{"numero_id": "ulb-durendal-1898-04-n4", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-001", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 335, "page_fin": 337, "titre_corps": "Vitraux", "titre_sommaire": "Vitraux", "signature_source": "Georges Rodenbach", "ancre_debut": "VITRAUX", "ancre_fin": "GEORGES RODENBACH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 376, "page_imprimee": 335, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 710, "texte": "VITRAUX\n\n                        I\n\n\nLa vieille église a des vitraux tout nus\nQu'aucune peinture n image ;\nRien que du verre en des mailles de plomb ;\nC'est comme une eau sans fond\nOù rien ne surnage,\nUne eau captive\nQui d'un long passé n'a rien retenu.\n\nA ucun reflet, aucune image vive !\nC'est comme la béante ouverture d'un puits\nEn qui tout roule et s'accumule :\nLes prières, l'encens fané,\nLes corbeilles du mois de mai,\nL'orgue, le buis,\nTout ce qui fut et devient nul.\n\nA h ! ces vitraux blancs comme des suaires !\nAh ! ces vitraux tendus comme des linges,\nGrands linges mortuaires\nQue la pluie, au dehors,\nLessive et rince,\nLinge de Véronique ou linge du Calvaire\nOù tout visage est mort !\n"}, {"page_pdf": 377, "page_imprimee": 336, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 943, "texte": "336                       DURENDAL\n\n\n\n      Vitraux nus...\n      On dirait des tombeaux de verre\n      Où à peine, le soir, une cendre remue !\n      Ah ! toutes ces blêmes verrières !\n      On songe à des clairières\n      Ça et là dans une forêt.\n\n\n      Verre opaque où rien n'apparaît ;\n      Vitres verdies\n      Où la lune, il semble, a figé\n      Son pâle incendie,\n      Comme dans une mare...\n\n\n      Entre les mailles des vitraux on voit le ciel\n      Comme entre les branches d'un arbre :\n      Azur délimité, firmament partiel...\n\n\n      Mais que le ciel, à travers eux, paraît âgé !\n\n\n\n\n                               II\n\n\n\n      Les vitraux, sans nul or\n      Et sans nids personnages\n      Qui les imagent,\n      Ont des rêves dont à leur guise ils se décorent.\n\n\n      (Les vitraux de couleur\n      Jamais ne se délivrent\n      De l'or, des vierges et des fleurs.)\n\n\n      Mais eux, c'est d'une vie, enfin propre, qu'ils vivent.\n"}, {"page_pdf": 378, "page_imprimee": 337, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 617, "texte": "                     VITRAUX                         337\n\n\nIls sont de flamme, ils sont de givre ;\nTantôt tout le soleil y meurt rouge en sa gloire ;\nTantôt l'hiver miséricordieux\nBrode de bouquets blancs leur verre sans histoire,\nComme si c'était la fête de Dieu !\n\n\nIls sont d'azur, ils sont d'argent ;\nLes nuages vont voyageant\nDans leur verre qui s'influence comme l'eau ;\nA Ténèbres ils sont foncés\nEt clairs à Laudes ;\nParfois la lune y règne avec tout son halo,\nOu le couchant y fait durer ses cendres chaudes,\n Vitraux récompensés d'avoir bien renoncé.\n\n\n\n                                  GEORGES RODENBACH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-002", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 338, "page_fin": 360, "titre_corps": "La Nef du Marchand : Auto sacramentel, introduction", "titre_sommaire": "La Nef du Marchand : Auto sacramentel, introduction", "signature_source": "Hector Hoornaert", "ancre_debut": "LA NEF DU MARCHAND", "ancre_fin": "HECTOR HOORNAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 379, "page_imprimee": 338, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1898, "texte": "LA NEF DU MARCHAND\n                            Auto      Sacramentel\n\n\n\n\n                I N T R O D U C T I O N (Suite)\n\n                                      IV\n\nA                  PREMIÈRE vue, le sujet des autos semble     aussi réfractaire\n                    que possible à la forme dramatique. On comprend des\n                    drames d'histoire et de morale chrétiennes, mais se repré-\n                    sente-t-on des dogmes mis en scène, et, parmi ceux-ci, de\n                    préférence le plus impénétrable et le plus confondant pour\n                    la raison? Conçoit-on de la théologie dramatique? Sans la\n                    Réforme il est probable que cet effort n'eût pas été tenté;\n                    mais les circonstances ayant réclamé l'éloge de la Sainte\nEucharistie par le drame, les poètes durent chercher le moyen de résoudre\nle problème. Ils savaient bien que la vie surnaturelle, avec ses mystères, a\nsurtout pour refuge la contemplation solitaire, la méditation où l'âme oublie\nles sens et se déploie dans sa vie propre; or le spectacle leur imposait la\ntâche d'instruire et de divertir, de parler à l'âme et aux sens, et cela ne se\npouvait que sur un terrain neutre, ni trop matériel ni trop spirituel; un ter-\nrain sur lequel, avec des concessions mutuelles, l'abstrait pouvait s'unir au\nconcret, où le surnarurel, sans perdre ses ailes, devait toucher terre et\nrevêtir une forme légère et transparente. Le sûr instinct des poètes eucha-\n ristiques, nourris de la Bible, se souvenant à la fois du Cantique des Cantiques\n et des Paraboles de l'Évangile, les mena droit à l'Allégorie. Une fois ce\n terrain neutre trouvé, ils s'y sentirent à l'aise pour échafauder leurs concep-\ntions mystiques, pour unir la théologie et la philosophie à l'art, et ne l'aban-\n donnèrent plus.\n    Cet art nouveau naquit d'autant plus facilement que les personnages allé-\n"}, {"page_pdf": 380, "page_imprimee": 339, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2998, "texte": "                         LA N E F DU     MARCHAND                         339\n\n\ngoriques étaient depuis longtemps en usage dans le théâtre religieux; ces\npoètes n'eurent qu'à étendre l'idée, à lui donner une vie propre conformé-\nment au sentiment populaire.\n   Dans l'histoire des littératures une large part est faite aux poèmes allégo-\nriques, mais, en dehors des froides et souvent ineptes Moralités, qui sont\nbien distinctes des autos, on ne trouve de vrais drames allégoriques que\ndans la littérature espagnole. On s'est demandé, à ce propos, si le drame qui\nne prend pas ses éléments dans la vie réelle est possible; si des êtres fictifs,\nsymboles d'idées et de forces peuvent intéresser sous leur forme universelle,\ncomme intéressent des êtres réels se mouvant dans le cadre d'une anecdote\nou d'un événement historique. Il est évident tout d'abord que le second\nintérêt, plus accessible, l'emportera généralement sur le premier. Les pas-\nsions qui agitent l'homme, les luttes qui le mettent aux prises avec son\nsemblable formeront toujours le fond ordinaire de l'art dramatique, parce\nque l'auditeur, quel qu'il soit et dans tous les temps, préfère voir sur la\nscène un reflet de son humanité, une image des vicissitudes de sa vie. Cet\nintérêt naît d'une conformité d'idées et de sensations qui tombent sous\nl'expérience quotidienne. A ce point de vue les spectateurs d'éducations\ndiverses sont en contact avec le drame par une unité d'impression qui ne\n peut être en désaccord que sur la justesse relative de l'observation.\n    Aussitôt que le sujet s'élève du particulier au général, des faits aux idées,\nil dépasse le public ordinaire; les horizons trop vastes déplaisent à la masse,\net les allégories ayant toujours ce caractère, il faut que l'auditoire, pour s'y\nintéresser, ait une unité d'éducation et d'aspiration particulière. Or telle\nétait l'unité spirituelle du public des autos. Il avait un sens vivant du surna-\nturel, il était en communion parfaite d'idées au sujet de l'origine et de la fin\nde l'homme, ainsi que des moyens qui doivent le mener à cette fin, et il\nmettait au-dessus de tout les intérêts de l'âme. Dans ces conditions le\ndrame allégorique, tel que l'ont compris les poètes espagnols, était tout à fait\nnaturel, et s'il paraît maintenant aux incroyants obscur et presque déraison-\nnable, c'est uniquement parce que le milieu a changé.\n    Tous les arts ont fait usage de l'allégorie parce qu'elle se prête, beaucoup\nplus que le réel, à des créations d'imagination; la poésie dramatique, elle\naussi, a le droit de s'en servir, pour rendre visible le surnaturel et douer de\nforme l'abstraction dans des sujets qui intéressent l'humanité. Or la vie de\n l'âme, pour des hommes de foi, n'a-t-elle pas plus d'intérêt que la vie du\n coeur? Nul ne peut du reste se désintéresser du mystère qui vit en lui et qui\n l'entoure ; les impulsions tragiques vers le mal, les élans vers la justice et\n le bien n'existent pas seulement comme applications à un fait particulier ;\n"}, {"page_pdf": 381, "page_imprimee": 340, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2834, "texte": "  340                              DURENDAL\n\n\n\nils forment une vie qui peut fournir des drames dans lesquels l'homme se\nplaît à contempler lès forces qui l'animent et dont il ne constate d'ordinaire\nque les résultats matériels.\n   Il en est, comme le comte Schack, qui admettent dans le drame une per-\nsonnification isolée, mais récusent une pièce allégorique comme sujet, sous\nprétexte que nous sommes arrachés par là complètement à l'existence\nhumaine. On pourrait soutenir que de tels drames touchent inévitablement à\nla question religieuse et rencontrent ainsi difficilement une unité de point de\nvue, mais cela est indépendant de la question de l'art. Les autos sont parfai-\ntement humains, quoique traitant d'une humanité supérieure éclairée par le\ndogme catholique.\n   S'ils s'étaient écartés de l'humanité, ils n'auraient pu vivre; s'ils agissent\nen sens inverse du drame ordinaire, qui va du particulier au général, ce n'est\npas là déchoir. Supprimer les contingences, présenter l'homme sous un type\nuniversel, faire agir les ressorts de sa vie spirituelle, c'est choisir un terrain\nspécial sur lequel se débattent ses plus hauts intérêts; c'est créer un art\nd'exception pour un public d'exception, qui ne supprime pas les exigences\nde l'art dramatique, puisque la lutte et les passions en restent la base.\n    Entre l'idéalisme de Sophocle et le réalisme de Shakespeare, les poètes\n espagnols ont cru qu'il y avait une place pour le théâtre allégorique. N'est-il\n pas vrai qu'il faut une éducation particulière pour comprendre maintenant\n la statue et le drame grecs, ennemis de tout ce qui peut troubler l'harmonie,\n et qui assujetissent même la passion au rythme. N'en est-il pas de même\npour le théâtre français du XVIIe siècle qui en est dérivé? Les mœurs\nactuelles se portent davantage vers l'analyse d'une passion, d'un caractère,\nd'un sentiment tels qu'ils sont dans la nature, logiques et réalistes; mais, si\nle milieu est favorable, ne peut-on concevoir sur la scène une peinture des\nforces naturelles et surnaturelles qui agissent sur l'homme, expliquent et\njugent ses actes, au point de vue de sa destinée?\n   L'allégorie est la forme naturelle des sujets qui traitent de l'âme; c'est\nelle qui provoque, dans les époques d'incrédulité et de matérialisme, ces\ntendances symboliques dont l'effort reste stérile quand il ne s'inspire pas de\nla vérité intégrale.\n   Le théâtre ordinaire intéresse au héros de l'action; ses joies, ses souf-\nfrances, avec les vérités qui s'en dégagent, n'agissent sur le spectateur que\nd'une manière indirecte. Le héros du drame allégorique est toujours le spec-\ntateur lui-même, parce qu'il fait partie de l'homme universel qui en est le\ncentre. D'un côté l'homme se débat au milieu des accidents de la vie et\napplique sa volonté aux êtres et aux choses qui l'entourent, pour trouver\n"}, {"page_pdf": 382, "page_imprimee": 341, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2903, "texte": "                         LA N E F DU     MARCHAND                         341\n\n\nson bonheur dans le temps; de l'autre l'homme chemine entre deux éter-\nnités et prépare son bonheur éternel en déjouant les efforts des ennemis de\nson âme. Faut-il condamner ce genre spécial d'intérêt au nom de l'art dra-\nmatique?\n   Une objection plus sérieuse, c'est que l'allégorie, de sa nature plus froide,\nexige un effort intellectuel constant pour soulever le voile et voir la réalité\nderrière l'image. Cette difficulté de compréhension n'existait guère pour les\nauditeurs des autos, parce que ces pièces n'enseignaient rien de nouveau.\nLeur sujet et leurs personnages étaient des extériorisations d'idées bien défi-\nnies et familières à l'auditoire, à cause de son éducation religieuse, de sorte\nque tout caractère énigmatique était enlevé d'avance. Le spectateur savait\nce qu'on allait lui dire; l'intérêt spécial consistait presque uniquement dans\nl'invention des poètes, les moyens imprévus mis en oeuvre, les compli-\ncations ingénieuses, les détails édifiants. Par cela même que le but ne chan-\ngeait pas, la manière originale de l'atteindre excitait l'admiration en étalant\ndes prodiges d'habileté. Les poètes pouvaient compter du reste avec la\nscience morale très étendue du public; ils savaient fort bien jusqu'où ils\npouvaient aller dans leurs allégories et l'oublient assez rarement. Dans les\ncas où ils ont lieu de croire qu'on ne pourra les suivre, ils font paraître\nau moment opportun le personnage interprète qui dissipe les obscurités trop\nhardies. Cela explique suffisamment comment les autos ont joui d'une\ngrande popularité.\n   D'autre part la pensée chez l'auditeur était bien plus en activité au\nXVIIe siècle qu'elle ne l'est maintenant. La mise en scène ne fixait pas\nl'attention, son absence exigeait un effort constant. Même dans les pièces\nprofanes, pour changer le lieu de la scène, l'acteur se contentait de dire, par\nexemple : Me voici dans le jardin, ou bien : J'entre maintenant dam le\npalais, et rien n'indiquait pourtant le changement de lieu. Cette habitude\nde la compositio loci n'aidait-elle pas beaucoup à se figurer aussi, que tel\npersonnage, avec tel insigne, représentait l'Idolatrie ou le Judaïsme? Et une\nfois familiarisé avec les personnages, le peuple pouvait-il avoir de la diffi-\nculté à suivre les sujets dans lesquels ils avaient un rôle, et qui formaient,\ndepuis de longues années, la base de son enseignement?\n  Que l'on n'aille pas croire pourtant que le succès de l'allégorie ait entraîné\nthéoriquement tout l'art dans cette voie d'exception. Si nous consultons les\nauteurs qui, au temps de Caldéron, se sont occupés d'esthétique, des théolo-\ngiens, nous trouvons qu'ils résistent à l'entraînement apologétique et éta-\nblissent nettement que l'art a sa fin en lui-même. Quelques scolastiques,\ncomme Medina et Banez, cèdent il est vrai à l'impulsion platonicienne de\n"}, {"page_pdf": 383, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2876, "texte": "  342                             DURENDAL\n\n\n\nl'époque, mais la doctrine dominante assigne à l'art une fin particulière que\nl'artiste peut atteindre même en s'éloignant de la fin dernière qui règle la\nmoralité des actes. L'austère Jean de saint Thomas, confesseur de Phi-\nlippe IV, dans son grand commentaire sur la Somme, exprime ainsi son\nopinion : « L'art ne dépend pas, en ses règles et principes, de la rectitude\nde la volonté et de la droite intention quant au but; une œuvre d'art peut\nêtre parfaite, quoique la volonté de l'artiste soit perverse : unde non respicit\nbonitatem operantis, nec curat de malitia, sed solum bonitatem et rectitudinem\nipsius operis in se. Les théologiens du Cursus théologicus de Salamanque\nprofessent la même doctrine, et on la trouve encore dans les œuvres de\nGabriel Vasquez et du Doctor Eximius. Il était donc bien reconnu alors que\nl'œuvre d'art peut négliger le but directement moral.\n   Les préceptistes seuls ont subi complètement l'influence du milieu et\nprennent sans discussion leurs règles dans les œuvres en vogue. Rengifo\ndans son Arte poetica, qui n'est qu'un guide de l'amateur de versification,\naccepte les personnifications d'idées pures et toutes les fictions vraisembla-\nbles. Il déclare que la poésie embrasse toutes les sciences, et qu'elle doit être\nutile à la patrie et à la religion. Cervallo, qui a plus de valeur, dans son\nCirsae de Apollo (1602) range les autos parmi les comedias, et ne trouve pas\nnécessaire de justifier ce genre. « On fait aujourd'hui, dit-il, des comédies\nd'histoires vraies tant profanes que divines, et même des comédies de\npersonnes physiques. J'entends nommer ainsi celles qui, d'elles-mêmes, sont\nspirituelles ou intellectuelles, qui n'ont pas la forme des personnes sous\nlesquelles on les représente. » Dans le chapitre de la description, il donne la\nrègle à suivre pour décrire les personnes physiques. « Les figures physiques\nou feintes se décrivent d'après leurs effets. Le Temps, par exemple, se\nmontre en figure de vieillard boiteux, portant une torche allumée, parce\nqu'il est plus vieux que toute chose, lent et découvreur de ce qui se cache\nle mieux. » Dans un autre chapitre, où il est question de la fureur poétique,\nil revient encore aux autos en recommandant la fureur religieuse qui excite\nà l'Amour divin.\n   Pratiquement les contemporains, au point de vue de l'art, ont donné\nautant de valeur aux autos qu'aux comedias, parce que le peuple s'intéres-\nsait également aux uns et aux autres, et il leur a semblé tout naturel de\ncélébrer les vérités de la Foi par le drame.\n   Sans aucun doute, les poètes eucharistiques voulaient faire des œuvres\nd'art en écrivant les autos, mais c'est surtout la beauté de l'idée qui les\ninspire, et ils rencontrent le plus souvent la forme artistique par la sincérité\net la profondeur même de leur Foi. Leur ardeur apologétique ne recule\n"}, {"page_pdf": 384, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2877, "texte": "                         LA N E F D U    MARCHAND                        343\n\n\ndevant aucune difficulté. Ils cherchent à rendre attrayantes d'arides disser-\ntations théologiques, à introduire dans le discours, d'une façon naturelle, des\nallusions bibliques, des commentaires sur les Prophètes, des fragments\nd'Épitres, des versets de Psaumes. Quand la parole seule ne peut vaincre la\nsécheresse de l'idée abstraite, ils recourent aux artifices scéniques, à la\nfiguration, à la musique. Ils osent même mépriser toute chronologie pour\nprésenter le tableau des concordances morales entre personnages de pays et\nsiècles différents; bien plus ils ne craignent pas de bouleverser l'ordre même\nde la nature, lorsque cela peut servir à mieux établir une vérité. Cet art n'a\nrien de commun avec l'art classique français de la même époque. Il est régi\npar la fantaisie la plus libre qui cherche à unir le grandiose au populaire.\nLe procédé en est absent, et si le bon goût, comme on le comprend mainte-\nnant, n'y triomphe pas toujours, au moins tout ce qui est essentiel à\ncharmer la foule s'y trouve. Le peuple aime un argument clair, il se devine\ndès le début; des images fortes et familières, elles y sont; du merveilleux,\nil ne fait jamais défaut; de la musique et du chant, des scènes entières\ntiennent de l'opéra. Il s'en dégage une impression de fresque largement\nexécutée, qui néglige les détails, parce que c'est l'ensemble seul qui doit\nparler. Le problème surnaturel de la destinée est assez captivant pour\nempêcher qu'on ne fixe trop l'attention sur les détails de la composition et\ndu style; le public du reste, à cette époque, était plus imaginatif que rai-\nsonneur.\n   La souplesse et la fécondité de l'invention caractérisent donc cette litté-\nrature dont le fond est immuable et dont certains personnages ne pouvaient\nvarier.\n     Il en est, dit Caldéron, dans la préface de ses autos, qui trouveront\nfastidieux le retour fréquent de personnages, comme : la Foi, la Grâce, la\nFaute, la Nature, le Judaïsme, etc. Nous répondons, où tâchons de répondre,\nque, le sujet étant toujours le même, nous avons dû arriver au but par les\nmêmes moyens. Mais, qu'on veuille bien le remarquer, ces moyens si\nsouvent repris, atteignent une même fin en des arguments différents. A mon\nhumble avis, cela devrait nous mériter plutôt de l'estime que du blâme,\nparce que nous avons en cela imité la nature qui fait sans cesse des visages\ndifférents tout en les composant invariablement des mêmes éléments. »\n  L'effort constant de l'esprit tourné vers l'invention a fait des poètes\neucharistiques les grands maîtres de l'allégorie. Ils ont mis en scène les\nplus naïves et les plus transparentes comme les plus compliquées, où diffé-\nrentes figures se superposent en stratifications. Leur imagination est inépui-\nsable ; tout pour elle est matière à personnages : les vertus, les vices, les\n"}, {"page_pdf": 385, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2883, "texte": " 344                             DURENDAL\n\n\n\nsciences, les éléments, les attributs de Dieu, les sens, les puissances de\nl'âme, le temps, etc. En chrétiens, ils ont refait, pour ainsi dire, le curieux\net ingénieux travail de symbolisation des peuples antiques, et doué de\nforme les abstractions les moins consistantes; et alors que la beauté plastique\ntriomphait partout, ils sont toujours restés fidèles à la beauté idéale et\nmorale des arts chrétiens.\n   Le style des autos est très varié et cela dans une versification qui n'a rien\nde la solennité monotone des tragédies classiques ; il n'est pas lié par des\nrègles étroites, et n'étant pas noble, il suit tous les mouvements du cœur et\nde l'esprit. Nous dirons plus loin un mot de la rythmique espagnole dans le\ndrame, contentons-nous de noter, ici, que la langue des autos a bien le cachet\nromantique. Elle passe du simple à l'héroïque, du trivial à l'expression la\nplus noble et la plus élevée. L'ensemble reflète tous les aspects de l'âme\npopulaire, sans arrière-pensée d'école ou de système. C'est assez dire qu'un\ncritique appliqué peut faire dans les autos, sans trop de fatigue, une ample\nmoisson de traits choquants et condamnables, la forme de ces pièces ne\ndevant pas nécessairement sauver le fond, ce qui arrive souvent quand\ncelui-ci se compose essentiellement de la « flamme » plus ou moins pure\nd'une héroïne. Au point de vue du goût, les autos n'ont jamais dépendu que\ndu jugement populaire, et n'ont pas rencontré le censeur sévère qui aurait\npu les pousser à la perfection. Malgré cela leurs adversaires mêmes recon-\nnaissent leur mérite, et Shack déclare leur valeur poétique incomparable.\n   Les représentations religieuses populaires ont été supprimées en Angle-\nterre et en France comme incompatibles avec les perturbations de la\nRéforme, comme pouvant, à cause de l'âpreté des querelles théologiques,\nsusciter, à tout moment, de graves conflits. En Espagne ce danger n'a jamais\nété à craindre, et les autos auraient pu se développer encore et rester de\npuissants moyens d'enseignement populaire par l'art. Car pourquoi l'art\ndevrait-il nécessairement, sous peine de ne pas être, ne s'adre?ser qu'à une\nélite ?\n   La littérature gréco-latine, à laquelle l'Espagne avait su se soustraire\nquand elle triomphait en France, lui fut imposée de force vers la fin du\nXVIIIe siècle. Charles III, conseillé surtout par le comte d'Aranda, qui cumu-\nlait ses fonctions de ministre avec celles de fournisseur de vins de Voltaire,\nfit intervenir les lois civiles dans la littérature. Cervantes avait conseillé\nautrefois prudemment de confier à une personne \" intelligente et discrète \"\nl'examen des pièces théâtrales pour corriger les fautes de goût, avec charge\npour l'autorité de ne rien laisser représenter sans le visa officiel. Lui qui\navait si bien ridiculisé la fausse littérature des romans de chevalerie, n'osant\n"}, {"page_pdf": 386, "page_imprimee": 345, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2958, "texte": "                             LA N E F D U M A R C H A N D                            345\n\npas peut-être attaquer de la même façon les défauts des poètes, ses contem-\nporains, s'avisa de ce moyen peu dangereux pour lui; il ne doutait pas de\nson efficacité, car théoriquement il croyait à la valeur scientifique de la\npoésie. Le gouvernement de Charles III crut bon de reprendre l'idée et,\nsans hésitation, prit la direction de l'art dramatique. C'était l'époque où\nl'Espagne, en s'ouvrant aux influences extérieures, achevait de perdre son\noriginalité des XVIe et XVIIe siècles. Grâce au goût français, la partie\nremuante des hautes classes s'était mise en garde contre les témérités\nesthétiques, et, avec du tempérament dans la Foi, préconisait le bon sens,\nl'ordre et la clarté. Les néo-classiques obtinrent des décrets royaux pour\nrégner sur le théâtre de façon qu'on ne représenta plus que des pièces\nconformes à leur système. Il y eut des protestations, on les fit taire. Le\nmonde des acteurs, qui n'entendait rien aux déclamations héroïques des\nHormesindes et des Lucrèces et aux traductions du français, durent les\ninterpréter, par ordre, devant un public ahuri.\n   Il va de soi que les autos reçurent les honneurs d'une proscription en\nrègle. Parmi leurs ennemis les plus acharnés il faut citer Nicolas de Moratin\net José de Clavijo, celui dont Gœthe mit la morale en drame et qui eut\nmaille à partir avec Beaumarchais pour une affaire peu héroïque. Ce\nClavijo, en 1762, fonda un journal, El Pensador, dont le but principal était\nde vilipender l'ancienne littérature nationale. Il est aussi l'auteur de deux\nvolumes intitulés : Les Jésuites coupables de lèse-majesté divine et humaine. Du\nreste c'est moins au Pensador qu'aux idées régnantes, respectueuses de la\nReligion, mais hostiles à une Foi trop vive, qu'il faut attribuer l'acte du\ng juin 1765, décrétant la suppression des autos, en termes zélés pour les\nintérêts religieux. « Les autos sacramentels doivent être prohibés avec plus\nde rigueur (que les comédies de saints), parce que les théâtres sont des\nendroits impropres et les comédiens des instruments indignes pour repré-\nsenter les mystères sacrés qui en sont le sujet. Sa Majesté ordonne de\nprohiber d'une manière absolue les autos (1). Pendant deux siècles, l'Église\navait négligé cette utile mesure; mais les gallicistes veillaient.\n   En accomplissement de la seconde partie de leur mission, les néo-\nclassiques entreprirent, avec l'appui du gouvernement, d'épurer le goût et\nd'honorer la scène par de belles tragédies comme les concevait le génie de\nVoltaire. Le résultat fut médiocre; les protecteurs de l'art anti-national\ndurent se contenter d'applaudir une comédie de Moratin, le fils : El si de las\nninas, qui resta une des productions marquantes de l'époque. Or, dans cette\n  (1) Cf. Iriarte y su época, par EMILIO COTARELO Y MORI.\n  Moins de deux ans après, en avril 1767, parut le décret expulsant les jésuites du royaume.\n"}, {"page_pdf": 387, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2879, "texte": " 346                             DURENDAL\n\n\n\ncomédie on voit une jeune fille résister à sa mère ambitieuse et intrigante\nqui veut la marier à un riche barbon, et finir par donner sa main au jeune\nhomme pauvre de ses rêves. C'est évidemment très humain, mais on ne\ncomprend pas bien comment les idées domestiques de cette pièce constituent\nun progrès sur celles des autos.\n   M. Pedroso fait très justement remarquer, qu'en revenant du spectacle\ngratuit des pièces sacramentelles, un homme du peuple portait dans sa\nmémoire un vaste sujet de commentaires, d'où se dégageaient des règles\npratiques pour la vie. En résumant une de ces pièces, il pouvait dire, par\nexemple à sa famille : — J'ai vu, dans l'antre obscur de la terre, encore\ninanimé, mais frémissant déjà par l'espérance de son imminente exaltation, le\nCorps de l'homme, pendant que l'Ame descendait du ciel, toute resplendis-\nsante, et quittait cette patrie en pleurant. J'ai vu ensuite la Vie, un flambeau\nà la main, unir cette âme au corps. Prisonniers l'un de l'autre, s'entr'aidant\net se faisant souffrir tour à tour, l'esprit et la matière se sont mis alors à\ncheminer par le monde, aidés par leurs sens et leurs puissances, guettés à\ntout moment par le Péché et la Mort. Quand la torche de la vie a été consu-\nmée, cette significative histoire nous a présenté son dénoûment. L'Ame,\npurifiée par la pénitence, est remontée à sa Patrie bienheureuse, et le corps\ns'est endormi de nouveau clans le sein de la terre, attendant, en une impé-\nnétrable léthargie, la résurrection finale. Et gage du salut, les symboles de\nl'Eucharistie lançaient d'en haut les plus vifs rayonnements. »\n   Si ce même homme est allé voir Si de las ninas, ce qui paraît douteux,\npuisque le théâtre, en se régénérant, n'a plus été gratuit pour le pauvre\nmonde, il n'en aura guère rapporté que quelques agréables plaisanteries sur\nle barbon. Du reste, l'intrigue amoureuse avait à l'époque des gallicistes et\npossédera toujours de grands avantages; notamment celui d'être accessible\nà toutes les intelligences, et de ne troubler le spectateur par aucun fâcheux\nsouvenir de l'éternité.\n   Les autos n'ont pu résister à la proscription; ils ont disparu, mais après\navoir ouvert une voie et laissé une idée. Le symbolisme de certains drames\ncontemporains n'est pas sans affinité avec ce vieux théâtre allégorique; mais\ncomme celui-ci a son domaine au pôle opposé du naturalisme, il ne pourra\nrenaître aussi longtemps qu'il n'y aura pas un public, non pas seulement\népris d'idéalisme vague et subtil, mais aspirant à dilater son âme et son\ncœur dans la contemplation figurée de la claire et précise vérité catholique.\nNous le répétons, l'art ne doit ne doit pas être nécessairement apologétique,\nmais il peut devenir encore ce qu'il a été glorieusement dans le passé, et\nremplir une véritable mission sociale. Les espagnols des siècles qui nous\n"}, {"page_pdf": 388, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2818, "texte": "                          LA N E F D U      MARCHAND                         347\n\noccupent, n'ont pas cru qu'une œuvre dramatique ne pouvait jamais avoir\nson but en elle-même, mais ils ont été heureux et fiers de glorifier par l'art\net publiquement, chaque année, leurs plus chères et plus hautes croyances.\n\n                                        V\n\n   Ceux qui condamnent en principe l'art dramatique allégorique, cherchent\nà expliquer le long succès dont ces pièces ont joui en Espagne, en portant\nen compte l'éclat même de la fête du Corpus, et la solennité des représenta-\ntions, organisées par l'autorité et présidées par elle. Quelque favorable que\nfût le milieu, il faut encore en venir à donner de la valeur aux pièces elles-\nmêmes. Quand on les lit maintenant, bien isolées de leur cadre et toutes\nvieillies, elles ne donnent pas la sensation d'un art irréalisable, d'une tenta-\ntive avortée, mais d'un art réel dont les défauts sont imputables aux poètes\net au temps, et peuvent par conséquent s'amender. Il est inutile de parler\nici plus en détail de ces défauts déjà signalés, mais il faut rencontrer l'accu-\nsation d'immoralité et de profanation que gallicistes et protestants ont lancée\nà l'envi contre les autos et que des critiques ont répétée de confiance, sans\nse donner la peine de recourir aux sources.\n   En parlant de l'origine des pièces liturgiques, nous avons fait remarquer\nque l'Eglise a été très tolérante au Moyen-âge envers les joyeuses manifes-\ntations populaires, même dans les lieux consacrés au culte. Le rire n'aban-\ndonna pas ses droits quand les pièces eucharistiques prirent possession du\nthéâtre religieux, et se glissa dans le spectacle, sous forme d'Intermèdes (1)\nqui avaient pour but de reposer le public de la sévérité des autos. La verve\nsatirique des poètes eut bientôt fait de créer des personnages réjouissants,\nhéros de ces intermèdes. On y voit paraître le Portugais, sorte de méri-\ndional hâbleur et vantard ; le Basque, qui baragouine du castillan amusant;\nle Muletier obtu, qui disserte sur des cas de conscience; le Barbier, qui sait\ntout, parle de tout; et trônant sans conteste, l'irrésistible Sacristain. Ce\nfonctionnaire aussi hybryde que respectable, avec son caractère sacré qui\nne va que jusqu'à l'éteignoir, et son caractère profane qui va au cabaret, a,\ndepuis le Roman du Renard, pris solidement position dans la littérature;\npar la voie des intermèdes, il est passé, sans lacunes dans son histoire,\njusqu'aux saynètes espagnoles contemporaines, qui le trouvent encore\nutilisable. Lope aime particulièrement sa physionome de demi-dévot âpre\nau gain et d'humeur folâtre. La plaisanterie est parfois fort inoffensive,\n\n   (1) Intermes apud Hispanos est comœdia brevis, in qua actores ingeniose nugantur.\n(CARAMUEL, Rhythmica, 2L' édit., Companiœ, 1668.)\n"}, {"page_pdf": 389, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2855, "texte": "  348                               DURENDAL\n\n\n\n Ainsi, dans sa pièce sur saint Isidore, Lope présente le sacristain qui se\n plaint amèrement de la baisse de son casuel. Depuis que le saint est le\n patron de Madrid, la Mort a l'air de l'avoir désertée.\n    Mais la satire a le pied glissant, et le mot plaisant a une grande tendance\n à se changer en mot cru. De là, dans certains intermèdes, des situations et\n des paroles qu'on peut taxer de risquées, mais qui ne pouvaient produire\n d'effets pernicieux. Les contemporains intéressés à faire respecter la morale\n ne sont pas unanimes à les condamner; on regardait plutôt ces libertés\n comme des moyens de provoquer le rire plus inconvenants que blessants.\nCe qui est bien établi, c'est que, tout ce qu'on a pu attaquer au point de vue\nmoral, dans ces représentations populaires, où l'atticisme est si difficile à\nobtenir, se rapporte, sous le règne de la maison d'Autriche, exclusivement\naux intermèdes, et non aux autos. La vérité doctrinale de ceux-ci n'a\njamais été mélangée d'inconvenances. Exceptionnellement on y trouve des\nparoles d'irréprochable dignité, adaptées à des rythmes de strophes\nprofanes, très connues du peuple, et qui devaient les rappeler. C'est là\névidemment mélanger le sacré au profane, mais d'une manière indirecte,\net il n'y a pas lieu de crier à la profanation (1). Ce mélange a été pourri plus\nloin quand, grâce à l'humanisme, les mythes grecs ont envahi la scène et\nfont parfois paraître le Christ sous les symboles d'Hercule ou d'Orphée.\nCaldéron consacre toute une pièce à montrer — thèse reprise depuis —\nque les légendes mythologiques gardent toutes un reflet de la Vérité dont'\nelles ont humanisé l'essence, et s'efforcent de l'en faire sortir. Les autos de\ncirconstance sont ceux qui gardent le moins de retenue; on y voit notamment\nune chasse de Philippe IV transformée en allégorie religieuse ; et dans La\nPuente del mundo, Lope se permet d'utiliser un épisode de Fierabras, dans\nlequel le Christ devient un Céleste Amadis. Les pièces de ce genre sont, du\n\n  (1) Menendez y Pelayo cite comme exemple une célèbre chanson de GONGORA dont voici\nune strophe :\n                               Que este la bella casada\n                               Bien vestida y mal celada,\n                                     Bien puede ser ,\n                               Mas que el biieno del marido,\n                               No sepa quien dié el vertido,\n                                       No puede ser, etc.\n   Ce qui tourné, à lo devino, devenait :\n                           Que compre el Alma     excelencia\n                           De gloria en penitencia.\n                                 Bien puede ser ;\n                           Pero que con vida ociosa,\n                           Quiera ser de Christo esposa,\n                                 No puede ser.\n"}, {"page_pdf": 390, "page_imprimee": 349, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2988, "texte": "                             LA N E F DU          MARCHAND                 349\n\n\nreste, rares; elles n'appellent de condamnation que sur elles-mêmes, et il est\ninjuste de faire servir leur erreur à déprécier tout le genre. Ce sont des\nfautes de goût littéraire plutôt que des erreurs de doctrine, d'autant plus\nexcusables que l'imagination était sans cesse en quête d'allégories inédites.\n   Les spectateurs des autos portaient en eux, même en présence de ces égare-\nments de sens religieux, deux puissants préservatifs qui écartaient sûrement\ntoute influence mauvaise : la Foi qui répondait de leur respect et la science\nde la doctrine catholique qui guidait leur intelligence. L'orgueil de l'esprit\nne leur faisait pas voir le mal là où il n'était qu'en apparence; leur instruc-\ntion religieuse savait faire la part du fond immuable, et celle de l'expression\nfigurée inadéquate. Les autos eussent été vicieux s'ils avaient cherché à\nflatter le peuple, s'ils n'avaient pas résonné d'accord avec la vérité catholique;\ncela n'a jamais été, et leur doctrine a toujours eu une haute portée sociale.\n   Les autos prêchent invariablement les vérités morales les plus pratiques\nde la vie chrétienne : la concorde entre maîtres et subordonnés, l'usage\nraisonnable des richesses, la nécessité du travail, le courage à supporter\nl'adversité, le pardon des offenses, l'amour du prochain, etc., et comme\nterme de toute relation humaine l'amour de Dieu. Ils font mépriser l'ingrati-\ntude, l'avarice, l'orgueil, l'hypocrisie, la médisance, la flatterie; ils exaltent\nl'humilité, l'obéissance, la chasteté; ils recommandent l'aumône et montrent\nsouvent comment on peut être heureux dans tous les états. Pas un principe\nmoral servant au bien-être de l'homme et de la société qui ne soit établi par\ndes faits concluants; jamais une leçon pernicieuse, et dans leur vaste\nensemble, c'est à peine si la critique impartiale a pu découvrir quatre ou\ncinq drames dignes de censure (1).\n    L'enseignement dogmatique est tout aussi correct et complet. Les autos\ns'efforcent de faire comprendre, pour autant que possible, les Mystères de\nla Foi, en présentant les motifs de crédibilité. Ils expliquent la nécessité de\nla Rédemption, les effets de la Justification, etc.; ils font souvent apprécier\nles mobiles qui ont amené l'institution de la divine Eucharistie; ils mettent\nsous les yeux les phénomènes qui aident à se faire une idée de ce mystère;\nprouvent, en un mot, le bon sens de la Foi, et se plaisent à faire ressortir que\n la raison humaine doit se soumettre respectueusement à la raison divine.\n   Cet enseignement devait produire de grands fruits à cette époque où\nl'esprit était surtout avide d'instruction religieuse; il n'était pas sèchement\nprofessé par un maître, mais entouré de tous les charmes de l'art et vivifié\npar l'immense charité qu'évoquait la solennité du jour assemblant toutes les\nclasses sociales dans commun élan de Foi et d'Amour.\n   (1) PEDROSO, Autos sacramentales.   Prologo.\n"}, {"page_pdf": 391, "page_imprimee": 350, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2671, "texte": "  350                             DURENDAL\n\n\n\n\n                                      VI\n\n\n       Don Quichotte voulait répondre à Sancho Panza, mais il en fut\n empêché par la vue d'une charrette qui parut tout à coup à un détour du\n chemin, chargée des plus divers personnages et des plus étranges figures\n qui se puissent imaginer. Celui qui menait les mules et faisait l'office de\n charretier était un horrible démon. La charrette était à ciel découvert sans\n pavillon de toile ou d'osier. La première figure qui s'offrit aux yeux de Don\n Quichotte fut celle de la Mort elle-même ayant un visage humain. Tout près\nd'elle se tenait un ange, avec de grandes ailes peintes. De l'autre côté était\nun empereur, portant, à ce qu'il paraissait, une couronne d'or sur la tête.\nAux pieds de la Mort était assis le dieu qu'on appelle Cupidon, sans bandeau\nsur les yeux, mais avec l'arc, les flèches et le carquois. Plus loin venait un\nchevalier armé de toutes pièces; seulement il n'avait ni morion ni salade,\nmais un chapeau couvert de plumes de diverses couleurs. Derrière ceux-là\nse trouvaient encore d'autres personnages de différents costumes et aspects.\nTout cela se montrant à l'improviste, troubla quelque peu Don Quichotte\net jeta l'effroi dans le cœur de Sancho. Mais bientôt Don Quichotte se\nréjouit, croyant qu'enfin la fortune lui offrait quelque nouvelle et périlleuse\naventure. Dans cette pensée, et s'animant d'un courage prêt à tout affronter,\nil alla se camper devant la charrette et s'écria d'une voix forte et menaçante :\n   Charretier, cocher ou diable, ou qui que tu sois, dépêche-toi de me dire\n  qui tu es, où tu vas, et quelles sont les gens que tu mènes dans ton char-\n» à-bancs qui a plus l'air de la barque à Caron que des chariots dont on fait\n» usage. »\n  Le diable arrêtant sa voiture répondit avec douceur : « Seigneur, nous\n» sommes des comédiens de la compagnie d'Angulo le Mauvais. Ce matin,\n» jour de l'octave de la Fête-Dieu, nous avons joué dans un village qui est\n» derrière cette colline, la divine comédie des Cortès de la Mort, et nous\n» devons la jouer ce tantôt, dans cet autre village qu'on voit d'ici. Comme\n  c'est tout proche, et pour éviter la peine de nous déshabiller et de nous\n» rhabiller, nous faisons route avec les habits qui doivent servir à la repré-\n» sentation. Ce jeune homme fait la Mort, cet autre fait un ange, cette\n  femme, qui est celle du directeur, est vêtue en reine, celui-ci en soldat,\n» celui-là en empereur et moi en démon; et je suis un des personnages de\n» l'acte sacramentel, car je fais les premiers rôles dans cette compagnie. Si\n» Votre Grâce veut savoir autre chose sur notre compte, elle n'a qu'à\n"}, {"page_pdf": 392, "page_imprimee": 351, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3004, "texte": "                               LA N E F    DU    MARCHAND                             351\n\n\n    parler; je saurais bien répondre avec toute ponctualité, car, étant démon,\n  » rien ne m'échappe et tout m'est connu (1). »\n    Par cette aventure de son héros, Cervantes nous donne un document\n prouvant la popularité des autos dans les campagnes, et la façon primitive\n dont on les y représentait au commencement du XVIIe siècle. Les grandes\n villes avaient la primeur des pièces nouvelles, où elles étaient jouées par\n les meilleures troupes (2); des entrepreneurs de spectacles les faisaient péné-\n trer ensuite dans les plus humbles villages. La prescription de 1765 ne fut\n appliquée que dans les grands centres, et les représentations se perpétuèrent\n dans les campagnes presque jusqu'à nos jours.\n    Au temps de Lope et de Caldéron, Séville, Valladolid, Grenade et Lis-\n bonne se distinguèrent surtout par le luxe des processions et des représen-\n tations de la Fête-Dieu. Madrid, longtemps plus pauvre que ces fières\n rivales, finit par les dépasser en éclat, quand Philippe III l'eut définiti-\n vement choisie comme siège de la Cour et centre du gouvernement.\n    Nous ne pouvons décrire ici d'une manière complète une Fête-Dieu espa-\ngnole au XVIIe siècle; qu'il nous suffise de dire que la partie religieuse était\nde loin la plus importante, et que les représentations qui l'accompagnaient\n n'étaient qu'un complément destiné à solenniser la journée jusqu'au bout.\n Dès le matin, les rues par où devait passer le Saint-Sacrement, rendues\nimpénétrables au soleil par des voûtes de tentures, présentaient, avec leurs\nfaçades enluminées de riches tapisseries et d'étoffes aux tons vibrants, avec\nleur sol jonché de fleurs et de verdure, un aspect de nefs de cathédrale. La\ngrande égalité de la charité se préparait ainsi à unir le roi au dernier de ses\nsujets, pour fêter en commun le Maître Souverain. « Le roi, dit un voya-\ngeur des Pays-Bas qui résida à Madrid en 1655, se rend à l'église de Santa\nMaria qui n'est pas loin de son palais et, après y avoir ouy la messe, il en\nsort le cierge à la main, étant précédé du Tabernacle d'argent où est l'Hostie,\ndes Grands d'Espagne et de tous ses divers Conseils. Ce jour-là, ils marchent\ntous pêle-mêle pour oster toute contestation, tellement que les conseillers\nde la Haziendia (finances) vont avec ceux de las Indias, et pour lever la dis-\npute aux corps, on les fait filer l'un à cousté de l'autre (3). »\n  Outre les pouvoirs de l'Etat, le cortège comprenait encore le clergé, tous\n\n  (1) Don Quichotte de la Manche. Deuxième partie, chapitre XI, traducteur Viardot.\n  (2) Baisel, qui accompagnait le maréchal de Grammont envoyé par Louis XIV à la Cour de\nPhilippe IV, constate, dans son Journal, que les acteurs espagnols étaient supérieurs à ceux\nde France.\n  (1) Voyage d'Espagne, curieux, historique et politique, revu, corrigé et augmenté-\nElzévir, 1666. — Il est dédié à S. A. Mgr le Prince d'Orange, et attribué à VAN AARTSEN DE\nSOMERDYCK.\n"}, {"page_pdf": 393, "page_imprimee": 352, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2878, "texte": " 352                             DURENDAL\n\n\n\nles ordres religieux et les confréries populaires, ce qui formait un ensemble\npuissant et viril, d'où le symbolisme sentimental était exclu, et qui montrait\nfièrement la grandiose unité de tout un peuple dans une Foi commune.