{"numero_id": "ulb-durendal-1896-03-n3", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1896-03-n3-001", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 53, "page_fin": 55, "titre_corps": "Via Crucis ou La Très Douloureuse Passion de N.-S. Jésus", "titre_sommaire": "La Très Douloureuse Passion de N.-S. (poésie)", "signature_source": "Édouard Bernaert", "ancre_debut": "VIA CRUCIS", "ancre_fin": "EDOUARD BERNAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 64, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 182, "fin_caractere_exclue": 1843, "texte": "VIA CRUCIS\n                                                  ou\n\n  LA TRÈS DOULOUREUSE PASSION DE N.-S. JÉSUS\n                                 EN QUATORZE STATIONS (*)\n\n\n\n\n                                      LIMINAIRE\n                A vouloir de Ta mort graver l'offre et l'outrage\n                En un dessin qui dure impérissablement,\n                Nous nous sommes tordus d'un désespoir dément\n                Dont semble l'horreur noire évoquer un autre âge.\n\n                Nous nous étions juré le solennel serment\n                D'user sans défaillir nos burins à l'ouvrage,\n                Et d'égaler l'estampe au drame... Mais — ô rage! —\n                L'Idéal nous trahit et notre œuvre lui ment\n\n                Donc, nous T'offrons, ô Christ, l'âpre compatissance\n                De nos cœurs, assombris de leur froide impuissance ;\n                De nos esprits, lassés d'un labeur surhumain ; —\n\n                Et, vaincus dans l'effort, nous souffrons sans nous plaindre\n                Le martyre incompris de Ton royal chemin,\n                Assez pour en saigner, mais trop peu pour le peindre.\n\n    (*) Un de nos collaborateurs n'a pas jugé qu'il fut téméraire d'entreprendre, en poète, ce formidable\nsujet religieux : le chemin de la croix. Nous offrons aujourd'hui, à nos lecteurs catholiques, ces trois\npages, les seules de l'œuvre tentée qui nous soient parvenues. Nous nous imaginons que ces nobles\nvers répondent péremptoirement à cette sottise de M. Boileau-Despréaux :\n                           De la foi des chrétiens, les mystères terribles,\n                           D'ornements égayés ne sont point susceptibles !\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 927, "texte": "54                        DURENDAL\n\n\n\n\n                     PREMIÈRE     STATION\n\n\n\n\n     JÉSUS ESTXONDAMNE A MORT\n                                                Sit sanguis ejus super nos !\n\n\n      C'est une orde marée où, par-dessus les têtes,\n      En de hideux remous montent des poings tordus\n      Et brandis follement ; — mais les cris entendus\n      Etoufferaient la voix des flots et des tempêtes.\n\n      Pontifes et valets s'y pressent, confondus\n      Parmi les pélerins afflues pour les fêtes;\n      Tous, grossissant la meute apparue aux prophètes :\n      Loups assoiffés de sang et de rage éperdus.\n\n      Et le Juge, obsédé, de sa haute tribune\n      Baisse, en l'effarement du coupable qui craint,\n      Sur le Roi conspué, sa prunelle d'airain...\n\n      Or, Lui, l'âme étrangère à sa propre infortune,\n      Promène sur son peuple un regard douloureux,\n      Et murmure, implorant : « Père, pitié pour eux! »\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 945, "texte": "                    DURENDAL                                            55\n\n\n\n\n                DOUZIÈME     STATION\n\n\n\n\nJÉSUS MEURT SUR LA CROIX\n                                          Erat antcm fere hora sexta.\n\n\nTout était consommé. — Les spasmes tétaniques,\nRigidement, arquaient sans fin ses membres morts;\nEt comme tourmenté d'un mystique remords,\nLe roc se déchirait de sursauts volcaniques.\n\nLe ciel avait vêtu ses plus sombres décors;\nEt sous la nuit diurne où hurlaient des paniques,\nLes vieux spectres des saints hérauts messianiques,\nPour maudire Sion, rehantèrent leurs corps.\n\nEt le peuple effaré, fuyant, heurtait sa houle\nA ces blancs réveillés qui, le long des chemins,\nFulminaient l'anathème en se tordant les mains;\n\nEt le centurion courait, suivant la foule,\nEt, battant son sein mâle où brûlait un grand feu,\nCriait : « Malheur ! ce juste était le Fils de Dieu! »\n\n                                       EDOUARD BERNAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-03-n3-002", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 56, "page_fin": 72, "titre_corps": "Le Prince des Lettres françaises : Villiers de l’Isle-Adam", "titre_sommaire": "Conférence sur Villiers de l’Isle-Adam", "signature_source": "José Hennebicq", "ancre_debut": "Le Prince des Lettres françaises", "ancre_fin": "JOSE HENNEBICQ", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 67, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 76, "fin_caractere_exclue": 1992, "texte": "Le Prince des Lettres françaises\n                       VILLIERS DE L'ISLE-ADAM\nA   MON Ami L ' A D B É H E N R Y M O E L L E R ,   EN COJDIÉMORATION DE NOS MÉDITATIVES CAUSERIES EVOCATRICES\n\n                                   DE L ' Œ U V R E DU PRINCE DES L E T T R E S FRANÇAISES\n\n\n\n\n                                                                                Comprendre, c'est le reflet de créer.\n                                                                                                   VILLIERS-AXËL.\n\n                         MESDAMES,              MESSIEURS,\n\n                                          SERVANT d'Idéal,   c'est dans l'attitude du respec­\n                                          tueux que je tenterai d'évoquer devant vous\n                                          cette princière figure, qu'est dans les Lettres\n                                          françaises, Philippe-Auguste-Mathias      Comte de\n                                          Villier s de l'Isle-Adam.\n\n\n                         Dieu a donné, à la F r a n c e , la grâce de possé­\n                      der, en ces temps, quelques rares génies qui\ntraversent sa décadence ainsi que de fulgurants météores.\n   L e Comte de Villiers fut un de ces rares génies (1).\n   P a r m i les blasphématoires polissonneries, parmi les immondes\n« productions » de la basse littérature contemporaine, — que la foule\naccueille de ses inconscients applaudissements et que le penseur\naccepte ainsi que de parfois nécessaires vomitifs — l'œuvre du poète\nd'Axel apparaît, tel un lys éblouissant éclos sur de pestilentiels fumiers.\n   Il ne fut ni de son pays ni de son siècle ; il n'eut pas cette tare qu'on\nappelle « l'esprit français », il ne connut pas les ridicules chauvi­\nnismes de ses compatriotes et il ne fut pas non plus affligé de ce\n\n     (1) La brute de Médan l'osa qualifier de « raté ». Non margarita ad porcos!\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2103, "texte": "                                             DURENDAL                   57\n grimaçant rictus du rire moderne sinistrement vide. Il vécut en France\nforcément puisqu'enfin c'était « la patrie », mais son pays d'élection\n fut le Rêve impersonnel et idéal.\n    Il ne fut pas davantage de son siècle. Il le considéra du haut des\n altiers sommets où il s'était hissé et ceux de son temps ne furent pour\n lui que des passants, que des indifférents dont toute la destinée n'est\n que de passer en cette vie.\n    « Il est des êtres ainsi constitués que même au milieu de flots de\n lumière, ils ne peuvent cesser d'être obscurs. Ce sont les âmes épaisses\n et profanatrices, vêtues de hasard et d'apparence et qui passent murées\n dans le sépulcre de leurs sens mortels... (1) ».\n\n   « J'habite, ici, dans l'Occident, cette vieille ville fortifiée, où m'en­\nchaîne la mélancolie. Indifférent aux soucis politiques de ce siècle et\nde cette patrie, aux forfaits passagers de ceux qui les représentent, je\nm'attarde quand les soirs du' solennel automne enflamment la cîme\nrouillée des environnantes forêts. Parmi les resplendissements de la\nrosée, je marche, seul, sous les voûtes des noires Allées, comme\nl'Aïeul marchait sous les cryptes de l'étincelant obituaire! D'instinct\naussi j'évite, je ne sais pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les\nmalfaisantes approches humaines. Oui je les évite, quand je marche\nainsi, avec mes rêves!... Car je sens alors, que je porte dans mon âme\nle reflet des richesses stériles d'un grand nombre de rois oubliés (2). »\n   Et dans le Monde tragique, Axel ayant tué, en un duel loyal, le\ncommandeur d'Auersperg, adresse ces mots à son adversaire déjà\ninerte :\n   « Passant, tu es passé. Te voici t'abîmant dans l'Impensable. En\nton étroite suffisance, ne s'affinèrent, durant tes jours, que les instincts\nd'une animalité réfractaire à toute sélection divine! Rien ne t'appela\njamais de l'Au-delà du monde et tu t'es accompli. Tu tombes au pro­\n fond de la Mort comme une pierre dans le vide, sans attirance et\n\n   (1) Claire Lenoir.\n   (2) Souvenirs occultes (Contes cruels).\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2067, "texte": "58                                            DURENDAL\n\n\nsans but. La vitesse d'une telle chute, multipliée par le seul poids\nidéal, est à ce point... sans mesure... que cette pierre, en réalité, n'est\nplus nulle part. Disparais donc! même d'entre mes deux sourcils... »\n\n   Par la bouche d'Axel le poète jetait ces méprisantes paroles aux\nhommes de son temps.\n   Trop haut pour les haïr, il ne fit que les dédaigner et encore son\ndédain fut-il impassible et serein. En feignant d'acquiescer aux actes\nles plus absurdes et aux pensées les plus égoïstes, il atteignit le\nparoxysme de la raillerie sans rire ni pleurer.\n   S'il ironisa inexorablement ce ne fut pas « en tombant le bourgeois »\nselon une recette chère à certains gendelettres dont toute la vie se\npasse à « abominer le muffle; il ne le fit pas non plus par analyse,\nmais en synthétisant les travers de son temps sous les traits, d'une\nmeurtrière cruauté, de Tribulat Bonhomet.\n   L'illustre docteur Tribulat Bohomet — qui tue les cygnes afin\nd'entendre leur suprême chant — est la légionnaire incarnation de ce\npauvre Sens-commun, dont l'aveugle positivisme nie l'Invisible et le\nSupra-Sensible. A côté du docteur «philanthrope et homme du monde»,\nse dressent ces rétorsives entités : la Foi et la Science éclairée que\nsymbolisent la douce et croyante Claire Lenoir et le Docteur Lenoir.\nLes Cygnes sont les Poètes que les Bonhomets étranglent de leur\nmain gantelée de fer.\n   Avec Tribulat Bonhomet ces Contes cruels — dans lesquels le génie de\nVilliers railla l'esprit pratique, la suffisante bêtise de ce siècle vani­\nteux et réclamier, ignominieusement vautré devant l'Or-Dieu : l'Affi-\nchage céleste, la Machine à gloire, l'Appareil pour l'analyse chimique du\ndernier soupir, Deux Augures, Virginie et Paul (1) resteront les Arché­\ntypes de l'Ironie transcendantale.\n   Ces implacables lignes de l'Affichage céleste vous l'attesteront surtout :\n\n     « Chose étrange et capable d'éveiller le sourire chez un financier : il\n\n (1) Aussi 1'Inquiéteur, l'Etna chez soi, etc., des Histoires   insolites.\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1936, "texte": "                                DURENDAL                                  59\n\ns'agit du Ciel! Mais entendons-nous : du Ciel considéré au point de\nvue industriel et sérieux.