de nos êtres à tous deux, que le fruit n'en pourrait être que suprême.\n   Hélas! quel était mon aveuglement! Pourquoi les choses, qui seules\n  assistaient à ce drame, ne se chargèrent-elles pas de venger, l'inno-\n  cente, en m'écrasant sous quelque chute immense ?\n      Une nuit que je reposais dans ma chambre, je fus réveillé soudain\n  par une harmonie inconnue. Je me dressai sur ma couche. En bas, le\n  grand piano résonnait, chantait, pleurait comme une voix humaine.\n  Je me vêtis à la hâte et descendis. Une lumière éblouissante m'aveu-\n  gla dès que j'eus entr'ouvert la porte du salon. Toutes les bougies\n  étaient allumées, toutes les lampes brûlaient sous leurs abat-jour de\n  soie. Au piano, Suzanne, en peignoir blanc, était assise, les cheveux\n  dénoués et tombant jusqu'à terre. Elle jouait divinement. Ses mains\n  couraient sur l'ivoire comme des fleurs. L'atmosphère de la pièce\n  était saturée de musique, des bouquets de désirs semblaient s'ériger\n  partout, la voix de l'instrument était la voix même de la femme\n  pleurant son inquiétude et ses questions. Je restais debout, sans son-\n  ger à m'approcher, ne sachant que penser de cette conduite insolite,\n  quand soudain la mélodie changea de caractère, se transforma en\n  une fugue inouïe, les notes se bousculant, cascadantes et riantes.\n Suzanne suivait, dans les mouvements de son corps, le rythme de sa\n musique. Elle s'agitait sur Je tabouret en des contorsions étranges, se\n penchait en avant, se rejetait en arrière, et ses longs cheveux noirs,\n bleutés par les lumières, fluaient et refluaient comme des vagues.\n Tout à coup, l'éclat de rire des notes cessa. Suzanne se leva, se\n retourna et me vit. Elle n'eut pas l'air étonné, et vint vers moi,\n rapide, rieuse, toute une joie de rose aux lèvres et aux joues. « Veux-\n tu danser, me dit-elle, de sa voix chantante. C'est gai, danser, veux-\n tu ? » Je fis signe que non. « Alors je danserai toute seule, oui, toute\n seule. » Elle prit en main la soie blanche de sa robe et commença la\ngigue la plus folle et la plus lascive qui se puisse imaginer. Ses jambes\nse lançaient, son torse se cambrait, son peignoir entr'ouvert la décou-\nvrit toute nue. Dans les mouvements désordonnés de la danse, sa\nchair merveilleuse apparaissait, tentatrice. L'étoffe glissa, les épaules\njaillirent et les seins, puis ce fut son petit ventre délicieusement\nombré, puis les jambes, et tout son corps. La gigue continuait, ar-\ndente et folle. Ses cheveux s'éployaient, banderollaient vertigineuse-\nment. Elle tournait sur elle-même sans lassitude, offrant à mes\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "                                — 168 -\n\n  regards tous les aspects de sa divinité. Qu'elle fut belle, oh! qu'elle\n  fut belle en cette nuit de misère ! Je ne cherchais pas à m'expliquer ce\n qui se passait, je me contentais de l'admirer et de la désirer. E t , sou-\n dain, je n'y tins plus, je me précipitai vers elle. Elle me reçut dans\n ses bras, s'agraffa à mon geste, et nous roulâmes sur le tapis. Là fut\n consommé l'acte de ma vie qui devait la briser plus tard à tout jamais.\n J e la possédai, dans une sorte de délire farouche, apaisant en quel-\n ques secondes, sous mes baisers et mes morsures, la soif d'elle qui\n me tentait depuis des mois.\n    Le matin nous surprit dormant encore d'un grand sommeil\n anéanti. Quand je me réveillai, le souvenir me revint de ce qui s'était\n passé, et une sorte d'épouvante me prit. Quoi donc? Qu'avait donc\n fait hier ma Suzanne? Je la regardai. Son visage était effrayamment\n altéré, un rictus contractait sa bouche, je la secouai, elle ouvrit de\n vastes yeux hagards, me regarda, et partit d'un, immense, immense\n éclat de rire. E t soudain je compris tout. Tonnerre de Dieu ! Ma\n femme était folle, folle, folle, tonnerre de Dieu !\n    Suzanne demeura folle. Sa face admirable, son corps, merveil-\n leux, désormais sans pensée, traînaient de place en place, tout le\nlong du jour, des semaines et des mois, leur impassible splendeur.\nPlus rien ne rappelait la femme-enfant, la délicieuse aimée du temps\npassé. Ses lèvres demeuraient closes pour la parole et le baiser. E t\nquand, lassé de silence et d'horreur, je m'approchais d'elle, quand je\nl'étreignais éperdûment sur ma poitrine, quand je tentais d'arracher\nde sa bouche quelque chose, n'importe quoi, qui pût me distraire de\nmon malheur, je n'obtenais, hélas! je n'obtenais jamais que ce même\néclat de rire immense, cet éclat de rire épouvantable, où chantaient\ntoute sa folie et toute sa vengeance !\n    Bientôt, des indices indéniables vinrent m'apporter un surcroît\nd'affliction. Ma femme folle était enceinte; ma tentative amère\navait réussi ; j'allais être père! O mes sanglots d'alors, revivez ici,\nje vous prie! Je vous en prie, puisque j'essaie de relater en ces pages\nma douloureuse histoire, revivez-y, aussi magnifiques et aussi\npitoyables ! Combien je maudis tout ce passé factice, toute cette\nvolonté artificielle que j'avais déployée! Combien même regrettai-je\nl'instant où j'avais cédé à ma passion ! Maintenant, le terrible pro-\nblème surgissait devant moi : avec la vie, ma femme n'allait-elle pas\nd o n n e r a notre enfant une part de sa folie? A h ! plus effroyable\nqu'une question de vie ou de mort, ce doute s'asseyait sans cesse\ndevant moi, marchait devant moi dans mes promenades, grimaçait,\nsans sommeil, devant mes yeux, la nuit. Quant à Suzanne, ma vue\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                                — 169 —\n\n lui était devenue soudain insupportable. Quand elle m'apercevait,\n parfois, au détour d'une allée, ou suivant, d'une fenêtre du château,\n sa rêverie dans le parc, son rire immense la reprenait, plus horrible\n qu'un râle ; puis elle courait tout éperdue, fauchant fleurs et arbustes,\n jusqu'à la grille d'entrée qu'elle ébranlait désespérément, Sa gros-\n sesse avançant, elle devint plus calme, plus douloureuse aussi, et,\n souvent, je dus entendre, pendant des heures et des heures encore,\nses sanglots éternels dans le grand silence des campagnes.\n    L'enfant vint avant terme, débile, pauvre vie d'hiver battant de\nl'aile contre la fenêtre fermée du monde. On nous avait pris en pitié\ndans le village : les soins ne manquèrent ni à la mère, ni à l'enfant.\nSuzanne se rétablit assez vite, et j'eus la joie de constater plus de\nconscience dans les grands yeux étranges qu'elle attachait sur moi.\nMon petit garçon vécut aussi, faible toujours, mais vivant, vivant!\nMes bonheurs furent innombrables pendant des mois. Malgré mon\nincessant examen, je ne constatais rien dans la constitution de mon\nfils qui pût le faire supposer doté par sa mère du plus terrible des\nhéritages. Ses yeux étaient clairs, sa petite bouche sereine; tout un\ncalme céleste angélisait ce petit être. Ses bras roses, ses divines\npetites mains joueuses, avaient pour moi des caresses incomparables.\nA vivre dans le rayonnement de cette lumière, j'oubliais le grand\nmalheur de ma vie.\n    Suzanne aimait son fils chaque jour davantage, mais, chose\nétrange, elle semblait voir en lui une poupée, une des poupées de\nson enfance. Jamais elle ne s'inquiétait de le faire boire ou manger.\nElle se contentait de le bercer puérilement, de lui dire des choses\n douces, de ces choses trop douces qui font exquisément pleurer.\n   Jamais elle n'essayait de le faire rire, de lui faire dire les premiers\n mots de la langue enfantine. L'enfant d'ailleurs ne s'y prêtait guère,\n ce qui m'inquiétait un peu. Malgré l'âge venu des divins balbutie-\n ments, nul cri, nul rire ne sortait de sa bouche. I1 était sage, trop\n sage, disaient les femmes qui le gardaient. Il paraissait songer\n toujours de choses passées, et ne pas vivre d'une vie actuelle. Je ne\n croyais pas qu'il fût fou, la crainte me prenait qu'il ne restât muet.