{"numero_id": "ulb-durendal-1894-07-n7", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1894-07-n7-001", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 125, "page_fin": 128, "titre_corps": "Musique d’église", "titre_sommaire": "Musique d’église", "signature_source": "ANDRÉ HALLAYS", "ancre_debut": "MUSIQUE D’ÉGLISE", "ancre_fin": "ANDRÉ HALLAYS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 158, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 135, "fin_caractere_exclue": 1881, "texte": "MUSIQUE D'ÉGLISE\n              LE Pape Léon XIII prépare une encyclique dans laquelle,\n              si l'on en croit les nouvelles venues de Rome, il condam­\n              nerait sévèrement l'exécution des musiques profanes dans\n              les églises et rappellerait toutes les maîtrises catholiques\n              à la pratique d'un art vraiment religieux. Il faut recon­\n     naître que, pour la France du moins, une pareille encyclique sera\n    singulièrement opportune. Car, en général, la musique que l'on\n          lans nos églises n'est pas de la musique d'église. Les croyants\nen sont affligés. Les artistes commencent à s'en indigner. Mais les\nmaîtres de chapelle paraissent assez peu s'en soucier. Et d'ailleurs\nla dévotion mondaine peut s'en accommoder.\n   On ne parait pas se douter ici que la musique d'église doit avant\ntout être religieuse, et que la beauté de la liturgie catholique disparaît\nau milieu des tintamarres d'opéra. La foi souffre de ce mélange extra­\nvagant de profane et de sacré, et le bon goût en est révolté.\n   L'orchestre, introduit dans les églises, est un contre-sens. Tout ce\ntumulte d'instruments qui se répercutent aux murailles de pierre ne\ntraduira jamais l'amour confiant, la foi sereine, et, pour tout dire, il\nne sera jamais une prière. Les voûtes des cathédrales romanes ou\nogivales ne conviennent pas aux éclats et aux nuances de la symphonie\nmoderne. (L'orchestre n'est à sa place que dans certaines églises\nd'aujourd'hui, plus semblables à des salles de spectacle qu'à des\ntemples.)\n   Mais le théâtral de certaines exécutions « religieuses » est moins\nscandaleux encore que le choix singulier des morceaux qu'on y entend.\nAu quinzième et au seizième siècles, avant le Concile de Trente, cer-\n"}, {"page_pdf": 159, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2285, "texte": "126                             DURENDAL\n\n\ntains compositeurs avaient, paraît-il, l'habitude d'écrire des messes en\nprenant pour thème une chanson obscène, et c'était ainsi que, sur un\nSanctus, on entendrait chanter : « Baise-moi, ma mie... » ou bien :\n« Las! bel amy... » Il faut avouer que nous en sommes revenus à\npeu près au même point. Sans doute les gaillardises d'autrefois sont\naujourd'hui remplacées par une vulgaire sensualité. Mais au «Salut»,\ndans certaines paroisses de Paris, on entend de bien étranges Ave\nMaria. Chez nos compositeurs modernes, il est souvent impossible de\ndistinguer pourquoi telle de leurs mélodies a été écrite sur un texte\nliturgique plutôt que sur des vers de M. Catulle Mendès. Souvent,\nd'ailleurs, la même phrase musicale leur sert à exprimer tour à tour,\nà l'église, les extases mystiques et, au théâtre, les autres. Charles\nGounod a dit dans son testament : « Je désire qu'on n'exécute à mes\nfunérailles d'autre musique que celle du plain-chant. » Bonne pensée,\nmais tout de même un peu surprenante chez l'auteur de l'Hymne à\nsainte Cécile... Et je ne parle pas des fantaisies des maîtres de chapelle\nqui « plaquent » des Agnus Dei sur des airs de cavatine.\n   Mais ce sont là les beautés des offices solennels. Aux offices ordi­\nnaires, on se contente, en général, de l'orgue et du « plain-chant ».\nIci la décadence est lamentable. L'horrible fausset des enfants de\nchœur et la basse caverneuse des chantres vocifèrent une sorte de\nmélopée traînante, sans souci du rythme, sans souci de l'expression,\net l'organiste fait ronfler, tant qu'il peut, son instrument pour épargner\naux fidèles ce déplorable concert...\n   Est-il possible de rendre à la musique sacrée la pureté, le sérieux et\nla simplicité sans lesquels l'église n'est qu'une annexe du concert ou\nmême de l'Opéra? Un certain nombre d'ecclésiastiques et d'artistes\nont cru pouvoir le tenter, — sans se faire, du reste, illusion sur les\ndifficultés de l'entreprise. Ils se sont groupés et ont décidé la création\nd'une Société française de musique religieuse. Dès le premier jour, ils ont\n défini avec une grande précision le but de leur œuvre :\n    1° La restauration du chant grégorien, d'après les principes d'exé­\n cution des RR. P P . Bénédictins, approprié aux rites diocésains;\n"}, {"page_pdf": 160, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2228, "texte": "                               DURENDÀL                               127\n\n\n   2° La remise en honneur de la musique, dite palestrinienne, comme\nmodèle de musique figurée, pouvant être associée au chant grégorien\npour les fêtes solennelles ;\n   3° La création d'une musique religieuse moderne, respectueuse des\ntextes et des lois de la liturgie, s'inspirant des traditions grégoriennes\net palestriniennes.\n    Il y a dans ce programme un article qui est déjà à demi réalisé.\nPour la musique palestrinienne, le mouvement parti de Saint-Gervais\nn'est point près de s'arrêter. Il y a en province, à Perpignan, à Mar­\nseille, à Autun, etc., des maîtrises qui exécutent a capella les messes\net les motets des grands maîtres du seizième siècle. Cette musique\npeut et doit rester l'ornement des grands offices pour les fêtes solen­\nnelles.\n    Mais où la nouvelle Société rencontrera sans doute plus de résis­\ntances, c'est dans son effort pour restaurer le chant grégorien, d'après\nles principes d'exécution des RR. P P . Bénédictins.\n    Ce n'est pas ici, en quelques lignes, qu'on pourrait exposer l'œuvre\nadmirable de Dom Pothier et comment il a restitué les vieilles mélo­\n dies grégoriennes en leur primitive beauté. D'ailleurs, mieux que\ntoutes les dissertations savantes qu'on a écrites sur la matière, l'audi­\ntion, soit d'une simple antienne de l'office de Noël, soit de la sublime\n cantilène Ubi amor et caritas, soit de telle autre prise au hasard dans\n le Graduel, convaincrait ceux qu'épouvante le mot de « plain-chant ».\n Il y a là un prodigieux trésor de mélodies où, selon le mot de Chateau­\n briand, on sent la « fraîcheur de la foi ». Elles ont le charme des plus\n belles chansons populaires. Elles sont fortement expressives, et leurs\n longues vocalises, qui se déroulent comme des fumées d'encens et\ntombent comme des jonchées de fleurs, semblent la rêverie mystique\n du chanteur méditant sur les paroles du texte liturgique...\n    Aujourd'hui, déjà des évêques et des prêtres se sont faits les propa­\n gateurs de ce « plain-chant » restauré. Les offices de Solesmes (c'est\n là qu'est née la réforme) sont célèbres. Dans divers séminaires, des\n professeurs enseignent selon les principes des Bénédictins. Au petit\n"}, {"page_pdf": 161, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1853, "texte": "128                             DURENDAL\n\nséminaire de Versailles, grâce à M. l'abbé Poivet, on peut entendre\nexécuter à la perfection les chants grégoriens. A Paris, M. l'abbé\nPerruchot, maître de chapelle à l'église N.-D. des Blancs-Manteaux,\nest un apôtre ardent de la réforme bénédictine.\n   Ce que voudrait la nouvelle Société, c'est grouper tous ces efforts,\nencourager toutes ces initiatives, réunir les « grégoriens », révéler à la\nfoule des chrétiens l'incomparable beauté d'une liturgie qu'elle ignore,\ncréer des écoles de chantres, et peut-être aussi donner une édition\nvulgaire des mélodies grégoriennes que, jusqu'ici, leur notation\narchaïque rend inaccessibles à la multitude... Il faudra compter avec\nla routine de certains ecclésiastiques ; il faudra compter surtout avec\nl'indolence des maîtres de chapelle qui se soucient peu d'avoir à\nrecommencer l'instruction de leurs chantres. Mais les vieilles mélodies\nde l'Antiphonaire, qui sont l'âme même de la primitive Eglise, finiront\npar l'emporter et ce seront elles qui vaincront.\n   Enfin, cette Société ne veut point s'arrêter à cette tâche en quelque\nsorte archéologique. Elle croit qu'il serait absurde de chasser de\nl'église les musiciens d'aujourd'hui, et elle les invite- à composer à leur\ntour des messes, des motets, des hymnes, pourvu toutefois que leur\nmusique soit religieuse dans son inspiration et liturgique dans sa\nforme.\n   Le comité provisoire placé à la tête de la Société comprend les\nnoms de MM. Vincent d'Indy, Guilmant, de Polignac, Bordes et\nBourgault-Ducoudray. C'est ce dernier qui, dans une lettre récente,\ndéfinissait l'œuvre à accomplir en ces termes : « Construire un temple\nà la place d'un casino. »\n                                                   ANDRÉ    HALLAYS,\n                                                du Journal des Débats.\n  17 juin 1894.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-07-n7-002", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 131, "titre_corps": "La Mort de Baudelaire", "titre_sommaire": "La mort de Baudelaire", "signature_source": "CHARLES BUET", "ancre_debut": "LA MORT DE BAUDELAIRE", "ancre_fin": "CHARLES BUET", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "MAURICE MAETERLINCK", "segments_controles": false, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 162, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 91, "fin_caractere_exclue": 2024, "texte": "LA MORT DE BAUDELAIRE\n         N ce temps-là, déjà bien lointain! quelques jeunes gens, pas­\n\n\n\nE          sionnés de littérature, faisaient une Revue. Et la preuve qu'ils\n           la faisaient bien et qu'ils aimaient l'ingrat métier littéraire,\n          c'est que tous ceux qui ne sont pas morts sont arrivés. Les\nuns devenus professeurs ou magistrats, les autres conteurs ou poètes\nlyriques vivant de leur état, phénomène qui eut émerveillé le bon\nThéodore de Banville.\n   Leur cénacle était le logis du plus riche d'entre eux. On y ressus­\ncitait la querelle des romantiques ; on y battait le réalisme à plate\ncouture; on ne prévoyait encore ni les décadents, ni le symbolisme.\n   Notre hôte était dans ses meubles. Un logement d'avocat, fastueux\npour nous qui vivions à l'auberge; il nous donnait du thé et des petits\ngâteaux; et chacun mangeait sa tartine avant de lire son chef-d'œuvre,\ncar le « comité de rédaction » admettait ou repoussait, au scrutin\nsecret, les articles présentés à la Revue.\n                                       *\n                                   *       *\n\n   Or, l'un des nôtres, le poète Jacques, vint un soir très morne, triste,\nles yeux brillants de larmes contenues. Et comme on l'interrogeait,\navec ces effusions d'amitié dont la vingtième année garde le secret, il\nrépondit que le matin même, il était allé avec un célèbre polémiste\ncatholique, le plus célèbre de tous, voir Charles Baudelaire sur son\nlit d'agonie. Scène émouvante que cette entrevue suprême avec le\npoète, alors encore incompris et calomnié, des Fleurs du mal.\n   — Je ne sais pas le nom de la maladie, non, je ne le sais pas et ne\nle veux point savoir, dit Jacques. Il ne peut plus parler... De tous les\nmots de cette langue française qu'il a enrichie avec tant de hardiesse,\nde ces milliers de mots qu'il a jetés à profusion dans ses œuvres, il n'a\nretenu que deux mots : Cré nom! qui lui servent et qui lui suffisent à\n"}, {"page_pdf": 163, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2216, "texte": "130                            DURENDAL\n\n\nexprimer tous les sentiments dont son âme est encore capable. Oui.