{"numero_id": "ulb-durendal-1895-09-n9", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1895-09-n9-001", "volume": "ELB-AML-484382-1895-000-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1895-000-002_f.pdf", "ocr_sha256": "0df52fc58bd9cd5adae9d20bc1512c3631bbc2f3ac2489ddc793b58bceebc44e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 185, "page_fin": 204, "titre_corps": "Fin de chevalerie : Le Sens du pays", "titre_sommaire": "Le Sens du pays (fin de chevalerie)", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "FIN DE CHEVALERIE", "ancre_fin": "H. CARTON DE WIART", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 220, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 163, "fin_caractere_exclue": 1864, "texte": "FIN DE CHEVALERIE\n\n\n\n          LE SENS DU PAYS\n                                                     Contritionem   prœcedil    Superbia.\n                                                                               Prov.XVI,18.\n\n\n                   ENCHASSÉ dans   ses collines, Liège achève de dormir.\n                    Ses rues sont pleines encore de silence, et son large\n                    fleuve, d'une poussée lente, pousse entre les rives\n                    noires ses petits remous moirés qui se poursuivent\n                    et s'entrelacent.\n                           Mais déjà l'aube mystérieuse affleure parmi les\nténèbres. Sur les hauteurs de la Vesdre, un lointain reflet d'aurore se\npose, comme une crête d'un blanc nacré qui les dentèle. Des demi-\nclartés naissantes filtrent par les déchirures du brouillard. Les étoiles\nclignotent. P e u à peu, les sommets se dégagent de l'ombre. L e u r voile\nde gaze s'amincit et se fond. L a couleur leur vient. Un à un, ils\nrenaissent à la lumière et à la vie. C'est la haute flèche octogone de\nSaint-Lambert, gardienne de la cité, dont la carapace de plomb doré\ns'éveille radieuse, la première. P u i s voici, parmi les envols fulgurants\ndes colombes, les clochers de Saint-Denis, de Saint-Pierre, de Sainte-\nCroix et de S a i n t - P a u l , la Violette, la tour de l'abbaye Saint-Jacques,\nle dôme colossal des Dominicains, la Commanderie des T e m p l i e r s , la\nChartreuse, tous les édifices religieux et civils qui s'allument au\nsoleil, subitement jailli d'une échancrure d'horizon.\n  Depuis le Val-Benoît jusqu'au P u b l é m o n t , toute cette plaisante\nvallée où s'allonge et s'étage la ville opulente, s'emplit d'une lumière\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2149, "texte": "186                            DURENDAL\n\n\ndouce, encore tamisée de vapeur. Les cent rivelettes par où se perdent\nles eaux confluentes scintillent, argentines et rieuses. Les coteaux de\nSaint-Maur, de Cointe, de Bois-1'Évêque, de Saint-Gilles luisent sous\nla verdure. Tout au Nord, les vastes prairies basses de Doixhe brillent\nde toute la rosée qui les emperle. Ainsi nourrie par la fraîcheur des\neaux et la tiédeur des collines tutélaires, cette nature liégeoise a toute\nla beauté d'une parure de déesse.\n                                      *\n                                  *       *\n   A ce réveil des choses, d'une éternelle sérénité, répond celui des\nêtres. Ces eaux, ce ciel, ces montagnes, ces éléments achevés et\ntoujours jeunes, dont la puissante uniformité domine nos passions et\nnos inquiétudes, ont des matins calmes et majestueux comme l'har­\nmonie des sphères. Voici qu'en contraste avec cette activité divine, la\nsève humaine, après le repos d'une nuit, retrouve sa fébrile agitation.\n   Tout le long du fleuve, les quais s'animent tout d'abord, — les quais\nde la Goffe, de la Ferraille, de la Batte, de Fragnée et dAvroy, — et\nles ponts et les rues qui y mènent frémissent au passage des lourds\nchariots ruraux s'empressant aux marchés et s'enchevêtrant aux carre­\nfours. De toutes les venelles débouchent, au trot vaillant des chiens\net des ânes, des carrioles chargées de viandes, de légumes et de fruits,\net, parmi les protestations des piétons, s'acheminent des théories de\nchevaux aux crins tressés de paille et de vaches mugissantes autour\ndesquelles se multiplient — très brutaux — maints maquignons et\nmaints bouviers.\n   C'est dans l'air un conflit de bruits assourdissants — appels gouail­\nleurs, jurons, injures, — dominé par la chanson des Angelus qui\ns'égrènent du haut de cent clochers.\n                                      *\n                                  *       *\n   Au quartier d'Outre-Meuse, dans le vinâve des Prez qui s'étend du\npont des Arches au pont d'Amercœur, plus vive qu'ailleurs déborde\nl'animation populaire, plus bruyante éclate la cacophonie. La foule\ns'y presse comme le sang afflue au cœur.\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2330, "texte": "                               DURENDAL                              I87\n\n    Une ruelle surtout, une de ces ruelles étranglées, tortueuses, — où\nles maisons noires, ignorantes des lois de la symétrie, s'épaulent\nmaladroitement comme des ivrognes ayant peur de choir, — regorge\nde tout un monde tapageur : bourgeois, paysans, forains, chalands,\nribaudaille, attirés par l'attente d'un spectacle solennel.\n    A l'angle de la ruelle, — dominant l'humilité des toits voisins, —\ns'érige une hautaine construction de pierre ayant comme des allures\nde reine du quartier. Reine à l'aspect farouche et insoucieuse des\nélégances. Point de fines ogives, de graciles clochetons, de bretèques\namenuisées. Les rudes ouvriers qui dressèrent ce donjon ignoraient\ncette fantasmagorie : le bâtiment est lourd et la façade massive flanquée\nde deux tours obèses. Sur cette façade, lézardée par endroits, le soleil\nse joue capricieusement, mettant çà et là des plaques d'ombre frisson­\nnante. Au faîte, sous les créneaux, se profilent des masques de bêtes\nmauvaises, allongées en gargouilles et attaquées de lichen, lesquelles\nricanent sinistrement aux piétons en attendant les jours de pluie où\nelles pourront, de toute leur hauteur, leur cracher sur le chef.\n    Ce vieux steen pourtant n'a plus de féodal que l'allure. Tandis que\nses pairs du plat-pays restent souverains des campagnes, lui, plus\nmoderne, a pactisé depuis longtemps avec les gens de commune, ces\n« gentilshommes à cloche ». La démocratie a pénétré au travers de\nses épaisses murailles, et Messire Raes de la Rivière, seigneur de\nHeers, de Lintre et d'Aerschot, qui occupe ce fier logis, n'est rien\nmoins que le premier serviteur — ou le premier chef — du parti\npopulaire. Et si le vieux manoir a pris ce jour-là, premier dimanche\nde juin de l'an de l'Incarnation de N.-S. 1465, un air de fête et\nd'hospitalité, s'il arbore au-dessus de la poterne, la bannière du vinâve\nportant à dextre du perron liégeois l'image du patron Saint-Nicolas,\ns'il a tendu, jusque dans la rue, en signe de bon accueil, ses riches\ntapisseries des Flandres, c'est que l'honneur lui est échu de servir de\nlieu de réunion aux principaux de Liége, de Looz et de Franchimont\nqui ont décidé de venir y délibérer aujourd'hui sur les affaires\ncommunes. Et c'est pour assister à l'arrivée du « Sens du Pays »,\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2204, "texte": "188                             DURENDAL\n\n\nsuivant le nom qu'il donne aux membres des Ordres, que le populaire,\navide de nouvelles et de décor, se presse aux alentours.\n\n                                   ** *\n\n   Pour le populaire, le plaisir est de se coudoyer, gens du dedans et\nde la banlieue, paysans arrachés à la glèbe par le jour du Seigneur,\nrivageois venus du faubourg Saint-Léonard, montagnards en hou­\nseaux, vilains en surcottes de bure, compagnons des XXXII métiers,\nbourgeois des bonnes villes, routiers, hommes d'armes cassés aux\ngages, ardente plèbe wallonne, d'une bonne humeur inaltérable en sa\nvie de travail, de plaisir, de factions politiques, de batailles. Les\nembarras causés par l'exiguïté des passages trop étroits, les pieds\nécrasés, les visages meurtris, les atours chiffonnés, jusqu'à l'impatience\nde l'attente et aux discussions politiques, tout est prétexte à gouail­\nleries. Ce peuple ne connaît pas l'enthousiasme. Il est tout « en\ndehors ». Et de s'apostropher et de rire, si vient à passer quelque\ncavalier dont le cheval les couvre de crotte. Et d'acclamer et d'inter­\npeller, si vient à passer quelque notable cher à leurs cœurs. Tout cela\nles réchauffe, les divertit, les réjouit. Les causes des querelles civiles\npeuvent les laisser indifférents, mais ils ne le sont point aux individus.\nIls prennent leurs chefs en affection ou en haine, moins à cause de\nl'intérêt qu'ils leur supposent ou leur dénient pour le bien-être de leur\nclasse, mais tout simplement parce qu'ils leur plaisent ou déplaisent.\n   Cette foule est comme les femmes. Elle aime un homme parce\nqu'il lui plaît. Il lui plaît parce qu'il lui plaît. Ses adorations comme\nses aversions trouvent en elles-mêmes leur raison dernière.\n   Sur le coup de huit heures, arrivent en cortège les magistrats du\npays condrusien, ceux de la Hesbaye, de la Famenne, des Ardennes,\nde la Campine, de la Thiérarche. Beaucoup ont voyagé de nuit dans\nleurs pesants chariots revêtus de cuir fauve. Leurs gestes somnolents\net leurs yeux ternes disent les fatigues d'une longue route.\n   Viennent de graves docteurs, drapés dans leurs ganaches de couleur\nsombre, le capuchon rejeté sur l'épaule. Viennent des maîtres des\n"}, {"page_pdf": 224, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2116, "texte": "                               DURENDAL                             189\n\nchefs-villes, parés de vair ou de petit-gris, signe de noblesse civile,\ndes seigneurs vêtus à la mode de la Cour de Bourgogne, coiffés du\nchapel à bec, serrés en leurs brefs surcots, épaules élargies par les\namples mahoîtres, jambes moulées en leurs maillots bicolores, leurs\nvastes manches traînantes et les queues de lézards de leurs souliers à\nla poulaine « inventés en dérision du Créateur » menaçant la foule\ngoguenarde, puis des prêtres du tréfoncier chapitre, des échevins et\ndes membres du tribunal des XXII jugeant cas de force et de violence,\ndes doyens des métiers, tanneurs, febvres, naiveurs, charliers, corbe­\nsiers, mangons, enveloppés dans leurs housses d'apparat.\n   Aux cahots d'un gros destrier enjuponné de fer, s'empresse le fameux\nsire de Malempré-Bueren, un des plus gros gentilshommes de la\nchrétienté et le plus endetté qui soit, glorieux d'ailleurs des belles\nemprises et des rudes trépignées par lesquelles il témoigna en toute\noccasion sa vaillance.\n   — Largesse! largesse! crient, à son passage, les plaisantins en\ntendant leur paume par moquerie.\n   Le sire leur octroie plaisamment sa bénédiction et pénètre dans\nl'huis.\n   — Place! place à Mgr Robert de Morialmé!\n   Et une litière fend la foule, escortée de valets et traînée par deux\nhaquenées dont les harnais s'ennoblissent d'armoiries cléricales.\nDerrière les courtines relevées par des torsades d'or apparaissent la\nfigure replète et le triple étage de mentons du sire de Morialmé,\nchanoine du chapitre tréfoncier, docteur in utroque et chantre de\nSainte-Claire. La fatigue de ces traits, hantés par la pensée et assagis\npar l'étude, se détendant en nuances de sourires, disent, tour à tour,\nastuces de diplomate, finesse de théologien retors aussi bien que\ncomplaisances envers la foule. Devant le perron à montoirs, dans la\ncohue grandissante, il descend péniblement, aidé par un secrétaire,\net chacun de s'extasier sur le luxe de ses bottes noires garnies de\ndentelles à l'évasement.