{"numero_id": "ulb-durendal-1894-11-n11", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1894-11-n11-001", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 205, "page_fin": 207, "titre_corps": "Salon d’Art chrétien : Appel aux artistes", "titre_sommaire": "Salon d’Art chrétien. Appel aux artistes", "signature_source": "DURENDAL", "ancre_debut": "SALON D’ART CHRETIEN", "ancre_fin": "DURENDAL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 254, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 140, "fin_caractere_exclue": 1901, "texte": "SALON   D'ART      CHRETIEN\n\n                   APPEL AUX            ARTISTES\n\n                         Nous sommes de ceux qui ont foi dans le magni­\n                         fique épanouissement de la pensée contempo­\n                        raine en Art, comme en tout. Nous aimons ce\n                        temps, que est le nôtre, et, quelle qu'ait été la\n                        splendeur des siècles défunts, nous avons con­\n            fiance dans le présent et espoir dans l'avenir.\n                 Aussi, est-ce d'enthousiasme que nous convions les\n            artistes, tous, sans distinction de tendances d'écoles de\n            formules, au Salon international d'Art religieux moderne\n            qui s'ouvrira à Bruxelles, au mois de novembre 1895. D'ici\nlà, que chaque artiste œuvre diligemment ou plutôt qu'il chef-d'œuvre.\n   L'exposition, librement ouverte, sera sagement éclectique, indé­\npendante de toute coterie de parti, d'atelier, d'école quelconque.\nL'accueil le plus bienveillant est réservé à tous.\n   Notre but est celui-ci : Réunir à Bruxelles, — en un Salon inter­\nnational, — des objets d'art de toute nature appliqués ou destinés au\nculte privé ou public. Montrer au public, — spécialement au public\ncatholique et au clergé, — qu'il doit exister, qu'il existe un grand\nnombre d'artistes capables de réagir, par des œuvres, contre la tendance\ntrop évidente à la camelote ou au mauvais goût qui se manifeste dans\nl'ornementation d'un si grand nombre de nos églises urbaines et rurales.\n   Les dernières expositions d'art nous ont révélé l'existence de ten­\ndances rénovatrices en art religieux. Nous voudrions voir se développer\nces efforts isolés. Il nous a paru qu'une exposition spéciale servirait\nmerveilleusement ce destin.\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2253, "texte": "206                             DURENDAL\n\n\n  Pourquoi tant d'admirables ouvriers du pinceau, du ciseau ou du\nburin — que leur intelligence aussi bien que leurs goûts semblent\npousser vers l'art religieux — négligeraient-ils une source d'inspiration\nqui serait vraisemblablement pour eux féconde en chefs-d'œuvre?\n  Les altistes sont seuls admis à exposer. L e Salon est donc rigou­\nreusement fermé aux fabricants d'objets dits religieux. L e s artistes\nne sauraient, sans avilissement, compagnonner avec les marchands.\n  L e Salon comportera autant de sections que l'Art religieux pré­\nsente d'aspects divers : Architecture, Sculpture, P e i n t u r e , Ameuble­\nment, Orfèvrerie, Ornements sacerdotaux, Ferronnerie, Verrerie,\nVitrail, Reliure, Imagerie, — mais, et nous-le répétons, nous expo­\nsons l'œuvre d'art à l'exclusion de tout produit m a r c h a n d . De plus,\nnous n'entendons point ouvrir un Salon d'Art rétrospectif, mais un\nSalon d'Art moderne, contemporain, vivant.\n   « L'Art religieux! mais il est mort, nous crie-t-on de toutes parts,\nil n'existe plus, c'est fini ! »\n   Nous en appelons aux artistes de ce jugement rendu à la façon\nd'une sentence capitale. Nous nous refusons à croire que, parmi les\ncent mille manifestations de vitalité de l'art contemporain : passions,\nefforts, batailles d'écoles, luttes de formules, innovations de tout\ngenre, il n'y ait pas, de ci, de là, une pensée d'art religieuse, suscep­\ntible de se transformer tantôt en un effort et de devenir après-demain\nle chef-d'œuvre que nous attendons. L e vent d'idéalisme qui souffle en\nce moment au-dessus de certaines régions de l'Art serait-il impuissant\n à dissiper la cendre, puisque cendre il y aurait, et à ranimer quelque\n part le feu sacré? Nous ne le pensons pas.\n   E n fait, pourquoi l'idée religieuse qui a suffi, pendant des siècles,\net à elle seule, à inspirer les plus grands maîtres serait-elle devenue,\ntout-à-coup, inhabile à fomenter le moindre enthousiasme artistique ?\nOn ne dira pas, non plus, que le christianisme est inesthétique. « Les\nmusées de la vieille Europe, remarquait naguère Alphonse Germain,\nrépondraient éloquemment à cette assertion plus que téméraire.\nFaut-il rappeler l'époqne où florissaient l'Angelico et Memling, Botti-\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1923, "texte": "                                DURENDAL                               2   O\n\n\ncelli, Léonardo, Pérugin, Filippo L i p p i , Ghirlandajo, Mantagna,\nDonatello, Luca della Robbia, — les Van Eyck, van der W e y d e n , —\nDurer, Martin Schongauer, — Jean F o u q u e t . E p o q u e bénie qui voit\ns'ériger ces œuvres dignes d'une dévotion esthétique : les fresques du\nCouvent de Saint-Marc, du Campo-Santo, des Eremitani, de la chapelle\nde Nicolas V au Vatican; l'Adoration de l'Agneau, la Châsse de Sainte-\nUrside et cette prodigieuse Cène de Sainte-Marie des Grâces. »\n   U n e école artistique capable de ces maîtres et de ces chefs-d'œuvres\nest incapable de mourir tout simplement parce qu'elle est immortelle,\ncomme la Pensée religieuse elle-même.\n   U n mot à ce sujet. Nous n'ignorons aucune des raisons qu'on\ninvoque en faveur du Style et de l'Art du XIIIe siècle. Aussi notre\nexposition ne comporte-t-elle ni blâme ni critique vis-à-vis d'aucune\nécole. Toutefois, on peut se demander s'il est nécessaire que l'Art\nreligieux soit figé dans le gothique. Pourquoi ne pas intéresser et\npousser vers les applications de cet art des artistes voués à des modes\nd'expression plus éclectiques? D'autre part, il est des âmes chrétiennes\nqui sont du XIXe siècle et dans lesquelles une œuvre « qui parle notre\nlangue » trouvera plus d'écho, — sous forme d'émotion pour le Beau\net le Bien, — qu'une œuvre « qui parle une langue morte, si admi­\nrable soit-elle ».\n   L e clergé ne peut manquer de se montrer très accueillant à notre\nidée et tout nous fait espérer qu'un grand nombre d'œuvres seront\nacquises par lui pour l'embellissement des temples catholiques. Les\nartistes voudront bien se souvenir que l'Art autrefois habitait à\nl'ombre des églises et des cathédrales et qu'il y avait là pour eux\nquelque gloire. Il dépendra d'eux de reprendre cette place usurpée\npar d'autres.                                        DURENDAL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-11-n11-002", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 208, "page_fin": 218, "titre_corps": "La Douleur propitiatoire (Journal d’un ami)", "titre_sommaire": "La Douleur propitiatoire", "signature_source": "J. DE STRAILHE", "ancre_debut": "LA DOULEUR PROPITIATOIRE", "ancre_fin": "J. DE STRAILHE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LE PLEIN VASE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 257, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 56, "fin_caractere_exclue": 1996, "texte": "LA DOULEUR PROPITIATOIRE\n            (Journal d'un ami.)\n\n                                      Il nous est bon d'avoir quelquefois des\n                                   peines et des traverses, parce que souvent\n                                   elles rappellent l'homme à son cœur et lui\n                                  font sentir qu'il est en exil et qu'il ne doit\n                                   mettre son espérance dans aucune chose du\n                                   monde.\n                                               (Imitation de Jésus-Christ. LIVRE I, CH. XII.\n                                                              Traduction de LAMENNAIS.)\n\n\n                                      I\n\n\nL    ES heures tombent sur mon âme meurtrie comme autant de\n      pelletées de terre sur un cercueil.\n   Qui me restituera à ma volonté?... J'étouffe de rage impuissante.\nL e blasphème est dans ma gorge. Qu'est-ce donc qui l'arrête sur mes\nlèvres ?\n   Celle que j'aimais m'a trahi. Sans pitié pour mon amour qui\npleurait vers elle, qui pour elle eut sacrifié tous les désirs, tous les\norgueils en un joyeux holocauste, elle a fui vers toi, Christ des cloîtres\nimplacables. C'est pour toi — ô la vision odieuse! — que ses yeux\ns'illuminent aujourd'hui d'extase et que son cœur se pâme dans la\nvolupté d'un sacrifice absurde...\n  A h ! Seigneur, vous savez q u e , moi aussi, je vous aime. Cent fois\nrelaps dans m a chair et dans mon esprit, je n'ai cessé de vous garder,\nau fond de moi-même, un coin d'adoration soumise, — comme en la\ncathédrale toute envahie d'ombre nocturne, une lampe vacillante —\nmais jamais éteinte — témoigne de la présence eucharistique du\nDieu vivant... Les émotions d'une pieuse enfance renaissant en\nardentes exaltations jusqu'au milieu des angoisses du péché, — cette\norientation de mon âme vers Vous, — quelque bien accompli en votre\nN o m , :— tout cela fait de moi votre féal et votre enfant.\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2312, "texte": "                                 DURENDAL                                  209\n\n\n   Mais, à cette heure, ô Christ, je sens d'affreuses malédictions\ndéchirer mon â m e . . . C'est T o i , Toi seul qui me l'as prise, par le vain\nprétexte d'un renoncement aux joies du monde et d'une voie plus\nméritoire vers le salut... T o i , le seul contre qui je ne pouvais me\ndéfendre, à qui je ne la puis disputer... Que ne me la laissais-tu? N e\nse fût-elle pas sauvée aussi en me sauvant moi-même? T o u t ce que tu\nas mis de bon en moi, elle l'eût dégagé des fanges de la vie. A deux,\nla main dans la main, nous nous serions acheminés vers T o i , vers ton\nciel, où elle eût, quand même, été tienne, — plus sainte encore\nd'avoir franchi les difficultés et les périls qui sont la loi de tes créa­\ntures. T u fus injuste et cruel en ne prémunissant point son âme naïve\net trop ductile contre ces influences et ces inconscients mensonges qui\nviolent la nature. Voici que tu m'abandonnes à tous les orages sans le\nguide que j'espérais mien, qui devait être mien, qui était fait pour\nl'être, qui l'eût été, — car elle m'eût aimé, elle aussi. E t tu es venu\ncomme un voleur...\n   O h ! mon Dieu, apaise mon âme en furie... Rends le calme à mon\nsang qui bout... Pardonne-moi ces colères, ces mâles envies, ces\nrages... T u es Dieu, je le sais, et je ne suis qu'un chétif insecte, et je\nte dois tout, jusqu'à l'amertume de l'avoir connue. Aie pitié de moi,\nmon Dieu! Si tu m'abandonnes, que vais-je devenir?\n   Ce matin, tandis que je cheminais à l'aventure par les rues hostiles,\nla pensée du suicide s'insinuait en moi : mettre fin à ces crises de\nlarmes, à ces ouragans de désespoir déchaînés en mon pauvre esprit...\nElle me reviendra, cette pensée, je le sens... ou d'autres : la mort\nlâche ou la vie lâche, — la débauche, l'anarchie du cœur et de la\nraison. Reviens, mon Dieu! pour me défendre. Il t'a plu de me ravir\ncelle que je rêvais pour compagne, ;— la douce et belle compagne\nqu'elle eût été!... Mais ne m'abandonne pas tout entier...