{"numero_id": "ulb-durendal-1895-01-n1", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1895-01-n1-001", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1895-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1, "page_fin": 2, "titre_corps": "À nos lecteurs", "titre_sommaire": "A nos lecteurs", "signature_source": "La Rédaction", "ancre_debut": "A NOS LECTEURS", "ancre_fin": "LA RÉDACTION", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 4, "page_imprimee": 1, "debut_caractere": 237, "fin_caractere_exclue": 1442, "texte": "A NOS LECTEURS,\n        URENDAL entre dans sa deuxième   année d'existence.\n\nD         On sait notre programme. Nous l'avons exposé l'an dernier,\n        en quelques pages qui ont reçu l'approbation générale, et que\nnous pouvons résumer comme suit : constituer une revue catholique\nd'un art pur, d'une littérature saine et morale, une revue idéaliste,\nélectique impartiale, indépendante.\n  Près de cinq cents lecteurs, l'élite de la Belgique, nous ont soutenus\nde leur bienveillante adhésion. Nous remercions ces fidèles de la\npremière heure, dont la sympathie a été un précieux encouragement.\n   De notre côté, nous ne croyons pas avoir trompé leur confiance. L a\nlecture de la table des matières est la meilleure attestation. Qu'on se\nrappelle quelques titres : Notre numéro de mars consacré à\nE. Hello. — L'Imagerie catholique. — L a lettre si curieuse de\nMgr Ireland à propos du roman et du théâtre qui fut reproduite et\ncommentée par toute la presse européenne. — L a musique d'Église. —\nLe salon d'art chrétien. — Les pages inédites d ' H u y s m a n s . — Toutes\nles nouvelles, les poésies, les critiques que nous avons publiées.\n  Nous ferons encore mieux cette année. L a Revue comportera quatre\n"}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": 2, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 332, "texte": "2                                  DURENDAL\n\n\npages de plus. Nous publierons une nouvelle au moins dans chaque\nnuméro. Les imperfections, les retards, bref les tâtonnements insépa­\nrables de tout début disparaîtront définitivement.\n  A Durendal, l'an neuf !\n                                                           LA   RÉDACTION."}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1895-01-n1-002", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1895-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 2, "page_fin": 11, "titre_corps": "Une Femme de tête", "titre_sommaire": "Une Femme de tête", "signature_source": "Pol Demade", "ancre_debut": "UNE FEMME DE TETE", "ancre_fin": "POL DEMADE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SONNATINO", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 5, "page_imprimee": 2, "debut_caractere": 717, "fin_caractere_exclue": 1476, "texte": "UNE FEMME DE TÊTE\n                              A MONSIEUR EMILE ROUSSEL.\n\n\n                                          I\n                    L'ENSEIGNE porte : Au vieux Laboureur.\n                         C'est un estaminet de l'ancien temps. La vitre\n                      des fenêtres a des reflets verdâtres; la porte usée\n                      par un long office s'encadre lourdement d'un cham­\n                      branle robuste. Au dedans l'impression de choses\n                      très vieilles s'accentue encore : plafond bas et noir\n    à gros sommier, à poutrelles saillantes; large cheminée à manteau,\n    bordée d'une garniture de cretonne finement tuyautée, au-dessus de\n    laquelle s'étale un crucifix en faïence, quelques assiettes et deux\n"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": 3, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2104, "texte": "                                DURENDAL                                  3\n\ngrands plats d'étain dans lesquels, une fois l'an, à la ducasse, on pose\nles tartes à gros bords. Au comptoir sont des verres épais et des pots,\nd'étain toujours, avec lesquels on descend chercher la bière à la tonne.\nOn vous sert sur des tables peintes d'un beau jaune d'ocre et si mas­\nsives que le diable s'éreinterait à vouloir les faire tourner, celles-là !\n    Dans un angle, près de la fenêtre, une vieille femme met un genou\nnouveau à une culotte de velours brun, couleur terre de labour. Ce\ntravail paraît l'accaparer tout entière. C'est à peine si, de temps en\ntemps, elle jette, par dessus ses grosses lunettes et comme à la\ndérobée, un regard à ce qui l'environne.\n    Quand j'entrai, le silence était profond dans l'estaminet. Michée, le\n fils de la vieille ravaudeuse, fumait sa pipe assis, le coude sur la table.\n    — Une chope? fis-je en m'asseyant.\n     Michée descendit à la cave et vint déposer devant moi un grand\n verre de bière d'où ruisselait une belle mousse blanche. Quelques\n paroles banales sur le mauvais temps, la dernière pluie, furent échan­\n gées entre nous, et le silence d'avant mon entrée recommença de\n régner.\n     Le seul bruit qu'on entendit était celui de Michée fumant sa pipe,\n un petit claquement de lèvres spécial aux gens de la campagne, les­\n quels sont des fumeurs bruyants.\n     Il fallut l'arrivée de deux ou trois fermiers retour des champs\n pour qu'un peu de vie animât l'estaminet à cette heure triste du jour\n baissant. Il vint s'asseoir, après deux ou trois autres, un campagnard\n un peu plus luron que les autres. On jasa.\n     Justement Michée tenait en réserve une nouvelle capable de délier\n les langues.\n     — Eh ben, Michée, avait dit le dernier entrant, quoi de nouveau?\n     — Vous savez, Le Putois? Y est mort, à la fin, répondit l'aubergiste.\n     — Le Putois! exclama la vieille, et elle abandonna du coup son\n  aiguille sur son ouvrage pour écouter.\n     — Comment ça? fit un des paysans.\n     Michée devait être, à ce-qu'il me parut, un conteur habile comme\n"}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": 4, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2112, "texte": "4                                  DURENDAL\n\n\nle sont d'ordinaire les gens de la campagne. Il se tut d'abord, sans\ndoute afin de ménager son effet, puis il articula :\n   — Dans la feuille, — et Michée tira de dessous son coude le journal\ndu chef-lieu de l'arrondissement, feuille hebdomadaire dont tout\nl'intérêt réside en ces trois choses : le dernier discours du député du\ncrû, des annonces de notaire, et quelques faits-divers découpés ça et\nlà dans un journal de la capitale. Il fit mine de le tendre à celui qui\navait demandé : « Quoi de nouveau? » Mais celui-ci, probablement\nillettré, répondit à cette offre, disant :\n  — J'écoute.\n   L a vieille ne se le fit pas dire, en hâte elle alluma la lampe et\nMichée lut un vulgaire fait-divers disant qu'un certain Richard\nLenoble, dit L e Putois, du village où nous étions, venait de mourir à\nla prison cellulaire après vingt-cinq ans de détention.\n   Ce fut à mon tour d'interroger. Je hasardai :\n   — E t qu'est-ce qu'il avait fait, ce L e Putois, pour aller mourir en\nprison?\n   Ce fut à qui me raconterait la chose, en me donnant le plus de\ndétails. Michée, la vieille ravaudeuse, les paysans, tous s'en mêlèrent.\nOn causa deux longues heures de ce L e Putois. Il y eut de tout, dans\nces racontars, de l'anecdote et de l'histoire, du réquisitoire de cour\nd'assises et du plaidoyer d'avocats, jusque de la philosophie et des\nfacéties; la vieille se souvenait d'avoir dansé, oh! il y avait longtemps,\navec L e P u t o i s . . . Bref, on restaura si exactement, à mon intention,\nle drame, — car c'en était un, — cela, avec le décor, les acteurs et\njusqu'à la couleur du temps, que c'est absolument comme si j'avais été\n à leur place de spectateurs vingt-cinq ans auparavant. Je n'assure pas\n que je parviendrai à mettre en mon récit la vie que ces paysans,\n parlant un peu confusément, mirent ce soir-là au leur, tout de même\n je ferai de mon mieux.\n    Voici :\n                                          II\n      L'histoire s'était passée dans la maison d'en face, j u s t e m e n t ; une\n    maison à volets blancs, bordés d'un beau liseré vert frais. Vue de\n"}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2375, "texte": "                               DURENDAL                                 5\n\nl'endroit où nous étions, en cette tombée de jour, en appliquant le nez\ncontre la vitre du cabaret, cette demeure n'offrait rien d'extraordinaire.\nC'était une vulgaire habitation de village, assez proprette malgré sa\nvétusté, close comme un couvent, d'aspect un peu morne, sans lumière\nfiltrant dans la rue à travers la fente des volets ni par les deux car­\nreaux de dessus la porte. Il y a vingt-cinq ans, au moment où se\npassèrent les événements que. j'ai à raconter, cette maison, qu'habite\naujourd'hui une paire de vieux célibataires, frère et sœur, était une\ndes auberges les mieux achalandées du hameau, une de celles que\nconnaissaient tous les paysans à dix lieues à la ronde. On l'avait bap­\ntisée de ce nom singulier : A la Court pendue, le seul sous lequel l'esta­\nminet fut connu des alentours. Il y existait bien sur l'enseigne une\nautre appellation que celle-là, mais l'enseigne s'est effacée avec le\ntemps et la pluie, et, dans la mémoire des gens du pays, l'étrange\nvocable est le seul qui soit demeuré. L e d r a m e dont l'auberge de La\nCourt pendue fut le théâtre est bien fait, du reste, pour ancrer ce mot,\net pas un autre, dans le souvenir. — Cette enseigne, l'estaminet la\ndevait à la maîtresse du logis. L a Court pendue c'était elle. On sait que\nce terme, empruntée à la langue imagée des campagnards, désigne\n communément une jolie variété de p o m m e ni grosse, ni petite, et\n merveilleusement vermillionnée par le soleil, ce grand peintre! E t\n Marie-Rose, la femme d'André Lagoque, Marie-Rose aux joues\n fraîches, à la hanche bien tournée, une paysanne assez belle,\n quoiqu'un peu grosse, donnait bien l'impression pittoresque de cette\n pomme : la court pendue. L e surnom, si cher aux paysans, était une\n merveilleuse trouvaille, il faut en convenir, et de la femme il avait\n passé à l'auberge elle-même. A vrai dire, l'auberge, c'était Marie-Rose,\n ni plus ni moins. André Lagoque, le mari, était un campagnard quel­\n conque; sa femme, au contraire, passait, et à juste titre, pour une\n maîtresse femme. L a Court pendue était une de ces femmes des champs\n bien portante de corps et d'âme, vaillante, joyeuse, solide de muscles\n et d'honneur, un peu vive, par exemple, de langue et même de main ;\n on citait d'elle, à preuves, plusieurs mots à l'emporte-pièce, et deux\n"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2195, "texte": "6                                DURENDAL\n\n\nou trois soufflets, devenus depuis légendaires, dont elle avait m a r q u é\nà fer rouge le front ou la joue de certains galants trop osés.\n   A côté de ce portrait de saine paysanne, — mais non comme pendant,\ncertes, — posez celui de Richard Lenoble, l'homme mort en prison\net dont on parlait tantôt, au début de ce récit...\n   Ce nom de Richard Lenoble, inscrit sur l'acte de naissance de cet\nhomme, constituait une double ironie de la destinée. Il n'était ni\nrichard, ni noble cet homme là; aussi les gens du hameau lesquels,\ncomme tous les simples, n'entendent guère l'ironie, avaient-ils redressé\nce facétieux état civil : pour eux, Richard Lenoble était devenu L e\nPutois (et encore, vous pensez bien que, dans leur esprit, la chose\nallait sans majuscules).\n   L e Putois était sec et maigre, mal bâti, tout en hauteur, et d'une\ntaille qui n'en finissait pas ; mais, malgré cela, solide, résistant ; sa\nmain fermée avait des airs d'étau, ses muscles semblaient d'acier étiré\net battu ; quand il étendait le bras, chaque tendon saillant sous la\nmince pelure de sa peau, on eut pris son poignet pour une crosse de\nviolon.\n  Ce sobriquet si juste de L e Putois disait surtout sa mine futée, son\nregard aigu, ses yeux à striures sanguines, une tête d'animal de proie,\nde carnassier humain, que Lavater n'eût pas mieux caractérisé que\nces ignorants observateurs de la nature.\n  L e Putois, qui était braconnier, venait de temps en temps à l'au­\nberge de La Court pendue, les soirs, très tard, avant l'affût. Personne\nne l'y voyait d'un bon œil. On le laissait seul dans un coin. L e paysan,\nen ce coin de province, se méfie à l'extrême de la justice et de tous\nceux qui de près ou de loin ont affaire avec elle.\n       Marie-Rose partageait à ce point la défiance générale envers L e\n    Putois que, lorsque André Lagoque, son homme, était présent, elle se\n    fut bien gardée de servir elle-même une chope de bière au braconnier.\n    Ce qui n'était que défiance chez les autres, était de sa part une\n    aversion véritable. Le Putois ne lui avait rien dit pourtant, ni rien\n    fait, pour qu'elle se tint aussi soigneusement à l'écart. L'aversion ne\n"}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2134, "texte": "                               DURENDAL                                7\nserait-elle pas, par hasard, une sorte d'avertissement obscur et provi­\ndentiel du danger prochain? La sinistre aventure arrivée à Marie-Rose\npeut servir de réponse.\n   On était à la mi-août, vers cinq heures de l'après-midi, après goûter;\npas un client dans l'auberge, la maison vide, la famille aux champs ;\nMarie-Rose seule au logis, dans la grande cour, près du puits, un\nvieux puits à chaîne, rinçait à grande eau le linge retiré l'instant\nd'avant d'une savonnée et mis à égoutter sur une planche à ses pieds.\nTout à son ouvrage, Marie-Rose semblait n'entendre et ne voir que\nsa lessive. Elle avait chaud ; ses manches retroussées jusqu'au-dessus\ndes coudes laissaient voir ses bras; elle portait une jupe bleue courte;\nses pieds mouillés clapottaient dans des sabots noirs à brides jaunes,\nses joues, sa gorge, ses bras, ses pieds nus, toute sa chair, couleur de\nbrugnon mûr, éclatait de vie et de sang... Elle ne l'avait pas volé,\nvraiment, son nom de Court pendue.\n   Elle était apétissante comme une pomme mure, oui.\n   — Marie-Rose, un homme est derrière toi.\n   Il eut fallu que quelqu'un fut là pour crier ce mot, pour jeter ce cri\nd'alarme qui eut épargné peut-être le malheur qui suivit. Malheureu­\nsement personne n'était là pour dire ce : Prenez garde.