{"numero_id": "ulb-durendal-1894-06-n6", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1894-06-n6-001", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 105, "page_fin": 119, "titre_corps": "Sur drap noir : Débonnaire Milaine", "titre_sommaire": "Débonnaire Milaine (nouvelle)", "signature_source": "POL DEMADE", "ancre_debut": "SUR DRAP NOIR", "ancre_fin": "POL DEMADE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 134, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 175, "fin_caractere_exclue": 1941, "texte": "SUR DRAP NOIR\n\n\n             DÉBONNAIRE                             MILAINE\n                A MONSIEUR DEGIVE, PRÉSIDENT DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE\n\n\n                                                               Hors moi, rien n'est réel.\n                                                                     VICTOR HUGO. L'Epopée du ver.\n\n                 DÉBONNAIRE M I L A I N E , O u i .\n                  — Milaine, dites-vous? Attendez...\n                  — Mais oui, celui qui s'est enrichi dans le commerce\n                  des « regrets éternels ». Voyons, rappelez-vous?\n                  — Aux cent mille couronnes ?\n                  — Juste. Vous devez vous en souvenir. Tout Bruxelles\nl'a connu. Un petit, correctement vêtu de noir, en cravate blanche\ntoujours, la voix douce, le geste menu, le regard à terre et l'air d'un\nrat effaré par le bruit.\n   — Si je m'en souviens! C'était même un assez curieux personnage.\n   Et les deux promeneurs se firent la mutuelle confidence de tout ce\nqu'ils savaient, ou avaient appris, sur le compte de ce Débonnaire\nMilaine. On était au milieu d'avril, vers sept heures du soir, au\nboulevard, sous les arbres mouillés des dernières pluies et frisson­\nnants au vent. Et les passants rapides, qui prirent attention aux deux\ncauseurs lents et tranquilles, ne s'imaginaient probablement pas qu'on\nput prendre la chair de poule, ce soir-là, pour autre chose qu'une\ntombée de jour trop fraîche. Et pourtant...\n                                            *\n                                        *       *\n\n\n\nD   ébonnaire Milaine s'était fait une assez jolie fortune sous le pavil­\n     lon doré : Aux cent mille couronnes, qui surmontait sa maison de\ncommerce, dont la façade noire et blanche rappelait une lettre de\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2265, "texte": "106                             DURENDAL\n\n\ndeuil. Il était d'ailleurs affable, propret, respectueux envers sa clientèle\naffligée. Il savait ce qu'on doit à la mort et à la douleur. Nul, pas\nmême M m e Milaine, ne s'entendait comme lui à cuber l'angoisse des\npratiques : un coup d'œil lui suffisait. A peine quelques années lui\navaient-elles été nécessaires pour mûrir de leur expérience ses excep­\ntionnelles dispositions. Il lisait sur la mine des gens « de quoi il\ns'agissait ». Il connaissait toute la lyre des regrets : depuis la plus\nmenue pleurnicherie jusqu'au sanglot le plus sonore. Il aurait dressé\nl'arbre généalogique des larmes : il le savait par cœur. Il n'était pas\ndupe des feintes, par exemple. Son flair passait justement pour\ninfaillible. Vous n'aviez pas encore ouvert la bouche qu'il vaticinait :\n« Monsieur a eu la douleur de perdre m a d a m e son épouse... » Il avait\nsa gamme aussi lui ; et il disait avec une toute autre intonation :\n« ... M a d a m e a donc perdu son oncle... »\n   Avec Milaine on ne demeurait jamais dans l'indécision sur la réelle\nquantité de regrets, qu'il est décent d'exposer au public. Il appelait\ncela « bien faire les choses ». Il suggestionnait telle ou telle couronne,\ncette inscription plutôt que cette autre, ce ruban, cette fleur. Il avait\neu un moment plus de vogue, comme épitaphier, que D u m a s fils n'en\na actuellement comme préfacier; malheureusement, la presse, qui\nselon lui, ne respectait rien, avait pris un jour, une de ses plus\ncélèbres épitaphes pour un mot de la fin, et lui, qui ne lisait des\nfeuilles publiques que la partie nécrologique, avait vu cette parodie\ninfâme s'étaler dix lignes au-dessus d'une nécrologie illustre. L a\ndécision de se retirer, aussitôt fortune faite, datait même de cette\ncirconstance douloureuse pour son amour propre. Bref, Milaine était\n un homme précieux à certaines heures de désarroi; on ne comptait\n plus les âmes « faisant eau de toutes parts » qu'il avait renflouées;\n aussi emporta-t-il dans sa retraite des regrets, qu'il serait assurément\n téméraire de qualifier d'éternels, mais qui frisaient au moins la pre­\n mière classe.\n  M m e Milaine, qui avait pour la campagne les mêmes goûts\nqu'Horace, eut souhaité aller vivre quelque part, en un coin très\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2246, "texte": "                              DURENDAL                              107\n\n\noublié, loin du tumulte des villes; Débonnaire, ennemi de toutes\nextrémités, lui fit comprendre sagement qu'on ne quittait pas avec\ncette brusquerie « toutes ses relations ». Du reste, il se devait à\nsoi-même, affirmait-il, de jouir de la légitime considération qu'il\ns'était acquise sur place. Ne venait-on pas de lui offrir la présidence\nd'une de nos sociétés les plus respectables : la « Ligue royale de\ntempérance contre l'alcoolisme » ? Ceci ne devait-il pas emporter les\ndernières indécisions de madame? Débonnaire possédait d'ailleurs\nfoncièrement l'esprit de sociétés. Insistons sur ce pluriel. Chez nous,\nen Belgique, on ne conçoit pas Robinson Crusoé; le héros de Foé\nnous paraît inadmissible, non qu'il fut seul sur son île, mais parce\nqu'il ne présidait aucune société, ce qui nous semble le comble de\nl'invraisemblance. Débonnaire, pour charmer ses loisirs, accepta l'hon­\nneur que lui faisait la Ligue. Qu'aurait-il bien fait de son temps?\n                                   *\n\n\n     'est vers cette époque de malheureuse inactivité qu'il faut rappor­\nC      ter, chez Débonnaire, certaines tendances à se promener solitai­\nrement, et surtout à rester silencieux des heures! que Mme Milaine\nessaya, mais en vain, de combattre par les plus solides raisons.\n   Eh oui, comme le craignait sa digne moitié, M. Milaine était\natteint de pensée. Qu'on juge de la gravité de l'atteinte : L'ancien mar­\nchand de couronnes funéraires et, en général, suivant un ancien pros­\npectus de sa maison, de tous les accessoires du deuil, l'ex-épitaphier\nvenait de songer, avec une certaine suite, et pour la première fois de\nsa vie, assurément, à la mort. Songer, je ne dis pas réfléchir; Débon­\nnaire eut tenté, avec le plus franc insuccès, cette opération qui fait se\ntourner l'homme du côté de lui-même, étant de ces êtres auxquels les\ncirconstances prêtent seules quelque conséquente réalité.\n   A ce simple mot de mort, répercuté au tréfonds de leur pensée, il\nest des hommes dont l'âme se soulève de houle en tempête et va battre,\ndévoratrice de désir ou haletante de curiosité, l'incrochetable porte\ndes cieux. Qu' « un tel vienne de mourir »! l'important n'est pas! Le\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2254, "texte": "108                                             DURENDAL\n\n\ntragique n'est point dans la douleur d'une quantité plus ou moins\ngrande d'héritiers ; le tragique est dans la seconde qui suit la vie, quand\nl'âme — « désemparée du sensible » — apparaît en jugement « tout à\nfait nue devant quelqu'un dont le nom est irrévélable, assiégée de\ntoutes les flagrances des Cieux, immergée dans le resplendissement de\nla justice absolue » (1). Mais Débonnaire n'était pas de ces chercheurs\nde midi à quatorze heures, il s'en tenait, lui, aux choses précises :\n« M. X... est mort. Qu'est-ce qui advient?» Dans son esprit positif,\ncette interrogation se complétait d'un mot, que son immense respect\nde la mort l'empêchait de formuler avec la désinvolture de Gavroche\nqui aurait ajouté tout brutablement à la question : « Qu'est-ce qui\nadvient ? » ce mot : « ... dans la boîte ».\n    Milaine s'inquiétait de l'imprécision de ses idées en la matière. Il\nsoupçonnait même, soupçon affligeant au-delà de tout, l'existence, en\nla mort, de quelque particularité irrespectueuse dont sa vénération\npour les trépassés dut souffrir. Peut-être saurait-il quelque jour à\nquoi s'en tenir. Quand on a du flair...\n    Il ne souffla mot de ses doutes à âme qui vive. Il prit seulement\nses précautions. Désormais, on le vit suivre avec plus d'assiduité les\ncérémonies funèbres, enterrements, obits, messes anniversaires. Il\nsuivait la mort jusqu'au bout. Il acheta même, pour tuer le temps à\nl'église, un livre de piété. Milaine, je m'empresse de le déclarer,\nn'était ni dévot, ni athée. Il était plutôt entre les deux. Il tenait\npersonnellement en grande estime le catholicisme qu'il ne pouvait\ns'empêcher de considérer, à cause de la pompe et des solennités dont\nil entoure les défunts, comme « la vraie religion des morts ». C'était\n son mot. Il se trouva que le livre était un psautier.\n     Brrr... il rencontra là-dedans, sur la mort, quelques détails d'une\n révoltante horreur. Il était sur la piste, décidément. Les livres! Il n'y\n avait encore que cela. Il résolut de se documenter. Pour commencer,\n il lut tout ce qui lui tomba sous la main.\n     Tant qu'il fut question des publications de la « Ligue royale de\n  (1) LÉON BLOY, Christophe Colomb devant les taureaux, p. 106.\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2242, "texte": "                               DURENDAL                               109\n\ntempérance», M me Milaine ne trouva pas grand inconvénient à ces\nlectures. Son mari lui avait expliqué qu'un président se doit, à la\nsociété qu'il préside, de tenir son rang, et puis, qu'après tout, les\nhonneurs étant des charges, etc., etc.\n   Malheureusement, l'obsession ne s'arrêta pas à ces tracts inoffensifs,\nrédigés d'ordinaire par d'anciens buveurs qui se reposent; la manie\nde lire prit, chez Milaine, de telles proportions, que l'épouse attentive\nse courrouça contre les livres, et surtout contre la « Société de tempé­\nrance », origine de ce malheur; elle décida même son mari — qui\nbuvait tous les jours sa bouteille de vin, ce qui, en somme, était bien\nmodeste pour un président de ligue — à renoncer à sa dignité.\nDébonnaire s'exécuta. Il prit prétexte de la première querelle — on se\nquerellait sans cesse à la ligue, car personne, le croirait-on, n'est\nirascible comme ces buveurs d'eau — pour imposer sa démission.\n   Débonnaire, qui était documenté maintenant, tomba dans une noire\nhypocondrie. Aussi se laissa-t-il amener sans résistance, et peut-être\navec un secret contentement, à la campagne, où il pourrait une bonne\nfois, espérait-il, penser tout à l'aise.\n                                      *\n                                  *       *\n\n\n\nI  l savait à présent, à n'en plus douter, que le tombeau était com­\n     plice de quelque attentat mystérieux contre la majesté de la mort.\nRestait à savoir lequel. Il n'entendait pas se laisser payer plus long­\ntemps de mots. Certes, il faut bien admettre un tas de choses sans les\ndiscuter, parce que la vie est fort courte et que souvent les lumières\nréunies de dix hommes ne suffiraient pas à dissiper les obscurités d'un\nseul; mais n'est-ce pas déjà suffisant que d'accepter, comme article de\nson credo humain, la ligne politique, le cri du cœur, la voix du sang,\nfallait-il y ajouter AVEUGLÉMENT la croyance au ver rongeur? Telles\nétaient les réflexions de Débonnaire Milaine, la veille de son départ\npour la campagne, en bouclant ses malles.