\nCré nom! voilà ce que profère, à cette heure l'incomparable traducteur\nde Poë, qui a fait passer dans notre langue et notre littérature le génie\nde ce philosophe bizarre, de cet analyste sans égal, de cet espion du\ncœur humain, qui voulait que sa phrase représentât l'infini de la sen­\nsation la plus subtile. Cré nom! c'est là tout ce que prononce l'admi­\nrable ciseleur des poèmes en prose, le patient et curieux observateur\ndes Femmes damnées, de Don Juan aux enfers... Toute l'éloquence, toute\nla splendeur, toute la puissance de sa parole se résument en ces tristes\nmots, qu'il nous a jetés avec un accent de joie, en nous voyant : Cré\nnom! Et cela voulait dire, et il avait l'illusion de le dire : « Soyez les\nbienvenus ». Il ajouta : Cré nom! avec l'intonation qu'il aurait eue\npour nous demander : « Comment vous portez-vous ? » Et il roulait sa\ntête sur l'oreiller, en répétant : Cré nom! Cré nom! comme s'il avait\nclamé, dans un éclat de rire sonore : « Ah ! que je suis content de\nvous voir . Son blême visage de moribond s'épanouissait d'allégresse.\nIl regarda mon compagnon de ses yeux grands ouverts, très limpides,\nsi purs, et il fit le signe de la croix à plusieurs reprises, avec une\nexpression d'inexprimable bonheur, de majestueuse sérénité, manifes­\ntant ainsi qu'il avait reçu les sacrements. Et en faisant ce signe de la\ncroix, du front à la poitrine et d'une épaule à l'autre, largement, du\ngeste ample d'un paysan de Bretagne, il murmurait : Cré nom! Cré\nnom! Cré nom!\n   J'étouffais d'angoisse, mon compagnon pleurait à chaudes larmes,\net pour nous consoler, Baudelaire, son extatique sourire sur ses lèvres\nviolettes, murmurait doucement : Cré nom! Cré nom!\n   Jacques s'interrompit, et la tête baissée, se mit à bourrer sa pipe,\ntandis que l'un de nous jetait cette question :\n   —. Est-il mort?\n   — J'espère qu'il est mort... Il faut qu'il soit mort, repartit Jacques,\nles yeux fixés droit devant lui, comme obsédé par une vision funèbre.\nN'est-ce pas un supplice pire que la mort, se survivre ainsi? Penser,\net ne pouvoir plus traduire sa pensée... Gésir, inerte, garrotté par\n"}, {"page_pdf": 164, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1182, "texte": "                                DURENDAL                                131\n\nl'immonde fièvre sur un grabat d'hôpital... Comprendre... deviner...\nespérer... savoir qu'on laissera un nom impérissable parmi les hommes,\net que les hommes verront tantôt passer un cercueil où ballotte la\npourriture dont le nom mortel est à jamais nimbé de gloire!... Ah! ce\nn'est pas mourir qui effraie, c'est imaginer un instant fugitif qu'on\nest mort!...\n   Quand nous sommes partis ce matin, acheva-t-il en changeant de\nton, Baudelaire nous dit adieu : Cré nom! Il suffoquait, il suppliait :\nCré nom! C'était nous garder auprès de lui, qu'il voulait. Mais on a\nfaim, n'est-ce pas? Et la bête commande. Je ne le reverrai jamais, et\nje n'oublierai pas plus ce Cré nom! que si je l'avais entendu sur le Sinaï.\n   Jacques fondit en larmes, et ne parla pas davantage.\n   Charles Baudelaire était mort, en effet, à onze heures du matin, le\ndernier jour d'août, un samedi, sans avoir pu, même dans les violents\ncombats de l'agonie, retrouver la parole. Il roula sa tête sur l'oreiller,\nil dit : Cré nom! et il expira.\n                                                     CHARLES    BUET.\n\n\n\n\n              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-07-n7-003", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 131, "page_fin": 135, "titre_corps": "Maurice Maeterlinck", "titre_sommaire": "Maurice Maeterlinck", "signature_source": "HENRY MŒLLER", "ancre_debut": "MAURICE MAETERLINCK", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 164, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 1182, "fin_caractere_exclue": 1685, "texte": "MAURICE MAETERLINCK\n            Aviez-vous lu l'admirable et si suggestive profession de foi\n              artistique de Maeterlinck, au Figaro du 2 avril 1894,\n              sous ce titre : A propos de Solness le constructeur? Un\n              de mes amis me la fit lire l'autre jour. Les œuvres de\n              Maeterlinck m'ont procuré une émotion esthétique tel­\nlement puissante, que je ne saurais la décrire en paroles humaines.\nMais cette incomparable page d'art, où Maeterlinck nous expose son\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2259, "texte": "l32                             DURENDAL\n\n\nesthétique, en un langage de feu, m'a peut-être encore plus fortement\nimpressionné que toute son œuvre.\n   Quelle élévation d'idées! Quelle intuition du mystère! Quelle com­\npréhension sublime du sens intime de la vie! Jamais personne n'a\npénétré aussi profondément ce qu'on a appelé d'une façon si géniale :\nl'âme des choses! T o u t en ce monde côtoie l'infini par quelqu'endroit.\nIl n'y a rien de banal ici-bas pour le penseur. L e génie voit l'éternité\ndans le temps, l'infini dans le fini, le divin dans l'humain.\n   C'est bien là la note caractéristique de la belle intelligence de\nMaeterlinck. P o u r son âme de voyant, il y a du mystère partout.\nT o u t est mystère. L e mystère nous étreint, il nous environne, nous\nenveloppe de toute part, nous respirons dans son atmosphère, il\nimprègne toute chose.\n   Combien juste ! pour celui qui a la vraie notion de l'homme. C'est un\nêtre si grand que l'homme. L'homme, c'est un esprit, et quoi de plus\nmystérieux qu'un esprit. L'homme, c'est une âme, c'est-à-dire un être\nincomparablement beau, créé pour la contemplation et l'extase, doué\nde capacités telles que l'infini seul peut les remplir, ayant pour fin le\nplus superbe idéal qui se puisse rêver : la possession par l'amour\nintuitif de ce qu'il y a de plus beau : du Beau infini ! T o u t e la nature\nparle à l'homme de cet infini. Chaque créature est un reflet du beau\nessentiel. L e vent qui remue la feuillée est une voix si éloquente pour\ncelui qui comprend. L e chant de l'oiseau est un écho de l'éternité.\nL e silence lui-même est pour l'artiste un langage. Jamais le penseur\nn'est moins seul que quand il est seul. Que de sensations la solitude\nlui procure! Que d'idées elle lui suggère. Quelle poésie elle commu­\nnique à son â m e ! Elle est la source de ses plus sublimes inspirations.\n    L e bourgeois s'ennuie dans la solitude, l'artiste y trouve plus d'élé­\nments d e vie, y respire plus à l'aise, y est plus dans sa sphère qu'au\nsein de la bruyante foule, où il est un solitaire incompris et ne com­\np r e n a n t rien lui-même à la bêtise de l'humanité.\n  Maeterlinck nous fait admirablement saisir ce côté mystérieux des\nchoses dans ses œuvres. Les moindres gestes, les plus simples paroles\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2375, "texte": "                                  DURENDAL                                  133\n\nde ses personnages nous expriment le mystère, nous mettent en pré­\nsence de l'infini, nous révèlent l'au-delà de la vie se manifestant dans\nles plus humbles et les plus insignifiants détails. Je dis mal, en\nemployant le mot : insignifiant. Rien n'est insignifiant pour le génie.\nT o u t signifie quelque chose. C'est le sens de toutes choses — même\ndes plus petites en apparence — que Maeterlinck perçoit avec son\nadmirable intuition et cherche à nous inculquer dans ses œuvres.\nE t avec quelle puissance d r a m a t i q u e il agit sur nos âmes !\n   C'est dans l'intensité de l'émotion, dont le dramaturge imprègne\nl'âme du spectateur, que se révèlent à la fois et la valeur du drame et\nle génie de l'artiste. Un d r a m e est d'autant plus parfait qu'il impres­\nsionne davantage. Q u a n d il empoigne le spectateur dans tout son être,\nq u a n d il fait vibrer toute son âme, quand il lui communique à lui-\nmême les sentiments de terreur, d'angoisse, de pitié, d'enthousiasme,\nincarnés dans les différents héros du d r a m e , il est l'œuvre d'un artiste.\nIl faut que le spectateur souffre par moments, qu'il éprouve même\nphysiquement un malaise profond, qu'il soit tout d'un coup et comme\nd'instinct porté à crier, à se jeter entre le tyran et sa proie, qu'il\ntriomphe avec le héros, qu'il gémisse avec la victime, qu'il se révolte\nintérieurement contre l'infamie.\n   N'est-ce pas de la sorte qu'on est impressionné en lisant les drames\nde Maeterlinck? Il est un maître dans l'art d'exprimer un sentiment,\ncomme dans celui de le faire partager par le public. E t son talent est\nd'autant plus puissant, qu'un rien lui suffit pour arriver à ce résultat.\n   Voyez, par exemple, cet admirable petit drame : Intérieur. Ce n'est\npresque rien en soi. L e sentiment à rendre est celui de personnes se\ntrouvant dans l'affreuse situation de devoir annoncer une catastrophe\népouvantable et absolument imprévue, la plus terrible de toutes : la\nmort inattendue d'un être aimé à une famille qui ne se doute de rien.\nC o m m e ce sentiment est admirablement rendu ! N'est-ce pas ainsi que\nnous serions impressionnés nous-mêmes, si nous nous trouvions dans\nla situation décrite là? Avec quelle intensité Maeterlinck nous com­\nm u n i q u e toutes les émotions des héros de son d r a m e ! Il nous identifie\n"}, {"page_pdf": 167, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2257, "texte": "134                             DURENDAL\n\n\navec eux. Il semble qu'on prend part à l'action. On voudrait intervenir\nparfois. On regarde anxieusement avec le vieillard et l'étranger dans\nl'intérieur de la maison. Qu'il est admirablement décrit cet intérieur!\nOn y voit ce que l'auteur veut nous y faire voir. A un moment donné,\non voudrait, avec l'étranger, pousser le vieillard à agir plus vite, sur­\ntout quand, dans le lointain, on voit arriver le cortège funèbre escor­\ntant le cadavre de la jeune fille. Puis, quand le vieillard veut entrer\npour annoncer la terrible nouvelle, on voudrait l'arrêter sur le seuil.\nOn est tenté de l'interpeler et de lui dire : « Est-ce bien le moment?\nSoyez p r u d e n t . Préparez-les. Ne parlez pas trop vite. »\n   E t puis on regarde par la fenêtre, avec le public, pour voir ce qui\nva se passer au moment de l'annonce du malheur. On suit tous les\ngestes du vieillard. On interroge anxieusement les visages pour voir\nl'impression. On cherche à deviner le moment où la nouvelle est\nannoncée. T o u t à coup, la mère tressaille et se lève. « O h ! la mère va\ncomprendre », s'écrie-t-on avec Marthe. Enfin, on s'aperçoit, à l'ex­\npression terrifiée des physionomies, que la chose est faite, et on se\nretire d'instinct pour faire place à la famille se précipitant avec terreur\nau devant du lugubre cortège.\n   Qu'elle est admirable, la fin du d r a m e ! Quel tableau que ce con­\ntraste : d'une part, le désordre ! les cris de désolation ! les larmes du\ndésespoir ! les portes s'ouvrent violemment à deux battants et toute la\nfamille se précipite au dehors avec effroi. D'autre part, un enfant\ndormant paisiblement, le sourire de l'insouciance sur les lèvres, au\nmilieu de la paix, du silence et du calme du foyer resté vide et désert.