\n   — Ardez, ardez ce galant accoustrement ! fait un clerc minable.\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2298, "texte": " 190                           DURENDAL\n\n\nC'est pour telles bedaines qu'est vrai le dicton : Liége, le paradis des\nprêtres! Non pour nous, pauvres moines ou moinillons dont les\nhardes font se gausser les mauvais garçons. Sauf* charité chrétienne,\ncompère, ce trépotent chanoine eût pu laisser le goupillon à de plus\ndignes. Je gage que s'il dit d'aventure son bréviaire, c'est celui de\nF é c a m p : trois psaumes ou trois leçons, ou, si on veut, rien du tout.\n   — Voire! voire! don Kyrieleison, lui répond son voisin. Vous\nignorez, je cuide, que le sire chanoine est sans doute aucun ni contredit\nl'homme de Liége le plus entendu ès choses de temporalité et de\njustice. Il cache sous son petit bonnet plus de cervelle que n'en\nrenferment maints vastes capuchons...\n   Mais le pauvre clerc se désole que les prébendes n'aillent point aux\nplus dévotieux. Ses jérémiades se perdent dans une confuse rumeur,\ntout-à-coup soulevée par l'apparition d'un vieux seigneur devant qui\nla foule s'écarte respectueuse. C'est le vieux comte de Bernalmont,\npatriarche de la cité, dont le renom de doctrine a dépassé les frontières\ndu Liégeois, — car, souventes fois, il a aplani les mécontentements,\néteint les haines entre voisins. Ce hautbers porte l'énergie ancestrale\ninscrite sur son visage noble et austère, où les années ont glissé comme\nl'eau du ciel sur les statues des cathédrales. Sa taille haute et carrée,\nsa chevelure blanche, sa prunelle fauve proclament la souveraineté.\n   Il passe, et avec lui marche une rumeur d'admiration. L a foule se\n conte les exploits de l'aïeul : comment à Othée, il y a soixante ans\n déjà, — simple écuyer alors, — il ramena les milices liégeoises dis­\n persées, les poussa derechef au plus fort des Bourguignons, tenant\nlui-même jusqu'au bout sans cesser de sévir, étant laissé pour mort\nsur le c h a m p de bataille ; comment il aida Liége à se débarrasser\nde la tyrannie des D a t h i n ; comment il mit sa vaillante épée au\nservice de toutes les bonnes causes, en Allemagne, en France et\njusqu'en Italie. Il passe et pénètre dans la maison du conseil.\n   E t d'autres seigneurs passent encore : le sire de Berlo, avoué de\nH e s b a y e , gonfalonnier de Saint-Lambert, Baré de Surlet, tribun\npopulaire, George de Ville, J e a n Lonchin d'Awans, le doyen de Saint-\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2075, "texte": "                              DURENDAL                              191\n\n\nPierre, Evrard de la Marck venu du fond du Luxembourg, et\nd'autres, accourus de plus loin encore, car Liége commande à un\nterritoire très étendu qui va depuis Maestricht jusqu'à Thuin, de\nBouillon à Fontaine-l'Evêque.\n   Le plus souvent, des quolibets les accueillent :\n   — Vois-tu ce hautbers doré comme un calice. Je le connais beau­\ncoup.\n   — Oyez! oyez! Maheu qui connaît beaucoup ce seigneur!\n   — Pourquoi non! il me doit quarante florins du Rhin, mais il\ngarnit d'or ses harnais au lieu d'en garnir ma bourse.\n   Cependant, parmi ceux qui se fraient un chemin, quelques-uns\nrecueillent des acclamations.\n   Tel, le jeune sire Josse de Strailhe, auquel un nom aimé et une vie\ntumultueuse assurent un grand ascendant sur le populaire. Tout un\ncortège triomphal d'ouvriers, d'enfants, de femmes en délire, dont la\njoie grandit et se propage de rang en rang, lui ouvre la voie parmi les\nremous de la foule curieuse. Très à l'aise sur son cheval andalou, qui\nse cabre d'impatience, le jeune seigneur, à la taille élancée et souple,\nà la physionomie bienveillante, avance lentement, saluant à l'ovation.\nSon visage s'éclaire du sourire un peu humide d'un regard presque\nféminin et de ses lèvres, où la passion tressaille.\n   Liége a vu grandir en lui le fils de ce bourgmestre Eustache qui\nmourut pour le pays. Elle s'est enorgueillie de ses premiers exploits\nde gentilhomme, et presque autant des aventures d'amour où il\ngaspilla les loisirs de la paix, sans y perdre jamais son énergie et son\nhumeur. Les guerres étrangères et les émeutes, les querelles privées,\nles duels et les orgies lui ont fait une auréole quasi légendaire, dont\nles conversations s'alimentent.\n   Les vieillards lui sourient, et les femmes l'admirent. Les bourgeois\nlui glissent des recommandations : A bas le faux élu ! A bas l'évêque\nmendiant! N'accepte point de pactiser avec lui!\n   D'autres notables défilent encore, — laissant la foule plus indiffé­\nrente, — et quand les derniers sont entrés et que la poterne s'est\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2066, "texte": "192                             DURENDAL\n\n\nrefermée sur eux, la cohue s'éclaircit, se coagule en petits groupes, où\npérorent les gens bien informés.\n                                    *\n\n    Le manoir du sire de Heers n'offre point aux comices liégeoises un\n cadre aussi majestueux que la grande nef de la cathédrale Saint-\n Lambert, où se réunit d'ordinaire, sous la présidence du Prince-\n Évêque, le Sens du Pays, c'est-à-dire l'assemblée des délégations des\n États qui forment la représentation officielle de la république. Cepen­\ndant, la grande salle de ce manoir où quelques notables ont convoqué\ncejourd'hui leurs collègues, — en l'absence du souverain méconnu par\nson peuple, — n'est point indigne de la solennité de cette réunion.\n    Plus moderne que le reste de l'édifice, elle dresse d'un seul jet\n superbe les fusées de ses vingt colonnes qui vont recevoir à la voûte\n les arceaux blasonnés.\n    Entre ces colonnes, les panoplies de heaumes, d'épées et de targes\nont, dans le demi-jour des verrières allumées de soleil, des reflets de\npierreries et de métaux. Ces verrières, enfoncées dans les murs épais,\nlaissent entrevoir la vie du paysage urbain, le fouillis des toits gris,\nle sommet des pylônes, les clochers qui signent le ciel de hautes croix\nen fer. En face, Saint-Lambert, lourde masse qui porta la ville dans\nses flancs. Plus loin, comme une reine nuptiale, la Violette, fière de\nsa tour laurée et diadémée. L'entablement des palais et des monas­\ntères. La ceinture des remparts. Au dernier plan, des cîmes aux\nondulations molles et comme affaissées. Tout près, la Meuse remuant\nles nielles argentées de ses flots. La vie religieuse, la vie civile et la\nvie militaire. Toute l'histoire de ce peuple ardent et libre qui, toujours\nrévolté et presque toujours vaincu, ne connut point le repos ni le\ncalme.\n   Le manteau de la vaste cheminée s'orne de salamandres et d'écus­\nsons chargés des fleurs de lys que Raes de Heers s'est octroyées.\nReculée sous ce manteau, trône la dame du logis, l'épouse de Raes et\nle principal artisan de sa gloire.\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2325, "texte": "                               DURENDAL                              193\n\n   Une robe incarnadine aux formes hardies, serrée au gorgerin par\nune ceinture d'orfèvrerie et que diapreé le long voile blanc tombant de\nson hennin, enveloppe son corps félin et souple, faisant valoir le teint\nd'une transparence immatérielle et la pâleur de ses lourds cheveux\nnattés. On ne distingue d'abord, dans ses yeux pers, qu'une expression\nde fierté douce; mais quand se relève le voile de ses cils longs, déliés\ncomme ces fils d'or que les miniaturistes font rayonner autour de la\ntête des anges, quand sa pupille grandit et se dilate, ses regards\ndeviennent de feu, et leur éclat perce les âmes. Ces yeux, clairs comme\ndes lacs, cachent comme eux les mauvaises tempêtes.\n   Mystérieuse et troublante, pleine de contradictions et de surprises.\n   Bien qu'elle soit noble entre les plus nobles, petite-nièce de ce Jean\nd'Arckel qui fut en son temps archevêque d'Utrecht, puis prince de\n Liége, cette dame Pentecôte, que par dérision, mais à voix basse,\navec la crainte de son pouvoir magique, ceux qui échappent à son\ncharme, appellent Sainte Pentecôte, on a pu croire, à voir l'étal de\nsa volupté et le besoin du crime qui la hanta toujours du cœur au\ncerveau, qu'une semence vile a pollué sa lignée. Pourtant, avec l'or­\ngueil de la vie, une soif inextinguible de plaisirs et de richesses, de\nluxe et de domination, elle est reconnue de grand sens politique, de\nsage doctrine par les conseillers et les hommes de guerre.\n   Son mari est chétif, d'une ambition vulgaire, rusée à peine. Les\nexpédients dont il fit œuvre envers un père vénéré, qu'il assiégea dans\nson château, après l'avoir volé, laissent planer sur lui une ombre\npersistante de mésestime. Mais elle prétend le faire triompher quand\nmême, attelée à ce rôle avec une volonté absolue de triompher des\nobstacles, hommes ou choses, qui lui barrent le chemin.\n   Pour se ruer, plus libre encore, vers les apothéoses, vers les persé­\ncutions, vers les amours et les supplices, elle se veut, par son époux,\nl'absolue souveraine de ces âmes que la chevalerie déchue, la diplo­\nmatie naissante, les guerres sans pitié et les inimitiés mortelles\nlaissent en un profond désarroi. Raes est, grâce à elle, puissant sur\nles bonnes villes et les artisans. Un signe d'elle a suffi récemment\n"}, {"page_pdf": 229, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2140, "texte": "194                             DURENDAL\n\n\npour décider à la grève le métier-roi des febvres, afin de forcer les\néchevins à se saisir d'un procès du sire de Heers. Chaque jour, elle\nfait son époux plus puissant sur les deux autres Etats, matant les\npatriciens par l'appât des faveurs, enveloppant les prêtres du laçis de\nses intrigues. On la sait préoccupée du Grand Art, instruite des chry­\nsopopées majeures et des principes des astrologues mèdes. Cependant\nles hommes d'armes l'idolâtrent, parce qu'ils l'ont vue au milieu d'eux,\ndispensatrice de la gloire et du butin. Comme elle siège au Conseil,\n— nullement déplacée parmi les sages, — elle se bat en première\nligne des milices, — nullement déplacée parmi les braves.\n  Maintenant, elle trône sous le manteau de la cheminée, frêle et\npresque languissante, accueillant les hommages du geste gracieux\nd'un bras nu que cercle un lézard d'or constellé de turquoises.\n                                       *\n                                   *       *\n   Les notables ont pris place.\n   La préséance est aux membres de l'État Primaire, c'est-à-dire aux\nchanoines tréfonciers de Saint-Lambert. Ces sénateurs ecclésiastiques\nsiègent au premier rang, graves comme aux stalles du chapitre. Plus\nd'un ne porte cependant la croix qu'à son glaive, dont elle est la\npoignée.\n   Le second rang est occupé par les possesseurs de fiefs et de\nmouvances, chefs des familles nobles. Barons et chevaliers, cultiva­\nteurs et soudards, ils expriment la souveraineté par leurs visages et\ns'appuient sur leurs épées comme sur leur droit.