{"numero_id": "ulb-durendal-1898-07-n7", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-001", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 575, "page_fin": 583, "titre_corps": "Jean-Arthur Rimbaud : Sa Vie et ses Œuvres", "titre_sommaire": "Jean-Arthur Rimbaud : Sa Vie et ses Œuvres", "signature_source": "William Ritter", "ancre_debut": "Jean Arthur Rimbaud", "ancre_fin": "WILLIAM RITTER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 652, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1340, "texte": "Jean-Arthur                                     Rimbaud\n\n                      SA V I E E T S E S Œ U V R E S (1)\n\n\n\n\n               CETTE vie d'un poète étrange et légendaire, — d'un\n                 passé déjà si lointain, le voilà mort depuis sept\n                 ans, — dont tout le monde parle et que personne\n                 n'a lu, m'a été une consolation bien douce. Je ne\n                 sais rien de plus édifiant que ces retours de si\n                 loin, de si profondes ténèbres à tant de lumière.\n                 Oh ! ce n'est pas que le biographe M. Paterne\nBerrichon soit d'une lecture très sympathique. Son style, en\nperpétuel pavé de l'ours sur le visage souffreteux et cerné\nd'abord par le péché ensuite par le purgatoire de la pauvre idole\nde chair et d'étincelle, devient à la longue très agaçant; et si je\nveux compatir aux souffrances de cet enfant repenti, et me\nréjouir de son obstinée, volontaire et énergique contrition, et\npleurer à son martyre et prier à ses suprêmes instants avec un peu\nj'espère de la ferveur de ses dernières prières à lui, je n'entends\npoint qu'on me nie contre l'évidence : et ses fautes, et sa contri-\ntion, et sa conversion, et alors jusqu'à la sincérité de sa mort\n\n  (1) La Vie et les Œuvres de Jean-Arthur   Rimbaud,   par PATERNE BERRICHON (Paris, Mer-\ncure de France).\n"}, {"page_pdf": 653, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2114, "texte": " 576                          DURENDAL\n\n\n\nédifiante ; ni qu'on traite le pauvre pécheur, le gamin génial au\nb o u r d o n n e m e n t de frelon poétique inconscient, puis le héros\ndénégateur obstiné de son œuvre et vomisseur de ses errements\nde jadis de saint, de dieu ou même tout simplement d'un des\ntrois ou quatre plus grands génies qui aient jamais existé, ce\nque M. Berrichon fait à toute page de son livre... Ses autres\ntics, car il en a d'autres, je lui en fais grâce et m'en soucie peu :\nil a l'air d'y tenir, il a sans doute ses raisons; mais c'est Rim-\nbaud seul qui m'intéresse à cette heure et que je veux rap-\npeler ici, tout en remerciant M. Berrichon de me l'avoir fait\nconnaître, car sans lui notre génération ignorerait sa carrière\nd'aventurier et ne connaîtrait ses œuvres que par ouï-dire. C'est\nle seul éloge auquel M. Berrichon doive se complaire pour le\nmoment.\n  Il restera de R i m b a u d ceci : l'exemple d'une vie infâme puis\nprodigieuse, d'efforts immenses, d'une dépense d'énergie\npresque miraculeuse pour se sortir des dernières fanges où l'on\npuisse rouler, et le fait d'avoir déterminé le mouvement poétique\ncontinué par Verlaine et dit décadent. J'admets en effet pleine-\nment avec M. Berrichon que sans R i m b a u d , Verlaine n'eût pas\nexisté autrement que comme poète parnassien. Maintenant\nsoyons très francs : il restera donc plus de R i m b a u d , d'abord\nun nom, une date, puis un exemple de conversion fameux,\nqu'une œuvre.\n   L'œuvre en éclosion dans ce cœur d'enfant cherchant à se\nressaisir, dans ce cerveau de gamin roulé dans la boue et demi-\nhalluciné, en voici les germes... On devine ce qu'elle eût pu\nêtre, mais on ne peut certainement pas dire qu'elle ait été... L e\ngroupement de ces germes épars un peu partout a-t-il été opéré\npar M M . Berrichon et Ernest D e l a h a y e avec toute la sûreté\nvoulue? J'émets quelques doutes... Des numéros dépareillés de\npetites feuilles décadentes éphémères ramassés çà et là, au\nhasard souvent, me firent jadis t o m b e r sur des vers de R i m b a u d\nauxquels je voudrais croire, puisqu'ils me firent l'admirer — sans\n"}, {"page_pdf": 654, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1905, "texte": "                       JEAN-ARTHUR RIMBAUD                     577\n\n\n  du reste l'approuver — et que je ne retrouve pas ici. Est-ce à\n  dire que ces vers soient apocryphes ? Ou pouvons-nous espérer\n  un volume complémentaire à ces cris d'une enfance unique, comme\n  peut y autoriser, quelques lignes plus haut, la préface : « Ce\n  » grand poète, dans les dernières années de sa courte mais\n  » tumultueuse et admirable vie, réprouva les productions de sa\n  » première jeunesse: celles qui exclusivement forment la matière\n » du présent tome ».\n    Il va sans dire que je n'engage pas tous les lecteurs d'entre\n ceux à qui cette revue s'adresse à lire ce volume où malgré tous\n les considérants de repentir, de réprobation qui survinrent, ils\n peuvent se sentir éclaboussés de fâcheuse sorte; en revanche je\n leur recommande tout spécialement la biographie, non pas\nencore une fois à cause du biographe que j'ai l'outrecuidance\ndécidément de souhaiter bien différent de lui-même, mais à\ncause du simple exposé des faits qu'il faut décortiquer de tout le\nplaidoyer par trop gros qui l'encombre.\n   J a m a i s certainement enfance précoce ne fut plus prodigieuse,\npas m ê m e celle de Victor H u g o : celle du petit Mozart seule y\natteint. C'est à quinze ans que cet enfant merveilleux, un polis-\nson de collège, trouve de tels vers, ses premiers :\n\n\n      Au dehors, les oiseaux se rapprochent frileux ;\n      Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux.\n      El la nouvelle année à la suite brumeuse,\n      Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse\n      Sourit avec des pleurs et chante en grelottant.\n\n\n      C'est le nid cotonneux où les enfants tapis,\n      Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,\n      Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches.\n\n\n  E t voici dans la même pièce un groupe de vers datés de\n1869 et semblables assez, semble-t-il, les deux premiers à du\n"}, {"page_pdf": 655, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1636, "texte": " 578                         DURENDAL\n\n\n\nMontesquiou, les suivants à un écho de l'inspiration d'hier de\nM. Maeterlinck :\n\n\n       Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,\n       Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer;\n       L'armoire était sans clefs, sans clefs la grande armoire!\n       On regardait souvent sa porte brune et noire :\n       Sans clefs, c'était étrange;\n\n\n       Ils rêvent que\n       ... leur vague regard tout aidour d'eux repose.\n\n    L e s deux premiers paragraphes d'une pièce intitulée le For-\ngeron sont d'une plasticité telle, d'un relief si saisissant et d'une\nécriture repoussant en ronde bosse avec une telle vigueur\nl'image, qu'il faut, en répétant que l'artiste de ce groupe\nstatuaire a toujours quinze ans, encore les citer avec l'inquié-\nt u d e d'arriver à quoi si, dès les deux premiers poèmes, il faut\nt o u t citer!\n\n       Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant\n       D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant\n       Comme un clairon d'airain avec toute sa bouche,\n       Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,\n       Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour\n       Que le Peuple était là, se tordant tout aidour\n       Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.\n\n   C'est du d'Aurevilly populacier, mais attendez, voici mieux :\n\n       Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,\n       Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,\n       Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait;\n       Car ce maraud de forge aux énormes épaules\n       Lui disait des vieux mots et des choses si drôles\n       Que cela l'empoignait au front, comme cela!\n"}, {"page_pdf": 656, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1814, "texte": "                      JEAN-ARTHUR RIMBAUD                         579\n\n\n   L a ressemblance du malheureux porte-couronne fut-elle\njamais mieux empoignée que comme cela par ce mauvais enfant\nmal élevé?\n   Mais tout ceci est d'un poète-gamin qui connaît ses aînés»:\nH u g o , Coppée m ê m e passent dans ses tirades énergiques, bien\nque surpassés certainement, et il est bon de noter que si R i m b a u d\ns'est échappé du vers régulier, c'est le possédant et le m a n i a n t\nmieux que personne. Mais sans nous attarder davantage, guet-\ntons plutôt la première petite pousse du vrai R i m b a u d . L a\ntroisième pièce, Sensation, nous livre bien le programme de sa\nvie errante, mais pas encore, le poète neuf :\n\n\n       Si les temps revenaient, les temps qui sont venus...\n\n\n   C o m m e n t un tel vers, tout à coup vers 1870, pleurait-il au\nmilieu d'une pièce à la Rubens où un chaud paganisme de col-\nlégien fondait toutes les impavidités parnassiennes ! Comment\nrésonnait aux oreilles des derniers jours de l'Empire cette\nstrophe de ce Bal des Pendus qui rend des points à Villon :\n\n\n       Messire Belzébuth tire par la cravate\n       Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,\n       Et, leur claquant au front un revers de savate,\n       Les fait danser, danser au son d'un vieux Noël!\n\n\n   E t qui encore avait osé l'horreur de la Vénus Anadyomene et\npensé au Châtiment de Tartufe? et avait introduit en poésie les\nallures tintamarresques — après les funambulesques de Banville\n— de chansons telles que Ce qui retient Nina ? E t désormais tout\nse débraille, mais ce débraillé est exquis, si exquis que per-\nsonne n'aurait le cœur de gronder : voilà le « petzouille génial »\nqui apparaît m u r pour les désastres. E t des pages grasses\ndéfilent qu'il faut passer d'un doigt silencieux, oublier un doigt\n"}, {"page_pdf": 657, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1865, "texte": "  580                         DURENDAL\n\n\n\nsur les lèvres. Mais c'est aussi le merveilleux sonnet qui dit\ntout R i m b a u d :\n\n        Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,\n        Comme des lyres je tirais les élastiques\n        De mes souliers blessés, un pied contre mon cœur!\n\n    Nous marchons de plus en plus vers la poésie fluide et désar-\nticulée, vêtue d'irisations et d'apparences, tulle illusion, verrerie\nd'une Venise de la décomposition, ensorcelante fantasmagorie\nde nuances pour les oreilles et de dissonances pour les yeux,\nque, rôdant à travers Paris c o m m u n a r d , tout nimbé de son\nrayonnement d'ange déchu et de pied en cape souillé de vice,\nR i m b a u d tisse ou cisèle on ne sait comment, écrit on ne sait\nq u a n d , exprime presque inconscient dans un état de demi-\ndémence et de délire qu'on ne sait duquel plus proche, tremens\nou sacré. Alors l'attendrissante arsouille, le voyou apollonien,\nrayon de soleil dans un cloaque, prend cette beauté étrange et\nmorbide, ropsienne, rappelant par quelque chose la tête de ce\npapillon de nuit ou de crépuscule dit tête de mort, chevelure de\npouilleux et d'inspiré, pâleur de larve et de clair de lune, yeux\néteints de noctambule, lèvres vivaces de sauvage, face où ne vit\nplus que le contraste d'un inaltérable rayonnement et de ces\nrouges sangsues de lèvres, tel enfin que nous le montre le pro-\ndigieux portrait de F a n t i n L a t o u r :\n\n        Je vis, assis tel qu'un ange aux mains d'un barbier,\n\n        Et, par instants, mon cœur triste est comme un aubier\n        Qu'ensanglante l'or jaune et sombre des coulures\n        Puis quand j'ai ravalé mes rêves avec soin,\n        Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,\n\n  E t c . , etc.\n  Et passent des chansons d'alcoolique écrites au hasard de la\nsaoulerie comme d'un doigt t r e m p é dans la rinçure de verre sur\n"}, {"page_pdf": 658, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1956, "texte": "                       JEAN-ARTHUR RIMBAUD                        58l\n\n\nune table de café, et cependant la petite phosphorescence d'idéal\nest toujours là et un « triste cœur » pleure dans l'orgie, et les\nlèvres crapuleuses divaguent, tandis qu'une larme se dérobe au\ncoin de l'œil, et que des goujats se désignent ce poète dévoyé\ncomme la plus drôle de fleur de vice épanouie entre les pavés\nde la cité dont jamais on ait fait\n\n               Ulcère plus puant à la nature verte !\n\n   E t désormais les pièces se succèdent comme les eaux-fortes\net les vernis mous de Rops et de L e g r a n d dans « l'enfer » d'une\nbibliothèque. Des sacrilèges ignobles s'accumulent — pas de\nblasphèmes p o u r t a n t — et de la décomposition et de la fange\ntant et plus, et encore et toujours falote, clignotante la petite\nphosphorescence persiste, miraculeusement inextinguible! E t le\nnavrement des retours sur soi-même commence en des pages\nautobiographiques : les Poètes de sept ans, puis viennent les\nfurieuses hantises d'échapper à l'immondice d'une telle existence\navec le fameux Bateau ivre auprès duquel les plus morbides et\nles plus savants aussi poèmes de Baudelaire tiennent à grand'-\npeine.\n\n          Et j'ai vu. quelquefois ce que l'homme a cru voir.\n\n   C'est l'époque où il découvre l'audition colorée et en donne\nson expérience dans le sonnet des voyelles partout cité alors que\nles admirables strophes du Bateau ivre sont ignorées.\n   . . . L e résultat de cette affreuse vie fut un manuscrit de « nota-\ntions » bien folles et bien sublimes à la fois, publié après coup\nsous le titre d'Illuminations. Ce sont les pochades d'un peintre\nde l'âme d a m n é aux besognes impressionnistes, d'un rapin\navec les virtualités en lui d'un Burne-Jones abaissé aux mani-\npulations des raclures de la palette d'un Monet. C'est parfois\ninintelligible à la logique et d'autant plus délicieux : tout s'y\npasse comme en rêve; cela défie l'analyse, cela défie peut-être\n"}, {"page_pdf": 659, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2105, "texte": " 582                         DURENDAL\n\n\n\nla lecture, en tous cas celle avec les yeux de l'esprit. Reste celle\navec les yeux du cœur.\n   E t avant de disparaître de ce milieu qu'il vomit, voici de\nR i m b a u d la confession dernière : la Saison en Enfer datée\nde 1873... « U n jour peut-être il disparaîtra merveilleusement,\nmais il faut que je sache, s'il doit remonter à un ciel, que je\nvoie un peu l'assomption de mon petit ami ».\n\n    L a voilà l'assomption : c'est le récit après l'amputation d'une\nj a m b e , des derniers jours de R i m b a u d , par sa sœur, dans la\nbiographie.\n    C'est un m a r t y r e sans nom, une expiation et une épouvante !\nE n t r e ce récit de 1891 et la Saison en Enfer il y avait eu le vaste\ntrou de la disparition en Arabie, en Abyssinie : toute une vie\nde héros, de savant et d'honnête h o m m e (ce qui n'est pas\nnécessairement compatible). R i m b a u d se fait longtemps illusion\n sur son état, rêvant encore de se créer une famille : « Mais à\n » présent il ne s'exposerait pas au dédain d'une fille de bour-\n    geois; il irait chercher dans un orphelinat une fille d'antécé-\n    dents et d'éducation irréprochables, ou bien il épouserait une\n » femme catholique de race noble abyssine ». Mais ce sont\n toujours plus vives des souffrances physiques et morales into-\n lérables, l'absence de sommeil, les potions opiacées, et des\n moments d'extralucidité où il raconte des choses extraordinaires:\n « Ainsi l'on sut que là-bas, au H a r r a r , il avait appris la possi-\n » bilité de réussir en F r a n c e dans la littérature; mais qu'il se\n » félicitait de n'avoir pas continué l'œuvre de jeunesse, parce\n » que c'était mal. Alors aussi aux moments de vue dans l'avenir\n » il commença à désigner ses légataires préférés. Sa voix atten-\n     drie, un peu lente, prenait des accents de pénétrante b e a u t é ;\n » il entremêlait souvent à son langage des locutions de style\n » oriental et m ê m e des expressions empruntées aux langues\n » étrangères d'Occident ; le tout très compréhensible et clair, et\n » prenant dans sa bouche un charme singulièrement exquis. »\n"}, {"page_pdf": 660, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1822, "texte": "                           JEAN-ARTHUR   RIMBAUD                     583\n\n\nE t les tortures redoublent et il a le courage de renoncer à les\ne n d o r m i r ; le 23 août 1891, un mois juste après son arrivée\ndans sa famille en L o r r a i n e , il veut retourner à Marseille. Ce\nsimple voyage dépasse en horreur les pires supplices de D a n t e :\n« et p e n d a n t cette affreuse nuit où l'express l'emportait vers\n» Marseille, agenouillé et recroquevillé dans l'espace exigu situé\n» entre le lit et la paroi du coupé, nous assistâmes au plus\n» effroyable paroxysme de désespoir et de torture physique qui\n» se puissent imaginer ».\n  E n s u i t e à Marseille c'est une désolante agonie de trois mois.\n« F i n octobre des symptômes de mort prochaine apparaissent.\n» A ce moment-là, une transformation s'opère subitement en\n» lui. Au milieu des plus atroces souffrances physiques, une\n» singulière sérénité descend en lui. Il se résigne. Alors ce\n» n'est plus un être humain, un malade, un m o r i b o n d ; c'est un\n» saint, un martyr, un élu. Il s'immatérialise. Quelque chose\n  de miraculeux et de solennel flotte autour de lui. Il formule\n» des invocations sublimes au Christ, à la Vierge. Il fait des\n» vœux, des promesses, si Dieu lui prête vie. — L'aumônier se\n» retire d'auprès de lui, étonné et édifié d'une telle foi. —\n  Jusqu'à la mort il reste s u r h u m a i n e m e n t bon et charitable.\n» Il recommande les missionnaires du H a r r a r , les pauvres, ses\n  serviteurs de là-bas. Il distribue son avoir : ceci à un tel,\n  cela à un autre, « si Dieu veut que je meure . Il d e m a n d e\n  qu'on prie pour lui et répète à chaque instant : « Allah\n  Kérim ! Allah Kérim ! ...\n  Il n'y a rien à ajouter, n'est-ce pas ?\n\n           26 mai 1898.\n   Dürnstein (Basse-Autriche).                 WILLIAM     RITTER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-002", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 584, "page_fin": 611, "titre_corps": "La Nef du Marchand : Auto sacramentel, d’après Caldéron de la Barca", "titre_sommaire": "La Nef du Marchand : Auto sacramentel, d’après Caldéron de la Barca", "signature_source": "L’abbé Hector Hoornaert", "ancre_debut": "LA NEF DU MARCHAND", "ancre_fin": "HECTOR HOORNAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 661, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1306, "texte": "LA NEF DU MARCHAND\nAUTO SACRAMENTEL,               d'après CALDERON DE LA BARCA\n\n                                        (Suite.)\n\n\n\n\n                                      SCENE X\n\nL'HOMME, LE DÉSIR, LES CINQ_SENS. — Paraît LE TEMPS muni d'un portefeuille et d'une plume.\n\n\n                                      L E TEMPS\n             Que me veut-on ?\n                                      L'HOMME\n\n                            J'emprunte; expose dans un acte,\n            Tous les engagements sous lesquels je contracte.\n\n                                      L E TEMPS\n            Et qui sont ?\n                                      L'HOMME\n\n                           De payer l'argent, quand on voudra,\n            Au double.\n                                      L E TEMPS\n\n                       Bon marché ! ...j'écris ... tu signeras,\n            Et sache bien que ton paraphe est une chaîne.\n                                                            (Il se met à écrire.)\n                                      L'HOMME\n\n            Quand on a de l'argent on n'est jamais en peine;\n            Tous les risques seront pour moi.\n\n                                      L E TEMPS\n                                             C'est entendu;\n            Mais on ne rend jamais ce que l'on a perdu.\n"}, {"page_pdf": 662, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1460, "texte": "                LA NEF DU MARCHAND                              585\n\n\n\n                     CHŒUR DES S E N S\n\n            Ces cinq talents qui sont les nôtres,\n            Doivent en rapporter cinq autres.\n\n         L E TEMPS (achevant de dresser l'acte.)\n\nJe termine l'écrit par cette vérité :\n« Ne point s'enorgueillir d'un argent            emprunté.\n\n                          L'HOMME\nJe signe.\n                                                         (Il le fait.)\n         C'est donc bien une dette formelle.\nDésir, prends ces talents et reçois leur tutelle,\nPuisque c'est par tes soins qu'ils seront dépensés.\n                                      (Il donne la bourse au Désir.)\n                      L E DÉSIR (ravi.)\n\nJe ne puis les peser ni les palper assez !\nCar quel est le désir terrestre, dont la course,\nN'a point pour seul attrait et pour seul but la bourse !\n\n                          L'HOMME\n\nCes talents sont acquis, ils valent un trésor;\nMais, pour bien voyager, il faudrait plus encor.\n\n                          L E DÉSIR\n\nQui te donnera plus ? Les enfants de la terre\nOnt vidé leur avoir.\n                          L'HOMME\n\n\n                    Le Ciel ! L'humble matière\nNe produit que les sens, tandis qu'un art divin\nDonne la forme à l'âme en modelant l'écrin.\n\n                          Lu   DÉSIR\n\nO bizarre produit de la mère nature !\n\n                   L ' H O M M E (au   Temps.)\n\nIl me faudra peut-être encore une écriture ?\n"}, {"page_pdf": 663, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1609, "texte": "586                        DURENDAL\n\n\n\n                            L E TEMPS\n\n      Un seul acte suffit. Quand la terre prendra\n      Ton corps au nom des sens, ton âme aussi paîra;\n      C'est elle qui l'anime; en cessant son office\n      Il faut bien qu'elle aussi réponde à la Justice.\n                                                       (Les Sens sortent.)\n\n\n                           SCÈNE XI\n\n                     L'HOMME, LE DÉSIR, LE TEMPS.\n\n\n\n                            L'HOMME\n\n                      (S'adressant du côté de la scène où sont les nuages.)\n               Je vous évoque tous les trois,\n               Dons radieux, triple étincelle ;\n               Blancs esprits de l'Ame immortelle,\n               Daignez accourir à ma voix !\n\n                  CHŒUR DES E S P R I T S   (invisibles.)\n\n               Qui nous cherche ? Qui nous appelle ?\n\n                       L E DÉSIR (réjoui.)\n\n      Toujours de la musique !\n\n                            L'HOMME\n\n\n                              Eh ! Désir, dans le corps\n      Les dons de l'âme aux sens unissent leurs accords !\n      Le chant seul est leur voix.\n                                                   (Aux Esprits.)\n                                   — Je suis l'Homme !\n\n                      CHŒUR DES ESPRITS\n                                                            Et souhaites ?\n                            L'HOMME\n\n      De m'en aller d'ici vers les riantes fêtes\n      Du monde ! Je suis pauvre et les chemins sont longs;\n      C'est pourquoi, beaux Esprits, j'ose implorer vos dons.\n      Veuillez me les prêter.\n"}, {"page_pdf": 664, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2200, "texte": "                            LA N E F D U M A R C H A N D                         587\n\n\n                                    SCÈNE XII\n\nL'HOMME, LE DÉSIR, LE TEMPS. — Paraissent, sortant d'un nuage, LA. VOLONTÉ, LA MÉMOIRE,\n   L'ENTENDEMENT; chacun de ces personnages porte respectivement sur un plateau un cœur,\n   un anneau et un bandeau de soie. Ils sont accompagnés de MUSICIENS.\n\n                                    LA VOLONTÉ\n\n                                       Je viens, moi, la première,\n            — Mais il s'agit d'un prêt — exaucer ta prière ;\n            Le Temps ici présent te voit mon débiteur.\n\n                                      L'HOMME\n            Ton nom ?\n                                    LA    VOLONTÉ\n\n                       La Volonté. Mon emblème est ce cœur.\n                                                                (Elle le lui donne.)\n            Prends-le, qu'il soit ta force et qu'il te vivifie;\n            Il est en même temps symbole de la vie,\n            C'est par lui que l'enfant s'éveille et tend les bras\n            Vers l'idéale fleur qui n'est point d'ici-bas.\n                                         CHŒUR\n\n                       Et sache qu'il n'est point d'offense,\n                       Ni de délit, en son absence !\n\n                                    LA   MÉMOIRE\n\n            Moi, je viens la seconde, et sur le noir passé\n            Je promène sans fin un œil jamais lassé;\n            Je m'appelle Mémoire, et si la Volonté\n            Active de ton. cœur la noble activité,\n            Moi, te montrant la terre où se meurt l'espérance,\n            J'évoque, à tout moment, lafinde l'existence;\n            Car, bien que le dernier, ton cœur devra mourir.\n            Homme, prends cet anneau pour mieux t'en souvenir.\n                                                           (Elle le lui donne.)\n                                         CHŒUR\n                       Et sache qu'elle inscrit d'office,\n                       Toute vertu comme tout vice !\n\n                                 L'ENTENDEMENT\n\n            J'arrive, moi, plus tard, quand mes sœurs lentement\n            Ont frayé le chemin. J e suis l'Entendement,\n"}, {"page_pdf": 665, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1713, "texte": "588                          DURENDAL\n\n\n\n      Et partout où je vis rayonne la lumière;\n      Sans moi tu t'en irais, pendant ta vie entière,\n      Hagard, ne sachant pas, par les Sens maltraité,\n      Porter avec respect la sainte liberté.\n      Prends ce souple bandeau, du bon sens humble emblème;\n                                                      (Elle le lui donne.)\n      Ceins-en ton noble front, qui figure lui-même\n      Ta raison; et crois-moi : bien qu'ils soient excellents,\n      Bien qu'ils soient radieux tes dons et tes talents,\n      Ils ont peu de valeur auprès de ma richesse.\n      C'est pourquoi, quand viendra l'heure de la détresse,\n      L'heure du compte amer, ton espoir sera vain,\n      Si, sur eux réunis, je ne l'emporte en gain.\n\n                              CHŒUR\n\n               Et sache que l'esprit de l'homme\n               Des autres dons vaut seul la somme !\n\n                         L'ENTENDEMENT\n\n      Homme, avec tes cinq sens, de nos dons équipé,\n      A les bien dépenser soit toujours occupé;\n      Nous serons près de toi; garde bien nos symboles,\n      Et n'en fais jamais fi par acte ou par paroles.\n      La paix soit avec toi !\n\n               L'HOMME (tout occupé de ses joyaux.)\n                            Tout d'abord, mon Désir,\n      Il faudrait, ce me semble, un peu mieux nous vêtir.\n\n                             L E DÉSIR\n\n      Mangeons plutôt, j'ai faim !\n                             L'HOMME\n\n                                L'or sert à tout usage,\n      Au luxe, aux plats exquis...\n                         L'ENTENDEMENT\n\n                                 Et même au gaspillage !\n\n                              CHŒUR\n               Et sache...\n"}, {"page_pdf": 666, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1956, "texte": "                              LA N E F DU       MARCHAND                             589\n\n\n                                        L'HOMME\n\n                                  J'ai fort bien compris\n                         De la Volonté le haut prix...\n                               L E CHŒUR ET L'HOMME\n\n                         Et qu'il n'existe pas d'offense\n                         Ni de délit en son absence !\n                                            CHŒUR\n                         Et songe...\n                                        L'HOMME\n\n                                  en prédisant ma fin,\n                         Que la Mémoire est don divin !...\n\n                               L E CHŒUR ET L'HOMME\n\n                         Et que sa main inscrit d'office\n                         Toute vertu comme tout vice.\n\n                                         CHŒUR\n\n                        Et comprends...\n                                        L'HOMME\n\n                                       toute la beauté\n                        De l'Esprit, foyer de clarté !...\n\n                              L E C H Œ U R ET L'HOMME\n\n                        Car l'intelligence de l'homme\n                        Des autres dons vaut seul la somme !\n                                                                          ( Tous sortent.)\n\n                                     SCENE XIII\n\nLE MONDE, LA MOLLESSE, LE DÉMON, sortant de la cachette d'où ils ont écouté la scène précé-\n    dente.\n                                       LE    MONDE\n\n             Le mystère est à nous et j'en suis alarmé,\n             Car il faut avouer que l'Homme est bien armé!\n             Comme le corps de sens, il a l'âme pourvue\n             De forces, gardons-nous de le perdre de vue.\n\n                                    LA MOLLESSE\n\n             C'est vrai, mais connaissant à fond l'art de duper,\n             De ces armes, faisons des crocs pour l'agripper.\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1926, "texte": " 590                                 DURENDAL\n\n\n\n                                      L E DÉMON\n\n             Moi j'ai mon plan tracé. — Que l'enfer me confonde,\n             Si j e ne fais de l'Homme un bel ami du Monde !\n\n                             L E MONDE (avec humeur.)\n             Tu n'es bon qu'à cela !\n\n                                    L A MOLLESSE\n\n                                    Sachant ce que je vaux,\n             Je vais par ma beauté lui troubler le cerveau,\n             Puis, lorsque son cœur froid deviendra cœur de braise,\n             Sans la moindre pitié le piller à mon aise.\n\n                                     Tous    TROIS\n\n             Qu'il meure ! bien qu'il sache en toute vérité :\n\n                             L E S MÊMES ET MUSICIENS\n\n             Que l'offense requiert toujours lu Volonté,\n             Qu'on marche bien ou mal sous l'œil de la Mémoire,\n             Et que de l'Esprit seul il faut f aire sa gloire !\n\n\n                                    SCÈNE XIV\n\nOn voit paraître sur la mer la Nef blanche; le clairon sonne, et sur le pont du navire qui\n    tourne, s'avancent LE MARCHAND, L'AMOUR et des MATELOTS.\n\n\n\n                                   L E MARCHAND\n\n             Le clairon a sonné; sur l'azur de la mer\n             Mon beau navire blanc vibre au souffle de l'air;\n             Il bondit, sous le frein, comme un coursier de race,\n             Et tend impatient ses toiles vers l'espace.\n             Que lui font les assauts des houles, que lui font\n             Les écueils embusqués au ras du flot profond ?\n             Il pourra rencontrer la tourmente terrible,\n             Mais ne périra point : il est insubmersible.\n             Il sera ballotté, c'est vrai, mais aucun vent\n             N'arrêtera l'essor de son vol triomphant;\n             L'Étoile de la mer le guide ; cette aurore,\n             Seul espoir de salut sur la mer qui dévore,\n"}, {"page_pdf": 668, "page_imprimee": 591, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1963, "texte": "                           LA N E F DU      MARCHAND                            591\n\n\n            Éclairera l'écueil du gouffre insidieux,\n            Car l'on chante là-haut :\n\n                             L'AMOUR ET MUSICIENS\n\n                                       Gloire à Dieu dans les cieux,\n            Et paix soit à jamais aux justes de la terre !\n\n\n                                   SCÈNE XV\n\nLes mêmes. — Sonnerie de clairon, paraît le Navire noir portant LA FAUTE. Elle descend\n    rapidement sur la scène.\n\n                                     LA FAUTE\n\n            Quel est ce chant sacré ? — Quel décevant mystère\n            Protège ce Marchand qui s'embarque avant moi,\n            Quand ma haine comptait le soumettre à ma loi ?\n            Un nuage m'aveugle... au fond de ma poitrine,\n            Je sens comme un aspic de flamme qui la mine,\n            Et je traîne à mes pieds des fers, hélas ! si lourds,\n            Qu'à peine si je marche en croyant que je cours.\n            Et la Nef qui, là-bas, envahit mon domaine;\n            N'est-ce pas un défi que sa blanche carène ?\n            Mais, chut ! Mon ennemi donne un ordre; écoutons !\n                                                 (Sonnerie; la Nef blanche tourne.)\n\n                                   L E MARCHAND\n\n            Le vent souffle ! Debout, matelots ! Nous partons !\n\n                                     L A FAUTE\n\n            Son pavillon frissonne au soleil qui le dore,\n            Et le clairon vibrant, par sa gorge sonore,\n            Sur les vergues perché semble un oiseau d'airain.\n            Où donc va-t-elle ?\n\n                                  L E MARCHAND\n\n                                Amour, nous levons l'ancre enfin !\n            La route de ma Nef, c'est toi qui l'as choisie :\n            Nous visitons d'abord l'Orient et l'Asie,\n            Le ciel où naît le jour, la terre où la chaleur\n            Epanouit la vie en une immense fleur.\n"}, {"page_pdf": 669, "page_imprimee": 592, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1754, "texte": "592                         DURENDAL\n\n\n\n      Ensuite nous irons sur des plages sans nombre,\n      Du brumeux Occident dissiper la nuit sombre ;\n      Car il faut, tu le sais, que mon fanal vermeil\n      Suive, par l'univers, le cercle du soleil.\n      De même qu'à tout corps, il verse, lui, ses flammes,\n      Ainsi je dois du monde illuminer les âmes.\n\n                             L'AMOUR\n\n      Hélas ! du beau soleil il est seul écarté\n      Le pôle glacial où jamais n'est chanté :\n\n                       L'AMOUR ET MUSICIENS\n\n      Gloire à Dieu dans les deux et paix soit à la terre !\n                                      (Sonnerie, la Nef blanche disparaît.)\n\n\n                           SCÈNE XVI\n\n          LA FAUTE. — L'HOMME et LU DÉSIR, hors de la scène.\n\n\n                             L A FAUTE\n\n      O belle Nef, je sens frissonner ma colère!\n      Mais que peuvent l'Étoile et ton pilote Amour ?\n      Promets-toi du succès, la Faute aura son tour !\n      Tu sombreras avec le trésor que tu portes,\n      Et t'en iras pourrir avec les choses mortes !\n\n                    L'HOMME    (dans le lointain.)\n      Va devant ! Va devant, Désir ! Sous ce rocher,\n      Je t'attendrai.\n                             LE   DÉSIR\n\n                        Comment ferais-je pour marcher\n      Derrière toi ?\n                             L A FAUTE\n\n                    Ces voix !... Voilà qui me soulage\n      De celle du Marchand trop placide et trop sage,\n      De celle de l'Amour, qui me fait tant souffrir.\n      J'en ai moins de chagrin de voir la Nef partir ;\n      Elle peut retarder l'heure de la vengeance,\n      Mais l'Homme deviendra ma proie en son absence!\n                             (Elle monte sur le navire noir qui disparaît.)\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2062, "texte": "                           LA N E F DU      MARCHAND                           593\n\n\n                                  SCÈNE XVII\n\nL'HOMME, LE DÉSIR, vêtus en seigneurs. L'HOMME porte les joyaux et LE DÉSIR la bourse\n    avec les talents.\n                                     L'HOMME\n\n            Je te dis de marcher devant !\n\n                                     LE   DÉSIR\n\n                                             Homme têtu,\n            Je vais toujours devant !\n                                     L'HOMME\n\n                                       Je sais bien ; mais, vois-tu,\n            Comme j'ai maintenant bel air et bonne mine,\n            Dans la ville il faudra cacher mon origine,\n            Car tout mortel qui veut y trouver quelque honneur,\n            Doit, en s'y présentant, trancher du grand seigneur.\n            Va donc me préparer, Désir, le nécessaire :\n            Maison, meubles, valets, vins fins et bonne chère :\n            C'est bien pour me bercer en des jours opulents,\n            Que je t'ai confié le soin des cinq talents.\n\n                                    LE    DÉSIR\n\n            N'en prends point de souci ; j'en ferai bon usage ;\n            A bien réaliser ton rêve je m'engage.\n            Je te laisse.\n                                                                           (Il sort.)\n                                 SCÈNE XVIII\n\n              L'HOMME, seul. Il se promène un moment d'un air soulagé.\n\n                         Il n'est rien sur terre de pareil\n            Que d'aller sans Désir, par un jour de soleil !\n            Depuis qu'il m'a quitté, mon âme se sent pleine\n            D'une gaîté tranquille et d'une paix sereine.\n            Nul ennui ! J e me sens heureux ! Le raisonneur\n            Ne vient plus me troubler de sa changeante humeur !\n            Mais bien qu'il soit parti, je vois dans ma pensée\n            Le bonheur vers lequel ma fortune est poussée.\n            O nocturnes festins pleins d'éblouissements !\n            Musiques s'envolant sur des rythmes charmants !\n"}, {"page_pdf": 671, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2084, "texte": "594                        DURENDAL\n\n\n\n      Voici des fleurs ! Pourquoi rechercher les épines ?\n      Pourquoi tenter le sort sur les plaines marines ?\n      N'est-on pas mieux à bord des champs, où les couleurs\n      Aux parfums conquérants se disputent les fleurs ?\n      Cet exil est parfait ! Mon âme dégourdie\n      Devine qu'on y joue une ample comédie\n      Qu'un poète divin inventa ; les divers\n      Eléments, pour ma joie, en récitent les vers.\n      L'intrigue en est si bien conduite, si savante,\n      Que le peuple toujours l'applaudit et la vante,\n      Et, du texte gardant les propos les plus doux,\n      Aux fleurs parle d'amours, aux oiseaux de jaloux.\n      VIVRE POUR VOIR, tel est le titre de la pièce.\n      Le Galant qui s'y cambre et parle avec finesse,\n      C'est l'Air ; la Dame c'est la Terre ; et qui peut mieux,\n      Pour étaler le fond de l'homme à tous les yeux,\n      La Terre étant changeante et l'Air étant frivole,\n      L'un faire le Galant, l'autre parler en folle ?\n      Le rôle du comique, un ruisseau le remplit ;\n      Il croit qu'en abaissant on fait preuve d'esprit ;\n      Et là-haut, la montagne entêtée et sévère,\n      Roule les sombres yeux d'un pédant en colère.\n\n      Et que de beaux décors qui montent à souhait,\n      Pour mettre ici la plaine, et là-bas la forêt !\n      Dans ces monts l'on prévoit que la Dame inquiète\n      Fléchira le brigand armé d'une escopette ;\n      Là, ce sont des jardins modèles : chutes d'eaux,\n      Bassins clairs, buis rasés, cyprès et chœurs d'oiseaux,\n      Avec beaucoup d'azur au fond des perspectives,\n      Et des lits de gazon au bord des fraîches rives !\n      Oui, c'est le bon chemin que je dois parcourir ;\n      Et je serais un sot, vraiment, d'aller languir\n      Dans l'antre, où le passant, pour prix de son courage,\n      Ne laisse même pas trace de son passage.\n      Et déjà je distingue, à l'horizon lointain,\n      La ville où je verrai s'accomplir mon destin.\n      Que de tours ! On dirait, tant leur flèche étincelle,\n      Que la nuit y laissa sa flore la plus belle.\n"}, {"page_pdf": 672, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1576, "texte": "             LA N E F D U      MARCHAND                          595\n\n\nQu'on vit heureux là-bas ! Qu'il me tarde de voir\nCe peuple ! Voudra-t-il au moins me recevoir,\nMoi l'inculte étranger, et goûter mon commerce ?\nPartons ! Je n'en puis plus !... Ce chemin de traverse\nDoit me conduire au but ! Car je sens, mon Désir,\nQu'à ta rencontre il faut d'un pied leste courir ;\nJe sens que tu reviens m'apportant la nouvelle\nDu bonheur qui m'attend, du plaisir qui m'appelle,\nPartons !\n\n\n                     SCÈNE XIX\n\n    L'HOMME. — LA MOLLESSE, accourant d'un air effrayé.\n\n\n                     LA   MOLLESSE\n\n         (Elle arrête l'Homme au moment où il se dispose à partir.)\n       Prends garde à toi, jeune présomptueux !\nAbandonne aussitôt ce sentier dangereux !\n\n                       L'HOMME\n\nBeau prodige, qui donc es-tu ? Ta main osée\nArrête en même temps mon pied et ma pensée !