\n   Ce qui peut, maintenant, nous, paraître singulier, c'est que ces processions\nsi graves, si sévères, s'ouvraient d'une façon presque aristophanesque, car\non voyait marcher en tête des géants et des nains monstrueux. « Il y en\na de diverses figures — dit le même auteur — elles représentent toutes\ndes femmes, hormis la première qui n'est qu'une grosse teste peinte et\nfigurée, appliquée sur celle d'un petit homme qui luy donne le branle et le\nmouvement; et ainsi elle ne paraist que celle d'un Colosse sur le corps d'un\nPygmée. Parmi ces monstres fantastiques, il y en a sept qui forment trois\nGéantes Maures et quatre Géants. S'il en faut ajouster foy à ce que le\npeuple en dit et le nom qu'on leur donne, ils sont connus sous celui de Higos\nde las vesinos (fils des voisins)... On les croit nais du temps du roi Mamelin,\npuisqu'on les appelle autrement Mamelinos du nom de ce roi Goth ou Maure\nqui a régné en E s p a g n e .\n  Il figurait aussi en quelques endroits un symbole de Leviathan ou du\nPéché sous le nom de Tarasque : C'est un serpent sur des roues d'une\ngrandeur énorme, d'un ventre horrible, d'une large queue, à pieds courts, à\nongles crochus, à yeux épouvantables et à gueule béante d'où sortent trois\nlangues et des dents pointues .\n   Ces représentations d'êtres fabuleux remontent en Espagne à la plus\nhaute antiquité, elles ont été à n'en pas douter, à leur origine, des symboles\ndu Mal vaincu par le Christ qu'on attacha à son cortège comme les vaincus\nqui figuraient dans les triomphes romains. Par l'expulsion des derniers\nennemis de la Foi, ces monstres perdirent peu à peu leur signification et ne\nservirent plus qu'à ouvrir les rangs de la foule. Les Gigantones et Cabesudos,\ncomme on les appelle, n'ont pas encore disparu de nos jours, mais parcou-\nrent les rues la veille des fêtes. A Tolède on a gardé dans la procession du\nCorpus cinq géants qui représentent les cinq parties du monde. Ces person-\nnages grotesques, que la tradition imposait encore au XVIIIe siècle, ne\nnuisaient en rien à la piété; les processions étaient si longues, que l'impres-\nsion joyeuse du début était effacée depuis longtemps, quand, au milieu\nd'une forêt de cierges et de nuages d'encens, venait à paraître la triomphale\nCustodia. Et dire que des critiques ont fait arme de ces fantaisies mal inter-\nprétées pour suspecter la sincérité de la Foi espagnole !\n   Une fois la procession rentrée à Santa Maria, tout l'intérêt se portait vers\nles autos dont la représentation avait lieu l'après-midi, vers les cinq heures.\nCette partie de la fête nécessitait de longs préparatifs, réglés par une com-\n"}, {"page_pdf": 394, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3012, "texte": "                             LA N E F D U     MARCHAND                             353\n\n\n mission spéciale, et qui commençaient aussitôt après l'octave de Pâques.\n Il y avait non seulement les poèmes nouveaux à approuver, les acteurs à\n recruter, mais surtout les chars à construire et à décorer.Ces chars (1) avaient\n une importance toute particulière, car, après des transformations diverses,\n ils finirent par former le cadre monumental des pièces, cadre qui reflétait\n par ses peintures les symboles des œuvres à représenter, et, pour ce motif,\n le peuple finit par donner à l'ensemble de la fête le nom de Fierta de los\n Carros. M. Pedroso nous apprend qu'on s'efforçait de les construire, à l'abri\n des regards du public, dans des ateliers spéciaux situés hors de la ville,\ncar il ne fallait pas gâter l'impression à produire en les montrant avant\nl'heure. Les poètes décrivaient minutieusement ce que les chars devaient\nreprésenter et on les exécutait dans le mystère sous leur direction. Aussitôt\nqu'ils prenaient forme, des indiscrétions couraient à leur sujet dans le\npublic, excitant la curiosité, si bien que la répétition générale qui avait lieu\nla veille du Corpus, dans les ateliers mêmes, devint le spectacle le plus\ncouru de l'année. C'est en vain qu'on fixa pour cette répétition une heure\ntrès matinale; le grand monde s'y faisait retenir des places et on y installa,\nà la longue, des fauteuils et des bancs comme dans un théâtre. Manquer\ncette première était presque un déshonneur; il y en avait qui passaient la nuit\nprécédente sur place pour être sûrs de ne pas manquer la fête. Le peuple\npartageait cette impatience; aussi, quel succès, quand l'après-midi du grand\njeudi, les Carros sortaient enfin de leur mystérieuse enceinte, tout flambant\nneufs, et roulaient pesamment vers la ville, traînés par des boeufs massifs,\nsuperbement caparaçonnés, et érigeant, au-dessus de leurs jougs, ornés de\nfleurs et de broderies, la demi-lune de leurs longues cornes dorées !\n  Pour expliquer l'origine et l'usage de ces chars dans les représentations\neucharistiques, il faut remonter à la fin duXIVesiècle. Les drames liturgiques\nquittant, à cette époque, le sanctuaire pour la place publique, ils adoptèrent\ncomme première scène un chariot ordinaire, pareil à celui de Tespis ou à\ncelui que décrit Cervantes. Pour plus de commodité, ce théâtre se divisa\nbientôt en deux parties au moyen d'une tenture, de façon que les acteurs qui\navaient fini leur rôle ou leur scène, pouvaient se dérober aux yeux du public.\nQuand les pièces se développèrent, l'espace libre devenant trop étroit, on\neut recours à un second char qui fut relié au premier par un plancher\nvolant porté sur des roues, et qui prit le nom de carillo. De nouveaux\nperfectionnement amenèrent le tréteau, ou scène fixe, tablado, dont les\n\n  (1) Quid est plaustris ferre poemata ? Scint qui in Hispania viderunt las Comedias quas\nAutos del Corpus vocamus : nam scœnae et proscenium per publica fora vehuntur, ut notabat\nHoralius. Caramuel.\n"}, {"page_pdf": 395, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2811, "texte": " 354                                   DURENDAL\n\n\n\nchars, qui de deux s'élevèrent à quatre, servaient d'appendices et se plaçaient\nautour ou aux côtés de la scène avec laquelle ils communiquaient de plein\npied. Comme les autos ne se représentaient jamais dans un théâtre propre-\nment dit, mais toujours en plein air, on comprend que les chars ont\ntoujours été maintenus; ils formaient la partie pittoresque de la scène\net servaient de coulisses. Chacun d'eux, à l'époque de leur plus grand\nperfectionnement, se composait d'un édifice de charpente couverte de toile\npeinte représentant les principaux symboles de la pièce. On divisa même\nchaque char en deux parties, dont la seconde formait étage, de façon qu'à\nun moment donné, on pouvait utiliser, pour la figuration, jusqu'à huit\nscènes indépendantes de celle du centre. Pour plus de mise en scène, les\nétages des chars, dans quelques pièces, tournèrent sur eux-mêmes, présen-\ntant aux regards quatre compartiments distincts. La scène principale, sur\nlaquelle se dressaient parfois des décorations spéciales, n'avait pas de fond,\nelle était ouverte des deux côtés, et une partie du public devait se contenter\nde voir les acteurs de dos (1). Elle avait toutes sortes de trucs, et une\nmachine spéciale pour suspendre en l'air des personnages célestes, ou les\nfaire voler d'un char à l'autre. Les esprits infernaux sortaient de trapes\nménagées à cet effet.\n   La lecture des autos montre que les poètes ne s'effrayaient de rien.\nIls faisaient représenter tout ce qu'ils voulaient, parce qu'ils comptaient sur\nl'imagination du public. Il est établi que le lieu de la scène était figuré d'une\nmanière fort sommaire et qu'on ne connaissait pas la peinture en perspec-\ntive donnant l'illusion de la réalité. D'après cela on se demande ce que\npouvait être réellement la forêt portant sur la cime des arbres la maison\nNazareth entourée de nuages et d'anges », comme l'exige un auto. Avec de\nnombreux figurants, les chars pouvaient présenter un beau coup d'œil, mais\nce théâtre ne pouvait évidemment rendre, ni un navire en pleine tempête,\nni un palais qui s'écroule, ou tout autre grand effet de mouvement dont il\nest si souvent question dans la mise en scène des pièces. Une tenture qui\nglisse, un rideau qui retombe, expliquent probablement bon nombre des\napparitions et disparitions exigées par les poètes. Somme toute, l'imagination\ndes spectateurs était sollicitée par des indications plus efficaces que celle des\nécriteaux de Shakespeare (2).\n   Les costumes suivirent aussi un développement progressif, sans jamais\ns'inquiéter toutefois de l'exactitude historique. Primitivement des person-\n\n  (1) C'est au moins ce qui semble ressortir de la description qu'en fait l'auteur du   Voyage\nd'Espagne déjà cité.\n  (2) Cf. SHACK. Hist. del Arte dram. 1886. vel. II.\n"}, {"page_pdf": 396, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3001, "texte": "                         LA N E F DU    MARCHAND                        355\n\n\nnages célestes ne se distinguaient du commun que par de longs cheveux et\ndes gants. Plus tard les couleurs symboliques firent leur apparition. Le\nblanc était réservé à la Vérité, le bleu à la Justice, le vert au Désir et le\nrouge à la Miséricorde. Le Démon a toujours pour seules insignes, des bas\nrouges et une paire de cornes. Grâce à ces couleurs, les spectateurs qui\nétaient trop loin pour entendre le dialogue, pouvaient suivre encore le gros de\nl'action. Comme les comédiens, peu rétribués, ne pouvaient se montrer une\ngarde-robe riche, les familles opulentes prirent l'habitude de se charger des\ncostumes principaux, favorisant tel ou tel comédien qu'elles trouvaient à\nleur goût. Alors l'émulation s'en mêla, et le luxe devint si excessif, que\nPhilippe IV, en 1642, porta un décret défendant à tout comédien, sous peine\nd'exil et d'une forte amende, de porter plus d'un costume dans une pièce,\nl'eu après il défendit aux actrices l'usage d'étoffes tissues ou garnies d'or\n et d'argent. Naturellement on trouva moyen d'éluder les décrets.\n   Les représentations mêmes ont aussi leur histoire. Dans les premiers\ntemps quand les chars succédaient immédiatement à la procession, il n'y\navait qu'un théâtre, où les autorités occupaient la place qui leur était\nassignée dans la fête religieuse, et les autos n'étaient joués qu'une fois.\nQuand Madrid devint la capitale, le chiffre des représentations fut élevé\nà quatre, pour honorer à la fois la Nation et le Roi, la Castille et son\nConseil, la Ville et sa Municipalité, et le Peuple lui-même, quoiqu'il fut\nlibrement admis aux trois autres. Ces quatre représentations se faisaient à la\nmême heure, sur des tréteaux différents, établis en divers quartiers. Il y\navait, en effet, quatre pièces ayant chacune son personnel et ses chars qui se\ntransportaient de scène en scène, de façon que le cycle complet passait, avec\nune simple interversion dans l'ordre des pièces, devant les divers publics.\nGrâce à la bonne organisation de ce va-et-vient, la fête prenait fin avec le\njour même du Corpus. L'engoûment et les rivalités nécessitèrent bientôt\nd'autres dispositions. Les divers Conseils du Roi étaient très jaloux de leurs\ndroits, et quand ceux d'Aragon, de Portugal, de Flandre et d'Italie, récla-\n mèrent leur représentation particulière pour être mis sur le pied de celui de\n Castille, il fallut bien empiéter sur les jours de l'Octave; et elle y passa\n toute entière, s'étendant même jusqu'à la fin du mois, quand le duc de Lerme\n et d'autres personnages, firent aussi reconnaître des droits. Mais quatre\n autos répétés tant de fois, c'était trop, et, matériellement, presque impossi-\n ble; aussi réduisit-on alors chaque séance à deux.\n    L'auteur du Voyage d'Espagne donne quelques détails sur une représenta-\n tion d'autos qu'il déclare avoir vue au vieux Prado. Sa relation est très\n incomplète; il était protestant et très peu au courant de la langue du pays,\n"}, {"page_pdf": 397, "page_imprimee": 356, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2738, "texte": " 356                                 DURENDAL\n\n\n\npuisqu'il déclare qu'à Burgos, il fit « tres-suer sa mémoire pour en tirer tous\nles mots espagnols qui pouvaient y estre cachez . D'après lui la scène\nfaisait face à une tribune avec un dais sous lequel se plaçaient Leurs\nMajestés et qu'entouraient probablement les personnages les plus impor-\ntants. Le gros du public était sur la place, voyant les acteurs de dos. Comme\nles relations à ce sujet ne sont pas toutes les mêmes, il est probable que les\ndispositions ont varié avec le temps. Le même auteur fait cette observation\ncurieuse : Ce qui me surprit en celuy (l'auto) que je vis de loin représenter\nau vieux Prado, est, qu'en la Rue et à l'Air, on a des flambeaux pour ces\npièces, et qu'aux Théâtres ferméz et journaliers, on ne joue pas à la clarté\ndes Chandelles, mais à celle du Soleil. » Mme d'Aulnoy fait la même obser-\nvation et constate que les chandelles fondaient sous l'ardeur du soleil. Ce\nluminaire servait à rappeler le caractère religieux de la fête et à honorer\nindirectement le Saint-Sacrement.\n    Les pièces eucharistiques, dès leur origine, de même que les Comedias\njusqu'au commencement du XVIIe siècle, sont précédées d'une Loa (2) ou\nd'un Introït, qui sollicite avec simplicité la bienveillance et l'attention de\nl'auditoire et fait l'éloge du roi ou du personnage qui préside la solennité.\nElles ont la forme de monologue et parfois de petits drames qui dissertent\n sur la pièce qui va suivre. Ce prologue n'en exclut pas toujours d'autres\n s'adaptant à des circonstances particulières et qu'accompagnent parfois des\n causiones et des danses chantées.\n   Il y avait encore des intermèdes, Entermeses, petits drames burlesques\nqui se représentaient entre les actes ou jornadas des comedias, et entre la\nLoa et l'auto, parce que celui-ci n'avait qu'un acte. A peu d'exceptions près,\nl'argument en est emprunté à la vie et aux mœurs de la classe populaire, et\nprésente des situations comiques, des événements ridicules, ou des anec-\nnotes joyeuses assez réalistes. Elles sont écrites en prose et en vers. Au\nXVIIe siècle ils prennent le nom de Saynètes.\n   Pour faire prendre patience à la foule qui s'écrasait bien avant l'heure\ndevant les théâtres, on l'amusait par des bouffonneries improvisées. \" Avant\nqu'on y représente ces Autos, dit l'auteur déjà cité, toute la badinerie de la\nProcession y saute et danse, et les machines gigantines y divertisstnt le\nPeuple. » Outre les extravagances des géants et des nains, on y voyait\nencore des danseurs burlesques, des baladins et autres amuseurs, qui se\n\n\n  (1) Voyage d'Espagne,   Chapitre XVIII.\n  (2) Hodie prologus comediis hispanis prœmittitur et vocatur Loa quia profunditur in\nauditorum landes. (CAHAMUEL.)\n"}, {"page_pdf": 398, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3014, "texte": "                               LA N E F DU       MARCHAND                               257\n\n\nhâtaient de disparaître, quand, au milieu de bruyantes acclamations, les\npremiers chars débouchaient sur la place et se rangeaient pour commencer\nle spectacle.\n                                   VII\n\n   Nous avons dit, en commençant cette introduction, que l'évocation du\n milieu dans lequel les autos sont nés et se sont développés, n'est pas suffi-\nsante pour les faire apprécier. Il est impossible que la Nef du Marchand, avec\nses singuliers personnages, offre de l'intérêt au lecteur s'il y cherche ce que\nle drame offre d'habitude. Ce genre de poésie fait entrer dans un autre\nmonde auquel l'esprit moderne n'est malheureusement plus habitué. Elle\n n'est pas sans similitude avec la peinture symbolique, avec ces figures\n idéales que Puvis de Chavannes évoque sur ses toiles allégoriques, et qui ne\n sont comprises que par ceux qui aiment, au-dessus de la réalité, des pensées\n à peine revêtues de formes, et qui semblent glisser en des paysages de rêve.\n Nous sommes en présence du plus grand sujet qui se puisse concevoir : la\nnécessité et l'efficacité de la Rédemption, perpétuée par la Sainte Eucha-\nristie, comme principale source de grâce et antidote du péché. C'est le sujet\nd'une Merriade,Caldéron en a fait un drame. Son extraordinaire puissance de\ncréation et son habileté à manier l'action de façon à en faire sortir l'idée, triom-\nphent ici de la manière la plus surprenante. Le Manfred de Byron disserte,\ndiscute, Faust émet des propositions générales, il argumente ; rien de sem-\nblable dans la Nef. Une fois que les personnages se sont dégagés de l'expo-\nsition, les vérités s'enchaînent l'une à l'autre par le développement même\ndu drame. Pas un discours pour traiter une matière où la dissertation semble\ninévitable. Ce qui n'est pas moins étonnant, c'est l'aisance avec laquelle le\npoète met son immense sujet en scène. Deux actions se développent d'abord\nparallèlement, s'écartent ensuite pour s'unir vers la fin et amener le dénoû-\nment. C'est un vrai drame avec son exposition, son intrigue et sa conclu-\nsion. Se souvenant du texte de l'Apocalypse : Et vidi de mari bestiam ascen-\ndentem, Caldérou fait de ce monstre, qui désigne suivant les commentateurs\nle paganisme, la Faute dont le Vaisseau noir domine, depuis la Chute, la\nmer du monde. La Faute, déjà victorieuse de l'Homme par le péché originel,\nconçoit le projet de rendre toute réconciliation entre Dieu et sa créature\nimpossible, en multipliant le péché actuel. A cet effet elle convoque ses\nalliés : le Démon, le Monde et la Mollesse (1) et les charge d'exploiter la\n\n  (1) Nous appelons l'attention du lecteur sur la différence radicale qui existe entre les per-\nsonnages allégoriques de cette pièce et ceux du Roman de la Rose, par exemple, ou de la plu-\npart des Moralités. Ils n'ont rien de commun avec Faux-Semblant, Bel-Accueil,     Doux-Parler,\nBonne-Fin, Mal-Avisé, etc., qui ont rendu l'allégorie fastidieuse et ridicule.\n"}, {"page_pdf": 399, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2896, "texte": " 358                             DURENDAL\n\n\n\nfaiblesse de l'Homme pour le réduire définitivement en esclavage. De son\ncôté, elle se charge de vaincre un Marchand mystérieux, le Christ, dont\nl'Église, sous le Symbole d'une Nef blanche, vient d'envahir son domaine\net lui fait peur. Les alliés se mettent en campagne et se rendent maîtres\nabsolus de l'Homme; mais la Faute est vaincue par le Marchand qui vient\nensuite au secours de son frère, l'Homme, et se porte caution pour lui. Par\nses souffrances et sa mort, il satisfait pour le péché originel, et son Vaisseau\noffre le Blé salutaire, préservatif du péché actuel et gage du Salut. La lutte\ndu Christ contre le mal, dont nous ne voyons que les résultats sur la scène,\nconserve un côté de mystérieuse grandeur; mais l'histoire psychologique\nde l'Homme nous est présentée dans tous ses détails, avec une précision et\nune vigueur incomparables.\n   Telle est, dans ses lignes générales, le résumé de cette vaste allégorie.\nSon intérêt est purement spirituel et malgré cela tout y est bien vivant et\npratique. La pièce est bien composée, réduite à une action restreinte ayant\nde l'unité et un intérêt croissant avec des scènes qui s'enchaînent bien l'une\nà l'autre. L'auditeur qui se sent le vrai sujet de la pièce, après avoir vu à\nl'œuvre les agents de tous ses malheurs, ne peut manquer d'éprouver une\nprofonde reconnaissance en voyant comment son Frère, le Marchand divin,\nvient à son secours, le délivre et lui offre le remède souverain qui lui rend\nsa force et l'intégrité du bonheur. La sereine audace de la Foi a seule pu\ninspirer un pareil drame, et il a fallu du génie pour réussir à l'exécuter tout\nen restant dans les limites d'une œuvre populaire. Qu'on veuille bien le\nremarquer, l'année même où la Nef du Marchand se représentait à Madrid,\nRacine et Pradon en travaillant à leur Phèdre, oubliaient, afin de plaire aux\npetits-maîtres, l'existence du christianisme.\n   Un mot sur l'emploi de l'alexandrin que nous avons adopté pour l'inter-\nprétation du texte de Caldéron. On a préconisé la traduction littérale ; elle\npeut en beaucoup de cas, mieux que toute autre, conserver la saveurde l'ori-\nginal, mais nous ne croyons pas qu'elle puisse être utilement appliquée au\ndrame en vers espagnol. La rythmique de ces pièces n'est pas uniforme,\nmais très compliquée. La base en est le vers trochaïque de quatre pieds\nnommé Romance quand il est simplement assonancée; c'est l'ancien vers\népique, le rythme national que le peuple même improvise avec une éton-\nnante facilité, mais qui est déroutant au premier abord pour nous et semble\ntoujours trop étroit, trop primitif pour une poésie élevée. L'octosyllabe\nserait insupportable s'il s'étendait sur tout le drame à la façon de l'alexan-\ndrin plus compréhensif et plus robuste. C'est pourquoi les poètes espagnols\nne prolongent jamais longtemps ce rythme qui est particulièrement affecté\n"}, {"page_pdf": 400, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3029, "texte": "                              LA N E F DU        MARCHAND                                359\n\n\n\naux récits. Ils le transforment en strophes de quatre vers (Redoudilla) ou de\ncinq vers (Quintilla), aussitôt que le sujet s'y prête. Le rythme iambique leur\nest aussi très familier, et particulièrement sous la forme de Silves. On entend\npar là des vers de onze et de sept syllabes irrégulièrement mêlés suivant le\ngoût du poète. Lope de Vega dans son Arte poëtica espanola établit les règles\npour l'emploi des différents rythmes : Les Décimas (ou double Quintilla),\ndit-il, expriment bien les plaintes, le Sonnet (iambique) convient au person-\nnage qui attend un événement; les récits demandent le Romance qui peuvent\naussi se rendre en Octaves (stanza italiana); les Tercets conviennent aux\nparoles graves, et rien de mieux pour le sentiment que les Redondillas. Outre\nces formes rythmiques ordinaires, il y en a plusieurs autres d'un emploi plus\nrare. Du temps de Caldéron cette versification s'était appauvrie ou simpli-\nfiée, et il remplace régulièrement les formes d'origine italienne par la\nSilve (1). Les strophes ne gênent nullement le dialogue, mais se découpent\nirrégulièrement et poursuivent leur balancement rythmique d'un interlocu-\nteur à l'autre avec beaucoup de grâce.\n   Ces combinaisons de vers courts produisent une harmonie musicale très\nparticulière, mais exigent souvent des sacrifices à l'expression, que les plus\ngrands poètes n'ont pu éviter.\n   La rythmique compliquée est hostile à la concision, elle entraîne des\nmots superflus, des longueurs, des redites, elle pousse à la formule et se\nplaît en des amusements de style nuisibles à une conception élevée de\nl'art. Or, quand il s'agit de traduire, la littéralité, tout en enlevant au texte\nson charme principal, son harmonie, ne peut manquer de mettre en relief\nce que la grâce verbale dissimulait. Au temps du romantisme on a tenté, en\nAllemagne, de traduire en reproduisant fidèlement toute la rythmique de\nl'original, mais il y a le son des mots si particulier au vers espagnol, qui ne\npeut se transposer et qui a fait échouer l'essai. Aussi a-t-on préféré depuis\nle vers blanc. Comme le vers sans rime ne réussit pas en français, nous\navons cru que l'alexandrin se prêterait le mieux à traduire les idées plutôt\nque les mots, et à conserver, en beaucoup de passages, quelque chose du\nrythme de l'original.\n  L'édition de 1717 fait précéder la pièce d'une Loa. Comme elle n'est\n\n   (1) Voir sur la rythmique espagnole dans le drame Rengifo, Arte Poëtica, et aussi l'analyse\nrythmique du Majico prodigioso, par M. MOREL-FALIO (Introduction). Heidelbronn, Henniger\nfrères, 1877. — La Redoudilla rime selon la formule abba; la Decima : abbaaccddc. Les autres\nstrophes ont des combinaisons variées de rimes. La base de la versification des Mystères en\nFrance était aussi les vers octosyllabiques à rimes, croisées ou à rimes plates. Comme dans les\npièces espagnoles duXVIIesiècle on y rencontre toutes les combinaisons strophiques savantes\ndu XVe siè.le.\n"}, {"page_pdf": 401, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1490, "texte": " 360                                  DURENDAI.\n\n\n\nprobablement pas de Caldéron, et n'a pas été imprimée dans les éditions plus\nrécentes, nous ne l'avons pas reproduite.\n   Que le lecteur désireux de faire maintenant plus ample connaissance avec\nun auto sacramentel, se reporte en imagination à la Fête-Dieu de 1674. Le\nbon peuple de Madrid est, depuis plusieurs semaines, impatient de connaître\nl'œuvre nouvelle de Caldéron, son poète favori. Aussi la place devant le\npalais royal est-elle depuis longtemps bondée de monde. Déjà les chars ont\ncomplété le théâtre, et le roi Charles II, sortant de la galerie qui relie sa\ntribune au palais, vient de s'asseoir, entouré de sa Cour, sous le dais de\nvelours rouge, à franges d'or. La Loa vient d'être récitée, le silence s'établit,\nl'auto va commencer. Pour mieux suivre sa pièce, pour lequel il redoute le\njugement des lecteurs du XIXe siècle, laissons encore au vieux maître le temps\nde nous donner un avis : «... Quelques passages sembleront manquer de vie, parce\nqu'on les tira sans entendre la musique, sans voir la mise en scène qui les accom-\npagne. C'est faute de bien se représenter le cadre, et de ne pas se figurer ce que cela\ndevrait être, qu'on éprouve cette impression. Il est vrai, d'autre part, que le poète a\ndu s'oublier parfois pour satisfaire le public et se plier aux exigences de la\nscène. » (1)\n\n\n                                                       HECTOR HOORNAERT.\n\n\n\n\n   (1) CALDÉRON, Autos. Madrid 1717. Préface.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-003", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 361, "page_fin": 361, "titre_corps": "Adieux", "titre_sommaire": "Adieux", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "ADIEUX", "ancre_fin": "FERNAND SEVERIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 404, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 776, "texte": "ADIEUX\n\n\n Tu ne sais pas quel mal tu me fais en pleurant ;\nNe pleure pas ! Mon cœur inquiet et souffrant\nNe saurait résister à ces doux pleurs de femme,\n'Et les moindres de tes soupirs me vont à l'âme.\nMais où trouver les mots qui te consoleront ?\n Ton désespoir est d'un enfant, simple et profond ;\n Tu gémis sous ton mal sans vouloir t'en défeyidre\nEt rien n'est plus navrant que cette plainte tendre.\nJ\"ai beau, pour te convaincre, alléguer le destin :\nRien de tel ne prévaut sur ton deuil enfantin ;\nTon cœur, aveugle et sourd, comme on l'est quand on aime,\nOppose son amour à cet arrêt suprême,\nEt tu ne comprends rien, sinon que je m'en vais.\n\nSi je pouvais aimer, pourtant, je t'aimerais\n\n\n\n\n                                       FERNAND   SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-004", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 362, "page_fin": 365, "titre_corps": "Le Salon idéaliste", "titre_sommaire": "Le Salon d’Art Idéaliste", "signature_source": "Edm. 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Cette charte d'une nouvelle cité d'art était\njustement écrite d'or sur violet (perfection divine signant notre\nvibrante, violette, humanité) et, nous eûmes le très grand hon-\nneur d'en donner ici même un des premiers commentaires.\n   E n considérant la route parcourue depuis lors, le promoteur\nde l'œuvre peut s'applaudir en son âme belliqueuse des réalisa-\ntions accomplies. Au lieu du milieu si humble de jadis, c'est\nl'hospitalité généreuse et exquise de la Maison d'Art ; l'indif-\nférence, les railleries d'antan poussière soulevée fatalement\nautour des premières luttes, ont fait place à la discussion,\nà l'admiration conquise. On ne saurait l'oublier: les expositions\n« les gestes » idéalistes, constituent une prédication en faveur\nd'une doctrine d'art. L a beauté de celle-ci est telle que l'on\ndevra l'estimer toujours, même si l'on ne se sent pas la force ou\nla volonté de l'obéissance. Ainsi le matérialiste allemand\nStrauss rendait au catholicisme (combattu par lui avec la haine\nspéciale de l'impossible amour) cet hommage d'être la plus\nhaute forme possible de l'idéal. Ici en Durendal notre loi est\n"}, {"page_pdf": 406, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2189, "texte": "                       LE SALON IDÉALISTE                       363\n\n\n\nd'approuver l'erreur salutaire de toute aristocratie. Même ceux\nqui condescendent aux humilités franciscaines vers les fleurettes\net les bêtes (vers les paysagistes honnis...) demeureront les plus\ndévots admirateurs des voyants pour qui toujours apparaissent,\ndans le ciel ouvert, les idées en la lumière divine, l'extase de\nPlaton devenue celle de D a n t e .\n   L'œuvre de J e a n Delville est si nettement le commentaire\ntriomphal de son programme que nous en parlerons aussitôt, sans\npréjudice de l'ordre alphabétique. L''École de Platon (essai de\nfresque) frappe dès l'abord par une luminosité bleue d'un\ncharme nouveau et par une eurythmie de composition, une\nharmonie de lignes et de couleurs en lesquelles l'artiste s'est\nsurpassé lui-même. D'étonnantes intuitions symboliques y\nrésultent de la profonde pénétration expressive. Déjà cette\nteinte générale céruléenne, cette gamme mineure pleine des\nessors du jour comme l'azur céleste est plein de soleil, préparant\nla célébration du verbe pur et vibrant comme l'air qui le porte.\nU n paysage d'une composition et d'un rendu également admi-\nrables baigne dans cet air de virtualité. Au milieu, devant nous,\n Platon est assis au centre d'un banc en hémicycle, entouré de\ndouze auditeurs, ce qui est le nombre des enseignements de\nl'esprit parmi les hommes. Des grappes mauves semblent\npleurer en pavillon de gloire au-dessus du Maître. U n tapis de\nfleurs bleues et blanches déroule sa simplicité enfantine sous\n les architectures magnifiques des arbres où, parmi la soumis-\n sion des feuillages, commande le cône ascensionnel des cyprès.\n L a somptuosité des paons blancs y est comme la nacre vivante\n d'un air marin; Car la mer chanteuse, celle d'où sortit l'Anadyo-\n mène, la Beauté que révèle le Verbe, est au fond du paysage\n hiératique. Elle y est la vie souveraine, l'esprit céruléen, la\n délivrance. D a n s une contexture exquise de tapisserie, elle unit\n les deux tons de la féminité : le bleu, qui est virginité, l'absolue\n douceur de l'être-un; et le vert, qui est cette douceur manifestée\n pour la vie, par l'amoindrissement du partage et la gloire\n"}, {"page_pdf": 407, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2111, "texte": " 364                           DURENDAL\n\n\n\nde l'union. On dirait qu'un moutonnement d'arbres qui la borde\noffre le r y t h m e de la vie asservie au r y t h m e des flots ; l'âme de\nla mer expliquant, dominant les vagues vivantes des verdures,\nde l'universelle existence. Nous avons beaucoup insisté sur ces\nrencontres d'intuitions s y m b o l i q u e s ; elles sont un précieux\ntémoignage à nos plus chères é t u d e s ; puis l'œuvre fut déjà\nsi grandement louangée que l'exégèse seule en est encore\nutile.\n  Deux admirables têtes de femmes au crayon bleu semblent\ndire, l'une l'abandon du plaisir, l'autre la grâce de la pureté.\n    Reprenons l'ordre alphabétique.\n    H e r m a n Boulanger est une intellectualité curieuse. On sait\n quelles subtiles hantises de nuit il sut enfermer dans ses eaux-\n fortes, pleines du tissu précieux des ramures. Son Parfum des\nfleurs, exposé aujourd'hui, est absolument antithétique à sa toile\n de l'an dernier : Le Poète parmi les philtres noirs et verts de la forêt.\n Cette fois des couleurs tendres, des formes de simplicité disent\n l'âme solaire des parfums, suggestion de vie é p a n d u e .\n   On sait l'académique distinction des œuvres de Ciamberlani\net quelle naïveté de vie anime les sculptures d'A. Craco, en qui\nnous espérons le sculpteur mystique dont nous sommes en peine\ndepuis trop longtemps. M lle Louise Danse n'envoie ici qu'un\néchantillon de ces dessins relevés d'aquarelle, pleins d'une\nsaveur étrange et dont le charme ressemble à celui d'un ruis-\nselet aux abords duquel lutteraient les lis purs contre les\norchidées perverses. L e beau Silence de la tombe de Dillens\nest venu ici en réduction. Louons aussi un groupe d'originalité\ndécorative, Persée et Méduse, de de R u d d e r . De Vroye n'expose\nqu'un dessin d'une hautaine aristocratie d'art. L i l i t h , l'Eve\nperverse des kabbalistes, l'épouse douloureuse et sagace de\nl'Adam déchu, mire sa beauté asservie à la hantise du serpent.\nLes reptiles sataniques entourent ses bras et, par les souples\nanneaux envolés de sa chevelure, elle semble leur soumettre le\npaysage, l'univers déchu en elle.\n"}, {"page_pdf": 408, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1835, "texte": "                      LE SALON IDÉALISTE                      365\n\n\n\n   M lle E c k e r m a n n , Maurice Gossens, divers, doivent être\nencouragés. Marcius Simons nous envoie de Paris d'étranges\net attirantes toiles dans lesquelles le souvenir d'Adrien Moreau\net de T u r n e r n'éteint pas la personnalité. L'allégorie de la\nPierre d'achoppement, où l'idole de l'or détourne les humains de\nsuivre le Christ radieux, est absolument intéressante.\n   P a r m i les sculptures de Jacques Marin, nous aimons surtout\nson Saint-Jean. Montald envoie trois petits motifs hiératiques\net charmeurs à l'ordinaire. U n e Hamadryade de G. Stevens.\n   Nous voici arrivés à l'exposition d'Armand Point, dont l'envoi\nd'une importance exceptionnelle comme nombre et valeur\ndemanderait un long commentaire. D'une préciosité ingénue et\nsavante, il fait penser aux poètes de la pléiade, aux primitifs\nrenaissants, fins, maniérés et vibrants. Certaines œuvres expo-\nsées en trois états, dessin à la sanguine, esquisse coloriée,\ntableau, dévoilent toute la science de l'artiste, dessinateur sinon\nplus encore que coloriste. Aux somptueux tons d'or du Saint-\nGeorges, de la Sirène nous préférons encore la gamme brun-mauve\ndu Portrait d'Hélène Point, ou les verts acides de la Princesse des\nlacs. L e procédé de la peinture à l'œuf, restauré par le maître,\nlui donne des effets précieux; les objets d'art appliqué de\nl'association « Haute-Claire » (une tentative inspirée par celle\nde W . Morris) sont dignes de toute louange.\n   L e Chant du Cygne de Rion présente un paysage d'une\ngrandeur sauvage. Les sculptures de Victor Rousseau méritent\nles éloges habituels, avec la constatation d'un léger mouvement\nvers le classique. Les dessins de Vanhaesendonck et de Van\nOffel sont diversement précis.\n\n                                                EDM. JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-005", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 366, "page_fin": 366, "titre_corps": "La Toujours triste Chanson", "titre_sommaire": "La Toujours triste Chanson", "signature_source": "Albert Berthel", "ancre_debut": "La Toujours triste Chanson", "ancre_fin": "ALBERT BERTHEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 409, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 927, "texte": "La Toujours triste Chanson\n\n  Dans les massives tours gothiques\n  Les bourdons des fêtes d'autan,\n  D'un rythme calme et contristant,\n  Chantent des tintements antiques.\n  Et leur voix mortellement ample\n  Semble l'écho des jours passés :\n  — La chanson des cloches du temple\n  Est la chanson des trépassés.\n\n  Jamais ces cloches séculaires\n  Ne disent de fraîches chansons —\n  Au baptême des enfançons\n  Pas plus qu'aux messes funéraires —\n  Et dans les tours nul ne contemple\n  Leurs masses d'airains convulsés... :\n  — La chanson des cloches du temple\n  Est la chanson des trépassés.\n\n  Lorsqu'elles clament l'hyménée\n  Des jeunes cœurs d'amour fleuris,\n  C'est triste, triste — et chacun fuit —\n  Autant qu'une chanson damnée.\n  Votre chagrin est sans exemple,\n  O ! les pauvres bourdons brisés... :\n  — La chanson des cloches du temple\n  Est la chanson des trépassés.\n\n                                   ALBERT   BERTHEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-006", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 367, "page_fin": 378, "titre_corps": "Nos Artistes à l’Étranger : Maître Pietro di Giovanni Tedesco, sculpteur brabançon", "titre_sommaire": "Nos Artistes à l’Étranger : Maître Pier di Giovanni Tedesco, sculpteur brabançon", "signature_source": "Maurice Bekaert", "ancre_debut": "Nos Artistes à l Etranger", "ancre_fin": "MAURICE BEKAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 410, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1510, "texte": "Nos Artistes à l'Étranger\n\n       MAÎTRE       PIETRO         DI GIOVANNI               TEDESCO\n\n                        SCULPTEUR          BRABANÇON ( 1 )\n\n\n                                      (Suite)\n\n\n\n\n                 L'ÉPOQUE où maître Pierre, fils de Jean, donne une orienta-\n                   tion nouvelle à l'art de la sculpture à Florence, concorde\n                   avec l'expansion admirable des artistes de nos provinces\n                   dans l'Europe entière.\n                      La fin du XIVe siècle voit Jehan de Liège, l'auteur\n                   d'une magnifique sculpture conservée au musée de Dijon\n                   et du tombeau de Philippine de Hainaut à Westminster,\n                   travailler pour le compte de Charles V, de Philippe le\nHardi et d'Edouard d'Angleterre.\n  Le sculpteur Henri de Bruxelles l'emporte sur de nombreux concurrents,\nà Troyes, en 1381. La Chartreuse de Champmol de Dijon, merveille créée\nde toutes pièces par des artistes des Pays-Bas, devient un musée plein des\nsculptures de Pierre Beauneveu, Nicolas Sluter, Nicolas Van de Werve,\ndes cuivres de Jean Josès de Dinant, des peintures de Jean Malouel et de\nMelchior Broederlam, des vitraux de Henri de Glaesemacker de Malines.\nC'est là qu'il y a lieu de rechercher le berceau de la statuaire française\nmoderne, et faire remonter la filiation de Michel Colomb et de l'école\nde Tours.\n  Déjà antérieurement, le maître Jean le Brabançon, qui pourrait, à la\n\n (1) Voir numéro de mars 1898, page 308.\n"}, {"page_pdf": 411, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2994, "texte": "  368                                     DURENDAL\n\n\n\nrigueur, être le père de notre artiste, avait exécuté, en fonte, la statue du\nroi Wenceslas dans l'abbaye cistercienne de Königsaal en Bohême, et la\nprésence de deuxouvriers originaires de la même province est constatée,\n                                                 de 1372 à 1375, dans les\n                                                 comptes relatifs à l'érection\n                                                 de la cathédrale de Saint\n                                                 Vit à Prague.\n                                                    Nous avons déjà cité\n                                                 antérieurement les deux\n                                                 Brabançons, Guillaume et\n                                                 Henri, qui, vers 1433, sculp-\n                                                 taient le bois, à Ferrare,\n                                                 et nous pourrions ajouter\n                                                 bien d'autres noms aux\n                                                 leurs. Faisons mention\n                                                 cependant des auteurs du\n                                                 tombeau de la cathédrale\n                                                 de Braga et de la statue de\n                                                 l'église de Benefica, œuvres\n                                                 dues à des artistes appelés\n                                                 en Portugal par Jean I er le\n                                                 Grand.\n                                                            La statue de Pierre le\n                                                          Cruel, au couvent Saint-\n                                                          Dominique, à Madrid, exé-\n                                                          cutée vers 1400, constitue\n                                                          aussi un témoignage de\n                                                          cette expansion en Espa-\n    Florence. — Cathédrale ; Porte dite des Chanoines).   g n e , où l ' i n f l u e n c e   flamande\nse développera de plus en plus à la suite des liens étroits que le mariage\nde Philippe le Beau avec Jeanne de Castille va créer.\n   Il résulte d'un document très intéressant, publié par M. Cavalucci, La\nChronique de Marchionne di Coppo Stefani, mort en 1389, que les Florentins,\nl'année 1360, « envoyèrent dans de nombreuses parties du monde pour\n» rendre leur cathédrale aussi riche et bien ordonnée que possible. > Dès\nlors, la présence de notre Brabançon à Florence, en 1366 et la part prépon-\ndérante qu'il prend aux travaux de Santa Maria del Fiore s'expliquent\nnaturellement par la renommée dont jouissaient les artistes des Pays-Bas.\n   Elle ne paraissent, à première vue, qu'un épisode de l'histoire artistique\n"}, {"page_pdf": 412, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2501, "texte": "                       NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                                369\n\n\n\nd'un petit pays que l'art a de tout temps illustré. Mais si nous considérons\nl'époque et les circonstances de ce séjour, la présence en Toscane et le rôle\nde Pietro di Giovanni Tedesco devient un fait historique de la plus grande\nimportance, parce qu'il relie la grande école de sculpture de l'Italie à celle du\nBrabant et de la Flandre et donne une même origine à l'art des Borreman\net de Donatello.\n\n\n\n   La mesure de la participation de maître Pierre à l'ornementation de\ncertains monuments de Florence et son origine brabançonne nous\nparaissant démontrées, cherchons à établir les productions de cet artiste qui\nsont parvenues jusqu'à nous et à déterminer l'influence considérable qu'il\npeut avoir exercée sur les artistes florentins.\n   De l'œuvre si considérable exécutée à la cathédrale de Florence, il ne\nreste pas grand chose qui peut être attribué, de façon indubitable, au\nsculpteur brabançon. Au sujet de la plupart des sculptures qui pourraient\néventuellement être l'œuvre de notre artiste, nous en sommes réduits à\ndes conjonctures.\n   La splendide façade de Santa Maria del Fiore, élevée déjà jusqu'au-dessus\ndu grand portail, et qui constituait un des plus purs chefs-d'œuvre de l'art\nitalien, comme on peut en conclure d'après la description de Rondinelli\net l'examen de documents graphiques (1) parvenus jusqu'à nous, fut entière-\nment démolie, en 1557, sur les conseils de Buontalenti.\n   L'ingénieur du Grand Duc François affirma que le poids considérable des\nparties supérieures compromettait la solidité de cette façade. La peine\nextrême qu'on eut à la détruire vint donner, trop tard, un démenti à cette\nassertion.\n   D'ailleurs les idées de la Renaissance avaient fait du chemin. Les admi-\nrables sculptures des vieux maîtres semblaient barbares à ces esprits imbus\nd'un faux classicisme. Dès 1490, on ouvrait un concours pour substituer\nune nouvelle façade à l'ancienne.\n   Qu'advint-il des nombreuses statues qui ornaient l'œuvre de Giotto ?\n   D'aucunes furent dispersées dans les jardins de Florence dont ils com-\nplétèrent l'ornementation. D'autres furent replacées postérieusement dans\nla cathédrale. Enfin, quatre d'entre elles furent transportées en dehors de la\nPorte romaine, à l'entrée de la route dite du Poggio Imperiale. Ces dernières\ns'y trouvent encore, mais ont subi une singulière mutilation.\n\n (1) A citer notamment une fresque de Pocetti au museo San Marco de Florence.\n"}, {"page_pdf": 413, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2723, "texte": " 370                             DURENDAL\n\n\n\n    A l'époque de leur transfert, la glorification des écrivains et des poètes\nprimait fréquemment le culte des saints et des prophètes.\n   Transformer des Pères de l'Église, au chef austère, en d'aimables rhéteurs,\n ne parut guère difficile aux Florentins du XVIe siècle.\n   Il se bornèrent à enlever la partie supérieure de la tête de chacune des\nstatues et à la remplacer par un crâne nouveau, décoré de la couronne de\nlauriers des habitants du Parnasse. Ces statues ainsi défigurées se trouvent\naujourd'hui dans un triste état. Elles méritent cependant infiniment mieux\nque l'abandon dans lequel on les laisse.\n   Mais si la façade de Santa Maria del Fiore fut entièrement renouvelée, il\nn'en fut pas de même des portes latérales, que respecta le vandalisme de la\nRenaissance.\n   Or, nous savons à n'en pas douter, nous l'avons vu plus haut, que la déco-\nration du second portail du sud, dit des Chanoines, est, en grande partie,\nl'œuvre de Pietro di Giovanni Tedesco. La collaboration de Lorenzo di Gio-\nvanni d'Ambrogio ne peut avoir été considérable, puisque, en 1398, c'est à\nl'artiste brabançon seul qu'est confié le travail de sculpture tout entier.\n   Il importe cependant de restituer à Lorenzo di Giovanni d'Ambrogio les\ntrois belles statues qui ornent le tympan de ladite porte.\n   La porte des Chanoines témoigne, de par l'idée même qui préside à sa\ndécoration, l'intervention d'un artiste étranger.\n   « Dans cette porte, dirons-nous avec Marcel Reymond, nous voyons dis-\n   paraître, non seulement la mosaïque d'influence romaine, mais encore la\n » décoration en colonnettes, d'influence lombarde. Nous ne trouvons plus\n » ici que deux légères colonnettes en spirales. La porte est toute entière\n » formée de parties planes ou légèrement convexes qui sont couvertes de\n   feuillages sculptés en relief. Il n'existe ni dans l'art pisan ni dans l'art\n » florentin aucun précédent à une telle décoration ».