\n  C'est à elle qu'il faut en vouloir, à sa cruauté inconsciente et obsti­\nnée... Mon amour n'était-il pas dans mes yeux, sur mes lèvres comme\nen mon âme? Quand je lui disais mes goûts et mes rêves, — qu'elle\nme disait les siens, — ils étaient tous les mêmes, — n'a-t-elle donc point\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2108, "texte": "210                            DURENDAL\n\n\ncompris que c'était à elle l'offre de tout ce que je suis. Alors, tandis\nque j'hésitais devant la brutalité d'un aveu superflu, cet arrêt inattendu\nrévélé par le hasard... P o u r mon balbutiement, pour les larmes qui\néclataient sous m a paupière, pour cette ouverture éperdue de mon\nâme, elle n'eut qu'un doux sourire déjà absent de moi... Ah! j'aurais\ndû, en dépit de tous, l'arracher à son rêve d'enfant, la presser contre\nce cœur dont le contact lui eut parlé. Elle aurait compris, peut-être...\n   Est-ce que je l'aime? est-ce que je la hais maintenant?\n   Avant de te connaître, ô vierge, je t'aimais... Ils étaient pour toi,\nces élans que traduisirent mes poèmes, et quand tu m'apparus, au\nmilieu du cortège des passantes, j'allai de suite à toi sans hésiter...\nT u fus plus perfide que celles qui trompent, qui mentent ou qui\ntuent... T u m'as désespéré... et — c'est ceci l'épouvantable! — j'espère\nencore... Car tu n'es pas morte, ne le pense pas... E t malgré moi —\nô la mauvaise pensée obstinée! — j'espère en ta douleur pour expier\nla mienne.\n  J'évoque ton regard pur et ta voix aimée... J'attends, je ne sais\nquoi? une apparition, un dernier adieu, qui ne vient pas, qui ne\nviendra p a s . . . P u i s je pleure comme un enfant, — d'un chagrin qui\ndéborde, — et cet absurde travail d'écrire auquel je m'astreins main­\ntenant pour ne pas me rouler à terre dans les sanglots, m'apparaît\ncomme une profanation, comme la violation d'un tombeau.\n   L e verbe n'est point fait pour exprimer de telles tortures, et tous\nles cris de passion douloureuse, dont les poètes m'ont ému jadis, ne\nsont rien auprès d'elles.\n   Je vais aller à la dérive... Elle est éteinte, la flamme de la foi, du\ntravail, de l'enthousiasme... T o u t m'abandonne, puisque je vous perds\ntous deux ensemble : toi, mon Dieu, — et toi, mon aimée...\n\n                                    II\n\n\nJ  E voudrais être seul, tout seul, — et ne puis.\n     Je voudrais a m p u t e r tout souvenir, — et pour m'affranchir des\nobstinations de mon âme, — me livrer tout entier aux choses extérieures.\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1943, "texte": "                                   DURENDAL                                    211\n\n   Mais il n'y a pas de solitude. L'heure présente n'est qu'un men­\nsonge... Elle n'est qu'un reflet de hier, si elle n'est point l'aurore de\ndemain...\n   Peut-être existe-t-il des âmes chiffonnées, que leur souplesse dérobe\nà la Douleur. On dit que les mondains, en se créant sur les choses un\npoint de vue stable et impersonnel, ne se revoient pas dans le passé,\nnon plus qu'ils ne s'imaginent dans l'avenir.\n   On dit encore qu'en ces temps lointains dont j'ai la nostalgie, la\nhiérarchie de fer qui enchaînait chaque h o m m e à sa place octroyait\naux âmes, en échange d'une liberté vinculée, le calme d'une résignation\nfatalités.\n   Où est cette immuabilité? Où donc sont-ils, pour écarter ou adoucir\nla souffrance, ces amis forts et tendres, comme on dit qu'il en a\nexisté autrefois?\n   Nous coudoyons des amis, entraînés avec nous dans un même\ncourant... Mais ne sont-ils pas aussi nécessiteux que nous-mêmes?\nN e s'en vont-ils pas dans la vie, mendiant comme nous des consola­\ntions, ne recevant comme nous que l'indifférence?\n   Il me semble pourtant qu'un décor plus agité m'absorberait un peu,\n— ou qu'un décor plus calme m'assoupirait un peu.\n   L a nuit t o m b e . T r i s t e et noire, elle succède au jour triste et gris...\nIl pleut lamentablement.\n\n                           Pour un cœur qui s'ennuie,\n                           O le chant de la pluie !\n\n  Des ondes soudaines crèvent dans une clameur du fleuve débordé.\nDes coups de vent roulent, s'abattent avec un acharnement de vagues\nénormes... Quels sont ces cris déchirants comme des râles?... On dirait\ndes sirènes en mer.\n  Les flammèches des réverbères font, aux murs, des plaques de\nlumière honteuse... Ici, dans ma retraite familière, la lueur des\nlampes m'est mystérieuse, tamisée par ces grands abat-jour aux\nnuances d'opale... Des rayons traîtres griffent les luisures de mes\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2037, "texte": "212                           DURENDAL\n\n\nlivres... Les vieux portraits s'éveillent dans la nuit... Le regard de\nces magistrats emperruqués et de ces jolies bourgeoises prend une\nfixité singulièrement troublante... Et du haut de la tapisserie imagée,\nune femme allégorique me contemple avec un grave et lointain\nsourire...\n   La pensée d'elle, — de l'aimée qui me tue, — est là, cachée dans\nl'ombre... Je la sens... mais je ne veux pas la voir, je ne veux pas...\n   Il ne faut plus penser à rien.\n   De lassitude je suis tombé sur mon divan.\n   Je m'efforce de laisser défiler mes pensées devant mon imagination\ncomme des étrangères. Parfois, j'y réussis. C'est alors en moi comme\nquelque chose qui se détache et s'amoncelle lentement. Il me semble\nque j'entends, dans ma prostration, la chute de mes pensées. Une à\nune, elles choient de très haut, en tombée lente, comme des feuilles\nque le vent soupèse un peu, puis qui tombent dans l'étang, — y\nsurnagent, puis peu à peu se détrempent, s'alourdissent et s'enfoncent\ndans l'eau claire. La chute morte et légère de ces pensées ne pèse plus\nrien de ce qu'elles voulurent vivre.\n   Mais cette demi-solitude est brève, et s'enfuit à l'assaut des cau­\nchemars.\n   La nature se brouille alors à mes sens... Les couleurs sombres qui\nm'entourent se décomposent en leurs complémentaires et dansent un\nballet fou devant mes pupilles éblouies — un ballet m'enserrant\nd'écharpes rouges, jaunes, bleues, or, que l'obstination de mes doigts\n ramant à l'air tente en vain d'écarter.\n    Ou bien, ce sont des monstres qui surgissent perfidement des ténè­\n bres de mon rêve. Mon cœur est emmaillotté dans une prison de fils\n blancs et visqueux. Les araignées des bois aux ampoules phospho­\n rescentes fondent sur moi de tous les coins de la voûte... Le long des\n mares où tremblent les grandes araignées d'eau, je suis entraîné dans\n les rondes vertigineuses que dansent les tarentules. Et je défaille\n enfin, épuisé par la blessure de ma poitrine où Arachné fouille sans\n cesse de ses lèvres pointues.\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1936, "texte": "                               DURENDAL                             213\n\n\n  Ainsi la Douleur se joue de sa proie. Elle la mord et la déchire.\nPuis pateline et patiente, elle endort mon cœur dans une dérisoire\nquiétude pour aviver la sensibilité de son hochet et ne point tarir\nen une fois son plaisir cruel.\n  Et voilà des jours et des mois que je souffre ainsi, l'âme saignante,\nà l'insu de tous, car la vie ordonne de sourire.\n\n\n                                  III\n\n\nH       IER, à la vesprée, quel instinct m'a conduit dans cette chapelle\n         inconnue?\n    La porte sourde s'est ouverte devant moi, comme si elle m'attendait\n et je suis resté longtemps dans les ténèbres, plus sombre qu'elles.\n    Le chœur seul était éclairé. Des herses de cierges et quelques\n lampes sacrées projetaient leurs larmes fulgurantes sur l'autel diadémé\n et sur des vitraux aux velours profonds.\n    Des moines, tout en blanc, chantaient Nocturnes.\n    De ce plain-chant sévère comme l'harmonie de l'Océan, s'imposait\npour moi une sorte d'apaisement physique, auquel contribuait sans\ndoute l'austérité du décor.\n   Je me suis agenouillé sur un banc qui se trouvait là à l'usage des\npauvres ou des enfants. Et, — pour la première fois depuis de longs\njours, — j'ai trouvé un peu de calme...\n    Ces vagues de louanges venaient jusqu'à moi, déferlant de l'autre\nextrémité de l'édifice. Avec elles, ma rêverie flottait et montait peu à\npeu dans la nef... Sans cesse mourante et renaissante, tour à tour\nnavrante et triomphale, cette psalmodie était comme le flux et le\nreflux d'une marée palpitante qui, de terre, m'enlevait vers l'infini.\n   L'extase a cessé en même temps que le chant lui-même, dont la\ncadence s'éloignait enfin, dans les profondeurs du cloître, avec le\ncortège des religieux impassibles.\n   Alors, j'ai songé : à ces hommes qui souffraient volontairement pour\nd'autres, à ces intercesseurs debout au milieu des villes accroupies\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1862, "texte": "214                            DURENDAL\n\n\ndans le péché, ainsi que des tours vigilantes destinées à détourner les\ncolères du Ciel, à cette vaillante armée de la Prière et de la Contem­\nplation, — à elle.\n\n                                    IV\n      NE fièvre très grave et très longue a failli m'achever.\nU        J'ai passé quinze jours dans l'inconscience et le délire.\n   On me dit que je suis sauvé maintenant... La souffrance physique\nest réduite, en effet, à une faiblesse extrême et à des lançures inter­\nmittentes que je ressens dans le haut de la tête.\n   C'est déjà la convalescence.\n   Ma pensée est paresseuse. Peu à peu, elle s'est immobilisée. Elle\nstagne comme un liquide en un vase incolore. Mais si quelque cause\ninconnue vient me rappeler ma peine, une lente effervescence se\nproduit en ma pensée. Bientôt, semblables à ces longues aiguilles qui\nprennent naissance au sein des solutions cristallisées, apparaissent\nquelques idées tenues, quelques réflexions imprécises.\n                    Mille clochettes, en mon cœur,\n                    Tintent très douces, en sourdine...\n\n   Que c'est étrange! la Douleur m'est devenue maintenant comme\nune chose très ancienne et moins cruelle. Mon âme est habituée à\ncette compagne mauvaise. Elle a tant souffert, tant ! qu'elle ne sait\nplus pourquoi elle souffre.\n   Cette convalescence coïncide par hasard avec le printemps de l'année.\n   J'ai parfois des heures bienveillantes. Le matin surtout. La ville, à\npeine éveillée, m'envoie d'en bas une rumeur de vie. Le soleil se\nglisse jusqu'à mon alcôve. J'ai vu entrer ses rayons et je les sens venir\nà moi d'une approche caressante et je me livre délicieusement à cette\nétreinte...\n  Je l'évoque, dans ces premiers rayons, elle, l'aimée aux beaux yeux\nde lumière. Qui redit à mon oreille son nom, — ce nom qui me ravit\ncomme le murmure d'une fontaine?\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1896, "texte": "                                DURENDAL                                215\n\n   Vas-tu disjoindre l'oppressive dalle du passé, ô toi que j'ai perdue,\ntoi qui, étant plus que la vie, ne peut plus être possédée que dans\nla mort?