\n\n                     LA   MOLLESSE\n\nAh ! je veux te sauver, jeune homme, en me sauvant !\nQuel pays ! Jour et nuit le tumulte énervant\nDe ces brigands sans frein, dont la troupe hardie\nPorte partout le meurtre et partout l'incendie !\nJe le vois bien à la noblesse de tes traits,\nTu viens venger le faible et punir les forfaits.\nPitié, pitié pour moi ! Mon sort me terrifie,\nE t je tombe à tes pieds pour implorer la vie !\n                                      (Elle se jette à ses genoux.)\n\n               L'HOMME      (la relevant.)\n\nQui donc es-tu ? Réponds ! Tu trembles pour ton sort,\nEt je sens, à te voir, comme un frisson de mort !\nPourquoi m'arrêtes-tu, moi l'inconnu qui passe ?\n"}, {"page_pdf": 673, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2327, "texte": "596                                  DURENDAL\n\n\n\n                                    LA MOLLESSE\n\n           Je suis à bout de force, excuse-moi, de grâce !\n           Ma patrie est l'immense et splendide cité,\n           Centre des nations, qui porte avec fierté,\n           Ainsi qu'un sceptre d'or, le nom de Babylone.\n                                                                       (A part.)\n           Et quand je parle ainsi, je ne trompe personne,\n           Etant confusion, (1)\n                                                                 (Haut.)\n                                Or, j'allais, ce matin,\n           Vers ma villa, qu'on voit là-bas près du ravin,\n           Quand les bandits, mettant en fuite ma famille,\n           Me livrèrent aux mains de deux chefs, pauvre fille !\n           Ma beauté cependant — car sans m'en faire honneur,\n           J'en puis parler, je crois, — fit tomber leur fureur.\n           Mais soudain, tous les deux, mordus de jalousie,\n           Laissèrent des couteaux parler la frénésie.\n           Je m'échappai. Je pris par un sentier perdu\n           En invoquant le ciel; le ciel a répondu !\n           Te voilà ! Sauve-moi ! Sauve une malheureuse !\n           Je suis trop jeune encor, la mort serait affreuse !\n           Pitié ! Pitié ! — Je sens mon haleine baisser,\n           Mon âme défaillir, ma langue se glacer !\n           Mes regards ne voient plus qu'une brume, et la tombe\n           De son souffle a flétri mon coeur. Ah ! je succombe !\n           Reçois-moi dans tes bras ! Echappée à la rr.ort,\n           Pauvre esquif, me voilà qui sombre dans le port !\n                               (Elle tombe dans les bras de l'Homme, et pendant\n                                 que celui-ci lui parle, elle lui vole le joyau repré-\n                                 sentant un cœur.)\n\n                                      L'HOMME\n\n          Tu te meurs ? Mais pourquoi, quand tes bras sont de glace,\n          Allument-ils du feu dans le nœud qui m'enlace ?\n          Tu demandes secours, et je suis ton martyr ?\n          Tu pleures, et voudrais de flammes me nourrir ?\n          Ah ! tu ressembles bien à l'acier ! Froide et claire\n          Tu veux voir, en frappant, étinceler la pierre !\n\n(1) Allusion à Babel, confusion et aux effets de la Mollesse.\n"}, {"page_pdf": 674, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1605, "texte": "              LA NEF DU MARCHAND                                597\n\n\n\nMétal neutre que rien n'échauffe, et qui ne luit\nQue pour le sang du meurtre ou le feu qui détruit !\nTu gémis à mes pieds; lorsqu'un tison s'allume,\nIl pleure d'un côté tandis que l'autre fume;\nTu réserves pour moi la flamme et ses fureurs,\nPendant que de tes yeux tu fais couler les pleurs.\nJe cherchais mon Désir qui tardait à paraître,\nEn toi, lorsque tu vins, j'ai cru le reconnaître,\nIl m'a même semblé qu'il se perdait en toi !\nAnge ou démon, reviens de ton trop long émoi;\nDis, l'as-tu rencontré mon Désir ?\n\n                      L A MOLLESSE\n                                     (Simulant de reprendre ses sens.)\n                                     Imbécile !\n\n                       L'HOMME\n\nQu'est ceci ? Te voilà sifflant comme un reptile !\nPourquoi cette fureur?\n              LA MOLLESSE (se relevant.)\n\n                         Pour punir ton mépris !\n\n                       L'HOMME\nJe te méprise moi ?\n                      LA MOLLESSE\n\n                          Tu n'as donc pas compris,\nQue lorsque ma beauté devant toi souffie et pleure,\nTout désir quel qu'il soit doit s'envoler sur l'heure ?\n\n                       L'HOMME\n\nEt pourquoi donc ?\n                      LA MOLLESSE\n\n                      Pourquoi ? Lorsque je fais l'honneur\nA quelqu'un d'implorer l'appui de sa valeur,\nLe désir du désir me devient un outrage !\nVa, j'eus tort de compter, Homme, sur ton courage,\nJe n'attends rien de toi, ni pitié ni secours,\nE t je saurai veiller moi-même sur mes jours !\nJe renonce à polir ta nature grossière !\n"}, {"page_pdf": 675, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1591, "texte": "598                          DURENDAL\n\n\n\n                              L'HOMME\n      Ne t'en va pas !\n                            L A MOLLESSE\n\n                      Ne me suis point !\n\n                              L'HOMME\n                                        Mon âme entière\n      Me pousse sur tes pas !\n              (Changeant de ton en s'apercevant que son cœur a disparu.)\n                            Femme, tu m'as volé\n      Mon cœur, après l'avoir traîtreusement brûlé !\n\n                            L A MOLLESSE\n      Je le garde !\n                             L'HOMME\n\n                  Eh bien ! moi, voleuse, je t'ordonne\n      De le rendre ! Je dois le porter en personne !\n\n                            LA MOLLESSE\n\n      Je le garde, te dis-je, et ton propre abandon\n      Convertira bientôt ce beau vol en un don.\n                                                  (A part en s'en allant.)\n      Je tiens sa Volonté; que le Monde et le Diable\n      Achèvent de plumer cet oison lamentable.\n                                                          (Elle s'enfuit.)\n\n                            SCÈNE XX\n\n                      L'HOMME. — Paraît LE DÉSIR.\n\n\n                              L'HOMME\n      Holà ! Désir, ici !\n\n                       L E DÉSIR (accourant.)\n\n                        J'en suis tout en sueur,\n      Ai-je tardé beaucoup ?\n                             L'HOMME\n\n                           Mais, vois donc ma pâleur !\n      Ne me trouves-tu pas l'air soucieux et triste ?\n                         L E DÉSIR (surpris.)\n\n      Eh ! que s'est-il passé ?\n"}, {"page_pdf": 676, "page_imprimee": 599, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1886, "texte": "                              LA N E F DU         MARCHAND                         599\n\n                                          L'HOMME\n\n                                    Que mon destin m'assiste !\n             Tu m'as tué deux fois — oui, toi-même ! — d'abord\n             Q u a n d j ' a i fait pour te j o i n d r a un inutile effort,\n             Et maintenant encor, par ta seule présence.\n             Ta torture a deux noms : la présence et l'absence.\n             — Et sais-tu qu'une dame, avec un air moqueur,\n             Vient de s'enfuir après m'avoir volé mon cœur ?\n\n                                         LE   DÉSIR\n\n             C'est assez leur métier. — Tiens, là-bas j'en vois une !\n\n                                         L'HOMME\n\n             La même ! Viens, Désir, venger mon infortune,\n             Courons !\n                                         LE   DÉSIR\n                          Sottise !\n                                         L'HOMME\n\n                                    Il faut châtier ce qui nuit !\n\n                                         LE   DÉSIR\n\n             Désir n'atteint jamais Chimère qui s'enfuit.\n\n                                L'HOMME        (résolument.)\n             J'irai quand même !\n\n\n                                       SCÈNE XXI\n\nL'HOMME, LE DÉSIR. — Paraît LE DÉMON déguisé en brigand, et accompagné d'autres brigands;\n    il arrête L'HOMME au moment où il veut sortir. Puis LE MONDE hors de la scène.\n\n\n                                        LE    DÉMON\n\n                                      Où donc vas-tu?\n\n                                         L'HOMME\n\n                                              Moi ? que t'importe ?\n            Je vais où l'intérêt de mon honneur m'emporte.\n                                 L E DÉMON (aimable.)\n\n            Sans manquer au respect, passants, que l'on vous doit,\n"}, {"page_pdf": 677, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1743, "texte": "600                           DURENDAL\n\n\n\n                                                                 (Au Désir.)\n      Nous allons dans ton sac laisser errer nos doigts,\n      Car sa belle rondeur est plaisante à la vue.\n                                                                 (A l'Homme.)\n      Ta Grâce de joyaux me semble bien pourvue?\n                                  L E DÉSIR\n      Ça va mal !\n                                  L'HOMME\n                   Ces joyaux ainsi que ces talents\n      Sont à moi ! J'ai pitié de tes airs insolents;\n      Si tu veux les ravir de force, ma vaillance\n      Se met de leur côté pour affronter la chance.\n\n                                  L E DÉSIR\n      Ça va bien !\n                              L E DÉMON\n\n                  Sache-le, ta vie est en danger.\n      Nous de badinons pas d'habitude, étranger,\n      Et savons proprement, loin de toute justice,\n      D'un bon coup de poignard guérir de l'avarice.\n\n                                  L E DÉSIR\n      Ça va mal !\n               L E DÉMON (s'adressant à sa troupe.)\n                  Sus à lui !\n                 L ' H O M M E (en attitude de défense.)\n                                  Lâches ! je ne crains rien !\n                L E MONDE (criant dans le lointain.)\n\n      C'est de ce côté-ci qu'est le bruit !\n                                  L E DÉSIR\n                                               Ça va bien !\n\n                            SCÈNE XXII\n\n                     Les mêmes.     — Paraît LE MONDE.\n\n                       L E MONDE (à l'Homme.)\n\n      Quoi ! Tant d'hommes contre un ! J'épouse ta querelle !\n\n                                  L'HOMME\n\n      Avec vous je vaincrai leur troupe criminelle !\n"}, {"page_pdf": 678, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1390, "texte": "                LA NEF DU MARCHAND                            601\n\n\n\n            L E DÉMON (à part aux brigands.)\n\n Fuyons ! Il nous fallait, au Monde que voici,\n Attacher ce pantin; le plan a réussi,\n Fuyons !\n                                           (Il sort avec sa bande.)\n                     SCÈNE XXIII\n\n               L'HOMME, LE DÉSIR, LE MONDE.\n\n\n                        L'HOMME\n\n          Ne fuyez pas, traîtres !\n\n               L E MONDE (avec douceur.)\n\n                                  Que ta colère\n Se calme; ils recevront bien un jour leur salaire.\n\n                       L'HOMME\n\nPar la reconnaissance à vos ordres soumis,\nJ e laisse s'éloigner ces honteux ennemis,\nCar je dois me jeter à vos pieds ! De ma vie\nDisposez dès ce jour, je vous la sacrifie,\nElle est vôtre ! J'allais périr; soudain j'ai vu\nVotre bras m'apporter son secours imprévu,\nArdent, chevaleresque et fort comme une armée;\nGrâce à vous, je renais !\n\n                      L E MONDE\n\n                        Toute gloire est fumée,\nQuand on ne fait le bien pour lui-même. — Où vas-tu ?\nQuel est ton nom ?\n                       L'HOMME\n\n                     L'habit dont je suis revêtu\nVous le dit : je suis l'Homme, et j'ai pris cette route\nDu monde. Mais déjà je sais ce qu'il en coûte\nDe partir pour le monde...\n\n                      L E MONDE\n\n                            Eh bien, qu'est-ce ?\n"}, {"page_pdf": 679, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1713, "texte": "602                           DURENDAL\n\n\n\n                              L'HOMME\n                                                     Un démon\n      Tout d'abord, en pleurant, et sans dire son nom,\n      M'a dérobé mon cœur ! Quand j'allais le poursuivre,\n      Autre assaut : le brigand. Impossible de vivre\n      En se heurtant ainsi sans cesse à du danger !\n      Seigneur, pour me guider et pour me protéger,\n      Vous, que j'ai vu tantôt si loyal et si brave,\n      Faites de ma personne indigne votre esclave.\n\n                    L E MONDE (compatissant.)\n\n      Mais, tu saignes ?...\n                              L'HOMME\n\n                            Un peu ; voyez, c'est à la main\n      Où je porte l'anneau qui dit : tout être humain\n      Est mortel ; et ce sang, Dieu le permet peut-être,\n      Pour montrer qu'un danger est toujours prêt à naître,\n      Que le péril qui fuit, laisse un péril présent ;\n      Mais c'est si peu de chose une goutte de sang ;\n      Ce n'est rien.\n                              LE    MONDE\n\n                    Si, parbleu ! L'avis est salutaire ;\n      Et ce rien méprisé peut devenir ulcère.\n      Je vais bander ta main de suite, en attendant\n      Des soins plus délicats.\n\n                       L'HOMME         (charmé.)\n\n                                   Que vous êtes prudent !\n\n                       L E DÉSIR (absorbé.)\n\n      J'ai beau sonder ma vie et me creuser la tête,\n      Nulle part je n'ai vu cavalier plus honnête.\n\n            L E MONDE (s'apprêtant à bander la main.)\n\n      Eh ! j ' y pense ! En serrant le bandage, il est clair\n      Que les bords de la bague entreront dans la chair ;\n      A l'autre main mets-la, de peur qu'elle ne blesse.\n"}, {"page_pdf": 680, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2307, "texte": "                                LA N E F D U      MARCHAND                                603\n\n\n                              L ' H O M M E (enlevant   l'anneau.)\n              C'est juste, je l'enlève... et j'ai la hardiesse,\n              Dans mon humilité, Seigneur, de vous l'offrir !\n              Daignez à votre doigt garder ce souvenir\n              D'un jour inoubliable.\n                                         LE    MONDE\n\n                                           Un instant ! Le service\n                                          L'HOMME\n\n              De grâce, acceptez-le ; j ' e n fais le sacrifice\n              Volontiers ; un refus paraîtrait du mépris.\n\n                                         LE   MONDE\n\n              Et bien, soit, je l'accepte et reconnais son prix.\n              J'imite les anciens, qui, pour une alliance,\n              Dans ce symbole heureux mettaient leur confiance.\n                                             (Il achève de bander le doigt. A part.)\n              Le Monde sait ainsi, prétextant un accord,\n              Enlever aux mortels le souci de la mort.\n\n\n                                     SCÈNE XXIV\n\nLe théâtre représente les abords d'une grande ville, dont on voit les dernières maisons. Au\n    fond une vaste et belle hôtellerie qui porte une enseigne sur laquelle on lit : A la Sirène.\n    Devant l'hôtellerie, un jardin. — L'HOMME, LE MONDE, LE DÉSIR.\n\n\n                                         LE   MONDE\n\n              Dans la ville as-tu fait choix d'une hôtellerie ?\n                                                                              (A part.)\n             Je le sais, mais il faut voiler ma tromperie.\n                                                                                (Haut.)\n             Pour remplir envers toi mon devoir jusqu'au bout,\n             Je m'offre à te guider; je te suivrai partout.\n\n                                         L'HOMME\n\n             Ah! que j'en suis heureux! Car cette chose neuve,\n             Une grande cité, me met fort à l'épreuve.\n             Sachez que mon Désir m'a précédé là-bas.\n                                                             (Au Désir.)\n             — Te voilà revenu, ne parleras-tu pas?\n             Ou n'as-tu rien de bon à dire, esprit frivole !\n"}, {"page_pdf": 681, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1772, "texte": "                      DURENDAL\n\n\n\n                      L E DÉSIR\n\n Je crève du besoin d'en dire une parole!\n Voilà! J'ai réussi! J'ai fait très grandement\n La chose et j'en attends un juste compliment.\n Ah! l'auberge modèle et l'admirable site!\n Enchanté, j'ai promis tes cinq talents de suite,\n Pour t'y mettre en quartier. Quel luxe! Quel 'entrain !\n Partons, je t'en dirai plus au long du chemin.\n                   L'HOMME    (ravi.)\nJ'écoute.\n                      L E DÉSIR\n\n           Tout d'abord, pour enchanter la vue,\n Mon auberge est partout de clairs miroirs pourvue:\n Et sitôt \"qu'on franchit le seuil, l'art délicat\n Des parfums tropicaux enchante l'odorat.\n Le tact, sous des tissus d'une blancheur d'écume,\n Y palpite aux baisers douillets d'un lit de plume.\n Quant au goût, je te dis que c'est prodigieux,\n Tout y semble\\tombé de la table des cieux!\n Ce ne sont que vins fins, fleurant les aromates,\n Rôtis dorés, gibiers, douceurs, fruits écarlales:\nEt pendant qu'on déguste, en extase, ces mets,\nVoilà que l'on entend servantes et valets,\nAux sons des instruments d'une douceur parfaite,\nEntonner en l'honneur de l'hôte, un chant de fête.\nMais tout cela c'est peu; le regard enchanté\nVoit bientôt que ces arts encadrent la beauté\nDe la Reine du lieu. Que sa grâce est touchante,\nO ciel ! Quand elle parle on dirait qu'elle chante !\nTout vibre en elle ! Et puis — admirez ce talent! —\nElle sait remuer les cœurs, en modulant\nLa strophe aux ailes d'or de nos plus fins lyriques !\nVoilà ce qui t'attend : pas de lois tyranniques,\nDu bonheur! De la vie! — Ah ! superbe séjour,\nJe me sens pour jamais conquis à ton amour!\n\n              L'HOMME    (au Monde.)\nQue vous en semble-t-il? Pour loger ma personne,\nMon Désir n'a-t-il pas un art qui vous étonne?\n"}, {"page_pdf": 682, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1669, "texte": "              LA N E F D U     MARCHAND                         605\n\n\n                       LE    MONDE\nEt qui me plaît !\n                        LE   DÉSIR\n\n                   Venez tous les deux par ici\nMais... Qu'est-ce?... Je ne sais ce qui me trouble ainsi;\nPar où faut-il aller?... Vraiment, c'est fort étrange,\nJ'hésite comme un sot; tout me donne le change;\nCar voici des chemins opposés... on dirait\nQue je me suis perdu, seul, dans une forêt.\nEst-ce par là?... Non pas! En ce noir labyrinthe\nL'espoir s'en va partout se heurter à la crainte;\nIl faut nous arrêter, car je n'y vois plus clair!\n\n                  L'HOMME     (indigné.)\n\nNiais! Ton paradis va devenir enfer!\n\n                        L E DESIR\n\nJe me suis égaré, parbleu ! Je le confesse !\n\n                       LE    MONDE\n\nEst-ce possible ?\n                                                   (A part.)\n                   Moi, je comprends sa détresse;\nL'Homme a perdu son cœur, et je porte à la main\nL'avis qu'il doit mourir, ce qui met l'être humain\nEt son moindre désir à la merci du Monde;\nIl me suivra partout, tant sa nuit est profonde.\n                                                 (Au Désir.)\nMais ne peux-tu du moins, en y pensant, Désir,\nDe l'enseigne de ton hôtel te souvenir?\n                 L E DÉSIR (réfléchissant.)\n\nDe l'enseigne?... J'y suis! — C'était : A la Sirène!\n\n                    L E MONDE (riant.)\n\nBon! Je connais l'endroit, et c'était bien la peine\nDe t'agiter ainsi; devant nous je la vois.\n                           (Musique sous le portique de l'hôtellerie.)\n\n             L E DÉSIR (esquissant un pas.)\n\nOh ! les divins accords du fifre et du hautbois !\n"}, {"page_pdf": 683, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1873, "texte": " 606                                 DURENDAL\n\n\n\n                                     L E MONDE\n\n            Ils nous ont vus! Déjà, voici que le portique\n            S'emplit pour t'acclamer de joie et de musique!\n\n                              L E CHŒUR et MUSICIENS\n\n                         Entre sans crainte en ce palais\n                         Où ton heureux destin te mène,\n                         Et viens y dépenser en paix\n                         Les Talents de la vie humaine !\n\n\n                                   SCÈNE XXV\n\nDans les jardins de l'hôtellerie. — L'HOMME, LE DÉSIR, LE MONDE, LA MOLLESSE, LE DÉMON,\n   MUSICIENS et CHŒUR.\n\n\n                     L E DÉMON (prenant la Mollesse à part.)\n            Mollesse !\n                             L A MOLLESSE (avec ennui.)\n\n                         Paix, Démon !\n\n                                      L E DÉMON\n\n                                      De grâce, écoute-moi !\n            — Maintenant que le bon mortel, tout en émoi,\n            Entre dans ce palais qui rit à sa folie,\n            Palais où le souci de la tombe s'oublie;\n            Maintenant qu'il jouit de ce pompeux jardin,\n            Où nous veillons tous deux sous le riche satin\n            Des fleurs, moi basilic, et toi souple vipère,\n            — Ainsi que dit David, quand il nous vitupère —\n            Rappelle-toi ce que jadis tu m'as promis,\n            Qu'il nous faut travailler d'accord en bons amis,\n            Et que tu dois mêler à chacun de tes charmes,\n            Mon poison, car tu vaux plus que toutes mes armes !\n\n                                    L A MOLLESSE\n\n            Tu n'es qu'un sot! Pourquoi doutes-tu de ma foi?\n            As-tu donc jamais vu que je fis rien sans toi?\n            Pourrais-je, sans ton feu, cuisiner la chair vive?\n            Si tu veux en juger que ta laideur me suive.\n"}, {"page_pdf": 684, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1773, "texte": "                       LA N E F D U     MARCHAND                             607\n\n\n                      LE   CHŒUR et      MUSICIENS\n\n                 Entre sans crainte en ce palais\n                 Où ton heureux destin te mette,\n                 Et viens y dépenser en paix\n                 Les talents de la vie humaine !\n\n                                 L'HOMME\n                (apercevant et reconnaissant la Reine du palais, la Mollesse.)\n\n      Ciel! que vois-je? J'en suis dans mon âme éperdu!\n      C'est bien toi qui détiens le cœur que j'ai perdu !\n      Comment suis-je ton hôte? Et pourquoi ma pensée\n      S'est-elle, en m'entraînant, dans ton palais glissée ?\n\n                  L E MONDE, CHŒUR et MUSICIENS\n\n                        Pour y vivre à jamais\n                 Selon que ton Désir la mène !\n\n                    L E MONDE (saluant l'Homme.)\n\n      Or, puisque te voilà dans ce charmant domaine,\n      Moi, ton guide, j'ai fait mon devoir, et m'en vais.\n      Sois heureux; ce palais est un ciel de délices\n      Qoi te fera revivre, où, grâce à mes services,\n\n                 L E MONDE, CHŒUR et MUSICIENS\n\n                Tu peux te délecter en paix,\n                Selon ton Désir, à jamais!\n                                                         (Le Monde sort. )\n\n                           SCENE XXVI\n\nDans une salle luxueuse du Palais-hôtellerie. — Les Mêmes, moins LE MONDE.\n\n\n                            LA   MOLLESSE\n\n     Hôte chéri, salut! et qu'heureuse soit l'heure\n     Où tu passas le seuil riant de ma demeure !\n     Viens donc, d'un cœur léger, sous mon toit t'abriter,\n                                                     (Chantant).\n                  Pour voir, pour écouter,\n                  Flairer, toucher, goûter!\n"}, {"page_pdf": 685, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1842, "texte": "608                       DURENDAL\n\n\n\n                    L E CHŒUR et MUSICIENS\n                   Pour voir, pour écouter,\n                   Flairer, toucher, goûter !\n                         LA MOLLESSE\n      Hôte chéri, salut! Qu'heureuse soit cette heure!\n      La Nature est ici tolérante, elle sait\n      Flatter par le plaisir tous les sens à souhait.\n                                                         (Chantant )\n              Nous chassons tout soupir austère,\n              Triste apanage de la terre !\n\n                    L E CHŒUR et MUSICIENS\n              Nous chassons tout soupir austère,\n              Triste apanage de la terre !\n                         LA MOLLESSE\n      Ici tes cinq talents trouveront leur emploi ;\n      Pour les bien dépenser, laisse régner en roi\n      Ton Désir indulgent, qui trouvera, sans peine,\n      Le moyen d'affranchir tes Cinq Sens de leur chaîne,\n                                                     (Chantant.)\n                 Car ils ne peuvent en porter,\n                     Pour voir, pour écouter,\n                     Flairer, toucher, goûter !\n\n                   L E CHŒUR et MUSICIENS\n               Car ils ne peuvent en porter,\n                   Pour voir, pour écouter,\n                   Flairer, toucher, goûter !\n                         LA MOLLESSE\n      Voici que mes miroirs reflètent ton visage,\n      Pour te dire : — Jouis, puisque c'est de ton âge ;\n      Et pour mieux te charmer, en leur cadre, à la fois\n      Ils reflètent le ciel et l'image des bois,\n                                                        (Chantant.)\n                 Mêlant l'azur à la verdure,\n                 Vainqueurs adroits de la nature !\n                   L E CHŒUR et MUSICIENS\n               Mêlant l'azur à la verdure,\n               Vainqueurs adroits de la nature !\n"}, {"page_pdf": 686, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1663, "texte": "               LA NEF DU MARCHAND                                   609\n\n\n\n                      LA MOLLESSE\n\nL'arôme que tu sens vient des fleurs de l'Hybla ;\nEncens et miels exquis que l'été distilla,\n                                                (Chantant.)\n        Fondent en vapeur parfumée,\n          Leur ambre clair et leur fumée !\n\n               L E CHŒUR et MUSICIENS\n          Fondent en vapeur parfumée,\n          Leur ambre clair et leur fumée !\n                      L A MOLLESSE\n\nSi tu veux reposer, vois ce lit de duvet ;\nDe ses soins délicats tu seras satisfait,\n                                                      (Chantant.)\n          Et le soleil, plein d'indulgence,\n          Respectera ta somnolence !\n\n               L E CHŒUR et      MUSICIENS\n\n          Et le soleil, plein d'indulgence,\n          Respectera ta somnolence !\n\n                      L A MOLLESSE\n\nPour charmer ton ouïe, en de tendres accents,\nToujours résonneront les hautbois gémissants,\n                                                      (Chantant.)\n         Et les naïves cantilenes\n         Des oiselets et des fontaines !\n\n              L E CHŒUR et       MUSICIENS\n\n         Et les naïves cantilenes\n         Des oiselets et des fontaines !\nHomme, viens à jamais sous ce toit habiter,\nPour voir, pour écouter, flairer, toucher, goûter !\n\n                     L A MOLLESSE\n\nDépense tes talents et vis dans l'opulence ;\nPlus de soucis, ton cœur demeure en ma puissance,\nC'est mon bien, tu le sais, par droit de châtiment !\nVoilà ce qu'il advient d'oser trop hardiment\nT'informer du Désir, lorsque je suis présente.\nAh ! je l'entends encor ta prière agaçante !\n"}, {"page_pdf": 687, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1957, "texte": "610                        DURENDAL\n\n\n\n      Mais oublions cette heure ; et puisque ton destin\n      S'assied, avec tes sens, à mon joyeux festin,\n      Sois tout entier au Monde, à sa gloire, à ses pompes !\n      — Eh ! je le vois ! Tu crois encor que je te trompe !\n      Car de ton cœur toujours tu gardes le regret;\n      Comme un jouet léger je le tiens ;... c'est suspect !\n      Eh bien, je te le rends ; que ta paix soit complète ;\n      Dissipons ton souci, que rien ne t'inquiète,\n      Car on vient seulement sous mon toit habiter,\n                   L E CHŒUR et MUSICIENS\n                   Pour voir, pour écouter,\n                   Flairer, toucher, goûter.\n\n                  L'HOMME (aveuglé et confiant.)\n      Beau prodige ! je sens pourquoi la souveraine\n      De ces lieux a choisi l'enseigne : A la Sirène ;\n      Cette énigme, d'abord obscure, en ce moment,\n      Se dévoile et me cause un éblouissement !\n      Le charme opère au chant léger de ton langage.\n      Le souci ? je l'ignore ; une crainte surnage,\n      Celle d'être l'objet de ton juste dédain.\n      Excuse-moi ; ce cœur tu me l'offres en vain ;\n      Je ne puis l'accepter, ce serait faire injure\n      A celle qui le tient avec tant de droiture,\n      Et m'accueille avec tant de noble loyauté ;\n      Ce serait renier tout esprit d'équité,\n      Ce serait me flétrir, et, par une bassesse,\n      Répondre à la candeur de ta délicatesse.\n                         LA MOLLESSE\n      Mais à quoi me sert-il ?\n                                                         (A part.)\n                           Un air indifférent\n      D'un abandon complet est le plus sûr garant.\n                                                          (Haut.)\n      Je ne veux pas garder ce qui m'est inutile.\n      Homme, reprends ton cœur !\n                     L'HOMME (suppliant.)\n                                  Ne me sois plus hostile !\n      Ne va pas m'accuser, une seconde fois,\n"}, {"page_pdf": 688, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1959, "texte": "                     LA N E K DU      MARCHAND                          611\n\n\n       D'être un homme grossier, indigne de ton choix ;\n       Tu fus juste, tu n'as rien fait pour me déplaire !\n\n                            LA    MOLLESSE\n\n       Alors, ton cœur est mien ? L'offrande est volontaire ?\n\n                                 L'HOMME\n       N'en doute point.\n                            LA    MOLLESSE\n\n                         C'est bien. L'aveu de ton erreur,\n       Comme un rempart détruit, fait fléchir ma rigueur.\n       Unissons-nous ; qu'un cœur confonde notre vie,\n       Et que notre destin fasse au ciel même envie !\n                                                       (Au Chœur.)\n       Chantez, pour que l'on sache, en ce jour fortuné,\n       Que l'Homme se repent, et que j'ai pardonné.\n                                                      (A l'Homme.)\n       Entrons dans le jardin, veux-tu ? L'heure est si douce ;\n       Tout frémit de plaisir du palmier à la mousse,\n       C'est un Eden vraiment ! Sous l'oranger en fleur,\n       Des mets exquis, tantôt, offriront leur saveur\n       A notre appétit.\n                                                       (Au Démon.)\n                       Toi, cherche-nous une amphore\n       De vin frais — car la soif sans doute te dévore —\n       E t des fruits.\n                              L E DÉMON\n                      A l'instant.\n                                                     (A part, en s'en allant.)\n                                   C'est toujours le vieux jeu ;\n       Adam, sans s'en douter, tourne le dos à Dieu,\n       L'imbécile ! On dirait que cette allégorie\n       Représente vraiment l'ancienne duperie !\n       C'est cela : le jardin, l'aspic, l'Homme, le fruit !\n       Avant, que de douceur ! mais après, que de bruit !\n                                                               (Il sort.)\n\n\n(A suivre.)                            L'Abbé HECTOR HOORNAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-003", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 612, "page_fin": 620, "titre_corps": "Introduction à la lecture des Mystiques flamands", "titre_sommaire": "Introduction à la lecture des Mystiques flamands", "signature_source": "L’abbé Paul Cuylits", "ancre_debut": "INTRODUCTION A LA LECTURE", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 689, "page_imprimee": 612, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1339, "texte": "INTRODUCTION A LA LECTURE\n       DES MYSTIQUES FLAMANDS\n                                                  (I)\n                                     (Suite)\n\n\n\n\n                                        . III\n\n\n                  GROENENDAEL n'est passeulement un des coins les\n                plus romantiques de l'admirable forêt de Soi-\n                gnes, un fond devalléeoù, dans le miroir glauque\n                et tranquille d'une série d'étangs en échelons, se\n                réfléchissent les hautes et silencieuses frondai-\n                sons des hêtres qui moutonnent les collines avoi-\n                sinantes ; il est encore le cadre nécessaire du\npieux monastère qui verra fleurir les plus merveilleux et surna-\nturels rêveurs de, l'école mystique flamande. T a n d i s que les sites\nvoisins, Rouge-Cloître, le Val Duchesse, Boetendael, Sept-Fon-\ntaines, Hérinnes et le plus lointain W i n d e s h e i m , cet émule\nhollandais, ce frère puîné de l'ermitage brabançon ont perdu\ndans les années de vandalisme et d'utilitarisme jusqu'au sou-\nvenir des saintes maisons qu'ils abritèrent, ce Vauvert, grâce à\nla forêt domaniale, a conservé le charme de son recueillement\nintime et de sa rêveuse mélancolie.\n  Aux jours pluvieux, q u a n d le ciel roule sa poésie de nuages,\n\n (1) Voir les numéros de janvier et de février.\n"}, {"page_pdf": 690, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2243, "texte": "                                 MYSTIQUES          FLAMANDS                               613\n\n\nque le vent chante dans la forêt sa plaintive chanson, que les\nroutes sont désertées par cette idiote foule des bruxellois\nendimanchés, que la guinguette prétentieuse, déplorablement\ninstallée dans les ruines, est solitaire et vide, il n'est point diffi-\ncile au promeneur instruit de refaire la solitude de Groenen-\ndael, de revoir le ruisselet qui serpente dans la prairie maréca-\ngeuse, le primitif ermitage de L a m b e r t de Botendale, et de\nremettre ce lieu fameux en l'état où le trouva, le 13 mars 1344,\nle chanoine de Sainte-Gudule, J e a n Hinckaert, quand il vint\navec Ruusbroec, F r a n c o de Coudenberg. et Jean de L e u w poser\nla première pierre du prieuré qui devait jeter un pareil éclat.\n   Or, il ne faut point s'imaginer que ces circonstances de lieu,\nde paysage soient choses indifférentes. E n t r e la nature et\nl'homme il s'établit de secrètes affinités, des correspondances\nmystérieuses qui n'ont point échappé aux grands historiens de\nla vie mystique dans l'Église. Saint Bernard reconnaît qu'il a\nplus appris dans la compagnie des hêtres que dans celle des\nlivres; saint François d'Assise se retira dans les silences escarpés\ndu Mont-Alverne pour avoir ses plus hautes communications\navec D i e u ; Ruusbroec va rêver dans la forêt séculaire aux admi-\nrables pages qu'il nous écrira; tous suivront cet appétit extraor-\ndinaire de la solitude et du silence que sainte Thérèse réclame\ndes amoureux de Dieu, de ceux qui, dans le château de leur\nâme, ont franchi la cinquième demeure (1).\n  E t c'est pourquoi ce val bénit de la forêt de Soignes fut choisi\npar les humbles et purs amants de Dieu non sans une inter-\nvention spéciale du Ciel.\n    Cette histoire est trop exquise pour que nous nous abstenions\nde la donner telle que nous la raconte H e n d r i k Van den Bo-\ngaerde — Henricus Pomerius — quarante ans après la mort dé\nl'illustre prieur (2).\n\n  (1) Château de l'Ame,    5 e d e s c , chap. II, traduction d'Arnault d'Audilly.\n (2) Jean Ruusbroec est mort le 2 décembre 1381 et maître Henri Bogaerts ou Van den\nHogaerde, en français Du Verger (1382 + 1469 qui était^maître es arts, recteur des écoles d'abord\n"}, {"page_pdf": 691, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2396, "texte": "  614                                    DURENDAL\n\n\n\n   En ce temps-là, Boniface VIII occupait le siège de Saint-\nPierre et les temps étaient très mauvais pour l'Église. Nogaret\nsouffletait la puissance temporelle ; Philippe-le-Bel trompait\nson peuple, volait la Flandre, préparait la confiscation des tem-\npliers ; l'Allemagne se déchirait en partisans des Wittelsbach ou\npartisans des Habsbourg; partout la violence, les passions\ndéchaînées, les crimes atroces et impunis. Chez les rois et les\ngrands vassaux, c'est la force brutale avec tous ses abus et\nses déchaînements; dans le haut clergé, c'est la corruption, la\nsimonie et la rapacité ; dans le bas clergé c'est le concubinage (1)\net les querelles boutiquières avec les moines mendiants ; chez\nles docteurs, c'est la scolastique qui s'évapore en une vaine\nfumée de distinctions subtiles ; dans tous les rangs de la société\nc'est la fin d'un régime qui s'effondre dans la boue et dans le\nsang.\n   Le grand schisme d'Occident, que viendront clore les inter-\nminables et peu édifiants débats de Constance, de Ferrare et\nde Bâle, achèveront de faire sombrer cette lamentable fin du\nmoyen âge et vont préparer l'ouragan de la réforme qui net-\ntoiera l'atmosphère religieuse de tous ces germes de pestilence\net de mort.\n   Ah oui, les temps étaient très mauvais et il n'est pas rare de\nvoir commencer un de ces pieux livres dont nous nous occupons\npar ces suggestives paroles : senescente mundo et jam ad finem\nvertente. C'était la fin. La pourriture avait envahi le sanctuaire et\npour reprendre l'expression de saint Jérôme : « les calices étaient\nd'or mais les prêtres étaient de bois. »\n\nà Bruxelles, puis à Louvain, et secrétaire-juré de cette dernière ville, fut inscrit le 61 e comme\nmoine à Groenendael. Successivement prieur à Sept-Fontaines et à Groenendael, homme\ninstruit, savant et pieux, il dédia son Histoire des origines de Groenendael à Jean de Hoey-\nlaert, prieur de la maison de Bethléem lez-Louvain, de 1414 à 1421. Nous avons donc dans sa\nbiographie du grand mystique le récit d'un homme sérieux, incapable de nous tromper et\npresque contemporain.\n  (1) Sigismond au concile de Bâle propose d'abroger le célibat. Le synode de Sens, c. 23, se\nplaint de voir se répandre l'opinion que la simple fornication n'est pas un péché mortel.\n  Le synode de Tarragone ordonna que les prêtres célébrassent au moins quatre fois par an.\n"}, {"page_pdf": 692, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2216, "texte": "                        MYSTIQUES     FLAMANDS                      615\n\n\n   Voici comment les décrit Ruusbroec qui, pourtant, n'est pas\nun violent ni un exagéré :\n   « L a religion que le Christ et ses disciples ont instituée, est\ndétruite par Satan et par les enfants de S a t a n . L e Christ et ses\napôtres étaient pauvres de biens temporels et riches de biens\nspirituels; les prélats et les prêtres qui gouvernent actuellement\nl'Église sont riches en argent et pauvres en vertu. On rencontre\ncependant quelques bons prélats et quelques saints prêtres.\nMais il est quelque chose digne de remarque : c'est que p a r m i\nles douze il ne s'en trouva qu'un seul qui était hypocrite, bon à\nl'extérieur, mauvais à l'intérieur, tandis que sur cent prélats et\nprêtres qui gouvernent l'Église et vivent de ce patrimoine que\nChrist a acheté de son précieux sang, on pourrait bien en trouver\nun qui, à l'exemple des apôtres, imite le Christ au dedans et au\ndehors... L a plus grande partie de ceux qui régissent la Sainte\nÉglise dans la foi chrétienne, sont des disciples de J u d a s , vides\nde grâces et de vertus, parce qu'ils sont avides de ce qui se\npasse, dédaigneux de ce qui est éternel. L e u r s œuvres montrent\nà tous qu'il en est ainsi, à tel point qu'on aurait de la peine à\ntrouver parmi eux un pharisien ; tous des publicains, c'est-à-\ndire des pécheurs publics... Ces fils de J u d a s qui gouvernent\nm a i n t e n a n t l'Église sont avares, haineux, rapaces. Ils ont mis\nen vente tout le spirituel. E t si cela leur était possible et s'ils\nen avaient le pouvoir, ils vendraient aux pécheurs et Christ et\nsa grâce et la vie éternelle; semblables à leur maître qui, pour\nde l'argent, vendit Notre Seigneur aux juifs prévaricateurs\net se pendit dans l'éternelle d a m n a t i o n . (Traité de la vraie\ncontemplation, c. 5 6 . )\n   Or, p e n d a n t ces tristes jours, il vivait à Bruxelles un chanoine\nde Sainte-Gudule richement prébende et que l'on appelait pour\ncela un grand chanoine, qui n'était ni meilleur ni pire que\nles autres. Il s'appelait Jean Hinckaert et descendait d'une\nopulente famille échevinale. Un jour il entendit une voix qui\nlui disait : « Va vite à Sainte-Gudule ; là, tu trouveras un\n"}, {"page_pdf": 693, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2133, "texte": " 616                        DURENDAL\n\n\n\nprédicateur dont la parole t'excitera à la componction et te\ndirigera dans la voie du salut. » E t ainsi fut fait. Et il entendit\nun prédicateur qui, bafouillant jusque là, ne trouvant ni ses\nmots ni ses phrases, se trouva tout à coup si rempli de paroles\net d'idées et parla avec un tel feu q u e , lui-même, étonné de ce\nchangement subit, dit ces mots qui furent entendus par tout\nl'auditoire : « Mes frères, je crois que cette exubérance de\nparoles dont vous avez été témoins m'a été donnée par un\nd'entre vous afin qu'il se convertisse. » E t le bon chanoine se\ndisait à part lui : « Vous avez dit la vérité. L e Saint-Esprit\nvous a de telle sorte éclairé pour que je renonce aux vanités\ndu siècle et change ma manière de vivre. » A partir de ce\njour le grand chanoine ne fut plus reconnaissable et ce\n« changement de la droite du T r è s H a u t » ne fut pas sans\ninfluence sur ses collègues qui, les uns par honte, les autres\npar esprit de pénitence, se modifièrent en bonne part. Mais\nde tous ceux là, celui qui subit le plus profondément la conta-\ngion du bon exemple, fut F r a n c o de Coudenberg ou Froid-\nmont, petit chanoine mais riche patrimonialement, h o m m e\ninstruit, maître ès arts et de grande réputation parmi le peuple.