{"numero_id": "ulb-durendal-1898-03-n3", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-001", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 239, "page_fin": 256, "titre_corps": "De quelques Leçons d’énergie", "titre_sommaire": "De quelques Leçons d’énergie", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "De quelques Leçons", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 270, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1639, "texte": "De quelques Leçons d'energie\nMAURICE BARRÈS : Les Déracinés. — Le Naturisme (numéro exceptionnel de\n  la Plume). — EUGÈNE MONTFORT : Sylvie ou les Emois passionnés. —\n  MAUK ICE L E BLOND : Essai sur le Naturisme. — MAURICE PUJO : La\n  Crise morale. — BARON ANGOT DES ROTOURS : Aube de Siècle. — LADY\n  HERBERT OF LEA : Comment j'entrai au Bercail (Un épisode de la Renais-\n  sance catholique en Angleterre). — J.-K. HUYSMANS : La Cathédrale.\n\n\n\n               FLUX et reflux;  marée basse, marée h a u t e ; — voilà\n                  des mots dont on n'a point épuisé la signification\n                  après les avoir appliqués aux phénomènes\n                  mystérieux qui travaillent les éléments; les\n                  idées, elles aussi, ont de ces périodiques retours,\n                  et l'humanité est ballottée sans trêve entre un\n                  certain nombre, en somme assez limité, de con-\ncepts ; ces idées et ces concepts ne réapparaissent pas identiques\net les oscillations réglées de la mer offrent aussi chaque jour\ndes spectacles éternellement autres; mais dans le domaine\nde l'intellectualité comme dans celui de la nature la même loi\nd'évolution circulaire s'affirme et s'impose.\n   L e s influences successives et contradictoires qui ont déterminé\nl'âme morale de notre temps apparaissent comme un enchaî-\nnement de réactions : l'excès de règle engendra l'excès de\nliberté, l'excès d'impassibilité engendra l'excès d'émotion,\nl'excès d'individualisme engendra l'excès de groupement. Réac-\ntion que le Romantisme, Réaction que l'école Parnasienne,\nRéaction que le Naturalisme, Réaction que le Symbolisme...\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1974, "texte": "  240                         DURENDAL\n\n\n\n Ce serait banalité de recommencer ces démonstrations faites\n et refaites tant de fois.\n    Des œuvres récentes m'amènent à étudier un stade de ces\n fluctuations incessantes de la pensée moderne : l'individualisme\n moral.\n    Celui qui fera un jour l'histoire des idées au XIXe siècle devra\n donner comme signe caractéristique de la tournure d'esprit de\n toute une pléiade de penseurs et d'écrivains le Eritis sicut Dii de\n la Bible... Théorie de sujectivisme jouisseur et ombrageux qui\n brisa l'unité de la conscience, l'émietta en un atomisme brillant\n et inconsistant, poussière d'or que le vent emporta vers le\n néant !\n    Elle gît longtemps — lourde, inerte et inoffensive, — cette\nthéorie, dans d'indigestes et fumeux traités de philosophie\nallemands et anglais... Mais du jour où, au pays de F r a n c e ,\nune voix de Sirène la modula, — charmeuse d'ironie nuancée,\ndouce et ondulante, — toute une génération fut conquise ; et des\njeunes hommes des mieux doués vouèrent de beaux et originaux\ntalents à redire de façon personnelle, exquise et impertinente,\nla chanson de l'Ensorceleuse... Même accentuèrent-ils cette\nchanson, en forcèrent-ils la note, et offrant à l'action dissolvante\nde ce scepticisme élégant les ressorts le plus essentiels et les\nplus intimes de leur être, s'abandonnèrent-ils au plus complet\nnihilisme moral... Mais là les guettait l'éternelle réaction : la\nmarée basse les avait entraînés vers la Sirène, la marée haute\nles devait ramener au rivage.\n   M. Maurice Barrès, après avoir quintessencié en sa sensibilité\net paroxysé et affiné en plusieurs de ses livres la philosophie\nrenanienne, vient d'écrire une œuvre de réaction, de reflux, si\nvous voulez : Les Déracinés (1).\n   Jusqu'à présent M. Barrès n'avait vécu que dans son m o i ; il\nl'avait cultivé en jardinier conscient de la valeur du lopin de\nterre départi à sa vigilance et à ses ingéniosités ; toute l'exté-\n (1) P a r i s , FASQUELLE.\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2130, "texte": "                 DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                       241\n\n\n\nriorité ne lui importait que comme sujet et prétexte de dévelop-\npement personnel; si la politique intéressa, en effet, le député\nP h i l i p p e c'est qu'il la jugeait un terreau propice à la culture de\nsa flore égotiste, et le biographe de la petite Bérénice aussi ne\nsut j a m a i s gré à celle-ci que des petites secousses qu'elle donna\nà sa sensibilité. M. Barrés était jusqu'à présent toujours un peu\ncelui qui a d m i r a i t Renan, exerçant ses facultés de désintéresse-\nment autour de l'opulente table des dîners Brébant, pendant\nque Paris assiégé et affamé faisait la chasse aux rats.\n  E t voici les Déracinés, « roman de l'énergie nationale ».\n   É n e r g i e ! le mot paraît innattendu sous la plume de M. Barrès;\npar son sens m ê m e , par l'adjectif « nationale » qui lui est\nadjoint, par son arborement au frontispice du livre nouveau, il\nindique des préoccupations de vaillance, de fraternité, d'enthou-\nsiasme auxquelles le Narcisse de Sous l'œil des Barbares, que\nrien n'avait pu détourner jusqu'ici de l'amoureuse sculpture de\nsa propre image, semblait devoir demeurer hostile.\n  Sous la pression de quelles influences, de quelles inquiétudes\nsoudaines devant le problème de la vie, de quelle brusque\net angoissante vision d'insécurité morale, l'écrivain qui pro-\nfessait hier encore « que tâter le pouls à nos émotions est un\ndigne et suffisant emploi de la vie », s'est-il soudainement\nrésolu à extérioriser ses remarquables facultés et à leur donner\nun objectif plus noble, plus élevé, plus large que le fin psycho-\nlogisme curieux, t é n u , concentré, non dénué souvent de\npréciosité, auquel il s'était complu jusque-là... Comment ce\ndilettante s'est-il transformé en sociologue?\n\n\n   Aux environs de 1880, au lycée de Nancy en Lorraine, sept\njeunes gens achèvent leurs h u m a n i t é s ; un des professeurs,\nP a u l Bouteiller, imbu de statolâtrie et de kantisme, affirmant\ncomme un dogme la prédominance du gouvernement sur tous\nles organismes accessoires, détermine ce groupe de jeunes\nh o m m e s à émigrer vers P a r i s .\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2135, "texte": " 242                          DURENDAL\n\n\n\n  T o u t de suite ici nous rencontrons, — facteur important de\ncette œuvre, — une idée qui, du reste, depuis quelque t e m p s\ndéjà, préoccupait M. Barrés : l'excessive centralisation p o m p a n t\nvers Paris toutes les forces vierges de la France, et P a r i s vidant\nla Province « dissociée et décérébrée », lui suçant le sang\njusqu'à l'anémie :\n   « Pauvre Lorraine! Mérite-t-elle qu'ils la quittent ainsi en\nbloc? Comme elle sera vidée par leur départ ! Comme elle aurait\ndroit que cette jeunesse s'épanouit en actes sur sa t e r r e ! Quel\neffort démesuré on lui demande, s'il faut que dans ses villages\net petites villes elle produise à nouveau des êtres intéressants,\naprès que ces enfants qu'elle avait réussis s'en vont fortifier\ncomme tous, toujours, l'heureux P a r i s ! »\n   « Déracinés » du sol natal, voilà les sept Lorrains à P a r i s . . .\nE t à travers des péripéties diverses, nous assistons aux réac-\ntions de la vie sociale, — telle qu'elle se formulait à l'instant\nculminant de l'opportunisme, — sur l'intellectualité de l'habile\nRenaudin, de l'ambitieux Suret-Lefort, de Roemerspacher, le\nsavant, de l'aristocratique Saint-Phlin, des cyniques Mouche-\nfrin et Racadot et surtout du poétique Sturel, en qui, enfant de\nson art, pétri à l'image de son esprit et à la ressemblance de\nson cœur, M. Barrés semble avoir placé ses particulières prédi-\nlections.\n   Toutes les passions dont est faite l'atmosphère de Paris, — la\npolitique, l'amour, la fièvre de la gloire, le désir de la science,—\nenglobent ces adolescents dans leur tourbillon effréné, façonnent\nles uns en hommes d'actions, les autres en rêveurs, sculptent\nun troisième en raté, déforment deux d'entre eux en criminels\net les débarrassent tous de toute particularité de la terre natale.\n   E t dans le déroulement de ces incidents successifs, le relief\ndescriptif est tel, le talent de structure est si sûr, la pénétration\npsychologique est si aiguë et la puissance de synthèse est si\nmagistrale, que les héros de M. Barrés cessent de nous appa-\nraître comme des individualités et se transforment en des sym-\n"}, {"page_pdf": 274, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2170, "texte": "                 DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                   243\n\n\n\n boles... On oublie la Lorraine, et le problème de la décentrali-\n sation... C'est toute une génération qui surgit angoissée et\n impérieuse... Les Bouteiller lui ont enlevé tout mobile noble\n et désintéressé de vivre. E t la voilà, quêteuse d'idéal, tour à\ntour agenouillée aux pieds d'Astiné Aravian, accoudée au-dessus\ndu tombeau de Napoléon, gravissant les escaliers du grenier\nde M. T a i n e , s'efforçant à dégager une leçon des funérailles de\n H u g o , pendant que deux des Déracinés — les premiers vaincus\n— meurent sur l'échafaud...\n    Et pour les maîtres que ces jeunes ainsi interrogent et implo-\nrent, Astiné Aravian, Napoléon, T a i n e , H u g o — si magistrale-\nment, si immortellement que leurs silhouettes se détachent du\nlivre — le grand mérite et le grand talent de M. Barrès est\nencore une fois de les avoir exhaussés au prestige et à la dignité\nde symboles... Ils sont tour à tour l'Amour, l'Energie, la\nScience, la Poésie, en vain sollicités de se formuler en une\nrègle hautaine et pure d'existence.\n    De cette confrontation émouvante entre les maîtres et les\nélèves, entre les représentations générales des conquêtes du\nXIXe siècle et les personnifications abstraites du XXe siècle\ns'affirme, terrifiant et béant, l'abîme creusé entre les pères et les\nfils par la jouissance et la négation et que le lien des traditions\nsupérieures est rompu, et que toutes vigies sombrées, toutes\nboussoles illusoires, dans la nuit noire des scepticismes du\ncœur et de l'esprit, ceux de demain vogueront droit aux récifs\nsi l'Étoile de l'Idéal ne reparaît aux horizons.\n   « Ah ! la triste vision d'avenir pour la Sainte Gaule si vrai-\nment c'est là tout ce à quoi l'un de ses plus ingénieux, de ses\nplus vaillants écrivains et des plus largement investis des dons\ndevinatoires de l'artiste, aboutit, après s'être laissé entraîner,\ndurant une étape aussi prolongée, par les instinctives forces\nqui dirigent une plume ! Car vraiment c'est une puérile erreur\nque de croire qu'en un tel voyage la volonté libre est le pilote !\n  » U n but pour la Vie ! Un but net et visible ! Un feu firma-\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1885, "texte": " 244                        DURENDAL\n\n\n\nmentaire sur lequel constamment pourra être pointé le cap de\nl'Action ? Non pas un but individuel et égoïste, mais haute-\nment humain et social, s'accordant avec les conceptions contem-\nporaines du monde, donnant l'impression saine et invigorante\nqu'on agit en harmonie avec les forces universelles ! » (1).\n   Les Déracinés requièrent une suite, et M. Barrès nous la\npromet pour l'an prochain; nous ne voulons point préjuger la\nconclusion de son œuvre complète et quel remède il apportera\nà la décadence intellectuelle dont il s'est fait le T a c i t e .\n   Mais avec les Déracinés sommes-nous assez loin des gra-\ncieuses, délicates et vaines bibeloteries psychologiques de Sous\nl'œil des Barbares, d'un Homme Libre et du Jardin de Bérénice,\norgueilleuse trilogie du culte du Moi ?\n   E t le style même de M. Barrès a bénéficié du coup d'aile que\nl'écrivain a imprimé à ses préoccupations vers un plus généreux\net plus humain ordre d'idées... A la savoureuse originalité\nantérieure de ce style d'une si frisonnante pénétration, tantôt\ncrépitant d'ironie, tantôt teinté de mélancolie, est venu s'ajouter,\ndans les Déracinés, quelque chose de plus large, de plus ample,\nde plus sincère, de plus éloquent — le revêtement adéquat aux\nnobles et préoccupants problèmes qui hantent présentement\nl'écrivain.\n   A l'honneur de M. Barrès, comme à la gloire de l'idéal plus\nbienfaisant qu'il a donné pour but à son activité, il est conso-\nlant de constater que l'art aussi a bénéficié de cette heureuse\ntransformation.\n\n\n\n  L e désarroi moral qui sollicita l'attention de M. Barrès\npoursuit du reste à l'heure actuelle, comme une hantise, tous\nceux qui veulent vivre de la vie désintéressée de la pensée.\nConfrontant leurs aspirations spirituelles avec le piètre champ\nde développement que leur offre une société ruée aux appétits,\n  (1) L'Art   moderne.\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2061, "texte": "                    DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                  245\n\n\n\ngangrenée de vilénies, désagrégée par les intrigues, ils interro-\ngent anxieux l'horizon et guettent aux avenues diverses de la\npensée l'apparition de la Vérité libératrice.\n   N o t a m m e n t , parmi les derniers venus dans les Lettres s'est\nrévélée soudain une âcre lassitude des vains amusements de\nmots, des médiocres querelles de prosodie, de tout le tarabis-\ncoté, de tout l'artificiel en lesquels l'Art s'est trop exclusivement\ncomplu, et le besoin profond s'est fait jour d'une littérature\nqui plonge plus profondément ses racines dans un principe\ngénéral de vivre ; on semble en avoir assez de l'exacerbation\négoïste, aiguë et étroite de la personnalité; on demande à\nl'écrivain et au penseur de faire rentrer son art et sa philoso-\nphie dans la totale harmonie du monde.\n   C'est de cette réaction un peu qu'est née la plus récente des\nécoles littéraires : Le Naturisme.\n   L e mouvement nouveau a pour initiateur M. Saint-Georges\nde Bouhélier, un tout jeune homme, au pâle et rêveur profil\nromantique ; et son style aussi, bénéficiaire au demeurant de\ntous les raffinements de la modernité, s'inspire du faire ample,\nsongeur et solennel des Rousseau et des Chateaubriand ; ce\nsont ces maîtres au surplus — le premier surtout — dont il\nse réclame ; préférant « au balbutiement de son esprit, l'éter-\nnelle voix des plantes, des éléments, des saisons et des jours »,\nil affirme « la nécessité de se soumettre aux volontés de la\nnature, de pénétrer l'eurythmie de la terre, de rendre son moi à\nl'univers, de renouer les relations qui ont pu l'y tenir, de déve-\nlopper les parties de son être qui sont communes à l'humanité\ntoute entière et de préparer ainsi des spectacles où l'homme\napparaisse digne des plantes, du soleil, de l'été et des métaux\nprécieux ».\n   C'est en ces termes que M. de Bouhélier, dans l'intéressant\net très complet numéro que la revue La Plume (1) consacra\nrécemment au N a t u r i s m e , définit cette doctrine nouvelle d'art.\n  (1) 1er Novembre 1897.\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2119, "texte": "  246                                 DURENDAL\n\n\n\n   M. Maurice Leblond, de son côté, — dans son Essai sur le\n Naturisme, — après s'être plaint que « l'esprit critique se soit\n développé au détriment de l'angélique candeur du poète », ter-\n mine ainsi sa préface-programme :\n   « P o è t e ! sois moins archéologue, idéologue ou érudit, dédai-\ngne le dilettantisme, laisse aux spécialistes leur parchemin, la\nnature te convie à son épopée ! T u t'exalteras dans les tempêtes\nrythmiques d'un ouragan ! Une moisson, avec ses faneuses dans\nla poussière d'or, si tu sais méditer, t'enseignera des métaphy-\nsiques. L e murmure des ruisseaux, les voix des branches,\nl'orchestration impromptue des chants et du vent bruissant,\nmille enseignements qui, mieux que le rhéteur le plus affable\nou le traité d'euphonie le moins rebarbatif, t'apprendront à\nparler des paroles de Dieu ! (1) »\n   On ferait d'inutiles efforts, je crois, pour découvrir dans cette\nthéorie du Naturisme grande originalité; elle reporte la pensée\nà un siècle en arrière et évoque l'Emile et Paul et Virginie...\nMême suggère-t-elle le souvenir du Contrat Social, car à l'inspi-\nration de Rousseau, leur grand ancêtre, M. Saint-Georges de\nBouhélier et ses amis attribuent au retour à la nature une vertu\nde rénovation sociale et ils proclament que le N a t u r i s m e n'est\npas seulement une doctrime d'art, mais une morale et que\n« quand les poètes nouveaux auront glorifié l'Homme, éclairé la\nmystérieuse force de sa pensée, les peuples, en présence d'un\npareil spectacle, gémiront de leur esclavage ».\n  Il y a certes, dans cette conception qui saisit la vie à même\nau lieu de lui tourner le dos, de la fraîcheur, de la vaillance et\nde la santé; des œuvres l'attestent déjà; la dernière d'entre elles,\nmalgré certaines afféteries et préciosités qui s'avèrent, d'ailleurs,\ndans son titre : Sylvie ou les Émois passionnés (2), par M. Eugène\nMontfort, affirme dans son cadre de nature sentie d'émouvance\nune belle et humaine psychologie amoureuse.\n  T o u t de même, j'en veux aux promoteurs du Naturisme de ne\n  (1-2) Paris, Édition du Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2132, "texte": "                      DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                  247\n\n\n\npas être allés jusqu'au bout des principes qu'ils mettent en avant,\net, se cantonnant dans la vague communion panthéiste renou-\nvelée de la fin du XVIIIe siècle, de n'avoir point, au frontispice\nde ce retour à la vie dont ils se font les apôtres, replacé l'idée\nde Dieu, qui seule peut donner au culte de la nature sa signifi-\ncation et sa bienfaisance.\n   Quand M. de Bouhélier se console de ce que « Dieu ait\ndisparu du monde » en proclamant que « la terre, les plantes, les\nmétaux et l'humain travail le remplacent », comment ne s'aper-\nçoit-il pas qu'il paralyse d'avance l'efficacité des remèdes qu'il\npréconise au désordre intellectuel et moral de son t e m p s ; car\nen dépouillant la religion de la nature du principe supérieur et\nvivifiant qui en fait l'unité, le Naturisme se contente de changer\nla forme du subjectivisme et fatalement ainsi conçue, l'école\nnouvelle doit dégénérer en l'analyse de personnelles sensations\nd'ordre inférieur.\n   Si les naturistes de F r a n c e veulent juger quelle supériorité\nmorale et esthétique le culte de la nature vu à travers une âme\nchrétienne peut avoir sur l'idolâtrie de la nature vue à travers\ndes t e m p é r a m e n t s de panthéistes, nous leur conseillons de lire\nles œuvres du grand poète des Flandres, Guido Gezelle, et\nnotamment la dernières d'entre elles, Rymsnocr (1); à ce contact,\nils bénéficieront d'une vue de la nature variée à la fois et har-\nmonique, gravitant sous la mobilité nuancée de ses détails, en\nl'orbite souveraine de la pensée divine et créatrice.\n   L'inanité de cette absorption en la nature, telle que la\nprêchent M. de Bouhélier et ses amis, a été nettement mise en\nlumière par M. Maurice Pujo dans son beau volume sur la\nCrise morale. « Nous sortons dans la grande nature qui nous\nfait fête, pour nous livrer, à ce que l'on a appelé la bonté des\nchoses. O u i , nous voulons les regarder toujours, nous mêler\nintimement à elles, sentir monter en nos veines, avec leur\npuissance, la paix de leur inconscience. L a vie la plus saine et\n\n (1) Roulers, DE MEESTER, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2153, "texte": " 248                          DURENDAL\n\n\n\nla meilleure, c'est la vie dans l'herbe, couché sur le clos,\nà regarder la fuite des nuages. Mais la nature ne reste pas la\nm ê m e ; elle suit le cours de ses saisons, elle a ses joies et ses\ntristesses, le sommeil de ses hivers, la. floraison de ses printemps,\nla fécondité de ses automnes. Au milieu d'elle, notre cœur\nimmobile sera toujours en retard et se retrouvera plus solitaire\net plus angoissé que jamais. Ainsi l'adaptation absolue, la fusion\navec la nature est impossible. Mais du moins ne pouvons-nous\navoir une vie parallèle à la sienne? E t puisque nous ne devons\npas rester immobiles, nous prenons un certain travail, l'un de\nceux que nous offrent les fonctions de la vie sociale où nous\nsommes. Nous le remplissons régulièrement, mécaniquement.\nComme la nature nous l'entremêlons de plaisirs également\nréguliers. Et tout cela est bien sans doute, et nous devrions\nnous en contenter. Mais pourquoi faut-il que nous nous aperce-\nvions que dans tout cela nous ne sommes pas réellement, que\npendant que nos bras remuent, pendant que nos lèvres parlent,\npendant qu'un être extérieur s'agite, semble créer des rapports\navec d'autres, et les comprendre et être heureux, notre cœur\nreste immobile, toujours solitaire et toujours inquiet? (1) »\n   L e volume de M. Pujo pose du reste excellemment le pro-\nblème moral, s'il ne le résoud qu'imparfaitement ; après avoir\ndémontré que la Nature ne saurait combler le désir d'Idéal qui\nest en tout homme, il examine si la science, si la sensualité, si\nl'ambition, si le rêve sont capables de calmer l'angoisse des\nâmes et les inquiétudes des pensées... E t au lieu d'entreprendre\nces recherches de façon spéculative, M. Pujo étudie la valeur\ndes recettes d'idéal chez ceux des écrivains contemporains qui\nen furent les dépositaires : au moyen des œuvres de Renan, il\nétablit la faillite de la science ; les pièces de D u m a s fils servent\nde champs de démonstration à l'inefficacité de l'empirisme\nm o r a l ; Verlaine, plus arbitrairement peut-être, — car M. Pujo\nnous paraît trop sacrifier le poète de Sagesse au poète des Poèmes\n (1) P a r i s , PEHRIN.\n"}, {"page_pdf": 280, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2131, "texte": "                 DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                    249\n\n\n\nSaturniens — Verlaine est prétexte à faire ressortir l'inconsis-\ntance des jeux de rythmes et de consonnances, — comme le roi\nLouis II de Bavière évoque de son côté, aux yeux de M. Pujo,\nla vanité des plus somptueux palais de l'imagination et de la\nsensibilité.\n   Louis II de Bavière! l'admirable et ardente silhouette!...\n    E t que j'aurais voulu que M. Maurice Pujo élargît la signifi-\ncation de cette tragique et extraordinaire aventure de roi qui\nsymbolise dans l'histoire des idées modernes l'émouvante lutte\ndu Rêve et de l'Action... Oui, aux hauteurs de Hohenschwangau,\np a r m i les décors wagnériens héroïques et sensuels, il se dresse,\ncomme un exemplaire séduisant et pernicieux de toute une\ngénération d'intellectuels modernes, ce souverain qui, né pour\ndes gestes de décision précise et vaillante, prit la Légende pour\nP a t r i e et y vécut des songes prestigieux et rares : « Il fut\nSiegfried, le héros rédempteur, vainqueur des monstres, et\ncomprit le chant des oiseaux. Il fut aussi Parsifal, vainqueur\ndes sens, et s'exalta dans un rêve de pureté. Comme eux il crut\nêtre un instinctif, un simple de conscience, à qui cette simpli-\ncité même donne une force invincible. Il fut même Tristan et\npensa sans doute qu'il était né, lui aussi, pour les passions\ninsensées de l'amour et de la mort. Mais son rêve voulait se\nréaliser, essayer ses ailes, lui aussi, dans la mesure de sa puis-\nsance. Il comprit alors que c'était sa mission à lui, le dernier\ndes fils de W o t a n , le dernier chevalier du Graal, de reconstruire\npour eux un asile nouveau qui fut le burg et le temple, le\nW a l h a l l et Montsalvat. »\n    E t quand le roi eut fait le tour de son beau royaume chimé-\nrique il alla vers le grand lac clair où croulaient en reflets\nd'incendie les châteaux illusoires des nuées, — et « Louis II de\nBavière entra dans la mort, laissant à de plus forts la tâche de\nvivre et de créer, à ceux qui, sortis de la foule où tout se renou-\nvelle, nés sans le poids d'une couronne étrangère, sauraient con-\nquérir eux-mêmes une autre royauté. »\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2107, "texte": "  250                       DURENDAL\n\n\n\n   M. Maurice Pujo, en vérité, fut un perspicace démonstrateur\nde l'insuffisance des palliatifs, imaginés par les penseurs et les\nartistes, à la crise morale dont souffre notre époque; mais ce\ncritique avisé et clairvoyant dévie clans les balbutiements, les\ntâtonnements et les incohérences du moment ou a b o r d a n t le\ndomaine positif, il lui faut apporter sa solution personnelle et\nrendre saisissable la valeur des viatiques qu'il propose à son\ntour.\n   Nous distinguons fort bien qu'il repousse la religion révélée\n« qui se refuse, prétend-t-il, à nous laisser notre vie morale »;\nnous voyons aussi qu'à une révélation extérieure il substitue\n« la révélation incessante et impérative des lois morales dans la\nconscience, révélation qui se produit chez tout individu qui se\ndécide à être un homme »; nous constatons enfin qu'il ne croit\n« qu'à l'âme humaine, seule vivante et portant le niveau de la\nvie toujours plus haut. »\n   Mais quand nous interrogeons M. Pujo sur les règles de cette\nvie exclusivement intérieure, quand nous lui d e m a n d o n s à\nquelle discipline il convient de soumettre l'âme h u m a i n e en\nmarche vers la perfection, il nous jette hâtivement deux vocables\nbien vagues : Travail et Amour — le Travail, c'est-à-dire l'effort\nincessant et l'Amour, c'est-à-dire la F r a t e r n i t é !\n   Qu'une pareille doctrine soit incomparablement supérieure\n en noblesse, en grandeur et en désintéressement aux théories\n de dilettantisme jouisseur et stérile qui la précédèrent, nous le\n concédons volontiers, mais qui ne voit pourtant que pour sa\ntransporter des régions spéculatives sur le terrain pratique,\npour avoir sur la pensée du siècle une influence déterminante\net bienfaisante, la théorie de M. Pujo, sans appui dans la tra-\ndition, pure imagination de quelques écrivains de bonne\nvolonté, doit être complétée, éclairée, vivifiée par l'idéal chré-\ntien qui seul peut la rendre féconde en lui assignant un but.\n   Les brillantes, majestueuses et imprécises considérations de\nM. Pujo me rappellent involontairement la boutade de Jules\n"}, {"page_pdf": 282, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2089, "texte": "                       DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                   25l\n\n\n\n L e m a i t r e à propos des conceptions du Devoir de AI. Melchior de\nVogue : « J'entends bien que nous devons aimer les hommes,\nmais que faut-il croire ? Il est nécessaire que nous le sachions\npour que notre amour soit efficace, pour qu'il soit autre chose\nqu'une pitié inerte et une indulgence détachée... Ce qu'il faut\ncroire, c'est a p p a r e m m e n t ce que vous croyez. Si donc je l'osais,\nje vous dirais : « Vous-même, monsieur, à quoi croyez-vous ?\nIl ne me paraît pas que vous nous l'ayez jamais dit avec préci-\nsion. Or la foi doit être précise. U n e foi vague ne se conçoit\nmême pas » (1).\n   On serait néanmoins souverainement injuste — une injustice\ndoublée d'une maladresse — envers l'école de M. Pujo et de\nses amis, si l'on se montrait hostile ou même indifférent au\nmouvement qu'ils s'attachent à propager ; ce sont des pélerins,\nvenus des lointains de la négation et de la jouissance et qui\ncheminent vers la Vérité, sous l'égide de la Bonne foi... Gar-\ndons-nous de multiplier pour eux les difficultés et les angoisses\nde la route... Soyons-leur secourables et bienveillants comme\nà des frères de demain qui franchiront bientôt le seuil de cette\nEglise dont à l'horizon brumeux de leur esprit se dresse déjà la\ntour immortelle et h a u t a i n e !\n   Au cours d'un beau livre paru tout récemment — Aube de\nSiècle (2) — M. le baron Angot des Rotours dit excellemment :\n« L e monde contemporain semble bien mieux disposé à\nentendre les divines paroles. P a r ses vertus naturelles qui sont\nla base indispensable de la vraie piété, par son ouverture\nd'intelligence et de cœur il est parfois très rapproché de l'esprit\névangélique. E t ceux mêmes qui s'attaquent à l'Eglise, com-\nbattent souvent les idées qu'ils lui prêtent à tort, beaucoup plus\nque sa vraie doctrine. N'est-ce rien enfin que cet accord de tout\nce qui compte dans l'humanité pour écouter, avec un pieux\nrespect, les sublimes leçons de Jésus ? Comment ceux qui\n\n  (1) Les Contemporains, 5° série, p. 247.\n  (2) Paris, PEHUIN.\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2007, "texte": " 252                        DURENDAL\n\n\n\ncroient en L u i seraient-ils découragés? Ne serait-Il pas en droit\nde leur reprocher, comme II fit quelquefois à ses premiers\napôtres, de manquer de foi ? Il aimait à comparer le r o y a u m e\nde Dieu à la semence que le laboureur confie à la terre, puis\nqui germe et croît sans que l'on sache comment. « Laissez,\nnous dirait-Il peut-être, tout pousser jusqu'à ce que vienne\nl'heure de la récolte » ; ou bien encore : « Levez les yeux, et\nregardez les campagnes comme déjà elles blanchissent pour la\nmoisson ».\n   Oui, la moisson est proche, et de belles et consolantes\nrécoltes mûrissent pour l'Église du Christ!\n   T o u t e une littérature est née ces temps derniers, que\nd'obstinés voltairiens, alliés pour la circonstance à quelques\nrats défiants de sacristie, ont essayés de ridiculiser sous le nom\nde « littérature des convertis ».\n   Acceptons le mot et honorons la chose : c'est l'annonce de la\nprise de possession, par l'idéal religieux, d'âmes qui semblaient\nlui devoir rester fermées... L a détestable tactique vraiment\nd'ériger l'Église en une sorte de monopole départi aux gens de\nnaissance et de qualité, de l'enclore comme un chasseur sa\nchasse ou de la défendre comme un boutiquier sa b o u t i q u e !\nU n e conversion s'annonce-t-elle, et tout le clan de glapir\naussitôt à la concurrence déloyale. Comme si l'Église de par\nsa prédestination divine n'était pas appelée à devenir univer-\nselle, à régner sur les âmes et les pensées, à être la Reine et\nl'Inspiratrice des sciences, des lettres et des arts?\n   Les partisans des hérédités pieuses vont avoir l'occasion à\nnouveau d'exercer leur verve ombrageuse.\n   Voici d'abord un « Épisode de la Renaissance catholique en\nAngleterre », c'est un petit volume au doux titre allégorique :\nComment j'entrai au Bercail (1), et qui narre, un peu sèchement\npeut-être, le retour vers le catholicisme d'une âme de bonne\nfoi. Les étapes de cette conversion furent tout intellectuelles et\n  (1) Paris, PERRIN.\n"}, {"page_pdf": 284, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2164, "texte": "                                  DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE         253\n\n\n\nle sentiment n'y eut guère de part... Ainsi s'explique la lenteur\nde l'évolution religieuse de L a d y H e r b e r t of L e a et ses conti-\nnuelles hésitations ; et ainsi seraient réfutés les trop faciles\ndédains affichés souvent pour une conversion déterminée à la\nfois par les signes sensibles du culte et par la vérité du principe\nreligieux... Est-ce que celle-ci comme ceux-là ne peuvent pas, à\ntitre égal, devenir les instruments de la grâce?\n  E t voici la Cathédrale (1) de J. K. H u y s m a n s .\n  C o m m e une adéquate synthèse, j'ai voulu placer cette œuvre\nau terme de ces « leçons d'énergie », parce que vraiment elle est\nmieux qu'un livre, un acte!\n   P o u r ne l'avoir point compris, certains critiques, des plus\ncompréhensifs d'ailleurs et des mieux intentionnés, ont un peu\nhâtivement reproché à la Cathédrale de ne point leur faire revi-\nvre les poignantes péripéties psychologiques d'En Route ; il\nsemble bien que s'il y a eu des désillusions de ce côté, c'est faute\nde s'être rendu compte de la place que le livre nouveau doit\noccuper dans l'œuvre entière d ' H u y s m a n s , d'avoir entrevu, dans\nla progression des idées de l'écrivain, le moment que ce livre\nincarne, d'avoir compris que ce livre tel qu'il est, s'imposait\ncomme un jalon de lumière et de sérénité, pour l'ascendante\nmarche du converti vers Dieu.\n   Après la montée régénératrice d'En Route, Durtal est con-\nquis à la Foi ; mais cette victoire finale, si souvent mise\nen péril par de passagères défaites, l'a laissé faible, défiant,\npeureux, avec l'angoisse presque maladive de la rechute ;\nautour de lui, de multiples occasions, impérieuses ou sour-\nnoises, le g u e t t e n t ; son passé lui parle et le tente par la voix des\nêtres et des choses : il doit fuir, il fuit... L e voilà à Chartres ;\nla ville est austère et silencieuse ; une merveilleuse cathédrale\nle domine, qui enthousiasme Durtal ainsi qu'une réalisation\nanticipée et séculaire de son rêve ; à l'ombre de cette cathé-\ndrale l'attend l'abbé Gévresin, le paternel et clairvoyant gar-\n\n (1)   P a r i s , STOCK et T R E S S E .\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2119, "texte": " 254                        DURENDAL\n\n\n\ndien de son âme, et à côté de l'abbé Gévresin, l'abbé P l o m b ,\nqui, de son côté, sera pour son esprit un guide entendu, fra-\nternel, sympathisant.\n   Dans ce milieu si approprié à son état moral d'alors, si favo-\nrable à l'éclosion tranquille du monument d'art projeté, si\ndénué de tout rappel ou de toute sollicitation du passé, n'est-il\npoint d'une vérité rigoureuse que Durtal soit préservé des\nrevanches du Doute et de la Volupté, ou que du moins ces\nrevanches ne revêtent plus qu'un caractère plus transitoire et\nmoins âcre que jadis ?\n   Si, en un mot, la Cathédrale manque « d'intrigue », — c'est le\nreproche courant, — ne serait-ce pas précisément qu'il en fut et\ndevait en être de même de la vie de Durtal à C h a r t r e s ; et au\nlieu de conclure à une faiblesse de l'œuvre, ne faudrait-il point\nplutôt rendre hommage à la probité de l'artiste ?\n   Au moyen âge, j'imagine, parmi les bâtisseurs de cathédrales,\nil s'en trouva plus d'un, que son passé ne semblait point\nprédestiner à œuvrer pour la Croyance et le Mystère... C o m m e\nH u y s m a n s , celui-là avait connu peut-être l'extrême luxure et\npratiqué le blasphème raffiné... Comme H u y s m a n s aussi, Dieu\nle convia vers lui par le chemin glorieux et familier de l'art :\nson âme se purifia aux clairs regards des vitraux; il entendit\nl'appel de la grâce et de la miséricorde dans la voix émue et\ngrave du plain-chant ; les cloches lui clamèrent les résolutions\nfortes et viriles et sa pure et chaste enfance lui revint dans des\nparfums d'encens... Son existence antérieure lui fut dès lors à\ndégoût et à remords; il la voulut racheter, et la faute ayant été\npublique, la réparation devait l'être. Les vains m o n u m e n t s\nprofanes, fils de ses ambitions, seraient éclipsés par la grani-\ntique et altière splendeur de la cathédrale, fille de son\nrepentir... E t les moellons s'entassaient, et les colonnes\ns'ébauchaient, et les ogives se dessinaient, et à mesure que\nl'œuvre rêvée s'élevait du sol et se rapprochait du ciel, l'artiste\nbénéficiait de calmes détachements, d'apaisantes tranquillités,\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2225, "texte": "                  DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                      255\n\n\n\nde joyeux désintéressements : son âme suivait la cathédrale dans\nson envolée vers Dieu, et progressivement la terre lui paraissait\nplus lointaine, plus inoffensive, plus dédaignée.\n   J e sais les reproches qu'on peut faire au livre de M. H u y s -\nmans, et que n o t a m m e n t l'idée-mère que je viens de résumer\nsombre trop souvent en des incidentes, se rétrécit en des\ndigressions, se dilue en des parenthèses : la Cathédrale renferme,\nen effet, toute une encyclopédie de la Symbolique, — savou-\nreuse et intéressante, — mais qui a le tort de nuire à l'unité de\nl'œuvre et de disperser et d'émietter l'impression d'ensemble ;\nM. H u y s m a n s n'eût-il point dû maintenir davantage notre\npensée dans les grandes nefs du m o n u m e n t au lieu de la mener à\ntout instant en pélerinage dans les petites chapelles latérales?...\n   Mais à peine ai-je fait cette r e m a r q u e , que je me reproche\nd'être injuste et i n g r a t ; si réel et si patent que soit le défaut de\ncomposition de l'ouvrage, fallait-il que l'écrivain sacrifiât à une\nrègle d'école des pages comme l'étude sur l'Angelico ou la mono-\ngraphie de la Bienheureuse Jeanne de Martel ?\n   Quoiqu'il en soit et en a d m e t t a n t même les critiques élevées\ncontre la Cathédrale, — quelle œuvre tout de même que celle-\nlà, quel acte que celui-là ; et q u a n d on en pénètre le sens intime,\ncomme la moralité qui s'en dégage dépasse de souveraineté nos\nmoyennes et compromittoires vertus !...\n   Si J.-K. H u y s m a n s avait eu du bonheur la coutumière\nnotion actuelle, il n'avait qu'à se laisser vivre pour la réaliser\ncomplètement en lui : la gloire depuis longtemps l'élut ; avec la\ngloire étaient venues l'aisance, la sécurité du lendemain, la joie\ndu travail librement choisi; d'illustres amitiés littéraires l'entou-\nraient, le boulevard le fêtait, les cénacles se le disputaient :\nc'était un h o m m e de lettres célèbre et heureux !\n    Mais le but supérieur de la vie lui était resté voilé jusque-là;\ndu jour où il l'entrevit, courageusement, généreusement, sim-\nplement, il immola tout, — et ce furent immédiatement la soli-\nt u d e , les sarcasmes, les persécutions.\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1618, "texte": " 256                        DURENDAL\n\n\n\n   Ses amis d'hier insinuent le ramollissement ; ses frères nou-\nveaux font des rapprochements avec Taxil.\n   Sans amertume, il continue sa marche vers la Lumière ; et\ncette Lumière, il la veut intégrale... Il ne s'attarde point, selon\nla méthode de M. de Vogué, à d'éloquents et brumeux vagis-\nsements vers l'Idéal chrétien; d'un pied ferme et hardi, il\npénètre dans le domaine de la Mystique ; il vit dans les biblio-\nthèques, il torture les hagiographies, il s'approprie la moelle des\nPères de l'Église; l'artiste devient un savant, et ce n'est que\nquand le savant est armé que l'artiste reparaît et qu'il passe les\nconquêtes du savant au creuset de ce style de force nuancée, fré-\nmissante, coloriée qui signala depuis longtemps en lui un\nmaître de l'écriture moderne.\n  Une science religieuse, auréolée d'art voilà la dîme de\nrédemption que J.-K. Huysmans a offerte à l'Église catholique.\n  En Route était un émouvant traité de la vie intérieure et\ncomme un manuel-type de l'éternelle lutte de la chair et de la\ngrâce.\n   La Cathédrale apparaît déjà comme un glorieux trophée de\nvictoire : les revendications de la chair ne sourdent plus que\ndans le lointain et la grâce a conquis Durtal, elle lui parle et\nle soutient et l'encourage par l'intermédiaire des mystiques\nâmes ancestrales éparses sous les voûtes de Notre-Dame de\nChartres.\n   La Cathédrale sera suivie de l'Oblat.\n   Mais dès à présent il faut saluer en J.-K. Huysmans le meil-\nleur, le plus bienfaisant et le plus complet maître d'énergie de\nce temps.\n\n                                   FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-002", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 257, "page_fin": 281, "titre_corps": "La Nef du Marchand : Auto sacramentel, introduction", "titre_sommaire": "La Nef du Marchand : Auto sacramentel, introduction", "signature_source": "Hector Hoornaert", "ancre_debut": "LA NEF DU MARCHAND", "ancre_fin": "HECTOR HOORNAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 290, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 2103, "texte": "LA NEF DU MARCHAND\n                              Auto     Sacramentel\n                                                                 A JOSEPH MÉI.OT\n\n\n\n\n                      INTRODUCTION\n                                        I\n\n                   LE drame allégorique que nous présentons au lecteur pourrait,\n                     à la rigueur, se passer d'une introduction. Le sujet qu'il\n                     traite est familier à tout chrétien, et sa forme qui, à pre-\n                     mière vue, semble un défi à l'esthétique reçue, ne gagnera\n                     pas grand chose à des explications préléminaires. Tel\n                     qu'il est pourtant, et lu avec l'esprit de Foi auquel il doit\n                     son origine, on ne pourra lui dénier un caractère original\n                     commun à tous les autos : celui d'être l'expression d'un\nart apologétique sans antécédents dans l'histoire des littératures. Cet art,\nparticulier à l'Espagne des XVIe et XVIIe siècles, peut ne pas avoir produit\ndes modèles parfaits, mais de grandioses et généreux essais; il peut choquer\nle goût actuel, dérouter des habitudes intellectuelles; il excitera pour le\nmoins l'intérêt de ceux qui ont senti la nécessité d'une réaction contre le\nsensualisme et qui luttent pour le développement d'une littérature catholique.\n   Les autos sont, en effet, pour le fond, l'expression la plus complète des\nintérêts de l'Ame et du souci de l'Au-delà. Ils représentent, sans interruption\nclassique, l'esprit catholique doctrinal depuis le moyen âge jusque vers la fin\ndu XVIIIe siècle. Alors que, sous Louis XIV, les poètes français étaient\nchrétiens pour la vie privée et païens aussitôt qu'ils touchaient à l'art, les\npoètes espagnols, leurs contemporains, n'ont pas cru devoir se dédoubler et\nont fait concorder leur art avec leurs croyances. Cet art dans son ensemble\nn'est pas pourtant toujours apologétique; les comedias l'emportent de loin\nen nombre sur les autos, mais ceux-ci se plaisent à démontrer que les\nmystères terribles de la Foi, contrairement à l'opinion dogmatique de Boileau,\n"}, {"page_pdf": 291, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2916, "texte": "  258                               DURENDAL,\n\n\n\nsont susceptibles d'expression artistique. Que leurs œuvres fussent profanes\nou sacrées, Lope et Caldéron n'ont pas pensé que, pour être poète, il fallut\ncesser de penser en chrétien. Disons de suite qu'on peut leur faire de sérieux\nreproches. L'un et l'autre ont suivi aveuglément, malgré leur science, les\nidées du temps sur la morale de l'Honneur, morale toute relative et souvent\nen opposition, dans les Cbmedias, avec la morale catholique. On peut leur\nreprocher encore d'avoir, exceptionnellement, mis dans la bouche de per-\nsonnages secondaires le langage grossier et sensuel si commun dans les\nlittératures duXVIesiècle, que Corneille se glorifie, à juste titre, d'avoir banni\nde la scène française. Ces réserves faites, nul théâtre, au point de vue catho-\nlique, ne peut être comparé à celui de l'Espagne pendant son âge d'or, et\nses autos, dont la correction doctrinale et morale est parfaite, répondent à\nune inspiration, qu'on peut qualifier de théologique, toute particulière.\n   Au XVIe siècle l'Espagne refuse de substituer Platon à l'Évangile et Épic-\ntète à saint Thomas; elle repousse, pour sa plus grande gloire, la Renaissance\nen tant que retour aux idées païennes, et la Réforme comme révolte non\njustifiée contre l'Église romaine. Quant à l'Humanisme, qui a existé pres-\nque sans interruption à travers le moyen âge et se réduit au goût de l'art\nantique, elle en comprend la valeur, mais se trouve empêchée de l'appliquer\nà ses créations littéraires. Il est certain que la forme est le côté faible du\nthéâtre espagnol et qu'on n'y trouve pas ces justes proportions, cette expres-\nsion définitive d'une époque qui sont la véritable force de l'art. Ce n'est pas\nle moment de rechercher ici les causes de cette infériorité; notons pourtant\nque le théâtre en Espagne a toujours eu un caractère populaire. Lope et\nCaldéron n'ont jamais écrit, comme Racine par exemple, pour une élite,\npour un salon où des raffinés attendaient l'œuvre nouvelle, prêts à la scruter\net à l'examiner dans les moindres détails, mais pour la masse du peuple qui\nn'entend rien aux subtilités esthétiques. Les mémoires de l'époque montrent\nque de simples ouvriers s'érigaient en censeurs redoutables. La comtesse\nd'Aulnoy parle d'un cordonnier qui, au temps où elle se trouvait à Madrid,\nformait l'opinion. « La plus belle comédie du monde, dit-elle, j'entends de\ncelles que l'on joue dans la ville, est bien souvent approuvée ou blâmée\nselon le caprice de quelque misérable!! Les auteurs allaient lire leurs pièces\nau cordonnier, et à la. première tout le monde avait les yeux attachés sur le\ngeste et les actions de ce faquin pourvoir s'il fallait applaudir ou siffler (1). »\n   D'un autre côté, Lope et Caldéron travaillaient fréquemment sur commande\net n'avaient guère le temps de mûrir une œuvre et de l'amener graduel-\n\n (1) Voyage d'Espagne, Ed. Plon, pp. 60 et 343.\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2773, "texte": "                             LA N E F D U       MARCHAND                 259\n\n\nlement à sa perfection. Le premier finit par regarder la forme comme un\nélément sans importance. Dans son traité intitulé : Arte de hacer Comedias,\nil déclare avec un rare sans-gêne que, quand il a une comédie à écrire, il\ncommence par mettre les règles sous six clefs, et qu'il ne faut en avoir\nqu'une : satisfaire la foule puisque c'est elle qui paie.\n   Ces considérations ne présentent que des circonstances atténuantes, et les\nplaisanteries de Lope n'expliquent rien. Un écrivain de génie qui entrevoit\nune forme idéale, malgré toutes les concessions qu'il pourra faire aux cen-\nseurs et au public, arrivera, presque à son insu, à réaliser son rêve.\nShakespeare qui a vécu dans un milieu particulièrement défavorable, en est\nla preuve. Il n'a pas écrit deux Périclès.\n   Le don de la facilité, si commun en Espagne, est nécessairement fatal à\nà ceux qui mettent les préceptes sous six clefs; les belles envolées lyriques\nne manqueront pas, mais les heures d'épuisement amèneront de nombreuses\nfaiblesses. Caldéron, moins expéditif relativement à son trop fécond prédé-\ncesseur, a contre lui, outre d'habituelles négligences de style et son goût\ndu cultéranisme, manifeste surtout dans les œuvres de sa jeunesse, une cer-\ntaine solennité de poète de cour peu en harmonie avec son inspiration\npopulaire.\n   Ce n'est donc pas à la forme que ces deux poètes sont redevables de leur\njuste réputation; ce n'est pas même dans leur œuvre, touffu comme une\nforêt, que la critique espagnole a trouvé le drame chef-d'œuvre de l'âge\nd'or; ce n'est pas l'un d'eux qui a créé le type de Don Juan, seul caractère\nempreint d'universalité dont la littérature soit redevable à l'Espagne. Leur\ntrès grand mérite, celui qui les met hors de pair, c'est d'avoir exprimé\nl'esprit et l'âme de toute une race. A ce point de vue, Caldéron surtout est\nl'Espagnol par excellence, avec tous les défauts et toutes les qualités de son\ntemps. « Il est plus une époque qu'un homme, dit Menendez y Pelayo, sa\npersonnalité s'est pour ainsi dire fondue dans les aspirations du grand peu-\nple qu'il représente. On est tenté de l'assimiler aux poètes des épopées pri-\nmitives qui reflètent une civilisation, un état social complet en s'effaçant\neux-mêmes. Bien au-dessus de Lope comme force et grandeur de conception\net au-dessous de Shakespeare comme créateur de types et psychologue,\nCaldéron reste le puissant interprète de l'âme espagnole, le poète national\nde l'Espagne monarchique et catholique. Sa gloire repose non sur des carac-\ntères à jamais fixés ou sur un drame parfait, mais sur l'ensemble de son\nœuvre, vrai miroir du siècle qu'elle remplit presque en entier (1).\n\n\n (1) Caldéron est né en 1600 et mort en 1681.\n"}, {"page_pdf": 293, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2872, "texte": " 260                             DURENDAL\n\n\n\n   La nature même de sa grandeur a été la cause de son discrédit temporaire.\nFaut-il s'étonner de constater que le représentant le plus complet de la\nnation la plus haïe des Encyclopédistes se soit vu délaissé vers la fin du\nXVIIIe siècle ? L'esprit sectaire et matérialiste des philosophes français, bien\nque fortement atténué, parvint à franchir les Pyrénées; sous son influence\nil se forma en Espagne une école Galliciste qui condamna l'ancien théâtre\nnational et voulut régénérer l'art dramatique, alors en pleine décadence, en\nprésentant aux poètes nouveaux Zaïre comme modèle et les trois unités\ncomme dogmes. On reconnaît à cette école certains mérites d'épuration de\nla langue, mais, en fait d'oeuvres, elle n'a rien produit de durable et ne pou-\nvait rien produire, étant contraire au génie romantique de la race.\n   Lope et Caldéron étaient dédaignés et oubliés en Espagne quand l'école\nromantique allemande provoqua, en faveur de l'ancien théâtre espagnol,\nune réaction qui fut excessive, parce qu'elle servit plus à étayer un système,\nqu'à venger le mérite réel de poètes méconnus. Il parut à la critique idéa-\nliste allemande que Shakespeare ne résolvait pas, par sa façon de com-\nprendre le drame, le mystère de la destinée humaine, et M. W . Schlegel, le\nminutieux scrutateur des théâtres grec et anglais, découvrit dans Caldéron\nce qu'il cherchait : un esprit indépendant et rebelle, ayant du génie malgré\nAristote, et ne craignant pas de prendre l'homme à son origine pour le con-\nduire jusqu'à sa fin. Il le plaça au-dessus de Shakespeare, à peine au-dessous\ndu Dante; on connut l'enthousiasme caldéronien, on applaudit des drames\ncatholiques sur des scènes protestantes; Goethe s'en mêla, et, par Caldéron,\nle Romantisme consacra son triomphe.\n   Dans son Histoire de la Littérature dramatique, W . Schlegel, après avoir\napprofondi Sophocle et Shakespeare, se garde bien de scruter avec le\nmême zèle l'œuvre de Caldéron; on dirait qu'il a peur d'une déception. A\npeine s'il y consacre quelques pages; et pourtant il est visible que tout son\ncours tend à l'apologie du poète espagnol qu'il finit par déclarer, assez\nsommairement, le plus grand génie dramatique de tous les temps. C'était\ntrès utile pour le système, mais fâcheux pour Caldéron lui-même et pour la\nvérité. La critique hégélienne, dans la seconde période du romantisme,\nfidèle à sa formule : l'idée dominant la matière, examina avec moins de\nparti pris les œuvres du maître, et fixa plusieurs traits définitifs du génie\nidéaliste de Caldéron.\n  L'admiration allemande a été aussi excessive que le dédain des gallicistes;\non le reconnaît maintenant, même en Espagne. Caldéron n'est pas supérieur\nà Shakespeare; il a fréquemment des conceptions plus grandioses que celles\ndu poète anglais, mais il n'a ni sa force scénique, ni sa forme robuste et\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2860, "texte": "                          LA N E F D U   MARCHAND                         261\n\n\n\nadéquate. Il a un génie à part, et quelle que soit la place qu'on lui puisse\nassigner parmi les grands écrivains dramatiques, il reste comme créateur\nd'oeuvres d'imagination de haute inspiration catholique, le plus en vue\naprès le Dante.\n   Ces considérations générales au sujet de Caldéron et de Lope, qui a\néprouvé les mêmes vissicitudes que son émule, nous ont semblé nécessaires\npour que les autos, dont ils sont les principaux auteurs, ne restent pas\nisolés de l'ensemble. De plus, le lecteur comprendra dès à présent comment\nCaldéron a pu regarder ses pièces eucharistiques comme la meilleure\nexpression de son génie, ainsi qu'il le déclare dans la préface du seul\nvolume de drames publié de son vivant, et qui est précisément un recueil\nd'autos. Ces pièces devaient lui plaire comme littérateur et comme chrétien.\nIl n'avait pas à s'y préoccuper de caractères, les personnages étant allégo-\nriques; il n'y rencontrait pas la question de l'Honneur, et pouvait, en vrai\nreprésentant de l'Espagne catholique, s'y livrer à l'aise à ses effusions de\nFoi et à son goût pour les conceptions scolastiques.\n   L'Allemagne a dédaigné ou négligé presque généralement les autos. Il\nn'en pouvait être autrement. Ses critiques, comme protestants, déjà inquiétés\npar le catholicisme du Prince Constant, du Signe de la Croix et de La Vie est\nun songe, n'ont pas hésité à battre en retraite quand ils ont vu que le but des\nautos était la glorification de la Très Sainte Eucharistie. Ces œuvres\nétranges, du reste, n'ont rien de commun avec le genre dramatique tel qu'il\nest partout établi. Elles ne vivent que de Foi et d'enseignement moral; ce\nqui fait le fond des comédies profanes en est exclu. On n'y voit ni le tragique\nde l'histoire, ni le choc des intérêts privés, ni l'amour avec son cortège de\nduels, de sérénades, de désespoirs et de triomphes inespérés. Leur portée\nest bien plus noble et plus haute. Les autos ne s'inquiètent que des\nvicissitudes humaines, du sort de l'âme, des destinées surnaturelles de\nl'homme, de l'infinie miséricorde divine dans le Sacrement de l'autel, et\nrevendiquent sans cesse, pour la doctrine catholique, la direction morale\nde l'humanité.\n   De quel intérêt cela peut-il être pour des incroyants? Sans être païen on\npeut apprécier les littératures païennes, parce que la religion des dieux n'est\nqu'une fiction de l'esprit; mais les autos sacramentels demandent, outre la\nconnaissance théorique de la doctrine catholique, cette religion du cœur,\ncette flamme de charité qui ne s'acquiert pas par un effort de l'intelligence,\net qui élève le chrétien au-dessus de la terre. Les créateurs de ce genre ne\nsont pas que des poètes, mais des apôtres qui aspirent à répandre dans le\npeuple la vie intense de leur âme. Ils ont été convaincus qu'à côté du\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2802, "texte": "  262                                DURENDAL\n\n\n\ngrave enseignement religieux de la chaire, il pouvait en exister utilement\nun autre, lequel, en faisant appel à toutes les ressources de l'art, montrait\nle sens pratique des vérités chrétiennes. Lope, à la fin de ses jours, à ses\nheures de tristesse et de repentir, évoquait le souvenir de ses pièces eucha-\nristiques comme méritoires devant l'infinie Justice qui avait beaucoup à lui\npardonner; et Caldéron, après avoir reçu une dernière fois sur son lit de\nmort le Pain de la Vie, consacra ses dernières heures à un auto qu'il ne put\nterminer. Nous voilà loin de ce qu'on appelle littérature!\n   En ces derniers temps, un critique espagnol, homme d'érudition et de\nFoi, M. Eduardo Gonzalez Pedroso, s'est constitué l'ardent et judicieux\ndéfenseur de la littérature sacramentelle. Il pose la question en ces termes :\n« Puisqu'il est avéré que les autos ont été un genre de prédilection pour les\nhommes de génie qui ont élevé l'art dramatique espagnol à son apogée; et\npuisque, d'autre part, le peuple accourait à leur représentation avec enthou-\nsiasme, de façon que ces spectacles exercèrent une véritable influence sociale\npendant plus d'un siècle et demi, nous croyons que le dédain avec lequel on\nles traite aujourd'hui, loin de détruire leur importance, les rend doublement\ndignes d'étude, et qu'ils doivent appeler d'autant plus l'attention, que la\nrupture est complète entre leurs anciens partisans et leurs modernes\ndétracteurs (1). »\n  . D'autres critiques ont approuvé, en Espagne, la façon de voir de\nM. Pedroso, et parmi eux il faut citer l'éminent professeur de littérature à\nl'Université de Madrid, M. Menendez y Pelayo. Celui-ci constate à son tour\n« que ce genre si national, si caractéristique d'une époque, d'une race et d'un\nétat social qui ne ressemble à aucun autre, n'a jamais pu arriver à enthou-\nsiasmer des critiques d'autres nations, ni même à se faire comprendre\nd'eux... La popularité des autos fut supérieure, et de beaucoup, à celle des\ndrames les plus tragiques et aux plus délicieuses comédies d'intrigue...\nLeur art est peut-être une aberration, peut-être une exception artistique; il\nmérite, à n'en pas douter, un examen approfondi (2).\n   Il y a vingt ans, il eût été presque téméraire de présenter au public un de\nces autos, applaudis jadis par toute une nation, tant le naturalisme avait\ndéprimé l'intelligence; mais maintenant que la littérature se préoccupe de\nl'âme, nous croyons qu'une des œuvres sacramentelles de Caldéron, La Nef\ndu Marchand, provoquera plus qu'un intérêt de curiosité, et fournira peut-\nêtre à quelques-uns l'idée d'un art apologétique adapté à des temps et à des\nbesoins nouveaux.\n (1) Autos Sacramentales, MADRID, RIVADINEYRA I88.| Prologo.\n (2) Calderon y su Teatro, Conferencia tercera.