\n   Le Putois étendit la main vers cette gorge de belle paysanne,\ncomme on étendrait la main vers une grappe de raisin. Au premier\ncontact de cette main, Marie-Rose se retourna. Ce fut prompt et\nvengeur comme la foudre. Le Putois alla s'allonger sur le sol.\n   — Pouilleux, pouilleux, pouilleux, pouilleux, cria la Court pendue,\npâle d'une belle rage de femme offensée.\n   — Pouilleux, pouilleux, pouilleux !\n   Elle dit cela de toutes manières, elle lui enfonça ce mot coup sur\ncoup, dans le vif, comme si elle avait enfoncé des paquets d'épingles\ndans sa chair, à ce chenapan.\n   — Pouilleux, pouilleux!\n   Le Putois parut d'abord ne pas entendre. Le magistral soufflet, qui\nl'avait renversé, en le marquant à la joue, lui tintait sans doute dans\nla tête avec un bruit de carillon déchaîné.\n"}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1848, "texte": "8                              DURENDAL\n\n\n   — Pouilleux, pouilleux ! continua Marie-Rose.\n   L e mot lui parut sans doute insuffisant; au mot elle ajouta le geste.\n   — Pouilleux, pouilleux! reprit-elle, et chaque fois quelle disait ce\nmot de pouilleux, elle éloignait et rapprochait tour à tour les ongles\nde ses deux pouces en un geste qui voulait dire : Je fais de toi ce qu'on\nfait des poux, je t'écrase.\n  — Pouilleux, pouilleux!\n   Elle alla dire le mot tout près de l'homme, elle lui fit son geste\nréaliste sous le nez.\n   — Pouilleux, pouilleux!\n   L e Putois soudain se releva. Il y eut une minute de silence terrible.\nIls se regardaient.\n   — Pouilleux, ricana Marie-Rose.\n   — T e tairas-tu à la fin, répondit L e Putois.\n   — Pouilleux, pouilleux, répéta l'autre.\n   — Dis encore, je te décarcasse.\n   — Pouilleux, écuma Marie-Rose.\n   — U n e fois, deux fois, trois fois, prends garde, proféra L e Putois.\n   Mais l'autre continuait de le larder de son mot.\n   L e Putois jeta un regard dans la cour autour de lui, comme un\nh o m m e qui cherche, pendant que l'affreuse injure allait son train. U n\nsceau attaché à la chaîne du puits traînait sur la margelle de brique.\nIl eut un mauvais sourire.\n   Il empoigna Marie-Rose dans l'étau de ses mains de fer; la minute\nd'après, celle-ci, les pieds dans le sceau, la chaîne de fer enroulée\nautour du corps, descendait vers le fond de la citerne. Elle eut beau\nse débattre, les muscles d'acier de L e Putois la mirent à la raison,\nd'ailleurs comment se débattre? L a chaîne en s'enroulant autour de\nson corps lui avait ligotté les bras. Elle hurlait maintenant avec une\nfrénésie sans pareille son mot : Pouilleux, pouilleux!...\n L e Putois la laissa glisser un peu plus bas. L e sceau qui descendait\nMarie-Rose affleura le niveau de la citerne...\n — T e tairas-tu, gueuse, cria le bandit.\n"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1906, "texte": "                               DURENDAL                                 9\n\n  Marie-Rose continuait sa litanie :\n  — Pouilleux, pouilleux !\n  L'eau fit irruption dans le sceau, toucha les genoux de la Court pendue.\n  — D e m a n d e pardon, cria L e Putois?\n  Du fond du puits monta un dernier « Pouilleux! » étouffé par l'eau.\nMarie-Rose avait de l'eau à fleur de bouche.\n  L e Putois trembla-t-il? L a chaîne eut une secousse. Marie-Rose\navait maintenant de l'eau jusqu'au-dessus de la.tête. C'était fini, sans\ndoute. Mais n o n ; la secousse imprimée à la chaîne avait sans doute\ndégagé les bras : on vit apparaître et s'élever, au-dessus de la tête\nsubmergée, les deux mains ; le geste remplaça la parole et signifia une\ndernière fois encore :\n  — Pouilleux.\n  L e Putois, au paroxysme de l'exaspération, lâcha la chaîne. Il se\nproduisit tout au fond un petit clapotement, la chaîne eut un soubre­\nsaut. Ce fut tout.\n\n                                   III\n   Trois mois après, la cour d'assises, malgré les aveux du meurtrier\net l'étincellante plaidoirie de son avocat, lequel plaida l'irresponsabi­\nlité, condamnait Richard Lenoble, dit L e Putois, aux travaux forcés\nà perpétuité.\n  L e condamné accueillit la sentence sans que la face trahit la plus\nlégère émotion. Il demeura figé sur son banc, entre les deux gendarmes,\ncomme il était resté immobile, ce soir de la mi-août, assis sur la bor­\ndure de brique moussue du vieux puits, à côté de sa victime.\n  A cet endroit de leur récit, les habitués du Vieux Laboureur, demeu­\nrèrent quelques minutes silencieux.\n  L e principal narrateur d e m a n d a qu'on remplit sa chope vide ; un\nautre ralluma sa pipe éteinte à la cendre chaude qu'on entretient, en\nce pays là, dans des « chaufferettes », sortes d'amphores de cuivre à\ndeux anses que les fumeurs se passent à la ronde.\n  — C'est égal, fit la vieille aubergiste, sur laquelle ces deux ou trois\n"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2088, "texte": "10                             DURENDAL\n\n\nminutes de silence paraissaient peser bien lourdement, c'est égal,\nc'était une femme de tête, cette Marie-Rose.\n   — P o u r ça, oui, fit Michée.\n   — Y a pas beaucoup de femmes qui en eussent fait autant, remarqua\nun paysan qui s'était tu jusque là.\n   — E t c'était là, en face, la Court pendue, demandais-je? en faisant le\ngeste d'indiquer la maison à volets blancs bordés de vert.\n   — T o u t juste, répondit Michée.\n   — J e m'en rappelle encore, comme si c'était d'hier, parla un des\nassistants. T e t'souviens encore, Baptiste, fit le même, parlant à son\nvoisin, quand y sont venus l'chercher pour l'conduire en prison.\n   — J'pensais qu'on l'aurait massacré, acquiesça Baptiste. T o u t le\nmonde était là hurlant, criant. On n'avait jamais vu ça. Quelle affaire...\n   — Du coup, remarqua Michée, en aubergiste pratique, plus un chat\nà la Court pendue. E t tenez, Monsieur, fit-il en s'adressant à moi, jamais\nplus personne ne mit les pieds là-dedans. C'était comme une maison\nde malheur. André Lagoque, l'aubergiste, mourut l'année suivante.\nBignolle, le brasseur, eut son estaminet sur les bras. Ça lui resta bien\nvingt ans vide. V'là trois ans tout au plus, à la Saint Eloi, que\nquéqu'un habite là...\n  Nouveau silence...\n  — E h ben, tu ne montres pas la chaîne? d e m a n d a la vieille femme.\n  Michée ouvrit une porte, monta quelques marges d'une salle basse\net qu'on appelle au village : dessus la voûte, parce qu'elle est située\nau-dessus de la cave, et revint, au bout d'une minute, tenant entre ses\nmains une longue chaîne rouillée.\n   — Voilà la chaîne du meurtre, fit-il, en la déposant par terre...\n   C'était la chaîne du puits de la Court pendue, celle qui avait servi à\nL e Putois pour descendre Marie-Rose au fond de la citerne. Chacun\nvoulut toucher la fameuse chaîne qui rendait à ce moment comme un\nbruit sinistre de ferraille. André Lagoque, en paysan économe, l'avait\nrapportée des assises où elle avait figuré parmi les pièces à conviction.\nPlus tard, elle avait été vendue parmi ses hardes. Elle était maintenant\n"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 840, "texte": "                                DURENDAL                                   11\n\nla propriété de l'aubergiste du Vieux Laboureur, qui ne manquait pas\nde la montrer aux étrangers, comme la principale curiosité, sinon la\nseule, du village.\n   Je sortis de l'auberge tout impressionné par l'étrange histoire, non\nsans jeter un coup d'œil à la maison d'en face. Il faisait un petit vent\nfrais, le ciel clair était tout piqueté d'étoiles, la lune éclatante de\nlumière blanche était justement au zénith et peut-être se mirait-elle,\nà cette heure même, à supposer qu'il existât toujours, dans l'eau pro­\nfonde de ce puits où, vingt-cinq ans auparavant, Marie-Rose avait\ndisparu, en faisant son geste héroïque et trivial.\n\n  Reproduction interdite.\n                                                             POL DEMADE.\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1895-01-n1-003", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1895-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 11, "page_fin": 11, "titre_corps": "Sonnatino", "titre_sommaire": "Sonnatino", "signature_source": "Fernand Passelecq", "ancre_debut": "SONNATINO", "ancre_fin": "FERNAND PASSELECQ", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 14, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 840, "fin_caractere_exclue": 1818, "texte": "SONNATINO\n                                                      A M. V. d. W .\n           Par les soirs automnals où s'éplore le vent,\n           Lorsque la brume, au fond d'un ciel morne, déplie\n           Son voile de silence et de mélancolie,\n           De bonheur et d'amour j'ai rêvé bien souvent.\n\n           Et de voir l'horizon se charger de tristesse;\n           Et d'entendre passer, avec un sourd frisson,\n           Le vol tourbillonnant des feuilles en détresse,\n           Je rêve que ces mots n'ont de vrai que le son.\n\n           C'est la loi d'ici-bas, hélas ! la loi de peine\n           A de plus hauts destins réservant l'âme humaine,\n           Qu'on ne puisse jamais avoir que des désirs...\n           Tout meurt comme l'été, les oiseaux et la brise;\n           Au fil de l'eau s'en va l'espoir; le cœur se brise\n           Tôt ou tard, quoiqu''on fasse : et vivre, c'est mourirl...\n                                                   FERNAND     PASSELECQ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1895-01-n1-004", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1895-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 12, "page_fin": 16, "titre_corps": "Imogène", "titre_sommaire": "Imogène", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "IMOGENE", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 15, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 65, "fin_caractere_exclue": 1970, "texte": "IMOGÈNE\n                                            \" Qu'une aube nouvelle se lève pour nous\n                                              aussi rlouce que celle du premier matin\n                                              à la naissance du monde, \"\n\n\n                        ZANDBERGEN de    Gruitrode...\n                          E d m o n d Picard a daté son dernier livre,\n                        Imogène, de ce coin sauvage de la Campine\n                        limbourgeoise, d'où déjà, l'an passé, nous\n                        arriva Vie Simple.\n                            Campine aux infinis de bruyères mornes,\n                         de ciel gris, de monticules sablonneux, avec\n                         tout au plus, à l'horizon mélancolique, la sur­\nvivance d'espoir de quelque clocher lointain — milieu proprice aux\nâpres songeries de la virilité déclinante, alors que la pensée assombrie\nd'expérience et délaissée d'enthousiasme, s'harmonise si parfaitement\nà ces ambiances de paysages révélant en leurs grisailles une nature\nsystématiquement marâtre !...\n   L ' h o m m e ainsi cherche d'instinct l'atmosphère où la flore de son\nintellectualité se développera le mieux en sa force nuancée de délica­\ntesses; jadis E d m o n d Picard empruntait aux splendeurs romantiques\ndes Ardennes, le cadre de ses œuvres et ses œuvres claquaient joyeu­\nsement au soleil comme d'écarlates drapeaux d'espérance conquérant ;\naujourd'hui ce sont les steppes b r u m e u x de Campine qui attirent le\nmaître et, sur le livre qu'il nous envoit, l'ombre semble se projeter des\ncalvaires miséricordieux et délabrés qui se dressent à tous les carre­\nfours des routes de là-bas.\n  Imogène est un beau livre — émouvant et triste comme une réminis­\ncence d'aïeul...\n  E d m o n d Picard descend l'autre pente de la vie ; il est parvenu à ce\nmoment de l'existence où tous projets de beauté et tous rêves de vail-\n"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2344, "texte": "                                 DURENDAL                                  13\n\nlance se dissolvent d'inanité et que de leurs cendres naissent les\nmélancoliques et exquises fleurs des souvenances...\n   Depuis sa première adolescence, Picard a dispersé au gré des cou­\nrants divers toutes ses facultés de penser, de vouloir et de sentir, fai­\nsant une part aux Lettres comme à la Sociologie, au Droit comme à\nla Politique... Il a été tour à tour l'esthète du Pro-Arte, le sociologue\nde Vie Simple, le jurisconsulte des Pandectes, le tribun des meetings\nbruxellois. U n e combativité aussi âpre et aussi mobile, s'expie au\nbrusque tournant de la cinquantaine, par les décevances moroses et la\nlassitude p h y s i q u e ; brusquement la fatigue abat le bras du lutteur, le\ndoute ronge les ailes d'enthousiasme de son esprit, l'expérience tarit\nles débordements de son cœur... Aux horizons de la vie, c'est l'heure\noù le soleil fécondant de midi s'abîme dans les bleus crépuscules\nrêveurs du soir... L e présent est morne, l'avenir s'estompe et le passé\nfait des gestes d'appel amicaux.\n  E t l'homme semble répondre : « Me voici, ô mon Passé, sauve-moi\nde l'approche des bises hivernales ; a p p u y é sur ton bras remontons\ndoucement, par la pensée, les chemins ensoleillés de la maturité et les\nsentiers parfumés de la jeunesse, et de souvenir cueillons, au pas­\nsage, les lauriers dorés de la gloire et les lys rouges de l'amour »...\n   L'amour ! c'est à lui que vont les premiers regards du penseur\nretourné sur son passé!... Au dessus des ruines de ses chimères et de\nses espoirs, c'est l'ombre flottante et symbolique d'Imogène qui lui\napparaît... Imogène, ce n'est ni Marguerite, ni L a u r e , ni Béatrice,\nc'est l'Amour, l'Amour restitué « en sa grâce enivrante et sa primitive\nénergie », synthèse idéale de toutes les chairs et de toutes les âmes\nautour desquelles se déroulèrent jadis, en écharpes langoureuses de\ndésir, les puissances d'intelligence et de sentiment du j e u n e h o m m e .\n  « O femme à jamais chère, tu sembles me dire : « Qu'importent\n» les autres, je les représente toutes et je les résume. Elles peuvent\n» rester aux ténèbres de l'oubli, pourvu que je me lève dans la clarté\n» d'un souvenir puissant. Mêle et remue les incidents infinis de ta\n» vie, ramène à l'essentiel tout ce qu'elle fut, élimine l'accessoire,\n"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2088, "texte": "14                             DURENDAL\n\n\n» cristallise ce qu'elle eut de plus précieux, n'est-ce pas moi seule qui\n» subsiste? » — E t dans ton isolement magique, toi seule es la\n» suspendue comme une lampe pâle dans la pénombre de mon\n» passé... Je t'ai aimée, Imogène, et de toutes celles qui éveillèrent\n» en moi l'étrange et redoutable amour, tu fus l'ombre que j'aimai le\n» plus. T u symbolises mes heures vibrantes d'exaltation surhumaine.