{"numero_id": "ulb-durendal-1896-01-n1", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1896-01-n1-001", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1, "page_fin": 7, "titre_corps": "Les Piétés féroces : Pour Allah !", "titre_sommaire": "Pour Allah (nouvelle)", "signature_source": "Édouard Bernaert", "ancre_debut": "LES PIETES FEROCES", "ancre_fin": "EDOUARD BERNAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 4, "page_imprimee": 1, "debut_caractere": 242, "fin_caractere_exclue": 1250, "texte": "LES PIETES      FEROCES\n\n\n\n                POUR ALLAH!\n                           A MADAME POL DEMADE.\n\n                                                  Ceci est un avertissement.\n                                                         (Koran, sourate LXX1II, v. 19.)\n\n               PAS un souffle par l'atmosphère tiède ; et, sauf les longs\n                abois, largement espacés, des chiens kabyles se répon­\n                dant de douar en douar, peu de bruits en l'air.\n                   Assis, jambes croisées, sur une natte d'alfa, au seuil\n                d'une tente spacieuse dont la bâche rayée, tissue de\n                grossier chanvre, formait tabernacle sur nous, nous\nfumions, à distance d'étiquette, d'un narghilé turc en cristal à fourneau\nd'écume, — luxe inouï pour le pays, — un fin tabac maure dont les\nnuagelets bleuâtres parfumaient l'ambiance de voluptueuses senteurs.\n   « Tu ne trouves pas, Kaïd. avais-je interrogé, que cette tombée\nde soir est particulièrement belle?... »\n"}, {"page_pdf": 5, "page_imprimee": 2, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1997, "texte": "2                              DURENDAL\n\n\n  Mais Kaïd-Ali, drapé dans un absolu silence, n'avait paru tenir nul\ncompte de mon ouverture.\n  Je pris donc le parti de me taire aussi, et je revins à ma contem­\nplation.\n   Le furtif crépuscule africain, engrisaillant la plaine, voilait comme\nd'un brouillard léger le Col de Tenoucla dont les abruptes découpures\nn'apparaissaient plus, au levant, qu'atténuées e.t noyées dans les\nteintes confuses de l'horizon violacé. Le Djebel-Dir, derrière nous,\ngris de sable; devant, l'Aurès, noir de sapinières, allongeaient leurs\ncroupes sphyngétiques dans le mystère de leurs lointains. Et tout\nlà-bas, sur notre droite, des lueurs indécises s'évadaient, parmi les\nvespérales fumées, de l'obscur quadrilatère massif de remparts byzan­\ntins où s'enferme Tébessa. Par-dessus, creusant l'immensité de son\ndôme sombre, non encore pailleté de scintillements, le ciel profond\nse recueillait, à peine reflétant, par l'ouest, les pourpres ultimes de\nl'astre disparu.\n   Comme aux pittoresques soirées des temps génésiaques, en une\nlongue file qui serpentait aux capricieux hasards des pistes blanches,\nles femmes, les servantes et les filles du Kaïd s'en revenaient de la\nsource, lentement, ployées sous le pesant fardeau de leurs outres\npleines. Et leur pénible aspect, tout de labeur forcé; et leurs excla­\nmations gutturales, déchirant la paix calme et s'éteignant, comme\nd'âpres plaintes, sans éveiller d'échos, ajoutaient encore à la puissante\nmélancolie de l'instant et des choses.\n   Et je m'oubliais à les considérer, intéressant mon oreille attentive\nau crescendo presque imperceptible de leurs cris étranges; et me\nsentant, par degrés, envahir d'une compassion grave pour ces pauvres\ncréatures dont je savais la vie rude et besogneuse...\n\n   Un mouvement brusque du Kaïd m'ayant distrait, — on eût dit\nque, devinant la germination de ma secrète pensée, il en voulait\narrêter en mon âme l'éclosion réprobative, — je tressaillis, et détournai\nsur lui mes yeux.\n"}, {"page_pdf": 6, "page_imprimee": 3, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2085, "texte": "                                  DURENDAL                                      3\n\n  Ses yeux, à lui, noirs, chauds, pénétrants, investigateurs, m'étu-\ndiaient dès longtemps, — j'en eus alors conscience; — et derrière leur\ninquiétante prunelle, je pressentis que s'accumulait un flot de colère,\ncontenue encore, mais qui ne tarderait pas à déborder.\n\n   ... « Chahîr, fit-il soudain, d'un accent déjà t i m b r é de sourde irri­\ntation, Chahîr (poète, c'était ainsi qu'il me nommait), crois-tu vraiment\nà l'Évangile du P r o p h è t e H a ï s s a h ? . . . »\n  L a question me surprit assez.\n  Singulier prélude, pensai-je : que prépare-t-il?\n  E t sans précipitation messéante, religieux, ôtant de m a bouche le\nbec d'ambre du long t u y a u , j'affirmai simplement m a foi, énonçant le\nplus noblement que je pus :\n  \" Amanti bel' Haïssahi, 'l ahdi 'l ibni 'llahi, oua 'l Saïdnahi. — J e\ncrois en Jésus, le Fils U n i q u e de Dieu, et Notre Seigneur. »\n   Les paupières du vieillard, subitement abaissées, m'empêchèrent\nde noter l'impression que produisit sur lui m a formule infidèle. Il\nretomba dans son mutisme méditatif.\n  Cela devenait intéressant, et je résolus de ne le plus perdre de vue.\n\n\n   Or, il me laissa si bien le temps de me le détailler tout bas, ou,\npeut-être aussi, il m'avait su t a n t vigoureusement frapper l'esprit par\nle ton solennel de son exorde, que je le revois toujours là, après tantôt\ntrois ans, dans son attitude absorbée.\n   Epique, emburnoussé de laine rouge et coiffé d'un gigantesque\ntarbouch vert à t u r b a n de soie; t o u r m e n t a n t d'une torsion nerveuse,\nde ses longues mains sèches, sa belle barbe à la Nazir, fastueusement\nargentée, il m'évoquait à l'imagination tous les héros homériques\nensemble, dans la plénitude vierge de leur fabuleux prestige, prestige\ncorroboré par des réminiscences bibliques qu'autorisait l'oriental\narchaïsme de ses traits royaux. Il y avait de l'Abraham dans cette\nphysionomie; de l'Agamemnon dans cette pose; il y avait du Salo­\nmon à ce front dont le peu qu'on en vit trahissait la puissance réflec-\n"}, {"page_pdf": 7, "page_imprimee": 4, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1886, "texte": "4                                     DURENDAL\n\n\ntive ; de l'Ulysse dans cette moue sceptique et rusée, mais tragique­\nment, de sa lèvre; et il y avait aussi de l'Achille ou du Saül dans\nla flamme géminée qui, de dessous l'ombreuse arcade, jaillissait, par\nintermittences, en des fulgurances dévoratrices...\n   Dieu seul sait en quels autres rapprochements idéaux se fût égarée\nmon observation, si, redardant sur moi, dans un sursaut, son regard\nigné, Kaïd-Ali n'avait repris, emphatique, martelant ses mots, hachant\nses phrases, d'une voix tantôt buccinant des fanfares d'indignation,\ntantôt tintant des glas de rancune\n\n\n   « Écoute!\n   » P a r Allah, je hais le F r a n ç a i s ; et ses conquêtes, je les m a u d i s ! . . .\n   » Si Djezaïr est tombée, c'est pour ses fautes, et non par les canons\nchrétiens. — C'était écrit!\n   » E t depuis que Djezaïr est tombée, nous, la plus noble des races\nd'hommes, nous rampons, comme des lézards craintifs, écrasés sous\nle talon des étrangers.\n   » Il n'y a d'autre Dieu qu'Allah, et M o h a m m e d est son P r o p h è t e !\nJe te jure que si Djezaïr se réveille un jour pour la vengeance, je ne\ndormirai pas le dernier!...\n   » Regarde! (Et son geste, de l'orient à l'occident, embrassait la\nplaine.) Regarde!\n   » Si les chacals, tes frères, étaient restés dans leurs tanières, moi,\nKaïd-Ali ben Sliman, ben el Hadj Abdallah, je régnerais comme un\nsultan de l'une à l'autre montagne.\n   » Les opprimés trouveraient un asile sous mes tentes ; les misérables\nboiraient le lait de mes jarres et mangeraient le kousskouss de mon\nrepas...\n   » L e Français m'a tout volé, et le pauvre a raim ; le Français a\nusurpé mon pouvoir, et le faible gémit sous le bâton des forts...\n   » E n t e n d s bien ceci, Fils du Roumi : si Djezaïr n'était pas tombée,\n Kaïd-Ali punirait au grand jour le crime et le blasphème, par le sabre\n de ses chaouchs...\n"}, {"page_pdf": 8, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1941, "texte": "                                    DURENDAL                          5\n\n  » E t maintenant, il est contraint de se cacher, la nuit, dans les\naloès, le long du chemin, et d'assassiner comme un bandit ! »\n\n   Un discours mâle étonne toujours.\n   Dès les premiers mots du Kaïd, la force de son verbe et l'énergie\nde son débit m'avaient subjugué ; et la comminatoire révélation de ses\ndernières paroles, qui me fit passer'un frisson dans les veines, souleva\npar mon âme alarmée toute une houle d'hypothèses et d'appréhensions\ndiverses. Mais, comme son regard opiniâtrement scrutateur ne se\ndérivait pas de mon visage, je m'efforçai de ne laisser transparaître\nrien de mes fluctuations intimes et, sur une note aussi limpidement\ntranquille que possible, je répondis :\n  « Kaïd, tu m'as appris à déchiffrer le Koran. J'y ai lu que Dieu\négare qui Il veut et conduit qui Il veut (1). »\n  Ma repartie, si flegmatique en apparence, l'apaisa-t-elle momentané­\nment, ou se rendit-il compte qu'une arrière-pensée soupçonneuse se\ndéguisait sous mes confiants dehors? Kaïd-Ali salua d'un hochement\nrévérencieux le verset invoqué, puis, adoucissant pour un instant sa\nrude intonation :\n  « Je hais le Français, Chahîr; mais je t'estime, et, si tu croyais au\nLivre, je t'aimerais pour mon fils... »\n  Il se tut, comme hésitant à poursuivre.\n\n  Ne comprenant rien à ces déclarations heurtées, je me renveloppai\nde mon manteau pour me donner une contenance ; et, pour échapper\nà la pertinace obsession de son examen, tournant la tête, je me remis\nà observer.\n   Les femmes, maintenant, rentrées au campement, se répandaient,\ndisséminées, par le dédale des tentes. Quelques jeunes passèrent non\nloin de nous, dont je pus à loisir admirer la grâce fruste et déplorer\nle sacrifiement égoïste aux masculines fainéantises...\n\n  Sans doute, il ne cessait pas de m'épier; et sa voix, redevenue\ncruelle, me revint encore troubler :\n\n  (1) Koran. SourateXIV,verset 4.\n"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2165, "texte": "6                                DURENDAL\n\n\n   « ... Mais si tu crois, comme tu dis, à l'Évangile du Prophète\n Haïssah, achevait-il, donnant épilogue à ses pensées, ne regarde plus\n mes filles, car il t'anïverait m a l h e u r ! »\n   Cette fois, le fil conducteur de son discours rompu me fut livré.\n C'était sa musulmane défiance, une sollicitude paternelle doublée de\ntout un fanatisme religieux, qui l'inspirait... Pauvre Kaïd !\n   F o r t en repos sur ce point, je me bornai à le dévisager froidement,\nen lui décochant cette protestation dont il dut s'ébahir, l'homme ne\njugeant que sur les exclusives formules d'un code étroit dicté à sa\nconscience par ses propensions propres et ses habitudes.\n   « N e te tourmente pas de cette crainte, Kaïd : je regarde tes filles\ncomme je regarde tes chevaux, tes arbres et tes t e n t e s ; comme je\nregarde les étoiles du firmament et les fleurs de la terre : je les regarde\navec l'œil de mon âme et non de ma chair ; parce qu'elles sont belles ;\net tu ne peux me le défendre, parce que Dieu, le seul Maître de la\nBeauté, l'a créée pour la joie de tous. »\n\n  U n nouveau répit coupa cet entretien sobre; mais ce ne fut qu'une\nbrève suspension. Après quelques minutes d'une absconse délibération\noù se dépensèrent toutes les réserves de son empire sur lui-même,\nKaïd-Ali éclata véhémentement en cette admonition suggestive :\n  « Chahir, tu es sincère peut-être; mais tu t'abuses! Défie-toi, par\nAllah! défie-toi de toi et de moi. Je t'avertis. U n démon traître et\nsubtil veille comme une sentinelle à l'entrée de ton â m e . . . P a r Allah,\nChahîr, défie-toi!... Sais-tu que mes mains sont plus rouges que\nmon burnous?... Sais-tu que mon poignard est prompt et implacable?...\nSonde ton cœur, Chahîr, je t'en adjure; et si tu le sens vulnérable,\nva-t-en ! fuis sans retard ! »\n\n  Ici, sa face se masqua d'une froideur héroïquement lactice, et son\nverbe, abaissé au diapason d'un bémol ironique, me glaça.\n  « . . . Chahir, tu as connu le beau jeune soldat, le blond, ramassé\nmort dans mon douar une nuit de l'hiver passé? Sais-tu qui le frappa? »\n  L'histoire du malheureux m'était connue d'après la version officielle.\n"}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2067, "texte": "                                         DURENDAL                                  7\n\nJe frémis, mais, réagissant, je prononçai lentement, sacerdotal :\n   « Point ne meurt âme vivante sinon par la permission d'Allah et\nd'après le Livre éternel... (1) C'est toi qui l'as tué. »\n   « C'est moi, oui! exclama-t-il, — et ses yeux flambaient; mais, de\nressentiment ou d'orgueil, on n'eût pu le dire. — C'est moi, Chahîr;\nmais ce ne fut pas, comme on le pense, parce qu'il était entré dans mon\nchamp!... (2) Le jeune soldat était infidèle, et ma fille était croyante...\nLe jeune soldat est mort parce qu'il aimait ma fille et parce que ma\nfille l'aimait ! Ne donnez point vos filles aux infidèles tant qu'ils n'auront\npas cru! (3) Tuez-les, partout où vous les trouverez! (4) C'est écrit! »\n    Quand il eut promulgué en syllabes inexorables, tranchantes et\nlourdes comme des glaives, ces versets meurtriers, il me sembla qu'il\nétouffait un soupir et refoulait d'un violent effort de volonté, un flux\n d'émotion douloureuse qui lui montait du cœur. Cependant, une\n sérénité menteuse au front, il conclut, plus bas, fermement, mais avec,\n clans son expression, une note sépulcrale, déchirante :\n    « Je suis juste, Chahîr : ma fille aussi est morte, et j'ai oublié son nom!... »\n\n  Oh! l'âme humaine! labyrinthe aux inexplorables détours! Tandis\nque, silencieusement, je suffoquais d'horreur indignée, moralement\naveuglé par le sang des victimes qui se dressaient à mes yeux, pante­\nlantes, le couteau fatal clans le flanc, j'entendis le Kaïd, refigé dans\nson hideux calme, murmurer, caressant les grains d'ambre de son\nchapelet :.\n   « Il n'est point d'autre Dieu qu'Allah, et Mohammed est son\nprophète. »\n\n   Nous fumâmes encore quelques narghilés sans mot dire, puis il me\n congédia comme de coutume.\n                                                               EDOUARD BERNAERT.\n\n\n   (1) Koran, sourate III, verset 139.\n   (2) « Vos femmes sont votre champ. » Koran, sourate II, verset 233.\n   (3) Koran, sourate II, verset 220.\n   (4) Koran, sourate II, verset 187.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-01-n1-002", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 8, "page_fin": 10, "titre_corps": "Le Cœur de la Terre", "titre_sommaire": "Le Cœur de la Terre (poésie)", "signature_source": "Hector Hoornaert", "ancre_debut": "Le Cœur de la Terre", "ancre_fin": "HECTOR HOORNAERT", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "PHALACROPHOBIE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 11, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 41, "fin_caractere_exclue": 1187, "texte": "Le Cœur de la Terre\n    Malgré les ans, malgré les jours tumultueux\n    Qui fuient comme emportés par un souffle d'orage,\n    Je t'enveloppe encor d'un amour fastueux,\n\n    O terre ! Tu comprends, te sachant périssable,\n    Que tu me dois ta gloire et ta fécondité,\n    Que tu vis de ma vie, ô pauvre grain de sable !\n\n    Je me plais à t'orner de grâce et de beauté,\n    J'admire tes grands monts, tes plaines de verdure,\n    Et ton globe roulant sur son orbe emporté.