\n"}, {"page_pdf": 296, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "                          LA N E F   DU    MARCHAND                      263\n\n\n    Pour faire comprendre l'esprit de ce genre dramatique non classé et pour\n ainsi dire inconnu, nous allons en exposer brièvement l'histoire. Nous\n montrerons ensuite pourquoi l'allégorie est sa forme nécessaire, quelle est\n la valeur morale des autos, quels rapports ils ont avec les idées esthétiques\n de l'époque, pour décrire enfin la façon dont on les représentait à la fin\n du XVIIe siècle.\n\n                                      II\n\n   L'origine de l'art dramatique espagnol n'est pas encore bien élucidé.\nDans ses grandes lignes et dans son but il ne se distingue pas des Mystères\ncommuns à tous les pays catholiques au moyen âge. Au VIIe siècle, du\ntemps des Goths, on sait que des représentations dramatiques avaient lieu\ndans la Péninsule, et que celles-ci disparaissent ensuite pendant trois siècles\naprès l'invasion arabe. Au XIe siècle des traces de Mystères reparaissent, et\nce genre, importé probablement de France, berceau de la littérature au\nmoyen âge, persiste jusqu'à la fin du XVe siècle. Le plus ancien Mystère\nconnu est celui des Rois Muges de Tolède, qui date de la fin du XIIe ou du\ncommencement du XIIIe siècle. On ignore de quelle façon le drame religieux\nse rattache au drame liturgique, mais on constate qu'au XVIe siècle il existe\ndéjà en Espagne des drames religieux avec personnages allégoriques\ndistincts des Mystères et rappelant les Moralités. Il est probable que la\npartie allégorique des Moralités se combina peu à peu avec l'élément\nhistorique et dogmatique des Mystères, et que de cette union se dégagea, à\nun moment donné, un genre nouveau, celui des autos bien distinct des deux\nprécédents, et que caractérisent l'élément biblique et l'élément scolastique.\n   Au moyen âge la piété ne se manifestait pas uniquement par des actes de\ngrave respect, mais le peuple, qui laissait la confiance filiale dominer la\ncrainte, épanchait son cœur dans la Maison du Père en allégresse bruyante,\nbien éloignée de ce que nous jugeons convenir aujourd'hui à la Majesté\ndivine. C'est de là que naquit tout naturellement l'idée de solenniser les\nfêtes dans les églises par des essais dramatiques, fort avantageux pour\nl'instruction d'un peuple encore rude. En d'autres pays, ces représen-\ntations, par la diversité des éléments sociaux, le mélange des races, les\nnaissantes hérésies, le système féodal, devaient réclamer de la part du\nclergé une énergique direction, mais en Espagne, le peuple pouvait être\nabandonné presque entièrement à ses inspirations. Son unité de Foi et\nd'action contre l'ennemi commun était parfaite; la tyrannie féodale ne\npouvait naître là où nobles et vilains combattaient ensemble pour arracher\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2834, "texte": " 264                             DURENDAL\n\n\n\nun lambeau de la patrie aux légions païennes; et plus que partout ailleurs,\nles représentations dramatiques devaient s'inspirer des principes religieux\nles plus purs, puisque aucune prédication dissidente ne les menaçait.\n   En 1263 le pape Urbain IV ordonna de célébrer chaque année, le jeudi\naprès l'Octave de la Pentecôte, une fête spéciale en l'honneur du Saint-\nSacrement, fête que Jean XXIII solennisa davantage en prescrivant que,\nce jour-là, Jésus Eucharistique serait exposé à l'adoration du peuple, porté\nprofessionnellement sur la voie publique. Toute la catholicité accueillit ces\nfaveurs avec la plus grande joie, et les Espagnols ne furent pas des dernieis\nadonner satisfaction au vœu d'Urbain IV lorsqu'il s'écriait : « Que tous,\nclercs et laïcs, chantent des louanges! Qu'ils traduisent leur joie par des\nhymnes sortant du cœur, de la volonté, des lèvres et de la langue! Que la\nFoi chante! Que l'Espérance tressaille! Que la Charité se réjouisse! Que la\ndévotion déborde d'allégresse ! . . . Le pape ouvrait ainsi libre carrière à\nl'épanchement du sentiment populaire, et la solennité du Corpus prit en\nEspagne, dès l'origine, ce caractère de grandeur mêlé de joie dont elle\na conservé des traces dans l'époque actuelle. Tout ce que le peuple avait\nantérieurement mis en usage pour la célébration des fêtes religieuses\nservit à rehausser celle du Saint-Sacrement, et les représentations théâtrales\nne furent pas oubliées.\n   On sait par les archives des villes de Gérone et de Barcelone que des\ndrames se jouaient à la Fête-Dieu dès son origine, mais ces œuvres avaient-\nelles alors le caractère d'autos sacramentels? Les érudits espagnols pensent\nque non, parce que ces documents, et d'autres de la même époque, ne citent\naucun drame représenté à cette occasion dont le sujet se rapporte à la Sainte\nEucharistie. Il en est de même des Partidas du roi Alphonse X sous le\nrègne duquel la fête du Corpus fut instituée.\n   Cela porte à croire que les pièces religieuses se représentaient alors\nindistinctement, et sans tenir compte de leur sujet, aux divers jours de fête\nde l'année, et que la Fête-Dieu n'avait pas encore de pièces destinées à\nglorifier son objet. De plus, on ne trouve aucun véritable auto sacramentel\ndans les œuvres des fondateurs du théâtre national : Juan de la Encina,\nGil Vicente et Lucas Fernandez. L'éloge de la Sainte Eucharistie commença\nvraisemblablement par des Villancicos que l'on chantait, avant ou après le\ndrame édifiant quelconque, car le don admirable d'un Dieu sacramentel a\ndu inspirer des strophes lyriques, sorties du cœur, avant de susciter à\nl'esprit réfléchi l'idée dramatisée.\n  En 1504, les autos sacramentels n'existent pas encore. Cette année-là le\npoète Gil Vicente reçoit de la reine Leonore l'ordre d'écrire une pièce pour\n"}, {"page_pdf": 298, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2772, "texte": "                             LA N E F   DU   MARCHAND                    265\n\n\n\nsolenniser la fête du Corpus dans une église de Lisbonne. Or, celui-ci ne\ntrouve rien de mieux que de prendre comme sujet saint Martin et le pauvre,\net il le traite sans faire une allusion même éloignée au Saint-Sacrement. Le\nConcile de 1512, qui cite dans ses canons plusieurs pièces, soit pour en\nautoriser, soit pour en prohiber la représentation, ne laisse pas soupçonner\nqu'il y en ait dans le nombre pouvant être regardées comme pièces\neucharistiques.\n   Mais voici qu'éclate la grande perturbation de la Réforme; l'Espagne en\nfut plus profondément émue que les autres peuples catholiques, par suite\ndes circonstances particulières dans lesquelles elle se trouvait. La prise de\nGrenade venait, depuis quelques années à peine, de mettre fin à une lutte\nprodigieuse entreprise pour établir l'unité religieuse et politique du pays; et\nvoilà que d'autres nations, depuis longtemps catholiques, se font gloire,\ntout d'un coup, de rejeter cette même unité. « Celui qui ne sait se rendre\ncompte de la secousse que produisit l'apostasie d'une partie de l'Europe\ndans cette Espagne, qui venait de mettre un terme à une lutte de vingt\ngénérations pour refouler l'islamisme en Afrique, doit se résigner à ne voir\nque de l'étrange et de l'absurde non seulement dans les drames sacra-\nmentels, mais dans tous les actes de ce pays au XVIe siècle (1). »\n   Ce fut plus que de la stupeur, ce fut de l'indignation. La querelle n'émut\npas que les théologiens, mais tout le peuple qui s'épancha en protestations\npubliques, surtout pour affirmer son inébranlable attachement au mystère\nde la Sainte Eucharistie. L'habitude de jouer des drames à la Fête-Dieu\npermit de donner une forme à ces protestations; ces drames se transfor-\nmèrent spontanément en autos sacramentels et se développèrent parallèle-\nment au protestantisme. Plus la négation devint nette, plus l'affirmation\ndoctrinale gagna en puissance et en solennité. A ce seul point de vue, les\nautos constituent une des gloires de la nation espagnole.\n   La haine sectaire s'est vengée depuis par la calomnie de ce peuple\nréfractaire à l'hérésie et au schisme, et qui n'a eu peut-être que le tort de\nconfondre, un moment, l'égoïsme politique avec la Religion, en se croyant\nun nouveau peuple de Dieu. Or, par un juste retour des choses d'ici-bas,\nces mêmes autos nés pour repousser la Réforme, sont devenus, avec le\ntemps, une des sources les plus sûres pour faire valoir le caractère moral\ndu peuple espagnol depuis Charles-Quint jusqu'à Charles III. Plus peut-être\nque les Comedias, ces œuvres sont l'expression de l'âme populaire; elles\nl'ont fait vibrer en une unité qu'on chercherait vainement ailleurs dans\n\n\n (1) Pedroso. Op. cit., page 21.\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2667, "texte": "  266                                  DURENDAL\n\n\n\nl'histoire, elles dépeignent ses plus fugitives aspirations, sans arrière-\npensée possible, en pleine expansion de ses fêtes. Or les autos ne dénoncent\nni la furieuse exaltation mentale, ni le goût des cruautés et de la sombre\naustérité, ni les pratiques de dévotion maniaque et superstitieuse que les\nennemis du catholicisme et de l'Espagne se plaisent à voir partout pendant\ncette longue période. Il n'y a dans ces drames ni disputes, ni invectives, ni\nsupplices, ni malédictions; tout, au contraire, y est suavité et charité.\n   La Miséricorde divine, dit M. Menendez y Pelayo, est leur thème favori,\net ils l'exaltent jusqu'à l'extrême limite de l'orthodoxie. Loin de refléter\ndes superstitions, ils exposent, quand ils atteignent leur apogée, tout ce\nque la théologie et la philosophie morale ont de plus pur et de plus élevé.\n\n\n                                            III\n\n   Le développement des autos a été graduel. Il a passé par trois phases\ndistinctes, dont nous allons essayer d'établir les caractères saillants. Et\nd'abord, pour éviter toute confusion, notons que le terme Auto — dont la\nsignification première est arrêté, jugement, manifestation — n'a pas toujours\nle sens spécial que nous lui donnons ici. On distingue dans l'ancien théâtre\nespagnol deux espèces de drames sous le nom de autos : les Autos de\nNacimiento, qui se rapportent à la Nativité de Notre-Seigneur, et les Autos\nSacramentelles. Le même terme s'applique parfois aux pièces qui mettent en\nscène des épisodes tirés de la vie des Saints, mais, comme ces sujets appar-\ntiennent par un côté à l'histoire, on les nomme plus ordinairement :\nComedias de Santos.\n   Les autos sacramentels peuvent se définir : œuvres dramatiques en un\nacte (dont la longueur équivaut à une comédie en trois journées), avec\npersonnages allégoriques, écrites à la louange du Mystère de l'Eucharistie.\n   La date certaine du premier auto est inconnue, mais doit prendre place\nbien avant la fin de la première moitié du XVIc siècle, comme le prouvent\nles pièces intitulées : Farsa del Sacramento de Peralforja (1); Auto del Magnà;\nFarsa del Sacramento de Moselina, et d'autres, publiées en partie par\nM. Pedroso; toutes sont antérieures à la Farsa llamada Danza de la Muerte\nde Juan de Pedraza, premier auto imprimé connu, et qui porte la date\n\n   (1) Le mot Farsa n'a pas, dans l'ancienne langue, le sens de son équivalent français; il\ns'emploie pour désigner la représentation d'un sujet d'imagination. De même le mot Comedia\nne signifie pas non plus comédie, mais s'applique à tout drame dont le sujet, historique ou\nnon, est emprunté à la vie réelle.\n"}, {"page_pdf": 300, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2523, "texte": "                          LA N E F D U    MARCHAND                         267\n\n\nde 1551. Ces essais ouvrent la première période des drames sacramentels qui\ns'étend jusqu'à Lope de Vega. La plupart sont anonymes. Cette littérature\nencore hésitante et naïve ne nous fait connaître que deux noms d'auteurs,\nceux de Pedraza et de Joan de Timoneda.\n   Le cardinal Ximénès ou Cisneros, comme on le nomme en Espagne,\nplus heureux que le cardinal Nicolas de Cusa en Allemagne, avait fait,\navant 1517, la vraie réforme de la discipline et des moeurs, étendue plus\ntard par le Concile de Trente à toute la chrétienté. L'hérésie, pour ce\nmotif, manquant de prétexte, fut bien vite démasquée, et cette considération\ns'ajoutant à d'autres, on comprend l'énergique opposition à la fausse\nréforme qui se manifeste, dès l'origine, dans les autos et qui est leur raison\nd'être. Le chant qui termine l'Auto del Magnà (de la manne) semble déjà une\nprotestation contre Carlstadt :\n\n                     Ceci est le Pain du ciel,\n                     Prenez-le, pécheurs;\n                     Car il est la consolation\n                     De nos douleurs.\n\n                     Ceci est la Manne\n                     Par Dieu envoyée,\n                     Car ce Pain nous donne\n                     Dieu glorifié.\n\n   Ces premiers poètes eucharistiques ont surtout en vue le but religieux.\nLes plans sont simples, et le développement s'en va, un peu au hasard, sans\nhâte et sans prétention vers son but. Ce sont presque des sermons dialogues :\nSertnones en representable idea, comme on les appelait parfois. Le souci qui\ndomine tout, c'est de mettre en scène de claires et frappantes allégories au\nmoyen de personnages abstraits, plus aptes que ceux empruntés à la vie\nordinaire et à l'histoire, pour exprimer des vérités générales appliquables à\ntous les hommes. Toutes ces oeuvres sont empreintes d'un idéalisme inal-\ntérable révélateur de la vie intérieure, et il s'en dégage une charité envelop-\npante et une bonté communicative qui émeuvent. Ces pièces se distinguent\nen cela de celles du théâtre profane qui, à ses débuts, cherche à exciter l'ima-\ngination et l'intérêt par des violences brutales. On sent que la source d'ins-\npiration n'est pas la même. La Religion, dans l'ordre purement naturel,\nétait alors seule capable d'adoucir les mœurs qui se ressentaient de la lutte\ninterminable contre les Maures, et elle amène sur le théâtre sacré une con-\nception de la vie, une tendresse de sentiments qui devaient fasciner l'auditoire.\n"}, {"page_pdf": 301, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1612, "texte": " 268                             DURENDAL\n\n\n\n   Les traits d'exquise délicatesse ne sont pas rares dans ces pièces primi-\ntives. Une mère cherchant son enfant perdu s'exprime ainsi : « Je te faisais\ntaire autrefois, et maintenant je serais si heureuse de t'entendre pleurer ! »\nOu bien c'est le jeune Isaac, obéissant jusqu'à la mort, qui, sur le point\nd'être immolé, demande à son père de lui bander les yeux : Car il pourrait\nse lever une colère au moment de mourir . L'auto des Dom qu'envoya Adam\nà Notre-Dame par Saint-Lazare est hautement pathétique dans sa naïveté.\nIl met en scène Lazare qui présente successivement à la Sainte Vierge tous\nles instruments qui serviront à la Passion pour expier la Faute d'Adam. En\nvoici un extrait :\n\n\n\n\n                                  LAZARE\n\n                                           (Montrant une croix.)\n                    Révérez cette croix.\n\n                               NOTRE-DAME\n\n                                         Ah ! quelle anxiété !\n                    A quoi doit-elle servir?\n\n                                  LAZARE\n\n                    A clouer les pieds.\n\n                               NOTRE-DAME\n\n                    Et les pieds de qui?\n\n                                  LAZARE\n\n                                           Ceux de Jésus.\n\n                               NOTRE-DAME\n\n               Oh ! ma consolation et ma lumière !\n               Je me meurs de ce coup-ci!\n\n                               L'HUMANITÉ\n\n               Et les mains de mon Juge\n                    Consacrées,\n               Doivent y être clouées aussi.\n"}, {"page_pdf": 302, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 973, "texte": "         LA NEF DU MARCHAND                  269\n\n\n\n                NOTRE-DAME\n\nQuoi ! y être clouées !\nComment pourras-tu le souffrir,\nMère affligée entre toutes?\nOh ! mains sanctifiées,\n    Ma complaisance,\nMon amour et mon bonheur;\nMon Fils, Fils de mon âme !\nQuoi! sur une croix de cèdre et de palmier\nOn va donc te crucifier ?\n\n                L'HUMANITÉ\n\nIl y a d'autres dons à contempler;\n     Voici des clous.\n\n                NOTRE-DAME\n\n\nPourquoi faire, qu'on me l'explique !\n\n                L'HUMANITÉ\n\n\nAfin que les loups hargneux\nPuissent attacher les mains\nAvec des marteaux de souffrance !\n\n                NOTRE-DAME\n\nTant de douleur, ô mon cœur,\n    Vous est ordonnée ;\nTant de peine ! Douloureuse vue !\n\nPleine d'amertune et d'anxiété,\n     Comme je suis triste !\nAh! quels dons tu envoies\nA mon Fils, Adam, tu le vois !\nDes clous qui déchirent ses pieds\nEt l'âme de celle qui l'enfanta !....\nEt qu'est ceci encore que j'aperçois ?\n     Oh ! mal cruel !\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2024, "texte": " 270                             DURENDAL\n\n\n\n                                L'HUMANITÉ\n\n                Ceci, c'est le sceptre royal\n                Que portera l'Emmanuel;\n                C'est le don de vinaigre et de fiel\n                Qu'il boira sur la croix mortelle.\n\n                                NOTRE-DAME\n\n                Du fiel au lieu de vin angélique\n                     A mon Bien-Aimé !\n                Du vinaigre et du fiel, ô Fiancé,\n                Est-ce là un don de fiançailles ?\n                Du fiel et du vinaigre ô Maître !....\n                Et vous leur avez donné de la manne !\n                Vous avez fait couler l'eau douce\n                     Du Jourdain,\n                Et ils vous donnent du fiel et du vinaigre !.\n\n\n   Timoneda est le plus remarquable de ces primitifs. Libraire à Valence, ce\npoète connaît les œuvres des Italiens et, tout en gardant son inspiration\nnationale, il tâche de s'assimiler leur forme d'art. Dans ses autos, les con-\ntours trop secs de ses prédécesseurs acquièrent par lui plus de souplesse ; sa\ngamme de couleurs est plus riche et plus éclatante; son action dramatique\nrévèle un souci du mouvement et du développement logique. Sa pièce prin-\ncipale, adaptation d'une œuvre plus ancienne, et qui domine par sa valeur\nlittéraire toute la première époque, est intitulée : Auto de la Oveja perdidà.\nCette paraphrase dramatisée du Bon Pasteur est très douce, très pénétrante,\net pleine d'onction évangélique. Nous citons le monologue de la scène\ncinquième qui permet d'apprécier le ton général de la pièce et le progrès de\nla forme.\n  La Brebis vient de se perdre, attirée hors de la bergerie par l'Appétit.\nEntre le Christ dit Christobal, en habit de pasteur :\n\n\n                                 CHRISTOBAL\n\n                En vérité, je suis bien fatigué\n                De chercher tout le jour ma brebis;\n                Je ne me suis reposé un moment,\n                Et la sueur encore, vraiment,\n                Me mouille abondamment le cou.\n"}, {"page_pdf": 304, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1317, "texte": "        LA N E F DU    MARCHAND               271\n\n\nReviens, ma Brebis, qu'attends-tu ?\nNe fais pas de détours farouches,\nPuisque je te dis sincèrement\nQue je ne désire pas ta mort\nMais que tu reviennes et vives.\nNe te souvient-il pas de mes sueurs\nDe sang, ingrate, pour te conquérir ?\nEh bien! si j'ai tant souffert pour toi\nLorsque j'achetai ta vie,\nComment poürrais-je vouloir ta mort ?\nTrente ans pour te gagner,\nEt davantage, j'allai, en mercenaire,\nSans sandales pour me chausser,\nSouffrant la soif, souffrant la faim,\nTout autour de la bergerie;\nEt j'endurai des froids étranges\nEn séjournant dans la montagne,\nTu comptes donc pour rien ces peines,\nPuisque, ce que je gagnai en trente ans\nTu veux le perdre en un seul jour ?\n\n\nJ'avais juré de te châtier\nSi tu franchissais la limite;\nMais si tu reviens sous ma loi,\nJe jure de te pardonner.\nQu'un mauvais serment tombe sur la pierre !\nJ'avais l'habitude d'effrayer\nLa Brebis qui voulait se perdre,\nCar je suis, après la faute, le Vengeur;\nMais maintenant, viens sans crainte,\nMon amertune est déjà passée,\nReviens, reviens pour moi,\nEt sans tourner la tête en arrière !\nJamais je ne verrai en toi\nLe mal que tu fis jusqu'ici,\nMais tout le bien que tu feras.\nAbandonne l'herbe mauvaise,\nPrends garde au mal qu'elle peut faire;\nCar sa saveur n'est qu'apparence\n"}, {"page_pdf": 305, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1948, "texte": " 272                             DURENDAL\n\n\n\n                Et ne peut être en rien profitable.\n                Reviens ! Reviens ! Je te donnerai du sel !\n\n                Ah ! Elle s'en va dévoyée,\n                Ma Brebis, par les halliers,\n                Faible, maigre, exténuée.\n                Peut-être même est-elle embourbée\n                Dans quelque fondrière !\n                Comme elle serait mieux au bercail,\n                Se livrant à des sauts et des bonds,\n                Bien à l'abri de toute attaque,\n                Grâce aux chiens, terreur des loups,\n                Et qui aboient de temps en temps !\n\n                Au moins si ma Brebis bêlait,\n                Je l'entendrais, je vous l'assure,\n                Et, de suite, je lui pardonnerais\n                Et la prendrais sur mes épaules\n                Tellement mon bonheur serait grand !\n\n   Dans le troisième tiers du XVIe siècle les drames sacramentels sont déjà\nconstitués en fête nationale et si répandus que, au témoignage de Cervantes,\nles villages trop pauvres pour payer des acteurs expérimentés faisaient appel\naux jeunes gens de bonne volonté et commandaient à quelque étudiant, dont\nla verve n'allait pas pour l'ordinaire au delà du Villancico de Noël, le poème\nà représenter. Un auto anonyme intitulé, Las bodas de Espàna, qui met en\nscène l'Espagne épousant l'Amour divin, exprime, par les vers suivants, la\nFoi nationale et la ferveur religieuse de l'époque.\n   C'est l'Amour divin qui parle et invite au Banquet eucharistique :\n\n                Espagne, où l'intégrité\n                De la Foi se conserve le mieux,\n                Que chacun de vos fils se pare\n                De perfection et de pureté,\n                Afin que le Banquet puisse commencer,\n                Que le juste vienne pour goûter\n                Cet Aliment divin ;\n                Mais que celui qui est indigne\n                Se garde bien de le faire,\n"}, {"page_pdf": 306, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2451, "texte": "                          LA N E F DU     MARCHAND                         273\n\n\n                 Car ce serait grande folie !\n                 Votre nom à tous est : Espagnols;\n                 Eh bien, suivez-moi, je suis Espagnol moi-même!\n\n  Et le chœur chante pour finir :\n\n                 L'Amour divin et l'Espagne\n                 Sont une seule et même chose !\n\n   Lope de Vega ouvre la seconde période des autos et la remplit presque à\nlui seul. Il perfectionne ce genre comme il fait progresser les Comedias, sans\narriver pourtant à le douer d'une vie indépendante. Sa nature trop lyrique,\nqui le servit admirablement en ses effusions mystiques, le détourne à tout\nmoment des conceptions théologiques et philosophiques qui servent d'arma-\nture aux autos quand ils se constituent, sous Caldéron, en drames originaux.\nLope se rattache encore au passé évangélique; il préfère laisser parler le\ncœur et tâche d'instruire par l'émotion plutôt que par le raisonnement dis-\nsimulé sous la combinaison des faits. Ses allégories sont sacramentelles par\nde touchantes allusions jetées çà et là; il ne ramène pas encore l'ensemble\nd'une œuvre à l'apothéose finale du Saint-Sacrement. Ses plans sont simples;\nles pastorales et les églogues lui plaisent; il ne modifie pas essentiellement\nlès paraboles déjà dramatisées par ses prédécesseurs ; il les développe, aug-\nmente le nombre des personnages, précise leurapplication, charme davantage\nles yeux par le mouvement de la scène et l'esprit par l'élégance de la forme.\nLope a surtout le sens de la mystique; sa curiosité et sa Foi ont scruté le\ncœur humain dans l'ordre de la grâce. Nul mieux que lui n'a saisi les\nmystérieuses relations de l'âme avec Dieu, et il est confondant de constater\nque l'auteur de tant d'oeuvres profanes a parfois, dans ses autos, des inspi-\nrations dignes de saint Jean de la Croix. Sa doctrine est toujours irrépro-\nchable; il ne cesse de prouver que la Religion révélée est d'une nécessité\nabsolue pour le salut de l'homme et domine toute science humaine. Comme\nécrivain, Lope est le plus musical de tous les poètes de l'âge d'or. Il a un\nlyrisme facile et spontané qui lui valut de grands triomphes populaires, car\nson vers se retient. Il a le sentiment de la nature, mais le traduit trop souvent\navec la préciosité propre à son temps.\n  Voici le début de l'auto La Siega :\n\n                                   L E SOUCI\n\n                 Si, par hasard, à cette heure,\n"}, {"page_pdf": 307, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2032, "texte": "  274                            DURENDAL\n\n\n\n                Tu dors, éveille-toi, Ignorance,\n                Car déjà de Jérusalem\n                La cloche annonce l'aurore.\n                Déjà la roue des jours\n                Ferme au ciel, bien que variable,\n                Dont le régulateur est le soleil,\n                Eveille fleurs et oiseaux.                                  '\n                Les unes s'ouvrent, les autres chantent;\n                Les oiseaux paraissent des fleurs\n                Entre les feuillages par leurs ailes,\n                Et les fleurs, des oiseaux, qui mêlent\n                Leurs couleurs à la verdure.\n                Déjà les fontaines murmurent moins\n                Que dans le silence de la nuit,\n                Car l'air agité du jour\n                Résonne de tant d'autres bruits.\n\n   Plusieurs peintres espagnols ont aimé le réalisme uni à la Foi, ce qui les\na poussés aux représentations de moines émaciés et de martyrs à la torture.\nLeurs tableaux n'ont pas peu contribué à faire regarder toute la race comme\navide d'une religion sombre et effrayante. Or, rien n'est plus faux, et les\nlittérateurs ont bien mieux interprété le caractère religieux général du\npeuple; Lope en particulier trouve l'Amour divin inséparable d'une\nsensation de joie, de bien-être. La mélancolie, la tristesse, la recherche\ninquiète du bonheur, il en fait l'apanage exclusif des ennemis de la Vérité.\n  Dans l'auto De los Cantares, scène IV, l'Allégresse voit venir l'Envie,\naccompagnée du Rival du Christ pour la conquête de l'âme, et dit :\n\n               Ciel! quelles vilaines figures!\n               On dirait deux figuiers sans feuilles\n               Sur les montagnes du Léthée !\n               — Puisque vous ne m'avez jamais vue,\n               Apprenez que j'appartiens au Christ.\n\n                                 L E RIVAL\n\n                Dis ton nom.\n\n                               L'ALLÉGRESSE\n\n                                         Allégresse\n               Je me nomme.\n"}, {"page_pdf": 308, "page_imprimee": 275, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2000, "texte": "                        LA N E F D U    MARCHAND                      275\n\n\n                                 L E RIVAL\n\n                                           (à l'Envie.)\n                      Depuis le jour\n               Où j'ai revêtu tes couleurs,\n               Envie, je n'ai plus été joyeux.\n\n                                 L'ENVIE\n\n                                        (à l'Allégresse.)\n               Et que fais-tu pour le Pasteur ?\n\n                              L'ALLÉGRESSE\n\n               Je réjouis sa sainte Épouse\n               Qui demeure dans ces montagnes;\n               Là, sur ce sornmet fleuri,\n               Je chante, je danse, je bondis, je saute!\n               Et, pour ses fêtes, des jardins\n               Je prends les fleurs et les rameaux;\n               J'orne ses saintes portes\n               D'iris, de joncs, de menthe sauvage;\n               Et lorsque l'Époux vient,\n               Je sors pour le recevoir\n               En chantant! Et bien que là-bas\n               Des choeurs parfaits le charment,\n               Moi je le divertis parfois!\n\n   Le Lope mystique est particulièrement intéressant. Les sentiments les\nplus secrets de l'âme, ceux qui semblent demander pour s'épancher la\nsolitude recueillie d'un couvent, il en fait de la matière dramatique. Si le\npoùte cède à des inspirations de ce genre, c'est qu'il connaît son public et\nlui sait l'âme assez haute pour les comprendre. Quelle délicatesse de senti-\nments religieux et quelle profondeur admirable de Foi ne suppose pas la\nla scène suivante que nous empruntons au Pastor lobo. Le Pasteur retrouve\nla Brebis après une absence, et lui apporte, en récompense de sa fidélité,\nle Sel, symbole eucharistique par sa couleur et ses propriétés :\n\n                               L E PASTEUR\n                                                            »\n               Pour te voir et pour t'aimer,\n               Des hauteurs de la Vie\n               Je descendis dans le val de la mort.\n"}, {"page_pdf": 309, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1188, "texte": "276                   DURENDAL\n\n\n\n      Comment vas-tu? Que s'est-il passé\n      En mon absence?\n\n                   LA BREBIS\n\n      Je ne suis point sortie\n      Sans toi, mon soleil, car sans toi,\n      Il ne peut exister de vie en moi !\n      Je perds conscience de moi sans toi!\n      Tu m'encourages, car tu es l'âme\n      De tous mes mouvements.\n      Quand tu me fais défaut, je suis morte !\n      La moindre de mes pensées\n      Sans toi manque de calme; .\n      Tu es l'auteur de la vie,\n      Je ne puis l'avoir sans toi.\n\n\n                     L E PASTEUR\n\n      Puisque te voilà dans mon bercail,\n      Puisque le fer t'a déjà marqulée,\n      Ame, du chiffre et du blason\n      De mes brebis candides,\n      Je désire de mon Sel blanc\n      Donner la grâce à ton espoir.\n\n                      L A BREBIS\n\n      Cette faveur sera céleste.\n                     L E PASTEUR\n\n      Approche donc, tu le peux bien,\n      Que ta bouche arrive à ma main\n      Pour que tu demeures dans ma grâce.\n\n                      L A BREBIS\n\n      Je ne suis pas, Pasteur souverain,\n      Digne de faveurs si grandes!\n\n                     L E PASTEUR\n\n      Viens, puisque tu es mon épouse.\n"}, {"page_pdf": 310, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1192, "texte": "         LA N E F DU     MARCHAND\n                                                             277\n\n                  LA BREBIS\n\n                       (Elle approche et recule aussitôt.)\nAh! mon Dieu! Ah! main si pure!\nComme vous bouleversez mon âme !\nCar la paume en est transpercée !\nEst-ce une plaie? un rubis? une rose?\nCe doit être tout cela ensemble\nQui met sur de la neige céleste\nCes émaux couleur d'aurore !\nPrenez garde, Seigneur! car le Sel\nPourrait s'échapper de cette main;\nPassez-le plutôt dans la droite,\nDans votre autre main, Seigneur !\n\n                 LE   PASTEUR\n\nAinsi je fais, pour mieux te montrer\nEt ma souffrance et mon Amour.\n\n                  LA BREBIS\n\nDonnez-moi maintenant votre Sel.\n                            (Elle recule encore.)\nO douleur! ici de même,\nJe vois une autre plaie, Seigneur!\n\n                 L E PASTEUR\n\nOn me les a faites pour toi !\n\n                  L A BREBIS\n\nJe souffre bien de voir, Pasteur,\nQue l'on vous ait blessé pour moi!\nJe n'oserai pas même baiser\nLes blessures dont je suis cause.\n\n                  L E PASTEUR\n\n Eh bien ! viens les enlever\n De mon cœur, bien qu'en voyant ta fidélité\n Mon amour n'ait pas lieu de douter.\n"}, {"page_pdf": 311, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2052, "texte": "  278                            DURENDAL\n\n\n\n                                 L A BREBIS\n\n                Vous me montrez tant de bienveillance\n                Que j'ose toucher votre poitrine.\n                            (Elle approche et recule de nouveau.)\n                Ah ! mon Dieu ! quelle grande plaie !\n\n                                L E PASTEUR\n\n                En mon cœur c'est toi qui l'as faite,\n                Douce Brebis bien-aimée,\n                Avec un poil de ta toison.\n\n                                 L A BREBIS\n\n                Hélas! hélas! la force m'abandonne!\n                Beaux chérubins emportez\n                Mon âme morte d'amour !\n                                         (Elle tombe évanouie.)\n\n                                LE   PASTEUR\n\n                Oui, qu'elle repose sous leurs ailes !\n                — Ange gardien, couvre de fleurs\n                Mon épouse morte d'amour\n                Après avoir vu saigner mon Cœur !\n                Effeuillez des lys très purs\n                Sur sa chasteté et mêlez à leur blancheur\n                Des roses ! Car cette âme est comme un ciel,\n                Et les roses en seront les étoiles !\n\n    Cette scène, avec les moyens les plus simples, produit une émotion que\nla prédication la plus pathétique obtiendrait difficilement ; et il importe de\nremarquer qu'elle n'a pas été écrite pour un auditoire spécial, mais pour la\nmasse du peuple.\n   A chaque fois qu'il en trouve l'occasion Lope, dans ses autos, évoque\nl'idée de l'Eucharistie. Il a mille façons ingénieuses de faire comprendre sa\nnature et ses bienfaits ; mais, par respect, jamais il ne touche à la scène\nhistorique de son institution. La même réserve a été observée par tous les\npoètes eucharistiques de l'Espagne. Parmi les peintres, leurs contemporains,\nil en est peu qui n'aient pris la Dernière Cène comme sujet de tableau;\nmais eux, bien que portés par la fête même, que leurs œuvres solennisaient,\nà s'en inspirer à leur tour, n'ont jamais osé charger des acteurs de repré-\n"}, {"page_pdf": 312, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1986, "texte": "                         LA NEF DU MARCHAND                              279\n\n\n\nsenter l'Immolation première. Les allégories, les figures, les emblèmes leur\nont semblé préférables et suffisants pour instruire le peuple et enflammer\nsa Foi. Directement ou indirectement ils arrivent toujours à leurs fins, et\nc'est parfois dans la bouche de l'Adversaire lui-même qu'ils mettent l'éloge\ndu grand miracle de l'Amour divin, comme dans ce passage de Lope :\n\n\n                                   L'ENVIE\n\n                Le Pasteur devra bien s'absenter\n                Quelque jour de son Eglise.\n\n                                   L E RIVAL\n\n                Il lui porte un si grand amour\n                Que, pour mieux exciter mon dépit,\n                Quand viendra le temps de partir\n                Il voudra quand même rester près d'elle.\n\n                                    L'ENVIE\n\n                Quoi ! se pourra-t-il qu'il reste et parte à la fois ?\n\n                                   L E RIVAL\n\n               Oui, il saura rester et partir\n               Et ne jamais quitter son Église ;\n               L'Amour lui en fournira le moyen\n               Sous l'apparence d'un pain blanc.\n\n                                   L'ENVIE\n\n                Choses de Dieu !\n                                   L E RIVAL\n\n                                             Oui, de Dieu seul !\n\n\n   Caldéron domine et résume la troisième période, celle où les pièces eucha-\nristiques atteignent leur plus haut point de développement, ce qui ne veut\npas dire leur perfection. Il n'a malheureusement pas eu de successeur\ncapable de créer définitivement le drame théologique. Ses procédés sont\nbien distincts de ceux de Lope ; il abandonne la voie presque purement\nlyrique de ce dernier. Lope est un sensitif qui s'abandonne ; Caldéron, plus\nintellectuel et toujours maître de lui-même, préfère le développement métho-\ndique de la pensée à l'exubérance, souvent superficielle, du sentiment. Il a\n"}, {"page_pdf": 313, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2934, "texte": " 280                                    DURENDAL\n\n\n\nplus de science et aime à le montrer. Pour défendre les intérêts de l'âme il\nne se contente pas de faire entendre les appels de l'Amour divin ; à l'émo-\ntion mystique il substitue le raisonnement. Son intelligence voit surtout\nl'Homo viator, avec ses grandeurs et ses faiblesses, qui chemine par le\nmonde, heureux s'il se soumet à la Loi, malheureux s'il obéit aux impul-\nsions de sa nature, mais toujours maître de sa destinée, par l'usage du libre\narbitre (1). La Sainte Eucharistie lui est toujours présentée, au milieu de\nses tribulations, comme remède à tous les maux et sûr préservatif du péché.\nCaldéron, même dans ses pièces profanes, est un moraliste chrétien qui\nenseigne l'art de vivre avec l'aide de la liberté et de la grâce.\n   Au point de vue littéraire, il atteint mieux que d'autres une certaine unité\nde composition ; ses combinaisons scéniques sont plus compliquées, mais\nson goût est très porté vers les vastes sujets, trop épiques pour tenir dans le\ncadre d'un drame. Une églogue, une simple parabole ne sauraient le satis-\nfaire ; il ne paraît à l'aise que lorsqu'il prend l'homme à son origine et le\nconduit à sa fin dernière. Il est nourri de philosophie morale, il connaît\nl'Écriture, les Pères, et ne recule ni devant des dissertations ni devant des\ncitations, sans oublier jamais de se mettre à la portée de son auditoire.\n   La nature même de son esprit méthodique et scientifique n'est pas sans\navoir nui à l'expression du sentiment et à la délicatesse de la forme.\nM. Thomas Aguila écrit à ce sujet : « Caldéron avait la tête plus drama-\ntique (que Lope), mais le cœur moins sensible. Sa main, plus habile pour\ndessiner le tableau, ne l'était pas autant pour lui donner le coloris suave et\nles touches délicates de son prédécesseur. Ah ! si Caldéron, avec sa dexté-\nrité incomparable pour nouer une action, avait eu l'exquise sensibilité de\nLope ! Caldéron n'a sans doute jamais pleuré, car il arrive rarement à\némouvoir ses lecteurs. > M. Menendez y Pelayo trouve, non sans motif à\nnotre avis, ce jugement excessif; Caldéron a de beaux mouvements lyri-\nques, surtout dans ses autos, ce qui ne doit pas empêcher de reconnaître\nque les drames eucharistiques caldéroniens ont une saveur plus scolastique\nque biblique et que le théologien fait souvent taire le poète.\n  Nous nous dispensons de recourir à des citations pour mieux faire com-\nprendre la manière de Caldéron ; la lecture de la Nef du Marchand en don-\nnera une idée complète.\n  A côté des deux maîtres des autos, il faut citer Joseph Valdivielso,\n\n   (1) A l'époque de Caldéron on discutait beaucoup la question de la connexion entre la\nGrâce et le libre arbitre. Ancien élève des jésuites il se range du côté de Molina et ne manque\njamais une occasion de montrer que l'efficacité de la connexion dépend du libre arbitre. Le\nMajico prodigioso renferme des scènes curieuses h ce point de vue.\n"}, {"page_pdf": 314, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 964, "texte": "                        LA NEF DU MARCHAND                             281\n\n\n\nGabriel Tollez, Augustin Moreto et Francisco Bances Caodamo, leurs con-\ntemporains, lesquels, avec des talents divers, ont travaillé pour le théâtre\nsacramentel. De nombreux autos manuscrits conservés à la Bibliothèque\nnationale de Madrid mériteraient aussi un examen attentif; mais cette\nmatière exigerait un chapitre spécial qui appartient plutôt à une histoire\ndéveloppée de la scène allégorique. D'une manière générale on peut\naffirmer que ces disciples et imitateurs n'ont pas, comme poètes, dépassé la\nvaleur de Lope et Calderon et qu'ils n'ont apporté au genre aucun élément\nnouveau digne d'être signalé. Au XVIIIe siècle il n'y a plus que des auteurs\nsecondaires qui continuent la tradition en l'affaiblissant; les allégories de\nhasardeuses deviennent souvent baroques et amènent rapidement la déca-\ndencé.\n\n\n\n    (A suivre.)                                   HECTOR HOORNAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-003", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 282, "page_fin": 283, "titre_corps": "Soir de bise", "titre_sommaire": "Soir de bise", "signature_source": "Édouard Ned", "ancre_debut": "SOIR DE BISE", "ancre_fin": "EDOUARD NED", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 315, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2097, "texte": "SOIR DE BISE\n\nCe soir de bise dans l'automne,          Conquis sur les azurs en fêtes,\nCe soir de bise en la forêt              De soleil vaincu qui se tord,\nA dit sa plainte monotone                Et tord les feuilles inquiètes,\nMystérieuse de regret,                   Dans un continuel effort\nSa plainte douloureuse et bonne.         Vers les sommets et vers les faîtes.\n\nO la bise! l'immense archet              Les feuilles sont du soleil mort,\nQui des arbres de toutes sortes,         Et les feuilles chantent la Mort.\nDes grands chênes aux branches fortes\n                                         Chanson plaintive et métallique\nEt des hêtres et des bouleaux\n                                         Sur la route et sur le sentier;\nEt des ormes gris et des aulnes\n                                         Chanson douce, mélancolique,\nFait tomber en sons végétaux,\n                                         Faite d'amour et de pitié\nEn trilles roux de notes jaunes,\n                                         Selon le rite liturgique;\nVoix de cuivres et de métaux\n                                         Miserere psalmodié\nLa musique des feuilles mortes ;\n                                         Parmi l'immense basilique\nDes feuilles mortes qui sont rousses     Au chœur de la sombre forêt;\nComme si du soleil brandi                Miserere, miserere,\nS'était infiltré dans les pousses        Chanson plaintive et métallique\nDes arbres de l'été verdi;               Et glas de mort balbutié.\nDes feuilles mortes, feuilles rousses,\n                                         O Mort douloureuse ! tu cueilles\nQui pour l'hiver et le sommeil\n                                         Sur les pauvres arbres plaintifs,\nOnt endossé les grandes housses,\n                                         Sur les pauvres arbres naïfs\nLes grandes housses de soleil.\n                                         La complainte d'or de leurs feuilles,\nDes feuilles mortes qui sont faites      Par les soirs mornes, négatifs\nDe soleil froid, de soleil mort          De la clarté qui se précise.\n"}, {"page_pdf": 316, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1277, "texte": "                              SOIR DE BISE                          283\n\n\nEt ta main promène la bise             Comme des spectres entrevus\nSur les branches des arbres morts,     En longue et maigre théorie\nEt c'est partout dans l'ombre grise,   Pour l'enterrement de la Vie,\nAux mélancoliques accords\nDu glas menu qui s'éternise,           Et l'automne dans le ciel gris,\nLa danse funèbre des corps.            Dans le ciel gris veuf de lumière,\nEt tournent, tournent en cohorte       Sur les nuages rabougris,\nTrès lentement, comme il importe       Tisse à plein métier le suaire\nFeuilles mortes sous les cieux tors.   Le grand suaire de la neige.\n                                       Et dans le funèbre cortège\nLes feuilles sont du soleil mort       Des squelettes des arbres nus\nEt les feuilles chantent la Mort.      En mots très doux, en mots ténus,\n                                       Chants des pleureuses funéraires,\nC'est l'enterrement du soleil          Les feuilles disent des prières.\nParmi les forêts mortuaires,\nC'est le départ vers le sommeil        Les feuilles sont du soleil mort\nDes grandioses ossuaires,              Et les feuilles chantent la Mort.\nEt l'escorte des arbres nus\n\n\n\n                                                    EDOUARD N E D .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-004", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 284, "page_fin": 286, "titre_corps": "M. Brunetière aux Matinées littéraires", "titre_sommaire": "M. 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Après tout, l'éloge n'exclut pas la critique,\net cette appréciation sera le résumé de ses études sur l'école\nqui a dominé si longtemps notre siècle littéraire.\n  E n abordant son sujet M. Brunetière annonce qu'il ne parlera\nque de Flaubert. Cet auteur personnifie le naturalisme beau-\ncoup mieux, à son sens, que les Daudet, les Goncourt, les Zola.\n  Ceux-ci manquent d'ampleur. Leurs personnages sont incom-\nplets. Il est à craindre que le temps ne fasse pâlir leurs écrits,\nalors que des œuvres aussi puissantes que Salambo et Madame\nBovary resteront. M. Zola en faisant dévier le naturalisme l'a\ndiscrédité.\n   L a pléiade qui, vers 1850, déclara la guerre aux romantiques,\nFlaubert, Renan, Dumas fils, Leconte de Lisle, voulait la\nvérité telle qu'elle s'offre à nous et non présentée à travers le\nprisme lumineux mais irréel de l'imagination d'un H u g o ou\nd'un D u m a s .\n"}, {"page_pdf": 318, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2062, "texte": "            M. BRUNETIÈRE AUX MATINÉES LITTÉRAIRES                 285\n\n\n\n   L'orateur nous a dit, une fois de plus, qu'en s'attachant à la\nnature elle-même, en prenant chez les hommes et les choses\nqui défilent journellement sous ses yeux les traits caractéris-\ntiques, F l a u b e r t réussit à former des types qui resteront. 11\nréagit ainsi contre l'idée qui avait dominé toutes les écoles d'art\ndepuis Raphaël jusqu'à H u g o : Il faut se servir de la nature pour\nréaliser « une certaine idée intérieure de beauté » ou « pour\nagir sur les idées ».\n   En histoire également une étude approfondie, méticuleuse\nmême, conduit l'auteur à reconstituer les hommes et les faits\nantiques tels qu'ils ont existé. S'inspirant de cette idée d'un\nauteur contemporain que l'humanité est composée des vivants\net de tous les morts, F l a u b e r t s'attache dans Salambo à créer\nà l'aide de tous les morts des types d'âges passés : un suffète,\nune prêtresse, des mercenaires... Ici encore il satisfait les\ntendances positives d'une génération fatiguée des aventures\nromanesques et invraisemblables d'un Monte-Cristo ou d'un\nd'Atteignait.\n  De l'avis de M. Brunetière ces deux romans seront les titres\ninoubliables du naturalisme à jamais fixé dans l'histoire.\n   M. Brunetière a de nouveau mis en relief l'unité remarquable\ndes œuvres de F l a u b e r t , dont il avait si bien exposé déjà en\ndiverses études la facture d'une seule t r a m e , où toutes les par-\nties concourent à l'effet général.\n   Mais F l a u b e r t et Balzac sont morts et le conférencier revient\nmalgré lui tristement à l'auteur de Pot-Bouille, qui a fatigué ses\ncontemporains en leur montrant où mènent les théories natura-\nlistes poussées à l'extrême.\n   Les œuvres de F l a u b e r t ont un grand défaut, le défaut de\nleur auteur, l'exclusivisme.\n   Le m a n q u e de sympathie humanitaire, de sentiments de\npitié chez ses personnages, provient du mépris de Flaubert\npour ses semblables, pour le vulgaire. C'est lui qui, par tem-\npérament, a engendré cette lignée d'écrivains que l'orgueil isole\n"}, {"page_pdf": 319, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1506, "texte": " 286                         DURENDAL\n\n\n\nde leurs semblables. Réfugiés dans une sphère supérieure ces\nintellectuels régnent sur une foule à laquelle ils n'accordent que\ndes sentiments communs.\n   M. Brunetière conclut que si F l a u b e r t a mal orienté le natu-\nralisme, ses romans, du moins, resteront l'image parfaite du\ngenre.\n\n   L'éminent conférencier nous permettra de conclure. U n e\nrévolte de l'esprit public a montré à ces maîtres que leurs théo-\nries, peu différentes de celles de Nietzsche, mènent à la Cour\nd'assises.\n   Heureusement à côté d'eux, chez eux-mêmes, une réaction\ns'est produite qui tend à rendre à l'art une certaine beauté\nmorale comme idéal.\n   N'est-ce point le but de l'école préraphaélite, de certains sym-\nbolistes, d'un roman tel que les Vierges aux Rochers? Certaines\ntentatives artistiques ne révèlent-elles pas des aspirations idéa-\nlistes voire même chrétiennes, un retour aux idées des hommes\nd'art qui ont ennobli et fait aimer l'humanité.\n   Enfin quand M. Brunetière rend hommage à la religion\nchrétienne, n'est-ce point le critique et l'artiste qui, en lui, pro-\nclament la vertu idéalisante et profondément esthétique de la\nreligion.\n   M. Picard voudrait voir l'art sous une forme plus sociale.\n   L'expérience n'a-t-elle pas prouvé que la forme chrétienne\nétait la meilleure au point de vue social, celle qui a toujours\nexercé sur les masses une influence autre qu'un réalisme dégra-\ndant !\n                                   C te   CHARLES DE G R U N N E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-005", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 287, "page_fin": 292, "titre_corps": "Causerie musicale", "titre_sommaire": "Causerie musicale", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "CAUSERIE MUSICALE", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 322, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1686, "texte": "CAUSERIE MUSICALE\n\n\n\nParallélisme entre l'Evolution littéraire et l'Évolution musicale. — Quelques\n  Impressions sur Brahms. — Le Second et le Troisième Concert au Conservatoire\n  de Bruxelles. — Les Représentations de Mme Brêma au Théâtre de la Monnaie.\n\n\n\n\n      LA belle manifestation du Conservatoire de Bruxelles en l'honneur\n        de Brahms ayant fixé l'attention sur le maître de Hambourg, je\nvoudrais aujourd'hui vous confier quelques impressions au sujet de cette\nphysionomie si hautement intéressante dans l'évolution de l'art moderne.\nErnest Closson, un des plus instruits et des plus intelligents de nos jeunes\ncritiques, me disait il y a quelque temps : Il y aurait un parallèle bien\ncurieux à faire entre Brahms et Leconte de Lisle. Il se peut que je l'entre-\nprenne un jour. Souhaitons-le de tout notre cœur. Un tel travail nous\nouvrirait, j'en suis certain, des aperçus aussi neufs que pleins d'intérêt.\nDisons-le dès l'abord, ces rapprochements ainsi établis entre la musique et\nla poésie sont souvent très utiles et éclairent parfois bien des points restés\nobscurs. Ne sont-elles pas, en effet, l'une et l'autre comme un reflet de l'âme\ndes peuples et, à ce titre, ne doivent-elles pas être solidaires et suivre un\ndéveloppement parallèle? Posons donc quelques jalons.\n   La poésie au XVIIIe siècle, c'est l'art de faire des vers, en d'autres termes\nd'observer les règles du rythme et de trouver des rimes qui ne soient pas en\ntrop formel désaccord avec la raison. D'après cette façon d'envisager les\nchoses, l'abbé Delille et Lefranc de Pompignan seraient des poètes distin-\ngués, Chateaubriand, Lamennais et Lacordaire n'auraient jamais écrit que\n"}, {"page_pdf": 323, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2878, "texte": " 288                             DURENDAL\n\n\n\nde la vile prose. Cette manière de voir, qui nous plonge dans le plus profond\nétonnement, était, remarquez-le, unanimement répandue au siècle dernier et\nmême au commencement du nôtre. Pareillement, et en faisant naturellement\nune exception pour le gigantesque Bach, un de ces génies immenses qui,\ncomme Homère et Dante, loin de dépendre de leur époque, préparent au\ncontraire celles qui suivront, la musique, au XVIIIe siècle, est avant tout l'art\nde caresser l'oreille, de produire la mélodie. Hasndel, Haydn, Mozart en\nfont foi. C'est ce qui donne à toute cette musique, exquise d'ailleurs en son\nobjectivité, ce caractère d'uniformité invariable qui fait que, dès la pre-\nmière mesure entendue, on s'écrie aussitôt : Voilà du Hœndel, voilà du\nHaydn, voilà du Mozart.\n   Mais un travail lent et sourd s'est opéré peu à peu dans la conscience de\nl'humanité. Les communications plus nombreuses et plus faciles entre les\ndivers peuples ont amené de précieux et féconds échanges d'idées. Les formes\nd'art particulièrement chères aux différentes nations se sont éclairées et com-\nplétées l'une l'autre. Les classes se sont rapprochées. L'homme a appris à\nmieux connaître son semblable. Il a eu l'intuition de la souffrance. En outre,\npour des causes que je me réserve d'expliquerplus longuement lorsque je par-\nlerai de Beethoven, le sentiment de la nature, si longtemps assoupi, faussé ou\naltéré, s'est réveillé soudain à la voix inspirée des Bernardin, des Goethe,\ndes Macpherson. C'est d'autre part le moment où les Encyclopédistes pré-\ntendent ébranler en ses fondements l'édifice des antiques croyances, admira-\nblement secondés dans leur travail imbécile de désagrégation par le dieu\n Voltaire, dont la plume d'or favorise la diffusion aux quatre points de\nl'Europe du sensualisme positiviste de Locke. Et voici que la société\nmoderne apprend à connaître la fièvre dévorante du doute, scrutant avec\npassion le mystère de la vie et ne parvenant point à en soulever l'impéné-\ntrable voile, cherchant anxieusement la lumière et sentant avec désespoir\nla nuit se faire toujours plus épaisse autour d'elle. Cette douleur infinie\nva trouver son écho dans des accents inspirés et inoubliables, dans les\nCinquième et Neuvième Symphonies.\n   Par suite de toutes ces circonstances réunies, on soupire vaguement après\nun art nouveau, plus personnel, plus vivant, plus subjectif, répondant plus\nintimement aux besoins et aux aspirations de l'époque. Beethoven paraît.\nAinsi leXIXesiècle se présente à nos yeux, comme un des plus grands, sinon\nle plus grand de l'Histoire, période de transition vers une époque dont nous\nne soupçonnons ni les formes sociales ni les formes d'art, porte immense\nreliant le Passé à l'Avenir, et dont les montants sont soutenus par deux\ngéants, Beethoven, d'un côté, Wagner, de l'autre. Pendant plus de soixante\"\n"}, {"page_pdf": 324, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2871, "texte": "                           CAUSERIE MUSICALE                              289\n\n\n\ndix ans la musique n'aura désormais plus qu'un seul but : reproduire le\ngrand drame qui a l'âme humaine pour théâtre. Je reviendrai sur ce sujet\nquand je parlerai spécialement de Beethoven, montrant le parallélisme\névident de la musique et de la littérature dans les cinquante premières\nannées de notre siècle, la forme de musique dite italienne n'ayant pas plus\nd'importance à nos yeux que ces oeuvres littéraires bâtardes, au succès\néphémère, telles que les romans de Dumas, de Féval ou de Soulié qui, après\navoir passionné les contemporains, sont maintenant reléguées, ensevelies\ndans le plus profond oubli.\n   Le romantisme a longtemps triomphé, puis le calme s'est fait peu à peu\ndans les esprits. L'homme a appris à voir les choses plus froidement, je\ndirai plus sainement. La plume de Gautier, soucieuse du détail pittoresque,\ns'est transformée pour ainsi dire en pinceau. Puis ont paru les Parnassiens,\nFlaubert, Taine, Leconte de Lisle ont été sans nul doute des peintres et\nnon des chantres de la douleur humaine, mais des peintres, à mon sens,\nencore plus amoureux de la ligne que de la couleur. Serait-ce un paradoxe\nque de rattacher le calme revenu dans ces cerveaux sceptiques à je ne sais\nquelle poussée impérieuse d'un nouvel esprit public, d'un retour au spiri-\ntualisme se dessinant au commencement de la seconde moitié du siècle, se\ndéveloppant progressivement jusqu'à nos jours et dont, comme inconsciem-\nment, ils auraient participé et subi l'apaisante influence?\n   En musique, je pense reconnaître dans Brahms le type le plus complet de\ncette forme d'art olympienne et objective. Devant cette nature éprise de\nl'éternelle Beauté, mais où l'ouragan des passions n'a point soulevé d'orage,\non est naturellement porté à dire : ses œuvres sont incolores, manquent de\npersonnalité Mais ce point de vue est faux et étroit. Pour aimer Rubens et\nVéronèse, devons-nous renier Raphaël ou Corrège? Si nous adorons les\ndeux plus grands coloristes qui aient jamais existé, Beethoven et Wagner,\nil y a, il doit y avoir place en notre admiration pour Brahms, ce puissant\nmaître de la ligne. Si, en l'entendant, notre cœur n'est pas toujours remué,\nl'émotion purement esthétique que nous ressentons n'en est pas moins déli-\ncieuse à goûter, analogue à l'impression que nous éprouvons devant la Vic-\ntoire de Samothrace, YHercule de Farnèse, à la lecture d'une description de\nGauthier ou de Flaubert, ou bien lorsque notre âme enivrée plonge dans les\nprofondeurs nirvahniennes du « Baghavat », dans les splendeurs d'empyrée\ndont rayonnent les peintures tropicales de Leconte de Lisle. Sous ce point\nde vue, Brahms me semble se rattacher à Bach plus qu'à Beethoven, le\ngénial, l'incomparable désordonné.