\n» De toute cette agitation inassouvie et incurablement inexpliquée\n» qu'est la flasque vie, chaos d'insignifiances enveloppant quelques\n» actes sonores et quelques folies radieuses; de ce feu de paille à\n» flambée impétueuse dont il ne reste que des débris rougeoyants qui\n» bientôt ne seront plus que des cendres, c'est toi qui t'élèves en fleur\n» magnifique en dominant souvenir valant la peine d'avoir vécu, la\n» peine d'avoir souffert. T u fus l'Amour! »\n   L'impersonnalité d'Imogène — dont les traits et les formes nous\nrestent voilés — sauve le livre de la banalité du conte bleu et du\nfeuilleton, tout autant d'ailleurs que l'âcre profondeur d'une analyse\nqui dégage successivement, des tréfonds du cœur, la psychologie de\nla rupture — toute la psychologie en somme de l'Amour...\n   Psychologie! Vilain mot, étiquetteur d'habitude d'une même et\nterre-à-terre dissection d'âme mondaine, mais grandie ici à la hauteur\nsouveraine d'un effort vers l'infini ; quand le jeune h o m m e tend\namoureusement les bras vers Imogène, c'est l'Harmonie par la Beauté\nqu'appelle son cœur assoiffé d'absolu, et si, lentement ses bras se\ndénouent du cou de l'aimée, c'est que l'inanité de son Rêve s'est\ninsinuée en lui avec une traîtreuse progression.\n  E t l'éternel cri retentit alors de l'Humanité précipitée, les ailes\ncassées, du sommet de l'espoir : « L a vie n'est qu'un vaste organisme\nde déception. »\n   Frère du poète des Fleurs du mal, l'amant d'Imogène pourrait\ns'approprier son immortelle clameur de décevance :\n\n            Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie,\n            Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l'œil! »\n"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2044, "texte": "                                 DURENDAL                                 15\n\n            Une voix de la hune, ardente et folle crie :\n            « Amour... gloire... bonheur! » Enfer, c'est un écueil.\n\n            Chaque îlot signalé par l'homme de vigie\n            Est un Eldorado promis par le Destin;\n            L'Imagination qui dresse son orgie\n            Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.\n\n\n   Pauvre poète, pauvre amant qui prétendez abreuver de contingence\nvotre soif d'absolu ! Oublieux que l'infini du désir appelle l'infini de\nla jouissance, vous vous étonnez qu'ayant fait vainement le tour de\ntoutes les humaines voluptés, l'âme désenchantée aille crier détresse\nau seuil de l'au-delà!\n   Ce cri de détresse fait la consolante beauté d'Imogène. Au lieu de se\nclore sèchement par les habituelles et brutales négations, la 'dernière\nœuvre d ' E d m o n d Picard laisse derrière elle un sillon d'espérance\néternelle — oh ! brumeux et incertain encore, mais que l'oeil de\nl'admirateur distingue et suit avec s y m p a t h i e .\n   Aux plis du linceul d'Imogène, évoqué du noir de la mort par\nl'amour de l'écrivain, il y a comme de vagues reflets d'immortalité.\n\n   Ils sont nombreux, parmi les lettrés catholiques, ceux qui, refusant\nde circonscrire leurs admirations artistiques, au cycle étroit marqué\npar l'inepte politique, ont dès longtemps et malgré de tranchantes\ndivergences d'idées, apporté à E d m o n d Picard leur admirative et\nreconnaissante s y m p a t h i e . . . C'est qu'en scrutant de sincérité leur\npersonnalité littéraire, ils constatent, ceux-là, de quels alluvions d'in­\ndépendance et d'originalité l'influence du maître, respectueuse d'ailleurs\njusqu'au scrupule de leur intégrité morale et religieuse, a régénéré en\neux le dépôt des routines séculaires... Il leur a donné cette grande\nleçon de penser par eux-mêmes et d'écrire comme ils pensent, d'avoir\nune pensée et un style à eux et qui ne soient tributaires ni des modes\nétrangères ni des traditions nationales... « Artiste, Lettré, crois et\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1321, "texte": "16                             DURENDAL\n\n\nespère en l'Idéal qui te semble le meilleur, mais sois Toi », n'a-t-il\ncessé de clamer... E t par lui l'Art a été jeté en manteau de magnificence\nsur les aridités du D r o i t ; par lui les Lettres ont été exhaussées aux\naltitudes d'un apostolat social... A h ! l'éclosion superbe des libres\nindividualités littéraires et artistiques que notre petite patrie, jadis\nd'Académiciens et de Bureaucrates doit à E d m o n d Picard !\n\n  O maître, l'autre mois, parmi une noire nuit hivernale, des appels\nmystiques se sont épandus du haut des tours — tours hautaines de\nSainte-Gudule, pauvre tour de Gruitrode en Campine.\n  Les verrières des églises se sont illuminées de splendeurs.\n  L'orgue a élevé sa voix grave...\n  E t l'aube s'est levé — « une aube douce comme aux premiers jours\ndu monde », une aube consolante comme au matin de l'étable de\nBethléem.\n   L'aube de Salvation par l'Espoir et l'Idéal — immortels !\n   Oh ! si un rayon de cette aube avait pu descendre dans la grande\nâme du rêveur aigri, découragé et las d'Imogène et l'amener au pied de\ncette crèche où, depuis deux mille ans, le fils du charpentier de\nNazareth enseigne aux hommes de bonne volonté le mot qui résoud\nl'énigme troublante de la vie !\n                                             FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1895-01-n1-005", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1895-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 17, "page_fin": 17, "titre_corps": "Notre Fablier : La Taupe rechignarde", "titre_sommaire": "La Taupe rechignarde", "signature_source": "Horapolle", "ancre_debut": "NOTRE FABLIER", "ancre_fin": "HORAPOLLE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES GRANDS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 20, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 125, "fin_caractere_exclue": 1099, "texte": "NOTRE FABLIER\n  Aujourd'hui toutes les revues qui se respectent ont leur fabuliste attitré. Durendal,\nqui entend ne se laisser damer le pion dans aucun genre, s'est acquis la précieuse\ncollaboration d'Horapolle. Ce nom se passe de commentaires. Nous donnons aujour­\nd'hui la première composition de notre éminent ami :\n\n                             LA    TA UPE           RECHIGNARDE\n\n                          Certaine taupe rustique\n                          Hérita d'un éléphant\n                          Par acte très authentique.\n                           Telle Madame Belgique\n                          De l'Etat Indépendant.\n                 La taupe parut peu goûter cette largesse.\n                 Mais l'autre, qu'amenait à point l'homme de loi,\n                 Lui dit en son parler d'éléphant : — Eh ! Princesse,\n                 On a souvent besoin d'un plus petit que soi !\n                                                                  HORAPOLLE.\n\n\n\n\n  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1895-01-n1-006", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1895-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 17, "page_fin": 20, "titre_corps": "Les grands néo-idéalistes allemands", "titre_sommaire": "Les grands néo-idéalistes allemands", "signature_source": "William Ritter", "ancre_debut": "LES GRANDS", "ancre_fin": "WILLIAM RITTER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "NOTES D’ART", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 20, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 1099, "fin_caractere_exclue": 1698, "texte": "L E S GRANDS\n        NÉO-IDÉALISTES ALLEMANDS\n                                            (Suite.) (1)\n\n                                               VII\n\n\n\n R\n          EVENONS à Böcklin. Et maintenant     flectamus genua.\n              Une aube sombre et grise sur des collines de Toscane ou d'Ombrie,\n           le Christ vient d'être décloué. J'ai dit que Böcklin s'était obstinément\n refusé à voir jamais l'Orient. Il abhorre la couleur locale clans l'interprétation des\n Evangiles et reste fidèle à la tradition des primitifs qui peignent la crucifixion dans\n\n   (1) Voir numéro de décembre.\n"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2995, "texte": "18                                   DURENDAL\n\nles sites de chez eux, Italie, Flandres ou Allemagne, le Christ étant mort pour tous\nles hommes et non point spécialement pour quelques Arabes, comme le veulent Bida,\nVareschagine, Brangwyn et autres artistes, dans la vie plus voyageurs que pèlerins.\n   Donc, un paysage de Toscane, éclairé comme par la couleur locale des choses, le\njour n'étant pas encore levé. Ciel d'ardoise uni. La croix vient d'être abattue sur\nun sol de primitif semé de pâquerettes. Les cadavres des deux larrons, encore\ndressés à droite dans la nuit fraiche qui descend à l'horizon, sont témoins de la\ndéchirante scène. Derrière leur gibet un mur blanc et la base d'un gros cyprès. En\nface à gauche, frappées par la première lueur matinale éclatent timidement les\nquelques taches blanches d'une Jérusalem italienne qui pourrait être Fiesole,\njardins, murs et cyprès, campaniles, loggia, ensemble d'élégantes fabriques et de\nbeaux arbres.\n   Un groupe magnifique central, au pied des croix, orbite normalement autour du\ncorps jaune exsangue de Jésus. Un jeune juif, de profil, va relever les jambes\ninertes dans les fleurs; un autre personnage, debout mais le corps tout voûté sous\nune charge lourde, la tête de profil, Joseph d'Arimathie, en face de son aide,\nsoulève les épaules d'où pend la tête livide aux longs cheveux blonds collés par la\nsueur du martyre de l'Homme-Dieu; à côté du vieillard, la Sainte Vierge derrière\nle torse divin agenouillée. Et derrière l'ami de Joseph, un second groupe composé\nde Sainte Marie Madeleine debout, convulsée de douleur, et de Saint Jean debout\naussi et qui, malgré sa propre douleur, cherche à consoler, non point, mais à un\npeu calmer la pauvre créature qui se détourne de lui affolée.\n   Reprenons l'indication des couleurs par Marie Madeleine, depuis la gauche, par\nMarie Madeleine blême, à longue chevelure rousse éplorée, la tête renversée en\narrière, la main sur les yeux; il y a comme de la folie dans son sanglot éperdu; elle\nest drapée dans un manteau vert épais couvert d'un dessin losangé et liseré\nd'une ganse noir et or. Les étoffes, dans ce tableau, ont peut-être quelque caractère\noriental; le Maître s'est souvenu des riches couvertures en poil de chameau aux\nfortes et sombres colorations obtenues par de très simples teintures minérales ou\nvégétales domestiques, en Perse, au Caucase et en Arabie. Pour une scène aussi\ndouloureuse, Böcklin devait sévèrement abandonner les mousselines, les gazes\ntransparentes, fleuries, étoilées et ponctuées qu'il affectionne; rien que des couleurs\ngraves dans ce tableau presque nocturne, où les contours sont un peu durs volon­\ntairement, pour plus d'implacabilité. — Saint Jean est toujours le jeune homme\naux longs cheveux et « aux grands yeux sombres à fond d'azur » de la tradition\nésotérique et vincienne. L'homme agenouillé est un grand juif aquilin, à chevelure\net à grande barbe fauves et incultes, il est vêtu de brun losange de jaune, à man­\nteau d'un autre brun.\n"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3262, "texte": "                                     DURENDAL                                       19\n\n   Et il touche le cadavre du Christ respectueusement avec des mains qui ont la foi\nde toucher à Dieu même, des mains recouvertes d'un suaire bleuissant. La pauvre\nvieille Sainte-Vierge, lamentable, agenouillée de face derrière le cadavre et sous les\ndeux croix encore érigées a tout le corps sombrement encapuchonné de violet, la\ntête prise dans des hardes brunes et jaunes. Les corps brun pâle, à bronzure cada­\nvérique, des deux larrons contrastent avec la fine peau blanc-verdâtre du Christ au\nvisage traditionnel, dont la longue chevelure pend en flot d'or. Le larron maudit,\nde face, velu, renfrogné, hideux, vraie tête camarde d'assassin, est mort blasphé­\nmant, les yeux ouverts, et son regard vitreux et toute son expression blasphèment\nencore; à le voir on comprend l'enfer. Au contraire le bon larron, de profil, s'est\nendormi en paix, la tête penchée sur la poitrine, et son visage, idée sublime, a pris\nla ressemblance et l'expression du Christ. Il est déjà avec Lui depuis hier à la\ntroisième heure dans le Paradis. Mais pour réaliser cette idée sublime, Böcklin a\nété obligé de pratiquer un accroc à la tradition chrétienne, malgré l'immense respect\nqu'il lui porte. Le Christ ne pouvait être crucifié entre les deux voleurs, sinon il\neût fallu, dans l'ordonnance du tableau, sacrifier ou l'admirable paysage d'aube\nitalienne du fond ou l'un ou l'autre des larrons; or le contraste de leurs deux phy­\nsionomies était un élément essentiel de cette austère composition. Le Christ est\ndonc censé avoir été crucifié non pas au centre du triple gibet, mais au bord.\nJ'admets que ce soit gênant; mais regardez les deux voleurs et vous absoudrez le\npeintre. Le larron maudit pend au-dessus de la vieille Sainte-Vierge abîmée de\ndouleur en son agenouillement, élevant ses vieilles mains osseuses, ridées et trem­\nblantes à la hauteur de sa vieille tête en un admirable mouvement de vieillard, bien\nhumain... Elle va prendre le ciel à témoin de l'injustice et du forfait, mais elle se\nrappelle que le sacrifice est volontaire, et le geste s'arrête à mi-chemin, elle consent\nune fois de plus, et le geste n'est plus que de douleur. Il faut remonter jusqu'à\n Dürer pour retrouver un semblable attendrissant visage de pauvre vieille maman...