\n   Il croyait au ver spécifié ci-dessus, mais pas aveuglément, puisqu'il\navait ses lectures, desquelles il avait conclu, avec une certaine vraisem-\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2144, "texte": "110                                                  DURENDAL\n\n\nblance, que ce ver habitait les tombeaux et devait être l'attentateur\nmystérieux.\n   Milaine repassait maintenant, dans la paix de la nature, les tami­\nsant tantôt en analyse, les reliant une autrefois en synthèse, tous\nles renseignements, tous les souvenirs dont était faite sa conviction\nlà-dessus.\n   Il serait d'un puissant intérêt philosophique de rechercher, dans\nune organisation cérébrale du genre de celle qui nous occupe, le\n« passage du Pôle », à supposer qu'il existe, menant du témoignage\nimprimé à la conviction, mais cette recherche est ici accessoire. Un\nsimple coup d'œil sur les documents ayant servi à asseoir la dite\nconviction nous a paru préférable.\n   Ces documents sont fort divers. Le psautier, déjà mentionné, et\nque Milaine entr'ouvrit tout au plus, ne lui glissa qu'un soupçon :\nSepulchum patens, lut-il, est guttur corum, linguis suis dotose agebant (1).\nCe rapprochement assez réaliste, qui lui montrait le tombeau comme\nune sorte de gueule dévoratrice, le fit tout de même frissonner. —\nBossuet, qu'il entreprit ensuite, lui sembla quelque peu laconique :\n« Un je ne sais quoi » (2). C'était tout. Aussi garda-t-il un assez piètre\nsouvenir de l'aigle de Meaux.\n   Il commençait à désespérer, lorsqu'il fit la découverte d'un rensei­\ngnement sérieux, d'une de ces descriptions qui vous coupent l'appétit\nnet, fussiez-vous affamés comme l'Ugolin de Dante. Cette narration\nfaisandée n'avait rien de commun avec ces menuets de mots, connus\n des rhétoriciens sous le vocable d'amplification littéraire; elle était\nsignée de deux noms, célèbres dans le monde des Esculapes : Orfila\n et Devergie. La reproduction de cette page de médecine légale me\n paraît difficile ici, aussi n'en citerai-je qu'une phrase, celle justement\n qui frappa le plus Débonnaire.\n    « C'est à cette époque que la mouche dite Carniaria y dépose des\n larves, de là une foule de vers sur diverses parties du corps... etc. »\n  (1) Leur gosier est un sépulcre ouvert; ils se servent de leur langue pour tromper. Ps. 5, vers. II.\n  (2) Oraison funèbre de Henriette-Anne d'Angleterre.\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2499, "texte": "                                                  DURENDAL                           III\n\n\n   Le ver rongeur, il n'était donc pas tout seul, le malheureux, comme\nson collègue le solitaire, ils étaient une foule.\n   Pour se garer de l'asphyxie, Milaine, horrifié, sortit de cette litté­\nrature de charnier et prit air dans le jardin des Poètes, et ici l'atten­\ndait une heureuse déconvenue. Les œuvres des trois siècles littéraires\nl'induisirent à croire que les corps, dont les âmes s'en étaient allées,\ns'effondraient en poussière. Le grand Ducis, par exemple, qui con­\nsommait une prodigieuse quantité de héros, les réduit toujours, et\ninexorablement, en cendres; il suffit, pour se convaincre de la chose,\nde lire la traduction superbe qu'il daigna faire d'une pièce d'un\ncertain Shakespeare, dont le héros est Hamlet. Milaine s'était, du\nreste, donné la peine d'acheter, pour cinq sous, une traduction cou­\nrante, plus simple, du texte lui-même de la pièce anglaise, et il avait\nnoté ce passage de la première scène du cinquième acte :\n   H A M L E T . — A quelles indignes humiliations la mort nous fait descendre, Horatio!\nL'imagination ne peut-elle pas suivre la cendre auguste d'Alexandre jusqu'à ce\nqu'elle la trouve employée à boucher le trou d'une futaille?\n   HORATIO. — Ce serait pousser trop loin vos réflexions lugubres, seigneur.\n   H A M L E T . — Non certes, non ; pas du tout. Nous pouvons avec assez de vraisem­\nblance, et sans rien outrer, conduire jusque-là le grand Alexandre. Nous pouvons\ndire : Alexandre mourut; Alexandre fut inhumé; Alexandre redevint poussière; la\npoussière est terre; de la terre on forme l'argile; et pourquoi cette argile, en partie\nformée des cendres d'Alexandre, ne pourrait-elle pas se trouver employée à l'igno­\nminieux usage de boucher un tonneau? (1)\n   Milaine se sentit le cœur allégé d'un grand poids : le ver n'était pas\nclassique! et il conclut par ce raisonnement, qui sert de base aux\nhumanités : Ce qui n'est pas classique ne saurait exister.\n   On peut donc mourir en paix : la tombe est gardienne du respect\ndes morts!\n   Ses idées en étaient là, lorsqu'il commit, pour son malheur, l'irré­\nparable imprudence d'ouvrir, on se demande par quelle fatalité, un\nlivre dont le titre seul est horrifique : Les Fleurs du mal (2). Il tomba,\nvous vous en doutez bien, du premier coup, sur la bonne pièce : Une\n\n   (1) SHAKESPEARE, Hamlet. Edit de la Bibliothèque nationale, à 25 cent., p. 168.\n.. (2) De M. Charles Baudelaire, le défunt poète.\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2255, "texte": "112                                    DURENDAL\n\n\nCharogne! cette paraphrase à la fois ignoble et dramatique du verset de\nJob : « Putredini dixi : Pater métis est, mater mea, et soror mea vermibus. »\nA la pourriture, j'ai dit : mon père; aux vers : ma mère et ma sœur (1).\n   Du coup, la vieille terreur, qui l'avait tour à tour pris et puis\nrelâché, comme un chat fait d'une souris, le reprit définitivement, le\nmarqua de sa griffe et lui cassa les reins...\n                                             *\n                                         *       *\n\n       e fut un beau cas, et vraiment on doit regretter l'absence d'un\nC       aliéniste dans l'affaire. Il y avait là, à tout le moins, un chapitre\n nouveau à ajouter à la science des maladies mentales. L'affection de\n Milaine, que nous reconstituons d'après des souvenirs, est inédite;\n et nous la désignerons, provisoirement, sous ce titre : le delirium\nfunereum ou mal funèbre. On sait que toute folie n'est qu'une parcelle\n de sagesse poussée à bout. Aussi, le dérangement cérébral de Milaine\n reconnaît-il pour cause un respect exagéré des morts. Rien de plus.\n Ce qui constitue l'extraordinaire de son cas, ce qui le rend typique,\n c'est, par exemple, la netteté des symptômes et leur succession à la\n fois graduée et rapide. Qu'on en juge. Milaine commença par s'in­\n quiéter, plus que de raison, du cri spontané des portes, des craque­\n ments ipséistes (2) que font entendre la nuit les meubles, les planchers\n et surtout les escaliers... Ces bruits, qu'en sa pensée, il n'hésitait pas à\n qualifier de mortuaires, lui parurent symboliques et préfiguratifs :\n — ou de l'écroulement assourdi et lent des défunts en cendres — ou\n (savait-il au juste?) de la sape rhythmique, à petits coups surs et secs,\n du ver rongeur forant son trou dans les corps... Plus tard, sa pensée\n s'aggravant un peu plus, toute poussière lui devint auguste, comme\n au héros de Shakespeare ; il n'entendit pas que, sous le vain prétexte\n de propreté, on usa chez lui du chiffon ou de la brosse; qui pouvait\n dire à quelle grande mémoire on manquait en secouant une tenture?\n    Ce n'est pas tout encore, la chose vivante elle-même lui parut sus-\n\n   (1) Jon, ch. XVII, v. 14.\n   (2) Je ne trouve pas d'autre mot.\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2394, "texte": "                                DURENDAL                              113\n\n pecte. Mais pourquoi philosopher sur le fait, il vaut mieux le citer\n dans son intégrité. Il arriva qu'un jour, Milaine, ayant visité le\n champ de bataille de Waterloo, s'attabla tout près, à l'auberge. On\n dînait, ma foi, fort prosaïquement, à table d'hôte, lorsqu'un des\n convives, un monstre de philanthrope, sans doute, s'avisa de déclarer\n que le résultat le plus certain de la grande journée du 18 juin I 8 I 5\n avait été d'engraisser un terrain où actuellement on cultivait des\n choux, les choux qu'ils mangeaient là, les choux qui étaient au bout\n de leur fourchette. A cette boutade, on vit un h o m m e blémir, un\n h o m m e dont les cheveux seraient devenus blancs, si une perruque\n pouvait blanchir. Cet homme, c'était Débonnaire Milaine. L e mal\n funèbre continuait ses ravages. L e respect des morts, ce sentiment si\n naturel, si légitime même, avait grandi chez ce malheureux jusqu'à la\nmanie, la manie tournait maintenant à une obsession, à l'idée fixe :\nla hantise du ver. Milaine était convaincu d'avoir éventé quelque\nmonstrueuse conspiration contre le respect de la mort dont la tombe se\nfaisait secrètement la complice ; l'existence de l'attentat lui paraissait\nirrécusable, seul l'attentateur demeurait, pour lui, entouré de mystère.\n    Toutefois, il se croyait sur la piste. Il avait décidé de porter ses\ninvestigations du côté des helminthes, sur l'immense famille des vers,\net de les englober tous dans un vaste coup de filet. Milaine se mit\ndonc, avec fureur, à l'étude de cette partie des sciences zoologiques\net se fit collectionneur de vers. Il annonça même, soit pour masquer\nson jeu, sait-on la mesure de la sagesse des fous? soit par folie des\ngrandeurs, qu'il lèguerait la collection à la municipalité de l'endroit.\nCe serait plus tard, pensait-il, un musée qu'on viendrait voir de loin,\nle dimanche, en partie de plaisir; — au-dessus de la porte d'entrée, les\nfuturs visiteurs pourraient lire en lettres d'or, sur une pierre bleue,\nces mots simples mais éloquents : Musée Milaine. L a vie en pleine\ncampagne offrit au sombre naturaliste toutes les ressources d'une\nfaune nombreuse et variée, aussi faisait-il journellement quelque n o u ­\nvelle trouvaille, et cette passion emplissait-elle ses jours, comme la\nterreur des morts emplissait ses nuits. L e sinistre collectionneur ren-\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2299, "texte": "114                            DURENDAL\n\n\ntrait au logis entre chien et loup, rapportant chaque fois de ses\nexplorations « certaines choses » — c'était l'unique mot dont il se\nservit dans ses brèves explications à M me Milaine — soigneusement\ndissimulées dans un grandiose mouchoir à sujets. Il rangeait alors ses\ndécouvertes en de petits flacons, qui allaient encombrer un large\ndessus de cheminée orné d'une ancienne pendule empire représentant\nl'Amour en cage. La nuit venue, la hantise de la mort accaparait\ndespotiquement son âme. Le lendemain, il se reprenait, il redevenait\nson maître, croyait-il, tandis qu'il ne faisait, en réalité, que changer\nde chaînes, puisqu'il mettait la tenace volonté de chaque jour au ser­\nvice de l'idée fixe de la nuit. Tenace vouloir, en effet, que celui de la\npensée des fous et que les camisoles de forces des asiles laissent irré­\nductible ! Milaine usait là plus de puissance qu'Archimède n'en faisait\npeser sur son levier universel, mais la force ici appuyait à l'envers.