{"numero_id": "ulb-durendal-1898-06-n6", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-001", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 479, "page_fin": 486, "titre_corps": "Pour l’Art", "titre_sommaire": "Pour l’Art", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "POUR L ART", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 542, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1474, "texte": "P O U R L'ART\n\n                                I\n\n         L'ART ET M. B R U N E T I È R E\n                                            L'Art tend nécessairement de lui-même\n                                        à l'immoralité.\n                                             (BRUNETIERE, L'Art et la   Morale).\n\n\n              MONSIEUR Brunetière    a une singulière façon d'en-\n                tendre la morale et l'art, comme nous l'avons vu.\n                   D'après lui une chose est morale ou immo-\n                rale selon que l'on peut ou que l'on ne peut pas\n                en abuser.\n                   On voit d'ici les conséquences épouvantables\n                d'une pareille conception. L a plus grave, la plus\nabsurde et la plus odieuse de ces conséquences c'est l'immora-\nlité de tout, car il n'y a pas de chose, si noble soit-elle, dont\non ne puisse abuser.\n   Il ne faut donc pas s'étonner de voir M. Brunetière taxer\nd'immoralité l'art même le plus idéaliste, que dis-je, la nature,\nce chef-d'œuvre du plus grand des artistes : Dieu !\n   C'est la logique de l'absurdité.\n   J'ai cité dans mon précédent article la phrase la plus énorme\nde la brochure de M. Brunetière. Elle en est la condamnation.\nP o u r ceux qui ne sont pas suffisamment édifiés, voici encore\ndeux citations topiques : L'immoralité est inhérente an principe\nmême de l'art!!! et ailleurs Brunetière dit encore : L'art tend\nnécessairement de lui-même à l'immoralité !!!\n"}, {"page_pdf": 543, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2160, "texte": "  480                         DURENDAL\n\n\n\n    S'il s'était contenté de dire : « Il y a un art qui tend néces-\nsairement à l'immoralité », j'aurais pu peut-être le lui concéder.\nJe dis : peut-être. E n effet, ce qui tend nécessairement à l'immo-\nralité n'est plus de l'art. L'art n'est j a m a i s immoral. Mais il y a\ndes artistes, ou plutôt il y a des h o m m e s , se disant artistes, qui\nsont immoraux. Mais cela ne prouve rien contre l'art. Cela ne\nprouve pas qu'il y a un germe d'immoralité dans l'art. L e\ngerme de l'immoralité est dans l'homme et non pas dans l'art.\nDe ce qu'il y a de mauvais catholiques, déduirez-vous qu'il y a\nun germe d'immoralité dans l'Église ? Il le faudrait pourtant si\nvous partagez l'avis de Brunetière. Car il faut être conséquent.\nL e fait en question ne prouve qu'une chose, c'est qu'un catho-\nlique est h o m m e tout comme un païen et qu'un artiste est\nh o m m e tout comme un bourgeois.\n   Mais M. Brunetière rend impossible la concession que\nj'eusse pu peut-être lui faire. Il prévoit l'objection : oui, il y a\nun art de bas étage, en supposant qu'on puisse encore lui\ndonner ce beau nom d'art — ce que je nie — qui est i m m o r a l ,\net il y répond lui-même : Non, non, ce n'est pas de cet art que\nje vous parle, je ne vous parle pas des formes inférieures de l'art.\nNon ! C'est du grand art que je vous parle, du plus grand art, c'est\ndans la notion du grand art que je dis qu'un germe d'immoralité se\ntrouve toujours enveloppé ! ! !\n   L e plus grand art, c'est l'art religieux. Or, dans la notion de\ncelui-ci il y a un germe, non d'immoralité, mais d'immortalité.\nSi je parle de l'art religieux, ce n'est pas par mépris pour l'art\nprofane. Il y a de très grands artistes profanes. J e rends hom-\nmage à leur génie. Personne ne les admire plus que moi. Cet\nart là n'est absolument pas immoral.\n  Si je parle spécialement de l'art religieux, c'est d'abord pour\nmontrer toute l'extravagance de la proposition de Brunetière.\nC'est ensuite parce que je mets l'art religieux au-dessus de tout.\nC'est le plus grand de tous les arts. Seul il émeut complète-\nment. On finit toujours par se lasser de regarder le plus beau\n"}, {"page_pdf": 544, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2140, "texte": "                            POUR L'ART                       .   481\n\n\n\ntableau d'art profane. On ne se lassera jamais de contempler\nune fresque d'Angelico.\n   L e grand art, même profane, n'émeut pas la sensualité. Il\ns'adresse à l'intelligence. Ici encore M. Brunetière se trompe.\nSans doute nous avons besoin de l'intermédiaire des sens pour\npenser. Mais c'est l'esprit qui perçoit la beauté. E n voulez-vous\nune preuve banale, mais sans réplique ? Mettez l'animal le plus\nintelligent en face du plus beau chef-d'œuvre. Il n'éprouvera\naucune émotion d'art. Il a des sens pourtant.\n  L'art qui ne produit qu'une satisfaction sensuelle, n'est pas\nde l'art. Vous me direz qu'il y a des œuvres sensuelles qui sont\nbelles. Évidemment. Mais leur beauté ne résulte pas de leur\nsensualité. Elles sont belles en dépit de leur sensualité. Si elles\nsont artistiques, c'est qu'en outre de leur caractère sensuel elles\nont des éléments de beauté, qui en font des œuvres d'art.\n   J a m a i s pourtant ce ne seront des chefs-d'œuvre. L a forme sera\nbelle peut-être, la ligne admirable, le coloris fulgurant. Mais\ncela ne suffit pas. Car ce qu'il y a de plus beau dans une œuvre\nd'art, ce qui fait le chef-d'œuvre, c'est la splendeur de l'idée. E t\nl'idée n'est pas sensuelle.\n   U n ami m'a fait remarquer, à propos de mon dernier article,\nque je n'avais pas relevé toutes les erreurs de M. Brunetière.\nE h ! sans doute. Mais les brochures de M. Brunetière sont\nétranges. Elles renferment toutes des lambeaux de vérités.\nMalheureusement ces vérités sont noyées dans un méli-mélo de\nparadoxes, d'erreurs manifestes, voire même d'hérésies. Pour\ndégager la vérité de cet imbroglio invraisemblable, il faudrait\nécrire une nouvelle brochure, c'est-à-dire refondre de fond en\ncomble celle de l'académicien, ce dont je n'ai nulle envie.\n  N e pouvant entrer dans les détails, j'ai pris le principe fon-\ndamental de la conférence et j'en ai montré l'absurdité. Ren-\nverser le principe, c'est renverser les conclusions. Car autant\nvaut le principe, autant valent les conclusions que l'on en tire.\n  Sans doute tout ce qu'écrit M. Brunetière n'est pas faux. Il\n"}, {"page_pdf": 545, "page_imprimee": 482, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2040, "texte": " 482                          DURENDAL\n\n\n\nn'aurait plus m a n q u é que cela. M. Brunetière dit notamment\nde très bonnes choses sur le danger du dilettantisme. Mais il\nenlève lui-même tout crédit aux bonnes choses qu'il écrit en les\nbasant sur un principe qui est absurde. E t le public a le droit\nde s'en moquer et de lui dire : « Oh !. c'est d'un principe aussi\nmonstrueux que vous déduisez le danger du dilettantisme; le\ndilettantisme n'est donc pas si mauvais que vous le dites,\npuisqu'on ne peut le combattre que par des absurdités ! »\n   L a thèse de M . Brunetière pêche par la base. Elle est radi-\ncalement fausse parce qu'elle part d'un principe faux. Ce qu'il y\na de plus immoral dans tout cela, c'est la théorie même de\nl'auteur, car il est immoral au premier chef de baser fussent\nles plus grandes vérités sur un principe faux.\n   L e s réactionnaires qui gobent M. Brunetière concluent de sa\nbrochure qu'il faut fuir l'art comme un péché. E t ils ont raison\nsi, comme il le prétend, l'art tend nécessairement à l'immoralité.\n   L e m a l h e u r est que parmi ces réactionnaires il y a des catho-\nliques. E t les penseurs et les artistes qui voient ceux-ci s'age-\nnouiller devant le dieu-Brunetière, se moquent de l'Église. L e\nbeau résultat de tout cela c'est qu'au lieu d'attirer à l'Église les\nartistes, ces catholiques en agissant ainsi, accréditent un peu\nplus encore la légende idiote de l'antagonisme entre l'Église et\nle grand art !\n\n                                  II\n\n                 L'ART ET L'ÉGLISE\n                                                 \" L'Art vient de Dieu et il conduit\n                                              à Dieu. \"\n                                                            (Concile du Vatican).\n\n   Aucune institution n'a jamais professé un culte plus enthou-\nsiaste pour l'art que l'Église.\n   L'art, aux yeux de l'Église, est une des plus nobles choses\nqu'il y ait dans ce monde, la plus belle après la Religion. C'est\nune religion, comme nous le disions dans un article précédent,\n"}, {"page_pdf": 546, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2169, "texte": "                              POUR   L'ART                         483\n\n\npour les belles âmes qui n'en ont pas : c'est la Religion de la\nBeauté. Il exige notre respect. E t , pour ma part, je ne conçois\npas qu'une âme vraiment catholique puisse mépriser l'Art.\n   L e s catholiques sont si bien faits pour comprendre l'art,\npour s'élever jusqu'à lui. T o u t dans la Religion catholique les\ny porte. L a Religion et l'Art sont deux expressions de Dieu,\nl'une surnaturelle, l'autre naturelle. Aussi n'y a-t-il rien de plus\nbeau qu'une âme d'artiste unissant en elle ces deux choses\nsublimes et qui s'accordent si bien : la Religion et l'Art.\n  C e p e n d a n t , si séparer la Religion de l'Art est un malheur, les\nidentifier de telle sorte qu'on en vienne à ne plus admettre\nqu'un art religieux, un art apologétique, est un plus grand\nm a l h e u r encore.\n   P o u r m a part, je voudrais que tous les artistes soient chrétiens.\nJ e prétends même qu'un artiste supérieur ne donnera tout ce\nqu'il peut donner, n'atteindra les sommets auxquels il est\ncapable de s'élever, que lorsqu'il sera parvenu à s'unir à Dieu\npar la Religion. Mais de là à dire que l'art n'existe pas en\ndehors de la Religion, que l'art, pour être de l'art, doit être\nnécessairement apologétique, que tout art qui n'est pas religieux\nest immoral, il y a un abîme. C'est une sottise de le prétendre.\n   E t pourtant cette sotte prétention dénuée de tout fondement\nn'est pas si rare.\n   T a n t ô t un zèle outré, le désir — très légitime et très noble\nen lui-même du reste — de tourner vers Dieu les âmes artistes\nqui ne sont pas à L u i , portent à ces excès de langage. T a n t ô t\nou un m a n q u e de logique, ou un défaut d'esprit, ou une étroi-\ntesse d'âme est à la base de cette conviction erronée et funeste.\n   F u n e s t e , oui ! car en agissant ainsi, au lieu d'attirer à nous\nles artistes, nous les éloignons de nous, nous mettons entre\nleurs âmes et nos âmes, et ce qui est plus terrible encore, entre\neux et l'Église, une barrière presqu'infranchissable.\n   L e s artistes, déduisent de cette attitude inconcevable de\ncertains, que l'Église est l'ennemie de l'art, qu'il y a incom-\n"}, {"page_pdf": 547, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2115, "texte": " 484                           DURENDAL\n\n\n\npatibilité entre la foi et l'art, que la religion est une entrave\npour l'artiste, que pour être un grand artiste il vaut mieux\nn'avoir pas de religion du tout.\n   Or, je vous le d e m a n d e , il y a-t-il une affirmation plus fausse\net plus absurde, cent fois contredite par toute l'histoire, que\ncelle qui représente l'Eglise comme l'ennemie de l'art ?\n   De tout temps l'Église a été la protectrice de l'art comme de\nla science. Elle a été l'amie des artistes et des savants. Elle a\nconfié aux artistes le soin d'édifier et de décorer ses temples. Elle\na recueilli et conservé comme des reliques leurs chefs-d'œuvre,\nm ê m e les plus profanes, dans ses musées. L o r s q u e le Paga-\nnisme s'effondra, détruisit-elle ses temples? Non. Ces temples\nétaient des œuvres d'art. Elle trouva tout naturel d'en faire des\néglises et d'y loger son Dieu. Enfin, elle a elle-même donné au\nmonde des artistes incomparables et des savants d'une science\nétonnante.\n   Loin de considérer l'art comme immoral ou la science comme\nchose vaine et futile ne pouvant aboutir qu'à une b a n q u e r o u t e ,\nl'Eglise a toujours professé un vrai culte pour l'art comme pour\nla science. E t je ne parle pas ici de l'art religieux, ni de la\nscience théologique, mais de l'art et de la science purement\nprofanes.\n   Qui a donné asile aux belles œuvres de l'art d'Athènes, en\ndépit de leur n u d i t é , chaste du reste? L e s P a p e s . M. Brune-\ntière a dû les voir lors de sa visite au Vatican. A moins qu'il ne\nse soit voilé la face en traversant les salles du palais séculaire\nde la P a p a u t é par un excès de cette pruderie janséniste qui lui\nfait trouver de l'immoralité partout, même dans la n a t u r e .\n   C'est encore l'Église qui a mis à l'abri des invasions barbares,\ndans les bibliothèques de ses grandioses abbayes, les manus-\ncrits de la littérature et de la science païennes. E t les grands\nmoines, moins prudes, sans doute, mais un peu plus élevés de\nsentiment et d'une autre envergure d'intelligence et envolée\nd'âme que M. Brunetière, n'ont pas cru perdre le temps d'une\n"}, {"page_pdf": 548, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2494, "texte": "                                          POUR L'ART                                         485\n\n\n\n vie vouée à Dieu pourtant par les vœux les plus solennels, en\n l'employant à copier avec le plus grand soin les manuscrits des\n chefs-d'œuvre d'un art tout païen. Ils ont poussé leur culte de\n la beauté antique jusqu'à enluminer avec l'art le plus raffiné\n ces transcriptions manuscrites d'œuvres d'un art profane, païen\n d'esprit et de tendance.\n    Disciples et enfants de cette grande Église catholique, héri-\n tiers de son amour et de son admiration enthousiaste pour\n l'art, à quelque école qu'il appartienne, quelque soit l'idée dont\n il est l'expression, à quelque culte que l'artiste soit attaché,\n nous nous inclinons avec respect devant tous les artistes, pro-\n fanes aussi bien que religieux.\n   E t quand un Monsieur, s'appelât-il Brunetière, fût-il acadé-\nmicien, directeur de la Revue des Deux Mondes et conférencier\nde tous les mondes, se permet de dégrader l'art en le taxant\nd'immoralité, notre âme d'artiste chrétien se soulève d'indigna-\ntion et nous déclarons bien haut à l'auteur de cette thèse de\nl'immoralité de l'art, qu'il a dit une sottise et fait une action\nmauvaise.\n   M. Brunetière se fâchera peut-être, comme il s'est fâché\nlorsque Mgr d'Hulst lui a reproché son pamphlet venimeux\ncontre la science. Piqué au vif, parce que Mgr d'Hulst lui\nreprochait, comme nous, son manque total d'esprit philoso-\nphique, il a trouvé que l'illustre prélat le prenait d'un peu bien\nhaut avec lui     Brunetière! (1) Mais sa colère n'a pas fermé là\n             r\nbouche à Mg d'Hulst et elle ne nous empêchera pas non plus\nde dire notre sentiment et de défendre l'art contre ses attaques\nintempestives.\n     (1) Mgr d'Hulst concluait sa réfutation du pamphlet de l'académicien contre la science par\nces mots : Ici encore s'il y a une lacune, c'est bien celle de la philosophie. A quoi M. Brune-\ntière répondit : Je ne m'arrêterai pas à relever ce que ces derniers mots ont d'assez désobli-\ngeant, et Mgr d'Hulst le prend, en vérité, de bien haut. Je ne m'attendais pas de sa part à\ncette leçon, et je la trouve un peu bien pédantesque !!! 11 n'y a de pédantesque ici que l'autogo-\nbisme de Brunetière. Il fait la leçon à tout le monde et ne supporte pas qu'on la lui fasse.\nNous avons lu droit de retourner contre lui le reproche qu'il adresse aux intellectuels, celui de\ns'ériger en juge souverain de tout et de n'admettre pas même que l'on discute l'opinion qu'il\ns'est faite.\n"}, {"page_pdf": 549, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1282, "texte": " 486                        DURENDAL\n\n\n\n   L'un des buts, le but principal de Durendal, est l'exaltation\nde l'art. Nous manquerions à tous nos devoirs de chevaliers de\nl'art, titre dont nous nous glorifions comme artistes et comme\nchrétiens, en ne mettant pas notre glorieuse et vaillante épée\nau service de l'art chaque fois que l'on se permettra de l'attaquer\nen le dénigrant comme l'a fait M. Brunetière.\n   A la théorie janséniste de l'académicien sur l'immoralité de\nl'art et la fidélité de la science nous opposons la doctrine large\nde l'Église. Loin d'enseigner que l'Art tend nécessairement à\nl'immoralité et que la science ne peut aboutir qu'à la banque-\nroute, elle a fait solennellement cette magnifique déclaration au\nConcile du Vatican :\n   « Bien loin de s'opposer à la culture des beaux-arts et des\nsciences profanes, l'Eglise leur vient en aide et les encourage de\ntoutes façons, car elle n'ignore ni ne méprise tous les avantages\nqui en résultent pour l'humanité. Bien plus, elle déclare haute-\nment que D E M Ê M E Q U E L E S A R T S E T L E S S C I E N C E S\nV I E N N E N T D E D I E U , AINSI ILS C O N D U I S E N T A\nDIEU. »\n                              (Conc. du Vatican. Const. de Fide).\n\n\n                                  L'Abbé H E N R Y M Œ L L E R .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-002", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 487, "page_fin": 508, "titre_corps": "La Nef du Marchand : Auto sacramentel, d’après Caldéron de la Barca", "titre_sommaire": "La Nef du Marchand : Auto sacramentel, d’après Caldéron de la Barca", "signature_source": "L’abbé Hector Hoornaert", "ancre_debut": "LA NEF DU MARCHAND", "ancre_fin": "HECTOR HOORNAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 550, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1858, "texte": "LA NEF DU MARCHAND\nAUTO      SACRAMENTEL,            d'après C A L D E R O N            DE LA BARCA\n\n\n\n\n                               PERSONNAGES :\n\n          L A FAUTE,                         L'HOMME, premier         Adam,\n          L E MONDE,                         L E MARCHAND, second Adam,\n          L E DÉMON,                         L E DÉSIR,\n          L A MOLLESSE,                      L'AMOUR,\n          L A MÉMOIRE,                       L E TEMPS,\n          LÀ\" VOLONTÉ,                       MUSICIENS,\n          LA VUE,                            MATELOTS,\n          L'OUÏE,                            DEUX ANGES.\n          L E S TROIS AUTRES SENS,\n\n\n              N o t e d e C a l d é r o n s u r la m i s e e n s c è n e\n\nPREMIER. CHAR. — Un riche et beau navire avec ses agrès; le fanal a la forme d'un\n      calice surmonté de son hostie et la proue celle d'un séraphin ; les flammes et gaillar-\n      dets de couleurs blanche et rouge, sont décorés de calices et d'hosties , au grand\n      mât, hune praticable. Le navire est susceptible d'un mouvement de rotation et com-\n      munique avec la scène.\n\nSECOND CHAR. — Un navire noir avec proue à tête de dragon et fanal en forme d'arbre,\n      autour duquel est lovée une couleuvre ; banderoles noires et jaunâtres, hune prati-\n      cable, pivot de rotation, gaillardets peints d'aspics et communication avec la scène.\n\nTROISIÈME CHAR. — Un nuage divisé en trois corps pouvant s'ouvrir , au-dessous on\n      peut faire paraître un autel chargé d'épis de blé, avec place pour trois personnages.\n      La partie antérieure du char représente une caverne munie d'une grille de prison\n      avec verrous et cadenas.\n\nQUATRIÈME CHAR. — Un rocher s'ouvrant par moitiés et pouvant contenir deux person-\n     nages, l'un couché, l'autre debout, sur un plancher qui descend à la scène.\n"}, {"page_pdf": 551, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2202, "texte": "     488                                DURENDAL\n\n\n\nAu    bord de la mer ; d'un côté un grand rocher, de l'autre montagnes boisées.\n       Nuages.\n\n                                 SCÈNE P R E M I È R E\n\n Un clairon sonne et l'on voit apparaître un navire noir ; il tourne sur lui-même et présente\n    au spectateur sa proue à tête de dragon sur laquelle se dresse LA FAUTE. Elle porte l'épée\n    au côté et un sceptre de jonc en main. MATELOTS.\n\n                                        LA     FAUTE\n\n             Voici l'heure ! Brisant les glaces (1) éternelles,\n             Dauphin par sa carène, albatros par ses ailes,\n             Mon navire qu'emporte un tourbillon brutal,\n             Se rue, impétueux, aux conquêtes du mal ;\n             Et cachant dans ses flancs la fraude et le mystère,\n             Au gré de mes désirs met le cap sur la terre.\n                                         (Sonnerie. Le navire se montre de flanc.)\n             Seul l'Aigle de Pathmos l'a vu ! Ce grand veilleur\n             Sonde toujours des mers l'effarante rumeur !\n             Il l'a vu, pavoisé d'aspics, noir de bitume ;\n             Et le jour où, debout, en Reine de l'écume,\n             J'apparus m'appuyant sur ce dragon de fer,\n             Il a crié : — Voici la Bête de la mer !\n\n             Soit ! J'accepte le nom ; et funeste argonaute,\n             J'étonnerai le Ciel de ce que peut la Faute,\n             Car j'attaquerai l'Homme encore, et le vaincrai I\n             Ses jours sont agités, dit le verset sacré,\n             Ainsi qu'un océan qui sous le vent moutonne ;\n             C'est pourquoi je prétends que ma nef les sillonne.\n             Timonier ! Timonier ! C'est ici qu'est le port\n             Pour notre cargaison de douleur et de mort !\n             Hâtez-vous, timonier ! Je suis prête à la guerre !\n             Abordez, car voici la terre !\n\n                                    L E S MATELOTS\n\n                                                 A terre ! A terre !\n                                             (Sonnerie. La Faute descend sur la scène.)\n\n    (1) Les glaces, le nord, sont des symboles du Mal, comme la chaleur et le soleil symbo-\nlisent la Charité.\n"}, {"page_pdf": 552, "page_imprimee": 489, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1698, "texte": "              LA N E F DU      MARCHAND                       489\n\n\n               L A FAUTE (à l'équipage.)\nQue nul ne m'accompagne et de moi n'ait souci.\nCelui qui doit tomber sous mes coups vit ici ;\nCe sol sera témoin de ma fière entreprise ;\nIl verra qu'il n'est rien de grand que je ne brise\nEt ne mette à néant ! — J'y fixe mon séjour.\n                                           (Aux Matelots.)\nSur le navire à l'ancre attendez mon retour.\nQuelle que soit de mon absence la durée,\nSes flancs résisteront aux chocs de la marée.\n                                         (Sur le devant de la scène.)\nEt maintenant, à l'œuvre ! — Évoquons tout d'abord\nLes complices puissants que m'a donné le sort.\n                                       (Se tournant vers un rocher.)\n          Monde ! C'est l'heure de la guerre,\n          De ton sommeil éveille-toi !\n          Viens paré de grâce légère\n          Pour le triomphe de ma loi !\n          Viens, car tu sais régir en maître\n         Tout ce que le soleil voit naître !\n\n\n                       SCÈNE II\n\n   LA FAUTE, LE MONDE, ensuite LE DÉMON et LA MOLLESSE.\n\n\n          L E MONDE (descendant du rocher.)\nEn quoi puis-je être utile ?\n                       L A FAUTE\n\n                          Il me faut évoquer\nD'autres Esprits encore avant de m'expliquer.\n                                 (Se tournant vers un autre rocher.)\n         Esprit du mal, Prince du crime,\n         S'il est vrai que tu hais le Ciel,\n         Sors un moment de ton abîme\n         Que trouble mon vibrant appel !\n         Pour la Faute, Seigneur des Ombres,\n         Abandonne tes limbes sombres !\n                     (Le Démon paraît dans un tourbillon de fumée.)\n"}, {"page_pdf": 553, "page_imprimee": 490, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1695, "texte": "490                        DURENDAL\n\n\n\n                           L E DÉMON\n\n      Me voici, que veux-tu ?\n\n                            L A FAUTE\n\n                                Tu le sauras bientôt;\n      Attends qu'un autre Esprit descende de là-haut.\n                                             (Vers un attire nuage.)\n            Holà ! l'Esprit des allégresses,\n            Fille des fleurs et du printemps\n            Avec ton fard, avec tes tresses,\n            Avec tes rires éclatants,\n            Descends, toi qu'un soupir fait naître.\n            Et qu'un soupir fait disparaître !\n\n                   LA MOLLESSE     (se montrant.)\n\n      Le charme de ta voix a chassé mon sommeil ;\n      Je me tourne vers toi, comme fleur au soleil !\n\n                           LA FAUTE\n\n      Amis, comme je suis votre reine et maîtresse,\n      J'ai compté sur vous trois, Démon, Monde et Mollesse,\n      Pour un projet qui m'est cher. Je hais l'être humain;\n      J e voudrais à jamais lui couper le chemin\n      Du bonheur. Voulez-vous m'aider? Votre âme noire\n      De mon sceptre toujours cherche-t-elle la gloire?\n\n                      L E MONDE (saluant.)\n\n      A tes ordres ! — Je suis toujours ton serviteur,\n      Surtout en aveuglant ceux à qui tu fais peur\n      Quand ils regardent trop, dans leur âme, ta trace.\n      Lorsque la vérité brille mon fard l'efface;\n      Vers tout ce qui résonne et vers tout ce qui luit,\n      Je dirige ma marche et l'univers me suit.\n      Les sens adorent tous mon pouvoir; ils subissent\n      Sous le nom de plaisirs, mes plus âpres supplices;\n      Et je sais les mener, par ma grâce domptés,\n      Dans mes prés vénéneux paître des vanités.\n"}, {"page_pdf": 554, "page_imprimee": 491, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1573, "texte": "              LA NEF DU MARCHAND                              491\n\n\n\n               L E DÉMON     (s'inclinant.)\n\nMoi, Prince de la nuit, je suis les pas du Monde;\nSur ses charmes d'un jour mon empire se fonde;\nQui l'adore, m'adore et respire les fleurs\n                                        (Montrant la Mollesse.)\nDe celle dont les mains font la moisson des cœurs...\nMous comme fruits trop mûrs.\n\n         LA MOLLESSE (avec une révérence.)\n\n                                   Et moi j'ai pour office,\nD'être des sens et du cerveau la destructrice\nAu moyen d'un poison subtil, très parfumé,\nD'une couleur exquise; on en meurt assommé.\nAimablement perverse et gaîment assassine,\nJ'ai la langue qui flatte et l'œil noir qui fascine,\nJe suis le deuil rieur, le péril familier\nDe l'Homme; de son moi je sais le spolier,\nEt je ris à le voir, quand j'ai vidé ses veines,\nS'en aller trébuchant en ses volontés vaines.\n\nOr. puisque nous voici, le Monde, le Démon\nEt moi, brûlants d'ardeur pour ta cause et ton nom,\nDis-nous ton plan. Pourtant, sache-le b e n , la ruse\nNe sert de rien si l'Homme à céder se refuse;\nIl reste, malgré nous, maître de son péché,\n\nEt c'est à lui d'agir quand nous avons prêché.\n\n                       LE   MONDE\n\nCompte-moi comme acteur dans ton allégorie.\n\n                      LE    DÉMON\n\nIndique-moi mon rôle, ô Faute, je t'en prie!\n\n                       LA   FAUTE\n\nVoici donc mes desseins. Souvenez-vous du jour\nOù j'osai disputer l'être humain à l'Amour\nDans ce beau Paradis...\n                                         (Après une pause.)\n"}, {"page_pdf": 555, "page_imprimee": 492, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1890, "texte": " 492                               DURENDAL\n\n\n\n                                      Mais mieux vaut que j'explique\n           Cette histoire en usant de mon pouvoir magique,\n           Plus lucide est l'esprit qui s'instruit par les yeux.\n                                                         (S'adressant au rocher.)\n           O rocher, montre-nous l'hôte mystérieux\n           Qui t'habite !\n\n\n                                   SCÈNE III\n\nLA FAUTE, LE MONDE, LE DÉMON, LA MOLLESSE. — Le rocher s'ouvre et l'on voit dans\n   une caverne, étendu et endormi, L'HOMME vêtu de peaux. Près de lui LE DÉSIR debout,\n   veille.\n\n                                   LE    DÉMON\n\n                         A ta voix s'accomplit la merveille!\n           Un homme est là, couché sur la terre; il sommeille\n           Inerte dans l'horreur de ce sombre caveau,\n           Sa tombe en apparence, et pourtant son berceau.\n\n                                    LA   FAUTE\n\n           Serait-ce son Désir qui le veille ?\n\n                                    LE   MONDE\n\n                                              Peut-être,\n           Car il ne dort jamais et conseille son maître\n           Même endormi.\n\n                        L A MOLLESSE (le dévisageant.)\n\n                              C'est lui! Bien sûr, c'est son Désir;\n           Je m'y connais, étant la mère du Plaisir!\n           Il tient de moi son zèle et sa vive nature.\n                                                     (Au Démon et au Monde.)\n           Comme vous je n'ai pas besoin de conjecture,\n           J e dis tout net : C'est lui!\n\n                                    LA   FAUTE\n\n                                    Chut! Il parle, écoutons!\n           Le Désir n'a jamais de secrets; nous saurons\n           Ce que l'Homme pensait, ce qu'il rêvait de faire,\n           Quand le sommeil pesant l'a couché sur la terre.\n"}, {"page_pdf": 556, "page_imprimee": 493, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2493, "texte": "                              LA N E F DU       MARCHAND                              493\n\n\n\n                         L E DÉSIR (parlant à l'Homme.)\n              Naître pour en mourir, ce n'est pas être né ;\n              En cadavre vivant tu gis abandonné.\n              Quittons ces monts, cherchons une aventure altière,\n              Et, sachant oublier que nous sommes poussière,\n              Vivons ce qu'on peut vivre ; il nous faut hardiment\n              Marcher vers ce qui luit sous le clair firmament !\n              Des chaudes passions évoquons tous les charmes;\n              Méprisons la prudence et les vaines alarmes.\n              Osons! car pour jouir il faut risquer l'effort;\n              Il restera du temps pour dormir dans la mort!\n\n                            L'HOMME (parlant en rêve.)\n              Tu parles bien, Désir. A quoi sert l'existence\n              Si l'Homme doit pleurer et souffrir en silence,\n              Et s'il n'a, pour sa soif, que ses propres sueurs ?\n              A quoi bon réserver à toutes les douleurs,\n              Une chair anonyme et qui va dans la foule\n              Selon que le vent souffle ou que le temps la roule,\n              Et meurt, au bout d'un jour, si lugubre et si vain,\n              Que son aube a déjà les tons gris de sa fin ?\n                       LA FAUTE (au Démon et à la Mollesse.)\n              Pauvre être ! De ses goûts il vient de nous instruire !\n              C'est au mieux !\n                                               (Passant an côté opposé de la scène.)\n                               Mais voyez : le ciel paraît sourire\n              A ce lieu-ci. Vraiment, il est si frais, si clair,\n              Que la caverne auprès semble bouche d'enfer !\n              — Qui vit là, dans ton sein, ô Nue ? (1)\n                                       SCÈNE IV\nLes Mêmes. — LE MARCHAND et L'AMOUR. Un nuage s'ouvre et l'on y voit LE MARCHAND, en\n    costume d'Arménien, endormi sur un lit de fleurs, et près de lui, L'AMOUR éveillé.\n\n                                       LE    MONDE\n                                                  Un homme encore !\n              Mais au lieu d'ombre il est enveloppé d'aurore !\n    (1) Les poètes espagnols aiment ces oppositions de tableaux parallèles. Dans les Comedias\nles valets jouent souvent des scènes en contre-partie de celles de leurs maîtres. Nous indi-\nquons par une séparation tvpograpliique le parallèle entre les deux tableaux de la scène\nsuivante.\n"}, {"page_pdf": 557, "page_imprimee": 494, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1599, "texte": "494                         DURENDAL\n\n\n\n                      L E DÉMON (stupéfait.)\n\n      Un homme ! E t je me sens frémir à son aspect !\n\n                           L A MOLLESSE\n\n      Sur son doux lit de fleurs, comme il respire en paix !\n      Voyez ! Ainsi qu'un dais sur lui pend le nuage ;\n      Et le vent qui lui vient caresser le visage,\n      Emprunte à la rosée, à l'haleine du thym.\n      L'enivrante fraîcheur du plus exquis matin.\n\n                             LA F A U T E\n\n                 (Après avoir confronté ce tableau avec celui de la caverne.)\n      Donc l'Homme, s'il le veut, sait dompter la misère ;\n      Lui, le banni perdu d'un exil nécessaire,\n      Qui rôde, seul et nu, porte en lui du bonheur.\n      Il sait trouver le calme, et sommeiller sans peur ;\n      Bien que les pleurs soient faits pour lui, la quiétude\n      Peut aussi de son cœur combler la solitude.\n\n                             L E S TROIS\n\n      Nous en voyons la preuve !\n\n                             LA   FAUTE\n\n                                  E t ce doux compagnon\n      Qui veille auprès de lui, connaissez-vous son nom ?\n\n                           L A MOLLESSE\n\n      On dirait un Amour, rien qu'à le voir sourire ;\n      Mais, humain ou divin ?...\n\n                       L E DÉMON (narquois.)\n\n                                 Si tu ne peux le dire,\n      C'est bien qu'il est divin !\n\n                             LA FAUTE\n\n                               Jusque dans son sommeil,\n      Cet homme près de lui sent l'Amour en éveil.\n      Voyez, ils vont parler ; écoutons leurs paroles.\n"}, {"page_pdf": 558, "page_imprimee": 495, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1235, "texte": "                    Dans le nuage.\n                         L'AMOUR\n\nO mon Maître ! voici qu'en ses rêves frivoles,\nL'Homme, aigri par l'orgueil, et mû par son Désir,\nLibre, vers son malheur se dispose à courir ;\nSauve-le !\n                    LE    MARCHAND\n\n           C'est mon frère, il faut donc que je l'aime !\nS'il cède à son Désir, sa folie est extrême,\nMais l'or peut racheter la dette de l'erreur.\n\n\n\n                    Dans la caverne.\n\n              L E DÉSIR (à l'Homme.)\n\nLève-toi, pour me suivre où je veux !\n                  L'HOMME   (s'éveillant.)\n                                    Ton ardeur\nNe me trouva jamais armé de résistance,\nJe te suis !\n\n\n                     Dans le nuage.\n\n               L'AMOUR (au Marchand.)\n\n            Lève-toi, l'Homme déjà s'avance\nVers l'abîme ; il est temps, si tu veux le sauver !\n             LE    MARCHAND    (s'éveillant.)\nTa douceur qui m'éveille a su me captiver ;\nJe te suis.\n\n\n      L'Homme et le Désir descendent sur la scène.\n                   I /HOMME (s'étirant.)\n\n           Ainsi donc, nous partons pour le monde ;\nCe désert me vieillit, que l'enfer le confonde ;\nAllons voir les cités ceintes de leurs remparts,\nL'orgueil de la science, et le luxe des arts.\n"}, {"page_pdf": 559, "page_imprimee": 496, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1523, "texte": "496                           DURENDAL\n\n\n\n                              L E DÉSIR\n       Viens, suis-moi !\n                               L'HOMME\n\n                        Me voici, l'œil fixé sur tes traces ;\n      Rien qu'avec ta voix d'or, déjà tu me délasses ;\n      Je sais, qu'en te suivant, je verrai s'accomplir\n      Les rêves séduisants que tu donnes, Désir.\n\n                              L E DÉSIR\n      Te souvient-il ?\n                              L'HOMME\n\n                         De quoi ?\n\n                              L E DÉSIR\n\n                                  De la méthode à suivre\n      Pour être heureux ?\n                              L'HOMME\n\n                             Je sais : vivre ce qu'on peut vivre !\n                                                          (Ils sortent.)\n\n\n\n                              L'AMOUR\n\n      L'Homme suit son Désir et va vers le péril.\n\n                           L E MARCHAND\n\n      Pour l'aider, s'il le faut, je braverai l'exil ;\n      Et les siècles sauront que toi seul tu me mènes\n      Alors que du Désir l'Homme accepte les chaînes.\n                    (Le Marchand et l'Amour descendent sttr la scène. La\n                        Caverne et le Nuage se ferment.)\n\n                              L'AMOUR\n\n      Je précède, suis-moi.\n\n                           L E MARCHAND\n\n                           Marche ! Pour mon dessein,\n      Je sais que l'Amour seul peut montrer le chemin.\n                                                    (Ils sortent.)\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 497, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1670, "texte": "             LA NEF DU MARCHAND                            497\n\n\n\n                        SCÈNE V\n\n      LA FAUTE, LE MONDE, LE DÉMON, LA MOLLESSE.\n\n\n                        LA FAUTE\n\nAmis, vous avez vu ces deux hommes, deux frères,\nComme a dit le Marchand; mais quels états contraires\nIls font voir ! L'un prudent, compatissant et bon,\nL'autre tout aux élans d'un cerveau vagabond.\nL'un puissant, l'autre faible ; un chêne auprès d'une herbe !\nEt le fort était humble, et le faible superbe !\n\n                        L E S TROIS\n\nEnfin, explique-toi !\n                        LA FAUTE\n\n                          Je le puis maintenant.\nDu jour où je naquis sous cet arbre étonnant\nDe la vie, où la femme écouta l'éloquence\nDu Serpent, mon orgueil s'est gonflé d'espérance.\nFille que la parole infernale engendra,\nAprès avoir joui du péché d'un ingrat,\nAprès avoir été la fière Originelle,\nJe voudrais triompher comme Faute actuelle!\nPuisque l'Homme, devant un fruit, s'est rabaissé,\nQu'il marche dans la vie ainsi qu'un insensé!\nEt puisque c'est de moi que naquirent ses vices,\nQue son cœur soit l'autel de tous leurs sacrifices !\nNon ! ma gloire n'est point satisfaite ! Grandir,\nGrandir de jour en jour est son rêve... ou périr!\nUn triomphe n'est rien, quand de plus héroïques\nPeuvent jeter mon nom aux trompettes publiques!\nJe veux faire l'essai de mes forces, et voir\nPour la gloire du Mal jusqu'où va mon pouvoir !\n\nOr, je sais que l'effet d'un soi-disant Baptême\nDoit, en brisant mes fers, rendre l'Homme à lui-même,\nEt restaurer en lui la Grâce et ses bienfaits.\nContre ce plan fatal se dressent mes projets;\nJe veux, en poussant l'Homme à des erreurs nouvelles,\n"}, {"page_pdf": 561, "page_imprimee": 498, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2166, "texte": " 498                                DURENDAL\n\n\n\n            Mettre les Séraphins en fuite à tire-d'ailes,\n            Et faire que le ciel refuse à l'avenir\n            D'écouter, irrité, le cri du repentir!\n            Amis, voilà mon but; que je meure étouffée,\n            Si je ne brandis pas quelque jour ce trophée !\n\n            Or le Ciel qui connaît ma force, en son dépit\n            M'insulte; on peut le voir surtout dans cet Ecrit\n            Que scellent les sept sceaux, et que l'Agneau descelle (1).\n            Pour lui je suis toujours la grande Criminelle.\n            Quand il s'agit de fleurs je m'y glisse en aspic;\n            Je dévore, harpie, ou rampe, basilic;\n            Tantôt je suis caïman, puis je deviens ciguë,\n            On me traite de loup, de ver, d'épine aiguë;\n            Je dessèche, Lybie, ou ravage, Aquilon ;\n            De l'orage je suis la foudre et le grêlon,\n            Je sème la douleur, je ris avec cynisme,\n            De tout le mal enfin j'atteins le paroxysme!\n            Nulle insulte ne m'est épargnée! Et pourtant,\n            Le terme le plus dur et le plus insultant,\n            Qui de plus de colère infernale m'anime,\n            C'est celui qui me nomme : Avorton de l'abîme\n            Et Bête de la mer! — Car l'arsenal du Ciel,\n            Sachant que j'ai des flots l'empire universel,\n            A construit une Nef pour me chasser de l'onde,\n            Et montrer aux humains la route au Nouveau Monde,\n            — Que l'on devrait plutôt appeler Nouveaux Cieux\n            Puisque tout y sera durable et radieux,\n            Ainsi qu'il est écrit dans ce Livre mystique. —\n            Eh bien! je serai, moi, le pirate énergique;\n            Partout où cinglera la Nef, on pourra voir\n            Surgir soudain l'effroi de mon navire noir;\n            C'est pourquoi je l'ai fait et trempé de bitume;\n            Je veux et dois rester la Reine de l'écume!\n\n            L'apôtre des Gentils, pour me décourager,\n            Hélas! laisse entrevoir un plus pressant danger!\n\n   (1) Ici comme en d'autres passages, il y a de ces anachronismes dont nous avons parlé\ndans l'Introduction.\n"}, {"page_pdf": 562, "page_imprimee": 499, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1662, "texte": "             LA N E F D U   MARCHAND                         499\n\n\nC'est étrange! Il annonce une union suprême\nEntre l'Homme et le Ciel, entre l'Homme et Dieu même.\nOr, ne décrit-il pas le Marchand inconnu\nQuand il dit : — O mortel, du ciel il t'es venu\nUn frère! Par amour, en ton humble poussière,\nIl a fait pénétrer sa gloire plénière;\nEt toi, libre, tu dois t'élever au divin,\nPuisqu'il a voulu, lui, s'abaisser à l'humain!\n\nEt ce n'est que trop vrai, car de nombreux symboles\nMontrent l'Adam nouveau par de claires paroles :\nC'est la Manne qui tombe et le Rayon de Miel;\nC'est le Pain de l'offrande et l'Agneau de l'autel;\nC'est Bethléem, Dépôt de blé, poussant la bouche\nA réparer du Mal la morsure farouche,\nL'antidote qui doit détruire le poison.\nTel est le plan, il luit très net à la raison.\nNous n'en pouvons douter : ce Marchand a l'audace\nDe venir nous braver pour restaurer la Grâce ;\nEt quoique l'Homme, libre, ait déjà résisté,\nIl peut à ce sauveur lier sa liberté.\nA nous donc d'empêcher, à force d'artifice,\nQue le second Adam à l'autre ne s'unisse,\nDe contenir le Fort du Ciel et d'attacher\nPlus que jamais le faible à la glu du péché.\nEt ne redoutons point d'entreprendre la tâche :\nLe monde, vis-à-vis du vice, est toujours lâche!\n\n                      L E MONDE\n\nJe réponds du succès; l'Homme, poussé par moi,\nCherchera son bonheur sous le joug de la loi.\n\n                   L E MARCHAND\n                                       (Invisible, hors de la scène.)\nTu t'égares ! Tu vas te perdre !\n               «LA FAUTE (inquiète.)\n                               Quoi! Qu'entends-je?\n\n                      L E DÉMON\n\nD'où te vient cet émoi?\n"}, {"page_pdf": 563, "page_imprimee": 500, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1690, "texte": "500                         DURENDAL\n\n\n\n                             L A FAUTE\n\n                                 De cette voix étrange\n      Qui prévient l'Homme!\n                             L E DÉMON\n\n                               Effet du hasard; ne crains rien.\n      Le Monde aura du zèle et j ' y joindrai le mien;\n      Du reste, connaît-on route directe ou courbe,\n      Qui ne fasse aboutir à toi l'humaine tourbe?\n\n                             L'HOMME\n                                                    (Hors de la scène.)\n      Laisse-moi! j ' y vois clair.\n\n                             L A FAUTE\n\n                                     Que veut dire ceci?\n      Ils se sont joints ; j'ai lieu d'en prendre du souci.\n\n                           L A MOLLESSE\n\n      Eh ! sur terre, vit-on jamais homme en voyage,\n      Ne pas tourner vers toi sa marche et son visage ?\n      Ne crains donc pas des mots qui se perdent dans l'air !\n\n            L E MARCHAND      (dont la voix se rapproche.)\n      Je sais ce que je dis ; qui m'évite se perd.\n      Homme, viens par ici, ma route est la plus sûre.\n\n                      L A FAUTE (anxieuse.)\n\n      Cette fois, avez-vous compris ?\n\n                           L A MOLLESSE\n\n                                        Chut ! A mesure\n      Qu'ils parlent, je les vois venir vers nous.\n\n                             L A FAUTE\n                                                  Allons,\n      Prudemment, les guetter derrière ces buissons ;\n      Pour savoir ce qu'il faut, que notre oreille écoute.\n                            L E S TROIS\n      C'est bien parler.\n                                                   (Ils vont se cacher.)\n"}, {"page_pdf": 564, "page_imprimee": 501, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2016, "texte": "                           LA N E F D U MARCHAND                              501\n\n\n                                   SCÈNE VI\n\nLA FAUTE, LE MONDE, LE DÉMON, LA MOLLESSE cachés. — Paraissent L'HOMME, LE MARCHAND,\n   LE DÉSIR, L'AMOUR.\n\n                               L'HOMME     (obstiné.)\n                                Je dis encor que cette route\n            Est bonne, je la suis.\n                                 L E MARCHAND\n\n                                     Frère, tu fais erreur ;\n            Le sentier que voici, prends-le, c'est le meilleur.\n                                    L'HOMME\n            J'ai beau le regarder, je n'y vois que crevasses,\n            Partout de durs cailloux hérissent leurs menaces.\n            Ce ne sont que chardons, ronces, taillis épais,\n            Dont les rameaux de fer cinglent comme des fouets ;\n            Tandis que mon chemin, sans rudesses barbares,\n            Est toujours embaumé des parfums les plus rares.\n                                 L E MARCHAND\n\n            Soit, si mon dur sentier s'en va droit au verger\n            Du bonheur sans mélange, où rien n'est passager,\n            Et si le tien, malgré d'éphémères délices,\n            Entraîne sûrement aux béants précipices ?\n                                    L'HOMME\n\n            Qui donc peut assurer ce que tu dis là ?\n                                    L'AMOUR\n                                                        Moi!\n                           L E DÉSIR (s'interposant.)\n\n           A l'Homme voyageur j'impose seul ma loi ;\n                                                               (A l'Homme.)\n           Viens par ici !\n                                    L'AMOUR\n                        Tu n'es qu'un Désir sans noblesse,\n           Ton vêtement le dit.\n                                   L E DÉSIR\n                                 Je suis une richesse,\n           Même pour l'indigent qui m'héberge en son sein,\n           Et c'est par l'habit seul que je parais vilain.\n"}, {"page_pdf": 565, "page_imprimee": 502, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1698, "texte": "502                         DURENDAL\n\n\n\n                                L'AMOUR\n\n      Mais c'est être vilain que de vouloir paraître\n      Au-dessus de l'état où le sort nous fit naître !\n\n                  L E MARCHAND      (à l'Homme.)\n\n      Si tu me suis, tu jouiras de mon trésor.\n\n                                L'HOMME\n      Ce trésor quel est-il ?\n\n                          L E MARCHAND\n\n                                Celui que mon effort\n      Doit acquérir bientôt, et t'offrir en partage.\n      Regarde cette Nef...\n                                          (On voit paraître la Nef blanche.)\n\n          LA FAUTE    (à ses compagnons dans la cachette.)\n\n                                  Écoutons !\n\n                          L E MARCHAND\n                                            ...Nul orage\n      Ne pourra l'ébranler. A la charge des flots,\n      Sa force opposera le calme du repos.\n      Elle n'ira pas plus flotter à la dérive,\n      Qu'un temple dont la base est de la roche vive,\n      Et qui domine l'Océan avec fierté.\n      Or, commander un tel navire m'a tenté ;\n      Et son Maître a dit : — Soit ! Mais pour cette licence,\n      Tu m'iras conquérir une richesse immense\n      Qui n'est point à trouver dans ces lieux. — Il me faut\n      Donc aller sur les mers vers un Monde nouveau,\n      Le Monde où gît le grand Trésor caché dont rêve\n      L'âme au cours hésitant de l'existence brève ;\n      Le Monde qui détient la Perle, d'un tel prix,\n      Qu'auprès d'elle tout l'or est digne de mépris.\n      Je cueillerai, là-bas, en plus, des fruits superbes,\n      Qui rendront cent pour un, à la façon des gerbes.\n      Frère, avec ce Trésor nous aurons du bonheur !\n"}, {"page_pdf": 566, "page_imprimee": 503, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1622, "texte": "              LA NEF DU MARCHAND                                  503\n\n\n\n                       L'HOMME\n\nLe métier de marchand répugne à mon humeur.\nA quoi bon s'exposer pour le bonheur d'un autre ?\nDe plus faibles croiront ta parole d'apôtre ;\nMoi, maudissant tout joug, épris de liberté,\nJe laisse mon Désir guider ma volonté.