\nCet h o m m e , sans l'approbation duquel, plus lard, ni l'évêque\nde Cambrai, ni le duc Jean, ni la ville de Bruxelles n'oseront\nposer aucun acte de quelque importance et qui permet de\nmourir en paix s'il a garanti l'exécution des testaments des\nbons bourgeois, se lia si intimement à Jean Hinckaert qu'il finit\npar vivre avec lui, sous le même toit, à la façon apostolique,\ndistribuant aux pauvres tout ce qui restait au fond de l'escar-\ncelle du ménage. A ces deux braves gens vint se joindre, dès\nl'âge de seize ans, Jean de Ruusbroec — Ruysbroeck —\nquelque peu parent du grand chanoine, qui montra une telle\npiété que l'on n'hésita point, malgré son peu de littérature et\nson ignorance de la langue latine, à le promouvoir aux ordres\nsacrés et à en faire un vicaire de Sainte-Gudule.\n\n  Au reste, dans cette maison bénie tout était exemplaire et\n"}, {"page_pdf": 694, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2073, "texte": "                        MYSTIQUES FLAMANDS                         617\n\n\n\nmerveilleusement dévotieux. Même la servante, personne fort\nsimple mais très mortifiée, portait hiver comme été la même\nrobe de légère futaine. E t quand l'hiver sévissait avec rage,\npour se défendre des morsures de la bise, elle se garnissait\nd'un cilice original fait de foin ou de toute autre matière\nimportune à la peau.\n   T a n t de piété ne laissait pas d'exacerber l'éternel ennemi\ndu genre h u m a i n . Il la tourmentait de toutes manières et\nquelquefois visiblement. U n jour qu'elle faisait la cuisine de\nses maîtres, le Malin, sous la forme d'une affreuse guenon, vint\nse poster sur ses épaules; mais la bonne femme, que n'effrayait\npoint — ainsi les héros du désert — la présence du Mauvais,\nse contenta de l'émoucher d'une simple chiquenaude et continua\nsa besogne. T e l s étaient les spectacles que voyaient les visiteurs\nde cette sainte maison.\n   Or, il se faisait que nos trois pieux personnages venaient\nchaque jour, suivant leur devoir, chanter dévotement leurs\nheures canoniales à l'église de S a i n t e - G u d u l e ; et les papo-\ntages des chapelains, et le va-et-vient des fidèles, et surtout la\nvoix rude, tubale et fausse d'un certain chantre nommé Gode-\nfroid Kerreken les empêchaient de vaquer convenablement à\ncette pieuse besogne. E t maintes fois ils durent recommencer\nà la maison. Si bien que F r a n c o décida ses compagnons de\nprière à choisir un endroit écarté où, loin des bruits de la\nfoule, il fut possible de prier convenablement le Seigneur, et\nd'examiner scrupuleusement sa conscience et de songer à son\nperfectionnement moral.\n   F r a n c o , par son crédit auprès du duc, obtint facilement\nl'ermitage discret et recueilli de Groenendael.\n   Or, ce choix n'avait pas été le choix du hasard, mais l'œuvre\nde la divine Providence. Car avant l'arrivée de nos saints\ncénobites, le Vauvert avait été habité successivement par trois\nermites. L e premier, Jean des Bois, de la famille des ducs de\nBrabant, y construisit une primitive retraite entourée d'un\n"}, {"page_pdf": 695, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2056, "texte": " 618                               DURENDAL\n\n\n\nj a r d i n potager défendu par des fossés et par la faveur de son\nillustre parent. L e second, Arnold de Diest, fut un saint h o m m e\nqui eut le don des miracles et vécut de la vie des ascètes,\nmangeant du pain moisi et buvant de la bière faite d'eau légère-\nment houblonnée et mélangée aux croûtes de ce pain. Sur le\npoint de mourir, cet anachorète eut une vision; comme on lui\nd e m a n d a i t s'il voulait être enterré à Hoeylaert qui était la\nparoisse où il accomplissait ses devoirs religieux :\n    — Non, dit-il, enveloppez mon corpuscule dans mon man-\nteau et l'ensevelissez dans cette cellule.\n    — Mais, frère Arnold, cet endroit n'est pas consacré...\n    — Cet endroit, mes très chers frères, sera sous peu un monas-\ntère où floriront des hommes dévots et religieux qui feront\nhonneur à Dieu et seront la semence féconde d'une sainte géné-\nration.\n     L e troisième, L a m b e r t , sur la d e m a n d e de F r a n c o , transporta\nsa solitude dans le val désert de Boetendael à deux lieues de\nGroenendael, pour y jeter le germe d'un couvent qui y fleurira\nbien des années plus t a r d .\n     Ce fut donc le 13 mars 1344 que naquit cette école de Groe-\nnendael, une des plus remarquables parmi les écoles mystiques,\ngraine jetée par Dieu dans l'antique forêt sonégienne, arbre\nopulent en belles fleurs qui devait s'inaugurer par « l'orne-\nment des noces spirituelles » et mourir dans cette dernière et\nsuprême et incomparable « Imitation de Jésus-Christ ».\n     Ainsi Paloès, fleur du désert, s'épanouit en une tige unique,\na u x fleurs multiples, lente mais superbe élaboration qui meurt\navec la plante qui l'a engendrée.\n     Il ne faut pas croire cependant que cet exode de Bruxelles\nsuffit à procurer à nos pieux ermites le silence et le recueille-\nment engendreurs de la vie contemplative. L e m o n d e ne lâche\npas si facilement ceux qui le fuient.\n     T o u t d'abord les ecclésiastiques commencèrent à dénigrer les\ne r m i t e s ; que signifiaient ces extravagances? Fallait-il bien,\n"}, {"page_pdf": 696, "page_imprimee": 619, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2135, "texte": "                       MYSTIQUES   FLAMANDS                    619\n\n\npour louer dignement le Seigneur, s'enfuir chez les loups ?\nT o u t e s ces nouveautés excentriques, des chanoines en rupture\nde stalle, un monastère sans moines a p p a r t e n a n t à n'importe\nquel ordre connu, la fuite des hommes qu'ils feraient mieux\nd'édifier par une sainte vie que de scandaliser par une conduite\nextraordinaire, tout cela, autant de choses qu'on ferait bien\nd'arrêter au plus tôt.\n   P u i s ce fut le tour des moines de l'abbaye de Saint-Victor,\nprès Paris, qui signalèrent avec la meilleure foi du m o n d e , à\nl'autorité ecclésiastique, ces innovations dangereuses. Or, ce\nn'était pas un mince péril pour les ermites de Groenendael que\nl'hostilité des Victoriens. Ces moines savants et pieux étaient\nlors en possession de la plus grande et très méritée autorité\ndans le m o n d e religieux. H u g u e s et Richard de Saint-Victor\nétaient les chefs d'une célèbre école mystique. L e u r s écrits\nétaient considérés par les meilleurs chrétiens comme la suite\nnaturelle des suaves discours de saint Bernard. L a doctrine en\nétait sûre; la forme captivante pour des cerveaux façonnés au\nmoule scolastique, et quant aux sentiments, à l'âme de ces\npieux écrivains, quelque chose de l'exquis mystique bourgui-\ngnon avait passé de son cœur dans leurs discours.\n   Enfin, brochant sur le tout, les grands et petits veneurs de\nsa chasseresse grâce le duc de B r a b a n t , trouvèrent bon d'ex-\nploiter la reconnaissance que devaient à leur donateur les néo-\nmoines de Groenendael. L e val solitaire retentissait de fanfares\nde chasse et d'aboiments de m e u t e ; la cuisine ni la cave ne\npouvaient suffire à satisfaire des larbins qu'aucune idée de mys-\nticisme ne hantait. E t les malheureux fugitifs se trouvaient\nencore plus à plaindre que dans le temps où la voix cuivrée du\nchantre de Sainte-Gudule et le remue-ménage de la foule les\nempêchaient de vaquer avec sérénité à leurs saintes besognes.\n  « Groenendael n'était plus, ainsi parle le bon chroniqueur,\nun lieu de dévotion solitaire, mais le rendez-vous de quelque\nchasse infernale. »\n"}, {"page_pdf": 697, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 723, "texte": " 620                       DURENDAL\n\n\n\n   C'est pourquoi maître Hinckaert résolut de se mettre sous la\nprotection de quelque vieil ordre établi, bien défendu par\nd'authentiques brefs pontificaux. Il choisit l'ordre des ermites\nde Saint-Augustin. L u i seul, que son grand âge et sa position\nmettaient à l'abri des tracasseries du dehors, conserva son\naumusse et son titre de chanoine prébendaire de Sainte-Gudule ;\nses compagnons, avec l'approbation de l'évêque de C a m b r a i ,\nformulèrent entre ses mains le triple vœu monastique et furent\nla souche de cette jeune et nouvelle branche qui devait pousser\nsi vigoureusement sur le vieux tronc augustinien.\n\n\n  (A suivre.)                         L'ABBÉ   PAUL   CUYLITS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-004", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 621, "page_fin": 621, "titre_corps": "Le Tombeau", "titre_sommaire": "Le Tombeau", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "LE TOMBEAU", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 698, "page_imprimee": 621, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 782, "texte": "L E TOMBEAU\n                                   De La Couronne d'ombre.\n\n\n\n\nLorsque mon souvenir dormira dans ton âme\nComme dort un enfant qu'on a longtemps bercé ;\nQuand le spectre pensif de l'ancien fiancé\nNe visitera plus tes doux songes de femme;\n\nQuand l'oubli dans ton cœur aura tissé sa trame,\nEffaçant mon image et celle du Passé;\nQuand l'amour, dans ton sein, sera mort et glacé,\nQui jadis y coulait plein de vie et de flamme :\n\nAlors, quand mon nom seul survivra d'autrefois\nSur le seuil refroidi de ton cœur empli d'ombre,\nAh! si parfois encor, ma sœur! tu l'y revois,\n\nIncline ton front clair sous ta couronne sombre,\nEt salue en pleurant, du geste triste et beau\nDont on salue un nom gravé sur un tombeau!\n\n\n\n                                       FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-005", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 622, "page_fin": 628, "titre_corps": "Edward Burne-Jones : Notes cursives", "titre_sommaire": "Edward Burne-Jones : Notes cursives", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "EDWARD BURNE JONES", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 699, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1412, "texte": "EDWARD BURNE-JONES\n                      NOTES         CURSIVES\n\n\n\n\n              Nousavions parcouru la ville démesurée, nous\n                étions enivrés du vertige de ses interminables\n                artères, de l'éblouissant et monotone four-\n                millement de ses foules, de la course fantastique,\n                assourdie par les pavés de bois, de ses équi-\n                pages, de ses omnibus et de ses hauts cabs\n                voltigeants ; éperdus de ce mouvement à la fois\net de ce silence, de la muette fuite ininterrompue de ces multi-\ntudes en marche dans le brouillard — flegmatique cohue roulant\nson flot égal entre des berges de maisons e m b r u m é e s , comme\nla noire eau luisante d'un canal qui coule à pleins bords, sans\nremous et sans m u r m u r e — sinistre.\n   E t , après la contemplation de ces milliers de créatures\nprécipitées à la poursuite du pain ou du bonheur quotidien,\naprès avoir respiré cette atmosphère ardente de volonté tendue,\nsenti l'horreur et l'effroi de cette activité silencieuse et forcenée,\nstimulée par la concurrence, le vice et le lucre, ce nous fut une\nsingulière surprise, et contrastée, que la visite du frais et pai-\nsible hall de la New-Gallery, hanté par de rares visiteurs et sur\nles cloisons duquel se déployaient cent images de perfection,\nde grâce et d'innocence.\n   Notre esprit surexcité par ces spectacles de la vie, énormes\n"}, {"page_pdf": 700, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2048, "texte": "                        EDWARD BURNE-JONES                        623\n\n\n\n et terrifiants, se sentit comme entraîné dans un monde\n soudain de féerie et d'amour; il échappait à la poussière\n et à l'oppressement du désert londonien pour pénétrer en\n une étrange et séduisante oasis inespérée, embellie par\n quelque doux et pensif magicien, épris des anciens âges qui lui\n ont enseigné le secret de la beauté éloquente et l'art suprême\n de la simplicité.\n   Aux masques convulsés, contrefaits par la préoccupation\ncoutumière et l'idée fixe comme les membres de l'ouvrier par le\ngeste machinal de son travail, se substituaient devant nos yeux\nles saisissantes effigies de l'histoire sacrée, du rêve et de la\nlégende... Insolites personnages au regard songeur, attristés en\nmême temps et exaltés par le regret et la nostalgie, fiévreux\nd'ambitions inaccessibles et chez lesquels la douleur atteint une\nsorte d'inconsolable sérénité. Créatures d'une autre sphère,\nplus fière et plus haute, d'une plus pure h u m a n i t é , inassouvies\nde chimères héroïques et d'idéale compassion : — Chevaliers\ntoujours prêts, comme Sir Galahad, à délaisser la noble\ndemeure et le hall splendide du Roi Arthur pour s'en aller\nà la conquête périlleuse et sublime du Saint-Graal, mais faibles,\naussi, et capables de négliger le but de leur poursuite, de céder\naux enchantements de la route, aux incitations radieuses ou\nsombres de leur trop sensible imagination.\n   Engourdis dans l'extase propagée par les intermittents accords\nde quelque suave musique ; assis au milieu de ruines seigneuriales,\net pris tout à coup de vertige et de superstitieux effroi à con-\nfronter les vestiges déchus du passé et la fragilité cruelle de leur\npropre j o i e ; ou chevauchant parmi de luxuriants et tristes\npaysages, ils n'aperçoivent le décor qu'à travers l'écran interposé\nde leur rêverie ; ils ouvrent des yeux élargis de la contention\nabsorbée de leur réflexion, et leurs regards obstinés et taciturnes\ns'hallucinent à suivre les décevants fantômes que leur songerie\na suscités...\n"}, {"page_pdf": 701, "page_imprimee": 624, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2129, "texte": " 624                        DURENDAL\n\n\n\n   Burne-Jones nous apparaît comme le véritable disciple, le\nlégataire esthétique de Rossetti. Il perpétue toutes les hautes\nqualités de celui-ci, mais leur confère l'accent, l'inflexion qui\nles approprie davantage au génie anglais. L e peintre-poète lui\nconfia la tradition restaurée d'une forme tellement souveraine\nque le choix, par un artiste, de ce mode d'expression prédé-\ntermine presque le genre des œuvres qu'il produira. Celles de\nBurne-Jones témoignent d'une imperturbable élévation de\npensée; elles semblent avoir été conçues dans une espèce de\nravissement intérieur dont elles portent la trace matérielle, qui\ns'exhale de la toile, surprend et enveloppe le spectateur.\n   Ses premiers travaux décèlent l'influence prédominante de\nson maître; mais il dégage bientôt sa personnalité; l'inspiration\nimpétueuse, purement italienne, chez Rossetti, action, passion,\ngeste, se transforme sous le pinceau de Burne-Jones; d'épique\nelle devient lyrique et, par sa grave douceur chantante, sa pro-\npension méditative, sa confuse mélancolie voilée, elle s'apparie\naux nuées et aux horizons indéfinis du N o r d , aux imaginations\nseptentrionales, concentrées et rêveuses.\n   Car ce peuple anglo-saxon, si attentif à ses intérêts matériels,\net si âpre, a conservé une issue vers l'idéal, une propension\nreligieuse, la faculté de sympathiser avec les manifestations de\nl'enthousiasme individuel ou de la foi. Si affairés qu'ils soient,\nles passants s'attrouperont dans la cité pour écouter quelque\nsectaire illuminé ou les bruyantes et pathétiques objurgations\ndes salutistes. Leur respect pour les convictions d'autrui et le\nsentiment; inné chez eux, de la nécessité de la loi morale pré-\nserve, en Angleterre, ces prédicateurs publics de l'accueil\ngrossier et des brutales plaisanteries que la tolérance et l'atti-\ncisme des libres-penseurs de F i a n c e ou de Belgique ne leur\népargneraient point ! Indulgence et hostilité également signi-\nficatives et qui témoignent de l'inclination naturelle des\nesprits ici et là-bas.\n  Les puissances d'abstraction      de la race, ses aspirations\n"}, {"page_pdf": 702, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1928, "texte": "                        EDWARD BURNE-JONES                         625\n\n\nlatentes n'expliquent-elles pas le succès de l'école toute spiri-\ntualiste à laquelle appartenait Burne-Jones, dans le même\ntemps où l'art français — ces grands isolés, Gustave Moreau et\nPuvis de Chavannes, exceptés — s'épuisait à des œuvres for-\nmalistes, méticuleuses, dénuées d'inspiration et de pensée?\n\n\n\n\n    Malgré sa tendance natale à la vision psychologique, Burne-\nJonès n'a pas laissé d'être attiré, souvent, par l'expression\ndes énergies physiques, du geste plastique de la v i e ; et ces\nphases de sa conception correspondent à celles de ses œuvres\noù la silhouette, le relief sculptural des choses semblent l'avoir\ncaptivé de préférence à leur physionomie et à leur apparence\ncolorée. — Il obéissait ainsi, instinctivement, à cette loi —\nlégitime bien qu'elle ne soit pas absolue — selon laquelle le\ndomaine de la sculpture comprend plutôt la synthèse, l'abré-\nviation essentielle des choses, à l'exclusion du détail, de\nl'analyse, de la traduction sensible des phénomènes intellectuels\nou moraux, abandonnés à la peinture : c'est-à-dire que ces deux\narts seraient l'un à l'autre à peu près comme le poème est au\nroman.\n   Deux tableaux, qui incitent à de fort dissemblables impres-\nsions, mais simulent également l'apparence du bas-relief et\nparaissent modelés, en quelque sorte, dans des teintes neutres,\nmonochromes naquirent, sans doute, en ces heures éprises\nd'action, d'attitudes e u r y t h m i q u e s ou de la contemplation des\nfrises souveraines du Parthénon, au British Museum : —L'Esca-\nlier d'or, sur les marches duquel se déploie une harmonieuse\nthéorie de jeunes filles, drapées dans des robes aux plis écla-\ntants et couronnées de fleurs, fait songer irrésistiblement à\nquelque fragment de cortège p a n a t h é n a ï q u e ; c'est toute la\nchaste grâce délicate, la beauté musicale des jeunes Athéniennes\nde P h i d i a s .\n"}, {"page_pdf": 703, "page_imprimee": 626, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1965, "texte": " 626                        DURENDAL\n\n\n   Au sommet du second, la Roue de la Fortune, un esclave —\naffranchi par la faveur honteuse de quelque César — foule aux\npieds un monarque que le mouvement giratoire précipite à sa\ndécadence, sans que l'angoisse dont son cœur stoïque est étreint\nparvienne à courber sa tête altière; plus bas, un autre infortuné\nencore, presque broyé déjà par l'évolution du cycle fatidique,\ntourne vers l'aveugle et impartiale déesse qui dirige l'instrument\nde la Destinée, un déchirant regard chargé d'une sorte d'espoir\ndésespéré.\n\n\n\n   D'autres œuvres de la m a t u r i t é de l'artiste fusionnent les\néléments hétérogènes, les impulsions divergentes de son talent\nen un somptueux et émerveillant accord : L e Miroir de Vénus,\nle Roi Cophetua, le Chant d'amour, Pan et Psyché, etc., appar-\ntiennent à sa manière définitive où la ligne et la couleur, la\nforme et l'expression, mariées et confondues, concourent à\nd'imperfectibles créations.\n   Dans le Chant d'amour, le plus prestigieux de ces tableaux,\nl'onctueux et noble paysage semble vibrer à l'unisson de l'orgue\net de la voix de la musicienne inspirée, partager l'émotion du\nchevalier qui écoute l'ineffable mélodie se propager parmi la\npaix de la verdure et des arbres et contemple à la fois le h a u t\nmanoir dont l'aspect l'entretient de l'antiquité de sa race et de la\ngloire des jours anciens. On dirait un chœur des choses et des\nêtres; une effusion picturale sans équivalent, sinon dans l'œuvre\ndu profond Giorgione ou dans celle du maître de la tendresse et\ndu charme surnaturel, Sandro Botticelli.\n    L e s capacités évocatives d'une couleur en quelque sorte\n spiritualisée, ses assonances exquises et incisives, saisissent le\n spectateur d'un indéfinissable émoi, perdurant et complexe, et\n qui outrepasse les puissances ordinaires de la peinture : chauds\n et chatoyants reflets d'une âme enthousiaste et fervente qu'aucun\n scepticisme n'a desséchée, jamais, ni flétrie.\n"}, {"page_pdf": 704, "page_imprimee": 627, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2025, "texte": "                       EDWARD BURNE-JONES                          627\n\n\n  Aussi, depuis les Primitifs italiens, aucun peintre n'a touché\nd'une main plus respectueuse, avec une plus cordiale compré-\nhension aux épisodes de la vie du Sauveur. U n e de ses plus\nbelles pages illustre le Matin de la Résurrection : deux anges\nsont assis aux angles du sépulcre vide, tandis que le Christ\nsurgit aux y e u x de Madeleine interdite et troublée, partagée\nencore entre le doute et la joie... Jésus vient d'apparaître et sur\nla scène, tout-à-coup transfigurée, une irradiation divine s'est\népanchée, de majesté et d'impérissable douceur; expansion\nd'irrésistible sérénité ; envahissement de lumière ; humble et\nroyal avènement, aurore longtemps espérée d'une ère de charité\nuniverselle et de pardon.\n\n\n\n   On a taxé les préraphaélites d'archaïsme et pas n'est besoin\nd'ajouter que cette épithète — avec tout le dédain qu'elle\nemporte à leurs yeux — émane des partisans du réalisme.\n   Du réalisme ! non point de celui que célébra John Ruskin\net qui servit de règle esthétique à Dante-Gabriel Rossetti et à\nses successeurs : véritable réalisme, épris de la nature et de la\nréalité essentielle des choses et dont la sublimité du monde\nexalte et épure la pensée ; — mais de la doctrine selon laquelle\nla vérité d'une œuvre est en raison de sa laideur et de sa\ntrivialité. Rien ne semble naturel à ses adeptes que ce qui est\nau niveau de leur vulgarité intellectuelle ; ils triomphent dans\nla peinture de la bestialité, retracent avec minutie et délectation\nles basses œuvres de l'humanité, son ignominie animale et —\ncomme leur chef littéraire, Zola — assis sur leurs « documents\nh u m a i n s », ils insultent à la foi, à la poésie, au rêve qui leur\nsont d'égales superstitions!\n   Cette façon de positivisme artistique, mélangé de vagues\nprétentions scientifiques, recrute de nombreux a d m i r a t e u r s ; il\nleur offre un terrain solide et de plain-pied sur lequel ils se\nmeuvent à l'aise, sans danger de courbature cérébrale ; un\n"}, {"page_pdf": 705, "page_imprimee": 628, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 988, "texte": " 628                        DURENDAL\n\n\n\n simulacre d'art inventorial, ricaneur et obscène qu'ils s'ima-\n ginent spécialement adapté à notre époque, « ce siècle de\n lumières »...\n    Mais, si rares et clair semées qu'elles soient, ces temps\n comptent aussi des âmes spéculatives, hautaines et tendres que\n les seuls progrès de la mécanique sont impuissants à enthou-\n siasmer; qui, sans méconnaître la beauté de la science, les\nhéroïques vocations désintéressées qu'elle suscite, se sentent en\nproie à une inquiétude qu'elle ne saurait dissiper; car leur\nidéal est autre et ailleurs.\n    Ames archaïques aussi, si l'on veut, mais qui se tiennent pour\njustifiées en reconnaissant dans les ouvrages des Rossetti, des\nBurne-Jones, des Moreau, des Puvis de Chavannes — poètes\nautant que peintres — génies religieux à l'égal de Richard\nW a g n e r — l'expression enchanteresse de la secrète aspiration\ndont elles sont dévorées.\n\n\n                                           ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-006", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 629, "page_fin": 629, "titre_corps": "Dans les Blés", "titre_sommaire": "Dans les Blés", "signature_source": "Gabriel de Sart", "ancre_debut": "DANS LES BLES", "ancre_fin": "GABRIEL DE SART", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 706, "page_imprimee": 629, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 735, "texte": "DANS LES              BLÉS\n\n\n Grisé par le chant inégal\n       De la cigale\n  Qui fait gaîment vibrer dans l'air\n       Sa note claire;\n Lorsque la brise de midi\n       Est attiédie\n Et qu'elle baigne chaque fleur\n       Qui, douce, fleure\n Des miels subtils que je crois voir\n       Couleur d'ivoire ;\n Etendu parmi le blé mûr,\n       Où tout murmure,\n Je regarde voguer aux cieux\n       Des gazes bleues...\n Je rêve à ce que dit l'épi,\n       Qu'un saule épie,\nAu bluet susurrant un vieux lied,\n       D'un air timide,\nEt dont l'âme vers l'inconnu\n       Glisse ingénue.\n— L'amour que j'ai, qui fait souffrir,\n      Me fait sourire.\nIl me transporte, il ma ravi :\n      J'aime la Vie!\n\n\n                          GABRIEL DE SART.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-007", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 630, "page_fin": 634, "titre_corps": "Le Chapelet", "titre_sommaire": "Le Chapelet", "signature_source": "A. 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Ils s'égrènent sous le doigté subtil des\n                pieuses vierges ; les mères les serrent dans leurs\n                mains à l'heure des ardentes prières ; les enfants\n                les caressent en des batifolages gazouilleurs.\n\n\n\n\n   Quand nous étions petits, petits, pour fixer nos jeunes esprits\nnos mères nous prenaient avec elles au pied des autels. Elles\ncalmaient notre légèreté, notre envie de trop regarder et de\ntout connaître en tournant autour de nos doigts agités la longue\nchaîne aux cliquetis moelleux des Avé des cinq dizaines. Leurs\ntintinabullements timides, comme une céleste et lointaine\nmusique, chantonnaient à nos cœurs d'enfant des bribes du\nsalut m y s t i q u e . Nous bégayions des prières naïves, dans des\nposes cherchées de respect, nous imitions des recueillements\naperçus, nous racontions sans le savoir de gais propos à Notre-\nD a m e , nous marmottions des confidences à « Petit Jésus ». L a\nvierge gothique, de son reposoir, semblait sourire à nos efforts.\nQuant, au soir, le sommeil, ange aux yeux clos, pesait tendre-\nment sur nos paupières, les perles du chapelet, fragiles ou\n"}, {"page_pdf": 708, "page_imprimee": 631, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1895, "texte": "                           LE CHAPELET                         631\n\n\nrustres, musaient à nos mains jointes. E n riant au petit Jésus\ncouronné de roses, nous gazouillions des compliments à sa\nmaman si belle.\n   C'est sur le chapelet que nous balbutiâmes nos premières\nprières. C'est en le palpant que nous prîmes nos résolutions les\nplus sincères. Il ne nous quitta plus...\n   L o r s q u e quelque petit enfant, comme nous, s'en retournait\nau ciel « rire tout le temps » avec ses frères les anges, au soir\ntriste, sur le lit blanc parsemé de fleurs pâlottes, sillonnait la\nlégère chaîne, ainsi les cygnes sur l'étang qu'ils défendent.\n\n\n                                 *\n\n\n  Près du berceau où l'enfant sommeille dans sa candeur séra-\nphique, sa mère, agenouillée, le couve des yeux et prie avec\nferveur. Les annelets de son chapelet, le long de sa robe sévère,\nbrillent et l'attestent. L e chant r y t h m é des Avé, léger et doux\ncomme une fraîche brise d'été, assoupit l'enfant. Si son tran-\nquille repos s'interrompt par quelque rêve affreux, la chanson\ndes Avé de nouveau s'élève en sourdine, le console, le berce.\nDans leurs peines cuisantes, dans leurs joies immenses, les\nmères, les épouses confient, expriment à leur chapelet la\ndétresse ou l'ivresse de leur cœur. Quand les enfants ou les\nmaris se torturent en proie à la maladie, elles, les saintes\nfemmes, les croyantes, implorent le ciel, pleurent des larmes\nexpiatoires, obsècrent des supplications. Ce sont, d'abord, des\nimprécations violentes, des plaintes amères, qui se dissipent\nbientôt dans de touchantes humiliations, de poignants appels\nde secours, d'émouvantes promesses vers la Vierge aux trois\nmystères.\n   Si sonne ultime le glas de la mort — minuit dont nul ne\nsait l'aurore — aux doigts raides par leurs soins se fige et dort\nle chapelet à la croix d'or.\n  Au pied de la funèbre couche, sous la vacillante clarté du\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1660, "texte": " 632                        DURENDAL\n\n\n\ncierge bénit, une femme prostrée, supplie et s'égrènent déses-\npérément les patenôtres contre son tablier de vieux serge.\n\n\n\n\n   Dans la chapelle coquette où tintent des heures mystiques,\nde jeunes filles presque femmes, se prosternent aux pieds du\nChrist, stationnent près de la statue angélique de la Vierge et\nleurs prières e m b a u m e n t comme des lis. E n t r e leurs doigts\nminces la chaîne aux fines perles court capricieuse. Souvent\nleurs pensées s'enfuient au loin, vers les vacances proches ou\ntrop tôt envolées, le flirt naïf du cousin en un coin, de vagues\namours peureusement rêvées, timidement devinées. L e u r s\nyeux, par delà l'autel, voudraient scruter l'avenir, q u a n d le\nchapelet sévère en un minime appel tressaille et les ramène à\nleurs oraisons. Contre les péchés mignons les gros Pater les\nprémunissent, les fins Avé les avertissent et leur révèlent\nl'espoir.\n\n\n\n   Dans le monastère aux murs hauts, circulent, comme des\nombres craintives, de minces nonnes, pâles vierges aux mains\nlustrales; leurs blanches cornettes, ainsi les fleurs s'étiolant, se\nbalancent graciles. L e long des grands murs tout blancs des\ncloîtres, elles glissent en file, psalmodiant les Avé; autour de\nleurs flancs stériles s'enroule la longue chaîne aux perles\ndactyles. Elles chantonnent toutes les mêmes mots accompa-\ngnées du cliquetis continu des annelets comme pour chasser\nles démons voulant hanter ces pauvres nonnes. Aux heures\nd'inattention, le chapelet leur rappelle leurs vœux solennels,\net, compagnon fidèle d'une vie d'adoration, il est jusque dans\nla tombe le saint passe-port de leur âme innocente.\n"}, {"page_pdf": 710, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1766, "texte": "                          LE CHAPELET                        633\n\n\n  Dans les abbayes somptueuses, les couvents pauvres, les\nséminaires préparateurs, les maisons de refuge, les riches\npalais de prélats puissants, les froides cellules d'humbles\nmoines, partout s'affiche le chapelet. Il est le compagnon, le\nconseiller, le maître, le consolateur.\n\n\n\n   Sous les profonds portiques des vieilles cathédrales, les pau-\nvresses, la goutte au nez, alignées, pleurnichent des rapsodies\ntragiques ; la pluie et le froid figent à leurs mains parchemi-\nnées le chapelet de buis qui tressaute à chaque aumône. Elles\nmarmottent, ces miséreuses, des souhaits pour les garçons et\nles fillettes comme remerciement à leur charité.\n\n\n\n  Les grand'mères, au coin de l'âtre, réchauffent leurs vieux os\nqui se ploient ; elles délassent leur ennui en implorant la\nVierge et le bon Dieu pour leurs petits enfants qui rient. Elles\nserrent entre leurs longs doigts amaigris le chapelet qui, lente-\nment, tourne avec des arrêts prolongés à chaque grain. Quand,\naprès leur languissante vie, on les couche dans le cercueil de\nchêne noir, les perles douces et la croix d'or s'ancrent à leurs\nmains effilées.\n\n\n  J'ai vu, l'autre soir, en des coffrets de bois de rose, de vieux\nchapelets d'ancêtres : des rosaires, des psautiers, des couronnes,\ndes camaldules.\n  L'un, tout cassé, m o r d u , hacheté, avait appartenu à un fils\nde roi. U n autre, long aux perles d'ébène lustrées, était celui\nd'un moine célèbre. U n autre encore, simple et mignon, aux\ngrains amincis par l'usure, avait servi à une repentie connue de\nson t e m p s . Il y en avait ainsi des douzaines et des douzaines\nenchevêtrés, étiquetés, tous possédaient leur histoire et for-\nmaient en leur ensemble une collection unique.\n"}, {"page_pdf": 711, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1381, "texte": " 634                        DURENDAL\n\n\n\n   U n seul, étrange dans sa légère cassette vitrée, taisait son\npassé. A qui avait-il inspiré les saints espoirs, m u r m u r é les\nréconfortantes consolations? On l'ignorait. Il semblait égaré\nparmi tous les autres qui, eux, par leur maître avoué, leurs\nformes, leur état de conservation, ouvraient un monde de\nréflexions, dévoilaient une vie, révélaient un caractère.\n   Était-il curieux pourtant ! Ce chapelet comptait six dizaines\naux perles rougies de pur corail; une large médaille de vieil\nargent terminait la chaîne pieuse; on y voyait Jésus sur les\ngenoux de sa mère rieuse; sainte Anne, en prudente grand'-\nmère, aidait la Vierge à maintenir le divin Enfant qui s'agitait\net batifolait; au revers sainte Catherine, drapée dans une ample\nmante, montrait, de sa palme de m a r t y r e , le ciel.\n   Certes, ce chapelet gracieux et fragile fut celui d'une jeune et\nélégante nonne recluse en quelque sombre couvent des siècles\ndéfunts. L e s perles roses attestaient les pleurs et les craintes\nd'une novice, les peines intimes non osées d'une â m e t i m i d e ;\nl'usure avouait les longs jours mélancoliques de vêture et la\nchaîne fine qui réunissait, capricieuse, les patenôtres, affirmait\nla soumission.\n  Ah! ces vieux chapelets, combien mystérieux et diserts.\n\n\n\n                                               A.   TH.   ROUVEZ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-008", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 635, "page_fin": 635, "titre_corps": "Dans la Ruine…", "titre_sommaire": "Dans la Ruine…", "signature_source": "Édouard van Bruyssel", "ancre_debut": "DANS LA RUINE", "ancre_fin": "EDOUARD VAN BRUYSSFX", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 712, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 731, "texte": "DANS LA RUINE...\n\n\nComme un lent baiser chaud glisse le vent du soir...\nC'est le timide adieu du zéphyr à la terre,\nC'est un hymne d'amour éperdu de mystère\nS'harmonisant, divin, en l'édifice noir.\n\nO est la plainte des morts ; en elle mon âme erre\nTriste de souvenirs quoique pleine d'espoir ;\nC'est l'arôme traînant d'un pieux encensoir\nÉpandant vers le ciel sa fleurance dernière...\n\nUne étoile a brillé : voici qu'il se fait tard...\nLa brise souffle encore en douce symphonie,\nEt la lune me lance un langoureux regard...\n\nOh! silence, ma voix! car, dans l'ombre infinie\nSurgit un vieux moine au mystique ostensoir !\n\nComme un lent baiser chaud glisse le vent du soir.'\n\n\n\n                            EDOUARD VAN BRUYSSFX.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-009", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 636, "page_fin": 639, "titre_corps": "Nos Artistes", "titre_sommaire": "Nos Artistes", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "NOS ARTISTES", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 713, "page_imprimee": 636, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1469, "texte": "NOS A R T I S T E S\n\n              NOTRE revue Durendal    n'est pas seulement une revue\n                littéraire, mais encore et essentiellement) une\n                 revue d'art. C'est pourquoi — et nos lecteurs\n                s'en seront aperçus — nous avons, depuis notre\n                 agrandissement, donné une large place à toutes\n                 les manifestations d'art. Nous avons tenu et nous\n                 tenons plus que j a m a i s à ce qu'aucune expres-\nsion d'art ne reste ignorée de nos lecteurs. Exalter la beauté et\nla révéler aux belles âmes, glorifier l'art et propager son culte,\nmagnifier nos artistes, les faire connaître, les faire aimer, faire\npartager à nos abonnés notre admiration enthousiaste pour eux,\ntel est le but glorieux de notre œuvre.\n    E n ce qui concerne l'art divin et empoignant de la musique,\nqui a atteint un degré de perfection tout à fait extraordinaire\nen notre siècle, grâce à des esprits supérieurs, ou à des génies\nd'une envergure s u r h u m a i n e , comme Richard W a g n e r en\nAllemagne, Vincent d'Indy et César Franck en France, E d g a r\nT i n e l , Samuel, Peter Benoit en Belgique, et d'autres, et\nd'autres encore, nous avons, avec la gracieuse collaboration\nde notre s y m p a t h i q u e ami Georges de Golesco, donné des\npages d'art qui ont été goûtées et admirées de tous et nous ont\nvalu des félicitations chaleureuses.\n    Pour être complet et rendre à nos peintres et à nos sculp-\n"}, {"page_pdf": 714, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2238, "texte": "                                   NOS ARTISTES                                    637\n\n\n\nteurs (1) l'hommage auquel ils ont droit et qu'on ne leur rend\npas assez en Belgique, et en même temps révéler leur talent à\ntous ceux qui, en ce temps où la politique et les affaires ont pris\nle dessus, absorbent tous les esprits et laissent à peine aux pau-\nvres humains une heure ou deux pour s'occuper d'art et encore\npar manière de distraction, nous avons illustré Durendal.\n   Nous avons donné et nous continuerons à donner des repro-\nductions d'œuvres d'art. Plusieurs d'entre elles ont été fort\nremarquées, spécialement celle de l'admirable t r i p t y q u e de\nnotre grand artiste Frédéric : les Ages de l'Ouvrier. C'est avec\nune joie sans égale que nous avons offert à l'admiration de\nnotre public d'élite cette œuvre merveilleuse, une des plus\nbelles qui aient été exécutées en Belgique en ces derniers\ntemps. T o u t le monde a pu l'admirer au Salon international\nd'art de l'exposition universelle de 1897. Ce fut un des plus\nbeaux tableaux du Salon. Si nous avions été du j u r y qui devait\ndécerner les prix, c'est à lui que sans hésiter seraient allés\nd'enthousiasme nos suffrages. Il dépassait de toute la hauteur\ndu génie ce pitoyable produit de Détaille — un incendie, des\npompiers et de beaux messieurs en frac! — qui, si nos souve-\nnirs sont bons, a obtenu le premier prix.\n   L'œuvre de F r é d é r i c eut dû évidemment être achetée par\nle gouvernement belge. Cette acquisition s'imposait d'urgence.\nIl faut être Belge pour tolérer qu'une œuvre d'une valeur aussi\ntranscendante soit achetée par un gouvernement étranger.\nQuelle leçon les Français nous ont donnée là! Ils ont prouvé\nqu'ils appréciaient plus que nous le génie de nos propres\nartistes. N o u s en sommes confus. C'est une honte pour nous.\nCe tableau eut été un des plus beaux ornements de notre musée\net y glorifierait bien plus l'art belge qu'un tas de médiocres pro-\nduits qui en souillent les murs complaisants.\n   On le sait, nous l'avons dit et prouvé maintes fois, un autre\n\n   (1) En ce qui concerne la sculpture nous avons donné, on s'en souvient, la reproduction\nde deux sculptures en ivoirines intéressantes de nos artistes : Desenfans et Van Beurden.\n"}, {"page_pdf": 715, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2229, "texte": " 638                                 DURENDAL\n\n\n\nidéal nous est particulièrement à cœur. Nous avons l'ambition\nde le réaliser le plus possible en Belgique. Nous nous propo-\nsons même, en vue de l'atteindre plus directement, d'ouvrir un\nSalon d'art annuel à Bruxelles. La rédaction de Durendal est\nen train de l'organiser en ce moment (1). Cet idéal c'est la résur-\nrection de l'art religieux, ou, pour mieux dire, sa rénovation.\nCar il y a déjà de-ci de-là des artistes qui ont fait des œuvres\nd'art religieux de mérite et parfois même de première grandeur.\nAinsi le peintre Frédéric, dont nous parlions, a fait plusieurs\ntravaux remarquables, exprimant des scènes de la vie de saint\nFrançois d'Assises.\n   Un autre artiste, catholique aussi, Joseph Janssens, a glorifié\nl'art religieux par des œuvres d'une grande beauté, telles que\nsainte Godelieve, du béguinage de Gand, les fresques de l'église\nde Saint-Joseph, à Anvers, l'Annonciation de la Vierge de l'église\ndu Jésus, à Louvain, et un splendide tableau du Samedi-Saint.\nŒuvre récente, celle-ci, et qui dénote un développement consi-\ndérable du talent de notre grand artiste. Œuvre poignante de\ndésolation divine, de profonde et intime piété, de surnaturelle\nmélancolie et de résignation douloureusement chrétienne.\n   Nous donnerons très prochainement de belles reproductions\nde quelques œuvres de Joseph Janssens.