\n                                      *\n                                  *       *\n\n\n\nL     a collection d'helminthes s'accroissait quotidiennement de quelque\n       nouveau spécimen, mais ces heureuses trouvailles laissaient\nMilaine mécontent; ce n'étaient pas les vers qui l'intéressaient, mais\nle ver... et il n'avait pas encore osé explorer le seul endroit où, selon\ntoute vraisemblance, il devait habiter : le cimetière. La lutte fut\nlongue, dans son âme, entre la peur et le désir, le respect des morts\net l'implacable curiosité de savoir... Enfin, il n'y tint plus, il était\nd'ailleurs énergiquement décidé à en finir, il connaissait les lieux, il\navait gagné les bonnes grâces du fossoyeur, en le faisant boire, ce\nserait donc le grand jour, il avait son idée. Un après-midi, qu'on avait\ncreusé une fosse neuve, laquelle attendait son hôte pour le lendemain\nMilaine, dissimulé derrière un if, laissa les grilles du cimetière se\nrefermer sur lui. Il était six heures du soir. La fosse était béante\navec tout autour, au-dessus, son bourrelet de glaise et de gazons frais\nremués; une ceinture intérieure de bois gardait les parois de tout\néboulement possible; tout au fond, à un mètre cinquante de la surface\ndu sol, une botte de paille avait été jetée. Le jour tombait. Débon-\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2183, "texte": "                                DURENDAL                                115\n\n naire Milaine s'étala sur la paille, tout de son long, au fond de la fosse,\n et — comme ses voisins du sous-sol, « les stagiaires de l'éternité, » —\n héroïquement il l'attendit...\n    -Qui?\n    — Parbleu ! le ver !\n    Viendrait-Il? Tant qu'il fit jour, les yeux du bonhomme ne quit­\ntèrent pas les parois humides de la fosse. Il fallut que le ciel s'obscur­\n cit et apparut, au-dessus de sa tête, comme un drap noir, semé des\nlarmes d'or des étoiles, pour que cette hypnotisation cessât. Il se prit\nalors à écouter les bruits mêmes qui pourraient venir de la terre,\n mais rien... c'était à se croire au sein du plomb; dans ce silence, on\naurait du /'entendre arriver. Mais II ne venait toujours pas. Mainte­\nnant... Si... Un bruit imperceptible... Là... Milaine, haletant, darda\nson regard sur la noire paroi... rien à voir; il voulut étendre la main,\nimpossible : le froid humide de ces trois ou quatre heures d'attente\nimmobile l'avait absolument paralysé, et pourtant, s'il était là...\n Milaine perdit connaissance, et ce fut dans ce lamentable état qu'on\nle ramena le lendemain chez lui, inanimé. Il fut deux mois à se\nremettre de cette formidable aventure, dont le récit, ajouté au mys­\ntère de sa vie et à la manie de collectionneur qu'on lui savait, le\nrendit célèbre à l'égal d'un personnage de légende. Qu'importait!\n N'avait-il pas acquis, en cette cruelle expérience, une quasi-certitude?\nNe se sentait-il pas tout près de savoir définitivement? Sa secrète\npensée était celle-ci : « Le ver s'approchait de moi, évidemment, mais\nje ne remplissais pas toutes les conditions requises, et voilà pourquoi\nje l'ai simplement pressenti là, au fond de la fosse ». Et il concluait,\navec cette logique qui prend chez les fous l'allure de l'épouvantement\nlui-même : « Le ver exige un cadavre. »\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n\n\nD     ébonnaire Milaine avait mis à profit sa convalescence pour classer\n       méthodiquement sa fameuse collection, soigner, ranger, étiqueter\nses vers. M me Milaine le regardait faire, sans une parole. Elle le trou-\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2199, "texte": "116                            DURENDAL\n\nvait bien changé au physique et au moral. Il avait bien vieilli. A h !\nquel changement, quand elle le comparaît au portrait, dessiné par un\nspécialiste, avec leurs cheveux à tous deux, et qu'on leur avait offert\nle jour de leurs noces d'argent! Quelle différence entre ce vieillard\nridé, courbé, blanchi et l'Adonis d'autrefois! Quelles modifications\nsurtout de caractère. Débonnaire était devenu méchant, sombre, gron­\ndeur, de doux, de joyeux, de calme qu'il était jadis. Il la regardait\navec un petit regard mauvais, qui la faisait trembler, et s'emportait\nquand la pauvre femme, souffrante d'une bronchite ancienne, se per­\nmettait de se soulager en toussant... Surtout, il ne tolérait pas la\nplus minime observation concernant ses affaires à lui, ses vers, ses\ncollections...\n   Dans ces conditions, M m e Milaine dut s'étonner du soin que prit\ntout à coup, de sa santé, son mari, mais l'étonnement n'eut pas le\ntemps de durer : elle mourut subitement. « L e ver exigeait un\ncadavre » ; il l'avait. — Débonnaire Milaine éprouva peu de difficulté\nà la chose : sa femme prenait chaque matin, pour ses bronches, et\ndepuis du temps, cinq gouttes d'une certaine potion, il lui en versa\ncinquante d'un coup. L e fait lui apparut d'ailleurs comme beaucoup\nmoins conséquent que la violation d'une tombe au cimetière de son\nvillage, projet dont il avait, un moment, caressé la pensée, mais\npour lequel il se serait décidé avec répugnance, à cause de son grand\nrespect pour les morts; et puis, il lui paraissait essentiel, pour l'expé­\nrience, de posséder un cadavre récent, bien conservé et surtout à\nportée de la main.\n   Débonnaire Milaine déclara ne vouloir confier à aucunes mains\nétrangères les derniers soins à donner à la chère défunte. Il se\nchargea de tout. Ses amis, le village entier, trouvèrent cette attention\nconjugale héroïque. M m e Milaine eut donc les funérailles que compor­\ntait son rang et sa fortune. L e corps disparaissait sous des montagnes\nde couronnes provenant de la liquidation de la maison de commerce\net dont Débonnaire, à tout risque, avait, par prévoyance, réservé\ndeux lots : un pour sa femme, un pour lui. Au cimetière, il fut\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2040, "texte": "                               DURENDAL                               117\n\nadmirable : il tenta de se jeter dans la fosse, on dut le retenir.\nOn le ramena chez lui, où il se barricada, voulant être seul et — ce\nfurent ses propres paroles — « tout entier à sa douleur et à ses\nsouvenirs ».\n   Inutile de dire que le cercueil convoyé ne contenait que des gravats\net de la terre. Débonnaire gardait chez lui le corps de la défunte pour\nune démonstration suprême. Cette fois, tous ses doutes allaient s'éva­\nnouir, il verrait le ver rongeur, il le surprendrait en flagrant délit sur\nle cadavre de M m e Milaine. Toutes ses précautions étaient bien prises.\nL e corps reposait dans une ancienne caisse à horloge, débarrassée en\nhâte, minutieusement assujettie, close hermétiquement et recouverte,\npar le dessus, d'une glace, qui permettait de se rendre compte, à\ntoute heure, d'un simple coup d'œil, de l'état des choses. Débonnaire\ns'installa près du cercueil improvisé... plus farouche que Cerbère\ntricéphale ou le Dragon aux cent têtes. Trois jours se passèrent, trois\njours de mortelle impatience, sans amener dans le cadavre le moindre\nchangement... Chaque jour, Milaine suait l'angoisse, par tous les\npores, dans la pensée du lendemain, effrayant peut-être.\n   L e quatrième jour : rien.\n   L e cinquième jour : rien.\n   L'idée d'une léthargie possible lui traversa l'esprit. Il souleva le\ncouvercle. L a raideur cadavérique des premiers jours avait disparu,\nles chairs avaient repris leur souplesse, mais le corps était bien froid,\nbien mort.\n   L e sixième jour : rien.\n   L e croirait-on? si ces phénomènes de psychologie pathologique\nn'avaient pas été constatés déjà, le malheureux n'eut pas une minute\nde doute sur la réalité de l'attentat dont tout cercueil est complice, et\nsur l'existence positive du ver mystérieux, profanateur de la majesté des\nmorts.\n  Demain, ce sera pour demain, pensait-il. Rien.\n  Il songea à laisser le cercueil entr'ouvert. Rien n'y fit.\n  L'idée lui vint de provoquer l'horrible apparition. L e fait bien\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2135, "texte": "118                            DURENDAL\n\n\nconnu de la pullulation des vers, en été, sur des viandes non abritées\ndes mouches, fut pour lui un trait de lumière. Comme les mouches\nn'arrivaient point, malgré l'appel pressant d'une fenêtre entr'ouverte\net d'un cercueil béant, il leur fit la chasse, en son jardin, et les amena\nde force sur ce cadavre. Ce dut être un spectacle effrayant et gro­\ntesque à la fois que ce petit vieillard hâve, décharné, spectral, ne\nvivant plus que par les deux petites flammes vert-de-gris de ses yeux,\ntransposé soudain au milieu d'une orgie printanière de fleurs déli­\ncieusement odorantes et chassant aux mouches, dans le but que l'on\nsait. Tous les muscides, comme disent les zoologistes, y passèrent,\ndepuis la mouche domestique (musca domestica) jusqu'à la sarcophage\n(sarcophaga mortuorum) : la mouche bleue (musca vomitoria), la mouche\ndorée (musca cadaverina), la mésembrine, la dexie, la tachine, la\ngonie, etc., etc. Le cadavre ne bougea pas d'un atome; bien plus, il\nparut se montrer fatal, à l'égal d'un poison, aux mouches capturées :\nelles crevaient en touchant le corps.\n                                      *\n                                  *       *\n\n\n\nD     ix jours après cette suprême tentative, le bruit de la mort de\n        M. Milaine courut par tout le village. La nouvelle était exacte.\nVoici d'ailleurs ce que contait le facteur rural, celui précisément auquel\non devait la découverte du fait.\n   On avait trouvé le cadavre de Débonnaire en état de putréfaction\navancée, et en partie dévoré par les vers, à côté du corps intact et\nmerveilleusement conservé de son épouse. L'explication de cette\nextraordinaire aventure parut facile à ces villageois : à leurs yeux,\nM. Milaine demeura comme un exemple héroïque d'amour conjugal,\nil n'avait pas entendu se séparer de sa femme et il était mort de\nchagrin à côté d'elle. On ajoutait, rapport à la conservation du corps\nde la défunte, que, sans doute, pour le mieux garder, son mari l'avait\nembaumé.\n   Cette opinion n'était pas celle d'un des deux promeneurs mis en\nscène au commencement de ce récit. Ce jeune magistrat venait de\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1138, "texte": "                              DURENDAL                             119\n\nlire, le matin même, les rapports des chimistes dans l'affaire Milaine.\nLe cadavre de Mme Milaine s'était trouvé, à l'analyse, tout imprégné\nd'arsenic, et l'estomac accusait nettement un empoisonnement minéral\naigu. Ces constatations, en même temps qu'elles permettaient de\nconclure au crime, expliquaient la conservation du corps. Mais qu'im­\nporte. La municipalité de Lyre ignore ces obscures et désormais\ninutiles paperasseries. M. et Mme Milaine reposent côte à côte au\ncimetière communal, dans un terrain que l'administration reconnais­\nsante leur a concédé à perpétuité. La collection Milaine, installée\ndans une aile de l'hôtel-de-ville pompeusement dénommée Musée, est\nl'orgueil de la commune.\n   De cette macabre et ironique aventure, il ne reste au village qu'une\nchose, inaperçue assurément de tous les Lyrois : c'est, dans la collec­\ntion, en un coin, cette inscription de la main de Milaine : L E VER\nRONGEUR, sur l'étiquette d'un BOCAL VIDE.\n\n     Avril 1894.