\n\n   A quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent à rien, qu'à\ndéfrayer les imaginations maladives des derniers songe-creux? N e\nserait-ce pas acquérir de légitimes droits à la reconnaissance publique,\net disons-le (pourquoi pas?), à l'admiration de la postérité, que de\nconvertir ces espaces stériles en spectacles réellement et fructueuse­\nment instructifs, que de faire valoir ces landes immenses et de rendre,\nfinalement, d'un bon rapport, ces solognes indéfinies et transparentes?\n   Il ne s'agit pas ici de faire du sentiment. Les affaires sont les\naffaires.\n   Il est à propos d'appeler le concours, et, au besoin, l'énergie des\ngens sérieux sur la valeur et les résultats pécuniaires de la découverte\ninespérée dont nous parlons.\n   De prime abord, le fond même de la chose paraît confiner à l'Impos­\nsible et presque à l'Insanité. Défricher l'azur, coter l'astre, exploiter les\ndeux crépuscules, organiser le soir, mettre à profit le firmament jusqu'à\nce jour improductif, quel rêve ! Quelle application épineuse, hérissée\nde difficultés! Mais, fort de l'Esprit de progrès, de quels problèmes\nl'Homme ne parviendrait-il pas à trouver la solution? »\n\n    C'est encore lorsqu'il consentit à regarder en bas et non en haut, que\nlui apparurent de radieuses vies héroïquement et voulùment brisées,\ncomme celle de Duke of Portland; ou qu'il analysa d'étranges perver­\nsions morales, de sadiques cruautés, de quintessenciés diabolismes :\nl'Incomprise, la Torture par l'Espérance, le Secret de la belle Ardiane, la\nReine Ysabeau.\n    L a Révolte, contient en soi l'antagonisme entre l'être de rêve (Elisa­\nbeth) et l'homme d'affaires (Félix).\n\n  Mais en cette évocation — issue de méditatives lectures — je voudrais\nm'efforcer de vous donner une clef.\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2094, "texte": "60                                        DURENDAL\n\n\n   Et puis les œuvres du poète ne sont-elles pas pareilles à ces précieux\nflacons — prisons fragiles d'essences pénétrantes — qu'il ne faut\nentr'ouvrir que soi-même pour en respirer les subtils parfums !\n   Vous les avez entr'ouverts déjà et souvent, j'en suis persuadé (1).\n\n    Le comte de Villiers de l'Isle-Adam, dis-je, ne fut ni de son pays,\nni de son temps.\n    L'extraordinaire dépersonnalisation à laquelle il était parvenu avait\ninconsciemment frappé M. Edmond Picard, mais combien peu il\nl'avait comprise pour écrire :\n    « Villiers de l'Isle-Adam, par tout ce qu'on en raconte, était un\nhumain chez qui la multiplicité des personnalités devait être\nextrême, car elles sont plus ou moins nombreuses, bizarres, normales,\nfantastiques, suivant les individus, ces visionnaires entités qui nous\nhabitent, qui nous peuplent. Je ne puis penser à lui, à la chambre noire\nde son âme, sans que devant mes yeux s'ouvre un volet laissant trans­\nparaître cette œuvre d'Odilon Redon, le Masque de la Mort rouge, avec\nses figures étrangement équipées, ses fantaisies monstrueuses comme\nla folie... » Il fut au contraire — ainsi que l'appela très heureusement\nun jour l'abbé Henry Mœller — une Ame de lumière.\n    Poète, et je me plais à le dire, quoiqu'il ait publié fort peu de vers,\nl'écrivain de l'Eve future et d'Axel est peut-être le plus grand poète de\nce siècle — poète, c'est-à-dire Créateur, il a réalisé son œuvre dans\n l'Impersonnel.\n    L'Impersonnel! N'est-ce pas le domaine de l'immatériel, du supra­\n sensible, de l'Intangible? N'est-ce pas l'hyperphysique et le supra­\n humain, comme le personnel est le physique et l'humain.\n    Se dépersonnaliser c'est donc projeter son être dans l'Impersonnel.\n Et ce qui n'est pas personnel n'étant pas mortel, l'Impersonnel est\n donc aussi l'Éternel.\n    Se dépersonnaliser, c'est donc encore se projeter dans l'éternité.\n\n   (1) Je suis heureux — et d'ailleurs n'est-ce pas un devoir — de citer ici la belle étude consacrée\nau Poète par M. Henry Bordeaux dans son livre : Ames modernes.\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2043, "texte": "                               DURENDAL                               6l\n\nC'est dépouiller l'hominale enveloppe pour n'être plus que l'ange, c'est\nrejeter tout vain orgueil du moi; c'est s'arracher aux contingences qui\namoindrissent et qui souillent; c'est se détacher des choses terrestres,\nc'est quitter l'accessible pour l'Inaccessible, c'est « voir », c'est\n« pénétrer ».\n   Dans l'éclatante lucidité de son esprit, Villiers de l'Isle-Adam\nparvint à ce degré suprême.\n    Va oultre! était la devise de sa race. Ne vous semble-t-il pas voir\nune main se tendre — en un geste impérieux, indicateur d'étoiles —\nvers d'infinies clartés, tandis qu'une voix ordonne : Va oultre!\n   Va, sans te laisser arrêter par de vains impédiments, sans con­\nnaître la peur, bardé de foi, heaumé de volonté. Jette bas les\nobstacles, culbute les scrupules, et que l'adverse fortune te trouve\nimpavide.\n   Va oultre! Évade-toi de l'illusoire et menteuse réalité pour\nt'efforcer vers l'Abstrait. Appareille vers les soleils et tente de con­\nquérir — unique Toison d'Or — la possible somme de parfait concédée\npar Dieu!\n   Philippe-Auguste Mathias alla Oultre et s'éleva très haut.\n   Et que m'importent les parfois inévitables promiscuités, les fatales\nfaiblesses de sa vie. Que livrait-il à ceux qu'il frôlait? Si peu de lui!\nNe s'était-il pas dépersonnalisé!\n   Il vainquit la double illusion de l'or et de l'amour, ces deux pas­\nsions suzeraines dont ne put triompher Axel. L'argent — cette chose\nvile, ce fatal adjuvant — il le méprisa jusqu'à la misère; l'amour ne\nfut pour lui peut-être que le précieux cordial, que le réconfortant\nviatique : il ne fut pas le but du terrestre voyage. Son réel amour fut\nl'amour du Divin et de ses reflets : le Beau et l'Idéal. Il s'éleva très\nhaut; et on ne peut lui assigner comme pairs, parmi les écrivains ou\npoètes modernes, qu'Ernest Hello et Edgar Poë.\n   Barbey d'Aurevilly, son contemporain — et pour certains, erroné-\nment, son émule — n'atteignit pas son génie qui s'épanouit en de\ntranscendantales conceptions.\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2010, "texte": "62                             DURENDAL\n\n\n   Les êtres, héros et héroïnes, que fit surgir en ses œuvres, — certes\nde très insigne littérature, — d'Aurevilly, ne frissonnent pas de cette\nvie sublimée qui anime ceux que créa l'écrivain de l'Amour suprême.\n   D'Aurevilly imagina des êtres humains encore, frêles jouets de leurs\npassions et de leurs illusions ; Villiers, qui avait pénétré l'essence et\nentrevu l'au-delà de la Vie et des Vivants, vit surtout le superhomme\net les êtres de son Rêve sont des êtres spiritualisés dont la vie n'est\nqu'un perpétuel devenir vers la suprême perfection, des êtres d'outre-\nhumanité, des êtres d'au-delà!\n   Le Poète ne crut pas à la possibilité de l'amour absolu sur cette\nterre et dans la chair ; il ne put croire à l'amour-passion où tout n'est\nque « vanité sur mensonge, illusion sur inconscience, maladie sur\nmirage » et — sauf dans la Maison du Bonheur (1) — il conçut d'excep­\ntionnels êtres ayant renoncé aux fugitives jouissances de l'amour ter­\nrestre, aux baisers et étreintes, pour se projeter dans la Lumière\nincréée — :\n\n\n  « Ainsi l'humanité subissant à travers les âges, l'enchantement du\nmystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré.\n  Toujours elle en divinisa l'immuable essence, transparue sous le\nvoile de la vie — car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au\ncœur humain les fugitives illusions de l'amour terrestre, lui font tou­\njours pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la\nLumière créatrice d'où il émane.\n   Et c'est pourquoi bien des amants — oh ! les prédestinés! — ont su,\ndès ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers,\nrenoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase\nnuptiale, projeter ensemble la dualité même de leur être dans les\nmystiques flammes du Ciel. A ces cœurs élus, tout trempés de foi, la\n Mort n'inspire que des battements d'espérance; en eux, une sorte\nd'Amour-Phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître\n\n     (1) Histoires insolites\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1978, "texte": "                               DURENDAL                               63\n\nqu'immortel : ils n'ont accepté de la terre que l'effort seul qu'elle\nnécessite pour s'en détacher. »\n\n   Ainsi prélude l'Amour suprême.\n   Rappelez-vous aussi les Amants de Tolède que le grand inquisiteur\nTorquemada ramène à Dieu par leur propre aversion des joies char­\nnelles et Sœur Natalia qui a déserté « le seuil du salut pour un\namour mortel ». Elle en apprend bientôt les désillusions et les oppro­\nbres et abandonnée de celui qu'elle aimait, elle revient à celle qu'elle\navait quittée, à la clémente madone qui lui pardonne,: elle retourne à\nl'Amour suprême.\n   Vous citerai-je encore l'Inconnue des Contes cruels; l'Amour sublime :\nl'amour dans la prière, dans la duelle ascension vers Dieu ; et le\nMeilleur Amour : l'amour du rêve, des Propos d'Au delà?\n   Et si deux êtres pouvaient s'aimer un seul instant, d'un amour\nabsolu, sans défaillances comme sans désillusions, ne serait-ce pas un\nsupplice, pour eux, de survivre à cet instant non pareil!\n   Souvenez-vous. d'Akédysséril.\n   Et Axel, cette grande et sombre tragédie qui recèle en elle la lutte\nentre la spiritualité et la passionnalité et en laquelle le poète rêva\nd'incarcérer la synthèse de son œuvre :\n   Sara a renoncé à l'amour le plus pur, l'amour de Dieu ; elle n'a pas\naccepté la Lumière, l'Espérance et la Vie.\n   Axel a douté de la parole de Janus et « les dieux sont ceux qui ne\ndoutent jamais ». Il n'a pas su s'échapper dans l'Incrée, il n'a pas su\nse sublimer et de même que Sara est restée au seuil du Monde religieux,\nil n'a pu franchir celui du Monde occulte.\n   Lui aussi a refusé la Lumière, l'Espérance et la Vie et Janus lui a\n prophétisé le futur :\n   « Plus d'espérances hautes, d'épreuves rédemptrices, de surnaturelle\n gloire; plus de quiétude intérieure. Tu l'as voulu. Tu es devenu ton\njusticier et tu seras précipité toi-même. Adieu ! »\n   Le Renonciateur et la Renonciatrice se retrouvent dans le Monde\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1997, "texte": "64                               DURENDAL\n\n\npassionnel qui cèle le châtiment. Ils s'aiment! Mais si leurs transports\nallaient s'éteindre!\n   Aussi leur existence est-elle remplie; ils ont épuisé l'avenir.\n   « Pourquoi vivre? » dit Axel à Sara... Pourquoi chercher une à une\ndes ivresses dont nous venons d'éprouver la somme idéale et vouloir\nplier nos si augustes désirs à des concessions de tous les instants où\nleur essence même, amoindrie, s'annulerait demain sans doute? Veux-tu\ndonc accepter avec nos semblables, toutes les pitiés que demain nous\nréserve, les satiétés, les maladies, les déceptions constantes, la vieillesse\net donner le jour encore à des êtres voués à l'ennui de continuer?...\nNous, dont un océan n'apaiserait pas la soif, allons-nous consentir\nà nous satisfaire de quelques gouttes d'eau, parce que tels insensés ont\nprétendu, avec d'insignifiants sourires, qu'après tout c'était la sagesse?