\n   Nous avons aussi fait connaître à nos lecteurs toute une école\nd'art chrétien, l'école dite de Beuron. Elle a été fondée par des\nmoines-bénédictins. C'est une école allemande. Elle nous\nintéresse spécialement à cause de son importance, de l'idéal\nreligieux qu'elle poursuit et des fruits qu'elle a déjà portés. Cette\nécole mérite d'être connue. Elle l'est trop peu. Sans doute, on\npeut lui reprocher une certaine raideur égyptienne. Mais peu\nd'artistes chrétiens contemporains sont parvenus à exprimer,\nd'une façon aussi intense, la vie surnaturelle de la Grâce. Les\nphysionomies des moines et des moniales de Saint-Benoit sont\n  (1) La première Exposition d'Art chrétien de Durendal aura lieu l'an prochain, du 15 sep-\ntembre au 31 octobre, dans les salles du Musée moderne, que le gouvernement a bien voulu\nmettre à notre disposition pour cette date.\n"}, {"page_pdf": 718, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1549, "texte": "                           NOS ARTISTES                           639\n\n\n\nempreintes d'une paix si profonde! Les traits sont si purs, tout\nimprégnés d'idéale virginité! L a joie du ciel épanouit si belle-\nment tous ces fronts candides !\n   L a vie divine des âmes, une vie toute détachée de la terre,\npour laquelle le monde n'est plus qu'un étranger et presqu'un\ninconnu, une vie toute de contemplation et d'amour, une vie\nqui n'est plus qu'en Dieu et qui est toute en Dieu, se révèle\ndans toutes ces fresques de l'abbaye du Mont-Cassin avec une\nrare puissance.\n   Ce n'est peut-être pas l'idéal encore, mais qui le réalisera\njamais en toute sa surnaturelle splendeur, ce rutilant et inef-\nfable idéal de l'art chrétien, le plus élevé auquel un artiste puisse\naspirer, mais aussi le plus ardu à atteindre, à cause même de\nsa grandiose sublimité?\n   Nous avons plusieurs fois déjà, on s'en souvient, traité ici\nmême cette question intéressante au premier chef pour tous et\nspécialement pour des catholiques, de l'art religieux, si délaissé,\nhélas! un peu à cause de l'indifférence artistique des catholiques,\nmais aussi à cause de l'indifférence religieuse des âmes. Nous\ny reviendrons. E n attendant, nous continuerons par nos repro-\nductions à révéler d'autres œuvres d'art chrétien à nos abonnés,\nsans oublier les œuvres de nos artistes profanes, que nous\naimons aussi, parce que nous aimons la beauté dans tous ses\ndomaines, en toutes ses expressions et en tous ses créateurs.\n\n\n                                     L'Abbé H E N R Y M Œ L L E R .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-010", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 640, "page_fin": 642, "titre_corps": "L’Anneau", "titre_sommaire": "L’Anneau", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "L Anneau", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 719, "page_imprimee": 640, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 891, "texte": "L'Anneau\n\nComme la torche ardente au fond du tombeau d'or,\nEt dont la flamme tremble au souffle des ténèbres,\nMa pensée éclairait, sous les plafonds funèbres,\nLe sarcophage noir où ma présence dort.\n\n\nIndifférent à la terreur qui le protège,\nJ'avais franchi le seuil aux songes interdit,\nEt j'étais là, royal comme un maître, et roidi\nDans l'impassible orgueil de ma foi sacrilège.\n\n\nEt, vibrant sous l'effort de mon vouloir tendu,\nJe soulevai, de mes deux mains, la pierre énorme\nEt, je me vis, moi-même, en ma terrestre forme,\nAu fond de mon cercueil, comme un mort, étendu.\n\n\nJe vis mes yeux humains clos sur leur dernier rêve,\nLes cercles dont l'éclat barre mon front saignant,\nEt mes deux bras croisés, et leur geste, étreignant\nLe frêne de la lance et le bronze du glaive.\n\n\nMon corps d'homme était là sous mes yeux familiers,\nRigide, éblouissant et froid comme une armure,\n"}, {"page_pdf": 720, "page_imprimee": 641, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1255, "texte": "                     L'ANNEAU                         641\n\n\n\nDans les f eux orfèvres et la sombre parure\nDe ses torques de guerre et de ses lourds colliers.\n\n\nMais un voile, impalpable et cependant visible,\nFait d'une étrange étoffe aux reflets de métal,\nDu cimier aux talons, comme un manteau fatal,\nL'enveloppait des plis de sa splendeur flexible.\n\n\nEt comme j'admirais le tissu d'or bruni\nDont la trame drapait la robe mortuaire,\nJe m'aperçus que, par endroits, le clair suaire\nEtait du souffle égal de ses lèvres terni.\n\n\nEt je compris alors qu'en l'ombre élémentaire,\nCe fantôme, tragique et rouge comme un Roi,\nQue ce fantôme était vivant, ainsi que moi,\nEt s'était seulement endormi, sous la terre.\n\n\nJ'écartai les grands pans du linceul, et voilà\nQu'à l'annulaire droit de l'Apparu plus blême,\nUne bague, au touchef de mes doigts de blasphème,\nFaite des diamants d'Erèbe, élincela.\n\n\nEt quand, vers l'arc cintré des voûtes solitaires\nJe relevai la tête et pus enfin me voir,\nL'anneau resplendissait sur mon gantelet noir\nOù s'égouttait le sang même de mes artères.\n\n\nCar, vain Dominateur des Portes de la Mort,\nQue mon pas secoue et que mon poing violente,\nJe voyais, fraternelle en sa gloire insolente,\nMa pourpre ruisseler comme un âpre remord.\n"}, {"page_pdf": 721, "page_imprimee": 642, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 497, "texte": "642                      DURENDAL\n\n\n\n      Et c'est pourquoi, captif de ma conquête étrange,\n      Réfugié sous ton regard qui me guérit,\n      Et conjure le morne et l'implacable Esprit\n      Du tombeau violé qui me hante et se venge,\n\n\n      Comme quelqu'un de soi-même ressouvenu,\n      Spoliateur sacré de mon ombre assoupie,\n      Je t'offre le joyau que mon étreinte impie\n      Ravit aux tristes mains de mon spectre inconnu.\n\n\n\n                           SÉBASTIEN-CHARLES L E C O N T E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-011", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 643, "page_fin": 648, "titre_corps": "Le Congrès eucharistique : Notules esthétiques", "titre_sommaire": "Le Congrès eucharistique : Notules esthétiques", "signature_source": "Edm. 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Rappelons, plus expressive que tout commentaire, l'effi-\ncacité de ce fait : dans la primitive église, le tabernacle, le réduit sacré,\nenfermait, à côté de l'Eucharistie, les Saintes Ecritures : le Livre à côté du\nPain, en tous deux, le Verbe manifesté.\n   Pour nous, ces fêtes ont été l'allégresse même d'une union et d'une\noffrande nouvelle, à l'unique Principe de lumière, de puissance et de vie.\n\n\n\n\n   Que ces jours furent remplis! On eût dit une sorte de dilatation du temps\net de l'espace sous la poussée des êtres réunis. Quam bonum,fraires... Poul-\nies longues séparations des solitudes bibliques, les Hébreux sentaient avec\ndes nostalgies inconnues, le bonheur de s'étreindre des yeux, de la voix et\ndes mains jointes. Aujourd'hui, malgré l'accumulation des événements et les\nroutes comme dévorées par la vitesse, nous sentons toujours la joie d'être\nensemble; notre vie paraît toujours portée à une puissance supérieure quand\n"}, {"page_pdf": 723, "page_imprimee": 644, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2322, "texte": " 644                             DURENDAL\n\n\n\nelle est confondue avec celle de nos frères. Le Seigneur a promis d'être là\noù plusieurs se réuniraient en son nom. L'on pourrait croire que, selon\nl'unité du plan divin mettant parmi le monde naturel l'analogue des lois de\nsa grâce, il a voulu qu'une âme nouvelle s'enflammât et grandit au milieu\ndes assemblées, grandit selon leur nombre et leur valeur. C'est une sorte\nd'aimantation des esprits l'un par l'autre, qui ne ressemble pas à l'âme\nabjecte des foules, mais à celle des élites, nombreuse, efficace, et, cependant,\ncollective aussi. Une recherche psychologique à tenter : celle des états\nd'âmes collectifs autour de la pensée divine...\n   Une contribution personnelle? Presqu'impossible, faute de recul. D'abord,\nl'immergement très doux; ici, par l'exquisité, le nombre n'est pas oppressif.\nC'est à peine s'il pèse d'une étreinte fluide; bientôt, celle-ci se traduit en\nune alacrité particulière dans laquelle le moi se précise d'une différenciation\nmultipliée, s'agrandit de se percevoir en distinction et en sympathie dans la\nclaire vue de chacun. Chacun! Quelles âmes curieuses, amusantes et\nsublimes !\n\n\n\n   Pour les unes, les derniers excès du dévouement semblent dénués de\nsurprise; à peine l'événement banal que l'on enregistre à cause des seules\nconséquences pratiques qu'il demande. D'autres sont si familiarisées avec\nles élévations de la science qu'elles en oublient sur quels sommets elles\nhabitent, se penchent sans idée de notre vertige, et dédaignent hautainement\ncelui-ci. D'autres, très rares, sélection dernière des élites, réunissent à ces\ndeux sublimités la science, comme suprême, de la vie; cette parfaite péné-\ntration des êtres et des événements en laquelle s'éteint le dédain même pour\non ne sait quelle bonté fine, désabusée — et par là même inlassable — d'une\ngrâce souveraine et comme la royauté de l'âme, complète enfin !\n\n\n\n\n   En quels merveilleux portraits se caractérisent ou bien se combinent, se\nsuperposent chacune de ces cultures, chacune de ces espèces d'individua-\nlités? La physionomie humaine — cette symbolique transcription d'une âme\net d'une vie en lignes comme en couleurs — est une des plus hautes mer-\nveilles d'art. On ne la pourrait mieux étudier qu'ici, dans l'achèvement des\ntypes et la grandeur des circonstances.\n"}, {"page_pdf": 724, "page_imprimee": 645, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2880, "texte": "                      LE CONGRÈS EUCHARISTIQUE                          645\n\n\n   En illustration trois portraits, sans noms en dessous, afin que l'intérêt\nd'art soit seul en cause...\n   Sous la vibration du violet consolé par la croix pectorale, une physio-\nnomie anglo-saxonne. Des traits longs et étroits, aux cassures brusques et\nminutieuses dans l'uniformité d'un coloris vif. Un regard clair, ordinaire-\nment abrité, une bouche en moue d'enfant qui pleure; le tout immobilisé\npar un calme de réserve simple. Les paroles disent, avec le seul souci du\ncôté utile, d'inouïs poèmes de lointain; le dernier souffle d'un mourant, la\npetite vie qui veut le baptême, appelant à des voyages d'explorateurs. Mais\nsi ces paroles ne peuvent s'émouvoir de leur propre grandeur, voici que\nleur flegme s'émeut d'admiration pour nous, pour notre pauvre piété, et que\nnos applaudissements sont irrités comme une protestation contre la mécon-\nnaissance d'héroïsme...\n   Une longue et fine forme de robe, virtuelle comme les dernières draperies\ndu maître de la statue de Balzac. Une tête étonnamment jeune, aux yeux\nclairs, aux cheveux ras, donnant l'impression du Saint-Bernard d'Angelico\nque fit dessiner Montalembert. Les narines frémissent au mouvement des\nlèvres souriantes ou dans la passion des paroles froides, si brûlantes, pour-\ntant, presque corrosives. Le très doux balancement des mots fait onduler la\nsilhouette gracile, tandis que les lignes droites de la robe, avec une impa-\ntiente vibration, semblent ne pas tenir au sol...\n   Sous le vêtement d'éclat somptueux, dont les plis souples s'affinent encore\nen la longueur, le geste rare se dénonce aussitôt d'une nature spéciale,\nrendant attentif comme la magie de certaine voix. Et ce geste, d'une si\nextraordinaire aisance qu'elle dit la maîtrise de l'âme complète, si complète\nqu'elle n'a plus à lutter, à s'imposer, mais seulement à être, ce geste résume\ntoute la physionomie. Le front, très haut, s'anime dans la mobilité de\nsillons qui semblent prendre les sourcils, deux minces et vivantes ailes\nnoires, pour une expression intraduisible d'attention fine et douce. La nais-\nsance du nez est d'une décision curieuse, comme l'arc tendu des paupières\nsous lequel le regard semble aussi remonter en flamme fluide jusqu'au front.\nLa bouche est la plus complexe qui soit; les coins en ont une dédaigneuse\nlassitude démentie par la courbe des lèvres et le sourire inégal que précise\nla montée, l'arrêt brusque d'un pli en la joue pâle. De toute cette physio-\nnomie qui nous échappe à mesure que nous nous efforçons de la fixer,\nrésulte un air inimaginablement détaché et fin, ayant dépassé le dédain et\nla raillerie, ayant saisi l'égalité de tout en le néant du créé. Ce néant\nn'obtient plus que la seule émotion qu'il comporte en vérité : une sorte de\ncuriosité comme étonnée et attentive, une bonté dont la grâce inimitable est\n"}, {"page_pdf": 725, "page_imprimee": 646, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2581, "texte": " 646                            DURENDAL\n\n\n\nfaite de l'affranchissement de ceux qui, de haut, virent tout et comprirent\ntout en une âme désormais souveraine...\n\n\n\n\n   Et la caractérisation des costumes, des gestes, des accents, des attitudes\nd'esprit et de tenue en cette sorte de concile où se retrouve, mieux peut-être\nqu'en toute autre assemblée, l'indépendance religieuse et populaire des\ngrandes assises du moyen âge!...\n   L'art proprement dit? Il fut partout et, aussi, en quelques points rares et\nprécieux entre tous. L'ornementation n'eut de grands efforts sinon en la\nbeauté à la fois psychique et extérieure de la plus réelle procession que\nnous ayons pu voir à Bruxelles. Mais quelle forme plus pure que l'hostie,\nle disque blanc, l'abstraction du point, idéalisant l'existence dans l'espace?\n    Cette divine Force dont la réalité fait vivre les fidèles, est aussi perçue\ncomme expression par tous les affinés du cœur ou de l'esprit. N'a-t-elle pas\nsuscité naturellement l'artiste splendeur de nos temples, par celle de la\nLiturgie (âme de ces corps sacrés) qui est, à la vie ordinaire, ce que l'art\nest au réel : une reproduction pour une finalité plus haute. L'art nouveau a\nsenti puissamment ces choses; il suffit, pour s'en convaincre, de voir la grâce,\nsinon le fait eucharistique, dans l'œuvre du géant musical, avec Lohengrin et\nParsifal, chez tous les artistes de recueillement intense et dans toutes les\nphilosophies de sacrifice.\n    L'extraordinaire splendeur de synthèse qui illumina le discours de\n M. Godefroid Kurt, témoigne ici de toute sa puissance d'éloquence, de tout\n l'enthousiasme qui le salua en échos d'ovations répétés. Nous n'avons pas\n à analyser ici davantage cette page magistrale que Durendal aura l'honneur,\n très grand, de publier en son prochain numéro.\n    En art littéraire, il nous faut écarter tout ce qui serait de compte rendu,\n choisir deux discours d'exception et par là même typiques, l'un appartenant\n à l'éloquence sacerdotale, l'autre à l'éloquence laïque, religieux l'un autant\n que l'autre.\n    Voici le R. P. Janvier, supérieur des Dominicains de Flavigny; grand,\n mince, les traits courts et complexes, comme préparés pour l'illumination\n de la pensée ou l'extase de l'émotion; un peu, en lignes, la saveur de la\n voix, délicate et plus vibrante de devoir être meurtrie. L'on peut dire que\n la rhétorique, l'art des discours tout faits, supplice de l'artiste dans les\n assemblées où triomphe 1'* orateur > n'est point ici. Les inouïes beautés du\n dogme sont, enfin, livrées comme directement et dans une forme qui pro-\n"}, {"page_pdf": 726, "page_imprimee": 647, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2476, "texte": "                       LE CONGRÈS EUCHARISTIQUE                             647\n\n\n\ncède du fond surhumain. Aussi les plus rebelles admirent-ils malgré toute\nprévention, et les croyants se sentent-ils transportés comme au toucher même\nde l'Esprit.\n   Parmi les discours laïcs, il nous faut citer encore celui de Me Alexandre\nBraun, montrant l'admirable valeur d'art de la procession catholique, ayant\nDieu en elle. Comme dans la vérité du modèle, dans le tableau qui change\net se meut avec le discours, toutes les énergies de l'âme, toutes les forces de\nla société viennent s'épanouir par le rythme processionnel. La parole ne\ndédaigne pas l'ornement rencontré, mais ne veut de celui-ci qu'une grâce\nnouvelle pour sa marche de liberté artiste et compréhensive. L'applaudisse-\nment, en ce cas, n'éclate jamais chez les humbles, dans la foule, sans une\npetite surprise, celle qu'en cas pareils suscitent aussi les différences d'allures\npour des gestes semblables. Pourtant, tous aiment Jésus et sa procession;\nmais l'étonnement charmé est du point de vue comme de l'expression litté-\nraire; des rapports d'émotion imprévus, des éléments de compréhension\ncherchés, par exemple, chez nos plus récents peintres; de toute la parole\nqu'ils s'ébahissent un peu d'admirer sans y retrouver, pourtant, les amorces\nhabituelles de leurs acclamations; enfin de l'action plus mesurée à la fois et\nplus libre, mais aussi fervente...\n\n\n\n\n   Les théories d'art, les questions qui s'y rattachent? M. le chanoine Van\nden Gheyn, une des personnalités les plus vivantes et sympathiques du\nCongrès, a protesté, avec la ferveur d'esprit qui le caractérise, contre\nl'odieuse pratique qui dérobe à la vue de tous les chefs-d'œuvre de nos\néglises. Durendal est heureuse de s associer à cette protestation que Mgr Car-\ntuyvels, le plus spirituel et le plus charmeur des présidents de section, a\napprouvée, relevant fort bien ce qui met hors de cause notre clergé sans\ndiminution pour l'ignoble du système.\n\n                                       *\n\n   L'art religieux a été traité ex-professo par le T. R. Dom Laurent Janssens,\nbénédictin de Maredsous, maintenant au couvent de Saint-Anselme à Rome.\n  Un mot de Mgr Cartuyvels caractérisa à merveille ce discours \" hardi \"\njusqu'à la témérité et cependant si vrai .. Chose curieuse, les professionnels\nn'y trouveront guère de réserves à faire. Il est évident, comme l'y proclame\ndogmatiquement la sévère parole scolastique, que l'œuvre d'art, à l'église,\n"}, {"page_pdf": 727, "page_imprimee": 648, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1759, "texte": " 648                             DURENDAL\n\n\n\ndoit être aussi bien artiste que catholique. Il est à croire que la sévérité de\nce principe ne sera jamais trop grande, l'abus parfois génial, témoin Michel-\nAnge, ne devant que trop accomplir son action modératrice. Une excellente\nidée de l'orateur est celle d'introduire la reproduction des chefs-d'œuvre\nchrétiens dans nos églises. Peut-être eussions-nous voulu signaler en fait\nd'art monumental, les œuvres byzantines, celles des moines de l'Athos, et,\ncomme art populaire, les travaux des « iconeurs » russes ; il y a là d'inté-\nressantes expériences à enregistrer. Tous les artistes applaudiront à la\nchaleureuse protestation du savant religieux contre l'imitation servile,\nindustrielle, de l'art du moyen âge. Il nous faut même songer déjà à pré-\nserver celui-ci d'un possible et injuste revirement. Enfin, acclamons cette\ndéclaration libératrice, sans prix dans la bouche qui l'énonça : \" l'Art est\nune vie! \" Ce discours magistral fera de nouveau bien de la peine à\nM. Brunetière...\n  Le R. M. Sosson, avec sa compétence connue, nous a parlé ensuite de\nmusique religieuse, un point que nous laissons aux éloquentes études de\nnotre si distingué collaborateur spécial, M. de Golesco; il trouvera sans\ndoute à y revenir.\n\n\n\n   L'éclat fervent de la dernière assemblée générale ne nous appartient pas\nici; disons simplement, pour nous y associer, l'émotion de S. E. le cardinal-\narchevêque de Malines alors qu'il clôtura les travaux de l'assemblée par\nl'hommage au divin Roi, puis à la Reine divine, à Notre Seigneur et à Notre\nDame « Siège de la Sagesse », Mère du Verbe, patronne aussi de tous les\nouvriers du Verbe, de nous tous!\n\n                                                             E D M . JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-012", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 649, "page_fin": 650, "titre_corps": "Chanson lasse", "titre_sommaire": "Chanson lasse", "signature_source": "Franz Soudan", "ancre_debut": "Chanson lasse", "ancre_fin": "FRANZ SOUDAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 728, "page_imprimee": 649, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 814, "texte": "Chanson lasse\n                                           A FRANZ ANSEL.\n\n\n\n\nPleurez les soirs et pleurez les roses,\nLes blancs pétales et les ciels roses,\nEt toutes les choses de beauté,\nEt toutes les flûtes de l'été,\nPleurez les soirs et pleurez les roses !\n\n\nEt vous, pâles étoiles, miroirs\nPerfides qui gardez nos espoirs,\nEt vous, les pâtres vêtus de laine,\nUn à un descendus dans la plaine,\nPleurez les roses, pleurez les soirs!\n\n\nLes oiseaux qui fleurissaient les branches,\nLes oiseaux en robe des dimanches,\nTout à l'heure n'ont plus chanté...\nEt le bois, le bois n'est plus hanté,\nLes oiseaux se sont tus dans les branches.\n\n\nSous la feuillée où le soleil dort\nNe retentit plus le son du cor ;\nVoici longtemps, la chasse est passée,\nEt j'ai vu fuir la biche lassée\nSous la feuillée où sonnait le cor.\n"}, {"page_pdf": 729, "page_imprimee": 650, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 540, "texte": "650                  DURENDAL\n\n\n\n      Dans l'air passaient de chaudes haleines...\n      Et je cherchai longtemps les fontaines\n      Où gouttaient des perles de cristal.\n      Hélas ! hélas ! le sort est brutal,\n      Sous bois ne jasaient plus les fontaines.\n\n\n      Eh quoi ? alors tout est en allé ?\n      L'oiseau mort et le rêve envolé ?\n      Non... pleurez les soirs, pleurez les roses !\n      Pour avoir trop aimé toutes choses,\n      C'est moi, que les dieux ont exilé !\n\n\n\n                                       FRANZ    SOUDAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-013", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 651, "page_fin": 652, "titre_corps": "D’Amour", "titre_sommaire": "D’Amour", "signature_source": "Franz Soudan", "ancre_debut": "D AMOUR", "ancre_fin": "FRANZ SOUDAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 730, "page_imprimee": 651, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1300, "texte": "D'AMOUR\n\n                             « Vivre sans aimer, c'est vivre sans   souffrir,\n                          et vivre sans souffrir, c'est mourir ».\n\n\n\nPuisqu'hélas la douleur a mis sur ton front pur\nL'ombre de son baiser mort, puisqu'une tristesse\nA cerné tes grands yeux de ses cercles d'azur,\nO mon printemps meurtri, pauvre sœur en détresse,\nViens !... Ma sœur... laisse-moi te donner ce doux nom,\nLa douleur, aujourd'hui, ma sœur, m'a fait ton frère...\nOh ! ne dis rien encor, si c'est pour dire non,\nN'écoute pas la voix de l'ironie amère\nQui f ait ta bouche dure et qui gonfle ton sein\nD'un sanglot trop longtemps contenu ; crois-moi, pleure,\nPenche ce front superbe où s'agite l'essaim\nDes pensers en révolte ; écoute, et si cette heure\nT'a semblé moins mortelle, et si sentir un cœur\nBattre à côté du tien tous ses battements mêmes,\n A pu quelques instants apaiser ta rancœur,\nJe serai presqu'heureux... Ne dis plus que tu l'aimes !\n Tout plutôt que cela, cela seul est trop dur ;\n Celle qui fit un jour l'aumône magnifique,\n A l'ingrat, d'un amour trop profond et trop sûr,\n Ne peut que l'oublier... Quel destin ironique,\n Qui commande à mon cœur d'écouter dans le tien\n Se plaindre encor l'amour haletant qui veut vivre...\n Tais-toi par pitié ! N'entends-tu pas le mien,\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 652, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1029, "texte": "652                         DURENDAL\n\n\n\n      Qui se brise, sonner rauque comme le cuivre,\n      A chaque larme qui roule de tes yeux noirs,\n      A chaque soupir qui soulève ta poitrine;\n      Oh! tais-toi!... Non, pardon !... tu ne sais pas les soirs\n      A languis où le rêve impossible s'obstine,\n      Et les nuits d'insomnie, et les matins lassés,\n      Et tout ce long martyre où les mornes tristesses\n      Succèdent, n'est-ce pas, aux espoirs insensés,\n      Comme les durs réveils aux plus folles ivresses...\n      Oh ! pardon, pardon ! tu pleures... et je voulais,\n      Avec des mots très doux, bercer un peu ton âme,\n      Des mots comme il en est en les très vieux couplets,\n      Qui sont une caresse avec des mains de femme...\n      Mais l'amour est en moi qui ne veut pas mourir,\n      Un amour tout sanglant, et je n'ai pu sans doute,\n      Parce que je t'aimai, que te faire souffrir...\n      Va, fais-moi signe, et seul, je reprendrai ma route.\n\n\n\n                                              FRANZ SOUDAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-014", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 653, "page_fin": 663, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "J GUIM BARDE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 732, "page_imprimee": 653, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2083, "texte": "LES LIVRES\nL E ROMAN :\n\n  Le   Parfum      des I l e s   Borromées, par     RENÉ    BOYLESVE    (Paris,\nOLLENDORFF).\n   J'ai dit jadis, ici, toute mon admiration pour Sainte-Marie-des-Fleurs, le\nprécédent livre de René Boylesve et un vrai chef-d'œuvre de grâce simple,\nchaste et pénétrante... Voici un volume moins idyllique; ce n'est plus la\nblanche cantilène de l'amour virginal; c'est le cri d'ivresse et de souffrance\nde la passion... M. René Boylesve a fait succéder une œuvre d'âcre volupté\nà une œuvre de pure tendresse... Pourquoi? Cet original artiste — une des\nréserves des actuelles lettres françaises — n'a pu obéir au souci lucratif du\nscandale et sacrifier aux exigences du dieu Feuilleton... J'aime mieux\ncroire — avec la profonde et reconnaissante admiration que je lui voue\ndepuis Sainte-Marie-des-Fleurs — que la vision qu'il se créa des réciproques\ninfluences des paysages de la nature et des sentiments de l'âme humaine,\nl'amena à préfigurer la griserie enchanteresse des lacs italiens en un épisode\nde trop brutale et tragique jouissance, comme auparavant il avait réverbéré\ndans la touchante et sereine histoire de Marie-des-Fleurs et d'André le\ncharme de Florence, sa radieuse et pacifiante beauté...\n   Tout de même, j'en veux à ce remarquable écrivain, qui n'a réellement\naucune excuse à suivre la banalité des routes battues, d'avoir fait d'un\nadultère horriblement commun le pivot de l'étude qu'il essaya du Parfum\ndes Iles Borromées, de ces effluves d'inaction, de rêve et de volupté que dégage\nce coin de nature trop privilégié et trop séducteur... Et que je suis heureux\nde dire à M. René Boylesve que cette partie de son œuvre est ratée, et qu'à\npart les quelques pages finales de l'aventure, où le remords est analysé avec\nune émouvante et aiguë perspicacité, le vulgaire poème des rendez-vous de\nLuisa Belvedera et de Gabriel Dompierre est d'une déplorable facilité et à\nla portée d'un romancier quelconque... Or, René Boylesve n'a plus le droit\nd'être quelconque : il a prouvé, par Sainte-Marie-des-Fleurs, qu'il était de'\n"}, {"page_pdf": 733, "page_imprimee": 654, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2633, "texte": "  654                               DURENDAL\n\n\n\ntaille à tirer le roman contemporain du bourbier de sensualisme bestial et\nélégant où il patauge, et à restaurer, dans une oeuvre, le sens vrai de la\npassion qui n'est point une chasse hystérique aux jupons, mais la lutte de la\nraison, de la dignité, de la conscience, contre le fonds de désordre qui entache\nnotre nature... Après un louable effort pour se créer une personnalité et se\ndégager de la turpitude ambiante, René Boylesve va-t-il tomber dans le\nplat marasme commun ?\n  Non certes : si le Parfum des Iles Borromées est une erreur en sa trame\nessentielle, il convient d'ajouter que certains épisodes du livre sont d'une\noriginalité de conception et d'une puissance d'impression qui requièrent\npresque la grâce — tableaux prestigieux et vibrants — des grisailles qui les\nentourent et les font ressortir.\n   Le « parfum » des Iles Borromées — que René Boylesve le sache bien —\nne sera point, pour ceux qui liront l'œuvre, dans le \" collage \" de Luisa et\nde Gabriel (cette intrigue n'a nulle couleur locale et pourrait être située\ntout aussi plausiblement dans une villégiature balnéaire ou sur le boule-\nvard), mais il s'exhalera bien plutôt de la barque fleurie, de la Carlotta, et\npour tous ceux qui vécurent quelques jours sur ces plages paradisiaques de\nLugano et de Bellagio, c'est dans la mélodie berçante et mélancolique de\ncette belle créature de poésie et d'inconscience que chantera toujours l'âme\ndes î l e s . . . Et quant à ceux plus spécialement qui aiment l'art et qui eurent\nparfois le privilège, assis au soir tombant sur la rive de Pallanza, de voir\nle rêve de leurs âmes prendre corps dans un paysage incomparable, ah ! que\nRené Boylesve veuille le croire, ils méprisent les hennissements passionnels\nde Gabriel Dompierre, mais ils chérissent comme un type immortel et fra-\nternel de leurs aspirations éparses, le poète Dante-William Leé que le\nParfum des Iles Borromées leur révéla.\n  L'artiste qui, parmi une nature adéquatement appropriée, sut camper\ndes personnages d'une vérité aussi profonde et aussi troublante, est voisin des\nmaîtres; il deviendra un maître lui-même quand il voudra bien ne plus être\nque lui, obéir à un tempérament qui s'affirme original et probe, et repousser\n— comme indigne de son talent et de son art — la tentation des modes\nmalsaines, faciles et lucratives.\n                                                   FIRMIN VANDEN BOSCH.\n      Paradis de Cristal,        par   JOSÉ   HENNEBICQ    (Bruxelles et Paris,\nED.     LYON-CLAESEN, éditeur).\n      L'idéal pour le poète c'est la plus puissante, la plus belle, la plus vivante\n"}, {"page_pdf": 734, "page_imprimee": 655, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2653, "texte": "                                      LES    LIVRES                                   655\n\n\ndes réalités. Tout le reste n'est que symbole. Le vulgaire ne voit que l'écorce\ndes choses et s'y arrête. Pour lui le mot idéal est un mot vide de sens.\nCela n'existe pas. C'est tout au plus un rêve. Les âmes médiocres sont\nmyopes. Leur vue ne va pas jusqu'aux sommets. Elles voient la vallée.\nElles n'aperçoivent pas les montagnes. Elles ne tentent pas d'en escalader\nla cime. Cela pourrait leur donner le vertige.\n   L'artiste, au contraire, méprise profondément les réalités de ce bas monde.\nElles lui répugnent. Il en a la nausée. Il les hait, parce qu'elles sont comme\nun brouillard qui l'empêche de voir l'idéal dans toute sa splendeur. L'idéal\nc'est sa vie, c est sa nourriture, c'est le but unique de toutes ses aspirations,\nc'est le thème de tous ses chants, c'est l'éternel objet de son rêve. Il ne vit\net ne respire que pour lui.\n  Il est tout imprégné de ce hautain idéalisme, le poème en prose : Paradis\nde Cristal, que vient de publier notre collaborateur José Hennebicq, en une\nmerveilleuse édition d'art de l'incomparable artiste-éditeur Ed. Lyon-\nClaesen.\n   C'est un hymne magnifique à l'amour essentiel, le seul vrai et désinté-\nressé, à un amour pur comme le cristal, incarné en des êtres d'élite, mépri-\nsant le baiser charnel, mais tout brûlant de cette affection spirituelle dont\ns'aiment les anges au ciel et les âmes d'élection sur la terre.\n   Cet amour inclut nécessairement l'admiration enthousiaste pour tout ce\nqui est beau, pour tout ce qui est noble, pour tout ce qui est pur, pour tout\nce qui est grand : Dieu, la Beauté, la Vie mystique, l'Art!\n   Et cet hymne à la Beauté est chanté tantôt en notes d'une douce, exquise\net mélancholieuse mélodie — mots charmants, phrases harmonieuses,\nimages délicates et jolies à ravir — tantôt en un rythme majestueux, qui\nrappelle le style fulgurant, tout de feu et de Hammes, de Villiers de\nl'Isle Adam, le poète de prédilection de notre auteur et dont il magnifia si\nbellement la haute intellectualité et l'art prestigieux, en cette revue\nmême (1).\n                                                             L'Abbé H       MOELLER.\n\n\n  Khou-n-atonou.            (Fragments      d'un papyrus),       par   JUDITH      GAUTIER\n(Paris, ARMAND COLIN, éditeur).\n  Sans professer, à l'égard des bas-bleus, les partis pris hostiles de Barbey\nd'Aurevilly, il est permis de trouver intolérables la plupart des femmes de\n\n     (1) L'étude de J. Hennebicq sur Villiers de l'Isle Adam a été publiée séparément, sous ce\nt i t r e : Le Prince des Lettres françaises, par notre éditeur Lyon-Claesen.\n"}, {"page_pdf": 735, "page_imprimee": 656, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2981, "texte": " 656                             DURENDAL\n\n\n\nlettres d'à présent. Quelques-unes, très rares dans la cohue, valent qu'on les\nlise, forcent l'estime littéraire ou même, parfois, l'admiration. Au tout\npremier rang, parmi celles-ci, se place Mme Judith Gautier. Fille du poète\ndes Emaux et Camées, elle porte dignement et continue d'honorer un nom\ncher à la poésie. Sa fortune littéraire n'égale pas son talent; elle est à la\nfois célèbre et, quoique l'Académie française ait couronné plus d'un de ses\nouvrages, presque ignorée; elle n'attire ni par le sentimentalisme vulgaire\nqui lança tant de vogues féminimes, ni par l'impudeur et le scandale qui en\nsouillent mainte autre. Lue trop peu, elle fait le régal des dilettantes qui\nprisent haut le charme fier et l'harmonieuse noblesse de ses livres. Je dus à\nla gracieuseté d'un bibliophile, jadis, de feuilleter, quelques heures, ce\nLivre de Jade, fameux et depuis si longtemps introuvable; et je garde la\nmémoire enchantée de ces lieds mélancoliques et précieux qui semblent\nchantés par quelque Heine du Céleste Empire. La Conquête du Paradis, la\nSoeur du Soleil, le Dragon Impérial, le Vieux de la Montagne, autant de romans\nérudits et raffinés, savoureusement exotiques et d'une langue exquise. Cette\nlégende épique, Iskender, écrite à la gloire d'Alexandre, est un poème en\nprose admirable, du plus éclatant et du plus hautain lyrisme.\n   Comme les livres antérieurs, celui-ci, Khou-n-atonou, ainsi titré bizarrement\ndu nom d'un Pharaon très ancien, héros de l'un des contes assemblés en ce\nvolume, nous transporte en Orient, patrie élue de l'imagination de Mme Judith\nGautier. Il contient trois légendes, l'une égyptienne, l'autre annamite, la\ndernière japonaise, outre quelques pages intéressantes sur le crime au Japon\net un chapitre descriptif sur Tokio. C'est dans les contes, surtout dans le\npremier, lequel est aussi le plus étendu, que Mme Judith Gautier a mis\ndavantage ses qualités d'écrivain. Elle y ressuscite, en tableaux harmonieux\net nobles, des épopées mortes et des contrées quasi fabuleuses. Son style,\nsouple et rythmé, grave, presque hiératique, a je ne sais quelle grâce\nhéroïque et tendre. On y recueille en foule de belles images, comme celle-ci :\n« La barque glissait sur l'or du fleuve, et la haute proue recourbée formait,\navec son reflet, l'apparence d'une large bouche qui semblait boire l'eau,\nsilencieusement. » Tels dialogues d'amour, chastement passionnés, et où\nj'ai noté au passage ceci : Tu as le visage de mon rêve, il me semble que\ntu viens d'ailleurs que de la vie... Tes yeux de lumière boivent les pensées,\net tu as lu, peut-être, à travers le livre fermé... La nuit nous enveloppe\nd'un voile étincelant, les lis embaument, et, sous ton regard, la fleur de ma\nvie est éclose » — m'ont fait songer parfois, par la hauteur du sentiment et la\nsplendeur de l'expression, à des pages inoubliables de Villiers de l'Isle\n Adam.                                                                M. D.\n"}, {"page_pdf": 736, "page_imprimee": 657, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2725, "texte": "                                LES LIVRES                               657\n\n\n\nLA CRITIQUE :\n  L e s Maîtres C h a n t e u r s de N u r e m b e r g , par MAURICE KUFFERATH\n(Paris, FISCHBACHER).\n   M. Maurice Kufferath continue sous ce titre la série de ses importants\ntravaux critiques sur les chefs-d'œuvre wagnériens. Ce nouvel ouvrage se\nrecommande par les mêmes qualités que ses aînés. Il analyse à fond le\ndrame, l'envisageant sous toutes ses faces, seul moyen de faire comprendre\net goûter Wagner, qui est admirable non seulement comme musicien, mais\naussi comme poète, philosophe et profond penseur. D'abord une évocatrice\ndescription de Nuremberg, ressuscitant l'antique cité de l'art et du rêve, et\nnous voilà immédiatement initiés à l'organisation des confréries de Maîtres\nChanteurs, associations empreintes d'un caractère démocratique et différant\nà ce point de vue des Minnesinger des âges précédents, alors que la culture\nde la poésie était le monopole des nobles et des gens d'Eglise. Au milieu\nde ces Meistersinger forgeurs de rimes, asservis à des règles étroites et\nminutieuses, se dresse l'imposante figure de Hans Sachs, à la vie et à\nl'œuvre duquel M. Kufferath consacre quelques pages du plus puissant\nintérêt. Puis il nous éclaire sur les conditions psychologiques dans lesquelles\nle poète a conçu et composé son chef-d'œuvre, nous cite à cet égard\ndes lettres fort caractéristiques de l'auteur de Tristan, ainsi que quelques\ncharmantes anecdotes sur les premiers rapports entre Wagner et Hans\nRichter. Après nous avoir décrit, avec un grand luxe de documents, les\npremières représentations des Maîtres Chanteurs à Munich, à Bruxelles, à\nParis, et nous avoir fait connaître les dispositions de la critique, hostile\nd'abord, flottante ensuite, et enfin unanimement enthousiaste, M. Kufferath\nentre dans le cœur de son sujet, nous présente l'analyse poétique et musicale\ndu drame.\n   L'analyse poétique n'est qu'une paraphrase de cette observation profonde\net excellemment exprimée par le savant critique « que le génie crée rarement\nde toutes pièces, mais améliore et achève, ce qui est l'essentiel ». L'auteur\nconfronte avec le poème wagnérien les drames écrits par Deinhardstein et\nLortzing sur Hans Sachs, ainsi que le joli récit Maître Martin et ses compa-\ngnons, du conteur populaire Hoffman, et nous montre la grande supériorité\ndu poète de Bayreuth qui, semblable à Holbein, « par une accumulation\ninouïe de détails infiniment délicats rendus avec une fécondité merveilleuse\nde ressources, arrive à donner le sens de la vie et du caractère individuel >.\nPuis, mettant en relief les caractères au\\quels Wagner a insufflé dans son\nœuvre une vie si intense, M. Kufferath nous promène à travers une\n"}, {"page_pdf": 737, "page_imprimee": 658, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2846, "texte": " 658                            DURENDAL\n\n\n\nintéressante galerie de portraits, arrêtant nos regards sur la majestueuse et\nsereine physionomie de Sachs, sur la douce et pensive Eva, sur Walther,\nincarnant la Foi invincible dans l'Idéal, sur Beckmesser, impérissable\npersonnification de la sottise et de la vulgarité. Suivent quelques considé-\nrations sur le style du drame, style dont l'archaïsme est contenu en de.sages\nlimites, et sur la forme musicale du lied généralement employée par\nWagner au cours de son poème. Ici se trouve retracée en quelques pages\nsubstantielles toute l'évolution du lied depuis Beethoven jusqu'à Wagner.\n   Le lied, à la différence de la chanson, émanation spontanée du génie\npopulaire, est essentiellement une œuvre d'art; c'est le produit d'une combi-\nnaison savante des ressources de la musique expressive moderne et de la\nlibre inspiration lyrique. Cette partie de l'oeuvre de réminent critique est\nà étudier de près et d'une façon approfondie. Toute l'esthétique musicale de\nWagner en est éclairée. Puis il nous donne quelques curieux aperçus sur les\nemprunts que Wagner a fait aux Meistergesänge et sur la façon différente\ndont lui et Lortzing ont traité le même sujet. L'ensemble de ce beau travail\nest couronné par une analyse thématique très fouillée et très complète de\nla partition. En résumé, l'auteur qui s'est trouvé mêlé aux origines mêmes\ndu mouvement wagnérien, et qui, ayant vu de près ses différentes étapes,\nen a généreusement secondé par ses écrits le fécond développement, nous a\ndonné là une nouvelle étude esthétique digne de ses aînées, et que devraient\nposséder tous ceux qui désirent prendre une connaissance quelque peu\napprofondie d'un des plus incontestables chefs-d'œuvre du siècle. A cette\nanalyse forcément sèche du livre de M. Kufferath, ajoutons en terminant\nque la parure d'un style souple, limpide, substantiel et savoureux, en\nconstitue un des principaux charmes.                GEORGES DE GOLESCO.\n\n   L'Art en Suisse : Edmond de P u r y , A r n o l d B ö c k l i n , par\nWILLIAM RITTER, 2 vol. (Gand, typographie A. SIFFER).\n   Parler de William Ritter est toujours difficile; cela devient presque\nimpossible ici, à Durendal, où l'on a pu lire de ses pages déconcertantes...