\n   Autre souveraineté dont ils sont fiers, l'autorité des bourgeois est là,\ntoute vivante avec eux. Magistrats des bonnes villes, tribuns des\nmétiers, personnifient en un triple rang, derrière les puissances reli­\ngieuse et féodale les négoces, l'activité des ateliers et des milices, la\npreudhomie sentencieuse et satisfaite par les règlements qui dénoncent\nles supercheries et dols, détruisent marchandises décriées, taxent à de\njustes prix le bon aloi des œuvres. L'âme exhaussée par la foi simple,\nils travaillent sans hâte, sûrs de vivre, affinés en leurs états.\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2171, "texte": "                               DURENDAL                              195\n\n   Le docte chanoine de Morialmé invoque le Saint-Esprit. Il préside\navec la gravité qui représente son homme de bon lieu, élevé aux\ngrandes affaires.\n   — Adonc, Messires des États, dit-il, vous êtes mandés aux fins\nd'aviser à ce qu'il sied de faire parmi les difficultés où se débat le\npays. Sans faire droit à nos griefs, Louis de Bourbon, nommé contre\nle gré du chapitre, s'obstine à vouloir nous régir. De Maestricht où il\ns'est réfugié avec ses complices bourguignons, il menace d'appeler sur\nnous une sentence d'interdit.\n   Par sa faute, l'inquiétude est partout et l'autorité nulle part.\nCependant il recrute des forces, sème des intrigues, amasse des\ntrésors, arme des partisans pour marcher contre son peuple, comme\nle fit en son temps Jean de Bavière. Si l'occasion de nous assaillir lui\nmanque, il la provoquera lui-même.\n   Les gens de bien redoutent un nouvel Othée. Ils voient l'indépen­\ndance du pays, sa gloire, sa richesse et sa puissance compromises,\nnos métiers supprimés, les notables occis si nous n'agissons pas.\n   En vain avons-nous désigné comme évêque le prince Marc de Bade\ncousin de notre empereur. Attendrons-nous pour faire valoir nos\nvolontés ce moment de désarroi où les âmes émues sont des sources\nd'orage, où les esprits enfantent les désastres qu'ils redoutent? L'occa­\nsion est bonne pour arrêter ce duc de Bourgogne qui veut notre or\net notre terre pour assurer sa royauté.\n   Seuls nous pourrions lutter, mais non vaincre peut-être. Le courage\nne tient point toujours lieu du nombre. Mais Louis de Valois nous\noffre aide et protection. Voici, en effet, Maistre Jehan du Vergier,\npraeses à son Parlement de Toulouse que ledit roi de France nous a\ndépêché avec pleins pouvoirs pour régler au mieux toutes conditions\nd'alliance.\n   Le sire de Morialmé se tait, et rentre ses mains grasses dans le\nmanchon de son aumusse. Puis, d'un signe de tête, et sans laisser aux\nnotables le temps de se remettre de la surprise provoquée par la\nnouvelle qu'il vient de leur annoncer, il invite à la parole un seigneur\nde mine assez piteuse qui se trouve placé à sa dextre.\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2042, "texte": "196                            DURENDAL\n\n\n   C'est un petit homme au museau de fouine : front fuyant, nez\npointu et dont l'oeil gris s'éclaire d'une paillette oblique disant la\nméfiance et la ruse. A le voir, plusieurs font la grimace. Ils ont gardé\nmale souvenance des envoyés français. Mais celui-ci apparaît, dès\nl'exorde de sa harangue, comme persuasif et retors. Les compliments\ndétournés et les évocations historiques dont s'encadrent ses proposi­\ntions rendent manifestes à tous son érudition et son bon vouloir. Il a,\nau surplus, des recherches de mots qui le rendent peu compréhensible,\net pour ce, lui concilient la respectueuse admiration des doctes\nchanoines et des frustes campagnards auxquels la diplomatie en\nimpose. A l'Etat-tiers, il plaît, en présentant comme un honneur sa\nbourgeoisie.\n   — Or sus, Messires, conclut Jehan du Vergier, vous savez d'une\npart la haine et l'envie que vous porte le duc de Bourgogne, votre\nennemi (si est-il le nôtre), d'autre part l'amitié de mon maître le Roi\nLouis onzième.\n   Voici ce que le Roi propose :\n   L'alliance sera conclue, jurée et scellée entre le Roi, représenté par\nmaître Jehan du Vergier et Jacques de la Royère, son secrétaire, et le\nLiégeois, représenté par les membres des trois ordres en la déchéance\ndu premier élu.\n   Le Roi usera de son crédit auprès du Pape pour faire confirmer\nle prince Marc de Bade en sa qualité d'évêque de Liége.\n   Le Roi s'engage à aider le Liégeois et le Liégeois à aider le Roi\ndans la lutte contre le duc de Bourgogne. A cette fin, le Roi fournira\net soldera trois cents lances à trois hommes et trois chevaux chacune,\nplus deux maîtres bombardiers pour diriger l'artillerie et telle quantité\nde poudre suffisante pour faire la guerre. Aucune des parties ne signera\nquelque accord avec le duc de Bourgogne sans y comprendre son\nallié.\n   Enfin rétablissant le traité de 1460 entre Liége et le feu Roi\nCharles VI, le Roi offre, si le Liégeois concède à ses bien aimés sujets\nmême faveur en retour, d'exempter du droit d'aubaine et de toute\n"}, {"page_pdf": 232, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2217, "texte": "                               DURENDAL                               197\n\ntaxe pour le commerce les gens et marchands des pays de Liége,\nLooz et Franchimont et de laisser entrer en franchise tant par voie de\nMeuse que par autre voie, charbons et toutes marchandises.\n    Ayant achevé la lecture des propositions, l'ambassadeur salue très\nbas, épiant l'effet de son discours sur l'assemblée visiblement émue,\npuis quitte la salle avec son secrétaire, abandonnant les États à leur\ndélibération.\n    Un grand silence est tombé derrière ses paroles. Chacun réfléchit\navant d'assumer la responsabilité d'un avis.\n    Les premiers, opinent les magistrats de Dinant qui, conseillant de\ntemporiser, témoignent de leur pondération et bon sens. Ils disent\nqu'il serait bon, puisqu'il s'agit de chose aussi grave, de rentrer chacun\nchez soi pour mûrir un conseil. Ils se déclarent cependant favorables\nà la franchise du commerce, dont les fameux artisans chaudronniers\nde leur bonne ville s'accommoderont fort. Quelques vieux barons\napprouvent, par des annuements de leurs têtes chauves, l'idée d'ajourner\nune décision. Les membres du tréfoncier chapitre, — encore que le\ndroit leur échoit d'opiner les premiers, — restent cois.\n    Le sire de Malempré-Bueren, qui ne rêve que de plaies et bosses et\noublie en temps de guerre la maladie faute d'argent dont il souffre en\nautre temps, insiste bruyamment sur les conditions du traité, qui\nsont, dit-il, pur profit pour le Liégeois. Il propose déjà des plans de\n campagne : le Roi attaquera le Hainaut avec ses forces ; les milices et\n les chevaliers de Liége entreront en même temps dans le Brabant. La\nnécessité de commencer la campagne sans plus de retard — dès cet\nété — lui paraît démontrée. Si nous ne mangeons pas Bourgogne,\n Bourgogne nous mangera.\n    Cet avis belliqueux, auquel la solide assurance du sire de Bueren\ndonne quelque séduction, est approuvé par les plus jeunes membres\n de l'Etat noble. Nourris dans la haine de ce duc Jean sans pitié qui\n fit occire, lors de la sanglante journée d'Othée, leurs aïeux et leurs\n pères, et qui obéra leurs patrimoines, ils brûlent de venger ces anciens\n attentats, quelques-uns de restituer à Liége sa puissance compromise.\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2067, "texte": "198                           DURENDAL\n\n\n   — Une circonstance grave veut un conseil grave, déclare le cha­\nnoine de Morialmé. Que pense de tout ceci le doyen des États?\n   Ces paroles s'adressent au vieux comte de Bernalmont, impassible\ndans sa cuirasse blanche.\n   — Ce que j'en pense, fait le vieillard se levant de toute sa hauteur,\nc'est qu'il n'y faut point consentir. Je ne veux parler ni aux rancunes,\nsi nobles qu'elles soient, ni aux factions qui fondent aujourd'hui des\ncamps ennemis sur une terre commune. Je parle à ceux qui veulent\nconserver ce qui nous reste d'honneur et de franchises, et leur demande\nsi le temps est venu d'aller nous précipiter sur le glaive de Bourgogne\ncomme l'animal aveugle se rue de lui-même sur l'épieu qu'on lui\nprésente?\n   Allez aux campagnes. Vous n'y verrez que pasteurs sans brebis et\ngranges sans fourrages. Des routiers, partroubleurs de paix venus de\npartout, rançonnent les pauvres villages et comme si c'était leur droit,\nmettent à mort de bons et simples gens qui ne pensent à nul mal.\n   Allez aux bonnes villes. Les métiers sont ruinés par les taxes de\nguerre et cette contribution de 220,000 écus qu'imposa la sentence de\nLille. Nous n'avons pour tous murs que des palissades qu'un bœuf\nabattrait de ses cornes.\n   C'est à cette heure que vous voulez vous mesurer à nouveau avec le\nplus fort qui soit, contre ce puissant duc d'Occident appuyé de ses\nbandes expérimentées, alors qu'il siérait de nouer avec lui une paix\nloyale.\n   Croyez-moi, prêtres, nobles et bourgeois. Au nom du Christ que\nnous avons souvent offensé, profitez des leçons dont vos pères furent\nles victimes. Déposez avec votre ardeur de bataille les haines privées\nqui nous divisent. Prudence n'a jamais, que je sache, fait de mal à\npersonne, surtout aux faibles. Écoutez la prudence et non la rage qui\ndéraisonne. Restez hors de ces dangers et raffermissez le pays au lieu\nde le mener à la mort.\n   Le rang du vieillard, le souvenir de ses exploits dont le témoignage\npersiste en plus d'une cicatrice, l'ardeur de ce regard d'aigle qui a vu\n"}, {"page_pdf": 234, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2179, "texte": "                                DURENDAL                                199\n\nle conflit de tant de passions, se joignant à la sincérité religieuse de\nson accent, ébranlent plus d'une âme hésitante.\n   Mais Raes de Heers interrompt : Faut-il donc nous rendre au bon\nplaisir du traître de Bourgogne et nous coucher à terre devant lui\ncomme la caille qui entend les sonnettes du faucon?\n   Bueren proteste que : « Guerre est remède à misère. »\n   Georges de Ville, chef des milices liégeoises, assure que celles-ci\nsont prêtes à férir.\n   — H o n n i soit celui qui douterait de leur valeur !\n   T o u t e s ces voix guerrières s'échauffent. L a perspective de nouveaux\ncombats exalte les jeunes nobles. L'atmosphère leur semble hennir\naux oreilles.\n   Cependant de plus sagaces commentent, entre eux, à mi-voix, en\nles louant, les dires du vieux comte de Bernalmont.\n   Alors dame Pentecôte intervient. De ses nerfs subtils de femme,\nelle a senti l'impression produite par le vétéran des guerres liégeoises.\nElle qui veut Marc de Bade prince-évêque et Raes de Heers mambour,\nsurgit de l'orfroi des coussins. U n e haute dignité s'impose de sa taille\nà la fois fière et gracile. Sa voix ample et douce est semblable sur ces\ncris de passion à la noblesse d'un cygne sur des vagues orageuses.\n   Elle évoque l'âme héroïque des ancêtres. Elle gémit sur l'impi­\ntoyable cruauté des vainqueurs d'Othée, sur le massacre des Perwez\net des otages liégeois, sur le sac des églises et des villes, sur la\ndestruction des franchises. Elle dit toute cette génération d'enfants\nnobles et bourgeois que Bourgogne a fait orphelins et que les veuves\nélevèrent pour la vengeance. Elle dit aussi les longues veillées d'hiver\noù les artisans ont fourbi leurs fauchards, leurs tranchets et leurs\npiques dans l'espoir des revanches prochaines, tandis que leurs coura­\ngeuses compagnes brodaient de nouveaux étendards pour remplacer\ntous ceux capturés par le Bourguignon, et dont s'enorgueillissent à\ncette heure les cathédrales de Brabant et des F l a n d r e s .