{"numero_id": "ulb-durendal-1898-01-n1", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-001", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 5, "page_fin": 10, "titre_corps": "Noël de l’Artiste", "titre_sommaire": "Noël de l’Artiste", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "NOEL DE L ARTISTE", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 16, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1270, "texte": "N O Ë L DE L'ARTISTE\n\n\n\n         Gloire à LA BEA UTÉ dans les deux\n         Et Paix aux artistes de bon vouloir.\n\n\n\n               N O Ë L ! N O Ë L ! N O Ë L ! Viens artiste chrétien\n                 te jeter à genoux devant cette humble crèche.\n                 Elle contient ton idéal, car Jésus c'est LA\n                 BEAUTÉ-INCARNÉE. Non pas une beauté\n                 contingente, éphémère, éclose au matin, fanée\n                 le soir. Mais LA B E A U T É E S S E N T I E L L E ,\n                 L ' I N F I N I D E LA B E A U T É , LA B E A U T É\nDANS SON É T E R N I T É , B E A U T É T O U J O U R S AN-\nC I E N N E E T T O U J O U R S N O U V E L L E , B E A U T É HIER,\nB E A U T É A U J O U R D ' H U I , B E A U T É DEMAIN, B E A U T É\nA JAMAIS DANS L E S S I È C L E S D E S S I È C L E S .\n   Beauté tellement éblouissante, que si elle se manifestait à tes\nyeux mortels en son ineffable gloire et telle qu'elle est en réalité\ndans sa primordiale substance, tu ne pourrais en supporter\nl'éclat un seul instant.\n   Ce petit être qui est là dans cette crèche, ce n'est pas seule-\nment le plus beau des enfants, c'est LA B E A U T É E L L E -\nMÊME F A I T E E N F A N T .\n   Car cet enfant est Dieu et D I E U c'est LA B E A U T É puis-\n"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1716, "texte": " 6                         DURENDAL\n\n\n\nque le Beau c'est la splendeur de l'être et que D I E U c'est\nL ' Ê T R E DANS T O U T E SA S P L E N D E U R .\n    Toutes les beautés réelles, possibles et imaginables et même\ndes beautés tellement transcendantes que l'intelligence du plus\ngénial des artistes ne pourrait ni les concevoir, ni les exprimer,\nfût-il le plus ingénieux des peintres, le plus puissant des sculp-\nteurs, le plus hautain des poètes, sont cachées sous les grâces\ncharmantes de cet E N F A N T - D I E U .\n\n\n\n   N O Ë L ! N O Ë L ! N O Ë L ! Entonne, ô poète chrétien, tes\nplus belles strophes, chante tes plus radieux cantiques, dis tes\nplus enivrantes hymnes. Jamais tes vers ne seront assez fine-\nment ciselés, jamais ils ne seront assez beaux, jamais le rythme\nn'en sera assez berceur, pour célébrer les gloires de ton IDÉAL-\nINCARNÉ.\n   Chante avec toutes les puissances de ton esprit. Chante avec\ntoutes les passions de ton cœur. Chante avec tous les enthou-\nsiasmes de ton âme de feu. Fais vibrer les cordes les plus har-\nmonieuses de la lyre mystique que tu portes en ta poitrine en\nl'honneur de la B E A U T É F A I T E E N F A N T .\n\n         Gloire à LA BEA UTÉ dans les cieux\n         Et Paix aux artistes de bon vouloir.\n\n\n\n   Il est écrit dans l'Évangile de cet enfant : « L'œil de l'homme\nn'a jamais vu, l'oreille de l'homme n'a jamais entendu, l'esprit\nde l'homme ne saurait concevoir les inénarrables splendeurs de\nLA B E A U T E que je réserve à la contemplation amoureuse de\ncelui qui m'aime ».\n   A genoux donc, poète chrétien ! A genoux, peintre chrétien !\nA genoux, sculpteur chrétien ! Car voici LA B E A U T É . Cette\nBeauté dont tu as faim et soif et qui est ton unique pensée\n"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1837, "texte": "                            DURENDAL                              7\n\ndurant tous tes jours, l'éternel objet de tes rêves durant toutes\ntes nuits. Son désir te brûle. Son besoin te ronge. Mais tu la\ncherches en vain en ce monde. La nature elle-même, ta grande\ninspiratrice, ne pourrait te la révéler en sa plénitude. En vain,\nen demandes-tu le secret aux chênes de la forêt. En vain, la\ncherches-tu sous la voûte azurée des cieux épingles d'étoiles.\nEn vain, questionnes-tu les roses des jardins. En vain, inter-\nroges-tu les oiseaux du ciel. En vain, supplies-tu toutes les\ncréatures de Dieu de te dire les arcanes de LA B E A U T É\nqui te hante. Il n'en portent qu'un pauvre petit rayon en eux.\nIls n'en sont qu'un pâle reflet. Ils ne pourront t'en révéler\nqu'une infime parcelle.\n   Veux-tu voir LA B E A U T É ? Viens t'agenouiller avec moi.\nLa voilà dans cette crèche. Ne vois-tu pas les anges qui l'entou-\nrent ? N'entends-tu pas ce qu'ils chantent de leur voix d'or :\n\n         Gloire à LA BEAUTÉ dans les cieux\n         Et Paix aux âmes de bon vouloir.\n\n                                 +\n   Il est, hélas! de par le monde, des artistes qui ne sont pas chré-\ntiens. Eux aussi sont tourmentés de l'inquiétude du BEAU\nI N F I N I . Et il ne le leur est pas révélé. Dieu n'a pas encore\nparlé à leur âme. Où s'il l'a fait, ils ne lui ont pas ouvert le\nsanctuaire de leur cœur.\n   Ah pauvres artistes ! que je les plains ! Comme ils doivent\nsouffrir !\n   Le véritable artiste a une âme si grande et si belle. Il est\nbon de sa nature, essentiellement. C'est un noble et haut esprit.\nUn cœur gonflé d'amour. Déborbant d'enthousiasme. Ses aspi-\nrations sont infinies. Ses désirs plus vastes que le monde. Il a\nbeau monter vers les sommets, s'il ne croit en Dieu, il n'attein-\ndra jamais la cime de la montagne. Elle est plus haute que la\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1866, "texte": " 8                          DURENDAL\n\n\n\nterre. Par delà les nuages. Elle est au ciel. Car LA CIME\nD E LA MONTAGNE c'est D I E U .\n   Sans doute l'artiste chrétien ne peut atteindre complètement\nLA B E A U T É en ce monde non plus. Mais au moins a-t-il la\nconsolante certitude de La contempler un jour sans voiles et\nde La posséder dans les splendeurs éternelles de la cité de Dieu.\n   Et dès ici-bas il se rapproche davantage de L'IDÉAL\nD E LA B E A U T É par la grâce, puisqu'il est chrétien par\nla contemplation, s'il aime son Dieu avec ferveur, par l'extase\nmystique qui est la révélation de LA B E A U T É la plus puis-\nsante qu'une âme enfermée dans la prison corporelle puisse\nsupporter, s'il est un saint.\n\n\n\n   Oui, artiste sans Foi, notre frère en art, tu aspires à la même\n Beauté que nous. Ton idéal c'est le nôtre. Tous deux nous sou-\npirons après la Beauté et nous voudrions l'étreindre. Cette\nBeauté n'est autre que Dieu. Inconsciemment, quand tu\ncherches la Beauté, c'est Dieu que tu cherches, car la Beauté\ncomplète n'est nulle part, hormis en Dieu.\n   Quand tu incarnes la Beauté dans ton œuvre, c'est un\nrayon de Dieu que tu incrustes dans ton marbre, que tu fixes\nsur ta toile, que tu fais resplendir dans ton poème.\n   Et alors Dieu se contemple dans ton œuvre. Il te sourit. Il\nabaisse sur toi un regard d'amour. Ne viens-tu pas de rendre\nun hommage inconscient, mais réel, à sa Beauté éternelle! Et\nquand tu célèbres les Beautés de la nature, ce sont encore les\nbeautés de ses créatures à lui que tu exaltes.\n   Elles ne sont belles que par lui. C'est lui qui a déposé le\ngrain de beauté qui brille dans le calice de la fleur. Cette fleur,\nmais c'est le sourire même de cet enfant qui est là dans cette\ncrèche. Dieu l'a cueillie sur les lèvres de son fils pour en parer\nla nature.\n   Vous faites déjà des œuvres admirables. Quels chefs-d'œuvre\n"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1748, "texte": "                             DURENDAL                             9\n\nne réaliseriez-vous pas si vous aviez le don de la Foi ! La Foi\nn'amoindrit pas la puissance de l'artiste. Elle en centuple\nl'énergie vitale.\n   Vous avez l'âme triste et vide. Vous ne cessez de nous le dire.\nVous sentez le besoin de croire en quelque chose. Vous nous\nchantez si souvent les désespérances de vos cœurs. Et vos\naccents sont si sincères, vos angoisses si poignantes, vos\nvers d'un lyrisme si touchant, que nous souffrons et pleurons\navec vous.\n   Venez vous agenouiller avec nous aux pieds de cette crèche.\nElle contient, en l'apparence frêle d'un enfant, LA B E A U T É\nque vous cherchez sans jamais l'atteindre.\n\n\n   N'écoutez pas ceux qui vous disent : \" Il n'y a pas de Dieu. \"\n   Est-ce que toute votre âme, resplendissante de magnificence,\nde noblesse et de beauté, est-ce que tout votre cœur débordant\nde bonté et brûlant d'amour, est-ce que tout votre être ne pro-\ntestent pas d'une façon manifeste contre l'athéisme !\n   Si Dieu n'est pas, mais où doncest cette B E A U T É I N F I N I E\nque toutes les puissances de votre nature exigent impérieuse-\nment ? Vous vous tournerez en vain vers les beautés créées et finies\nde ce monde. Elles ne répondront pas à votre attente. Elles ne\nvous apporteront que déceptions sur déceptions. Seul cet enfant\npeut remplir les vastes capacités de votre être, parce que cet\nenfant c'est LA B E A U T É .\n  Vous avez des âmes simples, des âmes enfantines. Allez à\nLui : c'est un enfant.\n  Vous avez des aspirations infinies, que Dieu seul peut rem-\nplir. Allez à Lui : cet enfant est Dieu.\n\n\n\n  Et nous, artistes chrétiens, en ce jour de l'avènement de LA\nB E A U T É sur la terre, prosternons-nous aux pieds de l'humble\n"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 885, "texte": " 10                          DURENDAL\n\n\n\ncrèche avec les bergers rustiques, avec les bons rois, avec les\nbeaux anges, et prions pour nos frères l'enfant de Bethléem :\n   O Jésus, B E A U T É E S S E N T I E L L E , F A I T E E N F A N T ,\nouvre les yeux à nos frères égarés. Ils ne sont pas encore nos\nfrères en la Foi, mais ils sont déjà nos frères en l'Art. Comme\ntels nous les aimons. Montre-leur, comme à nous, les rayons\nde ta Gloire, illumine leurs intelligences des clartés de la Foi,\nfais scintiller dans leurs âmes L ' É T O I L E D E TA GRACE,\nafin qu'avec nous ils chantent :\n\n      G L O I R E A LA B E A U T É DANS L E S CIEUX\n                      et qu'ils trouvent enfin\n                             LA PAIX\npromise par tes anges, en la nuit de Noël, aux âmes de bon\n                          vouloir.\n\n                                       L'abbé    HENRY    MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-002", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 11, "page_fin": 32, "titre_corps": "La Symbolique des Couleurs et des Gemmes", "titre_sommaire": "La Symbolique des Couleurs et des Gemmes", "signature_source": "J.-K. Huysmans", "ancre_debut": "LA SYMBOLIQUE DES COULEURS", "ancre_fin": "J K HUVSMANS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 22, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 2111, "texte": "LA SYMBOLIQUE DES COULEURS\n                          ET, DES GEMMES (1)\n\n\n                    COMBIEN elle  peut contenir de fidèles, la cathédrale? Près\n                      de 18,000, répondit l'abbé Plomb. Mais il est inutile de\n                      vous assurer, n'est-ce pas, qu'elle n'est jamais pleine;\n                      que 'même pendant les temps de pèlerinages, les foules\n                      immenses du Moyen Age ne l'emplissent plus. Ah!\n                      Chartres, n'est pas précisément ce qu'on appelle une\n                      ville pieuse!\n                         — Elle est sinon hostile à la religion, au moins fort\nindifférente, fit l'abbé Gévresin.\n   — Le Chartrain est cupide, apathique et salace, répliqua l'abbé Plomb;\ncupide surtout, car la passion du lucre est ici, sous des dehors inertes,\nféroce. Vraiment, par expérience, je plains le jeune prêtre que l'on envoie,\npour ses débuts, évangéliser la Beauce.\n   Il arrive, plein d'illusions, rêvant aux conquêtes d'un apostolat, si\ndésireux de se dévouer! — et il s'affaisse dans le silence et le vide. Si encore\non le persécutait, il se sentirait vivre; mais on l'accueille par un sourire et\nnon par une injure, ce qui est pis ; et promptement il se rend compte de\nl'inanité de ses démarches, du néant de ses efforts et il se décourage!\n   Ici, le clergé est, on peut le dire, excellent; composé de saints prêtres,\nmais presque tous végètent, engourdis par l'inaction; ils ne lisent, ni ne\ntravaillent, s'ankylosent, se meurent d'ennui dans cette province.\n   — Pas vous! s'exclama, en riant, Durtal; car vous avez de l'ouvrage;\nne m'avez-vous pas raconté que vous cultiviez plus spécialement les âmes\ndes belles dames qui daignent s'intéresser encore à Notre-Seigneur, dans\ncette ville?\n   — Vous avez la plaisanterie féroce, riposta l'abbé. Croyez bien que si\nj'avais des servantes et des filles du peuple à gérer, je ne me plaindrais pas,\ncar il y a des qualités et des vertus, il y a du ressort dans les âmes simples,\n\n   (1) Fragment d'un livre à paraître prochainement sous le titre : La   Cathédrale.\n"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2739, "texte": " 12                             DURENDAL\n\n\n\nmais dans la petite bourgeoisie et le monde riche! — vous ne pouvez vous\nimaginer ce que sont ces femmes. Du moment qu'elles assistent à la messe,\nle dimanche et font leurs Pâques, elles pensent que tout leur est permis;\net, dès lors, leur sérieuse préoccupation est moins d'offenser le Christ que\nde le désarmer par de basses ruses. Elles médisent, lèsent grièvement le\nprochain, lui refusent toute pitié et toute aide et elles s'en excusent ainsi\nque de fautes sans conséquence; mais manger gras, un vendredi! c'est autre\nchose; elles sont convaincues que le péché qui ne se remet point est celui-\nlà. Pour elles, le Saint-Esprit, c'est le ventre; en conséquence, il s'agit\nde biaiser, de louvoyer autour de ce péché, de ne jamais le commettre, tout\nen le frôlant et en ne se privant point. Aussi quelle éloquence elles\ndéploient pour me rassurer sur le caractère pénitent de la poule d'eau!\n   Pendant le carême elles sont toutes possédées par la rage de donner des\ndîners et elles s'ingénient à servir aux invités un maigre qui en soit, tout\nen ayant l'air de n'en être pas; et ce sont d'interminables discussions sur la\nsarcelle, sur la macreuse, sur les volatiles à sang froid. C'est un zoologiste\net non un prêtre qu'elles devraient aller consulter pour ces cas-là !\n   Quant à la Semaine Sainte, c'est encore une autre antienne; à l'obsession\nde la volaille nautique succède le prurit de la charlotte russe. Peut-on, sans\nblesser Dieu, savourer une charlotte? Il y a bien des œufs dedans, mais si\nbattus, si mortifiés que ce plat se révèle presque ascétique ; et les explica-\ntions culinaires débordent, le confessionnal tourne à l'office, le prêtre\ndevient un maître-queux.\n   Pour ce qui regarde le vice même de la gourmandise, elles s'en recon-\nnaissent à peine coupables. Est-ce vrai, mon cher confrère ?\n   L'abbé Gévresin approuva d'un signe. Certes, dit-il, ce sont des âmes\ncreuses et, qui plus est, imperméables.\n   Elles sont bouchées à toute idée généreuse, considèrent les relations\nqu'elles entretiennent avec le Rédempteur, comme convenables pour leur\nrang, comme de bon ton; mais elles ne cherchent nullement à entrer dans\nson intimité, se bornent, de propos délibéré, à des visites de politesse.\n   — Les visites que l'on rend, le jour de l'an, au parent âgé ! s'écria\nDurtal.\n   — Non, à Pâques, rectifia Mme Bavoil.\n   — Et, parmi ces pénitentes, reprit l'abbé Plomb, il y a l'affligeante\nvariété de l'épouse du député qui vote mal et répond aux objurgations de sa\nfemme : moi! mais je suis, au fond, plus chrétien que toi!\n   Invariablement, à chaque séance, elle recommence l'histoire des vertus\nprivées du mari et déplore la conduite de l'homme' public; et toujours\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2532, "texte": "                                 DURENDAL                                 13\n\n\ncette narration, qui n'en finit point, aboutit à des éloges qu'elle se décerne,\npresque à une demande d'excuses qu'elle attend de nous, pour tout le tin-\ntouin que lui cause l'Église!\n   L'abbé Gévresin sourit et dit :\n   — Quand j'étais attaché à Paris à l'une des paroisses de la rive gauche\ndans laquelle est situé un grand magasin de nouveautés, j'ai fréquenté un\nsingulier genre de femmes. Les jours surtout où ce magasin annonçait des\nexpositions de blanc ou écoulait des soldes, c'était à la sacristie une\naffluence de dames en toilettes.\n   Ces femmes-là habitaient de l'autre côté de l'eau; elles étaient venues,\ndans le quartier, pour effectuer des achats et, ayant sans doute trouvé les\nrayons qu'elles parcouraient trop pleins, elles voulaient attendre que la\nfoule qui les emplissait fût partie, pour y choisir plus à l'aise leurs\nemplettes ; alors, ne sachant plus à quoi s'occuper, elles se réfugiaient dans\nl'église et, là, le besoin de parler les tenaillant, elles requéraient, pour\nl'apaiser, le prêtre de garde, bavardaient au confessionnal comme dans un\nsalon, tuaient ainsi le temps.\n   — Ne pouvant, de même que les hommes, aller au café, elle vont à\nl'église, dit Durtal.\n   — A moins, fit Mme Bavoil, qu'elles ne veuillent surtout confier à un\necclésiastique inconnu des fautes qu'il serait pénible d'avouer à leur\nconfesseur.\n   — Enfin, s'exclama Durtal, voilà un point de vue neuf, l'influence des\ngrands magasins sur le tribunal de la pénitence !\n   — Et celle des gares, ajouta l'abbé Gévresin.\n   — Comment, des gares ?\n   — Mais oui, les églises situées près des débarcadères ont une clientèle,\nspéciale de voyageuses. — C'est là que l'observation que la chère\nMmc Bavoil vient de faire, se vérifie. — Beaucoup de femmes de province,\nqui reçoivent à dîner chez elles le curé de leur pays, n'osent lui raconter\nleurs adultères parce qu'il lui serait trop facile de deviner le nom de\nl'amant, et que la situation de ce prêtre, vivant dans l'intimité de la\nmaison, serait gênante ; alors elles profitent de leur passage à Paris ou\ny débarquent sous un prétexte quelconque pour s'ouvrir à un autre\nabbé qui ne les connaît point. En règle générale, lorsqu'une femme\nparle de son curé en de mauvais termes, lorsqu'elle débute, au confes-\nsionnal, par vous dire qu'il est inintelligent, sans éducation, inapte à\ncomprendre et à guider les âmes, vous pouvez être sûr que l'aveu du\npéché contre le sixième commandement est proche.\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2370, "texte": " 14                             DURENDAL\n\n\n\n       C'est égal, il en a de l'aplomb, le monde qui pivote autour du\nbon Dieu, s'écria Mme Bavoil !\n   — Ce sont de malheureux êtres qui opèrent une cote mal taillée de\nleurs devoirs et de leurs vices.\n   Mais laissons cela et vaquons à des choses plus pressantes. Avez-vous\napporté, ainsi que vous nous l'avez promis, votre article sur l'Angelico?\nLisez-le.\n   Durtal tira de sa poche son manuscrit qu'il avait achevé et qu'il devait\nexpédier, le soir même, à Paris.\n   Il s'assit sur l'un des fauteuils de paille, au milieu de la chambre de\nl'abbé Gévresin où ils étaient réunis et commença :\n\n\n               L E COURONNEMENT DE LA V I E R G E\n                        de fra Angelico, au Louvre\n\n\n   « L'ordonnance de ce tableau évoque l'attitude de ces arbres de Jessé\ndont les branches, soutenant sur chacun de leurs rameaux une figure\nhumaine, s'évasent et se déploient, s'ouvrant, tels que des lames d'éventails,\nde chaque côté du trône en haut duquel s'épanouit, sur une tige isolée, la\nradieuse fleur d'une Vierge.\n   Dans le Couronnement de la Vierge » de Fra Angelico, c'est, à droite\net à gauche de la touffe séparée où le Christ, assis sous la pierre ciselée\nd'un dais, dépose la couronne qu'il tient de ses deux mains sur la tête\ninclinée de sa Mère, tout un espalier d'apôtres, de saints et de patriarches\nmontant, en une ramure dense et serrée, du bas de panneau, finissant par\néclater, de chaque côté du cadre, en une extrême floraison d'anges qui se\ndétachent sur le bleu du ciel, avec leurs chefs ensoleillés de nimbes.\n   La disposition de ces personnages est ainssi conçue :\n   A gauche — au bas du trône, sous le dais de style gothique, prient\nagenouillés l'évêque saint Nicolas de Myre, mitre et étreignant sa crosse\nà la hampe de laquelle pend, comme un drapeau replié, le manipule ; le roi\nsaint Louis, à la couronne fleurdelisée, les moines saint Antoine, saint\nBenoît, saint François, saint Thomas qui montre un livre ouvert sur\nlequel sont (écrits les premiers versets du Te Deum ; saint Dominique un\nlis à la main, saint Augustin une plume ; puis, en remontant, les apôtres\nsaint Marc, saint Jean, portant leurs évangiles, saint Barthélémy exhibant\nle coutelas qui servit à l'écorcher, saint Pierre, saint André, saint Jean-\nBaptiste ; puis, en remontant encore, le patriarche. Moïse — enfin, la\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2672, "texte": "                                 DURENDAL                                15\n\n\nthéorie pressée des Anges, se découpant sur l'azur du firmament, les têtes\nceintes d'une auréole d'or.\n   A droite, en bas, vue de dos, à côté d'un moine qui est peut-être saint\nBernard, Marie-Madeleine à genoux près d'un vase d'aromates, dans une\nrobe d'un rouge vermillon ; puis derrière elle, sainte Cécile, couronnée de\nroses, sainte Claire ou sainte Catherine de Sienne, coiffée d'un béguin bleu\nsemé d'étoiles, sainte Catherine d'Alexandrie, appuyée sur la roue de son\nsupplice, sainte Agnès caressant un agneau couché dans ses bras, sainte\nUrsule dardant une flèche, d'autres dont les noms sont inconnus; toutes\nsaintes, faisant vis-à-vis à l'évêque, au roi, aux religieux, aux fondateurs\nd'ordres; puis s'élevant le long des degrés du trône, saint Etienne avec la\npalme verte des martyrs, saint Laurent avec son gril, saint Georges\ncouvert d'une cuirasse et coiffé d'un casque, saint Pierre le Dominicain,\nreconnaissable à son crâne fendu — puis, en s'exhaussant encore, saint\nMatthieu, saint Philippe, saint Jacques le Majeur, saint Jude, saint Paul,\nsaint Mathias, le roi David; enfin, en face des Anges de gauche, un groupe\nd'Anges dont les faces, cernées de ronds d'or, s'enlèvent sur l'horizon\nd'un outremer pur.\n   Malgré les sévices des réparations qu'il endura, ce panneau, gravé et\ngaufré d'or, resplendit avec la claire fraîcheur de sa peinture au blanc\nd'oeuf.\n   En son ensemble, il figure un escalier de la vue, si l'on peut dire, un\nescalier circulaire à double rampe, aux marches d'un bleu magnifique,\ntapissées d'or.\n   La première, à gauche, en bas, est simulée par l'azur du manteau de\nsaint Louis, puis d'autres grimpent, feintes par un coin entrevu d'étoffe,\npar la robe de saint Jean et, plus haut encore, avant que d'atteindre la\nnappe en lazulis du firmament, par la robe du premier des Anges.\n   La première, à droite, en bas, par la mante de sainte Cécile, d'autres par\nle corsage de sainte Agnès, les draperies de saint Etienne, la tunique d'un\nprophète, plus haut encore, avant d'arriver à la lisière en lapis du ciel, par\nla robe du premier des Anges.\n   Le bleu qui domine dans le tableau est donc construit régulièrement,\nen échelons, espacé en vis-à-vis, presque de la même manière, de chaque\ncôté du trône. Et cet azur épandu sur des costumes dont les plis sont à\npeine accusés par des blancs est d'une sérénité extraordinaire, d'une\ncandeur inouïe. C'est lui qui, avec le secours des ors dont les lueurs\ncerclent les têtes, courent ou se tortillent sur les bures noires des moines,\nen Y sur la robe de saint Thomas; en soleil ou plutôt en chrysanthèmes\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2839, "texte": "  16                              DURENDAL\n\n\n\nchevelus sur les frocs de saint Antoine et de saint Benoît; en étoiles sur la\ncoiffe de sainte Claire; en broderies ajourées, en lettres formant des noms,\nen plaques de gorgerins sur les vêtements des autres saintes; c'est lui qui\ndonne l'âme colorée de l'œuvre. Tout en bas de la scène, un coup de rouge\nmagnifique, celui de la robe de Madeleine, qui se répercute dans la couleur\nde flamme de l'un des degrés du trône, reprend çà et là, atténué sur des\nbouts perdus d'étoffes ou se dissimule, étouffé sous des ramages d'or,\ncomme dans la chape de saint Augustin, aide, ainsi qu'un tremplin, pour\nenlever le merveilleux accord.\n   Les autres couleurs ne semblent plus jouer là que le rôle de nécessaires\nremplissages, d'indispensables étais. Elles sont, d'ailleurs, pour la plupart,\nd'une vulgarité, d'une laideur qui déconcertent. Voyez les verts : ils vont\nde la chicorée cuite à l'olive, pour aboutir à l'horreur absolue dans deux des\nmarches du trône qui barrent la toile de deux traînées d'épinards tombés\ndans du macadam. Le seul vert qui soit supportable est celui du manteau de\nsainte Agnès, un vert parmesan très nourri de jaune que ravitaille encore,\nsur sa doublure aperçue, le voisinage complaisant d'un orange.\n   Voyez, d'autre part, ce bleu que l'Angelico manie si somptueusement\ndans les teintes célestes; s'il le fonce, il devient aussitôt moins ample et\npresque terne; exemple, celui qui colore le béguin de sainte Claire.\n   Mais ce qui est plus surprenant, c'est que ce peintre éloquent du bleu\nbalbutie lorsqu'il touche à cette autre teinte angélique qu'est le rose. Le sien\nn'est ni léger, ni ingénu; il est trouble, couleur de sang lavé d'eau, de\ntaffetas d'Angleterre, à moins qu'il ne tourne au lie de vin; tel celui qui\ns'étend sur les manches du Christ.\n   Et il se révèle plus lourd encore sur les joues des Saints. Il est, en\nquelque sorte, glacé, de même qu'une croûte de pâtisserie; il a le ton d'un\nsirop de framboise noyé dans de la pâte à l'œuf.\n   Et ce sont là, en somme, les seuls couleurs dont l'Angelico se sert : un\nbleu de ciel magnifique et un bleu vil, un blanc quelconque, un rouge\néclatant, des roses mornes, un vert clair, des verts foncés et des ors. Ni\njaune clair d'immortelles, ni paille lumineuse, tout au plus un jaune lourd\net sans reflets pour les cheveux des saintes; aucun orange vraiment franc,\naucun violet faible ou valide, sinon dans une doublure clandestine de mante\net dans la robe à peine visible d'un saint, coupé par le liseré \"du cadre,\naucun brun qui ne se cache. Sa palette est, ont le voit, restreinte.\n   Et elle est symbolique, si l'on y songe : il a fait certainement pour ses\ntons, ce qu'il a fait pour toute l'ordonnance de son œuvre. Son tableau est\nl'hymne de la chasteté et il a échelonné autour du groupe formé par\n"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2701, "texte": "                                  DURENDAL                                  17\n\n\nNotre Seigneur et sa Mère, les saints qui avaient le mieux concentré cette\nvertu sur la terre r saint Jean-Baptiste qu'étêta la trémoussante impureté\nd'une Hérodiade, saint Georges qui sauva une vierge de l'emblématique\ndragon, des saintes telles que sainte Agnès, sainte Claire, sainte Ursule, des\nchefs d'ordres, tels que saint Benoît et saint François, un roi tel que saint\nLouis, un évêque tel que saint Nicolas de Myre qui empêcha la prostitution\nde trois jeunes filles qu'un père affamé voulait vendre. Tout jusqu'aux plus\npetits détails, depuis les attributs des personnages jusqu'aux marches du\ntrône dont le nombre correspond aux neuf chœurs des anges, est symbo-\nlique, dans cette œuvre.\n    Il est, par conséquent, permis de croire qu'il a choisi les couleurs pour\n les allégories qu'elles expriment.\n    Le blanc, symbole de l'Être supérieur, de la Vérité absolue, employé par\nl'Eglise dans ses ornements pour la fête de Notre Seigneur et de la Vierge,\nparce qu'il annonce la bonté, la virginité, la charité, la splendeur, la\nsagesse divine lorsqu'il se magnifie dans l'éclat pur de l'argent.\n    Le bleu, parce qu'il rend la chasteté, l'innocence, la candeur.\n    Le rouge, couleur de la robe de saint Jean, comme le bleu est la couleur\nde la robe de Marie, dans les œuvres des primitifs, le rouge, parure des offices\ndu Saint-Esprit et de la Passion, parce qu'il traduit la charité, la souffrance\net l'amour.\n   Le rose, l'amour de l'éternelle sapience, et aussi, d'après sainte Mechtilde,\nla douleur et les tourments du Christ.\n   Le vert, dont la liturgie use dans les Temps de pèlerinage et qui semble\nla couleur préférée de la sainte Bénédictine lui décernant le sens : de fraî-\ncheur d'âme et de sève perpétuelle; le vert qui, dans l'herméneutique des\ntons, indique l'espoir de la créature régénérée, le souhait du dernier repos,\nqui est aussi la marque de l'humilité, selon l'anonyme anglais du XIIIe siècle,\nde la contemplation d'après Durand de Mende.\n   Par contre, l'Angelico s'est volontairement abstenu d'utiliser les nuances\nqui désignent les qualités des vices, sauf bien entendu celles adoptées pour\nles costumes des ordres monastiques qui en dénaturent complètement le\nsens.\n   Le noir, teinte de l'erreur et du néant, seing de la mort, dans l'Église,\nimage, suivant la sœur Emmerich, des dons profanés et perdus.\n   Le brun, qui, d'après la même sœur, est synonyme d'agitation, d'aridité,\nde sécheresse, de négligences; le brun, qui composé de noir et de rouge, de\nfumée obscurcissant le feu divin, est satanique.\n   Le gris, la cendre de la pénitence, le symptôme des tribulations, selon\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2820, "texte": " 18                             DURENDAL\n\n\n\nl'Evêque de Mende, le signe du demi-deuil, substitué naguère au violet dans\nle rit Parisien, pendant le temps du Carême; mariage du blanc et du noir,\ndes vertus et des vices, des joies et des peines, miroir de l'âme, ni bonne,\nni mauvaise, de l'être médiocre, de l'être tiède que Dieu vomit le gris ; ne\nse relevant que par l'adjonction d'un peu de pureté, d'un peu de bleu, pou-\nvant, alors qu'il se mue en un gris perle, devenir une nuance pieuse, un pas\nvers le ciel, un acheminement dans les premières voies de la Mystique.\n   Le jaune, considéré par la sœur Emmerich comme l'indice de la paresse,\nde l'horreur de la souffrance, et qui, souvent assigné au Moyen Age à Judas,\nest le stigmate de la trahison et de l'envie.\n   L'orangé, qui se signale ainsi que la révélation de l'amour divin, l'union\nde l'homme à Dieu, en mélangeant le sang de l'Amour aux tons peccami-\nneux du jaune, mais qui peut être pris dans une plus mauvaise acception,\ndans un sens de mensonge, d'angoisse, manifester, lorsqu'il tourne au roux,\nles défaites de l'âme surmenée par ses fautes, la haine de l'amour, le mépris\nde la grâce, la fin de tout.\n   La feuille morte, qui témoigne de la dégradation morale, de la mort\nspirituelle, de l'espoir du vert à jamais perdu.\n   Enfin, le violet, que l'Eglise revêt pour les dimanches d'Avent et de\nCarême et pour les offices de pénitence. Il fut la couleur du drap mortuaire\ndes rois de France ; il nota, pendant le Moyen Age, le deuil et il demeure à\njamais la triste livrée des exorcistes.\n   Ce qui est moins explicable, par exemple, c'est le choix limité des types\nde visage qu'il préféra; car ici, le symbole est inutile. Voyez, en effet, ses\nhommes. Les Patriarches,' aux têtes barbues n'ont point ces chairs d'hos-\nties presque lucides ou ces os perçant le parchemin d'un épiderme sec et\ndiaphane, comme cette fleur de lunelle, connue sous le nom de monnaie du\nPape ; tous ont des physionomies régulières et aimables ; tous sont gens\nsanguins et bien portants, attentifs et pieux; ses moines ont, eux aussi, la\nface pleine et les joues roses ; aucun de ses saints n'a l'allure d'un Père du\nDésert, accablé par les jeûnes, la maigreur épuisée d'un ascète ; tous ont\ndes traits vaguement semblables, une corpulence similaire et des teints\npareils. Ils figurent sur ce tableau une placide colonie de très braves gens.\n   Ils apparaissent ainsi, du moins au premier coup d'oeil.\n   Et les femmes sont toutes également de la même famille ; elles sont des\nsœurs aux ressemblances plus ou moins fidèles ; toutes sont blondes et\nfraîches, avec des yeux couleur de tabac clair, des paupières pesantes, des\nvisages ronds; toutes forment un cortège de types un peu gnan-gnan à cette\nVierge au nez long, au crâne d'oiselle, agenouillée aux pieds du Christ.\n"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2687, "texte": "                                DURENDAL                                 19\n\n\n   Il y a en somme, pour tous ces personnages, à peine quatre types qui\ndiffèrent, si nous tenons compte de l'âge plus ou moins avancé de chacun\nd'eux, des modifications imposées par la coiffure, par le port de la barbe où\nla rasure, des poses de profil ou de face qui les distinguent.\n   Les seuls qui ne soient pas d'ensemble presque uniforme, ce sont les\nAnges aux adolescences asexuées, toutes charmantes. Ils sont d'une incom-\nparable pureté, d'une candeuf plus qu'humaine, avec leurs robes bleues,\nroses, vertes, fleuretées d'or, leurs cheveux blonds ou roux, tout à la fois\naériens et lourds, leurs yeux chastes et baissés, leurs chairs blanches telles\nque des moelles d'arbres. Graves et ravis, ils jouent de l'angélique et du\nthéorbe, de la viole d'amour et du rebec, chantent l'éternelle gloire de la\nTrès Sainte Mère.\n   En résumé, au point de vue des types, ainsi qu'au point de vue des cou-\nleurs, les choix de l'Angelico sont réduits.\n   Mais alors, malgré la troupe exquise des Anges, ce tableau est monotone\net banal, cette œuvre si vantée est surfaite ?\n   Non, car ce « Couronnement de la Vierge » est un chef-d'œuvre et il est\nencore supérieur à tout ce que l'enthousiasme en voulut dire; et, en effet,\nil dépasse toute peinture, parcourt des régions où jamais les mystiques du\npinceau n'ont pénétré.\n   Là, ce n'est plus un travail manuel même souverain, ce n'est plus un\nouvrage spirituel, vraiment religieux, ainsi que Roger Van der Weyden et\nQuentin Metsys en firent ; c'est autre chose. Avec l'Angelico, un inconnu\nentre en scène, l'âme d'un mystique arrivé à la vie contemplative et l'effu-\nsant, ainsi qu'en un pur miroir, sur une toile.\n   C'est l'âme d'un extraordinaire moine, d'un saint que nous voyons dans\ncette glace colorée où elle s'épand sur des créatures peintes. Et cette âme,\non peut juger de son degré d'avancement dans les voies de la Perfection, par\nl'œuvre qui la répercure.\n   Ses Anges, ses Saints, il les mène jusqu'à la vie Unitive, jusqu'au\nsuprême degré de la Mystique. Là, les douleurs des lentes ascensions ne\nsont plus ; c'est la plénitude des joies tranquilles, la paix de l'homme\ndivinisé ; l'Angelico est le peintre de l'âme immergée en Dieu, le peintre de\nses propres aîtres.\n   Et il fallait un moine pour tenter cette peinture. Certes les Metsys, les\nMemling, les Thierry Bouts, les Gérard David, les Roger Van der Weyden,\nétaient d'honnêtes et de pieuses gens. Ils imprégnèrent leurs panneaux d'un\nreflet céleste; eux aussi réverbérèrent leur âme dans les figures qu'ils pei-\ngnirent, mais s'ils les marquèrent d'une étampe prodigieuse d'art, ils ne\n"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2895, "texte": " 20                              DURENDAL\n\n\n\npurent que leur donner l'apparence d'une âme débutant dans l'ascèse chré-\ntienne; ils ne purent représenter que des gens demeurés comme eux dans\nles premières pièces de ces châteaux de l'âme dont parle sainte Thérèse et\nnon dans la salle au centre de laquelle se tient, en rayonnant, le Christ.\n   Ils étaient, suivant moi, plus observateurs et plus profonds, plus savants\net plus habiles, plus peintres même que l'Angelico, mais ils étaient préoc-\ncupés de leur labeur, vivaient dans le monde, ne pouvaient bien souvent\ns'empêcher de laisser à leurs Vierges des allures d'élégantes dames, étaient\nobsédés par des souvenirs de la terre, ne s'enlevaient pas hors de leur exis-\ntence coutumière en travaillant, restaient, en un mot, des hommes. Ils ont\nété admirables, ils ont exprimé les instances d'une ardente Foi, mais ils\nn'avaient pas reçu cette culture spéciale qui ne se pratique que dans le\nsilence et la paix du cloître. Aussi, n'ont-ils pu franchir le seuil du domaine\nséraphique où vaguait ce naïf qui n'ouvrait ses yeux fermés par la prière\nque pour peindre, ce moine qui n'avait jamais regardé au dehors, qui n'avait\njamais vu qu'en lui.\n   Ce que l'on sait de sa vie justifie d'ailleurs cette peinture. Il était un\nhumble et tendre religieux qui faisait oraison avant de toucher à ses pin-\nceaux et ne pouvait dessiner une crucifixion, sans fondre en larmes.\n   Au travers du voile de ses pleurs, sa vision s'angélisait, s'effusait dans les\nclartés de l'extase et il créait des êtres qui n'avaient plus que l'apparence\nhumaine, l'écorce terrestre de nos formes, des êtres dont les âmes volaient\ndéjà loin de leurs cages charnelles. Scrutez son tableau et voyez comme\nl'incompréhensible miracle de cet état d'âme qui surgit, s'opère.\n   Les types des Apôtres, des Saints sont, nous l'avons dit, quelconques.\nEh bien, fixez le visage de ces hommes et discernez combien, au fond, ils\naperçoivent peu la scène à laquelle ils assistent; quelle que soit l'attitude que\nleur attribue le peintre, tous sont recueillis en eux-mêmes et contemplent la\nscène, non avec les yeux de leurs corps mais avec les yeux de leurs âmes.\nTous examinent en eux-mêmes; Jésus les habite, et ils le considèrent mieux\ndans leur for intérieur que sur ce trône.\n   Et il en est de même des Saintes. J'ai avancé qu'elles avaient l'air insigni-\nfiant et c'est vrai; mais ce que leurs traits, à elles aussi, se transforment et\ns'effacent sous l'épreinte divine! elles vivent noyées d'adoration, s'élancent,\nimmobiles, vers le céleste Epoux. Une seule, demeure mal dégagée de sa\ngaine matérielle, sainte Catherine d'Alexandrie qui, avec ses yeux pâmés,\nses prunelles d'eau saumâtre, n'est ni simple, ni candide, ainsi que ses autres\nsœurs; celle-là voit encore la forme nominale du Christ, celle-là est encore\nfemme; elle est, si l'on peut dire, le péché de cette œuvre!\n"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2767, "texte": "                                  DURENDAL                                  21\n\n\n\n   Mais tous ces gradins spirituels, enrobés dans des figures d'êtres, ne sont,\nen somme, que l'accessoire de ce tableau. Ils sont placés là, dans l'auguste\nassomption des ors et la chaste ascension des bleus, pour mener par un\nescalier de pures joies au palier sublime où se dresse le groupe du Sauveur\net de la Vierge.\n   Alors, devant la Mère et le Fils, l'artiste exalté déborde. On croirait que\nle Seigneur qui s'infond en lui le transporte au delà des sens, tant l'amour\net la chasteté sont personnifiés dans son panneau, au-dessus de tous les\nmoyens d'expression dont dispose l'homme.\n   Rien, en effet, ne saurait esprimer la prévenance respectueuse, la dili-\ngente affection, le filial et le paternel amour de ce Christ qui sourit, en cou-\nronnant sa Mère; et, Elle, est plus incomparable encore. Ici, les vocables\nde l'adulation défaillent; l'invisible apparaît sous les espèces des couleurs et\ndes lignes. Un sentiment de déférence infinie, d'adoration intense et pour-\ntant discrète, sourd et s'épand de cette Vierge qui croise les bras sur sa\npoitrine, tend une petite tête de colombe, aux yeux baissés, au nez un peu\nlong sous un voile. Elle ressemble à l'Apôtre saint Jean placé derrière Elle,\nparaît être sa fille et Elle confond, car de ce doux et fin visage qui, chez\ntout autre peintre, ne serait que charmant et futile, émane une candeur\nunique. Elle n'est même plus en chairs; l'étoffe qui la vêt s'enfle doucement\nau souffle du fluide qu'elle modèle; Marie vit dans un corps volatilisé,\nglorieux.\n   On conçoit certains détails de l'abbcsse d'Agréda qui la déclare exempte\ndes souillures infligées aux femmes; l'on comprend saint Thomas avérant\nque sa beauté clarifiait, au lieu de les troubler, les sens.\n   Elle est sans âge; ce n'est pas une femme et ce n'est déjà plus une enfant.\nEt l'on ne sait même si Elle est une adolescente, à peine nubile, une fillette,\ntant elle est sublimée, au-dessus de l'humanité, hors le monde, exquise\nde pureté, à jamais chaste!\n   Elle demeure sans rapprochement possible dans la peinture. Les autres\nMadones sont, en face d'Elle, vulgaires; elles sont, en tout cas, femmes;\nElle seule est bien la blanche tige du b'é divin, du froment encharistique;\nElle seule est bien l'Immaculée, la Regina Virginum des Litanies,\net Elle est si jeune, si ingénue que le Fils semble couronner, avant même\nqu'Elle ne l'ait conçu, sa Mère!\n  Et c'est là vraiment qu'éclate le génie surhumain du doux moine. Il a\npeint comme d'autres ont parlé, sous l'inspiration de la grâce; il a peint ce\nqu'il voyait en lui, de même que sainte Angèle de Foligno a raconté ce\nqu'elle entendait en elle. Ils étaient, l'un et l'autre, des mystiques fondus en\n"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2799, "texte": " 22                             DURENDAL\n\n\n\nDieu; aussi la peinture de l'Angelico est-elle une peinture du Saint-Esprit,\nblutée au travers d'un tamis épuré d'art.\n   Et si l'on y réfléchit, cette âme est plutôt celle d'une Sainte que celle\nd'un Saint; que l'on se reporte, en effet, à ses autres tableaux, à ceux, par\nexemple, où il voulut rendre la Passion du Christ, l'on ne se trouve plus en\nface des tumultueuses pages d'un Metsys ou d'un Griindwald; il n'a ni leur\nâpre virilité, ni leur sombre énergie, ni leurs tragiques émois; lui, pleure,\nà la douleur désespérée d'une femme. Il est une moniale d'art plus qu'un\nmoine, et c'est de cette sensibilité toute amoureuse, plus particulièrement\nréservée, dans l'état mystique aux femmes, qu'il a su tirer les touchantes\noraisons de ses œuvres et leurs tendres plaintes.\n   N'est-ce pas aussi de cette complexion spirituelle, si féminine, qu'il put\négalement extraire, sous l'impulsion de l'Esprit, l'allégresse toute angélique,\nl'apothéose vraiment splendide de Notre-Seigneur et de sa Mère, telle qu'il\nla peignit dans ce « Couronnement de la Vierge » qui, après avoir été\nrévéré, pendant des siècles, dans l'église Saint-Dominique de Fiesole,\ns'abrite, admiré maintenant dans la petite salle de l'École Italienne, au\nLouvre. »\n   — Elle est très bien votre étude, fit l'abbé Plomb, mais ces principes d'un\nrituel coloré que vous discernâtes chez l'Angelico, peuvent-ils se vérifier\naussi exactement chez les autres peintres?\n   — Non, si nous définissons les couleurs telles que l'Angelico les reçut de\nses ancêtres monastiques, les enlumineurs de missels, et telles qu'il les\nappliqua dans leur acception la plus usitée et la plus stricte. Oui, si nous\nadmettons la loi des oppositions, la règle des contrastes, si nous savons\nque la symbolique autorise le système des contraires, en permettant de\nnoter avec certains tons qui indiquent certaines qualités, les vices inverses.\n   — En un mot, une nuance innocente peut être prise dans un sens pervers\net vice versa, fit l'abbé Gévresin.\n   — C'est cela même. Les artistes laïques et pieux parlèrent, en somme,\nun idiome différent de celui des moines. Au sortir des cloîtres, la langue\nliturgique de tons s'altéra; elle perdit sa raideur initiale et s'assouplit.\nL'Angelico suivait à la lettre les coutumes de son ordre et il respectait avec\nle même scrupule les observances de l'art religieux, en vigueur à son\népoque. Pour rien au monde, il ne les eût enfreintes, car il les considérait\nainsi qu'un devoir canonique, ainsi qu'un texte arrêté d'office; mais dès que\nles peintres profanes eurent émancipé le domaine de la peinture, ils nous\nsoumirent des versions plus difficiles, des sens plus compliqués et la symbo-\nlique des couleurs si simple chez l'Angelico, devint, — en supposant qu'ils\n"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2654, "texte": "                                 DURENDAL                                  23\n\n\nen aient toujours tenu compte dans leurs œuvres, — singulièrement\nabstruse, presque impossible à traduire.\n   — Tenez, choisissons un exemple : le Musée d'Anvers possède un\ntriptyque de Roger Van der Weyden intitulé : les Sacrements. Dans le\npanneau central consacré à l'Eucharistie, le sacrifice du Sauveur se\nconsomme sous une double forme, sous la forme sanglante du crucifiement\net sous la forme mystique de l'oblation de l'autel; derrière la croix, au pied\nde laquelle gémissent Marie, saint Jean et les saintes femmes, un prêtre\ncélèbre la messe et lève l'hostie, au milieu d'une cathédrale qui sert comme\nde toile de fond à l'œuvre.\n   Sur le volet de gauche sont représentés, en de petites scènes distinctes, les\nSacrements du Baptême, de la Confirmation, de la Pénitence; sur le volet\nde droite, ceux de l'Ordination, du Mariage, de l'Extrême-Onction.\n   Ce tableau, d'une extraordinaire beauté, assure, avec      La Descente de\ncroix » de Quentin Metsys, l'inestimable gloire du musée belge; mais je ne\nm'attarderai pas à vous le décrire; je supprime les réflexions que suggère\nl'art souverain du peintre et ne retiens actuellement, clans son ouvrage, que\nla partie relative au symbolisme des tons.\n   — Mais êtes-vous certain que Roger Van der Weyden ait entendu\nassigner à ses couleurs des sens?\n   — Le doute n'est pas possible, car il a blasonné, d'une teinte différente,\nchacun des Sacrements, en introduisant, au-dessus de chacune des scènes\nqui les figurent, un Ange dont la teinte de la robe varie suivant la nature\nmême du Magistère. Ses intentions ne peuvent donc prêter à aucune équi-\nvoque; voici, maintenant, les couleurs qu'il adapte aux sources de grâce,\ninstituées par Notre-Seigneur :\n   A l'Eucharistie, le vert; au Baptême, le blanc; à la Confirmation, le\njaune; à la Pénitence, le rouge; à l'Ordination, le violet; au Mariage, le\nbleu; à l'Extrême-Onction, un violet si foncé qu'il est noir.\n   Eh bien ! vous avouerez que le commentaire de ce chromatisme divin\nn'est pas facile.\n   La version picturale du Baptême, de l'Extrême-Onction et de la Prêtrise\nest claire; le mariage même, traduit par du bleu, peut, pour les âmes\nnaïves, se comprendre; la Communion armoriée par le sinople se conçoit\nmieux encore, puisque le vert est la sève, l'humilité, l'emblème de la force\nqui nous régénère; mais la confession ne devrait-elle pas être translatée par\ndu violet et non par du rouge; et comment, en tout cas, expliquer que la\nConfirmation soit désignée par du jaune?\n  — La couleur du Saint-Esprit est, en effet, le rouge, répondit l'abbé Plomb.\n"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2719, "texte": "  24                             DURENDAL\n\n\n\n   — Il y donc déjà des divergences d'interprétation entre l'Angelico et\nRoger Van der Weyden qui vécurent cependant à la même époque; mais\nl'autorité du moine me semble plus sûre.\n   — Moi, fit l'abbé Gévresin, je repense à ce recto et à ce verso des tons\ndont vous parliez tout à l'heure; mais savez-vous que cette règle des\ncontraires n'est pas spéciale au rit des teintes; elle existe dans presque toute\nla science des symboles. — Voyez les analogies relevées dans le classement\ndes bêtes : l'aigle qui incorpore tour à tour Jésus et Satan, le serpent qui,\ntout en étant un des avatars les plus connus du Démon, peut néanmoins,\nainsi que le serpent d'airain de Moïse, préfigurer le Christ.\n    — Le symbole anticipé du symbolisme chrétien fut le Janus à double\n visage du Paganisme, fit, en riant, l'abbé Plomb.\n    — En somme, c'est une vraie volte-face de sens qu'exécutent ces\n allégories de la palette, reprit Durtal; tenez, le rouge — nous avons vu que,\n dans son assimilation la plus commune, il est synonyme de charité, de\n souffrance, d'amour. Tel est son endroit; son envers, selon la traduction de\n la soeur Emmerich, c'est la pesanteur, l'attachement au butin d'ici-bas.\n    Le gris, emblème de la pénitence, de la tristesse, ébauche de l'âme tiède\n devient, d'après une nouvelle exégèse, l'image de la Résurrection — le\n blanc pénétrant le noir — la lumière entrant dans la tombe, en sortant en\n une nouvelle teinte, le gris, nuance mixte, encore alourdie par les ténèbres\n de la mort, qui ressuscite, en s'éclairant, peu à peu, dans le blanc des\n lueurs.\n    Le vert, si favorablement noté par les mystiques, acquiert un sens\nnéfaste, en certains cas. Il sanctionne alors la dégradation morale, le\ndésespoir, emprunte sa triste définition à la feuille morte, revêt le corps\ncharnel des Diables dans le « Jugement dernier » de Stephan Lochner,\ndans les scènes infernales narrées par les verrières des églises et les toiles\ndes Primitifs.\n   Le noir, le brun, aux intentions hostiles de trépas et d'enfer, changent,\ndès que les fondateurs d'ordres s'en emparent pour en tisser la robe des\ncloîtres. Le noir nous rappelle alors le renoncement, la pénitence, la\nmortification de la chair, selon Durand de Mende; — le brun et même le\ngris ravivent la mémoire de la pauvreté et de l'humilité.\n   De son côté, le jaune, si maltraité dans le formulaire des comparaisons,\ndevient le signe de la charité, si l'on en croit le moine anglais qui écrivit\nvers 1220, et il s'exhausse lorsqu'il se mue en or, jusqu'au symbole de\nl'amour divin, jusqu'à la radieuse allégorie de la Sagesse Éternelle.\n   Enfin, quand il s'affirme ainsi que la marque distinctive des prélats,\n"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2674, "texte": "                                 DURENDAL                                  25\n\n\n\n le violet relègue son habituelle expression de résispiscence et de deuil,\npour feindre une certaine gravité, pour alléguer une certaine pompe.\n   En résumé, je ne vois que le blanc et le bleu qui soient invariables.\n   — Au Moyen Age, d'après Yves de Chartres, dit l'abbé Plomb, le violet\nfut remplacé par le bleu, dans le costume des évêques, pour leur apprendre\nqu'ils devaient plus s'occuper des biens du ciel que des biens de la terre.\n   — Mais enfin, demanda Mme Bavoil, comment se fait-il que cette\ncouleur, qui est toute innocence, toute pureté, qui est la couleur même\nde notre Mère, ait disparu du nombre des tons liturgiques ?\n   — Le bleu a été employé, au Moyen Age, pour les offices de la Vierge et\net ce n'est qu'à partir du XVIIIe siècle, qu'on le délaissa, fit l'abbé Plomb —\ndans l'église Latine, du moins, car las églises orthodoxes de l'Orient s'en\naccoutrent encore.\n   — Pourquoi cet abandon ?\n   — Je l'ignore, comme j'ignore pourquoi tant de tons, autrefois usités\ndans nos liturgies, s'effacèrent. Où sont les teintes de l'ancien Missel de\nParis : le jaune safran réservé à la fête des Anges, l'aurore que l'on\nsubstituait, dans quelques cas, au rouge, le cendré qui compensait le violet,\nle bistre qui suppléait le noir, à certains jours ?\n   Puis, il y avait encore une couleur charmante qui continue d'ailleurs à\nfigurer dans la gamme du rit Romain, mais que presque partout les églises\nomettent, la teinte dite « de rose sèche », tenant le milieu entre le violet et\nle pourpre, entre la tristesse et la joie, une sorte de compromis, de nuance\ndiminutive, dont l'Église se servait le troisième dimanche de l'Avent et le\nquatrième de Carême. Elle révélait ainsi, dans un temps de pénitence qui\nfinissait, un commencement d'allégresse, car les fêtes de Noël et de Pâques\nétaient proches.\n   C'était là une idée d'aube spirituelle se levant dans la nuit de l'âme,\nune impression spéciale que le violet arboré maintenant, ces jours-là, ne\nsaurait rendre.\n   — Oui, le bleu et le rose disparus des chapelles de l'Occident sont\nregrettables, dit l'abbé Gévresin ; mais, pour en revenir aux livrées\nmonastiques qui libèrent de leur déplorable réputation les bruns, les gris et\nles noirs, ne pensez-vous pas qu'au point de vue des emblèmes parlants, la\nvêture de la congrégation des Annonciades fut la plus éloquente ? car ces\nmoniales étaient habillées, de gris, de blanc et de rouge, les couleurs de la\nPassion, et elles portaient de plus une simarre bleue et un voile noir,\nmémorial du deuil de notre Mère.\n  — L'image d'une permanente Semaine Sainte ! s'écria Durtal.\n"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2681, "texte": " 26                              DURENDAL\n\n\n\n   — Une autre question, reprit l'abbé Plomb. Dans les tableaux des Pri-\nmitifs, les manteaux dont s'enveloppent la Vierge, les Apôtres, les Saints,\nmontrent presque toujours, en des retroussis habilement ménagés, la cou-\nleur de leurs envers. Elle est naturellement différente de celle de l'endroit,\nainsi que TOUS nous l'avez fait remarquer tout à l'heure à propos de la\nmante de sainte Agnès, dans l'œuvre de l'Angelico. Croyez-vous qu'en\ndehors de l'opposition des tons, cherchée au point de vue technique, le\nmoine ait voulu exprimer une idée particulière par le contraste de ces deux\nteintes ?\n    — D'après la palette des symboles, la couleur du dessus représenterait\nl'homme matériel et celle du dessous, l'homme moral.\n    — Bien — mais que signifie alors le manteau vert doublé d'orange de\nsainte Agnès ?\n    — Dame, répondit Durtal, le vert dénotant la fraîcheur des sentiments,\nla sève du bien, l'espoir — et l'orangé pris dans sa bonne acception, pou-\nvant être la traduction de l'acte par lequel Dieu s'unit à l'homme, l'on\npourrait sans doute déduire de ces données que sainte Agnès parvint à la\nvie Unitive, à la possession du Seigneur, par la vertu de son innocence et\nl'ardeur de ses souhaits. Elle serait la figure de la vertu désirante et\nexaucée, de l'espoir récompensé, en somme.\n    Maintenant, je dois l'avouer encore, il y a bien des lacunes, bien des\nobscurités dans cette science allégorique des tons. Dans le tableau du\nLouvre, par exemple, les marches du trône, qui s'efforcent de jouer le rôle\nveiné des marbres, restent inintelligibles. Badigeonnées de rouge brut, de\nvert acide, de jaune de bile, elle disent quoi, ces marches qui, par leur\nnombre peuvent indiquer, je le répète, les neuf chœurs des Anges ?\n    Il est en tout cas difficile d'admettre que le moine ait voulu évoquer les\ndifférentes hiérarchies célestes avec ces traînées de pinceaux sales et crues\net ces stries.\n    — Mais le coloris d'un gradin a-t-il jamais formulé une idée dans le\ncatalogue des symboles ? demanda l'abbé Gévresin.\n    — Sainte Mechtilde l'assure. Ainsi, parlant des trois degrés qui précèdent\nl'autel, elle prétend que le premier doit être peint en or pour attester que\nl'on ne peut aller à Dieu que par la charité ; le second en azur, pour témoi-\ngner de la méditation des choses divines ; le troisième en vert, pour certi-\n fier la vivacité de l'espoir et de la louange du Ciel.\n    — Mon Dieu, fit Mme Bavoil que ces discussions commençaient à ahurir,\nje n'ai jamais vu cela ainsi. J e sais bien que le rouge désigne, pour tout le\n monde, le feu, le bleu l'air, le vert l'eau, le noir la terre — ce que je corn-\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2881, "texte": "                                DURENDAL                                  27\n\n\n\nprends, puisque chaque chose est imaginée par sa teinte naturelle, mais\njamais je n'aurais pensé que c'était si compliqué, jamais je n'aurais cru\nqu'il y eût tant d'intentions dans les tableaux des peintres !\n   — De quelques peintres ! s'écria Durtal, car depuis le Moyen Age, la\ndoctrine des emblèmes colorés est morte. A l'heure actuelle, les peintres\nqui abordent les sujets religieux ignorent les premiers éléments de la symbo-\nlique des couleurs, de même que les architectes ignorent maintenant les\n premiers principes de la théologie monumentale mystique.\n   — Dans nombre de tableaux de Primitifs, les pierres précieuses abon-\ndent, dit l'abbé Plomb. Elles s'enchâssent dans les orfrois des robes, dans\nles colliers et les bagues des Saintes, s'amoncèlent en triangles de feu dans\nles diadèmes dont les peintres d'antan couronnèrent la Vierge. Nous\ndevons logiquement, je crois, ainsi que pour la teinte des vêtures, chercher\ndans chacune de ces gemmes un dessein.\n   — Sans doute, fit Durtal, mais la symbolique des pierreries est très\nconfuse. Les motifs qui ont décidé le choix de certaines pierres pour leur\nfaire spécifier par la couleur de leur eau, par leur éclat, une vertu précise,\nsont amenés de si loin, sont si faiblement prouvés que l'on pourrait substi-\ntuer une gemme à une autre, sans modifier pour cela la signification de\nl'allégorie qu'elles énoncent. Elles sont une série de synonymes pouvant se\nsuppléer, à une nuance près en somme.\n   Dans l'écrin de l'Apocalypse, elles paraissent triées dans des acceptions\nsinon plus sûres au moins plus imposantes et plus larges, car les exégètes\nles font coïncider avec une vertu, et aussi avec la personne même qui en fut\ndouée. Ils ont trouvé mieux encore, ces joailliers de la Bible, ils ont investi\nchaque brillant d'une double fonction ; ils les ont chargés de s'incarner en\nmême temps dans un personnage de l'Ancien Testament et dans un du\nNeuf. Ils suivent donc le Parallélisme des deux Livres en symbolisant à la\nfois un Patriarche et un Apôtre, en les figurant par celle des qualités qui fut\nplus spécialement commune à chacun d'eux.\n   Ainsi l'améthyste, miroir de l'humilité, de la simplesse presque enfantine,\ns'adapte dans la Bible à Zabulon qui était un être docile et sans orgueil et\ndans l'Évangile à saint Matthias qui fut également un homme doux et naïf;\nla chalcédoine, enseigne de la chanté, on l'applique à Joseph qui fut si\npitoyable, si clément pour ses frères et à saint Jacques le Majeur, le premier\ndes apôtres qui fut supplicié pour l'amour du Christ ; de même encore pour\nle jaspe qui augure la foi et l'éternité, on l'associe à Gad et à saint Pierre;\npour la sarde qui est foi et martyre à Ruben et à saint Barthélemy; pour le\nsaphir qui est espoir et contemplation, à Nephtali et à saint André et quel-\n"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2819, "texte": "  28                             DURENDAL\n\n\n\n quefois, selon Arétas, à saint Paul; pour le béryl qui est saine doctrine,\n science, longanimité, à Benjamin et à saint Thomas et ainsi de suite.. . Il\n existe, du reste, un tableau des concordances des pierreries, des patriarches,\n des apôtres et des vertus, dressé par Mme Félicie d'Ayzac qui a écrit une\n sagace étude sur la tropologie des gemmes.\n    — On opérerait tout aussi bien avec ces minéraux diserts l'avatar d'autres\n personnages des Saints Livres, observa l'abbé Gévresin.\n    — Évidemment, je vous ai prévenu, ces analogies sont tirées de loin.\n L'herméneutique des pierreries est vague; elle ne se base que sur des res-\n semblances cherchées à plaisir, que sur des accords d'idées réunies à grande\n peine. Au Moyen Age, elle fut surtout pratiquée par des poètes.\n    — Dont il faut se défier, dit l'abbé Plomb, car les interprétations de la\n plupart d'entre eux sont païennes. Exemple : Marbode qui, bien qu'il fût\n évêque, ne nous a que trop souvent laissé une glose impie des gemmes.\n    — En somme, les lapidaires mystiques se sont surtout ingéniés à traduire\n les pierres du Rational d'Aaron et celles qui fulgurent dans les fondements\nde la nouvelle Jérusalem, telle que l'a dépeinte saint Jean; d'ailleurs, les\n murailles de Sion étaient serties des mêmes joyaux que le pectoral du frère\nde Moïse, sauf l'escarboucle, le ligure, l'agate et l'onyx qui, cités dans\nl'Exode sont remplacés, dans le texte de l'Apocalypse, par la chalcédoine,\nla sardonyx, la chrysoprase et l'hyacinthe.\n   — Oui et les orfèvres des symboles voulurent aussi forger des diadèmes\net les parer de brillants pour en ceindre le front de Notre-Dame, mais leurs\npoèmes sont peu variés car presque tous dérivent du De Corona Virginis,\nun livre apocryphe de saint Ildefonse, célèbre autrefois, dans les cloîtres.\n   L'abbé Gévresin se leva et prit dans sa bibliothèque un vieux bouquin.\n   — Cela me remet en mémoire, dit-il, une séquence qu'un moine allemand\ndu XIVe siècle, Conrad de Haimbourg, rima en l'honneur de la Vierge.\n   Imaginez, poursuivit-il, en feuilletant le volume, une litanie de pierres\nprécieuses dont chaque strophe lapidifie les vertus de notre Mère.\n   Cette prière minérale débute par une salutation humaine. Le bon moine\ns'agenouille et commence :\n   — « Salut, noble Vierge, idoine à devenir la fiancée du souverain Roi;\nacceptez cet anneau comme gage de cette alliance, Marie. »\n   Et il lui montre la bague qu'il tourne lentement entre ses doigts, expli-\nquant à Notre-Dame le sens de chacune des pierres qui luit dans l'or de sa\nmonture, en préludant par le jaspe vert, symbole de cette Foi qui fit si\npieusement accueillir, par la Vierge, le message de l'angélique paranymphe;\npuis viennent la chalcédoine, qui réfracte les feux de la charité dont son\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2731, "texte": "                                DURENDAL                                 29\n\n\nâme est pleine; l'émeraude, dont l'éclat désigne sa pureté; la sardonyx, aux\nflammes claires, qui se confond avec la placidité de sa vie virginale; la\nsarde rouge, qui s'identifie avec son cœur saignant sur le Calvaire; la chry-\nsolithe, dont les scintillements d'un or qui s'éverdume, rappellent ses mira-\ncles sans nombre et sa sagesse; le béryl, qui décèle son humilité; la topaze,\nqui avère la profondeur de ses méditations; la chrysoprase, sa ferveur;\nl'hyacinthe, sa charité; l'améthyste, avec son mélange de rose et de bleu,\nl'amour que Dieu et les hommes lui vouent; la perle dont le sens demeure,\ndans cette prose, sans désignation d'une vertu précise; l'agathe qui stipule\nsa modestie; l'onyx, les dons multiples de ses grâces; le diamant, sa force\net sa patience dans les revers, tandis que l'escarboucle, cet œil qui brille\ndans la nuit, proclame partout l'éternité de sa gloire.\n   Ensuite, le donateur fait remarquer à la Vierge l'acception de ces matières\négalement incrustées dans les chatons de la bague et qui étaient considérées,\ntelles que des substances précieuses, au Moyen Age : le cristal qui retrace\nla chasteté de l'âme et du corps; le ligure, semblable à l'ambre, qui certifie\nplus particulièrement la qualité de tempérance; la pierre d'aimant qui attire\nle fer, comme Elle touche les cordes des cœurs pénitents avec l'archet de sa\nbonté.\n   Et le moine termine sa supplique en disant :\n   « Ce petit anneau, parsemé de gemmes, que nous vous offrons en ce jour,\nEpouse glorieuse, recevez-le, avec bienveillance. Ainsi soit-il. »\n   — On pourrait sans doute reproduire presque exactement, une à une,\nles invocations des Litanies avec chacune de ces pierres ainsi comprises, fit\nl'abbé Plomb qui rouvrit le livre que son confrère venait de fermer.\n   Voyez, dit-il, combien les concordances entre les appellations des\nLitanies et les qualités assignées aux gemmes sont justes.\n   L'émeraude qui, dans cette séquence, est le signe de l'incorruptible\npureté, ne reflète-t-elle pas, en la glace étincelante de ses eaux, le Mater\npurissima des Litanies ?\n   La chrysolithe, qui est l'emblème de la sagesse, ne traduit-elle pas bien\nexactement le Sedes sapientiœ ?\n   L'hyacinthe, attribut de la charité, du secours porté aux pêcheurs,\nl'Auxilium christianorum et le Réfugiant peccatorum du texte ?\n   Le diamant, qui est force et patience : le Virgo polcns ?\n   L'escarboucle, qui est renommée : le Virgo prœdicanda ?\n   La chrysoprase, qui est ferveur : le Vas insigne devotionis ?\n   Et il est probable, conclut l'abbé, en reposant le volume, que si nous\nnous en donnions la peine, nous retrouverions, un à un, dans ce rosaire de\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2766, "texte": " 30                              DURENDAL\n\n\n\npierreries, le chapelet de louange que nous égrenons en l'honneur de notre\nMère.\n   — Surtout, observa Durtal, si nous ne nous confinons pas dans le cadre\nrétréci de ce poème, car le manuel de Conrad est succinct et le dictionnaire\nde ses analogies est court; en employant les acceptions des autres symbo-\nlistes, nous pourrions ciseler une bague semblable à la sienne et différente\npourtant, car les devises des pierres ne seraient plus les mêmes. Ainsi,\npour le vieil abbé du Mont Cassin, Brunon d'Asti, le jaspe personnifie\nNotre-Seigneur, parce qu'il est immuablement vert, sans fane possible,\nimmortel; l'émeraude réfléchit, pour la même raison, la vie des Justes ; la\nchrysoprase, les bonnes oeuvres; le diamant, les âmes infrangibles; la\nsardonyx, pareille au grain saignant d'une grenade, la charité; l'hyacinthe\nd'un azur qui varie, la discrétion des Saints; le béryl, dont la nuance\nest celle d'une onde qui court au soleil, les Ecritures qu'élucide le Christ;\nla chrysolithe, l'attention et la sapience, parce qu'elle possède la couleur de\nl'or qui se confond avec elle, en lui prêtant son sens ; l'améthyste, le chœur\ndes enfants et des Vierges, car l'azur, qui se mêle à son rose, nous suggère\nla pensée de l'innocence et de la pudeur.\n   D'autre part, si nous empruntons au pape Innocent III ses idées sur la\nmystagogie des gemmes, nous découvrons que la chalcédoine, qui pâlit à la\nlumière et brasille dans la nuit, est le synonyme de l'humilité; que la\ntopaze coïncide avec la chasteté, et le mérite des bonnes œuvres ; que la\nchrysoprase, cette reine des minéraux, implique la sagesse et la vigilance.\n   En remontant moins loin dans les âges, en nous arrêtant à la fin du\nXVIe siècle, à Corneille de la Pierre, nous relevons, dans son commentaire\nde l'Exode, de nouvelles interprétations, car il octroie à l'onyx et à l'escar-\nboucle la candeur; au béryl, l'héroïsme; au ligure, d'un violet tendre et\nscintillant, le mépris des richesses de la terre et l'amour des biens du ciel.\n   — Alors que saint Ambroise fait de cette pierre l'emblème du Sacrement\nmême de l'Eucharistie, jeta l'abbé Gévresin.\n  — Oui, mais qu'est-ce que le ligure, demanda Durtal ? Conrad de Haim-\nbourg le présente semblable à l'ambre; Corneille de La Pierre le croit\nviolet, et saint Jérôme laisse entendre que le ligure n'a aucune personnalité,\nn'est en somme qu'un pseudonyme sous lequel s'abrite l'hyacinthe, image\nde la prudence avec son eau bleue comme le ciel et ses nuances qui chan-\ngent. Comment s'y reconnaître?\n  — A propos de pierre bleue, n'omettons pas que sainte Mechtilde voyait,\ndans le saphir, le cœur même de la Vierge, fit l'abbé Plomb.\n  — Ajoutons encore, reprit Durtal, que de nouvelles variations sur le\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2778, "texte": "                                 DURENDAL                                  3l\n\n\nthème des gemmes ont encore été exécutées au XVIIe siècle, par une abbesse\ncélèbre de l'Espagne, par Marie d'Agréda, qui rapporte à notre Mère la\nvertu des pierreries, dont parle, dans le vingt et unième chapitre de\nl'Apocalypse, saint Jean. D'après elle, le saphir se réfère à la sérénité de\nMarie; la chrysolithe déclare son amour pour l'Eglise militante et spéciale-\nment pour la loi de grâce ; l'améthyste, sa puissance contre les hordes de\nl'enfer; le jaspe, sa constance invincible; la perle, son inestimable dignité.\n   — La perle est envisagée par saint Eucher, ainsi que la perfection, la\nchasteté, la doctrine évangélique, interrompit l'abbé Plomb.\n   — Avec tout cela, vous oubliez la signification d'autres brillants connus,\ns'écria Mme Bavoil. Le rubis, le grenat, l'aigue-marine; ils sont donc muets,\nceux-là ?\n   Non, répliqua Durtal. Le rubis annonce le calme et la patience; le grenat\nréverbère, d'après Innocent III, la charité; suivant saint Brunon et saint\nRupert, l'aigue-marine concentre, dans la clarté verte de ses feux, la science\nthéologique ; restent encore deux autres minéraux : la turquoise et l'opale.\nL'une, peu citée par les mystiques, doit promulguer la joie. Quant à la seconde,\ndont le nom n'apparaît point chez nos lapidaires, elle n'est autre que la\nchalcédoine qui nous est décrite telle qu'une sorte d'agate, d'une teinte\ntrouble, voilée de nuages, lançant des étincelles dans l'ombre.\n   Afin d'en finir avec cette orfèvrerie symbolique, disons encore que la\nsérie des pierres servit à commémorer chacune des hiérarchies des Anges;\nmais là encore les acceptions sont issues de rapprochements plus ou moins\ncontraints, de trames d'idées plus ou moins ténues, plus ou moins lâches.\nToujours est-il que la sarde évoque les Séraphins, la topaze les Chérubins,\nle jaspe les Trônes, la chrysolithe les Dominations, le saphir les Vertus,\nl'onyx les Puissances, le béryl les Principautés, le rubis les Archanges et\nl'émeraude les Anges.\n   — Chose curieuse, fit l'abbé Plomb, tandis que les bêtes, que les teintes,\nque les fleurs sont prises par les symbolistes, tantôt dans un bon, tantôt\ndans un mauvais sens, seules les pierreries ne varient point; elles n'expri-\nment que des qualités et jamais des vices.\n   — Pourquoi ?\n   — Sainte Hildegarde donne peut-être le motif de cette insistance, lorsque\nparlant, dans le quatrième livre de sa Physique, des gemmes, elle dit que\nle Diable les hait, les abhorre et les dédaigne, parce qu'il se souvient que\nleur éclat brillait en lui, avant sa chute et parce qu'aussi certaines d'entre\nelles sont produites par le feu qui est son tourment.\n   Et la sainte ajoute : Dieu qui l'en dépouilla ne permit pas que les vertus\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1079, "texte": " 32                               DURENDAL\n\n\n\ndes pierres se perdissent; Il voulut, au contraire, qu'elles fussent honorées\net employées par la médecine afin de guérir des maladies et de conjurer\ndes maux.\n   Et, en effet, le Moyen Age les magnifia et s'en servit dans le but d'opérer\ndes cures.\n   — Pour en revenir à ces tableaux de Primitifs où la Vierge jaillit telle\nqu'une fleur de la touffe colorée des gemmes, l'on peut affirmer, en somme,\nreprit l'abbé Gévresin, que le brasier des pierreries relate par de visibles\nsignes les qualités de Celle qui les porte; mais il serait difficile de spécifier\nle dessein du peintre lorsque, dans l'ornementation d'une couronne ou d'une\nrobe, il enchâsse une pierre à telle place plutôt qu'à telle autre. Il y a là\nsurtout affaire d'harmonie et de goût et peu ou pas de symbole.\n  — A coup sûr, fit Durtal, qui se leva et prit congé des deux prêtres\nauxquels, entendant sonner l'heure à la cathédrale, Mme Bavoil remettait\nleurs chapeaux et leurs bréviaires.\n\n      (Reproduction interdite.)                          J.-K. HUVSMANS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-003", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 33, "page_fin": 33, "titre_corps": "La Maison élue", "titre_sommaire": "La Maison élue", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "LA MAISON ELUE", "ancre_fin": "FERNAND SEVERIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 44, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1183, "texte": "L A MAISON ÉLUE\n\n\nCe serait, vers Assise, au bienheureux pays\nQue la douceur du ciel, jadis, a visité,\nUn de ces blancs couvents, joyeux et recueillis,\nQui mêlent à leur paix un rêve de beauté.\n\nA l'entour, au dessus de la maison élue,\nMariant à souhait leurs lignes fraternelles,\nSans doute monteraient vers la calme étendue\nD'harmonieux coteaux couronnés d'arbres frêles.\n\nQuelque chose de clair comme un site enfantin !\nDes jardins et des prés, d'adorables enclos\nDont la sérénité d'un éternel matin\nA peine effleurerait le printemps inêclos !...\n\nEt, là-bas, ce serait, avec les créatures\nDont la bonté divine a peuplé ces parterres,\nUn entretien très tendre et tel qu'en leurs peintures\nDes peintres ingénus l'ont raconté naguères.\n\nJ'y vois, comme aux matins heureux du paradis,\nLes hôtes de la terre en paix autour de nous,\nL'aigle près des ramiers, le loup près des brebis,\nDans la communion des humbles et des doux...\n\nPuissé-je vivre là sans penser à la vie !\nEt, le céleste espoir peuplant mes solitudes,\nComme, un prédestiné, goûter, sans autre envie,\nL'attrait, durable seul, des saintes habitudes !...\n\n                                FERNAND     SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-004", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 34, "page_fin": 40, "titre_corps": "Les Fantômes de Jeunesse : I. Aux Horizons d’enfance", "titre_sommaire": "Les Fantômes de Jeunesse : I. Aux Horizons d’enfance", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Les Fantômes de Jeunesse", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 45, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1549, "texte": "Les Fantômes de Jeunesse...\nA ERNEST Dunois.\n\n\n\n                                    I\n\n               AUX     HORIZONS          D'ENFANCE\n\n                                           Se devine à travers un murmure\n                                           Le contour subtil des voix anciennes.\n\n                                                                  PAUL VERLAINE.\n\n\n\n\n'        LE        train stoppa.\n                     Rodolphe traversa d'un pas rapide la lamen-\n                   table petite gare en briques rouges encrassées\n                   de fumée et s'engagea dans la c a m p a g n e . . .\n                       L a fine gaze aurorale planait au loin sur les\n                    seigles, atténuait la verdure des trèfles, s'entas-\n                    sait aux profondeurs des chemins; l'air, battant\nles tempes de fraîcheur et de pureté, débarrassait l'esprit des\nmenues préoccupations, des petits soucis, des banals intérêts,\net y réintégrait les belles, généreuses et fécondes virginités\ninitiales. H e u r e matinale propice, où la rosée égrène ses perles\nde chasteté, où l'alouette module ses trilles d'espoir, où l'aube\nentr'ouvre aux horizons ses yeux bleus immaculés d'enfant —\nheure matinale propice, où l'homme et la nature communient\ndans l'ineffable sainteté du Renouveau!...\n  A mesure que Rodolphe avançait, le rideau de fine brume se\nlevait lentement devant lui et, dans la lumineuse perspective\nlointaine, un haut clocher se dressa.