\n De quelle intensité rude et virile celui du jeune homme roux de barbe et noir de\n cheveux qui va soulever les genoux du Christ; de même aussi la noble tête blanche\n de Joseph d'Arimathie, un vrai profil de patriarche aux yeux enfoncés et rouges,\n vêtu de violet feutré, épais, à passements or et rouge, à manteau vert. Des pieds\n du bon larron le sang coule encore, épais, sur un des bois équarris et fendu pour\n caler solidement la croix en terre. Quelques touffes de violettes et de pâquerettes\n fleurissent dans l'herbe, mêlées tristement à tout ce drame divin. Quant à la facture\n de cela c'est à croire que Dürer ressuscité est allé peindre en Toscane. Cela porte\n la date de 1876. Les chevelures, les barbes sont volontairement archaïques, des fils\n ondulés, très clairs, sur fond plus sombre, détaillant les cheveux, les poils, minu­\n tieusement. Mais qu'est-ce que ces questions de coloris et de facture quand il s'agit\n"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 931, "texte": "20                                    DURENDAL\n\nd'une oeuvre aussi poignante d'émotion et de profondeur religieuses, dont chaque\ncoup de pinceau, chaque trait, chaque tache est un acte de foi et d'amour. Voilà un\nvrai tableau d'église, le seul que je connaisse dans la peinture moderne depuis\nDelacroix, sauf peut-être d'une part la Décollation de Saint-Jean, de Puvis de Cha-\nvannes, et d'autre part ce Christ aux outrages d'Henry de Groux qui fait l'effet, selon\nle mot d'Henry Bordeaux, d'un génial et colossal avortement...\n   Ici rien n'est avorté; que Dieu me préserve d'avoir seulement l'air de blasphémer\ncette œuvre sacrée. C'est plus que du génie tout plein! C'est la foi médiévale\nretrouvée, c'est Dürer réincarné pour une dernière, une suprême œuvre posthume,\nla plus belle de toutes et signée — Böcklin.\n                                                                 WILLIAM RITTER.\n\n\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1895-01-n1-007", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1895-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 20, "page_fin": 21, "titre_corps": "Notes d’art : Durendal aux Aquarellistes", "titre_sommaire": "Notes d’art", "signature_source": "E. J.", "ancre_debut": "NOTES D’ART", "ancre_fin": "E. 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Devant un portique de falaise qu'illumine la brêche vers l'au-delà,\nsiège la déesse dont les mains déroulent un long volumen transparent écrit d'étoiles.\nLes villes lumineuses brillent au fond sur la mer sillonnée par les existences. Une\nenceinte d'hostiles lotus noirs indique, près de la déesse, le havre fatidique dont\nl'eau est pleine d'apparitions et de reflets lointains. Un groupe surtout, est char­\nmant; le berceau recevant les ailes cruelles et que vient prendre une émergente\ndéesse funèbre.\n  L'Etre du mal étend félinement son corps curieusement éclairé, sur une crète\nrocheuse. Il présente un crâne comme pour une malédiction rituelle. Sous son\ngeste, des villes flamboient, se renversent et l'encensent de longues fumées apoca­\nlyptiques, mêlées aux vols de proie.\n  L'Effort pour la vérité, la plus importante des trois œuvres, un chef-d'œuvre\naussi, exprimant en toute sa terreur magnifique, l'éternel tête-à-tête de l'Homme et\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 909, "texte": "                                      DURENDAL                                        21\n\ndu Livre. Parti des profondeurs qu'obscurcit l'ombre de « l'en-deçà », le vieillard\nnu est arrivé au sommet du mont, ne gardant que le Livre. Le sang de l'effort\nmarque la roche. D'étranges edelweiss où vit l'âme des étoiles et des cristaux, le\nraillent, épanouissant l'énigme. L'homme, d'une main, froisse la page vainement\nlue; de l'autre soutient sa tête plus torturée par le grimoire, que ses pieds par\nl'ascension. Au-dessus, le glacier du Mystère menace de ses lames aiguës. Il porte\nla plaine verdoyante de l'au-delà où pose l'éblouissement du soleil, d'où s'élèvent\nles troncs d'arbres ignorés. C'est la demande, exaucée, du nécessaire Absolu. Mais\nla montée est bien finie. Un brisement, une métamorphose ou un vol est imposé.\nTous les trois peut-être?                                                E. J.\n\n   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1895-01-n1-008", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1895-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 21, "page_fin": 21, "titre_corps": "Mur de grange", "titre_sommaire": "Mur de grange", "signature_source": "Edmond Joly", "ancre_debut": "Mur de grange", "ancre_fin": "EDMOND JOLY", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 24, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 909, "fin_caractere_exclue": 2263, "texte": "M u r de g r a n g e . — Les bonnes fortunes des flâneries au village. Sur les vieilles\nplanches fermant une grange, une vision exquise, réelle et invraisemblable comme\nun dessin de Dürer.\n   Par une chatière inaperçue, une tête de chat regarde et doucement, remue son\nmasque de velours. Elle semble ainsi l'âme même de la vieille masure, son âme,\ntriste et mystérieuse, vainement fleurissante dans les mousses des planches moisies.\nPar un caprice de fée, elle a pu s'épanouir en l'animation de cette rosace de poils\nluisants où parlent les pierres gravées des yeux verts.\n   Comme je demeurais en une surprise charmée, attentif à leur verbe, un à coup de\nchangement à vue bouleversa le symbole.\n   La tête s'était avancée, les pattes, le corps velouté, avaient jailli; et, posé en\nsphynge sur la route, le chat faisait onduler sa queue touffue comme un appât au\nnoir du trou. Il en surgit une miniature exquise de petit chat plein de frétillements\njoueurs. De ses griffes puériles il saisissait le panache onduleux que, condescendant\net grave, le grand chat balançait sans regarder. Des deux tableaux, la vive disson­\nnance s'apaisait en l'accord de la révélation cruelle, la double face du Janus antique,\nl'inutile rêve et l'inutile action puisque périssables tous deux!\n                                                                     EDMOND JOLY."}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1895-01-n1-009", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1895-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 22, "page_fin": 24, "titre_corps": "Miroir d’Art et de Littérature : Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde", "titre_sommaire": "Propos des Douze Pairs", "signature_source": "", "ancre_debut": "MIROIR", "ancre_fin": "aite en son genre, de l'Automne, ce doit être un morceau délicieux! 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Sur lui des\naurores et des aurores ont brillé; sur lui des crépuscules et des crépuscules se sont\néteints, pleurant de l'ombre sur les plaines endormies. Il a marché au signal des\nalouettes. Il s'est arrêté au commandement des rossignols! Et quand son temps est\nfait, on ne l'abandonne pas, — on le brûle. Il retourne aux nuées, flotte, parcelle\nd'arbre mort, au-dessus des arbres vivants; jusqu'au jour où, choisi pour apaiser\nleur soif, il tombe en ondée, remonte en sève, jaillit du tronc, claire, verte branche\nchargée de rameaux et de nids! »\n     L'auteur Séverine; extrait d'un dernier volume intitulé : Pages mystiques.\n                                            *\n                                          * *\n\nU    N petit Esculape de province, le docteur Emile Valentin, s'est fait connaître\n     avantageusement dans le monde littéraire par sa méthode curative de l'hypo­\ncondrie. Sa dernière découverte : Rédemption, poème nègre, parodie d'Africa (franco\ncontre un franc en timbres-poste), avait dilaté les rates les plus réfractaires. Mais\nl'exhilarant docteur a trouvé mieux : il vient de ressuciter le Journal des gendelettres\nbelges, dont la disposition avait fait la part vraiment trop belle à Jef Castelein\nd'Eecloo.\n   Ce journal nous apporte, accompagnés de quelques vers de Pailleron et de\nFuster (!), exhumés des chresthomathies du Semeur et d'une réimpression des Idées\nd'un/ou de Coomans (publiées en 1871), des aperçus aussi inédits qu'irrésistibles du\ndocteur Valentin lui-même.\n   Parmi ces aperçus, nous serions ingrats de ne point citer Le défi du vidante —\ngrande parade en vers mirlitonesques — où l'on voit le joyeux docteur, affublé du\ncasque et des cuissards de Mangin, menacer de sa seringue les pairs de la Table\nRonde.\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2506, "texte": "                                    DURENDAL                                       23\n\n  Ceux-ci remercient. La vie littéraire s'accommode fort bien, de temps en temps,\ndu délassement et du réconfort qu'apportent semblables pasquinades.\n  Le docteur Vidame va trop loin cependant lorsqu'il s'écrie :\n                   Allons, prenez du champ, et maintenant en garde!\n                             Je vous veux à califourchon.\n                   Chevaucher tous!... Sortez votre colichemarde...\n\n   Non, n'est-ce pas docteur? Soyez gai, mais dans les limites du code pénal.\nÉvitez ces petits écarts de mauvais goût; mais pour le reste, continuez, continuez,\ncomme disait Mac-Mahon au nègre qui avait inventé le poème antiesclavagiste.\n   Au pis-aller, que peut-il vous en advenir? Que quelques morveux, prenant au\nsérieux les épithètes de pion, d'épicier, d'encroûté, que vous vous décernez judicieu­\nsement à vous-même, renchérissent encore sur votre vocabulaire et vous traitent\nde cuistre.\n   Les gens sages trouveront que tout au moins istre est de trop !\n                                             *\n                                          * *\n\nV    oici, d'après Pierre à Thymo, chroniqueur belge du xv e siècle, les douze lois\n     imposées aux chevaliers de la Table Ronde. Ce sont les nôtres :\n       I. Ne jamais déposer les armes.\n      II. Chercher les périls et les aventures les plus hasardeuses.\n     III. Appelés au secours des faibles, les défendre de tout leur pouvoir.\n     IV. Ne faire violence à personne.\n      V. Ne point se nuire entre-eux.\n     VI. Combattre pour le salut de leurs amis.\n    VII. Exposer leur vie pour leur pays.\n   VIII. Ne rien rechercher pour eux-mêmes que l'honneur.\n     IX. Ne manquera la fois promise sous aucun prétexte.\n       X. Remplir soigneusement tous les devoirs de la religion.\n      XI. Exercer l'hospitalité, suivant leurs moyens, envers le premier venu.\n    XII. Enfin, rapporter exactement ce qui leur était arrivé dans les gestes de\nl'ordre.\n   Ceci pour renseignement des « gendelettres belges ».\n                                             *\n                                          * *\n\nU     N joli mot de Gustave Planche, dit dans un salon du faubourg Saint-Germain,\n      au cours d'une conversation OÙ quelqu'un, défendant un mauvais poète,\ndemandait grâce à cause de sa pensée.\n   — Sa pensée, prononça le célèbre critique! E h que m'importe. Il me verse du\nLacryma Christi dans des verres sales. Je refuse d'y mettre les lèvres.\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2860, "texte": "24                                   DURENDAL\n\n\n\nM         Lucien Descaves publie dans le Journal (du 24 janvier 1895), un article ému\n        • sur la mort de ce pauvre Villiers de l'Isle-Adam. Le magnifique écrivain,\nenterré au cimetière des Batignolles, n'a pas un coin de terre où reposer. Le Journal\nouvre une souscription pour qu'une sépulture décente — nous ajoutons chrétienne,—\nsoit accordée au grand écrivain. Durendal s'associe à cette pensée. Nous transmet­\ntrons au comité l'offrande de nos lecteurs.\n                                           *\n                                          * *\n\nL    'ARTICLE intitulé Léon Bloy, le misérable, de notre collaborateur Pol Demade,\n       est entièrement composé; il était malheureusement trop étendu pour trouver\nplace au numéro de ce mois.\n   Nous donnerons très prochainement cette riposte de violente indignation. On\nverra (à vous Nervie !) que Durendal est capable de sévérité envers ses amis, quand\nses amis deshonorent la vérité.\n                                           *\n                                          * *\n\nN     ous prions le Journal des Gens de Lettres de nous appeler par notre titre :\n      Durendal, et non point, comme il le fait, par notre sous-titre : Revue catholique\nd'Art et de Littérature. La circoncision nous répugne, docteur E. Valentin.\n                                           *\n                                          * *\n\nL    'OUVRAGE de Max. Nordan (Dégénérescence), que certains intitulent : une magis­\n       trale étude de la littérature contemporaine, est tout bonnement l'œuvre d'un\nmonomane. Nous le prouverons quand on voudra.\n                                           *\n                                          * *\n\nE     NCORE ces bons amplificateurs!\n          « Nous avons étudié avec intérêt, écrit l'un deux, la Composition littéraire au\nmoyen de textes expliqués, par F . HOUTAIN, directeur de l'École primaire supérieure\nde Gembloux, et, certes, nous n'avons que du bien à en dire.\n   La première partie débute par une description, p arfaite en son genre : « L'Automne ».\nIl y a d'abord l'invention, c'est-à-dire la recherche de l'idée dominante et des\ngrandes divisions du morceau. Secondement, en vue d'ensemble de la nature en\nautomne : Bourrasques. — Grands vents. — Chute des feuilles, etc. « Qui a vu ces\nchoses de près, les aime ou les déteste. » Cette transition nous mène à un troisième\npoint : La condition de l'homme des champs le soir, ce qu'il aime, ce qu'il entend. —\nUn quatrième point dépeint les conditions des gens retenus au dehors en automne :\nle marin, le chasseur, le gendarme, etc.\n   Un troisième chapitre est consacré..., etc., etc. »\n   La peinture des ennuis du bon gendarme, arrachée dans une description, parfaite\nen son genre, de l'Automne, ce doit être un morceau délicieux! Rien des bottes,\nbien entendu...\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 2, "texte": "JANVIER I8QS\n"}, {"page_pdf": 3, "texte": "                     DURENDAL\n   REVUE CATHOLIQUE                     D'ART ET DE                LITTÉRATURE\n\n\n\n                           ABONNEMENTS\nBelgique : un an                  fr. 5 . 0 0 | Étranger : un an                 fr. 6 . 5 0\n                                Prix du numéro : 1 franc\n\n\n\n\n                Comité de rédaction de * Durendal » :\nM M . P O L D E M A D E , H E N R Y CARTON D E W I A R T , l'Abbé H E N R Y M Œ L L E R .