\n   — Morts que nous avons juré de venger, nous permettez-vous d'ou­\nblier vos offenses? Consentez-vous à ce que nous délaissions l'héritage\n"}, {"page_pdf": 235, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2147, "texte": "200                            DURENDAL\n\n\nde haine que vous nous avez légué... Tant que cette dette ne sera\npoint payée, tant que les morts ne seront pas satisfaits, ne nous con­\nseillez pas, Messire, sous peine de parjure, ni la paix, ni le pardon,\nni la pitié.\n   Cet hymne échauffe tous les civismes. Et plus d'un homme sage\npalpite de cette beauté de déesse comme de l'apparition de la Patrie\nvivante, rappelant ses fils à la foi jurée.\n   A se savoir maîtresse et dominatrice sur tant d'âmes, Pentecôte\ns'exalte peu à peu. Elle accroît la puissance de son regard et la force\nde ses raisons de toutes ces volontés mâles tendues à l'unisson.\n   — S'il s'agissait de choisir aujourd'hui entre la paix et la guerre,\npoursuit-elle, le vénérable avoué de Hesbaye rallierait à sa prudence\ntout le Liégeois, qui souffre assurément et avant toutes choses demande\nà vivre. Mais c'est entre la mort et la guerre qu'il faut opter. Si nous\nne le prévenons, le duc sera, dans un mois, sur les hauteurs de Sainte-\nWalburge. Qui l'empêchera, si nous sommes seuls et à sa merci, de\nnous tuer comme une ventrée de chiens? Et voilà que la Providence,\npropice à notre infortune, nous donne l'appui du grand Roi de la\nchrétienté... C'est le salut, et nous le refuserions, plus inexorables\nenvers nous-mêmes que nos ennemis les plus acharnés !\n   — Mieux vaut compter sur soi qu'espérer en de chimériques\nalliances, repartit le vieillard. Si votre roi (et il appuya dédaigneuse­\nment sur ce mot votre) est si puissant, qu'a-t-il besoin contre Bourgogne\nde l'alliance d'un peuple de marchands et de petits gentilshommes?\nQu'il se batte seul, si c'est son bon plaisir, et nous laisse en repos !\nMais ceci n'est point à craindre, car ce qu'il veut, c'est inquiéter\nBourgogne du côté du Liégeois, et tandis que son ennemi se diver­\ntira à nous meurtrir, tramer ailleurs d'autres complots.\n   — Ne croyez-vous donc point, dit Raes, à la sincérité du Roi qui\npromet de vous envoyer ses meilleurs hommes d'armes et des muni­\ntions?\n   — Je crois surtout à sa scélératesse. Rien n'est sincère en lui, que\nsa crainte de Bourgogne. En guise d'hommes d'armes, savez-vous qui\n"}, {"page_pdf": 236, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2156, "texte": "                               DURENDAL                              201\n\n\nil nous enverra? D'autres faiseurs de discours chargés de nous exciter\nà la guerre et qui disparaîtront le matin de la bataille. Rien de plus!\n   Proférées d'une voix d'acier, dont résonnent les voûtes, ces impré­\ncations soulèvent des ripostes de clameurs.\n   Le chanoine de Morialmé pense que l'ardeur de sa croyance fait\noublier au vieux comte le respect qu'il doit à un grand souverain, et\nmême aux organisateurs de cette assemblée, en les accusant, l'un de\nscélératesse, les autres de lèse-patriotisme. De sa chaire, il le déclare\nen termes circonspects.\n   Le comte a, pour la remarque du chanoine, un haussement d'épaules.\n   — Oui, dit-il, je pense que quelques-uns ne font point tant souci\ndu bien de la ville que de leur propre fortune, épiant l'heure et le\nmoyen de jouer leur jeu, empressés toujours à provoquer l'intervention\nétrangère. Ainsi voyons-nous ceux qui reprochent à l'Élu de n'être\npoint reconnu par le pays, substituer à un prince en paix avec Bour­\ngogne, un Bade qui les soudoie, en attendant sans doute qu'ils immo­\nlent notre indépendance — moyennant quelque nouveau profit — au\nsouverain le plus avide.\n   A cette injure presque directe, Raes pâlit affreusement, tandis qu'à\ncôté de lui, Pentecôte d'Arckel semble aussi sereine que si elle prési­\n dait à quelque cour d'amour.\n   Ripostes, invectives, provocations se déchaînent, vives et sanglantes,\ntandis que le vieux comte, plus convaincu par ses propres paroles,\npoursuit d'un ton presque suppliant :\n   — Je vous en conjure, soyez en garde contre ceux qui ne sèment\nparmi vous que divisions et batailles. Aujourd'hui, la prudence est\ndevenue la vraie audace. Votre évêque consent à rentrer parmi vous;\nil accepte la paix de Fexhe et vos franchises. Son retour ici, c'est la\npaix avec Bourgogne, c'est le calme rendu à ce pays qui halète après\ntant de discordes. Par saint Lambert ne sacrifiez pas à l'espoir d'un\n profit ou au désir d'une revanche le bonheur de tant de bonnes gens!\n   Ces exhortations sont à peine écoutées.\n   — Pourquoi ne pas plutôt s'offrir au duc? s'écrie Baré de Surlet.\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2124, "texte": "202                            DURENDAL\n\n\nDonnez-lui plutôt la clef des coffres où sont les dernières franchises\net les dernières bannières. Dites-lui : Monseigneur, nous sommes\ntaillables et corvéables à merci, bons à jeter ès-culs de basse fosse, si\ntel est votre bon plaisir. Battez-nous, pillez-nous, vendez-nous : nous\nserons bien battus, bien pillés, bien vendus.\n   — Baré dit vrai, soulignent cent voix.\n   Mais cette tempête générale, maintenant à son paroxyme, soulève\ntout à coup un orage particulier qui éclatera terrible.\n   Séparés l'un de l'autre par plusieurs rangs de notables, le vieux\ncomte de Bernalmont et le jeune sire de Strailhe s'interpellent depuis\nquelques instants au milieu des clameurs.\n   — Pensez-vous donc, seigneur comte, a dit Josse de Strailhe de sa\nvoix ardente, que la race des forts est épuisée, et que les enfants ne\nsont plus de taille à venger leurs pères?\n   — Je pense, riposte le vieillard, que la fougue des jeunes prévaut\naujourd'hui sur la prudence des vieux, et j'en maudis le sort.\n   — Oui, dit Josse, inconscient de ses paroles et l'oeil flamboyant.\nOui, la prudence est la vertu des vieillards. Mais elle croit tant, qu'à\nla fin, ce n'est plus...\n   — Eh bien! achevez?...\n   — Que de la peur! puisqu'aussi bien vous tenez à l'entendre...\n   Mais le jeune homme n'a pas plutôt proféré cette parole qu'il en a\nun remords comme d'un blasphème horrible, et malgré lui, il frissonne.\n   La dilatation extraordinaire et subite des prunelles du vieux guer­\nrier dit la révolte provoquée au fond de son âme fière. Un flot de\nsang lui monte à la face, et c'est effrayant de voir ce vieillard à la\nbarbe blanche, à l'armure blanche, au visage soudain empourpré.\n   — De la peur! de la peur! tu l'as dit, — toi le fils de mon ancien\nfrère d'armes... tu l'as dit à un soldat qui cent fois avait vaincu quand\ntes yeux n'avaient pas encore aperçu une bannière... tu l'as dit... à\nmoi... qui ai combattu toutes les guerres de mon temps avec Saint-\nPol, avec Jean de Luxembourg, avec les plus vaillants. De la peur!\nEh bien! je te défie, toi, chevalier félon! Je te défie, entends-tu !\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2194, "texte": "                                  DURENDAL                                 203\n\n   Mais Josse resta silencieux, atterré. T o u t e clameur s'est t u e . U n e\nangoisse serre toutes les gorges, oppresse tous les cœurs. T o u s les\nyeux sont fixés sur le comte, gestes arrêtés, haleines suspendues.\n   — J e te défie! Je te ferai avaler le mot jusqu'à ce qu'il t'étouffe.\nOh! oh! mais j'oublie ! on ne se bat pas avec un vieillard... D e la\npeur! !\n   L e comte, agité d'un tremblement convulsif, cherche un appui au\ndossier de sa cathèdre. U n sentiment l'écrase. L e dernier acte de sa\nvie militaire et civile est accomplie. Il sent enfin l'inépuisable insou­\nciance des jeunes, l'égoïsme tranquille des fauteurs de troubles,\nl'éternel inaperçu des vides éternellement rouverts, éternellement\ncomblés, toujours, par le flot de la vie qui passe. E t devant ce flot\ninarrêté, il se voit resté seul sur le bord, pareil à une épave rejetée\npar la mort.\n   — Liége, Liège, malheur à toi, ô peuple aveugle. Malheur aux\nhaïdroits! Malheur aux chevaliers dégénérés! Malheur à ces prêtres\npleins de fallaces et de sophismes! L'ennemi retournera tes membres\ndans ton sang comme de la laine dans la cuve d'un teinturier. Il\nrépandra sur tes montagnes les lambeaux de ta chair.\n   Réjouissez-vous, nobles sans noblesse qui avez oublié vos devoirs\nenvers les h u m b l e s , qui avez cessé de les servir pour vous servir d'eux.\n   Réjouis-toi, femme i m p u d i q u e , qui as pris le cœur des jeunes gens\navec le craquement de ta chaussure. T u as dressé ta couche devant\nl'ennemi pour satisfaire les males œuvres de tes sacrifices. L e Sei­\ngneur t'arrachera les artifices de ta magie et les cailloux m a n q u e r o n t\npour lapider l'adultère !\n   Sous les voûtes pleines d'horreur, cette voix grossit, se développe,\nroule avec les déchirements du tonnerre et foudroie de ses éclats\ndivins cette foule avilie et dégénérée.\n   Les bras rament à l'air, menaçants et prophétiques, agités d'un\ntremblement convulsif. Les prunelles nagent dans leurs orbites, puis\ns'arrêtent dans une fixité effrayante. Il ouvre la bouche pour maudire\nencore. L a bouche reste ouverte. Il n'en sort qu'un sifflement de râle.\n"}, {"page_pdf": 239, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 911, "texte": "204                           DURENDAL\n\nTerrassé par l'apoplexie, le vieillard s'affaisse, et dans une ultime\npensée de prière, il croise en tombant ses deux mains décharnées sur\nson armure blanche. Plus grand encore couché que debout, il semble,\nenvahi presque aussitôt par la lividité de la mort, une de ces statues\nde marbre qui commémorent à l'ombre des cathédrales la prouesse\ndes chevaliers.\n                                     *\n                                 *       *\n\n  Liége, insoucieuse de cette voix d'outre-tombe, suivit le parti de la\nguerre. Les sanglantes défaites de Montenaeken et de Brusthem, et le\nsac de Dinant furent un simple prélude de l'horrible boucherie qui\n— l'automne de 1468 — transforma, par le caprice du Bourguignon\nvainqueur, la principauté de Liége en un désert semé d'oasis de sang,\nde ruines et de deuil.\n                                             H. CARTON DE WIART.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 218, "texte": "SEPTEMBRE 1 8 9 5 (DEUXIÈME ANNÉE.)   Prix du numéro : fr. 0.60.\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": "                     DURENDAL\n   REVUE        CATHOLIQUE            D'ART      ET DE            LITTÉRATURE\n\n\n\n                           ABONNEMENTS\nBelgique : un an.           . . fr. 5 . 0 0 | Étranger : un an.           . . fr. 6 . 5 0\n                              Prix du numéro : fr. 0 . 6 0\n\n\n\n\n               Comité de rédaction de « Durendal »\nM M . P O L D E M A D E , H E N R Y CARTON DE W I A R T , l'Abbé H E N R Y M Œ L L E R .\n\n                                Collaborateurs :\nM M . FLRMIN VANDENBOSCH.                    MM.     J.-K.   HUYSMANS.\n       H E N R Y BORDEAUX.                           WILLIAM RITTER.\n       THOMAS BRAUN.                                 M A U R I C E RANWEZ.\n       L'abbé H . HOORNAERT.                         