\nEnfin, l'étranger contemplant par la fenêtre le sommeil calme et\ningénu de l'enfant, et s'écriant tout naïvement : « Il ne s'est pas\néveillé! »\n   L e talent de Maeterlinck à exprimer les sentiments, et surtout son\nart à vous identifier avec les acteurs et à vous faire partager leurs\némotions, apparaît aussi bien vivement dans le troisième drame de\nson dernier volume : La Mort de Tintagile. Comme on éprouve en soi\nla terrible angoisse de la pauvre sœur voulant sauver son frèrot et\n"}, {"page_pdf": 168, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1231, "texte": "                              DURENDAL                              135\n\n\nl'arracher aux griffes du monstre ! Oh ! comme on voudrait renverser le\nmur avec elle ! Comme on crie avec elle au petit Tintagile : « Attends\nun peu! Ne meurs pas! Je suis là! Je vais réussir! Par où est-il pos­\nsible d'entrer? Où es-tu?» Comme on brûle d'impatience! Quelles\nangoisses on éprouve! Il semble qu'on fasse partie de la scène. On\ntâtonne le mur pour trouver le moyen ou d'y pénétrer ou de le ren­\nverser pour défendre Tintagile. Comme les cris désespérés du pauvre\npetit vous fendent l'âme, vous torturent le cœur, vous remplissent de\ntristesse, de rage et de désespoir!\n   Et avec quelle stupéfiante et admirable simplicité tout cela est\nconçu et dit par l'artiste! Comme ces scènes sont bien vivantes! Quelle\npuissance, encore une fois, à rendre l'émotion dans toute son intensité.\n   Faute de place, nous n'avons pu analyser le premier drame, aussi\nadmirable que les deux autres. Ces quelques lignes, inspirées par\nnotre admiration enthousiaste pour le grand artiste qu'est Maeterlinck,\nsuffiront, pensons-nous, pour décider nos lecteurs à lire eux-mêmes le\nchef-d'œuvre.\n                                            L'abbé HENRY    MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-07-n7-004", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 136, "page_fin": 142, "titre_corps": "Babylone", "titre_sommaire": "Babylone", "signature_source": "HENRY BORDEAUX", "ancre_debut": "BABYLONE", "ancre_fin": "HENRY BORDEAUX", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 169, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 102, "fin_caractere_exclue": 2013, "texte": "BABYLONE (1)\n                                                                          A M. POL DEMADE\n\n\n\n\nT\n                ANDIS que le plus\n                               abject vaudeville est discuté en plusieurs\n             colonnes dans les quotidiens, un silence presque absolu fut\n             gardé par la presse lors des représentations de la Babylone\n             du sâr Peladan au théâtre de l'Ambigu. C'est le 21 et le\n28 mai derniers que cette œuvre, d'un art hautain, auparavant jouée\nune seule fois au Salon de la Rose + Croix du T e m p l e et du Graal,\npalpita sur la scène devant des spectateurs enthousiasmés, et puisque\nces journalistes — que Barbey d'Aurevilly qualifiait dédaigneusement\nles trompettes du rabâchage — se refusent à parler de tout ce qui dépasse\nles potins du boulevard et l'habituelle médiocrité, il importe de rompre\ncette conspiration du silence et d'exalter, comme il sied, le grand\nartiste qui s'efforce d'atteindre la Beauté souveraine.\n   Voici donc le sujet de Babylone et la mentalité de l'œuvre :\n\n                                      I. —       L'ORACLE D ' I L O U .\n\n\n\nL      E sâr Mérodack Baladan, roi de Babylou, est étendu nonchalam­\n        ment dans son palais. Les désastres s'accumulent sur sa tête,\nsans briser son orgueil : c'est en vain qu'il opposa sa jeunesse et sa\nforce aux monarques de Ninive, T r o u k l a t - H a b a l , Salmanasar, Sargon,\nSinnakirib; l'énumération de ses défaites, à Kalou, à Dour Atktar, à\nD o u r Yakin, à Kis, se dresse devant sa mémoire, lui rappelant la\nlutte inutile contre le Destin inévitable. E t , pour grandir son déses­\npoir, le messager Uruck lui clame la prophétie d'Esaïe chantant la\nruine de Babylou.\n  Mais le Sâr s'appelle l'Obstiné, et, se réfugiant en son orgueil comme\nen un temple inviolable, il insulte le Destin contraire et lui oppose\n  (1) Tragédie wagnérienne en quatre actes, du sâr Peladan.\n"}, {"page_pdf": 170, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2360, "texte": "                               DURENDAL                               137\n\nsa volonté tendue tout entière contre lui. A Mérodack, s'entêtant à\ncombattre et à vouloir sauver la patrie perdue, le vieillard Nakhounta,\nl'archimage de Babylou qu'éclaire sur la vie la pensée de la mort\nprochaine, murmure lentement : — La patrie de toujours s'appelle la\nlumière. La force est passagère et vaine, et le règne des instincts et\ndes violences périra; seule la pensée demeurera triomphante, et seules\nses œuvres vivront... Mais il refuse de révéler au Sâr l'oracle d'Ilou,\nla page sibylline où sont écrites les destinées de Babylou et du monde.\n   Tandis que le vieillard s'éloigne, une femme long-voilée, attirante\nen sa grâce mystique que seule révèlent ses albes vêtements, s'avance\nvers le sâr Mérodack et lui offre de lui livrer l'oracle.\n   Doucement, avec des caresses dans la voix monotone et frémissante,\nelle annonce la mort de l'ancien monde et sa rénovation par le nou­\nveau principe de la pitié et de l'amour : — Ce qui s'est élevé de\nterre retombera inerte. Seule, la Pensée planera sur le monde jusqu'au\njour où son fils viendra. Il naîtra sans avoir un père, il mourra sans\navoir un temple : et il apportera la justice nouvelle, qui s'appelle le\npardon; il donnera la pitié et la douceur. Alors l'agneau viendra\ns'offrir à la dent des loups, et la colombe au bec de l'aigle; alors la\npitié sera aimée, la pitié qui fait détester la douleur dans autrui : et\nle règne de l'Agneau s'élèvera sur les hommes sauvés...\n   Le Sâr, troublé d'abord par ces paroles, se remémore soudain les\nbatailles de jadis et sa confiance en lui-même. Il se méfie de cette\nfemme, sans doute inspirée par Ninive, et la chasse. Alors, la femme\nrejette ses voiles : elle est Samsina, la fille du grand-prêtre Nakhounta,\net pour établir auprès du Roi — dont elle est amoureuse — sa loyauté,\nelle lui révèle la traîtrise d'Uruck qui sert les intérêts de Sinnakirib,\net la marche des Ninivites sur Babylou. Mérodack, terrible en sa\ncolère, saisit sa flèche d'or et crie au traître Uruck d'emplir ses yeux\nde clarté une suprême fois, avant qu'il ne crève ses paupières et ne\nfasse descendre l'éternelle nuit en ses regards. Mais Samsina arrête la\nmain levée du Sâr, elle redit le leit motiv du pardon, demandant la\nlumière pour ces yeux condamnés qui reflèteront en splendeur l'image\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2093, "texte": "138                             DURENDAL\n\n\ndu Roi clément, et Mérodack, commençant à comprendre le mystère\nde la loi d'amour remplaçant la loi de force, abandonne sa flèche d'or\nà Samsina, qui la brise.\n                     II.   —   L E MIRACLE DU   TAU.\n\n    UR la plus haute tour de Babylou, la forme blanche et hiératique\nS    de l'archimage Nakhounta apparaît aux clartés lunaires. Auprès\nde lui se dressent les simulacres des sept planètes, dieux du royaume,\nfixés au faîte de sept colonnades, et le signe du Tau, suprême sym­\nbole fait de deux lignes perpendiculaires. Et le vieillard contemple la\ndéfaite de Mérodack, dont l'armée, prise de panique, fuit devant\nSinnakirib : Babylou va mourir, et, devant sa ruine prochaine,\nNakhounta murmure : — Au-dessus de mon cœur qui saigne, mon\nlucide esprit doit planer... — Il s'élève au-dessus des choses contin­\ngentes, et de la mort des patries, pour préparer le règne souverain de\nla Pensée et la Religion future. Au seuil de l'oubli où ils vont\ndescendre, il offre le dernier encens aux dieux de Babylou : Ilou,\ndieu unique des initiés; Anou, Bel et Nouah, trinité kaldéenne;\nMérodack, Adar, Nébo, Istar, Nergal, Sin et Samas. Et, prolongeant\nsa rêverie à cette heure suprême de l'histoire où le destin d'un\nroyaume s'accomplit, il rêve de transformer le sâr Mérodack, héros\nguerrier, en le héros mystique dont la pensée continuera la sienne et\nqui sera le précurseur de l'unique Dieu dont l'existence s'affirme en sa\nlucidité de vieillard et d'initié.\n   Sur la tour solitaire dont s'éloigne Nakhounta, le roi de Babylou\ns'avance aux lueurs des éclairs déchirant la nuit orageuse. Il porte en\nlui l'âcre désespoir de la défaite définitive : demain, au 'jour levant,\nSinnakirib entrera dans la ville, et tous les habitants seront massacrés,\net tous les monuments seront détruits; de ce qui fut Babylou, il ne\nrestera que de dérisoires vestiges ne rappelant rien aux hommes\noublieux des fastes du passé. Demain, au jour levant, Babylou aura\ncessé d'être, et cinq mille années de splendeur n'auront servi qu'à\npréparer la gloire de Ninive.\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2247, "texte": "                              DURENDAL                             139\n\n   Et la colère du héros retentit parmi le fracas des tonnerres. Et\nquand, aux clartés brèves de la foudre, il aperçoit les simulacres des\ndieux dormant en leur sérénité, il les implore et les conjure de sauver\nBabylou, et devant le silence morne des pierres, il s'irrite et les\ninvective à grands cris :\n   — Debout, les dieux! Dressez-vous dans votre ciel, s'il existe, et\nvenez à l'aide de Babylou. Cinq mille ans, des genoux se ployèrent\ndans la poussière pour vous supplier, et des voix montèrent, humiliées,\npour vous implorer. Cinq mille ans, vous eûtes le respect et l'amour\ndes générations anéanties dans votre adoration. Et vous ne feriez pas un\nmiracle pour sauver votre ville! C'est vous-mêmes qu'il faut défendre,\ncar demain ma défaite entraînera votre ruine et vos temples saccagés ne\nseront plus que des débris et des cendres. Debout, les dieux, debout!\n   Et son âpre ironie insulte leur impuissance. Alors, rejetant ses\ncroyances et profanant sa foi, le Sâr bondit sur les symboles et les\nrenverse tour à tour, les couvrant de honte et de mépris, puisqu'ils\nattestèrent leur faiblesse en la défaite de Babylou. Et quand ils gisent\nà terre, comme de la vaisselle brisée, Mérodack les blague encore avec\nune majestueuse insolence.\n   Sa rage n'est point assouvie. Il aperçoit le signe suprême du Tau,\net s'élance pour l'anéantir encore, lorsque Samsina surgit pour couvrir\nde son corps le symbole souverain. De ses mots les plus doux et les\nplus caresseurs, elle console le Sâr, humilié d'être plaint par une\nfemme, lui qui n'aime que la patrie, et troublé cependant d'un frisson\ninconnu et délicieux. Comme il lui avoue la mort de tous ses rêves,\nde tous ses espoirs et de toutes ses croyances, elle lui redit l'oracle\nd'Ilou et les admirables paroles de pitié et d'amour. Puis, tombant\nen extase, elle a la vision de Bethléem et de la naissance de Jésus, et\ncomme le Sâr a réclamé un miracle pour croire, soudainement l'une\ndes barres du Tau s'allonge, et une Croix lumineuse, dominant la nuit\nnoire de sa mystérieuse clarté, apparaît devant eux, et tous deux\ns'agenouillent en l'ineffable désir du Dieu unique dont cette croix est\nl'extraordinaire symbole.\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2026, "texte": "140                                   DURENDAL\n\n\n\n      III.   — H O N N E U R AUX V I C T I M E S . — V I C T O I R E AUX SOUFFRANTS.\n\n\n      INNAKIRIB est entré dans Babylou. Au temple de Bel, il clame sa\nS    victoire, et la brute conquérante illimite son orgueil qui remplit\nla vacuité de son cerveau. Cependant, l'archimage Nakhounta, loin de\ns'humilier devant lui, a crié l'invective aux conquérants qui n'entre­\nront jamais dans la vie éternelle, car devant eux se dressera toujours\nle charnier de leurs gloires. E t l'orgueil du roi de Ninive s'irrite de\nne pouvoir se grandir de l'humiliation du Sâr Mérodack, qu'il peut\nvaincre au combat et briser dans les tortures, mais qui demeure\nobstinément invaincu en sa fierté imbrisable : dans son délire de\nvanité, exploitée par l'habileté de Nakhounta, il jure de pardonner\naux habitants de Babylou et d'épargner ses monuments si Mérodack\ns'agenouille devant lui et baise sa chaussure.