{"numero_id": "ulb-durendal-1894-12-n12", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1894-12-n12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 225, "page_fin": 228, "titre_corps": "Sainte Lidwine et la substitution mystique", "titre_sommaire": "Sainte Lidwine", "signature_source": "J. K. HUYSMANS", "ancre_debut": "SAINTE LIDWINE", "ancre_fin": "J. K. 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HUYSMANS.\n\n\n\n   Les pages absolument inédites qui suivent et dont nous offrons la rare primeur à nos abonnés, sont\nextraites d'un livre intitulé En route, qui paraîtra à Paris dans le courant de janvier.\n\n\n\n\n                  ETil repensait à un abbé Gévresin avec lequel il avait\n                   jadis entretenu des relations; il l'avait rencontré,\n                   plusieurs fois, chez un libraire de la rue Servandoni,\n                   le père T o c a n e , qui possédait d'introuvables livres\n                   sur la liturgie et les vies de saints.\n                     Apprenant que D u r t a l cherchait des ouvrages sur\nla Bienheureuse L i d w i n e , ce prêtre s'était aussitôt intéressé à lui et\nils avaient, en sortant, longuement causé. Cet abbé était très vieux et\nmarchait avec peine; aussi s'était-il volontiers appuyé sur le bras de\nDurtal qui l'avait accompagné jusqu'à sa porte.\n  C'est un sujet magnifique que l'existence de cette victime des péchés\nde son temps, disait-il; vous vous la rappelez, n'est-ce pas? et il en\navait, à grands traits, retracé, tout en cheminant, les lignes.\n   Lidwine était née vers la fin du XIVe siècle, à Schiedam, en Hollande.\nSa beauté était extraordinaire, mais elle t o m b a malade vers quinze\nans et devint laide. Elle entre en convalescence, se rétablit et u n jour\nqu'elle patine avec des camarades sur les canaux glacés de la ville,\nelle fait une chute et se brise une côte. A partir de cet accident, elle\ndemeure étendue sur un grabat jusqu'à sa m o r t ; les maux les plus\n"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2115, "texte": "226                             DURENDAL\n\n\n effrayants se ruent sur elle, la gangrène court dans ses plaies et de\nses chairs en putréfaction naissent des vers. La terrible maladie du\n Moyen-Age, le feu sacré, la consume. Son bras droit est rongé; il ne\nreste qu'un seul nerf qui empêche ce bras de se séparer du corps ; son\nfront se fend du haut en bas, un de ses yeux s'éteint et l'autre devient\nsi faible qu'il ne peut supporter aucune lueur.\n   Sur ces entrefaites, la peste ravage la Hollande, décime la cité\nqu'elle habite; elle est la première atteinte; deux pustules se forment,\nl'une, sous un bras, l'autre, dans la région du cœur. Deux pustules,\nc'est bien, dit-elle au Seigneur, mais trois seraient mieux, en l'hon­\nneur de la Trinité Sainte ; et aussitôt un troisième bouton lui crève\nla face.\n   Pendant trente-cinq années, elle vécut dans une cave, ne prenant\naucun aliment solide, priant et pleurant; si transie l'hiver, que le\nmatin, ses larmes formaient deux ruisseaux gelés le long de ses joues.\n   Elle se trouvait encore trop heureuse, suppliait le Seigneur de ne\npoint l'épargner; elle obtenait de Lui d'expier par ses douleurs les\npéchés des autres ; et le Christ l'écoutait, venait la voir avec ses anges,\nla communiait de sa main, la ravissait en de célestes extases, faisait\ns'exhaler, de la pourriture de ses plaies, de savants parfums.\n   Au moment de mourir, il l'assiste et rétablit dans son intégrité son\npauvre corps. Sa beauté, depuis si longtemps disparue, resplendit; la\nville s'émeut, les infirmes arrivent en foule et tous ceux qui l'appro­\nchent guérissent.\n   Elle est la véritable patronne des malades, avait conclu l'abbé; et,\naprès un silence, il avait repris :\n   — Au point de vue de la haute Mystique, Lidwine fut prodigieuse,\ncar l'on peut vérifier sur elle la méthode de substitution qui fut et qui\nest encore la glorieuse raison d'être des cloîtres.\n   Et comme, sans répondre, Durtal l'avait interrogé du regard, il\navait poursuivi :\n   — Vous n'ignorez pas, Monsieur, que, de tous temps, des reli­\ngieuses se sont offertes comme des victimes d'expiation au Ciel. Les\n"}, {"page_pdf": 280, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2273, "texte": "                                 DURENDAL                                 227\n\nvies des saints et des saintes qui convoitèrent ces sacrifices et répa­\nrèrent par des souffrances a r d e m m e n t réclamées et patiemment subies,\nles péchés des autres, abondent. Mais, il est une tâche encore plus\nardue et plus douloureuse que ces âmes admirables envient. Elle\nconsiste, non plus à expier les fautes d'autrui, mais à les prévenir, à\nles empêcher d'être commises, en supplantant les personnes trop\nfaibles pour en supporter le choc.\n  Lisez, à cette occasion, Sainte T h é r è s e ; vous verrez qu'elle obtint de\nprendre à sa charge les tentations d'un prêtre qui ne pouvait les\nendurer, sans fléchir. Cette substitution d'une âme forte débarrassant\ncelle qui ne l'est point, de ses périls et de ses craintes, c'est une des\ngrandes règles de la Mystique.\n   T a n t ô t , cette suppléance est purement spirituelle et tantôt, au\ncontraire, elle ne s'adresse qu'aux maladies du corps. Sainte Thérèse\nse subrogeait aux âmes en peine, la sœur Catherine Emmerich succé­\ndait, elle, aux impotentes, relayait, tout au moins, les plus malades ;\nc'est ainsi, par exemple, qu'elle put souffrir les tortures d'une femme\natteinte de phtisie et d'une hydropique, pour leur permettre de se\npréparer à la mort en paix.\n   E h bien ! Lidwine accaparait toutes les maladies du corps ; elle eut\nla concupiscence des douleurs physiques, la gloutonnerie des plaies;\nelle fut, en quelque sorte, la moissonneuse des supplices et elle fut\naussi le lamentable vase où chacun venait verser le trop plein de ses\nmaux. Si vous voulez parler d'elle, autrement que les pauvres hagio­\ngraphies de notre temps, étudiez d'abord cette loi de la substitution,\ncette merveille de la charité absolue, cette victoire surhumaine de la\nM y s t i q u e ; elle sera la tige de votre livre et, naturellement, sans\nefforts, tous les actes de L i d w i n e se grefferont sur elle.\n  — Mais, avait questionné Durtal, cette loi subsiste encore?\n   — Oui, je connais des couvents qui l'appliquent. Au reste, des\nordres, tels que les Carmélites et les Clarisses acceptent très bien\nqu'on leur transfère les tentations dont on souffre; alors ces monas­\ntères endossent, pour ainsi dire, les échéances diaboliques imposées à\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1821, "texte": "228                             DURENDAL\n\n\n des âmes insolvables dont ils paient de la sorte intégralement les\n dettes.\n   — C'est égal, avait fait Durtal, en hochant la tête, pour consentir à\nattirer ainsi sur soi les attaques destinées au prochain, il faut être\njoliment certain de ne pas sombrer?\n   — Les religieuses choisies par Notre Seigneur, comme victimes\nexpiatoires, comme holocaustes, sont en somme assez rares, avait\nrepris l'abbé; elles sont, généralement, dans ce siècle surtout, obligées\nde se. réunir, de se coaliser, afin de supporter sans faiblir le poids\ndes méfaits qui lés tentent, car, pour qu'une âme puisse subir, à elle\nseule, les assauts sataniques qui sont parfois atroces, il faut qu'elle\nsoit vraiment assistée par les anges et élue par Dieu... Et après un\nsilence, le vieux prêtre avait ajouté :\n   — Je crois pouvoir parler avec une certaine expérience de ces\nquestions, car je suis l'un des directeurs des religieuses réparatrices\ndans les couvents.\n   — Et quand on pense que le monde se demande à quoi servent les\nordres contemplatifs! s'était écrié Durtal.\n   — Ils sont les paratonnerres de la société, avait dit, avec une\nsingulière énergie, l'abbé. Ils attirent sur eux le fluide démoniaque,\nils résorbent les séductions des vices, ils préservent par leurs prières\nceux qui vivent dans le péché comme nous ; ils apaisent enfin la\ncolère du Très-Haut et l'empêchent de mettre en interdit, la terre.\nAh! certes, les sœurs qui se vouent à la garde des malades et des\ninfirmes sont admirables, mais combien leur tâche est aisée, en com­\nparaison de celle qu'assument les ordres cloîtrés, les ordres où les péni­\ntences ne s'interrompent jamais, où même les nuits alitées sanglotent!\n\n\n\n                                                     J . K . HUYSMANS.\n   (Reproduction interdite.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-12-n12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 229, "page_fin": 239, "titre_corps": "Les Grands Néo-idéalistes allemands : Arnold Böcklin et Hans Sandreuter", "titre_sommaire": "Les grands néos-idéalistes allemands : Arnold Böcklin et Hans Sandreuter", "signature_source": "WILLIAM RITTER", "ancre_debut": "LES GRANDS NEO-IDÉALISTES ALLEMANDS", "ancre_fin": "WILLIAM RITTER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 282, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 95, "fin_caractere_exclue": 2334, "texte": "LES GRANDS\n      NEO-IDÉALISTES ALLEMANDS\n\n                    Arnold Böcklin et Hans Sandreuter.\n\n                             CETTE année-ci a réservé à notre vénéré Maître Arnold\n                           Böcklin, fondateur et chef incontesté de toute cette admi­\n                           rable pléïade néo-idéaliste allemande qui groupe des noms\n                           tels que ceux de Franz Stuck, Hans Thoma, Max Klinger,\n                           Steinhausen, Sandreuter, Pidoll, un triomphe dont au\n                           reste il ne se souciait pas plus que d'aucunes critiques et\n       d'aucuns éloges. Invité à exposer aux deux Salons de Munich, il a envoyé\n       à la Sécession (le Champ-de-Mars allemand) qui, pas plus que l'exposition\n       correspondante française, ne décerne de récompense et qui se contente\n       d'être le groupement des rares, des superbes et des exquis de toutes les\n       tendances, huit tableaux de dates diverses mais absolument inédits, en ce\n       sens qu'il y tenait si jalousement que nulle part encore il n'avait voulu les\nrisquer à l'incompréhension publique, attendant son heure avec la patience de ceux\nqui se savent immortels. En revanche, il a envoyé à l'exposition officielle du Palais\nde cristal deux seuls tableaux, et quels tableaux? Les deux mêmes qui lui furent\nrefusés il y a quelques années à ce même Salon ! Et admirez les versatilités et les\ncaprices des jurys, en même temps que, dans le cas particulier, le bon esprit de\ncelui de Munich : ces Messieurs ont avalé la couleuvre avec enchantement, l'échine\ncourbée avec révérence, et mieux, ils ont à l'unanimité décidé de n'attribuer cette\nannée-ci qu'une unique médaille d'honneur, et de l'offrir au Maître Böcklin. Il n'est\njamais trop tard pour se repentir!\n  Sandreuter, lui, a eu un succès en son genre à peu près égal. Il n'expose qu'un\nseul tableau, la Porte étroite (au Salon officiel, ce qui, à mon sens, constitue un tort),\nmais cet unique tableau, immédiatement après les deux Böcklin, accomplit le fait\ncapital de cette exposition où s'accumulent plus de 1,800 numéros... un vrai bazar!\nLa Sécession n'en comporte que 441... mais tous de choix, et parmi eux une\nquantité de pièces de premier ordre.\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2996, "texte": "230                                  DURENDAL\n\n\n\n                                          I\n    A commencer par les huit Böcklin naturellement! Ils résument à peu près les\ndiverses activités du Maître : paysage classique, scènes fantastiques de la mythologie\nterrestre et maritime; en plus ils offrent à gravir à l'admiration le point culminant\nde l'art religieux du Maître... une descente de croix qui fera hurler beaucoup de gens\nde culture et de goûts français, mais qu'il faut mettre immédiatement à côté des\nplus beaux Dürer et Holbein. Jamais encore il n'était né sous le pinceau d'un\npeintre allemand, (car Böcklin n'est Suisse que de nationalité), œuvre d'une si simple,\nd'une si puissante et profonde émotion religieuse. Rien d'apprêté, de théâtral, de\nfantasmagorique; ni féerie, ni parade, ni prétention, ni fanfaronade d'aucune sorte,\nc'est grand et noble et beau comme une conviction toute intime, toute intérieure\ndans une âme d'artiste, comme une conviction qui ne tient pas à faire montre de\ndévotion, et ne cherche à convertir que par la persuation. Mais c'est par une telle\nœuvre qu'il faut clore ces notes. Citons d'abord toutes les autres afin de faire gravir\nà notre admiration le chemin ascendant du beau au sublime. Disons tout de suite et\nau préalable que si nos lecteurs veulent, sans se déranger, avoir un avant-goût de\nl'œuvre de Böcklin, l'occasion leur en est offerte par la publication d'une partie de\ncette œuvre de Böcklin à ['Union photographique de Munich, en deux immenses\nalbums qui sont la grande magnificence de la librairie allemande cette année. Ils\nrenferment à eux deux plus de quatre-vingt œuvres de l'artiste dont les deux tiers\nau moins seront une révélation pour ceux qui ne connaissent le vieux Maître que\nde nom quelque peu vaguement, et qui ne se doutent point des tendances de\n l'école néo-idéaliste allemande.