\n   Pourquoi daigner répondre amen à toutes ces litanies d'esclaves?\nFatigues bien stériles, Sara! et peu dignes de succéder à cette miracu­\nleuse nuit nuptiale, où, vierges encore, nous nous sommes cependant\nà jamais possédés! »\n\n     Et ils meurent « pendant qu'il en est temps encore » :\n\n   « AXEL. — Les lueurs de cette lampe nuptiale pâlissent devant les\nrayons du jour! Elle va s'éteindre. Nous aussi.\n  (Elevant sa coupe) : Vieille terre, je ne bâtirai pas les palais de mes\nrêves sur ton sol ingrat : je ne porterai pas de flambeau, je ne frapperai\npas d'ennemis.\n   Puisse la race humaine, désabusée de ses vaines chimères, de ses\nvains désespoirs et de tous les mensonges qui éblouissent les yeux\nfaits pour s'éteindre — ne consentant plus au jeu de cette morne\nénigme — oui, puisse-t-elle finir, en s'enfuyant indifférente, à notre\nexemple, sans t'adresser même un adieu.\n   Sara, toute étincelante de diamants, inclinant la tête sur l'épaule d'Axel et\ncomme perdue dans un ravissement mystérieux :\n   Maintenant, puisque l'infini seul n'est pas un mensonge, enlevons-\n"}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2010, "texte": "                                 DURENDAL                                 65\n\nnous, oublieux des autres paroles humaines, en notre même infini! »\n  Axel porte à ses lèvres la coupe mortelle, boit, tressaille et chancelle;\nSara prend la coupe, achève de boire le reste du poison, — puis ferme les\nyeux. — Axel tombe; Sara s'incline vers lui, frémit, et les voici gisant,\nentrelacés, sur le sable de l'allée funéraire, échangeant sur leurs lèvres le\nsouffle suprême...\n\n   C'est parce qu'ils ont refusé la Lumière, l'Espérance et la Vie,\nqu'Axel et Sara trouvent cette finalité maudite : le suicide « qui les\nvoue à l'exil du ciel ».\n   « A l'exil du ciel! » voilà le châtiment, car la mort c'est le « devenu »,\nl'Impersonnel. C'est la réalité de ce qui maintenant n'est que vision.\n   Si le suicide était l'épouvantable et fatale issue qui attendait le\nRenonciateur et la Renonciatrice, un signe — de pardon et d'espoir —\npouvait les sauver : leur salut était dans l'Amour suprême, leur réel idéal\ndans la Lumière à laquelle ils avaient renoncé.\n   C'était la fin que, dans sa foi chrétienne, Villiers avait assignée à Axel.\n   Respectueux de ses derniers rêves et de ses ultimes pensées, c'est la\nseule aussi à laquelle nous songeons en lisant son œuvre.\n   Il nous a été révélé une variante de dénouement d'Axel où la croix\napparaît irradiante et salvatrice, talisman infaillible contre les défail­\nlances, signe de pitié et d'amour, de rédemption et de victoire!\n   Sara appartient — avec Morgane, Claire Lenoir, Elisabeth (de la\nRévolte) — à cette race de femmes d'exception, dignes de l'amour du\n Poète.\n   Mais l'Eve moderne tenterait en vain d'escalader les hauteurs baignées\n de lumière où plane le penseur; aussi est-elle indigne de lui. N'est-ce\n pas à elle qu'il voue ces rythmiques adieux :\n\n                    Tu secouais ton noir flambeau ;\n                    Tu ne pensais pas être morte;\n                    J'ai forgé la grille et la porte\n                    Et mon cœur est sûr du tombeau.\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1887, "texte": "66                                   DURENDAL\n\n\n                       Je ne sais quelle flamme encore\n                       Brûlait dans ton sein meurtrier,\n                       Je ne pouvais m'en soucier :\n                       Tu m'as fait rire de F aurore.\n\n                        Tu crois au retour sur les pas ?\n                        Que les seuls sens font les ivresses ?\n                        Or je baillais en tes caresses ;\n                        Tu ne ressuscitera pas (1).\n\n     L'Eve moderne étant morte pour lui, il crée l'Eve Future.\n\n   Il dédia cette œuvre — qu'il appelait, lui-même, une « œuvre d'art\nmétaphysique » et dans laquelle la myopie de M. Stéphane Mallarmé\nne découvrit qu'un « pamphlet » : Aux rêveurs, aux railleurs.\n  Aux rêveurs qu'il mène jusqu'aux altitudes les plus sereines du rêve\net de la pensée en des pages d'une incomparable lucidité et d'une\ndéconcertante profondeur, comme celle-ci :\n\n   « Tenez : l'abeille, le castor, la fourmi, font des choses merveilleuses,\nmais ils ne font que cela et n'ont jamais fait autre chose. L'animal est\nexact, la naissance lui confère avec la vie cette fatalité. Le géomètre\nne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche, et la\nforme de cette ruche est, précisément, celle qui, dans le moindre\nespace, peut contenir le plus de cases, etc. L'animal ne se trompe\npas, ne tâtonne pas! L'homme, au contraire (et c'est là ce qui\nconstitue sa mystérieuse noblesse, sa sélection divine), est sujet à déve­\nloppement et à erreur. Il s'intéresse à toutes choses et s'oublie en elles.\nIl regarde plus haut. Il sent que lui seul dans l'univers n'est pas fini.\nIl a l'air d'un dieu qui a oublié. Par un mouvement naturel — et\nsublime ! — il se demande où il est; il s'efforce de se rappeler où il\ncommence. Il se tâte l'intelligence, avec ses doutes, comme après ON\n\n (1) Rencontre (Contes cruels).\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2213, "texte": "                                DURENDAL                                  67\n\nne sait quelle chute immémoriale. Tel est l'homme réel. Or le propre\ndes êtres qui tiennent encore du monde instinctif, dans l'humanité,\nc'est d'être parfaits sur un seul point, mais totalement bornés à celui-là. »\n                                    .\n\n   Aux railleurs! Et n'est-ce pas une déjà mortifiante raillerie le défi du\npoète, qui fait surgir de son cerveau de génie Hadaly l'Eve future, à\nl'inventeur Edison inapte à l'imiter ! N'est-ce pas son impuissance,\nqu'il lui profère, son impuissance à créer même un être artificiel qui\nsoit l'exacte copie de la créature humaine! N'est-ce pas sa petitesse\ndevant Dieu qu'il crie au sorcier de Menlo-Parck ! N'est-ce pas aussi\nlà faiblesse de la science qu'il raille devant l'omni-science divine !\n   La raillerie n'est-elle pas encore dans l'abîme que creuse Villiers de\nrisle-Adam, entre Alicia Clary — la bourgeoise qui réunit en elle les\nmarmoréennes splendeurs de la Vénus Victrix — et l'éblouissante\nHadaly.\n   Ecoutez incanter l'Eve imaginaire, l'Eve future :\n\n   « Nuit c'est moi, la fille auguste des vivants, la fleur de science et\nde génie résultée d'une souffrance de six mille années. Reconnaissez\ndans mes yeux voilés votre insensible lumière, étoiles qui périrez\ndemain; — et vous, âmes des vierges mortes avant le baiser nuptial,\nvous qui flottez, interdites, autour de ma présence, rassurez-vous ! Je\nsuis l'être obscur dont la disparition ne vaut pas un souvenir de deuil.\nMon sein infortuné n'est même pas digne d'être appelé stérile! Au néant\nsera laissé le charme de mes baisers solitaires; au vent mes paroles\nidéales; mes amères caresses, l'ombre et la foudre les recevront, et\nl'éclair seul osera cueillir la fausse fleur de ma vaine virginité.\nChassée, je m'en irai dans le désert sans Ismaël; et je serai pareille\nà ces oiselles tristes, captivées par des enfants, et qui épuisent leur\nmélancolique maternité à couver la terre. O parc enchanté! Grands\narbres.qui sacrez mon humble front des reflets de vos ombrages!\nHerbes charmantes où des étincelles de rosée s'allument et qui. êtes\nplus que moi ! Eaux vives, dont les pleurs ruissellent sur cette écume\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2054, "texte": "68                             DURENDAL\n\n\nde neige, en clartés plus pures que les lueurs de mes larmes sur\nmon visage! Et vous, cieux d'Espérance, — hélas! si je pouvais\nvivre! Si je possédais la vie! Oh! que c'est beau vivre! Heureux ceux\nqui palpitent! O Lumière, te voir! Murmures d'extase, vous entendre!\nAmour, s'abîmer en tes joies! Oh! respirer, seulement une fois, pen­\ndant leur sommeil, ces jeunes roses si belles! Sentir seulement passer\nce vent de la nuit dans mes cheveux!... Pouvoir seulement mourir! »\n\n   N'est-ce pas elle l'Andreïde — l'artificielle — qui semble la vivante\net Alicia Clary — le fantôme !\n   Lord Ewald — symbole de l'humanité inassouvie d'amour — devait\naimer Hadaly puisqu'elle est l'Idéal amour, comme Alicia Clary était\nl'amour terrestre devenu impossible. Edison est aussi plus qu'un héros\nde roman : c'est la science qui tente en vain d'être égale à Dieu.\n   Transitoriis quœre œtema avait écrit le poète au seuil de l'Eve future.\nLa réalité ne fut pour lui qu'un tremplin qui le projetait dans « les\nrégions de l'Idéal où l'insulte des humains n'atteint plus », dans l'Éther\npur de son Rêve. Et qu'appelait-il rêver?\n\n   « Rêver, c'est d'abord oublier la toute puissance des esprits infé­\nrieurs mille fois plus abjects que la sottise! C'est cesser d'entendre\nles irrémédiables cris des spoliés éternels ! C'est oublier les humilia­\ntions que chacun subit et que tous infligent et que vous appelez la Vie\nsociale ! C'est oublier ces soi-disants devoirs qui révoltent la conscience\net ne sont autres que l'amour des intérêts bas et immédiats au nom\ndesquels il est permis de demeurer distrait devant la misère des\ndéshérités! C'est contempler, au fond de ses pensées, un monde occulte\ndont les réalités extérieures sont à peine le reflet!... C'est se ressaisir\ndans l'Impérissable! C'est se sentir solitaire, mais éternelle! C'est\naimer l'idéale Beauté, librement comme courent les fleuves à la mer!\nEt le reste des passetemps ou des devoirs ne vaut pas un soleil dans\nces temps maudits où je suis forcée de vivre.\n"}, {"page_pdf": 80, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1916, "texte": "                                DURENDAL                                 69\n\n  Au fond, rêver c'est mourir; mais c'est mourir au moins en silence\net... avec un peu de ciel dans les yeux!... »\n\n                                                        (La Révolte.)\n  Rêvasser n'est pas rêver; le rêve étant, avec la prière, l'effort le\nplus pur et le plus haut. De même que nous pouvons être l'artisan de\nnotre bonheur, nous pouvons être celui de notre réalité. La réalité, telle\nqu'on la conçoit généralement, n'est qu'un mensonge : Le Rêve est la\nseide réalité.\n\n  A ce siècle de Lumière, le comte de Villiers de l'Isle-Adam, préfé­\nrait la Lumière des siècles.\n   Il s'était abreuvé aux sources les plus rares du savoir humain,\ndepuis l'antique science occulte jusqu'aux doctrines philosophiques de\nFichte et de Hegel.\n   Les plus récentes recherches, les plus proches découvertes ne lui\nfurent pas, non plus, étrangères; car ce rêveur était un savant, mais\npour qui la science doit augmenter l'âme et non l'amoindrir.\n   Elle corrobora d'ailleurs sa foi diamantine. Déjà il avait fait dire à\nClaire Lenoir « puisque la Croyance est la seule base de toutes les\nréalités, préférons Dieu », et il avait écrit dans l'Eve future « qu'écarter\nde ses pensées l'idée d'un Dieu ne signifie pas autre chose que se déca­\npiter gratuitement l'esprit ».\n   La variante de la Fin d'Axel est trop significative aussi, elle révèle\ntrop le suprême état d'âme du Poète pour que je ne la cite pas.