\n Muet! ah! s'il l'était resté, toujours, toujours, éternellement! Muet!\n ah! non, il ne l'était pas! Muet! Vous allez voir comme il savait rire,\nmon enfant, comme il savait rire magnifiquement!\n   Un soir, — les moindres choses de cette soirée me sont à tout\njamajs présentes! — un soir d'été, ma femme était, calme et rêveuse,\nassise près du berceau sur la terrasse dominant le lac. L'enfant,\nassis, le dos appuyé à de multiples coussins, regardait au loin devant\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "                                — 170\n\n  lui, sans rire, sans crier. Je vins m'asseoir auprès d'eux et perdis\n  mes regards dans la marée montante des ombres qui endormaient le\n  parc, et faisaient flotter au-dessus du lac une légère buée insi-\n  dieuse.\n     Sans que je pusse m'expliquer pourquoi, l'instant me semblait\n  solennel et terrible, résorbant des résultats immenses en sa trompeuse\n  sénérité. Sans doute, la soie du ciel était parfaite et sans ride, et des\n  étoiles y scintillaient magnifiquement. Sans doute, dans la ténèbre\n des feuillures, un rossignol chantait sa naïve chanson. Sans doute\n aussi, l'heure était simple et coutumière. Sans doute, la terre, admi-\n rable et ravie, courbait ses cheveux d'herbes et de fleurs sous la\n plus délicieuse des brises. Tout cela, confusément, épanouissait en\n moi des conseils splendides de paix, des assurances de calme, et\n bannissait de mon âme toute crainte. Et cependant, il flottait en\n l'air une appréhension, une souffrance des choses devinant ma\n souffrance future et la partageant par avance.\n    Soudain, comme je rêvais à cette équivoque, ma femme s'agita\n étrangement, faisant de ses bras merveilleux, sortis des manches de\n sa robe, de mystérieux gestes comme d'appel. Je la regardai, immo-\n bilisé par la terreur. Dans le crépuscule douteux où nous étions\n plongés, je ne distinguais d'elle que son profil, la contraction con-\n vulsive de ses lèvres. Ses lèvres, je les voyais remuer pour des\n paroles, pour des clameurs, pour des sanglots. Je les devinais avides\n de crier au grand soir qui planait, toute la douleur de leur silence.\n Elles s'entr'ouvraient, se refermaient, se rouvraient à nouveau,\nc'était grotesque et fantastique, et c'était à rire et à hurler tout à la\nfois. Tout à coup, elle se raidit en une sorte de spasme, j'eus, pour la\ndernière fois, hélas, hélas! toute sa beauté' en spectacle, moulant la\nsoie tendue de son peignoir. Elle se raidit, puis retomba, leva les\nbras et les tordit désespérément au-dessus de sa tête, puis elle\npoussa, la face renversée, ce terrible éclat de rire, cet éclat de rire\ninfini, qui m'avait été le cruel annonciateur de sa folie. Son rire se\nperpétua longtemps, ne se relâchant que pour reprendre. Toute\nl'énergie de son être y passait, intense et débordante ; toute sa folie\naussi et toute sa vengeance.\n   E t quand elle eut cessé de rire, quand elle revint à son calme\nantérieur, il se passa la chose épouvantable qui m'a ravi pour bien\nlongtemps, pour toujours peut-être, la joie divine de me sentir vivant.\nNotre enfant, au rire exaspéré de sa mère, avait paru sortir de son\ninsensibilité ordinaire. Ses yeux s'étaient éclairés de je ne sais\nquelle flamme soudaine. Sa bouche s'était animée et remuée. J'atten-\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                                    171 —\n\n  dais anxieusement ce que cette crise allait produire, quand soudain,\n  ah! ne me crus-je pas horriblement plongé dans le plus horrible des\n  rêves! quand soudain il éclata du même rire, exactement du même\n rire que sa mère, du même rire fou, exaspéré, inhumain, avec les\n mêmes notes faussées, la même souffrance et la même rancoeur! Je\n me dressai d'un bond, la mort au cœur. Déjà ma femme folle m'avait\n devancée, elle se trouvait debout devant l'enfant, les poings crispés,\n les bras en croix, les yeux agrandis par un subit et maternel retour\n de conscience. E t l'enfant riait, riait toujours, follement, du même\n rire, exactement du même rire que sa mère folle!\n    Folle, ah! oui, mais jadis, car maintenant, la malheureuse repre-\n nait peu à peu ses esprits. Elle ne disait rien encore, ne pleurait pas,\nne hurlait pas comme moi-même. Mais elle demeurait là, figée,\ninoubliablement douloureuse et tragique, écoutant chanter, chanter\n encore, dans le rire de l'enfant, toute une folie et toute une' ven-\ngeance.\n    Soudain, je la vis tourner sur elle-même, se diriger vers le bord de\nla terrasse. J'étais trop éperdu pour deviner son dessein. Et je la vis se\nlaisser froidement tomber à l'eau, sans un cri, et coulera fond sans\nun effort de conservation. L'enfant riait toujours du même éclat de\nrire. Je me jetai, tout vêtu, dans le lac, je plongeai et replongeai\nsans cesse jusqu'à épuisement. Je ne retrouvai pas le corps de ma\npauvre femme. Depuis, des recherches faites ont ramené à terre cette\népave de douleur et d'amour. Mais quelque chose m'attendait à la\nrive qui devait mettre le comble à mon horreur : quand je sautai de\nl'eau, abandonnant toute tentative désormais inutile, ce qui m'ac-\ncueillit, ce fut, dans la nuit noire, l'éclat de rire qui continuait,\nah ! l'éclat de rire fou de mon enfant, qui continuait le rire mort de ma\nfemme folle !\n                                                GEORGES     RENCY.\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": "                Contes des frères Grimm\n\n\n   LE           PRINCE-GRENOUILLE\n                                    ou\n\n          HENRI AU CŒUR CERCLÉ DE FER\n\n            U temps passé où l'on obtenait tout ce qu'on désirait,\n\n\n A           vivait un roi qui avait beaucoup de jolies filles. Mais la\n             plus jeune était si belle que le soleil lui-même, qui pour-\n             tant en avait déjà tant vues de gracieuses, s'étonnait\ntoutes les fois qu'il brillait sur son visage.\n   Proche le château du roi, s'étendait une sombre forêt au milieu de\nlaquelle un vieux tilleul ombrageait de son feuillage l'eau claire\nd'une fraîche fontaine où la fille du roi allait s'asseoir quand il faisait\nfort chaud. Si le temps alors lui semblait trop long, ou si le silence\ndes bois venait à l'ennuyer, elle se mettait à jouer à jeter sa balle\nd'or en l'air pour la rattraper dans ses mains. C'était le jeu qu'elle\npréférait entre tous.\n   I1 arriva un jour que la balle d'or de la fille du roi, au lieu de\nretomber dans ses mains, roula dans l'eau. La princesse la suivit\nquelque temps des yeux, puis la vit disparaître; car l'eau était pro-\nfonde, si. profonde, qu'on n'en distinguait pas le fond. Alors elle\ns'assit et se mit à pleurer. Elle ne pouvait pas se consoler et ses lar-\nmes coulaient toujours plus abondantes.\n   Cependant elle entendit une petite voix qui disait :\n   « Pourquoi pleures-tu, la fille du roi ? Pourquoi pleures-tu à atten-\ndrir les pierres elles-mêmes ? »\n   La princesse se retournant du côté d'où venait la voix, vit une\ngrenouille qui, au-dessus de l'eau, passait sa vilaine grosse tête.\n   « Oh ! c'est toi, vieille barboteuse ? dit-elle. Eh bien je pleure,\nparce que ma balle d'or est tombée dans la fontaine. »\n   — Ne pleure plus, répondit la grenouille, je retrouverai ta balle\nd'or. Mais que me donneras-tu en retour ?\n   — Oh ! tout ce que tu veux, chère grenouille. Dis ce que tu désires,\nmes habits, mes perles, mes pierres précieuses, ou ma couronne d'or ?\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                               — 173 -\n\n    — Rien de tout cela. Tes' vêtements, tes perles, ni même ta couronné\n d'or ne sont rien pour moi. Je désire seulement que tu m'aimes et me\n laisses jouer avec toi; que je puisse m'asseoir à table à tes côtés,\n manger à ton assiette d'or et boire à ton gobelet; et que tu me per-\n mettes aussi de dormir dans ton petit lit. Si tu veux me laisser faire\ncela, je plongerai dans l'eau et je te rapporterai ta balle d'or tout de\nsuite.