{"numero_id": "ulb-durendal-1896-12-n12", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1896-12-n12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 213, "page_fin": 214, "titre_corps": "Lettre à une grande Dame pour lui accuser réception de son « désabonnement »", "titre_sommaire": "Lettre à une Grande Dame", "signature_source": "Un des Douze Pairs", "ancre_debut": "Lettre à une grande Dame", "ancre_fin": "UN DES DOUZE PAIRS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "NOEL SAUVEUR", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 258, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 147, "fin_caractere_exclue": 1947, "texte": "Lettre à une grande Dame\n     POUR LUI ACCUSER RÉCEPTION DE SON « DÉSABONNEMENT »            (I)\n\n\n                           MADAME,\n\n\nJ  E reçois à l'instant votre laconique billet, ainsi conçu : « Je renonce\n    à mon abonnement à la revue Durendal. » J e ne conteste pas votre\ndroit strict au désabonnement, mais l'usage que vous en faites, vous\nparticulièrement, M a d a m e , contre nous, jeune revue catholique —\nnous avons trois ans — me paraît abusif.\n   En créant cette revue, sans ressources autres que celles qui nous\nviennent du public, nous avons surtout voulu offrir aux tout jeunes\nlittérateurs de notre parti (comme on dit en politique) l'occasion de\ndébuter dans les lettres. Vous ignorez, sans doute, M a d a m e , combien\nles débuts dans la littérature sont difficiles, en notre pays particu­\nlièrement. Veuillez remarquer encore, s'il vous plaît, que les revues\ncatholiques ouvertes aux débutants sont rarissimes.\n   Or, permettez-moi de vous demander ceci : « Où débuteront nos\njeunes catholiques, s'ils ne débutent dans nos revues catholiques? »\n  Je répondrai pour vous, M a d a m e : « Chez l'ennemi. »\n   Oui, chez l'ennemi, ils débuteront là... et ils demeureront là.\n   Nous avons de cela, sous les yeux, un exemple presque célèbre.\n   Ouvrez le 1er volume de l'Histoire des Lettres belges, d'expression\nfrançaise, de M. Francis Nautet, au chapitre qui raconte la Genèse\ndu mouvement jeune belgique de 1879-1880. Vous y lirez ceci : que\nle mouvement naquit à l'Université de Louvain, que l'Alma Mater fut\nle berceau d'une partie des «. Jeunes Belgique ». Malheureusement\npour les Lettres catholiques, ces jeunes catholiques, dont plusieurs\nsont devenus depuis de. nos grands écrivains, faute de rencontrer un\n    (1) La lecture de cette lettre n'est interdite à personne.\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1647, "texte": "214                               DURENDAL\n\n\nappui à Louvain même, débutèrent à Bruxelles chez l'ennemi... Ils y\ndemeurent. Inutile de dire que si leurs talents littéraires se sont déve­\nloppés, leur catholicisme, au contraire, s'est irrémédiablement perdu\net que nous en sommes réduits aujourd'hui à protester contre la\nlicence de leurs écrits.\n   Méditez ce trait, M a d a m e .\n   U n e revue de débutants peut ne pas plaire à tout le monde, j'en\nconviens, — mais elle est indispensable et les catholiques, dont vous\nêtes, ont le devoir de la soutenir, dussent-ils ne pas la lire.\n   J e suis convaincu que vous blâmez de toute votre énergie de chré­\ntienne la littérature malsaine. Parfait! Mais c'est trop peu. Pour être\nlogique, il est nécessaire de désirer pratiquement une littérature\nsalubre et d'aider cette littérature à se faire.\n   Veuillez également retenir ceci, Madame, « il est absolument impos-\nsible de mesurer le mal que fait l'oubli, et le bien qu'il empêche ».\n   Voilà pourquoi votre désabonnement me peine. On vous dit chari­\ntable et comprenant les nécessités de ce t e m p s . . . Je n'insiste pas.\n   Vous êtes fortunée. N'abandonnez donc pas la fortune à son\nordinaire stérilité. H u y s m a n s dit « l'argent incapable de se résoudre\nen un bien intelligent, et inapte même entre des mains charitables à\n atteindre un but qui soit élevé ». N e me laissez pas expérimenter la\njustesse de cette épouvantable maxime.\n    Quoi qu'il en soit, M a d a m e , veuillez trouver ici l'assurance de nos\n respectueux hommages.\n                                              U N DES D O U Z E P A I R S .\n\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-12-n12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 214, "page_fin": 215, "titre_corps": "Noël sauveur", "titre_sommaire": "Noël sauveur", "signature_source": "Édouard Ned", "ancre_debut": "NOEL SAUVEUR", "ancre_fin": "EDOUARD NED", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 259, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 1647, "fin_caractere_exclue": 1877, "texte": "NOËL SAUVEUR\nLes Poètes s'en sont allés                Revêtus de la nuit profonde\nParmi les sentiers esseulés               Ils s'en sont allés par le monde,\nDes grands bois mornes désolés,           Poètes doux à toison blonde,\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2355, "texte": "                                   DURENDAL                                   2l5\n\nA la recherche des chansons                 Annoncé par saint Jean-Baptiste,\nQui dorment parmi les buissons              Voici le petit enfant triste,\nDépouillés de leurs frondaisons.            Le doux enfant, le doux Artiste,\n\nCar ils ont dit : les chansons creuses,     Le Poète pauvre et dolent\nLes phrases douces, amoureuses,             Qui s'en ira seul, épelant\nSont vaines, folles, ténébreuses.           Les gammes d'un supplice lent.\n\nPour nourrir notre rêve altier,             Et nous, petites feuilles mortes,\nIl faut suivre un autre sentier,            Et nous, branches de toutes sortes,\nConnaître le Beau tout entier.              Et nous, les arbres aux voix fortes,\n\nEt dans la nuit toute en grisaille          Et moi la neige, et moi le vent,\nLa forêt sottpire et tressaille             Et nous, les oiseaux morts rêvant\nDes cimes jusqu'à la broussaille.           Aux jardins fleuris du Levant,\n\nEt voici doucement des voix,                Nous chantons l'Artiste sublime\nDes voix mortes dans le grand bois,         Qui de la Beauté tient la cime\nComme de flûte et de hautbois.              En la céleste Jerosolyme.\n\nEt la forêt, grande surprise,               Or, parmi les sentiers rouilles,\nA l'aspect d'une antique église             Les Poètes humiliés,\nToute vieillotte et tonte grise,            Graves se sont 'agenouillés ;\n\nTandis qu'au vaste ciel qui dort            Ils sentent sous leur peau qui crève\nS'allume, éclairant le décor,               Monter la sève et,puis la sève\nUne grande veilleuse d'or.                  Qui fera refleurir leur Rêve,\n\nEt la voix douce, la voix blanche,          Tandis que la veilleuse d'or,\nReligieusement s'épanche                    D'un éclat plus brillant encor,\nDe chaque feuille et chaque branche :       S'illumine dans le décor.\n\nNoël! Noël! gloire à Noël!                  Et vers les églises lointaines,\nCloches, sonnez par tout le ciel            Et vers les Christs et les patènes,\nLa naissance d'Emmanuel.                    Avec de douces cantilènes,\n\n                           Les voilà qui sont repartis,\n                           Ayant leurs Rêves rebâtis,\n                           Les Poètes doux repentis.\n                                                          EDOUARD   NED.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-12-n12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 216, "page_fin": 219, "titre_corps": "Quand les Vivants se taisent les Morts parlent (suite)", "titre_sommaire": "Quand les Vivants se taisent les Morts parlent", "signature_source": "Pol Demade", "ancre_debut": "QUAND LES VIVANTS SE TAISENT", "ancre_fin": "POL DEMADE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 261, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 56, "fin_caractere_exclue": 2362, "texte": "QUAND LES VIVANTS SE TAISENT\n            LES MORTS PARLENT\n                                       ('Suite.)\n\n\n                                          II\n   Madame Defondaffre !\n  Telle fut, le lendemain, à son réveil, la première pensée de Mauvers. Et, ce nom\napparu subitement, au seuil de son esprit encore enténébré des obscures agitations\nde la nuit, mit, comme un peu de rassurante clarté, dans le trouble de ses idées, —\nau moment même où, tout autour de soi, devant la naissante lueur de l'aube,\nsortaient de l'imprécision de l'ombre les objets familiers.\n   Madame Defondaffre!\n  Il lui sembla que ce mot, d'effet pareil à la lointaine apparition du soleil à l'orée\nd'une forêt profonde, était la promesse et déjà l'annonce elle-même de la lumière.\nCette impression ne dura qu'une seconde. Les plaines de son imagination, qu'un\npremier regard lui avait montrées larges, découvertes, baignées de clartés, se\nhérissèrent presque aussitôt de la plus formidable végétation cérébrale. Les fourrés\nbroussailleux, les halliers impénétrables, les taillis puissamment enchevêtrés, les\nfutaies hautes et ténébreuses se multiplient, se succèdent, s'étendent devant lui. Il\nheurte des souches, s'embarrasse de ronces, s'attriste de la ténèbre et finit par se\ntrouver indécis, dérouté, inquiet, perdu dans l'inextricable forêt de sa pensée. La\nclarté fuyait l'esprit de Mauvers, comme le soleil de septembre, qu'il venait\nd'entrevoir, à peine, de la fenêtre de sa chambre, là-bas, au fond du ciel, fuyait\ndevant la menaçante chevauchée des interminables bataillons de nuages gris.\n  Le docteur Mauvers sortit, ce matin, plus tôt que d'habitude et s'en fut vaquer à\nses visites coutumières. Mais il ne sortit pas seul : quelqu'un, d'aussi tenace que\nson ombre, l'accompagnait\n   Avant de désigner ce mystérieux compagnon, il convient de présenter au lecteur,\net selon les formes, le personnage essentiel de l'action qui va suivre, personnage\nen chair et en os et d'un intérêt hors de l'ordinaire, en un temps où l'originalité\nvraie ne court pas les rues.\n   La profession médicale, — dont l'accès est défendu par de nombreuses et très\nhautes barrières et qui requiert une initiation longue, difficile et précieuse, dont le\ndernier terme même n'est atteint que par de rares élus, — est peut-être, de toutes les\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2783, "texte": "                                       DURENDAL                                  217\n\nprofessions humaines, à une exception près, la mieux gardée contre l'envahissement\ndu vulgaire. C'est à elle surtout qu'eût été applicable la fameuse apostrophe du\npoète : « Odi profanum vulgus et arceo. » La médecine, en son mystère, garde\nencore, malgré les sourires profanateurs de plusieurs générations de satiristes,\nquelque reste du respect qui entourait les sanctuaires des dieux antiques. De là,\nsans doute, l'inquiète curiosité qui s'attache de toutes parts aux choses médicales et\nà laquelle les romanciers de ces dernières années ont essayé de donner pâture. Ce\nn'a été malheureusement ou heureusement — les deux opinions sont défendables —\nqu'un essai. A part une satire (1) sanglante, mais encore une satire, les romanciers\nmodernes, pourtant si férus de réalisme, si fanatiques de documentation, se sont\nmontrés d'une superficialité désolante.\n  Un soir qu'on avait traité ce sujet chez Mauvers, sur la citation de ce mot\nmagnifique de d'Aurevilly, le romancier favori de la maison : « Les plus beaux\nromans de la vie sont des réalités qu'on a touchées du coude ou même du pied, en\npassant. »\n  — Assurément, — avait répondu Boisjol, ce jour-là plus grave que d'habitude,\n— et tenez, avait-il ajouté tout aussitôt, agitant de la main le carnet où il annotait\nses visites, il y a ici le germe de dix romans.\n  — Seulement ce sont des germes qui ne germeront pas, s'était écrié Monrat en\nsouriant malicieusement.\n  — On ramasse rarement ce qu'on touche du pied, avait riposté Boisjol.\n   De cette corporation médicale si intéressante dans les multiples manifestations\nde son activité, Mauvers était un type des plus curieux, j'allais dire des plus rares.