\n   L e grand miracle de là victoire du Sâr sur lui-même s'accomplit.\nP o u r l'amour de Samsina l'adorante, et par la mystérieuse transfor­\nmation de son être, Mérodack, dont la fierté fut infinie et invincible,\nconsent à l'infâme humiliation : en vain l'orgueil de sa chair en frémit,\net la noblesse de sa royauté se cabre et se révolte : il triomphe de\nlui-même, et tandis que pleure Samsina qu'éblouit la grandeur de son\nacte, il s'avance, tout de blanc vêtu, récitant l'oracle d'Ilou, et, venant\ns'offrir en holocauste, il s'étend sur la terre et le Ninivite pose son\npied sur la tête du Sâr.\n   Puis, celui-ci se relève, pâle et souffrant; il va s'éloigner à tout\njamais de Babylou, et gagner la terre d'exil avec Nakhounta et\nSamsina, lorsque Sinnakirib arrête cette dernière et lui arrache une\ncorbeille qu'elle emporte, croyant y trouver les choses les plus pré­\ncieuses de Babylou, dont veulent le frustrer les exilés : mais, de la\ncorbeille renversée, il ne tombe qu'un peu de terre, un peu de la\nterre de la patrie, qui devait rappeler aux partants le sol aimé de\nBabylou...\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2256, "texte": "                                DURENDAL                                141\n\n\n                      IV.   — L A MORT DU MAGE.\n\n     'AMOUR n'a été pour Mérodack que le passage de l'orgueil et de la\nL      force à la pensée et à la vérité. Il lui a révélé la pitié et la dou­\nceur, et, dans les caresses de Samsina, le Sâr s'affranchit des instincts\nbrutaux et des vanités contingentes. Mais l'amour ne fut pour lui\nqu'une étape, qu'il devait franchir pour s'élever jusqu'à l'Idée pure.\n   Maintenant, dans le soir couchant où la mer murmure, paresseuse\net magnifique, il console Samsina dont l'amour se mélancolise à son\nabandon : il sublimise son amoureuse et l'élève jusqu'à l'universel\namour, où la tendresse est charité et la caresse est bonté.\n   Nakhounta, le vieillard, va mourir : avant d'abdiquer sa vie ter­\nrestre, il remet la tiare à Mérodack, son continuateur, puis il prophé­\ntise, car ses yeux de mourant contemplent déjà les choses inconnues\net devinent les choses futures. Il voit les générations à venir gouvernées\npar la loi nouvelle et régénérées par la pitié et l'amour; puis, plus loin\nencore, dans le crépuscule des jours très lointains, il voit cette loi\nelle-même tombant en décadence par le trop grand amour de la femme\net par la mesquinerie des prêtres. Les religions se transforment et\nmeurent : seul reste toujours le sentiment religieux; celui qui veut être\nun précurseur doit discerner dans le futur la religion nouvelle, celle qui\néternellement demeurera par la noblesse de son enseignement... Et\ncomme l'archimage implore une suprême fois le Tau, il dit, en une\nextase merveilleuse, sa vision intérieure du Golgotha et la splendeur\nrédemptrice du Christ expirant, et ses yeux, avant de se fermer,\ncontemplent le miracle renouvelé du Tau, la Croix lumineuse éclairant\nla Vie humaine...\n                                       *\n                                   *       *\n\n   Telle est cette œuvre extraordinaire dont certaines parties sont\nsublimes. Sans doute, elle a des défauts qui la déparent par endroits :\nelle manque de psychologie, et la phrase, toujours noble, est parfois\nemphatique et redondante; au point de vue théâtral, elle offre peut-\nêtre trop de monologues et trop de longs discours, bien qu'elle indique\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2341, "texte": "142                                                DURENDAL\n\ncependant un retour aux formes classiques du théâtre grec. Mais la\ncritique vit d'admiration et non de chicane, ainsi que l'écrivait Ernest\nHello, et que sont ces défauts auprès de l'harmonieuse musique du\nstyle, du prestige de sa forme et des merveilleux symboles qui s'in­\ncarnent en cette œuvre?\n   Babylone, c'est le chant de l'Idée chrétienne, du pardon et de la\npitié, s'imposant au monde païen des instincts et de la force, et le\nrégénérant par la seule pensée et par le seul amour ; — et c'est aussi\nl'élévation de l'être, symbolisée en ce développement du sâr Mérodack,\ndevenant, du héros guerrier qu'il était tout d'abord, du héros fasciné\npar le rêve de patrie et de gloire et y déposant son orgueil et son\nénergie, un héros mystique, capable de planer au-dessus des contin­\ngences inutiles jusqu'aux régions de l'Idée pure, après avoir été le\nhéros passionnel, celui qui, dans son amour, dépose la pureté de son\nâme et son souverain désir.\n   De semblables représentations exhaussent l'âme des spectateurs et\nleur donnent un instant le réconfort des visions de Beauté. Avoir vu\nAxel, Babylone, ou les prodigieux drames d'Ibsen, ou même l'Image de\nMaurice Beaubourg, est un précieux stimulant pour les êtres amoureux\nde l'Art, pour tous ceux qui cherchent dans la vie autre chose qu'une\nsatisfaction d'amour-propre, une jouissance basse ou un sordide inté­\nrêt. Puis, il faut avoir vu l'ineffable émotion du public, écoutant les\nvisions de Samsina et de Nakhounta, où transparaissent les glorieux\nmystères de la naissance et de la mort de Jésus-Christ, pour connaître\njusqu'à quelle profondeur la vieille foi chrétienne est encore enracinée\ndans les âmes et quel frisson prodigieux trouble encore les êtres de\ncet âge crépusculaire, envahis par la désolation du scepticisme,\nlorsque passe sur eux une parole portant en elle un peu de l'essence\n de cette Religion tant combattue et toujours vivante... (1)\n                                                                                    HENRY         BORDEAUX.\n    Paris, ce 29 mai 1894.\n\n    (1) Les noms des acteurs qui incarnèrent les rôles de Babylone méritent d'être cités. Ce furent MM. Hatticr (Mérodack\nBaladan Raymond (Nakhounta), Daumerie (Sinnakirib), Bell (Uruck), Leb (An-Ipnou) et Mlle' Lara (Samsina).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-07-n7-005", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 143, "page_fin": 144, "titre_corps": "Le Chef des odeurs non suaves", "titre_sommaire": "Le Chef des odeurs non suaves", "signature_source": "POL DEMADE", "ancre_debut": "Roche Tarpéienne et Capitole", "ancre_fin": "POL DEMADE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "MIROIR D’ART ET DE LITTÉRATURE", "segments_controles": false, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 176, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 112, "fin_caractere_exclue": 2988, "texte": "Roche Tarpéienne et Capitole\n      Le chef des odeurs non suaves.           Tailhade, un bras-dessus bras-dessous\n   Flaubert mentionne quelque part, dans       littéraire que nous avons jugé naguère\nson Salammbô, la fonction, fort en hon­        avec la sévérité que comportait la chose,\nneur à Carthage, de chef des odeurs            — et le congé donné à Bloy par la rédac­\nsuaves. Y avait-il à Carthage un chef des      tion du Gil Blas de ses fonctions de chro­\nodeurs non suaves? J'incline pour l'affir­     niqueur hebdomadaire (150 francs par\nmative, malgré le silence de l'histoire.       semaine). Que dire de cette expulsion !\nEn tout cas, si cette dernière fonction        Bloy lui-même en paraît ravi et la célèbre\nn'existait pas là-bas, elle existe chez        comme une délivrance. Il regrette seule­\nnous,où elle est magnifiquement incarnée,      ment de n'être pas parti plus tôt, mais,\npour l'heure, par Léon Bloy. Je n'en           enfin, il a quitté la maison. Il était temps.\nveux pour preuve que la publication            Zola, avec lequel le Gil Blas avait passé\nrécente, chez Chamuel, d'un document           un contrat de 50,000 francs pour la repro­\nétiqueté : Léon Bloy devant les cochons,       duction de son roman sur Lourdes, était\nsuivi de : Lamentation de l'êpêe, mais qui     sur ses talons.\nporterait tout aussi justement cet autre          Ces épisodes sont commentés — il est\ntitre : Le tout à l'égout.                     à peine besoin de le constater — en une\n   Léon Bloy devant les cochons ! L'en­        langue adéquate.\nfant prodigue se flatte; ce n'est ni devant,      Léon Bloy, ce chef des odeurs non\nni même derrière, c'est au milieu qu'il        suaves, a des mots et des réminiscences\naurait fallu dire. Il n'a donc jamais re­      d'un vidangeur de la veille qui serait\ngardé marcher ce « à quatre pattes » de        passé brusquement de la tinette au grand\nLaurent Tailhade !                             style. Cela tient tout ensemble du lupa­\n   Quoiqu'il en soit, voici narrée, en un      nar, de l'ergastule et du vomitorium...\nstyle différent du genre tempéré, mais non     Et nous voici à la page 59 (le libelle en\ncatalogué encore par les Guides du jeune       contient 68) intitulée Lamentation de l'êpêe.\nlittérateur, la querelle désormais histo­      Comment cette magnificence se trouve-\nrique entre le Gil Blas et Léon Bloy à         t-elle là? Je l'ignore. Je me permettrai\npropos de la défense de Laurent Tailhade.      pourtant une explication. Elle est bien\n   Toute l'histoire tient entre deux événe­    un peu audacieuse, mais Léon Bloy ne\nments qui ne paraissent pas avoir beau­        s'effarouchera pas d'un parallèle, surtout\ncoup ébranlé les vertus des cieux : un         d'un parallèle avec une vermine presque\narticle écrit par Bloy à la louange de         royale, la vermine du lys, en latin crio-\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1099, "texte": "144                                      DURENDAL\n\nceris merdigera. « Le criocère, écrit Al.         phalement, elle se montre, vêtue d'une\nKarr, est un insecte coléoptère qui, arrivé       cuirasse d'un rouge écarlate, avec des\nà l'état parfait, est brillamment vêtu            pattes et des antennes noires. »\nd'écarlate. La larve est une bête grise,            Cette Lamentation de l'êpêe, qui traîne\nmolle, laide, qui, pour se préserver de la        au bout de ce libelle comme un rien de\npluie, du soleil et des oiseaux, s'enve­          pourpre littéraire, cause une impression\nloppe de ses propres excréments. On ne            analogue à l'apparition de la petite cui­\nvoit qu'un petit tas d'ordures, qui rampe         rasse rouge écarlate au sommet du lys\net grimpe lentement sur la tige des lys.          déshonoré.,.\nCe n'est qu'après avoir sali et la tige et          Pauvre Bloy ! Pauvre Bloy !\nles feuilles qu'elle arrive à la fleur, qu'elle\nronge en la déshonorant, et que, triom­\n                                                                          POL DEMADE.\n\n                 "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-07-n7-006", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 144, "page_fin": 144, "titre_corps": "Miroir d’Art et de Littérature", "titre_sommaire": "Miroir d'Art et de Littérature (Propos des Douze Pairs autour de la Table ronde)", "signature_source": "", "ancre_debut": "MIROIR", "ancre_fin": "SOUDAIN TANTOT — elle bondit. » L'auteur de ces lignes — qui est encore en liberté — ira loin.", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et signature relues sur les images", "pages": [{"page_pdf": 177, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 1099, "fin_caractere_exclue": 2464, "texte": "MIROIR D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n      Quelques propos des Douze Pairs autour de la Taile ronde.