\n  Je ne puis résister au désir de transcrire ici quelques lignes extraites de la\n"}, {"page_pdf": 325, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2737, "texte": " 290                                     DÜRENDAL\n\n\n\nremarquable étude de La Mara sur le maître de Hambourg, étude malheu-\nreusement non traduite en français (1) :\n   « Brahms nous parle un langage souvent énigmatique et austère, très\néloigné de cette grâce, de cette franche cordialité qui s'emparent facilement\nde notre sympathie. Il y a fréquemment en lui quelque chose d'ondoyant et\nd'indécis. Ses thèmes fuient volontiers la forme plastique, les couleurs trop\ncrues, renferment des germes précieux que le maître hésite à développer\njusqu'à leur complet épanouissement. Une certaine difficulté de compréhen-\nsion est inhérente à sa conception poétique et musicale, défiant une première\naudition, qui semble suffire à tant de nos critiques pour juger une œuvre\nd'art. Ici, ce n'est pas l'oreille, c'est l'âme qui doit écouter, tant cette\nmusique a un caractère intellectuel. .. Les harmonies qu'on retrouve dans\nles derniers Quatuors de Beethoven lui sont également chères... Son visage,\nrarement éclairé par le sourire, reflète plutôt la gravité d'un philosophe.\nLorsqu'il s'abandonne à sa verve, la liberté et la facilité lui réussissent rare-\nment. Même lorsque, affranchi de son souci d'art laborieux, comme dans ses\nDanses Hongroises, il semble vouloir badiner, en dépit des rythmes joyeux,\non aperçoit de temps à autre sur son front la ride du penseur, obscurcissant\nle regard d'une ombre de mélancolie. »\n\n   L'événement musical de février a été le concert Brahms. Quelle recon-\nnaissance émue, profonde, ne devons-nous pas en témoigner à notre\nGevaert, le maître si justement admiré et vénéré par l'élite des artistes\net des penseurs de notre pays! Je n'ai pas à développer ce sujet, notre dis-\ntingué collaborateur Goffin l'ayant fait dans la livraison de janvier en des\ntermes si éloquents qu'il serait difficile d'y rien ajouter. M. Gevaert a tenu\nà nous faire connaître l'œuvre de Brahms sous ses multiples aspects : sym-\nphonies, lieder, œuvres instrumentales.\n   La Symphonie en fa, d'une radieuse pureté de lignes, a été le joyau le plus\nprécieux de l'écrin que M. Gevaert a ouvert devant nous. Quelques beaux\nlieder ont été ensuite rendus par Mlle Làutman, dont l'expressive physionomie\nétoilée de deux grands yeux rêveurs, a d'emblée conquis l'assistance. Elle a\ndit d'une façon tragique, avec de la pureté et de la gravité tout à la fois, les\ndeux lieder si poignants : Der Tod, das ist die kühle Nacht et Immer leiser wird\nmein Schhimmer. La gracieuse interprète, qui a une voix charmante, devrait\npourtant se décider à mettre plus d'élan et de flamme dans les poèmes qui\ncomportent la passion. Sans doute Brahms est un olympien, mais, ne\n\n\n  (    Musikalische   Studienköpfe,   von LA MARA (Dritter Band) Leipzig.\n"}, {"page_pdf": 326, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2971, "texte": "                            CAUSERIE MUSICALE                              291\n\n\nl'oublions pas, un grand nombre de ses lieder respirent le plus profond\nenthousiasme, sont empreints et tout vibrants du souffle schumannien le plus\npur. Les pièces de piano étaient confiées à M. de Greef qui nous a d'abord fait\nconnaître les Rhapsodies, d'une fine ciselure, à l'allure quelque peu hautaine,\nse résolvant ensuite en grâce émue, puis la Berceuse, où le distingué pianiste\nnous a fait savourer des sonorités d'un moelleux plein de charme. Quant au\nConcerto, l'œuvre la plus difficile, je crois, qui ait été écrite pour le violon,\nnous en avons surtout goûté la première et la seconde partie. César\nThomson, le triomphateur de la journée, s'est révélé comme toujours un\nvéritable poète. Sous les doigts inspirés du Joachim belge, le violon devient\nun être vivant : il vibre, il souffre, il palpite, il pleure. Il exprime tour à\ntour les rêves de l'amour, les tempêtes de la passion et les extases du\nciel. Salut, grand artiste.\n   Réitérons à M. Gevaert l'expression de toute notre gratitude pour la nou-\nvelle audition qu'il nous a donnée de Rheingold, ce prologue si impression-\nnant de l'épopée wagnérienne qu'on ne se lasse pas d'entendre. Chaque fois\nqu'on le réentend, on découvre de nouvelles beautés. C'est là, comme on\nsait, la pierre de touche des œuvres vouées à l'immortalité.\n   Je l'ai déjà dit, Durendal ayant avant tout le caractère d'une revue pure-\nment esthétique, je n'ai à m'occuper de l'interprétation des œuvres que\nd'une façon absolument accidentelle et subsidiaire. Toutefois, quand l'inter-\nprétation devient une seconde création, il est de mon devoir de la signaler à\nl'admiration de tous ceux qui s'intéressent à l'art. C'est à ce titre que je\nmentionne ici les superbes représentations d'Orphée données par Mme Marie\nBréma au Théâtre de la Monnaie. Ce que la noble artiste met d'intelligence,\nde grandeur, de poésie, dans ce rôle, un des plus beaux du répertoire\nlyrique, je ne saurais l'exprimer. Il faut aller la voir. Laissons la critique\nenfantine d'un de nos quotidiens à grand tirage se révolter devant les pré-\ntendues exagérations de Mme Bréma et lui reprocher, à faux, du reste, de\nmépriser la tradition. C'est toujours l'accusation banale et ressassée qu'on\njette à la tête des grands artistes, des créateurs. Orphée est un personnage\ndes temps héroïques, confinant à la légende et, bien qu'il souffre comme un\nhomme, il a tout le prestige, toute la puissance d'un dieu. Eh bien! cette\npuissance, cette ampleur, cette envolée que réclame le rôle, seule, Mme Bréma\na su les lui communiquer. Nous sommes tellement accoutumés à entendre\ndéfigurer les grandes œuvres que nous avons peine à goûter l'interprète\nintelligent et inspiré qui, après s'en être assimilé l'esprit, s'attache à nous\nles révéler sous leur véritable jour. Si nous avions toujours l'habitude de\nnous contempler dans l'un de ces miroirs qui déforment, et qu'on nous pré-\n"}, {"page_pdf": 327, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 600, "texte": " 292                            DURENDAL\n\n\n\nsentât enfin une glace reproduisant fidèlement nos traits, nous nous obstine-\nrions à ne voir dans cette image sincère qu'une caricature de nous-mêmes.\nAucune comparaison ne rendra mieux mon idée. Je ferai certainement plaisir\naux lecteurs de cette revue, dont ce n'est pas la coutume d'établir un divorec\nentre l'art et la morale, si j'ajoute en terminant que Mme Marie Bréma, mère\nmodèle adorée de sa fille, est en même temps une femme d'une rare culture\net d'une exquise distinction.\n\n\n\n                                              GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-006", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 293, "page_fin": 293, "titre_corps": "Sonnet", "titre_sommaire": "Sonnet", "signature_source": "Georges Brigode", "ancre_debut": "SONNET", "ancre_fin": "GEORGES BRIGODE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 328, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 814, "texte": "SONNET\n\n\n  Je sais qu'il faut t'aimer, ô vierge tendre et pure,\n  Avec un front si calme et tant de paix aux yeux\n  Que l'Amour monte à toi comme il irait aux cieux.\n  Un regard même est dangereux, pour peu qu'il dure !\n\n  Je sais qu'il est des mots d'une très douce allure,\n  Enfiévrés et brûlants, bien qu'ils semblent pieux,\n  Que c'est en se taisant qu'on se parle le mieux,\n  Et qu'une main pressée est toute une aventure !\n\n  Pourtant la volupté nous est permise encor\n  Qui change notre amour en un instrument d'or\n  Et fait qu'à te chérir tout mon cœur s'irradie.\n\n  C'est toi, cher baiser doux, baiser pris à regret !...\n  Sur nos lèvres tu fus le premier coup d'archet\n  Qui fit chanter en nous l'exquise mélodie !\n\n\nJuin 1897.                              GEORGES B R I G O D E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-007", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 294, "page_fin": 297, "titre_corps": "Le Salon de « La Libre-Esthétique »", "titre_sommaire": "Le Salon de « La Libre-Esthétique »", "signature_source": "Edm. 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Aussi quand une âme artiste découvre, possède, groupe,\narrange, tout cela devient un peu d'elle-même, une œuvre d'art\ncomme l'arrangement des mots en une phrase ou des lignes, des\ncouleurs dans un tableau. Il y a des arrangements comme des\nœuvres de maîtrise. Ceux-là groupent les objets de telle sorte\nque leur rapprochement dégage en chacun d'eux des qualités\ninaperçues, des valeurs nouvelles d'expression. A « L a Libre-\nEsthétique M, le salon lui-même, cette synthèse, constitue tou-\njours le grand attrait; le premier artiste qu'il y faut admirer en\nest toujours l'organisateur.\n   D'abord deux expositions antithétiques : celle de Frédéric\net celle de Van Rysselberghe nous donnant un retour offensif\net très sérieux du pointillisme. L e polyptique de Frédéric\nreprésente la nature et les saisons qui célèbrent son rôle\nannuel. L a somptuosité de la vie émane également de chacun\ndes cinq panneaux dont les personnages allégoriques semblent\n"}, {"page_pdf": 330, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2119, "texte": "             LE SALON DE « LA LIBRE-ESTHÉTIQUE »                295\n\n\nécrasés sous les fleurs, les fruits, les joyaux des baies; où four-\nmillent également les étoiles de la prairie et les sphères du\nciel. L a facture toujours comme ciselée, le coloris moins acide\nqu'à l'ordinaire, l'unité résultant de l'accumulation du détail\nconstituent une œuvre fortement personnelle et qui commande\nle respect. Si F r é d é r i c est un peu un gothique moderne ou\nplutôt moderniste, Van Rysselberghe est absolument dominé\npar les théories scientifiques de la couleur. Malgré les craintes\nprovoquées par les œuvres maladroites de naguère, celles-ci\npeuvent donner des résultats merveilleux à condition d'être\nsubordonnées à la vision personnelle de l'artiste (comme pour\nles toiles radieuses de Claus). L e grand Paysage de Provence\nanimé d'une vision presque mythologique, ne souffre guère du\npointillisme le plus rigoureux. Des portraits absolument\nr e m a r q u a b l e s , des études académiques, complètent un envoi\nd'une h a u t e importance.\n  L e s quatre portraits de Robert Picard sont dominés par celui\nd'une jeune fille ou s'adapte surtout le procédé si spécial, une\nrecherche parallèle de la somptuosité aussi bien dans la cou-\nleur exquisement veloutée que dans le dessin ondulant et dans\nla composition touffue.     U n e grande toile de Baertsœn met\nl'atmosphère nacrée des Flandres autour des maisonnettes\nbleuies de chaux sur lesquelles tombent la cendre du crépus-\ncule et les paillettes d'or des premiers feux. H e y m a n s semble\nse reposer après ses grands succès de naguère. Notons une\nneige pulvérulente. Mertens a toujours ses beaux rouges parfois\naccordés à des indigos de même valeur. Morren a trop le souci\ndu « morceau » et ses fleurs sont salies. P l u s vibrant, de\nU r a n g a est pittoresque dans ses Impressions d'Espagne.     Ver-\nhaeren reste inimitable en un Intérieur      d'église. Ce n'est pas\naux lecteurs de Durendal qu'il faut louer Gisbert Combaz, très\nen progrès. Ensor mieux que jamais accumule les ingéniosités\nfantastiques.\n  Ayant commencé discourtoisement par les œuvres belges,\n"}, {"page_pdf": 331, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2104, "texte": " 296                        DURENDAL\n\n\n\noccupons-nous sans plus tarder de l'envoi allemand, dont là\nnouveauté est un des attraits du Salon actuel.\n  Selon le programme d'égalité devant l'art, nous examinerons\nen même temps les œuvres décoratives et celles dites d'art pur.\n   Peu de toiles pourraient l'emporter comme style, dessin et\ncouleur sur les admirables tapisseries brodées et peintes de\nRentsch, de Dresde. L e paon, avec des lis nacrés, les coque-\nlicots d'Orient, les iris jaunes semblent de la lumière et de la\nvie imbibant l'étofife. P l u s hiératiques, les tapisseries de\nEckmann, Le Soir, une frange de flots sous des éploiements\nde voiles, puis la descente d'un ruisseau bleu a m e n a n t des\ncygnes, sont évidemment du grand art, non atteint par les\nCorvi Noctis de Leistikow, un peu banals.\n   Curt H e r m a n n semble vouer ses tableaux à l'apothéose des\nrouges; les carmins, les vermillons y brûlent parés de fines\ngemmes nacrées ou vertes. Oserons-nous dire que la ligne aussi\nest rouge, étirée, rosacée, toujours flamboyante, jamais dans les\nrepos briseurs d'angles ? Les portraits de M lle Dora Hitz, de\nBerlin également, font penser à Carrière ; ils ont cette grâce\n« floue » plus éclairée et... moins magistrale. Arthur Illies a\ndes paysages aussi énergiques de dessins que de tons, un arc-\nen-ciel éblouissant, un aigle couvert de rubis et de topazes par\nle rayon au-dessus d'abîmes sombres. Les porcelaines de\nDanemark sont du Sèvres artiste, pleines de la grâce ingénue\ndes bêtes et des plantes.\n   Il est probable que la perle du salon se trouve chez ces Amé-\nricains dont le tempérament anglo-saxon affiné par une influence\nparisienne excelle aux délicats féminismes. Rien de plus déli-\ncieux que le portrait d'une jeune fille en vert, par John Alexander.\nDes gris-bruns exquis, précisés par le ton des cheveux, suppor-\ntent la clarté douce du visage dont les tons roses-pâles chantent\navec le vert léger, profond et nombreux de la robe. L a main\nsurtout d'une rare simplification de ton et de ligne y semble\nune pâle fleur rose. De tout ce portrait émane vraiment l'âme\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 297, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1975, "texte": "            LE SALON DE « LA LIBRE-ESTHÉTIQUE »                   297\n\n\n\nverte, le charme frais, endormeur et subtil du printemps et de\nl'eau. Des qualités analogues, avec une gamme de tons un peu\nplus brune et moins de grâce dans le dessin, caractérisent\nHumphreys-Johnston. Les paysages quelconques de Childe-\nH a s s a m n'approchent pas comme intérêt des verreries de\nTiffany où se retrouvent le charme d'onde, les moires mordo-\nrées, les longues courbes enveloppantes.\n   L a précédente exposition des aquarellistes nous a fait con-\nnaître ces tons d'étoffes pâlies dont Ch. Bartlett fleurit le pitto-\nresque de ses lignes. Hazledine, dans ses ponts de Bruges,\ntraités presque en pointillé, trouve à la cité morte, dit-on,\nalors qu'elle est seulement en un rêve de fleurs, une âme claire\nque nous y avons aimée nous-mêmes. J u n g m a n n a été pris par le\ncharme analogue, mais plus gris, des âmes recluses à Volendam,\nl'immobile.\n   Les peintres hollandais font généralement deviner de fan-\ntastiques lueurs de métaux ou de bêtes sous leur calme d'eau\nqui dort. Deysselhof a mis dans ses anémones de mer l'inquié-\ntude du laid si chère au Japon. Celui-ci aimerait aussi les\nbeaux oiseaux hiératiques de Van Hoytema.\n  T o u t e la grâce française se retrouve dans les beaux petits\nbronzes, toujours vivants et fins, d'Alex. Charpentier. Maurice\nDenis, cherchant le contour rond, fatigue un peu de parti pris.\nBien plus vivants sont les bateaux immobiles de F r o m u t h , qui\nsemblent implorer de toute leur mâture, leurs cordages pathéti-\nques ainsi que des bras tendus. L e portrait (dessin) de Camille\nMauclair, par L e Sidaner, est bien plus coloré que les toiles de\nSimon. T h a u l o w a subitement terni de brun le miroir griffé de\nses eaux réfléchissantes.\n   E n sculpture, C. Meunier reste admirable, et Georges Minne\nsait être simplement ému dans le petit groupe en plâtre des\ntrois saintes.\n                                                  E D M . JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-008", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 298, "page_fin": 298, "titre_corps": "Tableau d’église", "titre_sommaire": "Tableau d’église", "signature_source": "Édouard van Bruyssel", "ancre_debut": "TABLEAU D EGLISE", "ancre_fin": "EDOUARD VAN BRUYSSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 333, "page_imprimee": 298, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 722, "texte": "TABLEAU D'ÉGLISE\n\n\nIl se glisse on ne sait quel souffle de grandeur\nEntre les vieux arceaux et les nervures basses;\nAu pied des chapiteaux des ombres, comme lasses,\nÉtalent leurs contours en souveraine ampleur.\n\nLes cierges allumés sous l'ogive du chœur\nFont briller ardemment l'or ciselé des châsses.\nEt des vapeurs d'encens flottant près des rosaces\nEmbaument tout le temple imprégné de ferveur.\n\nDevant le maître-autel les foules prosternées\nSous les bras élevés du prêtre bénissant\nPrient pour le repos des âmes condamnées.\n\nEt du jubé parfois retentit puissamment\nAvec le son de l'orgue un cantique de gloire\nQue la voûte répète en hymne expiatoire...\n\n                           EDOUARD VAN         BRUYSSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-009", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 299, "page_fin": 304, "titre_corps": "La Passion selon saint Mathieu, par Jean-Sébastien Bach", "titre_sommaire": "La Passion selon saint Mathieu, par Jean-Sébastien Bach", "signature_source": "L. 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Cet axiome peut se définir ainsi :\n                     Une création artistique ne saurait mériter le nom de\n                   chef-d'œuvre, c'est-à-dire d'oeuvre assez puissante pour\ntraverser les temps sans rien perdre de sa valeur intrinsèque, que si à l'idée\nbelle, grande, profonde, sublime, qui en constitue le fond, s'ajoute une\nforme digne de l'idée géniale qu'elle enrobe et si l'artiste parvient à embellir\nencore cette forme en la revêtant d'ornements splendides.\n   Un exemple : Une Symphonie de Beethoven n'est qu'une Sonate orches-\ntrée. Mais i° cette œuvre possède une idée fondamentale; 2° cette idée est\nenchâssée dans une forme qui est le résultat des rapports des parties consti-\ntuantes de l'œuvre. Cette forme et cette idée suffisent déjà. Elles sont belles\nen elles-mêmes. Mais combien cette beauté n'est-elle pas rehaussée 3° par\nle revêtement sonore et chatoyant des timbres orchestraux!\n\n  (1) L'esthétique, en tant que science, est niée par des esprits que l'on ne pourrait guère\ntaxer d'obtus et qui, en outre, ont fait de la culture d'un art le but de leur vie. A ceux-là\nnous opposerons le raisonnement suivant : Tout ensemble de connaissances ayant des\nrapports entre elles donne lieu à des lois. Supposons que l'esthétique n'existe pas comme\nscience spéciale. On ne peut nier l'existence des esthétiques des races et des esthétiques indivi-\nduelles. Découvrir entre ces genres d'esthétiques des analogies, en déduire des concepts\ngénéraux est une opération naturelle à l'intelligence humaine. Ces concepts réunis en groupes\n"}, {"page_pdf": 335, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3006, "texte": "  300                                     DURENDAL\n\n\n\n   En outre, le style d'une œuvre artistique n'est pas simple comme il pour-\nrait le paraître de prime abord. C'est un mélange très intime de deux styles.\n   Au style de l'auteur s'ajoute celui de son époque. La race, le pays,\nl'époque s'affirment dans une création pareille. C'est ce que Gœthe a voulu\nexprimer en disant qu'une œuvre d'art : « C'est une idée générale exprimée\ndans une forme particulière. »\n   Vouloir se passer d'une des particularités qui constituent, musicalement\nparlant, la composition d'un maître ancien, reviendrait à vouloir se priver\nde la jouissance complète de cette composition. Et de même qu'aucun\npeintre moderne ne s'aviserait de corriger la moindre chose à la raideur des\nfigures d'un tableau de l'école gothique, pas plus qu'à remédier aux anachro-\nnismes de leurs costumes bibliques, de même il serait absurde de toucher\nen quoi que ce soit au revêtement sonore, c'est-à-dire à l'orchestration, de\nl'œuvre grandiose d'un Bach ou d'un Haendel. La naïveté, la raideur même\nde leurs procédés, en matière instrumentale, ajoutent un charme de plus à\nces vastes compositions et leur donnent ce caractère vraiment monumental\nqui a fait l'admiration de la postérité.\n   Nous le répétons, il n'y a pas de chef-d'œuvre, en quelque lieu, en\nquelque phase historique qu'il ait été conçu, qui ne réunisse les trois\néléments dont nous parlions plus haut : Idée, Forme, Ornementation.\n   En ce qui concerne l'orchestration des deux grands émules de musique\nreligieuse, M. Gevaert, dans son remarquable Cours méthodique d'Orchestra-\ntion, s'exprime ainsi (1) :\n   « La haute valeur de l'art des Bach et des Haendel ne réside pas dans\n» cette classe d'oeuvres (2). C'est dans les grandes compositions chorales et\n» religieuses accompagnées d'orchestre que leur génie créateur s'est déployé\n» dans toute sa puissance, dans son inépuisable fécondité. Ici la naïveté des\n» combinaisons instrumentales, la rudesse des sonorités, les grands partis\n» pris de couleurs et d'intensité sont des qualités esthétiques et non des\n\net ces groupes reliés entre eux par la découverte de nouveaux rapports engendrent des\nsynthèses, voire des hypothèses, dont le groupement final constitue une science générale ou\nphilosophique. Ce mécanisme intellectuel s'exerce sur tout genre de connaissances. En exclure\nle groupe des connaissances esthétiques serait chose absurde, ce serait vouloir poser des\nlimites arbitraires à l'essor de l'investigation scientifique.\n    L'idéal du Beau d'un Cafre n'est pas celui d'un Européen. Mais tous les deux ont un idéal.\nIl est dans la nature de l'homme, à quelque degré de l'échelle de culture qu'il soit placé, de\nchercher l'immuable, l'absolu et de l'abstraire de l'infinie variété, de la contingence fuyante de\nla réalité. L'art hellénique et l'art chrétien, tous les arts d'ailleurs, sont les produits de cette\nfaculté d'abstraction de l'intelligence humaine.\n   (1) Pages 319-320.\n   (2) Concertos et Suites.\n"}, {"page_pdf": 336, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2725, "texte": "                    LA PASSION SELON SAINT MATHIEU                       301\n\n\n\n» insuffisances de métier. La variété la plus merveilleuse ne s'y obtient-elle\n» pas par la simple opposition des deux grandes collectivités actives : le\n  chœur et l'orchestre, et la plus grandiose unité par l'intervention conci-\n» liatrice de l'orgue? C'est là le summum de l'ar.t ancien, et sur ce terrain\n» la gloire des deux vieux maîtres n'a rien à redouter des évolutions futures\n» du goût musical. »\n   Tel est l'avis de celui que l'on considère aujourd'hui, à juste titre, comme\nla première autorité musicologique de ce temps.\n   Chose bizarre, dans la patrie de Hœndel et de Bach les avis sont par-\ntagés sur une question' qui devrait, semble-t-il, exclure toute contradiction.\n   Otto Jahn (1), par exemple, affirme judicieusement que « l'intensité de la\n> culture philologique et historique de notre époque exige que la jouissance\n > d'une œuvre d'art soit basée sur l'appréciation et l'étude historiques et\n » que, par conséquent, cette œuvre doit être rendue telle qu'elle a été créée\n » par l'artiste. Bien que cette nécessité repose sur un principe juste\n» il est néanmoins vrai que l'exécution de certaines compositions musi-\n» cales nécessite maintes restrictions pratiques. Il est douteux d'ailleurs\n   que le gros public, qui doit se plier aux exigences de la minorité cul-\n   tivée, soit susceptible de cette sorte de jouissance » (archéologique, cela\nva sans dire); < en tout cas, il serait à souhaiter que les savants n'aient pas\n » trop voix au chapitre. >\n   Par cette finale, Otto Jahn gâte tout et laisse la porte ouverte à l'arbi-\ntraire. D'ailleurs son jugement, ainsi présenté, est contradictoire.. D'un côté\nil reconnaît qu'une exigence est juste et, de l'autre, il voudrait que cette\nexigence ne fût pas suivie d'effet et cela sous prétexte que le gros public\nn'est pas apte à comprendre certaines manifestations de l'art ancien, les\nplus hautes surtout.\n   Mais n'est-ce pas à la < minorité cultivée > qu'incombe le devoir de faire\nl'éducation musicale du gros public? L'inverse ne s'est jamais vu dans\naucun pays. Le gros public est symbolisé par les moutons de Panurge. S'il\nne suivait que ses goûts, avec quel empressement ne se détournerait-il pas\nd'une catégorie d'oeuvres qui exigent de sa part un effort intellectuel et une\ninitiation spéciale par l'entremise d'une' ou de plusieurs personnalités\ndouées de haute culture et qui joignent au talent musical des connaissances\nartistiques très spéciales ?\n   Mais que penser de certaines personnalités dont la haute culture, dont le\ntalent et les connaissances spéciales sont hors de doute et qui cependant se\n\n  (1) Biographie de Mozart, tome II, page 40.4.\n"}, {"page_pdf": 337, "page_imprimee": 302, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2988, "texte": "  302                                    DURENDAL\n\n\n\ncomplaisent, persévèrent dans des errements inconcevables de nos jours. Et,\nchose curieuse, ces errements sont consacrés par l'approbation d'artistes et\nde savants de premier ordre.\n   Nous visons ici surtout Robert Franz. Hâtons-nous de proclamer tout\nd'abord son grand talent de compositeur et la sérieuse direction de sa vie\naustère. Comme compositeur des lieders allemands, Robert Franz occupe\nun rang très élevé ; il n'a peut-être été dépassé que par Schubert et Schu-\nmann ; il a sa place, en tous cas, dans ce genre, à côté de Brahms.\n   En outre de son activité créatrice, Robert Franz était fanatique des vieux\nmaîtres. Il a passé sa vie à étudier soigneusement Bach et Hsendel. Cette\napplication lui fait honneur, certes. Mais il a voulu donner au monde une\npreuve, en quelque sorte tangible, de son admiration, et il a soumis cer-\ntaines œuvres importantes de ces grands maîtres à une élaboration de sa\nfaçon. C'est ce qu'on appelle en allemand Bearbeitung. Or, et c'est ici que la\nchose devient piquante, ces Bearbeitungen ont trouvé un accueil enthousiaste\nauprès d'hommes marquants, auprès des chefs d'écoles aux tendances con-\ntradictoires. Franz Liszt, l'un des chefs de l'école néo-romantique, et\nA.-W. Ambros, l'érudit musical le plus considérable de l'Allemagne con-\ntemporaine, proclamèrent à l'envi, en termes dithyrambiques, que ces\nBearbeitungen sont presque géniales et à peu près définitives. Devant des\nattestations pareilles il n'y avait vraiment qu'à s'incliner, qu'à laisser\nmoisir dans les rayons des bibliothèques les vieillottes partitions originales\net à accepter d'emblée, comme canon d'interprétation, ces mêmes partitions\naméliorées par les mixtures instrumentales de Robert Franz (1).\n   Il faut dire à la louange de M. E . Hansbick, l'esthéticien musical viennois,\nqu'il a protesté contre ce genre d'empiétements, mais il fut en quelque sorte\nréduit au silence par une lettre ouverte de Robert Franz.\" D'autres voix se\nfirent entendre en faveur de la thèse de Franz, et le procès paraissait gagné\nsur toute la ligne en Allemagne.\n  On se demande toutefois pour qui R. Franz a entrepris ce labeur considé-\nrable? Est-ce pour lui, est-ce pour la « minorité éclairée » dont parle\n\n\n  (1) En somme Robert Franz n'a pas procédé au point de vue orchestral autrement que ses\nprédécesseurs. Il a modernisé l'orchestration de Bach en introduisant des cors, des bassons,\ndes trompettes, même des clarinettes (instruments que Bach ne connaissait point). La sonorité\nqui résulte forcément de l'emploi de ces instruments introduits dans l'orchestration de Bach\ndoit lui donner une teinte qui n'est pas celle qu'a rêvée l'immortel polyphoniste. C'est donc au\ncoloriste de ce merveilleux gothique musical que s'est attaqué Robert Franz. Qui oserait\ntoucher aujourd'hui à un Memling? 11 est vrai que les restaurateurs de tableaux anciens ont,\nsous prétexte de conservation, commis maintes gaffes de cette nature.\n"}, {"page_pdf": 338, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2926, "texte": "                       LA PASSION S E L O N          SAINT MATHIEU                          303\n\n\n\nOtto Jahn, qui, lui aussi, semble opiner du bonnet dans le sens des Bear-\nbeitungen?\n   Croire cela serait leur faire injure assurément, car cette minorité éclairée\nexige de nos jours (et avec infiniment de raison !) que l'œuvre d'un vieux\nmaître soit rendue sous son aspect original. C'est donc pour le « gros\npublic > que Robert Franz s'est soumis à un labeur pareil, c'est pour l'ini-\ntier plus aisément qu'il a tant peiné. Ce zèle est louable assurément, mais\ncombien il dépasse le but!\n   Toute la question est de savoir si vraiment le gros public est si rebelle\nà l'exécution originale des chefs-d'œuvre de Bach.\n   Lorsque en 1829 Mendelssohn, à peine âgé de vingt ans, entreprit, pour\nla première fois, d'exécuter la Passion selon saint Mathieu, ni lui ni le vieux\nZelter, son maître, ne songèrent à soumettre au préalable cette œuvre à\nune Bearbeitung.\n   Depuis lors et jusqu'en 1860-65 les exécutions de cette œuvre grandiose se\nmultiplièrent à l'envi dans tous les coins de l'Allemagne, produisant\npartout une impression puissante. Le contraire aurait pu, jusqu'à un cer-\ntain point, donner raison à la thèse de Robert Franz. Nous tenons, en\noutre, d'une excellente source, que depuis 1863 jusqu'à nos jours la Passion\nde Bach a été souvent exécutée dans la patrie de ce grand homme sans que\nla version de Franz fût ni consultée ni suivie. Malgré cela, l'admiration\nenthousiaste pour cette œuvre n'a pas diminué.\n  L'axiome esthétique, dont nous parlions plus haut, reste inébranlable en\nce qui concerne les chefs-d'œuvre du temps passé.\n  A qui de nous viendrait l'idée de réorchestrer les Symphonies de Haydn ?\nEt cependant la distance qui sépare Torchestre de Haydn de celui de\nWagner est beaucoup plus grande que celle qui existe entre l'orchestre de\nHaydn et celui de Sébastien Bach. Imaginez-vous ces fraîches et naïves\ninspirations,imprégnées d'un enjouement enfantin,accoutrées des fastueuses\nsonorités modernes — ce serait grotesque !\n  On peut considérer l'ère des Bearbeitungen des vieux maîtres comme close\ndéfinitivement, mais elle constitue une page curieuse de l'histoire de la\nmusique et nous tenions à l'exposer brièvement dans ce travail (1).\n\n    (1) La race des arrangeurs n'est pas prête à s'éteindre. Loin de là! Pour ne pas exagérer\nle mal. il faut tout d'abord reconnaître que les arrangements, transcriptions, etc. aident à la\ndiffusion des œuvres qui, par leurs dimensions et la difficulté de leur mise en train, resteraient\ninconnues ou au moins peu connues du gros public. A côté de ce bien incontestable, il y a un\nmal très considérable. Les virtuoses de marque ont, les premiers, donné le mauvais exemple.\nDes hommes comme Bulow, Taurig et combien d'autres ont porté atteinte aux œuvres des\nmaîtres anciens sous prétexte de les rendre concertables. En y introduisant des difficultés à\n"}, {"page_pdf": 339, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2538, "texte": "   304                                    DURENDAL\n\n\n\n   Dans l'Allemagne du Nord les Passions de Bach (1) sont exécutées dans\nles églises et l'auditoire tout entier se joint aux musiciens pour chanter les\nchorals, ce qui produit une impression puissante et vraiment grandiose. Il\ns'établit ainsi une union étroite entre l'œuvre et l'auditoire.\n   A Bruxelles, lors de la première exécution de la Passion selon saint\nMathieu, il semblait qu'une pareille œuvre ne saurait produire un effet aussi\nintense sur un public beaucoup moins bien préparé pour en saisir toute la\nbeauté sentimentale. Et cependant l'impression que produisit cette œuvre\nunique a été extraordinaire, bien qu'exécutée dans une salle de concerts. La\ncompétence et l'enthousiasme du chef, l'admirable discipline des artistes, la\nsublimité du texte, la beauté, la profondeur, l'incomparable grandeur de\ncette musique, tout a concouru à produire un effet d'ensemble merveilleux.\nOn se sentait enlevé de terre; la salle de concerts semblait s'être transformée\nen un temple où, en une heure solennelle, on magnifiait la Divinité faite\nhomme.\n   L'orchestration authentique de Bach a suffi à produire ce miracle d'art\net a prouvé, une fois de plus, qu'il n'y a aucune raison d'abandonner l'orches-\ntration originale telle qu'elle a été conçue par cet admirable génie que l'on\nappelle Bach.\n\n                                                                       L.   WALLNER.\n\n\n\n\nleur façon, ils les ont modernisées en substituant ainsi le moyen au but. Inutile de dire qu'à\nleur suite les manouvriers, les termites se sont rués sur cette proie qui ne pouvait se défendra\nni même protester. Ce qu'on a commis de crimes en ce genre depuis le vulgaire, l'immonde\npot-pourri jusqu'aux œuvres de Scarlatti, de Bach attiffées à la moderne est inconcevable. Nous\ndénonçons entre autres à la vindicte publique les arrangements des œuvres de Mendelssohn\net de Chopin pour violoncelle et piano commis par M. Grûtzmacher, violoncelliste, qui\njouit en Allemagne d'une grande notoriété. C'est un véritable crime de lèse-beauté et de lèse-\nbon sens ! Il paraît que certains vandales voulaient s'attaquer aussi aux Sonates de Beethoven\npour les rendre concertâmes!!'. Ce serait le lieu de rappeler la boutade écrite par un homme\nd'esprit sur une partition de Wagner : « 11 est défendu de déposer des arrangements le long\nde ce chef-d'œuvre. »\n   (1) Bach a écrit quatre Passions; deux seulement sont arrivées jusqu'à nous. Les Passions\nselon saint Luc et saint Marc sont à jamais perdues.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-010", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 305, "page_fin": 307, "titre_corps": "Essais de Critique catholique, par Firmin Vanden Bosch", "titre_sommaire": "Essais de Critique catholique, par Firmin Vanden Bosch", "signature_source": "H. 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Était-il possible de traiter par prétérition\n                    ou par mention sommaire une œuvre qui incarne préci-\n                    sément, en matière de littérature et d'art, les idées que\n                    nous voulons promouvoir?\n                       Je me bornerai donc, pour tout exorde, à épigraphier\nles lignes qui suivent de ces vers, empruntés aux Chants du Soldat :\n\n                Eh bien ! oui !\n                                ... Si puissant que soit le ridicule,\n                Si mauvais air qu'on ait à bien parler de soi,\n                C'est assez qu'on hésite et trop que l'on recule\n                Lorsque l'orgueil est juste et que le cœur est droit.\n\n   Et je dirai, des Essais de Critique catholique de mon excellent ami\nM. Firmin Vanden Bosch, tout le bien que j'en pense.\n   L'auteur. Faut-il le présenter? Une belle conviction et un beau talent.\nReconnu comme tel par tous ceux qui ont suivi, pendant ces dix dernières\nannées, l'évolution littéraire en Belgique. Nul plus que lui n'a contribué à\nfaire pénétrer l'air et la lumière du Modernisme littéraire dans la vieille\nforteresse de l'enseignement catholique, qui commençait à sentir quelque\npeu le moisi. Ce fut sa tâche, à laquelle il employa tour à tour une verve\namusante de jeune polémiste, exaspéré par les ruades de la Sainte Routine\ncabrée sous les claquements de sa cravache, une dialectique de debater\nrenseigné et perspicace et l'éloquence d'un style formé à la bonne école\npersonnelle du tempérament.\n"}, {"page_pdf": 341, "page_imprimee": 306, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2823, "texte": "  306                             DURENDAL\n\n\n\n    Cette tâche, d'aucuns ont pu en méconnaître l'importance. Bien à tort.\n Des artistes belges, c'est parfait! Mais encore doit-on souhaiter qu'ils\n puissent trouver autour d'eux des âmes chaque jour plus nombreuses pour\n les comprendre et les aimer.\n    De tous les cantons qui formaient notre ancienne Sibérie littéraire,\n M. Firmin Vanden Bosch élut, pour s'y attaquer, celui dont les frontières\n séculairement hérissées par la muraille de la Chine du Conformisme oppo-\n saient à la pénétration du Renouveau littéraire la plus massive résistance.\n Il entreprit de rallier le monde de l'enseignement confessionnel et classique,\ndes publications bien pensantes dont les opinions directrices, quoiqu'on\nen ait, pèsent du poids le plus décisif sur notre esprit national.\n    Croisade hardie, — dont une admirable ardeur de prosélytisme devait\nseule assurer la bonne fin, — au mépris des premières excommunications\nque firent pleuvoir sur ce Tancrède et ses compagnons les mamelouks\npréposés à la défense des vieux créneaux menacés; aussi, il faut bien le\ndire, en dépit de l'indifférence des lettrés, dont la combativité, s'exerçant\nen d'autres domaines, n'était point sollicitée par cet assaut qu'ils jugeaient\nchimérique.\n    Et cependant bien lui advint à ce jeune paladin de l'avoir empris !\n    Le modernisme a fait aujourd'hui sa joyeuse entrée dans cette place\nhostile, et de jour en jour il y affirme ses vertus. N'est-ce point un phéno-\nmène stupéfiant pour ceux-là surtout qui n'ont point connu les travaux\nd'approche et de siège de M. Firmin Vanden Bosch et de ses frères d'armes :\nles revues catholiques sont à l'heure présente celles qui font preuve en\nBelgique de la plus belle vitalité littéraire : Durendal, Le Spectacteur Catho-\nlique, La Lutte. C'est sur un sol, où hier encore poussaient les chardons,\ntoute une floraison exubérante et charmeresse.\n    A M. Firmin Vanden Bosch, à ses innombrables études critiques, tou-\njours sûres, qui renseignèrent les ignorances tâtonnantes, à son enthou-\n siasme naturel, dont la belle contagion gagna les jeunes générations des\n collèges, revient la plus grande part d'honneur dans ce revival inattendu.\n    Ces études critiques, sûres et enthousiastes, M. Firmin Vanden Bosch\n vient de les colliger, pour sa satisfaction propre sans doute comme pour la\nsatisfaction de tous ceux qui le liront, en un ouvrage qui apparaît comme le\ntableau de la littérature moderne, vue à travers un tempérament catholique.\n   Les principaux écrivains du siècle y ont leur place. Leurs œuvres revivent\nen des appréciations primesautières, dégagées de toute intolérance d'école.\nLeurs personnes y revivent, elles aussi, en des portraits et des croquis d'une\ntouche alerte et juste, dont le moindre mérite n'est pas l'érudition. Parfois\n"}, {"page_pdf": 342, "page_imprimee": 307, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2665, "texte": "                    ESSAIS DE CRITIQUE CATHOLIQUE                             307\n\n\n\nles complaisances de l'auteur se révèlent nettement en faveur de Lamartine,\ndes Concourt, de Barbey d'Aurevilly, Je Flaubert, de Théo Gautier,\nd'Ernest Hello, de J.-K. Huysmans, et les tons vivaces de la critique se\nnuancent alors d'une teinte d'émotion exquise. C'est aussi le cas pour Max\nWaller, dont il a fort bien fouillé la psychologie ambiguë. Car il y avait\n   deux hommes dans le « petit Max » : d'une part, l'ironique et joyeux bret-\n   teur, sabrant les lieux communs, harcelant les platitudes littéraires,\n   dégonflant les médiocrités solennelles; et de l'autre, le rêveur d'irrémé-\n   diable et infinie tristesse, tristesse des choses vécues, des illusions défuntes,\n   des amours évanouies. C'était un vrai tempérament de sensitive : homme,\n » certes, par l'audacieuse promptitude de la volonté, mais un peu femme aussi\n » par l'excessive mobilité d'impression, Max Waller payait souvent d'in-\n   somnies agitées et de journées noires quelques éclairs rayonnants de fou-\n   gueuse gaité! Rien en somme ne le peint mieux et ne le résume, dans ce\n » dualisme de son caractère et de son œuvre, que le mot des Concourt à\n   propos de Renée Mauperin : « C'est un mélancolique lintammaresque ».\n   Opposition originale d'idées et de mots qui pourrait épigraphier l'Amour\n» fantasque, ce livre de grâce émue qui commence par un rire fou et finit\n > en un âpre sanglot, et la Flûte de Siebel, où s'amalgament si étrangement\n » l'exubérante insouciante de la jeunesse et les maladifs pressentiments\n   de la mort prochaine ! »\n   Que d'autres silhouettes d'un burin plus acéré qu'on aimerait à reproduire\nau passage. Celles d'Ernest Renan, de Gaston Boissier, d'Emile Deschanel,\nde Maurice Barrés, de Zola, de Drumont, et, parmi les Belges, de Godefroid\nKurth, de Guillaume Verspeyen, de Camille Lemonnier, d'Eugène\nDemolder. Certes! le trait n'est pas tendre toujours, et la pointe perce parfois\nle papier. Mais quelle vie et quel entrain dans ces études et ces notices qui\ns'en vont, canots d'une même flotille, appareillant vers le même Idéal de fo\net d'art dont la lumière chaude les enveloppe et les égaie!\n   De-ci de-là l'auteur s'évade de la littérature pour tenter une incursion\ndans le domaine des choses sociales, où son activité cohérente ne cessa aussi\nde s'accuser. Cette compénétration des efforts vers le Bien et des efforts vers\nle Beau est d'ailleurs une des caractéristiques de l'école dont M. Firmin\nVan den Bosch peut, à bon droit, être salué comme l'ardent initiateur.\n\n\n                                                      H.   CARTON DE W I A R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-011", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 308, "page_fin": 320, "titre_corps": "Nos Artistes à l’Étranger : Maître Pier di Giovanni Tedesco, sculpteur brabançon", "titre_sommaire": "Nos Artistes à l’Étranger : Maître Pier di Giovanni Tedesco, sculpteur brabançon", "signature_source": "Maurice Bekaert", "ancre_debut": "Nos Artistes à l Etranger", "ancre_fin": "MAURICE BEKAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 343, "page_imprimee": 308, "debut_caractere": 60, "fin_caractere_exclue": 1378, "texte": "Nos Artistes à l'Étranger\n         MAÎTRE     PIER DI GIOVANNI T E D E S C O\n                         SCULPTEUR         BRABANÇON\n\n\n\n\n                 LA vie des artistes des XIVe et XVe siècles, si nombreux dans\n                  notre pavs, est restée longtemps entourée des plus épaisses\n                  ténèbres.\n                     Aujourd'hui l'étude raisonnée des archives des vieilles\n                  villes, des cathédrales et des abbayes jette quelque lumière\n                  sur les auteurs de tant d'oeuvres précieuses dont les noms\n                  étaient restés inconnus. Elle a permis de refaire la filiation\n                  d'écoles diverses et de constater l'influence considérable\nqu'ont exercée, en pays étranger, les artistes de nos provinces. Mais quelque\nprécieuses qu'aient été jusqu'ici les découvertes effectuées dans les dépôts de\nBelgique et d'ailleurs, il reste bien des faits à mettre en lumière et des\nerreurs à dissiper. Que de lacunes encore dans cette histoire artistique de\ndeux siècles, existant plutôt à l'état fragmentaire, constituée de documents\nexhumés de partout, mais manquant encore de relation et de synthèse. Trop\nsouvent l'unique mention d'un nom d'artiste découvert dans un compte et\nla brève indication du prix payé pour une œuvre d'art, constituent la seule\n"}, {"page_pdf": 344, "page_imprimee": 309, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2620, "texte": "                          NOS A R T I S T E S A    L'ÉTRANGER                         309\n\n\npreuve de son existence. Encore faut-il retrouver l'objet auquel se rapporte\ncette indication, objet fréquemment mutilé, le plus souvent détruit au cours\ndes tempêtes des siècles suivants, pour qu'il soit possible de se rendre\ncompte, de façon complète, de l'influence, bonne ou mauvaise, qu'il peut\navoir exercée sur l'art de son époque.\n   Chaînons divers de cette chaîne, interrompue aujourd'hui encore, qui lie\ntout artiste à ses devanciers, mais que l'histoire plus éclairée de ce temps\nrivera bientôt l'un à l'autre, ces documents, doublement précieux, gagnent à\nêtre mis en lumière, parce qu'ils facilitent les recherches des uns et corro-\nborent le résultat de celles des autres.\n\n\n\n    Pier di Giovanni Tedesco vel de Bramantia, ainsi qu'il est qualifié dans\nles Registres des délibérations et d'ordre relatifs aux travaux de la cathé-\ndrale de Florence, doit avoir séjourné en cette ville de 1386 à 1399. Tout\nau moins trouvons-nous, entre ces deux dates, diverses mentions de son\nnom et des travaux auxquels il était occupé.\n   Ce Brabançon, hier encore totalement inconnu, vint rénover pour ainsi\ndire la sculpture italienne à la fin du XIVe siècle, et contribuer grandement à\nl'éclosion des chefs-d'œuvre inimitables de l'école de sculpture florentine.\nIl commença, en ces époques déjà lointaines, la grande lignée des statuaires\nflamands qui, tour à tour, s'en vinrent faire école au sein du peuple réputé\nle plus artiste de l'univers.\n   L'origine de maître Pierre est nettement indiquée. Qualifié tantôt de\n   Tedesco , tantôt de « Teutonico », c'est-à-dire d'allemand, il partage ce\nnom générique avec tous les étrangers originaires du Nord qui séjournaient\nalors en Italie.\n   Cela est si vrai que, à quelques années de distance, en 1433, les deux bra-\nbançons, auteurs des célèbres armoires ouvragées de la sacristie de l'église\nSaint-François à Ferrare, signèrent leur œuvre en se qualifiant eux-mêmes\nd'allemands : « Hoc opus fecerunt duo alemani de partibus Brabantiœ.\nS. Henricus et Guillelmus » (1).\n   De même travaillèrent dans cette ville, entre les années 1470 et 1474,\nun haut-lisseur du nom de Errico ou Rigo, dit indifféremment di Fiandra\nou di Olemagne, et un Johannis de Flandria da Coregia, appelé aussi Zoane\nda Corezo Tedesco, exerçant le même métier à Corregio vers cette époque.\n   Cicognara, l'auteur de la remarquable Storia della Scnltura, va plus\n  (1) Cette œuvre est aujourd'hui détruite. (Voir CITTADELLA, Memorie storiche del tempio ai\nS. Francesco in Ferrara, 1867, pp. 87 et 88.)\n"}, {"page_pdf": 345, "page_imprimee": 310, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3251, "texte": "   310                                   DURENDAL\n\n\n\n loin encore. Tout en constatant la présence d'artistes du Nord et leur consi-\n dérable influence sur l'art italien de cette époque, cet historien met les cher-\n                                                    cheurs en garde au sujet\n                                                    des déductions qu'ils pour-\n                                                    raient tirer de la qualifica-\n                                                    tion donnée à ces maîtres (1).\n                                                       Or, si l'on peut admettre\n                                                    qu'exceptionnellement des\n                                                   altistes du nord de l'Italie\n                                                   ont été appelés de la sorte,\n                                                   à plus forte raison les maî-\n                                                    tres flamands et allemands\n                                                   doivent avoir été désignés\n                                                   sous ce nom générique, parce\n                                                   qu'ils étaient originaires d'un\n                                                   pays de mœurs et de parler\n                                                   similaires. D'ailleurs, à cette\n                                                   époque, Flamands et Alle-\n                                                   mands s'entendaient parfai-\n                                                   tement à l'étranger. L'admi-\n                                                   rable prospérité de laFlandre\n                                                   et des contrées voisines, celle\n                                                   non moins remarquable des\n                                                   puissantes républiques du\n                                                   nord de l'Italie avaient pro-\n                                                   voqué des relations com-\n                                                   merciales nombreuses entre\n                                                   ces divers pays. Les artistes\n                                                   avaient     accompagné       ou\n         Florencc. — J.c Palais de la Seigneurie.\n                                                   même précédé les mar-\nchands. La commune origine germanique groupa bien vite tous ceux qui\nrésidaient en ces villes essentiellement latines. Il en résulta, notamment\nà Florence, une corporation ou fraternité unissant les « Tedeschi e Fiam-\nminghi » appelés alors indistinctement « Teutonici oitramontani ». Fondée\nsous le vocable de Sainte-Barbe et de Saint-Quirin vers l'année 1410, la\n\n   (1) « Moite simili opère, e fors'anche i mausolei de signori di Milano, che hanno la data di\n» quel tempo, appartengono a questi artisti, che si sono dette tedeschi anche abusivamente\n» per la distanza e il minor contatto che eravi tra, populi dell Italia superiore e quei dell\n» Etruria, délia Venezia et de Mezzogiorno ». (CICOGNARA, Storia della Scultura, 1- édition,\nVol. III, p. 236.)\n"}, {"page_pdf": 346, "page_imprimee": 311, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2863, "texte": "                          NOS    ARTISTES       A   L'ÉTRANGER                          3ll\n\n\nConfrérie eut son oratoire, dès l'année 1448, dans l'église de la Santissima\nAnnunziata de Florence et ne fut supprimée qu'en 1785 (1).\n   Les mots « Tedesco » et « Teutonico » servant normalement à caracté-\nriser l'artiste du Nord, l'adjonction à ce premier qualificatif des mots \" vel\nde Bramantia » ou Brabantia, suffit à établir l'origine brabançonne de notre\nsculpteur.\n   Si les archives de la Confrérie de Saint-Quirin et de Sainte-Barbe, con-\nservées au dépôt de Florence, n'ont pu nous renseigner sur la personnalité\nde Pier Giovanni de Brabant, dont le séjour en cette ville précède la fonda-\ntion de la corporation, ce sont néanmoins de précieux documents du même\ndépôt qui permettent de constater ce séjour et de déterminer certaines\nœuvres qui lui sont dues.\n   Sur la foi de Vasari, l'historien le plus intéressant de l'art et des artistes\nitaliens, c'est au célèbre André de Pise qu'antérieurement on attribuait tout\nle mérite de l'exécution sculpturale des parties les plus remarquables de\nl'ancienne façade de Santa Maria del Fiore et l'influence artistique considé-\nrable qui en fut la conséquence. Nous savons aujourd'hui qu'il y a lieu de\nrestituer l'un et l'autre à notre compatriote.\n   II y a près d'un demi-siècle un autre historien d'art de valeur, Philippe\nBaldinucci, démontrait la fausseté de l'affirmation de Vasari, en citant plus\nou moins exactement certains extraits des archives de la cathédrale de\nFlorence (2).\n   C'est à la fin du XIIIe siècle que se placent les premiers travaux de Santa\nMaria del Fiore, appelée de ce nom gracieux par allusion au lis des armes de\nFlorence, que la tradition dit avoir été fondée au milieu d'un champ fleuri.\n   Le souffle artistique puissant qui avait fait surgir les cathédrales gothiques\ndu Nord passait sur l'Italie et allait y provoquer l'éclosion d'oeuvres sinon\naussi complètes et harmoniques, t\"Ut au moins remarquables en tous points\net dignes des puissantes républiques italiennes.\n   La vieille église de Santa Reparata, élevée l'année 407, en forme de basi-\nlique, pour commémorer la victoire des Florentins sur les Goths, devait être\nreconstruite. Le Conseil d'État de Florence ordonna ce travail en 1294 et,\nà cette occasion, rendit un décret empreint d'une grande largeur de vues et\ndes plus nobles sentiments (3).\n   (1) Voir du même auteur : Une Confrérie flamande à Florence aux XV' et XVIII\" siècles,\nGand, SIFFER, 1897.\n    (2) Ces archives ont été publiées partiellement par MM. SEMPER et CAVALUCCI.\n   (3) Décret du Conseil d'État de Florence relatif à la reconstruction de Santa Reparata :\n       La plus grande preuve de sagesse que puisse donner un peuple de noble origine dans\n» la direction de ses affaires, est de manifester sa prudence et la largeur de ses vues par ses\n"}, {"page_pdf": 347, "page_imprimee": 312, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2918, "texte": " 3l2                                    DURENDAL\n\n\n\n   Arnolfo di Cambio, désigné comme architecte de la cathédrale, s'était déjà\nsignalé par des travaux considérables.\n   En lui ordonnant de faire œuvre si belle que rien ne saurait la surpasser,\nle Conseil d'État de Florence semblait peut-être attendre trop d'un seul\nhomme. Il est vrai que les admirables bâtisseurs de cette époque étaient les\ndirigeants d'un groupe d'artistes recrutés partout, qui patiemment, sous une\ndirection unique, collaboraient à l'œuvre anonyme. Le capo maestro\nétait le chef reconnu de tous ces maîtres. Il indiquait les grandes lignes du\ntravail, veillait à l'effet d'ensemble, mais laissait la personnalité de chacun\ns'affirmer dans la partie du travail qu'il avait assumée.\n   La première pierre de l'édifice fut posée en 1296. Les travaux se conti-\nnuèrent jusqu'à la mort d'Arnolfo, arrivée en 1310.\n   Interrompus probablement par suite de la guerre des Gibelins, ils ne\nfurent repris qu'en 1331. En 1334, nous trouvons Giotto dirigeant le travail.\nIl meurt en 1336, mais laisse certains plans, notamment ceux de la façade,\nqui sera partiellement exécutée.\n   Taddeo Gaddi et Neri di Fioravante, puis, après une interruption due\nvraisemblablement à la peste de 1348, Francesco Talenti et Giovanni di\nLupo Ghini poursuivent l'œuvre commencée d'après les dessins de Giotto.\nC'est à cette époque que se place l'institution d'un jury composé de sculp-\nteurs, d'orfèvres et de peintres pour juger ce qui était fait et devait encore\nl'être. Des modifications importantes sont apportées au plan de l'édifice qui\nsera exécuté d'après les indications de ce collège.\n   Le projet de façade, dû à Giotto, revu par le jury et retouché probablement\npar les deux derniers maîtres cités, est suspendu le 24 juin 1357, selon\nl'usage, à la façade dont on commence la décoration.\n   A la différence des édifices gothiques du Nord, dont l'ornementation fait\npartie intégrante, celle des cathédrales d'Italie constitue une ajoute presque\nindépendante de la construction proprement dite. Les principes de l'art\ngothique ne pénétrèrent jamais bien profondément dans ce pays où il\ndemeure, dans la plupart des cas, une importation étrangère.\n   L'esprit de cet art essentiellement rationnel resta incompris, alors qu'on\nlui empruntait des formes multiples. On se borna, en fait, à revêtir des\nconstructions basées sur d'autres principes, d'un habillement de cette\n» actes extérieurs. Pour répondre à la pensée de plusieurs sages personnes de notre cité et de\n» notre Etat, qui croient que la commune ne doit s'engager dans une entreprise qu'avec la\n» ferme intention de faire une œuvre à la hauteur de la plus vaillante de toutes les volontés,\n» volonté qui résume celle de tous les citoyens, nous ordonnons à Arnolfo de faire, pour la\n» reconstruction de Santa-Reparata, un projet d'une telle magnificence qu'on ne puisse en\n» concevoir de plus beaux ».\n"}, {"page_pdf": 348, "page_imprimee": 313, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2708, "texte": "                            NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                                      313\n\n\n\n espèce, lincore faut-il reconnaître le mérite de ces adaptations, faites le\n plus souvent avec talent.\n   Cette considération explique comment il se fait que la façade de Santa\nMaria del Fiore ait subi tant de modifications au cours des siècles.\n   Dressée toute entière contre un mur de briques, dont elle ne constitue\nqu'un revêtement, élément purement décoratif d'un édifice construit et déjà\naffecté à sa destination, il est compréhensible qu'on n'y ait travaillé que\nlorsque les ressources le permettaient et que la direction artistique de cette\nœuvre ait subi des orientations diverses, d'après la manière de voir et le\ngoût de l'époque.