\n    — Oui! Oui! dit la princesse. Tu feras avec moi tout ce que tu vou-\ndras mais rends-moi ma balle d'or. »\n    En elle-même, cependant, elle pensait bien qu'une sotte grenouille\nhabituée à barboter dans la vase ne saurait jamais s'arranger pour\nvivre avec une jeune fille ; tandis que la bestiole croyant à la pro-\nmesse donnée, plongeait dans la fontaine. Elle retrouva facilement\nla balle d'or et la saisit dans sa bouche ; puis en nageant, elle la ramena\nà la surface de l'eau et la jeta sur l'herbe.\n    Pour reprendre son jouet, la fille du roi ne fit qu'un saut; après elle\ns'enfuit en courant.\n    « Attends-moi ! Attends-moi ! criait la grenouille. Prends-moi\n avec toi, car de ce train je ne-peux te suivre. »\n   Ah ! Elle avait beau répéter : qwak, qwak, de toutes ses forces, la\nprincesse ne se retourna même pas ; et elle dut rentrer à sa fontaine.\n   Un jour, pendant que la princesse était à table avec le roi et ceux\nde la suite, et qu'elle mangeait dans son assiette d'or, on entendit au\ndehors quelque chose qui s'approchait en faisant : plitch-platch,\nplitch-platch ; puis montait l'escalier, frappait à la porte et criait :\n   « Fille du roi, la plus jeune, ouvre-moi ! »\n   La princesse courut voir ce que c'était, et reconnut la grenouille.\nCela lui fit si peur qu'elle referma brusquement la porte et revint toute\npâle se rasseoir à la table. Mais le roi avait remarqué comme le cœur\nde la fille battait.\n   « Mon enfant, dit-il, de quoi as-tu peur et qu'y a-t-il à la porte? Est-\nce un géant qui vient pour t'enlever ?\n   — Oh ! non, mon père, ce n'est pas un géant. Ce n'est qu'une\nvilaine grenouille.\n   — Une grenouille ? Que peut-elle te vouloir, ma fille ?\n   — Oh ! mon père, hier, en jouant dans la forêt, au bord de la fon-\ntaine, je laissai ma balle d'or tomber dans l'eau. Me voyant pleurer,\nla grenouille voulut bien aller la rechercher, et je lui promis alors\nqu'elle pourrait être mon amie. Mais je pensais bien qu'une grenouille\nne saurait jamais courir hors de l'eau et venir avec moi!... Et à présent\nelle est ici ; elle veut entrer. »\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "                                — 174 —\n\n  Justement on entendit qu'on frappait de nouveau à la porte, et la\nvoix cria :\n                 « Fille du roi, la plus jeune.\n                 Ouvre-moi\n                 Ne sais-tu plus ce que hier,\n                 Tu m'as dit,\n                 A u bord de l'eau de la fraîche fontaine ?\n                 Fille du roi, la plus jeune,\n                 Ouvre-moi. »\n\n      Ma fille, ce que tu as promis, dit le roi, il faut le tenir. Va\nouvrir ! »\n   La princesse tira donc la porte; et la grenouille en sautillant, la\nsuivit jusqu'à sa chaise. E t là :\n   « Lève moi près de toi » dit-elle à la fille du roi.\n   Celle-ci faisait encore semblant de ne pas entendre, mais son père\nla força de céder.\n   De la chaise, la grenouille bondit sur la table et dit à la princesse :\n   « Approche donc un peu ta petite assiette en or, et mangeons-y\nensemble. »\n   La jeune fille tira l'assiette, mais on voyait qu'elle était fort\ndégoûté. Au contraire, la grenouille savourait le bon repas, et ne\nmanquait pas d'offrir délicatement, à sa voisine, la moitié de tous ses\nmorceaux. E t quand elle eut fini, elle dit :\n   « J'ai bu et mangé mon saoûl. Mais je me sens fatiguée. Porte-moi,\nje te prie, à ta jolie chambre bleue, et prépare ton petit lit pour que\nnous y couchions ensemble ! »\n   La princesse en entendant cela, se mit à pleurer. Elle qui avait si\npeur déjà de toucher le corps gluant et glacé de la vilaine bête, elle\ndevait, à présent, la prendre en sa couchette si blanche et si nette ?...\nElle ne voulait pas.\n   Il fallut que le roi se fachât :\n   « Ne méprise pas, dit-il, celle qui t'a secourue dans la peine. »\n   Elle saisit la grenouille entre deux doigts, pour obéir, et en la main-\ntenant loin d'elle de toute la longueur de son bras, elle la porta au\ndehors et la jeta dans un coin de sa chambre. Mais au soir, à peine se\ntrouvait-elle au lit, que la grenouille y vint tout près en sautant.\n   « Je suis fatiguée, dit-elle. Je veux dormir avec toi. Tire-moi à tes\ncôtés, ou je le dirai à ton père ! »\n   La princesse, à ces mots, pour la première fois dé sa vie se mit en\ncolère, et prenant la grenouille, de toutes ses forces elle la jeta contre\nle mur.\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                                 -   175   —\n\n    \" Eh- bien ! va te reposer, affreuse grenouille ! \"\n    Mais comme la princesse fut surprise de voir retomber sur le plan-\n cher, au lieu d'une bête dégoûtante, un jeune prince parfaitement\n beau, à la taille élancée et aux yeux pleins d'amour !\n    Il raconta son histoire. Une méchante sorcière l'avait changé en\ngrenouille et l'avait condamné à rester ainsi dans la fontaine jusqu'au\njour où une fille du roi serait venue le délivrer, car personne d'autre\n au monde n'avait ce pouvoir.\n   Il devint le compagnon de tous les jours de la princesse et le roi\nconsentit bientôt à leur mariage. E t quand ils furent unis, le fils du\nroi voulut conduire son épouse en son propre royaume.\n   Un matin, un carosse splendide parut à la porte, traîné par huit\nchevaux portant sur la tête des plumails blancs qui flottaient, et tout\nharnachés d'or. E t sur le derrière de la voiture, se tenait assis l'écuyer\ndu prince, le fidèle Henri.\n   Le fidèle Henri avait été jadis si malheureux du changement de son\nmaître en grenouille qu'il avait fait river trois cercles de fer autour de\nson cœur pour l'empêcher d'éclater de tristesse et de douleur.\n   Il fit entrer le prince et la princesse dans le carrosse qui devait les\nramener à leur royaume, et les voilà partis.\n   Ils n'étaient pas encore loin sur la route, quand un bruit de craque-\nment se fit entendre, comme si la voiture tombait en pièces. Le prince\ns'écria :\n\n                 « Henri! Henri ! La voiture se brise\n                 — Non, seigneur, ce n'est pas au carrosse.\n                 C'est un des cercles de mon cœur\n                 Que je fis clouer, au temps de douleur\n                 Que vous étiez dans la fontaine ;\n                 Quand vous étiez une pauvre petite grenouille. »\n\n  Quelque chose encore craqua de nouveau sur le chemin, puis\nencore quelque chose. Le fils du roi criait chaque fois, que le carrosse\néclatait. Mais c'était seulement les bandes de fer qui sautaient du\ncœur du fidèle Henri, joyeux de voir son maître délivré et heureux.\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "  LA JOLIE CATHERINETTE\n                 ET PIF-PAF L'ESBROUFFE.\n\n\n\n\n B           IEN le bonjour, Nom-de-Tonnerre ! — Grand merci,\n              Pif-Paf-1'Esbrouffe ! — Voulez-vous bien me donner\n              votre fille en mariage?\"— Oh oui, si la mère Vache-à-\n              lait, le frère Fier-paon, la sœur Fromage blanc et la\nbelle Catherinette y consentent aussi !\n\n    — Où donc est la mère Vache-à-lait ?\n    — Elle est à l'étable, quelle trait la vache. »\n\n   — Bien le bonjour, mère Vache-à-lait! — Grand merci, Pif-Paf-\nl'Esbrouffe! — Voulez-vous bien me donner votre fille en mariage? —\nOh oui, si le père Nom-de-Tonnerre, le frère Fier-paon, la sœur\nFromage-blanc et la belle Catherinette y consentent aussi.\n\n    — Où est donc le frère Fier-Paon                                '!\n    — Il est aufournil qu'il coupe du bois.\n\n   — Bien le bonjour, frère Fier-paon ! — Grand merci, Pif-Paf-\nl'Esbrouffe ! — Voulez-vous bien me donner votre sœur en mariage ?\n— Oh oui, si le père Nom-de-Tonnerre, la mère Vache-à-lait, la\nsœur Fromage-blanc et la belle Catherinette y consentent aussi.\n\n    — Où donc est la sœur Fromage-blanc ?\n    — Elle est au jardin, qu'elle coupe les herbes.