\n   Cette ornementation très belle, œuvre évidente d'un artiste du Nord, com-\nprend deux parties d'inspiration différente. Les éléments décoratifs de\nl'encadrement de la porte elle-même se constituent de rinceaux d'acanthe\ntraités avec un naturalisme plus accentué que dans les œuvres similaires,\nentourant successivement une série de petites figures très caractéristiques.\nEnfants nus jouant de toutes sortes d'instruments et dans les attitudes les\nplus diverses, animaux de toutes natures, sculptés en un relief assez accentué\net réalisant déjà, en général, l'expression du caractère et du moment\ndans la forme, le mouvement et la draperie, qui caractérisera la Renais-\nsance.\n  C'est la partie la moins réussie de l'œuvre du Tedesco, parce qu'elle n'est,\n"}, {"page_pdf": 414, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2799, "texte": "                       NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                            371\n\n\n\nsous certains rapports, qu'un ressouvenir des formes romaines conservées\nau cours du moyen âge.\n    Rien n'est plus curieux, d'ailleurs, que le mélange dans cette œuvre, des\nressouvenirs de l'antique, très faciles à discerner, et des préoccupations de\nréalisme portées jusqu'à l'extrême. La rudesse et la verve désordonnées de\nl'homme du Nord y luttent avec le sentiment chrétien et le goût sévère de\nl'admirateur des classiques.\n    Si dans cet encadrement un sentiment extrême et une joviale fantaisie\nmanifestent le ciseau du flamand, certaines défaillances et une facture inégale\ny rendent la technique de l'auteur inférieure à celle de beaucoup d'Italiens.\n    A l'encontre de ceux-ci, il possède une richesse inépuisable de motifs plus\nnaturels et plus libres. Une vie intense, l'humeur la plus enjouée, animent\nses créations.\n    Un emploi presque exclusif de formes végétales, fidèlement copiées\nd'après nature, caractérise la seconde partie de cette ornementation où notre\n artiste s'est affranchi davantage de l'étroitesse des styles précédents.\n    Le biais du portail notamment est décoré, en relief peu accentué, de\n feuilles de figuier et du fruit de cet arbre. Les intervalles en sont remplis\n par de nombreux petits animaux, dont l'exécution témoigne de remarquables\n connaissances anatomiques, et par des scènes traitées avec un réalisme\n charmant.\n    Nous relevons successivement la représentation d'ours dansant, de ser-\n pents mangeant des lézards ou des poissons, de lions en marche ou aux\n aguets, de singes montés sur des chameaux, de hiboux, de têtes d'ânes, de\n cailles au nid, de homards, d'escargots, de chiens à tête d'homme, de\n volailles, de dragons, d'hommes et de femmes en costumes des Pays-Bas, etc.\n    C'est tout l'humour de la race flamande qui fait soudain irruption dans la\n sculpture encore dogmatique et figée des premiers sculpteurs de Florence.\n    Qu'on ne s'y méprenne pas. La matérialité de ces éléments décoratifs,\n étranges à la porte d'une cathédrale, n'est rien auprès de l'état d'esprit dont\n ils témoignent. C'est le grand principe de l'observation de la nature et de la\n vie qui se manifeste et que maître Pierre viendra faire prévaloir.\n     Si dans l'ornementation de la porte des chanoines il y a le commencement\n  d'un autre style, caractérisé par un sens nouveau de la nature et de la vie, il y\n  a lieu, pour déterminer les autres œuvres du Tedesco, de rechercher parmi\n  les sculptures de l'époque où il florissait à Toscane, celles qui présentent\n  avec celles-ci un réel caractère de parenté.\n     Le résultat de ces inductions ne peut présenter un caractère de certitude\n  absolue. Il suffira, croyons-nous, à établir, dans ces cas particuliers, sinon\n"}, {"page_pdf": 415, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2976, "texte": "   372                             DURENDAL\n\n\n\n l'intervention personnelle de notre artiste, tout au moins une influence\n directe et une inspiration qui ne peuvent résulter que de son séjour et de\n                                           son travail à Florence.\n                                              Ce sont des œuvres contempo-\n                                           raines, de caractère tout nouveau,\n                                           dans l'histoire de l'art toscan.\n                                             Il n'est pas téméraire de les at-\n                                          tribuer, en l'absence de preuves\n                                          formelles, à ce rénovateur.\n                                             Le candélabre de marbre blanc\n                                          qui sert de cierge pascal, à gauche\n                                          du maître-autel de l'église de\n                                          Santa Maria Novella, à Florence,\n                                          constitue un morceau de sculpture\n                                          extrêmement remarquable.\n                                             Des enroulements de feuillage\n                                          épais, portant une série de petits\n                                          enfants nus, montent dans les\n                                          spirales d'une colonne torse, sur-\n                                          montée d'un large chapiteau\n                                         d'acanthe.\n                                               Le réalisme dont cette œuvre\n                                            de grand effet et de style éner-\n                                            gique est toute imprégnée, les\n                                            caractères d'analogie qu'on y peut\n                                            relever avec les sculptures de la\n                                            porte des chanoines, en font très\n                                            probablement une œuvre de maître\n                                            Pierre. Il en est de même d'un\n                                            linteau de porte du palais Cap-\n                                            poni, via de Bardi, que Burckhardt\n                                            et Bode n'hésitent point à attri-\n                                            buer à l'auteur de la porte du\n                                            Dôme.\n                                                Les sculptures d'un remarquable\n                                              portail de marbre blanc, au vesti-\n     Florence. — Église Sainte Marie Nouvelle\n              (Candélabre en marbre).         bule du premier étage du Palazzo\nVecchio, rappellent également le faire du maître brabançon.\n  Les guirlandes de lierre fidèlement copiées sur nature, qui courent le\n"}, {"page_pdf": 416, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2720, "texte": "                      NOS A R T I S T E S A   L'ÉTRANGER                 373\n\n\nlong de l'encadrement de cette porte, et les acanthes du linteau entourant\nles deux petites figures d'enfants nus y font tout particulièrement songer.\nOn a attribué, sans preuves, cette porte provenant du palais des Capitani\ndu parti guelfe, à Donatello. La décoration de feuillage, du genre de celle\nque nous constatons à la porte du Palazzo Vecchio et que nous croyons\npropre au maître flamand, ne se retrouve point, à notre souvenance, dans\nl'œuvre de l'éminent artiste florentin.\n   Si des analogies multiples établissent l'étroite parenté des sculptures que\nnous venons de citer avec celles que, de façon certaine, nous pouvons\nattribuer au Tedesco, il devient plus difficile, en l'absence de toute statue\nqui ne laisse aucun doute sur l'authenticité de son auteur, de rendre à\nnotre maître brabançon la paternité de celles provenant de la façade de\nSanta Maria del Fiore.\n   Si nous n'ignorons point que la « caritas » de la Loggia de Lanzi fut\ncommencée par maître Pierre, il n'en est pas moins vrai que le ciseau de\nJacopo di Piero peut avoir énormément modifié cette œuvre ébauchée. De\nplus comme, par les archives du Dôme, nous savons que le dessin de\ncertaines œuvres avait été préalablement fourni à notre artiste, la conception\npremière n'étant point nécessairement de lui, il en résulte que la détermi-\nnation basée sur le seul examen de l'œuvre peut laisser perdurer les doutes\nles plus sérieux.\n   Ce n'est guère que sur un ensemble de présomptions que nous pouvons\nnous baser. Hâtons-nous d'ajouter que la sculpture du XIVe siècle en Italie\nest encore peu connue et que l'état de la science à ce sujet permet de\nformuler bien des hypothèses. Ces réserves formulées, disons que certaines\nprobabilités plaident en faveur de l'attribution que nous croyons pouvoir\nfaire. Ainsi, parmi les statues encore en place à Santa Maria del Fiore, celle\nde l'ange, qui surmonte le pilastre gauche de la première porte du sud, parait\ndevoir être de notre artiste.\n   Ne savons-nous pas, par les archives en notre possession, que maître\nPierre exécuta ni plus ni moins de sept statues d'anges pour la décoration\nextérieure de la cathédrale. Or, la statue en question présente un caractère\nflamand très accentué. Elle est d'un art expressif et énergique qui, a première\nvue, déconcerte dans un milieu tout de grâce et de distinction.\n   Ajoutons à ces arguments que l'exécution de ce portail se rapporte exacte-\nment à l'époque où notre Brabançon était occupé aux travaux de la cathé-\ndrale.\n   Les œuvres de grande sculpture de Pietro di Giovanni Tedesco doivent\navoir été fort belles, car elles ont produit une impression profonde sur les\n"}, {"page_pdf": 417, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2632, "texte": " 374                             DURENDAL\n\n\n\nartistes florentins. Pour donner au maître brabançon le premier rang dans la\npléiade d'artistes réunis à Florence, pour lui commander plus d'oeuvres qu'à\ntout autre sculpteur, alors que les statues de Niccolo d'Arezzo, de Nanni\ndi Banco, de Giovanni d'Ambrogio, parvenues jusqu'à nous, constituent\ndes œuvres admirables, il faut que les siennes aient pu être appréciées\ncomme elles le méritaient par des maîtres si éminents.\n   Dès lors n'est-ce point à maître Pierre que s'appliquera le texte de Vasari.\nCet auteur, qui ne pouvait avoir à sa disposition les renseignements puisés\ndepuis dans les archives du Dôme, nous dira, en attribuant, il est vrai, à\nAndrea Pisano certaines œuvres que ces renseignements ont prouvé\nêtre sorties du ciseau de Tedesco, qu'il était résulté de l'exécution des\nstatues destinées à certaines niches ou tabernacles de la façade du Dôme un\ngrand progrès artistique, qu'elles surpassaient en excellence et en perfection\ndu dessin tout ce qui jusque-là avait été effectué pour la cathédrale; et qu'en\nconséquence, il fut résolu de confier à ce maître et non à d'autres tous les\ntravaux d'importance.\n   Il ajoutait que l'exécution des statues de saint Jérôme et saint Ambroise,\nde saint Augustin et- de saint Grégoire avait provoqué l'admiration de tous\nles ouvriers de la cathédrale et des citoyens de la ville entière. Deux de ces\ndernières statues, ainsi que nous l'avons vu plus haut, étaient l'œuvre de\nnotre Brabançon, les deux autres, de Niccolo di Piero d'Arezzo.\n   Faut-il voir dans les statues mutilées du Poggio Imperiale, au dehors de\nla Porte romaine, les figures de ces Docteurs de l'Église? La chose est pos-\nsible. Ce sont des morceaux de grande sculpture, d'aspect décoratif, aux\nplis gothiques très simples et de belle ordonnance. Elles se trouvent mal-\nheureusement, ainsi que nous l'avons dit plus haut, défigurées et dans l'état\nle plus précaire.\n  Nous avons vu également que, d'après les archives de la cathédrale,\nPietro di Giovanni travailla, en 1399, à une Madone dont le capo maestro\nLorenzo di Philippo lui avait livré le marbre. Une première Madone lui\navait été antérieurement commandée pour la Loggia de Signori.\n   Or, une superbe statue de l'Opéra del duomo, une Madone tenant sur les\ngenoux l'enfant Dieu bénissant, provient de la façade de la cathédrale dont\nelle dominait le grand portail.\n  La statue porte, de façon certaine, le caractère du dernier quart du\nXIVe siècle et s'inspire entièrement de la tradition de la grande époque\ngothique.\n  Cette œuvre, d'un style admirable, n'a pu jusqu'ici être attribuée à aucun\n"}, {"page_pdf": 418, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2670, "texte": "                       NOS A R T I S T E S A   L'ÉTRANGER                  375\n\ndes artistes florentins que nous savons avoir été occupés à Santa Maria del\nFiore.\n   Pourrait-elle l'être à maître Pierre ? Et le caractère de majesté sereine\ndont cette œuvre est imprégnée est-il incompatible avec ceux d'originalité,\nd'expressivité et d'énergie que l'on est d'accord pour reconnaître au Tedesco,\nalors surtout que la collaboration d'un peintre florentin est possible, dans le\ncas présent, comme nous l'avons vu antérieurement pour les statues de\nsaint Marc et de saint Jean ?\n    Quoiqu'il en soit, la part considérable prise par le Tedesco à la grande\n sculpture de la cathédrale, le caractère gothique accentué de l'œuvre, la\n date qu'elle porte visiblement, joints au texte précité, permettent cette\n supposition qui, à première vue, peut paraître téméraire.\n    Il est regrettable qu'aucune œuvre de grande sculpture ne puisse être\n attribuée de façon absolument certaine au Tedesco et servir de point de\n comparaison.\n    Les sculptures de la seconde porte sud de la cathédrale peuvent être invo-\n quées en ce qui concerne le genre décoratif, d'autant plus que notre artiste\n y introduit des éléments tout nouveaux et inconnus de la génération anté-\n rieure. Elles perdent immédiatement de leur influence probante lorsqu'il\n ne s'agit plus de déployer toute l'imagination et la fantaisie qui font leur\n charme.\n    Ce point de comparaison, M. Schmarsow semblait l'avoir procuré en attri-\n buant à Pierre Tedesco une statue de marbre de saint Jean l'Évangéliste,\n actuellement dans le cortile du musée du Bargello.\n    Ce saint Jean provient de l'église d'Or San Michèle. Il y occupait la niche\n où nous trouvons aujourd'hui la statue de bronze par Baccio da Montelupo.\n    Or, la statue en question, exécutée pour la corporation de l'Arte della Seta,\n doit l'avoir été vers 1340. En effet, dès 1339, l'Arte della Seta, ou di Por\n Santa Maria, avait choisi le pilastre qu'elle s'était chargé de décorer, con-\n formément à une décision de 1336. Il avait été résolu que les corporations\n des arts majeurs et mineurs se chargeraient de la décoration extérieure de\n l'oratoire d'Or San Michèle.\n    Cette statue est par conséquent antérieure de près d'un demi-siècle à la\n plupart des sculptures destinées à la façade de la cathédrale et paraît plutôt\n être une œuvre d'Orcagna. C'est surtout son caractère archaïque et l'ordon-\n nance des draperies qui ont pu induire en erreur l'auteur de cette attri-\n bution.\n    D'autre part, n'a-t-on point trop recherché un caractère et un sentiment\n'étrangers à l'art local dans les statues, assez nombreuses d'ailleurs, qui nous\n"}, {"page_pdf": 419, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2639, "texte": " 376                             DURENDAL\n\n\n\nrestent de la façade de Santa Maria del Fiore, avant de les attribuer à\nmaître Pierre ?\n   L'art de la peinture étant pour lors en avance d'un demi-siècle au moins\nsur l'art de la statuaire, la collaboration d'un peintre, — nous avons déjà\nsignalé cet élément d'appréciation, — l'influence du milieu et l'étude des\nmaîtres anciens n'ont-ils point corrigé, dans les œuvres rassises du Tedesco,\nce que son origine flamande pouvait lui inspirer d'excessif? En tous cas,\ndans la statuaire flamande on trouverait facilement des œuvres présentant\navec certaines statues de la cour du palais Riccardi une parenté très proche.\n   Belle ordonnance des draperies, individualité accentuée des figures, sim-\nplicité et réalisme du geste s'y rencontrent, et de toutes, une statue d'apôtre,\nà la figure empreinte de la plus mâle énergie, à l'attitude la plus noble,\nrequiert l'appellation de grand artiste pour celui qui l'a conçue et exécutée.\n   Ici, moins qu'ailleurs, le doute est possible. Puissent des recherches nou-\nvelles établir définitivement cette attribution, permettre de restituer d'autres\nœuvres à notre concitoyen et faire faire un grand pas à l'étude de l'art,\nencore insuffisamment connu, de la sculpture italienne duXIVesiècle.\n\n\n\n\n   Voilà la preuve acquise de la participation importante, d'un maître natif\nde nos provinces, aux grands travaux artistiques d'une des plus belles épo-\nques de Florence, et d'une influence considérable sur les artistes locaux qui\nen est la suite nécessaire.\n   Plus heureux que les auteurs français contemporains qui s'efforcent de\nrattacher l'art florentin à la tradition de la primitive sculpture de leur pays,\nnous avons un nom à l'appui des justes revendications de l'art flamand dans\nl'éducation des grands maîtres qui font impérissable la gloire italienne.\n   Le lien qui joint ces deux écoles brillantes est trouvé. Celui qui établira\nles relations artistiques de la France et de l'Italie en des époques plus recu-\nlées ne l'est point encore.\n   L'école gothique française peut avoir influencé nos artistes, comme il est\npossible qu'elle ait sa part dans le développement de l'art primitif en Tos-\ncane. Il n'en est pas moins vrai, au témoignage de M. Courajod, le regretté\nconservateur du musée du Louvre, qu'au cours de la période s'étendant de\nl'avènement des Valois jusqu'au règne de Charles VI, « ce sont les Flamands\n» qui sont les maîtres imagiers de l'époque. Ils viennent en France apporter\n» l'amour de la réalité, le goût pour ce qui ressemble, l'art incomparable\n» du portrait. Ce sont eux qui ont vraiment ouvert à leurs contemporains\n"}, {"page_pdf": 420, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2728, "texte": "                       NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                             377\n\n\n\n» les yeux sur la nature et inauguré par là l'esprit même de la Renaissance. »\nIl est certain aussi, que c'est précisément à l'époque où nous constatons\nl'importance extrême donnée, à Florence, à un maître brabançon, près de ce\nXVe siècle où l'influence de l'art improprement appelé bourguignon dominera\nsi complètement toute la sculpture française, qu'une orientation nouvelle\nse manifeste subitement dans les œuvres florentines, précisément dans le\nsens ou un Flamand d'alors peut les pousser, c'est-à-dire vers l'observation,\nle souci de la nature et de l'effet, le côté personnel trahissant la vie et l'indi-\nvidualité.\n   Et, chose curieuse, un réalisme accentué se trahira surtout clans les pre-\nmières œuvres de Donatello, qui paraît en ceci disciple véritable, poussant\njusqu'à l'extrême rigueur les principes du maître qui l'a frappé.\n    Plus tard sa personnalité s'affirmant, l'exagération du début fera place à\nune conception plus calme, à une exécution moins nerveuse, mais le souc\nde la réalité et de la vie se sera définitivement imposé et influencera désor-\nmais la grâce et la noblesse de l'art de la Toscane.\n   Chronologiquement, maître Pierre précède immédiatement Ghiberti,\nLuca della Robbia et Donatello. Artistiquement la filiation s'impose, non\npoint entière, despotique, la paternité en art n'étant point exclusive, mais\nelle sera la résultante d'un apport nouveau, d'une préoccupation encore\nétrangère à l'art florentin.\n    Principe le plus fécond de tout progrès artistique, déjà exprimé dans le\nmythe d'Antée, tout contact, toute communion fervente avec la nature et\nl'infini des formes qu'elle suscite, transforme et vivifie.\n    Attribuer à un homme seul, quelqu'il soit, tout le mérite de ce renouveau\nconstituerait une exagération ou une erreur. Les Messies de l'Art n'existent\nguère, quelques nombreux que soient ses apôtres.\n    La prédication n'est point toujours voulue. Elle se produit par la force\nmême des choses et fait résulter les enseignements de l'exemple. Disposant,\ndu reste, d'éléments antérieurs, le style nouveau ne fera que modifier ces\néléments et leur donner le complément qu'ils appellent.\n    Le sentiment chrétien, si intense en ces époques de foi, avait créé anté-\nrieurement des œuvres en Italie, comme en France et dans les Pays-Bas,\nœuvres d'art souvent incomplètes, mais superbes par le sentiment qui\nles a inspirées.\n    Il n'en est pas moins vrai qu'un juste souci des formes extérieures cons-\ntitue un réel progrès sur la forme hiératique qui devient bien vite tradi-\ntionnelle et figée, comme le sont les lignes de ces icônes russes, pâles reflets\nde l'art splendide de Ryzance.\n"}, {"page_pdf": 421, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 889, "texte": " 378                              DURENDAL\n\n\n\n   Point d'art réel s'il n'est vivifié de l'air et du soleil, s'il ne puise dans la\nnature les éléments de santé vraie.\n   Maître Pierre à ouvert à l'art de Florence, qui menaçait de s'étioler, cette\néchappée sur la vie réelle. Il a appris, inconsciemment peut-être, à des\ninquiets et des chercheurs, que les maîtres dont il tenait lui-même son\nsavoir, trouvaient dans d'autres domaines que ceux consacrés là-bas, le\nsecret des belles formes et des statues qui émeuvent. S'il ne peut être érigé\nen prêcheur de croisade, en conquérant, il n'en a pas moins sa part impor-\ntante dans les ambiances qui ont favorisé l'éclosion de la fleur de la civi-\nlisation italienne; il a transfusé un peu du robuste sang flamand dans les\nveines de l'art si délicat de la Toscane.\n\n\n                                                     MAURICE B E K A E R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-007", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 379, "page_fin": 380, "titre_corps": "Nuits d’été, nuits d’amour", "titre_sommaire": "Nuits d’été, nuits d’amour", "signature_source": "Comte d’Arschot", "ancre_debut": "Nuits d été nuits d amour", "ancre_fin": "Comte D ARSCHOT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 422, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 966, "texte": "Nuits d'été, nuits d'amour dont les voix sont berceuses,\nVous troublez sans pitié tous les déshérités !\nTous les baisers morts-nés des lèvres amoureuses,\nTous les aveux éteints, les avez-vous comptés ?\n\n\nAvez-vous jamais su quand le parfum des roses\nSe répand sur la terre à la fin d'un beau jour\nCe que fut le tourment des âmes inécloses\nEt des cœurs dédaignés, nuits d'été, nuits d'amour ?\n\n\nA tous ceux qui sont deux, vous offrez la tendresse,\nVous expliquez la vie et votre volupté,\nMais songez-vous jamais aux âmes en détresse ?\nA tous ceux qui sont seuls, nuits d'amour, nuits d'été ?\n\n\nRegardez-vous jamais les âmes de souffrance\nQui cherchent vainement l'ivresse d'un baiser,\nCeux qui meurent, sans rien dire, de l'espérance\nDe découvrir enfin un sein où se poser ?\n\n\n— Ne les oubliez pas ces âmes malheureuses,\nNuits d'été, nuits d'amour, tous ces déshérités\nQui sentent comme tous vos douceurs langoureuses\nEt dont le trouble aussi vient de vos voluptés !\n"}, {"page_pdf": 423, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 327, "texte": "380                          DURENDAL\n\n\n\n      Ne les oubliez pas ! Vos beautés sont amères,\n      Nuits d'amour, nuits d'été, pour ces cœurs qui sont las !\n      Ouvrez-leur largement vos trésors éphémères !\n      Les bonheurs échappés ne se retrouvent pas.\n\n\n\n                                             Comte    D'ARSCHOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-008", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 381, "page_fin": 386, "titre_corps": "L’Art et la Morale", "titre_sommaire": "L’Art et la Morale", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "L ART ET LA MORALE", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 424, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1666, "texte": "L'ART ET LA MORALE\n\n               L'ART est une des plus divines choses qu'il y ait\n                                                              sur\n              la terre. Il est une religion pour les grandes\n              âmes qui n'en ont pas d'autres. Il ne faut jamais\n              désespérer du retour à Dieu d'une âme égarée\n              éprise d'art. Car, après la Religion, rien ne rap-\n              proche autant de Dieu. L'art, c'est la religion\n              de la beauté. E t la beauté, c'est la signature de\nDieu dans la création.\n   T o u t chrétien, d'autre part, surtout s'il est catholique et s'il a\nl'âme un peu haute, doit aimer l'art. L a religion catholique est\nd'essence la plus idéale et la plus artistique de toutes les reli-\ngions. L e culte catholique, le vrai, l'authentique, celui de la\nliturgie — et non sa caricature carnavalesque que l'on voit par-\nfois h é l a s ! — est d'une splendeur incomparable. L a littérature\ndu culte catholique, — si je puis m'exprimer ainsi — c'est-à-dire\ncelle des Livres Saints, du Missel, du Bréviaire, du Rituel est\nimprégnée de la plus puissante poésie. L'art catholique enfin\ns'affirmant dans nos grandioses cathédrales et dans les ineffables\npeintres mystiques, dont le talent prestigieux n'a pas encore été\ndépassé et ne le sera peut-être jamais, a atteint des sommets si\nsublimes, qu'on se d e m a n d e s'il est possible de monter plus\nhaut. Aussi lorsque j'entends un écrivain, quelque étendue que\nsoit sa science, quelque soit la popularité qui entoure son nom\net fût-il académicien, fût-il même de toutes les académies du\nmonde, énoncer comme une vérité élémentaire, comme un prin-\n"}, {"page_pdf": 425, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2045, "texte": " 382                                    DURENDAL\n\n\n\ncipe, j'allais dire comme un dogme, que « tout art renferme un\ngerme d'immoralité », tout mon sang bout dans mes veines et\ntoute mon âme se révolte.\n   L'art est i m m o r a l ! mais alors t o u t est immoral, même la\nnature. Ne riez pas. L'écrivain que j'ai en vue va jusque là.\nNous le verrons tantôt. Il affirme de son autorité privée que la\nnature aussi, oui la nature, ce chef-d'œuvre de Dieu, est\nimmorale.\n   On se d e m a n d e si l'on rêve ou plutôt si l'énonciateur de\npareilles énormités n'est pas un halluciné, quand on lit la bro-\nchure de M. Brunetière. Car tout le m o n d e l'a deviné, c'est à\nson discours sur « l'art et la morale » que je fais allusion (1).\n   Depuis quelque temps M . Brunetière se prodigue d'une façon\ninouïe. Il est assoiffé de popularité. Il cherche à s'imposer à\nses contemporains. E t il y a un public qui le gobe. P o u r lui\n« Brunetière l'a dit » équivaut au Magister dixit des anciens. Oh !\nl'argument d'autorité, l'argument des imbéciles, l'argument de\nceux qui n'en ont pas, l'argument de ceux qui ne pensent\npas, le dernier, le plus misérable des arguments, comme le dit\nSaint T h o m a s d'Aquin.\n   Donc, d'après M. Brunetière, tout art renferme un germe\nd'immoralité.\n   Qu'aurait dit le candide et virginal F r a Angelico si on\neut énoncé devant lui une telle énormité. Sans doute, il eut\nfrémi d'horreur, comme s'il eut entendu proférer un blasphème.\n   Car, remarquez-le bien — M. Brunetière lui-même insiste\nsur ce point — ce ne sont pas seulement les formes infé-\nrieures de l'art que l'auteur taxe d'immoralité. « Non c'est du\ngrand art, du plus grand art que je vous parle; c'est dans la notion du\ngrand art que je dis qu'un germe d'immoralité se trouve toujours enve-\nloppé », lisons-nous avec stupéfaction page 17 de la brochure.\n   E t l'art religieux, l'art d'Angelico, de Vinci, de Memling, etc.,\nl'art de Palestina, l'art du D a n t e , est-ce qu'il renferme aussi un\n (1) L'Art   et la Morale,   par BRUNETIÈRE (Paris, Hetzel).\n"}, {"page_pdf": 426, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1879, "texte": "                         L'ART ET LA MORALE                         383\n\n\n\ngerme d'immoralité aux yeux de M. Brunetière? O u i ! puisque\nc'est du plus grand art qu'il nous parle et que l'art religieux est\nle plus grand et le plus sublime de tous les arts.\n   L a thèse de M. Brunetière est tellement absurde qu'elle ne\nmériterait pour réponse qu'un haussement d'épaules !\n   M. Brunetière est l'écrivain le plus paradoxal que je con-\nnaisse. Mais, qu'il me permette de le lui dire, ceci n'est pas\nun simple paradoxe. C'est une monstruosité.\n\n\n\n\n   Mais voyons la preuve dont l'académicien étaie son affirma-\ntion.\n   « Il y en a une, dit-il, qui saute aux yeux et qui est que toute forme\nd'art est obligée, pour atteindre l'esprit, de recourir à l'intermédiaire\nnon seulement des sens, mais du plaisir des sens. »\n   Parfaitement. Mais pour que la raison soit probante il fau-\ndrait prouver que le plaisir des sens est immoral. Or, cela est\nradicallement faux.\n  L e s sens sont des facultés naturelles tendant d'instinct à la\npossession d'un objet. L a possession de cet objet produit ce\nqu'on appelle le plaisir des sens et ce plaisir est légitime et\nmoral. Il ne cesse de l'être que lorsque le jeu des sens se fait\nen dehors des lois de la nature.\n  L a preuve de M. Brunetière ne vaut donc pas plus que le\nprétendu principe qu'elle devait établir.\n   Du reste, M. Brunnetière confond tout.\n   E n effet, il dit qu'une œuvre d'art ne peut émouvoir ni\natteindre l'esprit que par une impression sensuelle préalable.\n   I1 confond le sensible avec le sensuel.\n   U n plaisir sensible ne fait qu'impressionner les sens d'une\nfaçon souvent passagère et accessoire. C'est celui que produit la\ncontemplation d'une œuvre d'art. Les sens ne sont pour ainsi\ndire qu'effleurés. L e contemplateur s'y arrête à peine. L'intelli-\ngence est immédiatement tellement captivée par la beauté de\n"}, {"page_pdf": 427, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1949, "texte": " 384                        DURENDAL\n\n\n\nl'œuvre que les sens cessent presque d'agir. L'idée géniale qui\nse dégage du chef-d'œuvre domine toute l'âme et l'absorbe au\npoint d'engendrer une espèce d'extase, c'est-à-dire un état qui,\ncomme on le dit si bien, nous met hors de nous, hors de nos\nsens — et nous fait planer — au-dessus du monde de la matière,\ndans les sphères sereines de la Beauté pure !\n\n\n\n    Q u a n d M. Brunetière affirme que la nature est laide et\nm a u v a i s e en elle-même, il énonce encore une énormité.\n    Poussons M . Brunetière à b o u t . Voyons de nouveau\nses preuves. Ses preuves? Ce sont les défauts qui déparent la\nn a t u r e ! Mais ces défauts ne prouvent qu'une chose, non la\nlaideur de la nature — puisque en elle-même elle est\nd'une splendeur tellement suggestive que sa contemplation a\nengendré les plus merveilleux chefs-d'œuvre et inspiré les plus\ngrands génies — mais les limites, le fini de la beauté créée.\n   Mais pour rébuter d'une façon péremptoire l'erreur de\nM. Brunetière je dois faire ici un peu de théologie.\n   Quoique l'on fasse pour l'éviter, lorsqu'on veut avoir le dernier\nmot d'une question fondamentale, il faut toujours recourir à\nune explication théologique. E t s'il y a tant de mystères, de si\nprofonds mystères, des mystères si insondables, sans issue,\ndirais-je, pour certaines âmes modernes, qui ont soif de la\nvérité totale et que quelques goûtes de vérité n'étanchent pas,\nc'est parce que ces âmes n'ont pas la F o i .\n  L a Foi nous donne le pourquoi des laideurs déconcertantes\nqui offusquent notre œil d'artiste à la vue de la création.\n   E n elle-même la nature est toute belle et toute bonne\npuisqu'elle est l'œuvre de Dieu. Elle est sortie immaculée des\nmains de son créateur.\n   Q u a n d Dieu eut créé le monde, il le regarda et il vit qu'il\navait bien fait toute chose : Vidit quod bene fecit omnia. L'œuvre\nétait belle, parce que le principe de la laideur n'existait pas.\n"}, {"page_pdf": 428, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1895, "texte": "                       L'ART ET LA MORALE                       385\n\n\n\nCar, en réalité, il n'y a qu'un seul principe de laideur, c'est le\npéché.\n   L e monde était beau. L'homme sorti beau lui-même du sein\nde Dieu, commit le péché. E n péchant, il se contamina lui-\nmême et fit entrer la laideur dans le monde.\n   T o u t e s les défectuosités, qui éclipsent parfois la splendeur\nde la nature ne tiennent donc nullement à son essence. Elles ne\nsont pas le fait de la nature. Sinon il faudrait les reprocher à\nDieu, ce qui reviendrait à nier son existence. Elles ne sont que\nles tristes conséquences du péché d'origine.\n   L E MONDE EST UNE ÉNIGME, DONT LE PLUS\nP R O F O N D P H I L O S O P H E N E P E U T T R O U V E R LA\nS O L U T I O N S'IL N ' A D M E T L E D O G M E D U P É C H É .\n\n\n\n\n   E n écrivant ces lignes je n'ai nullement en vue la personnalité\nde M. Brunetière en elle-même. Je ne veux pas lui dénier tout\nmérite. Ce serait injuste. M. Brunetière n'est pas le premier\nvenu. C'est un érudit. Il a en plus une certaine habileté de\nplume. Il a la parole facile. Mais il y a une chose qui lui manque\nessentiellement, c'est l'esprit philosophique. Il en a donné des\npreuves telles qu'il n'est plus possible d'en douter. Quand ce ne\nserait que cet incroyable pamphlet tout récent contre la science.\nIl renferme presque autant d'erreurs que de thèses. On y sou-\ntient des erreurs aussi pyramidales que celles-ci : que l'existence\nde Dieu ne peut être prouvée par la raison. Cette erreur a été\nstigmatisée comme une hérésie par le Concile du Vatican. Dans\nla brochure que nous avons analysée, M. Brunetière a commis\nune hérésie à la fois philosophique et artistique. M. Brunetière\navait éreinté la science. Il vient d'éreinter l'art. Cela devait\narriver. On se d e m a n d e avec terreur ce qu'il va éreinter main-\ntenant.\n  M. Brunetière, est en science et en art, ce qu'on appelle en\n"}, {"page_pdf": 429, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 438, "texte": " 386                       DURENDAL\n\n\n\npolitique un réactionnaire. Il voudrait entraver la superbe\nefflorescence de science et d'art qui est l'honneur de ce siècle,\nmais il n'est pas assez fort pour réussir dans son entreprise\nnéfaste. Il n'a abouti jusqu'ici qu'à un pitoyable avortement\nqui fait sourire les penseurs et excite pour lui un sentiment de\nprofonde pitié.\n\n\n                                   L'abbé H E N R Y M Œ L L E R .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-009", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 387, "page_fin": 392, "titre_corps": "La Musique d’Église", "titre_sommaire": "La Musique d’Église", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "LA MUSIQUE D EGLISE", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": true, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 432, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2186, "texte": "LA MUSIQUE                            D'ÉGLISE\n\n\n       Un Article de Vincent d'Indy : L ' A R T EN PLACE ET A SA PLACE.\n\n\n\n\n                     L'HOMME est un   être religieux. C'est là un de ses attributs\n                       essentiels et indéniables, en même temps qu'un de ses\n                       plus beaux titres de gloire. Le poète l'a dit il y a deux\n                       mille ans en des vers immortels :\n\n                                Os homini sublime dédit, cœlumque tueri\n                                Jussit, et erectos ad sidéra tollere vulius (1).\n\n                        Sans nous arrêter aux stupéfiantes et puériles explica-\ntions que Darwin a prétendu nous en donner, reconnaissons sans hésiter la\nsource de ce sentiment dans la conscience que nous avons de la splendeur\nde nos destinées ultra-terrestres.\n   Après la jouissance que procure une noble action, la prière est encore une\ndes plus solides joies de l'existence. C'est cette chaîne invisible qui lie le ciel à\nla terre; dès qu'on l'a brise, on tombe dans un abîme sans fond, où tout devient\npour nous doute et désespoir (2). Mais que cette pauvre âme humaine est grande\net débile tout à la fois ! Si elle atteint souvent de son vol d'ange les cimes\n\n    (1) Dieu tournant la face de l'homme vers les hauteurs, lui ordonna de regarder le ciel, de\ntenir son visage fièrement levé vers les étoiles.                (OVIDE, Métamorphoses.)\n    (2) Réflexions morales et religieuses ou Leçons de sagesse chrétienne proposées par un\npère à sa fille, par DÉMÉTRIUS DE GOLESCO, t. II. (Bruxelles, Société Belge de librairie.)\n    Nous saisissons l'occasion pour recommander instamment à nos lecteurs cette œuvre\nremarquable du père de notre ami et collaborateur. C'est le livre d'un penseur. Il est trop peu\nconnu. MGR Van Weddinguen, le regretté et distingué aumônier de la Cour, un des plus pro-\nfonds philosophes et des plus délicats artistes que nous ayons connus, l'estimait tellement qu'il\nse proposait de l'honorer d'une préface, quand il fut enlevé par la mort à l'affection si vivace\nde ses innombrables amis et admirateurs.                               L'abbé H. MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 433, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2882, "texte": " 388                              DURENDAL\n\n\n\nde l'Infini, que de fois aussi, éblouie et prise comme de vertige, elle s'affaisse\net retombe sur la terre, triste et confuse de sa faiblesse. Quelle main divine\nviendra à son secours ? Qui donc l'arrachera aux préoccupations dépri-\nmantes d'ICl-BAS, pour employer un terme énergique du langage religieux,\nqui, en deux mots, exprime tout un monde d'idées ?\n   Qui? Ce sera la Musique, cette fille du Ciel, aux ailes rayonnantes de\nblancheur, qui prend naturellement son essor et aime à retourner vers sa\npatrie d'origine, planant majestueusement clans les sphères d'azur, son beau\nregard candide noyé dans une extase de l'Au-delà. Oui, elle nous prendra\ndoucement entre ses mains délicates et ira nous bercer LA-HAUT, dans le\nmonde des étoiles, radieux paradis de l'Empyrée. Si les autres arts se ratta-\nchent à la terre par quelque endroit et sont ainsi susceptibles de compro-\nmissions déshonorantes, c'est un privilège de la Musique qu'éternellement\npure comme la lumière du jour elle peut arriver à toucher l'Idéal de sa\nmain blanc he, sans que sa robe de vierge ait reçu la moindre éclaboussure\nen chemin, et à ce titre encore, nous le répétons, elle est l'art divin par\nexcellence.\n   Musique religieuse! Comme ces deux mots s'associent merveilleusement.\nMais encore faut-il s'entendre. Car nous considérons ici la musique moins\ncomme une manifestation directe du Beau que comme une sorte d'intermé-\ndiaire invisible entre l'homme et Dieu, aidant l'âme à déplier ses ailes, lui\nouvrant des échappées de vue sur l'Infini, soulevant un coin du voile,\nhélas! parfois si opaque, qui dérobe à nos yeux les horizons supra-sensibles\nde l'Immortalité. Ce n'est pas de l'art pour l'art que nous voulons, c'est\napprendre à parler un langage naïvement sublime, que nous balbutierons\nau pied des autels, enfants timides, mais confiants, à genoux devant notre\nPère. Quelle est la forme d'art, à la fois simple et grande, qui se rappro-\nchera le plus de cet idéal? La retrouverons-nous chez Bach, génie plastique\naux immenses réalisations sculpturales, ou chez Beethoven, l'incomparable\ncoloriste, dont le pinceau géant suscite le conflit des ombres et des lumières?\nCar nous ne poserons pas même la question pour Mozart, cet enchanteur à\nla voix de femme qui nous transporte en des pays voluptueux arrosés de\nruisseaux de lait et de miel, ni pour l'art relâché et sensuel des Italiens du\nXIXe siècle. Ce problème, d'une importance immense, qui le résoudra ?\n   A cet égard, tant d'idées fausses sont ancrées dans les esprits qu'il faut\nféliciter et louer sans réserves ceux qui, comme M. Vincent d'Indy,\ns'attachent à les en déraciner de toutes les forces de leur talent. La Schola\nCamtorum a publié, sous la signature du maître français, une série d'articles\nintitulés : L'Art en place et à sa place. Ils respirent une telle conviction, sont\n"}, {"page_pdf": 434, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2884, "texte": "                            LA M U S I Q U E   D'ÉGLISE                       389\n\n\npénétrés d'une logique si limpide et si étincelante, que je voudrais les résu-\nmer rapidement pour les lecteurs de Durendal. Catholiques et artistes, ils ne\npeuvent se désintéresser de cette question primordiale.\n   Le principe fondamental sur lequel le maître base toute son étude est\ncelui-ci : Une œuvre d'art doit être vue à sa place et perd infiniment à ne point s'y\ntrouver. C'est ainsi que les mosaïques de Saint-Vital et de Saint-Apollinaire\nde Ravenne impressionnent bien plus vivement que les mosaïques de toute\nautre église en Italie. Et pourquoi ? C'est que ces genres de travaux ornent\nordinairement des musées et des églises duXVIIesiècle aux plafonds dorés,\ntandis que, dans l'ancienne capitale de l'Exarchat, ils s'harmonisent pleine-\nment avec les monuments qu'ils décorent. Ainsi encore des tableaux remar-\nquables, enlevés à leur milieu naturel et transportés dans un de ces cara-\nvansérails d'art qu'on appelle musées, apparaissent amoindris. Pour qu'une\noeuvre d'art soit vraiment à sa place, la condition essentielle est qu'elle soit\nconçue de façon à faire partie intégrante du milieu auquel elle est destinée.\nMalheureusement, en notre temps de production hâtive, cette primordiale\n condition esthétique est rarement réalisée.\n   Il en est de la musique comme de la peinture. Supposez qu'on veuille\njouer le Quatuor en ut dièze mineur sur l'esplanade des Invalides ou qu'on\nfasse exécuter l'hymne russe par toutes les musiques militaires de la gar-\nnison de Paris dans la salle du Conservatoire. Cette énorme faute de goût,\ntel maître de chapelle la commet journellement, en faisant exécuter à\nl'église des œuvres qui ne lui conviennent nullement. Distinguons d'abord\nla musique religieuse et la musique d'église. Les Messes de Bach et de\nBeethoven, incomparables créations d'art, occupent le premier rang dans\nla musique religieuse ; à l'église, ces admirables messes ne seraient point à\nleur place.\n    Pour être en sa place à l'église, la musique doit réunir quatre conditions.\n 1° Elle doit être vocale, à l'exclusion de tout instrument autre que l'orgue.\nQue vient-on faire à l'Église ? Prier. Et comment prier sans employer le\nlangage des mots, car, si Dieu connaît nos désirs sans que nous les énon-\n cions, nous, êtres imparfaits, avons besoin de ce langage matériel pour nous\nconvaincre nous-mêmes que nous prions. Le seul truchement entre l'homme\n et la Divinité, c'est la voix.\n    A côté de cette raison d'ordre métaphysique, il en est une autre purement\n physique. L'instrument seul ou en masse ne sonne pas à l'église. Si l'on place\n un orchestre dans la tribune, la sonorité en sera, disons le mot, ridicule.\n Un solo de violon, dont l'aigre petite voix semble celle d'un nain criard,\n paraît grotesque à l'église. Les cuivres ne produisent que confusion. Sans\n"}, {"page_pdf": 435, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2753, "texte": " 390                             DURENDAL\n\n\n\ncompter l'association d'idées éveillant le souvenir du concert ou de l'opéra,\ndisposant par conséquent fort peu à la prière.\n   Toutefois, un instrument peut être employé sans crainte, c'est l'orgue, et\ncela, parce qu'il est impersonnel, l'organiste n'étant pas appelé comme le\nvirtuose ou le chef d'orchestre à déverser sur un auditoire sa propre sensi-\nsibilité et ayant uniquement pour mission d'éveiller la voix de l'église\nmême. C'est aussi un instrument inexpressif, car le mécanisme produisant\nun crescendo ou un diminuendo purement mathématiques diffère essentielle-\nment de l'expression humaine créée par ceux qui jouent d'autres instru-\nments.\n   2° La musique d'église doit être collective. L'église (sublime idée de notre\nreligion) c'est la réunion de tous les fidèles, sans distinction de rang ou de\ncaste, en une communauté de prières et de chants. Faire chanter dans le\ntemple l'assistance tout entière, voilà le but qu'il faut atteindre et qu'on\natteindra lorsqu'on aura enseigné aux âmes simples l'admirable musique\nqui est le chant grégorien. En attendant, c'est le chœur qui représente\nl'assemblée des fidèles. Qu'il expose à l'unisson les belles mélodies grégo-\nriennes ou exécute sur ces mêmes mélodies des commentaires harmoniques,\ncomme en ont écrit les maîtres des XVe et XVIe siècles Mais de quel droit le\npremier baryton de l'Opéra vient-il étaler à l'église les grâces de sa voix ?\nEst-il investi d'une fonction ecclésiastique ? Gardons-nous d'assimiler la\nmaison du Seigneur à une salle de concert ou de spectacle. A l'église, il n'y\na, il ne peut y avoir qu'un soliste unique, l'interprète entre le peuple et la\nDivinité, le célébrant, le prêtre.