\nQuoi ! J'irais m'embarquer sur l'écume inquiète\nDe la mer, où toujours quelque péril nous guette ?\nJe souffrirais l'orage, et la houle, et les vents,\nQuand la joie éblouit le siècle des vivants ?\nQuand les mets, les boissons, les danses, les musiques,\nM'invitent au palais des heures pacifiques ?\nA ton lucre va-t-en ! Et laisse ma raison\nSe bâtir dans le monde une haute maison !\n                    L E MARCHAND\nC'est sa hauteur qui rend la maison périssable.\n                       L'HOMME\nMon Désir sait comment on fait œuvre durable.\n                    L E MARCHAND\nMieux mon Amour !\n                  L'HOMME    (résolu.)\n                    Finissons, et séparons-nous.\nToi, prends ton dur sentier, je choisis le plus doux.\n                   L E MARCHAND\nHélas ! j'en suis navré ; mais la liberté sainte\nAu-delà du conseil interdit la contrainte ;\nEmbrassons nous. Adieu !\n                                               (Il l'emlrasse.)\n                      L'HOMME\n\n                          Bon voyage ! La mer\nEst pour moi trop vorace et son sel trop amer.\n                   L E MARCHAND\nAh ! plutôt comprends mieux les périls de la terre ;\nTu verras que le vent de la vie est austère ;\nEt tu te heurteras, poussé par ton orgueil,\nSur une mer d'erreurs, contre plus d'un écueil.\n"}, {"page_pdf": 567, "page_imprimee": 504, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1878, "texte": "504                                    DURENDAL\n\n\n\n                                       L'HOMME\n\n           Le temps nous le dira.\n                                  L E MARCHAND\n\n                                   Si tu le prends pour Maître\n           Sur ta route d'un jour, je dois te le permettre.\n           Adieu ! — Viens mon Amour !\n\n                                       L'HOMME\n\n                                                 Adieu ! — Viens mon Désir !\n\n                            L'AMOUR      (au Marchand.)\n           Je te suis.\n                            L E DÉSIR (à      l'Homme.)\n\n                         Je te suis.\n\n                   L E MARCHAND         (revenant sur ses pas.)\n                                 Sur le point de partir,\n           Souviens-toi que je t'ai conseillé comme un frère ;\n           Mais ton Désir, hélas ! m'a fait ton cœur contraire.\n           Peut-être, quelque jour, te trouvant plus soumis,\n           Pourrai-je t'élever au rang de mes amis.\n                                            (Le Marchand et l'Amour sortent.)\n\n                                  SCÈNE VII\n\n      LA FALTE, LE MONDE, 'LE DÉMON, LA MOLLESSE cachés. L'HOMME, LE DÉSIR.\n\n\n                                   L'HOMME\n\n           Moi, son ami ? Pourquoi ? Je suffis à moi-même,\n           Lorsque j'ai le Désir, ce seul ami qui m'aime.\n                   L A FAUTE      (à part à ses compagnons.)\n          Ils se sont séparés, séparons-nous aussi.\n          Moi, je rejoins ma nef, mais vous, restez ici.\n          Flattez le bon mortel, pour le pousser à vivre\n          Selon les appétits du Désir qu'il veut suivre.\n          La vaste mer m'appelle. On m'a dit écumeur,\n          Ouragan, monstre, soit ! J'apprête ma fureur.\n          Du Marchand inconnu je poursuivrai la trace ;\n          Contre lui des flots noirs j'insurgerai la masse,\n"}, {"page_pdf": 568, "page_imprimee": 505, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1528, "texte": "             LA N E F    DU    MARCHAND                        505\n\nEt je mettrai dans l'air tant de mugissements,\nJe ferai se choquer si bien les éléments,\nQu'après avoir pillé son vaisseau, ma conquête,\nJe vous l'engloutirai dans l'horrible tempête !\n                                                   (Elle sort.)\n                   LA MOLLESSE\n\nNous sommes trois contre un ! sans doute nous vaincrons.\n                     L E MONDE\n\nQu'il s'explique un peu mieux, après nous agirons.\n                     L E DÉMON\n\nTâchons de l'épier de loin.\n\n                                                  (Ils sortent.)\n\n                    SCÈNE VIII\n\n                L'HOMME,      LE   DÉSIR.\n\n                        L'HOMME\n\n                             L'heure est passée\nDe ces pédants discours de prudence insensée,\nDont ce frère, hableur et prêcheur endiablé,\nA cru, pour notre bien, devoir nous accabler.\nIl faut nous dégourdir enfin ; car, sur mon âme,\nJe sens encor l'odeur de la caverne infâme\nOù j'étouffais ! Assez de prudence et de nuit,\nEt vive un cœur léger quand le soleil reluit !\n\n                     LE    DÉSIR\n\nEn route donc ! En route ! — Eh ! voici que j ' y pense,\nAs-tu de bons écus pour solder la dépense ?\nCar il serait piteux et fort humiliant,\nDe faire notre entrée au monde en mendiant !\n                        L'HOMME\n\nTout beau, prudent Désir ! La nature très sage,\nPour que nous en fassions en route bon usage,\nN'a-t-elle mis en nous ces amples mines d'or,\nLes Puissances de l'âme, et les Sens ?\n"}, {"page_pdf": 569, "page_imprimee": 506, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1855, "texte": "506                                 DURENDAL\n\n\n\n                                     LE   DÉSIR\n                                                          Ce trésor\n           N'est point argent courant.\n\n                                     L'HOMME\n\n                                        Si, par allégorie !\n           Je vais te le prouver sur l'heure !\n\n                              L E DÉSIR     (ironique.)\n\n                                                    Oh ! je t'en prie !\n                                     L'HOMME\n\n                      Holà ! les Sens, vassaux et rois,\n                      Guides de notre chair mortelle,\n                      Vous que le sol obscur recèle,\n                      Dites, entendez-vous ma voix ?\n\n                                     L E S SENS\n                                                      (Sans se montrer et chantant.)\n                      Qui nous cherche ? Qui nous appelle ? (1)\n\n                             L E DÉSIR (émerveillé.)\n\n           Ils parlent en chantant !\n\n                                     L'HOMME\n\n                                    Pour t'apprendre, Désir,\n           Que le corps est un luth vivant qui sait ravir\n           L'âme par sa suave et discrète musique.\n                                                          (Aux esprits.)\n           — Je suis l'Homme !\n\n                                     L E S SENS\n\n                                    Et que veux-tu de nous ?\n\n                                     L'HOMME\n                                                           Je m'explique.\n           Je suis très las de l'ombre et j'ai soif de soleil !\n           Déjà j ' a i secoué les torpeurs du sommeil\n           Qui, raidissant mon corps, rendaient mon âme inerte.\n\n (1) Tous les vers en italiques sont chantés avec accompagnement d'instruments.\n"}, {"page_pdf": 570, "page_imprimee": 507, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2108, "texte": "                             LA N E F D U       MARCHAND                              507\n\n\n             Que ce soit pour mon bien, que ce soit pour ma perte,\n             Je veux fuir plus avant, aller, en vagabond,\n             Vers mon destin, ô Sens, qu'il soit mauvais ou bon.\n             Or, pour me mettre en route, étant très misérable,\n             Voulez-vous m'octroyer un crédit charitable ?\n\n\n                                       SCÈNE IX\n\nL'HOMME, LE DÉSIR. — Paraissent les CINQ. SENS qui seront musiciens. Le premier, LA VUE,\n    porte un plateau sur lequel il y a une bourse.\n\n                     CHŒUR DES SENS (s'adressant à la Vue.)\n\n                        Sens auguste et mystérieux,\n                        Humble foyer dont la puissance\n                        Peut embraser le ciel immense,\n                        Parle pour nous, force des yeux !\n\n                    LA VUE (à l'Homme, chantant en récitatif,)\n             Puisque tu nous requiers pour aider ta misère,\n             Le chemin étant long, voici le nécessaire ;\n             Les Cinq Sens réunis t'offrent ces cinq talents, (1)\n             Tout notre avoir. Vois-les, ils sont étincclants,.\n             Et leur métal est pur de tout bas alliage;\n             Mais retiens bien ceci : c'est un prêt qui t'engage\n             A nous les rapporter, le jour étant venu,\n             Au berceau qui te vit naître, chétif et nu.\n                                   CHŒUR DUS SENS\n\n                         Ces cinq talents qui sont les nôtres\n                         Doivent en rapporter cinq autres !\n\n                                         L'HOMME\n\n              Ces Cinq Sens sont vraiment de courtois cavaliers.\n                            LE   DÉSIR    (à part à l'Homme.)\n              Et leurs dons ont pour moi des attraits singuliers;\n              Prends-les, et nous rirons le jour de l'échéance !\n\n    (1) Quinque etenim sunt corporis sensus : videlicet, visus, auditus. gustus, odoratus et\ntactus. Quinque ergo talentis, donum quinque sensuum, id est, exteriorum scientia exprimitur.\nSaint Grégoire.\n"}, {"page_pdf": 571, "page_imprimee": 508, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 966, "texte": "508                          DURENDAL\n\n\n\n          L'HOMME    (aux Sens, prenant la bourse du plateau.)\n        C'est entendu. Je prends l'argent et la créance ;\n        Je dois, pour le doubler, l'employer avec soin.\n        — Mais de notre contrat, qui sera le témoin ?\n\n                               LA V U E\n\n        Le Temps qui siégera plus tard comme ton juge,\n        Le Temps, dur au délai, sévère au subterfuge.\n\n                              L'HOMME\n\n                 Qu'on l'appelle !\n                        PREMIER      CHANTEUR\n\n                                   O vieillard,\n                Régulateur des jours sans nombre,\n                Toujours volage et toujours sombre,\n                Toi dont les mains connaissent l'art\n                De transformer l'instant en heures,\n                En siècles, sors de tes demeures\n                Et viens devant nous sans retard !\n\n\n (A suivre.)                           L'Abbé HECTOR HOORNAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-003", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 509, "page_fin": 517, "titre_corps": "Le Salon de la Société des Beaux-Arts", "titre_sommaire": "Le Salon de la Société des Beaux-Arts", "signature_source": "E. 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Nous résistons avec peine au\nplaisir de caractériser celui-ci en art. Il faudrait évidemment\nétudier l'agencement des plus hautes fleurs de la prairie ; un\néquilibre plus strict, moins d'à-coup et d'exubérance, des\nformes pondérées tendant à la cristallisation, le souci du défi-\nnitif et de l'achevé, presque l'oubli des cruelles lois d'évolution,\npresque le trompe-l'œil de la perpétuité par le parfait. N'est-ce\npas l'impression qui se dégage avant tout des œuvres de maîtres\nici rassemblées? Leur saveur morale, si on peut dire, saveur\nd'apaisement et de calme, suggère l'étude, les revues minu-\ntieuses. Adoptons pour la nôtre le patient ordre alphabétique.\n   M lle Berthe Art mêle à ses gris-bruns veloutés les notes de\nnouvelles couleurs plus vives; ses fleurs gardent la distinction\ncharmante de ses accessoires.\n  L e simplisme de couleurs et de lignes tente Baertsoen dans\n"}, {"page_pdf": 573, "page_imprimee": 510, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2030, "texte": " 510                          DURENDAL\n\n\n\nsa belle toile au titre de nostalgique repos : Vieux Port en Ville\nmorte. D a n s ce paysage endormi vibre l'appel morne de la l u n e ;\nn'est-elle pas vieille et morte aussi ? L a vision brutale du j o u r\nétant annihilée, l'âme secrète des apparences sourd comme u n e\nonde phosphorescente en transparences et en reflets.\n   T o u t e la maîtrise de Mlle Beernaert s'atteste à nouveau dans\nson petit Paysage en Campine. L e souci de la lumière et de la\nclarté s'accorde mieux que jamais avec la légèreté de la compo-\nsition et la puissance des lignes.\n   Binjé continue, pour ses paysages de Knocke, cette facture\nlumineuse que de transparentes ombres noires, débordées par\ndes empâtements clairs, rendent presque aussi vibrante que\nl'atmosphère marine.\n   Saluons avec respect et sans des caractérisations inutiles ces\nmaîtres connus en leurs diversités : les marinistes A. Bouvier\net C l a y s ; Cluysenaar, joignant des bronzes à un projet de pla-\nfond, Cesare Dell'Acqua, de H a a s digne de lui-même, André\nHennebicq, Seghers toujours éblouissant avec ses fleurs en\nglacis, le grand Eugène Smits représenté par une simple carte\nde visite.\n  La Grange sous la Neige, de M m e Marie Collaft, exagère un\npeu la monotonie du faire b r u n . L e s deux grands Courtens\nmontrent, eux aussi, le procédé du maître dans t o u t son parti-\npris. On sait combien celui-ci est admirable et l'air circule aussi\nmagnifiquement dans la tempête de neige assaillant des\nbarques ou dans l'allée que les corbeaux attristent comme des\nfeuilles noires sur les arbres dépouillés.\n   Le grand Cheval noir, par Jean Delvin, est une œuvre t o u t à\nfait a t t i r a n t e . Cet animal, étrangement profilé en noir sur des\ntoits rouges incendiés d'aurore, semble, avec sa tête énorme,\nses sabots démesurés et le cavalier comme annihilé qui le\nmonte, une vision fantastique dont l'originalité h a u t e surpasse\nde beaucoup le Pont de Daves, acide.\n  Nous sommes heureux d'avoir toujours aimé Frédéric, mal-\n"}, {"page_pdf": 574, "page_imprimee": 511, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2083, "texte": "              LE SALON DE LA SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS               511\n\n\n\ngré ou à cause de ce qu'on appelle ses défauts, et qui sont\nl'expression même de sa personnalité. Maintenant que la consé-\ncration du succès semble définitive, il est bon de pouvoir\njustifier d'une admiration antérieure. Son Hameau, un paysage\nminutieusement dur et idéalisé à force de réel ; sa Fleur malade,\nune petite fille au visage rouge, vêtue de rouge, tenant un\ncamélia rouge, avec des reflets roses dans le rideau de la\nfenêtre et sans trop de verts complémentaires, est tyranni-\nq u e m e n t captivante comme l'âme même du maître. Peut-être\nserait-il très fécond en enseignements d'étudier les rapports (de\nparallélisme plutôt que de continuation) entre Frédéric et le\ngénial Böcklin, tous deux asservis à l'âme ardente du rouge,\ntous deux modelant les chairs enfantines avec cette précision\nlassante et magnifique.\n   René Gilbert expose des portraits très parisiens, ce qui nous\ndispense de rien ajouter.\n   Gilsoul est un des triomphateurs du Salon. Ces maisonnettes\nde Nieuport, dont les façades semblent imbibées de clarté\nlunaire, sont une des plus délicieuses toiles qu'on puisse voir.\nSon Chenal, effet de brumes lumineuses, vient d'être acheté par\nl'Etat. Peut-être est-il plus lui-même dans En gare, prestigieux\neffet de lumière qui pourrait représenter l'arrivée d'un convoi\ninterplanétaire dans un fourmillement d'astres.\n    L e baron Goethals expose quatre petits paysages délicats et\nprécis. Il ne faut parler d'Impens qu'avec respect. Ses Joueurs de\ndés, avec les coutumières clartés sur les rouges et les bleus de\nPrusse, expriment très bien dans les figures, surtout celle de la\nvieille femme, le cachet populaire, les visages naïfs et grossiers, de\nFlaubert.\n    L e s portraits de de Lalaing n'ont plus besoin d'être décrits;\np a r leurs qualités et plus encore par leurs précieux défauts,\nl'aristocratisme, le modelé précis, la fidélité expressive, ils\nrappellent les œuvres du maître sculpteur, ses tigres aux gran-\ndioses souplesses, ce génie funèbre hautement morne. Ce sont\n"}, {"page_pdf": 575, "page_imprimee": 512, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2123, "texte": "  512                          DURENDAL\n\n\n\n des bleus mats, indigos, ordinairement rapprochés de rouges\n sourds et d'oranges qui font le charme des toiles de Charles\n Mertens. L'Eau miroitante est admirablement large et profonde,\n alors que Les Veuves ont des tons désagréables. Il est presque\n aussi inutile de vanter encore les nacres de M lle Georgette\n Meunier que les chats de M m e Ronner; M lle Alice Ronner\n expose des Anémones dont l'âme mauve pleure délicatement.\n    Nous voici à l'œuvre évidemment maîtresse du Salon :\n Désespéré, d'Alexandre S t r u y s . O n l'eut voulue achetée par l'État.\n T o u t e s les formes de louanges ont été épuisées, et vraiment, il\n faut applaudir à cette consécration de la plus pure renommée.\n On connaît la vie du peintre et comment c'est de sa navrance\n qu'il a fait son art. Des teintes communes (des fauves et\ndes roux durs); une vision photographique, des sujets banals,\ntout se transforme par la sincérité de l'artiste en des œuvres\nmonotonement magistrales, grand cri à peine modulé, mais\ndominateur.\n    L'espace nous m a n q u a n t , disons d'un mot la conscience de\nVan der Hecht, les vues de Campine d'Emile Van Doren,\nmenacé par la sécheresse qui est extrême chez Van L e e m p u t t e ,\net l'éclat coutumier de Verheyden, t e r m i n a n t cette partie par\nles ombelles qu'entasse la Saulaie de M m e Juliette W y t s m a n .\n    Nous voici arrivés à ce r e m a r q u a b l e envoi du grand collec-\ntionneur berlinois E r n s t Seeger, dont la Société des Beaux-Arts a\nsu faire la curiosité étrangère de son Salon. Il s'agit unique-\nment, en effet, d'œuvres allemandes ou anglaises, c'est-à-dire\ndes deux écoles qui, avec l'école belge, représentent le mieux\nl'art moderne, l'une par la saveur populaire, l'autre par l'exqui-\nsité esthétique.\n    Nous ne protestons pas contre la classification imposée au\nsuisse Böcklin ; il appartient vraiment à l'école germanique\npar l'influence, la royauté qu'il y a conquise, aussi bien que par\nson coloris et la rudesse de son expression. Ainsi cette Chasse-\nresse déjà vue, ici m ê m e , éloigne d'abord par une véritable\n"}, {"page_pdf": 576, "page_imprimee": 513, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2088, "texte": "             LE SALON DE LA SOCIETE DES BEAUX-ARTS            5l3\n\n\n\nrépulsion; la patience due au grand Böcklin y fait cependant\ndécouvrir d'étranges beautés. Certes, l'étonnante chasseresse\nqui ouvre la bouche en criant de joie pour la capture d'un\nmalheureux lièvre dont les pattes s'aperçoivent sur son épaule,\nsemble grotesque; mais comme la bouche arrondie, les narines\nfrémissantes, disent la soif et l'ardeur du sang, du sang qui\nflambe dans la chevelure rousse, la chair bouffie, les yeux\ninjectés; du sang que rappellent et modulent les rouges heurtés\ndes draperies du vêtement.\n   L e portrait d'homme de Defregger, dans une gamme grise,\nest d'un faire à la fois large et précis, d'un modelé aussi souple\nque décisif. On sait que Defregger, s'il faut en croire la légende,\nd u t sa gloire à une aventure analogue au trait célèbre de l'en-\nfance de Giotto. Petit paysan, il reçut un pinceau, quelques\ncouleurs d'un peintre, qu'il étonna par ses dispositions et qui se\nchargea de son éducation artistique... L a gloire, comme tout\ndans la vie, tient souvent aux rencontres bonnes ou mauvaises\nde la route ; aussi les rituels ont-ils des prières pour le com-\nmencement du chemin!\n   U n e nombreuse collection d'œuvres de W . Leibl déconcerte\nun peu par les transformations de la technique et surtout l'abou-\ntissement actuel, presque vulgaire, de celle-ci. On dirait que le\nmaître s'ensommeille un peu, loin des aspirations nouvelles,\ndans sa solitude de Aibling.\n   On retrouve Lenbach tout entier dans la petite esquisse d'un\nportrait de Wagner : une tête de lumière d'or vaguement indi-\nquée dans des bruns. Deux petits paysages d'Ury, très fins,\nnous mènent à Max Liebermann, généralement commun, par-\nfois sommaire, souvent charmeur, surtout en de très curieuses\net sévères études, et dans un admirable portrait de C. Meunier.\n   Menzel, le Messonnier de l'Allemagne, le Nestor de ses\npeintres, est représenté par de nombreuses études, tantôt éton-\nnantes d'humour, comme la microscopique et délicieuse Etude\npour la Cruche cassée, tantôt larges et fortes comme l'admirable\n"}, {"page_pdf": 577, "page_imprimee": 514, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2098, "texte": " 514                         DURENDAL\n\n\n\nTête de Cheval évoquant l'auteur des Cyclopes, cette glorification\ndu travail moderne.\n   Les chevaux de Stuck, le continuateur, veut-on, de Böcklin,\nsont un tableau presque à surprise. Il faut le voir à distance et\nc'est alors merveille comme la justesse des. tons, d'abord inap-\npréciable dans le choc du trop près, se reconstitue, suscitant\ndes effets imprévus de profondeur et de fluidité.\n   L a grande réputation de Von U h d e reçoit une atteinte\npar l'exhibition du Sermon sur la Montagne. Malgré la recherche\ndes effets de plein air, l'atmosphère m a n q u e , salie de roux, de\nverts, insuffisamment complémentaires. Les physionomies sont\nsincères mais d'insuffisante observation; la figure du Christ est\nvulgaire atrocement et de parti-pris. L a composition, assez\nhabile, constitue évidemment le grand mérite du peintre.\n   On sait que la gravure, le dessin est une des grandes supé-\nriorités de l'art allemand qui a créé en ce genre une des plus\nsincères, des plus modernes et vibrantes écoles qui soient. Nous\navons de cela quelques preuves choisies : l'admirable sphinx\nnoir de G. J a h r , les dessins à la plume si naïvement raffinés de\nMax Klinger, les études d'animaux de R. Muller et ces inter-\nprétations de ruines fantastiques par von Schennis.\n   Nous voici à l'école anglaise; mentionnons seulement les trois\nmages, fort estimables de Brangwin pour arriver plus vite à\nde merveilleux W a l t e r Crane. L e Symbole du Printemps, l'iris,\nl'arum et la jacinthe des bois sont le triomphe de l'an et de son\ndésir. C'est une joie que d'étudier comment chaque fleur trouve\nsa « transcription » de forme dans le vêtement de la femme qui\nl'allégorise : l'iris en l'ampleur des velours; l'arum multipliant\nsa corolle pointue pour le chapeau, le collet presque Médicis !\nla jacinthe couvrant sa simarre des retroussis en « cheveux\nd'anges » de ses clochettes.\n  La belle dame sans merci est toute baignée de philtres lunaires\nparmi la lutte silencieuse des fleurs adverses. L'admirable\ncourse des heures (accompagnée d'une précieuse esquisse)\n"}, {"page_pdf": 578, "page_imprimee": 515, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1947, "texte": "             LE SALON DE LA SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS                 5l5\n\n\nest une des choses où le maître a le mieux affirmé cette curieuse\nparenté de l'art anglais avec le véritable art hellénique. Ces\nchevaux, ces corps penchés, évoquent autant par l'esprit que par\nle faire le souvenir des plus grandes œuvres de la Grèce : che-\nvaux de Venise, frises du Parthénon. Bouche d'or, le disque du\nsoleil projette et pourchasse la fuite des heures qu'il a suscitées,\nqu'il dévorera, que les rayons de son haleine brûlent jusqu'à la\nnuit en fuite. Egalement admirables, mais par la naïveté\nexquise, sont les deux dessins : la Poule aux Œufs d'or.\n   Robert Fowler sent le parisianisme, Swan reste lui en ses\nétudes de tigres ; et la grâce du printemps du nord frissonne\ndans les aubépines de W a l t o n .\n   L a sculpture est très bien représentée. L'Ecce Homo de\nDesenfans a une grâce sérieuse qui rappelle un peu certain\nCrucifix de Meunier. Dillens intéresse surtout dans ses huit\nstatuettes les Corporations. Les portraits-bustes de Lagaë\nvivent en leur réalisme filial. Nous avons parlé déjà de\nde Lalaing. Lambeaux s'affine dans un buste de Diane. Nous\naimons mieux le bas-relief de Samuel que sa statuette d'ivoire.\nVinçotte reste noblement gracieux dans ses portraits. Quant à\nla Mater Dolorosa de Meunier, nous avons voulu terminer par\nl'extase poignante qu'elle suscite en ses lignes frustes .\n\n\n                                                       E D M . JOLY.\n\n\n\n  C H R O N I Q U E ARTISTIQUE DU M O I S . —   L e mois artiste fut très\nchargé à Bruxelles. De nombreuses expositions, de mérites bien\ndivers, doivent trouver mention dans notre chronique dont le\nt r i o m p h a n t Salon de la Société des Beaux-Arts absorbe la plus\ngrande partie.\n   C'est peut-être le moment de préciser d'un mot notre façon de\ncomprendre ces simples notes, les principes qui dirigent notre\ncritique parmi les milieux les plus divers. Nous croyons que\n"}, {"page_pdf": 579, "page_imprimee": 516, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2108, "texte": "  516                         DURENDAL\n\n\n\n notre rôle ici n'est aucunement d'établir une sorte de « cote »\n de la valeur des œuvres et des artistes ; nous pensons que l'on\n ne peut plus prétendre à cette espèce de magistrature si bril-\nl a m m e n t et si funestement pratiquée, autrefois, par les « princes\nde la critique », les maîtres souvent admirables du genre, de\n Diderot à Théophile Gautier. Cette conception du rôle de la\ncritique était liée à une conception de l'art aussi erronée l'une\nque l'autre. L'art était regardé par eux à la fois comme une\nsorte de science et de mission utilitaire, ayant des canons, des\nrègles ; le critique avait mission de veiller à la stricte observa-\ntion de celles-ci : le bon goût, le tour de main, le sagace usage\ndu talent.\n   Maintenant qu'il est à peu près compris que l'art n'est pas\nune doctrine ou un métier, mais une vie, une manifestation\nd'activité organique, l'on a le droit, selon son tempérament, de\nne plus s'occuper qu'à comprendre, à caractériser, à commenter.\nCe point de vue enlève aussi bien le danger d'indulgence que\ncelui, plus grave beaucoup, de sévérité. Il requiert l'intérêt du\nnaturaliste, égal pour toutes les formes vivantes que doit histo-\nrier son étude : l'attention indifférente et passionnée.\n  U n e exposition organisée par l'Aréopage du XXe siècle a\nprésenté, avec quelques maîtres, dont Claus et l'admirable flui-\ndique Marcette, des « jeunes » fort intéressants. Blieck, avec\ndes paysages fauves et sommaires ; Gouweloos avec des portraits\n« dramatisés » d'une véritable g r a n d e u r ; Verdussen, enfin,\nvibrant dans ses sites romantiques, ses « décors » wagnériens.\n  Au Cercle artistique, à côté d'une très intéressante exposition\ndes copies de fresques rapportées d'Italie par notre conscien-\ncieux peintre Guffens et que le gouvernement vient d'acheter,\nCourtens nous a montré une série de toiles où le maître affirme\nmieux que jamais ses qualités et ses défauts, également admi-\nrables.\n  L'exposition de l'atelier Speekaert a été une œuvre de foi et\nde conscience artistique. L'artiste, on le sait, fut un de ceux qui\n"}, {"page_pdf": 580, "page_imprimee": 517, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 966, "texte": "            LE SALON DE LA SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS              5l7\n\n\n\nprirent la plus grande part à la victorieuse lutte de la vérité\ncontre l'académisme expirant, et d'où sortit notre école moderne.\nIl n'y a pas si loin de ces combats racontés par C. Lemonnier\nen un style truculent comme les fumiers de Stobbaert et touffu\ncomme les ramures de Boulenger. L'artiste a recueilli de cette\ndangereuse épreuve le suffrage unanime qu'obtient, plus sou-\nvent qu'on ne croit, l'effort consciencieux.\n   L a Maison d'Art, en son cadre exquis, expose des oeuvres du\npeintre G. S. Van Strydonck. On l'y retrouve avec sa vision\nlégère, lumineuse, sa prestesse de main, sa compréhension tou-\njours victorieuse aussi bien dans le portrait que dans le paysage,\ncette physionomie de choses. Léopold Van Strydonck, le frère\ndu peintre, expose des bijoux d'art comme on en devrait tenter\npour notre orfèvrerie d'église.\n\n                                                       E. J.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-004", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 518, "page_fin": 519, "titre_corps": "Épithalame", "titre_sommaire": "Épithalame", "signature_source": "J. de Strailhe", "ancre_debut": "EPITHALAME", "ancre_fin": "J DE STRAILHE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 581, "page_imprimee": 518, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 938, "texte": "ÉPITHALAME\n\n    O douceur suave de ces jours,\n    Douceur voilée aux pénétrants retours !\n\n    Nous étions des amis,\n    Nous avions des camaraderies,\n    Nos pensées marchaient unies...\n\n    Et je te dis un soir : « M'aimeriez-vous ?\n    Me voici, me voici tout à vous ! »\n\n    Et combien tendre, ah ! combien souriante,\n    Et combien heureuse, combien languissante,\n    Tu laissas glisser entre mes bras\n                 Tes bras!\n\nAinsi parmi les floraisons blanches de nos amitiés, les roses\n     De nos amours, de nos roses amours sont écloses.\n\n    Pressentais-tu que nous nous aimerions ?\n    Ton esprit avait-il ces prévisions ?\n\n            Pour nous aimer,\n            Il fallait qu'en ton cœur\n            Dès le principe fut semé\n            Le parfum où mon cœur\n            Se viendrait charmer !\n\n    O femme, votre œil plus subtil,\n    Le premier reconnaît si quelque fil\n    Lie au cœur féminin le cœur viril.\n"}, {"page_pdf": 582, "page_imprimee": 519, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1242, "texte": "                          ÉPITHALAME                              519\n\n\n         Et dès les soirs d'alors, tes regards\n         Appelaient à toi mes désirs épars.\n\n         Mais dès ces soirs, comprenions-nous\n         Combien grandissait en nous\n         Parmi l'ombre mystérieuse\n         L'aurore d'une heure plus heureuse ?\n\n         Et voici que le jour commence.\n         C'est l'éveil à la conscience\n         L'entrée à la clairvoyance.\n\n                 La nuit s'enfuit.\n                 Le matin luit.\n                 Au loin s'envole le minuit.\n\n         Surgis ! il faut jouir de notre amour,\n         Faire à notre bonheur un lucide séjour,\n         Illuminer le Ciel tout alentour.\n\n          Viens ! c'est nous l'un et l'autre\n          Et l'univers est nôtre !\n\n          Connaissons combien nos âmes sont fortunées.\n          Eveille-toi, mon âme est éveillée.\n          La splendeur rayonne à la croisée\n          Et le ciel en tes yeux, ma fiancée !\n\n          Marchons droits et forts dans la vie\n          Ignorants du mal et de l'envie,\n          Et que la lumière du midi vienne !\n\nOu bien, demeurons, que je rêve, et ferme les yeux et t'appartienne.\n\n\n                                               J . 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J'ai nommé\n l'Héroïque, la Pastorale, l'Ut mineur, la Septième et la Neuvième Symphonie.\n Les conclusions de ces poèmes, toujours sereines, revêtent dans la Cinquième\n et dans la Neuvième Symphonie un éclat si éblouissant, débordent, ruissellent\n d'une joie si emportée, si impérieusement communicative, qu'on ne peut\n s'empêcher de s'écrier : Non, Beethoven n'était pas un génie triste. Effecti-\n vement, il ne l'est pas et là est sa supériorité sur bien d'autres. Car tel est\n le tréfonds de l'être humain. (Je parle évidemment de l'homme qui pense.)\n La tristesse peut parfois l'effleurer de son ombre, mais ne saurait obscurcir\n sa vie entière; il repose un instant son regard sur le ciel et les noirs fan-\n tômes qui l'obsèdent s'envolent aussitôt. Voilà la philosophie de Beethoven,\n concordant avec les sentiments les plus irréductibles de notre nature. Si ces\n cinq grands poèmes devaient disparaître dans un cataclysme et que j'eusse\n"}, {"page_pdf": 584, "page_imprimee": 521, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2892, "texte": "                       LA SYMPHONIE PASTORALE                           521\n\n\n\nà en sauver deux, ce serait sur la Symphonie Pastorale et sur celle en\nUt mineur que se porterait mon choix, et si enfin j'avais à me décider entre\nces deux dernières, je penserais avant tout à la Pastorale. Quelles sont les\nraisons de cette préférence, quelle est la vraie signification, la grandeur et\nla poétique de cette page immense déchirée du Livre de la Nature, c'est ce\nque je voudrais vous exposer aujourd'hui, dans les limites du cadre restreint\nqui m'est imposé.\n   Le sentiment de la nature est un corollaire du spiritualisme chrétien. Les\nGrecs, si épris de beauté plastique, et dont le sens esthétique exquis a\ninspiré en sculpture et en architecture d'immortelles créations, n'ont point\ntraduit en leurs vers cette émotion délicieuse du cœur humain devant\nl'œuvre de Javeh. Homère, leur plus beau génie après Platon, parsème, il\nest vrai, ses poèmes de comparaisons tirées de la nature sensible, mais il\nfaut bien reconnaître que ces images, rehaussées par la prestigieuse et\nincomparable musique de la langue grecque, manquent de richesse et de\nvariété, nous apparaissent plus des moyens littéraires que l'expression\nspontanée d'un sentiment profond et sincère. Derrière le voile de l'allégorie\npolythéiste, l'influence de la mythologie avait fini par dérober au regard de\nl'artiste la réalité des choses infiniment plus belle et poétique que ces per-\nsonnifications nuageuses douées d'une existence factice mais froides et\nmortes à la vérité. Chez les Latins, il semble qu'on ait fait un pas de plus.\nLa poésie lyrique et élégiaque est née. Dans une forme, la plus belle\nprobablement qui ait jamais existé en aucune littérature, Virgile, ciseleur de\nvers lapidaires, le véritable Parnassien du Siècle d'Auguste, nous retrace en\nses Géorgiques le bonheur calme et serein de l'homme des champs, le\ncharme enivrant des forêts embaumées et des rivières d'argent. Les images\nsont abondantes, variées, suggestives, et malgré tout, nous restons froids et\nimpassibles. Quel mystère ! Ces monuments des lettres latines sont comme\ndes temples radieux mais glacés, que ne traverseraient les effluves d'aucune\n bienfaisante chaleur.\n   La décadence impériale et la première partie du Moyen Age n'ont sans\ndoute pas été des périodes artistiques, mais quoi ? La société moderne était\nen voie de formation, les races mêlées ne s'étaient pas encore fondues en\nnations distinctes nettement délimitées, l'esprit guerrier, inséparable compa-\ngnon de la barbarie, inondait l'Europe de flots de sang, et songe-t-on\nd'ailleurs à la somme d'efforts que représente ce mot civilisation, prodigieux\nédifice qui, avant de pouvoir abriter l'Humanité sous ses voûtes protectrices,\nexige non seulement de merveilleux ouvriers, mais aussi des siècles et\nencore des siècles de travail ininterrompu. Cependant le XIIIme siècle,\n"}, {"page_pdf": 585, "page_imprimee": 522, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2801, "texte": " 522                             DURENDAL\n\n\n\navec son incomparable efflorescence de héros et de saints, apparaît, majes-\ntueux couronnement du Temple dont le Christ a posé la première pierre. Le\nsentiment esthétique de ce temps ne pouvant se traduire dans des langues\nnon encore définitivement fixées, s'envole vers l'Empyrée dans l'altière\ndentelle des flèches gothiques, prend corps dans les Cathédrales, gigantes-\nques poèmes de l'Éternité. L'art de l'époque, ne le cherchez pas ailleurs, il\nest là tout entier, et ces manifestations, encore inégalées, en valent bien\nd'autres. L'Idée domine la Forme et l'assujettit. Les lettres, à l'aurore du\nXIVme siècle, produiront un grand artiste qui, païen par certains côtés\npurement formels, mais d'essence absolument chrétien, synthétisera tout le\nMoyen Age. J'ai nommé Dante Alighieri.\n  Mais à l'instant même où les langues commencent à prendre leur vête-\nment définitif, voici que l'esprit païen se réveille, la Forme va encore une\nfois s'ériger en souveraine maîtresse et détrôner l'Idée. C'est le commen-\ncement du règne de l'esprit classique, amoureux de la ligne harmonieuse,\nproscrivant en revanche le détail et la couleur.\n   En présence de ces tendances exclusives et néo-païennes, qu'éprouvera\ndonc l'artiste devant la Nature, ce reflet de Dieu, aux délicates et savou-\nreuses nuances éternellement changeantes ? Il s'en détournera tout simple-\nment. Je ne sais où j'ai lu cette judicieuse pensée que, pour la moindre\ndescription, il n'est pas un de nos élèves de sixième qui ne soit capable d'en\nremontrer à Racine ou à Boileau. Au XVIIme siècle, la nature est un livre\nfermé aux plus grands esprits. Pascal seul semble en avoir entrevu la poé-\ntique grandeur, et elle ne lui inspire qu'une parole d'effroi : « L'infini\nm'épouvante » dit-il.\n   Mais venez en Angleterre au début du XVIIme siècle, jetez les yeux sur cette\nlittérature vierge que n'a pas glacé le souffle païen venu des bords de l'Hel-\nlespont. Un grand peintre y est né, c'est Shakespeare, et vous verrez se\ndresser devant vous des paysages d'une touche exquise, où le sentiment de\nla nature se révèle intense, entouré encore, il est vrai, de figures allé-\ngoriques, mais en leur robe de blanche lumière, elles sont d'une essence si\nsupérieure à la mythologie d'Homère et d'Hésiode. Voyez la Tempête, le\nSonge d'une nuit d'été, ravissants tableaux où rayonnent Titania, Miranda,\nPerdita, douces visions, fées pensives ou rieuses, aux longs cheveux d'or,\naux profonds yeux d'azur.\n  Plus tard, en France, les Sensualistes et les coryphées de l'Encyclopédie,\npréludant au grand drame qui va ensanglanter le seuil du XIXme siècle,\nveulent résoudre à leur façon l'énigme de la vie, et les fondateurs de cette\nphilosophie, brillante et vide comme ces bulles irisées que le moindre\n"}, {"page_pdf": 586, "page_imprimee": 523, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2920, "texte": "                           LA S Y M P H O N I E   PASTORALE                        523\n\n\nsouffle de vent détruit, marquent aussi l'irrémédiable banqueroute de l'esprit\nclassique. Et voici que de nouveaux horizons s'ouvrent, larges et immenses,\nles murailles de la convention s'écroulent, le coeur palpite libre et triomphant\ndevant la création divine, apparaissant dépouillée enfin des voiles d'or qu'y\navait jeté l'imagination antique. Le sentiment de la nature sera la source\nféconde où iront s'abreuver les plus beaux génies. C'est l'époque des grands\nlyriques, c'est-à-dire de la poésie dans son expression la plus parfaite et la\nplus complète. Et voyez aussi quel défilé grandiose : Rousseau, Bernardin,\nGœthe, Schiller, Mac-Pherson, Byron, Chateaubriand, Lamartine, Victor\nHugo, poètes croyants ou incroyants, peu importe, mais tous enfants de\ncette renaissance spiritualiste qui a enfin secoué le joug pesant des traditions\npaïennes. Et quant à l'amant passionné de la Forme, au ciseleur incom-\nparable qui s'appelle Leconte de Lisle, vous imaginez-vous que, malgré la\nrigueur de ses théories, le meilleur de son talent ne soit point un héritage de\nses prédécesseurs les romantiques ? Il a beau se réclamer de l'esthétique\npolythéiste. La couleur, il la tient de Hugo. Le rêve, de Lamartine. La\ngrandeur hiératique, de Vigny. L'élan concentré, de Musset. Et Hugo,\nLamartine, Vigny, Musset (je parle évidemment du bon Musset) ont allumé\nle flambeau de leur génie à la divine flamme du Spiritualisme chrétien.\n   Alors que le sentiment vrai de la nature faisait éclore partout en Europe\nune luxuriante floraison d'œuvres inspirées, comment l'âme sensible de\nBeethoven n'eût-elle pas aussi tressailli au même appel, lui dont le délice\nsuprême était de se perdre aux environs de Vienne, sur le versant des\ncollines ombreuses qui enveloppent l'antique cité d'un manteau de paix et\nde rêve. De même que l'adorable églogue qui a nom Paul et Virginie\napparut en pleine Terreur, songe doré planant au-dessus d'une atroce\nrivière de sang, ainsi la Pastorale, épopée reposant l'âme, fut écrite au\nmoment où des milliers d'existences humaines, chiffres sans valeur, étaient\nimmolées à l'ambition d'un seul homme, géant par l'esprit, pygmée par le\ncœur, (1)\n   Aucune œuvre musicale n'a chanté la Nature d'une façon plus touchante,\naucune aussi n'a approfondi plus avant la psychologie de l'être humain.\nVoyons la lettre du poème, mais voyons-en aussi l'esprit.\n   Au matin d'un beau jour, la campagne endormie se ranime frémissante\nsous le baiser vermeil de l'Aurore. Des bruits ineffables, parcourant l'espace\nparfumé, retentissent, puis rebondissent en cascades harmonieuses. Les\nfleurs, douces à la vue comme un regard de vierge, s'éveillent joyeuses,\n   (1) La Symphonie pastorale, dont la première esquisse remonte à 1805, fut exécutée pour\nla première fois à Vienne, sous la direction de l'auteur, le 22 décembre 1808.\n"}, {"page_pdf": 587, "page_imprimee": 524, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2788, "texte": "   524                                 DURENDAL\n\n\n\n étincelantes de rosée. Par moments l'on croit entendre vaguement la torren-\n tueuse rumeur de la vie, fleuve immense dont les flots fécondent l'univers.\n Voilà ce que me disent les premières pages de la Pastorale. Mais le soleil,\n fier géant de l'azur, a posé son pied sur le Zénith en feu. Il est temps de se\n réfugier au bois, le long du ruisseau évocateur de songes, clair miroir des\narbres et des oiseaux.\n    Alors commence cette méditation (Am Bache) douce comme un sommeil\nd'enfant, soutenue par un accompagnement suggestif dont la sublime mono-\ntonie exprime merveilleusement le cantique simple et sans modulations que\nchante l'onde agile, courant discrètement sur les cailloux nacrés. Remercions\nDieu, car il est bon.\n    Et voici que le ciel s'est tout à coup assombri, les nuages ont enserré la\nterre comme l'étouffant couvercle d'un noir cercueil. L'orage éclate, le ton-\nnerre rugit dans le lointain ainsi quequelque monstregigantesqueetfabuleux,\nles éclairs déchirent de leur raies sanglantes le voile de deuil qui enveloppe\nl'horizon désolé. Prions le Seigneur, car il est puissant.\n    Mais le calme s'est rétabli soudain, le ciel apparaît de nouveau bleu et\ntransparent. C'est le sourire du bon Dieu. Remercions-le dans une ardente\neffusion, car sa bonté surpasse encore sa puissance.\n   Voulons-nous entrer dans l'œuvre un peu plus avant, en dégager le côté\npsychologique ?\n   Contemplez l'enfant au matin de la vie. Il goûte le charme paisible de ces\nannées bénies que parfument, chauds comme des rayons, les baisers passion-\nnés d'une mère tendre et prévoyante. Son existence coule sereine et douce,\ncar deux anges familiers, dépositaires et gardiens de son bonheur, s'atta-\nchent à écarter loin de sa tête mignonne l'impitoyable griffe de la Douleur.\nPuis l'enfant devient homme. Son cœur, semblable à une fleur qui\népanouirait au soleil son calice d'azur, s'entr'ouvre à l'amour. Il jouit,\ncar il a eu la vision de l'Idéal, génie lumineux au front nimbé d'or. Le\nmoment viendra cependant où il paiera son tribut au Malheur, les Passions-\nTempêtes souffleront aussi sur son frêle esquif ballotté au milieu d'une mer\nde larmes. Mais il méprisera l'orage, sauvé sur les ailes radieuses de l'ange\nde la Prière. Voilà le sens symbolique de la grande épopée de Beethoven (1).\n  Et je voudrais ici dire toute ma pensée au sujet d'une tendance néfaste,\ninexplicable, absurde, qui entache et déshonore notre fin de siècle.\n\n   (1) Il faut lire dans Lamennais (Esquisse d'une Philosophie. De l'Homme, Livre IX,\nChap. 1) les belles pages, légèrement empreintes des préjugés de l'époque, que le grand\nécrivain consacre à la Musique. Il comprend et interprète la Symphonie Pastorale d'une façon\nqui diffère encore de la nôtre.\n"}, {"page_pdf": 588, "page_imprimee": 525, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2886, "texte": "                       LA SYMPHONIE PASTORALE                             525\n\n\n\n   Le Théisme froid stérile et gouailleur du philosophe de Ferney a vaine-\nment prétendu ébranler de ses coups perfides les murailles de granit qui\nentourent la cité du Christ.\n   Elle est restée debout. La violence ne me réussit guère, a clamé l'assié-\ngeant, honteux de voir ses efforts avorter piteusement. Essayons de la dou-\nceur. Alors parut le Renanisme, empressé et respectueux, prêchant la\nmorale méphitique d'Epicure, coupe de poison dont le velours d'un miel\nsavoureux recouvrirait les bords. Le règne du Renanisme a été encore plus\ncourt. Et la cité du Christ est toujours debout. Tel un cèdre, vieillard millé-\nnaire de la forêt, qui voit les siècles couler sous ses pieds de Titan.\n   Alors on s'est tourné d'un autre côté. Il y a environ deux mille cinq cents\nans apparut un homme qui considérait la vie comme le plus grand des\nmaux et le néant comme le bien suprême, qui cherchait dans la renoncia-\ntion au désir de vivre l'explication d'une morale à tendances élevées, nous\nl'accordons, mais dépourvue de base comme de sanction. Confondant les\nnotions les plus élémentaires de la philosophie, niant Dieu et l'âme, ébran-\nlant les essentiels fondements de la certitude, ne voyant dans la vie qu'un\nsonge illusoire, un spectre vide et mensonger, radicalement incapable de\nrien fonder, la religion de Cakya-Mouni, en certains milieux qui se disent\nsavants, est présentée couramment comme supérieure au Christianisme. Le\nDieu éternel et créateur, l'âme personnelle et immortelle, les destinées qui\nnous attendent après la tombe et que confirment, avec nos plus invincibles\naspirations, les littératures de tous les peuples, fables que tout cela. Gloire,\ngloire au Nirvanah! Arrière Socrate, Platon, Thomas d'Aquin, Descartes,\nPascal, Leibniz, enfants qui n'avez même pas su épeler les lettres du Livre\nde la Nature! La vie est un mal. Gloire, gloire au Nirvanah!\n   Et cependant il est si bon de vivre, si doux d'espérer. L'existence\nterrestre, fondée sur l'amour de nos frères, sur les grands principes de la\nsolidarité humaine, est-elle donc si dépourvue de jouissances pures et\nélevées? Je sens les larmes me monter aux yeux. Et pourquoi lui en voulez-\nvous tant, à cette belle et grande religion chrétienne?\n   Est-ce parce qu'elle se plaît à illuminer l'obscurité de la tombe d'un rayon\nd'espérance, parce qu'elle ouvre à l'âme humaine émancipée des horizons\nimmenses et radieux, au lieu de laisser sa divine étincelle s'éteindre honteu-\nsement au milieu de la pourriture d'un ossuaire ? Non, je vais vous le dire.\nLa raison primordiale de cette guerre incompréhensible, c'est toujours le\nvieux levain d'orgueil qui travaille l'Humanité.\n   Le Christianisme, avec son extraordinaire force d'expansion, a pénétré,\ndepuis des siècles, les grandes masses incultes. Sa philosophie lumineuse\n"}, {"page_pdf": 589, "page_imprimee": 526, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2922, "texte": " 526                               DURENDAL\n\n\n\n que l'enfant de cinq ans accueille avec plaisir et sans effort, qui éclaira\n notre berceau et nous éclairera plus tard encore, à l'obscur passage de la\n mort, c'est la philosophie du pauvre comme du riche, du savant comme de\nl'ignorant, et il nous répugne de nous trouver au niveau 'des simples, des\npetits et des humbles, oubliant que dans l'infini des cieux étoiles, tous les\n hommes sont égaux dans leur néant comme dans leur grandeur. Mais on\nremplirait des pages sur ce sujet et je dois m'arrêter, résumant mon étude\nen cette pensée que le sentiment véritable de la nature est fondé non sur le\nPanthéisme védique, mais sur le Spiritualisme chrétien.\n   Je revenais un jour d'un long voyage. L'esprit préoccupé et l'âme blessée,\nje m'étais arrêté quelque temps au milieu des sublimes Alpes Tyroliennes.\nJ'avais entendu le tonnerre des cataractes géantes faire résonner les osse-\n ments des montagnes millénaires, marchepied de l'Eternel. J'avais vu les\ncimes altières se profiler dans un lointain vague, sous leur étincelant man-\nteau de neige. Tel un spectre colossal drapé dans son suaire. Puis, mes\nfacultés tendues et exaltées outre mesure par ces spectacles incomparables,\nj'avais été chercher le calme sur les bords enchantés du Lac des Quatre-\nCantons, la merveille des merveilles, que le snobisme éhonté de nos con-\ntemporains ose déclarer banal et vieux-jeu. (Pardon, ô mes lecteurs, d'avoir\nlaissé ce mot hideux se glisser sous ma plume.) Assoifé de paix, je restais\ndes heures à pérégriner autour du lac de saphir, hanté par le souvenir\nhéroïque de Guillaume Tell. Les nuages de perle enroulaient leur écharpe\ngrise autour des montagnes qui me contemplaient, curieuses, comme d'énig-\nmatiques sphinx de pierre. Plus fine qu'une dentelle, l'aile de la Brise\neffleurait à peine de sa caresse embaumée les ondes d'azur. Et une vague\ntristesse m'étouffait. Ce lac m'apparaissait un suggestif symbole du Calme\ndans l'Immortalité, et par un prompt retour, je songeais à notre pauvre\n existence, à la fois si courte et si agitée.