{"numero_id": "ulb-durendal-1896-02-n2", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1896-02-n2-001", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 29, "page_fin": 29, "titre_corps": "Orientale", "titre_sommaire": "Poésie orientale", "signature_source": "Ernest Périer", "ancre_debut": "ORIENTALE", "ancre_fin": "ERNEST PERIER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 36, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 140, "fin_caractere_exclue": 1799, "texte": "ORIENTALE\n                                                   A MON AMI P o l , DEMADE.\n\n          Au milieu du jardin plein defloraisonsgrêles,\n          Le portique, aux arceaux ajourés sur ciel d'or,\n          Couvre un bassin dont l'eau carillonneuse endort\n          Des flamants détachés en oiseaux d'aquarelles.\n          Autour, dans la splendeur adorable du soir,\n          Chaque coin de feuillage est comme un encensoir,\n          Et le souffle qui vient des montagnes lointaines\n          Berce à coups d'éventail les dattiers murmureurs,\n          Pendant qu'au pied des ifs et des saulespleureurs\n          Les vasques d'où surgit l'aigrette des fontaines,\n          Font aux vieillards sculptés dans leurs vêtements blancs\n          Un miroir immobile entre les lis tremblants.\n          Rigides dans leur rêve et pareils à des marbres,\n          Avec leurs capuchons ombrant leurs profils ras,\n          Les uns dont la prière encorbelle les bras,\n          D'autres qu'une tristesse accoude au dos des arbres,\n          Ils écoutent, avant le sommeil du tombeau,\n          Chanter dans le murmure ensorceleur de l'eau,\n          L'Esprit à qui leur âme unit toutes ses gammes.\n          Et tandis que, la tête en médaille, les femmes\n          S'enguirlandant du geste à chaque réservoir,\n          Sous leurs vases emplis s'arrêtent à les voir,\n          Un nuage, au lointain du ciel, lac aux flots calmes,\n          Mêle aux roses du soir les lilas de la nuit,\n          Et la fleur du jet d'eau pétille à menu bruit\n          Au centre du portique enrubanné de palmes.\n                                                  ERNEST      PÉRIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-02-n2-002", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 30, "page_fin": 34, "titre_corps": "Le Rêve de Justice et de Beauté", "titre_sommaire": "Rêve de Justice et de Beauté", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Le Rêve de Justice et de Beauté", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 37, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 57, "fin_caractere_exclue": 2058, "texte": "Le Rêve de Justice et de Beauté\n                                                    Il n'y a de vrai dans la vie que les\n     A D O M GRÉGOire: FOURNIER.                 chimères que nous rêvons.\n                                                                BARDEY     D'AUREVILLY.\n\n\n\n                  A soirée était d'une exquise et tiède douceur, tout\n                    embaumée de lilas; les ors tendres, les bleus mou­\n                    rants, les verts pâles s'harmonisaient au ciel en une\n                   symphonie délicate et discrète ; la vie s'était retirée\n                    derrière les volets clos des vieilles demeures ; l'heure\n                   était au rêve, la nature conviait aux confidences...\n   Des prosaïsmes utilitaires de sa vie actuelle, Rodolphe sentit émer­\nger son âme de prime adolescent — telle qu'alors, aux jours radieux\nde début, battant des ailes, impatiente et frissonnante, vers de témé­\nraires et parfois contradictoires idéals...\n   E n cet instant il perçut nettement, parmi les tourmentes d'idées\ndans lesquelles tournoya sa jeunesse, la faillite lamentable de l'Action\net la survivance triomphante du Rêve...\n   — Agir et rêver, c'est toute la vie, cela, dit Rodolphe en s'adressant\nau frère de cœur et d'intelligence assis en face de lui... Mais vois-tu,\npour que ces deux éléments essentiels de toute existence d'être tant\nsoit peu pensant, se fusionnent et s'équilibrent en ce que d'aucuns\nappellent l'harmonie et d'autres le bonheur, il faut que l'adolescent,\naprès une éducation plus adéquate que celle que nous subîmes,\ndébouche dans un état social moins désemparé et moins disloqué que\nle nôtre...\n   — Il est de fait, interrompit André, que nous fûmes élevés l'un et\nl'autre sous une cloche pneumatique d'où tout élan vers l'action et\ntoute tendance au rêve étaient graduellement et scrupuleusement\naspirés... Nous y cotoyâmes des choses du passé tellement lointaines\nqu'elles ne pouvaient receler aucun apprentissage de la vie, et telle-\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2186, "texte": "                               DURENDAL                                31\n\nment glaciales qu'elles coupaient net tout essor vers la songerie...\nInutile et inefficace, certes, cette éducation, mais non nuisible, puis-\nqu'en somme elle retenait seulement, mais n'annihilait point les\nfacultés vitales... Œuvre de serre-frein excessive, soit, mais une fois\nlibérée, la machine a-t-elle marché de moins rapide et de moins fière\nallure?\n   — Allure insensée, sans souci clairvoyant de l'obstacle, avec, au\nbout, l'écrabouillement contre le talus... Agir est aisé : l'action est en\ngerme impatient d'éclore dans toute nature de jeune homme; mais\nagir avec clairvoyance et discernement...\n   — Ne continue point, s'exclama André. Est-ce bien toi que j'entends\nprêcher la prudence, l'adresse, le calcul, toutes ces petites armes des\nambitieux et des malins?\n   — Eh! que tu me comprends mal, répondit Rodolphe... Non, je ne\nreproche point à nos maîtres d'autrefois de ne nous avoir point appris\ndans Machiavel, Richelieu et Talleyrand à chevaucher sur la croupe\ndes plus nobles et plus grandes idées vers la conquête de l'or et des\nhonneurs... Mais je leur en veux de n'avoir point mis notre enthou­\nsiasme au diapason de la modernité et de ne nous avoir point munis\npréalablement de ce noble viatique du sens critique — prends ce mot\ndans son acception la plus élevée — qui nous eût épargné ces heures\natroces de notre vie où nous faillîmes mépriser l'idéal que nos chré­\ntiennes mères avaient mis en nous...\n   Et Rodolphe, se penchant vers le compagnon aimé de sa batailleuse\nadolescence, évoqua les jours de lutte de jadis : « Reporte-toi, André,\nà l'aube bénie et lumineuse de notre jeunesse... Notre enthousiasme\nétait un pur métal en fusion sans mesquin alliage d'intérêt... Nous\nne demandions qu'à pouvoir le dilapider sans compter au service du\nMaître dont la claire et pure vision ne s'était point obscurcie en nous\ndepuis son souverain lever sur nos âmes au matin radieux de la pre­\nmière communion... Au devant des foules, des hommes portaient\nl'emblème de ce Maître, comme une promesse de justice... Nous nous\nsommes joints à l'armée du Christ en humbles petits conscrits et avons\n"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2299, "texte": "32                              DURENDAL\n\n\nété de toutes les étapes, rudes parfois, mais inoubliablement chères\nde la croisade... Mais Jérusalem conquise, pourquoi se contenta-t-on\nde faire flotter l'étendard de la Croix au haut des créneaux... en même\ntemps qu'on laissait le tombeau du Christ au pouvoir des infidèles?...\nNotre enthousiasme s'était mis en marche dès le jour, dans la certitude\nqu'avant la halte du crépuscule quelques injustices auraient été\nredressées, quelques misères soulagées, quelques révoltes apaisées...\nVanité de l'illusion : l'emblème de la Rénovation chrétienne se trans­\nforma soudain à nos yeux déçus en paravent d'iniquités et toutes les\nspontanéités combatives furent confisquées au profit de l'immuable et\nstagnant passé... A quoi bon, dès lors, agir, lutter, se battre, puisqu'à\nl'idéal du progrès frappé de stérilisantes suspicions, s'était substitué\nl'idéal de la conservation?... Avec le regret de tant d'heures inutile­\nment dépensées, la jeunesse déserta l'action et se réfugia dans le\nRêve...\n   Ah! le Rêve, le Rêve consolant et régénérateur, aux grands horizons\nillimités!... Qui donc osa parler de son inanité? Il n'est plus pour\nnous la petite jouissance égoïstement personnelle et passionnelle des\nromantiques... Tour d'ivoire encore, certes, mais dressée au promon­\ntoire le plus altier de l'esprit avec, en perspective, la plus lointaine, la\nplus insoupçonnée, la plus aventureuse vallée de l'Idée... L'Art a cessé\nd'être une solitaire volupté pour devenir un apostolat prosélytique...\nCertes, il demeure toujours, — c'est son essence, — le culte du Moi,\nmais d'un Moi perpétuellement agrandi par l'alluvion de toutes les\nconceptions nouvelles qui se lèvent et se précisent aux horizons de\ndemain, chimères apparentes, futures réalités!... Et là est le rôle de\nl'Art, puisque la débâcle de l'action voue la neuve génération à ne\ndonner corps à aucune de ses hautes aspirations : les vêtir de beauté\nimmortelle et splendide et les léguer à l'avenir novateur comme des\nfiancées prédestinées, de fécondes épousées, des divinités rédemp­\ntrices... Car les générations se relient entre elles par les anneaux des\ncauses et des effets, des espoirs et des réalisations... Les fières illu­\nsions que nous cultivons au parterre de nos âmes, d'autres viendront\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2291, "texte": "                                DURENDAL                                 33\n\nqui tenteront de les implanter dans la vie... D'autres captiveront et\ntiendront dans leurs mains les cygnes, blancs messagers de Salvation,\nqui passent au ciel inaccessible de nos songes... Ayons les yeux\nlà-haut : guettons-y la migration des promesses régénératrices qui\nviennent du côté de l'aube et soyons-leur fraternels...\n   — Ton rêve est noble, mon frère, s'écria André, et sa voix tremblait\nd'une communiante émotion... Mais entre tant d'idées nouvelles qui\nse lèvent — drue floraison — aux champs de la pensée, à quoi recon­\nnaître celles vouées aux réalisations futures?...\n   Rodolphe arrêta son ami : « Eh! n'avons-nous pas, dit-il, la double\nmesure souveraine de la Justice et de la Beauté?... »\n   Avec un geste découragé et las, André murmura, pensif: « Qu'est-ce\nque la Justice? Qu'est-ce que la Beauté? »\n    Et élevant la voix : « Regarde comme en des camps rivaux et con­\ntraires des hommes également sincères prétendent détenir, ici le\nmonopole de la Justice, là le monopole de la Beauté... »\n   — C'est une prétention parfois fondée et souvent de bonne foi,\nrépondit Rodolphe. Si nombreuses sont les contingences d'égoïsme,\nde rivalités, de passions qui obscurcissent en nous, vis-à-vis des idées\nd'aujourd'hui, la lumineuse clarté des principes! Mais vis-à-vis des\nidées nouvelles, s'exhaussant des brumes du devenir en leur blanche\net virginale nudité, ces contingences n'existent point... Et nous\n pouvons les juger, ces idées, avec cette haute et décisive garantie\n d'impartialité et de vérité : le désintéressement... Projetons vers elles,\n orientons vers les matins où elles surgissent le meilleur et le plus\n sacré de notre personnalité; car la Justice est en nous, en nous la\n Beauté : sous le lourd et vain mausolée de compromis sociaux et des\n conventions artistiques, elles dorment en nous, ces immortelles Reines\n du Cœur et de la Pensée, et il suffit, pour qu'elles s'éveillent et se\n dressent en leur initiale splendeur, d'un souffle et d'un rayon venu de\n l'Eldorado des idéals inviolés... Frère, ne les as-tu point senti tres­\n saillir en toi au souffle d'absolue fraternité que Tolstoï a fait passer sur\n les consciences, comme aussi sous la caresse du rayon d'absolu mysti-\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1846, "texte": "34                             DURENDAL\n\n\ncisme qui irradie le frontispice de l'En Route de J.-K. Huysmans... Et\nn'est-ce point alors, en dépit du cannibalisme social qui nous étreint\net de la cuistrerie littéraire qui nous enveloppe, comme un renouveau\nde première communion et ne nous paraît-il point que la Justice vient\nseulement de nous être révélée et que l'intuition de la Beauté vient de\nnous être départie?\n    — Alors, demanda André, vivre dans l'avenir...\n    Et Rodolphe de l'interrompre : « Oui, vivons dans l'avenir, vivons\navec l'avenir, vivons selon l'avenir... Appareillons nos âmes vers lui\ncomme vers le havre consolateur des banales petitesses ambiantes et\nréalisateur de nos immenses espérances rédemptrices... C'est la terre\npromise où fleuriront — tardives pour nous — les lys rouges de la\nJustice et les lys blancs de la Beauté, dont les graines germent confu­\nsément en les derniers venus de ce temps... « Il n'y a de vrai dans la\nvie, a dit Barbey d'Aurevilly, que les chimères que nous rêvons. »\n\n   Les deux amis s'étaient levés; à un détour du chemin, l'Enfant vint\nvers eux, une touffe de lilas à la main... Rodolphe le souleva dans ses\nbras, écarta ses flottantes et soyeuses boucles blondes et, plongeant\nd'un regard anxieux au fond de ses deux yeux d'azur et de clarté, il\nmurmura : « L'avenir est en ces tous petits, ils portent déjà en eux la\nvision claire de nos tâtonnantes ébauches, l'aboutissement définitif de\nnos songes épars; aimons-les, car ils perfectionneront en eux le meil­\nleur de notre être moral et intellectuel; vénérons-les, car ils approche­\nront plus près que nous de la Grande Lumière, — but éternel de\nl'éternelle marche de l'humanité; mieux que nous ils pratiqueront la\nJustice; plus que nous ils honoreront la Beauté... »\n                                             FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-02-n2-003", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 35, "page_fin": 36, "titre_corps": "Par pitié", "titre_sommaire": "Par pitié", "signature_source": "Armand Thiery", "ancre_debut": "PAR PITIE", "ancre_fin": "ARMAND THIERY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 42, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 98, "fin_caractere_exclue": 1979, "texte": "PAR              PITIÉ\n\n\nV\n          ERLAINE est de ceux à qui la pitié se donnait      sans compter.