\n                                                      POL DEMADE.\n(Reproduction interdite.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-06-n6-002", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 120, "page_fin": 120, "titre_corps": "Roche Tarpéienne et Capitole", "titre_sommaire": "Roche Tarpéenne et Capitole", "signature_source": "P. 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M. Jean Van                  France. Monjoye! La fleur de lis des\nMalderghem venge les lis des bavardages                 armes de France était une vraie fleur et\nd'archéologues ignorants. Il prouve ex­                 un vrai lis. C'est même le seul souvenir\ncellemment et en fort beau style : que la               de la monarchie qui reste aux poètes et\nfleur de lis, dite héraldique, est d'origine            aux rêveurs. Qu'on le leur laisse !\noccidentale; que cette fleur représente le                                         P. DEMADE.\n\n\n\n\n                                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-06-n6-003", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 120, "page_fin": 121, "titre_corps": "Pensées", "titre_sommaire": "Pensées", "signature_source": "Monseigneur VAN WEDDINGEN", "ancre_debut": "PENSEES", "ancre_fin": "Monseigneur VAN WEDDINGEN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 149, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 1417, "fin_caractere_exclue": 1881, "texte": "PENSEES\n\n   Le parvenu, dans le monde des lettres, n'a qu'un moyen d'usurper la renommée\ninterdite à son ineptie : nier l'opportunité des œuvres originales ou calomnier basse­\nment leurs auteurs.\n                                             *\n                                           * *\n\n  Il y a des hommes de beaucoup d'esprit qui rêvent de revenir en toutes choses au\nXIII E siècle. 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L'idéal souffre à\nl'atteinte de la réalité, et l'essor de la spéculation se sent entravé de mille manières\nau contact des banalités journalières, au spectacle de ce monde, où règnent, partout,\ndans une si large part, l'astuce, l'injustice, la vanité.\n\n                                            *\n                                         * *\n  La tradition garde, dans les questions essentielles, une infaillible autorité. Mais une\ncivilisation nouvelle impose à cette tradition une forme originale.\n                                            *\n                                         * *\n   Il importe de le noter : l'homme des siècles moyens n'écrivait pas à la façon des\nmodernes. Ces vastes écrits nous remplissent de stupeur... avec cela, presque nulle\npréoccupation de la beauté esthétique, ce tourment heureux de l'écrivain d'aujour­\nd'hui. Le latin familier des classes dispensait de ce souci qui a créé tant de chefs-\nd'œuvre, mais en rendant plus étroite la porte de la gloire. Désormais nul livre ne\npassera à la postérité, si la beauté de la forme n'égale la solidité des pensées, car\nl'opinion publique veut qu'entre l'idée et l'expression, il y ait un parallélisme certain.\n                                                  Monseigneur VAN WEDDINGEN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-06-n6-005", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 122, "page_fin": 124, "titre_corps": "Miroir d’Art et de Littérature", "titre_sommaire": "Miroir d'Art et de Littérature (Propos des Douze Pairs autour de la Table ronde)", "signature_source": "", "ancre_debut": "MIROIR", "ancre_fin": "talité sympathique accordée dans ses colonnes à quelques pages de nos collaborateurs. 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Paul Bourget est élu académicien en remplacement de Maxime Du Camp.\nC'est un triomphe dont la Ligue des Femmes a quelque sujet d'être fière !\n                                             *\n\n   Un homme bien loti, c'est Pierre (Loti)!\n   Son voyage en Asie-Mineure et en Palestine est fait — nous dit-on — pour le\ncompte d'un journal de New-York, et la relation en paraîtra dans les colonnes de\ncet organe.\n   Les conditions de ce voyage sont des plus fastueuses; Pierre Loti est défrayé de\ntous les frais de route quels qu'ils soient, de toutes les dépenses prévues et extraor­\ndinaires faites tant pour lui-même que pour la caravane qui l'accompagne; en un\nmot, c'est un voyage comme celui où Chateaubriand laissa sa fortune. En plus,\nl'auteur de Pêcheurs d'Islande recevra, lors de la livraison de son manuscrit entre les\nmains de 1' « editor » yankee, cinquante mille francs pour sa publication.\n   Et Barrière qui disait : La littérature est une belle branche... pour se pendre !\n                                             *\n                                         *       *\n                  SUR LE DOS DE TRÈS VIEILLE DAME ACADÉMIE\n\n  SIRE OLIVIER. — L'Académie...\n   TURPIN (poursuivant à haute voix, dans Montaigne). — « ... est une de ces vieilles\npersonnes, revêche, ardue et quinteuse, qu'il ne suffit nullement de désirer, il la\nfaut gagner par beaucoup de soins, d'attention et de persévérance. »\n   SIRE OLIVIER. — A peine soixante ans. Consultez plutôt ce livre : « Annuaire de\nl'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, soixantième\nannée, Bruxelles, Hayez ».\n   T U R P I N . — La vieille coquette Elle n'avoue pas son âge! Elle est bien plus\nvieille que ça, puisqu'elle remonte à 1772. En 1872, elle a fêté son centenaire!\n   SIRE OLIVIER (feuilletant l'Annuaire,). — Monjoye! Quelles belles relations. Une\nénumération de vingt-six pages pour dire les sociétés, établissements et recueils\npériodiques avec lesquels l'Académie est en relation ».\n"}, {"page_pdf": 152, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2675, "texte": "                                      DURENDAL                                       123\n\n\n  PINABEL. — Est-elle bien mise au moins, votre vieille dame?\n   SIRE OLIVIER (lisant). — « Habit de cour en drap bleu; collet, parements\net garniture à la taille ornés d'une broderie formée d'une branche d'olivier à feuilles\nbrodées en soie verte, bordées d'un filet d'or; boutons d'or portant au centre le lion\nbelge sur un écusson surmonté de la couronne royale, entouré de l'exergue avec\nl'inscription : Académie royale de Belgique. — Pantalon en drap semblable à celui\nde l'habit, avec bande en or. — Gilet blanc à boutons d'or. — Chapeau claque\nordinaire. — Epée de forme facultative. » (Page 76 de l'Annuaire : Costume des\nmembres de l'Académie. — Arrêté royal du 13 janvier 1876.)\n                                                             (Tous les pairs s'esclaffent.)\n   ROLAND (rêveur). — Epée de forme facultative! De façon que si je leur offrais ma\nDurendal...\n   S I R E OLIVIER. — Et moi Hauteclaire au bon acier bruni, ils la pourraient ceindre !\n(Il continue de feuilleter l'Annuaire. Les mécréants! Depuis 1875 ils n'ont pas trouvé\nà donner « le prix Stassart pour une notice sur un Belge célèbre ».\n   T U R P I N . — Julius César, en ses Commentaires, nous la faisait donc à l'oseille avec\nses Belges illustres! Il est vrai que depuis ce temps-là! Olivier, passe-moi le bouquin?\n(Turpin le parcourt longuement, après un silence.) Est-y funèbre votre livre, Sire\nOlivier. Sur six cent six pages, deux cent quarante-six â peine sont consacrées aux\nvivants... tout le reste, c'est de la nécrologie!\n   SIRE OLIVIER (sentencieusement). — L'Académie est la morgue de la gloire.\n   ROLAND (qui a lu quelque part par dessus l'épaule de Turpin). — Or ça, lequel d'entre\nvous m'expliquera ceci, que je lis dans ce livre : Il est fondé, dans le sein de l'Aca­\ndémie, « une commission permanente des paratonnerres »? Voyons, Turpin, vous\nqui êtes grand clerc en ces choses?\n   T U R P I N . — Des paratonnerres? Quel gaspillage! Vous êtes trop petits pour être\natteints par la foudre! messieurs de l'Académie. Licenciez donc la commission\npermanente des paratonnerres. Contentez-vous de « la franchise de port ».\n                                               (Tous les pairs se taisent, par galanterie.)\n\n\n\n  Aux amateurs de muffles :\n  Laurent Tailhade signifie, dans le Journal, aux Petits Belges, par le ministère de\nJules Huret, le roi des interviewers, sa prochaine visite en Belgique, — sitôt le\nretour de Barèges, où l'honorable anarchiste compte se reposer aux bords de la mer\nretentissante...\n   Vous nous ferez, Seigneur, en nous croquant, beaucoup d'honneur !\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 745, "texte": "124                                 DURENDAL\n\n  De J.-L. Forain, au Figaro, un dessin représentant un policier au moment où\ncelui-ci met la main à la gorge d'un chourineur, — et dessous, cette simple devise :\nLe « Geste » est beau.\n                                         *\n                                       * *\n   Monseigneur de Harlez nous écrit, pour nous dire qu'il n'est pas l'auteur de l'ar­\nticle publié dans Louvain-Journal, le 7 janvier dernier, et signé : Sagax. Dont acte.\n                                            *\n                                       *         *\n   Notre collaborateur, M. l'abbé H . Hoornaert, à la veille de son départ pour\nl'Espagne, nous envoie, en guise d'au revoir, ce sonnet :\n\n                   "}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 1640, "fin_caractere_exclue": 2303, "texte": "\n                                            •*\n                                        *        *\n   Tous nos remerciements au Journal de Bruxelles pour l'aimable et bienveillant\narticle du 6 juin, signé L. Nous lui sommes particulièrement reconnaissants de\nl'approbation très chaleureuse qu'il donne à notre programme : « Lutte en faveur de\nl'idéal et pour le réveil de l'art chrétien, — éclectisme très large et très juste, —\nguerre à l'indifférence artistique et littéraire des catholiques. »\n   Merci, enfin, au Journal de Bruxelles, de l'hospitalité sympathique accordée dans\nses colonnes à quelques pages de nos collaborateurs.                   DURENDAL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-06-n6-004", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 124, "page_fin": 124, "titre_corps": "Commandant en retraite", "titre_sommaire": "Le Commandant en retraite", "signature_source": "", "ancre_debut": "COMMANDANT EN RETRAITE", "ancre_fin": "Pour ébaucher en l’air un geste qui cravache", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": true, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 153, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 745, "fin_caractere_exclue": 1640, "texte": "COMMANDANT EN R E T R A I T E\n\n                Maigre et long, avançant sa tête de renard\n                Sur le balancement de son cou de cigogne,\n                Il va, d'un pied nerveux, l'héroïque grognard,\n                Songeant à Malakoff, jour de bonne besogne.\n\n                Raide encore, étalant son beau buste carré,\n                Il passe, plein du rêve intense qu'il évoque;\n                Et l'on voit remuer sur son gilet moiré,\n                De petits canons d'or qui pendent en breloque.\n\n                Sa bouche a pris la courbe acerbe du dédain,\n                Car les jeunes n'ont plus ses loyales rudesses,\n                Et les gants à leurs mains sont de lâches mollesses.