{"numero_id": "ulb-durendal-1898-02-n2", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-001", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 143, "page_fin": 152, "titre_corps": "Les Fantômes de Jeunesse : II. Entre deux générations", "titre_sommaire": "Les Fantômes de Jeunesse : II. Entre deux générations", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Les Fantômes de Jeunesse", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 164, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1912, "texte": "Les Fantômes de Jeunesse. (1)\n\n                                       II\n\n                 E N T R E DEUX G É N É R A T I O N S\n\n                                                   « Je sais bien qu'à vingt ans on ne\n                                                 croit pas avoir besoin de maîtres et, en\n                                                 ellet, il n'en faut plus pour vous guider,\n                                                 mais ii en faudrait pour vous apprendre\n                                                 à vous connaître vous-mêmes et a suivre\n                                                 votre tempérament ce qui n'est pas si\n                                                 aisé que l'on s'imagine. Quel n'est pas\n                                                 le prix d'un bomme qui peut voir clair\n                                                 en vous ! »\n                                                                      René;   BOYLESVE\n\n\n\n\n                 L'ABBÉHauteroche       semblait avoir atteint la soixan-\n                taine.\n                    Fils d'un notable fermier hesbignon, une large\n                 et forte carrure sculptait d'énergie les plis de sa\n                 soutane, mais cette impression première de force,\n                 à laquelle contribuaient encore sa haute taille et\n                 son port altier de tête, était démentie par les\nrides profondes, sillons de la Désillusion, qui creusaient son\nfront, par les plis que l'amertume avait laissés, comme des traces\nde combats perdus, au coin des lèvres et par l'infinie et profonde\nmélancolie des yeux, noyant leurs flammes au lointain d'un\nmarais de désenchantement.\n   C'était un vaincu...\n   U n e enfance chaste et pieuse, une instruction philosophique\net théologique a r d e m m e n t raisonnée, u n e vocation sacerdotale\n\n  (1) Voir Durendal de janvier 1898.\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1947, "texte": "                            DURENDAL\n 144\n\n\nnettement entrevue et généreusement suivie l'avaient ancré\ndéfinitivement aux rivages de la Foi.\n   Portant encore au front la trace du Saint-Chrême, il avait été\nenvoyé à Rome.\n   Rome le posséda pendant les cinq années les plus glorieuses\ndu pontificat de Pie IX. A la chaude et claire lumière du catho-\nlicisme intégral, le jeune prêtre sentit se développer en lui une\ndoctrine d'une haute, intransigeante et logique unité... Sa con-\nception du monde se modela harmonieusement sur les Dogmes\net la Morale chrétienne en leur primitive et rigide pureté, sans\nalliage aucun de nuances compromitoires ou d'opportunismes\ncauteleux.\n   Il avait pris dès lors l'habitude de se déclarer catholique tout\ncourt et d'affirmer que la Religion n'a point de plus grand\nennemi que la politique et que les principes s'obscurcissent\nquand on les regarde au point de vue des résultats.\n   L'art entre temps l'avait passionné, mais il ne savait l'estimer\net l'aimer que dans la mesure où il se fit l'humble et glorieux\ncommentateur de la F o i . Des océans de mépris sourdissaient\nen lui quand il traversait au Vatican le Musée des Antiques,\nmais il passait de longues heures d'émotion reconnaissante\ndevant un panneau de l'Angelico.\n   Au moment de rentrer dans sa patrie, quelques publications\nle précédèrent, en estafettes de ses idées, où son Idéal se profé-\nrait, hautain, impérieux, catégorique, dans un style qui tenait\nplus du commandement que de la dialectique.\n   Quand éclatèrent, comme des rappels à l'Essentiel, ces paroles\nd'incontestable vérité, mais de vérité toute nue, non gazée de\nréticences et de prétentions, les prudents se récrièrent, les\ntimides eurent des murmures et les habiles protestèrent\nbruyamment!\n  Une anémie cérébrale fût l'occasion propice d'écarter l'abbé\nHauteroche de la vie combative et de le reléguer comme sur-\nveillant dans le lointain collège de Saint-Euchère, poste d'abné-\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2147, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                         I45\n\n\n\ngation h u m b l e et isolée, où, jusqu'au seuil de la vieillesse, le\nmaintinrent sa santé trop débile et son intellectualité trop\nombrageuse.\n    D e nombreuses et successives générations de jeunes gens\ns'assirent au pieds de sa chaire silencieuse... Il leur distribua\nsans compter, en soins, en vigilances, en dévouements, la partie\nsuperficielle de son être, mais il réserva toujours jalousement la\npartie profonde de lui-même... P a r delà les blondes têtes pen-\nchées sur les pupitres, le surveillant plongeait du regard de\nl'âme dans la lumière de l'Idée, libératrice des petites matéria-\nlités froissantes... Sa vie ainsi se passait — sa vraie vie — dans\nla longue évocation méditative des austères chimères de sa jeu-\nnesse, et chaque jour son intelligence lucide les précisait et\ndécouvrait en elles de nouvelles qualités de bienfaisance et de\nsalvation pour une société anémiée par les combinaisons... De\nces confrontations quotidiennes entre le fait actuel et son rêve\nd'absolutisme religieux, l'abbé Hauteroche sortait parfois dans\nun tel état d'exaltation qu'il eût rompu le mutisme dont sa\nfonction lui faisait un devoir, et se dressant soudain devant\ntous ces adolescents réunis, il leur eût clamé son programme\nd'un christianisme primitif, certain que les meilleurs d'entre\neux, grisés d'une fièvre magnifique d'apostolat, l'auraient\nemporté dans la vie, ce programme, et témérairement et fière-\nment et saintement arboré... T e n t a n t e et grisante perspective!...\n L ' h o m m e peut-être eût faibli si le prêtre n'avait vu surgir, dans\n le nimbe du grand Christ pâle se silhouettant sur le fond de la\nsalle d'étude, ces deux mots impératifs comme la conscience :\n Obéissance! H u m i l i t é ! . . . E t l'abbé Hauteroche se repliait dans\n ses songes; et ses pensées en vain — aiglons captifs — lui bat-\ntaient les tempes violemment et cruellement, à grands coups\n d'ailes impatients d'air, de lumière et de liberté.\n\n\n  L e soir était venu, aux reflets caressants et tamisés... L'abbé\n Hauteroche avait entraîné Rodolphe vers le jardin des profes-\n"}, {"page_pdf": 167, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2031, "texte": " 146                          DURENDAL\n\n\n\nseurs, petit recoin de silence et de verdure, égayant de\nlierre, de chèvrefeuille et de clématites les rares et confuses\nruines aux pierres vermoulues, effritées et disjointes de la pri-\nmitive abbaye de Saint-Euchère... Ces vestiges d'une époque\nmorte, où s'enchevêtre la vie d'une végétation luxuriante,\navaient donné jadis à Rodolphe d'émouvantes exaltations de\nmélancolie, et il lui semblait bien que c'était à ces ruines fleu-\nries de nature qu'il devait d'avoir ressenti les premières et\ndivines voluptés d'âme, dont le souvenir tranchait d'allégresse\ngrave la matité terne de ses jours d'enfance...\n   Entre le vieillard et le jeune homme, chacun retourné vers\nses pensées intérieures, un grand silence s'était fait.\n   Sous l'affection très profonde qui les reliait l'un à l'autre, faite\nde respect chez celui-ci et chez celui-là de protection, sen-\ntaient-ils la tristesse d'absolues divergences d'idées et entre eux\ncomme un de ces abîmes sans pont qui séparent deux généra-\ntions ?\n  Rodolphe soudain, mettant dans ses paroles le prolonge-\nment de ses agitations intimes, murmura :\n  — « Hélas ! oui, je n'ai plus votre idéal, mon cher maître...\nNous n'avons plus le même idéal... Quand vous m'entreteniez\ntantôt en paroles brûlantes de tout cela qui vous enthousiasma,\nvotre voix n'éveilla en moi nul écho... E t lorsque, à mon tour, je\nvous ai esquissé ma vision de la vie, je sais que je ne dois qu'à\nvotre paternelle indulgence de n'avoir point vu vos lèvres\nesquisser le sourire du dédain... Entre nos énergies et nos\nsensibilités réciproques la rupture est-elle donc complète ! »\n  A cette dernière phrase, l'abbé Hauteroche s'évada lentement\nde sa songerie.\n   L'or bruni du couchant illuminait de prestige sa figure de\nrêve et de méditation ; il se détachait impérieux à la fois et\ncompatissant sur le fond de la ruine ambiante où les derniers\nrayons de soleil mouraient en des bleus de turquoise atténuée •\nde ce décor inoubliable, la voix de l'abbé Hauteroche prenait\n"}, {"page_pdf": 168, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2084, "texte": "                     LES FANTÔMES DE JEUNESSE                         I47\n\n\n\nun recul dans les temps révolus et disait des paroles graves et\ndouces comme le passé :\n    — « Moi aussi, dit-il, ce doute et cette angoisse m'ont envahi\nt a n t ô t . . . E t par nos entretiens de toute cette journée, la convic-\ntion s'était presque affirmée en moi que nos intelligences et nos\nsensibilités n'étaient plus au même diapason... A celui qui est\nau déclin de la vie et descend l'autre pente, c'est une si douce\nvanité de voir le front de ceux qui le suivent baigné du reflet\ndes idées qui illuminèrent sa vie... L a voix du vieillard lui pèse\nq u a n d elle ne lui revient pas en écho dans la voix de l'adoles-\ncent... J e te parlais de l'intégral idéal d'autorité religieuse qui\nenflamma ma m a t u r i t é . . . E t tu m'as répondu : Démocratie...\nJ'ai sollicité ton exaltation pour la beauté ordonnée et harmo-\nnieuse de la littérature classique... T u n'as point su cacher ton\ndédain et tu m'as opposé Baudelaire... Insensiblement ainsi\nj'avais entre nous la sensation de cette rupture dont tu parlais...\nE t cette souffrance est atroce, je t'assure, de sentir, de s'ima-\nginer sentir les liens qui vous attachaient à un être aimé se\nt e n d r e et se briser un à un ! »\n   Rodolphe, ému, prit la main du prêtre...\n   — « P a r d o n , dit-il ».\n   Mais l'abbé Hauteroche, se transfigurant instantanément,\nreprit presque joyeux :\n   — « Oh ! les noires pensées et les sots propos...\n   Nous étions deux enfants !\n   Vois-tu, fils, des conversations comme celles-ci sont néces-\nsairement superficielles... Les apparences des choses nous\nretiennent, nous attirent et nous t r o m p e n t . . . Nous nous arrêtons\nà elles comme à de faciles sujets de conversation qui nous\ndispensent de penser et d'approfondir... Deux hommes se ren-\ncontrent que Dieu a fait naître à des moments différents du\nsiècle; les rêves qui les hantent, les idées qui les préoccupent,\nla langue qu'ils parlent doivent différer, car tout être reflète en\nlui un peu de l'âme de son époque, et l'humanité est une armée\n"}, {"page_pdf": 169, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1961, "texte": " I48                        DURENDAL\n\n\n\nen marche à travers des paysages éternellement autres... Que\nces deux hommes échangent leurs pensées réciproques, sans se\npréoccuper d'en rechercher les liens intimes, et ils s'apparaîtront\nétrangers d'abord, puis bientôt hostiles... Nous en étions là :\nc'était entre nous le heurt de deux états dissemblables de civili-\nsation et de deux états dissemblables d'âme commandés par ces\ncivilisations contrastantes; ces luttes entre le passé et le présent\nsont fréquentes aux instants de transition comme ceux-ci, et\nque de fois sont-elles sans issues, parce qu'activées par une\npassion croissante, elles limitent graduellement d'une intransi-\ngeance de plus en plus restrictive et d'un amour-propre de plus\nen plus ombrageux la largeur d'horizon de la pensée... E t des\nhauteurs d'un fécond combat intellectuel, les interlocuteurs\ndescendent lentement dans les formes des mesquines querelles\npersonnelles.\n   Nous, remontons aux sommets !...\n   T u me demandais tantôt quel lien demeurait intact entre\nnous, entre nos sensibilités et nos énergies? »\n   L e prêtre se recueillit un moment.\n   — « Et Dieu? interrogea-t-il impérieusement... »\n   Rodolphe le regarda — si beau d'ardeur et de conviction sous\nla couronne de ses cheveux blancs.\n   — « Oui Dieu ! continua le veillard... Par des routes diverses,\nn'est-il point le but suprême où convergent toutes les existences\nchrétiennes? N'est-il point le sommet glorieux de la pyramide\nconstruite de matériaux divers par les successives humanités?\nSous le voile des contingences, aux formes changeantes, n'est-il\npoint l'Idéal unique, mystérieux et lointain vers où gravitent\ntoutes pensées et s'efforcent toutes volontés?\n   Les yeux sur cet idéal, comme tous les idéals secondaires\ns'effacent ou mieux se transfigurent' et empruntent à leur\nconformité avec cet idéal suprême leur force et leur\nvérité ! »\n  Se penchant vers Rodolphe, prenant affectueusement            les\n"}, {"page_pdf": 170, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1997, "texte": "                  LES FANTÔMES DE JEUNESSE                   149\n\n\nmains du jeune h o m m e dans les siennes, l'abbé Hauteroche\ncontinua, frémissant d'apostolat :\n  — « L'existence terrestre du Christ est l'éternel modèle de vie\nde l'humanité... J'ai pensé parfois que dans les prévisions\ninfinies de Dieu, l'humanité était destinée à réaliser par ses\névolutions successives les étapes diverses de cette odyssée\ndivine... Encore enfant, Jésus s'en fut un jour au T e m p l e de\nJérusalem, et parmi les maîtres du savoir humain il exposa\nsa doctrine lumineusement et souverainement. Ainsi au midi\nde ce siècle, qui coïncida avec mon adolescence enflammée, la\ndoctrine chrétienne ne s'imposa-t-elle pas d'autorité à la science\norgueilleuse et conquérante?...\n   Mais Jésus, Dieu des savants et des penseurs, fut le Dieu\naussi des petits, des loqueteux, des manœuvres... P a r m i eux,\nparmi des pêcheurs durcis au combat ' contre le fatalisme des\néléments, il choisit ses apôtres... E t c'est à un auditoire de\nmiséreux qu'en un jour solennel de sa vie, il départit, avec\nle pain du corps, le plus pur viatique spirituel de sa doc-\ntrine !\n   C'est ce Christ du Sermon sur la Montagne que la génération\nd'aujourd'hui semble à son tour avoir pris pour modèle.\n   L e s hommes d'hier forcèrent la science à s'incliner devant la\nF o i ; aux hommes d'aujourd'hui et de demain, la mission de\nverser l'onde sacrée du Jourdain sur le front tourmenté des\ndémocraties... »\n   A mesure que l'abbé Hauteroche parlait, Rodolphe sentait\nfondre en lui des oppositions et des discordances qui l'avaient\nbeaucoup inquiété. L e dégoût des routines enseignées, l'ardeur\nde nouveautés bouillonnantes en tout adolescent lui voilèrent\njusque-là l'importante relation harmonique entre ce qui fut, ce\nqui est et ce qui va être... E t la joie lui fut grande de pouvoir\nfaire rentrer son idéal dans le norme du développement logique\ndes idées h u m a i n e s .\n  Elle s'accrut encore — cette joie — et s'éleva, quand, aboi-\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2107, "texte": "  l50                        DURENDAL\n\n\n\ndant un ordre de pensées qui préoccupaient plus chèrement\npeut-être l'âme de Rodolphe, le prêtre l'entretint de l'Art.\n   Chez ce vieillard, dont l'intellectualité s'était façonnée sur la\nrectitude des lettres classiques, mais qui s'attachait avant tout\nà donner à son jeune interlocuteur des mobiles définitifs d'ac-\ntion, une altière largeur de vues se fit jour; son verbe frisson-\nnait d'enthousiasme concentré quand il affirma le devoir, pour\nl'artiste chrétien, d'admirer la Beauté toujours et partout, dans\ntoutes les œuvres et à travers tous les siècles.\n  — « L a Beauté! s'écria-t-il, mais c'est le reflet divin; c'est le\npur joyau, rappel d'infini, tombé de la couronne céleste p a r m i\nnos fanges et nos médiocrités... Perle de rosée qui rehausse la\nplus chétive végétation ! Rayon de soleil qui volatilise les\nmiasmes et les ordures! Arc-en-ciel prestigieux qui chasse les\nouragans !\n     Méconnaître la Beauté, c'est méconnaître Dieu, dont elle est\n  la réverbération ! »\n     Et comme des cimes de la philosophie esthétique, l'entretien\n descendait dans la discussion familière des écoles littéraires,\n l'abbé Hauteroche proclama qu'à son sens, dans les desseins\n providentiels, chaque génération avait, comme sa mission\n sociale, sa mission artistique... Sans doute il eût préféré que\n l'Art continuât à suivre comme autrefois la belle grand'route\n de calme, d'ordre et de clarté, mais puisque actuellement l'Art\n s'échappait fougueusement à travers bois, champs et bruyères\n dans un élan fou d'indépendance, eh bien! il fallait le suivre...\n Celui qui s'aviserait aujourd'hui de partir en guerre, armé d'une\narquebuse et vêtu d'une cotte de maille, serait ridicule, et,\najouta-t-il finement, succomberait sous le poids... Les artistes\ncatholiques ont un bel et grand idéal : Glorifiez Dieu! C'est\nbien, mais ce n'est pas assez... Sous peine d'être des rêveurs\négoïstes et stériles, ils doivent propager et imposer cet idéal...\nComment y arriveront-ils, comment pénétreront-ils dans l'intel-\nligence et la sensibilité de leurs contemporains, comment\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2044, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     l5l\n\n\n\nguideront-ils leur temps, comment orienteront-t-ils l'art moderne\ndans le sens du spiritualisme? Ce n'est pas avec l'arquebuse de\nl'alexandrin et la cotte de maille des trois unités... Non, c'est\nen connaissant et en aimant l'art de leur temps, en adoptant et\nen s'appropriant la forme d'art de leur temps, en parlant et en\nécrivant la langue de leur t e m p s . . . Louez Dieu dans vos œuvres\net par vos œuvres, et après cela soyez réalistes, symbolistes,\ndécadents, si c'est, en somme, le chemin qu'il faut prendre pour\narriver aux cœurs et aux esprits de cette fin de siècle.\n   Rodolphe interrogea malicieusement :\n   — « Votre enseignement pourtant, l'enseignement actuel? »\n   — « Notre enseignement... notre enseignement, bougonna\nl'abbé Hauteroche, mais il vous initia tout bonnement à des\nauteurs et à des livres auxquels sans cela vous n'auriez jamais\neu l'idée ou le courage de vous intéresser... Voilà tout ! »\n   L e ciel s'était brusquement assombri; de lourdes nuées d'un\nnoir cuivré montaient à l'horizon; la pluie brilla en grosses\ngouttes dans le sable aride des allées, un vent d'orage courba\nles arbres et fit gémir les ruines...\n   L'abbé Hauteroche et Rodolphe rentrèrent.\n   Ils traversèrent, silencieux, les longs corridors sombres,\nd'intervalles illuminés de la fantastique coupure d'un éclair.\n    En passant ils pénétrèrent dans l'église.\n    L a tempête hululante s'acharnait en rafales contre les m u r s ;\n la pluie cinglait les vitres.\n    J a d i s , en ce même lieu, par des soirs pareils d'effroi,\nagenouillé, petite sensitive trop précoce, parmi, les élèves\nde Saint-Euchère, Rodolphe, tant de fois, récita les orai-\nsons du soir en commun. Avec quelle particulière et implo-\nrante commisération, terrifié par les clameurs furieuses ou\n plaintives des éléments, sa voix parmi les voix de ses com-\npagnons sollicita de Dieu : lumière, secours, soutien ou abri\npour les pauvres, les malades, les agonisants, les voyageurs, les\npèlerins...\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 488, "texte": " 152                       DURENDAL\n\n\n\n  E t souvent, à cette sollicitation angoissée, avait succédé\ncomme un apaisement de l'ouragan.\n  E t alors, chœur vibrant de piété filiale et confiant, le beau\nchant s'élevait : IN MANUS TUAS, D O M I N E , COMMENDO SPIRITUM\nMEUM !\n\n\n   Au déclin de cette journée, si décisive pour sa vie morale et\nintellectuelle, Rodolphe répéta, d'un cœur soumis et confiant,\nles prières de son enfance.\n\n  (A suivre.)                       FiRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-002", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 153, "page_fin": 154, "titre_corps": "Les Chansons naïves : I. L’Invitation au Sommeil", "titre_sommaire": "Les Chansons naïves : I. L’Invitation au Sommeil", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES CHANSONS NAIVES", "ancre_fin": "Cette fois le grand père ne s est pas réveillé", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "FUITE EN EGYPTE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 174, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1375, "texte": "L E S CHANSONS NAÏVES\n\n\n                                  I\n\n               L'INVITATION           AU   SOMMEIL\n\n\n               DANS l'intime véranda feuillagée de choses peintes,\n                 où les stores sont levés sur la nuit sidérale, un\n                 ancien clavier chante aux doigts d'une enfant\n                 blonde, chante un air d'autrefois, si plein de\n                 mélodie qu'inerte et la pantoufle allongée vers\n                 les braises, un vieux fumeur de pipe s'extasie\n                 sous la lampe.\n   Un vieux fumeur de pipe s'extasie sous la lampe, et sa pipe\nest sculptée d'un faune au nez crochu; mais, le faune a beau\nrire comme un cueilleur de grappes, a beau rire à bouche bée\nson rire de dieu goulu, pas une spire de fumée ne monte du\ngodet, pour le griser.\n   P a s une spire de fumée ne monte du godet, car le sommeil,\ntulle noir tendu par la musique, vaguement cache la lampe au\ngrand'père, vaguement ; et l'ancien air se tait aux doigts de\nl'enfant blonde, se tait comme le dodo chuchoté par une mère\nauprès de la veilleuse.\n   — E h bien, fillette? eh bien? L a diablerie d'une chatte a\nréveillé l'aïeul en plein rêve de j a d i s ; et tandis que le faune\nédenté de la pipe aspire avec délice une rondelle de fumée,\nl'ancien clavier reprend l'amoureuse ritournelle, la reprend\ncomme la phrase d'un lointain canari.\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1264, "texte": " 154                        DURENDAL\n\n\n\n   L e peu de fumée fine aspiré par le faune devient une corolle\nd'air, puis un envol de plume, et le grand'père referme ses yeux\ngros de sommeil : lors, s'épand sa longue barbe au linge de sa\npoitrine, et s'éparsent ses cheveux de laine blanche annelée\nparmi les vignes vierges tissées de son fauteuil.\n  — E h bien? E h bien, fillette?... Une seconde fois les doigts,\nmagiciens du silence, ont cassé sur les touches le fil des mélo-\ndies, et voici le grand'père rouvrir ses paupières lourdes, les\nrouvrir avec peine comme s'il y pendait tout le voile des\nsommeils.\n  L e clavier recommence sur un thème plus alerte la mélodie\ndes jours passés, mais le faune de la pipe ne fume plus sous la\nlampe, et le grand'père abaisse les cils, tout en revivant aux\nimages d'un songe, les menuets dansés, il y a très longtemps,\ndans les salons mirés aux miroirs vénitiens.\n  Pour la troisième fois les doigts ont cessé, dans un ramage\nde notes vieillement chevrotées, d'évoquer la langueur des\ndanses de l'an trente; et l'enfant blonde se lève sur la pointe\ndes pieds : ô ce charme des petits pieds qui marchent sans bruit !\n  Cette fois, le grand'père ne s'est pas réveillé.\n\n\n                                II\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-003", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 154, "page_fin": 155, "titre_corps": "Les Chansons naïves : II. Fuite en Égypte", "titre_sommaire": "Les Chansons naïves : II. Fuite en Égypte", "signature_source": "Ernest Périer", "ancre_debut": "FUITE EN EGYPTE", "ancre_fin": "ERNEST PERIER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 175, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 1264, "fin_caractere_exclue": 1780, "texte": "FUITE     EN      EGYPTE\n\n\n  Or, le petit Jésus ce jour-là s'en allait, endormi sur sa mule\nen une corbeille d'osier, s'en allait vers l'Egypte, inconscient\ndu gel quoique uniment vêtu d'une chemise de batiste.\n   Marie, pour alléger la fatigue de la bête, marchait derrière,\ntout en tricotant des chaussons, — et voûté dans sa blouse en\ntête des voyageurs, l'ancestral menuisier se plaignait au bon\nDieu, se plaignait de refaire même voyage chaque année.\n  — Mon Dieu ! ce n'est pas drôle, concluait-il tout bas, —\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1693, "texte": "                        LES CHANSONS NAÏVES                        l55\n\n\n\ntout bas, t a n t il craignait un reproche de la Vierge — et, comme\nen ont coutume les vieux embarrassés, il passait sa main rude\naux rouleaux de sa barbe qu'on eût dits des copeaux tombés\nde son rabot.\n   On traversait une ville toute en créneaux de givre, ainsi qu'il\ns'en détache sur les livres d'étrennes — et des traîneaux cou-\nraient ensonnaillés d'aigrettes, et la moindre boutique, enguir-\nlandée de houx, montrait à sa verrière un sapin de Noël.\n   L a Vierge eut mal au cœur de n'avoir pas un sou pour acheter\nun sucre d'orge à son J é s u s ; mais quoi! ni gens de rue qui\nsoufflaient dans leurs doigts, ni gens emmitoufflés ne voyaient\nsa détresse, ne voyaient la détresse de son blondin bouclé.\n   Q u a n d vint la plaine neigeuse enclose de ciel triste, m a d a m e\nla Sainte-Vierge chanta pour se distraire, et voici que des roses\ns'ouvrirent sur le chemin : pauvres roses, faute d'un clair et\nréchauffant scintil, elles eurent vite effeuillé leurs pétales de\nmiracle !\n   — Ah! les h o m m e s ! quels ingrats! pensait le charpentier; et\ncomme il se disait mi-frondeur en sa barbe et tourmentant du\npoing son tablier de cuir, une fermière, attirée par le chant\nfleurisseur, toute vieille sous sa cornette leur fit signe d'entrer.\n   Vite du lait pour l'enfant! de la soupe à la m è r e ! un verre\nde bonne bière au vieillard Saint-Joseph! et ce fut si touchant\nson geste de paysanne, que Jésus, réveillé dans sa bercette\nd'osier, supplia menottes jointes : — Petite mère, je t'en prie,\nn'allons pas en E g y p t e ; on est si bien ici.\n\n                                               ERNEST    PÉRIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-004", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 156, "page_fin": 162, "titre_corps": "L’Art pour l’Art", "titre_sommaire": "L’Art pour l’Art", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "L Art pour l Art", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 177, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1526, "texte": "L'Art pour l'Art\n\n              LE 3 janvier dernier la Jeune Belgique s'éteignait\n                en adressant, du seuil de l'Hadès, un mélanco-\n                lique adieu au public. Avec un orgueil, d'ail-\n                leurs légitime, elle récapitulait les campagnes-\n                menées, les bons combats soutenus depuis ses\n                origines au nom des principes dont elle lègue\n                le fier héritage aux revues futures.\n   Ces immuables principes remémorent fatalement les immor-\ntels principes, pétris d'universelle philanthropie et de tolé-\nrance, dont s'inspirait, avec une logique inflexible, ce rhéteur de\nRobespierre pour fournir chaque jour de nouvelles victimes à son\nami Fouquier-Tinville. L'humeur polémique de MM. Giraud\net Gilkin est trop mélangée d'indifférence pour les pousser\njamais à faire décapiter leurs contradicteurs — dans l'opinion\npeut-être que ceux-ci n'y perdraient pas grand chose ! Ils n'ont\ndonc aucun cadavre sur la conscience,— sauf celui de la Jeune\nBelgique elle-même, morte d'asphyxie esthétique entre leurs\nmains ! Cependant, comme le roi Charles Ie1' d'Angleterre, elle\nétait constituée pour vivre longuement ; mais, voilà ! d'impi-\ntoyables et savants médecins la purgèrent jusqu'à la consomp-\ntion ! Avec brusquerie ou aménité, douceur ou violence, tantôt\npar la persuasion, tantôt à l'aide d'une experte diplomatie, ils\néliminèrent tous les germes qu'ils considéraient comme mor-\nbides et, à la fin, la vie s'en étant allée en même temps, ils\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2053, "texte": "                        L'ART P O U R   L'ART                  157\n\n\n\ncouchèrent leur cliente exténuée ! — et radicalement guérie —\nsur son lit de mort, autour duquel ils chantèrent un beau chant\nt r i o m p h a l , ironique et funèbre !...\n\n   Elle était restée fidèle aux dieux de sa jeunesse, soit ! Si l'on\najoute qu'avec l'âge elle devint bigote et tira de son principe\nL'ART POUR L ' A R T des conséquences de plus en plus intransi-\ngeantes, étroites et monotones.\n   A prendre cette formule dans son acception large et accep-\ntable, l'art ne saurait, de parti-pris, être subordonné à un but\naccessoire, sans perdre ses qualités d'effusion, de spontanéité ;\nce qui, en somme, fait de l'œuvre la pure efflorescence de la\npensée de son auteur, à l'exclusion de tout alliage étranger, —\nl'harmonieuse expression énoncée selon l'idéal de beauté dont\nil est capable, de sa personnalité intellectuelle et morale.\n   Mais à écouter les conseils de la Jeune Belgique, avant de se\nmettre au travail l'artiste devrait en quelque sorte se dépouiller\nde lui-même ! abjurer la substance même de son individualité\ncérébrale, renier sa conception métaphysique de la vie, tarir\nla source de ses idées, la lumière qui les colore, la logique qui\nleur donne la cohésion, la force enthousiaste grâce à laquelle\nelles deviennent éloquentes et persuasives !\n   L a connexion intime qui met nos actes de concert avec nos\nconvictions, nos sensations avec nos sentiments et fait qu'ils se\ndéterminent mutuellement, l'étrange théorie prétend l'annihiler\nou tout au moins la paralyser chez l'artiste ; celui-ci fera deux\nparts de son cerveau, dans l'une desquelles il relèguera, soi-\ngneusement isolés, tous ses motifs de certitude et de foi, tout\nce qui pourrait animer, vivifier sa pensée, lui donner énergie,\ngrâce, puissance... l'autre, il la consacrera à l'art, à la litté-\nrature !\n   L'œuvre du poète, vous imaginiez-vous, c'est sa créature,\nfaite à sa ressemblance et qui incarne visiblement sa pensée;\nla quintessence de sa réflexion, le verbe exalté de son entité\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2139, "texte": " 158                        DURENDAL\n\n\n\nmentale et métaphysique, avec ses croyances ou ses doutes, sa\nvision philosophique ou religieuse, trouble ou claire, l'intégra-\nlité enfin de son être pensant.\n   Vouloir circonscrire l'art dans le domaine restreint de la plas-\nticité — peinte, sculptée ou écrite — serait, en vérité, le vouer\nà la mort, car n'importe quelle représentation de la vie, pour\nmériter attention, doit impliquer une signification essentielle,\ninduire l'esprit à un ordre de déductions et de corollaires inévi-\ntables... Cela a à peine besoin de démonstration : l'architecture\ngrecque et la gothique portent, sans ambiguité possible, les\ncaractères organiques du temps, de la contrée, de la race, de\nla religion dont elles émanent; et l'insignifiance virtuelle des\nbâtiments modernes provient, sans contredit, de ce qu'il est\nimpossible de saisir l'idée générique qui relie leurs formes\nhétérogènes, empruntées à tous les styles.\n   Certes le poète, le romancier n'ont point mission de philo-\nsopher, cependant leurs fictions perdent tout intérêt, toute\nemprise sur nous si elles ne décèlent une philosophie, une pré-\nconception métaphysique de l'univers, — non point traduites\nen théorèmes et en axiomes, mais implicites, transparaissant au\ntravers la fable ou le poème, comme la conscience qui les éclaire\net les vivifie... Comment, au reste, exiger de l'artiste une image\nde la vie en lui interdisant de donner à son œuvre les carac-\ntères de la vie, de se préoccuper du sens supérieur de celle-ci,\nou en l'obligeant à neutraliser des parties de sa pensée? Notre\ncerveau n'a pas la contexture d'un dictionnaire où toutes les\nnotions sont rangées séparément! Préférences physiques, sym-\npathies morales, convictions religieuses, artistiques, se conjoi-\ngnent, se présupposent en une tète bien organisée ou se\ndéveloppent simultanément. T o u s les éléments solidaires dont\nse constitue notre identité intellectuelle sont plus ou moins\ntouchés, réveillés, mis en vibration par le rayonnant soleil de\nl'inspiration, et forcément ils collaborent à la création, lui\nimpriment sa tendance générale et son accent... Comme la\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2061, "texte": "                          L'ART   POUR   L'ART                    159\n\n\nfrémissante aurore fait resplendir à la fois sur toute la nature,\nvivante et inanimée, les féeries de la lumière, le phénomène qui\nembrase l'esprit de l'artiste, ne se localise point en une région\ncérébrale, mais appelle et coalise toutes les énergies de sa\npensée...\n   Mais pour obéir aux décrets de la Jeune Belgique, l'artiste\ndoit se fermer les yeux à la réalité, chasser de son esprit la\nPolitique, la Science, la Philosophie, la Morale, la Religion, —\nla Religion, surtout! On lui permet d'user des moyens d'expres-\nsion dont il a appris le secret, à condition de n'exprimer\nrien! s'il consent à contrefaire, à tronquer, à énerver sa pensée!\nIl est maître de la forme; qu'il en use, pourvu qu'elle reste vide\net fallacieuse, apparence, simulacre, effigie artistique du\nNéant!...\n   C o n d a m n e r ainsi l'artiste à poursuivre une Beauté à laquelle\nd'avance on retire tous les éléments de la vie, équivaut à l'in-\ncarcérer dans une tour d'ivoire qui, bientôt, deviendrait une\ntour d'inanition et de dépérissement.\n   Il est superflu de marquer que la formule de la Jeune Belgique,\navec sa signification dernière, exclut de l'art non seulement\nEschyle, Sophocle et P h i d i a s ; le D a n t e , Michel-Ange et\nL é o n a r d ; les Van Eyck et Memling; Corneille, Racine, L a\nBruyère, mais encore Chateaubriand, H u g o et Leconte de\nLisle, et Baudelaire aussi, et Barbey d'Aurevilly, et W a g n e r !\nnous voulons dire la majorité de ceux qui depuis les origines\nont acquis quelque droit à être salués du nom d'artiste !\n\n\n   E t serait-il paradoxal d'avancer que cette règle définie de la\nsorte, stérilisant des cerveaux déjà peu féconds, les éloignant\ndes études où l'inspiration se retrempe et s'avive, ait provoqué\nindirectement les hétéroclites littératures que ces dernières\nannées ont vu pulluler? E n vérité, l'art pour l'art s'il confine\nl'artiste en une sorte de territoire sacré, soustrait aux influences\nde la vie et de la réalité, pour le vouer au culte stérile de la\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2197, "texte": " 160                         DURENDAL\n\n\n\nforme, légitime toute la creuse musique de vocables, les sym-\nphonies et les polyphonies décadentes, polymorphes ou soi-\ndisant symbolistes dont les échos ronflent encore; car n'est-ce\npoint là le parfait triomphe de la forme sur le fond, de la lettre\nsur l'esprit? et nul ne suspectera de telles cryptographies d'ar-\nrière-pensées ni même de pensées philosophiques ou religieuses!\n   Qui sait, d'ailleurs? N'est-ce point à la faveur d'une apercep-\ntion de cette conséquence logique que la Jeune Belgique se rendit\nsi accueillante jadis à l'égard des vers-libristes et de M. Mal-\nlarmé, dont elle publia même plusieurs poèmes en prose savam-\nment incompréhensibles? P l u s tard, elle dépensa toutes ses\nénergies pédagogiques et critiques, à réduire le vers-libre en\nchair à pâté; sans résultat, faut-il le dire, puisqu'elle s'adressait,\nd'un côté, au bon public que cette querelle laissait somnolent,\nde l'autre, à des gens d'autant plus convaincus d'avoir raison\nqu'en général le degré et la nature de leurs lumières ne leur per-\nmettaient pas d'apprécier les vérités qui leur étaient proposées.\n   Un phénomène identique se produira si vous tentez de con-\nvertir un sceptique invétéré en lui découvrant les beautés\nprofondes, les puissances essentielles de la religion; son igno-\nrance volontaire et absolue sur ce sujet, qu'il n'a jamais daigné\nproposer à sa réflexion, fera que vos paroles resteront infé-\ncondes, parce qu'il n'existe chez lui aucune habitude de pensée,\naucun courant sympathique qui lui permettraient de compatir,\nfût-ce légèrement, aux idées que vous soumettez à son examen.\nE t si, par hasard, l'un de vos arguments a eu accès en son\nesprit, a fait entrevoir à celui-ci la nécessité supérieure de ce\nque vous lui dites, il usera de tous les moyens pour échapper à\ntoute nouvelle approbation, même secrète, d'une conception\ndont les germes se développant en lui pourraient troubler la\nquiétude ouatée de son existence, devenir funestes à la solidité\ndes principes d'indifférence religieuse et d'impartiale ironie sur\nlesquels il a assis le confort de son avenir moral !\n  Il semble insolite pourtant de voir des hommes d'une intel-\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2042, "texte": "                         L'ART   POUR   L'ART                     161\n\n\n\nlectualité élevée, — certains au milieu de ce monde incertain!\nque les questions religieuses ne valent pas la discussion,\nconvaincus que les croyants sont des imposteurs, des hypocrites\nou des imbéciles, — professer de semblables opinions sur les\nproblèmes qui ont sollicité les plus hauts esprits de tous les\nsiècles et, en même temps, attacher une importance capitale et\ndésespérée à la coupe d'un vers, à une licence prosodique, à\nl'horréfiante absence d'une r i m e ! L'existence de Dieu, la\nR é d e m p t i o n , la vertu des dogmes et des liturgies, admises ou\nrejetées ne sauraient pour eux influer sur l'orientation spiri-\ntuelle d'un artiste; c'est là un attirail à reléguer dans un\ncompartiment réservé du cerveau, derrière une cloison étanche,\nsans communication avec les facultés imaginatives ! Mais une\ninfraction à quelque loi rhétorique prend à leurs yeux l'allure\net l'appareil solennels d'un crime irrémissible dont l'expiation\nexige un châtiment public, prolongé et exemplaire! Cela prête\nà rire.\n   Ils trouvent excessifs et malséants les efforts de prosélytisme\nde gens qui croient posséder une vérité aux conséquences éter-\nnelles et, à la fois, s'épuisent à combattre des tendances contre\nlesquelles toute lutte doit fatalement rester impuissante et qui,\nau fond, n'ont qu'une précaire et illusoire importance. La\nvogue les encourage et s'en dégoûtera bientôt, comme aussi\nde la pseudo-renaissance païenne au profit de laquelle la\nJeune Belgique dépensait son zèle et son ardeur rajeunis. Ce\nmouvement a suscité, sans plus, quelques livres dont le succès\nfut plutôt dû à une certaine crudité délicate qu'à leur approxi-\nmative défroque antique.\n\n\n   Il est, au reste, piquant de constater en passant que\nM. Georges Eekhoud se réclame également du paganisme pour\njustifier les audaces de quelques-unes de ses dernières nouvelles\nqui comptent, il faut en convenir, parmi les meilleures.\n  L a Jeune Belgique annonçait, pour conclure son discours au\n"}, {"page_pdf": 183, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1131, "texte": " 162                       DURENDAL\n\n\n\npublic, que ses rédacteurs se consacreraient désormais à leur\nœuvre personnelle. Les admirateurs de MM. Giraud et Gilkin\nseront certes impatients de la réalisation de cette promesse.\nCurieux, aussi, car on chercherait vainement dans les ouvrages\npubliés du grand poète de Hors du siècle la moindre trace de\npaganisme; son langage, les images qu'il évoque et affectionne\nportent l'empreinte de son éducation catholique; et l'âme\nanxieuse, pleine de superbe et d'angoisse qu'ils décèlent, est\nbien éloignée de la sérénité antique.\n   M. Gilkin, lui, fardé de magie, partagé entre la philosophie\nallemande et la khabale, esprit ambigu, rempli de subtilités et\nde disputes, passionné des singularités et des exceptions qu'il\ns'imagine détester, on le rêverait moins à Athènes qu'à Alexan-\ndrie, parmi les rhéteurs qui essayaient de concilier en un impos-\nsible ésotérisme la superstition et la foi, — ou à Byzance.\n   Quant à M. Gille, dont le paganisme paraît de bon aloi, il\nsacrifie un inépuisable fromage à Pan, Dieu des moissons.\n\n\n                                          ARNOLD   GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-005", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 163, "page_fin": 166, "titre_corps": "Les Prophètes", "titre_sommaire": "Les Prophètes", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "Les Prophètes", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 184, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 970, "texte": "Les Prophètes\n\nIl est entre nous tous des Hommes dont la tête,\nComme un roc par l'écume inutile battu,\nPasse du front levé la foule au cou têtu,\nDont le silence parle encor dans la tempête,\nLorsque le bronze et l'or des tonnerres s'est tu;\n\nSur qui l'extase ardente a déployé ses langues\nDe sacre, et qui, redescendus du char de feu,\nQuand leurs pieds nus secouent aux parvis du Saint Lieu\nLa poussière attachée à leurs plantes exsangues,\nDe la cendre des dieux font offrande au seul Dieu.\n\nSi le peuple endurci parfois blasphème et doute,\nMéprisant la rumeur de l'univers charnel,\nDans la hautaine nuit, dans le jour solennel,\nLa montagne tressaille et la colline écoute\nGronder dans leurs accents le cri de l'Eternel.\n\nIls vont : les Elohim dans l'orage répondent\nA leur voix, et l'éclair devant leurs yeux s'enfuit,\nL'aveugle genre humain devine dans sa nuit\nSur les mortes cités les cités qui se fondent;\nEux seuls ont vu la main qui frappe et reconstruit,\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1653, "texte": "164                           DURENDAL\n\n\n\n      Compris ce qu'elle grave et lu ce qu'elle efface ;\n      Et quand ils ont senti, prêt à se révéler,\n      L'Esprit, comme une nue, en eux s'amonceler,\n      Eux, à qui le Jaloux a parlé face à face,\n      Quand ils parlent aux rois, n'oseraient pas trembler.\n\n      Mais quand la vision des ténèbres qui hante\n      Leurs êtres par l'angoisse unique terrassés,\n      Sur leurs faces que frôle et mouille un vent glacé,\n      Se pose, oiseau nocturne aux ongles d'épouvante,\n      Et fait blanchir leurs chairs sous le poil hérissé ;\n\n      Quand dans leurs chevelures ils craignent le passage\n      Du souffle précurseur de ce qui doit finir,\n      Quand ils écoutent, vers les âges à venir,\n      Dans l'haleine du gouffre effleurant leur visage,\n      D'invisibles chevaux se cabrer et hennir,\n\n      Et soupçonnant, parmi les croupes effarées\n      Des coursiers ralliant le vol des chars enfuis,\n      Dans l'essor des béliers grinçant sur leurs appuis\n      Ebranlant à grands coups le grès des tours carrées,\n      Des bouches de buccins rondes comme des puits ;\n\n      Quand ils voient au désert de sel, que rien ne vide,\n      Les squelettes couchés, confondus en monceaux\n      Réguliers et pareils à des lits de roseaux,\n      S'animer avec un grésillement aride,\n      Et retrouver des mains pour rassembler leurs os,\n\n      Avec leurs nerfs rompus renouer leurs vertèbres,\n      S'ériger sur leur plante inerte et, soulevant\n      Des bras mal attachés qui craquent dans le vent,\n      Implorer, dans l'horreur de leurs hontes funèbres,\n      Le ciel muet qui roule aux pieds du Dieu vivant ;\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1257, "texte": "                     LES PROPHÈTES                       165\n\n\nC'est que, tel le chasseur qui, rampant sur le ventre,\nA gravi du Liban les sommets foudroyés,\nEt, d'un bond, sur les rocs de nuages noyés\nS'élance, et, de ses poings, à la gueule d'un antre\nÉtreint quelque aigle énorme aux cheveux éployés,\n\n\nIls ont guetté, dans leur songe obscur, les paroles\nDe l'abîme, et, couchés sous le porche béant\nD'où montent les vapeurs étranges du néant,\nIls ont pris les oiseaux monstrueux des symboles\nEntre les doigts de fer de leurs mains de géant.\n\n\nEt, devant leurs captifs formidables, dans l'ombre\nLumineuse des monts, quand ils ploient les genoux,\nC'est que, plus grands aussi que les Rois et que nous,\nIls savent incliner sous l'Esprit qui l'encombre,\nLeur front dominateur de gloire et de courroux.\n\n\n\n\nEt, jusqu'au dernier jour de la démence humaine,\nIgnorants de l'outrage et sereins sous l'affront,\n Verbe de Vérité ! tes Prophètes verront\nFumer, dans l'occident de fer rouge et d'ébène,\nLes funérailles d'or des ères qui seront.\n\n\nTant que vivra la vie et brûleront les astres,\nAnxieuse d'avoir jadis ouï leurs pas,\nL'Humanité, qui veille et se parle tout bas,\nSera, sous la nuée où tremblent les désastres,\nUne montagne où les lions ne dorment pas.\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 408, "texte": "166                          DURENDAL\n\n\n\n      Et, quand viendra le soir des suprêmes colères,\n      Quand les siècles déchus briseront leur faisceau,\n      Quand la Droite de Justice, comme un vaisseau,\n      Grandira parmi les terreurs crépusculaires.\n      Le disque noir du Soleil mort mettra le sceau\n\n      Au Livre refermé des choses accomplies.\n\n\n                          SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-006", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 167, "page_fin": 170, "titre_corps": "Conte à Millie", "titre_sommaire": "Conte à Millie", "signature_source": "Blanche Rousseau", "ancre_debut": "CONTE A MILLIE", "ancre_fin": "BLANCHE ROUSSEAU", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 190, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2147, "texte": "CONTE A MILLIE (1)\n                                                          A   Monsieur   L'ABBÉ   HENRY   MOELLER.\n\n\n\n\n                   IL y a longtemps, longtemps, Millie, j'ai connu quelqu'un\n                     qui habitait ici, clans cette maison close, au milieu du parc\n                     abandonné : un petit joueur de flûte qui savait aussi\n                     chanter d'une voix ravissante .. Non! ne demande rien\n                     aux autres... Il y a longtemps, longtemps et personne ne\n                     s'en souvient plus... C'était un frère de l'éveilleur et aussi\n                     du petit forgeron qui a quitté Mousty pour un pays loin-\n                     tain... Il vivait seul dans la grande maison, dont les\n fenêtres et les portes étaient toujours fermées; il ne sortait jamais dans le\n village et personne ne lui avait parlé... On ne savait pas d'où il venait, mais\n ce devait être d'une lointaine et merveilleuse contrée, car on disait qu'il\navait planté dans son jardin des plantes inconnues et splendides, des arbres\nétranges chargés de fleurs blanches et de fruits dorés... On ne pouvait pas\nles voir, car les massifs de lilas cachaient tout le jardin, mais on connaissait\nleur existence par l'odeur des fruits, qui était délicieuse. Tous ces arbres\nétaient pleins d'oiseaux extraordinaires au plumage chatoyant, rose ou\nmordoré ou blanc d'argent, avec de longues ailes et des aigrettes couleur du\njour... Ils ne chantaient pas comme les autres oiseaux, mais la nuit ceux\nqui passaient devant le jardin entendaient un murmure étrange et très doux,\nsemblable à la voix des coquillages, qui elle-même imite le bruit de la\nmer... c'était un peu triste et c'était monotone comme la plainte des\nvagues; cela durait jusqu'au jour.\n  A chaque coucher de soleil le petit homme sortait de la maison et venait\nappuyer son visage pensif contre la grille pour voir passer les femmes qui\nvont à la source avec un seau dans chaque main et une grappe d'enfants\naccrochée au jupon. Il était pâle et regardait parfois vers le ciel où voguent\n\n (1) Pages inédites d'un prochain livre : Contes de   Mousty.\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2913, "texte": " 168                              DURENDAL\n\n\n\nles nuages, qui sont les voyageurs du paradis, et ses lèvres ne souriaient\npas... Pourtant quand le jour avait été beau et qu'on entendait rire les\nenfants, et que les arbres étaient très verts, quand les fleurs semblaient plus\njolies et que des abeilles attardées volaient silencieusement dans le tran-\nquille crépuscule, le petit homme joignait les mains, inclinait un peu la tête\nsur la poitrine et chantait une petite prière d'une, voix si douce et si ravis-\nsante que tout le monde aux environs se taisait pour l'entendre. C'était\ntoujours la même chanson ; elle disait à peu près ceci : « O mon Dieu ! je suis\ntout seul et je suis triste... Pourquoi m'avez-vous laissé ainsi? J'avais\nautrefois beaucoup de choses que j'aimais, mais vous me les avez prises...\nO mon Dieu! j'ai beaucoup pleuré... » Et d'autres fois il jouait de la flûte, et\nla voix de la flûte disait les mêmes pensées que la voix du petit homme,\net bien que ce fût triste, c'était si tendre et si doux que chacun se sentait\n charmé.\n   Les petits enfants surtout aimaient le musicien. Aux premiers sons du\npetit homme on les voyait quitter leurs jeux et courir vers le grand jardin\nen tenant leurs sabots dans la main pour ne pas faire de bruit. Ils se ran-\ngeaient silencieusement devant la grille les doigts entrelacés, et écoutaient\n en retenant leur souffle, les yeux fixés sur la figure blanche du chanteur.\n Lui ne les voyait pas; il ne savait pas qu'il y avait devant lui des petits\nenfants qui l'écoutaient..., car il avait toujours les yeux levés au ciel vers\nles barres roses du soleil couchan ou les menues étoiles blanches apparues\n les premières. « O mon Dieu! disait-il, j'ai beaucoup pleuré. » Et les petits\nenfants n'étaient pas tristes, mais quelque chose dans leurs âmes frémissait\ndoucement et ils auraient voulu s'approcher et baiser le visage du petit\n homme... Je suis seul, je suis seul...» chantait la flûte... Et les petits enfants\ntendaient vers lui la chaîne de leurs bras enlacés, tandis que leurs corps\ns'inclinaient comme pour la danse, mais le petit musicien ne voyait pas ces\n choses et rentrait dans la maison sans regarder autour de lui.\n  Cependant, un soir qu'il avait chanté sa chanson, une petite fille plus\nhardie que les autres s'avança vers la grille : elle toucha la main pâle du\npetit homme immobile qui ne l'avait pas vue venir, puis elle lui demanda :\n«Qui est-tu? Pourquoi n'y a-t-il personne dans ton jardin... et ne sais-tu\npas d'autres chansons? Le petit chanteur la regarda en silence, puis il\nregarda tous les enfants alignés devant la grille et sourit.