\n\n  Bruxelles possède, sans s'en douter, en plein boulevard Anspach, une des pre­\nmières œuvres du maître sculpteur Rodin. Ce sont les trois hommes cariatides qui\nsoutiennent le balcon du premier étage de la maison numéro 29. Cette œuvre est\ndigne cependant d'attention. Ces cariatides, même sous l'ignoble crasse de propreté\nd'une infinité de couches de peinture à l'huile, gardent une allure grandiose. Une\ndécouverte artistique boulevard Anspach, trouvez-vous cela banal ?\n\n                                             ** *\n   Signalé à M. Xavier Francotte, professeur d'équilibre mental à l'Université de\nLiége, ce début d'une Hymne à un morceau de peinture de Hals (nous respectons\nl'appareil typographique) :\n   « L'hallucinante ouvrière que Ta Main, ô Franz ; Elle transmet — E T L'IM­\nPOSE — le vertigo — SON E N T I T É — ainsi qu'une essorante gymnasiarque,\ndont l'ascension — T E L L E C E L L E D'UNE E L F E — vers le cônique plafond en\ntoile d'un cirque, pirouette ses virevoltes délirantes jusqu'à une retombée, comme\nvolontaire — SOURIANTE ENCORE, NULLEMENT FROISSÉE, E T MO­\nNOCLE BIEN EN PLACE TOUJOURS — en le restreint cercle, à la craie\ntracé, d'où — SOUDAIN TANTOT — elle bondit. »\n   L'auteur de ces lignes — qui est encore en liberté — ira loin.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 156, "texte": "JUILLET 1894\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": ""}, {"page_pdf": 158, "texte": " Juillet 1894                                                      N° 7\n\n                               DURENDAL\n\n\n\n\n                  MUSIQUE D'ÉGLISE\n              LE Pape Léon XIII prépare une encyclique dans laquelle,\n              si l'on en croit les nouvelles venues de Rome, il condam­\n              nerait sévèrement l'exécution des musiques profanes dans\n              les églises et rappellerait toutes les maîtrises catholiques\n              à la pratique d'un art vraiment religieux. Il faut recon­\n     naître que, pour la France du moins, une pareille encyclique sera\n    singulièrement opportune. Car, en général, la musique que l'on\n          lans nos églises n'est pas de la musique d'église. Les croyants\nen sont affligés. Les artistes commencent à s'en indigner. Mais les\nmaîtres de chapelle paraissent assez peu s'en soucier. Et d'ailleurs\nla dévotion mondaine peut s'en accommoder.\n   On ne parait pas se douter ici que la musique d'église doit avant\ntout être religieuse, et que la beauté de la liturgie catholique disparaît\nau milieu des tintamarres d'opéra. La foi souffre de ce mélange extra­\nvagant de profane et de sacré, et le bon goût en est révolté.\n   L'orchestre, introduit dans les églises, est un contre-sens. Tout ce\ntumulte d'instruments qui se répercutent aux murailles de pierre ne\ntraduira jamais l'amour confiant, la foi sereine, et, pour tout dire, il\nne sera jamais une prière. Les voûtes des cathédrales romanes ou\nogivales ne conviennent pas aux éclats et aux nuances de la symphonie\nmoderne. (L'orchestre n'est à sa place que dans certaines églises\nd'aujourd'hui, plus semblables à des salles de spectacle qu'à des\ntemples.)\n   Mais le théâtral de certaines exécutions « religieuses » est moins\nscandaleux encore que le choix singulier des morceaux qu'on y entend.\nAu quinzième et au seizième siècles, avant le Concile de Trente, cer-\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "126                             DURENDAL\n\n\ntains compositeurs avaient, paraît-il, l'habitude d'écrire des messes en\nprenant pour thème une chanson obscène, et c'était ainsi que, sur un\nSanctus, on entendrait chanter : « Baise-moi, ma mie... » ou bien :\n« Las! bel amy... » Il faut avouer que nous en sommes revenus à\npeu près au même point. Sans doute les gaillardises d'autrefois sont\naujourd'hui remplacées par une vulgaire sensualité. Mais au «Salut»,\ndans certaines paroisses de Paris, on entend de bien étranges Ave\nMaria. Chez nos compositeurs modernes, il est souvent impossible de\ndistinguer pourquoi telle de leurs mélodies a été écrite sur un texte\nliturgique plutôt que sur des vers de M. Catulle Mendès. Souvent,\nd'ailleurs, la même phrase musicale leur sert à exprimer tour à tour,\nà l'église, les extases mystiques et, au théâtre, les autres. Charles\nGounod a dit dans son testament : « Je désire qu'on n'exécute à mes\nfunérailles d'autre musique que celle du plain-chant. » Bonne pensée,\nmais tout de même un peu surprenante chez l'auteur de l'Hymne à\nsainte Cécile... Et je ne parle pas des fantaisies des maîtres de chapelle\nqui « plaquent » des Agnus Dei sur des airs de cavatine.\n   Mais ce sont là les beautés des offices solennels. Aux offices ordi­\nnaires, on se contente, en général, de l'orgue et du « plain-chant ».\nIci la décadence est lamentable. L'horrible fausset des enfants de\nchœur et la basse caverneuse des chantres vocifèrent une sorte de\nmélopée traînante, sans souci du rythme, sans souci de l'expression,\net l'organiste fait ronfler, tant qu'il peut, son instrument pour épargner\naux fidèles ce déplorable concert...\n   Est-il possible de rendre à la musique sacrée la pureté, le sérieux et\nla simplicité sans lesquels l'église n'est qu'une annexe du concert ou\nmême de l'Opéra? Un certain nombre d'ecclésiastiques et d'artistes\nont cru pouvoir le tenter, — sans se faire, du reste, illusion sur les\ndifficultés de l'entreprise. Ils se sont groupés et ont décidé la création\nd'une Société française de musique religieuse. Dès le premier jour, ils ont\n défini avec une grande précision le but de leur œuvre :\n    1° La restauration du chant grégorien, d'après les principes d'exé­\n cution des RR. P P . Bénédictins, approprié aux rites diocésains;\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": "                               DURENDÀL                               127\n\n\n   2° La remise en honneur de la musique, dite palestrinienne, comme\nmodèle de musique figurée, pouvant être associée au chant grégorien\npour les fêtes solennelles ;\n   3° La création d'une musique religieuse moderne, respectueuse des\ntextes et des lois de la liturgie, s'inspirant des traditions grégoriennes\net palestriniennes.\n    Il y a dans ce programme un article qui est déjà à demi réalisé.\nPour la musique palestrinienne, le mouvement parti de Saint-Gervais\nn'est point près de s'arrêter. Il y a en province, à Perpignan, à Mar­\nseille, à Autun, etc., des maîtrises qui exécutent a capella les messes\net les motets des grands maîtres du seizième siècle. Cette musique\npeut et doit rester l'ornement des grands offices pour les fêtes solen­\nnelles.\n    Mais où la nouvelle Société rencontrera sans doute plus de résis­\ntances, c'est dans son effort pour restaurer le chant grégorien, d'après\nles principes d'exécution des RR. P P . Bénédictins.\n    Ce n'est pas ici, en quelques lignes, qu'on pourrait exposer l'œuvre\nadmirable de Dom Pothier et comment il a restitué les vieilles mélo­\n dies grégoriennes en leur primitive beauté. D'ailleurs, mieux que\ntoutes les dissertations savantes qu'on a écrites sur la matière, l'audi­\ntion, soit d'une simple antienne de l'office de Noël, soit de la sublime\n cantilène Ubi amor et caritas, soit de telle autre prise au hasard dans\n le Graduel, convaincrait ceux qu'épouvante le mot de « plain-chant ».\n Il y a là un prodigieux trésor de mélodies où, selon le mot de Chateau­\n briand, on sent la « fraîcheur de la foi ». Elles ont le charme des plus\n belles chansons populaires. Elles sont fortement expressives, et leurs\n longues vocalises, qui se déroulent comme des fumées d'encens et\ntombent comme des jonchées de fleurs, semblent la rêverie mystique\n du chanteur méditant sur les paroles du texte liturgique...\n    Aujourd'hui, déjà des évêques et des prêtres se sont faits les propa­\n gateurs de ce « plain-chant » restauré. Les offices de Solesmes (c'est\n là qu'est née la réforme) sont célèbres. Dans divers séminaires, des\n professeurs enseignent selon les principes des Bénédictins. Au petit\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": "128                             DURENDAL\n\nséminaire de Versailles, grâce à M. l'abbé Poivet, on peut entendre\nexécuter à la perfection les chants grégoriens. A Paris, M. l'abbé\nPerruchot, maître de chapelle à l'église N.-D. des Blancs-Manteaux,\nest un apôtre ardent de la réforme bénédictine.\n   Ce que voudrait la nouvelle Société, c'est grouper tous ces efforts,\nencourager toutes ces initiatives, réunir les « grégoriens », révéler à la\nfoule des chrétiens l'incomparable beauté d'une liturgie qu'elle ignore,\ncréer des écoles de chantres, et peut-être aussi donner une édition\nvulgaire des mélodies grégoriennes que, jusqu'ici, leur notation\narchaïque rend inaccessibles à la multitude... Il faudra compter avec\nla routine de certains ecclésiastiques ; il faudra compter surtout avec\nl'indolence des maîtres de chapelle qui se soucient peu d'avoir à\nrecommencer l'instruction de leurs chantres. Mais les vieilles mélodies\nde l'Antiphonaire, qui sont l'âme même de la primitive Eglise, finiront\npar l'emporter et ce seront elles qui vaincront.\n   Enfin, cette Société ne veut point s'arrêter à cette tâche en quelque\nsorte archéologique. Elle croit qu'il serait absurde de chasser de\nl'église les musiciens d'aujourd'hui, et elle les invite- à composer à leur\ntour des messes, des motets, des hymnes, pourvu toutefois que leur\nmusique soit religieuse dans son inspiration et liturgique dans sa\nforme.\n   Le comité provisoire placé à la tête de la Société comprend les\nnoms de MM. Vincent d'Indy, Guilmant, de Polignac, Bordes et\nBourgault-Ducoudray. C'est ce dernier qui, dans une lettre récente,\ndéfinissait l'œuvre à accomplir en ces termes : « Construire un temple\nà la place d'un casino. »\n                                                   ANDRÉ    HALLAYS,\n                                                du Journal des Débats.\n  17 juin 1894.\n"}, {"page_pdf": 162, "texte": "                                DURENDAL                               I29\n\n\n\n\n            LA MORT DE BAUDELAIRE\n         N ce temps-là, déjà bien lointain! quelques jeunes gens, pas­\n\n\n\nE          sionnés de littérature, faisaient une Revue. Et la preuve qu'ils\n           la faisaient bien et qu'ils aimaient l'ingrat métier littéraire,\n          c'est que tous ceux qui ne sont pas morts sont arrivés. Les\nuns devenus professeurs ou magistrats, les autres conteurs ou poètes\nlyriques vivant de leur état, phénomène qui eut émerveillé le bon\nThéodore de Banville.\n   Leur cénacle était le logis du plus riche d'entre eux. On y ressus­\ncitait la querelle des romantiques ; on y battait le réalisme à plate\ncouture; on ne prévoyait encore ni les décadents, ni le symbolisme.\n   Notre hôte était dans ses meubles. Un logement d'avocat, fastueux\npour nous qui vivions à l'auberge; il nous donnait du thé et des petits\ngâteaux; et chacun mangeait sa tartine avant de lire son chef-d'œuvre,\ncar le « comité de rédaction » admettait ou repoussait, au scrutin\nsecret, les articles présentés à la Revue.\n                                       *\n                                   *       *\n\n   Or, l'un des nôtres, le poète Jacques, vint un soir très morne, triste,\nles yeux brillants de larmes contenues. Et comme on l'interrogeait,\navec ces effusions d'amitié dont la vingtième année garde le secret, il\nrépondit que le matin même, il était allé avec un célèbre polémiste\ncatholique, le plus célèbre de tous, voir Charles Baudelaire sur son\nlit d'agonie. Scène émouvante que cette entrevue suprême avec le\npoète, alors encore incompris et calomnié, des Fleurs du mal.