\n  Toujours le même éternel principe en art comme en tout le reste : ou faire mieux\nou faire autrement que les autres. Dans beaucoup de domaines Böcklin a fait\nautrement, parfois même et autrement et mieux. En tant que paysagiste il renou­\nvelle Poussin, mais le surpasse. Il est coloriste en plus, mais possède au suprême\nchef l'art d'assouplir ce coloris auquel il laisse courir libre carrière, fou, échevelé\ndans les scènes fantastiques, l'art de l'assouplir aux plus tendres, aux plus douces\net apaisantes servitudes pour concourir au triomphe de la ligne, de l'ensemble et\ndu nombre. Il est presque incroyable qu'un homme puisse être à la fois aussi varié\net aussi logique avec lui-même. Notre siècle n'a produit qu'un génie de sa trempe :\nWagner avec lequel il offre toutes sortes de points de comparaison.\n  Voici, de 1856, un paysage avec figures qui nous montre le Böcklin profondément\ninfluencé par Poussin, mais l'égalant déjà. Tout nage dans de la tiédeur ambrée.\nSous un groupe, heureusement balancé et nettement détaillé dans la chaude\nambiance de grands platanes aux feuilles triplement aiguës, la flaque stagnante d'un\n"}, {"page_pdf": 284, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3030, "texte": "                                     DURENDAL                                      23l\n\nruisseau se repose quelques secondes bien à l'ombre dans les arbustes touffus. Et,\nqui s'y baignait, une nymphe vient d'être brutalement surprise, empoignée à bras\nle corps par un lourdaud butor aux longues oreilles, tandis que dans les broussailles\nun second faune se hâte, écartant, brisant les branches brunes, accourant à la\ncurée. Böcklin n'eût jamais fait que cela que nous eussions déjà mentionné cette\nœuvre comme une belle réminiscence classique ; mais la toute puissante, la souve­\nraine originalité n'y a pas encore fait craquer tous les moules conventionnels. C'est\ndéjà bel et bon, ce n'est pas encore neuf. C'est déjà du meilleur Poussin, pas encore\ndu Böcklin.\n   Une première transformation : voici du Ruysdael. Dans le creux d'un terrain\nsablonneux, essaimé de buissons en boules, un petit pâtre rêve couché. Les\nbouquets d'arbustes se découpent sur un serein ciel bleu poché de gros nuages\nblancs aestivaux. La couleur très vive, mais vieillie semble légèrement frottée sur\nune toile grise qui transparait, c'est franc comme de la détrempe et déjà patiné\nmoelleusement comme une ébauche de maître. Et cela a un tel accent de vérité\nvraie, de sincère étude en présence de la natare. Une fois, une seule fois, le brunâtre\nLenbach, à la galerie Schack, a eu une inspiration semblable, aussi avec un petit\npâtre nu-pieds, endormi main sur les yeux dans un terrain sablonneux enlevé sur le\nciel bleu. Ces deux toiles, dans l'œuvre des deux Maîtres, me paraissent absolument\nsymétriques : deux récréations prises un jour en pleine nature.\n\n                                          II\n   On le sait, la vie de Böcklin a été des plus remuées, des plus errantes. Une\nseule chose a été constante pour lui : le travail. Jamais il n'a pu se réaliser un\nintérieur cligne de lui. Oscillant sans cesse d'Allemagne en Italie, et de l'une et\nl'autre en Suisse, il eût rêvé cependant se créer une villa au bord de la mer sur\nquelque fortuné rivage de Toscane ou de Grande-Grèce. Et, faute de pouvoir la\nconstruire, il l'a peinte plusieurs fois cette villa de ses rêves, ce château en Espagne\ndont il distribuait déjà, en imagination, les surfaces à décorer à ses élèves. On en\nconnaissait deux aspects de cette villa, tous deux à la galerie Schack : l'un, crépus­\nculaire, houleux, appelé aussi parfois Iphigénie en Tauride, à cause de la figure noire\nqui regarde déferler la mer sur le sable — rappel également de la méditation de\nGoethe entrevoyant pour la première fois la terre italienne des bords du lac de\nGarde; l'autre plus calme, plus reposé en pleine belle lumière diurne, transposition\nlittérale du Kennst dù das Landwo die Citronen bliih'n. Or, en voici à la Sécession deux\nnouvelles interprétations, de cette villa au bord de la mer, encore plus saisissantes ;\nBöcklin s'est assez reposé, complu à des images de paix ; avec son caractère violent\n et sa bouillante imagination, la vision s'exaspère bientôt. Aux fondations de la\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3234, "texte": "232                                  DURENDAL\n\nterrasse se mêlent les murs de briques ruinés qui réapparaitront dans le tableau que\npossède la famille Torsch à Vienne. Monceaux de décombres rouges, sous-bas-\nsements écroulés, verdis par les oxydations maritimes et les bavures salines, vignes\nvierges qui pleurent, papillonnades de jaunes feuilles de bouleaux comme les aime\nSandreuter; puis des rocs dans la mer, récifs gluants où sèchent çà et là les points\nblancs d'une croûte organique et, dans cette désolation, blanche avec des voiles de\ncrêpe, Iphigénie accoudée contre un reste de muraille stuqué au cadmium. Tel\nl'avant-plan très mouvementé de la terrasse lourde de végétations méridionales et\naustères, grands cyprès à pointes fléchies, belles fleurs très rouges, touffes de lau­\nriers ou d'azalées incarnats, qui sert de platée à la villa dont le portique florentin à\ncolonnes de porphyres est ouvert béant à tous les souffles de la mer. Un simple\nrez-de-chaussée, des murs blancs, deux statues aux angles des portiques. Et, eu face\net à côté la mer, une mer houleuse. On a l'impression que toute la villa est secouée,\nles vagues déferlent violemment, d'une belle transparence verte, veinées de blan­\ncheurs écumeuses comme il en court dans le marbre vert, crêtées d'écumes encore\nplus blanches. Des vases d'aloës ponctuent le bord de la terrasse isolée. Le tout est\nd'une superbe mélancolie classique. Le très rare, très méconnu, Gérard de Lairesse\nparmi les oubliés, (il est absent du Louvre), a eu une ou deux fois de semblables\ninspirations; voir son Iphigénie à Aulis dont le décor est compris de même sorte.\n    Mais tout à coup, une quatrième fois transfigurée, cette mystérieuse villa la voici\nfantastique, toute baignée de fauves lueurs d'incendie, panachée du coup de soleil\ndernier d'un reflet d'occident embrasé après le violent orage, la voici telle qu'eût pu\nla rêver Léon Berthoud. Les murailles sont rouges, mais le ciel est très bleu, bleu-\nfroid comme la mer, d'autant plus bleu-terne qu'au zénith une longue zone de\n nuages retient une bande de lumière, insensément, admirablement rouge. Sur les\nglaces des fenêtres, du rouge ardent flamboie, comme si l'incendie était à l'intérieur.\n Le parc derrière la maison s'endort ombreux, touffu; la tempête est apaisée; au\n ciel ce sont les fulgurances dernières qui s'éteignent; la mer est calme; les cyprès\n s'inclinent très lentement, les azalées et les lauriers assoupissent leurs incarnats.\n Une journée de plus est finie, de ces journées passées par l'artiste à peindre la même\n villa par quatre effets différents, mais avec toujours Iphigénie contemplant le flot\n qui ne lui apporte rien; une journée de plus est finie, mais l'infatigable contem­\n plation d'Iphigénie dure encore, dure sans espoir comme sans lassitude; c'est\n toujours elle, toujours là; bientôt elle ne verra plus rien dans l'ombre. Le deuil s'est\n fait plus profond dans son cœur; et elle-même contre la fraîcheur du soir est tout\n de noir vêtue. Et je vous assure que ces tableaux dispersés, et revus épars, en des\n lieux différents augmenteraient encore l'impression d'éternelle attente; on aurait le\n sentiment que les jours, les années, les événements, — entre deux revoirs souvent\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2882, "texte": "                                       DURENDAL                                        233\n\nespacés, — ont beau s'écouler dans l'heur et le malheur, qu'Iphigénie est toujours\nlà, toujours contemplative, ses pieds et ses voiles léchés par la mer plaintive. Je\ncomprends que l'on se répète ainsi, il y a une pensée dans cette répétition;... tandis\nqu'il m'est, par exemple, absolument égal que Monet peigne vingt fois la cathédrale\nde Rouen ou la gare Saint-Lazare pour y plaquer des taches différentes, et qu'il\nm'est tout à fait pénible de savoir que Luc Olivier Merson multiplie sa Fuite en\nEgypte, dans un intérêt commercial.\n\n\n                                            III\n    Böcklin a fait plusieurs fois son propre portrait, très sincèrement et sans pose.\n Une fois rasé, le verre en main, dans un intérieur; une autre fois barbu, l'allégorie\n macabre derrière lui, lui soufflant à l'oreille, lui filant de son violon — à la tsigane —\n l'inspiration de son Aventurier ou de ses Eumênides; cette troisième fois-ci, à Munich,\n et dans l'album de l'Union photographique, le Maître s'est représenté appuyé contre\n une colonne grise jaspée d'un peu de rouge, en jaquette noire, bras croisés, nœud\n de cravate vert et or, yeux bleu-smaragdin, visage brun, cheveux et barbe carrée\n noirs. Derrière les colonnes sortent quelques branches de laurier et sur le ciel bleu\nse gonflent des nuages blancs... Ce portrait participe bien des deux grands courants\nqui se partagent la vie et l'œuvre de Böcklin, il en pourrait être presque le symbole,\nl'écusson; d'une part, tête et pensée très allemandes, yeux très clairs et très aigus\nqui voient juste et jusqu'au fond; d'autre part, décor très italien. Je me demandais\nun jour ce que Böcklin serait devenu, s'il eut vu l'Orient. Il me fut répondu que\njamais il n'avait consenti à y aller. L'Allemagne et l'Italie, l'antiquité et le moyen-\nâge lui fournissent déjà trop d'inspiration; il ne peut réaliser toutes les idées qu'ils\nlui suggèrent... A quoi bon alors chercher ailleurs! Aussi, Böcklin est, en plein\ndix-neuvième siècle, un artiste produit direct du Saint Empire romain et germanique.\n\n\n                                           IV\n   Il est étonnant de constater comme il a bien su saisir le caractère du Jura bâlois;\nil en connait tous les recoins pittoresques qu'aujourd'hui Sandreuter exploite à son\ntour; il y a couru dans son enfance par monts et par vaux et son imagination s'en\nest pénétrée. C'est peut-être d'avoir tôt compris l'horreur sacrée des rochers, des\nconciles de grands troncs blancs, rouges, noirs, bruns ou verts, tenant leurs assises\ndans celles des rochers, qu'il est devenu un peintre d'une si extraordinaire poésie;\nla cathédrale de Bâle l'a initié au génie du christianisme en même temps que les\npromenades à travers les vallons du Jura bâlois lui faisaient deviner et comprendre\nle grand Pan antique.\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3085, "texte": "234                                  DURENDAL\n\n   Il est à Munich un des tableaux où Böcklin s'est le mieux souvenu de la géologie\net de la botanique de son pays natal et la reproduction de l'album ne suffit pas du\ntout pour en juger. Un lourd temps d'orage à ciel bleu, blanc, gris, incertain,\nmenaçant, plane sur un site de rochers moussus rouges et verts, un de ces sites à se\ndonner des entorses et qui monte culminer en une tête de rochers, chevelue d'arbres\nverts aux grêles troncs blancs. Et, en effet, une divinité des bois a pu, au bout d'une\nâpre course, se rompre la cheville et tomber sur les rochers aux moelleuses housses\nde mousses et de lichens. Le fait est que, masse de chair rose à travers laquelle\ntransparait le bleuâtre réseau des veines qu'un mauvais génie pourrait, semble-t-il,\nlui enlever comme au Tsougoulia roumain, la blanche dryade s'est endormie d'épui­\nsement à même le sol rocailleux, fissuré et humide... Un filet jaune rit dans ses\ncheveux crespelés, une draperie bleu sombre git sous elle, une gaze jaunâtre\nl'envoile comme un brouillard; une grosse émeraude brute ferme sa ceinture rouge,\net ses cothurnes sont fermement lacés. Elle a gracieusement ramené son bras sous\nsa tête. Et voici que deux faunes ont surpris la belle créature, et rampant de\nrochers en rochers l'ont approchée. Et maintenant, avant de la réveiller, ou n'osant\npas la réveiller si c'est Diane elle-même, ils regardent avides, l'un par dessus\nl'épaule de l'autre, deux faunes horribles, bruns, jaunes, roux, blanchement velus,\naux mains extraordinaires d'expressivité... C'est daté de 1877. Le saut qu'il y a de\nce motif aux premiers faunes lutinant une nymphe de tout à l'heure ! A peu près le\nmême qu'en musique de Gluck à Wagner.\n   Mais nous allons monter de plus fort en plus fort. Böcklin s'est peu attardé au\nJura bâlois. Il l'a presque immédiatement abandonné à l'art druidique de Sandreuter\nqui s'en est fait une spécialité. Là où le génie païen de Böcklin a été le plus extra­\nordinaire c'est en tant que peintre du monde marin. Eh bien! même dans ce\ndomaine particulier le Maître va de plus fort en plus fort! Après le Centaure de la\nPinacothèque, les éclabloussantes naïades de Bâle, le serpent de mer de la galerie\nSchack, le grand morse tragique que nous allons trouver au Palais de Cristal, voici\nle triton le plus fou, le plus fantastique qui soit jamais, en un coup de verve déli­\nrante, sorti du cerveau d'un artiste et d'un penseur pour qui la mythologie pas plus\nque la mer n'ont de secrets.