\n    L a religion des souvenirs, le désir de revoir un ancien maître\n"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2110, "texte": "                               DURENDAL                               35\n\n\n\naimé, avaient ramené Rodolphe sur ce chemin conduisant au\nvieux collège mélancolique où vécut son enfance.\n   C o m m e aux êtres, des liens invisibles et pourtant définitifs\nnous relient aux choses, et d'avoir mêlé nos vies à leurs vies,\nnos émotions à leur impassibilité, d'avoir rêvé, aimé, souffert\nà leur ombre créent entr'elles et nous une sorte d'amitié frater-\nnelle que l'absence, les événements et les distances peuvent\nassoupir passagèrement, mais que réveillent soudain les\n« revoirs » inopinés.\n   Rodolphe sentit qu'une émotion douce et vague faisait battre\nses paupières — et vers la longue tour dentelée, se profilant\nsur ce ciel radieux d'août, s'envola l'essaim blanc de ses\nsouvenirs.\n   Des recoins les plus reculés de son âme, où avaient dormi\njusque-là, sous l'herbe oublieuse de l'indifférence, ses rémi-\nniscences d'enfant, venaient à Rodolphe des joies, des insou-\nciances, des turbulences d'autrefois — gaies, bruyantes et\ntéméraires comme une grappe de potaches buissonnant.\n   Puis aussi des rêveries t e n d r e m e n t enveloppantes, des enthou-\nsiasmes cassants et provocateurs ! — le premier réveil exquis\nde la sensibilité, la première révélation frissonnante de l'Art!\n   Rodolphe atteignit bientôt la grand'route qui mène de\nl'abbaye Saint-Euchère, transformée en maison d'éducation, à\nun sanctuaire de la Vierge, célèbre dans tous les environs; par\ncette large chaussée historique, bordée de marronniers sécu-\nlaires, chaque année les élèves allaient en pèlerinage, aux\npremiers jours d'octobre; et Rodolphe se souvint de ces pen-\nsives après-midis d'automne où le soleil déjà pâlissant mariait\ndélicatement ses rayons voilés aux tons vieil or des feuilles\nmortes qui jonchaient le sol... L e n t e m e n t , par petits groupes, on\nmarchait dans un m u r m u r e de prières et, seule, cette récitation\nmonotone et r y t h m é e du Rosaire violait le silence ambiant des\ncampagnes. E t l'on revenait le soir parmi la demi-lumière des\nfins de jours qui disproportionne si fantastiquement les objets;\n"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1988, "texte": "  36                        DURENDAL\n\n\n\net avant de rentrer à l'abbaye, c'était l'arrêt devant la grille du\ncimetière et pour les maîtres et les camarades morts, le De\nProfundis psalmodié en choeur !... Oh ! cette longue perspective\nde tombes que plaquait de-ci de-là un dernier reflet de jour et\nqui s'enfonçait là-bas dans le noir équivoque et symbolique de\nla nuit ! E t ces voix puériles et blanches faisant écho à la\nplainte lointaine et confuse des trépassés ! E t sur le nocturne\ndrap mortuaire où les étoiles pleuraient des larmes d'argent,\nles têtes pâles des pauvres disparus — yeux clos et lèvres\nblanches — s'évoquant devant les imaginations — en messagers\nd'angoisses et d'énigmes !\n   Quand Rodolphe eut franchi la grande porte de l'abbaye\n Saint-Euchère, il interrogea :\n   — M. l'abbé Hauteroche est-il chez lui ?\n   Il lui fut répondu que l'abbé Hauteroche était allé voir ses\n malades, mais qu'il ne tarderait pas à rentrer.\n   C'était la période des vacances... Dans l'encadrement des\n hautes façades régulières, coupées de fenêtres, la cour d'hon-\nneur était assoupie sous le pesant et morne silence des midis\nd'été ; de temps à autre, tout au plus un cri d'oiseau, un proche\nroulement de charrette, un sifflet plaintif et lointain de loco-\nmotive; le soleil trop brûlant inclinait de lassitude les rouges\nœillets et les mauves giroflées des parterres, aux parfums\népais, acres et t r o u b l a n t s . . .\n   Rodolphe se dirigea au fond de la cour vers un coin d'ombre\ninoublié; un bosquet touffu de chênes y formait comme un\nnimbe de verdure à une statue blanche de la Vierge, qui\nétendait ses deux bras en geste maternel d'accueil; un vétuste\nbanc était là; Rodolphe s'y laissa glisser, jeta son chapeau sur\nl'herbe, alluma nonchalamment une cigarette, et les blondes\nspirales de fumée s'élevèrent dans l'atmosphère torride lente-\nment et lourdement.\n   U n bras replié sous la tête, les yeux mi-clos, dans l'exquise\nbéatitude du demi-sommeil, Rodolphe songeait...\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1884, "texte": "                             DURENDAL                             37\n\n\n   A sa droite s'allongeait la succession des classes... P a r les\nfenêtres ouvertes, un coin de tableau noir, un fragment jau-\nnâtre de chaire, un pan de mur blanc, coupé d'un chromo\ncriard, s'apercevaient... Sept années de sa jeunesse se passèrent\nlà... E t p o u r t a n t il essayait en vain de situer dans ce lamen-\ntable cadre si familier la moindre origine de son intellectualité...\nA l'appel de ses souvenirs ne répondait aucun frisson initial de\nbeauté, aucune sensation primitive d'art, mais des miasmes\nd'ennuis, d'écœurements et de révolte... Ah ! les vilaines boîtes\nde poussiéreuses routines et de promiscuités banales ! C'était\nen pleine nature, parmi la griserie des herbes et des fleurs que\nl'Art et la B e a u t é avaient donné à sa pensée virginale le baiser\nqui lie à j a m a i s et avaient susurré à son imagination, comme'\ndes tentations impérieuses et ardentes du large monde du\ndehors, une page mystique de Chateaubriand, une page\nhéroïque de H u g o , une page amoureuse de L a m a r t i n e , la\nNuit de Décembre de Musset...\n\n                 Du temps que j'étais écolier,\n                 Je restais un soir à veiller\n                 Dans notre salle solitaire,\n                 Devant ma table vint s'asseoir\n                 Un pauvre enfant vêtu de noir,\n                 Qui me ressemblait comme un frère.\n\n                Son visage était triste et beau ;\n                A la lueur de mon flambeau,\n                Dans mon livre ouvert il vint lire.\n                Il pencha son front sur ma main\n                Et resta jusqu'au lendemain,\n                Pensif, avec un doux sourire !\n\n   P a r delà les années révolues, avec une précision évocative\ndes moindres détails, Rodolphe revécut cette première émotion\nd'une poésie vraie... Il revit le discret chemin de hêtres,\n"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1918, "texte": " 38                        DURENDAL\n\n\n\napothéoses d'une agonie somptueuse de soleil, où l'enfant de\nsimplicité et de candeur qu'il était se sentit soudain poète —\npar la révélation inattendue d'un grand poète... E t le long\nfrisson et l'éperdue exaltation d'alors firent encore pâlir et\nfrémir le jeune h o m m e — par delà les années révolues.\n   Rodolphe se leva...\n  L a porte de l'église était ouverte; il se dirigea de ce côté et\nentra.\n   T o u t e blanche, d'un blanc d'ivoire, inondée de lumière,\nample et harmonieuse de belles courbes romanes, la vieille\néglise abbatiale de Saint-Èuchère était bien le lieu du recueil-\nlement et de prière qu'il faut à l'âme pure et claire de l'enfant.\n   E n ce moment elle était assoupie dans l'absolue solitude et\nles statues elles-mêmes avaient comme des impassibilités\ninaccoutumées; des dalles miroitantes aux voûtes en caisson,\nun nuage azuré planait, coupé à hauteur des larges fenêtres, de\ngrandes barres de soleil; pas un bruit, pas un souffle; aux\nprofondeurs du chœur, seul le clignotement de la lampe de\ncuivre rendait une Présence!\n   D'instinct Rodolphe retrouva la place où s'agenouilla autre-\nfois son adolescence ; il pria, mais sa prière bientôt se dilua en\nsongerie très douce.\n  Ah ! c'est qu'il se sentait au berceau même de sa vie morale ;\nentre ces hauts murs mystérieux et hiératiques, son âme toute\nneuve fut façonnée et pétrie à la croyance; c'est ici que, pat-\nientes alluvions successives, il amassa en lui ce qu'il y a de\nbon et de grand — tout le tréfonds d'énergie et de générosité\nqu'aux heures de recueillement il se découvrait, comme entre\ndeux vagues s'entrevoient sous l'eau marine, les beaux coquil-\nlages de nacre et d'opale !\n    Des relations qu'il croyait brisées se rétablirent entre sa foi\n d'alors et sa foi d'aujourd'hui — et par le chemin mystique des\n souvenirs, Rodolphe remonta vers l'origine de sa personnalité\n chrétienne.\n"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2174, "texte": "                               DURENDAL                                39\n\n\n   Aubes de P â q u e s , carillonnantes de cloches ! Jours des Morts,\ntamisés de b r u m e s ! N u i t s de Noël, scintillantes de lumières!\n    Émouvances intimes des retraites! Clartés démonstratives\ndes Apologétiques! Renouveaux joyeux des Confessions ! Infinies\nextases des tables saintes !\n   C'était là vraiment comme le terreau m y s t i q u e auquel le jeune\nh o m m e se sentait ancré par ses plus lointaines racines ; de là lui\nvenait — oh! comme il en avait la certitude parmi l'ambiance\nprésente — les sèves fortes et rares des virilités d'âme et tout le\nressort moral de son être.\n   P e n d a n t des années, des prêtres doux et bons, penchés sur\nsa petite âme d'enfant, l'avaient graduellement orienté vers la\nF o i . . . Selon qu'il le fallait, ils avaient eu des délicatesses\npareilles à des caresses ou des gestes de vaillante décision...\nAux heures des langueurs et des doutes, ils furent ceux qui\nréconfortent ou qui affirment... Impérieux et définitif leur ensei-\ngnement maintint l'âme dans son orbite et ce fut à j a m a i s !\nAinsi toute plante évolue sa croissance, mûrit sa graine et\nmagnifie sa fleur vers le coin de ciel d'où lui vient, dans la\npénombre des serres, la chaleur, la lumière, la gaieté...\n   E t soudain de l'émotion et de la gratitude affluèrent tumul-\ntueusement en Rodolphe, à la pensée de ces maîtres de son\nadolescence.\n   Jusqu'à présent et toutes les fois que son souvenir les avait\névoqués, un peu de pitié presque railleuse et mélancolique lui\nétait venue à leur endroit : si profond était l'abîme creusé entre\nleur intellectualité et la sienne; si différente sa conception\nartistique de la vie, fièrement arcboutée vers les témérités, vers\nles nuances, vers les nouveautés; si différente leur conception\nrassise des choses, rigidement immobilisée dans les correctes et\nfroides bandelettes de la T r a d i t i o n . . . Apportant pour la défense\nde ses idées littéraires une partialité intransigeante et passion-\nnée, Rodolphe s'était fait presqu'une coquetterie de couper toutes\nles amarres qui pouvaient retenir son esprit à ces rivages intel-\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 646, "texte": " 40                         DURENDAL\n\n\n\nlectuels de son enfance — mais si. son esprit était libre, voilà\nqu'aujourd'hui il s'apercevait que son âme était restée captive...\nE t l'âme reprenait sa revanche sur l'esprit et l'homme reniait\nl'artiste... Car l'âme se sentait tributaire de ce passé pour ce\nqu'il y avait en elle d'essentiel, et l'homme devait avouer qu'il\navait reçu des mains tremblantes des vieux éducateurs de sa\njeunesse le seul et le vrai viatique de vie...\n\n   U n e m a i n se posa doucement sur l'épaule de Rodolphe :\nl'abbé Hauteroche se trouvait à ses côtés.\n\n  (A suivre.)                        F I R M I N VANDEN   BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-005", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 41, "page_fin": 44, "titre_corps": "Quatre Poèmes de Christina Rossetti", "titre_sommaire": "Quatre Poèmes de Christina Rossetti", "signature_source": "Christina Rossetti", "ancre_debut": "QUATRE POEMES DE CHRISTINA ROSSETTI", "ancre_fin": "Et Je t’étreins dans Mes bras", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 52, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1110, "texte": "QUATRE POÈMES DE CHRISTINA ROSSETTI\n\n          T r a d u i t s de l'anglais par Olivier-Georges D E S T R É E\n\n\n\nSONNET\n   Seigneur, si je T'aime et si Tu m'aimes\n   Qu'ai-je besoin encore de ces pénibles jours?\n   Pourquoi, suivant tes voies, ne m'élancerais-je pas\n   Jusqu'au ciel pour m'y reposer avec Toi ?\n   Qu'est-il besoin encore des angoisses de la mort\n   Si toute mon âme ne vit plus que de ta louange ?\n   Et si tout mon cœur T'aime, à quoi bon l'épouvante\n   Et l'obscur combat d'une agonie?\n   Fiancée que J'aime, si tu m'aimes à ton tour\n   Il faut que tu choisisses Ma Ressemblance pour ton douaire,\n   Ainsi patiente peineras-tu, ainsi encore resteras-tu\n   Ayant faim, ayant soif de cette heure bénie\n   Où Je contemplerai en toi Ma Ressemblance\n   Et où toi même t'éveilleras satisfaite.\n\n\n\nNOËL\n       Au milieu du blême hiver\n       Le vent gémissait glacé,\n       La terre était dure comme le fer,\n       E eau était dure comme la pierre,\n       Et la neige elle était tombée, neige sur neige\n              Neige sur neige\n              Il y a longtemps\n       Au milieu du blême hiver.\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1083, "texte": "42                     DURENDAL\n\n\n\n     Notre Dieu, le ciel ne le peut contenir,\n     Notre Dieu, la terre ne le peut porter,\n     Ciel et terre s'envoleront\n     Quand il viendra pour régner.\n     Au milieu du blême hiver\n     Une étable lui a suffi,\n     A notre Seigneur Tout Puissant\n             A Jésus-Christ.\n\n     A lui que les Chérubins\n     Nuit et jour adorent,\n     Un sein plein de lait lui suffit,\n     Une mangeoire pleine de foin.\n     A lui devant qui les Anges\n             Se prosternent\n     Suffisent l'âne, le bœuf et le chameau\n             Qui l'adorent.\n\n     Les Anges et les Archanges\n     Eussent pu là se réunir,\n     Les Chérubins, les Séraphins\n     Eussent pu en foule accourir,\n     Mais Sa Mère seulement\n     Dans son bonheur vierge\n     Adora le Bien-Aimé\n            Dans un baiser.\n\n     Que puis-je lui donner\n     Pauvre comme je le suis ?\n     Si j'étais un berger\n     J'apporterais un agneau,\n     Et si j'étais un Mage\n     Je donnerais suivant mon rang.\n     Mais ce que je puis lui donner, je le donne\n               Et c'est mon cœur.\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1309, "texte": "                          DURENDAL                      43\n\n\nPARADIS\n  Un jour, dans un rêve, je vis les fleurs\n  Qui grandissent et fleurissent au Paradis\n  Plus belles sont-elles que les yeux qui s'éveillent\n  N'en ont vu dans tout notre monde.\n  Et pauvre est la rose parfumée\n  Pauvre le lis sur sa tige\n  Et pauvre la parfaite violette\n            Auprès d'elles.\n\n  J'entendis les chants du Paradis\n  Chaque oiseau chantait de sa place\n  Un tendre chant si plein de grâce\n  Qu'il s'élevait comme l'encens vers le ciel.\n  Chaque oiseau chantait pour sa compagne\n  De tendres notes amoureuses dans les arbres\n  Le rossignol lui-même semblerait froid\n             Près de ceux-là.\n\n  Je vis les quatre rivières couler\n  Profondes sur un lit de sable d'or\n  Elles coulaient à travers des champs de mousse\n  Avec une murmurante musique grave et douce.\n  Elles rafraîchissent toute soif\n  Et donnent aux âmes faibles la force et le repos.\n  La terre n'a point de boisson comparable\n             De l'Orient à l'Occident.\n\n  L'arbre de vie était tout couvert de bourgeons\n  Et de fruits de douze espèces\n  Une sève éternelle gonfle ses racines\n  Ses branches ombreuses remplissent l'air\n  Ses feuilles guérissent le monde\n  Et ses fruits peuvent le nourrir\n  Plus doux au goût que miel\n              Et baume.\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1366, "texte": "44                           DURENDAL\n\n\n\n     Je vis la porte, nommée la Belle,\n     Et regardai, mais à peine pus-je voir à travers\n     Le commencement des rues dorées\n     Et les contours du lac lustré.\n     Oh Harpes ! couronnées, d'étoiles innombrables\n     0 vertes branches de palmiers aux feuilles multiples.\n     Que l'œil n'a pas vu, que l'oreille n'a pas entendu\n               Ni le cœur conçu.\n\n     J'espère voir ces choses de nouveau\n     Mais non comme celui qui les voit la nuit en rêve\n     J'espère les voir de mes yeux\n     Les toucher de mes mains et les atteindre.\n     J'espère avoir tout le ciel sous mes pieds\n     Au lieu de l'étroit sentier qu'ils foulèrent.\n     J'espère avoir ma part avec tous les saints,\n                Avec mon Dieu.\n\n\n\nL'AMOUR EST FORT COMME LA MORT\n     « Je ne T'ai pas cherché, je ne T'ai pas trouvé\n     Je n'ai pas eu soif de Toi\n     Et maintenant les froides vagues de la mort m'entourent\n     Les vagues furieuses de la mort m'épouvantent\n     Me regarderas-Tu, hélas verras-Tu\n     Ta créature mourante ? »\n\n     « Oui, Je t'ai cherchée, oui, Je t'ai trouvée,\n     Oui, J'eus soif de toi,\n     Oui, voilà bien longtemps, des liens de l'amour je t'ai liée;\n     Et maintenant les Bras Étemels t'entourent\n     A travers les ténèbres de la mort, Je regarde, et te vois,\n     Et Je t'étreins dans Mes bras. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-006", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 45, "page_fin": 50, "titre_corps": "La Chasse à la Mort", "titre_sommaire": "La Chasse à la Mort", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "La Chasse à la Mort", "ancre_fin": "H CARTON DE WIART", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 56, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1408, "texte": "La Chasse à la Mort\n                                                     A THOMAS   BRAUN.\n\n\n\n\n               POUR tromperses rancœurs, le chevalier s'adonne\n                au noble déduit de vénerie.\n                  A courre la bête sauvage, parmi les orgues\n                mugissantes du vent, dans l'entière domination\n                de soi-même et de l'espace, il oublie enfin son\n                bonheur perdu et l'avilissement des hommes.\n\n\n\n   Il rejoint ses meutes.\n   Des terres nues et frileuses, une vapeur légère, comme nacrée,\n monte vers le soleil pâle qui l'absorbe lentement. Ce soleil des\nmatins d'automne sourit aux bruyères du plateau, et semble un\ndoux regard — de pitié dernière — attardé sur l'agonie des\nchoses.\n   Autour d'un feu de chenevottes, les varlets attendent le haut-\nbers et se dégourdissent. S'efforçant de leurs larges pattes et\ntirant après les laisses, veautres, brachets et lévriers hurlent\nleur impatience de chasse.\n   T a n d i s que le varlet-chef fait rapport au maître et signale\nles déchaussures d'un cerf, le cheval Marchegay s'impatiente\naussi... Il encense sans relâche et chacune des courbettes de\nl'encolure saluante projette avec des flocons d'écume un cliquetis\nde mors et de chaînettes. Sur sa robe noire et luisante, les rais\nde lumière se jouent en reflets métalliques...\n   E n selle! On délace de quatre qui bondissent vers les roches.\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2015, "texte": " 46                          DURENDAL\n\n\n\nL e s chiens quêteurs r a m p e n t doucement actifs dans les proches\ntaillis, zigzaguent, s'arrêtent parfois pour prendre le vent,\nrepartent, queues battantes... A mesure que le fumet s'échauffe,\nla certitude de lever la bête se confirme. Des brachets, vite\nréprimés, donnent de la voix... L a cépée s'anime. Parfois,\napparaît dans une éclaircie, sautant par-dessus les genêts,\nquelque chien aux oreilles pointantes, au poil doré. L'un veut\nse glisser hors du couvert, fait un détour avec le nez à terre\net la queue fouettant les reins... Il pense que Maître Cerf est\nsorti de l'enceinte. « L e s chiens n'ont pas le droit de penser »\npense à son tour le second varlet qui l'observe et fait claquer\nson fouet : « Harlou ! à la voie, Rasselos .» E t Rasselos dispa-\nrait. Cinq minutes se passent encore... L e couvert tremble plus\nque j a m a i s . . . On dirait d'un champ de blé battu par l'ouragan.\n   Les autres laisses envoyées en horde volante dans la direc-\ntion probable où le cerf partira, suivent les mouvements de\nleurs chefs...\n   — Sus ! sus ! les chiens ! crient les piqueurs aux limiers.\n   Voilà le couvert plus agité encore, et les chiens sautant les\nuns par dessus les autres.\n   L e haut-bers sent le gagner l'ivresse des bêtes chasseresses.\nAux flammes de leurs yeux jaunes, aux haleines oppressées\nfumant dans l'air froid, son âme s'exalte peu à peu.\n   Marchegay piaffe, retenu de toute la force d'un poignet de fer.\n   Dans les genêts, un aboi résonne, puis deux, dix, vingt.\n   — T a y a u ! tayau ! crie un homme perché sur un arbre.\n   L a bête est débusquée. C'est un dix-cors, tout noir, mons-\ntrueux de taille.\n   Vite, on dégraffe les chiens réservés qui s'élancent dans la\nvoie. Marchegay, libéré, s'enlève en une apothéose de ruades et\nd'étincelles.\n   Lors, toute la meute sille la lande, et c'est une clameur\nardente... Droit en selle, fier en sa cotte de mailles sur laquelle\nbrille un cor d'ivoire, le chevalier galope et s'éjouit, — et,\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1830, "texte": "                              DURENDAL                            47\n\nderrière lui, flotte au vent son manteau doublé de vair. Aux\narçons, à droite, l'épieu et la hache, — à gauche, une courte\narbalète.\n\n\n     Des futaies dépouillées, qu'estompe un voile de brouillard,\n cerclent l'horizon d'une zone sombre, un peu rousse... A droite,\n à gauche, devant, en hachures sinistres, des bois, de grands\n bois profonds, dont la lisière majestueuse cache — de-çi de-là\n — des pentes fuyantes, abruptes ou capricieuses, infléchies\n vers les vallées.\n    L a bête entre au bois.\n    Rien n'est plus enivrant, au matin, que la forêt h u m i d e et\n scintillante, où la détrempe des feuilles mortes forme de molles\n et rougeâtres jonchées au parfum fauve.\n    U n bref lancer a sonné dès l'orée et sa résonnance avant-\n coureuse pénètre au lointain de la drève qui s'ouvre, droite\n comme un glaive, haute comme une nef gothique. Cela\n s'enfonce — pleurs des chiens et sons du cor — s'éloigne et\n reprend au gré de la poursuite haletante.\n    L e bois est un gigantesque décor... E n t r e les troncs d'argent\ntigrés de mousse dont les colonnades parallèles semblent une\ndouble haie de titans, se découvre la charpente du vaste sque-\nlette... Chaque souffle du vent qui fouaille, chaque frémisse-\nment emporte un montant, détache une frise, fane quelques\noripeaux du beau décor. Clair obscur de r a m p e . L a vie n'y est\nplus : avec les couleurs vivantes, se sont envolés les chants\nd'oiseaux.\n    L a brise passe dans les graminées ternies avec de froids sou-\npirs de deuil.\n    Seules, au pied des hêtres, les digitales et de délicates\nbruyères, — comme si elles savaient qu'elles sont les dernières,\nrésistent, — oubliées.\n    Renonçant à la droite voie, la bête suit les ravines, les fossés,\nles scavées où elle espère un a b r i . . .\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1836, "texte": " 48                          DURENDAL\n\n\n\n   L a meute pourchasse de plus belle.\n   H a r d i ! Marchegay !\n   Parfois, un moment d'hésitation et d'anxiété... U n e ruse du\ncerf met les chiens en défaut... Dociles à une fanfare, les voilà\nrepartis plus ardents... Ils ne forment plus qu'un corps, toutes\nles queues basses, toutes les têtes hautes, car il n'est plus\nbesoin de flairer à terre : la piste est à la hauteur de la poitrine.\n\n\n\n   Derrière la meute, — par le bois et la plaine, les monts et\nles vaux, — sonne sur le sol le galop de Marchegay, — galop\nsourd et saccadé, — qui s'accentue du bruit des branches qui\nse cassent et des feuilles...\n  L e cheval ondule avec l'élasticité d'une barque sur la mer.\nSa crinière flotte, ses naseaux charnus et roses enveloppent d'un\nbrouillard chaud le front du chevalier, porté par des ailes.\n  A courre ainsi contre le fil de la brise, le chevalier sent son\ncœur se gonfler de saine volupté... O h ! l'ivresse de fendre la\nrésistance de l'air, de se lancer dans la bataille des vents, de\ngrandir sa puissance aux largeurs de l'espace.\n   L e corps s'y trempe comme l'acier dans l'eau, le sang chante\nd'orgueil... Cette chevauchée furieuse l'emporte, loin des ran-\ncœurs, loin des lâchetés auxquelles se meurtrissait, hier encore,\nsa foi.\n   E t le bon compagnon, vraiment, que cette bête nerveuse et\nvaillante qui vole ras par dessus herbages et sillons, dévale des\ncoteaux, saute les torrents, escalade les versants, — vite, si\nvite que la terre semble venir en étourdie à la rencontre du\nchasseur, \" — si vite que les arbres se dévorent les uns les autres\ncomme des fantômes aussitôt évanouis qu'apparus, — si vite\nque les montées paraissent des murailles à gravir, — les des-\ncentes des parois où l'on glisse.\n  Loin, loin derrière, les trompes des varlets rappellent, rap-\npellent.\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2083, "texte": "                              DURENDAL                             49\n\n\n   P l u s lointains, les cors. P l u s limpide l'étendue.\n   A b a n d o n n é de ses gens (inaptes à de telles fougues) le haut-\nbers est seul, t o u t seul avec le gibier et la meute pantelante.\n   Un moment, le cerf, roulé dans un c h a m p , s'accule à des\nbroussailles, et le hérissement de ses andouillers terribles arrête\nnet dans un rayon de vingt pas l'élan des brachets et des veau-\ntres. L e haut-bers coupe l'allure de Marchegay et pense, à ce\nmoment, par dessus le cheval bondir.\n   Son arbalète ronfle et le carreau, au flanc de la bête, vient se\nplanter tout vibrant. Gémissant de douleur, le cerf repart en\nun élan énorme, — et toujours la chasse derrière lui...\n\n\n\n   Les horizons se déroulent encore, — mais la bête qui se\ndésespère court vers un précipice dont le haut-bers se souvient,\n— tout caché qu'il soit par une des molles inclinaisons du pla-\nteau... Gouffre affreux dont les milans et les vipères connaissent\nseuls les perpétuelles ténèbres.\n   E h ! qu'importe le précipice!... Ce qu'il veut, c'est cette bête\n— qui lui échappe, — et dont les b r â m e m e n t s et les sanglots\nsinistres l'exaspèrent, — dont le sang, égoutté tout le long du\nchemin, l'emplit d'une volupté sauvage et t u m u l t u e u s e . . .\nQu'importe le précipice, — et qu'importe le danger mystérieux,\noù il sait cependant qu'il vole? Qu'importent la vie et la mort?\nVoici des halliers, des bruyères, des coteaux encore... Voici\nune mare perfide et un carrefour semé de troncs blanchis. — et\nc'est là une tristesse de cimetière... Des souvenirs se lèvent, au\npassage de ces lieux familiers qui le virent enfant naïf. Où est\nl'adolescent qui s'instruisait ici à dresser les chiens et à affaiter\nles faucons? Où est le damoiseau dont l'âme aurait absorbé le\nmonde? Où est le chevalier valeureux et loyal dont les mem-\nbres se sont durcis au contact des armures, dont le cœur s'est\naigri au contact des hommes de mensonge?... Qu'en reste-t-il?\nQu'en ont laissé subsister t a n t de méprises et d'injustes dou-\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1460, "texte": " 50                           DURENDAL\n\n\n\nleurs? T o u t cela s'enfuit derrière lui, et il a l'impression confuse\nque ce sont les lambeaux de son existence qu'il laisse à toutes\nles branches qui l'accrochent et le blessent... Il va toujours\naffolé, — non plus comme s'il poursuivait, mais comme s'il était\npoursuivi lui-même par l'existence s'acharnant à le retenir...\n     Furtive comme l'éclair, la crainte d'un péché l'oppresse à la\nvue d'une croix rencontrée, qui se penche vers le chemin... Mais\nsi quelque malheur va survenir, — qu'y peut-il opposer main-\nt e n a n t ? . . . Son cheval est emporté, et aucune force h u m a i n e\nn'en aurait plus raison...\n   L e précipice approche... Il le sent... C'est la fin! Quoi qu'il\nfasse.\n  A quelque cent pas devant lui, le sol s'abîme en entonnoir.\nU n cône renversé s'enfonce, vertigineux, rétrécissant ses cercles\nnoirs, et d'où monte une vapeur glacée qui pénètre dans ses\npoumons avec un sifflement de râle.\n   Mais il touche la bête. L a bête est à lui. Hallali !\n   D'un bond suprême le cerf s'élance dans le gouffre.\n   Alors, le chevalier comme éveillé brusquement d'un cau-\nchemar, pousse un grand cri : Mon Seigneur D i e u ! . . .\n   Mais il a conscience que Marchegay s'enlève. Instinctive-\nment, il baisse les mains, serre les jambes comme il en a\nl'habitude lorsqu'il franchit un obstacle. Il ferme les yeux. Il\ns'abandonne...\n                                         H.   CARTON DE W I A R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-007", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 51, "page_fin": 56, "titre_corps": "Les Quatre Fleuves du Paradis", "titre_sommaire": "Les Quatre Fleuves du Paradis", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "LES QUATRE FLEUVES", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 62, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1109, "texte": "LES QUATRE FLEUVES\n                 DU PARADIS\n\n\nNous, les anciens puissants et les premiers ancêtres\nDes jours ensevelis et des temps révolus,\nNous avons vu passer les m a m m o n s chevelus,\nL e s générations palpiter dans les êtres\nSous l'impassible nuit des âges sans reflux;\n\nNous avons vu pétrir la primiive argile,\nLes premiers-nés du monde ouvrir leurs yeux béants,\nE t le vent du désert sécher les océans ;\nNous avons effacé du porphyre fragile\nE t du granit usé le talon des géants.\n\nQuand jaillit la lumière, éventrant les abîmes,\nC o m m e un portail d'airain, la calme immensité\nS'ouvrit sur la splendeur d'un ciel illimité;\nL'esprit de Dieu passa sur nos flots, et nous vîmes\nT o m b e r les temps futurs hors de l'éternité.\n\nDes hauts pics où la neige étalait ses fourrures,\nDans l'azur rayonnant aux splendeurs des glaciers,\nOù, figée en plein ciel par les froids carnassiers,\nL a stalactite en pleurs épand ses chevelures\nAu front des névés blancs plus clairs que les aciers,\n\nDès la première aurore enflant nos eaux accrues,\nOui soufflaient dans le vent comme un troupeau d'aurochs,\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1537, "texte": "52                         DURENDAL\n\n\n\n Nous descendions, broyant les troncs d'arbre et les rocs;\n Des continents disjoints nous étions les charrues\n E t l'abîme en sillons s'entr'ouvrait sous nos socs.\n\nEntaillant dans la pierre et les granits compactes\nL e s étroits défilés ceints d'écume et de bruit,\nDu lourd créneau des monts, brèche au flanc de la nuit,\nS'épandait sur le val le mur des cataractes\nAvant que le premier soleil eût j a m a i s lui.\n\nIl se leva dans la lumière, et nous parûmes,\nAux rayons primitifs de l'aube, étincelants\nSur les alluvions et sur les rochers blancs,\nE t , nappe aux longs frissons où s'éteignaient les brumes,\nNos flots resplendissaient, majestueux et lents.\n\nCar, dans l'intense azur illuminant nos berges,\nL e naissant univers se levait, souriant,\nLes forêts s'inclinaient sous la brise, en priant,\nT a n d i s que hors des mers, armée aux lances vierges,\nLes étendards du jour embrasaient l'orient.\n\nSous ses rayons, le flot multiplié des sèves,\nDu fût prodigieux qui s'enfle en gémissant\nA la ramure immense, en dais s'élargissant,\nPareil à la marée éclatant sur les grèves,\nR y t h m i q u e , égal et fort, montait d'un jet puissant.\n\nT o u t germait : et les monts, sur le roc et la lave,\nSentaient l'arbre et la plante éclore en frondaisons,\nL a mousse à leur épaule attachait ses toisons :\nL'océan à leurs pieds, comme un lion esclave,\nDormait, et son sommeil chargeait les horizons.\n\nLes volcans haletaient sous la peau de la T e r r e :\nSecouant les sommets sur leurs lourds piédestaux,\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1515, "texte": "                        DURENDAL                          53\n\n\nL e u r souffle ardent et rouge éclairait les plateaux,\nE t du Monde encor tiède on écoutait l'artère\nBattre, au choc souterrain de leurs pesants marteaux.\n\nDes serpents inconnus y séchaient leurs écailles,\nE t des créations s'ébauchaient vaguement,\nT a n d i s que, secoués par l'orage écumant,\nLes agrès de la nuit laissaient, brisant leurs mailles,\nL a chute des soleils rayer le      firmament.\n\nL a réalité sombre allumait ses fournaises,\nOù la matière en feu, dans ses rébellions,\nSentait sourdre en ses flans l'être par millions,\nCependant qu'éclosaient, au ciel de la genèse\nDes astres chevelus à faces de lions.\n\nAlors, chœur merveilleux fait de vagues et d'âmes,\nE n nos ondes des voix vibrèrent, et berçant\nL e triomphal éveil de l'univers naissant,\nPremiers-nés de la vie et des jours, nous chantâmes\nDans la création au loin s'élargissant :\n\nElohim ! nous voici, roulant en larges nappes,\nA la voix du Kéroub venus des quatre vents,\nNotre onde au loin charrie en formidables grappes\nDes forêts de sapins dressant leurs crins mouvants;\nSur la grève où la mer sidérale déferle\nL a source goutte à goutte égrène ses sanglots,\n          E t d'une larme ou d'une perle\nLes m u r s du firmament ont vu jaillir nos flots.\n\nL e septentrion noir tout étoilé de givre\nOù veillent accroupis de grands alérions,\nE t l'aurore, où le ciel a des brasiers de cuivre\nAvec des chants d'esprits et de psaltérions,\nL'occident, bûcher d'or des grèves azurées,\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1578, "texte": "54                       DURENDAL\n\n\n\n E t l'équateur dressant sur les monts, rouge amas,\n          Sa porte aux clefs démesurées,\n T u les créas d'un souffle, et tu les d é n o m m a s .\n\nT u dressas un pilier colossal et dont l'arche\nSupporte sans fléchir le poids des grandes eaux,\nE t l'escalier que la nuit descend, marche à marche,\nA chaque angle du monde obscur, et du chaos,\nLà-bas où tout commence, où les profondeurs vagues\nHésitent, où des mots venus de l'infini\n          F o n t frissonner comme des vagues\nL a houle du basalte et le flux du granit.\n\nL e u r faîte est invisible et leur base inconnue\nA la plaine qui dort et s'allonge à leurs pieds.\nL à , l'ombre entend hennir, sous les fouets de la nue,\nOnagres de l'azur, les ouragans rayés.\nL à , sur un trône ardent que la tempête essuie,\nAu vent qui tord les pins comme de fiers cheveux,\n            Sous le dais mouvant de la pluie,\nVeille un Esprit voilé de huit ailes de feux.\n\n Dans sa droite flamboie un glaive de lumière\n Dont la splendeur s'apaise au miroir des torrents,\n Et, serti des rayons de la gloire première\n Un sanglant diadème aux rubis fulgurants\n Illumine l'horreur des neiges éternelles.\n L a volonté divine est debout dans ses yeux,\n          E t trois cercles, faits de prunelles,\n Veillent autour de lui dans l'orbe des neuf cieux.\n\n C'est lui qui, du talon frappant la haute cime,\n Nous fait jaillir du cœur des antiques limons,\n Des veines de la T e r r e et du sol de l'abime,\n E t nous déploie en arc immense au flanc des monts.\n C'est lui qui nous appelle en nos cryptes profondes,\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1513, "texte": "                        DURENDAL                           55\n\n\nE t , sur les horizons son bras toujours levé\n          Guide la horde de nos ondes\nA travers les terreurs du monde inachevé.\n\nL ' E s p r i t du Nord, gardien de la clarté des pôles,\nQui sent comme des pleurs, avec un chant plaintif,\nLes étoiles neiger sur ses lourdes épaules,\nL e premier déchaîna son effrayant captif :\nD'un geste calme et lent la divine figure,\nLeva son cimeterre, et, comme un océan,\n               Ouvrant son énorme envergure,\nL e Phisôn colossal bondit hors du néant.\n\nAussitôt sur la plaine et les sables libyques\nL'ouragan, comme une aile ouverte, s'éploya :\nL'Ange embrasé qui veille aux Portes des tropiques,\nSe dressa : son épée en cercle flamboya.\nE t le fauve Géôn, escaladant les crêtes\nVertigineuses où s'accroupit l'équateur,\n         Caparaçonné de tempêtes,\nBarra le ciel profond de toute sa hauteur.\n\nEt dans le couchant rouge encombré des ruines\nDe la N u i t , où l'on voit s'étager et grandir\nL'Arar primordial qui plonge ses racines\nAux entrailles de feu du souterrain nadir,\nL'Ange qui, chaque soir, verrouille dans leur tombe\nLes cadavres géants des soleils morts, parla :\n         E t le P a r a t h , comme une trombe\nE n avalanche, dans les ténèbres croula.\n\nCependant qu'au levant, dans les blancheurs de l'aube,\nAu simple froncement des sourcils de l'esprit,\nAinsi qu'on dénouerait les cordons d'une robe,\nL a masse des granits primitifs s'entr'ouvrit ;\nE t que, des monstrueux soupiraux de l'aurore\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 992, "texte": "56                       DURENDAL\n\n\n\nT o r d a n t les grilles d'ombre ainsi que des roseaux,\n              Effaçant les monts qu'il dévore,\nL e hurlant Hiddeqel roula ses grandes eaux.\n\n Et tous quatre, dressant nos nappes écumeuses,\n E t dans nos lits nouveaux inconnus, soulevant\n Nos dos mouvants jaillis de leurs gaines squammeuses\n Où des crêtes de b r u m e ondulent dans le vent,\n Nous laissons sur les pics où la foudre s'écrase,\n Où vibrent les autans comme des arcs tendus,\n          Nos chapes de fange et de vase,\n Pareilles au débris des béhémoths perdus.\n\nElohim ! nous voici, miraculeux quadrige,\nHennissant sous tes cieux pour nous épanouis,\nDe ta création reflétant le prodige\nAu miroir de nos flots par ta face éblouis ;\nEt, maintenant, dis-nous, Sainte-Toute-Puissance !\nPourquoi, colosses d'ombre à ton joug accouplés,\n        Des profondeurs de l'existence\nT u nous as par nos noms vers T o n Trône appelés.\n\n                             SÉBASTIEN-CHARLES      LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-008", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 57, "page_fin": 62, "titre_corps": "Un Concert au Conservatoire : Notes cursives", "titre_sommaire": "Un Concert au Conservatoire : Notes cursives", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "UN CONCERT AU CONSERVATOIRE", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 70, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1780, "texte": "UN CONCERT AU CONSERVATOIRE\n\n\n                                 NOTES         CURSIVES\n\n\n\n\n                    IL est certes, impossible de fréquenter ces concerts\n                      sans ressentir une sympathie et une vénération\n                      toujours accrues pour le modeste et glorieux\n                      musicien qui les régit et les anime, incompa-\n                      rable chef d'orchestre dont l'originale figure\n                      domine la salle et la subjugue (I).\n                    Sous ses longs et roides cheveux blancs, avec\nsa barbe taillée en queue d'aronde, il a toute la semblance d'un\nroi mage, de quelque saint à l'anguleuse physionomie inspirée,\ntaillé clans la pierre réfractaire ou le chêne durci, et descendu\ndu porche ou des stalles d'une cathédrale gothique pour venir\nétendre son louable despotisme sur le peuple volontaire et\nchevelu des chanteurs et des instrumentistes.\n   Il entre d'une allure presque gauche, gagne son estrade\nparmi les saluts de ses exécutants, auxquels il réplique par de\nbrefs hochements de têtes; mais, à peine installé à son pupitre,\nsa partition ouverte, il discipline son orchestre, intimide la\nfoule mondaine et caqueteuse des abonnés — d'un coup d'œil\ncirculaire ! L e silence suit son regard.\n   L e geste difficile, au début, saccadé, s'assouplit vite et se\nfortifie; et, à trop contempler les bras et les mains du maître\n\n   (1) Ces notes ne prétendent qu'à marquer l'émotion d'un auditeur et son admiration pour\nl'organisateur, le chef d'orchestre, des incomparables séances du Conservatoire; d'autres plus\ncompétents ont célébré déjà les mérites du compositeur de Quentin Durward, la science\nsubtile et hardie du musicologue, dont on pourrait dire presque qu'il réinventa la musique\ngrecque.\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2074, "texte": " 58                          DURENDAL\n\n\n\naccompagnent de leur nerveuse et de plus en plus expressive\nm i m i q u e toute l'orchestration, la préfigurant en quelque sorte,\non finirait par s'halluciner et par croire que leur magique\npantomime la crée !\n    Mais, en réalité, son orchestre ne lui est-il point comme un\ninstrument puissant et délicat dont la merveilleuse sensibilité\nse docilise à toutes les impulsions et même aux velléités de sa\nvolonté. Aussi, il le caresse et le flatte des yeux, ce vivant\nclavier duquel, à l'incantation de son geste, jailliront le\nmiracle et les prestiges des sonorités essentielles ; — ce clavier\ndont chaque registre, chaque touche est un virtuose qui,\nsubordonné ici et obéissant, communique avec le compositeur,\npar l'intermédiaire du chef, âme visible et consciente de\n l'orchestre aux suggestions de laquelle celui-ci frissonne, se\ntait, tour à tour, gémit et se désespère... E t , alerte d'autant\nplus que l'exécution se prolonge, infatigable, il dessine, pro-\njette chaque mesure d'un signe impérieux ou persuasif;\nbrusque ou onctueuse, sa main équilibre et réprime les voix,\nstimule les archets ou évoque les cuivres... D'un mouvement\nfébrile, il tourne les feuilles de son cahier, relève et secoue la\ntête avec orgueil et délectation, h u m a n t les harmonies radieuses\nqui s'épandent autour de lui comme un impondérable encens\ndont les effluves le réjouissent et l'enivrent. Il se transfigure et\nrayonne et, lorsque, le pied un peu hésitant, ayant repris,\nmalgré sa verdeur, la posture de son âge, il redescend du\ntrépied directorial, son regard félicite et remercie sa fidèle\net compréhensive phalange pour l'ennoblissant plaisir qu'elle\nlui a renouvelé.\n   Quant aux acclamations des auditeurs, il les récompense\npar une rapide et oblique révérence ; car son ombrageux amour\npour les chers grands maîtres, en la compagnie lumineuse\ndesquels sa vie entière, une vocation de labeur, d'études intui-\ntives et passionnées, se sont dépensées, est prompt à se blesser.\nArtiste lui-même et créateur, il sait quelle élaboration est\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1923, "texte": "                              DURENDAL                             59\n\n\nune œuvre, d'angoisse, d'inconscience et de majesté et il n'en\nparle, n'y porte la main, ne la contemple ou ne l'écoute qu'avec\nun respect profond mélangé de tendresse. Car, sinon lui, qui\ncomprendra que l'ardeur surnaturelle dont resplendit ce tableau,\nl'indicible accent sublime de cette musique, ces phrases qui\ndévastent le papier, e m p r u n t e n t leur poignante virtualité à la\nplus pure substance de leur inventeur, sont issus de sa vie\nmême qu'ils ont dévorée et abrégée, de ses précieuses heures\nde douleur taciturne, de rêve et de victoire...\n   L'intempestif et brutal éclat des applaudissements dissipe\nl'idéal paysage e u r y t h m i q u e où vous respiriez. Ce sauvage et\npresque sacrilège vacarme succédant aux prodiges d'extase et\nde candeur de la Messe de Bach, aux indicibles accents\nfarouches et lyriques du Rheingold, trouble de sa dissonante et\nd'ailleurs inutile approbation la silencieuse admiration que\nréclament leurs auteurs : — Colosses de l'art ; grandes âmes\ncontemplatives où l'univers des rêves et des douleurs, l'inquié-\ntude et l'ironie du monde, toutes les aspirations de la créature\nrépercutèrent leurs harmonies multiples, vinrent réveiller de\nsolennels et tragiques échos, — des cantiques et des gémisse-\nments, le mystère des sympathies mélodiques, les voix éter-\nnelles qui retentissent dans les symphonies de Beethoven,\nles drames de Wagner, l'œuvre de Bach, de Haendel et de\nGlück...\n\n\n\n         LA    MESSE       DE     SÉBASTIEN          BACH\n\n   L'œuvre énorme et fabuleuse de Sébastien Bach nous\napparaît comme un jaillissement, alimenté aux sources origi-\nnelles de la musique, d'inspirations toujours inouïes, simples\net absolues. Commentaire agenouillé du drame mystique de\nla Messe qui en paraphrase les paroles ineffables, les achève\ndans le langage inarticulé de l'extase. Versets soulignés d'une\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1878, "texte": " 60                          DURENDAL\n\n\n\nmélodie, de la translucide exégèse d'une musique qui les\névapore en flamboyantes spirales vers le ciel rapproché; qui\nérige la nef, l'arche aiguë de la prière, là-haut, parmi les-\nconstellations, sur les tournoyants piliers vertigineux de la\nsupplication, du repentir et de l'espoir... Suffocante ascension\nqui vous élève de cime en cime, au-dessus de perspectives\nélargies sans cesse et dont la définitive solitude, l'atmosphère\nembrasée, le consumant éther, les vierges étendues illimitées\nvous font perdre pied, vous enivrent, à la fois, et vous\nexaltent...\n\n   L e Kyrie Eleïson répète ses syllabes avec l'intarissable\neffusion, la patiente et lucide ferveur, la persévérante obsti-\nnation de la foi; confus, terrifiés ou ravis, ses accents expri-\nment la crainte, l'angoisse, la joie, tour à tour, et l'adoration,\nl'espérance timorée d'une âme qui connaît le prix d'une\ninvocation dont elle se sent déjà récompensée...\n\n   L e Gloria in excelsis Deo... éclate sur d'extraordinaires accords,\non ne sait quel soudain épanouissement de chaudes clartés\npénétrantes, rapides lueurs, ruissellement de flammes, cris\nd'un bonheur inexprimable... Puis, c'est comme un céleste\nchant triomphal, l'hymne inespéré d'universelle jubilation et\nde mansuétude; resplendissants et fluides, des anges ont\ntout à coup apparu sur l'azur argenté et les sons déchirants\net délicieux de leurs buccines incisives propagent la nouvelle\ninconnue... et in terra pax hominibus bonœ voluntatis...\n\n   A la proclamation archangélique, une voix répond, seule\net juvénile, sur un ton d'oraison intense, vibrante d'ardeur\net oppressée cependant de l'excès de son respect et de son amour,\nde l'éternité de la béatitude entrevue... Laudamus te... Bene-\ndicimus te... — une voix qui semble balancer l'encensoir\nunique de ses louanges devant le tabernacle, au nom et au\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2016, "texte": "                            DURENDAL                           61\n\n\n\ndessus de la tête du chœur prosterné et muet. Mais au\nDomine Deus... Domine, fili unigenite... une seconde voix inter-\nvient, plus mâle et plus sereine et, simultanément ou l'une\naprès l'autre, elles énoncent les noms merveilleux de la\nT r i n i t é , dont les modulations se répètent, dans l'orchestre,\nen traits entrecoupés.\n   Après le Qui tollis peccata mundi les deux voix fléchissent,\nexpirent, foudroyées, dirait-on, par la subite résurrection\nmentale de quelque irrémissible opprobre, et ce sont d'autres\nâmes, des âmes immaculées dont l'organe ingénu et cristallin\nfera parvenir jusqu'aux nues la perçante imploration du\nMiserere nobis...\n\n    L e Credo s'épand ainsi qu'une profession de foi magnifique\n et audacieuse, sur les marches de l'autel dont les gloires se\nvoilent de vapeur odoriférantes. L a musique accompagne\nchacun des lapidaires versets d'une illustration saisissante\ntandis que le chœur s'attendrit et soupire aux phases de la\nPassion, participe au navrement et à la sueur sanglante de\nla Croix, pour ressentir bientôt toute l'allégresse de la Résur-\nrection et saluer d'un chant exultant et suave la Rédemption\npromise et la Vie éternelle .. Aussi, après le bouleversement\nde ces émotions, quelle énergie convaincue et quelle majesté\nrevêt dans sa bouche l'Et unam, Sanctam, Catholicam et\nApostolicam Ecclesiam dont le rythme puissant et la cadence\nappesantie nous évoquent soudain la joie pavoisée, la beauté\nnaïve et solennelle des processions, le somptueux défilé parmi\nles bannières orfévries des corporations et des métiers, les fiers\nétendards des municipes et la splendeur rigoureuse des armes,\nd'un religieux cortège d'enfants, de moines et de prélats qui,\nun à un, disparaissent avec le Saint-Sacrement, au bruit des\ncloches et des fanfares militaires, sous le porche enténébré d'une\nhaute cathédrale... Sombre nef profonde, transpercée là-bas,\ndans l'abside, par les fulgurantes verrières rouges et violettes,\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1175, "texte": " 62                          DURENDAL\n\n\n\ndesquelles le soleil fait couler de longs rayons de gloire et de\ndouleur...\n\n   Mais comment égaler avec des mots les stupéfiantes sensa-\ntions, les suggestions émerveillées, le foudroiement sanctifié de\ncette musique où s e s t empreinte à jamais la noble âme bien-\nveillante du vieux maître, les visions divinatrices de sa foi\ngéniale et ingénue? C'est comme une théorie de génuflexions,\nde prières véhémentes, de lueurs devant l'autel ; saints et\nprêtres qui, tour à tour, se prosternent, entonnent le cantique\nde leur amour ou de leur détresse, louent la Divinité, l'invo-\nquent ou la supplient... L e chœur, une voix, l'orgue, le violon,\nou tous ces instruments associés, et la harpe, et le hautbois,\nrépètent chaque verset dix fois, vingt fois, dans tous les\nregistres de l'orchestre, sur le ton de l'objurgation, de la plainte,\nde l'alarme ou de la certitude, comme une âme en transe qui crie\nson désarroi, ses cruelles alternatives de confiance et de décou-\nragement ou, visitée par la grâce, hors d'elle-même, clame son\ntremblant triomphe et sa julibation...\n\n                                               ARNOLD    GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-009", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 63, "page_fin": 64, "titre_corps": "De l’Amour à la Mort", "titre_sommaire": "De l’Amour à la Mort", "signature_source": "Frans Ansel", "ancre_debut": "De l’Amour à la Mort", "ancre_fin": "FKANS ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 76, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 731, "texte": "De l'Amour à la Mort\n\n\nJ'ai vu dans le néant crouler mes songes vains,\nJ'ai vu s'évanouir mes sereines chimères\nEt fuir le vol léger de mes bonheurs divins :\n\n\nEt me voici baigné de mes larmes amères...\nOù sont nos fleurs d'amour, nos fleurs aux doux pistils ?\nOù sont nos voluptés, nos transports éphémères ?\n\n\nNos aveux, nos serments, nos baisers, où sont-ils ?\nLas ! où donc êtes vous, extases infinies,\nChastes ravissements, enivrements subtils !\n\n\nAveux balbutiés, languides harmonies\nQui berciez le sommeil de nos deux âmes sœurs !\nLongs soupirs qui mouriez sur nos bouches unies !\n\n\nEtroits enlacements de ses bras caresseurs !\nFrôlements veloutés de ses lèvres rosées\nQui sur mon front pâli répandiez vos douceurs !\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 827, "texte": "64                           DURENDAL\n\n\n\n     Chauds frissons de ses mains dans les miennes posées !\n     Sourires et rayons de nos tendres amours !\n     Joyeux soleils ! parfums troublants ! fraîches rosées !\n\n\n     0 mon espoir fragile, ô mes bonheurs trop courts !\n     Vous voilà donc tombés aux éternels abîmes,\n     Vous voilà donc enfuis et perdus pour toujours .'\n\n\n     Adieu, jardins où tant de fois nous nous assîmes,\n     Edens de quiétudes où nous rêvions tous deux,\n     Pays de l'Idéal dont nous foulions les cîmes !\n\n\n     J'ai quitté vos sentiers sans retour, et loin d'eux\n     Je sens mon cœur si triste et mon âme si lasse\n     Que j'appelle en pleurant la Mort aux bras hideux.\n\n\n     Ö Mort ! vient me baiser de tes lèvres de glace !\n\n\nNovembre 1894.                                     FKANS A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-010", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 65, "page_fin": 71, "titre_corps": "Alsemberg", "titre_sommaire": "Alsemberg", "signature_source": "P. C.", "ancre_debut": "ALSEMBERG", "ancre_fin": "P C", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 80, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1269, "texte": "ALSEMBERG\n\n\n              EN ce temps-là, il y a des années et des années,\n                fleurissait en T h u r i n g e « la chère sainte Elisa-\n                beth ». E t voici que, p e n d a n t la nuit, lui appa-\n                rut un bel ange aux ailes d'or qui lui dit :\n                « Lève-toi et va construire au doux pays de\n                B r a b a n t une belle église à M a d a m e la Sainte-\n                Vierge. » E t cependant l'ange lui déroulait un\nparchemin où un architecte du ciel avait délinée le plan d'un\ntrès merveilleux t e m p l e . E t la « chère sainte » se leva et vint\ntrouver sa cousine Marie, celle qui fut la première épouse du\nnoble duc Henri le Magnanime, à laquelle elle révéla le céleste\nmessage.\n  Or de dire avec quelle faveur la pieuse duchesse de Brabant\naccueillit sa pieuse cousine et son céleste message, c'est inutile;\nmais on ne savait quel était l'endroit où voulait la sainte\nmère de Dieu que fût édifiée sa tant merveilleuse église.\n   E t un ange apparut derechef à Marie de Brabant et lui dit\nque c'était H a l z e m b e r g h e .\n   Or, cette même nuit, pendant que ces événements miraculeux\nse passaient à la Cour de Bruxelles, il y avait à Alsemberg des\névénements non moins admirables.\n"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1979, "texte": " 66                        DURENDAL\n\n\n\n   Il était là trois jouvencelles pieuses et candides auxquelles\nse fit voir un autre ange qui leur dit que Madame la Sainte-\nVierge réclamait d'elles un beau champ où croissait bellement\nun très fin lin. E t ces dévotes filles ne refusèrent point, mais\nelles demandèrent un délai jusqu'à ce que la belle fleur de\nlin fût transformée en une toile d'une blancheur éblouissante.\nE t l'ange leur répondit : « Demain matin, votre lin sera m u r\net vos doigts agiles pourront commencer à le filer. »\n   Il fut fait ainsi; et tout le monde était dans l'admiration.\n   De tout cela était infiniment contente « la chère sainte\nElisabeth », qui promptement jeta les fondements de la belle\néglise. Mais Dieu ne voulut point qu'elle achevât son œ u v r e ;\nelle dut retourner dans son pays d'Allemagne et nous envoya\npour la remplacer sa fille, la bonne princesse Sophie à laquelle\nelle donna pour sa chère église d'Alsemberg une merveilleuse\nstatue de Notre-Dame. E t il y en avait aussi une pour H a l et\nune pour Vilvorde, qui depuis, dans ces nobles bourgs, firent\ntant de miracles.\n   Les foules accouraient; et voici comment la bonne Vierge\npourvut à l'agrandissement de sa demeure.\n   Messire Jean I I I , duc de Brabant et seigneur de Coudenberg,\ns'en alla combattre les païens pour l'honneur de notre doux\nSeigneur. E t il tomba ès mains des mécréants, et pendant\nqu'il gémissait dans son noir cachot il lui vint du ciel le vœu\nde continuer la construction de la belle église, s'il pouvait\nrevoir son cher pays de Brabant.\n   Il fut fait ainsi et le bon peuple de Brabant moult acclama\nle retour de son bon duc.\n   Mais le duc oublieux ne songeait plus à réaliser sa promesse,\nquand un ange, de nuit, vint l'en faire ressouvenir. Il vint donc\nà Alsemberg et voici qu'il trouva, artistement tendu, un mer-\nveilleux fil de soie qui indiquait le contour de la belle église\nagrandie.\n  Or, après la mort du bon duc Jean, les temps devinrent très\n"}, {"page_pdf": 82, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1601, "texte": "                              DURENDAL                             67\n\n\nmauvais : guerres sur guerres, ruines sur ruines, vols rapines,\ndévastations.\n   E t la belle église fut comme abandonnée et oubliée des\npeuples brabançons.\n   U n soir, maître Egidius, pasteur d'Alsemberg, eut une\nvision.\n   U n e voix lui disait : « Lève-toi et va voir la chapelle de\nM a d a m e la Sainte-Vierge ».\n   E t il lui sembla obéir à cet ordre, et il vit une longue proces-\nsion de vierges toutes de blanc habillées que suivait un homme\nvénérable, habillé de magnifiques habits sacerdotaux, qui se\nmit incontinent à chanter la messe dans la belle église aban-\ndonnée.\n   L e sacristain eut la même vision. E t le lendemain, ô mer-\nveille, maître Egidius et son sacristain trouvèrent à côté de\nl'autel le même fil merveilleux qu'avait naguère trouvé le bon\nduc J e a n I I I .\n  Depuis lors fut achevée la belle église d'Alsemberg.\n\n\n\n\n   C'est de cette gracieuse couronne de légendes qu'est\nauréolée la jolie église du village brabançon. Il semblait diffi-\ncile à nos bons ancêtres qu'un si bel ouvrage fût uniquement\ndû au génie h u m a i n .\n  Sainte-Gudule, l'Hôtel de Ville, le Sablon, tous nos monu-\nments ont une légende, tantôt gracieuse, tantôt terrible, qui\nindique que nos pères ne se méprenaient pas sur la valeur de\nces splendides constructions.\n   Ainsi en fut-il aussi de l'église d'Alsemberg, dont les murs\ndu chœur semblent n'avoir été achevés qu'en 1395. Charles le\nT é m é r a i r e fit les largesses nécessaires — 8 février 1468 — pour\npermettre l'achèvement des voûtes du chœur. E n 1517, Maxi-\n"}, {"page_pdf": 83, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1934, "texte": " 68                        DURENDAL\n\n\n\nmilien donne le vitrail qui doit scintiller au-dessus de la grande\nporte et sous la future t o u r ; en 1520, on achève les voûtes de\nla grande nef.\n   Ce fut Gilles Bruiland, un pasteur zélé pour la splendeur de\nson église, qui, vers 1527, eut l'honneur de mettre la croix au\nfaîte de la tour enfin achevée.\n   Cette tour, une des plus élevées de la Belgique — elle avait\ng3 mètres et demi — connue sous le nom de la tour couronnée à\ncause d'un charmant détail architectonique — était citée\ncomme une merveille de sveltesse et d'audace.\n   Quant à l'aménagement du charmant édifice, la générosité et\nla piété séculaires de la famille ducale, de la noblesse braban-\nçonne et des métiers bruxellois y pourvurent largement, luxueu-\nsement et artistement.\n   Dès 1480, il y avait entre le chœur et la nef un j u b é en\npierre semblable à celui de Dixmude ou de Louvain, s'il faut\nen juger par quatre jolis groupes que M. Bols, le savant et zélé\ncuré actuel, a sauvés de la griffe des antiquaires. D e l'ancienne\nchapelle, il restait une remarquable cuve baptismale du\nXIIe siècle. Citons encore la gracieuse chaire, actuellement au\nMusée des antiquités, les verrières remarquables données par\nAntoine de Bourgogne, Maximilien, Charles-Quint et les\nseigneurs de Beersel, un merveilleux tableau de Coxcie, q u e\nPhilippe II fit transporter à l'Escurial, de fines peintures\nmurales dont on voit encore de précieux restes, et un ruissel-\nlement d'orfèvreries artistiques à faire pâlir les trésors des\néglises italiennes.\n  T e l était l'état merveilleux de cette riche église quelques\nannées avant que les guerres religieuses, suivies des guerres de\nLouis XIV, entrecoupées par des orages, des incendies et des\nrestaurations ou des embellissements de mauvais goût, ne la\nmissent en l'état de veuve ruinée où plusieurs d'entre nous l'ont\nconnue.\n  Deux anecdotes qui datent des « mauvais temps », comme\n"}, {"page_pdf": 84, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1982, "texte": "                             DURENDAL                           69\n\n\n disent encore les vieux paysans, méritent de ne pas être\n oubliées :\n     Quand l'invasion des armées républicaines eut rendu désertes\n les églises, quelques Bruxellois, voyant déménager tant d'œuvres\n d'art de nos monastères vers Paris, crurent bon d'y aller aussi\n de leur petite « désaffectation » en faveur de leur bonne ville\nque les mains françaises avaient dépouillée de ses plus beaux\nornements. Ils résolurent donc d'orner leur P a r c de la superbe\ngrille que D e l m o t t e avait forgée en lieu et place du défunt\nj u b é ; mais ils avaient compté sans leur hôte, c'est-à-dire sans\nPierre Corten, le curé d'Alsemberg, caché, mais non absent. A\npeine ce dernier a-t-il appris la décision des Bruxellois que,\ndare dare, et d'arrache-pied, les ex-marguilliers, l'ex-sonneur,\nsacristain et curé se mettent à l'œuvre. On descelle, on dévisse,\non désarticule, on disjoint, on dépièce, on d é b o î t e ; la sueur\ncoule des fronts. E t comme des voleurs, ces braves gens vont\ncacher l'œuvre d'art dans le jardin des chapelains, dans le plus\ngrand silence et à la faveur de la nuit. L e lendemain surviennent\nles Bruxellois munis de tous les engins nécessaires.\n   Plus de grille. L o n g t e m p s on en rit à Alsemberg.\n   L'histoire des cloches est presque semblable. Les voleurs\nd'église les avaient déjà transportées jusqu'à Meygenheyde\nquand survinrent six solides paysans qui les mirent en fuite.\nLes bandits étant revenus à la charge, ils trouvèrent à l'endroit\noù l'on disait que les paysans avaient enterré leur cloche    un\nvieux chaudron. Les cloches se baignaient dans l'étang de la\ncure.\n  C'était du reste une tradition du village. N'avait-on pas\nvu au XVIe siècle Claes et R o m b a u t racheter leur précieuse\nmadone aux iconoclastes pour un tonneau de bière?\n\n\n\n   C'est en effet le plus précieux joyau d'Alsemberg que cette\nvieille et vénérable image. L'église tout entière n'en était que\n"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2034, "texte": "                            DURENDAL\n 70\n\nl'écrin. En 1891, l'intelligent curé actuel eut recours à des ruses\nd'Apache pour la débarrasser de son vertugadin espagnol, de\nson coloriage insensé, de ses robes fastueusement baroques et\nlui restituer ce que la scie ou le couteau des pieux vandales lui\navaient enlevé.\n   Cette restauration a permis de voir que la légende de sainte\nElisabeth est une broderie que l'imagination populaire a tissée\nautour d'un fait réel.\n   L a statue est en charme de Hongrie et a tous les caractères\narchéologiques d'une œuvre du XIIe siècle. Il est donc très\npossible que la duchesse Sophie, fille de la « chère sainte »,\nait fait cadeau à la modeste chapelle forestière d'une m a d o n e\n qu'elle tenait de sa mère, car la forêt de Soignes était le lieu\nfavori des chasses ducales et toutes les églises enfouies dans ses\n frondaisons ont gardé quelque artistique souvenir de ces\nseigneurs, grands chasseurs, infatigables guerroyeurs et pieux\n croyants.\n   Les miracles très nombreux et très certains ont fait le reste.\n   Quoi qu'il en soit, avec sa cathedra, son hypopodium, ses\nraides draperies qui rappellent l'art byzantin, avec ses lèvres\népaisses, sa bouche fendue largement et relevée aux coins, son\nsourire naïf et bon, ses narines dilatées, son front lisse et haut\net son visage ovale qui rappellent la vierge de Chartres et\nl'idéal des pieux « imagiers » du XIIe siècle, cette icône est\nl'une des plus remarquables que possède notre pays.\n   Les anciens Bruxellois la regardaient comme le palladium de\nleur cité et, dès qu'un péril de guerre obscurcissait l'horizon,\nde suite la précieuse statue était mise en lieu sûr à la chapelle\nde la Madeleine. Sainte-Gudule fut trop étroite pour contenir\nles foules qui se pressaient autour des trois vierges élisa-\nbethiennes — H a l , Alsemberg, Vilvorde, le triangle sacré —\nréunies en 1654 pour appeler sur les troupes de l'archiduc\nLéopold-Guillaume les bénédictions du Dieu des armées.\n  Les modernes Bruxellois ont oublié la douce « Étoile de la\n"}, {"page_pdf": 86, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 703, "texte": "                           DURENDAL                          71\n\n\nMer » si souvent invoquée par leurs dévots ancêtres ; mais\nl'auteur de ces quelques notes serait heureux, si ce travail trop\nincomplet, pouvait ramener l'un ou l'autre à dire quelques\npieux Ave Maria devant cette suggestive image qu'implora la\nsuave patronne des hôpitaux, que couronne une église ravissante\net intelligemment restaurée, qu'auréolent de modernes bienfaits\naccordés à des humbles, et à laquelle il ne m a n q u e même pas\nce cachet de solitude, de recueillement et d'abandon qui trans-\nfigure et fait prier si dévotement dans les vieux sanctuaires\ndélaissés.\n   Ave Maria !                                          P . C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-011", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 72, "page_fin": 73, "titre_corps": "Pages inédites d’Ernest Hello : L’Idéal et le Réel", "titre_sommaire": "Pages inédites d’Ernest Hello : L’Idéal et le Réel", "signature_source": "Ernest Hello", "ancre_debut": "PAGES INEDITES", "ancre_fin": "ERNEST HELLO", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SUR LE NEANT", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 87, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 1304, "texte": "PAGES INÉDITES D'ERNEST HELLO\n\n\n                  L'IDÉAL      ET   LE    RÉEL\n\n\n\n\n      ES hommes se sont habitués à considérer l'Idéal et le Réel\nL       comme les deux termes d'une contradiction absolue et\néternelle. C'est là leur résignation.\n   Contrairement à leurs pensées, l'Idéal et le Réel aspirent à\nse résoudre dans l'Unité absolue. Cela est si vrai, que plus\nl'Idéal est idéal, plus il est faux que le Réel soit réel.\n   Un Idéal sans perfection et sans hauteur énorme, peut, jus-\nqu'à un certain point amuser l'esprit à lui seul, et se passer de\nréalisation. Mais si l'Idéal est immense, il appelle la réalité\navec toute la force qui réside dans l'Immensité.\n   Plus l'Idéal est élevé, plus il est exigeant. Plus l'Idéal est\nspirituel, plus il a faim et soif d'une matière tangible et nour-\nrissante qui le soutienne, le supporte, le console et le satisfasse.\n   Quand la volonté de réaliser cesse d'être impitoyable, c'est\nque la hauteur de l'Idéal a fléchi quelque part. Si l'Idéal tombe\ntout' à fait, l'homme ne peut plus réaliser rien. Si l'Idéal est\npourri, l'homme voit dans la réalité des hauteurs qui n'y sont\npas et dédaigne du haut de son trône infâme.\n   L a corruption de l'Idéal peut engendrer la folie, qui est en\nmême temps la perte absolue du Réel. C'est l'abaissement de\n"}, {"page_pdf": 88, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 772, "texte": "                             DURENDAL                            73\n\n\nl'Idéal et non pas sa trop grande hauteur qui tolère l'absence\ndu Réel.\n   L a bassesse complète de l'Idéal engendre le Roman que l'on\ncroit contraire à la réalité, parce qu'il semble favorable à\nl'Idéal, et qu'il est également ennemi de l'un et de l'autre. S'il\nn'a aucun besoin de réalisation, c'est parce qu'il a oublié les\ntypes. Mais il a trahi les types avant de trahir les figures.\n   L e P o è m e , dans le sens profond du mot, porte en lui l'Idéal,\nc'est pourquoi il peut être réel.\n   E n L a t i n Poète et P r o p h è t e sont synonymes.\n   L a Prophétie est la voix de l'Idéal qui réclame la Réalité.\n\n                                                 ERNEST HELLO.\n\n\n\n\n                   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-012", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 73, "page_fin": 77, "titre_corps": "Sur le Néant", "titre_sommaire": "Sur le Néant", "signature_source": "Ernest Hello", "ancre_debut": "SUR LE NEANT", "ancre_fin": "ERNEST HELLO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 88, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 772, "fin_caractere_exclue": 1516, "texte": "SUR LE            NÉANT\n\n    i j'étais infini, mes pensées deviendraient à ma volonté des\nS      substances.\n   Mes pensées, à moi, tel que je suis, ne produisent rien, elle\nme modifient tout au plus moi-même. Mais elles ne produisent\nqu'un effet purement subjectif; elles ne créent pas leur objet,\nelles retombent sur moi, pour ne plus en sortir. Elles m'acca-\nblent au lieu de me délivrer.\n   Si j'étais infini et tout puissant, mes pensées prendraient\nfeu dans l'immensité. Elles l'embraseraient, elles seraient les\nastres du firmament.\n   L e u r réalité objective me montrerait en dehors de moi mes\nconceptions faites chair et flamme.\n   E t si dans mon Eternité je pensais le T e m p s , je le verrais\napparaître au sein de mon Éternité.\n"}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1999, "texte": "                                      DURENDAL\n 74\n\n  Il faudrait bien qu'il fût le T e m p s ; autrement ma pensée\nserait trahie par son objet.\n   Et il faudrait bien qu'il prit place dans mon E t e r n i t é ;\nautrement sa place demeurerait vide, et il faut que tout soit\nplénitude dans le domaine de l'Eternité...\n   Il faudrait bien qu'il fût dans mon Éternité             (1) serait\nmon immensité et en dehors d'elle il n'y aurait rien, il ne\npourrait rien y avoir.\n   Rien ! Voilà dans le drame de l'infini un nouveau personnage\nqui fait son entrée : le T e m p s pourrait encore s'acclimater dans\nles régions éternelles avec un peu de bonne volonté ; les états\nsuccessifs transplantés sur le terrain des végétations immobiles\npourraient emprunter à la nature du sol, sur la terre solide,\nsur le roc immuable, une certaine fixité; je pourrais me repré-\nsenter un hqmme dans son enfance, et cette enfance pourrait\ndevenir actuelle, et demeurer actuelle sans préjudice de l'âge\nmûr qui appartient déjà au même homme, et cela serait vrai\npar la vertu de la représentation réelle et objective que je me\nfais à moi-même de cette enfance et de cet âge mûr, et que je\nleur ordonnerais à tous deux de réaliser devant moi.\n   Mais si j'allais penser le N é a n t . . . qu'arriverait-il à\ncelui-ci?...\n   S'il ne lui arrivait rien, ce serait donc comme aujourd'hui? Je\npense le Néant; au fond de mon impuissance. L e Néant reste\nle Néant et rien n'arrive.\n   Mais si mes pensées étaient des Puissances, portant la\nfoudre là où elles tombent, qu'arriverait-il le jour où elles\nheurteraient le N é a n t ? Si le Néant restait le Néant je l'aurais\ndonc pensé en vain. Ce ne serait pas la peine d'avoir la foudre\navec moi. Il y aurait un point sur lequel ma pensée demeu-\nrait vaine, sans action, sans vie, sans autorité. Il y aurait un\npoint réfractaire qui échapperait aux prises de la Puissance\nabsolue. Il y aurait un rivage à l'Océan sans rivage, et ce\n (1) Mot absolument illisible dans le manuscrit.\n"}, {"page_pdf": 90, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1902, "texte": "                               DURENDAL                         75\n\nrivage dirait à mon infini : T u iras jusqu'ici, et tu n'iras pas\nplus loin, et là tu briseras l'orgueil de tes vagues.\n   Mais il semble, d'autre part, que le Néant, s'il devenait\nquelque chose, cesserait d'être le Néant. S'il ne devenait rien,\nma volonté toute puissante serait impuissante. S'il devenait\nquelque chose m a pensée infinie semblerait tomber dans l'illu-\nsion, car j'aurais appelé le Néant et ce serait quelque chose qui\nrépondrait. L e N é a n t serait donc ou réfracteur ou trompeur.\nDans le premier cas, il m'opposerait un refus; dans le second,\nun mensonge. E t il se ferait entre mon Intelligence et ma\nPuissance un conflit, ma Puissance voudrait et mon intelligence\nlui dirait : T u ne peux pas vouloir.\n  Mais ma Puissance répondrait : Il n'est plus t e m p s ; j'ai\nvoulu. J e peux tout, excepté une parole vaine. E t ce serait le\ndialogue du champ de bataille. L e soldat appelé — capitaine\n— demanderait : Dans quel régiment, Sire? — Dans ma garde,\nrépondrait l'Empereur.\n  L e N é a n t interpellé répondrait : Me voici.\n  — Quel est ton nom ?\n  — Celui que vous allez me donner.\n   E t ma puissance répondrait : Je te donne le mien.\n   E t peut-être du fond de la nuit Éternelle surgirait le Rêve\nEssentiel et t y p i q u e .\n   Qu'est ce que le Rvêe ? — Ce n'est rien, c'est une apparence\nsans-réalité — mais n'est-ce pas aussi quelque chose ?\n   L e Rêve peut agir sur l'homme qu'il envahit. Il peut lui\nprocurer des sensations violentes. Il peut lui amener ensuit e\nmille pensées, il peut lui ouvrir et lui fermer l'esprit. Il peut le\ntromper. Il peut le déterminer à mille actions. Il peut agir sur\ntoute sa destinée. Il peut en faire un autre homme.\n  T o u t e l'histoire de Joseph est fondée sur quatre rêves. Rêve\nde Joseph, Rêve du grand Pannetier, Rêve du grand Echanson,\nRêve de P h a r a o n .\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1603, "texte": " 76                         DURENDAL\n\n\n\n  E t c'est le pain image de la réalité qui résulte de quatre\nrêves, et quatre rêves donnent la Puissance à Joseph.\n  E t le Peuple Hébreu vient en Egypte et les Pharaons le\nréduisent en esclavage.\n  Puis Moïse, puis la Mer        Rouge,    puis   toute   l'Histoire\nancienne d'où coule l'Histoire moderne, est fille de quatre\nrêves.-\n   Où est l'espace du Rêve, et qui sait si la photographie ne\npourra pas s'en emparer un jour, fixant l'ombre d'une ombre\nsur la plaque résistante.\n   C'est qu'entre le Néant et l'Être il y a la manière d'être. Il y\na la modalité qui donne une main à chacun d'eux.\n   — Or, qu'est-ce que le Rêve ?\n   — Est-ce le Rien ?\n   — Oui.\n   — Est-ce quelque chose ?\n  — Oui, puisque la Réalité peut devenir sa fille.\n   L e Rêve est une apparence sans réalité, donc il n'est rien.\n   Mais cette apparence constituant pour l'homme, dupe de la\nvision, une réalité quelconque, il n'est pas le rien ordinaire.\n   Il est le rien visible.\n   Il est l'espèce sans substance.\n   Il est la patrie du F a n t ô m e .\n   Qu'est-ce que le Fantôme ?\n   Le secret de sa terreur est dans son Néant.\n   Son essence est de n'en pas avoir. E t ce Néant-là dispose de\nla peur, peut disposer de la vie.\n   L a peur qui peut être une illusion fondée sur un fantôme, la\npeur peut donner la mort.\n   Et ainsi le fantôme peut apparaître en qualité de N é a n t et\nen qualité de souverain dans le monde des réalités.\n   Lui qui n'a pas de Réalité, il puise dans le Néant la terreur\nqui est sa force.\n  Impalpable, il n'a pas de substance. Il est une ombre, une\n"}, {"page_pdf": 92, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1139, "texte": "                              DURENDAL                             77\n\n\ncouleur, mais cette couleur peut donner la mort. C'est à force\nde n'être rien que le fantôme est redoutable. S'il devenait\nquelque chose, comme un homme, par exemple, il participerait\nde notre insignifiance. Mais il n'est rien, de là sa force.