\n   Mauvers était un médecin comme il s'en rencontre peu aujourd'hui. Son entrée\ndans la carrière médicale, il la devait non aux nécessités matérielles, mais à son\ndésir de connaître, à des inclinations d'esprit. Cette profession ne devait pas être,\npour lui, le métier auquel on use sa vie, en lui demandant son pain quotidien trempé\nde sueur et quelquefois de larmes. La lutte pour la vie, cette transposition moderne\ndes antiques battues de l'homme quaternaire, à supposer qu'il l'eût entrevue de\ntemps en temps, n'avait requis de son courage que des velléités de bataille. La\nchasse à la clientèle, en laquelle nombre de ses confrères déploient des finesses\nd'Iroquois ou des férocités d'Apaches, lui était demeurée étrangère. Etre médecin\nétait pour Mauvers une façon d'être utile, sans plus. La profession occupait sa vie\nsans l'accaparer, ni l'encombrer. Il n'était pas riche pourtant, et son aisance\nn'atteignait pas à la médiocrité dorée dont parle le poète-philosophe. Mais c'était\n\n\n  (1) Les Morticoles de Léon Daudet.\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2960, "texte": "2l8                                  DURENDAL\n\nun homme sans ambition et surtout sans grands besoins. Il se rattrappait d'ailleurs\nd'un autre côté, en sage.\n    Le passant qui s'en allait là, par la rue, joyeux de l'intérieure joie de respirer\nl'air vivant du matin, et que rien ne désignait aux regards, cachait, sous le banal\ndehors du bourgeois moderne, un grand seigneur ayant terres et biens au soleil,\ndans les Colchide de la pensée et du rêve.\n   C'était le docteur Mauvers, qui avait fait à certain fat, de douteuse noblesse,\nlequel s'était permis de l'interroger sur ses villégiatures, cette réponse fastueuse\nd'impertinence :\n   — Moi, baron, je passe la belle saison dans mes campagnes d'Imaginaire, et le\nreste de l'année j'habite mes châteaux en Espagne... où il y a toujours un pavillon\nà votre service !\n   Mauvers avait actuellement quarante ans. Il était, selon le mot latin, en pleine\nmer de la vie, in altum. Sans être de ceux dont les femmes disent avec un sourire :\n« c'est un beau garçon », c'était un homme bien bâti, de physionomie point\ndéplaisante, d'allure fière quand il se sentait sous le regard, mais pour l'ordinaire\ns'abandonnant volontiers à un certain laisser-aller. Etudié de plus près, le doc­\nteur présentait à l'examen du psychologue, un visage d'un intérêt tout spécial.\nIl offrait à l'examinateur attentif un remarquable exemple de ce fait complexe que\nj'appellerai, faute de mot technique : le masque, et que les Romains symbolisèrent\npeut-être dans l'image de leur Janus-Bifrons. Deux appréciations aux antipodes\nl'une de l'autre, — et vraies toutes deux par extraordinaire — partageaient en deux\ncamps ceux qui approchaient Mauvers; les uns disaient : « Quelle âme, quelle\nflamme »; les autres : « Quelle glace, quelle froideur ». Cette divergence tenait au\nplus ou moins d'intimité des appréciateurs avec le médecin. Le vrai Mauvers, le\nMauvers sincère, épanoui, tranquille, libre, vrai, méritait l'apostrophe sympa­\nthique : « Quelle flamme! » Mais, qu'une circonstance restrictive, fût-elle la plus\n insignifiante, vînt à gêner, contrarier, restreindre l'expansion de sa pensée ou de\nson âme, subitement le visage de Mauvers se revêtait d'une sorte de masque. Un\n masque. Je ne trouve pas d'autre terme pour signifier la modification de cette phy­\n sionomie qui, de mobile et d'expressive qu'elle était l'instant d'avant, se figeait\n tout-à-coup dans un mode déconcertant d'impassibilité. En ces instants, le vrai\n Mauvers semblait se dissimuler derrière un faux Mauvers, comme une figure\n humaine se cache derrière un masque. Cette faculté, je devrais dire cette facilité,\n le servait admirablement dans sa profession : elle lui permettait de recéler, derrière\n un sourire, la plus poignante inquiétude et de voiler d'espérance les situations les\n plus désespérées. C'était une gâterie dont il était reconnaissant à la Providence\n comme d'un rare bienfait. A ceux de ses amis qui lui reprochaient doucement cette\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1773, "texte": "                                     DURENDAL                                      219\n\ndéconcertante impassibilité, il répondait : « Mon cher, il en est de cela comme du\nridicule habit noir, si gênant dans l'intimité, mais qu'il est utile, sinon indispen­\nsable, de porter dans le monde. »\n   Mauvers avait mis ce matin son fameux masque en sortant de chez lui, machina­\nlement, peut-être, mais il l'avait mis. Aussi qui l'eût croisé dans la rue grise, n'eût\nrien trouvé d'inaccoutumé en cet allant, d'aspect paisible, dont le cerveau était en\nréalité houleux de pensées.\n   Pas un de ses malades ne le trouva autre que de coutume et ne fut tenté de dire,\nmême à part soi : Tiens, le docteur avait l'air tout préoccupé!\n   Depuis la veille, cependant, — sans qu'il sût même pourquoi, ni comment — le\ncas de M. Defondaffre avait accaparé despotiquement sa pensée. Cet homme « riche,\nprobe, sans ennemis, sans passion », dont on lui avait annoncé l'incompréhensible\ndisparition, le préoccupait comme l'aurait préoccupé la plus belle maladie du\nmonde.\n   Le mot de Boisjol : « Ce serait un beau cas », l'avait obsédé. Oui, vraiment, c'était\nun beau cas. Mais cette vague étiquette ne satisfaisait pas sa curiosité. Disparaître,\nsongeait-il, c'est un acte qui possède tout au plus la valeur d'un vulgaire symptôme.\nOn disparaît, comme on a une hémorrhagie. Cela ne signifie rien, en soi. L'inté­\nressant, l'essentiel, ce serait de connaître la maladie auquel répond le symptôme.\nEt son esprit s'acharnait au diagnostic de cette mystérieuse souffrance dont toutes\nles manifestations connues se réduisaient jusqu'à présent à ce seul phénomène :\nune disparition.\n\n    (La suite au prochain numéro.)\n                                                                    POL DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-12-n12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 220, "page_fin": 220, "titre_corps": "Pensées sur l’Art", "titre_sommaire": "Pensées sur l’Art", "signature_source": "André Jos. 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La philo­\nsophie donc mène à l'art, et l'art s'appuie sur la philosophie.\n\n  Le vrai et le bien étant identiques, l'art qui fait goûter le vrai ne peut que faire\naimer le bien.\n\n   En revêtant des beautés de la forme le vrai et le bien, l'art remplit, sans con­\ntredit, une haute mission sociale.\n\n   L'art n'a pas en lui-même la source du beau. Il n'a que des beautés d'emprunt,\nreflets de la Beauté suprême.\n\n  Si les beautés de l'art sont des reflets de la Beauté suprême, il ne lui est pas\npermis d'en revêtir des laideurs morales.\n\n Que fait l'art quand, méconnaissant sa mission moralisatrice, il revêt le laid\nmoral des séductions de la forme? L'œuvre de perversion de l'ange déchu.\n\n  Lorsqu'une œuvre artistique, au lieu de porter en haut, tire par quelque point en\nbas, c'est qu'il y entre quelque alliage étranger à l'essence de l'art.\n\n  L'art, dans sa poursuite du beau est — s'il ne dévie — un acheminement naturel\nvers le Beau absolu, qui est divin.\n                                                           ANDRÉ J O S . L E P A S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-12-n12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 221, "page_fin": 228, "titre_corps": "L’Esthétique de la Mer : Étude d’Art", "titre_sommaire": "L’Esthétique de la Mer", "signature_source": "Maurice Griveau", "ancre_debut": "L’ESTHETIQUE DE LA MER", "ancre_fin": "MAURICE GRIVEAU", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 266, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 119, "fin_caractere_exclue": 1854, "texte": "L'ESTHÉTIQUE DE LA MER\n                                         ÉTUDE       D'ART    (1)\n\n\n\n                MESDAMES, MESSIEURS,\n\n\n\n\n U\n             N jour de septembre des vacances dernières, j'étais assis\n             sur un cabestan, au T r é p o r t , occupé à prendre quelques\n             croquis. Devant moi, le quai s'allongeait, avec sa file de\n             bateaux amarrés, barques de pêche rebondies, à coque\n fruste et raboteuse, gréées très simplement de voiles carrées, brunes,\ngoëlettes élégantes et sveltes, aux mâts penchés, fines voilières, paque­\nbots à vapeur à la carène noire, goudronnée à neuf et luisante...\nT o u t cela croisait ses amarres, fraternellement, enchevêtrait pour\nl'œil ses manœuvres courantes, faisait un joli réseau compliqué, une\nrésille de soie sur la blondeur du ciel... E t , par-delà le phare, blanchi\nà la chaux, terminant la longue jetée, — elle s'étendait, la Mer, la\n« grande bleue », calme, aux lointains perdus, faisant sonner le galet\nsur le pourtour des plages.\n   U n groupe de marins, de bons « mathurins » aux yeux verts, du\nvert de l'Océan, aux vêtements sentant l'humidité, le sel, m'entouraient,\nme regardaient dessiner.\n   « C'est beau »..., fis-je, un moment, pour rompre le silence. —\nAlors une femme, rude pêcheuse, au jupon rouge, aux traits prononcés,\ndépourvue, bien évidemment, de toute préoccupation esthétique, me\nrépondit, de son accent normand — : « O u i , c'est beau, Monsieur,\nmais c'est triste !... »\n   « Pourquoi dites-vous cela? » — demandai-je, en psychologue tou­\njours prêt aux enquêtes. — « Cela se dit chez nous », répondit-elle\nsimplement...\n\n (1) Du cours libre sur l'Histoire esthétique de la Nature, professé en Sorbonne par l'auteur, cette année.\n"}, {"page_pdf": 267, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2274, "texte": "222                                DURENDAL\n\n\n   « Cela se dit chez nous... » J e compris alors que la mer, où nous\nautres gens intellectuels, artificiels, allons chercher, avec un regain de\nvie et de santé, un spectacle, — est, aux yeux de ce peuple héroïque et\nsimpliste, la donneuse de pain et la mangeuse d'hommes. L a mer les\nfait vivre et les fait mourir, ces marins. Voilà pourquoi ils l'aiment —\net la détestent à la fois. — C'est beau, l'Océan, mais c'est triste!\n\n                                           *\n                                       *       *\n  Si, Messieurs, le point de vue des hommes de mer est trop utilitaire,\net trop intéressé, vraiment, si celui des artistes ou des amateurs\nest, lui, trop « d é t a c h é » , trop abstrait, tous deux réunis ne nous\nredonnent point le tableau complet de la Mer. P o u r embrasser cette\nchose qu'on appelle l'Océan dans son intégralité, il faut la voir,\nsuccessivement, sous L'angle du DILETTANTE, du SAVANT, de I'HOMME\nDU MÉTIER, d e l'ARTISTE.\n   Qu'est-ce, en effet, que l'Océan, en dehors de nous autres hommes,\nde nos yeux, de notre esprit, de nos préoccupations poétiques ou\ncommerciales? — U n e vaste étendue d'eau salée, une nappe liquide\nimmense, emplissant les creux de l'écorce terrestre, gonflée par les\nmarées, pétrie par le vent, qui ronge les falaises, étale les galets ou le\nsable sur nos plages. — L a Science la prend ainsi, la Mer, dans ses\ntraits profonds, essentiels, dans sa genèse, son berceau ; elle cherche à\nretrouver les lois naturelles, positives de sa forme, de son mouvement,\nde ses actions destructives, édificatrices, vitales, hygiéniques.\n   Mais voici que l'homme intervient : l'Océan est pour lui un obstacle :\nil en fait un moyen. L a « g r a n d e b l e u e » , vierge et solitaire, se peuple\nde navires, de voiles. L a Mer, abîme de mort, d'asphyxie, devient\nune route commode et rapide, qu'on préfère souvent à l'autre. L a\npêche, la navigation arment, nourrissent, groupent harmoniquement\ntout un peuple. Malheureusement, cet éternel et sanglant préjugé qu'est\nla GUERRE, arme les navires pour d'autres fins que les hautes, les\nnobles, les utiles, et l'Humanité trouvant, pour s'entre-détruire, la\nT e r r e trop étroite, souille encore de sang la Mer, belle et pure.\n"}, {"page_pdf": 268, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2253, "texte": "                                   DURENDAL                                   223\n\n\n    Il est vrai, comme tout mal, ici-bas, est, symétriquement, pondéré\n par un bien, l'Océan, théâtre de crime ou de désordre, est aussi\n théâtre de dévouement; et la guerre m a u d i t e (matribus detestata) a\n du moins cet avantage qu'elle exalte le dévouement, l'esprit de\n sacrifice. E n tout cas, vous le constatez, la Mer n'est pas qu'un\n paysage; c'est la toile de fond d'an drame. C'est pourquoi nous devons\n l'étudier aussi sous cet aspect, car, sous cet aspect aussi, l'Océan\n rentre dans l'Esthétique.