\n\n                Il passe en la splendeur de son mépris hautain\n                Et sa droite parfois de son flanc se détache\n                Pour ébaucher en l'air un geste qui cravache!"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 132, "texte": "J U I N 1894\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": ""}, {"page_pdf": 134, "texte": " Juin 1894                                                                                  N° 6\n                                   DURENDAL\n\n\n\n\n                              SUR DRAP NOIR\n\n\n             DÉBONNAIRE                             MILAINE\n                A MONSIEUR DEGIVE, PRÉSIDENT DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE\n\n\n                                                               Hors moi, rien n'est réel.\n                                                                     VICTOR HUGO. L'Epopée du ver.\n\n                 DÉBONNAIRE M I L A I N E , O u i .\n                  — Milaine, dites-vous? Attendez...\n                  — Mais oui, celui qui s'est enrichi dans le commerce\n                  des « regrets éternels ». Voyons, rappelez-vous?\n                  — Aux cent mille couronnes ?\n                  — Juste. Vous devez vous en souvenir. Tout Bruxelles\nl'a connu. Un petit, correctement vêtu de noir, en cravate blanche\ntoujours, la voix douce, le geste menu, le regard à terre et l'air d'un\nrat effaré par le bruit.\n   — Si je m'en souviens! C'était même un assez curieux personnage.\n   Et les deux promeneurs se firent la mutuelle confidence de tout ce\nqu'ils savaient, ou avaient appris, sur le compte de ce Débonnaire\nMilaine. On était au milieu d'avril, vers sept heures du soir, au\nboulevard, sous les arbres mouillés des dernières pluies et frisson­\nnants au vent. Et les passants rapides, qui prirent attention aux deux\ncauseurs lents et tranquilles, ne s'imaginaient probablement pas qu'on\nput prendre la chair de poule, ce soir-là, pour autre chose qu'une\ntombée de jour trop fraîche. Et pourtant...\n                                            *\n                                        *       *\n\n\n\nD   ébonnaire Milaine s'était fait une assez jolie fortune sous le pavil­\n     lon doré : Aux cent mille couronnes, qui surmontait sa maison de\ncommerce, dont la façade noire et blanche rappelait une lettre de\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "106                             DURENDAL\n\n\ndeuil. Il était d'ailleurs affable, propret, respectueux envers sa clientèle\naffligée. Il savait ce qu'on doit à la mort et à la douleur. Nul, pas\nmême M m e Milaine, ne s'entendait comme lui à cuber l'angoisse des\npratiques : un coup d'œil lui suffisait. A peine quelques années lui\navaient-elles été nécessaires pour mûrir de leur expérience ses excep­\ntionnelles dispositions. Il lisait sur la mine des gens « de quoi il\ns'agissait ». Il connaissait toute la lyre des regrets : depuis la plus\nmenue pleurnicherie jusqu'au sanglot le plus sonore. Il aurait dressé\nl'arbre généalogique des larmes : il le savait par cœur. Il n'était pas\ndupe des feintes, par exemple. Son flair passait justement pour\ninfaillible. Vous n'aviez pas encore ouvert la bouche qu'il vaticinait :\n« Monsieur a eu la douleur de perdre m a d a m e son épouse... » Il avait\nsa gamme aussi lui ; et il disait avec une toute autre intonation :\n« ... M a d a m e a donc perdu son oncle... »\n   Avec Milaine on ne demeurait jamais dans l'indécision sur la réelle\nquantité de regrets, qu'il est décent d'exposer au public. Il appelait\ncela « bien faire les choses ». Il suggestionnait telle ou telle couronne,\ncette inscription plutôt que cette autre, ce ruban, cette fleur. Il avait\neu un moment plus de vogue, comme épitaphier, que D u m a s fils n'en\na actuellement comme préfacier; malheureusement, la presse, qui\nselon lui, ne respectait rien, avait pris un jour, une de ses plus\ncélèbres épitaphes pour un mot de la fin, et lui, qui ne lisait des\nfeuilles publiques que la partie nécrologique, avait vu cette parodie\ninfâme s'étaler dix lignes au-dessus d'une nécrologie illustre. L a\ndécision de se retirer, aussitôt fortune faite, datait même de cette\ncirconstance douloureuse pour son amour propre. Bref, Milaine était\n un homme précieux à certaines heures de désarroi; on ne comptait\n plus les âmes « faisant eau de toutes parts » qu'il avait renflouées;\n aussi emporta-t-il dans sa retraite des regrets, qu'il serait assurément\n téméraire de qualifier d'éternels, mais qui frisaient au moins la pre­\n mière classe.\n  M m e Milaine, qui avait pour la campagne les mêmes goûts\nqu'Horace, eut souhaité aller vivre quelque part, en un coin très\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                              DURENDAL                              107\n\n\noublié, loin du tumulte des villes; Débonnaire, ennemi de toutes\nextrémités, lui fit comprendre sagement qu'on ne quittait pas avec\ncette brusquerie « toutes ses relations ». Du reste, il se devait à\nsoi-même, affirmait-il, de jouir de la légitime considération qu'il\ns'était acquise sur place. Ne venait-on pas de lui offrir la présidence\nd'une de nos sociétés les plus respectables : la « Ligue royale de\ntempérance contre l'alcoolisme » ? Ceci ne devait-il pas emporter les\ndernières indécisions de madame? Débonnaire possédait d'ailleurs\nfoncièrement l'esprit de sociétés. Insistons sur ce pluriel. Chez nous,\nen Belgique, on ne conçoit pas Robinson Crusoé; le héros de Foé\nnous paraît inadmissible, non qu'il fut seul sur son île, mais parce\nqu'il ne présidait aucune société, ce qui nous semble le comble de\nl'invraisemblance. Débonnaire, pour charmer ses loisirs, accepta l'hon­\nneur que lui faisait la Ligue. Qu'aurait-il bien fait de son temps?\n                                   *\n\n\n     'est vers cette époque de malheureuse inactivité qu'il faut rappor­\nC      ter, chez Débonnaire, certaines tendances à se promener solitai­\nrement, et surtout à rester silencieux des heures! que Mme Milaine\nessaya, mais en vain, de combattre par les plus solides raisons.\n   Eh oui, comme le craignait sa digne moitié, M. Milaine était\natteint de pensée. Qu'on juge de la gravité de l'atteinte : L'ancien mar­\nchand de couronnes funéraires et, en général, suivant un ancien pros­\npectus de sa maison, de tous les accessoires du deuil, l'ex-épitaphier\nvenait de songer, avec une certaine suite, et pour la première fois de\nsa vie, assurément, à la mort. Songer, je ne dis pas réfléchir; Débon­\nnaire eut tenté, avec le plus franc insuccès, cette opération qui fait se\ntourner l'homme du côté de lui-même, étant de ces êtres auxquels les\ncirconstances prêtent seules quelque conséquente réalité.\n   A ce simple mot de mort, répercuté au tréfonds de leur pensée, il\nest des hommes dont l'âme se soulève de houle en tempête et va battre,\ndévoratrice de désir ou haletante de curiosité, l'incrochetable porte\ndes cieux. Qu' « un tel vienne de mourir »! l'important n'est pas! Le\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "108                                             DURENDAL\n\n\ntragique n'est point dans la douleur d'une quantité plus ou moins\ngrande d'héritiers ; le tragique est dans la seconde qui suit la vie, quand\nl'âme — « désemparée du sensible » — apparaît en jugement « tout à\nfait nue devant quelqu'un dont le nom est irrévélable, assiégée de\ntoutes les flagrances des Cieux, immergée dans le resplendissement de\nla justice absolue » (1). Mais Débonnaire n'était pas de ces chercheurs\nde midi à quatorze heures, il s'en tenait, lui, aux choses précises :\n« M. X... est mort. Qu'est-ce qui advient?» Dans son esprit positif,\ncette interrogation se complétait d'un mot, que son immense respect\nde la mort l'empêchait de formuler avec la désinvolture de Gavroche\nqui aurait ajouté tout brutablement à la question : « Qu'est-ce qui\nadvient ? » ce mot : « ... dans la boîte ».\n    Milaine s'inquiétait de l'imprécision de ses idées en la matière. Il\nsoupçonnait même, soupçon affligeant au-delà de tout, l'existence, en\nla mort, de quelque particularité irrespectueuse dont sa vénération\npour les trépassés dut souffrir. Peut-être saurait-il quelque jour à\nquoi s'en tenir. Quand on a du flair...\n    Il ne souffla mot de ses doutes à âme qui vive. Il prit seulement\nses précautions. Désormais, on le vit suivre avec plus d'assiduité les\ncérémonies funèbres, enterrements, obits, messes anniversaires. Il\nsuivait la mort jusqu'au bout. Il acheta même, pour tuer le temps à\nl'église, un livre de piété. Milaine, je m'empresse de le déclarer,\nn'était ni dévot, ni athée. Il était plutôt entre les deux. Il tenait\npersonnellement en grande estime le catholicisme qu'il ne pouvait\ns'empêcher de considérer, à cause de la pompe et des solennités dont\nil entoure les défunts, comme « la vraie religion des morts ». C'était\n son mot. Il se trouva que le livre était un psautier.\n     Brrr... il rencontra là-dedans, sur la mort, quelques détails d'une\n révoltante horreur. Il était sur la piste, décidément. Les livres! Il n'y\n avait encore que cela. Il résolut de se documenter. Pour commencer,\n il lut tout ce qui lui tomba sous la main.\n     Tant qu'il fut question des publications de la « Ligue royale de\n  (1) LÉON BLOY, Christophe Colomb devant les taureaux, p. 106.\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                               DURENDAL                               109\n\ntempérance», M me Milaine ne trouva pas grand inconvénient à ces\nlectures. Son mari lui avait expliqué qu'un président se doit, à la\nsociété qu'il préside, de tenir son rang, et puis, qu'après tout, les\nhonneurs étant des charges, etc., etc.\n   Malheureusement, l'obsession ne s'arrêta pas à ces tracts inoffensifs,\nrédigés d'ordinaire par d'anciens buveurs qui se reposent; la manie\nde lire prit, chez Milaine, de telles proportions, que l'épouse attentive\nse courrouça contre les livres, et surtout contre la « Société de tempé­\nrance », origine de ce malheur; elle décida même son mari — qui\nbuvait tous les jours sa bouteille de vin, ce qui, en somme, était bien\nmodeste pour un président de ligue — à renoncer à sa dignité.\nDébonnaire s'exécuta. Il prit prétexte de la première querelle — on se\nquerellait sans cesse à la ligue, car personne, le croirait-on, n'est\nirascible comme ces buveurs d'eau — pour imposer sa démission.\n   Débonnaire, qui était documenté maintenant, tomba dans une noire\nhypocondrie. Aussi se laissa-t-il amener sans résistance, et peut-être\navec un secret contentement, à la campagne, où il pourrait une bonne\nfois, espérait-il, penser tout à l'aise.\n                                      *\n                                  *       *\n\n\n\nI  l savait à présent, à n'en plus douter, que le tombeau était com­\n     plice de quelque attentat mystérieux contre la majesté de la mort.\nRestait à savoir lequel. Il n'entendait pas se laisser payer plus long­\ntemps de mots. Certes, il faut bien admettre un tas de choses sans les\ndiscuter, parce que la vie est fort courte et que souvent les lumières\nréunies de dix hommes ne suffiraient pas à dissiper les obscurités d'un\nseul; mais n'est-ce pas déjà suffisant que d'accepter, comme article de\nson credo humain, la ligne politique, le cri du cœur, la voix du sang,\nfallait-il y ajouter AVEUGLÉMENT la croyance au ver rongeur? Telles\nétaient les réflexions de Débonnaire Milaine, la veille de son départ\npour la campagne, en bouclant ses malles.