\n   A l'instant où il va mourir, la Croix apparaît à Axel, ainsi qu'un\nphare sauveur :\n\n  AXEL. — « O croix! je ne    puis te dire adieu! Voici que je le sens\nbien : l'amour de toi seule fermente en mon sang. Celui qui fit de toi\nce que tu es... m'attire! Que serait un Dieu — qui n'eut pas fait pour\nnous ce que sut accomplir le Fils de l'Homme? — Et que serait alors\nce prétendu Dieu devant cet infini, — Jésus, l'Éternel Mage? Donc,\n"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1913, "texte": "70                             DURENDAL\n\n\nc'est bien lui, Dieu le Verbe même, sinon personne. Et si le Fils de\nl'Homme s'est trompé, l'humanité n'est qu'un leurre! Car il ne saurait\navoir menti pour nous donner l'Espérance.\n   ... Il faut d'un cœur simple le recevoir, ce qui est le comprendre, et\nnul ne peut le comprendre que par l'amour... qu'il donne à ses seuls\nélus... comment limiter Dieu à ne pouvoir être en un homme?... »\n\n   Et jetés dans les coins du feuillet ces deux seuls mots : munifi­\ncence, magnificence et cette phrase lapidaire : Ce qui est c'est croire.\n   Si cette fin d'Axel est un fervent acte de Foi, la fin de l'Eve future\nn'atteste-t-elle pas la toute puissance divine ?\n   Lord Ewald a perdu cet être d'outre-humanité que lui avait créé\nEdison : Hadaly, son rêve concrétisé.\n   Où pourrait-il, dès lors, trouver son suprême Idéal sinon en Dieu\nqui seul étanche notre soif d'Infini! Et l'inventeur qu'est-il devant\nl'omni-créateur !\n   Ce qui est c'est croire!\n   Humble Credo dans lequel le Poète reconnaît sa petitesse devant\nl'Invisible Semeur de mondes! Sublime parole qui monte au Ciel\ncomme un vol d'âme !\n   Le comte de Villiers ne fut donc pas seulement un Voyant, il fut aussi\nun Croyant.\n   Et c'est ainsi qu'il est, pour ceux qui la pénètrent, une méthode\nincluse, quoique dispersée, en son œuvre d'hermétique lumière.\n   Il réalisa, lui-même, cette phrase liminaire de ses admirables pages\nsur Hamlet :\n   « Toute libre intelligence ayant le sens du sublime, sait que le\nGénie pur est, essentiellement silencieux, et que sa révélation rayonne\nplutôt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime, »\n   Souvent il laisse, lui aussi, deviner plus qu'il n'exprime : une\nphrase, à dessein inachevée, interrogative ou exclamative, un mot\nmême, une réflexion, dès l'abord jugée inutile, posent au lecteur de\ntroublants problèmes ou lui suggèrent de traditionnelles vérités.\n"}, {"page_pdf": 82, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2022, "texte": "                                        DURENDAL                                   71\n\n   Comment qualifier son Style sinon d'Impersonnel, lui aussi. Il est\nidéalement adéquat à l'intérieure pensée. C'est le style-type, L E\nS T Y L E — majusculairement écrit.\n   Le prestigieux visionnaire qui sigilla, de sa griffe générale, l'Annon-\nciateur,l'Evefuture et Axel, aurait pu répéter avec le surhumain Richard\nWagner : Mon art c'est ma prière.\n   « L'Art, dit Ernest Hello — ce grand penseur qu'illumina la foi\nchrétienne — l'Art est le souvenir de la présence universelle de Dieu.\n   « C'est pour cela qu'il cherche les déserts, il aime la solitude, il se\ndétourne instinctivement quand il aperçoit la multitude. »\n   Oui, l'Art est l'exaltation du beau Idéal, c'est pourquoi il sera Idéa­\nliste, ou il ne sera pas.\n   L'œuvre d'art, la plus haute et la plus sublime est celle qui nous\nlaisse entrevoir le Divin et l'Au-delà : il est possible de les assentir\nen contemplant le Saint-Jean de Vinci comme en entendant la Neuvième\nSymphonie ou le Prélude de Parsifal.\n   C'est parce que l'écrivain de l'Amour suprême fut essentiellement\nidéaliste que son œuvre est celle de dilection des êtres d'exception, de\nceux qui s'efforcent vers l'En-Haut : elle ne connaîtra jamais l'enca­\nnaillante popularité. Les très rares qui la méditent y trouvent l'Agré-\nment inattendu (1) ; pour eux seuls sont les révélateurs arcanes que le\nPoète adorna d'une forme impeccable.\n   Croisé du Verbe, il mania la plume aussi noblement et aussi glorieu­\nsement que ses ancêtres avaient jadis tenu l'épée.\n   Il vécut pauvre, exilé en un siècle où l'Intérêt a détrôné l'Idée et où\nles humains arborent le flagrant cynisme de cette devise : « Surtout\n pas de génie »; sa pauvreté lui fut une pourpre.\n\n\n  Le comte de Villiers de l'Isle-Adam qui, comme Morgane (2),\nportait des cieux en sa poitrine, mourut, ignoré de ses contempo-\n\n  (1) L'Agrément inattendu (Histoires insolites) — dédié à M. Stéphane Mallarmé.\n  (2) Voir Morgane (drame), p. 69.\n"}, {"page_pdf": 83, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1207, "texte": "72                               DURENDAL\n\n\nrains l'année même (1), où triomphait le mercantile édificateur de la\nTour Eiffel.\n   Il expirait — entouré de quelques fervents — dans une très humble\nchambre chez les Frères Saint-Jean de Dieu. Mais il partait\n« tranquille » car il savait que — libéré de la vie — il allait franchir\nle terme de toute servitude pour entrer dans l'Impersonnel. Il mourait\nen preux et en chrétien sûr qu'il est, pour les purs, de divines\nrécompenses.\n   Cet aigle planait trop haut : les passants de ce temps ne l'aperçurent\npoint.\n   Mais ceux qui eurent le précieux bonheur de vivre dans le clair\nsillage de sa terrestre existence, ceux qui méditent son œuvre — dis­\npensatrice de Normes et de Beautés — se font les buccinateurs de la\ngloire de ce suzerain qui eut pour fiefs les plus vertigineuses cîmes du\nRêve et de la Pensée.\n   Je salue, ici, l'immortel Villiers de l'Isle-Adam :\n\n                    PRINCE DES LETTRES FRANÇAISES\n\n                                                 JOSÉ   HENNEBICQ.\n\n\n\nCette évocation littéraire fut faite à Bruxelles, le 23 janvier 1896, au   Salon\n          d'Art idéaliste; le 27 janvier 1896, au Cercle Léon XIII.\n\n\n\n\n     (1) En 1889.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-03-n3-003", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 73, "page_fin": 76, "titre_corps": "Le Baptême des Cloches", "titre_sommaire": "Le Baptême des Cloches", "signature_source": "Thomas Braun", "ancre_debut": "LE BAPTEME DES CLOCHES", "ancre_fin": "THOMAS BRAUN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 84, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 80, "fin_caractere_exclue": 1297, "texte": "LE BAPTÊME DES CLOCHES (I)\n            Le doux soleil d'avril éclaire la prairie\n            Où le chant des pinsons aux parfums se marie\n\n            Et le souffle léger des brises du matin\n            Fait trembler sur l'étang des ombres de satin\n\n            Le bronze de la cloche est couvert de dentelle\n            Et le prêtre s'incline en priant devant elle.\n\n                                                *\n                                            *       *\n\n            « Etendez, ô Seigneur, votre droite divine\n            Et bénissez cette eau limpide et cristalline,\n\n            Afin qu'en baptisant notre cloche nouvelle\n            Votre esprit, trois fois saint, l'affermisse par elle\n\n            Et que l'airain sacré, droit dans sa destinée,\n            Poursuive à votre honneur sa tâche fortunée.\n\n            Que partout et toujours où tintera sa voix,\n            Dans les maisons, dans les blés d'or, ou dans les bois,\n\n            Reculent, confondus, le piège, la malice,\n            Les fantômes errants et le noir maléfice.\n\n            Lorsque du haut des monts roulera l'avalanche\n            Elle entendra, Seigneur, cette musique blanche\n\n(1) D'après les Prières   liturgiques.\n"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1401, "texte": "74                        DURENDAL\n\n\n     Devant qui s'éteindront aussi les durs éclairs\n     Dans les frémissements épouvantés des airs.\n\n     Les orages, les tempêtes et les détresses\n     Finiront leurs fureurs atroces, en caresses\n\n     Et quand les fils du Christ aux brises matinales\n     Entendront s'égrener ses notes virginales\n\n     Leur âme sentira la ferme piété\n     Se mêler au frisson divin de la bonté.\n\n     Ils gagneront, hâtifs, l'Église maternelle\n     Et chanteront, avec les Saints, l'ère nouvelle!\n\n     Les trompettes auront des timbres éclatants,\n     Les psaumes, entonnés par des voix de Printemps,\n\n     Seront accompagnés des orgues triomphales\n     Et l'allégresse d'or jaillira des cymbales!\n\n     — Abaissez, o Seigneur, votre esprit éternel\n     Et bénissez l'eau claire où l'on verse le sel ! —\n\n     Voyez avec bénignité cette œuvre sainte.\n     Protégez-la toujours de la plus faible atteinte\n\n     Et daignez la couvrir des célestes rosées\n     Que votre main dispense aux plantes arrosées.\n\n     Alors, en lui battant votre verbe éternel,\n     Elle saura chasser, Seigneur, le criminel\n\n     Que je vois s'encourir, effaré, dans la nuit\n     Sous ce formidable battement qui le suit! »\n                                   *\n                               *       *\n\n     Et le bronze lavé par cette eau consacrée\n     Semble, sous le soleil, d'une couleur nacrée.\n"}, {"page_pdf": 86, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1260, "texte": "                     DURENDAL                            75\n\nDes ramiers ont passé dans l'ombre de la tour\nAppelés par l'accent des cantiques d'amour.\n\nQuelques vieux paysans ont délaissé leurs chaumes\nPour venir écouter les versets et les psaumes,\n\nEt l'haleine d'Avril passe sur les bougies\nTandis que le pasteur poursuit les liturgies,\n\nEt que son doigt trempé dans l'huile des infirmes\nY trace, par sept fois, tremblant, les saintes firmes.\n                              *\n                          *       *\n\n« Vous aviez ordonné, Seigneur, à vos prophètes\nDe faire résonner jadis, aux jours de fêtes,\n\nLes tubes d'argent clair qui résonnent au loin,\nAfin que votre peuple écrasé de besoin,\n\nEntendant, tout à coup, leur suave harmonie,\nEn foule, vienne au temple à cette heure bénie.\n\nDonnez donc à la cloche une vertu divine\nEt faites qu'on l'ouïsse au loin sur la colline\n\nDonnez-lui le pouvoir, eu frappant les oreilles,\nDe suscita', Seigneur, des ferveurs sans pareilles,\n\nD'éloigner les mauvais de ses ondes sonores\nEt d'enchanter partout les nouvelles aurores !\n\nLaissez-lui tempérer les neiges et les grêles\nQu'apaiseront, suppliantes, ses gammes frêles\n\nLes grêles, la peste et les fièvres malsaines\nDont elle embaumera, charmante, les haleines.\n"}, {"page_pdf": 87, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1269, "texte": "76                       DURENDAL\n\n\n     Père, Dieu tout puissant, éternel et superbe,\n     Maître du cèdre du Liban et du brin d'herbe,\n\n     Qui fîtes s'écrouler les murs de Jéricho\n     Par la seule vertu des fifres que l'écho\n\n     Renvoyait bourdonnants de montagne en montagne,\n     Exaucez l'oraison que ce peuple accompagne.\n\n     — Etendez votre main miséricordieuse\n     Et bénissez, Seigneur, la cloche harmonieuse! —\n\n     Que votre Saint-Esprit fasse sa voix ardente\n     Et lui donne la force active et fécondante!\n\n     Son tintement heureux fera fuir les méchants\n     Et le peuple chrétien abandonnant les champs,\n\n     Les forêts, les cités, pour répondre à l'appel\n     Poursuivra plus gaîment son labeur fraternel.