\n  A la vue de ce sourire tous les petits enfants avancèrent un à un, et un à\nun vinrent toucher la main blanche du petit homme, et alors ils n'eurent\nplus peur de lui et osèrent lui demander : « Pourquoi chantes-tu toujours la\nmême chanson? Pourquoi n'y a-t-il personne dans ton jardin? »\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2990, "texte": "                              CONTE A MILLIE                                l69\n\n\n\n    — Je chante toujours la même chanson, dit le petit homme, parce que je\n n'en connais pas d'autres; il n'y a personne dans mon jardin parce que ceux\n que j'aimais m'ont quitté.\n    — Nous t'apprendrons des chansons, dirent alors les petits enfants, nous\n entrerons dans ton jardin si tu veux nous ouvrir la porte. Le petit homme\nsourit encore, mais il n'ouvrit pas la porte et rentra dans la maison.\n    Mais les enfants revinrent le lendemain, et le lendemain, et d'autres len-\n demains nombreux, et ils apprirent au petit homme des chansons nouvelles.\n C'étaient des rondes qu'ils dansaient en se tenant la main.\n    Où allez-vous, la Marguerite? et Qu'est-ce qui passe ici si tard? et la Petite\nBoiteuse, et bien d'autres encore... Le petit homme, qui d'abord les regardait\nen souriant, se mit bientôt à chanter avec eux. Parfois les mots tristes de\nsa prière montaient à ses lèvres sans qu'il en eût conscience, mais il les.\nchassait aussitôt pour dire les mêmes paroles que les enfants... Eux dan-\nsaient joyeusement, et quand ils étaient fatigués ils s'asseyaient dans l'herbe,\net le petit homme jouait sur sa flûte des airs nouveaux et ravissants qu'il\ninventait à mesure, si gais et si entraînants que les petits enfants frappaient\ndans leurs mains en riant et criaient : « Encore! encore! » dès qu'il s'arrêtait.\nEt le petit homme inventait encore de nouveaux airs, sans se lasser,\njusqu'à ce que le ciel fût plein d'étoiles et que dans l'ombre on ne distinguât\nplus les visages... Alors chaque enfant avançait sa petite main entre les\nbarreaux de la grille pour toucher la main pâle de son ami, et ils s'en allaient\nen criant : \" Adieu! adieu!... \" et faisant des signes et envoyant des baisers\njusqu'au coude de la route...\n   Le petit homme restait à les regarder longtemps, longtemps... Il écoutait\nle bruit de leurs sabots décroître avec les rires grêles... puis, quand il n'en-\ntendait plus rien, tout bas, pour lui seul, il chantait sa prière triste.\n   Pourtant il n'avait jamais ouvert son jardin, et la petite fille qui avait osé\nla première s'avancer jusqu'à la grille lui demanda un jour : « Ne nous lais-\nseras-tu jamais entrer chez toi ? On dit qu'il y a chez toi des arbres étranges,\ndes fruits d'or, des oiseaux merveilleux... Ne veux-tu pas nous les montrer? »\n   — Entre, dit le petit homme. Il ouvrit la grille et tous les enfants\nentrèrent... Ils avaient un peu peur, ils ne savaient de quoi, ils marchaient\nà petits pas en se tenant les mains, mais quand ils virent les grandes fleurs\net les arbres étonnants aux branches ployantes sous le poids des fruits d'or,\nils eurent envie de rire et de battre des mains .. pourtant ils n'osaient pas\nbouger, intimidés par ces merveilles ; mais le petit homme leur dit : \" Pour-\nquoi restez-vous immobiles? Jouez, soyez joyeux. \" Et lui-même prit entre\nses lèvres sa flûte qui chanta sa chanson la plus douce et la plus g a i e . . .\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2086, "texte": "  170                              DURENDAL\n\n\n\n Alors les petits enfants se mirent à jouer et à courir dans une très grande\n joie, et le petit homme leur dit : \" Mangez les fruits, cueillez les fleurs. \" Ils\n mangèrent donc les fruits délicieux et cueillirent les plus belles fleurs pour\n en faire des couronnes, qui se fanèrent bientôt; le petit homme les regardait\n en souriant et quand ils parurent accoutumés à ces belles choses il les con-\n duisit dans un autre jardin que masquait un massif d'orangers, où il y avait\n des arbres plus beaux encore, des fleurs plus adorablement parfumées, sous\n un ciel rose comme une rose pâle. Puis, après que les enfants eurent fait le\n tour de ce jardin et admiré chaque chose, il leur dit : « Ce n'est pas tout\n encore... » et il les fit entrer dans ce qui ressemblait à un paradis.. .\n    Là s'étendaient de tranquilles étangs fleuris de nénuphars d'or et de neige,\n où nageaient de grands cygnes... et des lys poussaient comme les pâque-\nrettes dans des pelouses onduleuses. Là aussi étaient les oiseaux merveil-\n leux qui remplissaient l'air du doux bruit de coquillage qu'ils faisaient en\n chantant bas; à la vue de leur plumage d'argent et de l'eau transparente,\n des lys, des grands cygnes, les enfants sentirent une joie nouvelle les\n envahir peu à peu; ils cessèrent leurs jeux, se groupèrent en silence au bord\n d'un étang... \" Êtes-vous heureux? demanda le petit homme?. .. \" Eux\n chuchotèrent : Oh ! o u i . . . les choses sont si belles!... Qui t'a donné tant\n de beautés? » Et le petit homme dit :\n   — Personne ne me les a données, elles sont nées de mes larmes. . . J'ai\n beaucoup pleuré et chacune de mes larmes s'est transformée en fleur, en\n oiseau, en fruit d'or. J'ai vécu solitaire parmi ces merveilles sans comprendre\nleur utilité, mais parce que vous avez écouté ma chanson triste et touché\nma main à travers le grillage, j'ai su que ces choses étaient faites pour la\njoie des petits enfants... Allez, jouez, petits enfants, mon jardin est à vous.\n\n                                                     BLANCHE ROUSSEAU.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-007", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 171, "page_fin": 175, "titre_corps": "La Jeune Belgique et la Littérature catholique", "titre_sommaire": "La Jeune Belgique et la Littérature catholique", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "LA JEUNE BELGIQUE", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 194, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1396, "texte": "LA JEUNE BELGIQUE\n                        ET LA LITTÉRATURE CATHOLIQUE\n\n\n\n\nL      E 25 décembre 1897 parut le dernier numéro de la Jeune\n           Belgique.\n    L a revue, fondée par Max Waller, comptait dix-sept ans\nd'existence.\n    C'est une œuvre qui tombe, c'est une génération qui finit.\n    H i e r encore, en contradiction avec la Jeune Belgique sur des\nquestions primordiales, Durendal croisait le 1er avec elle...\nMais aujourd'hui trève aux polémiques : l'adversaire vient de\nt o m b e r en pleine vaillance et en pleine vigueur, et notre geste,\ntantôt d'attaque, s'achève en un salut de gratitude et d'admi-\nration !\n   Oublions en ce m o m e n t , et nos désaccords sur l'art pour l'art,\net nos divergences sur la Poétique, et nos oppositions sur la\nnécessité d'une littérature belge n a t i o n a l e ! . . . Ne nous souve-\nnons que de ceci : la Jeune Belgique fut l'initiatrice de notre\nrenouveau artistique ; elle suscita les révoltes fécondes,\namorça les haines libératrices, osa les iconoclasmes nécessaires\npar qui la patrie fut dotée d'une littérature personnelle, origi-\nnale, puissante, au diapason de la Modernité !\n  Belles et chères années aurorales de notre jeunesse, où les\naspirations vagues et confuses de nos âmes à s'essorrer hors des\nambiantes et stériles routines se trouvèrent réalisées soudain\ndans une œuvre au titre d'audace : la Jeune Belgique! à la pro-\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2078, "texte": " I72                        DURENDAL\n\n\n\nvocatrice devise : Ne crains! au chef téméraire comme nos\nenthousiasmes et pensif comme nos mélancolies : Max Waller !\n   Celui-là, la Mort a beau l'avoir pris depuis dix ans environ,\net le temps en vain a effrité ses fragiles plaquettes de songe\nironique et tendre : au seuil de nos souvenirs littéraires, inou-\nbliablement auréolé de sympathie reconnaissante, se dresse ce\nprofil dandy et romantique de l'initiateur, dont le geste de\ndécision vaillante et espiègle entraîna toute une jeunesse à la\nbataille de l'Art régénéré par la sincérité.\n  T ô t vinrent, je le sais, les clairvoyances décevantes, et les\njeunes catholiques durent aux principes essentiels de leur F o i\nde se séparer d'une école qui domestiquait le Dogme et la\nMorale à une idolâtrique souveraineté de l'Art.\n   Cette scission se fit avec une loyale netteté ; des déclarations\nmultiples, répétées à des périodes diverses, ne laissèrent subsis-\nter aucune équivoque.\n   E t si notamment, vis-à-vis des œuvres qui émanent de la\nJeune Belgique, des réserves s'imposèrent, quelquefois au point\nde vue religieux, plus souvent au point de vue moral, ces\nréserves furent toujours formulées en temps et lieu avec la fran-\nchise et la précision qu'il fallait; aujourd'hui encore comme\njadis nous blâmons carrément les écarts, parfois graves, auxquels\ntels de ces écrivains se laissèrent entraîner, quelques-uns par\ntempérament, d'autres par bravade, la plupart par sujétion à\nl'orgueilleuse et décevante théorie de l'art pour l'art.\n   Mais d'autant plus à l'aise sommes-nous,— envisageant en ce\nmoment le seul point de vue littéraire, — de proclamer l'in-\nfluence prépondérante que la Jeune Belgique exerça sur les\ndestinées artistiques de la Belgique et de saluer, au m o m e n t où\nelle consomme sa dispersion, la brillante pléiade d'artistes qui\nœuvrèrent sous son étendard.\n   C'est Rodenbach, le confesseur mélancolique des vieilles cités\nflamandes; c'est Verhaeren, l'hiératique et sculptural poète des\nMoines, avant de devenir le visionnaire halluciné et génial des\n"}, {"page_pdf": 196, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2012, "texte": "                                DURKNDAL                              I73\n\n\nVilles tentacidaires ; c'est Giraud, l'évocateur prestigieux du\nMoyen âge « énorme et délicat » ; c'est Gilkin, psychologue\ntrop complaisant des pires perversités sensuelles, mais écrivain\nau verbe ardent de coloris et de puissance; c'est ce profond\ninquiéteur d'âmes, Maeterlinck; c'est E e k h o u d , le romancier\nrubénien, héritant de son immortel modèle la force, la richesse\n— et aussi la b r u t a l i t é ; c'est Demolder, le bâtisseur d'Yper-\nd a m m e , ville d'ingénue légende, aux mysticités respectueuse-\nm e n t réalistes ; ce sont deux critiques informés et sagaces —\nl'un mort dans la misère comme il convient à celui qui veut, en\nnotre doux p a y s , vivre de sa p l u m e ! — N a u t e t et Verlant; c'est\nun harmonieux conteur de contes bleus, H e n r y Maubel ; ce sont\nd'autres encore : D e l a t t r e , Van Lerberghe, Goffin, Destrée,\nValère Gille, Cartuyvels, Ansel...\n   La Jeune Belgique,— et tous ceux-là, les aînés surtout, que\nnous venons de citer, furent la Jeune Belgique,— en m ê m e temps\nqu'elle dégagea notre pays du marasme des cantates pom-\npeuses, des fades madrigaux et des fables bébêtes où il patau-\ngeait depuis i83o, en m ê m e temps qu'elle le dota d'œuvres\nmarquées au sceau de la personnalité, se fit gloire de restaurer\nla mémoire, voilée d'oubli et d'indifférence, des quelques rares\nartistes qui, parmi la médiocratie ambiante, gardèrent dans\nleur pensée attristée et transposèrent dans leurs livres méconnus\nls souci de l'art pur, vrai, sincère : De Coster, Pirmez, Van\nHasselt.\n   Voilà plus de raisons, qu'il n'en faut, n'est-ce pas, pour justifier\nl'hommage qu'il nous a plu de rendre ici à la Jeune Belgique\ndisparue : sans perdre de vue tout ce qui nous sépara d'elle,\nnous devions à la vaillante rénovatrice de notre Art, cette impar-\ntiale reconnaissance de ce que sa mission eut de vraiment\nsalutaire et de bienfaisant !\n\n\n\n  L e s morts enterrés, si nous parlions des vivants.\n"}, {"page_pdf": 197, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2033, "texte": " 174                        DURENDAL\n\n\n\n  Je serais fort aise de reprendre certain entretien interrompu,\nil y a près de dix ans, avec quelques prophètes, alors de cata-\nclysmes.\n   C'était à l'origine du mouvement littéraire catholique et\nmoderne, et les plus noires prédictions pleuvaient sur ses\ninitiateurs : « Vous avez beau, disait-on, vous affirmer catho-\nliques et prétendre le rester... L'art contemporain, dont vous\nvoulez faire l'arme de vos croyances, vous entraînera insensible-\nment, sirène perfide, vers les équivoques morales et les indiffé-\nrences religieuses... Quelle responsabilité vous assumez vis-à-vis\nde la jeunesse conviée à vous suivre!... Vous lui prêchez l'irres-\npect des disciplines séculaires ; vous abattez devant elle les bar-\nrières traditionnelles — et vous ne vous doutez pas qu'elle pro-\nfitera de la liberté que vous lui inculquez, d'abord pour dédai-\ngner les règles saines de l'art et ensuite pour se créer un idéal\nlittéraire vis-à-vis duquel la Morale et la Religion seront subal-\nternisées... Au lieu d'orienter la littérature belge dans le sens de\nvos croyances, vous imprimerez à vos croyances un coup de\nbarre dans le sens-de l'art pour l'art... Et avant peu vous irez\ngrossir, en vous y absorbant, le bataillon de La Jeune Belgique. »\n  Ainsi clamaient ces augures — en leurs conférences et leurs\njournaux.\n   Que ces horoscopes, inquiétants jadis, nous paraissent aujour-\nd'hui savoureusement amusants!\n  Voyons, les broyeurs de noir, voulez-vous faire avec nous le\ntour de ce champ de bataille de l'art où les catholiques com-\nbattent depuis dix ans... Ah! certes, quelques théories y\ngisent, mortes! qui vous fuient chères au point que vous les\naviez érigées pour la jeunesse en dogmes littéraires !... Quelques\nréputations aussi, enfants de vos conventionnelles réclames, y\ndorment du sommeil de l'oubli... Mais à côté de ces vestiges\nd'nne littérature disparue, disparue au point qu'il ne lui reste\nplus une revue, quels signes incontestables d'une ardente et\nvictorieuse vitalité.\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1984, "texte": "                            DURENDAL                          175\n\n\n     L à où l'art pour l'art, vaine et néfaste acrobatie de mots,\n trôna en maître, règne l'art auréolé de Foi et de Charité, l'art\n qui prie et l'art qui évangélise, l'art qui soit une glorification\n de Dieu et l'art qui soit un viatique des foules !\n     Des poètes chantent, et leurs chants ne sont que le prolon-\ngement ému et vibrant de leurs croyances... Des conteurs\ndédaignent les tenues psychologies mondaines et compliquées\npour analyser, dans le cœur humain, l'éternelle et dramatique\nlutte de la Chair et de la Grâce !... Des critiques jugent, et leur\nj u g e m e n t est une œuvre de chrétienne loyauté, flétrissant le\n Mal, mais saluant le Beau partout où il se rencontre, fût-ce\nchez l'adversaire... E t des revues claquent fièrement au vent de\nl'apostolat littéraire et artistique, diverses d'allures selon\nles milieux auxquels elles s'adressent, mais également vivantes,\ncombatives, attentives à l'éternelle évolution de la pensée\nhumaine !\n  - Ceux qui ont espéré que les lettrés catholiques compromet-\ntraient leurs convictions dans la croisade commencée il y a dix\nans en ont été pour leur malpropre petit calcul ; en est-il un\nseul parmi nous contre lequel on puisse à cet égard élever la\nm o i n d r e suspicion?\n   E n même temps les catholiques n'ont cessé pourtant d'être\nattentifs à tous les progrès de l'idée artistique; le modernisme,\ndans ses conquêtes progressives et diverses, a subi l'orientation\nqu'ils tâchaient de lui imprimer vers l'idéal chrétien, au point\nque les catholiques demain seront les maîtres et les guides du\nmouvement littéraire en Belgique, s'ils veulent bien puiser une\nleçon d'union fraternelle et d'émulation loyale dans le spectacle\ndes rivalités jalouses et destructives qui ont émietté les efforts\net énervé l'influence des groupes qui exercèrent jusqu'en, ces\nderniers temps l'hégémonie artistique.\n\n                                      FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-008", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 176, "page_fin": 177, "titre_corps": "Béguinage : I. 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De là dans les admi-\n               rations comme dans les critiques un continuel\n               système de porte-à-faux qu'il est indispensable\n               de faire cesser.\n   U n mystique, pour les uns, pour l'ordinaire peuple chrétien,\nchristianus populiis, c'est l'ascète, c'est-à-dire l'homme ou la\nfemme qui, par des pratiques de piété et principalement par\ndes pratiques de macération et mortification, tâche de donner\nà son âme sur le corps cette prépotence, qui est toute la char-\npente de la perfection chrétienne. U n mystique, pour les litté-\nrateurs, principalement les jeunes de la nouvelle école, c'est\nle penseur qui travaille à pénétrer dans le domaine des choses\noccultes, incogniscibles et revêt sa pensée d'une robe d'apoca-\nlypse plus ou moins authentique. U n mystique, enfin, c'est\nquelquefois l'halluciné, le visionnaire doux qui passe au travers\nde la vie avec la tête dans le nuage, pauvre créature presque\n"}, {"page_pdf": 203, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2056, "texte": " 180                        DURENDAL\n\n\n\nirréelle, à coup sur irresponsable, à laquelle les bonnes âmes\nsouhaitent de ne point finir comme l'astrologue de la fable.\n   Or, rien de tout cela ne correspond grammaticalement à la\nvaleur propre du mot : mystique. Ce sont autant de sens\ndérivés, imprécis, figurés.\n   Tâchons donc de remettre les choses au point. T o u t le m o n d e\nadmet qu'il n'est, point à la pensée humaine de plus noble et de\nplus légitime sujet de méditation que l'être de Dieu. Depuis\nPlaton jusqu'à Spencer, tous les plus beaux génies dont\ns'honore l'humanité, tous ceux qui ont ajouté quelque chose à\nla pensée humaine, qui ont agrandi et reculé notre horizon\nintellectuel, Socrate, Aristote, Moïse, Job, Isaïe, Ezéchiel,\nP a u l , Jean, Augustin, T h o m a s , Bacon, Newton, Descartes,\nPascal, de Maistre, pour ne citer que les plus hautes têtes, ont\nvu tour à tour leur regard d'aigle se fixer éperdûment sur ce\nsoleil des intelligences.\n   Mais de ces voyants, les uns, comme Moïse, ont vu de « la\ngloire de Dieu ce que peut en voir un homme sans t o m b e r\nm o r t » , et le visage a gardé la coruscation de l'éclat divin,\ncomme Job ou Ezéchiel ont entendu la voix qui sortait du tour-\nbillon, comme Paul ou Jean ont vu les théories célestes s'éployer\nen d'indicibles splendeurs ; les autres n'ont pas été marqués de\nce cachet supra-humain que les Grecs auraient appelé l'apo-\nthéose des demi-dieux.\n  C'est que l'Etre se laisse contempler de deux manières : ou\nbien par l'œil interne, dont est pourvue toute créature raison-\nnable, ou bien d'une façon externe, par une effluve anormale de\nlumière et de clarté, dont jouissent quelques privilégiés.\n   Quelques hommes remarquables, vivant d'une vie supérieure,\nont porté la raison discursive à ses plus hautes limites; ils\nont, par une continuelle attention, ajouté à la pénétration con-\ngénitale de cet œil interne tout ce que l'art et l'entraînement et\nla méthode de vie et l'éducation de la pensée peuvent apporter\nde perfectionnements et de secours. Les Soliloques de saint\n"}, {"page_pdf": 204, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2100, "texte": "                        MYSTIQUES    FLAMANDS                     181\n\n\n\nAugustin, les Élévations de Bossuet, les Méditations philo-\nsophiques de Descartes sont de ce suprême travail humain\nles plus parfaits exemples. L'on peut dire de ces livres qu'ils\nsont les bornes-frontières de l'esprit h u m a i n ; au delà, c'est la\nfolie... ou le mysticisme.\n   Car la raison raisonnante, les idées pures, sont enrobées,\nemmaillottées dans les sens comme un h o m m e serait enfermé\ndans une cave. L e lieu est ténébreux, il n'est point absolu-\nment ténèbres ; par les soupiraux filtrent quelques avares\nrayons lumineux qui s'accrochant à toutes les aspérités, se\nréfléchissant à l'infini, font à cette cave une atmosphère de\nbrouillard insupportable à l'œil et que l'emmuré voudrait bien\ndissiper. Il clignote de l'œil, il rétrécit sa pupille, il condense\ncomme dans une mince fente de paupière tout ce qu'il peut\nramasser de rayons lumineux et il arrive après tous ces efforts\nà produire un de ces admirables livres que nous venons de\nciter.\n   Mais il est possible aussi que ce penseur soit un ascète,\nc'est-à-dire que par esprit d'imitation de Jésus-Christ il n'ait\nlaissé de son corps que ce qu'il faut pour ne pas mourir. T a n t\nde mortifications, tant de pénitences, une si sévère discipline\ndes sens et des passions ont rendu le corps comme diaphane ;\nles murs de la prison sont devenus si minces que l'âme trans-\nparaît presque... et alors Dieu peut accorder à cet amoureux de\nsa gloire et de son éclat que ces murs, qui ne sont plus qu'un\nsimple écran, deviennent lumineux, presque d i a p h a n e s , et qu'on\nle voie au travers comme on voit le soleil au travers d'un\nverre fumé. Quelquefois même il enlève ce dernier intermé-\ndiaire et l'on reste tout ébloui dans l'irradiation de l'astre-roi,\naveuglé, les yeux brûlés, et l'on écrit alors de ces cris d'âme, de\nces paroles sans suite, presque sans signification, qui sont ces\npages étonnantes qui étincellent de-ci, de-là dans Denys l'aréo-\npagite, Ruysbroeck ou T h é r è s e .\n  Cette différence dans la faculté de vision est très simple à\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2034, "texte": " 182                         DURENDAL\n\n\n\ncomprendre. Elle s'explique d'un côté, objectivement, parce que\nDieu, l'Être libre par excellence, « qui a, comme parle l'Écri-\nture, créé les étoiles et les étoiles », donne ses dons à qui il L u i\nplait, et subjectivement par le degré de dépouillement où, avec\nla grâce de Dieu, atteint le voyant. Or, dans cette œuvre de\nrenoncement, d'abnégation et d'amour, ce sont évidemment les\nfemmes qui doivent l'emporter. Voyez simplement ce qui se\npasse dans le modeste cercle de la famille, chez les épouses et\nles mères. Où est le renoncement, l'amour désintéressé, la plus\ncomplète abnégation du Moi? De là ces mariages mystiques de\nsainte Catherine de Sienne, de sainte Thérèse, de sainte Agnès\nde Montepulciano et de tant d'autres. Elles sont à la lettre les\nfiancées du Christ. E t après elles viennent les hommes simples,\nles hommes-enfants, ceux dont le Charpentier de Nazareth\ndisait : « Si vous ne devenez semblables à des enfants, vous\nn'entrerez pas dans le Royaume du Ciel. »\n  A l'appui de cette affirmation, voici une liste très incomplète\nde mystiques :\n   Denys l'aréopagite, Colombin, Catherine de Gênes, Made-\nleine de Pazzi, Pierre d'Alcantara, Ursule Benincara, J e a n n e\nde Matel, François de Bergame, Lutgarde, Agnès de Monte-\nPulciano, Ida de Louvain, Colette, Brigitte, Gertrude,\nMechthilde, Catherine de Bologne, Philippe de Néri, Véronique\nde Binasco, Lucie d'Adelhausen, Angèle de Foligno, Catherine\nde Sienne, Marie d'Oignie, Ruysbroeck, Jean d'Afflighem,\nMarie Villana, Hippolyte, Véronique Juliani, Julienne Falco-\nnieri, Alpêde de Cadoto, Elisabeth de Schonau, Antoine de\nPadoue, Laurent Justinien, Colombe de Rieti, H i l d e g a r d e ,\nAngélique de Fiésole, Suzon, Tauler, Catherine E m m e r i c h ,\nH e r m a n Joseph, Jeanne de la Croix, Catherine de Cordoue,\nChristine l'Admirable, Ursule de Valence, Françoise Romaine,\nJean de la Croix, Thérèse, Marie d'Agréda, Brigitte de\nSuède, etc., etc.\n  Ce sont là ceux que nous appellerons volontiers les mystiques\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1720, "texte": "                      MYSTIQUES FLAMANDS                      183\n\n\n\ndu premier ordre, ceux qui ont vu, les Christophe Colomb de la\nténèbre encerclante. Ils ont tous, les uns plus, les autres moins,\npénétré dans l'au-delà et reculé l'horizon des connaissances\nhumaines.\n  Après les découvreurs, les organisateurs, comme après les\nColomb, les Pachéco. Ceux-là, ce sont les mystiques du deuxième\nordre.\n  Ils sont légion, ils portent les plus beaux noms de l'Église, et\ndepuis D e n y s , le disciple des apôtres, jusqu'au P . Faber, ils\nse passent tour à tour, comme des coureurs antiques, le flam-\nbeau de la théologie mystique, celle qui vit d'illuminations et\nde sentiments affectifs plutôt que de raisonnements et de\ndéductions.\n   Les sentiments de ces docteurs sont admirablement traduits\npar cette délicieuse prière du plus beau des livres sortis de la\nmain des hommes : L'Imitation.\n   « O Dieu, Vérité !\n   Q u e je sois uni à T o i dans un perpétuel amour !\n   Il me pèse de lire et d'entendre une foule de choses humaines :\n   C'est en T o i que se trouve tout ce que je veux et tout ce que\nje désire !\n   Que tous les docteurs se taisent, que toutes les créatures se\ntiennent coites en T a présence :\n  Parle-moi, t o u t s e u l ! » (I, ch. III.)\n  Ce n'est point, comme le dit plus loin le merveilleux écrivain\nmystique, qu'il en veuille à la scolastique :\n  « On ne doit pas inculper la science,\n  Ou la simple connaissance des choses,\n  Oui est bonne, considérée en elle-même, et ordonnée parDieu :\n  Mais il faut toujours lui préférer une bonne conscience et une\nvertueuse vie... »\n  \" Dites-moi où sont tous ces Messieurs et tous ces maîtres,\n  Que vous avez bien connus,\n  Alors qu'ils vivaient encore\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2060, "texte": " 184                       DURENDAL\n\n\n\n   E t qu'ils brillaient par leurs connaissances?\n   Leurs prébendes, d'autres les possèdent ;\n   E t je ne sais s'ils pensent seulement à leurs prédécesseurs.\n   Quand ils vivaient, ils semblaient quelque chose:\n   Autour d'eux maintenant le silence.\n   O que la gloire du monde passe vite ! » (Ibid.)\n   Ces sentiments du pieux ermite d'Agnetenberg ont été ceux\nd'une innombrable quantité de religieux et de théologiens —\névidemment les plus pieux et les plus dévots — qui ont créé\ncette science de la théologie mystique. Les uns ont écrit avec\nplus d'onction, d'amour et de piété, par exemple A. Kempis et\nFrançois de Sales : ce sont d'incomparables livres de dévo-\ntion. Les autres ont introduit la méthode scolastique dans\ncette branche des sciences sacrées qui semble la plus non-sus-\nceptible de recevoir des classifications d'herbier : ce sont des\nlivres précieux pour les directeurs de conscience.\n   Voici, par exemple, la liste des auteurs mystiques pris dans\nle seul ordre des Dominicains par le P . Meynard, qui tient lui-\nmême une place très sérieuse parmi les écrivains mystiques du\nsecond ordre et scolastiques : Albert-le-Grand, Antonin, Bannes,\nBarthélemy-des-Martyrs, Billecocq, Cajetan, Cano, Copponi,\nChardon, Coëffeteau, Contenson, Dassier, Gonet, Gotti,\nGontin, Graveson, Guérinois, H u m b e r t de Romans, Javelli,\nJean de Saint-Thomas, Louis de Grenade, Massoulié, Michaëlis,\nMorell, Piny, Prieras, Quétif, Raynier de Pise, Henri Suson,\nSonëges, Tauler, T h o m a s d'Aquin, Viquier, Vincente, Vincent\nFerrier, Walgornera, Zigliara. On le voit, les plus beaux noms\nde l'histoire dominicaine figurent sur ce livre d'or.\n   Il serait aisé d'établir une semblable onomastique pour chacun\ndes grands ordres religieux, mais ce serait abuser de la patience\nde nos lecteurs. Nous demandons cependant la permission de\nfaire défiler devant eux les noms d'un dernier diptyque qui\ndémontrera la chaîne ininterrompue de la tradition mystique.\n  T o u t le monde connaît, du moins de nom, les grands auteurs\n"}, {"page_pdf": 208, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2083, "texte": "                        MYSTIQUES     FLAMANDS                     185\n\n\nmystiques des XVIe et XVIIe siècles : sainte Thérèse, saint Jean\nde la Croix, saint Pierre d'Alcantara, le vénérable Louis de\nGrenade, saint Ignace, saint François de Sales, sainte Jeanne\nde Chantai, le vénérable Louis de Blois.Ces auteurs et d'autres\nencore avaient reçu la tradition des auteurs du XVe siècle, saint\nL a u r e n t Justinien, saint Vincent Ferrier, Denys-le-Chartreux,\nThomas-A. Kempis. Au XIVe siècle la chaîne de la tradition\nest représentée par T a u l e r , Ruysbroeck, le bienheureux Suson,\nsainte Catherine de Sienne, etc.\n   L e XIIIe siècle est aussi très riche : le bienheureux Albert-\nle-Grand, saint T h o m a s d'Aquin, saint Bonaventure, saint\nPierre Célestin, saint E d m o n d de Cantorbéry.\n   L e XIIe siècle nous fournit la grande et savante école de saint\nVictor, H u g u e s et Richard de Saint-Victor et surtout saint\nBernard.\n   Plusieurs ont cru que la théologie mystique ne remontait pas\nau delà du XIIe siècle. A cette époque, il est vrai, les auteurs\nmystiques, et en particulier Richard de Saint-Victor, ont com-\nmencé à traiter méthodiquement de la doctrine spirituelle et de\nla vie intérieure, mais il est facile de constater que la tradition\nen ces matières remonte jusqu'aux apôtres et par eux à Jésus-\nChrist.\n   Au XIe siècle, nons trouvons saint Anselme, saint Pierre\nD a m i e n , saint Bruno, saint Odilon de C l u n y ; au Xe siècle,\nsaint Odon de C l u n y ; au IXe siècle, Ruban-Maur et saint Benoit\nd'Aniane; au VIIIe siècle, le vénérable Bède, saint Jean\nDamascène, saint Paulin d'Aquilée; au VIIe siècle, saint\nIsidore de Séville, saint Maxime, saint Isaïe; au VIe siècle,\nsaint Grégoire-le-Grand, Cassiodore, saint Jean Climaque; au\nVe siècle, saint Jean Chrysostôme, saint Nil, saint Jérôme,\nsaint Augustin, Cassien, saint Eucher, saint Isidore de\nDamiette, saint Cyrille d'Alexandrie, T h é o d o r e t ; au IVe siècle,\nsaint Antoine, saint Pacome, saint Hilaire, saint Athanase,\nsaint E p h r e m , saint Basile, saint Cyrille de Jérusalem, saint\n"}, {"page_pdf": 209, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2003, "texte": " 186                       DURENDAL\n\n\n\nGrégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise,\nsaint Macaire, Didyme d'Alexandrie; aux IIe et IIIe siècles, saint\nClément d'Alexandrie, Origène, Lactance; enfin au 1er siècle,\nsaint Denys l'aréopagite, disciple de saint Paul, d'après l'ordi-\nnaire tradition.\n   De cette liste incomplète, il ressort que depuis les temps les\nplus anciens, voire depuis les temps apostoliques, il s'est trouvé\ndans l'Église, à côté des écrivains qui défendaient le rempart,\nd'autres écrivains qui priaient dans le temple; ainsi dans la\ncathédrale de Cologne il est deux clochers également audacieux\net élevés qui portent dans les nues le triomphal signe de la\ncroix !\n   Cela étant, pourquoi l'usage des mystiques, surtout de ceux\ndu premier ordre, n'est-il pas plus répandu dans l'Église? Pour-\nquoi ne lit-on pas saint Denys l'aréopagite, ou Gertrude, ou\nRuysbroeck comme Thomas-A. Kempis ou François de Sales?\n   Pour plusieurs raisons, dont la principale est que cette\nlecture ne peut être utilement la nourriture que des forts. C'est\nde la moelle de lions et non du lait coupé d'eau. P o u r les com-\nprendre, pour les savourer, il faut avoir de sa religion une autre\nconnaissance que les notions vagues qui constituent la religio-\nsité moderne.\n   Car la petite barque des mystiques vogue sur l'océan divin\nentre deux écueils, où plus d'un mystique, insuffisamment\nilluminé par l'Esprit, est venu s'échouer: le quiétisme, d'un côté,\net le panthéisme, de l'autre. Ça a été le sort de Maître Eckhart,\npar exemple, et de Fénélon.\n  Comment, en effet, décrire cette union intime avec Dieu,\ncette absorption en quelque sorte de notre être dans l'Être divin\net ce repos dans l'amour, sans employer des expressions ou\nénoncer des idées qui rappellent violemment le Nirvana des\nIndous? C'est le vertige du gouffre, c'est l'enivrement de la\ncontemplation. L e contemplateur, presque malgré lui, parle\nen vers, et chante, et s'exalte, et pose des actes extraordinaires,\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2107, "texte": "                       MYSTIQUES FLAMANDS                      187\n\n\n\net commet des distractions monumentales, et la foule banale dit\nde lui ce qu'elle disait des apôtres le jour où l'Esprit descendit\nsur eux : « Ils sont saouls ».\n   Voilà pour les actes; quant aux paroles, le phénomène est\nencore plus déconcertant. Avec le pauvre dictionnaire fabriqué\npar la maigre déduction, c'est une lutte corps-à-corps, un duel\ndésespéré, où le voyant tout en sueur torture la signification\ndes mots, les force à énoncer des choses inouïes. L e combat\nde Jacob avec l'Ange! E t quand le malheureux visionnaire\ncroit avoir fait de son mieux pour, avec les mots de la terre,\nécrire les mystères du Ciel, nous qui le lisons, sans avoir son\nétat d'âme, nous le lisons comme une page d'un gymnosophiste\nou l'induction d'un platonicien.\n   Voyez, par exemple, ce morceau de la Cinquième Ennéade\nde Plotin :\n   « Dans l'intuition intellectuelle, l'intelligence voit les objets\nintelligibles au moyen de la lumière que répand sur eux le\nPremier, et, en voyant ces objets, elle voit réellement la lumière\nintelligible. Mais, comme elle accorde son attention aux objets\néclairés, elle ne voit pas bien nettement le principe qui les\néclaire; si, au contraire, elle oublie les objets qu'elle voit pour\nne contempler que la clarté qui les rend visibles, elle voit la\nlumière m ê m e et le principe de la lumière. Mais ce n'est pas\nhors d'elle-même que l'intelligence contemple la lumière intelli-\ngible. Elle ressemble alors à l'œil qui, sans considérer une\nlumière extérieure et étrangère, avant même de l'apercevoir, est\nsoudain frappé par une clarté qui lui est propre ou par un\nrayon qui jaillit de lui-même et lui apparaît au milieu des\nténèbres; il en est de même quand l'œil, pour ne rien voir des\nautres objets, ferme sa paupière et tire de lui-même sa lumière,\nou que, pressé par la main, il aperçoit la lumière qu'il a en lui.\nAlors, sans rien voir d'extérieur, il voit; il voit même plus qu'à\ntout autre moment, car il voit la lumière. Les autres objets\nqu'il voyait auparavant, tout en étant lumineux, n'étaient pas\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1787, "texte": " 188                       DURENDAL\n\n\n\nla lumière même. De même quand l'intelligence ferme l'œil en\nquelque sorte aux autres objets, qu'elle se concentre en elle-\nmême, en ne voyant rien, elle voit non une lumière étrangère\nqui brille dans des formes étrangères, mais sa propre lumière\nqui tout à coup rayonne intérieurement d'une pure clarté ».\n   Comparez avec ce passage de Ruysbroeck presque simi-\nlaire :\n   « Ceux qui sont élevés au-dessus de la chair, dans l'humble\npureté de leur esprit, par le respect et l'amour qu'ils portent à\nDieu, ceux-là sont en sa présence, à découvert et sans intermé-\ndiaires.\n   Et de la face du Père il émane une lumière simple qui\nillumine les idées pures et dépouillées d'images, ces idées qui\nplanent par delà le sens, par delà les images, par delà la raison\net sans raisonnement dans la haute pureté de l'esprit.\n   Cette lumière n'est point Dieu, mais elle est un intermédiaire\nentre ces idées voyantes et Dieu.\n   Cette lumière est appelée la coruscation de Dieu ou l'Esprit\ndu Père.\n   Dans cette lumière, Dieu s'aperçoit comme simplement, non\nd'après les distinctions ni d'après le mode des personnes, mais\ndans la nudité de ses natures et substances.\n   Et dans cette lumière, l'Esprit du Père parle à ces idées\nélevées, pures et non-imagées : « Regarde-moi comme je te\nregarde. »\n   E n un instant s'ouvrent ces yeux simples et purs — grâce à\nla lumière simple que verse le Père — et ils voient la face du\nPère, c'est-à-dire la substance ou la nature de Dieu, dans un\nregard simple, par delà la raison et sans préalables considé-\nrations.\n   Cette lumière et cettevision divines donnent en même temps à\nl'âme contemplative la conscience certaine qu'elle voit Dieu,\ndans la mesure où l'homme peut le voir, tant qu'il est dans\nl'état mortel.\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2149, "texte": "                        MYSTIQUES FLAMANDS                           l89\n\n\n\n   Afin de me bien faire comprendre, je vais te donner une com-\nparaison sensorielle : q u a n d tu te trouves dans un clair soleil,\net si tu détournes alors tes yeux de tout objet coloré, de tout\nobjet éclairé ou particularisé, suivant simplement du regard la\nlumière et les rayons qui émanent du soleil, tu es conduit à cela\nm ê m e qui est le soleil. D e même si tu suis les rayons qui, de la\nface de Dieu, viennent éclairer le pur regard de ton âme, ils te\nmèneront à la source de ton essence créée; là, tu ne trouveras\nrien d'autre que Dieu seul ». (Les XII Béguines, ch. II.)\n   A première vue et pour un agnostique, les deux passages sont\nparallèles.\n   T o u s deux, le didascal d'Alexandrie comme l'ermite de\nGroenendael, essayent d'expliquer l'œil interne de l'âme, tous\ndeux, pour rendre leur pensée claire, recourent à une compa-\nraison prise à la vie des sens seule. — Toutefois, le néo-pla-\ntonicien se trompe en donnant comme un phénomène lumineux\nce qui est un t r a u m a t i s m e de la rétine, — tous deux nous\nmontrent une remarquable faculté d'analyse, seulement il y a\nune abyssale différence entre le style de l'humble prêtre flamand\nqui, avec des mots très simples et de véritables puérilités de\nlangage, exprime les idées les plus élevées, et le style du fameux\nphilosophe ésotérique qui paraît rompu à tous les raffinements\nde la dialectique grecque.\n    L'un s'arrête à la lumière intelligible, l'autre se plonge immé-\nd i a t e m e n t en D i e u ; l'un parait plus savant, l'autre plus con-\nvaincu ; l'un pense comme les brahmanes mais parle comme\nPlaton, l'autre parle quelquefois comme un bouddhiste, mais\ndéclare formellement que si la langue lui fourche, c'est qu'il n'a\npoint l'instrument d'un langage adéquat — tant ses pensées\ndébordent l'ordinaire besoin des élocutions humaines ; — l'un\nest l'ancêtre de cette mystérieuse Bloemmardinne que com-\nbattit Ruysbroeck et qui avait des visions comme Plotin,\nl'autre est un maillon de la chaîne qui va de saint Denys à\nsainte T h é r è s e ; l'un est un des chefs de cette mystique d'à-côté,\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 326, "texte": " 190                       DURKNDAL\n\n\n\nqui est une perpétuelle caricature de la foi, l'autre est un des\nchefs de cette traditionnelle mystique qui est le prolongement\nde la foi; l'un est une théosophe, l'autre un contemplatif. Il\ny a de la marge entre eux deux.\n\n  (A suivre).                         L'abbé   PAUL   CUYLITS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-011", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 191, "page_fin": 196, "titre_corps": "Causerie musicale", "titre_sommaire": "Causerie musicale", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "CAUSERIE MUSICALE", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 214, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1940, "texte": "CAUSERIE MUSICALE\n\n\nCritique objective et critique impressionniste. — Les Maîtres Chanteurs. —\n  L'Esthétique wagnérienne. — Hänsel et Gretel au Théâtre de la Monnaie.\n\n\n\n\n                  APPELÉ à    l'honneur de présenter chaque mois dans cette\n                    revue quelques considérations esthétiques sur les mani-\n                    festations musicales les plus intéressantes à signaler, je\n                    voudrais d'abord esquisser un aperçu général de a\n                    méthode critique et des principes dont je chercherai sur-\n                    tout à m'inspirer en cette matière. On a beaucoup discuté\n                    en ces derniers temps sur les mérites et les inconvénients\n                     respectifs de la critique objective et de la critique impres-\nsionniste. Les deux systèmes se sont trouvés en présence et en lutte, repré-\nsentés de part et d'autre par deux maîtres du style et de la parole : l'un\naustère, inflexible, ne déterminant son jugement que d'après des règles fixes,\ndes données certaines, l'autre d'esprit souple et ondoyant, sertissant dans\nune forme ailée et éblouissante des analyses d'une exquise Hnesse, mais\nentrevues toujours à travers le miroir de sa propre personnalité. J'ai nommé\nBrunetière et Jules Lemaître. Mes prédilections vont plutôt à ce dernier.\n  En musique, art tout d'impression, comment envisagerons-nous la mission\ndu critique?\n  Sans doute les hymnes de Bach, les épopées de Wagner, les célestes\nsymphonies de Beethoven entr'ouvrent à l'âme humaine des horizons sans-\nlimites, qui, vagues et comme estompés derrière le voile diaphane des sons,\napparaissent encore plus immenses, mais où en revanche chacun se trouve\nmerveilleusement à l'aise pour découvrir un monde de pensées et de senti-\nments en intime correspondance avec ses tendances natives et ses préoccu-\npations caractéristiques. En musique, quoi donc de plus naturel que de faire\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2877, "texte": " 192                            DURENDAL\n\n\n\nde la critique avant tout impressionniste et personnelle, que de se chercher\nsoi-même dans les œuvres que l'on écoute, et cependant, il faut le dire, que\nde fois ce critère est insuffisant, incertain ou même complètement illusoire !\n   Cette incoercible propension à vouloir trouver dans l'œuvre musicale le\npropre écho de nos rêves et de nos aspirations, cette insistance à lui\ndemander qu'elle nous livre tout au moins une partie de notre secret,\ns'allient fréquemment à une vision esthétique un peu étroite et qui n'est pas\nsans périls. Pour n'en citer qu'un exemple, d'ailleurs assez connu, qui ne\nsait qu'en Allemagne, où l'on reproche si volontiers aux Français leur\nmanque de pondération et de mesure, chaque maître pour ainsi dire a autour\nde lui un groupe d'admirateurs fanatiques, exclusifs et passionnés, qui,\nfascinés par l'éclat d'une seule et même personnalité, s'obstinent à ne rien\nvoir en dehors d'elle. Aux yeux des uns la muse de Mozart, éternellement\nenfantine et balbutiante, aurait en vain distillé ses flots de miel dans des\nœuvres monochromes, sans envolée comme sans poésie; pour ceux-ci\nWagner n'aurait jamais été qu'un algébriste; à d'autres Brahms apparaît\nun Sphinx indéchiffrable et Schumann un déséquilibré.\n   Spectacle profondément affligeant que cette méconnaissance voulue des\nplus grands, comme si le génie ne disposait que d'un moule unique, comme\nsi les formes d'art n'étaient pas plus diversifiées et plus innombrables que\nles feuilles des arbres ou les vagues de l'océan. Un critique intelligent et\nconsciencieux aurait à étudier l'œuvre en elle-même, sans parti pris, sans\ntrop de retours sur soi, s'inspirant souvent des procédés si féconds que les\nTainc et les Brunetière ont appliqué à la critique historique et littéraire,\ntout en se gardant de choir, d'autre part, dans les vulgarités d'un éclectisme\ntrop facilement indulgent. Cependant, en dépit de toute cette profession de\nfoi, vous verrez que le plus souvent je ne ferai que vous livrer quelques-\nunes de mes impressions, cette forme de critique étant la plus abordable et\nla plus compatible avec le cadre relativement restreint dont je dispose.\n   Je voudrais vous parler aujourd'hui de Hànsel et Gretel, mais auparavant\ncomment ne pas dire au moins un mot de la reprise des Maîtres Chanteurs à\nla Monnaie ?\n   Que j'explique d'abord le genre d'admiration que m'inspirent les Maîtres\nChanteurs. On a dit que c'était l'œuvre la plus originale de Wagner. Cette\nappréciation me semble entachée d'exagération. Dans cinquante ans, quand\nles chefs-d'œuvre du grand Allemand seront définitivement classés par la\npostérité, trois d'entre eux planeront, à mon sens, au-dessus des autres:\n Tannhaiiser, Tristan, Parsifal; Tannhaiiser, sa conception philosophique\nla plus large, que les Wagnériens intransigeants, en d'autres termes les non-\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2913, "texte": "                             CAUSERIE MUSICALE                              193\n\n\nsincères, affectent pourtant de dédaigner; Tristan, le poème d'amour le plus\npuissant, le plus ému qui ait été pleuré depuis que l'homme sait que amour\nest synonyme de douleur, c'est-à-dire depuis qu'il existe; Parsifal où\nWagner, proche déjà du terme de sa rayonnante carrière, laisse passer et\ncommunique à toute âme méditative je ne sais quel frisson avant-coureur\nde l'infini, et qui, au milieu de l'obscurité de notre terrestre prison, semble\ncomme une fenêtre qui s'ouvrirait en plein sur les cieux. Avez-vous entendu\ndernièrement, sous la direction inspirée de Mottl, les préludes de Tristan et\nde Parsifal, préfaces divines synthétisant l'impression maîtresse de deux\npoèmes tombés du ciel? Le premier, vaste sanglot, gonflé de passion et de\ndouleur qui, comprimée d'abord, éclate ensuite, déchaînée, comme la voix-\nmajestueuse de l'océan frôlé par l'aile de l'orage dont les sublimes et terri-\nfiantes rumeurs se marient sinistrement aux gémissements de spectre des\nlames torturées. Le second, une envolée vers l'infini, vous emportant d'un\ncoup d'aile en ces régions idéales qu'on rêve, si vagues et embrumées dans\nleur éloignement, dont il semble que d'incommensurables abîmes nous\nséparent, mais dont on dirait parfois que les contours s'éclairent, se précisent\nà la voix du poète, et qui, à ces moments privilégiés, sont toutes proches de\nnous.\n   Oui, je le répète, dans l'avenir ces trois colosses, Tannhaiiser, Tristan,\nParsifal, laisseront sûrement à l'arrière-plan la tétralogie considérée dans\nson ensemble (on ne peut d'ailleurs l'envisager autrement), et cela moins à\ncause de son caractère foncièrement germanique (l'œuvre d'Homère ou de\nCervantes, avant tout hellénique ou espagnole, appartient cependant au\npatrimoine artistique de l'humanité) qu'en raison des intolérables longueurs\nde la Walkyrie et du Crépuscule des Dieux.\n   Toutefois, dans le cycle wagnérien si prodigieusement varié d'inspiration\net de forme, les Maîtres Chanteurs ont une place marquée à part. Ecrite dans\nun style d'une sobriété relative, toute imprégnée d'exquise et d'intime poésie\ndans les premiers actes, couronnée au dernier par un fier cantique à la\ntoute-puissance de l'idéal vainqueur, cette œuvre où l'on croit sentir palpiter,\nimmense, l'âme tour à tour rêveuse etpassionnée de l'Allemagne moderne,\nreflète en même temps mieux que toute autre l'âme de Wagner lui-\nmême, du grand génie méconnu dont elle raconte la gloire rachetée au prix\nde tant de douleurs, laissant entrevoir chez le poète, au milieu de ruisselle-\nments de joie et de lumière, la conscience sereine d'un triomphe absolu et\ndéfinitif, le triomphe de l'art personnel, indépendant et fécond, sur les stériles\nenlisements de la tradition et de la routine professionnelles. Considérés de\ncette façon, les principaux personnages du poème revêtent une énorme\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2809, "texte": " 194                              DURENDAL\n\n\npuissance symbolique et l'œuvre apparaît agrandie : Beckmesser incarne la\nsottise et la vulgarité avec autant de vie et d'intensité que Thersite, Caliban\nou Sancho Pança, ces immortelles personnifications de la laideur; Walther,\nau contraire, représente le culte passionné de la beauté éternelle, la foi\ninvincible dans l'idéal; Hans Sachs est le glorieux porte-voix des tendances\nnouvelles à l'émancipation de l'art.\n   Ici une observation générale s'appliquant tant aux Maîtres Chanteurs\nqu'aux autres productions de Wagner :\n   Un des caractères les plus frappants de l'esthétique wagnérienne, c'est\nl'atmosphère saine et pure dans laquelle se meuvent ces drames gigantesques\nqui, à part certains traits épisodiques empruntés à la légende (telles les\namours incestueuses de Siegmund et de Sieglinde), se dressent fièrement\ndans leur sérénité sublime, auréolés d'une radieuse élévation morale.\nL'amour y est ramené à sa vraie notion de sentiment divin, exempt\nd'égoïsme comme de morbide sensualité, transfiguré par l'esprit de sacrifice.\nLohengrin, Tannhaüser, Parsifal laissent après eux une délicieuse impres-\nsion de calme bienfaisant, et ainsi, on peut le dire, jamais ne fut réalisée\nplus complètement cette idée que l'ART est une RELIGION, un Temple\nsacré dans lequel on ne doit entrer qu'avec un pieux frisson. C'est là sans\ndoute une constatation non sans importance pour nous qui professons à cet\négard des théories un peu différentes de celles de Flaubert, de Baudelaire\nou de Zola.\n  Je suis quelque peu embarrassé de vous parler d'Hänsel et Gretel. L'ayant\nentendue une première fois à Leipzig il y a six mois, l'œuvre m'avait apparu\ncharmante, sans réserves ni restrictions. Deux auditions subséquentes à la\nMonnaie ont modifié cette impression d'une manière très sensible. Après\nm'être sévèrement contrôlé, me demandant si les raisons de ce changement\nn'étaient pas d'ordre plutôt subjectif, si, d'autre part, les différences d'inter-\nprétation ne venaient pas aussi l'expliquer en partie, je crois pouvoir\nformuler sans trop d'injustice les appréciations qui suivent :\n  Sans nul doute Humperdinck possède son art; son orchestration, dont on\nsent qu'il est le maître, a de la puissance, de l'éclat, de l'envergure, révèle\nen maints endroits d'incontestables dons de coloriste et de poète. Malheu-\nreusement ce qui manque ici, c'est cette empreinte de personnalité qui fait\nvivre une œuvre d'art, en lui insufflant l'unité, le caractère, l'originalité. On\na encore en cette occasion prononcé le mot de postiche de Wagner, mais\noutre cette influence, la plus légitime et la plus explicable de toutes, étant\ndonné l'immense place qu'occupe le fécond initiateur de Bayreuth dans le\nmouvement artistique contemporain, je pense en discerner encore bien\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2942, "texte": "                           CAUSERIE MUSICALE                              195\n\n\n\nd'autres. Lorsque le père d'Hänsel apprend de la bouche de sa femme que\nles enfants se sont aventurés dans la forêt à une heure tardive, c'est un\ndessin d'orchestre purement meyerbeerien qui souligne son effroi, exprimant\nle troublant mystère des bois que la tombée de la nuit commence à peupler\nd'êtres fantastiques.