\n   Elle vient... J e revois l'ondulation de ses cheveux et son affectueux\nregard... Elle parle... L a lenteur douce de sa voix semble s'éloigner à\nla distance d'un songe, — si basse et si lointaine qu'elle paraît venir\nd'une autre rive ou de l'autre versant de la destinée... Elle parle, de\ncette voix ancienne, si basse que je l'entends à peine, si bas que je ne\nl'entendrai sans doute jamais plus... Elle me dit qu'elle m'aime bien\naussi et que nos voies sont différentes depuis qu'une vision interposée\nentre nous lui a ordonné un amour sans partage, — qu'elle ne s'appar­\ntient plus, — qu'elle prie pour moi...\n  Je la contemple avec mélancolie et tendresse, — et il me semble\nqu'elle soutient ma tête endolorie et brûlante de ses mains pieuses...\n  Incline-toi, mon âme, devant l'irrévocable!\n\n\n\n                                    V\n\n\n\nM     E voici à la campagne.\n        C'est un pays très solitaire, dont ma pensée, hier encore\nnonchalante, a revêtu tout de suite l'uniforme grandeur.\n  Çà et là, au milieu des landes coupées de marécages et de forêts,\non trouve des villages moribonds dont les masures lézardées s'écroulent\npeu à peu sans une plainte. Tous les chemins se perdent en sentiers,\nhésitent et disparaissent bientôt. Les moissons sont rares. Elles\ndessinent une ceinture jaunissante au fleuve à demi ensablé.\n    Ce pays est austère et sauvage.\n   Je sors à cheval dès l'aube. L e soleil blafard s'étire en longs rayons,\ncriblant les fumeuses buées du brouillard.\n    P a r m i les odeurs de bruyères et de menthes, parmi le blanc des\nfils cotonneux qui voltigent dans l'air, je me laisse bercer à l'allure\nmollement cadencée du petit cheval roux.\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1601, "texte": "2l6                             DURENDAL\n\n\n   Quand je sens les souvenirs m'envahir, j'excite ma bête surprise et\nla lance à toute allure à travers la plaine violette.\n   Ces réactions m'énivrent d'une énergie que j'avais perdue.\n   Dans cette course furieuse, je devine l'essor de mon âme, trop\nlongtemps abattue, vers un inconnu meilleur où sont les réserves de\nma nature. C'est ainsi qu'aux fraîches années d'adolescence, mes\npremières sèves aspiraient à toutes les conquêtes.\n  Le midi me ramène, tout exubérant de force, dans la vallée où\nvibre le soleil. Mon cœur a des velléités guerrières. Je vois briller\ndes cuirasses d'or et j'entends les rauques appels des trompettes qui\nentonnent la gloire...\n  Que s'est-il produit en moi? Je me sens invigoré d'une foi irrésistible.\n  Une fleur mystérieuse est-elle éclose, un sentiment nouveau s'est-il\népanoui dans mon âme?\n  A surmonter l'épreuve de la Douleur, me suis-je reconquis?\n\n               La Douleur élargit les âmes qu'elle fend...\n\n  De cette fumée qui m'étouffait, est née une flamme claire et\njoyeuse.\n  J'irai vers la vie qui me sollicite, — vers les impérieux combats qui\nme réclament.\n\n\n                                   VI\n\n\nJ\n   E t'ai comprise enfin, Douleur trois fois sainte, — et je t'aime!\n     Car nous te connaissons si peu et si mal...\n  Tu nous surprends toujours comme une étrangère dont nous igno­\nrons la figure et la voix.\n  Et, cependant, Dieu t'a faite le patrimoine commun de l'humanité.\nEt ton domaine est aussi vaste que la vie.\n  Attendre, c'est souffrir.\n  Espérer, c'est souffrir.\n  Perdre, c'est souffrir.\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1928, "texte": "                               DURENDAL                              217\n\n  Aimer, c'est souffrir.\n   Obtenir m ê m e , c'est souffrir encore.\n  A côté des infortunes violentes et tragiques qui éclatent aux yeux,\ncombien d'autres plus modestes, qui se voilent parfois d'une apparente\nsérénité?\n   Il est des destinées silencieuses, étouffées, où le malheur est si\nsecret et si égal dans sa continuité qu'on ne s'avise pas de le plaindre.\n   Songe à ces coeurs inquiets et solitaires, avides de se donner et que\npersonne n'a voulu prendre, qui ont prodigué des trésors inaperçus et\nstériles, et que la mort emporte, extérieurement intacts, mais déchirés\nen dedans, car ils se sont dévorés eux-mêmes.\n  Songe à l'héroïque combat des humbles contre le sort, aux angoisses\nde la misère honteuse, aux malechances qui brisent l'élan du Génie.\n  C'est un pauvre père qui lutte pour les siens, — c'est une créature\naimante toujours inexaucée, — c'est l'artiste éternellement déçu,\npoussé par des générations nouvelles, doutant de lui-même, et qui\nvoit la barque de sa fortune s'effacer à l'horizon sans avoir abordé\nnulle part et se perdre dans l'immensité, le nombre et l'oubli...\n  Nous te méconnaissons, Douleur, et nous te haïssons !\n  L ' h o m m e écarte de son langage jusqu'à l'ombre de ton nom. E t\ntoute la philosophie des sages du monde, habiles à comprendre les\ncauses et à les définir, se borne à t'oublier ou à te fuir, ne trouvant\ncontre toi d'autre remède que la mort.\n   Se tuer pour ne pas souffrir, n'est-ce point aussi logique, — et aussi\naffreux, — que de vivre pour jouir?\n   Ceux-là seuls qui t'ont vue sur le Calvaire adorent ta sanctifiante\nbeauté.\n   Sois bénie, toi qui épures le cœur comme la flamme chasse la\nfumée de l'âtre.\n   T o i qui donnes le sens juste des êtres et des choses, en nous\nsoustrayant aux prestiges du mal.\n   T o i qui abats l'orgueil et nous fais sensibles aux souffrances des\nautres.\n"}, {"page_pdf": 267, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 973, "texte": "2l8                             DURENDAL\n\n\n  T o i qui marques l'étiage de l'âme en mettant en relief la fierté de\nson courage.\n  T u fus vraiment salvatrice pour l'un des plus fragiles enfants de\nce siècle.\n    T o u t ce côté imaginatif de moi-même que j'avais cultivé impru­\nd e m m e n t , dans l'obsession de mes vices d'orgueil et de volupté, me\nrendait plus sensible à ta morsure austère... Ces chimères, qui\nparaient mes volontés comme autant de fleurs trompeuses, émous­\nsaient m a résistance.\n  Dans la sphère de l'énergie, toute concession au rêve est une\ninvitation à laquelle tu réponds bientôt.\n  J'ai souffert plus qu'un autre, dans le creuset où tu m'as plongé,\nmais j'en suis sorti meilleur et plus fort.\n  E t le sens m'est apparu de ces paroles de l'Ecclésiaste :\n  « La fournaise éprouve le vase du potier, et l'épreuve de l'adversité les\nhommes justes. »\n                                                     J.   DE   STRAILHE.\n\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-11-n11-003", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 218, "page_fin": 219, "titre_corps": "Le Plein Vase", "titre_sommaire": "Le Plein Vase", "signature_source": "PALSAC", "ancre_debut": "LE PLEIN VASE", "ancre_fin": "PALSAC", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Roche Tarpéienne et Capitole", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 267, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 973, "fin_caractere_exclue": 1650, "texte": "L E P L E I N VASE\n                           A SULLY-PRUDHOMME\n                                                           n'y touchez pas.\n                                                               Du MÊME.\n\n            Oh!cette cuisine cave, combien fatale !\n            Trop propice soupirail au plaisant subtil\n            De la rue insoupçonné ! J'entends. Que fait-il?\n            Chut! c'est, en la ténèbre, un rire qui détale.\n\n            Sur la vitre, ce soir encor, le normal toc.\n            « Lait? C'est sûr. » Bras tendant, pour la crème possible,\n            L'albe vase hors la fenêtre à l'invisible,\n            Avec un pressentiment nul d'obscur escroc.\n"}, {"page_pdf": 268, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 540, "texte": "                                    DURENDAL                                    219\n\n             Narquois susurrement d'un liquide qui coule,\n             Ce pendant qu'en la sournoise esclave roucoule\n              Un rêve assignant à quelque X des rendez-vous.\n\n             Le vase elle a repris qu'à la stupeur destine\n             La zwanze ignoble et paie — hilarante routine, —\n             Distraitement   à l'ironique main trois sous.\n                                                                   PALSAC.\n\n\n\n\n                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-11-n11-005", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 219, "page_fin": 220, "titre_corps": "Roche Tarpéienne et Capitole", "titre_sommaire": "Roche Tarpéenne et Capitole", "signature_source": "", "ancre_debut": "Roche Tarpéienne et Capitole", "ancre_fin": "ule ou à précipiter de la Roche Tar­ péienne. Ce qui est différé n'est pas perdu. (N. D. L. R.)", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 268, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 540, "fin_caractere_exclue": 1921, "texte": "Roche Tarpéienne et Capitole\n   R é d e m p t i o n , poème antiesclavagiste en six chants, par EMILE VALENTIN.\n(Godenne, Liége, 2 fr.)\n   Nous avons eu l'Ecole décadente, la déliquescente, la transcendantale, la symbo­\nlique, la mystique. Voici maintenant que sévit l'Ecole antiesclavagiste. Ces poètes,\ndont le prosélytisme libertaire ne connaît point de bornes, ont inscrit, parmi les\ndélivrances à tenter, celle de la poésie didactique. Il leur a paru que cette forme\nétait profitable et qu'on s'en servirait utilement pour convertir, en alexandrins, au\nbénéfice des nègres : La Case de l'Oncle Tom. Les poètes antiesclavagistes pourraient\nbien se faire illusion sur la valeur utilitaire de la poésie en cette circonstance.\nOvide rapporte qu'Orphée touchait, par ses chants, les forêts, les animaux et les\nrochers eux-mêmes; je doute que la Muse antiesclavagiste obtienne jamais pareil\nsuccès sur le cœur des marchands de chair humaine blancs ou noirs de l'Afrique\ncentrale, j'ai même plusieurs raisons de croire le contraire.\n   Cela dit, jetons un coup d'oeil sur le présent poème. On sait notre éclectisme :\nnous serions d'humeur à dire du bien du diable, si cet être médiocrissime était\ncapable d'une seule belle page. On me pardonne cette noire comparaison, puisqu'il\ns'agit de nègres.\n   Rédemption n'est ni meilleure ni plus mauvaise que les autres « choses poétiques »\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2837, "texte": "220                                  DURENDAL\n\nsur l'Antiesclavagisme. C'est une idylle congolaise : le Prince Barouti aime la\nPrincesse Yphila; l'esclavagisme les sépare, l'antiesclavagisme les réunit, avec les\ndécors et trucs obligés : Une partie de chasse... à l'homme. — Un convoi d'es­\nclaves. — L'arrivée du missionnaire, qui prononce un grand discours. — L'hymne\nau progrès, Stanley, Léopold II, etc. — La mort d'un vieux roi Ibaka, père de\nBarouti, qui prédit quelque chose : la Joyeuse entrée de Léopold II... à Borna.\n  L'exécution du poème est, en général, satisfaisante. J'ai rencontré beaucoup de\nvers heureux. Il y a, notamment, une description très belle de forêt africaine que\nje voudrais pouvoir citer :\n              « Midi : l'homme repose et le fleuve est de flamme;\n                Un troupeau d'éléphants, groupe monumental,\n                Dort sous un boabub, leur frère végétal. »\n\n  Chose curieuse, c'est justement l'endroit où le poète s'oublie à ne point faire\ndu zèle antiesclavagiste. Ce coin de forêt rachète, à mes yeux, pas mal de vers\nchevillés, prosaïques, voire même ridicules, qui sont plutôt la faute de l'Antiescla­\nvagisme que du poète. Et que diable alliez-vous faire dans cette galère, cher ami !