\n   Qui commanderait aux apparences sans réalité serait\nbientôt maître des hommes et des choses.\n   Qui pourrait faire apparaître des manières d'être à son choix,\ndisposer des modalités des sensations, des visions, des couleurs\nferait ce qu'il voudrait.\n   Qui serait maître de la Pâleur serait bientôt maître de la vie\net de la mort.\n   Si j'étais infini je déposerais peut-être entre les mains du\nfantôme, fils de la N u i t et du Rêve, les clefs de la vie et de la\nmort.\n   Si j'étais infini et si j'avais eu le malheur de créer, j'écouterais\nle Néant me dire du fond de son sommeil : — Me voici ! — Je\ndéposerais peut-être sur son épaule vague et inconsistante,\nma F o u d r e et mon Repentir pour refaire le grand vide et\nretrouver mes anciens souvenirs.\n\n                                              ERNEST    HELLO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-013", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 78, "page_fin": 84, "titre_corps": "Pages inédites de Barbey d’Aurevilly : Correspondance", "titre_sommaire": "Pages inédites de Barbey d’Aurevilly : Correspondance", "signature_source": "Barbey d’Aurevilly", "ancre_debut": "PAGES INEDITES DE BARBEY", "ancre_fin": "BARBEY D AUREVILLY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 93, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2185, "texte": "PAGES INÉDITES DE BARBEY D'AUREVILLY\n\n\n                           (CORRESPONDANCE)\n\n\n\n                                                  Paris, Mardi-Saint,    1853.\n              MON CHER TRÉBUTIEN,\n\n\n    'AVAIS bien présumé de vous en vous soumettant mon cas de conscience.\n\nJ     J'étais sûr de votre réponse que j'avais écoutée dans mon cœur... Mais\nsi je refusais de prendre votre place dans une dédicace personnelle, je n'ai\njamais dit que je ne ferais pas la note sur Niobé. Seulement je n'ai pas trop\ncompris (c'est ma faute, sans doute), ce que vous me demandez, si vous me\ndemandez plus que mon opinion sur cette production Hermaphrodite qui\nrépond au mot de M. Jourdain : Tout ce qui n'est pas vers est prose et tout ce qui\nn'est pas prose est vers. Je n'ai jamais cru à cet aphorisme souverain. Dans\nl'ordre des créations de l'esprit comme dans les créations de la nature, il y\na des créations intermédiaires entre les créations contrastantes. Le monde\n ne se rompt pas en deux, mais se relie toujours en trois. La Nature procède\npar nuances, l'esprit aussi. Ma Niobé n'est pas de la poésie, car il n'y a pas\n de poésie sans Rythme et sans cette langue à part que les sots croient un\n mécanisme et que j'appelle un organisme, moi ! Ce n'est point de la poésie,\n mais c'est quelque chose de poétique et d'exalté qui tient le milieu entre la\n prose et la poésie, mais qui penche surtout de ce côté. On dirait — si je ne\n me trompe — ce morceau-là traduit de quelque poète inconnu. Et de fait,\n il y a dans le diable de fouillis qui est ma nature, dans ce buisson ardent de\n facultés entrecroisées, il y a couché quelque part un poète inconnu, et c'est\n des œuvres cachées de ce poète que ceci a été traduit dans la furie ou la\n rêverie d'un moment. Voilà la meilleure explication à donner peut-être\n de cette strange thing qu'un académicien ne saurait classer. Cela fut écrit\n en sortant d'une soirée où une femme vraie avait porté ce camée de Niobé\n qui me rappela la Niobé de chez mon père, ce buste que j'avais tant\n regardé dans mon enfance, en suçant mon pouce jusqu'au sang. La femme\n qui le portait était polonaise, une blonde terre de sienne et or étincelant\n"}, {"page_pdf": 94, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2735, "texte": "                                  DURENDAL                                 79\n\n\n mêlés ! Une belle chimère, bobynant dans un satin auquel les mouvements\n de son corps semblaient devoir mettte le feu, d'une minute à l'autre;\n ignorante comme la princesse Rospigliosi, qui ne sait pas lire, naïve et\n corrompue, voulant toujours ressaisir au mords le naturel échappé et ne le\n pouvant jamais !... Mais qu'est-il besoin de vous dire cela?... Le pied me\n tourne toujours dans les souvenirs et j ' y dédringole. Pardonnez-moi et\n permettez-moi de me ramasser.\n   Du reste mes souvenirs ne sont plus que les plâtres d'une vie morte,\nsous l'œil froid de l'Intelligence.\n   Quant à la Niobé de Renée, mon cher Trébutien, je ne l'ai pas là sous la\nmain et je n'en ai dans l'esprit que l'impression. Elle lui fut inspirée\npar la mienne. C'est une nature résonnante, et j'avais, avec ma Niobê, tapé\nvigoureusement sur le tambour. Il fit la sienne, supérieure à la. mienne par\nles vers, mais plus vague, moins réelle d'inspiration peut-être. Les vers,\ndans le temps, me parurent très beaux, mais plus faits du dehors au dedans\nque du dedans au dehors. C'est lui et non moi qui est mosaïste. Il incruste\nle beau sur sa pensée. Je ne puis faire cela, moi ! et je ne conçois guère le\ntalent que comme un ongle qui vous pousse du fond de l'âme et qui, pour\nparaître brillant et pur, a besoin de la déchirer.\n   Je ferai, mon cher Trébutien, tout ce que vous me demandez pour la\n préface de mon frère. Seulement prévenez-moi. C'est à vous de commander\nla charge en douze temps. Je n'ai pas reçu d'épreuves encore. Le manuscrit\nque vous m'avez envoyé ressemble à un collier rompu. Vous n'avez pas\nchiffré les pages et on s'y perd. Puis, mon cher Ménalque, il y a beaucoup\nde distractions; les pieds y foisonnent ..\n   Aujourd'hui, je ne vous parlerai de son poème que comme je l'ai lu,\n— en courant. Il y a de fort belles strophes sur la Mort, mais tout\nn'est pas de ce ton. Il y a trop de choses redites et noyées. Je sais\nbien que tout cela est très facile et même étonnamment pur pour être si\nfacile, mais il ne faut pas se noyer, même dans la plus belle eau. Ah !\nqu'il se défie de cette facilité qui l'entraîne et l'énerve en l'entraînant. Je\nle lui ai déjà dit. Qu'il arrête sa pensée dans l'agraffe d'une expression\nqui la pince et la fixe, pour mieux la creuser ! Mais j'écris si vite et\npréoccupé de tant de choses que je vous dirai mieux mon opinion un\nautre jour.\n  Aujourd'hui, je ne veux que répondre à vos questions. Vous me\ndemandez par quoi il faudrait commencer de mes lettres ou de mes\nvers. Je vous avouerai, très cher ami, que je n'en sais rien. Des lettres!\nImprimer des. lettres, c'est comme faire faire son buste. Littérairement,\n"}, {"page_pdf": 95, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": " 80                             DURENDAL\n\n\n\nsuis-je assez pour que ce ne soit pas une immense fatuité ? Je sais bien\nque la fatuité ne m'a jamais fait trembler. J'ai été le roi des fats et des\nfous et il me reste encore sur le front des marques de ma double\ncouronne. Pour les vers, je voudrais en avoir davantage pour étoffer\nnotre volume. Or, je ne me fourre pas à ma table pour de là partir\nen fusées poétiques, tirées à volonté comme des chandelles romaines.\nEn vers, je ne suis pas auteur (Bone Deus ! c'est bien assez d'être obligé de\nl'être en prose!), je suis un homme qui sous la pression d'un sentiment\ncrie comme cela, et c'est ce qui donne à mes vers cette palpitation humaine\nqui est tout leur mérite, mais qui émeut les natures susceptibles d'émo-\ntion. Du reste, je vous demande la permission de ne prendre aucune\nrésolution définitive aujourd'hui et de réfléchir.\n   Je vous ai — aujourd'hui aussi — envoyé du Pays mon article de\nDimanche sur Cousin, etc., etc. Vous m'en accuserez réception et juge-\nment. Le Cousin y est peu mon cousin, comme vous le verrez. Ils sont\nici (bêtes et gens et bien moins gens que bêtes) en admiration de sa\nDuchesse de Longueville (une c... froide, par parenthèse, plus clair de lune\nqu'aurore, comme ils eussent dit à l'hôtel Rambouillet), et c'est une\nravauderie sans bout, rafistolée sur les aiguilles à filet de nos grand'\nmères. Il n'y a ni vie, ni originalité, ni découverte. Je n'ai jamais lu de\nsi solennelle médiocrité. Il faut que nous soyons tombés dans le troisième\ndessous du crétinisme littéraire, il faut que nous soyons des lâches de\nstyle, ayant peur de l'expression comme du feu, pour trouver ce livre\nune belle œuvre. J'ai dit ce que j'en pensais sans l'outrance de la\ncolère et cependant j'étais outré !... Je serais heureux d'apprendre que\nvous approuvez ce que j'en ai dit.\n\n                                                          Mercredi matin.\n\n  J'avais interrompu là ma lettre et je n'avais pu la reprendre hier.\nAujourd'hui je veux y ajouter un mot de bonjour, avant de la fermer\net de la faire partir.\n  Adieu, je m'en vais à Ténèbres, et je n'ai que le temps de vous\nembrasser avec la plus enveloppante et la plus réchauffante amitié.\n\n\n                                                  Tout à vous,\n                                         JULES BARBEY D'AUREVILLY.\n"}, {"page_pdf": 96, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2779, "texte": "                                  DURENDAL                                    8l\n\n\n\n                                                Vendredi, 2 février   1855.\n\n               MON CHER TRÉBUTIEN,\n\n\n   Enfin, vous êtes dégelé comme la Néva et je me réjouis comme un Kal-\nmouk. J'ai reçu votre lettre ce matin et, vous le voyez, je ne vous fais pas\nlanguir la réponse. Je vous tiens compte de l'impossible que vous avez fait,\nmon cher Trébutien. Seulement j'ai peur qu'il ne se maintienne pas, car\naprès un jour de dégel, la glace a repris hier soir de plus belle, ou de plus\nlaide, et va rejeter votre nature de cactus dans tous ses supplices. Je ne\nconnais que Méry qui souffre autant que vous du froid. Quant à moi,\nl'homme extérieurement de marbre, à ce qu'il semble, je suis toujours\nsous le coup de cette grippe, qu'une statue ne devrait pas avoir et que j'ai\ncomme le plus humble et le plus sensitif des mortels. Hier était mon jour\nde gala chez le marquis de Custine et j'ai écrit, à mon grand regret, un\nbillet d'excuses. Ma coquetterie n'a pas osé s'y montrer dans l'état de\ndébordement où je suis.\n   Je n'ai donc pu offrir au marquis l'exemplaire colorié pour lui, et je n'ai\n pas voulu le lui envoyer. Ce sera dans ma prochaine lettre probablement\n que je vous dirai son impression, car je compte aller le voir dès que je\npourrai sortir et finir une phrase sans tousser. Des autres exemplaires, j'en ai\n offert quatre et ne croyez pas que ce soit une fiche de consolation que je\n veuille vous donner, mon cher Trébutien, mais ces quatre cadeaux ont produit\n quatre extases et, ce qui vaut bien mieux, quatre jalousies : Que vous êtes\n heureux d'avoir un pareil éditeur! > me dit-on de toute part, — et, moi, je\n réponds : « Dites un pareil ami. messieurs! > Votre nom, entrelacé dans le\n mien, -— les chiffres de l'Amitié sont comme ceux de l'Amour, — est aussi\nconnu que mon nom. Rien ne me charme plus que cela. Qui dit d'Aurevilly\ndit Trébutien. Si la gloire, cette belle drôlesse que j'aime, n'est pas pour\nmoi l'ironique nuée d'Ixion, si j'en ai un peu, à la fin, pour dorer les lettres\nde mon nom. je suis sûr que vous serez associé à cette gloire et que vous\npartagerez la moitié de mon parasol. Vous qui valez tant et que seul\nj'apprécie, vous, perle des mers, qui ne seriez pas plus précieuse quand la\nFortune vous aurait mise dans le plus magnifique écrin, je dirai au monde\nce que vous êtes, si le monde apprend à respecter ma voix; et si je tiens aux\nlettres que je vous écris, — vos brevets d'homme vraiment supérieur par le\ncœur et par l'intelligence, — c'est à cause de cela, mon ami. Si je deviens,\nvous serez! Nous sommes solidaires de l'avenir. Voilà la pensée qui me donne\nmon plus beau rêve. Quand je travaille, je travaille pour vous, dont le nom\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2966, "texte": " 82                                DURENDAL\n\n\n\nsera toujours ajouté quand on aura dit le mien. On vous verra à travers moi,\net je purifierai ce milieu pour qu'on vous voie tel que vous êtes et dans une\nlumière digne de vous. Je voudrais que vous eussiez, en lisant ces choses si\nvraies, si pensées et pourpensées, la moitié du bonheur que j'ai à vous les\nécrire. Ceci vous vengerait peut-être de la superficialité d'autres que j'exècre,\net étendrait un peu de coton, de chaude et douce ouate dans votre nid de\npasser solitarius, trop solitarius !\n   Je suis curieux des lettres de Guérin au doux François. Mais sur le point\nde la coutume de faire de notre poète, je puis vous renseigner de la manière\nla plus certaine. Il recopiait sur son cahier les fragments de ses lettres qu'af-\nfectionnait le plus sa pensée, et il n'y manquait jamais. Ce grand Mosaïste\n(c'était lui qui l'était et non pas moi) avait une manière de travailler\npatiente, amoureuse, caressante, enivrée du détail, qu'il léchait, pourléchait\net veloutait avec une chatte de maternité voluptueuse! Le moindre mot pour\nce grand Voyant renfermait des immensités d'horizons. Je l'ai vu des\nsemaines et des mois vivre dans un mot, — dans les délices intellectuelles d'un\nmot — comme les Carthaginois à Capoue.\n   Vous comprenez que pour les gens qui ne sont pas organisés comme nous,\nceci doit toucher à la manie et à la folie, mais c'était ainsi. Hélas! tout ce\nqui est intense n'est-il pas fou? Le mot, du reste, le plus élastique et le plus\nrelatif qu'il y ait! Guérin — passez-moi cette forme vulgaire, mais expres-\nsive — était le plus grand siroteur d'expression qui ait peut-être jamais\nexisté. Il n'était jamais sans en déguster un. Il suçait les mots comme les\nabeilles pompent les fleurs et comme elles en font du miel, il en faisait des\nidées! Voilà pourquoi il aimait tant et s'était tant assimilé La Fontaine, comme\nvous l'observez très bien, mon cher et fin observateur, à qui rien n'échappe.\nLa Fontaine est le plus grand expressionniste de la langue française. Il a,\nindépendamment de son comique ou de sa tristesse d'idées, de sentiment; de\nsituation, un comique ou une tristesse de mots que Guérin discernait, faisait\ndiscerner, quand il en parlait, et dont il se grisait avec des jouissances infinies.\nJ'ai assisté à ces ivresses bien souvent et il me les a communiquées C'est\ninénarrable. Il disait alors de ces choses dont l'impression seule reste, parce\nqu'elles étaient parfaitement belles, et que de la beauté parfaite, il ne reste\njamais que l'impression. Ces souvenirs sont en moi comme de magnifiques\nrayons éteints. Quel commentaire il aurait pu faire de La Fontaine!\nParfois il le transposait, comme on dit en musique, à force de profondeur.\nIl trouvait le comique sous la tristesse, et la tristesse sous le comique, et\nc'était là une découverte, mais ce n'était pas une invention. Ainsi, par\nexemple, je lui ai entendu lire et interpréter la fable : Un lièvre en son gîte\n"}, {"page_pdf": 98, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2422, "texte": "                                  DURENDAL                                   83\n\n\nsongeait, qui est d'une si charmante gaîté à la surface de l'expression, et il en\nfaisait un poème inoui de mélancolie désolée. Ni René, ni Obermann, ni\naucun de nos humoristes les plus sombres n'ont atteint le sentiment d'isola-\ntion désespérée qu'il savait donner à cette pièce. Je me rappelle que quand,\nun doigt levé entre ses deux yeux, plus que noirs, — car il avait deux noirs :\nle noir de la couleur et le noir de l'expression, — il disait, comme il savait\nle dire :\n                Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait!\n\n   C'était merveilleux! et les plus grands acteurs étaient vaincus.\n   Je crois que j'ai répondu, mon cher Trébutien, à toutes les choses de\nvotre lettre et que cette Dialoguerie est assez complète. A vous le dé, Mon-\nsieur! Interrompue hier par un thé avec la nièce du fameux brûleur de\nMoscou, M lle Rostopchine, ma lettre a été reprise et finie cet après-midi,\nsamedi (est-ce cet ou cette?) et je vais moi-même aller la porter à la poste\npour que vous l'ayiez demain, à l'heure d'un autre thé, le vôtre. C'est demain\ndimanche et nous sommes comme Mme de Maintenon et la princesse des\nUrsins, qui s'écrivaient le dimanche.\n   Après être passé de la neige au verglas et du verglas à la pluie, cette\ngirouette de temps n'a-t-il pas tourné au soleil?... Il (le soleil) montre en\nce moment sa face d'ambre jaune dans le miroir de plomb de la calotte\ngrise, luisante et lavée de ma Chapelle des Carmes. C'est un printemps de\ncarnaval, un hiver en masque. Il fait presque doux et voilà pourquoi je\npense à mon ami le frileux, mon ami l'oranger qui ne me donne pas de ses\nfleurs, c'est-à-dire de ses lettres, quand il fait froid.\n   Moi, je suis un correspondant des quatre saisons, comme il y a la rose des\nquatre saisons, et c'est une rose bête, je crois, qui ne sent pas grand'chose,\nvoilà pourquoi je peux m'en vanter!\n   Bonsoir et bonjour, mon ami. Rêvez toujours sur la surprise, en humant\nles vapeurs blondes de votre thé. Nous sommes en train de cristalliser votre\nrêve. Mille baisemains au Poète et parlez de moi entre vous!\n\n                                                     Hasta la Muerte,\n                                           J U L E S BARBEY D'AUREVILLY.\n\n\n  Ecrit sans relire. Gare les bévues, s'il y en a.\n                                                                J. B. D'A.\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2390, "texte": " 84                               DURENDAL\n\n\n\n               D'UNE LETTRE A TRÉBTITIEN\n\n\n   ...Tout ce que vous souffrez avec votre Bourgeoisie, moi, je le souffre\nau Pays depuis plus de deux ans. L'argent que j'y gagne (nécessité poi-\ngnante) m'est mesuré de la plus sordide et de la plus ridicule façon. Mes\ndoctrines, ma conscience, mon genre de talent, tout déplaît aux faiseurs,\naux marchands d'encre (sans vertu, ni petite ni grande) aux entrepreneurs\nde réclames, aux cuisiniers de riens et de mauvais français qui cochonnent\nce misérable journal. Il y avait pour tous hommes de talent dans cette\nboutique, Saint-Victor et moi, mais Saint-Victor n'est qu'une belle\nphrase, et d'ailleurs il est maintenant à la Presse. Reste donc moi, dont\nles travaux soient... Vous savez ce qu'ils sont, et non seulement je suis\nmoins payé' que le dernier des écrivassiers de cette feuille, rivale de la\nPatrie (avec ou sans calembourg, comme vous voudrez !), mais on me\nrefuse des articles, on me les coupe, on me met une forêt de bâtons\ndans mes roues, on me prodigue tous les dégoûts, toutes les tracasseries,\ntoutes les indignités. J'avais d'abord quatre articles par mois, — ce qui,\nmême mal payé, était la vie qu'il me faut à Paris, mes relations étant\nce qu'elles sont; — de ces quatre articles on en a fait deux, — et l'année\ndernière, grâce à l'Exposition (un bon prétexte qu'on voudrait bien\navoir tous les ans) je n'ai guères fait en tout que douze articles, — l'un\ndans l'autre, un article par mois !\n  Mes lettres vous ont dit parfois ce que je suis forcé d'endurer sur le fond\ndes choses, sur les sujets que j'ai à traiter ou qu' il m'est interdit de traiter.\nEh bien, mon ami, je ronge mon frein et je reste dans une pareille galère,\ncomme vous devez rester à la Bibliothèque.\n  Cela est odieux, renversant de bêtise, mais digne de toutes les anarchies\nsociales de notre temps. Le cardinal de Richelieu, s'il revenait, ne serait\npas même commissaire de police sous Napoléon III! Sans doute, comme\nvous, j'ai des jours terribles. Je suis un violent mal dompté. La bile\nquelquefois me tigre la face. J'ai vu des moments où je me tordais les\nmains pour ne pas donner des soufflets à des êtres indignes, même d'un\nsoufflet, car c'est une injure chevaleresque. On n'en donnait pas aux\nmanants.\n                                                    BARBEY D'AUREVILLY.\n      27 février 1856.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-014", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 85, "page_fin": 90, "titre_corps": "Pages inédites d’Octave Pirmez", "titre_sommaire": "Pages inédites d’Octave Pirmez", "signature_source": "José de Coppin", "ancre_debut": "Pages inédites d’Octave Pirmez", "ancre_fin": "JOSE DE COPPIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 100, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1478, "texte": "Pages inédites d'Octave Pirmez\n\n                 SELONvotre affectueux désir, je veux accompagner\n                   de quelques lignes mon envoi de Feuillées.\n                   Ces feuillées volent vers vous au souffle de\n                l'amitié. Semez mes graines en de bonnes âmes,\n                pour qu'elles puissent y germer! Ne les répandez\n                pas sur ces pierres et ces cailloux qu'on nomme\n                les orgueilleux et les suffisants. Il faut se tenir\ndans les régions élevées où le vulgum pecus ne puisse nous attein-\ndre, et se garder des esprits pittoresques qui éclaboussent la\ntendresse de l'âme et ne comprennent rien aux intimités du\ncœur.\n   Nous vivons dans trois sphères : la Société, la Nature et\nl'Esprit. P a r t o u t la conception m a t h é m a t i q u e coudoie le chant\nd'amour, et tantôt l'âme se d é n u d e misérablement pour montrer\nsa froide contexture, tantôt elle s'enveloppe de l'amour universel\ncomme d'une nuée de pourpre pour simplifier l'esprit et le faire\nvoguer vers l'absolu. — Réalité, Poésie, Philosophie, telles sont\nles trois puissantes racines qui ont jeté les branches — vertes ou\njaunes — des Feuillées.\n    L a réalité ne peut nous suffire parce que les sites qui nous\nentourent sont fermés par un court horizon et que les vues de\nl'esprit sont plus lointaines.\n    L a Poésie ne peut non plus nous suffire parce qu'elle a une\npuissante ennemie, la Réalité qui s'aide du temps pour vaincre\nl'illusion.\n"}, {"page_pdf": 101, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2008, "texte": " 86                         DURENDAL\n\n\n\n   E t la Philosophie, cette vertu sénile, si nous la vénérons,\nnous ne pouvons l'aimer, en un âge surtout où la vie surabonde\net où tous nos sentiments roulent, comme un torrent, vers l'ado-\nration.\n   C'est cet état fiévreux de l'âme, cette lutte du relatif et de\nl'absolu, de l'inconstance et de l'éternelle fidélité, de la jouis-\nsance éphémère et de l'extase sans limites qui fait le caractère\nprincipal du livre et lui donne sa physionomie propre. L e s\nétudes de mœurs, les remarques mondaines, ne sont que des\nmiettes de l'intelligence, de pâles étincelles de la vie, et c'est\ncette partie de l'œuvre qui sera le plus généralement comprise\nparce qu'elle est la moins grave.\n   On ne connaissait pas, aux siècles derniers, cet élément,\ninhumain autant que surhumain, qui plonge l'âme dans le\nmystère de la métaphysique. — Et cette métaphysique, ce\nretour de l'intelligence sur le cœur, naît de l'état insolite d'un\nesprit, trop orgueilleux pour se courber devant la règle, et\ntrop aimant pour ne pas s'incliner devant l'inconnu — un milieu\nentre le raisonneur et le poète, l'analyse et l'illusion — une\nalternative de craintes et d'espérances, enfantements et destruc-\ntions réitérées, qui rappellent les saisons qui s'entredévorent,\net aussi, pour descendre à une plus petite image, ces arbustes\nque l'on voit encore verdoyer pendant qu'un insecte en perfore\nle cœur.\n   Peut-être, comme on l'a dit, cette tournure d'esprit, naguère\nencore inconnue, accuse-t-elle le mélange de la race asiatique\navec les peuples des Gaules, le mariage des enfants de Sem avec\nceux de Japhet. Peut-être des instincts, latents depuis des\nsiècles, se sont-ils enfin réveillés, perçant la brume, voulant\nflotter souverainement.\n  Avant le XIXe siècle, l'esprit fin et lucide des Gaulois régnait\ndans les contrées de l'Ouest; à peine daignait-on tourner le\nregard vers la Nature. Mais aujourd'hui tout l'Orient s'avance\nvers nous, et l'invasion de l'esprit allemand est manifeste.\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2062, "texte": "                                 DURENDAL                                87\n\n\n    Sur le sol de la F r a n c e , dans une atmosphère joyeuse et libre,\n les grandes pensées de la Germanie sont tourmentées dans leur\n croissance : le torrent déchire la fleur du lac dormant comme le\n bel esprit le rêve. Certes, par la fusion des peuples, les intelli-\n gences s'approfondissent, mais elles perdent de leur simplicité.\n L a curiosité les harcèle, et les inquiétudes croissent autour des\nsciences qu'elle fait acquérir. Et ici se présente cette question\nfondamentale : le sacrifice de la Science à l'Amour. — On\ndevine que la vérité toute entière se cache et palpite au fond de\ncette question : gouffre insondable.\n    L e s uns disent : « Cherchons le bonheur dans la Science. »\nL e s autres : « Cherchons-le dans le plaisir. » Mais il en est\nd'autres qui diront : « L a gloire n'est pas dans le bonheur, et\nil n'est pas toujours triste de souffrir. Certains sacrifices sont la\nvraie joie et le véritable triomphe de l'éternel sur le passager. »\n    Dieu seul demeure. Nous reposer en lui est la suprême\nsagesse. A quoi bon multiplier les livres? N'avons-nous pas\nl'Évangile ?\n    Enfin, quoi qu'il advienne, je crois avoir rempli un devoir\nen publiant mon œuvre, en ce siècle du provisoire surtout, où\nil n'y a plus nul respect pour les souvenirs, où la tradition s'efface\ndevant un avenir de commande, où l'esprit rusé et ricaneur ose\nrailler la sincérité et la poésie, et où bientôt le sabre et l'argent\nseront nos seuls maitres.\n   « On est grand quand on s'agenouille devant 1'idéal. »\n   Adam fut châtié pour avoir raisonné sur le Bien et le Mal, et\nle Christ vint qui se tut sur tous les mystères de la vie, et ne\nvoulut nous enseigner qu'une seule vertu : l'Amour. L u i seul\ndoit être notre guide et notre soutien.\n                                                  OCTAVE P I R M E Z .\n\n\n  En publiant ici ces pages inédites, je suis l'impulsion de mon cœur, et je\nme rends au désir pieusement exprimé par l'un des distingués collaborateurs\nde cette Revue.\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2808, "texte": " 88                                  DURENDAL\n\n\n\n   Ah ! sans doute, l'œuvre admirable du maître suffit à sa renommée, lui\nassure l'immortalité. Ces pages intimes, écrites clans une heure d'épanche-\nment, n'ajouteront rien à sa gloire littéraire. Du moins, elles réveilleront\nplus vivement son souvenir, elles le feront comprendre et aimer davantage\nencore, s'il est possible.\n   Le haut esprit du penseur, l'âme élevée, rêveuse, aimante et douce de\nl'exquis poète s'y révèlent, une fois de plus, avec une simplicité, une gran-\ndeur, une sincérité émouvantes. Le croyant apparaît humblement prosterné\ndevant ce Dieu, qui seul demeure, et en qui chrétiennement il se repose,\ntrouvant en lui la paix dont a besoin son âme enfiévrée, trouvant en lui\n« cette vraie joie, ce véritable triomphe de l'éternel sur le passager ».\n   Ces pages dans lesquelles l'auteur caractérisait si justement sa première\nœuvre, pourraient servir de préface à chacun de ses livres, car ces six\nvolumes, qui, en réalité, n'en forment qu'un, sont la confession spontanée\nd'une âme qui raconte ses luttes, avoue ses tristesses et ses craintes, pro-\nclame ses dédains, ses pitiés, ses espoirs.\n   Rien qu'à ce titre, ce document présenterait un intérêt de premier ordre,\npour tous ceux qui s'intéressent à l'œuvre grandiose du maître et cherchent\nà en pénétrer l'esprit.\n   Ne le savons-nous pas ? Quelques-uns, de bonne foi, sans doute, se sont\nmépris étrangement sur le caractère de cette œuvre ; quelques-uns — au\ndébut surtout, lors de leur parution, — ont vu dans Feuillées un recueil de\nmaximes, dans les Jours de solitude un récit de voyage, dans les Heures un\ntraité de philosophie, dans Rémo l'histoire d'un frère, dans les Lettres\nà José et dans Vie et Correspondance un choix de lettres d'un brillant épistolier.\n   Par une préoccupation secondaire de classement, ils ont, inconsciemment\npeut-être, ravalé la haute portée de l'œuvre, et méconnu ce qui en fait l'ori-\nginalité, le charme. Aujourd'hui, on se plaît à le croire, rares sont ceux\nqu'abuse encore une semblable méprise, et qui ne voient pas que la pensée\nd'Octave Pirmez, en son vol superbe, plane en des régions plus élevées où\nle soutient, sans défaillance, son esprit aux ailes de vaste envergure.\n   Ah ! certes, Pirmez était un profond penseur, un merveilleux styliste, un\npeintre incomparable, un grand et noble poète, mais il était, avant tout, et\npar dessus tout, quelque chose de plus grand, de plus chérissable encore :\nune âme d'élite qui transparait sous la parure sévèrement somptueuse de\nson style sobre et élégant (1).\n   L'existence de Pirmez se passait dans le songe. Seules, ses relations\n  (1) Victor Hugo écrivait à Octave Pirmez, après avoir lu les Jours de solitude : « Vous\nêtes une âme. De là cette lumière qui est dans tout votre livre. »\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2849, "texte": "                                 DURENDAL                                 89\n\n\naffectueuses et sa charité si touchante, si chrétienne, l'arrachaient à ses\nméditations. Son hospitalité avait une cordialité charmante, des attentions,\ndes prévenances féminines, qui étonnaient presque, de la part d'un homme\nsi facilement distrait par l'obsession de ses graves pensées coutumières. Sa\nbienfaisance, sa prodigalité, dirais-je mieux, se manifestait sous des formes\nparfois originales, souvent d'une délicatesse infinie. Et tout cela mettait en\nrelief la bonté foncière de son cœur, qui jamais ne connut ni l'envie, ni\nl'égoïsme, de même que son esprit ignora toujours l'orgueil banal et les\nfiertés mesquines qui, chez autrui, excitaient son mépris et son indignation.\n   Le manoir séculaire d'Acoz, dans sa poésie mystérieuse de passé, et sa\nsévérité de belle chose ancienne, semblait en harmonie avec cette existence\npensive, si totalement indifférente aux modernes soucis de notre époque\nd'agitation affairée. Atténuées par la distance, les rumeurs industrielles ne\npouvaient troubler le calme inspirateur des belles avenues, dont un vol de\nramier ou un bruissement de feuillage rompait à peine le silence repo-\nsant. Dans la vallée, à certaines heures, une sonnerie lointaine de cloche ;\nsur la colline boisée, et là-bas, dans les prés verdoyants, le coup de feu d'un\nchasseur, l'appel d'une voix claire de pâtre; puis, de nouveau, la même paix\npersistante du parc, plein de fraîcheur, des vieilles tours crénelées, des\npièces d'eau tranquille que faisait scintiller un rayon de soleil et que\nbrodait le nénuphar.\n   Oh ! comme cette demeure oubliée, restée muette depuis des siècles, est\ndevenue maintenant éloquente ! Et comme les rêves qu'elle inspira au poète\nlui donnent plus d'éclat et de prestige que les réalités fastueuses d'un autre-\nfois vénérable, mais dont le souvenir s'est évanoui, sans laisser, dans les\nesprits et dans les cœurs, la durable empreinte qu'y grave l'œuvre géniale\ndu maître !\n   En France, les plus éminents écrivains ont rendu à Octave Pirmez un\nenviable hommage et des critiques, tels que Sainte-Beuve, Jules Jamin,\nSaint-René Taillandier, l'ont salué avec une sympathique admiration. La\npresse, en général, tant en Belgique qu'à l'étranger, s'est montrée non\nmoins favorable et une revue parisienne exprimait le regret qu'il n'y eût pas\nà l'Académie française, comme aux autres académies, une section spéciale\npour les étrangers, afin de permettre à des écrivains « de la valeur d'Octave\nPirmez de s'y présenter >.\n   Néanmoins, reconnaissons-le, ces suffrages si précieux, ces succès si\nréels, si peu cherchés, si étrangers à toute réclame, n'ont pu donner à\nl'écrivain la réputation qu'il eût méritée. La gloire pour lui est venue tardi-\nvement, et c'est à travers un voile de deuil que nous l'avons vue couronner\n"}, {"page_pdf": 105, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1861, "texte": "                                DURENDAL\n 90\n\nce noble front, ceint déjà — il est vrai — de l'auréole de ses pensées\nrayonnantes. Mais cette gloire grandira dans l'avenir. L'œuvre du pur\nartiste sera comme ces magnifiques joyaux, que les générations se lèguent,\ndont elles admirent, tour à tour, la splendeur, dont elles se redisent le prix\ninestimable.\n    Octave Pirmez aimait lajeunesse. La jeunesse intellectuelle — nous le\nconstatons avec bonheur — lui a voué un culte et chaque jour elle s'age-\nnouille devant son image, désormais vénérée.\n   Récemment encore, M. Henry Maubel publiait un livre délicat de subtile\nanalyse psychologique, consacré à l'auteur de Rémo. M. James Vandrunen\nfaisait de son entrevue avec le poète d'Acoz, un récit sincèrement enthou-\nsiaste, en sa forme originale et personnelle. Et M. Arnold Goffïn, en des\npages remarquées, appréciait très judicieusement l'âme du grave penseur,\nqui se tenait dans une atmosphère sereine de paix, et s'alarmait à\nl'idée seule — combien effrayante ! — de voir briller la cognée du bûcheron\ndans les avenues inviolées où il se plaisait à promener sa poétique rêverie.\n   Ces hommages spontanés, rendus à l'écrivain, avec tant d'intelligence,\nproclament la haute valeur de son œuvre et le rang qu'elle occupe dans\nl'admiration réfléchie de la génération nouvelle.\n    Puissent d'autres manifestations se produire et recevoir l'accueil dont\nelles sont dignes. Il appartient à tous ceux qui ont aimé notre grand disparu\nd'honorer sa mémoire, de perpétuer son souvenir. C'est pour remplir ce\npieux devoir que j'unis ma faible voix à celle des amis de Pirmez, à celles\nde ses admirateurs, des écrivains distingués de toutes les époques, me\nrappelant que le cœur généreux d'Octave donnait à l'affection une touchante\nprépondérance.\n                                                      JOSÉ DE COPPIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-015", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 91, "page_fin": 97, "titre_corps": "Introduction à la lecture des Mystiques flamands", "titre_sommaire": "Introduction à la lecture des Mystiques flamands", "signature_source": "L’abbé Paul Cuylits", "ancre_debut": "INTRODUCTION A LA LECTURE", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 106, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 2092, "texte": "INTRODUCTION A LA LECTURE\n        DES MYSTIOUES FLAMANDS\n\n                                            On voit le catholicisme enfanter certains livres\n                                         extraordinaires, qui n'ont rien de dogmatique,\n                                         rien de contentieux et qui semblent n'appartenir\n                                         qu'à la simple piété; mais qui sont pleins de je\n                                         ne sais quel esprit inexplicable qui pénètre dans\n                                         le cœur et de là dans l'esprit, au point que ces\n                                         livres opèrent plus d'effet que ce que les docteurs\n                                         les plus savants ont produit de plus concluant\n                                         dans le genre démonstratif.\n                                                  J. DE MAISTRE. [Lettre à une dame russe.)\n\n\n                                    I\n\n               VICTOR H u g o ,       dans son Shakespeare nous parle\n                        quelque part « d'un mois de mai perpétuel\n                        blotti dans les précipices ». « Ces grands vieux\n                        monts horribles sont, ajoute-t-il, de merveilleux\n                        faiseurs de roses et de violettes; ils se servent\n                        de l'aube et de la rosée, mieux que toutes vos\n                        prairies et que toutes vos collines, dont c'est\nl'état p o u r t a n t ; l'avril de la plaine est plat et vulgaire à côté\ndu leur, et ils ont, ces vieillards immenses, dans leur ravin le\nplus farouche, un charmant petit printemps à eux bien connu\ndes abeilles. »\n  C'est ainsi que le magnifique assembleur d'images nous\ndécrit cette oasis de verdure, de fraîcheur et de printanières\nsenteurs qui germe entre les rocs pelés et les champs de névé\ndont tous les visiteurs de la « Mer de glace » ont gardé le vernal\nsouvenir.\n  E t c'est, dans le domaine de l'intelligence, à pareil voyage\nqu'incite tout traducteur, tout annonciateur d'un livre mystique.\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2171, "texte": "  92                                  DURENDAL\n\n\n\n   Certes, pour ceux dont la littérature va de « l'homme aux\nquarante écus » jusqu'à « l'homme à l'oreille cassée », pour\nceux qui font de Voltaire le Moïse du Parnasse brandissant\nen guise de décalogue le pauvre monologue : « Ce qui n'est pas\nclair n'est pas français' », pour ceux-là le livre qu'on va lire,\ntous les livres semblables, mais principalement les opuscules\ndu grand mystique flamand sont du pur charabia.\n    Ce livre n'a ni ordre, ni méthode, ni clarté. Il n'est pas du\ntout français.\n   Comme le dit Maeterlinck, « il est peu d'auteurs plus mala-\ndroits que lui. Il s'égare par moments en d'étranges puérilités.\nIl se répète souvent et semble parfois se contredire. Il a une\nsyntaxe tétanique qui m'a mis plus d'une fois en sueur. Il\nintroduit une image et l'oublie. Il emploie même un certain\nnombre d'images irréalisables; et ce phénomène, anormal dans\nune œuvre de bonne foi, ne peut s'expliquer que par sa gaucherie\nou sa hâte extraordinaire ».\n   Si donc, parmi mes lecteurs, il se trouvait quelqu'un dont\nl'estomac ne supporte que des peptones littéraires, dont le\ncerveau ne s'accommode que de ces livres faciles et infiniment\npeu substantiels, je le supplie humblement et charitablement\n— pour sa bonne réputation intellectuelle — de fermer ce livre,\ndegarder le concept encore honnête mais très vague qu'il possède\nsur le mysticisme... et de regarder les dessins dont un très réel\nartiste a orné l'opuscule du voyant de Groenendael (1).\n   Mais ceux qui en ont assez et trop de ces « T h a ï s », de\nces « Rôtisseries de la reine Pédauque » des « Vamireh », des\n« Madame Bovary », « Aphrodite », « Lourdes », « Cosmo-\npolis» et cent autres œuvres surgies comme des champignons sur\nles détritus charriés par une longue civilisation sur les berges\nmalfleurantes de la Seine; ceux qui estiment qu'il est d'autres\nhorizons à l'âme humaine que celui d'une légitime ou illégitime\n  (1) Cette introduction doit servir, dans la pensée de l'auteur, de préface — très longue\nà une traduction du fameux livre des XII Béguines de JEHAN DE RUUSBROEC, que Durendal\naura la bonne fortune de donner en primeur.\n"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2156, "texte": "                             DURENDAL                            93\n\n\ncopulation ; ceux qui ont la perception de l'immensité noire qui\nnous encercle, de l'au-delà ténébreux, mystérieux et inquiétant,\nà ceux-là je dirai ce que la Voix disait à Augustin : toile, lege.\n   E h ! oui, nous sommes semblables à ces navires qui voguent\npar la nuit noire sur l'immensité des vagues océaniques. Les\nfeux du bord jettent à peine un sillage lumineux et tremblant\nsur ces crêtes et ces crêtes qui vont se perdre à l'infini. Nous\nentendons le clapotis de cette voix solennelle, grandiose, indé-\nfinissable et multisonnante. E t tout l'équipage de cette frêle\ncoquille — que nous croyons énorme et solidement charpentée\n— ne voit et n'avance que parce qu'il y a là, au haut du mât,\nquelqu'un qui, d'un œil exercé, s'efforce de trouer les ténèbres.\n  Y a-t-il un h o m m e sensé pour crier à la vigie qu'il un est fou,\nun halluciné, un faiseur de cauchemars? Qu'il ferait mieux de\nnous décrire le double piston de la machine Compound, et les\nbielles et les manivelles et le génial parallélogramme articulé?\n   A la bonne h e u r e ! Ce sont là des choses que l'on voit, que\nl'on comprend et qui ressortissent au génie h u m a i n . — Puis\ncela est d'une grande utilité commerciale.\n   Nous nous égarons et nous en revenons à ceux qui préfèrent,\nà Barrême, P l a t o n .\n   Qu'ils feuillettent donc ces quelques pages, bien mieux,\nqu'ils méditent ces chapitres un à un, et qu'ils soient heureux\nde rencontrer enfin un livre qui n'a pas été écrit — selon le\nvœu de Pascal — par un auteur, mais par un h o m m e .\n   Qui sait? Peut-être qu'au milieu de ces divisions qui ne\ndivisent point, de ces explications qui n'expliquent pas, de ces\nimages qui n'éclairent rien, au milieu de cette jonchée de\npensées magnifiques ou déconcertantes, ils trouveront un petit\nlivre exquis, d'une saveur particulièrement captivante.\n   Ainsi, loin de la tourbe vulgaire, après la rude montée par\nles sentiers de chèvres qui se délacent au flanc des montagnes,\nau milieu des rochers et des glaçons peuvent se cueillir, par les\nseuls intrépides, les fleurs de neige molles comme des flocons\n"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2014, "texte": " 94                         DURENDAL\n\n\n\nde nuages et graciles comme des ouvrages de fées. Là, dans les\nhauts lieux et dans l'air profond et pur s'épanouissent l'edel-\nweiss velouté et la gentiane — que les Allemands appellent :\nHimmelblau — morceau d'azur arraché au ciel ; là, sourdent de\ndélicats pétales, des parfums exquis; lychnis à la robe imma-\nculée, saxifrages pointés de taches d'or et roses des Alpes qui\nretiennent dans leur corolle quelque chose des lueurs d'aube ou\ndes vespérales splendeurs.\n\n                                 *\n                                * *\n\n   Il est une seconde classe de lecteurs qui ne peuvent, ès livres\nmystiques, que savourer la petite moitié.\n   En ne voyant dans ces contemplateurs et contemplatrices de\nl'Ineffable que des hallucinés de génie ou de merveilleux pen-\nseurs, ils ont, ces hommes intellectuels, mais non croyants,\nravalé l'inspiration dont palpite toute cette étrange littérature\nau souffle tout humain qui circule dans les théosophies de\nSwedenborg, les subtilités de Lulle ou les arcanes de Plotin.\n   Si vous ne croyez pas que six secrétaires devaient à la volée\nprendre six membres de phrases, que l'on recousait ensuite,\npour fixer ce que l'Esprit dictait à Marie-Madeleine de Pazzi,\nque le Pèlerin sténographiait fidèlement les visions que dérou-\nlait à l'humble Catherine Emmerich le céleste Fiancé des âmes\nvirginales, que Ruysbroeck perdu dans les solitudes de la forêt\nde Soignes écrivait par saccades selon qu'il était attouché par\nl'extase, que Catherine de Gênes ou Mechthilde écrivaient à yeux\nfermés, l'œil de l'âme restant seul fixement ouvert sur l'au-delà;\nsi vous traitez comme naïves légendes ou récits puérils ce que\nracontent les hommes de bonne foi qui furent des contempo-\nrains; si vous estimez que Dieu est trop loin et l'homme trop\npetit pour que l'Immense daigne se faire connaître autrement\nque par voie discursive; si, en un mot, le miracle est chose non\nexistante, quelle différence y a-t-il entre ces écrits étincelants,\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1779, "texte": "                              DURENDAL                               95\n\n\nemportés, violents, beaux par leurs beautés déconcertantes, par\nleur désordre désorientant, par les coruscations d'images\nhardies, de pensées incogitables, d'emprises sur l'incogniscible\net ces poètes classiques qui, d'après Boileau\n\n               Avaient senti du Ciel l'influence secrète\n\nP i n d a r e , par exemple, Horace ou même Boileau en son ode\n« sur la prise de N a m u r » ?\n    L e délire poétique est une simple manière de parler, une\nfaçon d'écrire qui a sa place et ses règles dans tout traité de\nprosodie honnêtement fait. Ce beau désordre, ces exclamations,\nces invocations, tout cela : pures figures de rhétorique.\n    Quel naïf se laissera prendre à l'esprit prophétique de Joad :\n\n     Mais d'où vient que mon cœur tremble d'un saint effroi ?\n     Est-ce l'Esprit divin qui s'empare de moi ?\n     C'est lui-même : il m'échauffe; il parle; mes yeux s'ouvrent,\n     Et les siècles obscurs devant moi se découvrent...\n     deux, écoutez ma voix. Terre, prête l'oreille.\n     Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille!\n     Pécheurs, disparaissez ; le Seigneur se réveille.\n\n   Comparez avec ce début du livre de Jérémie :\n   « L a parole donc de l'Eternel me fut adressée en disant :\n« Avant que je te formasse dans le ventre de ta mère, je t'ai\nconnu; et avant que tu fusses sorti de son sein, je t'ai sanctifié,\nje t'ai établi prophète pour les nations. »\n   E t je répondis : « A, a, a, Seigneur éternel! Voici, je ne\nsais pas parler : car je suis un enfant. »\n   E t l'Éternel me dit : « Ne dis point : je suis un enfant; car\ntu iras partout où je t'enverrai, et tu diras tout ce que je te\ncommanderai... »\n   P u i s la parole de l'Éternel me fut adressée, en disant : « Que\n"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1792, "texte": " 96                          DURENDAL\n\n\n\nvois-tu Jérémie? » Et je répondis : « Je vois une verge qui\nveille... »\n   En voilà de l'inspiration, de la vraie. Et de la littérature donc !\n   C'est bien le Dieu qui, selon l'ingénieuse fiction des Grecs,\ns'empare du voyant, le torture et force cette voix h u m a i n e\nà produire des sons inarticulés, à dire des pensées inentendues\net à parler une langue supra-naturelle.\n   L'on pourrait cruellement retourner contre le doux Racine\nson vers fameux :\n\n          Comment en an plomb vil l'or pur s'est-il changé?\n\n   L'esthète le plus novice ne s'y laisserait pas prendre.\n   Ceci ressemble à cela comme un décor d'opéra-comique\nressemble à un paysage.\n   Mais enlevez le souffle de Dieu, supprimez l'intervention de\nl'Esprit-Saint, tout cela retombe à plat, se dégonfle et crève.\nCette superbe et empoignante poésie des prophètes devient de\nla grandiloquence sans base sérieuse, la ténèbre zébrée de-ci\nde-là par quelque pensée fulgurante; et l'on aura en lisant ces\nlivres l'impression que décrit si bien Maeterlinck, Maeterlinck\nqui, précisément, pèche par ce défaut de raisonnable croyance :\n   « Ils croiront entrer dans le vide; ils auront la sensation\nd'une chute uniforme dans un abîme sans fond, entre des\nrochers noirs et lisses. »\n   Or les mystiques ont continué dans les siècles chrétiens\nl'œuvre des prophètes. Il sont la vigie qui perce la ténèbre\nenveloppante. Ils entendent quelque chose dans le silence des\nespaces infinis, ce silence qui effrayait le génie de Pascal.\n   E t les lire sans croire au surnaturel catholique, c'est imiter\nVoltaire persiflant le prophète Osée ou Sainte-Beuve admirant\nIsaïe.\n   Celui qui admire Jehan de Ruusbroec, en tant que penseur\nou que littérateur, admire justement ce que l'humble et indocte\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 529, "texte": "                            DURENDAL                           97\n\n\nmoine-prophète prétendait être le moins. Certes, il est encore\ncela par-dessus le compte, mais il est surtout autre chose!\nVisiter cet h o m m e extraordinaire à ce simple point de vue\nh u m a i n serait ressembler au voyageur, qui de la Suisse n'irait\nvoir que le musée de Bâle ou le lion de Lucerne et tournerait\nle dos au Mont-Blanc ou à la Jungfrau.\n    Les pauvres gens !\n                                         L'abbé P A U L CUYLITS.\n       (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-016", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 98, "page_fin": 101, "titre_corps": "Stances à Saint Pierre", "titre_sommaire": "Stances à Saint Pierre", "signature_source": "Olivier-Georges Destrée", "ancre_debut": "STANCES A SAINT PIERRE", "ancre_fin": "OLIVIER GEORGES DESTREE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 113, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1534, "texte": "STANCES A SAINT PIERRE\n\n                                           « Domine, quo vadis? »\n                                                     (ACTES DE S A I N T P I E R R E . )\n\n\n\n\n              DANS les  flots bleus, poissonneux du lac de T i b é -\n                riade, ta barque longeant les rives bordées de\n                lauriers roses, tu laissais traîner tes filets à la\n                dérive, et dans l'eau claire et toute traversée de\n                soleil tu ne voyais pas les poissons agiles se\n                prendre et se débattre dans les mailles : et tu\n                 ne voyais pas au fond de l'eau, les rochers bleus\nni les mousses unies, ni les algues capricieuses, qui flexibles et\nbrunes, dénouaient et nouaient sans trêve dans les courants\nleur chevelure ; mais tu songeais ô Pierre, les yeux fixés sur\nles eaux bleues, et dans les eaux limpides, ensoleillées, comme\nen un miroir magique, tu revoyais ta vie passée, et ses misères\net ses doutes, et ses labeurs et ses angoisses.\n\n\n\n   E t voici qu'entendant des voix sur la rive, levant les yeux, tu\naperçus soudain le doux Maître, qui près de toi dans la lumière,\nvêtu de blanc, prêchait tes frères, les paisibles pêcheurs groupés\nautour de lui. Sa parole planait dans l'air et sur les eaux, et\nchaque mot tombé de ses lèvres divines dévoilait à tes yeux une\nvie ignorée, un royaume inconnu où tu pouvais atteindre et\ngoûter avec lui un bonheur éternel, si tu suivais, d'un cœur\nconfiant, la voie que Dieu t'avait tracée. Or un si grand désir\n"}, {"page_pdf": 114, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1947, "texte": "                             DURENDAL                            99\n\n\nte saisit de bien faire, que résolu, poussant ta nacelle au rivage,\ntu te levas rempli d'espérance et de foi, et tu tendis les bras\nvers Celui qui t'appelait. Et le Seigneur de suite te reconnut,\nvoyant la flamme sainte briller dans tes yeux purs, et t'accueil-\nlant joyeux il te dit : « Simon, fils de Pierre, viens avec moi,\nje te ferai pêcheur d'hommes. »\n\n\n\n   E t sans hésitation tu le suivis et ta confiance et ton amour\npour le Seigneur croissant chaque jour, pendant trois années\n— combien douces, ô Pierre, furent ces années — tu le suivis,\ndisciple fidèle en Galilée, en Samarie et en J u d é e . E t dans\nCésarée de P h i l i p p e , alors que tous hésitaient et doutaient\nencore, le premier des Apôtres, tu reconnus en ton Maître le\ndivin Christ, fils de Dieu. E t c'est pourquoi dans Césarée il te\nchoisit entre tous pour être la base et la pierre angulaire de son\néglise ; et c'est aussi pourquoi, connaissant ton amour, lorsque\nvint l'heure du dernier souper il pria tout d'abord pour toi afin\nque tu fusses affermi dans ta foi, et que dans ta foi tu affer-\nmisses tes frères. Mais comme il n'est point d'humain amour\nsans défaillance, cette nuit même où le Seigneur t'avait donné\nsa confiance, cette nuit m ê m e , ainsi qu'il te l'avait prédit, par\ncrainte des Romains insolents et des Juifs perfides, trois fois, ù\nPierre, tu renias ton Seigneur.\n\n\n\n   O Pierre, par combien de souffrances, ô Pierre, par combien\nde travaux, par combien de foi et d'amour, ô Pierre, tu rachetas\nton offense. Chargé de chaînes, emprisonné, condamné à ton\ntour par ceux qui condamnèrent ton Maître, l'Ange qui brisa\ntes chaînes ne devait t'arracher aux prisons juives que pour que\ntu poursuives sur la terre d'exil ta mission d'apôtre et ton cal-\nvaire. Car désormais ardente, inextinguible, la foi brûlait en ton\ncœur comme le feu dans les entrailles de la terre, et providen-\n"}, {"page_pdf": 115, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1991, "texte": " 100                         DURENDAL\n\n\n\ntiel incendiaire, partout où tu passas dans le Pont et la Galatie,\ndans la Cappadoce et la Bithynie, tu communiquas et tu propa-\ngeas cette flamme, qui du ghetto romain, où tu t'établis pauvre\net méprisé, devait s'élancer radieuse et indomptable, et embraser\nle monde entier.\n                                 *\n\n   O Pierre, tel qu'au jour de la Résurrection il t'apparût, tel\nque tu le vis la première et la dernière fois au bord de la mer\nd'azur de Tibériade, dans sa robe blanche et sa douceur, tu\ndevais le revoir encore à la fin de tes jours ton Seigneur. Car\nlorsqu'à la pressante prière de tes fidèles, tu fuyais Rome\nmenaçante et corrompue, en ce jour où vieillard vénérable tu\nt'acheminais le long de la voie Appienne bordée de palais\nsplendides et de tombeaux, de ta parole confiante et de ta foi\nsereine tu réconfortais les quelques disciples qui voulurent te\nsuivre en ce nouvel exil. Et déjà, parvenu près de la porte\nCapène, par delà les murailles romaines, tu découvrais la cam-\npagne heureuse, ensoleillée et les montagnes lointaines, q u a n d\npour toi seul visible le Seigneur apparut venant vers toi, et dans\nla lumière matinale franchit la porte de la ville. E t t o m b a n t à\ngenoux, tremblant malgré toi pour Celui que tu savais désor-\nmais invulnérable, tu t'écrias : « Seigneur ! où vas-tu ? »\n« A Rome », répondit Jésus disparaissant,        pour y être de\nnouveau crucifié. »\n                                  4\n\n   T u te souvins alors, ô Pierre, de la mort qu'il t'avait prédite,\net voyant ton heure venue, tu rentras docile en cette ville que\ntu devais féconder de ton sang, et pour laquelle ton m a r t y r e\ndevait gagner cet empire du monde, que huit siècles de victoire\net tout l'orgueil des César n'avait pu conquérir. O vainqueur\npacifique, maître du nouveau monde, pour l'amour de Dieu tu\ndescendis volontairement l'infâme escalier des Gémonies et tu\nsouffris humblement d'être jeté dans le ténébreux cachot des\n"}, {"page_pdf": 116, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1081, "texte": "                             DURENDAL                           101\n\n\nprisons Mamertines. E t lorsque vint enfin l'heure de ton\nsupplice, au pied de ces Monts Vaticans qui devaient un jour\nse couvrir de temples et de palais pour célébrer et perpétuer ta\nmémoire, tu saluas joyeux cette croix cruelle, sur laquelle tu\nallais mourir de la mort de ton Sauveur. Mais comme il ne\npouvait te convenir que le serviteur fût placé dans la position\noù l'on avait vu le Maître, h u m b l e et suprême hommage, tu\nd e m a n d a s et tu obtins de tes bourreaux d'être crucifié la tête\nen bas. E t tandis que le sang rédempteur s'échappant de tes\nblessures, inondait ta tête auguste, ô Serviteur incomparable,\nfidèle image de ton Maître, tu consolas jusqu'au bout ceux qui\npleuraient autour de toi, et ta prière ardente s'éleva — bientôt\nexaucée — pour ce peuple qui te crucifiait.\n   O Pierre, par combien de souffrances, ô Pierre, par combien\nde travaux, par quelle mort aimante et sublime, ô Pierre, tu\nrachetas ton offense !\n\n                                   OLIVIER-GEORGES      DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-017", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 102, "page_fin": 118, "titre_corps": "Nos Artistes à l’Étranger : Josse de Corte, sculpteur yprois (1627-1679)", "titre_sommaire": "Nos Artistes à l’Étranger : Josse de Corte, sculpteur yprois (1627-1679)", "signature_source": "Maurice Bekaert", "ancre_debut": "Nos Artistes à l’Étranger", "ancre_fin": "MAURICE BEKAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 117, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1985, "texte": "Nos Artistes à l'Étranger\n              JOSSE DE       CORTE,          S C U L P T E U R YPROIS ( I )\n\n                                        1627-1679\n\n\n\n\n                    L'ITALIE exerça de tout temps une fascination   réelle sur les\n                   artistes originaires des provinces méridionales des Pays-\n                   Bas.\n                       Dès les époques les plus reculées de l'histoire de l'art\n                   italien, nous constatons la présence dans la péninsule,\n                    d'artistes flamands, dont les tendances doivent avoir forte-\n                    ment influencé les œuvres locales.\n                       Il serait trop long d'énumérer tous ceux qui, au cours\nde plusieurs siècles, sont allés chercher là-bas, tantôt le milieu plus favorable\nau développement de leur talent ou l'occasion de l'exercer avec fruit, tantôt\nla protection des grands, la richesse et le faste des petites cours italiennes.\nFaisant prédominer parfois l'influence de leur école, notamment en ce qui\nconcerne le développement du réalisme, subissant à d'autres moments la\ndirection des maîtres de Rome ou de Florence, les artistes flamands, en un\nperpétuel échange, ont prêté fréquemment leurs mérites à ceux qu'on s'est\ntrop habitué à considérer comme des autodidactes, ils se sont assimilés à\nleur tour les qualités merveilleuses des grandes écoles de l'Italie.\n   Quelle que soit d'ailleurs l'appréciation qu'on puisse émettre quant aux\nconséquences de cette mutuelle pénétration, celle-ci n'en est pas moins un\nfait indéniable. Elle se manifeste dès l'origine des écoles italiennes. Johannes\n\n  (1) L'auteur des présentes notes concernant Josse de Corte tient à réitérer ses remercîments\nà M. le commandeur Nicolo Barozzi, conservateur du Palais des Doges à Venise et à\nM. Arthur Merghelynck, réminent archéologue yprois qui ont bien voulu, au cours des\nrecherches auxquelles il s'est livré, lui prêter l'aide de leur savoir et d'une inépuisable\nobligeance.\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2694, "texte": "                                       DURENDAL                                        103\n\n\nde Alemania (1) apparaît tout au début de l'école de Murano, berceau de l'art\nvénitien.\n   En Toscane, c'est Pierre di Giovanni Tedesco (2), précurseur immédiat\nde Donatello, des della Robbia et de Ghiberti, qui donne une orientation\nnouvelle à la sculpture florentine.\n   Sans nous arrêter aux témoignages établissant l'influence qu'exercèrent\nles Van Eyck et les Memling sur leurs confrères italiens, ne savons-nous pas\nque Roger Van der Weyden fut admirablement fêté, par toute la péninsule,\nen 1450 et la présence, à Florence, du chef-d'œuvre de Hugo Van der Goes\nn'est-elle point significative?\n   C'est par centaines que nous comptons au XVe siècle les artistes flamands\nfixés en Italie. Et chose étrange, alors qu'au siècle suivant l'école italienne\ns'est nettement affirmée, qu'elle a édifié des œuvres grandioses et semble\npouvoir se montrer réfractaire à toute inspiration venue du dehors, un Fla-\nmand, l'immortel Jean Bologne vient faire école à Florence et dirige,\ndans un sens où toutes ses origines se manifestent, une partie notable des\nartistes de la Toscane.\n   Faisant abstraction des artistes qui ne furent en Italie que des hôtes de\npassage, ne voyons-nous pas, vers la même époque, Denis Calvaert fonder\nà Bologne la célèbre école de peintres, dont sortiront tant de grands maîtres,\nparmi lesquels le Guide, le Dominiquin et l'Albane?\n   François Duquesnoy influencera peut-être moins l'art italien qu'il ne se\nlaissera influencer par lui. Il n'en conservera pas moins toutes ses belles\nqualités de Flamand, notamment dans la statue de Notre-Dame de Lorette\nà Rome et introduira, dans la sculpture moderne, un genre tout nouveau qui\ntrouvera de multiples imitateurs.\n   Le séjour de François Duquesnoy en Italie concorde avec l'époque du\ntriomphe des tendances du chevalier Bernin.\n   Toute la sculpture de l'Italie centrale s'oriente alors clans le sens que lui\nindique cet innovateur, bien doué, mais dont les conceptions artistiques\npêchent par des côtés multiples.\n   La recherche outrée de l'émotion, la lutte contre des difficultés accumulées\nà plaisir, peu de préoccupation de la matière, enfin un étalage de richesses\nqui donnent à cet art l'illusion de la puissance, en font incontestablement le\nfruit d'une époque décadente. Il n'en est pas moins vrai que, pour tous les\n\n  (1-2) Les qualifications de Tedesco, Allemano, Teutonico, de Alemania sont employées indif-\nféremment dans les manuscrits et par les anciens auteurs de l'Italie, pour désigner un artiste\noriginaire du Nord, qu'il fût des Flandres, des provinces bourguignonnes ou de l'Allemagne\nproprement dite.\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2846, "texte": "  104                                  DURENDAL\n\n\n\nécrivains d'art, le nom de Bernin marque un tournant de l'histoire de l'art\nen Italie et caractérise une évolution dont on peut contester le mérite, mais\nnon diminuer l'importance.\n    Or, en rattachant au chevalier Bernin tout le mouvement de l'art de\nl'époque, en attribuant à lui seul et aux causes ambiantes, l'orientation nou-\nvelle de l'art italien, nous commettons une erreur qu'il importe de signaler.\n   L'action de Bernin, à Rome, eut son pendant à Venise, où un artiste\nflamand exerça sur ses contemporains une influence énorme, dans un sens\nparallèle mais non identique à celle du favori d'Urbain VIII.\n   Avec moins de sécheresse, une probité d'art plus grande et un plus vif\nsouci de réalisme, Josse de Corte fut l'auteur, dans l'école de sculpture de\nla Vénétie, d'un renouveau d'une singulière intensité. Extrêmement nom-\nbreux furent ses élèves et si beaucoup s'égarèrent dans la voie dangereuse\nqu'il leur traça, il en fut de ses imitateurs comme de ceux de beaucoup\nd'artistes, qui presque toujours s'inspirent davantage des défauts du maître\nque de ses qualités.\n   Sans vouloir mettre Josse de Corte au premier rang des artistes flamands,\nil importe cependant de lui rendre la belle place qui lui est due dans notre\nécole et de faire connaître le rôle important qu'il joua dans l'histoire de la\nsculpture italienne.\n   Le nom de Josse de Corte est pour ainsi dire inconnu en Belgique. Les\nhistoriens d'art de chez nous le passent sous silence, ou s'ils le citent,\nsemblent ne point se douter de l'importance que ce nom revêt à l'étranger\net de celle des œuvres qu'il y laissa.\n   Baert (1), dans ses Recherches sur les Sculpteurs et Architectes des Pays-Bas,\nfait naître Josse de Corte à Ypres, le dit élève de Jean Van Mildert ou\nMaldérus, à Anvers, et indique l'année 1679 comme date de son décès.\n   Il lui attribue l'exécution des mausolées Pezzaro et Mocenigo à Venise et\nd'une vierge de marbre de la cathédrale d'Anvers.\n   Le chevalier Marchai, dans son important ouvrage sur la sculpture\nbelge (2), reprend les affirmations de Baert, sauf en ce qui concerne le monu-\nment Mocenigo, et fait naître de Corte en 1635 (3). H le dit fils de Jean\n\n  (1) Mémoires sur les Sculpteurs et Architectes des Pays-Bas, par Pu. BAERT, bibliothé-\ncaire du marquis de Chasteler, publiés par M. le Baron de Reiffenberg. (Compte rendu des\nséances de la Commission royale d'histoire, vol. XV et XVI, année 1849-1830.)\n  (2) La Sculpture et les Chefs-d'œuvre de l'Orfèvrerie belge, par le chevalier Edm. MARCIIAL,\nBruxelles, Hayez, 1895.\n  (3) Une note des errata et addenda de cet ouvrage, p. 8o3, dit : « Au surplus des recherches\nnouvelles nous autorisent à considérer comme sujette à caution la date de naissance de 1635\nde Juste de Corte, que les Flamands appellent Joos de Cort. »\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2697, "texte": "                                       DURENDAL                                      105\n\n\nde Corte qui figure pour une somme de 24 livres parisis dans le compte de\nla Nieuwerck de l'hôtel de ville d'Ypres, en 1621 et ajoute quelques autres\nrenseignements concernant notre artiste.\n   Ces données, encore fort incomplètes et partiellement inexactes, consti-\ntuaient à peu près tout ce que nous savions jusqu'ici au sujet de Josse\nde Corte.\n   Il nous est possible aujourd'hui de dissiper quelque peu l'obscurité qui\nentoure le nom et les oeuvres de l'artiste flamand.\n   Josse de Corte, Just de Cort, Giusto Cort ou Lecurt pour les Italiens,\nnaquit à Ypres au mois d'août de l'année 1627. Baptisé à l'église collégiale\nde Saint-Martin, le 27 de ce mois, il eut pour parrain Henri de Vos et pour\nmarraine Pétronille Minnaert.\n   Josse de Corte était le quatrième enfant de Jean de Corte, baptisé à Ypres\n(Saint-Martin), le 5 janvier 1595, en son vivant maître tailleur d'images et\nsculpteur en bois et en pierre. Jean de Corte avait été inscrit comme tel le\n17 octobre 1633, en qualité de membre du Serment de la Corporation des\npeintres, sculpteurs et verriers de cette ville.\n   Le maître tailleur d'images de Corte avait épousé en premières\nnoces, le 16 septembre 1623, Catherine Meinaert ou Meingaert, fille de\nJacques, d'une famille de sculpteurs yprois (1), décédée bourgeoise\nd'Ypres, le 24 mars 1635.\n   Il se remaria le 6 février 1639. Sa nouvelle épouse, Anne Taillebert, veuve\nde Charles Cotton, maître tailleur de pierres, était elle-même de famille\nd'artistes. Son père, Hubert Taillebert, maître tailleur d'images, natif de\nBéthune, est l'auteur des stalles actuelles de l'église de Saint-Martin, à\nYpres et de celles de Saint-Pierre, à Loo.\n   Quant à Jean de Corte, nous savons par les comptes généraux de la ville\nd'Ypres, qu'il toucha notamment la somme de 12 livres parisis pour avoir\nrefait, en 1623, la statue de Marie de Bourgogne qui ornait précédemment les\nhalles et qui était brisée en de multiples fragments (2).\n   Outre la commande de deux culs de lampe et de six mascarons pour la\nNieuwerck des halles d'Ypres, déjà mentionnée par M. le chevalier\nMarchai, nous trouvons encore trace d'une livraison de pierres, faite pour\n\n  (1) Nous trouvons notamment un Pierre Meinaert, maître tailleur d'images, auteur des\nornements de la nouvelle porte de Boesinghe, à Ypres (compte février 1641, 31 janvier 1642,\n4 mai 1641, 3o avril 1642). Compte général de la ville d'Ypres. (Archives de cette ville.)\n  (2) Rubrique : Dépenses diverses, f° 117'do. Compte général de la ville d'Ypres.\n                 R. Janvier-31 décembre 1623.\n                 D. 1 avril 1623-31 mars 1624.\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2898, "texte": "  106                                  DURENDAL\n\n\n\n  ce monument ou le beffroi (1). Enfin, détail curieux, Jean de Corte fournit\n  à la ville, en 1634, une grande couronne pour le service funèbre de la\n  Sérénissime Infante d'Espagne (2), célébré au chœur de l'église Saint-\n  Martin, et, plus de vingt ans après, un nouveau géant destiné aux festivités\n  populaires, que l'artiste peignit lui-même (3).\n     Fils de sculpteur, appartenant à l'une de ces véritables dynasties d'artistes\n  qui, les détails donnés plus haut en témoignent, créent par mariage, des\n  liens encore plus étroits entre membres d'une même corporation, il n'est\n  point étonnant que le jeune de Corte ait pris la voie suivie par son père,\n  et il est très probable qu'il dut son éducation artistique première à celui-ci.\n     Des sept enfants issus du mariage de Jean de Corte et de Catherine\n  Meingaert, cinq seulement sont mentionnés au partage des biens délaissés\n  par leur mère. Les deux autres devaient être morts à cette époque.\n     Pierre, Jean, Josse, Anne et Jacques furent mis, à la date du\n  5 février 1639, sous la tutelle de Léonard de Corte et de Pierre Meingaert\n  leurs proches parents. Nous retrouverons le nom de Jean, qui vraisembla-\n  blement entra dans les Ordres, et celui d'un Georgio Meynaert, à Venise,\n  en 1680, à l'occasion et peu après le décès de Josse de Corte.\n     Les faits que nous venons de citer établissent, de façon indubitable,\n  l'erreur de Baert avançant que Josse de Corte fut élève du sculpteur Jean\n  Van Mildert ou Maldérus à Anvers.\n     Van Mildert était décédé le 21 septembre 1638, une année avant la mise\n  sous tutelle de Josse de Corte, qui n'avait point atteint, pour lors, l'âge de\n  douze ans.\n     Ce qui peut être en partie la cause de l'erreur de Baert, c'est que la\n  seule œuvre connue, exécutée au Pays-Bas par Josse de Corte, paraît être\n  une statue de marbre, ornant jadis le portail de la chapelle des Fusilliers à\n  la cathédrale d'Anvers. Ce portail avait été commandé le 23 décembre 1648\n. à Corneille Van Mildert, fils de Jean. Peut-on en inférer que fosse de Corte\n  séjourna à Anvers? Les liggeren ou registres de la gilde de Saint-Luc, pas\n  plus que les archives de la cathédrale ne font mention du nom de l'artiste\n  yprois.\n     Cependant un curieux petit opuscule (4) du siècle dernier, décrivant la\n\n  (1-2) Analyses de la collection des comptes généraux de la ville d'Ypres,        I297-1795.\nAnnées 1623, 1638, 1645, 1934. Aux archives de cette ville.\n  (3) Analyses de la collection des comptes généraux de la ville d'Ypres, 1297-1795.\nAnnées 1624, 1638, 1645, 1634. Aux archives de cette ville.\n  (4) Description des principaux tableaux, sculptures et autres raretés de plus fameux et\nanciens maîtres qui se trouvent dans les églises et couvents de la ville d'Anvers. A Anvers\nchez Gérard BERDIE. (Avec privilège datant du 11 juin 1755.)\n"}, {"page_pdf": 122, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2806, "texte": "                                        DURENDAL                                        I07\n\n\nchapelle du Serment des Fusilliers, où se trouvait à cette époque la\nDescente de Croix de Rubens, dit textuellement :          Le portail vers le\ncimetière mérite d'être vu, donné par Gaspar Nemius Evecque d'Anvers.\nAu-dessus du même, est une vierge très bien faite, par Justus de Cort,\nfameux sculpteur. » Ce portail, y compris la Vierge de marbre, disparut\ndans la tourmente révolutionnaire.\n   La Vierge de Josse de Corte aurait eu, paraît-il quelque analogie avec la\nSainte-Suzanne de François Duquesnoy, à l'église de Notre-Dame de\nLorette, à Rome. Faut-il en conclure que, lors de son exécution, de Corte\navait déjà fait un premier voyage en Italie ?\n   Une obscurité presque entière couvre toute cette partie de la vie de notre\nsculpteur. Ce que nous savons cependant, c'est qu'il s'était acquis, dans\nsa patrie d'origine, une grande réputation.\n   L'autel de Notre-Dame de Tuine, dans la chapelle communale de l'église\nSaint-Martin, n'étant plus jugé digne de la patronne d'Ypres, on se décida\nà le remplacer. Tout d'abord on acheta deux blocs de marbre, déposés pro-\nvisoirement à l'abbaye des dunes. Les plans du nouvel autel sont dressés.\nLe 18 septembre 1663, ils sont soumis aux magistrats de la ville par les\nadministrateurs de la chapelle communale et agréés le même jour (1). Enfin\nl'œuvre est commandée à Josse de Corte. La dépense ne pouvait excéder\nneuf mille à neuf mille six cents francs, somme considérable pour l'époque.\n   La commande fut-elle acceptée ? Nous ne le savons. Toujours est-il\nqu'en 1671, rien n'était fait. Une décision de l'autorité communale, en date\ndu 5 septembre de cette année, donne à Josse de Corte, comme dernier\ndélai, la prochaine fête de Noël pour rentrer à Ypres et se mettre à\nl'œuvre. Au cas où il ne se conformerait point à cette injonction, l'exécution\nde l'autel serait demandée à un autre maître.\n   Josse de Corte ne revint pas. Les administrateurs de Notre-Dame de\nTuine durent s'adresser ailleurs et ce fut Arthus Quellyn qui recueillit\nl'importante commande négligée par notre sculpteur (2).\n   Il y a lieu de croire que les travaux entrepris en Italie et le séjour de la\nrépublique vénitienne devaient paraître plus attrayants à Josse de Corte\n\n\n   (1) « ... Authorisende de voorn : huerlieder ghecommiteerde omme tselve werck te\nbesteden aan Sr Joos de Corte, meester bildtsnidere, totter somme van vijfthien hondert\nten hoogsten tot sesthien hondert ponden grooten vlaemsch, ten laste ende op 't crediet van\nde selve capelle. »\n      (Extrait des reg. des délibérations du magistrat d'Ypres, en date du 18 septembre 1663.)\n  (2) Voir Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres, par Alphonse VAN DEN\nPEEREBOOM. Bruges, DE ZUTTKKE, 1880.\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": " 108                                  DURENDAL\n\n\n\nque le retour au pays natal. Quoi qu'il en soit, c'est là-bas que nous\nretrouvons une série d'œuvres, la plupart importantes, terminées par notre\nsculpteur.\n   Padoue faisait pour lors partie intégrante de la Vénétie. Une première\nœuvre de l'artiste flamand décore la nef gauche de la célèbre basilique de\nSaint-Antoine. C'est le mausolée de Catérino Cornaro, légat, avec pleins\npouvoirs, de la république de Venise, en Dalmatie, puis en Crète. Ce\nmonument extrêmement riche, comprend plusieurs figures. Deux gigantes-\nques cariatides supportent un entablement sur lequel se dresse la statue du\ngrand capitaine. A droite et à gauche, un prisonnier enchaîné et des\ntrophées militaires rappellent ses victoires. Catérino Cornaro tient de la\nmain droite le bâton de commandement. D'une allure mâle et dégagée,\ncette figure est une des bonnes productions de l'art de cette époque. Le\nsculpteur de la fin de la Renaissance réussit d'ailleurs, en général, le\nportrait, parce qu'il s'y voit obligé de renoncer à la fausse vie dramatique\nqui vient gâter la plupart des sujets qu'il entreprend. Ce genre lui permet de\ndéployer les qualités d'expression qui le distinguent et de traiter son œuvre\navec une liberté et une grandeur d'allures clignes d'amiration.\n   Catérino Cornaro étant mort en 1674, c'est vers cette date que paraît\ndevoir être placée l'exécution du monument. Josse de Corte exécuta\nd'ailleurs d'autres œuvres à Padoue. Au témoignage de Brandolèse (1), qui ne\nprécise pas davantage, il en laissa un certain nombre dans cette ville et ses\nenvirons, mais nous n'avons jusqu'ici pu les retrouver. Il en est autrement\ncependant des anges de marbre blanc placés à droite et à gauche du taber-\nnacle de la chapelle du Saint-Sacrement dans la belle église de Sainte-Justine.\nCes deux statues seraient de de Corte, si nous en croyons l'auteur cité.\n   Faut-il ajouter foi au dire de Cicogna (2), annonçant que Josse de\nCorte ne serait venu à Venise que dans un âge avancé ? Nous ne le\ncroyons pas.