\n    E n résumé, tel est le plan de cette étude. — U n e première partie\n sera consacrée à l'aspect immédiat et décoratif de la Mer, aux traits,\n plastiques ou sonores, qui font son expression directe et sa beauté,\n — du moins sa beauté physique.\n    Dans un second chapitre, je vous ferai pénétrer un instant aux\n profondeurs de cette nappe, dont la surface nous éblouit; vous verrez\n ce que ce voile glauque et plissé cache de merveilles, — et d'hor­\n reurs; revêtu du scaphandre (en idée), j'arracherai, du tréfond des\n eaux, algues et coquillages, je vous donnerai quelque idée de l'exubé­\n rance de vie renfermée dans cette eau qui nous submerge et nous\n étouffe. — Ce sera la beauté scientifique de la Mer.\n    L'Océan une fois saisi dans son fond comme en sa surface, alors\nj'introduirai l'homme en son cadre. Au beau, ou au laid matériel et\n direct, viendra s'ajouter le beau, le laid technique d'abord, puis le\n laid, le beau moral. J'indiquerai le contraste esthétique entre l'ancienne\nflotte, démodée, mais si jolie dans ses voiles bouffantes, — et la flotte\n moderne en fer, à la fois sans grâce et... nuisible. J'aurai, par contre,\n le plaisir de vous rappeler les belles choses qui se sont accomplies sur\n la mer, d'opposer aux naufrageurs impies le sublime équipage d'un\n bateau-sauveteur.\n    Enfin, puisque l'homme n'est point satisfait du seul bonheur de\n contempler, et qu'il compose à son tour sur le t h è m e de la N a t u r e , — il\n me faudra vous dire quels tableaux, quels symboles plastiques ou litté-\n raires, quels poèmes et quelles musiques a suggérés à l'homme cette\n nappe grise ou bleue, calme ou tourmentée, qu'est la Mer.\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2227, "texte": "224                                DURENDAL\n\n\n            I. —   L'EXPRESSION      « DÉCORATIVE » DE LA M E R .\nS A F O R M E , SON COLORIS, SON MOUVEMENT. —            B E A U T É DE SURFACE.\n\n                               Partie   descriptive.\n  L a façon dont on aborde un spectacle, une œuvre d'art, influe sur\nl'appréciation de ce spectacle, de cette œuvre. Il faut aux architec­\ntures des avenues, des « p r o p y l é e s » ; le fameux « L i o n de T h o r ­\nw a l d s e n » , à Lucerne, apparaît prodigieux, taillé en pleine roche, au\ndétour d'une allée qui serpente. Les mélodies de Beethoven, les\nleit-motive de W a g n e r sont mis en relief, en valeur, par la t r a m e sym­\nphonique antécédente... Ainsi la Mer fait-elle plus ou moins d'effet,\net un effet différent, suivant qu'on l'atteint par telle ou telle route. —\nL e s Parisiens qui vont, par exemple, à Etretat,            suivent longtemps\nune jolie vallée n o r m a n d e , riche et c a l m e ; et vers son terminus, entre\ndeux murs de falaises, ils la voient, la Mer, scintiller au soleil comme\nun miroir d'argent bombé, par-delà les toits gais des villas.\n  D e la plage, elle trace sa ligne droite d'horizon, lointaine, mais\nserrée latéralement dans les montants d'un cadre : la falaise d'amont,\nla falaise d'aval, celle-ci percée d'une arche en beau portail d'église,\nque précède une aiguille très régulière, et qu'on croirait levée par une\nm a i n d'artiste. — Vrai décor, mais non mensonger, comme ceux de nos\nthéâtres,   occupant les trois dimensions de l'espace, et construit\nconsciencieusement en calcaire...\n  U n plaisir délicat, c'est d'apercevoir la Mer par surprise, de l'échan­\ncrure d'une falaise, de contempler sa face bleue dans un cadre de gazon\nvert, à travers les légers branchages croisés. — U n plaisir sublime,\nc'est de la découvrir des premiers gradins de montagnes, à mi-côte des\nApennins, par exemple, où, surplombant, et comme suspendue en\nl'air, elle semble dominer les plus hautes cîmes, faire une « montagne\nd'eau ».\n  Enfin, si vous souhaitez des impressions               rares,   interrogez les\naéronautes qui l'ont, non sans effroi, vu moutonner, entendu mugir\nsous leurs pieds, à quelques cents mètres de leur nacelle.\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2209, "texte": "                                DURENDAL                               225\n\n   L a pleine mer! Ce cercle d'eau complet dont votre navire est le\ncentre; à vous, passager du vieux monde au nouveau, elle donne la\nsensation géométrique du parfait, et simultanément l'idée d'infini. Car\ncette circonférence impeccable qui vous cerne, à grande distance, c'est\nla limite de votre œil, — ou de votre regard, — qui la crée. Vous savez\nqu'au delà de ce périmètre, où fuit la rondeur du globe, il est encore\nde l'eau, des vagues, puis des vagues...\n   Voici donc deux bonheurs du spectacle marin : l'échappée de vue, le\npanorama. L e détail, et l'ensemble ; le plaisir d'analyse, et celui de\nsynthèse.\n   A présent, .oubliez le cadre, les entours de l'Océan : ne contemplez\nque l'Océan lui-même. Quelle sensation éprouvez-vous? — L a sensa­\ntion superbe d'uNiTÉ. Surtout si vous quittez une vieille ville aux rues\ntortueuses, aux escaliers de pierre déjetés, aux églises gothiques\nfouillées, variées d'un luxe de colonnettes, de pinacles, de dentelures...\nAlors, ce contraste d'une E a u simple, homogène et plane, étalée,\nd'un même trait, et d'un même coup de pinceau, dans l'espace, — vous\nsaisit. L a radieuse et sereine splendeur de l'Unité vous fascine, et\nvous oubliez, un moment, la prodigieuse complexité de ce spectacle.\n   Ce qui fait, Messieurs, que vous ne l'apercevez pas, cette complexité,\nc'est son accord : c'est une complexité harmonique. Les points, les lignes,\nles plans, les contours et les effets perspectifs qui créent la FORME pour\nvos yeux, se marient avec les teintes et les tons, les nuances du\nCOLORIS, avec l'allure, l'ampleur, le rythme du MOUVEMENT dans les\nvagues, — et ces trois choses, la FORME, le COLORIS, le MOUVEMENT,\nsont si bien faites, ici, l'une pour l'autre, et si étroitement connexes,\nau dehors, que votre pensée les confond, en fait un seul tableau, plein\nd'unité.\n   Si nous les séparons, ces trois éléments de beauté, c'est pour mieux,\njustement, apprécier l'harmonieuse et juste proportion qui les u n i t ;\nc'est, du reste, pour un instant, et nous vous rendrons, aussitôt, la\njouissance de l'Océan intégral.\n  L a Mer a-t-elle une FORME à proprement parler? — Non, sans\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2221, "texte": "226                             DURENDAL\n\n\ndoute, à la manière d'un cristal, d'une plante, ou d'un animal, qui\nprésente un tout bien limité, individualisé. Remarquez, en effet, qu'on\npeut dire aussi bien la Mer, au singulier, en personnifiant, — et les\nmers, au pluriel, en dispersant l'individu pour ainsi dire... Mais ce que\nnous appelons de ce mot, l'individualité, est un de ces faits qui com­\nportent tous les degrés, et supposent une évolution. U n nuage, une\nbouffée de vapeur, est un individu, fugace, il est vrai, mais, physi­\nquement, un individu. L e Mont Cervin, qui se détache en grand relief,\nsur le versant italien des Alpes, est un individu-montagne, encore\nqu'il soit enchaîné par son pied aux autres sommets du massif. L a\nMer Noire, enfermée qu'elle est de toutes parts, et strictement délimi­\ntée, possède une personnalité que consacre, d'ailleurs, son nom. Celle\nde la Manche, ou de la Mer du Nord, est moins accentuée; enfin l'Océan\nAtlantique, qui va se perdre à tous les coins du globe, et se fondre avec\nd'autres mers, qui creuse des golfes étendus, et communie, pour ainsi\ndire, avec la terre ferme, à chaque latitude, s'offre à nous, n'est-il\npas vrai, comme une chose impersonnelle, indéterminée dans sa forme,\nINDÉFINIE.\n   Mais là où il n'y a pas de forme extérieure arrêtée, notre regard en\ncrée une. L a figure circulaire et mi-sphéroïdale de la «pleine mer»\nest une de celles que compose, avec un art géométrique admirable,\nnotre appareil de vision, — ou, pour être plus précis, l'influence de la\ncourbure terrestre sur notre appareil de vision. L a même cause qui trace un\ngrand cercle d'eau tout à l'entour de nous, courbe le ciel en coupole\nau-dessus de nos têtes. Aussi n'y a-t-il pas de spectacle plus harmo­\nnieux, d'une harmonie plus empreinte au moins limité, que la voûte\nnoire et brillante d'étoiles, comme appuyée sur le cercle d'horizon\npar des pendentifs invisibles.\n   L a forme des vagues, qui plissent et font onduler la nappe d'Océan,\nest un fait purement transitoire, toujours mourant, et toujours renais­\nsant : à ce titre, il appartient plutôt au chapitre du mouvement. —\nPassons de suite à la COULEUR.\n   Je vous ai longuement tenus sur la couleur, en général. Aussi\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2383, "texte": "                                DURENDAL                                227\n\nn'aurai-je pas besoin de m'étendre beaucoup sur ses manifestations\nparticulières. J'espère, cependant, que vous n'avez pas oublié les prin­\ncipes fondamentaux que j'exposai, sur le contraste et l'harmonie des\nteintes, et la valeur du spectre, ou de l'iris, comme étalon de mesure.\nPartis de l'arc-en-ciel, qui présente opportunément, dans la nature,\ndéjà, la gamme harmonique des teintes, nous avons suivi, pour ainsi\ndire, sa dispersion dans l'espace aérien, fluide ou solide, et la répartition\nde ces teintes sur les différents objets, les différents êtres. Nous avons\nvu, successivement, où se portaient le rouge, l'orangé, le jaune, le vert,\nle bleu-verdâtre, Yindigo, le violet, le pourpre même, qui n'est pas clans\nl'iris, mais qui naît de l'association de ses. deux teintes extrêmes, le\nrouge et le violet.\n    Dans cette distribution des couleurs, la mer, vous le savez, n'a\npoint la part la plus m o d i q u e ; n'ayant pas de couleur personnelle et\nfixe, ainsi que les solides, elle emprunte son coloris, léger et chan­\ngeant, tantôt au fond de ciel qui la couvre, tantôt au fond de terre\nqu'elle recouvre de ses propres eaux. — Mais, observez-le bien, si les\nnuances, ici, sont variées jusqu'à l'infini, toutes sont dérivées de la\nrégion FROIDE du spectre. Les eaux océaniques, en vertu de leur\npouvoir sélecteur spécial, absorbent les rayons chauds du spectre,\nrouges et jaunes, et renvoient de préférence à nos yeux, les rayons\nBLEUS, VERT-BLEUATRES, VIOLETS, les rayons froids. — D'après la loi de\nconnexion que je vous ai montrée, qui lie l'espèce de la teinte, en\nquelque manière, au calorique, on conçoit que la mer, fraîche à notre\nregard, soit en même temps un réservoir relatif de chaleur. Sans\ndoute, lorsque sortant de l'atmosphère tiède où vous vivez, à laquelle\nvous êtes adapté, vous plongez dans ces ondes marines, votre peau\nn'est pas de cette opinion, et le contraste est souvent dur... Mais\nrappelez-vous, d'autre part, que le climat des côtes est constamment\nplus doux que celui du milieu des terres, et si la mer est bleue,\njustement de cette teinte qualifiée de froide par les peintres, c'est\nqu'elle ne réfléchit que les rayons plus froids, et se laisse pénétrer\nprofondément par les autres. L e rouge, et Yinfra-rouge, absorbés par\nla mer, servent donc à chauffer la mer.\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2430, "texte": "228                               DURENDAL\n\n\n   Celle-ci mérite ainsi son nom de grande bleue; mais cette robe tou­\njours bleue, de quelles coquettes ressources elle sait la varier! — U n\njour, un matin, à telle heure, à telle minute, vous la trouvez bleu-ver­\ndâtre, presque d'un vert de pré; puis, le lendemain, ou l'instant d'après,\nvous la retrouvez d'un bien-gris d'ardoise, ou d'un bleu gorge-de-pigeon, ou\nd'un azur m i m a n t le ciel, ou d'un bleu lapis; de Vémeraude elle passe au\nsaphir, et du saphir à l'améthyste... Mais l'Océan, au gré de la lumière,\nse fait GEMME, ou MÉTAL. Il a tantôt l'éclat de vitre, ou la cristallinité\ndu diamant, tantôt la splendeur lourde et chaude d'un bain d'or ou\nd'argent fondu... On dirait que le Soleil, certains soirs, s'y dissout, que\nla L u n e , certaines nuits, se sème à sa surface en paillettes métal­\nliques... E t ce qui m'apparaît, à moi, le plus merveilleux, c'est que ce\nluxe de beautés, cet étalage inouï de séductions toujours neuves, —\nla N a t u r e n'en fait pas la dépense expresse pour nous. J e l'ai dit maintes\nfois, je ne me lasserai pas de le répéter, cet or, cet argent, ce diamant,\nces pierres précieuses, — un faisceau de rayons solaires ou lunaires,\nayant telle longueur d'onde, un flux d'ondes lumineuses ayant telle\norientation déterminée, tel rythme défini, — suffit pour les reproduire\nà notre oeil. — Certes, il faut, pour transformer ces ondulations en\ncouleur, un œil, un cerveau, par dessus tout une AME. Mais les sensa­\ntions colorées que nous fait percevoir cette âme, doivent être, au\npréalable, rythmées par un calcid extérieur et concret. Ce calcul ne fournit\npas la musique intérieure de l'œil; mais il règle, pour ce concert, la\ntension et l'accord des cordes, il prépare ses harmonies.