\n\n     Lorsque le timbre d'or percera les espaces,\n     Glorieux, implorant comme la voix des races,\n\n     Sur la race étendez votre main secourable\n     Et bénissez, Seigneur, la Terre misérable! »\n                                   *\n                               *       *\n\n     Le doux soleil d'avril éclaire la prairie\n     Où le chant des pinsons aux parfums se marie,\n\n     Et le souffle léger des brises du matin\n     Fait trembler sur l'étang des ombres de satin\n                                                THOMAS BRAUN.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 62, "texte": "MARS 1 8 9 6   (TROISIÈME   ANNÉE.)   Prix du numéro : fr. 0 60.\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": ""}, {"page_pdf": 64, "texte": "Mars 1896                                                                                      N° 3\n\n                                            DURENDAL\n\n\n\n\n                        VIA CRUCIS\n                                                  ou\n\n  LA TRÈS DOULOUREUSE PASSION DE N.-S. JÉSUS\n                                 EN QUATORZE STATIONS (*)\n\n\n\n\n                                      LIMINAIRE\n                A vouloir de Ta mort graver l'offre et l'outrage\n                En un dessin qui dure impérissablement,\n                Nous nous sommes tordus d'un désespoir dément\n                Dont semble l'horreur noire évoquer un autre âge.\n\n                Nous nous étions juré le solennel serment\n                D'user sans défaillir nos burins à l'ouvrage,\n                Et d'égaler l'estampe au drame... Mais — ô rage! —\n                L'Idéal nous trahit et notre œuvre lui ment\n\n                Donc, nous T'offrons, ô Christ, l'âpre compatissance\n                De nos cœurs, assombris de leur froide impuissance ;\n                De nos esprits, lassés d'un labeur surhumain ; —\n\n                Et, vaincus dans l'effort, nous souffrons sans nous plaindre\n                Le martyre incompris de Ton royal chemin,\n                Assez pour en saigner, mais trop peu pour le peindre.\n\n    (*) Un de nos collaborateurs n'a pas jugé qu'il fut téméraire d'entreprendre, en poète, ce formidable\nsujet religieux : le chemin de la croix. Nous offrons aujourd'hui, à nos lecteurs catholiques, ces trois\npages, les seules de l'œuvre tentée qui nous soient parvenues. Nous nous imaginons que ces nobles\nvers répondent péremptoirement à cette sottise de M. Boileau-Despréaux :\n                           De la foi des chrétiens, les mystères terribles,\n                           D'ornements égayés ne sont point susceptibles !\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "54                        DURENDAL\n\n\n\n\n                     PREMIÈRE     STATION\n\n\n\n\n     JÉSUS ESTXONDAMNE A MORT\n                                                Sit sanguis ejus super nos !\n\n\n      C'est une orde marée où, par-dessus les têtes,\n      En de hideux remous montent des poings tordus\n      Et brandis follement ; — mais les cris entendus\n      Etoufferaient la voix des flots et des tempêtes.\n\n      Pontifes et valets s'y pressent, confondus\n      Parmi les pélerins afflues pour les fêtes;\n      Tous, grossissant la meute apparue aux prophètes :\n      Loups assoiffés de sang et de rage éperdus.\n\n      Et le Juge, obsédé, de sa haute tribune\n      Baisse, en l'effarement du coupable qui craint,\n      Sur le Roi conspué, sa prunelle d'airain...\n\n      Or, Lui, l'âme étrangère à sa propre infortune,\n      Promène sur son peuple un regard douloureux,\n      Et murmure, implorant : « Père, pitié pour eux! »\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                    DURENDAL                                            55\n\n\n\n\n                DOUZIÈME     STATION\n\n\n\n\nJÉSUS MEURT SUR LA CROIX\n                                          Erat antcm fere hora sexta.\n\n\nTout était consommé. — Les spasmes tétaniques,\nRigidement, arquaient sans fin ses membres morts;\nEt comme tourmenté d'un mystique remords,\nLe roc se déchirait de sursauts volcaniques.\n\nLe ciel avait vêtu ses plus sombres décors;\nEt sous la nuit diurne où hurlaient des paniques,\nLes vieux spectres des saints hérauts messianiques,\nPour maudire Sion, rehantèrent leurs corps.\n\nEt le peuple effaré, fuyant, heurtait sa houle\nA ces blancs réveillés qui, le long des chemins,\nFulminaient l'anathème en se tordant les mains;\n\nEt le centurion courait, suivant la foule,\nEt, battant son sein mâle où brûlait un grand feu,\nCriait : « Malheur ! ce juste était le Fils de Dieu! »\n\n                                       EDOUARD BERNAERT.\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "56                                                     DURENDAL\n\n\n\n\n        Le Prince des Lettres françaises\n                       VILLIERS DE L'ISLE-ADAM\nA   MON Ami L ' A D B É H E N R Y M O E L L E R ,   EN COJDIÉMORATION DE NOS MÉDITATIVES CAUSERIES EVOCATRICES\n\n                                   DE L ' Œ U V R E DU PRINCE DES L E T T R E S FRANÇAISES\n\n\n\n\n                                                                                Comprendre, c'est le reflet de créer.\n                                                                                                   VILLIERS-AXËL.\n\n                         MESDAMES,              MESSIEURS,\n\n                                          SERVANT d'Idéal,   c'est dans l'attitude du respec­\n                                          tueux que je tenterai d'évoquer devant vous\n                                          cette princière figure, qu'est dans les Lettres\n                                          françaises, Philippe-Auguste-Mathias      Comte de\n                                          Villier s de l'Isle-Adam.\n\n\n                         Dieu a donné, à la F r a n c e , la grâce de possé­\n                      der, en ces temps, quelques rares génies qui\ntraversent sa décadence ainsi que de fulgurants météores.\n   L e Comte de Villiers fut un de ces rares génies (1).\n   P a r m i les blasphématoires polissonneries, parmi les immondes\n« productions » de la basse littérature contemporaine, — que la foule\naccueille de ses inconscients applaudissements et que le penseur\naccepte ainsi que de parfois nécessaires vomitifs — l'œuvre du poète\nd'Axel apparaît, tel un lys éblouissant éclos sur de pestilentiels fumiers.\n   Il ne fut ni de son pays ni de son siècle ; il n'eut pas cette tare qu'on\nappelle « l'esprit français », il ne connut pas les ridicules chauvi­\nnismes de ses compatriotes et il ne fut pas non plus affligé de ce\n\n     (1) La brute de Médan l'osa qualifier de « raté ». Non margarita ad porcos!\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                                             DURENDAL                   57\n grimaçant rictus du rire moderne sinistrement vide. Il vécut en France\nforcément puisqu'enfin c'était « la patrie », mais son pays d'élection\n fut le Rêve impersonnel et idéal.\n    Il ne fut pas davantage de son siècle. Il le considéra du haut des\n altiers sommets où il s'était hissé et ceux de son temps ne furent pour\n lui que des passants, que des indifférents dont toute la destinée n'est\n que de passer en cette vie.\n    « Il est des êtres ainsi constitués que même au milieu de flots de\n lumière, ils ne peuvent cesser d'être obscurs. Ce sont les âmes épaisses\n et profanatrices, vêtues de hasard et d'apparence et qui passent murées\n dans le sépulcre de leurs sens mortels... (1) ».\n\n   « J'habite, ici, dans l'Occident, cette vieille ville fortifiée, où m'en­\nchaîne la mélancolie. Indifférent aux soucis politiques de ce siècle et\nde cette patrie, aux forfaits passagers de ceux qui les représentent, je\nm'attarde quand les soirs du' solennel automne enflamment la cîme\nrouillée des environnantes forêts. Parmi les resplendissements de la\nrosée, je marche, seul, sous les voûtes des noires Allées, comme\nl'Aïeul marchait sous les cryptes de l'étincelant obituaire! D'instinct\naussi j'évite, je ne sais pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les\nmalfaisantes approches humaines. Oui je les évite, quand je marche\nainsi, avec mes rêves!... Car je sens alors, que je porte dans mon âme\nle reflet des richesses stériles d'un grand nombre de rois oubliés (2). »\n   Et dans le Monde tragique, Axel ayant tué, en un duel loyal, le\ncommandeur d'Auersperg, adresse ces mots à son adversaire déjà\ninerte :\n   « Passant, tu es passé. Te voici t'abîmant dans l'Impensable. En\nton étroite suffisance, ne s'affinèrent, durant tes jours, que les instincts\nd'une animalité réfractaire à toute sélection divine! Rien ne t'appela\njamais de l'Au-delà du monde et tu t'es accompli. Tu tombes au pro­\n fond de la Mort comme une pierre dans le vide, sans attirance et\n\n   (1) Claire Lenoir.\n   (2) Souvenirs occultes (Contes cruels).\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "58                                            DURENDAL\n\n\nsans but. La vitesse d'une telle chute, multipliée par le seul poids\nidéal, est à ce point... sans mesure... que cette pierre, en réalité, n'est\nplus nulle part. Disparais donc! même d'entre mes deux sourcils... »\n\n   Par la bouche d'Axel le poète jetait ces méprisantes paroles aux\nhommes de son temps.\n   Trop haut pour les haïr, il ne fit que les dédaigner et encore son\ndédain fut-il impassible et serein. En feignant d'acquiescer aux actes\nles plus absurdes et aux pensées les plus égoïstes, il atteignit le\nparoxysme de la raillerie sans rire ni pleurer.\n   S'il ironisa inexorablement ce ne fut pas « en tombant le bourgeois »\nselon une recette chère à certains gendelettres dont toute la vie se\npasse à « abominer le muffle; il ne le fit pas non plus par analyse,\nmais en synthétisant les travers de son temps sous les traits, d'une\nmeurtrière cruauté, de Tribulat Bonhomet.\n   L'illustre docteur Tribulat Bohomet — qui tue les cygnes afin\nd'entendre leur suprême chant — est la légionnaire incarnation de ce\npauvre Sens-commun, dont l'aveugle positivisme nie l'Invisible et le\nSupra-Sensible. A côté du docteur «philanthrope et homme du monde»,\nse dressent ces rétorsives entités : la Foi et la Science éclairée que\nsymbolisent la douce et croyante Claire Lenoir et le Docteur Lenoir.\nLes Cygnes sont les Poètes que les Bonhomets étranglent de leur\nmain gantelée de fer.\n   Avec Tribulat Bonhomet ces Contes cruels — dans lesquels le génie de\nVilliers railla l'esprit pratique, la suffisante bêtise de ce siècle vani­\nteux et réclamier, ignominieusement vautré devant l'Or-Dieu : l'Affi-\nchage céleste, la Machine à gloire, l'Appareil pour l'analyse chimique du\ndernier soupir, Deux Augures, Virginie et Paul (1) resteront les Arché­\ntypes de l'Ironie transcendantale.\n   Ces implacables lignes de l'Affichage céleste vous l'attesteront surtout :\n\n     « Chose étrange et capable d'éveiller le sourire chez un financier : il\n\n (1) Aussi 1'Inquiéteur, l'Etna chez soi, etc., des Histoires   insolites.\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                                DURENDAL                                  59\n\ns'agit du Ciel! Mais entendons-nous : du Ciel considéré au point de\nvue industriel et sérieux.