\n   — Je ne sais pas le nom de la maladie, non, je ne le sais pas et ne\nle veux point savoir, dit Jacques. Il ne peut plus parler... De tous les\nmots de cette langue française qu'il a enrichie avec tant de hardiesse,\nde ces milliers de mots qu'il a jetés à profusion dans ses œuvres, il n'a\nretenu que deux mots : Cré nom! qui lui servent et qui lui suffisent à\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": "130                            DURENDAL\n\n\nexprimer tous les sentiments dont son âme est encore capable. Oui.\nCré nom! voilà ce que profère, à cette heure l'incomparable traducteur\nde Poë, qui a fait passer dans notre langue et notre littérature le génie\nde ce philosophe bizarre, de cet analyste sans égal, de cet espion du\ncœur humain, qui voulait que sa phrase représentât l'infini de la sen­\nsation la plus subtile. Cré nom! c'est là tout ce que prononce l'admi­\nrable ciseleur des poèmes en prose, le patient et curieux observateur\ndes Femmes damnées, de Don Juan aux enfers... Toute l'éloquence, toute\nla splendeur, toute la puissance de sa parole se résument en ces tristes\nmots, qu'il nous a jetés avec un accent de joie, en nous voyant : Cré\nnom! Et cela voulait dire, et il avait l'illusion de le dire : « Soyez les\nbienvenus ». Il ajouta : Cré nom! avec l'intonation qu'il aurait eue\npour nous demander : « Comment vous portez-vous ? » Et il roulait sa\ntête sur l'oreiller, en répétant : Cré nom! Cré nom! comme s'il avait\nclamé, dans un éclat de rire sonore : « Ah ! que je suis content de\nvous voir . Son blême visage de moribond s'épanouissait d'allégresse.\nIl regarda mon compagnon de ses yeux grands ouverts, très limpides,\nsi purs, et il fit le signe de la croix à plusieurs reprises, avec une\nexpression d'inexprimable bonheur, de majestueuse sérénité, manifes­\ntant ainsi qu'il avait reçu les sacrements. Et en faisant ce signe de la\ncroix, du front à la poitrine et d'une épaule à l'autre, largement, du\ngeste ample d'un paysan de Bretagne, il murmurait : Cré nom! Cré\nnom! Cré nom!\n   J'étouffais d'angoisse, mon compagnon pleurait à chaudes larmes,\net pour nous consoler, Baudelaire, son extatique sourire sur ses lèvres\nviolettes, murmurait doucement : Cré nom! Cré nom!\n   Jacques s'interrompit, et la tête baissée, se mit à bourrer sa pipe,\ntandis que l'un de nous jetait cette question :\n   —. Est-il mort?\n   — J'espère qu'il est mort... Il faut qu'il soit mort, repartit Jacques,\nles yeux fixés droit devant lui, comme obsédé par une vision funèbre.\nN'est-ce pas un supplice pire que la mort, se survivre ainsi? Penser,\net ne pouvoir plus traduire sa pensée... Gésir, inerte, garrotté par\n"}, {"page_pdf": 164, "texte": "                                DURENDAL                                131\n\nl'immonde fièvre sur un grabat d'hôpital... Comprendre... deviner...\nespérer... savoir qu'on laissera un nom impérissable parmi les hommes,\net que les hommes verront tantôt passer un cercueil où ballotte la\npourriture dont le nom mortel est à jamais nimbé de gloire!... Ah! ce\nn'est pas mourir qui effraie, c'est imaginer un instant fugitif qu'on\nest mort!...\n   Quand nous sommes partis ce matin, acheva-t-il en changeant de\nton, Baudelaire nous dit adieu : Cré nom! Il suffoquait, il suppliait :\nCré nom! C'était nous garder auprès de lui, qu'il voulait. Mais on a\nfaim, n'est-ce pas? Et la bête commande. Je ne le reverrai jamais, et\nje n'oublierai pas plus ce Cré nom! que si je l'avais entendu sur le Sinaï.\n   Jacques fondit en larmes, et ne parla pas davantage.\n   Charles Baudelaire était mort, en effet, à onze heures du matin, le\ndernier jour d'août, un samedi, sans avoir pu, même dans les violents\ncombats de l'agonie, retrouver la parole. Il roula sa tête sur l'oreiller,\nil dit : Cré nom! et il expira.\n                                                     CHARLES    BUET.\n\n\n\n\n              MAURICE MAETERLINCK\n            Aviez-vous lu l'admirable et si suggestive profession de foi\n              artistique de Maeterlinck, au Figaro du 2 avril 1894,\n              sous ce titre : A propos de Solness le constructeur? Un\n              de mes amis me la fit lire l'autre jour. Les œuvres de\n              Maeterlinck m'ont procuré une émotion esthétique tel­\nlement puissante, que je ne saurais la décrire en paroles humaines.\nMais cette incomparable page d'art, où Maeterlinck nous expose son\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": "l32                             DURENDAL\n\n\nesthétique, en un langage de feu, m'a peut-être encore plus fortement\nimpressionné que toute son œuvre.\n   Quelle élévation d'idées! Quelle intuition du mystère! Quelle com­\npréhension sublime du sens intime de la vie! Jamais personne n'a\npénétré aussi profondément ce qu'on a appelé d'une façon si géniale :\nl'âme des choses! T o u t en ce monde côtoie l'infini par quelqu'endroit.\nIl n'y a rien de banal ici-bas pour le penseur. L e génie voit l'éternité\ndans le temps, l'infini dans le fini, le divin dans l'humain.\n   C'est bien là la note caractéristique de la belle intelligence de\nMaeterlinck. P o u r son âme de voyant, il y a du mystère partout.\nT o u t est mystère. L e mystère nous étreint, il nous environne, nous\nenveloppe de toute part, nous respirons dans son atmosphère, il\nimprègne toute chose.\n   Combien juste ! pour celui qui a la vraie notion de l'homme. C'est un\nêtre si grand que l'homme. L'homme, c'est un esprit, et quoi de plus\nmystérieux qu'un esprit. L'homme, c'est une âme, c'est-à-dire un être\nincomparablement beau, créé pour la contemplation et l'extase, doué\nde capacités telles que l'infini seul peut les remplir, ayant pour fin le\nplus superbe idéal qui se puisse rêver : la possession par l'amour\nintuitif de ce qu'il y a de plus beau : du Beau infini ! T o u t e la nature\nparle à l'homme de cet infini. Chaque créature est un reflet du beau\nessentiel. L e vent qui remue la feuillée est une voix si éloquente pour\ncelui qui comprend. L e chant de l'oiseau est un écho de l'éternité.\nL e silence lui-même est pour l'artiste un langage. Jamais le penseur\nn'est moins seul que quand il est seul. Que de sensations la solitude\nlui procure! Que d'idées elle lui suggère. Quelle poésie elle commu­\nnique à son â m e ! Elle est la source de ses plus sublimes inspirations.\n    L e bourgeois s'ennuie dans la solitude, l'artiste y trouve plus d'élé­\nments d e vie, y respire plus à l'aise, y est plus dans sa sphère qu'au\nsein de la bruyante foule, où il est un solitaire incompris et ne com­\np r e n a n t rien lui-même à la bêtise de l'humanité.\n  Maeterlinck nous fait admirablement saisir ce côté mystérieux des\nchoses dans ses œuvres. Les moindres gestes, les plus simples paroles\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "                                  DURENDAL                                  133\n\nde ses personnages nous expriment le mystère, nous mettent en pré­\nsence de l'infini, nous révèlent l'au-delà de la vie se manifestant dans\nles plus humbles et les plus insignifiants détails. Je dis mal, en\nemployant le mot : insignifiant. Rien n'est insignifiant pour le génie.\nT o u t signifie quelque chose. C'est le sens de toutes choses — même\ndes plus petites en apparence — que Maeterlinck perçoit avec son\nadmirable intuition et cherche à nous inculquer dans ses œuvres.\nE t avec quelle puissance d r a m a t i q u e il agit sur nos âmes !\n   C'est dans l'intensité de l'émotion, dont le dramaturge imprègne\nl'âme du spectateur, que se révèlent à la fois et la valeur du drame et\nle génie de l'artiste. Un d r a m e est d'autant plus parfait qu'il impres­\nsionne davantage. Q u a n d il empoigne le spectateur dans tout son être,\nq u a n d il fait vibrer toute son âme, quand il lui communique à lui-\nmême les sentiments de terreur, d'angoisse, de pitié, d'enthousiasme,\nincarnés dans les différents héros du d r a m e , il est l'œuvre d'un artiste.\nIl faut que le spectateur souffre par moments, qu'il éprouve même\nphysiquement un malaise profond, qu'il soit tout d'un coup et comme\nd'instinct porté à crier, à se jeter entre le tyran et sa proie, qu'il\ntriomphe avec le héros, qu'il gémisse avec la victime, qu'il se révolte\nintérieurement contre l'infamie.\n   N'est-ce pas de la sorte qu'on est impressionné en lisant les drames\nde Maeterlinck? Il est un maître dans l'art d'exprimer un sentiment,\ncomme dans celui de le faire partager par le public. E t son talent est\nd'autant plus puissant, qu'un rien lui suffit pour arriver à ce résultat.\n   Voyez, par exemple, cet admirable petit drame : Intérieur. Ce n'est\npresque rien en soi. L e sentiment à rendre est celui de personnes se\ntrouvant dans l'affreuse situation de devoir annoncer une catastrophe\népouvantable et absolument imprévue, la plus terrible de toutes : la\nmort inattendue d'un être aimé à une famille qui ne se doute de rien.\nC o m m e ce sentiment est admirablement rendu ! N'est-ce pas ainsi que\nnous serions impressionnés nous-mêmes, si nous nous trouvions dans\nla situation décrite là? Avec quelle intensité Maeterlinck nous com­\nm u n i q u e toutes les émotions des héros de son d r a m e ! Il nous identifie\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "134                             DURENDAL\n\n\navec eux. Il semble qu'on prend part à l'action. On voudrait intervenir\nparfois. On regarde anxieusement avec le vieillard et l'étranger dans\nl'intérieur de la maison. Qu'il est admirablement décrit cet intérieur!\nOn y voit ce que l'auteur veut nous y faire voir. A un moment donné,\non voudrait, avec l'étranger, pousser le vieillard à agir plus vite, sur­\ntout quand, dans le lointain, on voit arriver le cortège funèbre escor­\ntant le cadavre de la jeune fille. Puis, quand le vieillard veut entrer\npour annoncer la terrible nouvelle, on voudrait l'arrêter sur le seuil.\nOn est tenté de l'interpeler et de lui dire : « Est-ce bien le moment?\nSoyez p r u d e n t . Préparez-les. Ne parlez pas trop vite. »\n   E t puis on regarde par la fenêtre, avec le public, pour voir ce qui\nva se passer au moment de l'annonce du malheur. On suit tous les\ngestes du vieillard. On interroge anxieusement les visages pour voir\nl'impression. On cherche à deviner le moment où la nouvelle est\nannoncée. T o u t à coup, la mère tressaille et se lève. « O h ! la mère va\ncomprendre », s'écrie-t-on avec Marthe. Enfin, on s'aperçoit, à l'ex­\npression terrifiée des physionomies, que la chose est faite, et on se\nretire d'instinct pour faire place à la famille se précipitant avec terreur\nau devant du lugubre cortège.\n   Qu'elle est admirable, la fin du d r a m e ! Quel tableau que ce con­\ntraste : d'une part, le désordre ! les cris de désolation ! les larmes du\ndésespoir ! les portes s'ouvrent violemment à deux battants et toute la\nfamille se précipite au dehors avec effroi. D'autre part, un enfant\ndormant paisiblement, le sourire de l'insouciance sur les lèvres, au\nmilieu de la paix, du silence et du calme du foyer resté vide et désert.