\n             Il s'abandonnait totalement à elle, comme un féal à son\n             seigneur : Garde-moi puisque je suis à toi. Il s'offrait à la\n             pitié, impérieusement, passionnément, comme un pauvre\nà bout de t o u t ; il la forçait, par je ne sais quel absolu délaissement\nde tout son être misérable, â s'incliner vers lui et à pourvoir pour celui\nqui avait renoncé à se garder lui-même dans la lutte quotidienne.\nEt nulle misère n'est plus faite pour être secourue que celle-là qui\nne se nie, ni ne se cache, ni ne se vante, ni ne se maudit, mais\nse confesse, se révèle et se reconnaît sincèrement dans cette demi-\nnaïveté qui semble dire avec une candeur triste même les bruta­\nlités. T e l nous l'avons vu en Belgique, peu après un étrange\nvoyage de conférences en Hollande, où le naïf pitoyable qui était\nen lui avait, à quelques groupes ultra-jeunes, paru si adorablement\névocateur et mystérieux. Verlaine s'était amusé de cet effet qu'il\nnous détaillait et caractérisait en phrases simples, froides et impas­\nsibles, comme s'il se fût agi d'un autre. Vraiment, il avait le secret\nde vous angoisser sur lui-même, en parlant ainsi de son moi, sans\nparaître en être, et en se livrant, cœur et âme, sans pleurer autrement\nque du bout de lèvres indifférentes et railleuses.\n  Au jeune barreau, aux XX, au Cercle Léon X I I I , trois conférences,\nou plutôt trois ainsi faites « diseries » de petites choses qu'on n'enten­\ndait qu'à deux pas et qui faisaient peine à écouter vivre dans sa\nsourde voix cassée si émotionnante. P u i s quelques rares repas pris\nensemble et de longues causeries pendant plusieurs jours. Parfois un\nregain d'emballement, une thèse encore où le cœur allait gaiement,\noublieux de tout, et le personnage se risquant, en une envolée de belle\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2012, "texte": "36                                DURENDAL\n\n\nardeur, pour l'attaque ou à la défense de ce qu'on voulait ou de ce\nqu'on disait. Le soir, la dernière fois, les uns et les autres de notre\ngroupe s'en allaient sans prendre garde ; la causerie de Verlaine se\npoursuivait vers lui-même, ainsi qu'il affectionnait, pour se meurtrir\navec un sourire de douce et triste dérision. Sa vie lamentable, c'était\nla redite toujours, cette redite où on se sent faible indiciblement et\nabîmé de hontes dont on n'aurait plus le droit d'être honteux. Enfin\nc'était le banal de sa conversion vaillante, héroïque, puis succombante,\nsans lendemain après des affres de lutte. Et dans cette fin de soirée il\nn'y eut plus que la tristesse pénétrante de cette âme qui s'était reprise\nau bon Dieu, mais qui pleurait sa misère comme l'évangélique fils\net rêvait encore du séjour de fête et de joie dans la riche bonté de la\nmaison paternelle. Et voici que, par une richesse infinie de miséricorde,\nla prière déchirante de ses souffrances humiliées est exaucée, exaucée\nroyalement, divinement. Dieu a eu pitié. Voici, à lire dans les journaux,\nque c'est doucement et chrétiennement que ce pauvre Verlaine est\nmort, « s'étant scrupuleusement confessé, ayant reçu avec extase sur\nses lèvres, qui très tard apprirent à prier, l'Hostie immaculée, le\nviatique qui donne la force à ceux qui s'en vont ».\n   Pour le repos de celui qui s'en va vers l'Homme-Dieu dont il\npouvait comprendre un peu les souffrances, les ignominies innocem­\nment supportées, il me semble que de tout cœur j'ai prié un des meil­\nleurs De Profundis de ma vie:\n                   De profundis clamavi ad te, Domine.\n                   Si iniquitates observaveris, quis sustinebit ?\n  J'ai crié, de l'abîme, vers toi, mon Dieu. — Si tu pèses strictement\nnos fautes, quelle vie pourra soutenir ton jugement ?\n                                                      ARMAND T H I E R Y .\n                                           Professeur à l'Université catholique de Louvain.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-02-n2-004", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 37, "page_fin": 39, "titre_corps": "Jean Delville", "titre_sommaire": "Jean Delville", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "JEAN DELVILLE", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 44, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 99, "fin_caractere_exclue": 1944, "texte": "JEAN DELVILLE\n                  NOTRE revue,    Durendal, s'est posée dès la première\n                   heure, en champion de l'art idéaliste, ou plus sim­\n                   plement : de l'art, car l'art, de par sa nature, est\n                   essentiellement idéaliste. Un des principaux buts\n                   q u e nous nous sommes proposés, en fondant cette\n                   revue, était d'apporter notre modeste pierre à la\n                   reconstruction du temple de l'Idéal, si fortement\nébranlé, soit par un naturalisme répugnant et essentiellement anti­\nesthétique, soit par des tendances maladives et folles de soi-disant\nartistes névrosés, confondant l'art avec l'extraordinaire, l'éclievelé et\nle baroque.\n   Notre revue manquerait donc à son devoir en passant sous silence\nla création d'un salon d'art idéaliste à Bruxelles.\n   Il faut de l'audace, il faut du courage, il faut un enthousiasme hors\nde pair, pour entreprendre, en ce temps de veulerie, de mercantilisme\net d'avachissement, une œuvre aussi intellectuelle.\n   Ceux qui connaissent Jean Delville, le fondateur des salons d'art\nidéaliste, savent que c'est un de ces hommes de caractère dont l'en­\nthousiasme ignore les obstacles. Pauvre, sans le moindre appui officiel,\ndélaissé, pour ne pas dire rebuté, par ceux dont il était en droit\nd'attendre l'aide, faisant fi de toutes les réclames tapageuses ordi­\nnaires, il a osé entreprendre cette œuvre méritoire, fort de son seul\nenthousiasme, confiant dans sa vigoureuse intellectualité et dans\nla puissance du génie.\n   Artiste, il l'est dans l'âme, Jean Delville. J a m a i s peintre n'a mérité\nautant que lui ce titre si beau, et parfois, hélas! si mal et si injuste­\nment porté. L'art c!est son culte. Il ne vit que pour lui. Dédaignant\nles contingences de la vie, il se contraint à une existence dure, toute\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2230, "texte": "38                             DURENDAL\n\n\n de privations et presque de misère, pour se consacrer tout entier à son\n art.Aussi dès que nous avons connu Jean Delville, l'avons nous aimé.\n D'instinct, toute notre affection et tout notre enthousiasme sont allés à\n lui. Nous l'avons visité en son sanctuaire, c'est-à-dire, en son atelier.\nL'atelier de l'artiste n'est-ce pas le sanctuaire de la Beauté? Quand on\ny entre on se sent tout pénétré de respect, on se tait naturellement\ncomme dans un temple, on se recueille, on contemple, on admire en\nune muette prière d'enthousiasme et d'amour; on y devine la présence\nde Dieu, présent partout, mais plus spécialement présent là où est la\nBeauté, reflet essentiel de la Divinité.\n   Le fait seul d'entreprendre l'organisation d'un salon d'art idéaliste,\nest éminemment louable et doit être souverainement exalté. Le succès\nimporte peu. Ne dépend-il pas, du reste, bien souvent, de camaraderies\nachetées au prix de la plus basse flatterie, indigne d'une âme d'artiste?\n   Dès qu'un effort vers l'idéal est fait, il est du devoir de toute àme\nélevée de l'applaudir et de l'encourager.\n   Mais il y a plus qu'un effort dans l'œuvre dont nous parlons. Le\nsalon d'art idéaliste renferme des œuvres fort belles, dénotant des\ntempéraments d'artistes et promettant pour l'avenir. N'y eût-il, du\nreste, que les tableaux de Jean Delville, son Satan, son Imperia,\nla Fin d'un règne, la sublime tête d'Orphée, etc., que ce serait un\nsuccès. La beauté d'un salon d'art ne consiste pas dans le nombre,\nmais dans la valeur des œuvres exposées. Or, peu d'artistes ont produit\nen si peu de temps des œuvres aussi géniales que celles de Jean\nDelville. Il y a au moins une idée dans ces œuvres. Elles sont le fait\nd'un penseur. Et quelle puissance, quelle finesse, quelle vigueur,\nquelle netteté de dessin ce penseur met au service de sa profonde\nintellectualité.\n   Nous avons admiré avec joie, nous l'avions reconnu déjà lors de\nl'exposition du prix de Rome, les aptitudes spéciales de Jean Delville\npour l'art religieux, dont Durendal a parlé et reparlera encore. C'est\nun simple dessin, mais un dessin merveilleux : une tête de vierge\nidéalement belle, ingénieusement entourée d'épines et baisant avec\n"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1853, "texte": "                                        DURENDAL                        39\n\namour les pieds sanglants du Christ. Ce dessin est de toute beauté.\nC'est une œuvre ravissante, on ne se lasse pas de la contempler.\n   Mais il n'y a pas que des œuvres de Jean Delville au salon\nd'art idéaliste. « A côté d'idéalistes de pensée et de forme comme\nJ. Delville et J. Middeleer, » ainsi que l'a fort bien dit notre ami José\nHennebicq, en paroles que nous faisons nôtres et que nous approuvons\nabsolument et sans réserves, « on y voit les idéalisateurs, ou si vous\n» voulez des idéalistes poursuivants de la forme impeccable, pure et\n» belle, tels que MM. Wansart, E. Motte, Mlle H. Calais, J. du Jar-\n» din, H. Boulenger, Rion, Hamesse, G.-M. Stevens, Chabas,\n» Maxence, etc. Et parmi les sculpteurs: MM. De Rudder, Dillens,\n» Rousseau, Lagae.\n   » Nous allions oublier feu Antoine Lacroix (1) ».\n   Le salon de Jean Delville a donc réussi au delà de ce que l'on pouvait\nattendre en ces temps si indifférents à l'art idéaliste, qui est, du reste,\nabsolument au-dessus de la portée et de l'indigence cérébrale d'un\nmonde dont les enthousiasmes sont ailleurs.\n   Nous félicitons de tout cœur notre ami Jean Delville. Cette première\ngeste du salon d'art idéaliste est superbe et prometteuse de chefs-\nd'œuvre plus fulgurants encore pour l'avenir. Jean Delville est assez puis­\nsamment doué pour raviver dans les âmes la flamme presque éteinte de\nl'idéal esthétique et entraîner à sa suite les jeunes artistes non encore\ndévoyés par les tendances antiartistiques et monstrueuses d'un monde\nde jongleurs et d'épileptiques qu'il est impossible à un vrai artiste de\n prendre au sérieux.\n    Nous attendons impatiemment la seconde geste des salons d'art\n idéaliste.\n                                            L'abbé HENRY MŒLLER.\n\n\n\n\n   (1) Justice Sociale du 26 janvier.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-02-n2-005", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 40, "page_fin": 43, "titre_corps": "De Paul Verlaine, poète catholique", "titre_sommaire": "De Paul Verlaine, poète catholique", "signature_source": "Adrien Mithouard", "ancre_debut": "DE PAUL VERLAINE", "ancre_fin": "ADRIEN MITHOUARD", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "POST SCRIPTUM", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 47, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 65, "fin_caractere_exclue": 2207, "texte": "DE PAUL VERLAINE\n                            POÈTE           CATHOLIQUE\n\n  J'ai causé, non sans m'y attendre, quelque scandale en saluant en\nlui notre plus grand poète catholique.\n   Je voudrais m'expliquer :\n   A ce sujet, mon camarade Raulin me communique un autographe\njauni du poète où est confirmée la préface de Parallèlement, l'enfer de\nson œuvre chrétien. Voici :\n                                                              Paris, 11 janvier 1892.\n                   MONSIEUR,\n\n   Je lis dans l'Univers du 10 janvier un article où mon nom est mentionné avec des\néloges, dont merci au rédacteur, et des blâmes contre lesquels je demande à pro­\ntester en quelques mots.\n   J'ai entrepris et achevé, à travers quelles difficultés de la vie et que de décourage­\nments parfois ! une œuvre toute personnelle et, je crois, unique clans notre poésie\nfrançaise: l'histoire, en quelque sorte, d'une conversion, selon l'expression du\nregretté Féval ; quatre volumes d'en moyenne quinze cents vers chacun composent\nce modeste, mais absolument sincère monument, si on me permet un pareil terme\nambitieux, Sagesse, Amour, Bonheur, d'un catholicisme naïf, de source, Pratique et\nPratiquant de néophyte plus avancé que ne semble le croire votre collaborateur,\nenfin Parallèlement qui, comme son nom l'indique, n'est à côté des professions de foi\nd'auparavant et depuis, qu'une brutale, c'est possible et trop évident même, qu'une\n « odieuse », si vous voulez, confession de bien des torts sensuels. Ce livre dur et\nrien moins que voluptueux où le « vice impur » ne se montre pas à son avantage,\nque je sache, dans l'ensemble de l'œuvre, ne vient pas, je vous prie de le remaquer,\nle dernier, ni, tant s'en faut ! le définitif de cette tétralogie laquelle se clôt par Bon-\nheur, un livre sévère et tout, tout chrétien.\n  Je puis donc et dois, quoique je me rende bien compte de la mission de {'Univers\nqui a surtout d'autres besognes à expédier que de s'occuper bien minutieusement\nd'art et de littérature, me défendre comme poète du reproche d'immoralité. Les vers\nque l'on me reproche font, je le répète, partie comme repoussoir d'un ensemble, et\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2574, "texte": "                                    DURENDAL                                           41\n\ncet ensemble est édifiant et d'un chrétien réel, qui fut pratiquant et le sera encore,\nje l'espère et je m'y efforce....\n   Mais en voilà assez sur un malentendu. Je suis trop d'âme et d'esprit avec\nl'Univers pour insister davantage sur un sujet qui me semble éclairci.\n   Seulement, maintenant, permettez-moi pour finir, deux petites rectifications qui\nont aussi leur importance néanmoins.\n   Oui, je vais souvent à l'hôpital, mais c'est par suite de rhumatismes contractés\npendant la guerre de 1870 et aussi de revers de fortune subis bien en dehors de ma\nresponsabilité pour ne rien dire de plus qui serait par trop à mon avantage et au\ndétriment moral de d'aucuns. Je ne me plains pas, je ne me suis jamais plaint et si\nj'accepte ce que de bons amis veulent bien faire — contre un volume inédit, d'ailleurs\n — ce qu'ils peuvent honorablement pour eux et pour moi, ce n'est, croyez-le bien,\n pas sur une initiative quelconque de ma part. Enfin, l'auteur de l'article parle de\n ma « vieillesse » ! Or je n'ai que quarante-sept ans, âge mûr et déjà respectable\n sans doute, mais tout de même encore assez éloigné du commencement de la\n décrépitude.