\n   Je parle, Messieurs, des couleurs de la Mer. Vous attendez de moi\nque je cite la Mer Rouge, la Mer Jaune, la Mer Vermeille, la Mer Blanche,\net la Mer Noire aussi... Mais l'histoire de ces colorations, trop loca­\nlisées ou trop faibles pour intéresser le goût décoratif et changer la\nphysionomie générale de l'Océan, — trouvera mieux sa place au\nchapitre scientifique.\n    Abordons de suite l'étude d'un caractère important, le plus impor­\nt a n t peut-être de tous, ici, le mouvement.\n                                                      M A U R I C E GRIVEAU,\n        (A          SUIVRE           )           Professeur libre à la Sorbonne de Paris.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-12-n12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 229, "page_fin": 230, "titre_corps": "Notes d’Art catholique", "titre_sommaire": "Notes d’Art catholique", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTES D’ART CATHOLIQUE", "ancre_fin": "sont une faute d’impression", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Roche Tarpéienne", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 274, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 107, "fin_caractere_exclue": 2576, "texte": "NOTES D'ART CATHOLIQUE\n   (Sous ce titre nous publierons désormais les nouvelles intéressant l'Art catholique.)\n   L''Association des Chanteurs de Saint-Boniface nous a donné, le jour de la\nsainte Cécile, une audition de la Messe du Pape Marcel de Palestrina qui a\nravi notre âme religieuse et nous a comblé de joie artistique.\n   « La mélodie — comme l'a très bien dit un critique, le lendemain de cette\nmanifestation d'art religieux — s'inspire directement aux sources sacrées des\nhymnes et des antiennes liturgiques, le musicien la magnifie pieusement dans\ncette forme du contrepoint fugué qu'il a fait sienne : le contrepoint alla\nPalestrina. »\n   Il en résulte des œuvres d'une simplicité et d'une sobriété auxquelles nous\nne sommes plus habitués, mais dont rien n'atteint la souveraine grandeur et\nl'idéale pureté. Rien ne peut dire l'impression vierge et candide, rien ne\npeut exprimer cette sensation d'immatérialité qu'elle nous donne. Qu'on le\nveuille ou qu'on ne le veuille pas, le qualificatif si souvent galvaudé revient\nsous la plume : c'est de la musique céleste, c'est la musique des anges.\n   Durendal envoie à l'Association des Chanteurs de Saint-Boniface, dont l'inter­\nprétation ne cessa un instant d'être à la hauteur de l'œuvre, ses félicitations\nles plus chaleureuses.                                                P . D.\n                                              *\n                                          *       *\n   Iscariote et Cie. — Un groupe de financiers bruxellois lance en ce moment\ndans le public une souscription de 13,500 actions de 50 francs chacune. Il\ns'agit, déclare le prospectus de ces messieurs, de tirer dignement parti pour la\nscène d'un sujet complexe et élevé.\n   Devinez lequel ? — La Passion de N.-S. Jésus-Christ!\n   Il y a quelques années, clans un conte de la plus amère ironie, Villiers de\nl'Isle-Adam raillait un certain M. Grave, lequel, considérant le ciel, « les espaces\nazurés » au point de vue industriel et financier, avait imaginé une société\npour l'Affichage céleste ! La présente souscription enfonce l'affichage céleste !\nLes financiers actuels, qui rêvent de « donner au grand drame le déve­\nloppement qu'il comporte » (textuel) et annoncent que « l'admission à\nla cote officilele de la Bourse de Bruxelles sera demandée » (textuel encore),\ndépassent visiblement le personnage imaginaire de Villiers ! S'imagine-t-on les\njournaux de Bourse annonçant que la Passion de Notre-Seigneur est en hausse\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1546, "texte": "230                                DURENDAL\n\nou en baisse, qu'on s'arrache les actions ou qu'on est à la veille de liquider?\nLes mânes de Judas Iscaiiote doivent en tressaillir d'aise.\n  La Passion va rapporter, nous dit le prospectus, 6 °/0. Voyons, qui risque\n50 deniers?\n                                        * *\n  Le peintre Raffaelli, dont nous rapportions à cette même place, dans notre\nnuméro de décembre, l'opinion sur le nu, nous écrit une lettre de remercîments\ntoute aimable, de laquelle nous extrayons ce mot : « Ah! que cette question\nde l'art dans nos sociétés est peu connue et combien l'action artistique est\nméconnue, autant dans nos monarchies européennes que dans nos démocraties !\nSeule l'Église naguère en usa pleinement et savamment! »\n                                         *\n                                        * *\n  Le R. P . Lahousse de la Société de Jésus nous envoie une circulaire con­\ncernant la messe de minuit de Noël en laquelle nous lisons, non sans une\nvive surprise, que des places sont disponibles en l'Eglise du Jésus, moyennant\nune aumône de 2 francs par carte et par place.\n  Et les pauvres, Révérend Père? Est-ce que par hasard vous leur répondrez\ncomme l'hôtelier de ce Noël ancien :\n                             J'ai bonne compagnie\n                             Dont j'aurai du profit;\n                             J' hais la gueuserie,\n                             C'est tout dire, il suffit ?\n  Laissez-nous croire que ces mots : deux francs, sont une faute d'impression.\n\n\n\n\n                 "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1896-12-n12-007", "volume": "ELB-AML-484382-1896-000-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1896-000-003_f.pdf", "ocr_sha256": "f9fac8663d925ee782759379cd81f68d8c32aa6225185fe81c7728aae295e3fe", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 230, "page_fin": 232, "titre_corps": "Roche Tarpéienne et Capitole", "titre_sommaire": "Roche Tarpéienne et Capitole", "signature_source": "", "ancre_debut": "Roche Tarpéienne", "ancre_fin": "P. D.", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 275, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 1546, "fin_caractere_exclue": 2182, "texte": "Roche Tarpéienne et Capitole\n   A g l a v a i n e et S é l y s e t t e , par M. MAETERLINCK. — Un nouvel ouvrage\nde M. Maeterlinck est un événement qui demanderait, au moins, une de nos\nlivraisons et nous ne disposons que de quelques lignes! Heureusement les\nlecteurs de Durendal savent toute l'admiration que l'on y professe pour un\nart aussi absolument spontané que définitif, une simple magnificence rappelant\ncelle de la nature. A ce point de vue, M. Maeterlinck présente de fappants\nrapports avec Wagner, dont l'œuvre, presque aussi peu annoncé, atteignit du\ncoup la somme de son évolution et ne laissa point d'école. L'impression\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2894, "texte": "                                   DURENDAL                                   23l\n\nsur l'auditoire est analogue. Ceux qui comprennent véritablement Wagner\n(sans snobisme]) arrivent à ne plus goûter que ses drames lyriques; la pro­\nfondeur charmeresse de M. Maeterlinck, une fois sentie fait que les\nautres lectures apparaissent bientôt comme effacées. Aglavaine et Sélysette\nsemble devoir être le chef-d'œuvre de l'auteur. Deux qualités, par leur\nréunion presque impossible, suffiraient à la preuve; une simplicité extraordi­\nnaire et une profondeur qui semble épuiser l'invisible donnent à l'œuvre une\nvéritable marque d'absolu. Le sujet n'est que l'éternelle rivalité d'amour. Le\nbonheur d'un jeune ménage se brise à l'arrivée d'Aglavaine qui est la beauté.\nIl ne reste plus à la femme de Méléandre, à Sélysette, qui est l'abnégation,\nla bonté, qu'à vaincre la beauté suprême par la toute-puissance du sacrifice.\n  Au lieu des ruses banales de l'adultère les âmes livrent toutes leurs clartés\nau drame fatidique. De là cette merveille d'un poème absolument nouveau\npour le plus ancien des dieux d'Hésiode, l'amour; il devient ici quelque chose\nd'aussi sublime que dans Platon ou les mystiques; et la gloire d'une telle\nrévélation égalera sans doute celle du père de la pensée. Dans le poème\nd'amour, chantent et se plaignent, resplendissent ou se creusent en vertige,\ntoutes les douleurs et toutes les ivresses des âmes, toutes les clartés et\ntoutes les ténèbres des choses.\n    Par le symbole, ultime aboutissement, l'œuvre devient alors quelque chose\n de définitif comme l'Idée et de péremptoire comme l'Expérimentation : une\nforme seconde de la vie offrant toutes les puissances de cette dernière pour les\n leçons de science et les émois d'art. Nous ne pouvons que signaler ici une\n sorte de mystique de la nature, dont le rôle peut devenir immense, aujourd'hui,\n devant l'insuffisance des positivismes et la faiblesse des systématisations. L'ob­\n servation interne amène à dire des choses plus réelles que les paroles peuvent\n atteindre. C'est un cœur-à-cœur avec la vie, enfermant une illumination pro­\n digieuse; il élève plutôt qu'il n'instruit, il émeut au lieu d'ordonner et toutes\n les hautes cultures psychiques peuvent en accepter., l'immense bienfait, la der­\n nière exaltation du moi pour une vie, certes, plus douloureuse, mais combien\n sublime! Aussi quand on note en marge du livre les mots radieux, l'on\n arrive bientôt à tout noter. Citons au hasard : « Ce ne sont pas toujours les\n plus belles vérités qui ont raison contre des vérités plus simples et plus\n vieilles... » Parfois la place d'un mot suffit à sa beauté. Ce don d'à-propos\n n'est-il pas le don même de l'art qui n'est qu'une harmonie conquise par un\n rythme vivant, a été merveilleusement dit par l'auteur dans une œuvre précé­\n dente : « Vous aviez simplement levé les yeux, fait un petit geste inconscient,\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3009, "texte": "232                                        DURENDAL\n\nou souri sans raison apparente, mais au moment où toutes les âmes autour de vous\nle demandaient... »\n   On a joliment raillé les pièces qui n'ont qu'un « joli vers » ! Comment les critiques\nvétustés d'années ou d'âme, ne sont-ils pas désarmés, au moins, par tant de mots\nexquis, puisqu'ils ne veulent sentir le reste?                                EDMOND JOLY.\n                                                  . *\n                                                   * *\n   Q u e l q u e s n o m s et q u e l q u e s faits à p r o p o s de la g u e r r e d e s P a y s a n s\n(1798-1799), par M. l'abbé VAN CAENEGHEM. Brochure, fr. 0.50, chez Siffer, Gand.\n   M. l'abbé Van Caenegem, dès les premières lignes de son intéressant travail,\német le souhait de voir paraître une histoire complète et détaillée de l'héroïque\nrésistance des paysans de 1798. Il fait mieux : en des pages curieuses, aimablement\nécrites, il nous donne l'impatience de cette histoire. Souhaitons que cette œuvre\nsoit entreprise par un de nos lettrés. Le sujet est magnifique et digne de tenter les\nplus fiers talents. L'antiquité a célébré l'héroïsme des 300 Spartiates. Nos compa­\ntriotes, n'en déplaise aux fanatiques des choses et des hommes de la Grèce ancienne,\nsont de taille égale, sinon supérieure aux soldats de Léonidas.\n                                                    *\n                                                   * *\n   D e g o u d e n Vlinder. Roman. Legende door H. DE MAREZ, met penteekeningen\nvan A. VAN N E S T E . Siffer, Gand. 3 francs.\n   Nous signalons particulièrement la curieuse et pittoresque illustration de ce\ncharmant volume. La plume de M. Van Neste a réalisé, pour l'embellissement de\nl'action romanesque et légendaire de H. de Marez, un cadre d'une fantaisie mer­\nveilleuse, mélange exquis d'archaïsme et de modernisme. Ce volume fait le plus\ngrand honneur à l'auteur, à l'illustrateur et au bon éditeur M. Siffer.