\nEnfin, l'étranger contemplant par la fenêtre le sommeil calme et\ningénu de l'enfant, et s'écriant tout naïvement : « Il ne s'est pas\néveillé! »\n   L e talent de Maeterlinck à exprimer les sentiments, et surtout son\nart à vous identifier avec les acteurs et à vous faire partager leurs\némotions, apparaît aussi bien vivement dans le troisième drame de\nson dernier volume : La Mort de Tintagile. Comme on éprouve en soi\nla terrible angoisse de la pauvre sœur voulant sauver son frèrot et\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "                              DURENDAL                              135\n\n\nl'arracher aux griffes du monstre ! Oh ! comme on voudrait renverser le\nmur avec elle ! Comme on crie avec elle au petit Tintagile : « Attends\nun peu! Ne meurs pas! Je suis là! Je vais réussir! Par où est-il pos­\nsible d'entrer? Où es-tu?» Comme on brûle d'impatience! Quelles\nangoisses on éprouve! Il semble qu'on fasse partie de la scène. On\ntâtonne le mur pour trouver le moyen ou d'y pénétrer ou de le ren­\nverser pour défendre Tintagile. Comme les cris désespérés du pauvre\npetit vous fendent l'âme, vous torturent le cœur, vous remplissent de\ntristesse, de rage et de désespoir!\n   Et avec quelle stupéfiante et admirable simplicité tout cela est\nconçu et dit par l'artiste! Comme ces scènes sont bien vivantes! Quelle\npuissance, encore une fois, à rendre l'émotion dans toute son intensité.\n   Faute de place, nous n'avons pu analyser le premier drame, aussi\nadmirable que les deux autres. Ces quelques lignes, inspirées par\nnotre admiration enthousiaste pour le grand artiste qu'est Maeterlinck,\nsuffiront, pensons-nous, pour décider nos lecteurs à lire eux-mêmes le\nchef-d'œuvre.\n                                            L'abbé HENRY    MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": "136                                               DURENDAL\n\n\n\n\n                                       BABYLONE (1)\n                                                                          A M. POL DEMADE\n\n\n\n\nT\n                ANDIS que le plus\n                               abject vaudeville est discuté en plusieurs\n             colonnes dans les quotidiens, un silence presque absolu fut\n             gardé par la presse lors des représentations de la Babylone\n             du sâr Peladan au théâtre de l'Ambigu. C'est le 21 et le\n28 mai derniers que cette œuvre, d'un art hautain, auparavant jouée\nune seule fois au Salon de la Rose + Croix du T e m p l e et du Graal,\npalpita sur la scène devant des spectateurs enthousiasmés, et puisque\nces journalistes — que Barbey d'Aurevilly qualifiait dédaigneusement\nles trompettes du rabâchage — se refusent à parler de tout ce qui dépasse\nles potins du boulevard et l'habituelle médiocrité, il importe de rompre\ncette conspiration du silence et d'exalter, comme il sied, le grand\nartiste qui s'efforce d'atteindre la Beauté souveraine.\n   Voici donc le sujet de Babylone et la mentalité de l'œuvre :\n\n                                      I. —       L'ORACLE D ' I L O U .\n\n\n\nL      E sâr Mérodack Baladan, roi de Babylou, est étendu nonchalam­\n        ment dans son palais. Les désastres s'accumulent sur sa tête,\nsans briser son orgueil : c'est en vain qu'il opposa sa jeunesse et sa\nforce aux monarques de Ninive, T r o u k l a t - H a b a l , Salmanasar, Sargon,\nSinnakirib; l'énumération de ses défaites, à Kalou, à Dour Atktar, à\nD o u r Yakin, à Kis, se dresse devant sa mémoire, lui rappelant la\nlutte inutile contre le Destin inévitable. E t , pour grandir son déses­\npoir, le messager Uruck lui clame la prophétie d'Esaïe chantant la\nruine de Babylou.\n  Mais le Sâr s'appelle l'Obstiné, et, se réfugiant en son orgueil comme\nen un temple inviolable, il insulte le Destin contraire et lui oppose\n  (1) Tragédie wagnérienne en quatre actes, du sâr Peladan.\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                               DURENDAL                               137\n\nsa volonté tendue tout entière contre lui. A Mérodack, s'entêtant à\ncombattre et à vouloir sauver la patrie perdue, le vieillard Nakhounta,\nl'archimage de Babylou qu'éclaire sur la vie la pensée de la mort\nprochaine, murmure lentement : — La patrie de toujours s'appelle la\nlumière. La force est passagère et vaine, et le règne des instincts et\ndes violences périra; seule la pensée demeurera triomphante, et seules\nses œuvres vivront... Mais il refuse de révéler au Sâr l'oracle d'Ilou,\nla page sibylline où sont écrites les destinées de Babylou et du monde.\n   Tandis que le vieillard s'éloigne, une femme long-voilée, attirante\nen sa grâce mystique que seule révèlent ses albes vêtements, s'avance\nvers le sâr Mérodack et lui offre de lui livrer l'oracle.\n   Doucement, avec des caresses dans la voix monotone et frémissante,\nelle annonce la mort de l'ancien monde et sa rénovation par le nou­\nveau principe de la pitié et de l'amour : — Ce qui s'est élevé de\nterre retombera inerte. Seule, la Pensée planera sur le monde jusqu'au\njour où son fils viendra. Il naîtra sans avoir un père, il mourra sans\navoir un temple : et il apportera la justice nouvelle, qui s'appelle le\npardon; il donnera la pitié et la douceur. Alors l'agneau viendra\ns'offrir à la dent des loups, et la colombe au bec de l'aigle; alors la\npitié sera aimée, la pitié qui fait détester la douleur dans autrui : et\nle règne de l'Agneau s'élèvera sur les hommes sauvés...\n   Le Sâr, troublé d'abord par ces paroles, se remémore soudain les\nbatailles de jadis et sa confiance en lui-même. Il se méfie de cette\nfemme, sans doute inspirée par Ninive, et la chasse. Alors, la femme\nrejette ses voiles : elle est Samsina, la fille du grand-prêtre Nakhounta,\net pour établir auprès du Roi — dont elle est amoureuse — sa loyauté,\nelle lui révèle la traîtrise d'Uruck qui sert les intérêts de Sinnakirib,\net la marche des Ninivites sur Babylou. Mérodack, terrible en sa\ncolère, saisit sa flèche d'or et crie au traître Uruck d'emplir ses yeux\nde clarté une suprême fois, avant qu'il ne crève ses paupières et ne\nfasse descendre l'éternelle nuit en ses regards. Mais Samsina arrête la\nmain levée du Sâr, elle redit le leit motiv du pardon, demandant la\nlumière pour ces yeux condamnés qui reflèteront en splendeur l'image\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "138                             DURENDAL\n\n\ndu Roi clément, et Mérodack, commençant à comprendre le mystère\nde la loi d'amour remplaçant la loi de force, abandonne sa flèche d'or\nà Samsina, qui la brise.\n                     II.   —   L E MIRACLE DU   TAU.\n\n    UR la plus haute tour de Babylou, la forme blanche et hiératique\nS    de l'archimage Nakhounta apparaît aux clartés lunaires. Auprès\nde lui se dressent les simulacres des sept planètes, dieux du royaume,\nfixés au faîte de sept colonnades, et le signe du Tau, suprême sym­\nbole fait de deux lignes perpendiculaires. Et le vieillard contemple la\ndéfaite de Mérodack, dont l'armée, prise de panique, fuit devant\nSinnakirib : Babylou va mourir, et, devant sa ruine prochaine,\nNakhounta murmure : — Au-dessus de mon cœur qui saigne, mon\nlucide esprit doit planer... — Il s'élève au-dessus des choses contin­\ngentes, et de la mort des patries, pour préparer le règne souverain de\nla Pensée et la Religion future. Au seuil de l'oubli où ils vont\ndescendre, il offre le dernier encens aux dieux de Babylou : Ilou,\ndieu unique des initiés; Anou, Bel et Nouah, trinité kaldéenne;\nMérodack, Adar, Nébo, Istar, Nergal, Sin et Samas. Et, prolongeant\nsa rêverie à cette heure suprême de l'histoire où le destin d'un\nroyaume s'accomplit, il rêve de transformer le sâr Mérodack, héros\nguerrier, en le héros mystique dont la pensée continuera la sienne et\nqui sera le précurseur de l'unique Dieu dont l'existence s'affirme en sa\nlucidité de vieillard et d'initié.\n   Sur la tour solitaire dont s'éloigne Nakhounta, le roi de Babylou\ns'avance aux lueurs des éclairs déchirant la nuit orageuse. Il porte en\nlui l'âcre désespoir de la défaite définitive : demain, au 'jour levant,\nSinnakirib entrera dans la ville, et tous les habitants seront massacrés,\net tous les monuments seront détruits; de ce qui fut Babylou, il ne\nrestera que de dérisoires vestiges ne rappelant rien aux hommes\noublieux des fastes du passé. Demain, au jour levant, Babylou aura\ncessé d'être, et cinq mille années de splendeur n'auront servi qu'à\npréparer la gloire de Ninive.\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                              DURENDAL                             139\n\n   Et la colère du héros retentit parmi le fracas des tonnerres. Et\nquand, aux clartés brèves de la foudre, il aperçoit les simulacres des\ndieux dormant en leur sérénité, il les implore et les conjure de sauver\nBabylou, et devant le silence morne des pierres, il s'irrite et les\ninvective à grands cris :\n   — Debout, les dieux! Dressez-vous dans votre ciel, s'il existe, et\nvenez à l'aide de Babylou. Cinq mille ans, des genoux se ployèrent\ndans la poussière pour vous supplier, et des voix montèrent, humiliées,\npour vous implorer. Cinq mille ans, vous eûtes le respect et l'amour\ndes générations anéanties dans votre adoration. Et vous ne feriez pas un\nmiracle pour sauver votre ville! C'est vous-mêmes qu'il faut défendre,\ncar demain ma défaite entraînera votre ruine et vos temples saccagés ne\nseront plus que des débris et des cendres. Debout, les dieux, debout!\n   Et son âpre ironie insulte leur impuissance. Alors, rejetant ses\ncroyances et profanant sa foi, le Sâr bondit sur les symboles et les\nrenverse tour à tour, les couvrant de honte et de mépris, puisqu'ils\nattestèrent leur faiblesse en la défaite de Babylou. Et quand ils gisent\nà terre, comme de la vaisselle brisée, Mérodack les blague encore avec\nune majestueuse insolence.\n   Sa rage n'est point assouvie. Il aperçoit le signe suprême du Tau,\net s'élance pour l'anéantir encore, lorsque Samsina surgit pour couvrir\nde son corps le symbole souverain. De ses mots les plus doux et les\nplus caresseurs, elle console le Sâr, humilié d'être plaint par une\nfemme, lui qui n'aime que la patrie, et troublé cependant d'un frisson\ninconnu et délicieux. Comme il lui avoue la mort de tous ses rêves,\nde tous ses espoirs et de toutes ses croyances, elle lui redit l'oracle\nd'Ilou et les admirables paroles de pitié et d'amour. Puis, tombant\nen extase, elle a la vision de Bethléem et de la naissance de Jésus, et\ncomme le Sâr a réclamé un miracle pour croire, soudainement l'une\ndes barres du Tau s'allonge, et une Croix lumineuse, dominant la nuit\nnoire de sa mystérieuse clarté, apparaît devant eux, et tous deux\ns'agenouillent en l'ineffable désir du Dieu unique dont cette croix est\nl'extraordinaire symbole.\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "140                                   DURENDAL\n\n\n\n      III.   — H O N N E U R AUX V I C T I M E S . — V I C T O I R E AUX SOUFFRANTS.\n\n\n      INNAKIRIB est entré dans Babylou. Au temple de Bel, il clame sa\nS    victoire, et la brute conquérante illimite son orgueil qui remplit\nla vacuité de son cerveau. Cependant, l'archimage Nakhounta, loin de\ns'humilier devant lui, a crié l'invective aux conquérants qui n'entre­\nront jamais dans la vie éternelle, car devant eux se dressera toujours\nle charnier de leurs gloires. E t l'orgueil du roi de Ninive s'irrite de\nne pouvoir se grandir de l'humiliation du Sâr Mérodack, qu'il peut\nvaincre au combat et briser dans les tortures, mais qui demeure\nobstinément invaincu en sa fierté imbrisable : dans son délire de\nvanité, exploitée par l'habileté de Nakhounta, il jure de pardonner\naux habitants de Babylou et d'épargner ses monuments si Mérodack\ns'agenouille devant lui et baise sa chaussure.