\n                                                                    P . DEMADE.\n                                           *\n                                           * *\n   Zola à l'égout. — Notre collaborateur et ami, Henry Carton de Wiart, disait\nl'autre jour, à l'Avenir social, parlant de la critique de J. Barbey d'Aurevilly.\n« Ses arrêts étaient splendides comme la foudre, mais aveugles comme elle. » Il y\na du vrai dans ce mot. Pourtant la foudre choisissait parfois ses victimes avec\nun merveilleux à-propos, à preuve ces lignes sur M. Zola, lors de l'apparition de\nl'Assommoir : « L'auteur de ce roman est un Hercule souillé qui remue le fumier\nd'Augias et qui y ajoute. M. Emile Zola croit qu'on peut être un grand artiste en\nfange, comme on peut être un grand artiste en marbre. Sa spécialité, à lui, c'est\nla fange. Il croit qu'il peut y avoir très bien un Michel-Ange de la crotte!...\n   Sa langue d'artiste, il l'a dégradée et perdue dans les argots les plus ignominieux\ndes cabarets. Il use d'un style dont il est impossible de ramasser une phrase, eût-on\nun crochet de chiffonnier pour la prendre et une hotte pour l'y jeter.\n   M. Zola s'est coulé et dissout dans la boue de ses ignobles personnages pour\ns'être trop acharné à la peindre. Il est devenu boue comme eux. Châtiment mérité\nd'un talent qui s'est avili ! »\n                                             *\n                                           * *\n   Il reste divers auteurs à hisser au Capitule ou à précipiter de la Roche Tar­\n péienne. Ce qui est différé n'est pas perdu.                          (N. D. L. R.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-11-n11-004", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 221, "page_fin": 224, "titre_corps": "Miroir d’Art et de Littérature", "titre_sommaire": "Miroir d'Art et de Littérature (Propos des Douze Pairs autour de la Table ronde)", "signature_source": "", "ancre_debut": "MIROIR", "ancre_fin": "on, toutefois, que vous le méritiez et que vous présentiez aux rayons une surface pénétrable. »", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 270, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 101, "fin_caractere_exclue": 1935, "texte": "MIROIR D'ART ET DE LITTÉRATURE\n     Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde.\n\n\nJ   EF Lambeaux, vient de terminer, tout récemment, le moule en plâtre de so\n     fameux bas-relief Les Passions humaines, dont le marbre lui a été commandé\npar le gouvernement, pour le Parc du Cinquantenaire. Ce colossal bas-relief mesure\ntreize mètres de long sur sept mètres de haut. Nous en recauserons plus tard.\n                                          *\n                                        * *\n DE     Fernand Mazade, ce beau sonnet inédit sur\n                                 Atalante et Méléagre\n                  Il était revenu de la Colchide. Et maints\n                  De ses gestes disaient son âme altière et dure.\n                  Il avait soulevé l'illustre chevelure,\n                  Dont l'or incendiait le sable des chemins.\n\n                  Il avait oublié Médée. Et, des jasmins,\n                  L'ambre avait refleuri sous le ciel qui s'azure.\n                  Et voici qu'à présent la monstrueuse hure\n                  Du porc de Calydon grimaçait dans ses mains.\n\n                  Or, comme il l'approchait encore pantelante,\n                  Comme (et du sang baguait la gloire de ses doigts)\n                  Il l'approchait des yeux bleuâtres d'Atalante,\n\n                   Celle-ci prononça des mots, à demi-voix,\n                   D'une concupiscence à ce point captieuse\n                   Que le héros, tremblant pour la première fois,\n\n                   N'osait plus regarder que la tête saigneuse.\n                                          *\n                                         * *\n\nL     ES supplices littéraires. — Sous ce titre : Zola à Rome, Barrès écrit dans la\n       Cocarde (6 novembre) :\n    « Pour ma part, je n'ai pas d'enthousiasme pour le talent de M. Zola, de qui\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2876, "texte": "222                                  DURENDAL\n\nl'abondance fatigue l'attention, sans que sa pensée trop superficielle arrive à inté­\nresser, mais on ne peut méconnaître qu'il est une des forces commerciales de la\nlibrairie française, et, de plus, contre l'opinion de l'Académie, nous devons constater\nqu'il apparait comme une gloire à l'étranger.\n   Notez que beaucoup de nos compatriotes professent pour lui une réelle admi­\nration. Mais, alors même qu'il nous étonnerait sans nous émouvoir et que nous\nnous refuserions à prendre pour de la puissance réelle la gesticulation et la verve\nde cet abondant descripteur, nous devons nous incliner devant les satisfactions qu'il\ndonne aux Allemands, aux Anglais, aux Russes, aux Italiens, avx Américains, pour qui,\nje le répète en connaissance de cause, il est un grand Français! »\n  On n'est pas plus aimablement féroce.\n                                             *\n                                         *       *\n      e Prince des Poètes à l'Hôpital. — Sous ce titre, Emile Michelet trace du\nL      poète Verlaine ce portrait pittoresque :\n    « Il y a une douzaine d'années, le nom de Verlaine n'était connu que des Par­\nnassiens, qui avaient lu, sans trop les goûter, les premiers vers de leur camarade.\n    A cette époque, tous les lundis soir, venait s'asseoir à une table d'un café avoi-\nsinant l'Odéon, un petit homme chevelu et barbu de noir, d'aspect malingre et\nsouffreteux. C'était Léon Valade, un des plus aimables limeurs entre les Parnassiens\nminores. Autour de ce causeur discret venaient se grouper quelques plus jeunes\nfils des Muses.\n   Un soir, ils virent arriver un personnage de mine étrange. Un solide gars d'une\nquarantaine d'années, avec une tête qu'on ne pouvait oublier, une tête de hantise\net d'obsession. Un Socrate qui serait fantastique. Au-dessous d'un énorme front\nchauve, d'énormes sourcils comme des touffes de gazon funéraire que rejoignait\naux tempes une barbe de cyprès. Dans ce masque, des traits d'une singulière\nacuité : un nez retroussé, avec des narines palpitantes à toutes les brises de la vie\net du rêve, et les yeux les plus bizarres du monde.\n   Au fond de deux cavernes broussailleuses, entre des paupières japonaises, des\nprunelles d'une nuance indéfinissable : bleu clair ou gris foncé, lumineuse ou très\nsombre, on ne savait. Certains ciels sur la mer ont cette ambiguité. Étaient-elles\ningénues ou perverses, ces prunelles? L'un et l'autre à la fois, peut-être. Elles\nsemblaient annoncer que la plupart des désirs humains s'y étaient mirés.\n    Tel apparaissait Verlaine, qui revenait d'exil en province, après une jeunesse\naccidentée. L'ensemble de cet homme révélait une force ou plutôt un être en proie\nà une force. Car, avec son inspiration inégale, avec les contrastes de son oeuvre où\nla plus adorable poésie côtoie la simple platitude, avec les aventures de sa vie\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2827, "texte": "                                      DURENDAL                                      223\n\nmalheureuse, Verlaine m'apparaît ce que les Anciens appelaient religieusement un\npossédé.\n     Douze années ont passé depuis le soir où Verlaine apparut à cette table de\ncafé. Elles ont rajeuni le poète. Des fils blancs sont venus éclairer sa barbe sombre.\nSa silhouette qui déambule, clopin-clopant, des rues du quartier Latin aux salles\ndes hôpitaux, semble garder une juvénile allégresse, peut-être à cause d'être\ntoujours entouré de jeunes hommes admirants.\n   En ce temps où les poètes sont, en général, des messieurs corrects, Verlaine se\ndistingue par le bohémianisme de son existence. Henri Heine a dit quelque part, en\nparlant de lui-même, si j'ai bonne mémoire, que les poètes et les nèfles ne mûrissent\nque sur la paille. Verlaine, promenant sa pauvreté bohémienne d'hôpital en hôpital,\ncontinue la tradition des poètes ayant pour logis l'hôpital.\n   En d'autres temps, ii se serait trouvé un ministre lettré qui aurait assuré au poète\nune pension ou une sinécure. Mais nous sommes loin du temps des Médicis. On\ntrouve de quoi subventionner beaucoup de nullités officielles, mais pas un billet de\nmille francs pour un poète de race !\n   Cependant, Verlaine accepte la situation avec sa gaieté ingénue et gauloise.\nChaque hiver, il va, traînant sa patte malade, faire une saison à l'hôpital. Et,\ndevançant l'époque où d'autres partiront pour Monte-Carlo, le voilà parti pour\nBroussais.\n   — A l'hôpital, on est très bien, ma foi ! déclare le pensionnaire intermittent.\n   Médecins et internes sont pleins de prévenances pour le malade célèbre, auquel\nils demandent des autographes; garçons de salle et infirmières s'empressent autour\ndu pensionnaire, qui n'est pas comme les autres, qui flâne et qui rit, et que viennent\nvoir des jeunes gens trop chevelus.\n   Là-bas, il est bien chez lui. Les poètes et les rois n'ont-ils pas le privilège d'être\npartout chez eux? Avec l'uniforme des hospitalisés, le bonnet blanc qui cache son\nvaste crâne et la robe de chambre bleu foncé, il est le même causeur ironique et\ngamin qu'à la table des cafés de la rive gauche. Causeur qui s'arrête parfois, et se\nplonge en un soudain silence, où l'on sent passer des rêves effarés et sauvages. »\n                                              *\n                                          *       *\n\nO     H la pau..', la pauvre... loi!\n        Maître Alexandre Braun, à la séance solenelle de rentrée de la conférence\ndu Jeune barreau a émis le vœu de voir la législature reviser à bref délai la loi sur\nl'enseignement supérieur. La pauvre loi, elle vient à peine de naître; a-t-elle\nquatre ans? Il est vrai que ses parents eux-mêmes parurent médiocrement flattés de\nla naissance de ce gosse-là. Un ministre de l'époque, ne le nommons pas surtout,\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2133, "texte": "224                                  DURENDAL\n\n\ndisait à une personnalité du monde universitaire, pendant la discussion de cette loi\nà la Chambre :\n   — Je suis honteux d'avoir à présider à de pareils débats. Nous discutons là des\nchoses dont personne de nous ne sait le premier mot.\n   Mais le plus drôle c'est encore ceci : chaque fois que les hommes qui savaient\nle dernier mot soufflaient dans l'oreille d'un député, quelque réforme ou quelque\nproposition intelligente, la Chambre écartait, écartait.\n  Il s'est joué, à cette époque, dans les coulisses de la Chambre d'adorables\ncomédies. Malheureusement Labiche était trop loin\n                                             *\n                                         *       *\n\nC     UEILLI dans UN feuilleton   :\n        « La queue du lion est une arme terrible entre leurs mains. »\n                                            *\n                                           * *\n\nL    A méthode de maître Sarcey adressée à ce mauvais esprit de Bergerat!