\n   Il croyait au ver spécifié ci-dessus, mais pas aveuglément, puisqu'il\navait ses lectures, desquelles il avait conclu, avec une certaine vraisem-\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "110                                                  DURENDAL\n\n\nblance, que ce ver habitait les tombeaux et devait être l'attentateur\nmystérieux.\n   Milaine repassait maintenant, dans la paix de la nature, les tami­\nsant tantôt en analyse, les reliant une autrefois en synthèse, tous\nles renseignements, tous les souvenirs dont était faite sa conviction\nlà-dessus.\n   Il serait d'un puissant intérêt philosophique de rechercher, dans\nune organisation cérébrale du genre de celle qui nous occupe, le\n« passage du Pôle », à supposer qu'il existe, menant du témoignage\nimprimé à la conviction, mais cette recherche est ici accessoire. Un\nsimple coup d'œil sur les documents ayant servi à asseoir la dite\nconviction nous a paru préférable.\n   Ces documents sont fort divers. Le psautier, déjà mentionné, et\nque Milaine entr'ouvrit tout au plus, ne lui glissa qu'un soupçon :\nSepulchum patens, lut-il, est guttur corum, linguis suis dotose agebant (1).\nCe rapprochement assez réaliste, qui lui montrait le tombeau comme\nune sorte de gueule dévoratrice, le fit tout de même frissonner. —\nBossuet, qu'il entreprit ensuite, lui sembla quelque peu laconique :\n« Un je ne sais quoi » (2). C'était tout. Aussi garda-t-il un assez piètre\nsouvenir de l'aigle de Meaux.\n   Il commençait à désespérer, lorsqu'il fit la découverte d'un rensei­\ngnement sérieux, d'une de ces descriptions qui vous coupent l'appétit\nnet, fussiez-vous affamés comme l'Ugolin de Dante. Cette narration\nfaisandée n'avait rien de commun avec ces menuets de mots, connus\n des rhétoriciens sous le vocable d'amplification littéraire; elle était\nsignée de deux noms, célèbres dans le monde des Esculapes : Orfila\n et Devergie. La reproduction de cette page de médecine légale me\n paraît difficile ici, aussi n'en citerai-je qu'une phrase, celle justement\n qui frappa le plus Débonnaire.\n    « C'est à cette époque que la mouche dite Carniaria y dépose des\n larves, de là une foule de vers sur diverses parties du corps... etc. »\n  (1) Leur gosier est un sépulcre ouvert; ils se servent de leur langue pour tromper. Ps. 5, vers. II.\n  (2) Oraison funèbre de Henriette-Anne d'Angleterre.\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                                                  DURENDAL                           III\n\n\n   Le ver rongeur, il n'était donc pas tout seul, le malheureux, comme\nson collègue le solitaire, ils étaient une foule.\n   Pour se garer de l'asphyxie, Milaine, horrifié, sortit de cette litté­\nrature de charnier et prit air dans le jardin des Poètes, et ici l'atten­\ndait une heureuse déconvenue. Les œuvres des trois siècles littéraires\nl'induisirent à croire que les corps, dont les âmes s'en étaient allées,\ns'effondraient en poussière. Le grand Ducis, par exemple, qui con­\nsommait une prodigieuse quantité de héros, les réduit toujours, et\ninexorablement, en cendres; il suffit, pour se convaincre de la chose,\nde lire la traduction superbe qu'il daigna faire d'une pièce d'un\ncertain Shakespeare, dont le héros est Hamlet. Milaine s'était, du\nreste, donné la peine d'acheter, pour cinq sous, une traduction cou­\nrante, plus simple, du texte lui-même de la pièce anglaise, et il avait\nnoté ce passage de la première scène du cinquième acte :\n   H A M L E T . — A quelles indignes humiliations la mort nous fait descendre, Horatio!\nL'imagination ne peut-elle pas suivre la cendre auguste d'Alexandre jusqu'à ce\nqu'elle la trouve employée à boucher le trou d'une futaille?\n   HORATIO. — Ce serait pousser trop loin vos réflexions lugubres, seigneur.\n   H A M L E T . — Non certes, non ; pas du tout. Nous pouvons avec assez de vraisem­\nblance, et sans rien outrer, conduire jusque-là le grand Alexandre. Nous pouvons\ndire : Alexandre mourut; Alexandre fut inhumé; Alexandre redevint poussière; la\npoussière est terre; de la terre on forme l'argile; et pourquoi cette argile, en partie\nformée des cendres d'Alexandre, ne pourrait-elle pas se trouver employée à l'igno­\nminieux usage de boucher un tonneau? (1)\n   Milaine se sentit le cœur allégé d'un grand poids : le ver n'était pas\nclassique! et il conclut par ce raisonnement, qui sert de base aux\nhumanités : Ce qui n'est pas classique ne saurait exister.\n   On peut donc mourir en paix : la tombe est gardienne du respect\ndes morts!\n   Ses idées en étaient là, lorsqu'il commit, pour son malheur, l'irré­\nparable imprudence d'ouvrir, on se demande par quelle fatalité, un\nlivre dont le titre seul est horrifique : Les Fleurs du mal (2). Il tomba,\nvous vous en doutez bien, du premier coup, sur la bonne pièce : Une\n\n   (1) SHAKESPEARE, Hamlet. Edit de la Bibliothèque nationale, à 25 cent., p. 168.\n.. (2) De M. Charles Baudelaire, le défunt poète.\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "112                                    DURENDAL\n\n\nCharogne! cette paraphrase à la fois ignoble et dramatique du verset de\nJob : « Putredini dixi : Pater métis est, mater mea, et soror mea vermibus. »\nA la pourriture, j'ai dit : mon père; aux vers : ma mère et ma sœur (1).\n   Du coup, la vieille terreur, qui l'avait tour à tour pris et puis\nrelâché, comme un chat fait d'une souris, le reprit définitivement, le\nmarqua de sa griffe et lui cassa les reins...\n                                             *\n                                         *       *\n\n       e fut un beau cas, et vraiment on doit regretter l'absence d'un\nC       aliéniste dans l'affaire. Il y avait là, à tout le moins, un chapitre\n nouveau à ajouter à la science des maladies mentales. L'affection de\n Milaine, que nous reconstituons d'après des souvenirs, est inédite;\n et nous la désignerons, provisoirement, sous ce titre : le delirium\nfunereum ou mal funèbre. On sait que toute folie n'est qu'une parcelle\n de sagesse poussée à bout. Aussi, le dérangement cérébral de Milaine\n reconnaît-il pour cause un respect exagéré des morts. Rien de plus.\n Ce qui constitue l'extraordinaire de son cas, ce qui le rend typique,\n c'est, par exemple, la netteté des symptômes et leur succession à la\n fois graduée et rapide. Qu'on en juge. Milaine commença par s'in­\n quiéter, plus que de raison, du cri spontané des portes, des craque­\n ments ipséistes (2) que font entendre la nuit les meubles, les planchers\n et surtout les escaliers... Ces bruits, qu'en sa pensée, il n'hésitait pas à\n qualifier de mortuaires, lui parurent symboliques et préfiguratifs :\n — ou de l'écroulement assourdi et lent des défunts en cendres — ou\n (savait-il au juste?) de la sape rhythmique, à petits coups surs et secs,\n du ver rongeur forant son trou dans les corps... Plus tard, sa pensée\n s'aggravant un peu plus, toute poussière lui devint auguste, comme\n au héros de Shakespeare ; il n'entendit pas que, sous le vain prétexte\n de propreté, on usa chez lui du chiffon ou de la brosse; qui pouvait\n dire à quelle grande mémoire on manquait en secouant une tenture?\n    Ce n'est pas tout encore, la chose vivante elle-même lui parut sus-\n\n   (1) Jon, ch. XVII, v. 14.\n   (2) Je ne trouve pas d'autre mot.\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                                DURENDAL                              113\n\n pecte. Mais pourquoi philosopher sur le fait, il vaut mieux le citer\n dans son intégrité. Il arriva qu'un jour, Milaine, ayant visité le\n champ de bataille de Waterloo, s'attabla tout près, à l'auberge. On\n dînait, ma foi, fort prosaïquement, à table d'hôte, lorsqu'un des\n convives, un monstre de philanthrope, sans doute, s'avisa de déclarer\n que le résultat le plus certain de la grande journée du 18 juin I 8 I 5\n avait été d'engraisser un terrain où actuellement on cultivait des\n choux, les choux qu'ils mangeaient là, les choux qui étaient au bout\n de leur fourchette. A cette boutade, on vit un h o m m e blémir, un\n h o m m e dont les cheveux seraient devenus blancs, si une perruque\n pouvait blanchir. Cet homme, c'était Débonnaire Milaine. L e mal\n funèbre continuait ses ravages. L e respect des morts, ce sentiment si\n naturel, si légitime même, avait grandi chez ce malheureux jusqu'à la\nmanie, la manie tournait maintenant à une obsession, à l'idée fixe :\nla hantise du ver. Milaine était convaincu d'avoir éventé quelque\nmonstrueuse conspiration contre le respect de la mort dont la tombe se\nfaisait secrètement la complice ; l'existence de l'attentat lui paraissait\nirrécusable, seul l'attentateur demeurait, pour lui, entouré de mystère.\n    Toutefois, il se croyait sur la piste. Il avait décidé de porter ses\ninvestigations du côté des helminthes, sur l'immense famille des vers,\net de les englober tous dans un vaste coup de filet. Milaine se mit\ndonc, avec fureur, à l'étude de cette partie des sciences zoologiques\net se fit collectionneur de vers. Il annonça même, soit pour masquer\nson jeu, sait-on la mesure de la sagesse des fous? soit par folie des\ngrandeurs, qu'il lèguerait la collection à la municipalité de l'endroit.\nCe serait plus tard, pensait-il, un musée qu'on viendrait voir de loin,\nle dimanche, en partie de plaisir; — au-dessus de la porte d'entrée, les\nfuturs visiteurs pourraient lire en lettres d'or, sur une pierre bleue,\nces mots simples mais éloquents : Musée Milaine. L a vie en pleine\ncampagne offrit au sombre naturaliste toutes les ressources d'une\nfaune nombreuse et variée, aussi faisait-il journellement quelque n o u ­\nvelle trouvaille, et cette passion emplissait-elle ses jours, comme la\nterreur des morts emplissait ses nuits. L e sinistre collectionneur ren-\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "114                            DURENDAL\n\n\ntrait au logis entre chien et loup, rapportant chaque fois de ses\nexplorations « certaines choses » — c'était l'unique mot dont il se\nservit dans ses brèves explications à M me Milaine — soigneusement\ndissimulées dans un grandiose mouchoir à sujets. Il rangeait alors ses\ndécouvertes en de petits flacons, qui allaient encombrer un large\ndessus de cheminée orné d'une ancienne pendule empire représentant\nl'Amour en cage. La nuit venue, la hantise de la mort accaparait\ndespotiquement son âme. Le lendemain, il se reprenait, il redevenait\nson maître, croyait-il, tandis qu'il ne faisait, en réalité, que changer\nde chaînes, puisqu'il mettait la tenace volonté de chaque jour au ser­\nvice de l'idée fixe de la nuit. Tenace vouloir, en effet, que celui de la\npensée des fous et que les camisoles de forces des asiles laissent irré­\nductible ! Milaine usait là plus de puissance qu'Archimède n'en faisait\npeser sur son levier universel, mais la force ici appuyait à l'envers.