\n   3° La musique d'église doit être respectueuse du texte liturgique. Cette condi-\ntion peut faire défaut de diverses manières. Le texte est tronqué, altéré ou\nridiculisé :\n   Tronqué, si l'on supprime un ou plusieurs mots pour favoriser le tour de\nla phrase musicale, ce qui est inadmissible, l'Église ayant soigneusement\npesé tous les termes des prières qu'elle nous enseigne. Dans l'Ave Maria, de\nGounod, par exemple, les mots Maler Dei sont remplacés par Sancta Maria,\nMaria, la voyelle i, disent sans rire certains professeurs de chant, devant\nêtre préférée dans l'émission vocale à la voyelle e. Modification imputable\nnon à Gounod, mais à l'éditeur.\n   Altéré, si le sens des paroles ne vient à l'oreille de l'auditeur que dénaturé\net impossible à saisir ou si l'auteur donne une trop grande importance à\ncertain mot, arrondit sa période chantante au détriment de la compréhen-\nsion des paroles. Ainsi encore dans le même Ave Maria de Gounod pour-\nquoi cette note élevée sur hora ? Hora n'a d'importance que s'il est intime-\n"}, {"page_pdf": 436, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2844, "texte": "                          LA M U S I Q U E   D'ÉGLISE                     391\n\n\nment lié avec mortis nostrae et mis en opposition avec nunc. Or, c'est à peine\nsi nunc peut être saisi au passage. In hora, répété deux fois avant que son\nsens soit déterminé, prend une importance exagérée. Mortis nostrae ne\nconclut même pas musicalement mais, s'enchaîne au mot Amen, fort étonné\nde se trouver partie intégrante de la phrase qui précède;\n   Ridiculisé par la répétition inintelligente des paroles. La redite des paroles\nn'est admissible que comme renforcement musical de l'idée déjà exprimée,\net c'est ainsi que Bach l'entend. Mais pourquoi répéter des mots de nulle\nimportance, comme propter suscipe ou ressasser indéfiniment un Amen, un\nIn gloria Dei Patris, Dei Patris, Patris ?\n   4° La musique d'église doit être orante, c'est-à-dire n'employant d'autres\nmoyens d'expression rythmique, mélodique ou harmonique que ceux qui\nconviennent à un état de prière.\n   Au point de vue harmonique surtout, gardons-nous de moduler pour\nmoduler. La modulation est un important facteur expressif; s'il porte à\nfaux, l'œuvre sera défectueuse. Les nuances de tonalité sont tout aussi\nessentielles que les nuances du mouvement, correspondant à l'expression\nrythmique, et que les nuances de force et de faiblesse, correspondant à\nl'expression mélodique. La modulation peu connue aux XVe et XVIe siècles,\nest l'élément nouveau, le filon que nous, modernes, avons à exploiter.\n   Enfin, M. Vincent d'Indy cite une condition qui a trait non à l'œuvre, mais\nau compositeur et qui est essentielle, celle-ci : « Celui qui veut écrire de\nla musique d'église doit avoir la foi. Et ceci, je le dis bien haut, est la pre-\nmière de toutes les vérités au point de vue artistique général; le créateur\nqui ne croit pas sûrement et profondément à ce qu'il veut créer, n'est pas\ncligne du beau nom d'artiste.\n   Telles sont les considérations lumineuses que M. Vincent d'Indy déve-\nloppe dans sa remarquable étude, fertile en précieux enseignements et dont\nj'ai tenu à présenter aux lecteurs de Durendal une analyse aussi fidèle,\naussi complète que possible. On ne saurait mieux déterminer le rôle et les\ncaractères essentiels de la musique d'église. Pénétrons-nous donc bien de\nl'importance capitale de cette question. Oui, nos églises catholiques sont\nprofanées par la musique qu'on se permet d'y faire entendre. Telle messe\nde Mercadante ou autres œuvres du même calibre sont d'ineptes dérisions,\nsouillées par des rhythmes bouffons aux moments les plus impressionnants,\nles plus solennels du culte. Le plus souvent ce sublime cantique triomphal,\nGloria in excelsis, se développe sous la forme d'un vulgaire mouvement de\ndanse. Le Symbole de la Foi aligne les affirmations de notre croyance sui-\ndes motifs banals sans grandeur ni poésie. L'Offertoire n'est qu'un prétexte\n"}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1150, "texte": " 392                                   DURENDAL\n\n\n\npour l'organiste à tourmenter le pédalier de toutes les forces de ses jarrets.\nL'Élévation revêt l'apparence d'une cavatine sentimentale et langoureuse.\nC'est à rougir de honte.\n   A Bruxelles, une réaction salutaire contre ces déplorables et sacrilèges\nabus commence enfin à se faire, grâce au zèle de M. Carpay, le distingué\nmaître de chapelle de Saint-Boniface, puissamment secondé par M. Lagasse\nde Locht, l'éminent président de la Commission royale des Monuments.\n   Ces deux hommes d'élite sont les plus fermes soutiens de la belle œuvre\ndes Chanteurs de Saint-Boniface, qui s'est donnée ici la noble mission, pour-\nsuivie à Paris avec tant d'énergie et de succès par l'œuvre des Chanteurs de\nSaint-Gervais, sous la direction de Vincent d'Indy.\n   Soutenons, encourageons de tout notre cœur, de toutes nos forces et aussi\nde nos deniers (1), cette entreprise magnifique que toutes les âmes catho-\nliques devraient seconder avec tout l'enthousiasme que mérite une création\naussi artistique et aussi chrétienne.\n                                                         GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n   "}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 2380, "fin_caractere_exclue": 2586, "texte": "1) en nous inscrivant comme membres protecteurs. La cotisation n'est que de 10 francs par\nan. S'adresser à M. 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Signalons en toute première\nligne la Passion de Bach, au Conservatoire, pour laquelle nous demanderons\nà M. Gevaert qu'il veuille bien agréer l'expression de notre chaleureuse\nreconnaissance. Il serait impossible de résumer en quelques lignes le:-\ngrandes impressions qui se dégagent de cette immense synthèse musicale\ndu mystère de la Rédemption. Disons seulement que cette nouvelle audition\na été une fête ineffable pour tous ceux qui pensent.\n   Au troisième Concert populaire, M. d'Albert, le célèbre pianiste, nous a\nfait entendre le Quatrième Concerto de Beethoven, une œuvre fine et poé-\ntique, où le maître de Bonn n'est pas cependant complètement affranchi de\nl'influence de Mozart, où le puissant rénovateur n'apparaît pas encore nette-\nment lui-même. Comme pièces orchestrales, mentionnons les pittoresques\nDanses Ardennaises d'Auguste Dupont et la Forêt Enchantée de Vincent\nd'Indy, œuvre de jeunesse toute scintillante de rêveuses et exquises sono-\nrités.\n   Au quatrième Concert populaire, M. Van Rooy nous a dit le Chant de\nl'Etoile de Tannhaüser, puis des mélodies de Schubert, de Brahms et de\n\n  ("}, {"page_pdf": 438, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1112, "texte": "                         LA M U S I Q U E   D'ÉGLISE                     393\n\n\n\nSchumann, donnant à son concert un couronnement d'une fulgurante\nbeauté, les Adieux de Wotan. Il a mis dans son interprétation un sentiment\nsi profond, si intense, si sincère que, nous pouvons le dire, rarement nous\navons entendu un chanteur aussi émotionnant, rappelant beaucoup dans la\nMainacht, de Brahms cette grande artiste, au talent si complet, qui s'appelle\nMlle Poirson.\n   Signalons enfin le concert Weingartner, organisé par la Société des\nConcerts Ysaye. Dans son interprétation de la Septième Symphonie de\nBeethoven, le jeune Kappellmeister a laissé couler en flots brûlants tout\nl'enthousiasme de sa fine nature de romantique. Son poème symphonique,\nLes Champs-Elysées, œuvre d'une grande distinction, avec des colorations\ntrès impressionnantes, nous a paru cependant un peu longue, évoquant\nje ne sais quelles visions fantastiques en contradiction avec le titre du\npoème, qui devrait découler d'une pure inspiration de sérénité paradi-\nsiaque.\n\n\n                                                              G. 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L e s utilitarismes et les routines en avaient fait le\nver à soie de lucratif rapport; elle se reconquit papillon aux\nailes de lumière, de liberté et d'idéal.\n   Lorsque Rodolphe interrogeait sur leurs souvenirs les jeunes\nhommes de la génération précédente, ils lui contaient volon-\ntiers, avec de gros attendrissements, l'une ou l'autre période\nélectorale, où le gourdin fut le grand instrument de propagande,\nou quelques stations prolongées en des cabarets doublement\ndouteux et de nombreuses canettes de bière joyeusement ingur-\ngitées au triomphe de la bonne cause... Il en était aussi qui\nrappelaient de banals romans d'amour, à peine esquissés du\n\n   (1) Voir Durendal, numéros de janvier et de février 1898.\n"}, {"page_pdf": 440, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2083, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE\n\n\n\nreste, devant un comptoir d'auberge ou dans les couloirs, aux\nâcres odeurs chevalines, d'un cirque de passage... Rares étaient\nceux qui osaient convenir avoir été s'ennuyer parfois à la\nSociété littéraire des étudiants et y avoir collaboré sur com-\nmande et sans enthousiasme à de périodiques éreintements de\nla littérature moderne.\n   D u coup, au milieu de ces aînés, Rodolphe se sentit étranger;\nentre eux et lui s'éleva une infranchissable barrière de confor-\nmismes paresseux et de matérialités brutales, et son rêve\nd'amitié à leur égard en fut blessé à mort. L'amitié ! — dans ce\nremous d'activités impatientes et fébriles qu'est la vie universi-\ntaire, le j e u n e h o m m e se l'était imaginée si haute et si belle :\ncommunion immédiate d'âmes, compénétration intime de\nsentiments, tension instantanée de volontés vers le même but,\nenthousiaste fusion de natures par la première poignée de\nmains échangée. E t à cette conception affectueuse, désintéressée\net franche quelque chose de filial et de respectueux venait-\ns'ajouter pour lui quand il s'agissait de ceux qui furent ses\ndevanciers dans l'existence.\n   De n'avoir trouvé parmi ceux-ci nul parrain bienveillant de\nses enthousiastes ardeurs et nul confident doucement paternel\nde ses juvéniles mélancolies, replia Rodolphe dans une farouche\net ombrageuse solitude qui le retint pendant plusieurs années.\n   Il suivit ponctuellement les cours de la Faculté de droit et\nles étudia m é t h o d i q u e m e n t ; mais le temps que dans la norme\nde la vie universitaire il eut dû vouer au café, au billard, aux\nparlottes et aux femmes, il le passa à se créer des prémices de\npersonnelle intellectualité.\n   L'attachante volupté, inoubliable et qui parfume toute la vie,\nde mater la petite brute remuante et sensuelle qui se révèle en\ntout jeune h o m m e vers la vingtième année!\n  L e soin qu'apporte un adolescent à corriger et à orner, selon\nson rêve, le milieu dans lequel il doit vivre quelques années est\npeut-être la pierre de touche du développement de sa personna-\n"}, {"page_pdf": 441, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2096, "texte": "  396                         DURENDAL\n\n\n\n lité : l'appartement que Rodolphe avait rencontré révélait la\n banalité coutumière à ces logis de hasard, en destination\n desquels d'anonynes industriels semblent façonner à la grosse\n des mobiliers uniformément lourds et gauches, des tapisseries\n criardement ramagées, des chromos solennellement veules.\n    L'étudiant tout d'abord restitua à son propriétaire les quatre\n gravures jaunies et poussiéreuses où les héroïsmes du premier\n E m p i r e se proféraient en théâtrales prosopopées lithogra-\n phiques ; et il fixa au mur de la chambre des images mieux en\n harmonie avec les aspirations de sa pensée et qui fussent des\n symboles extériorisant plus a d é q u a t e m e n t les inquiétudes et\n les enthousiasmes de son âme.\n   E n vérité le jeune h o m m e n'était point suffisamment plié à\nl'analyse de soi-même pour discerner déjà le sens précis des\ncourants t u m u l t u e u x qui travaillaient son être, mais il obser-\nvait que certains mots vagues, aux horizons illimités, le trou-\nblaient étrangement, et nul plus, parmi eux, que le vocable\n« liberté » ; toute son intelligence et toute sa sensibilité sur-\ngissaient d'élans perdus vers cet idéal hautain, et de le cultiver\nen lui, de l'exalter en sa petite âme neuve d'inconnu, il lui\nsemblait participer un peu, par delà les temps et les espaces,\naux enthousiasmes des Lacordaire et des Montalembert, vigies\nsombrées des actuelles évolutions...\n   E n leurs minces cadres de vieux chêne, ils se profilaient là\n devant lui, tous deux, le grand grand moine énergique et\nvolontaire aux yeux fiévreux de devination, aux gestes sculptu-\nraux de conquêtes, et le jeune pair de France, aux traits si\nmâles sous ses longs cheveux de femme, dispersant les semences\nnouvelles en une hiératique et large envolée, confiante dans les\ngerminations futures... E t entre l'orateur de la chaire et l'orateur\npolitique, dans la prénombre équivoque des évocations défen-\ndues, surgissait l'âpre, angoissée et ardente figure du maître\nqui les façonna à l'image de son cœur et à la ressemblance de\nson génie...\n"}, {"page_pdf": 442, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2176, "texte": "                   LES FANTÔMES DE JEUNESSE                    397\n\n   A cette heure initiatrice de sa vie, l'École menaisienne exerça\nsur la formation de Rodolphe un prestige fécond. Dans le recul\ndéjà de l'histoire, elle lui apparaissait comme la synthèse\nsplendide de ses idéologies encore confuses ; des fibres natives\net essentielles de son être résonnaient au contact de cette\néloquence lourde de pensées et ailée de formes, et le jeune\nhomme communia en elle de tout son enthousiasme virginal ;\nelle devint la moelle de son cerveau et le sang de son cœur;\nelle fit germer et éclore, en une riche floraison définitive, l'idéal\nreligieux que les prêtres de Saint-Eucher avaient déposé en\nson âme d'enfant; elle dirigea en même temps et maintint vers\nles sommets, l'originel instinct d'indépendance que dès ses plus\njeunes années il s'était senti et qui toujours le cabra de colère\nimpatiente sous les jougs imposés... Idéal religieux, idéal de\nliberté, radieuses fiançailles des choses d'éternité aux choses du\ntemps, accord harmonieux des intangibles principes et des\névolutions perpétuelles ! — ce legs immortel que l'École menai-\nsienne laissa au monde moderne, Rodolphe, après tant d'autres\nadolescents, le reçut en catéchumène ardent et soumis et\nl'érigea en règle primordiale de son existence... C'étaient là\ncomme les dalles de porphyre fascinantes au-dessus desquelles\nil se proposait de bâtir la cathédrale idéale de sa vie intellec-\ntuelle et morale.\n   L'étudiant vécut ainsi de longs soirs inoubliables, sous\nl'apaisante clarté des lampes, parmi l'absolu silence des choses :\nune personnalité plus sûre et plus consciente d'elle-même\ns'épanouit en lui; l'inanité lui apparut de mille liens qu'il avait\ncru essentiels et qui courbèrent jusque là sa pensée vers l'étroit\nsillon d'activités tracé par les traditions ; le catholicisme notam-\nment se dépouilla à ses yeux de cette réglementation rigoureuse,\nminutieuse et stérilisante dans laquelle les exigences de la\npolitique l'enchâssèrent; la distinction se fit nette en son esprit\ndes questions nécessaires et des questions libres; et ainsi mille\nconventions qu'une casuistique trop formaliste et trop zélée\n"}, {"page_pdf": 443, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2098, "texte": "  398                         DURENDAL\n\n\n\navaient transformées en dogmes, reconquérirent à ses yeux leur\ncaractère de libre discutabilité; la possibilité était là, en sa\nt r i o m p h a n t e évidence, d'allier la permanence granitique de la\nreligion aux plus hardies exigences du siècle : Rodolphe se\njurait de rester un croyant, mais en m ê m e temps il acceptait\nd'une virile ivresse la coupe d'enchantements que lui tendait la\nVie moderne.\n  L a Vie moderne! — ces trois mots magiques avaient dès lors\ndans le jeune h o m m e une profonde et douce résonnance.\n   C'était d'abord, vers les masses populaires endormies jusque\nlà à l'ombre de la Misère et du Vice, l'appel de fraternité et de\npitié d'un enfant présomptueux et sensible : « Levez-vous,\nlevez-vous et marchez avec un peu de mon ardeur fragile\nà la L u m i è r e et au Bonheur... »\n   C'était aussi, vers les cyclopes de la pensée forgeant sur\nl'enclume sonore du style, l'art glorieux de ces temps, l'appel\nde s y m p a t h i e et d'admiration d'un enfant enthousiaste et\nardent : « Maîtres inconnus encore et déjà aimés, qu'un peu de\nvotre âme reflue en mon âme et créez en moi le plus h u m b l e et\nle plus fidèle de vos frères!... »\n  Rodolphe venait de se façonner un objectif de vie; à un âge\nqui ne connaît ni les nuances ni les tergiversations il avait\nouvert largement son intelligence et son cœur aux aspirations\nde son époque et il les épousait dans leur tentante intégralité...\n   A ce m o m e n t , si l'Expérience lui avait susurré à l'oreille que\nla Démocratie n'est pas une chose de sentiment, mais d'organi-\nsation et de tactique, et que la Raison et non l'Émotion doit\nprésider aux évolutions historiques, Rodolphe eut souri.\n   E t si la P r u d e n c e l'avait prémuni contre les fallacieuses et\nperfides promesses de la F é e de l'art, qui, par des pentes fatales,\nau r y t h m e enivrant de son chant de sirène, entraîne l'amant\nvers les cavernes noires et rampantes de pauvretés, des humi-\nliations et des dépravations, Rodolphe eut souri encore.\n  A l'idéal qu'il venait de promouvoir à son existence, il ne\n"}, {"page_pdf": 444, "page_imprimee": 399, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2060, "texte": "                     LES   FANTOMES DE     JEUNESSE                  399\n\n\nd e m a n d a i t , en effet, ni la fortune ni la gloire, mais seulement le\nbonheur, c'est-à-dire le plein et harmonieux épanouissement de\nses facultés dans une ambiance propice, vers de nobles motifs\nde vivre.\n\n\n   Parfois les soirs d'été, Rodolphe descendait en ville; les\nquartiers populaires qu'il devait traverser reposaient, enve-\nloppés du suaire argenté de la lune; sur le noir des portes\ntoutes closes, tranchait en chiffres hâtifs et gauches, tracés à la\ncraie, l'heure à laquelle le veilleur, le lendemain, était prié de\nvenir cogner au logis; les fenêtres brillaient en trous d'ombre,\noù se jouait de-ci de-là le clignottement falot d'un proche\nréverbère ; et seul le pas lourd et égal d'un policier coupait\nd'intervalles le calme, le silence et la solitude du fiévreux\nfaubourg.\n   Rodolphe éprouvait une aiguë volupté, aiguillonnée de peur,\nà errer le long de ces murs penchés, humides et crevassés\nderrière lesquels le sommeil versait un passager oubli à tant\nd'âmes douloureuses, aigries et violentes... E t des visions\nromantiques hantaient l'âme du jeune homme : parmi la paix\ndivine de la nuit, il imaginait soudain que l'archange noir de\nla révolte claironnait son énergique et lugubre appel au-dessus\ndes prolétaires endormis... Et des lumières surgissaient soudain\naux fenêtres et les portes s'ouvraient brusquement, et dans la\nfolie des privations et sous l'aiguillon des convoitises, le\ncortège houleux et clamant des miséreux dégringolait vers la\ncité, les hommes sombres et menaçants, les femmes délirantes\net mauvaises, les enfants inconscients et joyeux... E t cette foule\npassait comme un ouragan de défi à côté de la grande caserne,\ndressant au milieu d'un terrain vague ses hauts murs blancs,\navec la pauvre petite silhouette en ombre chinoise d'une seule\nsentinelle... Elle s'engouffrait alors dans les artères commer-\nciales, aux vitrines rutilantes de cristaux, de fleurs et de bijoux\net, tourmente dévastatrice, elle piétinait au passage les viveurs\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1996, "texte": "  400                         DURENDAL\n\n\n\n élégants et las, et emportait, comme l'aquilon une fleur à la tige\n frêle, les créatures de plaisir promenant leurs appas sous les\n chastes étoiles... E t les lourdes portes des hôtels patriciens\n gémissaient sur leurs gonds et les hautes glaces éclataient sous\n la mitraille des pavés... E t s'exaltant aux destructions, grisée de\n colère, la foule arrivait ainsi sur la grand' place déserte, devant\n la cathédrale...\n   L e parvis de la cathédrale était d'ordinaire le point extrême\n des nocturnes flâneries de Rodolphe ; assis sur un banc, sous\nles tilleuls touffus et odorants, il s'oubliait de longues heures\ndans la contemplation du m o n u m e n t grandiose et symbolique...\nU n e paix infinie descendait peu à peu en son être inquiet;\nles saints des vitraux, vaguement projetés au dehors par la vacil-\nlante lumière de la lampe du sanctuaire, lui étaient amicaux ;\nl'égrènement des heures sonnait à son cœur inquiet le reconfort\net l'espoir; les tours altières affirmaient la perennité d'un idéal\nintangible aux agitations terrestres.\n   E t au terme de sa promenade angoissée à travers la ville, la\ncathédrale apparaissait à Rodolphe à la fois comme le roc où la\nbarbarie moderne viendrait se briser et comme le havre où la\nnef des démocraties futures, après avoir tournoyé dans la\ntempête des rancunes et des appétits, jetterait un jour l'ancre.\n   Au seuil des temps nouveaux pourquoi l'histoire lointaine ne\nrecommencerait-elle pas identique et pourquoi l'Eglise, ses\nportes larges ouvertes sous la poussée des hordes prolétaires,\nne serait-elle pas appelée une fois de plus à imprimer au front\ndes conquérants nouveaux du monde, le signe rédempteur par\nqui l'instinct est dompté, le vouloir ennobli, la pensée purifiée,\nl'espérance recréée ?\n   D'avoir exalté en lui ces imaginations trop ardentes,\nRodolphe rentrait chez lui les membres las et la tête brûlante,\net il s'endormait jusqu'au matin d'un sommeil lourd de jeune\nanimal harassé.\n"}, {"page_pdf": 446, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2070, "texte": "                     LES FANTÔMES DE JEUNESSE                 401\n\n\n\n   P a r une gibouleuse après-midi de mars, frileusement pelo-\ntonné près du feu, Rodolphe rêvassait... A petits gestes secs il\nagaçait les rouges braises et en faisait jaillir de spectrales\nflammèches aux contours fugitifs et fantasques de diablotins...\nU n coup nerveux fut frappé à la porte et Jean Frêcheux entra.\n   Jean Frêcheux était pour Rodolphe un de ces amis d'enfance\nen lesquels, malgré le relâchement des intimités de jadis, on\ncontinue à aimer son passé... Dix ans auparavant, nouveau\nvenu au collège Saint-Eucher, parmi les petits cancres hirsutes\net mal lavés qui l'entouraient, il avait distingué tout de suite\ncet enfant aux blonds cheveux clairs, à la démarche fière, au\nfin profil candide où deux yeux profonds et voilés mettaient le\ncontraste de leur ondoyante inquiétude... Plus tard, tandis que\nl'esprit d'observation se développait en lui, Rodolphe s'était\nattaché à ce premier compagnon de sa vie comme à une énigme\nà déchiffrer. Jean Frêcheux était d'une piété exemplaire, d'une\nrégularité parfaite au travail, d'une conduite irréprochable, et\nses idées ne sortaient guère de l'habituelle banalité... Mais\nparfois dans la chaleur d'une discussion, sous le coup vif d'une\nlecture, pressé par la contradiction, le tréfonds de son être se\nproférait, déconcertant et brutal, en une poussée d'orgueil, en\ndes tourbillons de mépris, en des vocables violents et rares de\nrévolte... E t alors dans son masque de douceur presque fémi-\nnine, ses yeux dardaient et vrillaient, et il froissait d'impatience\nentre ses doigts nerveux l'éternelle cigarette... Sous les eaux\nimpassibles de ce lac dormant, quelles étranges flores déve-\nloppaient leurs spirales?\n Jean Frêcheux se laissa choir clans un fauteuil en face de\nRodolphe, et ils causèrent cours, conférences, lectures...\n  — « T u lis quoi, en ce moment? »\n  — « Ozanam, répondit Rodolphe. »\n  — « A h ! oui, et Montalembert, et Lacordaire, et Perreyve,\net les autres »... E t il eut un sourire mauvais.\n  — « O u i . . . et toi?\n"}, {"page_pdf": 447, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1890, "texte": " 402                                DURENDAL\n\n\n\n  — « Baudelaire... Connais-tu Baudelaire », interrogea Jean\nd'un ton d'exaltation mal contenue.\n  — « N o n . . . C'est bien? »\n  — « C'est b e a u ! . . . T i e n s , lis. »\n   E t tirant de sa poche un volume jaune aux pages salies\net fatiguées, il le jeta sur la table ; puis il le reprit aussitôt, et le\nfeuilletant machinalement il se pencha mi-affectueux, mi-\nironique vers Rodolphe :\n   — « Lis ce livre, mon cher, dit-il d'une voix perfide et cares-\nsante, et en toi aussi laisse-le faire œuvre désillusionnante,\nnécessaire et féconde... C o m m e le serpent des premiers E d e n s\nil te susurrera une science délicieuse et libératrice... U n e évo-\nlution graduelle et méthodique t'éloigne déjà des artificielles\ncontingences enseignées, vers le vrai sens de la vie moderne...\nVoici dans Baudelaire des ferments qui précipiteront et enfié-\nvreront cette évolution... Celui-là, vois-tu, arrache d'un coup\ntoutes les bandelettes qui figeaient nos personnalités. Il ramène\nà l'Essentiel nos pensées, nos sentiments, nos vouloirs... A son\ncontact on se sent plus grand, plus noble, plus fort vis-à-vis des\nhommes, vis-à-vis des éléments, vis-à-vis de Dieu... »\n   — « Tais-toi, cria Rodolphe indigné... Sais-tu bien que tu\nallais blasphémer... »\n   Mais Jean Frêcheux, s'exaltant à ses propres paroles, s'était\nlevé :\n   — « Ah! tu regimberas en vain, continua-t-il, nos âmes sont\nsœurs et comme moi tu subiras ce dur analyste de notre moi\nténébreux... Baudelaire deviendra ta conscience, il éveillera les\nhérédités ancestrales affinées par une civilisation crépusculaire ;\nde ces choses éparses et confuses en ton être, les mysticismes\ninquiets, les haines sourdes, les amours vagues, les originalités\ntentantes, il dégagera cette essence sublime : le volupté\nintellectuelle. »\n  — « Des m o t s ! des phrases! » interrompit Rodolphe.\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1632, "texte": "                   LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     403\n\n\n  Mais Jean avait repris le livre et il déclamait dans un halè-\ntement d'émotion :\n\n\n       Je suis un cimetière abhorré de la lune,\n       Où comme des remords, se traînent de longs vers\n       Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.\n       Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,\n       Où gît tout un fouillis de modes surannées,\n       Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,\n       Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.\n       Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,\n       Quand sous les lourds flocons des neigeuses années\n       L'Ennui, fruit de la morne incuriosité\n       Prend les proportions de l'immortalité.\n\n   F e r m a n t le volume :\n  — « E h bien? » d e m a n d a Frêcheux...\n  — « C'est un malade » — affirma Rodolphe, mais d'une voix\nun peu tremblante et qui attestait l'impression que la lecture\navait faite sur lui.\n  Jean Frêcheux s'en aperçut et railleusement :\n   — « Désires-tu que je te laisse le bouquin... N o n ? . . . Comme\ntu veux... Allons, au revoir. »\n   — « Au revoir, répondit Rodolphe... Prends une ciga-\nrette? »...\n   — « T u as des Gems... parfumées? »\n  — « Non. »\n   — « Alors merci ! »\n   E t Frêcheux s'en alla; avant de refermer la porte, les contours\nde sa silhouette déjà dilués dans l'ombre du corridor, il jeta sur\nRodolphe un regard hâtif; le jeune homme frissonna sous la\ndomination de ces deux yeux où il y avait à la fois la caresse\ndu rêve et la dureté du commandement, les yeux du Tentateur...\n   U n e demi-heure après, Rodolphe endossa nerveusement son\n"}, {"page_pdf": 449, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1798, "texte": " 404                           DURENDAL\n\n\n\npardessus et sortit; il revint bientôt, rapportant de chez son\nlibraire les Fleurs du    Mal...\n   L a soirée qui suivit fut à ce point décisive dans la vie de\nRodolphe que les moindres détails s'en immobilisèrent à jamais\ndans sa mémoire : il lut toute entière l'œuvre de Baudelaire ;\nelle le promena tour à tour à travers les jardins élyséens du\nplaisir, les mornes landes de l'inquiétude, les temples sereins\net grandioses de l'Idée; à certains moments sa piétié s'alarmait,\nsa pureté s'offensait et il allait rejeter le livre, q u a n d au bond\nd'une strophe, Baudelaire l'entraînait vers les plus pures régions\nde la spiritualité; les alternatives par lesquelles ainsi il passa\nlui laissèrent une impression indéfinissable et complexe faite en\nmême temps de souffrance délicieuse et de la joie a m è r e . . . Jadis\nq u a n d enfant, dans les vergers paternels, aux après-midis tor-\nrides d'été, il mordait à pleine bouche une p o m m e verte, la\nsensation n'était-elle point toute pareille à celle-ci et d'une\nfraîche et douloureuse saveur?\n  Rodolphe eut une nuit tragique : dans ses rêves passèrent de\ng r a n d s albatros aux ailes cassées et rampantes ; d'immenses\nfleurs inconnues ouvrirent devant lui leurs pétales en tentacules\nde pieuvres; sur des océans aux flots noirs, la folie des rafales\nentraîna vers des récifs menaçants des barques désemparées,\nsans pilote et sans voiles... Des bêtes mortes          flottèrent   sur\nl'eau...\n  L e lendemain matin le jeune h o m m e s'éveilla le corps rompu\net l'âme bouleversée : pour la première il connut             l'anxiété\nlancinante du remords.\n  Il avait songé tout de suite à l'abbé Hauteroche et avait\ndécidé d'aller le voir.\n\n  (A       suivre.)                     FIRMIN VANDEN BOSCH\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-012", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 405, "page_fin": 406, "titre_corps": "Une Exposition d’Art chrétien", "titre_sommaire": "Exposition d’Art chrétien", "signature_source": "Durendal", "ancre_debut": "UNE EXPOSITION D ART CHRETIEN", "ancre_fin": "DURENDAL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 450, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 1416, "texte": "UNE EXPOSITION D'ART CHRÉTIEN\n\n\n\n                LES les premiers jours de son existence, Durendal\n                  préconisa l'organisation d'une exposition d'art\n                  chrétien réunissant, en un salon international,\n                  des œuvres d'art directement inspirées de l'idéa-\n                  lité chrétienne ou destinées au Culte. Provoquer\n                  chez le peuple et le clergé une salutaire réaction\n                  contre le mauvais goût encore victorieux dans\nl'ornementation d'un trop grand nombre de nos églises. Inciter,\nd'autre part, les artistes spiritualistes à l'étude de nos dogmes,\nde notre histoire sacrée et de notre liturgie, — source d'inépui-\nsable inspiration. Telle était notre idée. L e but à poursuivre\napparaissait cligne de tous efforts. A l'examen l'entreprise se\nrévéla plus ardue et plus grandiose. Et c'est pourquoi, — à la\nveille d'être réalisée lors de la récente Exposition de Bruxelles,\n— puis momentanément abandonnée pour des obstacles qu'il\nfaut peut-être qualifier aujourd'hui d'heureux, car l'œuvre, qui\ndoit être toute de sincérité et presque de recueillement, n'eut-\nelle pas été étouffée dans le tumultueux tohu-bohu d'une foire\nuniverselle? — l'idée prétend renaître aujourd'hui, plus forte\nd'avoir été débattue.\n  Nous demandons à tous ceux qui, persuadés de l'excellence\nde l'idée, veulent concourir à son succès de nous aider de leurs\n"}, {"page_pdf": 451, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 556, "texte": " 406                         DURENDAL\n\n\n\nconseils et de leur appui. Dans quelques jours, par l'initiative\nde Durendal, un comité d'organisation sera constitué, doublé\nd'un comité protecteur qui réuniront, l'un et l'autre, les noms\nde ceux que leurs aptitudes diverses désignent le mieux pour\nla réussite d'une entreprise aussi nouvelle et aussi féconde.\n   L e s artistes seront aussitôt conviés, de telle sorte que l'expo-\ntion puisse être ouverte à Bruxelles, dans le cours de l'hiver\nprochain.\n\n\n                                               DURENDAL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-013", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 407, "page_fin": 409, "titre_corps": "Le Baron de Haulleville", "titre_sommaire": "Le Baron de Haulleville", "signature_source": "Durendal", "ancre_debut": "Le baron de Haulleville", "ancre_fin": "DURENDAL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 452, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 149, "fin_caractere_exclue": 1584, "texte": "Le baron de Haulleville\n                                                  « Il faut s'identifier avec son siècle\n                                                pour lui m o n t r e r la vérité d e tous les\n                                                siècles ». (I)\n                                                                       (Pensée du défunt).\n\n\n\n    L a douloureuse nouvelle de la mort du baron de\nHaulleville nous arrive au moment de paraître. T r o p\ntard pour pouvoir consacrer à sa mémoire un article\ndigne de lui. Nous tenons cependant à déposer immédia-\nt e m e n t une pensée et une prière sur sa tombe.\n    L e baron de Haulleville fut un des premiers et des\nplus fidèles amis, en même temps qu'un des collabora-\nteurs de la première heure, de Durendal.\n    Esprit pétillant, vaste intelligence, prime-sautière et\noriginale, cœur noble, âme splendide, foncièrement chré-\ntienne et en même temps largement ouverte à toutes les\ngrandes idées littéraires et politiques de son siècle. Tel\nfut en quelques mots le baron de Haulleville.\n    Il fut essentiellement l'homme de son temps et c'est\nce qui fit sa force. Car cela est une force plus grande\nqu'on ne saurait l'imaginer, surtout pour un catholique.\nDisciple de l'illustre et inoubliable Montalembert, il\naima comme lui son siècle et en défendit toutes les idées\ngénéreuses.\n (1) L'Abbé Bodson;   L'Apostolat chez les civilisés, par le baron DE HAULLEVILLE.\n"}, {"page_pdf": 453, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1690, "texte": "408                        DURENDAL\n\n\n\n\n     U n e grande âme aimera toujours les grandes œuvres.\n  Il n'y a que les petites âmes qui dénigrent les grandes\n entreprises. Elle ne sauraient s'élever à leur hauteur.\n  Pleines d'inperfections elles-mêmes, elles voient des\n  inperfections partout. Elles mesurent les choses à leur\n aune. Découvrent-elles le moindre défaut dans une\n œuvre, si grandiose soit-elle, elles feront tout ce qui est\n en elles pour la détruire.\n     L e baron de Haulleville était absolument l'opposé de\n ces esprits mesquins.\n     C'était, par excellence, l'homme aux grandes vues, aux\n larges horizons, aux vastes aspirations.\n     On pourrait dire que c'était là la note d o m i n a n t e de\n ce superbe caractère.\n     Q u a n d une idée généreuse s'affirmait, n'importe en\n quel domaine, on était toujours sure de voir à la tête de\n ses promoteurs cet homme d'élite. Il fut l'apôtre de\n toutes les grandes aspirations de son siècle.\n     Il nous honora de sa sympathie la plus vive et il faut\n dire même la plus affectueuse, dès les origines de notre\n œuvre.\n     Lorsque l'un de nous lui fit part de notre projet de\n fonder une revue sincèrement catholique et, en même\n t e m p s , absolument moderne de tendance en art et en lit-\n térature, sa belle physionomie s'épanouit de joie. Nous\n nous en souvenons comme si c'était hier. C'était dans\n l'intimité familiale de notre regretté Cercle Léon X I I I ,\n ce foyer de chaleur et de lumière, où s'échauffèrent\n nos âmes, où s'illuminèrent nos intelligences, où s'épa-\n nouirent tant de fleurs radieuses qui portent les plus\n beaux fruits de vie aujourd'hui.\n      Enfin, au commencement de cette année encore, le\n"}, {"page_pdf": 454, "page_imprimee": 409, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1214, "texte": "                          DURENDAL                       409\n\n\n\n\ncher baron nous félicitait avec tout l'enthousiasme de\nson âme éternellement jeune, à l'occasion de l'embellis-\nsement et de l'agrandissement de Dtirendal, en ces termes\nvibrants d'émotion :\n\n  « Superbe Dtirendal !\n  Quels progrès nous avons fait depuis ma jeunesse! On com-\nmence à réaliser ce que j'ai rêvé à 25 ans !\n  Dieu soit loué! »\n\n   Que Dieu reçoive dans sa Gloire, noble et grand ami,\nton âme toute de lumière, d'affection et de sympathie.\nT u fus un de nos chefs les plus aimés, un de nos Maîtres\nles plus écoutés. T u fus notre orgueil. Oui! Nous étions\nfiers de te compter parmi nous. T o n cœur battait à\nl'unisson des nôtres. T u nous aimais. Nous t'aimions.\nT u fus notre soutien dans la lutte. T u partageas si cor-\ndialement nos joies dans la victoire. Éternellement ton\nsouvenir restera gravé dans nos cœurs.\n  Catholique et moderne fut ta devise. Elle est et restera\ntoujours la nôtre. Elle est inscrite sur notre drapeau :\nNova et Vetera.\n  Que Dieu accorde à ton âme, si vaillante jusqu'au\nbout, les honneurs qu'il réserve dans son Royaume aux\nsoldats d'élite de son Église.\n\n                                      DURENDAL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-014", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 410, "page_fin": 411, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "l abondance des matières", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 455, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1347, "texte": "LES REVUES\n\n\n   LA REVUE G É N É R A L E : u n e intéressante étude mi-littéraire, mi-\nartistique de M. Philippe Malpy sur Cyrano de Bergerac et Saumien de\nBergerac.\n\n  L E MAGASIN L I T T É R A I R E : Une appréciation très fouillée de\nM. William Ritter sur Dettman, un peintre prussien du peuple .. Puis\nM. Paul Raepsaet continue à jouer Baedeker algérien et tunisien.\n\n  LA R E V U E B L A N C H E : Une analyse des plus complètes et des mieux\nscrutées de M. Jules de Gaultier sur le théâtre d'Ibsen.\n\n   LA QUINZAINE : M. l'abbé Busson continue la réhabilitation des vic-\ntimes de Borleau par une étude sur l'abbé de Cassagnes. M. Camille Ver-\ngniol consacre sa revue littéraire au \" Paris \" de Zola.\n\n  L E SILLON : M. Jean Lionnet prend éloquemment la défense de la\nCathédrale de J.-K. Huysmans.\n\n   L E MERCURE D E FRANCE : De M. André Fontainas, un commen-\ntaire compréhensif de l'œuvre de Henry de Groux.\n\n  L'ERMITAGE : Phocas le Jardinier, un essai de drame psychologique\npar F . Viellé-Griffin, ou à défaut d'action, s'admire une belle puissance de\nrythme harmonieux. Œuvre de poète — non de dramaturge.\n\n  ANTHOLOGIE-REVUE : De chantantes Ballades françaises de Paul\nFort.\n\n   L'HUMANITÉ N O U V E L L E : Mémoires d'un Porteur de torches, par\n'Roland de Mares et une chronique littéraire de Léon Hennebicq.\n"}, {"page_pdf": 456, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 958, "texte": "                                LES   REVUES                              411\n\n\n\n  LA R E V U E NATURISTE : De beaux Vers songeurs et subtils de\nGeorges Rodenbach et une chronique de M. Saint-Georges de Bouhelier\npleine de talent et de suffisance.\n\n  L'ART MODERNE, à propos de la Couvée, pièce de M. Fritz Lutens,\nrevient une fois de plus sur la nécessité d'une littérature belge et invite les\nauteurs dramatiques à créer des œuvres en des formes et avec des allures\nqui soient du terroir.\n\n\n\n\n                      REVUES           FLAMANDES\n\n\n\n  Un numéro double de la VLAAMSE SCHOOL, illustré de plusieurs\nincomparables reproductions des Primitifs, nous apporte, de M. Sanders\nVan Loo, une critique érudite et artistique sur le Maître inconnu de 1480.\n\n   Dans L E B E L F O R T , la revue trimestrielle de J. Claerhout, très variée\net très compréhensive.\n\n\n   Toute la bibliographie est renvoyée au prochain numéro, à cause de\nl'abondance des matières.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-04-n4-015", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 412, "page_fin": 414, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Bodson L Apostolat chez les civilisés", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 457, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2326, "texte": "NOTULES\n\n   Notre excellent confrère flamand, Het Belfort, a consacré à la disparition\nde la Jeune Belgique, un article que ne pouvons laisser sans réponse.\n   L'auteur de cette nécrologie doit être bien mal informé sur notre mouve-\n ment littéraire, puisqu'il considère à la fois Durendal, le Coq Rouge et la\nLutte, comme des oeuvres filiales de la Jeune Belgique.\n   L'erreur n'aurait aucune importance si, quelques lignes plus loin, Mer-\ncator, — drôle de pseudonyme tout de même pour un critique ! — n'englo-\nbait tout le Renouveau littéraire d'expression française dans un vague\nsoupçon d'anticléricalisme.\n   Ceci dépasse la permission — et entre artistes de tels arguments, de tels\nprocédés, plutôt d'ordre essentiellement électorale, devraient être bannies.\n   Mercator, il est vrai, avait besoin de cette preuve pour appuyer sa thèse :\nseule la littérature flamande est nationale et catholique.\n   Et suit l'inévitable apostrophe : « Pourquoi tant de flamands écrivent-ils\nen français ? »\n   Pourquoi ?\n   Mais tournez-vous de grâce vers ceux qui ont la responsabilité de l'ensei-\ngnement tel qu'il fut et tel, qu'en maints endroits, il reste organisé : ces\nprogrammes s'ouvrent à deux battants à tous les archaïsmes — et ne lais-\nsaient passer — en fraude — qu'un petit lambau de langue maternelle...\n   Puis tournez-vous encore vers les politiciens, vers ceux qui ont fait dévier\nle mouvement flamand de sa voie : de ce qui pouvait être une originale et\nféconde poussée d'art, ils ont. fait, ceux-là, une lucrative et intéressée suc-\ncursale du vote plural — et on en est arrivé à ce point que quand un\nCongrès flamand se réunit — ce fut le cas à Audenarde l'an dernier — l'Art\net les Lettres flamandes y sont passées sous silence ! .\n   Ah! oui, le mouvement flamand a ses courtiers électoraux ! Mais où donc\nsont ses artistes et ses lettrés?...\n   Het Belfort — par son intempestive attaque — nous force à cette consta-\ntation : il y a un mouvement flamand — mais ce mouvement acclame, com-\nprend et suit les Coremans, les Van den Bemden et les Van Vreekem, il\ndédaigne et peut-être ignore les Gezelle, les Verriest, les De Mont.\n   L'école littéraire belge, d'expression française, a depuis longtemps conquis\nvis-à-vis des politiciens et contre eux, sa pleine indépendance — elle sou-\n"}, {"page_pdf": 458, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2766, "texte": "                                     NOTULES                                 4l3\n\n\n haite cordialement que sa consœur, d'expression flamande, fasse preuve de\n la même énergie; et elle attendra jusque là pour accepter ses conseils et\n recevoir ses remontrances.\n                                         *\n\n      Le chartrain est cupide, apathique et salace , écrit J.-K. Huysmans\ndans la Cathédrale....\n   Ce mot féroce est la seule excuse du catholique chartrain qui dans la\n Voix de Notre-Dame de Chartres, rapproche Huysmans de Taxil et demaude\nla mise à l'index de la Cathédrale, l'auteur ayant accusé l'Église de puderie\ndans son langage, dans sa peinture et dans son a s c é t i s m e .\n   Et le bon Chartrain demande béatement si, peut-être, J.-K. Huysmans n'a\npas voulu faire rire de l'Église ! ! !\n   Ce Chartrain est précieux et exquis : il rend des points à certains journa-\nlistes belges.\n\n\n    La Revue de Paris publie des lettres de Victor H u g o . . . Elles n'ajouteront\n rien à la gloire du p o è t e . . . Et les Biré, par contre, se pourraient payer\n une tranche de railleries éléphantesques sur les manies hyperboliques du\n maître.\n    A Jules Janin, le poète écrit : « Votre feuilleton se lève sur Paris comme une\naube » ; et il dit à Saint-Victor : « Toutes les fois que mon nom tombe de\nvotre plume, il me semble que j'entends un bruit de gloire. A un poète\nbelge qui lui avait adressé des vers sur son exil, il répond : « Ce n'est pas\nmoi, Monsieur, qui suis proscrit, c'est la liberté; ce n'est pas moi qui suis\nexilé, c'est la France...        Ailleurs : « Soyons l'homme-humanité.         Plus\nloin, annonçant la prochaine apparition d'un pamphlet contre le président\nNapoléon : « Encrier contre canons! s'exclame-t-il. L'encrier brisera les\ncanons! » Le prince n'a qu'à bien se tenir, car, après Napoléon le Petit, voici\nles Châtiments : « Ce misérable n'était cuit que d'un côté, je le retourne sur\nle gril.    Un sauvage n'est pas plus cruel. Enfin, voici le plus joli. Un\nM. Heurtelou, rédacteur du Progrès de Port-au-Prince (Haïti), lui avait\nmanifesté de l'enthousiasme. Le grand homme le barbouille, à son tour, de\ncompliments, et lui rappelle avec éclat la couleur de son visage : Vous\nêtes, monsieur, un noble échantillon de l'humanité noire... » Il est vrai qu'il\najoute aussitôt à titre de consolation : ... Devant Dieu, toutes les âmes\nsont blanches » et, pour finir : « Il est beau que, parmi les flambeaux du\nprogrès éclairant la route des hommes, on en voie un tenu par la main d'un\nnègre. » Ce lampadaire est connu, en effet : on le rencontre, parfois, dans\nles escaliers ou dans les corridors, portant de l'autre main un plateau pour\ncartes de visite.