\n        « — Vous vous targuez, mon cher Bergerat, de n'avoir pas profité de l'ensei­\ngnement de l'Université. Cela se voit et de r c t e . L'Université enseigne avant tout\nl'art du développement, qui consiste à prendre une idée (à qui, maître?), à l'exposer\nclairement et à la suivre ensuite (sur quelle route, dites?), jusqu'à la conclusion qui\nla termine. »\n   C'est le refrain que nous avons tous entendu en Rhétorique : Amplifiez, amplifiez!\n   Voici d'autres considérations, non plus de Sarcey, mais d'E. Hello :\n   « La rhétorique vous conseille d'imiter les grands écrivains. Elle croit qu'ils ont\nune recette et qu'il suffit de la prendre. Leur recette, c'est d'être eux-mêmes. Leur\npersonne est inviolable et nul ne peut se l'approprier... Si le conseil de la rhéto­\nrique est un conseil ridicule, le conseil de se les assimiler serait un conseil sérieux.\nIl peut se faire, en effet, qu'en vous plongeant dans le génie d'un grand homme,\nvous en soyez pénétré, imprégné; que quelque chose de lui passe en vous, à la\ncondition, toutefois, que vous le méritiez et que vous présentiez aux rayons une\nsurface pénétrable. »\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 252, "texte": "NOVEMBRE   1894\n\n\n\n\n                  L\n                         .1\n                  *i,DlTaV\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": ""}, {"page_pdf": 254, "texte": " N o v e m b r e 1894                                           N° 11\n\n                                DURENDAL\n\n\n\n\n                        SALON   D'ART      CHRETIEN\n\n                   APPEL AUX            ARTISTES\n\n                         Nous sommes de ceux qui ont foi dans le magni­\n                         fique épanouissement de la pensée contempo­\n                        raine en Art, comme en tout. Nous aimons ce\n                        temps, que est le nôtre, et, quelle qu'ait été la\n                        splendeur des siècles défunts, nous avons con­\n            fiance dans le présent et espoir dans l'avenir.\n                 Aussi, est-ce d'enthousiasme que nous convions les\n            artistes, tous, sans distinction de tendances d'écoles de\n            formules, au Salon international d'Art religieux moderne\n            qui s'ouvrira à Bruxelles, au mois de novembre 1895. D'ici\nlà, que chaque artiste œuvre diligemment ou plutôt qu'il chef-d'œuvre.\n   L'exposition, librement ouverte, sera sagement éclectique, indé­\npendante de toute coterie de parti, d'atelier, d'école quelconque.\nL'accueil le plus bienveillant est réservé à tous.\n   Notre but est celui-ci : Réunir à Bruxelles, — en un Salon inter­\nnational, — des objets d'art de toute nature appliqués ou destinés au\nculte privé ou public. Montrer au public, — spécialement au public\ncatholique et au clergé, — qu'il doit exister, qu'il existe un grand\nnombre d'artistes capables de réagir, par des œuvres, contre la tendance\ntrop évidente à la camelote ou au mauvais goût qui se manifeste dans\nl'ornementation d'un si grand nombre de nos églises urbaines et rurales.\n   Les dernières expositions d'art nous ont révélé l'existence de ten­\ndances rénovatrices en art religieux. Nous voudrions voir se développer\nces efforts isolés. Il nous a paru qu'une exposition spéciale servirait\nmerveilleusement ce destin.\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "206                             DURENDAL\n\n\n  Pourquoi tant d'admirables ouvriers du pinceau, du ciseau ou du\nburin — que leur intelligence aussi bien que leurs goûts semblent\npousser vers l'art religieux — négligeraient-ils une source d'inspiration\nqui serait vraisemblablement pour eux féconde en chefs-d'œuvre?\n  Les altistes sont seuls admis à exposer. L e Salon est donc rigou­\nreusement fermé aux fabricants d'objets dits religieux. L e s artistes\nne sauraient, sans avilissement, compagnonner avec les marchands.\n  L e Salon comportera autant de sections que l'Art religieux pré­\nsente d'aspects divers : Architecture, Sculpture, P e i n t u r e , Ameuble­\nment, Orfèvrerie, Ornements sacerdotaux, Ferronnerie, Verrerie,\nVitrail, Reliure, Imagerie, — mais, et nous-le répétons, nous expo­\nsons l'œuvre d'art à l'exclusion de tout produit m a r c h a n d . De plus,\nnous n'entendons point ouvrir un Salon d'Art rétrospectif, mais un\nSalon d'Art moderne, contemporain, vivant.\n   « L'Art religieux! mais il est mort, nous crie-t-on de toutes parts,\nil n'existe plus, c'est fini ! »\n   Nous en appelons aux artistes de ce jugement rendu à la façon\nd'une sentence capitale. Nous nous refusons à croire que, parmi les\ncent mille manifestations de vitalité de l'art contemporain : passions,\nefforts, batailles d'écoles, luttes de formules, innovations de tout\ngenre, il n'y ait pas, de ci, de là, une pensée d'art religieuse, suscep­\ntible de se transformer tantôt en un effort et de devenir après-demain\nle chef-d'œuvre que nous attendons. L e vent d'idéalisme qui souffle en\nce moment au-dessus de certaines régions de l'Art serait-il impuissant\n à dissiper la cendre, puisque cendre il y aurait, et à ranimer quelque\n part le feu sacré? Nous ne le pensons pas.\n   E n fait, pourquoi l'idée religieuse qui a suffi, pendant des siècles,\net à elle seule, à inspirer les plus grands maîtres serait-elle devenue,\ntout-à-coup, inhabile à fomenter le moindre enthousiasme artistique ?\nOn ne dira pas, non plus, que le christianisme est inesthétique. « Les\nmusées de la vieille Europe, remarquait naguère Alphonse Germain,\nrépondraient éloquemment à cette assertion plus que téméraire.\nFaut-il rappeler l'époqne où florissaient l'Angelico et Memling, Botti-\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "                                DURENDAL                               2   O\n\n\ncelli, Léonardo, Pérugin, Filippo L i p p i , Ghirlandajo, Mantagna,\nDonatello, Luca della Robbia, — les Van Eyck, van der W e y d e n , —\nDurer, Martin Schongauer, — Jean F o u q u e t . E p o q u e bénie qui voit\ns'ériger ces œuvres dignes d'une dévotion esthétique : les fresques du\nCouvent de Saint-Marc, du Campo-Santo, des Eremitani, de la chapelle\nde Nicolas V au Vatican; l'Adoration de l'Agneau, la Châsse de Sainte-\nUrside et cette prodigieuse Cène de Sainte-Marie des Grâces. »\n   U n e école artistique capable de ces maîtres et de ces chefs-d'œuvres\nest incapable de mourir tout simplement parce qu'elle est immortelle,\ncomme la Pensée religieuse elle-même.\n   U n mot à ce sujet. Nous n'ignorons aucune des raisons qu'on\ninvoque en faveur du Style et de l'Art du XIIIe siècle. Aussi notre\nexposition ne comporte-t-elle ni blâme ni critique vis-à-vis d'aucune\nécole. Toutefois, on peut se demander s'il est nécessaire que l'Art\nreligieux soit figé dans le gothique. Pourquoi ne pas intéresser et\npousser vers les applications de cet art des artistes voués à des modes\nd'expression plus éclectiques? D'autre part, il est des âmes chrétiennes\nqui sont du XIXe siècle et dans lesquelles une œuvre « qui parle notre\nlangue » trouvera plus d'écho, — sous forme d'émotion pour le Beau\net le Bien, — qu'une œuvre « qui parle une langue morte, si admi­\nrable soit-elle ».\n   L e clergé ne peut manquer de se montrer très accueillant à notre\nidée et tout nous fait espérer qu'un grand nombre d'œuvres seront\nacquises par lui pour l'embellissement des temples catholiques. Les\nartistes voudront bien se souvenir que l'Art autrefois habitait à\nl'ombre des églises et des cathédrales et qu'il y avait là pour eux\nquelque gloire. Il dépendra d'eux de reprendre cette place usurpée\npar d'autres.                                        DURENDAL.\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "208                               DURENDAL\n\n\n\n\n         LA DOULEUR PROPITIATOIRE\n            (Journal d'un ami.)\n\n                                      Il nous est bon d'avoir quelquefois des\n                                   peines et des traverses, parce que souvent\n                                   elles rappellent l'homme à son cœur et lui\n                                  font sentir qu'il est en exil et qu'il ne doit\n                                   mettre son espérance dans aucune chose du\n                                   monde.\n                                               (Imitation de Jésus-Christ. LIVRE I, CH. XII.\n                                                              Traduction de LAMENNAIS.)\n\n\n                                      I\n\n\nL    ES heures tombent sur mon âme meurtrie comme autant de\n      pelletées de terre sur un cercueil.\n   Qui me restituera à ma volonté?... J'étouffe de rage impuissante.\nL e blasphème est dans ma gorge. Qu'est-ce donc qui l'arrête sur mes\nlèvres ?\n   Celle que j'aimais m'a trahi. Sans pitié pour mon amour qui\npleurait vers elle, qui pour elle eut sacrifié tous les désirs, tous les\norgueils en un joyeux holocauste, elle a fui vers toi, Christ des cloîtres\nimplacables. C'est pour toi — ô la vision odieuse! — que ses yeux\ns'illuminent aujourd'hui d'extase et que son cœur se pâme dans la\nvolupté d'un sacrifice absurde...\n  A h ! Seigneur, vous savez q u e , moi aussi, je vous aime. Cent fois\nrelaps dans m a chair et dans mon esprit, je n'ai cessé de vous garder,\nau fond de moi-même, un coin d'adoration soumise, — comme en la\ncathédrale toute envahie d'ombre nocturne, une lampe vacillante —\nmais jamais éteinte — témoigne de la présence eucharistique du\nDieu vivant... Les émotions d'une pieuse enfance renaissant en\nardentes exaltations jusqu'au milieu des angoisses du péché, — cette\norientation de mon âme vers Vous, — quelque bien accompli en votre\nN o m , :— tout cela fait de moi votre féal et votre enfant.\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "                                 DURENDAL                                  209\n\n\n   Mais, à cette heure, ô Christ, je sens d'affreuses malédictions\ndéchirer mon â m e . . . C'est T o i , Toi seul qui me l'as prise, par le vain\nprétexte d'un renoncement aux joies du monde et d'une voie plus\nméritoire vers le salut... T o i , le seul contre qui je ne pouvais me\ndéfendre, à qui je ne la puis disputer... Que ne me la laissais-tu? N e\nse fût-elle pas sauvée aussi en me sauvant moi-même? T o u t ce que tu\nas mis de bon en moi, elle l'eût dégagé des fanges de la vie. A deux,\nla main dans la main, nous nous serions acheminés vers T o i , vers ton\nciel, où elle eût, quand même, été tienne, — plus sainte encore\nd'avoir franchi les difficultés et les périls qui sont la loi de tes créa­\ntures. T u fus injuste et cruel en ne prémunissant point son âme naïve\net trop ductile contre ces influences et ces inconscients mensonges qui\nviolent la nature. Voici que tu m'abandonnes à tous les orages sans le\nguide que j'espérais mien, qui devait être mien, qui était fait pour\nl'être, qui l'eût été, — car elle m'eût aimé, elle aussi. E t tu es venu\ncomme un voleur...\n   O h ! mon Dieu, apaise mon âme en furie... Rends le calme à mon\nsang qui bout... Pardonne-moi ces colères, ces mâles envies, ces\nrages... T u es Dieu, je le sais, et je ne suis qu'un chétif insecte, et je\nte dois tout, jusqu'à l'amertume de l'avoir connue. Aie pitié de moi,\nmon Dieu! Si tu m'abandonnes, que vais-je devenir?