{"numero_id": "ulb-durendal-1897-03-n3", "volume": "ELB-AML-484382-1897-000-004_f", "ocr_sha256": "e33bf90ce4c66282c77b4c84708e00062baafab62b8d97548d9c7f5c40469914", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1897-03-n3-001", "volume": "ELB-AML-484382-1897-000-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1897-000-004_f.pdf", "ocr_sha256": "e33bf90ce4c66282c77b4c84708e00062baafab62b8d97548d9c7f5c40469914", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 41, "page_fin": 55, "titre_corps": "La Cité de la Folie", "titre_sommaire": "La Cité de la Folie", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "La Cité de la Folie", "ancre_fin": "H CARTON DE WIART", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 52, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 132, "fin_caractere_exclue": 1663, "texte": "La Cité de la Folie\n                                                  à   MAURICE MAETERLINCK.\n\n\n               CE n'est pas de Paris que j'entends parler ici, — ni de\n                   Chicago non plus, — ni d'aucune de ces « villes ten­\n                  taculaires » aux manifestations intenses et désordon­\n                   nées, — où cabriolent les toits, où pirouettent les\n                   clochers, — où confluent tumultueusement toutes les\npassions et toutes les misères, toutes les grandeurs et toutes les\nbassesses, — orchestres cacophoniques où les halètements du travail,\nles gémissements des malades, les rires des heureux, confondus en\nun infernal tutti, enveloppent d'une atmosphère de démence la surac­\ntivité humaine.\n   Non. C'est — au cœur de la Campine — une honnête bourgade\nd'apparence calme et discrète, — telles ces matrones flamandes qui\npassent, en nos villes mortes, embéguinées de leurs manteaux.\n   Rien n'y tranche, au premier aspect, sur l'ordinaire décor d'une\npacifique commune rurale.\n   La gare — malodorante — sert de point terminus à la Grand'Rue.\nLa Grand'Rue file, mélancolique, entre deux haies de maisons basses\nparmi lesquelles s'érigent de rares bâtisses officielles : gendarmerie\nnationale, écoles primaires... La Grand'Rue débouche sur la Grand'-\nPlace qui s'honore à plus juste titre d'une église austère et d'un petit\nsquare rabougri. Puis, vaguement tortueuse, l'éternelle Grand'Rue\ns'esquive vers les champs, égrenant une à une, et comme à regret, ses\ndernières maisonnettes.\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1906, "texte": "42                                DURENDAL\n\n\n                    La cloche dans le ciel qu'on voit\n                        Doucement tinte.\n\n                     Un oiseau sur l'arbre qu'on voit\n                         Chante sa plainte.\n\n                    Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là\n                        Simple et tranquille...\n\n   A peine si quelque animation s'accuse au roulement d'un lourd\nfardier ou d'une rapide charrette à chiens... E t « toute la lyre » des\nplaisirs locaux, plaisirs bourgeois ou plaisirs populaires, se résume en\ntrois enseignes : De Koekoek, salle de danse, — le Velo-Club (libéral),\n— le Velo-Kring (catholique).\n   Cependant, cette honnête bourgade est peuplée de fous.\n   Ils sont là deux mille, hommes et femmes, de toute condition, de\ntout âge, — d û m e n t marqués de l'officielle estampille de l'insanité, —\nlâchés dans les rues, mêlés à l'existence des villageois qui les\nhébergent et les patronnent.\n    T a n d i s qu'ailleurs, en des asiles haut emmurés, une conception\n-encore sauvage de la thérapeutique mentale les exile de la vie, ici\n une notion plus bienveillante leur assure le contact h u m a i n . Ils\n divaguent à l'aise, comme des enfants investis de confiance, vivant de\n la vie de leurs hôtes, couchant sous leur toit, s'asseyant à leur foyer.\n     C'est la colonie de Gheel.\n                                       *\n                                      * *\n   Il faut que les insensés ressemblent étonnamment aux gens sains\nd'esprit... ou que ceux-ci ressemblent, à s'y méprendre, aux insensés.\nCar tout d'abord, on les cherche en vain parmi les passants, ces deux\nmille fous et folles.\n   Ce n'est que petit à petit, — l'observation s'aiguisant, — qu'on les\nreconnaît... parmi les autres.\n   Ils vont, viennent — promeneurs affairés ou calmes — rarement par\ngroupes, plus souvent isolés, bavards quelquefois, plus volontiers\ntaciturnes.\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1955, "texte": "                             DURENDAL      ,                       43\n\n\n   On en voit qui paressent au seuil des demeures.\n   On en voit qui rôdent dans les ruelles.\n   Surtout, on en voit qui errent dans la campagne ou dans la lande.\n   Quelques-uns y gardent les vaches.\n   D'autres multiplient autour des moissonneurs leur activité incohé­\nrente et vaine. . On dirait des « Augustes » de cirques.\n   D'aucuns font l'office de bonnes d'enfants.\n   Mais la plupart sont des solitaires, indifférents à l'ambiance.\n   Ils ont échoué à Gheel, après avoir accompli leur destin, comme\ndes épaves que le flot rejeta sur une rive inconnue.\n   Ils sont, dans le drame humain, comme des acteurs qui ont joué\nleur rôle et qui se reposent dans la coulisse, étrangers à ce qui se\npasse sur la scène, mais encore hantés par le souvenir grossi de\nquelque épisode.\n   Affranchis de la crainte et de l'espérance, libérés de la honte, de\nl'envie, de l'amour et du remords, ils ignorent jusqu'au péché, — dont\nleur stupidité les absout.\n   Leurs yeux — inconsciemment ouverts comme ceux des statues —\nvoient désormais passer, sans les 'réfléchir, les êtres et les choses.\nCloîtrés en leur démence, ils ne voient plus ni ne comprennent autour\nd'eux le perpétuel mouvement de la vie : les naissances et les deuils,\nles vides éternellement comblés, éternellement rouverts par le flux et\nle reflux.\n   Leurs regards ne sont plus au dehors, mais au dedans, fixés sur\nleurs seules manies...\n   Encore que la bourgade soit bien calme, ils cherchent instinctive­\nment un calme extérieur qui les isole davantage.\n   Donc, c'est surtout hors des murs qu'on les rencontre, jusqu'à\nl'extrême périmètre de ce territoire grand de onze mille hectares, qui\nleur est assigné pour cantonnement.\n   Cette campagne offre de brusques contrastes : riche et misérable à\nla fois comme une pauvresse qui serait parée de bijoux.\n   De grasses prairies, bien irriguées —- où somnolent les troupeaux\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1963, "texte": "44                           DURENDAL\n\n\nrepus — s'interrompent tout à coup pour faire place à des landes d'un\nsable triste où rien ne vient, sinon une herbe rare et quelques\nbruyères roses.\n   Ici, la campagne flamande — bien sage, bien bonne à qui la soigne\n— avec ses amènes pâturages avec ses fermes blotties dans les jardins,\navec, aux croisements des routes, ses chapelles dans les arbres enru­\nbannés, — et puis des landes — des champs de sable avec quelques\nmaigres ourlets de verdure... Le désert et l'oasis.\n   La pauvreté d'esprit auprès du bon sens placide.\n   L'anémie à côté de la bonne santé.\n   Mais elles ont leur charme, ces landes. Elles ont leur charme\nintense, moins par ce qu'elles offrent à l'imagination que par ce que\nl'imagination y inscrit et y dessine librement.\n   Elles suggèrent, dans ces paysages de matérialité pure, la poésie :\naux matins d'automne, quand la trame blanche et flottante des fils de\nla Vierge les enserre comme un immense filet d'argent, et que le soleil\nblafard, mal éveillé, s'y étire en longs rayons... aux soirs d'automne,\nquand le soleil cuivré s'enfonçant là-bas, bien loin, dans une mare\ncouleur de rouille, dit son adieu à ce paysage déshérité et recueilli...\nAlors des vapeurs montent, décevantes buées qui s'étendent comme\nun voile de rêve, estompant les sapins, les maigres herbes et toute\nla lande qui semble s'éveiller à sa vraie vie — une vie effacée pleine\nd'un mystère tragique.\n                                    *\n\n La Folie revêt toutes les formes et s'accommode de tous les\nmasques.\n\n   Sur les degrés d'un porche — voici, accroupies en un groupe squalide\n— de vieilles folles au type classique, au regard enfoui dans le crâne\nvide, aux lèvres retirées de toutes les tendresses.\n   Ces jeteuses de sorts, désormais sans emploi, eussent été au temps\njadis d'assez bons fagots pour les bûchers expiatoires. Aujourd'hui elles\némoussent les unes sur les autres leurs vains maléfices. Parfois l'une\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1827, "texte": "                               DURENDAL                                 45\n\nd'elles s'irrite aigrement sans que les autres s'en soucient. Chacune\nd'elles a cherché un auditoire, non pour se faire entendre, mais pour\npouvoir parler. Leurs vains caquetages ne se répondent jamais.\nFigurez-vous des duellistes qui, au lieu d'être face à face, s'escrime­\nraient dans le vide, placés sur des chemins parallèles.\n\n\n  Voici une autre vieille, d'une espèce plus sociable. Retombée en\nenfance, elle organise, à un carrefour, une ronde avec les bambins et\nles bambines. Elle rit, et sautille, et reprend gentiment avec eux le\nrefrain et morigène ceux qui méconnaissent la mesure.\n\n\n  Autre folle chantante : Celle que voilà ne se lasse pas de poursuivre\nsa mélopée, qui se traîne sur trois notes, comme les chants nègres.\nLa mélopée se lamente, vibre sur un trémolo, meurt, renaît par très\nfaibles ondes.\n\n   Je rencontre un fou au plus profond de la bruyère, qui crayonne\nfiévreusement dans un cahier placé sur ses genoux. Il cache ses travaux\navec jalousie     La' vérité est qu'il ne sait pas écrire. Mais il a déjà\nbarbouillé ainsi plus de cent cahiers. Que d'hiéroglyphes perdus...\npeut-être pour la littérature.\n\n   Étrange entre tous, cet autre transpose les idées et les mots. Il est\nprofondément misogyne, et lorsqu'une femme l'approche, il s'écarte avec\nterreur. Il déteste aussi les grand'routes, et lorsqu'il doit les franchir,\nil le fait en trois bonds, de la pointe des pieds. Il appelle le curé de\nsa paroisse le standart. Le vicaire est le fils du triangle. Ce que nous\nappelons une femme, s'appelle pour lui l'origine. Il emploie cependant\nle mot « femme », mais dans son vocabulaire « femme » veut dire\ngendarme.