\n\n    Dès l'aube, quand je sors des nocturnes froidures,\n    De tes pics hérissés j'allume le corail\n    Et sème de rubis tes mers aux longs murmures.\n\n    Tes arbres et tes fleurs m'empruntent leur émail,\n    Jusque dans tes roseaux je fais monter les sèves,\n    Et tes vastes forêts acclament mon travail.\n\n    Oh! je garde présent, tout au fond de mes rêves,\n    L'horreur qui te saisit quand, la première fois,\n    Je me couchai sanglant, comme frappé de glaives.\n\n    Quand la première nuit enveloppant tes bois,\n    Glaçant tes lacs dormants sous les étoiles pâles,\n    Ralentit les efforts créateurs de tes lois.\n\n    Sur les grèves tes flots sonnaient comme des râles,\n"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1326, "texte": "                     DURENDAL                            9\n\nTes cascades chantaient ton sombre désespoir,\nTes chênes gémissaient sous de froides rafales;\n\nTu crus ta vie éteinte et n'espéras revoir\nMes rayons s'allonger sur tes mers turbulentes,\nPour réveiller encor la vie et le devoir.\n\nLes ténèbres pesaient; les heures étaient lentes,\nEt le souffle baissait dans ton sein engourdi;\nQuand soudain les points d'or de mes flammes clémentes\n\nRanimèrent les sens en ton corps engourdi.\nTu rompis en chantant ta nocturne indolence,\nEt bus avidement mes chaleurs de midi.\n\nJe suis ton cœur, ô terre! et ton sang se balance\nDans tes veines au gré du jour et de la nuit,\nEt je règle, moi seul, ce battement immense!\n\nSur l'écliptique ardent ma force te conduit;\nEt, si je te lançais dans l'éther insondable,\nTon sang se glacerait et tout serait détruit.\n\nTu t'éloignes d'un pas, déjà l'hiver t'accable,\nEt tes feuillages roux tombent de tes forêts\nSous le souffle mordant d'une bise implacable.\n\nTu te tournes vers moi; voici que tu parais\nComme un rosier fleuri balancé dans l'espace,\nEt tes parfums au loin caressent les vents frais.\n\nEt pourtant, moi si grand, moi ta vie et ta grâce,\nJe vis d'un autre cœur, cœur de tout l'univers,\nEt devant son amour tout mon amour s'efface.\n\nC'est Lui dont la bonté remplit mes vastes mers,\n"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 658, "texte": "10                              DURENDAL\n\n\n           Pour féconder la finit, de cyclones de flammes,\n           De fournaises de soufre et de volcans d'éclairs.\n\n           Je l'aime pour Lui. seul et, comme tu m'acclames,\n           J'acclame dans les cieux son amour infini\n           De tout le grondement de mes énormes lames !\n\n           0 terre! que Lui seul soit aimé, soit béni!\n           Lui, le Cœur d'où jaillit la force et la lumière,\n           Lui qui veut que tout cœur à son Cœur soit uni,\n\n           Et qui mérite seul l'amour et la prière.\n                                                        H E C T O R HOORNAERT.\n\n\n\n\n             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-01-n1-003", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 10, "page_fin": 18, "titre_corps": "Phalacrophobie", "titre_sommaire": "Phalocrophobie (nouvelle)", "signature_source": "Maurice Dullaert", "ancre_debut": "PHALACROPHOBIE", "ancre_fin": "MAURICE DULLAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 13, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 658, "fin_caractere_exclue": 1714, "texte": "PHALACROPHOBIE\n                                A   JEAN   CASIER\n\n                                                    Ils marchent sous le fouet d'un squelette rageur,\n                                                    Le Guignon...\n                                                                           Stéphane MALLARMÉ.\n\n                   VANITEUX à    l'excès de cette lustrée chevelure noire\n                     qui, choyée coquettement, enténébrait son pâle\n                     visage d'une sorte de poésie vulgaire, attireuse de\n                     sympathies, le très élégant T r i s t a n de Forteguigne\n                     se sentait l'âme envahie, depuis tantôt, par une\n                     subite angoisse : le peigne, tandis qu'il vaquait aux\nmenus détails de sa toilette, lui avait paru garni, ce matin-là, de\nplus touffues touffes capillaires.\n   E t l'angoisse avait, soudain, surgi.\n   Il s'était, au miroir, avec une insolite sollicitude, inspecté le crâne,\net de navrants symptômes s'étaient, à ses yeux, révélés. Dix fois au\n"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2251, "texte": "                                DURENDAL                                 11\n\nmoins, dans la journée, la même persistante inquiétude, devant des\nglaces, irrésistiblement le ramena; mais d'attentifs examens répétés\nne le calmèrent point. L e front, aux tempes, s'élargissait; les cheveux\ns'espaçaient ; partout, l'imminence d'un vide. Plus de possible illusion :\nle cuir se dénudait, c'était certain. E t sa terreur, à ces très fâcheuses\net lamentables constatations, allait s'exaltant.\n   Du fond d'oubliés tiroirs poussiéreux, il exhuma des photographies\nanciennes où se survivait sa jeunesse, et de rapides confrontations\nconfirmèrent son épouvante : jadis, indubitablement, il avait le chef\nplus chevelu. Ce souvenir humecta ses paupières.\n   Comme une proie certaine, aujourd'hui, le guettait, armée de féroces\nciseaux, la calvitie, Dalila inexorable et ridicule!\n   Fort et dru, naguère elle poussait, cette chevelure, le casquant\nd'ébène infendu. T r i s t a n souventes fois en avait, avec quelle présomp­\ntion! vanté la vigueur absalonienne, avait prodigué à des camarades\nmoins toisonnés des paroles d'ironie.\n   Il se remémorait tristement l'imprudence des quolibets lourds dont\nil avait criblé, avec entrain, des crânes très clignes. Sa goguenardise\navait été sans merci : les épithètes les plus vexantes, elle les avait\nassénées, ainsi que les comparaisons les moins flatteuses. Il n'avait\nfait, d'ailleurs, que perroqueter, par manière de pose, les phrases peu\nvariées, lues clans les livres romantiques où la chauveté disqualifie les\n hommes. Il avait été notamment question — cela va de soi — de\ngenoux, d'oeufs-, de billes d'ivoire et, en la saison des chaleurs qui\n ruissellent, de miroirs lisses et polis.\n   Sa conscience commençait à formuler de tardifs reproches. L a\n crainte du talion lui suggérait, à présent, la foncière stupidité de ces\n facéties monotones, et qu'il est aussi médiocrement spirituel, en\n somme, aussi peu décent même, de moquer l'infirmité des chauves que\n de blaguer celle des bancals ou des bossus, et qu'enfin une infortune\n ne saurait frapper d'absurdité. E t il répudiait, sans réserve, en son\n âme toutes les épigrammes de jadis.\n    Cette conviction, il s'évertua machiavéliquement à l'insinuer en ses\n"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2169, "texte": "12                             DURENDAL\n\n\namis, pour, plus tard, se ménager leur pitié et soustraire à de probables\nreprésailles sa calvitie future.\n   Puis, une autre appréhension le tourmenta : pelée, quelle serait sa\n« tête »? Mystère. Il y a des présentables calvities et des grotesques.\nL a sienne sera de quelle catégorie? Dans les glaces, il s'échine à\ndiscerner l'aspect que lui laissera l'absence du toupet déserteur. Un\npressentiment lui crie qu'il sera grotesque. Horrible! Il se prévoit un\nde ces êtres cocasses dont on dit tout bas qu'ils ont une « bonne tête ».\nCela le précipite en des colères, puis en des abattements et de sombres\nmélancolies.\n   L a torturante pensée ne le quitta plus, telle l'obsession, aux\noreilles, d'un hostile bourdonnement d'insectes.\n   De bizarres cauchemars hantèrent, les nuits, son sommeil. Des vols\nvagues de spectres jonglant, très dextrement, avec de glabres crânes\nde squelettes terrorisaient ses rêves, lui décochant, du fond des\nténèbres, de sardoniques hilarités stridentes, des gestes fatidiques. Et\nil s'éveillait soudain, trempé de sueur, les dents claquantes.\n   T r i s t a n de Forteguigne devint morne.\n   U n soir qu'il traînait par la ville son éternel souci, son vautour\nrongeur, à lui, qui n'avait d'un Prométhée que le vautour, il heurta,\nau tournant d'une rue, un de ses amis. S'il ne ment pas, l'agaçant\nlieu commun qui dénie à notre siècle la capacité du respect, cet ami se\nrévélait, plus que personne, de son époque : le nombre de ses vénéra­\ntions était des plus limités. A chaque instant presque, Pécuchet con­\nsterné eût pu lui dire : « T o n scepticisme m'épouvante! » Voici la thèse\nabsurde et cynique qu'il professait, sans vergogne, en matière d'amitié :\non a des amis pour s'amuser à leurs dépens. Hors de là, il ne leur\nreconnaissait aucune appréciable utilité. Ses sarcasmes souriants, ses\nmystifications savantes attestaient la prodigieuse perversité de son\nesprit. Nul ne savourait, comme lui, à dépecer un camarade, des\nvoluptés de cannibale.\n  Dès le début, les dolentes allures de Tristan l'avaient mis en éveil,\nfouettant sa verve. Accrochée d'abord à de crispantes banalités quel-\n"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2221, "texte": "                                  DURENDAL                                    13\n\nconques : la santé, le temps nuisible à l'agriculture, la tombée de plus\nen plus rapide des jours (c'étaient les suprêmes soirées estivales) et\nautres sujets lamentablement obligés, la conversation tomba, par des\nchutes compliquées et fatales, sur la calvitie. Car c'était, pour T r i s t a n ,\nà cet inévitable carrefour qu'aboutissaient, depuis des mois, toutes les\nroutes de la pensée. A ses attristées paroles, à la tournure imprimée\npar lui au dialogue, il n'était pas difficile, pour peu qu'on fût sagace,\nde deviner ses préoccupations. L'occasion superbe offerte de turlupiner\nagréablement un malheureux mettait en joie l'impitoyable.\n   Tristan confessait son ingénue stupéfaction au spectacle de la vrai­\nment étrange indifférence avec laquelle les chauves subissaient leur\ninfortune. Chose inconcevable : sur leurs faces, épanouies souvent,\nma foi ! a u t a n t que celles des autres mortels, nul indice révélateur\nd'intime souffrance. On les eût étonnés au plus haut point en leur\ndisant qu'ils devaient être tristes. Cette inconscience absolue du\nridicule n'était-elle pas une ironie poignante de plus de la Destinée,\nqui ajoutait au navrant de leur situation? P o u r lui, telle était son\nhorreur de la chauveté que, s'il s'y voyait voué, son désespoir, croyait-\nil, le rendrait fou !\n  — Cela n'en vaudrait assurément pas la peine, interrompit très\nfroidement son compagnon de route. Je me sens tout à fait incapable,\npour ma part, je te l'avoue, de prendre au tragique pareil malheur.\n  Et, après un bref silence, du ton le plus grave :\n  — Si, toutefois, malheur il y a.\n  A ces inouïes paroles, T r i s t a n s'arrêta, le fixant, effaré.\n   — Pourquoi me regarder ainsi? poursuivit l'ami. Je te jure que je\nne plaisante pas. T u sais que je ne sacrifie point à l'absurde manie du\nparadoxe. C'est très sérieux ce que je te dis là. J'ai des cheveux, moi,\nassez pour enrichir une douzaine d'indigences crâniennes. Crois-tu que\nj'y tienne le moins du monde? On ne s'imagine pas ce que cette\ntignasse damnée me coûte, tous les matins, de minutes précieuses.\nSupprime-la, c'est ma toilette considérablement abrégée. Passons sur\n"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2173, "texte": "14                             DURENDAL\n\n\nles économies de peignes, de brosses, de pommades, de miroirs, de\ncoupes. Puis, en été, je t'assure que c'est très gênant, cette crinière,\net qu'il fait horriblement chaud dessous, et qu'on souhaiterait à chaque\ninstant pouvoir la jeter au rancart, comme un vêtement importun. Ne\ncrois-tu pas qu'ils jouissent d'une fraîcheur délicieuse, les chauves,\net que, reposés dans la consolante certitude de ne plus rien perdre\ndésormais, ils aient l'esprit plus tranquille?\n   L'effarement de Tristan allait croissant ; il soupçonnait une raillerie\net ne trouvait pas la force d'une objection. Et l'autre continuait,\nimperturbable :\n   — Voici une autre série d'avantages. Tu me connais : je suis des\nplus sérieux ; et cependant, par une fatalité qui me désespère, je ne\npuis prétendre au respect. On me le refuse. Pèse bien toute l'humi­\nliation de cet aveu : je n'inspire aucune vénération. Lorsque, dans\nquarante ans, j'aurai blanchi, alors, seulement alors, on me l'accordera.\nChacun s'empressera de me concéder un air respectable qu'il décou­\nvrirait en moi dès aujourd'hui si la nature m'avait tondu. On comble­\nrait d'égards mon vaste front, dénudé par le travail et qu'accapareraient\ndes pensées d'une vastitude présumée pareille. N'est-ce rien, tout\ncela? Songe donc quelle influence essentielle l'apparence grave d'un\njeune homme exerce sur son avenir. Dans la finance, au barreau, dans\nla politique, partout, il n'y a rien qui « lance » comme cet air-là. Ah!\nce n'est pas sans raison qu'un moine bénédictin du xme siècle, Hug-\nbaldus, composa, pour le dédier à Charles le Chauve, son admirable\n poème : De lande calvorum!\n   Ces choses stupéfiantes étaient débitées sur un ton froidement\n sarcastique. Tristan rougissait, pâlissait tour à tour : il se sentait\n victime d'une atroce et lâche facétie, cravaché par un paradoxe insul­\n tant. L'indignation le suffoquait. Il rompit sans retard avec ce plai­\n santin lugubre.\n    Chaque matin, sa coiffure achevée, il dénombra dans le peigne les\n cheveux sarclés, exactement, tenant des statistiques. Il s'acharnait à\n découvrir des dévastations nouvelles, à constater d'imaginaires\n"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2309, "texte": "                               DURENDAL                               15\n\ndésastres. Puis, pour les masquer, il combinait d'habiles arrangements,\ndéplaçant la raie, ramenant artistement des mêches.\n    Il songea à la lutte contre l'ennemi, à la défense, ligne par ligne,\ndu terrain attaqué. Mais où chercher des armes ?\n    Il fut pris de soudaines rages contre la médecine et sa radicale\nimpuissance. Ainsi, après de tant séculaires études, les savants par\nmilliers n'ont pas même abouti à la découverte d'un quelconque pré­\nservatif sérieux contre la chute des cheveux! N'est-ce pas une honte?\nDe ce mal, pourtant, l'origine doit être connue, la guérison devrait\nêtre facile. Qui sait? la science n'y a peut-être pas même daigné songer,\ntandis que sur d'autres maladies, rares, exceptionnelles, d'un intérêt\ninfiniment moins pratique, elle s'est épuisée en recherches. La voilà\nréduite aujourd'hui à subir une rage de dents, un vulgaire catarrhe,\nmaux incurables ! à reculer ignominieusement sans combat devant la\nCalvitie victorieuse. Sont-ils bêtes, ces médecins!\n    Il se rabattit forcément sur les remèdes mensongers, aux propriétés\nmagiques, que débite l'impudente charlatanerie des parfumeurs.\n Naguère, à leur endroit, il avait fait étalage d'un impertinent scepti­\n cisme, hélas! bien imprévoyant, émettant plus que des doutes au sujet\n de leurs vertus souveraines.