\n\n   — Bien le bonjour sœur Fromage-blanc ! — Grand merci, Pif-Paf-\nl'Esbrouffe! — Voulez-vous bien me donner votre sœur ? — Oh oui,\nsi le père Nom-de-Tonnerre, la mère Vache-à-lait, le frère Fier-paon,\net la belle Catherinette y consentent aussi.\n\n    —\" Et où est la belle Catherinette ?\n    — Elle est dans sa chambre, qu'elle compte son argent.\n\n   — Bien le bonjour, la belle Catherinette ! — Grand merci, Pif-Paf-\nl'Esbrouffe! — Veux-tu bien être mon trésor ? — Oh oui,.\"si le père\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "                                 — 177 -\n\nNom-de-Tonnerre, la mère Vache-à lait, le frère Fier-paon, la sœur\nFromage blanc y consentent, moi, je veux bien. — Jolie Catheri-\nnette, combien as-tu pour dot? — Quatorze pièces d'argent, et trois\ngros sous de dette; puis j'ai une demi livre de fèves, une main pleine\nde pois, et une poignée de pommes séchées.\n\n    « Et tout cela\n    « Ne fait-il pas une belle dot ?\n\n  « Pif-Paf l'Esbrouffe, toi, quel métier as-tu? Ei-tu tailleur ?\n— Je suis mieux que ça. — Cordonnier ? — Beaucoup mieux. —\nMenuisier ? — Encore mieux. — Forgeron ? — Encore mieux! —\nMeunier ? — Encore mieux. — Peut être lieur de balais ! Es-tu lieur\nde balais? — Oui, c'est mon métier. N'est ce pas un beau métier, jolie\nCatherinette ?\n\n                         L ise Â L L A R D Et L is D E L A T T R E ,   traduct.\n\n\n\n\n                                                                                  u\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "    TÉRENCE:\n                                          PHORMION\n              TRADUCTION             LITTÉRALE       (Suite).\n\n\n                                Acte III\n\n                          S C È N E IV (465-484).\n\n                             ANTIPHON-GÉTA.\n\n   ANTIPHON (monologuant). En vérité, Antiphon, tu ne mérites que\nmépris pour ton cœur si faible. Etre ainsi parti, laissante d'autres le\nsoin de veiller sur ta vie (1) ! As-tu pu croire que d'autres soigneraient\ntes intérêts mieux que toi-même? Car, quoi qu'il en fût du reste, au\nmoins tu aurais dû avoir quelque égard pour celle qui est maintenant\nchez toi, et ne pas tolérer que, trompée, elle eût à souffrir de\ns'être confiée à toi, la pauvre créature, dont toutes les espérances\net toutes les ressources dépendent maintenant de toi seul!\n   GÉTA. Ma foi, mon maître, il y a longtemps que nous te blâmons,\nen ton absence, de nous avoir quittés..\n   A N T I P H O N . C'est justement toi que je cherchais.\n   GÉTA. Mais nous n'avons pas le moins du monde lâché pied pour\ncela.\n   ANTIPHON (anxieux). Parle, je t'en prie : que deviennent mes inté-\nrêts et mes destinées ? Est-ce que mon père a vent de quelque chose?\n   GÉTA. Pas du tout.\n   ANTIPHON. Y a-t-il espoir pour l'avenir ?\n   GÉTA. Je l'ignore.\n  ANTIPHON. Ah !\n  GÉTA. Seulement, Phédria n'a pas un instant ménagé ses peines\npour te sauver.\n  ANTIPHON (avec sentiment). Ce n'est rien de nouveau pour lui.\n\n\n\n (1) Laquelle repose sur la possession de Phanium.\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "                                  -   179    -\n\n   GÉTA. Puis, Phormion, dans cette affaire comme dans d'autres,\ns'est montré homme énergique.\n   ANTIPHON. Qu'a-t-ilfait?\n   GÉTA. Il a su par ses paroles tout à fait refroidir le vieillard, qui\nbouillait de colère.\n   ANTIPHON. Bravo, Phormion.\n   GÉTA (modeste). Moi, de mon côté, j'ai fait ce que j'ai pu.\n   ANTIPHON. Mon brave Géta, je vous remercie tous.\n   GÉTA. Le début est tel que je te l'ai dit ; jusqu'ici l'affaire va dou-\ncement, et ton père veut attendre l'arrivée de ton oncle.\n   ANTIPHON. Comment, de mon oncle?\n   GÉTA. A ce qu'il disait, il voulait s'inspirer du conseil qu'il rece-\nvrait de lui touchant l'affaire.\n   ANTIPHON. Quelle n'est pas ma crainte, Géta, de voir maintenant\nrevenir ici mon oncle en bonne santé! Car, à ce que j'entends, c'est\nlui seul dont l'opinion doit être, ma vie ou ma mort.\n   G É T A . Voici Phédria qui vient pour toi.\n   ANTIPHON. O Ù donc?\n   GÉTA (riant). Tiens, le voilà qui sort de sa palestre (1).\n\n\n                          S C È N E V (485-S33).\n\n                 PHÉDRIA-DORION-ANTIPHON-GÉTA.\n\n  Dorion sort de chez lui, se rendant au forum ; Phédria le suit.\n  PHÉDRIA. Dorion, écoute-moi, je te prie.\n   DORION. Je n'écoute pas.\n   PHÉDRIA. Un instant.\n   DORION. Laisse-moi donc tranquille.\n  PHÉDRIA.    Écoute ce que j'ai à te dire.\n   DORION.    Mais cela m'ennuie, d'entendre mille fois la              même\nchose.\n  PHÉDRIA.    Mais cette fois j'ai à te dire une chose que tu entendras\navec plaisir.\n  DORION. Parle, j'écoute.\n  PHÉDRIA. Ne puis-je pas obtenir de toi que tu attendes trois jours?\n(Dorion tourne sur ses talons et s'éloigne.) Où vas-tu donc ?\n  DORION. J'aurais été surpris si tu m'avais apporté du nouveau.\n\n\n (1) La palestre était l'école des exercices gymniques. Phédria sort de chez sa\nmaîtresse Pamphila ; on comprend l'application railleuse du terme.\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": "                                    — 180 —\n\n  ANTIPHON (à part,        à Géta). Hé ! j'ai peur que le marchand ne...\n   GÉTA (l'interrompant). Ne s'attire une mauvaise affaire ? (Iro-\nnique.) C'est bien ce que je crains.\n   P H É D R I A . Tu n'as pas encore confiance en moi ?\n   DORION. Tu délires.\n  PHÉDRIA. Mais si je te donne ma parole ?\n  DORION. Des contes !\n   PHÉDRIA. T U diras que ce service t'a été bien payé, avec usure.\n  DORION.        Des mots !\n  P H É D R I A . Crois-moi, tu seras content d'avoir agi de la sorte ; par\nHercule, c'est la vérité !\n  DORION. Rêveries.\n  PHÉDRIA.         Essaie ; ce n'est pas long.\n   D O R I O N . T U me chantes toujours ton même refrain.\n   P H É D R I A . T U seras pour moi un parent, un père, un ami, un...\n   DORION (l'interrompant).         Jase à ton aise.\n   P H É D R I A . Se peut-il que ton caractère soit si dur et inexorable,\nque la pitié ni les prières ne puissent te fléchir !\n   DORION. Faut-il que tu sois irréfléchi ou effronté, Phédria, pour\nvouloir me mener (1) par toutce clinquant de paroles, et emmener (1)\nmon esclave sans bourse délier !\n   A N T I P H O N [à part, à Géta, parlant de Phédria). Il me fait pitié !-\n   P H É D R I A (se détournant de Dorion, et d'un ton désespéré). Hélas !\nje ne puis nier la vérité.\n   GÉTA (a/flW).Comme ils sont bien tous deux dans leur caractère !\n   P H É D R I A . E t dire que ce malheur a fondu sur moi juste au moment\noù Antiphon était absorbé par d'autres soucis !\n   A N T I P H O N (S''avançant).Eh bien ! Phédria, que se passe-t-il donc ?\n   P H É D R I A . O trop heureux Antiphon !\n  A N T I P H O N . Moi ?\n   P H É D R I A . Qui as chez toi celle que tu aimes, et qui n'as jamais\néprouvé le choc d!un malheur pareil au mien !\n   A N T I P H O N . Comment, chez moi ? Oui, mais je tiens, comme on\ndit, le loup par les oreilles, [car je ne sais comment la renvoyer ni\ncomment la garder].\n   D O R I O N (montrant Phédria).    C'est précisément mon cas avec lui.\n   A N T I P H O N (railleur, à Dorion).Ha! ha! tu as peur de n'être mar-\nchand qu'à demi. (A Phédria) Qu'a-t-il décidé ?\n   P H É D R I A . Lui ? Ce que le plus inhumain des hommes (aurait seul\n\n\n  (1) Allitération dans le texte.\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "                                   — 181 —\n\npu faire) : il a vendu ma Pamphila !\n   A N T I P H O N . Comment ? Il l'a vendue ?\n   GÉTA. T U dis ? Il l'a vendue ?\n   P H É D R I A (désespéré) Il l'a vendue !\n   DORION (ironique). Quel crime abominable, (vendre) une esclave\nachetée de mon argent !\n   PHÉDRIA. Je ne puis pas obtenir qu'il me donne trois jours et qu'il\nrompe le marché avec son acheteur, jusqu'à ce que je reçoive de mes\namis la somme qu'ils m'ont promise, (se tournant vers Dorion). Si je\nne te la donne pas alors, n'attends pas une heure de plus.