\n   Mais un soir je me retrouvais au même endroit précis. A ce moment, le\nSoleil expirait dans une lente agonie rose, et son adieu avait toute la dou-\nceur d'un au revoir. L'atmosphère de cristal vibrait tout entière comme un\nmélodieux instrument joué par Dieu lui-même. Et ce soir-là, je n'étais plus\ntriste. Une joie profonde remplissait tout mon être d'une de ces voluptés\nsublimes pour lesquelles il n'existe point de mots dans nos langues humaines.\nEt creusant mon impression, sondant, scrutant mon cœur dans ses fibres les\nplus intimes, je me disais : Pauvre petite libellule, d'où te vient donc cette joie\ninfinie en présence de la grande nature, qu'es-tu, sinon un misérable atome\ndans l'éternité ? Non, me disait impérieusement une voix secrète, non, ce\nbeau lac radieux aura lui aussi sa fin tandis que ton âme vivra, et vivra\n"}, {"page_pdf": 592, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1143, "texte": "                             LA S Y M P H O N I E   PASTORALE                527\n\n\nencore, et vivra toujours, alors que cet univers et son merveilleux décor\nseront à jamais oubliés. Arrière, arrière, Nirvanah maudit, monstre hideux\net insatiable qui dévore tes propres enfants           Je nageais en plein dans\nl'Empyrée, il me semblait que je grandissais d'une façon démesurée, que\nj'étreignais de mes bras immenses les temps et les espaces\n   La nuit était tombée, m'enveloppant d'un profond silence. La Lune,\nPerle étemelle (1), venait de surgir à l'horizon. Les étoiles, doux yeux d'anges\nallumés dans l'Infini, agitaient mystérieusement leurs paupières d'or         Et\nmon cœur battait à se rompre, et mes lèvres, tremblantes d'émotion, mur-\nmuraient : « Merci, ó mon Dieu, ô vous qui, dans votre bonté de Père,\navez bien voulu me donner une âme immortelle pour vous connaître, vous\naimer et vous servir. In te, Domine, speravi. Non confundar in aeternum. (2)\n\n\n                                                           GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n   (1) L'Eterna Margherita     (Dante, del Paradiso, Canto secondo).\n   (2) David. Ps. LXX.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-006", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 528, "page_fin": 528, "titre_corps": "Chemins bleuis de lune", "titre_sommaire": "Chemins bleuis de lune", "signature_source": "Paul Mussche", "ancre_debut": "CHEMINS BLEUIS DE LUNE", "ancre_fin": "PAUL MUSSCHE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 593, "page_imprimee": 528, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1039, "texte": "CHEMINS BLEUIS DE LUNE\n\n\nAllons nous en, par les chemins bleuis de lune,\nbercer notre tristesse au rythme de nos pas ;\nnotre amour, tu le sais, est un pauvre enfant las\ndont il faut éloigner les bruits qui l'importunent.\n\nTu trembles à mon bras, douce aimée, et la nuit\nimmensément, autour de nous, vibre et palpite ;\ntu comprends qu'un éclat de voix est insolite\nen ce sublime instant où sont morts tous les bruits.\n\nTu te tais; nous sentons régner le beau silence,\npathétiques, nos cœurs vibrer à l'unisson\net nos corps douloureux secoués d'un frisson\ndevant l'amour éclos soudain dans l'ombre dense.\n\nNous sommes des enfants qui pleurons sans savoir,\ninvisiblement atteints de subtiles blessures,\nétonnés de la vie et des paroles dures\nqu'elle jette à ceux-là ne sachant que l'espoir.\n\nOubli des maux passés ! communion des âmes !\nMes regards, cette nuit, ont découvert les cieux\ndivins et triomphants au fond de tes grands yeux\noù l'Éternel a mis un rayon de ses flammes...\n\n\n                                      PAUL    MUSSCHE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-007", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 529, "page_fin": 531, "titre_corps": "Edmond Picard", "titre_sommaire": "Edmond Picard", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "EDMOND PICARD", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 594, "page_imprimee": 529, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1495, "texte": "EDMOND                PICARD\n\n\n               ON peut ne partager ni les idées philosophiques, ni\n                 les idées sociologiques, ni même les idées artis-\n                 tiques d'Edmond Picard. Mais tout le monde\n                 doit reconnaître les services immenses que cet\n                 infatigable travailleur de la pensée, cet admirable\n                 artiste de la plume, a rendu à la cause de l'art\n                 dans notre pays. Personne n'a autant contribué\nque lui à relever le niveau intellectuel en Belgique. Les grands\nartistes ont toujours trouvé en lui un puissant défenseur, souvent,\nplus souvent qu'on ne le pense, un Mécène généreux, toujours un\nadmirateur enthousiaste. Sous ce rapport, quelles que soient\nd'autre part les divergences d'idées et de tendances qui puissent\nnous séparer de lui en d'autres domaines. Ed. Picard a droit à\ntoute notre admiration et à toute notre sympathie.\n   Nous tenons à le dire bien haut, en cette revue qui a pour but\nl'exaltation de la Beauté et de ceux qui, en ayant le culte, s'effor-\ncent de la réaliser avec nous.\n   Quand il s'agit d'art, nous ne demandons pas à l'artiste s'il a\nune formule et quelle elle est. Nous avons horreur des formules.\nNous ne lui demandons point de nous montrer son état civil.\nQu'est-ce que cela peut bien nous faire! Nous n'avons pas le droit\nd'interroger sa conscience. Tout cela ne nous regarde point.\nFait-il œuvre belle? Il a droit à notre admiration. Contribue-t-il\n"}, {"page_pdf": 595, "page_imprimee": 530, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2093, "texte": " 530                               DURENDAL\n\n\n\nà la diffusion de l'art? Nous sommes avec lui. Nous le considé-\nrons comme un collaborateur.\n   A ce point de vue nous avons toujours suivi avec le plus vif\nintérêt toutes les manifestations d'art d'Ed. Picard, dont l'activité\nincessante est une belle leçon donnée aux jeunes. Sous ce titre :\nLes Permanences dans l'évolution de l'Art, (1) M. Picard vient de\ndonner une nouvelle et vivante preuve de l'intérêt qu'il porte à\ncette grande et noble chose que l'on appelle l'Art.\n   Ah! comme nous l'aimons son enthousiasme éternellement\njeune, qui jamais ne s'est refroidi, pour la Beauté, pour les belles\nœuvres qui l'incarnent et pour les belles âmes qui l'expriment.\n   La plaquette de M. Picard est le syllabus d'un cours donné\npar lui à Anvers.\n   Ce syllabus est du plus vif intérêt. Sans doute la concision\nrequise par un résumé rend sa lecture un peu aride et peu acces-\nsible au public en général, qui n'aime pas les abstractions philo-\nsophiques. Mais vous-mêmes, lecteurs qui n'aimez point ce que\nj'appellerai la métaphysique de l'art, lisez quand même ce syl-\n labus. Vous y trouverez tant d'idées et si nettement exprimées!\n Vous admirerez avec moi l'éclectisme juste et sage de l'auteur,\n notifiant la Beauté partout où elle est, sachant rendre hommage\n au talent à quelqu'école que l'artiste appartienne. Car c'est bien\n la conclusion directe des principes émis par l'auteur dans sa pla-\n quette.\n    L'art a toujours existé, rudimentaire à certains moments, plus\n élevé à d'autres époques, superbe parfois et il existera toujours,\n parce que ce que M. Picard appelle si bien : le sens esthétique,\n est inhérent à l'âme humaine, dont le but définitif est la contem-\n plation amoureuse de la Beauté essentielle et absolue, de cette\n Beauté que nous catholiques nous appelons : Dieu.\n    Il faut louer ceux qui comme M. Picard se font en quelque\n sorte les apôtres de l'art, en allant prêcher partout sa noblesse,\n (1) Les Permanences dans l'évolution de l'Art.   Syllabus du cours donné à Anvers par\nEdmond Picard (Bruxelles, Larder).\n"}, {"page_pdf": 596, "page_imprimee": 531, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 963, "texte": "                          EDMOND     PICARD                       53l\n\n\nson utilité et son importance capitale. Comme le dit admirable-\nment l'auteur à la fin de son syllabus :\n    Une société, un peuple, une nation, dans lesquels l'Art fonctionne\navec intensité, prend une âme plus harmonieuse, plus noble et révèle ces\nqualités dans toute son activité.\n    Cette idée est absolument la nôtre. Nous l'avons dit souvent et\nnous ne nous lasserons jamais de le répéter. L'Art est après la\nReligion ce qu'il y a de plus beau en ce pauvre monde. Il élève\nl'âme humaine, il la détache des vulgarités de la terre, il en exalte\nles plus nobles facultés, il lui donne en nourriture un pain dont\n elle a plus besoin que de pain matériel, puisqu'il entretient la vie\n essentielle, la vie de l'intelligence, celle que notre cher et grand\n artiste Maeterlinck appelle si bien : LA V I E P R O F O N D E .\n\n\n\n                                        L'Abbé   HENRY     MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-008", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 532, "page_fin": 532, "titre_corps": "Devant des Roses", "titre_sommaire": "Devant les Roses", "signature_source": "", "ancre_debut": "DEVANT DES ROSES", "ancre_fin": "Qui réchauffe mon âme et parfume ma vie", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "CANDEUR", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 597, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 614, "texte": "DEVANT DES ROSES\n\n\nElle a mis tout à l'heure un frais bouquet de roses\nSur la table où je reste avec le front lassé,\nEt, dès ce moment-là, les fleurs ont remplacé\nPar des songes joyeux tous mes songes moroses.\n— Elle est partie et, seul, j'ai regardé longtemps\nCes roses qui semblaient avoir conservé d'Elle\nQuelque chose rendant chaque tige plus belle\nEt leurs parfums, si doux déjà, plus enivrants.\nEt j'ai songé : Certainement, Elle est partie,\nMais ce tendre bouquet, cette pensive fleur,\nN'est-ce pas comme un peu de son cher et doux cœur\nQui réchauffe mon âme et parfume ma vie ?\n\n\n\n\n                 "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-009", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 532, "page_fin": 533, "titre_corps": "Candeur", "titre_sommaire": "Candeur", "signature_source": "", "ancre_debut": "CANDEUR", "ancre_fin": "Est à jamais partie et ne m a pas compris", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LE PASSE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 597, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 614, "fin_caractere_exclue": 796, "texte": "CANDEUR\n\n\nJ'ai demandé longtemps, —- ô candeur infinie !\nA des cœurs féminins de m'ouvrir l'Idéal\nEt d'éclairer mon âme et d'égayer ma vie\nEn semant des rayons sur mon chemin banal.\n"}, {"page_pdf": 598, "page_imprimee": 533, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 460, "texte": "                      DURENDAL                           533\n\n\nToutes, absolument, ont f ait maintes promesses ;\nElles ont f ait briller, pour plus tard, le rayon\nLe plus clair, le plus chaud, présagé des ivresses\nQue ne soupçonne pas même l'Illusion.\n\nMais toutes m'ont menti, car mille ne sut rendre\nUn peu même du bien qu'elles m'avaient promis\nEt la seule vraiment qui pouvait me comprendre\nEst à jamais partie et ne m'a pas compris.\n\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-010", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 533, "page_fin": 533, "titre_corps": "Le Passé", "titre_sommaire": "Le Passé", "signature_source": "Comte d’Arschot", "ancre_debut": "LE PASSE", "ancre_fin": "Comte D ARSCHOT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 598, "page_imprimee": 533, "debut_caractere": 460, "fin_caractere_exclue": 913, "texte": "LE PASSÉ\n\n\nTu me dis quelquefois : « Je ne veux rien savoir\n» Des jours que tu vécus, de ta vie écoulée\n» Où, moi qui te cherchais, je ne fus pas mêlée ! »\n— Tu me cherchais ! Mais, moi, je n'avais pas l'espoir\nDe tout ce qui me vint lorsque tu m'es venue !\nPouvais-je me garder ne te concevant pas ?\nNe te souviens-tu plus que mon cœur était las\nEt comme il fut surpris lorsque je t'ai connue ?\n\n\n                                      Comte D'ARSCHOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-011", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 534, "page_fin": 548, "titre_corps": "Albert Giraud", "titre_sommaire": "Albert Giraud", "signature_source": "Maurice Dullaert", "ancre_debut": "ALBERT GIRAUD", "ancre_fin": "MAURICE DULLAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 599, "page_imprimee": 534, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1768, "texte": "ALBERT GIRAUD (1)\n                                                      Personne ne m'attend et je n'attends personne.\n                                                                             ALBERT GIRAUD.\n\n\n\n\n                    POÈTE impérieux\n                                 et nostalgique, ardent tout\n               ensemble et désenchanté, M. Albert Giraud\n              méprise avec éloquence l'abjection du siècle. Il\n              a, jusqu'à la nausée, l'horreur de son t e m p s . Ses\n              strophes courroucées éclatent en sarcasmes, en\n              imprécations sonores, en défis. D'un altier geste,\n              il signifie sa rupture avec le présent et dénonce\nen toute bonne foi l'hostilité du destin qui le voue, parmi la\ntourbe contemporaine et loin, si loin des splendides jadis où\ntriompha son rêve, à l'exil.\n   N e nous hâtons pas, cependant, de plaindre M. G i r a u d .\nPeut-être ne sied-il point de prendre trop au tragique une\nattitude où se complaît la coquetterie, sinon le snobisme, de\nmaint poète d'aujourd'hui et que dicte un sentiment d'artiste\nplutôt qu'une foi d'historien. Sans gober le moins du monde le\nProgrès cher à M. P r u d h o m m e et tout en confessant que le\nspectacle moderne prête médiocrement à l'épopée, on est tenté\nde croire que les thuriféraires du passé sont, en leurs enthou-\nsiasmes comme en leurs dédains, dupes d'une illusion d'optique.\nEst-il bien sûr, notamment, que les « siècles magiques » où\némigré l'imagination éblouie de M. Giraud et que magnifient,\nen son œuvre, de somptueux poèmes, méritent d'échapper aux\n\n    (1) Les principaux poèmes d'Albert Giraud viennent d'être publiés, en une édition défini-\ntive, par Lacomblez, éditeur, rue des Paroissiens, 31, à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 600, "page_imprimee": 535, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1951, "texte": "                           ALBERT    GIRAUD                     535\n\n\ninvectives dont il accable ce « siècle vil » ? Les chers soleils\nsombres à l'occident de l'histoire et qui luirent pour d'autres\nyeux, flambèrent-ils vraiment, à leur zénith, plus lumineux et\nplus chauds que le soleil de ces jours? Il semble et même on le\nsouhaite ; mais rien ne le prouve encore : le passé défunt\ns'héroïse au lointain, et nul ne juge avec impartialité son propre\nt e m p s . Si M. Giraud se persuade, aux heures moroses, que\nd'autres âges abondèrent d'esprits plus fiers et de plus fortes\nâmes, honorèrent plus magnifiquement le génie, aimèrent d'un\nculte plus fervent la Beauté, j'ai peur que, poète incorrigible, il\nne porte le deuil d'une chimère. Sa devise gémit, pareille à celle\nde la reine captive d'Ecosse :\n\n          Ce que j'ai de plus cher est couché sous la terre ;\n\n mais ce qu'il pleure, lui, ne fut peut-être jamais. L a vie souf-\nfleta toujours le rêve.\n   M . Giraud s'abuse davantage encore, et sans conteste, cette\nfois, lorsque, clamant l'ignominie de l'époque, il n'y veut être\nqu'un étranger. Se peut-il qu'il présume à ce point de la vertu\ndu mépris, qu'il oublie à ce point le redoutable lien que crée\nune haine ? Quoi que l'on tente pour s'affranchir de son temps,\non en demeure, par quelque côté, tributaire. Aussi la rigoureuse\nloi du milieu, que subissent les plus rebelles esprits, se vérifie-\nt-elle pleinement en la personnalité littéraire du poète de Hors\ndu Siècle. Il a beau décider, farouche :\n\n         Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil,\n\nprêtez l'oreille aux voix de son œuvre : assourdies ou vibrantes,\nce sont les voix du temps. Par son cerveau subtil et tourmenté,\npar son cœur en détresse, amer, violent et las, M. Giraud tient\nétroitement à cette époque maudite. Il est marqué de son\nempreinte profondément; il en a partout l'irrécusable accent.\n   E t sa modernité s'accuse tout d'abord par l'horreur même\n"}, {"page_pdf": 601, "page_imprimee": 536, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2103, "texte": " 536                          DURENDAL\n\n\n\nqu'il témoigne en toute occasion au m o n d e m o d e r n e . Il n'y eut\npoint, depuis le Romantisme jusqu'en ces dernières années,\nd'état d'âme plus répandu dans la littérature que celui des\npoètes convaincus de leur exil, criant leur nostalgie, appelant\navec angoisse Tailleurs, et qui m i r e n t parfois, à souffrir,\nquelque d a n d y s m e . Ce fut une des formes les plus communes\nsous lesquelles la poésie p a y a son tribut au pessimisme contem-\nporain.\n   Ce pessimisme, chez M . Giraud, se révèle à toute page,\ndavantage peut-être à telle qu'une morgue agressive cambre et\nroidit, qu'à mainte autre qu'affaisse une lassitude ou qu'amollit,\ndevant l'irrémédiable misère h u m a i n e , une de ces pitiés mornes\net sans tendresse, nées du seul désenchantement et trop sûres de\nleur stérilité. N u l ne broie plus de noir que le poète éclatant-\ndes Dernières Fêtes; nul n'est plus revenu de t o u t ; nul ne se crée\nde la vie, de ses semblables et de lui-même, une plus sombre\nimage. T o u s ses espoirs gisent, égorgés, au cimetière froid de\nson âme. Ses plus nobles enthousiasmes, pour n'étreindre que\ndes fantômes, sont désespérés. Il proclame l'universel néant.\nL e faste savant qui revêt, en ses harmonieux poèmes, la déso-\nlation de sa pensée, évoque l'ironie d'une pourpre royale aux\ndolentes épaules d'un orphelin ou d'un proscrit. A travers ses\nplus sonores fanfares héroïques t i n t e , jamais étouffé, lugubre,\nun glas.\n   Fiévreux explorateur du pays de la chair, désabusé, mais\ninassouvi, il venge ses dégoûts en niant l'amour : logique aveu-\ngle, commune à beaucoup dont les sens cultivèrent les voluptés\ninterdites, et qui prétend conclure de la vanité des sensations\ncelle des sentiments, éclabousser l'âme des souillures du corps.\nL'œuvre de M . Giraud, étroitement apparentée, par sa vision\ndes choses et par ses manières de sentir, aux redoutables Fleurs\ndu Mal, confesse fréquemment une sensualité aiguë, inquiète,\nmorbide, que fouette et qu'exaspère, semble-t-il, un esprit\ncurieux de luxure, habile à savourer, comme une friandise\n"}, {"page_pdf": 602, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2225, "texte": "                         ALBERT GIRAUD                         537\n\n\nintellectuelle, le vice. Rien, dans ce compliqué libertinage bau-\ndelairien, de l'épicurisme galant qui polissonne avec grâce en\ntels contes de la Renaissance italienne ou gauloise; rien non\nplus de cet appétit charnel débridé, robuste, jovial et franc,\nsimple éruption d'animalité, qui se rue et se vautre en maintes\nkermesses de musées. C'est une passion taciturne et frénétique,\nsaignante et lascive, languide et fauve, dont la caresse experte\nbrûle, dont le baiser mord, qui rythme le délire et dose les\npâmoisons, qui brise la proie et détraque ou tue le chasseur.\nC'est la torche maudite qui s'échevèle dans les ténèbres, sou-\nd a i n , ardente et souple, darde vers la dévastation mille langues\navides, et qui, dévorée par sa propre flamme, agonise bientôt\nsur un lit fumant de décombres. Ce damnable érotisme préfère\naux saines ribaudes de Rubens les goules sataniques de Rops.\nP i m e n t a n t de souffrance la volupté, il frise le sadisme. Il\nsaccage l'âme et déprave l'instinct. C'est délibérément qu'il\nplonge aux abîmes et que, frissonnant d'épouvante et d'orgueil,\nil « cherche un sombre ciel dans les puits de l'enfer ».\n   Ce qu'il y trouve, on le sait trop : tant d'idéalistes à rebours,\naventurés en ces gouffres, éprouvèrent à leur dam la jobardise\nlamentable de leur perversité, crièrent leur châtiment. Les\ndélices du ciel infernal sont plus brèves encore qu'horribles ;\nelles enivrent, un instant, la chair; elles peuvent même, chez\ntel dont le cerveau attise les sens et domine, lucide et calme,\nleur folie, passionner, une heure, l'esprit. Mais que s'avère tôt\nla monotonie du péché; combien vite il blase et lasse; par\nquelles sûres et promptes voies il mène à la désespérance et à\nla nausée ! L'on se jetait éperdument à l'infini, et voici qu'on\ns'éveille, dégrisé, dans l'ordure. E t le pis est que l'on y reste,\nque, par un étrange phénomème, la satiété n'affranchit pas du\ndésir, que l'on est écœuré sans être repu. L e dégoût lui-même\na faim et retourne, comme le chien biblique, à son vomissement.\n  Avec maints poètes de lignée baudelairienne, M. Giraud en\ntémoigne : pour avoir profané la femme, il la méprise et la hait.\n"}, {"page_pdf": 603, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1804, "texte": "  538                         DURENDAL\n\n\n\n L'impure qu'il choyait, l'instrument de vice qu'il se plaisait à\n faire vibrer sous ses doigts, a tué son rêve fou de bonheur. Il la\n croyait déesse ; elle s'est révélée monstre. Victime de sa ruse et\n de ses trahisons, il se sent plus seul que jamais. Il ne sait plus\n d'elle que\n\n             L'horreur d'avoir vécu le rêve de la chair,\n\n  et son cœur épuisé pleure l'amour impossible.\n     Au sortir de ces fièvres sensuelles, une lassitude immense,\n. mêlée d'amertume, l'accable. Il a soif de solitude, de silence, de\n  paix. E t des sonnets qui semblent chuchotes au chevet d'un\n  malade, caressants et berceurs, d'une indolence et d'une lan-\n gueur presque verlainiennes, exhalent sa mélancolie. Ecoutez :\n\n          — Je reviens d'un voyage au cher pays des lèvres,\n          Au pays des baisers d'un siècle, de là-bas :\n          Crépuscule des chairs, torches roses des fièvres,\n          Tout s'est fané, tout s'est éteint, et je suis las.\n\n          — De ce même pays des torches et des fièvres,\n          Du pays du baiser séculaire, là-bas,\n          Du pays de la chair, du cher pays des lèvres\n          Je reviens comme toi, comme toi je suis las.\n\n          — Qu'avons-nous rapporté de cet amer voyage ?\n          — Rien qu'un impitoyable et stérile veuvage,\n          Qu'un mauvais compagnon d'exil et de prison !\n\n         — Aimons-nous cependant, ô ma pauvre âme lasse,\n         Aimons-nous doucement, lentement, à voix basse,\n         Sans, éveiller celui qui dort dans la maison.\n\n   Mais cette accalmie dure peu. Circé le h a n t e ; l'obsédante\nmagicienne aux philtres maudits le vaincra derechef, toujours.\nIl connaîtra d'autres tempêtes et de pires naufrages. « T r a h i\npar la luxure », pareil à cet obscène et triste Monseigneur de\n"}, {"page_pdf": 604, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2125, "texte": "                           ALBERT GIRAUD                         530,\n\n\n\nP a p h o s , qu'évoque un de ses plus faisandés poèmes et sous les\nregards désenchantés duquel\n\n          Des Héliopolis de mensonge et de rêve\n          Croulent aux gouffres d'or de l'horizon charnel,\n\n le poète s'abandonne, navré, sans lutte vaine, à l'ignominieux\n servage que veut son destin.\n     Mais ce n'est pas seulement l'amour nié qui trahit l'actualité\n du pessimisme, chez M. Giraud; son œuvre renie de même\n l'action. Il piétine à la fois le glaive et la rose.\n     E t , certes, le goût du nonchaloir n'est point neuf parmi les\n poètes; maints d'entre eux, rebelles aux activités communes,\n s'élurent en quelque tour d'ivoire une précieuse et jalouse exis-\n tence de songe. Dénués de toute ambition pratique, les pru-\n nelles perdues au loin, dans les nuages, ils traversèrent d'un pas\n distrait l'universelle mêlée; et comme, attentifs à l'unique chi-\n mère, ivres du seul azur, ils ne se piquaient ni de dompter les\n hommes, ni de les servir, la foule étonnée, en quête sans cesse\n d'un maître ou d'un valet, les jugea très inutiles. Seulement,\n s'ils négligeaient l'action, ces obstinés siroteurs de rêves, ce\n n'était point toujours qu'ils l'estimassent stérile; ils la croyaient\nplutôt superflue. Il s'en allaient à l'aventure, avec l'insouciance\nde grands enfants espiègles qui se fient à leur étoile. Une for-\ntune propice leur semblait sourire, féconde en promesses, là-bas.\n Demain ne les alarmait point. Quiétistes allègres, ils se lais-\nsaient mollement bercer par la vie, parce qu'ils comptaient trop\nsur elle. L e u r nonchalance détachée même était un acte de foi.\n    L a foi ! On pense bien que ce n'est pas elle qui rouille, au\npoing las de M. Giraud, l'épée chevaleresque. Voici un poète\ndont la fière adolescence vibre au spectacle des belles énergies\ndéployées et que grise jusqu'à l'exaltation la poudre des com-\nbats de l'esprit. T o u t e lâcheté l'irrite; il crache sur toute veu-\nlerie. Il porte une fougueuse « âme de guerre » née pour les plus\nsplendides prouesses, prompte aux défis, farouche en ses haines\n"}, {"page_pdf": 605, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2065, "texte": " 540                          DURENDAL\n\n\n\nnon moins qu'en ses tendresses, avide d'aventure et de gloire ;\nune intelligence hardie et belliqueuse que tente le péril des\ncimes et qu'arme, pour l'idée chère, une âpre volonté de domi-\nnateur. L a victoire l'appelle et, joyeux, il bondissait vers l'action,\nlorsque soudain son élan hésite et s'arrête. U n e ombre endeuille\nson front ; sa force et son vouloir défaillent; le despotisme de sa\npensée a b d i q u e ; et silencieusement, le dédain aux lèvres, il\ndéserte à pas lents la mêlée. P o u r q u o i ?\n   C'est encore un mal propre à ce temps qui lui croise à j a m a i s\nles bras : le poète doute. Sous de transparents et tragiques\nsymboles, combien de ses poèmes célèbrent les douloureuses\nfunérailles de sa foi ! L u i , dont le verbe sonore claironne si haut\nles héroïsmes anciens et qui, dans les regards de cuivre de ce\nreître balafré,\n\n               dont le cœur battait sous les baisers des glaives\n          Et volait à la mort sous les drapeaux claquants,\n\ns'attarde longuement à lire des épopées; lui, qui se plaît à\nsusciter dans le bronze triomphal de ses strophes, pour\nl'opprobre des énervés modernes, les conquérants légendaires et\nles tribuns rugissants, le voici qui, d'une voix amère, atteste la\nvanité des plus nobles gestes. Ce qu'admire et chante en eux sa\nfrémissante imagination d'artiste ne dupe point sa raison. U n e\nsombre ironie, partout devinée, attriste son lyrisme. Il ne peut\ns'empêcher, en saluant leur beauté inutile, de prendre en pitié\nla candeur et l'illusion de qui les accomplit.\n  T o u t e action est stérile : telle est la désolante pensée qui dicte\nà M. Giraud cette blasphématoire Epiphanie du Poète où se raille,\nen son œuvre avortée, Dieu fait chair en vain, et ce poignant\npoème : Le Glaive et la Rose, digne de consacrer, à lui seul, une\nrenommée, ou encore ce Panégyrique d'une si fière éloquence, et\ndont les vers apostrophent ainsi Charles IX :\n\n          Pauvre roi chevalier, captif des temps nouveaux,\n          Tu veux être Roland, Xaintrailles ou Lahire,\n"}, {"page_pdf": 606, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2109, "texte": "                         ALBERT    GIRAUD                      541\n\n\n         Et désespérément tu sens fondre la cire\n         Du flambeau de tes jours qui n'a rien éclairé!\n         O vigueur enchaînée, ô courage ignoré,\n         Qui descendrez bientôt dans la terre profonde,\n         Quel soleil vous auriez allumé sur le monde,\n         Quel renouveau de sève ardente, quel printemps\n         Magnifique de cœurs flambants et palpitants\n         Vous auriez fait jaillir d'une race épuisée,\n         Si, loin de cette cour trop fine et trop rusée,\n         Vous aviez exercé votre jeune vertu !\n         Pauvre roi chevalier, de quoi te plaindrais-tu ?\n          Va! tout effort est vain : caresse ta chimère.\n         Laisse passer ton siècle et rends grâce à ta mère\n         Dont le viril esprit te fait des jours oisifs.\n         Cisèle des sonnets pleins de beaux vers pensifs\n         Et laisse, au lieu d'agir, la rime dérisoire\n         Jeter sur le velin d'un poème sans gloire\n         L'ironique reflet de tes gestes rêvés,\n         Car le jeu de Ronsard sied aux rois énervés.\n\n\n   Il ne serait pas difficile assurément de découvrir, dans la\nphilosophie contemporaine, les sources d'un tel désenchan-\ntement. Elle a tué l'espoir chez plus d'un; et la littérature trop\nsouvent l'y aida, rivalisa d'implacable pessimisme avec elle.\nMais, si M. Giraud ne put échapper à leurs influences, il\nsemble pourtant que son tempérament propre ait plus de part\nque les philosophes à l'état d'âme révélé par son œuvre. Son\nh u m e u r naturellement chagrine le prédestinait à cette poésie\natrabilaire qui, depuis le romantisme et surtout en ce versant\ndu siècle, abonde. Il est frondeur et malcontent. Il rage et il\ns'ennuie. Point d'esprit plus difficile à satisfaire, d'imagination\nplus éprise de l'intense et du rare. L a platitude et la banalité\nl'exaspèrent; même criminelle ou morbide, toute outrance\nl'attire. E n t r e son rêve et l'ambiante réalité le conflit s'avère\naigu et permanent, irrémédiable et fatal ; et comme il tient de\nson temps des facultés d'analyse et des soucis d'observation sans\n"}, {"page_pdf": 607, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2200, "texte": " 542                         DURENDAL\n\n\n\ncesse en éveil, nul des contrastes de l'idéal et de la vie ne lui\néchappe. D e là ce perpétuel dégoût qui éclate en sarcasmes ou\nse renfrogne en sombres bouderies, se résoud, chez ce nerveux\net ce sensitif, tantôt en violences et tantôt en langueurs. Parfois,\nséduit par quelque image lointaine de héros, il s'apprête à fon-\ncer, cravache au poing, sur une époque dont tout, idées et\nmœurs, hommes et choses, l'insulte ; mais, réfléchissant aussitôt,\nil se dit : « A quoi bon ? N u l ne conjure l'histoire », sourit de\nsa brève illusion et retombe à sa morose apathie.\n   E t , quand même le cœur du poète ne serait point, comme\ncelui des Mages de son Epiphanie, « cuirassé contre l'absurde\nespoir » d'arracher à son destin ce misérable monde finissant,\nl'orgueil suffirait à immobiliser M. Giraud dans la dédaigneuse\nattitude qu'à l'exemple de ses maîtres préférés, il s'est choisie.\nLes élus de la Muse, en ce temps-ci, s'érigent volontiers des\npiédestaux du haut desquels, vantant leur caste presque divine,\nils toisent d'un œil superbe la grouillante plèbe h u m a i n e .\nBaudelaire et Leconte de Lisle, F l a u b e r t et d'Aurevilly, pour\nn'en pas n o m m e r d'autres, exaltèrent en eux, jusqu'à la souf-\nfrance parfois, le sentiment de leur aristocratie. Ils mirent à la\nmode une sorte de narcissisme intellectuel, se plurent à creuser,\nentre eux et le vulgaire, des abîmes. Ils ont la force hautaine\net la splendeur, mais ils m a n q u e n t de tendresse. J a m a i s le\nsublime et fraternel Misereor super turbam ne t o m b a de leurs\nlèvres fécondes en sarcasmes. Aucune charité ne penche leur art\ncruel vers la misère des foules. Ils éblouissent sans consoler.\n   M. Giraud est de leur race : il méprise. Que les hommes, à\nses pieds, trafiquent et digèrent, qu'importe au poète qui ne\nreconnaît point en eux ses semblables? L e u r s besognes basses\nl'écœurent; il n'a cure de leur destin. Il n'a rien à leur donner\net ne leur d e m a n d e rien. Il se refuse et les repousse. Son âme\nclose se voue, par orgueil, au silence. Farouche et têtu, rebelle\nà toute compromission, il se retranche de leur odieuse cité et\ns'en va rêver, seul, au désert.\n"}, {"page_pdf": 608, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2103, "texte": "                            ALBERT    GIRAUD                        543\n\n\n   L à , dans la mélancolie suprême des soirs, à l'heure féerique\noù l'Occident célèbre les funérailles éclatantes du soleil, ses\nrêves solitaires essorent vers le passé. Mais, à la façon même\ndont cet âpre contempteur du présent évoque en ses poèmes les\nlointains de légende et d'histoire, se révèle encore, malgré qu'il\nen ait, son modernisme profond.\n   M. Giraud est de lignée romantique : s'il aime le passé pré-\ncieux et brutal, c'est en artiste épris de couleur, comme l'aimait\nH u g o , comme l'aimèrent Leconte de Lisle et Banville et,\ndepuis, quelques Parnassiens. Ce qui l'enchante, aux épisodes\nqu'il ressuscite, c'est le décor fastueux ou tragique, la vie\nardente, les nobles attitudes, les gestes épiques. Dans son ima-\ngination se déploie un pittoresque cortège de grâce et de passion,\nde violence et de génie : paladins cuirassés de bronze, prin-\ncesses aux fourreaux d'orfroi, merveilleuses et fatales, et dont\nla frêle main mène en laisse des monstres ; tribuns athlétiques\net sonores, archers pareils à ceux qu'au flanc des châsses gothi-\nques peignaient d'un subtil pinceau les Memling,\n\n     Plus cambrés que leurs arcs et plus fins que leurs flèches ;\n\névêques pompeux et conquérants, artistes sublimes, soudards\nen rut, bourreaux et bouffons. Au retour des aventures, las des\nt u m u l t e s glorieux, il accoude sa songerie, loin des futiles babils\net des rires, au balcon de quelque royal et taciturne palais où,\npoète qui magnifiait les héroïques Mangeurs de Terre et les Cuirs\nde Cordoue, il chante à mi-voix, cependant que le jour agonise,\nla Mort d'Hunald ou l'admirable Réveil ingénu. Mais toujours,\nquelles que soient l'histoire ou la fable évoquées, de fougue ou\nde langueur, c'est sous un aspect décoratif que ce coloriste\ncontemple l'autrefois.\n  Presque toujours aussi, dans la détestable curiosité qui le\npousse aux spectacles pervers, se dénoncent les influences\nbaudelairiennes. L e Péché l'amorce, la luxure le fascine. Il\nrespire, parmi les fleurs du passé, les plus vénéneuses. A lui les\n"}, {"page_pdf": 609, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2207, "texte": "  544                          DURENDAL\n\n\n\n pourritures singulières et les dépravations subtiles, les idylles\n obscènes et les sanglantes frénésies, tous les cœurs en démence,\n tous les aberrants lamentables de la chair. Les figures équi-\nvoques ou infâmes traversent en nombre ses poèmes : voici\n Catherine de Médicis, Marguerite de France et Marie Stuart,\ndiversement libertines; Charles IX, le féroce et le fourbe, chat\nqui se mue en t i g r e ; puis, immortel opprobre des L i s , ce\nmonarque de carnaval et de lupanar, dont l'abjection méritait\nSuétone, le roi femme H e n r i I I I , cynique et fardé, voué, avec\nson harem de mignons, au fer rouge des Tragiques; et puis\nencore, surgis du rêve, voici l'inquiétante Vierge à la T a r a s q u e\net ce néronien Monseigneur de P a p h o s . E t r e s de joie et de\nproie, félins aux fraudes savantes, aux soudaines et mortelles\nmorsures, souples, élégants et lascifs, autour desquels curieu-\nsement rôde l'imagination séduite du poète. Son dilettantisme,\nqui savoure « les charmes de l'horreur » et la beauté du crime,\nsalue en eux des monstres rares et précieux. L e u r s ténèbres le\nravissent; il ausculte en frissonnant ces âmes qu'arde l'enfer;\npeut-être m ê m e envie-t-il par instants, au profond de son cœur,\nleurs âpres voluptés et leur d a m n a t i o n . E n faut-il davantage\npour attester sa filiation poétique et qui donc, sinon un héritier\ndirect de Baudelaire, eût pu célébrer, à la manière de M. Giraud,\nla Renaissance effrénée et ces abominables Borgia de F r a n c e\nque furent les derniers Valois?\n   C'est à peine, d'ailleurs, s'ils émeuvent en lui le moraliste;\nson regard qui les contemple, ses lèvres qui les chantent sont,\navant tout, d'un artiste saisi par le relief tragique de ses héros.\nIl s'intéresse à ces types humains de la même sorte à peu près\nqu'il se passionnerait pour une Sapho de m a r b r e , pour un T i b è r e\nde bronze; car, non moins que poète et peut-être davantage,\nM . Giraud s'affirme sans cesse artiste; et c'est encore un signe\nauquel se reconnaît sûrement sa modernité.\n   Voici plus de quinze ans déjà que, juvénile d é b u t a n t de\nlettres, il analysait, dans cet étrange et morbide Scribe, le mal\n"}, {"page_pdf": 610, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2202, "texte": "                            ALBERT GIRAUD                             545\n\n\n\nd'écrire qui tourmenta si cruellement tant d'écrivains modernes,\nparmi les plus illustres, et qui certes apparaît comme un sup-\nplice caractéristique de cet âge exaspéré. Non que l'œuvre litté-\nraire se soit enfantée jamais sans effort ni angoisse, mais il\nsemble qu'elle n'ait point nécessité naguère un tel ahan : on\nsouffre plus pour elle. L a pensée contemporaine déploie à.\ndompter le verbe une patience tenace, une énergie, une ardeur,\ndouloureuse, dont l'aveu, échappé à des maîtres, frappe d'admi-\nration et de pitié, et qui témoignent à quel point les âmes visi-\ntées par le génie ou par le talent ont pris conscience de la\nnoblesse de l'Art et sur quels faîtes les artistes fervents dres-\nsent aujourd'hui la Beauté. L a forme, choyée pour elle-même,\ni n d é p e n d a m m e n t de l'idée qu'elle revêt, n'a pas été, depuis des\nsiècles, l'objet d'un culte plus religieux. Elle a mieux que des\ndévots : des fanatiques. P o u r beaucoup, elle est souveraine et\ndivine. E t cette idolâtrie, faut-il le dire? ne va point sans périls;\nmais nous lui devons au moins de posséder une science d'écrire,\npresque inouïe jusqu'à présent. L e métier littéraire, si l'on\nentend par ce mot tout ce qui concerne la mise en valeur de la\npensée, ne saurait être poussé au delà, et nous avons, en prose\ncomme en vers, les virtuoses les plus impeccables, les plus par-\nfaits magiciens ès lettres — c'est le titre que mérita Gautier —\nqui furent jamais. Oserais-je insinuer que nous en avons trop\net de trop subtils, vains jongleurs de vocables, brodeurs du\nvide et ciseleurs du néant, que guette la folie verbale?\n   Cette religion de la Beauté est celle de M. Giraud; nul ne\nl'ignore qui, depuis la Renaissance belgique, suivit les joutes\nlittéraires où se distingua par sa verve bretteuse, aiguisée et\nhautaine, ironie qui brocarde, colère qui fouaille, le poète.\nL'Art est l'unique foi de ce sceptique, le suprême enthousiasme\nde ce blasé.\n   Son œuvre, qu'il se lasse trop d'enrichir, atteste de magni-\nfiques dons d'artiste. E n son imagination se pressent les images\nsplendides et guerrières, évocatrices de faste, de gloire, de\n"}, {"page_pdf": 611, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2180, "texte": "  546                        DURENDAL\n\n\n\nsang. F l a m b o i s d'épées victorieuses, essors claquants d'éten-\ndards, pierreries allumées, roses ardentes et la pureté rigide\ndes lis, fleuves de moire, rumeurs déferlantes du flot sur les\ngrèves, et la fournaise pourpre des soirs s'évoquent à toute\nstrophe. Ses métaphores ont je ne sais quoi d'impérieux et de\nfrémissant, une grâce princière, une violence raffinée, une allure,\nenfin, dès l'abord reconnue, qui tire les yeux et arrête l'esprit.\nÉlues par un tact à la fois sûr et hardi, délicatement appariées\ntoujours à la couleur du poème, elles dressent, exaltent, enlè-\nvent superbement, sur fond d'aurore ou de crépuscule, la\npensée. Souvent, pour la confidence d'un état d'âme, le poète\nse plaît à les prolonger en nobles allégories, et ce sont alors\nla Blessure étoilée, le Glaive et la Rose, l'Etonné.\n   Il est vrai que sa métrique ne coiffe aucun bonnet rouge,\nqu'en dépit des sourires de maints novateurs, il s'en tient obsti-\nnément ou peu s'en faut, vis-à-vis des vieilles règles, aux\nlibertés romantiques élargies, de loin en loin, par quelque\nlicence plus neuve; mais n'allez pas croire à de la timidité, moins\nencore à un respect superstitieux des conventions et des rou-\ntines. Sa fidélité est consciente et réfléchie. Il ne conçoit pas\nl'art anarchique; les lois qu'il accepte n'ont, à ses yeux, rien\nd'arbitraire; leur excellence est permanente et absolue; elles\ns'imposent, essentielles, au vers français. L e poète qui les renie\nimmole à son caprice la raison, disperse aux vents les cordes\nsacrées de sa lyre. Si la mode souvent l'y incite, c'est aussi par-\nfois — M . Giraud le soupçonne — le dépit : on se venge volon-\ntiers sur l'instrument que l'on n'a pu maîtriser.\n   M. Giraud le maîtrisa. Il en a pénétré tous les secrets; il en\njoue en virtuose consommé. Majestueux ou pimpant, rapide\ncomme un vol de flèche ou plus lent qu'un pas de malade, qu'il\nclaironne ou qu'il pleure, câline ou déchire, son vers aux coupes\nsavantes est toujours d'une merveilleuse souplesse. Il sait les\nmusiques légères et les graves harmonies, les plus subtiles\nnuances comme les tons les plus éclatants. P o u r la joie de\n"}, {"page_pdf": 612, "page_imprimee": 547, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2073, "texte": "                           ALBERT   GIRAUD                        547\n\n\nl'oreille et l'enchantement du regard, il assemble des mots\nsonores et lumineux, très altiers ou très doux. Parfois, en vue\nde quelque effet subtil, et ravi par sa propre dextérité, le poète\ns'amuse à des chocs de vocables, à des retours de sons, à de\nsuggestives allitérations, comme ici :\n\n       Henri songe, et l'enfant, rose parmi les roses,\n       D'un sourire fleuri sourit au roi Henri...\n       Ils sont enfuis, les soirs vermeils, les soirs chanteurs\n       Où sonnaient les sonnets doux sonnants et flatteurs...\n       La force de tes mains féminines et 'minces...\n\n     Mais il a trop de goût pour ne point user avec discrétion de\ntels artifices de style qui, familiers aux rimeurs de toutes les\ndécadences, tournent au procédé très vite et dégénèrent en\npuérile acrobatie.\n     On l'a dit le plus latin de nos poètes : il l'est, en effet, par la\npensée claire, par l'expression précise et nette, par l'élégante\npureté du style. Il l'est même parfois par quelque fine joliesse,\nune pointe de maniérisme. Il allie la prestesse à la fermeté, se\nmontre nerveux avec grâce, fébrile et crispé avec distinction. Il\nétincelle et il caresse : du diamant sur du satin. Ample ou bref,\nle geste de sa phrase est toujours harmonieux. Son élan Se\nprofile en nobles et fières lignes. Il sculpte ses attitudes et\nr y t h m e ses moindres mouvements. E n n e m i du chaos, tenant\nl'ordre pour l'essence, même de la Beauté, il ordonne avec un\nsoin minutieux ses poèmes. P a s plus dans le détail que dans\nl'ensemble, rien n'est laissé au hasard : tout est pesé, médité,\nvoulu. Il approprie les décors, dispose par gammes savantes\nles sonorités et les colorations, soigne habilement les plans.\nAvec M. de Régnier, il est parmi les rares qui sachent aujour-\nd'hui dérouler en toute son ampleur une période rimée, en\nalanguir la cadence ou la solenniser. Parfois le vers s'enfle,\ngrandiloquent jusqu'à l'emphase; il gronde, il va bondir; mais\nsi constant est, chez M. Giraud, le classique souci de la mesure,\n"}, {"page_pdf": 613, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1729, "texte": "  548                        DURENDAL\n\n\n\nque sa véhémence, encore qu'il se pique si peu d'impassibilité,\nsemble immobile et figée. Elle vibre à froid. On sent trop com-\nbien le poète se surveille, se refrène, bride l'impétuosité de sa\npassion, met un mors à son lyrisme. Il chevauche trop correc-\nt e m e n t un Pégase d o m p t é qui ne rue ni ne se cabre, et qu'il\nserait si beau de voir s'emballer. Il y a trop d'ordonnance dans\nson tumulte, trop de justesse dans son cri, trop de tenue dans\nson envolée. E t l'émotion pâtit de ce que le poète, méfiant de\nsoi comme d'autrui, par scrupule d'artiste a u t a n t que par\norgueil d'homme, ne se livre jamais sans réserve et de ce que la\nvolonté domine chez lui trop perpétuellement l'inspiration.\n   Se cuirasser ainsi contre l'instinct, se garer à l'excès de toute\nspontanéité, n'est-ce pas une manière de plus, pour M. Giraud,\nde s'apparenter à maints artistes littéraires actuels et, pour le\npoète de Hors du Siècle, d'appartenir à son temps? Certes, il\nl'exècre, ce temps, et le vomit; mais qu'importe si par leur art\nses poèmes témoignent en faveur de ce t e m p s ? On incline à\npenser qu'indulgent à son irréconciliable contempteur, ce siècle\nentré dans l'histoire revendiquera M . Giraud comme un de ceux\nqui, en cette période, honorèrent le mieux, chez nous, la poésie.\nCe seront, en vérité, de flatteuses représailles. P l u s d'un, qui\nles espère, ne les a pas attendues pour estimer à sa valeur et\npour aimer avec gratitude celui dont la main despotique leur\nprésenta, selon l'image splendide du poète,\n\n         Une liqueur si fière en sa pourpre mystique,\n\nqu'il leur a semblé boire un coucher de soleil.\n\n\n    14 juin   1898.                     MAURICE DULLAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-012", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 549, "page_fin": 551, "titre_corps": "L’Invocation au Verbe", "titre_sommaire": "L’Invocation au Verbe", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "L INVOCATION AU VERBE", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 614, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 968, "texte": "L'INVOCATION AU VERBE\n\n                     Mon Rêve créateur de nuits     monumentales...\n                                                  S. CH. L.\n\n\n  Verbe furieux qui m'appelles,\n  Et qui pour mon oreille épelles\n  Ce que les ouragans rebelles\n  Disent aux océans en deuil,\n  Apaise tes ailes battantes\n  Et, comme un esclave à mon seuil,\n  Du ciel du monde que tu tentes,\n  Redescends en strophes chantantes\n  Vers le rocher de mon orgueil.\n\n  Sous l'arc des rythmes qu'elle embrase,\n  Courbe ta magnifique emphase,\n  Et, vers les cimes de l'extase,\n  D'un plus retentissant essor,\n  Parmi les souffles du tonnerre\n  Qui se cabre et hennit encor,\n  Que la clameur visionnaire\n  Remonte, élargissant son aire,\n  Par tes ondes de bronze et d'or.\n\n  Des profondeurs de ma pensée\n  Par ton passage ensemencée,\n  Surgis, ô Parole exaucée !\n  Pour ordonner les éléments,\n  Et, des blocs qu'elle entasse, érige\n  Aux silencieux firmaments\n  Toute une cité de prodige,\n"}, {"page_pdf": 615, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1260, "texte": "550               DURENDAL\n\n\n\n      Dont les aquilons du vertige\n      Hanteront les entablements.\n\n      Grandissez, portes triomphales,\n      Où les vents hécatoncéphales\n      Viendront égarer leurs rafales,\n      Et que les fabuleux métaux\n      Où vos bases furent forgées,\n      Enracinant leurs piédestaux\n      Aux clefs des voûtes hypogées,\n      Se lient en cryptes étagées\n      Au roc des murs fondamentaux.\n\n      Montez, ô portes de victoire,\n      Où chante l'ode évocatoire,\n      Qui, dans la pierre ou dans l'histoire,\n      Sculpte les fastes asservis ;\n      Et que les trésors funéraires,\n      Au bûcher des siècles ravis,\n      De mes cours encombrant les aires,\n      Jonchent des dépouilles des ères\n      La paix splendide des parvis.\n\n      Esprit du monde et de la Terre,\n      Qui, hors de l'ombre élémentaire,\n      Lève les torches du mystère\n      Sur un univers qui s'éteint,\n      De ton éternelle attitude\n      Etonne le désert lointain,\n      Et que ta haute servitude\n      Anime encor la solitude\n      Où s'ensevelit mon destin.\n\n      Et, pour que l'horizon s'éclaire\n      Du flamboiement de ma colère,\n      Au front du portique angulaire\n      Cloue en formidables faisceaux,\n      Sur les chapiteaux des pilastres,\n"}, {"page_pdf": 616, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1081, "texte": "     L'INVOCATION AU VERBE                      551\n\n\n\nUn essaim d'aigles colossaux\nDont les yeux brûlent, tels des astres,\nDans la pierre où tu les encastres\nComme des rostres de vaisseaux.\n\nEt vous, dont la présence crée\nLa sainte lumière éthérée,\nPrinces de la Beauté sacrée,\nQui priez sous le grand ciel noir,\nVous à qui, seul, je pourrai rendre\nLes pompes du suprême soir,\nO vous seuls qui pouvez comprendre,\nPrêtres de vos autels en cendre,\nLe culte de mon désespoir !\n\nVous tous dont le geste m'enseigne,\nQue votre mémoire dédaigne\nLa Terre désertée, où saigne\nLa vanité du vieux soleil ;\nEt, hors de l'antique mensonge\nDe l'occident et du réveil,\nQue les assises de mon songe,\nOù jamais l'ombre ne s'allonge.