\n   La part que prit de Corte au monument Girolamo Cavezza exécuté\nen 1657, dans l'église de la madonna del Orto, semble prouver qu'il y était\ndéjà établi, sinon définitivement, tout au moins de fait, dès l'âge de\n30 ans. Cette résidence expliquerait d'ailleurs la non-exécution de l'autel\nde Notre-Dame de Tuine qui lui fut commandé, ainsi que nous l'avons vu,\nen 1663, année où nous trouvons de Corte déjà occupé à un travail consi-\ndérable, la sculpture d'un autel de l'église des Frari.\n\n (1) BRANDOLÈSE Pietro. — Pitture e sculture, architecture di Padova. Padova, 1793; p. 281.\n (2) CICOGNA Emmanuele-Antonio. — Delle Inscripponi Veneziane.Venezia, 1853. Tipografia\nAndréola.\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2831, "texte": "                                      DURENDAL                                          109\n\n\n   Josse' de Corte exécuta d'ailleurs un grand nombre d'œuvres à Venise.\nNous citerons celles que clés recherches en cette ville nous permettent\nd'attribuer à ce sculpteur. Elles témoignent tant de l'estime dont jouit\nl'artiste flamand que d'un talent qui dut être d'une fécondité peu commune.\n   Mais avant de faire connaître les œuvres sculpturales dont l'attribution\nau maître, semble ne laisser aucun doute, il convient de dissiper une erreur\nau sujet d'une œuvre considérée précédemment comme émanant de lui.\n   Nous avons vu que Baert attribue à de Corte la partie sculpturale de\nl'énorme mausolée de marbre du doge Jean Pezzaro, élevé en 1669, clans\nl'église Santa Maria Gloriosa de Frari, à Venise. Une reproduction\ngravée de cette œuvre figure, sous le nom de cet artiste, aux musées\nroyaux des arts décoratifs à Bruxelles.\n   Le monument de Jean Pezzaro fut érigé sur les dessins de l'architecte\nBaldassare Longhena. Des nègres en cariatides supportent un premier\nentablement d'où s'élèvent quatre colonnes. Une figure allégorique est\nassise aux pieds de chacune d'elles. Au milieu s'élève le sarcophage du\ndoge, surmonté de sa statue. Un nouvel entablement, orné de bas-reliefs\net surmonté de figures d'anges domine le tout. Inscriptions nombreuses\net longues, squelettes de marbre, attributs et ornements sculpturaux de\ntoute nature font de ce monument une des plus riches productions de la\nRenaissance, si fertile cependant en cénotaphes pompeux.\n  Or, la partie sculpturale de ce mausolée émane, non de Josse de Corte,\nmais de Melchior Barthel, artiste originaire de la Saxe, qui apprit la\nsculpture à Venise, à l'école de ce maître, dont il fut l'un des meilleurs\nélèves. Cicognara (1) l'affirme sans ambages. De Boni (2) le prouve en\nétablissant que ce fut à Melchior Barthel que fut donné le soin exclusif\nd'exécuter les statues et bas-reliefs du tombeau de Jean Pezzaro.\n  D'ailleurs, comme nous l'avons dit plus haut, il n'est point nécessaire\nde sortir de l'église des Frari pour trouver des sculptures du maître flamand.\n   I es sculptures du premier autel de droite, dans la grande nef de cet\nédifice, sont l'œuvre de Josse de Corte. Seules les statues de l'Espérance et\nde la Charité, si nous en croyons Moschini (3), ne seraient point de lui.\n  Cet autel fut exécuté, sur les dessins de Longhena en 1663. Il est dit de\nSaint-Antoine de Padoue, parce que la tète de ce saint y est conservée\naujourd'hui.\n   Cette relique, qui occupait la chapelle voisine, ne fut déplacée qu'en 1843,\n  (1) CICOGNARA (comte Leopoldo) Storia della Scultura, p. 226, vol. VI. Prato. 1824.\n  (2) DE BONI (Philippo) Biographia degli Artisti. p. 67. Venezia. 1840.\n  (3) MOSCHINI (Abbé), Itinéraire de la ville de Venise. Venise. 1810.\n"}, {"page_pdf": 125, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2863, "texte": " 11O                             DURENDAL\n\n\n\n\nafin de faire place au monument du Titien, exécuté par Louis et Pierre\nZandomeneghi, sur l'ordre de l'empereur Ferdinand I er .\n   L'autel, conformément aux traditions de la Renaissance, constitue un\nvéritable monument, atteignant le haut de la nef. Des colonnes de marbre\n                                                          soutiennent une\n                                                          gigantesque cor-\n                                                          niche, surmon-\n                                                          tée à son tour de\n                                                          statues allégori-\n                                                          ques, d'anges et\n                                                          de figures diver-\n                                                          ses. L'ensemble\n                                                          de l'autel se dis-\n                                                          tingue par sa\n                                                          richesse extrême\n                                                          et les statues qui\n                                                          l'ornent sont re-\n                                                          marquables par\n                                                          une e x é c u t i o n\n                                                          relativement so-\n                                                          bre, habile, et un\n                                                          s e n t i m e n t de\n                                                          f r a n c h i s e que\n                                                          l'on       rencontre\n                                                          rarement dans\n                                                          les œuvres de\n                                                          cette époque. La\n                                                          même église ren-\n                                                          ferme un second\n                  L'Eglise de la Salute, il Venise.\n                                                          autel dont les\nsculptures sont dues à de Corte. Cet autel, dit du Crucifix, est situé près\ndu monument Canova.\n   Baert est plus heureux que précédemment en attribuant à Josse de Corte\nle mausolée d'Alvise Mocenigo, capitaine général des armées navales de la\nrépublique vénitienne, érigé dans l'église de l'hôpital destiné à l'entretien\ndes pauvres filles.\n   M. Marchai met en doute cette affirmation, ne connaissant point une\néglise de ce nom à Venise et ayant retrouvé d'autre part des monuments de\nla famille Mocenigo à San Giovanni et Paolo.\n"}, {"page_pdf": 126, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2688, "texte": "                                 DURENDAL                                 111\n\n\n\n   Or, sur la place même de « Zanipoulo », en angle droit avec ce magnifique\nédifice, nous trouvons la riche façade de la Scuola di San Marco.\n   Pénétrons dans cet établissement, devenu hôpital civil depuis 1815. Un\ngardien nous mène, par les corridors encombrés de visiteurs et de malades,\nà la spacieuse chapelle de l'établissement. Nous nous trouvons dans la\n« chiesa di San Lazzaro dei Mendicanti ». L'erreur de l'honorable secrétaire\nperpétuel de l'Académie de Belgique s'explique aisément par suite de cette\ndernière appellation. Là, au-dessus et à l'entour de l'entrée de l'édifice,\nle gigantesque monument d'Alvise Mocenigo occupe toute la hauteur et la\nlargeur de la nef.\n   Quatre colonnes de marbre, encadrant la porte, soutiennent la statue du\ngrand capitaine. Cette œuvre, de fière allure, est incontestablement due au\nciseau du maître flamand. A la hauteur de cette statue, deux grands\nbas-reliefs représentent, celui de droite, un combat naval, celui de gauche,\nune bataille. Sculptures singulières, cherchant à réaliser dans le marbre, la\nperspective aérienne et l'étagement des plans que nous retrouvons dans les\ntableaux et les tapisseries de l'époque.\n   Erreur à coup sûr, que la diversité et la mobilité des objets représentés\ndevaient rendre plus sensibles.\n   Malgré cela, ces œuvres présentent un incontestable intérêt. Ils caracté-\nrisent excellemment l'état d'esprit d'une génération qui cherchait trop à faire\nparler la pierre et n'arrivait généralement qu'à l'émotion factice et à la\nreprésentation imparfaite de scènes auxquelles cette matière devait, de par\nsa nature, rester étrangère.\n   Les statues de la justice et de la paix, sous les deux bas-reliefs en ques-\ntion, et des anges tenant des palmes, dans le haut, complètent le mau-\nsolée.\n   Le projet de ce monument fut dressé par l'architecte Giuseppe Sardi.\nIl est difficile, à défaut de documents irrécusables, de discerner les parties\nsculpturales de cet ensemble qui sont le fait exclusif de Josse de Corte.\nCicogna, sur la foi de Tommaso Arcangelo Zucchini, ne lui attribue\nexpressément que la statue d'Alvise Mocenigo. Selvatico et Lazzari tout en\nlui attribuant l'exécution de la plupart des sculptures, avancent que cer-\ntaines autres ont été rapportées de Candie, où les habitants avaient élevé, du\nvivant de Mocenigo, un monument en son honneur.\n   Il n'est point nécessaire de s'éloigner davantage de Zanipoulo pour\ntrouver une autre œuvre de Josse de Corte.\n   Au Ponte del Cavallo, ainsi nommé à cause de la superbe statue équestre\nde Colléoni qui l'avoisine, une étroite demeure conserve, au-dessus de la\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2882, "texte": " 112                                DURENDAL\n\n\n\nporte d'entrée, un remarquable bas-relief de marbre, dû au ciseau de notre\nartiste. Une grâce charmante se dégage de cette petite sculpture qui repré-\nsente l'Annonciation.\n  La Vierge, dans une attitude toute de modestie et d'abandon, est saluée\n                                                      par l'Ange qui des-\n                                                      cend du ciel, les ailes\n                                                      déployées.\n                                                         Œuvre délicate d'un\n                                                      maître, cette sculp-\n                                                      ture, mieux que des\n                                                      travaux de longue ha-\n                                                      leine, permet d'appré-\n                                                      cier le talent de Josse\n                                                      de Coite. Elle expli-\n                                                      que la séduction que\n                                                      dut exercer sur les\n                                                      artistes de la Vénétie\n                                                      l'art d'un flamand dont\n                                                      aujourd'hui la Belgi-\n                                                      que connaît à peine le\n                                                      nom.\n                                                                     Rien ne témoigne\n                             L'ANNONCIATION\n                                                                   d'ailleurs plus vive-\n                         Œ u v r e d e J . D e Corte               ment du renom de ce\n        Bas-relief d'une maison au P o n t e del Cavallo, à Venise\n                                                                   maître, que la com-\nmande qui lui fut faite du maître-autel de l'église de la Salute. La construc-\ntion de cet édifice, dressant à l'entrée du Grand Canal son élégante\nsilhouette, est la conséquence d'un vœu national.\n   A la suite de la peste de 1630, l'architecte Longhena, artiste fécond à qui\nl'on doit nombre de monuments de Venise et que nous avons déjà cité\nantérieurement, édifia ce grand et bel édifice, orné aujourd'hui des plus\nbelles œuvres du Titien.\n   Entre les colonnes monolithes du chœur, provenant du temple romain\n de Pola en Istrie, se trouve l'œuvre capitale de Josse de Corte.\n   La Vierge, tenant dans les bras l'enfant Jésus, se dresse toute sereine,\n au sommet du monument.\n   Excellente statue de marbre, conservant, dans l'exagération du drapé, un\n caractère de grandeur et de style qui ne se rencontre que dans les meilleures\nœuvres de la Renaissance.\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1616, "texte": "                                   DURENDAL                                  113\n\n\n   Venise, vêtue du long manteau et coiffée de la Corno ducale, reine age-\nnouillée au pied de la Vierge, attend confiante, les effets d'une aussi puissante\nintercession.\n   La partie la moins bonne de l'œuvre est celle où cette intervention se\nmanifeste.\n   Une vieille femme, \" la peste \", fuit, dans une envolée d'étoffes,\nles petits anges qui la poursuivent. Conception vicieuse, inspirée de cet\nexcès de symbolisme à la mode et d'un désir maladif de faire exprimer au\nmarbre plus qu'il ne peut dire. Il en résulte un manque d'équilibre esthétique\nde ce groupe très important, où les qualités robustes du sculpteur flamand\nse révèlent à côté de\ndéfauts, moins impu-\ntables au sculpteur\nqu'aux idées qu'on se\nfaisait alors du but et\ndu pouvoir de l'art.\n   Des figures d'ange,\nen cariatides, suppor-\ntent    l'entablement,\nsurgissent les statues\nd'où décrites. Enfin,\nles statues de Saint-\nMarc et de Saint-Lau-\nrent occupent les deux\ncôtés du maître-autel\ndont ils complètent\nainsi la décoration.\n   Œuvre importante,\nà coup sûr, qui per-\nmet d'étudier le faire\nde Josse de Corte et\nde reconnaître en lui\nun artiste d'une vir-\ntuosité étonnante et            le maitre-autel de l'Eglise de la Sainte, à Venise\n                                            (Œuvre de J. De Corte)\nd'un talent qui ne le\ncédait point à celui du Bernin. Les caractéristiques de l'œuvre ont d'ail-\nleurs frappé les auteurs italiens. Ils y voient la manière « qui tient de la\nflamande .\n   Indépendamment des œuvres énumérées antérieurement, il nous est\n"}, {"page_pdf": 129, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2659, "texte": " 114                            DURENDAL\n\n\n\npermis d'avancer que Josse de Corte exécuta encore à Venise et dans les\nenvirons :\n  1° La statue de Saint Jérôme qui se trouve sous le chœur de l'église de\nSan Michèle di Mufano.\n    2° Une partie importante de la décoration sculpturale du monument de\nGirolamo Cavazza, dans l'église de la Madonna del Orto, appelée aussi\nSan Christoforo Martire, exécutée sur dessins de Giuseppe Sardi. Nous\navons argué de la date de l'exécution de ce monument, pour la fixation du\nmoment de l'arrivée de Josse de Corte à Venise.\n    3° Le mausolée de Georgio Morosini, exécuté en 1676, dans l'église de\nl'île de Saint-Clément.\n    4° Le mausolée de Piétro Morosini existant dans la même église. Piétro\nMorosini mourut en 1683, mais son tombeau avait été exécuté de son\nvivant. Nous verrons tantôt que Josse de Corte le précéda dans la tombe.\n    5° Quatre statues d'anges, dont deux au grand autel et deux à la chapelle\nde Saint-Gaétan, dans l'église San Nicolo de Tolentino.\n    6° Certaines statues décorant la Dogana della salute ou di mare, à\nl'entrée du Grand Canal. Ce travail fut confié à de Corte, en 1678.\n    70 Diverses statues, figures d'anges et de victoires, et des motifs déco-\nratifs devant servir à l'ornementation d'un autel de l'église Santa Maria\ndelle Vergini. Cet édifice et le monastère y attenant furent démolis en 1809.\n    8° Deux bas-reliefs, exécutés sinon à Venise, tout au moins en Italie,\net ayant fait partie de la vente San Donato, à Florence, en 1880. L'un\nreprésente l'Amour endormi, l'autre une allégorie de la vanité des choses,\nreprésentée par un amour appuyé sur une tête de mort et tenant de la main\ndroite un chalumeau, d'où s'échappent des bulles de savon. Ces deux bas-\nreliefs, de petite dimension (om23 X om33), auront probablement fait partie\nd'une œuvre plus importante.\n    La dernière œuvre de Josse de Corte à Venise fut le maître-autel de\nl'église San Andréa de Zirada, tout près du Campo di Marte.\n    Cet autel représente la transfiguration sur le Mont Thabor. Il fut exécuté\npar de Corte, sur commande d'une religieuse de la famille Cornaro, élevée\npar quatre fois à la dignité d'abbesse du monastère de Saint-André.\n    Jadis, l'autel en question était, au témoignage de Stringa, presque con-\ntemporain, « très beau et richement travaillé à la manière moderne, avec\ndes sculptures, des reliefs et des ornements de toute nature, le tout relevé\nd'or avec beaucoup de goût. La vie, le martyre et la mort de Saint André,\nen demi-relief, faisaient l'objet de trois remarquables scènes sculptées déco-\nrant le devant de l'autel. Au milieu de celui-ci, les statues de Saint André,\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2519, "texte": "                                    DURENDAL                                    115\n\n\nde Saint Pierre et de Saint Paul, partiellement dorées, constituaient à\nl'entour d'un riche et artistique tabernacle, un ensemble du plus bel effet.\n   Aujourd'hui, cette partie de l'œuvre de Josse de Corte est détruite. Seul,\nsurgit derrière l'autel un monticule de marbre rouge, le Mont Thabor, au\nsommet duquel se dresse le Christ dans la gloire (1). Au bas, à droite et à\ngauche, demeurent encore des statues d'apôtres. A la partie postérieure du\nmonument mutilé, sous un bas-relief représentant l'Annonciation, se lit\nl'inscription suivante :\n\n                              OMNIPOTENTI ŒTERNO\n                 DlGNAMERITA CORNELIA PLURIES A B B A T I S S A\n                             IUSTI D E CURTE BATAVI\n               SCULPTORIS ET ARCHITECTI VALDE PRŒCLARI\n                                  OPUS ULTIMUM\n                                 MDCLXXVIIII.\n\n   Le maître, qui habitait la paroisse de Santa Sofia, mourut cette année,\n ainsi qu'il semble résulter de cette inscription. Nous en avons d'ailleurs une\nautre preuve. C'est la pièce par laquelle Giorgio Meynaert, probablement\nparent de Josse de Corte, porteur d'une procuration du R. P . Giovanni\nde Corte, frère du défunt sculpteur, donne quittance du solde dû à l'artiste\npour les travaux effectués à l'église Santa Maria delle Vergini.\n   Cette procuration est datée du 26 novembre 1679.\n   Le dernier reçu donné par Josse de Corte pour un acompte sur le paie-\nment des travaux en question, est daté du 29 avril de la même année.\n   Après avoir fait connaître ce que nous savons de la vie du maître et énu-\nméré les œuvres que nous avons pu retrouver, il nous reste à envisager le\nrôle joué par de Corte à Venise comme chef d'école.\n   Entrant dans une voie sensiblement parallèle à celle ouverte par le che-\nvalier Bemin, Josse de Corte devait, de par la nature des choses, former\ndes élèves plus épris de la virtuosité et du côté décoratif de son talent que\nde ses mérites intrinsèques.\n   Poussant à l'extrême la recherche de l'effet déjà si sensible chez le\nmaître, ne disposant point des mâles qualités du sculpteur flamand, beau-\ncoup d'entre eux crurent trouver, dans la richesse extrême de la matière,\nl'exagération du mouvement et la surcharge ornementale, un résultat que\nces éléments ne pouvaient leur donner.\n\n (1) Un exemple de disposition analogue se retrouve au maître-autel de l'église de San\nMoïse, Calle de San Moïse, près de la place Saint-Marc.\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2661, "texte": " 116                                          DURENDAL\n\n\n\n   Cicognara constate que des tendances germaniques, un gusto tedesco\nvint influencer très vivement, durant la seconde moitié du XVIIe siècle, la\nmanière italienne, et reconnaît à Josse de Corte le titre de fondateur de\nl'école nouvelle à Venise.\n   Cicognara se trompe en attribuant à cette influence étrangère, le peu de\nvaleur de beaucoup d'ceuvres d'élèves formés à l'école du sculpteur flamand.\n   Les imitateurs du Bernin ne furent pas plus heureux, loin de là, et\nl'artiste qui sut. à cette époque, où tout l'art sculptural de l'Italie gravitait\nautour du maître napolitain, « éliminer les formes et la manière de l'époque\nantérieure, sans se plier servilement au goût plus généralement répandu de\nBernin (I), » constitua certainement une individualité qui mérite d'être\nétudiée.\n   Ce Melchior Barthel que nous avons vu tantôt exécutant seul la partie\nsculpturale du colossal monument Pezzaro, dut être l'un des élèves les plus\nbrillants du maître, et lui fait plus d'honneur que n'en firent au Bernin,\nErcole Ferrata, Antonio Ruggi et Francesco Baratta, auteurs d'une partie\ndes sculptures de la place Navone, à Rome. Un autre artiste de certain\ntalent, Bonazza, également élève de Josse de Corte, exécuta de nombreuses\n sculptures pour l'église de San 'Giovanni et Paolo. La riche chapelle du\nRosaire, contigue à cette église et érigée l'année 1571, en souvenir de la\nvictoire de Lépante, contenait plusieurs de ses œuvres. L'incendie de cet\nédifice qui détruisit en 1867, le Saint-Pierre martyr du Titien et une Vierge\nde Bellini, respecta plus ou moins les deux bas-reliefs de marbre de cet\nauteur, représentant la Naissance du Christ et la Visite des mages.\n  On les montre aujourd'hui encore, noircis et mutilés dans la partie\ngauche de cette chapelle.\n  Parmi les autres sculpteurs, élèves de Josse de Corte, on cite encore\nFrancesco Penso, dit Cabianca, Antonio Fersia, Guiseppe et Paolo Grop-\npelli. Paolo Caltalo, Matteo Calderon, Philippe Catasio, Francesco Ber-\nnardoni et Giuseppe Zeminiani, à qui nous devons les décorations, extrême-\nment riches, des églises de Saint-Eustache et des Jésuites.\n  Ces sculptures présentent les défauts de beaucoup d'ceuvres de l'époque.\nLe luxe exagéré des marbres, la quantité extrême des ornements qui\nconstituent la décoration des édifices de la fin du XVIIe siècle et du début\nduXVIIIesiècle incite à l'emploi d'un grand nombre de sculpteurs, dont tous\nne possèdent ni un sentiment artistique suffisamment développé, ni une\nhabileté professionnelle qui pourrait jusqu'à un certain point y remédier.\n\n  (1)   CICOGNARA, op.   cit.   pag.   126.\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2674, "texte": "                                   DURENDAL                                 117\n\n\n   Aussi l'influence de Josse de Corte, qualifié cependant de chiaro scultore\ncélèbre sculpteur, par Cicognara, n'est-elle point appréciée avec faveur par\nles écrivains d'art italiens. Tout en constatant que son école eut grande\nrenommée, Selvatico déplore les commandes innombrables qu'elle eut à\nfournir, et Cicognara se demande si l'exécution du maître-autel de l'église\nde la Salute fut confiée au maître flamand « à la suite d'intrigues, ou par\nce que son mérite le désignait pour l'exécution d'une œuvre nationale,\nvotive et magnifique, qui eut pour lors une célébrité plus établie ».\n  Quoi qu'il en soit, et bien qu'à diverses reprises on ait là-bas, qualifié de\ncattiva, malheureuse, ou mauvaise, l'école de Josse de Corte, il est certain\nque le séjour de cet artiste à Venise, provoqua un renouveau de l'art\nsculptural en cette ville.\n   Si l'influence considérable qu'il exerça n'eut point de suites durables,\nl'arrivée du maître flamand, loin de précipiter une décadence déjà complète,\narrêta le mouvement de recul de l'art à Venise et permit à cette époque, la\nproduction d'œuvres encore estimables.\n  La décadence artistique, tient à des causes générales et profondes. Elle\naccompagne souvent celle d'un pays et subit les mêmes soubresauts.\n  L'art sain, dont la pratique demande l'esprit d'initiative et de création,\nne croît et ne se développe qu'en terrain propice.\n   Venise, victorieuse et riche, vit s'élever la plupart des superbes édifices\nde la place Saint-Marc, du Grand Canal et du quai des Esclavons. Bellini,\nPalladio, Sansovino furent les fils de sa prospérité et de son orgueil. Mais\nquand s'en allèrent par lambeaux, avec les terres conquises, la richesse\net la puissance de la république vénitienne, par un sentiment commun aux\nhommes et aux nations, l'amoindrissement du patrimoine, matériel ou\nmoral, conduisit au resserrement des idées et à l'affaiblissement de la\nconception d'art.\n   En pareilles circonstances commence d'ordinaire le règne des médiocres,\nprécurseurs de la fin.\n   L'art s'étiole et se meurt avec les institutions qui lui ont permis de fleurir.\nMort lente, il est vrai, comme celle d'un pays dont les sources de vie peu\nà peu se tarissent. Mais telle une circonstance quelconque peut galvaniser\nun organisme et lui rendre l'illusion de la force, tel aussi un artiste peut,\ncomme le fit de Corte, rendre quelques années durant, à l'école expirante,\nune vie trompeuse qui disparaît avec lui.\n  Après le maître flamand, la chute est plus rapide et plus irrémissible.\nC'est l'agonie, non seulement de la sculpture de la Vénétie, mais de toute\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 567, "texte": " 118                             DURENDAL\n\n\n\ncette école italienne, jadis si lumineuse, à qui seul, et pour la dernière fois,\nle nom de Canovas rendra un éclat furtif.\n   Josse de Corte, le quatrième fils de Jean de Corte, l'humble ouvrier d'art\nqui façonnait un grotesque géant pour les bonnes gens d'Ypres, eut l'hon-\nneur de clore dignement la série des maîtres vénitiens, commencée, des\nsiècles auparavant, par un autre artiste du Nord, le modeste maître Jean,\ndans la petite île de Murano.\n\n                                                      MAURICE BEKAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-018", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 119, "page_fin": 120, "titre_corps": "Notes d’un Prêtre à Paris", "titre_sommaire": "Notes d’un Prêtre à Paris", "signature_source": "L’abbé Armand Thiéry", "ancre_debut": "NOTES D UN PRETRE A PARIS", "ancre_fin": "ARMAND THIERY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 134, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1397, "texte": "NOTES D'UN PRÊTRE A PARIS\n\n\n                 A PARIS, le Sacré-Cœur a son église nationale en\n                 ce même Montmartre où' François-Xavier a fait\n                 vœu de jésuite et s'est donné aux missions.\n                    Me voici venu à Paris pour le Congrès catho-\n                 lique.\n                   Nous sommes au 3 décembre. Je songe que\n                 c'est aujourd'hui la fête de saint François-\nXavier, que le Congrès ne débute qu'à neuf heures, il en est six,\nj'ai le temps avant cela d'aller à l'église de Montmartre célébrer\nla sainte messe, cela me vaudra bien un bout de protection du\ngrand saint maitre François, qui aimait les Belges pour les\nemployer à ses missions.\n   C'est le premier vendredi du mois, raison de plus pour qu'on\ns'achemine à la Basilique. H o m m a g e au Sacré-Cœur!\n\n\n\n    Il fait froid et moite à traverser P a r i s , et la nuit garde\nb r u m e u s e la silhouette de la monumentale église. Entrons.\nC'est une impression unique que M o n t m a r t r e ; entre tous mes\nsouvenirs de grandes églises catholiques, Montmartre reste\nmarquée d'une piété de chapelle; ici, la masse de pierre a beau\nêtre énorme, elle n'écrase ni ne terrifie réellement, symbolisant\nla majesté infinie de Dieu qui domine tout de son être immense.\n  — Monsieur l'abbé, me dit un prêtre, il faut être indulgent,\nvotre servant de messe n'aura qu'un bras.\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1551, "texte": " I20                        DURENDAL\n\n\n\n   Je regarde l'enfant qui sera mon servant.\n   Je suis à la sacristie et je regarde, sans trop saisir la portée\nde cette apostrophe, quand le sacristain dit plus r u d e m e n t :\n   — Que voulez-vous, c'est un petit garçon paralysé qui vient tout\nde même, parce qu'il y tient à honneur.\n   Je vois bien un peu de tristesse poindre dans les yeux de\nl'enfant; je songe, moi aussi tristement un instant, que nous\navons beau être chrétien, nous ne nous résignons pas à une\ninfériorité physique; nous ne savons pas nous rappeler que Dieu\nne voit que les âmes, et on en reste humilié et souffrant comme\nd'une infériorité.\n   Mais à l'autel, mon petit homme, posément répond h a u t\net net, il sert bravement sa messe, et je sens son regard attaché\nsur moi suivant chaque oraison; à l'offertoire, il jette un regard\npour s'assurer de l'hostie qui lui est destinée.\n   T o u t à l'heure, quand il est entré dans la sacristie, il avait\ndit tout haut :\n   Je comnunie, moi, aujourd'hui, et on m'a donné pour lui une hostie\nà consacrer; il recevra son Dieu dans une messe qu'il aura atten-\ntivement écoutée et servie; une à une, de sa seule main libre,\nil tend les burettes et rien n'y paraît t r o p ; vraiment, mon\npauvre petit, on a eu tort de te brusquer; ta, bonne figure\nd'enfant ne devait pas rougir; il sert très bien notre bon Maître\nce bras-là, et son bon cœur de bon Dieu ne t'en aimera pas\nmoins, petit cœur d'enfant, quand il viendra en toi.\n\n                                    L'abbé ARMAND T H I É R Y .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-019", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 121, "page_fin": 122, "titre_corps": "Jésus", "titre_sommaire": "Jésus", "signature_source": "Joseph Serre", "ancre_debut": "Jésus", "ancre_fin": "JOSEPH SERRE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 136, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1271, "texte": "Jésus\n\nLa beauté nous ensorcelle           Mais Dieu sur un peu de paille\nDe son rayon enchanté ;                 Est plus divin.\nMais la sagesse est plus belle\n    Que la beauté.                  L'épaisseur de l'ombre noire\n                                    Sur ce petit front béni\nO Christ ! sous notre nuage         S'ajoute comme une gloire\nNous raisonnons, nous pensons,          A l'Infini.\nMais ta folie est plus sage\n    Que nos raisons.                C'est là l'effarant mystère\n                                    Qui fait le gouffre béant.\nTa mort fait l'âme vaillante ;      Quoi donc! un Dieu ver de terre!\nTa nuit, c'est notre réveil.             L'Être-Néant !\nTa croix noire est plus brillante\n    Que le soleil.                  Mais cette horreur est divine,\n                                    Dans ce néant Dieu grandit.\nQuand tu finis, tout commence.      Que lui manquait-il ? Devine,\nOh ! les vastes cieux ouverts !         D'être petit.\nTon hostie est plus immense\n     Que l'univers.                 Il tend les bras à sa Mère,\n                                    Pendant que le genre humain\nDevant Dieu l'astre tressaille      Et tout le ciel et la terre\nEt l'ange chante sans fin.               Sont dans sa main.\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 630, "texte": " 122                             DURENDAL\n\n\n\nC'est pour mieux tenir le monde      Les roses les plus divines\nQu'il a de si petits bras.           Que les vierges chercheront\nTa grandeur est plus profonde,       Sont au milieu des épines\n      Très-Haut, si bas !                 De votre front.\n\n\nC'est de ton ignominie               La Croix brille en nos désastres,\nQue vont reluire à jamais            De la plaie il sort du jour,\nCoeur, vertu, gloire et génie,       Et les crachats sont des astres\n      Tous nos sommets !                  Au Ciel d'amour !\n\n\n                                                JOSEPH    SERRE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-020", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 123, "page_fin": 130, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 138, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 1893, "texte": "LES LIVRES\n\n           ARNOLD GOFFIN           : H é l è n e . (Bruxelles,     LAMERTIN.)\n\n\n   Dans le groupe initial de la Jeune Belgique, je ne sais point de physio-\nnomie plus hautement et plus noblement artistique qu'Arnold Goffin... A\nl'écart des polémiques acerbes, dédaigneux de la réclame tapageuse, il\nélabora son œuvre dans un recueillement altier... Et cette oeuvre, n'emprun-\ntant jamais rien aux modes passagères et frivoles du jour, apparaît de plus\nen plus, de loin en loin, comme le reflet d'une intellectualité qui domine les\ncontingeances et se crée, aux cimes de la conptemplation, un idéal moral,\nphilosophique et esthétique d'une rare et jalouse personnalité... Dsns :\nHélène encore, le récent ouvrage de M. Goffin, cet idéal domine les conflits de\nsentimentalité entre Hélène et Delzire, et ici encore, le style qui revêt la\npensée de M. Goffin, emprunte à cette pensée son exceptionnalité : il la suit\ndans les méandres des plus compliquées psychologies et s'élève avec elle\naux altitudes des rêveries spéculatives.\n  Mais entre tant de pages douces, frissonnantes ou majestueuses qu'a écrites\nM. Goffin, l'auteur du Thyrse et d'Hélène me permettra de préférer celles\noù il glorifie ses conceptions artistiques — pages sereines, magnifiques et\ndésintéressées, qui révèlent une belle âme autant qu'un grand talent, et\napparentent leur auteur à la race des doux et purs songeurs dont Vigny\ndemeure la plus intégrale incarnation.                            F . V.\n\n\n\n       R E N É DOUMIC : E t u d e s s u r l a l i t t é r a t u r e f r a n ç a i s e .\n                         Deuxième série, (Paris, PERRIN.)\n\n\n   M. Doumic, par la nature de son talent plus assimilateur que personnel,\nétait prédestiné à de patientes, savantes et sagaces reconstitutions des figures\nlittéraires du passé... Son habileté à résumer une œuvre, sa faculté de\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2562, "texte": " 124                              DURENDAL\n\n\n\npeindre une physionomie en raccourci au moyen ,de traits épars dans un\nouvrage; sa propension aux conclusions vagues et pompeuses font de\nM. Doumic l'idéal du « critique des livres de critique... » Et dans cet\nordre d'idées certaines des nouvelles Etudes sur la littérature française — celles\nnotamment sur Marguerite de Navarre, Brantôme, Mme Geoffrin —\nrequièrent l'altention et présentent de l'intérêt...\n   Mais c'est quand M. Doumic déserte l'histoire littéraire telle qu'il\nl'entend, faite d'anecdotes, sinon d'analyses, quand surtout il écrit autour\nd'une grande œuvre contemporaine, celle de Goncourt par exemple ou\ncelle de Verlaine — qu'apparaît évidente l'absence d'idées générales,\nl'inaptitude à juger largement et de haut une théorie artistique, la pro-\npension aux ergotages de détail et aux infiniment-petits caquetages, qui\nsont, hélas ! les caractéristiques lamentables de cet écrivain qui joue les\nVogué sans en avoir ni l'ampleur, ni la perspicacité, ni peut-être la\nbonne foi.\n   Ah ! comme M. Doumic mérite qu'on retourne contre lui le mot dont il\npoursuit — en d'incessantes variantes — les frères de Goncourt : « Tout\nest petit chez eux, et tout ce qu'ils touchent, ils le rapetissent ! Et cette\nautre sommaire condamnation, grotesque vis-à-vis de livres comme Charles\nDemailly, Sœur Philomène et René Mauperin, n'est-elle pas tout à fait appro-\npriée aux Études de M. Doumic : « Ce qui n'est pas venu c'est le souffle\ncréateur qui, se répandant à travers toutes les parties et comme à travers\nles membres d'une œuvre d'art, les rassemble en un tout organique... »\n\n                                                                      F. V.\n\n\n        L ' A n . — Album de seize estampes fac-similé en couleur\n    d'après FRANZ MELCHERS. — Poèmes de THOMAS BRAUN.\n                        (Éditeur E. LYON-CLAESEN.)\n\n\n   Voici une œuvre essentiellement artistique, n'importe le point de vue où\nl'on se place pour l'envisager Je voudrais la louer selon son mérite; mais\njugez de l'embarras où je me trouve. Trois artistes ! le peintre, le poète et\nl'éditeur ont élevé ce monument d'art. Oui, je dis bien : monument d'art.\nL'expression n'est pas trop haute. Je le sais, les trois artistes m'en\nvoudront pour cet éloge. Ils le trouveront exagéré. Je les entends me crier,\nen protestant : c'est l'exagération de l'amitié. E h ! non, mes amis, c'est\nl'expression exacte de mon enthousiasme. Depuis que ce splendide album\nd'art est là sur ma table, je ne puis en détacher les yeux. Je le prends. Je\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2785, "texte": "                                  DURENDAL                                  125\n\n\nle reprends. Plus je le contemple, plus je l'admire. J'y découvre chaque fois\nune nouvelle beauté. Je ne me lasse pas de me promener dans cette idéale\nnature, si touchante dans sa bonne simplicité d'enfant.\n   Voyez par exemple ce délicieux tableautin d'une nature riche, féconde,\naux couleurs chaudes et chatoyantes, lourde de fruits beaux et succulents,\nau feuillage touffu, s'épanouissant en fleurs superbes, éblouissante de\nlumière. C'est la poésie de l'été, chantée par un artiste. Exaltée par consé-\nquent jusqu'à l'idéale beauté, décorée de toutes les richesses d'une imagi-\nnation féconde.\n   Je crains bien que le bourgeois, celui dont l'idéal en fait d'art de la nature,\nest un plat d'épinards, ayant d'abord toutes les apparences d'un légume bien\ncuit (car pour le bourgeois l'esthétique du ventre va avant l'autre) et\nensuite exactement dessiné et bêtement peint tel qu'il le voit sur son\nassiette, ne trouve pas à son goût ces admirables et divinement naïfs\ntableautins de Franz Melchers Il déclarera béatement que ce n'est pas ça\nla nature. Eh ! non, cher bourgeois, évidemment, pour ton œil grossier, qui\nt'empêche de voir dans la nature les beautés qu'elle cache à l'œil vulgaire,\nmais qu'elle révèle à l'âme de l'artiste. Tu ne peux voir que l'écorce. Tout\nle monde sait que tu es affecté d'une cataracte incurable dont le plus habile\noculiste du monde, fût-il un ange, est impuissant à te délivrer.\n   Le véritable artiste ne copie jamais la nature. C'est le fait du photo-\ngraphe. On n'est artiste qu'à la condition d'avoir un idéal dans la boîte\ncérébrale. C'est cet idéal que l'artiste incarne dans son œuvre.\n   L'artiste est un créateur, on l'a dit avec raison. Il crée, car il a une\nconception tout à fait personnelle de la beauté et cette conception il la\ntraduit d'une façon qui lui est propre.\n   Laissons rire le bourgeois imbécile et promenons-nous dans ces jardins\nféeriques de notre artiste, à l'ombre de ces arbres débordant de sève, d'un\ncoloris éblouissant, le long de ces poétiques canaux si paisibles, si calmes,\nsi enchanteurs, avec leurs arbres aux branches noueuses, capricieusement\nenchevêtrées.\n   Mais tandis qu'en votre esthétique promenade, vous vous laisssez aller\naux rêves que suscite en vos âmes cette délicieuse nature, écoutez donc\nl'harmonieuse chanson du poète, qui célèbre, en d'aimables cantilènes,\nles beautés exprimées d'autre part par le peintre.\n   Voilà que j'allais commettre un crime. J'allais louer le poète. Or, il me\nl'a sévèrement défendu. Le poète est un des nôtres. Il a trouvé malséant\nque les siens le louent. J e me tais donc bien vite. Vous avez du reste tous,\nchers abonnés de Durendal, pu apprécier vous-mêmes le talent du poète.\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2417, "texte": "  126                            DURENDAL\n\n\n\nVous avez maintes fois lu et savouré ses jolis poèmes, ici même. Plus d'un\nd'entre vous m'a dit toute, son admiration pour notre confrère. Pas n'est\nbesoin donc pour moi de vous faire son éloge. J'ai déjà trop dit à son avis,\nj'en suis sûr. Et n'était la douce et foncière bonté de cet ami charmant, il me\ngronderait bien fort. Je n'en dis donc pas plus et vous laisse tout à\nl'admiration et du peintre, du poète et de l'éditeur.\n   Que dire de celui-ci ? Sinon que l'eût-il voulu, il n'eût pu faire un chef-\nd'œuvre plus achevé.\n   La réputation de notre ami, l'éditeur Lyon-Claesen, est faite depuis\nlongtemps du reste. C'est un artiste. La collection d'oeuvres d'art et de litté-\nrature éditée par lui forme déjà toute une bibliothèque d'amateur. En\npubliant L'An, il a ajouté un chef-d'œuvre d'édition de plus à ces admirables\nœuvres publiées auparavant par lui, telles que Le Vieil Anvers, Les Heures de\nNotre-Dame, Les Tourelles de la Belgique et tant d'autres qu'il serait trop\n long d'énumérer.\n                                                                    H. M.\n\n\n        Le Bouclier d'Ares, par SÉBASTIEN-CHARLES             LECONTE\n                   (Société du Mercure de France.)\n\n\n   L'œuvre de S.-C. Leconte se compose de deux séries distinctes de livres\ndont les uns ont déjà paru et dont les autres sont en cours d'exécution. Ces\ndeux séries, Œuvre définitive et Livres d'études, doivent suivre une voie\nparallèle.\n   Dans l'Esprit qui passe, son premier poème, M. Leconte a évoqué l'anti-\nquité entière, non pas pour la décrire, mais pour la revivre. C'est le poète\nlui-même qui redescend dans la vie antérieure où il retrouve les Reines qui\nl'aimèrent, les Conquérants et les Héros dont l'existence fut la sienne,\net dont l'âme, aujourd'hui, se condense dans l'âme du poète, expression\nsurhumaine de l'âme de l'humanité.\n   Mais cette œuvre n'interdit pas des travaux parallèles. Le Bouclier d'Arcs\nest le premier de ces livres d'études. Complémentaire de l'Esprit qui passe, il\nréunit divers poèmes, scènes de guerre et de massacres, études du monde\nantique.\n  Voici la gloire de Shin-Akhé-Irib, Ninive, Assur, les cortèges des vaincus\net des nations, l'acclamation des armées, la troupe des chasseurs et des\ncavaliers, l'exaltation sacerdotale et les paroles du prophète.\n  Voici Salamine. Les femmes qui, pendant la mêlée, invoquaient la Peur\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2370, "texte": "                                  DURENDAL                                127\n\n\nsainte et la Vengeance ailée, interpellent ceux qui reviennent victorieux de\nla bataille et leur demandent :\n\n               Quels dieux ont combattu pour le salut d'Hellas ?\n\n  Ce fut Arès, répondent les guerriers; Poséidon, le roi de la profonde\nmer, répliquent les marins; en sa splendeur armée, les chefs du peuple\nproclament Pallas Athéné.\n\n              Mais l'Aède qui seul dans les âges peut lire\n              Te célèbre, Apollon, roi des porteurs de lyre\n                  Comme le seul victorieux.\n\n  Et la strophe iambique célèbre la Majesté des Vierges sœurs. Voici\nchanter, le cithare aux sept cordes d'or :\n\n              Frémissez de son souffle, ô flots de Salamine !\n              L'hymne de la Beauté retentit et domine\n                  Le cri farouche des clairons.\n              De l'auguste avenir nous apportons l'offrande ;\n              La terre des Héros ne sera sainte et grande\n                   Que par ce que nous en dirons.\n\n   Si des vers semblables attestent l'influence d'André Chénier, la plupart\ndes autres rappellent les Poèmes barbares : c'est la même orthographe\nassyrienne, le même entrecroisement de vers impeccables dans la strophe\ncarrée, la rime riche, la couleur crue reflétant le ciel des Tropiques ou de\nla Nouvelle-Calédonie, la fermentation des plantes et des hommes, bour-\nreaux, nomades ou demi-dieux.\n   Ces verbes, frappant nos oreilles comme des coups de gong dont se réper-\ncutent longtemps les ondes sonores, et ces images exaltées d'époques révo-\nlues, nous étourdissent dès l'abord. Les poètes d'aujourd'hui disent la\nchambre blanche, les jardins, l'existence quotidienne et un certain effort\ndevient nécessaire pour se figurer d'autres vies et pour ouïr une langue\ninaccoutumée.\n   Mais j'oublie que le Bouclier d'Arès n'est qu'un recueil d'études antiques\n— et la Gloire du Poète, qui doit paraître sous peu, nous ramènera à l'âme\nactuelle et présente de l'Homme « telle qu'elle se résume dans sa forme\nsupérieure, l'Ame du Poète ».\n   M. Leconte de la presqu'île — comme on s'est plu à l'appeler — rede-\nviendra M. Leconte tout court et redescendra des cimes du Parnasse pour\nchanter dans les vallées harmonieuses l'esprit qui passe et l'heure brève.\n                                                                   TH.   B.\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2378, "texte": " 128                                DURENDAL\n\n\n\n               L.-B. SUPINO : I l Campo Santo d i P i s a . (1)\n         (Firenze, FRATELLI ALINARI, editori.) — Prix : 10 fr.\n\n  Je veux seulement signaler ici, aux fervents de l'art primitif italien, l'inté-\nressante monographie de M. Supino, dont je parlerai longuement bientôt\ndans la Revue générale. Tous ceux qui ont hanté le doux et précieux cloître\nmortuaire de Pise feuilletteront avec émotion ce volume, orné à profusion\nde belles reproductions d'après les remarquables photographies des frères\nAlinari, auxquelles M. Supino a fait un expert et enthousiaste commentaire.\n                                                                 ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n  L e s Jardins fleuris, par EDOUARD N E D . (Collection de la Lutte.)\n\n   Dans le jardin de M. Ned fleurissent, abondantes et souvent parfumées,\nles fleurs symboliques des mélancolies rêveuses, des joies sereines et des\nardeurs pieuses. Quelques-unes, à la vérité, penchent légèrement sur leur\ntige et, si l'on y regardait de très près, peut-être s'apercevrait-on que cette\ntige est artificielle et que ces corolles ont emprunté, à l'art des praticiens,\ncertains charmes trop factices. Mais nous ne pourrions, sans injustice, nier\nles qualités de lyrisme et la grâce imagée que révèlent souvent ces poèmes\nmystiques. M. Ned sent vivement; si l'on voulait à son égard se montrer\nsévère, je crois que la monotonie de ses sensations, peut-être trop identiques\net traduites en rythmes d'une longueur un peu répétée, formerait le plus\ngrave reproche à leur adresse. Mais ces hésitations me semblent compen-\nsées par la grande élévation des sentiments et par maintes strophes où\nl'artiste s'unit au penseur de très séduisante façon.                  G. F .\n\n\n\nCœur en détresse, par ARTHUR DAXHELET. (Paris, F . VICTOR HAVARD.)\n\n  C'est une âme étrangement douloureuse et tourmentée que celle de ce\nJacques de Vésoule, gentilhomme débauché qui incarne en lui le scepticisme\ncontemporain dans ce qu'il a de plus froid et de plus démoralisant; un peu\nsnob aussi, me semble-t-il, dans son impuissante recherche d'une parfaite\nexpression d'art.\n  Et quel triste pèlerinage que le sien ! Après avoir, vainement, poursuivi la\nBeauté, puis l'Amour, il essaie, sous l'influence d'un ancien précepteur qui\n  (1) Nous donnerons, au prochain, un compte rendu détaillé de cette belle\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2584, "texte": "                                  DURENDAL                                  I29\n\n\n\nfaçonna jadis son âme d'enfant à l'image de son propre égoïsme et qui,\nmaintenant, est devenu un fervent apôtre de la charité; il essaie donc, ce\npauvre Jacques de Vésoule, de croire à la Bonté et de rendre sa foi efficace\nen semant autour de lui les bienfaits ; mais il n'a pas la foi qui fait s'accomplir\ndes miracles : l'esprit, chez lui, l'emporta toujours sur le cœur; et sa mort\nvolontaire, malgré l'apparence d'héroïsme qu'elle revêt à ses propres yeux,\nn'est qu'une ridicule et inutile prouesse de raison.\n   Cette étude d'une âme sans foi est fort intéressante et M. Daxhelet l'a\nconduite d'un bout à l'autre avec une grande sûreté de romancier. Je lui\nreprocherai seulement quelques contradictions dans les gestes de son héros,\net aussi d'avoir, au milieu du roman, par trop négligé l'influence de Gervel\nsur son malheureux élève; et puis, les amours de Jacques avaient-elles\nnécessairement besoin, pour l'intérêt de cette étude, de revêtir une telle\nvulgarité? Je ne le pense pas, et les aurais préférées plus distinguées, plus\nfines; à ce point de vue, une réserve morale s'impose à ma critique.\n  De jolis paysages, bien vus et bien rendus, parsèment çà et là leur fraî-\ncheur, exhalant un coquet parfum de Wallonie. Et l'écriture de M. Arthur\nDaxhelet, encore qu'elle soit parfois un peu maniérée, a de la grâce, du\ncharme, et trahit toujours un louable souci de perfection et de clarté. En\nsomme, Cœur en détresse est un noble effort, auquel il est permis de vivement\napplaudir.                                                          F . A.\n\n\n              IWAN GILKIN. — La N u i t . (Paris, FISCHBACHER.)\n\n\n  La Nuit — l'auteur nous en avertit dans sa préface — est « la première\npartie d'une composition dont les divisions suivantes seront intitulées :\nL'Aube et la Lumière ».\n   « Quelques personnes, ajoute M. Gilkin, critiqueront, peut-être, le\nsatanisme du présent ouvrage. L'auteur les prie de considérer qu'il a dû\ndécrire l'Enfer avant le Ciel et qu'il ne pouvait prêter à l'abîme le langage\ndes régions célestes. »\n   Au cours du recueil, le poète d'autre part, se comparant au « Pénitent des\nmauvaises cités », s'écrie :\n\n             Semblable en mes clameurs aux prophètes bibliques,\n             Je vais, les yeux hagards, par les places publiques.\n             CONFESSANT LES PÉCHÉS QUE JE N'AI POINT COMMIS!\n\n   Nous voulons croire que ces différentes et insistantes déclarations, tendant\n à dissocier l'homme du poète, et l'Art de la Vie, sont inspirées à M. Gilkin\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2528, "texte": " 130                             DURENDAL\n\n\n\npar ses scrupules de chrétien... Mais pour se mettre à couvert de la respon-\nsabilité encourue par la publication d'une oeuvre aussi glorificatrice de\nl'ultime perversité, il serait trop commode vraiment d'arguer d'un procédé\nde rhétorique et de s'abriter sous la prétendue et absolue liberté de l'artiste.\n   Et puis quand M. Gilkin nous promet après le chant de la Nuit de nous\ndonner le poème de l'Aube et celui de la Lumière, est-il bien sûr de pouvoir\ntenir sa promesse?... Cette promesse est ancienne du reste et jusqu'à présent\nle poète n'a cessé de complaire son talent — son grand et merveilleux talent\ndans les\n                 Lupanars éhontés, pleins d'immondes ivresses\n                 Mêlant tous les baisers et toutes les tristesses.\n\n  Et eût-il la bonne volonté de s'évader de ces bourbiers maudits vers les\n                  Tours divoire, châteaux que les tentations\n                  Entourent vainement de leurs obsessions\n\nne craint-il point qu'habituée et façonnée aux conceptions maudites sa\npensée ne se trouve soudain rebelle aux conceptions pures et blanches?\n   Car à l'encontre de Baudelaire, son modèle et son maître, qui au-dessus\nde ses imaginations les plus sombres et les plus désespérées, faisait planer\nle feu follet de la spiritualité et dégageait « l'essence divine de ses amours\ndécomposées » M. Gilkin, systématiquement et jalousement, maintient sa\nvision aux gehennes de damnation des « vertiges lascifs » !...\n   C'est un Baudelairien, mais un Baudelairien d'expression seulement et\nqui a dédaigné pour son œuvre cette auréole d'idéalisme par laquelle les\nFleurs du Mal — malgré certaines tares — nous sont précieuses et chères...\n   Et pour avoir ainsi fait graviter son talent dans l'orbite exclusif de la\nLuxure, M. Gilkin s'est condamné à un nombre en somme assez limité\nd'inspirations; malgré la richesse de son imagination il a bien vite fait le\ntour de l'humaine perversité.\n   Aussi la lecture de la Nuit donne-t-elle tôt la sensation de la monotonie\n— la monotonie, hélas ! dans l'écœurement.\n   Ah ! certes, le vers est beau; il est de la belle tradition parnassienne; il\nest ample, vigoureux, coloré, puissant — lourd de sensations en outre et\ncomme secoué de frissons...\n   La triste chose qu'un tel et si puissant talent se restreigne à chanter et à\nrechanter sur des gammes peu variées le Triomphe du Péché — qui n'est\nen somme que le Triomphe de la Mort.\n                                                 FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-021", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 131, "page_fin": 134, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "de l’idéal chrétien et artistique", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 146, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2046, "texte": "LES REVUES\n\n\n  LA R E V U E G É N É R A L E : Quelques pages sur la Musique religieuse,\npar Joseph Ryelandt — avec cette conclusion :\n\n   1.   La musique sacrée est une forme de la prière collective de l'Eglise.\n   2. Le plain-chant, par sa simplicité et sa beauté, atteint le plus pratique-\nment ce but.\n   3. Après le plain-chant, la musique polyphone sans accompagnement est\nla meilleure par sa sonorité immatérielle.\n   4. Pour les accompagnements et interludes, il faut préférer à l'orchestre,\ntrop riche pour s'effacer suffisamment et trop individuel, l'orgue dont le\nstyle est plus vocal, plus humble et plus impersonnel.\n   Dernière remarque : je n'ai pas parlé des solistes. Dans le chant sacré ils\nne sont admissibles que pour entonner ou alterner avec le chœur, rôle\nmodeste qui laisse dans l'ombre leur encombrante personnalité.\n   Quant aux fades roucouleurs de romances religieuses, aux violoncelles ou\nviolons solos, aux flûtes amoureuses, le Pape devrait les excommunier! »\n\n   L E MAGASIN L I T T É R A I R E : Dans sa Revue des Livres, M. William\nRitter s'occupe de la tentative parallèle faite en France et en Angleterre de\nvulgariser l'imagerie artistique. « Dans le but de fournir aux murs jusqu'ici\nsi maussades des écoles, des intérieurs prolétaires, des hôpitaux, des orphe-\nlinats, des asiles de toutes sortes et même des prisons une décoration\nédifiante, qui plaise aux yeux et, par la force persuasive de son charme\nesthétique, parle à l'âme et la remplisse peu à peu de bons sentiments. »\nAyant comparé ensuite aux tendances spiritualistes de l'École anglaise, le\nlaïcisme de l'École française, M. Ritter conclut : < Si j'avais à recommencer\nmon enfance, à en juger d'après les images murales scolaires des deux pays,\nj'aimerais infiniment mieux être un petit Anglais qu'un petit Français. »\n\n  LA QUINZAINE : Étude de M. J. Bricout sur Mgr d'Hulst. Se\ndemandant pourquoi le recteur de l'Institut catholique a échoué comme\nconférencier à Notre-Dame, M. Bricout répond : « Que lui a-t-il donc\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": "  l32                               DURENDAL\n\n\n\n manqué? D'abord les qualités extérieures qui sont indispensables à celui qui\n s'adresse à un nombreux auditoire : la plénitude et le charme de la voix, le\n pectus au sens matériel, l'ampleur du geste, l'action que Démosthène estimait\n si importante. Or, Mgr d'Hulst n'avait rien de tout cela, et il le sentait, et il\n en était gêné, paralysé. Il n'est pas bon qu'un orateur connaisse trop\n clairement ses défauts, surtout quand il lui est impossible de s'en corriger.\n    Et puis, peut-être le savant recteur s'était-il fait une conception inexacte\n de l'éloquence. On ne monte pas en chaire pour dire tout ce que l'on sait\n sur une question, sur une vérité. L'orateur n'est pas un professeur; qu'il\n sache à fond le sujet qu'il traite, rien de mieux. Mais, en chaire, qu'il s'en\n tienne aux choses essentielles : qu'il les montre sous toutes les faces, qu'il y\n revienne encore, qu'il en soit pénétré, ému et qu'il ne soit content que\n lorsque ses auditeurs l'ont compris et s'avouent convaincus et persuadés.\n Msr d'Hulst lui, avait horreur de tout ce qui lui paraissait inutile. . .\n    C'est ce qui explique en grande partie le caractère de son éloquence. Je\n lui disais un jour — il voulait qu'on fût franc avec lui — que son éloquence\n me paraissait un peu de courte haleine, un peu asthmatique. Il en convint,\n mais il ne voulait pas forcer son talent. Il le fit quelquefois. C'est pour\n essayer de se hausser et comme pour animer le discours qu'il multiplia\n dans la suite les interjections : oh! oh! oui! non! les répétitions : frappez,\nfrappez, les mets qui appellent l'attention : écoutez. A quoi bon ! Il eut tort\n en cela de tenir compte des récriminations, des railleries. Il n'a pas réussi à\n dissimuler, par ces frivoles procédés, le défaut de son éloquence. »\n\n  L E SPECTATEUR CATHOLIQUE : Symphonie du Bon Octobre. Des\nvers de Victor Kinon :\n\n                   Les bonnes voix de l'Octobre si triste\n                   Et si pâle en sa robe d'améthyste,\n                   Les bonnes voix de l'Octobre si pur\n                   En ses frileux voiles d'azur...\n\n                   Les bonnes voix, oh! certes les meilleures,\n                   Celle qui prie avec celle qui pleure\n                   Et celle qui, câline, obtient de Dieu\n                   Toute la paix de son ciel bleu...\n\n\n   L'ART MODERNE affirme que ceux qui se constituèrent les « détrac-\nteurs » du numéro de la Revue Encyclopédique, consacré à la Belgique,\nfurent   des invalides, des déclassés, des envieux et des infirmes ».\n  Merci! et qu'en termes galants ces choses-là sont dites.\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2133, "texte": "                                   DURENDAL                               133\n\n\n   LA R E V U E BLANCHE :. Féminisme et antiféminisme, par Jeanne\nChauvin : « C'est un principe d'économie sociale qu'il ne faut rejeter aucune\nforce. La société doit au contraire accueillir toutes les intelligences, toutes\nles capacités qui' peuvent la pousser dans la voie du progrès. »\n\n   L E SILLON : A l'Université, par Th. François : Le début d'un journal,\nqui suivant pas à pas, jour par jour, le mouvement universitaire du Quar-\ntier-Latin, promet d'être intéressant.\n\n LA L U T T E : La suite et la fin de la poétique et simple Légende de Sainte\nMarie la Lamentable, par Georges Ramaeckers.\n\n  LA J E U N E B E L G I Q U E : Iwan Gilkin défend la littérature des méfaits\nque lui imputent les sociologues : « Que ces messieurs se frappent la\npoitrine, renoncent à leur pessimisme et deviennent gais; c'est eux qui\nempoisonnent les poètes.\n  Pas dépourvue de justesse, cette remarque!\n\n  LA R E V U E N A T U R I S T E : Les Bœufs. Quelques vers puissants et\nimagés de Saint-Georges de Bouhelier :\n\n             Mugissement des bœufs ! O divine rumeur\n             Qui gronde au ras des labourages, dans le soir\n             L'ombre emplit le sinistre abîme où dans les fleurs\n             Se couche peu à peu le crépuscule noir.\n\n             Mugissement des bœufs! On dirait qu'une voix\n             Jaillit du sombre sein de la terre éternelle.\n             O bœufs dominateurs des campagnes sans loi.\n             Vous mêlez à la nuit le songe de Cybelel\n\n             Vous faites retentir les ténébreux sillons.\n             Dans l'ombre on vous entend trembler sous l'or des astres.\n             Vos doux mugissements montent des blés profonds\n             Comme le cri jeté par la terre en désastre.\n\n\n  L'ERMITAGE : Fin de la mystique et pure nouvelle de l'abbé Le\nCardonnel : Conte du Désir et de la Foi.\n\n  LA T R Ê V E - D I E U : Des Préfaces. Une juste et bonne satire de M. Jean\nVolane :\n\n    Songez donc au prestige que donne en province cette simple mention\nsur la couverture d'un livre : « Avec préface de M. X... de l'Académie\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1506, "texte": "  134                            DURENDAL\n\n\n\nfrançaise.    L'auteur est classé d'emblée. Ce n'est pas le premier venu,\npuisque M. X... qui s'y connaît, je suppose, lui a fait l'honneur de le\ncomplimenter en le présentant au public.\n   » Non, vois-tu, manieur de plume, travailleur acharné qui te brûles les\nyeux à la lampe ou qui œuvres dans le petit frisson de l'aube, préfacie toi-\nmême ton livre, si tu as quelque chose à dire au public, si tu as une idée\nchère à défendre, si tu as une théorie d'art à expliquer, à répandre parmi\nla foule.\n   » Fais ton livre avec ton cœur, avec ton sang, avec tous les dons parti-\nculiers que tu reçus de la nature, avec toute la sincérité dont tu es capable,\nmets-y tout ton effort, et lance-le vierge, un, avec ta gangue et ton or pur\ndans la foule qui le discutera, l'admirera, le déchirera, le raillera pour ton\nplus grand plaisir. Car là est précisément la jouissance aiguë de l'écrivain\nactuel.\n\n  LA VLAAMSCHE SCHOOL, revue flamande artistique d'Anvers,\ncoquettement et soigneusement éditée, nous apporte, dans son numéro de\nnovembre, une étude appuyée de deux reproductions, par un jeune peintre\nbruxellois, M. Prosper Colmant, et une gravure d'après un tableau de\nMelchers : Ronde de Zélandaises sur la Plage,\n\n  L E BELFORT (revue flamande) soit remercié des éloges qu'il veut bien\ndécerner à Durendal. Nous sommes heureux de cette sympathie qui nous\ntémoigne que nous travaillons — par des moyens divers — à la recherche\nde l'idéal chrétien et artistique.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-01-n1-022", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 135, "page_fin": 141, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "rès belles Les gentilles petites vieilles Ayant les cœurs à leur merci, De l'été de la Saint-Martin.", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 150, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2001, "texte": "NOTULES\n\n  Dans une conférence sur Ibsen, M. Laurent Tailhade établit entre l'oeuvre\ndu maître de Romersholm et les tragiques grecs, une originale et sagace\ncomparaison :\n\n   « En restituant à la tragédie sa fonction didactique et sacerdotale, les\nScandinaves rejoignent, dans le passé, la plus haute époque théâtrale, ce\nmatin sans second des libres républiques où, dans la sainte lumière\nd'Athènes, parurent les tragiques grecs.\n   » Mais ce n'est point le seul rapport des Hellènes avec les Norses que\ncette religieuse gravité du concept dramatique. L'une et l'autre famille\ncondensent, presque toujours, leurs imaginations en épopées ou bien en tragé-\ndies, cependant que, chez nous, Français, le roman héroïque, analytique\nou familier, le récit d'histoire ou de légende, sont la forme nationale par\nexcellence.\n   » Une égale parenté existe aussi entre les interventions dramatiques des\ndeux peuples. Le point de vue dans l'une et l'autre scène, est près de la fin.\nLes acteurs savent, dès le début, quelles forces les conduisent, quel héritage\nexécré pèse sur leurs têtes, quel inéluctable pouvoir guide leurs démarches\nimpuissantes vers un abîme de désespérance et de malheur.\n   » Assises sous le frêne Ygdrassil ou dans la nuit primordiale de l'Erèbe,\nles Parques et les Normes tissent pour les Ephémères la trame des irrévo-\ncables jours.\n   > Dans les pièces d'Eschyle ou de Sophocle, comme dans celles d'Henrik\nIbsen, chaque mot du dialogue découvre les fils d'une destinée antérieure,\nse mêlant pour aboutir à la catastrophe comme chaque faisceau de nerfs\naboutit au cerveau. Le canevas de ces fils convergents, intriqués l'un dans\nl'autre, suffit pour étreindre sans rémission les victimes choisies par la\nFatalité. C'est dans le passé, dans l'origine même des personnages que l'in-\ntrigue prend sa source.\n  » Ici la situation domine les êtres. Elle découle d'un ensemble de causes\nsupérieures à l'énergie humaine, participant de quelque manière à l'insensi-\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2686, "texte": " l36                             DURENDAL\n\n\n\nbilité des forces cosmiques. Les esprits de la terre, de la mer insidieuse et\ndu ciel noir d'orages, le rut bestial des Centaures, les embûches mortelles\ndu Sphynx, les ténèbres et les épouvantes mettent quelque chose de leur\nantique effroi dans les « égarements » d'Œdipe et de Pasiphaë. L'on entend\ngronder encore la voix tumultueuse de jœtuus septentrionaux dans la\npassion furibonde et la tempête sans accalmie que l'auteur de Boekman\ndéchaîne en ses héros.\n   > La situation, je le répète, domine ici les êtres. La nécessité les étreint.\nElle projette sur eux une lumière fantômale, une atmosphère maladive, qui\nles enveloppe comme un suaire et les exclut, pour jamais, de l'univers.\n   > Empoisonnés comme d'une malaria, ils agissent avec la précision et la\nvéhémence des spectres. Les femmes d'Ibsen : Hedda Gabier, par exemple,\nRebecca West ont des mouvements somnambuliques. Toute leur énergie se\ndépense à rêver d'abord, puis, à vouloir la Fatalité qui les étreint. »\n\n\n\n\n   A propos de quelques œuvres récentes, d'un pessimisme amer ou gouail-\nleur, sur la jeunesse contemporaine, M. Louis Dimier, de la Quinzaine,\nconvie ses lecteurs à entrevoir la génération de demain sous des perspec-\ntives plus rassurantes... La page vaut la peine qu'on la cite intégralement :\n\n     Persuadons-nous que la génération de demain n'est point maudite, et\nqu'il dépend d'elle et de nous qu'elle soit meilleure que nous ne fûmes. Il\nfaut considérer ce que ces mots de décadence, de renaissance et autres du\nmême genre, emportent d'illusion quand on les applique au présent, c'est-\nà-dire à la vie que nous vivons, non plus à celle dont nous lisons l'histoire.\nC'est que ce vocabulaire n'est de mise qu'à qui juge en gros et de loin.\nVues de près dans la réalité, les décadences, aussi bien que les renaissances,\nse morcellent en une foule innombrable et diverse, où rien ne paraît plus de\nces grands traits. Les individus seuls vivent, et c'est d'eux qu'il s'agit, en\neffet. C'est l'écueil propre et l'abus de l'histoire de faire dépendre leur des-\ntinée de je ne sais quelle destinée générale dont les traits ramassés compo-\nsent ce que nous savons du passé. On imagine la vie sur ce modèle et sous\nune forme d'histoire raisonnée, le développement du présent dans l'avenir.\nOn ne songe pas que l'ordre qui paraît dans l'histoire, n'y est introduit\nqu'après coup, que les jugements d'ensemble y ont pour objet principal de\nsoulager la mémoire et que les éléments présents, qui serviront un jour à\nl'écrire, sont essentiellement indépendants, flottants, contradictoires, en\ngenèse de tout ce qu'on voudra. Gardons-nous de penser que le siècle est\n"}, {"page_pdf": 152, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2175, "texte": "                                 DURENDAL                                 137\n\n\nautre chose que nous-mêmes, chacun pris en particulier et qu'il y ait aucune\nvue d'ensemble qui dispense les personnes d'efforts particuliers parfaitement\nconcrets et définis. »\n\n\n\n  Les normaliens ne désarment point vis-à-vis de la mémoire et de l'œuvre\nde Verlaine.\n  On lira, d'autre part, le compte rendu des récentes Etudes de M. René\nDoumic.\n  Dans un chapitre, où il est traité des « statues de Paris », nous décou-\npons cette inconcevable tirade :\n\n   « Pour s'être placé en dehors de toute règle, avoir jeté le défi à l'opinion,\ntiré vanité de ses défaillances, étalé ses plaies avec une orgueilleuse humi-\nlité, traîné sa veulerie du café borgne à la prison, de la prison au confes-\nsionnal, du confessionnal à la brasserie mal famée, de la brasserie mal\nfamée à l'hôpital et pour avoir enfin donné une forme d'art aux sugges-\ntions de l'alcoolisme et au ressouvenir de vices innommables, Verlaine a\nsemblé digne de recevoir un hommage solennel et d'être, avec l'assenti-\nment des pouvoirs publics, proposé en exemple aux jeunes gens. ...\n\n   Le sot langage — et de mauvaise foi !\n   Gageons qu'il ne viendrait jamais à la pensée de M. Doumic de désap-\nprouver l'érection d'une statue à Voltaire ou à Molière, sous prétexte que\nl'un et l'autre menèrent une vie de paillasse...\n   L'œuvre de Verlaine est-elle de celles qui requièrent l'admiration et jus-\ntifient l'hommage projeté ? Voilà la seule question qui importe : M. Doumic\nne la résoud ni ne l'aborde même; il préfère s'attarder dans des potins de\nconcierge sur la vie de Verlaine.\n   Eh ! bien, prenez-la cette vie, Monsieur le normalien.\n    Les artistes revendiquent et gardent l'œuvre !\n\n\n\n\n  M. Albert Giraud tourne au Brunetière aigrelet :\n     Notre littérature, écrit-il dans la Jeune Belgique, est devenue folle ou\npeu s'en faut. Non seulement nous avons toutes les maladies dont souffre\nla jeunesse française, mais nous en souffrons avec une exagération provin-\nciale et la contagion est beaucoup plus redoutable en Belgique. L'esprit de\nla race, en France, a beau sembler affaibli, il n'en sourit pas moins, lorsque\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2300, "texte": " 138                             DURENDAL\n\n\n\nles Mirbeau et les Baiier l'invitent au sacre d'un Rodenbach. Il assiste à la\ncérémonie, mais ce n'est point pour crier : « Vive le Roi !» et il se moque\nbien des messieurs de la Sainte-Ampoule. En d'autres termes, il existe\nencore, en France, une tradition littéraire qui sert de contrepoids aux sot-\ntises du jour. Une tradition de ce genre nous fait malheureusement défaut\nà Bruxelles. Nous sommes livrés sans défense à des exagérations d'exagé-\nrations, à des caricatures de caricatures. Notre sol est idoine à toutes les\nextravagances : elles y poussent dru, avec une vigueur étonnante, sous la\ndouce chaleur que leur verse le fumier flamand.\n\n  Que MM. Cantel et de Croisset ont donc eu raison de quitter une maison\noù l'on est de si mauvaise humeur et où la gaîté et l'espoir ne reviennent\nqu'au souvenir de Sarcey !\n\n\n  PENSÉE DU MOIS :\n\n     — Noël ! Noël ! Noël !\n   » Oh ! vous qui arrivez des porches des cathédrales et des huttes des\nforêts, qui avez quitté les bruyères, les prés salins, les granges ou la mer,\nô les bienheureux du premier Noël ! Soyez joyeux ! C'est la fête des\npauvres ! Que vos cœurs irradient comme des ostensoirs dans vos sombres\npoitrines, ô les adorateurs de la première nuit !\n    Des bergers jouaient du chalumeau, d'une façon suave, comme s'ils\neussent voulu réveiller, par des sons bénins et tendres, quelque agnelet\nfavori.\n    L'enfant était couché dans la crêche, sur de la paille. Il était rose et\nsommeillait. Il avait l'air humble d'un fils de pêcheur ou d'artisan, mais\nune lueur mettait autour de son front un peu de l'atmosphère d'un autre\nmonde. Une vache réchauffait le nouveau-né de son haleine.\n    La Vierge toute pâle, était assise derrière la crêche, une main près de\nla paille, comme si elle eût voulu bercer l'enfant. Elle se penchait sur lui et\navait l'air de se mirer dans une rivière de clarté profonde.\n    Des laitières arrivaient, soutenant des cruches de cuivre surleurs têtes.\nUn vieillard apportait en offrande une corbeille pleine d'œufs.\n         « Ils s'agenouillèrent au seuil de l'étable\n         > Et il se fit une grande fête dans leur cœur. »\n                                          EUGÈNE DEMOLDER.\n                           (Le Royaume authentique du Grand Saint-Nicolas.)\n"}, {"page_pdf": 154, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2317, "texte": "                                DURENDAL                                139\n\n\n  La Lutte publie de M. Henry de Regnier cette lapidaire et flatteuse\nappréciation de l'œuvre d'Eugène De Molder :\n\n   « C'est un conteur charmant et original, populaire, ingénieux, naïf et un\nexcellent écrivain qui sait les couleurs et les nuances. Il a créé Yperdamme,\nqui a sa place dans cette géographie imaginaire qui va de Lilliput à\nThélème, de l'île de Barataria au domaine d'Arnheim et dont la carte se\nfait d'âge en âge.\n   M. De Molder y a bâti un clocher pointu et y a peint de clairs vitraux,\nSa cloche est d'un bon métal et sonne franc et juste. »\n\n\n\n\n  Le g décembre, réception de M. André Theuriet à l'Académie française.\nDiscours de Paul Bourget, avec cet intéressant croquis de Dumas fils :\n\n     Vous vous rappelez certainement, comme nous tous, cette haute taille,\ncette carrure d'athlète, ce port altier, ce masque surtout, expressif et\nsingulier, pétri d'intelligence et d'énergie, de gaieté virile et d'amertume\ncachée, d'ironie tout ensemble et de bonté, de sérénité courageuse et de\nmélancolie. Il y avait de tout cela dans ce profil accusé, avec son nez\nbusqué, sa moustache hardie, son front éclairé de pensée, sa bouche à la\nfois indulgente et désenchantée, — et quel regard!... Ses yeux clairs,\ncomme enchâssés dans des paupières un peu saillantes, avaient cette lucidité\nchirurgicale des grands médecins, des grands confesseurs et des grands\nhommes d'État. Il semblait qu'à travers tous les mensonges et aussi toutes\nles pudeurs, toutes les ignorances et toutes les dup icités, ce regard-là dût\ntoujours percer jusqu'au fond de l'être sur lequel il se posait et discerner\ndans l'âme le point malade, la plaie secrète à sonder et à guérir. Un je ne\nsais quoi de martial répandu sur toute sa personne disait que ce grand\nhomme de théâtre avait dans les veines du sang d'homme de guerre, en\nmême temps qu'une allure d'aristocratie native révélait un atavisme de\ngrand seigneur chez ce courageux ouvrier de lettres qui avait commencé la\nvie en travaillant de sa plume pour gagner son pain. Ses cheveux, vague-\nment crêpelés autour des tempes, finissaient de dénoncer l'inattendu mélange\nde races qui avait contribué à produire cette créature extraordinaire. Il\nn'était pas seulement supérieur, il était à part. »\n"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2512, "texte": " 140                             DURENDAL\n\n\n\n  M. Léon Daudet, dans le Journal, dégage fort bien la physionomie litté-\nraire, originale et entière d'Octave Mirbeau :\n\n   « Octave Mirbeau est le frère de celui que célébra la littérature allemande\net qui, pour ne point payer à l'entrée d'un pont un droit de passage injuste,\nbrisa sa vie, abandonna sa famille, connut la prison, l'exil, les pires tortures\nmorales. Il est du sang de Swift, l'ardent auteur de Gulliver et du Conte du\nTonneau, de ce sang impétueux et généreux que la colère faisait jaillir en\nimages rutilantes, refoulait ensuite vers le cœur en irrésistibles élans de\npitié et de sympathie. Octave Mirbeau est de ces génies impressionnables\nque toute note douteuse, toute faute d'harmonie naturelle exaspère, que nul,\njamais, n'asservit ni ne dompte, dont la férocité se repent soudain si elle\nreconnaît son erreur, dont l'ardente affection se dessèche aussitôt si elle\ndécouvre en son objet la moindre hypocrisie. Car l'hypocrisie est le grand\nlevier, le grand excitant de ce terrible et bon pamphlétaire, l'hypocrisie\nsous toutes ses formes : mondaine, politique, artistique.