\n   DORION. Vas-tu m'en rebattre les oreilles ?\n   ANTIPHON. Le répit qu'il demande n'est pas long : accorde-le lui.\nIl te paiera au double le service que tu lui auras rendu.\n   DORION. Des mots que tout cela !\n   ANTIPHON. T U permettras que Pamphila soit emmenée de cette\nville ? En outre, tu pourras souffrir que leur amour soit brisé ?\n   DORION (bourru). Ni toi ni moi (n'en sommes cause).\n   P H É D R I A (indigne). Que tous les dieux te donnent ce que tu mérites !\n   DORION. Pendant plusieurs mois, contrairement à mon caractère, j e\nt'ai supporté promettant toujours et n'apportant rien, et pleurant;\nmaintenant, il en va bien autrement : j'ai trouvé quelqu'un qui paie\net qui ne pleure pas ; « fais place à de meilleurs. » (1).\n   A N T I P H O N (se tournant vers Phédria). Mais, par Hercule ! si j'ai\nbonne mémoire, naguère un jour t'a été fixé où tu devais lui donner\nl'argent.\n   PHÉDRIA. Parfaitement.\n   DORION. Est-ce que je dis le contraire ?\n   A N T I P H O N . Est-ce que ce jour est passé ?\n   DORION. Non, mais ce jour-ci est venu avant.\n   ANTIPHON. N'as-tu pas honte de ta mauvaise foi ?\n   DORION. Pas du tout, tant qu'il y va de mon intérêt.\n   GÉTA (à Dorion) Fumier !\n   P H É D R I A Dorion, faut-il donc agir ainsi ?\n   DORION. Voilà comme je suis : si je te plais, use de moi.\n   A N T I P H O N . C'est ainsi que tu le trompes ?\n   DORION. Bien au contraire, en vérité, Antiphon; c'est lui qui me\ntrompe, car lui savait bien que j'étais tel, et moi je le croyais tout\nautre. C'est lui qui m'a trompé ; moi, je ne suis pas du tout pour lui\n\n\n  (1) Formule employée par les licteurs du consul en lui frayant la voie à travers la\nfoulé.\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "                                — l82 —\n\nautrement que je n*étais. Mais, quoi qu'il en soit, voici ce que je vais\nfaire : le soldat a dit qu'il m'apporterait son argent demain matin; si\ntu m'apportes le tien le premier, Phédria, je suivrai ma règle : premier\narrivé, premier servi. Adieu (Exit).\n\n                        S C È N E VI (534-566).\n\n                  PHÉDRIA     — ANTIPHON      — CÉTA\n\n   PHÉDRIA (désespéré). Que faire ? Malheureux que je suis, où irai-je\nmaintenant, moi qui ai moins que rien, trouver aussi vite de l'argent\npour cet homme, cet argent qui m'avait été promis, si ce Dorion avait\npu se laisser convaincre pour ces trois jours ?\n   ANTIPHON. Géta, souffrirons-nous qu'il devienne malheureux, ce\ngarçon qui tout à l'heure, as-tu dit, m'a secouru de façon si courtoise?\nPourquoi, puisque le voilà dans l'embarras, n'essayerions-nous pas de\nlui rendre un service en retour ?\n   GÉTA (sceptique). Je reconnais en effet que c'est juste.\n   A N T I P H O N . Eh bien ! allons, toi seul peux le sauver.'\n  GÉTA. Que pourrais-je faire ?\n  ANTIPHON.         Trouver de l'argent.\n  GÉTA.      Je le souhaite, mais apprends-moi où il s'en trouve.\n  A N T I P H O N . Mon père est ici.\n  G É T A . Je le sais ; et après ?\n  ANTIPHON (impatienté). Eh bien ! Au sage un mot suffit.\n  GÉTA. Vraiment ?\n  ANTIPHON.         Mais oui.\n  GÉTA.       A coup sûr, par Hercule ! tu me donnes un fameux conseil !\nVeux-tu bien t'en aller ? Je ne puis pas me féliciter de ne pas éprouver\nd'encombre du fait de ton mariage, sans que tu m'ordonnes encore à\nprésent, pour ton cousin, d'aller au devant de la croix quand je suis\ndéjà en péril ?\n   ANTIPHON (à Phédria). Il a raison.\n   P H É D R I A . Eh quoi ! Géta, suis-je un étranger pour vous ?\n   G É T A . Je ne le pense pas; mais est-ce trop peu que le vieux soit\nmaintenant furieux contre aous tous, si nous ne l'irritons encore, de\nmanière à ne laisser aucune place à la prière ?\n   P H É D R I A . Un autre va l'emmener loin de mes yeux dans un lieu\ninconnu ? Hélas ! (Solennel). Alors donc, Antiphon, tant que la chose\nest permise et tant que je suis là, parlez-moi, regardez-moi.\n   ANTIPHON (alarmé). Pourquoi ? Que vas-tu faire ? Parle.\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                                       — 183 —\n\n    PHÉDRIA.       En quelque lieu du monde qu'on l'emporte d'ici, il est\ndécidé que je la suis         ou je que meurs. -\n   GÉTA. Que les dieux favorisent ton entreprise; de la prudence,\ncependant.\n   ANTIPHON (à Géta). Vois si tu peux lui venir en aide.\n   GÉTA. « Si je peux » ? E n quoi ?\n   ANTIPHON. Songes-y, je t'en supplie; de peur qu'il ne commette\nl'une ou l'autre sottise, dont nous aurions plus tard à nous repentir,\nGéta.\n   GÉTA. Je réfléchis... (Après un temps). Il est sauvé, je pense; mais,\nà vrai dire, je crains quelque anicroche.\n   ANTIPHON. N'aie pas peur; nous supporterons avec toi la fortune\nbonne ou mauvaise.\n   GÉTA (se tournant vers Phédria). Combien te faut-il d'argent ?\nParle.\n   PHÉDRIA. Rien que trente mines (1).\n   G É T A . Trente ? Ho ! ho ! elle est bien chère, Phédria.\n   P H É D R I A . Mais non, elle est pour rien.\n   GÉTA. Allons, allons, je te les trouverai et te les apporterai.\n   PHÉDRIA. O le charmant homme !\n   GÉTA. Retire-toi d'ici.\n   PHÉDRIA.  C'est maintenant qu'il me les faut.\n   GÉTA. C'est maintenant que tu les auras; seulement, j'ai besoin de\n Phormion pour m'assister dans cette opération.\n   PHÉDRIA. Il est à ta disposition; impose-lui sans le moindre scru-\npule n'importe quel fardeau, il le portera. C'est le seul homme qui\nsoit vraiment un ami pour ses amis.\n   GÉTA. Allons donc le trouver, et vivement.\n   ANTIPHON. Y a-t-il quelque chose où vous ayez besoin de mon\naide ?\n   GÉTA. Non ; va-t'en plutôt à la maison et console cette malheu-\nreuse qui, je le sais, s'y trouve maintenant morte presque d'inquié-\ntude... Tu tardes ?\n   ANTIPHON. Il n'y a rien que je fasse avec autant de plaisir. (Exit).\n   PHÉDRIA (à Géta). Comment vas-tu t'y prendre ?\n   GÉTA. Je te le dirai en route. Voyons, éloigne-toi d'ici. (Exeunt).\n\n\n\n\n  (1) Environ trois mille francs. Le prix des jeunes et jolies esclaves dans les comédies\nde celte époque est ordinairement de vingt à trente mines.\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "                                 — 184     -\n\n                                Acte IV.\n\n                    S C È N E P R E M I È R E (567-590).\n\n\n                        DÉMIPHON      —    CHREMES\n\n\n  D É M I P H O N . Eh bien! Chrémès, as-tu ramené avec toi ta fille, ce\nqui était le motif de ton départ pour Lemnos?\n   CHRÉMÈS.      Non.\n   DÉMIPHON.           Pourquoi ce non ?\n   CHRÉMÈS. Quand            sa mère s'est aperçue que je m'attardais ici\n plus que de coutume, et comme en même temps l'âge de la jeune\n fille n'admettait plus de délai de ma part, elle est partie, me disait-\n on, avec toute sa famille pour me rejoindre.\n     DÉMIPHON. Pourquoi donc, je te prie, demeurais-tu si longtemps\n là-bas, après avoir appris cela ?\n     CHRÉMÈS (avec un peu d'embarras). Par Pollux! c'est la maladie\n qui m'a retenu.\n     D É M I P H O N . D'OÙ cette maladie? E t de quelle nature?\n     C H R É M È S . T U le demandes? La vieillesse est elle-même une\n maladie. (Changeant brusquement de sujet.) Mais j'ai appris du\n pilote qui les avait amenées qu'elles sont arrivées à bon port.\n    D É M I P H O N . As-tu appris, Chrémès, ce qui est arrivé à mon fils en\n mon absence?\n    CHRÉMÈS. Voilà un événement qui vraiment me rend perplexe.\nCar si je dois proposer ce parti à un étranger, il me faudra dire tout\n au long comment et d'où elle est à moi. Toi, je savais que tu m'es\nfidèle autant que je le suis à moi-même. Cet étranger, s'il désire\n m'avoir pour parent, se taira, aussi longtemps que la bonne entente\nexistera entre nous; mais s'il en arrive à ne plus me souffrir, il en\nsaura plus qu'iln'est besoin. (Baissant la voix.) Je crains aussi que\nma femme, par l'une ou l'autre voie, ne découvre la chose. Si cela\narrive, il ne me reste qu'à me secouer et à décamper du logis ; car,\nparmi mes gens, je n'ai d'autre ami que moi-même.