\n    Aujourd'hui, cette parade avait cessé : il fallait s'accrocher à une\n possibilité de guérison. Malgré l'effet nul probable, un vacillant espoir\n luisait encore. Il essaya; toutes les eaux, toutes les huiles, toutes les\n pommades, toutes les drogues, toutes les mixtures infectes empuan­\n tirent successivement sa tête. Il fut leurré par toutes les supercheries,\n volé par tous les puffistes. Il vécut parmi les fioles, honorant de son\n choix les inventions dont les merveilleux effets, selon les étiquettes\n hâbleuses, étaient le plus généralement reconnus, celles dont de très\n scientifiques jargons prônaient les miracles; il acheta les compositions\n les plus médaillées, les plus « déposées selon la loi » ; évita, avec des\n soins infinis, les contrefaçons; exigea, sur les flacons, l'authentique\n griffe de l'imposteur.\n     Quand tout fut épuisé, il constata, non sans une stupeur concevable,\n  le plus désolant statu quo.\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2253, "texte": "16                                DURENDAL\n\n\n   P u i s , un jour, lui revint en mémoire un dicton populaire, assurant\nque la calvitie, une fois entrée dans une famille, s'y transmet hérédi­\ntairement, suivant une loi mystérieuse, les générations chauves alter­\nnant avec les générations chevelues. Sceptique naguère aux proverbes,\nil proclamait menteuse la sagesse des nations. F a t a l i t é ! il se souvenait\nà présent que son aïeul s'adornait d'un crâne idéalement nu. C'en\nétait donc fait : il était condamné. Il tâcha de secouer cette appréhen­\nsion, s'efforça, sans succès, de se raidir contre la sentence : elle sonnait\nà son esprit, sinistrement, un glas continu.\n   P o u r conjurer le sort, il se répandit en prières ardentes, suppliant,\navec larmes, le ciel d'écarter de lui le ridicule de cette infortune. On\nle vit, à cette époque, dans les coins écartés des églises, aux heures\nsolitaires. Même il fit des neuvaines.\n   Dans la rue, aux vitrines des coiffeurs, il s'attardait à écarquiller\ndes yeux mélancoliques devant les postiches chevelures collées sur des\ntêtes de cire; et de navrantes hésitations poignaient, tiraillaient son\nâme. Fallait-il recourir au stratagème, se ravaler aux hypocrisies?\nH é l a s ! des regards inquisiteurs démasqueraient tôt la fraude qui,\ndécouverte, aggraverait la risée. Il pestait de n'être pas né dans un\ngrand siècle à perruques, — celui du Roi-Soleil, par exemple, — où\nl'on pouvait impunément, de par l'universelle imposture, se déplumer.\nL a stérilité de ce regret approfondissait sa tristesse.\n   A d'autres moments, il entrait en des fureurs contre le sort, invec­\ntivait la destinée. Pourquoi faut-il qu'il y ait des hommes chauves?\nPourquoi, puisque la barbe ne tombe pas, les cheveux s'en vont-ils?\nPourquoi chez les femmes ne se perdent-ils jamais? Feminis capilli non\ndefluunt, dit le grave Sénèque. Pourquoi aux seuls crânes masculins\nce dérisoire privilège? E t , alors que tant d'autres, parmi eux, gardent\nintacte leur pelouse, pourquoi le gazon capricieux déserte-t-il la\nsienne? Questions sans réponse. Mystère et déveine.\n   Il tenta des raisonnements, passa en revue des calvities historiques,\nse rappela celle de César qui n'en fut pas ridiculisé. Mais il n'était\npas César, lui!\n"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2237, "texte": "                                DURENDAL                                 17\n\n   Son désespoir augmenta à la pensée des chères habitudes, des\nillusions caressées auxquelles il faudra dire adieu.\n   P a r désir de paraître ce qu'il n'était pas, il arborait en littérature,\nen art, des drapeaux incendiaires et, harmonisée avec eux, une toilette\nfarouche. Semblable ostentation se concilie malaisément avec la\nchauveté. Assurément, l'inouï luxe capillaire d'un P é l a d a n n'était pas\nindispensable, mais encore, à défaut d'opulence, ne fallait-il pas la\nmisère. Des convictions batailleuses, coiffées de hardis feutres mous,\ncravatées de soie flottante, rendraient grotesque un chauve.\n   C'était, pour jamais maintenant, la condamnation au stagnant clas­\nsicisme, aux mépris des artistes à crinières, au détesté bourgeoisisme\nqui le marquait de son stigmate, aux airs rangés, aux graves redin­\ngotes, aux cravates philistines, aux chapeaux tuyau-de-poêle. Son\nallure de jeunesse et de vaillance agonisait avant l'heure.\n    11 faudrait renoncer à l'amour qui répudie les froids crânes tondus.\nSe figure-t-on, en effet, faisant sa cour, déployant de fades grâces,\nbouche en cœur, passionné, avec, aux clairs de lune, des attitudes de\nlangueur, un homme qui n'aurait plus même l'unique cheveu de\nl'Occasion? Les femmes, dont il avait toujours aimé l'aniaisante\n compagnie, ambitionné le sot suffrage, lui riraient au nez, discrète­\n ment d'ailleurs. Ce serait un éternel célibat forcé. L a porte de tous\n les bonheurs interdits se verrouillait devant lui, gardée par l'archange\n ironique de la Calvitie dont la main s'arme de flamboyants ciseaux\n brandis !\n  Enfin, pensée suppliciante pour lui, d'une moralité tant rigide : la\ndébauche dégarnit prématurément les fronts. Cela se dit : il le savait.\nOn allait donc suspecter ses mœurs :\n  Il sentait la raison s'en aller, la démence, avec ses vertiges, lente­\nment venir, monter, comme une marée, en son cerveau.\n  Dans ses promenades, de plus en plus rares, il hantait les rues\ndésertes, fuyant la nécessité des saluts, car il craignait qu'on soupçon­\nnât son malheur. Quand le hasard le forçait à un coup de chapeau, il\nse découvrait à peine, le moins possible : on le trouva grossier.\n"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1134, "texte": "18                              DURENDAL\n\n\n   P u i s il ne sortit plus.\n   L a présence d'un être humain lui devint insupportable, suscitait en\nlui, suivant les cas, de folles terreurs ou des jalousies furieuses. Il\nrenvoya ses domestiques, se débarrassa de tous les objets, tableaux,\ngravures, portraits, figurines quelconques, qui lui rappelaient ses\nsemblables. Sa propre image lui fut odieuse; il brisa les miroirs qui\nla réfléchissaient.\n   Il vécut solitaire.\n   Il n'osait plus toucher à sa tête, de peur d'accélérer les chutes; il\ncessa de se coiffer, de se laver; et la crasse l'envahit. L e soir il ne se\ncouchait plus, pour ne pas déranger ses cheveux, et ne pas être obligé,\nle lendemain, de les démêler : il passait les nuits sur une chaise. Il\ns'enfermait, redoutant le moindre courant d'air qui gamine innocem­\nment sur le crâne. Il restait des jours entiers, taciturne, immobile,\nl'œil inquiet, absorbé dans sa préoccupation éternelle.\n\n   Je l'ai revu. Il est fou. Il est chauve : il s'est, de désespoir, arraché\nles cheveux!\n                                                 MAURICE DULLAERT.\n\n       Juillet 189...\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-01-n1-004", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 19, "page_fin": 19, "titre_corps": "Cariatide", "titre_sommaire": "Cariatide (sonnet en prose)", "signature_source": "Pol Demade", "ancre_debut": "CARIATIDE", "ancre_fin": "POL DEMADE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 22, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 106, "fin_caractere_exclue": 1660, "texte": "CARIATIDE\n                            (SONNET EN PROSE)\n                                                       A JOSÉ HENNEDICQ..\n\n\n   e front ridé, le regard à terre, le torse en arc, les flancs sillonnés de\nL      l'épigastre aux hanches de plis douloureux,\nLa morne cariatide s'érige adossée à la porte de ce palais.\nLa prisonnière, entre l'entablement pesant et le socle massif qui l'encastrent\n       en la muraille cyclopéenne,\nContemple d'un toujours-pareil regard la fastidieuse allée et venue de mono-\n       tones passants identiques.\n\n Elle    attend, patiente obstinée, la revanche lointaine et non mensongère\n        promise pour l'aurore d'un jour trouble ou le soir inquiet d'une nuit\n        de désastre.\n Le barbare, le feu ou le temps, pioche, flamme, endettement, la délivreront,\n        certaine heure, de ses liens de granit.\n Et pour lors, nonchalamment couchée dans la solitude des ruines ou la paix\n        des herbes,\n Elle rouvrira ses tranquilles yeux de pierre aux beaux astres enfin réapparus\n        dans son azur.\n\n\nC réature de rêve et de Paradis, enserrée en les réalités brutales,\n   Soutenue par ses espoirs, élevée par ses désirs, ployant sous un poids de\n       nécessaires douleurs,\n L'homme est pareil à la cariatide prisonnière.\n\n  Et  comme elle il attend; de quelque mystérieuse et sombre catastrophe\n      D'agonie, la libération de son âme hors la chair, vers Dieu,\n Primitive vision d'immortalité dont la vie n'a pu jamais déshabituer ses\n        paupières.                                        POL DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-01-n1-005", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 20, "page_fin": 21, "titre_corps": "Décembre", "titre_sommaire": "Décembre", "signature_source": "Louis Pivont", "ancre_debut": "DECEMBRE", "ancre_fin": "LOUIS PIVONT", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES YEUX", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 23, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 68, "fin_caractere_exclue": 2065, "texte": "DÉCEMBRE\n                 MIDI sonne  aux fermes. E n un instant les routes s'ani­\n                  ment d'ouvriers frileusement emmitouflés, qui se\n                  hâtent, silencieux, talonnés par la faim. Les portes\n                  des maisons s'ouvrent, se referment; puis, un grand\n                  silence tombe. C'est le repos des h u m b l e s . — D'épais\n                  nuages, aux bords d'ouate soyeuse, chevauchent au\nciel, couvrant l'azur qui n'apparaît que dans les éclaircies, en lacs\nd'une infinie douceur, aux rives incertaines et troublantes, voilant le\npâle soleil de Novembre dont l'éclat projette un éblouissement sur les\nblancheurs de leurs crêtes neigeuses. — Dans la vallée le vent du\nnord souffle impétueux, en maître. On entend dans la poussée violente\nde ses rafales rageuses, un sifflement lointain, qui s'exaspère, lugubre\ntrompette des blancs escadrons épars, des cohortes tourbillonnantes\net échevelées, qui arrivent, sinistres. Au fond, la Sambre s'agite,\nviolentée. Sa surface, pareille à une écharpe soyeuse de satin gris, se\nride, frémit, se refoule aux rives, s'élève en flots t u m u l t u e u x ; rétive,\nla rivière résiste, et répond aux efforts du vent par des mugissements\nde colère sourde. — A droite, la forêt s'étage, d'un roux noirâtre, les\ndernières cîmes se fondant brumeuses dans l'horizon lointain. Les\nfrondaisons sont violemment secouées avec un bruissement de son­\nnailles. Les dernières feuilles se détachent, tournoient et puis tombent,\ndoucement, délicatement, sur le sol. E t à travers l'inextricable réseau\nmorne des branchettes nues du sous-bois, un immense tapis, bariolé\nde tons jaunes, noirs, cramoisis, piqué de taches de vert et de pourpre,\n aux ondulations souples, s'étend, reposant et calme, sous le gronde­\n ment majestueux des hêtres. — P a r instants, le soleil apparaît, dégagé\n des nuages, et soudain, un sourire illumine le vert tendre des blés, la\n croupe brune des coteaux, la rouille des bois. Mais déjà le sourire\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 305, "texte": "                               DURENDAL                                 21\n\n\ns'assombrit, s'éteint et brusquement l'Automne laisse retomber sur la\nterre la tristesse morne de ses ombres grises et de ses hurlements\nlointains.                                        Louis PIVONT.\n\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-01-n1-006", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 21, "page_fin": 21, "titre_corps": "Les Yeux", "titre_sommaire": "Les Yeux (poésie)", "signature_source": "Édouard Bernaert", "ancre_debut": "LES YEUX", "ancre_fin": "EDOUARD BERNAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 24, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 305, "fin_caractere_exclue": 1529, "texte": "LES YEUX\n           O le pouvoir néfaste ou bienfaisant des yeux!...\n           D'inconnus éléments alimentent leurs flammes,\n           Ils versent l'incendie ou la lumière aux âmes :\n           Le reflet de l'enfer ou le rayon des cieux.\n\n           Œil d'enfant, œil de vierge, œil de femme, œil de mère,\n           Vous brillez d'un éclat identique et divers :\n           Vous êtes, demi-clos ou largement ouverts,\n           Une lueur constante en un globe éphémère.\n\n           Imprégnés de douceur et d'aigreur tour à tour,\n           Vous caressez l'idole et mordez la victime;\n            Vous faites, du secret d'une cornue intime,\n           Ou sublimer la haine, ou distiller l'amour.\n           O le pouvoir des yeux, occulte, hiératique!\n           Diamants aimantés, polarisés du cœur,\n           Ils scintillent du feu que, maudit mais vainqueur,\n           Sut dérober au ciel le Prométhée antique.\n           Resplendissants d'extase ou ternis de remords,\n           Ils sont tant les miroirs de clartés éternelles,\n           Que, même quand l'helminthe a rongé leurs prmielles,\n           Un regard encor couve en l'orbite des morts-\n                                                EDOUARD     BERNAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-01-n1-007", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 22, "page_fin": 24, "titre_corps": "Roche Tarpéienne et Capitole", "titre_sommaire": "Roche Tarpéienne et Capitole", "signature_source": "Pol Demade", "ancre_debut": "Roche Tarpéienne et Capitole", "ancre_fin": "POL DEMADE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 25, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 71, "fin_caractere_exclue": 2759, "texte": "Roche Tarpéienne et Capitole\n   H i s t o i r e de la P o é s i e en I t a l i e , par M. FERDINAND LOISE. Un vol. in-8° de\n488 pages. Prix : 5 francs. Editeur Castaigne.\n   Quelle merveilleuse patrie d'artistes que ces États d'Italie d'avant M. de Cavour!\n« Rome, Florence, Ferrare, Venise, Mantoue, Milan, Naples, Padoue, Urbin,\nTurin, écrit M. Loise, étaient autant de foyers resplendissants d'où rayonnaient\ntoutes les magnificences de l'art et du génie... On vit alors ce que peut la décentra­\nlisation pour féconder la pensée. La puissance d'irradiation est décuplée quand six\nfoyers au lieu d'un seul contribuent à la diffusion des lumières. » C'est l'histoire de\nl'évolution poétique, en ce paradis terrestre d'art littéraire, que M. Loise, a entre­\npris de nous raconter. Je dois dire aussitôt que l'auteur a triomphé de toutes les\ndifficultés. M. F . Loise, qui est un enthousiaste, ce dont je le loue, a réalisé en cette\nHistoire de la Poésie en Italie, une noble et très belle œuvre, pour laquelle je réclame\nune place en la bibliothèque de tous les amis de la grande littérature. Si casaniers\nd'esprit que nous soyons, ici en Belgique, j'espère que nous allons courir, cette fois,\n— fût-ce les pieds sur les chenets, — en l'aimable et docte compagnie de M. F . Loise,\nla ravissante aventure d'un vrai voyage en cette poétique Italie dont nous ne\nconnaissions, jusqu'à ce jour, les provinces et les capitales littéraires que par les\ntout petits manuels de rhétorique, ces Bœdecker de l'admiration conventionnelle.