\n   Sur quoi, monsieur, je vous prie d'insérer la présente dans votre plus prochain\n numéro et d'agréer mes salutations empressées.\n                                                               PAUL VERLAINE,\n                                                          Hôpital Broussais, ç6, rue Didot.\n\n\n   Ainsi (puisque ce fut la pensée de Verlaine ce peut bien être aussi\nla nôtre) ce poème de sa conversion réunit, unifie, met en valeur,\noppose le vieil et le nouvel homme. Ce ne sont point seulement les\nvers damnables de Parallèlement, ce sont tous les autres recueils de\nVerlaine et toute sa vie que réclament Sagesse, Amour, Bonheur pour\nl'étendue du repentir qu'ils marquent. Et si l'ivraie repoussa dans ce\njardin si douloureusement bouleversé, ce n'était pas que la terre n'eût\nété arrosée de larmes; mais l'herbe est vivace.\n   J'ose dire qu'il n'est de poète excellemment catholique que celui qui\na publiquement péché. Le Christ est venu hêler la brebis vagabonde,\net les Evangiles sont pleins de cette affirmation qu'il est plus de joie\npour un pendard qui se repent que pour le sage sévère qui persé­\nvère. Verlaine s'est repenti souvent. La corde la plus frémissante man­\nquerait à la lyre d'un poète catholique, qui n'aurait point eu à chanter\n une contrition immense et à souffrir une douleur infinie, — et celui-là\n"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2221, "texte": "42                              DURENDAL\n\n\nqui donnerait en spectacle le regret de fautes que sa pudeur tiendrait\nsecrètes chanterait un poème dénué de sens.\n   On a parlé à ce propos de Corneille, de Racine, de Lamartine.\nQuelqu'un même, je ne ris pas, a proféré de Laprade.\n   Ce sont là poètes chrétiens bien plus que catholiques. Je distingue\ndans Polyeucte le combat intérieur, la bataille des passions qui inspire\ntout le théâtre du grand Corneille, d'un poète surhumain. Mais des\nvers mystiques, la pièce n'en contient guère qu'une douzaine. Dans\nAthalie, Jehovah triomphe sur Baal, Jésus absent. Lamartine n'évoque\nqu'un dieu impersonnel et pompeux, « sans plaies, ni eucharistie ».\nSes pièces les plus chrétiennes sont mouchetées de paganisme. Il n'a\nvu en somme dans le Crucifix qu'un souvenir de famille.\n   Mais lequel d'eux, comme Verlaine, a parlé simplement la grammaire\ndu catholicisme, s'est voulu être le poète des sacrements, des pratiques\npieuses, de la prière, de l'humilité et de la soumission ? Lequel a\nchanté « sa mère Marie », en des vers d'une aussi virginale pureté ?\nLequel s'est flétri, s'est piétiné, s'est brisé ainsi? (Car ce qu'il y a de\nplus beau dans notre religion c'est ce brisement.) Lequel a chanté son\nrepentir avec l'autorité de son péché détesté ? A-t-on réfléchi qu'il\nfaudrait remonter jusqu'aux Pères de l'Église pour trouver une aussi\nbelle expression de cette douleur? Et cette involontaire dualité\n(si humaine du reste) des deux hommes qu'il a portés en lui n'est-elle\npoint selon la plus pratique de nos maximes de confession : « L'esprit\nest prompt, mais la chair est faible. Veillez ! » Ce sera la gloire de cet\nunique artiste d'avoir fait de cette alternance même le plus beau poème\nqui soit de la vie intérieure, je n'entends pas par là un pieux manuel,\nmais une œuvre dramatique humaine, palpitante.\n   Et puis pour lesquels a été annoncé l'Evangile des humbles, si ce\nn'est pour les lépreux, et pour les calamiteux et pour les pécheurs et\npour les enfants de perdition et pour les ruines humaines dont il fut ?\n   Je l'ai nommé notre plus grand poète catholique. L'expression\nn'était pas assez forte : je devais dire le seul.\n                                     *\n"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1601, "texte": "                                         DURENDAL                             43\n\n    Le catholique est indéniable dans le poète, il ne restait qu'à nier le\n poète. On l'a fait.\n   La chose ici devint plaisante, et nous ne voulons pas faire au poète\nl'outrage de le défendre.\n   Ne pensez-vous pas qu'il est honnête d'avoir pâli sur la métrique,\nétudié les ressources si multiples de notre nombre, avant de faire\nl'anatomie d'un alexandrin, qu'il ne convient qu'à des doigts de violo­\nniste de soupeser un divin Stradivarius ?\n   Ce que peut un chacun, c'est d'être ému; mais de prétendre que\nVerlaine rimait mal ou qu'il n'avait pas le droit de ne pas rimer, quand\ncela lui semblait requis, c'est une autre affaire.\n   Il peut être parfois d'autres poètes que ceux qui conduisent les vers\ncomme les escouades et qui en mettent les pieds au pas. Celui-ci, qui a\nécrit une langue fine et claire, mérite qu'on veuille le comprendre, car\nil fut sans conteste un maître de ces rythmes exquis du parler français,\nqu'il affranchissait des vieilles entraves et qu'il défendait en même\ntemps contre les téméraires entreprises du Vers libre.\n   Après cela, je consens et je concède qu'on lui connut, entre autres,\nun faible pour l'absinthe, où se vert-de-grise et où se grise un peu\nd'Espérance, boisson théologale. Mais si l'homme n'est pas un de nos\nsaints, le poète est le plus prestigieux et le plus touchant de nos patrons.\n                                                        ADRIEN   MITHOUARD.\n  Paris, 22 janvier 1896.\n                                               *\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-02-n2-006", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 43, "page_fin": 46, "titre_corps": "Post-scriptum", "titre_sommaire": "Post-Scriptum", "signature_source": "Pol Demade", "ancre_debut": "POST SCRIPTUM", "ancre_fin": "POL DEMADE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 50, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 1601, "fin_caractere_exclue": 1941, "texte": "POSTSCRIPTUM\n   Le cas de Paul Verlaine me paraît absolument unique dans les\nfastes littéraires. Voici, en effet, un poète qui fut « un écrivain et un\nchrétien inégal, mais qui a du moins écrit les plusbeaux vers catho­\nliques qui soient dans la poésie française (1) » : un poète dont\n\n  (1) M. ADRIEN MITHOUARD. Le Monde, 25 janvier 1896.\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2251, "texte": "44                                         DURENDAL\n\n\nl'Œuvre, en sa partie la plus précieuse, est constituée du plus pur\n catholicisme ; un poète enfin qui, sans cela, ne serait qu'un artiste,\ncomme tant d'autres ; — que les non-catholiques font semblant\nd'admirer et peut-être admirent, sans tout à fait l'entendre ; — alors\nque, par un phénomène où il entre de l'oubli, de l'inintelligence et de\nla haine, les catholiques, seuls capables en somme de lire, de com­\nprendre et d'aimer l'œuvre, refusent obstinément de reconnaître le\npoète pour un des leurs ! Et pourquoi, s'il vous plaît, Paul Verlaine,\nauteur de Sagesse, d'Amour, de Bonheur, trois admirables livres catho­\nliques, ne serait-il pas des nôtres ?\n   Parce qu'il fut un pauvre pécheur ? Mais, à ce compte, lequel d'entre\nnous pourra se targuer encore d'appartenir au catholicisme, puisque le\njuste lui-même, selon la parole de l'Évangile, pèche sept fois par jour ?\nDu reste, au point de vue littéraire, — l'autre point de vue ne regarde\npas les hommes, — que vaut, je vous prie, cet argument ad hominem ?\nSi l'on est indigne d'estime littéraire pour avoir péché, que la critique\ncatholique condamne le Psautier de David adultère, les Confessions\nd'Augustin le passionnel, les Fables de ce mauvais époux et de ce mau­\nvais père de La Fontaine. (Je ne parle pas des classiques païens qui\nsont, à ce point de vue, dignes des derniers supplices.) « Gardons à\nd'autres notre admiration ! » comme disent excellemment ces messieurs\ndu Courrier de Bruxelles, qui nous traitent de «jeunes catholiques de la\ndécadence ! » « Quand il a existé des poètes appelés Corneille, Racine,\nLamartine, Victor de Laprade, quand une littérature possède\nPolyeucte, Athalie, le Crucifix, les Poèmes évangéliques,dit le bon journal,\nnous ne comprenons pas qu'on puisse écrire que le bohême mort\nl'autre jour dans sa mansarde du Quartier latin, était le plus grand\npoète catholique de notre littérature. Ça, non ! c'est trop fort (1). »\n   « Ce bohème mort dans sa mansarde ! » Est-elle assez dédaigneuse,\ncette phrase d'ignoble pitié, sur des lèvres catholiques ! Ils oublient,\nces braves gens, que notre Maître, Jésus, n'avait pas une pierre où\nreposer la tête.\n\n  (1) Courrier de Bruxelles, 19 janvier 1896.\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2253, "texte": "                                            DURENDAL                                                45\n\n   M. A Mithouard a dit, ci-dessus, ce qu'il fallait penser du parallèle\nlittéraire entre Verlaine et les autres. Nous venons, pour notre part,\nde lire l'Imitation de Corneille, les Méditations de Lamartine, nous\navons poussé l'héroïsme jusqu'à affronter de Laprade en ces Poèmes\névangéliques et notre humble avis, que nous comptons bien quelque\njour mettre en haute évidence, c'est que Verlaine, comme poète catho­\nlique, est à cent coudées au-dessus de ces honorables écrivains.\n    Maintenant, puisqu'on semble opposer au « bohême mort dans une\nmansarde » la bonne tenue morale des grands poètes mentionnés\ntantôt, donnons, à titre de riposte et sans autre intention, quelques\ndétails discrets sur la vie de ces messieurs.\n    CORNEILLE, auteur déjà de Polyeucte et de la traduction de l'Imita-\ntion, tombe amoureux fou de la du Parc, une comédienne. Il avait\n cinquante ans !\n    RACINE fut, comme on disait à son époque, du dernier bien avec\nla Champmeslé. L a liaison est bien attestée. On peut croire que\n lorsque le grand poète refusait les invitations du grand roi, son maître,\n ce n'était pas toujours pour aller manger des carpes en famille !\n Mme de Sévigné raconte la chose avec son enjouement habituel. « Il y\n a, écrit la marquise, une petite comédienne et les Despreaux, et les\n Racine avec elle : ce sont des soupers fins, c'est-à-dire des diableries. »\n L'austère Boileau se déridait quelquefois! Quand Racine eut donné\n Esther, M me de Sévigné écrivit ce mot plein de saveur : « Racine s'est\n surpassé, il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses. » Un jour le\n comte de Clermont-Tonnerre supplanta Racine dans les bonnes grâces\n de la Champmeslé. Cette infidélité (la Champmeslé était mariée)\n causa un si gros chagrin au poète « qu'elle contribua, dit un de ses\n biographes les mieux renseignés, a lui rendre moins difficile la résolu­\n tion de réformer sa vie (1) ».\n    LAMARTINE aima très certainement Graziella et Elvire autrement\n  qu'en portrait et en imagination. L'histoire d'Elvire—M me Charles, de\n  (1) Ces détails sur la vie de Corneille et de Racine sont extraits de l'édition nationale (Hachette) de\nleurs œuvres.\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1948, "texte": "46                              DURENDAL\n\n\nson vrai nom — est assez connue et nous n'aurons pas la cruauté\nd'insister.\n   Quant à Victor de LAPRADE il passa, aux yeux de ses contemporains\nbien pensants, pour un panthéiste. Excusez du peu !\n   Ce que nous venons de rapporter ne prouve rien, absolument rien,\ncontre le mérite littéraire de Corneille, Racine, Lamartine et Victor\nde Laprade mais nous en inférons aussi que les écarts de conduite de\nPaul Verlaine ne le retranchent pas nécessairement de l'estime du\nlecteur catholique. Ce n'est donc pas parce que l'auteur de Sagesse fut\nun pauvre pécheur, qu'il convient de lui dénier du génie.\n   Reste la suprême ressource de nier ce génie lui-même, et on a\nutilisé cette ressource ! L'Univers a osé parler de « la carrière prétendue\nlittéraire » de Paul Verlaine! (13 janvier 1896.) De cette attitude je ne\ndirai que ceci, le mot est de Bloy : « L'injustice des catholiques est\nun peu plus révoltante que celle des non-catholiques, à cause de la\nsuréminence présumée de leurs concepts, voilà tout. »\n   Un pauvre pécheur parut un jour, dans les rues d'une cité italienne,\nen haillons, accueilli par les huées des enfants, marchant à quatre pattes —\net les prêtres chantent aujourd'hui les vers de cet homme dans les\néglises; tous les fidèles connaissent le Stabat et les lettrés seuls ont\nretenu le nom de Jacopone qui le composa.\n   Un bohêmevient de mourir dans une mansarde — dont les vers catho­\nliques, réunis en Livre d'heure, pourraient bien avoir un sort analogue\net servir quelque jour de prières aux chrétiens. Peut-être qu'en ce\ntemps, ceux qui réciteront ces magnifiques prières auront oublié le nom\nde Verlaine, leur auteur.\n   Après tout qu'importe que Jacopone, que l'auteur de l'Imitation, que\nVerlaine passent dans l'oublieuse mémoire des hommes, puisque le\nStabat, l'Imitation, Sagesse sont sûrs de demeurer.\n                                                          POL DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-02-n2-007", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 47, "page_fin": 48, "titre_corps": "À propos d’Art idéaliste", "titre_sommaire": "A propos d’Art idéaliste", "signature_source": "Edmond Joly", "ancre_debut": "A PROPOS D’ART IDEALISTE", "ancre_fin": "EDMOND JOLY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 54, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 110, "fin_caractere_exclue": 2586, "texte": "A PROPOS D'ART IDÉALISTE\n          E salon d'art idéaliste, sous la direction de M. Jean Delville, s'est ouvert\n\nL          à Bruxelles au milieu de la plus vive curiosité. Beaucoup d'honnêtes\n           gens semblaient chercher, inquiets, l'énigmatique sphinge bleue de l'affiche,\nembusquée, peut-être, derrière un tableau          Indifférente aux snobismes d'enthou­\nsiasme ou d'incompréhension, Durendal retient d'abord ce grand programme, le\nsien depuis toujours : l'art idéaliste!