\n   Il y a au second acte un épisode délicieux. Assaillis d'abord de visions\nterrifiantes et de monstrueuses apparitions, le frère et la sœurette sentent\npeu à peu se calmer leurs mortelles inquiétudes : c'est que le légendaire\nmarchand de sable est venu jeter dans leurs yeux lassés un peu de cette\ndenrée précieuse aux enfants, de ce sable qui doit bercer leur sommeil de\nsonges étoiles. Les petits s'agenouillent et disent leur prière du soir. Ce\nmignon cantique à deux voix adressé aux anges est une chose ravissante qui\némeut l'âme jusqu'en ses fibres les plus intimes. Je ne puis dire combien je\ngoûte cette scène. Embaumée de grâce, de tendresse, de virginale candeur,\nelle est d'une inspiration si pure et si vraie. Le soir radieux vient de draper\nà l'occident ses éblouissantes tentures roses et les deux jolis enfants se sont\nendormis. Les nuages ont alors entr'ouvert leur tissu neigeux ourlé d'or, et\nles anges de la paix et du sommeil ont descendu lentement dans l'azur leur\nlumineuse échelle de rêve. La symphonie qui accompagne ce tableau, et au\nbas de laquelle on ne serait pas trop étonné de voir la signature de Gounod,\nest d'une jolie et pénétrante mélodie; j ' y voudrais cependant plus d'ampleur,\nplus de divine et majestueuse simplicité.\n   Pour me résumer, l'œuvre, charmante dans ses détails, mais d'où le cachet\nde puissante originalité me semble totalement absent, doit être entendue en\nAllemagne et en allemand. Je suis des premiers à rendre hommage aux\nmérites de la version fidèle et élégante que Catulle Mendès nous en a donnée\nen français. Mais n'importe, cela ne peut rendre l'esprit d'une œuvre issue\ndirectement du génie allemand, fleur de terroir qu'on ne peut impunément\narracher au sol natal. Dans cet ordre d'idées, je me souviens toujours d'une\nreprésentation de Carmen à l'opéra de Vienne. Chanté dans la langue de\nGoethe, le chef-d'œuvre de Bizet si étincelant de finesse et de grâce appa-\nraissait lourd et ridicule. Rendez-vous compte de l'effet désastreux que doit\nproduire, déparé par les rudes sonorités de l'allemand, le célèbre : Si tu ne\nm'aimes pas je t'aime. Wenn du liebst mich nicht, Ich liebe dich, und wenn ich\nliebe dich, gib Acht auf dich, etc.!! C'est ainsi que, transplantée au delà du\nRhin, l'œuvre éclose au souffle du génie latin se trouve dépaysée, dénaturée\net comme travestie, le verbe germanique l'affublant d'un vêtement absurde\net disparate. La réciproque est également vraie. En Allemagne le conte\npopulaire est un des éléments essentiels et fondamentaux de la vie nationale\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1884, "texte": " 196                              DURENDAL\n\n\n\net littéraire, on ne peut ressentir là cette impression pénible que nous\néprouvons instinctivement au troisième acte d'Hänsel et Gretel, où nous\nvoyons l'auteur se dépenser en de longs et laborieux développements pour\ntraduire dans la langue des sons les transes des deux petits et la gloutonnerie\nde la fée Grignotte qui, par une combinaison chimique assez inattendue,\ns'apprête à les transformer en bonshommes de pain d'épice! Il y a là une\ndisproportion du moyen au but qui choque notre bon goût de Latins, notre\nsens naturellement affiné de l'harmonie et de la mesure. Ainsi s'explique\nl'impression de longueur qui se dégage du troisième acte, musicalement le\nplus intéressant, à mon avis. Je ne conteste pas d'ailleurs le charme que\ncertains peuvent trouver à la leçon de danse que la complaisante Gretel\ndonne à son frère au premier acte :\n\n                      Les petons font tapp, tapp, tapp'\n                      Les menottes font clapp, clapp, clapp\n                          Un pas ci, un pas là\n                          Puis un tour, et puis voilà\n\n\net au petit pas déluré que Mme Landouzy esquisse avec une impayable\ngaminerie et une gentillesse des plus friponnes. Ces estimables et excellents\nabonnés de la Monnaie répétaient à l'envi autour de moi, d'un air fin et sen-\ntencieux : < La leçon de danse surtout, que c'est donc frais et gentil. » Frais\net gentil, d'accord.\n   Cette revue n'ayant pas un caractère exclusivement musical, je n'ai pas\nà m'occuper de l'interprétation. Je ne puis cependant m'empêcher de '\nsignaler iciMmeGanne, absolument hors de pair dans le rôle si ingrat de la\nsorcière, et Mme Maubourg, à la jolie tête d'alolescent pensif, qui personnifie\nHansel avec autant d'élégante distinction que de vérité et de simplicité.\n\n                                                    GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-012", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 197, "page_fin": 198, "titre_corps": "Les Bénédictions : La Bénédiction des Abeilles", "titre_sommaire": "Les Bénédictions : La Bénédiction des Abeilles", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES BENEDICTIONS", "ancre_fin": "Eclairera Seigneur à jamais vos autels", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LA BENEDICTION DES SEMENCES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 220, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1111, "texte": "LES BÉNÉDICTIONS\n\n\n   LA B É N É D I C T I O N DES A B E I L L E S\n\n                                        « Qui jussisti cereos ex operibus apum\n                                             eductos in tempio ».\n\n\n      Au jardin, près du mur, les lourdes ruches jaunes,\n      Dans l'ombre du tilleul ou bourdonne l'essaim.\n      Alignent, sur la planche étroite, les neuf cônes\n      De paille, que resserre un cercle de bois peint.\n\n      A demi renversée en l'herbe haute et folle.\n      Non loin, la ruche bleue arrondit sa coupole\n      Qu'un remous bruissant d'abeilles enfiévrées\n      Voile d'une trame ardente grise et dorée.\n\n\n\n« Bénissez, ô Seigneur, la besogne fervente\nDe celles qui se f ont vos très humbles servantes.\n\nDonnez-leur de trouver les corolles sucrées\nOù la récolte sainte et rare est assurée,\n\nLes rhododendrons et les dahlias, les fleurs\nDont chaque nuit disperse et ranime l'odeur,\n\nLes plates-bandes, les corbeilles, les parterres\nOù les ramènera leur vol involontaire.\n\nObtenez que leur miel extrait du suc des plantes\nSoit pur, soit transparent comme de l'eau courante\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 368, "texte": "198                            DURENDAL\n\n\n\n      Et que la cire fraîche au creux des alvéoles\n      Où trempe la senteur exquise des corolles\n\n      Demeure grise, lourde, égale, ferme et vierge\n      Pour la baguette longue et fragile des cierges\n\n      Dont la flamme, brillant, des Rois jusqu'à Noël,\n      Éclairera, Seigneur, à jamais vos autels ! »\n\n\n\n\n         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-013", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 198, "page_fin": 199, "titre_corps": "Les Bénédictions : La Bénédiction des Semences", "titre_sommaire": "Les Bénédictions : La Bénédiction des Semences", "signature_source": "", "ancre_debut": "LA BENEDICTION DES SEMENCES", "ancre_fin": "Les tournesols toutes les fleurs ensemencées", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LA BENEDICTION DU PAIN", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 221, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 368, "fin_caractere_exclue": 1344, "texte": "LA B É N É D I C T I O N DES S E M E N C E S\n\n                                          « Nec comedatur a vermibus, nec suffocatur\n                                                a spiniis aut zizaniis ».\n\n\n\n             Les deux fils du fermier soulèvent par les anses\n             Une manne en osier débordant de semences.\n\n\n\n      « Vous qui régnez, Seigneur, sur les mers et les plaines,\n      Daignez bénir le fruit de vos moissons, les graines,\n\n      Les graines qui demain reposant sous la terre\n      La pareront jusqu'aux midis canicidaires,\n\n      Si vous en écartez les vers, si les épines,\n      L'ivraie et les chardons n'étouffent leurs racines.\n\n      Préservez-les du vent, des tempêtes, du gel,\n      Des grêlons blancs et du déluge universel.\n\n      Que la tiède pluie et le soleil alternent\n      Portant la sève à l'herbe et l'eau à la citerne,\n\n      Afin que des grains noirs confiés à la terre\n      D'où l'on faucha les lourds épis qui les portèrent,\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 478, "texte": "                     LES     BÉNÉDICTIONS                                    199\n\n\nSortent les longs fétus de paille raide et ronde\nQue rase en pourchassant les insectes, l'aronde ;\n\nEt que des grains, mis au jardin, avec lenteur,\nSortent les résédas et les pois de senteur,\n\nLes pavots, les jasmins, les phlox, les clématites,\nLes pétunias et Ies reines-marguerites,\n\nLes myosotis bleus, les œillets, les pensées,\nLes tournesols, toutes les fleurs ensemencées... »\n\n\n\n\n        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-014", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 199, "page_fin": 200, "titre_corps": "Les Bénédictions : La Bénédiction du Pain", "titre_sommaire": "Les Bénédictions : La Bénédiction du Pain", "signature_source": "Thomas Braun", "ancre_debut": "LA BENEDICTION DU PAIN", "ancre_fin": "THOMAS BRAUN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 222, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 478, "fin_caractere_exclue": 1276, "texte": "LA B É N É D I C T I O N            DU PAIN\n\n                                   « Ut omnes er co digne guatantes, inde corporis\n                                         et animac percipiant sanitatem ».\n\n\n\n        Sur la table de bois sont déposés les pains\n        Faits de farine   blanche ou noire et de levain.\n\n\n\n« O vous qu'on appela le pain vivant des anges,\nBénissez, ô Seigneur, ce produit de nos granges !\n\nCinq pains vous suffisaient pour rassasier un monde !\nGrâce à vous la moisson fut prospère et féconde,\n\nVotre brûlant soleil a mûri le bon grain,\nLes chars l'ont emporté; les greniers en sont pleins\n\nEt le vent favorable a fait tourner les ailes\nDes moulins dont la meule a moulu ponctuelle.\n\nLa braise chaude a cuit la pâte du pétrin,\nEt voici, fait de mie et de croûte, le pain.\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 638, "texte": "200                         DURENDAL\n\n\n\n      Pain de froment bluté, pain de seigle on d'avoine\n      Qui nourrit l'empereur, le bandit et le moine.\n\n      Bénissez-le, Seigneur ; donnez-lui la vertu\n      De rendre de la force à ceux qui n'en ont plus,\n\n      De ranimer les sens appesantis par l'âge,\n      De soutenir les cœurs ardents et le courage,\n\n      De garder sain l'esprit, de rendre les yeux clairs\n      Et de faire couler un sang rouge en les chairs\n\n      D'un corps insoucieux de tout autre service\n      Que celui du Seigneur. Votre main le bénisse ! »\n\n                                               THOMAS B R A U N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-015", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 201, "page_fin": 208, "titre_corps": "La Passion selon saint Mathieu, par Jean-Sébastien Bach : Notice bibliographique et critique", "titre_sommaire": "La Passion selon saint Mathieu, par Jean-Sébastien Bach : Notice bibliographique et critique", "signature_source": "Léopold Wallner", "ancre_debut": "La Passion selon saint Mathieu", "ancre_fin": "LEOPOLD WALLNER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 226, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1667, "texte": "La Passion selon saint Mathieu\n                     P A R JEAN-SÉBASTIEN       BACH\n\n\n\n            NOTICE     BIBLIOGRAPHIQUE          ET    CRITIQUE\n\n\n\n\n                 UNE nouvelle édition de ce chef-d'œuvre de musique religieuse\n                   vient de paraître chez l'éditeur Henri Lemoine et Cie,\n                   avec version française de M. G. Antheunis et adaptation\n                   du texte biblique et réduction au piano de M.' F.-A.\n                   Gevaert.\n                      Une collaboration pareille nous dispenserait presque\n                   d'en parler. Tout le monde à Bruxelles connaît le talent\n                   de traducteur de M. Antheunis qui, jadis déjà, a fait une\ntraduction impeccable du texte de Fidelio de Beethoven. L'autorité incon-\ntestée, universellement reconnue, de l'illustre directeur de notre Conserva-\ntoire fait deviner au lecteur qui voudrait prendre connaissance de cette\npartition, que le travail de M. Gevaert n'est pas un décalque plus ou\nmoins habile d'une des éditions allemandes actuelles, mais un travail original\noù se manifestent une grande maîtrise et un pieux respect du génie immortel\nqui a nom Bach.\n  Ce travail est le résultat d'une longue préparation. Il est absolument\nconforme aux six exécutions magistrales qui eurent lieu au Con-\nservatoire de Bruxelles les 17, 19 et 20 décembre 1896 ,et les 7, 9 et\n11 avril 1897.\n  Tous ceux qui eurent le bonheur d'assister à ces mémorables séances,\néprouvèrent, comme nous, des sensations sublimes qu'aucune lecture de la\npartition ne pourrait évoquer même de loin.\n  Pour arriver à des résultats aussi magnifiques, M. Gevaert s'était soumis,\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2724, "texte": " 202                             DURENDAL\n\n\navec un enthousiasme juvénile, à un labeur énorme. Il a recopié trois fois\ncette longue partition, marquant partout « la ponctuation musicale des\nparties de chant, en d'autres termes les respirations, ainsi que les interrup-\ntions partielles, les courtes pauses destinées à séparer les scènes consécu-\ntives du drame sacré » ; réalisant les basses chiffrées partout où elles se pré-\nsentent dans la partition ; enfin indiquant jusqu'à « l'attitude que prend le\nchœur aux différents moments de l'exécution : il chante certains morceaux\ndebout, d'autres assis >.\n   Ceci soit dit pour ce qui regarde l'interprétation technique de l'œuvre de\nBach.\n   Pour donner une idée des difficultés qu'il y avait à vaincre pour arriver\nau résultat que nous avons admiré, nous ne pouvons mieux faire que de\nciter un passage de l'avant-propos de M. Gevaert :\n   < A une époque comme la nôtre, dit-il, où le public, tout en accueillant\navec avidité les productions de l'école moderne, manifeste le désir croissant\nde s'initier aux beautés des monuments de l'art ancien, l'opportunité de\npareilles éditions n'est pas contestable. On sait combien de problèmes, en\napparence insolubles, les partitions originales de Bach et de ses contempo-\nrains soulèvent pour le lecteur insuffisamment initié aux œuvres de ces\nmaîtres. Non seulement les indications de mouvements et de nuances y font\ngénéralement défaut, mais une partie essentielle de l'instrumentation n'est\njamais exprimée par la notation musicale et reste totalement livrée à l'inter-\nprétation individuelle : nous voulons parler de la partie d'orgue ou de\nclavecin, destinée à compléter l'harmonie de la basse-continue aux endroits\noù les parties supérieures de l'orchestre laissent des vides.\n   » Pas plus que l'investigation historique, continue-t-il, la tradition ne\nnous aide efficacement à écarter les incertitudes provenant de cette notation\nsommaire. Au reste, en ce qui concerne l'exécution des compositions de\nBach, toute tradition est depuis longtemps éteinte.\n   » Moins heureux que son glorieux émule Hœndel, dont les oratorios\nforment, depuis près de deux siècles, le grand répertoire musical de la\nnation anglaise, le sublime cantor de Leipzig, en tant que compositeur de\nmusique vocale, n'eut de son vivant qu'une célébrité fort restreinte dans son\npropre pays. Sur le théâtre même de sa prodigieuse activité, dans son église\nde la Thomasschule, à Leipzig, ses grandes compositions religieuses tom-\nbèrent dans l'oubli à la seconde génération. Mozart et Beethoven, grands\nadmirateurs de Haendel, ne connaissaient de Bach que le Clavecin bien\ntempéré.\n   » Heureusement, les partitions elles-mêmes, telles que les maîtres nous\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2888, "texte": "                  LA PASSION SELON SAINT MATHIEU                        203\n\n\n\nles ont laissées, livrent leur secret à qui les interroge assidûment. Le musi-\ncien familiarisé de longue date avec les particularités de l'art ancien n'est\npas embarrassé pour suppléer aux omissions du document écrit. Les grada-\ntions de vitesse et d'intensité lui sont données par la contexture mélodique\net rythmique du morceau, par la structure des périodes musicales, par le\nsens des textes chantés. Le remplissage harmonique est implicitement\ncontenu dans la mélodie unie à la basse, alors même que celle-ci ne porte\npas de chiffre. Il en est de ces partitions comme des textes arabes ou\nhébreux écrits sans voyelles et néanmoins parfaitement lus et compris par\nceux qui savent bien la langue.\n   » La conséquence de ce qui précède, c'est que, pour se produire aujour-\nd'hui soit au concert, soit à l'église, les compositions de l'ancienne école\nnécessitent l'intervention active d'un musicien compétent, qui se constitue\nle représentant de l'auteur, son interprète chargé de réaliser l'œuvre dans\nson ensemble et d'en règler tous les détails d'exécution non fixés par l'écri-\nture. Ce rôle m'est échu tout naturellement dans mon pays, il y a vingt-six\nans, lorsque, appelé à la direction du Conservatoire de Bruxelles, j'ai entre-\npris d'initier mes compatriotes à la grande musique religieuse de Bach,\nl'objet de mes constantes études depuis mon adolescence. Pendant ce long\nespace de temps, j'ai eu la joie de faire entendre, dans leur instrumentation\noriginale, quelques-unes des plus belles cantates d'église, l'Oratorio de Noël,\nle Magnificat, la Grand'Messe, et enfin, l'hiver passé, la Passion selon saint\nMathieu, partition incomparable qui est en musique ce qu'est dans la litté-\nrature la Divine Comédie de l'Alighieri, la création la plus merveilleuse du\n génie chrétien ».\n   Gevaert dit dans sa préface : « J'ai eu la joie de faire entendre dans leur\ninstrumentation originale quelques-unes des plus belles cantates d'église,\nl'Oratorio de Noël, le Magnificat, la Grand'Messe, la Passion selon saint\nMathieu ». Comment! dira le lecteur, on a donc fait entendre parfois\nces chefs-d'œuvre dans une autre instrumentation que l'originale ?\nL'auteur du Clavecin bien tempéré, du concerto pour deux violons, de celui\npour trois clavecins; l'auteur des Suites, des cantates, des Passions, le\nchef d'orchestre du prince d'Anhalt-Koethen, le cantor de la Thomasschule\nne savait donc pas orchestrer lui-même ses œuvres, œuvres où à une inven-\ntion mélodique et harmonique étonnantes s'allient une profondeur de senti-\n ment, une élévation de pensée et un art polyphonique qui n'ont jamais été\n atteints ? Il en est ainsi. Cette manie de corriger, de retravailler, de\ncompléter les œuvres de Haendel et ensuite celles de Bach ne date pas d'hier.\n Elle s'est perpétuée en Allemagne jusqu'à nos jours.\n"}, {"page_pdf": 229, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2778, "texte": " 204                                  DURENDAL\n\n\n\n   La chose est relativement peu connue, elle est intéressante à connaître,\ncar elle aussi a sa petite évolution qui n'est pas terminée encore. J'essaierai\nde la narrer ici le plus brièvement possible, pour en tirer la moralité qui\ns'impose.\n   C'est à Jean-Adam Hiller, ou Hueler, le père de l'opérette allemande,\nque revient l'honneur d'avoir été le véritable propagateur des grandes\nœuvres vocales de Haendel dans l'Allemagne du Nord.\n   Né près de Gorlitz en 1728, Hiller fit son apprentissage musical à Dresde.\nIl suivit ensuite un cours de droit à l'université de Leipzig. Mais l'amour\nde la musique l'emportant sur celui des sciences, il s'y consacra tout à fait,\nmalgré ses luttes constantes contre l'adversité et la misère. Adam Hiller\nétait une nature douée d'une énergie peu commune et d'une ouverture\nd'esprit remarquable. Son activité était étonnante. Il publia à Leipzig un\njournal d'art très apprécié; quelque temps après, il fonda une école de\nchant, gratuite, d'où sont sortis quelques cantatrices et chanteurs qui\n acquirent une grande réputation (1).\n   Comme ce n'est pas une biographie de Hiller que nous traçons ici, force\nnous est d'arriver de suite à une époque importante de sa vie. C'est en 1781\nque Hiller conçut le projet de voyager avec ses élèves, pour organiser dans\nles villes principales de sa patrie de grandes auditions, à l'effet de faire con-\nnaître et apprécier celui qu'il admirait le plus : Haendel. Il organisa notam-\nment à Berlin, en 1786, une exécution du Messie avec texte italien, à\nlaquelle prirent part deux cents exécutants, et qui obtint un succès reten-\ntissant. En la même année eut lieu une audition de la même œuvre à\n Leipzig. En 1788 enfin, à Breslau, Van Swieten, un mécène viennois, ayant\n assisté à Berlin aux exécutions des œuvres de Haendel, conçut une vraie\n passion pour le créateur de l'Oratorio. Rentré chez lui, à Vienne, il n'eut\nrien de plus pressé que de s'occuper de l'organisation de cette sorte d'audi-\ntions. A cet effet, il s'adressa à Starzer et, peu après, à Vlozart, qui accepta\nde grand cœur une mission qu il croyait honorable pour lui. « Mais pour\nne pas troubler le public, dit Otto Jahn (2), par la sonorité de l'orchestre de\n Haendel, si différente de celle à laquelle ce public était habitué, on trouva\n utile d'en modifier l'instrumentation, se figurant agir ainsi dans l'esprit de\nHaendel lui-même ». Mozart s'attela à cette tâche avec ardeur. Il réinstru-\n menta en premier lieu Acis et Galathée, ensuite le Messie, qui fut exécuté à\nVienne en 1789; enfin, en 1790, l'auteur de la Flûte enchantée retravailla\n\n   (1) Nous citerons, entre autres, Corona Schroeter, qui devint l'amie de Goethe.\n   (2) Biographie de Mozart, tome II, page 399.\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2904, "texte": "                     LA PASSION       SELON     SAINT     MATHIEU                   205\n\n\nl'Ode à sainte Cécile et la Fête d'Alexandre. La nécessité de rajeunir l'orches-\ntration de Hasndel (1) était à cette époque chose parfaitement admise. A\npeine quelques voix isolées, çà et là, se firent-elles entendre pour protester\ncontre ces empiétements.\n    Hiller a cru devoir, dans son journal, Wöchenfliche Nachrichten, expliquer\nau public la raison qui l'obligeait à modifier les œuvres d'un compositeur\n qu'il admirait entre tous.\n    « On pourrait, écrit-il, par l'emploi des instruments à vent, emploi con-\nforme à la pratique de nos jours, ajouter maints embellissements aux composi-\n tions de Hasndel. Dans le Messie Hasndel ne semble avoir songé ni aux\n hautbois, ni aux flûtes, ni aux cors, instruments qui, dans les orches-\n tres d'aujourd'hui, ont acquis tant de qualités caractéristiques, qualités qui\n aident à rehausser et renforcer l'effet de l'ensemble. Naturellement je n'ai\n cessé de remarquer que cet emploi doit se faire avec beaucoup de réflexion\n et de discrétion ».\n    Malheureusement Hiller dépassa considérablement la limite qu'il s'était\n tracée de prime abord. Non seulement il fit des coupures dans les composi-\n tions de Hasndel, mais il y introduisit des modifications notables. Il avoue\n qu'il écrivit une partition toute nouvelle, à peu près comme Hœndel l'aurait\nfaite lui-même s'il l'avait écrite de nos jours (!)\n    L'amour de Hiller pour les œuvres de son idole était un amour péril-\n leux. Il rappelle le pavé de l'ours de la fable (2).\n    W.-A. Mozart, cela va sans dire, procéda avec infiniment plus de goût et\n de discrétion. L'auteur du Requiem avait trop de génie et trop de respect\n pour le génie des autres, pour se permettre de remanier de la sorte des\n chefs-d'œuvre qui sont l'honneur de l'humanité.\n    Une orientation nous semble nécessaire à cette place.\n    Quand Hasndel et Bach apparurent sur la scène du monde (3), ils durent\n fatalement tenir compte de la tradition du passé instrumental. Ils ne pou-\n\n  (1) Si les œuvres vocales de Bach avaient été connues à cette époque on les aurait sou-\nmises à la même modification.\n   (2) Hiller dès 1789 succède à Doles, le disciple et le successeur de Sébastien Bach, au\nmême cantorat de la Thomasschule. Alors que Doles professait pour son maître une admira-\ntion sans bornes, Hiller, fanatique de Hœndel, semblait n'avoir qu'une estime fort médiocre\npour l'auteur du Clavecin bien tempéré. Bach l'a échappé belle ! Car sans doute il l'aurait\nétendu sur le lit de Procuste, tout comme son idole musicale. Néanmoins les œuvres vocales\nde Bach eussent été connues et répandues cinquante ans plus tôt, et Mendelssohn n'eût pas\neu l'insigne honneur de révéler au public musical de l'Allemagne, en 1829, la Passion\nselon saint Mathieu du grand Jean Sébastien.\n  (3) Nés tous les deux en la même année : en 1685.\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2705, "texte": "  2o6                                     DURENDAL\n\n\n\nvaient que recueillir cet héritage tel quel, c'est-à-dire grossier, bien qu'en\n voie de formation.\n    Une partie de leur haute mission consistait précisément à s'assimiler ce\npassé à peine séculaire et à le développer de leur mieux. Ils ne pouvaient\ndonc pas remédier à eux seuls aux nombreux errements de la pratique\nmusicale, pas plus qu'aux imperfections de l'orchestration d'alors? Erre-\n ments et imperfections qui ne disparurent que graduellement, par l'effort\n de plusieurs générations de génies de premier ordre.\n   M. Gevaert signale deux de ces errements dans son avant-propos. Le\npremier consiste à négliger l'indication des mouvements et les nuances; le\n deuxième est celui du continuo, de la basse chiffrée qui donne à l'organiste et\nau claveciniste une si grande latitude dans l'accompagnement d'un récitatif,\n d'un air, d'une sonate (1).\n   Quant à l'orchestration, comme nous l'avons dit, elle était, au temps de\n Hœndel et de Bach, quasiment dans l'enfance, car, à part l'usage du conti-\nnuo, le style vocal pesait encore sur elle de tout son poids et il a fallu\nqu'un Gluck, qu'un Haydn, qu'un Mozart, qu'un Beethoven viennent suc-\ncessivement pour l'en affranchir complètement.\n    « L'instrumentation de cette période primitive, dit M. Gevaert (2), ne\nconnaît pas l'élément dramatique, le dialogue parlant des timbres, les muta-\ntions soudaines de la sonorité. Elle n'est au fond qu'une imitation de la poly-\nphonie vocale et des effets de l'orgue, les seuls modèles que l'art du XVIIe siècle\nait légués aux créateur du nouvel art...\n    » Dans l'accompagnement des solos de chant, le programme instrumental\nadopté au début du morceau se poursuit imperturbablement jusqu'au bout :\non dirait un mélange des registres du récit. Les nuances écrites se bornent\nà deux : le parte et le piano en écho, souvenirs du clavier d'écho des anciennes\norgues !\n      En somme, l'orchestration de l'ancienne période classique est à celle de\nBeethoven ce que la polychromie des statues antiques est à la peinture de\nRubens. Son but esthétique se réduit à donner un éclat plus vif aux lignes\nmélodiques, plus de séduction à leurs entrelacements ».\n   L'année de la mort de S. Bach (1750) constitue en quelque sorte la ligne\nfictive de démarcation entre la première période du clacissisme musical\n\n   (1) Cette lacune n'a pas tout à fait échappé à l'œil vigilant de S. Bach. A. preuve ses\nSonates pour violon et clavecin, où la partie du clavecin est traitée en style contrepointé\n(durchgefuhrt), de façon à ne rien laisser au hasard de l'interprétation malhabile d'un\nclaveciniste de rencontre.\n  (2) Cours méthodique d'Orchestration,   page 317.\n"}, {"page_pdf": 232, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2586, "texte": "                    LA PASSION       SELON      SAINT    MATHIEU                    207\n\n\n\nallemand et la deuxième période de ce même clacissisme. Un renouveau\ns'annonce de toutes parts. Le sud comme le nord s'agitent fébrilement.\nUne nouvelle évolution qui devait aboutir à Beethoven s'affirme. Le mysti-\ncisme religieux pâlit, s'efface, se voit obligé de céder le pas aux préoccu-\npations mondaines. Les esprits tendent, inconsciemment ou non, vers\nun nouvel idéal d'art. C'est un courant d'idées qui veulent prendre\ncorps. Ce courant entraîne dans sa course vertigineuse ceux mêmes qui\ntentent de s'y opposer ou de revenir en arrière.\n   Tel est le spectacle curieux que nous offre la fin du XVIIIe siècle.\n   Une nouvelle ère artistique vient de s'ouvrir. Philippe-Emmanuel,\nle fils de Sébastien Bach, et Haydn en sont l'aube, Gluck et Mozart\nle matin. Grâce au père de la symphonie, à l'auteur d'Armide et à celui\nde Don Juan, les instruments s'individualisent, les esprits orchestraux se\nréveillent, le style instrumental s'affranchit enfin de la domination du style\nvocal et obtient un rang analogue à ce dernier. L'orchestre ne se\nborne plus à soutenir avec plus ou moins d'éclat les voix. Il parle sa langue,\npossède une éloquence propre, aussi expressive que celle du style vocal,\nquoique plus indéterminée, plus vague, plus mystérieuse.\n  Ces nouveautés durent vivement frapper les esprits en éveil de cette\népoque. On comprend leur curiosité, leur emballement pour cet art si\ndistinct de l'ancien.\n  Faut-il s'étonner après cela qu'un Hiller ait subi l'influence et le\ncharme d'un art si brillant, lui, un pur produit de son époque. En ce qui\nconcerne Mozart, la chose est plus compréhensible encore, car il était l'un\ndes créateurs de cet art.\n  D'ailleurs, n'oublions pas que le XVIIIe siècle n'avait d'yeux que pour son\nidéal. Il n'admettait rien en dehors de lui. Cette époque avait un canon du\nbeau, un criterium d'art, qui excluait l'éclectisme. En ce temps on s'avisait\nde corriger la nature. On n'avait pas la moindre idée des beautés de l'art\ngothique. On ne considérait Shakespeare que comme un barbare du\ngénie (1).\n  Et puis, à cette époque on avait, en ce qui concerne la propriété artistique,\ndes idées différentes des nôtres. Nous sommes plus chatouilleux à cet\négard (2). Ajoutons enfin que cette époque ne pouvait pas avoir notre\n\n\n  (1) Corrigé, d'ailleurs, par Voltaire : Jules César refait et mis en bon français.\n  (2) Cela n'empêche que le pillage, le maquillage et la sophistication des œuvres géniales\nse manifestent de nos jours comme par le passé.\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 834, "texte": "  208                                  DURENDAL\n\n\n\norientation historique, acquise depuis lors, par une longue série des travaux\nmusicologiques.\n   Les Bearbeitungen (1) d'un Joseph Starzer, d'un Hiller, d'un Mozart\ntrouvent donc amplement leur justification dans l'esprit de leur temps et\ncontribuent même à le caractériser.\n   Ce petit aperçu historique n'était pas, croyons-nous, sans un certain\nintérêt pour le lecteur profane, moins au courant des faits qui appar-\ntiennent au domaine spécial de la pratiqué et de la théorie musicales.\n\n                                                              LÉOPOLD W A L L N E R .\n\n\n\n\n  (1) Mot allemand qui n'a pas d'équivalent dans la langue l'rancaise. Par contre les Alle-\nmands ont dû emprunter au vocabulaire français les mots : transcription, arrangement,\nvariations, suite, etc.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-016", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 209, "page_fin": 209, "titre_corps": "Pour un Abandonné", "titre_sommaire": "Pour un Abandonné", "signature_source": "Comte d’Arschot", "ancre_debut": "POUR UN ABANDONNE", "ancre_fin": "Comte D ARSCHOT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 234, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1207, "texte": "POUR UN ABANDONNÉ\n\n\nTu ne la verras plus, pauvre enfant, cette mère,\n— Ta mère — que la Mort t'a prise en t'oubliant ;\nTu ne la verras plus et son ombre légère\nNe viendra plus, le soir, baiser ton front dormant.\nTu ne la verras plus, à l'heure de l'aurore,\nVenir auprès de toi, le bonheur dans les yeux,\nA la place où, la veille, elle venait encore.\nQui dira maintenant des récits longs et vieux\nPour bercer ton sommeil ? Qui chantera, joyeuse,\nLes anciennes chansons que tu chérissais tant ?\nQui viendra t'enlever la larme soucieuse\nQui perle dans tes yeux quand tu n'es pas content ?\nQui te mènera voir au milieu des campagnes\nL es fleurs, les papillons et les beaux arbres verts ?\nEt qui te conduira, sur le haut des montagnes\nPar les chemins charmants grimpant à leur revers,\nPour te montrer, le soir, dans la plaine étendue,\nLe grand soleil pourpré qui s'éteint dans la nuit,\nEt te ramènera, quand l'aube est revenue,\nA l'endroit de la veille où sa splendeur reluit ?\n— Personne ! 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La largeur d'idées dont il fait preuve dans les\nquelques pages consacrées aux poètes d'aujourd'hui nous fait regretter\nqu'il ait dû nous, entretenir à leurs dépens de leurs nombreux prédéces-\nseurs. Sans doute sommes-nous d'accord avec lui pour nous contenter de\ntout rythme et toute rime qui nous charment l'oreille et pour admettre toute\nlicence qui ne la froisse, mais encore eût-il été agréable de voir M. de Bar-\nneville baser ses théories sur d'autres exemples que ceux de Verlaine ou de\nM. Fernand Gregh, dont les gazettes bien informées se sont suffisamment\nchargées de tenancer l'impertinence!\n\n  L e s Sensations, par LÉON BOCQUET (Paris, VANIER). P r e m i e r s v e r s ,\npar JACQUES ANDRÉ et MICHEL MERYS (Paris, VANIER).\n  Ces deux livres sont mal écrits.\n\n   P o è m e s en prose, par GABRIELLE DE LAUTREC. (Paris, VANIER).\n  Vous connaissez Sallage Ornudac et Léon Souguenet? Voici des pages\nbaroques ou délicieuses qui certes leur plairaient. Tour à tour héroïque,\nlégendaire, philosophe ou gamin, M. de Lautrec traverse la vie, une badine\nà la main, déjouant ses combinaisons, interprétant son sens occulte.\n  Qu'il décrive les voyageurs de Lybie, la grâce chétive des Watteau ou\nM. House aux trapèzes de sa bibliothèque, sa langue chaleureuse, exquise\nou satirique nous charmera. C'est un petit Poe français.\n"}, {"page_pdf": 236, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2604, "texte": "                                  LES     LIVRES                         211\n\n\n\n  L a M a i s o n d'exil, par EDMOND PILON (Société du Mercure de France).\n                          Avec ses fleurs, avec ses lierres.\n                          Avec son toit dans le matin,\n\nvoici près du canal la maison brillant au soleil. Elle est au milieu de la\nprairie, séparée du bois par une porte basse à barre lourde, et les glycines\nparfument son balcon. Tout y est joie et gaîté. On y entend les rires de la\nfiancée et les cris des mésanges bleues. Il doit y avoir aux branches des\ncerises écarlates.\n   Et de l'aube au soir, à la clarté des volets brusquement ouverts ou à la\ndouceur des lampes, ce sont délicieuses chansons d'amour, de bonheur et\nde paix, de bonnes chansons plus colorées, faisant songer aux Heures claires\nde Verhaeren, et à une matinée de mai, aubépines en fleurs.\n\n                    Les pages en sont moins parfumées\n                    Que nos lèvres, et les chants\n                    En sont moins discrets et moins légers\n                    Que les jours à peine nés de nos vingt ans.\n                    Mais tout y vit selon Dieu même ;\n                    Les fleurs, nos cœurs et notre asile\n                    Tout s'y exalte et tout s'y aime\n                    Selon les âmes puériles\n                    Des roses, des oiseaux et de   nous-mêmes.\n\n    S o u r c e s v e r s le fleuve, par ROBERT DE SOUZA (Mercure de France).\n   On m'excusera de ne parler que de la forme de ce recueil de poèmes. Car\nsi les versets liminaires de la Bhagavad-Ghita semblent annoncer, au dire\nde M. P. Quillard, « que les chansons du poète prétendent à n'être point\nvaines et futiles et veulent exprimer un rêve de vie en même temps hautaine\net résignée où la pensée pure soit la seule action valable , je ne retrouve\nde ces intentions que peu de traces dans la série des légendes, des his-\ntoires de France et des descriptions héroïques qu'aucune idée commune ne\nrelie apparemment, et dont j'avoue saisir le sens avec peine parfois.\n   Mais si je ne devais pas m'attendre à découvrir chez M. de Souza une\nlogique translucide, du moins aurais-je été autorisé à fonder sur sa prosodie\nde belles espérances, si les calculs les plus sûrs ne se réduisaient souvent\nen cette matière aux hypothèses les plus hasardées.\n   Il avait écrit des études sur la poésie nouvelle, interwievé les petits maî-\ntres et tenté de résoudre les problèmes les plus complexes de la métrique.\nJ'espérais une langue harmonieuse, des vers chantants et faciles : on les\ncompare à des pages écrites en' langue étrangère.\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2700, "texte": "  212                               DURENDAL\n\n\n\n   Je les trouve plutôt semblables à des traductions littérales, respectant\nl'inversion des accusatifs comme la longueur du vers, dont l'arbitraire dimen-\nsion trouverait de cette manière une justification plausible.\n   Naïve, archaïque, enluminée, cette gaucherie d'écriture nous charme\nlorsqu'elle interprète les chansons de gestes de telles Histoires de France,\n     elle ne suffit pas à nous lasser d'autres légendes ou récits comme La\nHuche, L'Embaumeur et Les Accordailles dont les trouvailles charmantes et\nles images délicieuses relèvent l'intérêt, mais elle devient insupportable\ndans les descriptions d'une nature sentimentale ou même philosophique.\n\n   La Cithare, par VALÈRE G I L L E (Paris, FISCHBACHER).\n   M. Valère Gille, l'un des derniers « Jeune Belgique », réunit en un\nvolume les vers qu'il publia depuis quelques années.\n   Après avoir savouré les douceurs mignardes, les pralines fondantes et\nla grâce exquise des princesses du Château des Merveilles, il s'est mis en\nquête d'une douceur plus sereine et d'une beauté plus pure. Les Muses qu'il\nvénère et dont il connaît tous les noms devaient le conduire aux rives de\nl'Attique, du côté des jardins d'Akademos, près des fontaines fréquentées\npar les nymphes et des montagnes où chasse Artémis.\n   Il nous en rappelle l'histoire, la légende et la mythologie et ravive en nos\nâmes l'idée — est-elle juste ou fausse, je l'ignore? — que nous nous faisons\nde l'Hellas depuis que la chantèrent Chénier, Hérédia ou Marc Legrand.\n   C'est près de ce dernier que se range M. Gille. Il excelle également\nà nous décrire en quelques vers, ciselés comme la coupe dont ils inter-\nprètent les reliefs et transparents comme l'atmosphère dont ils disent la\ndouceur, un bouclier aux incrustations champêtres, des coquillages, des\nfiguiers mûrs, un paysage au crépuscule :\n               Entends-tu dans la paix des campagnes la caille ?\n               Hélios a tourné vers l'ombre ses chevaux,\n               Les vaches aux pieds ronds reviennent des travaux;\n               Tout va bien, le chien veille et notre lait se caille.\n               Près du ruisseau qui rit dans son lit de rocaille\n               Et dont le vif argent fuit en mille écheveaux,\n               Viens sous l'orme, avec moi, goûter les vins nouveaux\n               En cadençant nos chants sur la lyre d'écaillé.\n\n  Mais ce délicat exercice de poète mineur devrait lui suffire. Plusieurs s'en\ncontentèrent qui ne l'ont regretté, et il est charmant de pouvoir rajeunir\nde la sorte les poètes de 1'Anthologie et leurs attributs préférés : le miel, les\nchèvres, les vignes, les pipeaux, les pavots, les gâteaux et les cuves.\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2353, "texte": "                                LES   LIVRES                              213\n\n\n\n   A chanter en outre les batailles sanglantes, les foudres de Zeus ou les\ntrophées de Philippe, M. Gille risquerait de casser les cordes de sa cithare,\net ce serait vraiment dommage pour l'illustration de la langue française\nqu'il fut un des meilleurs à défendre chez nous.                 T H . B.\n\n\nLE    ROMAN        :\n\n  R E N É BOYLESVE : Sainte-Marie-des-Fleurs          (Paris, OLENDORFF).\n    Le cadre mélancolique et ardent que Venise offre à une intrigue d'amour\n tenta ces temps derniers plusieurs écrivains; M. Léon Daudet situa à\n l'ombre des glorieux palais mystérieux la dramatique et parfumée psycho-\nlogie de la Flamme et l'Ombre; M. René Boylesve, à son tour, a choisi la\nplage du Lido et le Grand-Canal frissonnant et berceur pour y dérouler la\npartie principale de la douce, chaste et simple idylle d'André et de Sainte-\nMarie-des-Fleurs.\n    Autant l'œuvre de M. Léon Daudet, — d'ailleurs âprement et magistrale-\nment brossée, — exhale les voluptés effrénées et maladives, autant celle de\nM. René Boylesve fleure bon la santé candide et honnête.\n    Nullité absolue d'intrigue; péripéties plutôt banales; dédain absolu des\nincidentes complications.\n    Mais c'est merveille, d'autant plus, de nous intéresser sans répit à ces\ndeux êtres de pureté et de loyauté qui, se rencontrant au hasard d'une\nflânerie de touristes, vivent une liaison où la physiologie n'a aucune part,\nmais que mène à travers des évolutions progressives intensément scrutées\nune psychologie amoureuse, dont la chasteté n'exclut point l'ardeur profonde\net vibrante.. .\n    Et quel style de simplicité harmonieuse, d'une sobriété de notation\nparfois excessive dans la description, mais qui, dans l'analyse des crises de\nsensibilité que traversent les deux amants, atteint souvent la maîtrise, par\nl'accord complet de l'expression et du fond intime de la pensée.\n    En somme, un livre de saine moralité et de belle écriture.      F. V.\n\n\nLE    THÉÂTRE          :\n\n  MAURICE BEAUBOURG : L e s      M e n o t t e s — pièce en trois actes (Paris,\nOLLENDORFF.)\n  Paul Debienne, homme politique déjà en ascension vers la gloire, aime\nMme de Treilles ; pour avoir décidé de proclamer cet amour à la face de\ntous, il est l'objet des reproches et des persécutions de sa famille et de ses\n"}, {"page_pdf": 239, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2428, "texte": "   214                               DURENDAL\n\n\n\n amis; rien n'y fait, jusqu'au jour où le doute s'infiltre dans la tendresse\n  des deux amants et entame le roc de leur confiance réciproque. Et ils se\n quittent, * disant adieu à leur haut bonheur défunt ».\n    Au point de vue moral, on peut reprocher à M. Beaubourg de traiter trop\n dédaigneusement de conventions et de « menottes > des règles de vie hon-\n nête et des préceptes supérieurs de dignité. Il est trop commode vraiment\n d'ériger la passion en principe souverain et de maudire et de repousser tout\n ce qui lui fait obstacle !\n    Littérairement la pièce de M. Beaubourg est d'une belle et grave simpli-\n cité ; il se peut qu'elle manque de vie et de mouvement scéniques ; et peut-\n être ces trois actes ne sont-ils point suffisamment variés d'idées pour\n soutenir l'intérêt, mais à la lecture on savoure d'autant plus cette œuvre,\n où une psychologie solide et logique, une langue sobre, nerveuse, mar-\n telée, un développement méthodique et graduel de la pensée remplacent\n les habituels trucs et ficelles.\n\n   REMY DE GOURMONT : Le V i e u x Roi (Edition du Mercure de France).\n   Une assez spéciale intrigue d'amour et d'ambition réalisée dans le genre\nque fit prévaloir M. Maeterlinck. Plutôt poème que tragédie,— car l'intérêt\nscénique de l'œuvre, malgré la complication voulue d'un amour équivoque,\nm'échappe, — mais poème aux belles phrases rythmées, imagées et évoca-\ntives... Une jolie silhouette de page en son symbolisme d'amour en éclo-\nsion et un type hiératique et fatal de < Vieux Roi », dont le verbe, comme\ndu lointain, dit magnifiquement la mélancolie du Passé en face du Présent\nqui le trahit...\n\n  EDMOND STOULLIG : Les A n n a l e s d u T h é â t r e et de l a M u s i q u e\n(Paris, OLLENDORFF.)\n   Une « revue > du répertoire de tous les théâtres de Paris pendant l'année\n1896. Ouvrage de statistique plutôt que de critique. Des appréciations pour-\ntant sur les œuvres nouvelles, appréciations toujours dans le sens de la\ntradition et revêches aux nouveautés.\n  Préface de M. Claveau : recettes pour faire un bon comédien.               F . V.\n\nLA P H I L O S O P H I E :\n  P h y s i o l o g i e d e l ' A r t , par G. H I R T H . — Traduction de L U C I E N '\nARRÉAT (Paris, F . ALCAN).\n  Un livre touffu, très touffu, parfois un peu en broussailles. De la pre-\nmière partie, celle qui vérifie le mieux le titre de l'ouvrage, le traducteur ne\n"}, {"page_pdf": 240, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2682, "texte": "                                LES   LIVRES                             2l5\n\n\nnous a donné qu'un résumé, sous forme d'introduction. On y trouve d'in-\ntéressantes observations sur la vision binoculaire, la perspective solide, la\nfaculté mensuratrice de l'œil, notamment sur les illusions dans la mensu-\nration, etc.\n   Dans le corps de l'ouvrage M. Hirth entre dans le domaine de la psycho-\nlogie. Nous ne pourrions toujours louer la rigueur de son raisonnement ni\nla justesse de ses conclusions.\n   Il nous paraît exagérer de beaucoup les influences héréditaires. A l'en\ncroire « avec la disposition anatomique du système nerveux et la boîte\ncrânienne extensible, le nouveau-né reçoit en même temps, préformées à l'état\nd'agrégat des molécules cérébrales, et emporte avec lui dans la vie toutes\nles combinaisons électriques — (?) — qui, à la faveur d'une nutrition et d'un\nexercice normaux, font peu à peu de l'écorce cérébrale le siège de souvenirs\négaux ou analogues en force à ceux qui s'étaient développés chez les\nancêtres » (p. 20). Et il semble s'être attaché à cette théorie par le cœur\nplus que par la pensée.\n   « ... Mais j'avais pris surtout l'habitude d'expliquer par les apports diffé-\nrents de mes père et mère les contradictions d'apparence inconciliables rie ma\nnature; c'était là pour moi une consolation, sans laquelle j'aurais peut-être\nfini par ne plus voir clair en moi-même » (p. 17).\n   « ... nous nous tromperions en reconnaissant à notre tour, chez nos'\nenfants, nos traits et nos qualités tant acquises que reçues par héritage ?\nC'est là un degré de cloute où je ne puis décidément m'élever ! » (p. 18).\n   Ce n'est cependant pas par l'amour filial ou paternel qu'il faut trancher\ndes questions comme celle de l'hérédité; et ce n'est certes pas par l'évidence\ndes faits et la rigueur des déductions logiques, que l'on est arrivé à faire de\nl'écorce cérébrale de l'enfant « le siège de souvenirs égaux ou analogues en\nforce à ceux qui s'étaient développés chez les ancêtres » ou encore à penser\nque le poussin, au sortir de l'œuf, reconnaissant sa nourriture et la man-\ngeant, pourrait bien se figurer qu'il a déjà agi une fois ainsi (p. 19).\n   Il faut beaucoup d'imagination pour se convaincre de la transmission héré-\nditaire des combinaisons électriques! On retrouve quelques-unes de ces fan-\ntaisies scientifiques dans le livre de M. Hirth. Ce livre contient cependant\ndes aperçus qui ne manquent pas de valeur : citons une critique, très vive et\nassez juste, du génie-psychose de Lombroso.\n\n  HERCKENRATH      : P r o b l è m e s d'esthétique et de morale       (Paris,\nALCAN).\n  « Ce qui manque à notre conscience, c'est un appui et une règle sûre\n"}, {"page_pdf": 241, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2326, "texte": "  2l6                              DURENDAL\n\n\n\ncomme la religion nous en fournissait (p. 94 ) ». Voilà comment le problème\nmoral se pose pour l'auteur. Pour se convaincre qu'il est loin d'en avoir\nla solution, il suffit de l'entendre nous dire qu'« il est impossible de prouver\naux hommes, en général, par raison démonstrative, qu'ils doivent faire le\nbien ». La morale n'est donc pas affaire de raison! Aussi M. Herckenrath\nparle-t-il de \" nos impulsions morales \".\n   La conduite morale, pour lui, est celle qui a pour but le bonheur d'au-\ntrui ; mais pas plus que ses devanciers, nombreux, il ne montre pourquoi\ncette conduite est morale, pourquoi elle s'impose à nous comme un devoir,\npourquoi on fait mal d'agir autrement.\n   Non, M. Herckenrath n'a pas rapporté de ses méditations » cet appui\net cette règle sûre, comme la religion nous en fournissait ! »\n   Quant à ses considérations sur l'esthétique, elles contiennent des\nremarques originales, mais souvent arbitraires et dénuées de tout fonde-\nment objectif.                                                          M. B.\n\n  R e v u e N é o - S c h o l a s t i q u e (Louvain, rue des Flamands, I).\n  Sommaire du numéro de février :\n  1. D. MERCIER. — Là Philosophie de Herbert Spencer.\n  2. E. DESCAMP. — La Science de l'Ordre (Essai d'harmologie).\n  3. L. D E LANTSHEERE. — L'Évolution moderne du Droit naturel.\n  4. A. THIÉRY. — Was soll Wundt für uns sein?\n  5. M. D E W U L F . — Les Récents Travaux sur l'histoire de la Philosophie\nmédiévale.\n  6. Comptes rendus.\n\nL'ESTHÉTIQUE :\n  D u Rôle des B e a u x - A r t s dans l'instruction et l ' é d u c a t i o n , par\nI. KREKELBERG (Tournai, DECALONNE).\n   Cette brochure révèle, chez son auteur, une louable tendance à opposer\n « une éducation plus franchement et plus complètement idéale à l'action\ndégradante du positivisme contemporain ».\n   Dans la formation de la jeunesse, l'auteur le dit fort bien, l'Art est trop\nsouvent condamné \" au rang de Cendrillon \" ; on pétrit ainsi de bons petits\nutilitaires, à l'âpre mâchoire conquérante, mais à qui font totalement défaut\nles hautes conceptions désintéressées qui donnent seules une valeur à la vie\net une noblesse à l'homme.\n   M. Krekelberg préconise la culture du beau en toutes ses manifestations :\nle beau littéraire, le beau musical, le beau pictural.\n"}, {"page_pdf": 242, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2423, "texte": "                                       LES LIVRES                                       217\n\n\n   C'est un superbe programme, mais qui est à réaliser tout entier; et à\nen juger par la façon mécanique et routinière dont est encore enseigné le\nbeau littéraire, — au moyen d'une série de conventions stéréotypées que l'on\na érigées en dogmes — il faudra du temps avant qu'on en arrive à une édu-\ncation complète, harmonique, raisonnée, par la Beauté sous ses diverses\nmanifestations.\n   M. Krekelberg, quoique préfet d'humanités, veut bien reconnaître que\nl'enseignement actuel n'incarne point encore l'intangible perfection.\n   C'est d'une louable sincérité; il en faut féliciter M. Krekelberg, tout\nautant que des excellents projets de réforme que sa brochure met en avant.