\n   On voudrait dire que la musique, essentielle dispensatrice d'émoi, a pris\nd'abord cette âme, l'a éveillée au jour comme l'enfant génial dont la harpe\nsuscitait le cerveau chaque matin. Puis, enivrée, l'âme, la Psyché aux ailes\nde papillon, s'envolant dans les harmonies, va aux couleurs, comprend les\nformes, et devient, balancée dans le fleuve omniprésent de la lumière,\ncomme centrale de la féerie de beauté. Rien des sécheresses pénibles de la\ncritique pédante; William Ritter s'ébat clans la volupté d'art; les mots, les\nimages jaillissent, redoublés de son ravissement comme des perles irisées\n"}, {"page_pdf": 738, "page_imprimee": 659, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2882, "texte": "                                 LES    LIVRES                              659\n\n\ndans les jeux des mouettes riant parmi l'écume. Son extase d'émoi, de com-\npréhension, ignore la défaillance : toujours il trouve en lui des cris qui\nattirent, inquiètent, amènent, livrent au vertige d'art des grandes œuvres.\n   William Ritter promène depuis ses débuts la joie martiale de l'admiration\nparmi les fleurs de l'espace, du lieu, du temps et des génies. Descendu avec\nle grand Böcklin de ce Monsalvat neigeux qu'est la Suisse, il y abhorre les\npetitesses d'en bas et célèbre le charme fluidique (onde, féminité) d'Ed. de\nPury. Les routes de vie ardente que l'orient projette clans l'âme européenne,\nl'attirent comme de longs reflets roses; il inventorie les curieuses civilisa-\ntions balkaniques, les trésors de Vienne, reliquaires de gemmes pleines de\nsoleil et de sang, grenats d'ardeur morte. Attentif également à la parenté\ndu nord et de l'orient, mystérieuse union du soleil et de la brume par-dessus\nla stérilité du plein jour froid et sec (peut-être la claire âme latine?) il\ns'éprend des arts d'exquisités, des préraphaélités ou du titan lourd et sublime\nqu'est Böcklin. Si nous comprenons un jour comment celui-ci est une sorte\nde Wagner pictural, ce sera surtout à William Ritter que nous le devrons.\nJamais étude ne fut plus enthousiaste, enthousiasme plus contagieux. Rien\ndu reste de mieux documenté, de plus sagace que cette admiration. Aussi\nbien faut-il comprendre pour faire comprendre et la ferveur ne doit provenir\nque de la puissance pénétrante jamais en défaut Cette dernière devient une\nforce créatrice épanouie en des synthèses ou des analyses également déci-\nsives. Écoutez cet à-coup de portrait :\n   « Quant à la localisation du génie de Böcklin, il a été uniquement alle-\nmand et italien, c'est-à-dire classique au sens de ce mot en Allemagne,\nclassique à la façon de Goethe qui était celle de Dürer, toute chronologie\nintellectuelle sauvegardée. J'ai déjà dit maintes fois et je serai obligé de le\nredire jusqu'au rabâchage ici même et chaque fois que j'aurai à parler de\nBöcklin, qu'il résume posthumement en plein XIXe siècle, toutes les tendances,\nles croyances, les rêves, les sciences, les lettres et les arts, l'esprit en un mot\ndu Saint Empire Romain et Germanique. C'est constater qu'il se distingue\nd'une foule de peintres contemporains par son ignorance en art de deux\nchoses : toute espèce d'exotisme à commencer par l'orientalisme, et toute\nespère de modernité industrielle, commerciale et scientifique, sauf les décou-\nvertes et interprétations les plus avancées de la science en histoire et en\nmythologie. >\n   Voici une des descriptions analytiques; elle nous dispensera de toute\ninsistance :\n   « C'est le soir, un soir très doux sous un ciel limpide, dans un petit vallon\nde Souabe où les maisonnettes sont comme tamponnées, ouatées d'arbres;\n"}, {"page_pdf": 739, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2562, "texte": "  660                             DUIŒNDAL\n\n\n\n toute la chaleur du nid. La première étoile ne s'est pas encore allumée au\n ciel qu'une lumière brille déjà dans une des maisons à l'ombre. Le chevalier\ns'est découvert et d'émotion s'est assis, regardant la lumière enfin retrouvée\ndu gîte familial où il ne sait ce qui l'attend, quelles nouvelles l'accueille-\nront      Et pour se préparer et laisser à son cœur le temps de battre, il s'est\nassis sur le bord de pierre d'une fontaine dont le bassin rectangulaire rem-\nplit tout le premier plan, soit le tiers inférieur du tableau. Le chevalier est\ntout vêtu de rouge. L'eau reflète le froid zénith encore tout bleu. Et l'im-\npression chavire devant ce ciel chaviré comme doit sombrer d'émotion l'âme\ndu chevalier. C'est inouï l'effet pour ainsi dire physique que Böcklin a su\nobtenir par le coup de génie de ce miroir magique muet, de ce grand abîme\nbleu renversé où passeraient des antipodes de nuages, de ce ciel chambardé,\nde cet espace vide comme la page blanche de l'inconnu qui tout à l'heure va\nse remplir pour l'exilé rapatrié de l'écriture nuageuse des événements\naccomplis.\n                                                              EDM.    JOLY.\n\n\nART E T SCIENCE :\n\n    La V i e Moderne à l'Exposition internationale de Bruxelles 1897, par\nTH.    BRAUN, Inspecteur honoraire des Écoles et Sections normales de\nBelgique (Bruxelles et Paris, E D . LYON-CLAESEN, éditeur).\n    Qui ne connaît à Bruxelles ce beau et vénérable vieillard, à l'œil encore\nvif et intelligent, à la physionomie épanouie par la bonté, si cordial, si\naffectueux, et que l'on voit se promener au boulevard d'un pas alerte comme\ns'il avait encore ses vingt ans?\n   Il en a quatre-vingts. Et à l'âge où tout le monde se repose, surtout\naprès une vie toute d'activité et de dévouement comme la sienne, il écrit\nencore des livres. Car c'est son livre que je viens présenter au lecteur, un\nlivre curieux en tous points, des plus instructifs, nourri d'idées, de faits, de\njugements primesautiers et originaux.\n   Toute la vie de cet homme admirable a été dépensée pour la cause de\nl'éducation de notre chère jeunesse, qu'il a toujours aimée d'un si grand\namour, et qui l'aime aussi avec tout son cœur.\n   M. Braun a rendu des services incalculables à la cause de l'éducation de\nla jeunesse, qui a été l'unique but de son infatigable activité intellectuelle.\n   C'est encore cette jeunesse qu'il a eu en vue, en écrivant l'intéressant livre\ndont nous parlons.\n   Il a trouvé, en se servant de l'occasion que lui offrait notre dernière\n"}, {"page_pdf": 740, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2846, "texte": "                                LES LIVRES                               66l\n\n\n\nExposition internationale, un moyen ingénieux et original d'instruire la\njeunesse, tout en l'intéressant et en l'amusant même parfois.\n   Ce procédé montre une fois de plus les qualités maîtresses d'éducateur\nde M. Braun. Car, instruire en intéressant, c'est toute l'éducation. Trop de\nmaîtres l'oublient. Au lieu d'être l'ami, le père, le confident de ses élèves,\nle maître d'école n'est trop souvent qu'un père fouettard. C'est à coup de\npensum qu'il veut faire entier la science dans la tête de ses disciples. La\nraison en est que trop souvent il n'a pas conscience de la grandeur de sa\nmission. Ou s'il en comprend la beauté, il lui manque peut-être cette qualité\nindispensable au maître et qui est toute l'âme du père Braun : LA BONTE.\n   Remercions M. Braun de la nouvelle preuve qu'il nous donne de son\n dévouement à la jeunesse, en consacrant à son instruction les années d'un\n repos si vaillamment acquis et si légitimement mérité.\n   Son livre est une belle œuvre et une bonne action. Il est en même temps\nune leçon donnée aux maîtres indirectement, par la façon dont on y instruit\nl'élève presque sans qu'il s'en aperçoive, tant la leçon est aimable et\ngracieuse.\n   Voilà un livre à donner en prix à tous les élèves, aussi bien dans les\ncollèges que dans les pensionnats de jeunes filles. Il remplacera avantageu-\nsement tant de livres, ou sots, ou banals, qui constituent la bibliothèque\ndes distributions de prix.\n    Mais ce livre est intéressant pour tout le monde. Il est écrit d'une façon\nsi charmante. Il est si instructif. Il est si plein de science, d'art, de\n littérature. Nous conseillons à tous de le lire.\n    Je suis reconnaissant à l'auteur aussi pour l'hommage qu'il rend, dans la\n partie consacrée à l'Exposition de Tervueren, à l'oeuvre géniale et grandiose\n du Congo, une des plus majestueuses entreprises de ce siècle, dont tout\n l'honneur revient à notre Roi, à qui en revient la gloire. Une œuvre pareille\n suffit à illustrer tout un règne. Il est d'une importance capitale de la faire\n connaître à la jeunesse et de la faire aimer par elle. Cette œuvre, du reste,\n conquiert de plus en plus de sympathies en Belgique. Il n'y a que quelques\n esprits étroits et mesquins qui la combattent encore, parce qu'ils n'ont pas\n l'âme assez haute pour en voir toute la grandeur.\n   Je remercie M. Braun au nom de notre chère jeunesse, que j'aime d'amour\n avec lui, pour le noble livre qu'il vient de lui consacrer et qui lui apprendra\n une foule de notions curieuses, intéressantes et des plus instructives.\n   Ce livre est magnifiquement édité par la maison Lyon-Claesen, dont les\n belles et artistiques éditions sont trop connues pour qu'il soit encore néces-\n saire d'en faire l'éloge.                             L'Abbé H. M Œ L L E R .\n"}, {"page_pdf": 741, "page_imprimee": 662, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2681, "texte": "  662                             DURENDAL\n\n\n\n  Ornements t y p o g r a p h i q u e s : Lettres ornées, titres de pages et fins de\nchapitres, par EUGÈNE GRASSET; dessinés et publiés pour Les Fêtes Chrétiennes,\npar l'Abbé DRIOUX (Paris, E D . SAGOT, éditeur).\n   Ce recueil nous met en présence d'un Grasset quelque peu différent de\nl'artiste actuel : le Grasset tâtonneur, chercheur encore inconnu de la\nmasse. Dans ces lettres ornées, dans ces titres de pages et fins de chapitres\nse révèlent déjà les qualités maîtresses d'invention, de composition, qui sont\nla caractéristique du talent de Grasset.\n   A travers les hésitations du début, on sent l'artiste en marche vers\nle grand style. Les compositions renfermées dans ce recueil ont certes été\néclipsées par les créations postérieures de l'artiste, mais que de choses\ncharmantes, que d'indications précieuses, que de délicates inspirations n'y\ndécouvre-t-on pas au milieu de la complexité, de la lourdeur même de\nquelques motifs?\n   S'il est vrai que l'esprit de l'homme aille du composé au simple, Eugène\nGrasset n'a pas failli à cette règle. Novateur comme il l'était, cherchant\nà rouvrir à l'art une voie qu'il avait quittée depuis des siècles, il devait plus\nque tout autre connaître le labeur ingrat des tâtonnements. Mais ces\nrecherches, ces efforts, ne sont pas vains; à chaque pas il se dégage, il\ns'assouplit, il gagne de l'ampleur. Cette complexité, cette lourdeur, il les\nrejette. Conscient ou non, il atteint au grand style décoratif qu'avaient\ndécouvert à ses yeux les grands maîtres des époques passées, objets\nconstants de ses admirations et de ses études.\n   Le recueil que M. Ed. Sagot nous envoie est donc, je le répète, intéressant,\nsurtout parce qu'il nous fournit un terme de comparaison avec le Grasset\nd'aujourd'hui. Les Fêtes Chrétiennes ont été publiées en 1880, époque où\nl'artiste, déjà fort préparé par ses études antérieures, se faisait timidement\nconnaître. Sa personnalité n'est pas dégagée de l'imitation ancienne gothique\net romane, romane surtout. Par échappées seulement on sent poindre\nle novateur, par exemple dans les compositions où l'artiste introduit des\npersonnages et aussi dans un grand nombre de lettres ornées. Il s'y\nrencontre des qualités de souplesse d'arrangement, qui se développent de\nplus en plus à chaque apparition d'oeuvre nouvelle et qui font de Grasset\nun artiste bien moderne, quoique fortement rattaché aux maîtres du moyen\nâge par une parenté indiscutable.\n En terminant, rendons hommage à la manière parfaite dont l'éditeur,\nM. Ed. Sagot, a exécuté et présenté ces intéressants dessins.\n                                                                       J. J.\n"}, {"page_pdf": 742, "page_imprimee": 663, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1473, "texte": "                                   LES LIVRES                                  663\n\n\n\n  A r c h é o l o g i e . A b é c é d a i r e d'arrhitecture ancienne, par le vicomte\nde COLLEVILLE (Paris, Bibliothèque de l'Association).\n  L'ouvrage de M. le vicomte de Colleville pourra rendre service aux\nécrivains et aux artistes. Les uns et les autres ont fréquemment besoin de\nconnaître le sens propre de certains termes techniques de l'archéologie.\nDans leurs descriptions, les littérateurs tiennent plus que jamais — et ils\nont raison — à employer le mot propre; les artistes, en quête de couleur\nlocale, veulent être renseignés sûrement et rapidement sur des détails de\ntechnique.\n  Sous un format commode, en quelques articles substantiels et nets,\nM. le vicomte de Colleville réalise le double objet de fournir aux écrivains\ndes formules exactes et aux artistes des renseignements précis.\n  Dommage seulement que les citations soient faites à la diable, défiant tout\ncontrôle. Les termes latins sont aussi bien mal traités jusqu'à être souvent\ndéfigurés et absolument inintelligibles. Et le grec donc? L'érudition est un\npeu rancie. La plupart des sujets traités par M. de CoUeville l'ont été\nrécemment par des maîtres, dont l'enseignement est demeuré pour lui non\navenu.\n  En résumé, M. le vicomte de CoUeville a eu une excellente idée : la\nréalisation en fut trop hâtive, et partant insuffisante.\n                                                             J. GUIM-BARDE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-015", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 664, "page_fin": 666, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "par Th Lindenlaub", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 743, "page_imprimee": 664, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1588, "texte": "LES REVUES\n\n\n\n  R E V U E DU MONDE I N V I S I B L E (Rédaction, Paris, rue de Tour-\nnon, 29) : Étudier sans parti pris dogmatique, en se basant exclusivement\nsur la science, tous ces phénomènes singuliers, inexplicables ou du moins\ninexpliqués, qui constituent ce qu'on appelle le monde invisible, tel est le\nbut de la nouvelle revue fondée et dirigée par Mer Méric. Nous ne pouvons\nqu'applaudir à cette tentative. Sera-t-elle fructueuse? C'est ce que l'avenir\nnous apprendra.\n  Le premier numéro, que nous avons sous les yeux, répond assez bien au\nbut poursuivi. Les travaux qui le composent sont sérieux; ils sont, tout au\nmoins, pleins de bonnes intentions. Nous nous permettons cependant de\ncritiquer l'article qui rapporte un certain nombre de faits de guérisons par\ncontact, obtenues par un R. P . X... L'exposé des cas morbides qui y sont\nrelatés laisse à désirer au point de vue scientifique. Ils manquent de précision\nclinique, plusieurs sont d'ordre purement nerveux et relèvent exclusivement\nde la suggestion.                                                    D r M.\n\n\n  LA R E V U E G É N É R A L E : Deux mots d'un profane sur le style, une très\ncurieuse et très originale étude psychologique de Paul Peeters, S. J .\n\n\n  L E SPECTATEUR CATHOLIQUE a réapparu — enfin — pour la plus\ngrande joie des amoureux d'estampes naïves et curieuses et la plus vive\nsatisfaction des chercheurs d'opinions personnelles, encore que parfois\ndiscutables; à signaler, dans ce dernier sens, la contribution de M. Edmond\nde Bruyn sur la Cathédrale de J.-K. Huysmans.\n"}, {"page_pdf": 744, "page_imprimee": 665, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1580, "texte": "                               LES REVUES                              665\n\n\n\n  LA L U T T E a consacré son dernier numéro à la glorification d'Octave\nPirmez : la plupart des écrivains belges actuels y commentent brièvement\nl'œuvre et l'influence du maître.\n\n\n  LA QUINZAINE : Une étude sur Michelet par Jean Brunhes.\n\n\n  L E SILLON : De fort topiques considérations sur l'œuvre récente de\nTolstoï — erreur colossale d'un homme de génie — : Qu'est-ce que l'art ?\n\n\n  L E MERCURE D E FRANCE : Une belle étude d'André Fontainas sur\nClaude Monet et trois contes — les Fiançailles — de Georges Perin.\n\n\n  L'ERMITAGE : La Beauté des foules, des vers d'un harmonieux symbo-\nlisme de F . Viellé-Griffin.\n\n  LA R E V U E BLANCHE : Le peintre Paul Signac continue, par des\nétudes sur l'éducation de l'œil, sa plaidoirie esthétique et historique en\nfaveur du néo-impressionnisme.\n\n  ANTHOLOGIE-REVUE : Vers de Roger Lebrun et Camille Maryx.\n\n\n  L'ART MODERNE : M. Octave Maus rend compte de sa découverte du\nMusée du Luxembourg à Paris.\n\n  L'HUMANITÉ N O U V E L L E : Une superbe nouvelle de Jules Destrée :\nLe bon-dieu-des-Gaulx.\n\n\n  DE VLAAMSE SCHOOL nous apporte une émouvante reproduction\nde la tête du Christ par Quentin Metsys (Musée d'Anvers); à remarquer\naussi une étude sur le peintre anglais Charles Robinson, avec, dans le texte,\nd'exquises gravures enfantines.\n\n\n  T H E STUDIO (London, Henrietta street, 5), numéro de juillet : Une\nétude intéressante de A.-Z. Baldry sur le peintre paysagiste Bertram\nPriestman, illustrée de douze reproductions. Une description d'un charmant\n"}, {"page_pdf": 745, "page_imprimee": 666, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 661, "texte": " 666                            DURENDAL\n\n\n\ncoin de l'Angleterre : Everham, proposé à juste titre à l'attention des\nartistes. D'élégants dessins de meubles artistiques pour le nouveau palais de\nDarmstad. Toute une collection d'admirables terres-cuites, d'un art raffiné,\ntrouvées dans des fouilles à Tanagra, accompagnée d'une étude très curieuse\nde M. Huys. Une superbe reproduction de la statue de Balzac et du groupe\ndu Baiser du sculpteur Rodin. Enfin deux merveilleux médaillons, l'un de\nSaint-Gaudens, l'autre de Charpentier.\n\n\n  L E GUIDE MUSICAL : A lire au numéro de juillet un intéressant\narticle : Félix Weingarihner et Bayreuth, par Th. Lindenlaub.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-07-n7-016", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 667, "page_fin": 670, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "extraordinairement malheureux", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 746, "page_imprimee": 667, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1457, "texte": "NOTULES\n\n  Le jury chargé de décerner le prix quinquennal de littérature s'est honoré\nen portant son choix sur l'œuvre d'Albert Giraud, le poète magnifique et\nharmonieux dont Maurice Dullaert détailla l'esthétique dans le dernier\nnuméro de Durendal.\n\n\n   Le gouvernement français vient de décerner les palmes d'officier d'Aca-\ndémie à notre éditeur M. Lyon-Claesen.\n   C'est une mise à l'ordre du jour bien méritée du haut souci d'art que notre\nexcellent ami apporte dans l'édition des nombreuses publications esthé-\ntiques auxquelles il se dévoue.\n   La rédaction de Durendal présente à M. Lyon-Claesen ses affectueuses\nfélicitations.\n\n\n   A la suite de l'exposition des Beaux-Arts de Munich, le prince régent de\nBavière vient de conférer l'ordre de Saint-Michel de Bavière aux artistes\nsuivants :\n   Commandeur : MM. Franz Courtens, peintre, et Albert Desenfans,\nstatuaire; officier : M. Emile Claus, peintre; chevaliers : MM. Fernand\nKhnopff, Félix ter Linden, peintres, et E. Collés, architecte.\n   Nous prions ces artistes, qui font tant d'honneur à notre art national\net l'ont glorifié à l'étranger, d'agréer nos félicitations les plus sympathiques.\n\n\n\n   Il faut louer hautement l'initiative prise par MM. Garraud et Maubel, les\nnouveaux directeurs du théâtre du Parc, à Bruxelles, d'organiser, à partir\ndu mois d'octobre, une série de Lundis littéraires, consacrés à la récitation\nd'oeuvres de poètes anciens et modernes.\n"}, {"page_pdf": 747, "page_imprimee": 668, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2610, "texte": " 668                              DURENDAL\n\n\n\n  La littérature belge contemporaine aura, paraît-il, une large place au\nprogramme de cette initiation artistique... Tant mieux : mais pas d'exclusi-\nvisme, n'est-ce pas, pas de tripotages de cénacles, pas d'intrigues d'écoles?\n\n\n                                       +\n   Du discours de M. d'Haussonville à l'Académie française, à l'occasion de la\nréception du comte de Mun, ce juste et charmant portrait du grand orateur\nfrançais :\n\n   « Rien au-dessus de la croix, rien au-dessus de l'Eglise. Telle a été en\neffet, monsieur, la devise de votre vie. Aux intérêts de l'Eglise, tels que vous\nles avez compris, vous n'avez jamais rien préféré, et vous avez su faire, dès\nque vous avez embrassé sa cause, le sacrifice qui pouvait vous coûter le plus.\nPendant trois ans vous aviez donné le spectacle original d'un conférencier\nen épaulettes, d'un dragon orateur, qui portait dans des réunions populaires\nune parole ardente, respectueuse des personnes, mais peu ménagère des\ndoctrines. Ce rôle était difficilement, compatible avec la présence dans les\nrangs de cette armée qu'on a eu raison d'appeler grande muette, qui doit le\ndemeurer toujours. Vous l'avez compris, et librement, spontanément, vous\navez donné votre démission. Mais vous l'avez fait avec regret, presque avec\ndouleur.\n   Le sacrifice auquel vous consentiez n'était pas médiocre, en effet. Si vous\nétiez demeuré au service, plus d'une perspective brillante s'ouvrait devant\nvous. Rapidement vous auriez pu devenir un de ces jeunes colonels dont les\naventures romanesques défrayaient autrefois le répertoire de M. Scribe.\nVous aviez tout ce qu'il fallait pour cela. Aujourd hui, sans nul doute, vous\nseriez plus et mieux. Comme plusieurs de vos camarades de promotion,\nvous compteriez déjà au nombre de ces généraux en qui la France met une\nconfiance qu'on ne parviendra pas à ébranler, sentinelles vigilantes de sa\nsécurité, gardiens silencieux de son honneur. En un jour, vous avez sacrifié\ntout cela : mais ce que vous avez regretté, ce n'est pas le grade, c'est\nle métier, car vous étiez soldat dans l'âme. Au fond vous l'étiez toujours\nresté. Du soldat, vous avez conservé en effet la droiture, la hardiesse,\nle sang-froid et en même temps, l'esprit de discipline et d'obéissance. Si je\nne savais que les métaphores sont toujours chose dangereuse, je me hasar-\nderais à dire que votre éloquence a gardé quelque chose de l'épée que vous\navez portée au côté. Elle en a la trempe qui dure, l'éclat qui brille. Mais\nelle n'en a ni le froid, ni le tranchant, car tout en étant chaleureuse j elle sait\n"}, {"page_pdf": 748, "page_imprimee": 669, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2469, "texte": "                                  NOTULES                                 669\n\n\n\ncependant demeurer courtoise, et ce n'est pas un de ses moindres mérites,\nau cours de tant de discussions ardentes, de n'avoir jamais blessé per-\nsonne ».\n\n\n\n   De récentes publications ont remis en lumière la sombre et énigmatique\nfigure de Lamennais.\n   M. Anatole France l'évoque à son tour dans une conversation entre\nquelques provinciaux, héros de ses livres passés et futurs, et il est au moins\nintéressant de savoir — à titre de curiosité — l'idée que le sceptique auteur\ndu Mannequin d'osier se fait de l'écrivain de l'Essai sur l'indifférence :\n\n     — Vous, messieurs, qui êtes si jeunes, avez-vous une juste idée de ce\nque fut Lamennais ? Je l'ai suivi en disciple fidèle, jusqu'au bord de l'abîme\noù il est tombé. J'ai recueilli jour par jour sa pensée et sa doctrine. Savez-\nvous bien, messieurs, que son histoire, qui fut celle de l'Église pendant un\ndemi-siècle, est encore brûlante ?\n   » — Il a laissé un nom illustre, répondit M. Lerond. Mais ses écrits n'ont\nplus guère de lecteurs.\n     — Il est vrai qu'on ne lit plus, ajouta M. Bergeret, l'Essai sur l'indiffé-\nrence. A peine avons-nous gardé le souvenir un peu flottant de vingt-cinq ou\ntrente versets bibliques que les faiseurs d'anthologies empruntent aux\nParoles d'un croyant. A ce nom de Lamennais, nous nous représentons un\nvisage aride et désolé, semblable au masque de Dante, des joues creuses,\ndes yeux ardents, un front superbe, comme noirci par la foudre. Nous\nsongeons au lévite qui, frappé par l'Église, sa mère, traversa la foule du\npeuple, marqué du signe indélébile : Tu es sacerdos in œternum, et qui porta\ndans l'Assemblée nationale, sur les gradins de la Montagne, le sombre\norgueil du prêtre. Peut-être encore, remontant le cours des années, évoquons-\nnous, sous les pieux ombrages de la Chesnaye, le Chrysostome breton,\nentouré de ses disciples, les abbés Salinis, Lacordaire et Gerbet, mais nous\nne nous faisons de lui qu'une incertaine et vague idée.\n   » M. Cassignol reprit sa pensée au point où il l'avait quittée :\n     — Savez-vous bien, messieurs, que l'histoire de cet homme fut celle de\nl'Église pendant un demi-siècle ?\n   » — Ce fut peut-être un homme de génie, dit M. Lerond, mais assurément\nun esprit funeste et un mauvais prêtre.\n   » — Féli, poursuivit M. Cassignol, Féli, comme nous le nommions dans\nle cercle étroit où il inspirait le plus tendre enthousiasme, n'eut jamais ce\n"}, {"page_pdf": 749, "page_imprimee": 670, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1397, "texte": "   670                              DURENDAL\n\n\n\n  qu'on appelle en langage religieux la vocation du sacerdoce. Non qu'il\n  manquât de foi. La foi était, au contraire, le premier besoin de son âme. Il\n  avait faim et soif de croire. Le doute l'effleura peut-être, mais ne lui fit point\n  une blessure profonde. Les brusques révoltes de l'esprit sont fréquentes, au\n  début, chez les prêtres, et Bossuet lui-même semble avouer dans un de ses\n  sermons, que les pièges de la raison ne lui étaient point inconnus. Ce qui\n  manquait à Lamennais, c'était la joie. La vocation du prêtre est faite autant\n de joie que de foi. C'est à une sorte d'allégresse intérieure que les vieux\n prêtres reconnaissent l'élection divine chez les jeunes séminaristes. Félicité\n de Lamennais ne connut jamais ce doux contentement d'une âme qui quitte\n tout et qui se quitte elle-même. Sous-diacre à trente-trois ans et prêtre à\n trente-quatre, il fit ses vœux, entraîné, pressé, contraint, inquiet, la mort\ndans l'âme. En célébrant sa première messe, il sua une sueur d'agonie. Il\nm'a confié longtemps après qu'à cette heure terrible, debout devant l'autel,\nil entendit très distinctement une voix qui lui disait : Je t'appelle à porter\nma croix, rien que ma croix, ne l'oublie pas ». A peu de temps de là, il\nécrivait à l'abbé Jean, son frère : « Je ne suis et ne puis qu'être désormais\nextraordinairement malheureux ».\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 650, "texte": "                      DURENDAL\nREVUE CATHOLIQUE D'ART & DE LITTÉRATURE\n                              1898 — 5meAnnée\n\n\n\n\n                Sommaire du n° 7 (Juillet)\n\n\nWILLIAM RITTER.—Jean-Arthur Rimbaud             .                   .           575\nL'Abbé HECTOR HOORNAERT. — La Nef du Marchand (suite) .                         584\nL'Abbé PAUL CUYLITS. — Introduction à la lecture des Mystiques\n      flamands (suite)    .          .                                  .   .   612\nFRANZ ANSEL. — Le Tombeau (poésie).                         .   .               621\nARNOLD GOFFTN. — Edward Burne-Jones (notes cursives)                .           622\nGABRIEL DE SART. — Dans les Blés (poésie)       .                               629\nA . - T H . ROUVEZ. — Le Chapelet.   . . .                                      630\nEDOUARD VAN BRUYSSEL. — Dans la Ruine...            (poésie).                   635\nL'Abbé HENRY MOELLER. — Nos Artistes .          .   .   .                       636\nSÉBASTIEN-CHARLES LECONTE. — L'Anneau (poésie)                  .               640\nEDM. JOLY. — Le Congrès Eucharistique (notules esthétiques) .                   643\nFRANZ SOUDAN. — Chanson lasse .                                                 649\n       »             D'Amour (poésies).                                         651\nLes Livres .                                                                    653\nLes Revues .                                                                    664\nNotules .                                                                       667\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": ""}, {"page_pdf": 652, "texte": "       Jean-Arthur                                     Rimbaud\n\n                      SA V I E E T S E S Œ U V R E S (1)\n\n\n\n\n               CETTE vie d'un poète étrange et légendaire, — d'un\n                 passé déjà si lointain, le voilà mort depuis sept\n                 ans, — dont tout le monde parle et que personne\n                 n'a lu, m'a été une consolation bien douce. Je ne\n                 sais rien de plus édifiant que ces retours de si\n                 loin, de si profondes ténèbres à tant de lumière.\n                 Oh ! ce n'est pas que le biographe M. Paterne\nBerrichon soit d'une lecture très sympathique. Son style, en\nperpétuel pavé de l'ours sur le visage souffreteux et cerné\nd'abord par le péché ensuite par le purgatoire de la pauvre idole\nde chair et d'étincelle, devient à la longue très agaçant; et si je\nveux compatir aux souffrances de cet enfant repenti, et me\nréjouir de son obstinée, volontaire et énergique contrition, et\npleurer à son martyre et prier à ses suprêmes instants avec un peu\nj'espère de la ferveur de ses dernières prières à lui, je n'entends\npoint qu'on me nie contre l'évidence : et ses fautes, et sa contri-\ntion, et sa conversion, et alors jusqu'à la sincérité de sa mort\n\n  (1) La Vie et les Œuvres de Jean-Arthur   Rimbaud,   par PATERNE BERRICHON (Paris, Mer-\ncure de France).\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": " 576                          DURENDAL\n\n\n\nédifiante ; ni qu'on traite le pauvre pécheur, le gamin génial au\nb o u r d o n n e m e n t de frelon poétique inconscient, puis le héros\ndénégateur obstiné de son œuvre et vomisseur de ses errements\nde jadis de saint, de dieu ou même tout simplement d'un des\ntrois ou quatre plus grands génies qui aient jamais existé, ce\nque M. Berrichon fait à toute page de son livre... Ses autres\ntics, car il en a d'autres, je lui en fais grâce et m'en soucie peu :\nil a l'air d'y tenir, il a sans doute ses raisons; mais c'est Rim-\nbaud seul qui m'intéresse à cette heure et que je veux rap-\npeler ici, tout en remerciant M. Berrichon de me l'avoir fait\nconnaître, car sans lui notre génération ignorerait sa carrière\nd'aventurier et ne connaîtrait ses œuvres que par ouï-dire. C'est\nle seul éloge auquel M. Berrichon doive se complaire pour le\nmoment.\n  Il restera de R i m b a u d ceci : l'exemple d'une vie infâme puis\nprodigieuse, d'efforts immenses, d'une dépense d'énergie\npresque miraculeuse pour se sortir des dernières fanges où l'on\npuisse rouler, et le fait d'avoir déterminé le mouvement poétique\ncontinué par Verlaine et dit décadent. J'admets en effet pleine-\nment avec M. Berrichon que sans R i m b a u d , Verlaine n'eût pas\nexisté autrement que comme poète parnassien. Maintenant\nsoyons très francs : il restera donc plus de R i m b a u d , d'abord\nun nom, une date, puis un exemple de conversion fameux,\nqu'une œuvre.\n   L'œuvre en éclosion dans ce cœur d'enfant cherchant à se\nressaisir, dans ce cerveau de gamin roulé dans la boue et demi-\nhalluciné, en voici les germes... On devine ce qu'elle eût pu\nêtre, mais on ne peut certainement pas dire qu'elle ait été... L e\ngroupement de ces germes épars un peu partout a-t-il été opéré\npar M M . Berrichon et Ernest D e l a h a y e avec toute la sûreté\nvoulue? J'émets quelques doutes... Des numéros dépareillés de\npetites feuilles décadentes éphémères ramassés çà et là, au\nhasard souvent, me firent jadis t o m b e r sur des vers de R i m b a u d\nauxquels je voudrais croire, puisqu'ils me firent l'admirer — sans\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "                       JEAN-ARTHUR RIMBAUD                     577\n\n\n  du reste l'approuver — et que je ne retrouve pas ici. Est-ce à\n  dire que ces vers soient apocryphes ? Ou pouvons-nous espérer\n  un volume complémentaire à ces cris d'une enfance unique, comme\n  peut y autoriser, quelques lignes plus haut, la préface : « Ce\n  » grand poète, dans les dernières années de sa courte mais\n  » tumultueuse et admirable vie, réprouva les productions de sa\n  » première jeunesse: celles qui exclusivement forment la matière\n » du présent tome ».\n    Il va sans dire que je n'engage pas tous les lecteurs d'entre\n ceux à qui cette revue s'adresse à lire ce volume où malgré tous\n les considérants de repentir, de réprobation qui survinrent, ils\n peuvent se sentir éclaboussés de fâcheuse sorte; en revanche je\n leur recommande tout spécialement la biographie, non pas\nencore une fois à cause du biographe que j'ai l'outrecuidance\ndécidément de souhaiter bien différent de lui-même, mais à\ncause du simple exposé des faits qu'il faut décortiquer de tout le\nplaidoyer par trop gros qui l'encombre.\n   J a m a i s certainement enfance précoce ne fut plus prodigieuse,\npas m ê m e celle de Victor H u g o : celle du petit Mozart seule y\natteint. C'est à quinze ans que cet enfant merveilleux, un polis-\nson de collège, trouve de tels vers, ses premiers :\n\n\n      Au dehors, les oiseaux se rapprochent frileux ;\n      Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux.\n      El la nouvelle année à la suite brumeuse,\n      Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse\n      Sourit avec des pleurs et chante en grelottant.\n\n\n      C'est le nid cotonneux où les enfants tapis,\n      Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,\n      Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches.\n\n\n  E t voici dans la même pièce un groupe de vers datés de\n1869 et semblables assez, semble-t-il, les deux premiers à du\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": " 578                         DURENDAL\n\n\n\nMontesquiou, les suivants à un écho de l'inspiration d'hier de\nM. Maeterlinck :\n\n\n       Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,\n       Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer;\n       L'armoire était sans clefs, sans clefs la grande armoire!\n       On regardait souvent sa porte brune et noire :\n       Sans clefs, c'était étrange;\n\n\n       Ils rêvent que\n       ... leur vague regard tout aidour d'eux repose.\n\n    L e s deux premiers paragraphes d'une pièce intitulée le For-\ngeron sont d'une plasticité telle, d'un relief si saisissant et d'une\nécriture repoussant en ronde bosse avec une telle vigueur\nl'image, qu'il faut, en répétant que l'artiste de ce groupe\nstatuaire a toujours quinze ans, encore les citer avec l'inquié-\nt u d e d'arriver à quoi si, dès les deux premiers poèmes, il faut\nt o u t citer!\n\n       Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant\n       D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant\n       Comme un clairon d'airain avec toute sa bouche,\n       Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,\n       Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour\n       Que le Peuple était là, se tordant tout aidour\n       Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.\n\n   C'est du d'Aurevilly populacier, mais attendez, voici mieux :\n\n       Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,\n       Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,\n       Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait;\n       Car ce maraud de forge aux énormes épaules\n       Lui disait des vieux mots et des choses si drôles\n       Que cela l'empoignait au front, comme cela!\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "                      JEAN-ARTHUR RIMBAUD                         579\n\n\n   L a ressemblance du malheureux porte-couronne fut-elle\njamais mieux empoignée que comme cela par ce mauvais enfant\nmal élevé?\n   Mais tout ceci est d'un poète-gamin qui connaît ses aînés»:\nH u g o , Coppée m ê m e passent dans ses tirades énergiques, bien\nque surpassés certainement, et il est bon de noter que si R i m b a u d\ns'est échappé du vers régulier, c'est le possédant et le m a n i a n t\nmieux que personne. Mais sans nous attarder davantage, guet-\ntons plutôt la première petite pousse du vrai R i m b a u d . L a\ntroisième pièce, Sensation, nous livre bien le programme de sa\nvie errante, mais pas encore, le poète neuf :\n\n\n       Si les temps revenaient, les temps qui sont venus...\n\n\n   C o m m e n t un tel vers, tout à coup vers 1870, pleurait-il au\nmilieu d'une pièce à la Rubens où un chaud paganisme de col-\nlégien fondait toutes les impavidités parnassiennes ! Comment\nrésonnait aux oreilles des derniers jours de l'Empire cette\nstrophe de ce Bal des Pendus qui rend des points à Villon :\n\n\n       Messire Belzébuth tire par la cravate\n       Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,\n       Et, leur claquant au front un revers de savate,\n       Les fait danser, danser au son d'un vieux Noël!\n\n\n   E t qui encore avait osé l'horreur de la Vénus Anadyomene et\npensé au Châtiment de Tartufe? et avait introduit en poésie les\nallures tintamarresques — après les funambulesques de Banville\n— de chansons telles que Ce qui retient Nina ? E t désormais tout\nse débraille, mais ce débraillé est exquis, si exquis que per-\nsonne n'aurait le cœur de gronder : voilà le « petzouille génial »\nqui apparaît m u r pour les désastres. E t des pages grasses\ndéfilent qu'il faut passer d'un doigt silencieux, oublier un doigt\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": "  580                         DURENDAL\n\n\n\nsur les lèvres. Mais c'est aussi le merveilleux sonnet qui dit\ntout R i m b a u d :\n\n        Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,\n        Comme des lyres je tirais les élastiques\n        De mes souliers blessés, un pied contre mon cœur!\n\n    Nous marchons de plus en plus vers la poésie fluide et désar-\nticulée, vêtue d'irisations et d'apparences, tulle illusion, verrerie\nd'une Venise de la décomposition, ensorcelante fantasmagorie\nde nuances pour les oreilles et de dissonances pour les yeux,\nque, rôdant à travers Paris c o m m u n a r d , tout nimbé de son\nrayonnement d'ange déchu et de pied en cape souillé de vice,\nR i m b a u d tisse ou cisèle on ne sait comment, écrit on ne sait\nq u a n d , exprime presque inconscient dans un état de demi-\ndémence et de délire qu'on ne sait duquel plus proche, tremens\nou sacré. Alors l'attendrissante arsouille, le voyou apollonien,\nrayon de soleil dans un cloaque, prend cette beauté étrange et\nmorbide, ropsienne, rappelant par quelque chose la tête de ce\npapillon de nuit ou de crépuscule dit tête de mort, chevelure de\npouilleux et d'inspiré, pâleur de larve et de clair de lune, yeux\néteints de noctambule, lèvres vivaces de sauvage, face où ne vit\nplus que le contraste d'un inaltérable rayonnement et de ces\nrouges sangsues de lèvres, tel enfin que nous le montre le pro-\ndigieux portrait de F a n t i n L a t o u r :\n\n        Je vis, assis tel qu'un ange aux mains d'un barbier,\n\n        Et, par instants, mon cœur triste est comme un aubier\n        Qu'ensanglante l'or jaune et sombre des coulures\n        Puis quand j'ai ravalé mes rêves avec soin,\n        Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,\n\n  E t c . , etc.\n  Et passent des chansons d'alcoolique écrites au hasard de la\nsaoulerie comme d'un doigt t r e m p é dans la rinçure de verre sur\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": "                       JEAN-ARTHUR RIMBAUD                        58l\n\n\nune table de café, et cependant la petite phosphorescence d'idéal\nest toujours là et un « triste cœur » pleure dans l'orgie, et les\nlèvres crapuleuses divaguent, tandis qu'une larme se dérobe au\ncoin de l'œil, et que des goujats se désignent ce poète dévoyé\ncomme la plus drôle de fleur de vice épanouie entre les pavés\nde la cité dont jamais on ait fait\n\n               Ulcère plus puant à la nature verte !\n\n   E t désormais les pièces se succèdent comme les eaux-fortes\net les vernis mous de Rops et de L e g r a n d dans « l'enfer » d'une\nbibliothèque. Des sacrilèges ignobles s'accumulent — pas de\nblasphèmes p o u r t a n t — et de la décomposition et de la fange\ntant et plus, et encore et toujours falote, clignotante la petite\nphosphorescence persiste, miraculeusement inextinguible! E t le\nnavrement des retours sur soi-même commence en des pages\nautobiographiques : les Poètes de sept ans, puis viennent les\nfurieuses hantises d'échapper à l'immondice d'une telle existence\navec le fameux Bateau ivre auprès duquel les plus morbides et\nles plus savants aussi poèmes de Baudelaire tiennent à grand'-\npeine.