\n   N'oubliez pas, s'il vous plaît, que ces capitales littéraires s'appellent Saint-Fran­\nçois d'Assise, Jacopone, Dante Allighieri, Pétrarque, Boccace, l'Arioste, le Tasse,\nBerni, Marini, Maffei, Métastase, Goldoni, Alfieri, Monti, Manzoni, Léopardi,\nSilvio Pellico, Giusti, Niccolini, etc., etc. ; que ces provinces s'intitulent, pour ne\nciter que les principales, les Fioretti, la Divine Comédie, Roland furieux, la Jéru­\nsalem délivrée, les Hymnes sacrés, mes Prisons, etc., etc., et enfin, que nous avons\nen M. F . Loise, pour nous mener heureusement en ce voyage vers cette Golconde\nde la pensée, un guide qui sait la langue, l'histoire, les œuvres, les hommes de cette\nterre enchanteresse d'Italie, un guide enthousiaste des grandes idées et des belles\nchoses et capable, vertu rare de la critique, de nous faire partager aussitôt ces\nsentiments.\n   Voilà plus de raisons qu'il n'en faut, me semble-t-il, pour faire un sort heureux\nà l'Histoire de la Poésie et à son auteur, M. F . Loise.\n   De cette communion avec la pensée de l'Italie ancienne, de l'Italie d'hier, nous\nreviendrons un peu plus homme. Et cela nous aidera à être de ce temps qui prétend,\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2861, "texte": "                                          DURENDAL                                  23\n\nlouable orgueil, n'être étranger à rien. Peut-être aussi sera-t-il urgent, et plus tôt\nqu'on ne croit, pour sainement juger l'Italie de demain, de savoir ce que fut le passé\nintellectuel de ce peuple. La critique d'avant garde, naguère tournée vers le nord, où\napparurent le Préraphaélisme, Ibsen, Tolstoï, Wagner, Maeterlinck, Nitsche, tourne\ndéjà les yeux vers le midi : quelques noms sont chuchottés à mi-voix, on parle de\nGabriel d'Annuzio, d'Antonio Fogazzaro.\n  M. de Vogue annonce une Renaissance latine. La lumière nous viendrait-elle une\nseconde fois du midi?\n  Tout ceci fait du livre de M. Loise un livre d'actualité auquel je souhaite le grand\nsuccès qu'il mérite.                                               P O L DEMADE.\n\n\n\n  P e t i t C a t é c h i s m e l i t u r g i q u e , par l'abbé HENRI DUTILLIET.\n  Que les gens qui ne pratiquent pas la religion catholique ignorent le langage, le\ncostume, le geste, toute la symbolique de l'Eglise, cela se conçoit; mais ce qui est\nsurprenant, c'est que tant de fidèles, assidus aux offices, ne connaissent ni le sens\ndétaillé des cérémonies qu'ils regardent, ni la signification des paroles et des chants\nqu'ils écoutent, ni même l'acception des divers ornements et des différentes couleurs\ndont le prêtre se sert, suivant les jours.\n  Ce qu'il faudrait, ce serait un petit ouvrage de format commode, coûtant très bon\nmarché, écrit dans un style lucide et presque naïf, et contenant et expliquant par le\nmenu, très clairement, très nettement, les cérémonies de l'Eglise, divulgant\nchacune de leurs allégories, chacun de leurs emblèmes, définissant les termes\ntechniques, indiquant les causes et le sens des antiennes et des proses prescrites à\ncertains jours, publiant la signification même des objets qui servent aux besoins du\nculte; il faudrait, en un mot, un livre très substantiel et très court, permettant au\nlecteur de trouver, en une minute, la réponse aux questions qu'il voudrait résoudre.\n  Ce livre existe; c'est celui-ci.                        JORIS-KARL HUYSMANS.\n\n                                                   *\n                                               *       *\n\n  Cours é l é m e n t a i r e de l i t u r g i e sacrée, d'après le rit romain, par le\nP. A. Velghe, professeur au Grand Séminaire de Versailles. (Première partie : le\nMissel. — Deuxième partie : Bréviaire et Rituel.)\n  Nous sommes heureux de signaler à côté du Petit Catéchisme, recommandé aux\ncroyants par Huysmans, les travaux liturgiques d'un religieux éminent : M. l'abbé\nVelghe. Ces œuvres ne s'adressent plus seulement aux simples fidèles, mais aux\nesprits de haute culture, aux jeunes séminaristes, aux prêtres eux-mêmes. C'est un\ndegré d'initiation plus avancé en cette admirable liturgie que Dom Guéranger défi-\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2611, "texte": "24                                     DURENDAL\n\nnissait « l'ensemble des symboles, des chants et des actes au moyen desquels l'Église\nexprime et manifeste sa religion envers Dieu. » M. l'abbé Velghe est un excellent\ninitiateur. Ceux qui feront ce nouveau pas sous sa conduite, n'auront qu'à se louer\net du guide qu'ils auront pris et des merveilles qu'ils auront découvertes en le\nsuivant.                                                                  P . D.\n                                             *\n                                            * *\n   S o u s l e s B r u m e s et l e s Clartés d e s F l a n d r e s , par E M I L E GREYSON.\nCastaigne : un vol. : 2 francs.\n   M. de Haulleville nous affirmait, naguère, que l'auteur de ces trois nouvelles,\nautant dire le père de ces trois Grâces, — Eefje, le Calvaire, Mélodie Idyllique, —\nétait un écrivain à cheveux blancs. Comme nous n'avons pas l'honneur de connaître\nM. Emile Greyson nous croyons aveuglément aux cheveux blancs. Mais on nous\npermettra bien, je pense, de ranger parmi lesjeunes l'auteur de ce délicieux volume.\n   Est jeune quiconque se développe toujours, disait l'autre jour, avec esprit,\nM. l'abbé Félix Klein. S'il fallait une preuve de cette jeunesse de talent, nous la\ntrouverions dans ce fait : Sous les brumes nous a charmé par ce je ne sais quoi de\nneuf, de frais, de simple et d'artistique, tout à la fois, de traduisible enfin en cette\nformule que nous présentons, faute d'autre, avoir vingt ans dans l'âme et dans le style,\nle plus bel âge littéraire. Et touchez-là, Monsieur, vous êtes des nôtres, en atten­\ndant que nous soyons des vôtres.                                                    P. D.\n                                              *\n                                            * *\n   La \"Vie h é r o ï q u e des Aventuriers, des Poètes, des Rois et des Artisans. Théorie\ndu pathétique pour servir d'introduction à une tragédie ou à un roman — par Saint-\nGeorges de Bonhélier. J e crois que ce livre est très beau mais, franchement, je n'y\ncomprends rien. J'ai rencontré dans ces deux volumes : des conducteurs de tonnerre;\ndes messieurs qui portent tout le temps des cruches de sang; des corbeilles de foudres;\ndes batailles de volcans, et cent autres choses tout aussi naturelles.\n   Ce M. Saint-Georges de Bonhélier doit être un homme bien extraordinaire : il\n n'est pas donné au premier venu d'écrire deux volumes dans lesquels on trouverait\n malaisément une page entière qui fût compréhensible à un encéphale moyen !\n                                                                       POL DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-01-n1-008", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 25, "page_fin": 26, "titre_corps": "Le poète Paul Verlaine", "titre_sommaire": "La Mort", "signature_source": "", "ancre_debut": "Je crois en l’Eglise romaine", "ancre_fin": "Je vous en remercie du fond du cœur", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 28, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 147, "fin_caractere_exclue": 2704, "texte": "Je crois en l'Eglise romaine, catholique, apos­\n                                           tolique...\n                                                              PAUL VERLAINE (Bonheur) .\n                                             Point de religiosité vague chez Verlaine, point\n                                           de christianisme romantique. Poème essentielle­\n                                           ment catholique, Sagesse est le plus généreux\n                                           hymne de loi depuis un siècle de lyre française.\n                                           Depuis Racine, le catholicisme n'a pas inspiré\n                                           de plus beaux vers.\n                                                   OSCAR HAVARD (Le Patriote, 2 déc.    1894,\n                                                      d'après le Monde).\n\n\n  L e p o è t e P a u l V e r l a i n e , auteur de Sagesse, Amour et Bonheur, est\nmort chrétiennement, à Paris, le 8 janvier 1896. Verlaine est des nôtres.\n« Le christianisme lui doit les chants les plus harmonieux qu'il ait inspirés,\ndepuis ceux du Grand Hvmnaire. » (H. Carton de Wiart, Justice sociale.)\nNous n'avons point honte de confesser que le poète fut, dans toute l'évan­\ngélique tristesse du mot : un pauvre pécheur. « Mais, si pécheur qu'il ait été,\ncomme nous le sommes tous, nous ne nous sentons nullement humiliés\nde partager la foi qui lui inspira de si beaux accents. » (Jean Lacoste,\nGazette de France.) Nous avons, en effet, l'honneur d'appartenir à cette\nmiséricordieuse religion de Jésus-Christ qui nous donne, en exemple de\npénitence et de foi : Madeleine, une pécheresse; le Bon Larron, un bandit;\nAugustin, un débauché.\n  « L'âme complexe et débile du poète valut mieux peut-être, aux yeux de\nCelui qui sait tout voir et tout soupeser, que celle de beaux Pharisiens dont\nla vie parait, au dehors, plus régulière et plus une. » (Jean Lacoste, loc. cit.)\n  Quoi qu'il en soit, — et en attendant de célébrer ici, littérairement,\ncomme il convient, « le plus grand poète catholique de toute notre litté­\nrature » (A. Mithouard, Le Monde) — le Comité de Durendal, dans une\npensée chrétienne que tous ont approuvée, a convoqué les amis de Paul\nVerlaine à assister à un service solennel pour le repos de cette âme entrée\ndans son Immortalité.\n  Ce service a été célébré le mercredi 15 janvier à 11 heures, en l'église\nNotre-Dame de la Chapelle. Notre ami et collaborateur, M. l'abbé Henry\nMoeller, a chanté la messe et l'absoute. Cette manifestation religieuse,\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1916, "texte": "26                                   DURENDAL\n\n\n\n\n     d'un caractère tout intime, s'est passée dans le plus grand recueillement.\n     L'âme du poète catholique a dû en être soulagée.\n       Au premier rang de l'assistance, très ému, on a pu voir le fils du défunt,\n     M. Georges Verlaine.\n       Citons, parmi ceux qui avaient tenu à associer leurs prières à celles du\n     prêtre : MM. Henry Carton de Wiart, Pol Demade, José Hennebicq, Emile\n     Verhaeren, D r Heger, E. Van Mons, secrétaire des Muses royaux, Maurice\n     Cartuyvels, Maurice Dullaert, Mme Dullaert, MM. Armand Thiery, profes­\n     seur à l'Université catholique de Louvain, De Brabandere, Goemaere, le\n     général en retraite Bernaert, Edouard Bernaert, Franz Folie, Engel Musche,\n     l'abbé Léon Gruel, Léonce Ducatillon, Vanhamme, Thoma, etc., e t c . .\n       S'étaient fait excuser, en nous assurant être de cœur et de prière avec\n     nous :\n       Mme la comtesse Ed. de Liedekerke, M. le baron de Haulleville,\n     MM. Eugène Gilbert, au nom de la Revue générale, Ferdinand Loise, Albert\n     Guequier, Maurice Ranwez, Ch. Lagasse de Locht, Jean Casier, Firmin\n     Vandenbosch, notre vaillant collaborateur, Mme Pol Demade, MM. Jean\n     Demade, Thomas Braun, Jules Renkin.\n       MM. Edmond Picard et Edgard Baes, empêchés, nous ont exprimé leurs\n     regrets de n'avoir pu se joindre à nous.\n       Au nom de Durendal, tous nos remerciements à nos amis connus ou\n     inconnus.\n       Une scène des plus touchantes s'est passée après l'absoute, à la sacristie,\n     M. Georges Verlaine, que la maladie avait empêché d'assister, à Paris, aux\n     funérailles de son illustre père, est allé remercier avec effusion notre ami,\n     M. l'abbé Moeller :\n       « Grâce à vous et à vos amis, a dit le fils de Paul Verlaine, j'ai pu rendre\n     à mon père, aujourd'hui, mes devoirs religieux. Je vous en remercie du fond\n     du cœur. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-01-n1-009", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 27, "page_fin": 28, "titre_corps": "Miroir d’Art et de Littérature : Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde", "titre_sommaire": "Propos des Douze Pairs", "signature_source": "", "ancre_debut": "MIROIR", "ancre_fin": "es et de la Belle Gabrielle ne font qu'un dans les tradi­ tions rustiques des trouvères plébéiens. »", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 30, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 105, "fin_caractere_exclue": 2485, "texte": "MIROIR D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n    Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde.\n\n\nM    ONSIEUR le baron de Haulleville     a publié, dans le Journal de Bruxelles, parmi\n        ses notes au jour le jour, ces considérations fort judicieuses sur le roman :\n   « La littérature romanesque est aussi ancienne que le monde. Les moralistes ne\nparviendront pas à l'exterminer. Qu'ils appliquent donc tous leurs efforts non pas à\ntonner contre des lectures inévitables, mais à changer les mœurs des lecteurs et\nsurtout celles des auteurs.\n   Si vous parveniez à ne faire lire à un peuple que de « bons romans », vous auriez\ncréé un instrument puissant de propagande morale et religieuse.\n   Renoncez donc à tuer le roman, mais cherchez à l'améliorer pour le plus grand\nbien de la multitude, qui veut être amusée. »\n   Et à ce propos notre éminent confrère cite cette amusante histoire :\n   « Dans le temps, au Journal de Bruxelles, j'ai voulu supprimer, moi, le roman-\nfeuilleton. J'adressai, dans ce but, une circulaire aux abonnés pour leur demander\nleur avis. Vous auriez été bien étonné de lire les lettres de protestation que je\nreçus, par exemple, de la part de certains ecclésiastiques. Je me souviens d'une\nlettre émue d'un curé du pays wallon qui me suppliait de ne pas le priver de sa\ntranche quotidienne de roman. « Cher monsieur, écrivait-il, je suis ici confiné à la\ncampagne, dans un village, au milieu de braves paysans sans aucune culture\nlittéraire, sans bibliothèque moderne, sans revues périodiques. En dehors de mon\nministère pastoral, je ne vois personne qui me parle de choses qui m'intéressent.\nLe feuilleton de mon journal est une de mes rares distractions. Je vous en conjure,\nne m'en privez pas. » Le bon curé conserva « son feuilleton », mais malgré moi. »\n                                            *\n                                        *       *\n\n\nM    ONSIEUR   Gaston Deschamps, dans une de ses chroniques littéraires du Temps\n        (décembre 1895), rapporte cette édifiante anecdote que lui a contée Angelo\nConti de Venise, l'intime ami de Gabriel d'Annunzio. Un jour, le célèbre romancier\nitalien reçut une lettre où un jeune Belge lui exprimait des sentiments de vive\nadmiration. Ce Belge, en terminant cette épitre, demandait au « cher maître » la\npermission de lui dédier un sonnet: « J'espère, ajoutait le Belge, que votre indul-\n"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2645, "texte": "28                                     DURENDAL\n\ngence voudra bien ne pas trop apercevoir les inexpériences et les faiblesses que\ndénote cet essai juvénile ». Suivait un magnifique sonnet de Heredia.\n  Décidément nous tenons, en Belgique, à justifier notre vieille réputation de\ncorsaires littéraires.\n  M. Deschamps nous rendrait un vrai service en nous signalant le nom de ce jeune\nBelge.