GEORGES V I R R È S .\n       JOSÉ HENNEBICQ.                               MAURICE DULLAERT.\n       EDMOND JOLY.                                  M A U R I C E CLAEYS.\n       L'abbé L . GRUEL.                             JOSEPH SERRE.\n       L É O N LOUVEAUX.                             PAUL HAREL.\n       E D . CARTON DE W I A R T .                   ERNEST PÉRIER.\n       EDOUARD B E E R N A E R T .                   CHARLES B U E T .\n       A D O L P H E HARDY.                         VICTOR D E N Y N .\n\n\n                   «.DURENDAL» ne publie que de l'inédit\n        Les collaborateurs sont seuls responsables de leurs            articles\n\n\n                        LES MANUSCRITS N E SONT PAS R E N D U S\n\n\n\n\nToutes correspondances doivent être adressées à la Rédaction et Administration\n                  E u e Albert-de-la-Tour, 14, à B r u x e l l e s\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": " Septembre 1895                                                                     N° 9\n                                  DURENDAL\n\n\n\n\n                           FIN DE CHEVALERIE\n\n\n\n          LE SENS DU PAYS\n                                                     Contritionem   prœcedil    Superbia.\n                                                                               Prov.XVI,18.\n\n\n                   ENCHASSÉ dans   ses collines, Liège achève de dormir.\n                    Ses rues sont pleines encore de silence, et son large\n                    fleuve, d'une poussée lente, pousse entre les rives\n                    noires ses petits remous moirés qui se poursuivent\n                    et s'entrelacent.\n                           Mais déjà l'aube mystérieuse affleure parmi les\nténèbres. Sur les hauteurs de la Vesdre, un lointain reflet d'aurore se\npose, comme une crête d'un blanc nacré qui les dentèle. Des demi-\nclartés naissantes filtrent par les déchirures du brouillard. Les étoiles\nclignotent. P e u à peu, les sommets se dégagent de l'ombre. L e u r voile\nde gaze s'amincit et se fond. L a couleur leur vient. Un à un, ils\nrenaissent à la lumière et à la vie. C'est la haute flèche octogone de\nSaint-Lambert, gardienne de la cité, dont la carapace de plomb doré\ns'éveille radieuse, la première. P u i s voici, parmi les envols fulgurants\ndes colombes, les clochers de Saint-Denis, de Saint-Pierre, de Sainte-\nCroix et de S a i n t - P a u l , la Violette, la tour de l'abbaye Saint-Jacques,\nle dôme colossal des Dominicains, la Commanderie des T e m p l i e r s , la\nChartreuse, tous les édifices religieux et civils qui s'allument au\nsoleil, subitement jailli d'une échancrure d'horizon.\n  Depuis le Val-Benoît jusqu'au P u b l é m o n t , toute cette plaisante\nvallée où s'allonge et s'étage la ville opulente, s'emplit d'une lumière\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "186                            DURENDAL\n\n\ndouce, encore tamisée de vapeur. Les cent rivelettes par où se perdent\nles eaux confluentes scintillent, argentines et rieuses. Les coteaux de\nSaint-Maur, de Cointe, de Bois-1'Évêque, de Saint-Gilles luisent sous\nla verdure. Tout au Nord, les vastes prairies basses de Doixhe brillent\nde toute la rosée qui les emperle. Ainsi nourrie par la fraîcheur des\neaux et la tiédeur des collines tutélaires, cette nature liégeoise a toute\nla beauté d'une parure de déesse.\n                                      *\n                                  *       *\n   A ce réveil des choses, d'une éternelle sérénité, répond celui des\nêtres. Ces eaux, ce ciel, ces montagnes, ces éléments achevés et\ntoujours jeunes, dont la puissante uniformité domine nos passions et\nnos inquiétudes, ont des matins calmes et majestueux comme l'har­\nmonie des sphères. Voici qu'en contraste avec cette activité divine, la\nsève humaine, après le repos d'une nuit, retrouve sa fébrile agitation.\n   Tout le long du fleuve, les quais s'animent tout d'abord, — les quais\nde la Goffe, de la Ferraille, de la Batte, de Fragnée et dAvroy, — et\nles ponts et les rues qui y mènent frémissent au passage des lourds\nchariots ruraux s'empressant aux marchés et s'enchevêtrant aux carre­\nfours. De toutes les venelles débouchent, au trot vaillant des chiens\net des ânes, des carrioles chargées de viandes, de légumes et de fruits,\net, parmi les protestations des piétons, s'acheminent des théories de\nchevaux aux crins tressés de paille et de vaches mugissantes autour\ndesquelles se multiplient — très brutaux — maints maquignons et\nmaints bouviers.\n   C'est dans l'air un conflit de bruits assourdissants — appels gouail­\nleurs, jurons, injures, — dominé par la chanson des Angelus qui\ns'égrènent du haut de cent clochers.\n                                      *\n                                  *       *\n   Au quartier d'Outre-Meuse, dans le vinâve des Prez qui s'étend du\npont des Arches au pont d'Amercœur, plus vive qu'ailleurs déborde\nl'animation populaire, plus bruyante éclate la cacophonie. La foule\ns'y presse comme le sang afflue au cœur.\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                               DURENDAL                              I87\n\n    Une ruelle surtout, une de ces ruelles étranglées, tortueuses, — où\nles maisons noires, ignorantes des lois de la symétrie, s'épaulent\nmaladroitement comme des ivrognes ayant peur de choir, — regorge\nde tout un monde tapageur : bourgeois, paysans, forains, chalands,\nribaudaille, attirés par l'attente d'un spectacle solennel.\n    A l'angle de la ruelle, — dominant l'humilité des toits voisins, —\ns'érige une hautaine construction de pierre ayant comme des allures\nde reine du quartier. Reine à l'aspect farouche et insoucieuse des\nélégances. Point de fines ogives, de graciles clochetons, de bretèques\namenuisées. Les rudes ouvriers qui dressèrent ce donjon ignoraient\ncette fantasmagorie : le bâtiment est lourd et la façade massive flanquée\nde deux tours obèses. Sur cette façade, lézardée par endroits, le soleil\nse joue capricieusement, mettant çà et là des plaques d'ombre frisson­\nnante. Au faîte, sous les créneaux, se profilent des masques de bêtes\nmauvaises, allongées en gargouilles et attaquées de lichen, lesquelles\nricanent sinistrement aux piétons en attendant les jours de pluie où\nelles pourront, de toute leur hauteur, leur cracher sur le chef.\n    Ce vieux steen pourtant n'a plus de féodal que l'allure. Tandis que\nses pairs du plat-pays restent souverains des campagnes, lui, plus\nmoderne, a pactisé depuis longtemps avec les gens de commune, ces\n« gentilshommes à cloche ». La démocratie a pénétré au travers de\nses épaisses murailles, et Messire Raes de la Rivière, seigneur de\nHeers, de Lintre et d'Aerschot, qui occupe ce fier logis, n'est rien\nmoins que le premier serviteur — ou le premier chef — du parti\npopulaire. Et si le vieux manoir a pris ce jour-là, premier dimanche\nde juin de l'an de l'Incarnation de N.-S. 1465, un air de fête et\nd'hospitalité, s'il arbore au-dessus de la poterne, la bannière du vinâve\nportant à dextre du perron liégeois l'image du patron Saint-Nicolas,\ns'il a tendu, jusque dans la rue, en signe de bon accueil, ses riches\ntapisseries des Flandres, c'est que l'honneur lui est échu de servir de\nlieu de réunion aux principaux de Liége, de Looz et de Franchimont\nqui ont décidé de venir y délibérer aujourd'hui sur les affaires\ncommunes. Et c'est pour assister à l'arrivée du « Sens du Pays »,\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": "188                             DURENDAL\n\n\nsuivant le nom qu'il donne aux membres des Ordres, que le populaire,\navide de nouvelles et de décor, se presse aux alentours.\n\n                                   ** *\n\n   Pour le populaire, le plaisir est de se coudoyer, gens du dedans et\nde la banlieue, paysans arrachés à la glèbe par le jour du Seigneur,\nrivageois venus du faubourg Saint-Léonard, montagnards en hou­\nseaux, vilains en surcottes de bure, compagnons des XXXII métiers,\nbourgeois des bonnes villes, routiers, hommes d'armes cassés aux\ngages, ardente plèbe wallonne, d'une bonne humeur inaltérable en sa\nvie de travail, de plaisir, de factions politiques, de batailles. Les\nembarras causés par l'exiguïté des passages trop étroits, les pieds\nécrasés, les visages meurtris, les atours chiffonnés, jusqu'à l'impatience\nde l'attente et aux discussions politiques, tout est prétexte à gouail­\nleries. Ce peuple ne connaît pas l'enthousiasme. Il est tout « en\ndehors ». Et de s'apostropher et de rire, si vient à passer quelque\ncavalier dont le cheval les couvre de crotte. Et d'acclamer et d'inter­\npeller, si vient à passer quelque notable cher à leurs cœurs. Tout cela\nles réchauffe, les divertit, les réjouit. Les causes des querelles civiles\npeuvent les laisser indifférents, mais ils ne le sont point aux individus.\nIls prennent leurs chefs en affection ou en haine, moins à cause de\nl'intérêt qu'ils leur supposent ou leur dénient pour le bien-être de leur\nclasse, mais tout simplement parce qu'ils leur plaisent ou déplaisent.\n   Cette foule est comme les femmes. Elle aime un homme parce\nqu'il lui plaît. Il lui plaît parce qu'il lui plaît. Ses adorations comme\nses aversions trouvent en elles-mêmes leur raison dernière.\n   Sur le coup de huit heures, arrivent en cortège les magistrats du\npays condrusien, ceux de la Hesbaye, de la Famenne, des Ardennes,\nde la Campine, de la Thiérarche. Beaucoup ont voyagé de nuit dans\nleurs pesants chariots revêtus de cuir fauve. Leurs gestes somnolents\net leurs yeux ternes disent les fatigues d'une longue route.\n   Viennent de graves docteurs, drapés dans leurs ganaches de couleur\nsombre, le capuchon rejeté sur l'épaule. Viennent des maîtres des\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "                               DURENDAL                             189\n\nchefs-villes, parés de vair ou de petit-gris, signe de noblesse civile,\ndes seigneurs vêtus à la mode de la Cour de Bourgogne, coiffés du\nchapel à bec, serrés en leurs brefs surcots, épaules élargies par les\namples mahoîtres, jambes moulées en leurs maillots bicolores, leurs\nvastes manches traînantes et les queues de lézards de leurs souliers à\nla poulaine « inventés en dérision du Créateur » menaçant la foule\ngoguenarde, puis des prêtres du tréfoncier chapitre, des échevins et\ndes membres du tribunal des XXII jugeant cas de force et de violence,\ndes doyens des métiers, tanneurs, febvres, naiveurs, charliers, corbe­\nsiers, mangons, enveloppés dans leurs housses d'apparat.\n   Aux cahots d'un gros destrier enjuponné de fer, s'empresse le fameux\nsire de Malempré-Bueren, un des plus gros gentilshommes de la\nchrétienté et le plus endetté qui soit, glorieux d'ailleurs des belles\nemprises et des rudes trépignées par lesquelles il témoigna en toute\noccasion sa vaillance.\n   — Largesse! largesse! crient, à son passage, les plaisantins en\ntendant leur paume par moquerie.\n   Le sire leur octroie plaisamment sa bénédiction et pénètre dans\nl'huis.\n   — Place! place à Mgr Robert de Morialmé!\n   Et une litière fend la foule, escortée de valets et traînée par deux\nhaquenées dont les harnais s'ennoblissent d'armoiries cléricales.