\n   La façade de Santa Maria del Fiore, à laquelle contribua l'artiste bra-\nbançon, est celle projetée par Giotto.\n   Au témoignage des contemporains, et pour autant qu'on peut en juger\nd'après les très rares documents graphiques de l'époque, elle était d'une\nrichesse excessive.\n   L'image de la Madone et de l'enfant Jésus dominait le grand portail. Les\nstatues assises des Evangélistes (1) occupaient quatre grandes niches\nménagées à droite et à gauche de cette entrée monumentale. Des statues\nd'anges et celles de saint Zenobe et de sainte Reparata complétaient l'orne-\nmentation sculpturale du portique. Le tympan du portail de gauche était\norné d'une représentation de la Nativité et la Mort de Marie servait de\ndécoration à celui de droite.\n   Par toute la façade de nombreuses statues de marbre polychromées\ncomplétaient un ensemble d'une extrême magnificence.\n   Si nous avons tout d'abord esquissé l'historique de Santa Maria del Fiore,\nc'est qu'il convenait de montrer à quelle œuvre s'employa surtout Pier di\nGiovanni Tedesco et qu'il était utile de faire connaître l'importance atta-\nchée pour lors à un travail auquel contribuèrent les plus grands artistes\nflorentins.\n   La première trace de la participation de maître Pierre aux travaux de la\ncathédrale remonte à 1386. Cette année, au témoignage des archives du\nDôme, nous le trouvons occupé à la confection d'un ange qui lui avait été\ncommandé pour ce monument. L'année suivante notre artiste achève les\nstatues des apôtres saint André et saint Simon pour la façade de Santa\n\n\n  (1) Voir page 7 et note 2. Cicognara, dans sa description de la façade de Santa Maria del\nFiore, s'est évidemment inspiré de la description de Rondinelli. Or, cet écrivain qui avait vu la\nfaçade en quesion, dit que « aux côtés de la porte principale étaient les quatre Evangélistes\nassis dans des niches de marbre » Il est intéressant de rapprocher de ce texte celui que nous\nempruntons plus loin aux archives du Dôme.\n"}, {"page_pdf": 349, "page_imprimee": 314, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1189, "texte": " 3l4                                 DURENDAL\n\n\n\nMaria del Fiore, d'après les dessins de Lorenzo di Bicci et Agnolo di\nTaddeo Gaddi.\n  Le peintre Spinello di Luca lui fournit ceux des apôtres saint Marc et\nsaint Jean, statues qui seront payées l'année 1388.\n  En 1389, ce fut l'apôtre saint Jacques que produisit le ciseau de l'artiste\nbrabançon.\n   Maître Pierre obtient, en 1390, la commande des statues de saint Thomas\net de saint Bartholomé également destinées à la façade de la cathédrale.\n\n\n\n\n               Florence. — T.n Cathédrale vue de la coupole de San Lorenzo.\n\n\nOn lui paye le prix d'une statue de saint Jean-Baptiste qui sera placée\nau-dessus du grand portail.\n   Détail intéressant : cette statue, ainsi que celle de saint Jean l'Évangé-\nliste, commandée en 1387, furent polychromées par Agnolo di Taddeo\nGaddi, au prix de deux florins d'or.\n  En 1391, Pier di Giovanni achève une statue de saint Etienne et la\nsculpture d'un ange de marbre, ébauchée l'année précédente.\n  Nous trouvons, en 1393, trace du paiement à maître Pierre, d'un ange de\ndimension plus grande que précédemment, destiné à être placé sur la façade,\ndevant et aux pieds de la statue de saint Laurent.\n"}, {"page_pdf": 350, "page_imprimee": 315, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2795, "texte": "                           NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                                      3l5\n\n\n   L'année 1394, c'est le prix de la sculpture d'ornements de marbre blanc (1)\net d'une figure pour le grand portail qu'on lui solde.\n   La décoration se constitue de feuillages, sans doute inspirés directement\nde la nature, élément nouveau, comme nous le verrons plus loin, importé à\nFlorence par notre brabançon.\n   L'année suivante, outre l'achèvement de la statue de saint Victor placée\ndans une des niches de la façade, maître Pierre exécute deux statues d'anges\nd'une assez grande dimension et commence la décoration du second portail\ndu côté sud, pour lequel il sculptera deux chapiteaux au mois de décembre.\nOn lui commande deux grandes statues de saints et on lui paie la figure de\nmarbre d'un berger appuyé sur une houlette (2).\n   Le mois de novembre de la même année il se rend à Carrare pour com-\nmander le marbre de quatre grandes statues, dont deux seront sculptées par\nNiccolo d'Arezzo.\n   En 1396, le prix de deux nouveaux anges de marbre est payé au Tedesco.\nA partir de ce moment, jusqu'en 1398, il travaillera aux statues de saint\nAugustin et de saint Grégoire, auxquelles sont réservés deux des blocs de\nmarbre achetés l'année précédente. Ces statues, ainsi que celles de saint\nAmbroise et de saint Jérôme, par Niccolo d'Arezzo, sont destinées à occuper\nles quatre grands tabernacles qui flanquent, deux de chaque côté, le grand\nportail (3).\n   Ce travail considérable ne l'empêchera pas d'exécuter, en 1397, deux\nchapiteaux de pilastre pour la sacristie.\n   En 1398, le capo maestro des travaux, Lorenzo di Philippo, et André di\nNiccolo sont chargés d'estimer le prix du travail que. maître Pierre a\neffectué jusque-là, concurrement avec Lorenzo di Giovanni d'Ambrogio, au\ndeuxième portail du côté sud. L'estimation faite, notre brabançon sera seul\nchargé de l'entièreté du travail.\n   Cette même année, maître Pierre touche le prix de deux nouveaux cha-\n\n\n  (1) lîechatelli marmoris albi cum fogliamis.\n  (2) Ne résulte-t-il point de ce texte que maître Pierre a collaboré à l'exécution, sinon\nexécuté entièrement le bas-relief de la nativité, qui ornait la porte de gauche de la façade du\nDôme de Florence.\n   Il y était représenté diverses figures de pasteurs et des animanx. Un bas-relief du Bargello,\nreprésentant des animaux, parait provenir de ce tympan.\n  (3) « Die 29 Augusti fiant sive locentur ad laborandum quatuor figure marmoree quatuor\nsanctorum doctorum Ecclesia;, sancti Augustini. sancti Gregorii, sancti Ambrosii et sancti\nGeronimi, et postea ponantur et poni debeant in quatuor tabernaculis magnis existentibus\nduobus ex utroque pane prope terram et iuxta ianuam majorem ecclesie Sancte Reparate in\nfacie anteriori dicte ecclesie. » (Aichirrs de Florence.)\n"}, {"page_pdf": 351, "page_imprimee": 316, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2988, "texte": " 316                                      BURENDAL\n\n\n\npitaux de pilastres et probablement celui dû pour les statues de saint\nAugustin et de saint Grégoire.\n   Enfin, en 1399, maître Pierre travaillera à une Madone, dont le marbre lui\nest fourni par le capo maestro Lorenzo di Philippo.\n  Ici s'arrêtent les renseignements que les archives, consultées à ce sujet,\nont pu nous donner sur la participation de maître Pierre aux travaux de\nSanta Maria del Fiore.\n  En ce qui concerne les autres monuments de Florence, ce n'est guère qu'à\npropos de la loggia de Lanzi, autrefois la loggia de Priori, que nous ren-\ncontrons le nom de notre compatriote.\n  Des sept vertus théologales décorant la partie supérieure de ce remar-\n                                                           quable édifice,\n                                                           la charité seule\n                                                           occupe une\n                                                           place spéciale\n                                                           et constitue une\n                                                           œuvre sculptu-\n                                                           rale plus im-\n                                                          portante.\n                                                                              Alors que les\n                                                                           six autres ver-\n                                                                           tus occupent\n                                                                           des médaillons\n                                                                           en demi-relief,\n                                                                           dans l'entre-\n                                                                           deux des arcs\n                                                                           de la Loggia,\n                                                                           la Caritas est\n                                                                           s c u l p t é e , en\n                                                                           plein relief,\n                                                                           dans une niche\n                                                                           d'une certaine\n    Florence. — Cathédrale détail de l'encadrement de la seconde porte:.\n                                                                           somptuosité.\n                                                             Elle est re-\nprésentée sous les traits d'une femme assise. De la main droite elle élève\nun cœur, de la gauche elle soutient un enfant.\n  Cette statue, commencée par Pier di Giovanni Tedesco, fut achevée par\nJacopo di Piero Guido. Il résulte, en effet, de pièces d'archives, que le grand\n"}, {"page_pdf": 352, "page_imprimee": 317, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2637, "texte": "                          NOS A R T I S T E S A L ' É T R A N G E R                     317\n\n\n\nnombre de commandes faites ou Tedesco, obligea de confier à un autre\nartiste l'oeuvre ébauchée par lui.\n   Cette même année (1389) le Tedesco sculpta également une Madone pour\nla dite Loggia.\n   Peut-on appliquer à notre Pier di Giovanni Tedesco le texte des archives\nd'Orvieto, relatif à un sculpteur du nom de Pierre, occupé en 1402, à l'orne-\nmentation, au moyen de fleurs, de feuilles et de figures en relief, des fonts\nbaptismaux de cette cathédrale?\n   Cette erreur a été commise notamment par Semper. Eugène Muntz,\nl'érudit membre de l'Institut de France, la fait sienne et en prend texte\npour constater que les contemporains de notre artiste ne sont point d'accord\nsur son origine.\n   Un examen approfondi de la question démontre que cette pièce concerne\nun sculpteur qui n'a rien de commun avec notre maître Pierre, fils de Jean,\nnatif du Brabant, ainsi qu'il résulte clairement des « Libri deliberazioni et\nstanziamenti degli operai » à la date du 21 décembre 1386.\n   Le sculpteur d'Orvieto avait succédé à Luca di Giovanni de Sienne qui\navait commencé les fonts en question. Il n'eut guère le temps, d'ailleurs,\nd'y imprimer un cachet bien personnel puisque, moins d'un an après que\ncette besogne lui eût été confiée, une délibération des maîtres dirigeants,\npeu satisfaits de son travail, vint lui enlever la commande et confia\nl'achèvement des fonts à Jacopo di Piero, que nous avons vu tantôt chargé\nd'achever la Caritas de Florence, par suite de surcroît de besogne du Tedesco.\n   Les caractères d'analogie que présentent certaines sculptures minuscules\ndes fonts d'Orvieto avec l'ornementation de la porte sud de la cathédrale de\nFlorence, sur laquelle on s'était basé, peuvent s'expliquer, et par une com-\nmunauté d'école ou d'origine septentrionale, et par l'intervention d'un\nimitateur du Tedesco.\n   Il est à remarquer que ce travail s'est effectué après l'achèvement du\nportail en question et que l'artiste qui a certainement le plus subi l'influence\ndu maître brabançon, est précisément celui qui a terminé les fonts d'Orvieto.\n   Il y a plus, et cet argument me semble couper toute controverse. L'artiste\nqu'on a voulu identifier avec le Tedesco, le sculpteur des fonts, l'auteur\nprobable d'une statue d'ange et d'une Annunziata de l'Opéra del Duomo\nd'Orvieto, est un Pietro di Frederico da Friburgo, Pierre, fils de Frédéric,\nde Fribourg, qui n'a rien de commun avec notre Pierre, fils de Jean\nde Brabant (1).\n  (1) Il eût suffit aux auteurs cités de consulter à ce sujet les archives de l'opéra del Duomo\nà Orvieto.\n"}, {"page_pdf": 353, "page_imprimee": 318, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3525, "texte": " 3l8                                      DURENDAL\n\n\n\n  On a également voulu voir en Pier di Giovanni Tedesco l'orfèvre de\nCologne, cité avec tant d'éloges par Ghiberti (I).\n  Ce texte, rapporté par Cicognara, concerne un maître allemand qui\naurait exécuté d'admirables orfèvreries pour un duc d'Anjou.\n  La destruction d'une œuvre superbe, fondue par nécessité d'argent, ayant\nprovoqué chez lui un violent désespoir, l'artiste se retira dans un cloître et\ny mourut au temps du pape Martin.\n  Cicognara, sans trop de preuves, fait de ce maître un contemporain\nde Jean de Pise. La destruction de son œuvre aurait été effectuée pour les\nbesoins de Charles II, duc d'Anjou, et son décès se placerait vers la fin du\nXIIIe siècle.\n  Semper, se basant sur l'affirmation de Ghiberti, qui aurait connu les\nélèves de cet artiste de Cologne, conteste ces dires et recule le décès\ndu maître vers l'année 1428, époque à laquelle un autre pape Martin occupait\nle siège pontifical. De cette manière l'identification de Pier di Giovanni de\nBrabant et du maître de Cologne devient possible, si elle n'est établie.\n  Il suffit à Semper de l'affirmation de Ghiberti, avançant que les œuvres du\nmaître de Cologne étaient parfaites, en tout pareilles à la statuaire grecque,\nqu'il faisait admirablement les têtes et les parties nues et que son seul\ndéfaut était de faire les statues un peu courtes, pour que, du coup, il recon-\nnaisse en lui le Tedesco, opinion reprise, tout aussi à la lègère, par des\nécrivains postérieurs.\n   Nous verrons tantôt la valeur de cet argument. Mais avant tout, il\nrésulte du texte de Ghiberti que celui-ci n'avait point connu le maître de\n\n  (1) « In Germania nella città di Colonia fu uno maestro dell'arte statuaria molto périto; fu\n» di eccelentissimo ingógno, stette col duca dAngie, feceli fare moltissime lavori d'oro, fra\n  gli altri lavori fe una tavola d'oro la quale con ogni sollecitudine, e disciplina questa tavola\n» condussela molto égrégiamente. Era perfetto nelle sue opere, era al pari degli statuari antichi\n» greci, fece le teste mera vigliosamente bene, ed ogni parte ignuda, non era altro mancamento\n» in lui se non che le sue statue erano un po corto. Fu molto egregio, e dotto ed excellente\n» in detta arte. Vidi moltissime ligure formate delle sue, aveva gentilissima aria nelle sue\n» opere, fu dottissimo. Vide disfare l'opera, la quale aveva fatta con tanto amore e arte pè\n» pubblici bisogni del Duca, vide essere stata vana la sua fatica, gittosi in terra ginocchioni, e\n» alzando gli occhj al cielo e le mani parlò dicendo : O Signore il quale governi il cielo e la\n» terra, e costituisti tutte le cose, non fia la mia tanta ignorantia ch'io segui altro che te, abbi\n» misericordia di me. Di subito ciò che aveva cercò di dispensare per amore del creatore di\n» tutte le cose; andò in suo monte ove era uno grande romitorio, entrò et ivi fece penitentia\n» mentre que visse, fu nell'età fini al tempo di papa Martino. Certi giovanni i quali cercaveno\n» essere periti nell'arte statuaria mi dissono come ora esso dotto nell'uno genere, e nell'altro,\n» e come esso dove abitava aveva... era dotto... fu grandissimo disegnatore, molte docile.\n» Andaveno i giovanni che avevano volunta d'apparare a visitarlo pregandolo, esso umilissa-\n  mente li riceveva dando loro dotti ammaestramenti o mostrando loro molissime misure, e\n» facendo loro molti esempli, fu perfettissimo con grande umiltà, fini in quel romitorio, e\n» conciossiaco chè excellentissimo fu nell'arte se di santissima vita. »\n"}, {"page_pdf": 354, "page_imprimee": 319, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2846, "texte": "                      NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                             319\n\n\n\nCologne, s'il avait vu de ses œuvres. Ce sont les élèves de ce maître qui lui\nont donné des détails à son sujet. Or, Lorenzo di Cione Ghiberti, fils de Cione\ndi Ser Buanaccorso, naquit à Florence en 1378. Sa mère ayant épouse\nen seconde noces un orfèvre renommé, Bartholo di Michiele, Ghiberti\napprit très jeune l'art de l'orfèvrerie. A l'âge de vingt-cinq ans il participait\nau concours ouvert pour l'exécution des portes du baptistère et remportait\nla palme. Ce fait se passait en 1403. Il eût été étonnant que Ghiberti, en ces\ntemps de corporations fermées, où les liens entre artistes d'une même ville\nétaient étroits, n'eût point connu maître Pierre le brabançon, dont la\nprésence est encore constatée à Florence en 1399, et que les travaux de la\nfaçade du Dôme, objet d'admiration pour tous, au témoignage de Vasari,\navaient dû certainement mettre spécialement en lumière. De plus, Ghiberti,\norfèvre lui-même, ne parle guère que de travaux d'orfèvrerie exécutés par\nl'artiste dont il fait si grand éloge, et nous apprend que la destruction de son\nœuvre l'avait jeté dans un si profond désespoir qu'il avait pris le chemin du\nmonastère.\n   Or, l'auteur de la plupart des statues de la façade de Santa Maria del Fiore,\nœuvre considérée comme grandiose et suffisant à sa renommée, n'eut, selon\ntoutes les probabilités, pas été aussi affecté de la perte d'une orfèvrerie,\nquelque précieuse qu'elle eût été, pour en conclure immédiatement de la\nvanité de ses efforts et renoncer au monde. Ce désespoir s'explique s'il\ns'agit d'un artiste qui a borné ses travaux à des œuvres aussi périssables.\n   On le voit, l'assertion qui fait de l'orfèvre de Cologne et du sculpteur\nbrabançon le même homme est jusqu'ici purement gratuite et démentie par\nla vraisemblance.\n   Reste l'appréciation de son œuvre.\n   De ce que celle-ci rappelait la sculpture grecque et était particulièrement\nréussie en ce qui concerne les têtes et parties découvertes, enfin de ce que\nles statues étaient un peu courtes, il résulterait uniquement que cet artiste\ns'était spécialement préoccupé des documents remis pour lors en lumière et\ndont l'étude allait préparer la Renaissance.\n   Les flottes pisanes victorieuses ont apporté en Italie les sarcophages et\nles vases du Campo Santo. L'attention s'est reportée sur les chefs-d'œuvre\nexhumés du sol. L'influence de l'antique se manifeste dès avant le milieu\ndu XIIIe siècle dans les productions du grand Nicolas de Pise. Les réminis-\ncences classiques se montrent de-ci de-là, les figures sont courtes et trapues à\nl'imitation des sarcophages romains, le nu proscrit à l'époque antérieure fait\nsa réapparition. L'hercule de la chaire du baptistère de Pise et la femme\nvue de dos du Jugement dernier de Nicolas Pisano, la femme de la Descente\n"}, {"page_pdf": 355, "page_imprimee": 320, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3033, "texte": "  320                                     DURENDAI.\n\n\n\naux limbes, sculpture de Fra Guglielmo à la chaire de S. Giovanni fuorcivitas\nà Pistoie, le ressouvenir de la Vénus de Médicis à la chaire de la cathédrale\nde Pise, œuvre de Jean, fils de Nicolas, enfin les nombreuses figures nues\ndes bas-reliefs de la façade d'Orvieto sont là pour démontrer que la repré-\nsentation du corps humain ne peut caractériser un artiste et revêt à cette\népoque déjà un caractère de généralité qui ôte toute valeur à l'argument.\n  En résumé, moins encore que l'assertion qui fait du Tedesco le fribour-\ngeois d'Orvieto, l'application à notre artiste du texte de Ghiberti n'est\npoint fondée. Il reste acquis, sur la foi des archives de Florence et jusqu'à\npreuve du contraire, que Pierre, fils de Jean, est d'origine brabançonne et\npeut légitimement prendre la place honorable qui lui revient dans les rangs\nd'une école extrêment brillante à cette date reculée (1).\n\n   (A suivre.)                                                       MAURICE BEKAERT.\n\n\n\n\n   (1) Une communication faite par M. Piot, archiviste général du royaume, à l'Académie\nroyale de Belgique et insérée au Bulletin de ce corps savant (année 1896, pp. 298 et suiv.)\nrenferme au sujet de notre artiste certaines erreurs résultant, d'ailleurs, des données incomplètes\net inexactes sur lesquelles l'érudit membre de l'Académie a cru pouvoir se baser.\n   Tout d'abord le texte de Baldinucci, rapporté par M. Piot, reproduit erronément certains\npassages des archives de l'opéra del Duomo de Florence.\n   D'après le texte de Baldinucci, il serait donné dans les comptes des travaux à la cathédrale\nla qualification de magnificus au maître brabançon : Pietro Joanni Teutonico, vel de Bra-\nmantia magnifico pro celatura... ». L'auteur cité a lu magnifico pour magistro. Cette erreur\nse retrouve plusieurs fois dans les textes qu'il rapporte.\n   Il en est de même de la date de 1367. C'est en 1386 que se place l'exécution du travail auquel\nil est fait allusion. Dès lors rien se s'oppose à ce que le Tedesco et l'un des sculpteurs\nde l'église de Prague, pendant les années 1371 et 1375, soit le même homme.\n   En ce qui concerne les assertions de M. Mûntz auxquelles M. Piot se rapporte, nous croyons\navoir établi Terreur de ce savant, tant en ce qui concerne l'identification de Pier di Giovanni\nTedesco avec le sculpteur d'Orvieto qu'avec le maître de Cologne cité par Ghiberti.\n   Enfin il y a lieu de modifier entièrement le résumé qui termine la communication de\nM. l'archiviste général et de le remplacer par les données suivantes qui seules me paraissent\nétablies :\n   « Jean de Brabant fit à Prague la statue de Wenceslas, de 1305 à 1308; Brabant major et\nBrabant minor travaillèrent dans cette ville de 1371 à 1375 ; Pierre, fils de Jean, dit Pietro d'\nGiovanni Tedesco, de Brabant, exécuta de nombreuses sculptures à la cathédrale de Florence\nde 1386 à 1399; Pierre, fils de Frédéric, dit Pietro di Frederico, de Fribourg, coopéra\nà l'exécution des fonts baptismaux d'Orvieto. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-012", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 321, "page_fin": 327, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "des hommages de nous excuser", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 356, "page_imprimee": 321, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1898, "texte": "LES LIVRES\nLA P O É S I E      :\n\n   A u b e s e t Crépuscules, par PROSPER ROIDOT. (Société belge de\nLibrairie.)\n   Autant me charment les vers libres dictés par une émotion qu'ils tradui-\nsent, véhémente chez Verhaeren, naïve et populaire chez Elskamp, céré-\nmonieuse chez de Régnier, autant, je l'avoue, m'intéressent-ils peu lors-\nqu'aucune concordance analogue ne se peut établir.\n   Le snobisme facile de les aligner nous a gâché bien des jeunes poètes qui,\navec patience et zèle, auraient produit des œuvres réelles.\n   Celle que j'ai devant moi, parée d'une ravissante couverture, en est un\nexemple frappant.\n   L'on découvre chez son auteur, un tout jeune homme, des sentiments\ntrès délicats et un sens fort poétique des choses. Pourquoi a-t-il écouté les\nprêcheurs de spontanéité et s'est-il laissé persuader que la forme typogra-\nphique de ses vers les mènerait au succès, puisqu'elle les attesterait\nmodernes ?\n   Il est trop facile de se rendre à des pratiques si commodes; avec cons-\ncience, quelques aubes encore auraient dû succéder à quelques crépuscules\navant que leur expression mûrie et remaniée eût pu affronter la gamme\nchromatique des vitrines de librairie.\n   Je pose en fait qu'un jeune homme intelligent, guère poète, peut fort\nbien arriver, après un an de lecture des jeunes revues, à écrire un livre\nqu'il appellera : Les Désespérances (il est de si bon ton de jouer au blasé, à dix-\nneuf ans!), les Angoisses, Brumes et Clartés, au choix de son éditeur.\n   Il lui suffira de juxtaposer à chaque ligne certains mots, les plus vagues\npossibles, tels que mystère, lunaire, sidérale, Vie, Ame. Quelques néolo-\ngismes et des dédicaces bien tournées assureront la renommée de la pla-\nquette.\n   Je ne dis pas tout ceci à M. Roidot, dont j'ai reconnu le mérite, mais je\nvoudrais l'arrêter sur la pente où il menace de glisser. Il pourra facilement,\n"}, {"page_pdf": 357, "page_imprimee": 322, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2546, "texte": " 322                             DURENDAL\n\n\n\ns'il veut continuer de la sorte, signer trois livres par an. Qui les distinguera\nde beaucoup d'autres? Pourquoi ne pas creuser davantage une personnalité\nqui ne demande qu'à s'affirmer ?\n   Qu'il se défie des suiveurs. Qu'il ne s'imagine pas l'œuvre du poète si\nfacile.\n    Il ne suffit pas de mettre lueur cierginale dans un vers (ce qui, du reste,\nn'est rien moins que spontané), et de faire rimer cathédrale avec silence\ntombale, pour être de son époque. Le poète, et c'est ce qui en fait la beauté,\nest de tous les âges.                                                 T H . B.\n\n\nLE THÉÂTRE :\n\n   HENRIK IBSEN : B r a n d — poème dramatique en cinq actes, traduit par\nle comte Prozor. (Paris, PERRIN et O . )\n    Vouloir, c'est pouvoir ! Voilà la devise et le raccourci du pasteur Brand.\nIl veut la régénération de la société en convaincu, en ardent, en halluciné\nmôme et pour cela il va à travers tout, démolissant, écrasant sous ses talons\nd'apôtre la morale, la vie, la religion sociales telles qu'il les trouve et\nles juge vermoulues, sacrifiant ses amitiés, sa popularité, sa femme et\njusque enfant pour remplir ce qu'il croit sa mission. Ame haute mais\nsombre, orgueilleuse et sensible à sa manière, il manque de bonté. Toutes\nles scènes de ce drame philosophique le plus obscur, le plus symbolique et\npeut-être le plus intéressant d'Ibsen, le moins fait pour aller à la scène et le\n moins adapté sûrement à la contexture de notre esprit latin, toutes les\nscènes sont prétexte à longues discussions, à longs exposés d'idées. En\nsomme peu d'action, mais une grande élévation de pensée et une poésie\nintense. Il serait curieux de pouvoir deviner l'opinion d'Ibsen même sur\nson héros; malheureusement l'auteur 1 tisse flotter sur ce point un nuage\népais d'indécision. En somme, et ici en contradiction arrêtée avec M. Prozor\ndans sa très intéressante préface, il me semble que le dramaturge l'a bien\nvoulu peindre comme un type d'idéologue dévoyé et abusé. C'est ce que\nprouve le mot final même : « Dieu est charité >, qui vient donner un suprême\ndémenti à Brand enseveli sous l'avalanche qui le tue. De cette façon le\ndrame prend pour moi une allure d'enseignement, une espèce de leçon de\n ne quid nimis infligée à toute la vie de ce nouveau Paphnuce qui, lui aussi,\n s'est fourvoyé dans It mal en tendant au bien et meurt désespéré dans son\n effort. Quoiqu'il en soit, ce poème dramatique qui se résume en une longue\n question posée et non résolue, avec son symbolisme un peu vague, sa gran-\n"}, {"page_pdf": 358, "page_imprimee": 323, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2642, "texte": "                                 LES LIVRES                                323\n\n\n\ndeur âpre et farouche, nous apparaît comme une des œuvres les plus hautes\net les plus troublantes du grand écrivain Scandinave.          G. B.\n\nLA     CRITIQUE\n\n  BARBEY D'AUREVILLY — L e s         Œ u v r e s et l e s H o m m e s . Portraits\npolitiques et littéraires. (Paris, LEMERRE, éditeur.)\n   On ne se lasse point de signaler à l'attention des lettrés les livres de\nBarbey d'Aurevilly. Ce n'est pas que tout soit admirable et parfait dans\nles Œuvres et les Hommes, dont ce seizième volume achève, croyons-nous,\nla publication. Celui qu'un poète baptisa le duc de Guise de la littérature »\net qui durera, dans l'histoire, comme un puissant et sombre romancier plutôt\nque comme un sûr critique, n'échappe, pas plus que tout écrivain, au péril des\nœuvres zomplcles. « Elles nuisent le plus souvent à la poésie et à la gloire\n— dit-il à propos des œuvres complètes de Beaumarchais — et montrent\nles indigences des plus grands génies, s'ils en eurent, et quel grand génie\nn'a pas ses pauvretés? Les trente-six pièces de théâtre du grand Corneille\ndiminuent le grand Corneille en n'ajoutant rien à son stock de chefs-d'œuvre\npour la postérité. » Il y a du déchet dans l'œuvre critique de Barbey, et\nc'est le journalisme qu'il en faut accuser. Mais, si l'auge du chef-d'œuvre\nn'est pas visible à toute page, l'homme qui s'y dévoile n'est point de ceux\nqui déçoivent jamais l'imagination et qui refroidissent l'ardeur des sympa-\n pathies : il est grand toujours par la magnifique intrépidité de la pensée, par\nla noblesse de son âme, par sa passion indomptable de vérité. Nul n'appa-\nraît plus constamment chevalier; nul ne s'impose davantage au respect,\nmême dans l'erreur, à force de courage et de loyauté.\n  Sans cesse guerroyant, il a la dent dure. Autant il adore la puissance,\nautant il abomine la médiocrité et la sottise. Quelle proie qu'un « sot bien\nempanaché, bien ridicule, bien en relief, mais bien vivant, bien gros, qu'on\npuisse prendre à pleine main, en jouer, en divertir son monde, et dont on\npuisse penser : « Quelle bonne fortune pour la critique d'avoir à déshabiller\nce monsieur-là! »\n  Cette bonne fortune, souvent il la rencontra; parfois il crut à tort l'avoir\nrencontrée. C'est ce qui nous vaut, dans le présent volume, des pages féroces\nsur Jules Favre; d'autres sévères sur Berryer, sur Benjamin Constant,\nqu'il nomme un « élégant révolutionnaire au benjoin, un soprano de la\nchapelle Sixtine appliqué à la politique »; voici la princesse des Ursins,\n< une femme de chambre historique », et Machiavel, un Satan en bonnet\nde coton ».\n"}, {"page_pdf": 359, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2858, "texte": " 324                                  DURENDAL\n\n\n\n   A côté, de finis et profonds portraits, admiratifs et néanmoins malicieux\nde Beaumarchais, de Chateaubriand, de Sainte-Beuve, de Taine, de Dumas\nfils; des pages verveuses sur Piron; et, surtout, un brillant parallèle entre\nShakespeare et Balzac, qu'il proclame hardiment le pair du grand Will :\ncette étude est véritablement d'une belle ampleur de pensée.\n   Et le style reste toujours une fête. Il abonde en trouvailles, en mots fiers\ncomme en épithètes cinglantes; il caresse et fouaille, marche botté,\néperonné, d'un pas de conquête. Il vibre et fait vibrer. C'est de la prose à\npanache : Cyrano l'eût aimée.                                       M. D.\n\n  M a n u e l de l'histoire de l a L i t t é r a t u r e f r a n ç a i s e , par F . BRUNE-\nTIÈRE. (Paris, C H . DELAGRAVE.)\n   Voici un ouvrage très considérable que vient de faire paraître M. Brune-\ntière sur l'histoire des lettres françaises. Mais bien mal nommé : il n'est\nrien moins qu'un « Manuel », c'est-à-dire qu'il n'a aucune des qualités de\ndidactisme simple et facilement assimilable qu'on entend dans ce mot. Il se\ncompose essentiellement d'une espèce de longue conférence que divisent\nsommairement quelques chapitres et sous-chapitres, courant en frise le\nlong du volume, et de notes, au bas de chaque page, touffues et abréviées,\nbibliographiques (très complètes) et critiques s'occupant plus en particulier\ndes écrivains célèbres. Voilà le livre sous son apparence formelle. Eu égard,\nd'une façon générale, au fond, l'auteur aurait pu l'appeler : Discours sur la\nLittérature française accompagné de plans de dissertations. Ce discours du\npremier étage est fort intéressant, solidement écrit, intelligemment pensé et\nrévèle l'auteur avec plus encore de précision peut-être que ses ouvrages\nprécédents, c'est-à-dire documenté, dogmatique, combattif, très de parti\npris, conséquemment souvent très spécieux. Les notes du bas témoignent\nd'une vaste érudition et ont une valeur d'utilité incontestable. Disons\nquelques mots du corps même de l'ouvrage. Il n'y a pas à nier qu'il ne soit\nrempli de jugements perspicaces, de vues justes, d'appréciations neuves,\nprofondes parfois, et que telles pages sur l'esprit de la Renaissance et celui\nde la Réforme, que ce parallèle si clair établi entre l'esprit classique et\nl'Encyclopédie, que ces études sur Montesquieu, sur Rousseau et d'autres\nsont de vrais chefs-d'œuvre de critique littéraire la plus sagace et la plus\nphilosophique. Mais dans ce bel agencement, d'un éclat et d'une solidité\nmétalliques, il y a de-ci de-là quelques scories. Et de suite remarquons la\ntendance négative de l'esprit de l'auteur : il n'est jamais plus à son aise,\nne possède mieux ses moyens que lorsqu'il s'applique à démolir quelque\nauteur trop vanté ou à faire crever quelque réputation trop enflée. Et il y\n"}, {"page_pdf": 360, "page_imprimee": 325, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2723, "texte": "                                  LES LIVRES                               325\n\n\n\n réussit; et souvent, presque toujours, il rallie à lui la raison, quoique\n abusant de sa force par moments et tombant dans l'injustice comme on\n pourrait lui reprocher au sujet de Descartes, de Berryer ou de Lacordaire,\n par exemple. Ensuite M. Brunetière ne recule pas devant le paradoxe,\n surtout lorsqu'il peut le couler dans une de ces phrases ingénieuses où il\n excelle, phrases à périodes, nombreuses, un peu compliquées dont il revêt,\n comme d'un manteau sévère et très ajusté, sa pensée toujours claire. Tel à\n propos de Manon Lescaut à qui il dénie la valeur d'œuvre d'art parce qu'il\n est un roman de \" sensibilité \", c'est-à-dire une chose éminemment chan-\ngeante et que la condition de l'œuvre d'art est précisément le caractère\nd'éternité. Comme si le « caractère d'éternité » de la sensibilité n'était pas\n justement chez elle d'être changeante en étant toujours! E t puis n'y a-t-il\n pas un peu plus que de la \" sensibilité \" dans Manon, de l'amour? Relevons\nencore au seuil du livre sa théorie par trop simpliste de la littérature du\n moyen âge qu'il émascule délibérément de toute variété, de toute person-\n nalité et de toute évolutivité, si l'on veut bien me passer le mot. Enfin, et\nceci est tout à fait typique, l'appréciation contradictoire et singulière où il\njuge Bernardin de Saint-Pierre et qu'il commence par \" admirable écri-\nvain \", \" moraliste sincère... \", \" ... vaut mieux que sa mémoire... \" pour\nfinir par un éreintement copieux dont ne se relève pas le bonhomme.\n   Si la place ne nous manquait il nous serait loisible de chicaner M. Brune-\ntière sur quelques points encore. En résumé donc cette histoire de la\nlittérature française avec son style sévère, un peu dur, aux méthaphores\n(très heureuses toujours) mathématiques, la longueur complexe de ses\nphrases s'adresse à des « connaisseurs », sinon à des érudits, plutôt\nqu'à des élèves, hommes d'unius libri trop souvent, hélas! ou de quelques-\nuns. Par cela il ne répond guère à son titre et ne peut compter au rang des\nmanuels. D'une grande valeur intrinsèque de critique et d'histoire, d'une\nautre extrinsèque comme documentation sur l'auteur même, son dogma-\ntisme et son génie, espèce de pierre d'attente d'une histoire future plus\ncomplète il est mieux ou plus que cela.                             G. B.\n\n\nDIVERS :\n\n  Figures     et   Choses q u i p a s s a i e n t ,   par PIERRE   LOTI. (Paris,\nCALMANN-LÉVY.)\n  Après la lecture de Passage d'enfant et de Vacances de Pâques, qui sont au\nseuil du présent livre, je m'étonnais un peu de sa rapide vogue, de sa quin-\nzième édition sitôt atteinte/C'est qu'à dire vrai j ' y trouvais en commençant\n"}, {"page_pdf": 361, "page_imprimee": 326, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2986, "texte": " 326                              DURENDAL\n\n\n\nun peu trop de « minceur », quoiqu'il y eût des phrases aussi jolies que\ncelles-ci, en parlant d'un tout petit garçon disparu trop tôt : «... Désagrégée et\nfinie cette combinaison d'atomes qui avait donné momentanément son petit\nsourire et l'expression de ses yeux. » Me souvenant en même temps d'un\nroman de M. Loti, lu il y a quelques années, Le Roman d'un enfant, je pense,\net qui m'avait laissé une intense impression de fastidiosité, je me disais que\ndécidément le genre « Enfance » n'était pas le fort de l'auteur; pour bien\nparler de celle-ci il faut avoir gardé dans l'âme, ce me semble, quelque\nchose de sa naïve simplesse. Or, l'âme de M. Loti n'est rien moins que naïve\net plutôt compliquée. Me voilà donc mal disposé dès les premiers pas et\nprès de m'arrêter là... J'ai continué et je m'en loue : le reste est exquis,\nchatoyant, un vrai régal pour le cœur et l'esprit J'accorderai volontiers à\nqui voudra attaquer sur ce point, que le fond même sur lequel l'auteur a\nbâti chacun des chapitres séparés dont son livre se compose n'est pas bien\nimportant, mais qu'importe s'il donne lieu à des descriptions si merveilleuses,\nà des impressions si finement ressenties, si adroitement exprimées, qui\nfoisonnent partout. Le style de M. Loti possède deux qualités qu'il est fort\nétrange de rencontrer ensemble, parce qu'elles sont antinomiques, et qui\npourtant à mon avis constituent, par leur simultanéité, l'originalité même\nde son charme : la fluidité et la plasticité. Cette phrase que je prends dans\nune très belle description des Pyrénées exprime fort bien ce qu'il est : \" Il\ny a des teintes méridionales, presque africaines sur les montagnes qui se\ndécoupent au ciel avec une netteté absolue et qui sont vaporeuses cependant, noyées\ndans je ne sais quoi de diaphane et de doré.\" Rien n'est à la fois fuyant et\nprécis comme les lignes des paysages de VI. Loti, mais personne mieux que\nlui ne sait rendre la seconde apparence, cette fois intime, de la nature, qui\nest ce qu'on peut appeler « l'âme des choses ». Dans les cent cinquante\npremières pages du livre est raconté, s'explique et vit tout le pays basque,\navec ses aspects, ses coutumes, son idiosyncrasie propres. M. Loti a son\nsystème à lui de notations. Dans un homme, un cortège, une foule sa pers-\npicacité fine et subtile découvre du premier coup le trait qui caractérise ou\nle geste, si menu soit-il, qui résume. Sur toutes choses il promène son âme,\nmélancolique et raffinée, son âme où se rencontre beaucoup de pitié, une\npitié tendre, quoique par moments singulièrement indifférente, une pitié qui\ns'émeut pour les petits et constate avec tristesse que dans la belle nature\ninsoucieuse coulent beaucoup de larmes et se souffrent beaucoup de dou-\nleurs. Son livre est, en somme, un grand apitoyement doux de déterministe\nrésigné. Il aime, ai-je dit, les humbles : les humbles gens et les choses\nhumbles; il est même très frappant de remarquer que le mot \" petit \"\n"}, {"page_pdf": 362, "page_imprimee": 327, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2786, "texte": "                                          LES LIVRES                                           327\n\n\n\nrevient dans sa prose toutes les vingt lignes. Où il excelle encore c'est en\nétablissant un contraste entre une action humaine quelconque, lugubre et\ndésolée, et la nature sereine qui l'encadre. Profanation en est un probant\nexemple. Enfin faisons observer qu'il y a fort peu de psychologie dans\ntoutes ces pages ; ce sont surtout des impressions de paysages, de villes, de\nmonuments. L'homme n'y est considéré qu'extérieurement, en opposition\npresque toujours avec la nature, comme élément actif devant la grande\nPassive ; il s'y rencontre bien une psychologie, mais c'est celle de l'auteur\nmême, involontaire et non moins intéressante. Parfois pourtant une nota-\ntion très fine comme celle-ci, à la fin du Passage de Carmencita : « Et c'était,\npour la première fois, après vingt-trois ans, comme l'éveil de je ne sais\nquoi de tendre qui sommeille toujours, même imprécis et inavoué, au fond\ndes amitiés que l'on a pour les femmes lorsqu'elles sont jolies ou finissent\nà peine de l'être .\n   Voilà ce livre, le dernier paru, de M. Pierre Loti. J'ai goûté un grand\n plaisir, souvent ressenti un grand charme, à le lire. Avec sa philosophie\n désabusée et miséricordieuse, parfois même très ironiste, (dans le Mur d'en\nface qui est, à ce point de vue, le plus important des morceaux), ses mer-\n veilleux et suggestifs paysages, son parfum d'exotisme, avec son style\n souple, ondoyant et précis, il constitue une lecture de choix. S'il y avait un\n peu plus de cœur véritable, un peu plus de charité réelle et moins de pitié\n peut-être il serait parfait ; tel qu'il se présente, espèce d'état d'âme, d'âme\n   d'automne      d'un des plus intéressants écrivains contemporains, il est\n exquis. Et si je ne lui ai pas ménagé la louange c'est que l'auteur n'y a pas\n ménagé le talent.                                                      G. B.\n   C e r c l e l i t t é r a i r e d e s a n c i e n s é l è v e s d u Collège S a i n t - M i c h e l\nà B r u x e l l e s . — R a p p o r t d e s t r a v a u x (Bruxelles, VROMANT).\n   Ce rapport révèle, chez les membres du Cercle, une louable préoccupation\nde l'intellectualité sous toutes ses formes. Parmi les œuvres littéraires\nreproduites nous citerons une Invocation de M. Victor Hallut et un Poème\nde M. Victor de Brabandere.\n   Nous nous permettons de regretter seulement qu'à côté de travaux\nd'imagination, le Cercle littéraire bruxellois fasse la part si minime à la\ncritique qui est la vraie et féconde gymnastique artistique.\n\n\n   L'abondance des matières nous force à renvoyer au numéro d'avril la\nsuite de la critique des Livres. Nous prions les auteurs et éditeurs qui ont\neu l'amabilité de nous faire des hommages de nous excuser.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-013", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 328, "page_fin": 330, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "beauté immortelle", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 363, "page_imprimee": 328, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1974, "texte": "LES REVUES\n\n\n  LA R E V U E GÉNÉRALE : Pise, par Arnold Gofftn, et de beaux vers\ncalmes et purs de Fernand Séverin — Les Pèlerins :\n                 Mais écoutez! Voici l'hymne des pèlerins...\n                 Il vient; ce n'est d'abord qu'une plainte lointaine ;\n                 On ne sait où, là-bas, une âme dit sa peine.\n                 Ses remords, sa faiblesse et sou indignité.\n                 De pas en pas, tandis que grandit la clarté.\n                 Elle s'approche; et rien dans ce matin d'automne.\n                 S'égale en abandon ce sanglot monotone.\n                 D'autres, plus douloureux encore, peu à peu\n                 S'y joignent; et ce chant monte dans le ciel bleu\n                 Savrant comme l'appel de la détresse humaine.\n\n\n  L E MAGASIN L I T T É R A I R E : Impressions de petite ville, par Th.\nRouvez, d'une notation juste et discrète, et un récit de Voyage en Algérie,\npar M. Paul Raepsaet, représentant et fidèle des agences Cook.\n\n  LA QUINZAINE : Une superbe chronique de M. Emile de Saint-Auban,\navec cette conclusion, à propos des derniers drames anarchisants :\n    « La société n'est pas la cause du mal dont l'homme souffre : elle en est\nl'effet. Elle est le produit triste des instincts de l'humanité. A quoi sert de\ndétruire l'effet, si l'on ne détruit pas la cause? On ruine la maison : vanda-\nlisme inutile, si la fatalité, doit la rebâtir pareille. Ce n'est pas la maison\nqu'il faut dynamiter : on la reconstruirait! Ce qu'il faut dynamiter, c'est la\nbarbarie naturelle, pour fonder à la place l'Amour et la Fraternité. Changez\nle cœur de l'homme et la maison resplendira. Et pour changer le cœur de\nl'homme la révolte, l'orgueil, le rut et la vengeance sont des facteurs\ninopérants. Lorsque Jésus, le fils de Dieu, eut pitié et voulut sauver et\nrégénérer l'Univers pour féconder l'Idée nouvelle, c'est de son propre\nsang, non pas du sang d'autrui, qu'il l'arrosa. Il n'immole personne :\n"}, {"page_pdf": 364, "page_imprimee": 329, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2647, "texte": "                                LES   REVUES                              329\n\n\nil s'immoie lui-même. Il s'en alla sur la montagne, tendit ses mains et ses\npieds aux clous des tortionnaires, et, les bras en croix, à l'aveugle multitude\nil ouvrit sa poitrine sanglante d'où jaillirent les rayons. Et le monde prison-\nnier s'évada du Paganisme, il brisa les barreaux de sa cage et s'envola vers\n le soleil...\n\n  L E SILLON : Autour de la « Cathédrale*, étude critique de Jean Lionnet,\noù nous relevons cet original rapprochement entre J.-K. Huysmans et\nquelques-uns de nos écrivains belges :\n   « Quand je récapitule en pensée les diverses caractéristiques du style de\nHuysmans, je me demande si elles ne seraient pas, dans une certaine mesure,\ndes qualités de race. Je songe à d'autres écrivains des Flandres qui ont avec\nl'auteur d'En Route un air de famille. Si Huysmans avait rimé ses descrip-\ntions, n'aurait-il pas, aussi bien que Verhaeren, écrit le Moulin ou Rentrée\nde Moines? Et n'y a-t-il pas, dans Bruges la Morte, une petite exposition de\npeintures du moyen âge qui révèle chez Rodenbach des affinités bien\ngrandes avec son mystique compatriote? Et Camille Lemonnier lui-même,\nau cours du dernier et du plus répugnant peut-être de ses romans, n'a-t-il\npas émergé un instant de l'obscénité où il s'enlise, pour barbouiller avec\nsa brosse engluée de vase une espèce de cathédrale à la Huysmans? »\n\n  LA R E V U E NATURISTE : M. Maurice Le Blond trace ainsi le pro-\ngramme d'un journal-idéal :\n   « Les rubriques les plus secondaires, les plus anonymes y seraient\nconfiées à des auteurs d'intelligence et de moralité supérieures. Quant aux\nlaits divers, qui remplissent une si grande partie des feuilles actuelles, ils en\nseraient rigidement exclus. Jamais vous n'y liriez le récit d'un meurtre,\nd'un suicide ou d'un viol. Les procès sensationnels y seraient passés sous\nsilence. Vous n'y verriez relatés que des actes de beauté, que des faits\nexaltant la vraie splendeur de l'Homme. Vous n'y trouveriez consignées que\nles actions d'héroïsme. Vous n'y trouveriez décrits que les grands aspects\ndu monde pacifique.\n   » Mais c'est surtout le feuilleton qui serait l'objet de tous les soins; on\nn'y publierait pas d'œuvres d'art. Il serait consacré à la publication de\nromans très simples, très doux, très graves, d'un style suave et fleuri,\nconçus dans de grandes lignes harmonieuses, comme les fresques de Luini.\nLa langue serait chantante et suave. Les épisodes, qui vaudraient surtout\npar la véhémence des émotions, se dérouleraient selon la grâce naturelle des\névénements. Et dans ces sortes d'œuvres, que nous verrons naître certaine-\n"}, {"page_pdf": 365, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1736, "texte": " 330                             DURENDAL\n\n\n\nment un jour, l'âme populaire trouvera la nourriture spirituelle dont elle a\nsi besoin, elle aussi! >\n\n  L E SPECTATEUR CATHOLIQUE publie trois interprétations di-\nverses, en estampes, de l'Adoration des Mages : le travail de M. Doudelet\nsurtout est d'une belle conception et d'un émouvant hiératisme.\n  A lire : Les Poètes mystiques (Erancis Jammes), par Adrien Mithouard.\n\n  LA REVUE BLANCHE : Visages de Mages. Une série de croquis par\nM. Jules Bois; défilent tour à tour, Péladan, Stanislas de Guaita, Papus,\nAlbert Jounet, « tous Don Quichotte d'une Dulcinée plus lointaine et plus\ninsaisissable que la citoyenne de Tobiso. »\n\n  L'ERMITAGE : M. Erancis Vielé-Griffin s'attache à dégager le rôle de\nStéphane Mallarmé : « Il nous a livré mieux qu'un truc de styliste, mieux\nqu'une façon de fabriquer le beau; il nous a offert l'exemple de la foi tran-\nquille, de la volonté concentrée, de l'orgueil sans vanité, de la dignité sans\npose; il nous a inspiré mieux que la soif de la gloire; il a enseigné, par son\naudace étrange, la timidité devant la Beauté.\n\n   ANTHOLOGIE-REVUE : Cette intéressante tentative de fraternisation\nartistique franco-italienne nous apporte le Vase, une poésie ardente et\nharmonieuse de Henry de Régnier.\n\n   L'ART MODERNE : Une étude sur Théo Van Rysselberghe, le principal\nexposant de La Libre Esthétique. « Grâce à lui, le néo-impressionnisme, loin\nde décliner, passe en beau galop de conquête vers l'avenir. Il peut donc\nexiger en vainqueur sa place parmi les mouvements d'art qu'enregistre\nl'histoire contemporaine, qu'elle approuve et qu'elle offre en exemple à ceux\nqui viennent avec la volonté de sans cesse varier les aspects de la beauté\nimmortelle. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-03-n3-014", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 331, "page_fin": 334, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "RUSKIN La Religion de la Beauté", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 366, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2240, "texte": "NOTULES\n\n   Quelques pages de la Cathédrale, l'œuvre dont s'occupe plus haut notre\ncollaborateur Firmin Vanden Bosch.\n   Et d'abord cette description synthétique du monument qui est l'âme du\nlivre nouveau de J.-K. Huysmans :\n\n     Dans le mystère de son ombre brouillée par la fumée des pluies, elle\nmontait, de plus en plus claire, à mesure qu'elle s'élevait dans le ciel blanc\nde ses nefs, s'exhaussant comme l'âme qui s'épure dans une ascension de\nclarté, lorsqu'elle gravit les voies de la vie mystique.\n   » Les colonnes accotées filaient en de minces faisceaux, en de fines gerbes,\nsi frêles qu'on s'attendait à les voir plier, au moindre souffle; et ce n'était\nqu'à des hauteurs vertigineuses que ces tiges se courbaient, se rejoignaient\nlancées d'un bout de la cathédrale à l'autre, au-dessus du vide, se greffaient,\nconfondant leur sève, finissant par s'épanouir ainsi qu'en une corbeille dans\nles fleurs dédorées des clefs de voûte.\n   » Cette basilique, elle était le suprême effort de la matière cherchant à\ns'alléger, rejetant, tel qu'un lest, le poids aminci de ses murs, les rempla-\nçant par une substance moins pesante et plus lucide, substituant à l'opacité\nde ses pierres l'épiderme diaphane des vitres.\n   » Elle se spiritualisait, se faisait toute âme, toute prière, lorsqu'elle\ns'élançait vers le Seigneur pour le rejoindre; légère et gracile, presque\nimpondérable, elle était l'expression la plus magnifique de la beauté qui\ns'évade de sa gangue terrestre, de la beauté qui se séraphise. Elle était grêle\net pâle comme ces vierges de Roger Vander Weyden qui sont les filiformes,\nsi fluettes, qu'elles s'envoleraient si elles n'étaient en quelque sorte retenues\nici-bas par le poids de leurs brocarts et de leurs traînes. C'était la même\nconception mystique d'un corps fuselé, tout en longueur, et d'une âme\nardente qui, ne pouvant se débarrasser complètement de ce corps, tentait\nde l'épurer, en le réduisant, en l'amenuisant, en le rendant presque fluide.\n   * Elle stupéfiait avec l'essor éperdu de ses voûtes et la folle splendeur de\nses vitres. Le temps était couvert et cependant toute une fournaise de\npierres brûlait dans les lames des ogives, dans les sphères embrasées des\nroses. »\n"}, {"page_pdf": 367, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2450, "texte": "  332                             DURENDAL\n\n\n\n  Voici maintenant, au hasard de la lecture, un choix de vérités bonnes à\nentendre.\n  L'odieuse statuelâtrie qui déshonore tant de nos églises inspire d'abord à\nHuysmans ce savoureux épisode :\n\n       Durtal, rejoint par l'abbé Plomb aux aguets, entra dans une pièce\nencombrée de statues; il y en avait partout, sur une cheminée, sur une\n commode, sur un guéridon, sur une table.\n    » — Ne faites pas attention à elles, dit l'abbé; ne les regardez pas; je ne\nsuis pour rien dans le choix de ce honteux marché; je subis malgré moi\n l'affront de ce bazar; ce sont des cadeaux de pénitentes!\n    » Durtal rit, effaré quand même par les extraordinaires échantillons de\nl'idéal catholique qui remplissaient cette pièce.\n    > Tout y était : les cadres noirs guillochés de cuivre enfermant des\ngravures de Vierges de Bouguereau et de Signol, l'Ecce Homo de Guide, des\nPieta, des saintes Philomène; puis la collection de la statuaire polychrome\ndes Marie peintes avec le vert glacé des angéliques et les roses acidulée des\nbonbons anglais; des Madones considérant d'un œil béat leurs pieds et écar-\ntant des mains d'où partaient en lames d'éventail des rayons jaunes; une\nJeanne d'Arc accroupie telle qu'une poule sur son œuf, levant au ciel les\nbilles blanches de ses yeux, pressant contre sa gorge cuirassée de plâtre un\nétendard, et des saints Antoine de Padoue, frais et léchés, tirés à quatre\népingles; des saints Joseph pas assez charpentiers et trop peu saints; des\nsaintes Madeleine pleurant des pilules d'argent; toute une cohue de déicoles\nde qualité fine, appartenant à cette catégorie dite article de Munich dans\nles magasins de la rue Madame.\n  » — Ah ! Monsieur l'abbé, elles sont singulièrement redoutables vos\ndonatrices; mais ne pourriez-vous, par mégarde, innocemment, laisser\nchaque jour tomber par terre quelques-uns de ces cadres...\n  » Le prêtre eut un geste désespéré.\n  » — Elles m'en apporteraient d'autres, cria-t-il ! »\n\n  Et plus loin, cette impression si vraie à propos du chant d'église :\n   > Et tout en marchant, comme ils parlaient de la cathédrale, Durtal\ns'exclama :\n\n   » — N'est-il pas monstrueux que, dans la plénitude de cette basilique de\nChartres, l'on ne puisse écouter un peu de véritable plain-chant; j'en suis\nréduit à ne fréquenter le sanctuaire que pendant les heures sans offices, les\nheures vides, et je suis obligé surtout de ne pas assister à la grand' messe\n"}, {"page_pdf": 368, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "                                  NOTULES                                 333\n\n\n\ndu dimanche, tant l'indécente musique qu'on y tolère m'indigne! Il n'y a\ndonc pas moyen d'obtenir qu'on expulse l'organiste, qu'on balaie le maître\nde chapelle et les professeurs de chant de la maîtrise, qu'on refoule chez les\nliquoristes les voix de rogomme des gros chantres? Ah! ces flons-flons\ngazeux qui pétillent dans les flûtes en cristal des gosses et ces refrains de\nfoire qui s'éructent dans les hoquets de lampes qu'on remonte, dans les\nrenvois bruyants de basses! Quelle ignominie, quelle honte! Comment\nl'évêque, comment le curé, comment les chanoines n'interdisent-ils pas des\nattentats pareils? »\n Et enfin ce bel et ingénieux parallèle entre le style Roman et le style\nGothique :\n   « Le Roman, il est la Trappe de l'architecture: on le voit abriter des ordres\naustères, des couvents sombres, agenouillés dans de la cendre, chantant, la\ntête baissée, d'une voix plaintive, des psaumes de pénitence. Il y a de la\npeur du péché, dans ces caves massives, et il y a aussi la crainte d'un Dieu\ndont les rigueurs ne s'apaisèrent qu'à la venue du Fils. De son origine asia-\ntique, le Roman a gardé quelque chose d'antérieur à la Nativité du Christ;\non y prie plus l'implacable Adonaï, que le charitable Enfant, que la douce\nMère. Le Gothique, au contraire, est moins craintif, plus épris des deux\nautres personnes et de la Vierge; on le voit abritant des ordres moins rigou-\nreux et plus artistes; chez lui, les dos terrassés se redressent, les yeux\nbaissés se relèvent, les voix sépulcrales se séraphisent.\n   » Il est, en un mot, le déploiement de l'âme dont l'architecture romane\nénonce le repliement. C'est là, pour moi du moins, la signification précise\nde ces styles, affirma Durtal.\n   » Ce n'est pas tout, reprit-il, l'on peut encore déduire de ces remarques\nune autre définition :\n   » Le Roman allégorise l'Ancien Testament, comme le Gothique le Neuf.\n   » Leur similitude est, en effet, exacte quand on y réfléchit. La Bible, le\nlivre inflexible de Jehovah, le code terrible du Père, n'est-il pas traduit par\nle Roman dur et contrit et les Évangiles si consolants et si doux par le\nGothique plein d'effusions et de câlineries, plein d'humbles espoirs? »\n\n\n\n D'une étude que la Revue de Paris publie sur Gabriel d'Annunzio, ce frag-\nment de l'art poétique du maître italien :\n  « Le vers est tout, dit-il. Un vers parfait est absolu, immortel. Il retient\nen lui la parole avec la cohésion du diamant; il enferme la pensée dans\n"}, {"page_pdf": 369, "page_imprimee": 334, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2191, "texte": " 334                              DURENDAL\n\n\n\nun cercle précis que nulle force ne pourra briser; il devient indépendant de\ntout lien, de toute sujétion; il n'appartient plus à l'artiste, mais il est à tous\net à personne, comme l'espace, comme la lumière, comme les choses éter-\nnelles. Une pensée exactement exprimée dans un vers parfait est une pensée\nqui existait déjà « préformée » dans les obscurs profondeurs de la langue.