\n                                                                   F. V.\nLA CRITIQUE :\n\n  D i c t i o n n a i r e m a n u e l i l l u s t r é des É c r i v a i n s et des Littératures\npar C H . G I D E L et FRÉDÉRIC LOBÉE. (Paris, COLIN.)\n   Livre utile, parce que très complet et très renseigné sur le côté histo-\nrique des littératures : dates, œuvres, écoles.\n   On pourrait chicaner les auteurs sur leurs appréciations littéraires, tou-\njours trop vagues et souvent erronnées.\n  Mais il s'agit d'un dictionnaire et non d'un traité de critique, et le livre\nde MM. Ch. Gidel et Frédéric Lobée, destiné à renseigner sommairement et\nrapidement sur l'art et la littérature, répond fort convenablement à son\nbut.\n\n  A n t h o l o g i e d'auteurs français e t d'auteurs b e l g e s (2 volumes),\npar FERDINAND L O I S E . — Tableau de la littérature française (1 vol.)\n(Bruxelles, Librairie CASTAIGNE).\n   M. Loise est un historien littéraire, d'érudition très sûre et de goût très\nlarge.\n   S'il professe des opinions personnelles d'une grande netteté, il comprend,\nd'autre part, que des appréciations divergentes des siennes se peuvent\nlégitimer.\n   Et rassemblant une anthologie d'écrivrains à l'usage de l'enseignement,\nil a su faire une œuvre d'impartial et louable éclectisme.\n   Si l'on en excepte quelques pièces, — sur lesquelles l'acrobatie des\nanalystes s'est par trop séculairement exercée — l'œuvre de M. Loise\nprésente en raccourci ce qu'il y eut de meilleur dans les successives incarna-\ntions des Lettres françaises : les classiques ont dans l'Anthologie la large\npart méritée, mais les modernes, de Hugo à Verlaine — sans en excepter les\n"}, {"page_pdf": 243, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2641, "texte": " 218                                   DURENDAL\n\n\n\nmeilleurs écrivains de la Jeune Belgique — y sont représentés de leur côté par\ndes fragments d'un choix judicieux.\n    Un « tableau », contenant de brèves mais complètes notices sur les\ndifférents auteurs cités dans {'Anthologie, complète heureusement celle-ci.\nCes biographies révèlent mieux qu'un homme bien informé, un critique\nsagace qui, par de-là les disputes d'écoles, découvre, en toute oeuvre, les\nreflets d'éternelle beauté qui en font la valeur et la perennité esthétiques.\n   Les deux manuels de M. Loise réalisent, à l'égal tout au moins des\nModèles français du R. P . Procès, ce qu'on est en droit d'exiger de livres qui\nont la prétention de guider la jeunesse dans l'étude et la découverte de la\nlittérature.\n   A ce titre, il serait à souhaiter que notre enseignement moyen, et notam-\nment ceux des collèges épiscopaux où sévissent encore les Nyssen, les\nDelaporte et autres raseurs du parti-pris, adoptassent l'Anthologie de\nM. Loise qui est à la fois une œuvre de bonne foi et une œuvre de haut\ngoût.                                                                 F.V.\n\nLA B I B L I O G R A P H I E          :\n                                                     t\n\n\n  PATERNE BERRICHON    : La V i e de J e a n - A r t h u r Rimbaud' (Paris,\nSociété du Mercure de France).\n\n                  Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;\n                  Mon paletot aussi devenait idéal.\n                  J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal.\n                  Oh ! là là, que d'amours splendides j'ai vécues !\n\n                  Mon unique culotte avait un large trou.\n                  Petit Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course\n                  Des rimes. Mon auberge était à la Grande Ourse,\n                  Mes étoiles au ciel avaient un doux froufrou ;\n\n                  Et je les écoutais, assis au bord des routes,\n                  Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes\n                  De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ,\n\n                  Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,\n                  Comme des lyres je tirais les élastiques\n                  De mes souliers blessés, un pied contre mon cœur '\n              I\n\n  Ainsi chanta Jean-Arthur Rimbaud, — et ce chant paraît bien être le\npoème de sa propre vie, où le rêve pur se mêla aux réalités avilissantes :\ncapricieux et fantasque gavroche, marqué du signe de Saturne, perpétuelle-\nment poussé par le désir d'être ailleurs, qui fut successivement, à travers\nson existence aventureuse, soldat communard, engagé carliste, contrôleur\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2662, "texte": "                                LES   LIVRES                            219\n\n\n\nde cirque, marchand abyssin, et qui dans sa fièvre d'action oublia trop qu'il\nétait créé pour être un original et pénétrant poète — l'émule de Verlaine.\n   M. Paterne Berrichon raconte les lamentables odyssées de Rimbaud avec\nune attendrie et indulgente pitié... Son livre prend même des allures de\nplaidoyer quand il s'agit de disculper à la fois Verlaine et Rimbaud\nd'erreurs de sensibilité sur lesquelles nous voulons glisser... L'impartiale\nhistoire, enregistrant des faits, ne trouverait peut-être point son compte\naux affirmations généreuses de M. Berrichon... Mais la controverse n'a plus\nqu'un intérêt rétrospectif. Verlaine et Rimbaud furent deux lamentables\nêtres de faiblesse et de fantaisie, mais leur œuvre reste ; elle seule importe\nen somme ; à côté de la statue du maître de Sagesse, la critique peut admettre\nle petit buste, pensif et ironique, du poète du Bateau Ivre.\n  P a u l V e r l a i n e et s e s Contemporains, par un Témoin impartial\n(Paris, Bibliothèque de l'Association.)\n  Un recueil d'appréciations sur Verlaine, fort sagacement choisies ; et à\ncôté de ces documents une partie personnelle, fort intéressante, qui prétend\nrectifier et mettre au point certains côtés fâcheux de la légende du Pauvre\nLélian ». A cet égard on peut reprocher à l'auteur un excès de zèle indul-\ngent et de ne point rester toujours le témoin impartial qu'il prétend être.\n                                                                    F. V.\nDIVERS :\n   P a u l \"Verlaine; s e s portraits, par F. A. CAZALS (Bibliothèque de\nl'Association).\n   Le Tout Verlaine en dessins, portaits, croquis — depuis le lycéen gouail-\nleur, jusqu'au tragique et claudicant pensionnaire de l'hôpital Broussais, en\npassant par le dandy parnassien, le flâneur de Londres et l'errant fatal des\ngrandes routes... Et pour clore la plaquette, le pauvre Lélian sur son lit de\nmort, sa pauvre tête ravagée enfoncée dans la blancheur de l'oreiller\net l'immortelle \"espérance d'un grand crucifix lui barrant la poitrine.\n   Ce si vivant souvenir du grand mort a sa place dans la bibliothèque de\ntous ceux qui aimèrent Verlaine.\n  L e P a y s a n , par E R N E S T PERIER (Bruxelles, LARCIER).\n  Que la discussion des questions juridiques et sociales ne perd rien à être\nprésentée sous une forme littéraire impeccable et imagée, l'opuscule\nde M. Ernest Perier en est la preuve.\n  Les réformes que réclame la condition précaire du paysan sont pré-\nsentées ici avec une netteté toute scientifique ; mais le sociologue, chez\nM. Ernest Perier, n'a su ni voulu imposer silence à l'artiste, et celui-ci, en\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2416, "texte": " 220                              DURENDAL\n\n\n\nce style doux, mélancolique, évocateur — le style de cette petite sensitive\nde Colombine qui charma tant nos adolescences du temps déjà de l'Etudiant\n— a dressé l'énigmatique et résignée silhouette du paysan en un cadre d'une\ntouchante et rêveuse poésie.\n  Œuvre d'un avocat lettré, où l'Art autant que le Droit plaident pour\nl'homme de la glèbe !\n  PAUL MUSSCHE : E n s o u v e n i r — N o t e ssur H a l (Gand, A. SIBLER).\n   Nos lecteurs ont pu admirer ici même la souplesse, la spontanéité, l'élé-\nvation du talent de l'auteur. Poète, il nous a donné quelques-unes des\nnaïves chansons de sa jeune âme.\n   La plaquette : En souvenir, est écrite en prose, mais en une prose toute\ndébordante de poésie. J'aime ces pages pour la délicatesse de l'écriture qui\nen enrobe la pensée, la fraîcheur des sentiments qu'elles expriment, la can-\ndeur naïve qu'elles dénotent chez l'auteur et surtout pour l'enthousiasme\ndont elles sont imprégnées.\n   Oh ! l'enthousiasme de la jeunesse, c'est la joie de ma vie ! Oui, je les\naime ces âmes des jeunes, âmes charmantes, enivrées d'idéal, toutes palpi-\ntantes de poésie, ces âmes qu'un rien : le baiser d'un rayon de soleil, le\ngazouillis d'un oiseau, le frémissement d'une feuille, le bourdonnement d'une\nabeille, l'ondulation d'une vague, le sourire d'une fleur font frissonner.\nLeur cœur est une lyre dont les cordes vibrent en une symphonie éternelle.\n  Je les aime pour l'élévation et la noblesse de leur esprit. Je les aime pour\nle bien qu'ils nous font. Je leur suis reconnaissant de ce qu'il nous font\noublier les vilénies de ce monde vulgaire, nous enlèvent sur les ailes de\nleurs douces chansons jusqu'aux régions sereines de la Beauté et nous\nconsolent des tristesses d'en-bas, en nous hissant sur les sommets d'un art\ntout idéaliste.\n   Chantez ! poètes chrétiens. Chantez ! âmes jeunes et charmantes. Ch\ntez encore ! Chantez toujours ! Enivrez-nous de printemps et de ciel bleu.\nRéchauffez nos âmes au contact de vos âmes. Vos accents inspirés nous\nrajeunissent le cœur. Quand nous les entendons, il nous semble que nous\navons vos vingt ans, que nous sommes jeunes encore. Chantez la nature,\nmais surtout exaltez la Beauté essentielle, en nous en montrant les reflets\ndans les belles créatures et unissez nos âmes à Dieu, principe et fin de\ntoute beauté créée.                                    L'abbé H. M Œ L L E R .\n"}, {"page_pdf": 246, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1519, "texte": "                              LES   LIVRES                        221\n\n\n\n\n                 VIENT        DE     PARAITRE :\n\n\n\nEssais de. Critique Catholique\n                                    PAR\n\n\n            FIRMIN        VAN DEN BOSCH\n\n   LES GONCOURT — EMILE ZOLA — FLAUBERT —              SAINTE-BEUVE\n             THÉOPHILE GAUTHIER — MAURICE BARRÈS\nMonseigneur D'HULST — DRUMONT — LAMARTINE — J.-K.             HUYSMANS\n                   E.   HELLO — PAUL        VERLAINE\n       LA JEUNESSE DE DEMAIN — LA REVANCHE DE L'IDÉAL\n               MAX WALLER — EUGÈNE             DEMOLDER\n     GODEFROID KURTH — LÉON D E MONGE — EDMOND PlCARD\n  GUILLAUME VERSPEYEN — CAMILLE            LEMONNIER — JEAN   CASIER\n\n\n\n                        Gand, A. SIFFER,     Éditeur\n\n\n\n\n   Ce livre de notre ami et collaborateur nous arrive trop tard\npour pouvoir en donner un aperçu sérieux. Nous réservons\ncette étude au prochain numéro. Mais nous ne voulons pas\nattendre pour le recommander à l'attention de nos lecteurs.\nCeux-ci nous ont prié maintes fois de leur renseigner un livre de\ncritique catholique, bien [conçu et finement écrit, assez com-\nplet pour les initier au mouvement littéraire moderne. Ce livre\nle voici. C'est l'idéal du genre. C'est l'œuvre d'un penseur, d'un\nartiste et d'un chrétien. Nous espérons que le public catholique\nlui fera l'accueil qu'il mérite.\n   Notre éditeur, M. E D . LYON-CLAESEN, se charge d'envoyer le\nlivre à tous nos abonnés qui lui en feraient la demande. 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Arnold Goffin continue ses attachantes\nétudes d'art; il termine ainsi ses impressions sur le Campo-Santo de Pise :\n   « Nobles galeries où l'on erre en rêvant parmi les sépultures grecques,\nles sarcophages romains, les statues italiennes de tous les âges; cimetière\noù l'art funéraire de chaque époque paraît avoir laissé un memento; silen-\ncieux enclos dont la terre sacrée nourrit les fleurs exquises et les sombres\ncyprès qui achèvent de leur beauté vivante la délicate beauté sculptée des\narcades.\n   » On ne songe guère ici aux savantes joutes des érudits et des exégètes\nde l'esthétique ! On s'abandonne au prestige indicible du lieu, à la magnifi-\ncence des fresques et des marbres sur lesquels le soleil fait rejaillir les\nrayonnements magnétiques de sa lumière, à toutes les suggestions de ce\ndécor à la fois radieux et sépulcral.\n   » On tente de déchiffrer une épitaphe à demi effacée, la naïve légende\nd'une peinture disparue, et l'on pense avec respect et gratitude aux hommes\nbien inférieurs à nous — qui l'ignore ? — dont la volonté héréditaire éleva et\nparfit cet édifice : magistrats de la Cité, maîtres de l'Œuvre, architectes,\npeintres, sculpteurs, — artisans de la Beauté ! — qui mirent leurs forces\npersévérantes et leurs talents pour mener à fin une telle entreprise !\n\n  LA QUINZAINE : L'Education pour la Vie, par Georges Fonsegrive :\n  « Viser, sans plus, à faire un chrétien, un homme religieux de cœur et\nde pensée, ne serait pas suffisant... N'existe-t-il pas d'excellents chrétiens,\nde bons jeunes gens très pieux, et qui ne savent pas vivre ? . . . En deman-\ndant que l'éducation fasse de l'enfant un candidat à la vie complète, indivi-\nduelle, sociale, religieuse, nous lui demandons d'en faire un chrétien, non\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "                                 LES   REVUES                              223\n\n\n\npas un simple dévot qui ne sait que suivre les offices et réciter les prières,\nmais un vrai chrétien qui, à ce titre, ne s'enferme pas en des chapelles de\nconfréries, mais qui, après avoir adoré, muni, par la prière du secours\ndivin, va faire rayonner sa vie dans tous les domaines où il lui est légitime\nde la répandre et de la montrer.. . La vie, don de Dieu, vaut qu'on la vive\net qu'on la respecte et qu'on la fasse respecter. Donc, pas de fausse humi-\nlité. Après avoir adoré le Père céleste, relevons-nous et redressons-nous\ndans une légitime fierté. Inspirons à nos enfants la fierté d'être hommes,\nd'être fils de Dieu. Ainsi naît le sentiment de la dignité. Et on n'a pas à\ncraindre alors la lâcheté devant les hommes, devant le travail ou le\nmalheur. Le sentiment de la dignité personnelle doit être à la base de\nl'éducation. »\n\n  L E MERCURE D E FRANCE : Une série de Nouveaux Masques, par\nRemy de Gourmont, parmi lesquels celui de Max Elskamp :\n\n   « Il y a des traces d'obscurité spontanée dans la poésie de Max Elskamp\net aussi des traces de préciosité : l'expression qui est toujours originale l'est\nparfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites la pureté est délicieuse,\nnuancée comme un humide ciel flamand, transparente comme l'air du\nsoir au-dessus des dunes et des canaux; dans toutes, on a l'impression\nd'une constante recherche d'art, d'une passion charmante pour les nouvelles\nmanières de dire l'éternelle vie.\n   » On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de\nfruits qu'il nous offre, dorés « par un printemps très doux » et boire au puits\nqu'il a creusé et d'où jaillissent « des eaux heureuses », des eaux fraîches et\npleines d'amour. On mangera et on boira de la grâce et de la tendresse. »\n\n\n  LA R E V U E BLANCHE : Qu'est-ce que l'Art?             par le comte Léon\nTolstoï :\n\n     Evoquer en soi-même une sensation déjà ressentie et, après l'avoir\névoquée, la transmettre au moyen de mouvements, de lignes, de couleurs,\nde sons ou de formes exprimées par des paroles, de telle sorte que d'autres\npersonnes ressentent la même sensation, telle est la condition de l'Art.\n   » L'Art est l'activité humaine grâce à laquelle une personne peut, volon-\ntairement et au moyen de certains signes extérieurs, communiquer à\nd'autres les sensations qu'elle a expérimentées elle-même, de telle sorte\nque ces autres personnes en soient possédées au point de les expérimenter à\nleur tour.\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2626, "texte": " 224                              DURENDAL\n\n\n\n     L'Art n'est point, comme prétendent les métaphysiciens, la manifesta-\ntion de quelque mystérieuse idée de beauté ou de Dieu; ce n'est pas, comme\ndisent les physiologistes de l'école esthétique, un jeu dans lequel l'homme\nprojette son excédent d'énergie accumulée; ce n'est pas non plus l'expres-\nsion des émotions humaines par des signes externes ni la production\nd'objets agréables, et surtout ce n'est pas du plaisir, mais c'est un moyen\nd'union entre les hommes, les associant dans des sentiments identiques,\nc'est l'élément indispensable pour la vie et le progrès vers le bien-être des\nindividus et de l'humanité.\n\n   L'ERMITAGE : De la chronique des théâtres de Jacques des Gachons\net à propos du drame social de M. Octave Mirbeau, Les Mauvais Bergers :\n   « M. Octave Mirbeau a l'esprit tourné autrement que celui de M. Henri\nRochefort. Plus de grelots, des glas ! Il ne pleut plus des mots, mais du\nvitriol tout pur. L'un est le chat, velours et griffes mêlés; l'autre le chien\nde garde qui mord sans prévenir... Il ne travaille pas dans le même chan-\ntier. Le domaine de M. Rochefort est l'Etat français; il lui arrive même,\nau joli vieillard, de chasser sur les terres d'Europe. M. Mirbeau s'attaque\nsurtout au gibier littéraire et artistique; il courre le snobisme et pourfend\nles grosses gloires en baudruche... Tous deux écrivent en bon français. Le\npremier est peut-être trop léger, le second trop massif. Aussi voyez ce qui\narrive quand ils abordent le théâtre : M. Rochefort fait des vaudevilles,\nM. Octave Mirbeau un grand drame. Mais ce ne sont pas des auteurs\ndramatiques. Ils perdent sur la scène tout leur piquant, tout leur sel, toute leur\npuissance. Monsieur Mirbeau, connaissez-vous le Mariage de Figaro ? Cette\ncomédie a fait une besogne dont sont incapables vos héros sanguinaires. La\nhaine est répugnante : elle n'a pas la justice au fond de ses actions, mais\nune sorte de jalousie farouche. La haine est un mauvais cheval de bataille,\nil a le sabot solide, mais il dépasse toujours son but. Il est bête. Au moment\noù il devrait se modérer et caracoler noblement il s'emballe et rue, et voilà\nqu'il renverse ses amis et sa propre œuvre ébauchée. Il est bête.\n\n  L E SPECTATEUR CATHOLIQUE : Trois poèmes mystiques d'Oli-\nvier-Georges Destrée : Sainte Dorothée de Cappados, Sainte Rose de Viterbe,\nSaint Jean-Gualbert Visdonimi :\n\n     Jean-Gualbert comprit alors que sa vie passée, toute cette journée et\ncette incomparable et séduisante vision de Florence n'avaient été qu'une\népreuve, et qu'il n'était point au monde de plus grand amour et de plus\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2587, "texte": "                                   LES REVUES                              22\n\n\n\nnoble vie que celle de ces contemplatifs qui, dédaignés du plus grand\nnombre, renonçant à tout bien terrestre, priaient, intercesseurs perpétuels,\npour le monde, protecteurs et soutiens des pays où s'élevaient leurs cloîtres.\nEt comme il avait l'âme héroïque, assoiffée d'amour et de dévouement, son\nchoix fut fait sur le champ, et c'est pourquoi, retraversant la place, il\npoussa d'une main ferme la porte de ce couvent de San-Miniato, qu'il ne\ndevait quitter dès lors que pour aller fonder un asile plus paisible et plus près\nde Dieu dans les solitudes bénies de Vallombreuse.\n\n\n  L E SILLON : Dans la chronique littéraire de M. Robert Vander Elst\ncette appréciation sommaire du Cyrano de Bergerac, de M. Rostand :\n\n     C'est toute la résurrection d'une époque qui fait la valeur dramatique\nde cette pièce. On pourra sans doute chicaner la partie scénique ; on a dit\nque le quatrième acte était manqué et que le cinquième se rattachait mal\naux autres. Mais le poète ne perd pas ses droits, et il y a des trouvailles\nd'exécution tout le long de la pièce. Il convient de remarquer surtout la\nscène où Roxane est au balcon, recueillant de Christian des aveux dictés\npar Cyrano et dont elle ne reconnaît pas la grâce ; la supercherie est amu-\nsante et la situation du pauvre Cyrano, qui aime Roxane, est pathétique.\nQuels beaux vers que ces vers sur le baiser :\n\n             C'est un secret qui prend la bouche pour l'oreille...\n             Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer...\n             Une façon d'un peu se respirer le cœur\n             Et d'un peu se cueillir, aux bords des lèvres, l'âme. »\n\n\n\n  L'ART MODERNE, à propos de l'exposition Claus à la Maison d'Art :\n\n   « Emile Claus, dans ses œuvres actuelles, est un exemple saisissant de\ncette bonne santé esthétique d'une âme qui joyeusement ne connaît plus\nd'autre règle que l'abandon allègre et exalté aux poussées naturelles qu'elle\nsent remuer en soi, qui a horreur de toute comparaison avec autrui et se\ngarde, à l'égal d'une peste, du faire recommandé par les pédagogues de\nl'esthétisme. Comme à la plupart, il lui a fallu de l'effort et de la chance\npour se dégager des conformités banales. Dans la longue série de toiles\nqu'il livre à l'examen en témoignage de sa vie, en bilan de sa carrière\nde bon ouvrier, on trouve, au début, des choses, belles certes, car toujours\nun talent natif et puissant fut au service de ses pinceaux, mais froides encore\nde la correction imposée par les disciplines en faveur... Mais peu d'années\n"}, {"page_pdf": 251, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2715, "texte": " 226                             DURENDAL\n\n\n\naprès, quelle liberté, quel enivrement d'indépendance au milieu de l'allé-\ngresse des entités vivantes, animant de leur chaleur ardente et sereine et\namolissant de leur fusion les fibres les plus résonnantes dans le cœur de ce\nFlamand désormais en possession de lui-même et se livrant aux entraîne-\nments de sa race ! Quelle exubérance tout à coup dans la rutilence des cou-\nleurs, dans la fougue des coups de brosse, quel foisonnement de trouvailles\nsubtiles et heureuses, quel lâché de tous les bouillonnements intimes, quel\nécroulement de pierreries !... Attendez que ces joailleries vous prennent au\ncerveau, attendez suivant la maxime : Les œuvres d'art sont comme les per-\nsonnes royales : il faut attendre qu'elles vous parlent ! » '\n\n\n   LA REVUE : Ernest Hello, par Stanislas Millet Répondant à M. Char-\nbonnel qui écrivit que Hello a la foi, mais une foi qui ne fut jamais\nconquise et qui demeure comme passive, inconsciente , M. Millet répond :\n« Un prêtre, et un prêtre dont la foi a été si chancelante qu'elle a fini par\nsombrer, devrait savoir que la foi, surtout chez les esprits très intellectuels,\nn'est jamais absolument conquise ; que ces âmes, afin de lui barrer toute\nissue à la fuite, sont obligées de ne jamais désarmer et de lutter chaque jour\net chaque heure; que l'état de croyant n'a rien de commun avec le quié-\ntisme béat où M. Charbonnel suppose que demeure assoupie la « tribu hiéra-\ntique des marguilliers ». Pourquoi ce prêtre, qui sans doute est théologien\net philosophe, oublie-t-il que la foi n'est pas la certitude et que la distance\nqui sépare ces deux choses, si réduite qu'elle soit, fait à certaines heures\nle tourment des plus saints ? Car la foi est une courbe qui a pour asymptote\nla certitude, dont elle peut se rapprocher indéfiniment sans jamais la tou-\ncher, si ce n'est dans l'infini. Les tentations du doute chez les natures\nardentes exaspèrent quelquefois jusqu'à la tentation du blasphème, tenta-\ntion dont Hello ne fut point exempt ».\n\n\n  L ' E F F O R T a ouvert une enquête sur le Sens énergique de la Jeunesse :\n\n   « En ces temps où l'on parle tant d'énergie, répond M. Le Cordonnet, le\ncatholicisme apparaît cependant par le seul exemple de ses saints comme\nune merveilleuse école d'énergie; et peut-être bien que ce qui nous séduit,\néparpillé ailleurs, se retrouve là. En tous cas la perfection morale que l'on\nnous conseille paraît ne pas être autre que la sienne, avec cette différence\nque la sienne exigerait peut-être davantage de notre volonté, auquel cas\nelle serait supérieure; cependant on ne connait pas le catholicisme : la\nplupart de nos intellectuels seraient honteux de n'avoir pas lu la Bayhavad-\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 979, "texte": "                               LES   REVUES                           227\n\n\n\nGhita, mais ils ignorent presque l'Évangile et ont certainement peu ouvert\nsaint Denis l'Aréopagite et saint Thomas ».\n\n  LA L U T T E , après un artistique numéro de Noël, a consacré, à la\nPléiade franciscaine, une série d'études variées et intéressantes : à remar-\nquer les articles de Maurice Dallaert, l'abbé Armand Thiéry, Ernest Del-\ntenre et surtout la belle étude d'Edgard Richaume sur la philosophie de\nsaint François.\n\n\n\n\n                     REVUES          FLAMANDES\n\n\n  H E T B E L F O R T : Une attachante étude de Hendrik de Marez sur\nHélène Swarth, avec une mélancolique évocation de la liaison sentimentale\ndu poète et de Max Waller.\n\n  ONZE VLAGGE : De Lode Baekelmans quelques justes pages sur\nConscience, écrivain populaire.\n\n  Le dernier numéro reçu de la VLAAMSE SCHOOL, décembre 1897,\nnous apporta un beau dessin symbolique d'Emile Delrue, poétiquement\ncommenté par Jean Eellen.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-02-n2-019", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 228, "page_fin": 238, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Pied de nez en une syllabe", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 253, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1783, "texte": "NOTULES\n\n   M. Alphonse Daudet est mort le 16 décembre.\n   Il restera un des maîtres du roman contemporain.\n   Nos lecteurs trouveront ci-dessous quelques appréciations de ses pairs, de\nses amis et de critiques autorisés, dont l'ensemble nous paraît résumer\nassez justement ce qu'il faut penser, à notre avis, de la vie, — qui fut\nvaillante et purifiée par la douleur — et de l'œuvre originale, émouvante\nde vie et de sensibilité de l'écrivain du Nabab, des Rotsen Exil, de l'Immortel\net de Sapho :\n\n  M. EMILE ZOLA :\n\n   « On a dit que Daudet était le plus foncièrement réaliste de nous tous,\net c'est vrai. Nous autres, nous restions plus ou moins engagés dans le\nromantisme d'hier, dont nous sommes issus. Il s'en trouvait naturellement\nlibéré, il restait respectueux du petit fait, il se montrait beaucoup plus\nhonnête que nous devant la vérité moyenne. Dans sa grâce, dans la réserve\nun peu ironique de son équilibre, il a fait la plus solide, la plus sûre besogne\nde vérité. Et il est telle de ses pages charmantes qui a une vigueur, une\nefficacité définitive de réalité, qu'aucun de nous n'a dépassée clans ses\nœuvres les plus fortes. C'est ici l'hommage d'un rival, du dernier qui vit\nencore >.\n\n  M.   GUSTAVE GEFFROY :\n\n   « Ceux qui n'ont connu de Daudet que ses livres éprouvent tout de\nmême, à lire ses phrases, un tressaillement particulier; ils ont la sensation\nd'une voix et d'un geste inoubliables, ils devinent un être tout proche, à\npeine séparé d'eux par la feuille de papier. Il est pour ainsi dire là, derrière\nces caractères d'imprimerie, c'est lui qui donne cette vibration à la page,\nc'est lui qui enchante le paysage, c'est lui qui vibre, qui souffre, qui\ns'alanguit avec les personnages. Tous les écrivains se mettent, qu'ils le\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2801, "texte": "                                     NOTULES                                   229\n\n\nveuillent ou non, dans leurs livres. Mais, chez certains, on sent la résistance,\nun dédoublement, un désir d'être considérés comme absents de leur œuvre.\n   » Chez celui-ci, rien de pareil. Il sait, il juge, il devine, il est maître de son\nart, il a l'exquise mesure, le rien de trop de l'écrivain de race. Mais avec\nson émotion il ne discute pas, il ne compte pas. Il se refuse à rien céler des\ntumultes et des ivresses qui l'envahissent. Ce qui l'a ému directement, ce\nqu'il a reconnu beau, touchant, attendrissant, par le contact immédiat, il le\nconfesse par la page écrite au risque de l'accusation de sensiblerie. Il\npossède d'ailleurs une arme acérée dont il écarte, menace, frappe ceux qui\nseraient tentés de se méprendre sur la qualité de ses apitoiements : il est un\nmaître de l'ironie, en même temps qu'il est un poète pitoyable. De cette\nironie, il n'a jamais transpercé les faibles, il n'a parlé des bonnes gens\nqu'avec bonne humeur, il n'a souligné les ridicules inoffensifs que d'amu-\nsante gouaillerie. La fine lame si bien ajustée à sa main n'a été crever et\ndégonfler que les apparences despotiques, les conventions vaines, la sottise\nnuisible, l'égoïsme féroce. Il y a une charmante intrépidité dans nombre de\npages de Daudet. Ce n'est pas qu'il eut l'esprit de révolte, il s'avouait\nvolontiers traditionnaliste, conservateur, n'aimant rien à changer au décor\nsocial. Mais, pourtant, le goût de la vérité était trop fort chez lui, aboutis-\nsant malgré tout à l'irrévérence et à la violence. »\n\n  M. MAURICE BARRÈS :\n\n   « Bourget nous a raconté comment M. Taine, à son lit de mort, voulut,\nune fois encore, avoir un plaisir et demanda qu'on prît un volume des\nCauseries du Lundi et qu'on lui lût du Sainte-Beuve pour entendre, avant\nde mourir, des pensées claires. Eh bien ! il n'y a pas de doute que pour\nAlphonse Daudet, le suprême plaisir, s'il avait eu le temps de le choisir,\naurait été précisément d'achever sa vie au milieu de son admirable famille,\nhéritière de sa génialité, et dans les bras de son aîné en qui il reconnaissait\nsa propre jeunesse et les feux rallumés de sa première gloire.\n   » Le voilà mort, ayant travaillé jusqu'au bout pour créer et pour embel-\nlir ses fils et des œuvres en qui, tout entier, il survit.\n   \" Les plus belles couronnes de la littérature française sont, maintenant,\nsur des tombes. Notre pays, en un bref espace de temps, a vu disparaître\nTaine, Leconte de Lisle; avec quelques amis, nous avons conduit au\ncimetière Paul Verlaine. Voici Concourt, voici Daudet. Les sentiments\nque nous inspiraient ces grands hommes de lettres, nous les ramassons sur\nles quelques artistes et penseurs survivants, leurs émules. Un Maître est\nmort ! Vivent les Maîtres !\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2434, "texte": "  230                             DURENDAL\n\n\n\n   » Dans l'émotion que nous inspire cette disparition, nous sommes néces-\nsairement amenés à reporter notre pensée vers ce qui ne meurt pas. Ce que\nj'exprime ici avec respect, c'est mon affection, c'est aussi ma reconnais-\nsance d'intellectuel français pour un homme qui a contribué à la culture\nnationale et qui s'ajoute à la tradition, à la substance dont est faite l'âme de\nchacun ».\n\n  M.    FRANÇOIS COPPÉE :\n\n     Les dernières années de Daudet furent un long martyre; mais son âme\nétait de celles que la souffrance rend plus hautes et plus pures, et il fut\nadmirable de résignation et d'indulgence envers la douleur. Certes, il quitte\naujourd'hui de bien douces tendresses, une épouse exquise, une famille\ncharmante, et ce fils aîné, à qui il a légué les plus beaux dons et par qui le\nnom de Daudet sera deux fois glorieux. Mais, en ce moment, je le revois,\n— lui que j'avais connu jadis si vif et si beau ! — enfoncé et comme rape-\ntissé dans son fauteuil de malade; je revois son visage émacié comme celui\nd'un Christ de Morales; et tout en pleurant mon cher Daudet qui m'aimait\net que j'aimais tendrement, je songe cependant qu'il ne souffre plus —\nenfin ! — et je murmure la prière chrétienne : Requiem, requiem œternam!\nSeigneur, donnez le repos à celui qui a tant souffert et qui a tant\ntravaillé ! »\n\n\n   La Revue des Deux-Mondes a comparu récemment en justice, dans la\npersonne de M. Brunetière, son directeur.\n   Objet du procès : M. Dubout, l'auteur de Frédégonde, donne l'assaut à la\nRevue, qui, dans son numéro du 1er juin dernier, a inséré un long article de\ncritique, substantiel et nerveux, de Jules Lemaître, jetant bas sa pièce,\nson sujet, ses personnages. M. Dubout demanda au tribunal de condamner\nM. Brunetière, le directeur-gérant de la Revue des Deux-Mondes, à insérer\nsa réponse, — protestation copieuse du double de la longueur de l'article\nde M. Jules Lemaître.\n   L'avocat de M. Dubout, Me Gondinet, a profité de l'occasion pour blaguer\nspirituellement la critique et les critiques.\n   A tout seigneur tout honneur. C'est à M. Brunetière qu'il s'adresse\nd'abord, « Brunetière, le littérateur distingué, l'éminent académicien, le gar-\ndien vigilant et quelque peu autoritaire de la vieille Revue». Un parallèle\nentre Sarcey et Jules Lemaître : « Ils ont tous les deux de la bonhomie ;\nseulement chez le premier elle est un tempérament, chez le second une\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2305, "texte": "                                   NOTULES                                 231\n\n\nattitude. L'un est l'oncle de tout le monde, l'autre n'est le cousin de\npersonne. >\n   Arrivant à l'objet du procès, Me Gondinet lit spirituellement les spirituelles\npages de Jules Lemaître — et, usant très largement, comme avocat, du\ndroit de critique, il souligne les ménagements coquets par lesquels débute\nl'article dont se plaint son client.\n  — Oh ! fait-il, M. Jules Lemaître, avant de donner la râclée, s'applique\nà retrousser ses manches !\n  Enfin, Me Gondinet s'amuse à citer, dans tous les comptes rendus de la\npremière du drame de son client, des bouts de phrases contradictoires, afin\nde critiquer à son tour la critique elle-même. C'est Sarcey qui s'écrie :\n  Dame, ça c'est du théâtre ! » C'est un de ses confrères qui corrige ainsi :\n  Cela, du théâtre, jamais de la vie ! » Dans un journal, cette opinion :\n  M. Dubout a été desservi par l'interprétation. Celle-ci, dans un autre :\n. L'interprétation a été admirable. »\n  Néanmoins, M. Brunetière gagna son procès — et la Revue des Deux-\nMondes continue à être dispensée de toute contradiction...\n                       Là-Haut dans sa demeure dernière,\n                       Le vieux Buloz doit être content.\n\n\n\n\n   A propos d'une récente vérification, dans les caveaux du Panthéon, à\nParis, des \" cendres \" de Voltaire, notre collaborateur, M. de Hauleville\ndresse de l'influence voltairienne, en son état actuel, ce sévère et piètre\nbilan :\n\n    Que reste-t-il donc de l'ami de Frédéric II de Prusse ?\n  » Les P P . Nonotte et Patouillet, qu'il dédaignait, revivent aujourd'hui\ndans l'apologétique brillante de cette fin de siècle.\n  » L'histoire, qu'il défigurait par ignorance, démontre plus clairement que\njamais le fait radieux du christianisme.\n    La philosophie, dont il se croyait un des maîtres, a cessé d'être sectaire.\nLa scolastique, de désopilante mémoire, au XVIIIe siècle, est remise en\nhonneur.\n   » Il s'est moqué de Moïse, qui, dans la Genèse, fait créer la lumière avant\nle soleil. Or, les enfants de nos écoles savent aujourd'hui que le soleil n'est\nqu'une simple manifestation de la Lumière.\n   » Même au point de vue littéraire, MM. Cardinal et Homais ont rendu\nVoltaire presque ridicule. Le grand comte de Maistre, Chateaubriand,\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2786, "texte": "   232                             DURENDAL\n\n\n\n Lacordaire, Donoso Cortez, Montalembert, Balmès, Joseph Gœrres,\n Rosmini, Newman, Manning, Hecker, Ireland, Gibbons et tant d'autres\n apologistes de notre siècle ont fait pâlir la réputation du railleur de Ferney.\n Les railleries de Louis Veuillot, de Barbey d'Aurevilly, de Villiers de l'Isle\n Adam, de Baudelaire, de Verlaine, de Bloy, en France, ont fait oublier les\n éclats de rire provoqués par l'esprit de l'auteur de Candide. Les descen-\n dants intellectuels directs de Voltaire sont de race scrofuleuse : ils sont\n insupportables. Il a laissé, il est vrai, des collatéraux, dont la descendance\n semble posséder plus de vigueur. Témoin, par exemple, M. Anatole France.\n Mais cette postérité « voltairienne » n'a d'action sur les contemporains qu'à\n la condition d'exposer à la fois le pour et le contre.\n   > De Voltaire lui-même il ne reste rien qu'un style admirable, dont la\nforme prestigieuse est un des éléments de l'Histoire littéraire de la France.\nEn Europe, même à Potsdam, l'ami de Frédéric II est presque ignoré. En\nFrance, sa faible pensée est éteinte, et il ne survit que par l'esprit qu'il a\ndéployé surtout dans sa correspondance.\n   » Je voudrais lui élever une statue, écrivait Joseph de Maistre... par la\nmain du bourreau. Ce vœu n'a pas été réalisé. Houdon et Pigalle n'étaient\npas des bourreaux, quoiqu'ils aient été des exécuteurs de hautes œuvres.\nIls ont contribué beaucoup à la gloire de Voltaire, qui bientôt sera entière-\nment éteinte. Elle ressemblera aux ossements douteux que les fonctionnaires\ndu Panthéon ont considérés aujourd'hui et qui ne sont pas même les\n  cendres de Voltaire.\n\n    M. le baron de Moreau, ancien ministre des affaires étrangères, présidait,\n dernièrement, la distribution des prix aux élèves de l'école St-Luc, à Liége.\n A cette occasion, l'honorable homme d'État a prononcé sur l'Art chrétien\n un éloquent et remarquable discours dont nous sommes heureux de mettre\n sous les yeux de nos lecteurs la belle péroraison :\n    « Le Christ a dit : Je suis la voie, la vérité et la vie.\n    » Le Christ n'est pas rétrograde ! Il est de tous les temps et de toutes les\n civilisations. Mettez-le avec orgueil 'sur ces locomotives qui traversent le\n Far-West et demain la Sibérie ! Mettez-le avec orgueil sur ces navires,\ncolosses bravant les mers ! Mettez-le avec orgueil au faîte de ces magnifiques\nédifices où se fait la loi et où se rend la justice ! Mettez-le au centre de la\nterre sur les minerais d'or, d'argent, de cuivre, de fer, au fond du noir char-\nbonnage ! Mettez-le dans ces chantiers où des milliers et des milliers\nd'ouvriers approchent les continents, domptent les flots, percent les mon-\ntagnes, assainissent et embellissent les villes et travaillent ainsi à la pros-\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2461, "texte": "                                    NOTULES                                 233\n\n\n\npérité du monde ! Oui, mettez-le partout ! Il est la voie, la vérité et la vie !\nIl est la paix, le salut, le bonheur ! Mettez-le partout !... Mais pour arriver\nà le mettre partout... mettez-le d'abord... dans votre cœur.\n    » La religion et la grande idée religieuse relèvent tout ce qu'elles touchent.\n   » Artiste, vous avez devant vous un bloc de marbre. Si Dieu vous a mis\nau front le rayon du génie, vous en tirerez quelle idée il vous plaira. L'idée\nde l'homme, par exemple, de l'homme, cette merveille du monde physique,\navec la perfection de ses organes, la dignité de son maintien, la souplesse\nde ses mouvements, la beauté de ses formes, la finesse de ses tissus. Vous\ntirerez tout cela de cette masse informe ; et, quand vous en aurez tiré tout\ncela, si vous n'allez pas plus avant, votre pensée, fille de la terre, s'arrêtera\nà la terre.\n   » Si, au contraire, vous tournez cette statue vers Dieu, si le rayon d'en-\nhaut illumine sa face, si cet œil qui s'anime reflète l a pureté de l'âme, si ces\nèvres qui s'écartent semblent murmurer l'hymne de la prière, si ce je ne\nsais quoi d'humble et de sublime se mélange dans une indéfinissable harmo-\nnie, oh ! soyez en sûr, vous avez dépassé la terre, et votre pensée, fille du\nciel, est remontée vers le ciel. Artiste, vous étiez, vous êtes devenu artiste\nchrétien !\n    Et quoi d'étonnant que la religion chrétienne ait été pour l'art une\nsource de grandeur et d'élévation ? Tout ce qui tend à ramener Dieu dans\nl'homme élève l'homme et ses œuvres. »\n\n\n\n   Il sévit à la Chronique, « gazette quotidienne », un incorrigible onagre...\n   En dernier lieu, sa lourde patte s'est abattue sur J.-K. Huysmans.\n   A la grande joie des Gaudissart pour lesquels l'onagre travaille, il s'est\nlivré, a propos du haut symbolisme mystique de la Cathédrale, à quelques\nimmondes plaisanteries.\n   Glissons — et louons Dieu que J.-K. Huysmans reste dorénavant incom-\npris de ceux qui pensent... à quatre pattes.\n\n\n  P E N S É E DU MOIS :\n     Des jeunes gens qui se croient doués pour écrire n'ont qu'à laisser les\nsentiments qui, cette semaine, avec le plus d'intensité les hantent, s'expri-\nmer sous la forme qui pour l'instant leur paraît la plus aimable — et entasser\nle tout dans un tiroir. Se relisant après quelques mois, ils sentiront dans ce\nfouillis, ce qui leur fait le plus de plaisir. Et si quelque page, une sur mille,\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2349, "texte": "  234                            DURENDAL\n\n\n\n est enveloppée d'un fluide, comme le visage émouvant d'une femme porte\n partout une atmosphère, c'est qu'ils sont nés pour dépasser la commune\n polygraphie. »\n                                   (MAURICE BARRÈS. — Les Déracinés.)\n\n\n\n   Le mois dernier est mort à Paris le comte Roselly de Lorgues.\n   Homme de foi, paladin de la plume, il consacra sa vie entière à la glorifi-\n cation de Christophe Colomb.\n   Dans les Œuvres et ses Hommes, Barbey d'Aurevilly porta sur l'Histoire\nde Christophe Colomb, par le comte Roselly de Lorgues, ce jugement que\nl'avenir retiendra : « C'est une œuvre capitale d'effort et même de résultat.\nC'est la première grande œuvre qu'on ait érigée à la mémoire d'un des plus\ngrands hommes qu'ait eus l'humanité, car il n'y a pas une seule pensée dans\nla vie de Colomb qui ne soit grande, depuis la pensée de sa découverte\njusqu'à celle de ses fers, mis dans son tombeau... Elevée à la gloire de\nColomb, l'œuvre de M. Roselly de Lorgues est autant élevée à l'Eglise, car\nil n'y a que l'Église romaine dans le monde qui puisse faire des grands\nhommes d'une telle perfection ! »\n\n\n\n   M. Edmond Picard et M. de Hauleville se sont récemment rencontrés\ndans une campagne — qu'il faut louer et encourager ! — en vue de relever\nle niveau intellectuel et moral des représentations théâtrales en Belgique.\n   M. Picard écrit :\n\n   « Jusqu'ici les directions diverses qui furent les ménageresses (pourquoi\n ne dirions-nous pas ménageresses en français au lieu de managers en anglais)\n du théâtre du Parc, ayant affaire (oh ! que cela a longtemps duré !) à un\n public timide, sans goût personnel, habitué à se laisser guider par le\n «grand Paris», redoutant de se tromper, s'ensnobisant aisément sur ce\n modèle étranger, se contentèrent de lui servir, réchauffés, les plats qu'on\navait là-bas cuisinés et servis, moins aux Parisiens eux-mêmes (remarqua-\nblement gobeurs, du reste, et policièrement soumis aux ordres indirects d'un\njournalisme de rivalité haineuse et de camaraderie basse), qu'aux deux cent\nmille étrangers qui ne s'interrompent pas de gorger ses hôtels et ses garnis.\nC'est de la belle littérature, qui a pour base 1' Inévitable Adultère , que\nnous fûmes nourris pendant plusieurs décades.\n  » Or, il paraît que nous avons assez de ce régime ! D'autant plus que cette\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2853, "texte": "                                  NOTULES                                235\n\n\nimperturbable collection de pièces de pacotille nous ont été non moins im-\nperturbablement débitées et jouées par un défilé de comédiens formés sui-\nvant les traditions du cabotinage français, dont les dominantes sont l'absence\nde naturel, les clichés les plus usés du débit et du geste, les routines de\nconservatoire, et la question de toilette de ces dames, élevée à la dignité\nd'élément principal de succès et de facteur capital du plaisir.\n     Que les fêtards brésiliens, anglais, allemands, russes, persans, japonais\net turcs soient d'avis qu'un tel théâtre répond pleinement à leur esthétisme\net qu'il serait malheureux de déranger un si bel ordre et une si mirifique\norganisation, cela n'a rien de tourheboulant Mais dans notre Belgique,\nactuellement si vivante, si préoccupée d'art véritable, si avide de s'épanouir,\nqu'on vienne encore nous traiter comme si nous avions les mêmes appétits\npsychiques que le rastaquouérisme international, cela commence à être diffi-\ncilement supportable et à susciter des murmures qui peu à peu grandiront\nen clameurs...\n   > Ce n'est pas dans une ville où Hamlet avec Henry Krauss a été joué une\nquarantaine de fois devant une salle comble, où les Maîtres Chanteurs font\nrecette à coup sûr, où Tristan et Yseult ont attiré la foule pendant tout un\nhiver, où les œuvres d'Ibsen font fortune, où le public donne ces preuves\nremarquables d'un goût élevé et du besoin de sortir des calembredaines, ou\ncoût au moins d'avoir à côté des calembredaines des oeuvres nobles et belles,\nqu'il est encore permis de tolérer, non pas sur une scène de farce et de vau-\ndeville, mais sur une scène traditionnellement réservée à la vraie comédie\nlittéraire, des machines comme Snobs, la Carrière, Petites Folles et autres\nturlupinades, pantalonnades et juponnades, alors même qu'avec vérité on\npourrait illustrer l'affiche de ces par trop départementales réclames: «Grand\nsuccès du Vaudeville de Paris! Immense succès du Gymnase! Incomparable\nsuccès des Variétés! »\n   » Or, malgré la transformation des goûts de notre public, malgré l'évi-\ndence de cette évolution, on a continué à nous traiter au théâtre du Parc\ncomme si nous étions encore les bons et niais provinciaux d'il y a dix ans.\nLes directions, pleines de bon vouloir certes, mais très peu attentives à notre\nmilieu, ne se sont aperçues de rien. Elles continuent l'importation des pièces\net des cabotins du boulevard. Elles croient avoir assez fait quand elles\nreviennent de Paris avec les dernières modes de là-bas et qu'elles nous les\nprésentent dans le mois ; ou encore quand elles mettent en vedette le nom\nde quelque jolie femme, actrice d'un jeu tout au plus estimable, que les\njournaux spéciaux juchent effrontément et mensongèrement au plus-haut\nde l'échelle de leurs louanges.\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2742, "texte": "  236,                            DURENDAL\n\n\n\n     C'est à ce régime qu'on veut une fin et qu'on demande à l'autorité\ncommunale de mettre une fin, en modifiant le cahier des charges, en y\nintroduisant des conditions nouvelles qui placeront l'entreprise en équation\navec la transformation heureuse qu'a subie le public belge. Nous voulons\nautre chose que les résucées parisiennes, autre chose que les non-valeurs\ndes agences d'engagement parisiennes, autre chose que l'intolérable,\nvulgaire et monotone répertoire parisien, qui fait que toutes ces pièces\nsemblent être la même pièce dans laquelle la même intrigue stupide danse\nson insipide sarabande avec les belles-mères qu'on bafoue et les gommeux\nqui font la caricature. Assez! assez ! A bas ! à bas ! Conspuez ! conspuez !\n\n   Et M. de Hauleville continue :\n    « Oui, conspuons! Notre devoir de citoyens chrétiens, le devoir des pou-\n voirs publics est de réagir contre des influences aussi délétères. La situation\n actuelle est un danger public. Nous n'avons pas le droit de laisser se corrom-\n pre le cœur, l'intelligence et l'art de notre peuple. En conscience, nous\n sommes obligés, tous, de réagir, au nom même de l'art, contre cette\n décadence évidente.\n    > Les représentations admirables des Meininger et celles de Rossi, le\n génial artiste, avaient inspiré à quelques-uns de nos concitoyens, il y a\n quelques années, le projet de doter notre capitale d'une scène, vouée à autre\n chose qu'au commentaire insipide de l'éternel adultère >. Le Roi Lear,\n Hamlet, le Cid, Andromaque, le Marchand de Venise, Jeanne d'Arc,\n Wallenstein, Jules César (une pièce sans femme ou presque), etc., joués de\ncette façon, paraissaient à ces groupes de bons citoyens renfermer, pour le\npublic, plus d'éléments vraiment civilisateurs que tout le théâtre, par\nexemple, de M. Alexandre Dumas fils, plus de beauté que les pièces polis-\nsonnes que la littérature courante de Paris jette chaque jour sur le marché\ndans les pays qui subissent l'influence de la « mode » française. Le projet\nd'une société au capital de deux cent cinquante mille francs fut formé (les\ntitres des actions étaient représentés par des billets d'entrée). On se propo-\nsait de perdre, au besoin, cinquante mille francs par an, pour mettre la\ntroupe du Parc sur un pied convenable, pour payer convenablement les\ncomédiennes, afin de les soustraire au cabotinage forcé et pour assainir\nl'atmosphère artistique de l'ensemble théâtral.\n   > Il était convenu que le programme des soirées serait varié chaque\nsemaine, qu'on interdirait à la direction de nous régaler quatre mois durant\nde cent-vingt représentations du Monde où l'on s'ennuie ou de cinquante\nreprésentations consécutives de Divorçons. Tous les samedis le programme\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1801, "texte": "                                  NOTULES                               237\n\n\ndes sept représentations de la semaine suivante devait être publié. Chaque\nsoir un autre spectacle aurait été offert aux amateurs de littérature drama-\ntique. Les chefs-d'œuvre de toutes les littératures du monde auraient fait les\nfrais de ces représentations « classiques ». Le public aurait été initié à\nl'esthétique théâtrale universelle, depuis l'Œdipe-Roi de Sophocle jusqu'à\nCyrano de Bergerac de M. Rostand.\n   » Pour des raisons, qu'il est inutile de redire ici, le projet échoua.\n   » Pourquoi ne pourrait-il pas être repris dans de meilleures conditions par\nla commune de Bruxelles ? »\n\n\n   Que M.Alfred Verhaeren, le peintre distinguent Mlle Blanche Rousseau,\nle délicat auteur de Nany à la Fenêtre, qui ont eu la douleur de perdre l'un\nson épouse et l'autre sa mère, veuillent trouver ici l'expression de nos chré-\ntiennes condoléances.\n\n\n  A signaler parmi les plus intéressantes expositions d'art du mois, le salon\nPour l'Art et l'exposition des œuvres de Claus, à la Maison d'Art.\n  Le salon de la Libre Esthétique s'est ouvert le 26 février.\n  L'Art Idéaliste inaugurera son salon annuel le 12 mars, à la Maison d'Art.\n  Nous reviendrons, au prochain numéro et dans un article spécial, sur\nces deux dernières expositions.\n\n\n\n  Tous les écrivains et tous les artistes ont appris avec une cordiale satis-\nfaction la nomination de M. J. Nève au poste de directeur des Beaux-Arts.\n\n\n\n  La Cathédrale, de J.-K. Huysmans, vient de paraître.\n  Compte rendu au numéro de mars.\n\n\n\n   Une nouvelle revue : La Gerbe. Tous nos vœux de bonne chance et longue\nvie ! A lire au premier fascicule une intéressante étude de notre confrère\nG. Ramaekers sur l'architecture. (Rédaction de la Gerbe : 212, chaussée de\nWaterloo).