\n                                          *\n                                         * *\n\n\nU     NE description de Gavarnie (Laurent Tailhade) : « Cette description, vous la\n       pourrez lire dans le Voyage aux Pyrénées où, malgré force jolis détails, le\n« spectacle sublime » de Gavarnie est assez faiblement rappelé. Le procédé minu­\ntieusement exact de l'auteur, la notation rigoureuse de tant d'objets divers font\nparaître une précision sèche tout à fait insuffisante pour évoquer cette grande\nfantasmagorie de la montagne. Les précipices d'ombre, les furets suspendues au\nbord des gouffres, le chaos de Gèdre peuplé de roches erratiques, malgré leurs\nbeautés intrinsèques, tirent leur principal attrait des jeux de la lumière, de l'éther\nincomparable où se profilent en vigueur les montagnes de Gavarnie, les tours du\nMarboré. Et quel mot suffirait à peindre ces enchantements? Cette lueur, rose le\nmatin, contourne amoureusement les cimes, avive peu à peu les reliefs, dissout la\nnuit avec lenteur. A midi, elle flamboie, aveuglante dans la transparence des eaux,\nle vert cru des prairies, les teintes violentes des fleurs, iris, gentianes, aconits. Puis,\nvers le soir, les masses déjà rousses des tilleuls et des frènes s'étendent comme un\ntapis aux teintes chaudes sur les versants où le crépuscule promène déjà ses ombres\nviolettes. C'est le pays des légendes. Ici, le rêve a fleuri spontanément comme une\nfleur du sol volcanique. Voici le torrent où, pendant les nuits de juin, les mantes\néperdues viennent tenter les beaux pastours; voici le ravin où sonne la cloche bénite\nde Noël qui appellera au jugement dernier les ancêtres de la vallée. Et, dominant\ncette terre de prestige, voici par delà nos montagnes, entre Espagne et France, le\nrocher où Roland essaya, mais en vain, de briser son épée :\n                          Durendal fiert le perrun de sardoine,\ndit le moine Théroulde en son fruste parler. Le souvenir de Roland est vivace chez\nce peuple ingénu qui d'ailleurs mêle volontiers le souvenir de Henri IV aux exploits\ndu preux Carlovingien ; de même, au pays d'Ermenonville, s'il en faut croire Gérard,\nla mémoire de Jean-Jacques et de la Belle Gabrielle ne font qu'un dans les tradi­\ntions rustiques des trouvères plébéiens. »\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 2, "texte": "JANVIER 1 8 9 6 (TROISIÈME ANNÉE.   Prix du numéro : fr. 0.60.\n"}, {"page_pdf": 3, "texte": ""}, {"page_pdf": 4, "texte": "                       DURENDAL\n                                 REVUE CATHOLIQUE\n           D'ART ET DE L I T T É R A T U R E\n Janvier 1896               TROISIÈME   ANNÉE                                     N° 1\n\n\n\n\n                        LES PIETES      FEROCES\n\n\n\n                POUR ALLAH!\n                           A MADAME POL DEMADE.\n\n                                                  Ceci est un avertissement.\n                                                         (Koran, sourate LXX1II, v. 19.)\n\n               PAS un souffle par l'atmosphère tiède ; et, sauf les longs\n                abois, largement espacés, des chiens kabyles se répon­\n                dant de douar en douar, peu de bruits en l'air.\n                   Assis, jambes croisées, sur une natte d'alfa, au seuil\n                d'une tente spacieuse dont la bâche rayée, tissue de\n                grossier chanvre, formait tabernacle sur nous, nous\nfumions, à distance d'étiquette, d'un narghilé turc en cristal à fourneau\nd'écume, — luxe inouï pour le pays, — un fin tabac maure dont les\nnuagelets bleuâtres parfumaient l'ambiance de voluptueuses senteurs.\n   « Tu ne trouves pas, Kaïd. avais-je interrogé, que cette tombée\nde soir est particulièrement belle?... »\n"}, {"page_pdf": 5, "texte": "2                              DURENDAL\n\n\n  Mais Kaïd-Ali, drapé dans un absolu silence, n'avait paru tenir nul\ncompte de mon ouverture.\n  Je pris donc le parti de me taire aussi, et je revins à ma contem­\nplation.\n   Le furtif crépuscule africain, engrisaillant la plaine, voilait comme\nd'un brouillard léger le Col de Tenoucla dont les abruptes découpures\nn'apparaissaient plus, au levant, qu'atténuées e.t noyées dans les\nteintes confuses de l'horizon violacé. Le Djebel-Dir, derrière nous,\ngris de sable; devant, l'Aurès, noir de sapinières, allongeaient leurs\ncroupes sphyngétiques dans le mystère de leurs lointains. Et tout\nlà-bas, sur notre droite, des lueurs indécises s'évadaient, parmi les\nvespérales fumées, de l'obscur quadrilatère massif de remparts byzan­\ntins où s'enferme Tébessa. Par-dessus, creusant l'immensité de son\ndôme sombre, non encore pailleté de scintillements, le ciel profond\nse recueillait, à peine reflétant, par l'ouest, les pourpres ultimes de\nl'astre disparu.\n   Comme aux pittoresques soirées des temps génésiaques, en une\nlongue file qui serpentait aux capricieux hasards des pistes blanches,\nles femmes, les servantes et les filles du Kaïd s'en revenaient de la\nsource, lentement, ployées sous le pesant fardeau de leurs outres\npleines. Et leur pénible aspect, tout de labeur forcé; et leurs excla­\nmations gutturales, déchirant la paix calme et s'éteignant, comme\nd'âpres plaintes, sans éveiller d'échos, ajoutaient encore à la puissante\nmélancolie de l'instant et des choses.\n   Et je m'oubliais à les considérer, intéressant mon oreille attentive\nau crescendo presque imperceptible de leurs cris étranges; et me\nsentant, par degrés, envahir d'une compassion grave pour ces pauvres\ncréatures dont je savais la vie rude et besogneuse...\n\n   Un mouvement brusque du Kaïd m'ayant distrait, — on eût dit\nque, devinant la germination de ma secrète pensée, il en voulait\narrêter en mon âme l'éclosion réprobative, — je tressaillis, et détournai\nsur lui mes yeux.\n"}, {"page_pdf": 6, "texte": "                                  DURENDAL                                      3\n\n  Ses yeux, à lui, noirs, chauds, pénétrants, investigateurs, m'étu-\ndiaient dès longtemps, — j'en eus alors conscience; — et derrière leur\ninquiétante prunelle, je pressentis que s'accumulait un flot de colère,\ncontenue encore, mais qui ne tarderait pas à déborder.\n\n   ... « Chahîr, fit-il soudain, d'un accent déjà t i m b r é de sourde irri­\ntation, Chahîr (poète, c'était ainsi qu'il me nommait), crois-tu vraiment\nà l'Évangile du P r o p h è t e H a ï s s a h ? . . . »\n  L a question me surprit assez.\n  Singulier prélude, pensai-je : que prépare-t-il?\n  E t sans précipitation messéante, religieux, ôtant de m a bouche le\nbec d'ambre du long t u y a u , j'affirmai simplement m a foi, énonçant le\nplus noblement que je pus :\n  \" Amanti bel' Haïssahi, 'l ahdi 'l ibni 'llahi, oua 'l Saïdnahi. — J e\ncrois en Jésus, le Fils U n i q u e de Dieu, et Notre Seigneur. »\n   Les paupières du vieillard, subitement abaissées, m'empêchèrent\nde noter l'impression que produisit sur lui m a formule infidèle. Il\nretomba dans son mutisme méditatif.\n  Cela devenait intéressant, et je résolus de ne le plus perdre de vue.\n\n\n   Or, il me laissa si bien le temps de me le détailler tout bas, ou,\npeut-être aussi, il m'avait su t a n t vigoureusement frapper l'esprit par\nle ton solennel de son exorde, que je le revois toujours là, après tantôt\ntrois ans, dans son attitude absorbée.\n   Epique, emburnoussé de laine rouge et coiffé d'un gigantesque\ntarbouch vert à t u r b a n de soie; t o u r m e n t a n t d'une torsion nerveuse,\nde ses longues mains sèches, sa belle barbe à la Nazir, fastueusement\nargentée, il m'évoquait à l'imagination tous les héros homériques\nensemble, dans la plénitude vierge de leur fabuleux prestige, prestige\ncorroboré par des réminiscences bibliques qu'autorisait l'oriental\narchaïsme de ses traits royaux. Il y avait de l'Abraham dans cette\nphysionomie; de l'Agamemnon dans cette pose; il y avait du Salo­\nmon à ce front dont le peu qu'on en vit trahissait la puissance réflec-\n"}, {"page_pdf": 7, "texte": "4                                     DURENDAL\n\n\ntive ; de l'Ulysse dans cette moue sceptique et rusée, mais tragique­\nment, de sa lèvre; et il y avait aussi de l'Achille ou du Saül dans\nla flamme géminée qui, de dessous l'ombreuse arcade, jaillissait, par\nintermittences, en des fulgurances dévoratrices...\n   Dieu seul sait en quels autres rapprochements idéaux se fût égarée\nmon observation, si, redardant sur moi, dans un sursaut, son regard\nigné, Kaïd-Ali n'avait repris, emphatique, martelant ses mots, hachant\nses phrases, d'une voix tantôt buccinant des fanfares d'indignation,\ntantôt tintant des glas de rancune\n\n\n   « Écoute!\n   » P a r Allah, je hais le F r a n ç a i s ; et ses conquêtes, je les m a u d i s ! . . .\n   » Si Djezaïr est tombée, c'est pour ses fautes, et non par les canons\nchrétiens. — C'était écrit!\n   » E t depuis que Djezaïr est tombée, nous, la plus noble des races\nd'hommes, nous rampons, comme des lézards craintifs, écrasés sous\nle talon des étrangers.\n   » Il n'y a d'autre Dieu qu'Allah, et M o h a m m e d est son P r o p h è t e !\nJe te jure que si Djezaïr se réveille un jour pour la vengeance, je ne\ndormirai pas le dernier!...\n   » Regarde! (Et son geste, de l'orient à l'occident, embrassait la\nplaine.) Regarde!\n   » Si les chacals, tes frères, étaient restés dans leurs tanières, moi,\nKaïd-Ali ben Sliman, ben el Hadj Abdallah, je régnerais comme un\nsultan de l'une à l'autre montagne.\n   » Les opprimés trouveraient un asile sous mes tentes ; les misérables\nboiraient le lait de mes jarres et mangeraient le kousskouss de mon\nrepas...\n   » L e Français m'a tout volé, et le pauvre a raim ; le Français a\nusurpé mon pouvoir, et le faible gémit sous le bâton des forts...\n   » E n t e n d s bien ceci, Fils du Roumi : si Djezaïr n'était pas tombée,\n Kaïd-Ali punirait au grand jour le crime et le blasphème, par le sabre\n de ses chaouchs...\n"}, {"page_pdf": 8, "texte": "                                    DURENDAL                          5\n\n  » E t maintenant, il est contraint de se cacher, la nuit, dans les\naloès, le long du chemin, et d'assassiner comme un bandit ! »\n\n   Un discours mâle étonne toujours.\n   Dès les premiers mots du Kaïd, la force de son verbe et l'énergie\nde son débit m'avaient subjugué ; et la comminatoire révélation de ses\ndernières paroles, qui me fit passer'un frisson dans les veines, souleva\npar mon âme alarmée toute une houle d'hypothèses et d'appréhensions\ndiverses. Mais, comme son regard opiniâtrement scrutateur ne se\ndérivait pas de mon visage, je m'efforçai de ne laisser transparaître\nrien de mes fluctuations intimes et, sur une note aussi limpidement\ntranquille que possible, je répondis :\n  « Kaïd, tu m'as appris à déchiffrer le Koran. J'y ai lu que Dieu\négare qui Il veut et conduit qui Il veut (1). »\n  Ma repartie, si flegmatique en apparence, l'apaisa-t-elle momentané­\nment, ou se rendit-il compte qu'une arrière-pensée soupçonneuse se\ndéguisait sous mes confiants dehors? Kaïd-Ali salua d'un hochement\nrévérencieux le verset invoqué, puis, adoucissant pour un instant sa\nrude intonation :\n  « Je hais le Français, Chahîr; mais je t'estime, et, si tu croyais au\nLivre, je t'aimerais pour mon fils... »\n  Il se tut, comme hésitant à poursuivre.\n\n  Ne comprenant rien à ces déclarations heurtées, je me renveloppai\nde mon manteau pour me donner une contenance ; et, pour échapper\nà la pertinace obsession de son examen, tournant la tête, je me remis\nà observer.\n   Les femmes, maintenant, rentrées au campement, se répandaient,\ndisséminées, par le dédale des tentes. Quelques jeunes passèrent non\nloin de nous, dont je pus à loisir admirer la grâce fruste et déplorer\nle sacrifiement égoïste aux masculines fainéantises...\n\n  Sans doute, il ne cessait pas de m'épier; et sa voix, redevenue\ncruelle, me revint encore troubler :\n\n  (1) Koran. SourateXIV,verset 4.\n"}, {"page_pdf": 9, "texte": "6                                DURENDAL\n\n\n   « ... Mais si tu crois, comme tu dis, à l'Évangile du Prophète\n Haïssah, achevait-il, donnant épilogue à ses pensées, ne regarde plus\n mes filles, car il t'anïverait m a l h e u r ! »\n   Cette fois, le fil conducteur de son discours rompu me fut livré.\n C'était sa musulmane défiance, une sollicitude paternelle doublée de\ntout un fanatisme religieux, qui l'inspirait... Pauvre Kaïd !\n   F o r t en repos sur ce point, je me bornai à le dévisager froidement,\nen lui décochant cette protestation dont il dut s'ébahir, l'homme ne\njugeant que sur les exclusives formules d'un code étroit dicté à sa\nconscience par ses propensions propres et ses habitudes.\n   « N e te tourmente pas de cette crainte, Kaïd : je regarde tes filles\ncomme je regarde tes chevaux, tes arbres et tes t e n t e s ; comme je\nregarde les étoiles du firmament et les fleurs de la terre : je les regarde\navec l'œil de mon âme et non de ma chair ; parce qu'elles sont belles ;\net tu ne peux me le défendre, parce que Dieu, le seul Maître de la\nBeauté, l'a créée pour la joie de tous. »\n\n  U n nouveau répit coupa cet entretien sobre; mais ce ne fut qu'une\nbrève suspension. Après quelques minutes d'une absconse délibération\noù se dépensèrent toutes les réserves de son empire sur lui-même,\nKaïd-Ali éclata véhémentement en cette admonition suggestive :\n  « Chahir, tu es sincère peut-être; mais tu t'abuses! Défie-toi, par\nAllah! défie-toi de toi et de moi. Je t'avertis. U n démon traître et\nsubtil veille comme une sentinelle à l'entrée de ton â m e . . . P a r Allah,\nChahîr, défie-toi!... Sais-tu que mes mains sont plus rouges que\nmon burnous?... Sais-tu que mon poignard est prompt et implacable?...\nSonde ton cœur, Chahîr, je t'en adjure; et si tu le sens vulnérable,\nva-t-en ! fuis sans retard ! »\n\n  Ici, sa face se masqua d'une froideur héroïquement lactice, et son\nverbe, abaissé au diapason d'un bémol ironique, me glaça.\n  « . . . Chahir, tu as connu le beau jeune soldat, le blond, ramassé\nmort dans mon douar une nuit de l'hiver passé? Sais-tu qui le frappa? »\n  L'histoire du malheureux m'était connue d'après la version officielle.\n"}, {"page_pdf": 10, "texte": "                                         DURENDAL                                  7\n\nJe frémis, mais, réagissant, je prononçai lentement, sacerdotal :\n   « Point ne meurt âme vivante sinon par la permission d'Allah et\nd'après le Livre éternel... (1) C'est toi qui l'as tué. »\n   « C'est moi, oui! exclama-t-il, — et ses yeux flambaient; mais, de\nressentiment ou d'orgueil, on n'eût pu le dire. — C'est moi, Chahîr;\nmais ce ne fut pas, comme on le pense, parce qu'il était entré dans mon\nchamp!... (2) Le jeune soldat était infidèle, et ma fille était croyante...\nLe jeune soldat est mort parce qu'il aimait ma fille et parce que ma\nfille l'aimait ! Ne donnez point vos filles aux infidèles tant qu'ils n'auront\npas cru! (3) Tuez-les, partout où vous les trouverez! (4) C'est écrit! »\n    Quand il eut promulgué en syllabes inexorables, tranchantes et\nlourdes comme des glaives, ces versets meurtriers, il me sembla qu'il\nétouffait un soupir et refoulait d'un violent effort de volonté, un flux\n d'émotion douloureuse qui lui montait du cœur. Cependant, une\n sérénité menteuse au front, il conclut, plus bas, fermement, mais avec,\n clans son expression, une note sépulcrale, déchirante :\n    « Je suis juste, Chahîr : ma fille aussi est morte, et j'ai oublié son nom!... »\n\n  Oh! l'âme humaine! labyrinthe aux inexplorables détours! Tandis\nque, silencieusement, je suffoquais d'horreur indignée, moralement\naveuglé par le sang des victimes qui se dressaient à mes yeux, pante­\nlantes, le couteau fatal clans le flanc, j'entendis le Kaïd, refigé dans\nson hideux calme, murmurer, caressant les grains d'ambre de son\nchapelet :.