\n   L e grand miracle de là victoire du Sâr sur lui-même s'accomplit.\nP o u r l'amour de Samsina l'adorante, et par la mystérieuse transfor­\nmation de son être, Mérodack, dont la fierté fut infinie et invincible,\nconsent à l'infâme humiliation : en vain l'orgueil de sa chair en frémit,\net la noblesse de sa royauté se cabre et se révolte : il triomphe de\nlui-même, et tandis que pleure Samsina qu'éblouit la grandeur de son\nacte, il s'avance, tout de blanc vêtu, récitant l'oracle d'Ilou, et, venant\ns'offrir en holocauste, il s'étend sur la terre et le Ninivite pose son\npied sur la tête du Sâr.\n   Puis, celui-ci se relève, pâle et souffrant; il va s'éloigner à tout\njamais de Babylou, et gagner la terre d'exil avec Nakhounta et\nSamsina, lorsque Sinnakirib arrête cette dernière et lui arrache une\ncorbeille qu'elle emporte, croyant y trouver les choses les plus pré­\ncieuses de Babylou, dont veulent le frustrer les exilés : mais, de la\ncorbeille renversée, il ne tombe qu'un peu de terre, un peu de la\nterre de la patrie, qui devait rappeler aux partants le sol aimé de\nBabylou...\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                                DURENDAL                                141\n\n\n                      IV.   — L A MORT DU MAGE.\n\n     'AMOUR n'a été pour Mérodack que le passage de l'orgueil et de la\nL      force à la pensée et à la vérité. Il lui a révélé la pitié et la dou­\nceur, et, dans les caresses de Samsina, le Sâr s'affranchit des instincts\nbrutaux et des vanités contingentes. Mais l'amour ne fut pour lui\nqu'une étape, qu'il devait franchir pour s'élever jusqu'à l'Idée pure.\n   Maintenant, dans le soir couchant où la mer murmure, paresseuse\net magnifique, il console Samsina dont l'amour se mélancolise à son\nabandon : il sublimise son amoureuse et l'élève jusqu'à l'universel\namour, où la tendresse est charité et la caresse est bonté.\n   Nakhounta, le vieillard, va mourir : avant d'abdiquer sa vie ter­\nrestre, il remet la tiare à Mérodack, son continuateur, puis il prophé­\ntise, car ses yeux de mourant contemplent déjà les choses inconnues\net devinent les choses futures. Il voit les générations à venir gouvernées\npar la loi nouvelle et régénérées par la pitié et l'amour; puis, plus loin\nencore, dans le crépuscule des jours très lointains, il voit cette loi\nelle-même tombant en décadence par le trop grand amour de la femme\net par la mesquinerie des prêtres. Les religions se transforment et\nmeurent : seul reste toujours le sentiment religieux; celui qui veut être\nun précurseur doit discerner dans le futur la religion nouvelle, celle qui\néternellement demeurera par la noblesse de son enseignement... Et\ncomme l'archimage implore une suprême fois le Tau, il dit, en une\nextase merveilleuse, sa vision intérieure du Golgotha et la splendeur\nrédemptrice du Christ expirant, et ses yeux, avant de se fermer,\ncontemplent le miracle renouvelé du Tau, la Croix lumineuse éclairant\nla Vie humaine...\n                                       *\n                                   *       *\n\n   Telle est cette œuvre extraordinaire dont certaines parties sont\nsublimes. Sans doute, elle a des défauts qui la déparent par endroits :\nelle manque de psychologie, et la phrase, toujours noble, est parfois\nemphatique et redondante; au point de vue théâtral, elle offre peut-\nêtre trop de monologues et trop de longs discours, bien qu'elle indique\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "142                                                DURENDAL\n\ncependant un retour aux formes classiques du théâtre grec. Mais la\ncritique vit d'admiration et non de chicane, ainsi que l'écrivait Ernest\nHello, et que sont ces défauts auprès de l'harmonieuse musique du\nstyle, du prestige de sa forme et des merveilleux symboles qui s'in­\ncarnent en cette œuvre?\n   Babylone, c'est le chant de l'Idée chrétienne, du pardon et de la\npitié, s'imposant au monde païen des instincts et de la force, et le\nrégénérant par la seule pensée et par le seul amour ; — et c'est aussi\nl'élévation de l'être, symbolisée en ce développement du sâr Mérodack,\ndevenant, du héros guerrier qu'il était tout d'abord, du héros fasciné\npar le rêve de patrie et de gloire et y déposant son orgueil et son\nénergie, un héros mystique, capable de planer au-dessus des contin­\ngences inutiles jusqu'aux régions de l'Idée pure, après avoir été le\nhéros passionnel, celui qui, dans son amour, dépose la pureté de son\nâme et son souverain désir.\n   De semblables représentations exhaussent l'âme des spectateurs et\nleur donnent un instant le réconfort des visions de Beauté. Avoir vu\nAxel, Babylone, ou les prodigieux drames d'Ibsen, ou même l'Image de\nMaurice Beaubourg, est un précieux stimulant pour les êtres amoureux\nde l'Art, pour tous ceux qui cherchent dans la vie autre chose qu'une\nsatisfaction d'amour-propre, une jouissance basse ou un sordide inté­\nrêt. Puis, il faut avoir vu l'ineffable émotion du public, écoutant les\nvisions de Samsina et de Nakhounta, où transparaissent les glorieux\nmystères de la naissance et de la mort de Jésus-Christ, pour connaître\njusqu'à quelle profondeur la vieille foi chrétienne est encore enracinée\ndans les âmes et quel frisson prodigieux trouble encore les êtres de\ncet âge crépusculaire, envahis par la désolation du scepticisme,\nlorsque passe sur eux une parole portant en elle un peu de l'essence\n de cette Religion tant combattue et toujours vivante... (1)\n                                                                                    HENRY         BORDEAUX.\n    Paris, ce 29 mai 1894.\n\n    (1) Les noms des acteurs qui incarnèrent les rôles de Babylone méritent d'être cités. Ce furent MM. Hatticr (Mérodack\nBaladan Raymond (Nakhounta), Daumerie (Sinnakirib), Bell (Uruck), Leb (An-Ipnou) et Mlle' Lara (Samsina).\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                                      DURENDAL                                         143\n\n\n\n\n                 Roche Tarpéienne et Capitole\n      Le chef des odeurs non suaves.           Tailhade, un bras-dessus bras-dessous\n   Flaubert mentionne quelque part, dans       littéraire que nous avons jugé naguère\nson Salammbô, la fonction, fort en hon­        avec la sévérité que comportait la chose,\nneur à Carthage, de chef des odeurs            — et le congé donné à Bloy par la rédac­\nsuaves. Y avait-il à Carthage un chef des      tion du Gil Blas de ses fonctions de chro­\nodeurs non suaves? J'incline pour l'affir­     niqueur hebdomadaire (150 francs par\nmative, malgré le silence de l'histoire.       semaine). Que dire de cette expulsion !\nEn tout cas, si cette dernière fonction        Bloy lui-même en paraît ravi et la célèbre\nn'existait pas là-bas, elle existe chez        comme une délivrance. Il regrette seule­\nnous,où elle est magnifiquement incarnée,      ment de n'être pas parti plus tôt, mais,\npour l'heure, par Léon Bloy. Je n'en           enfin, il a quitté la maison. Il était temps.\nveux pour preuve que la publication            Zola, avec lequel le Gil Blas avait passé\nrécente, chez Chamuel, d'un document           un contrat de 50,000 francs pour la repro­\nétiqueté : Léon Bloy devant les cochons,       duction de son roman sur Lourdes, était\nsuivi de : Lamentation de l'êpêe, mais qui     sur ses talons.\nporterait tout aussi justement cet autre          Ces épisodes sont commentés — il est\ntitre : Le tout à l'égout.                     à peine besoin de le constater — en une\n   Léon Bloy devant les cochons ! L'en­        langue adéquate.\nfant prodigue se flatte; ce n'est ni devant,      Léon Bloy, ce chef des odeurs non\nni même derrière, c'est au milieu qu'il        suaves, a des mots et des réminiscences\naurait fallu dire. Il n'a donc jamais re­      d'un vidangeur de la veille qui serait\ngardé marcher ce « à quatre pattes » de        passé brusquement de la tinette au grand\nLaurent Tailhade !                             style. Cela tient tout ensemble du lupa­\n   Quoiqu'il en soit, voici narrée, en un      nar, de l'ergastule et du vomitorium...\nstyle différent du genre tempéré, mais non     Et nous voici à la page 59 (le libelle en\ncatalogué encore par les Guides du jeune       contient 68) intitulée Lamentation de l'êpêe.\nlittérateur, la querelle désormais histo­      Comment cette magnificence se trouve-\nrique entre le Gil Blas et Léon Bloy à         t-elle là? Je l'ignore. Je me permettrai\npropos de la défense de Laurent Tailhade.      pourtant une explication. Elle est bien\n   Toute l'histoire tient entre deux événe­    un peu audacieuse, mais Léon Bloy ne\nments qui ne paraissent pas avoir beau­        s'effarouchera pas d'un parallèle, surtout\ncoup ébranlé les vertus des cieux : un         d'un parallèle avec une vermine presque\narticle écrit par Bloy à la louange de         royale, la vermine du lys, en latin crio-\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "144                                      DURENDAL\n\nceris merdigera. « Le criocère, écrit Al.         phalement, elle se montre, vêtue d'une\nKarr, est un insecte coléoptère qui, arrivé       cuirasse d'un rouge écarlate, avec des\nà l'état parfait, est brillamment vêtu            pattes et des antennes noires. »\nd'écarlate. La larve est une bête grise,            Cette Lamentation de l'êpêe, qui traîne\nmolle, laide, qui, pour se préserver de la        au bout de ce libelle comme un rien de\npluie, du soleil et des oiseaux, s'enve­          pourpre littéraire, cause une impression\nloppe de ses propres excréments. On ne            analogue à l'apparition de la petite cui­\nvoit qu'un petit tas d'ordures, qui rampe         rasse rouge écarlate au sommet du lys\net grimpe lentement sur la tige des lys.          déshonoré.,.\nCe n'est qu'après avoir sali et la tige et          Pauvre Bloy ! Pauvre Bloy !\nles feuilles qu'elle arrive à la fleur, qu'elle\nronge en la déshonorant, et que, triom­\n                                                                          POL DEMADE.\n\n                 MIROIR D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n      Quelques propos des Douze Pairs autour de la Taile ronde.\n\n  Bruxelles possède, sans s'en douter, en plein boulevard Anspach, une des pre­\nmières œuvres du maître sculpteur Rodin. Ce sont les trois hommes cariatides qui\nsoutiennent le balcon du premier étage de la maison numéro 29. Cette œuvre est\ndigne cependant d'attention. Ces cariatides, même sous l'ignoble crasse de propreté\nd'une infinité de couches de peinture à l'huile, gardent une allure grandiose. Une\ndécouverte artistique boulevard Anspach, trouvez-vous cela banal ?\n\n                                             ** *\n   Signalé à M. Xavier Francotte, professeur d'équilibre mental à l'Université de\nLiége, ce début d'une Hymne à un morceau de peinture de Hals (nous respectons\nl'appareil typographique) :\n   « L'hallucinante ouvrière que Ta Main, ô Franz ; Elle transmet — E T L'IM­\nPOSE — le vertigo — SON E N T I T É — ainsi qu'une essorante gymnasiarque,\ndont l'ascension — T E L L E C E L L E D'UNE E L F E — vers le cônique plafond en\ntoile d'un cirque, pirouette ses virevoltes délirantes jusqu'à une retombée, comme\nvolontaire — SOURIANTE ENCORE, NULLEMENT FROISSÉE, E T MO­\nNOCLE BIEN EN PLACE TOUJOURS — en le restreint cercle, à la craie\ntracé, d'où — SOUDAIN TANTOT — elle bondit. »\n   L'auteur de ces lignes — qui est encore en liberté — ira loin.\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": ""}, {"page_pdf": 179, "texte": ""}]}