\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 504, "texte": " 238                         DURENDAL\n\n\n\n  P E T I T DICTIONNAIRE :\n\nArchiviste : Le chiffonnier de l'histoire.\nCaricature : L'argot du dessin.\nDédicace : Toast à la plume.\nÉpithète : Robe à traîne du substantif.\nImpressario : Soutient l'art comme la corde soutient le pendu... en\n                   l'étranglant.\nLyre : Piano pour statues.\nNéologisme : Candidat au dictionnaire.\nPoète : Architecte pour châteaux en Espagne.\nSonnet : Pantoufle de Cendrillon des poètes.\nZut : Pied-de-nez en une syllabe.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 162, "texte": "                    DURENDAL\nREVUE CATHOLIQUE D'ART & DE LITTÉRATURE\n                           1898 — 5me Année\n\n\n\n\n             Sommaire du n° 2 (Février)\n\n\nFIRMIN VANDEN BOSCH. — Les Fantômes de Jeunesse (suite)          143\nERNEST PÉRIER. — Les Chansons naïves :\n            I. L'Invitation au Sommeil                       .    153\n           II. Fuite en Egypte . .                                154\nARNOLD G O F F I N . — L ' A r t pour l'Art . . .                 156\nSÉBASTIEN CHARLES LECONTE. — Les Prophètes .                 .    163\nBLANCHE ROUSSEAU. — Conte à Millie.            .       .           167\nFIRMIN VANDEN BOSCH. — La Jeune Belgique et la Littérature catho-\n     lique                                                        171\nVICTOR LUYSSEN. — Béguinage :\n             I. Les Cloches . .                                   176\n           II. Mort de Béguine.                   . .     .       177\nL'Abbé PAUL CUYLITS. — Introduction à la lecture des Mystiques\n        flamands (suite)          . . .                           179\nGEORGES DE GOLESCO. — Causerie musicale .                         191\nTHOMAS BRAUN. — Les Bénédictions :\n              I. La Bénédiction des Abeilles                      197\n            II. La Bénédiction des Semences .                     198\n           III. La Bénédiction du Pain .              . . . . 199\nLÉOPOLD WALLNER. — La Passion selon saint Mathieu, par J.-S. Bach 201\nComte GUILLAUME D'ARSCHOT. — Pour un Abandonné (poésie) .         209\nLes Livres .                                                      210\nLes Revues .                                                      222\nNotules .                                                         228\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": ""}, {"page_pdf": 164, "texte": "      Les Fantômes de Jeunesse. (1)\n\n                                       II\n\n                 E N T R E DEUX G É N É R A T I O N S\n\n                                                   « Je sais bien qu'à vingt ans on ne\n                                                 croit pas avoir besoin de maîtres et, en\n                                                 ellet, il n'en faut plus pour vous guider,\n                                                 mais ii en faudrait pour vous apprendre\n                                                 à vous connaître vous-mêmes et a suivre\n                                                 votre tempérament ce qui n'est pas si\n                                                 aisé que l'on s'imagine. Quel n'est pas\n                                                 le prix d'un bomme qui peut voir clair\n                                                 en vous ! »\n                                                                      René;   BOYLESVE\n\n\n\n\n                 L'ABBÉHauteroche       semblait avoir atteint la soixan-\n                taine.\n                    Fils d'un notable fermier hesbignon, une large\n                 et forte carrure sculptait d'énergie les plis de sa\n                 soutane, mais cette impression première de force,\n                 à laquelle contribuaient encore sa haute taille et\n                 son port altier de tête, était démentie par les\nrides profondes, sillons de la Désillusion, qui creusaient son\nfront, par les plis que l'amertume avait laissés, comme des traces\nde combats perdus, au coin des lèvres et par l'infinie et profonde\nmélancolie des yeux, noyant leurs flammes au lointain d'un\nmarais de désenchantement.\n   C'était un vaincu...\n   U n e enfance chaste et pieuse, une instruction philosophique\net théologique a r d e m m e n t raisonnée, u n e vocation sacerdotale\n\n  (1) Voir Durendal de janvier 1898.\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": "                            DURENDAL\n 144\n\n\nnettement entrevue et généreusement suivie l'avaient ancré\ndéfinitivement aux rivages de la Foi.\n   Portant encore au front la trace du Saint-Chrême, il avait été\nenvoyé à Rome.\n   Rome le posséda pendant les cinq années les plus glorieuses\ndu pontificat de Pie IX. A la chaude et claire lumière du catho-\nlicisme intégral, le jeune prêtre sentit se développer en lui une\ndoctrine d'une haute, intransigeante et logique unité... Sa con-\nception du monde se modela harmonieusement sur les Dogmes\net la Morale chrétienne en leur primitive et rigide pureté, sans\nalliage aucun de nuances compromitoires ou d'opportunismes\ncauteleux.\n   Il avait pris dès lors l'habitude de se déclarer catholique tout\ncourt et d'affirmer que la Religion n'a point de plus grand\nennemi que la politique et que les principes s'obscurcissent\nquand on les regarde au point de vue des résultats.\n   L'art entre temps l'avait passionné, mais il ne savait l'estimer\net l'aimer que dans la mesure où il se fit l'humble et glorieux\ncommentateur de la F o i . Des océans de mépris sourdissaient\nen lui quand il traversait au Vatican le Musée des Antiques,\nmais il passait de longues heures d'émotion reconnaissante\ndevant un panneau de l'Angelico.\n   Au moment de rentrer dans sa patrie, quelques publications\nle précédèrent, en estafettes de ses idées, où son Idéal se profé-\nrait, hautain, impérieux, catégorique, dans un style qui tenait\nplus du commandement que de la dialectique.\n   Quand éclatèrent, comme des rappels à l'Essentiel, ces paroles\nd'incontestable vérité, mais de vérité toute nue, non gazée de\nréticences et de prétentions, les prudents se récrièrent, les\ntimides eurent des murmures et les habiles protestèrent\nbruyamment!\n  Une anémie cérébrale fût l'occasion propice d'écarter l'abbé\nHauteroche de la vie combative et de le reléguer comme sur-\nveillant dans le lointain collège de Saint-Euchère, poste d'abné-\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                         I45\n\n\n\ngation h u m b l e et isolée, où, jusqu'au seuil de la vieillesse, le\nmaintinrent sa santé trop débile et son intellectualité trop\nombrageuse.\n    D e nombreuses et successives générations de jeunes gens\ns'assirent au pieds de sa chaire silencieuse... Il leur distribua\nsans compter, en soins, en vigilances, en dévouements, la partie\nsuperficielle de son être, mais il réserva toujours jalousement la\npartie profonde de lui-même... P a r delà les blondes têtes pen-\nchées sur les pupitres, le surveillant plongeait du regard de\nl'âme dans la lumière de l'Idée, libératrice des petites matéria-\nlités froissantes... Sa vie ainsi se passait — sa vraie vie — dans\nla longue évocation méditative des austères chimères de sa jeu-\nnesse, et chaque jour son intelligence lucide les précisait et\ndécouvrait en elles de nouvelles qualités de bienfaisance et de\nsalvation pour une société anémiée par les combinaisons... De\nces confrontations quotidiennes entre le fait actuel et son rêve\nd'absolutisme religieux, l'abbé Hauteroche sortait parfois dans\nun tel état d'exaltation qu'il eût rompu le mutisme dont sa\nfonction lui faisait un devoir, et se dressant soudain devant\ntous ces adolescents réunis, il leur eût clamé son programme\nd'un christianisme primitif, certain que les meilleurs d'entre\neux, grisés d'une fièvre magnifique d'apostolat, l'auraient\nemporté dans la vie, ce programme, et témérairement et fière-\nment et saintement arboré... T e n t a n t e et grisante perspective!...\n L ' h o m m e peut-être eût faibli si le prêtre n'avait vu surgir, dans\n le nimbe du grand Christ pâle se silhouettant sur le fond de la\nsalle d'étude, ces deux mots impératifs comme la conscience :\n Obéissance! H u m i l i t é ! . . . E t l'abbé Hauteroche se repliait dans\n ses songes; et ses pensées en vain — aiglons captifs — lui bat-\ntaient les tempes violemment et cruellement, à grands coups\n d'ailes impatients d'air, de lumière et de liberté.\n\n\n  L e soir était venu, aux reflets caressants et tamisés... L'abbé\n Hauteroche avait entraîné Rodolphe vers le jardin des profes-\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": " 146                          DURENDAL\n\n\n\nseurs, petit recoin de silence et de verdure, égayant de\nlierre, de chèvrefeuille et de clématites les rares et confuses\nruines aux pierres vermoulues, effritées et disjointes de la pri-\nmitive abbaye de Saint-Euchère... Ces vestiges d'une époque\nmorte, où s'enchevêtre la vie d'une végétation luxuriante,\navaient donné jadis à Rodolphe d'émouvantes exaltations de\nmélancolie, et il lui semblait bien que c'était à ces ruines fleu-\nries de nature qu'il devait d'avoir ressenti les premières et\ndivines voluptés d'âme, dont le souvenir tranchait d'allégresse\ngrave la matité terne de ses jours d'enfance...\n   Entre le vieillard et le jeune homme, chacun retourné vers\nses pensées intérieures, un grand silence s'était fait.\n   Sous l'affection très profonde qui les reliait l'un à l'autre, faite\nde respect chez celui-ci et chez celui-là de protection, sen-\ntaient-ils la tristesse d'absolues divergences d'idées et entre eux\ncomme un de ces abîmes sans pont qui séparent deux généra-\ntions ?\n  Rodolphe soudain, mettant dans ses paroles le prolonge-\nment de ses agitations intimes, murmura :\n  — « Hélas ! oui, je n'ai plus votre idéal, mon cher maître...\nNous n'avons plus le même idéal... Quand vous m'entreteniez\ntantôt en paroles brûlantes de tout cela qui vous enthousiasma,\nvotre voix n'éveilla en moi nul écho... E t lorsque, à mon tour, je\nvous ai esquissé ma vision de la vie, je sais que je ne dois qu'à\nvotre paternelle indulgence de n'avoir point vu vos lèvres\nesquisser le sourire du dédain... Entre nos énergies et nos\nsensibilités réciproques la rupture est-elle donc complète ! »\n  A cette dernière phrase, l'abbé Hauteroche s'évada lentement\nde sa songerie.\n   L'or bruni du couchant illuminait de prestige sa figure de\nrêve et de méditation ; il se détachait impérieux à la fois et\ncompatissant sur le fond de la ruine ambiante où les derniers\nrayons de soleil mouraient en des bleus de turquoise atténuée •\nde ce décor inoubliable, la voix de l'abbé Hauteroche prenait\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "                     LES FANTÔMES DE JEUNESSE                         I47\n\n\n\nun recul dans les temps révolus et disait des paroles graves et\ndouces comme le passé :\n    — « Moi aussi, dit-il, ce doute et cette angoisse m'ont envahi\nt a n t ô t . . . E t par nos entretiens de toute cette journée, la convic-\ntion s'était presque affirmée en moi que nos intelligences et nos\nsensibilités n'étaient plus au même diapason... A celui qui est\nau déclin de la vie et descend l'autre pente, c'est une si douce\nvanité de voir le front de ceux qui le suivent baigné du reflet\ndes idées qui illuminèrent sa vie... L a voix du vieillard lui pèse\nq u a n d elle ne lui revient pas en écho dans la voix de l'adoles-\ncent... J e te parlais de l'intégral idéal d'autorité religieuse qui\nenflamma ma m a t u r i t é . . . E t tu m'as répondu : Démocratie...\nJ'ai sollicité ton exaltation pour la beauté ordonnée et harmo-\nnieuse de la littérature classique... T u n'as point su cacher ton\ndédain et tu m'as opposé Baudelaire... Insensiblement ainsi\nj'avais entre nous la sensation de cette rupture dont tu parlais...\nE t cette souffrance est atroce, je t'assure, de sentir, de s'ima-\nginer sentir les liens qui vous attachaient à un être aimé se\nt e n d r e et se briser un à un ! »\n   Rodolphe, ému, prit la main du prêtre...\n   — « P a r d o n , dit-il ».\n   Mais l'abbé Hauteroche, se transfigurant instantanément,\nreprit presque joyeux :\n   — « Oh ! les noires pensées et les sots propos...\n   Nous étions deux enfants !\n   Vois-tu, fils, des conversations comme celles-ci sont néces-\nsairement superficielles... Les apparences des choses nous\nretiennent, nous attirent et nous t r o m p e n t . . . Nous nous arrêtons\nà elles comme à de faciles sujets de conversation qui nous\ndispensent de penser et d'approfondir... Deux hommes se ren-\ncontrent que Dieu a fait naître à des moments différents du\nsiècle; les rêves qui les hantent, les idées qui les préoccupent,\nla langue qu'ils parlent doivent différer, car tout être reflète en\nlui un peu de l'âme de son époque, et l'humanité est une armée\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": " I48                        DURENDAL\n\n\n\nen marche à travers des paysages éternellement autres... Que\nces deux hommes échangent leurs pensées réciproques, sans se\npréoccuper d'en rechercher les liens intimes, et ils s'apparaîtront\nétrangers d'abord, puis bientôt hostiles... Nous en étions là :\nc'était entre nous le heurt de deux états dissemblables de civili-\nsation et de deux états dissemblables d'âme commandés par ces\ncivilisations contrastantes; ces luttes entre le passé et le présent\nsont fréquentes aux instants de transition comme ceux-ci, et\nque de fois sont-elles sans issues, parce qu'activées par une\npassion croissante, elles limitent graduellement d'une intransi-\ngeance de plus en plus restrictive et d'un amour-propre de plus\nen plus ombrageux la largeur d'horizon de la pensée... E t des\nhauteurs d'un fécond combat intellectuel, les interlocuteurs\ndescendent lentement dans les formes des mesquines querelles\npersonnelles.\n   Nous, remontons aux sommets !...\n   T u me demandais tantôt quel lien demeurait intact entre\nnous, entre nos sensibilités et nos énergies? »\n   L e prêtre se recueillit un moment.\n   — « Et Dieu? interrogea-t-il impérieusement... »\n   Rodolphe le regarda — si beau d'ardeur et de conviction sous\nla couronne de ses cheveux blancs.\n   — « Oui Dieu ! continua le veillard... Par des routes diverses,\nn'est-il point le but suprême où convergent toutes les existences\nchrétiennes? N'est-il point le sommet glorieux de la pyramide\nconstruite de matériaux divers par les successives humanités?\nSous le voile des contingences, aux formes changeantes, n'est-il\npoint l'Idéal unique, mystérieux et lointain vers où gravitent\ntoutes pensées et s'efforcent toutes volontés?\n   Les yeux sur cet idéal, comme tous les idéals secondaires\ns'effacent ou mieux se transfigurent' et empruntent à leur\nconformité avec cet idéal suprême leur force et leur\nvérité ! »\n  Se penchant vers Rodolphe, prenant affectueusement            les\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                  LES FANTÔMES DE JEUNESSE                   149\n\n\nmains du jeune h o m m e dans les siennes, l'abbé Hauteroche\ncontinua, frémissant d'apostolat :\n  — « L'existence terrestre du Christ est l'éternel modèle de vie\nde l'humanité... J'ai pensé parfois que dans les prévisions\ninfinies de Dieu, l'humanité était destinée à réaliser par ses\névolutions successives les étapes diverses de cette odyssée\ndivine... Encore enfant, Jésus s'en fut un jour au T e m p l e de\nJérusalem, et parmi les maîtres du savoir humain il exposa\nsa doctrine lumineusement et souverainement. Ainsi au midi\nde ce siècle, qui coïncida avec mon adolescence enflammée, la\ndoctrine chrétienne ne s'imposa-t-elle pas d'autorité à la science\norgueilleuse et conquérante?...\n   Mais Jésus, Dieu des savants et des penseurs, fut le Dieu\naussi des petits, des loqueteux, des manœuvres... P a r m i eux,\nparmi des pêcheurs durcis au combat ' contre le fatalisme des\néléments, il choisit ses apôtres... E t c'est à un auditoire de\nmiséreux qu'en un jour solennel de sa vie, il départit, avec\nle pain du corps, le plus pur viatique spirituel de sa doc-\ntrine !\n   C'est ce Christ du Sermon sur la Montagne que la génération\nd'aujourd'hui semble à son tour avoir pris pour modèle.\n   L e s hommes d'hier forcèrent la science à s'incliner devant la\nF o i ; aux hommes d'aujourd'hui et de demain, la mission de\nverser l'onde sacrée du Jourdain sur le front tourmenté des\ndémocraties... »\n   A mesure que l'abbé Hauteroche parlait, Rodolphe sentait\nfondre en lui des oppositions et des discordances qui l'avaient\nbeaucoup inquiété. L e dégoût des routines enseignées, l'ardeur\nde nouveautés bouillonnantes en tout adolescent lui voilèrent\njusque-là l'importante relation harmonique entre ce qui fut, ce\nqui est et ce qui va être... E t la joie lui fut grande de pouvoir\nfaire rentrer son idéal dans le norme du développement logique\ndes idées h u m a i n e s .\n  Elle s'accrut encore — cette joie — et s'éleva, quand, aboi-\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "  l50                        DURENDAL\n\n\n\ndant un ordre de pensées qui préoccupaient plus chèrement\npeut-être l'âme de Rodolphe, le prêtre l'entretint de l'Art.\n   Chez ce vieillard, dont l'intellectualité s'était façonnée sur la\nrectitude des lettres classiques, mais qui s'attachait avant tout\nà donner à son jeune interlocuteur des mobiles définitifs d'ac-\ntion, une altière largeur de vues se fit jour; son verbe frisson-\nnait d'enthousiasme concentré quand il affirma le devoir, pour\nl'artiste chrétien, d'admirer la Beauté toujours et partout, dans\ntoutes les œuvres et à travers tous les siècles.\n  — « L a Beauté! s'écria-t-il, mais c'est le reflet divin; c'est le\npur joyau, rappel d'infini, tombé de la couronne céleste p a r m i\nnos fanges et nos médiocrités... Perle de rosée qui rehausse la\nplus chétive végétation ! Rayon de soleil qui volatilise les\nmiasmes et les ordures! Arc-en-ciel prestigieux qui chasse les\nouragans !\n     Méconnaître la Beauté, c'est méconnaître Dieu, dont elle est\n  la réverbération ! »\n     Et comme des cimes de la philosophie esthétique, l'entretien\n descendait dans la discussion familière des écoles littéraires,\n l'abbé Hauteroche proclama qu'à son sens, dans les desseins\n providentiels, chaque génération avait, comme sa mission\n sociale, sa mission artistique... Sans doute il eût préféré que\n l'Art continuât à suivre comme autrefois la belle grand'route\n de calme, d'ordre et de clarté, mais puisque actuellement l'Art\n s'échappait fougueusement à travers bois, champs et bruyères\n dans un élan fou d'indépendance, eh bien! il fallait le suivre...\n Celui qui s'aviserait aujourd'hui de partir en guerre, armé d'une\narquebuse et vêtu d'une cotte de maille, serait ridicule, et,\najouta-t-il finement, succomberait sous le poids... Les artistes\ncatholiques ont un bel et grand idéal : Glorifiez Dieu! C'est\nbien, mais ce n'est pas assez... Sous peine d'être des rêveurs\négoïstes et stériles, ils doivent propager et imposer cet idéal...\nComment y arriveront-ils, comment pénétreront-ils dans l'intel-\nligence et la sensibilité de leurs contemporains, comment\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     l5l\n\n\n\nguideront-ils leur temps, comment orienteront-t-ils l'art moderne\ndans le sens du spiritualisme? Ce n'est pas avec l'arquebuse de\nl'alexandrin et la cotte de maille des trois unités... Non, c'est\nen connaissant et en aimant l'art de leur temps, en adoptant et\nen s'appropriant la forme d'art de leur temps, en parlant et en\nécrivant la langue de leur t e m p s . . . Louez Dieu dans vos œuvres\net par vos œuvres, et après cela soyez réalistes, symbolistes,\ndécadents, si c'est, en somme, le chemin qu'il faut prendre pour\narriver aux cœurs et aux esprits de cette fin de siècle.\n   Rodolphe interrogea malicieusement :\n   — « Votre enseignement pourtant, l'enseignement actuel? »\n   — « Notre enseignement... notre enseignement, bougonna\nl'abbé Hauteroche, mais il vous initia tout bonnement à des\nauteurs et à des livres auxquels sans cela vous n'auriez jamais\neu l'idée ou le courage de vous intéresser... Voilà tout ! »\n   L e ciel s'était brusquement assombri; de lourdes nuées d'un\nnoir cuivré montaient à l'horizon; la pluie brilla en grosses\ngouttes dans le sable aride des allées, un vent d'orage courba\nles arbres et fit gémir les ruines...\n   L'abbé Hauteroche et Rodolphe rentrèrent.\n   Ils traversèrent, silencieux, les longs corridors sombres,\nd'intervalles illuminés de la fantastique coupure d'un éclair.\n    En passant ils pénétrèrent dans l'église.\n    L a tempête hululante s'acharnait en rafales contre les m u r s ;\n la pluie cinglait les vitres.\n    J a d i s , en ce même lieu, par des soirs pareils d'effroi,\nagenouillé, petite sensitive trop précoce, parmi, les élèves\nde Saint-Euchère, Rodolphe, tant de fois, récita les orai-\nsons du soir en commun. Avec quelle particulière et implo-\nrante commisération, terrifié par les clameurs furieuses ou\n plaintives des éléments, sa voix parmi les voix de ses com-\npagnons sollicita de Dieu : lumière, secours, soutien ou abri\npour les pauvres, les malades, les agonisants, les voyageurs, les\npèlerins...\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": " 152                       DURENDAL\n\n\n\n  E t souvent, à cette sollicitation angoissée, avait succédé\ncomme un apaisement de l'ouragan.\n  E t alors, chœur vibrant de piété filiale et confiant, le beau\nchant s'élevait : IN MANUS TUAS, D O M I N E , COMMENDO SPIRITUM\nMEUM !\n\n\n   Au déclin de cette journée, si décisive pour sa vie morale et\nintellectuelle, Rodolphe répéta, d'un cœur soumis et confiant,\nles prières de son enfance.\n\n  (A suivre.)                       FiRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "          L E S CHANSONS NAÏVES\n\n\n                                  I\n\n               L'INVITATION           AU   SOMMEIL\n\n\n               DANS l'intime véranda feuillagée de choses peintes,\n                 où les stores sont levés sur la nuit sidérale, un\n                 ancien clavier chante aux doigts d'une enfant\n                 blonde, chante un air d'autrefois, si plein de\n                 mélodie qu'inerte et la pantoufle allongée vers\n                 les braises, un vieux fumeur de pipe s'extasie\n                 sous la lampe.\n   Un vieux fumeur de pipe s'extasie sous la lampe, et sa pipe\nest sculptée d'un faune au nez crochu; mais, le faune a beau\nrire comme un cueilleur de grappes, a beau rire à bouche bée\nson rire de dieu goulu, pas une spire de fumée ne monte du\ngodet, pour le griser.\n   P a s une spire de fumée ne monte du godet, car le sommeil,\ntulle noir tendu par la musique, vaguement cache la lampe au\ngrand'père, vaguement ; et l'ancien air se tait aux doigts de\nl'enfant blonde, se tait comme le dodo chuchoté par une mère\nauprès de la veilleuse.\n   — E h bien, fillette? eh bien? L a diablerie d'une chatte a\nréveillé l'aïeul en plein rêve de j a d i s ; et tandis que le faune\nédenté de la pipe aspire avec délice une rondelle de fumée,\nl'ancien clavier reprend l'amoureuse ritournelle, la reprend\ncomme la phrase d'un lointain canari.\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": " 154                        DURENDAL\n\n\n\n   L e peu de fumée fine aspiré par le faune devient une corolle\nd'air, puis un envol de plume, et le grand'père referme ses yeux\ngros de sommeil : lors, s'épand sa longue barbe au linge de sa\npoitrine, et s'éparsent ses cheveux de laine blanche annelée\nparmi les vignes vierges tissées de son fauteuil.\n  — E h bien? E h bien, fillette?... Une seconde fois les doigts,\nmagiciens du silence, ont cassé sur les touches le fil des mélo-\ndies, et voici le grand'père rouvrir ses paupières lourdes, les\nrouvrir avec peine comme s'il y pendait tout le voile des\nsommeils.\n  L e clavier recommence sur un thème plus alerte la mélodie\ndes jours passés, mais le faune de la pipe ne fume plus sous la\nlampe, et le grand'père abaisse les cils, tout en revivant aux\nimages d'un songe, les menuets dansés, il y a très longtemps,\ndans les salons mirés aux miroirs vénitiens.\n  Pour la troisième fois les doigts ont cessé, dans un ramage\nde notes vieillement chevrotées, d'évoquer la langueur des\ndanses de l'an trente; et l'enfant blonde se lève sur la pointe\ndes pieds : ô ce charme des petits pieds qui marchent sans bruit !\n  Cette fois, le grand'père ne s'est pas réveillé.\n\n\n                                II\n\n\n                    FUITE     EN      EGYPTE\n\n\n  Or, le petit Jésus ce jour-là s'en allait, endormi sur sa mule\nen une corbeille d'osier, s'en allait vers l'Egypte, inconscient\ndu gel quoique uniment vêtu d'une chemise de batiste.\n   Marie, pour alléger la fatigue de la bête, marchait derrière,\ntout en tricotant des chaussons, — et voûté dans sa blouse en\ntête des voyageurs, l'ancestral menuisier se plaignait au bon\nDieu, se plaignait de refaire même voyage chaque année.\n  — Mon Dieu ! ce n'est pas drôle, concluait-il tout bas, —\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                        LES CHANSONS NAÏVES                        l55\n\n\n\ntout bas, t a n t il craignait un reproche de la Vierge — et, comme\nen ont coutume les vieux embarrassés, il passait sa main rude\naux rouleaux de sa barbe qu'on eût dits des copeaux tombés\nde son rabot.\n   On traversait une ville toute en créneaux de givre, ainsi qu'il\ns'en détache sur les livres d'étrennes — et des traîneaux cou-\nraient ensonnaillés d'aigrettes, et la moindre boutique, enguir-\nlandée de houx, montrait à sa verrière un sapin de Noël.\n   L a Vierge eut mal au cœur de n'avoir pas un sou pour acheter\nun sucre d'orge à son J é s u s ; mais quoi! ni gens de rue qui\nsoufflaient dans leurs doigts, ni gens emmitoufflés ne voyaient\nsa détresse, ne voyaient la détresse de son blondin bouclé.\n   Q u a n d vint la plaine neigeuse enclose de ciel triste, m a d a m e\nla Sainte-Vierge chanta pour se distraire, et voici que des roses\ns'ouvrirent sur le chemin : pauvres roses, faute d'un clair et\nréchauffant scintil, elles eurent vite effeuillé leurs pétales de\nmiracle !\n   — Ah! les h o m m e s ! quels ingrats! pensait le charpentier; et\ncomme il se disait mi-frondeur en sa barbe et tourmentant du\npoing son tablier de cuir, une fermière, attirée par le chant\nfleurisseur, toute vieille sous sa cornette leur fit signe d'entrer.\n   Vite du lait pour l'enfant! de la soupe à la m è r e ! un verre\nde bonne bière au vieillard Saint-Joseph! et ce fut si touchant\nson geste de paysanne, que Jésus, réveillé dans sa bercette\nd'osier, supplia menottes jointes : — Petite mère, je t'en prie,\nn'allons pas en E g y p t e ; on est si bien ici.\n\n                                               ERNEST    PÉRIER.\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "              L'Art pour l'Art\n\n              LE 3 janvier dernier la Jeune Belgique s'éteignait\n                en adressant, du seuil de l'Hadès, un mélanco-\n                lique adieu au public. Avec un orgueil, d'ail-\n                leurs légitime, elle récapitulait les campagnes-\n                menées, les bons combats soutenus depuis ses\n                origines au nom des principes dont elle lègue\n                le fier héritage aux revues futures.\n   Ces immuables principes remémorent fatalement les immor-\ntels principes, pétris d'universelle philanthropie et de tolé-\nrance, dont s'inspirait, avec une logique inflexible, ce rhéteur de\nRobespierre pour fournir chaque jour de nouvelles victimes à son\nami Fouquier-Tinville. L'humeur polémique de MM. Giraud\net Gilkin est trop mélangée d'indifférence pour les pousser\njamais à faire décapiter leurs contradicteurs — dans l'opinion\npeut-être que ceux-ci n'y perdraient pas grand chose ! Ils n'ont\ndonc aucun cadavre sur la conscience,— sauf celui de la Jeune\nBelgique elle-même, morte d'asphyxie esthétique entre leurs\nmains ! Cependant, comme le roi Charles Ie1' d'Angleterre, elle\nétait constituée pour vivre longuement ; mais, voilà ! d'impi-\ntoyables et savants médecins la purgèrent jusqu'à la consomp-\ntion ! Avec brusquerie ou aménité, douceur ou violence, tantôt\npar la persuasion, tantôt à l'aide d'une experte diplomatie, ils\néliminèrent tous les germes qu'ils considéraient comme mor-\nbides et, à la fin, la vie s'en étant allée en même temps, ils\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                        L'ART P O U R   L'ART                  157\n\n\n\ncouchèrent leur cliente exténuée ! — et radicalement guérie —\nsur son lit de mort, autour duquel ils chantèrent un beau chant\nt r i o m p h a l , ironique et funèbre !...\n\n   Elle était restée fidèle aux dieux de sa jeunesse, soit ! Si l'on\najoute qu'avec l'âge elle devint bigote et tira de son principe\nL'ART POUR L ' A R T des conséquences de plus en plus intransi-\ngeantes, étroites et monotones.\n   A prendre cette formule dans son acception large et accep-\ntable, l'art ne saurait, de parti-pris, être subordonné à un but\naccessoire, sans perdre ses qualités d'effusion, de spontanéité ;\nce qui, en somme, fait de l'œuvre la pure efflorescence de la\npensée de son auteur, à l'exclusion de tout alliage étranger, —\nl'harmonieuse expression énoncée selon l'idéal de beauté dont\nil est capable, de sa personnalité intellectuelle et morale.\n   Mais à écouter les conseils de la Jeune Belgique, avant de se\nmettre au travail l'artiste devrait en quelque sorte se dépouiller\nde lui-même ! abjurer la substance même de son individualité\ncérébrale, renier sa conception métaphysique de la vie, tarir\nla source de ses idées, la lumière qui les colore, la logique qui\nleur donne la cohésion, la force enthousiaste grâce à laquelle\nelles deviennent éloquentes et persuasives !\n   L a connexion intime qui met nos actes de concert avec nos\nconvictions, nos sensations avec nos sentiments et fait qu'ils se\ndéterminent mutuellement, l'étrange théorie prétend l'annihiler\nou tout au moins la paralyser chez l'artiste ; celui-ci fera deux\nparts de son cerveau, dans l'une desquelles il relèguera, soi-\ngneusement isolés, tous ses motifs de certitude et de foi, tout\nce qui pourrait animer, vivifier sa pensée, lui donner énergie,\ngrâce, puissance... l'autre, il la consacrera à l'art, à la litté-\nrature !\n   L'œuvre du poète, vous imaginiez-vous, c'est sa créature,\nfaite à sa ressemblance et qui incarne visiblement sa pensée;\nla quintessence de sa réflexion, le verbe exalté de son entité\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": " 158                        DURENDAL\n\n\n\nmentale et métaphysique, avec ses croyances ou ses doutes, sa\nvision philosophique ou religieuse, trouble ou claire, l'intégra-\nlité enfin de son être pensant.\n   Vouloir circonscrire l'art dans le domaine restreint de la plas-\nticité — peinte, sculptée ou écrite — serait, en vérité, le vouer\nà la mort, car n'importe quelle représentation de la vie, pour\nmériter attention, doit impliquer une signification essentielle,\ninduire l'esprit à un ordre de déductions et de corollaires inévi-\ntables... Cela a à peine besoin de démonstration : l'architecture\ngrecque et la gothique portent, sans ambiguité possible, les\ncaractères organiques du temps, de la contrée, de la race, de\nla religion dont elles émanent; et l'insignifiance virtuelle des\nbâtiments modernes provient, sans contredit, de ce qu'il est\nimpossible de saisir l'idée générique qui relie leurs formes\nhétérogènes, empruntées à tous les styles.\n   Certes le poète, le romancier n'ont point mission de philo-\nsopher, cependant leurs fictions perdent tout intérêt, toute\nemprise sur nous si elles ne décèlent une philosophie, une pré-\nconception métaphysique de l'univers, — non point traduites\nen théorèmes et en axiomes, mais implicites, transparaissant au\ntravers la fable ou le poème, comme la conscience qui les éclaire\net les vivifie... Comment, au reste, exiger de l'artiste une image\nde la vie en lui interdisant de donner à son œuvre les carac-\ntères de la vie, de se préoccuper du sens supérieur de celle-ci,\nou en l'obligeant à neutraliser des parties de sa pensée? Notre\ncerveau n'a pas la contexture d'un dictionnaire où toutes les\nnotions sont rangées séparément! Préférences physiques, sym-\npathies morales, convictions religieuses, artistiques, se conjoi-\ngnent, se présupposent en une tète bien organisée ou se\ndéveloppent simultanément. T o u s les éléments solidaires dont\nse constitue notre identité intellectuelle sont plus ou moins\ntouchés, réveillés, mis en vibration par le rayonnant soleil de\nl'inspiration, et forcément ils collaborent à la création, lui\nimpriment sa tendance générale et son accent... Comme la\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                          L'ART   POUR   L'ART                    159\n\n\nfrémissante aurore fait resplendir à la fois sur toute la nature,\nvivante et inanimée, les féeries de la lumière, le phénomène qui\nembrase l'esprit de l'artiste, ne se localise point en une région\ncérébrale, mais appelle et coalise toutes les énergies de sa\npensée...\n   Mais pour obéir aux décrets de la Jeune Belgique, l'artiste\ndoit se fermer les yeux à la réalité, chasser de son esprit la\nPolitique, la Science, la Philosophie, la Morale, la Religion, —\nla Religion, surtout! On lui permet d'user des moyens d'expres-\nsion dont il a appris le secret, à condition de n'exprimer\nrien! s'il consent à contrefaire, à tronquer, à énerver sa pensée!\nIl est maître de la forme; qu'il en use, pourvu qu'elle reste vide\net fallacieuse, apparence, simulacre, effigie artistique du\nNéant!...\n   C o n d a m n e r ainsi l'artiste à poursuivre une Beauté à laquelle\nd'avance on retire tous les éléments de la vie, équivaut à l'in-\ncarcérer dans une tour d'ivoire qui, bientôt, deviendrait une\ntour d'inanition et de dépérissement.\n   Il est superflu de marquer que la formule de la Jeune Belgique,\navec sa signification dernière, exclut de l'art non seulement\nEschyle, Sophocle et P h i d i a s ; le D a n t e , Michel-Ange et\nL é o n a r d ; les Van Eyck et Memling; Corneille, Racine, L a\nBruyère, mais encore Chateaubriand, H u g o et Leconte de\nLisle, et Baudelaire aussi, et Barbey d'Aurevilly, et W a g n e r !\nnous voulons dire la majorité de ceux qui depuis les origines\nont acquis quelque droit à être salués du nom d'artiste !\n\n\n   E t serait-il paradoxal d'avancer que cette règle définie de la\nsorte, stérilisant des cerveaux déjà peu féconds, les éloignant\ndes études où l'inspiration se retrempe et s'avive, ait provoqué\nindirectement les hétéroclites littératures que ces dernières\nannées ont vu pulluler? E n vérité, l'art pour l'art s'il confine\nl'artiste en une sorte de territoire sacré, soustrait aux influences\nde la vie et de la réalité, pour le vouer au culte stérile de la\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": " 160                         DURENDAL\n\n\n\nforme, légitime toute la creuse musique de vocables, les sym-\nphonies et les polyphonies décadentes, polymorphes ou soi-\ndisant symbolistes dont les échos ronflent encore; car n'est-ce\npoint là le parfait triomphe de la forme sur le fond, de la lettre\nsur l'esprit? et nul ne suspectera de telles cryptographies d'ar-\nrière-pensées ni même de pensées philosophiques ou religieuses!\n   Qui sait, d'ailleurs? N'est-ce point à la faveur d'une apercep-\ntion de cette conséquence logique que la Jeune Belgique se rendit\nsi accueillante jadis à l'égard des vers-libristes et de M. Mal-\nlarmé, dont elle publia même plusieurs poèmes en prose savam-\nment incompréhensibles? P l u s tard, elle dépensa toutes ses\nénergies pédagogiques et critiques, à réduire le vers-libre en\nchair à pâté; sans résultat, faut-il le dire, puisqu'elle s'adressait,\nd'un côté, au bon public que cette querelle laissait somnolent,\nde l'autre, à des gens d'autant plus convaincus d'avoir raison\nqu'en général le degré et la nature de leurs lumières ne leur per-\nmettaient pas d'apprécier les vérités qui leur étaient proposées.\n   Un phénomène identique se produira si vous tentez de con-\nvertir un sceptique invétéré en lui découvrant les beautés\nprofondes, les puissances essentielles de la religion; son igno-\nrance volontaire et absolue sur ce sujet, qu'il n'a jamais daigné\nproposer à sa réflexion, fera que vos paroles resteront infé-\ncondes, parce qu'il n'existe chez lui aucune habitude de pensée,\naucun courant sympathique qui lui permettraient de compatir,\nfût-ce légèrement, aux idées que vous soumettez à son examen.\nE t si, par hasard, l'un de vos arguments a eu accès en son\nesprit, a fait entrevoir à celui-ci la nécessité supérieure de ce\nque vous lui dites, il usera de tous les moyens pour échapper à\ntoute nouvelle approbation, même secrète, d'une conception\ndont les germes se développant en lui pourraient troubler la\nquiétude ouatée de son existence, devenir funestes à la solidité\ndes principes d'indifférence religieuse et d'impartiale ironie sur\nlesquels il a assis le confort de son avenir moral !\n  Il semble insolite pourtant de voir des hommes d'une intel-\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                         L'ART   POUR   L'ART                     161\n\n\n\nlectualité élevée, — certains au milieu de ce monde incertain!\nque les questions religieuses ne valent pas la discussion,\nconvaincus que les croyants sont des imposteurs, des hypocrites\nou des imbéciles, — professer de semblables opinions sur les\nproblèmes qui ont sollicité les plus hauts esprits de tous les\nsiècles et, en même temps, attacher une importance capitale et\ndésespérée à la coupe d'un vers, à une licence prosodique, à\nl'horréfiante absence d'une r i m e ! L'existence de Dieu, la\nR é d e m p t i o n , la vertu des dogmes et des liturgies, admises ou\nrejetées ne sauraient pour eux influer sur l'orientation spiri-\ntuelle d'un artiste; c'est là un attirail à reléguer dans un\ncompartiment réservé du cerveau, derrière une cloison étanche,\nsans communication avec les facultés imaginatives ! Mais une\ninfraction à quelque loi rhétorique prend à leurs yeux l'allure\net l'appareil solennels d'un crime irrémissible dont l'expiation\nexige un châtiment public, prolongé et exemplaire! Cela prête\nà rire.\n   Ils trouvent excessifs et malséants les efforts de prosélytisme\nde gens qui croient posséder une vérité aux conséquences éter-\nnelles et, à la fois, s'épuisent à combattre des tendances contre\nlesquelles toute lutte doit fatalement rester impuissante et qui,\nau fond, n'ont qu'une précaire et illusoire importance. La\nvogue les encourage et s'en dégoûtera bientôt, comme aussi\nde la pseudo-renaissance païenne au profit de laquelle la\nJeune Belgique dépensait son zèle et son ardeur rajeunis. Ce\nmouvement a suscité, sans plus, quelques livres dont le succès\nfut plutôt dû à une certaine crudité délicate qu'à leur approxi-\nmative défroque antique.\n\n\n   Il est, au reste, piquant de constater en passant que\nM. Georges Eekhoud se réclame également du paganisme pour\njustifier les audaces de quelques-unes de ses dernières nouvelles\nqui comptent, il faut en convenir, parmi les meilleures.\n  L a Jeune Belgique annonçait, pour conclure son discours au\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": " 162                       DURENDAL\n\n\n\npublic, que ses rédacteurs se consacreraient désormais à leur\nœuvre personnelle. Les admirateurs de MM. Giraud et Gilkin\nseront certes impatients de la réalisation de cette promesse.\nCurieux, aussi, car on chercherait vainement dans les ouvrages\npubliés du grand poète de Hors du siècle la moindre trace de\npaganisme; son langage, les images qu'il évoque et affectionne\nportent l'empreinte de son éducation catholique; et l'âme\nanxieuse, pleine de superbe et d'angoisse qu'ils décèlent, est\nbien éloignée de la sérénité antique.\n   M. Gilkin, lui, fardé de magie, partagé entre la philosophie\nallemande et la khabale, esprit ambigu, rempli de subtilités et\nde disputes, passionné des singularités et des exceptions qu'il\ns'imagine détester, on le rêverait moins à Athènes qu'à Alexan-\ndrie, parmi les rhéteurs qui essayaient de concilier en un impos-\nsible ésotérisme la superstition et la foi, — ou à Byzance.\n   Quant à M. Gille, dont le paganisme paraît de bon aloi, il\nsacrifie un inépuisable fromage à Pan, Dieu des moissons.\n\n\n                                          ARNOLD   GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "         Les Prophètes\n\nIl est entre nous tous des Hommes dont la tête,\nComme un roc par l'écume inutile battu,\nPasse du front levé la foule au cou têtu,\nDont le silence parle encor dans la tempête,\nLorsque le bronze et l'or des tonnerres s'est tu;\n\nSur qui l'extase ardente a déployé ses langues\nDe sacre, et qui, redescendus du char de feu,\nQuand leurs pieds nus secouent aux parvis du Saint Lieu\nLa poussière attachée à leurs plantes exsangues,\nDe la cendre des dieux font offrande au seul Dieu.\n\nSi le peuple endurci parfois blasphème et doute,\nMéprisant la rumeur de l'univers charnel,\nDans la hautaine nuit, dans le jour solennel,\nLa montagne tressaille et la colline écoute\nGronder dans leurs accents le cri de l'Eternel.\n\nIls vont : les Elohim dans l'orage répondent\nA leur voix, et l'éclair devant leurs yeux s'enfuit,\nL'aveugle genre humain devine dans sa nuit\nSur les mortes cités les cités qui se fondent;\nEux seuls ont vu la main qui frappe et reconstruit,\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "164                           DURENDAL\n\n\n\n      Compris ce qu'elle grave et lu ce qu'elle efface ;\n      Et quand ils ont senti, prêt à se révéler,\n      L'Esprit, comme une nue, en eux s'amonceler,\n      Eux, à qui le Jaloux a parlé face à face,\n      Quand ils parlent aux rois, n'oseraient pas trembler.\n\n      Mais quand la vision des ténèbres qui hante\n      Leurs êtres par l'angoisse unique terrassés,\n      Sur leurs faces que frôle et mouille un vent glacé,\n      Se pose, oiseau nocturne aux ongles d'épouvante,\n      Et fait blanchir leurs chairs sous le poil hérissé ;\n\n      Quand dans leurs chevelures ils craignent le passage\n      Du souffle précurseur de ce qui doit finir,\n      Quand ils écoutent, vers les âges à venir,\n      Dans l'haleine du gouffre effleurant leur visage,\n      D'invisibles chevaux se cabrer et hennir,\n\n      Et soupçonnant, parmi les croupes effarées\n      Des coursiers ralliant le vol des chars enfuis,\n      Dans l'essor des béliers grinçant sur leurs appuis\n      Ebranlant à grands coups le grès des tours carrées,\n      Des bouches de buccins rondes comme des puits ;\n\n      Quand ils voient au désert de sel, que rien ne vide,\n      Les squelettes couchés, confondus en monceaux\n      Réguliers et pareils à des lits de roseaux,\n      S'animer avec un grésillement aride,\n      Et retrouver des mains pour rassembler leurs os,\n\n      Avec leurs nerfs rompus renouer leurs vertèbres,\n      S'ériger sur leur plante inerte et, soulevant\n      Des bras mal attachés qui craquent dans le vent,\n      Implorer, dans l'horreur de leurs hontes funèbres,\n      Le ciel muet qui roule aux pieds du Dieu vivant ;\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                     LES PROPHÈTES                       165\n\n\nC'est que, tel le chasseur qui, rampant sur le ventre,\nA gravi du Liban les sommets foudroyés,\nEt, d'un bond, sur les rocs de nuages noyés\nS'élance, et, de ses poings, à la gueule d'un antre\nÉtreint quelque aigle énorme aux cheveux éployés,\n\n\nIls ont guetté, dans leur songe obscur, les paroles\nDe l'abîme, et, couchés sous le porche béant\nD'où montent les vapeurs étranges du néant,\nIls ont pris les oiseaux monstrueux des symboles\nEntre les doigts de fer de leurs mains de géant.\n\n\nEt, devant leurs captifs formidables, dans l'ombre\nLumineuse des monts, quand ils ploient les genoux,\nC'est que, plus grands aussi que les Rois et que nous,\nIls savent incliner sous l'Esprit qui l'encombre,\nLeur front dominateur de gloire et de courroux.\n\n\n\n\nEt, jusqu'au dernier jour de la démence humaine,\nIgnorants de l'outrage et sereins sous l'affront,\n Verbe de Vérité ! tes Prophètes verront\nFumer, dans l'occident de fer rouge et d'ébène,\nLes funérailles d'or des ères qui seront.\n\n\nTant que vivra la vie et brûleront les astres,\nAnxieuse d'avoir jadis ouï leurs pas,\nL'Humanité, qui veille et se parle tout bas,\nSera, sous la nuée où tremblent les désastres,\nUne montagne où les lions ne dorment pas.\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "166                          DURENDAL\n\n\n\n      Et, quand viendra le soir des suprêmes colères,\n      Quand les siècles déchus briseront leur faisceau,\n      Quand la Droite de Justice, comme un vaisseau,\n      Grandira parmi les terreurs crépusculaires.\n      Le disque noir du Soleil mort mettra le sceau\n\n      Au Livre refermé des choses accomplies.\n\n\n                          SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": ""}, {"page_pdf": 189, "texte": "FRESQUE DE I.'ABBAYE DU MONT-CASSIN       (ITALIE)\n\n  (Ecole        d'art chrétien des Moines-Bénédictins de Beuron.)\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "             CONTE A MILLIE (1)\n                                                          A   Monsieur   L'ABBÉ   HENRY   MOELLER.\n\n\n\n\n                   IL y a longtemps, longtemps, Millie, j'ai connu quelqu'un\n                     qui habitait ici, clans cette maison close, au milieu du parc\n                     abandonné : un petit joueur de flûte qui savait aussi\n                     chanter d'une voix ravissante .. Non! ne demande rien\n                     aux autres... Il y a longtemps, longtemps et personne ne\n                     s'en souvient plus... C'était un frère de l'éveilleur et aussi\n                     du petit forgeron qui a quitté Mousty pour un pays loin-\n                     tain... Il vivait seul dans la grande maison, dont les\n fenêtres et les portes étaient toujours fermées; il ne sortait jamais dans le\n village et personne ne lui avait parlé... On ne savait pas d'où il venait, mais\n ce devait être d'une lointaine et merveilleuse contrée, car on disait qu'il\navait planté dans son jardin des plantes inconnues et splendides, des arbres\nétranges chargés de fleurs blanches et de fruits dorés... On ne pouvait pas\nles voir, car les massifs de lilas cachaient tout le jardin, mais on connaissait\nleur existence par l'odeur des fruits, qui était délicieuse. Tous ces arbres\nétaient pleins d'oiseaux extraordinaires au plumage chatoyant, rose ou\nmordoré ou blanc d'argent, avec de longues ailes et des aigrettes couleur du\njour... Ils ne chantaient pas comme les autres oiseaux, mais la nuit ceux\nqui passaient devant le jardin entendaient un murmure étrange et très doux,\nsemblable à la voix des coquillages, qui elle-même imite le bruit de la\nmer... c'était un peu triste et c'était monotone comme la plainte des\nvagues; cela durait jusqu'au jour.\n  A chaque coucher de soleil le petit homme sortait de la maison et venait\nappuyer son visage pensif contre la grille pour voir passer les femmes qui\nvont à la source avec un seau dans chaque main et une grappe d'enfants\naccrochée au jupon. Il était pâle et regardait parfois vers le ciel où voguent\n\n (1) Pages inédites d'un prochain livre : Contes de   Mousty.\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": " 168                              DURENDAL\n\n\n\nles nuages, qui sont les voyageurs du paradis, et ses lèvres ne souriaient\npas... Pourtant quand le jour avait été beau et qu'on entendait rire les\nenfants, et que les arbres étaient très verts, quand les fleurs semblaient plus\njolies et que des abeilles attardées volaient silencieusement dans le tran-\nquille crépuscule, le petit homme joignait les mains, inclinait un peu la tête\nsur la poitrine et chantait une petite prière d'une, voix si douce et si ravis-\nsante que tout le monde aux environs se taisait pour l'entendre. C'était\ntoujours la même chanson ; elle disait à peu près ceci : « O mon Dieu ! je suis\ntout seul et je suis triste... Pourquoi m'avez-vous laissé ainsi? J'avais\nautrefois beaucoup de choses que j'aimais, mais vous me les avez prises...\nO mon Dieu! j'ai beaucoup pleuré... » Et d'autres fois il jouait de la flûte, et\nla voix de la flûte disait les mêmes pensées que la voix du petit homme,\net bien que ce fût triste, c'était si tendre et si doux que chacun se sentait\n charmé.\n   Les petits enfants surtout aimaient le musicien. Aux premiers sons du\npetit homme on les voyait quitter leurs jeux et courir vers le grand jardin\nen tenant leurs sabots dans la main pour ne pas faire de bruit. Ils se ran-\ngeaient silencieusement devant la grille les doigts entrelacés, et écoutaient\n en retenant leur souffle, les yeux fixés sur la figure blanche du chanteur.\n Lui ne les voyait pas; il ne savait pas qu'il y avait devant lui des petits\nenfants qui l'écoutaient..., car il avait toujours les yeux levés au ciel vers\nles barres roses du soleil couchan ou les menues étoiles blanches apparues\n les premières. « O mon Dieu! disait-il, j'ai beaucoup pleuré. » Et les petits\nenfants n'étaient pas tristes, mais quelque chose dans leurs âmes frémissait\ndoucement et ils auraient voulu s'approcher et baiser le visage du petit\n homme... Je suis seul, je suis seul...» chantait la flûte... Et les petits enfants\ntendaient vers lui la chaîne de leurs bras enlacés, tandis que leurs corps\ns'inclinaient comme pour la danse, mais le petit musicien ne voyait pas ces\n choses et rentrait dans la maison sans regarder autour de lui.\n  Cependant, un soir qu'il avait chanté sa chanson, une petite fille plus\nhardie que les autres s'avança vers la grille : elle toucha la main pâle du\npetit homme immobile qui ne l'avait pas vue venir, puis elle lui demanda :\n«Qui est-tu? Pourquoi n'y a-t-il personne dans ton jardin... et ne sais-tu\npas d'autres chansons? Le petit chanteur la regarda en silence, puis il\nregarda tous les enfants alignés devant la grille et sourit.