\n   Peut-être une distinction s'imposc-t-ellc, ici, entre les idées dans l'art et l'art dans\nles idées. Chaque fois que l'on a voulu soumettre l'art à une direction, à une tendance\nparticulière, il fut question d'idéalisme. Envisagées ainsi, les idées sont, pour l'art,\ndes censeurs aussi intolérants que dépourvus d'autorité légitime. Elles deviennent\ndes Sarcey horrifiques.\n    Au fond, les préjugés du vulgaire : l'amour du sujet dramatique, l'attrait de la\ncuriosité ou de l'obscène, appartiennent à ces idéalismes contrefaits. Les artistes\neux-mêmes n'échappent pas toujours à des tendances analogues. Le « flirt » de\nl'art et de l'anarchie fut la mode d'avant-hier. Absolument de même nature est\nl'opinion de ceux qui jugent l'œuvre d'art sur son utilité, et non point sur ses\nqualités propres : la beauté, l'harmonie, le caractère. Certes, l'art pour l'art ne\nsaurait dispenser des lois impérieuses de la vie. Une belle œuvre peut être « utile ».\nMais cette utilité vulgaire n'est point sa loi. L'art commence où finit la vie. Il est utile,\nvoire moralisateur, comme la nature contemplée, en élevant.\n    Nos moralistes vulgaires ont-ils oublié ce que peuvent raconter les cieux            qui\nne prêchent pas? Or, l'art, entendu comme il sied, pourrait être aussi éloquent\nprédicateur de beauté.\n    L'idéalisme nouveau est purement artistique. Il consiste, tout bonnement, à nous\noffrir la valeur esthétique que les idées doivent posséder tout comme les sons ou les\n contours; plus encore.\n    Les idées forment à l'univers psychique comme les cîmes candides où la fleur de\n tout resplendit en puretés, dans la lumière; blanc sur bleu.\n    Rien n'était plus inéluctable que l'actuel mouvement idéaliste. C'est l'aboutisse­\n ment logique de toute notre évolution littéraire et artistique. Le romantisme nous a\nvalu la liberté d'art. Le réalisme (le véritable, pas celui de Médan !) nous a enseigné\n le rendu savant des milieux. On y devait trouver (comme, déjà, Flaubert lui-même)\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2239, "texte": "48                                   DURENDAL\n\nces rapports expressifs entre nos âmes et le monde matériel qui constituent le\nsymbole.\n   Qu'est celui-ci, sinon la naturelle évocation des idées par les choses? Notre évolu­\ntion semble avoir conquis toute la « matière d'art »,... théoriquement. Il ne reste\nplus en somme que les chefs-d'œuvre à faire! Ceux-ci exigent l'expression parfaite\navec la splendeur des idées. C'est le programme terrible et magnifique proclamé\npour l'actuel salon.\n   Si importantes que soient les oeuvres exposées, il nous intéresse plus encore; et\nnous l'avons préféré à une critique déjà faite.\n   Mentionnons, pourtant, quelques noms comme illustration des théories. M. Jean\nDelville. Les suggestions symboliques des couleurs, si curieuses dans les grandes\ncompositions (comme les Trésors de Satan), n'empêchent aucunement, quoiqu'on\ndise, la parfaite interprétation de la nature. A preuve, l'admirable portrait d'une\njeune morte; ainsi que ce Portrait noir et violet, où la chose banale par excellence,\nla mode, se trouve fournir les motifs de l'expression la plus haute. Opposons à la\nhiératique horreur de la Fin d'un règne (voir le bras, la main qui suspend la tête),\nla sereine image d'Orphée portée par les 'lots dans une clarté bleue, avec toutes les\nétoiles en phosphorescentes parures du génie immortel. Deux exemples d'idéalisme\nsont curieux à rapprocher : M. Jules Dujardin expose une charmante symbolisation\ndu Verbe fait chair. La figure rappelant les christs imberbes des catacombes vient\nposer son illumination blanche sur une floraison de lis; les fleurs vierges. Au\ncontraire, M. Middeleer entoure son Inspiration d'orchidées somptueuses, et sa\nDémoniaque semble l'âme perverse des Anthuriums. Première influence de l'idéa­\nlisme : l'art religieux, naguère presque disparu, inspire des œuvres nombreuses.\nNotons le Saint-Louis de M. J. Dillens et le Saint-Jean de M. J. Lagae.\n  Des reproductions de Böklin, que Durendal fut des premières à faire connaître\npar les hautes études de M . W . Ritter, achèvent, avec des copies des préraphaélites\nanglais, un très spécial milieu psychique d'une inspiration hautaine.\n                                                                  EDMOND JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-02-n2-008", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 49, "page_fin": 52, "titre_corps": "Miroir d’Art et de Littérature : Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde", "titre_sommaire": "Propos des Douze Pairs", "signature_source": "", "ancre_debut": "MIROIR", "ancre_fin": "EDMOND CARTON DE WIART", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 56, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 108, "fin_caractere_exclue": 2375, "texte": "MIROIR D'ART ET LIE LITTÉRATURE\n\n     Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde.\n\n\nL   'ACADÉMIE       française a accordé, dans une de ses dernières séances, ses faveurs\n         à M. Anatole France. Nous pensons que les catholiques lui refuseront tou­\njours les leurs, et nous souscrivons, pour notre part, à ces lignes sévères, mais\njustes, de M. l'abbé Naudet :\n    « Dans son livre si intéressant : Autour du dilettantisme, l'abbé Klein a écrit sur\nM. Anatole Thibault dit Anatole France quelques pages que certains ont trouvées\nbien sévères, mais que, pour notre part, nous ne saurions trop recommander à nos\nlecteurs.\n    » C'est que, en effet, dans notre littérature contemporaine, bien peu d'auteurs ont\nexercé une influence aussi démoralisatrice que cet écrivain, dont le talent accuse\nune tendance toujours plus fâcheuse et plus continue vers ce qui est malpropre,\n avec un effort toujours plus grand pour mettre tous les raffinements du style, tous\n les balancements de la phrase, toutes les mélodies et harmonies des mots, au service\n d'un art inventé pour dire par de polissons raffinements tout ce que dans la vie on\n s'efforce de cacher. »\n    Voici, du reste, quelques idées de M. Anatole France :\n    « C'est faire un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer à\n rechercher la vérité. Encore moins peut-elle nous servir à juger, selon la justice,\n les hommes et les œuvres. — L'esthétique ne repose sur rien. C'est un château en\n l'air. On s'appuie sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique. Il y a pas de socio­\n logie. Il n'y a pas de biologie. — La justice est cette vertu qui est de toutes la plus\n déplaisante et la plus contraire à la nature.\n                                             *\n\nU     NE victoire sur la routine. Le Conseil de perfectionnement vient d'approuver\n        les Classiques chrétiens de M. l'abbé Guillaume. Toutes nos félicitations au\nvaillant abbé.\n                                           *\n                                          * *\n\nL    A FONTAINE a détesté les enfants, les professeurs et les critiques. La chose est\n       sûre et les exemples à l'appui abondent. Mais cela fait prendre l'humanité\nen vénération de songer combien peu elle a de rancune, puisque cet ennemi des\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2782, "texte": "50                                   DURENDAL\n\nenfants, des professeurs et des critiques, les enfants en sont nourris, les critiques\ns'en entretiennent avec passion et les professeurs en vivent. (Emile Faguet.)\n                                            *\n                                          * *\n\nA    u SALON IDÉALISTE. — « M. José Hennebicq, devant les fidèles du Salon\n        d'art idéaliste, a célébré les justes louanges de Villiers de l'Isle-Adam,\n« prince des lettres françaises ». Pas de biographie, peu d'analyse, une sorte de\nméditation ou d'exaltation spirituelle sur des thèmes que suggéraient, avec le pres­\ntige de leur musique passionnée, maintes phrases magnifiques d'Axel, de Claire\nLenoir, des Contes cruels, de l'Amour suprême, de l'Eve future, d'Akédysséril. Et celles\nde M. Hennebicq, écrites sur les mêmes rythmes et dans les mêmes tonalités, s'y\nenchaînaient harmonieusement, disant la noblesse et la beauté de l'œuvre de Villiers\nde l'Isle-Adam, en développant l'aspect double : la foi de ce « Croisé du verbe », et\nson altière cruauté envers Tribulat Bonhomet, le tueur de cygnes; le rêve transcen-\ndental et l'ironie transcendentale ; le dédain de la vie illusoire et la vision du monde\ndivin, idéal et seul réel. »\n   C'est en ces termes de juste louange que l'excellent critique, M. E. Verlant,\n rendait compte, dans les colonnes du Journal de Bruxelles (25 janvier 1896) de la\n conférence de notre collaborateur M. José Hennebicq.\n   Annonçons à nos lecteurs l'apparition prochaine, en nos colonnes, de cette magni­\nficence littéraire. L'auteur a bien voulu nous réserver la primeur de ces nobles pages.\n                                        *\n                                      * *\n\nN    OTRE collaborateur M. Henry Carton de Wiart a parlé, ce mois, très éloquem­\n       ment, de Paul Verlaine au point de vue catholique, à la Maison d'Art.\n                                               *\n                                         ■ *       *\n\n\n\n\nL  ES mots répétés ressemblent aux enveloppes noircies des fusées éteintes qu'on\n    ramasse au lendemain d'un feu d'artifice. Ils ont conservé l'odeur de la\npoudre, mais ils ne jettent plus d'éclat.\n                                             *\n                                           * *\n\nL   A Jeune Belgique est devenue hebdomadaire, de mensuelle qu'elle était. Tous\n       nos souhaits de prospérité, à la condition toutefois, que sa critique ne nous\nprive pas des œuvres de ses beaux poètes et de ses bons prosateurs. La Jeune Bel-\ngique a été, dans notre pays, l'initiatrice d'une renaissance littéraire dont nous pou­\nvons être fiers et dont, tous, nous devons lui être reconnaissants.\n                                             *\n                                           * *\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2924, "texte": "                                     DURENDAL                                        5l\n\n\nS   i je gagne un jour le gros lot, disait Louis Veuillot, je fonderai dès le lendemain\n       un journal dont Ernest Hello sera le seul rédacteur. (OSCAR HAVARD; Monde,\n17 décembre 1895.)\n  Ernest Hello n'en demandait pas autant. Il se serait vraisemblablement contenté\nde collaborer à l'Univers; mais Louis Veuillot n'admettait pas que quelqu'un se\npermît de briller dans son voisinage; il envoyait les comètes se promener            se\ncroyant assez lumineux, à lui tout seul, pour éclairer le lecteur.\n                                            *\n\nN     ous avons reçu :\n        Pensées de M. l'abbé BODSON, 2 volumes. — Contes chimériques de JEHAN\nMAILLART. — L'Iris exaspéré, d'ADRIEN MITHOUARD. — Le Musée du Soir, de JEAN\nBAFFIER. — La Vérité sur le Goedendag, par JEAN VAN MALDERGHEM. — La Métrique\nde Victor Hugo, par l'abbé T H E Y S . — Nous rendrons compte très prochainement de\nces ouvrages.\n                                            *\n                                       * *\n                                      Pensées\n\nE    N lettres, en sciences, en art, en tout, sur les hommes comme sur les choses,\n       l'opinion, chez nous, est constituée par la masse de ceux qui, pris un par un,\nont le moins qualité pour penser, émettre une idée ou aventurer un jugement.\n                                                                 (HENRI LAVEDAN.)\n                                          *\n                                         *    *\n\nI  L suffit de réunir des hommes supérieurs pour que le niveau de leur entendement\n     baisse d'une manière sensible. C'est ce qui explique que les corps savants,\ncomposés pourtant de l'élite, se montrent parfois si routiniers. Jamais le travail\ncommun de quarante académiciens, triés sur le volet, n'a pu aboutir à composer un\ndictionnaire qui vaille celui du seul Littré.                         (J. BOURDEAU.)\n                                            *\n                                          *    *\n\nN     OTRE système d'éducation est déplorable. Au lieu d'armer l'homme pour la\n        lutte indépendante, de développer les énergies individuelles, nous ne for­\nmons que des administrés ou des réfractaires.                         (J. BOURDEAU.)\n                                            *\n                                          *    *\n\nQ     UE reste-t-il d'un beau diamant tombé dans le creuset de Lavoisier ? Un peu\n         de charbon. Voilà ce que fait l'analyse soi-disant littéraire de beaucoup de\npédagogues de collège. Ils gâtent les chefs-d'œuvre en voulant les expliquer. Il ne\nfaut point analyser le vrai, ni le beau, ni le bien. L'analyse dissout. Il faut voir, il\nfaut entendre, il faut admirer.                                    (L'abbé BODSON.)\n                                            *\n                                          * *\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2318, "texte": "52                                       DURENDAL\n\n\n\n\nL   E Cercle littéraire des anciens élèves du collège Saint-Michel nous a fait l'amabilité\n       de nous envoyer le rapport des travaux de l'année 1894-1895. Nous repar­\nlerons de ce rapport, mais dès aujourd'hui nous disons: Bravo, les jeunes! Qu'on\njuge du reste des travaux littéraires de ces vaillants par ce délicieux extrait:\n\n                             CHANT DE MAI\n                     Vous souvient-il, ma Dame et doulce amye,\n                     Qjt'ung soir d'amour — j'en suis resveur encor —\n                     Les blancs rayons de Sélène endormie\n                     Poudroient d'argent vos soyeux cheveux d'or,\n                     Vous me disiez tendrement à l'oreille\n                     Que vous m'aymiez — j'en pensay défaillir —\n                     Je crus pourtant à l'exquise merveille.\n                     En ceste foy, je veulx vivre et mourir.