\n\n          Et j'ai vu. quelquefois ce que l'homme a cru voir.\n\n   C'est l'époque où il découvre l'audition colorée et en donne\nson expérience dans le sonnet des voyelles partout cité alors que\nles admirables strophes du Bateau ivre sont ignorées.\n   . . . L e résultat de cette affreuse vie fut un manuscrit de « nota-\ntions » bien folles et bien sublimes à la fois, publié après coup\nsous le titre d'Illuminations. Ce sont les pochades d'un peintre\nde l'âme d a m n é aux besognes impressionnistes, d'un rapin\navec les virtualités en lui d'un Burne-Jones abaissé aux mani-\npulations des raclures de la palette d'un Monet. C'est parfois\ninintelligible à la logique et d'autant plus délicieux : tout s'y\npasse comme en rêve; cela défie l'analyse, cela défie peut-être\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": " 582                         DURENDAL\n\n\n\nla lecture, en tous cas celle avec les yeux de l'esprit. Reste celle\navec les yeux du cœur.\n   E t avant de disparaître de ce milieu qu'il vomit, voici de\nR i m b a u d la confession dernière : la Saison en Enfer datée\nde 1873... « U n jour peut-être il disparaîtra merveilleusement,\nmais il faut que je sache, s'il doit remonter à un ciel, que je\nvoie un peu l'assomption de mon petit ami ».\n\n    L a voilà l'assomption : c'est le récit après l'amputation d'une\nj a m b e , des derniers jours de R i m b a u d , par sa sœur, dans la\nbiographie.\n    C'est un m a r t y r e sans nom, une expiation et une épouvante !\nE n t r e ce récit de 1891 et la Saison en Enfer il y avait eu le vaste\ntrou de la disparition en Arabie, en Abyssinie : toute une vie\nde héros, de savant et d'honnête h o m m e (ce qui n'est pas\nnécessairement compatible). R i m b a u d se fait longtemps illusion\n sur son état, rêvant encore de se créer une famille : « Mais à\n » présent il ne s'exposerait pas au dédain d'une fille de bour-\n    geois; il irait chercher dans un orphelinat une fille d'antécé-\n    dents et d'éducation irréprochables, ou bien il épouserait une\n » femme catholique de race noble abyssine ». Mais ce sont\n toujours plus vives des souffrances physiques et morales into-\n lérables, l'absence de sommeil, les potions opiacées, et des\n moments d'extralucidité où il raconte des choses extraordinaires:\n « Ainsi l'on sut que là-bas, au H a r r a r , il avait appris la possi-\n » bilité de réussir en F r a n c e dans la littérature; mais qu'il se\n » félicitait de n'avoir pas continué l'œuvre de jeunesse, parce\n » que c'était mal. Alors aussi aux moments de vue dans l'avenir\n » il commença à désigner ses légataires préférés. Sa voix atten-\n     drie, un peu lente, prenait des accents de pénétrante b e a u t é ;\n » il entremêlait souvent à son langage des locutions de style\n » oriental et m ê m e des expressions empruntées aux langues\n » étrangères d'Occident ; le tout très compréhensible et clair, et\n » prenant dans sa bouche un charme singulièrement exquis. »\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "                           JEAN-ARTHUR   RIMBAUD                     583\n\n\nE t les tortures redoublent et il a le courage de renoncer à les\ne n d o r m i r ; le 23 août 1891, un mois juste après son arrivée\ndans sa famille en L o r r a i n e , il veut retourner à Marseille. Ce\nsimple voyage dépasse en horreur les pires supplices de D a n t e :\n« et p e n d a n t cette affreuse nuit où l'express l'emportait vers\n» Marseille, agenouillé et recroquevillé dans l'espace exigu situé\n» entre le lit et la paroi du coupé, nous assistâmes au plus\n» effroyable paroxysme de désespoir et de torture physique qui\n» se puissent imaginer ».\n  E n s u i t e à Marseille c'est une désolante agonie de trois mois.\n« F i n octobre des symptômes de mort prochaine apparaissent.\n» A ce moment-là, une transformation s'opère subitement en\n» lui. Au milieu des plus atroces souffrances physiques, une\n» singulière sérénité descend en lui. Il se résigne. Alors ce\n» n'est plus un être humain, un malade, un m o r i b o n d ; c'est un\n» saint, un martyr, un élu. Il s'immatérialise. Quelque chose\n  de miraculeux et de solennel flotte autour de lui. Il formule\n» des invocations sublimes au Christ, à la Vierge. Il fait des\n» vœux, des promesses, si Dieu lui prête vie. — L'aumônier se\n» retire d'auprès de lui, étonné et édifié d'une telle foi. —\n  Jusqu'à la mort il reste s u r h u m a i n e m e n t bon et charitable.\n» Il recommande les missionnaires du H a r r a r , les pauvres, ses\n  serviteurs de là-bas. Il distribue son avoir : ceci à un tel,\n  cela à un autre, « si Dieu veut que je meure . Il d e m a n d e\n  qu'on prie pour lui et répète à chaque instant : « Allah\n  Kérim ! Allah Kérim ! ...\n  Il n'y a rien à ajouter, n'est-ce pas ?\n\n           26 mai 1898.\n   Dürnstein (Basse-Autriche).                 WILLIAM     RITTER.\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": "     LA NEF DU MARCHAND\nAUTO SACRAMENTEL,               d'après CALDERON DE LA BARCA\n\n                                        (Suite.)\n\n\n\n\n                                      SCENE X\n\nL'HOMME, LE DÉSIR, LES CINQ_SENS. — Paraît LE TEMPS muni d'un portefeuille et d'une plume.\n\n\n                                      L E TEMPS\n             Que me veut-on ?\n                                      L'HOMME\n\n                            J'emprunte; expose dans un acte,\n            Tous les engagements sous lesquels je contracte.\n\n                                      L E TEMPS\n            Et qui sont ?\n                                      L'HOMME\n\n                           De payer l'argent, quand on voudra,\n            Au double.\n                                      L E TEMPS\n\n                       Bon marché ! ...j'écris ... tu signeras,\n            Et sache bien que ton paraphe est une chaîne.\n                                                            (Il se met à écrire.)\n                                      L'HOMME\n\n            Quand on a de l'argent on n'est jamais en peine;\n            Tous les risques seront pour moi.\n\n                                      L E TEMPS\n                                             C'est entendu;\n            Mais on ne rend jamais ce que l'on a perdu.\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": "                LA NEF DU MARCHAND                              585\n\n\n\n                     CHŒUR DES S E N S\n\n            Ces cinq talents qui sont les nôtres,\n            Doivent en rapporter cinq autres.\n\n         L E TEMPS (achevant de dresser l'acte.)\n\nJe termine l'écrit par cette vérité :\n« Ne point s'enorgueillir d'un argent            emprunté.\n\n                          L'HOMME\nJe signe.\n                                                         (Il le fait.)\n         C'est donc bien une dette formelle.\nDésir, prends ces talents et reçois leur tutelle,\nPuisque c'est par tes soins qu'ils seront dépensés.\n                                      (Il donne la bourse au Désir.)\n                      L E DÉSIR (ravi.)\n\nJe ne puis les peser ni les palper assez !\nCar quel est le désir terrestre, dont la course,\nN'a point pour seul attrait et pour seul but la bourse !\n\n                          L'HOMME\n\nCes talents sont acquis, ils valent un trésor;\nMais, pour bien voyager, il faudrait plus encor.\n\n                          L E DÉSIR\n\nQui te donnera plus ? Les enfants de la terre\nOnt vidé leur avoir.\n                          L'HOMME\n\n\n                    Le Ciel ! L'humble matière\nNe produit que les sens, tandis qu'un art divin\nDonne la forme à l'âme en modelant l'écrin.\n\n                          Lu   DÉSIR\n\nO bizarre produit de la mère nature !\n\n                   L ' H O M M E (au   Temps.)\n\nIl me faudra peut-être encore une écriture ?\n"}, {"page_pdf": 663, "texte": "586                        DURENDAL\n\n\n\n                            L E TEMPS\n\n      Un seul acte suffit. Quand la terre prendra\n      Ton corps au nom des sens, ton âme aussi paîra;\n      C'est elle qui l'anime; en cessant son office\n      Il faut bien qu'elle aussi réponde à la Justice.\n                                                       (Les Sens sortent.)\n\n\n                           SCÈNE XI\n\n                     L'HOMME, LE DÉSIR, LE TEMPS.\n\n\n\n                            L'HOMME\n\n                      (S'adressant du côté de la scène où sont les nuages.)\n               Je vous évoque tous les trois,\n               Dons radieux, triple étincelle ;\n               Blancs esprits de l'Ame immortelle,\n               Daignez accourir à ma voix !\n\n                  CHŒUR DES E S P R I T S   (invisibles.)\n\n               Qui nous cherche ? Qui nous appelle ?\n\n                       L E DÉSIR (réjoui.)\n\n      Toujours de la musique !\n\n                            L'HOMME\n\n\n                              Eh ! Désir, dans le corps\n      Les dons de l'âme aux sens unissent leurs accords !\n      Le chant seul est leur voix.\n                                                   (Aux Esprits.)\n                                   — Je suis l'Homme !\n\n                      CHŒUR DES ESPRITS\n                                                            Et souhaites ?\n                            L'HOMME\n\n      De m'en aller d'ici vers les riantes fêtes\n      Du monde ! Je suis pauvre et les chemins sont longs;\n      C'est pourquoi, beaux Esprits, j'ose implorer vos dons.\n      Veuillez me les prêter.\n"}, {"page_pdf": 664, "texte": "                            LA N E F D U M A R C H A N D                         587\n\n\n                                    SCÈNE XII\n\nL'HOMME, LE DÉSIR, LE TEMPS. — Paraissent, sortant d'un nuage, LA. VOLONTÉ, LA MÉMOIRE,\n   L'ENTENDEMENT; chacun de ces personnages porte respectivement sur un plateau un cœur,\n   un anneau et un bandeau de soie. Ils sont accompagnés de MUSICIENS.\n\n                                    LA VOLONTÉ\n\n                                       Je viens, moi, la première,\n            — Mais il s'agit d'un prêt — exaucer ta prière ;\n            Le Temps ici présent te voit mon débiteur.\n\n                                      L'HOMME\n            Ton nom ?\n                                    LA    VOLONTÉ\n\n                       La Volonté. Mon emblème est ce cœur.\n                                                                (Elle le lui donne.)\n            Prends-le, qu'il soit ta force et qu'il te vivifie;\n            Il est en même temps symbole de la vie,\n            C'est par lui que l'enfant s'éveille et tend les bras\n            Vers l'idéale fleur qui n'est point d'ici-bas.\n                                         CHŒUR\n\n                       Et sache qu'il n'est point d'offense,\n                       Ni de délit, en son absence !\n\n                                    LA   MÉMOIRE\n\n            Moi, je viens la seconde, et sur le noir passé\n            Je promène sans fin un œil jamais lassé;\n            Je m'appelle Mémoire, et si la Volonté\n            Active de ton. cœur la noble activité,\n            Moi, te montrant la terre où se meurt l'espérance,\n            J'évoque, à tout moment, lafinde l'existence;\n            Car, bien que le dernier, ton cœur devra mourir.\n            Homme, prends cet anneau pour mieux t'en souvenir.\n                                                           (Elle le lui donne.)\n                                         CHŒUR\n                       Et sache qu'elle inscrit d'office,\n                       Toute vertu comme tout vice !\n\n                                 L'ENTENDEMENT\n\n            J'arrive, moi, plus tard, quand mes sœurs lentement\n            Ont frayé le chemin. J e suis l'Entendement,\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": "588                          DURENDAL\n\n\n\n      Et partout où je vis rayonne la lumière;\n      Sans moi tu t'en irais, pendant ta vie entière,\n      Hagard, ne sachant pas, par les Sens maltraité,\n      Porter avec respect la sainte liberté.\n      Prends ce souple bandeau, du bon sens humble emblème;\n                                                      (Elle le lui donne.)\n      Ceins-en ton noble front, qui figure lui-même\n      Ta raison; et crois-moi : bien qu'ils soient excellents,\n      Bien qu'ils soient radieux tes dons et tes talents,\n      Ils ont peu de valeur auprès de ma richesse.\n      C'est pourquoi, quand viendra l'heure de la détresse,\n      L'heure du compte amer, ton espoir sera vain,\n      Si, sur eux réunis, je ne l'emporte en gain.\n\n                              CHŒUR\n\n               Et sache que l'esprit de l'homme\n               Des autres dons vaut seul la somme !\n\n                         L'ENTENDEMENT\n\n      Homme, avec tes cinq sens, de nos dons équipé,\n      A les bien dépenser soit toujours occupé;\n      Nous serons près de toi; garde bien nos symboles,\n      Et n'en fais jamais fi par acte ou par paroles.\n      La paix soit avec toi !\n\n               L'HOMME (tout occupé de ses joyaux.)\n                            Tout d'abord, mon Désir,\n      Il faudrait, ce me semble, un peu mieux nous vêtir.\n\n                             L E DÉSIR\n\n      Mangeons plutôt, j'ai faim !\n                             L'HOMME\n\n                                L'or sert à tout usage,\n      Au luxe, aux plats exquis...\n                         L'ENTENDEMENT\n\n                                 Et même au gaspillage !\n\n                              CHŒUR\n               Et sache...\n"}, {"page_pdf": 666, "texte": "                              LA N E F DU       MARCHAND                             589\n\n\n                                        L'HOMME\n\n                                  J'ai fort bien compris\n                         De la Volonté le haut prix...\n                               L E CHŒUR ET L'HOMME\n\n                         Et qu'il n'existe pas d'offense\n                         Ni de délit en son absence !\n                                            CHŒUR\n                         Et songe...\n                                        L'HOMME\n\n                                  en prédisant ma fin,\n                         Que la Mémoire est don divin !...\n\n                               L E CHŒUR ET L'HOMME\n\n                         Et que sa main inscrit d'office\n                         Toute vertu comme tout vice.\n\n                                         CHŒUR\n\n                        Et comprends...\n                                        L'HOMME\n\n                                       toute la beauté\n                        De l'Esprit, foyer de clarté !...\n\n                              L E C H Œ U R ET L'HOMME\n\n                        Car l'intelligence de l'homme\n                        Des autres dons vaut seul la somme !\n                                                                          ( Tous sortent.)\n\n                                     SCENE XIII\n\nLE MONDE, LA MOLLESSE, LE DÉMON, sortant de la cachette d'où ils ont écouté la scène précé-\n    dente.\n                                       LE    MONDE\n\n             Le mystère est à nous et j'en suis alarmé,\n             Car il faut avouer que l'Homme est bien armé!\n             Comme le corps de sens, il a l'âme pourvue\n             De forces, gardons-nous de le perdre de vue.\n\n                                    LA MOLLESSE\n\n             C'est vrai, mais connaissant à fond l'art de duper,\n             De ces armes, faisons des crocs pour l'agripper.\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": " 590                                 DURENDAL\n\n\n\n                                      L E DÉMON\n\n             Moi j'ai mon plan tracé. — Que l'enfer me confonde,\n             Si j e ne fais de l'Homme un bel ami du Monde !\n\n                             L E MONDE (avec humeur.)\n             Tu n'es bon qu'à cela !\n\n                                    L A MOLLESSE\n\n                                    Sachant ce que je vaux,\n             Je vais par ma beauté lui troubler le cerveau,\n             Puis, lorsque son cœur froid deviendra cœur de braise,\n             Sans la moindre pitié le piller à mon aise.\n\n                                     Tous    TROIS\n\n             Qu'il meure ! bien qu'il sache en toute vérité :\n\n                             L E S MÊMES ET MUSICIENS\n\n             Que l'offense requiert toujours lu Volonté,\n             Qu'on marche bien ou mal sous l'œil de la Mémoire,\n             Et que de l'Esprit seul il faut f aire sa gloire !\n\n\n                                    SCÈNE XIV\n\nOn voit paraître sur la mer la Nef blanche; le clairon sonne, et sur le pont du navire qui\n    tourne, s'avancent LE MARCHAND, L'AMOUR et des MATELOTS.\n\n\n\n                                   L E MARCHAND\n\n             Le clairon a sonné; sur l'azur de la mer\n             Mon beau navire blanc vibre au souffle de l'air;\n             Il bondit, sous le frein, comme un coursier de race,\n             Et tend impatient ses toiles vers l'espace.\n             Que lui font les assauts des houles, que lui font\n             Les écueils embusqués au ras du flot profond ?\n             Il pourra rencontrer la tourmente terrible,\n             Mais ne périra point : il est insubmersible.\n             Il sera ballotté, c'est vrai, mais aucun vent\n             N'arrêtera l'essor de son vol triomphant;\n             L'Étoile de la mer le guide ; cette aurore,\n             Seul espoir de salut sur la mer qui dévore,\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": "                           LA N E F DU      MARCHAND                            591\n\n\n            Éclairera l'écueil du gouffre insidieux,\n            Car l'on chante là-haut :\n\n                             L'AMOUR ET MUSICIENS\n\n                                       Gloire à Dieu dans les cieux,\n            Et paix soit à jamais aux justes de la terre !\n\n\n                                   SCÈNE XV\n\nLes mêmes. — Sonnerie de clairon, paraît le Navire noir portant LA FAUTE. Elle descend\n    rapidement sur la scène.\n\n                                     LA FAUTE\n\n            Quel est ce chant sacré ? — Quel décevant mystère\n            Protège ce Marchand qui s'embarque avant moi,\n            Quand ma haine comptait le soumettre à ma loi ?\n            Un nuage m'aveugle... au fond de ma poitrine,\n            Je sens comme un aspic de flamme qui la mine,\n            Et je traîne à mes pieds des fers, hélas ! si lourds,\n            Qu'à peine si je marche en croyant que je cours.\n            Et la Nef qui, là-bas, envahit mon domaine;\n            N'est-ce pas un défi que sa blanche carène ?\n            Mais, chut ! Mon ennemi donne un ordre; écoutons !\n                                                 (Sonnerie; la Nef blanche tourne.)\n\n                                   L E MARCHAND\n\n            Le vent souffle ! Debout, matelots ! Nous partons !\n\n                                     L A FAUTE\n\n            Son pavillon frissonne au soleil qui le dore,\n            Et le clairon vibrant, par sa gorge sonore,\n            Sur les vergues perché semble un oiseau d'airain.\n            Où donc va-t-elle ?\n\n                                  L E MARCHAND\n\n                                Amour, nous levons l'ancre enfin !\n            La route de ma Nef, c'est toi qui l'as choisie :\n            Nous visitons d'abord l'Orient et l'Asie,\n            Le ciel où naît le jour, la terre où la chaleur\n            Epanouit la vie en une immense fleur.\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "592                         DURENDAL\n\n\n\n      Ensuite nous irons sur des plages sans nombre,\n      Du brumeux Occident dissiper la nuit sombre ;\n      Car il faut, tu le sais, que mon fanal vermeil\n      Suive, par l'univers, le cercle du soleil.\n      De même qu'à tout corps, il verse, lui, ses flammes,\n      Ainsi je dois du monde illuminer les âmes.\n\n                             L'AMOUR\n\n      Hélas ! du beau soleil il est seul écarté\n      Le pôle glacial où jamais n'est chanté :\n\n                       L'AMOUR ET MUSICIENS\n\n      Gloire à Dieu dans les deux et paix soit à la terre !\n                                      (Sonnerie, la Nef blanche disparaît.)\n\n\n                           SCÈNE XVI\n\n          LA FAUTE. — L'HOMME et LU DÉSIR, hors de la scène.\n\n\n                             L A FAUTE\n\n      O belle Nef, je sens frissonner ma colère!\n      Mais que peuvent l'Étoile et ton pilote Amour ?\n      Promets-toi du succès, la Faute aura son tour !\n      Tu sombreras avec le trésor que tu portes,\n      Et t'en iras pourrir avec les choses mortes !\n\n                    L'HOMME    (dans le lointain.)\n      Va devant ! Va devant, Désir ! Sous ce rocher,\n      Je t'attendrai.\n                             LE   DÉSIR\n\n                        Comment ferais-je pour marcher\n      Derrière toi ?\n                             L A FAUTE\n\n                    Ces voix !... Voilà qui me soulage\n      De celle du Marchand trop placide et trop sage,\n      De celle de l'Amour, qui me fait tant souffrir.\n      J'en ai moins de chagrin de voir la Nef partir ;\n      Elle peut retarder l'heure de la vengeance,\n      Mais l'Homme deviendra ma proie en son absence!\n                             (Elle monte sur le navire noir qui disparaît.)\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "                           LA N E F DU      MARCHAND                           593\n\n\n                                  SCÈNE XVII\n\nL'HOMME, LE DÉSIR, vêtus en seigneurs. L'HOMME porte les joyaux et LE DÉSIR la bourse\n    avec les talents.\n                                     L'HOMME\n\n            Je te dis de marcher devant !\n\n                                     LE   DÉSIR\n\n                                             Homme têtu,\n            Je vais toujours devant !\n                                     L'HOMME\n\n                                       Je sais bien ; mais, vois-tu,\n            Comme j'ai maintenant bel air et bonne mine,\n            Dans la ville il faudra cacher mon origine,\n            Car tout mortel qui veut y trouver quelque honneur,\n            Doit, en s'y présentant, trancher du grand seigneur.\n            Va donc me préparer, Désir, le nécessaire :\n            Maison, meubles, valets, vins fins et bonne chère :\n            C'est bien pour me bercer en des jours opulents,\n            Que je t'ai confié le soin des cinq talents.\n\n                                    LE    DÉSIR\n\n            N'en prends point de souci ; j'en ferai bon usage ;\n            A bien réaliser ton rêve je m'engage.\n            Je te laisse.\n                                                                           (Il sort.)\n                                 SCÈNE XVIII\n\n              L'HOMME, seul. Il se promène un moment d'un air soulagé.\n\n                         Il n'est rien sur terre de pareil\n            Que d'aller sans Désir, par un jour de soleil !\n            Depuis qu'il m'a quitté, mon âme se sent pleine\n            D'une gaîté tranquille et d'une paix sereine.\n            Nul ennui ! J e me sens heureux ! Le raisonneur\n            Ne vient plus me troubler de sa changeante humeur !\n            Mais bien qu'il soit parti, je vois dans ma pensée\n            Le bonheur vers lequel ma fortune est poussée.\n            O nocturnes festins pleins d'éblouissements !\n            Musiques s'envolant sur des rythmes charmants !\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "594                        DURENDAL\n\n\n\n      Voici des fleurs ! Pourquoi rechercher les épines ?\n      Pourquoi tenter le sort sur les plaines marines ?\n      N'est-on pas mieux à bord des champs, où les couleurs\n      Aux parfums conquérants se disputent les fleurs ?\n      Cet exil est parfait ! Mon âme dégourdie\n      Devine qu'on y joue une ample comédie\n      Qu'un poète divin inventa ; les divers\n      Eléments, pour ma joie, en récitent les vers.\n      L'intrigue en est si bien conduite, si savante,\n      Que le peuple toujours l'applaudit et la vante,\n      Et, du texte gardant les propos les plus doux,\n      Aux fleurs parle d'amours, aux oiseaux de jaloux.\n      VIVRE POUR VOIR, tel est le titre de la pièce.\n      Le Galant qui s'y cambre et parle avec finesse,\n      C'est l'Air ; la Dame c'est la Terre ; et qui peut mieux,\n      Pour étaler le fond de l'homme à tous les yeux,\n      La Terre étant changeante et l'Air étant frivole,\n      L'un faire le Galant, l'autre parler en folle ?\n      Le rôle du comique, un ruisseau le remplit ;\n      Il croit qu'en abaissant on fait preuve d'esprit ;\n      Et là-haut, la montagne entêtée et sévère,\n      Roule les sombres yeux d'un pédant en colère.\n\n      Et que de beaux décors qui montent à souhait,\n      Pour mettre ici la plaine, et là-bas la forêt !\n      Dans ces monts l'on prévoit que la Dame inquiète\n      Fléchira le brigand armé d'une escopette ;\n      Là, ce sont des jardins modèles : chutes d'eaux,\n      Bassins clairs, buis rasés, cyprès et chœurs d'oiseaux,\n      Avec beaucoup d'azur au fond des perspectives,\n      Et des lits de gazon au bord des fraîches rives !\n      Oui, c'est le bon chemin que je dois parcourir ;\n      Et je serais un sot, vraiment, d'aller languir\n      Dans l'antre, où le passant, pour prix de son courage,\n      Ne laisse même pas trace de son passage.\n      Et déjà je distingue, à l'horizon lointain,\n      La ville où je verrai s'accomplir mon destin.\n      Que de tours ! On dirait, tant leur flèche étincelle,\n      Que la nuit y laissa sa flore la plus belle.\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "             LA N E F D U      MARCHAND                          595\n\n\nQu'on vit heureux là-bas ! Qu'il me tarde de voir\nCe peuple ! Voudra-t-il au moins me recevoir,\nMoi l'inculte étranger, et goûter mon commerce ?\nPartons ! Je n'en puis plus !... Ce chemin de traverse\nDoit me conduire au but ! Car je sens, mon Désir,\nQu'à ta rencontre il faut d'un pied leste courir ;\nJe sens que tu reviens m'apportant la nouvelle\nDu bonheur qui m'attend, du plaisir qui m'appelle,\nPartons !\n\n\n                     SCÈNE XIX\n\n    L'HOMME. — LA MOLLESSE, accourant d'un air effrayé.\n\n\n                     LA   MOLLESSE\n\n         (Elle arrête l'Homme au moment où il se dispose à partir.)\n       Prends garde à toi, jeune présomptueux !\nAbandonne aussitôt ce sentier dangereux !\n\n                       L'HOMME\n\nBeau prodige, qui donc es-tu ? Ta main osée\nArrête en même temps mon pied et ma pensée !\n\n                     LA   MOLLESSE\n\nAh ! je veux te sauver, jeune homme, en me sauvant !\nQuel pays ! Jour et nuit le tumulte énervant\nDe ces brigands sans frein, dont la troupe hardie\nPorte partout le meurtre et partout l'incendie !\nJe le vois bien à la noblesse de tes traits,\nTu viens venger le faible et punir les forfaits.\nPitié, pitié pour moi ! Mon sort me terrifie,\nE t je tombe à tes pieds pour implorer la vie !\n                                      (Elle se jette à ses genoux.)\n\n               L'HOMME      (la relevant.)\n\nQui donc es-tu ? Réponds ! Tu trembles pour ton sort,\nEt je sens, à te voir, comme un frisson de mort !\nPourquoi m'arrêtes-tu, moi l'inconnu qui passe ?\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": "596                                  DURENDAL\n\n\n\n                                    LA MOLLESSE\n\n           Je suis à bout de force, excuse-moi, de grâce !\n           Ma patrie est l'immense et splendide cité,\n           Centre des nations, qui porte avec fierté,\n           Ainsi qu'un sceptre d'or, le nom de Babylone.\n                                                                       (A part.)\n           Et quand je parle ainsi, je ne trompe personne,\n           Etant confusion, (1)\n                                                                 (Haut.)\n                                Or, j'allais, ce matin,\n           Vers ma villa, qu'on voit là-bas près du ravin,\n           Quand les bandits, mettant en fuite ma famille,\n           Me livrèrent aux mains de deux chefs, pauvre fille !\n           Ma beauté cependant — car sans m'en faire honneur,\n           J'en puis parler, je crois, — fit tomber leur fureur.\n           Mais soudain, tous les deux, mordus de jalousie,\n           Laissèrent des couteaux parler la frénésie.\n           Je m'échappai. Je pris par un sentier perdu\n           En invoquant le ciel; le ciel a répondu !\n           Te voilà ! Sauve-moi ! Sauve une malheureuse !\n           Je suis trop jeune encor, la mort serait affreuse !\n           Pitié ! Pitié ! — Je sens mon haleine baisser,\n           Mon âme défaillir, ma langue se glacer !\n           Mes regards ne voient plus qu'une brume, et la tombe\n           De son souffle a flétri mon coeur. Ah ! je succombe !\n           Reçois-moi dans tes bras ! Echappée à la rr.ort,\n           Pauvre esquif, me voilà qui sombre dans le port !\n                               (Elle tombe dans les bras de l'Homme, et pendant\n                                 que celui-ci lui parle, elle lui vole le joyau repré-\n                                 sentant un cœur.)\n\n                                      L'HOMME\n\n          Tu te meurs ? Mais pourquoi, quand tes bras sont de glace,\n          Allument-ils du feu dans le nœud qui m'enlace ?\n          Tu demandes secours, et je suis ton martyr ?\n          Tu pleures, et voudrais de flammes me nourrir ?\n          Ah ! tu ressembles bien à l'acier ! Froide et claire\n          Tu veux voir, en frappant, étinceler la pierre !\n\n(1) Allusion à Babel, confusion et aux effets de la Mollesse.\n"}, {"page_pdf": 674, "texte": "              LA NEF DU MARCHAND                                597\n\n\n\nMétal neutre que rien n'échauffe, et qui ne luit\nQue pour le sang du meurtre ou le feu qui détruit !\nTu gémis à mes pieds; lorsqu'un tison s'allume,\nIl pleure d'un côté tandis que l'autre fume;\nTu réserves pour moi la flamme et ses fureurs,\nPendant que de tes yeux tu fais couler les pleurs.\nJe cherchais mon Désir qui tardait à paraître,\nEn toi, lorsque tu vins, j'ai cru le reconnaître,\nIl m'a même semblé qu'il se perdait en toi !\nAnge ou démon, reviens de ton trop long émoi;\nDis, l'as-tu rencontré mon Désir ?\n\n                      L A MOLLESSE\n                                     (Simulant de reprendre ses sens.)\n                                     Imbécile !\n\n                       L'HOMME\n\nQu'est ceci ? Te voilà sifflant comme un reptile !\nPourquoi cette fureur?\n              LA MOLLESSE (se relevant.)\n\n                         Pour punir ton mépris !\n\n                       L'HOMME\nJe te méprise moi ?\n                      LA MOLLESSE\n\n                          Tu n'as donc pas compris,\nQue lorsque ma beauté devant toi souffie et pleure,\nTout désir quel qu'il soit doit s'envoler sur l'heure ?\n\n                       L'HOMME\n\nEt pourquoi donc ?\n                      LA MOLLESSE\n\n                      Pourquoi ? Lorsque je fais l'honneur\nA quelqu'un d'implorer l'appui de sa valeur,\nLe désir du désir me devient un outrage !\nVa, j'eus tort de compter, Homme, sur ton courage,\nJe n'attends rien de toi, ni pitié ni secours,\nE t je saurai veiller moi-même sur mes jours !\nJe renonce à polir ta nature grossière !\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": "598                          DURENDAL\n\n\n\n                              L'HOMME\n      Ne t'en va pas !\n                            L A MOLLESSE\n\n                      Ne me suis point !\n\n                              L'HOMME\n                                        Mon âme entière\n      Me pousse sur tes pas !\n              (Changeant de ton en s'apercevant que son cœur a disparu.)\n                            Femme, tu m'as volé\n      Mon cœur, après l'avoir traîtreusement brûlé !\n\n                            L A MOLLESSE\n      Je le garde !\n                             L'HOMME\n\n                  Eh bien ! moi, voleuse, je t'ordonne\n      De le rendre ! Je dois le porter en personne !\n\n                            LA MOLLESSE\n\n      Je le garde, te dis-je, et ton propre abandon\n      Convertira bientôt ce beau vol en un don.\n                                                  (A part en s'en allant.)\n      Je tiens sa Volonté; que le Monde et le Diable\n      Achèvent de plumer cet oison lamentable.\n                                                          (Elle s'enfuit.)\n\n                            SCÈNE XX\n\n                      L'HOMME. — Paraît LE DÉSIR.\n\n\n                              L'HOMME\n      Holà ! Désir, ici !\n\n                       L E DÉSIR (accourant.)\n\n                        J'en suis tout en sueur,\n      Ai-je tardé beaucoup ?\n                             L'HOMME\n\n                           Mais, vois donc ma pâleur !\n      Ne me trouves-tu pas l'air soucieux et triste ?\n                         L E DÉSIR (surpris.)\n\n      Eh ! que s'est-il passé ?\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": "                              LA N E F DU         MARCHAND                         599\n\n                                          L'HOMME\n\n                                    Que mon destin m'assiste !\n             Tu m'as tué deux fois — oui, toi-même ! — d'abord\n             Q u a n d j ' a i fait pour te j o i n d r a un inutile effort,\n             Et maintenant encor, par ta seule présence.\n             Ta torture a deux noms : la présence et l'absence.\n             — Et sais-tu qu'une dame, avec un air moqueur,\n             Vient de s'enfuir après m'avoir volé mon cœur ?\n\n                                         LE   DÉSIR\n\n             C'est assez leur métier. — Tiens, là-bas j'en vois une !\n\n                                         L'HOMME\n\n             La même ! Viens, Désir, venger mon infortune,\n             Courons !\n                                         LE   DÉSIR\n                          Sottise !\n                                         L'HOMME\n\n                                    Il faut châtier ce qui nuit !\n\n                                         LE   DÉSIR\n\n             Désir n'atteint jamais Chimère qui s'enfuit.\n\n                                L'HOMME        (résolument.)\n             J'irai quand même !\n\n\n                                       SCÈNE XXI\n\nL'HOMME, LE DÉSIR. — Paraît LE DÉMON déguisé en brigand, et accompagné d'autres brigands;\n    il arrête L'HOMME au moment où il veut sortir. Puis LE MONDE hors de la scène.\n\n\n                                        LE    DÉMON\n\n                                      Où donc vas-tu?\n\n                                         L'HOMME\n\n                                              Moi ? que t'importe ?\n            Je vais où l'intérêt de mon honneur m'emporte.\n                                 L E DÉMON (aimable.)\n\n            Sans manquer au respect, passants, que l'on vous doit,\n"}, {"page_pdf": 677, "texte": "600                           DURENDAL\n\n\n\n                                                                 (Au Désir.)\n      Nous allons dans ton sac laisser errer nos doigts,\n      Car sa belle rondeur est plaisante à la vue.\n                                                                 (A l'Homme.)\n      Ta Grâce de joyaux me semble bien pourvue?\n                                  L E DÉSIR\n      Ça va mal !\n                                  L'HOMME\n                   Ces joyaux ainsi que ces talents\n      Sont à moi ! J'ai pitié de tes airs insolents;\n      Si tu veux les ravir de force, ma vaillance\n      Se met de leur côté pour affronter la chance.\n\n                                  L E DÉSIR\n      Ça va bien !\n                              L E DÉMON\n\n                  Sache-le, ta vie est en danger.\n      Nous de badinons pas d'habitude, étranger,\n      Et savons proprement, loin de toute justice,\n      D'un bon coup de poignard guérir de l'avarice.\n\n                                  L E DÉSIR\n      Ça va mal !\n               L E DÉMON (s'adressant à sa troupe.)\n                  Sus à lui !\n                 L ' H O M M E (en attitude de défense.)\n                                  Lâches ! je ne crains rien !\n                L E MONDE (criant dans le lointain.)\n\n      C'est de ce côté-ci qu'est le bruit !\n                                  L E DÉSIR\n                                               Ça va bien !\n\n                            SCÈNE XXII\n\n                     Les mêmes.     — Paraît LE MONDE.\n\n                       L E MONDE (à l'Homme.)\n\n      Quoi ! Tant d'hommes contre un ! J'épouse ta querelle !\n\n                                  L'HOMME\n\n      Avec vous je vaincrai leur troupe criminelle !\n"}, {"page_pdf": 678, "texte": "                LA NEF DU MARCHAND                            601\n\n\n\n            L E DÉMON (à part aux brigands.)\n\n Fuyons ! Il nous fallait, au Monde que voici,\n Attacher ce pantin; le plan a réussi,\n Fuyons !\n                                           (Il sort avec sa bande.)\n                     SCÈNE XXIII\n\n               L'HOMME, LE DÉSIR, LE MONDE.\n\n\n                        L'HOMME\n\n          Ne fuyez pas, traîtres !\n\n               L E MONDE (avec douceur.)\n\n                                  Que ta colère\n Se calme; ils recevront bien un jour leur salaire.\n\n                       L'HOMME\n\nPar la reconnaissance à vos ordres soumis,\nJ e laisse s'éloigner ces honteux ennemis,\nCar je dois me jeter à vos pieds ! De ma vie\nDisposez dès ce jour, je vous la sacrifie,\nElle est vôtre ! J'allais périr; soudain j'ai vu\nVotre bras m'apporter son secours imprévu,\nArdent, chevaleresque et fort comme une armée;\nGrâce à vous, je renais !\n\n                      L E MONDE\n\n                        Toute gloire est fumée,\nQuand on ne fait le bien pour lui-même. — Où vas-tu ?\nQuel est ton nom ?\n                       L'HOMME\n\n                     L'habit dont je suis revêtu\nVous le dit : je suis l'Homme, et j'ai pris cette route\nDu monde. Mais déjà je sais ce qu'il en coûte\nDe partir pour le monde...\n\n                      L E MONDE\n\n                            Eh bien, qu'est-ce ?\n"}, {"page_pdf": 679, "texte": "602                           DURENDAL\n\n\n\n                              L'HOMME\n                                                     Un démon\n      Tout d'abord, en pleurant, et sans dire son nom,\n      M'a dérobé mon cœur ! Quand j'allais le poursuivre,\n      Autre assaut : le brigand. Impossible de vivre\n      En se heurtant ainsi sans cesse à du danger !\n      Seigneur, pour me guider et pour me protéger,\n      Vous, que j'ai vu tantôt si loyal et si brave,\n      Faites de ma personne indigne votre esclave.\n\n                    L E MONDE (compatissant.)\n\n      Mais, tu saignes ?...\n                              L'HOMME\n\n                            Un peu ; voyez, c'est à la main\n      Où je porte l'anneau qui dit : tout être humain\n      Est mortel ; et ce sang, Dieu le permet peut-être,\n      Pour montrer qu'un danger est toujours prêt à naître,\n      Que le péril qui fuit, laisse un péril présent ;\n      Mais c'est si peu de chose une goutte de sang ;\n      Ce n'est rien.\n                              LE    MONDE\n\n                    Si, parbleu ! L'avis est salutaire ;\n      Et ce rien méprisé peut devenir ulcère.\n      Je vais bander ta main de suite, en attendant\n      Des soins plus délicats.\n\n                       L'HOMME         (charmé.)\n\n                                   Que vous êtes prudent !\n\n                       L E DÉSIR (absorbé.)\n\n      J'ai beau sonder ma vie et me creuser la tête,\n      Nulle part je n'ai vu cavalier plus honnête.\n\n            L E MONDE (s'apprêtant à bander la main.)\n\n      Eh ! j ' y pense ! En serrant le bandage, il est clair\n      Que les bords de la bague entreront dans la chair ;\n      A l'autre main mets-la, de peur qu'elle ne blesse.\n"}, {"page_pdf": 680, "texte": "                                LA N E F D U      MARCHAND                                603\n\n\n                              L ' H O M M E (enlevant   l'anneau.)\n              C'est juste, je l'enlève... et j'ai la hardiesse,\n              Dans mon humilité, Seigneur, de vous l'offrir !\n              Daignez à votre doigt garder ce souvenir\n              D'un jour inoubliable.\n                                         LE    MONDE\n\n                                           Un instant ! Le service\n                                          L'HOMME\n\n              De grâce, acceptez-le ; j ' e n fais le sacrifice\n              Volontiers ; un refus paraîtrait du mépris.