\n\n\n   C'est le propre des époques de veulerie, de lâcheté et de mensonge\nd'enfanter de tels porteurs de fouets. A côté d Edouard Drumont, pamphlé-\ntaire incomparable, pamphlétaire de la grande race, dont le génie intrépide\nse crispe sur les idées avec une véhémence lumineuse et tragique; à côté\nd'Henri Rochefort, tout différent et fort beau lui-même par la justesse, le\nsens clair de la vie et des hommes, le joint d'une expérience et d'une verdeur\nintarissables, à côté de ces maîtres, Octave Mirbeau a sa place incontestée\net je ne vois pas de plus noble éloge à faire de lui. Ne croyez-vous pas\nqu'elles soient indispensables à notre temps, ces paroles absolument sincères\net qui parlent plus haut que tous les mensonges !\n\n\n   Plus de cerveau, mon lord, encore plus de cerveau! C'est le cri d'une admi-\nrable héroïne d'un poème de Georges Meredith. Ce doit être notre devise.\nEt c'est la devise de Mirbeau. Encore et toujours, il cherche, il s'inquiète,\ninterroge l'horizon. Il porte la lumière, donc il trébuche parfois, mais je\nrépète qu'il porte la lumière. Il a découvert Maeterlinck, il a découvert Paul\nClaudel, il en découvrira d'autres, parce que ce gêneur, cet ennemi des\ngroupes et des coteries, des instituts et des statuts, est de ceux qu'on ne fait\npas taire et qu'il se brouillerait avec son meilleur ami plutôt que de retenir\nl'élan de sa pensée. »\n"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1823, "texte": "                                       DURENDAL                                     141\n\n\n\nUne jolie chanson d'hiver — de M. Jacques Revelsperger :\n\n C'est l'époque douce entre toutes            Dans leurs calices de dentelles\n Où le lointain semble encor près,            Ont l'air de refleurir aussi;\n Où nous doutons des anciens doutes,\n                                              Car ce bon soleil les ranime\n Où nous fleurissons nos regrets ;\n                                              Et chauffe leurs cœurs attiédis.\n C'est l'époque des violettes                 C'est un cher baiser anonyme\n Et du chrysanthème      effronté.            Envoyé par le temps jadis ;\n Oit les lèvres, sous les voilettes.\n                                              Elles se disent que peut-être\n Ont encore un parfum d'été ;\n                                              Celui qu'on aimait autrefois\n Où l'ivoire du poitrinaire                   Au bout du salon va paraître\n Se rosit au bout des longs doigts,           Et leur baiser le bout des doigts ;\n Comme la floraison dernière.\n                                              Elles songent aux coups de foudre,\n Avant le linceul des grands froids.\n                                              A ux frissons des premiers aveux,\n Cest par ces dernières journées              Et se disent : « C'est de la poudre\n De l'été de la Saint-Martin                  Qui blanchit ainsi nos cheveux! »\n Que les vieilles, enrubannées.\n                                              Et si le fard les rend vermeilles\n Dans leurs douillettes de satin ,\n                                              Elles furent que c'est leur teint,\n Celles qui furent les très belles            Les gentilles petites vieilles\n Ayant les cœurs à leur merci,                De l'été de la Saint-Martin.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 12, "texte": "                        DURENDAL\nREVUE CATHOLIQUE D'ART & DE LITTÉRATURE\n                                 1898 — 5 m c Année\n\n\n\n\n                Sommaire du u° 1 (Janvier)\n\n\nL'Abbé HEMRY M Œ L L E R . — N o ë l de l'Artiste                          5\nJ.-K. HUYSMANS. — La Symbolique des Couleurs et des Gemmes.               11\nFERNAND SÉVERIN. — La Maison élue .   . . .                               33\nFIRMIN VANDEN B O S C H . — Les Fantômes de Jeunesse                      34\nOLIVIER-GEORGES DESTRÉE.         — Quatre Poèmes de Christina Rossetti\n       (traduction).    .                                                 41\nH. CARTON DE W I A R T . — La Chasse à la Mort                            45\nSÉBASTIEN-CHARLES LECONTE. — Les Quatre Fleuves du Paradis       .        51\nARNOLD GOFFIN. — Un Concert au Conservatoire (notes cursives) .           57\nFRANZ A N S E L . — De l'Amour       à la Mort                            63\nP. C. — Alsemberg                                                         65\nE R N E S T H E L L O . — L'Idéal et le Réel (pages inédites). .          72\n            \"             Sur le Néant              \"          .          73\nBARBEY D'AUREVILLY. — Correspondance (pages inédites) .                    78\nJOSÉ DE COPPIN. — Pages inédites d'Octave Pirmez                          85\nL'Abbé P A U L CUYLITS. — Introduction à la lecture des Mystiques\n         flamands                                                     91\nOLIVIER-GEORGES DESTRÉE. — Stances à saint Pierre                     98\nMAURICE BEKAERT. — Nos Artistes à l'Étranger Qosse de Corte,\n          sculpteur yprois, 1627-1679). . . . . . . .            . . 102\nL'Abbé ARMAND THIÉRY. — Notes d'un prêtre à Paris .                  119\nJOSEPH S E R R E . — Jésus .                                             121\nLes Livres .        .                                                    123\nLes Revues .                                                             131\nNotules .                                                                135\n"}, {"page_pdf": 13, "texte": ""}, {"page_pdf": 14, "texte": "                                   EN.   LYON   CLAESEN,   EDITEUR,   BRUXELLES.\n\n\n            NOËL.\n\nFresque de l'Abbaye de Mnredsous\n"}, {"page_pdf": 15, "texte": ""}, {"page_pdf": 16, "texte": "             N O Ë L DE L'ARTISTE\n\n\n\n         Gloire à LA BEA UTÉ dans les deux\n         Et Paix aux artistes de bon vouloir.\n\n\n\n               N O Ë L ! N O Ë L ! N O Ë L ! Viens artiste chrétien\n                 te jeter à genoux devant cette humble crèche.\n                 Elle contient ton idéal, car Jésus c'est LA\n                 BEAUTÉ-INCARNÉE. Non pas une beauté\n                 contingente, éphémère, éclose au matin, fanée\n                 le soir. Mais LA B E A U T É E S S E N T I E L L E ,\n                 L ' I N F I N I D E LA B E A U T É , LA B E A U T É\nDANS SON É T E R N I T É , B E A U T É T O U J O U R S AN-\nC I E N N E E T T O U J O U R S N O U V E L L E , B E A U T É HIER,\nB E A U T É A U J O U R D ' H U I , B E A U T É DEMAIN, B E A U T É\nA JAMAIS DANS L E S S I È C L E S D E S S I È C L E S .\n   Beauté tellement éblouissante, que si elle se manifestait à tes\nyeux mortels en son ineffable gloire et telle qu'elle est en réalité\ndans sa primordiale substance, tu ne pourrais en supporter\nl'éclat un seul instant.\n   Ce petit être qui est là dans cette crèche, ce n'est pas seule-\nment le plus beau des enfants, c'est LA B E A U T É E L L E -\nMÊME F A I T E E N F A N T .\n   Car cet enfant est Dieu et D I E U c'est LA B E A U T É puis-\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": " 6                         DURENDAL\n\n\n\nque le Beau c'est la splendeur de l'être et que D I E U c'est\nL ' Ê T R E DANS T O U T E SA S P L E N D E U R .\n    Toutes les beautés réelles, possibles et imaginables et même\ndes beautés tellement transcendantes que l'intelligence du plus\ngénial des artistes ne pourrait ni les concevoir, ni les exprimer,\nfût-il le plus ingénieux des peintres, le plus puissant des sculp-\nteurs, le plus hautain des poètes, sont cachées sous les grâces\ncharmantes de cet E N F A N T - D I E U .\n\n\n\n   N O Ë L ! N O Ë L ! N O Ë L ! Entonne, ô poète chrétien, tes\nplus belles strophes, chante tes plus radieux cantiques, dis tes\nplus enivrantes hymnes. Jamais tes vers ne seront assez fine-\nment ciselés, jamais ils ne seront assez beaux, jamais le rythme\nn'en sera assez berceur, pour célébrer les gloires de ton IDÉAL-\nINCARNÉ.\n   Chante avec toutes les puissances de ton esprit. Chante avec\ntoutes les passions de ton cœur. Chante avec tous les enthou-\nsiasmes de ton âme de feu. Fais vibrer les cordes les plus har-\nmonieuses de la lyre mystique que tu portes en ta poitrine en\nl'honneur de la B E A U T É F A I T E E N F A N T .\n\n         Gloire à LA BEA UTÉ dans les cieux\n         Et Paix aux artistes de bon vouloir.\n\n\n\n   Il est écrit dans l'Évangile de cet enfant : « L'œil de l'homme\nn'a jamais vu, l'oreille de l'homme n'a jamais entendu, l'esprit\nde l'homme ne saurait concevoir les inénarrables splendeurs de\nLA B E A U T E que je réserve à la contemplation amoureuse de\ncelui qui m'aime ».\n   A genoux donc, poète chrétien ! A genoux, peintre chrétien !\nA genoux, sculpteur chrétien ! Car voici LA B E A U T É . Cette\nBeauté dont tu as faim et soif et qui est ton unique pensée\n"}, {"page_pdf": 18, "texte": "                            DURENDAL                              7\n\ndurant tous tes jours, l'éternel objet de tes rêves durant toutes\ntes nuits. Son désir te brûle. Son besoin te ronge. Mais tu la\ncherches en vain en ce monde. La nature elle-même, ta grande\ninspiratrice, ne pourrait te la révéler en sa plénitude. En vain,\nen demandes-tu le secret aux chênes de la forêt. En vain, la\ncherches-tu sous la voûte azurée des cieux épingles d'étoiles.\nEn vain, questionnes-tu les roses des jardins. En vain, inter-\nroges-tu les oiseaux du ciel. En vain, supplies-tu toutes les\ncréatures de Dieu de te dire les arcanes de LA B E A U T É\nqui te hante. Il n'en portent qu'un pauvre petit rayon en eux.\nIls n'en sont qu'un pâle reflet. Ils ne pourront t'en révéler\nqu'une infime parcelle.\n   Veux-tu voir LA B E A U T É ? Viens t'agenouiller avec moi.\nLa voilà dans cette crèche. Ne vois-tu pas les anges qui l'entou-\nrent ? N'entends-tu pas ce qu'ils chantent de leur voix d'or :\n\n         Gloire à LA BEAUTÉ dans les cieux\n         Et Paix aux âmes de bon vouloir.\n\n                                 +\n   Il est, hélas! de par le monde, des artistes qui ne sont pas chré-\ntiens. Eux aussi sont tourmentés de l'inquiétude du BEAU\nI N F I N I . Et il ne le leur est pas révélé. Dieu n'a pas encore\nparlé à leur âme. Où s'il l'a fait, ils ne lui ont pas ouvert le\nsanctuaire de leur cœur.\n   Ah pauvres artistes ! que je les plains ! Comme ils doivent\nsouffrir !\n   Le véritable artiste a une âme si grande et si belle. Il est\nbon de sa nature, essentiellement. C'est un noble et haut esprit.\nUn cœur gonflé d'amour. Déborbant d'enthousiasme. Ses aspi-\nrations sont infinies. Ses désirs plus vastes que le monde. Il a\nbeau monter vers les sommets, s'il ne croit en Dieu, il n'attein-\ndra jamais la cime de la montagne. Elle est plus haute que la\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": " 8                          DURENDAL\n\n\n\nterre. Par delà les nuages. Elle est au ciel. Car LA CIME\nD E LA MONTAGNE c'est D I E U .\n   Sans doute l'artiste chrétien ne peut atteindre complètement\nLA B E A U T É en ce monde non plus. Mais au moins a-t-il la\nconsolante certitude de La contempler un jour sans voiles et\nde La posséder dans les splendeurs éternelles de la cité de Dieu.\n   Et dès ici-bas il se rapproche davantage de L'IDÉAL\nD E LA B E A U T É par la grâce, puisqu'il est chrétien par\nla contemplation, s'il aime son Dieu avec ferveur, par l'extase\nmystique qui est la révélation de LA B E A U T É la plus puis-\nsante qu'une âme enfermée dans la prison corporelle puisse\nsupporter, s'il est un saint.\n\n\n\n   Oui, artiste sans Foi, notre frère en art, tu aspires à la même\n Beauté que nous. Ton idéal c'est le nôtre. Tous deux nous sou-\npirons après la Beauté et nous voudrions l'étreindre. Cette\nBeauté n'est autre que Dieu. Inconsciemment, quand tu\ncherches la Beauté, c'est Dieu que tu cherches, car la Beauté\ncomplète n'est nulle part, hormis en Dieu.\n   Quand tu incarnes la Beauté dans ton œuvre, c'est un\nrayon de Dieu que tu incrustes dans ton marbre, que tu fixes\nsur ta toile, que tu fais resplendir dans ton poème.\n   Et alors Dieu se contemple dans ton œuvre. Il te sourit. Il\nabaisse sur toi un regard d'amour. Ne viens-tu pas de rendre\nun hommage inconscient, mais réel, à sa Beauté éternelle! Et\nquand tu célèbres les Beautés de la nature, ce sont encore les\nbeautés de ses créatures à lui que tu exaltes.\n   Elles ne sont belles que par lui. C'est lui qui a déposé le\ngrain de beauté qui brille dans le calice de la fleur. Cette fleur,\nmais c'est le sourire même de cet enfant qui est là dans cette\ncrèche. Dieu l'a cueillie sur les lèvres de son fils pour en parer\nla nature.\n   Vous faites déjà des œuvres admirables. Quels chefs-d'œuvre\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "                             DURENDAL                             9\n\nne réaliseriez-vous pas si vous aviez le don de la Foi ! La Foi\nn'amoindrit pas la puissance de l'artiste. Elle en centuple\nl'énergie vitale.\n   Vous avez l'âme triste et vide. Vous ne cessez de nous le dire.\nVous sentez le besoin de croire en quelque chose. Vous nous\nchantez si souvent les désespérances de vos cœurs. Et vos\naccents sont si sincères, vos angoisses si poignantes, vos\nvers d'un lyrisme si touchant, que nous souffrons et pleurons\navec vous.\n   Venez vous agenouiller avec nous aux pieds de cette crèche.\nElle contient, en l'apparence frêle d'un enfant, LA B E A U T É\nque vous cherchez sans jamais l'atteindre.\n\n\n   N'écoutez pas ceux qui vous disent : \" Il n'y a pas de Dieu. \"\n   Est-ce que toute votre âme, resplendissante de magnificence,\nde noblesse et de beauté, est-ce que tout votre cœur débordant\nde bonté et brûlant d'amour, est-ce que tout votre être ne pro-\ntestent pas d'une façon manifeste contre l'athéisme !\n   Si Dieu n'est pas, mais où doncest cette B E A U T É I N F I N I E\nque toutes les puissances de votre nature exigent impérieuse-\nment ? Vous vous tournerez en vain vers les beautés créées et finies\nde ce monde. Elles ne répondront pas à votre attente. Elles ne\nvous apporteront que déceptions sur déceptions. Seul cet enfant\npeut remplir les vastes capacités de votre être, parce que cet\nenfant c'est LA B E A U T É .\n  Vous avez des âmes simples, des âmes enfantines. Allez à\nLui : c'est un enfant.\n  Vous avez des aspirations infinies, que Dieu seul peut rem-\nplir. Allez à Lui : cet enfant est Dieu.\n\n\n\n  Et nous, artistes chrétiens, en ce jour de l'avènement de LA\nB E A U T É sur la terre, prosternons-nous aux pieds de l'humble\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": " 10                          DURENDAL\n\n\n\ncrèche avec les bergers rustiques, avec les bons rois, avec les\nbeaux anges, et prions pour nos frères l'enfant de Bethléem :\n   O Jésus, B E A U T É E S S E N T I E L L E , F A I T E E N F A N T ,\nouvre les yeux à nos frères égarés. Ils ne sont pas encore nos\nfrères en la Foi, mais ils sont déjà nos frères en l'Art. Comme\ntels nous les aimons. Montre-leur, comme à nous, les rayons\nde ta Gloire, illumine leurs intelligences des clartés de la Foi,\nfais scintiller dans leurs âmes L ' É T O I L E D E TA GRACE,\nafin qu'avec nous ils chantent :\n\n      G L O I R E A LA B E A U T É DANS L E S CIEUX\n                      et qu'ils trouvent enfin\n                             LA PAIX\npromise par tes anges, en la nuit de Noël, aux âmes de bon\n                          vouloir.\n\n                                       L'abbé    HENRY    MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "            LA SYMBOLIQUE DES COULEURS\n                          ET, DES GEMMES (1)\n\n\n                    COMBIEN elle  peut contenir de fidèles, la cathédrale? Près\n                      de 18,000, répondit l'abbé Plomb. Mais il est inutile de\n                      vous assurer, n'est-ce pas, qu'elle n'est jamais pleine;\n                      que 'même pendant les temps de pèlerinages, les foules\n                      immenses du Moyen Age ne l'emplissent plus. Ah!\n                      Chartres, n'est pas précisément ce qu'on appelle une\n                      ville pieuse!\n                         — Elle est sinon hostile à la religion, au moins fort\nindifférente, fit l'abbé Gévresin.\n   — Le Chartrain est cupide, apathique et salace, répliqua l'abbé Plomb;\ncupide surtout, car la passion du lucre est ici, sous des dehors inertes,\nféroce. Vraiment, par expérience, je plains le jeune prêtre que l'on envoie,\npour ses débuts, évangéliser la Beauce.\n   Il arrive, plein d'illusions, rêvant aux conquêtes d'un apostolat, si\ndésireux de se dévouer! — et il s'affaisse dans le silence et le vide. Si encore\non le persécutait, il se sentirait vivre; mais on l'accueille par un sourire et\nnon par une injure, ce qui est pis ; et promptement il se rend compte de\nl'inanité de ses démarches, du néant de ses efforts et il se décourage!\n   Ici, le clergé est, on peut le dire, excellent; composé de saints prêtres,\nmais presque tous végètent, engourdis par l'inaction; ils ne lisent, ni ne\ntravaillent, s'ankylosent, se meurent d'ennui dans cette province.\n   — Pas vous! s'exclama, en riant, Durtal; car vous avez de l'ouvrage;\nne m'avez-vous pas raconté que vous cultiviez plus spécialement les âmes\ndes belles dames qui daignent s'intéresser encore à Notre-Seigneur, dans\ncette ville?\n   — Vous avez la plaisanterie féroce, riposta l'abbé. Croyez bien que si\nj'avais des servantes et des filles du peuple à gérer, je ne me plaindrais pas,\ncar il y a des qualités et des vertus, il y a du ressort dans les âmes simples,\n\n   (1) Fragment d'un livre à paraître prochainement sous le titre : La   Cathédrale.\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": " 12                             DURENDAL\n\n\n\nmais dans la petite bourgeoisie et le monde riche! — vous ne pouvez vous\nimaginer ce que sont ces femmes. Du moment qu'elles assistent à la messe,\nle dimanche et font leurs Pâques, elles pensent que tout leur est permis;\net, dès lors, leur sérieuse préoccupation est moins d'offenser le Christ que\nde le désarmer par de basses ruses. Elles médisent, lèsent grièvement le\nprochain, lui refusent toute pitié et toute aide et elles s'en excusent ainsi\nque de fautes sans conséquence; mais manger gras, un vendredi! c'est autre\nchose; elles sont convaincues que le péché qui ne se remet point est celui-\nlà. Pour elles, le Saint-Esprit, c'est le ventre; en conséquence, il s'agit\nde biaiser, de louvoyer autour de ce péché, de ne jamais le commettre, tout\nen le frôlant et en ne se privant point. Aussi quelle éloquence elles\ndéploient pour me rassurer sur le caractère pénitent de la poule d'eau!\n   Pendant le carême elles sont toutes possédées par la rage de donner des\ndîners et elles s'ingénient à servir aux invités un maigre qui en soit, tout\nen ayant l'air de n'en être pas; et ce sont d'interminables discussions sur la\nsarcelle, sur la macreuse, sur les volatiles à sang froid. C'est un zoologiste\net non un prêtre qu'elles devraient aller consulter pour ces cas-là !\n   Quant à la Semaine Sainte, c'est encore une autre antienne; à l'obsession\nde la volaille nautique succède le prurit de la charlotte russe. Peut-on, sans\nblesser Dieu, savourer une charlotte? Il y a bien des œufs dedans, mais si\nbattus, si mortifiés que ce plat se révèle presque ascétique ; et les explica-\ntions culinaires débordent, le confessionnal tourne à l'office, le prêtre\ndevient un maître-queux.\n   Pour ce qui regarde le vice même de la gourmandise, elles s'en recon-\nnaissent à peine coupables. Est-ce vrai, mon cher confrère ?\n   L'abbé Gévresin approuva d'un signe. Certes, dit-il, ce sont des âmes\ncreuses et, qui plus est, imperméables.\n   Elles sont bouchées à toute idée généreuse, considèrent les relations\nqu'elles entretiennent avec le Rédempteur, comme convenables pour leur\nrang, comme de bon ton; mais elles ne cherchent nullement à entrer dans\nson intimité, se bornent, de propos délibéré, à des visites de politesse.\n   — Les visites que l'on rend, le jour de l'an, au parent âgé ! s'écria\nDurtal.\n   — Non, à Pâques, rectifia Mme Bavoil.\n   — Et, parmi ces pénitentes, reprit l'abbé Plomb, il y a l'affligeante\nvariété de l'épouse du député qui vote mal et répond aux objurgations de sa\nfemme : moi! mais je suis, au fond, plus chrétien que toi!\n   Invariablement, à chaque séance, elle recommence l'histoire des vertus\nprivées du mari et déplore la conduite de l'homme' public; et toujours\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                                 DURENDAL                                 13\n\n\ncette narration, qui n'en finit point, aboutit à des éloges qu'elle se décerne,\npresque à une demande d'excuses qu'elle attend de nous, pour tout le tin-\ntouin que lui cause l'Église!\n   L'abbé Gévresin sourit et dit :\n   — Quand j'étais attaché à Paris à l'une des paroisses de la rive gauche\ndans laquelle est situé un grand magasin de nouveautés, j'ai fréquenté un\nsingulier genre de femmes. Les jours surtout où ce magasin annonçait des\nexpositions de blanc ou écoulait des soldes, c'était à la sacristie une\naffluence de dames en toilettes.\n   Ces femmes-là habitaient de l'autre côté de l'eau; elles étaient venues,\ndans le quartier, pour effectuer des achats et, ayant sans doute trouvé les\nrayons qu'elles parcouraient trop pleins, elles voulaient attendre que la\nfoule qui les emplissait fût partie, pour y choisir plus à l'aise leurs\nemplettes ; alors, ne sachant plus à quoi s'occuper, elles se réfugiaient dans\nl'église et, là, le besoin de parler les tenaillant, elles requéraient, pour\nl'apaiser, le prêtre de garde, bavardaient au confessionnal comme dans un\nsalon, tuaient ainsi le temps.\n   — Ne pouvant, de même que les hommes, aller au café, elle vont à\nl'église, dit Durtal.\n   — A moins, fit Mme Bavoil, qu'elles ne veuillent surtout confier à un\necclésiastique inconnu des fautes qu'il serait pénible d'avouer à leur\nconfesseur.\n   — Enfin, s'exclama Durtal, voilà un point de vue neuf, l'influence des\ngrands magasins sur le tribunal de la pénitence !\n   — Et celle des gares, ajouta l'abbé Gévresin.\n   — Comment, des gares ?\n   — Mais oui, les églises situées près des débarcadères ont une clientèle,\nspéciale de voyageuses. — C'est là que l'observation que la chère\nMmc Bavoil vient de faire, se vérifie. — Beaucoup de femmes de province,\nqui reçoivent à dîner chez elles le curé de leur pays, n'osent lui raconter\nleurs adultères parce qu'il lui serait trop facile de deviner le nom de\nl'amant, et que la situation de ce prêtre, vivant dans l'intimité de la\nmaison, serait gênante ; alors elles profitent de leur passage à Paris ou\ny débarquent sous un prétexte quelconque pour s'ouvrir à un autre\nabbé qui ne les connaît point. En règle générale, lorsqu'une femme\nparle de son curé en de mauvais termes, lorsqu'elle débute, au confes-\nsionnal, par vous dire qu'il est inintelligent, sans éducation, inapte à\ncomprendre et à guider les âmes, vous pouvez être sûr que l'aveu du\npéché contre le sixième commandement est proche.\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": " 14                             DURENDAL\n\n\n\n       C'est égal, il en a de l'aplomb, le monde qui pivote autour du\nbon Dieu, s'écria Mme Bavoil !\n   — Ce sont de malheureux êtres qui opèrent une cote mal taillée de\nleurs devoirs et de leurs vices.\n   Mais laissons cela et vaquons à des choses plus pressantes. Avez-vous\napporté, ainsi que vous nous l'avez promis, votre article sur l'Angelico?\nLisez-le.\n   Durtal tira de sa poche son manuscrit qu'il avait achevé et qu'il devait\nexpédier, le soir même, à Paris.\n   Il s'assit sur l'un des fauteuils de paille, au milieu de la chambre de\nl'abbé Gévresin où ils étaient réunis et commença :\n\n\n               L E COURONNEMENT DE LA V I E R G E\n                        de fra Angelico, au Louvre\n\n\n   « L'ordonnance de ce tableau évoque l'attitude de ces arbres de Jessé\ndont les branches, soutenant sur chacun de leurs rameaux une figure\nhumaine, s'évasent et se déploient, s'ouvrant, tels que des lames d'éventails,\nde chaque côté du trône en haut duquel s'épanouit, sur une tige isolée, la\nradieuse fleur d'une Vierge.\n   Dans le Couronnement de la Vierge » de Fra Angelico, c'est, à droite\net à gauche de la touffe séparée où le Christ, assis sous la pierre ciselée\nd'un dais, dépose la couronne qu'il tient de ses deux mains sur la tête\ninclinée de sa Mère, tout un espalier d'apôtres, de saints et de patriarches\nmontant, en une ramure dense et serrée, du bas de panneau, finissant par\néclater, de chaque côté du cadre, en une extrême floraison d'anges qui se\ndétachent sur le bleu du ciel, avec leurs chefs ensoleillés de nimbes.\n   La disposition de ces personnages est ainssi conçue :\n   A gauche — au bas du trône, sous le dais de style gothique, prient\nagenouillés l'évêque saint Nicolas de Myre, mitre et étreignant sa crosse\nà la hampe de laquelle pend, comme un drapeau replié, le manipule ; le roi\nsaint Louis, à la couronne fleurdelisée, les moines saint Antoine, saint\nBenoît, saint François, saint Thomas qui montre un livre ouvert sur\nlequel sont (écrits les premiers versets du Te Deum ; saint Dominique un\nlis à la main, saint Augustin une plume ; puis, en remontant, les apôtres\nsaint Marc, saint Jean, portant leurs évangiles, saint Barthélémy exhibant\nle coutelas qui servit à l'écorcher, saint Pierre, saint André, saint Jean-\nBaptiste ; puis, en remontant encore, le patriarche. Moïse — enfin, la\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                                 DURENDAL                                15\n\n\nthéorie pressée des Anges, se découpant sur l'azur du firmament, les têtes\nceintes d'une auréole d'or.\n   A droite, en bas, vue de dos, à côté d'un moine qui est peut-être saint\nBernard, Marie-Madeleine à genoux près d'un vase d'aromates, dans une\nrobe d'un rouge vermillon ; puis derrière elle, sainte Cécile, couronnée de\nroses, sainte Claire ou sainte Catherine de Sienne, coiffée d'un béguin bleu\nsemé d'étoiles, sainte Catherine d'Alexandrie, appuyée sur la roue de son\nsupplice, sainte Agnès caressant un agneau couché dans ses bras, sainte\nUrsule dardant une flèche, d'autres dont les noms sont inconnus; toutes\nsaintes, faisant vis-à-vis à l'évêque, au roi, aux religieux, aux fondateurs\nd'ordres; puis s'élevant le long des degrés du trône, saint Etienne avec la\npalme verte des martyrs, saint Laurent avec son gril, saint Georges\ncouvert d'une cuirasse et coiffé d'un casque, saint Pierre le Dominicain,\nreconnaissable à son crâne fendu — puis, en s'exhaussant encore, saint\nMatthieu, saint Philippe, saint Jacques le Majeur, saint Jude, saint Paul,\nsaint Mathias, le roi David; enfin, en face des Anges de gauche, un groupe\nd'Anges dont les faces, cernées de ronds d'or, s'enlèvent sur l'horizon\nd'un outremer pur.\n   Malgré les sévices des réparations qu'il endura, ce panneau, gravé et\ngaufré d'or, resplendit avec la claire fraîcheur de sa peinture au blanc\nd'oeuf.\n   En son ensemble, il figure un escalier de la vue, si l'on peut dire, un\nescalier circulaire à double rampe, aux marches d'un bleu magnifique,\ntapissées d'or.\n   La première, à gauche, en bas, est simulée par l'azur du manteau de\nsaint Louis, puis d'autres grimpent, feintes par un coin entrevu d'étoffe,\npar la robe de saint Jean et, plus haut encore, avant que d'atteindre la\nnappe en lazulis du firmament, par la robe du premier des Anges.\n   La première, à droite, en bas, par la mante de sainte Cécile, d'autres par\nle corsage de sainte Agnès, les draperies de saint Etienne, la tunique d'un\nprophète, plus haut encore, avant d'arriver à la lisière en lapis du ciel, par\nla robe du premier des Anges.\n   Le bleu qui domine dans le tableau est donc construit régulièrement,\nen échelons, espacé en vis-à-vis, presque de la même manière, de chaque\ncôté du trône. Et cet azur épandu sur des costumes dont les plis sont à\npeine accusés par des blancs est d'une sérénité extraordinaire, d'une\ncandeur inouïe. C'est lui qui, avec le secours des ors dont les lueurs\ncerclent les têtes, courent ou se tortillent sur les bures noires des moines,\nen Y sur la robe de saint Thomas; en soleil ou plutôt en chrysanthèmes\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "  16                              DURENDAL\n\n\n\nchevelus sur les frocs de saint Antoine et de saint Benoît; en étoiles sur la\ncoiffe de sainte Claire; en broderies ajourées, en lettres formant des noms,\nen plaques de gorgerins sur les vêtements des autres saintes; c'est lui qui\ndonne l'âme colorée de l'œuvre. Tout en bas de la scène, un coup de rouge\nmagnifique, celui de la robe de Madeleine, qui se répercute dans la couleur\nde flamme de l'un des degrés du trône, reprend çà et là, atténué sur des\nbouts perdus d'étoffes ou se dissimule, étouffé sous des ramages d'or,\ncomme dans la chape de saint Augustin, aide, ainsi qu'un tremplin, pour\nenlever le merveilleux accord.\n   Les autres couleurs ne semblent plus jouer là que le rôle de nécessaires\nremplissages, d'indispensables étais. Elles sont, d'ailleurs, pour la plupart,\nd'une vulgarité, d'une laideur qui déconcertent. Voyez les verts : ils vont\nde la chicorée cuite à l'olive, pour aboutir à l'horreur absolue dans deux des\nmarches du trône qui barrent la toile de deux traînées d'épinards tombés\ndans du macadam. Le seul vert qui soit supportable est celui du manteau de\nsainte Agnès, un vert parmesan très nourri de jaune que ravitaille encore,\nsur sa doublure aperçue, le voisinage complaisant d'un orange.\n   Voyez, d'autre part, ce bleu que l'Angelico manie si somptueusement\ndans les teintes célestes; s'il le fonce, il devient aussitôt moins ample et\npresque terne; exemple, celui qui colore le béguin de sainte Claire.\n   Mais ce qui est plus surprenant, c'est que ce peintre éloquent du bleu\nbalbutie lorsqu'il touche à cette autre teinte angélique qu'est le rose. Le sien\nn'est ni léger, ni ingénu; il est trouble, couleur de sang lavé d'eau, de\ntaffetas d'Angleterre, à moins qu'il ne tourne au lie de vin; tel celui qui\ns'étend sur les manches du Christ.\n   Et il se révèle plus lourd encore sur les joues des Saints. Il est, en\nquelque sorte, glacé, de même qu'une croûte de pâtisserie; il a le ton d'un\nsirop de framboise noyé dans de la pâte à l'œuf.\n   Et ce sont là, en somme, les seuls couleurs dont l'Angelico se sert : un\nbleu de ciel magnifique et un bleu vil, un blanc quelconque, un rouge\néclatant, des roses mornes, un vert clair, des verts foncés et des ors. Ni\njaune clair d'immortelles, ni paille lumineuse, tout au plus un jaune lourd\net sans reflets pour les cheveux des saintes; aucun orange vraiment franc,\naucun violet faible ou valide, sinon dans une doublure clandestine de mante\net dans la robe à peine visible d'un saint, coupé par le liseré \"du cadre,\naucun brun qui ne se cache. Sa palette est, ont le voit, restreinte.\n   Et elle est symbolique, si l'on y songe : il a fait certainement pour ses\ntons, ce qu'il a fait pour toute l'ordonnance de son œuvre. Son tableau est\nl'hymne de la chasteté et il a échelonné autour du groupe formé par\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "                                  DURENDAL                                  17\n\n\nNotre Seigneur et sa Mère, les saints qui avaient le mieux concentré cette\nvertu sur la terre r saint Jean-Baptiste qu'étêta la trémoussante impureté\nd'une Hérodiade, saint Georges qui sauva une vierge de l'emblématique\ndragon, des saintes telles que sainte Agnès, sainte Claire, sainte Ursule, des\nchefs d'ordres, tels que saint Benoît et saint François, un roi tel que saint\nLouis, un évêque tel que saint Nicolas de Myre qui empêcha la prostitution\nde trois jeunes filles qu'un père affamé voulait vendre. Tout jusqu'aux plus\npetits détails, depuis les attributs des personnages jusqu'aux marches du\ntrône dont le nombre correspond aux neuf chœurs des anges, est symbo-\nlique, dans cette œuvre.\n    Il est, par conséquent, permis de croire qu'il a choisi les couleurs pour\n les allégories qu'elles expriment.\n    Le blanc, symbole de l'Être supérieur, de la Vérité absolue, employé par\nl'Eglise dans ses ornements pour la fête de Notre Seigneur et de la Vierge,\nparce qu'il annonce la bonté, la virginité, la charité, la splendeur, la\nsagesse divine lorsqu'il se magnifie dans l'éclat pur de l'argent.\n    Le bleu, parce qu'il rend la chasteté, l'innocence, la candeur.\n    Le rouge, couleur de la robe de saint Jean, comme le bleu est la couleur\nde la robe de Marie, dans les œuvres des primitifs, le rouge, parure des offices\ndu Saint-Esprit et de la Passion, parce qu'il traduit la charité, la souffrance\net l'amour.\n   Le rose, l'amour de l'éternelle sapience, et aussi, d'après sainte Mechtilde,\nla douleur et les tourments du Christ.\n   Le vert, dont la liturgie use dans les Temps de pèlerinage et qui semble\nla couleur préférée de la sainte Bénédictine lui décernant le sens : de fraî-\ncheur d'âme et de sève perpétuelle; le vert qui, dans l'herméneutique des\ntons, indique l'espoir de la créature régénérée, le souhait du dernier repos,\nqui est aussi la marque de l'humilité, selon l'anonyme anglais du XIIIe siècle,\nde la contemplation d'après Durand de Mende.\n   Par contre, l'Angelico s'est volontairement abstenu d'utiliser les nuances\nqui désignent les qualités des vices, sauf bien entendu celles adoptées pour\nles costumes des ordres monastiques qui en dénaturent complètement le\nsens.\n   Le noir, teinte de l'erreur et du néant, seing de la mort, dans l'Église,\nimage, suivant la sœur Emmerich, des dons profanés et perdus.\n   Le brun, qui, d'après la même sœur, est synonyme d'agitation, d'aridité,\nde sécheresse, de négligences; le brun, qui composé de noir et de rouge, de\nfumée obscurcissant le feu divin, est satanique.\n   Le gris, la cendre de la pénitence, le symptôme des tribulations, selon\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": " 18                             DURENDAL\n\n\n\nl'Evêque de Mende, le signe du demi-deuil, substitué naguère au violet dans\nle rit Parisien, pendant le temps du Carême; mariage du blanc et du noir,\ndes vertus et des vices, des joies et des peines, miroir de l'âme, ni bonne,\nni mauvaise, de l'être médiocre, de l'être tiède que Dieu vomit le gris ; ne\nse relevant que par l'adjonction d'un peu de pureté, d'un peu de bleu, pou-\nvant, alors qu'il se mue en un gris perle, devenir une nuance pieuse, un pas\nvers le ciel, un acheminement dans les premières voies de la Mystique.\n   Le jaune, considéré par la sœur Emmerich comme l'indice de la paresse,\nde l'horreur de la souffrance, et qui, souvent assigné au Moyen Age à Judas,\nest le stigmate de la trahison et de l'envie.\n   L'orangé, qui se signale ainsi que la révélation de l'amour divin, l'union\nde l'homme à Dieu, en mélangeant le sang de l'Amour aux tons peccami-\nneux du jaune, mais qui peut être pris dans une plus mauvaise acception,\ndans un sens de mensonge, d'angoisse, manifester, lorsqu'il tourne au roux,\nles défaites de l'âme surmenée par ses fautes, la haine de l'amour, le mépris\nde la grâce, la fin de tout.\n   La feuille morte, qui témoigne de la dégradation morale, de la mort\nspirituelle, de l'espoir du vert à jamais perdu.\n   Enfin, le violet, que l'Eglise revêt pour les dimanches d'Avent et de\nCarême et pour les offices de pénitence. Il fut la couleur du drap mortuaire\ndes rois de France ; il nota, pendant le Moyen Age, le deuil et il demeure à\njamais la triste livrée des exorcistes.\n   Ce qui est moins explicable, par exemple, c'est le choix limité des types\nde visage qu'il préféra; car ici, le symbole est inutile. Voyez, en effet, ses\nhommes. Les Patriarches,' aux têtes barbues n'ont point ces chairs d'hos-\nties presque lucides ou ces os perçant le parchemin d'un épiderme sec et\ndiaphane, comme cette fleur de lunelle, connue sous le nom de monnaie du\nPape ; tous ont des physionomies régulières et aimables ; tous sont gens\nsanguins et bien portants, attentifs et pieux; ses moines ont, eux aussi, la\nface pleine et les joues roses ; aucun de ses saints n'a l'allure d'un Père du\nDésert, accablé par les jeûnes, la maigreur épuisée d'un ascète ; tous ont\ndes traits vaguement semblables, une corpulence similaire et des teints\npareils. Ils figurent sur ce tableau une placide colonie de très braves gens.\n   Ils apparaissent ainsi, du moins au premier coup d'oeil.\n   Et les femmes sont toutes également de la même famille ; elles sont des\nsœurs aux ressemblances plus ou moins fidèles ; toutes sont blondes et\nfraîches, avec des yeux couleur de tabac clair, des paupières pesantes, des\nvisages ronds; toutes forment un cortège de types un peu gnan-gnan à cette\nVierge au nez long, au crâne d'oiselle, agenouillée aux pieds du Christ.\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "                                DURENDAL                                 19\n\n\n   Il y a en somme, pour tous ces personnages, à peine quatre types qui\ndiffèrent, si nous tenons compte de l'âge plus ou moins avancé de chacun\nd'eux, des modifications imposées par la coiffure, par le port de la barbe où\nla rasure, des poses de profil ou de face qui les distinguent.\n   Les seuls qui ne soient pas d'ensemble presque uniforme, ce sont les\nAnges aux adolescences asexuées, toutes charmantes. Ils sont d'une incom-\nparable pureté, d'une candeuf plus qu'humaine, avec leurs robes bleues,\nroses, vertes, fleuretées d'or, leurs cheveux blonds ou roux, tout à la fois\naériens et lourds, leurs yeux chastes et baissés, leurs chairs blanches telles\nque des moelles d'arbres. Graves et ravis, ils jouent de l'angélique et du\nthéorbe, de la viole d'amour et du rebec, chantent l'éternelle gloire de la\nTrès Sainte Mère.\n   En résumé, au point de vue des types, ainsi qu'au point de vue des cou-\nleurs, les choix de l'Angelico sont réduits.\n   Mais alors, malgré la troupe exquise des Anges, ce tableau est monotone\net banal, cette œuvre si vantée est surfaite ?\n   Non, car ce « Couronnement de la Vierge » est un chef-d'œuvre et il est\nencore supérieur à tout ce que l'enthousiasme en voulut dire; et, en effet,\nil dépasse toute peinture, parcourt des régions où jamais les mystiques du\npinceau n'ont pénétré.\n   Là, ce n'est plus un travail manuel même souverain, ce n'est plus un\nouvrage spirituel, vraiment religieux, ainsi que Roger Van der Weyden et\nQuentin Metsys en firent ; c'est autre chose. Avec l'Angelico, un inconnu\nentre en scène, l'âme d'un mystique arrivé à la vie contemplative et l'effu-\nsant, ainsi qu'en un pur miroir, sur une toile.\n   C'est l'âme d'un extraordinaire moine, d'un saint que nous voyons dans\ncette glace colorée où elle s'épand sur des créatures peintes. Et cette âme,\non peut juger de son degré d'avancement dans les voies de la Perfection, par\nl'œuvre qui la répercure.\n   Ses Anges, ses Saints, il les mène jusqu'à la vie Unitive, jusqu'au\nsuprême degré de la Mystique. Là, les douleurs des lentes ascensions ne\nsont plus ; c'est la plénitude des joies tranquilles, la paix de l'homme\ndivinisé ; l'Angelico est le peintre de l'âme immergée en Dieu, le peintre de\nses propres aîtres.\n   Et il fallait un moine pour tenter cette peinture. Certes les Metsys, les\nMemling, les Thierry Bouts, les Gérard David, les Roger Van der Weyden,\nétaient d'honnêtes et de pieuses gens. Ils imprégnèrent leurs panneaux d'un\nreflet céleste; eux aussi réverbérèrent leur âme dans les figures qu'ils pei-\ngnirent, mais s'ils les marquèrent d'une étampe prodigieuse d'art, ils ne\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": " 20                              DURENDAL\n\n\n\npurent que leur donner l'apparence d'une âme débutant dans l'ascèse chré-\ntienne; ils ne purent représenter que des gens demeurés comme eux dans\nles premières pièces de ces châteaux de l'âme dont parle sainte Thérèse et\nnon dans la salle au centre de laquelle se tient, en rayonnant, le Christ.\n   Ils étaient, suivant moi, plus observateurs et plus profonds, plus savants\net plus habiles, plus peintres même que l'Angelico, mais ils étaient préoc-\ncupés de leur labeur, vivaient dans le monde, ne pouvaient bien souvent\ns'empêcher de laisser à leurs Vierges des allures d'élégantes dames, étaient\nobsédés par des souvenirs de la terre, ne s'enlevaient pas hors de leur exis-\ntence coutumière en travaillant, restaient, en un mot, des hommes. Ils ont\nété admirables, ils ont exprimé les instances d'une ardente Foi, mais ils\nn'avaient pas reçu cette culture spéciale qui ne se pratique que dans le\nsilence et la paix du cloître. Aussi, n'ont-ils pu franchir le seuil du domaine\nséraphique où vaguait ce naïf qui n'ouvrait ses yeux fermés par la prière\nque pour peindre, ce moine qui n'avait jamais regardé au dehors, qui n'avait\njamais vu qu'en lui.\n   Ce que l'on sait de sa vie justifie d'ailleurs cette peinture. Il était un\nhumble et tendre religieux qui faisait oraison avant de toucher à ses pin-\nceaux et ne pouvait dessiner une crucifixion, sans fondre en larmes.\n   Au travers du voile de ses pleurs, sa vision s'angélisait, s'effusait dans les\nclartés de l'extase et il créait des êtres qui n'avaient plus que l'apparence\nhumaine, l'écorce terrestre de nos formes, des êtres dont les âmes volaient\ndéjà loin de leurs cages charnelles. Scrutez son tableau et voyez comme\nl'incompréhensible miracle de cet état d'âme qui surgit, s'opère.\n   Les types des Apôtres, des Saints sont, nous l'avons dit, quelconques.\nEh bien, fixez le visage de ces hommes et discernez combien, au fond, ils\naperçoivent peu la scène à laquelle ils assistent; quelle que soit l'attitude que\nleur attribue le peintre, tous sont recueillis en eux-mêmes et contemplent la\nscène, non avec les yeux de leurs corps mais avec les yeux de leurs âmes.\nTous examinent en eux-mêmes; Jésus les habite, et ils le considèrent mieux\ndans leur for intérieur que sur ce trône.\n   Et il en est de même des Saintes. J'ai avancé qu'elles avaient l'air insigni-\nfiant et c'est vrai; mais ce que leurs traits, à elles aussi, se transforment et\ns'effacent sous l'épreinte divine! elles vivent noyées d'adoration, s'élancent,\nimmobiles, vers le céleste Epoux. Une seule, demeure mal dégagée de sa\ngaine matérielle, sainte Catherine d'Alexandrie qui, avec ses yeux pâmés,\nses prunelles d'eau saumâtre, n'est ni simple, ni candide, ainsi que ses autres\nsœurs; celle-là voit encore la forme nominale du Christ, celle-là est encore\nfemme; elle est, si l'on peut dire, le péché de cette œuvre!\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "                                  DURENDAL                                  21\n\n\n\n   Mais tous ces gradins spirituels, enrobés dans des figures d'êtres, ne sont,\nen somme, que l'accessoire de ce tableau. Ils sont placés là, dans l'auguste\nassomption des ors et la chaste ascension des bleus, pour mener par un\nescalier de pures joies au palier sublime où se dresse le groupe du Sauveur\net de la Vierge.\n   Alors, devant la Mère et le Fils, l'artiste exalté déborde. On croirait que\nle Seigneur qui s'infond en lui le transporte au delà des sens, tant l'amour\net la chasteté sont personnifiés dans son panneau, au-dessus de tous les\nmoyens d'expression dont dispose l'homme.\n   Rien, en effet, ne saurait esprimer la prévenance respectueuse, la dili-\ngente affection, le filial et le paternel amour de ce Christ qui sourit, en cou-\nronnant sa Mère; et, Elle, est plus incomparable encore. Ici, les vocables\nde l'adulation défaillent; l'invisible apparaît sous les espèces des couleurs et\ndes lignes. Un sentiment de déférence infinie, d'adoration intense et pour-\ntant discrète, sourd et s'épand de cette Vierge qui croise les bras sur sa\npoitrine, tend une petite tête de colombe, aux yeux baissés, au nez un peu\nlong sous un voile. Elle ressemble à l'Apôtre saint Jean placé derrière Elle,\nparaît être sa fille et Elle confond, car de ce doux et fin visage qui, chez\ntout autre peintre, ne serait que charmant et futile, émane une candeur\nunique. Elle n'est même plus en chairs; l'étoffe qui la vêt s'enfle doucement\nau souffle du fluide qu'elle modèle; Marie vit dans un corps volatilisé,\nglorieux.\n   On conçoit certains détails de l'abbcsse d'Agréda qui la déclare exempte\ndes souillures infligées aux femmes; l'on comprend saint Thomas avérant\nque sa beauté clarifiait, au lieu de les troubler, les sens.\n   Elle est sans âge; ce n'est pas une femme et ce n'est déjà plus une enfant.\nEt l'on ne sait même si Elle est une adolescente, à peine nubile, une fillette,\ntant elle est sublimée, au-dessus de l'humanité, hors le monde, exquise\nde pureté, à jamais chaste!\n   Elle demeure sans rapprochement possible dans la peinture. Les autres\nMadones sont, en face d'Elle, vulgaires; elles sont, en tout cas, femmes;\nElle seule est bien la blanche tige du b'é divin, du froment encharistique;\nElle seule est bien l'Immaculée, la Regina Virginum des Litanies,\net Elle est si jeune, si ingénue que le Fils semble couronner, avant même\nqu'Elle ne l'ait conçu, sa Mère!\n  Et c'est là vraiment qu'éclate le génie surhumain du doux moine. Il a\npeint comme d'autres ont parlé, sous l'inspiration de la grâce; il a peint ce\nqu'il voyait en lui, de même que sainte Angèle de Foligno a raconté ce\nqu'elle entendait en elle. Ils étaient, l'un et l'autre, des mystiques fondus en\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": " 22                             DURENDAL\n\n\n\nDieu; aussi la peinture de l'Angelico est-elle une peinture du Saint-Esprit,\nblutée au travers d'un tamis épuré d'art.\n   Et si l'on y réfléchit, cette âme est plutôt celle d'une Sainte que celle\nd'un Saint; que l'on se reporte, en effet, à ses autres tableaux, à ceux, par\nexemple, où il voulut rendre la Passion du Christ, l'on ne se trouve plus en\nface des tumultueuses pages d'un Metsys ou d'un Griindwald; il n'a ni leur\nâpre virilité, ni leur sombre énergie, ni leurs tragiques émois; lui, pleure,\nà la douleur désespérée d'une femme. Il est une moniale d'art plus qu'un\nmoine, et c'est de cette sensibilité toute amoureuse, plus particulièrement\nréservée, dans l'état mystique aux femmes, qu'il a su tirer les touchantes\noraisons de ses œuvres et leurs tendres plaintes.\n   N'est-ce pas aussi de cette complexion spirituelle, si féminine, qu'il put\négalement extraire, sous l'impulsion de l'Esprit, l'allégresse toute angélique,\nl'apothéose vraiment splendide de Notre-Seigneur et de sa Mère, telle qu'il\nla peignit dans ce « Couronnement de la Vierge » qui, après avoir été\nrévéré, pendant des siècles, dans l'église Saint-Dominique de Fiesole,\ns'abrite, admiré maintenant dans la petite salle de l'École Italienne, au\nLouvre. »\n   — Elle est très bien votre étude, fit l'abbé Plomb, mais ces principes d'un\nrituel coloré que vous discernâtes chez l'Angelico, peuvent-ils se vérifier\naussi exactement chez les autres peintres?\n   — Non, si nous définissons les couleurs telles que l'Angelico les reçut de\nses ancêtres monastiques, les enlumineurs de missels, et telles qu'il les\nappliqua dans leur acception la plus usitée et la plus stricte. Oui, si nous\nadmettons la loi des oppositions, la règle des contrastes, si nous savons\nque la symbolique autorise le système des contraires, en permettant de\nnoter avec certains tons qui indiquent certaines qualités, les vices inverses.\n   — En un mot, une nuance innocente peut être prise dans un sens pervers\net vice versa, fit l'abbé Gévresin.\n   — C'est cela même. Les artistes laïques et pieux parlèrent, en somme,\nun idiome différent de celui des moines. Au sortir des cloîtres, la langue\nliturgique de tons s'altéra; elle perdit sa raideur initiale et s'assouplit.\nL'Angelico suivait à la lettre les coutumes de son ordre et il respectait avec\nle même scrupule les observances de l'art religieux, en vigueur à son\népoque. Pour rien au monde, il ne les eût enfreintes, car il les considérait\nainsi qu'un devoir canonique, ainsi qu'un texte arrêté d'office; mais dès que\nles peintres profanes eurent émancipé le domaine de la peinture, ils nous\nsoumirent des versions plus difficiles, des sens plus compliqués et la symbo-\nlique des couleurs si simple chez l'Angelico, devint, — en supposant qu'ils\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "                                 DURENDAL                                  23\n\n\nen aient toujours tenu compte dans leurs œuvres, — singulièrement\nabstruse, presque impossible à traduire.\n   — Tenez, choisissons un exemple : le Musée d'Anvers possède un\ntriptyque de Roger Van der Weyden intitulé : les Sacrements. Dans le\npanneau central consacré à l'Eucharistie, le sacrifice du Sauveur se\nconsomme sous une double forme, sous la forme sanglante du crucifiement\net sous la forme mystique de l'oblation de l'autel; derrière la croix, au pied\nde laquelle gémissent Marie, saint Jean et les saintes femmes, un prêtre\ncélèbre la messe et lève l'hostie, au milieu d'une cathédrale qui sert comme\nde toile de fond à l'œuvre.\n   Sur le volet de gauche sont représentés, en de petites scènes distinctes, les\nSacrements du Baptême, de la Confirmation, de la Pénitence; sur le volet\nde droite, ceux de l'Ordination, du Mariage, de l'Extrême-Onction.\n   Ce tableau, d'une extraordinaire beauté, assure, avec      La Descente de\ncroix » de Quentin Metsys, l'inestimable gloire du musée belge; mais je ne\nm'attarderai pas à vous le décrire; je supprime les réflexions que suggère\nl'art souverain du peintre et ne retiens actuellement, clans son ouvrage, que\nla partie relative au symbolisme des tons.\n   — Mais êtes-vous certain que Roger Van der Weyden ait entendu\nassigner à ses couleurs des sens?\n   — Le doute n'est pas possible, car il a blasonné, d'une teinte différente,\nchacun des Sacrements, en introduisant, au-dessus de chacune des scènes\nqui les figurent, un Ange dont la teinte de la robe varie suivant la nature\nmême du Magistère. Ses intentions ne peuvent donc prêter à aucune équi-\nvoque; voici, maintenant, les couleurs qu'il adapte aux sources de grâce,\ninstituées par Notre-Seigneur :\n   A l'Eucharistie, le vert; au Baptême, le blanc; à la Confirmation, le\njaune; à la Pénitence, le rouge; à l'Ordination, le violet; au Mariage, le\nbleu; à l'Extrême-Onction, un violet si foncé qu'il est noir.\n   Eh bien ! vous avouerez que le commentaire de ce chromatisme divin\nn'est pas facile.\n   La version picturale du Baptême, de l'Extrême-Onction et de la Prêtrise\nest claire; le mariage même, traduit par du bleu, peut, pour les âmes\nnaïves, se comprendre; la Communion armoriée par le sinople se conçoit\nmieux encore, puisque le vert est la sève, l'humilité, l'emblème de la force\nqui nous régénère; mais la confession ne devrait-elle pas être translatée par\ndu violet et non par du rouge; et comment, en tout cas, expliquer que la\nConfirmation soit désignée par du jaune?\n  — La couleur du Saint-Esprit est, en effet, le rouge, répondit l'abbé Plomb.\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "  24                             DURENDAL\n\n\n\n   — Il y donc déjà des divergences d'interprétation entre l'Angelico et\nRoger Van der Weyden qui vécurent cependant à la même époque; mais\nl'autorité du moine me semble plus sûre.\n   — Moi, fit l'abbé Gévresin, je repense à ce recto et à ce verso des tons\ndont vous parliez tout à l'heure; mais savez-vous que cette règle des\ncontraires n'est pas spéciale au rit des teintes; elle existe dans presque toute\nla science des symboles. — Voyez les analogies relevées dans le classement\ndes bêtes : l'aigle qui incorpore tour à tour Jésus et Satan, le serpent qui,\ntout en étant un des avatars les plus connus du Démon, peut néanmoins,\nainsi que le serpent d'airain de Moïse, préfigurer le Christ.\n    — Le symbole anticipé du symbolisme chrétien fut le Janus à double\n visage du Paganisme, fit, en riant, l'abbé Plomb.\n    — En somme, c'est une vraie volte-face de sens qu'exécutent ces\n allégories de la palette, reprit Durtal; tenez, le rouge — nous avons vu que,\n dans son assimilation la plus commune, il est synonyme de charité, de\n souffrance, d'amour. Tel est son endroit; son envers, selon la traduction de\n la soeur Emmerich, c'est la pesanteur, l'attachement au butin d'ici-bas.\n    Le gris, emblème de la pénitence, de la tristesse, ébauche de l'âme tiède\n devient, d'après une nouvelle exégèse, l'image de la Résurrection — le\n blanc pénétrant le noir — la lumière entrant dans la tombe, en sortant en\n une nouvelle teinte, le gris, nuance mixte, encore alourdie par les ténèbres\n de la mort, qui ressuscite, en s'éclairant, peu à peu, dans le blanc des\n lueurs.\n    Le vert, si favorablement noté par les mystiques, acquiert un sens\nnéfaste, en certains cas. Il sanctionne alors la dégradation morale, le\ndésespoir, emprunte sa triste définition à la feuille morte, revêt le corps\ncharnel des Diables dans le « Jugement dernier » de Stephan Lochner,\ndans les scènes infernales narrées par les verrières des églises et les toiles\ndes Primitifs.\n   Le noir, le brun, aux intentions hostiles de trépas et d'enfer, changent,\ndès que les fondateurs d'ordres s'en emparent pour en tisser la robe des\ncloîtres. Le noir nous rappelle alors le renoncement, la pénitence, la\nmortification de la chair, selon Durand de Mende; — le brun et même le\ngris ravivent la mémoire de la pauvreté et de l'humilité.\n   De son côté, le jaune, si maltraité dans le formulaire des comparaisons,\ndevient le signe de la charité, si l'on en croit le moine anglais qui écrivit\nvers 1220, et il s'exhausse lorsqu'il se mue en or, jusqu'au symbole de\nl'amour divin, jusqu'à la radieuse allégorie de la Sagesse Éternelle.\n   Enfin, quand il s'affirme ainsi que la marque distinctive des prélats,\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "                                 DURENDAL                                  25\n\n\n\n le violet relègue son habituelle expression de résispiscence et de deuil,\npour feindre une certaine gravité, pour alléguer une certaine pompe.\n   En résumé, je ne vois que le blanc et le bleu qui soient invariables.\n   — Au Moyen Age, d'après Yves de Chartres, dit l'abbé Plomb, le violet\nfut remplacé par le bleu, dans le costume des évêques, pour leur apprendre\nqu'ils devaient plus s'occuper des biens du ciel que des biens de la terre.\n   — Mais enfin, demanda Mme Bavoil, comment se fait-il que cette\ncouleur, qui est toute innocence, toute pureté, qui est la couleur même\nde notre Mère, ait disparu du nombre des tons liturgiques ?\n   — Le bleu a été employé, au Moyen Age, pour les offices de la Vierge et\net ce n'est qu'à partir du XVIIIe siècle, qu'on le délaissa, fit l'abbé Plomb —\ndans l'église Latine, du moins, car las églises orthodoxes de l'Orient s'en\naccoutrent encore.\n   — Pourquoi cet abandon ?\n   — Je l'ignore, comme j'ignore pourquoi tant de tons, autrefois usités\ndans nos liturgies, s'effacèrent. Où sont les teintes de l'ancien Missel de\nParis : le jaune safran réservé à la fête des Anges, l'aurore que l'on\nsubstituait, dans quelques cas, au rouge, le cendré qui compensait le violet,\nle bistre qui suppléait le noir, à certains jours ?\n   Puis, il y avait encore une couleur charmante qui continue d'ailleurs à\nfigurer dans la gamme du rit Romain, mais que presque partout les églises\nomettent, la teinte dite « de rose sèche », tenant le milieu entre le violet et\nle pourpre, entre la tristesse et la joie, une sorte de compromis, de nuance\ndiminutive, dont l'Église se servait le troisième dimanche de l'Avent et le\nquatrième de Carême. Elle révélait ainsi, dans un temps de pénitence qui\nfinissait, un commencement d'allégresse, car les fêtes de Noël et de Pâques\nétaient proches.\n   C'était là une idée d'aube spirituelle se levant dans la nuit de l'âme,\nune impression spéciale que le violet arboré maintenant, ces jours-là, ne\nsaurait rendre.\n   — Oui, le bleu et le rose disparus des chapelles de l'Occident sont\nregrettables, dit l'abbé Gévresin ; mais, pour en revenir aux livrées\nmonastiques qui libèrent de leur déplorable réputation les bruns, les gris et\nles noirs, ne pensez-vous pas qu'au point de vue des emblèmes parlants, la\nvêture de la congrégation des Annonciades fut la plus éloquente ? car ces\nmoniales étaient habillées, de gris, de blanc et de rouge, les couleurs de la\nPassion, et elles portaient de plus une simarre bleue et un voile noir,\nmémorial du deuil de notre Mère.\n  — L'image d'une permanente Semaine Sainte ! s'écria Durtal.\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": " 26                              DURENDAL\n\n\n\n   — Une autre question, reprit l'abbé Plomb. Dans les tableaux des Pri-\nmitifs, les manteaux dont s'enveloppent la Vierge, les Apôtres, les Saints,\nmontrent presque toujours, en des retroussis habilement ménagés, la cou-\nleur de leurs envers. Elle est naturellement différente de celle de l'endroit,\nainsi que TOUS nous l'avez fait remarquer tout à l'heure à propos de la\nmante de sainte Agnès, dans l'œuvre de l'Angelico. Croyez-vous qu'en\ndehors de l'opposition des tons, cherchée au point de vue technique, le\nmoine ait voulu exprimer une idée particulière par le contraste de ces deux\nteintes ?\n    — D'après la palette des symboles, la couleur du dessus représenterait\nl'homme matériel et celle du dessous, l'homme moral.\n    — Bien — mais que signifie alors le manteau vert doublé d'orange de\nsainte Agnès ?\n    — Dame, répondit Durtal, le vert dénotant la fraîcheur des sentiments,\nla sève du bien, l'espoir — et l'orangé pris dans sa bonne acception, pou-\nvant être la traduction de l'acte par lequel Dieu s'unit à l'homme, l'on\npourrait sans doute déduire de ces données que sainte Agnès parvint à la\nvie Unitive, à la possession du Seigneur, par la vertu de son innocence et\nl'ardeur de ses souhaits. Elle serait la figure de la vertu désirante et\nexaucée, de l'espoir récompensé, en somme.\n    Maintenant, je dois l'avouer encore, il y a bien des lacunes, bien des\nobscurités dans cette science allégorique des tons. Dans le tableau du\nLouvre, par exemple, les marches du trône, qui s'efforcent de jouer le rôle\nveiné des marbres, restent inintelligibles. Badigeonnées de rouge brut, de\nvert acide, de jaune de bile, elle disent quoi, ces marches qui, par leur\nnombre peuvent indiquer, je le répète, les neuf chœurs des Anges ?\n    Il est en tout cas difficile d'admettre que le moine ait voulu évoquer les\ndifférentes hiérarchies célestes avec ces traînées de pinceaux sales et crues\net ces stries.\n    — Mais le coloris d'un gradin a-t-il jamais formulé une idée dans le\ncatalogue des symboles ? demanda l'abbé Gévresin.\n    — Sainte Mechtilde l'assure. Ainsi, parlant des trois degrés qui précèdent\nl'autel, elle prétend que le premier doit être peint en or pour attester que\nl'on ne peut aller à Dieu que par la charité ; le second en azur, pour témoi-\ngner de la méditation des choses divines ; le troisième en vert, pour certi-\n fier la vivacité de l'espoir et de la louange du Ciel.\n    — Mon Dieu, fit Mme Bavoil que ces discussions commençaient à ahurir,\nje n'ai jamais vu cela ainsi. J e sais bien que le rouge désigne, pour tout le\n monde, le feu, le bleu l'air, le vert l'eau, le noir la terre — ce que je corn-\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "                                DURENDAL                                  27\n\n\n\nprends, puisque chaque chose est imaginée par sa teinte naturelle, mais\njamais je n'aurais pensé que c'était si compliqué, jamais je n'aurais cru\nqu'il y eût tant d'intentions dans les tableaux des peintres !\n   — De quelques peintres ! s'écria Durtal, car depuis le Moyen Age, la\ndoctrine des emblèmes colorés est morte. A l'heure actuelle, les peintres\nqui abordent les sujets religieux ignorent les premiers éléments de la symbo-\nlique des couleurs, de même que les architectes ignorent maintenant les\n premiers principes de la théologie monumentale mystique.\n   — Dans nombre de tableaux de Primitifs, les pierres précieuses abon-\ndent, dit l'abbé Plomb. Elles s'enchâssent dans les orfrois des robes, dans\nles colliers et les bagues des Saintes, s'amoncèlent en triangles de feu dans\nles diadèmes dont les peintres d'antan couronnèrent la Vierge. Nous\ndevons logiquement, je crois, ainsi que pour la teinte des vêtures, chercher\ndans chacune de ces gemmes un dessein.\n   — Sans doute, fit Durtal, mais la symbolique des pierreries est très\nconfuse. Les motifs qui ont décidé le choix de certaines pierres pour leur\nfaire spécifier par la couleur de leur eau, par leur éclat, une vertu précise,\nsont amenés de si loin, sont si faiblement prouvés que l'on pourrait substi-\ntuer une gemme à une autre, sans modifier pour cela la signification de\nl'allégorie qu'elles énoncent. Elles sont une série de synonymes pouvant se\nsuppléer, à une nuance près en somme.\n   Dans l'écrin de l'Apocalypse, elles paraissent triées dans des acceptions\nsinon plus sûres au moins plus imposantes et plus larges, car les exégètes\nles font coïncider avec une vertu, et aussi avec la personne même qui en fut\ndouée. Ils ont trouvé mieux encore, ces joailliers de la Bible, ils ont investi\nchaque brillant d'une double fonction ; ils les ont chargés de s'incarner en\nmême temps dans un personnage de l'Ancien Testament et dans un du\nNeuf. Ils suivent donc le Parallélisme des deux Livres en symbolisant à la\nfois un Patriarche et un Apôtre, en les figurant par celle des qualités qui fut\nplus spécialement commune à chacun d'eux.\n   Ainsi l'améthyste, miroir de l'humilité, de la simplesse presque enfantine,\ns'adapte dans la Bible à Zabulon qui était un être docile et sans orgueil et\ndans l'Évangile à saint Matthias qui fut également un homme doux et naïf;\nla chalcédoine, enseigne de la chanté, on l'applique à Joseph qui fut si\npitoyable, si clément pour ses frères et à saint Jacques le Majeur, le premier\ndes apôtres qui fut supplicié pour l'amour du Christ ; de même encore pour\nle jaspe qui augure la foi et l'éternité, on l'associe à Gad et à saint Pierre;\npour la sarde qui est foi et martyre à Ruben et à saint Barthélemy; pour le\nsaphir qui est espoir et contemplation, à Nephtali et à saint André et quel-\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "  28                             DURENDAL\n\n\n\n quefois, selon Arétas, à saint Paul; pour le béryl qui est saine doctrine,\n science, longanimité, à Benjamin et à saint Thomas et ainsi de suite.. . Il\n existe, du reste, un tableau des concordances des pierreries, des patriarches,\n des apôtres et des vertus, dressé par Mme Félicie d'Ayzac qui a écrit une\n sagace étude sur la tropologie des gemmes.\n    — On opérerait tout aussi bien avec ces minéraux diserts l'avatar d'autres\n personnages des Saints Livres, observa l'abbé Gévresin.\n    — Évidemment, je vous ai prévenu, ces analogies sont tirées de loin.\n L'herméneutique des pierreries est vague; elle ne se base que sur des res-\n semblances cherchées à plaisir, que sur des accords d'idées réunies à grande\n peine. Au Moyen Age, elle fut surtout pratiquée par des poètes.\n    — Dont il faut se défier, dit l'abbé Plomb, car les interprétations de la\n plupart d'entre eux sont païennes. Exemple : Marbode qui, bien qu'il fût\n évêque, ne nous a que trop souvent laissé une glose impie des gemmes.\n    — En somme, les lapidaires mystiques se sont surtout ingéniés à traduire\n les pierres du Rational d'Aaron et celles qui fulgurent dans les fondements\nde la nouvelle Jérusalem, telle que l'a dépeinte saint Jean; d'ailleurs, les\n murailles de Sion étaient serties des mêmes joyaux que le pectoral du frère\nde Moïse, sauf l'escarboucle, le ligure, l'agate et l'onyx qui, cités dans\nl'Exode sont remplacés, dans le texte de l'Apocalypse, par la chalcédoine,\nla sardonyx, la chrysoprase et l'hyacinthe.\n   — Oui et les orfèvres des symboles voulurent aussi forger des diadèmes\net les parer de brillants pour en ceindre le front de Notre-Dame, mais leurs\npoèmes sont peu variés car presque tous dérivent du De Corona Virginis,\nun livre apocryphe de saint Ildefonse, célèbre autrefois, dans les cloîtres.\n   L'abbé Gévresin se leva et prit dans sa bibliothèque un vieux bouquin.\n   — Cela me remet en mémoire, dit-il, une séquence qu'un moine allemand\ndu XIVe siècle, Conrad de Haimbourg, rima en l'honneur de la Vierge.\n   Imaginez, poursuivit-il, en feuilletant le volume, une litanie de pierres\nprécieuses dont chaque strophe lapidifie les vertus de notre Mère.\n   Cette prière minérale débute par une salutation humaine. Le bon moine\ns'agenouille et commence :\n   — « Salut, noble Vierge, idoine à devenir la fiancée du souverain Roi;\nacceptez cet anneau comme gage de cette alliance, Marie. »\n   Et il lui montre la bague qu'il tourne lentement entre ses doigts, expli-\nquant à Notre-Dame le sens de chacune des pierres qui luit dans l'or de sa\nmonture, en préludant par le jaspe vert, symbole de cette Foi qui fit si\npieusement accueillir, par la Vierge, le message de l'angélique paranymphe;\npuis viennent la chalcédoine, qui réfracte les feux de la charité dont son\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                                DURENDAL                                 29\n\n\nâme est pleine; l'émeraude, dont l'éclat désigne sa pureté; la sardonyx, aux\nflammes claires, qui se confond avec la placidité de sa vie virginale; la\nsarde rouge, qui s'identifie avec son cœur saignant sur le Calvaire; la chry-\nsolithe, dont les scintillements d'un or qui s'éverdume, rappellent ses mira-\ncles sans nombre et sa sagesse; le béryl, qui décèle son humilité; la topaze,\nqui avère la profondeur de ses méditations; la chrysoprase, sa ferveur;\nl'hyacinthe, sa charité; l'améthyste, avec son mélange de rose et de bleu,\nl'amour que Dieu et les hommes lui vouent; la perle dont le sens demeure,\ndans cette prose, sans désignation d'une vertu précise; l'agathe qui stipule\nsa modestie; l'onyx, les dons multiples de ses grâces; le diamant, sa force\net sa patience dans les revers, tandis que l'escarboucle, cet œil qui brille\ndans la nuit, proclame partout l'éternité de sa gloire.\n   Ensuite, le donateur fait remarquer à la Vierge l'acception de ces matières\négalement incrustées dans les chatons de la bague et qui étaient considérées,\ntelles que des substances précieuses, au Moyen Age : le cristal qui retrace\nla chasteté de l'âme et du corps; le ligure, semblable à l'ambre, qui certifie\nplus particulièrement la qualité de tempérance; la pierre d'aimant qui attire\nle fer, comme Elle touche les cordes des cœurs pénitents avec l'archet de sa\nbonté.\n   Et le moine termine sa supplique en disant :\n   « Ce petit anneau, parsemé de gemmes, que nous vous offrons en ce jour,\nEpouse glorieuse, recevez-le, avec bienveillance. Ainsi soit-il. »\n   — On pourrait sans doute reproduire presque exactement, une à une,\nles invocations des Litanies avec chacune de ces pierres ainsi comprises, fit\nl'abbé Plomb qui rouvrit le livre que son confrère venait de fermer.\n   Voyez, dit-il, combien les concordances entre les appellations des\nLitanies et les qualités assignées aux gemmes sont justes.\n   L'émeraude qui, dans cette séquence, est le signe de l'incorruptible\npureté, ne reflète-t-elle pas, en la glace étincelante de ses eaux, le Mater\npurissima des Litanies ?\n   La chrysolithe, qui est l'emblème de la sagesse, ne traduit-elle pas bien\nexactement le Sedes sapientiœ ?\n   L'hyacinthe, attribut de la charité, du secours porté aux pêcheurs,\nl'Auxilium christianorum et le Réfugiant peccatorum du texte ?\n   Le diamant, qui est force et patience : le Virgo polcns ?\n   L'escarboucle, qui est renommée : le Virgo prœdicanda ?\n   La chrysoprase, qui est ferveur : le Vas insigne devotionis ?\n   Et il est probable, conclut l'abbé, en reposant le volume, que si nous\nnous en donnions la peine, nous retrouverions, un à un, dans ce rosaire de\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": " 30                              DURENDAL\n\n\n\npierreries, le chapelet de louange que nous égrenons en l'honneur de notre\nMère.\n   — Surtout, observa Durtal, si nous ne nous confinons pas dans le cadre\nrétréci de ce poème, car le manuel de Conrad est succinct et le dictionnaire\nde ses analogies est court; en employant les acceptions des autres symbo-\nlistes, nous pourrions ciseler une bague semblable à la sienne et différente\npourtant, car les devises des pierres ne seraient plus les mêmes. Ainsi,\npour le vieil abbé du Mont Cassin, Brunon d'Asti, le jaspe personnifie\nNotre-Seigneur, parce qu'il est immuablement vert, sans fane possible,\nimmortel; l'émeraude réfléchit, pour la même raison, la vie des Justes ; la\nchrysoprase, les bonnes oeuvres; le diamant, les âmes infrangibles; la\nsardonyx, pareille au grain saignant d'une grenade, la charité; l'hyacinthe\nd'un azur qui varie, la discrétion des Saints; le béryl, dont la nuance\nest celle d'une onde qui court au soleil, les Ecritures qu'élucide le Christ;\nla chrysolithe, l'attention et la sapience, parce qu'elle possède la couleur de\nl'or qui se confond avec elle, en lui prêtant son sens ; l'améthyste, le chœur\ndes enfants et des Vierges, car l'azur, qui se mêle à son rose, nous suggère\nla pensée de l'innocence et de la pudeur.\n   D'autre part, si nous empruntons au pape Innocent III ses idées sur la\nmystagogie des gemmes, nous découvrons que la chalcédoine, qui pâlit à la\nlumière et brasille dans la nuit, est le synonyme de l'humilité; que la\ntopaze coïncide avec la chasteté, et le mérite des bonnes œuvres ; que la\nchrysoprase, cette reine des minéraux, implique la sagesse et la vigilance.\n   En remontant moins loin dans les âges, en nous arrêtant à la fin du\nXVIe siècle, à Corneille de la Pierre, nous relevons, dans son commentaire\nde l'Exode, de nouvelles interprétations, car il octroie à l'onyx et à l'escar-\nboucle la candeur; au béryl, l'héroïsme; au ligure, d'un violet tendre et\nscintillant, le mépris des richesses de la terre et l'amour des biens du ciel.\n   — Alors que saint Ambroise fait de cette pierre l'emblème du Sacrement\nmême de l'Eucharistie, jeta l'abbé Gévresin.\n  — Oui, mais qu'est-ce que le ligure, demanda Durtal ? Conrad de Haim-\nbourg le présente semblable à l'ambre; Corneille de La Pierre le croit\nviolet, et saint Jérôme laisse entendre que le ligure n'a aucune personnalité,\nn'est en somme qu'un pseudonyme sous lequel s'abrite l'hyacinthe, image\nde la prudence avec son eau bleue comme le ciel et ses nuances qui chan-\ngent. Comment s'y reconnaître?\n  — A propos de pierre bleue, n'omettons pas que sainte Mechtilde voyait,\ndans le saphir, le cœur même de la Vierge, fit l'abbé Plomb.\n  — Ajoutons encore, reprit Durtal, que de nouvelles variations sur le\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                                 DURENDAL                                  3l\n\n\nthème des gemmes ont encore été exécutées au XVIIe siècle, par une abbesse\ncélèbre de l'Espagne, par Marie d'Agréda, qui rapporte à notre Mère la\nvertu des pierreries, dont parle, dans le vingt et unième chapitre de\nl'Apocalypse, saint Jean. D'après elle, le saphir se réfère à la sérénité de\nMarie; la chrysolithe déclare son amour pour l'Eglise militante et spéciale-\nment pour la loi de grâce ; l'améthyste, sa puissance contre les hordes de\nl'enfer; le jaspe, sa constance invincible; la perle, son inestimable dignité.\n   — La perle est envisagée par saint Eucher, ainsi que la perfection, la\nchasteté, la doctrine évangélique, interrompit l'abbé Plomb.\n   — Avec tout cela, vous oubliez la signification d'autres brillants connus,\ns'écria Mme Bavoil. Le rubis, le grenat, l'aigue-marine; ils sont donc muets,\nceux-là ?\n   Non, répliqua Durtal. Le rubis annonce le calme et la patience; le grenat\nréverbère, d'après Innocent III, la charité; suivant saint Brunon et saint\nRupert, l'aigue-marine concentre, dans la clarté verte de ses feux, la science\nthéologique ; restent encore deux autres minéraux : la turquoise et l'opale.\nL'une, peu citée par les mystiques, doit promulguer la joie. Quant à la seconde,\ndont le nom n'apparaît point chez nos lapidaires, elle n'est autre que la\nchalcédoine qui nous est décrite telle qu'une sorte d'agate, d'une teinte\ntrouble, voilée de nuages, lançant des étincelles dans l'ombre.\n   Afin d'en finir avec cette orfèvrerie symbolique, disons encore que la\nsérie des pierres servit à commémorer chacune des hiérarchies des Anges;\nmais là encore les acceptions sont issues de rapprochements plus ou moins\ncontraints, de trames d'idées plus ou moins ténues, plus ou moins lâches.\nToujours est-il que la sarde évoque les Séraphins, la topaze les Chérubins,\nle jaspe les Trônes, la chrysolithe les Dominations, le saphir les Vertus,\nl'onyx les Puissances, le béryl les Principautés, le rubis les Archanges et\nl'émeraude les Anges.\n   — Chose curieuse, fit l'abbé Plomb, tandis que les bêtes, que les teintes,\nque les fleurs sont prises par les symbolistes, tantôt dans un bon, tantôt\ndans un mauvais sens, seules les pierreries ne varient point; elles n'expri-\nment que des qualités et jamais des vices.\n   — Pourquoi ?\n   — Sainte Hildegarde donne peut-être le motif de cette insistance, lorsque\nparlant, dans le quatrième livre de sa Physique, des gemmes, elle dit que\nle Diable les hait, les abhorre et les dédaigne, parce qu'il se souvient que\nleur éclat brillait en lui, avant sa chute et parce qu'aussi certaines d'entre\nelles sont produites par le feu qui est son tourment.