\nDerrière les courtines relevées par des torsades d'or apparaissent la\nfigure replète et le triple étage de mentons du sire de Morialmé,\nchanoine du chapitre tréfoncier, docteur in utroque et chantre de\nSainte-Claire. La fatigue de ces traits, hantés par la pensée et assagis\npar l'étude, se détendant en nuances de sourires, disent, tour à tour,\nastuces de diplomate, finesse de théologien retors aussi bien que\ncomplaisances envers la foule. Devant le perron à montoirs, dans la\ncohue grandissante, il descend péniblement, aidé par un secrétaire,\net chacun de s'extasier sur le luxe de ses bottes noires garnies de\ndentelles à l'évasement.\n   — Ardez, ardez ce galant accoustrement ! fait un clerc minable.\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": " 190                           DURENDAL\n\n\nC'est pour telles bedaines qu'est vrai le dicton : Liége, le paradis des\nprêtres! Non pour nous, pauvres moines ou moinillons dont les\nhardes font se gausser les mauvais garçons. Sauf* charité chrétienne,\ncompère, ce trépotent chanoine eût pu laisser le goupillon à de plus\ndignes. Je gage que s'il dit d'aventure son bréviaire, c'est celui de\nF é c a m p : trois psaumes ou trois leçons, ou, si on veut, rien du tout.\n   — Voire! voire! don Kyrieleison, lui répond son voisin. Vous\nignorez, je cuide, que le sire chanoine est sans doute aucun ni contredit\nl'homme de Liége le plus entendu ès choses de temporalité et de\njustice. Il cache sous son petit bonnet plus de cervelle que n'en\nrenferment maints vastes capuchons...\n   Mais le pauvre clerc se désole que les prébendes n'aillent point aux\nplus dévotieux. Ses jérémiades se perdent dans une confuse rumeur,\ntout-à-coup soulevée par l'apparition d'un vieux seigneur devant qui\nla foule s'écarte respectueuse. C'est le vieux comte de Bernalmont,\npatriarche de la cité, dont le renom de doctrine a dépassé les frontières\ndu Liégeois, — car, souventes fois, il a aplani les mécontentements,\néteint les haines entre voisins. Ce hautbers porte l'énergie ancestrale\ninscrite sur son visage noble et austère, où les années ont glissé comme\nl'eau du ciel sur les statues des cathédrales. Sa taille haute et carrée,\nsa chevelure blanche, sa prunelle fauve proclament la souveraineté.\n   Il passe, et avec lui marche une rumeur d'admiration. L a foule se\n conte les exploits de l'aïeul : comment à Othée, il y a soixante ans\n déjà, — simple écuyer alors, — il ramena les milices liégeoises dis­\n persées, les poussa derechef au plus fort des Bourguignons, tenant\nlui-même jusqu'au bout sans cesser de sévir, étant laissé pour mort\nsur le c h a m p de bataille ; comment il aida Liége à se débarrasser\nde la tyrannie des D a t h i n ; comment il mit sa vaillante épée au\nservice de toutes les bonnes causes, en Allemagne, en France et\njusqu'en Italie. Il passe et pénètre dans la maison du conseil.\n   E t d'autres seigneurs passent encore : le sire de Berlo, avoué de\nH e s b a y e , gonfalonnier de Saint-Lambert, Baré de Surlet, tribun\npopulaire, George de Ville, J e a n Lonchin d'Awans, le doyen de Saint-\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                              DURENDAL                              191\n\n\nPierre, Evrard de la Marck venu du fond du Luxembourg, et\nd'autres, accourus de plus loin encore, car Liége commande à un\nterritoire très étendu qui va depuis Maestricht jusqu'à Thuin, de\nBouillon à Fontaine-l'Evêque.\n   Le plus souvent, des quolibets les accueillent :\n   — Vois-tu ce hautbers doré comme un calice. Je le connais beau­\ncoup.\n   — Oyez! oyez! Maheu qui connaît beaucoup ce seigneur!\n   — Pourquoi non! il me doit quarante florins du Rhin, mais il\ngarnit d'or ses harnais au lieu d'en garnir ma bourse.\n   Cependant, parmi ceux qui se fraient un chemin, quelques-uns\nrecueillent des acclamations.\n   Tel, le jeune sire Josse de Strailhe, auquel un nom aimé et une vie\ntumultueuse assurent un grand ascendant sur le populaire. Tout un\ncortège triomphal d'ouvriers, d'enfants, de femmes en délire, dont la\njoie grandit et se propage de rang en rang, lui ouvre la voie parmi les\nremous de la foule curieuse. Très à l'aise sur son cheval andalou, qui\nse cabre d'impatience, le jeune seigneur, à la taille élancée et souple,\nà la physionomie bienveillante, avance lentement, saluant à l'ovation.\nSon visage s'éclaire du sourire un peu humide d'un regard presque\nféminin et de ses lèvres, où la passion tressaille.\n   Liége a vu grandir en lui le fils de ce bourgmestre Eustache qui\nmourut pour le pays. Elle s'est enorgueillie de ses premiers exploits\nde gentilhomme, et presque autant des aventures d'amour où il\ngaspilla les loisirs de la paix, sans y perdre jamais son énergie et son\nhumeur. Les guerres étrangères et les émeutes, les querelles privées,\nles duels et les orgies lui ont fait une auréole quasi légendaire, dont\nles conversations s'alimentent.\n   Les vieillards lui sourient, et les femmes l'admirent. Les bourgeois\nlui glissent des recommandations : A bas le faux élu ! A bas l'évêque\nmendiant! N'accepte point de pactiser avec lui!\n   D'autres notables défilent encore, — laissant la foule plus indiffé­\nrente, — et quand les derniers sont entrés et que la poterne s'est\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": "192                             DURENDAL\n\n\nrefermée sur eux, la cohue s'éclaircit, se coagule en petits groupes, où\npérorent les gens bien informés.\n                                    *\n\n    Le manoir du sire de Heers n'offre point aux comices liégeoises un\n cadre aussi majestueux que la grande nef de la cathédrale Saint-\n Lambert, où se réunit d'ordinaire, sous la présidence du Prince-\n Évêque, le Sens du Pays, c'est-à-dire l'assemblée des délégations des\n États qui forment la représentation officielle de la république. Cepen­\ndant, la grande salle de ce manoir où quelques notables ont convoqué\ncejourd'hui leurs collègues, — en l'absence du souverain méconnu par\nson peuple, — n'est point indigne de la solennité de cette réunion.\n    Plus moderne que le reste de l'édifice, elle dresse d'un seul jet\n superbe les fusées de ses vingt colonnes qui vont recevoir à la voûte\n les arceaux blasonnés.\n    Entre ces colonnes, les panoplies de heaumes, d'épées et de targes\nont, dans le demi-jour des verrières allumées de soleil, des reflets de\npierreries et de métaux. Ces verrières, enfoncées dans les murs épais,\nlaissent entrevoir la vie du paysage urbain, le fouillis des toits gris,\nle sommet des pylônes, les clochers qui signent le ciel de hautes croix\nen fer. En face, Saint-Lambert, lourde masse qui porta la ville dans\nses flancs. Plus loin, comme une reine nuptiale, la Violette, fière de\nsa tour laurée et diadémée. L'entablement des palais et des monas­\ntères. La ceinture des remparts. Au dernier plan, des cîmes aux\nondulations molles et comme affaissées. Tout près, la Meuse remuant\nles nielles argentées de ses flots. La vie religieuse, la vie civile et la\nvie militaire. Toute l'histoire de ce peuple ardent et libre qui, toujours\nrévolté et presque toujours vaincu, ne connut point le repos ni le\ncalme.\n   Le manteau de la vaste cheminée s'orne de salamandres et d'écus­\nsons chargés des fleurs de lys que Raes de Heers s'est octroyées.\nReculée sous ce manteau, trône la dame du logis, l'épouse de Raes et\nle principal artisan de sa gloire.\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                               DURENDAL                              193\n\n   Une robe incarnadine aux formes hardies, serrée au gorgerin par\nune ceinture d'orfèvrerie et que diapreé le long voile blanc tombant de\nson hennin, enveloppe son corps félin et souple, faisant valoir le teint\nd'une transparence immatérielle et la pâleur de ses lourds cheveux\nnattés. On ne distingue d'abord, dans ses yeux pers, qu'une expression\nde fierté douce; mais quand se relève le voile de ses cils longs, déliés\ncomme ces fils d'or que les miniaturistes font rayonner autour de la\ntête des anges, quand sa pupille grandit et se dilate, ses regards\ndeviennent de feu, et leur éclat perce les âmes. Ces yeux, clairs comme\ndes lacs, cachent comme eux les mauvaises tempêtes.\n   Mystérieuse et troublante, pleine de contradictions et de surprises.\n   Bien qu'elle soit noble entre les plus nobles, petite-nièce de ce Jean\nd'Arckel qui fut en son temps archevêque d'Utrecht, puis prince de\n Liége, cette dame Pentecôte, que par dérision, mais à voix basse,\navec la crainte de son pouvoir magique, ceux qui échappent à son\ncharme, appellent Sainte Pentecôte, on a pu croire, à voir l'étal de\nsa volupté et le besoin du crime qui la hanta toujours du cœur au\ncerveau, qu'une semence vile a pollué sa lignée. Pourtant, avec l'or­\ngueil de la vie, une soif inextinguible de plaisirs et de richesses, de\nluxe et de domination, elle est reconnue de grand sens politique, de\nsage doctrine par les conseillers et les hommes de guerre.\n   Son mari est chétif, d'une ambition vulgaire, rusée à peine. Les\nexpédients dont il fit œuvre envers un père vénéré, qu'il assiégea dans\nson château, après l'avoir volé, laissent planer sur lui une ombre\npersistante de mésestime. Mais elle prétend le faire triompher quand\nmême, attelée à ce rôle avec une volonté absolue de triompher des\nobstacles, hommes ou choses, qui lui barrent le chemin.\n   Pour se ruer, plus libre encore, vers les apothéoses, vers les persé­\ncutions, vers les amours et les supplices, elle se veut, par son époux,\nl'absolue souveraine de ces âmes que la chevalerie déchue, la diplo­\nmatie naissante, les guerres sans pitié et les inimitiés mortelles\nlaissent en un profond désarroi. Raes est, grâce à elle, puissant sur\nles bonnes villes et les artisans. Un signe d'elle a suffi récemment\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": "194                             DURENDAL\n\n\npour décider à la grève le métier-roi des febvres, afin de forcer les\néchevins à se saisir d'un procès du sire de Heers. Chaque jour, elle\nfait son époux plus puissant sur les deux autres Etats, matant les\npatriciens par l'appât des faveurs, enveloppant les prêtres du laçis de\nses intrigues. On la sait préoccupée du Grand Art, instruite des chry­\nsopopées majeures et des principes des astrologues mèdes. Cependant\nles hommes d'armes l'idolâtrent, parce qu'ils l'ont vue au milieu d'eux,\ndispensatrice de la gloire et du butin. Comme elle siège au Conseil,\n— nullement déplacée parmi les sages, — elle se bat en première\nligne des milices, — nullement déplacée parmi les braves.\n  Maintenant, elle trône sous le manteau de la cheminée, frêle et\npresque languissante, accueillant les hommages du geste gracieux\nd'un bras nu que cercle un lézard d'or constellé de turquoises.\n                                       *\n                                   *       *\n   Les notables ont pris place.\n   La préséance est aux membres de l'État Primaire, c'est-à-dire aux\nchanoines tréfonciers de Saint-Lambert. Ces sénateurs ecclésiastiques\nsiègent au premier rang, graves comme aux stalles du chapitre. Plus\nd'un ne porte cependant la croix qu'à son glaive, dont elle est la\npoignée.\n   Le second rang est occupé par les possesseurs de fiefs et de\nmouvances, chefs des familles nobles. Barons et chevaliers, cultiva­\nteurs et soudards, ils expriment la souveraineté par leurs visages et\ns'appuient sur leurs épées comme sur leur droit.