\n\n                     Je vous ay cru, la chose estoit si doulce !\n                     Je vous aymois de si loyal amour!\n                     Pourquoy fault-il que vostre main repousse\n                     Aujourd'hui, las! le povre troubadour,\n                     L'aymez-vous plus ? ou, caprice de belle,\n                     De sa douleur voulez vous réjouir ?\n                     Les jours d'été vous feront moins cruelle,\n                     En cest espoir je veulx vivre et mourir.\n\n                     Puis, bon amant oncques ne désespère ;\n                     Or je vous ayme et subis votre loy.\n                     Plus que ma vie et bien plus m'estes chère,\n                     Elle est à vous, mais Vous estes à moy.\n                     Ne m'aymeriez d'ailleurs, ma Souveraine,\n                     Mon grand amour n'en sauroit point foiblir,\n                     Aultre que vous je n'ély rai pour reyne,\n                     En cest amour je veulx vivre et mourir.\n\n                                            ENVOY:\n\n                      Or pardonnez,   ma Dame, à ce langage\n                     S'il vous a pu tant soit peu   rembrunir,\n                     Dans vostre ciel qu'il n'en soit qu'un   nuage,\n                     En repentant je veulx vivre et mourir.\n                                                                       EDMOND CARTON DE WIART.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 34, "texte": "FÉVRIER l 8 g 6 (TROISIÈME ANNÉE.)   Prix du numéro : fr. 0.60.\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": ""}, {"page_pdf": 36, "texte": "Février 1896                                                           N° 2\n\n                              DURENDAL\n\n\n\n\n                    ORIENTALE\n                                                   A MON AMI P o l , DEMADE.\n\n          Au milieu du jardin plein defloraisonsgrêles,\n          Le portique, aux arceaux ajourés sur ciel d'or,\n          Couvre un bassin dont l'eau carillonneuse endort\n          Des flamants détachés en oiseaux d'aquarelles.\n          Autour, dans la splendeur adorable du soir,\n          Chaque coin de feuillage est comme un encensoir,\n          Et le souffle qui vient des montagnes lointaines\n          Berce à coups d'éventail les dattiers murmureurs,\n          Pendant qu'au pied des ifs et des saulespleureurs\n          Les vasques d'où surgit l'aigrette des fontaines,\n          Font aux vieillards sculptés dans leurs vêtements blancs\n          Un miroir immobile entre les lis tremblants.\n          Rigides dans leur rêve et pareils à des marbres,\n          Avec leurs capuchons ombrant leurs profils ras,\n          Les uns dont la prière encorbelle les bras,\n          D'autres qu'une tristesse accoude au dos des arbres,\n          Ils écoutent, avant le sommeil du tombeau,\n          Chanter dans le murmure ensorceleur de l'eau,\n          L'Esprit à qui leur âme unit toutes ses gammes.\n          Et tandis que, la tête en médaille, les femmes\n          S'enguirlandant du geste à chaque réservoir,\n          Sous leurs vases emplis s'arrêtent à les voir,\n          Un nuage, au lointain du ciel, lac aux flots calmes,\n          Mêle aux roses du soir les lilas de la nuit,\n          Et la fleur du jet d'eau pétille à menu bruit\n          Au centre du portique enrubanné de palmes.\n                                                  ERNEST      PÉRIER.\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "30                                 DURENDAL\n\n\n\n\n         Le Rêve de Justice et de Beauté\n                                                    Il n'y a de vrai dans la vie que les\n     A D O M GRÉGOire: FOURNIER.                 chimères que nous rêvons.\n                                                                BARDEY     D'AUREVILLY.\n\n\n\n                  A soirée était d'une exquise et tiède douceur, tout\n                    embaumée de lilas; les ors tendres, les bleus mou­\n                    rants, les verts pâles s'harmonisaient au ciel en une\n                   symphonie délicate et discrète ; la vie s'était retirée\n                    derrière les volets clos des vieilles demeures ; l'heure\n                   était au rêve, la nature conviait aux confidences...\n   Des prosaïsmes utilitaires de sa vie actuelle, Rodolphe sentit émer­\nger son âme de prime adolescent — telle qu'alors, aux jours radieux\nde début, battant des ailes, impatiente et frissonnante, vers de témé­\nraires et parfois contradictoires idéals...\n   E n cet instant il perçut nettement, parmi les tourmentes d'idées\ndans lesquelles tournoya sa jeunesse, la faillite lamentable de l'Action\net la survivance triomphante du Rêve...\n   — Agir et rêver, c'est toute la vie, cela, dit Rodolphe en s'adressant\nau frère de cœur et d'intelligence assis en face de lui... Mais vois-tu,\npour que ces deux éléments essentiels de toute existence d'être tant\nsoit peu pensant, se fusionnent et s'équilibrent en ce que d'aucuns\nappellent l'harmonie et d'autres le bonheur, il faut que l'adolescent,\naprès une éducation plus adéquate que celle que nous subîmes,\ndébouche dans un état social moins désemparé et moins disloqué que\nle nôtre...\n   — Il est de fait, interrompit André, que nous fûmes élevés l'un et\nl'autre sous une cloche pneumatique d'où tout élan vers l'action et\ntoute tendance au rêve étaient graduellement et scrupuleusement\naspirés... Nous y cotoyâmes des choses du passé tellement lointaines\nqu'elles ne pouvaient receler aucun apprentissage de la vie, et telle-\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "                               DURENDAL                                31\n\nment glaciales qu'elles coupaient net tout essor vers la songerie...\nInutile et inefficace, certes, cette éducation, mais non nuisible, puis-\nqu'en somme elle retenait seulement, mais n'annihilait point les\nfacultés vitales... Œuvre de serre-frein excessive, soit, mais une fois\nlibérée, la machine a-t-elle marché de moins rapide et de moins fière\nallure?\n   — Allure insensée, sans souci clairvoyant de l'obstacle, avec, au\nbout, l'écrabouillement contre le talus... Agir est aisé : l'action est en\ngerme impatient d'éclore dans toute nature de jeune homme; mais\nagir avec clairvoyance et discernement...\n   — Ne continue point, s'exclama André. Est-ce bien toi que j'entends\nprêcher la prudence, l'adresse, le calcul, toutes ces petites armes des\nambitieux et des malins?\n   — Eh! que tu me comprends mal, répondit Rodolphe... Non, je ne\nreproche point à nos maîtres d'autrefois de ne nous avoir point appris\ndans Machiavel, Richelieu et Talleyrand à chevaucher sur la croupe\ndes plus nobles et plus grandes idées vers la conquête de l'or et des\nhonneurs... Mais je leur en veux de n'avoir point mis notre enthou­\nsiasme au diapason de la modernité et de ne nous avoir point munis\npréalablement de ce noble viatique du sens critique — prends ce mot\ndans son acception la plus élevée — qui nous eût épargné ces heures\natroces de notre vie où nous faillîmes mépriser l'idéal que nos chré­\ntiennes mères avaient mis en nous...\n   Et Rodolphe, se penchant vers le compagnon aimé de sa batailleuse\nadolescence, évoqua les jours de lutte de jadis : « Reporte-toi, André,\nà l'aube bénie et lumineuse de notre jeunesse... Notre enthousiasme\nétait un pur métal en fusion sans mesquin alliage d'intérêt... Nous\nne demandions qu'à pouvoir le dilapider sans compter au service du\nMaître dont la claire et pure vision ne s'était point obscurcie en nous\ndepuis son souverain lever sur nos âmes au matin radieux de la pre­\nmière communion... Au devant des foules, des hommes portaient\nl'emblème de ce Maître, comme une promesse de justice... Nous nous\nsommes joints à l'armée du Christ en humbles petits conscrits et avons\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "32                              DURENDAL\n\n\nété de toutes les étapes, rudes parfois, mais inoubliablement chères\nde la croisade... Mais Jérusalem conquise, pourquoi se contenta-t-on\nde faire flotter l'étendard de la Croix au haut des créneaux... en même\ntemps qu'on laissait le tombeau du Christ au pouvoir des infidèles?...\nNotre enthousiasme s'était mis en marche dès le jour, dans la certitude\nqu'avant la halte du crépuscule quelques injustices auraient été\nredressées, quelques misères soulagées, quelques révoltes apaisées...\nVanité de l'illusion : l'emblème de la Rénovation chrétienne se trans­\nforma soudain à nos yeux déçus en paravent d'iniquités et toutes les\nspontanéités combatives furent confisquées au profit de l'immuable et\nstagnant passé... A quoi bon, dès lors, agir, lutter, se battre, puisqu'à\nl'idéal du progrès frappé de stérilisantes suspicions, s'était substitué\nl'idéal de la conservation?... Avec le regret de tant d'heures inutile­\nment dépensées, la jeunesse déserta l'action et se réfugia dans le\nRêve...\n   Ah! le Rêve, le Rêve consolant et régénérateur, aux grands horizons\nillimités!... Qui donc osa parler de son inanité? Il n'est plus pour\nnous la petite jouissance égoïstement personnelle et passionnelle des\nromantiques... Tour d'ivoire encore, certes, mais dressée au promon­\ntoire le plus altier de l'esprit avec, en perspective, la plus lointaine, la\nplus insoupçonnée, la plus aventureuse vallée de l'Idée... L'Art a cessé\nd'être une solitaire volupté pour devenir un apostolat prosélytique...\nCertes, il demeure toujours, — c'est son essence, — le culte du Moi,\nmais d'un Moi perpétuellement agrandi par l'alluvion de toutes les\nconceptions nouvelles qui se lèvent et se précisent aux horizons de\ndemain, chimères apparentes, futures réalités!... Et là est le rôle de\nl'Art, puisque la débâcle de l'action voue la neuve génération à ne\ndonner corps à aucune de ses hautes aspirations : les vêtir de beauté\nimmortelle et splendide et les léguer à l'avenir novateur comme des\nfiancées prédestinées, de fécondes épousées, des divinités rédemp­\ntrices... Car les générations se relient entre elles par les anneaux des\ncauses et des effets, des espoirs et des réalisations... Les fières illu­\nsions que nous cultivons au parterre de nos âmes, d'autres viendront\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                                DURENDAL                                 33\n\nqui tenteront de les implanter dans la vie... D'autres captiveront et\ntiendront dans leurs mains les cygnes, blancs messagers de Salvation,\nqui passent au ciel inaccessible de nos songes... Ayons les yeux\nlà-haut : guettons-y la migration des promesses régénératrices qui\nviennent du côté de l'aube et soyons-leur fraternels...\n   — Ton rêve est noble, mon frère, s'écria André, et sa voix tremblait\nd'une communiante émotion... Mais entre tant d'idées nouvelles qui\nse lèvent — drue floraison — aux champs de la pensée, à quoi recon­\nnaître celles vouées aux réalisations futures?...\n   Rodolphe arrêta son ami : « Eh! n'avons-nous pas, dit-il, la double\nmesure souveraine de la Justice et de la Beauté?... »\n   Avec un geste découragé et las, André murmura, pensif: « Qu'est-ce\nque la Justice? Qu'est-ce que la Beauté? »\n    Et élevant la voix : « Regarde comme en des camps rivaux et con­\ntraires des hommes également sincères prétendent détenir, ici le\nmonopole de la Justice, là le monopole de la Beauté... »\n   — C'est une prétention parfois fondée et souvent de bonne foi,\nrépondit Rodolphe. Si nombreuses sont les contingences d'égoïsme,\nde rivalités, de passions qui obscurcissent en nous, vis-à-vis des idées\nd'aujourd'hui, la lumineuse clarté des principes! Mais vis-à-vis des\nidées nouvelles, s'exhaussant des brumes du devenir en leur blanche\net virginale nudité, ces contingences n'existent point... Et nous\n pouvons les juger, ces idées, avec cette haute et décisive garantie\n d'impartialité et de vérité : le désintéressement... Projetons vers elles,\n orientons vers les matins où elles surgissent le meilleur et le plus\n sacré de notre personnalité; car la Justice est en nous, en nous la\n Beauté : sous le lourd et vain mausolée de compromis sociaux et des\n conventions artistiques, elles dorment en nous, ces immortelles Reines\n du Cœur et de la Pensée, et il suffit, pour qu'elles s'éveillent et se\n dressent en leur initiale splendeur, d'un souffle et d'un rayon venu de\n l'Eldorado des idéals inviolés... Frère, ne les as-tu point senti tres­\n saillir en toi au souffle d'absolue fraternité que Tolstoï a fait passer sur\n les consciences, comme aussi sous la caresse du rayon d'absolu mysti-\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "34                             DURENDAL\n\n\ncisme qui irradie le frontispice de l'En Route de J.-K. Huysmans... Et\nn'est-ce point alors, en dépit du cannibalisme social qui nous étreint\net de la cuistrerie littéraire qui nous enveloppe, comme un renouveau\nde première communion et ne nous paraît-il point que la Justice vient\nseulement de nous être révélée et que l'intuition de la Beauté vient de\nnous être départie?\n    — Alors, demanda André, vivre dans l'avenir...\n    Et Rodolphe de l'interrompre : « Oui, vivons dans l'avenir, vivons\navec l'avenir, vivons selon l'avenir... Appareillons nos âmes vers lui\ncomme vers le havre consolateur des banales petitesses ambiantes et\nréalisateur de nos immenses espérances rédemptrices... C'est la terre\npromise où fleuriront — tardives pour nous — les lys rouges de la\nJustice et les lys blancs de la Beauté, dont les graines germent confu­\nsément en les derniers venus de ce temps... « Il n'y a de vrai dans la\nvie, a dit Barbey d'Aurevilly, que les chimères que nous rêvons. »\n\n   Les deux amis s'étaient levés; à un détour du chemin, l'Enfant vint\nvers eux, une touffe de lilas à la main... Rodolphe le souleva dans ses\nbras, écarta ses flottantes et soyeuses boucles blondes et, plongeant\nd'un regard anxieux au fond de ses deux yeux d'azur et de clarté, il\nmurmura : « L'avenir est en ces tous petits, ils portent déjà en eux la\nvision claire de nos tâtonnantes ébauches, l'aboutissement définitif de\nnos songes épars; aimons-les, car ils perfectionneront en eux le meil­\nleur de notre être moral et intellectuel; vénérons-les, car ils approche­\nront plus près que nous de la Grande Lumière, — but éternel de\nl'éternelle marche de l'humanité; mieux que nous ils pratiqueront la\nJustice; plus que nous ils honoreront la Beauté... »\n                                             FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                               DURENDAL                                35\n\n\n\n\n                    PAR              PITIÉ\n\n\nV\n          ERLAINE est de ceux à qui la pitié se donnait      sans compter.