\n   Qu'on s'imagine une mer démontée, furibonde, une mer aux abois, une mer du\nmidi, mais à la mauvaise saison, dressant jusqu'au ciel — un ciel ardoisé où perce\nà peine un peu de bleu — des vagues verticales, des vagues aiguës rejaillissant sur\nelles-mêmes en trombes d'écume. Dans une seule de ces vagues vertigineuses,\nmurant tout le tableau en hauteur, surgit un piton de roc, un éperon de récif,\nbalayé d'écume, d'où l'eau cascatelle en un indiscontinu ruissellement. Là dessus\nun vieux triton à double queue, gaillard, gourmand, jouisseur, heureux de la tem-\n"}, {"page_pdf": 288, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3144, "texte": "                                      DURENDAL                                      235\n\npête s'est cavalièrement assis, torse et tête renversés en arrière sur la croupe de la\nvague fabuleuse, pour laper l'animal gluant d'un gros coquillage pierreux qu'il\nsoulève de sa main droite. Sa main gauche, bras tendu, le cale fortement au roc, et\ncette main est de nouveau une merveille dans la merveille. La lame géante littéra­\nlement sert de dossier au joyeux monstre, nullement effarouché d'un tel branle-bas\net d'un tel chahut aquatiques, et masque la haute mer que l'on aperçoit un peu\nseulement à gauche, très sombre, très rageuse. La concavité montante de la vague\nascend au flanc du récif brun, bleu, vert, toute écaillée, tigrée de plâtras d'écume et\nde bulles blancs, on dirait de la vague elle-même la peau squameuse et changeante\nd'un monstre diluvien, cétacé ou serpent de mer. Mais c'est le triton lui-même qu'il\nfaudrait décrire, modelé dans le bronzé, le mordoré, mi-squameux, mi-velu, poitrine\nprofondément plissée, longue barbe conferve, algueuse, collée par l'humidité en\nfleuve de mèches gluantes le long du corps, dans les sinuosités de la poitrine, dans\nles reflets blancs des baves aquatiques qui coulent; il faudrait exprimer les luisances\nrouges qui polissent le mouvement de genoux arrondis des deux queues ployées et\nadhérentes au roc, comme deux jambes encore bien humaines dans leur gaîne\npoisonne terminée en trident. Du vert et du bleu violents dépurent le long du roc\naffouillé, déchiqueté, et dans un trou noir trois pattes de crabe vont rentrer, rousses,\nse réfugier contre l'irrésistible succion de la prochaine vague. On ne sait même pas\ncomment l'écueil peut résister à un semblable ébranlement, à un aussi furieux élan.\nRien ne saurait donner idée du mouvement formidable de la trombe où glisse un\nléger reflet rose derrière le joyeux et fantasque monstre attablé dans l'écume dont\nles franges retombent en débâcle à droite et à gauche en pleine folie furieuse de\nl'océan courroucé.\n    C'est étourdissant à tous points de vue, et comme c'est peint ! Avec rage, avec\n frénésie, avec fureur, avec maestria, avec tout ce que l'on voudra... mais ce tableau\n phénoménal a dû être brossé en une demi-journée.\n    Et c'est au reste le cas de la plupart des œuvres les plus incroyablement compli­\n quées de Böcklin. Et ce que cela se sent qu'elles sont coulées de premier jet ! Un\n des familiers du Maître nous racontait que tout-à-coup, un matin, une après-midi,\n pris d'une idée, sans jamais aucune esquisse, aucune étude préalable, l'artiste couvre\n une toile, sans une hésitation, et le tableau s'achève en quelques heures... Puis\n deux mois, trois mois, l'œuvre reste sous ses yeux, il ajoute ici une touche, une\n autre là, renforce les tons locaux sans aucun détriment jamais de l'ensemble,\n l'assouplit, l'ensemble, l'harmonise dans l'exaspération de la couleur, ne perdant\njamais de vue l'effet général ! Et encore une fois, cela, on n'avait pas besoin de me\n le dire, il suffit d'un regard sur n'importe quel Böcklin, le vita somnium breve ou les\njeux de la vague de Bâle, par exemple, pour en être convaincu.\n"}, {"page_pdf": 289, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3014, "texte": " 236                                   DURENDAL\n\n    Il ne me reste plus à décrire à la Sécession que l'intangible, la sublime Descente de\n croix. J'ai déjà dit que je la réserve pour la fin. Je passe aux deux Böcklin du Salon\n officiel.\n\n                                            V\n     Le combat des Germains n'est qu'une ébauche, une foudroyante, une gigantesque\n  ébauche, qui à n'être pas ébauche perdrait de sa fureur, de sa sauvagerie, de sa\n  barbarie cruelle et de son horreur surhumaine. Oh! qui dira ces murailles de\n  membres rouges, ces banquises de chevaux et de cavaliers, Teutons contre Romains,\n  nus contre cuirasses, chevelures contre casques, où hommes et bêtes se mordent,\n  s'assomment, s'entaillent, se brisent, s'élèvent en une tour, un troya de bras, de\n jambes rompus, de torses contractés, de poitrails, d'ars disloqués, de crinières\n  arrachées, de chanfreins ensanglantés, animaux et humains, où tout se confond\n  fauve, métaux, vêtements, poils, pelages, pieds, mains, mors baveux et sabots\n  boueux, gueules et bouches, et broyé ensemble va retomber dans un fleuve glacial,\n  vert, écumeux, sanglant, sous un pont pour lequel il a fallu des troncs de sapins\n entiers, et qui, sous le poids de cette lutte barbare va crouler, et qui tiesse déjà sous\n le faix du massacre. Pardon d'avoir employé deux mots de mon pays, deux mots\n neuchâtelois : troya et tiesser, mais seuls ils expriment suffisamment la chose! Non,\n nulle photographie, nulle gravure même n'arrive à donner l'impression de cette\n bataille de couleurs, où toutes les couleurs sont sanglantes, saignent du vert, sai­\n gnent du rouge, saignent du bleu. La reproduction de l'album Böcklin est inintelli­\n gible... Le peintre de cela a vécu à Zurich, il a vu l'hiver fumer la Limmat; son\n fleuve glacial fume dans cette horreur comme si l'eau verte était incendiée par le\n sang. Et quelles apparitions fantastiques ces jeunes Germains tout nus sur leurs\n chevaux farouchement pommelés et qui s'élancent dans la mêlée rouge, dans le\nhachis d'hommes et de bêtes. La bataille des Cimbres de Decamps, le Thermodon de\nRubens et la fameuse Course à la fortune du musée de Berlin arriveraient seuls,\nréunis, à donner l'effroi de cette catastrophe sous la mêlée prodigieuse, au moment\nmême où l'écroulement va se trouver un fait accompli. Les couleurs ont de l'ana­\nlogie avec celles du Thermodon, mais c'est moins méridional et plus féroce, cela se\npasse dans la glaciale brume et le gris hivernal, et le frisson de la noyade s'en\ntrouve augmenté. Mais le dessin n'a plus aucun rapport, ne rappelle rien de\njusqu'ici connu. Donc ciel gris, du gris de nos brouillards; eau verte, du vert de nos\nrivières; le pont qui ploie est du rouge spécial des troncs de pins et de sapins non\nencore écorcés. A droite du côté d'où arrivent les Romains un monceau de six che­\nvaux de toutes les robes possibles tassés en une seule masse, maçonnés sanglante­\nment; et de gauche arrive la chevauchée furieuse et plate des jeunes gens échevelés,\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3230, "texte": "                                     DURENDAL                                      237\n\ndes vieillards barbus, maigres et nus, dont l'allure et la tignasse blonde ou blanche\névoquent la pensée d'amazones aux seins coupés ou de diablesses, de sorcières d'une\nnuit de Walpurgis païenne. Et leurs chevaux à ces terribles cavaliers nus sont\natrocement bâtards, corallins, aubères, balzans, cavecés, colombins, bigarrés,\ntigrés, pommelés, pie, et les cavaliers diaboliques agitent de rouges framées; et des\nfourrures de fauves sont égarées dans la bouillie. Dans l'eau glacée et fumante,\npoignard aux dents s'élancent des êtres hirsutes, sans sexe, hommes aux longues\ncrinières ou bien femmes à barbe, lacustres, palafittes, fauteurs d'épopées barba­\nresques inconnues contre l'invasion précise et quadrangulaire d'annales latines. Et\nle brouillard et les nuages et la fumée de l'eau se battent ensemble à l'instar des\nsauvages dans les limbes de ce janvier septentrional. J'ai dit que cette prodigieuse\nébauche perdrait de la vie à être davantage poussée; cependant je souhaiterais que\n le Maitre reprit en un format beaucoup plus grand, grandeur demi-nature au moins,\n le groupe des six chevaux et cavaliers amalgamés. Ce serait un tableau unique dans\n l'histoire de l'art, auprès duquel le fameux Achille dompteur de chevaux, de Regnault,\n au musée de Marseille, ne serait que — ce qu'il est réellement — un jeu d'enfant,\n un morceau de bravoure de fort en thème, de prix de Rome.\n   L'autre tableau du Palais de Cristal, daté de 1875, nous ramène dans les infinis\nespaces maritimes gris-ardoisés à crêtes panachées de blanc, plaines liquides, où le\nvent passe, comme la charrue, creusant les réguliers sillons indigo presque noir.\nTout l'espace écume et se lamente. Le fond doit être pleins de récifs, une immense\nclameur désolée monte de partout, c'est comme si l'infini hurlait de détresse. Or sur\nun écueil plat celui-là, à robustes contreforts madréporiques, d'où la vague retire\nses caresses clapoteuses, un grand morse lourd à gluante queue noir-violacée, à\nventre blanc-jaunâtre, à pieds palmés, se redresse, surgit et s'achève en un corps\nd'homme, de jeune athlète idéalement beau. Ce torse est le point de départ de ceux\nde Stuck. Les carnations sont d'un admirable et chaud jaune-verdâtre mat. Chose\ncurieuse, Böcklin s'est rencontré ici clans la composition de ces créatures des eaux,\nmâle et femelle, avec toutes les prétentions scientifiques de J.-H. Rosny dans\ncertaines de ces superbes pages de Nymphée qui sont, elles aussi, générées par\nBöcklin ou tout au moins par les idées dont il a semé l'atmosphère seconde de notre\ntemps. De ses deux belles mains, l'amphibie superbe s'est cramponné à une entaille\nde rocher; son effort enfle ses biceps, enfle ses pectoraux, contracte son noble torse\nhéroïque, un torse où l'on sent battre un vrai cœur humain. Détournée, sa magni­\nfique face aux traits réguliers et douloureux, couronnée d'une belle chevelure paillue\net éplorée, coiffée à la grecque, regarde, navrée, au loin, clans l'infini, pour ne point\nvoir à ses pieds une tentatrice néréide qui, jetée là par la vague, s'offre en une\n attitude dont la fausse honte augmente encore l'impudence. Et dans ce rude décor\n"}, {"page_pdf": 291, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3030, "texte": "238                                  DURENDAL\n\nd'embruns, de rochers et de nuages noirs, bourrelés, cette forme délicate, d'une\nmatité blanche verdie également par la vie sous-marine, prise dans de la mousseline\nmouillée d'un vert très tendre comme en une légère pelure d'écume tissée, comme en\nun rets filé par les vagues d'autrefois, cette à la fois ébuméenne et glauque séduc­\ntrice à la longue chevelure rousse dénouée et éparse sous elle, une main prise aux\nplis du voile, l'autre trempée dans les transparences bleues de la mer immédiate\npour éclabousser ironiquement le monstre impuissant tandis que de petits reflets\nverts courent dans le flot, cette luxurieuse créature née aussi comme l'Aprodite\nantique des grandes alchimies organiques de l'océan, offre un violent contraste à la\nrudesse du monstre ruisselant, à la tête si sombrement tragique, qui n'a la force ni\nde fuir ni de regarder, et dont le mouvement contradictoire est tout un poème, un\npoème âprement symbolique de l'impossibilté pour' l'être en qui subsiste trop de\nbestialité d'étreindre sa chimère, alors même que la vague du hasard semble lui en\noffrir l'occasion.\n\n                                          VI\n   Il y a des côtés eschyliens dans Böcklin. En revanche, auprès de lui, son fidèle\nSandreuter apparaît d'un art et d'un talent sophoclidiens. Sandreuter est le poète des\nbeaux arbres et des rochers aux belles cassures régulières, cela quand il est grave.\nDès qu'il sourit c'est aux prés fleuris, et aux ruisseaux moussus qu'il s'attarde, aux\nparterres de crocus et de pâquerettes. Il n'expose cette année à Munich qu'un seul\ntableau : la Porte étroite, une œuvre de paix et de sereinité qui est une joie pour les\nyeux en même temps qu'une fête de la couleur. Vous connaissez la Septième symphonie\nde Beethoven, celle en la majeur, que Wagner caractérisait : l'apothéose de la danse;\nle tableau de Sandreuter paraît en traduire quelques périodes. Dans un enclos de\nmarbre, un pré vert étoil2 de pâquerettes, planté de roses pêchers fleuris, de beaux\ntroncs gris, d'immenses cyprès silencieux, de sombres lauriers. Une allée de\nmosaïque conduit à une porte de fer forgé dans la basse muraille de marbre. Au-delà\nune foule suppliante, d'hommes et de femmes, nus ou vêtus, coiffes blanches, voiles\nbleus, habits sombres, demandent à entrer, les mains jointes, les yeux soumis,\nrésignés de toute leur attitude à l'attente purificatrice; au loin derrière eux s'en vont\nles pays terrestres en une perspective à la Claude Lorrain, mais triste, morne. A la\nporte parlemente un grand vieillard très droit, très ferme, auréolé, trousseau de clefs\nau côté, une épaule nue, les pieds chaussés de sandales, noblement drapé dans un\npeplum de beau rouge lie-de-vin; à sa gauche, très raide, serviteur de ses comman­\ndements un bel ange à chevelure rousse, envoilé de blanc et de rose, ses deux ailes\naiguës redressées verticalement derrière lui et se détachant immaculées sur un\ngroupe d'arbustes méridionaux aux fermes et luisants feuillages d'un vert-bleu\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2702, "texte": "                                         DURENDAL                                  239\n\nsombre sans dureté. Un petit amour rose tout nu, le bout de ses ailes jauni regarde\npar dessus la grille, sa petite main potelée appliquée sur les fleurons de métal forgé.