\n   Et la sainte ajoute : Dieu qui l'en dépouilla ne permit pas que les vertus\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": " 32                               DURENDAL\n\n\n\ndes pierres se perdissent; Il voulut, au contraire, qu'elles fussent honorées\net employées par la médecine afin de guérir des maladies et de conjurer\ndes maux.\n   Et, en effet, le Moyen Age les magnifia et s'en servit dans le but d'opérer\ndes cures.\n   — Pour en revenir à ces tableaux de Primitifs où la Vierge jaillit telle\nqu'une fleur de la touffe colorée des gemmes, l'on peut affirmer, en somme,\nreprit l'abbé Gévresin, que le brasier des pierreries relate par de visibles\nsignes les qualités de Celle qui les porte; mais il serait difficile de spécifier\nle dessein du peintre lorsque, dans l'ornementation d'une couronne ou d'une\nrobe, il enchâsse une pierre à telle place plutôt qu'à telle autre. Il y a là\nsurtout affaire d'harmonie et de goût et peu ou pas de symbole.\n  — A coup sûr, fit Durtal, qui se leva et prit congé des deux prêtres\nauxquels, entendant sonner l'heure à la cathédrale, Mme Bavoil remettait\nleurs chapeaux et leurs bréviaires.\n\n      (Reproduction interdite.)                          J.-K. HUVSMANS.\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "             L A MAISON ÉLUE\n\n\nCe serait, vers Assise, au bienheureux pays\nQue la douceur du ciel, jadis, a visité,\nUn de ces blancs couvents, joyeux et recueillis,\nQui mêlent à leur paix un rêve de beauté.\n\nA l'entour, au dessus de la maison élue,\nMariant à souhait leurs lignes fraternelles,\nSans doute monteraient vers la calme étendue\nD'harmonieux coteaux couronnés d'arbres frêles.\n\nQuelque chose de clair comme un site enfantin !\nDes jardins et des prés, d'adorables enclos\nDont la sérénité d'un éternel matin\nA peine effleurerait le printemps inêclos !...\n\nEt, là-bas, ce serait, avec les créatures\nDont la bonté divine a peuplé ces parterres,\nUn entretien très tendre et tel qu'en leurs peintures\nDes peintres ingénus l'ont raconté naguères.\n\nJ'y vois, comme aux matins heureux du paradis,\nLes hôtes de la terre en paix autour de nous,\nL'aigle près des ramiers, le loup près des brebis,\nDans la communion des humbles et des doux...\n\nPuissé-je vivre là sans penser à la vie !\nEt, le céleste espoir peuplant mes solitudes,\nComme, un prédestiné, goûter, sans autre envie,\nL'attrait, durable seul, des saintes habitudes !...\n\n                                FERNAND     SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "       Les Fantômes de Jeunesse...\nA ERNEST Dunois.\n\n\n\n                                    I\n\n               AUX     HORIZONS          D'ENFANCE\n\n                                           Se devine à travers un murmure\n                                           Le contour subtil des voix anciennes.\n\n                                                                  PAUL VERLAINE.\n\n\n\n\n'        LE        train stoppa.\n                     Rodolphe traversa d'un pas rapide la lamen-\n                   table petite gare en briques rouges encrassées\n                   de fumée et s'engagea dans la c a m p a g n e . . .\n                       L a fine gaze aurorale planait au loin sur les\n                    seigles, atténuait la verdure des trèfles, s'entas-\n                    sait aux profondeurs des chemins; l'air, battant\nles tempes de fraîcheur et de pureté, débarrassait l'esprit des\nmenues préoccupations, des petits soucis, des banals intérêts,\net y réintégrait les belles, généreuses et fécondes virginités\ninitiales. H e u r e matinale propice, où la rosée égrène ses perles\nde chasteté, où l'alouette module ses trilles d'espoir, où l'aube\nentr'ouvre aux horizons ses yeux bleus immaculés d'enfant —\nheure matinale propice, où l'homme et la nature communient\ndans l'ineffable sainteté du Renouveau!...\n  A mesure que Rodolphe avançait, le rideau de fine brume se\nlevait lentement devant lui et, dans la lumineuse perspective\nlointaine, un haut clocher se dressa.\n    L a religion des souvenirs, le désir de revoir un ancien maître\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "                               DURENDAL                               35\n\n\n\naimé, avaient ramené Rodolphe sur ce chemin conduisant au\nvieux collège mélancolique où vécut son enfance.\n   C o m m e aux êtres, des liens invisibles et pourtant définitifs\nnous relient aux choses, et d'avoir mêlé nos vies à leurs vies,\nnos émotions à leur impassibilité, d'avoir rêvé, aimé, souffert\nà leur ombre créent entr'elles et nous une sorte d'amitié frater-\nnelle que l'absence, les événements et les distances peuvent\nassoupir passagèrement, mais que réveillent soudain les\n« revoirs » inopinés.\n   Rodolphe sentit qu'une émotion douce et vague faisait battre\nses paupières — et vers la longue tour dentelée, se profilant\nsur ce ciel radieux d'août, s'envola l'essaim blanc de ses\nsouvenirs.\n   Des recoins les plus reculés de son âme, où avaient dormi\njusque-là, sous l'herbe oublieuse de l'indifférence, ses rémi-\nniscences d'enfant, venaient à Rodolphe des joies, des insou-\nciances, des turbulences d'autrefois — gaies, bruyantes et\ntéméraires comme une grappe de potaches buissonnant.\n   Puis aussi des rêveries t e n d r e m e n t enveloppantes, des enthou-\nsiasmes cassants et provocateurs ! — le premier réveil exquis\nde la sensibilité, la première révélation frissonnante de l'Art!\n   Rodolphe atteignit bientôt la grand'route qui mène de\nl'abbaye Saint-Euchère, transformée en maison d'éducation, à\nun sanctuaire de la Vierge, célèbre dans tous les environs; par\ncette large chaussée historique, bordée de marronniers sécu-\nlaires, chaque année les élèves allaient en pèlerinage, aux\npremiers jours d'octobre; et Rodolphe se souvint de ces pen-\nsives après-midis d'automne où le soleil déjà pâlissant mariait\ndélicatement ses rayons voilés aux tons vieil or des feuilles\nmortes qui jonchaient le sol... L e n t e m e n t , par petits groupes, on\nmarchait dans un m u r m u r e de prières et, seule, cette récitation\nmonotone et r y t h m é e du Rosaire violait le silence ambiant des\ncampagnes. E t l'on revenait le soir parmi la demi-lumière des\nfins de jours qui disproportionne si fantastiquement les objets;\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "  36                        DURENDAL\n\n\n\net avant de rentrer à l'abbaye, c'était l'arrêt devant la grille du\ncimetière et pour les maîtres et les camarades morts, le De\nProfundis psalmodié en choeur !... Oh ! cette longue perspective\nde tombes que plaquait de-ci de-là un dernier reflet de jour et\nqui s'enfonçait là-bas dans le noir équivoque et symbolique de\nla nuit ! E t ces voix puériles et blanches faisant écho à la\nplainte lointaine et confuse des trépassés ! E t sur le nocturne\ndrap mortuaire où les étoiles pleuraient des larmes d'argent,\nles têtes pâles des pauvres disparus — yeux clos et lèvres\nblanches — s'évoquant devant les imaginations — en messagers\nd'angoisses et d'énigmes !\n   Quand Rodolphe eut franchi la grande porte de l'abbaye\n Saint-Euchère, il interrogea :\n   — M. l'abbé Hauteroche est-il chez lui ?\n   Il lui fut répondu que l'abbé Hauteroche était allé voir ses\n malades, mais qu'il ne tarderait pas à rentrer.\n   C'était la période des vacances... Dans l'encadrement des\n hautes façades régulières, coupées de fenêtres, la cour d'hon-\nneur était assoupie sous le pesant et morne silence des midis\nd'été ; de temps à autre, tout au plus un cri d'oiseau, un proche\nroulement de charrette, un sifflet plaintif et lointain de loco-\nmotive; le soleil trop brûlant inclinait de lassitude les rouges\nœillets et les mauves giroflées des parterres, aux parfums\népais, acres et t r o u b l a n t s . . .\n   Rodolphe se dirigea au fond de la cour vers un coin d'ombre\ninoublié; un bosquet touffu de chênes y formait comme un\nnimbe de verdure à une statue blanche de la Vierge, qui\nétendait ses deux bras en geste maternel d'accueil; un vétuste\nbanc était là; Rodolphe s'y laissa glisser, jeta son chapeau sur\nl'herbe, alluma nonchalamment une cigarette, et les blondes\nspirales de fumée s'élevèrent dans l'atmosphère torride lente-\nment et lourdement.\n   U n bras replié sous la tête, les yeux mi-clos, dans l'exquise\nbéatitude du demi-sommeil, Rodolphe songeait...\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                             DURENDAL                             37\n\n\n   A sa droite s'allongeait la succession des classes... P a r les\nfenêtres ouvertes, un coin de tableau noir, un fragment jau-\nnâtre de chaire, un pan de mur blanc, coupé d'un chromo\ncriard, s'apercevaient... Sept années de sa jeunesse se passèrent\nlà... E t p o u r t a n t il essayait en vain de situer dans ce lamen-\ntable cadre si familier la moindre origine de son intellectualité...\nA l'appel de ses souvenirs ne répondait aucun frisson initial de\nbeauté, aucune sensation primitive d'art, mais des miasmes\nd'ennuis, d'écœurements et de révolte... Ah ! les vilaines boîtes\nde poussiéreuses routines et de promiscuités banales ! C'était\nen pleine nature, parmi la griserie des herbes et des fleurs que\nl'Art et la B e a u t é avaient donné à sa pensée virginale le baiser\nqui lie à j a m a i s et avaient susurré à son imagination, comme'\ndes tentations impérieuses et ardentes du large monde du\ndehors, une page mystique de Chateaubriand, une page\nhéroïque de H u g o , une page amoureuse de L a m a r t i n e , la\nNuit de Décembre de Musset...\n\n                 Du temps que j'étais écolier,\n                 Je restais un soir à veiller\n                 Dans notre salle solitaire,\n                 Devant ma table vint s'asseoir\n                 Un pauvre enfant vêtu de noir,\n                 Qui me ressemblait comme un frère.\n\n                Son visage était triste et beau ;\n                A la lueur de mon flambeau,\n                Dans mon livre ouvert il vint lire.\n                Il pencha son front sur ma main\n                Et resta jusqu'au lendemain,\n                Pensif, avec un doux sourire !\n\n   P a r delà les années révolues, avec une précision évocative\ndes moindres détails, Rodolphe revécut cette première émotion\nd'une poésie vraie... Il revit le discret chemin de hêtres,\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": " 38                        DURENDAL\n\n\n\napothéoses d'une agonie somptueuse de soleil, où l'enfant de\nsimplicité et de candeur qu'il était se sentit soudain poète —\npar la révélation inattendue d'un grand poète... E t le long\nfrisson et l'éperdue exaltation d'alors firent encore pâlir et\nfrémir le jeune h o m m e — par delà les années révolues.\n   Rodolphe se leva...\n  L a porte de l'église était ouverte; il se dirigea de ce côté et\nentra.\n   T o u t e blanche, d'un blanc d'ivoire, inondée de lumière,\nample et harmonieuse de belles courbes romanes, la vieille\néglise abbatiale de Saint-Èuchère était bien le lieu du recueil-\nlement et de prière qu'il faut à l'âme pure et claire de l'enfant.\n   E n ce moment elle était assoupie dans l'absolue solitude et\nles statues elles-mêmes avaient comme des impassibilités\ninaccoutumées; des dalles miroitantes aux voûtes en caisson,\nun nuage azuré planait, coupé à hauteur des larges fenêtres, de\ngrandes barres de soleil; pas un bruit, pas un souffle; aux\nprofondeurs du chœur, seul le clignotement de la lampe de\ncuivre rendait une Présence!\n   D'instinct Rodolphe retrouva la place où s'agenouilla autre-\nfois son adolescence ; il pria, mais sa prière bientôt se dilua en\nsongerie très douce.\n  Ah ! c'est qu'il se sentait au berceau même de sa vie morale ;\nentre ces hauts murs mystérieux et hiératiques, son âme toute\nneuve fut façonnée et pétrie à la croyance; c'est ici que, pat-\nientes alluvions successives, il amassa en lui ce qu'il y a de\nbon et de grand — tout le tréfonds d'énergie et de générosité\nqu'aux heures de recueillement il se découvrait, comme entre\ndeux vagues s'entrevoient sous l'eau marine, les beaux coquil-\nlages de nacre et d'opale !\n    Des relations qu'il croyait brisées se rétablirent entre sa foi\n d'alors et sa foi d'aujourd'hui — et par le chemin mystique des\n souvenirs, Rodolphe remonta vers l'origine de sa personnalité\n chrétienne.\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "                               DURENDAL                                39\n\n\n   Aubes de P â q u e s , carillonnantes de cloches ! Jours des Morts,\ntamisés de b r u m e s ! N u i t s de Noël, scintillantes de lumières!\n    Émouvances intimes des retraites! Clartés démonstratives\ndes Apologétiques! Renouveaux joyeux des Confessions ! Infinies\nextases des tables saintes !\n   C'était là vraiment comme le terreau m y s t i q u e auquel le jeune\nh o m m e se sentait ancré par ses plus lointaines racines ; de là lui\nvenait — oh! comme il en avait la certitude parmi l'ambiance\nprésente — les sèves fortes et rares des virilités d'âme et tout le\nressort moral de son être.\n   P e n d a n t des années, des prêtres doux et bons, penchés sur\nsa petite âme d'enfant, l'avaient graduellement orienté vers la\nF o i . . . Selon qu'il le fallait, ils avaient eu des délicatesses\npareilles à des caresses ou des gestes de vaillante décision...\nAux heures des langueurs et des doutes, ils furent ceux qui\nréconfortent ou qui affirment... Impérieux et définitif leur ensei-\ngnement maintint l'âme dans son orbite et ce fut à j a m a i s !\nAinsi toute plante évolue sa croissance, mûrit sa graine et\nmagnifie sa fleur vers le coin de ciel d'où lui vient, dans la\npénombre des serres, la chaleur, la lumière, la gaieté...\n   E t soudain de l'émotion et de la gratitude affluèrent tumul-\ntueusement en Rodolphe, à la pensée de ces maîtres de son\nadolescence.\n   Jusqu'à présent et toutes les fois que son souvenir les avait\névoqués, un peu de pitié presque railleuse et mélancolique lui\nétait venue à leur endroit : si profond était l'abîme creusé entre\nleur intellectualité et la sienne; si différente sa conception\nartistique de la vie, fièrement arcboutée vers les témérités, vers\nles nuances, vers les nouveautés; si différente leur conception\nrassise des choses, rigidement immobilisée dans les correctes et\nfroides bandelettes de la T r a d i t i o n . . . Apportant pour la défense\nde ses idées littéraires une partialité intransigeante et passion-\nnée, Rodolphe s'était fait presqu'une coquetterie de couper toutes\nles amarres qui pouvaient retenir son esprit à ces rivages intel-\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": " 40                         DURENDAL\n\n\n\nlectuels de son enfance — mais si. son esprit était libre, voilà\nqu'aujourd'hui il s'apercevait que son âme était restée captive...\nE t l'âme reprenait sa revanche sur l'esprit et l'homme reniait\nl'artiste... Car l'âme se sentait tributaire de ce passé pour ce\nqu'il y avait en elle d'essentiel, et l'homme devait avouer qu'il\navait reçu des mains tremblantes des vieux éducateurs de sa\njeunesse le seul et le vrai viatique de vie...\n\n   U n e m a i n se posa doucement sur l'épaule de Rodolphe :\nl'abbé Hauteroche se trouvait à ses côtés.\n\n  (A suivre.)                        F I R M I N VANDEN   BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "QUATRE POÈMES DE CHRISTINA ROSSETTI\n\n          T r a d u i t s de l'anglais par Olivier-Georges D E S T R É E\n\n\n\nSONNET\n   Seigneur, si je T'aime et si Tu m'aimes\n   Qu'ai-je besoin encore de ces pénibles jours?\n   Pourquoi, suivant tes voies, ne m'élancerais-je pas\n   Jusqu'au ciel pour m'y reposer avec Toi ?\n   Qu'est-il besoin encore des angoisses de la mort\n   Si toute mon âme ne vit plus que de ta louange ?\n   Et si tout mon cœur T'aime, à quoi bon l'épouvante\n   Et l'obscur combat d'une agonie?\n   Fiancée que J'aime, si tu m'aimes à ton tour\n   Il faut que tu choisisses Ma Ressemblance pour ton douaire,\n   Ainsi patiente peineras-tu, ainsi encore resteras-tu\n   Ayant faim, ayant soif de cette heure bénie\n   Où Je contemplerai en toi Ma Ressemblance\n   Et où toi même t'éveilleras satisfaite.\n\n\n\nNOËL\n       Au milieu du blême hiver\n       Le vent gémissait glacé,\n       La terre était dure comme le fer,\n       E eau était dure comme la pierre,\n       Et la neige elle était tombée, neige sur neige\n              Neige sur neige\n              Il y a longtemps\n       Au milieu du blême hiver.\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "42                     DURENDAL\n\n\n\n     Notre Dieu, le ciel ne le peut contenir,\n     Notre Dieu, la terre ne le peut porter,\n     Ciel et terre s'envoleront\n     Quand il viendra pour régner.\n     Au milieu du blême hiver\n     Une étable lui a suffi,\n     A notre Seigneur Tout Puissant\n             A Jésus-Christ.\n\n     A lui que les Chérubins\n     Nuit et jour adorent,\n     Un sein plein de lait lui suffit,\n     Une mangeoire pleine de foin.\n     A lui devant qui les Anges\n             Se prosternent\n     Suffisent l'âne, le bœuf et le chameau\n             Qui l'adorent.\n\n     Les Anges et les Archanges\n     Eussent pu là se réunir,\n     Les Chérubins, les Séraphins\n     Eussent pu en foule accourir,\n     Mais Sa Mère seulement\n     Dans son bonheur vierge\n     Adora le Bien-Aimé\n            Dans un baiser.\n\n     Que puis-je lui donner\n     Pauvre comme je le suis ?\n     Si j'étais un berger\n     J'apporterais un agneau,\n     Et si j'étais un Mage\n     Je donnerais suivant mon rang.\n     Mais ce que je puis lui donner, je le donne\n               Et c'est mon cœur.\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                          DURENDAL                      43\n\n\nPARADIS\n  Un jour, dans un rêve, je vis les fleurs\n  Qui grandissent et fleurissent au Paradis\n  Plus belles sont-elles que les yeux qui s'éveillent\n  N'en ont vu dans tout notre monde.\n  Et pauvre est la rose parfumée\n  Pauvre le lis sur sa tige\n  Et pauvre la parfaite violette\n            Auprès d'elles.\n\n  J'entendis les chants du Paradis\n  Chaque oiseau chantait de sa place\n  Un tendre chant si plein de grâce\n  Qu'il s'élevait comme l'encens vers le ciel.\n  Chaque oiseau chantait pour sa compagne\n  De tendres notes amoureuses dans les arbres\n  Le rossignol lui-même semblerait froid\n             Près de ceux-là.\n\n  Je vis les quatre rivières couler\n  Profondes sur un lit de sable d'or\n  Elles coulaient à travers des champs de mousse\n  Avec une murmurante musique grave et douce.\n  Elles rafraîchissent toute soif\n  Et donnent aux âmes faibles la force et le repos.\n  La terre n'a point de boisson comparable\n             De l'Orient à l'Occident.\n\n  L'arbre de vie était tout couvert de bourgeons\n  Et de fruits de douze espèces\n  Une sève éternelle gonfle ses racines\n  Ses branches ombreuses remplissent l'air\n  Ses feuilles guérissent le monde\n  Et ses fruits peuvent le nourrir\n  Plus doux au goût que miel\n              Et baume.\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "44                           DURENDAL\n\n\n\n     Je vis la porte, nommée la Belle,\n     Et regardai, mais à peine pus-je voir à travers\n     Le commencement des rues dorées\n     Et les contours du lac lustré.\n     Oh Harpes ! couronnées, d'étoiles innombrables\n     0 vertes branches de palmiers aux feuilles multiples.\n     Que l'œil n'a pas vu, que l'oreille n'a pas entendu\n               Ni le cœur conçu.\n\n     J'espère voir ces choses de nouveau\n     Mais non comme celui qui les voit la nuit en rêve\n     J'espère les voir de mes yeux\n     Les toucher de mes mains et les atteindre.\n     J'espère avoir tout le ciel sous mes pieds\n     Au lieu de l'étroit sentier qu'ils foulèrent.\n     J'espère avoir ma part avec tous les saints,\n                Avec mon Dieu.\n\n\n\nL'AMOUR EST FORT COMME LA MORT\n     « Je ne T'ai pas cherché, je ne T'ai pas trouvé\n     Je n'ai pas eu soif de Toi\n     Et maintenant les froides vagues de la mort m'entourent\n     Les vagues furieuses de la mort m'épouvantent\n     Me regarderas-Tu, hélas verras-Tu\n     Ta créature mourante ? »\n\n     « Oui, Je t'ai cherchée, oui, Je t'ai trouvée,\n     Oui, J'eus soif de toi,\n     Oui, voilà bien longtemps, des liens de l'amour je t'ai liée;\n     Et maintenant les Bras Étemels t'entourent\n     A travers les ténèbres de la mort, Je regarde, et te vois,\n     Et Je t'étreins dans Mes bras. »\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "         La Chasse à la Mort\n                                                     A THOMAS   BRAUN.\n\n\n\n\n               POUR tromperses rancœurs, le chevalier s'adonne\n                au noble déduit de vénerie.\n                  A courre la bête sauvage, parmi les orgues\n                mugissantes du vent, dans l'entière domination\n                de soi-même et de l'espace, il oublie enfin son\n                bonheur perdu et l'avilissement des hommes.\n\n\n\n   Il rejoint ses meutes.\n   Des terres nues et frileuses, une vapeur légère, comme nacrée,\n monte vers le soleil pâle qui l'absorbe lentement. Ce soleil des\nmatins d'automne sourit aux bruyères du plateau, et semble un\ndoux regard — de pitié dernière — attardé sur l'agonie des\nchoses.\n   Autour d'un feu de chenevottes, les varlets attendent le haut-\nbers et se dégourdissent. S'efforçant de leurs larges pattes et\ntirant après les laisses, veautres, brachets et lévriers hurlent\nleur impatience de chasse.\n   T a n d i s que le varlet-chef fait rapport au maître et signale\nles déchaussures d'un cerf, le cheval Marchegay s'impatiente\naussi... Il encense sans relâche et chacune des courbettes de\nl'encolure saluante projette avec des flocons d'écume un cliquetis\nde mors et de chaînettes. Sur sa robe noire et luisante, les rais\nde lumière se jouent en reflets métalliques...\n   E n selle! On délace de quatre qui bondissent vers les roches.\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": " 46                          DURENDAL\n\n\n\nL e s chiens quêteurs r a m p e n t doucement actifs dans les proches\ntaillis, zigzaguent, s'arrêtent parfois pour prendre le vent,\nrepartent, queues battantes... A mesure que le fumet s'échauffe,\nla certitude de lever la bête se confirme. Des brachets, vite\nréprimés, donnent de la voix... L a cépée s'anime. Parfois,\napparaît dans une éclaircie, sautant par-dessus les genêts,\nquelque chien aux oreilles pointantes, au poil doré. L'un veut\nse glisser hors du couvert, fait un détour avec le nez à terre\net la queue fouettant les reins... Il pense que Maître Cerf est\nsorti de l'enceinte. « L e s chiens n'ont pas le droit de penser »\npense à son tour le second varlet qui l'observe et fait claquer\nson fouet : « Harlou ! à la voie, Rasselos .» E t Rasselos dispa-\nrait. Cinq minutes se passent encore... L e couvert tremble plus\nque j a m a i s . . . On dirait d'un champ de blé battu par l'ouragan.\n   Les autres laisses envoyées en horde volante dans la direc-\ntion probable où le cerf partira, suivent les mouvements de\nleurs chefs...\n   — Sus ! sus ! les chiens ! crient les piqueurs aux limiers.\n   Voilà le couvert plus agité encore, et les chiens sautant les\nuns par dessus les autres.\n   L e haut-bers sent le gagner l'ivresse des bêtes chasseresses.\nAux flammes de leurs yeux jaunes, aux haleines oppressées\nfumant dans l'air froid, son âme s'exalte peu à peu.\n   Marchegay piaffe, retenu de toute la force d'un poignet de fer.\n   Dans les genêts, un aboi résonne, puis deux, dix, vingt.\n   — T a y a u ! tayau ! crie un homme perché sur un arbre.\n   L a bête est débusquée. C'est un dix-cors, tout noir, mons-\ntrueux de taille.\n   Vite, on dégraffe les chiens réservés qui s'élancent dans la\nvoie. Marchegay, libéré, s'enlève en une apothéose de ruades et\nd'étincelles.\n   Lors, toute la meute sille la lande, et c'est une clameur\nardente... Droit en selle, fier en sa cotte de mailles sur laquelle\nbrille un cor d'ivoire, le chevalier galope et s'éjouit, — et,\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                              DURENDAL                            47\n\nderrière lui, flotte au vent son manteau doublé de vair. Aux\narçons, à droite, l'épieu et la hache, — à gauche, une courte\narbalète.\n\n\n     Des futaies dépouillées, qu'estompe un voile de brouillard,\n cerclent l'horizon d'une zone sombre, un peu rousse... A droite,\n à gauche, devant, en hachures sinistres, des bois, de grands\n bois profonds, dont la lisière majestueuse cache — de-çi de-là\n — des pentes fuyantes, abruptes ou capricieuses, infléchies\n vers les vallées.\n    L a bête entre au bois.\n    Rien n'est plus enivrant, au matin, que la forêt h u m i d e et\n scintillante, où la détrempe des feuilles mortes forme de molles\n et rougeâtres jonchées au parfum fauve.\n    U n bref lancer a sonné dès l'orée et sa résonnance avant-\n coureuse pénètre au lointain de la drève qui s'ouvre, droite\n comme un glaive, haute comme une nef gothique. Cela\n s'enfonce — pleurs des chiens et sons du cor — s'éloigne et\n reprend au gré de la poursuite haletante.\n    L e bois est un gigantesque décor... E n t r e les troncs d'argent\ntigrés de mousse dont les colonnades parallèles semblent une\ndouble haie de titans, se découvre la charpente du vaste sque-\nlette... Chaque souffle du vent qui fouaille, chaque frémisse-\nment emporte un montant, détache une frise, fane quelques\noripeaux du beau décor. Clair obscur de r a m p e . L a vie n'y est\nplus : avec les couleurs vivantes, se sont envolés les chants\nd'oiseaux.\n    L a brise passe dans les graminées ternies avec de froids sou-\npirs de deuil.\n    Seules, au pied des hêtres, les digitales et de délicates\nbruyères, — comme si elles savaient qu'elles sont les dernières,\nrésistent, — oubliées.\n    Renonçant à la droite voie, la bête suit les ravines, les fossés,\nles scavées où elle espère un a b r i . . .\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": " 48                          DURENDAL\n\n\n\n   L a meute pourchasse de plus belle.\n   H a r d i ! Marchegay !\n   Parfois, un moment d'hésitation et d'anxiété... U n e ruse du\ncerf met les chiens en défaut... Dociles à une fanfare, les voilà\nrepartis plus ardents... Ils ne forment plus qu'un corps, toutes\nles queues basses, toutes les têtes hautes, car il n'est plus\nbesoin de flairer à terre : la piste est à la hauteur de la poitrine.\n\n\n\n   Derrière la meute, — par le bois et la plaine, les monts et\nles vaux, — sonne sur le sol le galop de Marchegay, — galop\nsourd et saccadé, — qui s'accentue du bruit des branches qui\nse cassent et des feuilles...\n  L e cheval ondule avec l'élasticité d'une barque sur la mer.\nSa crinière flotte, ses naseaux charnus et roses enveloppent d'un\nbrouillard chaud le front du chevalier, porté par des ailes.\n  A courre ainsi contre le fil de la brise, le chevalier sent son\ncœur se gonfler de saine volupté... O h ! l'ivresse de fendre la\nrésistance de l'air, de se lancer dans la bataille des vents, de\ngrandir sa puissance aux largeurs de l'espace.\n   L e corps s'y trempe comme l'acier dans l'eau, le sang chante\nd'orgueil... Cette chevauchée furieuse l'emporte, loin des ran-\ncœurs, loin des lâchetés auxquelles se meurtrissait, hier encore,\nsa foi.\n   E t le bon compagnon, vraiment, que cette bête nerveuse et\nvaillante qui vole ras par dessus herbages et sillons, dévale des\ncoteaux, saute les torrents, escalade les versants, — vite, si\nvite que la terre semble venir en étourdie à la rencontre du\nchasseur, \" — si vite que les arbres se dévorent les uns les autres\ncomme des fantômes aussitôt évanouis qu'apparus, — si vite\nque les montées paraissent des murailles à gravir, — les des-\ncentes des parois où l'on glisse.\n  Loin, loin derrière, les trompes des varlets rappellent, rap-\npellent.\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                              DURENDAL                             49\n\n\n   P l u s lointains, les cors. P l u s limpide l'étendue.\n   A b a n d o n n é de ses gens (inaptes à de telles fougues) le haut-\nbers est seul, t o u t seul avec le gibier et la meute pantelante.\n   Un moment, le cerf, roulé dans un c h a m p , s'accule à des\nbroussailles, et le hérissement de ses andouillers terribles arrête\nnet dans un rayon de vingt pas l'élan des brachets et des veau-\ntres. L e haut-bers coupe l'allure de Marchegay et pense, à ce\nmoment, par dessus le cheval bondir.\n   Son arbalète ronfle et le carreau, au flanc de la bête, vient se\nplanter tout vibrant. Gémissant de douleur, le cerf repart en\nun élan énorme, — et toujours la chasse derrière lui...\n\n\n\n   Les horizons se déroulent encore, — mais la bête qui se\ndésespère court vers un précipice dont le haut-bers se souvient,\n— tout caché qu'il soit par une des molles inclinaisons du pla-\nteau... Gouffre affreux dont les milans et les vipères connaissent\nseuls les perpétuelles ténèbres.\n   E h ! qu'importe le précipice!... Ce qu'il veut, c'est cette bête\n— qui lui échappe, — et dont les b r â m e m e n t s et les sanglots\nsinistres l'exaspèrent, — dont le sang, égoutté tout le long du\nchemin, l'emplit d'une volupté sauvage et t u m u l t u e u s e . . .\nQu'importe le précipice, — et qu'importe le danger mystérieux,\noù il sait cependant qu'il vole? Qu'importent la vie et la mort?\nVoici des halliers, des bruyères, des coteaux encore... Voici\nune mare perfide et un carrefour semé de troncs blanchis. — et\nc'est là une tristesse de cimetière... Des souvenirs se lèvent, au\npassage de ces lieux familiers qui le virent enfant naïf. Où est\nl'adolescent qui s'instruisait ici à dresser les chiens et à affaiter\nles faucons? Où est le damoiseau dont l'âme aurait absorbé le\nmonde? Où est le chevalier valeureux et loyal dont les mem-\nbres se sont durcis au contact des armures, dont le cœur s'est\naigri au contact des hommes de mensonge?... Qu'en reste-t-il?\nQu'en ont laissé subsister t a n t de méprises et d'injustes dou-\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": " 50                           DURENDAL\n\n\n\nleurs? T o u t cela s'enfuit derrière lui, et il a l'impression confuse\nque ce sont les lambeaux de son existence qu'il laisse à toutes\nles branches qui l'accrochent et le blessent... Il va toujours\naffolé, — non plus comme s'il poursuivait, mais comme s'il était\npoursuivi lui-même par l'existence s'acharnant à le retenir...\n     Furtive comme l'éclair, la crainte d'un péché l'oppresse à la\nvue d'une croix rencontrée, qui se penche vers le chemin... Mais\nsi quelque malheur va survenir, — qu'y peut-il opposer main-\nt e n a n t ? . . . Son cheval est emporté, et aucune force h u m a i n e\nn'en aurait plus raison...\n   L e précipice approche... Il le sent... C'est la fin! Quoi qu'il\nfasse.\n  A quelque cent pas devant lui, le sol s'abîme en entonnoir.\nU n cône renversé s'enfonce, vertigineux, rétrécissant ses cercles\nnoirs, et d'où monte une vapeur glacée qui pénètre dans ses\npoumons avec un sifflement de râle.\n   Mais il touche la bête. L a bête est à lui. Hallali !\n   D'un bond suprême le cerf s'élance dans le gouffre.\n   Alors, le chevalier comme éveillé brusquement d'un cau-\nchemar, pousse un grand cri : Mon Seigneur D i e u ! . . .\n   Mais il a conscience que Marchegay s'enlève. Instinctive-\nment, il baisse les mains, serre les jambes comme il en a\nl'habitude lorsqu'il franchit un obstacle. Il ferme les yeux. Il\ns'abandonne...\n                                         H.   CARTON DE W I A R T .\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "        LES QUATRE FLEUVES\n                 DU PARADIS\n\n\nNous, les anciens puissants et les premiers ancêtres\nDes jours ensevelis et des temps révolus,\nNous avons vu passer les m a m m o n s chevelus,\nL e s générations palpiter dans les êtres\nSous l'impassible nuit des âges sans reflux;\n\nNous avons vu pétrir la primiive argile,\nLes premiers-nés du monde ouvrir leurs yeux béants,\nE t le vent du désert sécher les océans ;\nNous avons effacé du porphyre fragile\nE t du granit usé le talon des géants.\n\nQuand jaillit la lumière, éventrant les abîmes,\nC o m m e un portail d'airain, la calme immensité\nS'ouvrit sur la splendeur d'un ciel illimité;\nL'esprit de Dieu passa sur nos flots, et nous vîmes\nT o m b e r les temps futurs hors de l'éternité.\n\nDes hauts pics où la neige étalait ses fourrures,\nDans l'azur rayonnant aux splendeurs des glaciers,\nOù, figée en plein ciel par les froids carnassiers,\nL a stalactite en pleurs épand ses chevelures\nAu front des névés blancs plus clairs que les aciers,\n\nDès la première aurore enflant nos eaux accrues,\nOui soufflaient dans le vent comme un troupeau d'aurochs,\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "52                         DURENDAL\n\n\n\n Nous descendions, broyant les troncs d'arbre et les rocs;\n Des continents disjoints nous étions les charrues\n E t l'abîme en sillons s'entr'ouvrait sous nos socs.\n\nEntaillant dans la pierre et les granits compactes\nL e s étroits défilés ceints d'écume et de bruit,\nDu lourd créneau des monts, brèche au flanc de la nuit,\nS'épandait sur le val le mur des cataractes\nAvant que le premier soleil eût j a m a i s lui.\n\nIl se leva dans la lumière, et nous parûmes,\nAux rayons primitifs de l'aube, étincelants\nSur les alluvions et sur les rochers blancs,\nE t , nappe aux longs frissons où s'éteignaient les brumes,\nNos flots resplendissaient, majestueux et lents.\n\nCar, dans l'intense azur illuminant nos berges,\nL e naissant univers se levait, souriant,\nLes forêts s'inclinaient sous la brise, en priant,\nT a n d i s que hors des mers, armée aux lances vierges,\nLes étendards du jour embrasaient l'orient.\n\nSous ses rayons, le flot multiplié des sèves,\nDu fût prodigieux qui s'enfle en gémissant\nA la ramure immense, en dais s'élargissant,\nPareil à la marée éclatant sur les grèves,\nR y t h m i q u e , égal et fort, montait d'un jet puissant.\n\nT o u t germait : et les monts, sur le roc et la lave,\nSentaient l'arbre et la plante éclore en frondaisons,\nL a mousse à leur épaule attachait ses toisons :\nL'océan à leurs pieds, comme un lion esclave,\nDormait, et son sommeil chargeait les horizons.\n\nLes volcans haletaient sous la peau de la T e r r e :\nSecouant les sommets sur leurs lourds piédestaux,\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                        DURENDAL                          53\n\n\nL e u r souffle ardent et rouge éclairait les plateaux,\nE t du Monde encor tiède on écoutait l'artère\nBattre, au choc souterrain de leurs pesants marteaux.\n\nDes serpents inconnus y séchaient leurs écailles,\nE t des créations s'ébauchaient vaguement,\nT a n d i s que, secoués par l'orage écumant,\nLes agrès de la nuit laissaient, brisant leurs mailles,\nL a chute des soleils rayer le      firmament.\n\nL a réalité sombre allumait ses fournaises,\nOù la matière en feu, dans ses rébellions,\nSentait sourdre en ses flans l'être par millions,\nCependant qu'éclosaient, au ciel de la genèse\nDes astres chevelus à faces de lions.\n\nAlors, chœur merveilleux fait de vagues et d'âmes,\nE n nos ondes des voix vibrèrent, et berçant\nL e triomphal éveil de l'univers naissant,\nPremiers-nés de la vie et des jours, nous chantâmes\nDans la création au loin s'élargissant :\n\nElohim ! nous voici, roulant en larges nappes,\nA la voix du Kéroub venus des quatre vents,\nNotre onde au loin charrie en formidables grappes\nDes forêts de sapins dressant leurs crins mouvants;\nSur la grève où la mer sidérale déferle\nL a source goutte à goutte égrène ses sanglots,\n          E t d'une larme ou d'une perle\nLes m u r s du firmament ont vu jaillir nos flots.\n\nL e septentrion noir tout étoilé de givre\nOù veillent accroupis de grands alérions,\nE t l'aurore, où le ciel a des brasiers de cuivre\nAvec des chants d'esprits et de psaltérions,\nL'occident, bûcher d'or des grèves azurées,\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "54                       DURENDAL\n\n\n\n E t l'équateur dressant sur les monts, rouge amas,\n          Sa porte aux clefs démesurées,\n T u les créas d'un souffle, et tu les d é n o m m a s .\n\nT u dressas un pilier colossal et dont l'arche\nSupporte sans fléchir le poids des grandes eaux,\nE t l'escalier que la nuit descend, marche à marche,\nA chaque angle du monde obscur, et du chaos,\nLà-bas où tout commence, où les profondeurs vagues\nHésitent, où des mots venus de l'infini\n          F o n t frissonner comme des vagues\nL a houle du basalte et le flux du granit.\n\nL e u r faîte est invisible et leur base inconnue\nA la plaine qui dort et s'allonge à leurs pieds.\nL à , l'ombre entend hennir, sous les fouets de la nue,\nOnagres de l'azur, les ouragans rayés.\nL à , sur un trône ardent que la tempête essuie,\nAu vent qui tord les pins comme de fiers cheveux,\n            Sous le dais mouvant de la pluie,\nVeille un Esprit voilé de huit ailes de feux.\n\n Dans sa droite flamboie un glaive de lumière\n Dont la splendeur s'apaise au miroir des torrents,\n Et, serti des rayons de la gloire première\n Un sanglant diadème aux rubis fulgurants\n Illumine l'horreur des neiges éternelles.\n L a volonté divine est debout dans ses yeux,\n          E t trois cercles, faits de prunelles,\n Veillent autour de lui dans l'orbe des neuf cieux.\n\n C'est lui qui, du talon frappant la haute cime,\n Nous fait jaillir du cœur des antiques limons,\n Des veines de la T e r r e et du sol de l'abime,\n E t nous déploie en arc immense au flanc des monts.\n C'est lui qui nous appelle en nos cryptes profondes,\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                        DURENDAL                           55\n\n\nE t , sur les horizons son bras toujours levé\n          Guide la horde de nos ondes\nA travers les terreurs du monde inachevé.\n\nL ' E s p r i t du Nord, gardien de la clarté des pôles,\nQui sent comme des pleurs, avec un chant plaintif,\nLes étoiles neiger sur ses lourdes épaules,\nL e premier déchaîna son effrayant captif :\nD'un geste calme et lent la divine figure,\nLeva son cimeterre, et, comme un océan,\n               Ouvrant son énorme envergure,\nL e Phisôn colossal bondit hors du néant.\n\nAussitôt sur la plaine et les sables libyques\nL'ouragan, comme une aile ouverte, s'éploya :\nL'Ange embrasé qui veille aux Portes des tropiques,\nSe dressa : son épée en cercle flamboya.\nE t le fauve Géôn, escaladant les crêtes\nVertigineuses où s'accroupit l'équateur,\n         Caparaçonné de tempêtes,\nBarra le ciel profond de toute sa hauteur.\n\nEt dans le couchant rouge encombré des ruines\nDe la N u i t , où l'on voit s'étager et grandir\nL'Arar primordial qui plonge ses racines\nAux entrailles de feu du souterrain nadir,\nL'Ange qui, chaque soir, verrouille dans leur tombe\nLes cadavres géants des soleils morts, parla :\n         E t le P a r a t h , comme une trombe\nE n avalanche, dans les ténèbres croula.\n\nCependant qu'au levant, dans les blancheurs de l'aube,\nAu simple froncement des sourcils de l'esprit,\nAinsi qu'on dénouerait les cordons d'une robe,\nL a masse des granits primitifs s'entr'ouvrit ;\nE t que, des monstrueux soupiraux de l'aurore\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "56                       DURENDAL\n\n\n\nT o r d a n t les grilles d'ombre ainsi que des roseaux,\n              Effaçant les monts qu'il dévore,\nL e hurlant Hiddeqel roula ses grandes eaux.\n\n Et tous quatre, dressant nos nappes écumeuses,\n E t dans nos lits nouveaux inconnus, soulevant\n Nos dos mouvants jaillis de leurs gaines squammeuses\n Où des crêtes de b r u m e ondulent dans le vent,\n Nous laissons sur les pics où la foudre s'écrase,\n Où vibrent les autans comme des arcs tendus,\n          Nos chapes de fange et de vase,\n Pareilles au débris des béhémoths perdus.\n\nElohim ! nous voici, miraculeux quadrige,\nHennissant sous tes cieux pour nous épanouis,\nDe ta création reflétant le prodige\nAu miroir de nos flots par ta face éblouis ;\nEt, maintenant, dis-nous, Sainte-Toute-Puissance !\nPourquoi, colosses d'ombre à ton joug accouplés,\n        Des profondeurs de l'existence\nT u nous as par nos noms vers T o n Trône appelés.\n\n                             SÉBASTIEN-CHARLES      LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": ""}, {"page_pdf": 69, "texte": "F.V. GEVEART\nDIrecteur du Conservatoire Royal de Bruxelles\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "    UN CONCERT AU CONSERVATOIRE\n\n\n                                 NOTES         CURSIVES\n\n\n\n\n                    IL est certes, impossible de fréquenter ces concerts\n                      sans ressentir une sympathie et une vénération\n                      toujours accrues pour le modeste et glorieux\n                      musicien qui les régit et les anime, incompa-\n                      rable chef d'orchestre dont l'originale figure\n                      domine la salle et la subjugue (I).\n                    Sous ses longs et roides cheveux blancs, avec\nsa barbe taillée en queue d'aronde, il a toute la semblance d'un\nroi mage, de quelque saint à l'anguleuse physionomie inspirée,\ntaillé clans la pierre réfractaire ou le chêne durci, et descendu\ndu porche ou des stalles d'une cathédrale gothique pour venir\nétendre son louable despotisme sur le peuple volontaire et\nchevelu des chanteurs et des instrumentistes.\n   Il entre d'une allure presque gauche, gagne son estrade\nparmi les saluts de ses exécutants, auxquels il réplique par de\nbrefs hochements de têtes; mais, à peine installé à son pupitre,\nsa partition ouverte, il discipline son orchestre, intimide la\nfoule mondaine et caqueteuse des abonnés — d'un coup d'œil\ncirculaire ! L e silence suit son regard.\n   L e geste difficile, au début, saccadé, s'assouplit vite et se\nfortifie; et, à trop contempler les bras et les mains du maître\n\n   (1) Ces notes ne prétendent qu'à marquer l'émotion d'un auditeur et son admiration pour\nl'organisateur, le chef d'orchestre, des incomparables séances du Conservatoire; d'autres plus\ncompétents ont célébré déjà les mérites du compositeur de Quentin Durward, la science\nsubtile et hardie du musicologue, dont on pourrait dire presque qu'il réinventa la musique\ngrecque.\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": " 58                          DURENDAL\n\n\n\naccompagnent de leur nerveuse et de plus en plus expressive\nm i m i q u e toute l'orchestration, la préfigurant en quelque sorte,\non finirait par s'halluciner et par croire que leur magique\npantomime la crée !\n    Mais, en réalité, son orchestre ne lui est-il point comme un\ninstrument puissant et délicat dont la merveilleuse sensibilité\nse docilise à toutes les impulsions et même aux velléités de sa\nvolonté. Aussi, il le caresse et le flatte des yeux, ce vivant\nclavier duquel, à l'incantation de son geste, jailliront le\nmiracle et les prestiges des sonorités essentielles ; — ce clavier\ndont chaque registre, chaque touche est un virtuose qui,\nsubordonné ici et obéissant, communique avec le compositeur,\npar l'intermédiaire du chef, âme visible et consciente de\n l'orchestre aux suggestions de laquelle celui-ci frissonne, se\ntait, tour à tour, gémit et se désespère... E t , alerte d'autant\nplus que l'exécution se prolonge, infatigable, il dessine, pro-\njette chaque mesure d'un signe impérieux ou persuasif;\nbrusque ou onctueuse, sa main équilibre et réprime les voix,\nstimule les archets ou évoque les cuivres... D'un mouvement\nfébrile, il tourne les feuilles de son cahier, relève et secoue la\ntête avec orgueil et délectation, h u m a n t les harmonies radieuses\nqui s'épandent autour de lui comme un impondérable encens\ndont les effluves le réjouissent et l'enivrent. Il se transfigure et\nrayonne et, lorsque, le pied un peu hésitant, ayant repris,\nmalgré sa verdeur, la posture de son âge, il redescend du\ntrépied directorial, son regard félicite et remercie sa fidèle\net compréhensive phalange pour l'ennoblissant plaisir qu'elle\nlui a renouvelé.\n   Quant aux acclamations des auditeurs, il les récompense\npar une rapide et oblique révérence ; car son ombrageux amour\npour les chers grands maîtres, en la compagnie lumineuse\ndesquels sa vie entière, une vocation de labeur, d'études intui-\ntives et passionnées, se sont dépensées, est prompt à se blesser.\nArtiste lui-même et créateur, il sait quelle élaboration est\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                              DURENDAL                             59\n\n\nune œuvre, d'angoisse, d'inconscience et de majesté et il n'en\nparle, n'y porte la main, ne la contemple ou ne l'écoute qu'avec\nun respect profond mélangé de tendresse. Car, sinon lui, qui\ncomprendra que l'ardeur surnaturelle dont resplendit ce tableau,\nl'indicible accent sublime de cette musique, ces phrases qui\ndévastent le papier, e m p r u n t e n t leur poignante virtualité à la\nplus pure substance de leur inventeur, sont issus de sa vie\nmême qu'ils ont dévorée et abrégée, de ses précieuses heures\nde douleur taciturne, de rêve et de victoire...\n   L'intempestif et brutal éclat des applaudissements dissipe\nl'idéal paysage e u r y t h m i q u e où vous respiriez. Ce sauvage et\npresque sacrilège vacarme succédant aux prodiges d'extase et\nde candeur de la Messe de Bach, aux indicibles accents\nfarouches et lyriques du Rheingold, trouble de sa dissonante et\nd'ailleurs inutile approbation la silencieuse admiration que\nréclament leurs auteurs : — Colosses de l'art ; grandes âmes\ncontemplatives où l'univers des rêves et des douleurs, l'inquié-\ntude et l'ironie du monde, toutes les aspirations de la créature\nrépercutèrent leurs harmonies multiples, vinrent réveiller de\nsolennels et tragiques échos, — des cantiques et des gémisse-\nments, le mystère des sympathies mélodiques, les voix éter-\nnelles qui retentissent dans les symphonies de Beethoven,\nles drames de Wagner, l'œuvre de Bach, de Haendel et de\nGlück...\n\n\n\n         LA    MESSE       DE     SÉBASTIEN          BACH\n\n   L'œuvre énorme et fabuleuse de Sébastien Bach nous\napparaît comme un jaillissement, alimenté aux sources origi-\nnelles de la musique, d'inspirations toujours inouïes, simples\net absolues. Commentaire agenouillé du drame mystique de\nla Messe qui en paraphrase les paroles ineffables, les achève\ndans le langage inarticulé de l'extase. Versets soulignés d'une\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": " 60                          DURENDAL\n\n\n\nmélodie, de la translucide exégèse d'une musique qui les\névapore en flamboyantes spirales vers le ciel rapproché; qui\nérige la nef, l'arche aiguë de la prière, là-haut, parmi les-\nconstellations, sur les tournoyants piliers vertigineux de la\nsupplication, du repentir et de l'espoir... Suffocante ascension\nqui vous élève de cime en cime, au-dessus de perspectives\nélargies sans cesse et dont la définitive solitude, l'atmosphère\nembrasée, le consumant éther, les vierges étendues illimitées\nvous font perdre pied, vous enivrent, à la fois, et vous\nexaltent...\n\n   L e Kyrie Eleïson répète ses syllabes avec l'intarissable\neffusion, la patiente et lucide ferveur, la persévérante obsti-\nnation de la foi; confus, terrifiés ou ravis, ses accents expri-\nment la crainte, l'angoisse, la joie, tour à tour, et l'adoration,\nl'espérance timorée d'une âme qui connaît le prix d'une\ninvocation dont elle se sent déjà récompensée...\n\n   L e Gloria in excelsis Deo... éclate sur d'extraordinaires accords,\non ne sait quel soudain épanouissement de chaudes clartés\npénétrantes, rapides lueurs, ruissellement de flammes, cris\nd'un bonheur inexprimable... Puis, c'est comme un céleste\nchant triomphal, l'hymne inespéré d'universelle jubilation et\nde mansuétude; resplendissants et fluides, des anges ont\ntout à coup apparu sur l'azur argenté et les sons déchirants\net délicieux de leurs buccines incisives propagent la nouvelle\ninconnue... et in terra pax hominibus bonœ voluntatis...\n\n   A la proclamation archangélique, une voix répond, seule\net juvénile, sur un ton d'oraison intense, vibrante d'ardeur\net oppressée cependant de l'excès de son respect et de son amour,\nde l'éternité de la béatitude entrevue... Laudamus te... Bene-\ndicimus te... — une voix qui semble balancer l'encensoir\nunique de ses louanges devant le tabernacle, au nom et au\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                            DURENDAL                           61\n\n\n\ndessus de la tête du chœur prosterné et muet. Mais au\nDomine Deus... Domine, fili unigenite... une seconde voix inter-\nvient, plus mâle et plus sereine et, simultanément ou l'une\naprès l'autre, elles énoncent les noms merveilleux de la\nT r i n i t é , dont les modulations se répètent, dans l'orchestre,\nen traits entrecoupés.\n   Après le Qui tollis peccata mundi les deux voix fléchissent,\nexpirent, foudroyées, dirait-on, par la subite résurrection\nmentale de quelque irrémissible opprobre, et ce sont d'autres\nâmes, des âmes immaculées dont l'organe ingénu et cristallin\nfera parvenir jusqu'aux nues la perçante imploration du\nMiserere nobis...\n\n    L e Credo s'épand ainsi qu'une profession de foi magnifique\n et audacieuse, sur les marches de l'autel dont les gloires se\nvoilent de vapeur odoriférantes. L a musique accompagne\nchacun des lapidaires versets d'une illustration saisissante\ntandis que le chœur s'attendrit et soupire aux phases de la\nPassion, participe au navrement et à la sueur sanglante de\nla Croix, pour ressentir bientôt toute l'allégresse de la Résur-\nrection et saluer d'un chant exultant et suave la Rédemption\npromise et la Vie éternelle .. Aussi, après le bouleversement\nde ces émotions, quelle énergie convaincue et quelle majesté\nrevêt dans sa bouche l'Et unam, Sanctam, Catholicam et\nApostolicam Ecclesiam dont le rythme puissant et la cadence\nappesantie nous évoquent soudain la joie pavoisée, la beauté\nnaïve et solennelle des processions, le somptueux défilé parmi\nles bannières orfévries des corporations et des métiers, les fiers\nétendards des municipes et la splendeur rigoureuse des armes,\nd'un religieux cortège d'enfants, de moines et de prélats qui,\nun à un, disparaissent avec le Saint-Sacrement, au bruit des\ncloches et des fanfares militaires, sous le porche enténébré d'une\nhaute cathédrale... Sombre nef profonde, transpercée là-bas,\ndans l'abside, par les fulgurantes verrières rouges et violettes,\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": " 62                          DURENDAL\n\n\n\ndesquelles le soleil fait couler de longs rayons de gloire et de\ndouleur...\n\n   Mais comment égaler avec des mots les stupéfiantes sensa-\ntions, les suggestions émerveillées, le foudroiement sanctifié de\ncette musique où s e s t empreinte à jamais la noble âme bien-\nveillante du vieux maître, les visions divinatrices de sa foi\ngéniale et ingénue? C'est comme une théorie de génuflexions,\nde prières véhémentes, de lueurs devant l'autel ; saints et\nprêtres qui, tour à tour, se prosternent, entonnent le cantique\nde leur amour ou de leur détresse, louent la Divinité, l'invo-\nquent ou la supplient... L e chœur, une voix, l'orgue, le violon,\nou tous ces instruments associés, et la harpe, et le hautbois,\nrépètent chaque verset dix fois, vingt fois, dans tous les\nregistres de l'orchestre, sur le ton de l'objurgation, de la plainte,\nde l'alarme ou de la certitude, comme une âme en transe qui crie\nson désarroi, ses cruelles alternatives de confiance et de décou-\nragement ou, visitée par la grâce, hors d'elle-même, clame son\ntremblant triomphe et sa julibation...\n\n                                               ARNOLD    GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "       De l'Amour à la Mort\n\n\nJ'ai vu dans le néant crouler mes songes vains,\nJ'ai vu s'évanouir mes sereines chimères\nEt fuir le vol léger de mes bonheurs divins :\n\n\nEt me voici baigné de mes larmes amères...\nOù sont nos fleurs d'amour, nos fleurs aux doux pistils ?\nOù sont nos voluptés, nos transports éphémères ?\n\n\nNos aveux, nos serments, nos baisers, où sont-ils ?\nLas ! où donc êtes vous, extases infinies,\nChastes ravissements, enivrements subtils !\n\n\nAveux balbutiés, languides harmonies\nQui berciez le sommeil de nos deux âmes sœurs !\nLongs soupirs qui mouriez sur nos bouches unies !\n\n\nEtroits enlacements de ses bras caresseurs !\nFrôlements veloutés de ses lèvres rosées\nQui sur mon front pâli répandiez vos douceurs !\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "64                           DURENDAL\n\n\n\n     Chauds frissons de ses mains dans les miennes posées !\n     Sourires et rayons de nos tendres amours !\n     Joyeux soleils ! parfums troublants ! fraîches rosées !\n\n\n     0 mon espoir fragile, ô mes bonheurs trop courts !\n     Vous voilà donc tombés aux éternels abîmes,\n     Vous voilà donc enfuis et perdus pour toujours .'\n\n\n     Adieu, jardins où tant de fois nous nous assîmes,\n     Edens de quiétudes où nous rêvions tous deux,\n     Pays de l'Idéal dont nous foulions les cîmes !\n\n\n     J'ai quitté vos sentiers sans retour, et loin d'eux\n     Je sens mon cœur si triste et mon âme si lasse\n     Que j'appelle en pleurant la Mort aux bras hideux.\n\n\n     Ö Mort ! vient me baiser de tes lèvres de glace !\n\n\nNovembre 1894.                                     FKANS A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                              ED. LYON -CLAESEN EDITEUR. BRUXELLES\n\n\n\nEGLISE DE NOTRE-DAME,   à ALSEMBERG   (Province de Brabant).\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": ""}, {"page_pdf": 80, "texte": "                  ALSEMBERG\n\n\n              EN ce temps-là, il y a des années et des années,\n                fleurissait en T h u r i n g e « la chère sainte Elisa-\n                beth ». E t voici que, p e n d a n t la nuit, lui appa-\n                rut un bel ange aux ailes d'or qui lui dit :\n                « Lève-toi et va construire au doux pays de\n                B r a b a n t une belle église à M a d a m e la Sainte-\n                Vierge. » E t cependant l'ange lui déroulait un\nparchemin où un architecte du ciel avait délinée le plan d'un\ntrès merveilleux t e m p l e . E t la « chère sainte » se leva et vint\ntrouver sa cousine Marie, celle qui fut la première épouse du\nnoble duc Henri le Magnanime, à laquelle elle révéla le céleste\nmessage.\n  Or de dire avec quelle faveur la pieuse duchesse de Brabant\naccueillit sa pieuse cousine et son céleste message, c'est inutile;\nmais on ne savait quel était l'endroit où voulait la sainte\nmère de Dieu que fût édifiée sa tant merveilleuse église.\n   E t un ange apparut derechef à Marie de Brabant et lui dit\nque c'était H a l z e m b e r g h e .\n   Or, cette même nuit, pendant que ces événements miraculeux\nse passaient à la Cour de Bruxelles, il y avait à Alsemberg des\névénements non moins admirables.\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": " 66                        DURENDAL\n\n\n\n   Il était là trois jouvencelles pieuses et candides auxquelles\nse fit voir un autre ange qui leur dit que Madame la Sainte-\nVierge réclamait d'elles un beau champ où croissait bellement\nun très fin lin. E t ces dévotes filles ne refusèrent point, mais\nelles demandèrent un délai jusqu'à ce que la belle fleur de\nlin fût transformée en une toile d'une blancheur éblouissante.\nE t l'ange leur répondit : « Demain matin, votre lin sera m u r\net vos doigts agiles pourront commencer à le filer. »\n   Il fut fait ainsi; et tout le monde était dans l'admiration.\n   De tout cela était infiniment contente « la chère sainte\nElisabeth », qui promptement jeta les fondements de la belle\néglise. Mais Dieu ne voulut point qu'elle achevât son œ u v r e ;\nelle dut retourner dans son pays d'Allemagne et nous envoya\npour la remplacer sa fille, la bonne princesse Sophie à laquelle\nelle donna pour sa chère église d'Alsemberg une merveilleuse\nstatue de Notre-Dame. E t il y en avait aussi une pour H a l et\nune pour Vilvorde, qui depuis, dans ces nobles bourgs, firent\ntant de miracles.\n   Les foules accouraient; et voici comment la bonne Vierge\npourvut à l'agrandissement de sa demeure.\n   Messire Jean I I I , duc de Brabant et seigneur de Coudenberg,\ns'en alla combattre les païens pour l'honneur de notre doux\nSeigneur. E t il tomba ès mains des mécréants, et pendant\nqu'il gémissait dans son noir cachot il lui vint du ciel le vœu\nde continuer la construction de la belle église, s'il pouvait\nrevoir son cher pays de Brabant.\n   Il fut fait ainsi et le bon peuple de Brabant moult acclama\nle retour de son bon duc.\n   Mais le duc oublieux ne songeait plus à réaliser sa promesse,\nquand un ange, de nuit, vint l'en faire ressouvenir. Il vint donc\nà Alsemberg et voici qu'il trouva, artistement tendu, un mer-\nveilleux fil de soie qui indiquait le contour de la belle église\nagrandie.\n  Or, après la mort du bon duc Jean, les temps devinrent très\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "                              DURENDAL                             67\n\n\nmauvais : guerres sur guerres, ruines sur ruines, vols rapines,\ndévastations.\n   E t la belle église fut comme abandonnée et oubliée des\npeuples brabançons.\n   U n soir, maître Egidius, pasteur d'Alsemberg, eut une\nvision.\n   U n e voix lui disait : « Lève-toi et va voir la chapelle de\nM a d a m e la Sainte-Vierge ».\n   E t il lui sembla obéir à cet ordre, et il vit une longue proces-\nsion de vierges toutes de blanc habillées que suivait un homme\nvénérable, habillé de magnifiques habits sacerdotaux, qui se\nmit incontinent à chanter la messe dans la belle église aban-\ndonnée.\n   L e sacristain eut la même vision. E t le lendemain, ô mer-\nveille, maître Egidius et son sacristain trouvèrent à côté de\nl'autel le même fil merveilleux qu'avait naguère trouvé le bon\nduc J e a n I I I .\n  Depuis lors fut achevée la belle église d'Alsemberg.\n\n\n\n\n   C'est de cette gracieuse couronne de légendes qu'est\nauréolée la jolie église du village brabançon. Il semblait diffi-\ncile à nos bons ancêtres qu'un si bel ouvrage fût uniquement\ndû au génie h u m a i n .\n  Sainte-Gudule, l'Hôtel de Ville, le Sablon, tous nos monu-\nments ont une légende, tantôt gracieuse, tantôt terrible, qui\nindique que nos pères ne se méprenaient pas sur la valeur de\nces splendides constructions.\n   Ainsi en fut-il aussi de l'église d'Alsemberg, dont les murs\ndu chœur semblent n'avoir été achevés qu'en 1395. Charles le\nT é m é r a i r e fit les largesses nécessaires — 8 février 1468 — pour\npermettre l'achèvement des voûtes du chœur. E n 1517, Maxi-\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": " 68                        DURENDAL\n\n\n\nmilien donne le vitrail qui doit scintiller au-dessus de la grande\nporte et sous la future t o u r ; en 1520, on achève les voûtes de\nla grande nef.\n   Ce fut Gilles Bruiland, un pasteur zélé pour la splendeur de\nson église, qui, vers 1527, eut l'honneur de mettre la croix au\nfaîte de la tour enfin achevée.\n   Cette tour, une des plus élevées de la Belgique — elle avait\ng3 mètres et demi — connue sous le nom de la tour couronnée à\ncause d'un charmant détail architectonique — était citée\ncomme une merveille de sveltesse et d'audace.\n   Quant à l'aménagement du charmant édifice, la générosité et\nla piété séculaires de la famille ducale, de la noblesse braban-\nçonne et des métiers bruxellois y pourvurent largement, luxueu-\nsement et artistement.\n   Dès 1480, il y avait entre le chœur et la nef un j u b é en\npierre semblable à celui de Dixmude ou de Louvain, s'il faut\nen juger par quatre jolis groupes que M. Bols, le savant et zélé\ncuré actuel, a sauvés de la griffe des antiquaires. D e l'ancienne\nchapelle, il restait une remarquable cuve baptismale du\nXIIe siècle. Citons encore la gracieuse chaire, actuellement au\nMusée des antiquités, les verrières remarquables données par\nAntoine de Bourgogne, Maximilien, Charles-Quint et les\nseigneurs de Beersel, un merveilleux tableau de Coxcie, q u e\nPhilippe II fit transporter à l'Escurial, de fines peintures\nmurales dont on voit encore de précieux restes, et un ruissel-\nlement d'orfèvreries artistiques à faire pâlir les trésors des\néglises italiennes.\n  T e l était l'état merveilleux de cette riche église quelques\nannées avant que les guerres religieuses, suivies des guerres de\nLouis XIV, entrecoupées par des orages, des incendies et des\nrestaurations ou des embellissements de mauvais goût, ne la\nmissent en l'état de veuve ruinée où plusieurs d'entre nous l'ont\nconnue.\n  Deux anecdotes qui datent des « mauvais temps », comme\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": "                             DURENDAL                           69\n\n\n disent encore les vieux paysans, méritent de ne pas être\n oubliées :\n     Quand l'invasion des armées républicaines eut rendu désertes\n les églises, quelques Bruxellois, voyant déménager tant d'œuvres\n d'art de nos monastères vers Paris, crurent bon d'y aller aussi\n de leur petite « désaffectation » en faveur de leur bonne ville\nque les mains françaises avaient dépouillée de ses plus beaux\nornements. Ils résolurent donc d'orner leur P a r c de la superbe\ngrille que D e l m o t t e avait forgée en lieu et place du défunt\nj u b é ; mais ils avaient compté sans leur hôte, c'est-à-dire sans\nPierre Corten, le curé d'Alsemberg, caché, mais non absent. A\npeine ce dernier a-t-il appris la décision des Bruxellois que,\ndare dare, et d'arrache-pied, les ex-marguilliers, l'ex-sonneur,\nsacristain et curé se mettent à l'œuvre. On descelle, on dévisse,\non désarticule, on disjoint, on dépièce, on d é b o î t e ; la sueur\ncoule des fronts. E t comme des voleurs, ces braves gens vont\ncacher l'œuvre d'art dans le jardin des chapelains, dans le plus\ngrand silence et à la faveur de la nuit. L e lendemain surviennent\nles Bruxellois munis de tous les engins nécessaires.\n   Plus de grille. L o n g t e m p s on en rit à Alsemberg.\n   L'histoire des cloches est presque semblable. Les voleurs\nd'église les avaient déjà transportées jusqu'à Meygenheyde\nquand survinrent six solides paysans qui les mirent en fuite.\nLes bandits étant revenus à la charge, ils trouvèrent à l'endroit\noù l'on disait que les paysans avaient enterré leur cloche    un\nvieux chaudron. Les cloches se baignaient dans l'étang de la\ncure.\n  C'était du reste une tradition du village. N'avait-on pas\nvu au XVIe siècle Claes et R o m b a u t racheter leur précieuse\nmadone aux iconoclastes pour un tonneau de bière?\n\n\n\n   C'est en effet le plus précieux joyau d'Alsemberg que cette\nvieille et vénérable image. L'église tout entière n'en était que\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "                            DURENDAL\n 70\n\nl'écrin. En 1891, l'intelligent curé actuel eut recours à des ruses\nd'Apache pour la débarrasser de son vertugadin espagnol, de\nson coloriage insensé, de ses robes fastueusement baroques et\nlui restituer ce que la scie ou le couteau des pieux vandales lui\navaient enlevé.\n   Cette restauration a permis de voir que la légende de sainte\nElisabeth est une broderie que l'imagination populaire a tissée\nautour d'un fait réel.\n   L a statue est en charme de Hongrie et a tous les caractères\narchéologiques d'une œuvre du XIIe siècle. Il est donc très\npossible que la duchesse Sophie, fille de la « chère sainte »,\nait fait cadeau à la modeste chapelle forestière d'une m a d o n e\n qu'elle tenait de sa mère, car la forêt de Soignes était le lieu\nfavori des chasses ducales et toutes les églises enfouies dans ses\n frondaisons ont gardé quelque artistique souvenir de ces\nseigneurs, grands chasseurs, infatigables guerroyeurs et pieux\n croyants.\n   Les miracles très nombreux et très certains ont fait le reste.\n   Quoi qu'il en soit, avec sa cathedra, son hypopodium, ses\nraides draperies qui rappellent l'art byzantin, avec ses lèvres\népaisses, sa bouche fendue largement et relevée aux coins, son\nsourire naïf et bon, ses narines dilatées, son front lisse et haut\net son visage ovale qui rappellent la vierge de Chartres et\nl'idéal des pieux « imagiers » du XIIe siècle, cette icône est\nl'une des plus remarquables que possède notre pays.\n   Les anciens Bruxellois la regardaient comme le palladium de\nleur cité et, dès qu'un péril de guerre obscurcissait l'horizon,\nde suite la précieuse statue était mise en lieu sûr à la chapelle\nde la Madeleine. Sainte-Gudule fut trop étroite pour contenir\nles foules qui se pressaient autour des trois vierges élisa-\nbethiennes — H a l , Alsemberg, Vilvorde, le triangle sacré —\nréunies en 1654 pour appeler sur les troupes de l'archiduc\nLéopold-Guillaume les bénédictions du Dieu des armées.\n  Les modernes Bruxellois ont oublié la douce « Étoile de la\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": "                           DURENDAL                          71\n\n\nMer » si souvent invoquée par leurs dévots ancêtres ; mais\nl'auteur de ces quelques notes serait heureux, si ce travail trop\nincomplet, pouvait ramener l'un ou l'autre à dire quelques\npieux Ave Maria devant cette suggestive image qu'implora la\nsuave patronne des hôpitaux, que couronne une église ravissante\net intelligemment restaurée, qu'auréolent de modernes bienfaits\naccordés à des humbles, et à laquelle il ne m a n q u e même pas\nce cachet de solitude, de recueillement et d'abandon qui trans-\nfigure et fait prier si dévotement dans les vieux sanctuaires\ndélaissés.\n   Ave Maria !                                          P . C.\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": "  PAGES INÉDITES D'ERNEST HELLO\n\n\n                  L'IDÉAL      ET   LE    RÉEL\n\n\n\n\n      ES hommes se sont habitués à considérer l'Idéal et le Réel\nL       comme les deux termes d'une contradiction absolue et\néternelle. C'est là leur résignation.\n   Contrairement à leurs pensées, l'Idéal et le Réel aspirent à\nse résoudre dans l'Unité absolue. Cela est si vrai, que plus\nl'Idéal est idéal, plus il est faux que le Réel soit réel.\n   Un Idéal sans perfection et sans hauteur énorme, peut, jus-\nqu'à un certain point amuser l'esprit à lui seul, et se passer de\nréalisation. Mais si l'Idéal est immense, il appelle la réalité\navec toute la force qui réside dans l'Immensité.\n   Plus l'Idéal est élevé, plus il est exigeant. Plus l'Idéal est\nspirituel, plus il a faim et soif d'une matière tangible et nour-\nrissante qui le soutienne, le supporte, le console et le satisfasse.\n   Quand la volonté de réaliser cesse d'être impitoyable, c'est\nque la hauteur de l'Idéal a fléchi quelque part. Si l'Idéal tombe\ntout' à fait, l'homme ne peut plus réaliser rien. Si l'Idéal est\npourri, l'homme voit dans la réalité des hauteurs qui n'y sont\npas et dédaigne du haut de son trône infâme.\n   L a corruption de l'Idéal peut engendrer la folie, qui est en\nmême temps la perte absolue du Réel. C'est l'abaissement de\n"}, {"page_pdf": 88, "texte": "                             DURENDAL                            73\n\n\nl'Idéal et non pas sa trop grande hauteur qui tolère l'absence\ndu Réel.\n   L a bassesse complète de l'Idéal engendre le Roman que l'on\ncroit contraire à la réalité, parce qu'il semble favorable à\nl'Idéal, et qu'il est également ennemi de l'un et de l'autre. S'il\nn'a aucun besoin de réalisation, c'est parce qu'il a oublié les\ntypes. Mais il a trahi les types avant de trahir les figures.\n   L e P o è m e , dans le sens profond du mot, porte en lui l'Idéal,\nc'est pourquoi il peut être réel.\n   E n L a t i n Poète et P r o p h è t e sont synonymes.\n   L a Prophétie est la voix de l'Idéal qui réclame la Réalité.\n\n                                                 ERNEST HELLO.\n\n\n\n\n                   SUR LE            NÉANT\n\n    i j'étais infini, mes pensées deviendraient à ma volonté des\nS      substances.\n   Mes pensées, à moi, tel que je suis, ne produisent rien, elle\nme modifient tout au plus moi-même. Mais elles ne produisent\nqu'un effet purement subjectif; elles ne créent pas leur objet,\nelles retombent sur moi, pour ne plus en sortir. Elles m'acca-\nblent au lieu de me délivrer.\n   Si j'étais infini et tout puissant, mes pensées prendraient\nfeu dans l'immensité. Elles l'embraseraient, elles seraient les\nastres du firmament.\n   L e u r réalité objective me montrerait en dehors de moi mes\nconceptions faites chair et flamme.\n   E t si dans mon Eternité je pensais le T e m p s , je le verrais\napparaître au sein de mon Éternité.\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": "                                      DURENDAL\n 74\n\n  Il faudrait bien qu'il fût le T e m p s ; autrement ma pensée\nserait trahie par son objet.\n   Et il faudrait bien qu'il prit place dans mon E t e r n i t é ;\nautrement sa place demeurerait vide, et il faut que tout soit\nplénitude dans le domaine de l'Eternité...\n   Il faudrait bien qu'il fût dans mon Éternité             (1) serait\nmon immensité et en dehors d'elle il n'y aurait rien, il ne\npourrait rien y avoir.\n   Rien ! Voilà dans le drame de l'infini un nouveau personnage\nqui fait son entrée : le T e m p s pourrait encore s'acclimater dans\nles régions éternelles avec un peu de bonne volonté ; les états\nsuccessifs transplantés sur le terrain des végétations immobiles\npourraient emprunter à la nature du sol, sur la terre solide,\nsur le roc immuable, une certaine fixité; je pourrais me repré-\nsenter un hqmme dans son enfance, et cette enfance pourrait\ndevenir actuelle, et demeurer actuelle sans préjudice de l'âge\nmûr qui appartient déjà au même homme, et cela serait vrai\npar la vertu de la représentation réelle et objective que je me\nfais à moi-même de cette enfance et de cet âge mûr, et que je\nleur ordonnerais à tous deux de réaliser devant moi.\n   Mais si j'allais penser le N é a n t . . . qu'arriverait-il à\ncelui-ci?...\n   S'il ne lui arrivait rien, ce serait donc comme aujourd'hui? Je\npense le Néant; au fond de mon impuissance. L e Néant reste\nle Néant et rien n'arrive.\n   Mais si mes pensées étaient des Puissances, portant la\nfoudre là où elles tombent, qu'arriverait-il le jour où elles\nheurteraient le N é a n t ? Si le Néant restait le Néant je l'aurais\ndonc pensé en vain. Ce ne serait pas la peine d'avoir la foudre\navec moi. Il y aurait un point sur lequel ma pensée demeu-\nrait vaine, sans action, sans vie, sans autorité. Il y aurait un\npoint réfractaire qui échapperait aux prises de la Puissance\nabsolue. Il y aurait un rivage à l'Océan sans rivage, et ce\n (1) Mot absolument illisible dans le manuscrit.\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": "                               DURENDAL                         75\n\nrivage dirait à mon infini : T u iras jusqu'ici, et tu n'iras pas\nplus loin, et là tu briseras l'orgueil de tes vagues.\n   Mais il semble, d'autre part, que le Néant, s'il devenait\nquelque chose, cesserait d'être le Néant. S'il ne devenait rien,\nma volonté toute puissante serait impuissante. S'il devenait\nquelque chose m a pensée infinie semblerait tomber dans l'illu-\nsion, car j'aurais appelé le Néant et ce serait quelque chose qui\nrépondrait. L e N é a n t serait donc ou réfracteur ou trompeur.\nDans le premier cas, il m'opposerait un refus; dans le second,\nun mensonge. E t il se ferait entre mon Intelligence et ma\nPuissance un conflit, ma Puissance voudrait et mon intelligence\nlui dirait : T u ne peux pas vouloir.\n  Mais ma Puissance répondrait : Il n'est plus t e m p s ; j'ai\nvoulu. J e peux tout, excepté une parole vaine. E t ce serait le\ndialogue du champ de bataille. L e soldat appelé — capitaine\n— demanderait : Dans quel régiment, Sire? — Dans ma garde,\nrépondrait l'Empereur.\n  L e N é a n t interpellé répondrait : Me voici.\n  — Quel est ton nom ?\n  — Celui que vous allez me donner.\n   E t ma puissance répondrait : Je te donne le mien.\n   E t peut-être du fond de la nuit Éternelle surgirait le Rêve\nEssentiel et t y p i q u e .\n   Qu'est ce que le Rvêe ? — Ce n'est rien, c'est une apparence\nsans-réalité — mais n'est-ce pas aussi quelque chose ?\n   L e Rêve peut agir sur l'homme qu'il envahit. Il peut lui\nprocurer des sensations violentes. Il peut lui amener ensuit e\nmille pensées, il peut lui ouvrir et lui fermer l'esprit. Il peut le\ntromper. Il peut le déterminer à mille actions. Il peut agir sur\ntoute sa destinée. Il peut en faire un autre homme.\n  T o u t e l'histoire de Joseph est fondée sur quatre rêves. Rêve\nde Joseph, Rêve du grand Pannetier, Rêve du grand Echanson,\nRêve de P h a r a o n .\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": " 76                         DURENDAL\n\n\n\n  E t c'est le pain image de la réalité qui résulte de quatre\nrêves, et quatre rêves donnent la Puissance à Joseph.\n  E t le Peuple Hébreu vient en Egypte et les Pharaons le\nréduisent en esclavage.\n  Puis Moïse, puis la Mer        Rouge,    puis   toute   l'Histoire\nancienne d'où coule l'Histoire moderne, est fille de quatre\nrêves.-\n   Où est l'espace du Rêve, et qui sait si la photographie ne\npourra pas s'en emparer un jour, fixant l'ombre d'une ombre\nsur la plaque résistante.\n   C'est qu'entre le Néant et l'Être il y a la manière d'être. Il y\na la modalité qui donne une main à chacun d'eux.\n   — Or, qu'est-ce que le Rêve ?\n   — Est-ce le Rien ?\n   — Oui.\n   — Est-ce quelque chose ?\n  — Oui, puisque la Réalité peut devenir sa fille.\n   L e Rêve est une apparence sans réalité, donc il n'est rien.\n   Mais cette apparence constituant pour l'homme, dupe de la\nvision, une réalité quelconque, il n'est pas le rien ordinaire.\n   Il est le rien visible.\n   Il est l'espèce sans substance.\n   Il est la patrie du F a n t ô m e .\n   Qu'est-ce que le Fantôme ?\n   Le secret de sa terreur est dans son Néant.\n   Son essence est de n'en pas avoir. E t ce Néant-là dispose de\nla peur, peut disposer de la vie.