\n  A la vue de ce sourire tous les petits enfants avancèrent un à un, et un à\nun vinrent toucher la main blanche du petit homme, et alors ils n'eurent\nplus peur de lui et osèrent lui demander : « Pourquoi chantes-tu toujours la\nmême chanson? Pourquoi n'y a-t-il personne dans ton jardin? »\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                              CONTE A MILLIE                                l69\n\n\n\n    — Je chante toujours la même chanson, dit le petit homme, parce que je\n n'en connais pas d'autres; il n'y a personne dans mon jardin parce que ceux\n que j'aimais m'ont quitté.\n    — Nous t'apprendrons des chansons, dirent alors les petits enfants, nous\n entrerons dans ton jardin si tu veux nous ouvrir la porte. Le petit homme\nsourit encore, mais il n'ouvrit pas la porte et rentra dans la maison.\n    Mais les enfants revinrent le lendemain, et le lendemain, et d'autres len-\n demains nombreux, et ils apprirent au petit homme des chansons nouvelles.\n C'étaient des rondes qu'ils dansaient en se tenant la main.\n    Où allez-vous, la Marguerite? et Qu'est-ce qui passe ici si tard? et la Petite\nBoiteuse, et bien d'autres encore... Le petit homme, qui d'abord les regardait\nen souriant, se mit bientôt à chanter avec eux. Parfois les mots tristes de\nsa prière montaient à ses lèvres sans qu'il en eût conscience, mais il les.\nchassait aussitôt pour dire les mêmes paroles que les enfants... Eux dan-\nsaient joyeusement, et quand ils étaient fatigués ils s'asseyaient dans l'herbe,\net le petit homme jouait sur sa flûte des airs nouveaux et ravissants qu'il\ninventait à mesure, si gais et si entraînants que les petits enfants frappaient\ndans leurs mains en riant et criaient : « Encore! encore! » dès qu'il s'arrêtait.\nEt le petit homme inventait encore de nouveaux airs, sans se lasser,\njusqu'à ce que le ciel fût plein d'étoiles et que dans l'ombre on ne distinguât\nplus les visages... Alors chaque enfant avançait sa petite main entre les\nbarreaux de la grille pour toucher la main pâle de son ami, et ils s'en allaient\nen criant : \" Adieu! adieu!... \" et faisant des signes et envoyant des baisers\njusqu'au coude de la route...\n   Le petit homme restait à les regarder longtemps, longtemps... Il écoutait\nle bruit de leurs sabots décroître avec les rires grêles... puis, quand il n'en-\ntendait plus rien, tout bas, pour lui seul, il chantait sa prière triste.\n   Pourtant il n'avait jamais ouvert son jardin, et la petite fille qui avait osé\nla première s'avancer jusqu'à la grille lui demanda un jour : « Ne nous lais-\nseras-tu jamais entrer chez toi ? On dit qu'il y a chez toi des arbres étranges,\ndes fruits d'or, des oiseaux merveilleux... Ne veux-tu pas nous les montrer? »\n   — Entre, dit le petit homme. Il ouvrit la grille et tous les enfants\nentrèrent... Ils avaient un peu peur, ils ne savaient de quoi, ils marchaient\nà petits pas en se tenant les mains, mais quand ils virent les grandes fleurs\net les arbres étonnants aux branches ployantes sous le poids des fruits d'or,\nils eurent envie de rire et de battre des mains .. pourtant ils n'osaient pas\nbouger, intimidés par ces merveilles ; mais le petit homme leur dit : \" Pour-\nquoi restez-vous immobiles? Jouez, soyez joyeux. \" Et lui-même prit entre\nses lèvres sa flûte qui chanta sa chanson la plus douce et la plus g a i e . . .\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "  170                              DURENDAL\n\n\n\n Alors les petits enfants se mirent à jouer et à courir dans une très grande\n joie, et le petit homme leur dit : \" Mangez les fruits, cueillez les fleurs. \" Ils\n mangèrent donc les fruits délicieux et cueillirent les plus belles fleurs pour\n en faire des couronnes, qui se fanèrent bientôt; le petit homme les regardait\n en souriant et quand ils parurent accoutumés à ces belles choses il les con-\n duisit dans un autre jardin que masquait un massif d'orangers, où il y avait\n des arbres plus beaux encore, des fleurs plus adorablement parfumées, sous\n un ciel rose comme une rose pâle. Puis, après que les enfants eurent fait le\n tour de ce jardin et admiré chaque chose, il leur dit : « Ce n'est pas tout\n encore... » et il les fit entrer dans ce qui ressemblait à un paradis.. .\n    Là s'étendaient de tranquilles étangs fleuris de nénuphars d'or et de neige,\n où nageaient de grands cygnes... et des lys poussaient comme les pâque-\nrettes dans des pelouses onduleuses. Là aussi étaient les oiseaux merveil-\n leux qui remplissaient l'air du doux bruit de coquillage qu'ils faisaient en\n chantant bas; à la vue de leur plumage d'argent et de l'eau transparente,\n des lys, des grands cygnes, les enfants sentirent une joie nouvelle les\n envahir peu à peu; ils cessèrent leurs jeux, se groupèrent en silence au bord\n d'un étang... \" Êtes-vous heureux? demanda le petit homme?. .. \" Eux\n chuchotèrent : Oh ! o u i . . . les choses sont si belles!... Qui t'a donné tant\n de beautés? » Et le petit homme dit :\n   — Personne ne me les a données, elles sont nées de mes larmes. . . J'ai\n beaucoup pleuré et chacune de mes larmes s'est transformée en fleur, en\n oiseau, en fruit d'or. J'ai vécu solitaire parmi ces merveilles sans comprendre\nleur utilité, mais parce que vous avez écouté ma chanson triste et touché\nma main à travers le grillage, j'ai su que ces choses étaient faites pour la\njoie des petits enfants... Allez, jouez, petits enfants, mon jardin est à vous.\n\n                                                     BLANCHE ROUSSEAU.\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "    LA JEUNE BELGIQUE\n                        ET LA LITTÉRATURE CATHOLIQUE\n\n\n\n\nL      E 25 décembre 1897 parut le dernier numéro de la Jeune\n           Belgique.\n    L a revue, fondée par Max Waller, comptait dix-sept ans\nd'existence.\n    C'est une œuvre qui tombe, c'est une génération qui finit.\n    H i e r encore, en contradiction avec la Jeune Belgique sur des\nquestions primordiales, Durendal croisait le 1er avec elle...\nMais aujourd'hui trève aux polémiques : l'adversaire vient de\nt o m b e r en pleine vaillance et en pleine vigueur, et notre geste,\ntantôt d'attaque, s'achève en un salut de gratitude et d'admi-\nration !\n   Oublions en ce m o m e n t , et nos désaccords sur l'art pour l'art,\net nos divergences sur la Poétique, et nos oppositions sur la\nnécessité d'une littérature belge n a t i o n a l e ! . . . Ne nous souve-\nnons que de ceci : la Jeune Belgique fut l'initiatrice de notre\nrenouveau artistique ; elle suscita les révoltes fécondes,\namorça les haines libératrices, osa les iconoclasmes nécessaires\npar qui la patrie fut dotée d'une littérature personnelle, origi-\nnale, puissante, au diapason de la Modernité !\n  Belles et chères années aurorales de notre jeunesse, où les\naspirations vagues et confuses de nos âmes à s'essorrer hors des\nambiantes et stériles routines se trouvèrent réalisées soudain\ndans une œuvre au titre d'audace : la Jeune Belgique! à la pro-\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": " I72                        DURENDAL\n\n\n\nvocatrice devise : Ne crains! au chef téméraire comme nos\nenthousiasmes et pensif comme nos mélancolies : Max Waller !\n   Celui-là, la Mort a beau l'avoir pris depuis dix ans environ,\net le temps en vain a effrité ses fragiles plaquettes de songe\nironique et tendre : au seuil de nos souvenirs littéraires, inou-\nbliablement auréolé de sympathie reconnaissante, se dresse ce\nprofil dandy et romantique de l'initiateur, dont le geste de\ndécision vaillante et espiègle entraîna toute une jeunesse à la\nbataille de l'Art régénéré par la sincérité.\n  T ô t vinrent, je le sais, les clairvoyances décevantes, et les\njeunes catholiques durent aux principes essentiels de leur F o i\nde se séparer d'une école qui domestiquait le Dogme et la\nMorale à une idolâtrique souveraineté de l'Art.\n   Cette scission se fit avec une loyale netteté ; des déclarations\nmultiples, répétées à des périodes diverses, ne laissèrent subsis-\nter aucune équivoque.\n   E t si notamment, vis-à-vis des œuvres qui émanent de la\nJeune Belgique, des réserves s'imposèrent, quelquefois au point\nde vue religieux, plus souvent au point de vue moral, ces\nréserves furent toujours formulées en temps et lieu avec la fran-\nchise et la précision qu'il fallait; aujourd'hui encore comme\njadis nous blâmons carrément les écarts, parfois graves, auxquels\ntels de ces écrivains se laissèrent entraîner, quelques-uns par\ntempérament, d'autres par bravade, la plupart par sujétion à\nl'orgueilleuse et décevante théorie de l'art pour l'art.\n   Mais d'autant plus à l'aise sommes-nous,— envisageant en ce\nmoment le seul point de vue littéraire, — de proclamer l'in-\nfluence prépondérante que la Jeune Belgique exerça sur les\ndestinées artistiques de la Belgique et de saluer, au m o m e n t où\nelle consomme sa dispersion, la brillante pléiade d'artistes qui\nœuvrèrent sous son étendard.\n   C'est Rodenbach, le confesseur mélancolique des vieilles cités\nflamandes; c'est Verhaeren, l'hiératique et sculptural poète des\nMoines, avant de devenir le visionnaire halluciné et génial des\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                                DURKNDAL                              I73\n\n\nVilles tentacidaires ; c'est Giraud, l'évocateur prestigieux du\nMoyen âge « énorme et délicat » ; c'est Gilkin, psychologue\ntrop complaisant des pires perversités sensuelles, mais écrivain\nau verbe ardent de coloris et de puissance; c'est ce profond\ninquiéteur d'âmes, Maeterlinck; c'est E e k h o u d , le romancier\nrubénien, héritant de son immortel modèle la force, la richesse\n— et aussi la b r u t a l i t é ; c'est Demolder, le bâtisseur d'Yper-\nd a m m e , ville d'ingénue légende, aux mysticités respectueuse-\nm e n t réalistes ; ce sont deux critiques informés et sagaces —\nl'un mort dans la misère comme il convient à celui qui veut, en\nnotre doux p a y s , vivre de sa p l u m e ! — N a u t e t et Verlant; c'est\nun harmonieux conteur de contes bleus, H e n r y Maubel ; ce sont\nd'autres encore : D e l a t t r e , Van Lerberghe, Goffin, Destrée,\nValère Gille, Cartuyvels, Ansel...\n   La Jeune Belgique,— et tous ceux-là, les aînés surtout, que\nnous venons de citer, furent la Jeune Belgique,— en m ê m e temps\nqu'elle dégagea notre pays du marasme des cantates pom-\npeuses, des fades madrigaux et des fables bébêtes où il patau-\ngeait depuis i83o, en m ê m e temps qu'elle le dota d'œuvres\nmarquées au sceau de la personnalité, se fit gloire de restaurer\nla mémoire, voilée d'oubli et d'indifférence, des quelques rares\nartistes qui, parmi la médiocratie ambiante, gardèrent dans\nleur pensée attristée et transposèrent dans leurs livres méconnus\nls souci de l'art pur, vrai, sincère : De Coster, Pirmez, Van\nHasselt.\n   Voilà plus de raisons, qu'il n'en faut, n'est-ce pas, pour justifier\nl'hommage qu'il nous a plu de rendre ici à la Jeune Belgique\ndisparue : sans perdre de vue tout ce qui nous sépara d'elle,\nnous devions à la vaillante rénovatrice de notre Art, cette impar-\ntiale reconnaissance de ce que sa mission eut de vraiment\nsalutaire et de bienfaisant !\n\n\n\n  L e s morts enterrés, si nous parlions des vivants.\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": " 174                        DURENDAL\n\n\n\n  Je serais fort aise de reprendre certain entretien interrompu,\nil y a près de dix ans, avec quelques prophètes, alors de cata-\nclysmes.\n   C'était à l'origine du mouvement littéraire catholique et\nmoderne, et les plus noires prédictions pleuvaient sur ses\ninitiateurs : « Vous avez beau, disait-on, vous affirmer catho-\nliques et prétendre le rester... L'art contemporain, dont vous\nvoulez faire l'arme de vos croyances, vous entraînera insensible-\nment, sirène perfide, vers les équivoques morales et les indiffé-\nrences religieuses... Quelle responsabilité vous assumez vis-à-vis\nde la jeunesse conviée à vous suivre!... Vous lui prêchez l'irres-\npect des disciplines séculaires ; vous abattez devant elle les bar-\nrières traditionnelles — et vous ne vous doutez pas qu'elle pro-\nfitera de la liberté que vous lui inculquez, d'abord pour dédai-\ngner les règles saines de l'art et ensuite pour se créer un idéal\nlittéraire vis-à-vis duquel la Morale et la Religion seront subal-\nternisées... Au lieu d'orienter la littérature belge dans le sens de\nvos croyances, vous imprimerez à vos croyances un coup de\nbarre dans le sens-de l'art pour l'art... Et avant peu vous irez\ngrossir, en vous y absorbant, le bataillon de La Jeune Belgique. »\n  Ainsi clamaient ces augures — en leurs conférences et leurs\njournaux.\n   Que ces horoscopes, inquiétants jadis, nous paraissent aujour-\nd'hui savoureusement amusants!\n  Voyons, les broyeurs de noir, voulez-vous faire avec nous le\ntour de ce champ de bataille de l'art où les catholiques com-\nbattent depuis dix ans... Ah! certes, quelques théories y\ngisent, mortes! qui vous fuient chères au point que vous les\naviez érigées pour la jeunesse en dogmes littéraires !... Quelques\nréputations aussi, enfants de vos conventionnelles réclames, y\ndorment du sommeil de l'oubli... Mais à côté de ces vestiges\nd'nne littérature disparue, disparue au point qu'il ne lui reste\nplus une revue, quels signes incontestables d'une ardente et\nvictorieuse vitalité.\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                            DURENDAL                          175\n\n\n     L à où l'art pour l'art, vaine et néfaste acrobatie de mots,\n trôna en maître, règne l'art auréolé de Foi et de Charité, l'art\n qui prie et l'art qui évangélise, l'art qui soit une glorification\n de Dieu et l'art qui soit un viatique des foules !\n     Des poètes chantent, et leurs chants ne sont que le prolon-\ngement ému et vibrant de leurs croyances... Des conteurs\ndédaignent les tenues psychologies mondaines et compliquées\npour analyser, dans le cœur humain, l'éternelle et dramatique\nlutte de la Chair et de la Grâce !... Des critiques jugent, et leur\nj u g e m e n t est une œuvre de chrétienne loyauté, flétrissant le\n Mal, mais saluant le Beau partout où il se rencontre, fût-ce\nchez l'adversaire... E t des revues claquent fièrement au vent de\nl'apostolat littéraire et artistique, diverses d'allures selon\nles milieux auxquels elles s'adressent, mais également vivantes,\ncombatives, attentives à l'éternelle évolution de la pensée\nhumaine !\n  - Ceux qui ont espéré que les lettrés catholiques compromet-\ntraient leurs convictions dans la croisade commencée il y a dix\nans en ont été pour leur malpropre petit calcul ; en est-il un\nseul parmi nous contre lequel on puisse à cet égard élever la\nm o i n d r e suspicion?\n   E n même temps les catholiques n'ont cessé pourtant d'être\nattentifs à tous les progrès de l'idée artistique; le modernisme,\ndans ses conquêtes progressives et diverses, a subi l'orientation\nqu'ils tâchaient de lui imprimer vers l'idéal chrétien, au point\nque les catholiques demain seront les maîtres et les guides du\nmouvement littéraire en Belgique, s'ils veulent bien puiser une\nleçon d'union fraternelle et d'émulation loyale dans le spectacle\ndes rivalités jalouses et destructives qui ont émietté les efforts\net énervé l'influence des groupes qui exercèrent jusqu'en, ces\nderniers temps l'hégémonie artistique.\n\n                                      FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "          BÉGUINAGE\n\n                             I\n\n\n                LES CLOCHES\n\nLes cloches qu'on dirait de très lointaines voix,\nCloches vieilles semblant tinter l'heure dernière,\nCloches du soir et d'angelus et de prière,\nCloches de pleurs et de soupirs tout à la fois.\n\nLes cloches, elles sont si timides les cloches,\nEt si frêles de son qu'on les croirait mourir ;\nOh ! sons errants sur les toits gris pour les couvrir\nD'un envol lent de tissus blancs qui s'effilochent.\n\nLa cloche met au béguinage un peu de vie,\nLa cloche c'est la voix qui f ait songer la sœur,\nAppel mystérieux, timide du seigneur,\nEt qui devant l'autel au calme la convie.\n\nLa cloche en sa tour est telle qu'une béguine,\nAmante toujours seule et qui pleure son cœur,\nLarmes d'espoir éteint et larmes de rancœur\nDe ne pouvoir tomber en perles de bruine,\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                       BÉGUINAGE                         177\n\n\nDe ne pouvoir quand vient l'hiver dans les cours vides\nSe répandre en flocons, tourbillonner, frôler\nLes cornettes des sœurs qui s'en vont pour prier\nEt caresser un peu leurs figures à rides.\n\nLes cloches sont mes sœurs, sœurs frêles de mon âme,\nChastes et pures sœurs, sœurs de dilections,\nDont les voix ont de très douces inflexions\nComme de lointains pleurs ou des soupirs de femme.\n\n\n\n                                        VICTOR LUYSSEN.\n\n\n\n\n                            II\n\n          MORT DE B É G U I N E\n\n                            I\n\nLa pauvre sœur est morte, et dans la salle basse\nToute peinte à la chaux, on l'a mise le soir ;\nPrès d'elle on a posé son vieux livre à fermoir,\nEt quatre cierges blancs brûlent leur flamme lasse.\n\nEntre ses doigts maigris s'enroule un chapelet,\nOn a mis sur sa tête une cornette frêle :\nOiseau de linge, mort, ne battant plus de l'aile\nEt ne tressaillant plus au rythme d'un motet.\n\nOn entend par instant un bruit de pleurs très proche\nDe béguines en deuil qui viennent pour prier,\nEt chaque f ois que la porte s'ouvre au palier\nArrive du dehors une plainte de cloche.\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "178                           DURENDAL\n\n\n\n                                  II\n\n      La pauvre sœur est morte et de la salle vide\n      De chansons et de fleurs on l'a prise un matin,\n      Pour elle on a chanté le cantique divin,\n      Pour elle on a vêtu de noir toute l'abside.\n\n      Et les cierges en ont pleure' combien de fois !\n      Et les encensoirs d'or ont exhalé leur plainte ;\n      Le vieil officiant, qui connaissait la sainte,\n      Avait aux oremus des sanglots dans la voix.\n\n\n                                 III\n\n      La pauvre sceur est morte; au fond du cimetière\n      On a placé sur elle un tertre de gazon,\n      Puis une croix de bois qui rappelle son nom...\n      Oh ! vous tous qui passez, dites une prière.\n\n\n                                               VICTOR    LUYSSEN.\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "     INTRODUCTION A LA LECTURE\n       DES MYSTIQUES FLAMANDS\n                             {Suite)\n\n\n\n                               II\n\n              QU'EST-CEdonc que le mysticisme?\n                  Il est manifeste que beaucoup de personnes\n               emploient ce vocable sans en connaître exacte-\n               ment la signification. De là dans les admi-\n               rations comme dans les critiques un continuel\n               système de porte-à-faux qu'il est indispensable\n               de faire cesser.\n   U n mystique, pour les uns, pour l'ordinaire peuple chrétien,\nchristianus populiis, c'est l'ascète, c'est-à-dire l'homme ou la\nfemme qui, par des pratiques de piété et principalement par\ndes pratiques de macération et mortification, tâche de donner\nà son âme sur le corps cette prépotence, qui est toute la char-\npente de la perfection chrétienne. U n mystique, pour les litté-\nrateurs, principalement les jeunes de la nouvelle école, c'est\nle penseur qui travaille à pénétrer dans le domaine des choses\noccultes, incogniscibles et revêt sa pensée d'une robe d'apoca-\nlypse plus ou moins authentique. U n mystique, enfin, c'est\nquelquefois l'halluciné, le visionnaire doux qui passe au travers\nde la vie avec la tête dans le nuage, pauvre créature presque\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": " 180                        DURENDAL\n\n\n\nirréelle, à coup sur irresponsable, à laquelle les bonnes âmes\nsouhaitent de ne point finir comme l'astrologue de la fable.\n   Or, rien de tout cela ne correspond grammaticalement à la\nvaleur propre du mot : mystique. Ce sont autant de sens\ndérivés, imprécis, figurés.\n   Tâchons donc de remettre les choses au point. T o u t le m o n d e\nadmet qu'il n'est, point à la pensée humaine de plus noble et de\nplus légitime sujet de méditation que l'être de Dieu. Depuis\nPlaton jusqu'à Spencer, tous les plus beaux génies dont\ns'honore l'humanité, tous ceux qui ont ajouté quelque chose à\nla pensée humaine, qui ont agrandi et reculé notre horizon\nintellectuel, Socrate, Aristote, Moïse, Job, Isaïe, Ezéchiel,\nP a u l , Jean, Augustin, T h o m a s , Bacon, Newton, Descartes,\nPascal, de Maistre, pour ne citer que les plus hautes têtes, ont\nvu tour à tour leur regard d'aigle se fixer éperdûment sur ce\nsoleil des intelligences.\n   Mais de ces voyants, les uns, comme Moïse, ont vu de « la\ngloire de Dieu ce que peut en voir un homme sans t o m b e r\nm o r t » , et le visage a gardé la coruscation de l'éclat divin,\ncomme Job ou Ezéchiel ont entendu la voix qui sortait du tour-\nbillon, comme Paul ou Jean ont vu les théories célestes s'éployer\nen d'indicibles splendeurs ; les autres n'ont pas été marqués de\nce cachet supra-humain que les Grecs auraient appelé l'apo-\nthéose des demi-dieux.\n  C'est que l'Etre se laisse contempler de deux manières : ou\nbien par l'œil interne, dont est pourvue toute créature raison-\nnable, ou bien d'une façon externe, par une effluve anormale de\nlumière et de clarté, dont jouissent quelques privilégiés.\n   Quelques hommes remarquables, vivant d'une vie supérieure,\nont porté la raison discursive à ses plus hautes limites; ils\nont, par une continuelle attention, ajouté à la pénétration con-\ngénitale de cet œil interne tout ce que l'art et l'entraînement et\nla méthode de vie et l'éducation de la pensée peuvent apporter\nde perfectionnements et de secours. Les Soliloques de saint\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "                        MYSTIQUES    FLAMANDS                     181\n\n\n\nAugustin, les Élévations de Bossuet, les Méditations philo-\nsophiques de Descartes sont de ce suprême travail humain\nles plus parfaits exemples. L'on peut dire de ces livres qu'ils\nsont les bornes-frontières de l'esprit h u m a i n ; au delà, c'est la\nfolie... ou le mysticisme.\n   Car la raison raisonnante, les idées pures, sont enrobées,\nemmaillottées dans les sens comme un h o m m e serait enfermé\ndans une cave. L e lieu est ténébreux, il n'est point absolu-\nment ténèbres ; par les soupiraux filtrent quelques avares\nrayons lumineux qui s'accrochant à toutes les aspérités, se\nréfléchissant à l'infini, font à cette cave une atmosphère de\nbrouillard insupportable à l'œil et que l'emmuré voudrait bien\ndissiper. Il clignote de l'œil, il rétrécit sa pupille, il condense\ncomme dans une mince fente de paupière tout ce qu'il peut\nramasser de rayons lumineux et il arrive après tous ces efforts\nà produire un de ces admirables livres que nous venons de\nciter.\n   Mais il est possible aussi que ce penseur soit un ascète,\nc'est-à-dire que par esprit d'imitation de Jésus-Christ il n'ait\nlaissé de son corps que ce qu'il faut pour ne pas mourir. T a n t\nde mortifications, tant de pénitences, une si sévère discipline\ndes sens et des passions ont rendu le corps comme diaphane ;\nles murs de la prison sont devenus si minces que l'âme trans-\nparaît presque... et alors Dieu peut accorder à cet amoureux de\nsa gloire et de son éclat que ces murs, qui ne sont plus qu'un\nsimple écran, deviennent lumineux, presque d i a p h a n e s , et qu'on\nle voie au travers comme on voit le soleil au travers d'un\nverre fumé. Quelquefois même il enlève ce dernier intermé-\ndiaire et l'on reste tout ébloui dans l'irradiation de l'astre-roi,\naveuglé, les yeux brûlés, et l'on écrit alors de ces cris d'âme, de\nces paroles sans suite, presque sans signification, qui sont ces\npages étonnantes qui étincellent de-ci, de-là dans Denys l'aréo-\npagite, Ruysbroeck ou T h é r è s e .\n  Cette différence dans la faculté de vision est très simple à\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": " 182                         DURENDAL\n\n\n\ncomprendre. Elle s'explique d'un côté, objectivement, parce que\nDieu, l'Être libre par excellence, « qui a, comme parle l'Écri-\nture, créé les étoiles et les étoiles », donne ses dons à qui il L u i\nplait, et subjectivement par le degré de dépouillement où, avec\nla grâce de Dieu, atteint le voyant. Or, dans cette œuvre de\nrenoncement, d'abnégation et d'amour, ce sont évidemment les\nfemmes qui doivent l'emporter. Voyez simplement ce qui se\npasse dans le modeste cercle de la famille, chez les épouses et\nles mères. Où est le renoncement, l'amour désintéressé, la plus\ncomplète abnégation du Moi? De là ces mariages mystiques de\nsainte Catherine de Sienne, de sainte Thérèse, de sainte Agnès\nde Montepulciano et de tant d'autres. Elles sont à la lettre les\nfiancées du Christ. E t après elles viennent les hommes simples,\nles hommes-enfants, ceux dont le Charpentier de Nazareth\ndisait : « Si vous ne devenez semblables à des enfants, vous\nn'entrerez pas dans le Royaume du Ciel. »\n  A l'appui de cette affirmation, voici une liste très incomplète\nde mystiques :\n   Denys l'aréopagite, Colombin, Catherine de Gênes, Made-\nleine de Pazzi, Pierre d'Alcantara, Ursule Benincara, J e a n n e\nde Matel, François de Bergame, Lutgarde, Agnès de Monte-\nPulciano, Ida de Louvain, Colette, Brigitte, Gertrude,\nMechthilde, Catherine de Bologne, Philippe de Néri, Véronique\nde Binasco, Lucie d'Adelhausen, Angèle de Foligno, Catherine\nde Sienne, Marie d'Oignie, Ruysbroeck, Jean d'Afflighem,\nMarie Villana, Hippolyte, Véronique Juliani, Julienne Falco-\nnieri, Alpêde de Cadoto, Elisabeth de Schonau, Antoine de\nPadoue, Laurent Justinien, Colombe de Rieti, H i l d e g a r d e ,\nAngélique de Fiésole, Suzon, Tauler, Catherine E m m e r i c h ,\nH e r m a n Joseph, Jeanne de la Croix, Catherine de Cordoue,\nChristine l'Admirable, Ursule de Valence, Françoise Romaine,\nJean de la Croix, Thérèse, Marie d'Agréda, Brigitte de\nSuède, etc., etc.\n  Ce sont là ceux que nous appellerons volontiers les mystiques\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "                      MYSTIQUES FLAMANDS                      183\n\n\n\ndu premier ordre, ceux qui ont vu, les Christophe Colomb de la\nténèbre encerclante. Ils ont tous, les uns plus, les autres moins,\npénétré dans l'au-delà et reculé l'horizon des connaissances\nhumaines.\n  Après les découvreurs, les organisateurs, comme après les\nColomb, les Pachéco. Ceux-là, ce sont les mystiques du deuxième\nordre.\n  Ils sont légion, ils portent les plus beaux noms de l'Église, et\ndepuis D e n y s , le disciple des apôtres, jusqu'au P . Faber, ils\nse passent tour à tour, comme des coureurs antiques, le flam-\nbeau de la théologie mystique, celle qui vit d'illuminations et\nde sentiments affectifs plutôt que de raisonnements et de\ndéductions.\n   Les sentiments de ces docteurs sont admirablement traduits\npar cette délicieuse prière du plus beau des livres sortis de la\nmain des hommes : L'Imitation.\n   « O Dieu, Vérité !\n   Q u e je sois uni à T o i dans un perpétuel amour !\n   Il me pèse de lire et d'entendre une foule de choses humaines :\n   C'est en T o i que se trouve tout ce que je veux et tout ce que\nje désire !\n   Que tous les docteurs se taisent, que toutes les créatures se\ntiennent coites en T a présence :\n  Parle-moi, t o u t s e u l ! » (I, ch. III.)\n  Ce n'est point, comme le dit plus loin le merveilleux écrivain\nmystique, qu'il en veuille à la scolastique :\n  « On ne doit pas inculper la science,\n  Ou la simple connaissance des choses,\n  Oui est bonne, considérée en elle-même, et ordonnée parDieu :\n  Mais il faut toujours lui préférer une bonne conscience et une\nvertueuse vie... »\n  \" Dites-moi où sont tous ces Messieurs et tous ces maîtres,\n  Que vous avez bien connus,\n  Alors qu'ils vivaient encore\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": " 184                       DURENDAL\n\n\n\n   E t qu'ils brillaient par leurs connaissances?\n   Leurs prébendes, d'autres les possèdent ;\n   E t je ne sais s'ils pensent seulement à leurs prédécesseurs.\n   Quand ils vivaient, ils semblaient quelque chose:\n   Autour d'eux maintenant le silence.\n   O que la gloire du monde passe vite ! » (Ibid.)\n   Ces sentiments du pieux ermite d'Agnetenberg ont été ceux\nd'une innombrable quantité de religieux et de théologiens —\névidemment les plus pieux et les plus dévots — qui ont créé\ncette science de la théologie mystique. Les uns ont écrit avec\nplus d'onction, d'amour et de piété, par exemple A. Kempis et\nFrançois de Sales : ce sont d'incomparables livres de dévo-\ntion. Les autres ont introduit la méthode scolastique dans\ncette branche des sciences sacrées qui semble la plus non-sus-\nceptible de recevoir des classifications d'herbier : ce sont des\nlivres précieux pour les directeurs de conscience.\n   Voici, par exemple, la liste des auteurs mystiques pris dans\nle seul ordre des Dominicains par le P . Meynard, qui tient lui-\nmême une place très sérieuse parmi les écrivains mystiques du\nsecond ordre et scolastiques : Albert-le-Grand, Antonin, Bannes,\nBarthélemy-des-Martyrs, Billecocq, Cajetan, Cano, Copponi,\nChardon, Coëffeteau, Contenson, Dassier, Gonet, Gotti,\nGontin, Graveson, Guérinois, H u m b e r t de Romans, Javelli,\nJean de Saint-Thomas, Louis de Grenade, Massoulié, Michaëlis,\nMorell, Piny, Prieras, Quétif, Raynier de Pise, Henri Suson,\nSonëges, Tauler, T h o m a s d'Aquin, Viquier, Vincente, Vincent\nFerrier, Walgornera, Zigliara. On le voit, les plus beaux noms\nde l'histoire dominicaine figurent sur ce livre d'or.\n   Il serait aisé d'établir une semblable onomastique pour chacun\ndes grands ordres religieux, mais ce serait abuser de la patience\nde nos lecteurs. Nous demandons cependant la permission de\nfaire défiler devant eux les noms d'un dernier diptyque qui\ndémontrera la chaîne ininterrompue de la tradition mystique.\n  T o u t le monde connaît, du moins de nom, les grands auteurs\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                        MYSTIQUES     FLAMANDS                     185\n\n\nmystiques des XVIe et XVIIe siècles : sainte Thérèse, saint Jean\nde la Croix, saint Pierre d'Alcantara, le vénérable Louis de\nGrenade, saint Ignace, saint François de Sales, sainte Jeanne\nde Chantai, le vénérable Louis de Blois.Ces auteurs et d'autres\nencore avaient reçu la tradition des auteurs du XVe siècle, saint\nL a u r e n t Justinien, saint Vincent Ferrier, Denys-le-Chartreux,\nThomas-A. Kempis. Au XIVe siècle la chaîne de la tradition\nest représentée par T a u l e r , Ruysbroeck, le bienheureux Suson,\nsainte Catherine de Sienne, etc.\n   L e XIIIe siècle est aussi très riche : le bienheureux Albert-\nle-Grand, saint T h o m a s d'Aquin, saint Bonaventure, saint\nPierre Célestin, saint E d m o n d de Cantorbéry.\n   L e XIIe siècle nous fournit la grande et savante école de saint\nVictor, H u g u e s et Richard de Saint-Victor et surtout saint\nBernard.\n   Plusieurs ont cru que la théologie mystique ne remontait pas\nau delà du XIIe siècle. A cette époque, il est vrai, les auteurs\nmystiques, et en particulier Richard de Saint-Victor, ont com-\nmencé à traiter méthodiquement de la doctrine spirituelle et de\nla vie intérieure, mais il est facile de constater que la tradition\nen ces matières remonte jusqu'aux apôtres et par eux à Jésus-\nChrist.\n   Au XIe siècle, nons trouvons saint Anselme, saint Pierre\nD a m i e n , saint Bruno, saint Odilon de C l u n y ; au Xe siècle,\nsaint Odon de C l u n y ; au IXe siècle, Ruban-Maur et saint Benoit\nd'Aniane; au VIIIe siècle, le vénérable Bède, saint Jean\nDamascène, saint Paulin d'Aquilée; au VIIe siècle, saint\nIsidore de Séville, saint Maxime, saint Isaïe; au VIe siècle,\nsaint Grégoire-le-Grand, Cassiodore, saint Jean Climaque; au\nVe siècle, saint Jean Chrysostôme, saint Nil, saint Jérôme,\nsaint Augustin, Cassien, saint Eucher, saint Isidore de\nDamiette, saint Cyrille d'Alexandrie, T h é o d o r e t ; au IVe siècle,\nsaint Antoine, saint Pacome, saint Hilaire, saint Athanase,\nsaint E p h r e m , saint Basile, saint Cyrille de Jérusalem, saint\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": " 186                       DURENDAL\n\n\n\nGrégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise,\nsaint Macaire, Didyme d'Alexandrie; aux IIe et IIIe siècles, saint\nClément d'Alexandrie, Origène, Lactance; enfin au 1er siècle,\nsaint Denys l'aréopagite, disciple de saint Paul, d'après l'ordi-\nnaire tradition.\n   De cette liste incomplète, il ressort que depuis les temps les\nplus anciens, voire depuis les temps apostoliques, il s'est trouvé\ndans l'Église, à côté des écrivains qui défendaient le rempart,\nd'autres écrivains qui priaient dans le temple; ainsi dans la\ncathédrale de Cologne il est deux clochers également audacieux\net élevés qui portent dans les nues le triomphal signe de la\ncroix !\n   Cela étant, pourquoi l'usage des mystiques, surtout de ceux\ndu premier ordre, n'est-il pas plus répandu dans l'Église? Pour-\nquoi ne lit-on pas saint Denys l'aréopagite, ou Gertrude, ou\nRuysbroeck comme Thomas-A. Kempis ou François de Sales?\n   Pour plusieurs raisons, dont la principale est que cette\nlecture ne peut être utilement la nourriture que des forts. C'est\nde la moelle de lions et non du lait coupé d'eau. P o u r les com-\nprendre, pour les savourer, il faut avoir de sa religion une autre\nconnaissance que les notions vagues qui constituent la religio-\nsité moderne.\n   Car la petite barque des mystiques vogue sur l'océan divin\nentre deux écueils, où plus d'un mystique, insuffisamment\nilluminé par l'Esprit, est venu s'échouer: le quiétisme, d'un côté,\net le panthéisme, de l'autre. Ça a été le sort de Maître Eckhart,\npar exemple, et de Fénélon.\n  Comment, en effet, décrire cette union intime avec Dieu,\ncette absorption en quelque sorte de notre être dans l'Être divin\net ce repos dans l'amour, sans employer des expressions ou\nénoncer des idées qui rappellent violemment le Nirvana des\nIndous? C'est le vertige du gouffre, c'est l'enivrement de la\ncontemplation. L e contemplateur, presque malgré lui, parle\nen vers, et chante, et s'exalte, et pose des actes extraordinaires,\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                       MYSTIQUES FLAMANDS                      187\n\n\n\net commet des distractions monumentales, et la foule banale dit\nde lui ce qu'elle disait des apôtres le jour où l'Esprit descendit\nsur eux : « Ils sont saouls ».\n   Voilà pour les actes; quant aux paroles, le phénomène est\nencore plus déconcertant. Avec le pauvre dictionnaire fabriqué\npar la maigre déduction, c'est une lutte corps-à-corps, un duel\ndésespéré, où le voyant tout en sueur torture la signification\ndes mots, les force à énoncer des choses inouïes. L e combat\nde Jacob avec l'Ange! E t quand le malheureux visionnaire\ncroit avoir fait de son mieux pour, avec les mots de la terre,\nécrire les mystères du Ciel, nous qui le lisons, sans avoir son\nétat d'âme, nous le lisons comme une page d'un gymnosophiste\nou l'induction d'un platonicien.\n   Voyez, par exemple, ce morceau de la Cinquième Ennéade\nde Plotin :\n   « Dans l'intuition intellectuelle, l'intelligence voit les objets\nintelligibles au moyen de la lumière que répand sur eux le\nPremier, et, en voyant ces objets, elle voit réellement la lumière\nintelligible. Mais, comme elle accorde son attention aux objets\néclairés, elle ne voit pas bien nettement le principe qui les\néclaire; si, au contraire, elle oublie les objets qu'elle voit pour\nne contempler que la clarté qui les rend visibles, elle voit la\nlumière m ê m e et le principe de la lumière. Mais ce n'est pas\nhors d'elle-même que l'intelligence contemple la lumière intelli-\ngible. Elle ressemble alors à l'œil qui, sans considérer une\nlumière extérieure et étrangère, avant même de l'apercevoir, est\nsoudain frappé par une clarté qui lui est propre ou par un\nrayon qui jaillit de lui-même et lui apparaît au milieu des\nténèbres; il en est de même quand l'œil, pour ne rien voir des\nautres objets, ferme sa paupière et tire de lui-même sa lumière,\nou que, pressé par la main, il aperçoit la lumière qu'il a en lui.\nAlors, sans rien voir d'extérieur, il voit; il voit même plus qu'à\ntout autre moment, car il voit la lumière. Les autres objets\nqu'il voyait auparavant, tout en étant lumineux, n'étaient pas\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": " 188                       DURENDAL\n\n\n\nla lumière même. De même quand l'intelligence ferme l'œil en\nquelque sorte aux autres objets, qu'elle se concentre en elle-\nmême, en ne voyant rien, elle voit non une lumière étrangère\nqui brille dans des formes étrangères, mais sa propre lumière\nqui tout à coup rayonne intérieurement d'une pure clarté ».\n   Comparez avec ce passage de Ruysbroeck presque simi-\nlaire :\n   « Ceux qui sont élevés au-dessus de la chair, dans l'humble\npureté de leur esprit, par le respect et l'amour qu'ils portent à\nDieu, ceux-là sont en sa présence, à découvert et sans intermé-\ndiaires.\n   Et de la face du Père il émane une lumière simple qui\nillumine les idées pures et dépouillées d'images, ces idées qui\nplanent par delà le sens, par delà les images, par delà la raison\net sans raisonnement dans la haute pureté de l'esprit.\n   Cette lumière n'est point Dieu, mais elle est un intermédiaire\nentre ces idées voyantes et Dieu.\n   Cette lumière est appelée la coruscation de Dieu ou l'Esprit\ndu Père.\n   Dans cette lumière, Dieu s'aperçoit comme simplement, non\nd'après les distinctions ni d'après le mode des personnes, mais\ndans la nudité de ses natures et substances.\n   Et dans cette lumière, l'Esprit du Père parle à ces idées\nélevées, pures et non-imagées : « Regarde-moi comme je te\nregarde. »\n   E n un instant s'ouvrent ces yeux simples et purs — grâce à\nla lumière simple que verse le Père — et ils voient la face du\nPère, c'est-à-dire la substance ou la nature de Dieu, dans un\nregard simple, par delà la raison et sans préalables considé-\nrations.\n   Cette lumière et cettevision divines donnent en même temps à\nl'âme contemplative la conscience certaine qu'elle voit Dieu,\ndans la mesure où l'homme peut le voir, tant qu'il est dans\nl'état mortel.\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                        MYSTIQUES FLAMANDS                           l89\n\n\n\n   Afin de me bien faire comprendre, je vais te donner une com-\nparaison sensorielle : q u a n d tu te trouves dans un clair soleil,\net si tu détournes alors tes yeux de tout objet coloré, de tout\nobjet éclairé ou particularisé, suivant simplement du regard la\nlumière et les rayons qui émanent du soleil, tu es conduit à cela\nm ê m e qui est le soleil. D e même si tu suis les rayons qui, de la\nface de Dieu, viennent éclairer le pur regard de ton âme, ils te\nmèneront à la source de ton essence créée; là, tu ne trouveras\nrien d'autre que Dieu seul ». (Les XII Béguines, ch. II.)\n   A première vue et pour un agnostique, les deux passages sont\nparallèles.\n   T o u s deux, le didascal d'Alexandrie comme l'ermite de\nGroenendael, essayent d'expliquer l'œil interne de l'âme, tous\ndeux, pour rendre leur pensée claire, recourent à une compa-\nraison prise à la vie des sens seule. — Toutefois, le néo-pla-\ntonicien se trompe en donnant comme un phénomène lumineux\nce qui est un t r a u m a t i s m e de la rétine, — tous deux nous\nmontrent une remarquable faculté d'analyse, seulement il y a\nune abyssale différence entre le style de l'humble prêtre flamand\nqui, avec des mots très simples et de véritables puérilités de\nlangage, exprime les idées les plus élevées, et le style du fameux\nphilosophe ésotérique qui paraît rompu à tous les raffinements\nde la dialectique grecque.\n    L'un s'arrête à la lumière intelligible, l'autre se plonge immé-\nd i a t e m e n t en D i e u ; l'un parait plus savant, l'autre plus con-\nvaincu ; l'un pense comme les brahmanes mais parle comme\nPlaton, l'autre parle quelquefois comme un bouddhiste, mais\ndéclare formellement que si la langue lui fourche, c'est qu'il n'a\npoint l'instrument d'un langage adéquat — tant ses pensées\ndébordent l'ordinaire besoin des élocutions humaines ; — l'un\nest l'ancêtre de cette mystérieuse Bloemmardinne que com-\nbattit Ruysbroeck et qui avait des visions comme Plotin,\nl'autre est un maillon de la chaîne qui va de saint Denys à\nsainte T h é r è s e ; l'un est un des chefs de cette mystique d'à-côté,\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": " 190                       DURKNDAL\n\n\n\nqui est une perpétuelle caricature de la foi, l'autre est un des\nchefs de cette traditionnelle mystique qui est le prolongement\nde la foi; l'un est une théosophe, l'autre un contemplatif. Il\ny a de la marge entre eux deux.\n\n  (A suivre).                         L'abbé   PAUL   CUYLITS.\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "                  CAUSERIE MUSICALE\n\n\nCritique objective et critique impressionniste. — Les Maîtres Chanteurs. —\n  L'Esthétique wagnérienne. — Hänsel et Gretel au Théâtre de la Monnaie.\n\n\n\n\n                  APPELÉ à    l'honneur de présenter chaque mois dans cette\n                    revue quelques considérations esthétiques sur les mani-\n                    festations musicales les plus intéressantes à signaler, je\n                    voudrais d'abord esquisser un aperçu général de a\n                    méthode critique et des principes dont je chercherai sur-\n                    tout à m'inspirer en cette matière. On a beaucoup discuté\n                    en ces derniers temps sur les mérites et les inconvénients\n                     respectifs de la critique objective et de la critique impres-\nsionniste. Les deux systèmes se sont trouvés en présence et en lutte, repré-\nsentés de part et d'autre par deux maîtres du style et de la parole : l'un\naustère, inflexible, ne déterminant son jugement que d'après des règles fixes,\ndes données certaines, l'autre d'esprit souple et ondoyant, sertissant dans\nune forme ailée et éblouissante des analyses d'une exquise Hnesse, mais\nentrevues toujours à travers le miroir de sa propre personnalité. J'ai nommé\nBrunetière et Jules Lemaître. Mes prédilections vont plutôt à ce dernier.\n  En musique, art tout d'impression, comment envisagerons-nous la mission\ndu critique?\n  Sans doute les hymnes de Bach, les épopées de Wagner, les célestes\nsymphonies de Beethoven entr'ouvrent à l'âme humaine des horizons sans-\nlimites, qui, vagues et comme estompés derrière le voile diaphane des sons,\napparaissent encore plus immenses, mais où en revanche chacun se trouve\nmerveilleusement à l'aise pour découvrir un monde de pensées et de senti-\nments en intime correspondance avec ses tendances natives et ses préoccu-\npations caractéristiques. En musique, quoi donc de plus naturel que de faire\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": " 192                            DURENDAL\n\n\n\nde la critique avant tout impressionniste et personnelle, que de se chercher\nsoi-même dans les œuvres que l'on écoute, et cependant, il faut le dire, que\nde fois ce critère est insuffisant, incertain ou même complètement illusoire !\n   Cette incoercible propension à vouloir trouver dans l'œuvre musicale le\npropre écho de nos rêves et de nos aspirations, cette insistance à lui\ndemander qu'elle nous livre tout au moins une partie de notre secret,\ns'allient fréquemment à une vision esthétique un peu étroite et qui n'est pas\nsans périls. Pour n'en citer qu'un exemple, d'ailleurs assez connu, qui ne\nsait qu'en Allemagne, où l'on reproche si volontiers aux Français leur\nmanque de pondération et de mesure, chaque maître pour ainsi dire a autour\nde lui un groupe d'admirateurs fanatiques, exclusifs et passionnés, qui,\nfascinés par l'éclat d'une seule et même personnalité, s'obstinent à ne rien\nvoir en dehors d'elle. Aux yeux des uns la muse de Mozart, éternellement\nenfantine et balbutiante, aurait en vain distillé ses flots de miel dans des\nœuvres monochromes, sans envolée comme sans poésie; pour ceux-ci\nWagner n'aurait jamais été qu'un algébriste; à d'autres Brahms apparaît\nun Sphinx indéchiffrable et Schumann un déséquilibré.\n   Spectacle profondément affligeant que cette méconnaissance voulue des\nplus grands, comme si le génie ne disposait que d'un moule unique, comme\nsi les formes d'art n'étaient pas plus diversifiées et plus innombrables que\nles feuilles des arbres ou les vagues de l'océan. Un critique intelligent et\nconsciencieux aurait à étudier l'œuvre en elle-même, sans parti pris, sans\ntrop de retours sur soi, s'inspirant souvent des procédés si féconds que les\nTainc et les Brunetière ont appliqué à la critique historique et littéraire,\ntout en se gardant de choir, d'autre part, dans les vulgarités d'un éclectisme\ntrop facilement indulgent. Cependant, en dépit de toute cette profession de\nfoi, vous verrez que le plus souvent je ne ferai que vous livrer quelques-\nunes de mes impressions, cette forme de critique étant la plus abordable et\nla plus compatible avec le cadre relativement restreint dont je dispose.\n   Je voudrais vous parler aujourd'hui de Hànsel et Gretel, mais auparavant\ncomment ne pas dire au moins un mot de la reprise des Maîtres Chanteurs à\nla Monnaie ?\n   Que j'explique d'abord le genre d'admiration que m'inspirent les Maîtres\nChanteurs. On a dit que c'était l'œuvre la plus originale de Wagner. Cette\nappréciation me semble entachée d'exagération. Dans cinquante ans, quand\nles chefs-d'œuvre du grand Allemand seront définitivement classés par la\npostérité, trois d'entre eux planeront, à mon sens, au-dessus des autres:\n Tannhaiiser, Tristan, Parsifal; Tannhaiiser, sa conception philosophique\nla plus large, que les Wagnériens intransigeants, en d'autres termes les non-\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                             CAUSERIE MUSICALE                              193\n\n\nsincères, affectent pourtant de dédaigner; Tristan, le poème d'amour le plus\npuissant, le plus ému qui ait été pleuré depuis que l'homme sait que amour\nest synonyme de douleur, c'est-à-dire depuis qu'il existe; Parsifal où\nWagner, proche déjà du terme de sa rayonnante carrière, laisse passer et\ncommunique à toute âme méditative je ne sais quel frisson avant-coureur\nde l'infini, et qui, au milieu de l'obscurité de notre terrestre prison, semble\ncomme une fenêtre qui s'ouvrirait en plein sur les cieux. Avez-vous entendu\ndernièrement, sous la direction inspirée de Mottl, les préludes de Tristan et\nde Parsifal, préfaces divines synthétisant l'impression maîtresse de deux\npoèmes tombés du ciel? Le premier, vaste sanglot, gonflé de passion et de\ndouleur qui, comprimée d'abord, éclate ensuite, déchaînée, comme la voix-\nmajestueuse de l'océan frôlé par l'aile de l'orage dont les sublimes et terri-\nfiantes rumeurs se marient sinistrement aux gémissements de spectre des\nlames torturées. Le second, une envolée vers l'infini, vous emportant d'un\ncoup d'aile en ces régions idéales qu'on rêve, si vagues et embrumées dans\nleur éloignement, dont il semble que d'incommensurables abîmes nous\nséparent, mais dont on dirait parfois que les contours s'éclairent, se précisent\nà la voix du poète, et qui, à ces moments privilégiés, sont toutes proches de\nnous.\n   Oui, je le répète, dans l'avenir ces trois colosses, Tannhaiiser, Tristan,\nParsifal, laisseront sûrement à l'arrière-plan la tétralogie considérée dans\nson ensemble (on ne peut d'ailleurs l'envisager autrement), et cela moins à\ncause de son caractère foncièrement germanique (l'œuvre d'Homère ou de\nCervantes, avant tout hellénique ou espagnole, appartient cependant au\npatrimoine artistique de l'humanité) qu'en raison des intolérables longueurs\nde la Walkyrie et du Crépuscule des Dieux.\n   Toutefois, dans le cycle wagnérien si prodigieusement varié d'inspiration\net de forme, les Maîtres Chanteurs ont une place marquée à part. Ecrite dans\nun style d'une sobriété relative, toute imprégnée d'exquise et d'intime poésie\ndans les premiers actes, couronnée au dernier par un fier cantique à la\ntoute-puissance de l'idéal vainqueur, cette œuvre où l'on croit sentir palpiter,\nimmense, l'âme tour à tour rêveuse etpassionnée de l'Allemagne moderne,\nreflète en même temps mieux que toute autre l'âme de Wagner lui-\nmême, du grand génie méconnu dont elle raconte la gloire rachetée au prix\nde tant de douleurs, laissant entrevoir chez le poète, au milieu de ruisselle-\nments de joie et de lumière, la conscience sereine d'un triomphe absolu et\ndéfinitif, le triomphe de l'art personnel, indépendant et fécond, sur les stériles\nenlisements de la tradition et de la routine professionnelles. Considérés de\ncette façon, les principaux personnages du poème revêtent une énorme\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": " 194                              DURENDAL\n\n\npuissance symbolique et l'œuvre apparaît agrandie : Beckmesser incarne la\nsottise et la vulgarité avec autant de vie et d'intensité que Thersite, Caliban\nou Sancho Pança, ces immortelles personnifications de la laideur; Walther,\nau contraire, représente le culte passionné de la beauté éternelle, la foi\ninvincible dans l'idéal; Hans Sachs est le glorieux porte-voix des tendances\nnouvelles à l'émancipation de l'art.\n   Ici une observation générale s'appliquant tant aux Maîtres Chanteurs\nqu'aux autres productions de Wagner :\n   Un des caractères les plus frappants de l'esthétique wagnérienne, c'est\nl'atmosphère saine et pure dans laquelle se meuvent ces drames gigantesques\nqui, à part certains traits épisodiques empruntés à la légende (telles les\namours incestueuses de Siegmund et de Sieglinde), se dressent fièrement\ndans leur sérénité sublime, auréolés d'une radieuse élévation morale.\nL'amour y est ramené à sa vraie notion de sentiment divin, exempt\nd'égoïsme comme de morbide sensualité, transfiguré par l'esprit de sacrifice.\nLohengrin, Tannhaüser, Parsifal laissent après eux une délicieuse impres-\nsion de calme bienfaisant, et ainsi, on peut le dire, jamais ne fut réalisée\nplus complètement cette idée que l'ART est une RELIGION, un Temple\nsacré dans lequel on ne doit entrer qu'avec un pieux frisson. C'est là sans\ndoute une constatation non sans importance pour nous qui professons à cet\négard des théories un peu différentes de celles de Flaubert, de Baudelaire\nou de Zola.