\n\n                                         LE   MONDE\n\n              Et bien, soit, je l'accepte et reconnais son prix.\n              J'imite les anciens, qui, pour une alliance,\n              Dans ce symbole heureux mettaient leur confiance.\n                                             (Il achève de bander le doigt. A part.)\n              Le Monde sait ainsi, prétextant un accord,\n              Enlever aux mortels le souci de la mort.\n\n\n                                     SCÈNE XXIV\n\nLe théâtre représente les abords d'une grande ville, dont on voit les dernières maisons. Au\n    fond une vaste et belle hôtellerie qui porte une enseigne sur laquelle on lit : A la Sirène.\n    Devant l'hôtellerie, un jardin. — L'HOMME, LE MONDE, LE DÉSIR.\n\n\n                                         LE   MONDE\n\n              Dans la ville as-tu fait choix d'une hôtellerie ?\n                                                                              (A part.)\n             Je le sais, mais il faut voiler ma tromperie.\n                                                                                (Haut.)\n             Pour remplir envers toi mon devoir jusqu'au bout,\n             Je m'offre à te guider; je te suivrai partout.\n\n                                         L'HOMME\n\n             Ah! que j'en suis heureux! Car cette chose neuve,\n             Une grande cité, me met fort à l'épreuve.\n             Sachez que mon Désir m'a précédé là-bas.\n                                                             (Au Désir.)\n             — Te voilà revenu, ne parleras-tu pas?\n             Ou n'as-tu rien de bon à dire, esprit frivole !\n"}, {"page_pdf": 681, "texte": "                      DURENDAL\n\n\n\n                      L E DÉSIR\n\n Je crève du besoin d'en dire une parole!\n Voilà! J'ai réussi! J'ai fait très grandement\n La chose et j'en attends un juste compliment.\n Ah! l'auberge modèle et l'admirable site!\n Enchanté, j'ai promis tes cinq talents de suite,\n Pour t'y mettre en quartier. Quel luxe! Quel 'entrain !\n Partons, je t'en dirai plus au long du chemin.\n                   L'HOMME    (ravi.)\nJ'écoute.\n                      L E DÉSIR\n\n           Tout d'abord, pour enchanter la vue,\n Mon auberge est partout de clairs miroirs pourvue:\n Et sitôt \"qu'on franchit le seuil, l'art délicat\n Des parfums tropicaux enchante l'odorat.\n Le tact, sous des tissus d'une blancheur d'écume,\n Y palpite aux baisers douillets d'un lit de plume.\n Quant au goût, je te dis que c'est prodigieux,\n Tout y semble\\tombé de la table des cieux!\n Ce ne sont que vins fins, fleurant les aromates,\n Rôtis dorés, gibiers, douceurs, fruits écarlales:\nEt pendant qu'on déguste, en extase, ces mets,\nVoilà que l'on entend servantes et valets,\nAux sons des instruments d'une douceur parfaite,\nEntonner en l'honneur de l'hôte, un chant de fête.\nMais tout cela c'est peu; le regard enchanté\nVoit bientôt que ces arts encadrent la beauté\nDe la Reine du lieu. Que sa grâce est touchante,\nO ciel ! Quand elle parle on dirait qu'elle chante !\nTout vibre en elle ! Et puis — admirez ce talent! —\nElle sait remuer les cœurs, en modulant\nLa strophe aux ailes d'or de nos plus fins lyriques !\nVoilà ce qui t'attend : pas de lois tyranniques,\nDu bonheur! De la vie! — Ah ! superbe séjour,\nJe me sens pour jamais conquis à ton amour!\n\n              L'HOMME    (au Monde.)\nQue vous en semble-t-il? Pour loger ma personne,\nMon Désir n'a-t-il pas un art qui vous étonne?\n"}, {"page_pdf": 682, "texte": "              LA N E F D U     MARCHAND                         605\n\n\n                       LE    MONDE\nEt qui me plaît !\n                        LE   DÉSIR\n\n                   Venez tous les deux par ici\nMais... Qu'est-ce?... Je ne sais ce qui me trouble ainsi;\nPar où faut-il aller?... Vraiment, c'est fort étrange,\nJ'hésite comme un sot; tout me donne le change;\nCar voici des chemins opposés... on dirait\nQue je me suis perdu, seul, dans une forêt.\nEst-ce par là?... Non pas! En ce noir labyrinthe\nL'espoir s'en va partout se heurter à la crainte;\nIl faut nous arrêter, car je n'y vois plus clair!\n\n                  L'HOMME     (indigné.)\n\nNiais! Ton paradis va devenir enfer!\n\n                        L E DESIR\n\nJe me suis égaré, parbleu ! Je le confesse !\n\n                       LE    MONDE\n\nEst-ce possible ?\n                                                   (A part.)\n                   Moi, je comprends sa détresse;\nL'Homme a perdu son cœur, et je porte à la main\nL'avis qu'il doit mourir, ce qui met l'être humain\nEt son moindre désir à la merci du Monde;\nIl me suivra partout, tant sa nuit est profonde.\n                                                 (Au Désir.)\nMais ne peux-tu du moins, en y pensant, Désir,\nDe l'enseigne de ton hôtel te souvenir?\n                 L E DÉSIR (réfléchissant.)\n\nDe l'enseigne?... J'y suis! — C'était : A la Sirène!\n\n                    L E MONDE (riant.)\n\nBon! Je connais l'endroit, et c'était bien la peine\nDe t'agiter ainsi; devant nous je la vois.\n                           (Musique sous le portique de l'hôtellerie.)\n\n             L E DÉSIR (esquissant un pas.)\n\nOh ! les divins accords du fifre et du hautbois !\n"}, {"page_pdf": 683, "texte": " 606                                 DURENDAL\n\n\n\n                                     L E MONDE\n\n            Ils nous ont vus! Déjà, voici que le portique\n            S'emplit pour t'acclamer de joie et de musique!\n\n                              L E CHŒUR et MUSICIENS\n\n                         Entre sans crainte en ce palais\n                         Où ton heureux destin te mène,\n                         Et viens y dépenser en paix\n                         Les Talents de la vie humaine !\n\n\n                                   SCÈNE XXV\n\nDans les jardins de l'hôtellerie. — L'HOMME, LE DÉSIR, LE MONDE, LA MOLLESSE, LE DÉMON,\n   MUSICIENS et CHŒUR.\n\n\n                     L E DÉMON (prenant la Mollesse à part.)\n            Mollesse !\n                             L A MOLLESSE (avec ennui.)\n\n                         Paix, Démon !\n\n                                      L E DÉMON\n\n                                      De grâce, écoute-moi !\n            — Maintenant que le bon mortel, tout en émoi,\n            Entre dans ce palais qui rit à sa folie,\n            Palais où le souci de la tombe s'oublie;\n            Maintenant qu'il jouit de ce pompeux jardin,\n            Où nous veillons tous deux sous le riche satin\n            Des fleurs, moi basilic, et toi souple vipère,\n            — Ainsi que dit David, quand il nous vitupère —\n            Rappelle-toi ce que jadis tu m'as promis,\n            Qu'il nous faut travailler d'accord en bons amis,\n            Et que tu dois mêler à chacun de tes charmes,\n            Mon poison, car tu vaux plus que toutes mes armes !\n\n                                    L A MOLLESSE\n\n            Tu n'es qu'un sot! Pourquoi doutes-tu de ma foi?\n            As-tu donc jamais vu que je fis rien sans toi?\n            Pourrais-je, sans ton feu, cuisiner la chair vive?\n            Si tu veux en juger que ta laideur me suive.\n"}, {"page_pdf": 684, "texte": "                       LA N E F D U     MARCHAND                             607\n\n\n                      LE   CHŒUR et      MUSICIENS\n\n                 Entre sans crainte en ce palais\n                 Où ton heureux destin te mette,\n                 Et viens y dépenser en paix\n                 Les talents de la vie humaine !\n\n                                 L'HOMME\n                (apercevant et reconnaissant la Reine du palais, la Mollesse.)\n\n      Ciel! que vois-je? J'en suis dans mon âme éperdu!\n      C'est bien toi qui détiens le cœur que j'ai perdu !\n      Comment suis-je ton hôte? Et pourquoi ma pensée\n      S'est-elle, en m'entraînant, dans ton palais glissée ?\n\n                  L E MONDE, CHŒUR et MUSICIENS\n\n                        Pour y vivre à jamais\n                 Selon que ton Désir la mène !\n\n                    L E MONDE (saluant l'Homme.)\n\n      Or, puisque te voilà dans ce charmant domaine,\n      Moi, ton guide, j'ai fait mon devoir, et m'en vais.\n      Sois heureux; ce palais est un ciel de délices\n      Qoi te fera revivre, où, grâce à mes services,\n\n                 L E MONDE, CHŒUR et MUSICIENS\n\n                Tu peux te délecter en paix,\n                Selon ton Désir, à jamais!\n                                                         (Le Monde sort. )\n\n                           SCENE XXVI\n\nDans une salle luxueuse du Palais-hôtellerie. — Les Mêmes, moins LE MONDE.\n\n\n                            LA   MOLLESSE\n\n     Hôte chéri, salut! et qu'heureuse soit l'heure\n     Où tu passas le seuil riant de ma demeure !\n     Viens donc, d'un cœur léger, sous mon toit t'abriter,\n                                                     (Chantant).\n                  Pour voir, pour écouter,\n                  Flairer, toucher, goûter!\n"}, {"page_pdf": 685, "texte": "608                       DURENDAL\n\n\n\n                    L E CHŒUR et MUSICIENS\n                   Pour voir, pour écouter,\n                   Flairer, toucher, goûter !\n                         LA MOLLESSE\n      Hôte chéri, salut! Qu'heureuse soit cette heure!\n      La Nature est ici tolérante, elle sait\n      Flatter par le plaisir tous les sens à souhait.\n                                                         (Chantant )\n              Nous chassons tout soupir austère,\n              Triste apanage de la terre !\n\n                    L E CHŒUR et MUSICIENS\n              Nous chassons tout soupir austère,\n              Triste apanage de la terre !\n                         LA MOLLESSE\n      Ici tes cinq talents trouveront leur emploi ;\n      Pour les bien dépenser, laisse régner en roi\n      Ton Désir indulgent, qui trouvera, sans peine,\n      Le moyen d'affranchir tes Cinq Sens de leur chaîne,\n                                                     (Chantant.)\n                 Car ils ne peuvent en porter,\n                     Pour voir, pour écouter,\n                     Flairer, toucher, goûter !\n\n                   L E CHŒUR et MUSICIENS\n               Car ils ne peuvent en porter,\n                   Pour voir, pour écouter,\n                   Flairer, toucher, goûter !\n                         LA MOLLESSE\n      Voici que mes miroirs reflètent ton visage,\n      Pour te dire : — Jouis, puisque c'est de ton âge ;\n      Et pour mieux te charmer, en leur cadre, à la fois\n      Ils reflètent le ciel et l'image des bois,\n                                                        (Chantant.)\n                 Mêlant l'azur à la verdure,\n                 Vainqueurs adroits de la nature !\n                   L E CHŒUR et MUSICIENS\n               Mêlant l'azur à la verdure,\n               Vainqueurs adroits de la nature !\n"}, {"page_pdf": 686, "texte": "               LA NEF DU MARCHAND                                   609\n\n\n\n                      LA MOLLESSE\n\nL'arôme que tu sens vient des fleurs de l'Hybla ;\nEncens et miels exquis que l'été distilla,\n                                                (Chantant.)\n        Fondent en vapeur parfumée,\n          Leur ambre clair et leur fumée !\n\n               L E CHŒUR et MUSICIENS\n          Fondent en vapeur parfumée,\n          Leur ambre clair et leur fumée !\n                      L A MOLLESSE\n\nSi tu veux reposer, vois ce lit de duvet ;\nDe ses soins délicats tu seras satisfait,\n                                                      (Chantant.)\n          Et le soleil, plein d'indulgence,\n          Respectera ta somnolence !\n\n               L E CHŒUR et      MUSICIENS\n\n          Et le soleil, plein d'indulgence,\n          Respectera ta somnolence !\n\n                      L A MOLLESSE\n\nPour charmer ton ouïe, en de tendres accents,\nToujours résonneront les hautbois gémissants,\n                                                      (Chantant.)\n         Et les naïves cantilenes\n         Des oiselets et des fontaines !\n\n              L E CHŒUR et       MUSICIENS\n\n         Et les naïves cantilenes\n         Des oiselets et des fontaines !\nHomme, viens à jamais sous ce toit habiter,\nPour voir, pour écouter, flairer, toucher, goûter !\n\n                     L A MOLLESSE\n\nDépense tes talents et vis dans l'opulence ;\nPlus de soucis, ton cœur demeure en ma puissance,\nC'est mon bien, tu le sais, par droit de châtiment !\nVoilà ce qu'il advient d'oser trop hardiment\nT'informer du Désir, lorsque je suis présente.\nAh ! je l'entends encor ta prière agaçante !\n"}, {"page_pdf": 687, "texte": "610                        DURENDAL\n\n\n\n      Mais oublions cette heure ; et puisque ton destin\n      S'assied, avec tes sens, à mon joyeux festin,\n      Sois tout entier au Monde, à sa gloire, à ses pompes !\n      — Eh ! je le vois ! Tu crois encor que je te trompe !\n      Car de ton cœur toujours tu gardes le regret;\n      Comme un jouet léger je le tiens ;... c'est suspect !\n      Eh bien, je te le rends ; que ta paix soit complète ;\n      Dissipons ton souci, que rien ne t'inquiète,\n      Car on vient seulement sous mon toit habiter,\n                   L E CHŒUR et MUSICIENS\n                   Pour voir, pour écouter,\n                   Flairer, toucher, goûter.\n\n                  L'HOMME (aveuglé et confiant.)\n      Beau prodige ! je sens pourquoi la souveraine\n      De ces lieux a choisi l'enseigne : A la Sirène ;\n      Cette énigme, d'abord obscure, en ce moment,\n      Se dévoile et me cause un éblouissement !\n      Le charme opère au chant léger de ton langage.\n      Le souci ? je l'ignore ; une crainte surnage,\n      Celle d'être l'objet de ton juste dédain.\n      Excuse-moi ; ce cœur tu me l'offres en vain ;\n      Je ne puis l'accepter, ce serait faire injure\n      A celle qui le tient avec tant de droiture,\n      Et m'accueille avec tant de noble loyauté ;\n      Ce serait renier tout esprit d'équité,\n      Ce serait me flétrir, et, par une bassesse,\n      Répondre à la candeur de ta délicatesse.\n                         LA MOLLESSE\n      Mais à quoi me sert-il ?\n                                                         (A part.)\n                           Un air indifférent\n      D'un abandon complet est le plus sûr garant.\n                                                          (Haut.)\n      Je ne veux pas garder ce qui m'est inutile.\n      Homme, reprends ton cœur !\n                     L'HOMME (suppliant.)\n                                  Ne me sois plus hostile !\n      Ne va pas m'accuser, une seconde fois,\n"}, {"page_pdf": 688, "texte": "                     LA N E K DU      MARCHAND                          611\n\n\n       D'être un homme grossier, indigne de ton choix ;\n       Tu fus juste, tu n'as rien fait pour me déplaire !\n\n                            LA    MOLLESSE\n\n       Alors, ton cœur est mien ? L'offrande est volontaire ?\n\n                                 L'HOMME\n       N'en doute point.\n                            LA    MOLLESSE\n\n                         C'est bien. L'aveu de ton erreur,\n       Comme un rempart détruit, fait fléchir ma rigueur.\n       Unissons-nous ; qu'un cœur confonde notre vie,\n       Et que notre destin fasse au ciel même envie !\n                                                       (Au Chœur.)\n       Chantez, pour que l'on sache, en ce jour fortuné,\n       Que l'Homme se repent, et que j'ai pardonné.\n                                                      (A l'Homme.)\n       Entrons dans le jardin, veux-tu ? L'heure est si douce ;\n       Tout frémit de plaisir du palmier à la mousse,\n       C'est un Eden vraiment ! Sous l'oranger en fleur,\n       Des mets exquis, tantôt, offriront leur saveur\n       A notre appétit.\n                                                       (Au Démon.)\n                       Toi, cherche-nous une amphore\n       De vin frais — car la soif sans doute te dévore —\n       E t des fruits.\n                              L E DÉMON\n                      A l'instant.\n                                                     (A part, en s'en allant.)\n                                   C'est toujours le vieux jeu ;\n       Adam, sans s'en douter, tourne le dos à Dieu,\n       L'imbécile ! On dirait que cette allégorie\n       Représente vraiment l'ancienne duperie !\n       C'est cela : le jardin, l'aspic, l'Homme, le fruit !\n       Avant, que de douceur ! mais après, que de bruit !\n                                                               (Il sort.)\n\n\n(A suivre.)                            L'Abbé HECTOR HOORNAERT.\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": "     INTRODUCTION A LA LECTURE\n       DES MYSTIQUES FLAMANDS\n                                                  (I)\n                                     (Suite)\n\n\n\n\n                                        . III\n\n\n                  GROENENDAEL n'est passeulement un des coins les\n                plus romantiques de l'admirable forêt de Soi-\n                gnes, un fond devalléeoù, dans le miroir glauque\n                et tranquille d'une série d'étangs en échelons, se\n                réfléchissent les hautes et silencieuses frondai-\n                sons des hêtres qui moutonnent les collines avoi-\n                sinantes ; il est encore le cadre nécessaire du\npieux monastère qui verra fleurir les plus merveilleux et surna-\nturels rêveurs de, l'école mystique flamande. T a n d i s que les sites\nvoisins, Rouge-Cloître, le Val Duchesse, Boetendael, Sept-Fon-\ntaines, Hérinnes et le plus lointain W i n d e s h e i m , cet émule\nhollandais, ce frère puîné de l'ermitage brabançon ont perdu\ndans les années de vandalisme et d'utilitarisme jusqu'au sou-\nvenir des saintes maisons qu'ils abritèrent, ce Vauvert, grâce à\nla forêt domaniale, a conservé le charme de son recueillement\nintime et de sa rêveuse mélancolie.\n  Aux jours pluvieux, q u a n d le ciel roule sa poésie de nuages,\n\n (1) Voir les numéros de janvier et de février.\n"}, {"page_pdf": 690, "texte": "                                 MYSTIQUES          FLAMANDS                               613\n\n\nque le vent chante dans la forêt sa plaintive chanson, que les\nroutes sont désertées par cette idiote foule des bruxellois\nendimanchés, que la guinguette prétentieuse, déplorablement\ninstallée dans les ruines, est solitaire et vide, il n'est point diffi-\ncile au promeneur instruit de refaire la solitude de Groenen-\ndael, de revoir le ruisselet qui serpente dans la prairie maréca-\ngeuse, le primitif ermitage de L a m b e r t de Botendale, et de\nremettre ce lieu fameux en l'état où le trouva, le 13 mars 1344,\nle chanoine de Sainte-Gudule, J e a n Hinckaert, quand il vint\navec Ruusbroec, F r a n c o de Coudenberg. et Jean de L e u w poser\nla première pierre du prieuré qui devait jeter un pareil éclat.\n   Or, il ne faut point s'imaginer que ces circonstances de lieu,\nde paysage soient choses indifférentes. E n t r e la nature et\nl'homme il s'établit de secrètes affinités, des correspondances\nmystérieuses qui n'ont point échappé aux grands historiens de\nla vie mystique dans l'Église. Saint Bernard reconnaît qu'il a\nplus appris dans la compagnie des hêtres que dans celle des\nlivres; saint François d'Assise se retira dans les silences escarpés\ndu Mont-Alverne pour avoir ses plus hautes communications\navec D i e u ; Ruusbroec va rêver dans la forêt séculaire aux admi-\nrables pages qu'il nous écrira; tous suivront cet appétit extraor-\ndinaire de la solitude et du silence que sainte Thérèse réclame\ndes amoureux de Dieu, de ceux qui, dans le château de leur\nâme, ont franchi la cinquième demeure (1).\n  E t c'est pourquoi ce val bénit de la forêt de Soignes fut choisi\npar les humbles et purs amants de Dieu non sans une inter-\nvention spéciale du Ciel.\n    Cette histoire est trop exquise pour que nous nous abstenions\nde la donner telle que nous la raconte H e n d r i k Van den Bo-\ngaerde — Henricus Pomerius — quarante ans après la mort dé\nl'illustre prieur (2).\n\n  (1) Château de l'Ame,    5 e d e s c , chap. II, traduction d'Arnault d'Audilly.\n (2) Jean Ruusbroec est mort le 2 décembre 1381 et maître Henri Bogaerts ou Van den\nHogaerde, en français Du Verger (1382 + 1469 qui était^maître es arts, recteur des écoles d'abord\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": "  614                                    DURENDAL\n\n\n\n   En ce temps-là, Boniface VIII occupait le siège de Saint-\nPierre et les temps étaient très mauvais pour l'Église. Nogaret\nsouffletait la puissance temporelle ; Philippe-le-Bel trompait\nson peuple, volait la Flandre, préparait la confiscation des tem-\npliers ; l'Allemagne se déchirait en partisans des Wittelsbach ou\npartisans des Habsbourg; partout la violence, les passions\ndéchaînées, les crimes atroces et impunis. Chez les rois et les\ngrands vassaux, c'est la force brutale avec tous ses abus et\nses déchaînements; dans le haut clergé, c'est la corruption, la\nsimonie et la rapacité ; dans le bas clergé c'est le concubinage (1)\net les querelles boutiquières avec les moines mendiants ; chez\nles docteurs, c'est la scolastique qui s'évapore en une vaine\nfumée de distinctions subtiles ; dans tous les rangs de la société\nc'est la fin d'un régime qui s'effondre dans la boue et dans le\nsang.\n   Le grand schisme d'Occident, que viendront clore les inter-\nminables et peu édifiants débats de Constance, de Ferrare et\nde Bâle, achèveront de faire sombrer cette lamentable fin du\nmoyen âge et vont préparer l'ouragan de la réforme qui net-\ntoiera l'atmosphère religieuse de tous ces germes de pestilence\net de mort.\n   Ah oui, les temps étaient très mauvais et il n'est pas rare de\nvoir commencer un de ces pieux livres dont nous nous occupons\npar ces suggestives paroles : senescente mundo et jam ad finem\nvertente. C'était la fin. La pourriture avait envahi le sanctuaire et\npour reprendre l'expression de saint Jérôme : « les calices étaient\nd'or mais les prêtres étaient de bois. »\n\nà Bruxelles, puis à Louvain, et secrétaire-juré de cette dernière ville, fut inscrit le 61 e comme\nmoine à Groenendael. Successivement prieur à Sept-Fontaines et à Groenendael, homme\ninstruit, savant et pieux, il dédia son Histoire des origines de Groenendael à Jean de Hoey-\nlaert, prieur de la maison de Bethléem lez-Louvain, de 1414 à 1421. Nous avons donc dans sa\nbiographie du grand mystique le récit d'un homme sérieux, incapable de nous tromper et\npresque contemporain.\n  (1) Sigismond au concile de Bâle propose d'abroger le célibat. Le synode de Sens, c. 23, se\nplaint de voir se répandre l'opinion que la simple fornication n'est pas un péché mortel.\n  Le synode de Tarragone ordonna que les prêtres célébrassent au moins quatre fois par an.\n"}, {"page_pdf": 692, "texte": "                        MYSTIQUES     FLAMANDS                      615\n\n\n   Voici comment les décrit Ruusbroec qui, pourtant, n'est pas\nun violent ni un exagéré :\n   « L a religion que le Christ et ses disciples ont instituée, est\ndétruite par Satan et par les enfants de S a t a n . L e Christ et ses\napôtres étaient pauvres de biens temporels et riches de biens\nspirituels; les prélats et les prêtres qui gouvernent actuellement\nl'Église sont riches en argent et pauvres en vertu. On rencontre\ncependant quelques bons prélats et quelques saints prêtres.\nMais il est quelque chose digne de remarque : c'est que p a r m i\nles douze il ne s'en trouva qu'un seul qui était hypocrite, bon à\nl'extérieur, mauvais à l'intérieur, tandis que sur cent prélats et\nprêtres qui gouvernent l'Église et vivent de ce patrimoine que\nChrist a acheté de son précieux sang, on pourrait bien en trouver\nun qui, à l'exemple des apôtres, imite le Christ au dedans et au\ndehors... L a plus grande partie de ceux qui régissent la Sainte\nÉglise dans la foi chrétienne, sont des disciples de J u d a s , vides\nde grâces et de vertus, parce qu'ils sont avides de ce qui se\npasse, dédaigneux de ce qui est éternel. L e u r s œuvres montrent\nà tous qu'il en est ainsi, à tel point qu'on aurait de la peine à\ntrouver parmi eux un pharisien ; tous des publicains, c'est-à-\ndire des pécheurs publics... Ces fils de J u d a s qui gouvernent\nm a i n t e n a n t l'Église sont avares, haineux, rapaces. Ils ont mis\nen vente tout le spirituel. E t si cela leur était possible et s'ils\nen avaient le pouvoir, ils vendraient aux pécheurs et Christ et\nsa grâce et la vie éternelle; semblables à leur maître qui, pour\nde l'argent, vendit Notre Seigneur aux juifs prévaricateurs\net se pendit dans l'éternelle d a m n a t i o n . (Traité de la vraie\ncontemplation, c. 5 6 . )\n   Or, p e n d a n t ces tristes jours, il vivait à Bruxelles un chanoine\nde Sainte-Gudule richement prébende et que l'on appelait pour\ncela un grand chanoine, qui n'était ni meilleur ni pire que\nles autres. Il s'appelait Jean Hinckaert et descendait d'une\nopulente famille échevinale. Un jour il entendit une voix qui\nlui disait : « Va vite à Sainte-Gudule ; là, tu trouveras un\n"}, {"page_pdf": 693, "texte": " 616                        DURENDAL\n\n\n\nprédicateur dont la parole t'excitera à la componction et te\ndirigera dans la voie du salut. » E t ainsi fut fait. Et il entendit\nun prédicateur qui, bafouillant jusque là, ne trouvant ni ses\nmots ni ses phrases, se trouva tout à coup si rempli de paroles\net d'idées et parla avec un tel feu q u e , lui-même, étonné de ce\nchangement subit, dit ces mots qui furent entendus par tout\nl'auditoire : « Mes frères, je crois que cette exubérance de\nparoles dont vous avez été témoins m'a été donnée par un\nd'entre vous afin qu'il se convertisse. » E t le bon chanoine se\ndisait à part lui : « Vous avez dit la vérité. L e Saint-Esprit\nvous a de telle sorte éclairé pour que je renonce aux vanités\ndu siècle et change ma manière de vivre. » A partir de ce\njour le grand chanoine ne fut plus reconnaissable et ce\n« changement de la droite du T r è s H a u t » ne fut pas sans\ninfluence sur ses collègues qui, les uns par honte, les autres\npar esprit de pénitence, se modifièrent en bonne part. Mais\nde tous ceux là, celui qui subit le plus profondément la conta-\ngion du bon exemple, fut F r a n c o de Coudenberg ou Froid-\nmont, petit chanoine mais riche patrimonialement, h o m m e\ninstruit, maître ès arts et de grande réputation parmi le peuple.\nCet h o m m e , sans l'approbation duquel, plus lard, ni l'évêque\nde Cambrai, ni le duc Jean, ni la ville de Bruxelles n'oseront\nposer aucun acte de quelque importance et qui permet de\nmourir en paix s'il a garanti l'exécution des testaments des\nbons bourgeois, se lia si intimement à Jean Hinckaert qu'il finit\npar vivre avec lui, sous le même toit, à la façon apostolique,\ndistribuant aux pauvres tout ce qui restait au fond de l'escar-\ncelle du ménage. A ces deux braves gens vint se joindre, dès\nl'âge de seize ans, Jean de Ruusbroec — Ruysbroeck —\nquelque peu parent du grand chanoine, qui montra une telle\npiété que l'on n'hésita point, malgré son peu de littérature et\nson ignorance de la langue latine, à le promouvoir aux ordres\nsacrés et à en faire un vicaire de Sainte-Gudule.\n\n  Au reste, dans cette maison bénie tout était exemplaire et\n"}, {"page_pdf": 694, "texte": "                        MYSTIQUES FLAMANDS                         617\n\n\n\nmerveilleusement dévotieux. Même la servante, personne fort\nsimple mais très mortifiée, portait hiver comme été la même\nrobe de légère futaine. E t quand l'hiver sévissait avec rage,\npour se défendre des morsures de la bise, elle se garnissait\nd'un cilice original fait de foin ou de toute autre matière\nimportune à la peau.\n   T a n t de piété ne laissait pas d'exacerber l'éternel ennemi\ndu genre h u m a i n . Il la tourmentait de toutes manières et\nquelquefois visiblement. U n jour qu'elle faisait la cuisine de\nses maîtres, le Malin, sous la forme d'une affreuse guenon, vint\nse poster sur ses épaules; mais la bonne femme, que n'effrayait\npoint — ainsi les héros du désert — la présence du Mauvais,\nse contenta de l'émoucher d'une simple chiquenaude et continua\nsa besogne. T e l s étaient les spectacles que voyaient les visiteurs\nde cette sainte maison.\n   Or, il se faisait que nos trois pieux personnages venaient\nchaque jour, suivant leur devoir, chanter dévotement leurs\nheures canoniales à l'église de S a i n t e - G u d u l e ; et les papo-\ntages des chapelains, et le va-et-vient des fidèles, et surtout la\nvoix rude, tubale et fausse d'un certain chantre nommé Gode-\nfroid Kerreken les empêchaient de vaquer convenablement à\ncette pieuse besogne. E t maintes fois ils durent recommencer\nà la maison. Si bien que F r a n c o décida ses compagnons de\nprière à choisir un endroit écarté où, loin des bruits de la\nfoule, il fut possible de prier convenablement le Seigneur, et\nd'examiner scrupuleusement sa conscience et de songer à son\nperfectionnement moral.\n   F r a n c o , par son crédit auprès du duc, obtint facilement\nl'ermitage discret et recueilli de Groenendael.\n   Or, ce choix n'avait pas été le choix du hasard, mais l'œuvre\nde la divine Providence. Car avant l'arrivée de nos saints\ncénobites, le Vauvert avait été habité successivement par trois\nermites. L e premier, Jean des Bois, de la famille des ducs de\nBrabant, y construisit une primitive retraite entourée d'un\n"}, {"page_pdf": 695, "texte": " 618                               DURENDAL\n\n\n\nj a r d i n potager défendu par des fossés et par la faveur de son\nillustre parent. L e second, Arnold de Diest, fut un saint h o m m e\nqui eut le don des miracles et vécut de la vie des ascètes,\nmangeant du pain moisi et buvant de la bière faite d'eau légère-\nment houblonnée et mélangée aux croûtes de ce pain. Sur le\npoint de mourir, cet anachorète eut une vision; comme on lui\nd e m a n d a i t s'il voulait être enterré à Hoeylaert qui était la\nparoisse où il accomplissait ses devoirs religieux :\n    — Non, dit-il, enveloppez mon corpuscule dans mon man-\nteau et l'ensevelissez dans cette cellule.\n    — Mais, frère Arnold, cet endroit n'est pas consacré...\n    — Cet endroit, mes très chers frères, sera sous peu un monas-\ntère où floriront des hommes dévots et religieux qui feront\nhonneur à Dieu et seront la semence féconde d'une sainte géné-\nration.\n     L e troisième, L a m b e r t , sur la d e m a n d e de F r a n c o , transporta\nsa solitude dans le val désert de Boetendael à deux lieues de\nGroenendael, pour y jeter le germe d'un couvent qui y fleurira\nbien des années plus t a r d .\n     Ce fut donc le 13 mars 1344 que naquit cette école de Groe-\nnendael, une des plus remarquables parmi les écoles mystiques,\ngraine jetée par Dieu dans l'antique forêt sonégienne, arbre\nopulent en belles fleurs qui devait s'inaugurer par « l'orne-\nment des noces spirituelles » et mourir dans cette dernière et\nsuprême et incomparable « Imitation de Jésus-Christ ».\n     Ainsi Paloès, fleur du désert, s'épanouit en une tige unique,\na u x fleurs multiples, lente mais superbe élaboration qui meurt\navec la plante qui l'a engendrée.\n     Il ne faut pas croire cependant que cet exode de Bruxelles\nsuffit à procurer à nos pieux ermites le silence et le recueille-\nment engendreurs de la vie contemplative. L e m o n d e ne lâche\npas si facilement ceux qui le fuient.\n     T o u t d'abord les ecclésiastiques commencèrent à dénigrer les\ne r m i t e s ; que signifiaient ces extravagances? Fallait-il bien,\n"}, {"page_pdf": 696, "texte": "                       MYSTIQUES   FLAMANDS                    619\n\n\npour louer dignement le Seigneur, s'enfuir chez les loups ?\nT o u t e s ces nouveautés excentriques, des chanoines en rupture\nde stalle, un monastère sans moines a p p a r t e n a n t à n'importe\nquel ordre connu, la fuite des hommes qu'ils feraient mieux\nd'édifier par une sainte vie que de scandaliser par une conduite\nextraordinaire, tout cela, autant de choses qu'on ferait bien\nd'arrêter au plus tôt.\n   P u i s ce fut le tour des moines de l'abbaye de Saint-Victor,\nprès Paris, qui signalèrent avec la meilleure foi du m o n d e , à\nl'autorité ecclésiastique, ces innovations dangereuses. Or, ce\nn'était pas un mince péril pour les ermites de Groenendael que\nl'hostilité des Victoriens. Ces moines savants et pieux étaient\nlors en possession de la plus grande et très méritée autorité\ndans le m o n d e religieux. H u g u e s et Richard de Saint-Victor\nétaient les chefs d'une célèbre école mystique. L e u r s écrits\nétaient considérés par les meilleurs chrétiens comme la suite\nnaturelle des suaves discours de saint Bernard. L a doctrine en\nétait sûre; la forme captivante pour des cerveaux façonnés au\nmoule scolastique, et quant aux sentiments, à l'âme de ces\npieux écrivains, quelque chose de l'exquis mystique bourgui-\ngnon avait passé de son cœur dans leurs discours.\n   Enfin, brochant sur le tout, les grands et petits veneurs de\nsa chasseresse grâce le duc de B r a b a n t , trouvèrent bon d'ex-\nploiter la reconnaissance que devaient à leur donateur les néo-\nmoines de Groenendael. L e val solitaire retentissait de fanfares\nde chasse et d'aboiments de m e u t e ; la cuisine ni la cave ne\npouvaient suffire à satisfaire des larbins qu'aucune idée de mys-\nticisme ne hantait. E t les malheureux fugitifs se trouvaient\nencore plus à plaindre que dans le temps où la voix cuivrée du\nchantre de Sainte-Gudule et le remue-ménage de la foule les\nempêchaient de vaquer avec sérénité à leurs saintes besognes.\n  « Groenendael n'était plus, ainsi parle le bon chroniqueur,\nun lieu de dévotion solitaire, mais le rendez-vous de quelque\nchasse infernale. »\n"}, {"page_pdf": 697, "texte": " 620                       DURENDAL\n\n\n\n   C'est pourquoi maître Hinckaert résolut de se mettre sous la\nprotection de quelque vieil ordre établi, bien défendu par\nd'authentiques brefs pontificaux. Il choisit l'ordre des ermites\nde Saint-Augustin. L u i seul, que son grand âge et sa position\nmettaient à l'abri des tracasseries du dehors, conserva son\naumusse et son titre de chanoine prébendaire de Sainte-Gudule ;\nses compagnons, avec l'approbation de l'évêque de C a m b r a i ,\nformulèrent entre ses mains le triple vœu monastique et furent\nla souche de cette jeune et nouvelle branche qui devait pousser\nsi vigoureusement sur le vieux tronc augustinien.\n\n\n  (A suivre.)                         L'ABBÉ   PAUL   CUYLITS.\n"}, {"page_pdf": 698, "texte": "         L E TOMBEAU\n                                   De La Couronne d'ombre.\n\n\n\n\nLorsque mon souvenir dormira dans ton âme\nComme dort un enfant qu'on a longtemps bercé ;\nQuand le spectre pensif de l'ancien fiancé\nNe visitera plus tes doux songes de femme;\n\nQuand l'oubli dans ton cœur aura tissé sa trame,\nEffaçant mon image et celle du Passé;\nQuand l'amour, dans ton sein, sera mort et glacé,\nQui jadis y coulait plein de vie et de flamme :\n\nAlors, quand mon nom seul survivra d'autrefois\nSur le seuil refroidi de ton cœur empli d'ombre,\nAh! si parfois encor, ma sœur! tu l'y revois,\n\nIncline ton front clair sous ta couronne sombre,\nEt salue en pleurant, du geste triste et beau\nDont on salue un nom gravé sur un tombeau!\n\n\n\n                                       FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 699, "texte": "   EDWARD BURNE-JONES\n                      NOTES         CURSIVES\n\n\n\n\n              Nousavions parcouru la ville démesurée, nous\n                étions enivrés du vertige de ses interminables\n                artères, de l'éblouissant et monotone four-\n                millement de ses foules, de la course fantastique,\n                assourdie par les pavés de bois, de ses équi-\n                pages, de ses omnibus et de ses hauts cabs\n                voltigeants ; éperdus de ce mouvement à la fois\net de ce silence, de la muette fuite ininterrompue de ces multi-\ntudes en marche dans le brouillard — flegmatique cohue roulant\nson flot égal entre des berges de maisons e m b r u m é e s , comme\nla noire eau luisante d'un canal qui coule à pleins bords, sans\nremous et sans m u r m u r e — sinistre.\n   E t , après la contemplation de ces milliers de créatures\nprécipitées à la poursuite du pain ou du bonheur quotidien,\naprès avoir respiré cette atmosphère ardente de volonté tendue,\nsenti l'horreur et l'effroi de cette activité silencieuse et forcenée,\nstimulée par la concurrence, le vice et le lucre, ce nous fut une\nsingulière surprise, et contrastée, que la visite du frais et pai-\nsible hall de la New-Gallery, hanté par de rares visiteurs et sur\nles cloisons duquel se déployaient cent images de perfection,\nde grâce et d'innocence.\n   Notre esprit surexcité par ces spectacles de la vie, énormes\n"}, {"page_pdf": 700, "texte": "                        EDWARD BURNE-JONES                        623\n\n\n\n et terrifiants, se sentit comme entraîné dans un monde\n soudain de féerie et d'amour; il échappait à la poussière\n et à l'oppressement du désert londonien pour pénétrer en\n une étrange et séduisante oasis inespérée, embellie par\n quelque doux et pensif magicien, épris des anciens âges qui lui\n ont enseigné le secret de la beauté éloquente et l'art suprême\n de la simplicité.\n   Aux masques convulsés, contrefaits par la préoccupation\ncoutumière et l'idée fixe comme les membres de l'ouvrier par le\ngeste machinal de son travail, se substituaient devant nos yeux\nles saisissantes effigies de l'histoire sacrée, du rêve et de la\nlégende... Insolites personnages au regard songeur, attristés en\nmême temps et exaltés par le regret et la nostalgie, fiévreux\nd'ambitions inaccessibles et chez lesquels la douleur atteint une\nsorte d'inconsolable sérénité. Créatures d'une autre sphère,\nplus fière et plus haute, d'une plus pure h u m a n i t é , inassouvies\nde chimères héroïques et d'idéale compassion : — Chevaliers\ntoujours prêts, comme Sir Galahad, à délaisser la noble\ndemeure et le hall splendide du Roi Arthur pour s'en aller\nà la conquête périlleuse et sublime du Saint-Graal, mais faibles,\naussi, et capables de négliger le but de leur poursuite, de céder\naux enchantements de la route, aux incitations radieuses ou\nsombres de leur trop sensible imagination.\n   Engourdis dans l'extase propagée par les intermittents accords\nde quelque suave musique ; assis au milieu de ruines seigneuriales,\net pris tout à coup de vertige et de superstitieux effroi à con-\nfronter les vestiges déchus du passé et la fragilité cruelle de leur\npropre j o i e ; ou chevauchant parmi de luxuriants et tristes\npaysages, ils n'aperçoivent le décor qu'à travers l'écran interposé\nde leur rêverie ; ils ouvrent des yeux élargis de la contention\nabsorbée de leur réflexion, et leurs regards obstinés et taciturnes\ns'hallucinent à suivre les décevants fantômes que leur songerie\na suscités...\n"}, {"page_pdf": 701, "texte": " 624                        DURENDAL\n\n\n\n   Burne-Jones nous apparaît comme le véritable disciple, le\nlégataire esthétique de Rossetti. Il perpétue toutes les hautes\nqualités de celui-ci, mais leur confère l'accent, l'inflexion qui\nles approprie davantage au génie anglais. L e peintre-poète lui\nconfia la tradition restaurée d'une forme tellement souveraine\nque le choix, par un artiste, de ce mode d'expression prédé-\ntermine presque le genre des œuvres qu'il produira. Celles de\nBurne-Jones témoignent d'une imperturbable élévation de\npensée; elles semblent avoir été conçues dans une espèce de\nravissement intérieur dont elles portent la trace matérielle, qui\ns'exhale de la toile, surprend et enveloppe le spectateur.\n   Ses premiers travaux décèlent l'influence prédominante de\nson maître; mais il dégage bientôt sa personnalité; l'inspiration\nimpétueuse, purement italienne, chez Rossetti, action, passion,\ngeste, se transforme sous le pinceau de Burne-Jones; d'épique\nelle devient lyrique et, par sa grave douceur chantante, sa pro-\npension méditative, sa confuse mélancolie voilée, elle s'apparie\naux nuées et aux horizons indéfinis du N o r d , aux imaginations\nseptentrionales, concentrées et rêveuses.\n   Car ce peuple anglo-saxon, si attentif à ses intérêts matériels,\net si âpre, a conservé une issue vers l'idéal, une propension\nreligieuse, la faculté de sympathiser avec les manifestations de\nl'enthousiasme individuel ou de la foi. Si affairés qu'ils soient,\nles passants s'attrouperont dans la cité pour écouter quelque\nsectaire illuminé ou les bruyantes et pathétiques objurgations\ndes salutistes. Leur respect pour les convictions d'autrui et le\nsentiment; inné chez eux, de la nécessité de la loi morale pré-\nserve, en Angleterre, ces prédicateurs publics de l'accueil\ngrossier et des brutales plaisanteries que la tolérance et l'atti-\ncisme des libres-penseurs de F i a n c e ou de Belgique ne leur\népargneraient point ! Indulgence et hostilité également signi-\nficatives et qui témoignent de l'inclination naturelle des\nesprits ici et là-bas.