\n   L a peur qui peut être une illusion fondée sur un fantôme, la\npeur peut donner la mort.\n   Et ainsi le fantôme peut apparaître en qualité de N é a n t et\nen qualité de souverain dans le monde des réalités.\n   Lui qui n'a pas de Réalité, il puise dans le Néant la terreur\nqui est sa force.\n  Impalpable, il n'a pas de substance. Il est une ombre, une\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "                              DURENDAL                             77\n\n\ncouleur, mais cette couleur peut donner la mort. C'est à force\nde n'être rien que le fantôme est redoutable. S'il devenait\nquelque chose, comme un homme, par exemple, il participerait\nde notre insignifiance. Mais il n'est rien, de là sa force.\n   Qui commanderait aux apparences sans réalité serait\nbientôt maître des hommes et des choses.\n   Qui pourrait faire apparaître des manières d'être à son choix,\ndisposer des modalités des sensations, des visions, des couleurs\nferait ce qu'il voudrait.\n   Qui serait maître de la Pâleur serait bientôt maître de la vie\net de la mort.\n   Si j'étais infini je déposerais peut-être entre les mains du\nfantôme, fils de la N u i t et du Rêve, les clefs de la vie et de la\nmort.\n   Si j'étais infini et si j'avais eu le malheur de créer, j'écouterais\nle Néant me dire du fond de son sommeil : — Me voici ! — Je\ndéposerais peut-être sur son épaule vague et inconsistante,\nma F o u d r e et mon Repentir pour refaire le grand vide et\nretrouver mes anciens souvenirs.\n\n                                              ERNEST    HELLO.\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "         PAGES INÉDITES DE BARBEY D'AUREVILLY\n\n\n                           (CORRESPONDANCE)\n\n\n\n                                                  Paris, Mardi-Saint,    1853.\n              MON CHER TRÉBUTIEN,\n\n\n    'AVAIS bien présumé de vous en vous soumettant mon cas de conscience.\n\nJ     J'étais sûr de votre réponse que j'avais écoutée dans mon cœur... Mais\nsi je refusais de prendre votre place dans une dédicace personnelle, je n'ai\njamais dit que je ne ferais pas la note sur Niobé. Seulement je n'ai pas trop\ncompris (c'est ma faute, sans doute), ce que vous me demandez, si vous me\ndemandez plus que mon opinion sur cette production Hermaphrodite qui\nrépond au mot de M. Jourdain : Tout ce qui n'est pas vers est prose et tout ce qui\nn'est pas prose est vers. Je n'ai jamais cru à cet aphorisme souverain. Dans\nl'ordre des créations de l'esprit comme dans les créations de la nature, il y\na des créations intermédiaires entre les créations contrastantes. Le monde\n ne se rompt pas en deux, mais se relie toujours en trois. La Nature procède\npar nuances, l'esprit aussi. Ma Niobé n'est pas de la poésie, car il n'y a pas\n de poésie sans Rythme et sans cette langue à part que les sots croient un\n mécanisme et que j'appelle un organisme, moi ! Ce n'est point de la poésie,\n mais c'est quelque chose de poétique et d'exalté qui tient le milieu entre la\n prose et la poésie, mais qui penche surtout de ce côté. On dirait — si je ne\n me trompe — ce morceau-là traduit de quelque poète inconnu. Et de fait,\n il y a dans le diable de fouillis qui est ma nature, dans ce buisson ardent de\n facultés entrecroisées, il y a couché quelque part un poète inconnu, et c'est\n des œuvres cachées de ce poète que ceci a été traduit dans la furie ou la\n rêverie d'un moment. Voilà la meilleure explication à donner peut-être\n de cette strange thing qu'un académicien ne saurait classer. Cela fut écrit\n en sortant d'une soirée où une femme vraie avait porté ce camée de Niobé\n qui me rappela la Niobé de chez mon père, ce buste que j'avais tant\n regardé dans mon enfance, en suçant mon pouce jusqu'au sang. La femme\n qui le portait était polonaise, une blonde terre de sienne et or étincelant\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                                  DURENDAL                                 79\n\n\n mêlés ! Une belle chimère, bobynant dans un satin auquel les mouvements\n de son corps semblaient devoir mettte le feu, d'une minute à l'autre;\n ignorante comme la princesse Rospigliosi, qui ne sait pas lire, naïve et\n corrompue, voulant toujours ressaisir au mords le naturel échappé et ne le\n pouvant jamais !... Mais qu'est-il besoin de vous dire cela?... Le pied me\n tourne toujours dans les souvenirs et j ' y dédringole. Pardonnez-moi et\n permettez-moi de me ramasser.\n   Du reste mes souvenirs ne sont plus que les plâtres d'une vie morte,\nsous l'œil froid de l'Intelligence.\n   Quant à la Niobé de Renée, mon cher Trébutien, je ne l'ai pas là sous la\nmain et je n'en ai dans l'esprit que l'impression. Elle lui fut inspirée\npar la mienne. C'est une nature résonnante, et j'avais, avec ma Niobê, tapé\nvigoureusement sur le tambour. Il fit la sienne, supérieure à la. mienne par\nles vers, mais plus vague, moins réelle d'inspiration peut-être. Les vers,\ndans le temps, me parurent très beaux, mais plus faits du dehors au dedans\nque du dedans au dehors. C'est lui et non moi qui est mosaïste. Il incruste\nle beau sur sa pensée. Je ne puis faire cela, moi ! et je ne conçois guère le\ntalent que comme un ongle qui vous pousse du fond de l'âme et qui, pour\nparaître brillant et pur, a besoin de la déchirer.\n   Je ferai, mon cher Trébutien, tout ce que vous me demandez pour la\n préface de mon frère. Seulement prévenez-moi. C'est à vous de commander\nla charge en douze temps. Je n'ai pas reçu d'épreuves encore. Le manuscrit\nque vous m'avez envoyé ressemble à un collier rompu. Vous n'avez pas\nchiffré les pages et on s'y perd. Puis, mon cher Ménalque, il y a beaucoup\nde distractions; les pieds y foisonnent ..\n   Aujourd'hui, je ne vous parlerai de son poème que comme je l'ai lu,\n— en courant. Il y a de fort belles strophes sur la Mort, mais tout\nn'est pas de ce ton. Il y a trop de choses redites et noyées. Je sais\nbien que tout cela est très facile et même étonnamment pur pour être si\nfacile, mais il ne faut pas se noyer, même dans la plus belle eau. Ah !\nqu'il se défie de cette facilité qui l'entraîne et l'énerve en l'entraînant. Je\nle lui ai déjà dit. Qu'il arrête sa pensée dans l'agraffe d'une expression\nqui la pince et la fixe, pour mieux la creuser ! Mais j'écris si vite et\npréoccupé de tant de choses que je vous dirai mieux mon opinion un\nautre jour.\n  Aujourd'hui, je ne veux que répondre à vos questions. Vous me\ndemandez par quoi il faudrait commencer de mes lettres ou de mes\nvers. Je vous avouerai, très cher ami, que je n'en sais rien. Des lettres!\nImprimer des. lettres, c'est comme faire faire son buste. Littérairement,\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": " 80                             DURENDAL\n\n\n\nsuis-je assez pour que ce ne soit pas une immense fatuité ? Je sais bien\nque la fatuité ne m'a jamais fait trembler. J'ai été le roi des fats et des\nfous et il me reste encore sur le front des marques de ma double\ncouronne. Pour les vers, je voudrais en avoir davantage pour étoffer\nnotre volume. Or, je ne me fourre pas à ma table pour de là partir\nen fusées poétiques, tirées à volonté comme des chandelles romaines.\nEn vers, je ne suis pas auteur (Bone Deus ! c'est bien assez d'être obligé de\nl'être en prose!), je suis un homme qui sous la pression d'un sentiment\ncrie comme cela, et c'est ce qui donne à mes vers cette palpitation humaine\nqui est tout leur mérite, mais qui émeut les natures susceptibles d'émo-\ntion. Du reste, je vous demande la permission de ne prendre aucune\nrésolution définitive aujourd'hui et de réfléchir.\n   Je vous ai — aujourd'hui aussi — envoyé du Pays mon article de\nDimanche sur Cousin, etc., etc. Vous m'en accuserez réception et juge-\nment. Le Cousin y est peu mon cousin, comme vous le verrez. Ils sont\nici (bêtes et gens et bien moins gens que bêtes) en admiration de sa\nDuchesse de Longueville (une c... froide, par parenthèse, plus clair de lune\nqu'aurore, comme ils eussent dit à l'hôtel Rambouillet), et c'est une\nravauderie sans bout, rafistolée sur les aiguilles à filet de nos grand'\nmères. Il n'y a ni vie, ni originalité, ni découverte. Je n'ai jamais lu de\nsi solennelle médiocrité. Il faut que nous soyons tombés dans le troisième\ndessous du crétinisme littéraire, il faut que nous soyons des lâches de\nstyle, ayant peur de l'expression comme du feu, pour trouver ce livre\nune belle œuvre. J'ai dit ce que j'en pensais sans l'outrance de la\ncolère et cependant j'étais outré !... Je serais heureux d'apprendre que\nvous approuvez ce que j'en ai dit.\n\n                                                          Mercredi matin.\n\n  J'avais interrompu là ma lettre et je n'avais pu la reprendre hier.\nAujourd'hui je veux y ajouter un mot de bonjour, avant de la fermer\net de la faire partir.\n  Adieu, je m'en vais à Ténèbres, et je n'ai que le temps de vous\nembrasser avec la plus enveloppante et la plus réchauffante amitié.\n\n\n                                                  Tout à vous,\n                                         JULES BARBEY D'AUREVILLY.\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "                                  DURENDAL                                    8l\n\n\n\n                                                Vendredi, 2 février   1855.\n\n               MON CHER TRÉBUTIEN,\n\n\n   Enfin, vous êtes dégelé comme la Néva et je me réjouis comme un Kal-\nmouk. J'ai reçu votre lettre ce matin et, vous le voyez, je ne vous fais pas\nlanguir la réponse. Je vous tiens compte de l'impossible que vous avez fait,\nmon cher Trébutien. Seulement j'ai peur qu'il ne se maintienne pas, car\naprès un jour de dégel, la glace a repris hier soir de plus belle, ou de plus\nlaide, et va rejeter votre nature de cactus dans tous ses supplices. Je ne\nconnais que Méry qui souffre autant que vous du froid. Quant à moi,\nl'homme extérieurement de marbre, à ce qu'il semble, je suis toujours\nsous le coup de cette grippe, qu'une statue ne devrait pas avoir et que j'ai\ncomme le plus humble et le plus sensitif des mortels. Hier était mon jour\nde gala chez le marquis de Custine et j'ai écrit, à mon grand regret, un\nbillet d'excuses. Ma coquetterie n'a pas osé s'y montrer dans l'état de\ndébordement où je suis.\n   Je n'ai donc pu offrir au marquis l'exemplaire colorié pour lui, et je n'ai\n pas voulu le lui envoyer. Ce sera dans ma prochaine lettre probablement\n que je vous dirai son impression, car je compte aller le voir dès que je\npourrai sortir et finir une phrase sans tousser. Des autres exemplaires, j'en ai\n offert quatre et ne croyez pas que ce soit une fiche de consolation que je\n veuille vous donner, mon cher Trébutien, mais ces quatre cadeaux ont produit\n quatre extases et, ce qui vaut bien mieux, quatre jalousies : Que vous êtes\n heureux d'avoir un pareil éditeur! > me dit-on de toute part, — et, moi, je\n réponds : « Dites un pareil ami. messieurs! > Votre nom, entrelacé dans le\n mien, -— les chiffres de l'Amitié sont comme ceux de l'Amour, — est aussi\nconnu que mon nom. Rien ne me charme plus que cela. Qui dit d'Aurevilly\ndit Trébutien. Si la gloire, cette belle drôlesse que j'aime, n'est pas pour\nmoi l'ironique nuée d'Ixion, si j'en ai un peu, à la fin, pour dorer les lettres\nde mon nom. je suis sûr que vous serez associé à cette gloire et que vous\npartagerez la moitié de mon parasol. Vous qui valez tant et que seul\nj'apprécie, vous, perle des mers, qui ne seriez pas plus précieuse quand la\nFortune vous aurait mise dans le plus magnifique écrin, je dirai au monde\nce que vous êtes, si le monde apprend à respecter ma voix; et si je tiens aux\nlettres que je vous écris, — vos brevets d'homme vraiment supérieur par le\ncœur et par l'intelligence, — c'est à cause de cela, mon ami. Si je deviens,\nvous serez! Nous sommes solidaires de l'avenir. Voilà la pensée qui me donne\nmon plus beau rêve. Quand je travaille, je travaille pour vous, dont le nom\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": " 82                                DURENDAL\n\n\n\nsera toujours ajouté quand on aura dit le mien. On vous verra à travers moi,\net je purifierai ce milieu pour qu'on vous voie tel que vous êtes et dans une\nlumière digne de vous. Je voudrais que vous eussiez, en lisant ces choses si\nvraies, si pensées et pourpensées, la moitié du bonheur que j'ai à vous les\nécrire. Ceci vous vengerait peut-être de la superficialité d'autres que j'exècre,\net étendrait un peu de coton, de chaude et douce ouate dans votre nid de\npasser solitarius, trop solitarius !\n   Je suis curieux des lettres de Guérin au doux François. Mais sur le point\nde la coutume de faire de notre poète, je puis vous renseigner de la manière\nla plus certaine. Il recopiait sur son cahier les fragments de ses lettres qu'af-\nfectionnait le plus sa pensée, et il n'y manquait jamais. Ce grand Mosaïste\n(c'était lui qui l'était et non pas moi) avait une manière de travailler\npatiente, amoureuse, caressante, enivrée du détail, qu'il léchait, pourléchait\net veloutait avec une chatte de maternité voluptueuse! Le moindre mot pour\nce grand Voyant renfermait des immensités d'horizons. Je l'ai vu des\nsemaines et des mois vivre dans un mot, — dans les délices intellectuelles d'un\nmot — comme les Carthaginois à Capoue.\n   Vous comprenez que pour les gens qui ne sont pas organisés comme nous,\nceci doit toucher à la manie et à la folie, mais c'était ainsi. Hélas! tout ce\nqui est intense n'est-il pas fou? Le mot, du reste, le plus élastique et le plus\nrelatif qu'il y ait! Guérin — passez-moi cette forme vulgaire, mais expres-\nsive — était le plus grand siroteur d'expression qui ait peut-être jamais\nexisté. Il n'était jamais sans en déguster un. Il suçait les mots comme les\nabeilles pompent les fleurs et comme elles en font du miel, il en faisait des\nidées! Voilà pourquoi il aimait tant et s'était tant assimilé La Fontaine, comme\nvous l'observez très bien, mon cher et fin observateur, à qui rien n'échappe.\nLa Fontaine est le plus grand expressionniste de la langue française. Il a,\nindépendamment de son comique ou de sa tristesse d'idées, de sentiment; de\nsituation, un comique ou une tristesse de mots que Guérin discernait, faisait\ndiscerner, quand il en parlait, et dont il se grisait avec des jouissances infinies.\nJ'ai assisté à ces ivresses bien souvent et il me les a communiquées C'est\ninénarrable. Il disait alors de ces choses dont l'impression seule reste, parce\nqu'elles étaient parfaitement belles, et que de la beauté parfaite, il ne reste\njamais que l'impression. Ces souvenirs sont en moi comme de magnifiques\nrayons éteints. Quel commentaire il aurait pu faire de La Fontaine!\nParfois il le transposait, comme on dit en musique, à force de profondeur.\nIl trouvait le comique sous la tristesse, et la tristesse sous le comique, et\nc'était là une découverte, mais ce n'était pas une invention. Ainsi, par\nexemple, je lui ai entendu lire et interpréter la fable : Un lièvre en son gîte\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "                                  DURENDAL                                   83\n\n\nsongeait, qui est d'une si charmante gaîté à la surface de l'expression, et il en\nfaisait un poème inoui de mélancolie désolée. Ni René, ni Obermann, ni\naucun de nos humoristes les plus sombres n'ont atteint le sentiment d'isola-\ntion désespérée qu'il savait donner à cette pièce. Je me rappelle que quand,\nun doigt levé entre ses deux yeux, plus que noirs, — car il avait deux noirs :\nle noir de la couleur et le noir de l'expression, — il disait, comme il savait\nle dire :\n                Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait!\n\n   C'était merveilleux! et les plus grands acteurs étaient vaincus.\n   Je crois que j'ai répondu, mon cher Trébutien, à toutes les choses de\nvotre lettre et que cette Dialoguerie est assez complète. A vous le dé, Mon-\nsieur! Interrompue hier par un thé avec la nièce du fameux brûleur de\nMoscou, M lle Rostopchine, ma lettre a été reprise et finie cet après-midi,\nsamedi (est-ce cet ou cette?) et je vais moi-même aller la porter à la poste\npour que vous l'ayiez demain, à l'heure d'un autre thé, le vôtre. C'est demain\ndimanche et nous sommes comme Mme de Maintenon et la princesse des\nUrsins, qui s'écrivaient le dimanche.\n   Après être passé de la neige au verglas et du verglas à la pluie, cette\ngirouette de temps n'a-t-il pas tourné au soleil?... Il (le soleil) montre en\nce moment sa face d'ambre jaune dans le miroir de plomb de la calotte\ngrise, luisante et lavée de ma Chapelle des Carmes. C'est un printemps de\ncarnaval, un hiver en masque. Il fait presque doux et voilà pourquoi je\npense à mon ami le frileux, mon ami l'oranger qui ne me donne pas de ses\nfleurs, c'est-à-dire de ses lettres, quand il fait froid.\n   Moi, je suis un correspondant des quatre saisons, comme il y a la rose des\nquatre saisons, et c'est une rose bête, je crois, qui ne sent pas grand'chose,\nvoilà pourquoi je peux m'en vanter!\n   Bonsoir et bonjour, mon ami. Rêvez toujours sur la surprise, en humant\nles vapeurs blondes de votre thé. Nous sommes en train de cristalliser votre\nrêve. Mille baisemains au Poète et parlez de moi entre vous!\n\n                                                     Hasta la Muerte,\n                                           J U L E S BARBEY D'AUREVILLY.\n\n\n  Ecrit sans relire. Gare les bévues, s'il y en a.\n                                                                J. B. D'A.\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": " 84                               DURENDAL\n\n\n\n               D'UNE LETTRE A TRÉBTITIEN\n\n\n   ...Tout ce que vous souffrez avec votre Bourgeoisie, moi, je le souffre\nau Pays depuis plus de deux ans. L'argent que j'y gagne (nécessité poi-\ngnante) m'est mesuré de la plus sordide et de la plus ridicule façon. Mes\ndoctrines, ma conscience, mon genre de talent, tout déplaît aux faiseurs,\naux marchands d'encre (sans vertu, ni petite ni grande) aux entrepreneurs\nde réclames, aux cuisiniers de riens et de mauvais français qui cochonnent\nce misérable journal. Il y avait pour tous hommes de talent dans cette\nboutique, Saint-Victor et moi, mais Saint-Victor n'est qu'une belle\nphrase, et d'ailleurs il est maintenant à la Presse. Reste donc moi, dont\nles travaux soient... Vous savez ce qu'ils sont, et non seulement je suis\nmoins payé' que le dernier des écrivassiers de cette feuille, rivale de la\nPatrie (avec ou sans calembourg, comme vous voudrez !), mais on me\nrefuse des articles, on me les coupe, on me met une forêt de bâtons\ndans mes roues, on me prodigue tous les dégoûts, toutes les tracasseries,\ntoutes les indignités. J'avais d'abord quatre articles par mois, — ce qui,\nmême mal payé, était la vie qu'il me faut à Paris, mes relations étant\nce qu'elles sont; — de ces quatre articles on en a fait deux, — et l'année\ndernière, grâce à l'Exposition (un bon prétexte qu'on voudrait bien\navoir tous les ans) je n'ai guères fait en tout que douze articles, — l'un\ndans l'autre, un article par mois !\n  Mes lettres vous ont dit parfois ce que je suis forcé d'endurer sur le fond\ndes choses, sur les sujets que j'ai à traiter ou qu' il m'est interdit de traiter.\nEh bien, mon ami, je ronge mon frein et je reste dans une pareille galère,\ncomme vous devez rester à la Bibliothèque.\n  Cela est odieux, renversant de bêtise, mais digne de toutes les anarchies\nsociales de notre temps. Le cardinal de Richelieu, s'il revenait, ne serait\npas même commissaire de police sous Napoléon III! Sans doute, comme\nvous, j'ai des jours terribles. Je suis un violent mal dompté. La bile\nquelquefois me tigre la face. J'ai vu des moments où je me tordais les\nmains pour ne pas donner des soufflets à des êtres indignes, même d'un\nsoufflet, car c'est une injure chevaleresque. On n'en donnait pas aux\nmanants.\n                                                    BARBEY D'AUREVILLY.\n      27 février 1856.\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "    Pages inédites d'Octave Pirmez\n\n                 SELONvotre affectueux désir, je veux accompagner\n                   de quelques lignes mon envoi de Feuillées.\n                   Ces feuillées volent vers vous au souffle de\n                l'amitié. Semez mes graines en de bonnes âmes,\n                pour qu'elles puissent y germer! Ne les répandez\n                pas sur ces pierres et ces cailloux qu'on nomme\n                les orgueilleux et les suffisants. Il faut se tenir\ndans les régions élevées où le vulgum pecus ne puisse nous attein-\ndre, et se garder des esprits pittoresques qui éclaboussent la\ntendresse de l'âme et ne comprennent rien aux intimités du\ncœur.\n   Nous vivons dans trois sphères : la Société, la Nature et\nl'Esprit. P a r t o u t la conception m a t h é m a t i q u e coudoie le chant\nd'amour, et tantôt l'âme se d é n u d e misérablement pour montrer\nsa froide contexture, tantôt elle s'enveloppe de l'amour universel\ncomme d'une nuée de pourpre pour simplifier l'esprit et le faire\nvoguer vers l'absolu. — Réalité, Poésie, Philosophie, telles sont\nles trois puissantes racines qui ont jeté les branches — vertes ou\njaunes — des Feuillées.\n    L a réalité ne peut nous suffire parce que les sites qui nous\nentourent sont fermés par un court horizon et que les vues de\nl'esprit sont plus lointaines.\n    L a Poésie ne peut non plus nous suffire parce qu'elle a une\npuissante ennemie, la Réalité qui s'aide du temps pour vaincre\nl'illusion.\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": " 86                         DURENDAL\n\n\n\n   E t la Philosophie, cette vertu sénile, si nous la vénérons,\nnous ne pouvons l'aimer, en un âge surtout où la vie surabonde\net où tous nos sentiments roulent, comme un torrent, vers l'ado-\nration.\n   C'est cet état fiévreux de l'âme, cette lutte du relatif et de\nl'absolu, de l'inconstance et de l'éternelle fidélité, de la jouis-\nsance éphémère et de l'extase sans limites qui fait le caractère\nprincipal du livre et lui donne sa physionomie propre. L e s\nétudes de mœurs, les remarques mondaines, ne sont que des\nmiettes de l'intelligence, de pâles étincelles de la vie, et c'est\ncette partie de l'œuvre qui sera le plus généralement comprise\nparce qu'elle est la moins grave.\n   On ne connaissait pas, aux siècles derniers, cet élément,\ninhumain autant que surhumain, qui plonge l'âme dans le\nmystère de la métaphysique. — Et cette métaphysique, ce\nretour de l'intelligence sur le cœur, naît de l'état insolite d'un\nesprit, trop orgueilleux pour se courber devant la règle, et\ntrop aimant pour ne pas s'incliner devant l'inconnu — un milieu\nentre le raisonneur et le poète, l'analyse et l'illusion — une\nalternative de craintes et d'espérances, enfantements et destruc-\ntions réitérées, qui rappellent les saisons qui s'entredévorent,\net aussi, pour descendre à une plus petite image, ces arbustes\nque l'on voit encore verdoyer pendant qu'un insecte en perfore\nle cœur.\n   Peut-être, comme on l'a dit, cette tournure d'esprit, naguère\nencore inconnue, accuse-t-elle le mélange de la race asiatique\navec les peuples des Gaules, le mariage des enfants de Sem avec\nceux de Japhet. Peut-être des instincts, latents depuis des\nsiècles, se sont-ils enfin réveillés, perçant la brume, voulant\nflotter souverainement.\n  Avant le XIXe siècle, l'esprit fin et lucide des Gaulois régnait\ndans les contrées de l'Ouest; à peine daignait-on tourner le\nregard vers la Nature. Mais aujourd'hui tout l'Orient s'avance\nvers nous, et l'invasion de l'esprit allemand est manifeste.\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                                 DURENDAL                                87\n\n\n    Sur le sol de la F r a n c e , dans une atmosphère joyeuse et libre,\n les grandes pensées de la Germanie sont tourmentées dans leur\n croissance : le torrent déchire la fleur du lac dormant comme le\n bel esprit le rêve. Certes, par la fusion des peuples, les intelli-\n gences s'approfondissent, mais elles perdent de leur simplicité.\n L a curiosité les harcèle, et les inquiétudes croissent autour des\nsciences qu'elle fait acquérir. Et ici se présente cette question\nfondamentale : le sacrifice de la Science à l'Amour. — On\ndevine que la vérité toute entière se cache et palpite au fond de\ncette question : gouffre insondable.\n    L e s uns disent : « Cherchons le bonheur dans la Science. »\nL e s autres : « Cherchons-le dans le plaisir. » Mais il en est\nd'autres qui diront : « L a gloire n'est pas dans le bonheur, et\nil n'est pas toujours triste de souffrir. Certains sacrifices sont la\nvraie joie et le véritable triomphe de l'éternel sur le passager. »\n    Dieu seul demeure. Nous reposer en lui est la suprême\nsagesse. A quoi bon multiplier les livres? N'avons-nous pas\nl'Évangile ?\n    Enfin, quoi qu'il advienne, je crois avoir rempli un devoir\nen publiant mon œuvre, en ce siècle du provisoire surtout, où\nil n'y a plus nul respect pour les souvenirs, où la tradition s'efface\ndevant un avenir de commande, où l'esprit rusé et ricaneur ose\nrailler la sincérité et la poésie, et où bientôt le sabre et l'argent\nseront nos seuls maitres.\n   « On est grand quand on s'agenouille devant 1'idéal. »\n   Adam fut châtié pour avoir raisonné sur le Bien et le Mal, et\nle Christ vint qui se tut sur tous les mystères de la vie, et ne\nvoulut nous enseigner qu'une seule vertu : l'Amour. L u i seul\ndoit être notre guide et notre soutien.\n                                                  OCTAVE P I R M E Z .\n\n\n  En publiant ici ces pages inédites, je suis l'impulsion de mon cœur, et je\nme rends au désir pieusement exprimé par l'un des distingués collaborateurs\nde cette Revue.\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": " 88                                  DURENDAL\n\n\n\n   Ah ! sans doute, l'œuvre admirable du maître suffit à sa renommée, lui\nassure l'immortalité. Ces pages intimes, écrites clans une heure d'épanche-\nment, n'ajouteront rien à sa gloire littéraire. Du moins, elles réveilleront\nplus vivement son souvenir, elles le feront comprendre et aimer davantage\nencore, s'il est possible.\n   Le haut esprit du penseur, l'âme élevée, rêveuse, aimante et douce de\nl'exquis poète s'y révèlent, une fois de plus, avec une simplicité, une gran-\ndeur, une sincérité émouvantes. Le croyant apparaît humblement prosterné\ndevant ce Dieu, qui seul demeure, et en qui chrétiennement il se repose,\ntrouvant en lui la paix dont a besoin son âme enfiévrée, trouvant en lui\n« cette vraie joie, ce véritable triomphe de l'éternel sur le passager ».\n   Ces pages dans lesquelles l'auteur caractérisait si justement sa première\nœuvre, pourraient servir de préface à chacun de ses livres, car ces six\nvolumes, qui, en réalité, n'en forment qu'un, sont la confession spontanée\nd'une âme qui raconte ses luttes, avoue ses tristesses et ses craintes, pro-\nclame ses dédains, ses pitiés, ses espoirs.\n   Rien qu'à ce titre, ce document présenterait un intérêt de premier ordre,\npour tous ceux qui s'intéressent à l'œuvre grandiose du maître et cherchent\nà en pénétrer l'esprit.\n   Ne le savons-nous pas ? Quelques-uns, de bonne foi, sans doute, se sont\nmépris étrangement sur le caractère de cette œuvre ; quelques-uns — au\ndébut surtout, lors de leur parution, — ont vu dans Feuillées un recueil de\nmaximes, dans les Jours de solitude un récit de voyage, dans les Heures un\ntraité de philosophie, dans Rémo l'histoire d'un frère, dans les Lettres\nà José et dans Vie et Correspondance un choix de lettres d'un brillant épistolier.\n   Par une préoccupation secondaire de classement, ils ont, inconsciemment\npeut-être, ravalé la haute portée de l'œuvre, et méconnu ce qui en fait l'ori-\nginalité, le charme. Aujourd'hui, on se plaît à le croire, rares sont ceux\nqu'abuse encore une semblable méprise, et qui ne voient pas que la pensée\nd'Octave Pirmez, en son vol superbe, plane en des régions plus élevées où\nle soutient, sans défaillance, son esprit aux ailes de vaste envergure.\n   Ah ! certes, Pirmez était un profond penseur, un merveilleux styliste, un\npeintre incomparable, un grand et noble poète, mais il était, avant tout, et\npar dessus tout, quelque chose de plus grand, de plus chérissable encore :\nune âme d'élite qui transparait sous la parure sévèrement somptueuse de\nson style sobre et élégant (1).\n   L'existence de Pirmez se passait dans le songe. Seules, ses relations\n  (1) Victor Hugo écrivait à Octave Pirmez, après avoir lu les Jours de solitude : « Vous\nêtes une âme. De là cette lumière qui est dans tout votre livre. »\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                                 DURENDAL                                 89\n\n\naffectueuses et sa charité si touchante, si chrétienne, l'arrachaient à ses\nméditations. Son hospitalité avait une cordialité charmante, des attentions,\ndes prévenances féminines, qui étonnaient presque, de la part d'un homme\nsi facilement distrait par l'obsession de ses graves pensées coutumières. Sa\nbienfaisance, sa prodigalité, dirais-je mieux, se manifestait sous des formes\nparfois originales, souvent d'une délicatesse infinie. Et tout cela mettait en\nrelief la bonté foncière de son cœur, qui jamais ne connut ni l'envie, ni\nl'égoïsme, de même que son esprit ignora toujours l'orgueil banal et les\nfiertés mesquines qui, chez autrui, excitaient son mépris et son indignation.\n   Le manoir séculaire d'Acoz, dans sa poésie mystérieuse de passé, et sa\nsévérité de belle chose ancienne, semblait en harmonie avec cette existence\npensive, si totalement indifférente aux modernes soucis de notre époque\nd'agitation affairée. Atténuées par la distance, les rumeurs industrielles ne\npouvaient troubler le calme inspirateur des belles avenues, dont un vol de\nramier ou un bruissement de feuillage rompait à peine le silence repo-\nsant. Dans la vallée, à certaines heures, une sonnerie lointaine de cloche ;\nsur la colline boisée, et là-bas, dans les prés verdoyants, le coup de feu d'un\nchasseur, l'appel d'une voix claire de pâtre; puis, de nouveau, la même paix\npersistante du parc, plein de fraîcheur, des vieilles tours crénelées, des\npièces d'eau tranquille que faisait scintiller un rayon de soleil et que\nbrodait le nénuphar.\n   Oh ! comme cette demeure oubliée, restée muette depuis des siècles, est\ndevenue maintenant éloquente ! Et comme les rêves qu'elle inspira au poète\nlui donnent plus d'éclat et de prestige que les réalités fastueuses d'un autre-\nfois vénérable, mais dont le souvenir s'est évanoui, sans laisser, dans les\nesprits et dans les cœurs, la durable empreinte qu'y grave l'œuvre géniale\ndu maître !\n   En France, les plus éminents écrivains ont rendu à Octave Pirmez un\nenviable hommage et des critiques, tels que Sainte-Beuve, Jules Jamin,\nSaint-René Taillandier, l'ont salué avec une sympathique admiration. La\npresse, en général, tant en Belgique qu'à l'étranger, s'est montrée non\nmoins favorable et une revue parisienne exprimait le regret qu'il n'y eût pas\nà l'Académie française, comme aux autres académies, une section spéciale\npour les étrangers, afin de permettre à des écrivains « de la valeur d'Octave\nPirmez de s'y présenter >.\n   Néanmoins, reconnaissons-le, ces suffrages si précieux, ces succès si\nréels, si peu cherchés, si étrangers à toute réclame, n'ont pu donner à\nl'écrivain la réputation qu'il eût méritée. La gloire pour lui est venue tardi-\nvement, et c'est à travers un voile de deuil que nous l'avons vue couronner\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "                                DURENDAL\n 90\n\nce noble front, ceint déjà — il est vrai — de l'auréole de ses pensées\nrayonnantes. Mais cette gloire grandira dans l'avenir. L'œuvre du pur\nartiste sera comme ces magnifiques joyaux, que les générations se lèguent,\ndont elles admirent, tour à tour, la splendeur, dont elles se redisent le prix\ninestimable.\n    Octave Pirmez aimait lajeunesse. La jeunesse intellectuelle — nous le\nconstatons avec bonheur — lui a voué un culte et chaque jour elle s'age-\nnouille devant son image, désormais vénérée.\n   Récemment encore, M. Henry Maubel publiait un livre délicat de subtile\nanalyse psychologique, consacré à l'auteur de Rémo. M. James Vandrunen\nfaisait de son entrevue avec le poète d'Acoz, un récit sincèrement enthou-\nsiaste, en sa forme originale et personnelle. Et M. Arnold Goffïn, en des\npages remarquées, appréciait très judicieusement l'âme du grave penseur,\nqui se tenait dans une atmosphère sereine de paix, et s'alarmait à\nl'idée seule — combien effrayante ! — de voir briller la cognée du bûcheron\ndans les avenues inviolées où il se plaisait à promener sa poétique rêverie.\n   Ces hommages spontanés, rendus à l'écrivain, avec tant d'intelligence,\nproclament la haute valeur de son œuvre et le rang qu'elle occupe dans\nl'admiration réfléchie de la génération nouvelle.\n    Puissent d'autres manifestations se produire et recevoir l'accueil dont\nelles sont dignes. Il appartient à tous ceux qui ont aimé notre grand disparu\nd'honorer sa mémoire, de perpétuer son souvenir. C'est pour remplir ce\npieux devoir que j'unis ma faible voix à celle des amis de Pirmez, à celles\nde ses admirateurs, des écrivains distingués de toutes les époques, me\nrappelant que le cœur généreux d'Octave donnait à l'affection une touchante\nprépondérance.\n                                                      JOSÉ DE COPPIN.\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "     INTRODUCTION A LA LECTURE\n        DES MYSTIOUES FLAMANDS\n\n                                            On voit le catholicisme enfanter certains livres\n                                         extraordinaires, qui n'ont rien de dogmatique,\n                                         rien de contentieux et qui semblent n'appartenir\n                                         qu'à la simple piété; mais qui sont pleins de je\n                                         ne sais quel esprit inexplicable qui pénètre dans\n                                         le cœur et de là dans l'esprit, au point que ces\n                                         livres opèrent plus d'effet que ce que les docteurs\n                                         les plus savants ont produit de plus concluant\n                                         dans le genre démonstratif.\n                                                  J. DE MAISTRE. [Lettre à une dame russe.)\n\n\n                                    I\n\n               VICTOR H u g o ,       dans son Shakespeare nous parle\n                        quelque part « d'un mois de mai perpétuel\n                        blotti dans les précipices ». « Ces grands vieux\n                        monts horribles sont, ajoute-t-il, de merveilleux\n                        faiseurs de roses et de violettes; ils se servent\n                        de l'aube et de la rosée, mieux que toutes vos\n                        prairies et que toutes vos collines, dont c'est\nl'état p o u r t a n t ; l'avril de la plaine est plat et vulgaire à côté\ndu leur, et ils ont, ces vieillards immenses, dans leur ravin le\nplus farouche, un charmant petit printemps à eux bien connu\ndes abeilles. »\n  C'est ainsi que le magnifique assembleur d'images nous\ndécrit cette oasis de verdure, de fraîcheur et de printanières\nsenteurs qui germe entre les rocs pelés et les champs de névé\ndont tous les visiteurs de la « Mer de glace » ont gardé le vernal\nsouvenir.\n  E t c'est, dans le domaine de l'intelligence, à pareil voyage\nqu'incite tout traducteur, tout annonciateur d'un livre mystique.\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "  92                                  DURENDAL\n\n\n\n   Certes, pour ceux dont la littérature va de « l'homme aux\nquarante écus » jusqu'à « l'homme à l'oreille cassée », pour\nceux qui font de Voltaire le Moïse du Parnasse brandissant\nen guise de décalogue le pauvre monologue : « Ce qui n'est pas\nclair n'est pas français' », pour ceux-là le livre qu'on va lire,\ntous les livres semblables, mais principalement les opuscules\ndu grand mystique flamand sont du pur charabia.\n    Ce livre n'a ni ordre, ni méthode, ni clarté. Il n'est pas du\ntout français.\n   Comme le dit Maeterlinck, « il est peu d'auteurs plus mala-\ndroits que lui. Il s'égare par moments en d'étranges puérilités.\nIl se répète souvent et semble parfois se contredire. Il a une\nsyntaxe tétanique qui m'a mis plus d'une fois en sueur. Il\nintroduit une image et l'oublie. Il emploie même un certain\nnombre d'images irréalisables; et ce phénomène, anormal dans\nune œuvre de bonne foi, ne peut s'expliquer que par sa gaucherie\nou sa hâte extraordinaire ».\n   Si donc, parmi mes lecteurs, il se trouvait quelqu'un dont\nl'estomac ne supporte que des peptones littéraires, dont le\ncerveau ne s'accommode que de ces livres faciles et infiniment\npeu substantiels, je le supplie humblement et charitablement\n— pour sa bonne réputation intellectuelle — de fermer ce livre,\ndegarder le concept encore honnête mais très vague qu'il possède\nsur le mysticisme... et de regarder les dessins dont un très réel\nartiste a orné l'opuscule du voyant de Groenendael (1).\n   Mais ceux qui en ont assez et trop de ces « T h a ï s », de\nces « Rôtisseries de la reine Pédauque » des « Vamireh », des\n« Madame Bovary », « Aphrodite », « Lourdes », « Cosmo-\npolis» et cent autres œuvres surgies comme des champignons sur\nles détritus charriés par une longue civilisation sur les berges\nmalfleurantes de la Seine; ceux qui estiment qu'il est d'autres\nhorizons à l'âme humaine que celui d'une légitime ou illégitime\n  (1) Cette introduction doit servir, dans la pensée de l'auteur, de préface — très longue\nà une traduction du fameux livre des XII Béguines de JEHAN DE RUUSBROEC, que Durendal\naura la bonne fortune de donner en primeur.\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                             DURENDAL                            93\n\n\ncopulation ; ceux qui ont la perception de l'immensité noire qui\nnous encercle, de l'au-delà ténébreux, mystérieux et inquiétant,\nà ceux-là je dirai ce que la Voix disait à Augustin : toile, lege.\n   E h ! oui, nous sommes semblables à ces navires qui voguent\npar la nuit noire sur l'immensité des vagues océaniques. Les\nfeux du bord jettent à peine un sillage lumineux et tremblant\nsur ces crêtes et ces crêtes qui vont se perdre à l'infini. Nous\nentendons le clapotis de cette voix solennelle, grandiose, indé-\nfinissable et multisonnante. E t tout l'équipage de cette frêle\ncoquille — que nous croyons énorme et solidement charpentée\n— ne voit et n'avance que parce qu'il y a là, au haut du mât,\nquelqu'un qui, d'un œil exercé, s'efforce de trouer les ténèbres.\n  Y a-t-il un h o m m e sensé pour crier à la vigie qu'il un est fou,\nun halluciné, un faiseur de cauchemars? Qu'il ferait mieux de\nnous décrire le double piston de la machine Compound, et les\nbielles et les manivelles et le génial parallélogramme articulé?\n   A la bonne h e u r e ! Ce sont là des choses que l'on voit, que\nl'on comprend et qui ressortissent au génie h u m a i n . — Puis\ncela est d'une grande utilité commerciale.\n   Nous nous égarons et nous en revenons à ceux qui préfèrent,\nà Barrême, P l a t o n .\n   Qu'ils feuillettent donc ces quelques pages, bien mieux,\nqu'ils méditent ces chapitres un à un, et qu'ils soient heureux\nde rencontrer enfin un livre qui n'a pas été écrit — selon le\nvœu de Pascal — par un auteur, mais par un h o m m e .\n   Qui sait? Peut-être qu'au milieu de ces divisions qui ne\ndivisent point, de ces explications qui n'expliquent pas, de ces\nimages qui n'éclairent rien, au milieu de cette jonchée de\npensées magnifiques ou déconcertantes, ils trouveront un petit\nlivre exquis, d'une saveur particulièrement captivante.\n   Ainsi, loin de la tourbe vulgaire, après la rude montée par\nles sentiers de chèvres qui se délacent au flanc des montagnes,\nau milieu des rochers et des glaçons peuvent se cueillir, par les\nseuls intrépides, les fleurs de neige molles comme des flocons\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": " 94                         DURENDAL\n\n\n\nde nuages et graciles comme des ouvrages de fées. Là, dans les\nhauts lieux et dans l'air profond et pur s'épanouissent l'edel-\nweiss velouté et la gentiane — que les Allemands appellent :\nHimmelblau — morceau d'azur arraché au ciel ; là, sourdent de\ndélicats pétales, des parfums exquis; lychnis à la robe imma-\nculée, saxifrages pointés de taches d'or et roses des Alpes qui\nretiennent dans leur corolle quelque chose des lueurs d'aube ou\ndes vespérales splendeurs.\n\n                                 *\n                                * *\n\n   Il est une seconde classe de lecteurs qui ne peuvent, ès livres\nmystiques, que savourer la petite moitié.\n   En ne voyant dans ces contemplateurs et contemplatrices de\nl'Ineffable que des hallucinés de génie ou de merveilleux pen-\nseurs, ils ont, ces hommes intellectuels, mais non croyants,\nravalé l'inspiration dont palpite toute cette étrange littérature\nau souffle tout humain qui circule dans les théosophies de\nSwedenborg, les subtilités de Lulle ou les arcanes de Plotin.\n   Si vous ne croyez pas que six secrétaires devaient à la volée\nprendre six membres de phrases, que l'on recousait ensuite,\npour fixer ce que l'Esprit dictait à Marie-Madeleine de Pazzi,\nque le Pèlerin sténographiait fidèlement les visions que dérou-\nlait à l'humble Catherine Emmerich le céleste Fiancé des âmes\nvirginales, que Ruysbroeck perdu dans les solitudes de la forêt\nde Soignes écrivait par saccades selon qu'il était attouché par\nl'extase, que Catherine de Gênes ou Mechthilde écrivaient à yeux\nfermés, l'œil de l'âme restant seul fixement ouvert sur l'au-delà;\nsi vous traitez comme naïves légendes ou récits puérils ce que\nracontent les hommes de bonne foi qui furent des contempo-\nrains; si vous estimez que Dieu est trop loin et l'homme trop\npetit pour que l'Immense daigne se faire connaître autrement\nque par voie discursive; si, en un mot, le miracle est chose non\nexistante, quelle différence y a-t-il entre ces écrits étincelants,\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                              DURENDAL                               95\n\n\nemportés, violents, beaux par leurs beautés déconcertantes, par\nleur désordre désorientant, par les coruscations d'images\nhardies, de pensées incogitables, d'emprises sur l'incogniscible\net ces poètes classiques qui, d'après Boileau\n\n               Avaient senti du Ciel l'influence secrète\n\nP i n d a r e , par exemple, Horace ou même Boileau en son ode\n« sur la prise de N a m u r » ?\n    L e délire poétique est une simple manière de parler, une\nfaçon d'écrire qui a sa place et ses règles dans tout traité de\nprosodie honnêtement fait. Ce beau désordre, ces exclamations,\nces invocations, tout cela : pures figures de rhétorique.\n    Quel naïf se laissera prendre à l'esprit prophétique de Joad :\n\n     Mais d'où vient que mon cœur tremble d'un saint effroi ?\n     Est-ce l'Esprit divin qui s'empare de moi ?\n     C'est lui-même : il m'échauffe; il parle; mes yeux s'ouvrent,\n     Et les siècles obscurs devant moi se découvrent...\n     deux, écoutez ma voix. Terre, prête l'oreille.\n     Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille!\n     Pécheurs, disparaissez ; le Seigneur se réveille.\n\n   Comparez avec ce début du livre de Jérémie :\n   « L a parole donc de l'Eternel me fut adressée en disant :\n« Avant que je te formasse dans le ventre de ta mère, je t'ai\nconnu; et avant que tu fusses sorti de son sein, je t'ai sanctifié,\nje t'ai établi prophète pour les nations. »\n   E t je répondis : « A, a, a, Seigneur éternel! Voici, je ne\nsais pas parler : car je suis un enfant. »\n   E t l'Éternel me dit : « Ne dis point : je suis un enfant; car\ntu iras partout où je t'enverrai, et tu diras tout ce que je te\ncommanderai... »\n   P u i s la parole de l'Éternel me fut adressée, en disant : « Que\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": " 96                          DURENDAL\n\n\n\nvois-tu Jérémie? » Et je répondis : « Je vois une verge qui\nveille... »\n   En voilà de l'inspiration, de la vraie. Et de la littérature donc !\n   C'est bien le Dieu qui, selon l'ingénieuse fiction des Grecs,\ns'empare du voyant, le torture et force cette voix h u m a i n e\nà produire des sons inarticulés, à dire des pensées inentendues\net à parler une langue supra-naturelle.\n   L'on pourrait cruellement retourner contre le doux Racine\nson vers fameux :\n\n          Comment en an plomb vil l'or pur s'est-il changé?\n\n   L'esthète le plus novice ne s'y laisserait pas prendre.\n   Ceci ressemble à cela comme un décor d'opéra-comique\nressemble à un paysage.\n   Mais enlevez le souffle de Dieu, supprimez l'intervention de\nl'Esprit-Saint, tout cela retombe à plat, se dégonfle et crève.\nCette superbe et empoignante poésie des prophètes devient de\nla grandiloquence sans base sérieuse, la ténèbre zébrée de-ci\nde-là par quelque pensée fulgurante; et l'on aura en lisant ces\nlivres l'impression que décrit si bien Maeterlinck, Maeterlinck\nqui, précisément, pèche par ce défaut de raisonnable croyance :\n   « Ils croiront entrer dans le vide; ils auront la sensation\nd'une chute uniforme dans un abîme sans fond, entre des\nrochers noirs et lisses. »\n   Or les mystiques ont continué dans les siècles chrétiens\nl'œuvre des prophètes. Il sont la vigie qui perce la ténèbre\nenveloppante. Ils entendent quelque chose dans le silence des\nespaces infinis, ce silence qui effrayait le génie de Pascal.\n   E t les lire sans croire au surnaturel catholique, c'est imiter\nVoltaire persiflant le prophète Osée ou Sainte-Beuve admirant\nIsaïe.\n   Celui qui admire Jehan de Ruusbroec, en tant que penseur\nou que littérateur, admire justement ce que l'humble et indocte\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "                            DURENDAL                           97\n\n\nmoine-prophète prétendait être le moins. Certes, il est encore\ncela par-dessus le compte, mais il est surtout autre chose!\nVisiter cet h o m m e extraordinaire à ce simple point de vue\nh u m a i n serait ressembler au voyageur, qui de la Suisse n'irait\nvoir que le musée de Bâle ou le lion de Lucerne et tournerait\nle dos au Mont-Blanc ou à la Jungfrau.\n    Les pauvres gens !\n                                         L'abbé P A U L CUYLITS.\n       (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": "         STANCES A SAINT PIERRE\n\n                                           « Domine, quo vadis? »\n                                                     (ACTES DE S A I N T P I E R R E . )\n\n\n\n\n              DANS les  flots bleus, poissonneux du lac de T i b é -\n                riade, ta barque longeant les rives bordées de\n                lauriers roses, tu laissais traîner tes filets à la\n                dérive, et dans l'eau claire et toute traversée de\n                soleil tu ne voyais pas les poissons agiles se\n                prendre et se débattre dans les mailles : et tu\n                 ne voyais pas au fond de l'eau, les rochers bleus\nni les mousses unies, ni les algues capricieuses, qui flexibles et\nbrunes, dénouaient et nouaient sans trêve dans les courants\nleur chevelure ; mais tu songeais ô Pierre, les yeux fixés sur\nles eaux bleues, et dans les eaux limpides, ensoleillées, comme\nen un miroir magique, tu revoyais ta vie passée, et ses misères\net ses doutes, et ses labeurs et ses angoisses.\n\n\n\n   E t voici qu'entendant des voix sur la rive, levant les yeux, tu\naperçus soudain le doux Maître, qui près de toi dans la lumière,\nvêtu de blanc, prêchait tes frères, les paisibles pêcheurs groupés\nautour de lui. Sa parole planait dans l'air et sur les eaux, et\nchaque mot tombé de ses lèvres divines dévoilait à tes yeux une\nvie ignorée, un royaume inconnu où tu pouvais atteindre et\ngoûter avec lui un bonheur éternel, si tu suivais, d'un cœur\nconfiant, la voie que Dieu t'avait tracée. Or un si grand désir\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "                             DURENDAL                            99\n\n\nte saisit de bien faire, que résolu, poussant ta nacelle au rivage,\ntu te levas rempli d'espérance et de foi, et tu tendis les bras\nvers Celui qui t'appelait. Et le Seigneur de suite te reconnut,\nvoyant la flamme sainte briller dans tes yeux purs, et t'accueil-\nlant joyeux il te dit : « Simon, fils de Pierre, viens avec moi,\nje te ferai pêcheur d'hommes. »\n\n\n\n   E t sans hésitation tu le suivis et ta confiance et ton amour\npour le Seigneur croissant chaque jour, pendant trois années\n— combien douces, ô Pierre, furent ces années — tu le suivis,\ndisciple fidèle en Galilée, en Samarie et en J u d é e . E t dans\nCésarée de P h i l i p p e , alors que tous hésitaient et doutaient\nencore, le premier des Apôtres, tu reconnus en ton Maître le\ndivin Christ, fils de Dieu. E t c'est pourquoi dans Césarée il te\nchoisit entre tous pour être la base et la pierre angulaire de son\néglise ; et c'est aussi pourquoi, connaissant ton amour, lorsque\nvint l'heure du dernier souper il pria tout d'abord pour toi afin\nque tu fusses affermi dans ta foi, et que dans ta foi tu affer-\nmisses tes frères. Mais comme il n'est point d'humain amour\nsans défaillance, cette nuit même où le Seigneur t'avait donné\nsa confiance, cette nuit m ê m e , ainsi qu'il te l'avait prédit, par\ncrainte des Romains insolents et des Juifs perfides, trois fois, ù\nPierre, tu renias ton Seigneur.\n\n\n\n   O Pierre, par combien de souffrances, ô Pierre, par combien\nde travaux, par combien de foi et d'amour, ô Pierre, tu rachetas\nton offense. Chargé de chaînes, emprisonné, condamné à ton\ntour par ceux qui condamnèrent ton Maître, l'Ange qui brisa\ntes chaînes ne devait t'arracher aux prisons juives que pour que\ntu poursuives sur la terre d'exil ta mission d'apôtre et ton cal-\nvaire. Car désormais ardente, inextinguible, la foi brûlait en ton\ncœur comme le feu dans les entrailles de la terre, et providen-\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": " 100                         DURENDAL\n\n\n\ntiel incendiaire, partout où tu passas dans le Pont et la Galatie,\ndans la Cappadoce et la Bithynie, tu communiquas et tu propa-\ngeas cette flamme, qui du ghetto romain, où tu t'établis pauvre\net méprisé, devait s'élancer radieuse et indomptable, et embraser\nle monde entier.\n                                 *\n\n   O Pierre, tel qu'au jour de la Résurrection il t'apparût, tel\nque tu le vis la première et la dernière fois au bord de la mer\nd'azur de Tibériade, dans sa robe blanche et sa douceur, tu\ndevais le revoir encore à la fin de tes jours ton Seigneur. Car\nlorsqu'à la pressante prière de tes fidèles, tu fuyais Rome\nmenaçante et corrompue, en ce jour où vieillard vénérable tu\nt'acheminais le long de la voie Appienne bordée de palais\nsplendides et de tombeaux, de ta parole confiante et de ta foi\nsereine tu réconfortais les quelques disciples qui voulurent te\nsuivre en ce nouvel exil. Et déjà, parvenu près de la porte\nCapène, par delà les murailles romaines, tu découvrais la cam-\npagne heureuse, ensoleillée et les montagnes lointaines, q u a n d\npour toi seul visible le Seigneur apparut venant vers toi, et dans\nla lumière matinale franchit la porte de la ville. E t t o m b a n t à\ngenoux, tremblant malgré toi pour Celui que tu savais désor-\nmais invulnérable, tu t'écrias : « Seigneur ! où vas-tu ? »\n« A Rome », répondit Jésus disparaissant,        pour y être de\nnouveau crucifié. »\n                                  4\n\n   T u te souvins alors, ô Pierre, de la mort qu'il t'avait prédite,\net voyant ton heure venue, tu rentras docile en cette ville que\ntu devais féconder de ton sang, et pour laquelle ton m a r t y r e\ndevait gagner cet empire du monde, que huit siècles de victoire\net tout l'orgueil des César n'avait pu conquérir. O vainqueur\npacifique, maître du nouveau monde, pour l'amour de Dieu tu\ndescendis volontairement l'infâme escalier des Gémonies et tu\nsouffris humblement d'être jeté dans le ténébreux cachot des\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "                             DURENDAL                           101\n\n\nprisons Mamertines. E t lorsque vint enfin l'heure de ton\nsupplice, au pied de ces Monts Vaticans qui devaient un jour\nse couvrir de temples et de palais pour célébrer et perpétuer ta\nmémoire, tu saluas joyeux cette croix cruelle, sur laquelle tu\nallais mourir de la mort de ton Sauveur. Mais comme il ne\npouvait te convenir que le serviteur fût placé dans la position\noù l'on avait vu le Maître, h u m b l e et suprême hommage, tu\nd e m a n d a s et tu obtins de tes bourreaux d'être crucifié la tête\nen bas. E t tandis que le sang rédempteur s'échappant de tes\nblessures, inondait ta tête auguste, ô Serviteur incomparable,\nfidèle image de ton Maître, tu consolas jusqu'au bout ceux qui\npleuraient autour de toi, et ta prière ardente s'éleva — bientôt\nexaucée — pour ce peuple qui te crucifiait.\n   O Pierre, par combien de souffrances, ô Pierre, par combien\nde travaux, par quelle mort aimante et sublime, ô Pierre, tu\nrachetas ton offense !\n\n                                   OLIVIER-GEORGES      DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "Nos Artistes à l'Étranger\n              JOSSE DE       CORTE,          S C U L P T E U R YPROIS ( I )\n\n                                        1627-1679\n\n\n\n\n                    L'ITALIE exerça de tout temps une fascination   réelle sur les\n                   artistes originaires des provinces méridionales des Pays-\n                   Bas.\n                       Dès les époques les plus reculées de l'histoire de l'art\n                   italien, nous constatons la présence dans la péninsule,\n                    d'artistes flamands, dont les tendances doivent avoir forte-\n                    ment influencé les œuvres locales.\n                       Il serait trop long d'énumérer tous ceux qui, au cours\nde plusieurs siècles, sont allés chercher là-bas, tantôt le milieu plus favorable\nau développement de leur talent ou l'occasion de l'exercer avec fruit, tantôt\nla protection des grands, la richesse et le faste des petites cours italiennes.\nFaisant prédominer parfois l'influence de leur école, notamment en ce qui\nconcerne le développement du réalisme, subissant à d'autres moments la\ndirection des maîtres de Rome ou de Florence, les artistes flamands, en un\nperpétuel échange, ont prêté fréquemment leurs mérites à ceux qu'on s'est\ntrop habitué à considérer comme des autodidactes, ils se sont assimilés à\nleur tour les qualités merveilleuses des grandes écoles de l'Italie.\n   Quelle que soit d'ailleurs l'appréciation qu'on puisse émettre quant aux\nconséquences de cette mutuelle pénétration, celle-ci n'en est pas moins un\nfait indéniable. Elle se manifeste dès l'origine des écoles italiennes. Johannes\n\n  (1) L'auteur des présentes notes concernant Josse de Corte tient à réitérer ses remercîments\nà M. le commandeur Nicolo Barozzi, conservateur du Palais des Doges à Venise et à\nM. Arthur Merghelynck, réminent archéologue yprois qui ont bien voulu, au cours des\nrecherches auxquelles il s'est livré, lui prêter l'aide de leur savoir et d'une inépuisable\nobligeance.\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                                       DURENDAL                                        103\n\n\nde Alemania (1) apparaît tout au début de l'école de Murano, berceau de l'art\nvénitien.\n   En Toscane, c'est Pierre di Giovanni Tedesco (2), précurseur immédiat\nde Donatello, des della Robbia et de Ghiberti, qui donne une orientation\nnouvelle à la sculpture florentine.\n   Sans nous arrêter aux témoignages établissant l'influence qu'exercèrent\nles Van Eyck et les Memling sur leurs confrères italiens, ne savons-nous pas\nque Roger Van der Weyden fut admirablement fêté, par toute la péninsule,\nen 1450 et la présence, à Florence, du chef-d'œuvre de Hugo Van der Goes\nn'est-elle point significative?\n   C'est par centaines que nous comptons au XVe siècle les artistes flamands\nfixés en Italie. Et chose étrange, alors qu'au siècle suivant l'école italienne\ns'est nettement affirmée, qu'elle a édifié des œuvres grandioses et semble\npouvoir se montrer réfractaire à toute inspiration venue du dehors, un Fla-\nmand, l'immortel Jean Bologne vient faire école à Florence et dirige,\ndans un sens où toutes ses origines se manifestent, une partie notable des\nartistes de la Toscane.\n   Faisant abstraction des artistes qui ne furent en Italie que des hôtes de\npassage, ne voyons-nous pas, vers la même époque, Denis Calvaert fonder\nà Bologne la célèbre école de peintres, dont sortiront tant de grands maîtres,\nparmi lesquels le Guide, le Dominiquin et l'Albane?\n   François Duquesnoy influencera peut-être moins l'art italien qu'il ne se\nlaissera influencer par lui. Il n'en conservera pas moins toutes ses belles\nqualités de Flamand, notamment dans la statue de Notre-Dame de Lorette\nà Rome et introduira, dans la sculpture moderne, un genre tout nouveau qui\ntrouvera de multiples imitateurs.\n   Le séjour de François Duquesnoy en Italie concorde avec l'époque du\ntriomphe des tendances du chevalier Bernin.\n   Toute la sculpture de l'Italie centrale s'oriente alors clans le sens que lui\nindique cet innovateur, bien doué, mais dont les conceptions artistiques\npêchent par des côtés multiples.\n   La recherche outrée de l'émotion, la lutte contre des difficultés accumulées\nà plaisir, peu de préoccupation de la matière, enfin un étalage de richesses\nqui donnent à cet art l'illusion de la puissance, en font incontestablement le\nfruit d'une époque décadente. Il n'en est pas moins vrai que, pour tous les\n\n  (1-2) Les qualifications de Tedesco, Allemano, Teutonico, de Alemania sont employées indif-\nféremment dans les manuscrits et par les anciens auteurs de l'Italie, pour désigner un artiste\noriginaire du Nord, qu'il fût des Flandres, des provinces bourguignonnes ou de l'Allemagne\nproprement dite.\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "  104                                  DURENDAL\n\n\n\nécrivains d'art, le nom de Bernin marque un tournant de l'histoire de l'art\nen Italie et caractérise une évolution dont on peut contester le mérite, mais\nnon diminuer l'importance.\n    Or, en rattachant au chevalier Bernin tout le mouvement de l'art de\nl'époque, en attribuant à lui seul et aux causes ambiantes, l'orientation nou-\nvelle de l'art italien, nous commettons une erreur qu'il importe de signaler.\n   L'action de Bernin, à Rome, eut son pendant à Venise, où un artiste\nflamand exerça sur ses contemporains une influence énorme, dans un sens\nparallèle mais non identique à celle du favori d'Urbain VIII.\n   Avec moins de sécheresse, une probité d'art plus grande et un plus vif\nsouci de réalisme, Josse de Corte fut l'auteur, dans l'école de sculpture de\nla Vénétie, d'un renouveau d'une singulière intensité. Extrêmement nom-\nbreux furent ses élèves et si beaucoup s'égarèrent dans la voie dangereuse\nqu'il leur traça, il en fut de ses imitateurs comme de ceux de beaucoup\nd'artistes, qui presque toujours s'inspirent davantage des défauts du maître\nque de ses qualités.\n   Sans vouloir mettre Josse de Corte au premier rang des artistes flamands,\nil importe cependant de lui rendre la belle place qui lui est due dans notre\nécole et de faire connaître le rôle important qu'il joua dans l'histoire de la\nsculpture italienne.\n   Le nom de Josse de Corte est pour ainsi dire inconnu en Belgique. Les\nhistoriens d'art de chez nous le passent sous silence, ou s'ils le citent,\nsemblent ne point se douter de l'importance que ce nom revêt à l'étranger\net de celle des œuvres qu'il y laissa.\n   Baert (1), dans ses Recherches sur les Sculpteurs et Architectes des Pays-Bas,\nfait naître Josse de Corte à Ypres, le dit élève de Jean Van Mildert ou\nMaldérus, à Anvers, et indique l'année 1679 comme date de son décès.\n   Il lui attribue l'exécution des mausolées Pezzaro et Mocenigo à Venise et\nd'une vierge de marbre de la cathédrale d'Anvers.\n   Le chevalier Marchai, dans son important ouvrage sur la sculpture\nbelge (2), reprend les affirmations de Baert, sauf en ce qui concerne le monu-\nment Mocenigo, et fait naître de Corte en 1635 (3). H le dit fils de Jean\n\n  (1) Mémoires sur les Sculpteurs et Architectes des Pays-Bas, par Pu. BAERT, bibliothé-\ncaire du marquis de Chasteler, publiés par M. le Baron de Reiffenberg. (Compte rendu des\nséances de la Commission royale d'histoire, vol. XV et XVI, année 1849-1830.)\n  (2) La Sculpture et les Chefs-d'œuvre de l'Orfèvrerie belge, par le chevalier Edm. MARCIIAL,\nBruxelles, Hayez, 1895.\n  (3) Une note des errata et addenda de cet ouvrage, p. 8o3, dit : « Au surplus des recherches\nnouvelles nous autorisent à considérer comme sujette à caution la date de naissance de 1635\nde Juste de Corte, que les Flamands appellent Joos de Cort. »\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "                                       DURENDAL                                      105\n\n\nde Corte qui figure pour une somme de 24 livres parisis dans le compte de\nla Nieuwerck de l'hôtel de ville d'Ypres, en 1621 et ajoute quelques autres\nrenseignements concernant notre artiste.\n   Ces données, encore fort incomplètes et partiellement inexactes, consti-\ntuaient à peu près tout ce que nous savions jusqu'ici au sujet de Josse\nde Corte.\n   Il nous est possible aujourd'hui de dissiper quelque peu l'obscurité qui\nentoure le nom et les oeuvres de l'artiste flamand.\n   Josse de Corte, Just de Cort, Giusto Cort ou Lecurt pour les Italiens,\nnaquit à Ypres au mois d'août de l'année 1627. Baptisé à l'église collégiale\nde Saint-Martin, le 27 de ce mois, il eut pour parrain Henri de Vos et pour\nmarraine Pétronille Minnaert.\n   Josse de Corte était le quatrième enfant de Jean de Corte, baptisé à Ypres\n(Saint-Martin), le 5 janvier 1595, en son vivant maître tailleur d'images et\nsculpteur en bois et en pierre. Jean de Corte avait été inscrit comme tel le\n17 octobre 1633, en qualité de membre du Serment de la Corporation des\npeintres, sculpteurs et verriers de cette ville.\n   Le maître tailleur d'images de Corte avait épousé en premières\nnoces, le 16 septembre 1623, Catherine Meinaert ou Meingaert, fille de\nJacques, d'une famille de sculpteurs yprois (1), décédée bourgeoise\nd'Ypres, le 24 mars 1635.\n   Il se remaria le 6 février 1639. Sa nouvelle épouse, Anne Taillebert, veuve\nde Charles Cotton, maître tailleur de pierres, était elle-même de famille\nd'artistes. Son père, Hubert Taillebert, maître tailleur d'images, natif de\nBéthune, est l'auteur des stalles actuelles de l'église de Saint-Martin, à\nYpres et de celles de Saint-Pierre, à Loo.\n   Quant à Jean de Corte, nous savons par les comptes généraux de la ville\nd'Ypres, qu'il toucha notamment la somme de 12 livres parisis pour avoir\nrefait, en 1623, la statue de Marie de Bourgogne qui ornait précédemment les\nhalles et qui était brisée en de multiples fragments (2).\n   Outre la commande de deux culs de lampe et de six mascarons pour la\nNieuwerck des halles d'Ypres, déjà mentionnée par M. le chevalier\nMarchai, nous trouvons encore trace d'une livraison de pierres, faite pour\n\n  (1) Nous trouvons notamment un Pierre Meinaert, maître tailleur d'images, auteur des\nornements de la nouvelle porte de Boesinghe, à Ypres (compte février 1641, 31 janvier 1642,\n4 mai 1641, 3o avril 1642). Compte général de la ville d'Ypres. (Archives de cette ville.)\n  (2) Rubrique : Dépenses diverses, f° 117'do. Compte général de la ville d'Ypres.\n                 R. Janvier-31 décembre 1623.\n                 D. 1 avril 1623-31 mars 1624.\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "  106                                  DURENDAL\n\n\n\n  ce monument ou le beffroi (1). Enfin, détail curieux, Jean de Corte fournit\n  à la ville, en 1634, une grande couronne pour le service funèbre de la\n  Sérénissime Infante d'Espagne (2), célébré au chœur de l'église Saint-\n  Martin, et, plus de vingt ans après, un nouveau géant destiné aux festivités\n  populaires, que l'artiste peignit lui-même (3).\n     Fils de sculpteur, appartenant à l'une de ces véritables dynasties d'artistes\n  qui, les détails donnés plus haut en témoignent, créent par mariage, des\n  liens encore plus étroits entre membres d'une même corporation, il n'est\n  point étonnant que le jeune de Corte ait pris la voie suivie par son père,\n  et il est très probable qu'il dut son éducation artistique première à celui-ci.\n     Des sept enfants issus du mariage de Jean de Corte et de Catherine\n  Meingaert, cinq seulement sont mentionnés au partage des biens délaissés\n  par leur mère. Les deux autres devaient être morts à cette époque.\n     Pierre, Jean, Josse, Anne et Jacques furent mis, à la date du\n  5 février 1639, sous la tutelle de Léonard de Corte et de Pierre Meingaert\n  leurs proches parents. Nous retrouverons le nom de Jean, qui vraisembla-\n  blement entra dans les Ordres, et celui d'un Georgio Meynaert, à Venise,\n  en 1680, à l'occasion et peu après le décès de Josse de Corte.\n     Les faits que nous venons de citer établissent, de façon indubitable,\n  l'erreur de Baert avançant que Josse de Corte fut élève du sculpteur Jean\n  Van Mildert ou Maldérus à Anvers.\n     Van Mildert était décédé le 21 septembre 1638, une année avant la mise\n  sous tutelle de Josse de Corte, qui n'avait point atteint, pour lors, l'âge de\n  douze ans.\n     Ce qui peut être en partie la cause de l'erreur de Baert, c'est que la\n  seule œuvre connue, exécutée au Pays-Bas par Josse de Corte, paraît être\n  une statue de marbre, ornant jadis le portail de la chapelle des Fusilliers à\n  la cathédrale d'Anvers. Ce portail avait été commandé le 23 décembre 1648\n. à Corneille Van Mildert, fils de Jean. Peut-on en inférer que fosse de Corte\n  séjourna à Anvers? Les liggeren ou registres de la gilde de Saint-Luc, pas\n  plus que les archives de la cathédrale ne font mention du nom de l'artiste\n  yprois.\n     Cependant un curieux petit opuscule (4) du siècle dernier, décrivant la\n\n  (1-2) Analyses de la collection des comptes généraux de la ville d'Ypres,        I297-1795.\nAnnées 1623, 1638, 1645, 1934. Aux archives de cette ville.\n  (3) Analyses de la collection des comptes généraux de la ville d'Ypres, 1297-1795.\nAnnées 1624, 1638, 1645, 1634. Aux archives de cette ville.\n  (4) Description des principaux tableaux, sculptures et autres raretés de plus fameux et\nanciens maîtres qui se trouvent dans les églises et couvents de la ville d'Anvers. A Anvers\nchez Gérard BERDIE. (Avec privilège datant du 11 juin 1755.)\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                                        DURENDAL                                        I07\n\n\nchapelle du Serment des Fusilliers, où se trouvait à cette époque la\nDescente de Croix de Rubens, dit textuellement :          Le portail vers le\ncimetière mérite d'être vu, donné par Gaspar Nemius Evecque d'Anvers.\nAu-dessus du même, est une vierge très bien faite, par Justus de Cort,\nfameux sculpteur. » Ce portail, y compris la Vierge de marbre, disparut\ndans la tourmente révolutionnaire.\n   La Vierge de Josse de Corte aurait eu, paraît-il quelque analogie avec la\nSainte-Suzanne de François Duquesnoy, à l'église de Notre-Dame de\nLorette, à Rome. Faut-il en conclure que, lors de son exécution, de Corte\navait déjà fait un premier voyage en Italie ?\n   Une obscurité presque entière couvre toute cette partie de la vie de notre\nsculpteur. Ce que nous savons cependant, c'est qu'il s'était acquis, dans\nsa patrie d'origine, une grande réputation.\n   L'autel de Notre-Dame de Tuine, dans la chapelle communale de l'église\nSaint-Martin, n'étant plus jugé digne de la patronne d'Ypres, on se décida\nà le remplacer. Tout d'abord on acheta deux blocs de marbre, déposés pro-\nvisoirement à l'abbaye des dunes. Les plans du nouvel autel sont dressés.\nLe 18 septembre 1663, ils sont soumis aux magistrats de la ville par les\nadministrateurs de la chapelle communale et agréés le même jour (1). Enfin\nl'œuvre est commandée à Josse de Corte. La dépense ne pouvait excéder\nneuf mille à neuf mille six cents francs, somme considérable pour l'époque.\n   La commande fut-elle acceptée ? Nous ne le savons. Toujours est-il\nqu'en 1671, rien n'était fait. Une décision de l'autorité communale, en date\ndu 5 septembre de cette année, donne à Josse de Corte, comme dernier\ndélai, la prochaine fête de Noël pour rentrer à Ypres et se mettre à\nl'œuvre. Au cas où il ne se conformerait point à cette injonction, l'exécution\nde l'autel serait demandée à un autre maître.\n   Josse de Corte ne revint pas. Les administrateurs de Notre-Dame de\nTuine durent s'adresser ailleurs et ce fut Arthus Quellyn qui recueillit\nl'importante commande négligée par notre sculpteur (2).\n   Il y a lieu de croire que les travaux entrepris en Italie et le séjour de la\nrépublique vénitienne devaient paraître plus attrayants à Josse de Corte\n\n\n   (1) « ... Authorisende de voorn : huerlieder ghecommiteerde omme tselve werck te\nbesteden aan Sr Joos de Corte, meester bildtsnidere, totter somme van vijfthien hondert\nten hoogsten tot sesthien hondert ponden grooten vlaemsch, ten laste ende op 't crediet van\nde selve capelle. »\n      (Extrait des reg. des délibérations du magistrat d'Ypres, en date du 18 septembre 1663.)\n  (2) Voir Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres, par Alphonse VAN DEN\nPEEREBOOM. Bruges, DE ZUTTKKE, 1880.\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": " 108                                  DURENDAL\n\n\n\nque le retour au pays natal. Quoi qu'il en soit, c'est là-bas que nous\nretrouvons une série d'œuvres, la plupart importantes, terminées par notre\nsculpteur.\n   Padoue faisait pour lors partie intégrante de la Vénétie. Une première\nœuvre de l'artiste flamand décore la nef gauche de la célèbre basilique de\nSaint-Antoine. C'est le mausolée de Catérino Cornaro, légat, avec pleins\npouvoirs, de la république de Venise, en Dalmatie, puis en Crète. Ce\nmonument extrêmement riche, comprend plusieurs figures. Deux gigantes-\nques cariatides supportent un entablement sur lequel se dresse la statue du\ngrand capitaine. A droite et à gauche, un prisonnier enchaîné et des\ntrophées militaires rappellent ses victoires. Catérino Cornaro tient de la\nmain droite le bâton de commandement. D'une allure mâle et dégagée,\ncette figure est une des bonnes productions de l'art de cette époque. Le\nsculpteur de la fin de la Renaissance réussit d'ailleurs, en général, le\nportrait, parce qu'il s'y voit obligé de renoncer à la fausse vie dramatique\nqui vient gâter la plupart des sujets qu'il entreprend. Ce genre lui permet de\ndéployer les qualités d'expression qui le distinguent et de traiter son œuvre\navec une liberté et une grandeur d'allures clignes d'amiration.\n   Catérino Cornaro étant mort en 1674, c'est vers cette date que paraît\ndevoir être placée l'exécution du monument. Josse de Corte exécuta\nd'ailleurs d'autres œuvres à Padoue. Au témoignage de Brandolèse (1), qui ne\nprécise pas davantage, il en laissa un certain nombre dans cette ville et ses\nenvirons, mais nous n'avons jusqu'ici pu les retrouver. Il en est autrement\ncependant des anges de marbre blanc placés à droite et à gauche du taber-\nnacle de la chapelle du Saint-Sacrement dans la belle église de Sainte-Justine.\nCes deux statues seraient de de Corte, si nous en croyons l'auteur cité.\n   Faut-il ajouter foi au dire de Cicogna (2), annonçant que Josse de\nCorte ne serait venu à Venise que dans un âge avancé ? Nous ne le\ncroyons pas.\n   La part que prit de Corte au monument Girolamo Cavezza exécuté\nen 1657, dans l'église de la madonna del Orto, semble prouver qu'il y était\ndéjà établi, sinon définitivement, tout au moins de fait, dès l'âge de\n30 ans. Cette résidence expliquerait d'ailleurs la non-exécution de l'autel\nde Notre-Dame de Tuine qui lui fut commandé, ainsi que nous l'avons vu,\nen 1663, année où nous trouvons de Corte déjà occupé à un travail consi-\ndérable, la sculpture d'un autel de l'église des Frari.\n\n (1) BRANDOLÈSE Pietro. — Pitture e sculture, architecture di Padova. Padova, 1793; p. 281.\n (2) CICOGNA Emmanuele-Antonio. — Delle Inscripponi Veneziane.Venezia, 1853. Tipografia\nAndréola.\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "                                      DURENDAL                                          109\n\n\n   Josse' de Corte exécuta d'ailleurs un grand nombre d'œuvres à Venise.\nNous citerons celles que clés recherches en cette ville nous permettent\nd'attribuer à ce sculpteur. Elles témoignent tant de l'estime dont jouit\nl'artiste flamand que d'un talent qui dut être d'une fécondité peu commune.\n   Mais avant de faire connaître les œuvres sculpturales dont l'attribution\nau maître, semble ne laisser aucun doute, il convient de dissiper une erreur\nau sujet d'une œuvre considérée précédemment comme émanant de lui.\n   Nous avons vu que Baert attribue à de Corte la partie sculpturale de\nl'énorme mausolée de marbre du doge Jean Pezzaro, élevé en 1669, clans\nl'église Santa Maria Gloriosa de Frari, à Venise. Une reproduction\ngravée de cette œuvre figure, sous le nom de cet artiste, aux musées\nroyaux des arts décoratifs à Bruxelles.\n   Le monument de Jean Pezzaro fut érigé sur les dessins de l'architecte\nBaldassare Longhena. Des nègres en cariatides supportent un premier\nentablement d'où s'élèvent quatre colonnes. Une figure allégorique est\nassise aux pieds de chacune d'elles. Au milieu s'élève le sarcophage du\ndoge, surmonté de sa statue. Un nouvel entablement, orné de bas-reliefs\net surmonté de figures d'anges domine le tout. Inscriptions nombreuses\net longues, squelettes de marbre, attributs et ornements sculpturaux de\ntoute nature font de ce monument une des plus riches productions de la\nRenaissance, si fertile cependant en cénotaphes pompeux.