\nGardent votre dernier Conseil.\n\nCar je veux bâtir l'épouvante\nDe ces tours que l'orage évente,\nTombeau de mon Ame vivante,\nPour cette heure où, de toutes parts,\nEmplissant l'enceinte, fermée\nDu triple orbe de mes remparts,\nDebout en ma veille alarmée,\nLa Mort, belle comme une armée,\nSurgira dans les étendards.\n\n                SÉBASTIEN-CHARLES         LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-013", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 552, "page_fin": 562, "titre_corps": "Les Fantômes de Jeunesse : IV. Première Action", "titre_sommaire": "Les Fantômes de Jeunesse : IV. 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L e soir, en errant parmi les rues pitto-\nresques, imprévues et mystérieuses de la vieille cité flamande,\nils avaient décidé la mise en commun de leurs aspirations vers\nun art à la fois catholique et moderne... L'un deux ayant risqué :\n « Si nous fondions une revue? » les autres répondirent : « C'est\nfait ! » E t ainsi l'Oriflamme naquit, par une nuit opalisée de sep-\ntembre, parmi l'arôme exquis des cigarettes, au son doux et\ngrave des minuits.\n\n   Q u a n d les protestations collectives qui avaient accueilli l'idée\nde Frêcheux se furent apaisées, une voix fluette où il y avait\nun peu de pitié et beaucoup d'ironie s'éleva du fond du fauteuil\nadossé à la cheminée :\n   — « J e a n , mon ami, conviens que ta proposition manquait\nplutôt de nuances... »\n   Frêcheux s'agita, vexé :\n   — « Suffit, Derval, répondit-il, on sait que tu es psycho-\nlogue, impassible et spirituel... »\n   F r a n z Derval — le petit Derval, comme ses amis l'appelaient\npar allusion à sa mince, frêle et minuscule personne — faisait\navec J e a n Frêcheux le plus caractéristique contraste... A l'exu-\nbérance passionnée et monocorde du baudelairien, il opposait\nune intellectualité très-variée, très-froide, très-logiqué; des lec-\ntures nombreuses et diverses l'avaient informé de tous les mou-\nvements littéraires, et il s'était à part lui, par l'étude et le\nraisonnement, constitué une esthétique à laquelle il mesurait\nflegmatiquement      et minutieusement toutes les œuvres et toutes\nles tendances; d'une systématique sobriété d'expression, il\n"}, {"page_pdf": 619, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1895, "texte": " 554                         DURENDAL\n\n\n\ncassait d'un mot bref et sec, et quelquefois d'un simple geste\nbrusque de sa longue main ivorine, les théories qui ne lui\nparaissaient pas conformes à son concept, et soulignait celles\nqui lui semblaient justes, d'une approbation en raccourci, mais\nqu'accentuaient alors le clignotement légèrement ému de ses\ng r a n d s yeux et le sourire discret de ses lèvres pincées... Cette\nmaîtrise parfaite de soi, jointe à un grand acquis et à de la belle\nclairvoyance critique, rendaient Derval redoutable dans la dis-\ncussion... Q u a n d l'adversaire s'était complu en de brillantes et\nlongues phxaséologies, il le ramenait au point d'un mot précis\net a m u s a n t , ou le réfutait par une raillerie sommaire, à\nfroid d'acier... T e l il parlait, tel il écrivait, soigneusement,\nponctuellement, laborieusement, tournant et retournant ses\nphrases pendant des heures jusqu'à ce qu'elles fussent le reflet\na d é q u a t de sa pensée... E t cette pensée était haute et vail-\nlante, s'alimentant aux sources vives d'une foi d'enfant et allu-\nvionnée d'autre part de toutes les conquêtes esthétiques du\nsiècle.\n   E t l'énigme fut tentante pour ses amis et insoluble : comment\nDerval savait-il allier à une si complète impassibilité de sur-\nface, un tréfonds d'âme où bouillonnaient t a n t de motifs d'en-\nthousiasme?\n  C h a q u e fois que l'un ou l'autre le questionnait à cet égard,\nFrêcheux intervenait.\n  — « C'est de la dissimulation », affirmait-il.\n  — « Pourquoi? » d e m a n d a i t Rodolphe.\n  — « De la pose alors? »\n  E t Derval, avec un petit sourire mystificateur : « N o n , F r ê -\ncheux, t u n'y es pas : c'est de la discipline! »\n\n\n  Ces escarmouches périodiques entre Frêcheux et Derval,\néchange de virulentes prosopopées et de rapides coups de patte\nne prenaient jamais fin que q u a n d Marc de Vriès interposait\nson autorité a i m é e . . .\n"}, {"page_pdf": 620, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2026, "texte": "                   LES FANTÔMES DE JEUNESSE                      555\n\n\n\n   Rejetant les revues et les journaux qu'il parcourait négligem-\nment, il s'adressa aux deux interlocuteurs :\n   — « Dites donc, vous autres, si vous cessiez vos exercices\nspirituels... »\n   — « Marc parle comme saint Ignace, remarqua Rodolphe, et\nil a raison... Mettons-nous à œuvrer moins vainement... Allons,\nde Vriès, tu as la parole. »\n   — « Sur quoi? » interrogea Frècheux.\n   — « Sur le programme de la revue. »\n   —- « H o m m a g e à Baudelaire, voilà le programme ! » E t\nFrecheux a p p u y a son affirmation d'un geste têtu.\n   L a réponse de Derval ne se fit pas attendre.\n   — « T a r t e à la crème, lança-t-il... Frècheux, fais-toi pâtis-\nsier... comme Reboul!... »\n   Marc de Vriès ayant allumé un cigare, s'était levé très grand,\nla taille droite et bien prise dans une longue redingote grise sur\nlaquelle frissonnaient les deux ailes d'une L a Vallière, le menton\nvolontaire, la fine .moustache hérissée, il avait u n e fière et crâne\nallure de conquérant qu'adoucissait le velours d'un regard cares-\nsant et bleu. Il réunissait réellement en lui deux qualités rare-\nment associées : c'était un fort et c'était un sympathique... Par\nun tacite et unanime accord, ses amis l'aimaient comme un frère\naîné et l'acceptaient comme un guide autorisé d'intellectualité;\naussi bien et dès l'abord avaient-ils senti qu'il orienterait\nl'œuvre commune vers un objectif plus complet et plus général,\nnon restreint seulement à une manifestation isolée de l'idée,\nmais l'embrassant toute dans une conception harmonique...\nCertes Franz Derval cultivait un idéal qui dépassait les limites\nde la monomanie de Frècheux, mais le romantisme déteignant\nsur lui, il s'était accoutumé à considérer l'art dans un splendide\net hautain isolement d'où toute autre préoccupation lui appa-\nraissait mesquine, négligeable, « bourgeoise ».\n  De Vriès lui aussi avait le culte des Lettres, mais non le\nfanatisme exclusiviste; il suivait avec passion et curiosité les\n"}, {"page_pdf": 621, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2025, "texte": " 556                         DURENDAL\n\n\n\nmouvements d'ordres divers qui travaillaient le monde m o d e r n e ;\nles conflits politiques, les controverses scientifiques et surtout\nles luttes sociales captivaient à l'égal de l'art son observation\nardente ; ce bruit vague et sourd d'océan m o n t a n t qui signalait\nla marche en avant du peuple, avait particulièrement en lui de\nlongs et frémissants retentissements; intéressé à tout, jetant sur\nla vie un regard circulaire, réceptif à toutes les tendances évo-\nlutives, il imprimait à ses activités cette belle « cohérence »\nque vante Pascal... Ses amis le blaguaient parfois de l'appa-\nrente contradiction de son attitude : car ce délicat artiste\nne répugnait point aux plus infimes besognes de propagande\nsociale et ce démocrate résolu avait une faiblesse avouée poul-\nies raffinements élégants et les raretés distinguées... « T o i , lui\nrépétait souvent Frêcheux, tu tripotes la pâte électorale, la\nmain ornée d'une chevalière a r m o r i é e ! . . . »\n   E t l'on riait et de Vriès tout le premier, puis il expliquait\net commentait sa vision des choses avec t a n t de cordiale\nbonhomie et une si chaleureuse sincérité, que toute critique en\nétait émoussée et l'admiration demeurait intacte que ses amis\nvouaient à sa vaillance d'esprit et à son exquise et fraternelle\ndélicatesse d'âme.\n    De Vriès exposa ainsi, avec une froide netteté de débater, le\np r o g r a m m e de l'Oriflamme :\n    — « L e but, dit-il, c'est de restituer aux catholiques une\ninfluence qu'ils n'eussent jamais dû abdiquer sur l'Art et les\nLettres de leur époque.\n   L e moyen, c'est de le détourner de la contemplation fétichiste\ndu passé, vers une compréhension juste et critique des chefs-\nd'œuvre contemporains...\n  Soyons plus précis : il faut accoutumer les catholiques à\ndiscerner et à mettre en relief, dans le patrimoine toujours crois-\nsant de la littérature d'aujourd'hui, tout ce qui, comme artistes\net comme chrétiens, ils doivent admirer. C'est une habitude\nd'esprit à instaurer !\n"}, {"page_pdf": 622, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2077, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                          557\n\n\n\n   «. Ensuite il faut proposer à leur enthousiasme, des maîtres\net des œuvres qui symbolisent le mieux cette union que nous\npréconisons de l'écriture moderne et de vérité éternelle. C'est\nune religion d'art à prêcher!... »\n\n   Sous le coup de cette démonstration, montrant en de si claires\nformules les aspirations nébuleusement éparses dans ces têtes\nd'adolescents, Rodolphe eut un sursaut d'enthousiasme.\n   Avec cette hyperbolique exubérance de verbe que provoquait\nchez lui une idée aussi intimement chère, Rodolphe s'emballa\ntumultueusement sur les schémas esquissés par Marc de Vriès...\nIl s'acharna contre l'idiotisme des manuels littéraires catholi-\nques, contre la cuistrerie des Mentors...\n  — « Ah ! les vilaines chouettes, dit-il, que la fulgurence\ndu siècle aveugle irrémédiablement... Oui, tu as raison, de\nVriès, c'est toute une muraille de préventions, de suspicions et\nd'incompréhensions à culbuter!... Et puis, quelle amende hono-\nrable à faire envers Hugo, Lamartine, Musset et d'autres et\nd'autres... Nous a-t-on assez crétinisé, quoi, avec le système\ndu « bloc » : l'admiration systématique du passé, la suspicion\nsystématique du présent? Ah! les moroses et impuissants gar-\ndiens de sépulcres, — oui, de sépulcres blanchis! »\n    « E t puis après cela, une fois le sens critique reconstitué et la\nbonne foi réintégrée, il faudra exhausser aux yeux des catho-\nliques et glorifier des œuvres qui leur prouvent que la pensée\nchrétienne intégrale peut s'accommoder de l'ultime forme con-\nt e m p o r a i n e . . . Et nous leur crierons alors — à les rendre sourds !\n— les noms de Hello... Ah! Hello, un de Maistre qui a du\nstyle ! E t encore d'Aurevilly, le chouan magnifique et son-\ngeur... E t Villiers, cet inquiétant cristallisateur d'absolu... »\n   — « E t enfin Verlaine, acheva de Vriès... Une pauvre loque\n d'homme, certes, que Verlaine... »\n   — « E n effet, compléta Derval, mais le psalmiste génial du\n repentir... Du reste, ajouta-t-il en pince-sans-rire, pas plus mal-\n"}, {"page_pdf": 623, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2099, "texte": "  558                         DURENDAL\n\n\n\npropre, dans sa vie, que Rousseau, pas Jean-Jacques, l'autre,\ncelui qui fit des odes sacrées, souvent proposées à la vénération\nde nos jeunes a n s . . . »\n  Il y eut un silence que Frêcheux rompit, attristé :\n  — « E t Baudelaire ? » demanda-t-il t i m i d e m e n t .\n  A ce moment la porte s'ouvrit et un prêtre entra.\n  — « L'aumônier de l'Oriflamme! » s'écria Rodolphe.\n\n\n   L'abbé Mirande était vicaire d'une des paroisses ouvrières\nles plus denses de la ville; venu de la pointe extrême de la\nW e s t - F l a n d r e qui voisine la mer du Nord, il combinait en lui\nl'énergie fruste et entêtée du campagnard au mysticisme can-\ndide et un peu crédule du m a r i n ; tout son être tendait d'inten-\nsité à l'action : petit, trapu, fortement musclé, la figure taillée\nà larges traits, le tricorne rejeté en arrière et découvrant un\nfront bossue, il donnait dès le premier abord une sensation\nd'intense combativité; quand ensuite il parlait, sa voix forte et\ncoupante, son geste en coup de massue, ses yeux noirs et\nardents derrière des lunettes d'or, tout son masque projeté en\navant comme pour une attaque, affirmaient et accentuaient\nencore l'impression initiale d'énergie : ce prêtre, fils de la terre\nflamande, avait tourné vers l'apostolat de lointaines et ances-\ntrales forces accumulées; dès le matin, sa messe dite, il se met-\ntait en route, parcourait les enclos, visitait les t a u d i s , montait\net dégringolait les escaliers, passait d'une congrégation de filles\nà un patronage de jeunes g e n s ; puis vers le soir, ses tournées\nterminées, il mettait ses gants, se ceignait de sa plus belle cein-\nture de soie, et on le voyait sonner à quelque maison patricienne :\n« E h bien, l'abbé, vous allez dîner? » E t lui, mettant le revers\nde la main près de la bouche et se penchant à votre oreille :\n« Non, je vais, pour mes pauvres, commettre une sainte petite\nescroquerie »... C o m m e son parler rude et franc faisait diver-\nsion aux mélifluités accoutumées, les indigents l'aimaient\ncomme un apporteur de viril courage et les riches comme un\n"}, {"page_pdf": 624, "page_imprimee": 559, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2221, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                         559\n\n\n\ndiseur osé de vérités... Ses sermons du dimanche attiraient la\nfoule ; ils plaisaient parce qu'ils secouaient ; l'abbé Mirande\nrépugnait par tempérament aux habituelles homélies veules et\nincolores ; de la doctrine chrétienne il extrayait la vivante\nessence et l'adaptait aux conjonctures présentes de la vie;\nl'approche de la Fête-Dieu lui était une occasion de stigma-\ntiser le respect humain vis-à-vis des manifestations publiques\nde la religion. « Dire qu'il y a des chrétiens, s'écriait-il, qui\nn'osent point accompagner le Saint-Sacrement en rue, de peur\nqu'on ne les traite de têtes de pipe... Qa'auraient-ils fait ceux-là\ndevant les Césars persécuteurs de Rome? » L a commémoration\nde la Sainte Famille était mise à profit pour flétrir l'habitude\ndu cabaret, destructrice de l'intimité, dévoreuse du salaire nour-\nricier, avant-coureuse de la misère.\n   E t ainsi tous les stades du cycle évangélique servaient de\nprétexte à des leçons immédiates et pratiques, enrobées dans\nune langue originale et pittoresque, toute en saillies et en relief\net que soulignaient une mimique expressive et des gestes véhé-\nm e n t s . . . A l'écouter, le rappel s'imposait de cet ingénieux artiste\nallemand qui imagina de reconstituer les scènes et les ensei-\ngnements du Nouveau Testament en des tableaux d'actualité,\navec des intérieurs, des paysages et des costumes d'aujourd'hui.\n   Cette dépense d'énergie dans l'apostolat ne parvenait point à\ncombler les aspirations du prêtre ; sous l'homme d'action se\ncachait un poète ; la mer qui berça son enfance de son rythme\ngrave et proche et fascina ses yeux d'adolescent de son infini\nchatoyant et prismatique, et cette autre mer aussi qui déroule,\naux étés clairs, ses ondulations d'épis sous le ciel de Flandre,\navaient laissé, dans un recoin de son âme, l'instinct et l'amour\nde la beauté coloriée et brillante... Resté dans le monde, l'abbé\nMirande eût chanté la mélancolie des vagues, le mystère de la\nnature, la gloire des moissons... Ministre de Dieu, appelé à\nplier à son service toutes ses facultés, il voua à la glorification\nde la religion sa sensibilité inventive d'artiste ; la magnificence\n"}, {"page_pdf": 625, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2050, "texte": " 560                           DURENDAL\n\n\n\n extérieure d u culte lui tenait surtout à cœur ; et les quelques\n heures qu'il parvenait à soustraire au rude et journalier labeur,\n il les consacrait au souci du décor des autels, de la décence et\n de la splendeur des offices et surtout à l'organisation de la pro-\n cession annuelle du Saint-Sacrement dont le soin lui incombait\n particulièrement. C'était alors, dans le petit milieu de l'Ori-\nflamme, une plaisanterie stéréotypée : « Que devient l'abbé\n Mirande? — Il prépare sa procession!... » P e n d a n t de lon-\n gues semaines, en effet, il était invisible, toujours en route et\n affairé, q u ê t a n t chez l'un, s'assurant le concours d'un a u t r e ,\n imaginant et organisant de nouveaux groupes historiques ou\n religieux, dressant les fillettes de son école en blancs essaims\n symboliques et les garçonnets en bataillon de petits zouaves\n alertes et fiers; et la nuit le surprenait souvent dans le silence\n de sa chambre, qu'après avoir dessiné quelque modèle nouveau\n de bannière, il traçait sur une belle et grande feuille de papier\n l'ordre et l'itinéraire de la procession ; et une grande joie — joie\n  de prêtre, joie d'esthète — lui venait au cœur en songeant au\n jour prochain où, sous le rutilant soleil de juin, le riche et\n  mystique cortège — enfant de sa foi et de son art — escorterait\n  le Christ à travers les quartiers populaires de la paroisse, mes-\n  sager de vérité et de b e a u t é . . .\n\n\n   Par-dessus ses lunettes, l'abbé Mirande jeta sur le petit cercle\nun regard qu'il tâchait de rendre soupçonneux : « J e crois qu'on\nconspire ici... »\n  — « P l u t ô t », répondit Rodolphe, et il résuma brièvement les\nprojets arrêtés... « Votre avis l'abbé? » interrogea-t-il ensuite.\n   — « Mon avis?... Mon avis, c'est que vous allez compromettre\nles élections communales. »\n     L a plaisanterie fit rire.            ,\n     L ' a b b é M i r a n d e se versa une tasse de thé et tout en la por-\n t a n t à ses lèvres, il grommela : « E t puis vous êtes des frans-\n quillons ! »\n"}, {"page_pdf": 626, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2062, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     561\n\n\n   — « A l'ordre », cria Frêcheux...\n   L e prêtre venait de résumer d'un mot brutal l'antagonisme\ntoujours latent entre ses jeunes amis et lui; une fois engagé\ndans cette voie, sa nature franche d'impulsif le contraignait à\ndire toute sa pensée...\n   — « Oui, des fransquillons, répéta-t-il... J'aime beaucoup vos\nidées et je les partage; la rénovation que vous allez entreprendre\nest nécessaire, mais pour qu'elle puisse réussir, il faudrait lui\ndonner pour instrument la langue du peuple, et pour base les\ntraditions du pays où vous êtes nés, où vous vivez... Tous ici\nvous êtes des F l a m a n d s . . . tous, même Frêcheux... »\n    — « P l u s bas, interrompit Derval, Baudelaire pourrait l'en-\ntendre... »\n    — « Puisque tous F l a m a n d s , continua l'abbé, pourquoi vous\nrestreindre à la culture de la langue française et à la glorifica-\ntion des lettres françaises... Vous n'avez pas le droit d'abord de\nrenier ainsi et de délaisser la mère nourricière de vos esprits\net de vos âmes... E t puis ne voyez-vous pas que vous vous\ncondamnez vous-mêmes à l'impuissance et à la stérilité... Ah!\ncertes, vous pourrez être un cénacle brillant, mais sans influence\nsur la foule parce que vous serez sans contact avec elle...\nVotre œuvre? U n e fleur sauvage des Ardennes transplantée en\nF l a n d r e et qui se mourra de l'air trop lourd et de la terre trop\ngrasse... »\n   L e prêtre s'arrêta un instant, puis rêveur : « E t pourtant, ter-\nmina-t-il, votre tentative est belle : réconcilier, sous l'égide\nde l'art, l'idée catholique et l'idée moderne... Quel dommage\nque vous soyez des fransquillons !... »\n   E n réponse à l'abbé Mirande, Frêcheux s'entraîna dans une\nréfutation furieuse : A qui la faute vraiment si la langue fla-\nm a n d e ne leur était pas suffisamment familière comme arme\nde combat... Que ne les y initia-ton jadis, au lieu de traîner\nleur jeunesse studieuse à travers de froids archaïsmes inutiles...\nP o u r le succès évidemment du mouvement qu'ils allaient pré-\n"}, {"page_pdf": 627, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1661, "texte": " 562                            DURENDAL\n\n\n\nconiser, il serait désirable, dans un pays bilingue, qu'une action\nparallèle fût amorcée... Mais où était la littérature   flamande?...\nP a r exemple il convenait de ne la point confondre avec le\nflamingantisme politique et ses congrès pour la traduction des\ntimbres-poste, des devises de monnaies et des enseignes de\ngendarmerie... N i m ê m e avec les petits groupes accaparant et\nbrandissant le talent honnête et la gloire excessive d'un L e d e -\nganck...\n —   « Ledeganck ?...         U n Casimir      Delavigne »,      accentua\nDerval.\n    — « E t entretemps, continua Frêcheux, les vrais poètes de\nF l a n d r e , les vrais conteurs de F l a n d r e , les vrais critiques de\nF l a n d r e , ceux qui ont gardé intacts le sens de la race, la vision\nde la nature et la pureté du verbe, qu'en fait-on ? Jalousés et\nméprisés par les politiciens, dont ils offusquent l'odieux jargon\nde meeting, ils sont refoulés dans quelque minable emploi de\nrond-de-cuir ou enterrés vifs dans une besogneuse charge de\ncampagne... J e vous dis, moi, l'abbé, que votre, littérature\nflamande est fichue, car elle méconnaît ses grands hommes\nvéritables »...\n\n\n   L'abbé Mirande, silencieux, sirotait lentement sa tasse de\nthé ; excellant dans l'art des dérivatifs, il questionna sur un\nton indifférent et dégagé :\n  — « E t quoi de neuf en ville ? »\n — « C'est ça, dit Derval, commèrons ! »\n — « O u i , pensons en bande, » ajouta R o d o l p h e .\n — « . . . C o m m e dit Baudelaire » — et Derval, de sa longue\nmain ivorine, fit un petit salut moqueur à Frêcheux.\n\n\n  (A   suivre.)                             FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-014", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 563, "page_fin": 570, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "F V", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 628, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2129, "texte": "LES LIVRES\nL E ROMAN :\n   L e R é v e i l de l ' A m e (Visions à l ' A b b a y e de Villers), par\nJ. DE TALLENAY, préface de CHARLES MORICE (Paris. OLLENDORFF, édi-\nteur, 1898).\n   Voici un de ces livres qui font le désespoir des critiques; il est si divers,\ntouche à tant de problèmes, peut être envisagé à tant de points de vue diffé-\nrents que les caractérisations devraient être remplacées par un commentaire\natteignant le double du volume. Aussi bien l'œuvre est de celles qui, demeu-\nrant, peuvent attendre l'étude complète.\n    Avant tout, elle est le poème des ruines. Tous ceux qui comprennent cette\nmerveille en laquelle la nature et l'art, Dieu et l'homme s'unissent pour un\ndes plus hauts émois que nous puisse donner l'univers, trouveront ici la\nmanifestation de l'âme, de l'intimité des ruines, extériorisée en la plus\nétrange et la plus attirante dramatisation. Et ces ruin,es sont celles de\nVillers, les plus belles qui soient en Belgique, peut-être en Europe. Elles\nsont décrites en toute leur vie des heures et des saisons, de sorte qu'il ne\nsemble plus possible de les comprendre sinon à travers cette transcription\ndéfinitive. Peut-être que le véritable titre de l'œuvre qui nous occupe est\ncelui de Livre de Villers et que celle-ci doit prendre, dans notre littérature,\nla place prépondérante que Villers tient dans notre paysage d'âme.\n    Mais c'est avec un profond mystère que le maître pleuré aujourd'hui,\nl'admirable Burne-Jones, a pris ce sujet pour un de ses chefs-d'œuvre :\nL'amour dans les ruines. Celles-ci suggèrent l'amour, l'amour qui est la vie\nuniverselle dont nous nous sommes séparés et qui nous reprend pour, dans\nune extase de printemps, nous unifier à son double mystère d'anéantisse-\n ment et de perpétuité. N'est-ce pas cela que suggère la vie verte rongeant\n et immortalisant un édifice? Cet ouvrage est aussi magnifiquement le\n livre d'amour que le livre des ruines. Peut-être l'occasion serait-elle propice\n pour revendiquer, au nom de notre foi, ce grand intérêt humain. Dans le\n véritable grand siècle , ce XIIIe qui est au XVIIe ce que Notre-Dame est à\n"}, {"page_pdf": 629, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2875, "texte": "  564                                  DURENDAL\n\n\n\nla Madeleine, l'amour régnait comme un des plus beaux anges dont les\nhautes ailes, rougies du sang des coeurs et de celui de l'aurore, abritent une\ngloire blanche de colombes. Dante connut cet ange qui lui montra le plan\nde la Vie nouvelle et de la Divine comédie. Hélas! aujourd'hui l'on ignore\ngénéralement si bien l'amour, qu'on le confond tantôt avec le désir ou la\nluxure, tantôt avec la passion, la sympathie, l'estime du choix. Du reste,\ncette méconnaissance est le privilège de toutes les vies mystiques, de toutes\nles énergies suprêmes de l'âme. L'homme trouve dans l'amour comme le\nparoxysme de sa vie, les plus grandes joies et les plus grandes douleurs.\nPlutôt, joies et douleurs s'y unissent pour on ne sait quel total qui donne la\nconscience du suprême. C'est une mystique naturelle, marquée, comme la\nmystique divine, du mystère de crucifiement et que le catholicisme doit re-\nvendiquer pour offrir à Dieu tout ce qui est de l'homme.\n   Jamais, sans doute, on n'a découvert de plus subtils et de plus curieux\n i états d'âme » exprimés par des mots plus frissonnants. Bourget se montre\nen comparaison dans tout son enfantillage. Il y a là une des grandes puis-\nsances de l'écrivain et qui s'annonçait déjà magnifiquement dans XIII Dou-\nleurs et dans Au Sanatorium.\n   Paysages de ruines et d'amour sont animés par une aventure d'un charme\nétrange et d'une liberté de fiction fantastique. Un réveil d'âme nous rend la\nvie chevaleresque et religieuse de jadis au milieu des plus émouvantes\nétrangetés psychiques. A ce point de vue, la scène capitale de l'ouvrage, la\ndécouverte du squelette, est une véritable merveille. Les êtres d'exception\nmis en scène incarnent à peu près toutes les attitudes de l'intellectualité\nd'aujourd'hui avec ses erreurs et ses espoirs. Un sentiment de l'art, un\ninstinct religieux d'une ferveur absolue, donnent à l'œuvre une hauteur\négale à son attrait souverain.                                  EDM. JOLY.\n\n    S i m p l e m e n t , par PAUL MUSSCHE (Bruxelles, Société belge de Librairie). (1)\n    Simplement ! C'est bien le titre qui convenait à ce charmant bouquet de\ncontes. Que sont en effet ces jolies nouvelles? Sinon l'épanchemcnt du sen-\ntiment naïf et doux d'une âme de jeune poète, à l'occasion des mille petits\nriens dont se compose la vie quotidienne. Il n'y a pas de petite chose pour\nle poète. Tout est grand pour lui, parce que tout est symbole pour lui. Les\nréalités d'ici-bas ne sont que les vestiges des idées éternelles. En contem-\nplant celles-là il devine celles-ci. Dans la beauté des plus humbles créatures\nil 'perçoit la beauté essentielle dont elle est le reflet. Se trouve-t-il en face de\n\n   (1) Notre éditeur, M. Lyon-Claesen, rue Berckmuns, 8, à Bruxelles, se chargera volontiers\nd'envoyer ce volume à tous nos abonnés qui lui en feront la demande.\n"}, {"page_pdf": 630, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2602, "texte": "                                  LES LIVRES                                565\n\n\nl'événement le plus insignifiant en apparence de la vie, la mort d'un oiseau,\nle jeu d'un enfant, le sourire d'une fleur, le poète s'enthousiasme, il rêve, il\nexulte, il bondit de joie, il chante et s'il est chrétien il joint sa voix à celle\nde toute la création pour exalter les magnificences du grand artiste qui a fait\nle ciel et la terre.\n   Oh! que je les aime ces contes gracieux et parfumés comme les roses,\nblancs et purs comme les lis, modestes et sans prétention comme la violette.\nJe les aime pour eux-mêmes, à cause de leur joliesse. Ils me font aimer la\nnature avec son beau soleil et ses champs dorés par lui, avec ses oiseaux et\nses fleurs. Ils me font aimer l'enfant, ce ravissant petit ange de la terre. Je\nles aime enfin et surtout parce qu'ils me révèlent dans toute sa naïve et\ncandide beauté l'âme blanche d'un admirable poète chrétien.\n   Nous engageons vivement non seulement nos abonnés et nos lecteurs,\n mais tous les amis de la littérature catholique, à acheter et à propager cet\nadmirable petit recueil de contes. C'est un devoir pour les catholiques de\nsoutenir et d'encourager les artistes qui, partageant leurs croyances, ren-\n dent gloire à Dieu et à l'Église par leur art.\n                                                   L'Abbé HENRY MŒLLER.\n\n   L a Crise v i r i l e , par ALBERT JUHELLÉ (Paris, Mercure de France).\n   Une malpropreté qui voudrait se donner l'excuse d'une thèse et n'a que\nla circonstance aggravante d'un style qui pourrait s'employer utilement à de\nmoins spéciales besognes.\n\n   S u r l e s M a r c h e s d u Temple, par HENRI OUVRÉ (Paris, P E R R I N ) .\n   Encore une reconstitution ancienne!... Le genre commence à s'user :\nnous avons eu, ces temps derniers, tant de retapages en staff et de résurrec-\ntions faites de chic, qu'au vu du titre seul, Sur les Marches du Temple, on se\ndéfierait ; ce serait à tort ; les contes de M. Henri Ouvré, basés sur une\nérudition solide et personnelle, sans aide de dictionnaires spéciaux, évo-\nquent de façon somptueuse, ardente et harmonieuse, les mortes civilisations\npaïennes, avec leurs héroïsmes, leurs grâces, leurs vertus — et, hélas,\nleurs vices.                                                         F . V.\n\n\n LA C R I T I Q U E      :\n\n   Catholiques actuels, par F . DESCHAMPS, C H . GODENNE, G. LEGRAND\net A. THIÉRY (Louvain, Institut supérieur de philosophie).\n   En ces temps de syndicats, en voici un qui est fort pour me plaire : quatre\njeunes hommes catholiques coordonnant leurs énergies et leurs enthou-\n"}, {"page_pdf": 631, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2647, "texte": " 566                             DURENDAL\n\n\n\nsiasmes dans un hommage à ceux qui passionnèrent le plus leur intellec-\ntualité.\n   Ils sont quatre, et à lire leurs noms au frontispice de ce livre, des souve-\nnirs trop chers pour ne point énerver de sympathie ma critique, me chan-\ntent dans la mémoire ; je songe aux heures lointaines déjà de nos débuts en\ncommun, à l'initiation côte à côte — dans l'Étudiant mort depuis ou muselé,\nc'est tout un — de la passionnante fièvre d'écrire ; j'évoque les proclama-\ntions impétueuses, les éreintements à la cravache, les mordillantes satires;\net je m'aperçois avec bonheur que malgré le temps et les distances, quelque\nchose d'indissolublement doux nous unit à ces co-participants de cette pre-\nmière communion intellectuelle...\n   Et si je suis d'autant plus heureux de dire tout le bien que je pense de\ncette oeuvre et de l'idée qui l'a inspirée, j'ai comme la pudeur des réserves\nque j'aurais à faire.\n   Je sais bien que si ce livre avait été soumis à mon appréciation sans\nnoms d'auteurs, je me serais permis de trouver qu'il y a tout de même une\nsingulière disproportion à consacrer trois petites pages seulement à Gode-\nfroid Kurth, alors que le R. P . Van Tricht bénéficie d'un portrait de vingt\npages... Je sais bien que, grâce à Dieu, M. Kurth n'est point mort encore,\nmais peut-être le R. P. Van Tricht l'est-il depuis trop peu de temps pour\nqu'on lui octroyé déjà une statue, alors que le poète-historien des Origines\nde la Civilisation n'est honoré que d'un tout petit buste.\n   Je goûte fort l'étude de M. Georges Legrand sur Veuillot : elle est d'une\npsychologie fouillée et d'une très nerveuse langue. Mais je lui demande\nl'autorisation de ne point partager son enthousiasme réellement exubérant\npour Paul Féval... Encore qu'il ait eu la grâce de se convertir, ce romancier\nn'en reste que méritoire — et dans le voisinage de Hello, auquel M. Armand\nThiéry consacre d'admirables et profondes pages, ce dithyrambe détonne\nun peu.\n   Je me hâte, du reste, de déclarer que, d'autre part, M. Georges Legrand\na excellemment parlé de Léon Gautier, dont il analyse l'œuvre et déduit\nl'influence avec une réelle sagacité, et que son portrait de Monseigneur\nd'Hulst fait dignement pendant à celui que M. Charles Godenne trace du\ncomte de Mun.\n  Avec l'étude sur Hello, je mets hors pair dans ce livre la contribution\nde M. Fernand Deschamps sur Ollé-Laprune ; de tels travaux requièrent\nautant de l'esprit critique qui dissèque une œuvre, que de l'esprit de syn-\nthèse qui groupe en un raccourci saisissant les tendances essentielles d'un\npenseur qui éparpilla ses idées en de multiples productions.\n"}, {"page_pdf": 632, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2746, "texte": "                                 LES   LIVRES                             567\n\n\n   Mais par-dessus tout encore, la pensée qui présida à la publication de\nCatholiques actuels me plaît et me touche : collaborer fraternellement à la\nglorification de l'idéal commun — en gardant chacun sa liberté d'apprécia-\ntions dans les questions contingentes, et son originalité personnelle dans\nl'expression et dans la forme.\n   Ce fait révèle de la tolérance dans l'amitié — chose rare et féconde.\n                                                FIRMIN VANDEN BOSCH.\n     L a R é f o r m e des h u m a n i t é s , par le professeur ALPHONSE DEGIVE\n(Bruxelles, Société belge de Librairie).\n     Voici une brochure du plus haut intérêt, pleine d'idées, d'une logique\nimpeccable et très agréablement écrite sur l'éternelle question des huma-\nnités. Que veut M. Degive ? Supprimer le latin et le grec ? Absolument\npas.    Il demande seulement que l'on fasse la part plus large dans les huma-\nnités à l'étude des sciences naturelles. Il base son argumentatio.n sur ce fait\nprimordial que l'objet propre de l'intelligence humaine c'est l'essence des\nchoses corporelles. Ce principe avait été affirmé déjà par saint Thomas\nd'Aquin. Et n'est-il pas évident? L'homme n'est pas un pur esprit. L'action\npropre de sa nature : celle de penser, il ne peut l'exercer que par l'intermé-\ndiaire des sens. Or, l'objet direct des sens ce sont les choses de la nature.\nL'intelligence, en vertu de sa puissance d'abstraire, découvre sous l'écorce\nmatérielle la nature même de ces choses.\n     Puisque les êtres naturels et sensibles dans leur essence sont l'objet\nde l'intelligence, n'est-il pas clair que pour développer l'esprit humain\nil faut étudier la nature ? Or, l'étude de la nature c'est le but des sciences\nnaturelles.\n     Toute la brochure de M. Degive est condensée dans ce syllogisme irréfu-\ntable. Aura-t-elle son effet ? C'est une. autre question. Jusqu'ici toutes les\nréclamations des partisans d'une réforme des humanités ont été considérées\ncomme non-avenues. Les réformes les plus légitimes et les mieux soutenues\néchouent misérablement la plupart du temps devant l'opposition formidable\nde l'éternelle routine, cette ennemie jurée et imbécile, mais si puissante,\nde tout progrès en art, en science, en politique, en toutes choses.\n     Néanmoins il est toujours utile de dire la vérité. Et il faut remercier et\nféliciter M. Degive de cette preuve nouvelle qu'il nous donne de son dévoue-\nment à la cause si intéressante de l'éducation.\n     M. Degive est un esprit absolument supérieur. Nous le savions depuis\nlongtemps. Sa brochure, qui est la plus sérieuse étude qui ait paru sur la\nmatière jusqu'ici, le prouvera abondamment à ceux qui la liront. C'est, en\n"}, {"page_pdf": 633, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2706, "texte": "  568                             DURENDAL\n\n\n\noutre, une grande âme, ouverte au beau, au bien et au vrai, aimant les\nidées larges, une âme enthousiaste, passionnée pour l'art, pour les lettres,\npour la science, pour tout ce qui est noble et élevé. Nous sommes heureux\nde rendre ici un hommage public à cet admirable et fidèle ami de notre\nvaillante jeunesse catholique littéraire, qu'il aime d'un si grand amour,\nparce qu'il appartient à cette élite d'âmes qui restent éternellement jeunes.\n                                                   L'Abbé H. M Œ L L E R .\n\n   S a n c t u a i r e s d'Orient, par EDOUARD SCHURÉ (Paris, P E R R I N ) .\n   M. Schuré est un de ces pélerins, dont je parlais récemment ici, venus\ndu lointain de la négation et qui cheminent vers la vérité sous l'égide de la\nbonne foi . La religion, chez lui, n'est point encore à l'état de croyance,\nmais seulement d'aspiration, et cette aspiration, pour être trop vague, trop\nsongeuse, trop littéraire peut-être et en tous cas trop éloignée de l'adhésion\npositive, catégorique et nécessaire, n'en est pas moins très belle et très\nrespectable; ce n'est pas encore un acte de foi, certes — c'est déjà un acte\nd'espérance.\n   Visiteur de l'Egypte, de la Grèce et de la Palestine, M. Schuré s'est\nabandonné, dans le cadre propice de ces berceaux anciens et glorieux de\nl'humanité, à d'attachantes, originales et parfois vaporeuses rêveries sur les\ndestinées de la science, de l'art et de la religion... J'aurais, catholique, bien\ndes réserves à émettre sur la tendance de l'écrivain à faire rentrer de force\nl'histoire des civilisations et des idées dans l'orbite d'un concept préconçu;\net la religion universelle dont M. Schuré s'est institué le prédicateur ne\npeut m'apparaître que comme un songe brillant et distingué dont s'accom-\nmoderait peut-être l'aristocratie limitée des penseurs et des artistes, mais\nqui ne pourrait satisfaire — et consoler — la grande foule humaine\nmiséreuse, souffrante, et requérant, par conséquent, un idéal plus immé-\ndiatement et plus positivement propice à ses faiblesses et à ses douleurs...\nN'importe : paix aux hommes de bonne volonté — et quand ces hommes\nse doublent d'écrivains de la valeur de M. Schuré, doués comme lui du sens\ndes choses évanouies et de la faculté de les faire revivre en d'émouvantes\névocations (et je n'ai pour ma part jamais vu mieux que dans ce livre la\nPalestine mystérieuse, mélancolique et tragique) nous aurions mauvaise\ngrâce de ne point saluer en M. Schuré un grand artiste d'aujourd'hui — et\nun catholique de demain.\n\n  E s s a i s u r Goethe, par EDOUARD R O D (Paris, PERRIN).\n  Il n'était point banal — pour M. Rod surtout — d'essayer un éreintement\nde Goethe.\n"}, {"page_pdf": 634, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2618, "texte": "                                  LES LIVRES                                56g\n\n\n   A la lecture de la préface, nous nous étions attendus à une étude critique\n— qui aurait pu être intéressante — du « Gcethisme », de sa valeur intrin-\nsèque et de son influence rayonnante.\n   Désillusion : que M. Rod nous pardonne, mais il nous a paru que les lau-\nriers de M. Edmond Biré — le « tombeur > de V. Hugo — l'avaient tenté...\n   Que le Musée Gœthe, à Wcimar, soit d'une bibeloterie enfantine, que\nchacune des œuvres de Gœthe ait à sa base un incident d'existence médiocre:,\nmesquin, odieux peut-être, que chez Gœthe l'homme ne valait point le\npoète, ni la vie l'œuvre — tout cela est bien possible, tout cela est, puisque\nM. Rod l'affirme et le prouve.\n   Mais vraiment est-ce à un écrivain de la valeur de M. Rod qu'il faut\napprendre que l'homme passe, que la vie s'oublie et que l'œuvre seule\ndemeure; que celle-ci existe par elle-même indépendamment de l'homme et\nde sa vie ; et que c'est de ce point de vue que la vraie critique la doit juger?\n   L'Essai sur Gœthe est une erreur ; il faut déplorer que M. Rod ait con-\nfondu la mission du critique avec la fonction de valet de chambre d'un\ngrand artiste.\n   E t u d e s s u r l'Enfance, par JAMES SULLY (Paris, ALCAN).\n   C'est un livre d'émouvante, originale et délicieuse psychologie que\nl'enfance inspira à M. James Sully.\n   L'auteur, qui doit être un père amoureusement observateur, a étudié\nchez ces petits êtres d'instinct et de mystère, l'éveil de la vie intellectuelle\nen ses multiformes expressions.\n   Point de touffus raisonnements ni de solennelles conclusions ; un examen\nvigilant, constant, aigu, des différents phénomènes que révèle l'éveil suc-\ncessif de l'imagination, de la raison, de la faculté linguiste et du sens\nartiste — le tout appuyé de constatations typiques et d'anecdotes tout bonne-\nment exquises.\n   Cette œuvre de vraie et sérieuse science, qui profère d'utiles et décisifs\nconseils d'éducation, se fleurit ainsi de causticité et de poésie, et sa lecture\nest un enseignement à la fois et un agrément.\n\n   Causeries p é d a g o g i q u e s , par le R. P . BAINVEL (Paris, POUSSIELGUE).\n   Un manuel de gymnastique intellectuelle à l'usage des maisons d'éduca-\ntion. Les différents articles du programme d'instruction moyenne y sont\nexaminés de près, en détail, avec de la clairvoyance et du bon sens.\n   Peut-être l'auteur ou les auteurs de ce livre ont-ils trop perdu de vue la\nvariété infinie des tempéraments d'enfants à diriger et à former ; à ce point\nde vue si les Causeries pédagogiques sont à conseiller pour des cas déterminés\n"}, {"page_pdf": 635, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2436, "texte": "  570                             DURENDAL\n\n\n\net spéciaux à résoudre, elles ne pourraient être considérées comme le moule\nidéal adaptable à la généralité des jeunes gens et sans que le maître tienne\ncompte de la différence fatale des aptitudes, des goûts et des caractères.\n   Le meilleur manuel pédagogique est inutile aux vraiment bons profes-\nseurs qui ont le sens de leur mission ainsi que ,1a connaissance du terrain à\ncultiver chez chaque élève — et qui modifient le genre de culture au gré des\nexigences du terrain.\n\n   J o u r n a l d'un É v è q u e , par YVES LE QUERDEC (Paris, LECOFFRE).\n    Yves le Querdec est, comme on sait, le très proche parent de M. Georges\nFonsegrive, le directeur de la Quinzaine. La campagne vaillante que celui-ci,\nen de brefs et si vivants articles de revue, mène aux fins de promouvoir\nl'idéal des catholiques français vers une compréhension sagace des nécessités\nde leur temps, Yves le Querdec, sous le voile d'une ingénieuse et épisco-\npale fiction, la prêche plus longuement en ce livre — oh! une prédication\nqui n'a rien de solennel, de pédant et de doctoral, mais qui est faite d'obser-\nvations quotidiennes toujours mesurées et appropriées au fait... De la satire\net de l'épigramme, il y en a juste assez dans l'œuvre pour en faire par-\ndonner le permanent et pratique utilitarisme... L'enseignement, l'art, la vie\nreligieuse, les œuvres, la politique reçoivent tour à tour la visite du parfait\névêque... que serait Yves le Querdec, s'il n'était encore un excellent direc-\nteur de revue ; car sur ces différents modes d'activité sociale qui sollicitent\nla vigilance et la sagacité du prélat, M. Georges Fonsegrive avait déjà\ndonné en raccourci des conseils de rénovation et de réformation que son\nsosie épiscopal n'a fait que développer en des pages qu'il faut lire et relire\n— parce qu'elles nous paraissent bien le programme adéquat du chrétien\nau XXe siècle.\n\n   V e r l a i n e i n t i m e , par CHÂLES DONES (Paris, VANIER).\n   Encore une biographie de Verlaine — avec des portraits du poète à tous\nles âges... Des détails intéressants autour de l'élaboration de l'œuvre de\nVerlaine... Mais à côté de cela, un déballage nouveau et inutile, une réédi-\ntion qui finit par écœurer de certains épisodes — d'ailleurs archi-connus —\nde la vie du poète... Au sortir de ce « linge sale » il faut relire Sagesse !\n                                                                         F . V.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-015", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 571, "page_fin": 572, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "la fin de l étude de Hendrik de Marez sur Hélène Swarth", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "NOTULES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 636, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1300, "texte": "LES REVUES\n\n\n   LA R E V U E GÉNÉRALE : Prosper de Haulleville, par Hector Van\n Doorslaer et la Revue littéraire — désormais mensuelle — d'Eugène\n Gilbert.\n\n  LA QUINZAINE : Théodore Jouffroy, une belle étude posthume de Léon\nOllé-Laprune.\n\n   L E MAGASIN LITTÉRAIRE : Revue des livres, des estampes et de la mu-\nsique, par W. Ritter.\n\n  LA L U T T E : Pendant la guerre des paysans, une intense et savoureuse\névocation historique par Georges Virrès; de beaux vers de Paul Mussche.\n\n  L E SILLON : M. Jean Lionnet traite de la vieille question, récemment\nremise en discussion par M. Brunetière : l'Art et la Morale.\n\n  L E MERCURE D E FRANCE : Une véhémente diatribe de M. Marcel\nCollière contre le culte de Napoléon; des Poèmes d'Albert Fleury.\n\n  LA R E V U E BLANCHE : Esthétique de la langue française, par Remy\nde Gourmont.\n\n  L'ERMITAGE : Le début d'un essai de tragédie antique par Edouard\nDucoté : Calypso.\n\n   L'ART MODERNE : Deux articles de M. Picard à signaler : l'un, d'un\nbeau lyrisme, sur le Balzac de Rodin; l'autre, d'une juste et impartiale\ncritique, à propos du Mendiant ingrat de Bloy.\n\n  L'HUMANITÉ NOUVELLE : L'Architecture de demain, par Léon Hen-\nnebicq, V. 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Selwyn Image, dont\nnous admirons surtout les superbes vitraux, des détails curieux sur les trois\nVernet, illustrés de magnifiques reproductions et un article bien pensé,\némaillé de réflexions esthétiques d'une justesse remarquable, sur l'œuvre de\nBurne-Jones, l'artiste génial qui vient de mourir et dont The Studio reproduit\nquelques études d'une merveilleuse beauté.\n\n  DE VLAAMSE SCHOOL (revue flamande) : A côté d'une merveilleuse\nreproduction d'un tableau de Franz Courtens, Soir en Hollande, ce périodique\npublie une étude sur Doudelet, avec dessins dans le texte.\n\n H E T B E L F O R T : La fin de l'étude de Hendrik de Marez sur Hélène\nSwarth.\n\n\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-06-n6-016", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 572, "page_fin": 574, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "et il n en aura pas laissé", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 637, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 1019, "fin_caractere_exclue": 1766, "texte": "NOTULES\n\n   Sir Edward Burne-Jones vient de mourir. Il fut sinon l'initiateur, du\nmoins le représentant le plus illustre et le vulgarisateur le plus autorisé du\n« préraphaélisme ».\n   Elève de Rossetti, ami de William Morris, il eut sur l'art de notre temps\nune influence prépondérante : à l'idéal de beauté corporelle qui hanta la\nRenaissance et que Burne-Jones à son tour hérita des Botticelli, des\nMantegna et des Gozzoli, le maître anglais sut unir, dans la mesure qu'il\nfallait, l'idéal d'intellectualité inquiète à la fois et résignée que tant de siècles,\ntant de civilisations et tant de crises ont déposé depuis dans l'âme moderne.\n   Un critique l'a fort bien dit :\n  « Les personnages de Burne-Jones sont très caractéristiques. On a dit\n"}, {"page_pdf": 638, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2634, "texte": "                                   NOTULES                                573\n\n\nqu'il les a empruntés aux Italiens préraphaélites. Certes, il a demandé aux\nFlorentins la beauté et la grâce des corps. Ses superbes jeunes hommes ont\nl'harmonie, la vigueur des beaux jeunes gens de la Renaissance; ils sont\npresque classiques. Mais Burne-Jones leur insuffle son âme d'homme du\nNord, et tout est changé. Chez les Italiens de la Renaissance, toutes les\nforces du corps se déploient, obéissent au jeu impétueux des passions, qui\njamais ne furent plus audacieuses et plus libres; chez Burne-Jones toute la\npassion est contenue au fond de l'âme; ces membres puissants n'agissent\npoint ou agissent à peine; au lieu de déborder d'une joie de vivre exubérante,\nces personnages n'espèrent rien de la vie et de l'action; ils semblent\nconvaincus de l'inutilité d'agir et de l'impossibilité de changer les immuables\ndestinées; les traits de leur visage comme les attitudes de leur corps\ntraduisent leur fatalisme résigné, qu'accompagne d'habitude une pitié\nattendrie.\n   » Oui, l'ardente vie corporelle de la Renaissance s'est assoupie dans ces\nfigures pensives, précisément parce qu'elles pensent trop; elles sont atteintes\ndu mal moderne; c'est le touched with pensiveness du poète anglais. De là,\n« cette impression de lassitude exquise et d'élégante gaucherie, de psychologie\ncompliquée un peu pessimiste\" . Cette expression du \" mal de la pensée \",\nseuls parmi les maîtres italiens, Botticelli et Léonard l'ont donnée à leurs\npersonnages, et c'est le secret de notre profonde sympathie pour eux. Parmi\nles modernes, nul ne la rend avec autant de force et de profondeur que\nBurne-Jones et c'est le secret de sa grandeur. Il est par excellence le peintre\ndes sentiments modernes .\n\n\n\n  Après Banville, Leconte de l'Isle et — hélas ! — Murger, Sainte-Beuve\nà son tour bénéficie d'un buste dans le jardin du Luxembourg à Paris.