\n   « Il n'est point d'autre Dieu qu'Allah, et Mohammed est son\nprophète. »\n\n   Nous fumâmes encore quelques narghilés sans mot dire, puis il me\n congédia comme de coutume.\n                                                               EDOUARD BERNAERT.\n\n\n   (1) Koran, sourate III, verset 139.\n   (2) « Vos femmes sont votre champ. » Koran, sourate II, verset 233.\n   (3) Koran, sourate II, verset 220.\n   (4) Koran, sourate II, verset 187.\n"}, {"page_pdf": 11, "texte": "8                       DURÉNDAL\n\n\n\n\n    Le Cœur de la Terre\n    Malgré les ans, malgré les jours tumultueux\n    Qui fuient comme emportés par un souffle d'orage,\n    Je t'enveloppe encor d'un amour fastueux,\n\n    O terre ! Tu comprends, te sachant périssable,\n    Que tu me dois ta gloire et ta fécondité,\n    Que tu vis de ma vie, ô pauvre grain de sable !\n\n    Je me plais à t'orner de grâce et de beauté,\n    J'admire tes grands monts, tes plaines de verdure,\n    Et ton globe roulant sur son orbe emporté.\n\n    Dès l'aube, quand je sors des nocturnes froidures,\n    De tes pics hérissés j'allume le corail\n    Et sème de rubis tes mers aux longs murmures.\n\n    Tes arbres et tes fleurs m'empruntent leur émail,\n    Jusque dans tes roseaux je fais monter les sèves,\n    Et tes vastes forêts acclament mon travail.\n\n    Oh! je garde présent, tout au fond de mes rêves,\n    L'horreur qui te saisit quand, la première fois,\n    Je me couchai sanglant, comme frappé de glaives.\n\n    Quand la première nuit enveloppant tes bois,\n    Glaçant tes lacs dormants sous les étoiles pâles,\n    Ralentit les efforts créateurs de tes lois.\n\n    Sur les grèves tes flots sonnaient comme des râles,\n"}, {"page_pdf": 12, "texte": "                     DURENDAL                            9\n\nTes cascades chantaient ton sombre désespoir,\nTes chênes gémissaient sous de froides rafales;\n\nTu crus ta vie éteinte et n'espéras revoir\nMes rayons s'allonger sur tes mers turbulentes,\nPour réveiller encor la vie et le devoir.\n\nLes ténèbres pesaient; les heures étaient lentes,\nEt le souffle baissait dans ton sein engourdi;\nQuand soudain les points d'or de mes flammes clémentes\n\nRanimèrent les sens en ton corps engourdi.\nTu rompis en chantant ta nocturne indolence,\nEt bus avidement mes chaleurs de midi.\n\nJe suis ton cœur, ô terre! et ton sang se balance\nDans tes veines au gré du jour et de la nuit,\nEt je règle, moi seul, ce battement immense!\n\nSur l'écliptique ardent ma force te conduit;\nEt, si je te lançais dans l'éther insondable,\nTon sang se glacerait et tout serait détruit.\n\nTu t'éloignes d'un pas, déjà l'hiver t'accable,\nEt tes feuillages roux tombent de tes forêts\nSous le souffle mordant d'une bise implacable.\n\nTu te tournes vers moi; voici que tu parais\nComme un rosier fleuri balancé dans l'espace,\nEt tes parfums au loin caressent les vents frais.\n\nEt pourtant, moi si grand, moi ta vie et ta grâce,\nJe vis d'un autre cœur, cœur de tout l'univers,\nEt devant son amour tout mon amour s'efface.\n\nC'est Lui dont la bonté remplit mes vastes mers,\n"}, {"page_pdf": 13, "texte": "10                              DURENDAL\n\n\n           Pour féconder la finit, de cyclones de flammes,\n           De fournaises de soufre et de volcans d'éclairs.\n\n           Je l'aime pour Lui. seul et, comme tu m'acclames,\n           J'acclame dans les cieux son amour infini\n           De tout le grondement de mes énormes lames !\n\n           0 terre! que Lui seul soit aimé, soit béni!\n           Lui, le Cœur d'où jaillit la force et la lumière,\n           Lui qui veut que tout cœur à son Cœur soit uni,\n\n           Et qui mérite seul l'amour et la prière.\n                                                        H E C T O R HOORNAERT.\n\n\n\n\n             PHALACROPHOBIE\n                                A   JEAN   CASIER\n\n                                                    Ils marchent sous le fouet d'un squelette rageur,\n                                                    Le Guignon...\n                                                                           Stéphane MALLARMÉ.\n\n                   VANITEUX à    l'excès de cette lustrée chevelure noire\n                     qui, choyée coquettement, enténébrait son pâle\n                     visage d'une sorte de poésie vulgaire, attireuse de\n                     sympathies, le très élégant T r i s t a n de Forteguigne\n                     se sentait l'âme envahie, depuis tantôt, par une\n                     subite angoisse : le peigne, tandis qu'il vaquait aux\nmenus détails de sa toilette, lui avait paru garni, ce matin-là, de\nplus touffues touffes capillaires.\n   E t l'angoisse avait, soudain, surgi.\n   Il s'était, au miroir, avec une insolite sollicitude, inspecté le crâne,\net de navrants symptômes s'étaient, à ses yeux, révélés. Dix fois au\n"}, {"page_pdf": 14, "texte": "                                DURENDAL                                 11\n\nmoins, dans la journée, la même persistante inquiétude, devant des\nglaces, irrésistiblement le ramena; mais d'attentifs examens répétés\nne le calmèrent point. L e front, aux tempes, s'élargissait; les cheveux\ns'espaçaient ; partout, l'imminence d'un vide. Plus de possible illusion :\nle cuir se dénudait, c'était certain. E t sa terreur, à ces très fâcheuses\net lamentables constatations, allait s'exaltant.\n   Du fond d'oubliés tiroirs poussiéreux, il exhuma des photographies\nanciennes où se survivait sa jeunesse, et de rapides confrontations\nconfirmèrent son épouvante : jadis, indubitablement, il avait le chef\nplus chevelu. Ce souvenir humecta ses paupières.\n   Comme une proie certaine, aujourd'hui, le guettait, armée de féroces\nciseaux, la calvitie, Dalila inexorable et ridicule!\n   Fort et dru, naguère elle poussait, cette chevelure, le casquant\nd'ébène infendu. T r i s t a n souventes fois en avait, avec quelle présomp­\ntion! vanté la vigueur absalonienne, avait prodigué à des camarades\nmoins toisonnés des paroles d'ironie.\n   Il se remémorait tristement l'imprudence des quolibets lourds dont\nil avait criblé, avec entrain, des crânes très clignes. Sa goguenardise\navait été sans merci : les épithètes les plus vexantes, elle les avait\nassénées, ainsi que les comparaisons les moins flatteuses. Il n'avait\nfait, d'ailleurs, que perroqueter, par manière de pose, les phrases peu\nvariées, lues clans les livres romantiques où la chauveté disqualifie les\n hommes. Il avait été notamment question — cela va de soi — de\ngenoux, d'oeufs-, de billes d'ivoire et, en la saison des chaleurs qui\n ruissellent, de miroirs lisses et polis.\n   Sa conscience commençait à formuler de tardifs reproches. L a\n crainte du talion lui suggérait, à présent, la foncière stupidité de ces\n facéties monotones, et qu'il est aussi médiocrement spirituel, en\n somme, aussi peu décent même, de moquer l'infirmité des chauves que\n de blaguer celle des bancals ou des bossus, et qu'enfin une infortune\n ne saurait frapper d'absurdité. E t il répudiait, sans réserve, en son\n âme toutes les épigrammes de jadis.\n    Cette conviction, il s'évertua machiavéliquement à l'insinuer en ses\n"}, {"page_pdf": 15, "texte": "12                             DURENDAL\n\n\namis, pour, plus tard, se ménager leur pitié et soustraire à de probables\nreprésailles sa calvitie future.\n   Puis, une autre appréhension le tourmenta : pelée, quelle serait sa\n« tête »? Mystère. Il y a des présentables calvities et des grotesques.\nL a sienne sera de quelle catégorie? Dans les glaces, il s'échine à\ndiscerner l'aspect que lui laissera l'absence du toupet déserteur. Un\npressentiment lui crie qu'il sera grotesque. Horrible! Il se prévoit un\nde ces êtres cocasses dont on dit tout bas qu'ils ont une « bonne tête ».\nCela le précipite en des colères, puis en des abattements et de sombres\nmélancolies.\n   L a torturante pensée ne le quitta plus, telle l'obsession, aux\noreilles, d'un hostile bourdonnement d'insectes.\n   De bizarres cauchemars hantèrent, les nuits, son sommeil. Des vols\nvagues de spectres jonglant, très dextrement, avec de glabres crânes\nde squelettes terrorisaient ses rêves, lui décochant, du fond des\nténèbres, de sardoniques hilarités stridentes, des gestes fatidiques. Et\nil s'éveillait soudain, trempé de sueur, les dents claquantes.\n   T r i s t a n de Forteguigne devint morne.\n   U n soir qu'il traînait par la ville son éternel souci, son vautour\nrongeur, à lui, qui n'avait d'un Prométhée que le vautour, il heurta,\nau tournant d'une rue, un de ses amis. S'il ne ment pas, l'agaçant\nlieu commun qui dénie à notre siècle la capacité du respect, cet ami se\nrévélait, plus que personne, de son époque : le nombre de ses vénéra­\ntions était des plus limités. A chaque instant presque, Pécuchet con­\nsterné eût pu lui dire : « T o n scepticisme m'épouvante! » Voici la thèse\nabsurde et cynique qu'il professait, sans vergogne, en matière d'amitié :\non a des amis pour s'amuser à leurs dépens. Hors de là, il ne leur\nreconnaissait aucune appréciable utilité. Ses sarcasmes souriants, ses\nmystifications savantes attestaient la prodigieuse perversité de son\nesprit. Nul ne savourait, comme lui, à dépecer un camarade, des\nvoluptés de cannibale.\n  Dès le début, les dolentes allures de Tristan l'avaient mis en éveil,\nfouettant sa verve. Accrochée d'abord à de crispantes banalités quel-\n"}, {"page_pdf": 16, "texte": "                                  DURENDAL                                    13\n\nconques : la santé, le temps nuisible à l'agriculture, la tombée de plus\nen plus rapide des jours (c'étaient les suprêmes soirées estivales) et\nautres sujets lamentablement obligés, la conversation tomba, par des\nchutes compliquées et fatales, sur la calvitie. Car c'était, pour T r i s t a n ,\nà cet inévitable carrefour qu'aboutissaient, depuis des mois, toutes les\nroutes de la pensée. A ses attristées paroles, à la tournure imprimée\npar lui au dialogue, il n'était pas difficile, pour peu qu'on fût sagace,\nde deviner ses préoccupations. L'occasion superbe offerte de turlupiner\nagréablement un malheureux mettait en joie l'impitoyable.\n   Tristan confessait son ingénue stupéfaction au spectacle de la vrai­\nment étrange indifférence avec laquelle les chauves subissaient leur\ninfortune. Chose inconcevable : sur leurs faces, épanouies souvent,\nma foi ! a u t a n t que celles des autres mortels, nul indice révélateur\nd'intime souffrance. On les eût étonnés au plus haut point en leur\ndisant qu'ils devaient être tristes. Cette inconscience absolue du\nridicule n'était-elle pas une ironie poignante de plus de la Destinée,\nqui ajoutait au navrant de leur situation? P o u r lui, telle était son\nhorreur de la chauveté que, s'il s'y voyait voué, son désespoir, croyait-\nil, le rendrait fou !\n  — Cela n'en vaudrait assurément pas la peine, interrompit très\nfroidement son compagnon de route. Je me sens tout à fait incapable,\npour ma part, je te l'avoue, de prendre au tragique pareil malheur.\n  Et, après un bref silence, du ton le plus grave :\n  — Si, toutefois, malheur il y a.\n  A ces inouïes paroles, T r i s t a n s'arrêta, le fixant, effaré.\n   — Pourquoi me regarder ainsi? poursuivit l'ami. Je te jure que je\nne plaisante pas. T u sais que je ne sacrifie point à l'absurde manie du\nparadoxe. C'est très sérieux ce que je te dis là. J'ai des cheveux, moi,\nassez pour enrichir une douzaine d'indigences crâniennes. Crois-tu que\nj'y tienne le moins du monde? On ne s'imagine pas ce que cette\ntignasse damnée me coûte, tous les matins, de minutes précieuses.\nSupprime-la, c'est ma toilette considérablement abrégée. Passons sur\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": "14                             DURENDAL\n\n\nles économies de peignes, de brosses, de pommades, de miroirs, de\ncoupes. Puis, en été, je t'assure que c'est très gênant, cette crinière,\net qu'il fait horriblement chaud dessous, et qu'on souhaiterait à chaque\ninstant pouvoir la jeter au rancart, comme un vêtement importun. Ne\ncrois-tu pas qu'ils jouissent d'une fraîcheur délicieuse, les chauves,\net que, reposés dans la consolante certitude de ne plus rien perdre\ndésormais, ils aient l'esprit plus tranquille?\n   L'effarement de Tristan allait croissant ; il soupçonnait une raillerie\net ne trouvait pas la force d'une objection. Et l'autre continuait,\nimperturbable :\n   — Voici une autre série d'avantages. Tu me connais : je suis des\nplus sérieux ; et cependant, par une fatalité qui me désespère, je ne\npuis prétendre au respect. On me le refuse. Pèse bien toute l'humi­\nliation de cet aveu : je n'inspire aucune vénération. Lorsque, dans\nquarante ans, j'aurai blanchi, alors, seulement alors, on me l'accordera.\nChacun s'empressera de me concéder un air respectable qu'il décou­\nvrirait en moi dès aujourd'hui si la nature m'avait tondu. On comble­\nrait d'égards mon vaste front, dénudé par le travail et qu'accapareraient\ndes pensées d'une vastitude présumée pareille. N'est-ce rien, tout\ncela? Songe donc quelle influence essentielle l'apparence grave d'un\njeune homme exerce sur son avenir. Dans la finance, au barreau, dans\nla politique, partout, il n'y a rien qui « lance » comme cet air-là. Ah!\nce n'est pas sans raison qu'un moine bénédictin du xme siècle, Hug-\nbaldus, composa, pour le dédier à Charles le Chauve, son admirable\n poème : De lande calvorum!\n   Ces choses stupéfiantes étaient débitées sur un ton froidement\n sarcastique. Tristan rougissait, pâlissait tour à tour : il se sentait\n victime d'une atroce et lâche facétie, cravaché par un paradoxe insul­\n tant. L'indignation le suffoquait. Il rompit sans retard avec ce plai­\n santin lugubre.\n    Chaque matin, sa coiffure achevée, il dénombra dans le peigne les\n cheveux sarclés, exactement, tenant des statistiques. Il s'acharnait à\n découvrir des dévastations nouvelles, à constater d'imaginaires\n"}, {"page_pdf": 18, "texte": "                               DURENDAL                               15\n\ndésastres. Puis, pour les masquer, il combinait d'habiles arrangements,\ndéplaçant la raie, ramenant artistement des mêches.\n    Il songea à la lutte contre l'ennemi, à la défense, ligne par ligne,\ndu terrain attaqué. Mais où chercher des armes ?\n    Il fut pris de soudaines rages contre la médecine et sa radicale\nimpuissance. Ainsi, après de tant séculaires études, les savants par\nmilliers n'ont pas même abouti à la découverte d'un quelconque pré­\nservatif sérieux contre la chute des cheveux! N'est-ce pas une honte?\nDe ce mal, pourtant, l'origine doit être connue, la guérison devrait\nêtre facile. Qui sait? la science n'y a peut-être pas même daigné songer,\ntandis que sur d'autres maladies, rares, exceptionnelles, d'un intérêt\ninfiniment moins pratique, elle s'est épuisée en recherches. La voilà\nréduite aujourd'hui à subir une rage de dents, un vulgaire catarrhe,\nmaux incurables ! à reculer ignominieusement sans combat devant la\nCalvitie victorieuse. Sont-ils bêtes, ces médecins!\n    Il se rabattit forcément sur les remèdes mensongers, aux propriétés\nmagiques, que débite l'impudente charlatanerie des parfumeurs.\n Naguère, à leur endroit, il avait fait étalage d'un impertinent scepti­\n cisme, hélas! bien imprévoyant, émettant plus que des doutes au sujet\n de leurs vertus souveraines.