\n             Il s'abandonnait totalement à elle, comme un féal à son\n             seigneur : Garde-moi puisque je suis à toi. Il s'offrait à la\n             pitié, impérieusement, passionnément, comme un pauvre\nà bout de t o u t ; il la forçait, par je ne sais quel absolu délaissement\nde tout son être misérable, â s'incliner vers lui et à pourvoir pour celui\nqui avait renoncé à se garder lui-même dans la lutte quotidienne.\nEt nulle misère n'est plus faite pour être secourue que celle-là qui\nne se nie, ni ne se cache, ni ne se vante, ni ne se maudit, mais\nse confesse, se révèle et se reconnaît sincèrement dans cette demi-\nnaïveté qui semble dire avec une candeur triste même les bruta­\nlités. T e l nous l'avons vu en Belgique, peu après un étrange\nvoyage de conférences en Hollande, où le naïf pitoyable qui était\nen lui avait, à quelques groupes ultra-jeunes, paru si adorablement\névocateur et mystérieux. Verlaine s'était amusé de cet effet qu'il\nnous détaillait et caractérisait en phrases simples, froides et impas­\nsibles, comme s'il se fût agi d'un autre. Vraiment, il avait le secret\nde vous angoisser sur lui-même, en parlant ainsi de son moi, sans\nparaître en être, et en se livrant, cœur et âme, sans pleurer autrement\nque du bout de lèvres indifférentes et railleuses.\n  Au jeune barreau, aux XX, au Cercle Léon X I I I , trois conférences,\nou plutôt trois ainsi faites « diseries » de petites choses qu'on n'enten­\ndait qu'à deux pas et qui faisaient peine à écouter vivre dans sa\nsourde voix cassée si émotionnante. P u i s quelques rares repas pris\nensemble et de longues causeries pendant plusieurs jours. Parfois un\nregain d'emballement, une thèse encore où le cœur allait gaiement,\noublieux de tout, et le personnage se risquant, en une envolée de belle\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "36                                DURENDAL\n\n\nardeur, pour l'attaque ou à la défense de ce qu'on voulait ou de ce\nqu'on disait. Le soir, la dernière fois, les uns et les autres de notre\ngroupe s'en allaient sans prendre garde ; la causerie de Verlaine se\npoursuivait vers lui-même, ainsi qu'il affectionnait, pour se meurtrir\navec un sourire de douce et triste dérision. Sa vie lamentable, c'était\nla redite toujours, cette redite où on se sent faible indiciblement et\nabîmé de hontes dont on n'aurait plus le droit d'être honteux. Enfin\nc'était le banal de sa conversion vaillante, héroïque, puis succombante,\nsans lendemain après des affres de lutte. Et dans cette fin de soirée il\nn'y eut plus que la tristesse pénétrante de cette âme qui s'était reprise\nau bon Dieu, mais qui pleurait sa misère comme l'évangélique fils\net rêvait encore du séjour de fête et de joie dans la riche bonté de la\nmaison paternelle. Et voici que, par une richesse infinie de miséricorde,\nla prière déchirante de ses souffrances humiliées est exaucée, exaucée\nroyalement, divinement. Dieu a eu pitié. Voici, à lire dans les journaux,\nque c'est doucement et chrétiennement que ce pauvre Verlaine est\nmort, « s'étant scrupuleusement confessé, ayant reçu avec extase sur\nses lèvres, qui très tard apprirent à prier, l'Hostie immaculée, le\nviatique qui donne la force à ceux qui s'en vont ».\n   Pour le repos de celui qui s'en va vers l'Homme-Dieu dont il\npouvait comprendre un peu les souffrances, les ignominies innocem­\nment supportées, il me semble que de tout cœur j'ai prié un des meil­\nleurs De Profundis de ma vie:\n                   De profundis clamavi ad te, Domine.\n                   Si iniquitates observaveris, quis sustinebit ?\n  J'ai crié, de l'abîme, vers toi, mon Dieu. — Si tu pèses strictement\nnos fautes, quelle vie pourra soutenir ton jugement ?\n                                                      ARMAND T H I E R Y .\n                                           Professeur à l'Université catholique de Louvain.\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                                 DURENDAL                                  37\n\n\n\n\n                 JEAN DELVILLE\n                  NOTRE revue,    Durendal, s'est posée dès la première\n                   heure, en champion de l'art idéaliste, ou plus sim­\n                   plement : de l'art, car l'art, de par sa nature, est\n                   essentiellement idéaliste. Un des principaux buts\n                   q u e nous nous sommes proposés, en fondant cette\n                   revue, était d'apporter notre modeste pierre à la\n                   reconstruction du temple de l'Idéal, si fortement\nébranlé, soit par un naturalisme répugnant et essentiellement anti­\nesthétique, soit par des tendances maladives et folles de soi-disant\nartistes névrosés, confondant l'art avec l'extraordinaire, l'éclievelé et\nle baroque.\n   Notre revue manquerait donc à son devoir en passant sous silence\nla création d'un salon d'art idéaliste à Bruxelles.\n   Il faut de l'audace, il faut du courage, il faut un enthousiasme hors\nde pair, pour entreprendre, en ce temps de veulerie, de mercantilisme\net d'avachissement, une œuvre aussi intellectuelle.\n   Ceux qui connaissent Jean Delville, le fondateur des salons d'art\nidéaliste, savent que c'est un de ces hommes de caractère dont l'en­\nthousiasme ignore les obstacles. Pauvre, sans le moindre appui officiel,\ndélaissé, pour ne pas dire rebuté, par ceux dont il était en droit\nd'attendre l'aide, faisant fi de toutes les réclames tapageuses ordi­\nnaires, il a osé entreprendre cette œuvre méritoire, fort de son seul\nenthousiasme, confiant dans sa vigoureuse intellectualité et dans\nla puissance du génie.\n   Artiste, il l'est dans l'âme, Jean Delville. J a m a i s peintre n'a mérité\nautant que lui ce titre si beau, et parfois, hélas! si mal et si injuste­\nment porté. L'art c!est son culte. Il ne vit que pour lui. Dédaignant\nles contingences de la vie, il se contraint à une existence dure, toute\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "38                             DURENDAL\n\n\n de privations et presque de misère, pour se consacrer tout entier à son\n art.Aussi dès que nous avons connu Jean Delville, l'avons nous aimé.\n D'instinct, toute notre affection et tout notre enthousiasme sont allés à\n lui. Nous l'avons visité en son sanctuaire, c'est-à-dire, en son atelier.\nL'atelier de l'artiste n'est-ce pas le sanctuaire de la Beauté? Quand on\ny entre on se sent tout pénétré de respect, on se tait naturellement\ncomme dans un temple, on se recueille, on contemple, on admire en\nune muette prière d'enthousiasme et d'amour; on y devine la présence\nde Dieu, présent partout, mais plus spécialement présent là où est la\nBeauté, reflet essentiel de la Divinité.\n   Le fait seul d'entreprendre l'organisation d'un salon d'art idéaliste,\nest éminemment louable et doit être souverainement exalté. Le succès\nimporte peu. Ne dépend-il pas, du reste, bien souvent, de camaraderies\nachetées au prix de la plus basse flatterie, indigne d'une âme d'artiste?\n   Dès qu'un effort vers l'idéal est fait, il est du devoir de toute àme\nélevée de l'applaudir et de l'encourager.\n   Mais il y a plus qu'un effort dans l'œuvre dont nous parlons. Le\nsalon d'art idéaliste renferme des œuvres fort belles, dénotant des\ntempéraments d'artistes et promettant pour l'avenir. N'y eût-il, du\nreste, que les tableaux de Jean Delville, son Satan, son Imperia,\nla Fin d'un règne, la sublime tête d'Orphée, etc., que ce serait un\nsuccès. La beauté d'un salon d'art ne consiste pas dans le nombre,\nmais dans la valeur des œuvres exposées. Or, peu d'artistes ont produit\nen si peu de temps des œuvres aussi géniales que celles de Jean\nDelville. Il y a au moins une idée dans ces œuvres. Elles sont le fait\nd'un penseur. Et quelle puissance, quelle finesse, quelle vigueur,\nquelle netteté de dessin ce penseur met au service de sa profonde\nintellectualité.\n   Nous avons admiré avec joie, nous l'avions reconnu déjà lors de\nl'exposition du prix de Rome, les aptitudes spéciales de Jean Delville\npour l'art religieux, dont Durendal a parlé et reparlera encore. C'est\nun simple dessin, mais un dessin merveilleux : une tête de vierge\nidéalement belle, ingénieusement entourée d'épines et baisant avec\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "                                        DURENDAL                        39\n\namour les pieds sanglants du Christ. Ce dessin est de toute beauté.\nC'est une œuvre ravissante, on ne se lasse pas de la contempler.\n   Mais il n'y a pas que des œuvres de Jean Delville au salon\nd'art idéaliste. « A côté d'idéalistes de pensée et de forme comme\nJ. Delville et J. Middeleer, » ainsi que l'a fort bien dit notre ami José\nHennebicq, en paroles que nous faisons nôtres et que nous approuvons\nabsolument et sans réserves, « on y voit les idéalisateurs, ou si vous\n» voulez des idéalistes poursuivants de la forme impeccable, pure et\n» belle, tels que MM. Wansart, E. Motte, Mlle H. Calais, J. du Jar-\n» din, H. Boulenger, Rion, Hamesse, G.-M. Stevens, Chabas,\n» Maxence, etc. Et parmi les sculpteurs: MM. De Rudder, Dillens,\n» Rousseau, Lagae.\n   » Nous allions oublier feu Antoine Lacroix (1) ».\n   Le salon de Jean Delville a donc réussi au delà de ce que l'on pouvait\nattendre en ces temps si indifférents à l'art idéaliste, qui est, du reste,\nabsolument au-dessus de la portée et de l'indigence cérébrale d'un\nmonde dont les enthousiasmes sont ailleurs.\n   Nous félicitons de tout cœur notre ami Jean Delville. Cette première\ngeste du salon d'art idéaliste est superbe et prometteuse de chefs-\nd'œuvre plus fulgurants encore pour l'avenir. Jean Delville est assez puis­\nsamment doué pour raviver dans les âmes la flamme presque éteinte de\nl'idéal esthétique et entraîner à sa suite les jeunes artistes non encore\ndévoyés par les tendances antiartistiques et monstrueuses d'un monde\nde jongleurs et d'épileptiques qu'il est impossible à un vrai artiste de\n prendre au sérieux.\n    Nous attendons impatiemment la seconde geste des salons d'art\n idéaliste.\n                                            L'abbé HENRY MŒLLER.\n\n\n\n\n   (1) Justice Sociale du 26 janvier.\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "                                      DURENDAL\n40\n\n\n\n            DE PAUL VERLAINE\n                            POÈTE           CATHOLIQUE\n\n  J'ai causé, non sans m'y attendre, quelque scandale en saluant en\nlui notre plus grand poète catholique.\n   Je voudrais m'expliquer :\n   A ce sujet, mon camarade Raulin me communique un autographe\njauni du poète où est confirmée la préface de Parallèlement, l'enfer de\nson œuvre chrétien. Voici :\n                                                              Paris, 11 janvier 1892.\n                   MONSIEUR,\n\n   Je lis dans l'Univers du 10 janvier un article où mon nom est mentionné avec des\néloges, dont merci au rédacteur, et des blâmes contre lesquels je demande à pro­\ntester en quelques mots.\n   J'ai entrepris et achevé, à travers quelles difficultés de la vie et que de décourage­\nments parfois ! une œuvre toute personnelle et, je crois, unique clans notre poésie\nfrançaise: l'histoire, en quelque sorte, d'une conversion, selon l'expression du\nregretté Féval ; quatre volumes d'en moyenne quinze cents vers chacun composent\nce modeste, mais absolument sincère monument, si on me permet un pareil terme\nambitieux, Sagesse, Amour, Bonheur, d'un catholicisme naïf, de source, Pratique et\nPratiquant de néophyte plus avancé que ne semble le croire votre collaborateur,\nenfin Parallèlement qui, comme son nom l'indique, n'est à côté des professions de foi\nd'auparavant et depuis, qu'une brutale, c'est possible et trop évident même, qu'une\n « odieuse », si vous voulez, confession de bien des torts sensuels. Ce livre dur et\nrien moins que voluptueux où le « vice impur » ne se montre pas à son avantage,\nque je sache, dans l'ensemble de l'œuvre, ne vient pas, je vous prie de le remaquer,\nle dernier, ni, tant s'en faut ! le définitif de cette tétralogie laquelle se clôt par Bon-\nheur, un livre sévère et tout, tout chrétien.\n  Je puis donc et dois, quoique je me rende bien compte de la mission de {'Univers\nqui a surtout d'autres besognes à expédier que de s'occuper bien minutieusement\nd'art et de littérature, me défendre comme poète du reproche d'immoralité. Les vers\nque l'on me reproche font, je le répète, partie comme repoussoir d'un ensemble, et\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                                    DURENDAL                                           41\n\ncet ensemble est édifiant et d'un chrétien réel, qui fut pratiquant et le sera encore,\nje l'espère et je m'y efforce....\n   Mais en voilà assez sur un malentendu. Je suis trop d'âme et d'esprit avec\nl'Univers pour insister davantage sur un sujet qui me semble éclairci.\n   Seulement, maintenant, permettez-moi pour finir, deux petites rectifications qui\nont aussi leur importance néanmoins.\n   Oui, je vais souvent à l'hôpital, mais c'est par suite de rhumatismes contractés\npendant la guerre de 1870 et aussi de revers de fortune subis bien en dehors de ma\nresponsabilité pour ne rien dire de plus qui serait par trop à mon avantage et au\ndétriment moral de d'aucuns. Je ne me plains pas, je ne me suis jamais plaint et si\nj'accepte ce que de bons amis veulent bien faire — contre un volume inédit, d'ailleurs\n — ce qu'ils peuvent honorablement pour eux et pour moi, ce n'est, croyez-le bien,\n pas sur une initiative quelconque de ma part. Enfin, l'auteur de l'article parle de\n ma « vieillesse » ! Or je n'ai que quarante-sept ans, âge mûr et déjà respectable\n sans doute, mais tout de même encore assez éloigné du commencement de la\n décrépitude.