\n\n   A quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent à rien, qu'à\ndéfrayer les imaginations maladives des derniers songe-creux? N e\nserait-ce pas acquérir de légitimes droits à la reconnaissance publique,\net disons-le (pourquoi pas?), à l'admiration de la postérité, que de\nconvertir ces espaces stériles en spectacles réellement et fructueuse­\nment instructifs, que de faire valoir ces landes immenses et de rendre,\nfinalement, d'un bon rapport, ces solognes indéfinies et transparentes?\n   Il ne s'agit pas ici de faire du sentiment. Les affaires sont les\naffaires.\n   Il est à propos d'appeler le concours, et, au besoin, l'énergie des\ngens sérieux sur la valeur et les résultats pécuniaires de la découverte\ninespérée dont nous parlons.\n   De prime abord, le fond même de la chose paraît confiner à l'Impos­\nsible et presque à l'Insanité. Défricher l'azur, coter l'astre, exploiter les\ndeux crépuscules, organiser le soir, mettre à profit le firmament jusqu'à\nce jour improductif, quel rêve ! Quelle application épineuse, hérissée\nde difficultés! Mais, fort de l'Esprit de progrès, de quels problèmes\nl'Homme ne parviendrait-il pas à trouver la solution? »\n\n    C'est encore lorsqu'il consentit à regarder en bas et non en haut, que\nlui apparurent de radieuses vies héroïquement et voulùment brisées,\ncomme celle de Duke of Portland; ou qu'il analysa d'étranges perver­\nsions morales, de sadiques cruautés, de quintessenciés diabolismes :\nl'Incomprise, la Torture par l'Espérance, le Secret de la belle Ardiane, la\nReine Ysabeau.\n    L a Révolte, contient en soi l'antagonisme entre l'être de rêve (Elisa­\nbeth) et l'homme d'affaires (Félix).\n\n  Mais en cette évocation — issue de méditatives lectures — je voudrais\nm'efforcer de vous donner une clef.\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "60                                        DURENDAL\n\n\n   Et puis les œuvres du poète ne sont-elles pas pareilles à ces précieux\nflacons — prisons fragiles d'essences pénétrantes — qu'il ne faut\nentr'ouvrir que soi-même pour en respirer les subtils parfums !\n   Vous les avez entr'ouverts déjà et souvent, j'en suis persuadé (1).\n\n    Le comte de Villiers de l'Isle-Adam, dis-je, ne fut ni de son pays,\nni de son temps.\n    L'extraordinaire dépersonnalisation à laquelle il était parvenu avait\ninconsciemment frappé M. Edmond Picard, mais combien peu il\nl'avait comprise pour écrire :\n    « Villiers de l'Isle-Adam, par tout ce qu'on en raconte, était un\nhumain chez qui la multiplicité des personnalités devait être\nextrême, car elles sont plus ou moins nombreuses, bizarres, normales,\nfantastiques, suivant les individus, ces visionnaires entités qui nous\nhabitent, qui nous peuplent. Je ne puis penser à lui, à la chambre noire\nde son âme, sans que devant mes yeux s'ouvre un volet laissant trans­\nparaître cette œuvre d'Odilon Redon, le Masque de la Mort rouge, avec\nses figures étrangement équipées, ses fantaisies monstrueuses comme\nla folie... » Il fut au contraire — ainsi que l'appela très heureusement\nun jour l'abbé Henry Mœller — une Ame de lumière.\n    Poète, et je me plais à le dire, quoiqu'il ait publié fort peu de vers,\nl'écrivain de l'Eve future et d'Axel est peut-être le plus grand poète de\nce siècle — poète, c'est-à-dire Créateur, il a réalisé son œuvre dans\n l'Impersonnel.\n    L'Impersonnel! N'est-ce pas le domaine de l'immatériel, du supra­\n sensible, de l'Intangible? N'est-ce pas l'hyperphysique et le supra­\n humain, comme le personnel est le physique et l'humain.\n    Se dépersonnaliser c'est donc projeter son être dans l'Impersonnel.\n Et ce qui n'est pas personnel n'étant pas mortel, l'Impersonnel est\n donc aussi l'Éternel.\n    Se dépersonnaliser, c'est donc encore se projeter dans l'éternité.\n\n   (1) Je suis heureux — et d'ailleurs n'est-ce pas un devoir — de citer ici la belle étude consacrée\nau Poète par M. Henry Bordeaux dans son livre : Ames modernes.\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                               DURENDAL                               6l\n\nC'est dépouiller l'hominale enveloppe pour n'être plus que l'ange, c'est\nrejeter tout vain orgueil du moi; c'est s'arracher aux contingences qui\namoindrissent et qui souillent; c'est se détacher des choses terrestres,\nc'est quitter l'accessible pour l'Inaccessible, c'est « voir », c'est\n« pénétrer ».\n   Dans l'éclatante lucidité de son esprit, Villiers de l'Isle-Adam\nparvint à ce degré suprême.\n    Va oultre! était la devise de sa race. Ne vous semble-t-il pas voir\nune main se tendre — en un geste impérieux, indicateur d'étoiles —\nvers d'infinies clartés, tandis qu'une voix ordonne : Va oultre!\n   Va, sans te laisser arrêter par de vains impédiments, sans con­\nnaître la peur, bardé de foi, heaumé de volonté. Jette bas les\nobstacles, culbute les scrupules, et que l'adverse fortune te trouve\nimpavide.\n   Va oultre! Évade-toi de l'illusoire et menteuse réalité pour\nt'efforcer vers l'Abstrait. Appareille vers les soleils et tente de con­\nquérir — unique Toison d'Or — la possible somme de parfait concédée\npar Dieu!\n   Philippe-Auguste Mathias alla Oultre et s'éleva très haut.\n   Et que m'importent les parfois inévitables promiscuités, les fatales\nfaiblesses de sa vie. Que livrait-il à ceux qu'il frôlait? Si peu de lui!\nNe s'était-il pas dépersonnalisé!\n   Il vainquit la double illusion de l'or et de l'amour, ces deux pas­\nsions suzeraines dont ne put triompher Axel. L'argent — cette chose\nvile, ce fatal adjuvant — il le méprisa jusqu'à la misère; l'amour ne\nfut pour lui peut-être que le précieux cordial, que le réconfortant\nviatique : il ne fut pas le but du terrestre voyage. Son réel amour fut\nl'amour du Divin et de ses reflets : le Beau et l'Idéal. Il s'éleva très\nhaut; et on ne peut lui assigner comme pairs, parmi les écrivains ou\npoètes modernes, qu'Ernest Hello et Edgar Poë.\n   Barbey d'Aurevilly, son contemporain — et pour certains, erroné-\nment, son émule — n'atteignit pas son génie qui s'épanouit en de\ntranscendantales conceptions.\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "62                             DURENDAL\n\n\n   Les êtres, héros et héroïnes, que fit surgir en ses œuvres, — certes\nde très insigne littérature, — d'Aurevilly, ne frissonnent pas de cette\nvie sublimée qui anime ceux que créa l'écrivain de l'Amour suprême.\n   D'Aurevilly imagina des êtres humains encore, frêles jouets de leurs\npassions et de leurs illusions ; Villiers, qui avait pénétré l'essence et\nentrevu l'au-delà de la Vie et des Vivants, vit surtout le superhomme\net les êtres de son Rêve sont des êtres spiritualisés dont la vie n'est\nqu'un perpétuel devenir vers la suprême perfection, des êtres d'outre-\nhumanité, des êtres d'au-delà!\n   Le Poète ne crut pas à la possibilité de l'amour absolu sur cette\nterre et dans la chair ; il ne put croire à l'amour-passion où tout n'est\nque « vanité sur mensonge, illusion sur inconscience, maladie sur\nmirage » et — sauf dans la Maison du Bonheur (1) — il conçut d'excep­\ntionnels êtres ayant renoncé aux fugitives jouissances de l'amour ter­\nrestre, aux baisers et étreintes, pour se projeter dans la Lumière\nincréée — :\n\n\n  « Ainsi l'humanité subissant à travers les âges, l'enchantement du\nmystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré.\n  Toujours elle en divinisa l'immuable essence, transparue sous le\nvoile de la vie — car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au\ncœur humain les fugitives illusions de l'amour terrestre, lui font tou­\njours pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la\nLumière créatrice d'où il émane.\n   Et c'est pourquoi bien des amants — oh ! les prédestinés! — ont su,\ndès ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers,\nrenoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase\nnuptiale, projeter ensemble la dualité même de leur être dans les\nmystiques flammes du Ciel. A ces cœurs élus, tout trempés de foi, la\n Mort n'inspire que des battements d'espérance; en eux, une sorte\nd'Amour-Phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître\n\n     (1) Histoires insolites\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                               DURENDAL                               63\n\nqu'immortel : ils n'ont accepté de la terre que l'effort seul qu'elle\nnécessite pour s'en détacher. »\n\n   Ainsi prélude l'Amour suprême.\n   Rappelez-vous aussi les Amants de Tolède que le grand inquisiteur\nTorquemada ramène à Dieu par leur propre aversion des joies char­\nnelles et Sœur Natalia qui a déserté « le seuil du salut pour un\namour mortel ». Elle en apprend bientôt les désillusions et les oppro­\nbres et abandonnée de celui qu'elle aimait, elle revient à celle qu'elle\navait quittée, à la clémente madone qui lui pardonne,: elle retourne à\nl'Amour suprême.\n   Vous citerai-je encore l'Inconnue des Contes cruels; l'Amour sublime :\nl'amour dans la prière, dans la duelle ascension vers Dieu ; et le\nMeilleur Amour : l'amour du rêve, des Propos d'Au delà?\n   Et si deux êtres pouvaient s'aimer un seul instant, d'un amour\nabsolu, sans défaillances comme sans désillusions, ne serait-ce pas un\nsupplice, pour eux, de survivre à cet instant non pareil!\n   Souvenez-vous. d'Akédysséril.\n   Et Axel, cette grande et sombre tragédie qui recèle en elle la lutte\nentre la spiritualité et la passionnalité et en laquelle le poète rêva\nd'incarcérer la synthèse de son œuvre :\n   Sara a renoncé à l'amour le plus pur, l'amour de Dieu ; elle n'a pas\naccepté la Lumière, l'Espérance et la Vie.\n   Axel a douté de la parole de Janus et « les dieux sont ceux qui ne\ndoutent jamais ». Il n'a pas su s'échapper dans l'Incrée, il n'a pas su\nse sublimer et de même que Sara est restée au seuil du Monde religieux,\nil n'a pu franchir celui du Monde occulte.\n   Lui aussi a refusé la Lumière, l'Espérance et la Vie et Janus lui a\n prophétisé le futur :\n   « Plus d'espérances hautes, d'épreuves rédemptrices, de surnaturelle\n gloire; plus de quiétude intérieure. Tu l'as voulu. Tu es devenu ton\njusticier et tu seras précipité toi-même. Adieu ! »\n   Le Renonciateur et la Renonciatrice se retrouvent dans le Monde\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "64                               DURENDAL\n\n\npassionnel qui cèle le châtiment. Ils s'aiment! Mais si leurs transports\nallaient s'éteindre!\n   Aussi leur existence est-elle remplie; ils ont épuisé l'avenir.\n   « Pourquoi vivre? » dit Axel à Sara... Pourquoi chercher une à une\ndes ivresses dont nous venons d'éprouver la somme idéale et vouloir\nplier nos si augustes désirs à des concessions de tous les instants où\nleur essence même, amoindrie, s'annulerait demain sans doute? Veux-tu\ndonc accepter avec nos semblables, toutes les pitiés que demain nous\nréserve, les satiétés, les maladies, les déceptions constantes, la vieillesse\net donner le jour encore à des êtres voués à l'ennui de continuer?...\nNous, dont un océan n'apaiserait pas la soif, allons-nous consentir\nà nous satisfaire de quelques gouttes d'eau, parce que tels insensés ont\nprétendu, avec d'insignifiants sourires, qu'après tout c'était la sagesse?