\n   Ce matin, tandis que je cheminais à l'aventure par les rues hostiles,\nla pensée du suicide s'insinuait en moi : mettre fin à ces crises de\nlarmes, à ces ouragans de désespoir déchaînés en mon pauvre esprit...\nElle me reviendra, cette pensée, je le sens... ou d'autres : la mort\nlâche ou la vie lâche, — la débauche, l'anarchie du cœur et de la\nraison. Reviens, mon Dieu! pour me défendre. Il t'a plu de me ravir\ncelle que je rêvais pour compagne, ;— la douce et belle compagne\nqu'elle eût été!... Mais ne m'abandonne pas tout entier...\n  C'est à elle qu'il faut en vouloir, à sa cruauté inconsciente et obsti­\nnée... Mon amour n'était-il pas dans mes yeux, sur mes lèvres comme\nen mon âme? Quand je lui disais mes goûts et mes rêves, — qu'elle\nme disait les siens, — ils étaient tous les mêmes, — n'a-t-elle donc point\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "210                            DURENDAL\n\n\ncompris que c'était à elle l'offre de tout ce que je suis. Alors, tandis\nque j'hésitais devant la brutalité d'un aveu superflu, cet arrêt inattendu\nrévélé par le hasard... P o u r mon balbutiement, pour les larmes qui\néclataient sous m a paupière, pour cette ouverture éperdue de mon\nâme, elle n'eut qu'un doux sourire déjà absent de moi... Ah! j'aurais\ndû, en dépit de tous, l'arracher à son rêve d'enfant, la presser contre\nce cœur dont le contact lui eut parlé. Elle aurait compris, peut-être...\n   Est-ce que je l'aime? est-ce que je la hais maintenant?\n   Avant de te connaître, ô vierge, je t'aimais... Ils étaient pour toi,\nces élans que traduisirent mes poèmes, et quand tu m'apparus, au\nmilieu du cortège des passantes, j'allai de suite à toi sans hésiter...\nT u fus plus perfide que celles qui trompent, qui mentent ou qui\ntuent... T u m'as désespéré... et — c'est ceci l'épouvantable! — j'espère\nencore... Car tu n'es pas morte, ne le pense pas... E t malgré moi —\nô la mauvaise pensée obstinée! — j'espère en ta douleur pour expier\nla mienne.\n  J'évoque ton regard pur et ta voix aimée... J'attends, je ne sais\nquoi? une apparition, un dernier adieu, qui ne vient pas, qui ne\nviendra p a s . . . P u i s je pleure comme un enfant, — d'un chagrin qui\ndéborde, — et cet absurde travail d'écrire auquel je m'astreins main­\ntenant pour ne pas me rouler à terre dans les sanglots, m'apparaît\ncomme une profanation, comme la violation d'un tombeau.\n   L e verbe n'est point fait pour exprimer de telles tortures, et tous\nles cris de passion douloureuse, dont les poètes m'ont ému jadis, ne\nsont rien auprès d'elles.\n   Je vais aller à la dérive... Elle est éteinte, la flamme de la foi, du\ntravail, de l'enthousiasme... T o u t m'abandonne, puisque je vous perds\ntous deux ensemble : toi, mon Dieu, — et toi, mon aimée...\n\n                                    II\n\n\nJ  E voudrais être seul, tout seul, — et ne puis.\n     Je voudrais a m p u t e r tout souvenir, — et pour m'affranchir des\nobstinations de mon âme, — me livrer tout entier aux choses extérieures.\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                                   DURENDAL                                    211\n\n   Mais il n'y a pas de solitude. L'heure présente n'est qu'un men­\nsonge... Elle n'est qu'un reflet de hier, si elle n'est point l'aurore de\ndemain...\n   Peut-être existe-t-il des âmes chiffonnées, que leur souplesse dérobe\nà la Douleur. On dit que les mondains, en se créant sur les choses un\npoint de vue stable et impersonnel, ne se revoient pas dans le passé,\nnon plus qu'ils ne s'imaginent dans l'avenir.\n   On dit encore qu'en ces temps lointains dont j'ai la nostalgie, la\nhiérarchie de fer qui enchaînait chaque h o m m e à sa place octroyait\naux âmes, en échange d'une liberté vinculée, le calme d'une résignation\nfatalités.\n   Où est cette immuabilité? Où donc sont-ils, pour écarter ou adoucir\nla souffrance, ces amis forts et tendres, comme on dit qu'il en a\nexisté autrefois?\n   Nous coudoyons des amis, entraînés avec nous dans un même\ncourant... Mais ne sont-ils pas aussi nécessiteux que nous-mêmes?\nN e s'en vont-ils pas dans la vie, mendiant comme nous des consola­\ntions, ne recevant comme nous que l'indifférence?\n   Il me semble pourtant qu'un décor plus agité m'absorberait un peu,\n— ou qu'un décor plus calme m'assoupirait un peu.\n   L a nuit t o m b e . T r i s t e et noire, elle succède au jour triste et gris...\nIl pleut lamentablement.\n\n                           Pour un cœur qui s'ennuie,\n                           O le chant de la pluie !\n\n  Des ondes soudaines crèvent dans une clameur du fleuve débordé.\nDes coups de vent roulent, s'abattent avec un acharnement de vagues\nénormes... Quels sont ces cris déchirants comme des râles?... On dirait\ndes sirènes en mer.\n  Les flammèches des réverbères font, aux murs, des plaques de\nlumière honteuse... Ici, dans ma retraite familière, la lueur des\nlampes m'est mystérieuse, tamisée par ces grands abat-jour aux\nnuances d'opale... Des rayons traîtres griffent les luisures de mes\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "212                           DURENDAL\n\n\nlivres... Les vieux portraits s'éveillent dans la nuit... Le regard de\nces magistrats emperruqués et de ces jolies bourgeoises prend une\nfixité singulièrement troublante... Et du haut de la tapisserie imagée,\nune femme allégorique me contemple avec un grave et lointain\nsourire...\n   La pensée d'elle, — de l'aimée qui me tue, — est là, cachée dans\nl'ombre... Je la sens... mais je ne veux pas la voir, je ne veux pas...\n   Il ne faut plus penser à rien.\n   De lassitude je suis tombé sur mon divan.\n   Je m'efforce de laisser défiler mes pensées devant mon imagination\ncomme des étrangères. Parfois, j'y réussis. C'est alors en moi comme\nquelque chose qui se détache et s'amoncelle lentement. Il me semble\nque j'entends, dans ma prostration, la chute de mes pensées. Une à\nune, elles choient de très haut, en tombée lente, comme des feuilles\nque le vent soupèse un peu, puis qui tombent dans l'étang, — y\nsurnagent, puis peu à peu se détrempent, s'alourdissent et s'enfoncent\ndans l'eau claire. La chute morte et légère de ces pensées ne pèse plus\nrien de ce qu'elles voulurent vivre.\n   Mais cette demi-solitude est brève, et s'enfuit à l'assaut des cau­\nchemars.\n   La nature se brouille alors à mes sens... Les couleurs sombres qui\nm'entourent se décomposent en leurs complémentaires et dansent un\nballet fou devant mes pupilles éblouies — un ballet m'enserrant\nd'écharpes rouges, jaunes, bleues, or, que l'obstination de mes doigts\n ramant à l'air tente en vain d'écarter.\n    Ou bien, ce sont des monstres qui surgissent perfidement des ténè­\n bres de mon rêve. Mon cœur est emmaillotté dans une prison de fils\n blancs et visqueux. Les araignées des bois aux ampoules phospho­\n rescentes fondent sur moi de tous les coins de la voûte... Le long des\n mares où tremblent les grandes araignées d'eau, je suis entraîné dans\n les rondes vertigineuses que dansent les tarentules. Et je défaille\n enfin, épuisé par la blessure de ma poitrine où Arachné fouille sans\n cesse de ses lèvres pointues.\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                               DURENDAL                             213\n\n\n  Ainsi la Douleur se joue de sa proie. Elle la mord et la déchire.\nPuis pateline et patiente, elle endort mon cœur dans une dérisoire\nquiétude pour aviver la sensibilité de son hochet et ne point tarir\nen une fois son plaisir cruel.\n  Et voilà des jours et des mois que je souffre ainsi, l'âme saignante,\nà l'insu de tous, car la vie ordonne de sourire.\n\n\n                                  III\n\n\nH       IER, à la vesprée, quel instinct m'a conduit dans cette chapelle\n         inconnue?\n    La porte sourde s'est ouverte devant moi, comme si elle m'attendait\n et je suis resté longtemps dans les ténèbres, plus sombre qu'elles.\n    Le chœur seul était éclairé. Des herses de cierges et quelques\n lampes sacrées projetaient leurs larmes fulgurantes sur l'autel diadémé\n et sur des vitraux aux velours profonds.\n    Des moines, tout en blanc, chantaient Nocturnes.\n    De ce plain-chant sévère comme l'harmonie de l'Océan, s'imposait\npour moi une sorte d'apaisement physique, auquel contribuait sans\ndoute l'austérité du décor.\n   Je me suis agenouillé sur un banc qui se trouvait là à l'usage des\npauvres ou des enfants. Et, — pour la première fois depuis de longs\njours, — j'ai trouvé un peu de calme...\n    Ces vagues de louanges venaient jusqu'à moi, déferlant de l'autre\nextrémité de l'édifice. Avec elles, ma rêverie flottait et montait peu à\npeu dans la nef... Sans cesse mourante et renaissante, tour à tour\nnavrante et triomphale, cette psalmodie était comme le flux et le\nreflux d'une marée palpitante qui, de terre, m'enlevait vers l'infini.\n   L'extase a cessé en même temps que le chant lui-même, dont la\ncadence s'éloignait enfin, dans les profondeurs du cloître, avec le\ncortège des religieux impassibles.\n   Alors, j'ai songé : à ces hommes qui souffraient volontairement pour\nd'autres, à ces intercesseurs debout au milieu des villes accroupies\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "214                            DURENDAL\n\n\ndans le péché, ainsi que des tours vigilantes destinées à détourner les\ncolères du Ciel, à cette vaillante armée de la Prière et de la Contem­\nplation, — à elle.\n\n                                    IV\n      NE fièvre très grave et très longue a failli m'achever.\nU        J'ai passé quinze jours dans l'inconscience et le délire.\n   On me dit que je suis sauvé maintenant... La souffrance physique\nest réduite, en effet, à une faiblesse extrême et à des lançures inter­\nmittentes que je ressens dans le haut de la tête.\n   C'est déjà la convalescence.\n   Ma pensée est paresseuse. Peu à peu, elle s'est immobilisée. Elle\nstagne comme un liquide en un vase incolore. Mais si quelque cause\ninconnue vient me rappeler ma peine, une lente effervescence se\nproduit en ma pensée. Bientôt, semblables à ces longues aiguilles qui\nprennent naissance au sein des solutions cristallisées, apparaissent\nquelques idées tenues, quelques réflexions imprécises.\n                    Mille clochettes, en mon cœur,\n                    Tintent très douces, en sourdine...\n\n   Que c'est étrange! la Douleur m'est devenue maintenant comme\nune chose très ancienne et moins cruelle. Mon âme est habituée à\ncette compagne mauvaise. Elle a tant souffert, tant ! qu'elle ne sait\nplus pourquoi elle souffre.\n   Cette convalescence coïncide par hasard avec le printemps de l'année.\n   J'ai parfois des heures bienveillantes. Le matin surtout. La ville, à\npeine éveillée, m'envoie d'en bas une rumeur de vie. Le soleil se\nglisse jusqu'à mon alcôve. J'ai vu entrer ses rayons et je les sens venir\nà moi d'une approche caressante et je me livre délicieusement à cette\nétreinte...\n  Je l'évoque, dans ces premiers rayons, elle, l'aimée aux beaux yeux\nde lumière. Qui redit à mon oreille son nom, — ce nom qui me ravit\ncomme le murmure d'une fontaine?