\n                                                    *\n                                                   * *\n   P a y s a g e s é t r a n g e r s , par DE BUISSERET (comte), 1 vol. in-12, Bruxelles, Société\nbelge de Librairie, prix : 3 francs.\n   Dans la préface de son livre, l'auteur déclare que « ces pages légères ne\nsont guère autre chose qu'un journal de voyage. ». Pages légères! C'est en\nréalité, de la part de M. Conrad de Buisseret, trop de modestie. Ces pages\nsont légères, mais à la façon des hirondelles, nous revenant au printemps des\ncontrées lointaines, avec un rameau de printemps dans leur bec et l'espé­\nrance de l'été sous leurs ailes. L'auteur, 'qui tient de l'oiseau la plume\ngracieuse et légère (oh, soit!), a visité de charmantes contrées : le Brési , la\nPlata, le Paraguay, etc., nous a rapporté des souvenirs délicieux et pitto­\nresques. Souhaitons à ces hirondelles littéraires la bienvenue parmi nous et\nde nouveaux départs suivis des mêmes délicieux retours.                                  P. D.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 256, "texte": "DÉCEMBRE 1 8 9 6 (TROISIÈME ANNÉE.)   Prix du numéro : fr. 0.60.\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": ""}, {"page_pdf": 258, "texte": " Décembre 1896                                                    N° 12\n\n                                             DURENDAL\n\n\n\n\n                Lettre à une grande Dame\n     POUR LUI ACCUSER RÉCEPTION DE SON « DÉSABONNEMENT »            (I)\n\n\n                           MADAME,\n\n\nJ  E reçois à l'instant votre laconique billet, ainsi conçu : « Je renonce\n    à mon abonnement à la revue Durendal. » J e ne conteste pas votre\ndroit strict au désabonnement, mais l'usage que vous en faites, vous\nparticulièrement, M a d a m e , contre nous, jeune revue catholique —\nnous avons trois ans — me paraît abusif.\n   En créant cette revue, sans ressources autres que celles qui nous\nviennent du public, nous avons surtout voulu offrir aux tout jeunes\nlittérateurs de notre parti (comme on dit en politique) l'occasion de\ndébuter dans les lettres. Vous ignorez, sans doute, M a d a m e , combien\nles débuts dans la littérature sont difficiles, en notre pays particu­\nlièrement. Veuillez remarquer encore, s'il vous plaît, que les revues\ncatholiques ouvertes aux débutants sont rarissimes.\n   Or, permettez-moi de vous demander ceci : « Où débuteront nos\njeunes catholiques, s'ils ne débutent dans nos revues catholiques? »\n  Je répondrai pour vous, M a d a m e : « Chez l'ennemi. »\n   Oui, chez l'ennemi, ils débuteront là... et ils demeureront là.\n   Nous avons de cela, sous les yeux, un exemple presque célèbre.\n   Ouvrez le 1er volume de l'Histoire des Lettres belges, d'expression\nfrançaise, de M. Francis Nautet, au chapitre qui raconte la Genèse\ndu mouvement jeune belgique de 1879-1880. Vous y lirez ceci : que\nle mouvement naquit à l'Université de Louvain, que l'Alma Mater fut\nle berceau d'une partie des «. Jeunes Belgique ». Malheureusement\npour les Lettres catholiques, ces jeunes catholiques, dont plusieurs\nsont devenus depuis de. nos grands écrivains, faute de rencontrer un\n    (1) La lecture de cette lettre n'est interdite à personne.\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "214                               DURENDAL\n\n\nappui à Louvain même, débutèrent à Bruxelles chez l'ennemi... Ils y\ndemeurent. Inutile de dire que si leurs talents littéraires se sont déve­\nloppés, leur catholicisme, au contraire, s'est irrémédiablement perdu\net que nous en sommes réduits aujourd'hui à protester contre la\nlicence de leurs écrits.\n   Méditez ce trait, M a d a m e .\n   U n e revue de débutants peut ne pas plaire à tout le monde, j'en\nconviens, — mais elle est indispensable et les catholiques, dont vous\nêtes, ont le devoir de la soutenir, dussent-ils ne pas la lire.\n   J e suis convaincu que vous blâmez de toute votre énergie de chré­\ntienne la littérature malsaine. Parfait! Mais c'est trop peu. Pour être\nlogique, il est nécessaire de désirer pratiquement une littérature\nsalubre et d'aider cette littérature à se faire.\n   Veuillez également retenir ceci, Madame, « il est absolument impos-\nsible de mesurer le mal que fait l'oubli, et le bien qu'il empêche ».\n   Voilà pourquoi votre désabonnement me peine. On vous dit chari­\ntable et comprenant les nécessités de ce t e m p s . . . Je n'insiste pas.\n   Vous êtes fortunée. N'abandonnez donc pas la fortune à son\nordinaire stérilité. H u y s m a n s dit « l'argent incapable de se résoudre\nen un bien intelligent, et inapte même entre des mains charitables à\n atteindre un but qui soit élevé ». N e me laissez pas expérimenter la\njustesse de cette épouvantable maxime.\n    Quoi qu'il en soit, M a d a m e , veuillez trouver ici l'assurance de nos\n respectueux hommages.\n                                              U N DES D O U Z E P A I R S .\n\n\n\n\n                       NOËL SAUVEUR\nLes Poètes s'en sont allés                Revêtus de la nuit profonde\nParmi les sentiers esseulés               Ils s'en sont allés par le monde,\nDes grands bois mornes désolés,           Poètes doux à toison blonde,\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                                   DURENDAL                                   2l5\n\nA la recherche des chansons                 Annoncé par saint Jean-Baptiste,\nQui dorment parmi les buissons              Voici le petit enfant triste,\nDépouillés de leurs frondaisons.            Le doux enfant, le doux Artiste,\n\nCar ils ont dit : les chansons creuses,     Le Poète pauvre et dolent\nLes phrases douces, amoureuses,             Qui s'en ira seul, épelant\nSont vaines, folles, ténébreuses.           Les gammes d'un supplice lent.\n\nPour nourrir notre rêve altier,             Et nous, petites feuilles mortes,\nIl faut suivre un autre sentier,            Et nous, branches de toutes sortes,\nConnaître le Beau tout entier.              Et nous, les arbres aux voix fortes,\n\nEt dans la nuit toute en grisaille          Et moi la neige, et moi le vent,\nLa forêt sottpire et tressaille             Et nous, les oiseaux morts rêvant\nDes cimes jusqu'à la broussaille.           Aux jardins fleuris du Levant,\n\nEt voici doucement des voix,                Nous chantons l'Artiste sublime\nDes voix mortes dans le grand bois,         Qui de la Beauté tient la cime\nComme de flûte et de hautbois.              En la céleste Jerosolyme.\n\nEt la forêt, grande surprise,               Or, parmi les sentiers rouilles,\nA l'aspect d'une antique église             Les Poètes humiliés,\nToute vieillotte et tonte grise,            Graves se sont 'agenouillés ;\n\nTandis qu'au vaste ciel qui dort            Ils sentent sous leur peau qui crève\nS'allume, éclairant le décor,               Monter la sève et,puis la sève\nUne grande veilleuse d'or.                  Qui fera refleurir leur Rêve,\n\nEt la voix douce, la voix blanche,          Tandis que la veilleuse d'or,\nReligieusement s'épanche                    D'un éclat plus brillant encor,\nDe chaque feuille et chaque branche :       S'illumine dans le décor.\n\nNoël! Noël! gloire à Noël!                  Et vers les églises lointaines,\nCloches, sonnez par tout le ciel            Et vers les Christs et les patènes,\nLa naissance d'Emmanuel.                    Avec de douces cantilènes,\n\n                           Les voilà qui sont repartis,\n                           Ayant leurs Rêves rebâtis,\n                           Les Poètes doux repentis.\n                                                          EDOUARD   NED.\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "216                                 DURENDAL\n\n\n\n\n       QUAND LES VIVANTS SE TAISENT\n            LES MORTS PARLENT\n                                       ('Suite.)\n\n\n                                          II\n   Madame Defondaffre !\n  Telle fut, le lendemain, à son réveil, la première pensée de Mauvers. Et, ce nom\napparu subitement, au seuil de son esprit encore enténébré des obscures agitations\nde la nuit, mit, comme un peu de rassurante clarté, dans le trouble de ses idées, —\nau moment même où, tout autour de soi, devant la naissante lueur de l'aube,\nsortaient de l'imprécision de l'ombre les objets familiers.\n   Madame Defondaffre!\n  Il lui sembla que ce mot, d'effet pareil à la lointaine apparition du soleil à l'orée\nd'une forêt profonde, était la promesse et déjà l'annonce elle-même de la lumière.\nCette impression ne dura qu'une seconde. Les plaines de son imagination, qu'un\npremier regard lui avait montrées larges, découvertes, baignées de clartés, se\nhérissèrent presque aussitôt de la plus formidable végétation cérébrale. Les fourrés\nbroussailleux, les halliers impénétrables, les taillis puissamment enchevêtrés, les\nfutaies hautes et ténébreuses se multiplient, se succèdent, s'étendent devant lui. Il\nheurte des souches, s'embarrasse de ronces, s'attriste de la ténèbre et finit par se\ntrouver indécis, dérouté, inquiet, perdu dans l'inextricable forêt de sa pensée. La\nclarté fuyait l'esprit de Mauvers, comme le soleil de septembre, qu'il venait\nd'entrevoir, à peine, de la fenêtre de sa chambre, là-bas, au fond du ciel, fuyait\ndevant la menaçante chevauchée des interminables bataillons de nuages gris.\n  Le docteur Mauvers sortit, ce matin, plus tôt que d'habitude et s'en fut vaquer à\nses visites coutumières. Mais il ne sortit pas seul : quelqu'un, d'aussi tenace que\nson ombre, l'accompagnait\n   Avant de désigner ce mystérieux compagnon, il convient de présenter au lecteur,\net selon les formes, le personnage essentiel de l'action qui va suivre, personnage\nen chair et en os et d'un intérêt hors de l'ordinaire, en un temps où l'originalité\nvraie ne court pas les rues.\n   La profession médicale, — dont l'accès est défendu par de nombreuses et très\nhautes barrières et qui requiert une initiation longue, difficile et précieuse, dont le\ndernier terme même n'est atteint que par de rares élus, — est peut-être, de toutes les\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                                       DURENDAL                                  217\n\nprofessions humaines, à une exception près, la mieux gardée contre l'envahissement\ndu vulgaire. C'est à elle surtout qu'eût été applicable la fameuse apostrophe du\npoète : « Odi profanum vulgus et arceo. » La médecine, en son mystère, garde\nencore, malgré les sourires profanateurs de plusieurs générations de satiristes,\nquelque reste du respect qui entourait les sanctuaires des dieux antiques. De là,\nsans doute, l'inquiète curiosité qui s'attache de toutes parts aux choses médicales et\nà laquelle les romanciers de ces dernières années ont essayé de donner pâture. Ce\nn'a été malheureusement ou heureusement — les deux opinions sont défendables —\nqu'un essai. A part une satire (1) sanglante, mais encore une satire, les romanciers\nmodernes, pourtant si férus de réalisme, si fanatiques de documentation, se sont\nmontrés d'une superficialité désolante.\n  Un soir qu'on avait traité ce sujet chez Mauvers, sur la citation de ce mot\nmagnifique de d'Aurevilly, le romancier favori de la maison : « Les plus beaux\nromans de la vie sont des réalités qu'on a touchées du coude ou même du pied, en\npassant. »\n  — Assurément, — avait répondu Boisjol, ce jour-là plus grave que d'habitude,\n— et tenez, avait-il ajouté tout aussitôt, agitant de la main le carnet où il annotait\nses visites, il y a ici le germe de dix romans.\n  — Seulement ce sont des germes qui ne germeront pas, s'était écrié Monrat en\nsouriant malicieusement.\n  — On ramasse rarement ce qu'on touche du pied, avait riposté Boisjol.\n   De cette corporation médicale si intéressante dans les multiples manifestations\nde son activité, Mauvers était un type des plus curieux, j'allais dire des plus rares.