\n   « Je ne vais pas à Moll, confiait-il à son hôte, parce qu'à Moll il y a\n » des femmes sur des bœufs. »\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1691, "texte": "46                            DURENDAL\n\n\n  Traduction en langue vulgaire :       parce qu'à Moll il y a des gen­\ndarmes sur des chevaux.\n\n  Toujours solitaire, un vieux passe, la tête en grelot vide. C'est un\nancien soldat des guerres d'Atchin qui fut frappé d'insolation. Il ne\nsonge même pas a s ennuyer.\n  Si Sophocle a dit vrai en proclamant que « le bonheur consiste à ne\nsonger à rien », ce vieux soldat doit être parfaitement heureux.\n\n\n  Voici Hamlet. Le teint est mat, la lèvre dédaigneuse. Les yeux d'un\nbleu d'acier, sur lesquels s'abaissent des paupières paresseuses et\nlourdes, disent la satiété des jouissances. Quels excès, quels drames\nvécus recèlent, sur ce masque bistré et sans âge, ces rides profondes?\n  A travers les rues il promène, comme un roi proscrit, son indiffé­\nrence hautaine.\n\n  Sous la tonnelle d'une guinguette, quel est cet être rachitique, au\nsourire idiot, et à moustaches grises, qui se traîne, baveux, de banc\nen banc?\n  On interroge. Un ancien instituteur, paraît-il.\n\n  Cette jeune folle est une paysanne épileptique. Elle garde attentive­\nment, et quoi qu'on fasse pour l'en dissuader, le milieu de la chaussée.\nElle nous fixe de ses grands yeux humides, de grands yeux purs comme\ndes lacs au fond desquels dort pour toujours le cadavre de sa raison.\nNous l'interpelons, et cela provoque chez elle un rire qui explose,\nardent, qui se prolonge en inextinguibles fusées, rire d'une joie pres-\nqu'enfantine d'abord, et puis qui étonne, et puis qui effraye. Et l'on\nse hâte de s'éloigner, l'abandonnant à son rire douloureux, qui vous\npoursuit comme un clapotis de vagues.\n\n\n  On me montre deux Hollandaises, la mère et la fille, maniaques\ntoutes deux.\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2152, "texte": "                                DURENDAL                                 47\n\n   Ce sont les reines de la mode. Elles ont des jupes couleur prune,\nsont gantées de filoselle blanche, trottinent à pas égaux, l'ombrelle à\nla main gauche, tandis que de la main droite elles donnent des chique­\nnaudes dans l'air.\n\n   U n grand gaillard, au profil sémitique, m'a confié qu'il était le\nneveu du Roi, roi lui-même, et que des carrosses d'argent allaient venir\nle prendre. Il les attend d'un jour à l'autre. E t il m'indique sur la\nplace du village l'endroit, assurément historique, d'où il adressera aux\nsouverains, ses frères, son discours d'avènement. Il sera belliqueux.\nD'ailleurs il a déjà gagné trois batailles : l'une en Hollande, les autres\nprès de Gheel, à Z a m m e l et à Lichtaert, où il se vante d'avoir culbuté\nl'armée ennemie dans un marais plein de sangsues. Il se croit très fort,\ntrès puissant, très riche. N'est-il pas aussi très heureux, puisque le\nbonheur n'est pas autre chose que l'illusion?\n  « Que vous importe, dit Erasme, que ce poisson salé que vous man­\ngez pue au nez de votre voisin, si vous y trouvez un ragoût d'ambroisie ?\n  » U n h o m m e a une peinture barbouillée et il la regarde comme un\nchef-d'œuvre digne d'Appelles ou de Zeuxis. N'est-il pas plus heureux\nque l'amateur qui achète bien cher les tableaux de ces grands maîtres,\npeut-être sans goûter le même plaisir?\n   » Si le Mycille de Lucien avait pu jouir éternellement du voyage\ndélicieux qu'il faisait, il n'aurait eu rien à désirer. Si la balance penche\nd'un côté, c'est à l'avantage des fous, parce qu'ils sont heureux à moins\nde frais, car il ne leur en coûte que de croire qu'ils le sont, et parce\nqu'ils jouissent du bonheur commun. »\n\n\n  E t cet autre qui court toujours, du matin au soir. Moins indifférent\nque les autres à ce qui l'entoure, il salue tout le monde d'un air qui\nsemble dire : « Comment allez-vous, mon ami? Moi, je vais... vite. »\nC'est en vain qu'on essaye de l'arrêter au passage. Assurément cette\ncourse perpétuelle — symbole de tant d'autres activités stériles —\ncette course où il secoue son énergie à travers les prés, à travers les\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2067, "texte": "48                             DURENDAL\n\n\nsapinières, l'apaise, comme les corvées conventionnelles apaisent les\nmondains. Quand cet homme « dans le train » rentre au logis à la\nnuit tombante, il dit qu'il a assez travaillé.\n  Un matin, je le vis entrer dans une église. Je m'étonnai à la pensée\nqu'il allait interrompre sa course, mais sa dévotion elle-même participe\nde sa manie galopante. A peine entré, il commença le Chemin de la\nCroix, courant d'un pilier à l'autre, brûlant toutes les stations. Moins\nde trois minutes plus tard, il était reparti. Il court encore.\n\n\n   Et, celui-là passé, j'en rencontre un autre : Un vieux qui ne\ncourt pas, il s'en faut. Il se traîne, les jambes molles, les yeux vagues.\nC'est un vieux Borain qui semble porter dans la voûture de ses épaules\net dans ses membres las, — bras pendants et jambes arquées, — des\nsiècles de labeur. Sans doute ce n'est pas impunément qu'on tape à la\nveine durant toute une jeunesse, accroupi dans des boyaux trop étroits,\nsous l'eau glacée qui filtre. Ce n'est pas impunément qu'on a avalé la\npoussière et le grisou, le feu grisou qui vient danser en flammes bleues\nautour des lampes jusqu'au jour où il fait danser toute la fosse. Il a\nconnu le « coup de grisou », le vieux Borain, et voilà sa folie. Bloqué\npar un éboulement, retiré sous les décombres après un titanesque\nlabeur de trois jours, il n'a échappé à la mort que pour sombrer dans\nla folie. Ses yeux disent encore l'horreur de ces trois jours d'enfer. Il\nva, étonné de ces grands horizons calmes au lieu des courts horizons\nminiers coupés de terris sombres.\n                                   * *\n\n   Sur la bourgade, plane une légende. Légende — non — histoire plus\nbelle que la légende.\n   C'est l'histoire de sainte Dymphe (Heilige Dimphna), la patronne de\nGheel, dont la bénigne influence, épandue de temps immémorial\ndans ce coin de Campine, est si favorable aux pauvres insensés. Elle\nest partout. Une vieille collégiale lui est dédiée. Aux angles des rues,\net dans les champs, on retrouve sa statuette et son nom. Tous les ans,\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2080, "texte": "                               DURENDAL                                 49\n\nà la Pentecôte, s'organise un grand pèlerinage, à l'occasion duquel\nceux qui furent guéris viennent remercier la sainte et revoir leurs\nhôtes.\n   Voici l'histoire de sainte D y m p h e telle que la raconte le merveil­\nleux retable du maître-autel de la collégiale.\n   Cette petite sainte — gracieuse damoiselle en cotte de couleur azur,\naux yeux pers, aux fins cheveux d'or coulant en tresses le long de son\ncou blanc et délicat, — cette petite sainte était la fille d'un roi\nd'Irlande, qui vivait au VIe siècle de notre ère. Encore enfant, elle\nperdit sa mère qui, en mourant, la confia au sage Gerebernus, son\nconfesseur. Sous l'oeil de Gerebernus, la petite D y m p h e grandit à la\ncour du monarque, son père. Ce vilain h o m m e — s'appelait-il déjà\nU b u ? — ne s'éprend-il pas pour sa fille adolescente d'un odieux\namour, et ne la somme-t-il pas de l'épouser ? Il lui en fait la proposi­\ntion au milieu de ses courtisans parmi lesquels, les plus proches de\nlui, trois affreux diablotins qui semblent l'encourager.\n  L e retable fait de ce monarque incestueux un personnage aussi\nélégant de costume que repoussant de visage. L e masque est brutal,\nvoire difforme, et s'encadre d'une barbe en broussailles. Mais il porte\nla couronne et, sous son manteau, le torse se dessine dans une\njaquette à maheutres, et les jambes dans un maillot d'or. L a petite\nsainte est modeste dans sa cotte hardie qui dessine sa taille haute,\nlégère et flexible et la grâce chaste du corsage.\n  Recusat incestum patris.\n  Elle fuit avec son confesseur.\n  Patriam pudica deserit.\n  E t les voici naviguant sur l'Escaut dans un esquif en forme de\ncoquille, dont un vent favorable enfle généreusement la voile.\n  L a charmante petite sainte, aux grands yeux de candeur, et le\nbienheureux Gerebernus, aux gestes nobles et sentencieux, finissent,\naprès quelques détours, par s'installer à Gheel.\n   Cependant, le roi a dépêché partout ses gens pour retrouver\nles fugitifs. Les émissaires passant à Westerloo — à une lieue de\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1853, "texte": "50                              DURENDAL\n\n\nGheel — sont surpris à l'hôtellerie de voir entre les mains du patron\ndes monnaies irlandaises. Ils s'informent. Ils découvrent la retraite de\nla petite princesse.\n  Inventa patri proditur.\n   Car le père accourt aussitôt, le vilain paillard, coiffé cette fois\nd'un chaperon en feuilles d'artichaut — mais toujours aussi fou — et\nportant tout son conseil avec lui sous la forme des diablotins qui\nvoltigent autour de son crâne.\n   Voilà le roi et la princesse — le père et la fille — en présence... Et\nles mêmes propositions recevant le m ê m e accueil.\n   Au paroxysme de la rage, le père ordonne à ses soldats d'immoler\nce petit être — à l'âme si vaillante sous sa frêle enveloppe.\n   L e s hommes d'armes hésitent. Alors, d'une volée de glaive, le roi\ntranche cette tête charmante qui roule à ses pieds, tandis qu'à\ndeux pas, Gerebernus paie aussi de sa vie la complicité de ses bons\nconseils.\n  Cadunt pudoris victimœ.\n  Mais la petite ingénue a été accueillie et couronnée au ciel. Et\nDieu envoie ses anges pour ensevelir les restes des martyrs.\n  Tumulant reliquias angeli.\n  T o u t e la Campine apprend la fin de la petite princesse, si douce, si\nbienfaisante. Elle est aussitôt vénérée comme une sainte.\n  Coluntur ossa martyris.\n  E t les miracles se multiplient autour de ses reliques, auprès de la\nfontaine où elle avait coutume d'aller s'entretenir pieusement avec son\nconfesseur. On l'invoque, et les malades guérissent, et les fous recou­\nvrent la raison.