\n   Autre souveraineté dont ils sont fiers, l'autorité des bourgeois est là,\ntoute vivante avec eux. Magistrats des bonnes villes, tribuns des\nmétiers, personnifient en un triple rang, derrière les puissances reli­\ngieuse et féodale les négoces, l'activité des ateliers et des milices, la\npreudhomie sentencieuse et satisfaite par les règlements qui dénoncent\nles supercheries et dols, détruisent marchandises décriées, taxent à de\njustes prix le bon aloi des œuvres. L'âme exhaussée par la foi simple,\nils travaillent sans hâte, sûrs de vivre, affinés en leurs états.\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                               DURENDAL                              195\n\n   Le docte chanoine de Morialmé invoque le Saint-Esprit. Il préside\navec la gravité qui représente son homme de bon lieu, élevé aux\ngrandes affaires.\n   — Adonc, Messires des États, dit-il, vous êtes mandés aux fins\nd'aviser à ce qu'il sied de faire parmi les difficultés où se débat le\npays. Sans faire droit à nos griefs, Louis de Bourbon, nommé contre\nle gré du chapitre, s'obstine à vouloir nous régir. De Maestricht où il\ns'est réfugié avec ses complices bourguignons, il menace d'appeler sur\nnous une sentence d'interdit.\n   Par sa faute, l'inquiétude est partout et l'autorité nulle part.\nCependant il recrute des forces, sème des intrigues, amasse des\ntrésors, arme des partisans pour marcher contre son peuple, comme\nle fit en son temps Jean de Bavière. Si l'occasion de nous assaillir lui\nmanque, il la provoquera lui-même.\n   Les gens de bien redoutent un nouvel Othée. Ils voient l'indépen­\ndance du pays, sa gloire, sa richesse et sa puissance compromises,\nnos métiers supprimés, les notables occis si nous n'agissons pas.\n   En vain avons-nous désigné comme évêque le prince Marc de Bade\ncousin de notre empereur. Attendrons-nous pour faire valoir nos\nvolontés ce moment de désarroi où les âmes émues sont des sources\nd'orage, où les esprits enfantent les désastres qu'ils redoutent? L'occa­\nsion est bonne pour arrêter ce duc de Bourgogne qui veut notre or\net notre terre pour assurer sa royauté.\n   Seuls nous pourrions lutter, mais non vaincre peut-être. Le courage\nne tient point toujours lieu du nombre. Mais Louis de Valois nous\noffre aide et protection. Voici, en effet, Maistre Jehan du Vergier,\npraeses à son Parlement de Toulouse que ledit roi de France nous a\ndépêché avec pleins pouvoirs pour régler au mieux toutes conditions\nd'alliance.\n   Le sire de Morialmé se tait, et rentre ses mains grasses dans le\nmanchon de son aumusse. Puis, d'un signe de tête, et sans laisser aux\nnotables le temps de se remettre de la surprise provoquée par la\nnouvelle qu'il vient de leur annoncer, il invite à la parole un seigneur\nde mine assez piteuse qui se trouve placé à sa dextre.\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "196                            DURENDAL\n\n\n   C'est un petit homme au museau de fouine : front fuyant, nez\npointu et dont l'oeil gris s'éclaire d'une paillette oblique disant la\nméfiance et la ruse. A le voir, plusieurs font la grimace. Ils ont gardé\nmale souvenance des envoyés français. Mais celui-ci apparaît, dès\nl'exorde de sa harangue, comme persuasif et retors. Les compliments\ndétournés et les évocations historiques dont s'encadrent ses proposi­\ntions rendent manifestes à tous son érudition et son bon vouloir. Il a,\nau surplus, des recherches de mots qui le rendent peu compréhensible,\net pour ce, lui concilient la respectueuse admiration des doctes\nchanoines et des frustes campagnards auxquels la diplomatie en\nimpose. A l'Etat-tiers, il plaît, en présentant comme un honneur sa\nbourgeoisie.\n   — Or sus, Messires, conclut Jehan du Vergier, vous savez d'une\npart la haine et l'envie que vous porte le duc de Bourgogne, votre\nennemi (si est-il le nôtre), d'autre part l'amitié de mon maître le Roi\nLouis onzième.\n   Voici ce que le Roi propose :\n   L'alliance sera conclue, jurée et scellée entre le Roi, représenté par\nmaître Jehan du Vergier et Jacques de la Royère, son secrétaire, et le\nLiégeois, représenté par les membres des trois ordres en la déchéance\ndu premier élu.\n   Le Roi usera de son crédit auprès du Pape pour faire confirmer\nle prince Marc de Bade en sa qualité d'évêque de Liége.\n   Le Roi s'engage à aider le Liégeois et le Liégeois à aider le Roi\ndans la lutte contre le duc de Bourgogne. A cette fin, le Roi fournira\net soldera trois cents lances à trois hommes et trois chevaux chacune,\nplus deux maîtres bombardiers pour diriger l'artillerie et telle quantité\nde poudre suffisante pour faire la guerre. Aucune des parties ne signera\nquelque accord avec le duc de Bourgogne sans y comprendre son\nallié.\n   Enfin rétablissant le traité de 1460 entre Liége et le feu Roi\nCharles VI, le Roi offre, si le Liégeois concède à ses bien aimés sujets\nmême faveur en retour, d'exempter du droit d'aubaine et de toute\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                               DURENDAL                               197\n\ntaxe pour le commerce les gens et marchands des pays de Liége,\nLooz et Franchimont et de laisser entrer en franchise tant par voie de\nMeuse que par autre voie, charbons et toutes marchandises.\n    Ayant achevé la lecture des propositions, l'ambassadeur salue très\nbas, épiant l'effet de son discours sur l'assemblée visiblement émue,\npuis quitte la salle avec son secrétaire, abandonnant les États à leur\ndélibération.\n    Un grand silence est tombé derrière ses paroles. Chacun réfléchit\navant d'assumer la responsabilité d'un avis.\n    Les premiers, opinent les magistrats de Dinant qui, conseillant de\ntemporiser, témoignent de leur pondération et bon sens. Ils disent\nqu'il serait bon, puisqu'il s'agit de chose aussi grave, de rentrer chacun\nchez soi pour mûrir un conseil. Ils se déclarent cependant favorables\nà la franchise du commerce, dont les fameux artisans chaudronniers\nde leur bonne ville s'accommoderont fort. Quelques vieux barons\napprouvent, par des annuements de leurs têtes chauves, l'idée d'ajourner\nune décision. Les membres du tréfoncier chapitre, — encore que le\ndroit leur échoit d'opiner les premiers, — restent cois.\n    Le sire de Malempré-Bueren, qui ne rêve que de plaies et bosses et\noublie en temps de guerre la maladie faute d'argent dont il souffre en\nautre temps, insiste bruyamment sur les conditions du traité, qui\nsont, dit-il, pur profit pour le Liégeois. Il propose déjà des plans de\n campagne : le Roi attaquera le Hainaut avec ses forces ; les milices et\n les chevaliers de Liége entreront en même temps dans le Brabant. La\nnécessité de commencer la campagne sans plus de retard — dès cet\nété — lui paraît démontrée. Si nous ne mangeons pas Bourgogne,\n Bourgogne nous mangera.\n    Cet avis belliqueux, auquel la solide assurance du sire de Bueren\ndonne quelque séduction, est approuvé par les plus jeunes membres\n de l'Etat noble. Nourris dans la haine de ce duc Jean sans pitié qui\n fit occire, lors de la sanglante journée d'Othée, leurs aïeux et leurs\n pères, et qui obéra leurs patrimoines, ils brûlent de venger ces anciens\n attentats, quelques-uns de restituer à Liége sa puissance compromise.\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "198                           DURENDAL\n\n\n   — Une circonstance grave veut un conseil grave, déclare le cha­\nnoine de Morialmé. Que pense de tout ceci le doyen des États?\n   Ces paroles s'adressent au vieux comte de Bernalmont, impassible\ndans sa cuirasse blanche.\n   — Ce que j'en pense, fait le vieillard se levant de toute sa hauteur,\nc'est qu'il n'y faut point consentir. Je ne veux parler ni aux rancunes,\nsi nobles qu'elles soient, ni aux factions qui fondent aujourd'hui des\ncamps ennemis sur une terre commune. Je parle à ceux qui veulent\nconserver ce qui nous reste d'honneur et de franchises, et leur demande\nsi le temps est venu d'aller nous précipiter sur le glaive de Bourgogne\ncomme l'animal aveugle se rue de lui-même sur l'épieu qu'on lui\nprésente?\n   Allez aux campagnes. Vous n'y verrez que pasteurs sans brebis et\ngranges sans fourrages. Des routiers, partroubleurs de paix venus de\npartout, rançonnent les pauvres villages et comme si c'était leur droit,\nmettent à mort de bons et simples gens qui ne pensent à nul mal.\n   Allez aux bonnes villes. Les métiers sont ruinés par les taxes de\nguerre et cette contribution de 220,000 écus qu'imposa la sentence de\nLille. Nous n'avons pour tous murs que des palissades qu'un bœuf\nabattrait de ses cornes.\n   C'est à cette heure que vous voulez vous mesurer à nouveau avec le\nplus fort qui soit, contre ce puissant duc d'Occident appuyé de ses\nbandes expérimentées, alors qu'il siérait de nouer avec lui une paix\nloyale.\n   Croyez-moi, prêtres, nobles et bourgeois. Au nom du Christ que\nnous avons souvent offensé, profitez des leçons dont vos pères furent\nles victimes. Déposez avec votre ardeur de bataille les haines privées\nqui nous divisent. Prudence n'a jamais, que je sache, fait de mal à\npersonne, surtout aux faibles. Écoutez la prudence et non la rage qui\ndéraisonne. Restez hors de ces dangers et raffermissez le pays au lieu\nde le mener à la mort.\n   Le rang du vieillard, le souvenir de ses exploits dont le témoignage\npersiste en plus d'une cicatrice, l'ardeur de ce regard d'aigle qui a vu\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "                                DURENDAL                                199\n\nle conflit de tant de passions, se joignant à la sincérité religieuse de\nson accent, ébranlent plus d'une âme hésitante.\n   Mais Raes de Heers interrompt : Faut-il donc nous rendre au bon\nplaisir du traître de Bourgogne et nous coucher à terre devant lui\ncomme la caille qui entend les sonnettes du faucon?\n   Bueren proteste que : « Guerre est remède à misère. »\n   Georges de Ville, chef des milices liégeoises, assure que celles-ci\nsont prêtes à férir.\n   — H o n n i soit celui qui douterait de leur valeur !\n   T o u t e s ces voix guerrières s'échauffent. L a perspective de nouveaux\ncombats exalte les jeunes nobles. L'atmosphère leur semble hennir\naux oreilles.\n   Cependant de plus sagaces commentent, entre eux, à mi-voix, en\nles louant, les dires du vieux comte de Bernalmont.\n   Alors dame Pentecôte intervient. De ses nerfs subtils de femme,\nelle a senti l'impression produite par le vétéran des guerres liégeoises.\nElle qui veut Marc de Bade prince-évêque et Raes de Heers mambour,\nsurgit de l'orfroi des coussins. U n e haute dignité s'impose de sa taille\nà la fois fière et gracile. Sa voix ample et douce est semblable sur ces\ncris de passion à la noblesse d'un cygne sur des vagues orageuses.\n   Elle évoque l'âme héroïque des ancêtres. Elle gémit sur l'impi­\ntoyable cruauté des vainqueurs d'Othée, sur le massacre des Perwez\net des otages liégeois, sur le sac des églises et des villes, sur la\ndestruction des franchises. Elle dit toute cette génération d'enfants\nnobles et bourgeois que Bourgogne a fait orphelins et que les veuves\nélevèrent pour la vengeance. Elle dit aussi les longues veillées d'hiver\noù les artisans ont fourbi leurs fauchards, leurs tranchets et leurs\npiques dans l'espoir des revanches prochaines, tandis que leurs coura­\ngeuses compagnes brodaient de nouveaux étendards pour remplacer\ntous ceux capturés par le Bourguignon, et dont s'enorgueillissent à\ncette heure les cathédrales de Brabant et des F l a n d r e s .