\n    Aujourd'hui, cette parade avait cessé : il fallait s'accrocher à une\n possibilité de guérison. Malgré l'effet nul probable, un vacillant espoir\n luisait encore. Il essaya; toutes les eaux, toutes les huiles, toutes les\n pommades, toutes les drogues, toutes les mixtures infectes empuan­\n tirent successivement sa tête. Il fut leurré par toutes les supercheries,\n volé par tous les puffistes. Il vécut parmi les fioles, honorant de son\n choix les inventions dont les merveilleux effets, selon les étiquettes\n hâbleuses, étaient le plus généralement reconnus, celles dont de très\n scientifiques jargons prônaient les miracles; il acheta les compositions\n les plus médaillées, les plus « déposées selon la loi » ; évita, avec des\n soins infinis, les contrefaçons; exigea, sur les flacons, l'authentique\n griffe de l'imposteur.\n     Quand tout fut épuisé, il constata, non sans une stupeur concevable,\n  le plus désolant statu quo.\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "16                                DURENDAL\n\n\n   P u i s , un jour, lui revint en mémoire un dicton populaire, assurant\nque la calvitie, une fois entrée dans une famille, s'y transmet hérédi­\ntairement, suivant une loi mystérieuse, les générations chauves alter­\nnant avec les générations chevelues. Sceptique naguère aux proverbes,\nil proclamait menteuse la sagesse des nations. F a t a l i t é ! il se souvenait\nà présent que son aïeul s'adornait d'un crâne idéalement nu. C'en\nétait donc fait : il était condamné. Il tâcha de secouer cette appréhen­\nsion, s'efforça, sans succès, de se raidir contre la sentence : elle sonnait\nà son esprit, sinistrement, un glas continu.\n   P o u r conjurer le sort, il se répandit en prières ardentes, suppliant,\navec larmes, le ciel d'écarter de lui le ridicule de cette infortune. On\nle vit, à cette époque, dans les coins écartés des églises, aux heures\nsolitaires. Même il fit des neuvaines.\n   Dans la rue, aux vitrines des coiffeurs, il s'attardait à écarquiller\ndes yeux mélancoliques devant les postiches chevelures collées sur des\ntêtes de cire; et de navrantes hésitations poignaient, tiraillaient son\nâme. Fallait-il recourir au stratagème, se ravaler aux hypocrisies?\nH é l a s ! des regards inquisiteurs démasqueraient tôt la fraude qui,\ndécouverte, aggraverait la risée. Il pestait de n'être pas né dans un\ngrand siècle à perruques, — celui du Roi-Soleil, par exemple, — où\nl'on pouvait impunément, de par l'universelle imposture, se déplumer.\nL a stérilité de ce regret approfondissait sa tristesse.\n   A d'autres moments, il entrait en des fureurs contre le sort, invec­\ntivait la destinée. Pourquoi faut-il qu'il y ait des hommes chauves?\nPourquoi, puisque la barbe ne tombe pas, les cheveux s'en vont-ils?\nPourquoi chez les femmes ne se perdent-ils jamais? Feminis capilli non\ndefluunt, dit le grave Sénèque. Pourquoi aux seuls crânes masculins\nce dérisoire privilège? E t , alors que tant d'autres, parmi eux, gardent\nintacte leur pelouse, pourquoi le gazon capricieux déserte-t-il la\nsienne? Questions sans réponse. Mystère et déveine.\n   Il tenta des raisonnements, passa en revue des calvities historiques,\nse rappela celle de César qui n'en fut pas ridiculisé. Mais il n'était\npas César, lui!\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "                                DURENDAL                                 17\n\n   Son désespoir augmenta à la pensée des chères habitudes, des\nillusions caressées auxquelles il faudra dire adieu.\n   P a r désir de paraître ce qu'il n'était pas, il arborait en littérature,\nen art, des drapeaux incendiaires et, harmonisée avec eux, une toilette\nfarouche. Semblable ostentation se concilie malaisément avec la\nchauveté. Assurément, l'inouï luxe capillaire d'un P é l a d a n n'était pas\nindispensable, mais encore, à défaut d'opulence, ne fallait-il pas la\nmisère. Des convictions batailleuses, coiffées de hardis feutres mous,\ncravatées de soie flottante, rendraient grotesque un chauve.\n   C'était, pour jamais maintenant, la condamnation au stagnant clas­\nsicisme, aux mépris des artistes à crinières, au détesté bourgeoisisme\nqui le marquait de son stigmate, aux airs rangés, aux graves redin­\ngotes, aux cravates philistines, aux chapeaux tuyau-de-poêle. Son\nallure de jeunesse et de vaillance agonisait avant l'heure.\n    11 faudrait renoncer à l'amour qui répudie les froids crânes tondus.\nSe figure-t-on, en effet, faisant sa cour, déployant de fades grâces,\nbouche en cœur, passionné, avec, aux clairs de lune, des attitudes de\nlangueur, un homme qui n'aurait plus même l'unique cheveu de\nl'Occasion? Les femmes, dont il avait toujours aimé l'aniaisante\n compagnie, ambitionné le sot suffrage, lui riraient au nez, discrète­\n ment d'ailleurs. Ce serait un éternel célibat forcé. L a porte de tous\n les bonheurs interdits se verrouillait devant lui, gardée par l'archange\n ironique de la Calvitie dont la main s'arme de flamboyants ciseaux\n brandis !\n  Enfin, pensée suppliciante pour lui, d'une moralité tant rigide : la\ndébauche dégarnit prématurément les fronts. Cela se dit : il le savait.\nOn allait donc suspecter ses mœurs :\n  Il sentait la raison s'en aller, la démence, avec ses vertiges, lente­\nment venir, monter, comme une marée, en son cerveau.\n  Dans ses promenades, de plus en plus rares, il hantait les rues\ndésertes, fuyant la nécessité des saluts, car il craignait qu'on soupçon­\nnât son malheur. Quand le hasard le forçait à un coup de chapeau, il\nse découvrait à peine, le moins possible : on le trouva grossier.\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "18                              DURENDAL\n\n\n   P u i s il ne sortit plus.\n   L a présence d'un être humain lui devint insupportable, suscitait en\nlui, suivant les cas, de folles terreurs ou des jalousies furieuses. Il\nrenvoya ses domestiques, se débarrassa de tous les objets, tableaux,\ngravures, portraits, figurines quelconques, qui lui rappelaient ses\nsemblables. Sa propre image lui fut odieuse; il brisa les miroirs qui\nla réfléchissaient.\n   Il vécut solitaire.\n   Il n'osait plus toucher à sa tête, de peur d'accélérer les chutes; il\ncessa de se coiffer, de se laver; et la crasse l'envahit. L e soir il ne se\ncouchait plus, pour ne pas déranger ses cheveux, et ne pas être obligé,\nle lendemain, de les démêler : il passait les nuits sur une chaise. Il\ns'enfermait, redoutant le moindre courant d'air qui gamine innocem­\nment sur le crâne. Il restait des jours entiers, taciturne, immobile,\nl'œil inquiet, absorbé dans sa préoccupation éternelle.\n\n   Je l'ai revu. Il est fou. Il est chauve : il s'est, de désespoir, arraché\nles cheveux!\n                                                 MAURICE DULLAERT.\n\n       Juillet 189...\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                                 DURENDAL                                   19\n\n\n\n\n                       CARIATIDE\n                            (SONNET EN PROSE)\n                                                       A JOSÉ HENNEDICQ..\n\n\n   e front ridé, le regard à terre, le torse en arc, les flancs sillonnés de\nL      l'épigastre aux hanches de plis douloureux,\nLa morne cariatide s'érige adossée à la porte de ce palais.\nLa prisonnière, entre l'entablement pesant et le socle massif qui l'encastrent\n       en la muraille cyclopéenne,\nContemple d'un toujours-pareil regard la fastidieuse allée et venue de mono-\n       tones passants identiques.\n\n Elle    attend, patiente obstinée, la revanche lointaine et non mensongère\n        promise pour l'aurore d'un jour trouble ou le soir inquiet d'une nuit\n        de désastre.\n Le barbare, le feu ou le temps, pioche, flamme, endettement, la délivreront,\n        certaine heure, de ses liens de granit.\n Et pour lors, nonchalamment couchée dans la solitude des ruines ou la paix\n        des herbes,\n Elle rouvrira ses tranquilles yeux de pierre aux beaux astres enfin réapparus\n        dans son azur.\n\n\nC réature de rêve et de Paradis, enserrée en les réalités brutales,\n   Soutenue par ses espoirs, élevée par ses désirs, ployant sous un poids de\n       nécessaires douleurs,\n L'homme est pareil à la cariatide prisonnière.\n\n  Et  comme elle il attend; de quelque mystérieuse et sombre catastrophe\n      D'agonie, la libération de son âme hors la chair, vers Dieu,\n Primitive vision d'immortalité dont la vie n'a pu jamais déshabituer ses\n        paupières.                                        POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "20                                DURENDAL\n\n\n\n\n                     DÉCEMBRE\n                 MIDI sonne  aux fermes. E n un instant les routes s'ani­\n                  ment d'ouvriers frileusement emmitouflés, qui se\n                  hâtent, silencieux, talonnés par la faim. Les portes\n                  des maisons s'ouvrent, se referment; puis, un grand\n                  silence tombe. C'est le repos des h u m b l e s . — D'épais\n                  nuages, aux bords d'ouate soyeuse, chevauchent au\nciel, couvrant l'azur qui n'apparaît que dans les éclaircies, en lacs\nd'une infinie douceur, aux rives incertaines et troublantes, voilant le\npâle soleil de Novembre dont l'éclat projette un éblouissement sur les\nblancheurs de leurs crêtes neigeuses. — Dans la vallée le vent du\nnord souffle impétueux, en maître. On entend dans la poussée violente\nde ses rafales rageuses, un sifflement lointain, qui s'exaspère, lugubre\ntrompette des blancs escadrons épars, des cohortes tourbillonnantes\net échevelées, qui arrivent, sinistres. Au fond, la Sambre s'agite,\nviolentée. Sa surface, pareille à une écharpe soyeuse de satin gris, se\nride, frémit, se refoule aux rives, s'élève en flots t u m u l t u e u x ; rétive,\nla rivière résiste, et répond aux efforts du vent par des mugissements\nde colère sourde. — A droite, la forêt s'étage, d'un roux noirâtre, les\ndernières cîmes se fondant brumeuses dans l'horizon lointain. Les\nfrondaisons sont violemment secouées avec un bruissement de son­\nnailles. Les dernières feuilles se détachent, tournoient et puis tombent,\ndoucement, délicatement, sur le sol. E t à travers l'inextricable réseau\nmorne des branchettes nues du sous-bois, un immense tapis, bariolé\nde tons jaunes, noirs, cramoisis, piqué de taches de vert et de pourpre,\n aux ondulations souples, s'étend, reposant et calme, sous le gronde­\n ment majestueux des hêtres. — P a r instants, le soleil apparaît, dégagé\n des nuages, et soudain, un sourire illumine le vert tendre des blés, la\n croupe brune des coteaux, la rouille des bois. Mais déjà le sourire\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                               DURENDAL                                 21\n\n\ns'assombrit, s'éteint et brusquement l'Automne laisse retomber sur la\nterre la tristesse morne de ses ombres grises et de ses hurlements\nlointains.                                        Louis PIVONT.\n\n\n\n\n                       LES YEUX\n           O le pouvoir néfaste ou bienfaisant des yeux!...\n           D'inconnus éléments alimentent leurs flammes,\n           Ils versent l'incendie ou la lumière aux âmes :\n           Le reflet de l'enfer ou le rayon des cieux.\n\n           Œil d'enfant, œil de vierge, œil de femme, œil de mère,\n           Vous brillez d'un éclat identique et divers :\n           Vous êtes, demi-clos ou largement ouverts,\n           Une lueur constante en un globe éphémère.\n\n           Imprégnés de douceur et d'aigreur tour à tour,\n           Vous caressez l'idole et mordez la victime;\n            Vous faites, du secret d'une cornue intime,\n           Ou sublimer la haine, ou distiller l'amour.\n           O le pouvoir des yeux, occulte, hiératique!\n           Diamants aimantés, polarisés du cœur,\n           Ils scintillent du feu que, maudit mais vainqueur,\n           Sut dérober au ciel le Prométhée antique.\n           Resplendissants d'extase ou ternis de remords,\n           Ils sont tant les miroirs de clartés éternelles,\n           Que, même quand l'helminthe a rongé leurs prmielles,\n           Un regard encor couve en l'orbite des morts-\n                                                EDOUARD     BERNAERT.\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "22                                      DURENDAL\n\n\n\n\n                  Roche Tarpéienne et Capitole\n   H i s t o i r e de la P o é s i e en I t a l i e , par M. FERDINAND LOISE. Un vol. in-8° de\n488 pages. Prix : 5 francs. Editeur Castaigne.\n   Quelle merveilleuse patrie d'artistes que ces États d'Italie d'avant M. de Cavour!\n« Rome, Florence, Ferrare, Venise, Mantoue, Milan, Naples, Padoue, Urbin,\nTurin, écrit M. Loise, étaient autant de foyers resplendissants d'où rayonnaient\ntoutes les magnificences de l'art et du génie... On vit alors ce que peut la décentra­\nlisation pour féconder la pensée. La puissance d'irradiation est décuplée quand six\nfoyers au lieu d'un seul contribuent à la diffusion des lumières. » C'est l'histoire de\nl'évolution poétique, en ce paradis terrestre d'art littéraire, que M. Loise, a entre­\npris de nous raconter. Je dois dire aussitôt que l'auteur a triomphé de toutes les\ndifficultés. M. F . Loise, qui est un enthousiaste, ce dont je le loue, a réalisé en cette\nHistoire de la Poésie en Italie, une noble et très belle œuvre, pour laquelle je réclame\nune place en la bibliothèque de tous les amis de la grande littérature. Si casaniers\nd'esprit que nous soyons, ici en Belgique, j'espère que nous allons courir, cette fois,\n— fût-ce les pieds sur les chenets, — en l'aimable et docte compagnie de M. F . Loise,\nla ravissante aventure d'un vrai voyage en cette poétique Italie dont nous ne\nconnaissions, jusqu'à ce jour, les provinces et les capitales littéraires que par les\ntout petits manuels de rhétorique, ces Bœdecker de l'admiration conventionnelle.\n   N'oubliez pas, s'il vous plaît, que ces capitales littéraires s'appellent Saint-Fran­\nçois d'Assise, Jacopone, Dante Allighieri, Pétrarque, Boccace, l'Arioste, le Tasse,\nBerni, Marini, Maffei, Métastase, Goldoni, Alfieri, Monti, Manzoni, Léopardi,\nSilvio Pellico, Giusti, Niccolini, etc., etc. ; que ces provinces s'intitulent, pour ne\nciter que les principales, les Fioretti, la Divine Comédie, Roland furieux, la Jéru­\nsalem délivrée, les Hymnes sacrés, mes Prisons, etc., etc., et enfin, que nous avons\nen M. F . Loise, pour nous mener heureusement en ce voyage vers cette Golconde\nde la pensée, un guide qui sait la langue, l'histoire, les œuvres, les hommes de cette\nterre enchanteresse d'Italie, un guide enthousiaste des grandes idées et des belles\nchoses et capable, vertu rare de la critique, de nous faire partager aussitôt ces\nsentiments.\n   Voilà plus de raisons qu'il n'en faut, me semble-t-il, pour faire un sort heureux\nà l'Histoire de la Poésie et à son auteur, M. F . Loise.\n   De cette communion avec la pensée de l'Italie ancienne, de l'Italie d'hier, nous\nreviendrons un peu plus homme. Et cela nous aidera à être de ce temps qui prétend,\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                                          DURENDAL                                  23\n\nlouable orgueil, n'être étranger à rien. Peut-être aussi sera-t-il urgent, et plus tôt\nqu'on ne croit, pour sainement juger l'Italie de demain, de savoir ce que fut le passé\nintellectuel de ce peuple. La critique d'avant garde, naguère tournée vers le nord, où\napparurent le Préraphaélisme, Ibsen, Tolstoï, Wagner, Maeterlinck, Nitsche, tourne\ndéjà les yeux vers le midi : quelques noms sont chuchottés à mi-voix, on parle de\nGabriel d'Annuzio, d'Antonio Fogazzaro.