\n   Sur quoi, monsieur, je vous prie d'insérer la présente dans votre plus prochain\n numéro et d'agréer mes salutations empressées.\n                                                               PAUL VERLAINE,\n                                                          Hôpital Broussais, ç6, rue Didot.\n\n\n   Ainsi (puisque ce fut la pensée de Verlaine ce peut bien être aussi\nla nôtre) ce poème de sa conversion réunit, unifie, met en valeur,\noppose le vieil et le nouvel homme. Ce ne sont point seulement les\nvers damnables de Parallèlement, ce sont tous les autres recueils de\nVerlaine et toute sa vie que réclament Sagesse, Amour, Bonheur pour\nl'étendue du repentir qu'ils marquent. Et si l'ivraie repoussa dans ce\njardin si douloureusement bouleversé, ce n'était pas que la terre n'eût\nété arrosée de larmes; mais l'herbe est vivace.\n   J'ose dire qu'il n'est de poète excellemment catholique que celui qui\na publiquement péché. Le Christ est venu hêler la brebis vagabonde,\net les Evangiles sont pleins de cette affirmation qu'il est plus de joie\npour un pendard qui se repent que pour le sage sévère qui persé­\nvère. Verlaine s'est repenti souvent. La corde la plus frémissante man­\nquerait à la lyre d'un poète catholique, qui n'aurait point eu à chanter\n une contrition immense et à souffrir une douleur infinie, — et celui-là\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": "42                              DURENDAL\n\n\nqui donnerait en spectacle le regret de fautes que sa pudeur tiendrait\nsecrètes chanterait un poème dénué de sens.\n   On a parlé à ce propos de Corneille, de Racine, de Lamartine.\nQuelqu'un même, je ne ris pas, a proféré de Laprade.\n   Ce sont là poètes chrétiens bien plus que catholiques. Je distingue\ndans Polyeucte le combat intérieur, la bataille des passions qui inspire\ntout le théâtre du grand Corneille, d'un poète surhumain. Mais des\nvers mystiques, la pièce n'en contient guère qu'une douzaine. Dans\nAthalie, Jehovah triomphe sur Baal, Jésus absent. Lamartine n'évoque\nqu'un dieu impersonnel et pompeux, « sans plaies, ni eucharistie ».\nSes pièces les plus chrétiennes sont mouchetées de paganisme. Il n'a\nvu en somme dans le Crucifix qu'un souvenir de famille.\n   Mais lequel d'eux, comme Verlaine, a parlé simplement la grammaire\ndu catholicisme, s'est voulu être le poète des sacrements, des pratiques\npieuses, de la prière, de l'humilité et de la soumission ? Lequel a\nchanté « sa mère Marie », en des vers d'une aussi virginale pureté ?\nLequel s'est flétri, s'est piétiné, s'est brisé ainsi? (Car ce qu'il y a de\nplus beau dans notre religion c'est ce brisement.) Lequel a chanté son\nrepentir avec l'autorité de son péché détesté ? A-t-on réfléchi qu'il\nfaudrait remonter jusqu'aux Pères de l'Église pour trouver une aussi\nbelle expression de cette douleur? Et cette involontaire dualité\n(si humaine du reste) des deux hommes qu'il a portés en lui n'est-elle\npoint selon la plus pratique de nos maximes de confession : « L'esprit\nest prompt, mais la chair est faible. Veillez ! » Ce sera la gloire de cet\nunique artiste d'avoir fait de cette alternance même le plus beau poème\nqui soit de la vie intérieure, je n'entends pas par là un pieux manuel,\nmais une œuvre dramatique humaine, palpitante.\n   Et puis pour lesquels a été annoncé l'Evangile des humbles, si ce\nn'est pour les lépreux, et pour les calamiteux et pour les pécheurs et\npour les enfants de perdition et pour les ruines humaines dont il fut ?\n   Je l'ai nommé notre plus grand poète catholique. L'expression\nn'était pas assez forte : je devais dire le seul.\n                                     *\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "                                         DURENDAL                             43\n\n    Le catholique est indéniable dans le poète, il ne restait qu'à nier le\n poète. On l'a fait.\n   La chose ici devint plaisante, et nous ne voulons pas faire au poète\nl'outrage de le défendre.\n   Ne pensez-vous pas qu'il est honnête d'avoir pâli sur la métrique,\nétudié les ressources si multiples de notre nombre, avant de faire\nl'anatomie d'un alexandrin, qu'il ne convient qu'à des doigts de violo­\nniste de soupeser un divin Stradivarius ?\n   Ce que peut un chacun, c'est d'être ému; mais de prétendre que\nVerlaine rimait mal ou qu'il n'avait pas le droit de ne pas rimer, quand\ncela lui semblait requis, c'est une autre affaire.\n   Il peut être parfois d'autres poètes que ceux qui conduisent les vers\ncomme les escouades et qui en mettent les pieds au pas. Celui-ci, qui a\nécrit une langue fine et claire, mérite qu'on veuille le comprendre, car\nil fut sans conteste un maître de ces rythmes exquis du parler français,\nqu'il affranchissait des vieilles entraves et qu'il défendait en même\ntemps contre les téméraires entreprises du Vers libre.\n   Après cela, je consens et je concède qu'on lui connut, entre autres,\nun faible pour l'absinthe, où se vert-de-grise et où se grise un peu\nd'Espérance, boisson théologale. Mais si l'homme n'est pas un de nos\nsaints, le poète est le plus prestigieux et le plus touchant de nos patrons.\n                                                        ADRIEN   MITHOUARD.\n  Paris, 22 janvier 1896.\n                                               *\n\n\n                            POSTSCRIPTUM\n   Le cas de Paul Verlaine me paraît absolument unique dans les\nfastes littéraires. Voici, en effet, un poète qui fut « un écrivain et un\nchrétien inégal, mais qui a du moins écrit les plusbeaux vers catho­\nliques qui soient dans la poésie française (1) » : un poète dont\n\n  (1) M. ADRIEN MITHOUARD. Le Monde, 25 janvier 1896.\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "44                                         DURENDAL\n\n\nl'Œuvre, en sa partie la plus précieuse, est constituée du plus pur\n catholicisme ; un poète enfin qui, sans cela, ne serait qu'un artiste,\ncomme tant d'autres ; — que les non-catholiques font semblant\nd'admirer et peut-être admirent, sans tout à fait l'entendre ; — alors\nque, par un phénomène où il entre de l'oubli, de l'inintelligence et de\nla haine, les catholiques, seuls capables en somme de lire, de com­\nprendre et d'aimer l'œuvre, refusent obstinément de reconnaître le\npoète pour un des leurs ! Et pourquoi, s'il vous plaît, Paul Verlaine,\nauteur de Sagesse, d'Amour, de Bonheur, trois admirables livres catho­\nliques, ne serait-il pas des nôtres ?\n   Parce qu'il fut un pauvre pécheur ? Mais, à ce compte, lequel d'entre\nnous pourra se targuer encore d'appartenir au catholicisme, puisque le\njuste lui-même, selon la parole de l'Évangile, pèche sept fois par jour ?\nDu reste, au point de vue littéraire, — l'autre point de vue ne regarde\npas les hommes, — que vaut, je vous prie, cet argument ad hominem ?\nSi l'on est indigne d'estime littéraire pour avoir péché, que la critique\ncatholique condamne le Psautier de David adultère, les Confessions\nd'Augustin le passionnel, les Fables de ce mauvais époux et de ce mau­\nvais père de La Fontaine. (Je ne parle pas des classiques païens qui\nsont, à ce point de vue, dignes des derniers supplices.) « Gardons à\nd'autres notre admiration ! » comme disent excellemment ces messieurs\ndu Courrier de Bruxelles, qui nous traitent de «jeunes catholiques de la\ndécadence ! » « Quand il a existé des poètes appelés Corneille, Racine,\nLamartine, Victor de Laprade, quand une littérature possède\nPolyeucte, Athalie, le Crucifix, les Poèmes évangéliques,dit le bon journal,\nnous ne comprenons pas qu'on puisse écrire que le bohême mort\nl'autre jour dans sa mansarde du Quartier latin, était le plus grand\npoète catholique de notre littérature. Ça, non ! c'est trop fort (1). »\n   « Ce bohème mort dans sa mansarde ! » Est-elle assez dédaigneuse,\ncette phrase d'ignoble pitié, sur des lèvres catholiques ! Ils oublient,\nces braves gens, que notre Maître, Jésus, n'avait pas une pierre où\nreposer la tête.\n\n  (1) Courrier de Bruxelles, 19 janvier 1896.\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "                                            DURENDAL                                                45\n\n   M. A Mithouard a dit, ci-dessus, ce qu'il fallait penser du parallèle\nlittéraire entre Verlaine et les autres. Nous venons, pour notre part,\nde lire l'Imitation de Corneille, les Méditations de Lamartine, nous\navons poussé l'héroïsme jusqu'à affronter de Laprade en ces Poèmes\névangéliques et notre humble avis, que nous comptons bien quelque\njour mettre en haute évidence, c'est que Verlaine, comme poète catho­\nlique, est à cent coudées au-dessus de ces honorables écrivains.\n    Maintenant, puisqu'on semble opposer au « bohême mort dans une\nmansarde » la bonne tenue morale des grands poètes mentionnés\ntantôt, donnons, à titre de riposte et sans autre intention, quelques\ndétails discrets sur la vie de ces messieurs.\n    CORNEILLE, auteur déjà de Polyeucte et de la traduction de l'Imita-\ntion, tombe amoureux fou de la du Parc, une comédienne. Il avait\n cinquante ans !\n    RACINE fut, comme on disait à son époque, du dernier bien avec\nla Champmeslé. L a liaison est bien attestée. On peut croire que\n lorsque le grand poète refusait les invitations du grand roi, son maître,\n ce n'était pas toujours pour aller manger des carpes en famille !\n Mme de Sévigné raconte la chose avec son enjouement habituel. « Il y\n a, écrit la marquise, une petite comédienne et les Despreaux, et les\n Racine avec elle : ce sont des soupers fins, c'est-à-dire des diableries. »\n L'austère Boileau se déridait quelquefois! Quand Racine eut donné\n Esther, M me de Sévigné écrivit ce mot plein de saveur : « Racine s'est\n surpassé, il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses. » Un jour le\n comte de Clermont-Tonnerre supplanta Racine dans les bonnes grâces\n de la Champmeslé. Cette infidélité (la Champmeslé était mariée)\n causa un si gros chagrin au poète « qu'elle contribua, dit un de ses\n biographes les mieux renseignés, a lui rendre moins difficile la résolu­\n tion de réformer sa vie (1) ».\n    LAMARTINE aima très certainement Graziella et Elvire autrement\n  qu'en portrait et en imagination. L'histoire d'Elvire—M me Charles, de\n  (1) Ces détails sur la vie de Corneille et de Racine sont extraits de l'édition nationale (Hachette) de\nleurs œuvres.\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "46                              DURENDAL\n\n\nson vrai nom — est assez connue et nous n'aurons pas la cruauté\nd'insister.\n   Quant à Victor de LAPRADE il passa, aux yeux de ses contemporains\nbien pensants, pour un panthéiste. Excusez du peu !\n   Ce que nous venons de rapporter ne prouve rien, absolument rien,\ncontre le mérite littéraire de Corneille, Racine, Lamartine et Victor\nde Laprade mais nous en inférons aussi que les écarts de conduite de\nPaul Verlaine ne le retranchent pas nécessairement de l'estime du\nlecteur catholique. Ce n'est donc pas parce que l'auteur de Sagesse fut\nun pauvre pécheur, qu'il convient de lui dénier du génie.\n   Reste la suprême ressource de nier ce génie lui-même, et on a\nutilisé cette ressource ! L'Univers a osé parler de « la carrière prétendue\nlittéraire » de Paul Verlaine! (13 janvier 1896.) De cette attitude je ne\ndirai que ceci, le mot est de Bloy : « L'injustice des catholiques est\nun peu plus révoltante que celle des non-catholiques, à cause de la\nsuréminence présumée de leurs concepts, voilà tout. »\n   Un pauvre pécheur parut un jour, dans les rues d'une cité italienne,\nen haillons, accueilli par les huées des enfants, marchant à quatre pattes —\net les prêtres chantent aujourd'hui les vers de cet homme dans les\néglises; tous les fidèles connaissent le Stabat et les lettrés seuls ont\nretenu le nom de Jacopone qui le composa.\n   Un bohêmevient de mourir dans une mansarde — dont les vers catho­\nliques, réunis en Livre d'heure, pourraient bien avoir un sort analogue\net servir quelque jour de prières aux chrétiens. Peut-être qu'en ce\ntemps, ceux qui réciteront ces magnifiques prières auront oublié le nom\nde Verlaine, leur auteur.\n   Après tout qu'importe que Jacopone, que l'auteur de l'Imitation, que\nVerlaine passent dans l'oublieuse mémoire des hommes, puisque le\nStabat, l'Imitation, Sagesse sont sûrs de demeurer.\n                                                          POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                                       DURENDAL                                          47\n\n\n\n\n              A PROPOS D'ART IDÉALISTE\n          E salon d'art idéaliste, sous la direction de M. Jean Delville, s'est ouvert\n\nL          à Bruxelles au milieu de la plus vive curiosité. Beaucoup d'honnêtes\n           gens semblaient chercher, inquiets, l'énigmatique sphinge bleue de l'affiche,\nembusquée, peut-être, derrière un tableau          Indifférente aux snobismes d'enthou­\nsiasme ou d'incompréhension, Durendal retient d'abord ce grand programme, le\nsien depuis toujours : l'art idéaliste!\n   Peut-être une distinction s'imposc-t-ellc, ici, entre les idées dans l'art et l'art dans\nles idées. Chaque fois que l'on a voulu soumettre l'art à une direction, à une tendance\nparticulière, il fut question d'idéalisme. Envisagées ainsi, les idées sont, pour l'art,\ndes censeurs aussi intolérants que dépourvus d'autorité légitime. Elles deviennent\ndes Sarcey horrifiques.\n    Au fond, les préjugés du vulgaire : l'amour du sujet dramatique, l'attrait de la\ncuriosité ou de l'obscène, appartiennent à ces idéalismes contrefaits. Les artistes\neux-mêmes n'échappent pas toujours à des tendances analogues. Le « flirt » de\nl'art et de l'anarchie fut la mode d'avant-hier. Absolument de même nature est\nl'opinion de ceux qui jugent l'œuvre d'art sur son utilité, et non point sur ses\nqualités propres : la beauté, l'harmonie, le caractère. Certes, l'art pour l'art ne\nsaurait dispenser des lois impérieuses de la vie. Une belle œuvre peut être « utile ».