\nA l'intérieur de l'enceinte des créatures sidérales dansent ou se promènent; la paix\net la joie sont dans tout leur être. Viennent d'abord derrière le grand vieillard, vues\nde profil deux Béatrices blanches, l'une au long voile bleu, toutes deux couronnées\nde fleurs roses et blanches; puis leur faisant face une exquise silhouette jaune mon­\ntrant une palme aux pauvres gens qui sont derrière l'enceinte; puis vues de dos,\nvisage en profil perdu, leurs longs cheveux épars ondés derrière elles, les deux\nnobles danseuses aux vêtements rouges à reflets bleus; puis enfin tout un groupe\ntoujours couronné de fleurs printannières roses, jaunes et bleues, dont la première\nfigure est vêtue avec une délicatesse adorable de mousseline blanche à petit motif\nbleu. Au fond derrière les arbres aux troncs sacrés, un petit temple de marbre,\ncirculaire comme ceux que le paganisme vouait à Vesta, détaille ses colonnes\ndoriques sur un ciel franc, bleu et blanc, tandis que sur le paysage terestre le ciel\npèse du gris le plus lourd. Et toute la colline, partout où s'arrêtent les yeux, est\ncomme pétrie de fleurs. Les couleurs ont cette légèreté, cette vivacité, cette fraî­\ncheur inaltérable qui fait de la détrempe et de la fresque les seuls procédés de\npeinture du véritable artiste décorateur. Pas une de ses teintes fausses, décadentes,\nperverses, raffinées à la Montesquiou, parfois si exquises chez des artistes tels que\n Aman Jean, de la Gandara, Helleu; rien que des tons francs; toute cette guirlande\n de jeunes femmes semble elle-même une couronne de fleurs. Quant au sentiment\n religieux il est fortement entaché de Paganisme et tout à fait Renaissance italienne.\n Comme Raphaël, M. Sandreuter a peint les Champs-Elysées plutôt que le Paradis;\net n'était l'auréole et les clefs de son Saint-Pierre, les longues ailes lumineuses de\n son ange blanc, on croirait lire Virgile bien plus que Dante. Avoir prononcé de tels\n noms : Sophocle, Virgile, Dante et Beethoven, en parlant de la délicieuse et tran­\n quille composition de M. Sandreuter, dit assez l'estime que nous faisons de son\n talent et l'enthousiasme que nous inspire sa dernière œuvre. Cela vaut les fresques\n de Baden et celles de la Schmiedhaus de Bâle, à mon sens les chefs-d'œuvre de la\n peinture décorative moderne en Suisse et peut-être en Allemagne.\n                                                               WILLIAM R I T T E R .\n      (La suite au prochain   numéro.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1894-12-n12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1894-000-001_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1894-000-001_f.pdf", "ocr_sha256": "13f65d53db2c11ac71418a8220fb5df1d428b8f7c3d09b072f1bc832ab401443", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 240, "page_fin": 242, "titre_corps": "Miroir d’Art et de Littérature", "titre_sommaire": "Miroir d'Art et de Littérature (Propos des Douze Pairs autour de la Table ronde)", "signature_source": "", "ancre_debut": "MIROIR", "ancre_fin": "vraie pros­ périté et bénédiction. C'est le souhait de DURENDAL. 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Il reviendra peut-être à la mode.\n   Il est donc de simple prudence, avant d'acheter un livre ou de vous jeter dans la\nlecture d'un feuilleton qui peut vous faire perdre cruellement votre temps, de vous\ndemander non pas si l'auteur est lauréat de la Société des gens de lettres, mais si le\nlivre est bon et si l'auteur a du talent. Le livre peut être beau, quoique l'auteur soit\nlauréat; il ne l'est jamais parce que. »\n                                        * *\n\nD     ÉDIÉ aux farceurs de la comédie politique :\n        « Il faut souvent, souvent changer d'opinion pour rester de son parti. »\n                                                                (Cardinal DE RETZ.)\n                                             *\n\nE     XTRAIT d'une étude :\n       « Le prince de Hohenlohe, causeur aimable et doux, porte l'ironie assise\nsur la jointure de ses sourcils. »\n  Jean de Bonnefon offre là à l'ironie une bien singulière chaise.\n                                             *\n                                         *       *\n\nE    N ces temps d'expositions, si l'on pouvait nous faire une exposition rétrospec­\n      tive des méthodes d'enseignement et des systèmes d'éducation de nos anciens,\nil y aurait dans toute notre jeunesse un cri d'horreur, une tristesse de honte. »\n                                                                  (G. CLEMENCEAU.)\n                                             *\n                                     * *\n\nQ     UAND vous serez riche vous ferez des vers.\n                                                                BALZAC.\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2637, "texte": "                                     DURENDAL                                             241\n\n SONNET     de Maurice Claeys, à la manière de Veuillot :\n\n                                  MONDAINE!\n                                                        Circulus aurcus in naribus suis\n                                                          mulier pulchra et fatua.\n\n              A ton journal de mode est borné ton savoir;\n              Tes pâleurs, tes fraîcheurs sont fards et veloutines.\n              Tu serais mère, mais... ça nuit aux tailles fines...\n              Tes bijoux orneraient au moins... un ostensoir!\n\n              Tu faiblis au parfum qu'exhale l'encensoir,\n              La migraine te vient aux prières latines !...\n              Le théâtre est ton temple;... et puis, les balerines\n              Montrent plus que la Loi permet de laisser voir !\n\n             — Exact comme un amant, un soir de bacchanale\n             La Mort lui vint offrir la couche nuptiale\n             Et le voile d'épouse : un suaire,... un cercueil!...\n\n             — « Un instant... » — « Pour pleurer des torts que tu regrettes?... »\n             Minaudant à la Mort, lui roulant un fauteuil :\n             — Non,... dit-elle,... un instant,... j'achève mes frisettes!... »\n                                          *\n                                        * *\n\nL    ÉON Bloy a publié, dans une revue française (Mercure, n° de décembre), à\n      propos d'Ernest Hello, un article absolument ignoble, dont nous lui deman­\nderons raison au prochain Durendal. Une explication est d'autant plus urgente que\nj'ai commis la faute de désigner, sans réserves suffisantes, Bloy et son Œuvre à\nl'admiration des catholiques. Il est vrai qu'en ce temps-là je connaissais assez\nvaguement le ténébreux personnage et qu'il n'avait pas commis diverses malpro­\npretés dont il s'est rendu coupable depuis.\n   L'auteur s'apercevra sans doute que si « la vie est trop courte pour rosser tout le\nmonde » — ce sont ses propres expressions, — elle est cependant assez longue pour\ncommencer, et par lui, cette œuvre salutaire. En attendant, que Léon Bloy veuille\nbien trouver ici l'assurance de mon profond mépris.                PoL DEMADE.\n\n   Je proteste également contre l'excessive liberté, prise par Léon Bloy, de mettre\nmon nom (à Pol Demade, catholique belge) en tête de l'une des trente-deux répu­\ngnantes histoires qui composent son dernier volume, paru l'autre jour chez le\nlibraire Dentu.                                                          P . D.\n                                          *\n                                        * *\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2565, "texte": "242                                 DURENDAL\n\n\n\nL     'ESCHOLIER    du 17 décembre a publié, de notre collaborateur Pol Demade,\n      1' Encotounement universel, quelques pages humouristiques. A ce propos connais­\nsez-vous la joyeuse devise, inscrite sur la manchette de VEscholier? Elle est de\nP . de Larivey.\n                              Bon escholier s'esbaudyra\n                              Comme pourra son escarcelle,\n                              Mais sagement s'en servira\n                              S'il veut avoir vie éternelle!\n                                              *\n                                            * *\nPROCHAINEMENT,          à lire dans Durendal :\n     Imagine, par Firmin Van den Bosch.\n   Le Nouveau Pasteur, par Victor Denyn.\n   Léon Bloy le misérable, par Pol Demade.\n   A bas le Divorce! Une très amusante comédie, en un acte et en prose, de Joseph\nNicolas, représentée à Paris.\n   Les Idéalistes allemands. Etude d'Art, par William Ritter (suite).\n   Le bonheur dans le rêve (nouvelle).\n   Sur drap noir. Une femme de tête (nouvelle), par Pol Demade.\n   Profils mystiques, par Henry Bordeaux.\n   Quelques livres. Etude critique.\n                                            * '*\n\nP    AR suite de circonstances indépendantes de notre volonté (plusieurs clichés\n      artistiques qui devaient nous être expédiés de l'étranger se sont égarés), nous\ndevons ajourner la publication de notre numéro de Noël. Nous pouvons assurer\nnos lecteurs de 1895 qu'ils ne perdront rien pour attendre. Nous leur réservons\ndiverses surprises qui leur feront oublier ce fâcheux contre-temps.\n                                                                L A RÉDACTION.\n                                          *\n                                          * *\n\nD     URENDAL    finit cette année, lecteurs, avec le contentement de vous pouvoir\n        présenter le souhait qu'il fait sur vous pour la suivante. Il vous supplie de\nrecevoir agréablement le renouvellement des offres de son bien humble service)\nqu'avec beaucoup d'affection, de sincérité et de reconnaissance il vous a ci-devant\nfait, que si Notre Seigneur exauce ses vœux, cet an vous sera l'an de prospérité,\nde contentement et de bénédiction sur vous, en vous, et tout autour de vous, qui\npar après en verrez une grande suite de pareils, lesquels enfin aboutiront à l'année\néternelle, en laquelle vous jouirez immortellement de l'auteur de toute vraie pros­\npérité et bénédiction. C'est le souhait de                           DURENDAL.\n      (Selon St-François de Sales.)\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 276, "texte": "DÉCEMBRE 1894\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": ""}, {"page_pdf": 278, "texte": "  Décembre 1894                                                                           N ° 12\n\n                                             DURENDAL\n\n\n\n\n                   SAINTE LIDWINE\n        E T LA S U B S T I T U T I O N                             MYSTIQUE\n                                  par   J.    K.   HUYSMANS.\n\n\n\n   Les pages absolument inédites qui suivent et dont nous offrons la rare primeur à nos abonnés, sont\nextraites d'un livre intitulé En route, qui paraîtra à Paris dans le courant de janvier.\n\n\n\n\n                  ETil repensait à un abbé Gévresin avec lequel il avait\n                   jadis entretenu des relations; il l'avait rencontré,\n                   plusieurs fois, chez un libraire de la rue Servandoni,\n                   le père T o c a n e , qui possédait d'introuvables livres\n                   sur la liturgie et les vies de saints.\n                     Apprenant que D u r t a l cherchait des ouvrages sur\nla Bienheureuse L i d w i n e , ce prêtre s'était aussitôt intéressé à lui et\nils avaient, en sortant, longuement causé. Cet abbé était très vieux et\nmarchait avec peine; aussi s'était-il volontiers appuyé sur le bras de\nDurtal qui l'avait accompagné jusqu'à sa porte.\n  C'est un sujet magnifique que l'existence de cette victime des péchés\nde son temps, disait-il; vous vous la rappelez, n'est-ce pas? et il en\navait, à grands traits, retracé, tout en cheminant, les lignes.\n   Lidwine était née vers la fin du XIVe siècle, à Schiedam, en Hollande.\nSa beauté était extraordinaire, mais elle t o m b a malade vers quinze\nans et devint laide. Elle entre en convalescence, se rétablit et u n jour\nqu'elle patine avec des camarades sur les canaux glacés de la ville,\nelle fait une chute et se brise une côte. A partir de cet accident, elle\ndemeure étendue sur un grabat jusqu'à sa m o r t ; les maux les plus\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": "226                             DURENDAL\n\n\n effrayants se ruent sur elle, la gangrène court dans ses plaies et de\nses chairs en putréfaction naissent des vers. La terrible maladie du\n Moyen-Age, le feu sacré, la consume. Son bras droit est rongé; il ne\nreste qu'un seul nerf qui empêche ce bras de se séparer du corps ; son\nfront se fend du haut en bas, un de ses yeux s'éteint et l'autre devient\nsi faible qu'il ne peut supporter aucune lueur.