\n\n\n  Quelques bonnes vérités décochées par M. Eugène Gilbert — dans une\n"}, {"page_pdf": 459, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2437, "texte": " 414                            DURENDAL\n\n\n\nrécente chronique du Journal de Bruxelles — aux critiques orthodoxes et\nroutiniers :\n     Il faudrait, je crois, rechercher le motif de cette attitude renfrognée\net agressive, — qui est fréquemment celles des critiques chrétiens en face\ndes choses d'art sortant de la routine, — avant tout dans le peu d'importance\nqu'attachent aux œuvres d'art pur ceux de nos amis qui entreprennent de\nles juger et dans l'insouci qui les tient du mouvement qu'elles représentent.\n   On peut en croire l'auteur de ces notes, qui lit en vérité beaucoup et qui\nporte aux lettres franchement catholiques, sans équivoque ni teinture mal\ndéfinie, un amour passionné. Les études, les examens critiques consacrés\naux œuvres littéraires, quand ils sont dirigés par une préoccupation domi-\nnante et affichée d'éreintement religieux, n'émanent presque jamais de\ncatholiques lettrés et artistes. Ceux qui les écrivent sont, tantôt des physi-\nciens ou des orientalistes savants, tantôt des polémistes bouillants, des\njournalistes très dévoués peut être, mais de lecture forcément retardataire\nou bornée, tantôt enfin quelque cuistre raté, qu'irrite le succès d'un artiste\nchrétien, respectueux des dogmes, mais rebelles à certaines disciplines,\nimpatient de certains jougs de convention. Il en résulte que l'on voit alors\nces juges occasionnels, enflammés d'un beau zèle imprudent, incapables\nd'apprécier par eux-mêmes, en toute loyauté, une œuvre d'art parfois épi-\nneuse à fixer au point de vue de l'orthodoxie, commettre de fâcheuses\n   gaffes    — si vous me permettez le mot. Ils récoltent, de droite et\nde gauche, des avis contradictoires, dont les plus malveillants sont par eux\n brandis avec triomphe ».\n\n  PENSÉE DU MOIS :\n\n     Le mépris (que professaient jadis) les civilisés pour les catholiques\nétait peut-être alimenté par l'attitude de ceux-ci, trop souvent étrangers\nvolontairement aux formes de leur temps. Les catholiques, dans leur intran-\ngeance, étaient considérés comme des retardataires. Ils apparaissaient dans\nla société laïque comme des démodés. Et l'action de leurs doctrines morales\net religieuses souffrait de cette impopularité. Eux dont la Foi domine tous\nles temps et tous les lieux de la terre, furent représentés, et parfois avec\nune apparence de raison, comme les ennemis de leur temps et même de leur\npays ».\n            (Baron DE HAULLEVILLE, Bodson, L'Apostolat chez les civilisés).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 374, "texte": "                    DURENDAL\nREVUE C A T H O L I Q U E D'ART & DE L I T T É R A T U R E\n                           1898 — 5 nu ' Année\n\n\n\n\n               Sommaire du n° 4 (Avril)\n\n\nGEORGES RODENBACH.      — Vitraux (poésie) . . .                  335\nHECTOR HOORNAERT. — La Nef du Marchand (suite)                      338\nFERNAND SÉVERIN. — Adieux (poésie)                                361\nEDM. JOLY. — Le Salon d'Art Idéaliste               .              362\nALBERT BERTHEL. — La Toujours triste Chanson (poésie)                 366\nMAURICE BEKAERT. — Nos Artistes à l'Étranger (Maître Pier di Gio-\n     vanni Tedesco, sculpteur brabançon) (Suite). .               367\nComte D'ARSCHOT. — Nuits d'été, Nuits d'amour (poésie)              379\nL'abbé HENRY MIELLER. — L'Art et la Morale .                       382\nGEORGES DE GOLESCO. — La Musique d'Eglise                           387\n            »              Les Concerts du mois       .             392\nFIRMIN VANDEN BOSCH. — Les Fantômes de Jeunesse (suite)               394\nDURENDAL. — Exposition d'Art chrétien                              405\n                   Le Baron de Haulleville.                        407\n Les Revues .                                                     410\nNotules .                                                         412\n"}, {"page_pdf": 375, "texte": ""}, {"page_pdf": 376, "texte": "            VITRAUX\n\n                        I\n\n\nLa vieille église a des vitraux tout nus\nQu'aucune peinture n image ;\nRien que du verre en des mailles de plomb ;\nC'est comme une eau sans fond\nOù rien ne surnage,\nUne eau captive\nQui d'un long passé n'a rien retenu.\n\nA ucun reflet, aucune image vive !\nC'est comme la béante ouverture d'un puits\nEn qui tout roule et s'accumule :\nLes prières, l'encens fané,\nLes corbeilles du mois de mai,\nL'orgue, le buis,\nTout ce qui fut et devient nul.\n\nA h ! ces vitraux blancs comme des suaires !\nAh ! ces vitraux tendus comme des linges,\nGrands linges mortuaires\nQue la pluie, au dehors,\nLessive et rince,\nLinge de Véronique ou linge du Calvaire\nOù tout visage est mort !\n"}, {"page_pdf": 377, "texte": "336                       DURENDAL\n\n\n\n      Vitraux nus...\n      On dirait des tombeaux de verre\n      Où à peine, le soir, une cendre remue !\n      Ah ! toutes ces blêmes verrières !\n      On songe à des clairières\n      Ça et là dans une forêt.\n\n\n      Verre opaque où rien n'apparaît ;\n      Vitres verdies\n      Où la lune, il semble, a figé\n      Son pâle incendie,\n      Comme dans une mare...\n\n\n      Entre les mailles des vitraux on voit le ciel\n      Comme entre les branches d'un arbre :\n      Azur délimité, firmament partiel...\n\n\n      Mais que le ciel, à travers eux, paraît âgé !\n\n\n\n\n                               II\n\n\n\n      Les vitraux, sans nul or\n      Et sans nids personnages\n      Qui les imagent,\n      Ont des rêves dont à leur guise ils se décorent.\n\n\n      (Les vitraux de couleur\n      Jamais ne se délivrent\n      De l'or, des vierges et des fleurs.)\n\n\n      Mais eux, c'est d'une vie, enfin propre, qu'ils vivent.\n"}, {"page_pdf": 378, "texte": "                     VITRAUX                         337\n\n\nIls sont de flamme, ils sont de givre ;\nTantôt tout le soleil y meurt rouge en sa gloire ;\nTantôt l'hiver miséricordieux\nBrode de bouquets blancs leur verre sans histoire,\nComme si c'était la fête de Dieu !\n\n\nIls sont d'azur, ils sont d'argent ;\nLes nuages vont voyageant\nDans leur verre qui s'influence comme l'eau ;\nA Ténèbres ils sont foncés\nEt clairs à Laudes ;\nParfois la lune y règne avec tout son halo,\nOu le couchant y fait durer ses cendres chaudes,\n Vitraux récompensés d'avoir bien renoncé.\n\n\n\n                                  GEORGES RODENBACH.\n"}, {"page_pdf": 379, "texte": "    LA NEF DU MARCHAND\n                            Auto      Sacramentel\n\n\n\n\n                I N T R O D U C T I O N (Suite)\n\n                                      IV\n\nA                  PREMIÈRE vue, le sujet des autos semble     aussi réfractaire\n                    que possible à la forme dramatique. On comprend des\n                    drames d'histoire et de morale chrétiennes, mais se repré-\n                    sente-t-on des dogmes mis en scène, et, parmi ceux-ci, de\n                    préférence le plus impénétrable et le plus confondant pour\n                    la raison? Conçoit-on de la théologie dramatique? Sans la\n                    Réforme il est probable que cet effort n'eût pas été tenté;\n                    mais les circonstances ayant réclamé l'éloge de la Sainte\nEucharistie par le drame, les poètes durent chercher le moyen de résoudre\nle problème. Ils savaient bien que la vie surnaturelle, avec ses mystères, a\nsurtout pour refuge la contemplation solitaire, la méditation où l'âme oublie\nles sens et se déploie dans sa vie propre; or le spectacle leur imposait la\ntâche d'instruire et de divertir, de parler à l'âme et aux sens, et cela ne se\npouvait que sur un terrain neutre, ni trop matériel ni trop spirituel; un ter-\nrain sur lequel, avec des concessions mutuelles, l'abstrait pouvait s'unir au\nconcret, où le surnarurel, sans perdre ses ailes, devait toucher terre et\nrevêtir une forme légère et transparente. Le sûr instinct des poètes eucha-\n ristiques, nourris de la Bible, se souvenant à la fois du Cantique des Cantiques\n et des Paraboles de l'Évangile, les mena droit à l'Allégorie. Une fois ce\n terrain neutre trouvé, ils s'y sentirent à l'aise pour échafauder leurs concep-\ntions mystiques, pour unir la théologie et la philosophie à l'art, et ne l'aban-\n donnèrent plus.\n    Cet art nouveau naquit d'autant plus facilement que les personnages allé-\n"}, {"page_pdf": 380, "texte": "                         LA N E F DU     MARCHAND                         339\n\n\ngoriques étaient depuis longtemps en usage dans le théâtre religieux; ces\npoètes n'eurent qu'à étendre l'idée, à lui donner une vie propre conformé-\nment au sentiment populaire.\n   Dans l'histoire des littératures une large part est faite aux poèmes allégo-\nriques, mais, en dehors des froides et souvent ineptes Moralités, qui sont\nbien distinctes des autos, on ne trouve de vrais drames allégoriques que\ndans la littérature espagnole. On s'est demandé, à ce propos, si le drame qui\nne prend pas ses éléments dans la vie réelle est possible; si des êtres fictifs,\nsymboles d'idées et de forces peuvent intéresser sous leur forme universelle,\ncomme intéressent des êtres réels se mouvant dans le cadre d'une anecdote\nou d'un événement historique. Il est évident tout d'abord que le second\nintérêt, plus accessible, l'emportera généralement sur le premier. Les pas-\nsions qui agitent l'homme, les luttes qui le mettent aux prises avec son\nsemblable formeront toujours le fond ordinaire de l'art dramatique, parce\nque l'auditeur, quel qu'il soit et dans tous les temps, préfère voir sur la\nscène un reflet de son humanité, une image des vicissitudes de sa vie. Cet\nintérêt naît d'une conformité d'idées et de sensations qui tombent sous\nl'expérience quotidienne. A ce point de vue les spectateurs d'éducations\ndiverses sont en contact avec le drame par une unité d'impression qui ne\n peut être en désaccord que sur la justesse relative de l'observation.\n    Aussitôt que le sujet s'élève du particulier au général, des faits aux idées,\nil dépasse le public ordinaire; les horizons trop vastes déplaisent à la masse,\net les allégories ayant toujours ce caractère, il faut que l'auditoire, pour s'y\nintéresser, ait une unité d'éducation et d'aspiration particulière. Or telle\nétait l'unité spirituelle du public des autos. Il avait un sens vivant du surna-\nturel, il était en communion parfaite d'idées au sujet de l'origine et de la fin\nde l'homme, ainsi que des moyens qui doivent le mener à cette fin, et il\nmettait au-dessus de tout les intérêts de l'âme. Dans ces conditions le\ndrame allégorique, tel que l'ont compris les poètes espagnols, était tout à fait\nnaturel, et s'il paraît maintenant aux incroyants obscur et presque déraison-\nnable, c'est uniquement parce que le milieu a changé.\n    Tous les arts ont fait usage de l'allégorie parce qu'elle se prête, beaucoup\nplus que le réel, à des créations d'imagination; la poésie dramatique, elle\naussi, a le droit de s'en servir, pour rendre visible le surnaturel et douer de\nforme l'abstraction dans des sujets qui intéressent l'humanité. Or la vie de\n l'âme, pour des hommes de foi, n'a-t-elle pas plus d'intérêt que la vie du\n coeur? Nul ne peut du reste se désintéresser du mystère qui vit en lui et qui\n l'entoure ; les impulsions tragiques vers le mal, les élans vers la justice et\n le bien n'existent pas seulement comme applications à un fait particulier ;\n"}, {"page_pdf": 381, "texte": "  340                              DURENDAL\n\n\n\nils forment une vie qui peut fournir des drames dans lesquels l'homme se\nplaît à contempler lès forces qui l'animent et dont il ne constate d'ordinaire\nque les résultats matériels.\n   Il en est, comme le comte Schack, qui admettent dans le drame une per-\nsonnification isolée, mais récusent une pièce allégorique comme sujet, sous\nprétexte que nous sommes arrachés par là complètement à l'existence\nhumaine. On pourrait soutenir que de tels drames touchent inévitablement à\nla question religieuse et rencontrent ainsi difficilement une unité de point de\nvue, mais cela est indépendant de la question de l'art. Les autos sont parfai-\ntement humains, quoique traitant d'une humanité supérieure éclairée par le\ndogme catholique.\n   S'ils s'étaient écartés de l'humanité, ils n'auraient pu vivre; s'ils agissent\nen sens inverse du drame ordinaire, qui va du particulier au général, ce n'est\npas là déchoir. Supprimer les contingences, présenter l'homme sous un type\nuniversel, faire agir les ressorts de sa vie spirituelle, c'est choisir un terrain\nspécial sur lequel se débattent ses plus hauts intérêts; c'est créer un art\nd'exception pour un public d'exception, qui ne supprime pas les exigences\nde l'art dramatique, puisque la lutte et les passions en restent la base.\n    Entre l'idéalisme de Sophocle et le réalisme de Shakespeare, les poètes\n espagnols ont cru qu'il y avait une place pour le théâtre allégorique. N'est-il\n pas vrai qu'il faut une éducation particulière pour comprendre maintenant\n la statue et le drame grecs, ennemis de tout ce qui peut troubler l'harmonie,\n et qui assujetissent même la passion au rythme. N'en est-il pas de même\npour le théâtre français du XVIIe siècle qui en est dérivé? Les mœurs\nactuelles se portent davantage vers l'analyse d'une passion, d'un caractère,\nd'un sentiment tels qu'ils sont dans la nature, logiques et réalistes; mais, si\nle milieu est favorable, ne peut-on concevoir sur la scène une peinture des\nforces naturelles et surnaturelles qui agissent sur l'homme, expliquent et\njugent ses actes, au point de vue de sa destinée?\n   L'allégorie est la forme naturelle des sujets qui traitent de l'âme; c'est\nelle qui provoque, dans les époques d'incrédulité et de matérialisme, ces\ntendances symboliques dont l'effort reste stérile quand il ne s'inspire pas de\nla vérité intégrale.\n   Le théâtre ordinaire intéresse au héros de l'action; ses joies, ses souf-\nfrances, avec les vérités qui s'en dégagent, n'agissent sur le spectateur que\nd'une manière indirecte. Le héros du drame allégorique est toujours le spec-\ntateur lui-même, parce qu'il fait partie de l'homme universel qui en est le\ncentre. D'un côté l'homme se débat au milieu des accidents de la vie et\napplique sa volonté aux êtres et aux choses qui l'entourent, pour trouver\n"}, {"page_pdf": 382, "texte": "                         LA N E F DU     MARCHAND                         341\n\n\nson bonheur dans le temps; de l'autre l'homme chemine entre deux éter-\nnités et prépare son bonheur éternel en déjouant les efforts des ennemis de\nson âme. Faut-il condamner ce genre spécial d'intérêt au nom de l'art dra-\nmatique?\n   Une objection plus sérieuse, c'est que l'allégorie, de sa nature plus froide,\nexige un effort intellectuel constant pour soulever le voile et voir la réalité\nderrière l'image. Cette difficulté de compréhension n'existait guère pour les\nauditeurs des autos, parce que ces pièces n'enseignaient rien de nouveau.\nLeur sujet et leurs personnages étaient des extériorisations d'idées bien défi-\nnies et familières à l'auditoire, à cause de son éducation religieuse, de sorte\nque tout caractère énigmatique était enlevé d'avance. Le spectateur savait\nce qu'on allait lui dire; l'intérêt spécial consistait presque uniquement dans\nl'invention des poètes, les moyens imprévus mis en oeuvre, les compli-\ncations ingénieuses, les détails édifiants. Par cela même que le but ne chan-\ngeait pas, la manière originale de l'atteindre excitait l'admiration en étalant\ndes prodiges d'habileté. Les poètes pouvaient compter du reste avec la\nscience morale très étendue du public; ils savaient fort bien jusqu'où ils\npouvaient aller dans leurs allégories et l'oublient assez rarement. Dans les\ncas où ils ont lieu de croire qu'on ne pourra les suivre, ils font paraître\nau moment opportun le personnage interprète qui dissipe les obscurités trop\nhardies. Cela explique suffisamment comment les autos ont joui d'une\ngrande popularité.\n   D'autre part la pensée chez l'auditeur était bien plus en activité au\nXVIIe siècle qu'elle ne l'est maintenant. La mise en scène ne fixait pas\nl'attention, son absence exigeait un effort constant. Même dans les pièces\nprofanes, pour changer le lieu de la scène, l'acteur se contentait de dire, par\nexemple : Me voici dans le jardin, ou bien : J'entre maintenant dam le\npalais, et rien n'indiquait pourtant le changement de lieu. Cette habitude\nde la compositio loci n'aidait-elle pas beaucoup à se figurer aussi, que tel\npersonnage, avec tel insigne, représentait l'Idolatrie ou le Judaïsme? Et une\nfois familiarisé avec les personnages, le peuple pouvait-il avoir de la diffi-\nculté à suivre les sujets dans lesquels ils avaient un rôle, et qui formaient,\ndepuis de longues années, la base de son enseignement?\n  Que l'on n'aille pas croire pourtant que le succès de l'allégorie ait entraîné\nthéoriquement tout l'art dans cette voie d'exception. Si nous consultons les\nauteurs qui, au temps de Caldéron, se sont occupés d'esthétique, des théolo-\ngiens, nous trouvons qu'ils résistent à l'entraînement apologétique et éta-\nblissent nettement que l'art a sa fin en lui-même. Quelques scolastiques,\ncomme Medina et Banez, cèdent il est vrai à l'impulsion platonicienne de\n"}, {"page_pdf": 383, "texte": "  342                             DURENDAL\n\n\n\nl'époque, mais la doctrine dominante assigne à l'art une fin particulière que\nl'artiste peut atteindre même en s'éloignant de la fin dernière qui règle la\nmoralité des actes. L'austère Jean de saint Thomas, confesseur de Phi-\nlippe IV, dans son grand commentaire sur la Somme, exprime ainsi son\nopinion : « L'art ne dépend pas, en ses règles et principes, de la rectitude\nde la volonté et de la droite intention quant au but; une œuvre d'art peut\nêtre parfaite, quoique la volonté de l'artiste soit perverse : unde non respicit\nbonitatem operantis, nec curat de malitia, sed solum bonitatem et rectitudinem\nipsius operis in se. Les théologiens du Cursus théologicus de Salamanque\nprofessent la même doctrine, et on la trouve encore dans les œuvres de\nGabriel Vasquez et du Doctor Eximius. Il était donc bien reconnu alors que\nl'œuvre d'art peut négliger le but directement moral.\n   Les préceptistes seuls ont subi complètement l'influence du milieu et\nprennent sans discussion leurs règles dans les œuvres en vogue. Rengifo\ndans son Arte poetica, qui n'est qu'un guide de l'amateur de versification,\naccepte les personnifications d'idées pures et toutes les fictions vraisembla-\nbles. Il déclare que la poésie embrasse toutes les sciences, et qu'elle doit être\nutile à la patrie et à la religion. Cervallo, qui a plus de valeur, dans son\nCirsae de Apollo (1602) range les autos parmi les comedias, et ne trouve pas\nnécessaire de justifier ce genre. « On fait aujourd'hui, dit-il, des comédies\nd'histoires vraies tant profanes que divines, et même des comédies de\npersonnes physiques. J'entends nommer ainsi celles qui, d'elles-mêmes, sont\nspirituelles ou intellectuelles, qui n'ont pas la forme des personnes sous\nlesquelles on les représente. » Dans le chapitre de la description, il donne la\nrègle à suivre pour décrire les personnes physiques. « Les figures physiques\nou feintes se décrivent d'après leurs effets. Le Temps, par exemple, se\nmontre en figure de vieillard boiteux, portant une torche allumée, parce\nqu'il est plus vieux que toute chose, lent et découvreur de ce qui se cache\nle mieux. » Dans un autre chapitre, où il est question de la fureur poétique,\nil revient encore aux autos en recommandant la fureur religieuse qui excite\nà l'Amour divin.\n   Pratiquement les contemporains, au point de vue de l'art, ont donné\nautant de valeur aux autos qu'aux comedias, parce que le peuple s'intéres-\nsait également aux uns et aux autres, et il leur a semblé tout naturel de\ncélébrer les vérités de la Foi par le drame.\n   Sans aucun doute, les poètes eucharistiques voulaient faire des œuvres\nd'art en écrivant les autos, mais c'est surtout la beauté de l'idée qui les\ninspire, et ils rencontrent le plus souvent la forme artistique par la sincérité\net la profondeur même de leur Foi. Leur ardeur apologétique ne recule\n"}, {"page_pdf": 384, "texte": "                         LA N E F D U    MARCHAND                        343\n\n\ndevant aucune difficulté. Ils cherchent à rendre attrayantes d'arides disser-\ntations théologiques, à introduire dans le discours, d'une façon naturelle, des\nallusions bibliques, des commentaires sur les Prophètes, des fragments\nd'Épitres, des versets de Psaumes. Quand la parole seule ne peut vaincre la\nsécheresse de l'idée abstraite, ils recourent aux artifices scéniques, à la\nfiguration, à la musique. Ils osent même mépriser toute chronologie pour\nprésenter le tableau des concordances morales entre personnages de pays et\nsiècles différents; bien plus ils ne craignent pas de bouleverser l'ordre même\nde la nature, lorsque cela peut servir à mieux établir une vérité. Cet art n'a\nrien de commun avec l'art classique français de la même époque. Il est régi\npar la fantaisie la plus libre qui cherche à unir le grandiose au populaire.\nLe procédé en est absent, et si le bon goût, comme on le comprend mainte-\nnant, n'y triomphe pas toujours, au moins tout ce qui est essentiel à\ncharmer la foule s'y trouve. Le peuple aime un argument clair, il se devine\ndès le début; des images fortes et familières, elles y sont; du merveilleux,\nil ne fait jamais défaut; de la musique et du chant, des scènes entières\ntiennent de l'opéra. Il s'en dégage une impression de fresque largement\nexécutée, qui néglige les détails, parce que c'est l'ensemble seul qui doit\nparler. Le problème surnaturel de la destinée est assez captivant pour\nempêcher qu'on ne fixe trop l'attention sur les détails de la composition et\ndu style; le public du reste, à cette époque, était plus imaginatif que rai-\nsonneur.\n   La souplesse et la fécondité de l'invention caractérisent donc cette litté-\nrature dont le fond est immuable et dont certains personnages ne pouvaient\nvarier.\n     Il en est, dit Caldéron, dans la préface de ses autos, qui trouveront\nfastidieux le retour fréquent de personnages, comme : la Foi, la Grâce, la\nFaute, la Nature, le Judaïsme, etc. Nous répondons, où tâchons de répondre,\nque, le sujet étant toujours le même, nous avons dû arriver au but par les\nmêmes moyens. Mais, qu'on veuille bien le remarquer, ces moyens si\nsouvent repris, atteignent une même fin en des arguments différents. A mon\nhumble avis, cela devrait nous mériter plutôt de l'estime que du blâme,\nparce que nous avons en cela imité la nature qui fait sans cesse des visages\ndifférents tout en les composant invariablement des mêmes éléments. »\n  L'effort constant de l'esprit tourné vers l'invention a fait des poètes\neucharistiques les grands maîtres de l'allégorie. Ils ont mis en scène les\nplus naïves et les plus transparentes comme les plus compliquées, où diffé-\nrentes figures se superposent en stratifications. Leur imagination est inépui-\nsable ; tout pour elle est matière à personnages : les vertus, les vices, les\n"}, {"page_pdf": 385, "texte": " 344                             DURENDAL\n\n\n\nsciences, les éléments, les attributs de Dieu, les sens, les puissances de\nl'âme, le temps, etc. En chrétiens, ils ont refait, pour ainsi dire, le curieux\net ingénieux travail de symbolisation des peuples antiques, et doué de\nforme les abstractions les moins consistantes; et alors que la beauté plastique\ntriomphait partout, ils sont toujours restés fidèles à la beauté idéale et\nmorale des arts chrétiens.\n   Le style des autos est très varié et cela dans une versification qui n'a rien\nde la solennité monotone des tragédies classiques ; il n'est pas lié par des\nrègles étroites, et n'étant pas noble, il suit tous les mouvements du cœur et\nde l'esprit. Nous dirons plus loin un mot de la rythmique espagnole dans le\ndrame, contentons-nous de noter, ici, que la langue des autos a bien le cachet\nromantique. Elle passe du simple à l'héroïque, du trivial à l'expression la\nplus noble et la plus élevée. L'ensemble reflète tous les aspects de l'âme\npopulaire, sans arrière-pensée d'école ou de système. C'est assez dire qu'un\ncritique appliqué peut faire dans les autos, sans trop de fatigue, une ample\nmoisson de traits choquants et condamnables, la forme de ces pièces ne\ndevant pas nécessairement sauver le fond, ce qui arrive souvent quand\ncelui-ci se compose essentiellement de la « flamme » plus ou moins pure\nd'une héroïne. Au point de vue du goût, les autos n'ont jamais dépendu que\ndu jugement populaire, et n'ont pas rencontré le censeur sévère qui aurait\npu les pousser à la perfection. Malgré cela leurs adversaires mêmes recon-\nnaissent leur mérite, et Shack déclare leur valeur poétique incomparable.\n   Les représentations religieuses populaires ont été supprimées en Angle-\nterre et en France comme incompatibles avec les perturbations de la\nRéforme, comme pouvant, à cause de l'âpreté des querelles théologiques,\nsusciter, à tout moment, de graves conflits. En Espagne ce danger n'a jamais\nété à craindre, et les autos auraient pu se développer encore et rester de\npuissants moyens d'enseignement populaire par l'art. Car pourquoi l'art\ndevrait-il nécessairement, sous peine de ne pas être, ne s'adre?ser qu'à une\nélite ?\n   La littérature gréco-latine, à laquelle l'Espagne avait su se soustraire\nquand elle triomphait en France, lui fut imposée de force vers la fin du\nXVIIIe siècle. Charles III, conseillé surtout par le comte d'Aranda, qui cumu-\nlait ses fonctions de ministre avec celles de fournisseur de vins de Voltaire,\nfit intervenir les lois civiles dans la littérature. Cervantes avait conseillé\nautrefois prudemment de confier à une personne \" intelligente et discrète \"\nl'examen des pièces théâtrales pour corriger les fautes de goût, avec charge\npour l'autorité de ne rien laisser représenter sans le visa officiel. Lui qui\navait si bien ridiculisé la fausse littérature des romans de chevalerie, n'osant\n"}, {"page_pdf": 386, "texte": "                             LA N E F D U M A R C H A N D                            345\n\npas peut-être attaquer de la même façon les défauts des poètes, ses contem-\nporains, s'avisa de ce moyen peu dangereux pour lui; il ne doutait pas de\nson efficacité, car théoriquement il croyait à la valeur scientifique de la\npoésie. Le gouvernement de Charles III crut bon de reprendre l'idée et,\nsans hésitation, prit la direction de l'art dramatique. C'était l'époque où\nl'Espagne, en s'ouvrant aux influences extérieures, achevait de perdre son\noriginalité des XVIe et XVIIe siècles. Grâce au goût français, la partie\nremuante des hautes classes s'était mise en garde contre les témérités\nesthétiques, et, avec du tempérament dans la Foi, préconisait le bon sens,\nl'ordre et la clarté. Les néo-classiques obtinrent des décrets royaux pour\nrégner sur le théâtre de façon qu'on ne représenta plus que des pièces\nconformes à leur système. Il y eut des protestations, on les fit taire. Le\nmonde des acteurs, qui n'entendait rien aux déclamations héroïques des\nHormesindes et des Lucrèces et aux traductions du français, durent les\ninterpréter, par ordre, devant un public ahuri.\n   Il va de soi que les autos reçurent les honneurs d'une proscription en\nrègle. Parmi leurs ennemis les plus acharnés il faut citer Nicolas de Moratin\net José de Clavijo, celui dont Gœthe mit la morale en drame et qui eut\nmaille à partir avec Beaumarchais pour une affaire peu héroïque. Ce\nClavijo, en 1762, fonda un journal, El Pensador, dont le but principal était\nde vilipender l'ancienne littérature nationale. Il est aussi l'auteur de deux\nvolumes intitulés : Les Jésuites coupables de lèse-majesté divine et humaine. Du\nreste c'est moins au Pensador qu'aux idées régnantes, respectueuses de la\nReligion, mais hostiles à une Foi trop vive, qu'il faut attribuer l'acte du\ng juin 1765, décrétant la suppression des autos, en termes zélés pour les\nintérêts religieux. « Les autos sacramentels doivent être prohibés avec plus\nde rigueur (que les comédies de saints), parce que les théâtres sont des\nendroits impropres et les comédiens des instruments indignes pour repré-\nsenter les mystères sacrés qui en sont le sujet. Sa Majesté ordonne de\nprohiber d'une manière absolue les autos (1). Pendant deux siècles, l'Église\navait négligé cette utile mesure; mais les gallicistes veillaient.\n   En accomplissement de la seconde partie de leur mission, les néo-\nclassiques entreprirent, avec l'appui du gouvernement, d'épurer le goût et\nd'honorer la scène par de belles tragédies comme les concevait le génie de\nVoltaire. Le résultat fut médiocre; les protecteurs de l'art anti-national\ndurent se contenter d'applaudir une comédie de Moratin, le fils : El si de las\nninas, qui resta une des productions marquantes de l'époque. Or, dans cette\n  (1) Cf. Iriarte y su época, par EMILIO COTARELO Y MORI.\n  Moins de deux ans après, en avril 1767, parut le décret expulsant les jésuites du royaume.\n"}, {"page_pdf": 387, "texte": " 346                             DURENDAL\n\n\n\ncomédie on voit une jeune fille résister à sa mère ambitieuse et intrigante\nqui veut la marier à un riche barbon, et finir par donner sa main au jeune\nhomme pauvre de ses rêves. C'est évidemment très humain, mais on ne\ncomprend pas bien comment les idées domestiques de cette pièce constituent\nun progrès sur celles des autos.\n   M. Pedroso fait très justement remarquer, qu'en revenant du spectacle\ngratuit des pièces sacramentelles, un homme du peuple portait dans sa\nmémoire un vaste sujet de commentaires, d'où se dégageaient des règles\npratiques pour la vie. En résumant une de ces pièces, il pouvait dire, par\nexemple à sa famille : — J'ai vu, dans l'antre obscur de la terre, encore\ninanimé, mais frémissant déjà par l'espérance de son imminente exaltation, le\nCorps de l'homme, pendant que l'Ame descendait du ciel, toute resplendis-\nsante, et quittait cette patrie en pleurant. J'ai vu ensuite la Vie, un flambeau\nà la main, unir cette âme au corps. Prisonniers l'un de l'autre, s'entr'aidant\net se faisant souffrir tour à tour, l'esprit et la matière se sont mis alors à\ncheminer par le monde, aidés par leurs sens et leurs puissances, guettés à\ntout moment par le Péché et la Mort. Quand la torche de la vie a été consu-\nmée, cette significative histoire nous a présenté son dénoûment. L'Ame,\npurifiée par la pénitence, est remontée à sa Patrie bienheureuse, et le corps\ns'est endormi de nouveau clans le sein de la terre, attendant, en une impé-\nnétrable léthargie, la résurrection finale. Et gage du salut, les symboles de\nl'Eucharistie lançaient d'en haut les plus vifs rayonnements. »\n   Si ce même homme est allé voir Si de las ninas, ce qui paraît douteux,\npuisque le théâtre, en se régénérant, n'a plus été gratuit pour le pauvre\nmonde, il n'en aura guère rapporté que quelques agréables plaisanteries sur\nle barbon. Du reste, l'intrigue amoureuse avait à l'époque des gallicistes et\npossédera toujours de grands avantages; notamment celui d'être accessible\nà toutes les intelligences, et de ne troubler le spectateur par aucun fâcheux\nsouvenir de l'éternité.\n   Les autos n'ont pu résister à la proscription; ils ont disparu, mais après\navoir ouvert une voie et laissé une idée. Le symbolisme de certains drames\ncontemporains n'est pas sans affinité avec ce vieux théâtre allégorique; mais\ncomme celui-ci a son domaine au pôle opposé du naturalisme, il ne pourra\nrenaître aussi longtemps qu'il n'y aura pas un public, non pas seulement\népris d'idéalisme vague et subtil, mais aspirant à dilater son âme et son\ncœur dans la contemplation figurée de la claire et précise vérité catholique.\nNous le répétons, l'art ne doit ne doit pas être nécessairement apologétique,\nmais il peut devenir encore ce qu'il a été glorieusement dans le passé, et\nremplir une véritable mission sociale. Les espagnols des siècles qui nous\n"}, {"page_pdf": 388, "texte": "                          LA N E F D U      MARCHAND                         347\n\noccupent, n'ont pas cru qu'une œuvre dramatique ne pouvait jamais avoir\nson but en elle-même, mais ils ont été heureux et fiers de glorifier par l'art\net publiquement, chaque année, leurs plus chères et plus hautes croyances.\n\n                                        V\n\n   Ceux qui condamnent en principe l'art dramatique allégorique, cherchent\nà expliquer le long succès dont ces pièces ont joui en Espagne, en portant\nen compte l'éclat même de la fête du Corpus, et la solennité des représenta-\ntions, organisées par l'autorité et présidées par elle. Quelque favorable que\nfût le milieu, il faut encore en venir à donner de la valeur aux pièces elles-\nmêmes. Quand on les lit maintenant, bien isolées de leur cadre et toutes\nvieillies, elles ne donnent pas la sensation d'un art irréalisable, d'une tenta-\ntive avortée, mais d'un art réel dont les défauts sont imputables aux poètes\net au temps, et peuvent par conséquent s'amender. Il est inutile de parler\nici plus en détail de ces défauts déjà signalés, mais il faut rencontrer l'accu-\nsation d'immoralité et de profanation que gallicistes et protestants ont lancée\nà l'envi contre les autos et que des critiques ont répétée de confiance, sans\nse donner la peine de recourir aux sources.\n   En parlant de l'origine des pièces liturgiques, nous avons fait remarquer\nque l'Eglise a été très tolérante au Moyen-âge envers les joyeuses manifes-\ntations populaires, même dans les lieux consacrés au culte. Le rire n'aban-\ndonna pas ses droits quand les pièces eucharistiques prirent possession du\nthéâtre religieux, et se glissa dans le spectacle, sous forme d'Intermèdes (1)\nqui avaient pour but de reposer le public de la sévérité des autos. La verve\nsatirique des poètes eut bientôt fait de créer des personnages réjouissants,\nhéros de ces intermèdes. On y voit paraître le Portugais, sorte de méri-\ndional hâbleur et vantard ; le Basque, qui baragouine du castillan amusant;\nle Muletier obtu, qui disserte sur des cas de conscience; le Barbier, qui sait\ntout, parle de tout; et trônant sans conteste, l'irrésistible Sacristain. Ce\nfonctionnaire aussi hybryde que respectable, avec son caractère sacré qui\nne va que jusqu'à l'éteignoir, et son caractère profane qui va au cabaret, a,\ndepuis le Roman du Renard, pris solidement position dans la littérature;\npar la voie des intermèdes, il est passé, sans lacunes dans son histoire,\njusqu'aux saynètes espagnoles contemporaines, qui le trouvent encore\nutilisable. Lope aime particulièrement sa physionome de demi-dévot âpre\nau gain et d'humeur folâtre. La plaisanterie est parfois fort inoffensive,\n\n   (1) Intermes apud Hispanos est comœdia brevis, in qua actores ingeniose nugantur.\n(CARAMUEL, Rhythmica, 2L' édit., Companiœ, 1668.)\n"}, {"page_pdf": 389, "texte": "  348                               DURENDAL\n\n\n\n Ainsi, dans sa pièce sur saint Isidore, Lope présente le sacristain qui se\n plaint amèrement de la baisse de son casuel. Depuis que le saint est le\n patron de Madrid, la Mort a l'air de l'avoir désertée.\n    Mais la satire a le pied glissant, et le mot plaisant a une grande tendance\n à se changer en mot cru. De là, dans certains intermèdes, des situations et\n des paroles qu'on peut taxer de risquées, mais qui ne pouvaient produire\n d'effets pernicieux. Les contemporains intéressés à faire respecter la morale\n ne sont pas unanimes à les condamner; on regardait plutôt ces libertés\n comme des moyens de provoquer le rire plus inconvenants que blessants.\nCe qui est bien établi, c'est que, tout ce qu'on a pu attaquer au point de vue\nmoral, dans ces représentations populaires, où l'atticisme est si difficile à\nobtenir, se rapporte, sous le règne de la maison d'Autriche, exclusivement\naux intermèdes, et non aux autos. La vérité doctrinale de ceux-ci n'a\njamais été mélangée d'inconvenances. Exceptionnellement on y trouve des\nparoles d'irréprochable dignité, adaptées à des rythmes de strophes\nprofanes, très connues du peuple, et qui devaient les rappeler. C'est là\névidemment mélanger le sacré au profane, mais d'une manière indirecte,\net il n'y a pas lieu de crier à la profanation (1). Ce mélange a été pourri plus\nloin quand, grâce à l'humanisme, les mythes grecs ont envahi la scène et\nfont parfois paraître le Christ sous les symboles d'Hercule ou d'Orphée.\nCaldéron consacre toute une pièce à montrer — thèse reprise depuis —\nque les légendes mythologiques gardent toutes un reflet de la Vérité dont'\nelles ont humanisé l'essence, et s'efforcent de l'en faire sortir. Les autos de\ncirconstance sont ceux qui gardent le moins de retenue; on y voit notamment\nune chasse de Philippe IV transformée en allégorie religieuse ; et dans La\nPuente del mundo, Lope se permet d'utiliser un épisode de Fierabras, dans\nlequel le Christ devient un Céleste Amadis. Les pièces de ce genre sont, du\n\n  (1) Menendez y Pelayo cite comme exemple une célèbre chanson de GONGORA dont voici\nune strophe :\n                               Que este la bella casada\n                               Bien vestida y mal celada,\n                                     Bien puede ser ,\n                               Mas que el biieno del marido,\n                               No sepa quien dié el vertido,\n                                       No puede ser, etc.\n   Ce qui tourné, à lo devino, devenait :\n                           Que compre el Alma     excelencia\n                           De gloria en penitencia.\n                                 Bien puede ser ;\n                           Pero que con vida ociosa,\n                           Quiera ser de Christo esposa,\n                                 No puede ser.\n"}, {"page_pdf": 390, "texte": "                             LA N E F DU          MARCHAND                 349\n\n\nreste, rares; elles n'appellent de condamnation que sur elles-mêmes, et il est\ninjuste de faire servir leur erreur à déprécier tout le genre. Ce sont des\nfautes de goût littéraire plutôt que des erreurs de doctrine, d'autant plus\nexcusables que l'imagination était sans cesse en quête d'allégories inédites.\n   Les spectateurs des autos portaient en eux, même en présence de ces égare-\nments de sens religieux, deux puissants préservatifs qui écartaient sûrement\ntoute influence mauvaise : la Foi qui répondait de leur respect et la science\nde la doctrine catholique qui guidait leur intelligence. L'orgueil de l'esprit\nne leur faisait pas voir le mal là où il n'était qu'en apparence; leur instruc-\ntion religieuse savait faire la part du fond immuable, et celle de l'expression\nfigurée inadéquate. Les autos eussent été vicieux s'ils avaient cherché à\nflatter le peuple, s'ils n'avaient pas résonné d'accord avec la vérité catholique;\ncela n'a jamais été, et leur doctrine a toujours eu une haute portée sociale.\n   Les autos prêchent invariablement les vérités morales les plus pratiques\nde la vie chrétienne : la concorde entre maîtres et subordonnés, l'usage\nraisonnable des richesses, la nécessité du travail, le courage à supporter\nl'adversité, le pardon des offenses, l'amour du prochain, etc., et comme\nterme de toute relation humaine l'amour de Dieu. Ils font mépriser l'ingrati-\ntude, l'avarice, l'orgueil, l'hypocrisie, la médisance, la flatterie; ils exaltent\nl'humilité, l'obéissance, la chasteté; ils recommandent l'aumône et montrent\nsouvent comment on peut être heureux dans tous les états. Pas un principe\nmoral servant au bien-être de l'homme et de la société qui ne soit établi par\ndes faits concluants; jamais une leçon pernicieuse, et dans leur vaste\nensemble, c'est à peine si la critique impartiale a pu découvrir quatre ou\ncinq drames dignes de censure (1).\n    L'enseignement dogmatique est tout aussi correct et complet. Les autos\ns'efforcent de faire comprendre, pour autant que possible, les Mystères de\nla Foi, en présentant les motifs de crédibilité. Ils expliquent la nécessité de\nla Rédemption, les effets de la Justification, etc.; ils font souvent apprécier\nles mobiles qui ont amené l'institution de la divine Eucharistie; ils mettent\nsous les yeux les phénomènes qui aident à se faire une idée de ce mystère;\nprouvent, en un mot, le bon sens de la Foi, et se plaisent à faire ressortir que\n la raison humaine doit se soumettre respectueusement à la raison divine.\n   Cet enseignement devait produire de grands fruits à cette époque où\nl'esprit était surtout avide d'instruction religieuse; il n'était pas sèchement\nprofessé par un maître, mais entouré de tous les charmes de l'art et vivifié\npar l'immense charité qu'évoquait la solennité du jour assemblant toutes les\nclasses sociales dans commun élan de Foi et d'Amour.\n   (1) PEDROSO, Autos sacramentales.   Prologo.\n"}, {"page_pdf": 391, "texte": "  350                             DURENDAL\n\n\n\n\n                                      VI\n\n\n       Don Quichotte voulait répondre à Sancho Panza, mais il en fut\n empêché par la vue d'une charrette qui parut tout à coup à un détour du\n chemin, chargée des plus divers personnages et des plus étranges figures\n qui se puissent imaginer. Celui qui menait les mules et faisait l'office de\n charretier était un horrible démon. La charrette était à ciel découvert sans\n pavillon de toile ou d'osier. La première figure qui s'offrit aux yeux de Don\n Quichotte fut celle de la Mort elle-même ayant un visage humain. Tout près\nd'elle se tenait un ange, avec de grandes ailes peintes. De l'autre côté était\nun empereur, portant, à ce qu'il paraissait, une couronne d'or sur la tête.\nAux pieds de la Mort était assis le dieu qu'on appelle Cupidon, sans bandeau\nsur les yeux, mais avec l'arc, les flèches et le carquois. Plus loin venait un\nchevalier armé de toutes pièces; seulement il n'avait ni morion ni salade,\nmais un chapeau couvert de plumes de diverses couleurs. Derrière ceux-là\nse trouvaient encore d'autres personnages de différents costumes et aspects.\nTout cela se montrant à l'improviste, troubla quelque peu Don Quichotte\net jeta l'effroi dans le cœur de Sancho. Mais bientôt Don Quichotte se\nréjouit, croyant qu'enfin la fortune lui offrait quelque nouvelle et périlleuse\naventure. Dans cette pensée, et s'animant d'un courage prêt à tout affronter,\nil alla se camper devant la charrette et s'écria d'une voix forte et menaçante :\n   Charretier, cocher ou diable, ou qui que tu sois, dépêche-toi de me dire\n  qui tu es, où tu vas, et quelles sont les gens que tu mènes dans ton char-\n» à-bancs qui a plus l'air de la barque à Caron que des chariots dont on fait\n» usage. »\n  Le diable arrêtant sa voiture répondit avec douceur : « Seigneur, nous\n» sommes des comédiens de la compagnie d'Angulo le Mauvais. Ce matin,\n» jour de l'octave de la Fête-Dieu, nous avons joué dans un village qui est\n» derrière cette colline, la divine comédie des Cortès de la Mort, et nous\n» devons la jouer ce tantôt, dans cet autre village qu'on voit d'ici. Comme\n  c'est tout proche, et pour éviter la peine de nous déshabiller et de nous\n» rhabiller, nous faisons route avec les habits qui doivent servir à la repré-\n» sentation. Ce jeune homme fait la Mort, cet autre fait un ange, cette\n  femme, qui est celle du directeur, est vêtue en reine, celui-ci en soldat,\n» celui-là en empereur et moi en démon; et je suis un des personnages de\n» l'acte sacramentel, car je fais les premiers rôles dans cette compagnie. Si\n» Votre Grâce veut savoir autre chose sur notre compte, elle n'a qu'à\n"}, {"page_pdf": 392, "texte": "                               LA N E F    DU    MARCHAND                             351\n\n\n    parler; je saurais bien répondre avec toute ponctualité, car, étant démon,\n  » rien ne m'échappe et tout m'est connu (1). »\n    Par cette aventure de son héros, Cervantes nous donne un document\n prouvant la popularité des autos dans les campagnes, et la façon primitive\n dont on les y représentait au commencement du XVIIe siècle. Les grandes\n villes avaient la primeur des pièces nouvelles, où elles étaient jouées par\n les meilleures troupes (2); des entrepreneurs de spectacles les faisaient péné-\n trer ensuite dans les plus humbles villages. La prescription de 1765 ne fut\n appliquée que dans les grands centres, et les représentations se perpétuèrent\n dans les campagnes presque jusqu'à nos jours.\n    Au temps de Lope et de Caldéron, Séville, Valladolid, Grenade et Lis-\n bonne se distinguèrent surtout par le luxe des processions et des représen-\n tations de la Fête-Dieu. Madrid, longtemps plus pauvre que ces fières\n rivales, finit par les dépasser en éclat, quand Philippe III l'eut définiti-\n vement choisie comme siège de la Cour et centre du gouvernement.\n    Nous ne pouvons décrire ici d'une manière complète une Fête-Dieu espa-\ngnole au XVIIe siècle; qu'il nous suffise de dire que la partie religieuse était\nde loin la plus importante, et que les représentations qui l'accompagnaient\n n'étaient qu'un complément destiné à solenniser la journée jusqu'au bout.