\n   — Morts que nous avons juré de venger, nous permettez-vous d'ou­\nblier vos offenses? Consentez-vous à ce que nous délaissions l'héritage\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "200                            DURENDAL\n\n\nde haine que vous nous avez légué... Tant que cette dette ne sera\npoint payée, tant que les morts ne seront pas satisfaits, ne nous con­\nseillez pas, Messire, sous peine de parjure, ni la paix, ni le pardon,\nni la pitié.\n   Cet hymne échauffe tous les civismes. Et plus d'un homme sage\npalpite de cette beauté de déesse comme de l'apparition de la Patrie\nvivante, rappelant ses fils à la foi jurée.\n   A se savoir maîtresse et dominatrice sur tant d'âmes, Pentecôte\ns'exalte peu à peu. Elle accroît la puissance de son regard et la force\nde ses raisons de toutes ces volontés mâles tendues à l'unisson.\n   — S'il s'agissait de choisir aujourd'hui entre la paix et la guerre,\npoursuit-elle, le vénérable avoué de Hesbaye rallierait à sa prudence\ntout le Liégeois, qui souffre assurément et avant toutes choses demande\nà vivre. Mais c'est entre la mort et la guerre qu'il faut opter. Si nous\nne le prévenons, le duc sera, dans un mois, sur les hauteurs de Sainte-\nWalburge. Qui l'empêchera, si nous sommes seuls et à sa merci, de\nnous tuer comme une ventrée de chiens? Et voilà que la Providence,\npropice à notre infortune, nous donne l'appui du grand Roi de la\nchrétienté... C'est le salut, et nous le refuserions, plus inexorables\nenvers nous-mêmes que nos ennemis les plus acharnés !\n   — Mieux vaut compter sur soi qu'espérer en de chimériques\nalliances, repartit le vieillard. Si votre roi (et il appuya dédaigneuse­\nment sur ce mot votre) est si puissant, qu'a-t-il besoin contre Bourgogne\nde l'alliance d'un peuple de marchands et de petits gentilshommes?\nQu'il se batte seul, si c'est son bon plaisir, et nous laisse en repos !\nMais ceci n'est point à craindre, car ce qu'il veut, c'est inquiéter\nBourgogne du côté du Liégeois, et tandis que son ennemi se diver­\ntira à nous meurtrir, tramer ailleurs d'autres complots.\n   — Ne croyez-vous donc point, dit Raes, à la sincérité du Roi qui\npromet de vous envoyer ses meilleurs hommes d'armes et des muni­\ntions?\n   — Je crois surtout à sa scélératesse. Rien n'est sincère en lui, que\nsa crainte de Bourgogne. En guise d'hommes d'armes, savez-vous qui\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "                               DURENDAL                              201\n\n\nil nous enverra? D'autres faiseurs de discours chargés de nous exciter\nà la guerre et qui disparaîtront le matin de la bataille. Rien de plus!\n   Proférées d'une voix d'acier, dont résonnent les voûtes, ces impré­\ncations soulèvent des ripostes de clameurs.\n   Le chanoine de Morialmé pense que l'ardeur de sa croyance fait\noublier au vieux comte le respect qu'il doit à un grand souverain, et\nmême aux organisateurs de cette assemblée, en les accusant, l'un de\nscélératesse, les autres de lèse-patriotisme. De sa chaire, il le déclare\nen termes circonspects.\n   Le comte a, pour la remarque du chanoine, un haussement d'épaules.\n   — Oui, dit-il, je pense que quelques-uns ne font point tant souci\ndu bien de la ville que de leur propre fortune, épiant l'heure et le\nmoyen de jouer leur jeu, empressés toujours à provoquer l'intervention\nétrangère. Ainsi voyons-nous ceux qui reprochent à l'Élu de n'être\npoint reconnu par le pays, substituer à un prince en paix avec Bour­\ngogne, un Bade qui les soudoie, en attendant sans doute qu'ils immo­\nlent notre indépendance — moyennant quelque nouveau profit — au\nsouverain le plus avide.\n   A cette injure presque directe, Raes pâlit affreusement, tandis qu'à\ncôté de lui, Pentecôte d'Arckel semble aussi sereine que si elle prési­\n dait à quelque cour d'amour.\n   Ripostes, invectives, provocations se déchaînent, vives et sanglantes,\ntandis que le vieux comte, plus convaincu par ses propres paroles,\npoursuit d'un ton presque suppliant :\n   — Je vous en conjure, soyez en garde contre ceux qui ne sèment\nparmi vous que divisions et batailles. Aujourd'hui, la prudence est\ndevenue la vraie audace. Votre évêque consent à rentrer parmi vous;\nil accepte la paix de Fexhe et vos franchises. Son retour ici, c'est la\npaix avec Bourgogne, c'est le calme rendu à ce pays qui halète après\ntant de discordes. Par saint Lambert ne sacrifiez pas à l'espoir d'un\n profit ou au désir d'une revanche le bonheur de tant de bonnes gens!\n   Ces exhortations sont à peine écoutées.\n   — Pourquoi ne pas plutôt s'offrir au duc? s'écrie Baré de Surlet.\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "202                            DURENDAL\n\n\nDonnez-lui plutôt la clef des coffres où sont les dernières franchises\net les dernières bannières. Dites-lui : Monseigneur, nous sommes\ntaillables et corvéables à merci, bons à jeter ès-culs de basse fosse, si\ntel est votre bon plaisir. Battez-nous, pillez-nous, vendez-nous : nous\nserons bien battus, bien pillés, bien vendus.\n   — Baré dit vrai, soulignent cent voix.\n   Mais cette tempête générale, maintenant à son paroxyme, soulève\ntout à coup un orage particulier qui éclatera terrible.\n   Séparés l'un de l'autre par plusieurs rangs de notables, le vieux\ncomte de Bernalmont et le jeune sire de Strailhe s'interpellent depuis\nquelques instants au milieu des clameurs.\n   — Pensez-vous donc, seigneur comte, a dit Josse de Strailhe de sa\nvoix ardente, que la race des forts est épuisée, et que les enfants ne\nsont plus de taille à venger leurs pères?\n   — Je pense, riposte le vieillard, que la fougue des jeunes prévaut\naujourd'hui sur la prudence des vieux, et j'en maudis le sort.\n   — Oui, dit Josse, inconscient de ses paroles et l'oeil flamboyant.\nOui, la prudence est la vertu des vieillards. Mais elle croit tant, qu'à\nla fin, ce n'est plus...\n   — Eh bien! achevez?...\n   — Que de la peur! puisqu'aussi bien vous tenez à l'entendre...\n   Mais le jeune homme n'a pas plutôt proféré cette parole qu'il en a\nun remords comme d'un blasphème horrible, et malgré lui, il frissonne.\n   La dilatation extraordinaire et subite des prunelles du vieux guer­\nrier dit la révolte provoquée au fond de son âme fière. Un flot de\nsang lui monte à la face, et c'est effrayant de voir ce vieillard à la\nbarbe blanche, à l'armure blanche, au visage soudain empourpré.\n   — De la peur! de la peur! tu l'as dit, — toi le fils de mon ancien\nfrère d'armes... tu l'as dit à un soldat qui cent fois avait vaincu quand\ntes yeux n'avaient pas encore aperçu une bannière... tu l'as dit... à\nmoi... qui ai combattu toutes les guerres de mon temps avec Saint-\nPol, avec Jean de Luxembourg, avec les plus vaillants. De la peur!\nEh bien! je te défie, toi, chevalier félon! Je te défie, entends-tu !\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "                                  DURENDAL                                 203\n\n   Mais Josse resta silencieux, atterré. T o u t e clameur s'est t u e . U n e\nangoisse serre toutes les gorges, oppresse tous les cœurs. T o u s les\nyeux sont fixés sur le comte, gestes arrêtés, haleines suspendues.\n   — J e te défie! Je te ferai avaler le mot jusqu'à ce qu'il t'étouffe.\nOh! oh! mais j'oublie ! on ne se bat pas avec un vieillard... D e la\npeur! !\n   L e comte, agité d'un tremblement convulsif, cherche un appui au\ndossier de sa cathèdre. U n sentiment l'écrase. L e dernier acte de sa\nvie militaire et civile est accomplie. Il sent enfin l'inépuisable insou­\nciance des jeunes, l'égoïsme tranquille des fauteurs de troubles,\nl'éternel inaperçu des vides éternellement rouverts, éternellement\ncomblés, toujours, par le flot de la vie qui passe. E t devant ce flot\ninarrêté, il se voit resté seul sur le bord, pareil à une épave rejetée\npar la mort.\n   — Liége, Liège, malheur à toi, ô peuple aveugle. Malheur aux\nhaïdroits! Malheur aux chevaliers dégénérés! Malheur à ces prêtres\npleins de fallaces et de sophismes! L'ennemi retournera tes membres\ndans ton sang comme de la laine dans la cuve d'un teinturier. Il\nrépandra sur tes montagnes les lambeaux de ta chair.\n   Réjouissez-vous, nobles sans noblesse qui avez oublié vos devoirs\nenvers les h u m b l e s , qui avez cessé de les servir pour vous servir d'eux.\n   Réjouis-toi, femme i m p u d i q u e , qui as pris le cœur des jeunes gens\navec le craquement de ta chaussure. T u as dressé ta couche devant\nl'ennemi pour satisfaire les males œuvres de tes sacrifices. L e Sei­\ngneur t'arrachera les artifices de ta magie et les cailloux m a n q u e r o n t\npour lapider l'adultère !\n   Sous les voûtes pleines d'horreur, cette voix grossit, se développe,\nroule avec les déchirements du tonnerre et foudroie de ses éclats\ndivins cette foule avilie et dégénérée.\n   Les bras rament à l'air, menaçants et prophétiques, agités d'un\ntremblement convulsif. Les prunelles nagent dans leurs orbites, puis\ns'arrêtent dans une fixité effrayante. Il ouvre la bouche pour maudire\nencore. L a bouche reste ouverte. Il n'en sort qu'un sifflement de râle.\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": "204                           DURENDAL\n\nTerrassé par l'apoplexie, le vieillard s'affaisse, et dans une ultime\npensée de prière, il croise en tombant ses deux mains décharnées sur\nson armure blanche. Plus grand encore couché que debout, il semble,\nenvahi presque aussitôt par la lividité de la mort, une de ces statues\nde marbre qui commémorent à l'ombre des cathédrales la prouesse\ndes chevaliers.\n                                     *\n                                 *       *\n\n  Liége, insoucieuse de cette voix d'outre-tombe, suivit le parti de la\nguerre. Les sanglantes défaites de Montenaeken et de Brusthem, et le\nsac de Dinant furent un simple prélude de l'horrible boucherie qui\n— l'automne de 1468 — transforma, par le caprice du Bourguignon\nvainqueur, la principauté de Liége en un désert semé d'oasis de sang,\nde ruines et de deuil.\n                                             H. CARTON DE WIART.\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "                         CHOSES ET AUTRES\n\n  N. B. — Nous ne tenons aucun compte des manuscrits ou des lettres dont les\nauteurs ne se font pas connaître.\n\n\n\n\n  Nous recommandons à nos lecteurs la Démocratie sociale, fevue sociale catholique\nparaissant le 8 de chaque mois. Abonnement : 7 francs par an. Administration :\nrue Nicolas Leblanc, 25, à Lille.\n\n\n\n\n  Nous prions nos amis de nous excuser, en raison des vacances, des retards\napportés à nos comptes rendus bibliographiques.\n\n\n\n\n  Notre numéro d'octobre — lequel est sous presse et sera envoyé dans huit jours\nà tous nos abonnés — contiendra :\n\n  POL DEMADE. — Coucher de soleil sur la mer.\n  E D . HENVAUX. — Mélancolie d'automne.\n  E D . JOLY. — La Procession de Fumes.\n  G. HORGNIES. — Li Leup et V Tchée. Fable en patois de Ham-sur-Sambre.\n  F. PASSELECQ. — Ballade du vent d'automne.\n\n\n\n\n  Les annonces littéraires de notre couverture n'engagent en rien la Rédaction.\n"}]}