\n  Sculptés au retable, des fous aux regards divergents, à la face\ngrimaçante, au corps asymétrique, attestent qu'ils furent soulagés par\nsa puissance. E n effet, les mauvais esprits — des diables verts et\nrouges — leur sortent par les oreilles et par le front, et les voilà\nrendus à la vie de l'intelligence.\n     Succurit œgris plurimis.\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2167, "texte": "                               DURENDAL                                 5l\n\n  L a réputation de la sainte grandit... E t les pauvres insensés sont\namenés de toutes parts. E t une belle église gothique s'élève, dont\ntous les murs chantent ses louanges, en versets faciles comme ceux-ci :\n\n         Florido quodam tempore rosarum et liliomm\n         A beato Gereberno baptizatur jam matte privata.\n         Ortus in Hybernia floret in Ghela puritatis florculus.\n         Ora pro nobis, virgo martyr et patrona Sancta Dympna.\n\n   Maints ex-votos exhibent des clients de la sainte affublés de grelots\net les fers aux poings, qui guérissent miraculeusement, libérés du\nMalin qui s'échappe de leur cerveau en formidables enjambées.\n  U n chapitre de chanoines fut installé — dans l'église — par la\nnoble famille de Mérode. L e s chanoines priaient pour les fous et\npratiquaient les exorcismes. Les croix d'exorcisme sont toujours là,\nportant, gravées au revers, les formules liturgiques. Annexé à l'église,\nun sacrarium, où l'on montre encore quelques chaînes et quelques\ninstruments à l'usage des fous furieux, permettait de recevoir et de\ngarder en cellules les clients de sainte D y m p h e , durant le triduum\nconsacré aux prières et aux exorcismes.\n   D'autres fous, conduits par leurs familles, étaient installés chez les\nhabitants, qui les accueillaient dans un sentiment où la piété avait\npresque a u t a n t de part que le lucre. Ainsi, depuis des siècles, la\npopulation gheeloise héberge les insensés. Elle a pour eux des soins\net des condescendances dont on chercherait en vain à renouveler\nailleurs l'exemple. E t c'est ainsi qu'à Gheel, le mot de fou n'est pas\nemployé. L e fou est un kostgast, un pensionnaire, un hôte que l'on\nreçoit à sa table, que l'on héberge et que l'on soigne.\n                                       *\n                                   *       *\n   Aujourd'hui, les « pouvoirs publics » ont réglementé cette hospita­\nlisation. U n e vaste « infirmerie » est le quartier général où régnent\nles administrateurs de la colonie, où les médecins et les contrôleurs\nviennent prendre les ordres et faire leur rapport. C'est là que les aliénés\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2318, "texte": "52                              DURENDAL\n\n\nnouveaux venus restent en observation pendant les premiers jours de\nleur arrivée, attendant que le Comité de placement les assigne comme\nhôtes aux paysans qui en auront désormais le soin et la responsabilité.\nAussitôt placés, ils redeviennent libres, — libres d'aller et de venir\ndans ces dix mille huit cent cinquante-trois hectares, — ayant pour\neux l'espace, l'activité musculaire, la vie familiale, tandis que les huit\nmille autres fous que les chiffres officiels renseignent en Belgique,\net dont les trois quarts au moins ne sont pas dangereux, sont\nréduits à « ruminer leur délire » dans des asiles qui sont des prisons.\nQuoi d'étonnant, si ce régime du « patronage familial » assure de\nmeilleurs résultats, à tel point qu'environ un quart des aliénés hospi­\ntalisés à Gheel y retrouvent la santé de l'esprit ?\n   « Examinez ce fou, dit le D r Parigot, qui a la jouissance de l'air\nlibre et la propriété de sa chambre, de ses livres, de ses outils, de ses\nplantes, de ses pierres. Il orne son domicile à sa guise; on voit sou­\nvent sur la muraille des inscriptions ou des dessins qui ne cèdent\nqu'aux prescriptions du badigeonnage sacramentel. Cet h o m m e est\noccupé de parfaire son rêve. Rien ne le contrarie : il a les champs, les\nbois ou d'immenses bruyères à sa disposition ; il pêche dans les rivières\net dans les canaux; il tend des pièges aux oiseaux, enfin il fait de son\ntemps ce qu'il veut; il n'est astreint le plus souvent à regagner la mai­\nson du nourricier que pour les heures du repas, encore, s'il les oublie,\nla ménagère aura conservé sa part près du foyer commun.\n   » E n voici un autre, qui toute la journée, trace dans le sable de la\nrue l'histoire de ses pensées ; ce sont des hiéroglyphes dont il a seul la\nclef. Celui-là trouve dans la marche un apaisement à son agitation ; il\nest toujours affairé et entre joyeux au logis. Vingt autres travaillent\navec le nourricier et ses enfants, les enfants sont leurs pairs, leurs amis,\net ils partagent la besogne du plus faible.\n  » Comparez à ces heureux de la terre ces aliénés réunis par masse\ndans un préau ou dans un réfectoire, comme des moutons parqués\ndans un enclos. Ils sont accablés d'ennuis. L a chambre où ils passent\nla nuit ne leur appartient pas, et ce chauffoir, ce préau, ce jardin\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2138, "texte": "                                  DURENDAL                                  53\n\nemmuraillé sont pour eux une espèce de cage qu'ils ne peuvent quitter\nque le soir pour regagner leur domicile réel, celui où du moins ils\nn'éprouvent que leur propre tourment. »\n                                      *\n   Mais quel étrange problème de psychologie que cette promiscuité\ndix fois séculaire de ces frustes paysans campinois et de ces fous —\nvenus pour la plupart des villes — dissimulés sous l'anonymat de\nleur insanité!\n   U n soir, traversant la bruyère, nous sommes entrés au hasard dans\nquelques maisonnettes.\n   U n e visite surtout m'a impressionné. Nous sommes dans une\nchambre basse, proprette dans sa rusticité. E n attendant l'heure\ndu souper, les habitants ont fait cercle sous le manteau de la\ncheminée, autour du feu où flambent quelques bûches.\n   L e maître du logis est là, avec ses deux kostgasten et avec tous ses\nenfants — gamins et fillettes aux cheveux blonds. Sur la soie d'or de\nces chevelures enfantines, les rouges reflets de la flamme frissonnent\ncomme une caresse paresseuse. L a cheminée est très haute. Sur la\nplanchette qui en forme le manteau, une petite lampe à l'huile,\nplacée devant un plat d'étain qui en reflète la lumière, éclaire par\nsecousses le reste de la chambre — où va et vient la ménagère. T o u t\ncela forme un tableau d'une lumière chaude, un peu fauve, qui\nrappelle les vieux maîtres hollandais.\n   Nous causons avec ces braves gens. L'un des fous, dont le visage\ncrispé de rides n'est pas sans noblesse, a bientôt fait d'entrer en\nconversation. « Il est mayeur, nous assure-t-il, m a j e u r d'un village\nwallon. » Sur son village il a des souvenirs très nets. P o u r t a n t , voilà\nvingt-cinq ans qu'il est à Gheel. Il continue à s'occuper de sa com­\nmune, et ne sait pas pourquoi il a dû la quitter. D e songer à sa\nchimérique magistrature, il se fatigue. « Je suis un peu brouillé »,\nnous dit-il en épiant notre regard avec une telle anxiété que nous en\nsouffrons. E t il accompagne cet aveu d'un geste en spirale, comme s'il\nvoulait indiquer des montées et des descentes tournoyantes qu'il\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2047, "texte": "54                                DURENDAL\n\n\nressent dans sa pauvre tête. P a r moments, il émet des réflexions très\nsages sur la culture des pommes de terre et l'élevage des bêtes à\ncornes.\n   — Ètes-vous heureux ici ?\n   — Non, répond-il d'un air profond.\n   P o u r t a n t , il est l'ami de ses nourriciers, et leur obéit naturellement.\n   L'autre kostgast, un Anversois, fait peur en vérité Chez celui-ci\nl'étincelle de la raison ne vacille pas. Elle est éteinte. Il appartient à\nla catégorie des demi-gâteux.\n   L e jour, il divague dans les chemins, ramassant toutes les loques\net tous les papiers qu'il rencontre. Il en fait d'illusoires tabatières, et\ny puise d'aussi illusoires pincées de poudre qu'il se pousse dans le nez\navec de b r u y a n t s reniflements.\n   Ce priseur de rien est méchant à ses heures.\n   Récemment, il a pris son nourricier à bras-le-corps et l'a étendu\nsur une table, puis s'est armé d'un couteau pour l'égorger. Mais de\npareils excès sont rares, grâce à l'expérience des nourriciers, qui leur\nfait détourner, en pareille occurrence, quelquefois par un mot ou par\nun geste, le cours d'une manie qui s'exalte.\n   Nous revenons silencieux et oppressés.\n   Devant nous, le soleil disparaît dans une immense auréole d'or et de\nsang, comme un triomphateur ou un martyr. Bientôt il s'évanouit.\nMais de son reflet il illumine le ciel et la bruyère, semblable à toutes\nces grandes choses qui ne sont déjà plus qu'un souvenir quand nous\nles admirons encore. D'avoir bu son dernier rayon, un nuage garde,\nquelques instants, la transparence lactée d'une opale qui meurt.\n   Maintenant la campagne est noyée dans la nuit. L e s mares qui sont\ndispersées dans la bruyère ont de noirs reflets d'armure. Les\ngrenouilles y coassent les notes monotones de leur sardonique\nnocturne. On dirait la parodie d'un chapitre de moines nasillant dans\nla nuit quelque fantasque office des MôYts.\n   Nous pensons à ce Mystère de la Folie, à ces vivants — si on peut\nles appeler encore ainsi — entrés déjà dans le détachement et le rêve...\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1834, "texte": "                                DURENDAL                                   55\n\nVeufs de la raison, ils se sont créé de chimériques É d e n s où toute\n chose est ce qu'ils veulent qu'elle soit, où la folle du logis — désormais\nmaîtresse — suspend les lois du temps et de l'espace et entraîne ses\ncaptifs sur les sommets ou les précipices hantés par les spectres de la\nvie antérieure. Qui dira le secret de ces âmes — qui ne sont déjà\npresque plus des âmes — et qui, retirées du champ des libres volontés,\nparticipent déjà au néant de la tombe?