\n   Sur ces entrefaites, la peste ravage la Hollande, décime la cité\nqu'elle habite; elle est la première atteinte; deux pustules se forment,\nl'une, sous un bras, l'autre, dans la région du cœur. Deux pustules,\nc'est bien, dit-elle au Seigneur, mais trois seraient mieux, en l'hon­\nneur de la Trinité Sainte ; et aussitôt un troisième bouton lui crève\nla face.\n   Pendant trente-cinq années, elle vécut dans une cave, ne prenant\naucun aliment solide, priant et pleurant; si transie l'hiver, que le\nmatin, ses larmes formaient deux ruisseaux gelés le long de ses joues.\n   Elle se trouvait encore trop heureuse, suppliait le Seigneur de ne\npoint l'épargner; elle obtenait de Lui d'expier par ses douleurs les\npéchés des autres ; et le Christ l'écoutait, venait la voir avec ses anges,\nla communiait de sa main, la ravissait en de célestes extases, faisait\ns'exhaler, de la pourriture de ses plaies, de savants parfums.\n   Au moment de mourir, il l'assiste et rétablit dans son intégrité son\npauvre corps. Sa beauté, depuis si longtemps disparue, resplendit; la\nville s'émeut, les infirmes arrivent en foule et tous ceux qui l'appro­\nchent guérissent.\n   Elle est la véritable patronne des malades, avait conclu l'abbé; et,\naprès un silence, il avait repris :\n   — Au point de vue de la haute Mystique, Lidwine fut prodigieuse,\ncar l'on peut vérifier sur elle la méthode de substitution qui fut et qui\nest encore la glorieuse raison d'être des cloîtres.\n   Et comme, sans répondre, Durtal l'avait interrogé du regard, il\navait poursuivi :\n   — Vous n'ignorez pas, Monsieur, que, de tous temps, des reli­\ngieuses se sont offertes comme des victimes d'expiation au Ciel. Les\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "                                 DURENDAL                                 227\n\nvies des saints et des saintes qui convoitèrent ces sacrifices et répa­\nrèrent par des souffrances a r d e m m e n t réclamées et patiemment subies,\nles péchés des autres, abondent. Mais, il est une tâche encore plus\nardue et plus douloureuse que ces âmes admirables envient. Elle\nconsiste, non plus à expier les fautes d'autrui, mais à les prévenir, à\nles empêcher d'être commises, en supplantant les personnes trop\nfaibles pour en supporter le choc.\n  Lisez, à cette occasion, Sainte T h é r è s e ; vous verrez qu'elle obtint de\nprendre à sa charge les tentations d'un prêtre qui ne pouvait les\nendurer, sans fléchir. Cette substitution d'une âme forte débarrassant\ncelle qui ne l'est point, de ses périls et de ses craintes, c'est une des\ngrandes règles de la Mystique.\n   T a n t ô t , cette suppléance est purement spirituelle et tantôt, au\ncontraire, elle ne s'adresse qu'aux maladies du corps. Sainte Thérèse\nse subrogeait aux âmes en peine, la sœur Catherine Emmerich succé­\ndait, elle, aux impotentes, relayait, tout au moins, les plus malades ;\nc'est ainsi, par exemple, qu'elle put souffrir les tortures d'une femme\natteinte de phtisie et d'une hydropique, pour leur permettre de se\npréparer à la mort en paix.\n   E h bien ! Lidwine accaparait toutes les maladies du corps ; elle eut\nla concupiscence des douleurs physiques, la gloutonnerie des plaies;\nelle fut, en quelque sorte, la moissonneuse des supplices et elle fut\naussi le lamentable vase où chacun venait verser le trop plein de ses\nmaux. Si vous voulez parler d'elle, autrement que les pauvres hagio­\ngraphies de notre temps, étudiez d'abord cette loi de la substitution,\ncette merveille de la charité absolue, cette victoire surhumaine de la\nM y s t i q u e ; elle sera la tige de votre livre et, naturellement, sans\nefforts, tous les actes de L i d w i n e se grefferont sur elle.\n  — Mais, avait questionné Durtal, cette loi subsiste encore?\n   — Oui, je connais des couvents qui l'appliquent. Au reste, des\nordres, tels que les Carmélites et les Clarisses acceptent très bien\nqu'on leur transfère les tentations dont on souffre; alors ces monas­\ntères endossent, pour ainsi dire, les échéances diaboliques imposées à\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "228                             DURENDAL\n\n\n des âmes insolvables dont ils paient de la sorte intégralement les\n dettes.\n   — C'est égal, avait fait Durtal, en hochant la tête, pour consentir à\nattirer ainsi sur soi les attaques destinées au prochain, il faut être\njoliment certain de ne pas sombrer?\n   — Les religieuses choisies par Notre Seigneur, comme victimes\nexpiatoires, comme holocaustes, sont en somme assez rares, avait\nrepris l'abbé; elles sont, généralement, dans ce siècle surtout, obligées\nde se. réunir, de se coaliser, afin de supporter sans faiblir le poids\ndes méfaits qui lés tentent, car, pour qu'une âme puisse subir, à elle\nseule, les assauts sataniques qui sont parfois atroces, il faut qu'elle\nsoit vraiment assistée par les anges et élue par Dieu... Et après un\nsilence, le vieux prêtre avait ajouté :\n   — Je crois pouvoir parler avec une certaine expérience de ces\nquestions, car je suis l'un des directeurs des religieuses réparatrices\ndans les couvents.\n   — Et quand on pense que le monde se demande à quoi servent les\nordres contemplatifs! s'était écrié Durtal.\n   — Ils sont les paratonnerres de la société, avait dit, avec une\nsingulière énergie, l'abbé. Ils attirent sur eux le fluide démoniaque,\nils résorbent les séductions des vices, ils préservent par leurs prières\nceux qui vivent dans le péché comme nous ; ils apaisent enfin la\ncolère du Très-Haut et l'empêchent de mettre en interdit, la terre.\nAh! certes, les sœurs qui se vouent à la garde des malades et des\ninfirmes sont admirables, mais combien leur tâche est aisée, en com­\nparaison de celle qu'assument les ordres cloîtrés, les ordres où les péni­\ntences ne s'interrompent jamais, où même les nuits alitées sanglotent!\n\n\n\n                                                     J . K . HUYSMANS.\n   (Reproduction interdite.)\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                                      DURENDAL                                       229\n\n\n\n\n. LES GRANDS\n      NEO-IDÉALISTES ALLEMANDS\n\n                    Arnold Böcklin et Hans Sandreuter.\n\n                             CETTE année-ci a réservé à notre vénéré Maître Arnold\n                           Böcklin, fondateur et chef incontesté de toute cette admi­\n                           rable pléïade néo-idéaliste allemande qui groupe des noms\n                           tels que ceux de Franz Stuck, Hans Thoma, Max Klinger,\n                           Steinhausen, Sandreuter, Pidoll, un triomphe dont au\n                           reste il ne se souciait pas plus que d'aucunes critiques et\n       d'aucuns éloges. Invité à exposer aux deux Salons de Munich, il a envoyé\n       à la Sécession (le Champ-de-Mars allemand) qui, pas plus que l'exposition\n       correspondante française, ne décerne de récompense et qui se contente\n       d'être le groupement des rares, des superbes et des exquis de toutes les\n       tendances, huit tableaux de dates diverses mais absolument inédits, en ce\n       sens qu'il y tenait si jalousement que nulle part encore il n'avait voulu les\nrisquer à l'incompréhension publique, attendant son heure avec la patience de ceux\nqui se savent immortels. En revanche, il a envoyé à l'exposition officielle du Palais\nde cristal deux seuls tableaux, et quels tableaux? Les deux mêmes qui lui furent\nrefusés il y a quelques années à ce même Salon ! Et admirez les versatilités et les\ncaprices des jurys, en même temps que, dans le cas particulier, le bon esprit de\ncelui de Munich : ces Messieurs ont avalé la couleuvre avec enchantement, l'échine\ncourbée avec révérence, et mieux, ils ont à l'unanimité décidé de n'attribuer cette\nannée-ci qu'une unique médaille d'honneur, et de l'offrir au Maître Böcklin. Il n'est\njamais trop tard pour se repentir!\n  Sandreuter, lui, a eu un succès en son genre à peu près égal. Il n'expose qu'un\nseul tableau, la Porte étroite (au Salon officiel, ce qui, à mon sens, constitue un tort),\nmais cet unique tableau, immédiatement après les deux Böcklin, accomplit le fait\ncapital de cette exposition où s'accumulent plus de 1,800 numéros... un vrai bazar!\nLa Sécession n'en comporte que 441... mais tous de choix, et parmi eux une\nquantité de pièces de premier ordre.\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "230                                  DURENDAL\n\n\n\n                                          I\n    A commencer par les huit Böcklin naturellement! Ils résument à peu près les\ndiverses activités du Maître : paysage classique, scènes fantastiques de la mythologie\nterrestre et maritime; en plus ils offrent à gravir à l'admiration le point culminant\nde l'art religieux du Maître... une descente de croix qui fera hurler beaucoup de gens\nde culture et de goûts français, mais qu'il faut mettre immédiatement à côté des\nplus beaux Dürer et Holbein. Jamais encore il n'était né sous le pinceau d'un\npeintre allemand, (car Böcklin n'est Suisse que de nationalité), œuvre d'une si simple,\nd'une si puissante et profonde émotion religieuse. Rien d'apprêté, de théâtral, de\nfantasmagorique; ni féerie, ni parade, ni prétention, ni fanfaronade d'aucune sorte,\nc'est grand et noble et beau comme une conviction toute intime, toute intérieure\ndans une âme d'artiste, comme une conviction qui ne tient pas à faire montre de\ndévotion, et ne cherche à convertir que par la persuation. Mais c'est par une telle\nœuvre qu'il faut clore ces notes. Citons d'abord toutes les autres afin de faire gravir\nà notre admiration le chemin ascendant du beau au sublime. Disons tout de suite et\nau préalable que si nos lecteurs veulent, sans se déranger, avoir un avant-goût de\nl'œuvre de Böcklin, l'occasion leur en est offerte par la publication d'une partie de\ncette œuvre de Böcklin à ['Union photographique de Munich, en deux immenses\nalbums qui sont la grande magnificence de la librairie allemande cette année. Ils\nrenferment à eux deux plus de quatre-vingt œuvres de l'artiste dont les deux tiers\nau moins seront une révélation pour ceux qui ne connaissent le vieux Maître que\nde nom quelque peu vaguement, et qui ne se doutent point des tendances de\n l'école néo-idéaliste allemande.\n  Toujours le même éternel principe en art comme en tout le reste : ou faire mieux\nou faire autrement que les autres. Dans beaucoup de domaines Böcklin a fait\nautrement, parfois même et autrement et mieux. En tant que paysagiste il renou­\nvelle Poussin, mais le surpasse. Il est coloriste en plus, mais possède au suprême\nchef l'art d'assouplir ce coloris auquel il laisse courir libre carrière, fou, échevelé\ndans les scènes fantastiques, l'art de l'assouplir aux plus tendres, aux plus douces\net apaisantes servitudes pour concourir au triomphe de la ligne, de l'ensemble et\ndu nombre. Il est presque incroyable qu'un homme puisse être à la fois aussi varié\net aussi logique avec lui-même. Notre siècle n'a produit qu'un génie de sa trempe :\nWagner avec lequel il offre toutes sortes de points de comparaison.\n  Voici, de 1856, un paysage avec figures qui nous montre le Böcklin profondément\ninfluencé par Poussin, mais l'égalant déjà. Tout nage dans de la tiédeur ambrée.\nSous un groupe, heureusement balancé et nettement détaillé dans la chaude\nambiance de grands platanes aux feuilles triplement aiguës, la flaque stagnante d'un\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "                                     DURENDAL                                      23l\n\nruisseau se repose quelques secondes bien à l'ombre dans les arbustes touffus. Et,\nqui s'y baignait, une nymphe vient d'être brutalement surprise, empoignée à bras\nle corps par un lourdaud butor aux longues oreilles, tandis que dans les broussailles\nun second faune se hâte, écartant, brisant les branches brunes, accourant à la\ncurée. Böcklin n'eût jamais fait que cela que nous eussions déjà mentionné cette\nœuvre comme une belle réminiscence classique ; mais la toute puissante, la souve­\nraine originalité n'y a pas encore fait craquer tous les moules conventionnels. C'est\ndéjà bel et bon, ce n'est pas encore neuf. C'est déjà du meilleur Poussin, pas encore\ndu Böcklin.\n   Une première transformation : voici du Ruysdael. Dans le creux d'un terrain\nsablonneux, essaimé de buissons en boules, un petit pâtre rêve couché. Les\nbouquets d'arbustes se découpent sur un serein ciel bleu poché de gros nuages\nblancs aestivaux. La couleur très vive, mais vieillie semble légèrement frottée sur\nune toile grise qui transparait, c'est franc comme de la détrempe et déjà patiné\nmoelleusement comme une ébauche de maître. Et cela a un tel accent de vérité\nvraie, de sincère étude en présence de la natare. Une fois, une seule fois, le brunâtre\nLenbach, à la galerie Schack, a eu une inspiration semblable, aussi avec un petit\npâtre nu-pieds, endormi main sur les yeux dans un terrain sablonneux enlevé sur le\nciel bleu. Ces deux toiles, dans l'œuvre des deux Maîtres, me paraissent absolument\nsymétriques : deux récréations prises un jour en pleine nature.