\n  Je suis quelque peu embarrassé de vous parler d'Hänsel et Gretel. L'ayant\nentendue une première fois à Leipzig il y a six mois, l'œuvre m'avait apparu\ncharmante, sans réserves ni restrictions. Deux auditions subséquentes à la\nMonnaie ont modifié cette impression d'une manière très sensible. Après\nm'être sévèrement contrôlé, me demandant si les raisons de ce changement\nn'étaient pas d'ordre plutôt subjectif, si, d'autre part, les différences d'inter-\nprétation ne venaient pas aussi l'expliquer en partie, je crois pouvoir\nformuler sans trop d'injustice les appréciations qui suivent :\n  Sans nul doute Humperdinck possède son art; son orchestration, dont on\nsent qu'il est le maître, a de la puissance, de l'éclat, de l'envergure, révèle\nen maints endroits d'incontestables dons de coloriste et de poète. Malheu-\nreusement ce qui manque ici, c'est cette empreinte de personnalité qui fait\nvivre une œuvre d'art, en lui insufflant l'unité, le caractère, l'originalité. On\na encore en cette occasion prononcé le mot de postiche de Wagner, mais\noutre cette influence, la plus légitime et la plus explicable de toutes, étant\ndonné l'immense place qu'occupe le fécond initiateur de Bayreuth dans le\nmouvement artistique contemporain, je pense en discerner encore bien\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                           CAUSERIE MUSICALE                              195\n\n\n\nd'autres. Lorsque le père d'Hänsel apprend de la bouche de sa femme que\nles enfants se sont aventurés dans la forêt à une heure tardive, c'est un\ndessin d'orchestre purement meyerbeerien qui souligne son effroi, exprimant\nle troublant mystère des bois que la tombée de la nuit commence à peupler\nd'êtres fantastiques.\n   Il y a au second acte un épisode délicieux. Assaillis d'abord de visions\nterrifiantes et de monstrueuses apparitions, le frère et la sœurette sentent\npeu à peu se calmer leurs mortelles inquiétudes : c'est que le légendaire\nmarchand de sable est venu jeter dans leurs yeux lassés un peu de cette\ndenrée précieuse aux enfants, de ce sable qui doit bercer leur sommeil de\nsonges étoiles. Les petits s'agenouillent et disent leur prière du soir. Ce\nmignon cantique à deux voix adressé aux anges est une chose ravissante qui\némeut l'âme jusqu'en ses fibres les plus intimes. Je ne puis dire combien je\ngoûte cette scène. Embaumée de grâce, de tendresse, de virginale candeur,\nelle est d'une inspiration si pure et si vraie. Le soir radieux vient de draper\nà l'occident ses éblouissantes tentures roses et les deux jolis enfants se sont\nendormis. Les nuages ont alors entr'ouvert leur tissu neigeux ourlé d'or, et\nles anges de la paix et du sommeil ont descendu lentement dans l'azur leur\nlumineuse échelle de rêve. La symphonie qui accompagne ce tableau, et au\nbas de laquelle on ne serait pas trop étonné de voir la signature de Gounod,\nest d'une jolie et pénétrante mélodie; j ' y voudrais cependant plus d'ampleur,\nplus de divine et majestueuse simplicité.\n   Pour me résumer, l'œuvre, charmante dans ses détails, mais d'où le cachet\nde puissante originalité me semble totalement absent, doit être entendue en\nAllemagne et en allemand. Je suis des premiers à rendre hommage aux\nmérites de la version fidèle et élégante que Catulle Mendès nous en a donnée\nen français. Mais n'importe, cela ne peut rendre l'esprit d'une œuvre issue\ndirectement du génie allemand, fleur de terroir qu'on ne peut impunément\narracher au sol natal. Dans cet ordre d'idées, je me souviens toujours d'une\nreprésentation de Carmen à l'opéra de Vienne. Chanté dans la langue de\nGoethe, le chef-d'œuvre de Bizet si étincelant de finesse et de grâce appa-\nraissait lourd et ridicule. Rendez-vous compte de l'effet désastreux que doit\nproduire, déparé par les rudes sonorités de l'allemand, le célèbre : Si tu ne\nm'aimes pas je t'aime. Wenn du liebst mich nicht, Ich liebe dich, und wenn ich\nliebe dich, gib Acht auf dich, etc.!! C'est ainsi que, transplantée au delà du\nRhin, l'œuvre éclose au souffle du génie latin se trouve dépaysée, dénaturée\net comme travestie, le verbe germanique l'affublant d'un vêtement absurde\net disparate. La réciproque est également vraie. En Allemagne le conte\npopulaire est un des éléments essentiels et fondamentaux de la vie nationale\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": " 196                              DURENDAL\n\n\n\net littéraire, on ne peut ressentir là cette impression pénible que nous\néprouvons instinctivement au troisième acte d'Hänsel et Gretel, où nous\nvoyons l'auteur se dépenser en de longs et laborieux développements pour\ntraduire dans la langue des sons les transes des deux petits et la gloutonnerie\nde la fée Grignotte qui, par une combinaison chimique assez inattendue,\ns'apprête à les transformer en bonshommes de pain d'épice! Il y a là une\ndisproportion du moyen au but qui choque notre bon goût de Latins, notre\nsens naturellement affiné de l'harmonie et de la mesure. Ainsi s'explique\nl'impression de longueur qui se dégage du troisième acte, musicalement le\nplus intéressant, à mon avis. Je ne conteste pas d'ailleurs le charme que\ncertains peuvent trouver à la leçon de danse que la complaisante Gretel\ndonne à son frère au premier acte :\n\n                      Les petons font tapp, tapp, tapp'\n                      Les menottes font clapp, clapp, clapp\n                          Un pas ci, un pas là\n                          Puis un tour, et puis voilà\n\n\net au petit pas déluré que Mme Landouzy esquisse avec une impayable\ngaminerie et une gentillesse des plus friponnes. Ces estimables et excellents\nabonnés de la Monnaie répétaient à l'envi autour de moi, d'un air fin et sen-\ntencieux : < La leçon de danse surtout, que c'est donc frais et gentil. » Frais\net gentil, d'accord.\n   Cette revue n'ayant pas un caractère exclusivement musical, je n'ai pas\nà m'occuper de l'interprétation. Je ne puis cependant m'empêcher de '\nsignaler iciMmeGanne, absolument hors de pair dans le rôle si ingrat de la\nsorcière, et Mme Maubourg, à la jolie tête d'alolescent pensif, qui personnifie\nHansel avec autant d'élégante distinction que de vérité et de simplicité.\n\n                                                    GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "         LES BÉNÉDICTIONS\n\n\n   LA B É N É D I C T I O N DES A B E I L L E S\n\n                                        « Qui jussisti cereos ex operibus apum\n                                             eductos in tempio ».\n\n\n      Au jardin, près du mur, les lourdes ruches jaunes,\n      Dans l'ombre du tilleul ou bourdonne l'essaim.\n      Alignent, sur la planche étroite, les neuf cônes\n      De paille, que resserre un cercle de bois peint.\n\n      A demi renversée en l'herbe haute et folle.\n      Non loin, la ruche bleue arrondit sa coupole\n      Qu'un remous bruissant d'abeilles enfiévrées\n      Voile d'une trame ardente grise et dorée.\n\n\n\n« Bénissez, ô Seigneur, la besogne fervente\nDe celles qui se f ont vos très humbles servantes.\n\nDonnez-leur de trouver les corolles sucrées\nOù la récolte sainte et rare est assurée,\n\nLes rhododendrons et les dahlias, les fleurs\nDont chaque nuit disperse et ranime l'odeur,\n\nLes plates-bandes, les corbeilles, les parterres\nOù les ramènera leur vol involontaire.\n\nObtenez que leur miel extrait du suc des plantes\nSoit pur, soit transparent comme de l'eau courante\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "198                            DURENDAL\n\n\n\n      Et que la cire fraîche au creux des alvéoles\n      Où trempe la senteur exquise des corolles\n\n      Demeure grise, lourde, égale, ferme et vierge\n      Pour la baguette longue et fragile des cierges\n\n      Dont la flamme, brillant, des Rois jusqu'à Noël,\n      Éclairera, Seigneur, à jamais vos autels ! »\n\n\n\n\n         LA B É N É D I C T I O N DES S E M E N C E S\n\n                                          « Nec comedatur a vermibus, nec suffocatur\n                                                a spiniis aut zizaniis ».\n\n\n\n             Les deux fils du fermier soulèvent par les anses\n             Une manne en osier débordant de semences.\n\n\n\n      « Vous qui régnez, Seigneur, sur les mers et les plaines,\n      Daignez bénir le fruit de vos moissons, les graines,\n\n      Les graines qui demain reposant sous la terre\n      La pareront jusqu'aux midis canicidaires,\n\n      Si vous en écartez les vers, si les épines,\n      L'ivraie et les chardons n'étouffent leurs racines.\n\n      Préservez-les du vent, des tempêtes, du gel,\n      Des grêlons blancs et du déluge universel.\n\n      Que la tiède pluie et le soleil alternent\n      Portant la sève à l'herbe et l'eau à la citerne,\n\n      Afin que des grains noirs confiés à la terre\n      D'où l'on faucha les lourds épis qui les portèrent,\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                     LES     BÉNÉDICTIONS                                    199\n\n\nSortent les longs fétus de paille raide et ronde\nQue rase en pourchassant les insectes, l'aronde ;\n\nEt que des grains, mis au jardin, avec lenteur,\nSortent les résédas et les pois de senteur,\n\nLes pavots, les jasmins, les phlox, les clématites,\nLes pétunias et Ies reines-marguerites,\n\nLes myosotis bleus, les œillets, les pensées,\nLes tournesols, toutes les fleurs ensemencées... »\n\n\n\n\n        LA B É N É D I C T I O N            DU PAIN\n\n                                   « Ut omnes er co digne guatantes, inde corporis\n                                         et animac percipiant sanitatem ».\n\n\n\n        Sur la table de bois sont déposés les pains\n        Faits de farine   blanche ou noire et de levain.\n\n\n\n« O vous qu'on appela le pain vivant des anges,\nBénissez, ô Seigneur, ce produit de nos granges !\n\nCinq pains vous suffisaient pour rassasier un monde !\nGrâce à vous la moisson fut prospère et féconde,\n\nVotre brûlant soleil a mûri le bon grain,\nLes chars l'ont emporté; les greniers en sont pleins\n\nEt le vent favorable a fait tourner les ailes\nDes moulins dont la meule a moulu ponctuelle.\n\nLa braise chaude a cuit la pâte du pétrin,\nEt voici, fait de mie et de croûte, le pain.\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": "200                         DURENDAL\n\n\n\n      Pain de froment bluté, pain de seigle on d'avoine\n      Qui nourrit l'empereur, le bandit et le moine.\n\n      Bénissez-le, Seigneur ; donnez-lui la vertu\n      De rendre de la force à ceux qui n'en ont plus,\n\n      De ranimer les sens appesantis par l'âge,\n      De soutenir les cœurs ardents et le courage,\n\n      De garder sain l'esprit, de rendre les yeux clairs\n      Et de faire couler un sang rouge en les chairs\n\n      D'un corps insoucieux de tout autre service\n      Que celui du Seigneur. Votre main le bénisse ! »\n\n                                               THOMAS B R A U N .\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": ""}, {"page_pdf": 225, "texte": "FRESQUE DE L'ABBAYE DU MONT-CASSIN                (ITALIE)\n\n (École d'art chrétien des Moines-Bénédictins de Beuron.)\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "    La Passion selon saint Mathieu\n                     P A R JEAN-SÉBASTIEN       BACH\n\n\n\n            NOTICE     BIBLIOGRAPHIQUE          ET    CRITIQUE\n\n\n\n\n                 UNE nouvelle édition de ce chef-d'œuvre de musique religieuse\n                   vient de paraître chez l'éditeur Henri Lemoine et Cie,\n                   avec version française de M. G. Antheunis et adaptation\n                   du texte biblique et réduction au piano de M.' F.-A.\n                   Gevaert.\n                      Une collaboration pareille nous dispenserait presque\n                   d'en parler. Tout le monde à Bruxelles connaît le talent\n                   de traducteur de M. Antheunis qui, jadis déjà, a fait une\ntraduction impeccable du texte de Fidelio de Beethoven. L'autorité incon-\ntestée, universellement reconnue, de l'illustre directeur de notre Conserva-\ntoire fait deviner au lecteur qui voudrait prendre connaissance de cette\npartition, que le travail de M. Gevaert n'est pas un décalque plus ou\nmoins habile d'une des éditions allemandes actuelles, mais un travail original\noù se manifestent une grande maîtrise et un pieux respect du génie immortel\nqui a nom Bach.\n  Ce travail est le résultat d'une longue préparation. Il est absolument\nconforme aux six exécutions magistrales qui eurent lieu au Con-\nservatoire de Bruxelles les 17, 19 et 20 décembre 1896 ,et les 7, 9 et\n11 avril 1897.\n  Tous ceux qui eurent le bonheur d'assister à ces mémorables séances,\néprouvèrent, comme nous, des sensations sublimes qu'aucune lecture de la\npartition ne pourrait évoquer même de loin.\n  Pour arriver à des résultats aussi magnifiques, M. Gevaert s'était soumis,\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": " 202                             DURENDAL\n\n\navec un enthousiasme juvénile, à un labeur énorme. Il a recopié trois fois\ncette longue partition, marquant partout « la ponctuation musicale des\nparties de chant, en d'autres termes les respirations, ainsi que les interrup-\ntions partielles, les courtes pauses destinées à séparer les scènes consécu-\ntives du drame sacré » ; réalisant les basses chiffrées partout où elles se pré-\nsentent dans la partition ; enfin indiquant jusqu'à « l'attitude que prend le\nchœur aux différents moments de l'exécution : il chante certains morceaux\ndebout, d'autres assis >.\n   Ceci soit dit pour ce qui regarde l'interprétation technique de l'œuvre de\nBach.\n   Pour donner une idée des difficultés qu'il y avait à vaincre pour arriver\nau résultat que nous avons admiré, nous ne pouvons mieux faire que de\nciter un passage de l'avant-propos de M. Gevaert :\n   < A une époque comme la nôtre, dit-il, où le public, tout en accueillant\navec avidité les productions de l'école moderne, manifeste le désir croissant\nde s'initier aux beautés des monuments de l'art ancien, l'opportunité de\npareilles éditions n'est pas contestable. On sait combien de problèmes, en\napparence insolubles, les partitions originales de Bach et de ses contempo-\nrains soulèvent pour le lecteur insuffisamment initié aux œuvres de ces\nmaîtres. Non seulement les indications de mouvements et de nuances y font\ngénéralement défaut, mais une partie essentielle de l'instrumentation n'est\njamais exprimée par la notation musicale et reste totalement livrée à l'inter-\nprétation individuelle : nous voulons parler de la partie d'orgue ou de\nclavecin, destinée à compléter l'harmonie de la basse-continue aux endroits\noù les parties supérieures de l'orchestre laissent des vides.\n   » Pas plus que l'investigation historique, continue-t-il, la tradition ne\nnous aide efficacement à écarter les incertitudes provenant de cette notation\nsommaire. Au reste, en ce qui concerne l'exécution des compositions de\nBach, toute tradition est depuis longtemps éteinte.\n   » Moins heureux que son glorieux émule Hœndel, dont les oratorios\nforment, depuis près de deux siècles, le grand répertoire musical de la\nnation anglaise, le sublime cantor de Leipzig, en tant que compositeur de\nmusique vocale, n'eut de son vivant qu'une célébrité fort restreinte dans son\npropre pays. Sur le théâtre même de sa prodigieuse activité, dans son église\nde la Thomasschule, à Leipzig, ses grandes compositions religieuses tom-\nbèrent dans l'oubli à la seconde génération. Mozart et Beethoven, grands\nadmirateurs de Haendel, ne connaissaient de Bach que le Clavecin bien\ntempéré.\n   » Heureusement, les partitions elles-mêmes, telles que les maîtres nous\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                  LA PASSION SELON SAINT MATHIEU                        203\n\n\n\nles ont laissées, livrent leur secret à qui les interroge assidûment. Le musi-\ncien familiarisé de longue date avec les particularités de l'art ancien n'est\npas embarrassé pour suppléer aux omissions du document écrit. Les grada-\ntions de vitesse et d'intensité lui sont données par la contexture mélodique\net rythmique du morceau, par la structure des périodes musicales, par le\nsens des textes chantés. Le remplissage harmonique est implicitement\ncontenu dans la mélodie unie à la basse, alors même que celle-ci ne porte\npas de chiffre. Il en est de ces partitions comme des textes arabes ou\nhébreux écrits sans voyelles et néanmoins parfaitement lus et compris par\nceux qui savent bien la langue.\n   » La conséquence de ce qui précède, c'est que, pour se produire aujour-\nd'hui soit au concert, soit à l'église, les compositions de l'ancienne école\nnécessitent l'intervention active d'un musicien compétent, qui se constitue\nle représentant de l'auteur, son interprète chargé de réaliser l'œuvre dans\nson ensemble et d'en règler tous les détails d'exécution non fixés par l'écri-\nture. Ce rôle m'est échu tout naturellement dans mon pays, il y a vingt-six\nans, lorsque, appelé à la direction du Conservatoire de Bruxelles, j'ai entre-\npris d'initier mes compatriotes à la grande musique religieuse de Bach,\nl'objet de mes constantes études depuis mon adolescence. Pendant ce long\nespace de temps, j'ai eu la joie de faire entendre, dans leur instrumentation\noriginale, quelques-unes des plus belles cantates d'église, l'Oratorio de Noël,\nle Magnificat, la Grand'Messe, et enfin, l'hiver passé, la Passion selon saint\nMathieu, partition incomparable qui est en musique ce qu'est dans la litté-\nrature la Divine Comédie de l'Alighieri, la création la plus merveilleuse du\n génie chrétien ».\n   Gevaert dit dans sa préface : « J'ai eu la joie de faire entendre dans leur\ninstrumentation originale quelques-unes des plus belles cantates d'église,\nl'Oratorio de Noël, le Magnificat, la Grand'Messe, la Passion selon saint\nMathieu ». Comment! dira le lecteur, on a donc fait entendre parfois\nces chefs-d'œuvre dans une autre instrumentation que l'originale ?\nL'auteur du Clavecin bien tempéré, du concerto pour deux violons, de celui\npour trois clavecins; l'auteur des Suites, des cantates, des Passions, le\nchef d'orchestre du prince d'Anhalt-Koethen, le cantor de la Thomasschule\nne savait donc pas orchestrer lui-même ses œuvres, œuvres où à une inven-\ntion mélodique et harmonique étonnantes s'allient une profondeur de senti-\n ment, une élévation de pensée et un art polyphonique qui n'ont jamais été\n atteints ? Il en est ainsi. Cette manie de corriger, de retravailler, de\ncompléter les œuvres de Haendel et ensuite celles de Bach ne date pas d'hier.\n Elle s'est perpétuée en Allemagne jusqu'à nos jours.\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": " 204                                  DURENDAL\n\n\n\n   La chose est relativement peu connue, elle est intéressante à connaître,\ncar elle aussi a sa petite évolution qui n'est pas terminée encore. J'essaierai\nde la narrer ici le plus brièvement possible, pour en tirer la moralité qui\ns'impose.\n   C'est à Jean-Adam Hiller, ou Hueler, le père de l'opérette allemande,\nque revient l'honneur d'avoir été le véritable propagateur des grandes\nœuvres vocales de Haendel dans l'Allemagne du Nord.\n   Né près de Gorlitz en 1728, Hiller fit son apprentissage musical à Dresde.\nIl suivit ensuite un cours de droit à l'université de Leipzig. Mais l'amour\nde la musique l'emportant sur celui des sciences, il s'y consacra tout à fait,\nmalgré ses luttes constantes contre l'adversité et la misère. Adam Hiller\nétait une nature douée d'une énergie peu commune et d'une ouverture\nd'esprit remarquable. Son activité était étonnante. Il publia à Leipzig un\njournal d'art très apprécié; quelque temps après, il fonda une école de\nchant, gratuite, d'où sont sortis quelques cantatrices et chanteurs qui\n acquirent une grande réputation (1).\n   Comme ce n'est pas une biographie de Hiller que nous traçons ici, force\nnous est d'arriver de suite à une époque importante de sa vie. C'est en 1781\nque Hiller conçut le projet de voyager avec ses élèves, pour organiser dans\nles villes principales de sa patrie de grandes auditions, à l'effet de faire con-\nnaître et apprécier celui qu'il admirait le plus : Haendel. Il organisa notam-\nment à Berlin, en 1786, une exécution du Messie avec texte italien, à\nlaquelle prirent part deux cents exécutants, et qui obtint un succès reten-\ntissant. En la même année eut lieu une audition de la même œuvre à\n Leipzig. En 1788 enfin, à Breslau, Van Swieten, un mécène viennois, ayant\n assisté à Berlin aux exécutions des œuvres de Haendel, conçut une vraie\n passion pour le créateur de l'Oratorio. Rentré chez lui, à Vienne, il n'eut\nrien de plus pressé que de s'occuper de l'organisation de cette sorte d'audi-\ntions. A cet effet, il s'adressa à Starzer et, peu après, à Vlozart, qui accepta\nde grand cœur une mission qu il croyait honorable pour lui. « Mais pour\nne pas troubler le public, dit Otto Jahn (2), par la sonorité de l'orchestre de\n Haendel, si différente de celle à laquelle ce public était habitué, on trouva\n utile d'en modifier l'instrumentation, se figurant agir ainsi dans l'esprit de\nHaendel lui-même ». Mozart s'attela à cette tâche avec ardeur. Il réinstru-\n menta en premier lieu Acis et Galathée, ensuite le Messie, qui fut exécuté à\nVienne en 1789; enfin, en 1790, l'auteur de la Flûte enchantée retravailla\n\n   (1) Nous citerons, entre autres, Corona Schroeter, qui devint l'amie de Goethe.\n   (2) Biographie de Mozart, tome II, page 399.\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                     LA PASSION       SELON     SAINT     MATHIEU                   205\n\n\nl'Ode à sainte Cécile et la Fête d'Alexandre. La nécessité de rajeunir l'orches-\ntration de Hasndel (1) était à cette époque chose parfaitement admise. A\npeine quelques voix isolées, çà et là, se firent-elles entendre pour protester\ncontre ces empiétements.\n    Hiller a cru devoir, dans son journal, Wöchenfliche Nachrichten, expliquer\nau public la raison qui l'obligeait à modifier les œuvres d'un compositeur\n qu'il admirait entre tous.\n    « On pourrait, écrit-il, par l'emploi des instruments à vent, emploi con-\nforme à la pratique de nos jours, ajouter maints embellissements aux composi-\n tions de Hasndel. Dans le Messie Hasndel ne semble avoir songé ni aux\n hautbois, ni aux flûtes, ni aux cors, instruments qui, dans les orches-\n tres d'aujourd'hui, ont acquis tant de qualités caractéristiques, qualités qui\n aident à rehausser et renforcer l'effet de l'ensemble. Naturellement je n'ai\n cessé de remarquer que cet emploi doit se faire avec beaucoup de réflexion\n et de discrétion ».\n    Malheureusement Hiller dépassa considérablement la limite qu'il s'était\n tracée de prime abord. Non seulement il fit des coupures dans les composi-\n tions de Hasndel, mais il y introduisit des modifications notables. Il avoue\n qu'il écrivit une partition toute nouvelle, à peu près comme Hœndel l'aurait\nfaite lui-même s'il l'avait écrite de nos jours (!)\n    L'amour de Hiller pour les œuvres de son idole était un amour péril-\n leux. Il rappelle le pavé de l'ours de la fable (2).\n    W.-A. Mozart, cela va sans dire, procéda avec infiniment plus de goût et\n de discrétion. L'auteur du Requiem avait trop de génie et trop de respect\n pour le génie des autres, pour se permettre de remanier de la sorte des\n chefs-d'œuvre qui sont l'honneur de l'humanité.\n    Une orientation nous semble nécessaire à cette place.\n    Quand Hasndel et Bach apparurent sur la scène du monde (3), ils durent\n fatalement tenir compte de la tradition du passé instrumental. Ils ne pou-\n\n  (1) Si les œuvres vocales de Bach avaient été connues à cette époque on les aurait sou-\nmises à la même modification.\n   (2) Hiller dès 1789 succède à Doles, le disciple et le successeur de Sébastien Bach, au\nmême cantorat de la Thomasschule. Alors que Doles professait pour son maître une admira-\ntion sans bornes, Hiller, fanatique de Hœndel, semblait n'avoir qu'une estime fort médiocre\npour l'auteur du Clavecin bien tempéré. Bach l'a échappé belle ! Car sans doute il l'aurait\nétendu sur le lit de Procuste, tout comme son idole musicale. Néanmoins les œuvres vocales\nde Bach eussent été connues et répandues cinquante ans plus tôt, et Mendelssohn n'eût pas\neu l'insigne honneur de révéler au public musical de l'Allemagne, en 1829, la Passion\nselon saint Mathieu du grand Jean Sébastien.\n  (3) Nés tous les deux en la même année : en 1685.\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "  2o6                                     DURENDAL\n\n\n\nvaient que recueillir cet héritage tel quel, c'est-à-dire grossier, bien qu'en\n voie de formation.\n    Une partie de leur haute mission consistait précisément à s'assimiler ce\npassé à peine séculaire et à le développer de leur mieux. Ils ne pouvaient\ndonc pas remédier à eux seuls aux nombreux errements de la pratique\nmusicale, pas plus qu'aux imperfections de l'orchestration d'alors? Erre-\n ments et imperfections qui ne disparurent que graduellement, par l'effort\n de plusieurs générations de génies de premier ordre.\n   M. Gevaert signale deux de ces errements dans son avant-propos. Le\npremier consiste à négliger l'indication des mouvements et les nuances; le\n deuxième est celui du continuo, de la basse chiffrée qui donne à l'organiste et\nau claveciniste une si grande latitude dans l'accompagnement d'un récitatif,\n d'un air, d'une sonate (1).\n   Quant à l'orchestration, comme nous l'avons dit, elle était, au temps de\n Hœndel et de Bach, quasiment dans l'enfance, car, à part l'usage du conti-\nnuo, le style vocal pesait encore sur elle de tout son poids et il a fallu\nqu'un Gluck, qu'un Haydn, qu'un Mozart, qu'un Beethoven viennent suc-\ncessivement pour l'en affranchir complètement.\n    « L'instrumentation de cette période primitive, dit M. Gevaert (2), ne\nconnaît pas l'élément dramatique, le dialogue parlant des timbres, les muta-\ntions soudaines de la sonorité. Elle n'est au fond qu'une imitation de la poly-\nphonie vocale et des effets de l'orgue, les seuls modèles que l'art du XVIIe siècle\nait légués aux créateur du nouvel art...\n    » Dans l'accompagnement des solos de chant, le programme instrumental\nadopté au début du morceau se poursuit imperturbablement jusqu'au bout :\non dirait un mélange des registres du récit. Les nuances écrites se bornent\nà deux : le parte et le piano en écho, souvenirs du clavier d'écho des anciennes\norgues !\n      En somme, l'orchestration de l'ancienne période classique est à celle de\nBeethoven ce que la polychromie des statues antiques est à la peinture de\nRubens. Son but esthétique se réduit à donner un éclat plus vif aux lignes\nmélodiques, plus de séduction à leurs entrelacements ».\n   L'année de la mort de S. Bach (1750) constitue en quelque sorte la ligne\nfictive de démarcation entre la première période du clacissisme musical\n\n   (1) Cette lacune n'a pas tout à fait échappé à l'œil vigilant de S. Bach. A. preuve ses\nSonates pour violon et clavecin, où la partie du clavecin est traitée en style contrepointé\n(durchgefuhrt), de façon à ne rien laisser au hasard de l'interprétation malhabile d'un\nclaveciniste de rencontre.\n  (2) Cours méthodique d'Orchestration,   page 317.\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                    LA PASSION       SELON      SAINT    MATHIEU                    207\n\n\n\nallemand et la deuxième période de ce même clacissisme. Un renouveau\ns'annonce de toutes parts. Le sud comme le nord s'agitent fébrilement.\nUne nouvelle évolution qui devait aboutir à Beethoven s'affirme. Le mysti-\ncisme religieux pâlit, s'efface, se voit obligé de céder le pas aux préoccu-\npations mondaines. Les esprits tendent, inconsciemment ou non, vers\nun nouvel idéal d'art. C'est un courant d'idées qui veulent prendre\ncorps. Ce courant entraîne dans sa course vertigineuse ceux mêmes qui\ntentent de s'y opposer ou de revenir en arrière.\n   Tel est le spectacle curieux que nous offre la fin du XVIIIe siècle.\n   Une nouvelle ère artistique vient de s'ouvrir. Philippe-Emmanuel,\nle fils de Sébastien Bach, et Haydn en sont l'aube, Gluck et Mozart\nle matin. Grâce au père de la symphonie, à l'auteur d'Armide et à celui\nde Don Juan, les instruments s'individualisent, les esprits orchestraux se\nréveillent, le style instrumental s'affranchit enfin de la domination du style\nvocal et obtient un rang analogue à ce dernier. L'orchestre ne se\nborne plus à soutenir avec plus ou moins d'éclat les voix. Il parle sa langue,\npossède une éloquence propre, aussi expressive que celle du style vocal,\nquoique plus indéterminée, plus vague, plus mystérieuse.\n  Ces nouveautés durent vivement frapper les esprits en éveil de cette\népoque. On comprend leur curiosité, leur emballement pour cet art si\ndistinct de l'ancien.\n  Faut-il s'étonner après cela qu'un Hiller ait subi l'influence et le\ncharme d'un art si brillant, lui, un pur produit de son époque. En ce qui\nconcerne Mozart, la chose est plus compréhensible encore, car il était l'un\ndes créateurs de cet art.\n  D'ailleurs, n'oublions pas que le XVIIIe siècle n'avait d'yeux que pour son\nidéal. Il n'admettait rien en dehors de lui. Cette époque avait un canon du\nbeau, un criterium d'art, qui excluait l'éclectisme. En ce temps on s'avisait\nde corriger la nature. On n'avait pas la moindre idée des beautés de l'art\ngothique. On ne considérait Shakespeare que comme un barbare du\ngénie (1).\n  Et puis, à cette époque on avait, en ce qui concerne la propriété artistique,\ndes idées différentes des nôtres. Nous sommes plus chatouilleux à cet\négard (2). Ajoutons enfin que cette époque ne pouvait pas avoir notre\n\n\n  (1) Corrigé, d'ailleurs, par Voltaire : Jules César refait et mis en bon français.\n  (2) Cela n'empêche que le pillage, le maquillage et la sophistication des œuvres géniales\nse manifestent de nos jours comme par le passé.\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "  208                                  DURENDAL\n\n\n\norientation historique, acquise depuis lors, par une longue série des travaux\nmusicologiques.\n   Les Bearbeitungen (1) d'un Joseph Starzer, d'un Hiller, d'un Mozart\ntrouvent donc amplement leur justification dans l'esprit de leur temps et\ncontribuent même à le caractériser.\n   Ce petit aperçu historique n'était pas, croyons-nous, sans un certain\nintérêt pour le lecteur profane, moins au courant des faits qui appar-\ntiennent au domaine spécial de la pratiqué et de la théorie musicales.\n\n                                                              LÉOPOLD W A L L N E R .\n\n\n\n\n  (1) Mot allemand qui n'a pas d'équivalent dans la langue l'rancaise. Par contre les Alle-\nmands ont dû emprunter au vocabulaire français les mots : transcription, arrangement,\nvariations, suite, etc.\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "   POUR UN ABANDONNÉ\n\n\nTu ne la verras plus, pauvre enfant, cette mère,\n— Ta mère — que la Mort t'a prise en t'oubliant ;\nTu ne la verras plus et son ombre légère\nNe viendra plus, le soir, baiser ton front dormant.\nTu ne la verras plus, à l'heure de l'aurore,\nVenir auprès de toi, le bonheur dans les yeux,\nA la place où, la veille, elle venait encore.\nQui dira maintenant des récits longs et vieux\nPour bercer ton sommeil ? Qui chantera, joyeuse,\nLes anciennes chansons que tu chérissais tant ?\nQui viendra t'enlever la larme soucieuse\nQui perle dans tes yeux quand tu n'es pas content ?\nQui te mènera voir au milieu des campagnes\nL es fleurs, les papillons et les beaux arbres verts ?\nEt qui te conduira, sur le haut des montagnes\nPar les chemins charmants grimpant à leur revers,\nPour te montrer, le soir, dans la plaine étendue,\nLe grand soleil pourpré qui s'éteint dans la nuit,\nEt te ramènera, quand l'aube est revenue,\nA l'endroit de la veille où sa splendeur reluit ?\n— Personne ! Auprès de toi, seule, la solitude\nRestera désormais et sa fidélité\nConsolera ton cœur, ainsi qu'une habitude\nQui, lorsque tu mourras, ne t'aurait pas quitté !\n\n                                         Comte D'ARSCHOT.\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "                           LES LIVRES\n\nLA P O É S I E :\n  L e R y t h m e d a n s la P o é s i e française, par P I E R R E DE BARNEVILLE\n(PERRIN).\n   « Ce petit essai n'a aucune prétention à l'originalité; les faits qu'il rappelle\nont été çà et là maintes fois exposés; les exemples qu'il cite sont connus;\nla matière qu'il traite, récemment remise à l'ordre du jour, a suscité de\nsavantes discussions. »\n   L'auteur nous évite, par cette préface, la peine d'écrire un épilogue qui\nne serait pas moins modeste. La largeur d'idées dont il fait preuve dans les\nquelques pages consacrées aux poètes d'aujourd'hui nous fait regretter\nqu'il ait dû nous, entretenir à leurs dépens de leurs nombreux prédéces-\nseurs. Sans doute sommes-nous d'accord avec lui pour nous contenter de\ntout rythme et toute rime qui nous charment l'oreille et pour admettre toute\nlicence qui ne la froisse, mais encore eût-il été agréable de voir M. de Bar-\nneville baser ses théories sur d'autres exemples que ceux de Verlaine ou de\nM. Fernand Gregh, dont les gazettes bien informées se sont suffisamment\nchargées de tenancer l'impertinence!\n\n  L e s Sensations, par LÉON BOCQUET (Paris, VANIER). P r e m i e r s v e r s ,\npar JACQUES ANDRÉ et MICHEL MERYS (Paris, VANIER).\n  Ces deux livres sont mal écrits.\n\n   P o è m e s en prose, par GABRIELLE DE LAUTREC. (Paris, VANIER).\n  Vous connaissez Sallage Ornudac et Léon Souguenet? Voici des pages\nbaroques ou délicieuses qui certes leur plairaient. Tour à tour héroïque,\nlégendaire, philosophe ou gamin, M. de Lautrec traverse la vie, une badine\nà la main, déjouant ses combinaisons, interprétant son sens occulte.\n  Qu'il décrive les voyageurs de Lybie, la grâce chétive des Watteau ou\nM. House aux trapèzes de sa bibliothèque, sa langue chaleureuse, exquise\nou satirique nous charmera. C'est un petit Poe français.\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "                                  LES     LIVRES                         211\n\n\n\n  L a M a i s o n d'exil, par EDMOND PILON (Société du Mercure de France).\n                          Avec ses fleurs, avec ses lierres.\n                          Avec son toit dans le matin,\n\nvoici près du canal la maison brillant au soleil. Elle est au milieu de la\nprairie, séparée du bois par une porte basse à barre lourde, et les glycines\nparfument son balcon. Tout y est joie et gaîté. On y entend les rires de la\nfiancée et les cris des mésanges bleues. Il doit y avoir aux branches des\ncerises écarlates.\n   Et de l'aube au soir, à la clarté des volets brusquement ouverts ou à la\ndouceur des lampes, ce sont délicieuses chansons d'amour, de bonheur et\nde paix, de bonnes chansons plus colorées, faisant songer aux Heures claires\nde Verhaeren, et à une matinée de mai, aubépines en fleurs.\n\n                    Les pages en sont moins parfumées\n                    Que nos lèvres, et les chants\n                    En sont moins discrets et moins légers\n                    Que les jours à peine nés de nos vingt ans.\n                    Mais tout y vit selon Dieu même ;\n                    Les fleurs, nos cœurs et notre asile\n                    Tout s'y exalte et tout s'y aime\n                    Selon les âmes puériles\n                    Des roses, des oiseaux et de   nous-mêmes.\n\n    S o u r c e s v e r s le fleuve, par ROBERT DE SOUZA (Mercure de France).\n   On m'excusera de ne parler que de la forme de ce recueil de poèmes. Car\nsi les versets liminaires de la Bhagavad-Ghita semblent annoncer, au dire\nde M. P. Quillard, « que les chansons du poète prétendent à n'être point\nvaines et futiles et veulent exprimer un rêve de vie en même temps hautaine\net résignée où la pensée pure soit la seule action valable , je ne retrouve\nde ces intentions que peu de traces dans la série des légendes, des his-\ntoires de France et des descriptions héroïques qu'aucune idée commune ne\nrelie apparemment, et dont j'avoue saisir le sens avec peine parfois.\n   Mais si je ne devais pas m'attendre à découvrir chez M. de Souza une\nlogique translucide, du moins aurais-je été autorisé à fonder sur sa prosodie\nde belles espérances, si les calculs les plus sûrs ne se réduisaient souvent\nen cette matière aux hypothèses les plus hasardées.\n   Il avait écrit des études sur la poésie nouvelle, interwievé les petits maî-\ntres et tenté de résoudre les problèmes les plus complexes de la métrique.\nJ'espérais une langue harmonieuse, des vers chantants et faciles : on les\ncompare à des pages écrites en' langue étrangère.\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "  212                               DURENDAL\n\n\n\n   Je les trouve plutôt semblables à des traductions littérales, respectant\nl'inversion des accusatifs comme la longueur du vers, dont l'arbitraire dimen-\nsion trouverait de cette manière une justification plausible.\n   Naïve, archaïque, enluminée, cette gaucherie d'écriture nous charme\nlorsqu'elle interprète les chansons de gestes de telles Histoires de France,\n     elle ne suffit pas à nous lasser d'autres légendes ou récits comme La\nHuche, L'Embaumeur et Les Accordailles dont les trouvailles charmantes et\nles images délicieuses relèvent l'intérêt, mais elle devient insupportable\ndans les descriptions d'une nature sentimentale ou même philosophique.\n\n   La Cithare, par VALÈRE G I L L E (Paris, FISCHBACHER).\n   M. Valère Gille, l'un des derniers « Jeune Belgique », réunit en un\nvolume les vers qu'il publia depuis quelques années.\n   Après avoir savouré les douceurs mignardes, les pralines fondantes et\nla grâce exquise des princesses du Château des Merveilles, il s'est mis en\nquête d'une douceur plus sereine et d'une beauté plus pure. Les Muses qu'il\nvénère et dont il connaît tous les noms devaient le conduire aux rives de\nl'Attique, du côté des jardins d'Akademos, près des fontaines fréquentées\npar les nymphes et des montagnes où chasse Artémis.\n   Il nous en rappelle l'histoire, la légende et la mythologie et ravive en nos\nâmes l'idée — est-elle juste ou fausse, je l'ignore? — que nous nous faisons\nde l'Hellas depuis que la chantèrent Chénier, Hérédia ou Marc Legrand.\n   C'est près de ce dernier que se range M. Gille. Il excelle également\nà nous décrire en quelques vers, ciselés comme la coupe dont ils inter-\nprètent les reliefs et transparents comme l'atmosphère dont ils disent la\ndouceur, un bouclier aux incrustations champêtres, des coquillages, des\nfiguiers mûrs, un paysage au crépuscule :\n               Entends-tu dans la paix des campagnes la caille ?\n               Hélios a tourné vers l'ombre ses chevaux,\n               Les vaches aux pieds ronds reviennent des travaux;\n               Tout va bien, le chien veille et notre lait se caille.\n               Près du ruisseau qui rit dans son lit de rocaille\n               Et dont le vif argent fuit en mille écheveaux,\n               Viens sous l'orme, avec moi, goûter les vins nouveaux\n               En cadençant nos chants sur la lyre d'écaillé.\n\n  Mais ce délicat exercice de poète mineur devrait lui suffire. Plusieurs s'en\ncontentèrent qui ne l'ont regretté, et il est charmant de pouvoir rajeunir\nde la sorte les poètes de 1'Anthologie et leurs attributs préférés : le miel, les\nchèvres, les vignes, les pipeaux, les pavots, les gâteaux et les cuves.\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "                                LES   LIVRES                              213\n\n\n\n   A chanter en outre les batailles sanglantes, les foudres de Zeus ou les\ntrophées de Philippe, M. Gille risquerait de casser les cordes de sa cithare,\net ce serait vraiment dommage pour l'illustration de la langue française\nqu'il fut un des meilleurs à défendre chez nous.                 T H . B.\n\n\nLE    ROMAN        :\n\n  R E N É BOYLESVE : Sainte-Marie-des-Fleurs          (Paris, OLENDORFF).\n    Le cadre mélancolique et ardent que Venise offre à une intrigue d'amour\n tenta ces temps derniers plusieurs écrivains; M. Léon Daudet situa à\n l'ombre des glorieux palais mystérieux la dramatique et parfumée psycho-\nlogie de la Flamme et l'Ombre; M. René Boylesve, à son tour, a choisi la\nplage du Lido et le Grand-Canal frissonnant et berceur pour y dérouler la\npartie principale de la douce, chaste et simple idylle d'André et de Sainte-\nMarie-des-Fleurs.\n    Autant l'œuvre de M. Léon Daudet, — d'ailleurs âprement et magistrale-\nment brossée, — exhale les voluptés effrénées et maladives, autant celle de\nM. René Boylesve fleure bon la santé candide et honnête.\n    Nullité absolue d'intrigue; péripéties plutôt banales; dédain absolu des\nincidentes complications.\n    Mais c'est merveille, d'autant plus, de nous intéresser sans répit à ces\ndeux êtres de pureté et de loyauté qui, se rencontrant au hasard d'une\nflânerie de touristes, vivent une liaison où la physiologie n'a aucune part,\nmais que mène à travers des évolutions progressives intensément scrutées\nune psychologie amoureuse, dont la chasteté n'exclut point l'ardeur profonde\net vibrante.. .\n    Et quel style de simplicité harmonieuse, d'une sobriété de notation\nparfois excessive dans la description, mais qui, dans l'analyse des crises de\nsensibilité que traversent les deux amants, atteint souvent la maîtrise, par\nl'accord complet de l'expression et du fond intime de la pensée.\n    En somme, un livre de saine moralité et de belle écriture.      F. V.\n\n\nLE    THÉÂTRE          :\n\n  MAURICE BEAUBOURG : L e s      M e n o t t e s — pièce en trois actes (Paris,\nOLLENDORFF.)\n  Paul Debienne, homme politique déjà en ascension vers la gloire, aime\nMme de Treilles ; pour avoir décidé de proclamer cet amour à la face de\ntous, il est l'objet des reproches et des persécutions de sa famille et de ses\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": "   214                               DURENDAL\n\n\n\n amis; rien n'y fait, jusqu'au jour où le doute s'infiltre dans la tendresse\n  des deux amants et entame le roc de leur confiance réciproque. Et ils se\n quittent, * disant adieu à leur haut bonheur défunt ».\n    Au point de vue moral, on peut reprocher à M. Beaubourg de traiter trop\n dédaigneusement de conventions et de « menottes > des règles de vie hon-\n nête et des préceptes supérieurs de dignité. Il est trop commode vraiment\n d'ériger la passion en principe souverain et de maudire et de repousser tout\n ce qui lui fait obstacle !\n    Littérairement la pièce de M. Beaubourg est d'une belle et grave simpli-\n cité ; il se peut qu'elle manque de vie et de mouvement scéniques ; et peut-\n être ces trois actes ne sont-ils point suffisamment variés d'idées pour\n soutenir l'intérêt, mais à la lecture on savoure d'autant plus cette œuvre,\n où une psychologie solide et logique, une langue sobre, nerveuse, mar-\n telée, un développement méthodique et graduel de la pensée remplacent\n les habituels trucs et ficelles.\n\n   REMY DE GOURMONT : Le V i e u x Roi (Edition du Mercure de France).\n   Une assez spéciale intrigue d'amour et d'ambition réalisée dans le genre\nque fit prévaloir M. Maeterlinck. Plutôt poème que tragédie,— car l'intérêt\nscénique de l'œuvre, malgré la complication voulue d'un amour équivoque,\nm'échappe, — mais poème aux belles phrases rythmées, imagées et évoca-\ntives... Une jolie silhouette de page en son symbolisme d'amour en éclo-\nsion et un type hiératique et fatal de < Vieux Roi », dont le verbe, comme\ndu lointain, dit magnifiquement la mélancolie du Passé en face du Présent\nqui le trahit...\n\n  EDMOND STOULLIG : Les A n n a l e s d u T h é â t r e et de l a M u s i q u e\n(Paris, OLLENDORFF.)\n   Une « revue > du répertoire de tous les théâtres de Paris pendant l'année\n1896. Ouvrage de statistique plutôt que de critique. Des appréciations pour-\ntant sur les œuvres nouvelles, appréciations toujours dans le sens de la\ntradition et revêches aux nouveautés.\n  Préface de M. Claveau : recettes pour faire un bon comédien.               F . V.\n\nLA P H I L O S O P H I E :\n  P h y s i o l o g i e d e l ' A r t , par G. H I R T H . — Traduction de L U C I E N '\nARRÉAT (Paris, F . ALCAN).\n  Un livre touffu, très touffu, parfois un peu en broussailles. De la pre-\nmière partie, celle qui vérifie le mieux le titre de l'ouvrage, le traducteur ne\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "                                LES   LIVRES                             2l5\n\n\nnous a donné qu'un résumé, sous forme d'introduction. On y trouve d'in-\ntéressantes observations sur la vision binoculaire, la perspective solide, la\nfaculté mensuratrice de l'œil, notamment sur les illusions dans la mensu-\nration, etc.\n   Dans le corps de l'ouvrage M. Hirth entre dans le domaine de la psycho-\nlogie. Nous ne pourrions toujours louer la rigueur de son raisonnement ni\nla justesse de ses conclusions.\n   Il nous paraît exagérer de beaucoup les influences héréditaires. A l'en\ncroire « avec la disposition anatomique du système nerveux et la boîte\ncrânienne extensible, le nouveau-né reçoit en même temps, préformées à l'état\nd'agrégat des molécules cérébrales, et emporte avec lui dans la vie toutes\nles combinaisons électriques — (?) — qui, à la faveur d'une nutrition et d'un\nexercice normaux, font peu à peu de l'écorce cérébrale le siège de souvenirs\négaux ou analogues en force à ceux qui s'étaient développés chez les\nancêtres » (p. 20). Et il semble s'être attaché à cette théorie par le cœur\nplus que par la pensée.\n   « ... Mais j'avais pris surtout l'habitude d'expliquer par les apports diffé-\nrents de mes père et mère les contradictions d'apparence inconciliables rie ma\nnature; c'était là pour moi une consolation, sans laquelle j'aurais peut-être\nfini par ne plus voir clair en moi-même » (p. 17).\n   « ... nous nous tromperions en reconnaissant à notre tour, chez nos'\nenfants, nos traits et nos qualités tant acquises que reçues par héritage ?\nC'est là un degré de cloute où je ne puis décidément m'élever ! » (p. 18).\n   Ce n'est cependant pas par l'amour filial ou paternel qu'il faut trancher\ndes questions comme celle de l'hérédité; et ce n'est certes pas par l'évidence\ndes faits et la rigueur des déductions logiques, que l'on est arrivé à faire de\nl'écorce cérébrale de l'enfant « le siège de souvenirs égaux ou analogues en\nforce à ceux qui s'étaient développés chez les ancêtres » ou encore à penser\nque le poussin, au sortir de l'œuf, reconnaissant sa nourriture et la man-\ngeant, pourrait bien se figurer qu'il a déjà agi une fois ainsi (p. 19).\n   Il faut beaucoup d'imagination pour se convaincre de la transmission héré-\nditaire des combinaisons électriques! On retrouve quelques-unes de ces fan-\ntaisies scientifiques dans le livre de M. Hirth. Ce livre contient cependant\ndes aperçus qui ne manquent pas de valeur : citons une critique, très vive et\nassez juste, du génie-psychose de Lombroso.\n\n  HERCKENRATH      : P r o b l è m e s d'esthétique et de morale       (Paris,\nALCAN).\n  « Ce qui manque à notre conscience, c'est un appui et une règle sûre\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": "  2l6                              DURENDAL\n\n\n\ncomme la religion nous en fournissait (p. 94 ) ». Voilà comment le problème\nmoral se pose pour l'auteur. Pour se convaincre qu'il est loin d'en avoir\nla solution, il suffit de l'entendre nous dire qu'« il est impossible de prouver\naux hommes, en général, par raison démonstrative, qu'ils doivent faire le\nbien ». La morale n'est donc pas affaire de raison! Aussi M. Herckenrath\nparle-t-il de \" nos impulsions morales \".\n   La conduite morale, pour lui, est celle qui a pour but le bonheur d'au-\ntrui ; mais pas plus que ses devanciers, nombreux, il ne montre pourquoi\ncette conduite est morale, pourquoi elle s'impose à nous comme un devoir,\npourquoi on fait mal d'agir autrement.\n   Non, M. Herckenrath n'a pas rapporté de ses méditations » cet appui\net cette règle sûre, comme la religion nous en fournissait ! »\n   Quant à ses considérations sur l'esthétique, elles contiennent des\nremarques originales, mais souvent arbitraires et dénuées de tout fonde-\nment objectif.                                                          M. B.\n\n  R e v u e N é o - S c h o l a s t i q u e (Louvain, rue des Flamands, I).\n  Sommaire du numéro de février :\n  1. D. MERCIER. — Là Philosophie de Herbert Spencer.\n  2. E. DESCAMP. — La Science de l'Ordre (Essai d'harmologie).\n  3. L. D E LANTSHEERE. — L'Évolution moderne du Droit naturel.\n  4. A. THIÉRY. — Was soll Wundt für uns sein?\n  5. M. D E W U L F . — Les Récents Travaux sur l'histoire de la Philosophie\nmédiévale.\n  6. Comptes rendus.\n\nL'ESTHÉTIQUE :\n  D u Rôle des B e a u x - A r t s dans l'instruction et l ' é d u c a t i o n , par\nI. KREKELBERG (Tournai, DECALONNE).\n   Cette brochure révèle, chez son auteur, une louable tendance à opposer\n « une éducation plus franchement et plus complètement idéale à l'action\ndégradante du positivisme contemporain ».\n   Dans la formation de la jeunesse, l'auteur le dit fort bien, l'Art est trop\nsouvent condamné \" au rang de Cendrillon \" ; on pétrit ainsi de bons petits\nutilitaires, à l'âpre mâchoire conquérante, mais à qui font totalement défaut\nles hautes conceptions désintéressées qui donnent seules une valeur à la vie\net une noblesse à l'homme.\n   M. Krekelberg préconise la culture du beau en toutes ses manifestations :\nle beau littéraire, le beau musical, le beau pictural.\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "                                       LES LIVRES                                       217\n\n\n   C'est un superbe programme, mais qui est à réaliser tout entier; et à\nen juger par la façon mécanique et routinière dont est encore enseigné le\nbeau littéraire, — au moyen d'une série de conventions stéréotypées que l'on\na érigées en dogmes — il faudra du temps avant qu'on en arrive à une édu-\ncation complète, harmonique, raisonnée, par la Beauté sous ses diverses\nmanifestations.\n   M. Krekelberg, quoique préfet d'humanités, veut bien reconnaître que\nl'enseignement actuel n'incarne point encore l'intangible perfection.\n   C'est d'une louable sincérité; il en faut féliciter M. Krekelberg, tout\nautant que des excellents projets de réforme que sa brochure met en avant.\n                                                                   F. V.\nLA CRITIQUE :\n\n  D i c t i o n n a i r e m a n u e l i l l u s t r é des É c r i v a i n s et des Littératures\npar C H . G I D E L et FRÉDÉRIC LOBÉE. (Paris, COLIN.)