\n   Sophocle les disait heureuses... Heureuses peut-être celles qui\néchappèrent à une raison, pervertie... Mais les autres? Mais ces\npauvres chefs de famille frappés par le deuil ou la ruine de leurs\nmaisons, ces chercheurs épuisés de travail ou d'ambition, ces fidèles\nsuperexaltés, ces amantes méconnues ou trahies qui aimèrent à la folie,\nces pauvres mères qui, — en donnant la vie, — ont côtoyé la mort.\nToutes ces folies sublimes à côté des folies coupables!...\n    E t tout à coup, tandis qu'au village dont nous approchons, le couvre-\n feu sonne avec bonhomie, sur ces mares que nous longeons et qui\n semblent des trous d'embuscade, apparaissent — en petites langues de\nflamme — des feux follets... Ils flottent, dans ces ténèbres et nous nous\nfigurons voir les intelligences de ces pauvres fous qui s'en viennent,\navant d'être définitivement jugées, prendre congé, une dernière fois, de\nceux qu'elles ont abandonnés. L'intelligence! pauvre petite l a m p e\nhumaine, qui n'est qu'un lointain reflet du foyer i m m a n e n t et éternel,\npetite lampe qui nous éclaire dans nos labeurs, dans nos joies et nos\npeines et que l'homme expose i m p r u d e m m e n t à tous les souffles, à\ntous les courants contraires !\n\n    (Septembre             1896).            H . CARTON DE W I A R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1897-03-n3-002", "volume": "ELB-AML-484382-1897-000-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1897-000-004_f.pdf", "ocr_sha256": "e33bf90ce4c66282c77b4c84708e00062baafab62b8d97548d9c7f5c40469914", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 56, "page_fin": 57, "titre_corps": "Chez nos Frères de Gand", "titre_sommaire": "Chez nos Frères de Gand", "signature_source": "P. D.", "ancre_debut": "CHEZ NOS FRERES DE GAND", "ancre_fin": "P. 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Constatons seule­\nment que les idées qui ont triomphé à Gand sont celles que notre\nrevue a défendues depuis son origine : « Inutilité des formules,\nvanité des écoles, éclectisme, culte de la seule beauté ».\n   M. l'abbé Klein (de l'Institut catholique de Paris), dans une confé­\nrence sur l'Idéal de l'Écrivain catholique, conférence d'une magnifique\nélévation de pensée et d'une rare munificence d'expression, a soutenu\nces mêmes doctrines à savoir — ce sont ses paroles textuelles :\n   « L a morale et le bon goût étant sauvegardés en ce qu'ils ont\nd'essentiel, montrons-nous accueillants pour toute œuvre d'art qui\nstimule dans l'ordre, et satisfait n'importe laquelle de nos puissances\nsensibles et intellectuelles. Mais pour nous-mêmes, sans nous interdire\npar trop sévèrement les virtuosités reposantes, sachons élever nos\nyeux sur les hauteurs où plane le grand art. L e plus longtemps, chez\nle plus grand nombre d'hommes, faire vibrer le plus puissamment le\nplus de facultés possible, voilà l'effet auquel on le reconnaît. Tou­\njours, chez tous les hommes, stimuler sans conflit l'activité de toutes\nles puissances, ce serait le rêve et l'idéal suprême. »\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1296, "texte": "                             DURENDAL                                 57\n\n\n  L a réunion a traduit ces pensées en les trois vœux qui suivent :\n   I. — L e groupe littéraire des jeunes catholiques belges estime qu'il\nne serait point sérieux de prétendre river les artistes et lettrés catho­\nliques, soit dans leurs critiques, soit dans leurs écrits, à une formule\nd'art déterminé. Ils reconnaissent le Beau sous toutes ses expressions.\n   I I . — Il est à souhaiter que, sans s'interdire toute virtuosité, ils\ns'occupent de faire servir leurs œuvres à la glorification de leurs\ncroyances.\n   I I I . — Il est à désirer que l'enseignement catholique se pénètre de\nces principes.\n   Réunion enthousiaste de jeunesse.\n   L'accueil si franc, si sincère, que nous avons reçu à Gand nous a\ntouché profondément. L'écrivain belge est accoutumé à rencontrer, le\nlong de son chemin, des passants indifférents, et le viatique d'enthou­\nsiasme, qu'en cette halte charmante des 20 et 21 février, nos frères de\nGand nous ont versé plein nos verres, nous a paru savoureux autant\nque réconfortant. Ensuite d'un tel coup de l'étrier on fournira de\nbelles chevauchées !                                           P. D.\n\n     P.-S. — Pends-toi, brave Valentin, nous avons vaincu à G a n d . . .\net tu n'y étais pas !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1897-03-n3-003", "volume": "ELB-AML-484382-1897-000-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1897-000-004_f.pdf", "ocr_sha256": "e33bf90ce4c66282c77b4c84708e00062baafab62b8d97548d9c7f5c40469914", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 58, "page_fin": 60, "titre_corps": "Un Porte-Crête", "titre_sommaire": "Un Porte-Crête", "signature_source": "Un des Douze Pairs", "ancre_debut": "UN PORTE CRETE", "ancre_fin": "UN DES DOUZE PAIRS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 69, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 66, "fin_caractere_exclue": 2145, "texte": "UN PORTE-CRÊTE\n\n                                            « Il voyait tous les jours\n                                            » Cet objet rallumer sa haine et son courage. »\n                                                              (Fables de LA FONTAINE.)\n\n\n\n\n J\n         'AI connu de braves gens qui poussaient le fanatisme de la lecture jusqu'à\n            lire les vieux journaux dont les poissonniers enveloppent leurs lamen­\n            tables marchandises. A ce compte, les chiffonniers doivent éprouver des\n           jouissances nombreuses et diverses. Je viens de goûter un peu de cet\n            étrange plaisir, en parcourant, dans un ancien numéro du Coq Rouge, un\narticle sur la littérature catholique. Le signataire de cette chose écrite nous assure\n« qu'il y avait beaucoup d'écrivains qui croyaient en Dieu, en Jésus-Christ, en\nnotre mère la sainte Eglise, ce qui, ajoute-t-il, ne les honore ni ne les déshonore à\nnos yeux >. Ce monsieur est bien bon de ne pas nous considérer comme désho­\nnorés parce que nous croyons ! Ce qui l'exaspère, ce sont les mots de « littérature\ncatholique », et sa bile se répand de cette manière :\n   « Aujourd'hui, une collection d'hallucinés et de gens adroits s'occupant de droit,\nde médecine, de journalisme, de politique, de sociologie ont voulu, mélangeant tout\ncela avec de la littérature, créer la littérature catholique. »\n  Ce mélange d'hallucination et d'adresse ne laisse pas que de m'inquiéter. Mais\nenfin que dirait l'auteur de ces billevesées, si j'écrivais ceci, par exemple :\n  « M. Maurice des Ombiaux, qui s'occupe d'enregistrement et de littérature, a\nvoulu, mélangeant ces deux choses, conspuer la littérature catholique.\n  C'est là un genre d'esprit que je lui laisse pour compte.\n  « Ils (hallucinés ou gens adroits ?) ont pris comme patrons — poursuit le rédac­\nteur en chef du Coq Rouge — des artistes tels que Barbey d'Aurevilly, Baudelaire,\nVilliers de l'Isle-Adam, Verlaine, etc., qui auraient rugi de voir leurs noms servir\nde réclame à ces puffistes. »\n  Puffistes ! Eh ! continuez, Monsieur.\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2553, "texte": "                                     DURENDAL                                       Sç\n\n   Je ne m'aperçois point que nous ayons pris tel des écrivains ci-dessus mentionnés\npour « patrons > ni que nous nous soyons servis de leurs noms comme « réclame ».\nEt puis, êtes-vous sûr de ce rugissement, cher Monsieur, dont vous parlez avec\nl'aisance de Tartarin retour du désert ?\n   Je suis convaincu, pour ma part, que Barbey d'Aurevilly, à ne citer que celui-là,\nn'eût poussé de rugissement que contre vous — s'il est permis de supposer\ntoutefois qu'une mouche soit de force de mettre à ce point un lion hors soi, ailleurs\nque dans la Fable.\n   « Jusqu'en ces dernières années, dites-vous, on n'avait jamais entendu parler de\nlittérature catholique... »\n  Cette phrase impertinente eût fait sourire Barbey, lequel, ne vous déplaise,\nproclama, et avec quelle fierté, le droit d'être catholique et d'être écrivain tout\nensemble.\n  C'est Barbey d'Aurevilly qui a écrit ces lignes :\n     Les distractions ne valent pas un bon chapelet dit avec foi. Or ce n'est pas la\nfoi qui nous manque à nous. Nous l'avons. Si nous avons la foi, soyons consé­\nquents, prions. Pas de batelage ! Ne soyons pas des chrétiens littéraires... Soyons\nfaibles, mais prions Dieu, et puisqu'il s'est donné à nous dans l'Eucharistie, ne l'y\nlaissons pas sans l'y prendre. >\n  C'est Barbey d'Aurevilly encore qui a signé ces fières déclarations :\n   « Dans la morale des libres penseurs les catholiques ne doivent toucher ni à\nl'art, ni à la littérature, ni à rien, mais s'agenouiller dans un coin, prier et laisser\nle monde et la Libre Pensée tranquilles. »\n  Et ailleurs :\n   « Je trouve très impertinent pour nous autres, catholiques, que les drôles de\nl'incrédulité aient la prétention d'être les seuls qui puissent écrire des livres d'ima­\ngination et de sentiment intéressants... Il ne faut pas que les artistes, d'aucun degré\net d'aucun genre, acceptent pour l'Église l'injure qu'on lui jette. Ils ont à prouver\nqu'ils peuvent faire ce que peuvent faire les ennemis : être spirituels, intéressants,\npathétiques, forts sur la passion humaine, et catholiques toujours. »\n   Voilà, ou je me trompe fort, une réponse aux incroyables prétentions des libres\npenseurs, des drôles de l'incrédulité et de ces Messieurs de l'enregistrement — et le\nprogramme, en ébauche tout au moins, de cette littérature catholique dont vous\naffectez avec un si beau dédain de n'entendre parler que depuis quelques jours.\n    Ils (les catholiques) ont même, afin de le mieux accaparer, dites-vous encore,\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 811, "texte": "60                                   DURENDAL\n\nadressé des lettres de faire part à la mort de Verlaine et faire dire un service funèbre\nannoncé dans les papiers publics comme une représentation théâtrale. »\n   Accaparement! Le mot est joli.