\nHors du poète, elle continue à exister dans la conscience des hommes...\nQuand un poète est près de découvrir un de ces vers éternels, il est averti\npar un divin torrent de joie qui soudain envahit tout son ê t r e . . .\n  Voici encore de M. Gabriel d'Annunzio quelques strophes d'une belle\nenvolée lyrique :\n   « Quelle déesse paraît et resplendit dans le ciel nocturne, vermeille\ncomme l'Aurore? Mon âme frémit et s'élance comme vers une Aurore. Tous\nles bandeaux tombent, oh! mon âme, c'est l'Aurore, c'est l'Aurore!\n   » La nef est prête : Adieu, forêt de myrtes! A la voile! A la voile! Les\nvents chantent comme de joyeux esprits dans le sein de ma voile!\n     Que ma honte reste derrière moi avec les délices mortes, avec les fleurs\net les fruits de mensonge sur l'arbre mort : mon cœur rêve une vie large et\nune plus fière mort!\n   » Chantez, ô vents! Sur la mer inconnue gît l'Ile promise; là! comme sur\nle sommet d'un immense autel, est la Joie promise. J'y marquerai l'em-\npreinte de mon pas : A moi, Gloire promise!\n\n  PENSÉE DU MOIS :\n\n   1. C'est le sentiment esthétique qui nous fait vibrer aux heures les plus\nexquises de notre vie, aux seules heures dignes d'être vécues. C'est lui qui\nétablit entre les choses et les êtres cette mystérieuse concordance qu'on\ndemande vainement à la science d'analyser. Ne le confondons jamais avec\naucune autre faculté, ni plus haute, ni plus basse. Tenons ferme pour son\nautonomie. Nous aurons contre nous les sensualistes purs et aussi les purs\nintellectuels. Nous aurons à lutter contre ceux qui voient dans ce sentiment\nun instinct physiologique et contre ceux qui y voient une opération de la\nraison. Ce n'est ni l'un ni l'autre >.\n                                         (RUSKIN, La Religion de la Beauté.)\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 268, "texte": "                     DURENDAL\nREVUE C A T H O L I Q U E D'ART & DE L I T T É R A T U R E\n                               1898 — 5me Année\n\n\n\n\n                 Sommaire du n0 3 (Mars)\n\n\nFIRMIN VANDEN BOSCH. — De quelques Leçons d'énergie.                          239\nHECTOR HOORNAERT. — La Nef du Marchand                .     .                 257\nEDOUARD N E D . —   Soir de bise .   .       .    .         .   .             282\nComte CHARLES DE GRUNNE. — M. Brunetière aux Matinées littéraires.            284\nGEORGES DE GOLESCO — Causerie musicale                                        287\n\"GEORGES BRIGODE. — Sonnet       .       .   .                                293\nEDM. JOLY. — Le Salon de La Libre-Esthétique                                  294\nEDOUARD VAN BRUYSSEL. — Tableau d'église .            . .           . . . .   298\nLÉOPOLD WALLNER. — La Passion selon saint Mathieu, par J.-S. Bach 299\nH. CARTON DE W I A R T . — Essais de Critique catholique, par F . Van\n    den Bosch.           .               .   .        . . . .            .    305\nMAURICE BEKAERT.     — Nos Artistes à l'Étranger (Maître Pier cli Gio-\n    vanni Tedesco, sculpteur brabançon) .                                     308\nLes Livres .                                                                  321\nLes Revues .                                                                  328\nNotules .                                                                     331\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": ""}, {"page_pdf": 270, "texte": "     De quelques Leçons d'energie\nMAURICE BARRÈS : Les Déracinés. — Le Naturisme (numéro exceptionnel de\n  la Plume). — EUGÈNE MONTFORT : Sylvie ou les Emois passionnés. —\n  MAUK ICE L E BLOND : Essai sur le Naturisme. — MAURICE PUJO : La\n  Crise morale. — BARON ANGOT DES ROTOURS : Aube de Siècle. — LADY\n  HERBERT OF LEA : Comment j'entrai au Bercail (Un épisode de la Renais-\n  sance catholique en Angleterre). — J.-K. HUYSMANS : La Cathédrale.\n\n\n\n               FLUX et reflux;  marée basse, marée h a u t e ; — voilà\n                  des mots dont on n'a point épuisé la signification\n                  après les avoir appliqués aux phénomènes\n                  mystérieux qui travaillent les éléments; les\n                  idées, elles aussi, ont de ces périodiques retours,\n                  et l'humanité est ballottée sans trêve entre un\n                  certain nombre, en somme assez limité, de con-\ncepts ; ces idées et ces concepts ne réapparaissent pas identiques\net les oscillations réglées de la mer offrent aussi chaque jour\ndes spectacles éternellement autres; mais dans le domaine\nde l'intellectualité comme dans celui de la nature la même loi\nd'évolution circulaire s'affirme et s'impose.\n   L e s influences successives et contradictoires qui ont déterminé\nl'âme morale de notre temps apparaissent comme un enchaî-\nnement de réactions : l'excès de règle engendra l'excès de\nliberté, l'excès d'impassibilité engendra l'excès d'émotion,\nl'excès d'individualisme engendra l'excès de groupement. Réac-\ntion que le Romantisme, Réaction que l'école Parnasienne,\nRéaction que le Naturalisme, Réaction que le Symbolisme...\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "  240                         DURENDAL\n\n\n\n Ce serait banalité de recommencer ces démonstrations faites\n et refaites tant de fois.\n    Des œuvres récentes m'amènent à étudier un stade de ces\n fluctuations incessantes de la pensée moderne : l'individualisme\n moral.\n    Celui qui fera un jour l'histoire des idées au XIXe siècle devra\n donner comme signe caractéristique de la tournure d'esprit de\n toute une pléiade de penseurs et d'écrivains le Eritis sicut Dii de\n la Bible... Théorie de sujectivisme jouisseur et ombrageux qui\n brisa l'unité de la conscience, l'émietta en un atomisme brillant\n et inconsistant, poussière d'or que le vent emporta vers le\n néant !\n    Elle gît longtemps — lourde, inerte et inoffensive, — cette\nthéorie, dans d'indigestes et fumeux traités de philosophie\nallemands et anglais... Mais du jour où, au pays de F r a n c e ,\nune voix de Sirène la modula, — charmeuse d'ironie nuancée,\ndouce et ondulante, — toute une génération fut conquise ; et des\njeunes hommes des mieux doués vouèrent de beaux et originaux\ntalents à redire de façon personnelle, exquise et impertinente,\nla chanson de l'Ensorceleuse... Même accentuèrent-ils cette\nchanson, en forcèrent-ils la note, et offrant à l'action dissolvante\nde ce scepticisme élégant les ressorts le plus essentiels et les\nplus intimes de leur être, s'abandonnèrent-ils au plus complet\nnihilisme moral... Mais là les guettait l'éternelle réaction : la\nmarée basse les avait entraînés vers la Sirène, la marée haute\nles devait ramener au rivage.\n   M. Maurice Barrès, après avoir quintessencié en sa sensibilité\net paroxysé et affiné en plusieurs de ses livres la philosophie\nrenanienne, vient d'écrire une œuvre de réaction, de reflux, si\nvous voulez : Les Déracinés (1).\n   Jusqu'à présent M. Barrès n'avait vécu que dans son m o i ; il\nl'avait cultivé en jardinier conscient de la valeur du lopin de\nterre départi à sa vigilance et à ses ingéniosités ; toute l'exté-\n (1) P a r i s , FASQUELLE.\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                 DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                       241\n\n\n\nriorité ne lui importait que comme sujet et prétexte de dévelop-\npement personnel; si la politique intéressa, en effet, le député\nP h i l i p p e c'est qu'il la jugeait un terreau propice à la culture de\nsa flore égotiste, et le biographe de la petite Bérénice aussi ne\nsut j a m a i s gré à celle-ci que des petites secousses qu'elle donna\nà sa sensibilité. M. Barrés était jusqu'à présent toujours un peu\ncelui qui a d m i r a i t Renan, exerçant ses facultés de désintéresse-\nment autour de l'opulente table des dîners Brébant, pendant\nque Paris assiégé et affamé faisait la chasse aux rats.\n  E t voici les Déracinés, « roman de l'énergie nationale ».\n   É n e r g i e ! le mot paraît innattendu sous la plume de M. Barrès;\npar son sens m ê m e , par l'adjectif « nationale » qui lui est\nadjoint, par son arborement au frontispice du livre nouveau, il\nindique des préoccupations de vaillance, de fraternité, d'enthou-\nsiasme auxquelles le Narcisse de Sous l'œil des Barbares, que\nrien n'avait pu détourner jusqu'ici de l'amoureuse sculpture de\nsa propre image, semblait devoir demeurer hostile.\n  Sous la pression de quelles influences, de quelles inquiétudes\nsoudaines devant le problème de la vie, de quelle brusque\net angoissante vision d'insécurité morale, l'écrivain qui pro-\nfessait hier encore « que tâter le pouls à nos émotions est un\ndigne et suffisant emploi de la vie », s'est-il soudainement\nrésolu à extérioriser ses remarquables facultés et à leur donner\nun objectif plus noble, plus élevé, plus large que le fin psycho-\nlogisme curieux, t é n u , concentré, non dénué souvent de\npréciosité, auquel il s'était complu jusque-là... Comment ce\ndilettante s'est-il transformé en sociologue?\n\n\n   Aux environs de 1880, au lycée de Nancy en Lorraine, sept\njeunes gens achèvent leurs h u m a n i t é s ; un des professeurs,\nP a u l Bouteiller, imbu de statolâtrie et de kantisme, affirmant\ncomme un dogme la prédominance du gouvernement sur tous\nles organismes accessoires, détermine ce groupe de jeunes\nh o m m e s à émigrer vers P a r i s .\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": " 242                          DURENDAL\n\n\n\n  T o u t de suite ici nous rencontrons, — facteur important de\ncette œuvre, — une idée qui, du reste, depuis quelque t e m p s\ndéjà, préoccupait M. Barrés : l'excessive centralisation p o m p a n t\nvers Paris toutes les forces vierges de la France, et P a r i s vidant\nla Province « dissociée et décérébrée », lui suçant le sang\njusqu'à l'anémie :\n   « Pauvre Lorraine! Mérite-t-elle qu'ils la quittent ainsi en\nbloc? Comme elle sera vidée par leur départ ! Comme elle aurait\ndroit que cette jeunesse s'épanouit en actes sur sa t e r r e ! Quel\neffort démesuré on lui demande, s'il faut que dans ses villages\net petites villes elle produise à nouveau des êtres intéressants,\naprès que ces enfants qu'elle avait réussis s'en vont fortifier\ncomme tous, toujours, l'heureux P a r i s ! »\n   « Déracinés » du sol natal, voilà les sept Lorrains à P a r i s . . .\nE t à travers des péripéties diverses, nous assistons aux réac-\ntions de la vie sociale, — telle qu'elle se formulait à l'instant\nculminant de l'opportunisme, — sur l'intellectualité de l'habile\nRenaudin, de l'ambitieux Suret-Lefort, de Roemerspacher, le\nsavant, de l'aristocratique Saint-Phlin, des cyniques Mouche-\nfrin et Racadot et surtout du poétique Sturel, en qui, enfant de\nson art, pétri à l'image de son esprit et à la ressemblance de\nson cœur, M. Barrés semble avoir placé ses particulières prédi-\nlections.\n   Toutes les passions dont est faite l'atmosphère de Paris, — la\npolitique, l'amour, la fièvre de la gloire, le désir de la science,—\nenglobent ces adolescents dans leur tourbillon effréné, façonnent\nles uns en hommes d'actions, les autres en rêveurs, sculptent\nun troisième en raté, déforment deux d'entre eux en criminels\net les débarrassent tous de toute particularité de la terre natale.\n   E t dans le déroulement de ces incidents successifs, le relief\ndescriptif est tel, le talent de structure est si sûr, la pénétration\npsychologique est si aiguë et la puissance de synthèse est si\nmagistrale, que les héros de M. Barrés cessent de nous appa-\nraître comme des individualités et se transforment en des sym-\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                 DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                   243\n\n\n\n boles... On oublie la Lorraine, et le problème de la décentrali-\n sation... C'est toute une génération qui surgit angoissée et\n impérieuse... Les Bouteiller lui ont enlevé tout mobile noble\n et désintéressé de vivre. E t la voilà, quêteuse d'idéal, tour à\ntour agenouillée aux pieds d'Astiné Aravian, accoudée au-dessus\ndu tombeau de Napoléon, gravissant les escaliers du grenier\nde M. T a i n e , s'efforçant à dégager une leçon des funérailles de\n H u g o , pendant que deux des Déracinés — les premiers vaincus\n— meurent sur l'échafaud...\n    Et pour les maîtres que ces jeunes ainsi interrogent et implo-\nrent, Astiné Aravian, Napoléon, T a i n e , H u g o — si magistrale-\nment, si immortellement que leurs silhouettes se détachent du\nlivre — le grand mérite et le grand talent de M. Barrès est\nencore une fois de les avoir exhaussés au prestige et à la dignité\nde symboles... Ils sont tour à tour l'Amour, l'Energie, la\nScience, la Poésie, en vain sollicités de se formuler en une\nrègle hautaine et pure d'existence.\n    De cette confrontation émouvante entre les maîtres et les\nélèves, entre les représentations générales des conquêtes du\nXIXe siècle et les personnifications abstraites du XXe siècle\ns'affirme, terrifiant et béant, l'abîme creusé entre les pères et les\nfils par la jouissance et la négation et que le lien des traditions\nsupérieures est rompu, et que toutes vigies sombrées, toutes\nboussoles illusoires, dans la nuit noire des scepticismes du\ncœur et de l'esprit, ceux de demain vogueront droit aux récifs\nsi l'Étoile de l'Idéal ne reparaît aux horizons.\n   « Ah ! la triste vision d'avenir pour la Sainte Gaule si vrai-\nment c'est là tout ce à quoi l'un de ses plus ingénieux, de ses\nplus vaillants écrivains et des plus largement investis des dons\ndevinatoires de l'artiste, aboutit, après s'être laissé entraîner,\ndurant une étape aussi prolongée, par les instinctives forces\nqui dirigent une plume ! Car vraiment c'est une puérile erreur\nque de croire qu'en un tel voyage la volonté libre est le pilote !\n  » U n but pour la Vie ! Un but net et visible ! Un feu firma-\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": " 244                        DURENDAL\n\n\n\nmentaire sur lequel constamment pourra être pointé le cap de\nl'Action ? Non pas un but individuel et égoïste, mais haute-\nment humain et social, s'accordant avec les conceptions contem-\nporaines du monde, donnant l'impression saine et invigorante\nqu'on agit en harmonie avec les forces universelles ! » (1).\n   Les Déracinés requièrent une suite, et M. Barrès nous la\npromet pour l'an prochain; nous ne voulons point préjuger la\nconclusion de son œuvre complète et quel remède il apportera\nà la décadence intellectuelle dont il s'est fait le T a c i t e .\n   Mais avec les Déracinés sommes-nous assez loin des gra-\ncieuses, délicates et vaines bibeloteries psychologiques de Sous\nl'œil des Barbares, d'un Homme Libre et du Jardin de Bérénice,\norgueilleuse trilogie du culte du Moi ?\n   E t le style même de M. Barrès a bénéficié du coup d'aile que\nl'écrivain a imprimé à ses préoccupations vers un plus généreux\net plus humain ordre d'idées... A la savoureuse originalité\nantérieure de ce style d'une si frisonnante pénétration, tantôt\ncrépitant d'ironie, tantôt teinté de mélancolie, est venu s'ajouter,\ndans les Déracinés, quelque chose de plus large, de plus ample,\nde plus sincère, de plus éloquent — le revêtement adéquat aux\nnobles et préoccupants problèmes qui hantent présentement\nl'écrivain.\n   A l'honneur de M. Barrès, comme à la gloire de l'idéal plus\nbienfaisant qu'il a donné pour but à son activité, il est conso-\nlant de constater que l'art aussi a bénéficié de cette heureuse\ntransformation.\n\n\n\n  L e désarroi moral qui sollicita l'attention de M. Barrès\npoursuit du reste à l'heure actuelle, comme une hantise, tous\nceux qui veulent vivre de la vie désintéressée de la pensée.\nConfrontant leurs aspirations spirituelles avec le piètre champ\nde développement que leur offre une société ruée aux appétits,\n  (1) L'Art   moderne.\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                    DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                  245\n\n\n\ngangrenée de vilénies, désagrégée par les intrigues, ils interro-\ngent anxieux l'horizon et guettent aux avenues diverses de la\npensée l'apparition de la Vérité libératrice.\n   N o t a m m e n t , parmi les derniers venus dans les Lettres s'est\nrévélée soudain une âcre lassitude des vains amusements de\nmots, des médiocres querelles de prosodie, de tout le tarabis-\ncoté, de tout l'artificiel en lesquels l'Art s'est trop exclusivement\ncomplu, et le besoin profond s'est fait jour d'une littérature\nqui plonge plus profondément ses racines dans un principe\ngénéral de vivre ; on semble en avoir assez de l'exacerbation\négoïste, aiguë et étroite de la personnalité; on demande à\nl'écrivain et au penseur de faire rentrer son art et sa philoso-\nphie dans la totale harmonie du monde.\n   C'est de cette réaction un peu qu'est née la plus récente des\nécoles littéraires : Le Naturisme.\n   L e mouvement nouveau a pour initiateur M. Saint-Georges\nde Bouhélier, un tout jeune homme, au pâle et rêveur profil\nromantique ; et son style aussi, bénéficiaire au demeurant de\ntous les raffinements de la modernité, s'inspire du faire ample,\nsongeur et solennel des Rousseau et des Chateaubriand ; ce\nsont ces maîtres au surplus — le premier surtout — dont il\nse réclame ; préférant « au balbutiement de son esprit, l'éter-\nnelle voix des plantes, des éléments, des saisons et des jours »,\nil affirme « la nécessité de se soumettre aux volontés de la\nnature, de pénétrer l'eurythmie de la terre, de rendre son moi à\nl'univers, de renouer les relations qui ont pu l'y tenir, de déve-\nlopper les parties de son être qui sont communes à l'humanité\ntoute entière et de préparer ainsi des spectacles où l'homme\napparaisse digne des plantes, du soleil, de l'été et des métaux\nprécieux ».\n   C'est en ces termes que M. de Bouhélier, dans l'intéressant\net très complet numéro que la revue La Plume (1) consacra\nrécemment au N a t u r i s m e , définit cette doctrine nouvelle d'art.\n  (1) 1er Novembre 1897.\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "  246                                 DURENDAL\n\n\n\n   M. Maurice Leblond, de son côté, — dans son Essai sur le\n Naturisme, — après s'être plaint que « l'esprit critique se soit\n développé au détriment de l'angélique candeur du poète », ter-\n mine ainsi sa préface-programme :\n   « P o è t e ! sois moins archéologue, idéologue ou érudit, dédai-\ngne le dilettantisme, laisse aux spécialistes leur parchemin, la\nnature te convie à son épopée ! T u t'exalteras dans les tempêtes\nrythmiques d'un ouragan ! Une moisson, avec ses faneuses dans\nla poussière d'or, si tu sais méditer, t'enseignera des métaphy-\nsiques. L e murmure des ruisseaux, les voix des branches,\nl'orchestration impromptue des chants et du vent bruissant,\nmille enseignements qui, mieux que le rhéteur le plus affable\nou le traité d'euphonie le moins rebarbatif, t'apprendront à\nparler des paroles de Dieu ! (1) »\n   On ferait d'inutiles efforts, je crois, pour découvrir dans cette\nthéorie du Naturisme grande originalité; elle reporte la pensée\nà un siècle en arrière et évoque l'Emile et Paul et Virginie...\nMême suggère-t-elle le souvenir du Contrat Social, car à l'inspi-\nration de Rousseau, leur grand ancêtre, M. Saint-Georges de\nBouhélier et ses amis attribuent au retour à la nature une vertu\nde rénovation sociale et ils proclament que le N a t u r i s m e n'est\npas seulement une doctrime d'art, mais une morale et que\n« quand les poètes nouveaux auront glorifié l'Homme, éclairé la\nmystérieuse force de sa pensée, les peuples, en présence d'un\npareil spectacle, gémiront de leur esclavage ».\n  Il y a certes, dans cette conception qui saisit la vie à même\nau lieu de lui tourner le dos, de la fraîcheur, de la vaillance et\nde la santé; des œuvres l'attestent déjà; la dernière d'entre elles,\nmalgré certaines afféteries et préciosités qui s'avèrent, d'ailleurs,\ndans son titre : Sylvie ou les Émois passionnés (2), par M. Eugène\nMontfort, affirme dans son cadre de nature sentie d'émouvance\nune belle et humaine psychologie amoureuse.\n  T o u t de même, j'en veux aux promoteurs du Naturisme de ne\n  (1-2) Paris, Édition du Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "                      DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                  247\n\n\n\npas être allés jusqu'au bout des principes qu'ils mettent en avant,\net, se cantonnant dans la vague communion panthéiste renou-\nvelée de la fin du XVIIIe siècle, de n'avoir point, au frontispice\nde ce retour à la vie dont ils se font les apôtres, replacé l'idée\nde Dieu, qui seule peut donner au culte de la nature sa signifi-\ncation et sa bienfaisance.\n   Quand M. de Bouhélier se console de ce que « Dieu ait\ndisparu du monde » en proclamant que « la terre, les plantes, les\nmétaux et l'humain travail le remplacent », comment ne s'aper-\nçoit-il pas qu'il paralyse d'avance l'efficacité des remèdes qu'il\npréconise au désordre intellectuel et moral de son t e m p s ; car\nen dépouillant la religion de la nature du principe supérieur et\nvivifiant qui en fait l'unité, le Naturisme se contente de changer\nla forme du subjectivisme et fatalement ainsi conçue, l'école\nnouvelle doit dégénérer en l'analyse de personnelles sensations\nd'ordre inférieur.\n   Si les naturistes de F r a n c e veulent juger quelle supériorité\nmorale et esthétique le culte de la nature vu à travers une âme\nchrétienne peut avoir sur l'idolâtrie de la nature vue à travers\ndes t e m p é r a m e n t s de panthéistes, nous leur conseillons de lire\nles œuvres du grand poète des Flandres, Guido Gezelle, et\nnotamment la dernières d'entre elles, Rymsnocr (1); à ce contact,\nils bénéficieront d'une vue de la nature variée à la fois et har-\nmonique, gravitant sous la mobilité nuancée de ses détails, en\nl'orbite souveraine de la pensée divine et créatrice.\n   L'inanité de cette absorption en la nature, telle que la\nprêchent M. de Bouhélier et ses amis, a été nettement mise en\nlumière par M. Maurice Pujo dans son beau volume sur la\nCrise morale. « Nous sortons dans la grande nature qui nous\nfait fête, pour nous livrer, à ce que l'on a appelé la bonté des\nchoses. O u i , nous voulons les regarder toujours, nous mêler\nintimement à elles, sentir monter en nos veines, avec leur\npuissance, la paix de leur inconscience. L a vie la plus saine et\n\n (1) Roulers, DE MEESTER, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": " 248                          DURENDAL\n\n\n\nla meilleure, c'est la vie dans l'herbe, couché sur le clos,\nà regarder la fuite des nuages. Mais la nature ne reste pas la\nm ê m e ; elle suit le cours de ses saisons, elle a ses joies et ses\ntristesses, le sommeil de ses hivers, la. floraison de ses printemps,\nla fécondité de ses automnes. Au milieu d'elle, notre cœur\nimmobile sera toujours en retard et se retrouvera plus solitaire\net plus angoissé que jamais. Ainsi l'adaptation absolue, la fusion\navec la nature est impossible. Mais du moins ne pouvons-nous\navoir une vie parallèle à la sienne? E t puisque nous ne devons\npas rester immobiles, nous prenons un certain travail, l'un de\nceux que nous offrent les fonctions de la vie sociale où nous\nsommes. Nous le remplissons régulièrement, mécaniquement.\nComme la nature nous l'entremêlons de plaisirs également\nréguliers. Et tout cela est bien sans doute, et nous devrions\nnous en contenter. Mais pourquoi faut-il que nous nous aperce-\nvions que dans tout cela nous ne sommes pas réellement, que\npendant que nos bras remuent, pendant que nos lèvres parlent,\npendant qu'un être extérieur s'agite, semble créer des rapports\navec d'autres, et les comprendre et être heureux, notre cœur\nreste immobile, toujours solitaire et toujours inquiet? (1) »\n   L e volume de M. Pujo pose du reste excellemment le pro-\nblème moral, s'il ne le résoud qu'imparfaitement ; après avoir\ndémontré que la Nature ne saurait combler le désir d'Idéal qui\nest en tout homme, il examine si la science, si la sensualité, si\nl'ambition, si le rêve sont capables de calmer l'angoisse des\nâmes et les inquiétudes des pensées... E t au lieu d'entreprendre\nces recherches de façon spéculative, M. Pujo étudie la valeur\ndes recettes d'idéal chez ceux des écrivains contemporains qui\nen furent les dépositaires : au moyen des œuvres de Renan, il\nétablit la faillite de la science ; les pièces de D u m a s fils servent\nde champs de démonstration à l'inefficacité de l'empirisme\nm o r a l ; Verlaine, plus arbitrairement peut-être, — car M. Pujo\nnous paraît trop sacrifier le poète de Sagesse au poète des Poèmes\n (1) P a r i s , PEHRIN.\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "                 DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                    249\n\n\n\nSaturniens — Verlaine est prétexte à faire ressortir l'inconsis-\ntance des jeux de rythmes et de consonnances, — comme le roi\nLouis II de Bavière évoque de son côté, aux yeux de M. Pujo,\nla vanité des plus somptueux palais de l'imagination et de la\nsensibilité.\n   Louis II de Bavière! l'admirable et ardente silhouette!...\n    E t que j'aurais voulu que M. Maurice Pujo élargît la signifi-\ncation de cette tragique et extraordinaire aventure de roi qui\nsymbolise dans l'histoire des idées modernes l'émouvante lutte\ndu Rêve et de l'Action... Oui, aux hauteurs de Hohenschwangau,\np a r m i les décors wagnériens héroïques et sensuels, il se dresse,\ncomme un exemplaire séduisant et pernicieux de toute une\ngénération d'intellectuels modernes, ce souverain qui, né pour\ndes gestes de décision précise et vaillante, prit la Légende pour\nP a t r i e et y vécut des songes prestigieux et rares : « Il fut\nSiegfried, le héros rédempteur, vainqueur des monstres, et\ncomprit le chant des oiseaux. Il fut aussi Parsifal, vainqueur\ndes sens, et s'exalta dans un rêve de pureté. Comme eux il crut\nêtre un instinctif, un simple de conscience, à qui cette simpli-\ncité même donne une force invincible. Il fut même Tristan et\npensa sans doute qu'il était né, lui aussi, pour les passions\ninsensées de l'amour et de la mort. Mais son rêve voulait se\nréaliser, essayer ses ailes, lui aussi, dans la mesure de sa puis-\nsance. Il comprit alors que c'était sa mission à lui, le dernier\ndes fils de W o t a n , le dernier chevalier du Graal, de reconstruire\npour eux un asile nouveau qui fut le burg et le temple, le\nW a l h a l l et Montsalvat. »\n    E t quand le roi eut fait le tour de son beau royaume chimé-\nrique il alla vers le grand lac clair où croulaient en reflets\nd'incendie les châteaux illusoires des nuées, — et « Louis II de\nBavière entra dans la mort, laissant à de plus forts la tâche de\nvivre et de créer, à ceux qui, sortis de la foule où tout se renou-\nvelle, nés sans le poids d'une couronne étrangère, sauraient con-\nquérir eux-mêmes une autre royauté. »\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "  250                       DURENDAL\n\n\n\n   M. Maurice Pujo, en vérité, fut un perspicace démonstrateur\nde l'insuffisance des palliatifs, imaginés par les penseurs et les\nartistes, à la crise morale dont souffre notre époque; mais ce\ncritique avisé et clairvoyant dévie clans les balbutiements, les\ntâtonnements et les incohérences du moment ou a b o r d a n t le\ndomaine positif, il lui faut apporter sa solution personnelle et\nrendre saisissable la valeur des viatiques qu'il propose à son\ntour.\n   Nous distinguons fort bien qu'il repousse la religion révélée\n« qui se refuse, prétend-t-il, à nous laisser notre vie morale »;\nnous voyons aussi qu'à une révélation extérieure il substitue\n« la révélation incessante et impérative des lois morales dans la\nconscience, révélation qui se produit chez tout individu qui se\ndécide à être un homme »; nous constatons enfin qu'il ne croit\n« qu'à l'âme humaine, seule vivante et portant le niveau de la\nvie toujours plus haut. »\n   Mais quand nous interrogeons M. Pujo sur les règles de cette\nvie exclusivement intérieure, quand nous lui d e m a n d o n s à\nquelle discipline il convient de soumettre l'âme h u m a i n e en\nmarche vers la perfection, il nous jette hâtivement deux vocables\nbien vagues : Travail et Amour — le Travail, c'est-à-dire l'effort\nincessant et l'Amour, c'est-à-dire la F r a t e r n i t é !\n   Qu'une pareille doctrine soit incomparablement supérieure\n en noblesse, en grandeur et en désintéressement aux théories\n de dilettantisme jouisseur et stérile qui la précédèrent, nous le\n concédons volontiers, mais qui ne voit pourtant que pour sa\ntransporter des régions spéculatives sur le terrain pratique,\npour avoir sur la pensée du siècle une influence déterminante\net bienfaisante, la théorie de M. Pujo, sans appui dans la tra-\ndition, pure imagination de quelques écrivains de bonne\nvolonté, doit être complétée, éclairée, vivifiée par l'idéal chré-\ntien qui seul peut la rendre féconde en lui assignant un but.\n   Les brillantes, majestueuses et imprécises considérations de\nM. Pujo me rappellent involontairement la boutade de Jules\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                       DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                   25l\n\n\n\n L e m a i t r e à propos des conceptions du Devoir de AI. Melchior de\nVogue : « J'entends bien que nous devons aimer les hommes,\nmais que faut-il croire ? Il est nécessaire que nous le sachions\npour que notre amour soit efficace, pour qu'il soit autre chose\nqu'une pitié inerte et une indulgence détachée... Ce qu'il faut\ncroire, c'est a p p a r e m m e n t ce que vous croyez. Si donc je l'osais,\nje vous dirais : « Vous-même, monsieur, à quoi croyez-vous ?\nIl ne me paraît pas que vous nous l'ayez jamais dit avec préci-\nsion. Or la foi doit être précise. U n e foi vague ne se conçoit\nmême pas » (1).\n   On serait néanmoins souverainement injuste — une injustice\ndoublée d'une maladresse — envers l'école de M. Pujo et de\nses amis, si l'on se montrait hostile ou même indifférent au\nmouvement qu'ils s'attachent à propager ; ce sont des pélerins,\nvenus des lointains de la négation et de la jouissance et qui\ncheminent vers la Vérité, sous l'égide de la Bonne foi... Gar-\ndons-nous de multiplier pour eux les difficultés et les angoisses\nde la route... Soyons-leur secourables et bienveillants comme\nà des frères de demain qui franchiront bientôt le seuil de cette\nEglise dont à l'horizon brumeux de leur esprit se dresse déjà la\ntour immortelle et h a u t a i n e !\n   Au cours d'un beau livre paru tout récemment — Aube de\nSiècle (2) — M. le baron Angot des Rotours dit excellemment :\n« L e monde contemporain semble bien mieux disposé à\nentendre les divines paroles. P a r ses vertus naturelles qui sont\nla base indispensable de la vraie piété, par son ouverture\nd'intelligence et de cœur il est parfois très rapproché de l'esprit\névangélique. E t ceux mêmes qui s'attaquent à l'Eglise, com-\nbattent souvent les idées qu'ils lui prêtent à tort, beaucoup plus\nque sa vraie doctrine. N'est-ce rien enfin que cet accord de tout\nce qui compte dans l'humanité pour écouter, avec un pieux\nrespect, les sublimes leçons de Jésus ? Comment ceux qui\n\n  (1) Les Contemporains, 5° série, p. 247.\n  (2) Paris, PEHUIN.\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": " 252                        DURENDAL\n\n\n\ncroient en L u i seraient-ils découragés? Ne serait-Il pas en droit\nde leur reprocher, comme II fit quelquefois à ses premiers\napôtres, de manquer de foi ? Il aimait à comparer le r o y a u m e\nde Dieu à la semence que le laboureur confie à la terre, puis\nqui germe et croît sans que l'on sache comment. « Laissez,\nnous dirait-Il peut-être, tout pousser jusqu'à ce que vienne\nl'heure de la récolte » ; ou bien encore : « Levez les yeux, et\nregardez les campagnes comme déjà elles blanchissent pour la\nmoisson ».\n   Oui, la moisson est proche, et de belles et consolantes\nrécoltes mûrissent pour l'Église du Christ!\n   T o u t e une littérature est née ces temps derniers, que\nd'obstinés voltairiens, alliés pour la circonstance à quelques\nrats défiants de sacristie, ont essayés de ridiculiser sous le nom\nde « littérature des convertis ».\n   Acceptons le mot et honorons la chose : c'est l'annonce de la\nprise de possession, par l'idéal religieux, d'âmes qui semblaient\nlui devoir rester fermées... L a détestable tactique vraiment\nd'ériger l'Église en une sorte de monopole départi aux gens de\nnaissance et de qualité, de l'enclore comme un chasseur sa\nchasse ou de la défendre comme un boutiquier sa b o u t i q u e !\nU n e conversion s'annonce-t-elle, et tout le clan de glapir\naussitôt à la concurrence déloyale. Comme si l'Église de par\nsa prédestination divine n'était pas appelée à devenir univer-\nselle, à régner sur les âmes et les pensées, à être la Reine et\nl'Inspiratrice des sciences, des lettres et des arts?\n   Les partisans des hérédités pieuses vont avoir l'occasion à\nnouveau d'exercer leur verve ombrageuse.\n   Voici d'abord un « Épisode de la Renaissance catholique en\nAngleterre », c'est un petit volume au doux titre allégorique :\nComment j'entrai au Bercail (1), et qui narre, un peu sèchement\npeut-être, le retour vers le catholicisme d'une âme de bonne\nfoi. Les étapes de cette conversion furent tout intellectuelles et\n  (1) Paris, PERRIN.\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "                                  DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE         253\n\n\n\nle sentiment n'y eut guère de part... Ainsi s'explique la lenteur\nde l'évolution religieuse de L a d y H e r b e r t of L e a et ses conti-\nnuelles hésitations ; et ainsi seraient réfutés les trop faciles\ndédains affichés souvent pour une conversion déterminée à la\nfois par les signes sensibles du culte et par la vérité du principe\nreligieux... Est-ce que celle-ci comme ceux-là ne peuvent pas, à\ntitre égal, devenir les instruments de la grâce?\n  E t voici la Cathédrale (1) de J. K. H u y s m a n s .\n  C o m m e une adéquate synthèse, j'ai voulu placer cette œuvre\nau terme de ces « leçons d'énergie », parce que vraiment elle est\nmieux qu'un livre, un acte!\n   P o u r ne l'avoir point compris, certains critiques, des plus\ncompréhensifs d'ailleurs et des mieux intentionnés, ont un peu\nhâtivement reproché à la Cathédrale de ne point leur faire revi-\nvre les poignantes péripéties psychologiques d'En Route ; il\nsemble bien que s'il y a eu des désillusions de ce côté, c'est faute\nde s'être rendu compte de la place que le livre nouveau doit\noccuper dans l'œuvre entière d ' H u y s m a n s , d'avoir entrevu, dans\nla progression des idées de l'écrivain, le moment que ce livre\nincarne, d'avoir compris que ce livre tel qu'il est, s'imposait\ncomme un jalon de lumière et de sérénité, pour l'ascendante\nmarche du converti vers Dieu.\n   Après la montée régénératrice d'En Route, Durtal est con-\nquis à la Foi ; mais cette victoire finale, si souvent mise\nen péril par de passagères défaites, l'a laissé faible, défiant,\npeureux, avec l'angoisse presque maladive de la rechute ;\nautour de lui, de multiples occasions, impérieuses ou sour-\nnoises, le g u e t t e n t ; son passé lui parle et le tente par la voix des\nêtres et des choses : il doit fuir, il fuit... L e voilà à Chartres ;\nla ville est austère et silencieuse ; une merveilleuse cathédrale\nle domine, qui enthousiasme Durtal ainsi qu'une réalisation\nanticipée et séculaire de son rêve ; à l'ombre de cette cathé-\ndrale l'attend l'abbé Gévresin, le paternel et clairvoyant gar-\n\n (1)   P a r i s , STOCK et T R E S S E .\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": " 254                        DURENDAL\n\n\n\ndien de son âme, et à côté de l'abbé Gévresin, l'abbé P l o m b ,\nqui, de son côté, sera pour son esprit un guide entendu, fra-\nternel, sympathisant.\n   Dans ce milieu si approprié à son état moral d'alors, si favo-\nrable à l'éclosion tranquille du monument d'art projeté, si\ndénué de tout rappel ou de toute sollicitation du passé, n'est-il\npoint d'une vérité rigoureuse que Durtal soit préservé des\nrevanches du Doute et de la Volupté, ou que du moins ces\nrevanches ne revêtent plus qu'un caractère plus transitoire et\nmoins âcre que jadis ?\n   Si, en un mot, la Cathédrale manque « d'intrigue », — c'est le\nreproche courant, — ne serait-ce pas précisément qu'il en fut et\ndevait en être de même de la vie de Durtal à C h a r t r e s ; et au\nlieu de conclure à une faiblesse de l'œuvre, ne faudrait-il point\nplutôt rendre hommage à la probité de l'artiste ?\n   Au moyen âge, j'imagine, parmi les bâtisseurs de cathédrales,\nil s'en trouva plus d'un, que son passé ne semblait point\nprédestiner à œuvrer pour la Croyance et le Mystère... C o m m e\nH u y s m a n s , celui-là avait connu peut-être l'extrême luxure et\npratiqué le blasphème raffiné... Comme H u y s m a n s aussi, Dieu\nle convia vers lui par le chemin glorieux et familier de l'art :\nson âme se purifia aux clairs regards des vitraux; il entendit\nl'appel de la grâce et de la miséricorde dans la voix émue et\ngrave du plain-chant ; les cloches lui clamèrent les résolutions\nfortes et viriles et sa pure et chaste enfance lui revint dans des\nparfums d'encens... Son existence antérieure lui fut dès lors à\ndégoût et à remords; il la voulut racheter, et la faute ayant été\npublique, la réparation devait l'être. Les vains m o n u m e n t s\nprofanes, fils de ses ambitions, seraient éclipsés par la grani-\ntique et altière splendeur de la cathédrale, fille de son\nrepentir... E t les moellons s'entassaient, et les colonnes\ns'ébauchaient, et les ogives se dessinaient, et à mesure que\nl'œuvre rêvée s'élevait du sol et se rapprochait du ciel, l'artiste\nbénéficiait de calmes détachements, d'apaisantes tranquillités,\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "                  DE QUELQUES LEÇONS D'ÉNERGIE                      255\n\n\n\nde joyeux désintéressements : son âme suivait la cathédrale dans\nson envolée vers Dieu, et progressivement la terre lui paraissait\nplus lointaine, plus inoffensive, plus dédaignée.\n   J e sais les reproches qu'on peut faire au livre de M. H u y s -\nmans, et que n o t a m m e n t l'idée-mère que je viens de résumer\nsombre trop souvent en des incidentes, se rétrécit en des\ndigressions, se dilue en des parenthèses : la Cathédrale renferme,\nen effet, toute une encyclopédie de la Symbolique, — savou-\nreuse et intéressante, — mais qui a le tort de nuire à l'unité de\nl'œuvre et de disperser et d'émietter l'impression d'ensemble ;\nM. H u y s m a n s n'eût-il point dû maintenir davantage notre\npensée dans les grandes nefs du m o n u m e n t au lieu de la mener à\ntout instant en pélerinage dans les petites chapelles latérales?...\n   Mais à peine ai-je fait cette r e m a r q u e , que je me reproche\nd'être injuste et i n g r a t ; si réel et si patent que soit le défaut de\ncomposition de l'ouvrage, fallait-il que l'écrivain sacrifiât à une\nrègle d'école des pages comme l'étude sur l'Angelico ou la mono-\ngraphie de la Bienheureuse Jeanne de Martel ?\n   Quoiqu'il en soit et en a d m e t t a n t même les critiques élevées\ncontre la Cathédrale, — quelle œuvre tout de même que celle-\nlà, quel acte que celui-là ; et q u a n d on en pénètre le sens intime,\ncomme la moralité qui s'en dégage dépasse de souveraineté nos\nmoyennes et compromittoires vertus !...\n   Si J.-K. H u y s m a n s avait eu du bonheur la coutumière\nnotion actuelle, il n'avait qu'à se laisser vivre pour la réaliser\ncomplètement en lui : la gloire depuis longtemps l'élut ; avec la\ngloire étaient venues l'aisance, la sécurité du lendemain, la joie\ndu travail librement choisi; d'illustres amitiés littéraires l'entou-\nraient, le boulevard le fêtait, les cénacles se le disputaient :\nc'était un h o m m e de lettres célèbre et heureux !\n    Mais le but supérieur de la vie lui était resté voilé jusque-là;\ndu jour où il l'entrevit, courageusement, généreusement, sim-\nplement, il immola tout, — et ce furent immédiatement la soli-\nt u d e , les sarcasmes, les persécutions.\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": " 256                        DURENDAL\n\n\n\n   Ses amis d'hier insinuent le ramollissement ; ses frères nou-\nveaux font des rapprochements avec Taxil.\n   Sans amertume, il continue sa marche vers la Lumière ; et\ncette Lumière, il la veut intégrale... Il ne s'attarde point, selon\nla méthode de M. de Vogué, à d'éloquents et brumeux vagis-\nsements vers l'Idéal chrétien; d'un pied ferme et hardi, il\npénètre dans le domaine de la Mystique ; il vit dans les biblio-\nthèques, il torture les hagiographies, il s'approprie la moelle des\nPères de l'Église; l'artiste devient un savant, et ce n'est que\nquand le savant est armé que l'artiste reparaît et qu'il passe les\nconquêtes du savant au creuset de ce style de force nuancée, fré-\nmissante, coloriée qui signala depuis longtemps en lui un\nmaître de l'écriture moderne.\n  Une science religieuse, auréolée d'art voilà la dîme de\nrédemption que J.-K. Huysmans a offerte à l'Église catholique.\n  En Route était un émouvant traité de la vie intérieure et\ncomme un manuel-type de l'éternelle lutte de la chair et de la\ngrâce.\n   La Cathédrale apparaît déjà comme un glorieux trophée de\nvictoire : les revendications de la chair ne sourdent plus que\ndans le lointain et la grâce a conquis Durtal, elle lui parle et\nle soutient et l'encourage par l'intermédiaire des mystiques\nâmes ancestrales éparses sous les voûtes de Notre-Dame de\nChartres.\n   La Cathédrale sera suivie de l'Oblat.\n   Mais dès à présent il faut saluer en J.-K. Huysmans le meil-\nleur, le plus bienfaisant et le plus complet maître d'énergie de\nce temps.\n\n                                   FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "TOTA   PULCHRA   ES, MARIA\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": ""}, {"page_pdf": 290, "texte": "    LA NEF DU MARCHAND\n                              Auto     Sacramentel\n                                                                 A JOSEPH MÉI.OT\n\n\n\n\n                      INTRODUCTION\n                                        I\n\n                   LE drame allégorique que nous présentons au lecteur pourrait,\n                     à la rigueur, se passer d'une introduction. Le sujet qu'il\n                     traite est familier à tout chrétien, et sa forme qui, à pre-\n                     mière vue, semble un défi à l'esthétique reçue, ne gagnera\n                     pas grand chose à des explications préléminaires. Tel\n                     qu'il est pourtant, et lu avec l'esprit de Foi auquel il doit\n                     son origine, on ne pourra lui dénier un caractère original\n                     commun à tous les autos : celui d'être l'expression d'un\nart apologétique sans antécédents dans l'histoire des littératures. Cet art,\nparticulier à l'Espagne des XVIe et XVIIe siècles, peut ne pas avoir produit\ndes modèles parfaits, mais de grandioses et généreux essais; il peut choquer\nle goût actuel, dérouter des habitudes intellectuelles; il excitera pour le\nmoins l'intérêt de ceux qui ont senti la nécessité d'une réaction contre le\nsensualisme et qui luttent pour le développement d'une littérature catholique.\n   Les autos sont, en effet, pour le fond, l'expression la plus complète des\nintérêts de l'Ame et du souci de l'Au-delà. Ils représentent, sans interruption\nclassique, l'esprit catholique doctrinal depuis le moyen âge jusque vers la fin\ndu XVIIIe siècle. Alors que, sous Louis XIV, les poètes français étaient\nchrétiens pour la vie privée et païens aussitôt qu'ils touchaient à l'art, les\npoètes espagnols, leurs contemporains, n'ont pas cru devoir se dédoubler et\nont fait concorder leur art avec leurs croyances. Cet art dans son ensemble\nn'est pas pourtant toujours apologétique; les comedias l'emportent de loin\nen nombre sur les autos, mais ceux-ci se plaisent à démontrer que les\nmystères terribles de la Foi, contrairement à l'opinion dogmatique de Boileau,\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "  258                               DURENDAL,\n\n\n\nsont susceptibles d'expression artistique. Que leurs œuvres fussent profanes\nou sacrées, Lope et Caldéron n'ont pas pensé que, pour être poète, il fallut\ncesser de penser en chrétien. Disons de suite qu'on peut leur faire de sérieux\nreproches. L'un et l'autre ont suivi aveuglément, malgré leur science, les\nidées du temps sur la morale de l'Honneur, morale toute relative et souvent\nen opposition, dans les Cbmedias, avec la morale catholique. On peut leur\nreprocher encore d'avoir, exceptionnellement, mis dans la bouche de per-\nsonnages secondaires le langage grossier et sensuel si commun dans les\nlittératures duXVIesiècle, que Corneille se glorifie, à juste titre, d'avoir banni\nde la scène française. Ces réserves faites, nul théâtre, au point de vue catho-\nlique, ne peut être comparé à celui de l'Espagne pendant son âge d'or, et\nses autos, dont la correction doctrinale et morale est parfaite, répondent à\nune inspiration, qu'on peut qualifier de théologique, toute particulière.\n   Au XVIe siècle l'Espagne refuse de substituer Platon à l'Évangile et Épic-\ntète à saint Thomas; elle repousse, pour sa plus grande gloire, la Renaissance\nen tant que retour aux idées païennes, et la Réforme comme révolte non\njustifiée contre l'Église romaine. Quant à l'Humanisme, qui a existé pres-\nque sans interruption à travers le moyen âge et se réduit au goût de l'art\nantique, elle en comprend la valeur, mais se trouve empêchée de l'appliquer\nà ses créations littéraires. Il est certain que la forme est le côté faible du\nthéâtre espagnol et qu'on n'y trouve pas ces justes proportions, cette expres-\nsion définitive d'une époque qui sont la véritable force de l'art. Ce n'est pas\nle moment de rechercher ici les causes de cette infériorité; notons pourtant\nque le théâtre en Espagne a toujours eu un caractère populaire. Lope et\nCaldéron n'ont jamais écrit, comme Racine par exemple, pour une élite,\npour un salon où des raffinés attendaient l'œuvre nouvelle, prêts à la scruter\net à l'examiner dans les moindres détails, mais pour la masse du peuple qui\nn'entend rien aux subtilités esthétiques. Les mémoires de l'époque montrent\nque de simples ouvriers s'érigaient en censeurs redoutables. La comtesse\nd'Aulnoy parle d'un cordonnier qui, au temps où elle se trouvait à Madrid,\nformait l'opinion. « La plus belle comédie du monde, dit-elle, j'entends de\ncelles que l'on joue dans la ville, est bien souvent approuvée ou blâmée\nselon le caprice de quelque misérable!! Les auteurs allaient lire leurs pièces\nau cordonnier, et à la. première tout le monde avait les yeux attachés sur le\ngeste et les actions de ce faquin pourvoir s'il fallait applaudir ou siffler (1). »\n   D'un autre côté, Lope et Caldéron travaillaient fréquemment sur commande\net n'avaient guère le temps de mûrir une œuvre et de l'amener graduel-\n\n (1) Voyage d'Espagne, Ed. Plon, pp. 60 et 343.\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "                             LA N E F D U       MARCHAND                 259\n\n\nlement à sa perfection. Le premier finit par regarder la forme comme un\nélément sans importance. Dans son traité intitulé : Arte de hacer Comedias,\nil déclare avec un rare sans-gêne que, quand il a une comédie à écrire, il\ncommence par mettre les règles sous six clefs, et qu'il ne faut en avoir\nqu'une : satisfaire la foule puisque c'est elle qui paie.\n   Ces considérations ne présentent que des circonstances atténuantes, et les\nplaisanteries de Lope n'expliquent rien. Un écrivain de génie qui entrevoit\nune forme idéale, malgré toutes les concessions qu'il pourra faire aux cen-\nseurs et au public, arrivera, presque à son insu, à réaliser son rêve.\nShakespeare qui a vécu dans un milieu particulièrement défavorable, en est\nla preuve. Il n'a pas écrit deux Périclès.\n   Le don de la facilité, si commun en Espagne, est nécessairement fatal à\nà ceux qui mettent les préceptes sous six clefs; les belles envolées lyriques\nne manqueront pas, mais les heures d'épuisement amèneront de nombreuses\nfaiblesses. Caldéron, moins expéditif relativement à son trop fécond prédé-\ncesseur, a contre lui, outre d'habituelles négligences de style et son goût\ndu cultéranisme, manifeste surtout dans les œuvres de sa jeunesse, une cer-\ntaine solennité de poète de cour peu en harmonie avec son inspiration\npopulaire.\n   Ce n'est donc pas à la forme que ces deux poètes sont redevables de leur\njuste réputation; ce n'est pas même dans leur œuvre, touffu comme une\nforêt, que la critique espagnole a trouvé le drame chef-d'œuvre de l'âge\nd'or; ce n'est pas l'un d'eux qui a créé le type de Don Juan, seul caractère\nempreint d'universalité dont la littérature soit redevable à l'Espagne. Leur\ntrès grand mérite, celui qui les met hors de pair, c'est d'avoir exprimé\nl'esprit et l'âme de toute une race. A ce point de vue, Caldéron surtout est\nl'Espagnol par excellence, avec tous les défauts et toutes les qualités de son\ntemps. « Il est plus une époque qu'un homme, dit Menendez y Pelayo, sa\npersonnalité s'est pour ainsi dire fondue dans les aspirations du grand peu-\nple qu'il représente. On est tenté de l'assimiler aux poètes des épopées pri-\nmitives qui reflètent une civilisation, un état social complet en s'effaçant\neux-mêmes. Bien au-dessus de Lope comme force et grandeur de conception\net au-dessous de Shakespeare comme créateur de types et psychologue,\nCaldéron reste le puissant interprète de l'âme espagnole, le poète national\nde l'Espagne monarchique et catholique. Sa gloire repose non sur des carac-\ntères à jamais fixés ou sur un drame parfait, mais sur l'ensemble de son\nœuvre, vrai miroir du siècle qu'elle remplit presque en entier (1).\n\n\n (1) Caldéron est né en 1600 et mort en 1681.\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": " 260                             DURENDAL\n\n\n\n   La nature même de sa grandeur a été la cause de son discrédit temporaire.\nFaut-il s'étonner de constater que le représentant le plus complet de la\nnation la plus haïe des Encyclopédistes se soit vu délaissé vers la fin du\nXVIIIe siècle ? L'esprit sectaire et matérialiste des philosophes français, bien\nque fortement atténué, parvint à franchir les Pyrénées; sous son influence\nil se forma en Espagne une école Galliciste qui condamna l'ancien théâtre\nnational et voulut régénérer l'art dramatique, alors en pleine décadence, en\nprésentant aux poètes nouveaux Zaïre comme modèle et les trois unités\ncomme dogmes. On reconnaît à cette école certains mérites d'épuration de\nla langue, mais, en fait d'oeuvres, elle n'a rien produit de durable et ne pou-\nvait rien produire, étant contraire au génie romantique de la race.\n   Lope et Caldéron étaient dédaignés et oubliés en Espagne quand l'école\nromantique allemande provoqua, en faveur de l'ancien théâtre espagnol,\nune réaction qui fut excessive, parce qu'elle servit plus à étayer un système,\nqu'à venger le mérite réel de poètes méconnus. Il parut à la critique idéa-\nliste allemande que Shakespeare ne résolvait pas, par sa façon de com-\nprendre le drame, le mystère de la destinée humaine, et M. W . Schlegel, le\nminutieux scrutateur des théâtres grec et anglais, découvrit dans Caldéron\nce qu'il cherchait : un esprit indépendant et rebelle, ayant du génie malgré\nAristote, et ne craignant pas de prendre l'homme à son origine pour le con-\nduire jusqu'à sa fin. Il le plaça au-dessus de Shakespeare, à peine au-dessous\ndu Dante; on connut l'enthousiasme caldéronien, on applaudit des drames\ncatholiques sur des scènes protestantes; Goethe s'en mêla, et, par Caldéron,\nle Romantisme consacra son triomphe.\n   Dans son Histoire de la Littérature dramatique, W . Schlegel, après avoir\napprofondi Sophocle et Shakespeare, se garde bien de scruter avec le\nmême zèle l'œuvre de Caldéron; on dirait qu'il a peur d'une déception. A\npeine s'il y consacre quelques pages; et pourtant il est visible que tout son\ncours tend à l'apologie du poète espagnol qu'il finit par déclarer, assez\nsommairement, le plus grand génie dramatique de tous les temps. C'était\ntrès utile pour le système, mais fâcheux pour Caldéron lui-même et pour la\nvérité. La critique hégélienne, dans la seconde période du romantisme,\nfidèle à sa formule : l'idée dominant la matière, examina avec moins de\nparti pris les œuvres du maître, et fixa plusieurs traits définitifs du génie\nidéaliste de Caldéron.\n  L'admiration allemande a été aussi excessive que le dédain des gallicistes;\non le reconnaît maintenant, même en Espagne. Caldéron n'est pas supérieur\nà Shakespeare; il a fréquemment des conceptions plus grandioses que celles\ndu poète anglais, mais il n'a ni sa force scénique, ni sa forme robuste et\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "                          LA N E F D U   MARCHAND                         261\n\n\n\nadéquate. Il a un génie à part, et quelle que soit la place qu'on lui puisse\nassigner parmi les grands écrivains dramatiques, il reste comme créateur\nd'oeuvres d'imagination de haute inspiration catholique, le plus en vue\naprès le Dante.\n   Ces considérations générales au sujet de Caldéron et de Lope, qui a\néprouvé les mêmes vissicitudes que son émule, nous ont semblé nécessaires\npour que les autos, dont ils sont les principaux auteurs, ne restent pas\nisolés de l'ensemble. De plus, le lecteur comprendra dès à présent comment\nCaldéron a pu regarder ses pièces eucharistiques comme la meilleure\nexpression de son génie, ainsi qu'il le déclare dans la préface du seul\nvolume de drames publié de son vivant, et qui est précisément un recueil\nd'autos. Ces pièces devaient lui plaire comme littérateur et comme chrétien.\nIl n'avait pas à s'y préoccuper de caractères, les personnages étant allégo-\nriques; il n'y rencontrait pas la question de l'Honneur, et pouvait, en vrai\nreprésentant de l'Espagne catholique, s'y livrer à l'aise à ses effusions de\nFoi et à son goût pour les conceptions scolastiques.\n   L'Allemagne a dédaigné ou négligé presque généralement les autos. Il\nn'en pouvait être autrement. Ses critiques, comme protestants, déjà inquiétés\npar le catholicisme du Prince Constant, du Signe de la Croix et de La Vie est\nun songe, n'ont pas hésité à battre en retraite quand ils ont vu que le but des\nautos était la glorification de la Très Sainte Eucharistie. Ces œuvres\nétranges, du reste, n'ont rien de commun avec le genre dramatique tel qu'il\nest partout établi. Elles ne vivent que de Foi et d'enseignement moral; ce\nqui fait le fond des comédies profanes en est exclu. On n'y voit ni le tragique\nde l'histoire, ni le choc des intérêts privés, ni l'amour avec son cortège de\nduels, de sérénades, de désespoirs et de triomphes inespérés. Leur portée\nest bien plus noble et plus haute. Les autos ne s'inquiètent que des\nvicissitudes humaines, du sort de l'âme, des destinées surnaturelles de\nl'homme, de l'infinie miséricorde divine dans le Sacrement de l'autel, et\nrevendiquent sans cesse, pour la doctrine catholique, la direction morale\nde l'humanité.\n   De quel intérêt cela peut-il être pour des incroyants? Sans être païen on\npeut apprécier les littératures païennes, parce que la religion des dieux n'est\nqu'une fiction de l'esprit; mais les autos sacramentels demandent, outre la\nconnaissance théorique de la doctrine catholique, cette religion du cœur,\ncette flamme de charité qui ne s'acquiert pas par un effort de l'intelligence,\net qui élève le chrétien au-dessus de la terre. Les créateurs de ce genre ne\nsont pas que des poètes, mais des apôtres qui aspirent à répandre dans le\npeuple la vie intense de leur âme. Ils ont été convaincus qu'à côté du\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "  262                                DURENDAL\n\n\n\ngrave enseignement religieux de la chaire, il pouvait en exister utilement\nun autre, lequel, en faisant appel à toutes les ressources de l'art, montrait\nle sens pratique des vérités chrétiennes. Lope, à la fin de ses jours, à ses\nheures de tristesse et de repentir, évoquait le souvenir de ses pièces eucha-\nristiques comme méritoires devant l'infinie Justice qui avait beaucoup à lui\npardonner; et Caldéron, après avoir reçu une dernière fois sur son lit de\nmort le Pain de la Vie, consacra ses dernières heures à un auto qu'il ne put\nterminer. Nous voilà loin de ce qu'on appelle littérature!