\n    DÉMIPHON. Je sais que c'est bien ton cas ; et cette affaire m'est une\ncause d'inquiétude ; aussi ne me lasserai-je pas de mettre tout en\nœuvre jusqu'au moment où j'aurai accompli ce que je t'ai promis.\n(Tous deux se retirent vers le fond de la scène, où leur conversation\nse poursuit. Ils ne remarquent pas l'entrée de Géta).\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                               — 185 —\n\n                        S C È N E II (591-605).\n\n                 GÉTA — (DÉMIPHON —         CHRÊMES).\n\n    GÉTA (revenant du forant et plein de bonne humeur). Jamais je\n n'ai vu d'homme plus rusé que ce Phormion. J'arrive auprès du\npersonnage pour lui dire qu'il fallait de l'argent et comment on\npouvait en obtenir. A peine en avais-je dit la moitié, il avait tout vu\nd'un coup d'œil. Il se réjouissait, il me félicitait, il s'informait du\nvieillard. Il rendait grâce aux dieux que l'occasion lui fût donnée de\nmontrer à Phédria qu'il n'est pas moins son ami que celui d'Anti-\nphon. J'ai invité mon homme à m'attendre près du forum, que j'y\namènerais le vieillard, (Il aperçoit Démiphon.) Mais le voilà juste-\nment!... Qui est derrière lui? E h ! mais! c'est le père de Phédria qui\nest de retour... Mais, voyons, ai-je été bête de m'en effrayer! Est-ce\nparce que me voici deux pigeons à plumer au lieu d'un? Deux espé-\nrances, je crois, valent mieux qu'une. Je vais demander l'argent à\ncelui que j'ai résolu tout d'abord (de tâter) ; s'il le donne, tout va\nbien; si je ne tire rien de lui, alors j'attaquerai le nouvel arrivant.\n   (Géta s'absorbe dans ses réflexions et ne voit pas s'ouvrir la porte\nde la maison de Démiphon).\n\n                       S C È N E III (606-680).\n\n         ANTIPHON     — GÉTA — CHRÊMES — DÉMIPHON.\n\n   (A ntiphon prononce ses premières paroles en sortant de la maison\nde Démiphon.      Quand Géta, Démiphon et Chrémès reviennent\n au premier plan, Antiphon se retire, sans être vu, au, fond de la\n scène.)\n   ANTIPHON. J'attends à tout moment le retour de Géta. (Apercevant\nChrémès.) Mais c'est mon oncle que je vois arrêté là, avec mon père.\nMalheur à moi ! Je me le demande avec terreur : à quoi son arrivée\nva-t-elle pousser mon père ?\n   GÉTA (à part, et d'un ton délibéré). Je vais les aborder. (S'appro-\nchant de Chrémès et avec effusion.) Notre cher Chrémès, bien le bon-\njour !\n   CHRÉMÈS. Bonjour, Géta.\n   GÉTA. Je suis charmé que tu arrives en bonne santé.\n   CHRÉMÈS (sèchement). Je n'en doute pas.\n   GÉTA. Et les affaires? Y a-t-il, selon l'usage, beaucoup de chan-\ngements ici pour qui arrive ?\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "                               — 186 -\n\n   CHRÉMÈS. Beaucoup.\n     GÉTA. C'est vrai. As-tu appris ce qui est arrivé à Antiphon?\n     CHRÉMÈS. Je sais tout.\n     GÉTA (à Démiphon). C'est toi qui lui as conté l'affaire ? (A Chré-\nmès, avec une indignation jouée.) Triste affaire, Chrémès, que d'être\n circonvenu de la sorte !\n     CHRÉMÈS (montrant Démiphon). Je lui en parlais précisément.\n     G É T A . A dire vrai, par Hercule! en examinant; moi aussi,\n l'affaire soigneusement, j'ai trouvé, je pense, remède au mal.\n    CHRÉMÈS (vivement). Comment cela, Géta?\n    DÉMIPHON. Quel remède?\n    GÉTA. En te quittant, voilà que par hasard je rencontre Phor-\nmion.\n    CHRÉMÈS. Quel Phormion ?\n    DÉMIPHON. Celui par qui la fille...\n    CHRÉMÈS. Je comprends.\n    GÉTA. J'ai cru bon de sonder ses intentions. Je prends mon\nhomme à l'écart. « Pourquoi, dis-je, Phormion, n'avises-tu pas à\narranger cette affaire entre nous à l'amiable, au lieu de nous quereller?\nMon maître est un homme de condition, qui a horreur des procès, car\nà vrai dire, par Hercule! tous ses autres amis, d'une seule voix, lui\nconseillaient tout à l'heure de jeter la fille à la porte. »\n    ANTIPHON (À part). Qu'est-ce que ce début? Où cela finira-t-il?\n    G É T A . « Tu diras que les lois le condamneront, s'il la met à la\nporte? Il a eu pleine assurance de ce côté. H é ! hé! tu auras chaud,\nsi tu entames l'affaire avec cet homme-là: il vous a une langue!...\nMais je suppose qu'il ait perdu ; en définitive, ce n'est pas pour\nlui une question de vie ou de mort, mais d'argent ». Quand je\nm'aperçois que ces paroles ont'prise sur le gaillard, «nous sommes\nseuls ici », dis-je ; \" voyons, dis-moi, combien veux-tu toucher en\nespèces, pour que mon maître renonce au procès, que la fille s'en\naille d'ici, et que tu cesses de nous ennuyer? \"\n    ANTIPHON (à part). A-t-il encore son bon sens?\n    G É T A . « Car je sais très bien que si tu proposes quelque solution\nadmissible et raisonnable, en brave homme qu'il est, tu n'auras pas\naujourd'hui trois mots à échanger avec lui. »\n    D É M I P H O N . Qui t'a chargé de parler ainsi?\n    C H R É M È S . Mais on ne pouvait mieux arriver au but où nous ten-\ndons.\n    ANTIPHON (à part, désespéré). Je suis perdu !\n    DÉMIPHON (à Géta). Continue ton histoire.\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                                   —   187   —\n\n     GÉTA. D'abord mon homme extravaguait.\n     CHRÉMÈS. Voyons, que demande-t-il ?\n     GÉTA. Ce qu'il demande? (Il voulait) beaucoup trop.\n     CHRÉMÈS. Combien? Dis-le.\n    GÉTA. « Si, disait-il, on me donnait un grand talent... (1) ».\n    DÉMIPHON (indigné). Oui, un grand coup de pied, par Hercule! I1\n n'est pas honteux ?\n    GÉTA. C'est justement ce que je lui ai dit : «Je t'en prie, que ferait-\n il de plus, s'il mariait sa fille unique? Ce lui a été d'un mince avan-\n tage de n'en avoir pas élevé : il en à trouvé une qui demande une\n dot! » Pour me restreindre, et laisser de côté ses impertinences,\nvoici quelle a été enfin sa conclusion : « Dès le principe, a-t-il dit, j'ai\nsongé à prendre pour femme, ainsi qu'il convenait, la fille de mon\n ami, car je me représentais sa triste situation, et qu'une fille pauvre\n est donnée en esclavage (et non en mariage) à un homme riche. Mais\nj'avais besoin, à te parler maintenant franchement, d'une femme qui\n m'apportât quelque petite chose pour acquitter ce que je dois; et,\n même maintenant, si Démiphon veut me donner autant que je vais\nrecevoir de ma prétendue, je ne désirerai d'autre épouse que celle-là\n (Phanium.)\n    A N T I P H O N (à part). Je ne sais si je dois dire qu'il agit par sottise,\n ou par gredinerie, d'après une idée, ou par stupidité.\n    DÉMIPHON. E t s'il est criblé de dettes?\n    GÉTA « Mon champ est hypothéqué pour dix mines. »\n    DÉMIPHON (impatienté). Bon, bon, qu'il l'épouse! Je paierai.\n    GÉTA. « Ma maison aussi est hypothéquée pour dix autres mines. »\n    D É M I P H O N . H o ! h o ! c'en est trop.\n    CHRÉMÈS. Ne crie pas : tu me réclameras ces dix mines.\n    GÉTA. « Il me faut acheter une petite servante, pour ma femme;\npuis, j'ai besoin d'un peu plus de mobilier; j'ai besoin aussi d'ar-\ngent, pour les frais de la noce : pour tout cela, a t-il dit, dépose, s'il\nte plaît, encore dix mines. »\n    DÉMIPHON (bousculant Géta). Alors, qu'il m'intente six cents\nprocès : je ne donne rien;... pour que le misérable se moque encore\nde moi?\n    CHRÉMÈS (essayant de calmer son frère). Je t'en prie, je paierai, moi ;\ntiens-toi tranquille. Fais seulement que ton fils épouse celle que\nnous voulons (2).\n  (1) Le talent d'argent attique, de soixante mines, (environ 5,900 francs).\n  (2) La fille du second mariage de Chrémès, qui se trouvera tout à l'heure être\njustement cette Phanium, femme d'Antiphon, que Chrémès et son frère veulent\nchasser.\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "                                    — 188 —\n\n    ANTIPHON (à part, et désespéré). Malheur à moi ! Géta, tu m'as\n perdu par tes fourberies !