\n   Livre utile, parce que très complet et très renseigné sur le côté histo-\nrique des littératures : dates, œuvres, écoles.\n   On pourrait chicaner les auteurs sur leurs appréciations littéraires, tou-\njours trop vagues et souvent erronnées.\n  Mais il s'agit d'un dictionnaire et non d'un traité de critique, et le livre\nde MM. Ch. Gidel et Frédéric Lobée, destiné à renseigner sommairement et\nrapidement sur l'art et la littérature, répond fort convenablement à son\nbut.\n\n  A n t h o l o g i e d'auteurs français e t d'auteurs b e l g e s (2 volumes),\npar FERDINAND L O I S E . — Tableau de la littérature française (1 vol.)\n(Bruxelles, Librairie CASTAIGNE).\n   M. Loise est un historien littéraire, d'érudition très sûre et de goût très\nlarge.\n   S'il professe des opinions personnelles d'une grande netteté, il comprend,\nd'autre part, que des appréciations divergentes des siennes se peuvent\nlégitimer.\n   Et rassemblant une anthologie d'écrivrains à l'usage de l'enseignement,\nil a su faire une œuvre d'impartial et louable éclectisme.\n   Si l'on en excepte quelques pièces, — sur lesquelles l'acrobatie des\nanalystes s'est par trop séculairement exercée — l'œuvre de M. Loise\nprésente en raccourci ce qu'il y eut de meilleur dans les successives incarna-\ntions des Lettres françaises : les classiques ont dans l'Anthologie la large\npart méritée, mais les modernes, de Hugo à Verlaine — sans en excepter les\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": " 218                                   DURENDAL\n\n\n\nmeilleurs écrivains de la Jeune Belgique — y sont représentés de leur côté par\ndes fragments d'un choix judicieux.\n    Un « tableau », contenant de brèves mais complètes notices sur les\ndifférents auteurs cités dans {'Anthologie, complète heureusement celle-ci.\nCes biographies révèlent mieux qu'un homme bien informé, un critique\nsagace qui, par de-là les disputes d'écoles, découvre, en toute oeuvre, les\nreflets d'éternelle beauté qui en font la valeur et la perennité esthétiques.\n   Les deux manuels de M. Loise réalisent, à l'égal tout au moins des\nModèles français du R. P . Procès, ce qu'on est en droit d'exiger de livres qui\nont la prétention de guider la jeunesse dans l'étude et la découverte de la\nlittérature.\n   A ce titre, il serait à souhaiter que notre enseignement moyen, et notam-\nment ceux des collèges épiscopaux où sévissent encore les Nyssen, les\nDelaporte et autres raseurs du parti-pris, adoptassent l'Anthologie de\nM. Loise qui est à la fois une œuvre de bonne foi et une œuvre de haut\ngoût.                                                                 F.V.\n\nLA B I B L I O G R A P H I E          :\n                                                     t\n\n\n  PATERNE BERRICHON    : La V i e de J e a n - A r t h u r Rimbaud' (Paris,\nSociété du Mercure de France).\n\n                  Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;\n                  Mon paletot aussi devenait idéal.\n                  J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal.\n                  Oh ! là là, que d'amours splendides j'ai vécues !\n\n                  Mon unique culotte avait un large trou.\n                  Petit Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course\n                  Des rimes. Mon auberge était à la Grande Ourse,\n                  Mes étoiles au ciel avaient un doux froufrou ;\n\n                  Et je les écoutais, assis au bord des routes,\n                  Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes\n                  De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ,\n\n                  Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,\n                  Comme des lyres je tirais les élastiques\n                  De mes souliers blessés, un pied contre mon cœur '\n              I\n\n  Ainsi chanta Jean-Arthur Rimbaud, — et ce chant paraît bien être le\npoème de sa propre vie, où le rêve pur se mêla aux réalités avilissantes :\ncapricieux et fantasque gavroche, marqué du signe de Saturne, perpétuelle-\nment poussé par le désir d'être ailleurs, qui fut successivement, à travers\nson existence aventureuse, soldat communard, engagé carliste, contrôleur\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "                                LES   LIVRES                            219\n\n\n\nde cirque, marchand abyssin, et qui dans sa fièvre d'action oublia trop qu'il\nétait créé pour être un original et pénétrant poète — l'émule de Verlaine.\n   M. Paterne Berrichon raconte les lamentables odyssées de Rimbaud avec\nune attendrie et indulgente pitié... Son livre prend même des allures de\nplaidoyer quand il s'agit de disculper à la fois Verlaine et Rimbaud\nd'erreurs de sensibilité sur lesquelles nous voulons glisser... L'impartiale\nhistoire, enregistrant des faits, ne trouverait peut-être point son compte\naux affirmations généreuses de M. Berrichon... Mais la controverse n'a plus\nqu'un intérêt rétrospectif. Verlaine et Rimbaud furent deux lamentables\nêtres de faiblesse et de fantaisie, mais leur œuvre reste ; elle seule importe\nen somme ; à côté de la statue du maître de Sagesse, la critique peut admettre\nle petit buste, pensif et ironique, du poète du Bateau Ivre.\n  P a u l V e r l a i n e et s e s Contemporains, par un Témoin impartial\n(Paris, Bibliothèque de l'Association.)\n  Un recueil d'appréciations sur Verlaine, fort sagacement choisies ; et à\ncôté de ces documents une partie personnelle, fort intéressante, qui prétend\nrectifier et mettre au point certains côtés fâcheux de la légende du Pauvre\nLélian ». A cet égard on peut reprocher à l'auteur un excès de zèle indul-\ngent et de ne point rester toujours le témoin impartial qu'il prétend être.\n                                                                    F. V.\nDIVERS :\n   P a u l \"Verlaine; s e s portraits, par F. A. CAZALS (Bibliothèque de\nl'Association).\n   Le Tout Verlaine en dessins, portaits, croquis — depuis le lycéen gouail-\nleur, jusqu'au tragique et claudicant pensionnaire de l'hôpital Broussais, en\npassant par le dandy parnassien, le flâneur de Londres et l'errant fatal des\ngrandes routes... Et pour clore la plaquette, le pauvre Lélian sur son lit de\nmort, sa pauvre tête ravagée enfoncée dans la blancheur de l'oreiller\net l'immortelle \"espérance d'un grand crucifix lui barrant la poitrine.\n   Ce si vivant souvenir du grand mort a sa place dans la bibliothèque de\ntous ceux qui aimèrent Verlaine.\n  L e P a y s a n , par E R N E S T PERIER (Bruxelles, LARCIER).\n  Que la discussion des questions juridiques et sociales ne perd rien à être\nprésentée sous une forme littéraire impeccable et imagée, l'opuscule\nde M. Ernest Perier en est la preuve.\n  Les réformes que réclame la condition précaire du paysan sont pré-\nsentées ici avec une netteté toute scientifique ; mais le sociologue, chez\nM. Ernest Perier, n'a su ni voulu imposer silence à l'artiste, et celui-ci, en\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": " 220                              DURENDAL\n\n\n\nce style doux, mélancolique, évocateur — le style de cette petite sensitive\nde Colombine qui charma tant nos adolescences du temps déjà de l'Etudiant\n— a dressé l'énigmatique et résignée silhouette du paysan en un cadre d'une\ntouchante et rêveuse poésie.\n  Œuvre d'un avocat lettré, où l'Art autant que le Droit plaident pour\nl'homme de la glèbe !\n  PAUL MUSSCHE : E n s o u v e n i r — N o t e ssur H a l (Gand, A. SIBLER).\n   Nos lecteurs ont pu admirer ici même la souplesse, la spontanéité, l'élé-\nvation du talent de l'auteur. Poète, il nous a donné quelques-unes des\nnaïves chansons de sa jeune âme.\n   La plaquette : En souvenir, est écrite en prose, mais en une prose toute\ndébordante de poésie. J'aime ces pages pour la délicatesse de l'écriture qui\nen enrobe la pensée, la fraîcheur des sentiments qu'elles expriment, la can-\ndeur naïve qu'elles dénotent chez l'auteur et surtout pour l'enthousiasme\ndont elles sont imprégnées.\n   Oh ! l'enthousiasme de la jeunesse, c'est la joie de ma vie ! Oui, je les\naime ces âmes des jeunes, âmes charmantes, enivrées d'idéal, toutes palpi-\ntantes de poésie, ces âmes qu'un rien : le baiser d'un rayon de soleil, le\ngazouillis d'un oiseau, le frémissement d'une feuille, le bourdonnement d'une\nabeille, l'ondulation d'une vague, le sourire d'une fleur font frissonner.\nLeur cœur est une lyre dont les cordes vibrent en une symphonie éternelle.\n  Je les aime pour l'élévation et la noblesse de leur esprit. Je les aime pour\nle bien qu'ils nous font. Je leur suis reconnaissant de ce qu'il nous font\noublier les vilénies de ce monde vulgaire, nous enlèvent sur les ailes de\nleurs douces chansons jusqu'aux régions sereines de la Beauté et nous\nconsolent des tristesses d'en-bas, en nous hissant sur les sommets d'un art\ntout idéaliste.\n   Chantez ! poètes chrétiens. Chantez ! âmes jeunes et charmantes. Ch\ntez encore ! Chantez toujours ! Enivrez-nous de printemps et de ciel bleu.\nRéchauffez nos âmes au contact de vos âmes. Vos accents inspirés nous\nrajeunissent le cœur. Quand nous les entendons, il nous semble que nous\navons vos vingt ans, que nous sommes jeunes encore. Chantez la nature,\nmais surtout exaltez la Beauté essentielle, en nous en montrant les reflets\ndans les belles créatures et unissez nos âmes à Dieu, principe et fin de\ntoute beauté créée.                                    L'abbé H. M Œ L L E R .\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": "                              LES   LIVRES                        221\n\n\n\n\n                 VIENT        DE     PARAITRE :\n\n\n\nEssais de. Critique Catholique\n                                    PAR\n\n\n            FIRMIN        VAN DEN BOSCH\n\n   LES GONCOURT — EMILE ZOLA — FLAUBERT —              SAINTE-BEUVE\n             THÉOPHILE GAUTHIER — MAURICE BARRÈS\nMonseigneur D'HULST — DRUMONT — LAMARTINE — J.-K.             HUYSMANS\n                   E.   HELLO — PAUL        VERLAINE\n       LA JEUNESSE DE DEMAIN — LA REVANCHE DE L'IDÉAL\n               MAX WALLER — EUGÈNE             DEMOLDER\n     GODEFROID KURTH — LÉON D E MONGE — EDMOND PlCARD\n  GUILLAUME VERSPEYEN — CAMILLE            LEMONNIER — JEAN   CASIER\n\n\n\n                        Gand, A. SIFFER,     Éditeur\n\n\n\n\n   Ce livre de notre ami et collaborateur nous arrive trop tard\npour pouvoir en donner un aperçu sérieux. Nous réservons\ncette étude au prochain numéro. Mais nous ne voulons pas\nattendre pour le recommander à l'attention de nos lecteurs.\nCeux-ci nous ont prié maintes fois de leur renseigner un livre de\ncritique catholique, bien [conçu et finement écrit, assez com-\nplet pour les initier au mouvement littéraire moderne. Ce livre\nle voici. C'est l'idéal du genre. C'est l'œuvre d'un penseur, d'un\nartiste et d'un chrétien. Nous espérons que le public catholique\nlui fera l'accueil qu'il mérite.\n   Notre éditeur, M. E D . LYON-CLAESEN, se charge d'envoyer le\nlivre à tous nos abonnés qui lui en feraient la demande. (Prix\ndu volume : fr. 3.50.)\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "                          LES REVUES\n\n\n   LA REVUE GÉNÉRALE : M. Arnold Goffin continue ses attachantes\nétudes d'art; il termine ainsi ses impressions sur le Campo-Santo de Pise :\n   « Nobles galeries où l'on erre en rêvant parmi les sépultures grecques,\nles sarcophages romains, les statues italiennes de tous les âges; cimetière\noù l'art funéraire de chaque époque paraît avoir laissé un memento; silen-\ncieux enclos dont la terre sacrée nourrit les fleurs exquises et les sombres\ncyprès qui achèvent de leur beauté vivante la délicate beauté sculptée des\narcades.\n   » On ne songe guère ici aux savantes joutes des érudits et des exégètes\nde l'esthétique ! On s'abandonne au prestige indicible du lieu, à la magnifi-\ncence des fresques et des marbres sur lesquels le soleil fait rejaillir les\nrayonnements magnétiques de sa lumière, à toutes les suggestions de ce\ndécor à la fois radieux et sépulcral.\n   » On tente de déchiffrer une épitaphe à demi effacée, la naïve légende\nd'une peinture disparue, et l'on pense avec respect et gratitude aux hommes\nbien inférieurs à nous — qui l'ignore ? — dont la volonté héréditaire éleva et\nparfit cet édifice : magistrats de la Cité, maîtres de l'Œuvre, architectes,\npeintres, sculpteurs, — artisans de la Beauté ! — qui mirent leurs forces\npersévérantes et leurs talents pour mener à fin une telle entreprise !\n\n  LA QUINZAINE : L'Education pour la Vie, par Georges Fonsegrive :\n  « Viser, sans plus, à faire un chrétien, un homme religieux de cœur et\nde pensée, ne serait pas suffisant... N'existe-t-il pas d'excellents chrétiens,\nde bons jeunes gens très pieux, et qui ne savent pas vivre ? . . . En deman-\ndant que l'éducation fasse de l'enfant un candidat à la vie complète, indivi-\nduelle, sociale, religieuse, nous lui demandons d'en faire un chrétien, non\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "                                 LES   REVUES                              223\n\n\n\npas un simple dévot qui ne sait que suivre les offices et réciter les prières,\nmais un vrai chrétien qui, à ce titre, ne s'enferme pas en des chapelles de\nconfréries, mais qui, après avoir adoré, muni, par la prière du secours\ndivin, va faire rayonner sa vie dans tous les domaines où il lui est légitime\nde la répandre et de la montrer.. . La vie, don de Dieu, vaut qu'on la vive\net qu'on la respecte et qu'on la fasse respecter. Donc, pas de fausse humi-\nlité. Après avoir adoré le Père céleste, relevons-nous et redressons-nous\ndans une légitime fierté. Inspirons à nos enfants la fierté d'être hommes,\nd'être fils de Dieu. Ainsi naît le sentiment de la dignité. Et on n'a pas à\ncraindre alors la lâcheté devant les hommes, devant le travail ou le\nmalheur. Le sentiment de la dignité personnelle doit être à la base de\nl'éducation. »\n\n  L E MERCURE D E FRANCE : Une série de Nouveaux Masques, par\nRemy de Gourmont, parmi lesquels celui de Max Elskamp :\n\n   « Il y a des traces d'obscurité spontanée dans la poésie de Max Elskamp\net aussi des traces de préciosité : l'expression qui est toujours originale l'est\nparfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites la pureté est délicieuse,\nnuancée comme un humide ciel flamand, transparente comme l'air du\nsoir au-dessus des dunes et des canaux; dans toutes, on a l'impression\nd'une constante recherche d'art, d'une passion charmante pour les nouvelles\nmanières de dire l'éternelle vie.\n   » On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de\nfruits qu'il nous offre, dorés « par un printemps très doux » et boire au puits\nqu'il a creusé et d'où jaillissent « des eaux heureuses », des eaux fraîches et\npleines d'amour. On mangera et on boira de la grâce et de la tendresse. »\n\n\n  LA R E V U E BLANCHE : Qu'est-ce que l'Art?             par le comte Léon\nTolstoï :\n\n     Evoquer en soi-même une sensation déjà ressentie et, après l'avoir\névoquée, la transmettre au moyen de mouvements, de lignes, de couleurs,\nde sons ou de formes exprimées par des paroles, de telle sorte que d'autres\npersonnes ressentent la même sensation, telle est la condition de l'Art.\n   » L'Art est l'activité humaine grâce à laquelle une personne peut, volon-\ntairement et au moyen de certains signes extérieurs, communiquer à\nd'autres les sensations qu'elle a expérimentées elle-même, de telle sorte\nque ces autres personnes en soient possédées au point de les expérimenter à\nleur tour.\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": " 224                              DURENDAL\n\n\n\n     L'Art n'est point, comme prétendent les métaphysiciens, la manifesta-\ntion de quelque mystérieuse idée de beauté ou de Dieu; ce n'est pas, comme\ndisent les physiologistes de l'école esthétique, un jeu dans lequel l'homme\nprojette son excédent d'énergie accumulée; ce n'est pas non plus l'expres-\nsion des émotions humaines par des signes externes ni la production\nd'objets agréables, et surtout ce n'est pas du plaisir, mais c'est un moyen\nd'union entre les hommes, les associant dans des sentiments identiques,\nc'est l'élément indispensable pour la vie et le progrès vers le bien-être des\nindividus et de l'humanité.\n\n   L'ERMITAGE : De la chronique des théâtres de Jacques des Gachons\net à propos du drame social de M. Octave Mirbeau, Les Mauvais Bergers :\n   « M. Octave Mirbeau a l'esprit tourné autrement que celui de M. Henri\nRochefort. Plus de grelots, des glas ! Il ne pleut plus des mots, mais du\nvitriol tout pur. L'un est le chat, velours et griffes mêlés; l'autre le chien\nde garde qui mord sans prévenir... Il ne travaille pas dans le même chan-\ntier. Le domaine de M. Rochefort est l'Etat français; il lui arrive même,\nau joli vieillard, de chasser sur les terres d'Europe. M. Mirbeau s'attaque\nsurtout au gibier littéraire et artistique; il courre le snobisme et pourfend\nles grosses gloires en baudruche... Tous deux écrivent en bon français. Le\npremier est peut-être trop léger, le second trop massif. Aussi voyez ce qui\narrive quand ils abordent le théâtre : M. Rochefort fait des vaudevilles,\nM. Octave Mirbeau un grand drame. Mais ce ne sont pas des auteurs\ndramatiques. Ils perdent sur la scène tout leur piquant, tout leur sel, toute leur\npuissance. Monsieur Mirbeau, connaissez-vous le Mariage de Figaro ? Cette\ncomédie a fait une besogne dont sont incapables vos héros sanguinaires. La\nhaine est répugnante : elle n'a pas la justice au fond de ses actions, mais\nune sorte de jalousie farouche. La haine est un mauvais cheval de bataille,\nil a le sabot solide, mais il dépasse toujours son but. Il est bête. Au moment\noù il devrait se modérer et caracoler noblement il s'emballe et rue, et voilà\nqu'il renverse ses amis et sa propre œuvre ébauchée. Il est bête.\n\n  L E SPECTATEUR CATHOLIQUE : Trois poèmes mystiques d'Oli-\nvier-Georges Destrée : Sainte Dorothée de Cappados, Sainte Rose de Viterbe,\nSaint Jean-Gualbert Visdonimi :\n\n     Jean-Gualbert comprit alors que sa vie passée, toute cette journée et\ncette incomparable et séduisante vision de Florence n'avaient été qu'une\népreuve, et qu'il n'était point au monde de plus grand amour et de plus\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "                                   LES REVUES                              22\n\n\n\nnoble vie que celle de ces contemplatifs qui, dédaignés du plus grand\nnombre, renonçant à tout bien terrestre, priaient, intercesseurs perpétuels,\npour le monde, protecteurs et soutiens des pays où s'élevaient leurs cloîtres.\nEt comme il avait l'âme héroïque, assoiffée d'amour et de dévouement, son\nchoix fut fait sur le champ, et c'est pourquoi, retraversant la place, il\npoussa d'une main ferme la porte de ce couvent de San-Miniato, qu'il ne\ndevait quitter dès lors que pour aller fonder un asile plus paisible et plus près\nde Dieu dans les solitudes bénies de Vallombreuse.\n\n\n  L E SILLON : Dans la chronique littéraire de M. Robert Vander Elst\ncette appréciation sommaire du Cyrano de Bergerac, de M. Rostand :\n\n     C'est toute la résurrection d'une époque qui fait la valeur dramatique\nde cette pièce. On pourra sans doute chicaner la partie scénique ; on a dit\nque le quatrième acte était manqué et que le cinquième se rattachait mal\naux autres. Mais le poète ne perd pas ses droits, et il y a des trouvailles\nd'exécution tout le long de la pièce. Il convient de remarquer surtout la\nscène où Roxane est au balcon, recueillant de Christian des aveux dictés\npar Cyrano et dont elle ne reconnaît pas la grâce ; la supercherie est amu-\nsante et la situation du pauvre Cyrano, qui aime Roxane, est pathétique.\nQuels beaux vers que ces vers sur le baiser :\n\n             C'est un secret qui prend la bouche pour l'oreille...\n             Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer...\n             Une façon d'un peu se respirer le cœur\n             Et d'un peu se cueillir, aux bords des lèvres, l'âme. »\n\n\n\n  L'ART MODERNE, à propos de l'exposition Claus à la Maison d'Art :\n\n   « Emile Claus, dans ses œuvres actuelles, est un exemple saisissant de\ncette bonne santé esthétique d'une âme qui joyeusement ne connaît plus\nd'autre règle que l'abandon allègre et exalté aux poussées naturelles qu'elle\nsent remuer en soi, qui a horreur de toute comparaison avec autrui et se\ngarde, à l'égal d'une peste, du faire recommandé par les pédagogues de\nl'esthétisme. Comme à la plupart, il lui a fallu de l'effort et de la chance\npour se dégager des conformités banales. Dans la longue série de toiles\nqu'il livre à l'examen en témoignage de sa vie, en bilan de sa carrière\nde bon ouvrier, on trouve, au début, des choses, belles certes, car toujours\nun talent natif et puissant fut au service de ses pinceaux, mais froides encore\nde la correction imposée par les disciplines en faveur... Mais peu d'années\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": " 226                             DURENDAL\n\n\n\naprès, quelle liberté, quel enivrement d'indépendance au milieu de l'allé-\ngresse des entités vivantes, animant de leur chaleur ardente et sereine et\namolissant de leur fusion les fibres les plus résonnantes dans le cœur de ce\nFlamand désormais en possession de lui-même et se livrant aux entraîne-\nments de sa race ! Quelle exubérance tout à coup dans la rutilence des cou-\nleurs, dans la fougue des coups de brosse, quel foisonnement de trouvailles\nsubtiles et heureuses, quel lâché de tous les bouillonnements intimes, quel\nécroulement de pierreries !... Attendez que ces joailleries vous prennent au\ncerveau, attendez suivant la maxime : Les œuvres d'art sont comme les per-\nsonnes royales : il faut attendre qu'elles vous parlent ! » '\n\n\n   LA REVUE : Ernest Hello, par Stanislas Millet Répondant à M. Char-\nbonnel qui écrivit que Hello a la foi, mais une foi qui ne fut jamais\nconquise et qui demeure comme passive, inconsciente , M. Millet répond :\n« Un prêtre, et un prêtre dont la foi a été si chancelante qu'elle a fini par\nsombrer, devrait savoir que la foi, surtout chez les esprits très intellectuels,\nn'est jamais absolument conquise ; que ces âmes, afin de lui barrer toute\nissue à la fuite, sont obligées de ne jamais désarmer et de lutter chaque jour\net chaque heure; que l'état de croyant n'a rien de commun avec le quié-\ntisme béat où M. Charbonnel suppose que demeure assoupie la « tribu hiéra-\ntique des marguilliers ». Pourquoi ce prêtre, qui sans doute est théologien\net philosophe, oublie-t-il que la foi n'est pas la certitude et que la distance\nqui sépare ces deux choses, si réduite qu'elle soit, fait à certaines heures\nle tourment des plus saints ? Car la foi est une courbe qui a pour asymptote\nla certitude, dont elle peut se rapprocher indéfiniment sans jamais la tou-\ncher, si ce n'est dans l'infini. Les tentations du doute chez les natures\nardentes exaspèrent quelquefois jusqu'à la tentation du blasphème, tenta-\ntion dont Hello ne fut point exempt ».\n\n\n  L ' E F F O R T a ouvert une enquête sur le Sens énergique de la Jeunesse :\n\n   « En ces temps où l'on parle tant d'énergie, répond M. Le Cordonnet, le\ncatholicisme apparaît cependant par le seul exemple de ses saints comme\nune merveilleuse école d'énergie; et peut-être bien que ce qui nous séduit,\néparpillé ailleurs, se retrouve là. En tous cas la perfection morale que l'on\nnous conseille paraît ne pas être autre que la sienne, avec cette différence\nque la sienne exigerait peut-être davantage de notre volonté, auquel cas\nelle serait supérieure; cependant on ne connait pas le catholicisme : la\nplupart de nos intellectuels seraient honteux de n'avoir pas lu la Bayhavad-\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                               LES   REVUES                           227\n\n\n\nGhita, mais ils ignorent presque l'Évangile et ont certainement peu ouvert\nsaint Denis l'Aréopagite et saint Thomas ».\n\n  LA L U T T E , après un artistique numéro de Noël, a consacré, à la\nPléiade franciscaine, une série d'études variées et intéressantes : à remar-\nquer les articles de Maurice Dallaert, l'abbé Armand Thiéry, Ernest Del-\ntenre et surtout la belle étude d'Edgard Richaume sur la philosophie de\nsaint François.\n\n\n\n\n                     REVUES          FLAMANDES\n\n\n  H E T B E L F O R T : Une attachante étude de Hendrik de Marez sur\nHélène Swarth, avec une mélancolique évocation de la liaison sentimentale\ndu poète et de Max Waller.\n\n  ONZE VLAGGE : De Lode Baekelmans quelques justes pages sur\nConscience, écrivain populaire.\n\n  Le dernier numéro reçu de la VLAAMSE SCHOOL, décembre 1897,\nnous apporta un beau dessin symbolique d'Emile Delrue, poétiquement\ncommenté par Jean Eellen.\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "                           NOTULES\n\n   M. Alphonse Daudet est mort le 16 décembre.\n   Il restera un des maîtres du roman contemporain.\n   Nos lecteurs trouveront ci-dessous quelques appréciations de ses pairs, de\nses amis et de critiques autorisés, dont l'ensemble nous paraît résumer\nassez justement ce qu'il faut penser, à notre avis, de la vie, — qui fut\nvaillante et purifiée par la douleur — et de l'œuvre originale, émouvante\nde vie et de sensibilité de l'écrivain du Nabab, des Rotsen Exil, de l'Immortel\net de Sapho :\n\n  M. EMILE ZOLA :\n\n   « On a dit que Daudet était le plus foncièrement réaliste de nous tous,\net c'est vrai. Nous autres, nous restions plus ou moins engagés dans le\nromantisme d'hier, dont nous sommes issus. Il s'en trouvait naturellement\nlibéré, il restait respectueux du petit fait, il se montrait beaucoup plus\nhonnête que nous devant la vérité moyenne. Dans sa grâce, dans la réserve\nun peu ironique de son équilibre, il a fait la plus solide, la plus sûre besogne\nde vérité. Et il est telle de ses pages charmantes qui a une vigueur, une\nefficacité définitive de réalité, qu'aucun de nous n'a dépassée clans ses\nœuvres les plus fortes. C'est ici l'hommage d'un rival, du dernier qui vit\nencore >.\n\n  M.   GUSTAVE GEFFROY :\n\n   « Ceux qui n'ont connu de Daudet que ses livres éprouvent tout de\nmême, à lire ses phrases, un tressaillement particulier; ils ont la sensation\nd'une voix et d'un geste inoubliables, ils devinent un être tout proche, à\npeine séparé d'eux par la feuille de papier. Il est pour ainsi dire là, derrière\nces caractères d'imprimerie, c'est lui qui donne cette vibration à la page,\nc'est lui qui enchante le paysage, c'est lui qui vibre, qui souffre, qui\ns'alanguit avec les personnages. Tous les écrivains se mettent, qu'ils le\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                                     NOTULES                                   229\n\n\nveuillent ou non, dans leurs livres. Mais, chez certains, on sent la résistance,\nun dédoublement, un désir d'être considérés comme absents de leur œuvre.\n   » Chez celui-ci, rien de pareil. Il sait, il juge, il devine, il est maître de son\nart, il a l'exquise mesure, le rien de trop de l'écrivain de race. Mais avec\nson émotion il ne discute pas, il ne compte pas. Il se refuse à rien céler des\ntumultes et des ivresses qui l'envahissent. Ce qui l'a ému directement, ce\nqu'il a reconnu beau, touchant, attendrissant, par le contact immédiat, il le\nconfesse par la page écrite au risque de l'accusation de sensiblerie. Il\npossède d'ailleurs une arme acérée dont il écarte, menace, frappe ceux qui\nseraient tentés de se méprendre sur la qualité de ses apitoiements : il est un\nmaître de l'ironie, en même temps qu'il est un poète pitoyable. De cette\nironie, il n'a jamais transpercé les faibles, il n'a parlé des bonnes gens\nqu'avec bonne humeur, il n'a souligné les ridicules inoffensifs que d'amu-\nsante gouaillerie. La fine lame si bien ajustée à sa main n'a été crever et\ndégonfler que les apparences despotiques, les conventions vaines, la sottise\nnuisible, l'égoïsme féroce. Il y a une charmante intrépidité dans nombre de\npages de Daudet. Ce n'est pas qu'il eut l'esprit de révolte, il s'avouait\nvolontiers traditionnaliste, conservateur, n'aimant rien à changer au décor\nsocial. Mais, pourtant, le goût de la vérité était trop fort chez lui, aboutis-\nsant malgré tout à l'irrévérence et à la violence. »\n\n  M. MAURICE BARRÈS :\n\n   « Bourget nous a raconté comment M. Taine, à son lit de mort, voulut,\nune fois encore, avoir un plaisir et demanda qu'on prît un volume des\nCauseries du Lundi et qu'on lui lût du Sainte-Beuve pour entendre, avant\nde mourir, des pensées claires. Eh bien ! il n'y a pas de doute que pour\nAlphonse Daudet, le suprême plaisir, s'il avait eu le temps de le choisir,\naurait été précisément d'achever sa vie au milieu de son admirable famille,\nhéritière de sa génialité, et dans les bras de son aîné en qui il reconnaissait\nsa propre jeunesse et les feux rallumés de sa première gloire.\n   » Le voilà mort, ayant travaillé jusqu'au bout pour créer et pour embel-\nlir ses fils et des œuvres en qui, tout entier, il survit.\n   \" Les plus belles couronnes de la littérature française sont, maintenant,\nsur des tombes. Notre pays, en un bref espace de temps, a vu disparaître\nTaine, Leconte de Lisle; avec quelques amis, nous avons conduit au\ncimetière Paul Verlaine. Voici Concourt, voici Daudet. Les sentiments\nque nous inspiraient ces grands hommes de lettres, nous les ramassons sur\nles quelques artistes et penseurs survivants, leurs émules. Un Maître est\nmort ! Vivent les Maîtres !\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "  230                             DURENDAL\n\n\n\n   » Dans l'émotion que nous inspire cette disparition, nous sommes néces-\nsairement amenés à reporter notre pensée vers ce qui ne meurt pas. Ce que\nj'exprime ici avec respect, c'est mon affection, c'est aussi ma reconnais-\nsance d'intellectuel français pour un homme qui a contribué à la culture\nnationale et qui s'ajoute à la tradition, à la substance dont est faite l'âme de\nchacun ».\n\n  M.    FRANÇOIS COPPÉE :\n\n     Les dernières années de Daudet furent un long martyre; mais son âme\nétait de celles que la souffrance rend plus hautes et plus pures, et il fut\nadmirable de résignation et d'indulgence envers la douleur. Certes, il quitte\naujourd'hui de bien douces tendresses, une épouse exquise, une famille\ncharmante, et ce fils aîné, à qui il a légué les plus beaux dons et par qui le\nnom de Daudet sera deux fois glorieux. Mais, en ce moment, je le revois,\n— lui que j'avais connu jadis si vif et si beau ! — enfoncé et comme rape-\ntissé dans son fauteuil de malade; je revois son visage émacié comme celui\nd'un Christ de Morales; et tout en pleurant mon cher Daudet qui m'aimait\net que j'aimais tendrement, je songe cependant qu'il ne souffre plus —\nenfin ! — et je murmure la prière chrétienne : Requiem, requiem œternam!\nSeigneur, donnez le repos à celui qui a tant souffert et qui a tant\ntravaillé ! »\n\n\n   La Revue des Deux-Mondes a comparu récemment en justice, dans la\npersonne de M. Brunetière, son directeur.\n   Objet du procès : M. Dubout, l'auteur de Frédégonde, donne l'assaut à la\nRevue, qui, dans son numéro du 1er juin dernier, a inséré un long article de\ncritique, substantiel et nerveux, de Jules Lemaître, jetant bas sa pièce,\nson sujet, ses personnages. M. Dubout demanda au tribunal de condamner\nM. Brunetière, le directeur-gérant de la Revue des Deux-Mondes, à insérer\nsa réponse, — protestation copieuse du double de la longueur de l'article\nde M. Jules Lemaître.\n   L'avocat de M. Dubout, Me Gondinet, a profité de l'occasion pour blaguer\nspirituellement la critique et les critiques.\n   A tout seigneur tout honneur. C'est à M. Brunetière qu'il s'adresse\nd'abord, « Brunetière, le littérateur distingué, l'éminent académicien, le gar-\ndien vigilant et quelque peu autoritaire de la vieille Revue». Un parallèle\nentre Sarcey et Jules Lemaître : « Ils ont tous les deux de la bonhomie ;\nseulement chez le premier elle est un tempérament, chez le second une\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "                                   NOTULES                                 231\n\n\nattitude. L'un est l'oncle de tout le monde, l'autre n'est le cousin de\npersonne. >\n   Arrivant à l'objet du procès, Me Gondinet lit spirituellement les spirituelles\npages de Jules Lemaître — et, usant très largement, comme avocat, du\ndroit de critique, il souligne les ménagements coquets par lesquels débute\nl'article dont se plaint son client.\n  — Oh ! fait-il, M. Jules Lemaître, avant de donner la râclée, s'applique\nà retrousser ses manches !\n  Enfin, Me Gondinet s'amuse à citer, dans tous les comptes rendus de la\npremière du drame de son client, des bouts de phrases contradictoires, afin\nde critiquer à son tour la critique elle-même. C'est Sarcey qui s'écrie :\n  Dame, ça c'est du théâtre ! » C'est un de ses confrères qui corrige ainsi :\n  Cela, du théâtre, jamais de la vie ! » Dans un journal, cette opinion :\n  M. Dubout a été desservi par l'interprétation. Celle-ci, dans un autre :\n. L'interprétation a été admirable. »\n  Néanmoins, M. Brunetière gagna son procès — et la Revue des Deux-\nMondes continue à être dispensée de toute contradiction...\n                       Là-Haut dans sa demeure dernière,\n                       Le vieux Buloz doit être content.\n\n\n\n\n   A propos d'une récente vérification, dans les caveaux du Panthéon, à\nParis, des \" cendres \" de Voltaire, notre collaborateur, M. de Hauleville\ndresse de l'influence voltairienne, en son état actuel, ce sévère et piètre\nbilan :\n\n    Que reste-t-il donc de l'ami de Frédéric II de Prusse ?\n  » Les P P . Nonotte et Patouillet, qu'il dédaignait, revivent aujourd'hui\ndans l'apologétique brillante de cette fin de siècle.\n  » L'histoire, qu'il défigurait par ignorance, démontre plus clairement que\njamais le fait radieux du christianisme.\n    La philosophie, dont il se croyait un des maîtres, a cessé d'être sectaire.\nLa scolastique, de désopilante mémoire, au XVIIIe siècle, est remise en\nhonneur.\n   » Il s'est moqué de Moïse, qui, dans la Genèse, fait créer la lumière avant\nle soleil. Or, les enfants de nos écoles savent aujourd'hui que le soleil n'est\nqu'une simple manifestation de la Lumière.\n   » Même au point de vue littéraire, MM. Cardinal et Homais ont rendu\nVoltaire presque ridicule. Le grand comte de Maistre, Chateaubriand,\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "   232                             DURENDAL\n\n\n\n Lacordaire, Donoso Cortez, Montalembert, Balmès, Joseph Gœrres,\n Rosmini, Newman, Manning, Hecker, Ireland, Gibbons et tant d'autres\n apologistes de notre siècle ont fait pâlir la réputation du railleur de Ferney.\n Les railleries de Louis Veuillot, de Barbey d'Aurevilly, de Villiers de l'Isle\n Adam, de Baudelaire, de Verlaine, de Bloy, en France, ont fait oublier les\n éclats de rire provoqués par l'esprit de l'auteur de Candide. Les descen-\n dants intellectuels directs de Voltaire sont de race scrofuleuse : ils sont\n insupportables. Il a laissé, il est vrai, des collatéraux, dont la descendance\n semble posséder plus de vigueur. Témoin, par exemple, M. Anatole France.\n Mais cette postérité « voltairienne » n'a d'action sur les contemporains qu'à\n la condition d'exposer à la fois le pour et le contre.\n   > De Voltaire lui-même il ne reste rien qu'un style admirable, dont la\nforme prestigieuse est un des éléments de l'Histoire littéraire de la France.\nEn Europe, même à Potsdam, l'ami de Frédéric II est presque ignoré. En\nFrance, sa faible pensée est éteinte, et il ne survit que par l'esprit qu'il a\ndéployé surtout dans sa correspondance.\n   » Je voudrais lui élever une statue, écrivait Joseph de Maistre... par la\nmain du bourreau. Ce vœu n'a pas été réalisé. Houdon et Pigalle n'étaient\npas des bourreaux, quoiqu'ils aient été des exécuteurs de hautes œuvres.\nIls ont contribué beaucoup à la gloire de Voltaire, qui bientôt sera entière-\nment éteinte. Elle ressemblera aux ossements douteux que les fonctionnaires\ndu Panthéon ont considérés aujourd'hui et qui ne sont pas même les\n  cendres de Voltaire.\n\n    M. le baron de Moreau, ancien ministre des affaires étrangères, présidait,\n dernièrement, la distribution des prix aux élèves de l'école St-Luc, à Liége.\n A cette occasion, l'honorable homme d'État a prononcé sur l'Art chrétien\n un éloquent et remarquable discours dont nous sommes heureux de mettre\n sous les yeux de nos lecteurs la belle péroraison :\n    « Le Christ a dit : Je suis la voie, la vérité et la vie.\n    » Le Christ n'est pas rétrograde ! Il est de tous les temps et de toutes les\n civilisations. Mettez-le avec orgueil 'sur ces locomotives qui traversent le\n Far-West et demain la Sibérie ! Mettez-le avec orgueil sur ces navires,\ncolosses bravant les mers ! Mettez-le avec orgueil au faîte de ces magnifiques\nédifices où se fait la loi et où se rend la justice ! Mettez-le au centre de la\nterre sur les minerais d'or, d'argent, de cuivre, de fer, au fond du noir char-\nbonnage ! Mettez-le dans ces chantiers où des milliers et des milliers\nd'ouvriers approchent les continents, domptent les flots, percent les mon-\ntagnes, assainissent et embellissent les villes et travaillent ainsi à la pros-\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "                                    NOTULES                                 233\n\n\n\npérité du monde ! Oui, mettez-le partout ! Il est la voie, la vérité et la vie !\nIl est la paix, le salut, le bonheur ! Mettez-le partout !... Mais pour arriver\nà le mettre partout... mettez-le d'abord... dans votre cœur.\n    » La religion et la grande idée religieuse relèvent tout ce qu'elles touchent.\n   » Artiste, vous avez devant vous un bloc de marbre. Si Dieu vous a mis\nau front le rayon du génie, vous en tirerez quelle idée il vous plaira. L'idée\nde l'homme, par exemple, de l'homme, cette merveille du monde physique,\navec la perfection de ses organes, la dignité de son maintien, la souplesse\nde ses mouvements, la beauté de ses formes, la finesse de ses tissus. Vous\ntirerez tout cela de cette masse informe ; et, quand vous en aurez tiré tout\ncela, si vous n'allez pas plus avant, votre pensée, fille de la terre, s'arrêtera\nà la terre.\n   » Si, au contraire, vous tournez cette statue vers Dieu, si le rayon d'en-\nhaut illumine sa face, si cet œil qui s'anime reflète l a pureté de l'âme, si ces\nèvres qui s'écartent semblent murmurer l'hymne de la prière, si ce je ne\nsais quoi d'humble et de sublime se mélange dans une indéfinissable harmo-\nnie, oh ! soyez en sûr, vous avez dépassé la terre, et votre pensée, fille du\nciel, est remontée vers le ciel. Artiste, vous étiez, vous êtes devenu artiste\nchrétien !\n    Et quoi d'étonnant que la religion chrétienne ait été pour l'art une\nsource de grandeur et d'élévation ? Tout ce qui tend à ramener Dieu dans\nl'homme élève l'homme et ses œuvres. »\n\n\n\n   Il sévit à la Chronique, « gazette quotidienne », un incorrigible onagre...\n   En dernier lieu, sa lourde patte s'est abattue sur J.-K. Huysmans.\n   A la grande joie des Gaudissart pour lesquels l'onagre travaille, il s'est\nlivré, a propos du haut symbolisme mystique de la Cathédrale, à quelques\nimmondes plaisanteries.\n   Glissons — et louons Dieu que J.-K. Huysmans reste dorénavant incom-\npris de ceux qui pensent... à quatre pattes.\n\n\n  P E N S É E DU MOIS :\n     Des jeunes gens qui se croient doués pour écrire n'ont qu'à laisser les\nsentiments qui, cette semaine, avec le plus d'intensité les hantent, s'expri-\nmer sous la forme qui pour l'instant leur paraît la plus aimable — et entasser\nle tout dans un tiroir. Se relisant après quelques mois, ils sentiront dans ce\nfouillis, ce qui leur fait le plus de plaisir. Et si quelque page, une sur mille,\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "  234                            DURENDAL\n\n\n\n est enveloppée d'un fluide, comme le visage émouvant d'une femme porte\n partout une atmosphère, c'est qu'ils sont nés pour dépasser la commune\n polygraphie. »\n                                   (MAURICE BARRÈS. — Les Déracinés.)\n\n\n\n   Le mois dernier est mort à Paris le comte Roselly de Lorgues.\n   Homme de foi, paladin de la plume, il consacra sa vie entière à la glorifi-\n cation de Christophe Colomb.\n   Dans les Œuvres et ses Hommes, Barbey d'Aurevilly porta sur l'Histoire\nde Christophe Colomb, par le comte Roselly de Lorgues, ce jugement que\nl'avenir retiendra : « C'est une œuvre capitale d'effort et même de résultat.\nC'est la première grande œuvre qu'on ait érigée à la mémoire d'un des plus\ngrands hommes qu'ait eus l'humanité, car il n'y a pas une seule pensée dans\nla vie de Colomb qui ne soit grande, depuis la pensée de sa découverte\njusqu'à celle de ses fers, mis dans son tombeau... Elevée à la gloire de\nColomb, l'œuvre de M. Roselly de Lorgues est autant élevée à l'Eglise, car\nil n'y a que l'Église romaine dans le monde qui puisse faire des grands\nhommes d'une telle perfection ! »\n\n\n\n   M. Edmond Picard et M. de Hauleville se sont récemment rencontrés\ndans une campagne — qu'il faut louer et encourager ! — en vue de relever\nle niveau intellectuel et moral des représentations théâtrales en Belgique.\n   M. Picard écrit :\n\n   « Jusqu'ici les directions diverses qui furent les ménageresses (pourquoi\n ne dirions-nous pas ménageresses en français au lieu de managers en anglais)\n du théâtre du Parc, ayant affaire (oh ! que cela a longtemps duré !) à un\n public timide, sans goût personnel, habitué à se laisser guider par le\n «grand Paris», redoutant de se tromper, s'ensnobisant aisément sur ce\n modèle étranger, se contentèrent de lui servir, réchauffés, les plats qu'on\navait là-bas cuisinés et servis, moins aux Parisiens eux-mêmes (remarqua-\nblement gobeurs, du reste, et policièrement soumis aux ordres indirects d'un\njournalisme de rivalité haineuse et de camaraderie basse), qu'aux deux cent\nmille étrangers qui ne s'interrompent pas de gorger ses hôtels et ses garnis.\nC'est de la belle littérature, qui a pour base 1' Inévitable Adultère , que\nnous fûmes nourris pendant plusieurs décades.\n  » Or, il paraît que nous avons assez de ce régime ! D'autant plus que cette\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                                  NOTULES                                235\n\n\nimperturbable collection de pièces de pacotille nous ont été non moins im-\nperturbablement débitées et jouées par un défilé de comédiens formés sui-\nvant les traditions du cabotinage français, dont les dominantes sont l'absence\nde naturel, les clichés les plus usés du débit et du geste, les routines de\nconservatoire, et la question de toilette de ces dames, élevée à la dignité\nd'élément principal de succès et de facteur capital du plaisir.\n     Que les fêtards brésiliens, anglais, allemands, russes, persans, japonais\net turcs soient d'avis qu'un tel théâtre répond pleinement à leur esthétisme\net qu'il serait malheureux de déranger un si bel ordre et une si mirifique\norganisation, cela n'a rien de tourheboulant Mais dans notre Belgique,\nactuellement si vivante, si préoccupée d'art véritable, si avide de s'épanouir,\nqu'on vienne encore nous traiter comme si nous avions les mêmes appétits\npsychiques que le rastaquouérisme international, cela commence à être diffi-\ncilement supportable et à susciter des murmures qui peu à peu grandiront\nen clameurs...\n   > Ce n'est pas dans une ville où Hamlet avec Henry Krauss a été joué une\nquarantaine de fois devant une salle comble, où les Maîtres Chanteurs font\nrecette à coup sûr, où Tristan et Yseult ont attiré la foule pendant tout un\nhiver, où les œuvres d'Ibsen font fortune, où le public donne ces preuves\nremarquables d'un goût élevé et du besoin de sortir des calembredaines, ou\ncoût au moins d'avoir à côté des calembredaines des oeuvres nobles et belles,\nqu'il est encore permis de tolérer, non pas sur une scène de farce et de vau-\ndeville, mais sur une scène traditionnellement réservée à la vraie comédie\nlittéraire, des machines comme Snobs, la Carrière, Petites Folles et autres\nturlupinades, pantalonnades et juponnades, alors même qu'avec vérité on\npourrait illustrer l'affiche de ces par trop départementales réclames: «Grand\nsuccès du Vaudeville de Paris! Immense succès du Gymnase! Incomparable\nsuccès des Variétés! »\n   » Or, malgré la transformation des goûts de notre public, malgré l'évi-\ndence de cette évolution, on a continué à nous traiter au théâtre du Parc\ncomme si nous étions encore les bons et niais provinciaux d'il y a dix ans.\nLes directions, pleines de bon vouloir certes, mais très peu attentives à notre\nmilieu, ne se sont aperçues de rien. Elles continuent l'importation des pièces\net des cabotins du boulevard. Elles croient avoir assez fait quand elles\nreviennent de Paris avec les dernières modes de là-bas et qu'elles nous les\nprésentent dans le mois ; ou encore quand elles mettent en vedette le nom\nde quelque jolie femme, actrice d'un jeu tout au plus estimable, que les\njournaux spéciaux juchent effrontément et mensongèrement au plus-haut\nde l'échelle de leurs louanges.\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "  236,                            DURENDAL\n\n\n\n     C'est à ce régime qu'on veut une fin et qu'on demande à l'autorité\ncommunale de mettre une fin, en modifiant le cahier des charges, en y\nintroduisant des conditions nouvelles qui placeront l'entreprise en équation\navec la transformation heureuse qu'a subie le public belge. Nous voulons\nautre chose que les résucées parisiennes, autre chose que les non-valeurs\ndes agences d'engagement parisiennes, autre chose que l'intolérable,\nvulgaire et monotone répertoire parisien, qui fait que toutes ces pièces\nsemblent être la même pièce dans laquelle la même intrigue stupide danse\nson insipide sarabande avec les belles-mères qu'on bafoue et les gommeux\nqui font la caricature. Assez! assez ! A bas ! à bas ! Conspuez ! conspuez !\n\n   Et M. de Hauleville continue :\n    « Oui, conspuons! Notre devoir de citoyens chrétiens, le devoir des pou-\n voirs publics est de réagir contre des influences aussi délétères. La situation\n actuelle est un danger public. Nous n'avons pas le droit de laisser se corrom-\n pre le cœur, l'intelligence et l'art de notre peuple. En conscience, nous\n sommes obligés, tous, de réagir, au nom même de l'art, contre cette\n décadence évidente.\n    > Les représentations admirables des Meininger et celles de Rossi, le\n génial artiste, avaient inspiré à quelques-uns de nos concitoyens, il y a\n quelques années, le projet de doter notre capitale d'une scène, vouée à autre\n chose qu'au commentaire insipide de l'éternel adultère >. Le Roi Lear,\n Hamlet, le Cid, Andromaque, le Marchand de Venise, Jeanne d'Arc,\n Wallenstein, Jules César (une pièce sans femme ou presque), etc., joués de\ncette façon, paraissaient à ces groupes de bons citoyens renfermer, pour le\npublic, plus d'éléments vraiment civilisateurs que tout le théâtre, par\nexemple, de M. Alexandre Dumas fils, plus de beauté que les pièces polis-\nsonnes que la littérature courante de Paris jette chaque jour sur le marché\ndans les pays qui subissent l'influence de la « mode » française. Le projet\nd'une société au capital de deux cent cinquante mille francs fut formé (les\ntitres des actions étaient représentés par des billets d'entrée). On se propo-\nsait de perdre, au besoin, cinquante mille francs par an, pour mettre la\ntroupe du Parc sur un pied convenable, pour payer convenablement les\ncomédiennes, afin de les soustraire au cabotinage forcé et pour assainir\nl'atmosphère artistique de l'ensemble théâtral.\n   > Il était convenu que le programme des soirées serait varié chaque\nsemaine, qu'on interdirait à la direction de nous régaler quatre mois durant\nde cent-vingt représentations du Monde où l'on s'ennuie ou de cinquante\nreprésentations consécutives de Divorçons. Tous les samedis le programme\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                                  NOTULES                               237\n\n\ndes sept représentations de la semaine suivante devait être publié. Chaque\nsoir un autre spectacle aurait été offert aux amateurs de littérature drama-\ntique. Les chefs-d'œuvre de toutes les littératures du monde auraient fait les\nfrais de ces représentations « classiques ». Le public aurait été initié à\nl'esthétique théâtrale universelle, depuis l'Œdipe-Roi de Sophocle jusqu'à\nCyrano de Bergerac de M. Rostand.\n   » Pour des raisons, qu'il est inutile de redire ici, le projet échoua.\n   » Pourquoi ne pourrait-il pas être repris dans de meilleures conditions par\nla commune de Bruxelles ? »\n\n\n   Que M.Alfred Verhaeren, le peintre distinguent Mlle Blanche Rousseau,\nle délicat auteur de Nany à la Fenêtre, qui ont eu la douleur de perdre l'un\nson épouse et l'autre sa mère, veuillent trouver ici l'expression de nos chré-\ntiennes condoléances.\n\n\n  A signaler parmi les plus intéressantes expositions d'art du mois, le salon\nPour l'Art et l'exposition des œuvres de Claus, à la Maison d'Art.\n  Le salon de la Libre Esthétique s'est ouvert le 26 février.\n  L'Art Idéaliste inaugurera son salon annuel le 12 mars, à la Maison d'Art.\n  Nous reviendrons, au prochain numéro et dans un article spécial, sur\nces deux dernières expositions.\n\n\n\n  Tous les écrivains et tous les artistes ont appris avec une cordiale satis-\nfaction la nomination de M. J. Nève au poste de directeur des Beaux-Arts.\n\n\n\n  La Cathédrale, de J.-K. Huysmans, vient de paraître.\n  Compte rendu au numéro de mars.\n\n\n\n   Une nouvelle revue : La Gerbe. Tous nos vœux de bonne chance et longue\nvie ! A lire au premier fascicule une intéressante étude de notre confrère\nG. Ramaekers sur l'architecture. (Rédaction de la Gerbe : 212, chaussée de\nWaterloo).\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": " 238                         DURENDAL\n\n\n\n  P E T I T DICTIONNAIRE :\n\nArchiviste : Le chiffonnier de l'histoire.\nCaricature : L'argot du dessin.\nDédicace : Toast à la plume.\nÉpithète : Robe à traîne du substantif.\nImpressario : Soutient l'art comme la corde soutient le pendu... en\n                   l'étranglant.\nLyre : Piano pour statues.\nNéologisme : Candidat au dictionnaire.\nPoète : Architecte pour châteaux en Espagne.\nSonnet : Pantoufle de Cendrillon des poètes.\nZut : Pied-de-nez en une syllabe.\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": ""}, {"page_pdf": 265, "texte": ""}, {"page_pdf": 266, "texte": ""}, {"page_pdf": 267, "texte": ""}]}