\n   Le catholicisme doit à Verlaine ce chef-d'œuvre de littérature catholique Sagesse;\nc'est l'avis des incrédules eux-mêmes et il nous eût été interdit, à vous entendre, de\nprier pour notre poète !\n                                                          U N DES DOUZE P A I R S .\n\n\n  P.-S. — Sur l'initiative de M. H. Carton de Wiart, une collecte a été faite au\nbanquet de Gand « pour le monument à élever à Paul Verlaine, auteur de\nSagesse \". Cette collecte a rapporté 50 francs.\n  Nous signalons cette nouvelle tentative d'accaparement à la vigilance du Coq\nRouge.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 50, "texte": "M A R S 1 8 9 7 (QUATRIÈME A N N É E .   Prix du numéro : Fr. 0.60.\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": ""}, {"page_pdf": 52, "texte": " Mars 1897                                                             N° 3\n                              DURENDAL\n\n\n\n\n             La Cité de la Folie\n                                                  à   MAURICE MAETERLINCK.\n\n\n               CE n'est pas de Paris que j'entends parler ici, — ni de\n                   Chicago non plus, — ni d'aucune de ces « villes ten­\n                  taculaires » aux manifestations intenses et désordon­\n                   nées, — où cabriolent les toits, où pirouettent les\n                   clochers, — où confluent tumultueusement toutes les\npassions et toutes les misères, toutes les grandeurs et toutes les\nbassesses, — orchestres cacophoniques où les halètements du travail,\nles gémissements des malades, les rires des heureux, confondus en\nun infernal tutti, enveloppent d'une atmosphère de démence la surac­\ntivité humaine.\n   Non. C'est — au cœur de la Campine — une honnête bourgade\nd'apparence calme et discrète, — telles ces matrones flamandes qui\npassent, en nos villes mortes, embéguinées de leurs manteaux.\n   Rien n'y tranche, au premier aspect, sur l'ordinaire décor d'une\npacifique commune rurale.\n   La gare — malodorante — sert de point terminus à la Grand'Rue.\nLa Grand'Rue file, mélancolique, entre deux haies de maisons basses\nparmi lesquelles s'érigent de rares bâtisses officielles : gendarmerie\nnationale, écoles primaires... La Grand'Rue débouche sur la Grand'-\nPlace qui s'honore à plus juste titre d'une église austère et d'un petit\nsquare rabougri. Puis, vaguement tortueuse, l'éternelle Grand'Rue\ns'esquive vers les champs, égrenant une à une, et comme à regret, ses\ndernières maisonnettes.\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "42                                DURENDAL\n\n\n                    La cloche dans le ciel qu'on voit\n                        Doucement tinte.\n\n                     Un oiseau sur l'arbre qu'on voit\n                         Chante sa plainte.\n\n                    Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là\n                        Simple et tranquille...\n\n   A peine si quelque animation s'accuse au roulement d'un lourd\nfardier ou d'une rapide charrette à chiens... E t « toute la lyre » des\nplaisirs locaux, plaisirs bourgeois ou plaisirs populaires, se résume en\ntrois enseignes : De Koekoek, salle de danse, — le Velo-Club (libéral),\n— le Velo-Kring (catholique).\n   Cependant, cette honnête bourgade est peuplée de fous.\n   Ils sont là deux mille, hommes et femmes, de toute condition, de\ntout âge, — d û m e n t marqués de l'officielle estampille de l'insanité, —\nlâchés dans les rues, mêlés à l'existence des villageois qui les\nhébergent et les patronnent.\n    T a n d i s qu'ailleurs, en des asiles haut emmurés, une conception\n-encore sauvage de la thérapeutique mentale les exile de la vie, ici\n une notion plus bienveillante leur assure le contact h u m a i n . Ils\n divaguent à l'aise, comme des enfants investis de confiance, vivant de\n la vie de leurs hôtes, couchant sous leur toit, s'asseyant à leur foyer.\n     C'est la colonie de Gheel.\n                                       *\n                                      * *\n   Il faut que les insensés ressemblent étonnamment aux gens sains\nd'esprit... ou que ceux-ci ressemblent, à s'y méprendre, aux insensés.\nCar tout d'abord, on les cherche en vain parmi les passants, ces deux\nmille fous et folles.\n   Ce n'est que petit à petit, — l'observation s'aiguisant, — qu'on les\nreconnaît... parmi les autres.\n   Ils vont, viennent — promeneurs affairés ou calmes — rarement par\ngroupes, plus souvent isolés, bavards quelquefois, plus volontiers\ntaciturnes.\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                             DURENDAL      ,                       43\n\n\n   On en voit qui paressent au seuil des demeures.\n   On en voit qui rôdent dans les ruelles.\n   Surtout, on en voit qui errent dans la campagne ou dans la lande.\n   Quelques-uns y gardent les vaches.\n   D'autres multiplient autour des moissonneurs leur activité incohé­\nrente et vaine. . On dirait des « Augustes » de cirques.\n   D'aucuns font l'office de bonnes d'enfants.\n   Mais la plupart sont des solitaires, indifférents à l'ambiance.\n   Ils ont échoué à Gheel, après avoir accompli leur destin, comme\ndes épaves que le flot rejeta sur une rive inconnue.\n   Ils sont, dans le drame humain, comme des acteurs qui ont joué\nleur rôle et qui se reposent dans la coulisse, étrangers à ce qui se\npasse sur la scène, mais encore hantés par le souvenir grossi de\nquelque épisode.\n   Affranchis de la crainte et de l'espérance, libérés de la honte, de\nl'envie, de l'amour et du remords, ils ignorent jusqu'au péché, — dont\nleur stupidité les absout.\n   Leurs yeux — inconsciemment ouverts comme ceux des statues —\nvoient désormais passer, sans les 'réfléchir, les êtres et les choses.\nCloîtrés en leur démence, ils ne voient plus ni ne comprennent autour\nd'eux le perpétuel mouvement de la vie : les naissances et les deuils,\nles vides éternellement comblés, éternellement rouverts par le flux et\nle reflux.\n   Leurs regards ne sont plus au dehors, mais au dedans, fixés sur\nleurs seules manies...\n   Encore que la bourgade soit bien calme, ils cherchent instinctive­\nment un calme extérieur qui les isole davantage.\n   Donc, c'est surtout hors des murs qu'on les rencontre, jusqu'à\nl'extrême périmètre de ce territoire grand de onze mille hectares, qui\nleur est assigné pour cantonnement.\n   Cette campagne offre de brusques contrastes : riche et misérable à\nla fois comme une pauvresse qui serait parée de bijoux.\n   De grasses prairies, bien irriguées —- où somnolent les troupeaux\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "44                           DURENDAL\n\n\nrepus — s'interrompent tout à coup pour faire place à des landes d'un\nsable triste où rien ne vient, sinon une herbe rare et quelques\nbruyères roses.\n   Ici, la campagne flamande — bien sage, bien bonne à qui la soigne\n— avec ses amènes pâturages avec ses fermes blotties dans les jardins,\navec, aux croisements des routes, ses chapelles dans les arbres enru­\nbannés, — et puis des landes — des champs de sable avec quelques\nmaigres ourlets de verdure... Le désert et l'oasis.\n   La pauvreté d'esprit auprès du bon sens placide.\n   L'anémie à côté de la bonne santé.\n   Mais elles ont leur charme, ces landes. Elles ont leur charme\nintense, moins par ce qu'elles offrent à l'imagination que par ce que\nl'imagination y inscrit et y dessine librement.\n   Elles suggèrent, dans ces paysages de matérialité pure, la poésie :\naux matins d'automne, quand la trame blanche et flottante des fils de\nla Vierge les enserre comme un immense filet d'argent, et que le soleil\nblafard, mal éveillé, s'y étire en longs rayons... aux soirs d'automne,\nquand le soleil cuivré s'enfonçant là-bas, bien loin, dans une mare\ncouleur de rouille, dit son adieu à ce paysage déshérité et recueilli...\nAlors des vapeurs montent, décevantes buées qui s'étendent comme\nun voile de rêve, estompant les sapins, les maigres herbes et toute\nla lande qui semble s'éveiller à sa vraie vie — une vie effacée pleine\nd'un mystère tragique.\n                                    *\n\n La Folie revêt toutes les formes et s'accommode de tous les\nmasques.\n\n   Sur les degrés d'un porche — voici, accroupies en un groupe squalide\n— de vieilles folles au type classique, au regard enfoui dans le crâne\nvide, aux lèvres retirées de toutes les tendresses.\n   Ces jeteuses de sorts, désormais sans emploi, eussent été au temps\njadis d'assez bons fagots pour les bûchers expiatoires. Aujourd'hui elles\némoussent les unes sur les autres leurs vains maléfices. Parfois l'une\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                               DURENDAL                                 45\n\nd'elles s'irrite aigrement sans que les autres s'en soucient. Chacune\nd'elles a cherché un auditoire, non pour se faire entendre, mais pour\npouvoir parler. Leurs vains caquetages ne se répondent jamais.\nFigurez-vous des duellistes qui, au lieu d'être face à face, s'escrime­\nraient dans le vide, placés sur des chemins parallèles.\n\n\n  Voici une autre vieille, d'une espèce plus sociable. Retombée en\nenfance, elle organise, à un carrefour, une ronde avec les bambins et\nles bambines. Elle rit, et sautille, et reprend gentiment avec eux le\nrefrain et morigène ceux qui méconnaissent la mesure.\n\n\n  Autre folle chantante : Celle que voilà ne se lasse pas de poursuivre\nsa mélopée, qui se traîne sur trois notes, comme les chants nègres.\nLa mélopée se lamente, vibre sur un trémolo, meurt, renaît par très\nfaibles ondes.\n\n   Je rencontre un fou au plus profond de la bruyère, qui crayonne\nfiévreusement dans un cahier placé sur ses genoux. Il cache ses travaux\navec jalousie     La' vérité est qu'il ne sait pas écrire. Mais il a déjà\nbarbouillé ainsi plus de cent cahiers. Que d'hiéroglyphes perdus...\npeut-être pour la littérature.\n\n   Étrange entre tous, cet autre transpose les idées et les mots. Il est\nprofondément misogyne, et lorsqu'une femme l'approche, il s'écarte avec\nterreur. Il déteste aussi les grand'routes, et lorsqu'il doit les franchir,\nil le fait en trois bonds, de la pointe des pieds. Il appelle le curé de\nsa paroisse le standart. Le vicaire est le fils du triangle. Ce que nous\nappelons une femme, s'appelle pour lui l'origine. Il emploie cependant\nle mot « femme », mais dans son vocabulaire « femme » veut dire\ngendarme.