\n    CHRÉMÈS. C'est pour moi qu'on la met dehors (1); il est juste que\nje supporte la dépense.\n   G É T A . « Préviens-moi », a t-il dit, « aussi tôt que possible, pour\nque je renvoie celle-ci (2), s'ils me donnent la leur; que je ne sois\npas dans l'incertitude, car les parents ont déjà décidé de me donner\nla dot ». (3)\n   \"CHRÉMÈS. Qu'il prenne tout de suite son argent; qu'il signifie aux\nparents de l'autre la rupture; qu'il épouse celle-ci.\n   D É M I P H O N . Oui, et puisse l'affaire mal tourner pour lui!\n   C H R É M È S . Fort à propos j'ai apporté avec moi de l'argent revenu\ndes propriétés de ma femme à Lemnos. Je vais chercher la\nsomme. Je dirai à ma femme que c'est toi (Démiphon) qui en as\nbesoin.\n   Les deux vieillards entrent dans la maison de Chrémès; ils n'ont pas\nremarqué Antiphon, qui maintenant s'approche de Géta.\n\n                           S C È N E IV (682-712).\n\n                            ANTIPHON       —       GÉTA.\n\n  ANTIPHON (appelant).       Géta!\n  GÉTA. Eh bien?\n  ANTIPHON. Qu'as-tu         fait?\n  G É T A (d'un   ton satisfait). J'ai soulagé les vieux de leur argent.\n   ANTIPHON. Est-ce suffisant?\n   G É T A (feignant de ne pas saisir). Par Hercule! je n'en sais rien;\nc'est la seule chose qu'on m'ait ordonnée.            ~\n   ANTIPHON (le frappant). Comment, coquin, tu me réponds autre\nchose que ce que je demande?\n   G É T A . De quoi parles-tu donc?\n   ANTIPHON. De quoi je parle? Grâce à toi, je n'ai absolument plus\nqu'à m'aller pendre. Puissent tous les dieux et déesses, du ciel et de\nl'enfer, te confondre par des châtiments exemplaires ! Tenez, si vous\nvoulez qu'une chose (soit bien faite), confiez-la à celui-ci, pour qu'il\nvous jette de la mer calme sur un écueil! Qu'y avait-il de moins\nprofitable que de toucher à cette plaie ou de mentionner ma femme?\n\n (1) Phanium. -\n (2) La prétendue imaginaire de Phormion.\n (3) Ceci se faisait peu de temps avant la noce.\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "                                   — 189 —\n\nMon père s'est mis en tête qu'on pouvait la jeter dehors. Parle,\nmaintenant : si Phormion reçoit la dot, il faut qu'il épouse. Que\ndeviendrai-je alors?\n  GÉTA (bourru). Il n'épousera pas.\n  ANTIPHON (ironique).          Je sais cela. Mais quand ils réclameront\n l'argent, assurément il aimera mieux d'aller en prison pour nous.\n    GÉTA. Antiphon, il n'y a rien qu'on ne puisse tourner en mal\nquand on raconte les choses de travers. Toi, tu laisses de côté le bon,\ntu ne mentionnes que le mauvais. Ecoute maintenant le contraire :\ns'il reçoit l'argent tout de suite, il faut qu'il épousé, à ce que tu dis;\nje te l'accorde. Mais après tout, on lui donnera bien un peu de\nrépit pour préparer la noce, lancer les invitations, faire les sacrifices.\nDans l'intervalle, les amis (de Phédria) lui donneront ce qu'ils lui ont\npromis; dès lors Phormion restituera.\n    A N T I P H O N . SOUS quel prétexte restituer? Que dira-t-il?\n    GÉTA. Tu le demandes? « Que de choses », dira Phormion, « me\nsont arrivées, tristes présages, depuis les accordailles! Un chien noir\nétranger est entré au logis ; un serpent est tombé des tuiles par\nl'impluvium ; une poule a chanté; le devin a dit non ; l'haruspice m'a\nfait défense : or, entreprendre toute affaire nouvelle avant le solstice\nd'hiver... (1) » : ce qui est un prétexte très légitime. Voilà ce qui\narrivera.\n    ANTIPHON. Pourvu que cela arrive!\n    GÉTA. Cela arrivera : aie confiance en moi... Ton père sort; dis à\nPhédria qu'il y a de l'argent. Exit Antiphon vers le forum).\n\n                              S C È N E V (713-727).\n\n                    DÉMIPHON       — CHRÊMES     — GÉTA.\n\n   Démiphon et son frère sortent de la maison de Chrémès. Dêmiphon\ntient à la main un sac plein d'or.\n   DÉMIPHON (à Chrêmes). Sois tranquille, te dis-je ; je veiilerai à ce\nqu'il ne m'en impose pas. Je ne me séparerai jamais de ceci (montrant\nl'argent) sans me procurer des témoins : j'établirai à qui je donne et\npourquoi je donne.\n   GÉTA (à part, au public). Comme il est prudent, quand ce n'est pas\nnécessaire!\n   C H R É M È S . C'est ainsi qu'il faut agir, et hâte-toi, pendant que ce\n\n\n  (1) Lacune dans le texte.\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": "                                  — 190 —\n\ncaprice dure; car si l'autre femme insiste, peut-être il nous repous-\nsera.\n   GÉTA (à part). Tu as touché juste.\n   D É M I P H O N (à Géta). Conduis-moi donc auprès de lui.\n  G É T A . A l'instant.\n   CHRÉMÈS (retenant son frère, et à mi-voix). Quand tu auras fait\nceci, passe chez ma femme, pour qu'elle aille trouver celle-ci\n(Phanium) avant son départ. Qu'elle dise que nous la donnons en\nmariage à Phormion, qu'elle ne s'en fâche pas, et que ce Phormion\nlui convient mieux, parce qu'il est plus intime avec elle; que nous ne\nnous sommes, pas écartés de notre devoir; qu'on lui a donné la dot qu'il\na voulue.\n   DÉMIPHON (impatienté). Que diantre cela peut-il te faire?\n   C H R É M È S . Beaucoup, Démiphon. I1 ne suffit pas que tu aies fait\nton devoir, si l'opinion publique ne l'approuve pas; je désire que la\nchose se fasse de son propre consentement, qu'elle ne puisse pas\ndire qu'on l'a mise dehors.\n   DÉMIPHON. Je puis m'en charger moi-même.\n   CHRÉMÈS. Une femme convient mieux (pour s'adresser) à une\nfemme.\n   DÉMIPHON (cédant de mauvaise grâce). Je le lui demanderai. (Exit\nvers le forum).\n   CHRÉMÈS (à lui-même). Je me demande, où ie pourrais bien main-\ntenant trouver ces femmes (1).\n\n\n  (A   suivre).\n                                                      E M . BOISACQ.\n\n\n\n\n (1) Sa femme de Lemnos et sa fille (Phanium).\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                             PICOREE\n   Dans la picorée du mois dernier,          lepsie de tous ces roquets de la petite\nnous avons demandé à nos amis de             presse — si bien dépeints d'ailleurs dans\nfaire connaître les vingt contes de          Charles Demailly, — en léguant sa\nVillers de l'Isle Adam qu'ils voudraient     fortune à huit écrivains pour de vrai, à\nvoir réunis dans un volume à paraître        huit artistes qu'il veut assurer contre les\nchez l'éditeur M. Deman. Voici les titres    aléas de la carrière et à qui, grâce à sa\nde ceux que propose le Coq Rouge:            prévoyante générosité, seront épar-\n Vera.                                       gnées les besognes avilissantes et les\n Vox populi.                                 promiscuités de la vie journalistique.\nDuke of Portland.                                L'académie des Goncourt !\nImpatience de la foute.                          L'a-t-on assez blaguée dans les chro-\nSentimentalisme.                             niques boulevardières!\nLa reine Isabeau                                Voyez-vous l'audace et l'imperti-\nL'intersigne.                                nence de ce Goncourt !\nSouvenirs occultes.                              Non seulement de son vivant il ne\nLes brigands.                                frayait qu'avec d'absolus artistes, mais\nLe droit du passé.                           même après sa mort il se permet d'élire\nLa torture par l'Espérance.                  pour héritiers ces vrais écrivains, à\nAkedysseril.                                 l'exclusion des folliculaires et des pana-\nLa maison du bonheur.                        mistes de l'écritoire !\nLes amants de Tolède.                           Chose triste à constater, quelques\nFleurs de Ténèbres.                          écrivains de mérite ont, dans les revues\nLe convive des dernières fêtes.              littéraires, fait chorus avec les ricaneurs\nMargelle.                                    quotidiens.