\n   En ces derniers temps, un critique espagnol, homme d'érudition et de\nFoi, M. Eduardo Gonzalez Pedroso, s'est constitué l'ardent et judicieux\ndéfenseur de la littérature sacramentelle. Il pose la question en ces termes :\n« Puisqu'il est avéré que les autos ont été un genre de prédilection pour les\nhommes de génie qui ont élevé l'art dramatique espagnol à son apogée; et\npuisque, d'autre part, le peuple accourait à leur représentation avec enthou-\nsiasme, de façon que ces spectacles exercèrent une véritable influence sociale\npendant plus d'un siècle et demi, nous croyons que le dédain avec lequel on\nles traite aujourd'hui, loin de détruire leur importance, les rend doublement\ndignes d'étude, et qu'ils doivent appeler d'autant plus l'attention, que la\nrupture est complète entre leurs anciens partisans et leurs modernes\ndétracteurs (1). »\n  . D'autres critiques ont approuvé, en Espagne, la façon de voir de\nM. Pedroso, et parmi eux il faut citer l'éminent professeur de littérature à\nl'Université de Madrid, M. Menendez y Pelayo. Celui-ci constate à son tour\n« que ce genre si national, si caractéristique d'une époque, d'une race et d'un\nétat social qui ne ressemble à aucun autre, n'a jamais pu arriver à enthou-\nsiasmer des critiques d'autres nations, ni même à se faire comprendre\nd'eux... La popularité des autos fut supérieure, et de beaucoup, à celle des\ndrames les plus tragiques et aux plus délicieuses comédies d'intrigue...\nLeur art est peut-être une aberration, peut-être une exception artistique; il\nmérite, à n'en pas douter, un examen approfondi (2).\n   Il y a vingt ans, il eût été presque téméraire de présenter au public un de\nces autos, applaudis jadis par toute une nation, tant le naturalisme avait\ndéprimé l'intelligence; mais maintenant que la littérature se préoccupe de\nl'âme, nous croyons qu'une des œuvres sacramentelles de Caldéron, La Nef\ndu Marchand, provoquera plus qu'un intérêt de curiosité, et fournira peut-\nêtre à quelques-uns l'idée d'un art apologétique adapté à des temps et à des\nbesoins nouveaux.\n (1) Autos Sacramentales, MADRID, RIVADINEYRA I88.| Prologo.\n (2) Calderon y su Teatro, Conferencia tercera.\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                          LA N E F   DU    MARCHAND                      263\n\n\n    Pour faire comprendre l'esprit de ce genre dramatique non classé et pour\n ainsi dire inconnu, nous allons en exposer brièvement l'histoire. Nous\n montrerons ensuite pourquoi l'allégorie est sa forme nécessaire, quelle est\n la valeur morale des autos, quels rapports ils ont avec les idées esthétiques\n de l'époque, pour décrire enfin la façon dont on les représentait à la fin\n du XVIIe siècle.\n\n                                      II\n\n   L'origine de l'art dramatique espagnol n'est pas encore bien élucidé.\nDans ses grandes lignes et dans son but il ne se distingue pas des Mystères\ncommuns à tous les pays catholiques au moyen âge. Au VIIe siècle, du\ntemps des Goths, on sait que des représentations dramatiques avaient lieu\ndans la Péninsule, et que celles-ci disparaissent ensuite pendant trois siècles\naprès l'invasion arabe. Au XIe siècle des traces de Mystères reparaissent, et\nce genre, importé probablement de France, berceau de la littérature au\nmoyen âge, persiste jusqu'à la fin du XVe siècle. Le plus ancien Mystère\nconnu est celui des Rois Muges de Tolède, qui date de la fin du XIIe ou du\ncommencement du XIIIe siècle. On ignore de quelle façon le drame religieux\nse rattache au drame liturgique, mais on constate qu'au XVIe siècle il existe\ndéjà en Espagne des drames religieux avec personnages allégoriques\ndistincts des Mystères et rappelant les Moralités. Il est probable que la\npartie allégorique des Moralités se combina peu à peu avec l'élément\nhistorique et dogmatique des Mystères, et que de cette union se dégagea, à\nun moment donné, un genre nouveau, celui des autos bien distinct des deux\nprécédents, et que caractérisent l'élément biblique et l'élément scolastique.\n   Au moyen âge la piété ne se manifestait pas uniquement par des actes de\ngrave respect, mais le peuple, qui laissait la confiance filiale dominer la\ncrainte, épanchait son cœur dans la Maison du Père en allégresse bruyante,\nbien éloignée de ce que nous jugeons convenir aujourd'hui à la Majesté\ndivine. C'est de là que naquit tout naturellement l'idée de solenniser les\nfêtes dans les églises par des essais dramatiques, fort avantageux pour\nl'instruction d'un peuple encore rude. En d'autres pays, ces représen-\ntations, par la diversité des éléments sociaux, le mélange des races, les\nnaissantes hérésies, le système féodal, devaient réclamer de la part du\nclergé une énergique direction, mais en Espagne, le peuple pouvait être\nabandonné presque entièrement à ses inspirations. Son unité de Foi et\nd'action contre l'ennemi commun était parfaite; la tyrannie féodale ne\npouvait naître là où nobles et vilains combattaient ensemble pour arracher\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": " 264                             DURENDAL\n\n\n\nun lambeau de la patrie aux légions païennes; et plus que partout ailleurs,\nles représentations dramatiques devaient s'inspirer des principes religieux\nles plus purs, puisque aucune prédication dissidente ne les menaçait.\n   En 1263 le pape Urbain IV ordonna de célébrer chaque année, le jeudi\naprès l'Octave de la Pentecôte, une fête spéciale en l'honneur du Saint-\nSacrement, fête que Jean XXIII solennisa davantage en prescrivant que,\nce jour-là, Jésus Eucharistique serait exposé à l'adoration du peuple, porté\nprofessionnellement sur la voie publique. Toute la catholicité accueillit ces\nfaveurs avec la plus grande joie, et les Espagnols ne furent pas des dernieis\nadonner satisfaction au vœu d'Urbain IV lorsqu'il s'écriait : « Que tous,\nclercs et laïcs, chantent des louanges! Qu'ils traduisent leur joie par des\nhymnes sortant du cœur, de la volonté, des lèvres et de la langue! Que la\nFoi chante! Que l'Espérance tressaille! Que la Charité se réjouisse! Que la\ndévotion déborde d'allégresse ! . . . Le pape ouvrait ainsi libre carrière à\nl'épanchement du sentiment populaire, et la solennité du Corpus prit en\nEspagne, dès l'origine, ce caractère de grandeur mêlé de joie dont elle\na conservé des traces dans l'époque actuelle. Tout ce que le peuple avait\nantérieurement mis en usage pour la célébration des fêtes religieuses\nservit à rehausser celle du Saint-Sacrement, et les représentations théâtrales\nne furent pas oubliées.\n   On sait par les archives des villes de Gérone et de Barcelone que des\ndrames se jouaient à la Fête-Dieu dès son origine, mais ces œuvres avaient-\nelles alors le caractère d'autos sacramentels? Les érudits espagnols pensent\nque non, parce que ces documents, et d'autres de la même époque, ne citent\naucun drame représenté à cette occasion dont le sujet se rapporte à la Sainte\nEucharistie. Il en est de même des Partidas du roi Alphonse X sous le\nrègne duquel la fête du Corpus fut instituée.\n   Cela porte à croire que les pièces religieuses se représentaient alors\nindistinctement, et sans tenir compte de leur sujet, aux divers jours de fête\nde l'année, et que la Fête-Dieu n'avait pas encore de pièces destinées à\nglorifier son objet. De plus, on ne trouve aucun véritable auto sacramentel\ndans les œuvres des fondateurs du théâtre national : Juan de la Encina,\nGil Vicente et Lucas Fernandez. L'éloge de la Sainte Eucharistie commença\nvraisemblablement par des Villancicos que l'on chantait, avant ou après le\ndrame édifiant quelconque, car le don admirable d'un Dieu sacramentel a\ndu inspirer des strophes lyriques, sorties du cœur, avant de susciter à\nl'esprit réfléchi l'idée dramatisée.\n  En 1504, les autos sacramentels n'existent pas encore. Cette année-là le\npoète Gil Vicente reçoit de la reine Leonore l'ordre d'écrire une pièce pour\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                             LA N E F   DU   MARCHAND                    265\n\n\n\nsolenniser la fête du Corpus dans une église de Lisbonne. Or, celui-ci ne\ntrouve rien de mieux que de prendre comme sujet saint Martin et le pauvre,\net il le traite sans faire une allusion même éloignée au Saint-Sacrement. Le\nConcile de 1512, qui cite dans ses canons plusieurs pièces, soit pour en\nautoriser, soit pour en prohiber la représentation, ne laisse pas soupçonner\nqu'il y en ait dans le nombre pouvant être regardées comme pièces\neucharistiques.\n   Mais voici qu'éclate la grande perturbation de la Réforme; l'Espagne en\nfut plus profondément émue que les autres peuples catholiques, par suite\ndes circonstances particulières dans lesquelles elle se trouvait. La prise de\nGrenade venait, depuis quelques années à peine, de mettre fin à une lutte\nprodigieuse entreprise pour établir l'unité religieuse et politique du pays; et\nvoilà que d'autres nations, depuis longtemps catholiques, se font gloire,\ntout d'un coup, de rejeter cette même unité. « Celui qui ne sait se rendre\ncompte de la secousse que produisit l'apostasie d'une partie de l'Europe\ndans cette Espagne, qui venait de mettre un terme à une lutte de vingt\ngénérations pour refouler l'islamisme en Afrique, doit se résigner à ne voir\nque de l'étrange et de l'absurde non seulement dans les drames sacra-\nmentels, mais dans tous les actes de ce pays au XVIe siècle (1). »\n   Ce fut plus que de la stupeur, ce fut de l'indignation. La querelle n'émut\npas que les théologiens, mais tout le peuple qui s'épancha en protestations\npubliques, surtout pour affirmer son inébranlable attachement au mystère\nde la Sainte Eucharistie. L'habitude de jouer des drames à la Fête-Dieu\npermit de donner une forme à ces protestations; ces drames se transfor-\nmèrent spontanément en autos sacramentels et se développèrent parallèle-\nment au protestantisme. Plus la négation devint nette, plus l'affirmation\ndoctrinale gagna en puissance et en solennité. A ce seul point de vue, les\nautos constituent une des gloires de la nation espagnole.\n   La haine sectaire s'est vengée depuis par la calomnie de ce peuple\nréfractaire à l'hérésie et au schisme, et qui n'a eu peut-être que le tort de\nconfondre, un moment, l'égoïsme politique avec la Religion, en se croyant\nun nouveau peuple de Dieu. Or, par un juste retour des choses d'ici-bas,\nces mêmes autos nés pour repousser la Réforme, sont devenus, avec le\ntemps, une des sources les plus sûres pour faire valoir le caractère moral\ndu peuple espagnol depuis Charles-Quint jusqu'à Charles III. Plus peut-être\nque les Comedias, ces œuvres sont l'expression de l'âme populaire; elles\nl'ont fait vibrer en une unité qu'on chercherait vainement ailleurs dans\n\n\n (1) Pedroso. Op. cit., page 21.\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": "  266                                  DURENDAL\n\n\n\nl'histoire, elles dépeignent ses plus fugitives aspirations, sans arrière-\npensée possible, en pleine expansion de ses fêtes. Or les autos ne dénoncent\nni la furieuse exaltation mentale, ni le goût des cruautés et de la sombre\naustérité, ni les pratiques de dévotion maniaque et superstitieuse que les\nennemis du catholicisme et de l'Espagne se plaisent à voir partout pendant\ncette longue période. Il n'y a dans ces drames ni disputes, ni invectives, ni\nsupplices, ni malédictions; tout, au contraire, y est suavité et charité.\n   La Miséricorde divine, dit M. Menendez y Pelayo, est leur thème favori,\net ils l'exaltent jusqu'à l'extrême limite de l'orthodoxie. Loin de refléter\ndes superstitions, ils exposent, quand ils atteignent leur apogée, tout ce\nque la théologie et la philosophie morale ont de plus pur et de plus élevé.\n\n\n                                            III\n\n   Le développement des autos a été graduel. Il a passé par trois phases\ndistinctes, dont nous allons essayer d'établir les caractères saillants. Et\nd'abord, pour éviter toute confusion, notons que le terme Auto — dont la\nsignification première est arrêté, jugement, manifestation — n'a pas toujours\nle sens spécial que nous lui donnons ici. On distingue dans l'ancien théâtre\nespagnol deux espèces de drames sous le nom de autos : les Autos de\nNacimiento, qui se rapportent à la Nativité de Notre-Seigneur, et les Autos\nSacramentelles. Le même terme s'applique parfois aux pièces qui mettent en\nscène des épisodes tirés de la vie des Saints, mais, comme ces sujets appar-\ntiennent par un côté à l'histoire, on les nomme plus ordinairement :\nComedias de Santos.\n   Les autos sacramentels peuvent se définir : œuvres dramatiques en un\nacte (dont la longueur équivaut à une comédie en trois journées), avec\npersonnages allégoriques, écrites à la louange du Mystère de l'Eucharistie.\n   La date certaine du premier auto est inconnue, mais doit prendre place\nbien avant la fin de la première moitié du XVIc siècle, comme le prouvent\nles pièces intitulées : Farsa del Sacramento de Peralforja (1); Auto del Magnà;\nFarsa del Sacramento de Moselina, et d'autres, publiées en partie par\nM. Pedroso; toutes sont antérieures à la Farsa llamada Danza de la Muerte\nde Juan de Pedraza, premier auto imprimé connu, et qui porte la date\n\n   (1) Le mot Farsa n'a pas, dans l'ancienne langue, le sens de son équivalent français; il\ns'emploie pour désigner la représentation d'un sujet d'imagination. De même le mot Comedia\nne signifie pas non plus comédie, mais s'applique à tout drame dont le sujet, historique ou\nnon, est emprunté à la vie réelle.\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                          LA N E F D U    MARCHAND                         267\n\n\nde 1551. Ces essais ouvrent la première période des drames sacramentels qui\ns'étend jusqu'à Lope de Vega. La plupart sont anonymes. Cette littérature\nencore hésitante et naïve ne nous fait connaître que deux noms d'auteurs,\nceux de Pedraza et de Joan de Timoneda.\n   Le cardinal Ximénès ou Cisneros, comme on le nomme en Espagne,\nplus heureux que le cardinal Nicolas de Cusa en Allemagne, avait fait,\navant 1517, la vraie réforme de la discipline et des moeurs, étendue plus\ntard par le Concile de Trente à toute la chrétienté. L'hérésie, pour ce\nmotif, manquant de prétexte, fut bien vite démasquée, et cette considération\ns'ajoutant à d'autres, on comprend l'énergique opposition à la fausse\nréforme qui se manifeste, dès l'origine, dans les autos et qui est leur raison\nd'être. Le chant qui termine l'Auto del Magnà (de la manne) semble déjà une\nprotestation contre Carlstadt :\n\n                     Ceci est le Pain du ciel,\n                     Prenez-le, pécheurs;\n                     Car il est la consolation\n                     De nos douleurs.\n\n                     Ceci est la Manne\n                     Par Dieu envoyée,\n                     Car ce Pain nous donne\n                     Dieu glorifié.\n\n   Ces premiers poètes eucharistiques ont surtout en vue le but religieux.\nLes plans sont simples, et le développement s'en va, un peu au hasard, sans\nhâte et sans prétention vers son but. Ce sont presque des sermons dialogues :\nSertnones en representable idea, comme on les appelait parfois. Le souci qui\ndomine tout, c'est de mettre en scène de claires et frappantes allégories au\nmoyen de personnages abstraits, plus aptes que ceux empruntés à la vie\nordinaire et à l'histoire, pour exprimer des vérités générales appliquables à\ntous les hommes. Toutes ces oeuvres sont empreintes d'un idéalisme inal-\ntérable révélateur de la vie intérieure, et il s'en dégage une charité envelop-\npante et une bonté communicative qui émeuvent. Ces pièces se distinguent\nen cela de celles du théâtre profane qui, à ses débuts, cherche à exciter l'ima-\ngination et l'intérêt par des violences brutales. On sent que la source d'ins-\npiration n'est pas la même. La Religion, dans l'ordre purement naturel,\nétait alors seule capable d'adoucir les mœurs qui se ressentaient de la lutte\ninterminable contre les Maures, et elle amène sur le théâtre sacré une con-\nception de la vie, une tendresse de sentiments qui devaient fasciner l'auditoire.\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": " 268                             DURENDAL\n\n\n\n   Les traits d'exquise délicatesse ne sont pas rares dans ces pièces primi-\ntives. Une mère cherchant son enfant perdu s'exprime ainsi : « Je te faisais\ntaire autrefois, et maintenant je serais si heureuse de t'entendre pleurer ! »\nOu bien c'est le jeune Isaac, obéissant jusqu'à la mort, qui, sur le point\nd'être immolé, demande à son père de lui bander les yeux : Car il pourrait\nse lever une colère au moment de mourir . L'auto des Dom qu'envoya Adam\nà Notre-Dame par Saint-Lazare est hautement pathétique dans sa naïveté.\nIl met en scène Lazare qui présente successivement à la Sainte Vierge tous\nles instruments qui serviront à la Passion pour expier la Faute d'Adam. En\nvoici un extrait :\n\n\n\n\n                                  LAZARE\n\n                                           (Montrant une croix.)\n                    Révérez cette croix.\n\n                               NOTRE-DAME\n\n                                         Ah ! quelle anxiété !\n                    A quoi doit-elle servir?\n\n                                  LAZARE\n\n                    A clouer les pieds.\n\n                               NOTRE-DAME\n\n                    Et les pieds de qui?\n\n                                  LAZARE\n\n                                           Ceux de Jésus.\n\n                               NOTRE-DAME\n\n               Oh ! ma consolation et ma lumière !\n               Je me meurs de ce coup-ci!\n\n                               L'HUMANITÉ\n\n               Et les mains de mon Juge\n                    Consacrées,\n               Doivent y être clouées aussi.\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "         LA NEF DU MARCHAND                  269\n\n\n\n                NOTRE-DAME\n\nQuoi ! y être clouées !\nComment pourras-tu le souffrir,\nMère affligée entre toutes?\nOh ! mains sanctifiées,\n    Ma complaisance,\nMon amour et mon bonheur;\nMon Fils, Fils de mon âme !\nQuoi! sur une croix de cèdre et de palmier\nOn va donc te crucifier ?\n\n                L'HUMANITÉ\n\nIl y a d'autres dons à contempler;\n     Voici des clous.\n\n                NOTRE-DAME\n\n\nPourquoi faire, qu'on me l'explique !\n\n                L'HUMANITÉ\n\n\nAfin que les loups hargneux\nPuissent attacher les mains\nAvec des marteaux de souffrance !\n\n                NOTRE-DAME\n\nTant de douleur, ô mon cœur,\n    Vous est ordonnée ;\nTant de peine ! Douloureuse vue !\n\nPleine d'amertune et d'anxiété,\n     Comme je suis triste !\nAh! quels dons tu envoies\nA mon Fils, Adam, tu le vois !\nDes clous qui déchirent ses pieds\nEt l'âme de celle qui l'enfanta !....\nEt qu'est ceci encore que j'aperçois ?\n     Oh ! mal cruel !\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": " 270                             DURENDAL\n\n\n\n                                L'HUMANITÉ\n\n                Ceci, c'est le sceptre royal\n                Que portera l'Emmanuel;\n                C'est le don de vinaigre et de fiel\n                Qu'il boira sur la croix mortelle.\n\n                                NOTRE-DAME\n\n                Du fiel au lieu de vin angélique\n                     A mon Bien-Aimé !\n                Du vinaigre et du fiel, ô Fiancé,\n                Est-ce là un don de fiançailles ?\n                Du fiel et du vinaigre ô Maître !....\n                Et vous leur avez donné de la manne !\n                Vous avez fait couler l'eau douce\n                     Du Jourdain,\n                Et ils vous donnent du fiel et du vinaigre !.\n\n\n   Timoneda est le plus remarquable de ces primitifs. Libraire à Valence, ce\npoète connaît les œuvres des Italiens et, tout en gardant son inspiration\nnationale, il tâche de s'assimiler leur forme d'art. Dans ses autos, les con-\ntours trop secs de ses prédécesseurs acquièrent par lui plus de souplesse ; sa\ngamme de couleurs est plus riche et plus éclatante; son action dramatique\nrévèle un souci du mouvement et du développement logique. Sa pièce prin-\ncipale, adaptation d'une œuvre plus ancienne, et qui domine par sa valeur\nlittéraire toute la première époque, est intitulée : Auto de la Oveja perdidà.\nCette paraphrase dramatisée du Bon Pasteur est très douce, très pénétrante,\net pleine d'onction évangélique. Nous citons le monologue de la scène\ncinquième qui permet d'apprécier le ton général de la pièce et le progrès de\nla forme.\n  La Brebis vient de se perdre, attirée hors de la bergerie par l'Appétit.\nEntre le Christ dit Christobal, en habit de pasteur :\n\n\n                                 CHRISTOBAL\n\n                En vérité, je suis bien fatigué\n                De chercher tout le jour ma brebis;\n                Je ne me suis reposé un moment,\n                Et la sueur encore, vraiment,\n                Me mouille abondamment le cou.\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "        LA N E F DU    MARCHAND               271\n\n\nReviens, ma Brebis, qu'attends-tu ?\nNe fais pas de détours farouches,\nPuisque je te dis sincèrement\nQue je ne désire pas ta mort\nMais que tu reviennes et vives.\nNe te souvient-il pas de mes sueurs\nDe sang, ingrate, pour te conquérir ?\nEh bien! si j'ai tant souffert pour toi\nLorsque j'achetai ta vie,\nComment poürrais-je vouloir ta mort ?\nTrente ans pour te gagner,\nEt davantage, j'allai, en mercenaire,\nSans sandales pour me chausser,\nSouffrant la soif, souffrant la faim,\nTout autour de la bergerie;\nEt j'endurai des froids étranges\nEn séjournant dans la montagne,\nTu comptes donc pour rien ces peines,\nPuisque, ce que je gagnai en trente ans\nTu veux le perdre en un seul jour ?\n\n\nJ'avais juré de te châtier\nSi tu franchissais la limite;\nMais si tu reviens sous ma loi,\nJe jure de te pardonner.\nQu'un mauvais serment tombe sur la pierre !\nJ'avais l'habitude d'effrayer\nLa Brebis qui voulait se perdre,\nCar je suis, après la faute, le Vengeur;\nMais maintenant, viens sans crainte,\nMon amertune est déjà passée,\nReviens, reviens pour moi,\nEt sans tourner la tête en arrière !\nJamais je ne verrai en toi\nLe mal que tu fis jusqu'ici,\nMais tout le bien que tu feras.\nAbandonne l'herbe mauvaise,\nPrends garde au mal qu'elle peut faire;\nCar sa saveur n'est qu'apparence\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": " 272                             DURENDAL\n\n\n\n                Et ne peut être en rien profitable.\n                Reviens ! Reviens ! Je te donnerai du sel !\n\n                Ah ! Elle s'en va dévoyée,\n                Ma Brebis, par les halliers,\n                Faible, maigre, exténuée.\n                Peut-être même est-elle embourbée\n                Dans quelque fondrière !\n                Comme elle serait mieux au bercail,\n                Se livrant à des sauts et des bonds,\n                Bien à l'abri de toute attaque,\n                Grâce aux chiens, terreur des loups,\n                Et qui aboient de temps en temps !\n\n                Au moins si ma Brebis bêlait,\n                Je l'entendrais, je vous l'assure,\n                Et, de suite, je lui pardonnerais\n                Et la prendrais sur mes épaules\n                Tellement mon bonheur serait grand !\n\n   Dans le troisième tiers du XVIe siècle les drames sacramentels sont déjà\nconstitués en fête nationale et si répandus que, au témoignage de Cervantes,\nles villages trop pauvres pour payer des acteurs expérimentés faisaient appel\naux jeunes gens de bonne volonté et commandaient à quelque étudiant, dont\nla verve n'allait pas pour l'ordinaire au delà du Villancico de Noël, le poème\nà représenter. Un auto anonyme intitulé, Las bodas de Espàna, qui met en\nscène l'Espagne épousant l'Amour divin, exprime, par les vers suivants, la\nFoi nationale et la ferveur religieuse de l'époque.\n   C'est l'Amour divin qui parle et invite au Banquet eucharistique :\n\n                Espagne, où l'intégrité\n                De la Foi se conserve le mieux,\n                Que chacun de vos fils se pare\n                De perfection et de pureté,\n                Afin que le Banquet puisse commencer,\n                Que le juste vienne pour goûter\n                Cet Aliment divin ;\n                Mais que celui qui est indigne\n                Se garde bien de le faire,\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": "                          LA N E F DU     MARCHAND                         273\n\n\n                 Car ce serait grande folie !\n                 Votre nom à tous est : Espagnols;\n                 Eh bien, suivez-moi, je suis Espagnol moi-même!\n\n  Et le chœur chante pour finir :\n\n                 L'Amour divin et l'Espagne\n                 Sont une seule et même chose !\n\n   Lope de Vega ouvre la seconde période des autos et la remplit presque à\nlui seul. Il perfectionne ce genre comme il fait progresser les Comedias, sans\narriver pourtant à le douer d'une vie indépendante. Sa nature trop lyrique,\nqui le servit admirablement en ses effusions mystiques, le détourne à tout\nmoment des conceptions théologiques et philosophiques qui servent d'arma-\nture aux autos quand ils se constituent, sous Caldéron, en drames originaux.\nLope se rattache encore au passé évangélique; il préfère laisser parler le\ncœur et tâche d'instruire par l'émotion plutôt que par le raisonnement dis-\nsimulé sous la combinaison des faits. Ses allégories sont sacramentelles par\nde touchantes allusions jetées çà et là; il ne ramène pas encore l'ensemble\nd'une œuvre à l'apothéose finale du Saint-Sacrement. Ses plans sont simples;\nles pastorales et les églogues lui plaisent; il ne modifie pas essentiellement\nlès paraboles déjà dramatisées par ses prédécesseurs ; il les développe, aug-\nmente le nombre des personnages, précise leurapplication, charme davantage\nles yeux par le mouvement de la scène et l'esprit par l'élégance de la forme.\nLope a surtout le sens de la mystique; sa curiosité et sa Foi ont scruté le\ncœur humain dans l'ordre de la grâce. Nul mieux que lui n'a saisi les\nmystérieuses relations de l'âme avec Dieu, et il est confondant de constater\nque l'auteur de tant d'oeuvres profanes a parfois, dans ses autos, des inspi-\nrations dignes de saint Jean de la Croix. Sa doctrine est toujours irrépro-\nchable; il ne cesse de prouver que la Religion révélée est d'une nécessité\nabsolue pour le salut de l'homme et domine toute science humaine. Comme\nécrivain, Lope est le plus musical de tous les poètes de l'âge d'or. Il a un\nlyrisme facile et spontané qui lui valut de grands triomphes populaires, car\nson vers se retient. Il a le sentiment de la nature, mais le traduit trop souvent\navec la préciosité propre à son temps.\n  Voici le début de l'auto La Siega :\n\n                                   L E SOUCI\n\n                 Si, par hasard, à cette heure,\n"}, {"page_pdf": 307, "texte": "  274                            DURENDAL\n\n\n\n                Tu dors, éveille-toi, Ignorance,\n                Car déjà de Jérusalem\n                La cloche annonce l'aurore.\n                Déjà la roue des jours\n                Ferme au ciel, bien que variable,\n                Dont le régulateur est le soleil,\n                Eveille fleurs et oiseaux.                                  '\n                Les unes s'ouvrent, les autres chantent;\n                Les oiseaux paraissent des fleurs\n                Entre les feuillages par leurs ailes,\n                Et les fleurs, des oiseaux, qui mêlent\n                Leurs couleurs à la verdure.\n                Déjà les fontaines murmurent moins\n                Que dans le silence de la nuit,\n                Car l'air agité du jour\n                Résonne de tant d'autres bruits.\n\n   Plusieurs peintres espagnols ont aimé le réalisme uni à la Foi, ce qui les\na poussés aux représentations de moines émaciés et de martyrs à la torture.\nLeurs tableaux n'ont pas peu contribué à faire regarder toute la race comme\navide d'une religion sombre et effrayante. Or, rien n'est plus faux, et les\nlittérateurs ont bien mieux interprété le caractère religieux général du\npeuple; Lope en particulier trouve l'Amour divin inséparable d'une\nsensation de joie, de bien-être. La mélancolie, la tristesse, la recherche\ninquiète du bonheur, il en fait l'apanage exclusif des ennemis de la Vérité.\n  Dans l'auto De los Cantares, scène IV, l'Allégresse voit venir l'Envie,\naccompagnée du Rival du Christ pour la conquête de l'âme, et dit :\n\n               Ciel! quelles vilaines figures!\n               On dirait deux figuiers sans feuilles\n               Sur les montagnes du Léthée !\n               — Puisque vous ne m'avez jamais vue,\n               Apprenez que j'appartiens au Christ.\n\n                                 L E RIVAL\n\n                Dis ton nom.\n\n                               L'ALLÉGRESSE\n\n                                         Allégresse\n               Je me nomme.\n"}, {"page_pdf": 308, "texte": "                        LA N E F D U    MARCHAND                      275\n\n\n                                 L E RIVAL\n\n                                           (à l'Envie.)\n                      Depuis le jour\n               Où j'ai revêtu tes couleurs,\n               Envie, je n'ai plus été joyeux.\n\n                                 L'ENVIE\n\n                                        (à l'Allégresse.)\n               Et que fais-tu pour le Pasteur ?\n\n                              L'ALLÉGRESSE\n\n               Je réjouis sa sainte Épouse\n               Qui demeure dans ces montagnes;\n               Là, sur ce sornmet fleuri,\n               Je chante, je danse, je bondis, je saute!\n               Et, pour ses fêtes, des jardins\n               Je prends les fleurs et les rameaux;\n               J'orne ses saintes portes\n               D'iris, de joncs, de menthe sauvage;\n               Et lorsque l'Époux vient,\n               Je sors pour le recevoir\n               En chantant! Et bien que là-bas\n               Des choeurs parfaits le charment,\n               Moi je le divertis parfois!\n\n   Le Lope mystique est particulièrement intéressant. Les sentiments les\nplus secrets de l'âme, ceux qui semblent demander pour s'épancher la\nsolitude recueillie d'un couvent, il en fait de la matière dramatique. Si le\npoùte cède à des inspirations de ce genre, c'est qu'il connaît son public et\nlui sait l'âme assez haute pour les comprendre. Quelle délicatesse de senti-\nments religieux et quelle profondeur admirable de Foi ne suppose pas la\nla scène suivante que nous empruntons au Pastor lobo. Le Pasteur retrouve\nla Brebis après une absence, et lui apporte, en récompense de sa fidélité,\nle Sel, symbole eucharistique par sa couleur et ses propriétés :\n\n                               L E PASTEUR\n                                                            »\n               Pour te voir et pour t'aimer,\n               Des hauteurs de la Vie\n               Je descendis dans le val de la mort.\n"}, {"page_pdf": 309, "texte": "276                   DURENDAL\n\n\n\n      Comment vas-tu? Que s'est-il passé\n      En mon absence?\n\n                   LA BREBIS\n\n      Je ne suis point sortie\n      Sans toi, mon soleil, car sans toi,\n      Il ne peut exister de vie en moi !\n      Je perds conscience de moi sans toi!\n      Tu m'encourages, car tu es l'âme\n      De tous mes mouvements.\n      Quand tu me fais défaut, je suis morte !\n      La moindre de mes pensées\n      Sans toi manque de calme; .\n      Tu es l'auteur de la vie,\n      Je ne puis l'avoir sans toi.\n\n\n                     L E PASTEUR\n\n      Puisque te voilà dans mon bercail,\n      Puisque le fer t'a déjà marqulée,\n      Ame, du chiffre et du blason\n      De mes brebis candides,\n      Je désire de mon Sel blanc\n      Donner la grâce à ton espoir.\n\n                      L A BREBIS\n\n      Cette faveur sera céleste.\n                     L E PASTEUR\n\n      Approche donc, tu le peux bien,\n      Que ta bouche arrive à ma main\n      Pour que tu demeures dans ma grâce.\n\n                      L A BREBIS\n\n      Je ne suis pas, Pasteur souverain,\n      Digne de faveurs si grandes!\n\n                     L E PASTEUR\n\n      Viens, puisque tu es mon épouse.\n"}, {"page_pdf": 310, "texte": "         LA N E F DU     MARCHAND\n                                                             277\n\n                  LA BREBIS\n\n                       (Elle approche et recule aussitôt.)\nAh! mon Dieu! Ah! main si pure!\nComme vous bouleversez mon âme !\nCar la paume en est transpercée !\nEst-ce une plaie? un rubis? une rose?\nCe doit être tout cela ensemble\nQui met sur de la neige céleste\nCes émaux couleur d'aurore !\nPrenez garde, Seigneur! car le Sel\nPourrait s'échapper de cette main;\nPassez-le plutôt dans la droite,\nDans votre autre main, Seigneur !\n\n                 LE   PASTEUR\n\nAinsi je fais, pour mieux te montrer\nEt ma souffrance et mon Amour.\n\n                  LA BREBIS\n\nDonnez-moi maintenant votre Sel.\n                            (Elle recule encore.)\nO douleur! ici de même,\nJe vois une autre plaie, Seigneur!\n\n                 L E PASTEUR\n\nOn me les a faites pour toi !\n\n                  L A BREBIS\n\nJe souffre bien de voir, Pasteur,\nQue l'on vous ait blessé pour moi!\nJe n'oserai pas même baiser\nLes blessures dont je suis cause.\n\n                  L E PASTEUR\n\n Eh bien ! viens les enlever\n De mon cœur, bien qu'en voyant ta fidélité\n Mon amour n'ait pas lieu de douter.\n"}, {"page_pdf": 311, "texte": "  278                            DURENDAL\n\n\n\n                                 L A BREBIS\n\n                Vous me montrez tant de bienveillance\n                Que j'ose toucher votre poitrine.\n                            (Elle approche et recule de nouveau.)\n                Ah ! mon Dieu ! quelle grande plaie !\n\n                                L E PASTEUR\n\n                En mon cœur c'est toi qui l'as faite,\n                Douce Brebis bien-aimée,\n                Avec un poil de ta toison.\n\n                                 L A BREBIS\n\n                Hélas! hélas! la force m'abandonne!\n                Beaux chérubins emportez\n                Mon âme morte d'amour !\n                                         (Elle tombe évanouie.)\n\n                                LE   PASTEUR\n\n                Oui, qu'elle repose sous leurs ailes !\n                — Ange gardien, couvre de fleurs\n                Mon épouse morte d'amour\n                Après avoir vu saigner mon Cœur !\n                Effeuillez des lys très purs\n                Sur sa chasteté et mêlez à leur blancheur\n                Des roses ! Car cette âme est comme un ciel,\n                Et les roses en seront les étoiles !\n\n    Cette scène, avec les moyens les plus simples, produit une émotion que\nla prédication la plus pathétique obtiendrait difficilement ; et il importe de\nremarquer qu'elle n'a pas été écrite pour un auditoire spécial, mais pour la\nmasse du peuple.\n   A chaque fois qu'il en trouve l'occasion Lope, dans ses autos, évoque\nl'idée de l'Eucharistie. Il a mille façons ingénieuses de faire comprendre sa\nnature et ses bienfaits ; mais, par respect, jamais il ne touche à la scène\nhistorique de son institution. La même réserve a été observée par tous les\npoètes eucharistiques de l'Espagne. Parmi les peintres, leurs contemporains,\nil en est peu qui n'aient pris la Dernière Cène comme sujet de tableau;\nmais eux, bien que portés par la fête même, que leurs œuvres solennisaient,\nà s'en inspirer à leur tour, n'ont jamais osé charger des acteurs de repré-\n"}, {"page_pdf": 312, "texte": "                         LA NEF DU MARCHAND                              279\n\n\n\nsenter l'Immolation première. Les allégories, les figures, les emblèmes leur\nont semblé préférables et suffisants pour instruire le peuple et enflammer\nsa Foi. Directement ou indirectement ils arrivent toujours à leurs fins, et\nc'est parfois dans la bouche de l'Adversaire lui-même qu'ils mettent l'éloge\ndu grand miracle de l'Amour divin, comme dans ce passage de Lope :\n\n\n                                   L'ENVIE\n\n                Le Pasteur devra bien s'absenter\n                Quelque jour de son Eglise.\n\n                                   L E RIVAL\n\n                Il lui porte un si grand amour\n                Que, pour mieux exciter mon dépit,\n                Quand viendra le temps de partir\n                Il voudra quand même rester près d'elle.\n\n                                    L'ENVIE\n\n                Quoi ! se pourra-t-il qu'il reste et parte à la fois ?\n\n                                   L E RIVAL\n\n               Oui, il saura rester et partir\n               Et ne jamais quitter son Église ;\n               L'Amour lui en fournira le moyen\n               Sous l'apparence d'un pain blanc.\n\n                                   L'ENVIE\n\n                Choses de Dieu !\n                                   L E RIVAL\n\n                                             Oui, de Dieu seul !\n\n\n   Caldéron domine et résume la troisième période, celle où les pièces eucha-\nristiques atteignent leur plus haut point de développement, ce qui ne veut\npas dire leur perfection. Il n'a malheureusement pas eu de successeur\ncapable de créer définitivement le drame théologique. Ses procédés sont\nbien distincts de ceux de Lope ; il abandonne la voie presque purement\nlyrique de ce dernier. Lope est un sensitif qui s'abandonne ; Caldéron, plus\nintellectuel et toujours maître de lui-même, préfère le développement métho-\ndique de la pensée à l'exubérance, souvent superficielle, du sentiment. Il a\n"}, {"page_pdf": 313, "texte": " 280                                    DURENDAL\n\n\n\nplus de science et aime à le montrer. Pour défendre les intérêts de l'âme il\nne se contente pas de faire entendre les appels de l'Amour divin ; à l'émo-\ntion mystique il substitue le raisonnement. Son intelligence voit surtout\nl'Homo viator, avec ses grandeurs et ses faiblesses, qui chemine par le\nmonde, heureux s'il se soumet à la Loi, malheureux s'il obéit aux impul-\nsions de sa nature, mais toujours maître de sa destinée, par l'usage du libre\narbitre (1). La Sainte Eucharistie lui est toujours présentée, au milieu de\nses tribulations, comme remède à tous les maux et sûr préservatif du péché.\nCaldéron, même dans ses pièces profanes, est un moraliste chrétien qui\nenseigne l'art de vivre avec l'aide de la liberté et de la grâce.\n   Au point de vue littéraire, il atteint mieux que d'autres une certaine unité\nde composition ; ses combinaisons scéniques sont plus compliquées, mais\nson goût est très porté vers les vastes sujets, trop épiques pour tenir dans le\ncadre d'un drame. Une églogue, une simple parabole ne sauraient le satis-\nfaire ; il ne paraît à l'aise que lorsqu'il prend l'homme à son origine et le\nconduit à sa fin dernière. Il est nourri de philosophie morale, il connaît\nl'Écriture, les Pères, et ne recule ni devant des dissertations ni devant des\ncitations, sans oublier jamais de se mettre à la portée de son auditoire.\n   La nature même de son esprit méthodique et scientifique n'est pas sans\navoir nui à l'expression du sentiment et à la délicatesse de la forme.\nM. Thomas Aguila écrit à ce sujet : « Caldéron avait la tête plus drama-\ntique (que Lope), mais le cœur moins sensible. Sa main, plus habile pour\ndessiner le tableau, ne l'était pas autant pour lui donner le coloris suave et\nles touches délicates de son prédécesseur. Ah ! si Caldéron, avec sa dexté-\nrité incomparable pour nouer une action, avait eu l'exquise sensibilité de\nLope ! Caldéron n'a sans doute jamais pleuré, car il arrive rarement à\némouvoir ses lecteurs. > M. Menendez y Pelayo trouve, non sans motif à\nnotre avis, ce jugement excessif; Caldéron a de beaux mouvements lyri-\nques, surtout dans ses autos, ce qui ne doit pas empêcher de reconnaître\nque les drames eucharistiques caldéroniens ont une saveur plus scolastique\nque biblique et que le théologien fait souvent taire le poète.\n  Nous nous dispensons de recourir à des citations pour mieux faire com-\nprendre la manière de Caldéron ; la lecture de la Nef du Marchand en don-\nnera une idée complète.\n  A côté des deux maîtres des autos, il faut citer Joseph Valdivielso,\n\n   (1) A l'époque de Caldéron on discutait beaucoup la question de la connexion entre la\nGrâce et le libre arbitre. Ancien élève des jésuites il se range du côté de Molina et ne manque\njamais une occasion de montrer que l'efficacité de la connexion dépend du libre arbitre. Le\nMajico prodigioso renferme des scènes curieuses h ce point de vue.\n"}, {"page_pdf": 314, "texte": "                        LA NEF DU MARCHAND                             281\n\n\n\nGabriel Tollez, Augustin Moreto et Francisco Bances Caodamo, leurs con-\ntemporains, lesquels, avec des talents divers, ont travaillé pour le théâtre\nsacramentel. De nombreux autos manuscrits conservés à la Bibliothèque\nnationale de Madrid mériteraient aussi un examen attentif; mais cette\nmatière exigerait un chapitre spécial qui appartient plutôt à une histoire\ndéveloppée de la scène allégorique. D'une manière générale on peut\naffirmer que ces disciples et imitateurs n'ont pas, comme poètes, dépassé la\nvaleur de Lope et Calderon et qu'ils n'ont apporté au genre aucun élément\nnouveau digne d'être signalé. Au XVIIIe siècle il n'y a plus que des auteurs\nsecondaires qui continuent la tradition en l'affaiblissant; les allégories de\nhasardeuses deviennent souvent baroques et amènent rapidement la déca-\ndencé.\n\n\n\n    (A suivre.)                                   HECTOR HOORNAERT.\n"}, {"page_pdf": 315, "texte": "                        SOIR DE BISE\n\nCe soir de bise dans l'automne,          Conquis sur les azurs en fêtes,\nCe soir de bise en la forêt              De soleil vaincu qui se tord,\nA dit sa plainte monotone                Et tord les feuilles inquiètes,\nMystérieuse de regret,                   Dans un continuel effort\nSa plainte douloureuse et bonne.         Vers les sommets et vers les faîtes.\n\nO la bise! l'immense archet              Les feuilles sont du soleil mort,\nQui des arbres de toutes sortes,         Et les feuilles chantent la Mort.\nDes grands chênes aux branches fortes\n                                         Chanson plaintive et métallique\nEt des hêtres et des bouleaux\n                                         Sur la route et sur le sentier;\nEt des ormes gris et des aulnes\n                                         Chanson douce, mélancolique,\nFait tomber en sons végétaux,\n                                         Faite d'amour et de pitié\nEn trilles roux de notes jaunes,\n                                         Selon le rite liturgique;\nVoix de cuivres et de métaux\n                                         Miserere psalmodié\nLa musique des feuilles mortes ;\n                                         Parmi l'immense basilique\nDes feuilles mortes qui sont rousses     Au chœur de la sombre forêt;\nComme si du soleil brandi                Miserere, miserere,\nS'était infiltré dans les pousses        Chanson plaintive et métallique\nDes arbres de l'été verdi;               Et glas de mort balbutié.\nDes feuilles mortes, feuilles rousses,\n                                         O Mort douloureuse ! tu cueilles\nQui pour l'hiver et le sommeil\n                                         Sur les pauvres arbres plaintifs,\nOnt endossé les grandes housses,\n                                         Sur les pauvres arbres naïfs\nLes grandes housses de soleil.\n                                         La complainte d'or de leurs feuilles,\nDes feuilles mortes qui sont faites      Par les soirs mornes, négatifs\nDe soleil froid, de soleil mort          De la clarté qui se précise.\n"}, {"page_pdf": 316, "texte": "                              SOIR DE BISE                          283\n\n\nEt ta main promène la bise             Comme des spectres entrevus\nSur les branches des arbres morts,     En longue et maigre théorie\nEt c'est partout dans l'ombre grise,   Pour l'enterrement de la Vie,\nAux mélancoliques accords\nDu glas menu qui s'éternise,           Et l'automne dans le ciel gris,\nLa danse funèbre des corps.            Dans le ciel gris veuf de lumière,\nEt tournent, tournent en cohorte       Sur les nuages rabougris,\nTrès lentement, comme il importe       Tisse à plein métier le suaire\nFeuilles mortes sous les cieux tors.   Le grand suaire de la neige.\n                                       Et dans le funèbre cortège\nLes feuilles sont du soleil mort       Des squelettes des arbres nus\nEt les feuilles chantent la Mort.      En mots très doux, en mots ténus,\n                                       Chants des pleureuses funéraires,\nC'est l'enterrement du soleil          Les feuilles disent des prières.\nParmi les forêts mortuaires,\nC'est le départ vers le sommeil        Les feuilles sont du soleil mort\nDes grandioses ossuaires,              Et les feuilles chantent la Mort.\nEt l'escorte des arbres nus\n\n\n\n                                                    EDOUARD N E D .\n"}, {"page_pdf": 317, "texte": "          M. BRUNETIÈRE\n     AUX MATINÉES LITTÉRAIRES\n\n\n             MONSIEUR Brunetière         dans sa première conférence\n                aux Matinées littéraires nous a parlé du natu-\n                ralisme en F r a n c e .\n                 Les deux entretiens suivants de l'éminent\n               conférencier seront consacrés aux développe-\n               ments de cette école, avec Eliot d'abord, dans\n               la littérature anglaise, avec Tolstoï ensuite,\ndans le roman russe.\n   L e naturalisme est à son déclin. M. Brunetière nous en fit\nl'oraison funèbre. Après tout, l'éloge n'exclut pas la critique,\net cette appréciation sera le résumé de ses études sur l'école\nqui a dominé si longtemps notre siècle littéraire.\n  E n abordant son sujet M. Brunetière annonce qu'il ne parlera\nque de Flaubert. Cet auteur personnifie le naturalisme beau-\ncoup mieux, à son sens, que les Daudet, les Goncourt, les Zola.\n  Ceux-ci manquent d'ampleur. Leurs personnages sont incom-\nplets. Il est à craindre que le temps ne fasse pâlir leurs écrits,\nalors que des œuvres aussi puissantes que Salambo et Madame\nBovary resteront. M. Zola en faisant dévier le naturalisme l'a\ndiscrédité.\n   L a pléiade qui, vers 1850, déclara la guerre aux romantiques,\nFlaubert, Renan, Dumas fils, Leconte de Lisle, voulait la\nvérité telle qu'elle s'offre à nous et non présentée à travers le\nprisme lumineux mais irréel de l'imagination d'un H u g o ou\nd'un D u m a s .\n"}, {"page_pdf": 318, "texte": "            M. BRUNETIÈRE AUX MATINÉES LITTÉRAIRES                 285\n\n\n\n   L'orateur nous a dit, une fois de plus, qu'en s'attachant à la\nnature elle-même, en prenant chez les hommes et les choses\nqui défilent journellement sous ses yeux les traits caractéris-\ntiques, F l a u b e r t réussit à former des types qui resteront. 11\nréagit ainsi contre l'idée qui avait dominé toutes les écoles d'art\ndepuis Raphaël jusqu'à H u g o : Il faut se servir de la nature pour\nréaliser « une certaine idée intérieure de beauté » ou « pour\nagir sur les idées ».\n   En histoire également une étude approfondie, méticuleuse\nmême, conduit l'auteur à reconstituer les hommes et les faits\nantiques tels qu'ils ont existé. S'inspirant de cette idée d'un\nauteur contemporain que l'humanité est composée des vivants\net de tous les morts, F l a u b e r t s'attache dans Salambo à créer\nà l'aide de tous les morts des types d'âges passés : un suffète,\nune prêtresse, des mercenaires... Ici encore il satisfait les\ntendances positives d'une génération fatiguée des aventures\nromanesques et invraisemblables d'un Monte-Cristo ou d'un\nd'Atteignait.\n  De l'avis de M. Brunetière ces deux romans seront les titres\ninoubliables du naturalisme à jamais fixé dans l'histoire.\n   M. Brunetière a de nouveau mis en relief l'unité remarquable\ndes œuvres de F l a u b e r t , dont il avait si bien exposé déjà en\ndiverses études la facture d'une seule t r a m e , où toutes les par-\nties concourent à l'effet général.\n   Mais F l a u b e r t et Balzac sont morts et le conférencier revient\nmalgré lui tristement à l'auteur de Pot-Bouille, qui a fatigué ses\ncontemporains en leur montrant où mènent les théories natura-\nlistes poussées à l'extrême.\n   Les œuvres de F l a u b e r t ont un grand défaut, le défaut de\nleur auteur, l'exclusivisme.\n   Le m a n q u e de sympathie humanitaire, de sentiments de\npitié chez ses personnages, provient du mépris de Flaubert\npour ses semblables, pour le vulgaire. C'est lui qui, par tem-\npérament, a engendré cette lignée d'écrivains que l'orgueil isole\n"}, {"page_pdf": 319, "texte": " 286                         DURENDAL\n\n\n\nde leurs semblables. Réfugiés dans une sphère supérieure ces\nintellectuels régnent sur une foule à laquelle ils n'accordent que\ndes sentiments communs.\n   M. Brunetière conclut que si F l a u b e r t a mal orienté le natu-\nralisme, ses romans, du moins, resteront l'image parfaite du\ngenre.\n\n   L'éminent conférencier nous permettra de conclure. U n e\nrévolte de l'esprit public a montré à ces maîtres que leurs théo-\nries, peu différentes de celles de Nietzsche, mènent à la Cour\nd'assises.\n   Heureusement à côté d'eux, chez eux-mêmes, une réaction\ns'est produite qui tend à rendre à l'art une certaine beauté\nmorale comme idéal.\n   N'est-ce point le but de l'école préraphaélite, de certains sym-\nbolistes, d'un roman tel que les Vierges aux Rochers? Certaines\ntentatives artistiques ne révèlent-elles pas des aspirations idéa-\nlistes voire même chrétiennes, un retour aux idées des hommes\nd'art qui ont ennobli et fait aimer l'humanité.\n   Enfin quand M. Brunetière rend hommage à la religion\nchrétienne, n'est-ce point le critique et l'artiste qui, en lui, pro-\nclament la vertu idéalisante et profondément esthétique de la\nreligion.\n   M. Picard voudrait voir l'art sous une forme plus sociale.\n   L'expérience n'a-t-elle pas prouvé que la forme chrétienne\nétait la meilleure au point de vue social, celle qui a toujours\nexercé sur les masses une influence autre qu'un réalisme dégra-\ndant !\n                                   C te   CHARLES DE G R U N N E .\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": "FRESQUE DE L'ABBAYEDUMONT-CASSIN                  (ITALIE)\n\n (Ecole d'art chrétien des Moines-Bénédictins de Beuron.)\n"}, {"page_pdf": 321, "texte": ""}, {"page_pdf": 322, "texte": "                 CAUSERIE MUSICALE\n\n\n\nParallélisme entre l'Evolution littéraire et l'Évolution musicale. — Quelques\n  Impressions sur Brahms. — Le Second et le Troisième Concert au Conservatoire\n  de Bruxelles. — Les Représentations de Mme Brêma au Théâtre de la Monnaie.\n\n\n\n\n      LA belle manifestation du Conservatoire de Bruxelles en l'honneur\n        de Brahms ayant fixé l'attention sur le maître de Hambourg, je\nvoudrais aujourd'hui vous confier quelques impressions au sujet de cette\nphysionomie si hautement intéressante dans l'évolution de l'art moderne.\nErnest Closson, un des plus instruits et des plus intelligents de nos jeunes\ncritiques, me disait il y a quelque temps : Il y aurait un parallèle bien\ncurieux à faire entre Brahms et Leconte de Lisle. Il se peut que je l'entre-\nprenne un jour. Souhaitons-le de tout notre cœur. Un tel travail nous\nouvrirait, j'en suis certain, des aperçus aussi neufs que pleins d'intérêt.\nDisons-le dès l'abord, ces rapprochements ainsi établis entre la musique et\nla poésie sont souvent très utiles et éclairent parfois bien des points restés\nobscurs. Ne sont-elles pas, en effet, l'une et l'autre comme un reflet de l'âme\ndes peuples et, à ce titre, ne doivent-elles pas être solidaires et suivre un\ndéveloppement parallèle? Posons donc quelques jalons.\n   La poésie au XVIIIe siècle, c'est l'art de faire des vers, en d'autres termes\nd'observer les règles du rythme et de trouver des rimes qui ne soient pas en\ntrop formel désaccord avec la raison. D'après cette façon d'envisager les\nchoses, l'abbé Delille et Lefranc de Pompignan seraient des poètes distin-\ngués, Chateaubriand, Lamennais et Lacordaire n'auraient jamais écrit que\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": " 288                             DURENDAL\n\n\n\nde la vile prose. Cette manière de voir, qui nous plonge dans le plus profond\nétonnement, était, remarquez-le, unanimement répandue au siècle dernier et\nmême au commencement du nôtre. Pareillement, et en faisant naturellement\nune exception pour le gigantesque Bach, un de ces génies immenses qui,\ncomme Homère et Dante, loin de dépendre de leur époque, préparent au\ncontraire celles qui suivront, la musique, au XVIIIe siècle, est avant tout l'art\nde caresser l'oreille, de produire la mélodie. Hasndel, Haydn, Mozart en\nfont foi. C'est ce qui donne à toute cette musique, exquise d'ailleurs en son\nobjectivité, ce caractère d'uniformité invariable qui fait que, dès la pre-\nmière mesure entendue, on s'écrie aussitôt : Voilà du Hœndel, voilà du\nHaydn, voilà du Mozart.\n   Mais un travail lent et sourd s'est opéré peu à peu dans la conscience de\nl'humanité. Les communications plus nombreuses et plus faciles entre les\ndivers peuples ont amené de précieux et féconds échanges d'idées. Les formes\nd'art particulièrement chères aux différentes nations se sont éclairées et com-\nplétées l'une l'autre. Les classes se sont rapprochées. L'homme a appris à\nmieux connaître son semblable. Il a eu l'intuition de la souffrance. En outre,\npour des causes que je me réserve d'expliquerplus longuement lorsque je par-\nlerai de Beethoven, le sentiment de la nature, si longtemps assoupi, faussé ou\naltéré, s'est réveillé soudain à la voix inspirée des Bernardin, des Goethe,\ndes Macpherson. C'est d'autre part le moment où les Encyclopédistes pré-\ntendent ébranler en ses fondements l'édifice des antiques croyances, admira-\nblement secondés dans leur travail imbécile de désagrégation par le dieu\n Voltaire, dont la plume d'or favorise la diffusion aux quatre points de\nl'Europe du sensualisme positiviste de Locke. Et voici que la société\nmoderne apprend à connaître la fièvre dévorante du doute, scrutant avec\npassion le mystère de la vie et ne parvenant point à en soulever l'impéné-\ntrable voile, cherchant anxieusement la lumière et sentant avec désespoir\nla nuit se faire toujours plus épaisse autour d'elle. Cette douleur infinie\nva trouver son écho dans des accents inspirés et inoubliables, dans les\nCinquième et Neuvième Symphonies.\n   Par suite de toutes ces circonstances réunies, on soupire vaguement après\nun art nouveau, plus personnel, plus vivant, plus subjectif, répondant plus\nintimement aux besoins et aux aspirations de l'époque. Beethoven paraît.\nAinsi leXIXesiècle se présente à nos yeux, comme un des plus grands, sinon\nle plus grand de l'Histoire, période de transition vers une époque dont nous\nne soupçonnons ni les formes sociales ni les formes d'art, porte immense\nreliant le Passé à l'Avenir, et dont les montants sont soutenus par deux\ngéants, Beethoven, d'un côté, Wagner, de l'autre. Pendant plus de soixante\"\n"}, {"page_pdf": 324, "texte": "                           CAUSERIE MUSICALE                              289\n\n\n\ndix ans la musique n'aura désormais plus qu'un seul but : reproduire le\ngrand drame qui a l'âme humaine pour théâtre. Je reviendrai sur ce sujet\nquand je parlerai spécialement de Beethoven, montrant le parallélisme\névident de la musique et de la littérature dans les cinquante premières\nannées de notre siècle, la forme de musique dite italienne n'ayant pas plus\nd'importance à nos yeux que ces oeuvres littéraires bâtardes, au succès\néphémère, telles que les romans de Dumas, de Féval ou de Soulié qui, après\navoir passionné les contemporains, sont maintenant reléguées, ensevelies\ndans le plus profond oubli.