\n   Pourquoi daigner répondre amen à toutes ces litanies d'esclaves?\nFatigues bien stériles, Sara! et peu dignes de succéder à cette miracu­\nleuse nuit nuptiale, où, vierges encore, nous nous sommes cependant\nà jamais possédés! »\n\n     Et ils meurent « pendant qu'il en est temps encore » :\n\n   « AXEL. — Les lueurs de cette lampe nuptiale pâlissent devant les\nrayons du jour! Elle va s'éteindre. Nous aussi.\n  (Elevant sa coupe) : Vieille terre, je ne bâtirai pas les palais de mes\nrêves sur ton sol ingrat : je ne porterai pas de flambeau, je ne frapperai\npas d'ennemis.\n   Puisse la race humaine, désabusée de ses vaines chimères, de ses\nvains désespoirs et de tous les mensonges qui éblouissent les yeux\nfaits pour s'éteindre — ne consentant plus au jeu de cette morne\nénigme — oui, puisse-t-elle finir, en s'enfuyant indifférente, à notre\nexemple, sans t'adresser même un adieu.\n   Sara, toute étincelante de diamants, inclinant la tête sur l'épaule d'Axel et\ncomme perdue dans un ravissement mystérieux :\n   Maintenant, puisque l'infini seul n'est pas un mensonge, enlevons-\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                                 DURENDAL                                 65\n\nnous, oublieux des autres paroles humaines, en notre même infini! »\n  Axel porte à ses lèvres la coupe mortelle, boit, tressaille et chancelle;\nSara prend la coupe, achève de boire le reste du poison, — puis ferme les\nyeux. — Axel tombe; Sara s'incline vers lui, frémit, et les voici gisant,\nentrelacés, sur le sable de l'allée funéraire, échangeant sur leurs lèvres le\nsouffle suprême...\n\n   C'est parce qu'ils ont refusé la Lumière, l'Espérance et la Vie,\nqu'Axel et Sara trouvent cette finalité maudite : le suicide « qui les\nvoue à l'exil du ciel ».\n   « A l'exil du ciel! » voilà le châtiment, car la mort c'est le « devenu »,\nl'Impersonnel. C'est la réalité de ce qui maintenant n'est que vision.\n   Si le suicide était l'épouvantable et fatale issue qui attendait le\nRenonciateur et la Renonciatrice, un signe — de pardon et d'espoir —\npouvait les sauver : leur salut était dans l'Amour suprême, leur réel idéal\ndans la Lumière à laquelle ils avaient renoncé.\n   C'était la fin que, dans sa foi chrétienne, Villiers avait assignée à Axel.\n   Respectueux de ses derniers rêves et de ses ultimes pensées, c'est la\nseule aussi à laquelle nous songeons en lisant son œuvre.\n   Il nous a été révélé une variante de dénouement d'Axel où la croix\napparaît irradiante et salvatrice, talisman infaillible contre les défail­\nlances, signe de pitié et d'amour, de rédemption et de victoire!\n   Sara appartient — avec Morgane, Claire Lenoir, Elisabeth (de la\nRévolte) — à cette race de femmes d'exception, dignes de l'amour du\n Poète.\n   Mais l'Eve moderne tenterait en vain d'escalader les hauteurs baignées\n de lumière où plane le penseur; aussi est-elle indigne de lui. N'est-ce\n pas à elle qu'il voue ces rythmiques adieux :\n\n                    Tu secouais ton noir flambeau ;\n                    Tu ne pensais pas être morte;\n                    J'ai forgé la grille et la porte\n                    Et mon cœur est sûr du tombeau.\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "66                                   DURENDAL\n\n\n                       Je ne sais quelle flamme encore\n                       Brûlait dans ton sein meurtrier,\n                       Je ne pouvais m'en soucier :\n                       Tu m'as fait rire de F aurore.\n\n                        Tu crois au retour sur les pas ?\n                        Que les seuls sens font les ivresses ?\n                        Or je baillais en tes caresses ;\n                        Tu ne ressuscitera pas (1).\n\n     L'Eve moderne étant morte pour lui, il crée l'Eve Future.\n\n   Il dédia cette œuvre — qu'il appelait, lui-même, une « œuvre d'art\nmétaphysique » et dans laquelle la myopie de M. Stéphane Mallarmé\nne découvrit qu'un « pamphlet » : Aux rêveurs, aux railleurs.\n  Aux rêveurs qu'il mène jusqu'aux altitudes les plus sereines du rêve\net de la pensée en des pages d'une incomparable lucidité et d'une\ndéconcertante profondeur, comme celle-ci :\n\n   « Tenez : l'abeille, le castor, la fourmi, font des choses merveilleuses,\nmais ils ne font que cela et n'ont jamais fait autre chose. L'animal est\nexact, la naissance lui confère avec la vie cette fatalité. Le géomètre\nne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche, et la\nforme de cette ruche est, précisément, celle qui, dans le moindre\nespace, peut contenir le plus de cases, etc. L'animal ne se trompe\npas, ne tâtonne pas! L'homme, au contraire (et c'est là ce qui\nconstitue sa mystérieuse noblesse, sa sélection divine), est sujet à déve­\nloppement et à erreur. Il s'intéresse à toutes choses et s'oublie en elles.\nIl regarde plus haut. Il sent que lui seul dans l'univers n'est pas fini.\nIl a l'air d'un dieu qui a oublié. Par un mouvement naturel — et\nsublime ! — il se demande où il est; il s'efforce de se rappeler où il\ncommence. Il se tâte l'intelligence, avec ses doutes, comme après ON\n\n (1) Rencontre (Contes cruels).\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                DURENDAL                                  67\n\nne sait quelle chute immémoriale. Tel est l'homme réel. Or le propre\ndes êtres qui tiennent encore du monde instinctif, dans l'humanité,\nc'est d'être parfaits sur un seul point, mais totalement bornés à celui-là. »\n                                    .\n\n   Aux railleurs! Et n'est-ce pas une déjà mortifiante raillerie le défi du\npoète, qui fait surgir de son cerveau de génie Hadaly l'Eve future, à\nl'inventeur Edison inapte à l'imiter ! N'est-ce pas son impuissance,\nqu'il lui profère, son impuissance à créer même un être artificiel qui\nsoit l'exacte copie de la créature humaine! N'est-ce pas sa petitesse\ndevant Dieu qu'il crie au sorcier de Menlo-Parck ! N'est-ce pas aussi\nlà faiblesse de la science qu'il raille devant l'omni-science divine !\n   La raillerie n'est-elle pas encore dans l'abîme que creuse Villiers de\nrisle-Adam, entre Alicia Clary — la bourgeoise qui réunit en elle les\nmarmoréennes splendeurs de la Vénus Victrix — et l'éblouissante\nHadaly.\n   Ecoutez incanter l'Eve imaginaire, l'Eve future :\n\n   « Nuit c'est moi, la fille auguste des vivants, la fleur de science et\nde génie résultée d'une souffrance de six mille années. Reconnaissez\ndans mes yeux voilés votre insensible lumière, étoiles qui périrez\ndemain; — et vous, âmes des vierges mortes avant le baiser nuptial,\nvous qui flottez, interdites, autour de ma présence, rassurez-vous ! Je\nsuis l'être obscur dont la disparition ne vaut pas un souvenir de deuil.\nMon sein infortuné n'est même pas digne d'être appelé stérile! Au néant\nsera laissé le charme de mes baisers solitaires; au vent mes paroles\nidéales; mes amères caresses, l'ombre et la foudre les recevront, et\nl'éclair seul osera cueillir la fausse fleur de ma vaine virginité.\nChassée, je m'en irai dans le désert sans Ismaël; et je serai pareille\nà ces oiselles tristes, captivées par des enfants, et qui épuisent leur\nmélancolique maternité à couver la terre. O parc enchanté! Grands\narbres.qui sacrez mon humble front des reflets de vos ombrages!\nHerbes charmantes où des étincelles de rosée s'allument et qui. êtes\nplus que moi ! Eaux vives, dont les pleurs ruissellent sur cette écume\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "68                             DURENDAL\n\n\nde neige, en clartés plus pures que les lueurs de mes larmes sur\nmon visage! Et vous, cieux d'Espérance, — hélas! si je pouvais\nvivre! Si je possédais la vie! Oh! que c'est beau vivre! Heureux ceux\nqui palpitent! O Lumière, te voir! Murmures d'extase, vous entendre!\nAmour, s'abîmer en tes joies! Oh! respirer, seulement une fois, pen­\ndant leur sommeil, ces jeunes roses si belles! Sentir seulement passer\nce vent de la nuit dans mes cheveux!... Pouvoir seulement mourir! »\n\n   N'est-ce pas elle l'Andreïde — l'artificielle — qui semble la vivante\net Alicia Clary — le fantôme !\n   Lord Ewald — symbole de l'humanité inassouvie d'amour — devait\naimer Hadaly puisqu'elle est l'Idéal amour, comme Alicia Clary était\nl'amour terrestre devenu impossible. Edison est aussi plus qu'un héros\nde roman : c'est la science qui tente en vain d'être égale à Dieu.\n   Transitoriis quœre œtema avait écrit le poète au seuil de l'Eve future.\nLa réalité ne fut pour lui qu'un tremplin qui le projetait dans « les\nrégions de l'Idéal où l'insulte des humains n'atteint plus », dans l'Éther\npur de son Rêve. Et qu'appelait-il rêver?\n\n   « Rêver, c'est d'abord oublier la toute puissance des esprits infé­\nrieurs mille fois plus abjects que la sottise! C'est cesser d'entendre\nles irrémédiables cris des spoliés éternels ! C'est oublier les humilia­\ntions que chacun subit et que tous infligent et que vous appelez la Vie\nsociale ! C'est oublier ces soi-disants devoirs qui révoltent la conscience\net ne sont autres que l'amour des intérêts bas et immédiats au nom\ndesquels il est permis de demeurer distrait devant la misère des\ndéshérités! C'est contempler, au fond de ses pensées, un monde occulte\ndont les réalités extérieures sont à peine le reflet!... C'est se ressaisir\ndans l'Impérissable! C'est se sentir solitaire, mais éternelle! C'est\naimer l'idéale Beauté, librement comme courent les fleuves à la mer!\nEt le reste des passetemps ou des devoirs ne vaut pas un soleil dans\nces temps maudits où je suis forcée de vivre.\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                                DURENDAL                                 69\n\n  Au fond, rêver c'est mourir; mais c'est mourir au moins en silence\net... avec un peu de ciel dans les yeux!... »\n\n                                                        (La Révolte.)\n  Rêvasser n'est pas rêver; le rêve étant, avec la prière, l'effort le\nplus pur et le plus haut. De même que nous pouvons être l'artisan de\nnotre bonheur, nous pouvons être celui de notre réalité. La réalité, telle\nqu'on la conçoit généralement, n'est qu'un mensonge : Le Rêve est la\nseide réalité.\n\n  A ce siècle de Lumière, le comte de Villiers de l'Isle-Adam, préfé­\nrait la Lumière des siècles.\n   Il s'était abreuvé aux sources les plus rares du savoir humain,\ndepuis l'antique science occulte jusqu'aux doctrines philosophiques de\nFichte et de Hegel.\n   Les plus récentes recherches, les plus proches découvertes ne lui\nfurent pas, non plus, étrangères; car ce rêveur était un savant, mais\npour qui la science doit augmenter l'âme et non l'amoindrir.\n   Elle corrobora d'ailleurs sa foi diamantine. Déjà il avait fait dire à\nClaire Lenoir « puisque la Croyance est la seule base de toutes les\nréalités, préférons Dieu », et il avait écrit dans l'Eve future « qu'écarter\nde ses pensées l'idée d'un Dieu ne signifie pas autre chose que se déca­\npiter gratuitement l'esprit ».\n   La variante de la Fin d'Axel est trop significative aussi, elle révèle\ntrop le suprême état d'âme du Poète pour que je ne la cite pas.