\n Dès le matin, les rues par où devait passer le Saint-Sacrement, rendues\nimpénétrables au soleil par des voûtes de tentures, présentaient, avec leurs\nfaçades enluminées de riches tapisseries et d'étoffes aux tons vibrants, avec\nleur sol jonché de fleurs et de verdure, un aspect de nefs de cathédrale. La\ngrande égalité de la charité se préparait ainsi à unir le roi au dernier de ses\nsujets, pour fêter en commun le Maître Souverain. « Le roi, dit un voya-\ngeur des Pays-Bas qui résida à Madrid en 1655, se rend à l'église de Santa\nMaria qui n'est pas loin de son palais et, après y avoir ouy la messe, il en\nsort le cierge à la main, étant précédé du Tabernacle d'argent où est l'Hostie,\ndes Grands d'Espagne et de tous ses divers Conseils. Ce jour-là, ils marchent\ntous pêle-mêle pour oster toute contestation, tellement que les conseillers\nde la Haziendia (finances) vont avec ceux de las Indias, et pour lever la dis-\npute aux corps, on les fait filer l'un à cousté de l'autre (3). »\n  Outre les pouvoirs de l'Etat, le cortège comprenait encore le clergé, tous\n\n  (1) Don Quichotte de la Manche. Deuxième partie, chapitre XI, traducteur Viardot.\n  (2) Baisel, qui accompagnait le maréchal de Grammont envoyé par Louis XIV à la Cour de\nPhilippe IV, constate, dans son Journal, que les acteurs espagnols étaient supérieurs à ceux\nde France.\n  (1) Voyage d'Espagne, curieux, historique et politique, revu, corrigé et augmenté-\nElzévir, 1666. — Il est dédié à S. A. Mgr le Prince d'Orange, et attribué à VAN AARTSEN DE\nSOMERDYCK.\n"}, {"page_pdf": 393, "texte": " 352                             DURENDAL\n\n\n\nles ordres religieux et les confréries populaires, ce qui formait un ensemble\npuissant et viril, d'où le symbolisme sentimental était exclu, et qui montrait\nfièrement la grandiose unité de tout un peuple dans une Foi commune.\n   Ce qui peut, maintenant, nous, paraître singulier, c'est que ces processions\nsi graves, si sévères, s'ouvraient d'une façon presque aristophanesque, car\non voyait marcher en tête des géants et des nains monstrueux. « Il y en\na de diverses figures — dit le même auteur — elles représentent toutes\ndes femmes, hormis la première qui n'est qu'une grosse teste peinte et\nfigurée, appliquée sur celle d'un petit homme qui luy donne le branle et le\nmouvement; et ainsi elle ne paraist que celle d'un Colosse sur le corps d'un\nPygmée. Parmi ces monstres fantastiques, il y en a sept qui forment trois\nGéantes Maures et quatre Géants. S'il en faut ajouster foy à ce que le\npeuple en dit et le nom qu'on leur donne, ils sont connus sous celui de Higos\nde las vesinos (fils des voisins)... On les croit nais du temps du roi Mamelin,\npuisqu'on les appelle autrement Mamelinos du nom de ce roi Goth ou Maure\nqui a régné en E s p a g n e .\n  Il figurait aussi en quelques endroits un symbole de Leviathan ou du\nPéché sous le nom de Tarasque : C'est un serpent sur des roues d'une\ngrandeur énorme, d'un ventre horrible, d'une large queue, à pieds courts, à\nongles crochus, à yeux épouvantables et à gueule béante d'où sortent trois\nlangues et des dents pointues .\n   Ces représentations d'êtres fabuleux remontent en Espagne à la plus\nhaute antiquité, elles ont été à n'en pas douter, à leur origine, des symboles\ndu Mal vaincu par le Christ qu'on attacha à son cortège comme les vaincus\nqui figuraient dans les triomphes romains. Par l'expulsion des derniers\nennemis de la Foi, ces monstres perdirent peu à peu leur signification et ne\nservirent plus qu'à ouvrir les rangs de la foule. Les Gigantones et Cabesudos,\ncomme on les appelle, n'ont pas encore disparu de nos jours, mais parcou-\nrent les rues la veille des fêtes. A Tolède on a gardé dans la procession du\nCorpus cinq géants qui représentent les cinq parties du monde. Ces person-\nnages grotesques, que la tradition imposait encore au XVIIIe siècle, ne\nnuisaient en rien à la piété; les processions étaient si longues, que l'impres-\nsion joyeuse du début était effacée depuis longtemps, quand, au milieu\nd'une forêt de cierges et de nuages d'encens, venait à paraître la triomphale\nCustodia. Et dire que des critiques ont fait arme de ces fantaisies mal inter-\nprétées pour suspecter la sincérité de la Foi espagnole !\n   Une fois la procession rentrée à Santa Maria, tout l'intérêt se portait vers\nles autos dont la représentation avait lieu l'après-midi, vers les cinq heures.\nCette partie de la fête nécessitait de longs préparatifs, réglés par une com-\n"}, {"page_pdf": 394, "texte": "                             LA N E F D U     MARCHAND                             353\n\n\n mission spéciale, et qui commençaient aussitôt après l'octave de Pâques.\n Il y avait non seulement les poèmes nouveaux à approuver, les acteurs à\n recruter, mais surtout les chars à construire et à décorer.Ces chars (1) avaient\n une importance toute particulière, car, après des transformations diverses,\n ils finirent par former le cadre monumental des pièces, cadre qui reflétait\n par ses peintures les symboles des œuvres à représenter, et, pour ce motif,\n le peuple finit par donner à l'ensemble de la fête le nom de Fierta de los\n Carros. M. Pedroso nous apprend qu'on s'efforçait de les construire, à l'abri\n des regards du public, dans des ateliers spéciaux situés hors de la ville,\ncar il ne fallait pas gâter l'impression à produire en les montrant avant\nl'heure. Les poètes décrivaient minutieusement ce que les chars devaient\nreprésenter et on les exécutait dans le mystère sous leur direction. Aussitôt\nqu'ils prenaient forme, des indiscrétions couraient à leur sujet dans le\npublic, excitant la curiosité, si bien que la répétition générale qui avait lieu\nla veille du Corpus, dans les ateliers mêmes, devint le spectacle le plus\ncouru de l'année. C'est en vain qu'on fixa pour cette répétition une heure\ntrès matinale; le grand monde s'y faisait retenir des places et on y installa,\nà la longue, des fauteuils et des bancs comme dans un théâtre. Manquer\ncette première était presque un déshonneur; il y en avait qui passaient la nuit\nprécédente sur place pour être sûrs de ne pas manquer la fête. Le peuple\npartageait cette impatience; aussi, quel succès, quand l'après-midi du grand\njeudi, les Carros sortaient enfin de leur mystérieuse enceinte, tout flambant\nneufs, et roulaient pesamment vers la ville, traînés par des boeufs massifs,\nsuperbement caparaçonnés, et érigeant, au-dessus de leurs jougs, ornés de\nfleurs et de broderies, la demi-lune de leurs longues cornes dorées !\n  Pour expliquer l'origine et l'usage de ces chars dans les représentations\neucharistiques, il faut remonter à la fin duXIVesiècle. Les drames liturgiques\nquittant, à cette époque, le sanctuaire pour la place publique, ils adoptèrent\ncomme première scène un chariot ordinaire, pareil à celui de Tespis ou à\ncelui que décrit Cervantes. Pour plus de commodité, ce théâtre se divisa\nbientôt en deux parties au moyen d'une tenture, de façon que les acteurs qui\navaient fini leur rôle ou leur scène, pouvaient se dérober aux yeux du public.\nQuand les pièces se développèrent, l'espace libre devenant trop étroit, on\neut recours à un second char qui fut relié au premier par un plancher\nvolant porté sur des roues, et qui prit le nom de carillo. De nouveaux\nperfectionnement amenèrent le tréteau, ou scène fixe, tablado, dont les\n\n  (1) Quid est plaustris ferre poemata ? Scint qui in Hispania viderunt las Comedias quas\nAutos del Corpus vocamus : nam scœnae et proscenium per publica fora vehuntur, ut notabat\nHoralius. Caramuel.\n"}, {"page_pdf": 395, "texte": " 354                                   DURENDAL\n\n\n\nchars, qui de deux s'élevèrent à quatre, servaient d'appendices et se plaçaient\nautour ou aux côtés de la scène avec laquelle ils communiquaient de plein\npied. Comme les autos ne se représentaient jamais dans un théâtre propre-\nment dit, mais toujours en plein air, on comprend que les chars ont\ntoujours été maintenus; ils formaient la partie pittoresque de la scène\net servaient de coulisses. Chacun d'eux, à l'époque de leur plus grand\nperfectionnement, se composait d'un édifice de charpente couverte de toile\npeinte représentant les principaux symboles de la pièce. On divisa même\nchaque char en deux parties, dont la seconde formait étage, de façon qu'à\nun moment donné, on pouvait utiliser, pour la figuration, jusqu'à huit\nscènes indépendantes de celle du centre. Pour plus de mise en scène, les\nétages des chars, dans quelques pièces, tournèrent sur eux-mêmes, présen-\ntant aux regards quatre compartiments distincts. La scène principale, sur\nlaquelle se dressaient parfois des décorations spéciales, n'avait pas de fond,\nelle était ouverte des deux côtés, et une partie du public devait se contenter\nde voir les acteurs de dos (1). Elle avait toutes sortes de trucs, et une\nmachine spéciale pour suspendre en l'air des personnages célestes, ou les\nfaire voler d'un char à l'autre. Les esprits infernaux sortaient de trapes\nménagées à cet effet.\n   La lecture des autos montre que les poètes ne s'effrayaient de rien.\nIls faisaient représenter tout ce qu'ils voulaient, parce qu'ils comptaient sur\nl'imagination du public. Il est établi que le lieu de la scène était figuré d'une\nmanière fort sommaire et qu'on ne connaissait pas la peinture en perspec-\ntive donnant l'illusion de la réalité. D'après cela on se demande ce que\npouvait être réellement la forêt portant sur la cime des arbres la maison\nNazareth entourée de nuages et d'anges », comme l'exige un auto. Avec de\nnombreux figurants, les chars pouvaient présenter un beau coup d'œil, mais\nce théâtre ne pouvait évidemment rendre, ni un navire en pleine tempête,\nni un palais qui s'écroule, ou tout autre grand effet de mouvement dont il\nest si souvent question dans la mise en scène des pièces. Une tenture qui\nglisse, un rideau qui retombe, expliquent probablement bon nombre des\napparitions et disparitions exigées par les poètes. Somme toute, l'imagination\ndes spectateurs était sollicitée par des indications plus efficaces que celle des\nécriteaux de Shakespeare (2).\n   Les costumes suivirent aussi un développement progressif, sans jamais\ns'inquiéter toutefois de l'exactitude historique. Primitivement des person-\n\n  (1) C'est au moins ce qui semble ressortir de la description qu'en fait l'auteur du   Voyage\nd'Espagne déjà cité.\n  (2) Cf. SHACK. Hist. del Arte dram. 1886. vel. II.\n"}, {"page_pdf": 396, "texte": "                         LA N E F DU    MARCHAND                        355\n\n\nnages célestes ne se distinguaient du commun que par de longs cheveux et\ndes gants. Plus tard les couleurs symboliques firent leur apparition. Le\nblanc était réservé à la Vérité, le bleu à la Justice, le vert au Désir et le\nrouge à la Miséricorde. Le Démon a toujours pour seules insignes, des bas\nrouges et une paire de cornes. Grâce à ces couleurs, les spectateurs qui\nétaient trop loin pour entendre le dialogue, pouvaient suivre encore le gros de\nl'action. Comme les comédiens, peu rétribués, ne pouvaient se montrer une\ngarde-robe riche, les familles opulentes prirent l'habitude de se charger des\ncostumes principaux, favorisant tel ou tel comédien qu'elles trouvaient à\nleur goût. Alors l'émulation s'en mêla, et le luxe devint si excessif, que\nPhilippe IV, en 1642, porta un décret défendant à tout comédien, sous peine\nd'exil et d'une forte amende, de porter plus d'un costume dans une pièce,\nl'eu après il défendit aux actrices l'usage d'étoffes tissues ou garnies d'or\n et d'argent. Naturellement on trouva moyen d'éluder les décrets.\n   Les représentations mêmes ont aussi leur histoire. Dans les premiers\ntemps quand les chars succédaient immédiatement à la procession, il n'y\navait qu'un théâtre, où les autorités occupaient la place qui leur était\nassignée dans la fête religieuse, et les autos n'étaient joués qu'une fois.\nQuand Madrid devint la capitale, le chiffre des représentations fut élevé\nà quatre, pour honorer à la fois la Nation et le Roi, la Castille et son\nConseil, la Ville et sa Municipalité, et le Peuple lui-même, quoiqu'il fut\nlibrement admis aux trois autres. Ces quatre représentations se faisaient à la\nmême heure, sur des tréteaux différents, établis en divers quartiers. Il y\navait, en effet, quatre pièces ayant chacune son personnel et ses chars qui se\ntransportaient de scène en scène, de façon que le cycle complet passait, avec\nune simple interversion dans l'ordre des pièces, devant les divers publics.\nGrâce à la bonne organisation de ce va-et-vient, la fête prenait fin avec le\njour même du Corpus. L'engoûment et les rivalités nécessitèrent bientôt\nd'autres dispositions. Les divers Conseils du Roi étaient très jaloux de leurs\ndroits, et quand ceux d'Aragon, de Portugal, de Flandre et d'Italie, récla-\n mèrent leur représentation particulière pour être mis sur le pied de celui de\n Castille, il fallut bien empiéter sur les jours de l'Octave; et elle y passa\n toute entière, s'étendant même jusqu'à la fin du mois, quand le duc de Lerme\n et d'autres personnages, firent aussi reconnaître des droits. Mais quatre\n autos répétés tant de fois, c'était trop, et, matériellement, presque impossi-\n ble; aussi réduisit-on alors chaque séance à deux.\n    L'auteur du Voyage d'Espagne donne quelques détails sur une représenta-\n tion d'autos qu'il déclare avoir vue au vieux Prado. Sa relation est très\n incomplète; il était protestant et très peu au courant de la langue du pays,\n"}, {"page_pdf": 397, "texte": " 356                                 DURENDAL\n\n\n\npuisqu'il déclare qu'à Burgos, il fit « tres-suer sa mémoire pour en tirer tous\nles mots espagnols qui pouvaient y estre cachez . D'après lui la scène\nfaisait face à une tribune avec un dais sous lequel se plaçaient Leurs\nMajestés et qu'entouraient probablement les personnages les plus impor-\ntants. Le gros du public était sur la place, voyant les acteurs de dos. Comme\nles relations à ce sujet ne sont pas toutes les mêmes, il est probable que les\ndispositions ont varié avec le temps. Le même auteur fait cette observation\ncurieuse : Ce qui me surprit en celuy (l'auto) que je vis de loin représenter\nau vieux Prado, est, qu'en la Rue et à l'Air, on a des flambeaux pour ces\npièces, et qu'aux Théâtres ferméz et journaliers, on ne joue pas à la clarté\ndes Chandelles, mais à celle du Soleil. » Mme d'Aulnoy fait la même obser-\nvation et constate que les chandelles fondaient sous l'ardeur du soleil. Ce\nluminaire servait à rappeler le caractère religieux de la fête et à honorer\nindirectement le Saint-Sacrement.\n    Les pièces eucharistiques, dès leur origine, de même que les Comedias\njusqu'au commencement du XVIIe siècle, sont précédées d'une Loa (2) ou\nd'un Introït, qui sollicite avec simplicité la bienveillance et l'attention de\nl'auditoire et fait l'éloge du roi ou du personnage qui préside la solennité.\nElles ont la forme de monologue et parfois de petits drames qui dissertent\n sur la pièce qui va suivre. Ce prologue n'en exclut pas toujours d'autres\n s'adaptant à des circonstances particulières et qu'accompagnent parfois des\n causiones et des danses chantées.\n   Il y avait encore des intermèdes, Entermeses, petits drames burlesques\nqui se représentaient entre les actes ou jornadas des comedias, et entre la\nLoa et l'auto, parce que celui-ci n'avait qu'un acte. A peu d'exceptions près,\nl'argument en est emprunté à la vie et aux mœurs de la classe populaire, et\nprésente des situations comiques, des événements ridicules, ou des anec-\nnotes joyeuses assez réalistes. Elles sont écrites en prose et en vers. Au\nXVIIe siècle ils prennent le nom de Saynètes.\n   Pour faire prendre patience à la foule qui s'écrasait bien avant l'heure\ndevant les théâtres, on l'amusait par des bouffonneries improvisées. \" Avant\nqu'on y représente ces Autos, dit l'auteur déjà cité, toute la badinerie de la\nProcession y saute et danse, et les machines gigantines y divertisstnt le\nPeuple. » Outre les extravagances des géants et des nains, on y voyait\nencore des danseurs burlesques, des baladins et autres amuseurs, qui se\n\n\n  (1) Voyage d'Espagne,   Chapitre XVIII.\n  (2) Hodie prologus comediis hispanis prœmittitur et vocatur Loa quia profunditur in\nauditorum landes. (CAHAMUEL.)\n"}, {"page_pdf": 398, "texte": "                               LA N E F DU       MARCHAND                               257\n\n\nhâtaient de disparaître, quand, au milieu de bruyantes acclamations, les\npremiers chars débouchaient sur la place et se rangeaient pour commencer\nle spectacle.\n                                   VII\n\n   Nous avons dit, en commençant cette introduction, que l'évocation du\n milieu dans lequel les autos sont nés et se sont développés, n'est pas suffi-\nsante pour les faire apprécier. Il est impossible que la Nef du Marchand, avec\nses singuliers personnages, offre de l'intérêt au lecteur s'il y cherche ce que\nle drame offre d'habitude. Ce genre de poésie fait entrer dans un autre\nmonde auquel l'esprit moderne n'est malheureusement plus habitué. Elle\n n'est pas sans similitude avec la peinture symbolique, avec ces figures\n idéales que Puvis de Chavannes évoque sur ses toiles allégoriques, et qui ne\n sont comprises que par ceux qui aiment, au-dessus de la réalité, des pensées\n à peine revêtues de formes, et qui semblent glisser en des paysages de rêve.\n Nous sommes en présence du plus grand sujet qui se puisse concevoir : la\nnécessité et l'efficacité de la Rédemption, perpétuée par la Sainte Eucha-\nristie, comme principale source de grâce et antidote du péché. C'est le sujet\nd'une Merriade,Caldéron en a fait un drame. Son extraordinaire puissance de\ncréation et son habileté à manier l'action de façon à en faire sortir l'idée, triom-\nphent ici de la manière la plus surprenante. Le Manfred de Byron disserte,\ndiscute, Faust émet des propositions générales, il argumente ; rien de sem-\nblable dans la Nef. Une fois que les personnages se sont dégagés de l'expo-\nsition, les vérités s'enchaînent l'une à l'autre par le développement même\ndu drame. Pas un discours pour traiter une matière où la dissertation semble\ninévitable. Ce qui n'est pas moins étonnant, c'est l'aisance avec laquelle le\npoète met son immense sujet en scène. Deux actions se développent d'abord\nparallèlement, s'écartent ensuite pour s'unir vers la fin et amener le dénoû-\nment. C'est un vrai drame avec son exposition, son intrigue et sa conclu-\nsion. Se souvenant du texte de l'Apocalypse : Et vidi de mari bestiam ascen-\ndentem, Caldérou fait de ce monstre, qui désigne suivant les commentateurs\nle paganisme, la Faute dont le Vaisseau noir domine, depuis la Chute, la\nmer du monde. La Faute, déjà victorieuse de l'Homme par le péché originel,\nconçoit le projet de rendre toute réconciliation entre Dieu et sa créature\nimpossible, en multipliant le péché actuel. A cet effet elle convoque ses\nalliés : le Démon, le Monde et la Mollesse (1) et les charge d'exploiter la\n\n  (1) Nous appelons l'attention du lecteur sur la différence radicale qui existe entre les per-\nsonnages allégoriques de cette pièce et ceux du Roman de la Rose, par exemple, ou de la plu-\npart des Moralités. Ils n'ont rien de commun avec Faux-Semblant, Bel-Accueil,     Doux-Parler,\nBonne-Fin, Mal-Avisé, etc., qui ont rendu l'allégorie fastidieuse et ridicule.\n"}, {"page_pdf": 399, "texte": " 358                             DURENDAL\n\n\n\nfaiblesse de l'Homme pour le réduire définitivement en esclavage. De son\ncôté, elle se charge de vaincre un Marchand mystérieux, le Christ, dont\nl'Église, sous le Symbole d'une Nef blanche, vient d'envahir son domaine\net lui fait peur. Les alliés se mettent en campagne et se rendent maîtres\nabsolus de l'Homme; mais la Faute est vaincue par le Marchand qui vient\nensuite au secours de son frère, l'Homme, et se porte caution pour lui. Par\nses souffrances et sa mort, il satisfait pour le péché originel, et son Vaisseau\noffre le Blé salutaire, préservatif du péché actuel et gage du Salut. La lutte\ndu Christ contre le mal, dont nous ne voyons que les résultats sur la scène,\nconserve un côté de mystérieuse grandeur; mais l'histoire psychologique\nde l'Homme nous est présentée dans tous ses détails, avec une précision et\nune vigueur incomparables.\n   Telle est, dans ses lignes générales, le résumé de cette vaste allégorie.\nSon intérêt est purement spirituel et malgré cela tout y est bien vivant et\npratique. La pièce est bien composée, réduite à une action restreinte ayant\nde l'unité et un intérêt croissant avec des scènes qui s'enchaînent bien l'une\nà l'autre. L'auditeur qui se sent le vrai sujet de la pièce, après avoir vu à\nl'œuvre les agents de tous ses malheurs, ne peut manquer d'éprouver une\nprofonde reconnaissance en voyant comment son Frère, le Marchand divin,\nvient à son secours, le délivre et lui offre le remède souverain qui lui rend\nsa force et l'intégrité du bonheur. La sereine audace de la Foi a seule pu\ninspirer un pareil drame, et il a fallu du génie pour réussir à l'exécuter tout\nen restant dans les limites d'une œuvre populaire. Qu'on veuille bien le\nremarquer, l'année même où la Nef du Marchand se représentait à Madrid,\nRacine et Pradon en travaillant à leur Phèdre, oubliaient, afin de plaire aux\npetits-maîtres, l'existence du christianisme.\n   Un mot sur l'emploi de l'alexandrin que nous avons adopté pour l'inter-\nprétation du texte de Caldéron. On a préconisé la traduction littérale ; elle\npeut en beaucoup de cas, mieux que toute autre, conserver la saveurde l'ori-\nginal, mais nous ne croyons pas qu'elle puisse être utilement appliquée au\ndrame en vers espagnol. La rythmique de ces pièces n'est pas uniforme,\nmais très compliquée. La base en est le vers trochaïque de quatre pieds\nnommé Romance quand il est simplement assonancée; c'est l'ancien vers\népique, le rythme national que le peuple même improvise avec une éton-\nnante facilité, mais qui est déroutant au premier abord pour nous et semble\ntoujours trop étroit, trop primitif pour une poésie élevée. L'octosyllabe\nserait insupportable s'il s'étendait sur tout le drame à la façon de l'alexan-\ndrin plus compréhensif et plus robuste. C'est pourquoi les poètes espagnols\nne prolongent jamais longtemps ce rythme qui est particulièrement affecté\n"}, {"page_pdf": 400, "texte": "                              LA N E F DU        MARCHAND                                359\n\n\n\naux récits. Ils le transforment en strophes de quatre vers (Redoudilla) ou de\ncinq vers (Quintilla), aussitôt que le sujet s'y prête. Le rythme iambique leur\nest aussi très familier, et particulièrement sous la forme de Silves. On entend\npar là des vers de onze et de sept syllabes irrégulièrement mêlés suivant le\ngoût du poète. Lope de Vega dans son Arte poëtica espanola établit les règles\npour l'emploi des différents rythmes : Les Décimas (ou double Quintilla),\ndit-il, expriment bien les plaintes, le Sonnet (iambique) convient au person-\nnage qui attend un événement; les récits demandent le Romance qui peuvent\naussi se rendre en Octaves (stanza italiana); les Tercets conviennent aux\nparoles graves, et rien de mieux pour le sentiment que les Redondillas. Outre\nces formes rythmiques ordinaires, il y en a plusieurs autres d'un emploi plus\nrare. Du temps de Caldéron cette versification s'était appauvrie ou simpli-\nfiée, et il remplace régulièrement les formes d'origine italienne par la\nSilve (1). Les strophes ne gênent nullement le dialogue, mais se découpent\nirrégulièrement et poursuivent leur balancement rythmique d'un interlocu-\nteur à l'autre avec beaucoup de grâce.\n   Ces combinaisons de vers courts produisent une harmonie musicale très\nparticulière, mais exigent souvent des sacrifices à l'expression, que les plus\ngrands poètes n'ont pu éviter.\n   La rythmique compliquée est hostile à la concision, elle entraîne des\nmots superflus, des longueurs, des redites, elle pousse à la formule et se\nplaît en des amusements de style nuisibles à une conception élevée de\nl'art. Or, quand il s'agit de traduire, la littéralité, tout en enlevant au texte\nson charme principal, son harmonie, ne peut manquer de mettre en relief\nce que la grâce verbale dissimulait. Au temps du romantisme on a tenté, en\nAllemagne, de traduire en reproduisant fidèlement toute la rythmique de\nl'original, mais il y a le son des mots si particulier au vers espagnol, qui ne\npeut se transposer et qui a fait échouer l'essai. Aussi a-t-on préféré depuis\nle vers blanc. Comme le vers sans rime ne réussit pas en français, nous\navons cru que l'alexandrin se prêterait le mieux à traduire les idées plutôt\nque les mots, et à conserver, en beaucoup de passages, quelque chose du\nrythme de l'original.\n  L'édition de 1717 fait précéder la pièce d'une Loa. Comme elle n'est\n\n   (1) Voir sur la rythmique espagnole dans le drame Rengifo, Arte Poëtica, et aussi l'analyse\nrythmique du Majico prodigioso, par M. MOREL-FALIO (Introduction). Heidelbronn, Henniger\nfrères, 1877. — La Redoudilla rime selon la formule abba; la Decima : abbaaccddc. Les autres\nstrophes ont des combinaisons variées de rimes. La base de la versification des Mystères en\nFrance était aussi les vers octosyllabiques à rimes, croisées ou à rimes plates. Comme dans les\npièces espagnoles duXVIIesiècle on y rencontre toutes les combinaisons strophiques savantes\ndu XVe siè.le.\n"}, {"page_pdf": 401, "texte": " 360                                  DURENDAI.\n\n\n\nprobablement pas de Caldéron, et n'a pas été imprimée dans les éditions plus\nrécentes, nous ne l'avons pas reproduite.\n   Que le lecteur désireux de faire maintenant plus ample connaissance avec\nun auto sacramentel, se reporte en imagination à la Fête-Dieu de 1674. Le\nbon peuple de Madrid est, depuis plusieurs semaines, impatient de connaître\nl'œuvre nouvelle de Caldéron, son poète favori. Aussi la place devant le\npalais royal est-elle depuis longtemps bondée de monde. Déjà les chars ont\ncomplété le théâtre, et le roi Charles II, sortant de la galerie qui relie sa\ntribune au palais, vient de s'asseoir, entouré de sa Cour, sous le dais de\nvelours rouge, à franges d'or. La Loa vient d'être récitée, le silence s'établit,\nl'auto va commencer. Pour mieux suivre sa pièce, pour lequel il redoute le\njugement des lecteurs du XIXe siècle, laissons encore au vieux maître le temps\nde nous donner un avis : «... Quelques passages sembleront manquer de vie, parce\nqu'on les tira sans entendre la musique, sans voir la mise en scène qui les accom-\npagne. C'est faute de bien se représenter le cadre, et de ne pas se figurer ce que cela\ndevrait être, qu'on éprouve cette impression. Il est vrai, d'autre part, que le poète a\ndu s'oublier parfois pour satisfaire le public et se plier aux exigences de la\nscène. » (1)\n\n\n                                                       HECTOR HOORNAERT.\n\n\n\n\n   (1) CALDÉRON, Autos. Madrid 1717. Préface.\n"}, {"page_pdf": 402, "texte": "LE CHRIST A LA   COLONNE\n       (VOIRE)\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": ""}, {"page_pdf": 404, "texte": "                   ADIEUX\n\n\n Tu ne sais pas quel mal tu me fais en pleurant ;\nNe pleure pas ! Mon cœur inquiet et souffrant\nNe saurait résister à ces doux pleurs de femme,\n'Et les moindres de tes soupirs me vont à l'âme.\nMais où trouver les mots qui te consoleront ?\n Ton désespoir est d'un enfant, simple et profond ;\n Tu gémis sous ton mal sans vouloir t'en défeyidre\nEt rien n'est plus navrant que cette plainte tendre.\nJ\"ai beau, pour te convaincre, alléguer le destin :\nRien de tel ne prévaut sur ton deuil enfantin ;\nTon cœur, aveugle et sourd, comme on l'est quand on aime,\nOppose son amour à cet arrêt suprême,\nEt tu ne comprends rien, sinon que je m'en vais.\n\nSi je pouvais aimer, pourtant, je t'aimerais\n\n\n\n\n                                       FERNAND   SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": "            L E SALON IDÉALISTE\n\n               DANS l'extrême   efficacité de notre vie moderne,\n                  quelques années suffisent à amener le recul\n                  historique. C'est déjà presque en celui-ci qu'ap-\n                  paraît clans notre mémoire l'ouverture sensation-\n                  nelle du premier Salon idéaliste. On se rappelle\n                  l'émotion de cet essai si jeune et si altier, surtout\n                  de ce programme par lequel Jean Delville attes-\ntait à nouveau une intellectualité totale, parallèle à celle des\ngrands renaissants. Cette charte d'une nouvelle cité d'art était\njustement écrite d'or sur violet (perfection divine signant notre\nvibrante, violette, humanité) et, nous eûmes le très grand hon-\nneur d'en donner ici même un des premiers commentaires.\n   E n considérant la route parcourue depuis lors, le promoteur\nde l'œuvre peut s'applaudir en son âme belliqueuse des réalisa-\ntions accomplies. Au lieu du milieu si humble de jadis, c'est\nl'hospitalité généreuse et exquise de la Maison d'Art ; l'indif-\nférence, les railleries d'antan poussière soulevée fatalement\nautour des premières luttes, ont fait place à la discussion,\nà l'admiration conquise. On ne saurait l'oublier: les expositions\n« les gestes » idéalistes, constituent une prédication en faveur\nd'une doctrine d'art. L a beauté de celle-ci est telle que l'on\ndevra l'estimer toujours, même si l'on ne se sent pas la force ou\nla volonté de l'obéissance. Ainsi le matérialiste allemand\nStrauss rendait au catholicisme (combattu par lui avec la haine\nspéciale de l'impossible amour) cet hommage d'être la plus\nhaute forme possible de l'idéal. Ici en Durendal notre loi est\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "                       LE SALON IDÉALISTE                       363\n\n\n\nd'approuver l'erreur salutaire de toute aristocratie. Même ceux\nqui condescendent aux humilités franciscaines vers les fleurettes\net les bêtes (vers les paysagistes honnis...) demeureront les plus\ndévots admirateurs des voyants pour qui toujours apparaissent,\ndans le ciel ouvert, les idées en la lumière divine, l'extase de\nPlaton devenue celle de D a n t e .\n   L'œuvre de J e a n Delville est si nettement le commentaire\ntriomphal de son programme que nous en parlerons aussitôt, sans\npréjudice de l'ordre alphabétique. L''École de Platon (essai de\nfresque) frappe dès l'abord par une luminosité bleue d'un\ncharme nouveau et par une eurythmie de composition, une\nharmonie de lignes et de couleurs en lesquelles l'artiste s'est\nsurpassé lui-même. D'étonnantes intuitions symboliques y\nrésultent de la profonde pénétration expressive. Déjà cette\nteinte générale céruléenne, cette gamme mineure pleine des\nessors du jour comme l'azur céleste est plein de soleil, préparant\nla célébration du verbe pur et vibrant comme l'air qui le porte.\nU n paysage d'une composition et d'un rendu également admi-\nrables baigne dans cet air de virtualité. Au milieu, devant nous,\n Platon est assis au centre d'un banc en hémicycle, entouré de\ndouze auditeurs, ce qui est le nombre des enseignements de\nl'esprit parmi les hommes. Des grappes mauves semblent\npleurer en pavillon de gloire au-dessus du Maître. U n tapis de\nfleurs bleues et blanches déroule sa simplicité enfantine sous\n les architectures magnifiques des arbres où, parmi la soumis-\n sion des feuillages, commande le cône ascensionnel des cyprès.\n L a somptuosité des paons blancs y est comme la nacre vivante\n d'un air marin; Car la mer chanteuse, celle d'où sortit l'Anadyo-\n mène, la Beauté que révèle le Verbe, est au fond du paysage\n hiératique. Elle y est la vie souveraine, l'esprit céruléen, la\n délivrance. D a n s une contexture exquise de tapisserie, elle unit\n les deux tons de la féminité : le bleu, qui est virginité, l'absolue\n douceur de l'être-un; et le vert, qui est cette douceur manifestée\n pour la vie, par l'amoindrissement du partage et la gloire\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": " 364                           DURENDAL\n\n\n\nde l'union. On dirait qu'un moutonnement d'arbres qui la borde\noffre le r y t h m e de la vie asservie au r y t h m e des flots ; l'âme de\nla mer expliquant, dominant les vagues vivantes des verdures,\nde l'universelle existence. Nous avons beaucoup insisté sur ces\nrencontres d'intuitions s y m b o l i q u e s ; elles sont un précieux\ntémoignage à nos plus chères é t u d e s ; puis l'œuvre fut déjà\nsi grandement louangée que l'exégèse seule en est encore\nutile.\n  Deux admirables têtes de femmes au crayon bleu semblent\ndire, l'une l'abandon du plaisir, l'autre la grâce de la pureté.\n    Reprenons l'ordre alphabétique.\n    H e r m a n Boulanger est une intellectualité curieuse. On sait\n quelles subtiles hantises de nuit il sut enfermer dans ses eaux-\n fortes, pleines du tissu précieux des ramures. Son Parfum des\nfleurs, exposé aujourd'hui, est absolument antithétique à sa toile\n de l'an dernier : Le Poète parmi les philtres noirs et verts de la forêt.\n Cette fois des couleurs tendres, des formes de simplicité disent\n l'âme solaire des parfums, suggestion de vie é p a n d u e .\n   On sait l'académique distinction des œuvres de Ciamberlani\net quelle naïveté de vie anime les sculptures d'A. Craco, en qui\nnous espérons le sculpteur mystique dont nous sommes en peine\ndepuis trop longtemps. M lle Louise Danse n'envoie ici qu'un\néchantillon de ces dessins relevés d'aquarelle, pleins d'une\nsaveur étrange et dont le charme ressemble à celui d'un ruis-\nselet aux abords duquel lutteraient les lis purs contre les\norchidées perverses. L e beau Silence de la tombe de Dillens\nest venu ici en réduction. Louons aussi un groupe d'originalité\ndécorative, Persée et Méduse, de de R u d d e r . De Vroye n'expose\nqu'un dessin d'une hautaine aristocratie d'art. L i l i t h , l'Eve\nperverse des kabbalistes, l'épouse douloureuse et sagace de\nl'Adam déchu, mire sa beauté asservie à la hantise du serpent.\nLes reptiles sataniques entourent ses bras et, par les souples\nanneaux envolés de sa chevelure, elle semble leur soumettre le\npaysage, l'univers déchu en elle.\n"}, {"page_pdf": 408, "texte": "                      LE SALON IDÉALISTE                      365\n\n\n\n   M lle E c k e r m a n n , Maurice Gossens, divers, doivent être\nencouragés. Marcius Simons nous envoie de Paris d'étranges\net attirantes toiles dans lesquelles le souvenir d'Adrien Moreau\net de T u r n e r n'éteint pas la personnalité. L'allégorie de la\nPierre d'achoppement, où l'idole de l'or détourne les humains de\nsuivre le Christ radieux, est absolument intéressante.\n   P a r m i les sculptures de Jacques Marin, nous aimons surtout\nson Saint-Jean. Montald envoie trois petits motifs hiératiques\net charmeurs à l'ordinaire. U n e Hamadryade de G. Stevens.\n   Nous voici arrivés à l'exposition d'Armand Point, dont l'envoi\nd'une importance exceptionnelle comme nombre et valeur\ndemanderait un long commentaire. D'une préciosité ingénue et\nsavante, il fait penser aux poètes de la pléiade, aux primitifs\nrenaissants, fins, maniérés et vibrants. Certaines œuvres expo-\nsées en trois états, dessin à la sanguine, esquisse coloriée,\ntableau, dévoilent toute la science de l'artiste, dessinateur sinon\nplus encore que coloriste. Aux somptueux tons d'or du Saint-\nGeorges, de la Sirène nous préférons encore la gamme brun-mauve\ndu Portrait d'Hélène Point, ou les verts acides de la Princesse des\nlacs. L e procédé de la peinture à l'œuf, restauré par le maître,\nlui donne des effets précieux; les objets d'art appliqué de\nl'association « Haute-Claire » (une tentative inspirée par celle\nde W . Morris) sont dignes de toute louange.\n   L e Chant du Cygne de Rion présente un paysage d'une\ngrandeur sauvage. Les sculptures de Victor Rousseau méritent\nles éloges habituels, avec la constatation d'un léger mouvement\nvers le classique. Les dessins de Vanhaesendonck et de Van\nOffel sont diversement précis.\n\n                                                EDM. JOLY.\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": "La Toujours triste Chanson\n\n  Dans les massives tours gothiques\n  Les bourdons des fêtes d'autan,\n  D'un rythme calme et contristant,\n  Chantent des tintements antiques.\n  Et leur voix mortellement ample\n  Semble l'écho des jours passés :\n  — La chanson des cloches du temple\n  Est la chanson des trépassés.\n\n  Jamais ces cloches séculaires\n  Ne disent de fraîches chansons —\n  Au baptême des enfançons\n  Pas plus qu'aux messes funéraires —\n  Et dans les tours nul ne contemple\n  Leurs masses d'airains convulsés... :\n  — La chanson des cloches du temple\n  Est la chanson des trépassés.\n\n  Lorsqu'elles clament l'hyménée\n  Des jeunes cœurs d'amour fleuris,\n  C'est triste, triste — et chacun fuit —\n  Autant qu'une chanson damnée.\n  Votre chagrin est sans exemple,\n  O ! les pauvres bourdons brisés... :\n  — La chanson des cloches du temple\n  Est la chanson des trépassés.\n\n                                   ALBERT   BERTHEL.\n"}, {"page_pdf": 410, "texte": "Nos Artistes à l'Étranger\n\n       MAÎTRE       PIETRO         DI GIOVANNI               TEDESCO\n\n                        SCULPTEUR          BRABANÇON ( 1 )\n\n\n                                      (Suite)\n\n\n\n\n                 L'ÉPOQUE où maître Pierre, fils de Jean, donne une orienta-\n                   tion nouvelle à l'art de la sculpture à Florence, concorde\n                   avec l'expansion admirable des artistes de nos provinces\n                   dans l'Europe entière.\n                      La fin du XIVe siècle voit Jehan de Liège, l'auteur\n                   d'une magnifique sculpture conservée au musée de Dijon\n                   et du tombeau de Philippine de Hainaut à Westminster,\n                   travailler pour le compte de Charles V, de Philippe le\nHardi et d'Edouard d'Angleterre.\n  Le sculpteur Henri de Bruxelles l'emporte sur de nombreux concurrents,\nà Troyes, en 1381. La Chartreuse de Champmol de Dijon, merveille créée\nde toutes pièces par des artistes des Pays-Bas, devient un musée plein des\nsculptures de Pierre Beauneveu, Nicolas Sluter, Nicolas Van de Werve,\ndes cuivres de Jean Josès de Dinant, des peintures de Jean Malouel et de\nMelchior Broederlam, des vitraux de Henri de Glaesemacker de Malines.\nC'est là qu'il y a lieu de rechercher le berceau de la statuaire française\nmoderne, et faire remonter la filiation de Michel Colomb et de l'école\nde Tours.\n  Déjà antérieurement, le maître Jean le Brabançon, qui pourrait, à la\n\n (1) Voir numéro de mars 1898, page 308.\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "  368                                     DURENDAL\n\n\n\nrigueur, être le père de notre artiste, avait exécuté, en fonte, la statue du\nroi Wenceslas dans l'abbaye cistercienne de Königsaal en Bohême, et la\nprésence de deuxouvriers originaires de la même province est constatée,\n                                                 de 1372 à 1375, dans les\n                                                 comptes relatifs à l'érection\n                                                 de la cathédrale de Saint\n                                                 Vit à Prague.\n                                                    Nous avons déjà cité\n                                                 antérieurement les deux\n                                                 Brabançons, Guillaume et\n                                                 Henri, qui, vers 1433, sculp-\n                                                 taient le bois, à Ferrare,\n                                                 et nous pourrions ajouter\n                                                 bien d'autres noms aux\n                                                 leurs. Faisons mention\n                                                 cependant des auteurs du\n                                                 tombeau de la cathédrale\n                                                 de Braga et de la statue de\n                                                 l'église de Benefica, œuvres\n                                                 dues à des artistes appelés\n                                                 en Portugal par Jean I er le\n                                                 Grand.\n                                                            La statue de Pierre le\n                                                          Cruel, au couvent Saint-\n                                                          Dominique, à Madrid, exé-\n                                                          cutée vers 1400, constitue\n                                                          aussi un témoignage de\n                                                          cette expansion en Espa-\n    Florence. — Cathédrale ; Porte dite des Chanoines).   g n e , où l ' i n f l u e n c e   flamande\nse développera de plus en plus à la suite des liens étroits que le mariage\nde Philippe le Beau avec Jeanne de Castille va créer.\n   Il résulte d'un document très intéressant, publié par M. Cavalucci, La\nChronique de Marchionne di Coppo Stefani, mort en 1389, que les Florentins,\nl'année 1360, « envoyèrent dans de nombreuses parties du monde pour\n» rendre leur cathédrale aussi riche et bien ordonnée que possible. > Dès\nlors, la présence de notre Brabançon à Florence, en 1366 et la part prépon-\ndérante qu'il prend aux travaux de Santa Maria del Fiore s'expliquent\nnaturellement par la renommée dont jouissaient les artistes des Pays-Bas.\n   Elle ne paraissent, à première vue, qu'un épisode de l'histoire artistique\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "                       NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                                369\n\n\n\nd'un petit pays que l'art a de tout temps illustré. Mais si nous considérons\nl'époque et les circonstances de ce séjour, la présence en Toscane et le rôle\nde Pietro di Giovanni Tedesco devient un fait historique de la plus grande\nimportance, parce qu'il relie la grande école de sculpture de l'Italie à celle du\nBrabant et de la Flandre et donne une même origine à l'art des Borreman\net de Donatello.\n\n\n\n   La mesure de la participation de maître Pierre à l'ornementation de\ncertains monuments de Florence et son origine brabançonne nous\nparaissant démontrées, cherchons à établir les productions de cet artiste qui\nsont parvenues jusqu'à nous et à déterminer l'influence considérable qu'il\npeut avoir exercée sur les artistes florentins.\n   De l'œuvre si considérable exécutée à la cathédrale de Florence, il ne\nreste pas grand chose qui peut être attribué, de façon indubitable, au\nsculpteur brabançon. Au sujet de la plupart des sculptures qui pourraient\néventuellement être l'œuvre de notre artiste, nous en sommes réduits à\ndes conjonctures.\n   La splendide façade de Santa Maria del Fiore, élevée déjà jusqu'au-dessus\ndu grand portail, et qui constituait un des plus purs chefs-d'œuvre de l'art\nitalien, comme on peut en conclure d'après la description de Rondinelli\net l'examen de documents graphiques (1) parvenus jusqu'à nous, fut entière-\nment démolie, en 1557, sur les conseils de Buontalenti.\n   L'ingénieur du Grand Duc François affirma que le poids considérable des\nparties supérieures compromettait la solidité de cette façade. La peine\nextrême qu'on eut à la détruire vint donner, trop tard, un démenti à cette\nassertion.\n   D'ailleurs les idées de la Renaissance avaient fait du chemin. Les admi-\nrables sculptures des vieux maîtres semblaient barbares à ces esprits imbus\nd'un faux classicisme. Dès 1490, on ouvrait un concours pour substituer\nune nouvelle façade à l'ancienne.\n   Qu'advint-il des nombreuses statues qui ornaient l'œuvre de Giotto ?\n   D'aucunes furent dispersées dans les jardins de Florence dont ils com-\nplétèrent l'ornementation. D'autres furent replacées postérieusement dans\nla cathédrale. Enfin, quatre d'entre elles furent transportées en dehors de la\nPorte romaine, à l'entrée de la route dite du Poggio Imperiale. Ces dernières\ns'y trouvent encore, mais ont subi une singulière mutilation.\n\n (1) A citer notamment une fresque de Pocetti au museo San Marco de Florence.\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": " 370                             DURENDAL\n\n\n\n    A l'époque de leur transfert, la glorification des écrivains et des poètes\nprimait fréquemment le culte des saints et des prophètes.\n   Transformer des Pères de l'Église, au chef austère, en d'aimables rhéteurs,\n ne parut guère difficile aux Florentins du XVIe siècle.\n   Il se bornèrent à enlever la partie supérieure de la tête de chacune des\nstatues et à la remplacer par un crâne nouveau, décoré de la couronne de\nlauriers des habitants du Parnasse. Ces statues ainsi défigurées se trouvent\naujourd'hui dans un triste état. Elles méritent cependant infiniment mieux\nque l'abandon dans lequel on les laisse.\n   Mais si la façade de Santa Maria del Fiore fut entièrement renouvelée, il\nn'en fut pas de même des portes latérales, que respecta le vandalisme de la\nRenaissance.\n   Or, nous savons à n'en pas douter, nous l'avons vu plus haut, que la déco-\nration du second portail du sud, dit des Chanoines, est, en grande partie,\nl'œuvre de Pietro di Giovanni Tedesco. La collaboration de Lorenzo di Gio-\nvanni d'Ambrogio ne peut avoir été considérable, puisque, en 1398, c'est à\nl'artiste brabançon seul qu'est confié le travail de sculpture tout entier.\n   Il importe cependant de restituer à Lorenzo di Giovanni d'Ambrogio les\ntrois belles statues qui ornent le tympan de ladite porte.