\n   Mauvers était un médecin comme il s'en rencontre peu aujourd'hui. Son entrée\ndans la carrière médicale, il la devait non aux nécessités matérielles, mais à son\ndésir de connaître, à des inclinations d'esprit. Cette profession ne devait pas être,\npour lui, le métier auquel on use sa vie, en lui demandant son pain quotidien trempé\nde sueur et quelquefois de larmes. La lutte pour la vie, cette transposition moderne\ndes antiques battues de l'homme quaternaire, à supposer qu'il l'eût entrevue de\ntemps en temps, n'avait requis de son courage que des velléités de bataille. La\nchasse à la clientèle, en laquelle nombre de ses confrères déploient des finesses\nd'Iroquois ou des férocités d'Apaches, lui était demeurée étrangère. Etre médecin\nétait pour Mauvers une façon d'être utile, sans plus. La profession occupait sa vie\nsans l'accaparer, ni l'encombrer. Il n'était pas riche pourtant, et son aisance\nn'atteignait pas à la médiocrité dorée dont parle le poète-philosophe. Mais c'était\n\n\n  (1) Les Morticoles de Léon Daudet.\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "2l8                                  DURENDAL\n\nun homme sans ambition et surtout sans grands besoins. Il se rattrappait d'ailleurs\nd'un autre côté, en sage.\n    Le passant qui s'en allait là, par la rue, joyeux de l'intérieure joie de respirer\nl'air vivant du matin, et que rien ne désignait aux regards, cachait, sous le banal\ndehors du bourgeois moderne, un grand seigneur ayant terres et biens au soleil,\ndans les Colchide de la pensée et du rêve.\n   C'était le docteur Mauvers, qui avait fait à certain fat, de douteuse noblesse,\nlequel s'était permis de l'interroger sur ses villégiatures, cette réponse fastueuse\nd'impertinence :\n   — Moi, baron, je passe la belle saison dans mes campagnes d'Imaginaire, et le\nreste de l'année j'habite mes châteaux en Espagne... où il y a toujours un pavillon\nà votre service !\n   Mauvers avait actuellement quarante ans. Il était, selon le mot latin, en pleine\nmer de la vie, in altum. Sans être de ceux dont les femmes disent avec un sourire :\n« c'est un beau garçon », c'était un homme bien bâti, de physionomie point\ndéplaisante, d'allure fière quand il se sentait sous le regard, mais pour l'ordinaire\ns'abandonnant volontiers à un certain laisser-aller. Etudié de plus près, le doc­\nteur présentait à l'examen du psychologue, un visage d'un intérêt tout spécial.\nIl offrait à l'examinateur attentif un remarquable exemple de ce fait complexe que\nj'appellerai, faute de mot technique : le masque, et que les Romains symbolisèrent\npeut-être dans l'image de leur Janus-Bifrons. Deux appréciations aux antipodes\nl'une de l'autre, — et vraies toutes deux par extraordinaire — partageaient en deux\ncamps ceux qui approchaient Mauvers; les uns disaient : « Quelle âme, quelle\nflamme »; les autres : « Quelle glace, quelle froideur ». Cette divergence tenait au\nplus ou moins d'intimité des appréciateurs avec le médecin. Le vrai Mauvers, le\nMauvers sincère, épanoui, tranquille, libre, vrai, méritait l'apostrophe sympa­\nthique : « Quelle flamme! » Mais, qu'une circonstance restrictive, fût-elle la plus\n insignifiante, vînt à gêner, contrarier, restreindre l'expansion de sa pensée ou de\nson âme, subitement le visage de Mauvers se revêtait d'une sorte de masque. Un\n masque. Je ne trouve pas d'autre terme pour signifier la modification de cette phy­\n sionomie qui, de mobile et d'expressive qu'elle était l'instant d'avant, se figeait\n tout-à-coup dans un mode déconcertant d'impassibilité. En ces instants, le vrai\n Mauvers semblait se dissimuler derrière un faux Mauvers, comme une figure\n humaine se cache derrière un masque. Cette faculté, je devrais dire cette facilité,\n le servait admirablement dans sa profession : elle lui permettait de recéler, derrière\n un sourire, la plus poignante inquiétude et de voiler d'espérance les situations les\n plus désespérées. C'était une gâterie dont il était reconnaissant à la Providence\n comme d'un rare bienfait. A ceux de ses amis qui lui reprochaient doucement cette\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                                     DURENDAL                                      219\n\ndéconcertante impassibilité, il répondait : « Mon cher, il en est de cela comme du\nridicule habit noir, si gênant dans l'intimité, mais qu'il est utile, sinon indispen­\nsable, de porter dans le monde. »\n   Mauvers avait mis ce matin son fameux masque en sortant de chez lui, machina­\nlement, peut-être, mais il l'avait mis. Aussi qui l'eût croisé dans la rue grise, n'eût\nrien trouvé d'inaccoutumé en cet allant, d'aspect paisible, dont le cerveau était en\nréalité houleux de pensées.\n   Pas un de ses malades ne le trouva autre que de coutume et ne fut tenté de dire,\nmême à part soi : Tiens, le docteur avait l'air tout préoccupé!\n   Depuis la veille, cependant, — sans qu'il sût même pourquoi, ni comment — le\ncas de M. Defondaffre avait accaparé despotiquement sa pensée. Cet homme « riche,\nprobe, sans ennemis, sans passion », dont on lui avait annoncé l'incompréhensible\ndisparition, le préoccupait comme l'aurait préoccupé la plus belle maladie du\nmonde.\n   Le mot de Boisjol : « Ce serait un beau cas », l'avait obsédé. Oui, vraiment, c'était\nun beau cas. Mais cette vague étiquette ne satisfaisait pas sa curiosité. Disparaître,\nsongeait-il, c'est un acte qui possède tout au plus la valeur d'un vulgaire symptôme.\nOn disparaît, comme on a une hémorrhagie. Cela ne signifie rien, en soi. L'inté­\nressant, l'essentiel, ce serait de connaître la maladie auquel répond le symptôme.\nEt son esprit s'acharnait au diagnostic de cette mystérieuse souffrance dont toutes\nles manifestations connues se réduisaient jusqu'à présent à ce seul phénomène :\nune disparition.\n\n    (La suite au prochain numéro.)\n                                                                    POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "220                                  DURENDAL\n\n\n\n\n                 Pensées s u r l'Art\n   La plus belle idée rendue par la plus belle forme, voilà le but élevé des aspira­\ntions du grand art.\n\n  Le grand art ne vise pas à produire des œuvres de grande dimension, mais à\nrenfermer dans n'importe quel cadre, si petit soit il, le plus possible de cette grande\nchose qui s'appelle l'idéal.\n\n  Si haut qu'il monte dans son aspiration vers le Beau, l'art n'atteindra jamais\nqu'à des beautés.\n\n  La philosophie a pour but le Vrai, et l'art, le Beau, splendeur du Vrai. La philo­\nsophie donc mène à l'art, et l'art s'appuie sur la philosophie.\n\n  Le vrai et le bien étant identiques, l'art qui fait goûter le vrai ne peut que faire\naimer le bien.\n\n   En revêtant des beautés de la forme le vrai et le bien, l'art remplit, sans con­\ntredit, une haute mission sociale.\n\n   L'art n'a pas en lui-même la source du beau. Il n'a que des beautés d'emprunt,\nreflets de la Beauté suprême.\n\n  Si les beautés de l'art sont des reflets de la Beauté suprême, il ne lui est pas\npermis d'en revêtir des laideurs morales.\n\n Que fait l'art quand, méconnaissant sa mission moralisatrice, il revêt le laid\nmoral des séductions de la forme? L'œuvre de perversion de l'ange déchu.\n\n  Lorsqu'une œuvre artistique, au lieu de porter en haut, tire par quelque point en\nbas, c'est qu'il y entre quelque alliage étranger à l'essence de l'art.\n\n  L'art, dans sa poursuite du beau est — s'il ne dévie — un acheminement naturel\nvers le Beau absolu, qui est divin.\n                                                           ANDRÉ J O S . L E P A S .\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                                             DURENDAL                                                 221\n\n\n\n\n         L'ESTHÉTIQUE DE LA MER\n                                         ÉTUDE       D'ART    (1)\n\n\n\n                MESDAMES, MESSIEURS,\n\n\n\n\n U\n             N jour de septembre des vacances dernières, j'étais assis\n             sur un cabestan, au T r é p o r t , occupé à prendre quelques\n             croquis. Devant moi, le quai s'allongeait, avec sa file de\n             bateaux amarrés, barques de pêche rebondies, à coque\n fruste et raboteuse, gréées très simplement de voiles carrées, brunes,\ngoëlettes élégantes et sveltes, aux mâts penchés, fines voilières, paque­\nbots à vapeur à la carène noire, goudronnée à neuf et luisante...\nT o u t cela croisait ses amarres, fraternellement, enchevêtrait pour\nl'œil ses manœuvres courantes, faisait un joli réseau compliqué, une\nrésille de soie sur la blondeur du ciel... E t , par-delà le phare, blanchi\nà la chaux, terminant la longue jetée, — elle s'étendait, la Mer, la\n« grande bleue », calme, aux lointains perdus, faisant sonner le galet\nsur le pourtour des plages.\n   U n groupe de marins, de bons « mathurins » aux yeux verts, du\nvert de l'Océan, aux vêtements sentant l'humidité, le sel, m'entouraient,\nme regardaient dessiner.\n   « C'est beau »..., fis-je, un moment, pour rompre le silence. —\nAlors une femme, rude pêcheuse, au jupon rouge, aux traits prononcés,\ndépourvue, bien évidemment, de toute préoccupation esthétique, me\nrépondit, de son accent normand — : « O u i , c'est beau, Monsieur,\nmais c'est triste !... »\n   « Pourquoi dites-vous cela? » — demandai-je, en psychologue tou­\njours prêt aux enquêtes. — « Cela se dit chez nous », répondit-elle\nsimplement...\n\n (1) Du cours libre sur l'Histoire esthétique de la Nature, professé en Sorbonne par l'auteur, cette année.\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "222                                DURENDAL\n\n\n   « Cela se dit chez nous... » J e compris alors que la mer, où nous\nautres gens intellectuels, artificiels, allons chercher, avec un regain de\nvie et de santé, un spectacle, — est, aux yeux de ce peuple héroïque et\nsimpliste, la donneuse de pain et la mangeuse d'hommes. L a mer les\nfait vivre et les fait mourir, ces marins. Voilà pourquoi ils l'aiment —\net la détestent à la fois. — C'est beau, l'Océan, mais c'est triste!\n\n                                           *\n                                       *       *\n  Si, Messieurs, le point de vue des hommes de mer est trop utilitaire,\net trop intéressé, vraiment, si celui des artistes ou des amateurs\nest, lui, trop « d é t a c h é » , trop abstrait, tous deux réunis ne nous\nredonnent point le tableau complet de la Mer. P o u r embrasser cette\nchose qu'on appelle l'Océan dans son intégralité, il faut la voir,\nsuccessivement, sous L'angle du DILETTANTE, du SAVANT, de I'HOMME\nDU MÉTIER, d e l'ARTISTE.\n   Qu'est-ce, en effet, que l'Océan, en dehors de nous autres hommes,\nde nos yeux, de notre esprit, de nos préoccupations poétiques ou\ncommerciales? — U n e vaste étendue d'eau salée, une nappe liquide\nimmense, emplissant les creux de l'écorce terrestre, gonflée par les\nmarées, pétrie par le vent, qui ronge les falaises, étale les galets ou le\nsable sur nos plages. — L a Science la prend ainsi, la Mer, dans ses\ntraits profonds, essentiels, dans sa genèse, son berceau ; elle cherche à\nretrouver les lois naturelles, positives de sa forme, de son mouvement,\nde ses actions destructives, édificatrices, vitales, hygiéniques.\n   Mais voici que l'homme intervient : l'Océan est pour lui un obstacle :\nil en fait un moyen. L a « g r a n d e b l e u e » , vierge et solitaire, se peuple\nde navires, de voiles. L a Mer, abîme de mort, d'asphyxie, devient\nune route commode et rapide, qu'on préfère souvent à l'autre. L a\npêche, la navigation arment, nourrissent, groupent harmoniquement\ntout un peuple. Malheureusement, cet éternel et sanglant préjugé qu'est\nla GUERRE, arme les navires pour d'autres fins que les hautes, les\nnobles, les utiles, et l'Humanité trouvant, pour s'entre-détruire, la\nT e r r e trop étroite, souille encore de sang la Mer, belle et pure.\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                                   DURENDAL                                   223\n\n\n    Il est vrai, comme tout mal, ici-bas, est, symétriquement, pondéré\n par un bien, l'Océan, théâtre de crime ou de désordre, est aussi\n théâtre de dévouement; et la guerre m a u d i t e (matribus detestata) a\n du moins cet avantage qu'elle exalte le dévouement, l'esprit de\n sacrifice. E n tout cas, vous le constatez, la Mer n'est pas qu'un\n paysage; c'est la toile de fond d'an drame. C'est pourquoi nous devons\n l'étudier aussi sous cet aspect, car, sous cet aspect aussi, l'Océan\n rentre dans l'Esthétique.