\n\n\n                                 Collaborateurs :\nM M . EDMOND JOLY, W I L L I A M R I T T E R , l'Abbé H E C T O R HOORNAERT,\n     CHARLES B U E T , H E N R Y BORDEAUX, M1™                P.   DEMADE,       EDMOND\n     CARTON DE W I A R T , M A U R I C E D U L L A E R T , F I R M I N VANDENBOSCH,\n     A D O L P H E HARDY, P A U L H A R E L , VICTOR D E N Y N , M A U R I C E RANWEZ,\n     E R N E S T P É R I E R , J . SOUDAN, M A U R I C E CLAEYS, J O S É H E N N E B I C Q ,\n     LÉON     LE    JEUNE,       GEORGES     VIRRÈS,     THOMAS       BRAUN,      JOSEPH\n     S E R R E , PALSAC    P,\n\n\n\n\n                     «Darendal» ne publie que de l'inédit\n         Les collaborateurs sont seuls responsables de leurs articles\n\n\n                        LES MANUSCRITS N E SONT PAS R E N D U S\n\n\n\n\nToutes correspondances doivent être adressées à la Rédaction et Administration :\n                   Bue Albert-de-la-Tour, 14, à Bruxelles\n"}, {"page_pdf": 4, "texte": "                        URENDAL\n                                      REVUE         CATHOLIQUE\n\n            D'ART       ET DE          LITTÉRATURE\n Janvier 1895                                                        N° 1\n\n\n\n\n            A NOS LECTEURS,\n        URENDAL entre dans sa deuxième   année d'existence.\n\nD         On sait notre programme. Nous l'avons exposé l'an dernier,\n        en quelques pages qui ont reçu l'approbation générale, et que\nnous pouvons résumer comme suit : constituer une revue catholique\nd'un art pur, d'une littérature saine et morale, une revue idéaliste,\nélectique impartiale, indépendante.\n  Près de cinq cents lecteurs, l'élite de la Belgique, nous ont soutenus\nde leur bienveillante adhésion. Nous remercions ces fidèles de la\npremière heure, dont la sympathie a été un précieux encouragement.\n   De notre côté, nous ne croyons pas avoir trompé leur confiance. L a\nlecture de la table des matières est la meilleure attestation. Qu'on se\nrappelle quelques titres : Notre numéro de mars consacré à\nE. Hello. — L'Imagerie catholique. — L a lettre si curieuse de\nMgr Ireland à propos du roman et du théâtre qui fut reproduite et\ncommentée par toute la presse européenne. — L a musique d'Église. —\nLe salon d'art chrétien. — Les pages inédites d ' H u y s m a n s . — Toutes\nles nouvelles, les poésies, les critiques que nous avons publiées.\n  Nous ferons encore mieux cette année. L a Revue comportera quatre\n"}, {"page_pdf": 5, "texte": "2                                  DURENDAL\n\n\npages de plus. Nous publierons une nouvelle au moins dans chaque\nnuméro. Les imperfections, les retards, bref les tâtonnements insépa­\nrables de tout début disparaîtront définitivement.\n  A Durendal, l'an neuf !\n                                                           LA   RÉDACTION.\n\n\n  Le numéro de février, déjà imprimé, sera envoyé à tous nos abonnés dès le 10. Il\ncontiendra une amusante et très fine comédie intitulée A bas le divorce, appelée,\ncroyons-nous, à un très grand succès.\n  Nous prions nos lecteurs de faire bon accueil aux quittances d'abonnement qui\nleur seront transmises prochainement.\n\n\n\n\n                                  NOUVELLE\n\n\n\n           UNE FEMME DE TÊTE\n                              A MONSIEUR EMILE ROUSSEL.\n\n\n                                          I\n                    L'ENSEIGNE porte : Au vieux Laboureur.\n                         C'est un estaminet de l'ancien temps. La vitre\n                      des fenêtres a des reflets verdâtres; la porte usée\n                      par un long office s'encadre lourdement d'un cham­\n                      branle robuste. Au dedans l'impression de choses\n                      très vieilles s'accentue encore : plafond bas et noir\n    à gros sommier, à poutrelles saillantes; large cheminée à manteau,\n    bordée d'une garniture de cretonne finement tuyautée, au-dessus de\n    laquelle s'étale un crucifix en faïence, quelques assiettes et deux\n"}, {"page_pdf": 6, "texte": "                                DURENDAL                                  3\n\ngrands plats d'étain dans lesquels, une fois l'an, à la ducasse, on pose\nles tartes à gros bords. Au comptoir sont des verres épais et des pots,\nd'étain toujours, avec lesquels on descend chercher la bière à la tonne.\nOn vous sert sur des tables peintes d'un beau jaune d'ocre et si mas­\nsives que le diable s'éreinterait à vouloir les faire tourner, celles-là !\n    Dans un angle, près de la fenêtre, une vieille femme met un genou\nnouveau à une culotte de velours brun, couleur terre de labour. Ce\ntravail paraît l'accaparer tout entière. C'est à peine si, de temps en\ntemps, elle jette, par dessus ses grosses lunettes et comme à la\ndérobée, un regard à ce qui l'environne.\n    Quand j'entrai, le silence était profond dans l'estaminet. Michée, le\n fils de la vieille ravaudeuse, fumait sa pipe assis, le coude sur la table.\n    — Une chope? fis-je en m'asseyant.\n     Michée descendit à la cave et vint déposer devant moi un grand\n verre de bière d'où ruisselait une belle mousse blanche. Quelques\n paroles banales sur le mauvais temps, la dernière pluie, furent échan­\n gées entre nous, et le silence d'avant mon entrée recommença de\n régner.\n     Le seul bruit qu'on entendit était celui de Michée fumant sa pipe,\n un petit claquement de lèvres spécial aux gens de la campagne, les­\n quels sont des fumeurs bruyants.\n     Il fallut l'arrivée de deux ou trois fermiers retour des champs\n pour qu'un peu de vie animât l'estaminet à cette heure triste du jour\n baissant. Il vint s'asseoir, après deux ou trois autres, un campagnard\n un peu plus luron que les autres. On jasa.\n     Justement Michée tenait en réserve une nouvelle capable de délier\n les langues.\n     — Eh ben, Michée, avait dit le dernier entrant, quoi de nouveau?\n     — Vous savez, Le Putois? Y est mort, à la fin, répondit l'aubergiste.\n     — Le Putois! exclama la vieille, et elle abandonna du coup son\n  aiguille sur son ouvrage pour écouter.\n     — Comment ça? fit un des paysans.\n     Michée devait être, à ce-qu'il me parut, un conteur habile comme\n"}, {"page_pdf": 7, "texte": "4                                  DURENDAL\n\n\nle sont d'ordinaire les gens de la campagne. Il se tut d'abord, sans\ndoute afin de ménager son effet, puis il articula :\n   — Dans la feuille, — et Michée tira de dessous son coude le journal\ndu chef-lieu de l'arrondissement, feuille hebdomadaire dont tout\nl'intérêt réside en ces trois choses : le dernier discours du député du\ncrû, des annonces de notaire, et quelques faits-divers découpés ça et\nlà dans un journal de la capitale. Il fit mine de le tendre à celui qui\navait demandé : « Quoi de nouveau? » Mais celui-ci, probablement\nillettré, répondit à cette offre, disant :\n  — J'écoute.\n   L a vieille ne se le fit pas dire, en hâte elle alluma la lampe et\nMichée lut un vulgaire fait-divers disant qu'un certain Richard\nLenoble, dit L e Putois, du village où nous étions, venait de mourir à\nla prison cellulaire après vingt-cinq ans de détention.\n   Ce fut à mon tour d'interroger. Je hasardai :\n   — E t qu'est-ce qu'il avait fait, ce L e Putois, pour aller mourir en\nprison?\n   Ce fut à qui me raconterait la chose, en me donnant le plus de\ndétails. Michée, la vieille ravaudeuse, les paysans, tous s'en mêlèrent.\nOn causa deux longues heures de ce L e Putois. Il y eut de tout, dans\nces racontars, de l'anecdote et de l'histoire, du réquisitoire de cour\nd'assises et du plaidoyer d'avocats, jusque de la philosophie et des\nfacéties; la vieille se souvenait d'avoir dansé, oh! il y avait longtemps,\navec L e P u t o i s . . . Bref, on restaura si exactement, à mon intention,\nle drame, — car c'en était un, — cela, avec le décor, les acteurs et\njusqu'à la couleur du temps, que c'est absolument comme si j'avais été\n à leur place de spectateurs vingt-cinq ans auparavant. Je n'assure pas\n que je parviendrai à mettre en mon récit la vie que ces paysans,\n parlant un peu confusément, mirent ce soir-là au leur, tout de même\n je ferai de mon mieux.\n    Voici :\n                                          II\n      L'histoire s'était passée dans la maison d'en face, j u s t e m e n t ; une\n    maison à volets blancs, bordés d'un beau liseré vert frais. Vue de\n"}, {"page_pdf": 8, "texte": "                               DURENDAL                                 5\n\nl'endroit où nous étions, en cette tombée de jour, en appliquant le nez\ncontre la vitre du cabaret, cette demeure n'offrait rien d'extraordinaire.\nC'était une vulgaire habitation de village, assez proprette malgré sa\nvétusté, close comme un couvent, d'aspect un peu morne, sans lumière\nfiltrant dans la rue à travers la fente des volets ni par les deux car­\nreaux de dessus la porte. Il y a vingt-cinq ans, au moment où se\npassèrent les événements que. j'ai à raconter, cette maison, qu'habite\naujourd'hui une paire de vieux célibataires, frère et sœur, était une\ndes auberges les mieux achalandées du hameau, une de celles que\nconnaissaient tous les paysans à dix lieues à la ronde. On l'avait bap­\ntisée de ce nom singulier : A la Court pendue, le seul sous lequel l'esta­\nminet fut connu des alentours. Il y existait bien sur l'enseigne une\nautre appellation que celle-là, mais l'enseigne s'est effacée avec le\ntemps et la pluie, et, dans la mémoire des gens du pays, l'étrange\nvocable est le seul qui soit demeuré. L e d r a m e dont l'auberge de La\nCourt pendue fut le théâtre est bien fait, du reste, pour ancrer ce mot,\net pas un autre, dans le souvenir. — Cette enseigne, l'estaminet la\ndevait à la maîtresse du logis. L a Court pendue c'était elle. On sait que\nce terme, empruntée à la langue imagée des campagnards, désigne\n communément une jolie variété de p o m m e ni grosse, ni petite, et\n merveilleusement vermillionnée par le soleil, ce grand peintre! E t\n Marie-Rose, la femme d'André Lagoque, Marie-Rose aux joues\n fraîches, à la hanche bien tournée, une paysanne assez belle,\n quoiqu'un peu grosse, donnait bien l'impression pittoresque de cette\n pomme : la court pendue. L e surnom, si cher aux paysans, était une\n merveilleuse trouvaille, il faut en convenir, et de la femme il avait\n passé à l'auberge elle-même. A vrai dire, l'auberge, c'était Marie-Rose,\n ni plus ni moins. André Lagoque, le mari, était un campagnard quel­\n conque; sa femme, au contraire, passait, et à juste titre, pour une\n maîtresse femme. L a Court pendue était une de ces femmes des champs\n bien portante de corps et d'âme, vaillante, joyeuse, solide de muscles\n et d'honneur, un peu vive, par exemple, de langue et même de main ;\n on citait d'elle, à preuves, plusieurs mots à l'emporte-pièce, et deux\n"}, {"page_pdf": 9, "texte": "6                                DURENDAL\n\n\nou trois soufflets, devenus depuis légendaires, dont elle avait m a r q u é\nà fer rouge le front ou la joue de certains galants trop osés.\n   A côté de ce portrait de saine paysanne, — mais non comme pendant,\ncertes, — posez celui de Richard Lenoble, l'homme mort en prison\net dont on parlait tantôt, au début de ce récit...\n   Ce nom de Richard Lenoble, inscrit sur l'acte de naissance de cet\nhomme, constituait une double ironie de la destinée. Il n'était ni\nrichard, ni noble cet homme là; aussi les gens du hameau lesquels,\ncomme tous les simples, n'entendent guère l'ironie, avaient-ils redressé\nce facétieux état civil : pour eux, Richard Lenoble était devenu L e\nPutois (et encore, vous pensez bien que, dans leur esprit, la chose\nallait sans majuscules).\n   L e Putois était sec et maigre, mal bâti, tout en hauteur, et d'une\ntaille qui n'en finissait pas ; mais, malgré cela, solide, résistant ; sa\nmain fermée avait des airs d'étau, ses muscles semblaient d'acier étiré\net battu ; quand il étendait le bras, chaque tendon saillant sous la\nmince pelure de sa peau, on eut pris son poignet pour une crosse de\nviolon.\n  Ce sobriquet si juste de L e Putois disait surtout sa mine futée, son\nregard aigu, ses yeux à striures sanguines, une tête d'animal de proie,\nde carnassier humain, que Lavater n'eût pas mieux caractérisé que\nces ignorants observateurs de la nature.\n  L e Putois, qui était braconnier, venait de temps en temps à l'au­\nberge de La Court pendue, les soirs, très tard, avant l'affût. Personne\nne l'y voyait d'un bon œil. On le laissait seul dans un coin. L e paysan,\nen ce coin de province, se méfie à l'extrême de la justice et de tous\nceux qui de près ou de loin ont affaire avec elle.\n       Marie-Rose partageait à ce point la défiance générale envers L e\n    Putois que, lorsque André Lagoque, son homme, était présent, elle se\n    fut bien gardée de servir elle-même une chope de bière au braconnier.\n    Ce qui n'était que défiance chez les autres, était de sa part une\n    aversion véritable. Le Putois ne lui avait rien dit pourtant, ni rien\n    fait, pour qu'elle se tint aussi soigneusement à l'écart. L'aversion ne\n"}, {"page_pdf": 10, "texte": "                               DURENDAL                                7\nserait-elle pas, par hasard, une sorte d'avertissement obscur et provi­\ndentiel du danger prochain? La sinistre aventure arrivée à Marie-Rose\npeut servir de réponse.\n   On était à la mi-août, vers cinq heures de l'après-midi, après goûter;\npas un client dans l'auberge, la maison vide, la famille aux champs ;\nMarie-Rose seule au logis, dans la grande cour, près du puits, un\nvieux puits à chaîne, rinçait à grande eau le linge retiré l'instant\nd'avant d'une savonnée et mis à égoutter sur une planche à ses pieds.\nTout à son ouvrage, Marie-Rose semblait n'entendre et ne voir que\nsa lessive. Elle avait chaud ; ses manches retroussées jusqu'au-dessus\ndes coudes laissaient voir ses bras; elle portait une jupe bleue courte;\nses pieds mouillés clapottaient dans des sabots noirs à brides jaunes,\nses joues, sa gorge, ses bras, ses pieds nus, toute sa chair, couleur de\nbrugnon mûr, éclatait de vie et de sang... Elle ne l'avait pas volé,\nvraiment, son nom de Court pendue.\n   Elle était apétissante comme une pomme mure, oui.\n   — Marie-Rose, un homme est derrière toi.\n   Il eut fallu que quelqu'un fut là pour crier ce mot, pour jeter ce cri\nd'alarme qui eut épargné peut-être le malheur qui suivit. Malheureu­\nsement personne n'était là pour dire ce : Prenez garde.