\n  Chargé du panégyrique d'usage, François Coppée parla joliment et\njustement de l'éclectisme papillonnant de Sainte-Beuve :\n\n   « S'agit-il d'un classique, d'un grand et harmonieux écrivain, chez qui\nces beautés sont égales comme les épis d'un champ ? Sainte-Beuve se\ncontentera de vous faire admirer l'abondante moisson : mais s'il se trouve\nen présence d'un auteur de second ordre, où les pages heureuses sont\néparses comme des fleurs dans une prairie, Sainte-Beuve vous épargne alors\nla peine de les chercher et cueille, pour vous l'offrir, toute la gerbe... Tout\nà l'heure il était installé dévotement, avec Louis XIV et sa cour, devant la\nchaire où Bossuet faisait retentir les grandes orgues de son éloquence ; et\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1516, "texte": " 574                            DURENDAL\n\n\n\nvoilà maintenant qu'il s'amuse, sous le chèvrefeuille d'une guingette, à\nécouter les refrains de Désaugiers. Hier, le long d'un mélancolique bandeau\nde tilleuls, à Port-Royal-des-Champs, il se promenait dans l'austère\ncompagnie de « ces messieurs » ; aujourd'hui, assis dans un fauteuil à têtes\nde sphinx de l'Abbaye-aux-Bois, il observe avec ironie le majestueux ennui\ndu vieux René. Véritable Protée de l'intelligence, il débrouille une intrigue\ndiplomatique comme s'il avait sa place au tapis vert de tous les congrès, et\nil raconte une bataille de Napoléon comme s'il l'avait suivie, l'œil à la\nfameuse lunette d'approche appuyée sur l'épaule d'un chasseur de la garde \".\n\n\n\n\n   Ce jugement de Coppée sur Sainte-Beuve rappelle — en doux — le\n\" raccourci \" qu'essaya un jour, dans ses Œuvres et ses hommes, Barbey\nd'Aurevilly.... Ah ! par exemple, le \" connétable \" n'aimait pas le critique\ndes Lundis : il le jugeait trop ondoyant, trop divers, toujours en défaut\nd'absolu... « Mabillon de babioles, écrivait-il, aiguiseur de notes en\népigrammes pour les placer plus tard, commère comme trente-six langues\nde femmes pour en faire parler une trente-septième, Sainte-Beuve restera\ndans la mémoire des contemporains comme le touche-à-tout le plus curieux,\nle plus acharné et parfois le plus puéril de son siècle. Ayant vécu toute sa\nvie dans la poche de tout le monde, ce qu'il aurait pu nous donner comme\npersonne, c'était des mémoires : et il n'en aura pas laissé... »\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 538, "texte": "                   DURENDAL\nREVUE C A T H O L I Q U E D'ART & DE L I T T É R A T U R E\n                          1898 — 5me Année\n\n\n\n\n              Sommaire du n° 6 (Juin)\n\n\nL'Abbé HENRY MŒLLER. — Pour l'Art .                             479\nL'Abbé HECTOR HOORNAERT. — La Nef du Marchand (suite) .           487\nEDM. JOLY. — Le Salon de la Société des Beaux-Arts .                509\nJ. DE STRAILHE. — Epithalame (poésie) .       .                   518\nGEORGES DE GOLESCO. — La Symphonie Pastorale                       520\nPAUL MUSSCHE. — Chemins bleuis de lune (poésie)                     528\nL'Abbé HENRY MŒLLER. — Edmond Picard .                           529\nComte D'ARSCHOT. — Devant les Roses (poésie)                        532\n                    Candeur                                     532\n          »         Le Passé            »                       533\nMAURICE DULLAERT. — Albert Giraud.                               534\nSÉBASTIEN-CHARLES LECONTE. — L'Invocation au Verbe (poésie) .     549\nFIRMIN VAN DEN BOSCH. — Les Fantômes de Jeunesse (suite) .           552\nLes Livres .                                                    563\nLes Revues .                                                    571\nNotules .                                                       572\n"}, {"page_pdf": 539, "texte": ""}, {"page_pdf": 540, "texte": "FRESQUE           DE L'ABBAY                        EDUMÜNT-CASSIN (ITALIE)\n\n (Ecole   d'art   chrétien des Moines-Bénédictins                             de Beuron.)\n"}, {"page_pdf": 541, "texte": ""}, {"page_pdf": 542, "texte": "               P O U R L'ART\n\n                                I\n\n         L'ART ET M. B R U N E T I È R E\n                                            L'Art tend nécessairement de lui-même\n                                        à l'immoralité.\n                                             (BRUNETIERE, L'Art et la   Morale).\n\n\n              MONSIEUR Brunetière    a une singulière façon d'en-\n                tendre la morale et l'art, comme nous l'avons vu.\n                   D'après lui une chose est morale ou immo-\n                rale selon que l'on peut ou que l'on ne peut pas\n                en abuser.\n                   On voit d'ici les conséquences épouvantables\n                d'une pareille conception. L a plus grave, la plus\nabsurde et la plus odieuse de ces conséquences c'est l'immora-\nlité de tout, car il n'y a pas de chose, si noble soit-elle, dont\non ne puisse abuser.\n   Il ne faut donc pas s'étonner de voir M. Brunetière taxer\nd'immoralité l'art même le plus idéaliste, que dis-je, la nature,\nce chef-d'œuvre du plus grand des artistes : Dieu !\n   C'est la logique de l'absurdité.\n   J'ai cité dans mon précédent article la phrase la plus énorme\nde la brochure de M. Brunetière. Elle en est la condamnation.\nP o u r ceux qui ne sont pas suffisamment édifiés, voici encore\ndeux citations topiques : L'immoralité est inhérente an principe\nmême de l'art!!! et ailleurs Brunetière dit encore : L'art tend\nnécessairement de lui-même à l'immoralité !!!\n"}, {"page_pdf": 543, "texte": "  480                         DURENDAL\n\n\n\n    S'il s'était contenté de dire : « Il y a un art qui tend néces-\nsairement à l'immoralité », j'aurais pu peut-être le lui concéder.\nJe dis : peut-être. E n effet, ce qui tend nécessairement à l'immo-\nralité n'est plus de l'art. L'art n'est j a m a i s immoral. Mais il y a\ndes artistes, ou plutôt il y a des h o m m e s , se disant artistes, qui\nsont immoraux. Mais cela ne prouve rien contre l'art. Cela ne\nprouve pas qu'il y a un germe d'immoralité dans l'art. L e\ngerme de l'immoralité est dans l'homme et non pas dans l'art.\nDe ce qu'il y a de mauvais catholiques, déduirez-vous qu'il y a\nun germe d'immoralité dans l'Église ? Il le faudrait pourtant si\nvous partagez l'avis de Brunetière. Car il faut être conséquent.\nL e fait en question ne prouve qu'une chose, c'est qu'un catho-\nlique est h o m m e tout comme un païen et qu'un artiste est\nh o m m e tout comme un bourgeois.\n   Mais M. Brunetière rend impossible la concession que\nj'eusse pu peut-être lui faire. Il prévoit l'objection : oui, il y a\nun art de bas étage, en supposant qu'on puisse encore lui\ndonner ce beau nom d'art — ce que je nie — qui est i m m o r a l ,\net il y répond lui-même : Non, non, ce n'est pas de cet art que\nje vous parle, je ne vous parle pas des formes inférieures de l'art.\nNon ! C'est du grand art que je vous parle, du plus grand art, c'est\ndans la notion du grand art que je dis qu'un germe d'immoralité se\ntrouve toujours enveloppé ! ! !\n   L e plus grand art, c'est l'art religieux. Or, dans la notion de\ncelui-ci il y a un germe, non d'immoralité, mais d'immortalité.\nSi je parle de l'art religieux, ce n'est pas par mépris pour l'art\nprofane. Il y a de très grands artistes profanes. J e rends hom-\nmage à leur génie. Personne ne les admire plus que moi. Cet\nart là n'est absolument pas immoral.\n  Si je parle spécialement de l'art religieux, c'est d'abord pour\nmontrer toute l'extravagance de la proposition de Brunetière.\nC'est ensuite parce que je mets l'art religieux au-dessus de tout.\nC'est le plus grand de tous les arts. Seul il émeut complète-\nment. On finit toujours par se lasser de regarder le plus beau\n"}, {"page_pdf": 544, "texte": "                            POUR L'ART                       .   481\n\n\n\ntableau d'art profane. On ne se lassera jamais de contempler\nune fresque d'Angelico.\n   L e grand art, même profane, n'émeut pas la sensualité. Il\ns'adresse à l'intelligence. Ici encore M. Brunetière se trompe.\nSans doute nous avons besoin de l'intermédiaire des sens pour\npenser. Mais c'est l'esprit qui perçoit la beauté. E n voulez-vous\nune preuve banale, mais sans réplique ? Mettez l'animal le plus\nintelligent en face du plus beau chef-d'œuvre. Il n'éprouvera\naucune émotion d'art. Il a des sens pourtant.\n  L'art qui ne produit qu'une satisfaction sensuelle, n'est pas\nde l'art. Vous me direz qu'il y a des œuvres sensuelles qui sont\nbelles. Évidemment. Mais leur beauté ne résulte pas de leur\nsensualité. Elles sont belles en dépit de leur sensualité. Si elles\nsont artistiques, c'est qu'en outre de leur caractère sensuel elles\nont des éléments de beauté, qui en font des œuvres d'art.\n   J a m a i s pourtant ce ne seront des chefs-d'œuvre. L a forme sera\nbelle peut-être, la ligne admirable, le coloris fulgurant. Mais\ncela ne suffit pas. Car ce qu'il y a de plus beau dans une œuvre\nd'art, ce qui fait le chef-d'œuvre, c'est la splendeur de l'idée. E t\nl'idée n'est pas sensuelle.\n   U n ami m'a fait remarquer, à propos de mon dernier article,\nque je n'avais pas relevé toutes les erreurs de M. Brunetière.\nE h ! sans doute. Mais les brochures de M. Brunetière sont\nétranges. Elles renferment toutes des lambeaux de vérités.\nMalheureusement ces vérités sont noyées dans un méli-mélo de\nparadoxes, d'erreurs manifestes, voire même d'hérésies. Pour\ndégager la vérité de cet imbroglio invraisemblable, il faudrait\nécrire une nouvelle brochure, c'est-à-dire refondre de fond en\ncomble celle de l'académicien, ce dont je n'ai nulle envie.\n  N e pouvant entrer dans les détails, j'ai pris le principe fon-\ndamental de la conférence et j'en ai montré l'absurdité. Ren-\nverser le principe, c'est renverser les conclusions. Car autant\nvaut le principe, autant valent les conclusions que l'on en tire.\n  Sans doute tout ce qu'écrit M. Brunetière n'est pas faux. Il\n"}, {"page_pdf": 545, "texte": " 482                          DURENDAL\n\n\n\nn'aurait plus m a n q u é que cela. M. Brunetière dit notamment\nde très bonnes choses sur le danger du dilettantisme. Mais il\nenlève lui-même tout crédit aux bonnes choses qu'il écrit en les\nbasant sur un principe qui est absurde. E t le public a le droit\nde s'en moquer et de lui dire : « Oh !. c'est d'un principe aussi\nmonstrueux que vous déduisez le danger du dilettantisme; le\ndilettantisme n'est donc pas si mauvais que vous le dites,\npuisqu'on ne peut le combattre que par des absurdités ! »\n   L a thèse de M . Brunetière pêche par la base. Elle est radi-\ncalement fausse parce qu'elle part d'un principe faux. Ce qu'il y\na de plus immoral dans tout cela, c'est la théorie même de\nl'auteur, car il est immoral au premier chef de baser fussent\nles plus grandes vérités sur un principe faux.\n   L e s réactionnaires qui gobent M. Brunetière concluent de sa\nbrochure qu'il faut fuir l'art comme un péché. E t ils ont raison\nsi, comme il le prétend, l'art tend nécessairement à l'immoralité.\n   L e m a l h e u r est que parmi ces réactionnaires il y a des catho-\nliques. E t les penseurs et les artistes qui voient ceux-ci s'age-\nnouiller devant le dieu-Brunetière, se moquent de l'Église. L e\nbeau résultat de tout cela c'est qu'au lieu d'attirer à l'Église les\nartistes, ces catholiques en agissant ainsi, accréditent un peu\nplus encore la légende idiote de l'antagonisme entre l'Église et\nle grand art !\n\n                                  II\n\n                 L'ART ET L'ÉGLISE\n                                                 \" L'Art vient de Dieu et il conduit\n                                              à Dieu. \"\n                                                            (Concile du Vatican).\n\n   Aucune institution n'a jamais professé un culte plus enthou-\nsiaste pour l'art que l'Église.\n   L'art, aux yeux de l'Église, est une des plus nobles choses\nqu'il y ait dans ce monde, la plus belle après la Religion. C'est\nune religion, comme nous le disions dans un article précédent,\n"}, {"page_pdf": 546, "texte": "                              POUR   L'ART                         483\n\n\npour les belles âmes qui n'en ont pas : c'est la Religion de la\nBeauté. Il exige notre respect. E t , pour ma part, je ne conçois\npas qu'une âme vraiment catholique puisse mépriser l'Art.\n   L e s catholiques sont si bien faits pour comprendre l'art,\npour s'élever jusqu'à lui. T o u t dans la Religion catholique les\ny porte. L a Religion et l'Art sont deux expressions de Dieu,\nl'une surnaturelle, l'autre naturelle. Aussi n'y a-t-il rien de plus\nbeau qu'une âme d'artiste unissant en elle ces deux choses\nsublimes et qui s'accordent si bien : la Religion et l'Art.\n  C e p e n d a n t , si séparer la Religion de l'Art est un malheur, les\nidentifier de telle sorte qu'on en vienne à ne plus admettre\nqu'un art religieux, un art apologétique, est un plus grand\nm a l h e u r encore.\n   P o u r m a part, je voudrais que tous les artistes soient chrétiens.\nJ e prétends même qu'un artiste supérieur ne donnera tout ce\nqu'il peut donner, n'atteindra les sommets auxquels il est\ncapable de s'élever, que lorsqu'il sera parvenu à s'unir à Dieu\npar la Religion. Mais de là à dire que l'art n'existe pas en\ndehors de la Religion, que l'art, pour être de l'art, doit être\nnécessairement apologétique, que tout art qui n'est pas religieux\nest immoral, il y a un abîme. C'est une sottise de le prétendre.\n   E t pourtant cette sotte prétention dénuée de tout fondement\nn'est pas si rare.\n   T a n t ô t un zèle outré, le désir — très légitime et très noble\nen lui-même du reste — de tourner vers Dieu les âmes artistes\nqui ne sont pas à L u i , portent à ces excès de langage. T a n t ô t\nou un m a n q u e de logique, ou un défaut d'esprit, ou une étroi-\ntesse d'âme est à la base de cette conviction erronée et funeste.\n   F u n e s t e , oui ! car en agissant ainsi, au lieu d'attirer à nous\nles artistes, nous les éloignons de nous, nous mettons entre\nleurs âmes et nos âmes, et ce qui est plus terrible encore, entre\neux et l'Église, une barrière presqu'infranchissable.\n   L e s artistes, déduisent de cette attitude inconcevable de\ncertains, que l'Église est l'ennemie de l'art, qu'il y a incom-\n"}, {"page_pdf": 547, "texte": " 484                           DURENDAL\n\n\n\npatibilité entre la foi et l'art, que la religion est une entrave\npour l'artiste, que pour être un grand artiste il vaut mieux\nn'avoir pas de religion du tout.\n   Or, je vous le d e m a n d e , il y a-t-il une affirmation plus fausse\net plus absurde, cent fois contredite par toute l'histoire, que\ncelle qui représente l'Eglise comme l'ennemie de l'art ?\n   De tout temps l'Église a été la protectrice de l'art comme de\nla science. Elle a été l'amie des artistes et des savants. Elle a\nconfié aux artistes le soin d'édifier et de décorer ses temples. Elle\na recueilli et conservé comme des reliques leurs chefs-d'œuvre,\nm ê m e les plus profanes, dans ses musées. L o r s q u e le Paga-\nnisme s'effondra, détruisit-elle ses temples? Non. Ces temples\nétaient des œuvres d'art. Elle trouva tout naturel d'en faire des\néglises et d'y loger son Dieu. Enfin, elle a elle-même donné au\nmonde des artistes incomparables et des savants d'une science\nétonnante.\n   Loin de considérer l'art comme immoral ou la science comme\nchose vaine et futile ne pouvant aboutir qu'à une b a n q u e r o u t e ,\nl'Eglise a toujours professé un vrai culte pour l'art comme pour\nla science. E t je ne parle pas ici de l'art religieux, ni de la\nscience théologique, mais de l'art et de la science purement\nprofanes.\n   Qui a donné asile aux belles œuvres de l'art d'Athènes, en\ndépit de leur n u d i t é , chaste du reste? L e s P a p e s . M. Brune-\ntière a dû les voir lors de sa visite au Vatican. A moins qu'il ne\nse soit voilé la face en traversant les salles du palais séculaire\nde la P a p a u t é par un excès de cette pruderie janséniste qui lui\nfait trouver de l'immoralité partout, même dans la n a t u r e .\n   C'est encore l'Église qui a mis à l'abri des invasions barbares,\ndans les bibliothèques de ses grandioses abbayes, les manus-\ncrits de la littérature et de la science païennes. E t les grands\nmoines, moins prudes, sans doute, mais un peu plus élevés de\nsentiment et d'une autre envergure d'intelligence et envolée\nd'âme que M. Brunetière, n'ont pas cru perdre le temps d'une\n"}, {"page_pdf": 548, "texte": "                                          POUR L'ART                                         485\n\n\n\n vie vouée à Dieu pourtant par les vœux les plus solennels, en\n l'employant à copier avec le plus grand soin les manuscrits des\n chefs-d'œuvre d'un art tout païen. Ils ont poussé leur culte de\n la beauté antique jusqu'à enluminer avec l'art le plus raffiné\n ces transcriptions manuscrites d'œuvres d'un art profane, païen\n d'esprit et de tendance.\n    Disciples et enfants de cette grande Église catholique, héri-\n tiers de son amour et de son admiration enthousiaste pour\n l'art, à quelque école qu'il appartienne, quelque soit l'idée dont\n il est l'expression, à quelque culte que l'artiste soit attaché,\n nous nous inclinons avec respect devant tous les artistes, pro-\n fanes aussi bien que religieux.\n   E t quand un Monsieur, s'appelât-il Brunetière, fût-il acadé-\nmicien, directeur de la Revue des Deux Mondes et conférencier\nde tous les mondes, se permet de dégrader l'art en le taxant\nd'immoralité, notre âme d'artiste chrétien se soulève d'indigna-\ntion et nous déclarons bien haut à l'auteur de cette thèse de\nl'immoralité de l'art, qu'il a dit une sottise et fait une action\nmauvaise.\n   M. Brunetière se fâchera peut-être, comme il s'est fâché\nlorsque Mgr d'Hulst lui a reproché son pamphlet venimeux\ncontre la science. Piqué au vif, parce que Mgr d'Hulst lui\nreprochait, comme nous, son manque total d'esprit philoso-\nphique, il a trouvé que l'illustre prélat le prenait d'un peu bien\nhaut avec lui     Brunetière! (1) Mais sa colère n'a pas fermé là\n             r\nbouche à Mg d'Hulst et elle ne nous empêchera pas non plus\nde dire notre sentiment et de défendre l'art contre ses attaques\nintempestives.\n     (1) Mgr d'Hulst concluait sa réfutation du pamphlet de l'académicien contre la science par\nces mots : Ici encore s'il y a une lacune, c'est bien celle de la philosophie. A quoi M. Brune-\ntière répondit : Je ne m'arrêterai pas à relever ce que ces derniers mots ont d'assez désobli-\ngeant, et Mgr d'Hulst le prend, en vérité, de bien haut. Je ne m'attendais pas de sa part à\ncette leçon, et je la trouve un peu bien pédantesque !!! 11 n'y a de pédantesque ici que l'autogo-\nbisme de Brunetière. Il fait la leçon à tout le monde et ne supporte pas qu'on la lui fasse.\nNous avons lu droit de retourner contre lui le reproche qu'il adresse aux intellectuels, celui de\ns'ériger en juge souverain de tout et de n'admettre pas même que l'on discute l'opinion qu'il\ns'est faite.\n"}, {"page_pdf": 549, "texte": " 486                        DURENDAL\n\n\n\n   L'un des buts, le but principal de Durendal, est l'exaltation\nde l'art. Nous manquerions à tous nos devoirs de chevaliers de\nl'art, titre dont nous nous glorifions comme artistes et comme\nchrétiens, en ne mettant pas notre glorieuse et vaillante épée\nau service de l'art chaque fois que l'on se permettra de l'attaquer\nen le dénigrant comme l'a fait M. Brunetière.\n   A la théorie janséniste de l'académicien sur l'immoralité de\nl'art et la fidélité de la science nous opposons la doctrine large\nde l'Église. Loin d'enseigner que l'Art tend nécessairement à\nl'immoralité et que la science ne peut aboutir qu'à la banque-\nroute, elle a fait solennellement cette magnifique déclaration au\nConcile du Vatican :\n   « Bien loin de s'opposer à la culture des beaux-arts et des\nsciences profanes, l'Eglise leur vient en aide et les encourage de\ntoutes façons, car elle n'ignore ni ne méprise tous les avantages\nqui en résultent pour l'humanité. Bien plus, elle déclare haute-\nment que D E M Ê M E Q U E L E S A R T S E T L E S S C I E N C E S\nV I E N N E N T D E D I E U , AINSI ILS C O N D U I S E N T A\nDIEU. »\n                              (Conc. du Vatican. Const. de Fide).\n\n\n                                  L'Abbé H E N R Y M Œ L L E R .\n"}, {"page_pdf": 550, "texte": "      LA NEF DU MARCHAND\nAUTO      SACRAMENTEL,            d'après C A L D E R O N            DE LA BARCA\n\n\n\n\n                               PERSONNAGES :\n\n          L A FAUTE,                         L'HOMME, premier         Adam,\n          L E MONDE,                         L E MARCHAND, second Adam,\n          L E DÉMON,                         L E DÉSIR,\n          L A MOLLESSE,                      L'AMOUR,\n          L A MÉMOIRE,                       L E TEMPS,\n          LÀ\" VOLONTÉ,                       MUSICIENS,\n          LA VUE,                            MATELOTS,\n          L'OUÏE,                            DEUX ANGES.\n          L E S TROIS AUTRES SENS,\n\n\n              N o t e d e C a l d é r o n s u r la m i s e e n s c è n e\n\nPREMIER. CHAR. — Un riche et beau navire avec ses agrès; le fanal a la forme d'un\n      calice surmonté de son hostie et la proue celle d'un séraphin ; les flammes et gaillar-\n      dets de couleurs blanche et rouge, sont décorés de calices et d'hosties , au grand\n      mât, hune praticable. Le navire est susceptible d'un mouvement de rotation et com-\n      munique avec la scène.\n\nSECOND CHAR. — Un navire noir avec proue à tête de dragon et fanal en forme d'arbre,\n      autour duquel est lovée une couleuvre ; banderoles noires et jaunâtres, hune prati-\n      cable, pivot de rotation, gaillardets peints d'aspics et communication avec la scène.\n\nTROISIÈME CHAR. — Un nuage divisé en trois corps pouvant s'ouvrir , au-dessous on\n      peut faire paraître un autel chargé d'épis de blé, avec place pour trois personnages.\n      La partie antérieure du char représente une caverne munie d'une grille de prison\n      avec verrous et cadenas.\n\nQUATRIÈME CHAR. — Un rocher s'ouvrant par moitiés et pouvant contenir deux person-\n     nages, l'un couché, l'autre debout, sur un plancher qui descend à la scène.\n"}, {"page_pdf": 551, "texte": "     488                                DURENDAL\n\n\n\nAu    bord de la mer ; d'un côté un grand rocher, de l'autre montagnes boisées.\n       Nuages.\n\n                                 SCÈNE P R E M I È R E\n\n Un clairon sonne et l'on voit apparaître un navire noir ; il tourne sur lui-même et présente\n    au spectateur sa proue à tête de dragon sur laquelle se dresse LA FAUTE. Elle porte l'épée\n    au côté et un sceptre de jonc en main. MATELOTS.\n\n                                        LA     FAUTE\n\n             Voici l'heure ! Brisant les glaces (1) éternelles,\n             Dauphin par sa carène, albatros par ses ailes,\n             Mon navire qu'emporte un tourbillon brutal,\n             Se rue, impétueux, aux conquêtes du mal ;\n             Et cachant dans ses flancs la fraude et le mystère,\n             Au gré de mes désirs met le cap sur la terre.\n                                         (Sonnerie. Le navire se montre de flanc.)\n             Seul l'Aigle de Pathmos l'a vu ! Ce grand veilleur\n             Sonde toujours des mers l'effarante rumeur !\n             Il l'a vu, pavoisé d'aspics, noir de bitume ;\n             Et le jour où, debout, en Reine de l'écume,\n             J'apparus m'appuyant sur ce dragon de fer,\n             Il a crié : — Voici la Bête de la mer !\n\n             Soit ! J'accepte le nom ; et funeste argonaute,\n             J'étonnerai le Ciel de ce que peut la Faute,\n             Car j'attaquerai l'Homme encore, et le vaincrai I\n             Ses jours sont agités, dit le verset sacré,\n             Ainsi qu'un océan qui sous le vent moutonne ;\n             C'est pourquoi je prétends que ma nef les sillonne.\n             Timonier ! Timonier ! C'est ici qu'est le port\n             Pour notre cargaison de douleur et de mort !\n             Hâtez-vous, timonier ! Je suis prête à la guerre !\n             Abordez, car voici la terre !\n\n                                    L E S MATELOTS\n\n                                                 A terre ! A terre !\n                                             (Sonnerie. La Faute descend sur la scène.)\n\n    (1) Les glaces, le nord, sont des symboles du Mal, comme la chaleur et le soleil symbo-\nlisent la Charité.\n"}, {"page_pdf": 552, "texte": "              LA N E F DU      MARCHAND                       489\n\n\n               L A FAUTE (à l'équipage.)\nQue nul ne m'accompagne et de moi n'ait souci.\nCelui qui doit tomber sous mes coups vit ici ;\nCe sol sera témoin de ma fière entreprise ;\nIl verra qu'il n'est rien de grand que je ne brise\nEt ne mette à néant ! — J'y fixe mon séjour.\n                                           (Aux Matelots.)\nSur le navire à l'ancre attendez mon retour.\nQuelle que soit de mon absence la durée,\nSes flancs résisteront aux chocs de la marée.\n                                         (Sur le devant de la scène.)\nEt maintenant, à l'œuvre ! — Évoquons tout d'abord\nLes complices puissants que m'a donné le sort.\n                                       (Se tournant vers un rocher.)\n          Monde ! C'est l'heure de la guerre,\n          De ton sommeil éveille-toi !\n          Viens paré de grâce légère\n          Pour le triomphe de ma loi !\n          Viens, car tu sais régir en maître\n         Tout ce que le soleil voit naître !\n\n\n                       SCÈNE II\n\n   LA FAUTE, LE MONDE, ensuite LE DÉMON et LA MOLLESSE.\n\n\n          L E MONDE (descendant du rocher.)\nEn quoi puis-je être utile ?\n                       L A FAUTE\n\n                          Il me faut évoquer\nD'autres Esprits encore avant de m'expliquer.\n                                 (Se tournant vers un autre rocher.)\n         Esprit du mal, Prince du crime,\n         S'il est vrai que tu hais le Ciel,\n         Sors un moment de ton abîme\n         Que trouble mon vibrant appel !\n         Pour la Faute, Seigneur des Ombres,\n         Abandonne tes limbes sombres !\n                     (Le Démon paraît dans un tourbillon de fumée.)\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": "490                        DURENDAL\n\n\n\n                           L E DÉMON\n\n      Me voici, que veux-tu ?\n\n                            L A FAUTE\n\n                                Tu le sauras bientôt;\n      Attends qu'un autre Esprit descende de là-haut.\n                                             (Vers un attire nuage.)\n            Holà ! l'Esprit des allégresses,\n            Fille des fleurs et du printemps\n            Avec ton fard, avec tes tresses,\n            Avec tes rires éclatants,\n            Descends, toi qu'un soupir fait naître.\n            Et qu'un soupir fait disparaître !\n\n                   LA MOLLESSE     (se montrant.)\n\n      Le charme de ta voix a chassé mon sommeil ;\n      Je me tourne vers toi, comme fleur au soleil !\n\n                           LA FAUTE\n\n      Amis, comme je suis votre reine et maîtresse,\n      J'ai compté sur vous trois, Démon, Monde et Mollesse,\n      Pour un projet qui m'est cher. Je hais l'être humain;\n      J e voudrais à jamais lui couper le chemin\n      Du bonheur. Voulez-vous m'aider? Votre âme noire\n      De mon sceptre toujours cherche-t-elle la gloire?\n\n                      L E MONDE (saluant.)\n\n      A tes ordres ! — Je suis toujours ton serviteur,\n      Surtout en aveuglant ceux à qui tu fais peur\n      Quand ils regardent trop, dans leur âme, ta trace.\n      Lorsque la vérité brille mon fard l'efface;\n      Vers tout ce qui résonne et vers tout ce qui luit,\n      Je dirige ma marche et l'univers me suit.\n      Les sens adorent tous mon pouvoir; ils subissent\n      Sous le nom de plaisirs, mes plus âpres supplices;\n      Et je sais les mener, par ma grâce domptés,\n      Dans mes prés vénéneux paître des vanités.\n"}, {"page_pdf": 554, "texte": "              LA NEF DU MARCHAND                              491\n\n\n\n               L E DÉMON     (s'inclinant.)\n\nMoi, Prince de la nuit, je suis les pas du Monde;\nSur ses charmes d'un jour mon empire se fonde;\nQui l'adore, m'adore et respire les fleurs\n                                        (Montrant la Mollesse.)\nDe celle dont les mains font la moisson des cœurs...\nMous comme fruits trop mûrs.\n\n         LA MOLLESSE (avec une révérence.)\n\n                                   Et moi j'ai pour office,\nD'être des sens et du cerveau la destructrice\nAu moyen d'un poison subtil, très parfumé,\nD'une couleur exquise; on en meurt assommé.\nAimablement perverse et gaîment assassine,\nJ'ai la langue qui flatte et l'œil noir qui fascine,\nJe suis le deuil rieur, le péril familier\nDe l'Homme; de son moi je sais le spolier,\nEt je ris à le voir, quand j'ai vidé ses veines,\nS'en aller trébuchant en ses volontés vaines.\n\nOr. puisque nous voici, le Monde, le Démon\nEt moi, brûlants d'ardeur pour ta cause et ton nom,\nDis-nous ton plan. Pourtant, sache-le b e n , la ruse\nNe sert de rien si l'Homme à céder se refuse;\nIl reste, malgré nous, maître de son péché,\n\nEt c'est à lui d'agir quand nous avons prêché.\n\n                       LE   MONDE\n\nCompte-moi comme acteur dans ton allégorie.\n\n                      LE    DÉMON\n\nIndique-moi mon rôle, ô Faute, je t'en prie!\n\n                       LA   FAUTE\n\nVoici donc mes desseins. Souvenez-vous du jour\nOù j'osai disputer l'être humain à l'Amour\nDans ce beau Paradis...\n                                         (Après une pause.)\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": " 492                               DURENDAL\n\n\n\n                                      Mais mieux vaut que j'explique\n           Cette histoire en usant de mon pouvoir magique,\n           Plus lucide est l'esprit qui s'instruit par les yeux.\n                                                         (S'adressant au rocher.)\n           O rocher, montre-nous l'hôte mystérieux\n           Qui t'habite !\n\n\n                                   SCÈNE III\n\nLA FAUTE, LE MONDE, LE DÉMON, LA MOLLESSE. — Le rocher s'ouvre et l'on voit dans\n   une caverne, étendu et endormi, L'HOMME vêtu de peaux. Près de lui LE DÉSIR debout,\n   veille.\n\n                                   LE    DÉMON\n\n                         A ta voix s'accomplit la merveille!\n           Un homme est là, couché sur la terre; il sommeille\n           Inerte dans l'horreur de ce sombre caveau,\n           Sa tombe en apparence, et pourtant son berceau.\n\n                                    LA   FAUTE\n\n           Serait-ce son Désir qui le veille ?\n\n                                    LE   MONDE\n\n                                              Peut-être,\n           Car il ne dort jamais et conseille son maître\n           Même endormi.\n\n                        L A MOLLESSE (le dévisageant.)\n\n                              C'est lui! Bien sûr, c'est son Désir;\n           Je m'y connais, étant la mère du Plaisir!\n           Il tient de moi son zèle et sa vive nature.\n                                                     (Au Démon et au Monde.)\n           Comme vous je n'ai pas besoin de conjecture,\n           J e dis tout net : C'est lui!\n\n                                    LA   FAUTE\n\n                                    Chut! Il parle, écoutons!\n           Le Désir n'a jamais de secrets; nous saurons\n           Ce que l'Homme pensait, ce qu'il rêvait de faire,\n           Quand le sommeil pesant l'a couché sur la terre.\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": "                              LA N E F DU       MARCHAND                              493\n\n\n\n                         L E DÉSIR (parlant à l'Homme.)\n              Naître pour en mourir, ce n'est pas être né ;\n              En cadavre vivant tu gis abandonné.\n              Quittons ces monts, cherchons une aventure altière,\n              Et, sachant oublier que nous sommes poussière,\n              Vivons ce qu'on peut vivre ; il nous faut hardiment\n              Marcher vers ce qui luit sous le clair firmament !\n              Des chaudes passions évoquons tous les charmes;\n              Méprisons la prudence et les vaines alarmes.\n              Osons! car pour jouir il faut risquer l'effort;\n              Il restera du temps pour dormir dans la mort!\n\n                            L'HOMME (parlant en rêve.)\n              Tu parles bien, Désir. A quoi sert l'existence\n              Si l'Homme doit pleurer et souffrir en silence,\n              Et s'il n'a, pour sa soif, que ses propres sueurs ?\n              A quoi bon réserver à toutes les douleurs,\n              Une chair anonyme et qui va dans la foule\n              Selon que le vent souffle ou que le temps la roule,\n              Et meurt, au bout d'un jour, si lugubre et si vain,\n              Que son aube a déjà les tons gris de sa fin ?\n                       LA FAUTE (au Démon et à la Mollesse.)\n              Pauvre être ! De ses goûts il vient de nous instruire !\n              C'est au mieux !\n                                               (Passant an côté opposé de la scène.)\n                               Mais voyez : le ciel paraît sourire\n              A ce lieu-ci. Vraiment, il est si frais, si clair,\n              Que la caverne auprès semble bouche d'enfer !\n              — Qui vit là, dans ton sein, ô Nue ? (1)\n                                       SCÈNE IV\nLes Mêmes. — LE MARCHAND et L'AMOUR. Un nuage s'ouvre et l'on y voit LE MARCHAND, en\n    costume d'Arménien, endormi sur un lit de fleurs, et près de lui, L'AMOUR éveillé.\n\n                                       LE    MONDE\n                                                  Un homme encore !\n              Mais au lieu d'ombre il est enveloppé d'aurore !\n    (1) Les poètes espagnols aiment ces oppositions de tableaux parallèles. Dans les Comedias\nles valets jouent souvent des scènes en contre-partie de celles de leurs maîtres. Nous indi-\nquons par une séparation tvpograpliique le parallèle entre les deux tableaux de la scène\nsuivante.\n"}, {"page_pdf": 557, "texte": "494                         DURENDAL\n\n\n\n                      L E DÉMON (stupéfait.)\n\n      Un homme ! E t je me sens frémir à son aspect !\n\n                           L A MOLLESSE\n\n      Sur son doux lit de fleurs, comme il respire en paix !\n      Voyez ! Ainsi qu'un dais sur lui pend le nuage ;\n      Et le vent qui lui vient caresser le visage,\n      Emprunte à la rosée, à l'haleine du thym.\n      L'enivrante fraîcheur du plus exquis matin.\n\n                             LA F A U T E\n\n                 (Après avoir confronté ce tableau avec celui de la caverne.)\n      Donc l'Homme, s'il le veut, sait dompter la misère ;\n      Lui, le banni perdu d'un exil nécessaire,\n      Qui rôde, seul et nu, porte en lui du bonheur.\n      Il sait trouver le calme, et sommeiller sans peur ;\n      Bien que les pleurs soient faits pour lui, la quiétude\n      Peut aussi de son cœur combler la solitude.\n\n                             L E S TROIS\n\n      Nous en voyons la preuve !\n\n                             LA   FAUTE\n\n                                  E t ce doux compagnon\n      Qui veille auprès de lui, connaissez-vous son nom ?\n\n                           L A MOLLESSE\n\n      On dirait un Amour, rien qu'à le voir sourire ;\n      Mais, humain ou divin ?...\n\n                       L E DÉMON (narquois.)\n\n                                 Si tu ne peux le dire,\n      C'est bien qu'il est divin !\n\n                             LA FAUTE\n\n                               Jusque dans son sommeil,\n      Cet homme près de lui sent l'Amour en éveil.\n      Voyez, ils vont parler ; écoutons leurs paroles.\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "                    Dans le nuage.\n                         L'AMOUR\n\nO mon Maître ! voici qu'en ses rêves frivoles,\nL'Homme, aigri par l'orgueil, et mû par son Désir,\nLibre, vers son malheur se dispose à courir ;\nSauve-le !\n                    LE    MARCHAND\n\n           C'est mon frère, il faut donc que je l'aime !\nS'il cède à son Désir, sa folie est extrême,\nMais l'or peut racheter la dette de l'erreur.\n\n\n\n                    Dans la caverne.\n\n              L E DÉSIR (à l'Homme.)\n\nLève-toi, pour me suivre où je veux !\n                  L'HOMME   (s'éveillant.)\n                                    Ton ardeur\nNe me trouva jamais armé de résistance,\nJe te suis !\n\n\n                     Dans le nuage.\n\n               L'AMOUR (au Marchand.)\n\n            Lève-toi, l'Homme déjà s'avance\nVers l'abîme ; il est temps, si tu veux le sauver !\n             LE    MARCHAND    (s'éveillant.)\nTa douceur qui m'éveille a su me captiver ;\nJe te suis.\n\n\n      L'Homme et le Désir descendent sur la scène.\n                   I /HOMME (s'étirant.)\n\n           Ainsi donc, nous partons pour le monde ;\nCe désert me vieillit, que l'enfer le confonde ;\nAllons voir les cités ceintes de leurs remparts,\nL'orgueil de la science, et le luxe des arts.\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "496                           DURENDAL\n\n\n\n                              L E DÉSIR\n       Viens, suis-moi !\n                               L'HOMME\n\n                        Me voici, l'œil fixé sur tes traces ;\n      Rien qu'avec ta voix d'or, déjà tu me délasses ;\n      Je sais, qu'en te suivant, je verrai s'accomplir\n      Les rêves séduisants que tu donnes, Désir.\n\n                              L E DÉSIR\n      Te souvient-il ?\n                              L'HOMME\n\n                         De quoi ?\n\n                              L E DÉSIR\n\n                                  De la méthode à suivre\n      Pour être heureux ?\n                              L'HOMME\n\n                             Je sais : vivre ce qu'on peut vivre !\n                                                          (Ils sortent.)\n\n\n\n                              L'AMOUR\n\n      L'Homme suit son Désir et va vers le péril.\n\n                           L E MARCHAND\n\n      Pour l'aider, s'il le faut, je braverai l'exil ;\n      Et les siècles sauront que toi seul tu me mènes\n      Alors que du Désir l'Homme accepte les chaînes.\n                    (Le Marchand et l'Amour descendent sttr la scène. La\n                        Caverne et le Nuage se ferment.)\n\n                              L'AMOUR\n\n      Je précède, suis-moi.\n\n                           L E MARCHAND\n\n                           Marche ! Pour mon dessein,\n      Je sais que l'Amour seul peut montrer le chemin.\n                                                    (Ils sortent.)\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "             LA NEF DU MARCHAND                            497\n\n\n\n                        SCÈNE V\n\n      LA FAUTE, LE MONDE, LE DÉMON, LA MOLLESSE.\n\n\n                        LA FAUTE\n\nAmis, vous avez vu ces deux hommes, deux frères,\nComme a dit le Marchand; mais quels états contraires\nIls font voir ! L'un prudent, compatissant et bon,\nL'autre tout aux élans d'un cerveau vagabond.\nL'un puissant, l'autre faible ; un chêne auprès d'une herbe !\nEt le fort était humble, et le faible superbe !\n\n                        L E S TROIS\n\nEnfin, explique-toi !\n                        LA FAUTE\n\n                          Je le puis maintenant.\nDu jour où je naquis sous cet arbre étonnant\nDe la vie, où la femme écouta l'éloquence\nDu Serpent, mon orgueil s'est gonflé d'espérance.\nFille que la parole infernale engendra,\nAprès avoir joui du péché d'un ingrat,\nAprès avoir été la fière Originelle,\nJe voudrais triompher comme Faute actuelle!\nPuisque l'Homme, devant un fruit, s'est rabaissé,\nQu'il marche dans la vie ainsi qu'un insensé!\nEt puisque c'est de moi que naquirent ses vices,\nQue son cœur soit l'autel de tous leurs sacrifices !\nNon ! ma gloire n'est point satisfaite ! Grandir,\nGrandir de jour en jour est son rêve... ou périr!\nUn triomphe n'est rien, quand de plus héroïques\nPeuvent jeter mon nom aux trompettes publiques!\nJe veux faire l'essai de mes forces, et voir\nPour la gloire du Mal jusqu'où va mon pouvoir !\n\nOr, je sais que l'effet d'un soi-disant Baptême\nDoit, en brisant mes fers, rendre l'Homme à lui-même,\nEt restaurer en lui la Grâce et ses bienfaits.\nContre ce plan fatal se dressent mes projets;\nJe veux, en poussant l'Homme à des erreurs nouvelles,\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": " 498                                DURENDAL\n\n\n\n            Mettre les Séraphins en fuite à tire-d'ailes,\n            Et faire que le ciel refuse à l'avenir\n            D'écouter, irrité, le cri du repentir!\n            Amis, voilà mon but; que je meure étouffée,\n            Si je ne brandis pas quelque jour ce trophée !\n\n            Or le Ciel qui connaît ma force, en son dépit\n            M'insulte; on peut le voir surtout dans cet Ecrit\n            Que scellent les sept sceaux, et que l'Agneau descelle (1).\n            Pour lui je suis toujours la grande Criminelle.\n            Quand il s'agit de fleurs je m'y glisse en aspic;\n            Je dévore, harpie, ou rampe, basilic;\n            Tantôt je suis caïman, puis je deviens ciguë,\n            On me traite de loup, de ver, d'épine aiguë;\n            Je dessèche, Lybie, ou ravage, Aquilon ;\n            De l'orage je suis la foudre et le grêlon,\n            Je sème la douleur, je ris avec cynisme,\n            De tout le mal enfin j'atteins le paroxysme!\n            Nulle insulte ne m'est épargnée! Et pourtant,\n            Le terme le plus dur et le plus insultant,\n            Qui de plus de colère infernale m'anime,\n            C'est celui qui me nomme : Avorton de l'abîme\n            Et Bête de la mer! — Car l'arsenal du Ciel,\n            Sachant que j'ai des flots l'empire universel,\n            A construit une Nef pour me chasser de l'onde,\n            Et montrer aux humains la route au Nouveau Monde,\n            — Que l'on devrait plutôt appeler Nouveaux Cieux\n            Puisque tout y sera durable et radieux,\n            Ainsi qu'il est écrit dans ce Livre mystique. —\n            Eh bien! je serai, moi, le pirate énergique;\n            Partout où cinglera la Nef, on pourra voir\n            Surgir soudain l'effroi de mon navire noir;\n            C'est pourquoi je l'ai fait et trempé de bitume;\n            Je veux et dois rester la Reine de l'écume!\n\n            L'apôtre des Gentils, pour me décourager,\n            Hélas! laisse entrevoir un plus pressant danger!\n\n   (1) Ici comme en d'autres passages, il y a de ces anachronismes dont nous avons parlé\ndans l'Introduction.\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "             LA N E F D U   MARCHAND                         499\n\n\nC'est étrange! Il annonce une union suprême\nEntre l'Homme et le Ciel, entre l'Homme et Dieu même.\nOr, ne décrit-il pas le Marchand inconnu\nQuand il dit : — O mortel, du ciel il t'es venu\nUn frère! Par amour, en ton humble poussière,\nIl a fait pénétrer sa gloire plénière;\nEt toi, libre, tu dois t'élever au divin,\nPuisqu'il a voulu, lui, s'abaisser à l'humain!\n\nEt ce n'est que trop vrai, car de nombreux symboles\nMontrent l'Adam nouveau par de claires paroles :\nC'est la Manne qui tombe et le Rayon de Miel;\nC'est le Pain de l'offrande et l'Agneau de l'autel;\nC'est Bethléem, Dépôt de blé, poussant la bouche\nA réparer du Mal la morsure farouche,\nL'antidote qui doit détruire le poison.\nTel est le plan, il luit très net à la raison.\nNous n'en pouvons douter : ce Marchand a l'audace\nDe venir nous braver pour restaurer la Grâce ;\nEt quoique l'Homme, libre, ait déjà résisté,\nIl peut à ce sauveur lier sa liberté.\nA nous donc d'empêcher, à force d'artifice,\nQue le second Adam à l'autre ne s'unisse,\nDe contenir le Fort du Ciel et d'attacher\nPlus que jamais le faible à la glu du péché.\nEt ne redoutons point d'entreprendre la tâche :\nLe monde, vis-à-vis du vice, est toujours lâche!\n\n                      L E MONDE\n\nJe réponds du succès; l'Homme, poussé par moi,\nCherchera son bonheur sous le joug de la loi.\n\n                   L E MARCHAND\n                                       (Invisible, hors de la scène.)\nTu t'égares ! Tu vas te perdre !\n               «LA FAUTE (inquiète.)\n                               Quoi! Qu'entends-je?\n\n                      L E DÉMON\n\nD'où te vient cet émoi?\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": "500                         DURENDAL\n\n\n\n                             L A FAUTE\n\n                                 De cette voix étrange\n      Qui prévient l'Homme!\n                             L E DÉMON\n\n                               Effet du hasard; ne crains rien.\n      Le Monde aura du zèle et j ' y joindrai le mien;\n      Du reste, connaît-on route directe ou courbe,\n      Qui ne fasse aboutir à toi l'humaine tourbe?\n\n                             L'HOMME\n                                                    (Hors de la scène.)\n      Laisse-moi! j ' y vois clair.\n\n                             L A FAUTE\n\n                                     Que veut dire ceci?\n      Ils se sont joints ; j'ai lieu d'en prendre du souci.\n\n                           L A MOLLESSE\n\n      Eh ! sur terre, vit-on jamais homme en voyage,\n      Ne pas tourner vers toi sa marche et son visage ?\n      Ne crains donc pas des mots qui se perdent dans l'air !\n\n            L E MARCHAND      (dont la voix se rapproche.)\n      Je sais ce que je dis ; qui m'évite se perd.\n      Homme, viens par ici, ma route est la plus sûre.\n\n                      L A FAUTE (anxieuse.)\n\n      Cette fois, avez-vous compris ?\n\n                           L A MOLLESSE\n\n                                        Chut ! A mesure\n      Qu'ils parlent, je les vois venir vers nous.\n\n                             L A FAUTE\n                                                  Allons,\n      Prudemment, les guetter derrière ces buissons ;\n      Pour savoir ce qu'il faut, que notre oreille écoute.\n                            L E S TROIS\n      C'est bien parler.\n                                                   (Ils vont se cacher.)\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": "                           LA N E F D U MARCHAND                              501\n\n\n                                   SCÈNE VI\n\nLA FAUTE, LE MONDE, LE DÉMON, LA MOLLESSE cachés. — Paraissent L'HOMME, LE MARCHAND,\n   LE DÉSIR, L'AMOUR.\n\n                               L'HOMME     (obstiné.)\n                                Je dis encor que cette route\n            Est bonne, je la suis.\n                                 L E MARCHAND\n\n                                     Frère, tu fais erreur ;\n            Le sentier que voici, prends-le, c'est le meilleur.\n                                    L'HOMME\n            J'ai beau le regarder, je n'y vois que crevasses,\n            Partout de durs cailloux hérissent leurs menaces.\n            Ce ne sont que chardons, ronces, taillis épais,\n            Dont les rameaux de fer cinglent comme des fouets ;\n            Tandis que mon chemin, sans rudesses barbares,\n            Est toujours embaumé des parfums les plus rares.\n                                 L E MARCHAND\n\n            Soit, si mon dur sentier s'en va droit au verger\n            Du bonheur sans mélange, où rien n'est passager,\n            Et si le tien, malgré d'éphémères délices,\n            Entraîne sûrement aux béants précipices ?\n                                    L'HOMME\n\n            Qui donc peut assurer ce que tu dis là ?\n                                    L'AMOUR\n                                                        Moi!\n                           L E DÉSIR (s'interposant.)\n\n           A l'Homme voyageur j'impose seul ma loi ;\n                                                               (A l'Homme.)\n           Viens par ici !\n                                    L'AMOUR\n                        Tu n'es qu'un Désir sans noblesse,\n           Ton vêtement le dit.\n                                   L E DÉSIR\n                                 Je suis une richesse,\n           Même pour l'indigent qui m'héberge en son sein,\n           Et c'est par l'habit seul que je parais vilain.\n"}, {"page_pdf": 565, "texte": "502                         DURENDAL\n\n\n\n                                L'AMOUR\n\n      Mais c'est être vilain que de vouloir paraître\n      Au-dessus de l'état où le sort nous fit naître !\n\n                  L E MARCHAND      (à l'Homme.)\n\n      Si tu me suis, tu jouiras de mon trésor.\n\n                                L'HOMME\n      Ce trésor quel est-il ?\n\n                          L E MARCHAND\n\n                                Celui que mon effort\n      Doit acquérir bientôt, et t'offrir en partage.\n      Regarde cette Nef...\n                                          (On voit paraître la Nef blanche.)