\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                                DURENDAL                                215\n\n   Vas-tu disjoindre l'oppressive dalle du passé, ô toi que j'ai perdue,\ntoi qui, étant plus que la vie, ne peut plus être possédée que dans\nla mort?\n   Elle vient... J e revois l'ondulation de ses cheveux et son affectueux\nregard... Elle parle... L a lenteur douce de sa voix semble s'éloigner à\nla distance d'un songe, — si basse et si lointaine qu'elle paraît venir\nd'une autre rive ou de l'autre versant de la destinée... Elle parle, de\ncette voix ancienne, si basse que je l'entends à peine, si bas que je ne\nl'entendrai sans doute jamais plus... Elle me dit qu'elle m'aime bien\naussi et que nos voies sont différentes depuis qu'une vision interposée\nentre nous lui a ordonné un amour sans partage, — qu'elle ne s'appar­\ntient plus, — qu'elle prie pour moi...\n  Je la contemple avec mélancolie et tendresse, — et il me semble\nqu'elle soutient ma tête endolorie et brûlante de ses mains pieuses...\n  Incline-toi, mon âme, devant l'irrévocable!\n\n\n\n                                    V\n\n\n\nM     E voici à la campagne.\n        C'est un pays très solitaire, dont ma pensée, hier encore\nnonchalante, a revêtu tout de suite l'uniforme grandeur.\n  Çà et là, au milieu des landes coupées de marécages et de forêts,\non trouve des villages moribonds dont les masures lézardées s'écroulent\npeu à peu sans une plainte. Tous les chemins se perdent en sentiers,\nhésitent et disparaissent bientôt. Les moissons sont rares. Elles\ndessinent une ceinture jaunissante au fleuve à demi ensablé.\n    Ce pays est austère et sauvage.\n   Je sors à cheval dès l'aube. L e soleil blafard s'étire en longs rayons,\ncriblant les fumeuses buées du brouillard.\n    P a r m i les odeurs de bruyères et de menthes, parmi le blanc des\nfils cotonneux qui voltigent dans l'air, je me laisse bercer à l'allure\nmollement cadencée du petit cheval roux.\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "2l6                             DURENDAL\n\n\n   Quand je sens les souvenirs m'envahir, j'excite ma bête surprise et\nla lance à toute allure à travers la plaine violette.\n   Ces réactions m'énivrent d'une énergie que j'avais perdue.\n   Dans cette course furieuse, je devine l'essor de mon âme, trop\nlongtemps abattue, vers un inconnu meilleur où sont les réserves de\nma nature. C'est ainsi qu'aux fraîches années d'adolescence, mes\npremières sèves aspiraient à toutes les conquêtes.\n  Le midi me ramène, tout exubérant de force, dans la vallée où\nvibre le soleil. Mon cœur a des velléités guerrières. Je vois briller\ndes cuirasses d'or et j'entends les rauques appels des trompettes qui\nentonnent la gloire...\n  Que s'est-il produit en moi? Je me sens invigoré d'une foi irrésistible.\n  Une fleur mystérieuse est-elle éclose, un sentiment nouveau s'est-il\népanoui dans mon âme?\n  A surmonter l'épreuve de la Douleur, me suis-je reconquis?\n\n               La Douleur élargit les âmes qu'elle fend...\n\n  De cette fumée qui m'étouffait, est née une flamme claire et\njoyeuse.\n  J'irai vers la vie qui me sollicite, — vers les impérieux combats qui\nme réclament.\n\n\n                                   VI\n\n\nJ\n   E t'ai comprise enfin, Douleur trois fois sainte, — et je t'aime!\n     Car nous te connaissons si peu et si mal...\n  Tu nous surprends toujours comme une étrangère dont nous igno­\nrons la figure et la voix.\n  Et, cependant, Dieu t'a faite le patrimoine commun de l'humanité.\nEt ton domaine est aussi vaste que la vie.\n  Attendre, c'est souffrir.\n  Espérer, c'est souffrir.\n  Perdre, c'est souffrir.\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                               DURENDAL                              217\n\n  Aimer, c'est souffrir.\n   Obtenir m ê m e , c'est souffrir encore.\n  A côté des infortunes violentes et tragiques qui éclatent aux yeux,\ncombien d'autres plus modestes, qui se voilent parfois d'une apparente\nsérénité?\n   Il est des destinées silencieuses, étouffées, où le malheur est si\nsecret et si égal dans sa continuité qu'on ne s'avise pas de le plaindre.\n   Songe à ces coeurs inquiets et solitaires, avides de se donner et que\npersonne n'a voulu prendre, qui ont prodigué des trésors inaperçus et\nstériles, et que la mort emporte, extérieurement intacts, mais déchirés\nen dedans, car ils se sont dévorés eux-mêmes.\n  Songe à l'héroïque combat des humbles contre le sort, aux angoisses\nde la misère honteuse, aux malechances qui brisent l'élan du Génie.\n  C'est un pauvre père qui lutte pour les siens, — c'est une créature\naimante toujours inexaucée, — c'est l'artiste éternellement déçu,\npoussé par des générations nouvelles, doutant de lui-même, et qui\nvoit la barque de sa fortune s'effacer à l'horizon sans avoir abordé\nnulle part et se perdre dans l'immensité, le nombre et l'oubli...\n  Nous te méconnaissons, Douleur, et nous te haïssons !\n  L ' h o m m e écarte de son langage jusqu'à l'ombre de ton nom. E t\ntoute la philosophie des sages du monde, habiles à comprendre les\ncauses et à les définir, se borne à t'oublier ou à te fuir, ne trouvant\ncontre toi d'autre remède que la mort.\n   Se tuer pour ne pas souffrir, n'est-ce point aussi logique, — et aussi\naffreux, — que de vivre pour jouir?\n   Ceux-là seuls qui t'ont vue sur le Calvaire adorent ta sanctifiante\nbeauté.\n   Sois bénie, toi qui épures le cœur comme la flamme chasse la\nfumée de l'âtre.\n   T o i qui donnes le sens juste des êtres et des choses, en nous\nsoustrayant aux prestiges du mal.\n   T o i qui abats l'orgueil et nous fais sensibles aux souffrances des\nautres.\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "2l8                             DURENDAL\n\n\n  T o i qui marques l'étiage de l'âme en mettant en relief la fierté de\nson courage.\n  T u fus vraiment salvatrice pour l'un des plus fragiles enfants de\nce siècle.\n    T o u t ce côté imaginatif de moi-même que j'avais cultivé impru­\nd e m m e n t , dans l'obsession de mes vices d'orgueil et de volupté, me\nrendait plus sensible à ta morsure austère... Ces chimères, qui\nparaient mes volontés comme autant de fleurs trompeuses, émous­\nsaient m a résistance.\n  Dans la sphère de l'énergie, toute concession au rêve est une\ninvitation à laquelle tu réponds bientôt.\n  J'ai souffert plus qu'un autre, dans le creuset où tu m'as plongé,\nmais j'en suis sorti meilleur et plus fort.\n  E t le sens m'est apparu de ces paroles de l'Ecclésiaste :\n  « La fournaise éprouve le vase du potier, et l'épreuve de l'adversité les\nhommes justes. »\n                                                     J.   DE   STRAILHE.\n\n\n\n\n                    L E P L E I N VASE\n                           A SULLY-PRUDHOMME\n                                                           n'y touchez pas.\n                                                               Du MÊME.\n\n            Oh!cette cuisine cave, combien fatale !\n            Trop propice soupirail au plaisant subtil\n            De la rue insoupçonné ! J'entends. Que fait-il?\n            Chut! c'est, en la ténèbre, un rire qui détale.\n\n            Sur la vitre, ce soir encor, le normal toc.\n            « Lait? C'est sûr. » Bras tendant, pour la crème possible,\n            L'albe vase hors la fenêtre à l'invisible,\n            Avec un pressentiment nul d'obscur escroc.\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                                    DURENDAL                                    219\n\n             Narquois susurrement d'un liquide qui coule,\n             Ce pendant qu'en la sournoise esclave roucoule\n              Un rêve assignant à quelque X des rendez-vous.\n\n             Le vase elle a repris qu'à la stupeur destine\n             La zwanze ignoble et paie — hilarante routine, —\n             Distraitement   à l'ironique main trois sous.\n                                                                   PALSAC.\n\n\n\n\n                Roche Tarpéienne et Capitole\n   R é d e m p t i o n , poème antiesclavagiste en six chants, par EMILE VALENTIN.\n(Godenne, Liége, 2 fr.)\n   Nous avons eu l'Ecole décadente, la déliquescente, la transcendantale, la symbo­\nlique, la mystique. Voici maintenant que sévit l'Ecole antiesclavagiste. Ces poètes,\ndont le prosélytisme libertaire ne connaît point de bornes, ont inscrit, parmi les\ndélivrances à tenter, celle de la poésie didactique. Il leur a paru que cette forme\nétait profitable et qu'on s'en servirait utilement pour convertir, en alexandrins, au\nbénéfice des nègres : La Case de l'Oncle Tom. Les poètes antiesclavagistes pourraient\nbien se faire illusion sur la valeur utilitaire de la poésie en cette circonstance.\nOvide rapporte qu'Orphée touchait, par ses chants, les forêts, les animaux et les\nrochers eux-mêmes; je doute que la Muse antiesclavagiste obtienne jamais pareil\nsuccès sur le cœur des marchands de chair humaine blancs ou noirs de l'Afrique\ncentrale, j'ai même plusieurs raisons de croire le contraire.\n   Cela dit, jetons un coup d'oeil sur le présent poème. On sait notre éclectisme :\nnous serions d'humeur à dire du bien du diable, si cet être médiocrissime était\ncapable d'une seule belle page. On me pardonne cette noire comparaison, puisqu'il\ns'agit de nègres.\n   Rédemption n'est ni meilleure ni plus mauvaise que les autres « choses poétiques »\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "220                                  DURENDAL\n\nsur l'Antiesclavagisme. C'est une idylle congolaise : le Prince Barouti aime la\nPrincesse Yphila; l'esclavagisme les sépare, l'antiesclavagisme les réunit, avec les\ndécors et trucs obligés : Une partie de chasse... à l'homme. — Un convoi d'es­\nclaves. — L'arrivée du missionnaire, qui prononce un grand discours. — L'hymne\nau progrès, Stanley, Léopold II, etc. — La mort d'un vieux roi Ibaka, père de\nBarouti, qui prédit quelque chose : la Joyeuse entrée de Léopold II... à Borna.\n  L'exécution du poème est, en général, satisfaisante. J'ai rencontré beaucoup de\nvers heureux. Il y a, notamment, une description très belle de forêt africaine que\nje voudrais pouvoir citer :\n              « Midi : l'homme repose et le fleuve est de flamme;\n                Un troupeau d'éléphants, groupe monumental,\n                Dort sous un boabub, leur frère végétal. »\n\n  Chose curieuse, c'est justement l'endroit où le poète s'oublie à ne point faire\ndu zèle antiesclavagiste. Ce coin de forêt rachète, à mes yeux, pas mal de vers\nchevillés, prosaïques, voire même ridicules, qui sont plutôt la faute de l'Antiescla­\nvagisme que du poète. Et que diable alliez-vous faire dans cette galère, cher ami !\n                                                                    P . DEMADE.\n                                           *\n                                           * *\n   Zola à l'égout. — Notre collaborateur et ami, Henry Carton de Wiart, disait\nl'autre jour, à l'Avenir social, parlant de la critique de J. Barbey d'Aurevilly.