\n    E n résumé, tel est le plan de cette étude. — U n e première partie\n sera consacrée à l'aspect immédiat et décoratif de la Mer, aux traits,\n plastiques ou sonores, qui font son expression directe et sa beauté,\n — du moins sa beauté physique.\n    Dans un second chapitre, je vous ferai pénétrer un instant aux\n profondeurs de cette nappe, dont la surface nous éblouit; vous verrez\n ce que ce voile glauque et plissé cache de merveilles, — et d'hor­\n reurs; revêtu du scaphandre (en idée), j'arracherai, du tréfond des\n eaux, algues et coquillages, je vous donnerai quelque idée de l'exubé­\n rance de vie renfermée dans cette eau qui nous submerge et nous\n étouffe. — Ce sera la beauté scientifique de la Mer.\n    L'Océan une fois saisi dans son fond comme en sa surface, alors\nj'introduirai l'homme en son cadre. Au beau, ou au laid matériel et\n direct, viendra s'ajouter le beau, le laid technique d'abord, puis le\n laid, le beau moral. J'indiquerai le contraste esthétique entre l'ancienne\nflotte, démodée, mais si jolie dans ses voiles bouffantes, — et la flotte\n moderne en fer, à la fois sans grâce et... nuisible. J'aurai, par contre,\n le plaisir de vous rappeler les belles choses qui se sont accomplies sur\n la mer, d'opposer aux naufrageurs impies le sublime équipage d'un\n bateau-sauveteur.\n    Enfin, puisque l'homme n'est point satisfait du seul bonheur de\n contempler, et qu'il compose à son tour sur le t h è m e de la N a t u r e , — il\n me faudra vous dire quels tableaux, quels symboles plastiques ou litté-\n raires, quels poèmes et quelles musiques a suggérés à l'homme cette\n nappe grise ou bleue, calme ou tourmentée, qu'est la Mer.\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "224                                DURENDAL\n\n\n            I. —   L'EXPRESSION      « DÉCORATIVE » DE LA M E R .\nS A F O R M E , SON COLORIS, SON MOUVEMENT. —            B E A U T É DE SURFACE.\n\n                               Partie   descriptive.\n  L a façon dont on aborde un spectacle, une œuvre d'art, influe sur\nl'appréciation de ce spectacle, de cette œuvre. Il faut aux architec­\ntures des avenues, des « p r o p y l é e s » ; le fameux « L i o n de T h o r ­\nw a l d s e n » , à Lucerne, apparaît prodigieux, taillé en pleine roche, au\ndétour d'une allée qui serpente. Les mélodies de Beethoven, les\nleit-motive de W a g n e r sont mis en relief, en valeur, par la t r a m e sym­\nphonique antécédente... Ainsi la Mer fait-elle plus ou moins d'effet,\net un effet différent, suivant qu'on l'atteint par telle ou telle route. —\nL e s Parisiens qui vont, par exemple, à Etretat,            suivent longtemps\nune jolie vallée n o r m a n d e , riche et c a l m e ; et vers son terminus, entre\ndeux murs de falaises, ils la voient, la Mer, scintiller au soleil comme\nun miroir d'argent bombé, par-delà les toits gais des villas.\n  D e la plage, elle trace sa ligne droite d'horizon, lointaine, mais\nserrée latéralement dans les montants d'un cadre : la falaise d'amont,\nla falaise d'aval, celle-ci percée d'une arche en beau portail d'église,\nque précède une aiguille très régulière, et qu'on croirait levée par une\nm a i n d'artiste. — Vrai décor, mais non mensonger, comme ceux de nos\nthéâtres,   occupant les trois dimensions de l'espace, et construit\nconsciencieusement en calcaire...\n  U n plaisir délicat, c'est d'apercevoir la Mer par surprise, de l'échan­\ncrure d'une falaise, de contempler sa face bleue dans un cadre de gazon\nvert, à travers les légers branchages croisés. — U n plaisir sublime,\nc'est de la découvrir des premiers gradins de montagnes, à mi-côte des\nApennins, par exemple, où, surplombant, et comme suspendue en\nl'air, elle semble dominer les plus hautes cîmes, faire une « montagne\nd'eau ».\n  Enfin, si vous souhaitez des impressions               rares,   interrogez les\naéronautes qui l'ont, non sans effroi, vu moutonner, entendu mugir\nsous leurs pieds, à quelques cents mètres de leur nacelle.\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                                DURENDAL                               225\n\n   L a pleine mer! Ce cercle d'eau complet dont votre navire est le\ncentre; à vous, passager du vieux monde au nouveau, elle donne la\nsensation géométrique du parfait, et simultanément l'idée d'infini. Car\ncette circonférence impeccable qui vous cerne, à grande distance, c'est\nla limite de votre œil, — ou de votre regard, — qui la crée. Vous savez\nqu'au delà de ce périmètre, où fuit la rondeur du globe, il est encore\nde l'eau, des vagues, puis des vagues...\n   Voici donc deux bonheurs du spectacle marin : l'échappée de vue, le\npanorama. L e détail, et l'ensemble ; le plaisir d'analyse, et celui de\nsynthèse.\n   A présent, .oubliez le cadre, les entours de l'Océan : ne contemplez\nque l'Océan lui-même. Quelle sensation éprouvez-vous? — L a sensa­\ntion superbe d'uNiTÉ. Surtout si vous quittez une vieille ville aux rues\ntortueuses, aux escaliers de pierre déjetés, aux églises gothiques\nfouillées, variées d'un luxe de colonnettes, de pinacles, de dentelures...\nAlors, ce contraste d'une E a u simple, homogène et plane, étalée,\nd'un même trait, et d'un même coup de pinceau, dans l'espace, — vous\nsaisit. L a radieuse et sereine splendeur de l'Unité vous fascine, et\nvous oubliez, un moment, la prodigieuse complexité de ce spectacle.\n   Ce qui fait, Messieurs, que vous ne l'apercevez pas, cette complexité,\nc'est son accord : c'est une complexité harmonique. Les points, les lignes,\nles plans, les contours et les effets perspectifs qui créent la FORME pour\nvos yeux, se marient avec les teintes et les tons, les nuances du\nCOLORIS, avec l'allure, l'ampleur, le rythme du MOUVEMENT dans les\nvagues, — et ces trois choses, la FORME, le COLORIS, le MOUVEMENT,\nsont si bien faites, ici, l'une pour l'autre, et si étroitement connexes,\nau dehors, que votre pensée les confond, en fait un seul tableau, plein\nd'unité.\n   Si nous les séparons, ces trois éléments de beauté, c'est pour mieux,\njustement, apprécier l'harmonieuse et juste proportion qui les u n i t ;\nc'est, du reste, pour un instant, et nous vous rendrons, aussitôt, la\njouissance de l'Océan intégral.\n  L a Mer a-t-elle une FORME à proprement parler? — Non, sans\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "226                             DURENDAL\n\n\ndoute, à la manière d'un cristal, d'une plante, ou d'un animal, qui\nprésente un tout bien limité, individualisé. Remarquez, en effet, qu'on\npeut dire aussi bien la Mer, au singulier, en personnifiant, — et les\nmers, au pluriel, en dispersant l'individu pour ainsi dire... Mais ce que\nnous appelons de ce mot, l'individualité, est un de ces faits qui com­\nportent tous les degrés, et supposent une évolution. U n nuage, une\nbouffée de vapeur, est un individu, fugace, il est vrai, mais, physi­\nquement, un individu. L e Mont Cervin, qui se détache en grand relief,\nsur le versant italien des Alpes, est un individu-montagne, encore\nqu'il soit enchaîné par son pied aux autres sommets du massif. L a\nMer Noire, enfermée qu'elle est de toutes parts, et strictement délimi­\ntée, possède une personnalité que consacre, d'ailleurs, son nom. Celle\nde la Manche, ou de la Mer du Nord, est moins accentuée; enfin l'Océan\nAtlantique, qui va se perdre à tous les coins du globe, et se fondre avec\nd'autres mers, qui creuse des golfes étendus, et communie, pour ainsi\ndire, avec la terre ferme, à chaque latitude, s'offre à nous, n'est-il\npas vrai, comme une chose impersonnelle, indéterminée dans sa forme,\nINDÉFINIE.\n   Mais là où il n'y a pas de forme extérieure arrêtée, notre regard en\ncrée une. L a figure circulaire et mi-sphéroïdale de la «pleine mer»\nest une de celles que compose, avec un art géométrique admirable,\nnotre appareil de vision, — ou, pour être plus précis, l'influence de la\ncourbure terrestre sur notre appareil de vision. L a même cause qui trace un\ngrand cercle d'eau tout à l'entour de nous, courbe le ciel en coupole\nau-dessus de nos têtes. Aussi n'y a-t-il pas de spectacle plus harmo­\nnieux, d'une harmonie plus empreinte au moins limité, que la voûte\nnoire et brillante d'étoiles, comme appuyée sur le cercle d'horizon\npar des pendentifs invisibles.\n   L a forme des vagues, qui plissent et font onduler la nappe d'Océan,\nest un fait purement transitoire, toujours mourant, et toujours renais­\nsant : à ce titre, il appartient plutôt au chapitre du mouvement. —\nPassons de suite à la COULEUR.\n   Je vous ai longuement tenus sur la couleur, en général. Aussi\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                                DURENDAL                                227\n\nn'aurai-je pas besoin de m'étendre beaucoup sur ses manifestations\nparticulières. J'espère, cependant, que vous n'avez pas oublié les prin­\ncipes fondamentaux que j'exposai, sur le contraste et l'harmonie des\nteintes, et la valeur du spectre, ou de l'iris, comme étalon de mesure.\nPartis de l'arc-en-ciel, qui présente opportunément, dans la nature,\ndéjà, la gamme harmonique des teintes, nous avons suivi, pour ainsi\ndire, sa dispersion dans l'espace aérien, fluide ou solide, et la répartition\nde ces teintes sur les différents objets, les différents êtres. Nous avons\nvu, successivement, où se portaient le rouge, l'orangé, le jaune, le vert,\nle bleu-verdâtre, Yindigo, le violet, le pourpre même, qui n'est pas clans\nl'iris, mais qui naît de l'association de ses. deux teintes extrêmes, le\nrouge et le violet.\n    Dans cette distribution des couleurs, la mer, vous le savez, n'a\npoint la part la plus m o d i q u e ; n'ayant pas de couleur personnelle et\nfixe, ainsi que les solides, elle emprunte son coloris, léger et chan­\ngeant, tantôt au fond de ciel qui la couvre, tantôt au fond de terre\nqu'elle recouvre de ses propres eaux. — Mais, observez-le bien, si les\nnuances, ici, sont variées jusqu'à l'infini, toutes sont dérivées de la\nrégion FROIDE du spectre. Les eaux océaniques, en vertu de leur\npouvoir sélecteur spécial, absorbent les rayons chauds du spectre,\nrouges et jaunes, et renvoient de préférence à nos yeux, les rayons\nBLEUS, VERT-BLEUATRES, VIOLETS, les rayons froids. — D'après la loi de\nconnexion que je vous ai montrée, qui lie l'espèce de la teinte, en\nquelque manière, au calorique, on conçoit que la mer, fraîche à notre\nregard, soit en même temps un réservoir relatif de chaleur. Sans\ndoute, lorsque sortant de l'atmosphère tiède où vous vivez, à laquelle\nvous êtes adapté, vous plongez dans ces ondes marines, votre peau\nn'est pas de cette opinion, et le contraste est souvent dur... Mais\nrappelez-vous, d'autre part, que le climat des côtes est constamment\nplus doux que celui du milieu des terres, et si la mer est bleue,\njustement de cette teinte qualifiée de froide par les peintres, c'est\nqu'elle ne réfléchit que les rayons plus froids, et se laisse pénétrer\nprofondément par les autres. L e rouge, et Yinfra-rouge, absorbés par\nla mer, servent donc à chauffer la mer.\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "228                               DURENDAL\n\n\n   Celle-ci mérite ainsi son nom de grande bleue; mais cette robe tou­\njours bleue, de quelles coquettes ressources elle sait la varier! — U n\njour, un matin, à telle heure, à telle minute, vous la trouvez bleu-ver­\ndâtre, presque d'un vert de pré; puis, le lendemain, ou l'instant d'après,\nvous la retrouvez d'un bien-gris d'ardoise, ou d'un bleu gorge-de-pigeon, ou\nd'un azur m i m a n t le ciel, ou d'un bleu lapis; de Vémeraude elle passe au\nsaphir, et du saphir à l'améthyste... Mais l'Océan, au gré de la lumière,\nse fait GEMME, ou MÉTAL. Il a tantôt l'éclat de vitre, ou la cristallinité\ndu diamant, tantôt la splendeur lourde et chaude d'un bain d'or ou\nd'argent fondu... On dirait que le Soleil, certains soirs, s'y dissout, que\nla L u n e , certaines nuits, se sème à sa surface en paillettes métal­\nliques... E t ce qui m'apparaît, à moi, le plus merveilleux, c'est que ce\nluxe de beautés, cet étalage inouï de séductions toujours neuves, —\nla N a t u r e n'en fait pas la dépense expresse pour nous. J e l'ai dit maintes\nfois, je ne me lasserai pas de le répéter, cet or, cet argent, ce diamant,\nces pierres précieuses, — un faisceau de rayons solaires ou lunaires,\nayant telle longueur d'onde, un flux d'ondes lumineuses ayant telle\norientation déterminée, tel rythme défini, — suffit pour les reproduire\nà notre oeil. — Certes, il faut, pour transformer ces ondulations en\ncouleur, un œil, un cerveau, par dessus tout une AME. Mais les sensa­\ntions colorées que nous fait percevoir cette âme, doivent être, au\npréalable, rythmées par un calcid extérieur et concret. Ce calcul ne fournit\npas la musique intérieure de l'œil; mais il règle, pour ce concert, la\ntension et l'accord des cordes, il prépare ses harmonies.