\n\n          LA FAUTE    (à ses compagnons dans la cachette.)\n\n                                  Écoutons !\n\n                          L E MARCHAND\n                                            ...Nul orage\n      Ne pourra l'ébranler. A la charge des flots,\n      Sa force opposera le calme du repos.\n      Elle n'ira pas plus flotter à la dérive,\n      Qu'un temple dont la base est de la roche vive,\n      Et qui domine l'Océan avec fierté.\n      Or, commander un tel navire m'a tenté ;\n      Et son Maître a dit : — Soit ! Mais pour cette licence,\n      Tu m'iras conquérir une richesse immense\n      Qui n'est point à trouver dans ces lieux. — Il me faut\n      Donc aller sur les mers vers un Monde nouveau,\n      Le Monde où gît le grand Trésor caché dont rêve\n      L'âme au cours hésitant de l'existence brève ;\n      Le Monde qui détient la Perle, d'un tel prix,\n      Qu'auprès d'elle tout l'or est digne de mépris.\n      Je cueillerai, là-bas, en plus, des fruits superbes,\n      Qui rendront cent pour un, à la façon des gerbes.\n      Frère, avec ce Trésor nous aurons du bonheur !\n"}, {"page_pdf": 566, "texte": "              LA NEF DU MARCHAND                                  503\n\n\n\n                       L'HOMME\n\nLe métier de marchand répugne à mon humeur.\nA quoi bon s'exposer pour le bonheur d'un autre ?\nDe plus faibles croiront ta parole d'apôtre ;\nMoi, maudissant tout joug, épris de liberté,\nJe laisse mon Désir guider ma volonté.\nQuoi ! J'irais m'embarquer sur l'écume inquiète\nDe la mer, où toujours quelque péril nous guette ?\nJe souffrirais l'orage, et la houle, et les vents,\nQuand la joie éblouit le siècle des vivants ?\nQuand les mets, les boissons, les danses, les musiques,\nM'invitent au palais des heures pacifiques ?\nA ton lucre va-t-en ! Et laisse ma raison\nSe bâtir dans le monde une haute maison !\n                    L E MARCHAND\nC'est sa hauteur qui rend la maison périssable.\n                       L'HOMME\nMon Désir sait comment on fait œuvre durable.\n                    L E MARCHAND\nMieux mon Amour !\n                  L'HOMME    (résolu.)\n                    Finissons, et séparons-nous.\nToi, prends ton dur sentier, je choisis le plus doux.\n                   L E MARCHAND\nHélas ! j'en suis navré ; mais la liberté sainte\nAu-delà du conseil interdit la contrainte ;\nEmbrassons nous. Adieu !\n                                               (Il l'emlrasse.)\n                      L'HOMME\n\n                          Bon voyage ! La mer\nEst pour moi trop vorace et son sel trop amer.\n                   L E MARCHAND\nAh ! plutôt comprends mieux les périls de la terre ;\nTu verras que le vent de la vie est austère ;\nEt tu te heurteras, poussé par ton orgueil,\nSur une mer d'erreurs, contre plus d'un écueil.\n"}, {"page_pdf": 567, "texte": "504                                    DURENDAL\n\n\n\n                                       L'HOMME\n\n           Le temps nous le dira.\n                                  L E MARCHAND\n\n                                   Si tu le prends pour Maître\n           Sur ta route d'un jour, je dois te le permettre.\n           Adieu ! — Viens mon Amour !\n\n                                       L'HOMME\n\n                                                 Adieu ! — Viens mon Désir !\n\n                            L'AMOUR      (au Marchand.)\n           Je te suis.\n                            L E DÉSIR (à      l'Homme.)\n\n                         Je te suis.\n\n                   L E MARCHAND         (revenant sur ses pas.)\n                                 Sur le point de partir,\n           Souviens-toi que je t'ai conseillé comme un frère ;\n           Mais ton Désir, hélas ! m'a fait ton cœur contraire.\n           Peut-être, quelque jour, te trouvant plus soumis,\n           Pourrai-je t'élever au rang de mes amis.\n                                            (Le Marchand et l'Amour sortent.)\n\n                                  SCÈNE VII\n\n      LA FALTE, LE MONDE, 'LE DÉMON, LA MOLLESSE cachés. L'HOMME, LE DÉSIR.\n\n\n                                   L'HOMME\n\n           Moi, son ami ? Pourquoi ? Je suffis à moi-même,\n           Lorsque j'ai le Désir, ce seul ami qui m'aime.\n                   L A FAUTE      (à part à ses compagnons.)\n          Ils se sont séparés, séparons-nous aussi.\n          Moi, je rejoins ma nef, mais vous, restez ici.\n          Flattez le bon mortel, pour le pousser à vivre\n          Selon les appétits du Désir qu'il veut suivre.\n          La vaste mer m'appelle. On m'a dit écumeur,\n          Ouragan, monstre, soit ! J'apprête ma fureur.\n          Du Marchand inconnu je poursuivrai la trace ;\n          Contre lui des flots noirs j'insurgerai la masse,\n"}, {"page_pdf": 568, "texte": "             LA N E F    DU    MARCHAND                        505\n\nEt je mettrai dans l'air tant de mugissements,\nJe ferai se choquer si bien les éléments,\nQu'après avoir pillé son vaisseau, ma conquête,\nJe vous l'engloutirai dans l'horrible tempête !\n                                                   (Elle sort.)\n                   LA MOLLESSE\n\nNous sommes trois contre un ! sans doute nous vaincrons.\n                     L E MONDE\n\nQu'il s'explique un peu mieux, après nous agirons.\n                     L E DÉMON\n\nTâchons de l'épier de loin.\n\n                                                  (Ils sortent.)\n\n                    SCÈNE VIII\n\n                L'HOMME,      LE   DÉSIR.\n\n                        L'HOMME\n\n                             L'heure est passée\nDe ces pédants discours de prudence insensée,\nDont ce frère, hableur et prêcheur endiablé,\nA cru, pour notre bien, devoir nous accabler.\nIl faut nous dégourdir enfin ; car, sur mon âme,\nJe sens encor l'odeur de la caverne infâme\nOù j'étouffais ! Assez de prudence et de nuit,\nEt vive un cœur léger quand le soleil reluit !\n\n                     LE    DÉSIR\n\nEn route donc ! En route ! — Eh ! voici que j ' y pense,\nAs-tu de bons écus pour solder la dépense ?\nCar il serait piteux et fort humiliant,\nDe faire notre entrée au monde en mendiant !\n                        L'HOMME\n\nTout beau, prudent Désir ! La nature très sage,\nPour que nous en fassions en route bon usage,\nN'a-t-elle mis en nous ces amples mines d'or,\nLes Puissances de l'âme, et les Sens ?\n"}, {"page_pdf": 569, "texte": "506                                 DURENDAL\n\n\n\n                                     LE   DÉSIR\n                                                          Ce trésor\n           N'est point argent courant.\n\n                                     L'HOMME\n\n                                        Si, par allégorie !\n           Je vais te le prouver sur l'heure !\n\n                              L E DÉSIR     (ironique.)\n\n                                                    Oh ! je t'en prie !\n                                     L'HOMME\n\n                      Holà ! les Sens, vassaux et rois,\n                      Guides de notre chair mortelle,\n                      Vous que le sol obscur recèle,\n                      Dites, entendez-vous ma voix ?\n\n                                     L E S SENS\n                                                      (Sans se montrer et chantant.)\n                      Qui nous cherche ? Qui nous appelle ? (1)\n\n                             L E DÉSIR (émerveillé.)\n\n           Ils parlent en chantant !\n\n                                     L'HOMME\n\n                                    Pour t'apprendre, Désir,\n           Que le corps est un luth vivant qui sait ravir\n           L'âme par sa suave et discrète musique.\n                                                          (Aux esprits.)\n           — Je suis l'Homme !\n\n                                     L E S SENS\n\n                                    Et que veux-tu de nous ?\n\n                                     L'HOMME\n                                                           Je m'explique.\n           Je suis très las de l'ombre et j'ai soif de soleil !\n           Déjà j ' a i secoué les torpeurs du sommeil\n           Qui, raidissant mon corps, rendaient mon âme inerte.\n\n (1) Tous les vers en italiques sont chantés avec accompagnement d'instruments.\n"}, {"page_pdf": 570, "texte": "                             LA N E F D U       MARCHAND                              507\n\n\n             Que ce soit pour mon bien, que ce soit pour ma perte,\n             Je veux fuir plus avant, aller, en vagabond,\n             Vers mon destin, ô Sens, qu'il soit mauvais ou bon.\n             Or, pour me mettre en route, étant très misérable,\n             Voulez-vous m'octroyer un crédit charitable ?\n\n\n                                       SCÈNE IX\n\nL'HOMME, LE DÉSIR. — Paraissent les CINQ. SENS qui seront musiciens. Le premier, LA VUE,\n    porte un plateau sur lequel il y a une bourse.\n\n                     CHŒUR DES SENS (s'adressant à la Vue.)\n\n                        Sens auguste et mystérieux,\n                        Humble foyer dont la puissance\n                        Peut embraser le ciel immense,\n                        Parle pour nous, force des yeux !\n\n                    LA VUE (à l'Homme, chantant en récitatif,)\n             Puisque tu nous requiers pour aider ta misère,\n             Le chemin étant long, voici le nécessaire ;\n             Les Cinq Sens réunis t'offrent ces cinq talents, (1)\n             Tout notre avoir. Vois-les, ils sont étincclants,.\n             Et leur métal est pur de tout bas alliage;\n             Mais retiens bien ceci : c'est un prêt qui t'engage\n             A nous les rapporter, le jour étant venu,\n             Au berceau qui te vit naître, chétif et nu.\n                                   CHŒUR DUS SENS\n\n                         Ces cinq talents qui sont les nôtres\n                         Doivent en rapporter cinq autres !\n\n                                         L'HOMME\n\n              Ces Cinq Sens sont vraiment de courtois cavaliers.\n                            LE   DÉSIR    (à part à l'Homme.)\n              Et leurs dons ont pour moi des attraits singuliers;\n              Prends-les, et nous rirons le jour de l'échéance !\n\n    (1) Quinque etenim sunt corporis sensus : videlicet, visus, auditus. gustus, odoratus et\ntactus. Quinque ergo talentis, donum quinque sensuum, id est, exteriorum scientia exprimitur.\nSaint Grégoire.\n"}, {"page_pdf": 571, "texte": "508                          DURENDAL\n\n\n\n          L'HOMME    (aux Sens, prenant la bourse du plateau.)\n        C'est entendu. Je prends l'argent et la créance ;\n        Je dois, pour le doubler, l'employer avec soin.\n        — Mais de notre contrat, qui sera le témoin ?\n\n                               LA V U E\n\n        Le Temps qui siégera plus tard comme ton juge,\n        Le Temps, dur au délai, sévère au subterfuge.\n\n                              L'HOMME\n\n                 Qu'on l'appelle !\n                        PREMIER      CHANTEUR\n\n                                   O vieillard,\n                Régulateur des jours sans nombre,\n                Toujours volage et toujours sombre,\n                Toi dont les mains connaissent l'art\n                De transformer l'instant en heures,\n                En siècles, sors de tes demeures\n                Et viens devant nous sans retard !\n\n\n (A suivre.)                           L'Abbé HECTOR HOORNAERT.\n"}, {"page_pdf": 572, "texte": "Le Salon de la Soeiété des Beaux-Arts\n\n               L'OUVERTURE du Salon de la Société des Beaux-\n               Arts est toujours l'événement esthétique du\n               printemps. Cette fois encore elle a été présidée\n               par S. M. la Reine, qui a montré de nouveau\n               cette grâce coutumière, cette intelligence des\n               œuvres, cette bonté délicate pour les artistes\n               qui fait de sa royale protection un des plus\nhauts soutiens de toutes nos activités psychiques.\n   L a note dominante artistique du Salon est la même que sa\nnote mondaine : l'aristocratisme. Nous résistons avec peine au\nplaisir de caractériser celui-ci en art. Il faudrait évidemment\nétudier l'agencement des plus hautes fleurs de la prairie ; un\néquilibre plus strict, moins d'à-coup et d'exubérance, des\nformes pondérées tendant à la cristallisation, le souci du défi-\nnitif et de l'achevé, presque l'oubli des cruelles lois d'évolution,\npresque le trompe-l'œil de la perpétuité par le parfait. N'est-ce\npas l'impression qui se dégage avant tout des œuvres de maîtres\nici rassemblées? Leur saveur morale, si on peut dire, saveur\nd'apaisement et de calme, suggère l'étude, les revues minu-\ntieuses. Adoptons pour la nôtre le patient ordre alphabétique.\n   M lle Berthe Art mêle à ses gris-bruns veloutés les notes de\nnouvelles couleurs plus vives; ses fleurs gardent la distinction\ncharmante de ses accessoires.\n  L e simplisme de couleurs et de lignes tente Baertsoen dans\n"}, {"page_pdf": 573, "texte": " 510                          DURENDAL\n\n\n\nsa belle toile au titre de nostalgique repos : Vieux Port en Ville\nmorte. D a n s ce paysage endormi vibre l'appel morne de la l u n e ;\nn'est-elle pas vieille et morte aussi ? L a vision brutale du j o u r\nétant annihilée, l'âme secrète des apparences sourd comme u n e\nonde phosphorescente en transparences et en reflets.\n   T o u t e la maîtrise de Mlle Beernaert s'atteste à nouveau dans\nson petit Paysage en Campine. L e souci de la lumière et de la\nclarté s'accorde mieux que jamais avec la légèreté de la compo-\nsition et la puissance des lignes.\n   Binjé continue, pour ses paysages de Knocke, cette facture\nlumineuse que de transparentes ombres noires, débordées par\ndes empâtements clairs, rendent presque aussi vibrante que\nl'atmosphère marine.\n   Saluons avec respect et sans des caractérisations inutiles ces\nmaîtres connus en leurs diversités : les marinistes A. Bouvier\net C l a y s ; Cluysenaar, joignant des bronzes à un projet de pla-\nfond, Cesare Dell'Acqua, de H a a s digne de lui-même, André\nHennebicq, Seghers toujours éblouissant avec ses fleurs en\nglacis, le grand Eugène Smits représenté par une simple carte\nde visite.\n  La Grange sous la Neige, de M m e Marie Collaft, exagère un\npeu la monotonie du faire b r u n . L e s deux grands Courtens\nmontrent, eux aussi, le procédé du maître dans t o u t son parti-\npris. On sait combien celui-ci est admirable et l'air circule aussi\nmagnifiquement dans la tempête de neige assaillant des\nbarques ou dans l'allée que les corbeaux attristent comme des\nfeuilles noires sur les arbres dépouillés.\n   Le grand Cheval noir, par Jean Delvin, est une œuvre t o u t à\nfait a t t i r a n t e . Cet animal, étrangement profilé en noir sur des\ntoits rouges incendiés d'aurore, semble, avec sa tête énorme,\nses sabots démesurés et le cavalier comme annihilé qui le\nmonte, une vision fantastique dont l'originalité h a u t e surpasse\nde beaucoup le Pont de Daves, acide.\n  Nous sommes heureux d'avoir toujours aimé Frédéric, mal-\n"}, {"page_pdf": 574, "texte": "              LE SALON DE LA SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS               511\n\n\n\ngré ou à cause de ce qu'on appelle ses défauts, et qui sont\nl'expression même de sa personnalité. Maintenant que la consé-\ncration du succès semble définitive, il est bon de pouvoir\njustifier d'une admiration antérieure. Son Hameau, un paysage\nminutieusement dur et idéalisé à force de réel ; sa Fleur malade,\nune petite fille au visage rouge, vêtue de rouge, tenant un\ncamélia rouge, avec des reflets roses dans le rideau de la\nfenêtre et sans trop de verts complémentaires, est tyranni-\nq u e m e n t captivante comme l'âme même du maître. Peut-être\nserait-il très fécond en enseignements d'étudier les rapports (de\nparallélisme plutôt que de continuation) entre Frédéric et le\ngénial Böcklin, tous deux asservis à l'âme ardente du rouge,\ntous deux modelant les chairs enfantines avec cette précision\nlassante et magnifique.\n   René Gilbert expose des portraits très parisiens, ce qui nous\ndispense de rien ajouter.\n   Gilsoul est un des triomphateurs du Salon. Ces maisonnettes\nde Nieuport, dont les façades semblent imbibées de clarté\nlunaire, sont une des plus délicieuses toiles qu'on puisse voir.\nSon Chenal, effet de brumes lumineuses, vient d'être acheté par\nl'Etat. Peut-être est-il plus lui-même dans En gare, prestigieux\neffet de lumière qui pourrait représenter l'arrivée d'un convoi\ninterplanétaire dans un fourmillement d'astres.\n    L e baron Goethals expose quatre petits paysages délicats et\nprécis. Il ne faut parler d'Impens qu'avec respect. Ses Joueurs de\ndés, avec les coutumières clartés sur les rouges et les bleus de\nPrusse, expriment très bien dans les figures, surtout celle de la\nvieille femme, le cachet populaire, les visages naïfs et grossiers, de\nFlaubert.\n    L e s portraits de de Lalaing n'ont plus besoin d'être décrits;\np a r leurs qualités et plus encore par leurs précieux défauts,\nl'aristocratisme, le modelé précis, la fidélité expressive, ils\nrappellent les œuvres du maître sculpteur, ses tigres aux gran-\ndioses souplesses, ce génie funèbre hautement morne. Ce sont\n"}, {"page_pdf": 575, "texte": "  512                          DURENDAL\n\n\n\n des bleus mats, indigos, ordinairement rapprochés de rouges\n sourds et d'oranges qui font le charme des toiles de Charles\n Mertens. L'Eau miroitante est admirablement large et profonde,\n alors que Les Veuves ont des tons désagréables. Il est presque\n aussi inutile de vanter encore les nacres de M lle Georgette\n Meunier que les chats de M m e Ronner; M lle Alice Ronner\n expose des Anémones dont l'âme mauve pleure délicatement.\n    Nous voici à l'œuvre évidemment maîtresse du Salon :\n Désespéré, d'Alexandre S t r u y s . O n l'eut voulue achetée par l'État.\n T o u t e s les formes de louanges ont été épuisées, et vraiment, il\n faut applaudir à cette consécration de la plus pure renommée.\n On connaît la vie du peintre et comment c'est de sa navrance\n qu'il a fait son art. Des teintes communes (des fauves et\ndes roux durs); une vision photographique, des sujets banals,\ntout se transforme par la sincérité de l'artiste en des œuvres\nmonotonement magistrales, grand cri à peine modulé, mais\ndominateur.\n    L'espace nous m a n q u a n t , disons d'un mot la conscience de\nVan der Hecht, les vues de Campine d'Emile Van Doren,\nmenacé par la sécheresse qui est extrême chez Van L e e m p u t t e ,\net l'éclat coutumier de Verheyden, t e r m i n a n t cette partie par\nles ombelles qu'entasse la Saulaie de M m e Juliette W y t s m a n .\n    Nous voici arrivés à ce r e m a r q u a b l e envoi du grand collec-\ntionneur berlinois E r n s t Seeger, dont la Société des Beaux-Arts a\nsu faire la curiosité étrangère de son Salon. Il s'agit unique-\nment, en effet, d'œuvres allemandes ou anglaises, c'est-à-dire\ndes deux écoles qui, avec l'école belge, représentent le mieux\nl'art moderne, l'une par la saveur populaire, l'autre par l'exqui-\nsité esthétique.\n    Nous ne protestons pas contre la classification imposée au\nsuisse Böcklin ; il appartient vraiment à l'école germanique\npar l'influence, la royauté qu'il y a conquise, aussi bien que par\nson coloris et la rudesse de son expression. Ainsi cette Chasse-\nresse déjà vue, ici m ê m e , éloigne d'abord par une véritable\n"}, {"page_pdf": 576, "texte": "             LE SALON DE LA SOCIETE DES BEAUX-ARTS            5l3\n\n\n\nrépulsion; la patience due au grand Böcklin y fait cependant\ndécouvrir d'étranges beautés. Certes, l'étonnante chasseresse\nqui ouvre la bouche en criant de joie pour la capture d'un\nmalheureux lièvre dont les pattes s'aperçoivent sur son épaule,\nsemble grotesque; mais comme la bouche arrondie, les narines\nfrémissantes, disent la soif et l'ardeur du sang, du sang qui\nflambe dans la chevelure rousse, la chair bouffie, les yeux\ninjectés; du sang que rappellent et modulent les rouges heurtés\ndes draperies du vêtement.\n   L e portrait d'homme de Defregger, dans une gamme grise,\nest d'un faire à la fois large et précis, d'un modelé aussi souple\nque décisif. On sait que Defregger, s'il faut en croire la légende,\nd u t sa gloire à une aventure analogue au trait célèbre de l'en-\nfance de Giotto. Petit paysan, il reçut un pinceau, quelques\ncouleurs d'un peintre, qu'il étonna par ses dispositions et qui se\nchargea de son éducation artistique... L a gloire, comme tout\ndans la vie, tient souvent aux rencontres bonnes ou mauvaises\nde la route ; aussi les rituels ont-ils des prières pour le com-\nmencement du chemin!\n   U n e nombreuse collection d'œuvres de W . Leibl déconcerte\nun peu par les transformations de la technique et surtout l'abou-\ntissement actuel, presque vulgaire, de celle-ci. On dirait que le\nmaître s'ensommeille un peu, loin des aspirations nouvelles,\ndans sa solitude de Aibling.\n   On retrouve Lenbach tout entier dans la petite esquisse d'un\nportrait de Wagner : une tête de lumière d'or vaguement indi-\nquée dans des bruns. Deux petits paysages d'Ury, très fins,\nnous mènent à Max Liebermann, généralement commun, par-\nfois sommaire, souvent charmeur, surtout en de très curieuses\net sévères études, et dans un admirable portrait de C. Meunier.\n   Menzel, le Messonnier de l'Allemagne, le Nestor de ses\npeintres, est représenté par de nombreuses études, tantôt éton-\nnantes d'humour, comme la microscopique et délicieuse Etude\npour la Cruche cassée, tantôt larges et fortes comme l'admirable\n"}, {"page_pdf": 577, "texte": " 514                         DURENDAL\n\n\n\nTête de Cheval évoquant l'auteur des Cyclopes, cette glorification\ndu travail moderne.\n   Les chevaux de Stuck, le continuateur, veut-on, de Böcklin,\nsont un tableau presque à surprise. Il faut le voir à distance et\nc'est alors merveille comme la justesse des. tons, d'abord inap-\npréciable dans le choc du trop près, se reconstitue, suscitant\ndes effets imprévus de profondeur et de fluidité.\n   L a grande réputation de Von U h d e reçoit une atteinte\npar l'exhibition du Sermon sur la Montagne. Malgré la recherche\ndes effets de plein air, l'atmosphère m a n q u e , salie de roux, de\nverts, insuffisamment complémentaires. Les physionomies sont\nsincères mais d'insuffisante observation; la figure du Christ est\nvulgaire atrocement et de parti-pris. L a composition, assez\nhabile, constitue évidemment le grand mérite du peintre.\n   On sait que la gravure, le dessin est une des grandes supé-\nriorités de l'art allemand qui a créé en ce genre une des plus\nsincères, des plus modernes et vibrantes écoles qui soient. Nous\navons de cela quelques preuves choisies : l'admirable sphinx\nnoir de G. J a h r , les dessins à la plume si naïvement raffinés de\nMax Klinger, les études d'animaux de R. Muller et ces inter-\nprétations de ruines fantastiques par von Schennis.\n   Nous voici à l'école anglaise; mentionnons seulement les trois\nmages, fort estimables de Brangwin pour arriver plus vite à\nde merveilleux W a l t e r Crane. L e Symbole du Printemps, l'iris,\nl'arum et la jacinthe des bois sont le triomphe de l'an et de son\ndésir. C'est une joie que d'étudier comment chaque fleur trouve\nsa « transcription » de forme dans le vêtement de la femme qui\nl'allégorise : l'iris en l'ampleur des velours; l'arum multipliant\nsa corolle pointue pour le chapeau, le collet presque Médicis !\nla jacinthe couvrant sa simarre des retroussis en « cheveux\nd'anges » de ses clochettes.\n  La belle dame sans merci est toute baignée de philtres lunaires\nparmi la lutte silencieuse des fleurs adverses. L'admirable\ncourse des heures (accompagnée d'une précieuse esquisse)\n"}, {"page_pdf": 578, "texte": "             LE SALON DE LA SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS                 5l5\n\n\nest une des choses où le maître a le mieux affirmé cette curieuse\nparenté de l'art anglais avec le véritable art hellénique. Ces\nchevaux, ces corps penchés, évoquent autant par l'esprit que par\nle faire le souvenir des plus grandes œuvres de la Grèce : che-\nvaux de Venise, frises du Parthénon. Bouche d'or, le disque du\nsoleil projette et pourchasse la fuite des heures qu'il a suscitées,\nqu'il dévorera, que les rayons de son haleine brûlent jusqu'à la\nnuit en fuite. Egalement admirables, mais par la naïveté\nexquise, sont les deux dessins : la Poule aux Œufs d'or.\n   Robert Fowler sent le parisianisme, Swan reste lui en ses\nétudes de tigres ; et la grâce du printemps du nord frissonne\ndans les aubépines de W a l t o n .\n   L a sculpture est très bien représentée. L'Ecce Homo de\nDesenfans a une grâce sérieuse qui rappelle un peu certain\nCrucifix de Meunier. Dillens intéresse surtout dans ses huit\nstatuettes les Corporations. Les portraits-bustes de Lagaë\nvivent en leur réalisme filial. Nous avons parlé déjà de\nde Lalaing. Lambeaux s'affine dans un buste de Diane. Nous\naimons mieux le bas-relief de Samuel que sa statuette d'ivoire.\nVinçotte reste noblement gracieux dans ses portraits. Quant à\nla Mater Dolorosa de Meunier, nous avons voulu terminer par\nl'extase poignante qu'elle suscite en ses lignes frustes .\n\n\n                                                       E D M . JOLY.\n\n\n\n  C H R O N I Q U E ARTISTIQUE DU M O I S . —   L e mois artiste fut très\nchargé à Bruxelles. De nombreuses expositions, de mérites bien\ndivers, doivent trouver mention dans notre chronique dont le\nt r i o m p h a n t Salon de la Société des Beaux-Arts absorbe la plus\ngrande partie.\n   C'est peut-être le moment de préciser d'un mot notre façon de\ncomprendre ces simples notes, les principes qui dirigent notre\ncritique parmi les milieux les plus divers. Nous croyons que\n"}, {"page_pdf": 579, "texte": "  516                         DURENDAL\n\n\n\n notre rôle ici n'est aucunement d'établir une sorte de « cote »\n de la valeur des œuvres et des artistes ; nous pensons que l'on\n ne peut plus prétendre à cette espèce de magistrature si bril-\nl a m m e n t et si funestement pratiquée, autrefois, par les « princes\nde la critique », les maîtres souvent admirables du genre, de\n Diderot à Théophile Gautier. Cette conception du rôle de la\ncritique était liée à une conception de l'art aussi erronée l'une\nque l'autre. L'art était regardé par eux à la fois comme une\nsorte de science et de mission utilitaire, ayant des canons, des\nrègles ; le critique avait mission de veiller à la stricte observa-\ntion de celles-ci : le bon goût, le tour de main, le sagace usage\ndu talent.\n   Maintenant qu'il est à peu près compris que l'art n'est pas\nune doctrine ou un métier, mais une vie, une manifestation\nd'activité organique, l'on a le droit, selon son tempérament, de\nne plus s'occuper qu'à comprendre, à caractériser, à commenter.\nCe point de vue enlève aussi bien le danger d'indulgence que\ncelui, plus grave beaucoup, de sévérité. Il requiert l'intérêt du\nnaturaliste, égal pour toutes les formes vivantes que doit histo-\nrier son étude : l'attention indifférente et passionnée.\n  U n e exposition organisée par l'Aréopage du XXe siècle a\nprésenté, avec quelques maîtres, dont Claus et l'admirable flui-\ndique Marcette, des « jeunes » fort intéressants. Blieck, avec\ndes paysages fauves et sommaires ; Gouweloos avec des portraits\n« dramatisés » d'une véritable g r a n d e u r ; Verdussen, enfin,\nvibrant dans ses sites romantiques, ses « décors » wagnériens.\n  Au Cercle artistique, à côté d'une très intéressante exposition\ndes copies de fresques rapportées d'Italie par notre conscien-\ncieux peintre Guffens et que le gouvernement vient d'acheter,\nCourtens nous a montré une série de toiles où le maître affirme\nmieux que jamais ses qualités et ses défauts, également admi-\nrables.\n  L'exposition de l'atelier Speekaert a été une œuvre de foi et\nde conscience artistique. L'artiste, on le sait, fut un de ceux qui\n"}, {"page_pdf": 580, "texte": "            LE SALON DE LA SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS              5l7\n\n\n\nprirent la plus grande part à la victorieuse lutte de la vérité\ncontre l'académisme expirant, et d'où sortit notre école moderne.\nIl n'y a pas si loin de ces combats racontés par C. Lemonnier\nen un style truculent comme les fumiers de Stobbaert et touffu\ncomme les ramures de Boulenger. L'artiste a recueilli de cette\ndangereuse épreuve le suffrage unanime qu'obtient, plus sou-\nvent qu'on ne croit, l'effort consciencieux.\n   L a Maison d'Art, en son cadre exquis, expose des oeuvres du\npeintre G. S. Van Strydonck. On l'y retrouve avec sa vision\nlégère, lumineuse, sa prestesse de main, sa compréhension tou-\njours victorieuse aussi bien dans le portrait que dans le paysage,\ncette physionomie de choses. Léopold Van Strydonck, le frère\ndu peintre, expose des bijoux d'art comme on en devrait tenter\npour notre orfèvrerie d'église.\n\n                                                       E. J.\n"}, {"page_pdf": 581, "texte": "          ÉPITHALAME\n\n    O douceur suave de ces jours,\n    Douceur voilée aux pénétrants retours !\n\n    Nous étions des amis,\n    Nous avions des camaraderies,\n    Nos pensées marchaient unies...\n\n    Et je te dis un soir : « M'aimeriez-vous ?\n    Me voici, me voici tout à vous ! »\n\n    Et combien tendre, ah ! combien souriante,\n    Et combien heureuse, combien languissante,\n    Tu laissas glisser entre mes bras\n                 Tes bras!\n\nAinsi parmi les floraisons blanches de nos amitiés, les roses\n     De nos amours, de nos roses amours sont écloses.\n\n    Pressentais-tu que nous nous aimerions ?\n    Ton esprit avait-il ces prévisions ?\n\n            Pour nous aimer,\n            Il fallait qu'en ton cœur\n            Dès le principe fut semé\n            Le parfum où mon cœur\n            Se viendrait charmer !\n\n    O femme, votre œil plus subtil,\n    Le premier reconnaît si quelque fil\n    Lie au cœur féminin le cœur viril.\n"}, {"page_pdf": 582, "texte": "                          ÉPITHALAME                              519\n\n\n         Et dès les soirs d'alors, tes regards\n         Appelaient à toi mes désirs épars.\n\n         Mais dès ces soirs, comprenions-nous\n         Combien grandissait en nous\n         Parmi l'ombre mystérieuse\n         L'aurore d'une heure plus heureuse ?\n\n         Et voici que le jour commence.\n         C'est l'éveil à la conscience\n         L'entrée à la clairvoyance.\n\n                 La nuit s'enfuit.\n                 Le matin luit.\n                 Au loin s'envole le minuit.\n\n         Surgis ! il faut jouir de notre amour,\n         Faire à notre bonheur un lucide séjour,\n         Illuminer le Ciel tout alentour.\n\n          Viens ! c'est nous l'un et l'autre\n          Et l'univers est nôtre !\n\n          Connaissons combien nos âmes sont fortunées.\n          Eveille-toi, mon âme est éveillée.\n          La splendeur rayonne à la croisée\n          Et le ciel en tes yeux, ma fiancée !\n\n          Marchons droits et forts dans la vie\n          Ignorants du mal et de l'envie,\n          Et que la lumière du midi vienne !\n\nOu bien, demeurons, que je rêve, et ferme les yeux et t'appartienne.\n\n\n                                               J . DE STRAILHE.\n"}, {"page_pdf": 583, "texte": "           La Symphonie Pastorale\n\nQuelques considérations      sur l'éclosion,   le développement   et   l'altération\n              du sentiment    de la nature à travers les âges.\n\n\n\n\n                 PARMI les neuf     Symphonies de Beethoven, inébranlables\n                     assises du Temple immortel que le XIXme siècle a élevées\n                     à l'art divin des sons, il en est cinq qui, essentiellement\n                     diverses d'inspiration, de forme et de couleur, nous\n                     frappent tout particulièrement, non tant que Beethoven y\n                     ait prodigué avec plus de libéralité que de coutume ses\n                     étincelants trésors d'harmonie, mais parce que, sous leur\n                     enveloppe nerveusement palpitante, elles résument toute\n'une philosophie, parce qu'en leurs paysages orageux éclaircis de percées\n d'azur, elles racontent l'éternelle histoire de l'âme humaine, ballottée\n d'inquiétudes, tourmentée de désirs ou de regrets, éprouvant parfois aussi\n les lumineux ravissements des bonheurs profonds et intenses. J'ai nommé\n l'Héroïque, la Pastorale, l'Ut mineur, la Septième et la Neuvième Symphonie.\n Les conclusions de ces poèmes, toujours sereines, revêtent dans la Cinquième\n et dans la Neuvième Symphonie un éclat si éblouissant, débordent, ruissellent\n d'une joie si emportée, si impérieusement communicative, qu'on ne peut\n s'empêcher de s'écrier : Non, Beethoven n'était pas un génie triste. Effecti-\n vement, il ne l'est pas et là est sa supériorité sur bien d'autres. Car tel est\n le tréfonds de l'être humain. (Je parle évidemment de l'homme qui pense.)\n La tristesse peut parfois l'effleurer de son ombre, mais ne saurait obscurcir\n sa vie entière; il repose un instant son regard sur le ciel et les noirs fan-\n tômes qui l'obsèdent s'envolent aussitôt. Voilà la philosophie de Beethoven,\n concordant avec les sentiments les plus irréductibles de notre nature. Si ces\n cinq grands poèmes devaient disparaître dans un cataclysme et que j'eusse\n"}, {"page_pdf": 584, "texte": "                       LA SYMPHONIE PASTORALE                           521\n\n\n\nà en sauver deux, ce serait sur la Symphonie Pastorale et sur celle en\nUt mineur que se porterait mon choix, et si enfin j'avais à me décider entre\nces deux dernières, je penserais avant tout à la Pastorale. Quelles sont les\nraisons de cette préférence, quelle est la vraie signification, la grandeur et\nla poétique de cette page immense déchirée du Livre de la Nature, c'est ce\nque je voudrais vous exposer aujourd'hui, dans les limites du cadre restreint\nqui m'est imposé.\n   Le sentiment de la nature est un corollaire du spiritualisme chrétien. Les\nGrecs, si épris de beauté plastique, et dont le sens esthétique exquis a\ninspiré en sculpture et en architecture d'immortelles créations, n'ont point\ntraduit en leurs vers cette émotion délicieuse du cœur humain devant\nl'œuvre de Javeh. Homère, leur plus beau génie après Platon, parsème, il\nest vrai, ses poèmes de comparaisons tirées de la nature sensible, mais il\nfaut bien reconnaître que ces images, rehaussées par la prestigieuse et\nincomparable musique de la langue grecque, manquent de richesse et de\nvariété, nous apparaissent plus des moyens littéraires que l'expression\nspontanée d'un sentiment profond et sincère. Derrière le voile de l'allégorie\npolythéiste, l'influence de la mythologie avait fini par dérober au regard de\nl'artiste la réalité des choses infiniment plus belle et poétique que ces per-\nsonnifications nuageuses douées d'une existence factice mais froides et\nmortes à la vérité. Chez les Latins, il semble qu'on ait fait un pas de plus.\nLa poésie lyrique et élégiaque est née. Dans une forme, la plus belle\nprobablement qui ait jamais existé en aucune littérature, Virgile, ciseleur de\nvers lapidaires, le véritable Parnassien du Siècle d'Auguste, nous retrace en\nses Géorgiques le bonheur calme et serein de l'homme des champs, le\ncharme enivrant des forêts embaumées et des rivières d'argent. Les images\nsont abondantes, variées, suggestives, et malgré tout, nous restons froids et\nimpassibles. Quel mystère ! Ces monuments des lettres latines sont comme\ndes temples radieux mais glacés, que ne traverseraient les effluves d'aucune\n bienfaisante chaleur.\n   La décadence impériale et la première partie du Moyen Age n'ont sans\ndoute pas été des périodes artistiques, mais quoi ? La société moderne était\nen voie de formation, les races mêlées ne s'étaient pas encore fondues en\nnations distinctes nettement délimitées, l'esprit guerrier, inséparable compa-\ngnon de la barbarie, inondait l'Europe de flots de sang, et songe-t-on\nd'ailleurs à la somme d'efforts que représente ce mot civilisation, prodigieux\nédifice qui, avant de pouvoir abriter l'Humanité sous ses voûtes protectrices,\nexige non seulement de merveilleux ouvriers, mais aussi des siècles et\nencore des siècles de travail ininterrompu. Cependant le XIIIme siècle,\n"}, {"page_pdf": 585, "texte": " 522                             DURENDAL\n\n\n\navec son incomparable efflorescence de héros et de saints, apparaît, majes-\ntueux couronnement du Temple dont le Christ a posé la première pierre. Le\nsentiment esthétique de ce temps ne pouvant se traduire dans des langues\nnon encore définitivement fixées, s'envole vers l'Empyrée dans l'altière\ndentelle des flèches gothiques, prend corps dans les Cathédrales, gigantes-\nques poèmes de l'Éternité. L'art de l'époque, ne le cherchez pas ailleurs, il\nest là tout entier, et ces manifestations, encore inégalées, en valent bien\nd'autres. L'Idée domine la Forme et l'assujettit. Les lettres, à l'aurore du\nXIVme siècle, produiront un grand artiste qui, païen par certains côtés\npurement formels, mais d'essence absolument chrétien, synthétisera tout le\nMoyen Age. J'ai nommé Dante Alighieri.\n  Mais à l'instant même où les langues commencent à prendre leur vête-\nment définitif, voici que l'esprit païen se réveille, la Forme va encore une\nfois s'ériger en souveraine maîtresse et détrôner l'Idée. C'est le commen-\ncement du règne de l'esprit classique, amoureux de la ligne harmonieuse,\nproscrivant en revanche le détail et la couleur.\n   En présence de ces tendances exclusives et néo-païennes, qu'éprouvera\ndonc l'artiste devant la Nature, ce reflet de Dieu, aux délicates et savou-\nreuses nuances éternellement changeantes ? Il s'en détournera tout simple-\nment. Je ne sais où j'ai lu cette judicieuse pensée que, pour la moindre\ndescription, il n'est pas un de nos élèves de sixième qui ne soit capable d'en\nremontrer à Racine ou à Boileau. Au XVIIme siècle, la nature est un livre\nfermé aux plus grands esprits. Pascal seul semble en avoir entrevu la poé-\ntique grandeur, et elle ne lui inspire qu'une parole d'effroi : « L'infini\nm'épouvante » dit-il.\n   Mais venez en Angleterre au début du XVIIme siècle, jetez les yeux sur cette\nlittérature vierge que n'a pas glacé le souffle païen venu des bords de l'Hel-\nlespont. Un grand peintre y est né, c'est Shakespeare, et vous verrez se\ndresser devant vous des paysages d'une touche exquise, où le sentiment de\nla nature se révèle intense, entouré encore, il est vrai, de figures allé-\ngoriques, mais en leur robe de blanche lumière, elles sont d'une essence si\nsupérieure à la mythologie d'Homère et d'Hésiode. Voyez la Tempête, le\nSonge d'une nuit d'été, ravissants tableaux où rayonnent Titania, Miranda,\nPerdita, douces visions, fées pensives ou rieuses, aux longs cheveux d'or,\naux profonds yeux d'azur.\n  Plus tard, en France, les Sensualistes et les coryphées de l'Encyclopédie,\npréludant au grand drame qui va ensanglanter le seuil du XIXme siècle,\nveulent résoudre à leur façon l'énigme de la vie, et les fondateurs de cette\nphilosophie, brillante et vide comme ces bulles irisées que le moindre\n"}, {"page_pdf": 586, "texte": "                           LA S Y M P H O N I E   PASTORALE                        523\n\n\nsouffle de vent détruit, marquent aussi l'irrémédiable banqueroute de l'esprit\nclassique. Et voici que de nouveaux horizons s'ouvrent, larges et immenses,\nles murailles de la convention s'écroulent, le coeur palpite libre et triomphant\ndevant la création divine, apparaissant dépouillée enfin des voiles d'or qu'y\navait jeté l'imagination antique. Le sentiment de la nature sera la source\nféconde où iront s'abreuver les plus beaux génies. C'est l'époque des grands\nlyriques, c'est-à-dire de la poésie dans son expression la plus parfaite et la\nplus complète. Et voyez aussi quel défilé grandiose : Rousseau, Bernardin,\nGœthe, Schiller, Mac-Pherson, Byron, Chateaubriand, Lamartine, Victor\nHugo, poètes croyants ou incroyants, peu importe, mais tous enfants de\ncette renaissance spiritualiste qui a enfin secoué le joug pesant des traditions\npaïennes. Et quant à l'amant passionné de la Forme, au ciseleur incom-\nparable qui s'appelle Leconte de Lisle, vous imaginez-vous que, malgré la\nrigueur de ses théories, le meilleur de son talent ne soit point un héritage de\nses prédécesseurs les romantiques ? Il a beau se réclamer de l'esthétique\npolythéiste. La couleur, il la tient de Hugo. Le rêve, de Lamartine. La\ngrandeur hiératique, de Vigny. L'élan concentré, de Musset. Et Hugo,\nLamartine, Vigny, Musset (je parle évidemment du bon Musset) ont allumé\nle flambeau de leur génie à la divine flamme du Spiritualisme chrétien.\n   Alors que le sentiment vrai de la nature faisait éclore partout en Europe\nune luxuriante floraison d'œuvres inspirées, comment l'âme sensible de\nBeethoven n'eût-elle pas aussi tressailli au même appel, lui dont le délice\nsuprême était de se perdre aux environs de Vienne, sur le versant des\ncollines ombreuses qui enveloppent l'antique cité d'un manteau de paix et\nde rêve. De même que l'adorable églogue qui a nom Paul et Virginie\napparut en pleine Terreur, songe doré planant au-dessus d'une atroce\nrivière de sang, ainsi la Pastorale, épopée reposant l'âme, fut écrite au\nmoment où des milliers d'existences humaines, chiffres sans valeur, étaient\nimmolées à l'ambition d'un seul homme, géant par l'esprit, pygmée par le\ncœur, (1)\n   Aucune œuvre musicale n'a chanté la Nature d'une façon plus touchante,\naucune aussi n'a approfondi plus avant la psychologie de l'être humain.\nVoyons la lettre du poème, mais voyons-en aussi l'esprit.\n   Au matin d'un beau jour, la campagne endormie se ranime frémissante\nsous le baiser vermeil de l'Aurore. Des bruits ineffables, parcourant l'espace\nparfumé, retentissent, puis rebondissent en cascades harmonieuses. Les\nfleurs, douces à la vue comme un regard de vierge, s'éveillent joyeuses,\n   (1) La Symphonie pastorale, dont la première esquisse remonte à 1805, fut exécutée pour\nla première fois à Vienne, sous la direction de l'auteur, le 22 décembre 1808.\n"}, {"page_pdf": 587, "texte": "   524                                 DURENDAL\n\n\n\n étincelantes de rosée. Par moments l'on croit entendre vaguement la torren-\n tueuse rumeur de la vie, fleuve immense dont les flots fécondent l'univers.\n Voilà ce que me disent les premières pages de la Pastorale. Mais le soleil,\n fier géant de l'azur, a posé son pied sur le Zénith en feu. Il est temps de se\n réfugier au bois, le long du ruisseau évocateur de songes, clair miroir des\narbres et des oiseaux.\n    Alors commence cette méditation (Am Bache) douce comme un sommeil\nd'enfant, soutenue par un accompagnement suggestif dont la sublime mono-\ntonie exprime merveilleusement le cantique simple et sans modulations que\nchante l'onde agile, courant discrètement sur les cailloux nacrés. Remercions\nDieu, car il est bon.\n    Et voici que le ciel s'est tout à coup assombri, les nuages ont enserré la\nterre comme l'étouffant couvercle d'un noir cercueil. L'orage éclate, le ton-\nnerre rugit dans le lointain ainsi quequelque monstregigantesqueetfabuleux,\nles éclairs déchirent de leur raies sanglantes le voile de deuil qui enveloppe\nl'horizon désolé. Prions le Seigneur, car il est puissant.\n    Mais le calme s'est rétabli soudain, le ciel apparaît de nouveau bleu et\ntransparent. C'est le sourire du bon Dieu. Remercions-le dans une ardente\neffusion, car sa bonté surpasse encore sa puissance.\n   Voulons-nous entrer dans l'œuvre un peu plus avant, en dégager le côté\npsychologique ?\n   Contemplez l'enfant au matin de la vie. Il goûte le charme paisible de ces\nannées bénies que parfument, chauds comme des rayons, les baisers passion-\nnés d'une mère tendre et prévoyante. Son existence coule sereine et douce,\ncar deux anges familiers, dépositaires et gardiens de son bonheur, s'atta-\nchent à écarter loin de sa tête mignonne l'impitoyable griffe de la Douleur.\nPuis l'enfant devient homme. Son cœur, semblable à une fleur qui\népanouirait au soleil son calice d'azur, s'entr'ouvre à l'amour. Il jouit,\ncar il a eu la vision de l'Idéal, génie lumineux au front nimbé d'or. Le\nmoment viendra cependant où il paiera son tribut au Malheur, les Passions-\nTempêtes souffleront aussi sur son frêle esquif ballotté au milieu d'une mer\nde larmes. Mais il méprisera l'orage, sauvé sur les ailes radieuses de l'ange\nde la Prière. Voilà le sens symbolique de la grande épopée de Beethoven (1).\n  Et je voudrais ici dire toute ma pensée au sujet d'une tendance néfaste,\ninexplicable, absurde, qui entache et déshonore notre fin de siècle.\n\n   (1) Il faut lire dans Lamennais (Esquisse d'une Philosophie. De l'Homme, Livre IX,\nChap. 1) les belles pages, légèrement empreintes des préjugés de l'époque, que le grand\nécrivain consacre à la Musique. Il comprend et interprète la Symphonie Pastorale d'une façon\nqui diffère encore de la nôtre.\n"}, {"page_pdf": 588, "texte": "                       LA SYMPHONIE PASTORALE                             525\n\n\n\n   Le Théisme froid stérile et gouailleur du philosophe de Ferney a vaine-\nment prétendu ébranler de ses coups perfides les murailles de granit qui\nentourent la cité du Christ.\n   Elle est restée debout. La violence ne me réussit guère, a clamé l'assié-\ngeant, honteux de voir ses efforts avorter piteusement. Essayons de la dou-\nceur. Alors parut le Renanisme, empressé et respectueux, prêchant la\nmorale méphitique d'Epicure, coupe de poison dont le velours d'un miel\nsavoureux recouvrirait les bords. Le règne du Renanisme a été encore plus\ncourt. Et la cité du Christ est toujours debout. Tel un cèdre, vieillard millé-\nnaire de la forêt, qui voit les siècles couler sous ses pieds de Titan.\n   Alors on s'est tourné d'un autre côté. Il y a environ deux mille cinq cents\nans apparut un homme qui considérait la vie comme le plus grand des\nmaux et le néant comme le bien suprême, qui cherchait dans la renoncia-\ntion au désir de vivre l'explication d'une morale à tendances élevées, nous\nl'accordons, mais dépourvue de base comme de sanction. Confondant les\nnotions les plus élémentaires de la philosophie, niant Dieu et l'âme, ébran-\nlant les essentiels fondements de la certitude, ne voyant dans la vie qu'un\nsonge illusoire, un spectre vide et mensonger, radicalement incapable de\nrien fonder, la religion de Cakya-Mouni, en certains milieux qui se disent\nsavants, est présentée couramment comme supérieure au Christianisme. Le\nDieu éternel et créateur, l'âme personnelle et immortelle, les destinées qui\nnous attendent après la tombe et que confirment, avec nos plus invincibles\naspirations, les littératures de tous les peuples, fables que tout cela. Gloire,\ngloire au Nirvanah! Arrière Socrate, Platon, Thomas d'Aquin, Descartes,\nPascal, Leibniz, enfants qui n'avez même pas su épeler les lettres du Livre\nde la Nature! La vie est un mal. Gloire, gloire au Nirvanah!\n   Et cependant il est si bon de vivre, si doux d'espérer. L'existence\nterrestre, fondée sur l'amour de nos frères, sur les grands principes de la\nsolidarité humaine, est-elle donc si dépourvue de jouissances pures et\nélevées? Je sens les larmes me monter aux yeux. Et pourquoi lui en voulez-\nvous tant, à cette belle et grande religion chrétienne?\n   Est-ce parce qu'elle se plaît à illuminer l'obscurité de la tombe d'un rayon\nd'espérance, parce qu'elle ouvre à l'âme humaine émancipée des horizons\nimmenses et radieux, au lieu de laisser sa divine étincelle s'éteindre honteu-\nsement au milieu de la pourriture d'un ossuaire ? Non, je vais vous le dire.\nLa raison primordiale de cette guerre incompréhensible, c'est toujours le\nvieux levain d'orgueil qui travaille l'Humanité.\n   Le Christianisme, avec son extraordinaire force d'expansion, a pénétré,\ndepuis des siècles, les grandes masses incultes. Sa philosophie lumineuse\n"}, {"page_pdf": 589, "texte": " 526                               DURENDAL\n\n\n\n que l'enfant de cinq ans accueille avec plaisir et sans effort, qui éclaira\n notre berceau et nous éclairera plus tard encore, à l'obscur passage de la\n mort, c'est la philosophie du pauvre comme du riche, du savant comme de\nl'ignorant, et il nous répugne de nous trouver au niveau 'des simples, des\npetits et des humbles, oubliant que dans l'infini des cieux étoiles, tous les\n hommes sont égaux dans leur néant comme dans leur grandeur. Mais on\nremplirait des pages sur ce sujet et je dois m'arrêter, résumant mon étude\nen cette pensée que le sentiment véritable de la nature est fondé non sur le\nPanthéisme védique, mais sur le Spiritualisme chrétien.\n   Je revenais un jour d'un long voyage. L'esprit préoccupé et l'âme blessée,\nje m'étais arrêté quelque temps au milieu des sublimes Alpes Tyroliennes.