\n   La porte des Chanoines témoigne, de par l'idée même qui préside à sa\ndécoration, l'intervention d'un artiste étranger.\n   « Dans cette porte, dirons-nous avec Marcel Reymond, nous voyons dis-\n   paraître, non seulement la mosaïque d'influence romaine, mais encore la\n » décoration en colonnettes, d'influence lombarde. Nous ne trouvons plus\n » ici que deux légères colonnettes en spirales. La porte est toute entière\n » formée de parties planes ou légèrement convexes qui sont couvertes de\n   feuillages sculptés en relief. Il n'existe ni dans l'art pisan ni dans l'art\n » florentin aucun précédent à une telle décoration ».\n   Cette ornementation très belle, œuvre évidente d'un artiste du Nord, com-\nprend deux parties d'inspiration différente. Les éléments décoratifs de\nl'encadrement de la porte elle-même se constituent de rinceaux d'acanthe\ntraités avec un naturalisme plus accentué que dans les œuvres similaires,\nentourant successivement une série de petites figures très caractéristiques.\nEnfants nus jouant de toutes sortes d'instruments et dans les attitudes les\nplus diverses, animaux de toutes natures, sculptés en un relief assez accentué\net réalisant déjà, en général, l'expression du caractère et du moment\ndans la forme, le mouvement et la draperie, qui caractérisera la Renais-\nsance.\n  C'est la partie la moins réussie de l'œuvre du Tedesco, parce qu'elle n'est,\n"}, {"page_pdf": 414, "texte": "                       NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                            371\n\n\n\nsous certains rapports, qu'un ressouvenir des formes romaines conservées\nau cours du moyen âge.\n    Rien n'est plus curieux, d'ailleurs, que le mélange dans cette œuvre, des\nressouvenirs de l'antique, très faciles à discerner, et des préoccupations de\nréalisme portées jusqu'à l'extrême. La rudesse et la verve désordonnées de\nl'homme du Nord y luttent avec le sentiment chrétien et le goût sévère de\nl'admirateur des classiques.\n    Si dans cet encadrement un sentiment extrême et une joviale fantaisie\nmanifestent le ciseau du flamand, certaines défaillances et une facture inégale\ny rendent la technique de l'auteur inférieure à celle de beaucoup d'Italiens.\n    A l'encontre de ceux-ci, il possède une richesse inépuisable de motifs plus\nnaturels et plus libres. Une vie intense, l'humeur la plus enjouée, animent\nses créations.\n    Un emploi presque exclusif de formes végétales, fidèlement copiées\nd'après nature, caractérise la seconde partie de cette ornementation où notre\n artiste s'est affranchi davantage de l'étroitesse des styles précédents.\n    Le biais du portail notamment est décoré, en relief peu accentué, de\n feuilles de figuier et du fruit de cet arbre. Les intervalles en sont remplis\n par de nombreux petits animaux, dont l'exécution témoigne de remarquables\n connaissances anatomiques, et par des scènes traitées avec un réalisme\n charmant.\n    Nous relevons successivement la représentation d'ours dansant, de ser-\n pents mangeant des lézards ou des poissons, de lions en marche ou aux\n aguets, de singes montés sur des chameaux, de hiboux, de têtes d'ânes, de\n cailles au nid, de homards, d'escargots, de chiens à tête d'homme, de\n volailles, de dragons, d'hommes et de femmes en costumes des Pays-Bas, etc.\n    C'est tout l'humour de la race flamande qui fait soudain irruption dans la\n sculpture encore dogmatique et figée des premiers sculpteurs de Florence.\n    Qu'on ne s'y méprenne pas. La matérialité de ces éléments décoratifs,\n étranges à la porte d'une cathédrale, n'est rien auprès de l'état d'esprit dont\n ils témoignent. C'est le grand principe de l'observation de la nature et de la\n vie qui se manifeste et que maître Pierre viendra faire prévaloir.\n     Si dans l'ornementation de la porte des chanoines il y a le commencement\n  d'un autre style, caractérisé par un sens nouveau de la nature et de la vie, il y\n  a lieu, pour déterminer les autres œuvres du Tedesco, de rechercher parmi\n  les sculptures de l'époque où il florissait à Toscane, celles qui présentent\n  avec celles-ci un réel caractère de parenté.\n     Le résultat de ces inductions ne peut présenter un caractère de certitude\n  absolue. Il suffira, croyons-nous, à établir, dans ces cas particuliers, sinon\n"}, {"page_pdf": 415, "texte": "   372                             DURENDAL\n\n\n\n l'intervention personnelle de notre artiste, tout au moins une influence\n directe et une inspiration qui ne peuvent résulter que de son séjour et de\n                                           son travail à Florence.\n                                              Ce sont des œuvres contempo-\n                                           raines, de caractère tout nouveau,\n                                           dans l'histoire de l'art toscan.\n                                             Il n'est pas téméraire de les at-\n                                          tribuer, en l'absence de preuves\n                                          formelles, à ce rénovateur.\n                                             Le candélabre de marbre blanc\n                                          qui sert de cierge pascal, à gauche\n                                          du maître-autel de l'église de\n                                          Santa Maria Novella, à Florence,\n                                          constitue un morceau de sculpture\n                                          extrêmement remarquable.\n                                             Des enroulements de feuillage\n                                          épais, portant une série de petits\n                                          enfants nus, montent dans les\n                                          spirales d'une colonne torse, sur-\n                                          montée d'un large chapiteau\n                                         d'acanthe.\n                                               Le réalisme dont cette œuvre\n                                            de grand effet et de style éner-\n                                            gique est toute imprégnée, les\n                                            caractères d'analogie qu'on y peut\n                                            relever avec les sculptures de la\n                                            porte des chanoines, en font très\n                                            probablement une œuvre de maître\n                                            Pierre. Il en est de même d'un\n                                            linteau de porte du palais Cap-\n                                            poni, via de Bardi, que Burckhardt\n                                            et Bode n'hésitent point à attri-\n                                            buer à l'auteur de la porte du\n                                            Dôme.\n                                                Les sculptures d'un remarquable\n                                              portail de marbre blanc, au vesti-\n     Florence. — Église Sainte Marie Nouvelle\n              (Candélabre en marbre).         bule du premier étage du Palazzo\nVecchio, rappellent également le faire du maître brabançon.\n  Les guirlandes de lierre fidèlement copiées sur nature, qui courent le\n"}, {"page_pdf": 416, "texte": "                      NOS A R T I S T E S A   L'ÉTRANGER                 373\n\n\nlong de l'encadrement de cette porte, et les acanthes du linteau entourant\nles deux petites figures d'enfants nus y font tout particulièrement songer.\nOn a attribué, sans preuves, cette porte provenant du palais des Capitani\ndu parti guelfe, à Donatello. La décoration de feuillage, du genre de celle\nque nous constatons à la porte du Palazzo Vecchio et que nous croyons\npropre au maître flamand, ne se retrouve point, à notre souvenance, dans\nl'œuvre de l'éminent artiste florentin.\n   Si des analogies multiples établissent l'étroite parenté des sculptures que\nnous venons de citer avec celles que, de façon certaine, nous pouvons\nattribuer au Tedesco, il devient plus difficile, en l'absence de toute statue\nqui ne laisse aucun doute sur l'authenticité de son auteur, de rendre à\nnotre maître brabançon la paternité de celles provenant de la façade de\nSanta Maria del Fiore.\n   Si nous n'ignorons point que la « caritas » de la Loggia de Lanzi fut\ncommencée par maître Pierre, il n'en est pas moins vrai que le ciseau de\nJacopo di Piero peut avoir énormément modifié cette œuvre ébauchée. De\nplus comme, par les archives du Dôme, nous savons que le dessin de\ncertaines œuvres avait été préalablement fourni à notre artiste, la conception\npremière n'étant point nécessairement de lui, il en résulte que la détermi-\nnation basée sur le seul examen de l'œuvre peut laisser perdurer les doutes\nles plus sérieux.\n   Ce n'est guère que sur un ensemble de présomptions que nous pouvons\nnous baser. Hâtons-nous d'ajouter que la sculpture du XIVe siècle en Italie\nest encore peu connue et que l'état de la science à ce sujet permet de\nformuler bien des hypothèses. Ces réserves formulées, disons que certaines\nprobabilités plaident en faveur de l'attribution que nous croyons pouvoir\nfaire. Ainsi, parmi les statues encore en place à Santa Maria del Fiore, celle\nde l'ange, qui surmonte le pilastre gauche de la première porte du sud, parait\ndevoir être de notre artiste.\n   Ne savons-nous pas, par les archives en notre possession, que maître\nPierre exécuta ni plus ni moins de sept statues d'anges pour la décoration\nextérieure de la cathédrale. Or, la statue en question présente un caractère\nflamand très accentué. Elle est d'un art expressif et énergique qui, a première\nvue, déconcerte dans un milieu tout de grâce et de distinction.\n   Ajoutons à ces arguments que l'exécution de ce portail se rapporte exacte-\nment à l'époque où notre Brabançon était occupé aux travaux de la cathé-\ndrale.\n   Les œuvres de grande sculpture de Pietro di Giovanni Tedesco doivent\navoir été fort belles, car elles ont produit une impression profonde sur les\n"}, {"page_pdf": 417, "texte": " 374                             DURENDAL\n\n\n\nartistes florentins. Pour donner au maître brabançon le premier rang dans la\npléiade d'artistes réunis à Florence, pour lui commander plus d'oeuvres qu'à\ntout autre sculpteur, alors que les statues de Niccolo d'Arezzo, de Nanni\ndi Banco, de Giovanni d'Ambrogio, parvenues jusqu'à nous, constituent\ndes œuvres admirables, il faut que les siennes aient pu être appréciées\ncomme elles le méritaient par des maîtres si éminents.\n   Dès lors n'est-ce point à maître Pierre que s'appliquera le texte de Vasari.\nCet auteur, qui ne pouvait avoir à sa disposition les renseignements puisés\ndepuis dans les archives du Dôme, nous dira, en attribuant, il est vrai, à\nAndrea Pisano certaines œuvres que ces renseignements ont prouvé\nêtre sorties du ciseau de Tedesco, qu'il était résulté de l'exécution des\nstatues destinées à certaines niches ou tabernacles de la façade du Dôme un\ngrand progrès artistique, qu'elles surpassaient en excellence et en perfection\ndu dessin tout ce qui jusque-là avait été effectué pour la cathédrale; et qu'en\nconséquence, il fut résolu de confier à ce maître et non à d'autres tous les\ntravaux d'importance.\n   Il ajoutait que l'exécution des statues de saint Jérôme et saint Ambroise,\nde saint Augustin et- de saint Grégoire avait provoqué l'admiration de tous\nles ouvriers de la cathédrale et des citoyens de la ville entière. Deux de ces\ndernières statues, ainsi que nous l'avons vu plus haut, étaient l'œuvre de\nnotre Brabançon, les deux autres, de Niccolo di Piero d'Arezzo.\n   Faut-il voir dans les statues mutilées du Poggio Imperiale, au dehors de\nla Porte romaine, les figures de ces Docteurs de l'Église? La chose est pos-\nsible. Ce sont des morceaux de grande sculpture, d'aspect décoratif, aux\nplis gothiques très simples et de belle ordonnance. Elles se trouvent mal-\nheureusement, ainsi que nous l'avons dit plus haut, défigurées et dans l'état\nle plus précaire.\n  Nous avons vu également que, d'après les archives de la cathédrale,\nPietro di Giovanni travailla, en 1399, à une Madone dont le capo maestro\nLorenzo di Philippo lui avait livré le marbre. Une première Madone lui\navait été antérieurement commandée pour la Loggia de Signori.\n   Or, une superbe statue de l'Opéra del duomo, une Madone tenant sur les\ngenoux l'enfant Dieu bénissant, provient de la façade de la cathédrale dont\nelle dominait le grand portail.\n  La statue porte, de façon certaine, le caractère du dernier quart du\nXIVe siècle et s'inspire entièrement de la tradition de la grande époque\ngothique.\n  Cette œuvre, d'un style admirable, n'a pu jusqu'ici être attribuée à aucun\n"}, {"page_pdf": 418, "texte": "                       NOS A R T I S T E S A   L'ÉTRANGER                  375\n\ndes artistes florentins que nous savons avoir été occupés à Santa Maria del\nFiore.\n   Pourrait-elle l'être à maître Pierre ? Et le caractère de majesté sereine\ndont cette œuvre est imprégnée est-il incompatible avec ceux d'originalité,\nd'expressivité et d'énergie que l'on est d'accord pour reconnaître au Tedesco,\nalors surtout que la collaboration d'un peintre florentin est possible, dans le\ncas présent, comme nous l'avons vu antérieurement pour les statues de\nsaint Marc et de saint Jean ?\n    Quoiqu'il en soit, la part considérable prise par le Tedesco à la grande\n sculpture de la cathédrale, le caractère gothique accentué de l'œuvre, la\n date qu'elle porte visiblement, joints au texte précité, permettent cette\n supposition qui, à première vue, peut paraître téméraire.\n    Il est regrettable qu'aucune œuvre de grande sculpture ne puisse être\n attribuée de façon absolument certaine au Tedesco et servir de point de\n comparaison.\n    Les sculptures de la seconde porte sud de la cathédrale peuvent être invo-\n quées en ce qui concerne le genre décoratif, d'autant plus que notre artiste\n y introduit des éléments tout nouveaux et inconnus de la génération anté-\n rieure. Elles perdent immédiatement de leur influence probante lorsqu'il\n ne s'agit plus de déployer toute l'imagination et la fantaisie qui font leur\n charme.\n    Ce point de comparaison, M. Schmarsow semblait l'avoir procuré en attri-\n buant à Pierre Tedesco une statue de marbre de saint Jean l'Évangéliste,\n actuellement dans le cortile du musée du Bargello.\n    Ce saint Jean provient de l'église d'Or San Michèle. Il y occupait la niche\n où nous trouvons aujourd'hui la statue de bronze par Baccio da Montelupo.\n    Or, la statue en question, exécutée pour la corporation de l'Arte della Seta,\n doit l'avoir été vers 1340. En effet, dès 1339, l'Arte della Seta, ou di Por\n Santa Maria, avait choisi le pilastre qu'elle s'était chargé de décorer, con-\n formément à une décision de 1336. Il avait été résolu que les corporations\n des arts majeurs et mineurs se chargeraient de la décoration extérieure de\n l'oratoire d'Or San Michèle.\n    Cette statue est par conséquent antérieure de près d'un demi-siècle à la\n plupart des sculptures destinées à la façade de la cathédrale et paraît plutôt\n être une œuvre d'Orcagna. C'est surtout son caractère archaïque et l'ordon-\n nance des draperies qui ont pu induire en erreur l'auteur de cette attri-\n bution.\n    D'autre part, n'a-t-on point trop recherché un caractère et un sentiment\n'étrangers à l'art local dans les statues, assez nombreuses d'ailleurs, qui nous\n"}, {"page_pdf": 419, "texte": " 376                             DURENDAL\n\n\n\nrestent de la façade de Santa Maria del Fiore, avant de les attribuer à\nmaître Pierre ?\n   L'art de la peinture étant pour lors en avance d'un demi-siècle au moins\nsur l'art de la statuaire, la collaboration d'un peintre, — nous avons déjà\nsignalé cet élément d'appréciation, — l'influence du milieu et l'étude des\nmaîtres anciens n'ont-ils point corrigé, dans les œuvres rassises du Tedesco,\nce que son origine flamande pouvait lui inspirer d'excessif? En tous cas,\ndans la statuaire flamande on trouverait facilement des œuvres présentant\navec certaines statues de la cour du palais Riccardi une parenté très proche.\n   Belle ordonnance des draperies, individualité accentuée des figures, sim-\nplicité et réalisme du geste s'y rencontrent, et de toutes, une statue d'apôtre,\nà la figure empreinte de la plus mâle énergie, à l'attitude la plus noble,\nrequiert l'appellation de grand artiste pour celui qui l'a conçue et exécutée.\n   Ici, moins qu'ailleurs, le doute est possible. Puissent des recherches nou-\nvelles établir définitivement cette attribution, permettre de restituer d'autres\nœuvres à notre concitoyen et faire faire un grand pas à l'étude de l'art,\nencore insuffisamment connu, de la sculpture italienne duXIVesiècle.\n\n\n\n\n   Voilà la preuve acquise de la participation importante, d'un maître natif\nde nos provinces, aux grands travaux artistiques d'une des plus belles épo-\nques de Florence, et d'une influence considérable sur les artistes locaux qui\nen est la suite nécessaire.\n   Plus heureux que les auteurs français contemporains qui s'efforcent de\nrattacher l'art florentin à la tradition de la primitive sculpture de leur pays,\nnous avons un nom à l'appui des justes revendications de l'art flamand dans\nl'éducation des grands maîtres qui font impérissable la gloire italienne.\n   Le lien qui joint ces deux écoles brillantes est trouvé. Celui qui établira\nles relations artistiques de la France et de l'Italie en des époques plus recu-\nlées ne l'est point encore.\n   L'école gothique française peut avoir influencé nos artistes, comme il est\npossible qu'elle ait sa part dans le développement de l'art primitif en Tos-\ncane. Il n'en est pas moins vrai, au témoignage de M. Courajod, le regretté\nconservateur du musée du Louvre, qu'au cours de la période s'étendant de\nl'avènement des Valois jusqu'au règne de Charles VI, « ce sont les Flamands\n» qui sont les maîtres imagiers de l'époque. Ils viennent en France apporter\n» l'amour de la réalité, le goût pour ce qui ressemble, l'art incomparable\n» du portrait. Ce sont eux qui ont vraiment ouvert à leurs contemporains\n"}, {"page_pdf": 420, "texte": "                       NOS ARTISTES A L'ÉTRANGER                             377\n\n\n\n» les yeux sur la nature et inauguré par là l'esprit même de la Renaissance. »\nIl est certain aussi, que c'est précisément à l'époque où nous constatons\nl'importance extrême donnée, à Florence, à un maître brabançon, près de ce\nXVe siècle où l'influence de l'art improprement appelé bourguignon dominera\nsi complètement toute la sculpture française, qu'une orientation nouvelle\nse manifeste subitement dans les œuvres florentines, précisément dans le\nsens ou un Flamand d'alors peut les pousser, c'est-à-dire vers l'observation,\nle souci de la nature et de l'effet, le côté personnel trahissant la vie et l'indi-\nvidualité.\n   Et, chose curieuse, un réalisme accentué se trahira surtout clans les pre-\nmières œuvres de Donatello, qui paraît en ceci disciple véritable, poussant\njusqu'à l'extrême rigueur les principes du maître qui l'a frappé.\n    Plus tard sa personnalité s'affirmant, l'exagération du début fera place à\nune conception plus calme, à une exécution moins nerveuse, mais le souc\nde la réalité et de la vie se sera définitivement imposé et influencera désor-\nmais la grâce et la noblesse de l'art de la Toscane.\n   Chronologiquement, maître Pierre précède immédiatement Ghiberti,\nLuca della Robbia et Donatello. Artistiquement la filiation s'impose, non\npoint entière, despotique, la paternité en art n'étant point exclusive, mais\nelle sera la résultante d'un apport nouveau, d'une préoccupation encore\nétrangère à l'art florentin.\n    Principe le plus fécond de tout progrès artistique, déjà exprimé dans le\nmythe d'Antée, tout contact, toute communion fervente avec la nature et\nl'infini des formes qu'elle suscite, transforme et vivifie.\n    Attribuer à un homme seul, quelqu'il soit, tout le mérite de ce renouveau\nconstituerait une exagération ou une erreur. Les Messies de l'Art n'existent\nguère, quelques nombreux que soient ses apôtres.\n    La prédication n'est point toujours voulue. Elle se produit par la force\nmême des choses et fait résulter les enseignements de l'exemple. Disposant,\ndu reste, d'éléments antérieurs, le style nouveau ne fera que modifier ces\néléments et leur donner le complément qu'ils appellent.\n    Le sentiment chrétien, si intense en ces époques de foi, avait créé anté-\nrieurement des œuvres en Italie, comme en France et dans les Pays-Bas,\nœuvres d'art souvent incomplètes, mais superbes par le sentiment qui\nles a inspirées.\n    Il n'en est pas moins vrai qu'un juste souci des formes extérieures cons-\ntitue un réel progrès sur la forme hiératique qui devient bien vite tradi-\ntionnelle et figée, comme le sont les lignes de ces icônes russes, pâles reflets\nde l'art splendide de Ryzance.\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": " 378                              DURENDAL\n\n\n\n   Point d'art réel s'il n'est vivifié de l'air et du soleil, s'il ne puise dans la\nnature les éléments de santé vraie.\n   Maître Pierre à ouvert à l'art de Florence, qui menaçait de s'étioler, cette\néchappée sur la vie réelle. Il a appris, inconsciemment peut-être, à des\ninquiets et des chercheurs, que les maîtres dont il tenait lui-même son\nsavoir, trouvaient dans d'autres domaines que ceux consacrés là-bas, le\nsecret des belles formes et des statues qui émeuvent. S'il ne peut être érigé\nen prêcheur de croisade, en conquérant, il n'en a pas moins sa part impor-\ntante dans les ambiances qui ont favorisé l'éclosion de la fleur de la civi-\nlisation italienne; il a transfusé un peu du robuste sang flamand dans les\nveines de l'art si délicat de la Toscane.\n\n\n                                                     MAURICE B E K A E R T .\n"}, {"page_pdf": 422, "texte": "Nuits d'été, nuits d'amour dont les voix sont berceuses,\nVous troublez sans pitié tous les déshérités !\nTous les baisers morts-nés des lèvres amoureuses,\nTous les aveux éteints, les avez-vous comptés ?\n\n\nAvez-vous jamais su quand le parfum des roses\nSe répand sur la terre à la fin d'un beau jour\nCe que fut le tourment des âmes inécloses\nEt des cœurs dédaignés, nuits d'été, nuits d'amour ?\n\n\nA tous ceux qui sont deux, vous offrez la tendresse,\nVous expliquez la vie et votre volupté,\nMais songez-vous jamais aux âmes en détresse ?\nA tous ceux qui sont seuls, nuits d'amour, nuits d'été ?\n\n\nRegardez-vous jamais les âmes de souffrance\nQui cherchent vainement l'ivresse d'un baiser,\nCeux qui meurent, sans rien dire, de l'espérance\nDe découvrir enfin un sein où se poser ?\n\n\n— Ne les oubliez pas ces âmes malheureuses,\nNuits d'été, nuits d'amour, tous ces déshérités\nQui sentent comme tous vos douceurs langoureuses\nEt dont le trouble aussi vient de vos voluptés !\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": "380                          DURENDAL\n\n\n\n      Ne les oubliez pas ! Vos beautés sont amères,\n      Nuits d'amour, nuits d'été, pour ces cœurs qui sont las !\n      Ouvrez-leur largement vos trésors éphémères !\n      Les bonheurs échappés ne se retrouvent pas.\n\n\n\n                                             Comte    D'ARSCHOT.\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "      L'ART ET LA MORALE\n\n               L'ART est une des plus divines choses qu'il y ait\n                                                              sur\n              la terre. Il est une religion pour les grandes\n              âmes qui n'en ont pas d'autres. Il ne faut jamais\n              désespérer du retour à Dieu d'une âme égarée\n              éprise d'art. Car, après la Religion, rien ne rap-\n              proche autant de Dieu. L'art, c'est la religion\n              de la beauté. E t la beauté, c'est la signature de\nDieu dans la création.\n   T o u t chrétien, d'autre part, surtout s'il est catholique et s'il a\nl'âme un peu haute, doit aimer l'art. L a religion catholique est\nd'essence la plus idéale et la plus artistique de toutes les reli-\ngions. L e culte catholique, le vrai, l'authentique, celui de la\nliturgie — et non sa caricature carnavalesque que l'on voit par-\nfois h é l a s ! — est d'une splendeur incomparable. L a littérature\ndu culte catholique, — si je puis m'exprimer ainsi — c'est-à-dire\ncelle des Livres Saints, du Missel, du Bréviaire, du Rituel est\nimprégnée de la plus puissante poésie. L'art catholique enfin\ns'affirmant dans nos grandioses cathédrales et dans les ineffables\npeintres mystiques, dont le talent prestigieux n'a pas encore été\ndépassé et ne le sera peut-être jamais, a atteint des sommets si\nsublimes, qu'on se d e m a n d e s'il est possible de monter plus\nhaut. Aussi lorsque j'entends un écrivain, quelque étendue que\nsoit sa science, quelque soit la popularité qui entoure son nom\net fût-il académicien, fût-il même de toutes les académies du\nmonde, énoncer comme une vérité élémentaire, comme un prin-\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": " 382                                    DURENDAL\n\n\n\ncipe, j'allais dire comme un dogme, que « tout art renferme un\ngerme d'immoralité », tout mon sang bout dans mes veines et\ntoute mon âme se révolte.\n   L'art est i m m o r a l ! mais alors t o u t est immoral, même la\nnature. Ne riez pas. L'écrivain que j'ai en vue va jusque là.\nNous le verrons tantôt. Il affirme de son autorité privée que la\nnature aussi, oui la nature, ce chef-d'œuvre de Dieu, est\nimmorale.\n   On se d e m a n d e si l'on rêve ou plutôt si l'énonciateur de\npareilles énormités n'est pas un halluciné, quand on lit la bro-\nchure de M. Brunetière. Car tout le m o n d e l'a deviné, c'est à\nson discours sur « l'art et la morale » que je fais allusion (1).\n   Depuis quelque temps M . Brunetière se prodigue d'une façon\ninouïe. Il est assoiffé de popularité. Il cherche à s'imposer à\nses contemporains. E t il y a un public qui le gobe. P o u r lui\n« Brunetière l'a dit » équivaut au Magister dixit des anciens. Oh !\nl'argument d'autorité, l'argument des imbéciles, l'argument de\nceux qui n'en ont pas, l'argument de ceux qui ne pensent\npas, le dernier, le plus misérable des arguments, comme le dit\nSaint T h o m a s d'Aquin.\n   Donc, d'après M. Brunetière, tout art renferme un germe\nd'immoralité.\n   Qu'aurait dit le candide et virginal F r a Angelico si on\neut énoncé devant lui une telle énormité. Sans doute, il eut\nfrémi d'horreur, comme s'il eut entendu proférer un blasphème.\n   Car, remarquez-le bien — M. Brunetière lui-même insiste\nsur ce point — ce ne sont pas seulement les formes infé-\nrieures de l'art que l'auteur taxe d'immoralité. « Non c'est du\ngrand art, du plus grand art que je vous parle; c'est dans la notion du\ngrand art que je dis qu'un germe d'immoralité se trouve toujours enve-\nloppé », lisons-nous avec stupéfaction page 17 de la brochure.\n   E t l'art religieux, l'art d'Angelico, de Vinci, de Memling, etc.,\nl'art de Palestina, l'art du D a n t e , est-ce qu'il renferme aussi un\n (1) L'Art   et la Morale,   par BRUNETIÈRE (Paris, Hetzel).\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": "                         L'ART ET LA MORALE                         383\n\n\n\ngerme d'immoralité aux yeux de M. Brunetière? O u i ! puisque\nc'est du plus grand art qu'il nous parle et que l'art religieux est\nle plus grand et le plus sublime de tous les arts.\n   L a thèse de M. Brunetière est tellement absurde qu'elle ne\nmériterait pour réponse qu'un haussement d'épaules !\n   M. Brunetière est l'écrivain le plus paradoxal que je con-\nnaisse. Mais, qu'il me permette de le lui dire, ceci n'est pas\nun simple paradoxe. C'est une monstruosité.\n\n\n\n\n   Mais voyons la preuve dont l'académicien étaie son affirma-\ntion.\n   « Il y en a une, dit-il, qui saute aux yeux et qui est que toute forme\nd'art est obligée, pour atteindre l'esprit, de recourir à l'intermédiaire\nnon seulement des sens, mais du plaisir des sens. »\n   Parfaitement. Mais pour que la raison soit probante il fau-\ndrait prouver que le plaisir des sens est immoral. Or, cela est\nradicallement faux.\n  L e s sens sont des facultés naturelles tendant d'instinct à la\npossession d'un objet. L a possession de cet objet produit ce\nqu'on appelle le plaisir des sens et ce plaisir est légitime et\nmoral. Il ne cesse de l'être que lorsque le jeu des sens se fait\nen dehors des lois de la nature.\n  L a preuve de M. Brunetière ne vaut donc pas plus que le\nprétendu principe qu'elle devait établir.\n   Du reste, M. Brunnetière confond tout.\n   E n effet, il dit qu'une œuvre d'art ne peut émouvoir ni\natteindre l'esprit que par une impression sensuelle préalable.\n   I1 confond le sensible avec le sensuel.\n   U n plaisir sensible ne fait qu'impressionner les sens d'une\nfaçon souvent passagère et accessoire. C'est celui que produit la\ncontemplation d'une œuvre d'art. Les sens ne sont pour ainsi\ndire qu'effleurés. L e contemplateur s'y arrête à peine. L'intelli-\ngence est immédiatement tellement captivée par la beauté de\n"}, {"page_pdf": 427, "texte": " 384                        DURENDAL\n\n\n\nl'œuvre que les sens cessent presque d'agir. L'idée géniale qui\nse dégage du chef-d'œuvre domine toute l'âme et l'absorbe au\npoint d'engendrer une espèce d'extase, c'est-à-dire un état qui,\ncomme on le dit si bien, nous met hors de nous, hors de nos\nsens — et nous fait planer — au-dessus du monde de la matière,\ndans les sphères sereines de la Beauté pure !\n\n\n\n    Q u a n d M. Brunetière affirme que la nature est laide et\nm a u v a i s e en elle-même, il énonce encore une énormité.\n    Poussons M . Brunetière à b o u t . Voyons de nouveau\nses preuves. Ses preuves? Ce sont les défauts qui déparent la\nn a t u r e ! Mais ces défauts ne prouvent qu'une chose, non la\nlaideur de la nature — puisque en elle-même elle est\nd'une splendeur tellement suggestive que sa contemplation a\nengendré les plus merveilleux chefs-d'œuvre et inspiré les plus\ngrands génies — mais les limites, le fini de la beauté créée.\n   Mais pour rébuter d'une façon péremptoire l'erreur de\nM. Brunetière je dois faire ici un peu de théologie.\n   Quoique l'on fasse pour l'éviter, lorsqu'on veut avoir le dernier\nmot d'une question fondamentale, il faut toujours recourir à\nune explication théologique. E t s'il y a tant de mystères, de si\nprofonds mystères, des mystères si insondables, sans issue,\ndirais-je, pour certaines âmes modernes, qui ont soif de la\nvérité totale et que quelques goûtes de vérité n'étanchent pas,\nc'est parce que ces âmes n'ont pas la F o i .\n  L a Foi nous donne le pourquoi des laideurs déconcertantes\nqui offusquent notre œil d'artiste à la vue de la création.\n   E n elle-même la nature est toute belle et toute bonne\npuisqu'elle est l'œuvre de Dieu. Elle est sortie immaculée des\nmains de son créateur.\n   Q u a n d Dieu eut créé le monde, il le regarda et il vit qu'il\navait bien fait toute chose : Vidit quod bene fecit omnia. L'œuvre\nétait belle, parce que le principe de la laideur n'existait pas.\n"}, {"page_pdf": 428, "texte": "                       L'ART ET LA MORALE                       385\n\n\n\nCar, en réalité, il n'y a qu'un seul principe de laideur, c'est le\npéché.\n   L e monde était beau. L'homme sorti beau lui-même du sein\nde Dieu, commit le péché. E n péchant, il se contamina lui-\nmême et fit entrer la laideur dans le monde.\n   T o u t e s les défectuosités, qui éclipsent parfois la splendeur\nde la nature ne tiennent donc nullement à son essence. Elles ne\nsont pas le fait de la nature. Sinon il faudrait les reprocher à\nDieu, ce qui reviendrait à nier son existence. Elles ne sont que\nles tristes conséquences du péché d'origine.\n   L E MONDE EST UNE ÉNIGME, DONT LE PLUS\nP R O F O N D P H I L O S O P H E N E P E U T T R O U V E R LA\nS O L U T I O N S'IL N ' A D M E T L E D O G M E D U P É C H É .\n\n\n\n\n   E n écrivant ces lignes je n'ai nullement en vue la personnalité\nde M. Brunetière en elle-même. Je ne veux pas lui dénier tout\nmérite. Ce serait injuste. M. Brunetière n'est pas le premier\nvenu. C'est un érudit. Il a en plus une certaine habileté de\nplume. Il a la parole facile. Mais il y a une chose qui lui manque\nessentiellement, c'est l'esprit philosophique. Il en a donné des\npreuves telles qu'il n'est plus possible d'en douter. Quand ce ne\nserait que cet incroyable pamphlet tout récent contre la science.\nIl renferme presque autant d'erreurs que de thèses. On y sou-\ntient des erreurs aussi pyramidales que celles-ci : que l'existence\nde Dieu ne peut être prouvée par la raison. Cette erreur a été\nstigmatisée comme une hérésie par le Concile du Vatican. Dans\nla brochure que nous avons analysée, M. Brunetière a commis\nune hérésie à la fois philosophique et artistique. M. Brunetière\navait éreinté la science. Il vient d'éreinter l'art. Cela devait\narriver. On se d e m a n d e avec terreur ce qu'il va éreinter main-\ntenant.\n  M. Brunetière, est en science et en art, ce qu'on appelle en\n"}, {"page_pdf": 429, "texte": " 386                       DURENDAL\n\n\n\npolitique un réactionnaire. Il voudrait entraver la superbe\nefflorescence de science et d'art qui est l'honneur de ce siècle,\nmais il n'est pas assez fort pour réussir dans son entreprise\nnéfaste. Il n'a abouti jusqu'ici qu'à un pitoyable avortement\nqui fait sourire les penseurs et excite pour lui un sentiment de\nprofonde pitié.\n\n\n                                   L'abbé H E N R Y M Œ L L E R .\n"}, {"page_pdf": 430, "texte": "FRESQUE DEL A B B A Y EDU MONT-CASSIN                       (ITALIE)\n\n (Ecole       d'art chrétien des M o i n e s - B é n é d i c t i n s de   Beuron.)\n"}, {"page_pdf": 431, "texte": ""}, {"page_pdf": 432, "texte": "                   LA MUSIQUE                            D'ÉGLISE\n\n\n       Un Article de Vincent d'Indy : L ' A R T EN PLACE ET A SA PLACE.\n\n\n\n\n                     L'HOMME est un   être religieux. C'est là un de ses attributs\n                       essentiels et indéniables, en même temps qu'un de ses\n                       plus beaux titres de gloire. Le poète l'a dit il y a deux\n                       mille ans en des vers immortels :\n\n                                Os homini sublime dédit, cœlumque tueri\n                                Jussit, et erectos ad sidéra tollere vulius (1).\n\n                        Sans nous arrêter aux stupéfiantes et puériles explica-\ntions que Darwin a prétendu nous en donner, reconnaissons sans hésiter la\nsource de ce sentiment dans la conscience que nous avons de la splendeur\nde nos destinées ultra-terrestres.\n   Après la jouissance que procure une noble action, la prière est encore une\ndes plus solides joies de l'existence. C'est cette chaîne invisible qui lie le ciel à\nla terre; dès qu'on l'a brise, on tombe dans un abîme sans fond, où tout devient\npour nous doute et désespoir (2). Mais que cette pauvre âme humaine est grande\net débile tout à la fois ! Si elle atteint souvent de son vol d'ange les cimes\n\n    (1) Dieu tournant la face de l'homme vers les hauteurs, lui ordonna de regarder le ciel, de\ntenir son visage fièrement levé vers les étoiles.                (OVIDE, Métamorphoses.)\n    (2) Réflexions morales et religieuses ou Leçons de sagesse chrétienne proposées par un\npère à sa fille, par DÉMÉTRIUS DE GOLESCO, t. II. (Bruxelles, Société Belge de librairie.)\n    Nous saisissons l'occasion pour recommander instamment à nos lecteurs cette œuvre\nremarquable du père de notre ami et collaborateur. C'est le livre d'un penseur. Il est trop peu\nconnu. MGR Van Weddinguen, le regretté et distingué aumônier de la Cour, un des plus pro-\nfonds philosophes et des plus délicats artistes que nous ayons connus, l'estimait tellement qu'il\nse proposait de l'honorer d'une préface, quand il fut enlevé par la mort à l'affection si vivace\nde ses innombrables amis et admirateurs.                               L'abbé H. MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": " 388                              DURENDAL\n\n\n\nde l'Infini, que de fois aussi, éblouie et prise comme de vertige, elle s'affaisse\net retombe sur la terre, triste et confuse de sa faiblesse. Quelle main divine\nviendra à son secours ? Qui donc l'arrachera aux préoccupations dépri-\nmantes d'ICl-BAS, pour employer un terme énergique du langage religieux,\nqui, en deux mots, exprime tout un monde d'idées ?\n   Qui? Ce sera la Musique, cette fille du Ciel, aux ailes rayonnantes de\nblancheur, qui prend naturellement son essor et aime à retourner vers sa\npatrie d'origine, planant majestueusement clans les sphères d'azur, son beau\nregard candide noyé dans une extase de l'Au-delà. Oui, elle nous prendra\ndoucement entre ses mains délicates et ira nous bercer LA-HAUT, dans le\nmonde des étoiles, radieux paradis de l'Empyrée. Si les autres arts se ratta-\nchent à la terre par quelque endroit et sont ainsi susceptibles de compro-\nmissions déshonorantes, c'est un privilège de la Musique qu'éternellement\npure comme la lumière du jour elle peut arriver à toucher l'Idéal de sa\nmain blanc he, sans que sa robe de vierge ait reçu la moindre éclaboussure\nen chemin, et à ce titre encore, nous le répétons, elle est l'art divin par\nexcellence.\n   Musique religieuse! Comme ces deux mots s'associent merveilleusement.\nMais encore faut-il s'entendre. Car nous considérons ici la musique moins\ncomme une manifestation directe du Beau que comme une sorte d'intermé-\ndiaire invisible entre l'homme et Dieu, aidant l'âme à déplier ses ailes, lui\nouvrant des échappées de vue sur l'Infini, soulevant un coin du voile,\nhélas! parfois si opaque, qui dérobe à nos yeux les horizons supra-sensibles\nde l'Immortalité. Ce n'est pas de l'art pour l'art que nous voulons, c'est\napprendre à parler un langage naïvement sublime, que nous balbutierons\nau pied des autels, enfants timides, mais confiants, à genoux devant notre\nPère. Quelle est la forme d'art, à la fois simple et grande, qui se rappro-\nchera le plus de cet idéal? La retrouverons-nous chez Bach, génie plastique\naux immenses réalisations sculpturales, ou chez Beethoven, l'incomparable\ncoloriste, dont le pinceau géant suscite le conflit des ombres et des lumières?\nCar nous ne poserons pas même la question pour Mozart, cet enchanteur à\nla voix de femme qui nous transporte en des pays voluptueux arrosés de\nruisseaux de lait et de miel, ni pour l'art relâché et sensuel des Italiens du\nXIXe siècle. Ce problème, d'une importance immense, qui le résoudra ?\n   A cet égard, tant d'idées fausses sont ancrées dans les esprits qu'il faut\nféliciter et louer sans réserves ceux qui, comme M. Vincent d'Indy,\ns'attachent à les en déraciner de toutes les forces de leur talent. La Schola\nCamtorum a publié, sous la signature du maître français, une série d'articles\nintitulés : L'Art en place et à sa place. Ils respirent une telle conviction, sont\n"}, {"page_pdf": 434, "texte": "                            LA M U S I Q U E   D'ÉGLISE                       389\n\n\npénétrés d'une logique si limpide et si étincelante, que je voudrais les résu-\nmer rapidement pour les lecteurs de Durendal. Catholiques et artistes, ils ne\npeuvent se désintéresser de cette question primordiale.\n   Le principe fondamental sur lequel le maître base toute son étude est\ncelui-ci : Une œuvre d'art doit être vue à sa place et perd infiniment à ne point s'y\ntrouver. C'est ainsi que les mosaïques de Saint-Vital et de Saint-Apollinaire\nde Ravenne impressionnent bien plus vivement que les mosaïques de toute\nautre église en Italie. Et pourquoi ? C'est que ces genres de travaux ornent\nordinairement des musées et des églises duXVIIesiècle aux plafonds dorés,\ntandis que, dans l'ancienne capitale de l'Exarchat, ils s'harmonisent pleine-\nment avec les monuments qu'ils décorent. Ainsi encore des tableaux remar-\nquables, enlevés à leur milieu naturel et transportés dans un de ces cara-\nvansérails d'art qu'on appelle musées, apparaissent amoindris. Pour qu'une\noeuvre d'art soit vraiment à sa place, la condition essentielle est qu'elle soit\nconçue de façon à faire partie intégrante du milieu auquel elle est destinée.\nMalheureusement, en notre temps de production hâtive, cette primordiale\n condition esthétique est rarement réalisée.\n   Il en est de la musique comme de la peinture. Supposez qu'on veuille\njouer le Quatuor en ut dièze mineur sur l'esplanade des Invalides ou qu'on\nfasse exécuter l'hymne russe par toutes les musiques militaires de la gar-\nnison de Paris dans la salle du Conservatoire. Cette énorme faute de goût,\ntel maître de chapelle la commet journellement, en faisant exécuter à\nl'église des œuvres qui ne lui conviennent nullement. Distinguons d'abord\nla musique religieuse et la musique d'église. Les Messes de Bach et de\nBeethoven, incomparables créations d'art, occupent le premier rang dans\nla musique religieuse ; à l'église, ces admirables messes ne seraient point à\nleur place.\n    Pour être en sa place à l'église, la musique doit réunir quatre conditions.\n 1° Elle doit être vocale, à l'exclusion de tout instrument autre que l'orgue.\nQue vient-on faire à l'Église ? Prier. Et comment prier sans employer le\nlangage des mots, car, si Dieu connaît nos désirs sans que nous les énon-\n cions, nous, êtres imparfaits, avons besoin de ce langage matériel pour nous\nconvaincre nous-mêmes que nous prions. Le seul truchement entre l'homme\n et la Divinité, c'est la voix.\n    A côté de cette raison d'ordre métaphysique, il en est une autre purement\n physique. L'instrument seul ou en masse ne sonne pas à l'église. Si l'on place\n un orchestre dans la tribune, la sonorité en sera, disons le mot, ridicule.\n Un solo de violon, dont l'aigre petite voix semble celle d'un nain criard,\n paraît grotesque à l'église. Les cuivres ne produisent que confusion. Sans\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": " 390                             DURENDAL\n\n\n\ncompter l'association d'idées éveillant le souvenir du concert ou de l'opéra,\ndisposant par conséquent fort peu à la prière.\n   Toutefois, un instrument peut être employé sans crainte, c'est l'orgue, et\ncela, parce qu'il est impersonnel, l'organiste n'étant pas appelé comme le\nvirtuose ou le chef d'orchestre à déverser sur un auditoire sa propre sensi-\nsibilité et ayant uniquement pour mission d'éveiller la voix de l'église\nmême. C'est aussi un instrument inexpressif, car le mécanisme produisant\nun crescendo ou un diminuendo purement mathématiques diffère essentielle-\nment de l'expression humaine créée par ceux qui jouent d'autres instru-\nments.\n   2° La musique d'église doit être collective. L'église (sublime idée de notre\nreligion) c'est la réunion de tous les fidèles, sans distinction de rang ou de\ncaste, en une communauté de prières et de chants. Faire chanter dans le\ntemple l'assistance tout entière, voilà le but qu'il faut atteindre et qu'on\natteindra lorsqu'on aura enseigné aux âmes simples l'admirable musique\nqui est le chant grégorien. En attendant, c'est le chœur qui représente\nl'assemblée des fidèles. Qu'il expose à l'unisson les belles mélodies grégo-\nriennes ou exécute sur ces mêmes mélodies des commentaires harmoniques,\ncomme en ont écrit les maîtres des XVe et XVIe siècles Mais de quel droit le\npremier baryton de l'Opéra vient-il étaler à l'église les grâces de sa voix ?\nEst-il investi d'une fonction ecclésiastique ? Gardons-nous d'assimiler la\nmaison du Seigneur à une salle de concert ou de spectacle. A l'église, il n'y\na, il ne peut y avoir qu'un soliste unique, l'interprète entre le peuple et la\nDivinité, le célébrant, le prêtre.\n   3° La musique d'église doit être respectueuse du texte liturgique. Cette condi-\ntion peut faire défaut de diverses manières. Le texte est tronqué, altéré ou\nridiculisé :\n   Tronqué, si l'on supprime un ou plusieurs mots pour favoriser le tour de\nla phrase musicale, ce qui est inadmissible, l'Église ayant soigneusement\npesé tous les termes des prières qu'elle nous enseigne. Dans l'Ave Maria, de\nGounod, par exemple, les mots Maler Dei sont remplacés par Sancta Maria,\nMaria, la voyelle i, disent sans rire certains professeurs de chant, devant\nêtre préférée dans l'émission vocale à la voyelle e. Modification imputable\nnon à Gounod, mais à l'éditeur.\n   Altéré, si le sens des paroles ne vient à l'oreille de l'auditeur que dénaturé\net impossible à saisir ou si l'auteur donne une trop grande importance à\ncertain mot, arrondit sa période chantante au détriment de la compréhen-\nsion des paroles. Ainsi encore dans le même Ave Maria de Gounod pour-\nquoi cette note élevée sur hora ? Hora n'a d'importance que s'il est intime-\n"}, {"page_pdf": 436, "texte": "                          LA M U S I Q U E   D'ÉGLISE                     391\n\n\nment lié avec mortis nostrae et mis en opposition avec nunc. Or, c'est à peine\nsi nunc peut être saisi au passage. In hora, répété deux fois avant que son\nsens soit déterminé, prend une importance exagérée. Mortis nostrae ne\nconclut même pas musicalement mais, s'enchaîne au mot Amen, fort étonné\nde se trouver partie intégrante de la phrase qui précède;\n   Ridiculisé par la répétition inintelligente des paroles. La redite des paroles\nn'est admissible que comme renforcement musical de l'idée déjà exprimée,\net c'est ainsi que Bach l'entend. Mais pourquoi répéter des mots de nulle\nimportance, comme propter suscipe ou ressasser indéfiniment un Amen, un\nIn gloria Dei Patris, Dei Patris, Patris ?