\n   Je parle, Messieurs, des couleurs de la Mer. Vous attendez de moi\nque je cite la Mer Rouge, la Mer Jaune, la Mer Vermeille, la Mer Blanche,\net la Mer Noire aussi... Mais l'histoire de ces colorations, trop loca­\nlisées ou trop faibles pour intéresser le goût décoratif et changer la\nphysionomie générale de l'Océan, — trouvera mieux sa place au\nchapitre scientifique.\n    Abordons de suite l'étude d'un caractère important, le plus impor­\nt a n t peut-être de tous, ici, le mouvement.\n                                                      M A U R I C E GRIVEAU,\n        (A          SUIVRE           )           Professeur libre à la Sorbonne de Paris.\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                                     DURENDAL                                      229\n\n\n\n\n                NOTES D'ART CATHOLIQUE\n   (Sous ce titre nous publierons désormais les nouvelles intéressant l'Art catholique.)\n   L''Association des Chanteurs de Saint-Boniface nous a donné, le jour de la\nsainte Cécile, une audition de la Messe du Pape Marcel de Palestrina qui a\nravi notre âme religieuse et nous a comblé de joie artistique.\n   « La mélodie — comme l'a très bien dit un critique, le lendemain de cette\nmanifestation d'art religieux — s'inspire directement aux sources sacrées des\nhymnes et des antiennes liturgiques, le musicien la magnifie pieusement dans\ncette forme du contrepoint fugué qu'il a fait sienne : le contrepoint alla\nPalestrina. »\n   Il en résulte des œuvres d'une simplicité et d'une sobriété auxquelles nous\nne sommes plus habitués, mais dont rien n'atteint la souveraine grandeur et\nl'idéale pureté. Rien ne peut dire l'impression vierge et candide, rien ne\npeut exprimer cette sensation d'immatérialité qu'elle nous donne. Qu'on le\nveuille ou qu'on ne le veuille pas, le qualificatif si souvent galvaudé revient\nsous la plume : c'est de la musique céleste, c'est la musique des anges.\n   Durendal envoie à l'Association des Chanteurs de Saint-Boniface, dont l'inter­\nprétation ne cessa un instant d'être à la hauteur de l'œuvre, ses félicitations\nles plus chaleureuses.                                                P . D.\n                                              *\n                                          *       *\n   Iscariote et Cie. — Un groupe de financiers bruxellois lance en ce moment\ndans le public une souscription de 13,500 actions de 50 francs chacune. Il\ns'agit, déclare le prospectus de ces messieurs, de tirer dignement parti pour la\nscène d'un sujet complexe et élevé.\n   Devinez lequel ? — La Passion de N.-S. Jésus-Christ!\n   Il y a quelques années, clans un conte de la plus amère ironie, Villiers de\nl'Isle-Adam raillait un certain M. Grave, lequel, considérant le ciel, « les espaces\nazurés » au point de vue industriel et financier, avait imaginé une société\npour l'Affichage céleste ! La présente souscription enfonce l'affichage céleste !\nLes financiers actuels, qui rêvent de « donner au grand drame le déve­\nloppement qu'il comporte » (textuel) et annoncent que « l'admission à\nla cote officilele de la Bourse de Bruxelles sera demandée » (textuel encore),\ndépassent visiblement le personnage imaginaire de Villiers ! S'imagine-t-on les\njournaux de Bourse annonçant que la Passion de Notre-Seigneur est en hausse\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "230                                DURENDAL\n\nou en baisse, qu'on s'arrache les actions ou qu'on est à la veille de liquider?\nLes mânes de Judas Iscaiiote doivent en tressaillir d'aise.\n  La Passion va rapporter, nous dit le prospectus, 6 °/0. Voyons, qui risque\n50 deniers?\n                                        * *\n  Le peintre Raffaelli, dont nous rapportions à cette même place, dans notre\nnuméro de décembre, l'opinion sur le nu, nous écrit une lettre de remercîments\ntoute aimable, de laquelle nous extrayons ce mot : « Ah! que cette question\nde l'art dans nos sociétés est peu connue et combien l'action artistique est\nméconnue, autant dans nos monarchies européennes que dans nos démocraties !\nSeule l'Église naguère en usa pleinement et savamment! »\n                                         *\n                                        * *\n  Le R. P . Lahousse de la Société de Jésus nous envoie une circulaire con­\ncernant la messe de minuit de Noël en laquelle nous lisons, non sans une\nvive surprise, que des places sont disponibles en l'Eglise du Jésus, moyennant\nune aumône de 2 francs par carte et par place.\n  Et les pauvres, Révérend Père? Est-ce que par hasard vous leur répondrez\ncomme l'hôtelier de ce Noël ancien :\n                             J'ai bonne compagnie\n                             Dont j'aurai du profit;\n                             J' hais la gueuserie,\n                             C'est tout dire, il suffit ?\n  Laissez-nous croire que ces mots : deux francs, sont une faute d'impression.\n\n\n\n\n                 Roche Tarpéienne et Capitole\n   A g l a v a i n e et S é l y s e t t e , par M. MAETERLINCK. — Un nouvel ouvrage\nde M. Maeterlinck est un événement qui demanderait, au moins, une de nos\nlivraisons et nous ne disposons que de quelques lignes! Heureusement les\nlecteurs de Durendal savent toute l'admiration que l'on y professe pour un\nart aussi absolument spontané que définitif, une simple magnificence rappelant\ncelle de la nature. A ce point de vue, M. Maeterlinck présente de fappants\nrapports avec Wagner, dont l'œuvre, presque aussi peu annoncé, atteignit du\ncoup la somme de son évolution et ne laissa point d'école. L'impression\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                                   DURENDAL                                   23l\n\nsur l'auditoire est analogue. Ceux qui comprennent véritablement Wagner\n(sans snobisme]) arrivent à ne plus goûter que ses drames lyriques; la pro­\nfondeur charmeresse de M. Maeterlinck, une fois sentie fait que les\nautres lectures apparaissent bientôt comme effacées. Aglavaine et Sélysette\nsemble devoir être le chef-d'œuvre de l'auteur. Deux qualités, par leur\nréunion presque impossible, suffiraient à la preuve; une simplicité extraordi­\nnaire et une profondeur qui semble épuiser l'invisible donnent à l'œuvre une\nvéritable marque d'absolu. Le sujet n'est que l'éternelle rivalité d'amour. Le\nbonheur d'un jeune ménage se brise à l'arrivée d'Aglavaine qui est la beauté.\nIl ne reste plus à la femme de Méléandre, à Sélysette, qui est l'abnégation,\nla bonté, qu'à vaincre la beauté suprême par la toute-puissance du sacrifice.\n  Au lieu des ruses banales de l'adultère les âmes livrent toutes leurs clartés\nau drame fatidique. De là cette merveille d'un poème absolument nouveau\npour le plus ancien des dieux d'Hésiode, l'amour; il devient ici quelque chose\nd'aussi sublime que dans Platon ou les mystiques; et la gloire d'une telle\nrévélation égalera sans doute celle du père de la pensée. Dans le poème\nd'amour, chantent et se plaignent, resplendissent ou se creusent en vertige,\ntoutes les douleurs et toutes les ivresses des âmes, toutes les clartés et\ntoutes les ténèbres des choses.\n    Par le symbole, ultime aboutissement, l'œuvre devient alors quelque chose\n de définitif comme l'Idée et de péremptoire comme l'Expérimentation : une\nforme seconde de la vie offrant toutes les puissances de cette dernière pour les\n leçons de science et les émois d'art. Nous ne pouvons que signaler ici une\n sorte de mystique de la nature, dont le rôle peut devenir immense, aujourd'hui,\n devant l'insuffisance des positivismes et la faiblesse des systématisations. L'ob­\n servation interne amène à dire des choses plus réelles que les paroles peuvent\n atteindre. C'est un cœur-à-cœur avec la vie, enfermant une illumination pro­\n digieuse; il élève plutôt qu'il n'instruit, il émeut au lieu d'ordonner et toutes\n les hautes cultures psychiques peuvent en accepter., l'immense bienfait, la der­\n nière exaltation du moi pour une vie, certes, plus douloureuse, mais combien\n sublime! Aussi quand on note en marge du livre les mots radieux, l'on\n arrive bientôt à tout noter. Citons au hasard : « Ce ne sont pas toujours les\n plus belles vérités qui ont raison contre des vérités plus simples et plus\n vieilles... » Parfois la place d'un mot suffit à sa beauté. Ce don d'à-propos\n n'est-il pas le don même de l'art qui n'est qu'une harmonie conquise par un\n rythme vivant, a été merveilleusement dit par l'auteur dans une œuvre précé­\n dente : « Vous aviez simplement levé les yeux, fait un petit geste inconscient,\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "232                                        DURENDAL\n\nou souri sans raison apparente, mais au moment où toutes les âmes autour de vous\nle demandaient... »\n   On a joliment raillé les pièces qui n'ont qu'un « joli vers » ! Comment les critiques\nvétustés d'années ou d'âme, ne sont-ils pas désarmés, au moins, par tant de mots\nexquis, puisqu'ils ne veulent sentir le reste?                                EDMOND JOLY.\n                                                  . *\n                                                   * *\n   Q u e l q u e s n o m s et q u e l q u e s faits à p r o p o s de la g u e r r e d e s P a y s a n s\n(1798-1799), par M. l'abbé VAN CAENEGHEM. Brochure, fr. 0.50, chez Siffer, Gand.\n   M. l'abbé Van Caenegem, dès les premières lignes de son intéressant travail,\német le souhait de voir paraître une histoire complète et détaillée de l'héroïque\nrésistance des paysans de 1798. Il fait mieux : en des pages curieuses, aimablement\nécrites, il nous donne l'impatience de cette histoire. Souhaitons que cette œuvre\nsoit entreprise par un de nos lettrés. Le sujet est magnifique et digne de tenter les\nplus fiers talents. L'antiquité a célébré l'héroïsme des 300 Spartiates. Nos compa­\ntriotes, n'en déplaise aux fanatiques des choses et des hommes de la Grèce ancienne,\nsont de taille égale, sinon supérieure aux soldats de Léonidas.\n                                                    *\n                                                   * *\n   D e g o u d e n Vlinder. Roman. Legende door H. DE MAREZ, met penteekeningen\nvan A. VAN N E S T E . Siffer, Gand. 3 francs.\n   Nous signalons particulièrement la curieuse et pittoresque illustration de ce\ncharmant volume. La plume de M. Van Neste a réalisé, pour l'embellissement de\nl'action romanesque et légendaire de H. de Marez, un cadre d'une fantaisie mer­\nveilleuse, mélange exquis d'archaïsme et de modernisme. Ce volume fait le plus\ngrand honneur à l'auteur, à l'illustrateur et au bon éditeur M. Siffer.\n                                                    *\n                                                   * *\n   P a y s a g e s é t r a n g e r s , par DE BUISSERET (comte), 1 vol. in-12, Bruxelles, Société\nbelge de Librairie, prix : 3 francs.\n   Dans la préface de son livre, l'auteur déclare que « ces pages légères ne\nsont guère autre chose qu'un journal de voyage. ». Pages légères! C'est en\nréalité, de la part de M. Conrad de Buisseret, trop de modestie. Ces pages\nsont légères, mais à la façon des hirondelles, nous revenant au printemps des\ncontrées lointaines, avec un rameau de printemps dans leur bec et l'espé­\nrance de l'été sous leurs ailes. L'auteur, 'qui tient de l'oiseau la plume\ngracieuse et légère (oh, soit!), a visité de charmantes contrées : le Brési , la\nPlata, le Paraguay, etc., nous a rapporté des souvenirs délicieux et pitto­\nresques. Souhaitons à ces hirondelles littéraires la bienvenue parmi nous et\nde nouveaux départs suivis des mêmes délicieux retours.                                  P. D.\n"}]}