\n   Le Putois étendit la main vers cette gorge de belle paysanne,\ncomme on étendrait la main vers une grappe de raisin. Au premier\ncontact de cette main, Marie-Rose se retourna. Ce fut prompt et\nvengeur comme la foudre. Le Putois alla s'allonger sur le sol.\n   — Pouilleux, pouilleux, pouilleux, pouilleux, cria la Court pendue,\npâle d'une belle rage de femme offensée.\n   — Pouilleux, pouilleux, pouilleux !\n   Elle dit cela de toutes manières, elle lui enfonça ce mot coup sur\ncoup, dans le vif, comme si elle avait enfoncé des paquets d'épingles\ndans sa chair, à ce chenapan.\n   — Pouilleux, pouilleux!\n   Le Putois parut d'abord ne pas entendre. Le magistral soufflet, qui\nl'avait renversé, en le marquant à la joue, lui tintait sans doute dans\nla tête avec un bruit de carillon déchaîné.\n"}, {"page_pdf": 11, "texte": "8                              DURENDAL\n\n\n   — Pouilleux, pouilleux ! continua Marie-Rose.\n   L e mot lui parut sans doute insuffisant; au mot elle ajouta le geste.\n   — Pouilleux, pouilleux! reprit-elle, et chaque fois quelle disait ce\nmot de pouilleux, elle éloignait et rapprochait tour à tour les ongles\nde ses deux pouces en un geste qui voulait dire : Je fais de toi ce qu'on\nfait des poux, je t'écrase.\n  — Pouilleux, pouilleux!\n   Elle alla dire le mot tout près de l'homme, elle lui fit son geste\nréaliste sous le nez.\n   — Pouilleux, pouilleux!\n   L e Putois soudain se releva. Il y eut une minute de silence terrible.\nIls se regardaient.\n   — Pouilleux, ricana Marie-Rose.\n   — T e tairas-tu à la fin, répondit L e Putois.\n   — Pouilleux, pouilleux, répéta l'autre.\n   — Dis encore, je te décarcasse.\n   — Pouilleux, écuma Marie-Rose.\n   — U n e fois, deux fois, trois fois, prends garde, proféra L e Putois.\n   Mais l'autre continuait de le larder de son mot.\n   L e Putois jeta un regard dans la cour autour de lui, comme un\nh o m m e qui cherche, pendant que l'affreuse injure allait son train. U n\nsceau attaché à la chaîne du puits traînait sur la margelle de brique.\nIl eut un mauvais sourire.\n   Il empoigna Marie-Rose dans l'étau de ses mains de fer; la minute\nd'après, celle-ci, les pieds dans le sceau, la chaîne de fer enroulée\nautour du corps, descendait vers le fond de la citerne. Elle eut beau\nse débattre, les muscles d'acier de L e Putois la mirent à la raison,\nd'ailleurs comment se débattre? L a chaîne en s'enroulant autour de\nson corps lui avait ligotté les bras. Elle hurlait maintenant avec une\nfrénésie sans pareille son mot : Pouilleux, pouilleux!...\n L e Putois la laissa glisser un peu plus bas. L e sceau qui descendait\nMarie-Rose affleura le niveau de la citerne...\n — T e tairas-tu, gueuse, cria le bandit.\n"}, {"page_pdf": 12, "texte": "                               DURENDAL                                 9\n\n  Marie-Rose continuait sa litanie :\n  — Pouilleux, pouilleux !\n  L'eau fit irruption dans le sceau, toucha les genoux de la Court pendue.\n  — D e m a n d e pardon, cria L e Putois?\n  Du fond du puits monta un dernier « Pouilleux! » étouffé par l'eau.\nMarie-Rose avait de l'eau à fleur de bouche.\n  L e Putois trembla-t-il? L a chaîne eut une secousse. Marie-Rose\navait maintenant de l'eau jusqu'au-dessus de la.tête. C'était fini, sans\ndoute. Mais n o n ; la secousse imprimée à la chaîne avait sans doute\ndégagé les bras : on vit apparaître et s'élever, au-dessus de la tête\nsubmergée, les deux mains ; le geste remplaça la parole et signifia une\ndernière fois encore :\n  — Pouilleux.\n  L e Putois, au paroxysme de l'exaspération, lâcha la chaîne. Il se\nproduisit tout au fond un petit clapotement, la chaîne eut un soubre­\nsaut. Ce fut tout.\n\n                                   III\n   Trois mois après, la cour d'assises, malgré les aveux du meurtrier\net l'étincellante plaidoirie de son avocat, lequel plaida l'irresponsabi­\nlité, condamnait Richard Lenoble, dit L e Putois, aux travaux forcés\nà perpétuité.\n  L e condamné accueillit la sentence sans que la face trahit la plus\nlégère émotion. Il demeura figé sur son banc, entre les deux gendarmes,\ncomme il était resté immobile, ce soir de la mi-août, assis sur la bor­\ndure de brique moussue du vieux puits, à côté de sa victime.\n  A cet endroit de leur récit, les habitués du Vieux Laboureur, demeu­\nrèrent quelques minutes silencieux.\n  L e principal narrateur d e m a n d a qu'on remplit sa chope vide ; un\nautre ralluma sa pipe éteinte à la cendre chaude qu'on entretient, en\nce pays là, dans des « chaufferettes », sortes d'amphores de cuivre à\ndeux anses que les fumeurs se passent à la ronde.\n  — C'est égal, fit la vieille aubergiste, sur laquelle ces deux ou trois\n"}, {"page_pdf": 13, "texte": "10                             DURENDAL\n\n\nminutes de silence paraissaient peser bien lourdement, c'est égal,\nc'était une femme de tête, cette Marie-Rose.\n   — P o u r ça, oui, fit Michée.\n   — Y a pas beaucoup de femmes qui en eussent fait autant, remarqua\nun paysan qui s'était tu jusque là.\n   — E t c'était là, en face, la Court pendue, demandais-je? en faisant le\ngeste d'indiquer la maison à volets blancs bordés de vert.\n   — T o u t juste, répondit Michée.\n   — J e m'en rappelle encore, comme si c'était d'hier, parla un des\nassistants. T e t'souviens encore, Baptiste, fit le même, parlant à son\nvoisin, quand y sont venus l'chercher pour l'conduire en prison.\n   — J'pensais qu'on l'aurait massacré, acquiesça Baptiste. T o u t le\nmonde était là hurlant, criant. On n'avait jamais vu ça. Quelle affaire...\n   — Du coup, remarqua Michée, en aubergiste pratique, plus un chat\nà la Court pendue. E t tenez, Monsieur, fit-il en s'adressant à moi, jamais\nplus personne ne mit les pieds là-dedans. C'était comme une maison\nde malheur. André Lagoque, l'aubergiste, mourut l'année suivante.\nBignolle, le brasseur, eut son estaminet sur les bras. Ça lui resta bien\nvingt ans vide. V'là trois ans tout au plus, à la Saint Eloi, que\nquéqu'un habite là...\n  Nouveau silence...\n  — E h ben, tu ne montres pas la chaîne? d e m a n d a la vieille femme.\n  Michée ouvrit une porte, monta quelques marges d'une salle basse\net qu'on appelle au village : dessus la voûte, parce qu'elle est située\nau-dessus de la cave, et revint, au bout d'une minute, tenant entre ses\nmains une longue chaîne rouillée.\n   — Voilà la chaîne du meurtre, fit-il, en la déposant par terre...\n   C'était la chaîne du puits de la Court pendue, celle qui avait servi à\nL e Putois pour descendre Marie-Rose au fond de la citerne. Chacun\nvoulut toucher la fameuse chaîne qui rendait à ce moment comme un\nbruit sinistre de ferraille. André Lagoque, en paysan économe, l'avait\nrapportée des assises où elle avait figuré parmi les pièces à conviction.\nPlus tard, elle avait été vendue parmi ses hardes. Elle était maintenant\n"}, {"page_pdf": 14, "texte": "                                DURENDAL                                   11\n\nla propriété de l'aubergiste du Vieux Laboureur, qui ne manquait pas\nde la montrer aux étrangers, comme la principale curiosité, sinon la\nseule, du village.\n   Je sortis de l'auberge tout impressionné par l'étrange histoire, non\nsans jeter un coup d'œil à la maison d'en face. Il faisait un petit vent\nfrais, le ciel clair était tout piqueté d'étoiles, la lune éclatante de\nlumière blanche était justement au zénith et peut-être se mirait-elle,\nà cette heure même, à supposer qu'il existât toujours, dans l'eau pro­\nfonde de ce puits où, vingt-cinq ans auparavant, Marie-Rose avait\ndisparu, en faisant son geste héroïque et trivial.\n\n  Reproduction interdite.\n                                                             POL DEMADE.\n\n\n                          SONNATINO\n                                                      A M. V. d. W .\n           Par les soirs automnals où s'éplore le vent,\n           Lorsque la brume, au fond d'un ciel morne, déplie\n           Son voile de silence et de mélancolie,\n           De bonheur et d'amour j'ai rêvé bien souvent.\n\n           Et de voir l'horizon se charger de tristesse;\n           Et d'entendre passer, avec un sourd frisson,\n           Le vol tourbillonnant des feuilles en détresse,\n           Je rêve que ces mots n'ont de vrai que le son.\n\n           C'est la loi d'ici-bas, hélas ! la loi de peine\n           A de plus hauts destins réservant l'âme humaine,\n           Qu'on ne puisse jamais avoir que des désirs...\n           Tout meurt comme l'été, les oiseaux et la brise;\n           Au fil de l'eau s'en va l'espoir; le cœur se brise\n           Tôt ou tard, quoiqu''on fasse : et vivre, c'est mourirl...\n                                                   FERNAND     PASSELECQ.\n"}, {"page_pdf": 15, "texte": "12                            DURENDAL\n\n\n\n\n                      IMOGÈNE\n                                            \" Qu'une aube nouvelle se lève pour nous\n                                              aussi rlouce que celle du premier matin\n                                              à la naissance du monde, \"\n\n\n                        ZANDBERGEN de    Gruitrode...\n                          E d m o n d Picard a daté son dernier livre,\n                        Imogène, de ce coin sauvage de la Campine\n                        limbourgeoise, d'où déjà, l'an passé, nous\n                        arriva Vie Simple.\n                            Campine aux infinis de bruyères mornes,\n                         de ciel gris, de monticules sablonneux, avec\n                         tout au plus, à l'horizon mélancolique, la sur­\nvivance d'espoir de quelque clocher lointain — milieu proprice aux\nâpres songeries de la virilité déclinante, alors que la pensée assombrie\nd'expérience et délaissée d'enthousiasme, s'harmonise si parfaitement\nà ces ambiances de paysages révélant en leurs grisailles une nature\nsystématiquement marâtre !...\n   L ' h o m m e ainsi cherche d'instinct l'atmosphère où la flore de son\nintellectualité se développera le mieux en sa force nuancée de délica­\ntesses; jadis E d m o n d Picard empruntait aux splendeurs romantiques\ndes Ardennes, le cadre de ses œuvres et ses œuvres claquaient joyeu­\nsement au soleil comme d'écarlates drapeaux d'espérance conquérant ;\naujourd'hui ce sont les steppes b r u m e u x de Campine qui attirent le\nmaître et, sur le livre qu'il nous envoit, l'ombre semble se projeter des\ncalvaires miséricordieux et délabrés qui se dressent à tous les carre­\nfours des routes de là-bas.\n  Imogène est un beau livre — émouvant et triste comme une réminis­\ncence d'aïeul...\n  E d m o n d Picard descend l'autre pente de la vie ; il est parvenu à ce\nmoment de l'existence où tous projets de beauté et tous rêves de vail-\n"}, {"page_pdf": 16, "texte": "                                 DURENDAL                                  13\n\nlance se dissolvent d'inanité et que de leurs cendres naissent les\nmélancoliques et exquises fleurs des souvenances...\n   Depuis sa première adolescence, Picard a dispersé au gré des cou­\nrants divers toutes ses facultés de penser, de vouloir et de sentir, fai­\nsant une part aux Lettres comme à la Sociologie, au Droit comme à\nla Politique... Il a été tour à tour l'esthète du Pro-Arte, le sociologue\nde Vie Simple, le jurisconsulte des Pandectes, le tribun des meetings\nbruxellois. U n e combativité aussi âpre et aussi mobile, s'expie au\nbrusque tournant de la cinquantaine, par les décevances moroses et la\nlassitude p h y s i q u e ; brusquement la fatigue abat le bras du lutteur, le\ndoute ronge les ailes d'enthousiasme de son esprit, l'expérience tarit\nles débordements de son cœur... Aux horizons de la vie, c'est l'heure\noù le soleil fécondant de midi s'abîme dans les bleus crépuscules\nrêveurs du soir... L e présent est morne, l'avenir s'estompe et le passé\nfait des gestes d'appel amicaux.\n  E t l'homme semble répondre : « Me voici, ô mon Passé, sauve-moi\nde l'approche des bises hivernales ; a p p u y é sur ton bras remontons\ndoucement, par la pensée, les chemins ensoleillés de la maturité et les\nsentiers parfumés de la jeunesse, et de souvenir cueillons, au pas­\nsage, les lauriers dorés de la gloire et les lys rouges de l'amour »...\n   L'amour ! c'est à lui que vont les premiers regards du penseur\nretourné sur son passé!... Au dessus des ruines de ses chimères et de\nses espoirs, c'est l'ombre flottante et symbolique d'Imogène qui lui\napparaît... Imogène, ce n'est ni Marguerite, ni L a u r e , ni Béatrice,\nc'est l'Amour, l'Amour restitué « en sa grâce enivrante et sa primitive\nénergie », synthèse idéale de toutes les chairs et de toutes les âmes\nautour desquelles se déroulèrent jadis, en écharpes langoureuses de\ndésir, les puissances d'intelligence et de sentiment du j e u n e h o m m e .\n  « O femme à jamais chère, tu sembles me dire : « Qu'importent\n» les autres, je les représente toutes et je les résume. Elles peuvent\n» rester aux ténèbres de l'oubli, pourvu que je me lève dans la clarté\n» d'un souvenir puissant. Mêle et remue les incidents infinis de ta\n» vie, ramène à l'essentiel tout ce qu'elle fut, élimine l'accessoire,\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": "14                             DURENDAL\n\n\n» cristallise ce qu'elle eut de plus précieux, n'est-ce pas moi seule qui\n» subsiste? » — E t dans ton isolement magique, toi seule es la\n» suspendue comme une lampe pâle dans la pénombre de mon\n» passé... Je t'ai aimée, Imogène, et de toutes celles qui éveillèrent\n» en moi l'étrange et redoutable amour, tu fus l'ombre que j'aimai le\n» plus. T u symbolises mes heures vibrantes d'exaltation surhumaine.\n» De toute cette agitation inassouvie et incurablement inexpliquée\n» qu'est la flasque vie, chaos d'insignifiances enveloppant quelques\n» actes sonores et quelques folies radieuses; de ce feu de paille à\n» flambée impétueuse dont il ne reste que des débris rougeoyants qui\n» bientôt ne seront plus que des cendres, c'est toi qui t'élèves en fleur\n» magnifique en dominant souvenir valant la peine d'avoir vécu, la\n» peine d'avoir souffert. T u fus l'Amour! »\n   L'impersonnalité d'Imogène — dont les traits et les formes nous\nrestent voilés — sauve le livre de la banalité du conte bleu et du\nfeuilleton, tout autant d'ailleurs que l'âcre profondeur d'une analyse\nqui dégage successivement, des tréfonds du cœur, la psychologie de\nla rupture — toute la psychologie en somme de l'Amour...