\n   4° La musique d'église doit être orante, c'est-à-dire n'employant d'autres\nmoyens d'expression rythmique, mélodique ou harmonique que ceux qui\nconviennent à un état de prière.\n   Au point de vue harmonique surtout, gardons-nous de moduler pour\nmoduler. La modulation est un important facteur expressif; s'il porte à\nfaux, l'œuvre sera défectueuse. Les nuances de tonalité sont tout aussi\nessentielles que les nuances du mouvement, correspondant à l'expression\nrythmique, et que les nuances de force et de faiblesse, correspondant à\nl'expression mélodique. La modulation peu connue aux XVe et XVIe siècles,\nest l'élément nouveau, le filon que nous, modernes, avons à exploiter.\n   Enfin, M. Vincent d'Indy cite une condition qui a trait non à l'œuvre, mais\nau compositeur et qui est essentielle, celle-ci : « Celui qui veut écrire de\nla musique d'église doit avoir la foi. Et ceci, je le dis bien haut, est la pre-\nmière de toutes les vérités au point de vue artistique général; le créateur\nqui ne croit pas sûrement et profondément à ce qu'il veut créer, n'est pas\ncligne du beau nom d'artiste.\n   Telles sont les considérations lumineuses que M. Vincent d'Indy déve-\nloppe dans sa remarquable étude, fertile en précieux enseignements et dont\nj'ai tenu à présenter aux lecteurs de Durendal une analyse aussi fidèle,\naussi complète que possible. On ne saurait mieux déterminer le rôle et les\ncaractères essentiels de la musique d'église. Pénétrons-nous donc bien de\nl'importance capitale de cette question. Oui, nos églises catholiques sont\nprofanées par la musique qu'on se permet d'y faire entendre. Telle messe\nde Mercadante ou autres œuvres du même calibre sont d'ineptes dérisions,\nsouillées par des rhythmes bouffons aux moments les plus impressionnants,\nles plus solennels du culte. Le plus souvent ce sublime cantique triomphal,\nGloria in excelsis, se développe sous la forme d'un vulgaire mouvement de\ndanse. Le Symbole de la Foi aligne les affirmations de notre croyance sui-\ndes motifs banals sans grandeur ni poésie. L'Offertoire n'est qu'un prétexte\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": " 392                                   DURENDAL\n\n\n\npour l'organiste à tourmenter le pédalier de toutes les forces de ses jarrets.\nL'Élévation revêt l'apparence d'une cavatine sentimentale et langoureuse.\nC'est à rougir de honte.\n   A Bruxelles, une réaction salutaire contre ces déplorables et sacrilèges\nabus commence enfin à se faire, grâce au zèle de M. Carpay, le distingué\nmaître de chapelle de Saint-Boniface, puissamment secondé par M. Lagasse\nde Locht, l'éminent président de la Commission royale des Monuments.\n   Ces deux hommes d'élite sont les plus fermes soutiens de la belle œuvre\ndes Chanteurs de Saint-Boniface, qui s'est donnée ici la noble mission, pour-\nsuivie à Paris avec tant d'énergie et de succès par l'œuvre des Chanteurs de\nSaint-Gervais, sous la direction de Vincent d'Indy.\n   Soutenons, encourageons de tout notre cœur, de toutes nos forces et aussi\nde nos deniers (1), cette entreprise magnifique que toutes les âmes catho-\nliques devraient seconder avec tout l'enthousiasme que mérite une création\naussi artistique et aussi chrétienne.\n                                                         GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n   L E S CONCERTS DU MOIS. — Les belles manifestations musicales ont été\nnombreuses à Bruxelles en ces derniers temps. Signalons en toute première\nligne la Passion de Bach, au Conservatoire, pour laquelle nous demanderons\nà M. Gevaert qu'il veuille bien agréer l'expression de notre chaleureuse\nreconnaissance. Il serait impossible de résumer en quelques lignes le:-\ngrandes impressions qui se dégagent de cette immense synthèse musicale\ndu mystère de la Rédemption. Disons seulement que cette nouvelle audition\na été une fête ineffable pour tous ceux qui pensent.\n   Au troisième Concert populaire, M. d'Albert, le célèbre pianiste, nous a\nfait entendre le Quatrième Concerto de Beethoven, une œuvre fine et poé-\ntique, où le maître de Bonn n'est pas cependant complètement affranchi de\nl'influence de Mozart, où le puissant rénovateur n'apparaît pas encore nette-\nment lui-même. Comme pièces orchestrales, mentionnons les pittoresques\nDanses Ardennaises d'Auguste Dupont et la Forêt Enchantée de Vincent\nd'Indy, œuvre de jeunesse toute scintillante de rêveuses et exquises sono-\nrités.\n   Au quatrième Concert populaire, M. Van Rooy nous a dit le Chant de\nl'Etoile de Tannhaüser, puis des mélodies de Schubert, de Brahms et de\n\n  (1) en nous inscrivant comme membres protecteurs. La cotisation n'est que de 10 francs par\nan. S'adresser à M. Carpay, directeur des Chanteurs de Saint-Boniface,         chaussée de\nWavre, 103, à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "                         LA M U S I Q U E   D'ÉGLISE                     393\n\n\n\nSchumann, donnant à son concert un couronnement d'une fulgurante\nbeauté, les Adieux de Wotan. Il a mis dans son interprétation un sentiment\nsi profond, si intense, si sincère que, nous pouvons le dire, rarement nous\navons entendu un chanteur aussi émotionnant, rappelant beaucoup dans la\nMainacht, de Brahms cette grande artiste, au talent si complet, qui s'appelle\nMlle Poirson.\n   Signalons enfin le concert Weingartner, organisé par la Société des\nConcerts Ysaye. Dans son interprétation de la Septième Symphonie de\nBeethoven, le jeune Kappellmeister a laissé couler en flots brûlants tout\nl'enthousiasme de sa fine nature de romantique. Son poème symphonique,\nLes Champs-Elysées, œuvre d'une grande distinction, avec des colorations\ntrès impressionnantes, nous a paru cependant un peu longue, évoquant\nje ne sais quelles visions fantastiques en contradiction avec le titre du\npoème, qui devrait découler d'une pure inspiration de sérénité paradi-\nsiaque.\n\n\n                                                              G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": "        Les Fantômes de Jeunesse (I)\n\n                                           III\n                               L'INITIATION\n\n\n                  RODOLPHE était entré à l'université    vers 1892.\n                     Cette époque fut a r d e m m e n t propice au plein\n                  développement d\"une jeune individualité ; la\n                  pensée catholique, emprisonnée jusque là dans\n                  le réseau des étroites disciplines politiques, se\n                  maintenant par crainte ou par calcul au niveau\n                  artistique d'un bourgeoisisme médiocre et tout-\npuissant, et anémiée ainsi de toute spontanéité et de toute\nénergie, la pensée catholique tendait à se ressaisir en sa pureté\nessentielle. L e s utilitarismes et les routines en avaient fait le\nver à soie de lucratif rapport; elle se reconquit papillon aux\nailes de lumière, de liberté et d'idéal.\n   Lorsque Rodolphe interrogeait sur leurs souvenirs les jeunes\nhommes de la génération précédente, ils lui contaient volon-\ntiers, avec de gros attendrissements, l'une ou l'autre période\nélectorale, où le gourdin fut le grand instrument de propagande,\nou quelques stations prolongées en des cabarets doublement\ndouteux et de nombreuses canettes de bière joyeusement ingur-\ngitées au triomphe de la bonne cause... Il en était aussi qui\nrappelaient de banals romans d'amour, à peine esquissés du\n\n   (1) Voir Durendal, numéros de janvier et de février 1898.\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE\n\n\n\nreste, devant un comptoir d'auberge ou dans les couloirs, aux\nâcres odeurs chevalines, d'un cirque de passage... Rares étaient\nceux qui osaient convenir avoir été s'ennuyer parfois à la\nSociété littéraire des étudiants et y avoir collaboré sur com-\nmande et sans enthousiasme à de périodiques éreintements de\nla littérature moderne.\n   D u coup, au milieu de ces aînés, Rodolphe se sentit étranger;\nentre eux et lui s'éleva une infranchissable barrière de confor-\nmismes paresseux et de matérialités brutales, et son rêve\nd'amitié à leur égard en fut blessé à mort. L'amitié ! — dans ce\nremous d'activités impatientes et fébriles qu'est la vie universi-\ntaire, le j e u n e h o m m e se l'était imaginée si haute et si belle :\ncommunion immédiate d'âmes, compénétration intime de\nsentiments, tension instantanée de volontés vers le même but,\nenthousiaste fusion de natures par la première poignée de\nmains échangée. E t à cette conception affectueuse, désintéressée\net franche quelque chose de filial et de respectueux venait-\ns'ajouter pour lui quand il s'agissait de ceux qui furent ses\ndevanciers dans l'existence.\n   De n'avoir trouvé parmi ceux-ci nul parrain bienveillant de\nses enthousiastes ardeurs et nul confident doucement paternel\nde ses juvéniles mélancolies, replia Rodolphe dans une farouche\net ombrageuse solitude qui le retint pendant plusieurs années.\n   Il suivit ponctuellement les cours de la Faculté de droit et\nles étudia m é t h o d i q u e m e n t ; mais le temps que dans la norme\nde la vie universitaire il eut dû vouer au café, au billard, aux\nparlottes et aux femmes, il le passa à se créer des prémices de\npersonnelle intellectualité.\n   L'attachante volupté, inoubliable et qui parfume toute la vie,\nde mater la petite brute remuante et sensuelle qui se révèle en\ntout jeune h o m m e vers la vingtième année!\n  L e soin qu'apporte un adolescent à corriger et à orner, selon\nson rêve, le milieu dans lequel il doit vivre quelques années est\npeut-être la pierre de touche du développement de sa personna-\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": "  396                         DURENDAL\n\n\n\n lité : l'appartement que Rodolphe avait rencontré révélait la\n banalité coutumière à ces logis de hasard, en destination\n desquels d'anonynes industriels semblent façonner à la grosse\n des mobiliers uniformément lourds et gauches, des tapisseries\n criardement ramagées, des chromos solennellement veules.\n    L'étudiant tout d'abord restitua à son propriétaire les quatre\n gravures jaunies et poussiéreuses où les héroïsmes du premier\n E m p i r e se proféraient en théâtrales prosopopées lithogra-\n phiques ; et il fixa au mur de la chambre des images mieux en\n harmonie avec les aspirations de sa pensée et qui fussent des\n symboles extériorisant plus a d é q u a t e m e n t les inquiétudes et\n les enthousiasmes de son âme.\n   E n vérité le jeune h o m m e n'était point suffisamment plié à\nl'analyse de soi-même pour discerner déjà le sens précis des\ncourants t u m u l t u e u x qui travaillaient son être, mais il obser-\nvait que certains mots vagues, aux horizons illimités, le trou-\nblaient étrangement, et nul plus, parmi eux, que le vocable\n« liberté » ; toute son intelligence et toute sa sensibilité sur-\ngissaient d'élans perdus vers cet idéal hautain, et de le cultiver\nen lui, de l'exalter en sa petite âme neuve d'inconnu, il lui\nsemblait participer un peu, par delà les temps et les espaces,\naux enthousiasmes des Lacordaire et des Montalembert, vigies\nsombrées des actuelles évolutions...\n   E n leurs minces cadres de vieux chêne, ils se profilaient là\n devant lui, tous deux, le grand grand moine énergique et\nvolontaire aux yeux fiévreux de devination, aux gestes sculptu-\nraux de conquêtes, et le jeune pair de France, aux traits si\nmâles sous ses longs cheveux de femme, dispersant les semences\nnouvelles en une hiératique et large envolée, confiante dans les\ngerminations futures... E t entre l'orateur de la chaire et l'orateur\npolitique, dans la prénombre équivoque des évocations défen-\ndues, surgissait l'âpre, angoissée et ardente figure du maître\nqui les façonna à l'image de son cœur et à la ressemblance de\nson génie...\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "                   LES FANTÔMES DE JEUNESSE                    397\n\n   A cette heure initiatrice de sa vie, l'École menaisienne exerça\nsur la formation de Rodolphe un prestige fécond. Dans le recul\ndéjà de l'histoire, elle lui apparaissait comme la synthèse\nsplendide de ses idéologies encore confuses ; des fibres natives\net essentielles de son être résonnaient au contact de cette\néloquence lourde de pensées et ailée de formes, et le jeune\nhomme communia en elle de tout son enthousiasme virginal ;\nelle devint la moelle de son cerveau et le sang de son cœur;\nelle fit germer et éclore, en une riche floraison définitive, l'idéal\nreligieux que les prêtres de Saint-Eucher avaient déposé en\nson âme d'enfant; elle dirigea en même temps et maintint vers\nles sommets, l'originel instinct d'indépendance que dès ses plus\njeunes années il s'était senti et qui toujours le cabra de colère\nimpatiente sous les jougs imposés... Idéal religieux, idéal de\nliberté, radieuses fiançailles des choses d'éternité aux choses du\ntemps, accord harmonieux des intangibles principes et des\névolutions perpétuelles ! — ce legs immortel que l'École menai-\nsienne laissa au monde moderne, Rodolphe, après tant d'autres\nadolescents, le reçut en catéchumène ardent et soumis et\nl'érigea en règle primordiale de son existence... C'étaient là\ncomme les dalles de porphyre fascinantes au-dessus desquelles\nil se proposait de bâtir la cathédrale idéale de sa vie intellec-\ntuelle et morale.\n   L'étudiant vécut ainsi de longs soirs inoubliables, sous\nl'apaisante clarté des lampes, parmi l'absolu silence des choses :\nune personnalité plus sûre et plus consciente d'elle-même\ns'épanouit en lui; l'inanité lui apparut de mille liens qu'il avait\ncru essentiels et qui courbèrent jusque là sa pensée vers l'étroit\nsillon d'activités tracé par les traditions ; le catholicisme notam-\nment se dépouilla à ses yeux de cette réglementation rigoureuse,\nminutieuse et stérilisante dans laquelle les exigences de la\npolitique l'enchâssèrent; la distinction se fit nette en son esprit\ndes questions nécessaires et des questions libres; et ainsi mille\nconventions qu'une casuistique trop formaliste et trop zélée\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": "  398                         DURENDAL\n\n\n\navaient transformées en dogmes, reconquérirent à ses yeux leur\ncaractère de libre discutabilité; la possibilité était là, en sa\nt r i o m p h a n t e évidence, d'allier la permanence granitique de la\nreligion aux plus hardies exigences du siècle : Rodolphe se\njurait de rester un croyant, mais en m ê m e temps il acceptait\nd'une virile ivresse la coupe d'enchantements que lui tendait la\nVie moderne.\n  L a Vie moderne! — ces trois mots magiques avaient dès lors\ndans le jeune h o m m e une profonde et douce résonnance.\n   C'était d'abord, vers les masses populaires endormies jusque\nlà à l'ombre de la Misère et du Vice, l'appel de fraternité et de\npitié d'un enfant présomptueux et sensible : « Levez-vous,\nlevez-vous et marchez avec un peu de mon ardeur fragile\nà la L u m i è r e et au Bonheur... »\n   C'était aussi, vers les cyclopes de la pensée forgeant sur\nl'enclume sonore du style, l'art glorieux de ces temps, l'appel\nde s y m p a t h i e et d'admiration d'un enfant enthousiaste et\nardent : « Maîtres inconnus encore et déjà aimés, qu'un peu de\nvotre âme reflue en mon âme et créez en moi le plus h u m b l e et\nle plus fidèle de vos frères!... »\n  Rodolphe venait de se façonner un objectif de vie; à un âge\nqui ne connaît ni les nuances ni les tergiversations il avait\nouvert largement son intelligence et son cœur aux aspirations\nde son époque et il les épousait dans leur tentante intégralité...\n   A ce m o m e n t , si l'Expérience lui avait susurré à l'oreille que\nla Démocratie n'est pas une chose de sentiment, mais d'organi-\nsation et de tactique, et que la Raison et non l'Émotion doit\nprésider aux évolutions historiques, Rodolphe eut souri.\n   E t si la P r u d e n c e l'avait prémuni contre les fallacieuses et\nperfides promesses de la F é e de l'art, qui, par des pentes fatales,\nau r y t h m e enivrant de son chant de sirène, entraîne l'amant\nvers les cavernes noires et rampantes de pauvretés, des humi-\nliations et des dépravations, Rodolphe eut souri encore.\n  A l'idéal qu'il venait de promouvoir à son existence, il ne\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "                     LES   FANTOMES DE     JEUNESSE                  399\n\n\nd e m a n d a i t , en effet, ni la fortune ni la gloire, mais seulement le\nbonheur, c'est-à-dire le plein et harmonieux épanouissement de\nses facultés dans une ambiance propice, vers de nobles motifs\nde vivre.\n\n\n   Parfois les soirs d'été, Rodolphe descendait en ville; les\nquartiers populaires qu'il devait traverser reposaient, enve-\nloppés du suaire argenté de la lune; sur le noir des portes\ntoutes closes, tranchait en chiffres hâtifs et gauches, tracés à la\ncraie, l'heure à laquelle le veilleur, le lendemain, était prié de\nvenir cogner au logis; les fenêtres brillaient en trous d'ombre,\noù se jouait de-ci de-là le clignottement falot d'un proche\nréverbère ; et seul le pas lourd et égal d'un policier coupait\nd'intervalles le calme, le silence et la solitude du fiévreux\nfaubourg.\n   Rodolphe éprouvait une aiguë volupté, aiguillonnée de peur,\nà errer le long de ces murs penchés, humides et crevassés\nderrière lesquels le sommeil versait un passager oubli à tant\nd'âmes douloureuses, aigries et violentes... E t des visions\nromantiques hantaient l'âme du jeune homme : parmi la paix\ndivine de la nuit, il imaginait soudain que l'archange noir de\nla révolte claironnait son énergique et lugubre appel au-dessus\ndes prolétaires endormis... Et des lumières surgissaient soudain\naux fenêtres et les portes s'ouvraient brusquement, et dans la\nfolie des privations et sous l'aiguillon des convoitises, le\ncortège houleux et clamant des miséreux dégringolait vers la\ncité, les hommes sombres et menaçants, les femmes délirantes\net mauvaises, les enfants inconscients et joyeux... E t cette foule\npassait comme un ouragan de défi à côté de la grande caserne,\ndressant au milieu d'un terrain vague ses hauts murs blancs,\navec la pauvre petite silhouette en ombre chinoise d'une seule\nsentinelle... Elle s'engouffrait alors dans les artères commer-\nciales, aux vitrines rutilantes de cristaux, de fleurs et de bijoux\net, tourmente dévastatrice, elle piétinait au passage les viveurs\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "  400                         DURENDAL\n\n\n\n élégants et las, et emportait, comme l'aquilon une fleur à la tige\n frêle, les créatures de plaisir promenant leurs appas sous les\n chastes étoiles... E t les lourdes portes des hôtels patriciens\n gémissaient sur leurs gonds et les hautes glaces éclataient sous\n la mitraille des pavés... E t s'exaltant aux destructions, grisée de\n colère, la foule arrivait ainsi sur la grand' place déserte, devant\n la cathédrale...\n   L e parvis de la cathédrale était d'ordinaire le point extrême\n des nocturnes flâneries de Rodolphe ; assis sur un banc, sous\nles tilleuls touffus et odorants, il s'oubliait de longues heures\ndans la contemplation du m o n u m e n t grandiose et symbolique...\nU n e paix infinie descendait peu à peu en son être inquiet;\nles saints des vitraux, vaguement projetés au dehors par la vacil-\nlante lumière de la lampe du sanctuaire, lui étaient amicaux ;\nl'égrènement des heures sonnait à son cœur inquiet le reconfort\net l'espoir; les tours altières affirmaient la perennité d'un idéal\nintangible aux agitations terrestres.\n   E t au terme de sa promenade angoissée à travers la ville, la\ncathédrale apparaissait à Rodolphe à la fois comme le roc où la\nbarbarie moderne viendrait se briser et comme le havre où la\nnef des démocraties futures, après avoir tournoyé dans la\ntempête des rancunes et des appétits, jetterait un jour l'ancre.\n   Au seuil des temps nouveaux pourquoi l'histoire lointaine ne\nrecommencerait-elle pas identique et pourquoi l'Eglise, ses\nportes larges ouvertes sous la poussée des hordes prolétaires,\nne serait-elle pas appelée une fois de plus à imprimer au front\ndes conquérants nouveaux du monde, le signe rédempteur par\nqui l'instinct est dompté, le vouloir ennobli, la pensée purifiée,\nl'espérance recréée ?\n   D'avoir exalté en lui ces imaginations trop ardentes,\nRodolphe rentrait chez lui les membres las et la tête brûlante,\net il s'endormait jusqu'au matin d'un sommeil lourd de jeune\nanimal harassé.\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                     LES FANTÔMES DE JEUNESSE                 401\n\n\n\n   P a r une gibouleuse après-midi de mars, frileusement pelo-\ntonné près du feu, Rodolphe rêvassait... A petits gestes secs il\nagaçait les rouges braises et en faisait jaillir de spectrales\nflammèches aux contours fugitifs et fantasques de diablotins...\nU n coup nerveux fut frappé à la porte et Jean Frêcheux entra.\n   Jean Frêcheux était pour Rodolphe un de ces amis d'enfance\nen lesquels, malgré le relâchement des intimités de jadis, on\ncontinue à aimer son passé... Dix ans auparavant, nouveau\nvenu au collège Saint-Eucher, parmi les petits cancres hirsutes\net mal lavés qui l'entouraient, il avait distingué tout de suite\ncet enfant aux blonds cheveux clairs, à la démarche fière, au\nfin profil candide où deux yeux profonds et voilés mettaient le\ncontraste de leur ondoyante inquiétude... Plus tard, tandis que\nl'esprit d'observation se développait en lui, Rodolphe s'était\nattaché à ce premier compagnon de sa vie comme à une énigme\nà déchiffrer. Jean Frêcheux était d'une piété exemplaire, d'une\nrégularité parfaite au travail, d'une conduite irréprochable, et\nses idées ne sortaient guère de l'habituelle banalité... Mais\nparfois dans la chaleur d'une discussion, sous le coup vif d'une\nlecture, pressé par la contradiction, le tréfonds de son être se\nproférait, déconcertant et brutal, en une poussée d'orgueil, en\ndes tourbillons de mépris, en des vocables violents et rares de\nrévolte... E t alors dans son masque de douceur presque fémi-\nnine, ses yeux dardaient et vrillaient, et il froissait d'impatience\nentre ses doigts nerveux l'éternelle cigarette... Sous les eaux\nimpassibles de ce lac dormant, quelles étranges flores déve-\nloppaient leurs spirales?\n Jean Frêcheux se laissa choir clans un fauteuil en face de\nRodolphe, et ils causèrent cours, conférences, lectures...\n  — « T u lis quoi, en ce moment? »\n  — « Ozanam, répondit Rodolphe. »\n  — « A h ! oui, et Montalembert, et Lacordaire, et Perreyve,\net les autres »... E t il eut un sourire mauvais.\n  — « O u i . . . et toi?\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": " 402                                DURENDAL\n\n\n\n  — « Baudelaire... Connais-tu Baudelaire », interrogea Jean\nd'un ton d'exaltation mal contenue.\n  — « N o n . . . C'est bien? »\n  — « C'est b e a u ! . . . T i e n s , lis. »\n   E t tirant de sa poche un volume jaune aux pages salies\net fatiguées, il le jeta sur la table ; puis il le reprit aussitôt, et le\nfeuilletant machinalement il se pencha mi-affectueux, mi-\nironique vers Rodolphe :\n   — « Lis ce livre, mon cher, dit-il d'une voix perfide et cares-\nsante, et en toi aussi laisse-le faire œuvre désillusionnante,\nnécessaire et féconde... C o m m e le serpent des premiers E d e n s\nil te susurrera une science délicieuse et libératrice... U n e évo-\nlution graduelle et méthodique t'éloigne déjà des artificielles\ncontingences enseignées, vers le vrai sens de la vie moderne...\nVoici dans Baudelaire des ferments qui précipiteront et enfié-\nvreront cette évolution... Celui-là, vois-tu, arrache d'un coup\ntoutes les bandelettes qui figeaient nos personnalités. Il ramène\nà l'Essentiel nos pensées, nos sentiments, nos vouloirs... A son\ncontact on se sent plus grand, plus noble, plus fort vis-à-vis des\nhommes, vis-à-vis des éléments, vis-à-vis de Dieu... »\n   — « Tais-toi, cria Rodolphe indigné... Sais-tu bien que tu\nallais blasphémer... »\n   Mais Jean Frêcheux, s'exaltant à ses propres paroles, s'était\nlevé :\n   — « Ah! tu regimberas en vain, continua-t-il, nos âmes sont\nsœurs et comme moi tu subiras ce dur analyste de notre moi\nténébreux... Baudelaire deviendra ta conscience, il éveillera les\nhérédités ancestrales affinées par une civilisation crépusculaire ;\nde ces choses éparses et confuses en ton être, les mysticismes\ninquiets, les haines sourdes, les amours vagues, les originalités\ntentantes, il dégagera cette essence sublime : le volupté\nintellectuelle. »\n  — « Des m o t s ! des phrases! » interrompit Rodolphe.\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "                   LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     403\n\n\n  Mais Jean avait repris le livre et il déclamait dans un halè-\ntement d'émotion :\n\n\n       Je suis un cimetière abhorré de la lune,\n       Où comme des remords, se traînent de longs vers\n       Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.\n       Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,\n       Où gît tout un fouillis de modes surannées,\n       Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,\n       Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.\n       Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,\n       Quand sous les lourds flocons des neigeuses années\n       L'Ennui, fruit de la morne incuriosité\n       Prend les proportions de l'immortalité.\n\n   F e r m a n t le volume :\n  — « E h bien? » d e m a n d a Frêcheux...\n  — « C'est un malade » — affirma Rodolphe, mais d'une voix\nun peu tremblante et qui attestait l'impression que la lecture\navait faite sur lui.\n  Jean Frêcheux s'en aperçut et railleusement :\n   — « Désires-tu que je te laisse le bouquin... N o n ? . . . Comme\ntu veux... Allons, au revoir. »\n   — « Au revoir, répondit Rodolphe... Prends une ciga-\nrette? »...\n   — « T u as des Gems... parfumées? »\n  — « Non. »\n   — « Alors merci ! »\n   E t Frêcheux s'en alla; avant de refermer la porte, les contours\nde sa silhouette déjà dilués dans l'ombre du corridor, il jeta sur\nRodolphe un regard hâtif; le jeune homme frissonna sous la\ndomination de ces deux yeux où il y avait à la fois la caresse\ndu rêve et la dureté du commandement, les yeux du Tentateur...\n   U n e demi-heure après, Rodolphe endossa nerveusement son\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": " 404                           DURENDAL\n\n\n\npardessus et sortit; il revint bientôt, rapportant de chez son\nlibraire les Fleurs du    Mal...\n   L a soirée qui suivit fut à ce point décisive dans la vie de\nRodolphe que les moindres détails s'en immobilisèrent à jamais\ndans sa mémoire : il lut toute entière l'œuvre de Baudelaire ;\nelle le promena tour à tour à travers les jardins élyséens du\nplaisir, les mornes landes de l'inquiétude, les temples sereins\net grandioses de l'Idée; à certains moments sa piétié s'alarmait,\nsa pureté s'offensait et il allait rejeter le livre, q u a n d au bond\nd'une strophe, Baudelaire l'entraînait vers les plus pures régions\nde la spiritualité; les alternatives par lesquelles ainsi il passa\nlui laissèrent une impression indéfinissable et complexe faite en\nmême temps de souffrance délicieuse et de la joie a m è r e . . . Jadis\nq u a n d enfant, dans les vergers paternels, aux après-midis tor-\nrides d'été, il mordait à pleine bouche une p o m m e verte, la\nsensation n'était-elle point toute pareille à celle-ci et d'une\nfraîche et douloureuse saveur?\n  Rodolphe eut une nuit tragique : dans ses rêves passèrent de\ng r a n d s albatros aux ailes cassées et rampantes ; d'immenses\nfleurs inconnues ouvrirent devant lui leurs pétales en tentacules\nde pieuvres; sur des océans aux flots noirs, la folie des rafales\nentraîna vers des récifs menaçants des barques désemparées,\nsans pilote et sans voiles... Des bêtes mortes          flottèrent   sur\nl'eau...\n  L e lendemain matin le jeune h o m m e s'éveilla le corps rompu\net l'âme bouleversée : pour la première il connut             l'anxiété\nlancinante du remords.\n  Il avait songé tout de suite à l'abbé Hauteroche et avait\ndécidé d'aller le voir.\n\n  (A       suivre.)                     FIRMIN VANDEN BOSCH\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "  UNE EXPOSITION D'ART CHRÉTIEN\n\n\n\n                LES les premiers jours de son existence, Durendal\n                  préconisa l'organisation d'une exposition d'art\n                  chrétien réunissant, en un salon international,\n                  des œuvres d'art directement inspirées de l'idéa-\n                  lité chrétienne ou destinées au Culte. Provoquer\n                  chez le peuple et le clergé une salutaire réaction\n                  contre le mauvais goût encore victorieux dans\nl'ornementation d'un trop grand nombre de nos églises. Inciter,\nd'autre part, les artistes spiritualistes à l'étude de nos dogmes,\nde notre histoire sacrée et de notre liturgie, — source d'inépui-\nsable inspiration. Telle était notre idée. L e but à poursuivre\napparaissait cligne de tous efforts. A l'examen l'entreprise se\nrévéla plus ardue et plus grandiose. Et c'est pourquoi, — à la\nveille d'être réalisée lors de la récente Exposition de Bruxelles,\n— puis momentanément abandonnée pour des obstacles qu'il\nfaut peut-être qualifier aujourd'hui d'heureux, car l'œuvre, qui\ndoit être toute de sincérité et presque de recueillement, n'eut-\nelle pas été étouffée dans le tumultueux tohu-bohu d'une foire\nuniverselle? — l'idée prétend renaître aujourd'hui, plus forte\nd'avoir été débattue.\n  Nous demandons à tous ceux qui, persuadés de l'excellence\nde l'idée, veulent concourir à son succès de nous aider de leurs\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": " 406                         DURENDAL\n\n\n\nconseils et de leur appui. Dans quelques jours, par l'initiative\nde Durendal, un comité d'organisation sera constitué, doublé\nd'un comité protecteur qui réuniront, l'un et l'autre, les noms\nde ceux que leurs aptitudes diverses désignent le mieux pour\nla réussite d'une entreprise aussi nouvelle et aussi féconde.\n   L e s artistes seront aussitôt conviés, de telle sorte que l'expo-\ntion puisse être ouverte à Bruxelles, dans le cours de l'hiver\nprochain.\n\n\n                                               DURENDAL.\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": "                                 DURENDAL\n                                                                                           407\n\n\n\n\n        Le baron de Haulleville\n                                                  « Il faut s'identifier avec son siècle\n                                                pour lui m o n t r e r la vérité d e tous les\n                                                siècles ». (I)\n                                                                       (Pensée du défunt).\n\n\n\n    L a douloureuse nouvelle de la mort du baron de\nHaulleville nous arrive au moment de paraître. T r o p\ntard pour pouvoir consacrer à sa mémoire un article\ndigne de lui. Nous tenons cependant à déposer immédia-\nt e m e n t une pensée et une prière sur sa tombe.\n    L e baron de Haulleville fut un des premiers et des\nplus fidèles amis, en même temps qu'un des collabora-\nteurs de la première heure, de Durendal.\n    Esprit pétillant, vaste intelligence, prime-sautière et\noriginale, cœur noble, âme splendide, foncièrement chré-\ntienne et en même temps largement ouverte à toutes les\ngrandes idées littéraires et politiques de son siècle. Tel\nfut en quelques mots le baron de Haulleville.\n    Il fut essentiellement l'homme de son temps et c'est\nce qui fit sa force. Car cela est une force plus grande\nqu'on ne saurait l'imaginer, surtout pour un catholique.\nDisciple de l'illustre et inoubliable Montalembert, il\naima comme lui son siècle et en défendit toutes les idées\ngénéreuses.\n (1) L'Abbé Bodson;   L'Apostolat chez les civilisés, par le baron DE HAULLEVILLE.\n"}, {"page_pdf": 453, "texte": "408                        DURENDAL\n\n\n\n\n     U n e grande âme aimera toujours les grandes œuvres.\n  Il n'y a que les petites âmes qui dénigrent les grandes\n entreprises. Elle ne sauraient s'élever à leur hauteur.\n  Pleines d'inperfections elles-mêmes, elles voient des\n  inperfections partout. Elles mesurent les choses à leur\n aune. Découvrent-elles le moindre défaut dans une\n œuvre, si grandiose soit-elle, elles feront tout ce qui est\n en elles pour la détruire.\n     L e baron de Haulleville était absolument l'opposé de\n ces esprits mesquins.\n     C'était, par excellence, l'homme aux grandes vues, aux\n larges horizons, aux vastes aspirations.\n     On pourrait dire que c'était là la note d o m i n a n t e de\n ce superbe caractère.\n     Q u a n d une idée généreuse s'affirmait, n'importe en\n quel domaine, on était toujours sure de voir à la tête de\n ses promoteurs cet homme d'élite. Il fut l'apôtre de\n toutes les grandes aspirations de son siècle.\n     Il nous honora de sa sympathie la plus vive et il faut\n dire même la plus affectueuse, dès les origines de notre\n œuvre.\n     Lorsque l'un de nous lui fit part de notre projet de\n fonder une revue sincèrement catholique et, en même\n t e m p s , absolument moderne de tendance en art et en lit-\n térature, sa belle physionomie s'épanouit de joie. Nous\n nous en souvenons comme si c'était hier. C'était dans\n l'intimité familiale de notre regretté Cercle Léon X I I I ,\n ce foyer de chaleur et de lumière, où s'échauffèrent\n nos âmes, où s'illuminèrent nos intelligences, où s'épa-\n nouirent tant de fleurs radieuses qui portent les plus\n beaux fruits de vie aujourd'hui.\n      Enfin, au commencement de cette année encore, le\n"}, {"page_pdf": 454, "texte": "                          DURENDAL                       409\n\n\n\n\ncher baron nous félicitait avec tout l'enthousiasme de\nson âme éternellement jeune, à l'occasion de l'embellis-\nsement et de l'agrandissement de Dtirendal, en ces termes\nvibrants d'émotion :\n\n  « Superbe Dtirendal !\n  Quels progrès nous avons fait depuis ma jeunesse! On com-\nmence à réaliser ce que j'ai rêvé à 25 ans !\n  Dieu soit loué! »\n\n   Que Dieu reçoive dans sa Gloire, noble et grand ami,\nton âme toute de lumière, d'affection et de sympathie.\nT u fus un de nos chefs les plus aimés, un de nos Maîtres\nles plus écoutés. T u fus notre orgueil. Oui! Nous étions\nfiers de te compter parmi nous. T o n cœur battait à\nl'unisson des nôtres. T u nous aimais. Nous t'aimions.\nT u fus notre soutien dans la lutte. T u partageas si cor-\ndialement nos joies dans la victoire. Éternellement ton\nsouvenir restera gravé dans nos cœurs.\n  Catholique et moderne fut ta devise. Elle est et restera\ntoujours la nôtre. Elle est inscrite sur notre drapeau :\nNova et Vetera.\n  Que Dieu accorde à ton âme, si vaillante jusqu'au\nbout, les honneurs qu'il réserve dans son Royaume aux\nsoldats d'élite de son Église.\n\n                                      DURENDAL.\n"}, {"page_pdf": 455, "texte": "                          LES REVUES\n\n\n   LA REVUE G É N É R A L E : u n e intéressante étude mi-littéraire, mi-\nartistique de M. Philippe Malpy sur Cyrano de Bergerac et Saumien de\nBergerac.\n\n  L E MAGASIN L I T T É R A I R E : Une appréciation très fouillée de\nM. William Ritter sur Dettman, un peintre prussien du peuple .. Puis\nM. Paul Raepsaet continue à jouer Baedeker algérien et tunisien.\n\n  LA R E V U E B L A N C H E : Une analyse des plus complètes et des mieux\nscrutées de M. Jules de Gaultier sur le théâtre d'Ibsen.\n\n   LA QUINZAINE : M. l'abbé Busson continue la réhabilitation des vic-\ntimes de Borleau par une étude sur l'abbé de Cassagnes. M. Camille Ver-\ngniol consacre sa revue littéraire au \" Paris \" de Zola.\n\n  L E SILLON : M. Jean Lionnet prend éloquemment la défense de la\nCathédrale de J.-K. Huysmans.\n\n   L E MERCURE D E FRANCE : De M. André Fontainas, un commen-\ntaire compréhensif de l'œuvre de Henry de Groux.\n\n  L'ERMITAGE : Phocas le Jardinier, un essai de drame psychologique\npar F . Viellé-Griffin, ou à défaut d'action, s'admire une belle puissance de\nrythme harmonieux. Œuvre de poète — non de dramaturge.\n\n  ANTHOLOGIE-REVUE : De chantantes Ballades françaises de Paul\nFort.\n\n   L'HUMANITÉ N O U V E L L E : Mémoires d'un Porteur de torches, par\n'Roland de Mares et une chronique littéraire de Léon Hennebicq.\n"}, {"page_pdf": 456, "texte": "                                LES   REVUES                              411\n\n\n\n  LA R E V U E NATURISTE : De beaux Vers songeurs et subtils de\nGeorges Rodenbach et une chronique de M. Saint-Georges de Bouhelier\npleine de talent et de suffisance.\n\n  L'ART MODERNE, à propos de la Couvée, pièce de M. Fritz Lutens,\nrevient une fois de plus sur la nécessité d'une littérature belge et invite les\nauteurs dramatiques à créer des œuvres en des formes et avec des allures\nqui soient du terroir.\n\n\n\n\n                      REVUES           FLAMANDES\n\n\n\n  Un numéro double de la VLAAMSE SCHOOL, illustré de plusieurs\nincomparables reproductions des Primitifs, nous apporte, de M. Sanders\nVan Loo, une critique érudite et artistique sur le Maître inconnu de 1480.\n\n   Dans L E B E L F O R T , la revue trimestrielle de J. Claerhout, très variée\net très compréhensive.\n\n\n   Toute la bibliographie est renvoyée au prochain numéro, à cause de\nl'abondance des matières.\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": "                           NOTULES\n\n   Notre excellent confrère flamand, Het Belfort, a consacré à la disparition\nde la Jeune Belgique, un article que ne pouvons laisser sans réponse.\n   L'auteur de cette nécrologie doit être bien mal informé sur notre mouve-\n ment littéraire, puisqu'il considère à la fois Durendal, le Coq Rouge et la\nLutte, comme des oeuvres filiales de la Jeune Belgique.\n   L'erreur n'aurait aucune importance si, quelques lignes plus loin, Mer-\ncator, — drôle de pseudonyme tout de même pour un critique ! — n'englo-\nbait tout le Renouveau littéraire d'expression française dans un vague\nsoupçon d'anticléricalisme.\n   Ceci dépasse la permission — et entre artistes de tels arguments, de tels\nprocédés, plutôt d'ordre essentiellement électorale, devraient être bannies.\n   Mercator, il est vrai, avait besoin de cette preuve pour appuyer sa thèse :\nseule la littérature flamande est nationale et catholique.\n   Et suit l'inévitable apostrophe : « Pourquoi tant de flamands écrivent-ils\nen français ? »\n   Pourquoi ?\n   Mais tournez-vous de grâce vers ceux qui ont la responsabilité de l'ensei-\ngnement tel qu'il fut et tel, qu'en maints endroits, il reste organisé : ces\nprogrammes s'ouvrent à deux battants à tous les archaïsmes — et ne lais-\nsaient passer — en fraude — qu'un petit lambau de langue maternelle...\n   Puis tournez-vous encore vers les politiciens, vers ceux qui ont fait dévier\nle mouvement flamand de sa voie : de ce qui pouvait être une originale et\nféconde poussée d'art, ils ont. fait, ceux-là, une lucrative et intéressée suc-\ncursale du vote plural — et on en est arrivé à ce point que quand un\nCongrès flamand se réunit — ce fut le cas à Audenarde l'an dernier — l'Art\net les Lettres flamandes y sont passées sous silence ! .\n   Ah! oui, le mouvement flamand a ses courtiers électoraux ! Mais où donc\nsont ses artistes et ses lettrés?...\n   Het Belfort — par son intempestive attaque — nous force à cette consta-\ntation : il y a un mouvement flamand — mais ce mouvement acclame, com-\nprend et suit les Coremans, les Van den Bemden et les Van Vreekem, il\ndédaigne et peut-être ignore les Gezelle, les Verriest, les De Mont.\n   L'école littéraire belge, d'expression française, a depuis longtemps conquis\nvis-à-vis des politiciens et contre eux, sa pleine indépendance — elle sou-\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": "                                     NOTULES                                 4l3\n\n\n haite cordialement que sa consœur, d'expression flamande, fasse preuve de\n la même énergie; et elle attendra jusque là pour accepter ses conseils et\n recevoir ses remontrances.\n                                         *\n\n      Le chartrain est cupide, apathique et salace , écrit J.-K. Huysmans\ndans la Cathédrale....\n   Ce mot féroce est la seule excuse du catholique chartrain qui dans la\n Voix de Notre-Dame de Chartres, rapproche Huysmans de Taxil et demaude\nla mise à l'index de la Cathédrale, l'auteur ayant accusé l'Église de puderie\ndans son langage, dans sa peinture et dans son a s c é t i s m e .\n   Et le bon Chartrain demande béatement si, peut-être, J.-K. Huysmans n'a\npas voulu faire rire de l'Église ! ! !\n   Ce Chartrain est précieux et exquis : il rend des points à certains journa-\nlistes belges.\n\n\n    La Revue de Paris publie des lettres de Victor H u g o . . . Elles n'ajouteront\n rien à la gloire du p o è t e . . . Et les Biré, par contre, se pourraient payer\n une tranche de railleries éléphantesques sur les manies hyperboliques du\n maître.\n    A Jules Janin, le poète écrit : « Votre feuilleton se lève sur Paris comme une\naube » ; et il dit à Saint-Victor : « Toutes les fois que mon nom tombe de\nvotre plume, il me semble que j'entends un bruit de gloire. A un poète\nbelge qui lui avait adressé des vers sur son exil, il répond : « Ce n'est pas\nmoi, Monsieur, qui suis proscrit, c'est la liberté; ce n'est pas moi qui suis\nexilé, c'est la France...        Ailleurs : « Soyons l'homme-humanité.         Plus\nloin, annonçant la prochaine apparition d'un pamphlet contre le président\nNapoléon : « Encrier contre canons! s'exclame-t-il. L'encrier brisera les\ncanons! » Le prince n'a qu'à bien se tenir, car, après Napoléon le Petit, voici\nles Châtiments : « Ce misérable n'était cuit que d'un côté, je le retourne sur\nle gril.    Un sauvage n'est pas plus cruel. Enfin, voici le plus joli. Un\nM. Heurtelou, rédacteur du Progrès de Port-au-Prince (Haïti), lui avait\nmanifesté de l'enthousiasme. Le grand homme le barbouille, à son tour, de\ncompliments, et lui rappelle avec éclat la couleur de son visage : Vous\nêtes, monsieur, un noble échantillon de l'humanité noire... » Il est vrai qu'il\najoute aussitôt à titre de consolation : ... Devant Dieu, toutes les âmes\nsont blanches » et, pour finir : « Il est beau que, parmi les flambeaux du\nprogrès éclairant la route des hommes, on en voie un tenu par la main d'un\nnègre. » Ce lampadaire est connu, en effet : on le rencontre, parfois, dans\nles escaliers ou dans les corridors, portant de l'autre main un plateau pour\ncartes de visite.\n\n\n  Quelques bonnes vérités décochées par M. Eugène Gilbert — dans une\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": " 414                            DURENDAL\n\n\n\nrécente chronique du Journal de Bruxelles — aux critiques orthodoxes et\nroutiniers :\n     Il faudrait, je crois, rechercher le motif de cette attitude renfrognée\net agressive, — qui est fréquemment celles des critiques chrétiens en face\ndes choses d'art sortant de la routine, — avant tout dans le peu d'importance\nqu'attachent aux œuvres d'art pur ceux de nos amis qui entreprennent de\nles juger et dans l'insouci qui les tient du mouvement qu'elles représentent.\n   On peut en croire l'auteur de ces notes, qui lit en vérité beaucoup et qui\nporte aux lettres franchement catholiques, sans équivoque ni teinture mal\ndéfinie, un amour passionné. Les études, les examens critiques consacrés\naux œuvres littéraires, quand ils sont dirigés par une préoccupation domi-\nnante et affichée d'éreintement religieux, n'émanent presque jamais de\ncatholiques lettrés et artistes. Ceux qui les écrivent sont, tantôt des physi-\nciens ou des orientalistes savants, tantôt des polémistes bouillants, des\njournalistes très dévoués peut être, mais de lecture forcément retardataire\nou bornée, tantôt enfin quelque cuistre raté, qu'irrite le succès d'un artiste\nchrétien, respectueux des dogmes, mais rebelles à certaines disciplines,\nimpatient de certains jougs de convention. Il en résulte que l'on voit alors\nces juges occasionnels, enflammés d'un beau zèle imprudent, incapables\nd'apprécier par eux-mêmes, en toute loyauté, une œuvre d'art parfois épi-\nneuse à fixer au point de vue de l'orthodoxie, commettre de fâcheuses\n   gaffes    — si vous me permettez le mot. Ils récoltent, de droite et\nde gauche, des avis contradictoires, dont les plus malveillants sont par eux\n brandis avec triomphe ».\n\n  PENSÉE DU MOIS :\n\n     Le mépris (que professaient jadis) les civilisés pour les catholiques\nétait peut-être alimenté par l'attitude de ceux-ci, trop souvent étrangers\nvolontairement aux formes de leur temps. Les catholiques, dans leur intran-\ngeance, étaient considérés comme des retardataires. Ils apparaissaient dans\nla société laïque comme des démodés. Et l'action de leurs doctrines morales\net religieuses souffrait de cette impopularité. Eux dont la Foi domine tous\nles temps et tous les lieux de la terre, furent représentés, et parfois avec\nune apparence de raison, comme les ennemis de leur temps et même de leur\npays ».\n            (Baron DE HAULLEVILLE, Bodson, L'Apostolat chez les civilisés).\n"}, {"page_pdf": 460, "texte": ""}, {"page_pdf": 461, "texte": ""}]}