\n                                      *\n                                  *       *\n\n\n\nL     a collection d'helminthes s'accroissait quotidiennement de quelque\n       nouveau spécimen, mais ces heureuses trouvailles laissaient\nMilaine mécontent; ce n'étaient pas les vers qui l'intéressaient, mais\nle ver... et il n'avait pas encore osé explorer le seul endroit où, selon\ntoute vraisemblance, il devait habiter : le cimetière. La lutte fut\nlongue, dans son âme, entre la peur et le désir, le respect des morts\net l'implacable curiosité de savoir... Enfin, il n'y tint plus, il était\nd'ailleurs énergiquement décidé à en finir, il connaissait les lieux, il\navait gagné les bonnes grâces du fossoyeur, en le faisant boire, ce\nserait donc le grand jour, il avait son idée. Un après-midi, qu'on avait\ncreusé une fosse neuve, laquelle attendait son hôte pour le lendemain\nMilaine, dissimulé derrière un if, laissa les grilles du cimetière se\nrefermer sur lui. Il était six heures du soir. La fosse était béante\navec tout autour, au-dessus, son bourrelet de glaise et de gazons frais\nremués; une ceinture intérieure de bois gardait les parois de tout\néboulement possible; tout au fond, à un mètre cinquante de la surface\ndu sol, une botte de paille avait été jetée. Le jour tombait. Débon-\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                                DURENDAL                                115\n\n naire Milaine s'étala sur la paille, tout de son long, au fond de la fosse,\n et — comme ses voisins du sous-sol, « les stagiaires de l'éternité, » —\n héroïquement il l'attendit...\n    -Qui?\n    — Parbleu ! le ver !\n    Viendrait-Il? Tant qu'il fit jour, les yeux du bonhomme ne quit­\ntèrent pas les parois humides de la fosse. Il fallut que le ciel s'obscur­\n cit et apparut, au-dessus de sa tête, comme un drap noir, semé des\nlarmes d'or des étoiles, pour que cette hypnotisation cessât. Il se prit\nalors à écouter les bruits mêmes qui pourraient venir de la terre,\n mais rien... c'était à se croire au sein du plomb; dans ce silence, on\naurait du /'entendre arriver. Mais II ne venait toujours pas. Mainte­\nnant... Si... Un bruit imperceptible... Là... Milaine, haletant, darda\nson regard sur la noire paroi... rien à voir; il voulut étendre la main,\nimpossible : le froid humide de ces trois ou quatre heures d'attente\nimmobile l'avait absolument paralysé, et pourtant, s'il était là...\n Milaine perdit connaissance, et ce fut dans ce lamentable état qu'on\nle ramena le lendemain chez lui, inanimé. Il fut deux mois à se\nremettre de cette formidable aventure, dont le récit, ajouté au mys­\ntère de sa vie et à la manie de collectionneur qu'on lui savait, le\nrendit célèbre à l'égal d'un personnage de légende. Qu'importait!\n N'avait-il pas acquis, en cette cruelle expérience, une quasi-certitude?\nNe se sentait-il pas tout près de savoir définitivement? Sa secrète\npensée était celle-ci : « Le ver s'approchait de moi, évidemment, mais\nje ne remplissais pas toutes les conditions requises, et voilà pourquoi\nje l'ai simplement pressenti là, au fond de la fosse ». Et il concluait,\navec cette logique qui prend chez les fous l'allure de l'épouvantement\nlui-même : « Le ver exige un cadavre. »\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n\n\nD     ébonnaire Milaine avait mis à profit sa convalescence pour classer\n       méthodiquement sa fameuse collection, soigner, ranger, étiqueter\nses vers. M me Milaine le regardait faire, sans une parole. Elle le trou-\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": "116                            DURENDAL\n\nvait bien changé au physique et au moral. Il avait bien vieilli. A h !\nquel changement, quand elle le comparaît au portrait, dessiné par un\nspécialiste, avec leurs cheveux à tous deux, et qu'on leur avait offert\nle jour de leurs noces d'argent! Quelle différence entre ce vieillard\nridé, courbé, blanchi et l'Adonis d'autrefois! Quelles modifications\nsurtout de caractère. Débonnaire était devenu méchant, sombre, gron­\ndeur, de doux, de joyeux, de calme qu'il était jadis. Il la regardait\navec un petit regard mauvais, qui la faisait trembler, et s'emportait\nquand la pauvre femme, souffrante d'une bronchite ancienne, se per­\nmettait de se soulager en toussant... Surtout, il ne tolérait pas la\nplus minime observation concernant ses affaires à lui, ses vers, ses\ncollections...\n   Dans ces conditions, M m e Milaine dut s'étonner du soin que prit\ntout à coup, de sa santé, son mari, mais l'étonnement n'eut pas le\ntemps de durer : elle mourut subitement. « L e ver exigeait un\ncadavre » ; il l'avait. — Débonnaire Milaine éprouva peu de difficulté\nà la chose : sa femme prenait chaque matin, pour ses bronches, et\ndepuis du temps, cinq gouttes d'une certaine potion, il lui en versa\ncinquante d'un coup. L e fait lui apparut d'ailleurs comme beaucoup\nmoins conséquent que la violation d'une tombe au cimetière de son\nvillage, projet dont il avait, un moment, caressé la pensée, mais\npour lequel il se serait décidé avec répugnance, à cause de son grand\nrespect pour les morts; et puis, il lui paraissait essentiel, pour l'expé­\nrience, de posséder un cadavre récent, bien conservé et surtout à\nportée de la main.\n   Débonnaire Milaine déclara ne vouloir confier à aucunes mains\nétrangères les derniers soins à donner à la chère défunte. Il se\nchargea de tout. Ses amis, le village entier, trouvèrent cette attention\nconjugale héroïque. M m e Milaine eut donc les funérailles que compor­\ntait son rang et sa fortune. L e corps disparaissait sous des montagnes\nde couronnes provenant de la liquidation de la maison de commerce\net dont Débonnaire, à tout risque, avait, par prévoyance, réservé\ndeux lots : un pour sa femme, un pour lui. Au cimetière, il fut\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                               DURENDAL                               117\n\nadmirable : il tenta de se jeter dans la fosse, on dut le retenir.\nOn le ramena chez lui, où il se barricada, voulant être seul et — ce\nfurent ses propres paroles — « tout entier à sa douleur et à ses\nsouvenirs ».\n   Inutile de dire que le cercueil convoyé ne contenait que des gravats\net de la terre. Débonnaire gardait chez lui le corps de la défunte pour\nune démonstration suprême. Cette fois, tous ses doutes allaient s'éva­\nnouir, il verrait le ver rongeur, il le surprendrait en flagrant délit sur\nle cadavre de M m e Milaine. Toutes ses précautions étaient bien prises.\nL e corps reposait dans une ancienne caisse à horloge, débarrassée en\nhâte, minutieusement assujettie, close hermétiquement et recouverte,\npar le dessus, d'une glace, qui permettait de se rendre compte, à\ntoute heure, d'un simple coup d'œil, de l'état des choses. Débonnaire\ns'installa près du cercueil improvisé... plus farouche que Cerbère\ntricéphale ou le Dragon aux cent têtes. Trois jours se passèrent, trois\njours de mortelle impatience, sans amener dans le cadavre le moindre\nchangement... Chaque jour, Milaine suait l'angoisse, par tous les\npores, dans la pensée du lendemain, effrayant peut-être.\n   L e quatrième jour : rien.\n   L e cinquième jour : rien.\n   L'idée d'une léthargie possible lui traversa l'esprit. Il souleva le\ncouvercle. L a raideur cadavérique des premiers jours avait disparu,\nles chairs avaient repris leur souplesse, mais le corps était bien froid,\nbien mort.\n   L e sixième jour : rien.\n   L e croirait-on? si ces phénomènes de psychologie pathologique\nn'avaient pas été constatés déjà, le malheureux n'eut pas une minute\nde doute sur la réalité de l'attentat dont tout cercueil est complice, et\nsur l'existence positive du ver mystérieux, profanateur de la majesté des\nmorts.\n  Demain, ce sera pour demain, pensait-il. Rien.\n  Il songea à laisser le cercueil entr'ouvert. Rien n'y fit.\n  L'idée lui vint de provoquer l'horrible apparition. L e fait bien\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "118                            DURENDAL\n\n\nconnu de la pullulation des vers, en été, sur des viandes non abritées\ndes mouches, fut pour lui un trait de lumière. Comme les mouches\nn'arrivaient point, malgré l'appel pressant d'une fenêtre entr'ouverte\net d'un cercueil béant, il leur fit la chasse, en son jardin, et les amena\nde force sur ce cadavre. Ce dut être un spectacle effrayant et gro­\ntesque à la fois que ce petit vieillard hâve, décharné, spectral, ne\nvivant plus que par les deux petites flammes vert-de-gris de ses yeux,\ntransposé soudain au milieu d'une orgie printanière de fleurs déli­\ncieusement odorantes et chassant aux mouches, dans le but que l'on\nsait. Tous les muscides, comme disent les zoologistes, y passèrent,\ndepuis la mouche domestique (musca domestica) jusqu'à la sarcophage\n(sarcophaga mortuorum) : la mouche bleue (musca vomitoria), la mouche\ndorée (musca cadaverina), la mésembrine, la dexie, la tachine, la\ngonie, etc., etc. Le cadavre ne bougea pas d'un atome; bien plus, il\nparut se montrer fatal, à l'égal d'un poison, aux mouches capturées :\nelles crevaient en touchant le corps.\n                                      *\n                                  *       *\n\n\n\nD     ix jours après cette suprême tentative, le bruit de la mort de\n        M. Milaine courut par tout le village. La nouvelle était exacte.\nVoici d'ailleurs ce que contait le facteur rural, celui précisément auquel\non devait la découverte du fait.\n   On avait trouvé le cadavre de Débonnaire en état de putréfaction\navancée, et en partie dévoré par les vers, à côté du corps intact et\nmerveilleusement conservé de son épouse. L'explication de cette\nextraordinaire aventure parut facile à ces villageois : à leurs yeux,\nM. Milaine demeura comme un exemple héroïque d'amour conjugal,\nil n'avait pas entendu se séparer de sa femme et il était mort de\nchagrin à côté d'elle. On ajoutait, rapport à la conservation du corps\nde la défunte, que, sans doute, pour le mieux garder, son mari l'avait\nembaumé.\n   Cette opinion n'était pas celle d'un des deux promeneurs mis en\nscène au commencement de ce récit. Ce jeune magistrat venait de\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                              DURENDAL                             119\n\nlire, le matin même, les rapports des chimistes dans l'affaire Milaine.\nLe cadavre de Mme Milaine s'était trouvé, à l'analyse, tout imprégné\nd'arsenic, et l'estomac accusait nettement un empoisonnement minéral\naigu. Ces constatations, en même temps qu'elles permettaient de\nconclure au crime, expliquaient la conservation du corps. Mais qu'im­\nporte. La municipalité de Lyre ignore ces obscures et désormais\ninutiles paperasseries. M. et Mme Milaine reposent côte à côte au\ncimetière communal, dans un terrain que l'administration reconnais­\nsante leur a concédé à perpétuité. La collection Milaine, installée\ndans une aile de l'hôtel-de-ville pompeusement dénommée Musée, est\nl'orgueil de la commune.\n   De cette macabre et ironique aventure, il ne reste au village qu'une\nchose, inaperçue assurément de tous les Lyrois : c'est, dans la collec­\ntion, en un coin, cette inscription de la main de Milaine : L E VER\nRONGEUR, sur l'étiquette d'un BOCAL VIDE.\n\n     Avril 1894.\n                                                      POL DEMADE.\n(Reproduction interdite.)