\n   A l'instant où il va mourir, la Croix apparaît à Axel, ainsi qu'un\nphare sauveur :\n\n  AXEL. — « O croix! je ne    puis te dire adieu! Voici que je le sens\nbien : l'amour de toi seule fermente en mon sang. Celui qui fit de toi\nce que tu es... m'attire! Que serait un Dieu — qui n'eut pas fait pour\nnous ce que sut accomplir le Fils de l'Homme? — Et que serait alors\nce prétendu Dieu devant cet infini, — Jésus, l'Éternel Mage? Donc,\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "70                             DURENDAL\n\n\nc'est bien lui, Dieu le Verbe même, sinon personne. Et si le Fils de\nl'Homme s'est trompé, l'humanité n'est qu'un leurre! Car il ne saurait\navoir menti pour nous donner l'Espérance.\n   ... Il faut d'un cœur simple le recevoir, ce qui est le comprendre, et\nnul ne peut le comprendre que par l'amour... qu'il donne à ses seuls\nélus... comment limiter Dieu à ne pouvoir être en un homme?... »\n\n   Et jetés dans les coins du feuillet ces deux seuls mots : munifi­\ncence, magnificence et cette phrase lapidaire : Ce qui est c'est croire.\n   Si cette fin d'Axel est un fervent acte de Foi, la fin de l'Eve future\nn'atteste-t-elle pas la toute puissance divine ?\n   Lord Ewald a perdu cet être d'outre-humanité que lui avait créé\nEdison : Hadaly, son rêve concrétisé.\n   Où pourrait-il, dès lors, trouver son suprême Idéal sinon en Dieu\nqui seul étanche notre soif d'Infini! Et l'inventeur qu'est-il devant\nl'omni-créateur !\n   Ce qui est c'est croire!\n   Humble Credo dans lequel le Poète reconnaît sa petitesse devant\nl'Invisible Semeur de mondes! Sublime parole qui monte au Ciel\ncomme un vol d'âme !\n   Le comte de Villiers ne fut donc pas seulement un Voyant, il fut aussi\nun Croyant.\n   Et c'est ainsi qu'il est, pour ceux qui la pénètrent, une méthode\nincluse, quoique dispersée, en son œuvre d'hermétique lumière.\n   Il réalisa, lui-même, cette phrase liminaire de ses admirables pages\nsur Hamlet :\n   « Toute libre intelligence ayant le sens du sublime, sait que le\nGénie pur est, essentiellement silencieux, et que sa révélation rayonne\nplutôt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime, »\n   Souvent il laisse, lui aussi, deviner plus qu'il n'exprime : une\nphrase, à dessein inachevée, interrogative ou exclamative, un mot\nmême, une réflexion, dès l'abord jugée inutile, posent au lecteur de\ntroublants problèmes ou lui suggèrent de traditionnelles vérités.\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "                                        DURENDAL                                   71\n\n   Comment qualifier son Style sinon d'Impersonnel, lui aussi. Il est\nidéalement adéquat à l'intérieure pensée. C'est le style-type, L E\nS T Y L E — majusculairement écrit.\n   Le prestigieux visionnaire qui sigilla, de sa griffe générale, l'Annon-\nciateur,l'Evefuture et Axel, aurait pu répéter avec le surhumain Richard\nWagner : Mon art c'est ma prière.\n   « L'Art, dit Ernest Hello — ce grand penseur qu'illumina la foi\nchrétienne — l'Art est le souvenir de la présence universelle de Dieu.\n   « C'est pour cela qu'il cherche les déserts, il aime la solitude, il se\ndétourne instinctivement quand il aperçoit la multitude. »\n   Oui, l'Art est l'exaltation du beau Idéal, c'est pourquoi il sera Idéa­\nliste, ou il ne sera pas.\n   L'œuvre d'art, la plus haute et la plus sublime est celle qui nous\nlaisse entrevoir le Divin et l'Au-delà : il est possible de les assentir\nen contemplant le Saint-Jean de Vinci comme en entendant la Neuvième\nSymphonie ou le Prélude de Parsifal.\n   C'est parce que l'écrivain de l'Amour suprême fut essentiellement\nidéaliste que son œuvre est celle de dilection des êtres d'exception, de\nceux qui s'efforcent vers l'En-Haut : elle ne connaîtra jamais l'enca­\nnaillante popularité. Les très rares qui la méditent y trouvent l'Agré-\nment inattendu (1) ; pour eux seuls sont les révélateurs arcanes que le\nPoète adorna d'une forme impeccable.\n   Croisé du Verbe, il mania la plume aussi noblement et aussi glorieu­\nsement que ses ancêtres avaient jadis tenu l'épée.\n   Il vécut pauvre, exilé en un siècle où l'Intérêt a détrôné l'Idée et où\nles humains arborent le flagrant cynisme de cette devise : « Surtout\n pas de génie »; sa pauvreté lui fut une pourpre.\n\n\n  Le comte de Villiers de l'Isle-Adam qui, comme Morgane (2),\nportait des cieux en sa poitrine, mourut, ignoré de ses contempo-\n\n  (1) L'Agrément inattendu (Histoires insolites) — dédié à M. Stéphane Mallarmé.\n  (2) Voir Morgane (drame), p. 69.\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": "72                               DURENDAL\n\n\nrains l'année même (1), où triomphait le mercantile édificateur de la\nTour Eiffel.\n   Il expirait — entouré de quelques fervents — dans une très humble\nchambre chez les Frères Saint-Jean de Dieu. Mais il partait\n« tranquille » car il savait que — libéré de la vie — il allait franchir\nle terme de toute servitude pour entrer dans l'Impersonnel. Il mourait\nen preux et en chrétien sûr qu'il est, pour les purs, de divines\nrécompenses.\n   Cet aigle planait trop haut : les passants de ce temps ne l'aperçurent\npoint.\n   Mais ceux qui eurent le précieux bonheur de vivre dans le clair\nsillage de sa terrestre existence, ceux qui méditent son œuvre — dis­\npensatrice de Normes et de Beautés — se font les buccinateurs de la\ngloire de ce suzerain qui eut pour fiefs les plus vertigineuses cîmes du\nRêve et de la Pensée.\n   Je salue, ici, l'immortel Villiers de l'Isle-Adam :\n\n                    PRINCE DES LETTRES FRANÇAISES\n\n                                                 JOSÉ   HENNEBICQ.\n\n\n\nCette évocation littéraire fut faite à Bruxelles, le 23 janvier 1896, au   Salon\n          d'Art idéaliste; le 27 janvier 1896, au Cercle Léon XIII.\n\n\n\n\n     (1) En 1889.\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": "                                         DURENDAL                     73\n\n\n\n\n   LE BAPTÊME DES CLOCHES (I)\n            Le doux soleil d'avril éclaire la prairie\n            Où le chant des pinsons aux parfums se marie\n\n            Et le souffle léger des brises du matin\n            Fait trembler sur l'étang des ombres de satin\n\n            Le bronze de la cloche est couvert de dentelle\n            Et le prêtre s'incline en priant devant elle.\n\n                                                *\n                                            *       *\n\n            « Etendez, ô Seigneur, votre droite divine\n            Et bénissez cette eau limpide et cristalline,\n\n            Afin qu'en baptisant notre cloche nouvelle\n            Votre esprit, trois fois saint, l'affermisse par elle\n\n            Et que l'airain sacré, droit dans sa destinée,\n            Poursuive à votre honneur sa tâche fortunée.\n\n            Que partout et toujours où tintera sa voix,\n            Dans les maisons, dans les blés d'or, ou dans les bois,\n\n            Reculent, confondus, le piège, la malice,\n            Les fantômes errants et le noir maléfice.\n\n            Lorsque du haut des monts roulera l'avalanche\n            Elle entendra, Seigneur, cette musique blanche\n\n(1) D'après les Prières   liturgiques.\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "74                        DURENDAL\n\n\n     Devant qui s'éteindront aussi les durs éclairs\n     Dans les frémissements épouvantés des airs.\n\n     Les orages, les tempêtes et les détresses\n     Finiront leurs fureurs atroces, en caresses\n\n     Et quand les fils du Christ aux brises matinales\n     Entendront s'égrener ses notes virginales\n\n     Leur âme sentira la ferme piété\n     Se mêler au frisson divin de la bonté.\n\n     Ils gagneront, hâtifs, l'Église maternelle\n     Et chanteront, avec les Saints, l'ère nouvelle!\n\n     Les trompettes auront des timbres éclatants,\n     Les psaumes, entonnés par des voix de Printemps,\n\n     Seront accompagnés des orgues triomphales\n     Et l'allégresse d'or jaillira des cymbales!\n\n     — Abaissez, o Seigneur, votre esprit éternel\n     Et bénissez l'eau claire où l'on verse le sel ! —\n\n     Voyez avec bénignité cette œuvre sainte.\n     Protégez-la toujours de la plus faible atteinte\n\n     Et daignez la couvrir des célestes rosées\n     Que votre main dispense aux plantes arrosées.\n\n     Alors, en lui battant votre verbe éternel,\n     Elle saura chasser, Seigneur, le criminel\n\n     Que je vois s'encourir, effaré, dans la nuit\n     Sous ce formidable battement qui le suit! »\n                                   *\n                               *       *\n\n     Et le bronze lavé par cette eau consacrée\n     Semble, sous le soleil, d'une couleur nacrée.\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": "                     DURENDAL                            75\n\nDes ramiers ont passé dans l'ombre de la tour\nAppelés par l'accent des cantiques d'amour.\n\nQuelques vieux paysans ont délaissé leurs chaumes\nPour venir écouter les versets et les psaumes,\n\nEt l'haleine d'Avril passe sur les bougies\nTandis que le pasteur poursuit les liturgies,\n\nEt que son doigt trempé dans l'huile des infirmes\nY trace, par sept fois, tremblant, les saintes firmes.\n                              *\n                          *       *\n\n« Vous aviez ordonné, Seigneur, à vos prophètes\nDe faire résonner jadis, aux jours de fêtes,\n\nLes tubes d'argent clair qui résonnent au loin,\nAfin que votre peuple écrasé de besoin,\n\nEntendant, tout à coup, leur suave harmonie,\nEn foule, vienne au temple à cette heure bénie.\n\nDonnez donc à la cloche une vertu divine\nEt faites qu'on l'ouïsse au loin sur la colline\n\nDonnez-lui le pouvoir, eu frappant les oreilles,\nDe suscita', Seigneur, des ferveurs sans pareilles,\n\nD'éloigner les mauvais de ses ondes sonores\nEt d'enchanter partout les nouvelles aurores !\n\nLaissez-lui tempérer les neiges et les grêles\nQu'apaiseront, suppliantes, ses gammes frêles\n\nLes grêles, la peste et les fièvres malsaines\nDont elle embaumera, charmante, les haleines.\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": "76                       DURENDAL\n\n\n     Père, Dieu tout puissant, éternel et superbe,\n     Maître du cèdre du Liban et du brin d'herbe,\n\n     Qui fîtes s'écrouler les murs de Jéricho\n     Par la seule vertu des fifres que l'écho\n\n     Renvoyait bourdonnants de montagne en montagne,\n     Exaucez l'oraison que ce peuple accompagne.\n\n     — Etendez votre main miséricordieuse\n     Et bénissez, Seigneur, la cloche harmonieuse! —\n\n     Que votre Saint-Esprit fasse sa voix ardente\n     Et lui donne la force active et fécondante!\n\n     Son tintement heureux fera fuir les méchants\n     Et le peuple chrétien abandonnant les champs,\n\n     Les forêts, les cités, pour répondre à l'appel\n     Poursuivra plus gaîment son labeur fraternel.\n\n     Lorsque le timbre d'or percera les espaces,\n     Glorieux, implorant comme la voix des races,\n\n     Sur la race étendez votre main secourable\n     Et bénissez, Seigneur, la Terre misérable! »\n                                   *\n                               *       *\n\n     Le doux soleil d'avril éclaire la prairie\n     Où le chant des pinsons aux parfums se marie,\n\n     Et le souffle léger des brises du matin\n     Fait trembler sur l'étang des ombres de satin\n                                                THOMAS BRAUN.\n"}, {"page_pdf": 88, "texte": ""}, {"page_pdf": 89, "texte": ""}]}