\n   « Je ne vais pas à Moll, confiait-il à son hôte, parce qu'à Moll il y a\n » des femmes sur des bœufs. »\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "46                            DURENDAL\n\n\n  Traduction en langue vulgaire :       parce qu'à Moll il y a des gen­\ndarmes sur des chevaux.\n\n  Toujours solitaire, un vieux passe, la tête en grelot vide. C'est un\nancien soldat des guerres d'Atchin qui fut frappé d'insolation. Il ne\nsonge même pas a s ennuyer.\n  Si Sophocle a dit vrai en proclamant que « le bonheur consiste à ne\nsonger à rien », ce vieux soldat doit être parfaitement heureux.\n\n\n  Voici Hamlet. Le teint est mat, la lèvre dédaigneuse. Les yeux d'un\nbleu d'acier, sur lesquels s'abaissent des paupières paresseuses et\nlourdes, disent la satiété des jouissances. Quels excès, quels drames\nvécus recèlent, sur ce masque bistré et sans âge, ces rides profondes?\n  A travers les rues il promène, comme un roi proscrit, son indiffé­\nrence hautaine.\n\n  Sous la tonnelle d'une guinguette, quel est cet être rachitique, au\nsourire idiot, et à moustaches grises, qui se traîne, baveux, de banc\nen banc?\n  On interroge. Un ancien instituteur, paraît-il.\n\n  Cette jeune folle est une paysanne épileptique. Elle garde attentive­\nment, et quoi qu'on fasse pour l'en dissuader, le milieu de la chaussée.\nElle nous fixe de ses grands yeux humides, de grands yeux purs comme\ndes lacs au fond desquels dort pour toujours le cadavre de sa raison.\nNous l'interpelons, et cela provoque chez elle un rire qui explose,\nardent, qui se prolonge en inextinguibles fusées, rire d'une joie pres-\nqu'enfantine d'abord, et puis qui étonne, et puis qui effraye. Et l'on\nse hâte de s'éloigner, l'abandonnant à son rire douloureux, qui vous\npoursuit comme un clapotis de vagues.\n\n\n  On me montre deux Hollandaises, la mère et la fille, maniaques\ntoutes deux.\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                                DURENDAL                                 47\n\n   Ce sont les reines de la mode. Elles ont des jupes couleur prune,\nsont gantées de filoselle blanche, trottinent à pas égaux, l'ombrelle à\nla main gauche, tandis que de la main droite elles donnent des chique­\nnaudes dans l'air.\n\n   U n grand gaillard, au profil sémitique, m'a confié qu'il était le\nneveu du Roi, roi lui-même, et que des carrosses d'argent allaient venir\nle prendre. Il les attend d'un jour à l'autre. E t il m'indique sur la\nplace du village l'endroit, assurément historique, d'où il adressera aux\nsouverains, ses frères, son discours d'avènement. Il sera belliqueux.\nD'ailleurs il a déjà gagné trois batailles : l'une en Hollande, les autres\nprès de Gheel, à Z a m m e l et à Lichtaert, où il se vante d'avoir culbuté\nl'armée ennemie dans un marais plein de sangsues. Il se croit très fort,\ntrès puissant, très riche. N'est-il pas aussi très heureux, puisque le\nbonheur n'est pas autre chose que l'illusion?\n  « Que vous importe, dit Erasme, que ce poisson salé que vous man­\ngez pue au nez de votre voisin, si vous y trouvez un ragoût d'ambroisie ?\n  » U n h o m m e a une peinture barbouillée et il la regarde comme un\nchef-d'œuvre digne d'Appelles ou de Zeuxis. N'est-il pas plus heureux\nque l'amateur qui achète bien cher les tableaux de ces grands maîtres,\npeut-être sans goûter le même plaisir?\n   » Si le Mycille de Lucien avait pu jouir éternellement du voyage\ndélicieux qu'il faisait, il n'aurait eu rien à désirer. Si la balance penche\nd'un côté, c'est à l'avantage des fous, parce qu'ils sont heureux à moins\nde frais, car il ne leur en coûte que de croire qu'ils le sont, et parce\nqu'ils jouissent du bonheur commun. »\n\n\n  E t cet autre qui court toujours, du matin au soir. Moins indifférent\nque les autres à ce qui l'entoure, il salue tout le monde d'un air qui\nsemble dire : « Comment allez-vous, mon ami? Moi, je vais... vite. »\nC'est en vain qu'on essaye de l'arrêter au passage. Assurément cette\ncourse perpétuelle — symbole de tant d'autres activités stériles —\ncette course où il secoue son énergie à travers les prés, à travers les\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "48                             DURENDAL\n\n\nsapinières, l'apaise, comme les corvées conventionnelles apaisent les\nmondains. Quand cet homme « dans le train » rentre au logis à la\nnuit tombante, il dit qu'il a assez travaillé.\n  Un matin, je le vis entrer dans une église. Je m'étonnai à la pensée\nqu'il allait interrompre sa course, mais sa dévotion elle-même participe\nde sa manie galopante. A peine entré, il commença le Chemin de la\nCroix, courant d'un pilier à l'autre, brûlant toutes les stations. Moins\nde trois minutes plus tard, il était reparti. Il court encore.\n\n\n   Et, celui-là passé, j'en rencontre un autre : Un vieux qui ne\ncourt pas, il s'en faut. Il se traîne, les jambes molles, les yeux vagues.\nC'est un vieux Borain qui semble porter dans la voûture de ses épaules\net dans ses membres las, — bras pendants et jambes arquées, — des\nsiècles de labeur. Sans doute ce n'est pas impunément qu'on tape à la\nveine durant toute une jeunesse, accroupi dans des boyaux trop étroits,\nsous l'eau glacée qui filtre. Ce n'est pas impunément qu'on a avalé la\npoussière et le grisou, le feu grisou qui vient danser en flammes bleues\nautour des lampes jusqu'au jour où il fait danser toute la fosse. Il a\nconnu le « coup de grisou », le vieux Borain, et voilà sa folie. Bloqué\npar un éboulement, retiré sous les décombres après un titanesque\nlabeur de trois jours, il n'a échappé à la mort que pour sombrer dans\nla folie. Ses yeux disent encore l'horreur de ces trois jours d'enfer. Il\nva, étonné de ces grands horizons calmes au lieu des courts horizons\nminiers coupés de terris sombres.\n                                   * *\n\n   Sur la bourgade, plane une légende. Légende — non — histoire plus\nbelle que la légende.\n   C'est l'histoire de sainte Dymphe (Heilige Dimphna), la patronne de\nGheel, dont la bénigne influence, épandue de temps immémorial\ndans ce coin de Campine, est si favorable aux pauvres insensés. Elle\nest partout. Une vieille collégiale lui est dédiée. Aux angles des rues,\net dans les champs, on retrouve sa statuette et son nom. Tous les ans,\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                               DURENDAL                                 49\n\nà la Pentecôte, s'organise un grand pèlerinage, à l'occasion duquel\nceux qui furent guéris viennent remercier la sainte et revoir leurs\nhôtes.\n   Voici l'histoire de sainte D y m p h e telle que la raconte le merveil­\nleux retable du maître-autel de la collégiale.\n   Cette petite sainte — gracieuse damoiselle en cotte de couleur azur,\naux yeux pers, aux fins cheveux d'or coulant en tresses le long de son\ncou blanc et délicat, — cette petite sainte était la fille d'un roi\nd'Irlande, qui vivait au VIe siècle de notre ère. Encore enfant, elle\nperdit sa mère qui, en mourant, la confia au sage Gerebernus, son\nconfesseur. Sous l'oeil de Gerebernus, la petite D y m p h e grandit à la\ncour du monarque, son père. Ce vilain h o m m e — s'appelait-il déjà\nU b u ? — ne s'éprend-il pas pour sa fille adolescente d'un odieux\namour, et ne la somme-t-il pas de l'épouser ? Il lui en fait la proposi­\ntion au milieu de ses courtisans parmi lesquels, les plus proches de\nlui, trois affreux diablotins qui semblent l'encourager.\n  L e retable fait de ce monarque incestueux un personnage aussi\nélégant de costume que repoussant de visage. L e masque est brutal,\nvoire difforme, et s'encadre d'une barbe en broussailles. Mais il porte\nla couronne et, sous son manteau, le torse se dessine dans une\njaquette à maheutres, et les jambes dans un maillot d'or. L a petite\nsainte est modeste dans sa cotte hardie qui dessine sa taille haute,\nlégère et flexible et la grâce chaste du corsage.\n  Recusat incestum patris.\n  Elle fuit avec son confesseur.\n  Patriam pudica deserit.\n  E t les voici naviguant sur l'Escaut dans un esquif en forme de\ncoquille, dont un vent favorable enfle généreusement la voile.\n  L a charmante petite sainte, aux grands yeux de candeur, et le\nbienheureux Gerebernus, aux gestes nobles et sentencieux, finissent,\naprès quelques détours, par s'installer à Gheel.\n   Cependant, le roi a dépêché partout ses gens pour retrouver\nles fugitifs. Les émissaires passant à Westerloo — à une lieue de\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "50                              DURENDAL\n\n\nGheel — sont surpris à l'hôtellerie de voir entre les mains du patron\ndes monnaies irlandaises. Ils s'informent. Ils découvrent la retraite de\nla petite princesse.\n  Inventa patri proditur.\n   Car le père accourt aussitôt, le vilain paillard, coiffé cette fois\nd'un chaperon en feuilles d'artichaut — mais toujours aussi fou — et\nportant tout son conseil avec lui sous la forme des diablotins qui\nvoltigent autour de son crâne.\n   Voilà le roi et la princesse — le père et la fille — en présence... Et\nles mêmes propositions recevant le m ê m e accueil.\n   Au paroxysme de la rage, le père ordonne à ses soldats d'immoler\nce petit être — à l'âme si vaillante sous sa frêle enveloppe.\n   L e s hommes d'armes hésitent. Alors, d'une volée de glaive, le roi\ntranche cette tête charmante qui roule à ses pieds, tandis qu'à\ndeux pas, Gerebernus paie aussi de sa vie la complicité de ses bons\nconseils.\n  Cadunt pudoris victimœ.\n  Mais la petite ingénue a été accueillie et couronnée au ciel. Et\nDieu envoie ses anges pour ensevelir les restes des martyrs.\n  Tumulant reliquias angeli.\n  T o u t e la Campine apprend la fin de la petite princesse, si douce, si\nbienfaisante. Elle est aussitôt vénérée comme une sainte.\n  Coluntur ossa martyris.\n  E t les miracles se multiplient autour de ses reliques, auprès de la\nfontaine où elle avait coutume d'aller s'entretenir pieusement avec son\nconfesseur. On l'invoque, et les malades guérissent, et les fous recou­\nvrent la raison.