\n   Le romantisme a longtemps triomphé, puis le calme s'est fait peu à peu\ndans les esprits. L'homme a appris à voir les choses plus froidement, je\ndirai plus sainement. La plume de Gautier, soucieuse du détail pittoresque,\ns'est transformée pour ainsi dire en pinceau. Puis ont paru les Parnassiens,\nFlaubert, Taine, Leconte de Lisle ont été sans nul doute des peintres et\nnon des chantres de la douleur humaine, mais des peintres, à mon sens,\nencore plus amoureux de la ligne que de la couleur. Serait-ce un paradoxe\nque de rattacher le calme revenu dans ces cerveaux sceptiques à je ne sais\nquelle poussée impérieuse d'un nouvel esprit public, d'un retour au spiri-\ntualisme se dessinant au commencement de la seconde moitié du siècle, se\ndéveloppant progressivement jusqu'à nos jours et dont, comme inconsciem-\nment, ils auraient participé et subi l'apaisante influence?\n   En musique, je pense reconnaître dans Brahms le type le plus complet de\ncette forme d'art olympienne et objective. Devant cette nature éprise de\nl'éternelle Beauté, mais où l'ouragan des passions n'a point soulevé d'orage,\non est naturellement porté à dire : ses œuvres sont incolores, manquent de\npersonnalité Mais ce point de vue est faux et étroit. Pour aimer Rubens et\nVéronèse, devons-nous renier Raphaël ou Corrège? Si nous adorons les\ndeux plus grands coloristes qui aient jamais existé, Beethoven et Wagner,\nil y a, il doit y avoir place en notre admiration pour Brahms, ce puissant\nmaître de la ligne. Si, en l'entendant, notre cœur n'est pas toujours remué,\nl'émotion purement esthétique que nous ressentons n'en est pas moins déli-\ncieuse à goûter, analogue à l'impression que nous éprouvons devant la Vic-\ntoire de Samothrace, YHercule de Farnèse, à la lecture d'une description de\nGauthier ou de Flaubert, ou bien lorsque notre âme enivrée plonge dans les\nprofondeurs nirvahniennes du « Baghavat », dans les splendeurs d'empyrée\ndont rayonnent les peintures tropicales de Leconte de Lisle. Sous ce point\nde vue, Brahms me semble se rattacher à Bach plus qu'à Beethoven, le\ngénial, l'incomparable désordonné.\n  Je ne puis résister au désir de transcrire ici quelques lignes extraites de la\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": " 290                                     DÜRENDAL\n\n\n\nremarquable étude de La Mara sur le maître de Hambourg, étude malheu-\nreusement non traduite en français (1) :\n   « Brahms nous parle un langage souvent énigmatique et austère, très\néloigné de cette grâce, de cette franche cordialité qui s'emparent facilement\nde notre sympathie. Il y a fréquemment en lui quelque chose d'ondoyant et\nd'indécis. Ses thèmes fuient volontiers la forme plastique, les couleurs trop\ncrues, renferment des germes précieux que le maître hésite à développer\njusqu'à leur complet épanouissement. Une certaine difficulté de compréhen-\nsion est inhérente à sa conception poétique et musicale, défiant une première\naudition, qui semble suffire à tant de nos critiques pour juger une œuvre\nd'art. Ici, ce n'est pas l'oreille, c'est l'âme qui doit écouter, tant cette\nmusique a un caractère intellectuel. .. Les harmonies qu'on retrouve dans\nles derniers Quatuors de Beethoven lui sont également chères... Son visage,\nrarement éclairé par le sourire, reflète plutôt la gravité d'un philosophe.\nLorsqu'il s'abandonne à sa verve, la liberté et la facilité lui réussissent rare-\nment. Même lorsque, affranchi de son souci d'art laborieux, comme dans ses\nDanses Hongroises, il semble vouloir badiner, en dépit des rythmes joyeux,\non aperçoit de temps à autre sur son front la ride du penseur, obscurcissant\nle regard d'une ombre de mélancolie. »\n\n   L'événement musical de février a été le concert Brahms. Quelle recon-\nnaissance émue, profonde, ne devons-nous pas en témoigner à notre\nGevaert, le maître si justement admiré et vénéré par l'élite des artistes\net des penseurs de notre pays! Je n'ai pas à développer ce sujet, notre dis-\ntingué collaborateur Goffin l'ayant fait dans la livraison de janvier en des\ntermes si éloquents qu'il serait difficile d'y rien ajouter. M. Gevaert a tenu\nà nous faire connaître l'œuvre de Brahms sous ses multiples aspects : sym-\nphonies, lieder, œuvres instrumentales.\n   La Symphonie en fa, d'une radieuse pureté de lignes, a été le joyau le plus\nprécieux de l'écrin que M. Gevaert a ouvert devant nous. Quelques beaux\nlieder ont été ensuite rendus par Mlle Làutman, dont l'expressive physionomie\nétoilée de deux grands yeux rêveurs, a d'emblée conquis l'assistance. Elle a\ndit d'une façon tragique, avec de la pureté et de la gravité tout à la fois, les\ndeux lieder si poignants : Der Tod, das ist die kühle Nacht et Immer leiser wird\nmein Schhimmer. La gracieuse interprète, qui a une voix charmante, devrait\npourtant se décider à mettre plus d'élan et de flamme dans les poèmes qui\ncomportent la passion. Sans doute Brahms est un olympien, mais, ne\n\n\n  (    Musikalische   Studienköpfe,   von LA MARA (Dritter Band) Leipzig.\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "                            CAUSERIE MUSICALE                              291\n\n\nl'oublions pas, un grand nombre de ses lieder respirent le plus profond\nenthousiasme, sont empreints et tout vibrants du souffle schumannien le plus\npur. Les pièces de piano étaient confiées à M. de Greef qui nous a d'abord fait\nconnaître les Rhapsodies, d'une fine ciselure, à l'allure quelque peu hautaine,\nse résolvant ensuite en grâce émue, puis la Berceuse, où le distingué pianiste\nnous a fait savourer des sonorités d'un moelleux plein de charme. Quant au\nConcerto, l'œuvre la plus difficile, je crois, qui ait été écrite pour le violon,\nnous en avons surtout goûté la première et la seconde partie. César\nThomson, le triomphateur de la journée, s'est révélé comme toujours un\nvéritable poète. Sous les doigts inspirés du Joachim belge, le violon devient\nun être vivant : il vibre, il souffre, il palpite, il pleure. Il exprime tour à\ntour les rêves de l'amour, les tempêtes de la passion et les extases du\nciel. Salut, grand artiste.\n   Réitérons à M. Gevaert l'expression de toute notre gratitude pour la nou-\nvelle audition qu'il nous a donnée de Rheingold, ce prologue si impression-\nnant de l'épopée wagnérienne qu'on ne se lasse pas d'entendre. Chaque fois\nqu'on le réentend, on découvre de nouvelles beautés. C'est là, comme on\nsait, la pierre de touche des œuvres vouées à l'immortalité.\n   Je l'ai déjà dit, Durendal ayant avant tout le caractère d'une revue pure-\nment esthétique, je n'ai à m'occuper de l'interprétation des œuvres que\nd'une façon absolument accidentelle et subsidiaire. Toutefois, quand l'inter-\nprétation devient une seconde création, il est de mon devoir de la signaler à\nl'admiration de tous ceux qui s'intéressent à l'art. C'est à ce titre que je\nmentionne ici les superbes représentations d'Orphée données par Mme Marie\nBréma au Théâtre de la Monnaie. Ce que la noble artiste met d'intelligence,\nde grandeur, de poésie, dans ce rôle, un des plus beaux du répertoire\nlyrique, je ne saurais l'exprimer. Il faut aller la voir. Laissons la critique\nenfantine d'un de nos quotidiens à grand tirage se révolter devant les pré-\ntendues exagérations de Mme Bréma et lui reprocher, à faux, du reste, de\nmépriser la tradition. C'est toujours l'accusation banale et ressassée qu'on\njette à la tête des grands artistes, des créateurs. Orphée est un personnage\ndes temps héroïques, confinant à la légende et, bien qu'il souffre comme un\nhomme, il a tout le prestige, toute la puissance d'un dieu. Eh bien! cette\npuissance, cette ampleur, cette envolée que réclame le rôle, seule, Mme Bréma\na su les lui communiquer. Nous sommes tellement accoutumés à entendre\ndéfigurer les grandes œuvres que nous avons peine à goûter l'interprète\nintelligent et inspiré qui, après s'en être assimilé l'esprit, s'attache à nous\nles révéler sous leur véritable jour. Si nous avions toujours l'habitude de\nnous contempler dans l'un de ces miroirs qui déforment, et qu'on nous pré-\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": " 292                            DURENDAL\n\n\n\nsentât enfin une glace reproduisant fidèlement nos traits, nous nous obstine-\nrions à ne voir dans cette image sincère qu'une caricature de nous-mêmes.\nAucune comparaison ne rendra mieux mon idée. Je ferai certainement plaisir\naux lecteurs de cette revue, dont ce n'est pas la coutume d'établir un divorec\nentre l'art et la morale, si j'ajoute en terminant que Mme Marie Bréma, mère\nmodèle adorée de sa fille, est en même temps une femme d'une rare culture\net d'une exquise distinction.\n\n\n\n                                              GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 328, "texte": "                       SONNET\n\n\n  Je sais qu'il faut t'aimer, ô vierge tendre et pure,\n  Avec un front si calme et tant de paix aux yeux\n  Que l'Amour monte à toi comme il irait aux cieux.\n  Un regard même est dangereux, pour peu qu'il dure !\n\n  Je sais qu'il est des mots d'une très douce allure,\n  Enfiévrés et brûlants, bien qu'ils semblent pieux,\n  Que c'est en se taisant qu'on se parle le mieux,\n  Et qu'une main pressée est toute une aventure !\n\n  Pourtant la volupté nous est permise encor\n  Qui change notre amour en un instrument d'or\n  Et fait qu'à te chérir tout mon cœur s'irradie.\n\n  C'est toi, cher baiser doux, baiser pris à regret !...\n  Sur nos lèvres tu fus le premier coup d'archet\n  Qui fit chanter en nous l'exquise mélodie !\n\n\nJuin 1897.                              GEORGES B R I G O D E .\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": "   LE SALON DE « LA LIBRE-ESTHÉTIQUE »\n\n\n\n              L'ARRANGEMENTest     notre seule main-mise sur les\n                choses, nous ne les possédons qu'ainsi. Ce qui\n                rend si atroce les éparpillements d'après la mort,\n                c'est la rupture de l'ordre que la vie d'un h o m m e\n                avait mis dans les objets de sa dépendance. Cet\n                ordre était comme l'âme m ê m e du défunt et\n                peut-être la dissolution de sa substance n'efface-\nt-elle pas mieux sa vie que la rupture du lien en lequel il\nposséda. Aussi quand une âme artiste découvre, possède, groupe,\narrange, tout cela devient un peu d'elle-même, une œuvre d'art\ncomme l'arrangement des mots en une phrase ou des lignes, des\ncouleurs dans un tableau. Il y a des arrangements comme des\nœuvres de maîtrise. Ceux-là groupent les objets de telle sorte\nque leur rapprochement dégage en chacun d'eux des qualités\ninaperçues, des valeurs nouvelles d'expression. A « L a Libre-\nEsthétique M, le salon lui-même, cette synthèse, constitue tou-\njours le grand attrait; le premier artiste qu'il y faut admirer en\nest toujours l'organisateur.\n   D'abord deux expositions antithétiques : celle de Frédéric\net celle de Van Rysselberghe nous donnant un retour offensif\net très sérieux du pointillisme. L e polyptique de Frédéric\nreprésente la nature et les saisons qui célèbrent son rôle\nannuel. L a somptuosité de la vie émane également de chacun\ndes cinq panneaux dont les personnages allégoriques semblent\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "             LE SALON DE « LA LIBRE-ESTHÉTIQUE »                295\n\n\nécrasés sous les fleurs, les fruits, les joyaux des baies; où four-\nmillent également les étoiles de la prairie et les sphères du\nciel. L a facture toujours comme ciselée, le coloris moins acide\nqu'à l'ordinaire, l'unité résultant de l'accumulation du détail\nconstituent une œuvre fortement personnelle et qui commande\nle respect. Si F r é d é r i c est un peu un gothique moderne ou\nplutôt moderniste, Van Rysselberghe est absolument dominé\npar les théories scientifiques de la couleur. Malgré les craintes\nprovoquées par les œuvres maladroites de naguère, celles-ci\npeuvent donner des résultats merveilleux à condition d'être\nsubordonnées à la vision personnelle de l'artiste (comme pour\nles toiles radieuses de Claus). L e grand Paysage de Provence\nanimé d'une vision presque mythologique, ne souffre guère du\npointillisme le plus rigoureux. Des portraits absolument\nr e m a r q u a b l e s , des études académiques, complètent un envoi\nd'une h a u t e importance.\n  L e s quatre portraits de Robert Picard sont dominés par celui\nd'une jeune fille ou s'adapte surtout le procédé si spécial, une\nrecherche parallèle de la somptuosité aussi bien dans la cou-\nleur exquisement veloutée que dans le dessin ondulant et dans\nla composition touffue.     U n e grande toile de Baertsœn met\nl'atmosphère nacrée des Flandres autour des maisonnettes\nbleuies de chaux sur lesquelles tombent la cendre du crépus-\ncule et les paillettes d'or des premiers feux. H e y m a n s semble\nse reposer après ses grands succès de naguère. Notons une\nneige pulvérulente. Mertens a toujours ses beaux rouges parfois\naccordés à des indigos de même valeur. Morren a trop le souci\ndu « morceau » et ses fleurs sont salies. P l u s vibrant, de\nU r a n g a est pittoresque dans ses Impressions d'Espagne.     Ver-\nhaeren reste inimitable en un Intérieur      d'église. Ce n'est pas\naux lecteurs de Durendal qu'il faut louer Gisbert Combaz, très\nen progrès. Ensor mieux que jamais accumule les ingéniosités\nfantastiques.\n  Ayant commencé discourtoisement par les œuvres belges,\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": " 296                        DURENDAL\n\n\n\noccupons-nous sans plus tarder de l'envoi allemand, dont là\nnouveauté est un des attraits du Salon actuel.\n  Selon le programme d'égalité devant l'art, nous examinerons\nen même temps les œuvres décoratives et celles dites d'art pur.\n   Peu de toiles pourraient l'emporter comme style, dessin et\ncouleur sur les admirables tapisseries brodées et peintes de\nRentsch, de Dresde. L e paon, avec des lis nacrés, les coque-\nlicots d'Orient, les iris jaunes semblent de la lumière et de la\nvie imbibant l'étofife. P l u s hiératiques, les tapisseries de\nEckmann, Le Soir, une frange de flots sous des éploiements\nde voiles, puis la descente d'un ruisseau bleu a m e n a n t des\ncygnes, sont évidemment du grand art, non atteint par les\nCorvi Noctis de Leistikow, un peu banals.\n   Curt H e r m a n n semble vouer ses tableaux à l'apothéose des\nrouges; les carmins, les vermillons y brûlent parés de fines\ngemmes nacrées ou vertes. Oserons-nous dire que la ligne aussi\nest rouge, étirée, rosacée, toujours flamboyante, jamais dans les\nrepos briseurs d'angles ? Les portraits de M lle Dora Hitz, de\nBerlin également, font penser à Carrière ; ils ont cette grâce\n« floue » plus éclairée et... moins magistrale. Arthur Illies a\ndes paysages aussi énergiques de dessins que de tons, un arc-\nen-ciel éblouissant, un aigle couvert de rubis et de topazes par\nle rayon au-dessus d'abîmes sombres. Les porcelaines de\nDanemark sont du Sèvres artiste, pleines de la grâce ingénue\ndes bêtes et des plantes.\n   Il est probable que la perle du salon se trouve chez ces Amé-\nricains dont le tempérament anglo-saxon affiné par une influence\nparisienne excelle aux délicats féminismes. Rien de plus déli-\ncieux que le portrait d'une jeune fille en vert, par John Alexander.\nDes gris-bruns exquis, précisés par le ton des cheveux, suppor-\ntent la clarté douce du visage dont les tons roses-pâles chantent\navec le vert léger, profond et nombreux de la robe. L a main\nsurtout d'une rare simplification de ton et de ligne y semble\nune pâle fleur rose. De tout ce portrait émane vraiment l'âme\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "            LE SALON DE « LA LIBRE-ESTHÉTIQUE »                   297\n\n\n\nverte, le charme frais, endormeur et subtil du printemps et de\nl'eau. Des qualités analogues, avec une gamme de tons un peu\nplus brune et moins de grâce dans le dessin, caractérisent\nHumphreys-Johnston. Les paysages quelconques de Childe-\nH a s s a m n'approchent pas comme intérêt des verreries de\nTiffany où se retrouvent le charme d'onde, les moires mordo-\nrées, les longues courbes enveloppantes.\n   L a précédente exposition des aquarellistes nous a fait con-\nnaître ces tons d'étoffes pâlies dont Ch. Bartlett fleurit le pitto-\nresque de ses lignes. Hazledine, dans ses ponts de Bruges,\ntraités presque en pointillé, trouve à la cité morte, dit-on,\nalors qu'elle est seulement en un rêve de fleurs, une âme claire\nque nous y avons aimée nous-mêmes. J u n g m a n n a été pris par le\ncharme analogue, mais plus gris, des âmes recluses à Volendam,\nl'immobile.\n   Les peintres hollandais font généralement deviner de fan-\ntastiques lueurs de métaux ou de bêtes sous leur calme d'eau\nqui dort. Deysselhof a mis dans ses anémones de mer l'inquié-\ntude du laid si chère au Japon. Celui-ci aimerait aussi les\nbeaux oiseaux hiératiques de Van Hoytema.\n  T o u t e la grâce française se retrouve dans les beaux petits\nbronzes, toujours vivants et fins, d'Alex. Charpentier. Maurice\nDenis, cherchant le contour rond, fatigue un peu de parti pris.\nBien plus vivants sont les bateaux immobiles de F r o m u t h , qui\nsemblent implorer de toute leur mâture, leurs cordages pathéti-\nques ainsi que des bras tendus. L e portrait (dessin) de Camille\nMauclair, par L e Sidaner, est bien plus coloré que les toiles de\nSimon. T h a u l o w a subitement terni de brun le miroir griffé de\nses eaux réfléchissantes.\n   E n sculpture, C. Meunier reste admirable, et Georges Minne\nsait être simplement ému dans le petit groupe en plâtre des\ntrois saintes.\n                                                  E D M . JOLY.\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "       TABLEAU D'ÉGLISE\n\n\nIl se glisse on ne sait quel souffle de grandeur\nEntre les vieux arceaux et les nervures basses;\nAu pied des chapiteaux des ombres, comme lasses,\nÉtalent leurs contours en souveraine ampleur.\n\nLes cierges allumés sous l'ogive du chœur\nFont briller ardemment l'or ciselé des châsses.\nEt des vapeurs d'encens flottant près des rosaces\nEmbaument tout le temple imprégné de ferveur.\n\nDevant le maître-autel les foules prosternées\nSous les bras élevés du prêtre bénissant\nPrient pour le repos des âmes condamnées.\n\nEt du jubé parfois retentit puissamment\nAvec le son de l'orgue un cantique de gloire\nQue la voûte répète en hymne expiatoire...\n\n                           EDOUARD VAN         BRUYSSEL.\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "     La Passion selon saint Mathieu\n                           P A R JEAN-SÉBASTIEN               BACH\n\n                                              f Suite)\n\n\n\n\n                   A CÔTÉ de cet aperçu historique vient se placer une question\n                   d'ordre esthétique.\n                      La philosophie de l'art n'est pas très riche en\n                   axiomes (1), il en existe toutefois un qui n'a jamais été\n                   démenti et sans lequel la notion supérieure d'une oeuvre\n                   d'art serait impossible. Cet axiome peut se définir ainsi :\n                     Une création artistique ne saurait mériter le nom de\n                   chef-d'œuvre, c'est-à-dire d'oeuvre assez puissante pour\ntraverser les temps sans rien perdre de sa valeur intrinsèque, que si à l'idée\nbelle, grande, profonde, sublime, qui en constitue le fond, s'ajoute une\nforme digne de l'idée géniale qu'elle enrobe et si l'artiste parvient à embellir\nencore cette forme en la revêtant d'ornements splendides.\n   Un exemple : Une Symphonie de Beethoven n'est qu'une Sonate orches-\ntrée. Mais i° cette œuvre possède une idée fondamentale; 2° cette idée est\nenchâssée dans une forme qui est le résultat des rapports des parties consti-\ntuantes de l'œuvre. Cette forme et cette idée suffisent déjà. Elles sont belles\nen elles-mêmes. Mais combien cette beauté n'est-elle pas rehaussée 3° par\nle revêtement sonore et chatoyant des timbres orchestraux!\n\n  (1) L'esthétique, en tant que science, est niée par des esprits que l'on ne pourrait guère\ntaxer d'obtus et qui, en outre, ont fait de la culture d'un art le but de leur vie. A ceux-là\nnous opposerons le raisonnement suivant : Tout ensemble de connaissances ayant des\nrapports entre elles donne lieu à des lois. Supposons que l'esthétique n'existe pas comme\nscience spéciale. On ne peut nier l'existence des esthétiques des races et des esthétiques indivi-\nduelles. Découvrir entre ces genres d'esthétiques des analogies, en déduire des concepts\ngénéraux est une opération naturelle à l'intelligence humaine. Ces concepts réunis en groupes\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": "  300                                     DURENDAL\n\n\n\n   En outre, le style d'une œuvre artistique n'est pas simple comme il pour-\nrait le paraître de prime abord. C'est un mélange très intime de deux styles.\n   Au style de l'auteur s'ajoute celui de son époque. La race, le pays,\nl'époque s'affirment dans une création pareille. C'est ce que Gœthe a voulu\nexprimer en disant qu'une œuvre d'art : « C'est une idée générale exprimée\ndans une forme particulière. »\n   Vouloir se passer d'une des particularités qui constituent, musicalement\nparlant, la composition d'un maître ancien, reviendrait à vouloir se priver\nde la jouissance complète de cette composition. Et de même qu'aucun\npeintre moderne ne s'aviserait de corriger la moindre chose à la raideur des\nfigures d'un tableau de l'école gothique, pas plus qu'à remédier aux anachro-\nnismes de leurs costumes bibliques, de même il serait absurde de toucher\nen quoi que ce soit au revêtement sonore, c'est-à-dire à l'orchestration, de\nl'œuvre grandiose d'un Bach ou d'un Haendel. La naïveté, la raideur même\nde leurs procédés, en matière instrumentale, ajoutent un charme de plus à\nces vastes compositions et leur donnent ce caractère vraiment monumental\nqui a fait l'admiration de la postérité.\n   Nous le répétons, il n'y a pas de chef-d'œuvre, en quelque lieu, en\nquelque phase historique qu'il ait été conçu, qui ne réunisse les trois\néléments dont nous parlions plus haut : Idée, Forme, Ornementation.\n   En ce qui concerne l'orchestration des deux grands émules de musique\nreligieuse, M. Gevaert, dans son remarquable Cours méthodique d'Orchestra-\ntion, s'exprime ainsi (1) :\n   « La haute valeur de l'art des Bach et des Haendel ne réside pas dans\n» cette classe d'oeuvres (2). C'est dans les grandes compositions chorales et\n» religieuses accompagnées d'orchestre que leur génie créateur s'est déployé\n» dans toute sa puissance, dans son inépuisable fécondité. Ici la naïveté des\n» combinaisons instrumentales, la rudesse des sonorités, les grands partis\n» pris de couleurs et d'intensité sont des qualités esthétiques et non des\n\net ces groupes reliés entre eux par la découverte de nouveaux rapports engendrent des\nsynthèses, voire des hypothèses, dont le groupement final constitue une science générale ou\nphilosophique. Ce mécanisme intellectuel s'exerce sur tout genre de connaissances. En exclure\nle groupe des connaissances esthétiques serait chose absurde, ce serait vouloir poser des\nlimites arbitraires à l'essor de l'investigation scientifique.\n    L'idéal du Beau d'un Cafre n'est pas celui d'un Européen. Mais tous les deux ont un idéal.\nIl est dans la nature de l'homme, à quelque degré de l'échelle de culture qu'il soit placé, de\nchercher l'immuable, l'absolu et de l'abstraire de l'infinie variété, de la contingence fuyante de\nla réalité. L'art hellénique et l'art chrétien, tous les arts d'ailleurs, sont les produits de cette\nfaculté d'abstraction de l'intelligence humaine.\n   (1) Pages 319-320.\n   (2) Concertos et Suites.\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "                    LA PASSION SELON SAINT MATHIEU                       301\n\n\n\n» insuffisances de métier. La variété la plus merveilleuse ne s'y obtient-elle\n» pas par la simple opposition des deux grandes collectivités actives : le\n  chœur et l'orchestre, et la plus grandiose unité par l'intervention conci-\n» liatrice de l'orgue? C'est là le summum de l'ar.t ancien, et sur ce terrain\n» la gloire des deux vieux maîtres n'a rien à redouter des évolutions futures\n» du goût musical. »\n   Tel est l'avis de celui que l'on considère aujourd'hui, à juste titre, comme\nla première autorité musicologique de ce temps.\n   Chose bizarre, dans la patrie de Hœndel et de Bach les avis sont par-\ntagés sur une question' qui devrait, semble-t-il, exclure toute contradiction.\n   Otto Jahn (1), par exemple, affirme judicieusement que « l'intensité de la\n> culture philologique et historique de notre époque exige que la jouissance\n > d'une œuvre d'art soit basée sur l'appréciation et l'étude historiques et\n » que, par conséquent, cette œuvre doit être rendue telle qu'elle a été créée\n » par l'artiste. Bien que cette nécessité repose sur un principe juste\n» il est néanmoins vrai que l'exécution de certaines compositions musi-\n» cales nécessite maintes restrictions pratiques. Il est douteux d'ailleurs\n   que le gros public, qui doit se plier aux exigences de la minorité cul-\n   tivée, soit susceptible de cette sorte de jouissance » (archéologique, cela\nva sans dire); < en tout cas, il serait à souhaiter que les savants n'aient pas\n » trop voix au chapitre. >\n   Par cette finale, Otto Jahn gâte tout et laisse la porte ouverte à l'arbi-\ntraire. D'ailleurs son jugement, ainsi présenté, est contradictoire.. D'un côté\nil reconnaît qu'une exigence est juste et, de l'autre, il voudrait que cette\nexigence ne fût pas suivie d'effet et cela sous prétexte que le gros public\nn'est pas apte à comprendre certaines manifestations de l'art ancien, les\nplus hautes surtout.\n   Mais n'est-ce pas à la < minorité cultivée > qu'incombe le devoir de faire\nl'éducation musicale du gros public? L'inverse ne s'est jamais vu dans\naucun pays. Le gros public est symbolisé par les moutons de Panurge. S'il\nne suivait que ses goûts, avec quel empressement ne se détournerait-il pas\nd'une catégorie d'oeuvres qui exigent de sa part un effort intellectuel et une\ninitiation spéciale par l'entremise d'une' ou de plusieurs personnalités\ndouées de haute culture et qui joignent au talent musical des connaissances\nartistiques très spéciales ?\n   Mais que penser de certaines personnalités dont la haute culture, dont le\ntalent et les connaissances spéciales sont hors de doute et qui cependant se\n\n  (1) Biographie de Mozart, tome II, page 40.4.\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": "  302                                    DURENDAL\n\n\n\ncomplaisent, persévèrent dans des errements inconcevables de nos jours. Et,\nchose curieuse, ces errements sont consacrés par l'approbation d'artistes et\nde savants de premier ordre.\n   Nous visons ici surtout Robert Franz. Hâtons-nous de proclamer tout\nd'abord son grand talent de compositeur et la sérieuse direction de sa vie\naustère. Comme compositeur des lieders allemands, Robert Franz occupe\nun rang très élevé ; il n'a peut-être été dépassé que par Schubert et Schu-\nmann ; il a sa place, en tous cas, dans ce genre, à côté de Brahms.\n   En outre de son activité créatrice, Robert Franz était fanatique des vieux\nmaîtres. Il a passé sa vie à étudier soigneusement Bach et Hsendel. Cette\napplication lui fait honneur, certes. Mais il a voulu donner au monde une\npreuve, en quelque sorte tangible, de son admiration, et il a soumis cer-\ntaines œuvres importantes de ces grands maîtres à une élaboration de sa\nfaçon. C'est ce qu'on appelle en allemand Bearbeitung. Or, et c'est ici que la\nchose devient piquante, ces Bearbeitungen ont trouvé un accueil enthousiaste\nauprès d'hommes marquants, auprès des chefs d'écoles aux tendances con-\ntradictoires. Franz Liszt, l'un des chefs de l'école néo-romantique, et\nA.-W. Ambros, l'érudit musical le plus considérable de l'Allemagne con-\ntemporaine, proclamèrent à l'envi, en termes dithyrambiques, que ces\nBearbeitungen sont presque géniales et à peu près définitives. Devant des\nattestations pareilles il n'y avait vraiment qu'à s'incliner, qu'à laisser\nmoisir dans les rayons des bibliothèques les vieillottes partitions originales\net à accepter d'emblée, comme canon d'interprétation, ces mêmes partitions\naméliorées par les mixtures instrumentales de Robert Franz (1).\n   Il faut dire à la louange de M. E . Hansbick, l'esthéticien musical viennois,\nqu'il a protesté contre ce genre d'empiétements, mais il fut en quelque sorte\nréduit au silence par une lettre ouverte de Robert Franz.\" D'autres voix se\nfirent entendre en faveur de la thèse de Franz, et le procès paraissait gagné\nsur toute la ligne en Allemagne.\n  On se demande toutefois pour qui R. Franz a entrepris ce labeur considé-\nrable? Est-ce pour lui, est-ce pour la « minorité éclairée » dont parle\n\n\n  (1) En somme Robert Franz n'a pas procédé au point de vue orchestral autrement que ses\nprédécesseurs. Il a modernisé l'orchestration de Bach en introduisant des cors, des bassons,\ndes trompettes, même des clarinettes (instruments que Bach ne connaissait point). La sonorité\nqui résulte forcément de l'emploi de ces instruments introduits dans l'orchestration de Bach\ndoit lui donner une teinte qui n'est pas celle qu'a rêvée l'immortel polyphoniste. C'est donc au\ncoloriste de ce merveilleux gothique musical que s'est attaqué Robert Franz. Qui oserait\ntoucher aujourd'hui à un Memling? 11 est vrai que les restaurateurs de tableaux anciens ont,\nsous prétexte de conservation, commis maintes gaffes de cette nature.\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "                       LA PASSION S E L O N          SAINT MATHIEU                          303\n\n\n\nOtto Jahn, qui, lui aussi, semble opiner du bonnet dans le sens des Bear-\nbeitungen?\n   Croire cela serait leur faire injure assurément, car cette minorité éclairée\nexige de nos jours (et avec infiniment de raison !) que l'œuvre d'un vieux\nmaître soit rendue sous son aspect original. C'est donc pour le « gros\npublic > que Robert Franz s'est soumis à un labeur pareil, c'est pour l'ini-\ntier plus aisément qu'il a tant peiné. Ce zèle est louable assurément, mais\ncombien il dépasse le but!\n   Toute la question est de savoir si vraiment le gros public est si rebelle\nà l'exécution originale des chefs-d'œuvre de Bach.\n   Lorsque en 1829 Mendelssohn, à peine âgé de vingt ans, entreprit, pour\nla première fois, d'exécuter la Passion selon saint Mathieu, ni lui ni le vieux\nZelter, son maître, ne songèrent à soumettre au préalable cette œuvre à\nune Bearbeitung.\n   Depuis lors et jusqu'en 1860-65 les exécutions de cette œuvre grandiose se\nmultiplièrent à l'envi dans tous les coins de l'Allemagne, produisant\npartout une impression puissante. Le contraire aurait pu, jusqu'à un cer-\ntain point, donner raison à la thèse de Robert Franz. Nous tenons, en\noutre, d'une excellente source, que depuis 1863 jusqu'à nos jours la Passion\nde Bach a été souvent exécutée dans la patrie de ce grand homme sans que\nla version de Franz fût ni consultée ni suivie. Malgré cela, l'admiration\nenthousiaste pour cette œuvre n'a pas diminué.\n  L'axiome esthétique, dont nous parlions plus haut, reste inébranlable en\nce qui concerne les chefs-d'œuvre du temps passé.\n  A qui de nous viendrait l'idée de réorchestrer les Symphonies de Haydn ?\nEt cependant la distance qui sépare Torchestre de Haydn de celui de\nWagner est beaucoup plus grande que celle qui existe entre l'orchestre de\nHaydn et celui de Sébastien Bach. Imaginez-vous ces fraîches et naïves\ninspirations,imprégnées d'un enjouement enfantin,accoutrées des fastueuses\nsonorités modernes — ce serait grotesque !\n  On peut considérer l'ère des Bearbeitungen des vieux maîtres comme close\ndéfinitivement, mais elle constitue une page curieuse de l'histoire de la\nmusique et nous tenions à l'exposer brièvement dans ce travail (1).\n\n    (1) La race des arrangeurs n'est pas prête à s'éteindre. Loin de là! Pour ne pas exagérer\nle mal. il faut tout d'abord reconnaître que les arrangements, transcriptions, etc. aident à la\ndiffusion des œuvres qui, par leurs dimensions et la difficulté de leur mise en train, resteraient\ninconnues ou au moins peu connues du gros public. A côté de ce bien incontestable, il y a un\nmal très considérable. Les virtuoses de marque ont, les premiers, donné le mauvais exemple.\nDes hommes comme Bulow, Taurig et combien d'autres ont porté atteinte aux œuvres des\nmaîtres anciens sous prétexte de les rendre concertables. En y introduisant des difficultés à\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": "   304                                    DURENDAL\n\n\n\n   Dans l'Allemagne du Nord les Passions de Bach (1) sont exécutées dans\nles églises et l'auditoire tout entier se joint aux musiciens pour chanter les\nchorals, ce qui produit une impression puissante et vraiment grandiose. Il\ns'établit ainsi une union étroite entre l'œuvre et l'auditoire.\n   A Bruxelles, lors de la première exécution de la Passion selon saint\nMathieu, il semblait qu'une pareille œuvre ne saurait produire un effet aussi\nintense sur un public beaucoup moins bien préparé pour en saisir toute la\nbeauté sentimentale. Et cependant l'impression que produisit cette œuvre\nunique a été extraordinaire, bien qu'exécutée dans une salle de concerts. La\ncompétence et l'enthousiasme du chef, l'admirable discipline des artistes, la\nsublimité du texte, la beauté, la profondeur, l'incomparable grandeur de\ncette musique, tout a concouru à produire un effet d'ensemble merveilleux.\nOn se sentait enlevé de terre; la salle de concerts semblait s'être transformée\nen un temple où, en une heure solennelle, on magnifiait la Divinité faite\nhomme.\n   L'orchestration authentique de Bach a suffi à produire ce miracle d'art\net a prouvé, une fois de plus, qu'il n'y a aucune raison d'abandonner l'orches-\ntration originale telle qu'elle a été conçue par cet admirable génie que l'on\nappelle Bach.\n\n                                                                       L.   WALLNER.\n\n\n\n\nleur façon, ils les ont modernisées en substituant ainsi le moyen au but. Inutile de dire qu'à\nleur suite les manouvriers, les termites se sont rués sur cette proie qui ne pouvait se défendra\nni même protester. Ce qu'on a commis de crimes en ce genre depuis le vulgaire, l'immonde\npot-pourri jusqu'aux œuvres de Scarlatti, de Bach attiffées à la moderne est inconcevable. Nous\ndénonçons entre autres à la vindicte publique les arrangements des œuvres de Mendelssohn\net de Chopin pour violoncelle et piano commis par M. Grûtzmacher, violoncelliste, qui\njouit en Allemagne d'une grande notoriété. C'est un véritable crime de lèse-beauté et de lèse-\nbon sens ! Il paraît que certains vandales voulaient s'attaquer aussi aux Sonates de Beethoven\npour les rendre concertâmes!!'. Ce serait le lieu de rappeler la boutade écrite par un homme\nd'esprit sur une partition de Wagner : « 11 est défendu de déposer des arrangements le long\nde ce chef-d'œuvre. »\n   (1) Bach a écrit quatre Passions; deux seulement sont arrivées jusqu'à nous. Les Passions\nselon saint Luc et saint Marc sont à jamais perdues.\n"}, {"page_pdf": 340, "texte": "ESSAIS            DE CRITIQUE                            CATHOLIQUE\n\n                      PAR FIRMIN       VANDEN BOSCH\n\n\n\n         Un volume in-8° de 337 pages (Gand, A. SIFFER, 1898).\n\n\n\n                 J'AI éprouvé quelque scrupule — pourquoi le tairai-je? — à\n                    entreprendre, dans cette Revue, le compte rendu du\n                    livre d'un des nôtres. ..\n                       Mais quoi? Était-il possible de traiter par prétérition\n                    ou par mention sommaire une œuvre qui incarne préci-\n                    sément, en matière de littérature et d'art, les idées que\n                    nous voulons promouvoir?\n                       Je me bornerai donc, pour tout exorde, à épigraphier\nles lignes qui suivent de ces vers, empruntés aux Chants du Soldat :\n\n                Eh bien ! oui !\n                                ... Si puissant que soit le ridicule,\n                Si mauvais air qu'on ait à bien parler de soi,\n                C'est assez qu'on hésite et trop que l'on recule\n                Lorsque l'orgueil est juste et que le cœur est droit.\n\n   Et je dirai, des Essais de Critique catholique de mon excellent ami\nM. Firmin Vanden Bosch, tout le bien que j'en pense.\n   L'auteur. Faut-il le présenter? Une belle conviction et un beau talent.\nReconnu comme tel par tous ceux qui ont suivi, pendant ces dix dernières\nannées, l'évolution littéraire en Belgique. Nul plus que lui n'a contribué à\nfaire pénétrer l'air et la lumière du Modernisme littéraire dans la vieille\nforteresse de l'enseignement catholique, qui commençait à sentir quelque\npeu le moisi. Ce fut sa tâche, à laquelle il employa tour à tour une verve\namusante de jeune polémiste, exaspéré par les ruades de la Sainte Routine\ncabrée sous les claquements de sa cravache, une dialectique de debater\nrenseigné et perspicace et l'éloquence d'un style formé à la bonne école\npersonnelle du tempérament.\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": "  306                             DURENDAL\n\n\n\n    Cette tâche, d'aucuns ont pu en méconnaître l'importance. Bien à tort.\n Des artistes belges, c'est parfait! Mais encore doit-on souhaiter qu'ils\n puissent trouver autour d'eux des âmes chaque jour plus nombreuses pour\n les comprendre et les aimer.\n    De tous les cantons qui formaient notre ancienne Sibérie littéraire,\n M. Firmin Vanden Bosch élut, pour s'y attaquer, celui dont les frontières\n séculairement hérissées par la muraille de la Chine du Conformisme oppo-\n saient à la pénétration du Renouveau littéraire la plus massive résistance.\n Il entreprit de rallier le monde de l'enseignement confessionnel et classique,\ndes publications bien pensantes dont les opinions directrices, quoiqu'on\nen ait, pèsent du poids le plus décisif sur notre esprit national.\n    Croisade hardie, — dont une admirable ardeur de prosélytisme devait\nseule assurer la bonne fin, — au mépris des premières excommunications\nque firent pleuvoir sur ce Tancrède et ses compagnons les mamelouks\npréposés à la défense des vieux créneaux menacés; aussi, il faut bien le\ndire, en dépit de l'indifférence des lettrés, dont la combativité, s'exerçant\nen d'autres domaines, n'était point sollicitée par cet assaut qu'ils jugeaient\nchimérique.\n    Et cependant bien lui advint à ce jeune paladin de l'avoir empris !\n    Le modernisme a fait aujourd'hui sa joyeuse entrée dans cette place\nhostile, et de jour en jour il y affirme ses vertus. N'est-ce point un phéno-\nmène stupéfiant pour ceux-là surtout qui n'ont point connu les travaux\nd'approche et de siège de M. Firmin Vanden Bosch et de ses frères d'armes :\nles revues catholiques sont à l'heure présente celles qui font preuve en\nBelgique de la plus belle vitalité littéraire : Durendal, Le Spectacteur Catho-\nlique, La Lutte. C'est sur un sol, où hier encore poussaient les chardons,\ntoute une floraison exubérante et charmeresse.\n    A M. Firmin Vanden Bosch, à ses innombrables études critiques, tou-\njours sûres, qui renseignèrent les ignorances tâtonnantes, à son enthou-\n siasme naturel, dont la belle contagion gagna les jeunes générations des\n collèges, revient la plus grande part d'honneur dans ce revival inattendu.\n    Ces études critiques, sûres et enthousiastes, M. Firmin Vanden Bosch\n vient de les colliger, pour sa satisfaction propre sans doute comme pour la\nsatisfaction de tous ceux qui le liront, en un ouvrage qui apparaît comme le\ntableau de la littérature moderne, vue à travers un tempérament catholique.\n   Les principaux écrivains du siècle y ont leur place. Leurs œuvres revivent\nen des appréciations primesautières, dégagées de toute intolérance d'école.\nLeurs personnes y revivent, elles aussi, en des portraits et des croquis d'une\ntouche alerte et juste, dont le moindre mérite n'est pas l'érudition. Parfois\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": "                    ESSAIS DE CRITIQUE CATHOLIQUE                             307\n\n\n\nles complaisances de l'auteur se révèlent nettement en faveur de Lamartine,\ndes Concourt, de Barbey d'Aurevilly, Je Flaubert, de Théo Gautier,\nd'Ernest Hello, de J.-K. Huysmans, et les tons vivaces de la critique se\nnuancent alors d'une teinte d'émotion exquise. C'est aussi le cas pour Max\nWaller, dont il a fort bien fouillé la psychologie ambiguë. Car il y avait\n   deux hommes dans le « petit Max » : d'une part, l'ironique et joyeux bret-\n   teur, sabrant les lieux communs, harcelant les platitudes littéraires,\n   dégonflant les médiocrités solennelles; et de l'autre, le rêveur d'irrémé-\n   diable et infinie tristesse, tristesse des choses vécues, des illusions défuntes,\n   des amours évanouies. C'était un vrai tempérament de sensitive : homme,\n » certes, par l'audacieuse promptitude de la volonté, mais un peu femme aussi\n » par l'excessive mobilité d'impression, Max Waller payait souvent d'in-\n   somnies agitées et de journées noires quelques éclairs rayonnants de fou-\n   gueuse gaité! Rien en somme ne le peint mieux et ne le résume, dans ce\n » dualisme de son caractère et de son œuvre, que le mot des Concourt à\n   propos de Renée Mauperin : « C'est un mélancolique lintammaresque ».\n   Opposition originale d'idées et de mots qui pourrait épigraphier l'Amour\n» fantasque, ce livre de grâce émue qui commence par un rire fou et finit\n > en un âpre sanglot, et la Flûte de Siebel, où s'amalgament si étrangement\n » l'exubérante insouciante de la jeunesse et les maladifs pressentiments\n   de la mort prochaine ! »\n   Que d'autres silhouettes d'un burin plus acéré qu'on aimerait à reproduire\nau passage. Celles d'Ernest Renan, de Gaston Boissier, d'Emile Deschanel,\nde Maurice Barrés, de Zola, de Drumont, et, parmi les Belges, de Godefroid\nKurth, de Guillaume Verspeyen, de Camille Lemonnier, d'Eugène\nDemolder. Certes! le trait n'est pas tendre toujours, et la pointe perce parfois\nle papier. Mais quelle vie et quel entrain dans ces études et ces notices qui\ns'en vont, canots d'une même flotille, appareillant vers le même Idéal de fo\net d'art dont la lumière chaude les enveloppe et les égaie!\n   De-ci de-là l'auteur s'évade de la littérature pour tenter une incursion\ndans le domaine des choses sociales, où son activité cohérente ne cessa aussi\nde s'accuser. Cette compénétration des efforts vers le Bien et des efforts vers\nle Beau est d'ailleurs une des caractéristiques de l'école dont M. Firmin\nVan den Bosch peut, à bon droit, être salué comme l'ardent initiateur.\n\n\n                                                      H.   CARTON DE W I A R T .\n"}, {"page_pdf": 343, "texte": "                             Florence vue du Belvédère.\n\n\n\n\nNos Artistes à l'Étranger\n         MAÎTRE     PIER DI GIOVANNI T E D E S C O\n                         SCULPTEUR         BRABANÇON\n\n\n\n\n                 LA vie des artistes des XIVe et XVe siècles, si nombreux dans\n                  notre pavs, est restée longtemps entourée des plus épaisses\n                  ténèbres.\n                     Aujourd'hui l'étude raisonnée des archives des vieilles\n                  villes, des cathédrales et des abbayes jette quelque lumière\n                  sur les auteurs de tant d'oeuvres précieuses dont les noms\n                  étaient restés inconnus. Elle a permis de refaire la filiation\n                  d'écoles diverses et de constater l'influence considérable\nqu'ont exercée, en pays étranger, les artistes de nos provinces. Mais quelque\nprécieuses qu'aient été jusqu'ici les découvertes effectuées dans les dépôts de\nBelgique et d'ailleurs, il reste bien des faits à mettre en lumière et des\nerreurs à dissiper. Que de lacunes encore dans cette histoire artistique de\ndeux siècles, existant plutôt à l'état fragmentaire, constituée de documents\nexhumés de partout, mais manquant encore de relation et de synthèse. Trop\nsouvent l'unique mention d'un nom d'artiste découvert dans un compte et\nla brève indication du prix payé pour une œuvre d'art, constituent la seule\n"}, {"page_pdf": 344, "texte": "                          NOS A R T I S T E S A    L'ÉTRANGER                         309\n\n\npreuve de son existence. Encore faut-il retrouver l'objet auquel se rapporte\ncette indication, objet fréquemment mutilé, le plus souvent détruit au cours\ndes tempêtes des siècles suivants, pour qu'il soit possible de se rendre\ncompte, de façon complète, de l'influence, bonne ou mauvaise, qu'il peut\navoir exercée sur l'art de son époque.\n   Chaînons divers de cette chaîne, interrompue aujourd'hui encore, qui lie\ntout artiste à ses devanciers, mais que l'histoire plus éclairée de ce temps\nrivera bientôt l'un à l'autre, ces documents, doublement précieux, gagnent à\nêtre mis en lumière, parce qu'ils facilitent les recherches des uns et corro-\nborent le résultat de celles des autres.\n\n\n\n    Pier di Giovanni Tedesco vel de Bramantia, ainsi qu'il est qualifié dans\nles Registres des délibérations et d'ordre relatifs aux travaux de la cathé-\ndrale de Florence, doit avoir séjourné en cette ville de 1386 à 1399. Tout\nau moins trouvons-nous, entre ces deux dates, diverses mentions de son\nnom et des travaux auxquels il était occupé.\n   Ce Brabançon, hier encore totalement inconnu, vint rénover pour ainsi\ndire la sculpture italienne à la fin du XIVe siècle, et contribuer grandement à\nl'éclosion des chefs-d'œuvre inimitables de l'école de sculpture florentine.\nIl commença, en ces époques déjà lointaines, la grande lignée des statuaires\nflamands qui, tour à tour, s'en vinrent faire école au sein du peuple réputé\nle plus artiste de l'univers.\n   L'origine de maître Pierre est nettement indiquée. Qualifié tantôt de\n   Tedesco , tantôt de « Teutonico », c'est-à-dire d'allemand, il partage ce\nnom générique avec tous les étrangers originaires du Nord qui séjournaient\nalors en Italie.\n   Cela est si vrai que, à quelques années de distance, en 1433, les deux bra-\nbançons, auteurs des célèbres armoires ouvragées de la sacristie de l'église\nSaint-François à Ferrare, signèrent leur œuvre en se qualifiant eux-mêmes\nd'allemands : « Hoc opus fecerunt duo alemani de partibus Brabantiœ.\nS. Henricus et Guillelmus » (1).\n   De même travaillèrent dans cette ville, entre les années 1470 et 1474,\nun haut-lisseur du nom de Errico ou Rigo, dit indifféremment di Fiandra\nou di Olemagne, et un Johannis de Flandria da Coregia, appelé aussi Zoane\nda Corezo Tedesco, exerçant le même métier à Corregio vers cette époque.\n   Cicognara, l'auteur de la remarquable Storia della Scnltura, va plus\n  (1) Cette œuvre est aujourd'hui détruite. (Voir CITTADELLA, Memorie storiche del tempio ai\nS. Francesco in Ferrara, 1867, pp. 87 et 88.)\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": "   310                                   DURENDAL\n\n\n\n loin encore. Tout en constatant la présence d'artistes du Nord et leur consi-\n dérable influence sur l'art italien de cette époque, cet historien met les cher-\n                                                    cheurs en garde au sujet\n                                                    des déductions qu'ils pour-\n                                                    raient tirer de la qualifica-\n                                                    tion donnée à ces maîtres (1).\n                                                       Or, si l'on peut admettre\n                                                    qu'exceptionnellement des\n                                                   altistes du nord de l'Italie\n                                                   ont été appelés de la sorte,\n                                                   à plus forte raison les maî-\n                                                    tres flamands et allemands\n                                                   doivent avoir été désignés\n                                                   sous ce nom générique, parce\n                                                   qu'ils étaient originaires d'un\n                                                   pays de mœurs et de parler\n                                                   similaires. D'ailleurs, à cette\n                                                   époque, Flamands et Alle-\n                                                   mands s'entendaient parfai-\n                                                   tement à l'étranger. L'admi-\n                                                   rable prospérité de laFlandre\n                                                   et des contrées voisines, celle\n                                                   non moins remarquable des\n                                                   puissantes républiques du\n                                                   nord de l'Italie avaient pro-\n                                                   voqué des relations com-\n                                                   merciales nombreuses entre\n                                                   ces divers pays. Les artistes\n                                                   avaient     accompagné       ou\n         Florencc. — J.c Palais de la Seigneurie.\n                                                   même précédé les mar-\nchands. La commune origine germanique groupa bien vite tous ceux qui\nrésidaient en ces villes essentiellement latines. Il en résulta, notamment\nà Florence, une corporation ou fraternité unissant les « Tedeschi e Fiam-\nminghi » appelés alors indistinctement « Teutonici oitramontani ». Fondée\nsous le vocable de Sainte-Barbe et de Saint-Quirin vers l'année 1410, la\n\n   (1) « Moite simili opère, e fors'anche i mausolei de signori di Milano, che hanno la data di\n» quel tempo, appartengono a questi artisti, che si sono dette tedeschi anche abusivamente\n» per la distanza e il minor contatto che eravi tra, populi dell Italia superiore e quei dell\n» Etruria, délia Venezia et de Mezzogiorno ». (CICOGNARA, Storia della Scultura, 1- édition,\nVol. III, p. 236.)\n"}, {"page_pdf": 346, "texte": "                          NOS    ARTISTES       A   L'ÉTRANGER                          3ll\n\n\nConfrérie eut son oratoire, dès l'année 1448, dans l'église de la Santissima\nAnnunziata de Florence et ne fut supprimée qu'en 1785 (1).\n   Les mots « Tedesco » et « Teutonico » servant normalement à caracté-\nriser l'artiste du Nord, l'adjonction à ce premier qualificatif des mots \" vel\nde Bramantia » ou Brabantia, suffit à établir l'origine brabançonne de notre\nsculpteur.\n   Si les archives de la Confrérie de Saint-Quirin et de Sainte-Barbe, con-\nservées au dépôt de Florence, n'ont pu nous renseigner sur la personnalité\nde Pier Giovanni de Brabant, dont le séjour en cette ville précède la fonda-\ntion de la corporation, ce sont néanmoins de précieux documents du même\ndépôt qui permettent de constater ce séjour et de déterminer certaines\nœuvres qui lui sont dues.\n   Sur la foi de Vasari, l'historien le plus intéressant de l'art et des artistes\nitaliens, c'est au célèbre André de Pise qu'antérieurement on attribuait tout\nle mérite de l'exécution sculpturale des parties les plus remarquables de\nl'ancienne façade de Santa Maria del Fiore et l'influence artistique considé-\nrable qui en fut la conséquence. Nous savons aujourd'hui qu'il y a lieu de\nrestituer l'un et l'autre à notre compatriote.\n   II y a près d'un demi-siècle un autre historien d'art de valeur, Philippe\nBaldinucci, démontrait la fausseté de l'affirmation de Vasari, en citant plus\nou moins exactement certains extraits des archives de la cathédrale de\nFlorence (2).\n   C'est à la fin du XIIIe siècle que se placent les premiers travaux de Santa\nMaria del Fiore, appelée de ce nom gracieux par allusion au lis des armes de\nFlorence, que la tradition dit avoir été fondée au milieu d'un champ fleuri.\n   Le souffle artistique puissant qui avait fait surgir les cathédrales gothiques\ndu Nord passait sur l'Italie et allait y provoquer l'éclosion d'oeuvres sinon\naussi complètes et harmoniques, t\"Ut au moins remarquables en tous points\net dignes des puissantes républiques italiennes.\n   La vieille église de Santa Reparata, élevée l'année 407, en forme de basi-\nlique, pour commémorer la victoire des Florentins sur les Goths, devait être\nreconstruite. Le Conseil d'État de Florence ordonna ce travail en 1294 et,\nà cette occasion, rendit un décret empreint d'une grande largeur de vues et\ndes plus nobles sentiments (3).\n   (1) Voir du même auteur : Une Confrérie flamande à Florence aux XV' et XVIII\" siècles,\nGand, SIFFER, 1897.\n    (2) Ces archives ont été publiées partiellement par MM. SEMPER et CAVALUCCI.\n   (3) Décret du Conseil d'État de Florence relatif à la reconstruction de Santa Reparata :\n       La plus grande preuve de sagesse que puisse donner un peuple de noble origine dans\n» la direction de ses affaires, est de manifester sa prudence et la largeur de ses vues par ses\n"}, {"page_pdf": 347, "texte": " 3l2                                    DURENDAL\n\n\n\n   Arnolfo di Cambio, désigné comme architecte de la cathédrale, s'était déjà\nsignalé par des travaux considérables.\n   En lui ordonnant de faire œuvre si belle que rien ne saurait la surpasser,\nle Conseil d'État de Florence semblait peut-être attendre trop d'un seul\nhomme. Il est vrai que les admirables bâtisseurs de cette époque étaient les\ndirigeants d'un groupe d'artistes recrutés partout, qui patiemment, sous une\ndirection unique, collaboraient à l'œuvre anonyme. Le capo maestro\nétait le chef reconnu de tous ces maîtres. Il indiquait les grandes lignes du\ntravail, veillait à l'effet d'ensemble, mais laissait la personnalité de chacun\ns'affirmer dans la partie du travail qu'il avait assumée.\n   La première pierre de l'édifice fut posée en 1296. Les travaux se conti-\nnuèrent jusqu'à la mort d'Arnolfo, arrivée en 1310.\n   Interrompus probablement par suite de la guerre des Gibelins, ils ne\nfurent repris qu'en 1331. En 1334, nous trouvons Giotto dirigeant le travail.\nIl meurt en 1336, mais laisse certains plans, notamment ceux de la façade,\nqui sera partiellement exécutée.\n   Taddeo Gaddi et Neri di Fioravante, puis, après une interruption due\nvraisemblablement à la peste de 1348, Francesco Talenti et Giovanni di\nLupo Ghini poursuivent l'œuvre commencée d'après les dessins de Giotto.\nC'est à cette époque que se place l'institution d'un jury composé de sculp-\nteurs, d'orfèvres et de peintres pour juger ce qui était fait et devait encore\nl'être. Des modifications importantes sont apportées au plan de l'édifice qui\nsera exécuté d'après les indications de ce collège.\n   Le projet de façade, dû à Giotto, revu par le jury et retouché probablement\npar les deux derniers maîtres cités, est suspendu le 24 juin 1357, selon\nl'usage, à la façade dont on commence la décoration.\n   A la différence des édifices gothiques du Nord, dont l'ornementation fait\npartie intégrante, celle des cathédrales d'Italie constitue une ajoute presque\nindépendante de la construction proprement dite. Les principes de l'art\ngothique ne pénétrèrent jamais bien profondément dans ce pays où il\ndemeure, dans la plupart des cas, une importation étrangère.\n   L'esprit de cet art essentiellement rationnel resta incompris, alors qu'on\nlui empruntait des formes multiples. On se borna, en fait, à revêtir des\nconstructions basées sur d'autres principes, d'un habillement de cette\n» actes extérieurs. Pour répondre à la pensée de plusieurs sages personnes de notre cité et de\n» notre Etat, qui croient que la commune ne doit s'engager dans une entreprise qu'avec la\n» ferme intention de faire une œuvre à la hauteur de la plus vaillante de toutes les volontés,\n» volonté qui résume celle de tous les citoyens, nous ordonnons à Arnolfo de faire, pour la\n» reconstruction de Santa-Reparata, un projet d'une telle magnificence qu'on ne puisse en\n» concevoir de plus beaux ».\n"}, {"page_pdf": 348, "texte": "                            NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                                      313\n\n\n\n espèce, lincore faut-il reconnaître le mérite de ces adaptations, faites le\n plus souvent avec talent.\n   Cette considération explique comment il se fait que la façade de Santa\nMaria del Fiore ait subi tant de modifications au cours des siècles.\n   Dressée toute entière contre un mur de briques, dont elle ne constitue\nqu'un revêtement, élément purement décoratif d'un édifice construit et déjà\naffecté à sa destination, il est compréhensible qu'on n'y ait travaillé que\nlorsque les ressources le permettaient et que la direction artistique de cette\nœuvre ait subi des orientations diverses, d'après la manière de voir et le\ngoût de l'époque.