\nMais cette utilité vulgaire n'est point sa loi. L'art commence où finit la vie. Il est utile,\nvoire moralisateur, comme la nature contemplée, en élevant.\n    Nos moralistes vulgaires ont-ils oublié ce que peuvent raconter les cieux            qui\nne prêchent pas? Or, l'art, entendu comme il sied, pourrait être aussi éloquent\nprédicateur de beauté.\n    L'idéalisme nouveau est purement artistique. Il consiste, tout bonnement, à nous\noffrir la valeur esthétique que les idées doivent posséder tout comme les sons ou les\n contours; plus encore.\n    Les idées forment à l'univers psychique comme les cîmes candides où la fleur de\n tout resplendit en puretés, dans la lumière; blanc sur bleu.\n    Rien n'était plus inéluctable que l'actuel mouvement idéaliste. C'est l'aboutisse­\n ment logique de toute notre évolution littéraire et artistique. Le romantisme nous a\nvalu la liberté d'art. Le réalisme (le véritable, pas celui de Médan !) nous a enseigné\n le rendu savant des milieux. On y devait trouver (comme, déjà, Flaubert lui-même)\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "48                                   DURENDAL\n\nces rapports expressifs entre nos âmes et le monde matériel qui constituent le\nsymbole.\n   Qu'est celui-ci, sinon la naturelle évocation des idées par les choses? Notre évolu­\ntion semble avoir conquis toute la « matière d'art »,... théoriquement. Il ne reste\nplus en somme que les chefs-d'œuvre à faire! Ceux-ci exigent l'expression parfaite\navec la splendeur des idées. C'est le programme terrible et magnifique proclamé\npour l'actuel salon.\n   Si importantes que soient les oeuvres exposées, il nous intéresse plus encore; et\nnous l'avons préféré à une critique déjà faite.\n   Mentionnons, pourtant, quelques noms comme illustration des théories. M. Jean\nDelville. Les suggestions symboliques des couleurs, si curieuses dans les grandes\ncompositions (comme les Trésors de Satan), n'empêchent aucunement, quoiqu'on\ndise, la parfaite interprétation de la nature. A preuve, l'admirable portrait d'une\njeune morte; ainsi que ce Portrait noir et violet, où la chose banale par excellence,\nla mode, se trouve fournir les motifs de l'expression la plus haute. Opposons à la\nhiératique horreur de la Fin d'un règne (voir le bras, la main qui suspend la tête),\nla sereine image d'Orphée portée par les 'lots dans une clarté bleue, avec toutes les\nétoiles en phosphorescentes parures du génie immortel. Deux exemples d'idéalisme\nsont curieux à rapprocher : M. Jules Dujardin expose une charmante symbolisation\ndu Verbe fait chair. La figure rappelant les christs imberbes des catacombes vient\nposer son illumination blanche sur une floraison de lis; les fleurs vierges. Au\ncontraire, M. Middeleer entoure son Inspiration d'orchidées somptueuses, et sa\nDémoniaque semble l'âme perverse des Anthuriums. Première influence de l'idéa­\nlisme : l'art religieux, naguère presque disparu, inspire des œuvres nombreuses.\nNotons le Saint-Louis de M. J. Dillens et le Saint-Jean de M. J. Lagae.\n  Des reproductions de Böklin, que Durendal fut des premières à faire connaître\npar les hautes études de M . W . Ritter, achèvent, avec des copies des préraphaélites\nanglais, un très spécial milieu psychique d'une inspiration hautaine.\n                                                                  EDMOND JOLY.\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                                      DURENDAL                                       49\n\n\n\n\n                MIROIR D'ART ET LIE LITTÉRATURE\n\n     Quelques propos des Douze Pairs autour de la Table ronde.\n\n\nL   'ACADÉMIE       française a accordé, dans une de ses dernières séances, ses faveurs\n         à M. Anatole France. Nous pensons que les catholiques lui refuseront tou­\njours les leurs, et nous souscrivons, pour notre part, à ces lignes sévères, mais\njustes, de M. l'abbé Naudet :\n    « Dans son livre si intéressant : Autour du dilettantisme, l'abbé Klein a écrit sur\nM. Anatole Thibault dit Anatole France quelques pages que certains ont trouvées\nbien sévères, mais que, pour notre part, nous ne saurions trop recommander à nos\nlecteurs.\n    » C'est que, en effet, dans notre littérature contemporaine, bien peu d'auteurs ont\nexercé une influence aussi démoralisatrice que cet écrivain, dont le talent accuse\nune tendance toujours plus fâcheuse et plus continue vers ce qui est malpropre,\n avec un effort toujours plus grand pour mettre tous les raffinements du style, tous\n les balancements de la phrase, toutes les mélodies et harmonies des mots, au service\n d'un art inventé pour dire par de polissons raffinements tout ce que dans la vie on\n s'efforce de cacher. »\n    Voici, du reste, quelques idées de M. Anatole France :\n    « C'est faire un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer à\n rechercher la vérité. Encore moins peut-elle nous servir à juger, selon la justice,\n les hommes et les œuvres. — L'esthétique ne repose sur rien. C'est un château en\n l'air. On s'appuie sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique. Il y a pas de socio­\n logie. Il n'y a pas de biologie. — La justice est cette vertu qui est de toutes la plus\n déplaisante et la plus contraire à la nature.\n                                             *\n\nU     NE victoire sur la routine. Le Conseil de perfectionnement vient d'approuver\n        les Classiques chrétiens de M. l'abbé Guillaume. Toutes nos félicitations au\nvaillant abbé.\n                                           *\n                                          * *\n\nL    A FONTAINE a détesté les enfants, les professeurs et les critiques. La chose est\n       sûre et les exemples à l'appui abondent. Mais cela fait prendre l'humanité\nen vénération de songer combien peu elle a de rancune, puisque cet ennemi des\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "50                                   DURENDAL\n\nenfants, des professeurs et des critiques, les enfants en sont nourris, les critiques\ns'en entretiennent avec passion et les professeurs en vivent. (Emile Faguet.)\n                                            *\n                                          * *\n\nA    u SALON IDÉALISTE. — « M. José Hennebicq, devant les fidèles du Salon\n        d'art idéaliste, a célébré les justes louanges de Villiers de l'Isle-Adam,\n« prince des lettres françaises ». Pas de biographie, peu d'analyse, une sorte de\nméditation ou d'exaltation spirituelle sur des thèmes que suggéraient, avec le pres­\ntige de leur musique passionnée, maintes phrases magnifiques d'Axel, de Claire\nLenoir, des Contes cruels, de l'Amour suprême, de l'Eve future, d'Akédysséril. Et celles\nde M. Hennebicq, écrites sur les mêmes rythmes et dans les mêmes tonalités, s'y\nenchaînaient harmonieusement, disant la noblesse et la beauté de l'œuvre de Villiers\nde l'Isle-Adam, en développant l'aspect double : la foi de ce « Croisé du verbe », et\nson altière cruauté envers Tribulat Bonhomet, le tueur de cygnes; le rêve transcen-\ndental et l'ironie transcendentale ; le dédain de la vie illusoire et la vision du monde\ndivin, idéal et seul réel. »\n   C'est en ces termes de juste louange que l'excellent critique, M. E. Verlant,\n rendait compte, dans les colonnes du Journal de Bruxelles (25 janvier 1896) de la\n conférence de notre collaborateur M. José Hennebicq.\n   Annonçons à nos lecteurs l'apparition prochaine, en nos colonnes, de cette magni­\nficence littéraire. L'auteur a bien voulu nous réserver la primeur de ces nobles pages.\n                                        *\n                                      * *\n\nN    OTRE collaborateur M. Henry Carton de Wiart a parlé, ce mois, très éloquem­\n       ment, de Paul Verlaine au point de vue catholique, à la Maison d'Art.\n                                               *\n                                         ■ *       *\n\n\n\n\nL  ES mots répétés ressemblent aux enveloppes noircies des fusées éteintes qu'on\n    ramasse au lendemain d'un feu d'artifice. Ils ont conservé l'odeur de la\npoudre, mais ils ne jettent plus d'éclat.\n                                             *\n                                           * *\n\nL   A Jeune Belgique est devenue hebdomadaire, de mensuelle qu'elle était. Tous\n       nos souhaits de prospérité, à la condition toutefois, que sa critique ne nous\nprive pas des œuvres de ses beaux poètes et de ses bons prosateurs. La Jeune Bel-\ngique a été, dans notre pays, l'initiatrice d'une renaissance littéraire dont nous pou­\nvons être fiers et dont, tous, nous devons lui être reconnaissants.\n                                             *\n                                           * *\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                                     DURENDAL                                        5l\n\n\nS   i je gagne un jour le gros lot, disait Louis Veuillot, je fonderai dès le lendemain\n       un journal dont Ernest Hello sera le seul rédacteur. (OSCAR HAVARD; Monde,\n17 décembre 1895.)\n  Ernest Hello n'en demandait pas autant. Il se serait vraisemblablement contenté\nde collaborer à l'Univers; mais Louis Veuillot n'admettait pas que quelqu'un se\npermît de briller dans son voisinage; il envoyait les comètes se promener            se\ncroyant assez lumineux, à lui tout seul, pour éclairer le lecteur.\n                                            *\n\nN     ous avons reçu :\n        Pensées de M. l'abbé BODSON, 2 volumes. — Contes chimériques de JEHAN\nMAILLART. — L'Iris exaspéré, d'ADRIEN MITHOUARD. — Le Musée du Soir, de JEAN\nBAFFIER. — La Vérité sur le Goedendag, par JEAN VAN MALDERGHEM. — La Métrique\nde Victor Hugo, par l'abbé T H E Y S . — Nous rendrons compte très prochainement de\nces ouvrages.\n                                            *\n                                       * *\n                                      Pensées\n\nE    N lettres, en sciences, en art, en tout, sur les hommes comme sur les choses,\n       l'opinion, chez nous, est constituée par la masse de ceux qui, pris un par un,\nont le moins qualité pour penser, émettre une idée ou aventurer un jugement.\n                                                                 (HENRI LAVEDAN.)\n                                          *\n                                         *    *\n\nI  L suffit de réunir des hommes supérieurs pour que le niveau de leur entendement\n     baisse d'une manière sensible. C'est ce qui explique que les corps savants,\ncomposés pourtant de l'élite, se montrent parfois si routiniers. Jamais le travail\ncommun de quarante académiciens, triés sur le volet, n'a pu aboutir à composer un\ndictionnaire qui vaille celui du seul Littré.                         (J. BOURDEAU.)\n                                            *\n                                          *    *\n\nN     OTRE système d'éducation est déplorable. Au lieu d'armer l'homme pour la\n        lutte indépendante, de développer les énergies individuelles, nous ne for­\nmons que des administrés ou des réfractaires.                         (J. BOURDEAU.)\n                                            *\n                                          *    *\n\nQ     UE reste-t-il d'un beau diamant tombé dans le creuset de Lavoisier ? Un peu\n         de charbon. Voilà ce que fait l'analyse soi-disant littéraire de beaucoup de\npédagogues de collège. Ils gâtent les chefs-d'œuvre en voulant les expliquer. Il ne\nfaut point analyser le vrai, ni le beau, ni le bien. L'analyse dissout. Il faut voir, il\nfaut entendre, il faut admirer.                                    (L'abbé BODSON.)\n                                            *\n                                          * *\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "52                                       DURENDAL\n\n\n\n\nL   E Cercle littéraire des anciens élèves du collège Saint-Michel nous a fait l'amabilité\n       de nous envoyer le rapport des travaux de l'année 1894-1895. Nous repar­\nlerons de ce rapport, mais dès aujourd'hui nous disons: Bravo, les jeunes! Qu'on\njuge du reste des travaux littéraires de ces vaillants par ce délicieux extrait:\n\n                             CHANT DE MAI\n                     Vous souvient-il, ma Dame et doulce amye,\n                     Qjt'ung soir d'amour — j'en suis resveur encor —\n                     Les blancs rayons de Sélène endormie\n                     Poudroient d'argent vos soyeux cheveux d'or,\n                     Vous me disiez tendrement à l'oreille\n                     Que vous m'aymiez — j'en pensay défaillir —\n                     Je crus pourtant à l'exquise merveille.\n                     En ceste foy, je veulx vivre et mourir.\n\n                     Je vous ay cru, la chose estoit si doulce !\n                     Je vous aymois de si loyal amour!\n                     Pourquoy fault-il que vostre main repousse\n                     Aujourd'hui, las! le povre troubadour,\n                     L'aymez-vous plus ? ou, caprice de belle,\n                     De sa douleur voulez vous réjouir ?\n                     Les jours d'été vous feront moins cruelle,\n                     En cest espoir je veulx vivre et mourir.\n\n                     Puis, bon amant oncques ne désespère ;\n                     Or je vous ayme et subis votre loy.\n                     Plus que ma vie et bien plus m'estes chère,\n                     Elle est à vous, mais Vous estes à moy.\n                     Ne m'aymeriez d'ailleurs, ma Souveraine,\n                     Mon grand amour n'en sauroit point foiblir,\n                     Aultre que vous je n'ély rai pour reyne,\n                     En cest amour je veulx vivre et mourir.\n\n                                            ENVOY:\n\n                      Or pardonnez,   ma Dame, à ce langage\n                     S'il vous a pu tant soit peu   rembrunir,\n                     Dans vostre ciel qu'il n'en soit qu'un   nuage,\n                     En repentant je veulx vivre et mourir.\n                                                                       EDMOND CARTON DE WIART.\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": ""}, {"page_pdf": 61, "texte": ""}]}