\nJ'avais entendu le tonnerre des cataractes géantes faire résonner les osse-\n ments des montagnes millénaires, marchepied de l'Eternel. J'avais vu les\ncimes altières se profiler dans un lointain vague, sous leur étincelant man-\nteau de neige. Tel un spectre colossal drapé dans son suaire. Puis, mes\nfacultés tendues et exaltées outre mesure par ces spectacles incomparables,\nj'avais été chercher le calme sur les bords enchantés du Lac des Quatre-\nCantons, la merveille des merveilles, que le snobisme éhonté de nos con-\ntemporains ose déclarer banal et vieux-jeu. (Pardon, ô mes lecteurs, d'avoir\nlaissé ce mot hideux se glisser sous ma plume.) Assoifé de paix, je restais\ndes heures à pérégriner autour du lac de saphir, hanté par le souvenir\nhéroïque de Guillaume Tell. Les nuages de perle enroulaient leur écharpe\ngrise autour des montagnes qui me contemplaient, curieuses, comme d'énig-\nmatiques sphinx de pierre. Plus fine qu'une dentelle, l'aile de la Brise\neffleurait à peine de sa caresse embaumée les ondes d'azur. Et une vague\ntristesse m'étouffait. Ce lac m'apparaissait un suggestif symbole du Calme\ndans l'Immortalité, et par un prompt retour, je songeais à notre pauvre\n existence, à la fois si courte et si agitée.\n   Mais un soir je me retrouvais au même endroit précis. A ce moment, le\nSoleil expirait dans une lente agonie rose, et son adieu avait toute la dou-\nceur d'un au revoir. L'atmosphère de cristal vibrait tout entière comme un\nmélodieux instrument joué par Dieu lui-même. Et ce soir-là, je n'étais plus\ntriste. Une joie profonde remplissait tout mon être d'une de ces voluptés\nsublimes pour lesquelles il n'existe point de mots dans nos langues humaines.\nEt creusant mon impression, sondant, scrutant mon cœur dans ses fibres les\nplus intimes, je me disais : Pauvre petite libellule, d'où te vient donc cette joie\ninfinie en présence de la grande nature, qu'es-tu, sinon un misérable atome\ndans l'éternité ? Non, me disait impérieusement une voix secrète, non, ce\nbeau lac radieux aura lui aussi sa fin tandis que ton âme vivra, et vivra\n"}, {"page_pdf": 590, "texte": "                               C A T H É D R A L ED'ELYA n g l e t e r r e (XIIe SIECLE)\nFAIÇADE PRINCIPALE BATISTÈRE\n"}, {"page_pdf": 591, "texte": ""}, {"page_pdf": 592, "texte": "                             LA S Y M P H O N I E   PASTORALE                527\n\n\nencore, et vivra toujours, alors que cet univers et son merveilleux décor\nseront à jamais oubliés. Arrière, arrière, Nirvanah maudit, monstre hideux\net insatiable qui dévore tes propres enfants           Je nageais en plein dans\nl'Empyrée, il me semblait que je grandissais d'une façon démesurée, que\nj'étreignais de mes bras immenses les temps et les espaces\n   La nuit était tombée, m'enveloppant d'un profond silence. La Lune,\nPerle étemelle (1), venait de surgir à l'horizon. Les étoiles, doux yeux d'anges\nallumés dans l'Infini, agitaient mystérieusement leurs paupières d'or         Et\nmon cœur battait à se rompre, et mes lèvres, tremblantes d'émotion, mur-\nmuraient : « Merci, ó mon Dieu, ô vous qui, dans votre bonté de Père,\navez bien voulu me donner une âme immortelle pour vous connaître, vous\naimer et vous servir. In te, Domine, speravi. Non confundar in aeternum. (2)\n\n\n                                                           GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n   (1) L'Eterna Margherita     (Dante, del Paradiso, Canto secondo).\n   (2) David. Ps. LXX.\n"}, {"page_pdf": 593, "texte": "    CHEMINS BLEUIS DE LUNE\n\n\nAllons nous en, par les chemins bleuis de lune,\nbercer notre tristesse au rythme de nos pas ;\nnotre amour, tu le sais, est un pauvre enfant las\ndont il faut éloigner les bruits qui l'importunent.\n\nTu trembles à mon bras, douce aimée, et la nuit\nimmensément, autour de nous, vibre et palpite ;\ntu comprends qu'un éclat de voix est insolite\nen ce sublime instant où sont morts tous les bruits.\n\nTu te tais; nous sentons régner le beau silence,\npathétiques, nos cœurs vibrer à l'unisson\net nos corps douloureux secoués d'un frisson\ndevant l'amour éclos soudain dans l'ombre dense.\n\nNous sommes des enfants qui pleurons sans savoir,\ninvisiblement atteints de subtiles blessures,\nétonnés de la vie et des paroles dures\nqu'elle jette à ceux-là ne sachant que l'espoir.\n\nOubli des maux passés ! communion des âmes !\nMes regards, cette nuit, ont découvert les cieux\ndivins et triomphants au fond de tes grands yeux\noù l'Éternel a mis un rayon de ses flammes...\n\n\n                                      PAUL    MUSSCHE.\n"}, {"page_pdf": 594, "texte": "               EDMOND                PICARD\n\n\n               ON peut ne partager ni les idées philosophiques, ni\n                 les idées sociologiques, ni même les idées artis-\n                 tiques d'Edmond Picard. Mais tout le monde\n                 doit reconnaître les services immenses que cet\n                 infatigable travailleur de la pensée, cet admirable\n                 artiste de la plume, a rendu à la cause de l'art\n                 dans notre pays. Personne n'a autant contribué\nque lui à relever le niveau intellectuel en Belgique. Les grands\nartistes ont toujours trouvé en lui un puissant défenseur, souvent,\nplus souvent qu'on ne le pense, un Mécène généreux, toujours un\nadmirateur enthousiaste. Sous ce rapport, quelles que soient\nd'autre part les divergences d'idées et de tendances qui puissent\nnous séparer de lui en d'autres domaines. Ed. Picard a droit à\ntoute notre admiration et à toute notre sympathie.\n   Nous tenons à le dire bien haut, en cette revue qui a pour but\nl'exaltation de la Beauté et de ceux qui, en ayant le culte, s'effor-\ncent de la réaliser avec nous.\n   Quand il s'agit d'art, nous ne demandons pas à l'artiste s'il a\nune formule et quelle elle est. Nous avons horreur des formules.\nNous ne lui demandons point de nous montrer son état civil.\nQu'est-ce que cela peut bien nous faire! Nous n'avons pas le droit\nd'interroger sa conscience. Tout cela ne nous regarde point.\nFait-il œuvre belle? Il a droit à notre admiration. Contribue-t-il\n"}, {"page_pdf": 595, "texte": " 530                               DURENDAL\n\n\n\nà la diffusion de l'art? Nous sommes avec lui. Nous le considé-\nrons comme un collaborateur.\n   A ce point de vue nous avons toujours suivi avec le plus vif\nintérêt toutes les manifestations d'art d'Ed. Picard, dont l'activité\nincessante est une belle leçon donnée aux jeunes. Sous ce titre :\nLes Permanences dans l'évolution de l'Art, (1) M. Picard vient de\ndonner une nouvelle et vivante preuve de l'intérêt qu'il porte à\ncette grande et noble chose que l'on appelle l'Art.\n   Ah! comme nous l'aimons son enthousiasme éternellement\njeune, qui jamais ne s'est refroidi, pour la Beauté, pour les belles\nœuvres qui l'incarnent et pour les belles âmes qui l'expriment.\n   La plaquette de M. Picard est le syllabus d'un cours donné\npar lui à Anvers.\n   Ce syllabus est du plus vif intérêt. Sans doute la concision\nrequise par un résumé rend sa lecture un peu aride et peu acces-\nsible au public en général, qui n'aime pas les abstractions philo-\nsophiques. Mais vous-mêmes, lecteurs qui n'aimez point ce que\nj'appellerai la métaphysique de l'art, lisez quand même ce syl-\n labus. Vous y trouverez tant d'idées et si nettement exprimées!\n Vous admirerez avec moi l'éclectisme juste et sage de l'auteur,\n notifiant la Beauté partout où elle est, sachant rendre hommage\n au talent à quelqu'école que l'artiste appartienne. Car c'est bien\n la conclusion directe des principes émis par l'auteur dans sa pla-\n quette.\n    L'art a toujours existé, rudimentaire à certains moments, plus\n élevé à d'autres époques, superbe parfois et il existera toujours,\n parce que ce que M. Picard appelle si bien : le sens esthétique,\n est inhérent à l'âme humaine, dont le but définitif est la contem-\n plation amoureuse de la Beauté essentielle et absolue, de cette\n Beauté que nous catholiques nous appelons : Dieu.\n    Il faut louer ceux qui comme M. Picard se font en quelque\n sorte les apôtres de l'art, en allant prêcher partout sa noblesse,\n (1) Les Permanences dans l'évolution de l'Art.   Syllabus du cours donné à Anvers par\nEdmond Picard (Bruxelles, Larder).\n"}, {"page_pdf": 596, "texte": "                          EDMOND     PICARD                       53l\n\n\nson utilité et son importance capitale. Comme le dit admirable-\nment l'auteur à la fin de son syllabus :\n    Une société, un peuple, une nation, dans lesquels l'Art fonctionne\navec intensité, prend une âme plus harmonieuse, plus noble et révèle ces\nqualités dans toute son activité.\n    Cette idée est absolument la nôtre. Nous l'avons dit souvent et\nnous ne nous lasserons jamais de le répéter. L'Art est après la\nReligion ce qu'il y a de plus beau en ce pauvre monde. Il élève\nl'âme humaine, il la détache des vulgarités de la terre, il en exalte\nles plus nobles facultés, il lui donne en nourriture un pain dont\n elle a plus besoin que de pain matériel, puisqu'il entretient la vie\n essentielle, la vie de l'intelligence, celle que notre cher et grand\n artiste Maeterlinck appelle si bien : LA V I E P R O F O N D E .\n\n\n\n                                        L'Abbé   HENRY     MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 597, "texte": "       DEVANT DES ROSES\n\n\nElle a mis tout à l'heure un frais bouquet de roses\nSur la table où je reste avec le front lassé,\nEt, dès ce moment-là, les fleurs ont remplacé\nPar des songes joyeux tous mes songes moroses.\n— Elle est partie et, seul, j'ai regardé longtemps\nCes roses qui semblaient avoir conservé d'Elle\nQuelque chose rendant chaque tige plus belle\nEt leurs parfums, si doux déjà, plus enivrants.\nEt j'ai songé : Certainement, Elle est partie,\nMais ce tendre bouquet, cette pensive fleur,\nN'est-ce pas comme un peu de son cher et doux cœur\nQui réchauffe mon âme et parfume ma vie ?\n\n\n\n\n                 CANDEUR\n\n\nJ'ai demandé longtemps, —- ô candeur infinie !\nA des cœurs féminins de m'ouvrir l'Idéal\nEt d'éclairer mon âme et d'égayer ma vie\nEn semant des rayons sur mon chemin banal.\n"}, {"page_pdf": 598, "texte": "                      DURENDAL                           533\n\n\nToutes, absolument, ont f ait maintes promesses ;\nElles ont f ait briller, pour plus tard, le rayon\nLe plus clair, le plus chaud, présagé des ivresses\nQue ne soupçonne pas même l'Illusion.\n\nMais toutes m'ont menti, car mille ne sut rendre\nUn peu même du bien qu'elles m'avaient promis\nEt la seule vraiment qui pouvait me comprendre\nEst à jamais partie et ne m'a pas compris.\n\n\n\n\n                  LE PASSÉ\n\n\nTu me dis quelquefois : « Je ne veux rien savoir\n» Des jours que tu vécus, de ta vie écoulée\n» Où, moi qui te cherchais, je ne fus pas mêlée ! »\n— Tu me cherchais ! Mais, moi, je n'avais pas l'espoir\nDe tout ce qui me vint lorsque tu m'es venue !\nPouvais-je me garder ne te concevant pas ?\nNe te souviens-tu plus que mon cœur était las\nEt comme il fut surpris lorsque je t'ai connue ?\n\n\n                                      Comte D'ARSCHOT.\n"}, {"page_pdf": 599, "texte": "               ALBERT GIRAUD (1)\n                                                      Personne ne m'attend et je n'attends personne.\n                                                                             ALBERT GIRAUD.\n\n\n\n\n                    POÈTE impérieux\n                                 et nostalgique, ardent tout\n               ensemble et désenchanté, M. Albert Giraud\n              méprise avec éloquence l'abjection du siècle. Il\n              a, jusqu'à la nausée, l'horreur de son t e m p s . Ses\n              strophes courroucées éclatent en sarcasmes, en\n              imprécations sonores, en défis. D'un altier geste,\n              il signifie sa rupture avec le présent et dénonce\nen toute bonne foi l'hostilité du destin qui le voue, parmi la\ntourbe contemporaine et loin, si loin des splendides jadis où\ntriompha son rêve, à l'exil.\n   N e nous hâtons pas, cependant, de plaindre M. G i r a u d .\nPeut-être ne sied-il point de prendre trop au tragique une\nattitude où se complaît la coquetterie, sinon le snobisme, de\nmaint poète d'aujourd'hui et que dicte un sentiment d'artiste\nplutôt qu'une foi d'historien. Sans gober le moins du monde le\nProgrès cher à M. P r u d h o m m e et tout en confessant que le\nspectacle moderne prête médiocrement à l'épopée, on est tenté\nde croire que les thuriféraires du passé sont, en leurs enthou-\nsiasmes comme en leurs dédains, dupes d'une illusion d'optique.\nEst-il bien sûr, notamment, que les « siècles magiques » où\némigré l'imagination éblouie de M. Giraud et que magnifient,\nen son œuvre, de somptueux poèmes, méritent d'échapper aux\n\n    (1) Les principaux poèmes d'Albert Giraud viennent d'être publiés, en une édition défini-\ntive, par Lacomblez, éditeur, rue des Paroissiens, 31, à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 600, "texte": "                           ALBERT    GIRAUD                     535\n\n\ninvectives dont il accable ce « siècle vil » ? Les chers soleils\nsombres à l'occident de l'histoire et qui luirent pour d'autres\nyeux, flambèrent-ils vraiment, à leur zénith, plus lumineux et\nplus chauds que le soleil de ces jours? Il semble et même on le\nsouhaite ; mais rien ne le prouve encore : le passé défunt\ns'héroïse au lointain, et nul ne juge avec impartialité son propre\nt e m p s . Si M. Giraud se persuade, aux heures moroses, que\nd'autres âges abondèrent d'esprits plus fiers et de plus fortes\nâmes, honorèrent plus magnifiquement le génie, aimèrent d'un\nculte plus fervent la Beauté, j'ai peur que, poète incorrigible, il\nne porte le deuil d'une chimère. Sa devise gémit, pareille à celle\nde la reine captive d'Ecosse :\n\n          Ce que j'ai de plus cher est couché sous la terre ;\n\n mais ce qu'il pleure, lui, ne fut peut-être jamais. L a vie souf-\nfleta toujours le rêve.\n   M . Giraud s'abuse davantage encore, et sans conteste, cette\nfois, lorsque, clamant l'ignominie de l'époque, il n'y veut être\nqu'un étranger. Se peut-il qu'il présume à ce point de la vertu\ndu mépris, qu'il oublie à ce point le redoutable lien que crée\nune haine ? Quoi que l'on tente pour s'affranchir de son temps,\non en demeure, par quelque côté, tributaire. Aussi la rigoureuse\nloi du milieu, que subissent les plus rebelles esprits, se vérifie-\nt-elle pleinement en la personnalité littéraire du poète de Hors\ndu Siècle. Il a beau décider, farouche :\n\n         Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil,\n\nprêtez l'oreille aux voix de son œuvre : assourdies ou vibrantes,\nce sont les voix du temps. Par son cerveau subtil et tourmenté,\npar son cœur en détresse, amer, violent et las, M. Giraud tient\nétroitement à cette époque maudite. Il est marqué de son\nempreinte profondément; il en a partout l'irrécusable accent.\n   E t sa modernité s'accuse tout d'abord par l'horreur même\n"}, {"page_pdf": 601, "texte": " 536                          DURENDAL\n\n\n\nqu'il témoigne en toute occasion au m o n d e m o d e r n e . Il n'y eut\npoint, depuis le Romantisme jusqu'en ces dernières années,\nd'état d'âme plus répandu dans la littérature que celui des\npoètes convaincus de leur exil, criant leur nostalgie, appelant\navec angoisse Tailleurs, et qui m i r e n t parfois, à souffrir,\nquelque d a n d y s m e . Ce fut une des formes les plus communes\nsous lesquelles la poésie p a y a son tribut au pessimisme contem-\nporain.\n   Ce pessimisme, chez M . Giraud, se révèle à toute page,\ndavantage peut-être à telle qu'une morgue agressive cambre et\nroidit, qu'à mainte autre qu'affaisse une lassitude ou qu'amollit,\ndevant l'irrémédiable misère h u m a i n e , une de ces pitiés mornes\net sans tendresse, nées du seul désenchantement et trop sûres de\nleur stérilité. N u l ne broie plus de noir que le poète éclatant-\ndes Dernières Fêtes; nul n'est plus revenu de t o u t ; nul ne se crée\nde la vie, de ses semblables et de lui-même, une plus sombre\nimage. T o u s ses espoirs gisent, égorgés, au cimetière froid de\nson âme. Ses plus nobles enthousiasmes, pour n'étreindre que\ndes fantômes, sont désespérés. Il proclame l'universel néant.\nL e faste savant qui revêt, en ses harmonieux poèmes, la déso-\nlation de sa pensée, évoque l'ironie d'une pourpre royale aux\ndolentes épaules d'un orphelin ou d'un proscrit. A travers ses\nplus sonores fanfares héroïques t i n t e , jamais étouffé, lugubre,\nun glas.\n   Fiévreux explorateur du pays de la chair, désabusé, mais\ninassouvi, il venge ses dégoûts en niant l'amour : logique aveu-\ngle, commune à beaucoup dont les sens cultivèrent les voluptés\ninterdites, et qui prétend conclure de la vanité des sensations\ncelle des sentiments, éclabousser l'âme des souillures du corps.\nL'œuvre de M . Giraud, étroitement apparentée, par sa vision\ndes choses et par ses manières de sentir, aux redoutables Fleurs\ndu Mal, confesse fréquemment une sensualité aiguë, inquiète,\nmorbide, que fouette et qu'exaspère, semble-t-il, un esprit\ncurieux de luxure, habile à savourer, comme une friandise\n"}, {"page_pdf": 602, "texte": "                         ALBERT GIRAUD                         537\n\n\nintellectuelle, le vice. Rien, dans ce compliqué libertinage bau-\ndelairien, de l'épicurisme galant qui polissonne avec grâce en\ntels contes de la Renaissance italienne ou gauloise; rien non\nplus de cet appétit charnel débridé, robuste, jovial et franc,\nsimple éruption d'animalité, qui se rue et se vautre en maintes\nkermesses de musées. C'est une passion taciturne et frénétique,\nsaignante et lascive, languide et fauve, dont la caresse experte\nbrûle, dont le baiser mord, qui rythme le délire et dose les\npâmoisons, qui brise la proie et détraque ou tue le chasseur.\nC'est la torche maudite qui s'échevèle dans les ténèbres, sou-\nd a i n , ardente et souple, darde vers la dévastation mille langues\navides, et qui, dévorée par sa propre flamme, agonise bientôt\nsur un lit fumant de décombres. Ce damnable érotisme préfère\naux saines ribaudes de Rubens les goules sataniques de Rops.\nP i m e n t a n t de souffrance la volupté, il frise le sadisme. Il\nsaccage l'âme et déprave l'instinct. C'est délibérément qu'il\nplonge aux abîmes et que, frissonnant d'épouvante et d'orgueil,\nil « cherche un sombre ciel dans les puits de l'enfer ».\n   Ce qu'il y trouve, on le sait trop : tant d'idéalistes à rebours,\naventurés en ces gouffres, éprouvèrent à leur dam la jobardise\nlamentable de leur perversité, crièrent leur châtiment. Les\ndélices du ciel infernal sont plus brèves encore qu'horribles ;\nelles enivrent, un instant, la chair; elles peuvent même, chez\ntel dont le cerveau attise les sens et domine, lucide et calme,\nleur folie, passionner, une heure, l'esprit. Mais que s'avère tôt\nla monotonie du péché; combien vite il blase et lasse; par\nquelles sûres et promptes voies il mène à la désespérance et à\nla nausée ! L'on se jetait éperdument à l'infini, et voici qu'on\ns'éveille, dégrisé, dans l'ordure. E t le pis est que l'on y reste,\nque, par un étrange phénomème, la satiété n'affranchit pas du\ndésir, que l'on est écœuré sans être repu. L e dégoût lui-même\na faim et retourne, comme le chien biblique, à son vomissement.\n  Avec maints poètes de lignée baudelairienne, M. Giraud en\ntémoigne : pour avoir profané la femme, il la méprise et la hait.\n"}, {"page_pdf": 603, "texte": "  538                         DURENDAL\n\n\n\n L'impure qu'il choyait, l'instrument de vice qu'il se plaisait à\n faire vibrer sous ses doigts, a tué son rêve fou de bonheur. Il la\n croyait déesse ; elle s'est révélée monstre. Victime de sa ruse et\n de ses trahisons, il se sent plus seul que jamais. Il ne sait plus\n d'elle que\n\n             L'horreur d'avoir vécu le rêve de la chair,\n\n  et son cœur épuisé pleure l'amour impossible.\n     Au sortir de ces fièvres sensuelles, une lassitude immense,\n. mêlée d'amertume, l'accable. Il a soif de solitude, de silence, de\n  paix. E t des sonnets qui semblent chuchotes au chevet d'un\n  malade, caressants et berceurs, d'une indolence et d'une lan-\n gueur presque verlainiennes, exhalent sa mélancolie. Ecoutez :\n\n          — Je reviens d'un voyage au cher pays des lèvres,\n          Au pays des baisers d'un siècle, de là-bas :\n          Crépuscule des chairs, torches roses des fièvres,\n          Tout s'est fané, tout s'est éteint, et je suis las.\n\n          — De ce même pays des torches et des fièvres,\n          Du pays du baiser séculaire, là-bas,\n          Du pays de la chair, du cher pays des lèvres\n          Je reviens comme toi, comme toi je suis las.\n\n          — Qu'avons-nous rapporté de cet amer voyage ?\n          — Rien qu'un impitoyable et stérile veuvage,\n          Qu'un mauvais compagnon d'exil et de prison !\n\n         — Aimons-nous cependant, ô ma pauvre âme lasse,\n         Aimons-nous doucement, lentement, à voix basse,\n         Sans, éveiller celui qui dort dans la maison.\n\n   Mais cette accalmie dure peu. Circé le h a n t e ; l'obsédante\nmagicienne aux philtres maudits le vaincra derechef, toujours.\nIl connaîtra d'autres tempêtes et de pires naufrages. « T r a h i\npar la luxure », pareil à cet obscène et triste Monseigneur de\n"}, {"page_pdf": 604, "texte": "                           ALBERT GIRAUD                         530,\n\n\n\nP a p h o s , qu'évoque un de ses plus faisandés poèmes et sous les\nregards désenchantés duquel\n\n          Des Héliopolis de mensonge et de rêve\n          Croulent aux gouffres d'or de l'horizon charnel,\n\n le poète s'abandonne, navré, sans lutte vaine, à l'ignominieux\n servage que veut son destin.\n     Mais ce n'est pas seulement l'amour nié qui trahit l'actualité\n du pessimisme, chez M. Giraud; son œuvre renie de même\n l'action. Il piétine à la fois le glaive et la rose.\n     E t , certes, le goût du nonchaloir n'est point neuf parmi les\n poètes; maints d'entre eux, rebelles aux activités communes,\n s'élurent en quelque tour d'ivoire une précieuse et jalouse exis-\n tence de songe. Dénués de toute ambition pratique, les pru-\n nelles perdues au loin, dans les nuages, ils traversèrent d'un pas\n distrait l'universelle mêlée; et comme, attentifs à l'unique chi-\n mère, ivres du seul azur, ils ne se piquaient ni de dompter les\n hommes, ni de les servir, la foule étonnée, en quête sans cesse\n d'un maître ou d'un valet, les jugea très inutiles. Seulement,\n s'ils négligeaient l'action, ces obstinés siroteurs de rêves, ce\n n'était point toujours qu'ils l'estimassent stérile; ils la croyaient\nplutôt superflue. Il s'en allaient à l'aventure, avec l'insouciance\nde grands enfants espiègles qui se fient à leur étoile. Une for-\ntune propice leur semblait sourire, féconde en promesses, là-bas.\n Demain ne les alarmait point. Quiétistes allègres, ils se lais-\nsaient mollement bercer par la vie, parce qu'ils comptaient trop\nsur elle. L e u r nonchalance détachée même était un acte de foi.\n    L a foi ! On pense bien que ce n'est pas elle qui rouille, au\npoing las de M. Giraud, l'épée chevaleresque. Voici un poète\ndont la fière adolescence vibre au spectacle des belles énergies\ndéployées et que grise jusqu'à l'exaltation la poudre des com-\nbats de l'esprit. T o u t e lâcheté l'irrite; il crache sur toute veu-\nlerie. Il porte une fougueuse « âme de guerre » née pour les plus\nsplendides prouesses, prompte aux défis, farouche en ses haines\n"}, {"page_pdf": 605, "texte": " 540                          DURENDAL\n\n\n\nnon moins qu'en ses tendresses, avide d'aventure et de gloire ;\nune intelligence hardie et belliqueuse que tente le péril des\ncimes et qu'arme, pour l'idée chère, une âpre volonté de domi-\nnateur. L a victoire l'appelle et, joyeux, il bondissait vers l'action,\nlorsque soudain son élan hésite et s'arrête. U n e ombre endeuille\nson front ; sa force et son vouloir défaillent; le despotisme de sa\npensée a b d i q u e ; et silencieusement, le dédain aux lèvres, il\ndéserte à pas lents la mêlée. P o u r q u o i ?\n   C'est encore un mal propre à ce temps qui lui croise à j a m a i s\nles bras : le poète doute. Sous de transparents et tragiques\nsymboles, combien de ses poèmes célèbrent les douloureuses\nfunérailles de sa foi ! L u i , dont le verbe sonore claironne si haut\nles héroïsmes anciens et qui, dans les regards de cuivre de ce\nreître balafré,\n\n               dont le cœur battait sous les baisers des glaives\n          Et volait à la mort sous les drapeaux claquants,\n\ns'attarde longuement à lire des épopées; lui, qui se plaît à\nsusciter dans le bronze triomphal de ses strophes, pour\nl'opprobre des énervés modernes, les conquérants légendaires et\nles tribuns rugissants, le voici qui, d'une voix amère, atteste la\nvanité des plus nobles gestes. Ce qu'admire et chante en eux sa\nfrémissante imagination d'artiste ne dupe point sa raison. U n e\nsombre ironie, partout devinée, attriste son lyrisme. Il ne peut\ns'empêcher, en saluant leur beauté inutile, de prendre en pitié\nla candeur et l'illusion de qui les accomplit.\n  T o u t e action est stérile : telle est la désolante pensée qui dicte\nà M. Giraud cette blasphématoire Epiphanie du Poète où se raille,\nen son œuvre avortée, Dieu fait chair en vain, et ce poignant\npoème : Le Glaive et la Rose, digne de consacrer, à lui seul, une\nrenommée, ou encore ce Panégyrique d'une si fière éloquence, et\ndont les vers apostrophent ainsi Charles IX :\n\n          Pauvre roi chevalier, captif des temps nouveaux,\n          Tu veux être Roland, Xaintrailles ou Lahire,\n"}, {"page_pdf": 606, "texte": "                         ALBERT    GIRAUD                      541\n\n\n         Et désespérément tu sens fondre la cire\n         Du flambeau de tes jours qui n'a rien éclairé!\n         O vigueur enchaînée, ô courage ignoré,\n         Qui descendrez bientôt dans la terre profonde,\n         Quel soleil vous auriez allumé sur le monde,\n         Quel renouveau de sève ardente, quel printemps\n         Magnifique de cœurs flambants et palpitants\n         Vous auriez fait jaillir d'une race épuisée,\n         Si, loin de cette cour trop fine et trop rusée,\n         Vous aviez exercé votre jeune vertu !\n         Pauvre roi chevalier, de quoi te plaindrais-tu ?\n          Va! tout effort est vain : caresse ta chimère.\n         Laisse passer ton siècle et rends grâce à ta mère\n         Dont le viril esprit te fait des jours oisifs.\n         Cisèle des sonnets pleins de beaux vers pensifs\n         Et laisse, au lieu d'agir, la rime dérisoire\n         Jeter sur le velin d'un poème sans gloire\n         L'ironique reflet de tes gestes rêvés,\n         Car le jeu de Ronsard sied aux rois énervés.\n\n\n   Il ne serait pas difficile assurément de découvrir, dans la\nphilosophie contemporaine, les sources d'un tel désenchan-\ntement. Elle a tué l'espoir chez plus d'un; et la littérature trop\nsouvent l'y aida, rivalisa d'implacable pessimisme avec elle.\nMais, si M. Giraud ne put échapper à leurs influences, il\nsemble pourtant que son tempérament propre ait plus de part\nque les philosophes à l'état d'âme révélé par son œuvre. Son\nh u m e u r naturellement chagrine le prédestinait à cette poésie\natrabilaire qui, depuis le romantisme et surtout en ce versant\ndu siècle, abonde. Il est frondeur et malcontent. Il rage et il\ns'ennuie. Point d'esprit plus difficile à satisfaire, d'imagination\nplus éprise de l'intense et du rare. L a platitude et la banalité\nl'exaspèrent; même criminelle ou morbide, toute outrance\nl'attire. E n t r e son rêve et l'ambiante réalité le conflit s'avère\naigu et permanent, irrémédiable et fatal ; et comme il tient de\nson temps des facultés d'analyse et des soucis d'observation sans\n"}, {"page_pdf": 607, "texte": " 542                         DURENDAL\n\n\n\ncesse en éveil, nul des contrastes de l'idéal et de la vie ne lui\néchappe. D e là ce perpétuel dégoût qui éclate en sarcasmes ou\nse renfrogne en sombres bouderies, se résoud, chez ce nerveux\net ce sensitif, tantôt en violences et tantôt en langueurs. Parfois,\nséduit par quelque image lointaine de héros, il s'apprête à fon-\ncer, cravache au poing, sur une époque dont tout, idées et\nmœurs, hommes et choses, l'insulte ; mais, réfléchissant aussitôt,\nil se dit : « A quoi bon ? N u l ne conjure l'histoire », sourit de\nsa brève illusion et retombe à sa morose apathie.\n   E t , quand même le cœur du poète ne serait point, comme\ncelui des Mages de son Epiphanie, « cuirassé contre l'absurde\nespoir » d'arracher à son destin ce misérable monde finissant,\nl'orgueil suffirait à immobiliser M. Giraud dans la dédaigneuse\nattitude qu'à l'exemple de ses maîtres préférés, il s'est choisie.\nLes élus de la Muse, en ce temps-ci, s'érigent volontiers des\npiédestaux du haut desquels, vantant leur caste presque divine,\nils toisent d'un œil superbe la grouillante plèbe h u m a i n e .\nBaudelaire et Leconte de Lisle, F l a u b e r t et d'Aurevilly, pour\nn'en pas n o m m e r d'autres, exaltèrent en eux, jusqu'à la souf-\nfrance parfois, le sentiment de leur aristocratie. Ils mirent à la\nmode une sorte de narcissisme intellectuel, se plurent à creuser,\nentre eux et le vulgaire, des abîmes. Ils ont la force hautaine\net la splendeur, mais ils m a n q u e n t de tendresse. J a m a i s le\nsublime et fraternel Misereor super turbam ne t o m b a de leurs\nlèvres fécondes en sarcasmes. Aucune charité ne penche leur art\ncruel vers la misère des foules. Ils éblouissent sans consoler.\n   M. Giraud est de leur race : il méprise. Que les hommes, à\nses pieds, trafiquent et digèrent, qu'importe au poète qui ne\nreconnaît point en eux ses semblables? L e u r s besognes basses\nl'écœurent; il n'a cure de leur destin. Il n'a rien à leur donner\net ne leur d e m a n d e rien. Il se refuse et les repousse. Son âme\nclose se voue, par orgueil, au silence. Farouche et têtu, rebelle\nà toute compromission, il se retranche de leur odieuse cité et\ns'en va rêver, seul, au désert.\n"}, {"page_pdf": 608, "texte": "                            ALBERT    GIRAUD                        543\n\n\n   L à , dans la mélancolie suprême des soirs, à l'heure féerique\noù l'Occident célèbre les funérailles éclatantes du soleil, ses\nrêves solitaires essorent vers le passé. Mais, à la façon même\ndont cet âpre contempteur du présent évoque en ses poèmes les\nlointains de légende et d'histoire, se révèle encore, malgré qu'il\nen ait, son modernisme profond.\n   M. Giraud est de lignée romantique : s'il aime le passé pré-\ncieux et brutal, c'est en artiste épris de couleur, comme l'aimait\nH u g o , comme l'aimèrent Leconte de Lisle et Banville et,\ndepuis, quelques Parnassiens. Ce qui l'enchante, aux épisodes\nqu'il ressuscite, c'est le décor fastueux ou tragique, la vie\nardente, les nobles attitudes, les gestes épiques. Dans son ima-\ngination se déploie un pittoresque cortège de grâce et de passion,\nde violence et de génie : paladins cuirassés de bronze, prin-\ncesses aux fourreaux d'orfroi, merveilleuses et fatales, et dont\nla frêle main mène en laisse des monstres ; tribuns athlétiques\net sonores, archers pareils à ceux qu'au flanc des châsses gothi-\nques peignaient d'un subtil pinceau les Memling,\n\n     Plus cambrés que leurs arcs et plus fins que leurs flèches ;\n\névêques pompeux et conquérants, artistes sublimes, soudards\nen rut, bourreaux et bouffons. Au retour des aventures, las des\nt u m u l t e s glorieux, il accoude sa songerie, loin des futiles babils\net des rires, au balcon de quelque royal et taciturne palais où,\npoète qui magnifiait les héroïques Mangeurs de Terre et les Cuirs\nde Cordoue, il chante à mi-voix, cependant que le jour agonise,\nla Mort d'Hunald ou l'admirable Réveil ingénu. Mais toujours,\nquelles que soient l'histoire ou la fable évoquées, de fougue ou\nde langueur, c'est sous un aspect décoratif que ce coloriste\ncontemple l'autrefois.\n  Presque toujours aussi, dans la détestable curiosité qui le\npousse aux spectacles pervers, se dénoncent les influences\nbaudelairiennes. L e Péché l'amorce, la luxure le fascine. Il\nrespire, parmi les fleurs du passé, les plus vénéneuses. A lui les\n"}, {"page_pdf": 609, "texte": "  544                          DURENDAL\n\n\n\n pourritures singulières et les dépravations subtiles, les idylles\n obscènes et les sanglantes frénésies, tous les cœurs en démence,\n tous les aberrants lamentables de la chair. Les figures équi-\nvoques ou infâmes traversent en nombre ses poèmes : voici\n Catherine de Médicis, Marguerite de France et Marie Stuart,\ndiversement libertines; Charles IX, le féroce et le fourbe, chat\nqui se mue en t i g r e ; puis, immortel opprobre des L i s , ce\nmonarque de carnaval et de lupanar, dont l'abjection méritait\nSuétone, le roi femme H e n r i I I I , cynique et fardé, voué, avec\nson harem de mignons, au fer rouge des Tragiques; et puis\nencore, surgis du rêve, voici l'inquiétante Vierge à la T a r a s q u e\net ce néronien Monseigneur de P a p h o s . E t r e s de joie et de\nproie, félins aux fraudes savantes, aux soudaines et mortelles\nmorsures, souples, élégants et lascifs, autour desquels curieu-\nsement rôde l'imagination séduite du poète. Son dilettantisme,\nqui savoure « les charmes de l'horreur » et la beauté du crime,\nsalue en eux des monstres rares et précieux. L e u r s ténèbres le\nravissent; il ausculte en frissonnant ces âmes qu'arde l'enfer;\npeut-être m ê m e envie-t-il par instants, au profond de son cœur,\nleurs âpres voluptés et leur d a m n a t i o n . E n faut-il davantage\npour attester sa filiation poétique et qui donc, sinon un héritier\ndirect de Baudelaire, eût pu célébrer, à la manière de M. Giraud,\nla Renaissance effrénée et ces abominables Borgia de F r a n c e\nque furent les derniers Valois?\n   C'est à peine, d'ailleurs, s'ils émeuvent en lui le moraliste;\nson regard qui les contemple, ses lèvres qui les chantent sont,\navant tout, d'un artiste saisi par le relief tragique de ses héros.\nIl s'intéresse à ces types humains de la même sorte à peu près\nqu'il se passionnerait pour une Sapho de m a r b r e , pour un T i b è r e\nde bronze; car, non moins que poète et peut-être davantage,\nM . Giraud s'affirme sans cesse artiste; et c'est encore un signe\nauquel se reconnaît sûrement sa modernité.\n   Voici plus de quinze ans déjà que, juvénile d é b u t a n t de\nlettres, il analysait, dans cet étrange et morbide Scribe, le mal\n"}, {"page_pdf": 610, "texte": "                            ALBERT GIRAUD                             545\n\n\n\nd'écrire qui tourmenta si cruellement tant d'écrivains modernes,\nparmi les plus illustres, et qui certes apparaît comme un sup-\nplice caractéristique de cet âge exaspéré. Non que l'œuvre litté-\nraire se soit enfantée jamais sans effort ni angoisse, mais il\nsemble qu'elle n'ait point nécessité naguère un tel ahan : on\nsouffre plus pour elle. L a pensée contemporaine déploie à.\ndompter le verbe une patience tenace, une énergie, une ardeur,\ndouloureuse, dont l'aveu, échappé à des maîtres, frappe d'admi-\nration et de pitié, et qui témoignent à quel point les âmes visi-\ntées par le génie ou par le talent ont pris conscience de la\nnoblesse de l'Art et sur quels faîtes les artistes fervents dres-\nsent aujourd'hui la Beauté. L a forme, choyée pour elle-même,\ni n d é p e n d a m m e n t de l'idée qu'elle revêt, n'a pas été, depuis des\nsiècles, l'objet d'un culte plus religieux. Elle a mieux que des\ndévots : des fanatiques. P o u r beaucoup, elle est souveraine et\ndivine. E t cette idolâtrie, faut-il le dire? ne va point sans périls;\nmais nous lui devons au moins de posséder une science d'écrire,\npresque inouïe jusqu'à présent. L e métier littéraire, si l'on\nentend par ce mot tout ce qui concerne la mise en valeur de la\npensée, ne saurait être poussé au delà, et nous avons, en prose\ncomme en vers, les virtuoses les plus impeccables, les plus par-\nfaits magiciens ès lettres — c'est le titre que mérita Gautier —\nqui furent jamais. Oserais-je insinuer que nous en avons trop\net de trop subtils, vains jongleurs de vocables, brodeurs du\nvide et ciseleurs du néant, que guette la folie verbale?\n   Cette religion de la Beauté est celle de M. Giraud; nul ne\nl'ignore qui, depuis la Renaissance belgique, suivit les joutes\nlittéraires où se distingua par sa verve bretteuse, aiguisée et\nhautaine, ironie qui brocarde, colère qui fouaille, le poète.\nL'Art est l'unique foi de ce sceptique, le suprême enthousiasme\nde ce blasé.\n   Son œuvre, qu'il se lasse trop d'enrichir, atteste de magni-\nfiques dons d'artiste. E n son imagination se pressent les images\nsplendides et guerrières, évocatrices de faste, de gloire, de\n"}, {"page_pdf": 611, "texte": "  546                        DURENDAL\n\n\n\nsang. F l a m b o i s d'épées victorieuses, essors claquants d'éten-\ndards, pierreries allumées, roses ardentes et la pureté rigide\ndes lis, fleuves de moire, rumeurs déferlantes du flot sur les\ngrèves, et la fournaise pourpre des soirs s'évoquent à toute\nstrophe. Ses métaphores ont je ne sais quoi d'impérieux et de\nfrémissant, une grâce princière, une violence raffinée, une allure,\nenfin, dès l'abord reconnue, qui tire les yeux et arrête l'esprit.\nÉlues par un tact à la fois sûr et hardi, délicatement appariées\ntoujours à la couleur du poème, elles dressent, exaltent, enlè-\nvent superbement, sur fond d'aurore ou de crépuscule, la\npensée. Souvent, pour la confidence d'un état d'âme, le poète\nse plaît à les prolonger en nobles allégories, et ce sont alors\nla Blessure étoilée, le Glaive et la Rose, l'Etonné.\n   Il est vrai que sa métrique ne coiffe aucun bonnet rouge,\nqu'en dépit des sourires de maints novateurs, il s'en tient obsti-\nnément ou peu s'en faut, vis-à-vis des vieilles règles, aux\nlibertés romantiques élargies, de loin en loin, par quelque\nlicence plus neuve; mais n'allez pas croire à de la timidité, moins\nencore à un respect superstitieux des conventions et des rou-\ntines. Sa fidélité est consciente et réfléchie. Il ne conçoit pas\nl'art anarchique; les lois qu'il accepte n'ont, à ses yeux, rien\nd'arbitraire; leur excellence est permanente et absolue; elles\ns'imposent, essentielles, au vers français. L e poète qui les renie\nimmole à son caprice la raison, disperse aux vents les cordes\nsacrées de sa lyre. Si la mode souvent l'y incite, c'est aussi par-\nfois — M . Giraud le soupçonne — le dépit : on se venge volon-\ntiers sur l'instrument que l'on n'a pu maîtriser.\n   M. Giraud le maîtrisa. Il en a pénétré tous les secrets; il en\njoue en virtuose consommé. Majestueux ou pimpant, rapide\ncomme un vol de flèche ou plus lent qu'un pas de malade, qu'il\nclaironne ou qu'il pleure, câline ou déchire, son vers aux coupes\nsavantes est toujours d'une merveilleuse souplesse. Il sait les\nmusiques légères et les graves harmonies, les plus subtiles\nnuances comme les tons les plus éclatants. P o u r la joie de\n"}, {"page_pdf": 612, "texte": "                           ALBERT   GIRAUD                        547\n\n\nl'oreille et l'enchantement du regard, il assemble des mots\nsonores et lumineux, très altiers ou très doux. Parfois, en vue\nde quelque effet subtil, et ravi par sa propre dextérité, le poète\ns'amuse à des chocs de vocables, à des retours de sons, à de\nsuggestives allitérations, comme ici :\n\n       Henri songe, et l'enfant, rose parmi les roses,\n       D'un sourire fleuri sourit au roi Henri...\n       Ils sont enfuis, les soirs vermeils, les soirs chanteurs\n       Où sonnaient les sonnets doux sonnants et flatteurs...\n       La force de tes mains féminines et 'minces...\n\n     Mais il a trop de goût pour ne point user avec discrétion de\ntels artifices de style qui, familiers aux rimeurs de toutes les\ndécadences, tournent au procédé très vite et dégénèrent en\npuérile acrobatie.\n     On l'a dit le plus latin de nos poètes : il l'est, en effet, par la\npensée claire, par l'expression précise et nette, par l'élégante\npureté du style. Il l'est même parfois par quelque fine joliesse,\nune pointe de maniérisme. Il allie la prestesse à la fermeté, se\nmontre nerveux avec grâce, fébrile et crispé avec distinction. Il\nétincelle et il caresse : du diamant sur du satin. Ample ou bref,\nle geste de sa phrase est toujours harmonieux. Son élan Se\nprofile en nobles et fières lignes. Il sculpte ses attitudes et\nr y t h m e ses moindres mouvements. E n n e m i du chaos, tenant\nl'ordre pour l'essence, même de la Beauté, il ordonne avec un\nsoin minutieux ses poèmes. P a s plus dans le détail que dans\nl'ensemble, rien n'est laissé au hasard : tout est pesé, médité,\nvoulu. Il approprie les décors, dispose par gammes savantes\nles sonorités et les colorations, soigne habilement les plans.\nAvec M. de Régnier, il est parmi les rares qui sachent aujour-\nd'hui dérouler en toute son ampleur une période rimée, en\nalanguir la cadence ou la solenniser. Parfois le vers s'enfle,\ngrandiloquent jusqu'à l'emphase; il gronde, il va bondir; mais\nsi constant est, chez M. Giraud, le classique souci de la mesure,\n"}, {"page_pdf": 613, "texte": "  548                        DURENDAL\n\n\n\nque sa véhémence, encore qu'il se pique si peu d'impassibilité,\nsemble immobile et figée. Elle vibre à froid. On sent trop com-\nbien le poète se surveille, se refrène, bride l'impétuosité de sa\npassion, met un mors à son lyrisme. Il chevauche trop correc-\nt e m e n t un Pégase d o m p t é qui ne rue ni ne se cabre, et qu'il\nserait si beau de voir s'emballer. Il y a trop d'ordonnance dans\nson tumulte, trop de justesse dans son cri, trop de tenue dans\nson envolée. E t l'émotion pâtit de ce que le poète, méfiant de\nsoi comme d'autrui, par scrupule d'artiste a u t a n t que par\norgueil d'homme, ne se livre jamais sans réserve et de ce que la\nvolonté domine chez lui trop perpétuellement l'inspiration.\n   Se cuirasser ainsi contre l'instinct, se garer à l'excès de toute\nspontanéité, n'est-ce pas une manière de plus, pour M. Giraud,\nde s'apparenter à maints artistes littéraires actuels et, pour le\npoète de Hors du Siècle, d'appartenir à son temps? Certes, il\nl'exècre, ce temps, et le vomit; mais qu'importe si par leur art\nses poèmes témoignent en faveur de ce t e m p s ? On incline à\npenser qu'indulgent à son irréconciliable contempteur, ce siècle\nentré dans l'histoire revendiquera M . Giraud comme un de ceux\nqui, en cette période, honorèrent le mieux, chez nous, la poésie.\nCe seront, en vérité, de flatteuses représailles. P l u s d'un, qui\nles espère, ne les a pas attendues pour estimer à sa valeur et\npour aimer avec gratitude celui dont la main despotique leur\nprésenta, selon l'image splendide du poète,\n\n         Une liqueur si fière en sa pourpre mystique,\n\nqu'il leur a semblé boire un coucher de soleil.\n\n\n    14 juin   1898.                     MAURICE DULLAERT.\n"}, {"page_pdf": 614, "texte": "L'INVOCATION AU VERBE\n\n                     Mon Rêve créateur de nuits     monumentales...\n                                                  S. CH. L.\n\n\n  Verbe furieux qui m'appelles,\n  Et qui pour mon oreille épelles\n  Ce que les ouragans rebelles\n  Disent aux océans en deuil,\n  Apaise tes ailes battantes\n  Et, comme un esclave à mon seuil,\n  Du ciel du monde que tu tentes,\n  Redescends en strophes chantantes\n  Vers le rocher de mon orgueil.\n\n  Sous l'arc des rythmes qu'elle embrase,\n  Courbe ta magnifique emphase,\n  Et, vers les cimes de l'extase,\n  D'un plus retentissant essor,\n  Parmi les souffles du tonnerre\n  Qui se cabre et hennit encor,\n  Que la clameur visionnaire\n  Remonte, élargissant son aire,\n  Par tes ondes de bronze et d'or.\n\n  Des profondeurs de ma pensée\n  Par ton passage ensemencée,\n  Surgis, ô Parole exaucée !\n  Pour ordonner les éléments,\n  Et, des blocs qu'elle entasse, érige\n  Aux silencieux firmaments\n  Toute une cité de prodige,\n"}, {"page_pdf": 615, "texte": "550               DURENDAL\n\n\n\n      Dont les aquilons du vertige\n      Hanteront les entablements.\n\n      Grandissez, portes triomphales,\n      Où les vents hécatoncéphales\n      Viendront égarer leurs rafales,\n      Et que les fabuleux métaux\n      Où vos bases furent forgées,\n      Enracinant leurs piédestaux\n      Aux clefs des voûtes hypogées,\n      Se lient en cryptes étagées\n      Au roc des murs fondamentaux.\n\n      Montez, ô portes de victoire,\n      Où chante l'ode évocatoire,\n      Qui, dans la pierre ou dans l'histoire,\n      Sculpte les fastes asservis ;\n      Et que les trésors funéraires,\n      Au bûcher des siècles ravis,\n      De mes cours encombrant les aires,\n      Jonchent des dépouilles des ères\n      La paix splendide des parvis.\n\n      Esprit du monde et de la Terre,\n      Qui, hors de l'ombre élémentaire,\n      Lève les torches du mystère\n      Sur un univers qui s'éteint,\n      De ton éternelle attitude\n      Etonne le désert lointain,\n      Et que ta haute servitude\n      Anime encor la solitude\n      Où s'ensevelit mon destin.\n\n      Et, pour que l'horizon s'éclaire\n      Du flamboiement de ma colère,\n      Au front du portique angulaire\n      Cloue en formidables faisceaux,\n      Sur les chapiteaux des pilastres,\n"}, {"page_pdf": 616, "texte": "     L'INVOCATION AU VERBE                      551\n\n\n\nUn essaim d'aigles colossaux\nDont les yeux brûlent, tels des astres,\nDans la pierre où tu les encastres\nComme des rostres de vaisseaux.\n\nEt vous, dont la présence crée\nLa sainte lumière éthérée,\nPrinces de la Beauté sacrée,\nQui priez sous le grand ciel noir,\nVous à qui, seul, je pourrai rendre\nLes pompes du suprême soir,\nO vous seuls qui pouvez comprendre,\nPrêtres de vos autels en cendre,\nLe culte de mon désespoir !\n\nVous tous dont le geste m'enseigne,\nQue votre mémoire dédaigne\nLa Terre désertée, où saigne\nLa vanité du vieux soleil ;\nEt, hors de l'antique mensonge\nDe l'occident et du réveil,\nQue les assises de mon songe,\nOù jamais l'ombre ne s'allonge.\nGardent votre dernier Conseil.\n\nCar je veux bâtir l'épouvante\nDe ces tours que l'orage évente,\nTombeau de mon Ame vivante,\nPour cette heure où, de toutes parts,\nEmplissant l'enceinte, fermée\nDu triple orbe de mes remparts,\nDebout en ma veille alarmée,\nLa Mort, belle comme une armée,\nSurgira dans les étendards.\n\n                SÉBASTIEN-CHARLES         LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 617, "texte": "        Les Fantômes de Jeunesse (I)\n\n                                            IV\n\n                         PREMIÈRE                  ACTION\n\n\n                    JEAN Frêcheux frappa      du poing sur la table : « Il\n                      faut, s'écria-t-il, que nous ouvrions une souscrip-\n                      tion pour la statue de Baudelaire »...\n                         T o u s se récrièrent.\n\n                      Les quatre jeunes gens réunis dans l'apparte-\n                    ment de Rodolphe formaient le comité de rédac-\ntion de la jeune revue d'art catholique : l'Oriflamme.\n    Quelques semaines auparavant, s'ignorant l'un l'autre, ils\ns'étaient rencontrés dans un congrès : la « section des lettres »\nde cette assemblée les avait attirés; patiemment, ils subirent\np e n d a n t deux séances les dolentes lamentations sur la perver-\nsité du siècle, les d i t h y r a m b e s échevelés en faveur de l'ensei-\ngnement traditionnel, les réciproques congratulations entre\narchéologues de lettres; mais le dernier jour, quand un éminent\njanséniste se fut permis d'insulter l'Art au nom de la morale\nchrétienne, ces adolescents, atteints dans leur idéal m ê m e ,\navaient bondi et de différents côtés de la salle, sans préalable\nentente et presque simultanément, ils avaient fait entendre une\nprotestation indignée chez les uns, railleuse chez les autres; il\n  (1) Voir Duren dal, numéros de janvier, février et avril 189S.\n"}, {"page_pdf": 618, "texte": "                   LES FANTÔMES DE JEUNESSE                      553\n\n\n\ny eut des murmures, même des invectives; un jeune prêtre très\nmonté cria : « Allez à la Jeune Belgique! » Jean Frêcheux surtout\nfut houspillé pour avoir parlé de « Monsieur Boileau »...\n   L'identité soudain révélée d'aspirations, la joie de l'acte\nqu'ils venaient de poser, la fierté de l'opposition affrontée\navaient fait aussitôt de ces inconnus d'il y a un moment, de\ncordiaux camarades... L e soir, en errant parmi les rues pitto-\nresques, imprévues et mystérieuses de la vieille cité flamande,\nils avaient décidé la mise en commun de leurs aspirations vers\nun art à la fois catholique et moderne... L'un deux ayant risqué :\n « Si nous fondions une revue? » les autres répondirent : « C'est\nfait ! » E t ainsi l'Oriflamme naquit, par une nuit opalisée de sep-\ntembre, parmi l'arôme exquis des cigarettes, au son doux et\ngrave des minuits.