\n« Ses arrêts étaient splendides comme la foudre, mais aveugles comme elle. » Il y\na du vrai dans ce mot. Pourtant la foudre choisissait parfois ses victimes avec\nun merveilleux à-propos, à preuve ces lignes sur M. Zola, lors de l'apparition de\nl'Assommoir : « L'auteur de ce roman est un Hercule souillé qui remue le fumier\nd'Augias et qui y ajoute. M. Emile Zola croit qu'on peut être un grand artiste en\nfange, comme on peut être un grand artiste en marbre. Sa spécialité, à lui, c'est\nla fange. Il croit qu'il peut y avoir très bien un Michel-Ange de la crotte!...\n   Sa langue d'artiste, il l'a dégradée et perdue dans les argots les plus ignominieux\ndes cabarets. Il use d'un style dont il est impossible de ramasser une phrase, eût-on\nun crochet de chiffonnier pour la prendre et une hotte pour l'y jeter.\n   M. Zola s'est coulé et dissout dans la boue de ses ignobles personnages pour\ns'être trop acharné à la peindre. Il est devenu boue comme eux. Châtiment mérité\nd'un talent qui s'est avili ! »\n                                             *\n                                           * *\n   Il reste divers auteurs à hisser au Capitule ou à précipiter de la Roche Tar­\n péienne. Ce qui est différé n'est pas perdu.                          (N. D. L. R.)\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                                     DURENDAL                                 221\n\n\n\n\n               MIROIR D'ART ET DE LITTÉRATURE\n     Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde.\n\n\nJ   EF Lambeaux, vient de terminer, tout récemment, le moule en plâtre de so\n     fameux bas-relief Les Passions humaines, dont le marbre lui a été commandé\npar le gouvernement, pour le Parc du Cinquantenaire. Ce colossal bas-relief mesure\ntreize mètres de long sur sept mètres de haut. Nous en recauserons plus tard.\n                                          *\n                                        * *\n DE     Fernand Mazade, ce beau sonnet inédit sur\n                                 Atalante et Méléagre\n                  Il était revenu de la Colchide. Et maints\n                  De ses gestes disaient son âme altière et dure.\n                  Il avait soulevé l'illustre chevelure,\n                  Dont l'or incendiait le sable des chemins.\n\n                  Il avait oublié Médée. Et, des jasmins,\n                  L'ambre avait refleuri sous le ciel qui s'azure.\n                  Et voici qu'à présent la monstrueuse hure\n                  Du porc de Calydon grimaçait dans ses mains.\n\n                  Or, comme il l'approchait encore pantelante,\n                  Comme (et du sang baguait la gloire de ses doigts)\n                  Il l'approchait des yeux bleuâtres d'Atalante,\n\n                   Celle-ci prononça des mots, à demi-voix,\n                   D'une concupiscence à ce point captieuse\n                   Que le héros, tremblant pour la première fois,\n\n                   N'osait plus regarder que la tête saigneuse.\n                                          *\n                                         * *\n\nL     ES supplices littéraires. — Sous ce titre : Zola à Rome, Barrès écrit dans la\n       Cocarde (6 novembre) :\n    « Pour ma part, je n'ai pas d'enthousiasme pour le talent de M. Zola, de qui\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "222                                  DURENDAL\n\nl'abondance fatigue l'attention, sans que sa pensée trop superficielle arrive à inté­\nresser, mais on ne peut méconnaître qu'il est une des forces commerciales de la\nlibrairie française, et, de plus, contre l'opinion de l'Académie, nous devons constater\nqu'il apparait comme une gloire à l'étranger.\n   Notez que beaucoup de nos compatriotes professent pour lui une réelle admi­\nration. Mais, alors même qu'il nous étonnerait sans nous émouvoir et que nous\nnous refuserions à prendre pour de la puissance réelle la gesticulation et la verve\nde cet abondant descripteur, nous devons nous incliner devant les satisfactions qu'il\ndonne aux Allemands, aux Anglais, aux Russes, aux Italiens, avx Américains, pour qui,\nje le répète en connaissance de cause, il est un grand Français! »\n  On n'est pas plus aimablement féroce.\n                                             *\n                                         *       *\n      e Prince des Poètes à l'Hôpital. — Sous ce titre, Emile Michelet trace du\nL      poète Verlaine ce portrait pittoresque :\n    « Il y a une douzaine d'années, le nom de Verlaine n'était connu que des Par­\nnassiens, qui avaient lu, sans trop les goûter, les premiers vers de leur camarade.\n    A cette époque, tous les lundis soir, venait s'asseoir à une table d'un café avoi-\nsinant l'Odéon, un petit homme chevelu et barbu de noir, d'aspect malingre et\nsouffreteux. C'était Léon Valade, un des plus aimables limeurs entre les Parnassiens\nminores. Autour de ce causeur discret venaient se grouper quelques plus jeunes\nfils des Muses.\n   Un soir, ils virent arriver un personnage de mine étrange. Un solide gars d'une\nquarantaine d'années, avec une tête qu'on ne pouvait oublier, une tête de hantise\net d'obsession. Un Socrate qui serait fantastique. Au-dessous d'un énorme front\nchauve, d'énormes sourcils comme des touffes de gazon funéraire que rejoignait\naux tempes une barbe de cyprès. Dans ce masque, des traits d'une singulière\nacuité : un nez retroussé, avec des narines palpitantes à toutes les brises de la vie\net du rêve, et les yeux les plus bizarres du monde.\n   Au fond de deux cavernes broussailleuses, entre des paupières japonaises, des\nprunelles d'une nuance indéfinissable : bleu clair ou gris foncé, lumineuse ou très\nsombre, on ne savait. Certains ciels sur la mer ont cette ambiguité. Étaient-elles\ningénues ou perverses, ces prunelles? L'un et l'autre à la fois, peut-être. Elles\nsemblaient annoncer que la plupart des désirs humains s'y étaient mirés.\n    Tel apparaissait Verlaine, qui revenait d'exil en province, après une jeunesse\naccidentée. L'ensemble de cet homme révélait une force ou plutôt un être en proie\nà une force. Car, avec son inspiration inégale, avec les contrastes de son oeuvre où\nla plus adorable poésie côtoie la simple platitude, avec les aventures de sa vie\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                                      DURENDAL                                      223\n\nmalheureuse, Verlaine m'apparaît ce que les Anciens appelaient religieusement un\npossédé.\n     Douze années ont passé depuis le soir où Verlaine apparut à cette table de\ncafé. Elles ont rajeuni le poète. Des fils blancs sont venus éclairer sa barbe sombre.\nSa silhouette qui déambule, clopin-clopant, des rues du quartier Latin aux salles\ndes hôpitaux, semble garder une juvénile allégresse, peut-être à cause d'être\ntoujours entouré de jeunes hommes admirants.\n   En ce temps où les poètes sont, en général, des messieurs corrects, Verlaine se\ndistingue par le bohémianisme de son existence. Henri Heine a dit quelque part, en\nparlant de lui-même, si j'ai bonne mémoire, que les poètes et les nèfles ne mûrissent\nque sur la paille. Verlaine, promenant sa pauvreté bohémienne d'hôpital en hôpital,\ncontinue la tradition des poètes ayant pour logis l'hôpital.\n   En d'autres temps, ii se serait trouvé un ministre lettré qui aurait assuré au poète\nune pension ou une sinécure. Mais nous sommes loin du temps des Médicis. On\ntrouve de quoi subventionner beaucoup de nullités officielles, mais pas un billet de\nmille francs pour un poète de race !\n   Cependant, Verlaine accepte la situation avec sa gaieté ingénue et gauloise.\nChaque hiver, il va, traînant sa patte malade, faire une saison à l'hôpital. Et,\ndevançant l'époque où d'autres partiront pour Monte-Carlo, le voilà parti pour\nBroussais.\n   — A l'hôpital, on est très bien, ma foi ! déclare le pensionnaire intermittent.\n   Médecins et internes sont pleins de prévenances pour le malade célèbre, auquel\nils demandent des autographes; garçons de salle et infirmières s'empressent autour\ndu pensionnaire, qui n'est pas comme les autres, qui flâne et qui rit, et que viennent\nvoir des jeunes gens trop chevelus.\n   Là-bas, il est bien chez lui. Les poètes et les rois n'ont-ils pas le privilège d'être\npartout chez eux? Avec l'uniforme des hospitalisés, le bonnet blanc qui cache son\nvaste crâne et la robe de chambre bleu foncé, il est le même causeur ironique et\ngamin qu'à la table des cafés de la rive gauche. Causeur qui s'arrête parfois, et se\nplonge en un soudain silence, où l'on sent passer des rêves effarés et sauvages. »\n                                              *\n                                          *       *\n\nO     H la pau..', la pauvre... loi!\n        Maître Alexandre Braun, à la séance solenelle de rentrée de la conférence\ndu Jeune barreau a émis le vœu de voir la législature reviser à bref délai la loi sur\nl'enseignement supérieur. La pauvre loi, elle vient à peine de naître; a-t-elle\nquatre ans? Il est vrai que ses parents eux-mêmes parurent médiocrement flattés de\nla naissance de ce gosse-là. Un ministre de l'époque, ne le nommons pas surtout,\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "224                                  DURENDAL\n\n\ndisait à une personnalité du monde universitaire, pendant la discussion de cette loi\nà la Chambre :\n   — Je suis honteux d'avoir à présider à de pareils débats. Nous discutons là des\nchoses dont personne de nous ne sait le premier mot.\n   Mais le plus drôle c'est encore ceci : chaque fois que les hommes qui savaient\nle dernier mot soufflaient dans l'oreille d'un député, quelque réforme ou quelque\nproposition intelligente, la Chambre écartait, écartait.\n  Il s'est joué, à cette époque, dans les coulisses de la Chambre d'adorables\ncomédies. Malheureusement Labiche était trop loin\n                                             *\n                                         *       *\n\nC     UEILLI dans UN feuilleton   :\n        « La queue du lion est une arme terrible entre leurs mains. »\n                                            *\n                                           * *\n\nL    A méthode de maître Sarcey adressée à ce mauvais esprit de Bergerat!\n        « — Vous vous targuez, mon cher Bergerat, de n'avoir pas profité de l'ensei­\ngnement de l'Université. Cela se voit et de r c t e . L'Université enseigne avant tout\nl'art du développement, qui consiste à prendre une idée (à qui, maître?), à l'exposer\nclairement et à la suivre ensuite (sur quelle route, dites?), jusqu'à la conclusion qui\nla termine. »\n   C'est le refrain que nous avons tous entendu en Rhétorique : Amplifiez, amplifiez!\n   Voici d'autres considérations, non plus de Sarcey, mais d'E. Hello :\n   « La rhétorique vous conseille d'imiter les grands écrivains. Elle croit qu'ils ont\nune recette et qu'il suffit de la prendre. Leur recette, c'est d'être eux-mêmes. Leur\npersonne est inviolable et nul ne peut se l'approprier... Si le conseil de la rhéto­\nrique est un conseil ridicule, le conseil de se les assimiler serait un conseil sérieux.\nIl peut se faire, en effet, qu'en vous plongeant dans le génie d'un grand homme,\nvous en soyez pénétré, imprégné; que quelque chose de lui passe en vous, à la\ncondition, toutefois, que vous le méritiez et que vous présentiez aux rayons une\nsurface pénétrable. »\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": ""}, {"page_pdf": 275, "texte": ""}]}