\n  Sculptés au retable, des fous aux regards divergents, à la face\ngrimaçante, au corps asymétrique, attestent qu'ils furent soulagés par\nsa puissance. E n effet, les mauvais esprits — des diables verts et\nrouges — leur sortent par les oreilles et par le front, et les voilà\nrendus à la vie de l'intelligence.\n     Succurit œgris plurimis.\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                               DURENDAL                                 5l\n\n  L a réputation de la sainte grandit... E t les pauvres insensés sont\namenés de toutes parts. E t une belle église gothique s'élève, dont\ntous les murs chantent ses louanges, en versets faciles comme ceux-ci :\n\n         Florido quodam tempore rosarum et liliomm\n         A beato Gereberno baptizatur jam matte privata.\n         Ortus in Hybernia floret in Ghela puritatis florculus.\n         Ora pro nobis, virgo martyr et patrona Sancta Dympna.\n\n   Maints ex-votos exhibent des clients de la sainte affublés de grelots\net les fers aux poings, qui guérissent miraculeusement, libérés du\nMalin qui s'échappe de leur cerveau en formidables enjambées.\n  U n chapitre de chanoines fut installé — dans l'église — par la\nnoble famille de Mérode. L e s chanoines priaient pour les fous et\npratiquaient les exorcismes. Les croix d'exorcisme sont toujours là,\nportant, gravées au revers, les formules liturgiques. Annexé à l'église,\nun sacrarium, où l'on montre encore quelques chaînes et quelques\ninstruments à l'usage des fous furieux, permettait de recevoir et de\ngarder en cellules les clients de sainte D y m p h e , durant le triduum\nconsacré aux prières et aux exorcismes.\n   D'autres fous, conduits par leurs familles, étaient installés chez les\nhabitants, qui les accueillaient dans un sentiment où la piété avait\npresque a u t a n t de part que le lucre. Ainsi, depuis des siècles, la\npopulation gheeloise héberge les insensés. Elle a pour eux des soins\net des condescendances dont on chercherait en vain à renouveler\nailleurs l'exemple. E t c'est ainsi qu'à Gheel, le mot de fou n'est pas\nemployé. L e fou est un kostgast, un pensionnaire, un hôte que l'on\nreçoit à sa table, que l'on héberge et que l'on soigne.\n                                       *\n                                   *       *\n   Aujourd'hui, les « pouvoirs publics » ont réglementé cette hospita­\nlisation. U n e vaste « infirmerie » est le quartier général où régnent\nles administrateurs de la colonie, où les médecins et les contrôleurs\nviennent prendre les ordres et faire leur rapport. C'est là que les aliénés\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "52                              DURENDAL\n\n\nnouveaux venus restent en observation pendant les premiers jours de\nleur arrivée, attendant que le Comité de placement les assigne comme\nhôtes aux paysans qui en auront désormais le soin et la responsabilité.\nAussitôt placés, ils redeviennent libres, — libres d'aller et de venir\ndans ces dix mille huit cent cinquante-trois hectares, — ayant pour\neux l'espace, l'activité musculaire, la vie familiale, tandis que les huit\nmille autres fous que les chiffres officiels renseignent en Belgique,\net dont les trois quarts au moins ne sont pas dangereux, sont\nréduits à « ruminer leur délire » dans des asiles qui sont des prisons.\nQuoi d'étonnant, si ce régime du « patronage familial » assure de\nmeilleurs résultats, à tel point qu'environ un quart des aliénés hospi­\ntalisés à Gheel y retrouvent la santé de l'esprit ?\n   « Examinez ce fou, dit le D r Parigot, qui a la jouissance de l'air\nlibre et la propriété de sa chambre, de ses livres, de ses outils, de ses\nplantes, de ses pierres. Il orne son domicile à sa guise; on voit sou­\nvent sur la muraille des inscriptions ou des dessins qui ne cèdent\nqu'aux prescriptions du badigeonnage sacramentel. Cet h o m m e est\noccupé de parfaire son rêve. Rien ne le contrarie : il a les champs, les\nbois ou d'immenses bruyères à sa disposition ; il pêche dans les rivières\net dans les canaux; il tend des pièges aux oiseaux, enfin il fait de son\ntemps ce qu'il veut; il n'est astreint le plus souvent à regagner la mai­\nson du nourricier que pour les heures du repas, encore, s'il les oublie,\nla ménagère aura conservé sa part près du foyer commun.\n   » E n voici un autre, qui toute la journée, trace dans le sable de la\nrue l'histoire de ses pensées ; ce sont des hiéroglyphes dont il a seul la\nclef. Celui-là trouve dans la marche un apaisement à son agitation ; il\nest toujours affairé et entre joyeux au logis. Vingt autres travaillent\navec le nourricier et ses enfants, les enfants sont leurs pairs, leurs amis,\net ils partagent la besogne du plus faible.\n  » Comparez à ces heureux de la terre ces aliénés réunis par masse\ndans un préau ou dans un réfectoire, comme des moutons parqués\ndans un enclos. Ils sont accablés d'ennuis. L a chambre où ils passent\nla nuit ne leur appartient pas, et ce chauffoir, ce préau, ce jardin\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                                  DURENDAL                                  53\n\nemmuraillé sont pour eux une espèce de cage qu'ils ne peuvent quitter\nque le soir pour regagner leur domicile réel, celui où du moins ils\nn'éprouvent que leur propre tourment. »\n                                      *\n   Mais quel étrange problème de psychologie que cette promiscuité\ndix fois séculaire de ces frustes paysans campinois et de ces fous —\nvenus pour la plupart des villes — dissimulés sous l'anonymat de\nleur insanité!\n   U n soir, traversant la bruyère, nous sommes entrés au hasard dans\nquelques maisonnettes.\n   U n e visite surtout m'a impressionné. Nous sommes dans une\nchambre basse, proprette dans sa rusticité. E n attendant l'heure\ndu souper, les habitants ont fait cercle sous le manteau de la\ncheminée, autour du feu où flambent quelques bûches.\n   L e maître du logis est là, avec ses deux kostgasten et avec tous ses\nenfants — gamins et fillettes aux cheveux blonds. Sur la soie d'or de\nces chevelures enfantines, les rouges reflets de la flamme frissonnent\ncomme une caresse paresseuse. L a cheminée est très haute. Sur la\nplanchette qui en forme le manteau, une petite lampe à l'huile,\nplacée devant un plat d'étain qui en reflète la lumière, éclaire par\nsecousses le reste de la chambre — où va et vient la ménagère. T o u t\ncela forme un tableau d'une lumière chaude, un peu fauve, qui\nrappelle les vieux maîtres hollandais.\n   Nous causons avec ces braves gens. L'un des fous, dont le visage\ncrispé de rides n'est pas sans noblesse, a bientôt fait d'entrer en\nconversation. « Il est mayeur, nous assure-t-il, m a j e u r d'un village\nwallon. » Sur son village il a des souvenirs très nets. P o u r t a n t , voilà\nvingt-cinq ans qu'il est à Gheel. Il continue à s'occuper de sa com­\nmune, et ne sait pas pourquoi il a dû la quitter. D e songer à sa\nchimérique magistrature, il se fatigue. « Je suis un peu brouillé »,\nnous dit-il en épiant notre regard avec une telle anxiété que nous en\nsouffrons. E t il accompagne cet aveu d'un geste en spirale, comme s'il\nvoulait indiquer des montées et des descentes tournoyantes qu'il\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "54                                DURENDAL\n\n\nressent dans sa pauvre tête. P a r moments, il émet des réflexions très\nsages sur la culture des pommes de terre et l'élevage des bêtes à\ncornes.\n   — Ètes-vous heureux ici ?\n   — Non, répond-il d'un air profond.\n   P o u r t a n t , il est l'ami de ses nourriciers, et leur obéit naturellement.\n   L'autre kostgast, un Anversois, fait peur en vérité Chez celui-ci\nl'étincelle de la raison ne vacille pas. Elle est éteinte. Il appartient à\nla catégorie des demi-gâteux.\n   L e jour, il divague dans les chemins, ramassant toutes les loques\net tous les papiers qu'il rencontre. Il en fait d'illusoires tabatières, et\ny puise d'aussi illusoires pincées de poudre qu'il se pousse dans le nez\navec de b r u y a n t s reniflements.\n   Ce priseur de rien est méchant à ses heures.\n   Récemment, il a pris son nourricier à bras-le-corps et l'a étendu\nsur une table, puis s'est armé d'un couteau pour l'égorger. Mais de\npareils excès sont rares, grâce à l'expérience des nourriciers, qui leur\nfait détourner, en pareille occurrence, quelquefois par un mot ou par\nun geste, le cours d'une manie qui s'exalte.\n   Nous revenons silencieux et oppressés.\n   Devant nous, le soleil disparaît dans une immense auréole d'or et de\nsang, comme un triomphateur ou un martyr. Bientôt il s'évanouit.\nMais de son reflet il illumine le ciel et la bruyère, semblable à toutes\nces grandes choses qui ne sont déjà plus qu'un souvenir quand nous\nles admirons encore. D'avoir bu son dernier rayon, un nuage garde,\nquelques instants, la transparence lactée d'une opale qui meurt.\n   Maintenant la campagne est noyée dans la nuit. L e s mares qui sont\ndispersées dans la bruyère ont de noirs reflets d'armure. Les\ngrenouilles y coassent les notes monotones de leur sardonique\nnocturne. On dirait la parodie d'un chapitre de moines nasillant dans\nla nuit quelque fantasque office des MôYts.\n   Nous pensons à ce Mystère de la Folie, à ces vivants — si on peut\nles appeler encore ainsi — entrés déjà dans le détachement et le rêve...\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                                DURENDAL                                   55\n\nVeufs de la raison, ils se sont créé de chimériques É d e n s où toute\n chose est ce qu'ils veulent qu'elle soit, où la folle du logis — désormais\nmaîtresse — suspend les lois du temps et de l'espace et entraîne ses\ncaptifs sur les sommets ou les précipices hantés par les spectres de la\nvie antérieure. Qui dira le secret de ces âmes — qui ne sont déjà\npresque plus des âmes — et qui, retirées du champ des libres volontés,\nparticipent déjà au néant de la tombe?