\nL'amour suprême.                                Comme si Goncourt aurait dû ren-\nLes demoiselles de Bienfilâtre.              ter tous les gens de talent de France\nLe tueur de cygnes.                          et même de Belgique !\n                                                 Nous nous réjouissons, au contraire,\n                                             du choix qu'il a fait. Ceux qu'il a pré-\n   La mort d'Edmond de Goncourt              férés ne sont pas seuls à avoir du mé-\nprive la France d'un de ses plus fiers       rite. Il y en avait d'autres, ces autres\nécrivains.                                   sont même légion. Mais en voilà tou-\n   Rien n'a manqué à la gloire de ce         jours quelques-uns d'arrachés au pur-\nmaître, un des beaux aristocrates intel-     gatoire des lettres. Et il est heureux\nlectuels de ce siècle. Avec ce flair et ce    que de temps en temps de nobles\nbas instinct d'envie qui ne les trahit        artistes puissent faire aussi œuvre\njamais, la meute des journaleux s'est         de mécènes.\nmise à aboyer et à baver sur le cercueil         Nous reparlerons un jour de l'œuvre\nde ce mort, dont la vie d'honneur, de         des Goncourt.\ntravail et de dignité, était une insulte         En attendant, nous avons voulu\net un défi à leur vénalité et à leur igno-    exprimer au glorieux mort la recon-\nminie.                                        naissance bien désintéressée du Coq\n  Il a mis le comble à l'ire et à l'épi-      Rouge.\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "                                 — 192 —\n\n    Revue des revues d'août :               Les Francken, les Gheeraedts, les\n    Lire dans la Société       Nouvelle, Bol, Antonio Mors, les Valkenborgh,\n numéro du 1er août, La Chanson de . les Bril, les Cognet, les De Momper,\n Néos par Robert Scheffer, des lettres Tobie Verhaeght, les Van Noort et\n de Tourgueneff à Herzen, des contes Otho V.œnius, tels sont les noms des\n de Gustave Kahn et Zangwill, une artistes auxquels sont consacrées les\n belle chronique littéraire d'Hubert trois dernières livraisons de l'Art\n Stiernet ;                              Flamand, l'important ouvrage illustré\n    Dans le Mercure de France, les qui paraît chez l'éditeur A. Boitte, à\n Quatre Saisons par Stuart Merrill, le Bruxelles.\ncommencement d'un roman La Ni-              Sans aucun doute, cette nouvelle\nchina par Hugues Rebell, des revues série est des plus instructives. Non\ndu mois signées Remy de Gourmont, seulement elle met en relief des artis-\nVielé-Griffin, Rachilde, Maurice Bau- tes connus, mais signale des maîtres\nbourg, Ferdinand Hérold, Camille que la plupart ignorent, chez nous,\n Mauclair, etc.. etc.                    parce qu'ils ont vécu à l'étranger à\n   Dans le Magasine       International, cause des guerres et des persécutions\nun conte de Georges Eekhoud, la religieuses qui ont ensanglanté nos\n                                                            e\nPetite Goujate, accompagné d'un beau provinces au XVI siècle; tels les\nportrait de l'auteur, une étude de Valkenborgh. les Bril et les De Mom-\nBazalgette sur le Cycle Patibulaire, per, initiateurs des paysagistes moder-\nun conte, les Mauviettes, par Cyriel nes.\nBuysse, des traductions très remar-        En d'autres termes, les pages nou-\nquables, etc.. etc.                      velles de l'Art Flamand permettent\n   Dans la Revue Blanche du 1er août, d'établir la filiation de l'école des\nune étude d'Emile Verhaeren sur paysagistes depuis le XVe siècle jus-\nGeorges Eekhoud la Vie Mentale de qu'à la fin du XVI e et elles expliquent\nGustave Kahn ; dans celle du 15 août l'art de Rubens et de son école dont\nles deux Envoûtements de Jules Bois les Van Noort et Otho Vœnius furent\net une étude sur Arthur Rimbaud par les initiateurs.\nPaterne Berrichon.\n                                                                  PERINET.\n\n\n\n\n  Des presses de XAVIER HAVERMANS, Galerie du Commerce, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                    LES LIVRES\nDelattre (Louis). Contes de          Maeterlinck (Maurice). Les\n        mon village . . . 3 50               Sept Princesses . . 2 »\n  — Les Miroirs de jeunesse 3 50      — Pelléas et Mélisande . 3 50\n  — Une Rose à la Bouche. 3 50        — Les Disciples à Saïs et\nDemolder (E.) Contes d'Yper-                 les fragments de No-\n       damme                 3   »           valis                4 «\n  — Impression d'Art . . 3       »   Marlow (G.) L'Ame en Exil. 3 »\n  — James Ensor . . . . 3        »\n  — Récits de Nazareth. . 3      »   Mauclair (Camille) Couronne\n                                             de Clarté . . . . 3 50\ndes Ombiaux (M. ) Vers de\n       l'espoir             2 »      Nautet (Francis). Notes sur\n  — Chants des jours loin-                   la Littérature, 2 vo-\n       tains (épuisé) . . .                  lumes Vve Monnom. 3 50\n  — Les amants de Taille-             — Histoire des Lettres\n       mark (drame) . . . 2 »                Belges d'expression\n  — La Ronde du Trouvère 2 »                 française, Ch. Rozez.\nEekhoud (Georges) Kees Doo-          Pierron (Sander). Pages de\n       rik                   3 50            Charité            3 50\n  — Kermesses . . . . 5                — Berthille d'Haegeleere 5 »\n  — Nouvelles Kermesses . 3 50\n  — Les milices de Saint             Severin (Fernand). Le Lys . 2 »\n        François    . . . .            — Le Don d'enfance      . 2 »\n  — La Nouvelle Carthage . 4 »         — Un chant dans l'ombre 3 »\n  — Les Fusillés de Malines 3 50\n  — Au siècle de Shakes-             Stiernet (H.). Histoires du\n       paere                 3 »             Chat, etc. (dessins de\n                                             Lynen. Office de Pu-\n  — Mes Communions . . 5 »                   blicité)               1 50\n  — Le Cycle Patibulaire 3 50\n  — Phi laster (tragédie de            — Contes au Perron (Vos,\n       Beaumont et Fletcherjz »              Bruxelles) . . . . 2 »\n\nElskamp (Max.) Dominical . 2 »       De Régnier (H.). Le Bosquet\n  — Salutations, dont d'an-                 de Psyché . . . . 2 »\n       géliques . . . . 3 50           — Contes à soi-même. . 3 »\n  — En Symbole vers l'Apos-            — Episodes Sites et Son-\n       tolat                3 50            nets                 3 \"\n                                      — Poèmes 1895.Lemerre. 3 50\nKahn (Gustave). Chansons              — Tel qu'en Songe . . 3 50\n       d'amant              3 50     Van Lerberghe (Ch.). Les\n — Les Palais nomades . 3 50               Flaireurs . . . .  1 »\nKrains (H.) Histoires luna-\n        tiques              3 »      Verhaeren (E.) Les Apparus\n — Les bons Parents . . 3 »                 dans mes chemins . 2 »\n                                      — Les Moines . . . . 3 »\nMaeterlinck (Maurice). Les            — Les Campagnes hallu-\n        Aveugles (L'Intruse,                cinées               3 50\n        Les Aveugles). . . 3 »        — Les Villages Illusoires. 3 50\n — La Princesse Maleine . 3 50\n — Serres chaudes . . . 3 »          Vielé-Griffïn. Les Cygnes . 3 »\n — L'Ornement des noces                — Chevauchée d'Yeldis . 3 »\n        spirituelles. . . . 4          — Poésies complètes . . 3 50\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1896-08", "signet_source": "N°4 - tome II - Août 1896", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, PDF 168 (« n° 4 — tome II. août 1896 »), conforme au signet ; sommaire imprimé de la couverture utilisé pour les attributions. Pagination : PDF = page imprimée + 25. PDF 218 (p. 193) : tarif de librairie (Collection du Coq rouge), mis en nulls ; PDF 219 : planche/quatrième de couverture.", "methode_reconstitution": "Date et numéro du signet de l’ULB, contrôlés sur la couverture de la livraison quand elle est conservée."}}