\n   Psychologie! Vilain mot, étiquetteur d'habitude d'une même et\nterre-à-terre dissection d'âme mondaine, mais grandie ici à la hauteur\nsouveraine d'un effort vers l'infini ; quand le jeune h o m m e tend\namoureusement les bras vers Imogène, c'est l'Harmonie par la Beauté\nqu'appelle son cœur assoiffé d'absolu, et si, lentement ses bras se\ndénouent du cou de l'aimée, c'est que l'inanité de son Rêve s'est\ninsinuée en lui avec une traîtreuse progression.\n  E t l'éternel cri retentit alors de l'Humanité précipitée, les ailes\ncassées, du sommet de l'espoir : « L a vie n'est qu'un vaste organisme\nde déception. »\n   Frère du poète des Fleurs du mal, l'amant d'Imogène pourrait\ns'approprier son immortelle clameur de décevance :\n\n            Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie,\n            Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l'œil! »\n"}, {"page_pdf": 18, "texte": "                                 DURENDAL                                 15\n\n            Une voix de la hune, ardente et folle crie :\n            « Amour... gloire... bonheur! » Enfer, c'est un écueil.\n\n            Chaque îlot signalé par l'homme de vigie\n            Est un Eldorado promis par le Destin;\n            L'Imagination qui dresse son orgie\n            Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.\n\n\n   Pauvre poète, pauvre amant qui prétendez abreuver de contingence\nvotre soif d'absolu ! Oublieux que l'infini du désir appelle l'infini de\nla jouissance, vous vous étonnez qu'ayant fait vainement le tour de\ntoutes les humaines voluptés, l'âme désenchantée aille crier détresse\nau seuil de l'au-delà!\n   Ce cri de détresse fait la consolante beauté d'Imogène. Au lieu de se\nclore sèchement par les habituelles et brutales négations, la 'dernière\nœuvre d ' E d m o n d Picard laisse derrière elle un sillon d'espérance\néternelle — oh ! brumeux et incertain encore, mais que l'oeil de\nl'admirateur distingue et suit avec s y m p a t h i e .\n   Aux plis du linceul d'Imogène, évoqué du noir de la mort par\nl'amour de l'écrivain, il y a comme de vagues reflets d'immortalité.\n\n   Ils sont nombreux, parmi les lettrés catholiques, ceux qui, refusant\nde circonscrire leurs admirations artistiques, au cycle étroit marqué\npar l'inepte politique, ont dès longtemps et malgré de tranchantes\ndivergences d'idées, apporté à E d m o n d Picard leur admirative et\nreconnaissante s y m p a t h i e . . . C'est qu'en scrutant de sincérité leur\npersonnalité littéraire, ils constatent, ceux-là, de quels alluvions d'in­\ndépendance et d'originalité l'influence du maître, respectueuse d'ailleurs\njusqu'au scrupule de leur intégrité morale et religieuse, a régénéré en\neux le dépôt des routines séculaires... Il leur a donné cette grande\nleçon de penser par eux-mêmes et d'écrire comme ils pensent, d'avoir\nune pensée et un style à eux et qui ne soient tributaires ni des modes\nétrangères ni des traditions nationales... « Artiste, Lettré, crois et\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "16                             DURENDAL\n\n\nespère en l'Idéal qui te semble le meilleur, mais sois Toi », n'a-t-il\ncessé de clamer... E t par lui l'Art a été jeté en manteau de magnificence\nsur les aridités du D r o i t ; par lui les Lettres ont été exhaussées aux\naltitudes d'un apostolat social... A h ! l'éclosion superbe des libres\nindividualités littéraires et artistiques que notre petite patrie, jadis\nd'Académiciens et de Bureaucrates doit à E d m o n d Picard !\n\n  O maître, l'autre mois, parmi une noire nuit hivernale, des appels\nmystiques se sont épandus du haut des tours — tours hautaines de\nSainte-Gudule, pauvre tour de Gruitrode en Campine.\n  Les verrières des églises se sont illuminées de splendeurs.\n  L'orgue a élevé sa voix grave...\n  E t l'aube s'est levé — « une aube douce comme aux premiers jours\ndu monde », une aube consolante comme au matin de l'étable de\nBethléem.\n   L'aube de Salvation par l'Espoir et l'Idéal — immortels !\n   Oh ! si un rayon de cette aube avait pu descendre dans la grande\nâme du rêveur aigri, découragé et las d'Imogène et l'amener au pied de\ncette crèche où, depuis deux mille ans, le fils du charpentier de\nNazareth enseigne aux hommes de bonne volonté le mot qui résoud\nl'énigme troublante de la vie !\n                                             FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "                                       DURENDAL                                     17\n\n\n\n\n                                  NOTRE FABLIER\n  Aujourd'hui toutes les revues qui se respectent ont leur fabuliste attitré. Durendal,\nqui entend ne se laisser damer le pion dans aucun genre, s'est acquis la précieuse\ncollaboration d'Horapolle. Ce nom se passe de commentaires. Nous donnons aujour­\nd'hui la première composition de notre éminent ami :\n\n                             LA    TA UPE           RECHIGNARDE\n\n                          Certaine taupe rustique\n                          Hérita d'un éléphant\n                          Par acte très authentique.\n                           Telle Madame Belgique\n                          De l'Etat Indépendant.\n                 La taupe parut peu goûter cette largesse.\n                 Mais l'autre, qu'amenait à point l'homme de loi,\n                 Lui dit en son parler d'éléphant : — Eh ! Princesse,\n                 On a souvent besoin d'un plus petit que soi !\n                                                                  HORAPOLLE.\n\n\n\n\n  L E S GRANDS\n        NÉO-IDÉALISTES ALLEMANDS\n                                            (Suite.) (1)\n\n                                               VII\n\n\n\n R\n          EVENONS à Böcklin. Et maintenant     flectamus genua.\n              Une aube sombre et grise sur des collines de Toscane ou d'Ombrie,\n           le Christ vient d'être décloué. J'ai dit que Böcklin s'était obstinément\n refusé à voir jamais l'Orient. Il abhorre la couleur locale clans l'interprétation des\n Evangiles et reste fidèle à la tradition des primitifs qui peignent la crucifixion dans\n\n   (1) Voir numéro de décembre.\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "18                                   DURENDAL\n\nles sites de chez eux, Italie, Flandres ou Allemagne, le Christ étant mort pour tous\nles hommes et non point spécialement pour quelques Arabes, comme le veulent Bida,\nVareschagine, Brangwyn et autres artistes, dans la vie plus voyageurs que pèlerins.\n   Donc, un paysage de Toscane, éclairé comme par la couleur locale des choses, le\njour n'étant pas encore levé. Ciel d'ardoise uni. La croix vient d'être abattue sur\nun sol de primitif semé de pâquerettes. Les cadavres des deux larrons, encore\ndressés à droite dans la nuit fraiche qui descend à l'horizon, sont témoins de la\ndéchirante scène. Derrière leur gibet un mur blanc et la base d'un gros cyprès. En\nface à gauche, frappées par la première lueur matinale éclatent timidement les\nquelques taches blanches d'une Jérusalem italienne qui pourrait être Fiesole,\njardins, murs et cyprès, campaniles, loggia, ensemble d'élégantes fabriques et de\nbeaux arbres.\n   Un groupe magnifique central, au pied des croix, orbite normalement autour du\ncorps jaune exsangue de Jésus. Un jeune juif, de profil, va relever les jambes\ninertes dans les fleurs; un autre personnage, debout mais le corps tout voûté sous\nune charge lourde, la tête de profil, Joseph d'Arimathie, en face de son aide,\nsoulève les épaules d'où pend la tête livide aux longs cheveux blonds collés par la\nsueur du martyre de l'Homme-Dieu; à côté du vieillard, la Sainte Vierge derrière\nle torse divin agenouillée. Et derrière l'ami de Joseph, un second groupe composé\nde Sainte Marie Madeleine debout, convulsée de douleur, et de Saint Jean debout\naussi et qui, malgré sa propre douleur, cherche à consoler, non point, mais à un\npeu calmer la pauvre créature qui se détourne de lui affolée.\n   Reprenons l'indication des couleurs par Marie Madeleine, depuis la gauche, par\nMarie Madeleine blême, à longue chevelure rousse éplorée, la tête renversée en\narrière, la main sur les yeux; il y a comme de la folie dans son sanglot éperdu; elle\nest drapée dans un manteau vert épais couvert d'un dessin losangé et liseré\nd'une ganse noir et or. Les étoffes, dans ce tableau, ont peut-être quelque caractère\noriental; le Maître s'est souvenu des riches couvertures en poil de chameau aux\nfortes et sombres colorations obtenues par de très simples teintures minérales ou\nvégétales domestiques, en Perse, au Caucase et en Arabie. Pour une scène aussi\ndouloureuse, Böcklin devait sévèrement abandonner les mousselines, les gazes\ntransparentes, fleuries, étoilées et ponctuées qu'il affectionne; rien que des couleurs\ngraves dans ce tableau presque nocturne, où les contours sont un peu durs volon­\ntairement, pour plus d'implacabilité. — Saint Jean est toujours le jeune homme\naux longs cheveux et « aux grands yeux sombres à fond d'azur » de la tradition\nésotérique et vincienne. L'homme agenouillé est un grand juif aquilin, à chevelure\net à grande barbe fauves et incultes, il est vêtu de brun losange de jaune, à man­\nteau d'un autre brun.\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                                     DURENDAL                                       19\n\n   Et il touche le cadavre du Christ respectueusement avec des mains qui ont la foi\nde toucher à Dieu même, des mains recouvertes d'un suaire bleuissant. La pauvre\nvieille Sainte-Vierge, lamentable, agenouillée de face derrière le cadavre et sous les\ndeux croix encore érigées a tout le corps sombrement encapuchonné de violet, la\ntête prise dans des hardes brunes et jaunes. Les corps brun pâle, à bronzure cada­\nvérique, des deux larrons contrastent avec la fine peau blanc-verdâtre du Christ au\nvisage traditionnel, dont la longue chevelure pend en flot d'or. Le larron maudit,\nde face, velu, renfrogné, hideux, vraie tête camarde d'assassin, est mort blasphé­\nmant, les yeux ouverts, et son regard vitreux et toute son expression blasphèment\nencore; à le voir on comprend l'enfer. Au contraire le bon larron, de profil, s'est\nendormi en paix, la tête penchée sur la poitrine, et son visage, idée sublime, a pris\nla ressemblance et l'expression du Christ. Il est déjà avec Lui depuis hier à la\ntroisième heure dans le Paradis. Mais pour réaliser cette idée sublime, Böcklin a\nété obligé de pratiquer un accroc à la tradition chrétienne, malgré l'immense respect\nqu'il lui porte. Le Christ ne pouvait être crucifié entre les deux voleurs, sinon il\neût fallu, dans l'ordonnance du tableau, sacrifier ou l'admirable paysage d'aube\nitalienne du fond ou l'un ou l'autre des larrons; or le contraste de leurs deux phy­\nsionomies était un élément essentiel de cette austère composition. Le Christ est\ndonc censé avoir été crucifié non pas au centre du triple gibet, mais au bord.\nJ'admets que ce soit gênant; mais regardez les deux voleurs et vous absoudrez le\npeintre. Le larron maudit pend au-dessus de la vieille Sainte-Vierge abîmée de\ndouleur en son agenouillement, élevant ses vieilles mains osseuses, ridées et trem­\nblantes à la hauteur de sa vieille tête en un admirable mouvement de vieillard, bien\nhumain... Elle va prendre le ciel à témoin de l'injustice et du forfait, mais elle se\nrappelle que le sacrifice est volontaire, et le geste s'arrête à mi-chemin, elle consent\nune fois de plus, et le geste n'est plus que de douleur. Il faut remonter jusqu'à\n Dürer pour retrouver un semblable attendrissant visage de pauvre vieille maman...\n De quelle intensité rude et virile celui du jeune homme roux de barbe et noir de\n cheveux qui va soulever les genoux du Christ; de même aussi la noble tête blanche\n de Joseph d'Arimathie, un vrai profil de patriarche aux yeux enfoncés et rouges,\n vêtu de violet feutré, épais, à passements or et rouge, à manteau vert. Des pieds\n du bon larron le sang coule encore, épais, sur un des bois équarris et fendu pour\n caler solidement la croix en terre. Quelques touffes de violettes et de pâquerettes\n fleurissent dans l'herbe, mêlées tristement à tout ce drame divin. Quant à la facture\n de cela c'est à croire que Dürer ressuscité est allé peindre en Toscane. Cela porte\n la date de 1876. Les chevelures, les barbes sont volontairement archaïques, des fils\n ondulés, très clairs, sur fond plus sombre, détaillant les cheveux, les poils, minu­\n tieusement. Mais qu'est-ce que ces questions de coloris et de facture quand il s'agit\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "20                                    DURENDAL\n\nd'une oeuvre aussi poignante d'émotion et de profondeur religieuses, dont chaque\ncoup de pinceau, chaque trait, chaque tache est un acte de foi et d'amour. Voilà un\nvrai tableau d'église, le seul que je connaisse dans la peinture moderne depuis\nDelacroix, sauf peut-être d'une part la Décollation de Saint-Jean, de Puvis de Cha-\nvannes, et d'autre part ce Christ aux outrages d'Henry de Groux qui fait l'effet, selon\nle mot d'Henry Bordeaux, d'un génial et colossal avortement...\n   Ici rien n'est avorté; que Dieu me préserve d'avoir seulement l'air de blasphémer\ncette œuvre sacrée. C'est plus que du génie tout plein! C'est la foi médiévale\nretrouvée, c'est Dürer réincarné pour une dernière, une suprême œuvre posthume,\nla plus belle de toutes et signée — Böcklin.\n                                                                 WILLIAM RITTER.\n\n\n\n\n                             NOTES D'ART\n   D u r e n d a l a u x A q u a r e l l i s t e s . — Carlos Schwabe, dont chacun sait les\nmagistrales illustrations du Rêve, nous a envoyé trois aquarelles. Leur intérêt\ns'augmente d'un charme de primeur; c'est, croyons-nous, la « première » ici, du\nmaître. La profondeur de la pensée, l'étourdissante technique, le coloris d'une\ndistinction parfois trop dédaigneuse, le dessin précis jusqu'à une sorte de ciselure au\ncrayon, tout fait cet art supérieurement attractif.\n   Le Destin. Devant un portique de falaise qu'illumine la brêche vers l'au-delà,\nsiège la déesse dont les mains déroulent un long volumen transparent écrit d'étoiles.