\n\n                                          II\n   On le sait, la vie de Böcklin a été des plus remuées, des plus errantes. Une\nseule chose a été constante pour lui : le travail. Jamais il n'a pu se réaliser un\nintérieur cligne de lui. Oscillant sans cesse d'Allemagne en Italie, et de l'une et\nl'autre en Suisse, il eût rêvé cependant se créer une villa au bord de la mer sur\nquelque fortuné rivage de Toscane ou de Grande-Grèce. Et, faute de pouvoir la\nconstruire, il l'a peinte plusieurs fois cette villa de ses rêves, ce château en Espagne\ndont il distribuait déjà, en imagination, les surfaces à décorer à ses élèves. On en\nconnaissait deux aspects de cette villa, tous deux à la galerie Schack : l'un, crépus­\nculaire, houleux, appelé aussi parfois Iphigénie en Tauride, à cause de la figure noire\nqui regarde déferler la mer sur le sable — rappel également de la méditation de\nGoethe entrevoyant pour la première fois la terre italienne des bords du lac de\nGarde; l'autre plus calme, plus reposé en pleine belle lumière diurne, transposition\nlittérale du Kennst dù das Landwo die Citronen bliih'n. Or, en voici à la Sécession deux\nnouvelles interprétations, de cette villa au bord de la mer, encore plus saisissantes ;\nBöcklin s'est assez reposé, complu à des images de paix ; avec son caractère violent\n et sa bouillante imagination, la vision s'exaspère bientôt. Aux fondations de la\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "232                                  DURENDAL\n\nterrasse se mêlent les murs de briques ruinés qui réapparaitront dans le tableau que\npossède la famille Torsch à Vienne. Monceaux de décombres rouges, sous-bas-\nsements écroulés, verdis par les oxydations maritimes et les bavures salines, vignes\nvierges qui pleurent, papillonnades de jaunes feuilles de bouleaux comme les aime\nSandreuter; puis des rocs dans la mer, récifs gluants où sèchent çà et là les points\nblancs d'une croûte organique et, dans cette désolation, blanche avec des voiles de\ncrêpe, Iphigénie accoudée contre un reste de muraille stuqué au cadmium. Tel\nl'avant-plan très mouvementé de la terrasse lourde de végétations méridionales et\naustères, grands cyprès à pointes fléchies, belles fleurs très rouges, touffes de lau­\nriers ou d'azalées incarnats, qui sert de platée à la villa dont le portique florentin à\ncolonnes de porphyres est ouvert béant à tous les souffles de la mer. Un simple\nrez-de-chaussée, des murs blancs, deux statues aux angles des portiques. Et, eu face\net à côté la mer, une mer houleuse. On a l'impression que toute la villa est secouée,\nles vagues déferlent violemment, d'une belle transparence verte, veinées de blan­\ncheurs écumeuses comme il en court dans le marbre vert, crêtées d'écumes encore\nplus blanches. Des vases d'aloës ponctuent le bord de la terrasse isolée. Le tout est\nd'une superbe mélancolie classique. Le très rare, très méconnu, Gérard de Lairesse\nparmi les oubliés, (il est absent du Louvre), a eu une ou deux fois de semblables\ninspirations; voir son Iphigénie à Aulis dont le décor est compris de même sorte.\n    Mais tout à coup, une quatrième fois transfigurée, cette mystérieuse villa la voici\nfantastique, toute baignée de fauves lueurs d'incendie, panachée du coup de soleil\ndernier d'un reflet d'occident embrasé après le violent orage, la voici telle qu'eût pu\nla rêver Léon Berthoud. Les murailles sont rouges, mais le ciel est très bleu, bleu-\nfroid comme la mer, d'autant plus bleu-terne qu'au zénith une longue zone de\n nuages retient une bande de lumière, insensément, admirablement rouge. Sur les\nglaces des fenêtres, du rouge ardent flamboie, comme si l'incendie était à l'intérieur.\n Le parc derrière la maison s'endort ombreux, touffu; la tempête est apaisée; au\n ciel ce sont les fulgurances dernières qui s'éteignent; la mer est calme; les cyprès\n s'inclinent très lentement, les azalées et les lauriers assoupissent leurs incarnats.\n Une journée de plus est finie, de ces journées passées par l'artiste à peindre la même\n villa par quatre effets différents, mais avec toujours Iphigénie contemplant le flot\n qui ne lui apporte rien; une journée de plus est finie, mais l'infatigable contem­\n plation d'Iphigénie dure encore, dure sans espoir comme sans lassitude; c'est\n toujours elle, toujours là; bientôt elle ne verra plus rien dans l'ombre. Le deuil s'est\n fait plus profond dans son cœur; et elle-même contre la fraîcheur du soir est tout\n de noir vêtue. Et je vous assure que ces tableaux dispersés, et revus épars, en des\n lieux différents augmenteraient encore l'impression d'éternelle attente; on aurait le\n sentiment que les jours, les années, les événements, — entre deux revoirs souvent\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "                                       DURENDAL                                        233\n\nespacés, — ont beau s'écouler dans l'heur et le malheur, qu'Iphigénie est toujours\nlà, toujours contemplative, ses pieds et ses voiles léchés par la mer plaintive. Je\ncomprends que l'on se répète ainsi, il y a une pensée dans cette répétition;... tandis\nqu'il m'est, par exemple, absolument égal que Monet peigne vingt fois la cathédrale\nde Rouen ou la gare Saint-Lazare pour y plaquer des taches différentes, et qu'il\nm'est tout à fait pénible de savoir que Luc Olivier Merson multiplie sa Fuite en\nEgypte, dans un intérêt commercial.\n\n\n                                            III\n    Böcklin a fait plusieurs fois son propre portrait, très sincèrement et sans pose.\n Une fois rasé, le verre en main, dans un intérieur; une autre fois barbu, l'allégorie\n macabre derrière lui, lui soufflant à l'oreille, lui filant de son violon — à la tsigane —\n l'inspiration de son Aventurier ou de ses Eumênides; cette troisième fois-ci, à Munich,\n et dans l'album de l'Union photographique, le Maître s'est représenté appuyé contre\n une colonne grise jaspée d'un peu de rouge, en jaquette noire, bras croisés, nœud\n de cravate vert et or, yeux bleu-smaragdin, visage brun, cheveux et barbe carrée\n noirs. Derrière les colonnes sortent quelques branches de laurier et sur le ciel bleu\nse gonflent des nuages blancs... Ce portrait participe bien des deux grands courants\nqui se partagent la vie et l'œuvre de Böcklin, il en pourrait être presque le symbole,\nl'écusson; d'une part, tête et pensée très allemandes, yeux très clairs et très aigus\nqui voient juste et jusqu'au fond; d'autre part, décor très italien. Je me demandais\nun jour ce que Böcklin serait devenu, s'il eut vu l'Orient. Il me fut répondu que\njamais il n'avait consenti à y aller. L'Allemagne et l'Italie, l'antiquité et le moyen-\nâge lui fournissent déjà trop d'inspiration; il ne peut réaliser toutes les idées qu'ils\nlui suggèrent... A quoi bon alors chercher ailleurs! Aussi, Böcklin est, en plein\ndix-neuvième siècle, un artiste produit direct du Saint Empire romain et germanique.\n\n\n                                           IV\n   Il est étonnant de constater comme il a bien su saisir le caractère du Jura bâlois;\nil en connait tous les recoins pittoresques qu'aujourd'hui Sandreuter exploite à son\ntour; il y a couru dans son enfance par monts et par vaux et son imagination s'en\nest pénétrée. C'est peut-être d'avoir tôt compris l'horreur sacrée des rochers, des\nconciles de grands troncs blancs, rouges, noirs, bruns ou verts, tenant leurs assises\ndans celles des rochers, qu'il est devenu un peintre d'une si extraordinaire poésie;\nla cathédrale de Bâle l'a initié au génie du christianisme en même temps que les\npromenades à travers les vallons du Jura bâlois lui faisaient deviner et comprendre\nle grand Pan antique.\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "234                                  DURENDAL\n\n   Il est à Munich un des tableaux où Böcklin s'est le mieux souvenu de la géologie\net de la botanique de son pays natal et la reproduction de l'album ne suffit pas du\ntout pour en juger. Un lourd temps d'orage à ciel bleu, blanc, gris, incertain,\nmenaçant, plane sur un site de rochers moussus rouges et verts, un de ces sites à se\ndonner des entorses et qui monte culminer en une tête de rochers, chevelue d'arbres\nverts aux grêles troncs blancs. Et, en effet, une divinité des bois a pu, au bout d'une\nâpre course, se rompre la cheville et tomber sur les rochers aux moelleuses housses\nde mousses et de lichens. Le fait est que, masse de chair rose à travers laquelle\ntransparait le bleuâtre réseau des veines qu'un mauvais génie pourrait, semble-t-il,\nlui enlever comme au Tsougoulia roumain, la blanche dryade s'est endormie d'épui­\nsement à même le sol rocailleux, fissuré et humide... Un filet jaune rit dans ses\ncheveux crespelés, une draperie bleu sombre git sous elle, une gaze jaunâtre\nl'envoile comme un brouillard; une grosse émeraude brute ferme sa ceinture rouge,\net ses cothurnes sont fermement lacés. Elle a gracieusement ramené son bras sous\nsa tête. Et voici que deux faunes ont surpris la belle créature, et rampant de\nrochers en rochers l'ont approchée. Et maintenant, avant de la réveiller, ou n'osant\npas la réveiller si c'est Diane elle-même, ils regardent avides, l'un par dessus\nl'épaule de l'autre, deux faunes horribles, bruns, jaunes, roux, blanchement velus,\naux mains extraordinaires d'expressivité... C'est daté de 1877. Le saut qu'il y a de\nce motif aux premiers faunes lutinant une nymphe de tout à l'heure ! A peu près le\nmême qu'en musique de Gluck à Wagner.\n   Mais nous allons monter de plus fort en plus fort. Böcklin s'est peu attardé au\nJura bâlois. Il l'a presque immédiatement abandonné à l'art druidique de Sandreuter\nqui s'en est fait une spécialité. Là où le génie païen de Böcklin a été le plus extra­\nordinaire c'est en tant que peintre du monde marin. Eh bien! même dans ce\ndomaine particulier le Maître va de plus fort en plus fort! Après le Centaure de la\nPinacothèque, les éclabloussantes naïades de Bâle, le serpent de mer de la galerie\nSchack, le grand morse tragique que nous allons trouver au Palais de Cristal, voici\nle triton le plus fou, le plus fantastique qui soit jamais, en un coup de verve déli­\nrante, sorti du cerveau d'un artiste et d'un penseur pour qui la mythologie pas plus\nque la mer n'ont de secrets.\n   Qu'on s'imagine une mer démontée, furibonde, une mer aux abois, une mer du\nmidi, mais à la mauvaise saison, dressant jusqu'au ciel — un ciel ardoisé où perce\nà peine un peu de bleu — des vagues verticales, des vagues aiguës rejaillissant sur\nelles-mêmes en trombes d'écume. Dans une seule de ces vagues vertigineuses,\nmurant tout le tableau en hauteur, surgit un piton de roc, un éperon de récif,\nbalayé d'écume, d'où l'eau cascatelle en un indiscontinu ruissellement. Là dessus\nun vieux triton à double queue, gaillard, gourmand, jouisseur, heureux de la tem-\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "                                      DURENDAL                                      235\n\npête s'est cavalièrement assis, torse et tête renversés en arrière sur la croupe de la\nvague fabuleuse, pour laper l'animal gluant d'un gros coquillage pierreux qu'il\nsoulève de sa main droite. Sa main gauche, bras tendu, le cale fortement au roc, et\ncette main est de nouveau une merveille dans la merveille. La lame géante littéra­\nlement sert de dossier au joyeux monstre, nullement effarouché d'un tel branle-bas\net d'un tel chahut aquatiques, et masque la haute mer que l'on aperçoit un peu\nseulement à gauche, très sombre, très rageuse. La concavité montante de la vague\nascend au flanc du récif brun, bleu, vert, toute écaillée, tigrée de plâtras d'écume et\nde bulles blancs, on dirait de la vague elle-même la peau squameuse et changeante\nd'un monstre diluvien, cétacé ou serpent de mer. Mais c'est le triton lui-même qu'il\nfaudrait décrire, modelé dans le bronzé, le mordoré, mi-squameux, mi-velu, poitrine\nprofondément plissée, longue barbe conferve, algueuse, collée par l'humidité en\nfleuve de mèches gluantes le long du corps, dans les sinuosités de la poitrine, dans\nles reflets blancs des baves aquatiques qui coulent; il faudrait exprimer les luisances\nrouges qui polissent le mouvement de genoux arrondis des deux queues ployées et\nadhérentes au roc, comme deux jambes encore bien humaines dans leur gaîne\npoisonne terminée en trident. Du vert et du bleu violents dépurent le long du roc\naffouillé, déchiqueté, et dans un trou noir trois pattes de crabe vont rentrer, rousses,\nse réfugier contre l'irrésistible succion de la prochaine vague. On ne sait même pas\ncomment l'écueil peut résister à un semblable ébranlement, à un aussi furieux élan.\nRien ne saurait donner idée du mouvement formidable de la trombe où glisse un\nléger reflet rose derrière le joyeux et fantasque monstre attablé dans l'écume dont\nles franges retombent en débâcle à droite et à gauche en pleine folie furieuse de\nl'océan courroucé.