\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "120                                           DURENDAL\n\n\n\n\n                     Roche Tarpéienne et Capitole\n\n                                                        lis blanc des jardins; qu'elle symbolise le\n   L e s F l e u r s de l i s de l'ancienne monarchie\n                                                        pouvoir royal (Regia sed nitidis dominen-\nfrançaise, leur origine, leur nature, leur symbo­\nlisme, par JEAN VAN MALDEHGHEM, archiviste adjoint      tur lilia sceptris); que, dans les armes de\nde la ville de Bruxelles.                               l'ancienne monarchie française, elle unis­\n   Voici une brochure d'archéologie, at­                sait l'idée de souverain pouvoir à celle\ntrayante comme une belle poésie ou une                  de suprématie particulière des rois de\npage de haute littérature. M. Jean Van                  France. Monjoye! La fleur de lis des\nMalderghem venge les lis des bavardages                 armes de France était une vraie fleur et\nd'archéologues ignorants. Il prouve ex­                 un vrai lis. C'est même le seul souvenir\ncellemment et en fort beau style : que la               de la monarchie qui reste aux poètes et\nfleur de lis, dite héraldique, est d'origine            aux rêveurs. Qu'on le leur laisse !\noccidentale; que cette fleur représente le                                         P. DEMADE.\n\n\n\n\n                                         PENSEES\n\n   Le parvenu, dans le monde des lettres, n'a qu'un moyen d'usurper la renommée\ninterdite à son ineptie : nier l'opportunité des œuvres originales ou calomnier basse­\nment leurs auteurs.\n                                             *\n                                           * *\n\n  Il y a des hommes de beaucoup d'esprit qui rêvent de revenir en toutes choses au\nXIII E siècle. S'ils en avaient le pouvoir, ils raseraient nos villes modernes, supprime-\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                                      DURENDAL                                       121\n\n\nraient les chemins de fer et les machines à vapeur, fermeraient nos musées d'art\ncontemporain, ne feraient que des images à la chevelure dorée et au corps diaphane,\net volontiers se coifferaient du petit chaperon. Ceux-là sont sages qui savent être de\nleur époque, apprécier tout juste progrès, toute innovation féconde.\n                                              *\n                                            * *\n   Rarement l'homme de la pensée pure est fait pour les affaires. L'idéal souffre à\nl'atteinte de la réalité, et l'essor de la spéculation se sent entravé de mille manières\nau contact des banalités journalières, au spectacle de ce monde, où règnent, partout,\ndans une si large part, l'astuce, l'injustice, la vanité.\n\n                                            *\n                                         * *\n  La tradition garde, dans les questions essentielles, une infaillible autorité. Mais une\ncivilisation nouvelle impose à cette tradition une forme originale.\n                                            *\n                                         * *\n   Il importe de le noter : l'homme des siècles moyens n'écrivait pas à la façon des\nmodernes. Ces vastes écrits nous remplissent de stupeur... avec cela, presque nulle\npréoccupation de la beauté esthétique, ce tourment heureux de l'écrivain d'aujour­\nd'hui. Le latin familier des classes dispensait de ce souci qui a créé tant de chefs-\nd'œuvre, mais en rendant plus étroite la porte de la gloire. Désormais nul livre ne\npassera à la postérité, si la beauté de la forme n'égale la solidité des pensées, car\nl'opinion publique veut qu'entre l'idée et l'expression, il y ait un parallélisme certain.\n                                                  Monseigneur VAN WEDDINGEN.\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": "122                                 DURENDAL\n\n\n\n\n               MIROIR D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n      Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde.\n\n  M. Paul Bourget est élu académicien en remplacement de Maxime Du Camp.\nC'est un triomphe dont la Ligue des Femmes a quelque sujet d'être fière !\n                                             *\n\n   Un homme bien loti, c'est Pierre (Loti)!\n   Son voyage en Asie-Mineure et en Palestine est fait — nous dit-on — pour le\ncompte d'un journal de New-York, et la relation en paraîtra dans les colonnes de\ncet organe.\n   Les conditions de ce voyage sont des plus fastueuses; Pierre Loti est défrayé de\ntous les frais de route quels qu'ils soient, de toutes les dépenses prévues et extraor­\ndinaires faites tant pour lui-même que pour la caravane qui l'accompagne; en un\nmot, c'est un voyage comme celui où Chateaubriand laissa sa fortune. En plus,\nl'auteur de Pêcheurs d'Islande recevra, lors de la livraison de son manuscrit entre les\nmains de 1' « editor » yankee, cinquante mille francs pour sa publication.\n   Et Barrière qui disait : La littérature est une belle branche... pour se pendre !\n                                             *\n                                         *       *\n                  SUR LE DOS DE TRÈS VIEILLE DAME ACADÉMIE\n\n  SIRE OLIVIER. — L'Académie...\n   TURPIN (poursuivant à haute voix, dans Montaigne). — « ... est une de ces vieilles\npersonnes, revêche, ardue et quinteuse, qu'il ne suffit nullement de désirer, il la\nfaut gagner par beaucoup de soins, d'attention et de persévérance. »\n   SIRE OLIVIER. — A peine soixante ans. Consultez plutôt ce livre : « Annuaire de\nl'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, soixantième\nannée, Bruxelles, Hayez ».\n   T U R P I N . — La vieille coquette Elle n'avoue pas son âge! Elle est bien plus\nvieille que ça, puisqu'elle remonte à 1772. En 1872, elle a fêté son centenaire!\n   SIRE OLIVIER (feuilletant l'Annuaire,). — Monjoye! Quelles belles relations. Une\nénumération de vingt-six pages pour dire les sociétés, établissements et recueils\npériodiques avec lesquels l'Académie est en relation ».\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                                      DURENDAL                                       123\n\n\n  PINABEL. — Est-elle bien mise au moins, votre vieille dame?\n   SIRE OLIVIER (lisant). — « Habit de cour en drap bleu; collet, parements\net garniture à la taille ornés d'une broderie formée d'une branche d'olivier à feuilles\nbrodées en soie verte, bordées d'un filet d'or; boutons d'or portant au centre le lion\nbelge sur un écusson surmonté de la couronne royale, entouré de l'exergue avec\nl'inscription : Académie royale de Belgique. — Pantalon en drap semblable à celui\nde l'habit, avec bande en or. — Gilet blanc à boutons d'or. — Chapeau claque\nordinaire. — Epée de forme facultative. » (Page 76 de l'Annuaire : Costume des\nmembres de l'Académie. — Arrêté royal du 13 janvier 1876.)\n                                                             (Tous les pairs s'esclaffent.)\n   ROLAND (rêveur). — Epée de forme facultative! De façon que si je leur offrais ma\nDurendal...\n   S I R E OLIVIER. — Et moi Hauteclaire au bon acier bruni, ils la pourraient ceindre !\n(Il continue de feuilleter l'Annuaire. Les mécréants! Depuis 1875 ils n'ont pas trouvé\nà donner « le prix Stassart pour une notice sur un Belge célèbre ».\n   T U R P I N . — Julius César, en ses Commentaires, nous la faisait donc à l'oseille avec\nses Belges illustres! Il est vrai que depuis ce temps-là! Olivier, passe-moi le bouquin?\n(Turpin le parcourt longuement, après un silence.) Est-y funèbre votre livre, Sire\nOlivier. Sur six cent six pages, deux cent quarante-six â peine sont consacrées aux\nvivants... tout le reste, c'est de la nécrologie!\n   SIRE OLIVIER (sentencieusement). — L'Académie est la morgue de la gloire.\n   ROLAND (qui a lu quelque part par dessus l'épaule de Turpin). — Or ça, lequel d'entre\nvous m'expliquera ceci, que je lis dans ce livre : Il est fondé, dans le sein de l'Aca­\ndémie, « une commission permanente des paratonnerres »? Voyons, Turpin, vous\nqui êtes grand clerc en ces choses?\n   T U R P I N . — Des paratonnerres? Quel gaspillage! Vous êtes trop petits pour être\natteints par la foudre! messieurs de l'Académie. Licenciez donc la commission\npermanente des paratonnerres. Contentez-vous de « la franchise de port ».\n                                               (Tous les pairs se taisent, par galanterie.)\n\n\n\n  Aux amateurs de muffles :\n  Laurent Tailhade signifie, dans le Journal, aux Petits Belges, par le ministère de\nJules Huret, le roi des interviewers, sa prochaine visite en Belgique, — sitôt le\nretour de Barèges, où l'honorable anarchiste compte se reposer aux bords de la mer\nretentissante...\n   Vous nous ferez, Seigneur, en nous croquant, beaucoup d'honneur !\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": "124                                 DURENDAL\n\n  De J.-L. Forain, au Figaro, un dessin représentant un policier au moment où\ncelui-ci met la main à la gorge d'un chourineur, — et dessous, cette simple devise :\nLe « Geste » est beau.\n                                         *\n                                       * *\n   Monseigneur de Harlez nous écrit, pour nous dire qu'il n'est pas l'auteur de l'ar­\nticle publié dans Louvain-Journal, le 7 janvier dernier, et signé : Sagax. Dont acte.\n                                            *\n                                       *         *\n   Notre collaborateur, M. l'abbé H . Hoornaert, à la veille de son départ pour\nl'Espagne, nous envoie, en guise d'au revoir, ce sonnet :\n\n                   COMMANDANT EN R E T R A I T E\n\n                Maigre et long, avançant sa tête de renard\n                Sur le balancement de son cou de cigogne,\n                Il va, d'un pied nerveux, l'héroïque grognard,\n                Songeant à Malakoff, jour de bonne besogne.\n\n                Raide encore, étalant son beau buste carré,\n                Il passe, plein du rêve intense qu'il évoque;\n                Et l'on voit remuer sur son gilet moiré,\n                De petits canons d'or qui pendent en breloque.\n\n                Sa bouche a pris la courbe acerbe du dédain,\n                Car les jeunes n'ont plus ses loyales rudesses,\n                Et les gants à leurs mains sont de lâches mollesses.\n\n                Il passe en la splendeur de son mépris hautain\n                Et sa droite parfois de son flanc se détache\n                Pour ébaucher en l'air un geste qui cravache!\n                                            •*\n                                        *        *\n   Tous nos remerciements au Journal de Bruxelles pour l'aimable et bienveillant\narticle du 6 juin, signé L. Nous lui sommes particulièrement reconnaissants de\nl'approbation très chaleureuse qu'il donne à notre programme : « Lutte en faveur de\nl'idéal et pour le réveil de l'art chrétien, — éclectisme très large et très juste, —\nguerre à l'indifférence artistique et littéraire des catholiques. »\n   Merci, enfin, au Journal de Bruxelles, de l'hospitalité sympathique accordée dans\nses colonnes à quelques pages de nos collaborateurs.                   DURENDAL.\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": ""}, {"page_pdf": 155, "texte": ""}]}