\nLes villes lumineuses brillent au fond sur la mer sillonnée par les existences. Une\nenceinte d'hostiles lotus noirs indique, près de la déesse, le havre fatidique dont\nl'eau est pleine d'apparitions et de reflets lointains. Un groupe surtout, est char­\nmant; le berceau recevant les ailes cruelles et que vient prendre une émergente\ndéesse funèbre.\n  L'Etre du mal étend félinement son corps curieusement éclairé, sur une crète\nrocheuse. Il présente un crâne comme pour une malédiction rituelle. Sous son\ngeste, des villes flamboient, se renversent et l'encensent de longues fumées apoca­\nlyptiques, mêlées aux vols de proie.\n  L'Effort pour la vérité, la plus importante des trois œuvres, un chef-d'œuvre\naussi, exprimant en toute sa terreur magnifique, l'éternel tête-à-tête de l'Homme et\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                                      DURENDAL                                        21\n\ndu Livre. Parti des profondeurs qu'obscurcit l'ombre de « l'en-deçà », le vieillard\nnu est arrivé au sommet du mont, ne gardant que le Livre. Le sang de l'effort\nmarque la roche. D'étranges edelweiss où vit l'âme des étoiles et des cristaux, le\nraillent, épanouissant l'énigme. L'homme, d'une main, froisse la page vainement\nlue; de l'autre soutient sa tête plus torturée par le grimoire, que ses pieds par\nl'ascension. Au-dessus, le glacier du Mystère menace de ses lames aiguës. Il porte\nla plaine verdoyante de l'au-delà où pose l'éblouissement du soleil, d'où s'élèvent\nles troncs d'arbres ignorés. C'est la demande, exaucée, du nécessaire Absolu. Mais\nla montée est bien finie. Un brisement, une métamorphose ou un vol est imposé.\nTous les trois peut-être?                                                E. J.\n\n   M u r de g r a n g e . — Les bonnes fortunes des flâneries au village. Sur les vieilles\nplanches fermant une grange, une vision exquise, réelle et invraisemblable comme\nun dessin de Dürer.\n   Par une chatière inaperçue, une tête de chat regarde et doucement, remue son\nmasque de velours. Elle semble ainsi l'âme même de la vieille masure, son âme,\ntriste et mystérieuse, vainement fleurissante dans les mousses des planches moisies.\nPar un caprice de fée, elle a pu s'épanouir en l'animation de cette rosace de poils\nluisants où parlent les pierres gravées des yeux verts.\n   Comme je demeurais en une surprise charmée, attentif à leur verbe, un à coup de\nchangement à vue bouleversa le symbole.\n   La tête s'était avancée, les pattes, le corps velouté, avaient jailli; et, posé en\nsphynge sur la route, le chat faisait onduler sa queue touffue comme un appât au\nnoir du trou. Il en surgit une miniature exquise de petit chat plein de frétillements\njoueurs. De ses griffes puériles il saisissait le panache onduleux que, condescendant\net grave, le grand chat balançait sans regarder. Des deux tableaux, la vive disson­\nnance s'apaisait en l'accord de la révélation cruelle, la double face du Janus antique,\nl'inutile rêve et l'inutile action puisque périssables tous deux!\n                                                                     EDMOND JOLY.\n\n\n   Nous ne pouvons que mentionner l'ouverture du salon « Pour l'Art », en notant\nles influences idéalistes qui s'y montrent. Un « Jésus au milieu des docteurs », par\nM. Rouault, se réclamant à la fois de Rembrant et d'Adrien Moreau, offre un vif\nintérêt. A y remarquer la Vierge, simple geste dans un accord de couleurs. Les\nlithographies de M. Dulac (litanies du Saint Nom de Jésus, cantique de saint Fran­\nçois), mériteraient une longue étude, ainsi que les dessins de M. Sattler, curieuse­\nment contrastant. Une exquise reliure de M. Orner Coppens rassemble une Vierge\n priant, un vol d'encensoir, un cœur ardent et forme un parfait poème de triptyque.\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "22                                    DURENDAL\n\n\n\n\n                 MIROIR D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n       Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde.\n\n\nL    e Sabot, pauvre sujet à amplification, dira quelque professeur de rhétorique. Or\n      voici ce que dit, à ce propos, une femme qui ne sait point son latin, bien sûr,\net qui n'a pas subi l'avachissement des humanités, horreur !\n   Lisez l'hymne au vieux sabot : « Si extrême que soit son âge, si profonde que\nsoit sa vétusté, il garde sa rigidité d'aïeul. Ses fentes ressemblent à des rides; il a\nété bronzé par le soleil, patiné par la gelée; il s'est rougi dans le sang des cuviers,\nblanchi dans la poudre des moulins, ambré dans le fumier des bêtes. Sur lui des\naurores et des aurores ont brillé; sur lui des crépuscules et des crépuscules se sont\néteints, pleurant de l'ombre sur les plaines endormies. Il a marché au signal des\nalouettes. Il s'est arrêté au commandement des rossignols! Et quand son temps est\nfait, on ne l'abandonne pas, — on le brûle. Il retourne aux nuées, flotte, parcelle\nd'arbre mort, au-dessus des arbres vivants; jusqu'au jour où, choisi pour apaiser\nleur soif, il tombe en ondée, remonte en sève, jaillit du tronc, claire, verte branche\nchargée de rameaux et de nids! »\n     L'auteur Séverine; extrait d'un dernier volume intitulé : Pages mystiques.\n                                            *\n                                          * *\n\nU    N petit Esculape de province, le docteur Emile Valentin, s'est fait connaître\n     avantageusement dans le monde littéraire par sa méthode curative de l'hypo­\ncondrie. Sa dernière découverte : Rédemption, poème nègre, parodie d'Africa (franco\ncontre un franc en timbres-poste), avait dilaté les rates les plus réfractaires. Mais\nl'exhilarant docteur a trouvé mieux : il vient de ressuciter le Journal des gendelettres\nbelges, dont la disposition avait fait la part vraiment trop belle à Jef Castelein\nd'Eecloo.\n   Ce journal nous apporte, accompagnés de quelques vers de Pailleron et de\nFuster (!), exhumés des chresthomathies du Semeur et d'une réimpression des Idées\nd'un/ou de Coomans (publiées en 1871), des aperçus aussi inédits qu'irrésistibles du\ndocteur Valentin lui-même.\n   Parmi ces aperçus, nous serions ingrats de ne point citer Le défi du vidante —\ngrande parade en vers mirlitonesques — où l'on voit le joyeux docteur, affublé du\ncasque et des cuissards de Mangin, menacer de sa seringue les pairs de la Table\nRonde.\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                                    DURENDAL                                       23\n\n  Ceux-ci remercient. La vie littéraire s'accommode fort bien, de temps en temps,\ndu délassement et du réconfort qu'apportent semblables pasquinades.\n  Le docteur Vidame va trop loin cependant lorsqu'il s'écrie :\n                   Allons, prenez du champ, et maintenant en garde!\n                             Je vous veux à califourchon.\n                   Chevaucher tous!... Sortez votre colichemarde...\n\n   Non, n'est-ce pas docteur? Soyez gai, mais dans les limites du code pénal.\nÉvitez ces petits écarts de mauvais goût; mais pour le reste, continuez, continuez,\ncomme disait Mac-Mahon au nègre qui avait inventé le poème antiesclavagiste.\n   Au pis-aller, que peut-il vous en advenir? Que quelques morveux, prenant au\nsérieux les épithètes de pion, d'épicier, d'encroûté, que vous vous décernez judicieu­\nsement à vous-même, renchérissent encore sur votre vocabulaire et vous traitent\nde cuistre.\n   Les gens sages trouveront que tout au moins istre est de trop !\n                                             *\n                                          * *\n\nV    oici, d'après Pierre à Thymo, chroniqueur belge du xv e siècle, les douze lois\n     imposées aux chevaliers de la Table Ronde. Ce sont les nôtres :\n       I. Ne jamais déposer les armes.\n      II. Chercher les périls et les aventures les plus hasardeuses.\n     III. Appelés au secours des faibles, les défendre de tout leur pouvoir.\n     IV. Ne faire violence à personne.\n      V. Ne point se nuire entre-eux.\n     VI. Combattre pour le salut de leurs amis.\n    VII. Exposer leur vie pour leur pays.\n   VIII. Ne rien rechercher pour eux-mêmes que l'honneur.\n     IX. Ne manquera la fois promise sous aucun prétexte.\n       X. Remplir soigneusement tous les devoirs de la religion.\n      XI. Exercer l'hospitalité, suivant leurs moyens, envers le premier venu.\n    XII. Enfin, rapporter exactement ce qui leur était arrivé dans les gestes de\nl'ordre.\n   Ceci pour renseignement des « gendelettres belges ».\n                                             *\n                                          * *\n\nU     N joli mot de Gustave Planche, dit dans un salon du faubourg Saint-Germain,\n      au cours d'une conversation OÙ quelqu'un, défendant un mauvais poète,\ndemandait grâce à cause de sa pensée.\n   — Sa pensée, prononça le célèbre critique! E h que m'importe. Il me verse du\nLacryma Christi dans des verres sales. Je refuse d'y mettre les lèvres.\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "24                                   DURENDAL\n\n\n\nM         Lucien Descaves publie dans le Journal (du 24 janvier 1895), un article ému\n        • sur la mort de ce pauvre Villiers de l'Isle-Adam. Le magnifique écrivain,\nenterré au cimetière des Batignolles, n'a pas un coin de terre où reposer. Le Journal\nouvre une souscription pour qu'une sépulture décente — nous ajoutons chrétienne,—\nsoit accordée au grand écrivain. Durendal s'associe à cette pensée. Nous transmet­\ntrons au comité l'offrande de nos lecteurs.\n                                           *\n                                          * *\n\nL    'ARTICLE intitulé Léon Bloy, le misérable, de notre collaborateur Pol Demade,\n       est entièrement composé; il était malheureusement trop étendu pour trouver\nplace au numéro de ce mois.\n   Nous donnerons très prochainement cette riposte de violente indignation. On\nverra (à vous Nervie !) que Durendal est capable de sévérité envers ses amis, quand\nses amis deshonorent la vérité.\n                                           *\n                                          * *\n\nN     ous prions le Journal des Gens de Lettres de nous appeler par notre titre :\n      Durendal, et non point, comme il le fait, par notre sous-titre : Revue catholique\nd'Art et de Littérature. La circoncision nous répugne, docteur E. Valentin.\n                                           *\n                                          * *\n\nL    'OUVRAGE de Max. Nordan (Dégénérescence), que certains intitulent : une magis­\n       trale étude de la littérature contemporaine, est tout bonnement l'œuvre d'un\nmonomane. Nous le prouverons quand on voudra.\n                                           *\n                                          * *\n\nE     NCORE ces bons amplificateurs!\n          « Nous avons étudié avec intérêt, écrit l'un deux, la Composition littéraire au\nmoyen de textes expliqués, par F . HOUTAIN, directeur de l'École primaire supérieure\nde Gembloux, et, certes, nous n'avons que du bien à en dire.\n   La première partie débute par une description, p arfaite en son genre : « L'Automne ».\nIl y a d'abord l'invention, c'est-à-dire la recherche de l'idée dominante et des\ngrandes divisions du morceau. Secondement, en vue d'ensemble de la nature en\nautomne : Bourrasques. — Grands vents. — Chute des feuilles, etc. « Qui a vu ces\nchoses de près, les aime ou les déteste. » Cette transition nous mène à un troisième\npoint : La condition de l'homme des champs le soir, ce qu'il aime, ce qu'il entend. —\nUn quatrième point dépeint les conditions des gens retenus au dehors en automne :\nle marin, le chasseur, le gendarme, etc.\n   Un troisième chapitre est consacré..., etc., etc. »\n   La peinture des ennuis du bon gendarme, arrachée dans une description, parfaite\nen son genre, de l'Automne, ce doit être un morceau délicieux! Rien des bottes,\nbien entendu...\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "   Durendal est la plus artistique et la moins coûteuse des revues\n(abonnement 5 francs par an). D'une irréprochable moralité, elle peut\nêtre mise entre toutes les mains.\n   Durendal publie, chaque mois, des nouvelles, contes, légendes,\npoésies; des chroniques; des articles variés sur l'art, la littérature, la\nmusique.\n  Voici du reste quelques appréciations de la Presse, catholique au\nsujet de Durendal :\n\n  c Durendal, la revue catholique d'art et de littérature, s'est donné pour mission\nde lutter en faveur de l'idéal et pour le réveil de l'art chrétien. Matériellement, la\nrevue est d'une facture très artistique, enjolivée de lettres ornées et de jolis\nculs-de-lampe. Durendal est pour nous faire honneur. »\n                                   Journal de Bruxelles. (23 mars et 6 juin 1894.)\n\n\n   « Durendal mérite une mention toute sympathique dans les colonnes de ce\njournal, non seulement parce qu'un de nos amis et collaborateur (Jean Suis, Pol\n Demade) y met le meilleur de son âme, mais encore parce qu'il y a là une tentative\ndigne d'être encouragée et louée. L'amour des lettres dans un cœur chrétien est\n une des formes de l'idéal. Saluons avec émotion les jeunes catholiques qui, à cette\n époque de positivisme plat, font une place d'honneur dans leur vie à l'amour des\nlettres. »                                          Le Patriote. (12 mars 1894.)\n\n\n  « Durendal est un noble effort littéraire, auquel nous souhaitons, de grand cœur,\nun vif succès. »                                         L'Union. (5 mai 1894.)\n\n\n   « Durendal, la nouvelle revue des jeunes catholiques, a paru dans un flamboie-\nment de jeunesse, d'enthousiasme, d'art sincère et vrai. Nous ne pouvons qu'ap-\nplaudir à cette Revue qui parait à son heure et si nécessaire à cette époque d'épa-\nnouissement d'œuvres puissantes, mais trop souvent impies, sans aucun souci de\nDieu et des âmes. »                               L'Etudiant. (20 février 1894.)\n\n\n  « Durendal, la nouvelle revue d'art et de littérature, mérite toute notre attention.\nNous voici devant la plus noble des tentatives, celle qui répond le plus exactement\nà notre idéal, aussi ne saurions-nous assez la désigner aux catholiques italiens. »\n                                                          Corriere délia domenica.\n"}]}