\n    C'est étourdissant à tous points de vue, et comme c'est peint ! Avec rage, avec\n frénésie, avec fureur, avec maestria, avec tout ce que l'on voudra... mais ce tableau\n phénoménal a dû être brossé en une demi-journée.\n    Et c'est au reste le cas de la plupart des œuvres les plus incroyablement compli­\n quées de Böcklin. Et ce que cela se sent qu'elles sont coulées de premier jet ! Un\n des familiers du Maître nous racontait que tout-à-coup, un matin, une après-midi,\n pris d'une idée, sans jamais aucune esquisse, aucune étude préalable, l'artiste couvre\n une toile, sans une hésitation, et le tableau s'achève en quelques heures... Puis\n deux mois, trois mois, l'œuvre reste sous ses yeux, il ajoute ici une touche, une\n autre là, renforce les tons locaux sans aucun détriment jamais de l'ensemble,\n l'assouplit, l'ensemble, l'harmonise dans l'exaspération de la couleur, ne perdant\njamais de vue l'effet général ! Et encore une fois, cela, on n'avait pas besoin de me\n le dire, il suffit d'un regard sur n'importe quel Böcklin, le vita somnium breve ou les\njeux de la vague de Bâle, par exemple, pour en être convaincu.\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": " 236                                   DURENDAL\n\n    Il ne me reste plus à décrire à la Sécession que l'intangible, la sublime Descente de\n croix. J'ai déjà dit que je la réserve pour la fin. Je passe aux deux Böcklin du Salon\n officiel.\n\n                                            V\n     Le combat des Germains n'est qu'une ébauche, une foudroyante, une gigantesque\n  ébauche, qui à n'être pas ébauche perdrait de sa fureur, de sa sauvagerie, de sa\n  barbarie cruelle et de son horreur surhumaine. Oh! qui dira ces murailles de\n  membres rouges, ces banquises de chevaux et de cavaliers, Teutons contre Romains,\n  nus contre cuirasses, chevelures contre casques, où hommes et bêtes se mordent,\n  s'assomment, s'entaillent, se brisent, s'élèvent en une tour, un troya de bras, de\n jambes rompus, de torses contractés, de poitrails, d'ars disloqués, de crinières\n  arrachées, de chanfreins ensanglantés, animaux et humains, où tout se confond\n  fauve, métaux, vêtements, poils, pelages, pieds, mains, mors baveux et sabots\n  boueux, gueules et bouches, et broyé ensemble va retomber dans un fleuve glacial,\n  vert, écumeux, sanglant, sous un pont pour lequel il a fallu des troncs de sapins\n entiers, et qui, sous le poids de cette lutte barbare va crouler, et qui tiesse déjà sous\n le faix du massacre. Pardon d'avoir employé deux mots de mon pays, deux mots\n neuchâtelois : troya et tiesser, mais seuls ils expriment suffisamment la chose! Non,\n nulle photographie, nulle gravure même n'arrive à donner l'impression de cette\n bataille de couleurs, où toutes les couleurs sont sanglantes, saignent du vert, sai­\n gnent du rouge, saignent du bleu. La reproduction de l'album Böcklin est inintelli­\n gible... Le peintre de cela a vécu à Zurich, il a vu l'hiver fumer la Limmat; son\n fleuve glacial fume dans cette horreur comme si l'eau verte était incendiée par le\n sang. Et quelles apparitions fantastiques ces jeunes Germains tout nus sur leurs\n chevaux farouchement pommelés et qui s'élancent dans la mêlée rouge, dans le\nhachis d'hommes et de bêtes. La bataille des Cimbres de Decamps, le Thermodon de\nRubens et la fameuse Course à la fortune du musée de Berlin arriveraient seuls,\nréunis, à donner l'effroi de cette catastrophe sous la mêlée prodigieuse, au moment\nmême où l'écroulement va se trouver un fait accompli. Les couleurs ont de l'ana­\nlogie avec celles du Thermodon, mais c'est moins méridional et plus féroce, cela se\npasse dans la glaciale brume et le gris hivernal, et le frisson de la noyade s'en\ntrouve augmenté. Mais le dessin n'a plus aucun rapport, ne rappelle rien de\njusqu'ici connu. Donc ciel gris, du gris de nos brouillards; eau verte, du vert de nos\nrivières; le pont qui ploie est du rouge spécial des troncs de pins et de sapins non\nencore écorcés. A droite du côté d'où arrivent les Romains un monceau de six che­\nvaux de toutes les robes possibles tassés en une seule masse, maçonnés sanglante­\nment; et de gauche arrive la chevauchée furieuse et plate des jeunes gens échevelés,\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                                     DURENDAL                                      237\n\ndes vieillards barbus, maigres et nus, dont l'allure et la tignasse blonde ou blanche\névoquent la pensée d'amazones aux seins coupés ou de diablesses, de sorcières d'une\nnuit de Walpurgis païenne. Et leurs chevaux à ces terribles cavaliers nus sont\natrocement bâtards, corallins, aubères, balzans, cavecés, colombins, bigarrés,\ntigrés, pommelés, pie, et les cavaliers diaboliques agitent de rouges framées; et des\nfourrures de fauves sont égarées dans la bouillie. Dans l'eau glacée et fumante,\npoignard aux dents s'élancent des êtres hirsutes, sans sexe, hommes aux longues\ncrinières ou bien femmes à barbe, lacustres, palafittes, fauteurs d'épopées barba­\nresques inconnues contre l'invasion précise et quadrangulaire d'annales latines. Et\nle brouillard et les nuages et la fumée de l'eau se battent ensemble à l'instar des\nsauvages dans les limbes de ce janvier septentrional. J'ai dit que cette prodigieuse\nébauche perdrait de la vie à être davantage poussée; cependant je souhaiterais que\n le Maitre reprit en un format beaucoup plus grand, grandeur demi-nature au moins,\n le groupe des six chevaux et cavaliers amalgamés. Ce serait un tableau unique dans\n l'histoire de l'art, auprès duquel le fameux Achille dompteur de chevaux, de Regnault,\n au musée de Marseille, ne serait que — ce qu'il est réellement — un jeu d'enfant,\n un morceau de bravoure de fort en thème, de prix de Rome.\n   L'autre tableau du Palais de Cristal, daté de 1875, nous ramène dans les infinis\nespaces maritimes gris-ardoisés à crêtes panachées de blanc, plaines liquides, où le\nvent passe, comme la charrue, creusant les réguliers sillons indigo presque noir.\nTout l'espace écume et se lamente. Le fond doit être pleins de récifs, une immense\nclameur désolée monte de partout, c'est comme si l'infini hurlait de détresse. Or sur\nun écueil plat celui-là, à robustes contreforts madréporiques, d'où la vague retire\nses caresses clapoteuses, un grand morse lourd à gluante queue noir-violacée, à\nventre blanc-jaunâtre, à pieds palmés, se redresse, surgit et s'achève en un corps\nd'homme, de jeune athlète idéalement beau. Ce torse est le point de départ de ceux\nde Stuck. Les carnations sont d'un admirable et chaud jaune-verdâtre mat. Chose\ncurieuse, Böcklin s'est rencontré ici clans la composition de ces créatures des eaux,\nmâle et femelle, avec toutes les prétentions scientifiques de J.-H. Rosny dans\ncertaines de ces superbes pages de Nymphée qui sont, elles aussi, générées par\nBöcklin ou tout au moins par les idées dont il a semé l'atmosphère seconde de notre\ntemps. De ses deux belles mains, l'amphibie superbe s'est cramponné à une entaille\nde rocher; son effort enfle ses biceps, enfle ses pectoraux, contracte son noble torse\nhéroïque, un torse où l'on sent battre un vrai cœur humain. Détournée, sa magni­\nfique face aux traits réguliers et douloureux, couronnée d'une belle chevelure paillue\net éplorée, coiffée à la grecque, regarde, navrée, au loin, clans l'infini, pour ne point\nvoir à ses pieds une tentatrice néréide qui, jetée là par la vague, s'offre en une\n attitude dont la fausse honte augmente encore l'impudence. Et dans ce rude décor\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "238                                  DURENDAL\n\nd'embruns, de rochers et de nuages noirs, bourrelés, cette forme délicate, d'une\nmatité blanche verdie également par la vie sous-marine, prise dans de la mousseline\nmouillée d'un vert très tendre comme en une légère pelure d'écume tissée, comme en\nun rets filé par les vagues d'autrefois, cette à la fois ébuméenne et glauque séduc­\ntrice à la longue chevelure rousse dénouée et éparse sous elle, une main prise aux\nplis du voile, l'autre trempée dans les transparences bleues de la mer immédiate\npour éclabousser ironiquement le monstre impuissant tandis que de petits reflets\nverts courent dans le flot, cette luxurieuse créature née aussi comme l'Aprodite\nantique des grandes alchimies organiques de l'océan, offre un violent contraste à la\nrudesse du monstre ruisselant, à la tête si sombrement tragique, qui n'a la force ni\nde fuir ni de regarder, et dont le mouvement contradictoire est tout un poème, un\npoème âprement symbolique de l'impossibilté pour' l'être en qui subsiste trop de\nbestialité d'étreindre sa chimère, alors même que la vague du hasard semble lui en\noffrir l'occasion.\n\n                                          VI\n   Il y a des côtés eschyliens dans Böcklin. En revanche, auprès de lui, son fidèle\nSandreuter apparaît d'un art et d'un talent sophoclidiens. Sandreuter est le poète des\nbeaux arbres et des rochers aux belles cassures régulières, cela quand il est grave.\nDès qu'il sourit c'est aux prés fleuris, et aux ruisseaux moussus qu'il s'attarde, aux\nparterres de crocus et de pâquerettes. Il n'expose cette année à Munich qu'un seul\ntableau : la Porte étroite, une œuvre de paix et de sereinité qui est une joie pour les\nyeux en même temps qu'une fête de la couleur. Vous connaissez la Septième symphonie\nde Beethoven, celle en la majeur, que Wagner caractérisait : l'apothéose de la danse;\nle tableau de Sandreuter paraît en traduire quelques périodes. Dans un enclos de\nmarbre, un pré vert étoil2 de pâquerettes, planté de roses pêchers fleuris, de beaux\ntroncs gris, d'immenses cyprès silencieux, de sombres lauriers. Une allée de\nmosaïque conduit à une porte de fer forgé dans la basse muraille de marbre. Au-delà\nune foule suppliante, d'hommes et de femmes, nus ou vêtus, coiffes blanches, voiles\nbleus, habits sombres, demandent à entrer, les mains jointes, les yeux soumis,\nrésignés de toute leur attitude à l'attente purificatrice; au loin derrière eux s'en vont\nles pays terrestres en une perspective à la Claude Lorrain, mais triste, morne. A la\nporte parlemente un grand vieillard très droit, très ferme, auréolé, trousseau de clefs\nau côté, une épaule nue, les pieds chaussés de sandales, noblement drapé dans un\npeplum de beau rouge lie-de-vin; à sa gauche, très raide, serviteur de ses comman­\ndements un bel ange à chevelure rousse, envoilé de blanc et de rose, ses deux ailes\naiguës redressées verticalement derrière lui et se détachant immaculées sur un\ngroupe d'arbustes méridionaux aux fermes et luisants feuillages d'un vert-bleu\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "                                         DURENDAL                                  239\n\nsombre sans dureté. Un petit amour rose tout nu, le bout de ses ailes jauni regarde\npar dessus la grille, sa petite main potelée appliquée sur les fleurons de métal forgé.\nA l'intérieur de l'enceinte des créatures sidérales dansent ou se promènent; la paix\net la joie sont dans tout leur être. Viennent d'abord derrière le grand vieillard, vues\nde profil deux Béatrices blanches, l'une au long voile bleu, toutes deux couronnées\nde fleurs roses et blanches; puis leur faisant face une exquise silhouette jaune mon­\ntrant une palme aux pauvres gens qui sont derrière l'enceinte; puis vues de dos,\nvisage en profil perdu, leurs longs cheveux épars ondés derrière elles, les deux\nnobles danseuses aux vêtements rouges à reflets bleus; puis enfin tout un groupe\ntoujours couronné de fleurs printannières roses, jaunes et bleues, dont la première\nfigure est vêtue avec une délicatesse adorable de mousseline blanche à petit motif\nbleu. Au fond derrière les arbres aux troncs sacrés, un petit temple de marbre,\ncirculaire comme ceux que le paganisme vouait à Vesta, détaille ses colonnes\ndoriques sur un ciel franc, bleu et blanc, tandis que sur le paysage terestre le ciel\npèse du gris le plus lourd. Et toute la colline, partout où s'arrêtent les yeux, est\ncomme pétrie de fleurs. Les couleurs ont cette légèreté, cette vivacité, cette fraî­\ncheur inaltérable qui fait de la détrempe et de la fresque les seuls procédés de\npeinture du véritable artiste décorateur. Pas une de ses teintes fausses, décadentes,\nperverses, raffinées à la Montesquiou, parfois si exquises chez des artistes tels que\n Aman Jean, de la Gandara, Helleu; rien que des tons francs; toute cette guirlande\n de jeunes femmes semble elle-même une couronne de fleurs. Quant au sentiment\n religieux il est fortement entaché de Paganisme et tout à fait Renaissance italienne.\n Comme Raphaël, M. Sandreuter a peint les Champs-Elysées plutôt que le Paradis;\net n'était l'auréole et les clefs de son Saint-Pierre, les longues ailes lumineuses de\n son ange blanc, on croirait lire Virgile bien plus que Dante. Avoir prononcé de tels\n noms : Sophocle, Virgile, Dante et Beethoven, en parlant de la délicieuse et tran­\n quille composition de M. Sandreuter, dit assez l'estime que nous faisons de son\n talent et l'enthousiasme que nous inspire sa dernière œuvre. Cela vaut les fresques\n de Baden et celles de la Schmiedhaus de Bâle, à mon sens les chefs-d'œuvre de la\n peinture décorative moderne en Suisse et peut-être en Allemagne.