\n  M. de Vogue annonce une Renaissance latine. La lumière nous viendrait-elle une\nseconde fois du midi?\n  Tout ceci fait du livre de M. Loise un livre d'actualité auquel je souhaite le grand\nsuccès qu'il mérite.                                               P O L DEMADE.\n\n\n\n  P e t i t C a t é c h i s m e l i t u r g i q u e , par l'abbé HENRI DUTILLIET.\n  Que les gens qui ne pratiquent pas la religion catholique ignorent le langage, le\ncostume, le geste, toute la symbolique de l'Eglise, cela se conçoit; mais ce qui est\nsurprenant, c'est que tant de fidèles, assidus aux offices, ne connaissent ni le sens\ndétaillé des cérémonies qu'ils regardent, ni la signification des paroles et des chants\nqu'ils écoutent, ni même l'acception des divers ornements et des différentes couleurs\ndont le prêtre se sert, suivant les jours.\n  Ce qu'il faudrait, ce serait un petit ouvrage de format commode, coûtant très bon\nmarché, écrit dans un style lucide et presque naïf, et contenant et expliquant par le\nmenu, très clairement, très nettement, les cérémonies de l'Eglise, divulgant\nchacune de leurs allégories, chacun de leurs emblèmes, définissant les termes\ntechniques, indiquant les causes et le sens des antiennes et des proses prescrites à\ncertains jours, publiant la signification même des objets qui servent aux besoins du\nculte; il faudrait, en un mot, un livre très substantiel et très court, permettant au\nlecteur de trouver, en une minute, la réponse aux questions qu'il voudrait résoudre.\n  Ce livre existe; c'est celui-ci.                        JORIS-KARL HUYSMANS.\n\n                                                   *\n                                               *       *\n\n  Cours é l é m e n t a i r e de l i t u r g i e sacrée, d'après le rit romain, par le\nP. A. Velghe, professeur au Grand Séminaire de Versailles. (Première partie : le\nMissel. — Deuxième partie : Bréviaire et Rituel.)\n  Nous sommes heureux de signaler à côté du Petit Catéchisme, recommandé aux\ncroyants par Huysmans, les travaux liturgiques d'un religieux éminent : M. l'abbé\nVelghe. Ces œuvres ne s'adressent plus seulement aux simples fidèles, mais aux\nesprits de haute culture, aux jeunes séminaristes, aux prêtres eux-mêmes. C'est un\ndegré d'initiation plus avancé en cette admirable liturgie que Dom Guéranger défi-\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "24                                     DURENDAL\n\nnissait « l'ensemble des symboles, des chants et des actes au moyen desquels l'Église\nexprime et manifeste sa religion envers Dieu. » M. l'abbé Velghe est un excellent\ninitiateur. Ceux qui feront ce nouveau pas sous sa conduite, n'auront qu'à se louer\net du guide qu'ils auront pris et des merveilles qu'ils auront découvertes en le\nsuivant.                                                                  P . D.\n                                             *\n                                            * *\n   S o u s l e s B r u m e s et l e s Clartés d e s F l a n d r e s , par E M I L E GREYSON.\nCastaigne : un vol. : 2 francs.\n   M. de Haulleville nous affirmait, naguère, que l'auteur de ces trois nouvelles,\nautant dire le père de ces trois Grâces, — Eefje, le Calvaire, Mélodie Idyllique, —\nétait un écrivain à cheveux blancs. Comme nous n'avons pas l'honneur de connaître\nM. Emile Greyson nous croyons aveuglément aux cheveux blancs. Mais on nous\npermettra bien, je pense, de ranger parmi lesjeunes l'auteur de ce délicieux volume.\n   Est jeune quiconque se développe toujours, disait l'autre jour, avec esprit,\nM. l'abbé Félix Klein. S'il fallait une preuve de cette jeunesse de talent, nous la\ntrouverions dans ce fait : Sous les brumes nous a charmé par ce je ne sais quoi de\nneuf, de frais, de simple et d'artistique, tout à la fois, de traduisible enfin en cette\nformule que nous présentons, faute d'autre, avoir vingt ans dans l'âme et dans le style,\nle plus bel âge littéraire. Et touchez-là, Monsieur, vous êtes des nôtres, en atten­\ndant que nous soyons des vôtres.                                                    P. D.\n                                              *\n                                            * *\n   La \"Vie h é r o ï q u e des Aventuriers, des Poètes, des Rois et des Artisans. Théorie\ndu pathétique pour servir d'introduction à une tragédie ou à un roman — par Saint-\nGeorges de Bonhélier. J e crois que ce livre est très beau mais, franchement, je n'y\ncomprends rien. J'ai rencontré dans ces deux volumes : des conducteurs de tonnerre;\ndes messieurs qui portent tout le temps des cruches de sang; des corbeilles de foudres;\ndes batailles de volcans, et cent autres choses tout aussi naturelles.\n   Ce M. Saint-Georges de Bonhélier doit être un homme bien extraordinaire : il\n n'est pas donné au premier venu d'écrire deux volumes dans lesquels on trouverait\n malaisément une page entière qui fût compréhensible à un encéphale moyen !\n                                                                       POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "                                  DURENDAL                                                      25\n\n\n\n                                             Je crois en l'Eglise romaine, catholique, apos­\n                                           tolique...\n                                                              PAUL VERLAINE (Bonheur) .\n                                             Point de religiosité vague chez Verlaine, point\n                                           de christianisme romantique. Poème essentielle­\n                                           ment catholique, Sagesse est le plus généreux\n                                           hymne de loi depuis un siècle de lyre française.\n                                           Depuis Racine, le catholicisme n'a pas inspiré\n                                           de plus beaux vers.\n                                                   OSCAR HAVARD (Le Patriote, 2 déc.    1894,\n                                                      d'après le Monde).\n\n\n  L e p o è t e P a u l V e r l a i n e , auteur de Sagesse, Amour et Bonheur, est\nmort chrétiennement, à Paris, le 8 janvier 1896. Verlaine est des nôtres.\n« Le christianisme lui doit les chants les plus harmonieux qu'il ait inspirés,\ndepuis ceux du Grand Hvmnaire. » (H. Carton de Wiart, Justice sociale.)\nNous n'avons point honte de confesser que le poète fut, dans toute l'évan­\ngélique tristesse du mot : un pauvre pécheur. « Mais, si pécheur qu'il ait été,\ncomme nous le sommes tous, nous ne nous sentons nullement humiliés\nde partager la foi qui lui inspira de si beaux accents. » (Jean Lacoste,\nGazette de France.) Nous avons, en effet, l'honneur d'appartenir à cette\nmiséricordieuse religion de Jésus-Christ qui nous donne, en exemple de\npénitence et de foi : Madeleine, une pécheresse; le Bon Larron, un bandit;\nAugustin, un débauché.\n  « L'âme complexe et débile du poète valut mieux peut-être, aux yeux de\nCelui qui sait tout voir et tout soupeser, que celle de beaux Pharisiens dont\nla vie parait, au dehors, plus régulière et plus une. » (Jean Lacoste, loc. cit.)\n  Quoi qu'il en soit, — et en attendant de célébrer ici, littérairement,\ncomme il convient, « le plus grand poète catholique de toute notre litté­\nrature » (A. Mithouard, Le Monde) — le Comité de Durendal, dans une\npensée chrétienne que tous ont approuvée, a convoqué les amis de Paul\nVerlaine à assister à un service solennel pour le repos de cette âme entrée\ndans son Immortalité.\n  Ce service a été célébré le mercredi 15 janvier à 11 heures, en l'église\nNotre-Dame de la Chapelle. Notre ami et collaborateur, M. l'abbé Henry\nMoeller, a chanté la messe et l'absoute. Cette manifestation religieuse,\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "26                                   DURENDAL\n\n\n\n\n     d'un caractère tout intime, s'est passée dans le plus grand recueillement.\n     L'âme du poète catholique a dû en être soulagée.\n       Au premier rang de l'assistance, très ému, on a pu voir le fils du défunt,\n     M. Georges Verlaine.\n       Citons, parmi ceux qui avaient tenu à associer leurs prières à celles du\n     prêtre : MM. Henry Carton de Wiart, Pol Demade, José Hennebicq, Emile\n     Verhaeren, D r Heger, E. Van Mons, secrétaire des Muses royaux, Maurice\n     Cartuyvels, Maurice Dullaert, Mme Dullaert, MM. Armand Thiery, profes­\n     seur à l'Université catholique de Louvain, De Brabandere, Goemaere, le\n     général en retraite Bernaert, Edouard Bernaert, Franz Folie, Engel Musche,\n     l'abbé Léon Gruel, Léonce Ducatillon, Vanhamme, Thoma, etc., e t c . .\n       S'étaient fait excuser, en nous assurant être de cœur et de prière avec\n     nous :\n       Mme la comtesse Ed. de Liedekerke, M. le baron de Haulleville,\n     MM. Eugène Gilbert, au nom de la Revue générale, Ferdinand Loise, Albert\n     Guequier, Maurice Ranwez, Ch. Lagasse de Locht, Jean Casier, Firmin\n     Vandenbosch, notre vaillant collaborateur, Mme Pol Demade, MM. Jean\n     Demade, Thomas Braun, Jules Renkin.\n       MM. Edmond Picard et Edgard Baes, empêchés, nous ont exprimé leurs\n     regrets de n'avoir pu se joindre à nous.\n       Au nom de Durendal, tous nos remerciements à nos amis connus ou\n     inconnus.\n       Une scène des plus touchantes s'est passée après l'absoute, à la sacristie,\n     M. Georges Verlaine, que la maladie avait empêché d'assister, à Paris, aux\n     funérailles de son illustre père, est allé remercier avec effusion notre ami,\n     M. l'abbé Moeller :\n       « Grâce à vous et à vos amis, a dit le fils de Paul Verlaine, j'ai pu rendre\n     à mon père, aujourd'hui, mes devoirs religieux. Je vous en remercie du fond\n     du cœur. »\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "                                    DURENDAL                                       27\n\n\n\n\n               MIROIR D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n    Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde.\n\n\nM    ONSIEUR le baron de Haulleville     a publié, dans le Journal de Bruxelles, parmi\n        ses notes au jour le jour, ces considérations fort judicieuses sur le roman :\n   « La littérature romanesque est aussi ancienne que le monde. Les moralistes ne\nparviendront pas à l'exterminer. Qu'ils appliquent donc tous leurs efforts non pas à\ntonner contre des lectures inévitables, mais à changer les mœurs des lecteurs et\nsurtout celles des auteurs.\n   Si vous parveniez à ne faire lire à un peuple que de « bons romans », vous auriez\ncréé un instrument puissant de propagande morale et religieuse.\n   Renoncez donc à tuer le roman, mais cherchez à l'améliorer pour le plus grand\nbien de la multitude, qui veut être amusée. »\n   Et à ce propos notre éminent confrère cite cette amusante histoire :\n   « Dans le temps, au Journal de Bruxelles, j'ai voulu supprimer, moi, le roman-\nfeuilleton. J'adressai, dans ce but, une circulaire aux abonnés pour leur demander\nleur avis. Vous auriez été bien étonné de lire les lettres de protestation que je\nreçus, par exemple, de la part de certains ecclésiastiques. Je me souviens d'une\nlettre émue d'un curé du pays wallon qui me suppliait de ne pas le priver de sa\ntranche quotidienne de roman. « Cher monsieur, écrivait-il, je suis ici confiné à la\ncampagne, dans un village, au milieu de braves paysans sans aucune culture\nlittéraire, sans bibliothèque moderne, sans revues périodiques. En dehors de mon\nministère pastoral, je ne vois personne qui me parle de choses qui m'intéressent.\nLe feuilleton de mon journal est une de mes rares distractions. Je vous en conjure,\nne m'en privez pas. » Le bon curé conserva « son feuilleton », mais malgré moi. »\n                                            *\n                                        *       *\n\n\nM    ONSIEUR   Gaston Deschamps, dans une de ses chroniques littéraires du Temps\n        (décembre 1895), rapporte cette édifiante anecdote que lui a contée Angelo\nConti de Venise, l'intime ami de Gabriel d'Annunzio. Un jour, le célèbre romancier\nitalien reçut une lettre où un jeune Belge lui exprimait des sentiments de vive\nadmiration. Ce Belge, en terminant cette épitre, demandait au « cher maître » la\npermission de lui dédier un sonnet: « J'espère, ajoutait le Belge, que votre indul-\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": "28                                     DURENDAL\n\ngence voudra bien ne pas trop apercevoir les inexpériences et les faiblesses que\ndénote cet essai juvénile ». Suivait un magnifique sonnet de Heredia.\n  Décidément nous tenons, en Belgique, à justifier notre vieille réputation de\ncorsaires littéraires.\n  M. Deschamps nous rendrait un vrai service en nous signalant le nom de ce jeune\nBelge.\n                                          *\n                                         * *\n\n\nU     NE description de Gavarnie (Laurent Tailhade) : « Cette description, vous la\n       pourrez lire dans le Voyage aux Pyrénées où, malgré force jolis détails, le\n« spectacle sublime » de Gavarnie est assez faiblement rappelé. Le procédé minu­\ntieusement exact de l'auteur, la notation rigoureuse de tant d'objets divers font\nparaître une précision sèche tout à fait insuffisante pour évoquer cette grande\nfantasmagorie de la montagne. Les précipices d'ombre, les furets suspendues au\nbord des gouffres, le chaos de Gèdre peuplé de roches erratiques, malgré leurs\nbeautés intrinsèques, tirent leur principal attrait des jeux de la lumière, de l'éther\nincomparable où se profilent en vigueur les montagnes de Gavarnie, les tours du\nMarboré. Et quel mot suffirait à peindre ces enchantements? Cette lueur, rose le\nmatin, contourne amoureusement les cimes, avive peu à peu les reliefs, dissout la\nnuit avec lenteur. A midi, elle flamboie, aveuglante dans la transparence des eaux,\nle vert cru des prairies, les teintes violentes des fleurs, iris, gentianes, aconits. Puis,\nvers le soir, les masses déjà rousses des tilleuls et des frènes s'étendent comme un\ntapis aux teintes chaudes sur les versants où le crépuscule promène déjà ses ombres\nviolettes. C'est le pays des légendes. Ici, le rêve a fleuri spontanément comme une\nfleur du sol volcanique. Voici le torrent où, pendant les nuits de juin, les mantes\néperdues viennent tenter les beaux pastours; voici le ravin où sonne la cloche bénite\nde Noël qui appellera au jugement dernier les ancêtres de la vallée. Et, dominant\ncette terre de prestige, voici par delà nos montagnes, entre Espagne et France, le\nrocher où Roland essaya, mais en vain, de briser son épée :\n                          Durendal fiert le perrun de sardoine,\ndit le moine Théroulde en son fruste parler. Le souvenir de Roland est vivace chez\nce peuple ingénu qui d'ailleurs mêle volontiers le souvenir de Henri IV aux exploits\ndu preux Carlovingien ; de même, au pays d'Ermenonville, s'il en faut croire Gérard,\nla mémoire de Jean-Jacques et de la Belle Gabrielle ne font qu'un dans les tradi­\ntions rustiques des trouvères plébéiens. »\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": ""}, {"page_pdf": 33, "texte": ""}]}