\n\n   Q u a n d les protestations collectives qui avaient accueilli l'idée\nde Frêcheux se furent apaisées, une voix fluette où il y avait\nun peu de pitié et beaucoup d'ironie s'éleva du fond du fauteuil\nadossé à la cheminée :\n   — « J e a n , mon ami, conviens que ta proposition manquait\nplutôt de nuances... »\n   Frêcheux s'agita, vexé :\n   — « Suffit, Derval, répondit-il, on sait que tu es psycho-\nlogue, impassible et spirituel... »\n   F r a n z Derval — le petit Derval, comme ses amis l'appelaient\npar allusion à sa mince, frêle et minuscule personne — faisait\navec J e a n Frêcheux le plus caractéristique contraste... A l'exu-\nbérance passionnée et monocorde du baudelairien, il opposait\nune intellectualité très-variée, très-froide, très-logiqué; des lec-\ntures nombreuses et diverses l'avaient informé de tous les mou-\nvements littéraires, et il s'était à part lui, par l'étude et le\nraisonnement, constitué une esthétique à laquelle il mesurait\nflegmatiquement      et minutieusement toutes les œuvres et toutes\nles tendances; d'une systématique sobriété d'expression, il\n"}, {"page_pdf": 619, "texte": " 554                         DURENDAL\n\n\n\ncassait d'un mot bref et sec, et quelquefois d'un simple geste\nbrusque de sa longue main ivorine, les théories qui ne lui\nparaissaient pas conformes à son concept, et soulignait celles\nqui lui semblaient justes, d'une approbation en raccourci, mais\nqu'accentuaient alors le clignotement légèrement ému de ses\ng r a n d s yeux et le sourire discret de ses lèvres pincées... Cette\nmaîtrise parfaite de soi, jointe à un grand acquis et à de la belle\nclairvoyance critique, rendaient Derval redoutable dans la dis-\ncussion... Q u a n d l'adversaire s'était complu en de brillantes et\nlongues phxaséologies, il le ramenait au point d'un mot précis\net a m u s a n t , ou le réfutait par une raillerie sommaire, à\nfroid d'acier... T e l il parlait, tel il écrivait, soigneusement,\nponctuellement, laborieusement, tournant et retournant ses\nphrases pendant des heures jusqu'à ce qu'elles fussent le reflet\na d é q u a t de sa pensée... E t cette pensée était haute et vail-\nlante, s'alimentant aux sources vives d'une foi d'enfant et allu-\nvionnée d'autre part de toutes les conquêtes esthétiques du\nsiècle.\n   E t l'énigme fut tentante pour ses amis et insoluble : comment\nDerval savait-il allier à une si complète impassibilité de sur-\nface, un tréfonds d'âme où bouillonnaient t a n t de motifs d'en-\nthousiasme?\n  C h a q u e fois que l'un ou l'autre le questionnait à cet égard,\nFrêcheux intervenait.\n  — « C'est de la dissimulation », affirmait-il.\n  — « Pourquoi? » d e m a n d a i t Rodolphe.\n  — « De la pose alors? »\n  E t Derval, avec un petit sourire mystificateur : « N o n , F r ê -\ncheux, t u n'y es pas : c'est de la discipline! »\n\n\n  Ces escarmouches périodiques entre Frêcheux et Derval,\néchange de virulentes prosopopées et de rapides coups de patte\nne prenaient jamais fin que q u a n d Marc de Vriès interposait\nson autorité a i m é e . . .\n"}, {"page_pdf": 620, "texte": "                   LES FANTÔMES DE JEUNESSE                      555\n\n\n\n   Rejetant les revues et les journaux qu'il parcourait négligem-\nment, il s'adressa aux deux interlocuteurs :\n   — « Dites donc, vous autres, si vous cessiez vos exercices\nspirituels... »\n   — « Marc parle comme saint Ignace, remarqua Rodolphe, et\nil a raison... Mettons-nous à œuvrer moins vainement... Allons,\nde Vriès, tu as la parole. »\n   — « Sur quoi? » interrogea Frècheux.\n   — « Sur le programme de la revue. »\n   —- « H o m m a g e à Baudelaire, voilà le programme ! » E t\nFrecheux a p p u y a son affirmation d'un geste têtu.\n   L a réponse de Derval ne se fit pas attendre.\n   — « T a r t e à la crème, lança-t-il... Frècheux, fais-toi pâtis-\nsier... comme Reboul!... »\n   Marc de Vriès ayant allumé un cigare, s'était levé très grand,\nla taille droite et bien prise dans une longue redingote grise sur\nlaquelle frissonnaient les deux ailes d'une L a Vallière, le menton\nvolontaire, la fine .moustache hérissée, il avait u n e fière et crâne\nallure de conquérant qu'adoucissait le velours d'un regard cares-\nsant et bleu. Il réunissait réellement en lui deux qualités rare-\nment associées : c'était un fort et c'était un sympathique... Par\nun tacite et unanime accord, ses amis l'aimaient comme un frère\naîné et l'acceptaient comme un guide autorisé d'intellectualité;\naussi bien et dès l'abord avaient-ils senti qu'il orienterait\nl'œuvre commune vers un objectif plus complet et plus général,\nnon restreint seulement à une manifestation isolée de l'idée,\nmais l'embrassant toute dans une conception harmonique...\nCertes Franz Derval cultivait un idéal qui dépassait les limites\nde la monomanie de Frècheux, mais le romantisme déteignant\nsur lui, il s'était accoutumé à considérer l'art dans un splendide\net hautain isolement d'où toute autre préoccupation lui appa-\nraissait mesquine, négligeable, « bourgeoise ».\n  De Vriès lui aussi avait le culte des Lettres, mais non le\nfanatisme exclusiviste; il suivait avec passion et curiosité les\n"}, {"page_pdf": 621, "texte": " 556                         DURENDAL\n\n\n\nmouvements d'ordres divers qui travaillaient le monde m o d e r n e ;\nles conflits politiques, les controverses scientifiques et surtout\nles luttes sociales captivaient à l'égal de l'art son observation\nardente ; ce bruit vague et sourd d'océan m o n t a n t qui signalait\nla marche en avant du peuple, avait particulièrement en lui de\nlongs et frémissants retentissements; intéressé à tout, jetant sur\nla vie un regard circulaire, réceptif à toutes les tendances évo-\nlutives, il imprimait à ses activités cette belle « cohérence »\nque vante Pascal... Ses amis le blaguaient parfois de l'appa-\nrente contradiction de son attitude : car ce délicat artiste\nne répugnait point aux plus infimes besognes de propagande\nsociale et ce démocrate résolu avait une faiblesse avouée poul-\nies raffinements élégants et les raretés distinguées... « T o i , lui\nrépétait souvent Frêcheux, tu tripotes la pâte électorale, la\nmain ornée d'une chevalière a r m o r i é e ! . . . »\n   E t l'on riait et de Vriès tout le premier, puis il expliquait\net commentait sa vision des choses avec t a n t de cordiale\nbonhomie et une si chaleureuse sincérité, que toute critique en\nétait émoussée et l'admiration demeurait intacte que ses amis\nvouaient à sa vaillance d'esprit et à son exquise et fraternelle\ndélicatesse d'âme.\n    De Vriès exposa ainsi, avec une froide netteté de débater, le\np r o g r a m m e de l'Oriflamme :\n    — « L e but, dit-il, c'est de restituer aux catholiques une\ninfluence qu'ils n'eussent jamais dû abdiquer sur l'Art et les\nLettres de leur époque.\n   L e moyen, c'est de le détourner de la contemplation fétichiste\ndu passé, vers une compréhension juste et critique des chefs-\nd'œuvre contemporains...\n  Soyons plus précis : il faut accoutumer les catholiques à\ndiscerner et à mettre en relief, dans le patrimoine toujours crois-\nsant de la littérature d'aujourd'hui, tout ce qui, comme artistes\net comme chrétiens, ils doivent admirer. C'est une habitude\nd'esprit à instaurer !\n"}, {"page_pdf": 622, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                          557\n\n\n\n   «. Ensuite il faut proposer à leur enthousiasme, des maîtres\net des œuvres qui symbolisent le mieux cette union que nous\npréconisons de l'écriture moderne et de vérité éternelle. C'est\nune religion d'art à prêcher!... »\n\n   Sous le coup de cette démonstration, montrant en de si claires\nformules les aspirations nébuleusement éparses dans ces têtes\nd'adolescents, Rodolphe eut un sursaut d'enthousiasme.\n   Avec cette hyperbolique exubérance de verbe que provoquait\nchez lui une idée aussi intimement chère, Rodolphe s'emballa\ntumultueusement sur les schémas esquissés par Marc de Vriès...\nIl s'acharna contre l'idiotisme des manuels littéraires catholi-\nques, contre la cuistrerie des Mentors...\n  — « Ah ! les vilaines chouettes, dit-il, que la fulgurence\ndu siècle aveugle irrémédiablement... Oui, tu as raison, de\nVriès, c'est toute une muraille de préventions, de suspicions et\nd'incompréhensions à culbuter!... Et puis, quelle amende hono-\nrable à faire envers Hugo, Lamartine, Musset et d'autres et\nd'autres... Nous a-t-on assez crétinisé, quoi, avec le système\ndu « bloc » : l'admiration systématique du passé, la suspicion\nsystématique du présent? Ah! les moroses et impuissants gar-\ndiens de sépulcres, — oui, de sépulcres blanchis! »\n    « E t puis après cela, une fois le sens critique reconstitué et la\nbonne foi réintégrée, il faudra exhausser aux yeux des catho-\nliques et glorifier des œuvres qui leur prouvent que la pensée\nchrétienne intégrale peut s'accommoder de l'ultime forme con-\nt e m p o r a i n e . . . Et nous leur crierons alors — à les rendre sourds !\n— les noms de Hello... Ah! Hello, un de Maistre qui a du\nstyle ! E t encore d'Aurevilly, le chouan magnifique et son-\ngeur... E t Villiers, cet inquiétant cristallisateur d'absolu... »\n   — « E t enfin Verlaine, acheva de Vriès... Une pauvre loque\n d'homme, certes, que Verlaine... »\n   — « E n effet, compléta Derval, mais le psalmiste génial du\n repentir... Du reste, ajouta-t-il en pince-sans-rire, pas plus mal-\n"}, {"page_pdf": 623, "texte": "  558                         DURENDAL\n\n\n\npropre, dans sa vie, que Rousseau, pas Jean-Jacques, l'autre,\ncelui qui fit des odes sacrées, souvent proposées à la vénération\nde nos jeunes a n s . . . »\n  Il y eut un silence que Frêcheux rompit, attristé :\n  — « E t Baudelaire ? » demanda-t-il t i m i d e m e n t .\n  A ce moment la porte s'ouvrit et un prêtre entra.\n  — « L'aumônier de l'Oriflamme! » s'écria Rodolphe.\n\n\n   L'abbé Mirande était vicaire d'une des paroisses ouvrières\nles plus denses de la ville; venu de la pointe extrême de la\nW e s t - F l a n d r e qui voisine la mer du Nord, il combinait en lui\nl'énergie fruste et entêtée du campagnard au mysticisme can-\ndide et un peu crédule du m a r i n ; tout son être tendait d'inten-\nsité à l'action : petit, trapu, fortement musclé, la figure taillée\nà larges traits, le tricorne rejeté en arrière et découvrant un\nfront bossue, il donnait dès le premier abord une sensation\nd'intense combativité; quand ensuite il parlait, sa voix forte et\ncoupante, son geste en coup de massue, ses yeux noirs et\nardents derrière des lunettes d'or, tout son masque projeté en\navant comme pour une attaque, affirmaient et accentuaient\nencore l'impression initiale d'énergie : ce prêtre, fils de la terre\nflamande, avait tourné vers l'apostolat de lointaines et ances-\ntrales forces accumulées; dès le matin, sa messe dite, il se met-\ntait en route, parcourait les enclos, visitait les t a u d i s , montait\net dégringolait les escaliers, passait d'une congrégation de filles\nà un patronage de jeunes g e n s ; puis vers le soir, ses tournées\nterminées, il mettait ses gants, se ceignait de sa plus belle cein-\nture de soie, et on le voyait sonner à quelque maison patricienne :\n« E h bien, l'abbé, vous allez dîner? » E t lui, mettant le revers\nde la main près de la bouche et se penchant à votre oreille :\n« Non, je vais, pour mes pauvres, commettre une sainte petite\nescroquerie »... C o m m e son parler rude et franc faisait diver-\nsion aux mélifluités accoutumées, les indigents l'aimaient\ncomme un apporteur de viril courage et les riches comme un\n"}, {"page_pdf": 624, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                         559\n\n\n\ndiseur osé de vérités... Ses sermons du dimanche attiraient la\nfoule ; ils plaisaient parce qu'ils secouaient ; l'abbé Mirande\nrépugnait par tempérament aux habituelles homélies veules et\nincolores ; de la doctrine chrétienne il extrayait la vivante\nessence et l'adaptait aux conjonctures présentes de la vie;\nl'approche de la Fête-Dieu lui était une occasion de stigma-\ntiser le respect humain vis-à-vis des manifestations publiques\nde la religion. « Dire qu'il y a des chrétiens, s'écriait-il, qui\nn'osent point accompagner le Saint-Sacrement en rue, de peur\nqu'on ne les traite de têtes de pipe... Qa'auraient-ils fait ceux-là\ndevant les Césars persécuteurs de Rome? » L a commémoration\nde la Sainte Famille était mise à profit pour flétrir l'habitude\ndu cabaret, destructrice de l'intimité, dévoreuse du salaire nour-\nricier, avant-coureuse de la misère.\n   E t ainsi tous les stades du cycle évangélique servaient de\nprétexte à des leçons immédiates et pratiques, enrobées dans\nune langue originale et pittoresque, toute en saillies et en relief\net que soulignaient une mimique expressive et des gestes véhé-\nm e n t s . . . A l'écouter, le rappel s'imposait de cet ingénieux artiste\nallemand qui imagina de reconstituer les scènes et les ensei-\ngnements du Nouveau Testament en des tableaux d'actualité,\navec des intérieurs, des paysages et des costumes d'aujourd'hui.\n   Cette dépense d'énergie dans l'apostolat ne parvenait point à\ncombler les aspirations du prêtre ; sous l'homme d'action se\ncachait un poète ; la mer qui berça son enfance de son rythme\ngrave et proche et fascina ses yeux d'adolescent de son infini\nchatoyant et prismatique, et cette autre mer aussi qui déroule,\naux étés clairs, ses ondulations d'épis sous le ciel de Flandre,\navaient laissé, dans un recoin de son âme, l'instinct et l'amour\nde la beauté coloriée et brillante... Resté dans le monde, l'abbé\nMirande eût chanté la mélancolie des vagues, le mystère de la\nnature, la gloire des moissons... Ministre de Dieu, appelé à\nplier à son service toutes ses facultés, il voua à la glorification\nde la religion sa sensibilité inventive d'artiste ; la magnificence\n"}, {"page_pdf": 625, "texte": " 560                           DURENDAL\n\n\n\n extérieure d u culte lui tenait surtout à cœur ; et les quelques\n heures qu'il parvenait à soustraire au rude et journalier labeur,\n il les consacrait au souci du décor des autels, de la décence et\n de la splendeur des offices et surtout à l'organisation de la pro-\n cession annuelle du Saint-Sacrement dont le soin lui incombait\n particulièrement. C'était alors, dans le petit milieu de l'Ori-\nflamme, une plaisanterie stéréotypée : « Que devient l'abbé\n Mirande? — Il prépare sa procession!... » P e n d a n t de lon-\n gues semaines, en effet, il était invisible, toujours en route et\n affairé, q u ê t a n t chez l'un, s'assurant le concours d'un a u t r e ,\n imaginant et organisant de nouveaux groupes historiques ou\n religieux, dressant les fillettes de son école en blancs essaims\n symboliques et les garçonnets en bataillon de petits zouaves\n alertes et fiers; et la nuit le surprenait souvent dans le silence\n de sa chambre, qu'après avoir dessiné quelque modèle nouveau\n de bannière, il traçait sur une belle et grande feuille de papier\n l'ordre et l'itinéraire de la procession ; et une grande joie — joie\n  de prêtre, joie d'esthète — lui venait au cœur en songeant au\n jour prochain où, sous le rutilant soleil de juin, le riche et\n  mystique cortège — enfant de sa foi et de son art — escorterait\n  le Christ à travers les quartiers populaires de la paroisse, mes-\n  sager de vérité et de b e a u t é . . .\n\n\n   Par-dessus ses lunettes, l'abbé Mirande jeta sur le petit cercle\nun regard qu'il tâchait de rendre soupçonneux : « J e crois qu'on\nconspire ici... »\n  — « P l u t ô t », répondit Rodolphe, et il résuma brièvement les\nprojets arrêtés... « Votre avis l'abbé? » interrogea-t-il ensuite.\n   — « Mon avis?... Mon avis, c'est que vous allez compromettre\nles élections communales. »\n     L a plaisanterie fit rire.            ,\n     L ' a b b é M i r a n d e se versa une tasse de thé et tout en la por-\n t a n t à ses lèvres, il grommela : « E t puis vous êtes des frans-\n quillons ! »\n"}, {"page_pdf": 626, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     561\n\n\n   — « A l'ordre », cria Frêcheux...\n   L e prêtre venait de résumer d'un mot brutal l'antagonisme\ntoujours latent entre ses jeunes amis et lui; une fois engagé\ndans cette voie, sa nature franche d'impulsif le contraignait à\ndire toute sa pensée...\n   — « Oui, des fransquillons, répéta-t-il... J'aime beaucoup vos\nidées et je les partage; la rénovation que vous allez entreprendre\nest nécessaire, mais pour qu'elle puisse réussir, il faudrait lui\ndonner pour instrument la langue du peuple, et pour base les\ntraditions du pays où vous êtes nés, où vous vivez... Tous ici\nvous êtes des F l a m a n d s . . . tous, même Frêcheux... »\n    — « P l u s bas, interrompit Derval, Baudelaire pourrait l'en-\ntendre... »\n    — « Puisque tous F l a m a n d s , continua l'abbé, pourquoi vous\nrestreindre à la culture de la langue française et à la glorifica-\ntion des lettres françaises... Vous n'avez pas le droit d'abord de\nrenier ainsi et de délaisser la mère nourricière de vos esprits\net de vos âmes... E t puis ne voyez-vous pas que vous vous\ncondamnez vous-mêmes à l'impuissance et à la stérilité... Ah!\ncertes, vous pourrez être un cénacle brillant, mais sans influence\nsur la foule parce que vous serez sans contact avec elle...\nVotre œuvre? U n e fleur sauvage des Ardennes transplantée en\nF l a n d r e et qui se mourra de l'air trop lourd et de la terre trop\ngrasse... »\n   L e prêtre s'arrêta un instant, puis rêveur : « E t pourtant, ter-\nmina-t-il, votre tentative est belle : réconcilier, sous l'égide\nde l'art, l'idée catholique et l'idée moderne... Quel dommage\nque vous soyez des fransquillons !... »\n   E n réponse à l'abbé Mirande, Frêcheux s'entraîna dans une\nréfutation furieuse : A qui la faute vraiment si la langue fla-\nm a n d e ne leur était pas suffisamment familière comme arme\nde combat... Que ne les y initia-ton jadis, au lieu de traîner\nleur jeunesse studieuse à travers de froids archaïsmes inutiles...\nP o u r le succès évidemment du mouvement qu'ils allaient pré-\n"}, {"page_pdf": 627, "texte": " 562                            DURENDAL\n\n\n\nconiser, il serait désirable, dans un pays bilingue, qu'une action\nparallèle fût amorcée... Mais où était la littérature   flamande?...\nP a r exemple il convenait de ne la point confondre avec le\nflamingantisme politique et ses congrès pour la traduction des\ntimbres-poste, des devises de monnaies et des enseignes de\ngendarmerie... N i m ê m e avec les petits groupes accaparant et\nbrandissant le talent honnête et la gloire excessive d'un L e d e -\nganck...\n —   « Ledeganck ?...         U n Casimir      Delavigne »,      accentua\nDerval.\n    — « E t entretemps, continua Frêcheux, les vrais poètes de\nF l a n d r e , les vrais conteurs de F l a n d r e , les vrais critiques de\nF l a n d r e , ceux qui ont gardé intacts le sens de la race, la vision\nde la nature et la pureté du verbe, qu'en fait-on ? Jalousés et\nméprisés par les politiciens, dont ils offusquent l'odieux jargon\nde meeting, ils sont refoulés dans quelque minable emploi de\nrond-de-cuir ou enterrés vifs dans une besogneuse charge de\ncampagne... J e vous dis, moi, l'abbé, que votre, littérature\nflamande est fichue, car elle méconnaît ses grands hommes\nvéritables »...\n\n\n   L'abbé Mirande, silencieux, sirotait lentement sa tasse de\nthé ; excellant dans l'art des dérivatifs, il questionna sur un\nton indifférent et dégagé :\n  — « E t quoi de neuf en ville ? »\n — « C'est ça, dit Derval, commèrons ! »\n — « O u i , pensons en bande, » ajouta R o d o l p h e .\n — « . . . C o m m e dit Baudelaire » — et Derval, de sa longue\nmain ivorine, fit un petit salut moqueur à Frêcheux.\n\n\n  (A   suivre.)                             FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 628, "texte": "                          LES LIVRES\nL E ROMAN :\n   L e R é v e i l de l ' A m e (Visions à l ' A b b a y e de Villers), par\nJ. DE TALLENAY, préface de CHARLES MORICE (Paris. OLLENDORFF, édi-\nteur, 1898).\n   Voici un de ces livres qui font le désespoir des critiques; il est si divers,\ntouche à tant de problèmes, peut être envisagé à tant de points de vue diffé-\nrents que les caractérisations devraient être remplacées par un commentaire\natteignant le double du volume. Aussi bien l'œuvre est de celles qui, demeu-\nrant, peuvent attendre l'étude complète.\n    Avant tout, elle est le poème des ruines. Tous ceux qui comprennent cette\nmerveille en laquelle la nature et l'art, Dieu et l'homme s'unissent pour un\ndes plus hauts émois que nous puisse donner l'univers, trouveront ici la\nmanifestation de l'âme, de l'intimité des ruines, extériorisée en la plus\nétrange et la plus attirante dramatisation. Et ces ruin,es sont celles de\nVillers, les plus belles qui soient en Belgique, peut-être en Europe. Elles\nsont décrites en toute leur vie des heures et des saisons, de sorte qu'il ne\nsemble plus possible de les comprendre sinon à travers cette transcription\ndéfinitive. Peut-être que le véritable titre de l'œuvre qui nous occupe est\ncelui de Livre de Villers et que celle-ci doit prendre, dans notre littérature,\nla place prépondérante que Villers tient dans notre paysage d'âme.\n    Mais c'est avec un profond mystère que le maître pleuré aujourd'hui,\nl'admirable Burne-Jones, a pris ce sujet pour un de ses chefs-d'œuvre :\nL'amour dans les ruines. Celles-ci suggèrent l'amour, l'amour qui est la vie\nuniverselle dont nous nous sommes séparés et qui nous reprend pour, dans\nune extase de printemps, nous unifier à son double mystère d'anéantisse-\n ment et de perpétuité. N'est-ce pas cela que suggère la vie verte rongeant\n et immortalisant un édifice? Cet ouvrage est aussi magnifiquement le\n livre d'amour que le livre des ruines. Peut-être l'occasion serait-elle propice\n pour revendiquer, au nom de notre foi, ce grand intérêt humain. Dans le\n véritable grand siècle , ce XIIIe qui est au XVIIe ce que Notre-Dame est à\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": "  564                                  DURENDAL\n\n\n\nla Madeleine, l'amour régnait comme un des plus beaux anges dont les\nhautes ailes, rougies du sang des coeurs et de celui de l'aurore, abritent une\ngloire blanche de colombes. Dante connut cet ange qui lui montra le plan\nde la Vie nouvelle et de la Divine comédie. Hélas! aujourd'hui l'on ignore\ngénéralement si bien l'amour, qu'on le confond tantôt avec le désir ou la\nluxure, tantôt avec la passion, la sympathie, l'estime du choix. Du reste,\ncette méconnaissance est le privilège de toutes les vies mystiques, de toutes\nles énergies suprêmes de l'âme. L'homme trouve dans l'amour comme le\nparoxysme de sa vie, les plus grandes joies et les plus grandes douleurs.\nPlutôt, joies et douleurs s'y unissent pour on ne sait quel total qui donne la\nconscience du suprême. C'est une mystique naturelle, marquée, comme la\nmystique divine, du mystère de crucifiement et que le catholicisme doit re-\nvendiquer pour offrir à Dieu tout ce qui est de l'homme.\n   Jamais, sans doute, on n'a découvert de plus subtils et de plus curieux\n i états d'âme » exprimés par des mots plus frissonnants. Bourget se montre\nen comparaison dans tout son enfantillage. Il y a là une des grandes puis-\nsances de l'écrivain et qui s'annonçait déjà magnifiquement dans XIII Dou-\nleurs et dans Au Sanatorium.\n   Paysages de ruines et d'amour sont animés par une aventure d'un charme\nétrange et d'une liberté de fiction fantastique. Un réveil d'âme nous rend la\nvie chevaleresque et religieuse de jadis au milieu des plus émouvantes\nétrangetés psychiques. A ce point de vue, la scène capitale de l'ouvrage, la\ndécouverte du squelette, est une véritable merveille. Les êtres d'exception\nmis en scène incarnent à peu près toutes les attitudes de l'intellectualité\nd'aujourd'hui avec ses erreurs et ses espoirs. Un sentiment de l'art, un\ninstinct religieux d'une ferveur absolue, donnent à l'œuvre une hauteur\négale à son attrait souverain.                                  EDM. JOLY.\n\n    S i m p l e m e n t , par PAUL MUSSCHE (Bruxelles, Société belge de Librairie). (1)\n    Simplement ! C'est bien le titre qui convenait à ce charmant bouquet de\ncontes. Que sont en effet ces jolies nouvelles? Sinon l'épanchemcnt du sen-\ntiment naïf et doux d'une âme de jeune poète, à l'occasion des mille petits\nriens dont se compose la vie quotidienne. Il n'y a pas de petite chose pour\nle poète. Tout est grand pour lui, parce que tout est symbole pour lui. Les\nréalités d'ici-bas ne sont que les vestiges des idées éternelles. En contem-\nplant celles-là il devine celles-ci. Dans la beauté des plus humbles créatures\nil 'perçoit la beauté essentielle dont elle est le reflet. Se trouve-t-il en face de\n\n   (1) Notre éditeur, M. Lyon-Claesen, rue Berckmuns, 8, à Bruxelles, se chargera volontiers\nd'envoyer ce volume à tous nos abonnés qui lui en feront la demande.\n"}, {"page_pdf": 630, "texte": "                                  LES LIVRES                                565\n\n\nl'événement le plus insignifiant en apparence de la vie, la mort d'un oiseau,\nle jeu d'un enfant, le sourire d'une fleur, le poète s'enthousiasme, il rêve, il\nexulte, il bondit de joie, il chante et s'il est chrétien il joint sa voix à celle\nde toute la création pour exalter les magnificences du grand artiste qui a fait\nle ciel et la terre.\n   Oh! que je les aime ces contes gracieux et parfumés comme les roses,\nblancs et purs comme les lis, modestes et sans prétention comme la violette.\nJe les aime pour eux-mêmes, à cause de leur joliesse. Ils me font aimer la\nnature avec son beau soleil et ses champs dorés par lui, avec ses oiseaux et\nses fleurs. Ils me font aimer l'enfant, ce ravissant petit ange de la terre. Je\nles aime enfin et surtout parce qu'ils me révèlent dans toute sa naïve et\ncandide beauté l'âme blanche d'un admirable poète chrétien.\n   Nous engageons vivement non seulement nos abonnés et nos lecteurs,\n mais tous les amis de la littérature catholique, à acheter et à propager cet\nadmirable petit recueil de contes. C'est un devoir pour les catholiques de\nsoutenir et d'encourager les artistes qui, partageant leurs croyances, ren-\n dent gloire à Dieu et à l'Église par leur art.\n                                                   L'Abbé HENRY MŒLLER.\n\n   L a Crise v i r i l e , par ALBERT JUHELLÉ (Paris, Mercure de France).\n   Une malpropreté qui voudrait se donner l'excuse d'une thèse et n'a que\nla circonstance aggravante d'un style qui pourrait s'employer utilement à de\nmoins spéciales besognes.\n\n   S u r l e s M a r c h e s d u Temple, par HENRI OUVRÉ (Paris, P E R R I N ) .\n   Encore une reconstitution ancienne!... Le genre commence à s'user :\nnous avons eu, ces temps derniers, tant de retapages en staff et de résurrec-\ntions faites de chic, qu'au vu du titre seul, Sur les Marches du Temple, on se\ndéfierait ; ce serait à tort ; les contes de M. Henri Ouvré, basés sur une\nérudition solide et personnelle, sans aide de dictionnaires spéciaux, évo-\nquent de façon somptueuse, ardente et harmonieuse, les mortes civilisations\npaïennes, avec leurs héroïsmes, leurs grâces, leurs vertus — et, hélas,\nleurs vices.                                                         F . V.\n\n\n LA C R I T I Q U E      :\n\n   Catholiques actuels, par F . DESCHAMPS, C H . GODENNE, G. LEGRAND\net A. THIÉRY (Louvain, Institut supérieur de philosophie).\n   En ces temps de syndicats, en voici un qui est fort pour me plaire : quatre\njeunes hommes catholiques coordonnant leurs énergies et leurs enthou-\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": " 566                             DURENDAL\n\n\n\nsiasmes dans un hommage à ceux qui passionnèrent le plus leur intellec-\ntualité.\n   Ils sont quatre, et à lire leurs noms au frontispice de ce livre, des souve-\nnirs trop chers pour ne point énerver de sympathie ma critique, me chan-\ntent dans la mémoire ; je songe aux heures lointaines déjà de nos débuts en\ncommun, à l'initiation côte à côte — dans l'Étudiant mort depuis ou muselé,\nc'est tout un — de la passionnante fièvre d'écrire ; j'évoque les proclama-\ntions impétueuses, les éreintements à la cravache, les mordillantes satires;\net je m'aperçois avec bonheur que malgré le temps et les distances, quelque\nchose d'indissolublement doux nous unit à ces co-participants de cette pre-\nmière communion intellectuelle...\n   Et si je suis d'autant plus heureux de dire tout le bien que je pense de\ncette oeuvre et de l'idée qui l'a inspirée, j'ai comme la pudeur des réserves\nque j'aurais à faire.\n   Je sais bien que si ce livre avait été soumis à mon appréciation sans\nnoms d'auteurs, je me serais permis de trouver qu'il y a tout de même une\nsingulière disproportion à consacrer trois petites pages seulement à Gode-\nfroid Kurth, alors que le R. P . Van Tricht bénéficie d'un portrait de vingt\npages... Je sais bien que, grâce à Dieu, M. Kurth n'est point mort encore,\nmais peut-être le R. P. Van Tricht l'est-il depuis trop peu de temps pour\nqu'on lui octroyé déjà une statue, alors que le poète-historien des Origines\nde la Civilisation n'est honoré que d'un tout petit buste.\n   Je goûte fort l'étude de M. Georges Legrand sur Veuillot : elle est d'une\npsychologie fouillée et d'une très nerveuse langue. Mais je lui demande\nl'autorisation de ne point partager son enthousiasme réellement exubérant\npour Paul Féval... Encore qu'il ait eu la grâce de se convertir, ce romancier\nn'en reste que méritoire — et dans le voisinage de Hello, auquel M. Armand\nThiéry consacre d'admirables et profondes pages, ce dithyrambe détonne\nun peu.\n   Je me hâte, du reste, de déclarer que, d'autre part, M. Georges Legrand\na excellemment parlé de Léon Gautier, dont il analyse l'œuvre et déduit\nl'influence avec une réelle sagacité, et que son portrait de Monseigneur\nd'Hulst fait dignement pendant à celui que M. Charles Godenne trace du\ncomte de Mun.\n  Avec l'étude sur Hello, je mets hors pair dans ce livre la contribution\nde M. Fernand Deschamps sur Ollé-Laprune ; de tels travaux requièrent\nautant de l'esprit critique qui dissèque une œuvre, que de l'esprit de syn-\nthèse qui groupe en un raccourci saisissant les tendances essentielles d'un\npenseur qui éparpilla ses idées en de multiples productions.\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "                                 LES   LIVRES                             567\n\n\n   Mais par-dessus tout encore, la pensée qui présida à la publication de\nCatholiques actuels me plaît et me touche : collaborer fraternellement à la\nglorification de l'idéal commun — en gardant chacun sa liberté d'apprécia-\ntions dans les questions contingentes, et son originalité personnelle dans\nl'expression et dans la forme.\n   Ce fait révèle de la tolérance dans l'amitié — chose rare et féconde.\n                                                FIRMIN VANDEN BOSCH.\n     L a R é f o r m e des h u m a n i t é s , par le professeur ALPHONSE DEGIVE\n(Bruxelles, Société belge de Librairie).\n     Voici une brochure du plus haut intérêt, pleine d'idées, d'une logique\nimpeccable et très agréablement écrite sur l'éternelle question des huma-\nnités. Que veut M. Degive ? Supprimer le latin et le grec ? Absolument\npas.    Il demande seulement que l'on fasse la part plus large dans les huma-\nnités à l'étude des sciences naturelles. Il base son argumentatio.n sur ce fait\nprimordial que l'objet propre de l'intelligence humaine c'est l'essence des\nchoses corporelles. Ce principe avait été affirmé déjà par saint Thomas\nd'Aquin. Et n'est-il pas évident? L'homme n'est pas un pur esprit. L'action\npropre de sa nature : celle de penser, il ne peut l'exercer que par l'intermé-\ndiaire des sens. Or, l'objet direct des sens ce sont les choses de la nature.\nL'intelligence, en vertu de sa puissance d'abstraire, découvre sous l'écorce\nmatérielle la nature même de ces choses.\n     Puisque les êtres naturels et sensibles dans leur essence sont l'objet\nde l'intelligence, n'est-il pas clair que pour développer l'esprit humain\nil faut étudier la nature ? Or, l'étude de la nature c'est le but des sciences\nnaturelles.\n     Toute la brochure de M. Degive est condensée dans ce syllogisme irréfu-\ntable. Aura-t-elle son effet ? C'est une. autre question. Jusqu'ici toutes les\nréclamations des partisans d'une réforme des humanités ont été considérées\ncomme non-avenues. Les réformes les plus légitimes et les mieux soutenues\néchouent misérablement la plupart du temps devant l'opposition formidable\nde l'éternelle routine, cette ennemie jurée et imbécile, mais si puissante,\nde tout progrès en art, en science, en politique, en toutes choses.\n     Néanmoins il est toujours utile de dire la vérité. Et il faut remercier et\nféliciter M. Degive de cette preuve nouvelle qu'il nous donne de son dévoue-\nment à la cause si intéressante de l'éducation.\n     M. Degive est un esprit absolument supérieur. Nous le savions depuis\nlongtemps. Sa brochure, qui est la plus sérieuse étude qui ait paru sur la\nmatière jusqu'ici, le prouvera abondamment à ceux qui la liront. C'est, en\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": "  568                             DURENDAL\n\n\n\noutre, une grande âme, ouverte au beau, au bien et au vrai, aimant les\nidées larges, une âme enthousiaste, passionnée pour l'art, pour les lettres,\npour la science, pour tout ce qui est noble et élevé. Nous sommes heureux\nde rendre ici un hommage public à cet admirable et fidèle ami de notre\nvaillante jeunesse catholique littéraire, qu'il aime d'un si grand amour,\nparce qu'il appartient à cette élite d'âmes qui restent éternellement jeunes.\n                                                   L'Abbé H. M Œ L L E R .\n\n   S a n c t u a i r e s d'Orient, par EDOUARD SCHURÉ (Paris, P E R R I N ) .\n   M. Schuré est un de ces pélerins, dont je parlais récemment ici, venus\ndu lointain de la négation et qui cheminent vers la vérité sous l'égide de la\nbonne foi . La religion, chez lui, n'est point encore à l'état de croyance,\nmais seulement d'aspiration, et cette aspiration, pour être trop vague, trop\nsongeuse, trop littéraire peut-être et en tous cas trop éloignée de l'adhésion\npositive, catégorique et nécessaire, n'en est pas moins très belle et très\nrespectable; ce n'est pas encore un acte de foi, certes — c'est déjà un acte\nd'espérance.\n   Visiteur de l'Egypte, de la Grèce et de la Palestine, M. Schuré s'est\nabandonné, dans le cadre propice de ces berceaux anciens et glorieux de\nl'humanité, à d'attachantes, originales et parfois vaporeuses rêveries sur les\ndestinées de la science, de l'art et de la religion... J'aurais, catholique, bien\ndes réserves à émettre sur la tendance de l'écrivain à faire rentrer de force\nl'histoire des civilisations et des idées dans l'orbite d'un concept préconçu;\net la religion universelle dont M. Schuré s'est institué le prédicateur ne\npeut m'apparaître que comme un songe brillant et distingué dont s'accom-\nmoderait peut-être l'aristocratie limitée des penseurs et des artistes, mais\nqui ne pourrait satisfaire — et consoler — la grande foule humaine\nmiséreuse, souffrante, et requérant, par conséquent, un idéal plus immé-\ndiatement et plus positivement propice à ses faiblesses et à ses douleurs...\nN'importe : paix aux hommes de bonne volonté — et quand ces hommes\nse doublent d'écrivains de la valeur de M. Schuré, doués comme lui du sens\ndes choses évanouies et de la faculté de les faire revivre en d'émouvantes\névocations (et je n'ai pour ma part jamais vu mieux que dans ce livre la\nPalestine mystérieuse, mélancolique et tragique) nous aurions mauvaise\ngrâce de ne point saluer en M. Schuré un grand artiste d'aujourd'hui — et\nun catholique de demain.\n\n  E s s a i s u r Goethe, par EDOUARD R O D (Paris, PERRIN).\n  Il n'était point banal — pour M. Rod surtout — d'essayer un éreintement\nde Goethe.\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": "                                  LES LIVRES                                56g\n\n\n   A la lecture de la préface, nous nous étions attendus à une étude critique\n— qui aurait pu être intéressante — du « Gcethisme », de sa valeur intrin-\nsèque et de son influence rayonnante.\n   Désillusion : que M. Rod nous pardonne, mais il nous a paru que les lau-\nriers de M. Edmond Biré — le « tombeur > de V. Hugo — l'avaient tenté...\n   Que le Musée Gœthe, à Wcimar, soit d'une bibeloterie enfantine, que\nchacune des œuvres de Gœthe ait à sa base un incident d'existence médiocre:,\nmesquin, odieux peut-être, que chez Gœthe l'homme ne valait point le\npoète, ni la vie l'œuvre — tout cela est bien possible, tout cela est, puisque\nM. Rod l'affirme et le prouve.\n   Mais vraiment est-ce à un écrivain de la valeur de M. Rod qu'il faut\napprendre que l'homme passe, que la vie s'oublie et que l'œuvre seule\ndemeure; que celle-ci existe par elle-même indépendamment de l'homme et\nde sa vie ; et que c'est de ce point de vue que la vraie critique la doit juger?\n   L'Essai sur Gœthe est une erreur ; il faut déplorer que M. Rod ait con-\nfondu la mission du critique avec la fonction de valet de chambre d'un\ngrand artiste.\n   E t u d e s s u r l'Enfance, par JAMES SULLY (Paris, ALCAN).\n   C'est un livre d'émouvante, originale et délicieuse psychologie que\nl'enfance inspira à M. James Sully.\n   L'auteur, qui doit être un père amoureusement observateur, a étudié\nchez ces petits êtres d'instinct et de mystère, l'éveil de la vie intellectuelle\nen ses multiformes expressions.\n   Point de touffus raisonnements ni de solennelles conclusions ; un examen\nvigilant, constant, aigu, des différents phénomènes que révèle l'éveil suc-\ncessif de l'imagination, de la raison, de la faculté linguiste et du sens\nartiste — le tout appuyé de constatations typiques et d'anecdotes tout bonne-\nment exquises.\n   Cette œuvre de vraie et sérieuse science, qui profère d'utiles et décisifs\nconseils d'éducation, se fleurit ainsi de causticité et de poésie, et sa lecture\nest un enseignement à la fois et un agrément.\n\n   Causeries p é d a g o g i q u e s , par le R. P . BAINVEL (Paris, POUSSIELGUE).\n   Un manuel de gymnastique intellectuelle à l'usage des maisons d'éduca-\ntion. Les différents articles du programme d'instruction moyenne y sont\nexaminés de près, en détail, avec de la clairvoyance et du bon sens.\n   Peut-être l'auteur ou les auteurs de ce livre ont-ils trop perdu de vue la\nvariété infinie des tempéraments d'enfants à diriger et à former ; à ce point\nde vue si les Causeries pédagogiques sont à conseiller pour des cas déterminés\n"}, {"page_pdf": 635, "texte": "  570                             DURENDAL\n\n\n\net spéciaux à résoudre, elles ne pourraient être considérées comme le moule\nidéal adaptable à la généralité des jeunes gens et sans que le maître tienne\ncompte de la différence fatale des aptitudes, des goûts et des caractères.\n   Le meilleur manuel pédagogique est inutile aux vraiment bons profes-\nseurs qui ont le sens de leur mission ainsi que ,1a connaissance du terrain à\ncultiver chez chaque élève — et qui modifient le genre de culture au gré des\nexigences du terrain.\n\n   J o u r n a l d'un É v è q u e , par YVES LE QUERDEC (Paris, LECOFFRE).\n    Yves le Querdec est, comme on sait, le très proche parent de M. Georges\nFonsegrive, le directeur de la Quinzaine. La campagne vaillante que celui-ci,\nen de brefs et si vivants articles de revue, mène aux fins de promouvoir\nl'idéal des catholiques français vers une compréhension sagace des nécessités\nde leur temps, Yves le Querdec, sous le voile d'une ingénieuse et épisco-\npale fiction, la prêche plus longuement en ce livre — oh! une prédication\nqui n'a rien de solennel, de pédant et de doctoral, mais qui est faite d'obser-\nvations quotidiennes toujours mesurées et appropriées au fait... De la satire\net de l'épigramme, il y en a juste assez dans l'œuvre pour en faire par-\ndonner le permanent et pratique utilitarisme... L'enseignement, l'art, la vie\nreligieuse, les œuvres, la politique reçoivent tour à tour la visite du parfait\névêque... que serait Yves le Querdec, s'il n'était encore un excellent direc-\nteur de revue ; car sur ces différents modes d'activité sociale qui sollicitent\nla vigilance et la sagacité du prélat, M. Georges Fonsegrive avait déjà\ndonné en raccourci des conseils de rénovation et de réformation que son\nsosie épiscopal n'a fait que développer en des pages qu'il faut lire et relire\n— parce qu'elles nous paraissent bien le programme adéquat du chrétien\nau XXe siècle.\n\n   V e r l a i n e i n t i m e , par CHÂLES DONES (Paris, VANIER).\n   Encore une biographie de Verlaine — avec des portraits du poète à tous\nles âges... Des détails intéressants autour de l'élaboration de l'œuvre de\nVerlaine... Mais à côté de cela, un déballage nouveau et inutile, une réédi-\ntion qui finit par écœurer de certains épisodes — d'ailleurs archi-connus —\nde la vie du poète... Au sortir de ce « linge sale » il faut relire Sagesse !\n                                                                         F . V.\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "                         LES REVUES\n\n\n   LA R E V U E GÉNÉRALE : Prosper de Haulleville, par Hector Van\n Doorslaer et la Revue littéraire — désormais mensuelle — d'Eugène\n Gilbert.\n\n  LA QUINZAINE : Théodore Jouffroy, une belle étude posthume de Léon\nOllé-Laprune.\n\n   L E MAGASIN LITTÉRAIRE : Revue des livres, des estampes et de la mu-\nsique, par W. Ritter.\n\n  LA L U T T E : Pendant la guerre des paysans, une intense et savoureuse\névocation historique par Georges Virrès; de beaux vers de Paul Mussche.\n\n  L E SILLON : M. Jean Lionnet traite de la vieille question, récemment\nremise en discussion par M. Brunetière : l'Art et la Morale.\n\n  L E MERCURE D E FRANCE : Une véhémente diatribe de M. Marcel\nCollière contre le culte de Napoléon; des Poèmes d'Albert Fleury.\n\n  LA R E V U E BLANCHE : Esthétique de la langue française, par Remy\nde Gourmont.\n\n  L'ERMITAGE : Le début d'un essai de tragédie antique par Edouard\nDucoté : Calypso.\n\n   L'ART MODERNE : Deux articles de M. Picard à signaler : l'un, d'un\nbeau lyrisme, sur le Balzac de Rodin; l'autre, d'une juste et impartiale\ncritique, à propos du Mendiant ingrat de Bloy.\n\n  L'HUMANITÉ NOUVELLE : L'Architecture de demain, par Léon Hen-\nnebicq, V. Horta et Vandenborren.\n\n LA R E V U E NOUVELLE : La Voix d'or, un conte de Blanche Rousseau.\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": " 572                                DURENDAL\n\n\n  ANTHOLOGIE-REVUE : Une âme, des vers de Gustave Kahn; Laurent\nTaillade, par Edouard Sansot.\n\n  T H E STUDIO : Superbe, le numéro de juin de cet intéressant périodique\nanglais, qui est une des plus belles revues d'art de ce temps.\n  A lire, entre autres, une étude sur les œuvres de M. Selwyn Image, dont\nnous admirons surtout les superbes vitraux, des détails curieux sur les trois\nVernet, illustrés de magnifiques reproductions et un article bien pensé,\némaillé de réflexions esthétiques d'une justesse remarquable, sur l'œuvre de\nBurne-Jones, l'artiste génial qui vient de mourir et dont The Studio reproduit\nquelques études d'une merveilleuse beauté.\n\n  DE VLAAMSE SCHOOL (revue flamande) : A côté d'une merveilleuse\nreproduction d'un tableau de Franz Courtens, Soir en Hollande, ce périodique\npublie une étude sur Doudelet, avec dessins dans le texte.\n\n H E T B E L F O R T : La fin de l'étude de Hendrik de Marez sur Hélène\nSwarth.\n\n\n\n\n                             NOTULES\n\n   Sir Edward Burne-Jones vient de mourir. Il fut sinon l'initiateur, du\nmoins le représentant le plus illustre et le vulgarisateur le plus autorisé du\n« préraphaélisme ».\n   Elève de Rossetti, ami de William Morris, il eut sur l'art de notre temps\nune influence prépondérante : à l'idéal de beauté corporelle qui hanta la\nRenaissance et que Burne-Jones à son tour hérita des Botticelli, des\nMantegna et des Gozzoli, le maître anglais sut unir, dans la mesure qu'il\nfallait, l'idéal d'intellectualité inquiète à la fois et résignée que tant de siècles,\ntant de civilisations et tant de crises ont déposé depuis dans l'âme moderne.\n   Un critique l'a fort bien dit :\n  « Les personnages de Burne-Jones sont très caractéristiques. On a dit\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "                                   NOTULES                                573\n\n\nqu'il les a empruntés aux Italiens préraphaélites. Certes, il a demandé aux\nFlorentins la beauté et la grâce des corps. Ses superbes jeunes hommes ont\nl'harmonie, la vigueur des beaux jeunes gens de la Renaissance; ils sont\npresque classiques. Mais Burne-Jones leur insuffle son âme d'homme du\nNord, et tout est changé. Chez les Italiens de la Renaissance, toutes les\nforces du corps se déploient, obéissent au jeu impétueux des passions, qui\njamais ne furent plus audacieuses et plus libres; chez Burne-Jones toute la\npassion est contenue au fond de l'âme; ces membres puissants n'agissent\npoint ou agissent à peine; au lieu de déborder d'une joie de vivre exubérante,\nces personnages n'espèrent rien de la vie et de l'action; ils semblent\nconvaincus de l'inutilité d'agir et de l'impossibilité de changer les immuables\ndestinées; les traits de leur visage comme les attitudes de leur corps\ntraduisent leur fatalisme résigné, qu'accompagne d'habitude une pitié\nattendrie.\n   » Oui, l'ardente vie corporelle de la Renaissance s'est assoupie dans ces\nfigures pensives, précisément parce qu'elles pensent trop; elles sont atteintes\ndu mal moderne; c'est le touched with pensiveness du poète anglais. De là,\n« cette impression de lassitude exquise et d'élégante gaucherie, de psychologie\ncompliquée un peu pessimiste\" . Cette expression du \" mal de la pensée \",\nseuls parmi les maîtres italiens, Botticelli et Léonard l'ont donnée à leurs\npersonnages, et c'est le secret de notre profonde sympathie pour eux. Parmi\nles modernes, nul ne la rend avec autant de force et de profondeur que\nBurne-Jones et c'est le secret de sa grandeur. Il est par excellence le peintre\ndes sentiments modernes .\n\n\n\n  Après Banville, Leconte de l'Isle et — hélas ! — Murger, Sainte-Beuve\nà son tour bénéficie d'un buste dans le jardin du Luxembourg à Paris.\n  Chargé du panégyrique d'usage, François Coppée parla joliment et\njustement de l'éclectisme papillonnant de Sainte-Beuve :\n\n   « S'agit-il d'un classique, d'un grand et harmonieux écrivain, chez qui\nces beautés sont égales comme les épis d'un champ ? Sainte-Beuve se\ncontentera de vous faire admirer l'abondante moisson : mais s'il se trouve\nen présence d'un auteur de second ordre, où les pages heureuses sont\néparses comme des fleurs dans une prairie, Sainte-Beuve vous épargne alors\nla peine de les chercher et cueille, pour vous l'offrir, toute la gerbe... Tout\nà l'heure il était installé dévotement, avec Louis XIV et sa cour, devant la\nchaire où Bossuet faisait retentir les grandes orgues de son éloquence ; et\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": " 574                            DURENDAL\n\n\n\nvoilà maintenant qu'il s'amuse, sous le chèvrefeuille d'une guingette, à\nécouter les refrains de Désaugiers. Hier, le long d'un mélancolique bandeau\nde tilleuls, à Port-Royal-des-Champs, il se promenait dans l'austère\ncompagnie de « ces messieurs » ; aujourd'hui, assis dans un fauteuil à têtes\nde sphinx de l'Abbaye-aux-Bois, il observe avec ironie le majestueux ennui\ndu vieux René. Véritable Protée de l'intelligence, il débrouille une intrigue\ndiplomatique comme s'il avait sa place au tapis vert de tous les congrès, et\nil raconte une bataille de Napoléon comme s'il l'avait suivie, l'œil à la\nfameuse lunette d'approche appuyée sur l'épaule d'un chasseur de la garde \".\n\n\n\n\n   Ce jugement de Coppée sur Sainte-Beuve rappelle — en doux — le\n\" raccourci \" qu'essaya un jour, dans ses Œuvres et ses hommes, Barbey\nd'Aurevilly.... Ah ! par exemple, le \" connétable \" n'aimait pas le critique\ndes Lundis : il le jugeait trop ondoyant, trop divers, toujours en défaut\nd'absolu... « Mabillon de babioles, écrivait-il, aiguiseur de notes en\népigrammes pour les placer plus tard, commère comme trente-six langues\nde femmes pour en faire parler une trente-septième, Sainte-Beuve restera\ndans la mémoire des contemporains comme le touche-à-tout le plus curieux,\nle plus acharné et parfois le plus puéril de son siècle. Ayant vécu toute sa\nvie dans la poche de tout le monde, ce qu'il aurait pu nous donner comme\npersonne, c'était des mémoires : et il n'en aura pas laissé... »\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": ""}, {"page_pdf": 641, "texte": ""}, {"page_pdf": 642, "texte": ""}, {"page_pdf": 643, "texte": ", i\n"}, {"page_pdf": 644, "texte": "M.L. VN.\n R-61\n    54 à 59\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": ""}, {"page_pdf": 646, "texte": "       ML-VN\nR-61\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": ""}, {"page_pdf": 648, "texte": "FRESQUE DE L'ABBAYE DU MONT-CASSIX                (ITALIE)\n\n (École d'art chrétien des Moines-Bénédictins de Beuron.)\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": ""}]}