\n                                                               WILLIAM R I T T E R .\n      (La suite au prochain   numéro.)\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": "240                                  DURENDAL\n\n\n\n\n               MIROIR D'ART ET DE LITTÉRATURE\n      Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde.\n\n\nL    A Société des gens de lettres jugée par Arsène Alexandre (Eclair, 20 novem­\n       bre 1894) :\n   « Ces messieurs sont des romanciers marieurs d'orphelines, des tripoteurs\nd'adultères convenables, ou des amplificateurs de faits divers. Et dire qu'à l'heure\nprésente, il y a très peu de cerveaux en France (et même en Belgique), dans\nl'ameublement desquels on ne rencontre du Richebourg, du Jules Mary ou du\nPierre Sales, — notez que ce sont les plus distingués, ceux qui mettent deux pincées\nde talent dans cinquante kilogrammes de pâte. Le Montépin ne se porte plus guère.\nSoldes et occasion. Il reviendra peut-être à la mode.\n   Il est donc de simple prudence, avant d'acheter un livre ou de vous jeter dans la\nlecture d'un feuilleton qui peut vous faire perdre cruellement votre temps, de vous\ndemander non pas si l'auteur est lauréat de la Société des gens de lettres, mais si le\nlivre est bon et si l'auteur a du talent. Le livre peut être beau, quoique l'auteur soit\nlauréat; il ne l'est jamais parce que. »\n                                        * *\n\nD     ÉDIÉ aux farceurs de la comédie politique :\n        « Il faut souvent, souvent changer d'opinion pour rester de son parti. »\n                                                                (Cardinal DE RETZ.)\n                                             *\n\nE     XTRAIT d'une étude :\n       « Le prince de Hohenlohe, causeur aimable et doux, porte l'ironie assise\nsur la jointure de ses sourcils. »\n  Jean de Bonnefon offre là à l'ironie une bien singulière chaise.\n                                             *\n                                         *       *\n\nE    N ces temps d'expositions, si l'on pouvait nous faire une exposition rétrospec­\n      tive des méthodes d'enseignement et des systèmes d'éducation de nos anciens,\nil y aurait dans toute notre jeunesse un cri d'horreur, une tristesse de honte. »\n                                                                  (G. CLEMENCEAU.)\n                                             *\n                                     * *\n\nQ     UAND vous serez riche vous ferez des vers.\n                                                                BALZAC.\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "                                     DURENDAL                                             241\n\n SONNET     de Maurice Claeys, à la manière de Veuillot :\n\n                                  MONDAINE!\n                                                        Circulus aurcus in naribus suis\n                                                          mulier pulchra et fatua.\n\n              A ton journal de mode est borné ton savoir;\n              Tes pâleurs, tes fraîcheurs sont fards et veloutines.\n              Tu serais mère, mais... ça nuit aux tailles fines...\n              Tes bijoux orneraient au moins... un ostensoir!\n\n              Tu faiblis au parfum qu'exhale l'encensoir,\n              La migraine te vient aux prières latines !...\n              Le théâtre est ton temple;... et puis, les balerines\n              Montrent plus que la Loi permet de laisser voir !\n\n             — Exact comme un amant, un soir de bacchanale\n             La Mort lui vint offrir la couche nuptiale\n             Et le voile d'épouse : un suaire,... un cercueil!...\n\n             — « Un instant... » — « Pour pleurer des torts que tu regrettes?... »\n             Minaudant à la Mort, lui roulant un fauteuil :\n             — Non,... dit-elle,... un instant,... j'achève mes frisettes!... »\n                                          *\n                                        * *\n\nL    ÉON Bloy a publié, dans une revue française (Mercure, n° de décembre), à\n      propos d'Ernest Hello, un article absolument ignoble, dont nous lui deman­\nderons raison au prochain Durendal. Une explication est d'autant plus urgente que\nj'ai commis la faute de désigner, sans réserves suffisantes, Bloy et son Œuvre à\nl'admiration des catholiques. Il est vrai qu'en ce temps-là je connaissais assez\nvaguement le ténébreux personnage et qu'il n'avait pas commis diverses malpro­\npretés dont il s'est rendu coupable depuis.\n   L'auteur s'apercevra sans doute que si « la vie est trop courte pour rosser tout le\nmonde » — ce sont ses propres expressions, — elle est cependant assez longue pour\ncommencer, et par lui, cette œuvre salutaire. En attendant, que Léon Bloy veuille\nbien trouver ici l'assurance de mon profond mépris.                PoL DEMADE.\n\n   Je proteste également contre l'excessive liberté, prise par Léon Bloy, de mettre\nmon nom (à Pol Demade, catholique belge) en tête de l'une des trente-deux répu­\ngnantes histoires qui composent son dernier volume, paru l'autre jour chez le\nlibraire Dentu.                                                          P . D.\n                                          *\n                                        * *\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "242                                 DURENDAL\n\n\n\nL     'ESCHOLIER    du 17 décembre a publié, de notre collaborateur Pol Demade,\n      1' Encotounement universel, quelques pages humouristiques. A ce propos connais­\nsez-vous la joyeuse devise, inscrite sur la manchette de VEscholier? Elle est de\nP . de Larivey.\n                              Bon escholier s'esbaudyra\n                              Comme pourra son escarcelle,\n                              Mais sagement s'en servira\n                              S'il veut avoir vie éternelle!\n                                              *\n                                            * *\nPROCHAINEMENT,          à lire dans Durendal :\n     Imagine, par Firmin Van den Bosch.\n   Le Nouveau Pasteur, par Victor Denyn.\n   Léon Bloy le misérable, par Pol Demade.\n   A bas le Divorce! Une très amusante comédie, en un acte et en prose, de Joseph\nNicolas, représentée à Paris.\n   Les Idéalistes allemands. Etude d'Art, par William Ritter (suite).\n   Le bonheur dans le rêve (nouvelle).\n   Sur drap noir. Une femme de tête (nouvelle), par Pol Demade.\n   Profils mystiques, par Henry Bordeaux.\n   Quelques livres. Etude critique.\n                                            * '*\n\nP    AR suite de circonstances indépendantes de notre volonté (plusieurs clichés\n      artistiques qui devaient nous être expédiés de l'étranger se sont égarés), nous\ndevons ajourner la publication de notre numéro de Noël. Nous pouvons assurer\nnos lecteurs de 1895 qu'ils ne perdront rien pour attendre. Nous leur réservons\ndiverses surprises qui leur feront oublier ce fâcheux contre-temps.\n                                                                L A RÉDACTION.\n                                          *\n                                          * *\n\nD     URENDAL    finit cette année, lecteurs, avec le contentement de vous pouvoir\n        présenter le souhait qu'il fait sur vous pour la suivante. Il vous supplie de\nrecevoir agréablement le renouvellement des offres de son bien humble service)\nqu'avec beaucoup d'affection, de sincérité et de reconnaissance il vous a ci-devant\nfait, que si Notre Seigneur exauce ses vœux, cet an vous sera l'an de prospérité,\nde contentement et de bénédiction sur vous, en vous, et tout autour de vous, qui\npar après en verrez une grande suite de pareils, lesquels enfin aboutiront à l'année\néternelle, en laquelle vous jouirez immortellement de l'auteur de toute vraie pros­\npérité et bénédiction. C'est le souhait de                           DURENDAL.\n      (Selon St-François de Sales.)\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                                     DURENDAL                    243\n\n\n\n\n                  TABLE DES MATIÈRES                           1894\n                                                                 PAGES\n\nARNAUTS, A.    Crépuscule                                        195\nBARBEY D'AUREVILLY, J. Les Catholiques et l'Art (inédit)         152\nBORDEAUX, H .  Les Vendangeuses                                   15\n               Babylone.                                         136\nBRAUN, T H .      Le Sacrifice                                     75\n                   Avril                                          76\n                   L'Automne                                     185\nB U E T , CHARLES. La mort de Baudelaire                         129\nCARTON DE W I A R T , EDMOND. Hymne au feu                       102\nCARTON DE W I A R T , HENRY.     Repues franches                   25\nCLAEYS, M.        Dies Irae                                        11\nDEMADE (Mme P O L ) . Le Démenti                                   36\n                    Jean Lander                                   63\nDEMADE, P O L .     L'Ame prisonnière (nouvelle)                   5\n                    Henry Bordeaux                                40\n                    Ernest Hello et Joseph Serre                  61\n                    Les Deux larrons                              71\n                    Débonnaire Milaine (nouvelle)                105\n                    Le Chef des odeurs non suaves                143\n                    L'Ecole nouvelle                             145\n                    Jules Abrassart                              175\n                    L'Avertissement inutile (nouvelle)           196\nDULLAERT, M.        Simple Chanson                               174\nDurendal.           La Geste idéale (programme)                    1\n                    Salon d'ART chrétien. Appel aux artistes     205\nFlandre Libérale. Notes littéraires sur E. Hello                  59\nHALLAYS, A.         Musique d'église                             126\nHARDY, A D .        Tombée de nuit                                77\nHAREL, P .          Fleurs frêles                                 70\nH E L L O , ERNEST. Pages inédites                                45\n                    Deux prières . . . .                          48\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "244                                   DURENDAL\n\nHOORNAERT (l'abbé H.). La force du pénitent                                            34\n                Le Commandant en retraite                                             124\n                La Parabole des Vierges                                               165\nHUYSMANS, J. K. Sainte Lidwine                                                        225\n          rg\nIRELAND (M ).   Lettre à propos du roman et du théâtre                                149\nJOLY, E D .        Le transcendantalisme                                                88\n                   Nuit de chapelle                                                 91\n                   Sancta Maria dell' Arte                                         186\nMOELLER (l'abbé Henry). Morale et littérature                                       12\n                  Ernest Hello                                                      4g\n                   Maurice Maeterlinck                                             131\nMiroir d'Art et de Littérature. (Propos des Douze Pairs autour de la Table ronde.)\n                             23, 44, 64, 8 1 , 103, 122, 144, 162, 182, 2 0 1 , 2 2 i , 240\nPALSAC.            L'Abêtissement                  ,                                    79\n                            Trouvailles d'un pêcheur de perles                          161\n                            Le Plein Vase                                               218\nRANWEZ, M.                  Noël noir                                                    17\nR I T T E R W I L L I A M . Franz Stuck                                                  65\n                            L'Imagerie catholique                            '\"....      92\n                            Les Eaux-fortes de Bauer                                   199\n                            Les grands néos-idéali?tes allemands : Arnold Böcklin et\n                              Hans Sandreuter                                           22g\nRoche Tarpéenne et Capitule                             21, 42, 80, 103, 120, 143, 180, 219\nSTRAILHE (J. DE). La Douleur propitiatoire                                              208\nVANDENBOSCH F . Entrevue avec le passé                                                   85\nVAN WEDDINGEN (Mgr). Pensées . .                                                   120, 179\nVIRRÈS G.          La Naissance des Etoiles                                             39\n                   Terrien                                                             153\n"}]}