\n  Or, la partie sculpturale de ce mausolée émane, non de Josse de Corte,\nmais de Melchior Barthel, artiste originaire de la Saxe, qui apprit la\nsculpture à Venise, à l'école de ce maître, dont il fut l'un des meilleurs\nélèves. Cicognara (1) l'affirme sans ambages. De Boni (2) le prouve en\nétablissant que ce fut à Melchior Barthel que fut donné le soin exclusif\nd'exécuter les statues et bas-reliefs du tombeau de Jean Pezzaro.\n  D'ailleurs, comme nous l'avons dit plus haut, il n'est point nécessaire\nde sortir de l'église des Frari pour trouver des sculptures du maître flamand.\n   I es sculptures du premier autel de droite, dans la grande nef de cet\nédifice, sont l'œuvre de Josse de Corte. Seules les statues de l'Espérance et\nde la Charité, si nous en croyons Moschini (3), ne seraient point de lui.\n  Cet autel fut exécuté, sur les dessins de Longhena en 1663. Il est dit de\nSaint-Antoine de Padoue, parce que la tète de ce saint y est conservée\naujourd'hui.\n   Cette relique, qui occupait la chapelle voisine, ne fut déplacée qu'en 1843,\n  (1) CICOGNARA (comte Leopoldo) Storia della Scultura, p. 226, vol. VI. Prato. 1824.\n  (2) DE BONI (Philippo) Biographia degli Artisti. p. 67. Venezia. 1840.\n  (3) MOSCHINI (Abbé), Itinéraire de la ville de Venise. Venise. 1810.\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": " 11O                             DURENDAL\n\n\n\n\nafin de faire place au monument du Titien, exécuté par Louis et Pierre\nZandomeneghi, sur l'ordre de l'empereur Ferdinand I er .\n   L'autel, conformément aux traditions de la Renaissance, constitue un\nvéritable monument, atteignant le haut de la nef. Des colonnes de marbre\n                                                          soutiennent une\n                                                          gigantesque cor-\n                                                          niche, surmon-\n                                                          tée à son tour de\n                                                          statues allégori-\n                                                          ques, d'anges et\n                                                          de figures diver-\n                                                          ses. L'ensemble\n                                                          de l'autel se dis-\n                                                          tingue par sa\n                                                          richesse extrême\n                                                          et les statues qui\n                                                          l'ornent sont re-\n                                                          marquables par\n                                                          une e x é c u t i o n\n                                                          relativement so-\n                                                          bre, habile, et un\n                                                          s e n t i m e n t de\n                                                          f r a n c h i s e que\n                                                          l'on       rencontre\n                                                          rarement dans\n                                                          les œuvres de\n                                                          cette époque. La\n                                                          même église ren-\n                                                          ferme un second\n                  L'Eglise de la Salute, il Venise.\n                                                          autel dont les\nsculptures sont dues à de Corte. Cet autel, dit du Crucifix, est situé près\ndu monument Canova.\n   Baert est plus heureux que précédemment en attribuant à Josse de Corte\nle mausolée d'Alvise Mocenigo, capitaine général des armées navales de la\nrépublique vénitienne, érigé dans l'église de l'hôpital destiné à l'entretien\ndes pauvres filles.\n   M. Marchai met en doute cette affirmation, ne connaissant point une\néglise de ce nom à Venise et ayant retrouvé d'autre part des monuments de\nla famille Mocenigo à San Giovanni et Paolo.\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "                                 DURENDAL                                 111\n\n\n\n   Or, sur la place même de « Zanipoulo », en angle droit avec ce magnifique\nédifice, nous trouvons la riche façade de la Scuola di San Marco.\n   Pénétrons dans cet établissement, devenu hôpital civil depuis 1815. Un\ngardien nous mène, par les corridors encombrés de visiteurs et de malades,\nà la spacieuse chapelle de l'établissement. Nous nous trouvons dans la\n« chiesa di San Lazzaro dei Mendicanti ». L'erreur de l'honorable secrétaire\nperpétuel de l'Académie de Belgique s'explique aisément par suite de cette\ndernière appellation. Là, au-dessus et à l'entour de l'entrée de l'édifice,\nle gigantesque monument d'Alvise Mocenigo occupe toute la hauteur et la\nlargeur de la nef.\n   Quatre colonnes de marbre, encadrant la porte, soutiennent la statue du\ngrand capitaine. Cette œuvre, de fière allure, est incontestablement due au\nciseau du maître flamand. A la hauteur de cette statue, deux grands\nbas-reliefs représentent, celui de droite, un combat naval, celui de gauche,\nune bataille. Sculptures singulières, cherchant à réaliser dans le marbre, la\nperspective aérienne et l'étagement des plans que nous retrouvons dans les\ntableaux et les tapisseries de l'époque.\n   Erreur à coup sûr, que la diversité et la mobilité des objets représentés\ndevaient rendre plus sensibles.\n   Malgré cela, ces œuvres présentent un incontestable intérêt. Ils caracté-\nrisent excellemment l'état d'esprit d'une génération qui cherchait trop à faire\nparler la pierre et n'arrivait généralement qu'à l'émotion factice et à la\nreprésentation imparfaite de scènes auxquelles cette matière devait, de par\nsa nature, rester étrangère.\n   Les statues de la justice et de la paix, sous les deux bas-reliefs en ques-\ntion, et des anges tenant des palmes, dans le haut, complètent le mau-\nsolée.\n   Le projet de ce monument fut dressé par l'architecte Giuseppe Sardi.\nIl est difficile, à défaut de documents irrécusables, de discerner les parties\nsculpturales de cet ensemble qui sont le fait exclusif de Josse de Corte.\nCicogna, sur la foi de Tommaso Arcangelo Zucchini, ne lui attribue\nexpressément que la statue d'Alvise Mocenigo. Selvatico et Lazzari tout en\nlui attribuant l'exécution de la plupart des sculptures, avancent que cer-\ntaines autres ont été rapportées de Candie, où les habitants avaient élevé, du\nvivant de Mocenigo, un monument en son honneur.\n   Il n'est point nécessaire de s'éloigner davantage de Zanipoulo pour\ntrouver une autre œuvre de Josse de Corte.\n   Au Ponte del Cavallo, ainsi nommé à cause de la superbe statue équestre\nde Colléoni qui l'avoisine, une étroite demeure conserve, au-dessus de la\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": " 112                                DURENDAL\n\n\n\nporte d'entrée, un remarquable bas-relief de marbre, dû au ciseau de notre\nartiste. Une grâce charmante se dégage de cette petite sculpture qui repré-\nsente l'Annonciation.\n  La Vierge, dans une attitude toute de modestie et d'abandon, est saluée\n                                                      par l'Ange qui des-\n                                                      cend du ciel, les ailes\n                                                      déployées.\n                                                         Œuvre délicate d'un\n                                                      maître, cette sculp-\n                                                      ture, mieux que des\n                                                      travaux de longue ha-\n                                                      leine, permet d'appré-\n                                                      cier le talent de Josse\n                                                      de Coite. Elle expli-\n                                                      que la séduction que\n                                                      dut exercer sur les\n                                                      artistes de la Vénétie\n                                                      l'art d'un flamand dont\n                                                      aujourd'hui la Belgi-\n                                                      que connaît à peine le\n                                                      nom.\n                                                                     Rien ne témoigne\n                             L'ANNONCIATION\n                                                                   d'ailleurs plus vive-\n                         Œ u v r e d e J . D e Corte               ment du renom de ce\n        Bas-relief d'une maison au P o n t e del Cavallo, à Venise\n                                                                   maître, que la com-\nmande qui lui fut faite du maître-autel de l'église de la Salute. La construc-\ntion de cet édifice, dressant à l'entrée du Grand Canal son élégante\nsilhouette, est la conséquence d'un vœu national.\n   A la suite de la peste de 1630, l'architecte Longhena, artiste fécond à qui\nl'on doit nombre de monuments de Venise et que nous avons déjà cité\nantérieurement, édifia ce grand et bel édifice, orné aujourd'hui des plus\nbelles œuvres du Titien.\n   Entre les colonnes monolithes du chœur, provenant du temple romain\n de Pola en Istrie, se trouve l'œuvre capitale de Josse de Corte.\n   La Vierge, tenant dans les bras l'enfant Jésus, se dresse toute sereine,\n au sommet du monument.\n   Excellente statue de marbre, conservant, dans l'exagération du drapé, un\n caractère de grandeur et de style qui ne se rencontre que dans les meilleures\nœuvres de la Renaissance.\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "                                   DURENDAL                                  113\n\n\n   Venise, vêtue du long manteau et coiffée de la Corno ducale, reine age-\nnouillée au pied de la Vierge, attend confiante, les effets d'une aussi puissante\nintercession.\n   La partie la moins bonne de l'œuvre est celle où cette intervention se\nmanifeste.\n   Une vieille femme, \" la peste \", fuit, dans une envolée d'étoffes,\nles petits anges qui la poursuivent. Conception vicieuse, inspirée de cet\nexcès de symbolisme à la mode et d'un désir maladif de faire exprimer au\nmarbre plus qu'il ne peut dire. Il en résulte un manque d'équilibre esthétique\nde ce groupe très important, où les qualités robustes du sculpteur flamand\nse révèlent à côté de\ndéfauts, moins impu-\ntables au sculpteur\nqu'aux idées qu'on se\nfaisait alors du but et\ndu pouvoir de l'art.\n   Des figures d'ange,\nen cariatides, suppor-\ntent    l'entablement,\nsurgissent les statues\nd'où décrites. Enfin,\nles statues de Saint-\nMarc et de Saint-Lau-\nrent occupent les deux\ncôtés du maître-autel\ndont ils complètent\nainsi la décoration.\n   Œuvre importante,\nà coup sûr, qui per-\nmet d'étudier le faire\nde Josse de Corte et\nde reconnaître en lui\nun artiste d'une vir-\ntuosité étonnante et            le maitre-autel de l'Eglise de la Sainte, à Venise\n                                            (Œuvre de J. De Corte)\nd'un talent qui ne le\ncédait point à celui du Bernin. Les caractéristiques de l'œuvre ont d'ail-\nleurs frappé les auteurs italiens. Ils y voient la manière « qui tient de la\nflamande .\n   Indépendamment des œuvres énumérées antérieurement, il nous est\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": " 114                            DURENDAL\n\n\n\npermis d'avancer que Josse de Corte exécuta encore à Venise et dans les\nenvirons :\n  1° La statue de Saint Jérôme qui se trouve sous le chœur de l'église de\nSan Michèle di Mufano.\n    2° Une partie importante de la décoration sculpturale du monument de\nGirolamo Cavazza, dans l'église de la Madonna del Orto, appelée aussi\nSan Christoforo Martire, exécutée sur dessins de Giuseppe Sardi. Nous\navons argué de la date de l'exécution de ce monument, pour la fixation du\nmoment de l'arrivée de Josse de Corte à Venise.\n    3° Le mausolée de Georgio Morosini, exécuté en 1676, dans l'église de\nl'île de Saint-Clément.\n    4° Le mausolée de Piétro Morosini existant dans la même église. Piétro\nMorosini mourut en 1683, mais son tombeau avait été exécuté de son\nvivant. Nous verrons tantôt que Josse de Corte le précéda dans la tombe.\n    5° Quatre statues d'anges, dont deux au grand autel et deux à la chapelle\nde Saint-Gaétan, dans l'église San Nicolo de Tolentino.\n    6° Certaines statues décorant la Dogana della salute ou di mare, à\nl'entrée du Grand Canal. Ce travail fut confié à de Corte, en 1678.\n    70 Diverses statues, figures d'anges et de victoires, et des motifs déco-\nratifs devant servir à l'ornementation d'un autel de l'église Santa Maria\ndelle Vergini. Cet édifice et le monastère y attenant furent démolis en 1809.\n    8° Deux bas-reliefs, exécutés sinon à Venise, tout au moins en Italie,\net ayant fait partie de la vente San Donato, à Florence, en 1880. L'un\nreprésente l'Amour endormi, l'autre une allégorie de la vanité des choses,\nreprésentée par un amour appuyé sur une tête de mort et tenant de la main\ndroite un chalumeau, d'où s'échappent des bulles de savon. Ces deux bas-\nreliefs, de petite dimension (om23 X om33), auront probablement fait partie\nd'une œuvre plus importante.\n    La dernière œuvre de Josse de Corte à Venise fut le maître-autel de\nl'église San Andréa de Zirada, tout près du Campo di Marte.\n    Cet autel représente la transfiguration sur le Mont Thabor. Il fut exécuté\npar de Corte, sur commande d'une religieuse de la famille Cornaro, élevée\npar quatre fois à la dignité d'abbesse du monastère de Saint-André.\n    Jadis, l'autel en question était, au témoignage de Stringa, presque con-\ntemporain, « très beau et richement travaillé à la manière moderne, avec\ndes sculptures, des reliefs et des ornements de toute nature, le tout relevé\nd'or avec beaucoup de goût. La vie, le martyre et la mort de Saint André,\nen demi-relief, faisaient l'objet de trois remarquables scènes sculptées déco-\nrant le devant de l'autel. Au milieu de celui-ci, les statues de Saint André,\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                                    DURENDAL                                    115\n\n\nde Saint Pierre et de Saint Paul, partiellement dorées, constituaient à\nl'entour d'un riche et artistique tabernacle, un ensemble du plus bel effet.\n   Aujourd'hui, cette partie de l'œuvre de Josse de Corte est détruite. Seul,\nsurgit derrière l'autel un monticule de marbre rouge, le Mont Thabor, au\nsommet duquel se dresse le Christ dans la gloire (1). Au bas, à droite et à\ngauche, demeurent encore des statues d'apôtres. A la partie postérieure du\nmonument mutilé, sous un bas-relief représentant l'Annonciation, se lit\nl'inscription suivante :\n\n                              OMNIPOTENTI ŒTERNO\n                 DlGNAMERITA CORNELIA PLURIES A B B A T I S S A\n                             IUSTI D E CURTE BATAVI\n               SCULPTORIS ET ARCHITECTI VALDE PRŒCLARI\n                                  OPUS ULTIMUM\n                                 MDCLXXVIIII.\n\n   Le maître, qui habitait la paroisse de Santa Sofia, mourut cette année,\n ainsi qu'il semble résulter de cette inscription. Nous en avons d'ailleurs une\nautre preuve. C'est la pièce par laquelle Giorgio Meynaert, probablement\nparent de Josse de Corte, porteur d'une procuration du R. P . Giovanni\nde Corte, frère du défunt sculpteur, donne quittance du solde dû à l'artiste\npour les travaux effectués à l'église Santa Maria delle Vergini.\n   Cette procuration est datée du 26 novembre 1679.\n   Le dernier reçu donné par Josse de Corte pour un acompte sur le paie-\nment des travaux en question, est daté du 29 avril de la même année.\n   Après avoir fait connaître ce que nous savons de la vie du maître et énu-\nméré les œuvres que nous avons pu retrouver, il nous reste à envisager le\nrôle joué par de Corte à Venise comme chef d'école.\n   Entrant dans une voie sensiblement parallèle à celle ouverte par le che-\nvalier Bemin, Josse de Corte devait, de par la nature des choses, former\ndes élèves plus épris de la virtuosité et du côté décoratif de son talent que\nde ses mérites intrinsèques.\n   Poussant à l'extrême la recherche de l'effet déjà si sensible chez le\nmaître, ne disposant point des mâles qualités du sculpteur flamand, beau-\ncoup d'entre eux crurent trouver, dans la richesse extrême de la matière,\nl'exagération du mouvement et la surcharge ornementale, un résultat que\nces éléments ne pouvaient leur donner.\n\n (1) Un exemple de disposition analogue se retrouve au maître-autel de l'église de San\nMoïse, Calle de San Moïse, près de la place Saint-Marc.\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": " 116                                          DURENDAL\n\n\n\n   Cicognara constate que des tendances germaniques, un gusto tedesco\nvint influencer très vivement, durant la seconde moitié du XVIIe siècle, la\nmanière italienne, et reconnaît à Josse de Corte le titre de fondateur de\nl'école nouvelle à Venise.\n   Cicognara se trompe en attribuant à cette influence étrangère, le peu de\nvaleur de beaucoup d'ceuvres d'élèves formés à l'école du sculpteur flamand.\n   Les imitateurs du Bernin ne furent pas plus heureux, loin de là, et\nl'artiste qui sut. à cette époque, où tout l'art sculptural de l'Italie gravitait\nautour du maître napolitain, « éliminer les formes et la manière de l'époque\nantérieure, sans se plier servilement au goût plus généralement répandu de\nBernin (I), » constitua certainement une individualité qui mérite d'être\nétudiée.\n   Ce Melchior Barthel que nous avons vu tantôt exécutant seul la partie\nsculpturale du colossal monument Pezzaro, dut être l'un des élèves les plus\nbrillants du maître, et lui fait plus d'honneur que n'en firent au Bernin,\nErcole Ferrata, Antonio Ruggi et Francesco Baratta, auteurs d'une partie\ndes sculptures de la place Navone, à Rome. Un autre artiste de certain\ntalent, Bonazza, également élève de Josse de Corte, exécuta de nombreuses\n sculptures pour l'église de San 'Giovanni et Paolo. La riche chapelle du\nRosaire, contigue à cette église et érigée l'année 1571, en souvenir de la\nvictoire de Lépante, contenait plusieurs de ses œuvres. L'incendie de cet\nédifice qui détruisit en 1867, le Saint-Pierre martyr du Titien et une Vierge\nde Bellini, respecta plus ou moins les deux bas-reliefs de marbre de cet\nauteur, représentant la Naissance du Christ et la Visite des mages.\n  On les montre aujourd'hui encore, noircis et mutilés dans la partie\ngauche de cette chapelle.\n  Parmi les autres sculpteurs, élèves de Josse de Corte, on cite encore\nFrancesco Penso, dit Cabianca, Antonio Fersia, Guiseppe et Paolo Grop-\npelli. Paolo Caltalo, Matteo Calderon, Philippe Catasio, Francesco Ber-\nnardoni et Giuseppe Zeminiani, à qui nous devons les décorations, extrême-\nment riches, des églises de Saint-Eustache et des Jésuites.\n  Ces sculptures présentent les défauts de beaucoup d'ceuvres de l'époque.\nLe luxe exagéré des marbres, la quantité extrême des ornements qui\nconstituent la décoration des édifices de la fin du XVIIe siècle et du début\nduXVIIIesiècle incite à l'emploi d'un grand nombre de sculpteurs, dont tous\nne possèdent ni un sentiment artistique suffisamment développé, ni une\nhabileté professionnelle qui pourrait jusqu'à un certain point y remédier.\n\n  (1)   CICOGNARA, op.   cit.   pag.   126.\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                                   DURENDAL                                 117\n\n\n   Aussi l'influence de Josse de Corte, qualifié cependant de chiaro scultore\ncélèbre sculpteur, par Cicognara, n'est-elle point appréciée avec faveur par\nles écrivains d'art italiens. Tout en constatant que son école eut grande\nrenommée, Selvatico déplore les commandes innombrables qu'elle eut à\nfournir, et Cicognara se demande si l'exécution du maître-autel de l'église\nde la Salute fut confiée au maître flamand « à la suite d'intrigues, ou par\nce que son mérite le désignait pour l'exécution d'une œuvre nationale,\nvotive et magnifique, qui eut pour lors une célébrité plus établie ».\n  Quoi qu'il en soit, et bien qu'à diverses reprises on ait là-bas, qualifié de\ncattiva, malheureuse, ou mauvaise, l'école de Josse de Corte, il est certain\nque le séjour de cet artiste à Venise, provoqua un renouveau de l'art\nsculptural en cette ville.\n   Si l'influence considérable qu'il exerça n'eut point de suites durables,\nl'arrivée du maître flamand, loin de précipiter une décadence déjà complète,\narrêta le mouvement de recul de l'art à Venise et permit à cette époque, la\nproduction d'œuvres encore estimables.\n  La décadence artistique, tient à des causes générales et profondes. Elle\naccompagne souvent celle d'un pays et subit les mêmes soubresauts.\n  L'art sain, dont la pratique demande l'esprit d'initiative et de création,\nne croît et ne se développe qu'en terrain propice.\n   Venise, victorieuse et riche, vit s'élever la plupart des superbes édifices\nde la place Saint-Marc, du Grand Canal et du quai des Esclavons. Bellini,\nPalladio, Sansovino furent les fils de sa prospérité et de son orgueil. Mais\nquand s'en allèrent par lambeaux, avec les terres conquises, la richesse\net la puissance de la république vénitienne, par un sentiment commun aux\nhommes et aux nations, l'amoindrissement du patrimoine, matériel ou\nmoral, conduisit au resserrement des idées et à l'affaiblissement de la\nconception d'art.\n   En pareilles circonstances commence d'ordinaire le règne des médiocres,\nprécurseurs de la fin.\n   L'art s'étiole et se meurt avec les institutions qui lui ont permis de fleurir.\nMort lente, il est vrai, comme celle d'un pays dont les sources de vie peu\nà peu se tarissent. Mais telle une circonstance quelconque peut galvaniser\nun organisme et lui rendre l'illusion de la force, tel aussi un artiste peut,\ncomme le fit de Corte, rendre quelques années durant, à l'école expirante,\nune vie trompeuse qui disparaît avec lui.\n  Après le maître flamand, la chute est plus rapide et plus irrémissible.\nC'est l'agonie, non seulement de la sculpture de la Vénétie, mais de toute\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": " 118                             DURENDAL\n\n\n\ncette école italienne, jadis si lumineuse, à qui seul, et pour la dernière fois,\nle nom de Canovas rendra un éclat furtif.\n   Josse de Corte, le quatrième fils de Jean de Corte, l'humble ouvrier d'art\nqui façonnait un grotesque géant pour les bonnes gens d'Ypres, eut l'hon-\nneur de clore dignement la série des maîtres vénitiens, commencée, des\nsiècles auparavant, par un autre artiste du Nord, le modeste maître Jean,\ndans la petite île de Murano.\n\n                                                      MAURICE BEKAERT.\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "      NOTES D'UN PRÊTRE A PARIS\n\n\n                 A PARIS, le Sacré-Cœur a son église nationale en\n                 ce même Montmartre où' François-Xavier a fait\n                 vœu de jésuite et s'est donné aux missions.\n                    Me voici venu à Paris pour le Congrès catho-\n                 lique.\n                   Nous sommes au 3 décembre. Je songe que\n                 c'est aujourd'hui la fête de saint François-\nXavier, que le Congrès ne débute qu'à neuf heures, il en est six,\nj'ai le temps avant cela d'aller à l'église de Montmartre célébrer\nla sainte messe, cela me vaudra bien un bout de protection du\ngrand saint maitre François, qui aimait les Belges pour les\nemployer à ses missions.\n   C'est le premier vendredi du mois, raison de plus pour qu'on\ns'achemine à la Basilique. H o m m a g e au Sacré-Cœur!\n\n\n\n    Il fait froid et moite à traverser P a r i s , et la nuit garde\nb r u m e u s e la silhouette de la monumentale église. Entrons.\nC'est une impression unique que M o n t m a r t r e ; entre tous mes\nsouvenirs de grandes églises catholiques, Montmartre reste\nmarquée d'une piété de chapelle; ici, la masse de pierre a beau\nêtre énorme, elle n'écrase ni ne terrifie réellement, symbolisant\nla majesté infinie de Dieu qui domine tout de son être immense.\n  — Monsieur l'abbé, me dit un prêtre, il faut être indulgent,\nvotre servant de messe n'aura qu'un bras.\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": " I20                        DURENDAL\n\n\n\n   Je regarde l'enfant qui sera mon servant.\n   Je suis à la sacristie et je regarde, sans trop saisir la portée\nde cette apostrophe, quand le sacristain dit plus r u d e m e n t :\n   — Que voulez-vous, c'est un petit garçon paralysé qui vient tout\nde même, parce qu'il y tient à honneur.\n   Je vois bien un peu de tristesse poindre dans les yeux de\nl'enfant; je songe, moi aussi tristement un instant, que nous\navons beau être chrétien, nous ne nous résignons pas à une\ninfériorité physique; nous ne savons pas nous rappeler que Dieu\nne voit que les âmes, et on en reste humilié et souffrant comme\nd'une infériorité.\n   Mais à l'autel, mon petit homme, posément répond h a u t\net net, il sert bravement sa messe, et je sens son regard attaché\nsur moi suivant chaque oraison; à l'offertoire, il jette un regard\npour s'assurer de l'hostie qui lui est destinée.\n   T o u t à l'heure, quand il est entré dans la sacristie, il avait\ndit tout haut :\n   Je comnunie, moi, aujourd'hui, et on m'a donné pour lui une hostie\nà consacrer; il recevra son Dieu dans une messe qu'il aura atten-\ntivement écoutée et servie; une à une, de sa seule main libre,\nil tend les burettes et rien n'y paraît t r o p ; vraiment, mon\npauvre petit, on a eu tort de te brusquer; ta, bonne figure\nd'enfant ne devait pas rougir; il sert très bien notre bon Maître\nce bras-là, et son bon cœur de bon Dieu ne t'en aimera pas\nmoins, petit cœur d'enfant, quand il viendra en toi.\n\n                                    L'abbé ARMAND T H I É R Y .\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                          Jésus\n\nLa beauté nous ensorcelle           Mais Dieu sur un peu de paille\nDe son rayon enchanté ;                 Est plus divin.\nMais la sagesse est plus belle\n    Que la beauté.                  L'épaisseur de l'ombre noire\n                                    Sur ce petit front béni\nO Christ ! sous notre nuage         S'ajoute comme une gloire\nNous raisonnons, nous pensons,          A l'Infini.\nMais ta folie est plus sage\n    Que nos raisons.                C'est là l'effarant mystère\n                                    Qui fait le gouffre béant.\nTa mort fait l'âme vaillante ;      Quoi donc! un Dieu ver de terre!\nTa nuit, c'est notre réveil.             L'Être-Néant !\nTa croix noire est plus brillante\n    Que le soleil.                  Mais cette horreur est divine,\n                                    Dans ce néant Dieu grandit.\nQuand tu finis, tout commence.      Que lui manquait-il ? Devine,\nOh ! les vastes cieux ouverts !         D'être petit.\nTon hostie est plus immense\n     Que l'univers.                 Il tend les bras à sa Mère,\n                                    Pendant que le genre humain\nDevant Dieu l'astre tressaille      Et tout le ciel et la terre\nEt l'ange chante sans fin.               Sont dans sa main.\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": " 122                             DURENDAL\n\n\n\nC'est pour mieux tenir le monde      Les roses les plus divines\nQu'il a de si petits bras.           Que les vierges chercheront\nTa grandeur est plus profonde,       Sont au milieu des épines\n      Très-Haut, si bas !                 De votre front.\n\n\nC'est de ton ignominie               La Croix brille en nos désastres,\nQue vont reluire à jamais            De la plaie il sort du jour,\nCoeur, vertu, gloire et génie,       Et les crachats sont des astres\n      Tous nos sommets !                  Au Ciel d'amour !\n\n\n                                                JOSEPH    SERRE.\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                              LES LIVRES\n\n           ARNOLD GOFFIN           : H é l è n e . (Bruxelles,     LAMERTIN.)\n\n\n   Dans le groupe initial de la Jeune Belgique, je ne sais point de physio-\nnomie plus hautement et plus noblement artistique qu'Arnold Goffin... A\nl'écart des polémiques acerbes, dédaigneux de la réclame tapageuse, il\nélabora son œuvre dans un recueillement altier... Et cette oeuvre, n'emprun-\ntant jamais rien aux modes passagères et frivoles du jour, apparaît de plus\nen plus, de loin en loin, comme le reflet d'une intellectualité qui domine les\ncontingeances et se crée, aux cimes de la conptemplation, un idéal moral,\nphilosophique et esthétique d'une rare et jalouse personnalité... Dsns :\nHélène encore, le récent ouvrage de M. Goffin, cet idéal domine les conflits de\nsentimentalité entre Hélène et Delzire, et ici encore, le style qui revêt la\npensée de M. Goffin, emprunte à cette pensée son exceptionnalité : il la suit\ndans les méandres des plus compliquées psychologies et s'élève avec elle\naux altitudes des rêveries spéculatives.\n  Mais entre tant de pages douces, frissonnantes ou majestueuses qu'a écrites\nM. Goffin, l'auteur du Thyrse et d'Hélène me permettra de préférer celles\noù il glorifie ses conceptions artistiques — pages sereines, magnifiques et\ndésintéressées, qui révèlent une belle âme autant qu'un grand talent, et\napparentent leur auteur à la race des doux et purs songeurs dont Vigny\ndemeure la plus intégrale incarnation.                            F . V.\n\n\n\n       R E N É DOUMIC : E t u d e s s u r l a l i t t é r a t u r e f r a n ç a i s e .\n                         Deuxième série, (Paris, PERRIN.)\n\n\n   M. Doumic, par la nature de son talent plus assimilateur que personnel,\nétait prédestiné à de patientes, savantes et sagaces reconstitutions des figures\nlittéraires du passé... Son habileté à résumer une œuvre, sa faculté de\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": " 124                              DURENDAL\n\n\n\npeindre une physionomie en raccourci au moyen ,de traits épars dans un\nouvrage; sa propension aux conclusions vagues et pompeuses font de\nM. Doumic l'idéal du « critique des livres de critique... » Et dans cet\nordre d'idées certaines des nouvelles Etudes sur la littérature française — celles\nnotamment sur Marguerite de Navarre, Brantôme, Mme Geoffrin —\nrequièrent l'altention et présentent de l'intérêt...\n   Mais c'est quand M. Doumic déserte l'histoire littéraire telle qu'il\nl'entend, faite d'anecdotes, sinon d'analyses, quand surtout il écrit autour\nd'une grande œuvre contemporaine, celle de Goncourt par exemple ou\ncelle de Verlaine — qu'apparaît évidente l'absence d'idées générales,\nl'inaptitude à juger largement et de haut une théorie artistique, la pro-\npension aux ergotages de détail et aux infiniment-petits caquetages, qui\nsont, hélas ! les caractéristiques lamentables de cet écrivain qui joue les\nVogué sans en avoir ni l'ampleur, ni la perspicacité, ni peut-être la\nbonne foi.\n   Ah ! comme M. Doumic mérite qu'on retourne contre lui le mot dont il\npoursuit — en d'incessantes variantes — les frères de Goncourt : « Tout\nest petit chez eux, et tout ce qu'ils touchent, ils le rapetissent ! Et cette\nautre sommaire condamnation, grotesque vis-à-vis de livres comme Charles\nDemailly, Sœur Philomène et René Mauperin, n'est-elle pas tout à fait appro-\npriée aux Études de M. Doumic : « Ce qui n'est pas venu c'est le souffle\ncréateur qui, se répandant à travers toutes les parties et comme à travers\nles membres d'une œuvre d'art, les rassemble en un tout organique... »\n\n                                                                      F. V.\n\n\n        L ' A n . — Album de seize estampes fac-similé en couleur\n    d'après FRANZ MELCHERS. — Poèmes de THOMAS BRAUN.\n                        (Éditeur E. LYON-CLAESEN.)\n\n\n   Voici une œuvre essentiellement artistique, n'importe le point de vue où\nl'on se place pour l'envisager Je voudrais la louer selon son mérite; mais\njugez de l'embarras où je me trouve. Trois artistes ! le peintre, le poète et\nl'éditeur ont élevé ce monument d'art. Oui, je dis bien : monument d'art.\nL'expression n'est pas trop haute. Je le sais, les trois artistes m'en\nvoudront pour cet éloge. Ils le trouveront exagéré. Je les entends me crier,\nen protestant : c'est l'exagération de l'amitié. E h ! non, mes amis, c'est\nl'expression exacte de mon enthousiasme. Depuis que ce splendide album\nd'art est là sur ma table, je ne puis en détacher les yeux. Je le prends. Je\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                                  DURENDAL                                  125\n\n\nle reprends. Plus je le contemple, plus je l'admire. J'y découvre chaque fois\nune nouvelle beauté. Je ne me lasse pas de me promener dans cette idéale\nnature, si touchante dans sa bonne simplicité d'enfant.\n   Voyez par exemple ce délicieux tableautin d'une nature riche, féconde,\naux couleurs chaudes et chatoyantes, lourde de fruits beaux et succulents,\nau feuillage touffu, s'épanouissant en fleurs superbes, éblouissante de\nlumière. C'est la poésie de l'été, chantée par un artiste. Exaltée par consé-\nquent jusqu'à l'idéale beauté, décorée de toutes les richesses d'une imagi-\nnation féconde.\n   Je crains bien que le bourgeois, celui dont l'idéal en fait d'art de la nature,\nest un plat d'épinards, ayant d'abord toutes les apparences d'un légume bien\ncuit (car pour le bourgeois l'esthétique du ventre va avant l'autre) et\nensuite exactement dessiné et bêtement peint tel qu'il le voit sur son\nassiette, ne trouve pas à son goût ces admirables et divinement naïfs\ntableautins de Franz Melchers Il déclarera béatement que ce n'est pas ça\nla nature. Eh ! non, cher bourgeois, évidemment, pour ton œil grossier, qui\nt'empêche de voir dans la nature les beautés qu'elle cache à l'œil vulgaire,\nmais qu'elle révèle à l'âme de l'artiste. Tu ne peux voir que l'écorce. Tout\nle monde sait que tu es affecté d'une cataracte incurable dont le plus habile\noculiste du monde, fût-il un ange, est impuissant à te délivrer.\n   Le véritable artiste ne copie jamais la nature. C'est le fait du photo-\ngraphe. On n'est artiste qu'à la condition d'avoir un idéal dans la boîte\ncérébrale. C'est cet idéal que l'artiste incarne dans son œuvre.\n   L'artiste est un créateur, on l'a dit avec raison. Il crée, car il a une\nconception tout à fait personnelle de la beauté et cette conception il la\ntraduit d'une façon qui lui est propre.\n   Laissons rire le bourgeois imbécile et promenons-nous dans ces jardins\nféeriques de notre artiste, à l'ombre de ces arbres débordant de sève, d'un\ncoloris éblouissant, le long de ces poétiques canaux si paisibles, si calmes,\nsi enchanteurs, avec leurs arbres aux branches noueuses, capricieusement\nenchevêtrées.\n   Mais tandis qu'en votre esthétique promenade, vous vous laisssez aller\naux rêves que suscite en vos âmes cette délicieuse nature, écoutez donc\nl'harmonieuse chanson du poète, qui célèbre, en d'aimables cantilènes,\nles beautés exprimées d'autre part par le peintre.\n   Voilà que j'allais commettre un crime. J'allais louer le poète. Or, il me\nl'a sévèrement défendu. Le poète est un des nôtres. Il a trouvé malséant\nque les siens le louent. J e me tais donc bien vite. Vous avez du reste tous,\nchers abonnés de Durendal, pu apprécier vous-mêmes le talent du poète.\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "  126                            DURENDAL\n\n\n\nVous avez maintes fois lu et savouré ses jolis poèmes, ici même. Plus d'un\nd'entre vous m'a dit toute, son admiration pour notre confrère. Pas n'est\nbesoin donc pour moi de vous faire son éloge. J'ai déjà trop dit à son avis,\nj'en suis sûr. Et n'était la douce et foncière bonté de cet ami charmant, il me\ngronderait bien fort. Je n'en dis donc pas plus et vous laisse tout à\nl'admiration et du peintre, du poète et de l'éditeur.\n   Que dire de celui-ci ? Sinon que l'eût-il voulu, il n'eût pu faire un chef-\nd'œuvre plus achevé.\n   La réputation de notre ami, l'éditeur Lyon-Claesen, est faite depuis\nlongtemps du reste. C'est un artiste. La collection d'oeuvres d'art et de litté-\nrature éditée par lui forme déjà toute une bibliothèque d'amateur. En\npubliant L'An, il a ajouté un chef-d'œuvre d'édition de plus à ces admirables\nœuvres publiées auparavant par lui, telles que Le Vieil Anvers, Les Heures de\nNotre-Dame, Les Tourelles de la Belgique et tant d'autres qu'il serait trop\n long d'énumérer.\n                                                                    H. M.\n\n\n        Le Bouclier d'Ares, par SÉBASTIEN-CHARLES             LECONTE\n                   (Société du Mercure de France.)\n\n\n   L'œuvre de S.-C. Leconte se compose de deux séries distinctes de livres\ndont les uns ont déjà paru et dont les autres sont en cours d'exécution. Ces\ndeux séries, Œuvre définitive et Livres d'études, doivent suivre une voie\nparallèle.\n   Dans l'Esprit qui passe, son premier poème, M. Leconte a évoqué l'anti-\nquité entière, non pas pour la décrire, mais pour la revivre. C'est le poète\nlui-même qui redescend dans la vie antérieure où il retrouve les Reines qui\nl'aimèrent, les Conquérants et les Héros dont l'existence fut la sienne,\net dont l'âme, aujourd'hui, se condense dans l'âme du poète, expression\nsurhumaine de l'âme de l'humanité.\n   Mais cette œuvre n'interdit pas des travaux parallèles. Le Bouclier d'Arcs\nest le premier de ces livres d'études. Complémentaire de l'Esprit qui passe, il\nréunit divers poèmes, scènes de guerre et de massacres, études du monde\nantique.\n  Voici la gloire de Shin-Akhé-Irib, Ninive, Assur, les cortèges des vaincus\net des nations, l'acclamation des armées, la troupe des chasseurs et des\ncavaliers, l'exaltation sacerdotale et les paroles du prophète.\n  Voici Salamine. Les femmes qui, pendant la mêlée, invoquaient la Peur\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                                  DURENDAL                                127\n\n\nsainte et la Vengeance ailée, interpellent ceux qui reviennent victorieux de\nla bataille et leur demandent :\n\n               Quels dieux ont combattu pour le salut d'Hellas ?\n\n  Ce fut Arès, répondent les guerriers; Poséidon, le roi de la profonde\nmer, répliquent les marins; en sa splendeur armée, les chefs du peuple\nproclament Pallas Athéné.\n\n              Mais l'Aède qui seul dans les âges peut lire\n              Te célèbre, Apollon, roi des porteurs de lyre\n                  Comme le seul victorieux.\n\n  Et la strophe iambique célèbre la Majesté des Vierges sœurs. Voici\nchanter, le cithare aux sept cordes d'or :\n\n              Frémissez de son souffle, ô flots de Salamine !\n              L'hymne de la Beauté retentit et domine\n                  Le cri farouche des clairons.\n              De l'auguste avenir nous apportons l'offrande ;\n              La terre des Héros ne sera sainte et grande\n                   Que par ce que nous en dirons.\n\n   Si des vers semblables attestent l'influence d'André Chénier, la plupart\ndes autres rappellent les Poèmes barbares : c'est la même orthographe\nassyrienne, le même entrecroisement de vers impeccables dans la strophe\ncarrée, la rime riche, la couleur crue reflétant le ciel des Tropiques ou de\nla Nouvelle-Calédonie, la fermentation des plantes et des hommes, bour-\nreaux, nomades ou demi-dieux.\n   Ces verbes, frappant nos oreilles comme des coups de gong dont se réper-\ncutent longtemps les ondes sonores, et ces images exaltées d'époques révo-\nlues, nous étourdissent dès l'abord. Les poètes d'aujourd'hui disent la\nchambre blanche, les jardins, l'existence quotidienne et un certain effort\ndevient nécessaire pour se figurer d'autres vies et pour ouïr une langue\ninaccoutumée.\n   Mais j'oublie que le Bouclier d'Arès n'est qu'un recueil d'études antiques\n— et la Gloire du Poète, qui doit paraître sous peu, nous ramènera à l'âme\nactuelle et présente de l'Homme « telle qu'elle se résume dans sa forme\nsupérieure, l'Ame du Poète ».\n   M. Leconte de la presqu'île — comme on s'est plu à l'appeler — rede-\nviendra M. Leconte tout court et redescendra des cimes du Parnasse pour\nchanter dans les vallées harmonieuses l'esprit qui passe et l'heure brève.\n                                                                   TH.   B.\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": " 128                                DURENDAL\n\n\n\n               L.-B. SUPINO : I l Campo Santo d i P i s a . (1)\n         (Firenze, FRATELLI ALINARI, editori.) — Prix : 10 fr.\n\n  Je veux seulement signaler ici, aux fervents de l'art primitif italien, l'inté-\nressante monographie de M. Supino, dont je parlerai longuement bientôt\ndans la Revue générale. Tous ceux qui ont hanté le doux et précieux cloître\nmortuaire de Pise feuilletteront avec émotion ce volume, orné à profusion\nde belles reproductions d'après les remarquables photographies des frères\nAlinari, auxquelles M. Supino a fait un expert et enthousiaste commentaire.\n                                                                 ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n  L e s Jardins fleuris, par EDOUARD N E D . (Collection de la Lutte.)\n\n   Dans le jardin de M. Ned fleurissent, abondantes et souvent parfumées,\nles fleurs symboliques des mélancolies rêveuses, des joies sereines et des\nardeurs pieuses. Quelques-unes, à la vérité, penchent légèrement sur leur\ntige et, si l'on y regardait de très près, peut-être s'apercevrait-on que cette\ntige est artificielle et que ces corolles ont emprunté, à l'art des praticiens,\ncertains charmes trop factices. Mais nous ne pourrions, sans injustice, nier\nles qualités de lyrisme et la grâce imagée que révèlent souvent ces poèmes\nmystiques. M. Ned sent vivement; si l'on voulait à son égard se montrer\nsévère, je crois que la monotonie de ses sensations, peut-être trop identiques\net traduites en rythmes d'une longueur un peu répétée, formerait le plus\ngrave reproche à leur adresse. Mais ces hésitations me semblent compen-\nsées par la grande élévation des sentiments et par maintes strophes où\nl'artiste s'unit au penseur de très séduisante façon.                  G. F .\n\n\n\nCœur en détresse, par ARTHUR DAXHELET. (Paris, F . VICTOR HAVARD.)\n\n  C'est une âme étrangement douloureuse et tourmentée que celle de ce\nJacques de Vésoule, gentilhomme débauché qui incarne en lui le scepticisme\ncontemporain dans ce qu'il a de plus froid et de plus démoralisant; un peu\nsnob aussi, me semble-t-il, dans son impuissante recherche d'une parfaite\nexpression d'art.\n  Et quel triste pèlerinage que le sien ! Après avoir, vainement, poursuivi la\nBeauté, puis l'Amour, il essaie, sous l'influence d'un ancien précepteur qui\n  (1) Nous donnerons, au prochain, un compte rendu détaillé de cette belle\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                                  DURENDAL                                  I29\n\n\n\nfaçonna jadis son âme d'enfant à l'image de son propre égoïsme et qui,\nmaintenant, est devenu un fervent apôtre de la charité; il essaie donc, ce\npauvre Jacques de Vésoule, de croire à la Bonté et de rendre sa foi efficace\nen semant autour de lui les bienfaits ; mais il n'a pas la foi qui fait s'accomplir\ndes miracles : l'esprit, chez lui, l'emporta toujours sur le cœur; et sa mort\nvolontaire, malgré l'apparence d'héroïsme qu'elle revêt à ses propres yeux,\nn'est qu'une ridicule et inutile prouesse de raison.\n   Cette étude d'une âme sans foi est fort intéressante et M. Daxhelet l'a\nconduite d'un bout à l'autre avec une grande sûreté de romancier. Je lui\nreprocherai seulement quelques contradictions dans les gestes de son héros,\net aussi d'avoir, au milieu du roman, par trop négligé l'influence de Gervel\nsur son malheureux élève; et puis, les amours de Jacques avaient-elles\nnécessairement besoin, pour l'intérêt de cette étude, de revêtir une telle\nvulgarité? Je ne le pense pas, et les aurais préférées plus distinguées, plus\nfines; à ce point de vue, une réserve morale s'impose à ma critique.\n  De jolis paysages, bien vus et bien rendus, parsèment çà et là leur fraî-\ncheur, exhalant un coquet parfum de Wallonie. Et l'écriture de M. Arthur\nDaxhelet, encore qu'elle soit parfois un peu maniérée, a de la grâce, du\ncharme, et trahit toujours un louable souci de perfection et de clarté. En\nsomme, Cœur en détresse est un noble effort, auquel il est permis de vivement\napplaudir.                                                          F . A.\n\n\n              IWAN GILKIN. — La N u i t . (Paris, FISCHBACHER.)\n\n\n  La Nuit — l'auteur nous en avertit dans sa préface — est « la première\npartie d'une composition dont les divisions suivantes seront intitulées :\nL'Aube et la Lumière ».\n   « Quelques personnes, ajoute M. Gilkin, critiqueront, peut-être, le\nsatanisme du présent ouvrage. L'auteur les prie de considérer qu'il a dû\ndécrire l'Enfer avant le Ciel et qu'il ne pouvait prêter à l'abîme le langage\ndes régions célestes. »\n   Au cours du recueil, le poète d'autre part, se comparant au « Pénitent des\nmauvaises cités », s'écrie :\n\n             Semblable en mes clameurs aux prophètes bibliques,\n             Je vais, les yeux hagards, par les places publiques.\n             CONFESSANT LES PÉCHÉS QUE JE N'AI POINT COMMIS!\n\n   Nous voulons croire que ces différentes et insistantes déclarations, tendant\n à dissocier l'homme du poète, et l'Art de la Vie, sont inspirées à M. Gilkin\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": " 130                             DURENDAL\n\n\n\npar ses scrupules de chrétien... Mais pour se mettre à couvert de la respon-\nsabilité encourue par la publication d'une oeuvre aussi glorificatrice de\nl'ultime perversité, il serait trop commode vraiment d'arguer d'un procédé\nde rhétorique et de s'abriter sous la prétendue et absolue liberté de l'artiste.\n   Et puis quand M. Gilkin nous promet après le chant de la Nuit de nous\ndonner le poème de l'Aube et celui de la Lumière, est-il bien sûr de pouvoir\ntenir sa promesse?... Cette promesse est ancienne du reste et jusqu'à présent\nle poète n'a cessé de complaire son talent — son grand et merveilleux talent\ndans les\n                 Lupanars éhontés, pleins d'immondes ivresses\n                 Mêlant tous les baisers et toutes les tristesses.\n\n  Et eût-il la bonne volonté de s'évader de ces bourbiers maudits vers les\n                  Tours divoire, châteaux que les tentations\n                  Entourent vainement de leurs obsessions\n\nne craint-il point qu'habituée et façonnée aux conceptions maudites sa\npensée ne se trouve soudain rebelle aux conceptions pures et blanches?\n   Car à l'encontre de Baudelaire, son modèle et son maître, qui au-dessus\nde ses imaginations les plus sombres et les plus désespérées, faisait planer\nle feu follet de la spiritualité et dégageait « l'essence divine de ses amours\ndécomposées » M. Gilkin, systématiquement et jalousement, maintient sa\nvision aux gehennes de damnation des « vertiges lascifs » !...\n   C'est un Baudelairien, mais un Baudelairien d'expression seulement et\nqui a dédaigné pour son œuvre cette auréole d'idéalisme par laquelle les\nFleurs du Mal — malgré certaines tares — nous sont précieuses et chères...\n   Et pour avoir ainsi fait graviter son talent dans l'orbite exclusif de la\nLuxure, M. Gilkin s'est condamné à un nombre en somme assez limité\nd'inspirations; malgré la richesse de son imagination il a bien vite fait le\ntour de l'humaine perversité.\n   Aussi la lecture de la Nuit donne-t-elle tôt la sensation de la monotonie\n— la monotonie, hélas ! dans l'écœurement.\n   Ah ! certes, le vers est beau; il est de la belle tradition parnassienne; il\nest ample, vigoureux, coloré, puissant — lourd de sensations en outre et\ncomme secoué de frissons...\n   La triste chose qu'un tel et si puissant talent se restreigne à chanter et à\nrechanter sur des gammes peu variées le Triomphe du Péché — qui n'est\nen somme que le Triomphe de la Mort.\n                                                 FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                          LES REVUES\n\n\n  LA R E V U E G É N É R A L E : Quelques pages sur la Musique religieuse,\npar Joseph Ryelandt — avec cette conclusion :\n\n   1.   La musique sacrée est une forme de la prière collective de l'Eglise.\n   2. Le plain-chant, par sa simplicité et sa beauté, atteint le plus pratique-\nment ce but.\n   3. Après le plain-chant, la musique polyphone sans accompagnement est\nla meilleure par sa sonorité immatérielle.\n   4. Pour les accompagnements et interludes, il faut préférer à l'orchestre,\ntrop riche pour s'effacer suffisamment et trop individuel, l'orgue dont le\nstyle est plus vocal, plus humble et plus impersonnel.\n   Dernière remarque : je n'ai pas parlé des solistes. Dans le chant sacré ils\nne sont admissibles que pour entonner ou alterner avec le chœur, rôle\nmodeste qui laisse dans l'ombre leur encombrante personnalité.\n   Quant aux fades roucouleurs de romances religieuses, aux violoncelles ou\nviolons solos, aux flûtes amoureuses, le Pape devrait les excommunier! »\n\n   L E MAGASIN L I T T É R A I R E : Dans sa Revue des Livres, M. William\nRitter s'occupe de la tentative parallèle faite en France et en Angleterre de\nvulgariser l'imagerie artistique. « Dans le but de fournir aux murs jusqu'ici\nsi maussades des écoles, des intérieurs prolétaires, des hôpitaux, des orphe-\nlinats, des asiles de toutes sortes et même des prisons une décoration\nédifiante, qui plaise aux yeux et, par la force persuasive de son charme\nesthétique, parle à l'âme et la remplisse peu à peu de bons sentiments. »\nAyant comparé ensuite aux tendances spiritualistes de l'École anglaise, le\nlaïcisme de l'École française, M. Ritter conclut : < Si j'avais à recommencer\nmon enfance, à en juger d'après les images murales scolaires des deux pays,\nj'aimerais infiniment mieux être un petit Anglais qu'un petit Français. »\n\n  LA QUINZAINE : Étude de M. J. Bricout sur Mgr d'Hulst. Se\ndemandant pourquoi le recteur de l'Institut catholique a échoué comme\nconférencier à Notre-Dame, M. Bricout répond : « Que lui a-t-il donc\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "  l32                               DURENDAL\n\n\n\n manqué? D'abord les qualités extérieures qui sont indispensables à celui qui\n s'adresse à un nombreux auditoire : la plénitude et le charme de la voix, le\n pectus au sens matériel, l'ampleur du geste, l'action que Démosthène estimait\n si importante. Or, Mgr d'Hulst n'avait rien de tout cela, et il le sentait, et il\n en était gêné, paralysé. Il n'est pas bon qu'un orateur connaisse trop\n clairement ses défauts, surtout quand il lui est impossible de s'en corriger.\n    Et puis, peut-être le savant recteur s'était-il fait une conception inexacte\n de l'éloquence. On ne monte pas en chaire pour dire tout ce que l'on sait\n sur une question, sur une vérité. L'orateur n'est pas un professeur; qu'il\n sache à fond le sujet qu'il traite, rien de mieux. Mais, en chaire, qu'il s'en\n tienne aux choses essentielles : qu'il les montre sous toutes les faces, qu'il y\n revienne encore, qu'il en soit pénétré, ému et qu'il ne soit content que\n lorsque ses auditeurs l'ont compris et s'avouent convaincus et persuadés.\n Msr d'Hulst lui, avait horreur de tout ce qui lui paraissait inutile. . .\n    C'est ce qui explique en grande partie le caractère de son éloquence. Je\n lui disais un jour — il voulait qu'on fût franc avec lui — que son éloquence\n me paraissait un peu de courte haleine, un peu asthmatique. Il en convint,\n mais il ne voulait pas forcer son talent. Il le fit quelquefois. C'est pour\n essayer de se hausser et comme pour animer le discours qu'il multiplia\n dans la suite les interjections : oh! oh! oui! non! les répétitions : frappez,\nfrappez, les mets qui appellent l'attention : écoutez. A quoi bon ! Il eut tort\n en cela de tenir compte des récriminations, des railleries. Il n'a pas réussi à\n dissimuler, par ces frivoles procédés, le défaut de son éloquence. »\n\n  L E SPECTATEUR CATHOLIQUE : Symphonie du Bon Octobre. Des\nvers de Victor Kinon :\n\n                   Les bonnes voix de l'Octobre si triste\n                   Et si pâle en sa robe d'améthyste,\n                   Les bonnes voix de l'Octobre si pur\n                   En ses frileux voiles d'azur...\n\n                   Les bonnes voix, oh! certes les meilleures,\n                   Celle qui prie avec celle qui pleure\n                   Et celle qui, câline, obtient de Dieu\n                   Toute la paix de son ciel bleu...\n\n\n   L'ART MODERNE affirme que ceux qui se constituèrent les « détrac-\nteurs » du numéro de la Revue Encyclopédique, consacré à la Belgique,\nfurent   des invalides, des déclassés, des envieux et des infirmes ».\n  Merci! et qu'en termes galants ces choses-là sont dites.\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                                   DURENDAL                               133\n\n\n   LA R E V U E BLANCHE :. Féminisme et antiféminisme, par Jeanne\nChauvin : « C'est un principe d'économie sociale qu'il ne faut rejeter aucune\nforce. La société doit au contraire accueillir toutes les intelligences, toutes\nles capacités qui' peuvent la pousser dans la voie du progrès. »\n\n   L E SILLON : A l'Université, par Th. François : Le début d'un journal,\nqui suivant pas à pas, jour par jour, le mouvement universitaire du Quar-\ntier-Latin, promet d'être intéressant.\n\n LA L U T T E : La suite et la fin de la poétique et simple Légende de Sainte\nMarie la Lamentable, par Georges Ramaeckers.\n\n  LA J E U N E B E L G I Q U E : Iwan Gilkin défend la littérature des méfaits\nque lui imputent les sociologues : « Que ces messieurs se frappent la\npoitrine, renoncent à leur pessimisme et deviennent gais; c'est eux qui\nempoisonnent les poètes.\n  Pas dépourvue de justesse, cette remarque!\n\n  LA R E V U E N A T U R I S T E : Les Bœufs. Quelques vers puissants et\nimagés de Saint-Georges de Bouhelier :\n\n             Mugissement des bœufs ! O divine rumeur\n             Qui gronde au ras des labourages, dans le soir\n             L'ombre emplit le sinistre abîme où dans les fleurs\n             Se couche peu à peu le crépuscule noir.\n\n             Mugissement des bœufs! On dirait qu'une voix\n             Jaillit du sombre sein de la terre éternelle.\n             O bœufs dominateurs des campagnes sans loi.\n             Vous mêlez à la nuit le songe de Cybelel\n\n             Vous faites retentir les ténébreux sillons.\n             Dans l'ombre on vous entend trembler sous l'or des astres.\n             Vos doux mugissements montent des blés profonds\n             Comme le cri jeté par la terre en désastre.\n\n\n  L'ERMITAGE : Fin de la mystique et pure nouvelle de l'abbé Le\nCardonnel : Conte du Désir et de la Foi.\n\n  LA T R Ê V E - D I E U : Des Préfaces. Une juste et bonne satire de M. Jean\nVolane :\n\n    Songez donc au prestige que donne en province cette simple mention\nsur la couverture d'un livre : « Avec préface de M. X... de l'Académie\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "  134                            DURENDAL\n\n\n\nfrançaise.    L'auteur est classé d'emblée. Ce n'est pas le premier venu,\npuisque M. X... qui s'y connaît, je suppose, lui a fait l'honneur de le\ncomplimenter en le présentant au public.\n   » Non, vois-tu, manieur de plume, travailleur acharné qui te brûles les\nyeux à la lampe ou qui œuvres dans le petit frisson de l'aube, préfacie toi-\nmême ton livre, si tu as quelque chose à dire au public, si tu as une idée\nchère à défendre, si tu as une théorie d'art à expliquer, à répandre parmi\nla foule.\n   » Fais ton livre avec ton cœur, avec ton sang, avec tous les dons parti-\nculiers que tu reçus de la nature, avec toute la sincérité dont tu es capable,\nmets-y tout ton effort, et lance-le vierge, un, avec ta gangue et ton or pur\ndans la foule qui le discutera, l'admirera, le déchirera, le raillera pour ton\nplus grand plaisir. Car là est précisément la jouissance aiguë de l'écrivain\nactuel.\n\n  LA VLAAMSCHE SCHOOL, revue flamande artistique d'Anvers,\ncoquettement et soigneusement éditée, nous apporte, dans son numéro de\nnovembre, une étude appuyée de deux reproductions, par un jeune peintre\nbruxellois, M. Prosper Colmant, et une gravure d'après un tableau de\nMelchers : Ronde de Zélandaises sur la Plage,\n\n  L E BELFORT (revue flamande) soit remercié des éloges qu'il veut bien\ndécerner à Durendal. Nous sommes heureux de cette sympathie qui nous\ntémoigne que nous travaillons — par des moyens divers — à la recherche\nde l'idéal chrétien et artistique.\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                           NOTULES\n\n  Dans une conférence sur Ibsen, M. Laurent Tailhade établit entre l'oeuvre\ndu maître de Romersholm et les tragiques grecs, une originale et sagace\ncomparaison :\n\n   « En restituant à la tragédie sa fonction didactique et sacerdotale, les\nScandinaves rejoignent, dans le passé, la plus haute époque théâtrale, ce\nmatin sans second des libres républiques où, dans la sainte lumière\nd'Athènes, parurent les tragiques grecs.\n   » Mais ce n'est point le seul rapport des Hellènes avec les Norses que\ncette religieuse gravité du concept dramatique. L'une et l'autre famille\ncondensent, presque toujours, leurs imaginations en épopées ou bien en tragé-\ndies, cependant que, chez nous, Français, le roman héroïque, analytique\nou familier, le récit d'histoire ou de légende, sont la forme nationale par\nexcellence.\n   » Une égale parenté existe aussi entre les interventions dramatiques des\ndeux peuples. Le point de vue dans l'une et l'autre scène, est près de la fin.\nLes acteurs savent, dès le début, quelles forces les conduisent, quel héritage\nexécré pèse sur leurs têtes, quel inéluctable pouvoir guide leurs démarches\nimpuissantes vers un abîme de désespérance et de malheur.\n   » Assises sous le frêne Ygdrassil ou dans la nuit primordiale de l'Erèbe,\nles Parques et les Normes tissent pour les Ephémères la trame des irrévo-\ncables jours.\n   > Dans les pièces d'Eschyle ou de Sophocle, comme dans celles d'Henrik\nIbsen, chaque mot du dialogue découvre les fils d'une destinée antérieure,\nse mêlant pour aboutir à la catastrophe comme chaque faisceau de nerfs\naboutit au cerveau. Le canevas de ces fils convergents, intriqués l'un dans\nl'autre, suffit pour étreindre sans rémission les victimes choisies par la\nFatalité. C'est dans le passé, dans l'origine même des personnages que l'in-\ntrigue prend sa source.\n  » Ici la situation domine les êtres. Elle découle d'un ensemble de causes\nsupérieures à l'énergie humaine, participant de quelque manière à l'insensi-\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": " l36                             DURENDAL\n\n\n\nbilité des forces cosmiques. Les esprits de la terre, de la mer insidieuse et\ndu ciel noir d'orages, le rut bestial des Centaures, les embûches mortelles\ndu Sphynx, les ténèbres et les épouvantes mettent quelque chose de leur\nantique effroi dans les « égarements » d'Œdipe et de Pasiphaë. L'on entend\ngronder encore la voix tumultueuse de jœtuus septentrionaux dans la\npassion furibonde et la tempête sans accalmie que l'auteur de Boekman\ndéchaîne en ses héros.\n   > La situation, je le répète, domine ici les êtres. La nécessité les étreint.\nElle projette sur eux une lumière fantômale, une atmosphère maladive, qui\nles enveloppe comme un suaire et les exclut, pour jamais, de l'univers.\n   > Empoisonnés comme d'une malaria, ils agissent avec la précision et la\nvéhémence des spectres. Les femmes d'Ibsen : Hedda Gabier, par exemple,\nRebecca West ont des mouvements somnambuliques. Toute leur énergie se\ndépense à rêver d'abord, puis, à vouloir la Fatalité qui les étreint. »\n\n\n\n\n   A propos de quelques œuvres récentes, d'un pessimisme amer ou gouail-\nleur, sur la jeunesse contemporaine, M. Louis Dimier, de la Quinzaine,\nconvie ses lecteurs à entrevoir la génération de demain sous des perspec-\ntives plus rassurantes... La page vaut la peine qu'on la cite intégralement :\n\n     Persuadons-nous que la génération de demain n'est point maudite, et\nqu'il dépend d'elle et de nous qu'elle soit meilleure que nous ne fûmes. Il\nfaut considérer ce que ces mots de décadence, de renaissance et autres du\nmême genre, emportent d'illusion quand on les applique au présent, c'est-\nà-dire à la vie que nous vivons, non plus à celle dont nous lisons l'histoire.\nC'est que ce vocabulaire n'est de mise qu'à qui juge en gros et de loin.\nVues de près dans la réalité, les décadences, aussi bien que les renaissances,\nse morcellent en une foule innombrable et diverse, où rien ne paraît plus de\nces grands traits. Les individus seuls vivent, et c'est d'eux qu'il s'agit, en\neffet. C'est l'écueil propre et l'abus de l'histoire de faire dépendre leur des-\ntinée de je ne sais quelle destinée générale dont les traits ramassés compo-\nsent ce que nous savons du passé. On imagine la vie sur ce modèle et sous\nune forme d'histoire raisonnée, le développement du présent dans l'avenir.\nOn ne songe pas que l'ordre qui paraît dans l'histoire, n'y est introduit\nqu'après coup, que les jugements d'ensemble y ont pour objet principal de\nsoulager la mémoire et que les éléments présents, qui serviront un jour à\nl'écrire, sont essentiellement indépendants, flottants, contradictoires, en\ngenèse de tout ce qu'on voudra. Gardons-nous de penser que le siècle est\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                                 DURENDAL                                 137\n\n\nautre chose que nous-mêmes, chacun pris en particulier et qu'il y ait aucune\nvue d'ensemble qui dispense les personnes d'efforts particuliers parfaitement\nconcrets et définis. »\n\n\n\n  Les normaliens ne désarment point vis-à-vis de la mémoire et de l'œuvre\nde Verlaine.\n  On lira, d'autre part, le compte rendu des récentes Etudes de M. René\nDoumic.\n  Dans un chapitre, où il est traité des « statues de Paris », nous décou-\npons cette inconcevable tirade :\n\n   « Pour s'être placé en dehors de toute règle, avoir jeté le défi à l'opinion,\ntiré vanité de ses défaillances, étalé ses plaies avec une orgueilleuse humi-\nlité, traîné sa veulerie du café borgne à la prison, de la prison au confes-\nsionnal, du confessionnal à la brasserie mal famée, de la brasserie mal\nfamée à l'hôpital et pour avoir enfin donné une forme d'art aux sugges-\ntions de l'alcoolisme et au ressouvenir de vices innommables, Verlaine a\nsemblé digne de recevoir un hommage solennel et d'être, avec l'assenti-\nment des pouvoirs publics, proposé en exemple aux jeunes gens. ...\n\n   Le sot langage — et de mauvaise foi !\n   Gageons qu'il ne viendrait jamais à la pensée de M. Doumic de désap-\nprouver l'érection d'une statue à Voltaire ou à Molière, sous prétexte que\nl'un et l'autre menèrent une vie de paillasse...\n   L'œuvre de Verlaine est-elle de celles qui requièrent l'admiration et jus-\ntifient l'hommage projeté ? Voilà la seule question qui importe : M. Doumic\nne la résoud ni ne l'aborde même; il préfère s'attarder dans des potins de\nconcierge sur la vie de Verlaine.\n   Eh ! bien, prenez-la cette vie, Monsieur le normalien.\n    Les artistes revendiquent et gardent l'œuvre !\n\n\n\n\n  M. Albert Giraud tourne au Brunetière aigrelet :\n     Notre littérature, écrit-il dans la Jeune Belgique, est devenue folle ou\npeu s'en faut. Non seulement nous avons toutes les maladies dont souffre\nla jeunesse française, mais nous en souffrons avec une exagération provin-\nciale et la contagion est beaucoup plus redoutable en Belgique. L'esprit de\nla race, en France, a beau sembler affaibli, il n'en sourit pas moins, lorsque\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": " 138                             DURENDAL\n\n\n\nles Mirbeau et les Baiier l'invitent au sacre d'un Rodenbach. Il assiste à la\ncérémonie, mais ce n'est point pour crier : « Vive le Roi !» et il se moque\nbien des messieurs de la Sainte-Ampoule. En d'autres termes, il existe\nencore, en France, une tradition littéraire qui sert de contrepoids aux sot-\ntises du jour. Une tradition de ce genre nous fait malheureusement défaut\nà Bruxelles. Nous sommes livrés sans défense à des exagérations d'exagé-\nrations, à des caricatures de caricatures. Notre sol est idoine à toutes les\nextravagances : elles y poussent dru, avec une vigueur étonnante, sous la\ndouce chaleur que leur verse le fumier flamand.\n\n  Que MM. Cantel et de Croisset ont donc eu raison de quitter une maison\noù l'on est de si mauvaise humeur et où la gaîté et l'espoir ne reviennent\nqu'au souvenir de Sarcey !\n\n\n  PENSÉE DU MOIS :\n\n     — Noël ! Noël ! Noël !\n   » Oh ! vous qui arrivez des porches des cathédrales et des huttes des\nforêts, qui avez quitté les bruyères, les prés salins, les granges ou la mer,\nô les bienheureux du premier Noël ! Soyez joyeux ! C'est la fête des\npauvres ! Que vos cœurs irradient comme des ostensoirs dans vos sombres\npoitrines, ô les adorateurs de la première nuit !\n    Des bergers jouaient du chalumeau, d'une façon suave, comme s'ils\neussent voulu réveiller, par des sons bénins et tendres, quelque agnelet\nfavori.\n    L'enfant était couché dans la crêche, sur de la paille. Il était rose et\nsommeillait. Il avait l'air humble d'un fils de pêcheur ou d'artisan, mais\nune lueur mettait autour de son front un peu de l'atmosphère d'un autre\nmonde. Une vache réchauffait le nouveau-né de son haleine.\n    La Vierge toute pâle, était assise derrière la crêche, une main près de\nla paille, comme si elle eût voulu bercer l'enfant. Elle se penchait sur lui et\navait l'air de se mirer dans une rivière de clarté profonde.\n    Des laitières arrivaient, soutenant des cruches de cuivre surleurs têtes.\nUn vieillard apportait en offrande une corbeille pleine d'œufs.\n         « Ils s'agenouillèrent au seuil de l'étable\n         > Et il se fit une grande fête dans leur cœur. »\n                                          EUGÈNE DEMOLDER.\n                           (Le Royaume authentique du Grand Saint-Nicolas.)\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "                                DURENDAL                                139\n\n\n  La Lutte publie de M. Henry de Regnier cette lapidaire et flatteuse\nappréciation de l'œuvre d'Eugène De Molder :\n\n   « C'est un conteur charmant et original, populaire, ingénieux, naïf et un\nexcellent écrivain qui sait les couleurs et les nuances. Il a créé Yperdamme,\nqui a sa place dans cette géographie imaginaire qui va de Lilliput à\nThélème, de l'île de Barataria au domaine d'Arnheim et dont la carte se\nfait d'âge en âge.\n   M. De Molder y a bâti un clocher pointu et y a peint de clairs vitraux,\nSa cloche est d'un bon métal et sonne franc et juste. »\n\n\n\n\n  Le g décembre, réception de M. André Theuriet à l'Académie française.\nDiscours de Paul Bourget, avec cet intéressant croquis de Dumas fils :\n\n     Vous vous rappelez certainement, comme nous tous, cette haute taille,\ncette carrure d'athlète, ce port altier, ce masque surtout, expressif et\nsingulier, pétri d'intelligence et d'énergie, de gaieté virile et d'amertume\ncachée, d'ironie tout ensemble et de bonté, de sérénité courageuse et de\nmélancolie. Il y avait de tout cela dans ce profil accusé, avec son nez\nbusqué, sa moustache hardie, son front éclairé de pensée, sa bouche à la\nfois indulgente et désenchantée, — et quel regard!... Ses yeux clairs,\ncomme enchâssés dans des paupières un peu saillantes, avaient cette lucidité\nchirurgicale des grands médecins, des grands confesseurs et des grands\nhommes d'État. Il semblait qu'à travers tous les mensonges et aussi toutes\nles pudeurs, toutes les ignorances et toutes les dup icités, ce regard-là dût\ntoujours percer jusqu'au fond de l'être sur lequel il se posait et discerner\ndans l'âme le point malade, la plaie secrète à sonder et à guérir. Un je ne\nsais quoi de martial répandu sur toute sa personne disait que ce grand\nhomme de théâtre avait dans les veines du sang d'homme de guerre, en\nmême temps qu'une allure d'aristocratie native révélait un atavisme de\ngrand seigneur chez ce courageux ouvrier de lettres qui avait commencé la\nvie en travaillant de sa plume pour gagner son pain. Ses cheveux, vague-\nment crêpelés autour des tempes, finissaient de dénoncer l'inattendu mélange\nde races qui avait contribué à produire cette créature extraordinaire. Il\nn'était pas seulement supérieur, il était à part. »\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": " 140                             DURENDAL\n\n\n\n  M. Léon Daudet, dans le Journal, dégage fort bien la physionomie litté-\nraire, originale et entière d'Octave Mirbeau :\n\n   « Octave Mirbeau est le frère de celui que célébra la littérature allemande\net qui, pour ne point payer à l'entrée d'un pont un droit de passage injuste,\nbrisa sa vie, abandonna sa famille, connut la prison, l'exil, les pires tortures\nmorales. Il est du sang de Swift, l'ardent auteur de Gulliver et du Conte du\nTonneau, de ce sang impétueux et généreux que la colère faisait jaillir en\nimages rutilantes, refoulait ensuite vers le cœur en irrésistibles élans de\npitié et de sympathie. Octave Mirbeau est de ces génies impressionnables\nque toute note douteuse, toute faute d'harmonie naturelle exaspère, que nul,\njamais, n'asservit ni ne dompte, dont la férocité se repent soudain si elle\nreconnaît son erreur, dont l'ardente affection se dessèche aussitôt si elle\ndécouvre en son objet la moindre hypocrisie. Car l'hypocrisie est le grand\nlevier, le grand excitant de ce terrible et bon pamphlétaire, l'hypocrisie\nsous toutes ses formes : mondaine, politique, artistique.\n\n\n   C'est le propre des époques de veulerie, de lâcheté et de mensonge\nd'enfanter de tels porteurs de fouets. A côté d Edouard Drumont, pamphlé-\ntaire incomparable, pamphlétaire de la grande race, dont le génie intrépide\nse crispe sur les idées avec une véhémence lumineuse et tragique; à côté\nd'Henri Rochefort, tout différent et fort beau lui-même par la justesse, le\nsens clair de la vie et des hommes, le joint d'une expérience et d'une verdeur\nintarissables, à côté de ces maîtres, Octave Mirbeau a sa place incontestée\net je ne vois pas de plus noble éloge à faire de lui. Ne croyez-vous pas\nqu'elles soient indispensables à notre temps, ces paroles absolument sincères\net qui parlent plus haut que tous les mensonges !\n\n\n   Plus de cerveau, mon lord, encore plus de cerveau! C'est le cri d'une admi-\nrable héroïne d'un poème de Georges Meredith. Ce doit être notre devise.\nEt c'est la devise de Mirbeau. Encore et toujours, il cherche, il s'inquiète,\ninterroge l'horizon. Il porte la lumière, donc il trébuche parfois, mais je\nrépète qu'il porte la lumière. Il a découvert Maeterlinck, il a découvert Paul\nClaudel, il en découvrira d'autres, parce que ce gêneur, cet ennemi des\ngroupes et des coteries, des instituts et des statuts, est de ceux qu'on ne fait\npas taire et qu'il se brouillerait avec son meilleur ami plutôt que de retenir\nl'élan de sa pensée. »\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                                       DURENDAL                                     141\n\n\n\nUne jolie chanson d'hiver — de M. Jacques Revelsperger :\n\n C'est l'époque douce entre toutes            Dans leurs calices de dentelles\n Où le lointain semble encor près,            Ont l'air de refleurir aussi;\n Où nous doutons des anciens doutes,\n                                              Car ce bon soleil les ranime\n Où nous fleurissons nos regrets ;\n                                              Et chauffe leurs cœurs attiédis.\n C'est l'époque des violettes                 C'est un cher baiser anonyme\n Et du chrysanthème      effronté.            Envoyé par le temps jadis ;\n Oit les lèvres, sous les voilettes.\n                                              Elles se disent que peut-être\n Ont encore un parfum d'été ;\n                                              Celui qu'on aimait autrefois\n Où l'ivoire du poitrinaire                   Au bout du salon va paraître\n Se rosit au bout des longs doigts,           Et leur baiser le bout des doigts ;\n Comme la floraison dernière.\n                                              Elles songent aux coups de foudre,\n Avant le linceul des grands froids.\n                                              A ux frissons des premiers aveux,\n Cest par ces dernières journées              Et se disent : « C'est de la poudre\n De l'été de la Saint-Martin                  Qui blanchit ainsi nos cheveux! »\n Que les vieilles, enrubannées.\n                                              Et si le fard les rend vermeilles\n Dans leurs douillettes de satin ,\n                                              Elles furent que c'est leur teint,\n Celles qui furent les très belles            Les gentilles petites vieilles\n Ayant les cœurs à leur merci,                De l'été de la Saint-Martin.\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": "                ESCALIER   DANS LE MONASTERE DE LA C A T H É D R A L E DE CANTERBURY (XIIe S I È C L E )\n\nExtrait du volume « NOTES DU VOYAGE EN ANGLETTERRE: », par Paul de Saintenoy. - Ed. Lyon-Claesen, éditeur, Bruxelles\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": ""}, {"page_pdf": 159, "texte": ""}, {"page_pdf": 160, "texte": ""}, {"page_pdf": 161, "texte": ""}]}