\n   La façade de Santa Maria del Fiore, à laquelle contribua l'artiste bra-\nbançon, est celle projetée par Giotto.\n   Au témoignage des contemporains, et pour autant qu'on peut en juger\nd'après les très rares documents graphiques de l'époque, elle était d'une\nrichesse excessive.\n   L'image de la Madone et de l'enfant Jésus dominait le grand portail. Les\nstatues assises des Evangélistes (1) occupaient quatre grandes niches\nménagées à droite et à gauche de cette entrée monumentale. Des statues\nd'anges et celles de saint Zenobe et de sainte Reparata complétaient l'orne-\nmentation sculpturale du portique. Le tympan du portail de gauche était\norné d'une représentation de la Nativité et la Mort de Marie servait de\ndécoration à celui de droite.\n   Par toute la façade de nombreuses statues de marbre polychromées\ncomplétaient un ensemble d'une extrême magnificence.\n   Si nous avons tout d'abord esquissé l'historique de Santa Maria del Fiore,\nc'est qu'il convenait de montrer à quelle œuvre s'employa surtout Pier di\nGiovanni Tedesco et qu'il était utile de faire connaître l'importance atta-\nchée pour lors à un travail auquel contribuèrent les plus grands artistes\nflorentins.\n   La première trace de la participation de maître Pierre aux travaux de la\ncathédrale remonte à 1386. Cette année, au témoignage des archives du\nDôme, nous le trouvons occupé à la confection d'un ange qui lui avait été\ncommandé pour ce monument. L'année suivante notre artiste achève les\nstatues des apôtres saint André et saint Simon pour la façade de Santa\n\n\n  (1) Voir page 7 et note 2. Cicognara, dans sa description de la façade de Santa Maria del\nFiore, s'est évidemment inspiré de la description de Rondinelli. Or, cet écrivain qui avait vu la\nfaçade en quesion, dit que « aux côtés de la porte principale étaient les quatre Evangélistes\nassis dans des niches de marbre » Il est intéressant de rapprocher de ce texte celui que nous\nempruntons plus loin aux archives du Dôme.\n"}, {"page_pdf": 349, "texte": " 3l4                                 DURENDAL\n\n\n\nMaria del Fiore, d'après les dessins de Lorenzo di Bicci et Agnolo di\nTaddeo Gaddi.\n  Le peintre Spinello di Luca lui fournit ceux des apôtres saint Marc et\nsaint Jean, statues qui seront payées l'année 1388.\n  En 1389, ce fut l'apôtre saint Jacques que produisit le ciseau de l'artiste\nbrabançon.\n   Maître Pierre obtient, en 1390, la commande des statues de saint Thomas\net de saint Bartholomé également destinées à la façade de la cathédrale.\n\n\n\n\n               Florence. — T.n Cathédrale vue de la coupole de San Lorenzo.\n\n\nOn lui paye le prix d'une statue de saint Jean-Baptiste qui sera placée\nau-dessus du grand portail.\n   Détail intéressant : cette statue, ainsi que celle de saint Jean l'Évangé-\nliste, commandée en 1387, furent polychromées par Agnolo di Taddeo\nGaddi, au prix de deux florins d'or.\n  En 1391, Pier di Giovanni achève une statue de saint Etienne et la\nsculpture d'un ange de marbre, ébauchée l'année précédente.\n  Nous trouvons, en 1393, trace du paiement à maître Pierre, d'un ange de\ndimension plus grande que précédemment, destiné à être placé sur la façade,\ndevant et aux pieds de la statue de saint Laurent.\n"}, {"page_pdf": 350, "texte": "                           NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                                      3l5\n\n\n   L'année 1394, c'est le prix de la sculpture d'ornements de marbre blanc (1)\net d'une figure pour le grand portail qu'on lui solde.\n   La décoration se constitue de feuillages, sans doute inspirés directement\nde la nature, élément nouveau, comme nous le verrons plus loin, importé à\nFlorence par notre brabançon.\n   L'année suivante, outre l'achèvement de la statue de saint Victor placée\ndans une des niches de la façade, maître Pierre exécute deux statues d'anges\nd'une assez grande dimension et commence la décoration du second portail\ndu côté sud, pour lequel il sculptera deux chapiteaux au mois de décembre.\nOn lui commande deux grandes statues de saints et on lui paie la figure de\nmarbre d'un berger appuyé sur une houlette (2).\n   Le mois de novembre de la même année il se rend à Carrare pour com-\nmander le marbre de quatre grandes statues, dont deux seront sculptées par\nNiccolo d'Arezzo.\n   En 1396, le prix de deux nouveaux anges de marbre est payé au Tedesco.\nA partir de ce moment, jusqu'en 1398, il travaillera aux statues de saint\nAugustin et de saint Grégoire, auxquelles sont réservés deux des blocs de\nmarbre achetés l'année précédente. Ces statues, ainsi que celles de saint\nAmbroise et de saint Jérôme, par Niccolo d'Arezzo, sont destinées à occuper\nles quatre grands tabernacles qui flanquent, deux de chaque côté, le grand\nportail (3).\n   Ce travail considérable ne l'empêchera pas d'exécuter, en 1397, deux\nchapiteaux de pilastre pour la sacristie.\n   En 1398, le capo maestro des travaux, Lorenzo di Philippo, et André di\nNiccolo sont chargés d'estimer le prix du travail que. maître Pierre a\neffectué jusque-là, concurrement avec Lorenzo di Giovanni d'Ambrogio, au\ndeuxième portail du côté sud. L'estimation faite, notre brabançon sera seul\nchargé de l'entièreté du travail.\n   Cette même année, maître Pierre touche le prix de deux nouveaux cha-\n\n\n  (1) lîechatelli marmoris albi cum fogliamis.\n  (2) Ne résulte-t-il point de ce texte que maître Pierre a collaboré à l'exécution, sinon\nexécuté entièrement le bas-relief de la nativité, qui ornait la porte de gauche de la façade du\nDôme de Florence.\n   Il y était représenté diverses figures de pasteurs et des animanx. Un bas-relief du Bargello,\nreprésentant des animaux, parait provenir de ce tympan.\n  (3) « Die 29 Augusti fiant sive locentur ad laborandum quatuor figure marmoree quatuor\nsanctorum doctorum Ecclesia;, sancti Augustini. sancti Gregorii, sancti Ambrosii et sancti\nGeronimi, et postea ponantur et poni debeant in quatuor tabernaculis magnis existentibus\nduobus ex utroque pane prope terram et iuxta ianuam majorem ecclesie Sancte Reparate in\nfacie anteriori dicte ecclesie. » (Aichirrs de Florence.)\n"}, {"page_pdf": 351, "texte": " 316                                      BURENDAL\n\n\n\npitaux de pilastres et probablement celui dû pour les statues de saint\nAugustin et de saint Grégoire.\n   Enfin, en 1399, maître Pierre travaillera à une Madone, dont le marbre lui\nest fourni par le capo maestro Lorenzo di Philippo.\n  Ici s'arrêtent les renseignements que les archives, consultées à ce sujet,\nont pu nous donner sur la participation de maître Pierre aux travaux de\nSanta Maria del Fiore.\n  En ce qui concerne les autres monuments de Florence, ce n'est guère qu'à\npropos de la loggia de Lanzi, autrefois la loggia de Priori, que nous ren-\ncontrons le nom de notre compatriote.\n  Des sept vertus théologales décorant la partie supérieure de ce remar-\n                                                           quable édifice,\n                                                           la charité seule\n                                                           occupe une\n                                                           place spéciale\n                                                           et constitue une\n                                                           œuvre sculptu-\n                                                           rale plus im-\n                                                          portante.\n                                                                              Alors que les\n                                                                           six autres ver-\n                                                                           tus occupent\n                                                                           des médaillons\n                                                                           en demi-relief,\n                                                                           dans l'entre-\n                                                                           deux des arcs\n                                                                           de la Loggia,\n                                                                           la Caritas est\n                                                                           s c u l p t é e , en\n                                                                           plein relief,\n                                                                           dans une niche\n                                                                           d'une certaine\n    Florence. — Cathédrale détail de l'encadrement de la seconde porte:.\n                                                                           somptuosité.\n                                                             Elle est re-\nprésentée sous les traits d'une femme assise. De la main droite elle élève\nun cœur, de la gauche elle soutient un enfant.\n  Cette statue, commencée par Pier di Giovanni Tedesco, fut achevée par\nJacopo di Piero Guido. Il résulte, en effet, de pièces d'archives, que le grand\n"}, {"page_pdf": 352, "texte": "                          NOS A R T I S T E S A L ' É T R A N G E R                     317\n\n\n\nnombre de commandes faites ou Tedesco, obligea de confier à un autre\nartiste l'oeuvre ébauchée par lui.\n   Cette même année (1389) le Tedesco sculpta également une Madone pour\nla dite Loggia.\n   Peut-on appliquer à notre Pier di Giovanni Tedesco le texte des archives\nd'Orvieto, relatif à un sculpteur du nom de Pierre, occupé en 1402, à l'orne-\nmentation, au moyen de fleurs, de feuilles et de figures en relief, des fonts\nbaptismaux de cette cathédrale?\n   Cette erreur a été commise notamment par Semper. Eugène Muntz,\nl'érudit membre de l'Institut de France, la fait sienne et en prend texte\npour constater que les contemporains de notre artiste ne sont point d'accord\nsur son origine.\n   Un examen approfondi de la question démontre que cette pièce concerne\nun sculpteur qui n'a rien de commun avec notre maître Pierre, fils de Jean,\nnatif du Brabant, ainsi qu'il résulte clairement des « Libri deliberazioni et\nstanziamenti degli operai » à la date du 21 décembre 1386.\n   Le sculpteur d'Orvieto avait succédé à Luca di Giovanni de Sienne qui\navait commencé les fonts en question. Il n'eut guère le temps, d'ailleurs,\nd'y imprimer un cachet bien personnel puisque, moins d'un an après que\ncette besogne lui eût été confiée, une délibération des maîtres dirigeants,\npeu satisfaits de son travail, vint lui enlever la commande et confia\nl'achèvement des fonts à Jacopo di Piero, que nous avons vu tantôt chargé\nd'achever la Caritas de Florence, par suite de surcroît de besogne du Tedesco.\n   Les caractères d'analogie que présentent certaines sculptures minuscules\ndes fonts d'Orvieto avec l'ornementation de la porte sud de la cathédrale de\nFlorence, sur laquelle on s'était basé, peuvent s'expliquer, et par une com-\nmunauté d'école ou d'origine septentrionale, et par l'intervention d'un\nimitateur du Tedesco.\n   Il est à remarquer que ce travail s'est effectué après l'achèvement du\nportail en question et que l'artiste qui a certainement le plus subi l'influence\ndu maître brabançon, est précisément celui qui a terminé les fonts d'Orvieto.\n   Il y a plus, et cet argument me semble couper toute controverse. L'artiste\nqu'on a voulu identifier avec le Tedesco, le sculpteur des fonts, l'auteur\nprobable d'une statue d'ange et d'une Annunziata de l'Opéra del Duomo\nd'Orvieto, est un Pietro di Frederico da Friburgo, Pierre, fils de Frédéric,\nde Fribourg, qui n'a rien de commun avec notre Pierre, fils de Jean\nde Brabant (1).\n  (1) Il eût suffit aux auteurs cités de consulter à ce sujet les archives de l'opéra del Duomo\nà Orvieto.\n"}, {"page_pdf": 353, "texte": " 3l8                                      DURENDAL\n\n\n\n  On a également voulu voir en Pier di Giovanni Tedesco l'orfèvre de\nCologne, cité avec tant d'éloges par Ghiberti (I).\n  Ce texte, rapporté par Cicognara, concerne un maître allemand qui\naurait exécuté d'admirables orfèvreries pour un duc d'Anjou.\n  La destruction d'une œuvre superbe, fondue par nécessité d'argent, ayant\nprovoqué chez lui un violent désespoir, l'artiste se retira dans un cloître et\ny mourut au temps du pape Martin.\n  Cicognara, sans trop de preuves, fait de ce maître un contemporain\nde Jean de Pise. La destruction de son œuvre aurait été effectuée pour les\nbesoins de Charles II, duc d'Anjou, et son décès se placerait vers la fin du\nXIIIe siècle.\n  Semper, se basant sur l'affirmation de Ghiberti, qui aurait connu les\nélèves de cet artiste de Cologne, conteste ces dires et recule le décès\ndu maître vers l'année 1428, époque à laquelle un autre pape Martin occupait\nle siège pontifical. De cette manière l'identification de Pier di Giovanni de\nBrabant et du maître de Cologne devient possible, si elle n'est établie.\n  Il suffit à Semper de l'affirmation de Ghiberti, avançant que les œuvres du\nmaître de Cologne étaient parfaites, en tout pareilles à la statuaire grecque,\nqu'il faisait admirablement les têtes et les parties nues et que son seul\ndéfaut était de faire les statues un peu courtes, pour que, du coup, il recon-\nnaisse en lui le Tedesco, opinion reprise, tout aussi à la lègère, par des\nécrivains postérieurs.\n   Nous verrons tantôt la valeur de cet argument. Mais avant tout, il\nrésulte du texte de Ghiberti que celui-ci n'avait point connu le maître de\n\n  (1) « In Germania nella città di Colonia fu uno maestro dell'arte statuaria molto périto; fu\n» di eccelentissimo ingógno, stette col duca dAngie, feceli fare moltissime lavori d'oro, fra\n  gli altri lavori fe una tavola d'oro la quale con ogni sollecitudine, e disciplina questa tavola\n» condussela molto égrégiamente. Era perfetto nelle sue opere, era al pari degli statuari antichi\n» greci, fece le teste mera vigliosamente bene, ed ogni parte ignuda, non era altro mancamento\n» in lui se non che le sue statue erano un po corto. Fu molto egregio, e dotto ed excellente\n» in detta arte. Vidi moltissime ligure formate delle sue, aveva gentilissima aria nelle sue\n» opere, fu dottissimo. Vide disfare l'opera, la quale aveva fatta con tanto amore e arte pè\n» pubblici bisogni del Duca, vide essere stata vana la sua fatica, gittosi in terra ginocchioni, e\n» alzando gli occhj al cielo e le mani parlò dicendo : O Signore il quale governi il cielo e la\n» terra, e costituisti tutte le cose, non fia la mia tanta ignorantia ch'io segui altro che te, abbi\n» misericordia di me. Di subito ciò che aveva cercò di dispensare per amore del creatore di\n» tutte le cose; andò in suo monte ove era uno grande romitorio, entrò et ivi fece penitentia\n» mentre que visse, fu nell'età fini al tempo di papa Martino. Certi giovanni i quali cercaveno\n» essere periti nell'arte statuaria mi dissono come ora esso dotto nell'uno genere, e nell'altro,\n» e come esso dove abitava aveva... era dotto... fu grandissimo disegnatore, molte docile.\n» Andaveno i giovanni che avevano volunta d'apparare a visitarlo pregandolo, esso umilissa-\n  mente li riceveva dando loro dotti ammaestramenti o mostrando loro molissime misure, e\n» facendo loro molti esempli, fu perfettissimo con grande umiltà, fini in quel romitorio, e\n» conciossiaco chè excellentissimo fu nell'arte se di santissima vita. »\n"}, {"page_pdf": 354, "texte": "                      NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                             319\n\n\n\nCologne, s'il avait vu de ses œuvres. Ce sont les élèves de ce maître qui lui\nont donné des détails à son sujet. Or, Lorenzo di Cione Ghiberti, fils de Cione\ndi Ser Buanaccorso, naquit à Florence en 1378. Sa mère ayant épouse\nen seconde noces un orfèvre renommé, Bartholo di Michiele, Ghiberti\napprit très jeune l'art de l'orfèvrerie. A l'âge de vingt-cinq ans il participait\nau concours ouvert pour l'exécution des portes du baptistère et remportait\nla palme. Ce fait se passait en 1403. Il eût été étonnant que Ghiberti, en ces\ntemps de corporations fermées, où les liens entre artistes d'une même ville\nétaient étroits, n'eût point connu maître Pierre le brabançon, dont la\nprésence est encore constatée à Florence en 1399, et que les travaux de la\nfaçade du Dôme, objet d'admiration pour tous, au témoignage de Vasari,\navaient dû certainement mettre spécialement en lumière. De plus, Ghiberti,\norfèvre lui-même, ne parle guère que de travaux d'orfèvrerie exécutés par\nl'artiste dont il fait si grand éloge, et nous apprend que la destruction de son\nœuvre l'avait jeté dans un si profond désespoir qu'il avait pris le chemin du\nmonastère.\n   Or, l'auteur de la plupart des statues de la façade de Santa Maria del Fiore,\nœuvre considérée comme grandiose et suffisant à sa renommée, n'eut, selon\ntoutes les probabilités, pas été aussi affecté de la perte d'une orfèvrerie,\nquelque précieuse qu'elle eût été, pour en conclure immédiatement de la\nvanité de ses efforts et renoncer au monde. Ce désespoir s'explique s'il\ns'agit d'un artiste qui a borné ses travaux à des œuvres aussi périssables.\n   On le voit, l'assertion qui fait de l'orfèvre de Cologne et du sculpteur\nbrabançon le même homme est jusqu'ici purement gratuite et démentie par\nla vraisemblance.\n   Reste l'appréciation de son œuvre.\n   De ce que celle-ci rappelait la sculpture grecque et était particulièrement\nréussie en ce qui concerne les têtes et parties découvertes, enfin de ce que\nles statues étaient un peu courtes, il résulterait uniquement que cet artiste\ns'était spécialement préoccupé des documents remis pour lors en lumière et\ndont l'étude allait préparer la Renaissance.\n   Les flottes pisanes victorieuses ont apporté en Italie les sarcophages et\nles vases du Campo Santo. L'attention s'est reportée sur les chefs-d'œuvre\nexhumés du sol. L'influence de l'antique se manifeste dès avant le milieu\ndu XIIIe siècle dans les productions du grand Nicolas de Pise. Les réminis-\ncences classiques se montrent de-ci de-là, les figures sont courtes et trapues à\nl'imitation des sarcophages romains, le nu proscrit à l'époque antérieure fait\nsa réapparition. L'hercule de la chaire du baptistère de Pise et la femme\nvue de dos du Jugement dernier de Nicolas Pisano, la femme de la Descente\n"}, {"page_pdf": 355, "texte": "  320                                     DURENDAI.\n\n\n\naux limbes, sculpture de Fra Guglielmo à la chaire de S. Giovanni fuorcivitas\nà Pistoie, le ressouvenir de la Vénus de Médicis à la chaire de la cathédrale\nde Pise, œuvre de Jean, fils de Nicolas, enfin les nombreuses figures nues\ndes bas-reliefs de la façade d'Orvieto sont là pour démontrer que la repré-\nsentation du corps humain ne peut caractériser un artiste et revêt à cette\népoque déjà un caractère de généralité qui ôte toute valeur à l'argument.\n  En résumé, moins encore que l'assertion qui fait du Tedesco le fribour-\ngeois d'Orvieto, l'application à notre artiste du texte de Ghiberti n'est\npoint fondée. Il reste acquis, sur la foi des archives de Florence et jusqu'à\npreuve du contraire, que Pierre, fils de Jean, est d'origine brabançonne et\npeut légitimement prendre la place honorable qui lui revient dans les rangs\nd'une école extrêment brillante à cette date reculée (1).\n\n   (A suivre.)                                                       MAURICE BEKAERT.\n\n\n\n\n   (1) Une communication faite par M. Piot, archiviste général du royaume, à l'Académie\nroyale de Belgique et insérée au Bulletin de ce corps savant (année 1896, pp. 298 et suiv.)\nrenferme au sujet de notre artiste certaines erreurs résultant, d'ailleurs, des données incomplètes\net inexactes sur lesquelles l'érudit membre de l'Académie a cru pouvoir se baser.\n   Tout d'abord le texte de Baldinucci, rapporté par M. Piot, reproduit erronément certains\npassages des archives de l'opéra del Duomo de Florence.\n   D'après le texte de Baldinucci, il serait donné dans les comptes des travaux à la cathédrale\nla qualification de magnificus au maître brabançon : Pietro Joanni Teutonico, vel de Bra-\nmantia magnifico pro celatura... ». L'auteur cité a lu magnifico pour magistro. Cette erreur\nse retrouve plusieurs fois dans les textes qu'il rapporte.\n   Il en est de même de la date de 1367. C'est en 1386 que se place l'exécution du travail auquel\nil est fait allusion. Dès lors rien se s'oppose à ce que le Tedesco et l'un des sculpteurs\nde l'église de Prague, pendant les années 1371 et 1375, soit le même homme.\n   En ce qui concerne les assertions de M. Mûntz auxquelles M. Piot se rapporte, nous croyons\navoir établi Terreur de ce savant, tant en ce qui concerne l'identification de Pier di Giovanni\nTedesco avec le sculpteur d'Orvieto qu'avec le maître de Cologne cité par Ghiberti.\n   Enfin il y a lieu de modifier entièrement le résumé qui termine la communication de\nM. l'archiviste général et de le remplacer par les données suivantes qui seules me paraissent\nétablies :\n   « Jean de Brabant fit à Prague la statue de Wenceslas, de 1305 à 1308; Brabant major et\nBrabant minor travaillèrent dans cette ville de 1371 à 1375 ; Pierre, fils de Jean, dit Pietro d'\nGiovanni Tedesco, de Brabant, exécuta de nombreuses sculptures à la cathédrale de Florence\nde 1386 à 1399; Pierre, fils de Frédéric, dit Pietro di Frederico, de Fribourg, coopéra\nà l'exécution des fonts baptismaux d'Orvieto. »\n"}, {"page_pdf": 356, "texte": "                           LES LIVRES\nLA P O É S I E      :\n\n   A u b e s e t Crépuscules, par PROSPER ROIDOT. (Société belge de\nLibrairie.)\n   Autant me charment les vers libres dictés par une émotion qu'ils tradui-\nsent, véhémente chez Verhaeren, naïve et populaire chez Elskamp, céré-\nmonieuse chez de Régnier, autant, je l'avoue, m'intéressent-ils peu lors-\nqu'aucune concordance analogue ne se peut établir.\n   Le snobisme facile de les aligner nous a gâché bien des jeunes poètes qui,\navec patience et zèle, auraient produit des œuvres réelles.\n   Celle que j'ai devant moi, parée d'une ravissante couverture, en est un\nexemple frappant.\n   L'on découvre chez son auteur, un tout jeune homme, des sentiments\ntrès délicats et un sens fort poétique des choses. Pourquoi a-t-il écouté les\nprêcheurs de spontanéité et s'est-il laissé persuader que la forme typogra-\nphique de ses vers les mènerait au succès, puisqu'elle les attesterait\nmodernes ?\n   Il est trop facile de se rendre à des pratiques si commodes; avec cons-\ncience, quelques aubes encore auraient dû succéder à quelques crépuscules\navant que leur expression mûrie et remaniée eût pu affronter la gamme\nchromatique des vitrines de librairie.\n   Je pose en fait qu'un jeune homme intelligent, guère poète, peut fort\nbien arriver, après un an de lecture des jeunes revues, à écrire un livre\nqu'il appellera : Les Désespérances (il est de si bon ton de jouer au blasé, à dix-\nneuf ans!), les Angoisses, Brumes et Clartés, au choix de son éditeur.\n   Il lui suffira de juxtaposer à chaque ligne certains mots, les plus vagues\npossibles, tels que mystère, lunaire, sidérale, Vie, Ame. Quelques néolo-\ngismes et des dédicaces bien tournées assureront la renommée de la pla-\nquette.\n   Je ne dis pas tout ceci à M. Roidot, dont j'ai reconnu le mérite, mais je\nvoudrais l'arrêter sur la pente où il menace de glisser. Il pourra facilement,\n"}, {"page_pdf": 357, "texte": " 322                             DURENDAL\n\n\n\ns'il veut continuer de la sorte, signer trois livres par an. Qui les distinguera\nde beaucoup d'autres? Pourquoi ne pas creuser davantage une personnalité\nqui ne demande qu'à s'affirmer ?\n   Qu'il se défie des suiveurs. Qu'il ne s'imagine pas l'œuvre du poète si\nfacile.\n    Il ne suffit pas de mettre lueur cierginale dans un vers (ce qui, du reste,\nn'est rien moins que spontané), et de faire rimer cathédrale avec silence\ntombale, pour être de son époque. Le poète, et c'est ce qui en fait la beauté,\nest de tous les âges.                                                 T H . B.\n\n\nLE THÉÂTRE :\n\n   HENRIK IBSEN : B r a n d — poème dramatique en cinq actes, traduit par\nle comte Prozor. (Paris, PERRIN et O . )\n    Vouloir, c'est pouvoir ! Voilà la devise et le raccourci du pasteur Brand.\nIl veut la régénération de la société en convaincu, en ardent, en halluciné\nmôme et pour cela il va à travers tout, démolissant, écrasant sous ses talons\nd'apôtre la morale, la vie, la religion sociales telles qu'il les trouve et\nles juge vermoulues, sacrifiant ses amitiés, sa popularité, sa femme et\njusque enfant pour remplir ce qu'il croit sa mission. Ame haute mais\nsombre, orgueilleuse et sensible à sa manière, il manque de bonté. Toutes\nles scènes de ce drame philosophique le plus obscur, le plus symbolique et\npeut-être le plus intéressant d'Ibsen, le moins fait pour aller à la scène et le\n moins adapté sûrement à la contexture de notre esprit latin, toutes les\nscènes sont prétexte à longues discussions, à longs exposés d'idées. En\nsomme peu d'action, mais une grande élévation de pensée et une poésie\nintense. Il serait curieux de pouvoir deviner l'opinion d'Ibsen même sur\nson héros; malheureusement l'auteur 1 tisse flotter sur ce point un nuage\népais d'indécision. En somme, et ici en contradiction arrêtée avec M. Prozor\ndans sa très intéressante préface, il me semble que le dramaturge l'a bien\nvoulu peindre comme un type d'idéologue dévoyé et abusé. C'est ce que\nprouve le mot final même : « Dieu est charité >, qui vient donner un suprême\ndémenti à Brand enseveli sous l'avalanche qui le tue. De cette façon le\ndrame prend pour moi une allure d'enseignement, une espèce de leçon de\n ne quid nimis infligée à toute la vie de ce nouveau Paphnuce qui, lui aussi,\n s'est fourvoyé dans It mal en tendant au bien et meurt désespéré dans son\n effort. Quoiqu'il en soit, ce poème dramatique qui se résume en une longue\n question posée et non résolue, avec son symbolisme un peu vague, sa gran-\n"}, {"page_pdf": 358, "texte": "                                 LES LIVRES                                323\n\n\n\ndeur âpre et farouche, nous apparaît comme une des œuvres les plus hautes\net les plus troublantes du grand écrivain Scandinave.          G. B.\n\nLA     CRITIQUE\n\n  BARBEY D'AUREVILLY — L e s         Œ u v r e s et l e s H o m m e s . Portraits\npolitiques et littéraires. (Paris, LEMERRE, éditeur.)\n   On ne se lasse point de signaler à l'attention des lettrés les livres de\nBarbey d'Aurevilly. Ce n'est pas que tout soit admirable et parfait dans\nles Œuvres et les Hommes, dont ce seizième volume achève, croyons-nous,\nla publication. Celui qu'un poète baptisa le duc de Guise de la littérature »\net qui durera, dans l'histoire, comme un puissant et sombre romancier plutôt\nque comme un sûr critique, n'échappe, pas plus que tout écrivain, au péril des\nœuvres zomplcles. « Elles nuisent le plus souvent à la poésie et à la gloire\n— dit-il à propos des œuvres complètes de Beaumarchais — et montrent\nles indigences des plus grands génies, s'ils en eurent, et quel grand génie\nn'a pas ses pauvretés? Les trente-six pièces de théâtre du grand Corneille\ndiminuent le grand Corneille en n'ajoutant rien à son stock de chefs-d'œuvre\npour la postérité. » Il y a du déchet dans l'œuvre critique de Barbey, et\nc'est le journalisme qu'il en faut accuser. Mais, si l'auge du chef-d'œuvre\nn'est pas visible à toute page, l'homme qui s'y dévoile n'est point de ceux\nqui déçoivent jamais l'imagination et qui refroidissent l'ardeur des sympa-\n pathies : il est grand toujours par la magnifique intrépidité de la pensée, par\nla noblesse de son âme, par sa passion indomptable de vérité. Nul n'appa-\nraît plus constamment chevalier; nul ne s'impose davantage au respect,\nmême dans l'erreur, à force de courage et de loyauté.\n  Sans cesse guerroyant, il a la dent dure. Autant il adore la puissance,\nautant il abomine la médiocrité et la sottise. Quelle proie qu'un « sot bien\nempanaché, bien ridicule, bien en relief, mais bien vivant, bien gros, qu'on\npuisse prendre à pleine main, en jouer, en divertir son monde, et dont on\npuisse penser : « Quelle bonne fortune pour la critique d'avoir à déshabiller\nce monsieur-là! »\n  Cette bonne fortune, souvent il la rencontra; parfois il crut à tort l'avoir\nrencontrée. C'est ce qui nous vaut, dans le présent volume, des pages féroces\nsur Jules Favre; d'autres sévères sur Berryer, sur Benjamin Constant,\nqu'il nomme un « élégant révolutionnaire au benjoin, un soprano de la\nchapelle Sixtine appliqué à la politique »; voici la princesse des Ursins,\n< une femme de chambre historique », et Machiavel, un Satan en bonnet\nde coton ».\n"}, {"page_pdf": 359, "texte": " 324                                  DURENDAL\n\n\n\n   A côté, de finis et profonds portraits, admiratifs et néanmoins malicieux\nde Beaumarchais, de Chateaubriand, de Sainte-Beuve, de Taine, de Dumas\nfils; des pages verveuses sur Piron; et, surtout, un brillant parallèle entre\nShakespeare et Balzac, qu'il proclame hardiment le pair du grand Will :\ncette étude est véritablement d'une belle ampleur de pensée.\n   Et le style reste toujours une fête. Il abonde en trouvailles, en mots fiers\ncomme en épithètes cinglantes; il caresse et fouaille, marche botté,\néperonné, d'un pas de conquête. Il vibre et fait vibrer. C'est de la prose à\npanache : Cyrano l'eût aimée.                                       M. D.\n\n  M a n u e l de l'histoire de l a L i t t é r a t u r e f r a n ç a i s e , par F . BRUNE-\nTIÈRE. (Paris, C H . DELAGRAVE.)\n   Voici un ouvrage très considérable que vient de faire paraître M. Brune-\ntière sur l'histoire des lettres françaises. Mais bien mal nommé : il n'est\nrien moins qu'un « Manuel », c'est-à-dire qu'il n'a aucune des qualités de\ndidactisme simple et facilement assimilable qu'on entend dans ce mot. Il se\ncompose essentiellement d'une espèce de longue conférence que divisent\nsommairement quelques chapitres et sous-chapitres, courant en frise le\nlong du volume, et de notes, au bas de chaque page, touffues et abréviées,\nbibliographiques (très complètes) et critiques s'occupant plus en particulier\ndes écrivains célèbres. Voilà le livre sous son apparence formelle. Eu égard,\nd'une façon générale, au fond, l'auteur aurait pu l'appeler : Discours sur la\nLittérature française accompagné de plans de dissertations. Ce discours du\npremier étage est fort intéressant, solidement écrit, intelligemment pensé et\nrévèle l'auteur avec plus encore de précision peut-être que ses ouvrages\nprécédents, c'est-à-dire documenté, dogmatique, combattif, très de parti\npris, conséquemment souvent très spécieux. Les notes du bas témoignent\nd'une vaste érudition et ont une valeur d'utilité incontestable. Disons\nquelques mots du corps même de l'ouvrage. Il n'y a pas à nier qu'il ne soit\nrempli de jugements perspicaces, de vues justes, d'appréciations neuves,\nprofondes parfois, et que telles pages sur l'esprit de la Renaissance et celui\nde la Réforme, que ce parallèle si clair établi entre l'esprit classique et\nl'Encyclopédie, que ces études sur Montesquieu, sur Rousseau et d'autres\nsont de vrais chefs-d'œuvre de critique littéraire la plus sagace et la plus\nphilosophique. Mais dans ce bel agencement, d'un éclat et d'une solidité\nmétalliques, il y a de-ci de-là quelques scories. Et de suite remarquons la\ntendance négative de l'esprit de l'auteur : il n'est jamais plus à son aise,\nne possède mieux ses moyens que lorsqu'il s'applique à démolir quelque\nauteur trop vanté ou à faire crever quelque réputation trop enflée. Et il y\n"}, {"page_pdf": 360, "texte": "                                  LES LIVRES                               325\n\n\n\n réussit; et souvent, presque toujours, il rallie à lui la raison, quoique\n abusant de sa force par moments et tombant dans l'injustice comme on\n pourrait lui reprocher au sujet de Descartes, de Berryer ou de Lacordaire,\n par exemple. Ensuite M. Brunetière ne recule pas devant le paradoxe,\n surtout lorsqu'il peut le couler dans une de ces phrases ingénieuses où il\n excelle, phrases à périodes, nombreuses, un peu compliquées dont il revêt,\n comme d'un manteau sévère et très ajusté, sa pensée toujours claire. Tel à\n propos de Manon Lescaut à qui il dénie la valeur d'œuvre d'art parce qu'il\n est un roman de \" sensibilité \", c'est-à-dire une chose éminemment chan-\ngeante et que la condition de l'œuvre d'art est précisément le caractère\nd'éternité. Comme si le « caractère d'éternité » de la sensibilité n'était pas\n justement chez elle d'être changeante en étant toujours! E t puis n'y a-t-il\n pas un peu plus que de la \" sensibilité \" dans Manon, de l'amour? Relevons\nencore au seuil du livre sa théorie par trop simpliste de la littérature du\n moyen âge qu'il émascule délibérément de toute variété, de toute person-\n nalité et de toute évolutivité, si l'on veut bien me passer le mot. Enfin, et\nceci est tout à fait typique, l'appréciation contradictoire et singulière où il\njuge Bernardin de Saint-Pierre et qu'il commence par \" admirable écri-\nvain \", \" moraliste sincère... \", \" ... vaut mieux que sa mémoire... \" pour\nfinir par un éreintement copieux dont ne se relève pas le bonhomme.\n   Si la place ne nous manquait il nous serait loisible de chicaner M. Brune-\ntière sur quelques points encore. En résumé donc cette histoire de la\nlittérature française avec son style sévère, un peu dur, aux méthaphores\n(très heureuses toujours) mathématiques, la longueur complexe de ses\nphrases s'adresse à des « connaisseurs », sinon à des érudits, plutôt\nqu'à des élèves, hommes d'unius libri trop souvent, hélas! ou de quelques-\nuns. Par cela il ne répond guère à son titre et ne peut compter au rang des\nmanuels. D'une grande valeur intrinsèque de critique et d'histoire, d'une\nautre extrinsèque comme documentation sur l'auteur même, son dogma-\ntisme et son génie, espèce de pierre d'attente d'une histoire future plus\ncomplète il est mieux ou plus que cela.                             G. B.\n\n\nDIVERS :\n\n  Figures     et   Choses q u i p a s s a i e n t ,   par PIERRE   LOTI. (Paris,\nCALMANN-LÉVY.)\n  Après la lecture de Passage d'enfant et de Vacances de Pâques, qui sont au\nseuil du présent livre, je m'étonnais un peu de sa rapide vogue, de sa quin-\nzième édition sitôt atteinte/C'est qu'à dire vrai j ' y trouvais en commençant\n"}, {"page_pdf": 361, "texte": " 326                              DURENDAL\n\n\n\nun peu trop de « minceur », quoiqu'il y eût des phrases aussi jolies que\ncelles-ci, en parlant d'un tout petit garçon disparu trop tôt : «... Désagrégée et\nfinie cette combinaison d'atomes qui avait donné momentanément son petit\nsourire et l'expression de ses yeux. » Me souvenant en même temps d'un\nroman de M. Loti, lu il y a quelques années, Le Roman d'un enfant, je pense,\net qui m'avait laissé une intense impression de fastidiosité, je me disais que\ndécidément le genre « Enfance » n'était pas le fort de l'auteur; pour bien\nparler de celle-ci il faut avoir gardé dans l'âme, ce me semble, quelque\nchose de sa naïve simplesse. Or, l'âme de M. Loti n'est rien moins que naïve\net plutôt compliquée. Me voilà donc mal disposé dès les premiers pas et\nprès de m'arrêter là... J'ai continué et je m'en loue : le reste est exquis,\nchatoyant, un vrai régal pour le cœur et l'esprit J'accorderai volontiers à\nqui voudra attaquer sur ce point, que le fond même sur lequel l'auteur a\nbâti chacun des chapitres séparés dont son livre se compose n'est pas bien\nimportant, mais qu'importe s'il donne lieu à des descriptions si merveilleuses,\nà des impressions si finement ressenties, si adroitement exprimées, qui\nfoisonnent partout. Le style de M. Loti possède deux qualités qu'il est fort\nétrange de rencontrer ensemble, parce qu'elles sont antinomiques, et qui\npourtant à mon avis constituent, par leur simultanéité, l'originalité même\nde son charme : la fluidité et la plasticité. Cette phrase que je prends dans\nune très belle description des Pyrénées exprime fort bien ce qu'il est : \" Il\ny a des teintes méridionales, presque africaines sur les montagnes qui se\ndécoupent au ciel avec une netteté absolue et qui sont vaporeuses cependant, noyées\ndans je ne sais quoi de diaphane et de doré.\" Rien n'est à la fois fuyant et\nprécis comme les lignes des paysages de VI. Loti, mais personne mieux que\nlui ne sait rendre la seconde apparence, cette fois intime, de la nature, qui\nest ce qu'on peut appeler « l'âme des choses ». Dans les cent cinquante\npremières pages du livre est raconté, s'explique et vit tout le pays basque,\navec ses aspects, ses coutumes, son idiosyncrasie propres. M. Loti a son\nsystème à lui de notations. Dans un homme, un cortège, une foule sa pers-\npicacité fine et subtile découvre du premier coup le trait qui caractérise ou\nle geste, si menu soit-il, qui résume. Sur toutes choses il promène son âme,\nmélancolique et raffinée, son âme où se rencontre beaucoup de pitié, une\npitié tendre, quoique par moments singulièrement indifférente, une pitié qui\ns'émeut pour les petits et constate avec tristesse que dans la belle nature\ninsoucieuse coulent beaucoup de larmes et se souffrent beaucoup de dou-\nleurs. Son livre est, en somme, un grand apitoyement doux de déterministe\nrésigné. Il aime, ai-je dit, les humbles : les humbles gens et les choses\nhumbles; il est même très frappant de remarquer que le mot \" petit \"\n"}, {"page_pdf": 362, "texte": "                                          LES LIVRES                                           327\n\n\n\nrevient dans sa prose toutes les vingt lignes. Où il excelle encore c'est en\nétablissant un contraste entre une action humaine quelconque, lugubre et\ndésolée, et la nature sereine qui l'encadre. Profanation en est un probant\nexemple. Enfin faisons observer qu'il y a fort peu de psychologie dans\ntoutes ces pages ; ce sont surtout des impressions de paysages, de villes, de\nmonuments. L'homme n'y est considéré qu'extérieurement, en opposition\npresque toujours avec la nature, comme élément actif devant la grande\nPassive ; il s'y rencontre bien une psychologie, mais c'est celle de l'auteur\nmême, involontaire et non moins intéressante. Parfois pourtant une nota-\ntion très fine comme celle-ci, à la fin du Passage de Carmencita : « Et c'était,\npour la première fois, après vingt-trois ans, comme l'éveil de je ne sais\nquoi de tendre qui sommeille toujours, même imprécis et inavoué, au fond\ndes amitiés que l'on a pour les femmes lorsqu'elles sont jolies ou finissent\nà peine de l'être .\n   Voilà ce livre, le dernier paru, de M. Pierre Loti. J'ai goûté un grand\n plaisir, souvent ressenti un grand charme, à le lire. Avec sa philosophie\n désabusée et miséricordieuse, parfois même très ironiste, (dans le Mur d'en\nface qui est, à ce point de vue, le plus important des morceaux), ses mer-\n veilleux et suggestifs paysages, son parfum d'exotisme, avec son style\n souple, ondoyant et précis, il constitue une lecture de choix. S'il y avait un\n peu plus de cœur véritable, un peu plus de charité réelle et moins de pitié\n peut-être il serait parfait ; tel qu'il se présente, espèce d'état d'âme, d'âme\n   d'automne      d'un des plus intéressants écrivains contemporains, il est\n exquis. Et si je ne lui ai pas ménagé la louange c'est que l'auteur n'y a pas\n ménagé le talent.                                                      G. B.\n   C e r c l e l i t t é r a i r e d e s a n c i e n s é l è v e s d u Collège S a i n t - M i c h e l\nà B r u x e l l e s . — R a p p o r t d e s t r a v a u x (Bruxelles, VROMANT).\n   Ce rapport révèle, chez les membres du Cercle, une louable préoccupation\nde l'intellectualité sous toutes ses formes. Parmi les œuvres littéraires\nreproduites nous citerons une Invocation de M. Victor Hallut et un Poème\nde M. Victor de Brabandere.\n   Nous nous permettons de regretter seulement qu'à côté de travaux\nd'imagination, le Cercle littéraire bruxellois fasse la part si minime à la\ncritique qui est la vraie et féconde gymnastique artistique.\n\n\n   L'abondance des matières nous force à renvoyer au numéro d'avril la\nsuite de la critique des Livres. Nous prions les auteurs et éditeurs qui ont\neu l'amabilité de nous faire des hommages de nous excuser.\n"}, {"page_pdf": 363, "texte": "                            LES REVUES\n\n\n  LA R E V U E GÉNÉRALE : Pise, par Arnold Gofftn, et de beaux vers\ncalmes et purs de Fernand Séverin — Les Pèlerins :\n                 Mais écoutez! Voici l'hymne des pèlerins...\n                 Il vient; ce n'est d'abord qu'une plainte lointaine ;\n                 On ne sait où, là-bas, une âme dit sa peine.\n                 Ses remords, sa faiblesse et sou indignité.\n                 De pas en pas, tandis que grandit la clarté.\n                 Elle s'approche; et rien dans ce matin d'automne.\n                 S'égale en abandon ce sanglot monotone.\n                 D'autres, plus douloureux encore, peu à peu\n                 S'y joignent; et ce chant monte dans le ciel bleu\n                 Savrant comme l'appel de la détresse humaine.\n\n\n  L E MAGASIN L I T T É R A I R E : Impressions de petite ville, par Th.\nRouvez, d'une notation juste et discrète, et un récit de Voyage en Algérie,\npar M. Paul Raepsaet, représentant et fidèle des agences Cook.\n\n  LA QUINZAINE : Une superbe chronique de M. Emile de Saint-Auban,\navec cette conclusion, à propos des derniers drames anarchisants :\n    « La société n'est pas la cause du mal dont l'homme souffre : elle en est\nl'effet. Elle est le produit triste des instincts de l'humanité. A quoi sert de\ndétruire l'effet, si l'on ne détruit pas la cause? On ruine la maison : vanda-\nlisme inutile, si la fatalité, doit la rebâtir pareille. Ce n'est pas la maison\nqu'il faut dynamiter : on la reconstruirait! Ce qu'il faut dynamiter, c'est la\nbarbarie naturelle, pour fonder à la place l'Amour et la Fraternité. Changez\nle cœur de l'homme et la maison resplendira. Et pour changer le cœur de\nl'homme la révolte, l'orgueil, le rut et la vengeance sont des facteurs\ninopérants. Lorsque Jésus, le fils de Dieu, eut pitié et voulut sauver et\nrégénérer l'Univers pour féconder l'Idée nouvelle, c'est de son propre\nsang, non pas du sang d'autrui, qu'il l'arrosa. Il n'immole personne :\n"}, {"page_pdf": 364, "texte": "                                LES   REVUES                              329\n\n\nil s'immoie lui-même. Il s'en alla sur la montagne, tendit ses mains et ses\npieds aux clous des tortionnaires, et, les bras en croix, à l'aveugle multitude\nil ouvrit sa poitrine sanglante d'où jaillirent les rayons. Et le monde prison-\nnier s'évada du Paganisme, il brisa les barreaux de sa cage et s'envola vers\n le soleil...\n\n  L E SILLON : Autour de la « Cathédrale*, étude critique de Jean Lionnet,\noù nous relevons cet original rapprochement entre J.-K. Huysmans et\nquelques-uns de nos écrivains belges :\n   « Quand je récapitule en pensée les diverses caractéristiques du style de\nHuysmans, je me demande si elles ne seraient pas, dans une certaine mesure,\ndes qualités de race. Je songe à d'autres écrivains des Flandres qui ont avec\nl'auteur d'En Route un air de famille. Si Huysmans avait rimé ses descrip-\ntions, n'aurait-il pas, aussi bien que Verhaeren, écrit le Moulin ou Rentrée\nde Moines? Et n'y a-t-il pas, dans Bruges la Morte, une petite exposition de\npeintures du moyen âge qui révèle chez Rodenbach des affinités bien\ngrandes avec son mystique compatriote? Et Camille Lemonnier lui-même,\nau cours du dernier et du plus répugnant peut-être de ses romans, n'a-t-il\npas émergé un instant de l'obscénité où il s'enlise, pour barbouiller avec\nsa brosse engluée de vase une espèce de cathédrale à la Huysmans? »\n\n  LA R E V U E NATURISTE : M. Maurice Le Blond trace ainsi le pro-\ngramme d'un journal-idéal :\n   « Les rubriques les plus secondaires, les plus anonymes y seraient\nconfiées à des auteurs d'intelligence et de moralité supérieures. Quant aux\nlaits divers, qui remplissent une si grande partie des feuilles actuelles, ils en\nseraient rigidement exclus. Jamais vous n'y liriez le récit d'un meurtre,\nd'un suicide ou d'un viol. Les procès sensationnels y seraient passés sous\nsilence. Vous n'y verriez relatés que des actes de beauté, que des faits\nexaltant la vraie splendeur de l'Homme. Vous n'y trouveriez consignées que\nles actions d'héroïsme. Vous n'y trouveriez décrits que les grands aspects\ndu monde pacifique.\n   » Mais c'est surtout le feuilleton qui serait l'objet de tous les soins; on\nn'y publierait pas d'œuvres d'art. Il serait consacré à la publication de\nromans très simples, très doux, très graves, d'un style suave et fleuri,\nconçus dans de grandes lignes harmonieuses, comme les fresques de Luini.\nLa langue serait chantante et suave. Les épisodes, qui vaudraient surtout\npar la véhémence des émotions, se dérouleraient selon la grâce naturelle des\névénements. Et dans ces sortes d'œuvres, que nous verrons naître certaine-\n"}, {"page_pdf": 365, "texte": " 330                             DURENDAL\n\n\n\nment un jour, l'âme populaire trouvera la nourriture spirituelle dont elle a\nsi besoin, elle aussi! >\n\n  L E SPECTATEUR CATHOLIQUE publie trois interprétations di-\nverses, en estampes, de l'Adoration des Mages : le travail de M. Doudelet\nsurtout est d'une belle conception et d'un émouvant hiératisme.\n  A lire : Les Poètes mystiques (Erancis Jammes), par Adrien Mithouard.\n\n  LA REVUE BLANCHE : Visages de Mages. Une série de croquis par\nM. Jules Bois; défilent tour à tour, Péladan, Stanislas de Guaita, Papus,\nAlbert Jounet, « tous Don Quichotte d'une Dulcinée plus lointaine et plus\ninsaisissable que la citoyenne de Tobiso. »\n\n  L'ERMITAGE : M. Erancis Vielé-Griffin s'attache à dégager le rôle de\nStéphane Mallarmé : « Il nous a livré mieux qu'un truc de styliste, mieux\nqu'une façon de fabriquer le beau; il nous a offert l'exemple de la foi tran-\nquille, de la volonté concentrée, de l'orgueil sans vanité, de la dignité sans\npose; il nous a inspiré mieux que la soif de la gloire; il a enseigné, par son\naudace étrange, la timidité devant la Beauté.\n\n   ANTHOLOGIE-REVUE : Cette intéressante tentative de fraternisation\nartistique franco-italienne nous apporte le Vase, une poésie ardente et\nharmonieuse de Henry de Régnier.\n\n   L'ART MODERNE : Une étude sur Théo Van Rysselberghe, le principal\nexposant de La Libre Esthétique. « Grâce à lui, le néo-impressionnisme, loin\nde décliner, passe en beau galop de conquête vers l'avenir. Il peut donc\nexiger en vainqueur sa place parmi les mouvements d'art qu'enregistre\nl'histoire contemporaine, qu'elle approuve et qu'elle offre en exemple à ceux\nqui viennent avec la volonté de sans cesse varier les aspects de la beauté\nimmortelle. »\n"}, {"page_pdf": 366, "texte": "                           NOTULES\n\n   Quelques pages de la Cathédrale, l'œuvre dont s'occupe plus haut notre\ncollaborateur Firmin Vanden Bosch.\n   Et d'abord cette description synthétique du monument qui est l'âme du\nlivre nouveau de J.-K. Huysmans :\n\n     Dans le mystère de son ombre brouillée par la fumée des pluies, elle\nmontait, de plus en plus claire, à mesure qu'elle s'élevait dans le ciel blanc\nde ses nefs, s'exhaussant comme l'âme qui s'épure dans une ascension de\nclarté, lorsqu'elle gravit les voies de la vie mystique.\n   » Les colonnes accotées filaient en de minces faisceaux, en de fines gerbes,\nsi frêles qu'on s'attendait à les voir plier, au moindre souffle; et ce n'était\nqu'à des hauteurs vertigineuses que ces tiges se courbaient, se rejoignaient\nlancées d'un bout de la cathédrale à l'autre, au-dessus du vide, se greffaient,\nconfondant leur sève, finissant par s'épanouir ainsi qu'en une corbeille dans\nles fleurs dédorées des clefs de voûte.\n   » Cette basilique, elle était le suprême effort de la matière cherchant à\ns'alléger, rejetant, tel qu'un lest, le poids aminci de ses murs, les rempla-\nçant par une substance moins pesante et plus lucide, substituant à l'opacité\nde ses pierres l'épiderme diaphane des vitres.\n   » Elle se spiritualisait, se faisait toute âme, toute prière, lorsqu'elle\ns'élançait vers le Seigneur pour le rejoindre; légère et gracile, presque\nimpondérable, elle était l'expression la plus magnifique de la beauté qui\ns'évade de sa gangue terrestre, de la beauté qui se séraphise. Elle était grêle\net pâle comme ces vierges de Roger Vander Weyden qui sont les filiformes,\nsi fluettes, qu'elles s'envoleraient si elles n'étaient en quelque sorte retenues\nici-bas par le poids de leurs brocarts et de leurs traînes. C'était la même\nconception mystique d'un corps fuselé, tout en longueur, et d'une âme\nardente qui, ne pouvant se débarrasser complètement de ce corps, tentait\nde l'épurer, en le réduisant, en l'amenuisant, en le rendant presque fluide.\n   * Elle stupéfiait avec l'essor éperdu de ses voûtes et la folle splendeur de\nses vitres. Le temps était couvert et cependant toute une fournaise de\npierres brûlait dans les lames des ogives, dans les sphères embrasées des\nroses. »\n"}, {"page_pdf": 367, "texte": "  332                             DURENDAL\n\n\n\n  Voici maintenant, au hasard de la lecture, un choix de vérités bonnes à\nentendre.\n  L'odieuse statuelâtrie qui déshonore tant de nos églises inspire d'abord à\nHuysmans ce savoureux épisode :\n\n       Durtal, rejoint par l'abbé Plomb aux aguets, entra dans une pièce\nencombrée de statues; il y en avait partout, sur une cheminée, sur une\n commode, sur un guéridon, sur une table.\n    » — Ne faites pas attention à elles, dit l'abbé; ne les regardez pas; je ne\nsuis pour rien dans le choix de ce honteux marché; je subis malgré moi\n l'affront de ce bazar; ce sont des cadeaux de pénitentes!\n    » Durtal rit, effaré quand même par les extraordinaires échantillons de\nl'idéal catholique qui remplissaient cette pièce.\n    > Tout y était : les cadres noirs guillochés de cuivre enfermant des\ngravures de Vierges de Bouguereau et de Signol, l'Ecce Homo de Guide, des\nPieta, des saintes Philomène; puis la collection de la statuaire polychrome\ndes Marie peintes avec le vert glacé des angéliques et les roses acidulée des\nbonbons anglais; des Madones considérant d'un œil béat leurs pieds et écar-\ntant des mains d'où partaient en lames d'éventail des rayons jaunes; une\nJeanne d'Arc accroupie telle qu'une poule sur son œuf, levant au ciel les\nbilles blanches de ses yeux, pressant contre sa gorge cuirassée de plâtre un\nétendard, et des saints Antoine de Padoue, frais et léchés, tirés à quatre\népingles; des saints Joseph pas assez charpentiers et trop peu saints; des\nsaintes Madeleine pleurant des pilules d'argent; toute une cohue de déicoles\nde qualité fine, appartenant à cette catégorie dite article de Munich dans\nles magasins de la rue Madame.\n  » — Ah ! Monsieur l'abbé, elles sont singulièrement redoutables vos\ndonatrices; mais ne pourriez-vous, par mégarde, innocemment, laisser\nchaque jour tomber par terre quelques-uns de ces cadres...\n  » Le prêtre eut un geste désespéré.\n  » — Elles m'en apporteraient d'autres, cria-t-il ! »\n\n  Et plus loin, cette impression si vraie à propos du chant d'église :\n   > Et tout en marchant, comme ils parlaient de la cathédrale, Durtal\ns'exclama :\n\n   » — N'est-il pas monstrueux que, dans la plénitude de cette basilique de\nChartres, l'on ne puisse écouter un peu de véritable plain-chant; j'en suis\nréduit à ne fréquenter le sanctuaire que pendant les heures sans offices, les\nheures vides, et je suis obligé surtout de ne pas assister à la grand' messe\n"}, {"page_pdf": 368, "texte": "                                  NOTULES                                 333\n\n\n\ndu dimanche, tant l'indécente musique qu'on y tolère m'indigne! Il n'y a\ndonc pas moyen d'obtenir qu'on expulse l'organiste, qu'on balaie le maître\nde chapelle et les professeurs de chant de la maîtrise, qu'on refoule chez les\nliquoristes les voix de rogomme des gros chantres? Ah! ces flons-flons\ngazeux qui pétillent dans les flûtes en cristal des gosses et ces refrains de\nfoire qui s'éructent dans les hoquets de lampes qu'on remonte, dans les\nrenvois bruyants de basses! Quelle ignominie, quelle honte! Comment\nl'évêque, comment le curé, comment les chanoines n'interdisent-ils pas des\nattentats pareils? »\n Et enfin ce bel et ingénieux parallèle entre le style Roman et le style\nGothique :\n   « Le Roman, il est la Trappe de l'architecture: on le voit abriter des ordres\naustères, des couvents sombres, agenouillés dans de la cendre, chantant, la\ntête baissée, d'une voix plaintive, des psaumes de pénitence. Il y a de la\npeur du péché, dans ces caves massives, et il y a aussi la crainte d'un Dieu\ndont les rigueurs ne s'apaisèrent qu'à la venue du Fils. De son origine asia-\ntique, le Roman a gardé quelque chose d'antérieur à la Nativité du Christ;\non y prie plus l'implacable Adonaï, que le charitable Enfant, que la douce\nMère. Le Gothique, au contraire, est moins craintif, plus épris des deux\nautres personnes et de la Vierge; on le voit abritant des ordres moins rigou-\nreux et plus artistes; chez lui, les dos terrassés se redressent, les yeux\nbaissés se relèvent, les voix sépulcrales se séraphisent.\n   » Il est, en un mot, le déploiement de l'âme dont l'architecture romane\nénonce le repliement. C'est là, pour moi du moins, la signification précise\nde ces styles, affirma Durtal.\n   » Ce n'est pas tout, reprit-il, l'on peut encore déduire de ces remarques\nune autre définition :\n   » Le Roman allégorise l'Ancien Testament, comme le Gothique le Neuf.\n   » Leur similitude est, en effet, exacte quand on y réfléchit. La Bible, le\nlivre inflexible de Jehovah, le code terrible du Père, n'est-il pas traduit par\nle Roman dur et contrit et les Évangiles si consolants et si doux par le\nGothique plein d'effusions et de câlineries, plein d'humbles espoirs? »\n\n\n\n D'une étude que la Revue de Paris publie sur Gabriel d'Annunzio, ce frag-\nment de l'art poétique du maître italien :\n  « Le vers est tout, dit-il. Un vers parfait est absolu, immortel. Il retient\nen lui la parole avec la cohésion du diamant; il enferme la pensée dans\n"}, {"page_pdf": 369, "texte": " 334                              DURENDAL\n\n\n\nun cercle précis que nulle force ne pourra briser; il devient indépendant de\ntout lien, de toute sujétion; il n'appartient plus à l'artiste, mais il est à tous\net à personne, comme l'espace, comme la lumière, comme les choses éter-\nnelles. Une pensée exactement exprimée dans un vers parfait est une pensée\nqui existait déjà « préformée » dans les obscurs profondeurs de la langue.\nHors du poète, elle continue à exister dans la conscience des hommes...\nQuand un poète est près de découvrir un de ces vers éternels, il est averti\npar un divin torrent de joie qui soudain envahit tout son ê t r e . . .\n  Voici encore de M. Gabriel d'Annunzio quelques strophes d'une belle\nenvolée lyrique :\n   « Quelle déesse paraît et resplendit dans le ciel nocturne, vermeille\ncomme l'Aurore? Mon âme frémit et s'élance comme vers une Aurore. Tous\nles bandeaux tombent, oh! mon âme, c'est l'Aurore, c'est l'Aurore!\n   » La nef est prête : Adieu, forêt de myrtes! A la voile! A la voile! Les\nvents chantent comme de joyeux esprits dans le sein de ma voile!\n     Que ma honte reste derrière moi avec les délices mortes, avec les fleurs\net les fruits de mensonge sur l'arbre mort : mon cœur rêve une vie large et\nune plus fière mort!\n   » Chantez, ô vents! Sur la mer inconnue gît l'Ile promise; là! comme sur\nle sommet d'un immense autel, est la Joie promise. J'y marquerai l'em-\npreinte de mon pas : A moi, Gloire promise!\n\n  PENSÉE DU MOIS :\n\n   1. C'est le sentiment esthétique qui nous fait vibrer aux heures les plus\nexquises de notre vie, aux seules heures dignes d'être vécues. C'est lui qui\nétablit entre les choses et les êtres cette mystérieuse concordance qu'on\ndemande vainement à la science d'analyser. Ne le confondons jamais avec\naucune autre faculté, ni plus haute, ni plus basse. Tenons ferme pour son\nautonomie. Nous aurons contre nous les sensualistes purs et aussi les purs\nintellectuels. Nous aurons à lutter contre ceux qui voient dans ce sentiment\nun instinct physiologique et contre ceux qui y voient une opération de la\nraison. Ce n'est ni l'un ni l'autre >.\n                                         (RUSKIN, La Religion de la Beauté.)\n"}, {"page_pdf": 370, "texte": ""}, {"page_pdf": 371, "texte": ""}, {"page_pdf": 372, "texte": ""}, {"page_pdf": 373, "texte": ""}]}