\n   Sophocle les disait heureuses... Heureuses peut-être celles qui\néchappèrent à une raison, pervertie... Mais les autres? Mais ces\npauvres chefs de famille frappés par le deuil ou la ruine de leurs\nmaisons, ces chercheurs épuisés de travail ou d'ambition, ces fidèles\nsuperexaltés, ces amantes méconnues ou trahies qui aimèrent à la folie,\nces pauvres mères qui, — en donnant la vie, — ont côtoyé la mort.\nToutes ces folies sublimes à côté des folies coupables!...\n    E t tout à coup, tandis qu'au village dont nous approchons, le couvre-\n feu sonne avec bonhomie, sur ces mares que nous longeons et qui\n semblent des trous d'embuscade, apparaissent — en petites langues de\nflamme — des feux follets... Ils flottent, dans ces ténèbres et nous nous\nfigurons voir les intelligences de ces pauvres fous qui s'en viennent,\navant d'être définitivement jugées, prendre congé, une dernière fois, de\nceux qu'elles ont abandonnés. L'intelligence! pauvre petite l a m p e\nhumaine, qui n'est qu'un lointain reflet du foyer i m m a n e n t et éternel,\npetite lampe qui nous éclaire dans nos labeurs, dans nos joies et nos\npeines et que l'homme expose i m p r u d e m m e n t à tous les souffles, à\ntous les courants contraires !\n\n    (Septembre             1896).            H . CARTON DE W I A R T .\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "56                              DURENDAL\n\n\n\n\n         CHEZ NOS FRÈRES DE GAND\n\n\n LA                Société littéraire des Étudiants catholiques gantois a\n                  célébré son dixième anniversaire par une sorte de\n                  tournoi intellectuel dont le sujet était celui-ci : De\n                   l'attitude des catholiques vis-à-vis des écoles littéraires\n                   contemporaines.\n            L a presse quotidienne a rapporté, par le détail, cette joute\n         intéressante et fort crânement menée, en laquelle Durendal\n        tint, on le sait, une place fort honorable. Constatons seule­\nment que les idées qui ont triomphé à Gand sont celles que notre\nrevue a défendues depuis son origine : « Inutilité des formules,\nvanité des écoles, éclectisme, culte de la seule beauté ».\n   M. l'abbé Klein (de l'Institut catholique de Paris), dans une confé­\nrence sur l'Idéal de l'Écrivain catholique, conférence d'une magnifique\nélévation de pensée et d'une rare munificence d'expression, a soutenu\nces mêmes doctrines à savoir — ce sont ses paroles textuelles :\n   « L a morale et le bon goût étant sauvegardés en ce qu'ils ont\nd'essentiel, montrons-nous accueillants pour toute œuvre d'art qui\nstimule dans l'ordre, et satisfait n'importe laquelle de nos puissances\nsensibles et intellectuelles. Mais pour nous-mêmes, sans nous interdire\npar trop sévèrement les virtuosités reposantes, sachons élever nos\nyeux sur les hauteurs où plane le grand art. L e plus longtemps, chez\nle plus grand nombre d'hommes, faire vibrer le plus puissamment le\nplus de facultés possible, voilà l'effet auquel on le reconnaît. Tou­\njours, chez tous les hommes, stimuler sans conflit l'activité de toutes\nles puissances, ce serait le rêve et l'idéal suprême. »\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                             DURENDAL                                 57\n\n\n  L a réunion a traduit ces pensées en les trois vœux qui suivent :\n   I. — L e groupe littéraire des jeunes catholiques belges estime qu'il\nne serait point sérieux de prétendre river les artistes et lettrés catho­\nliques, soit dans leurs critiques, soit dans leurs écrits, à une formule\nd'art déterminé. Ils reconnaissent le Beau sous toutes ses expressions.\n   I I . — Il est à souhaiter que, sans s'interdire toute virtuosité, ils\ns'occupent de faire servir leurs œuvres à la glorification de leurs\ncroyances.\n   I I I . — Il est à désirer que l'enseignement catholique se pénètre de\nces principes.\n   Réunion enthousiaste de jeunesse.\n   L'accueil si franc, si sincère, que nous avons reçu à Gand nous a\ntouché profondément. L'écrivain belge est accoutumé à rencontrer, le\nlong de son chemin, des passants indifférents, et le viatique d'enthou­\nsiasme, qu'en cette halte charmante des 20 et 21 février, nos frères de\nGand nous ont versé plein nos verres, nous a paru savoureux autant\nque réconfortant. Ensuite d'un tel coup de l'étrier on fournira de\nbelles chevauchées !                                           P. D.\n\n     P.-S. — Pends-toi, brave Valentin, nous avons vaincu à G a n d . . .\net tu n'y étais pas !\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": " 58                                  DURENDAL\n\n\n\n\n                UN PORTE-CRÊTE\n\n                                            « Il voyait tous les jours\n                                            » Cet objet rallumer sa haine et son courage. »\n                                                              (Fables de LA FONTAINE.)\n\n\n\n\n J\n         'AI connu de braves gens qui poussaient le fanatisme de la lecture jusqu'à\n            lire les vieux journaux dont les poissonniers enveloppent leurs lamen­\n            tables marchandises. A ce compte, les chiffonniers doivent éprouver des\n           jouissances nombreuses et diverses. Je viens de goûter un peu de cet\n            étrange plaisir, en parcourant, dans un ancien numéro du Coq Rouge, un\narticle sur la littérature catholique. Le signataire de cette chose écrite nous assure\n« qu'il y avait beaucoup d'écrivains qui croyaient en Dieu, en Jésus-Christ, en\nnotre mère la sainte Eglise, ce qui, ajoute-t-il, ne les honore ni ne les déshonore à\nnos yeux >. Ce monsieur est bien bon de ne pas nous considérer comme désho­\nnorés parce que nous croyons ! Ce qui l'exaspère, ce sont les mots de « littérature\ncatholique », et sa bile se répand de cette manière :\n   « Aujourd'hui, une collection d'hallucinés et de gens adroits s'occupant de droit,\nde médecine, de journalisme, de politique, de sociologie ont voulu, mélangeant tout\ncela avec de la littérature, créer la littérature catholique. »\n  Ce mélange d'hallucination et d'adresse ne laisse pas que de m'inquiéter. Mais\nenfin que dirait l'auteur de ces billevesées, si j'écrivais ceci, par exemple :\n  « M. Maurice des Ombiaux, qui s'occupe d'enregistrement et de littérature, a\nvoulu, mélangeant ces deux choses, conspuer la littérature catholique.\n  C'est là un genre d'esprit que je lui laisse pour compte.\n  « Ils (hallucinés ou gens adroits ?) ont pris comme patrons — poursuit le rédac­\nteur en chef du Coq Rouge — des artistes tels que Barbey d'Aurevilly, Baudelaire,\nVilliers de l'Isle-Adam, Verlaine, etc., qui auraient rugi de voir leurs noms servir\nde réclame à ces puffistes. »\n  Puffistes ! Eh ! continuez, Monsieur.\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                                     DURENDAL                                       Sç\n\n   Je ne m'aperçois point que nous ayons pris tel des écrivains ci-dessus mentionnés\npour « patrons > ni que nous nous soyons servis de leurs noms comme « réclame ».\nEt puis, êtes-vous sûr de ce rugissement, cher Monsieur, dont vous parlez avec\nl'aisance de Tartarin retour du désert ?\n   Je suis convaincu, pour ma part, que Barbey d'Aurevilly, à ne citer que celui-là,\nn'eût poussé de rugissement que contre vous — s'il est permis de supposer\ntoutefois qu'une mouche soit de force de mettre à ce point un lion hors soi, ailleurs\nque dans la Fable.\n   « Jusqu'en ces dernières années, dites-vous, on n'avait jamais entendu parler de\nlittérature catholique... »\n  Cette phrase impertinente eût fait sourire Barbey, lequel, ne vous déplaise,\nproclama, et avec quelle fierté, le droit d'être catholique et d'être écrivain tout\nensemble.\n  C'est Barbey d'Aurevilly qui a écrit ces lignes :\n     Les distractions ne valent pas un bon chapelet dit avec foi. Or ce n'est pas la\nfoi qui nous manque à nous. Nous l'avons. Si nous avons la foi, soyons consé­\nquents, prions. Pas de batelage ! Ne soyons pas des chrétiens littéraires... Soyons\nfaibles, mais prions Dieu, et puisqu'il s'est donné à nous dans l'Eucharistie, ne l'y\nlaissons pas sans l'y prendre. >\n  C'est Barbey d'Aurevilly encore qui a signé ces fières déclarations :\n   « Dans la morale des libres penseurs les catholiques ne doivent toucher ni à\nl'art, ni à la littérature, ni à rien, mais s'agenouiller dans un coin, prier et laisser\nle monde et la Libre Pensée tranquilles. »\n  Et ailleurs :\n   « Je trouve très impertinent pour nous autres, catholiques, que les drôles de\nl'incrédulité aient la prétention d'être les seuls qui puissent écrire des livres d'ima­\ngination et de sentiment intéressants... Il ne faut pas que les artistes, d'aucun degré\net d'aucun genre, acceptent pour l'Église l'injure qu'on lui jette. Ils ont à prouver\nqu'ils peuvent faire ce que peuvent faire les ennemis : être spirituels, intéressants,\npathétiques, forts sur la passion humaine, et catholiques toujours. »\n   Voilà, ou je me trompe fort, une réponse aux incroyables prétentions des libres\npenseurs, des drôles de l'incrédulité et de ces Messieurs de l'enregistrement — et le\nprogramme, en ébauche tout au moins, de cette littérature catholique dont vous\naffectez avec un si beau dédain de n'entendre parler que depuis quelques jours.\n    Ils (les catholiques) ont même, afin de le mieux accaparer, dites-vous encore,\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "60                                   DURENDAL\n\nadressé des lettres de faire part à la mort de Verlaine et faire dire un service funèbre\nannoncé dans les papiers publics comme une représentation théâtrale. »\n   Accaparement! Le mot est joli.\n   Le catholicisme doit à Verlaine ce chef-d'œuvre de littérature catholique Sagesse;\nc'est l'avis des incrédules eux-mêmes et il nous eût été interdit, à vous entendre, de\nprier pour notre poète !\n                                                          U N DES DOUZE P A I R S .\n\n\n  P.-S. — Sur l'initiative de M. H. Carton de Wiart, une collecte a été faite au\nbanquet de Gand « pour le monument à élever à Paul Verlaine, auteur de\nSagesse \". Cette collecte a rapporté 50 francs.\n  Nous signalons cette nouvelle tentative d'accaparement à la vigilance du Coq\nRouge.\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": ""}, {"page_pdf": 73, "texte": ""}]}