\n  Les puissances d'abstraction      de la race, ses aspirations\n"}, {"page_pdf": 702, "texte": "                        EDWARD BURNE-JONES                         625\n\n\nlatentes n'expliquent-elles pas le succès de l'école toute spiri-\ntualiste à laquelle appartenait Burne-Jones, dans le même\ntemps où l'art français — ces grands isolés, Gustave Moreau et\nPuvis de Chavannes, exceptés — s'épuisait à des œuvres for-\nmalistes, méticuleuses, dénuées d'inspiration et de pensée?\n\n\n\n\n    Malgré sa tendance natale à la vision psychologique, Burne-\nJonès n'a pas laissé d'être attiré, souvent, par l'expression\ndes énergies physiques, du geste plastique de la v i e ; et ces\nphases de sa conception correspondent à celles de ses œuvres\noù la silhouette, le relief sculptural des choses semblent l'avoir\ncaptivé de préférence à leur physionomie et à leur apparence\ncolorée. — Il obéissait ainsi, instinctivement, à cette loi —\nlégitime bien qu'elle ne soit pas absolue — selon laquelle le\ndomaine de la sculpture comprend plutôt la synthèse, l'abré-\nviation essentielle des choses, à l'exclusion du détail, de\nl'analyse, de la traduction sensible des phénomènes intellectuels\nou moraux, abandonnés à la peinture : c'est-à-dire que ces deux\narts seraient l'un à l'autre à peu près comme le poème est au\nroman.\n   Deux tableaux, qui incitent à de fort dissemblables impres-\nsions, mais simulent également l'apparence du bas-relief et\nparaissent modelés, en quelque sorte, dans des teintes neutres,\nmonochromes naquirent, sans doute, en ces heures éprises\nd'action, d'attitudes e u r y t h m i q u e s ou de la contemplation des\nfrises souveraines du Parthénon, au British Museum : —L'Esca-\nlier d'or, sur les marches duquel se déploie une harmonieuse\nthéorie de jeunes filles, drapées dans des robes aux plis écla-\ntants et couronnées de fleurs, fait songer irrésistiblement à\nquelque fragment de cortège p a n a t h é n a ï q u e ; c'est toute la\nchaste grâce délicate, la beauté musicale des jeunes Athéniennes\nde P h i d i a s .\n"}, {"page_pdf": 703, "texte": " 626                        DURENDAL\n\n\n   Au sommet du second, la Roue de la Fortune, un esclave —\naffranchi par la faveur honteuse de quelque César — foule aux\npieds un monarque que le mouvement giratoire précipite à sa\ndécadence, sans que l'angoisse dont son cœur stoïque est étreint\nparvienne à courber sa tête altière; plus bas, un autre infortuné\nencore, presque broyé déjà par l'évolution du cycle fatidique,\ntourne vers l'aveugle et impartiale déesse qui dirige l'instrument\nde la Destinée, un déchirant regard chargé d'une sorte d'espoir\ndésespéré.\n\n\n\n   D'autres œuvres de la m a t u r i t é de l'artiste fusionnent les\néléments hétérogènes, les impulsions divergentes de son talent\nen un somptueux et émerveillant accord : L e Miroir de Vénus,\nle Roi Cophetua, le Chant d'amour, Pan et Psyché, etc., appar-\ntiennent à sa manière définitive où la ligne et la couleur, la\nforme et l'expression, mariées et confondues, concourent à\nd'imperfectibles créations.\n   Dans le Chant d'amour, le plus prestigieux de ces tableaux,\nl'onctueux et noble paysage semble vibrer à l'unisson de l'orgue\net de la voix de la musicienne inspirée, partager l'émotion du\nchevalier qui écoute l'ineffable mélodie se propager parmi la\npaix de la verdure et des arbres et contemple à la fois le h a u t\nmanoir dont l'aspect l'entretient de l'antiquité de sa race et de la\ngloire des jours anciens. On dirait un chœur des choses et des\nêtres; une effusion picturale sans équivalent, sinon dans l'œuvre\ndu profond Giorgione ou dans celle du maître de la tendresse et\ndu charme surnaturel, Sandro Botticelli.\n    L e s capacités évocatives d'une couleur en quelque sorte\n spiritualisée, ses assonances exquises et incisives, saisissent le\n spectateur d'un indéfinissable émoi, perdurant et complexe, et\n qui outrepasse les puissances ordinaires de la peinture : chauds\n et chatoyants reflets d'une âme enthousiaste et fervente qu'aucun\n scepticisme n'a desséchée, jamais, ni flétrie.\n"}, {"page_pdf": 704, "texte": "                       EDWARD BURNE-JONES                          627\n\n\n  Aussi, depuis les Primitifs italiens, aucun peintre n'a touché\nd'une main plus respectueuse, avec une plus cordiale compré-\nhension aux épisodes de la vie du Sauveur. U n e de ses plus\nbelles pages illustre le Matin de la Résurrection : deux anges\nsont assis aux angles du sépulcre vide, tandis que le Christ\nsurgit aux y e u x de Madeleine interdite et troublée, partagée\nencore entre le doute et la joie... Jésus vient d'apparaître et sur\nla scène, tout-à-coup transfigurée, une irradiation divine s'est\népanchée, de majesté et d'impérissable douceur; expansion\nd'irrésistible sérénité ; envahissement de lumière ; humble et\nroyal avènement, aurore longtemps espérée d'une ère de charité\nuniverselle et de pardon.\n\n\n\n   On a taxé les préraphaélites d'archaïsme et pas n'est besoin\nd'ajouter que cette épithète — avec tout le dédain qu'elle\nemporte à leurs yeux — émane des partisans du réalisme.\n   Du réalisme ! non point de celui que célébra John Ruskin\net qui servit de règle esthétique à Dante-Gabriel Rossetti et à\nses successeurs : véritable réalisme, épris de la nature et de la\nréalité essentielle des choses et dont la sublimité du monde\nexalte et épure la pensée ; — mais de la doctrine selon laquelle\nla vérité d'une œuvre est en raison de sa laideur et de sa\ntrivialité. Rien ne semble naturel à ses adeptes que ce qui est\nau niveau de leur vulgarité intellectuelle ; ils triomphent dans\nla peinture de la bestialité, retracent avec minutie et délectation\nles basses œuvres de l'humanité, son ignominie animale et —\ncomme leur chef littéraire, Zola — assis sur leurs « documents\nh u m a i n s », ils insultent à la foi, à la poésie, au rêve qui leur\nsont d'égales superstitions!\n   Cette façon de positivisme artistique, mélangé de vagues\nprétentions scientifiques, recrute de nombreux a d m i r a t e u r s ; il\nleur offre un terrain solide et de plain-pied sur lequel ils se\nmeuvent à l'aise, sans danger de courbature cérébrale ; un\n"}, {"page_pdf": 705, "texte": " 628                        DURENDAL\n\n\n\n simulacre d'art inventorial, ricaneur et obscène qu'ils s'ima-\n ginent spécialement adapté à notre époque, « ce siècle de\n lumières »...\n    Mais, si rares et clair semées qu'elles soient, ces temps\n comptent aussi des âmes spéculatives, hautaines et tendres que\n les seuls progrès de la mécanique sont impuissants à enthou-\n siasmer; qui, sans méconnaître la beauté de la science, les\nhéroïques vocations désintéressées qu'elle suscite, se sentent en\nproie à une inquiétude qu'elle ne saurait dissiper; car leur\nidéal est autre et ailleurs.\n    Ames archaïques aussi, si l'on veut, mais qui se tiennent pour\njustifiées en reconnaissant dans les ouvrages des Rossetti, des\nBurne-Jones, des Moreau, des Puvis de Chavannes — poètes\nautant que peintres — génies religieux à l'égal de Richard\nW a g n e r — l'expression enchanteresse de la secrète aspiration\ndont elles sont dévorées.\n\n\n                                           ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 706, "texte": "   DANS LES              BLÉS\n\n\n Grisé par le chant inégal\n       De la cigale\n  Qui fait gaîment vibrer dans l'air\n       Sa note claire;\n Lorsque la brise de midi\n       Est attiédie\n Et qu'elle baigne chaque fleur\n       Qui, douce, fleure\n Des miels subtils que je crois voir\n       Couleur d'ivoire ;\n Etendu parmi le blé mûr,\n       Où tout murmure,\n Je regarde voguer aux cieux\n       Des gazes bleues...\n Je rêve à ce que dit l'épi,\n       Qu'un saule épie,\nAu bluet susurrant un vieux lied,\n       D'un air timide,\nEt dont l'âme vers l'inconnu\n       Glisse ingénue.\n— L'amour que j'ai, qui fait souffrir,\n      Me fait sourire.\nIl me transporte, il ma ravi :\n      J'aime la Vie!\n\n\n                          GABRIEL DE SART.\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": "                 Le Chapelet\n                                               Vieux chapelet.\n                                               Poli d'usures,\n                                               Dis ton secret,\n                                               Tes aventures.\n\n\n\n              LES chapelets sont précieux aux âmes frêles et\n                douces. Ils s'égrènent sous le doigté subtil des\n                pieuses vierges ; les mères les serrent dans leurs\n                mains à l'heure des ardentes prières ; les enfants\n                les caressent en des batifolages gazouilleurs.\n\n\n\n\n   Quand nous étions petits, petits, pour fixer nos jeunes esprits\nnos mères nous prenaient avec elles au pied des autels. Elles\ncalmaient notre légèreté, notre envie de trop regarder et de\ntout connaître en tournant autour de nos doigts agités la longue\nchaîne aux cliquetis moelleux des Avé des cinq dizaines. Leurs\ntintinabullements timides, comme une céleste et lointaine\nmusique, chantonnaient à nos cœurs d'enfant des bribes du\nsalut m y s t i q u e . Nous bégayions des prières naïves, dans des\nposes cherchées de respect, nous imitions des recueillements\naperçus, nous racontions sans le savoir de gais propos à Notre-\nD a m e , nous marmottions des confidences à « Petit Jésus ». L a\nvierge gothique, de son reposoir, semblait sourire à nos efforts.\nQuant, au soir, le sommeil, ange aux yeux clos, pesait tendre-\nment sur nos paupières, les perles du chapelet, fragiles ou\n"}, {"page_pdf": 708, "texte": "                           LE CHAPELET                         631\n\n\nrustres, musaient à nos mains jointes. E n riant au petit Jésus\ncouronné de roses, nous gazouillions des compliments à sa\nmaman si belle.\n   C'est sur le chapelet que nous balbutiâmes nos premières\nprières. C'est en le palpant que nous prîmes nos résolutions les\nplus sincères. Il ne nous quitta plus...\n   L o r s q u e quelque petit enfant, comme nous, s'en retournait\nau ciel « rire tout le temps » avec ses frères les anges, au soir\ntriste, sur le lit blanc parsemé de fleurs pâlottes, sillonnait la\nlégère chaîne, ainsi les cygnes sur l'étang qu'ils défendent.\n\n\n                                 *\n\n\n  Près du berceau où l'enfant sommeille dans sa candeur séra-\nphique, sa mère, agenouillée, le couve des yeux et prie avec\nferveur. Les annelets de son chapelet, le long de sa robe sévère,\nbrillent et l'attestent. L e chant r y t h m é des Avé, léger et doux\ncomme une fraîche brise d'été, assoupit l'enfant. Si son tran-\nquille repos s'interrompt par quelque rêve affreux, la chanson\ndes Avé de nouveau s'élève en sourdine, le console, le berce.\nDans leurs peines cuisantes, dans leurs joies immenses, les\nmères, les épouses confient, expriment à leur chapelet la\ndétresse ou l'ivresse de leur cœur. Quand les enfants ou les\nmaris se torturent en proie à la maladie, elles, les saintes\nfemmes, les croyantes, implorent le ciel, pleurent des larmes\nexpiatoires, obsècrent des supplications. Ce sont, d'abord, des\nimprécations violentes, des plaintes amères, qui se dissipent\nbientôt dans de touchantes humiliations, de poignants appels\nde secours, d'émouvantes promesses vers la Vierge aux trois\nmystères.\n   Si sonne ultime le glas de la mort — minuit dont nul ne\nsait l'aurore — aux doigts raides par leurs soins se fige et dort\nle chapelet à la croix d'or.\n  Au pied de la funèbre couche, sous la vacillante clarté du\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": " 632                        DURENDAL\n\n\n\ncierge bénit, une femme prostrée, supplie et s'égrènent déses-\npérément les patenôtres contre son tablier de vieux serge.\n\n\n\n\n   Dans la chapelle coquette où tintent des heures mystiques,\nde jeunes filles presque femmes, se prosternent aux pieds du\nChrist, stationnent près de la statue angélique de la Vierge et\nleurs prières e m b a u m e n t comme des lis. E n t r e leurs doigts\nminces la chaîne aux fines perles court capricieuse. Souvent\nleurs pensées s'enfuient au loin, vers les vacances proches ou\ntrop tôt envolées, le flirt naïf du cousin en un coin, de vagues\namours peureusement rêvées, timidement devinées. L e u r s\nyeux, par delà l'autel, voudraient scruter l'avenir, q u a n d le\nchapelet sévère en un minime appel tressaille et les ramène à\nleurs oraisons. Contre les péchés mignons les gros Pater les\nprémunissent, les fins Avé les avertissent et leur révèlent\nl'espoir.\n\n\n\n   Dans le monastère aux murs hauts, circulent, comme des\nombres craintives, de minces nonnes, pâles vierges aux mains\nlustrales; leurs blanches cornettes, ainsi les fleurs s'étiolant, se\nbalancent graciles. L e long des grands murs tout blancs des\ncloîtres, elles glissent en file, psalmodiant les Avé; autour de\nleurs flancs stériles s'enroule la longue chaîne aux perles\ndactyles. Elles chantonnent toutes les mêmes mots accompa-\ngnées du cliquetis continu des annelets comme pour chasser\nles démons voulant hanter ces pauvres nonnes. Aux heures\nd'inattention, le chapelet leur rappelle leurs vœux solennels,\net, compagnon fidèle d'une vie d'adoration, il est jusque dans\nla tombe le saint passe-port de leur âme innocente.\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": "                          LE CHAPELET                        633\n\n\n  Dans les abbayes somptueuses, les couvents pauvres, les\nséminaires préparateurs, les maisons de refuge, les riches\npalais de prélats puissants, les froides cellules d'humbles\nmoines, partout s'affiche le chapelet. Il est le compagnon, le\nconseiller, le maître, le consolateur.\n\n\n\n   Sous les profonds portiques des vieilles cathédrales, les pau-\nvresses, la goutte au nez, alignées, pleurnichent des rapsodies\ntragiques ; la pluie et le froid figent à leurs mains parchemi-\nnées le chapelet de buis qui tressaute à chaque aumône. Elles\nmarmottent, ces miséreuses, des souhaits pour les garçons et\nles fillettes comme remerciement à leur charité.\n\n\n\n  Les grand'mères, au coin de l'âtre, réchauffent leurs vieux os\nqui se ploient ; elles délassent leur ennui en implorant la\nVierge et le bon Dieu pour leurs petits enfants qui rient. Elles\nserrent entre leurs longs doigts amaigris le chapelet qui, lente-\nment, tourne avec des arrêts prolongés à chaque grain. Quand,\naprès leur languissante vie, on les couche dans le cercueil de\nchêne noir, les perles douces et la croix d'or s'ancrent à leurs\nmains effilées.\n\n\n  J'ai vu, l'autre soir, en des coffrets de bois de rose, de vieux\nchapelets d'ancêtres : des rosaires, des psautiers, des couronnes,\ndes camaldules.\n  L'un, tout cassé, m o r d u , hacheté, avait appartenu à un fils\nde roi. U n autre, long aux perles d'ébène lustrées, était celui\nd'un moine célèbre. U n autre encore, simple et mignon, aux\ngrains amincis par l'usure, avait servi à une repentie connue de\nson t e m p s . Il y en avait ainsi des douzaines et des douzaines\nenchevêtrés, étiquetés, tous possédaient leur histoire et for-\nmaient en leur ensemble une collection unique.\n"}, {"page_pdf": 711, "texte": " 634                        DURENDAL\n\n\n\n   U n seul, étrange dans sa légère cassette vitrée, taisait son\npassé. A qui avait-il inspiré les saints espoirs, m u r m u r é les\nréconfortantes consolations? On l'ignorait. Il semblait égaré\nparmi tous les autres qui, eux, par leur maître avoué, leurs\nformes, leur état de conservation, ouvraient un monde de\nréflexions, dévoilaient une vie, révélaient un caractère.\n   Était-il curieux pourtant ! Ce chapelet comptait six dizaines\naux perles rougies de pur corail; une large médaille de vieil\nargent terminait la chaîne pieuse; on y voyait Jésus sur les\ngenoux de sa mère rieuse; sainte Anne, en prudente grand'-\nmère, aidait la Vierge à maintenir le divin Enfant qui s'agitait\net batifolait; au revers sainte Catherine, drapée dans une ample\nmante, montrait, de sa palme de m a r t y r e , le ciel.\n   Certes, ce chapelet gracieux et fragile fut celui d'une jeune et\nélégante nonne recluse en quelque sombre couvent des siècles\ndéfunts. L e s perles roses attestaient les pleurs et les craintes\nd'une novice, les peines intimes non osées d'une â m e t i m i d e ;\nl'usure avouait les longs jours mélancoliques de vêture et la\nchaîne fine qui réunissait, capricieuse, les patenôtres, affirmait\nla soumission.\n  Ah! ces vieux chapelets, combien mystérieux et diserts.\n\n\n\n                                               A.   TH.   ROUVEZ.\n"}, {"page_pdf": 712, "texte": "     DANS LA RUINE...\n\n\nComme un lent baiser chaud glisse le vent du soir...\nC'est le timide adieu du zéphyr à la terre,\nC'est un hymne d'amour éperdu de mystère\nS'harmonisant, divin, en l'édifice noir.\n\nO est la plainte des morts ; en elle mon âme erre\nTriste de souvenirs quoique pleine d'espoir ;\nC'est l'arôme traînant d'un pieux encensoir\nÉpandant vers le ciel sa fleurance dernière...\n\nUne étoile a brillé : voici qu'il se fait tard...\nLa brise souffle encore en douce symphonie,\nEt la lune me lance un langoureux regard...\n\nOh! silence, ma voix! car, dans l'ombre infinie\nSurgit un vieux moine au mystique ostensoir !\n\nComme un lent baiser chaud glisse le vent du soir.'\n\n\n\n                            EDOUARD VAN BRUYSSFX.\n"}, {"page_pdf": 713, "texte": "           NOS A R T I S T E S\n\n              NOTRE revue Durendal    n'est pas seulement une revue\n                littéraire, mais encore et essentiellement) une\n                 revue d'art. C'est pourquoi — et nos lecteurs\n                s'en seront aperçus — nous avons, depuis notre\n                 agrandissement, donné une large place à toutes\n                 les manifestations d'art. Nous avons tenu et nous\n                 tenons plus que j a m a i s à ce qu'aucune expres-\nsion d'art ne reste ignorée de nos lecteurs. Exalter la beauté et\nla révéler aux belles âmes, glorifier l'art et propager son culte,\nmagnifier nos artistes, les faire connaître, les faire aimer, faire\npartager à nos abonnés notre admiration enthousiaste pour eux,\ntel est le but glorieux de notre œuvre.\n    E n ce qui concerne l'art divin et empoignant de la musique,\nqui a atteint un degré de perfection tout à fait extraordinaire\nen notre siècle, grâce à des esprits supérieurs, ou à des génies\nd'une envergure s u r h u m a i n e , comme Richard W a g n e r en\nAllemagne, Vincent d'Indy et César Franck en France, E d g a r\nT i n e l , Samuel, Peter Benoit en Belgique, et d'autres, et\nd'autres encore, nous avons, avec la gracieuse collaboration\nde notre s y m p a t h i q u e ami Georges de Golesco, donné des\npages d'art qui ont été goûtées et admirées de tous et nous ont\nvalu des félicitations chaleureuses.\n    Pour être complet et rendre à nos peintres et à nos sculp-\n"}, {"page_pdf": 714, "texte": "                                   NOS ARTISTES                                    637\n\n\n\nteurs (1) l'hommage auquel ils ont droit et qu'on ne leur rend\npas assez en Belgique, et en même temps révéler leur talent à\ntous ceux qui, en ce temps où la politique et les affaires ont pris\nle dessus, absorbent tous les esprits et laissent à peine aux pau-\nvres humains une heure ou deux pour s'occuper d'art et encore\npar manière de distraction, nous avons illustré Durendal.\n   Nous avons donné et nous continuerons à donner des repro-\nductions d'œuvres d'art. Plusieurs d'entre elles ont été fort\nremarquées, spécialement celle de l'admirable t r i p t y q u e de\nnotre grand artiste Frédéric : les Ages de l'Ouvrier. C'est avec\nune joie sans égale que nous avons offert à l'admiration de\nnotre public d'élite cette œuvre merveilleuse, une des plus\nbelles qui aient été exécutées en Belgique en ces derniers\ntemps. T o u t le monde a pu l'admirer au Salon international\nd'art de l'exposition universelle de 1897. Ce fut un des plus\nbeaux tableaux du Salon. Si nous avions été du j u r y qui devait\ndécerner les prix, c'est à lui que sans hésiter seraient allés\nd'enthousiasme nos suffrages. Il dépassait de toute la hauteur\ndu génie ce pitoyable produit de Détaille — un incendie, des\npompiers et de beaux messieurs en frac! — qui, si nos souve-\nnirs sont bons, a obtenu le premier prix.\n   L'œuvre de F r é d é r i c eut dû évidemment être achetée par\nle gouvernement belge. Cette acquisition s'imposait d'urgence.\nIl faut être Belge pour tolérer qu'une œuvre d'une valeur aussi\ntranscendante soit achetée par un gouvernement étranger.\nQuelle leçon les Français nous ont donnée là! Ils ont prouvé\nqu'ils appréciaient plus que nous le génie de nos propres\nartistes. N o u s en sommes confus. C'est une honte pour nous.\nCe tableau eut été un des plus beaux ornements de notre musée\net y glorifierait bien plus l'art belge qu'un tas de médiocres pro-\nduits qui en souillent les murs complaisants.\n   On le sait, nous l'avons dit et prouvé maintes fois, un autre\n\n   (1) En ce qui concerne la sculpture nous avons donné, on s'en souvient, la reproduction\nde deux sculptures en ivoirines intéressantes de nos artistes : Desenfans et Van Beurden.\n"}, {"page_pdf": 715, "texte": " 638                                 DURENDAL\n\n\n\nidéal nous est particulièrement à cœur. Nous avons l'ambition\nde le réaliser le plus possible en Belgique. Nous nous propo-\nsons même, en vue de l'atteindre plus directement, d'ouvrir un\nSalon d'art annuel à Bruxelles. La rédaction de Durendal est\nen train de l'organiser en ce moment (1). Cet idéal c'est la résur-\nrection de l'art religieux, ou, pour mieux dire, sa rénovation.\nCar il y a déjà de-ci de-là des artistes qui ont fait des œuvres\nd'art religieux de mérite et parfois même de première grandeur.\nAinsi le peintre Frédéric, dont nous parlions, a fait plusieurs\ntravaux remarquables, exprimant des scènes de la vie de saint\nFrançois d'Assises.\n   Un autre artiste, catholique aussi, Joseph Janssens, a glorifié\nl'art religieux par des œuvres d'une grande beauté, telles que\nsainte Godelieve, du béguinage de Gand, les fresques de l'église\nde Saint-Joseph, à Anvers, l'Annonciation de la Vierge de l'église\ndu Jésus, à Louvain, et un splendide tableau du Samedi-Saint.\nŒuvre récente, celle-ci, et qui dénote un développement consi-\ndérable du talent de notre grand artiste. Œuvre poignante de\ndésolation divine, de profonde et intime piété, de surnaturelle\nmélancolie et de résignation douloureusement chrétienne.\n   Nous donnerons très prochainement de belles reproductions\nde quelques œuvres de Joseph Janssens.\n   Nous avons aussi fait connaître à nos lecteurs toute une école\nd'art chrétien, l'école dite de Beuron. Elle a été fondée par des\nmoines-bénédictins. C'est une école allemande. Elle nous\nintéresse spécialement à cause de son importance, de l'idéal\nreligieux qu'elle poursuit et des fruits qu'elle a déjà portés. Cette\nécole mérite d'être connue. Elle l'est trop peu. Sans doute, on\npeut lui reprocher une certaine raideur égyptienne. Mais peu\nd'artistes chrétiens contemporains sont parvenus à exprimer,\nd'une façon aussi intense, la vie surnaturelle de la Grâce. Les\nphysionomies des moines et des moniales de Saint-Benoit sont\n  (1) La première Exposition d'Art chrétien de Durendal aura lieu l'an prochain, du 15 sep-\ntembre au 31 octobre, dans les salles du Musée moderne, que le gouvernement a bien voulu\nmettre à notre disposition pour cette date.\n"}, {"page_pdf": 716, "texte": "FRESQUE                         DE L'ABBAYEDUMONT-CASSIN    (ITALIE)\"\n\n (Ecole d'art chrétien des Moines-Bénédictins de Beuron.)\n"}, {"page_pdf": 717, "texte": ""}, {"page_pdf": 718, "texte": "                           NOS ARTISTES                           639\n\n\n\nempreintes d'une paix si profonde! Les traits sont si purs, tout\nimprégnés d'idéale virginité! L a joie du ciel épanouit si belle-\nment tous ces fronts candides !\n   L a vie divine des âmes, une vie toute détachée de la terre,\npour laquelle le monde n'est plus qu'un étranger et presqu'un\ninconnu, une vie toute de contemplation et d'amour, une vie\nqui n'est plus qu'en Dieu et qui est toute en Dieu, se révèle\ndans toutes ces fresques de l'abbaye du Mont-Cassin avec une\nrare puissance.\n   Ce n'est peut-être pas l'idéal encore, mais qui le réalisera\njamais en toute sa surnaturelle splendeur, ce rutilant et inef-\nfable idéal de l'art chrétien, le plus élevé auquel un artiste puisse\naspirer, mais aussi le plus ardu à atteindre, à cause même de\nsa grandiose sublimité?\n   Nous avons plusieurs fois déjà, on s'en souvient, traité ici\nmême cette question intéressante au premier chef pour tous et\nspécialement pour des catholiques, de l'art religieux, si délaissé,\nhélas! un peu à cause de l'indifférence artistique des catholiques,\nmais aussi à cause de l'indifférence religieuse des âmes. Nous\ny reviendrons. E n attendant, nous continuerons par nos repro-\nductions à révéler d'autres œuvres d'art chrétien à nos abonnés,\nsans oublier les œuvres de nos artistes profanes, que nous\naimons aussi, parce que nous aimons la beauté dans tous ses\ndomaines, en toutes ses expressions et en tous ses créateurs.\n\n\n                                     L'Abbé H E N R Y M Œ L L E R .\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": "           L'Anneau\n\nComme la torche ardente au fond du tombeau d'or,\nEt dont la flamme tremble au souffle des ténèbres,\nMa pensée éclairait, sous les plafonds funèbres,\nLe sarcophage noir où ma présence dort.\n\n\nIndifférent à la terreur qui le protège,\nJ'avais franchi le seuil aux songes interdit,\nEt j'étais là, royal comme un maître, et roidi\nDans l'impassible orgueil de ma foi sacrilège.\n\n\nEt, vibrant sous l'effort de mon vouloir tendu,\nJe soulevai, de mes deux mains, la pierre énorme\nEt, je me vis, moi-même, en ma terrestre forme,\nAu fond de mon cercueil, comme un mort, étendu.\n\n\nJe vis mes yeux humains clos sur leur dernier rêve,\nLes cercles dont l'éclat barre mon front saignant,\nEt mes deux bras croisés, et leur geste, étreignant\nLe frêne de la lance et le bronze du glaive.\n\n\nMon corps d'homme était là sous mes yeux familiers,\nRigide, éblouissant et froid comme une armure,\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "                     L'ANNEAU                         641\n\n\n\nDans les f eux orfèvres et la sombre parure\nDe ses torques de guerre et de ses lourds colliers.\n\n\nMais un voile, impalpable et cependant visible,\nFait d'une étrange étoffe aux reflets de métal,\nDu cimier aux talons, comme un manteau fatal,\nL'enveloppait des plis de sa splendeur flexible.\n\n\nEt comme j'admirais le tissu d'or bruni\nDont la trame drapait la robe mortuaire,\nJe m'aperçus que, par endroits, le clair suaire\nEtait du souffle égal de ses lèvres terni.\n\n\nEt je compris alors qu'en l'ombre élémentaire,\nCe fantôme, tragique et rouge comme un Roi,\nQue ce fantôme était vivant, ainsi que moi,\nEt s'était seulement endormi, sous la terre.\n\n\nJ'écartai les grands pans du linceul, et voilà\nQu'à l'annulaire droit de l'Apparu plus blême,\nUne bague, au touchef de mes doigts de blasphème,\nFaite des diamants d'Erèbe, élincela.\n\n\nEt quand, vers l'arc cintré des voûtes solitaires\nJe relevai la tête et pus enfin me voir,\nL'anneau resplendissait sur mon gantelet noir\nOù s'égouttait le sang même de mes artères.\n\n\nCar, vain Dominateur des Portes de la Mort,\nQue mon pas secoue et que mon poing violente,\nJe voyais, fraternelle en sa gloire insolente,\nMa pourpre ruisseler comme un âpre remord.\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "642                      DURENDAL\n\n\n\n      Et c'est pourquoi, captif de ma conquête étrange,\n      Réfugié sous ton regard qui me guérit,\n      Et conjure le morne et l'implacable Esprit\n      Du tombeau violé qui me hante et se venge,\n\n\n      Comme quelqu'un de soi-même ressouvenu,\n      Spoliateur sacré de mon ombre assoupie,\n      Je t'offre le joyau que mon étreinte impie\n      Ravit aux tristes mains de mon spectre inconnu.\n\n\n\n                           SÉBASTIEN-CHARLES L E C O N T E .\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "         Le Congrès Eucharistique\n                    NOTULES               ESTHÉTIQUES\n\n\n\n\n                 DURENDAL, l'épée catholique, idéale, avec en la lumière de\n                  sa lame le rouge reflet de sang, ardeur de vie, et le bleu\n                  mirage du ciel, s'incline, frémissante, devant le passage\n                  de notre Dieu caché.\n\n\n\n                     La grâce eucharistique a de si merveilleux rapports\n                   avec l'art auquel nous appartenons, qu'elle semble suprême\npour ceux-là mêmes qui n'ont pas la foi, qui savent seulement admirer\nl'unique symbole. Rappelons, plus expressive que tout commentaire, l'effi-\ncacité de ce fait : dans la primitive église, le tabernacle, le réduit sacré,\nenfermait, à côté de l'Eucharistie, les Saintes Ecritures : le Livre à côté du\nPain, en tous deux, le Verbe manifesté.\n   Pour nous, ces fêtes ont été l'allégresse même d'une union et d'une\noffrande nouvelle, à l'unique Principe de lumière, de puissance et de vie.\n\n\n\n\n   Que ces jours furent remplis! On eût dit une sorte de dilatation du temps\net de l'espace sous la poussée des êtres réunis. Quam bonum,fraires... Poul-\nies longues séparations des solitudes bibliques, les Hébreux sentaient avec\ndes nostalgies inconnues, le bonheur de s'étreindre des yeux, de la voix et\ndes mains jointes. Aujourd'hui, malgré l'accumulation des événements et les\nroutes comme dévorées par la vitesse, nous sentons toujours la joie d'être\nensemble; notre vie paraît toujours portée à une puissance supérieure quand\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": " 644                             DURENDAL\n\n\n\nelle est confondue avec celle de nos frères. Le Seigneur a promis d'être là\noù plusieurs se réuniraient en son nom. L'on pourrait croire que, selon\nl'unité du plan divin mettant parmi le monde naturel l'analogue des lois de\nsa grâce, il a voulu qu'une âme nouvelle s'enflammât et grandit au milieu\ndes assemblées, grandit selon leur nombre et leur valeur. C'est une sorte\nd'aimantation des esprits l'un par l'autre, qui ne ressemble pas à l'âme\nabjecte des foules, mais à celle des élites, nombreuse, efficace, et, cependant,\ncollective aussi. Une recherche psychologique à tenter : celle des états\nd'âmes collectifs autour de la pensée divine...\n   Une contribution personnelle? Presqu'impossible, faute de recul. D'abord,\nl'immergement très doux; ici, par l'exquisité, le nombre n'est pas oppressif.\nC'est à peine s'il pèse d'une étreinte fluide; bientôt, celle-ci se traduit en\nune alacrité particulière dans laquelle le moi se précise d'une différenciation\nmultipliée, s'agrandit de se percevoir en distinction et en sympathie dans la\nclaire vue de chacun. Chacun! Quelles âmes curieuses, amusantes et\nsublimes !\n\n\n\n   Pour les unes, les derniers excès du dévouement semblent dénués de\nsurprise; à peine l'événement banal que l'on enregistre à cause des seules\nconséquences pratiques qu'il demande. D'autres sont si familiarisées avec\nles élévations de la science qu'elles en oublient sur quels sommets elles\nhabitent, se penchent sans idée de notre vertige, et dédaignent hautainement\ncelui-ci. D'autres, très rares, sélection dernière des élites, réunissent à ces\ndeux sublimités la science, comme suprême, de la vie; cette parfaite péné-\ntration des êtres et des événements en laquelle s'éteint le dédain même pour\non ne sait quelle bonté fine, désabusée — et par là même inlassable — d'une\ngrâce souveraine et comme la royauté de l'âme, complète enfin !\n\n\n\n\n   En quels merveilleux portraits se caractérisent ou bien se combinent, se\nsuperposent chacune de ces cultures, chacune de ces espèces d'individua-\nlités? La physionomie humaine — cette symbolique transcription d'une âme\net d'une vie en lignes comme en couleurs — est une des plus hautes mer-\nveilles d'art. On ne la pourrait mieux étudier qu'ici, dans l'achèvement des\ntypes et la grandeur des circonstances.\n"}, {"page_pdf": 724, "texte": "                      LE CONGRÈS EUCHARISTIQUE                          645\n\n\n   En illustration trois portraits, sans noms en dessous, afin que l'intérêt\nd'art soit seul en cause...\n   Sous la vibration du violet consolé par la croix pectorale, une physio-\nnomie anglo-saxonne. Des traits longs et étroits, aux cassures brusques et\nminutieuses dans l'uniformité d'un coloris vif. Un regard clair, ordinaire-\nment abrité, une bouche en moue d'enfant qui pleure; le tout immobilisé\npar un calme de réserve simple. Les paroles disent, avec le seul souci du\ncôté utile, d'inouïs poèmes de lointain; le dernier souffle d'un mourant, la\npetite vie qui veut le baptême, appelant à des voyages d'explorateurs. Mais\nsi ces paroles ne peuvent s'émouvoir de leur propre grandeur, voici que\nleur flegme s'émeut d'admiration pour nous, pour notre pauvre piété, et que\nnos applaudissements sont irrités comme une protestation contre la mécon-\nnaissance d'héroïsme...\n   Une longue et fine forme de robe, virtuelle comme les dernières draperies\ndu maître de la statue de Balzac. Une tête étonnamment jeune, aux yeux\nclairs, aux cheveux ras, donnant l'impression du Saint-Bernard d'Angelico\nque fit dessiner Montalembert. Les narines frémissent au mouvement des\nlèvres souriantes ou dans la passion des paroles froides, si brûlantes, pour-\ntant, presque corrosives. Le très doux balancement des mots fait onduler la\nsilhouette gracile, tandis que les lignes droites de la robe, avec une impa-\ntiente vibration, semblent ne pas tenir au sol...\n   Sous le vêtement d'éclat somptueux, dont les plis souples s'affinent encore\nen la longueur, le geste rare se dénonce aussitôt d'une nature spéciale,\nrendant attentif comme la magie de certaine voix. Et ce geste, d'une si\nextraordinaire aisance qu'elle dit la maîtrise de l'âme complète, si complète\nqu'elle n'a plus à lutter, à s'imposer, mais seulement à être, ce geste résume\ntoute la physionomie. Le front, très haut, s'anime dans la mobilité de\nsillons qui semblent prendre les sourcils, deux minces et vivantes ailes\nnoires, pour une expression intraduisible d'attention fine et douce. La nais-\nsance du nez est d'une décision curieuse, comme l'arc tendu des paupières\nsous lequel le regard semble aussi remonter en flamme fluide jusqu'au front.\nLa bouche est la plus complexe qui soit; les coins en ont une dédaigneuse\nlassitude démentie par la courbe des lèvres et le sourire inégal que précise\nla montée, l'arrêt brusque d'un pli en la joue pâle. De toute cette physio-\nnomie qui nous échappe à mesure que nous nous efforçons de la fixer,\nrésulte un air inimaginablement détaché et fin, ayant dépassé le dédain et\nla raillerie, ayant saisi l'égalité de tout en le néant du créé. Ce néant\nn'obtient plus que la seule émotion qu'il comporte en vérité : une sorte de\ncuriosité comme étonnée et attentive, une bonté dont la grâce inimitable est\n"}, {"page_pdf": 725, "texte": " 646                            DURENDAL\n\n\n\nfaite de l'affranchissement de ceux qui, de haut, virent tout et comprirent\ntout en une âme désormais souveraine...\n\n\n\n\n   Et la caractérisation des costumes, des gestes, des accents, des attitudes\nd'esprit et de tenue en cette sorte de concile où se retrouve, mieux peut-être\nqu'en toute autre assemblée, l'indépendance religieuse et populaire des\ngrandes assises du moyen âge!...\n   L'art proprement dit? Il fut partout et, aussi, en quelques points rares et\nprécieux entre tous. L'ornementation n'eut de grands efforts sinon en la\nbeauté à la fois psychique et extérieure de la plus réelle procession que\nnous ayons pu voir à Bruxelles. Mais quelle forme plus pure que l'hostie,\nle disque blanc, l'abstraction du point, idéalisant l'existence dans l'espace?\n    Cette divine Force dont la réalité fait vivre les fidèles, est aussi perçue\ncomme expression par tous les affinés du cœur ou de l'esprit. N'a-t-elle pas\nsuscité naturellement l'artiste splendeur de nos temples, par celle de la\nLiturgie (âme de ces corps sacrés) qui est, à la vie ordinaire, ce que l'art\nest au réel : une reproduction pour une finalité plus haute. L'art nouveau a\nsenti puissamment ces choses; il suffit, pour s'en convaincre, de voir la grâce,\nsinon le fait eucharistique, dans l'œuvre du géant musical, avec Lohengrin et\nParsifal, chez tous les artistes de recueillement intense et dans toutes les\nphilosophies de sacrifice.\n    L'extraordinaire splendeur de synthèse qui illumina le discours de\n M. Godefroid Kurt, témoigne ici de toute sa puissance d'éloquence, de tout\n l'enthousiasme qui le salua en échos d'ovations répétés. Nous n'avons pas\n à analyser ici davantage cette page magistrale que Durendal aura l'honneur,\n très grand, de publier en son prochain numéro.\n    En art littéraire, il nous faut écarter tout ce qui serait de compte rendu,\n choisir deux discours d'exception et par là même typiques, l'un appartenant\n à l'éloquence sacerdotale, l'autre à l'éloquence laïque, religieux l'un autant\n que l'autre.\n    Voici le R. P. Janvier, supérieur des Dominicains de Flavigny; grand,\n mince, les traits courts et complexes, comme préparés pour l'illumination\n de la pensée ou l'extase de l'émotion; un peu, en lignes, la saveur de la\n voix, délicate et plus vibrante de devoir être meurtrie. L'on peut dire que\n la rhétorique, l'art des discours tout faits, supplice de l'artiste dans les\n assemblées où triomphe 1'* orateur > n'est point ici. Les inouïes beautés du\n dogme sont, enfin, livrées comme directement et dans une forme qui pro-\n"}, {"page_pdf": 726, "texte": "                       LE CONGRÈS EUCHARISTIQUE                             647\n\n\n\ncède du fond surhumain. Aussi les plus rebelles admirent-ils malgré toute\nprévention, et les croyants se sentent-ils transportés comme au toucher même\nde l'Esprit.\n   Parmi les discours laïcs, il nous faut citer encore celui de Me Alexandre\nBraun, montrant l'admirable valeur d'art de la procession catholique, ayant\nDieu en elle. Comme dans la vérité du modèle, dans le tableau qui change\net se meut avec le discours, toutes les énergies de l'âme, toutes les forces de\nla société viennent s'épanouir par le rythme processionnel. La parole ne\ndédaigne pas l'ornement rencontré, mais ne veut de celui-ci qu'une grâce\nnouvelle pour sa marche de liberté artiste et compréhensive. L'applaudisse-\nment, en ce cas, n'éclate jamais chez les humbles, dans la foule, sans une\npetite surprise, celle qu'en cas pareils suscitent aussi les différences d'allures\npour des gestes semblables. Pourtant, tous aiment Jésus et sa procession;\nmais l'étonnement charmé est du point de vue comme de l'expression litté-\nraire; des rapports d'émotion imprévus, des éléments de compréhension\ncherchés, par exemple, chez nos plus récents peintres; de toute la parole\nqu'ils s'ébahissent un peu d'admirer sans y retrouver, pourtant, les amorces\nhabituelles de leurs acclamations; enfin de l'action plus mesurée à la fois et\nplus libre, mais aussi fervente...\n\n\n\n\n   Les théories d'art, les questions qui s'y rattachent? M. le chanoine Van\nden Gheyn, une des personnalités les plus vivantes et sympathiques du\nCongrès, a protesté, avec la ferveur d'esprit qui le caractérise, contre\nl'odieuse pratique qui dérobe à la vue de tous les chefs-d'œuvre de nos\néglises. Durendal est heureuse de s associer à cette protestation que Mgr Car-\ntuyvels, le plus spirituel et le plus charmeur des présidents de section, a\napprouvée, relevant fort bien ce qui met hors de cause notre clergé sans\ndiminution pour l'ignoble du système.\n\n                                       *\n\n   L'art religieux a été traité ex-professo par le T. R. Dom Laurent Janssens,\nbénédictin de Maredsous, maintenant au couvent de Saint-Anselme à Rome.\n  Un mot de Mgr Cartuyvels caractérisa à merveille ce discours \" hardi \"\njusqu'à la témérité et cependant si vrai .. Chose curieuse, les professionnels\nn'y trouveront guère de réserves à faire. Il est évident, comme l'y proclame\ndogmatiquement la sévère parole scolastique, que l'œuvre d'art, à l'église,\n"}, {"page_pdf": 727, "texte": " 648                             DURENDAL\n\n\n\ndoit être aussi bien artiste que catholique. Il est à croire que la sévérité de\nce principe ne sera jamais trop grande, l'abus parfois génial, témoin Michel-\nAnge, ne devant que trop accomplir son action modératrice. Une excellente\nidée de l'orateur est celle d'introduire la reproduction des chefs-d'œuvre\nchrétiens dans nos églises. Peut-être eussions-nous voulu signaler en fait\nd'art monumental, les œuvres byzantines, celles des moines de l'Athos, et,\ncomme art populaire, les travaux des « iconeurs » russes ; il y a là d'inté-\nressantes expériences à enregistrer. Tous les artistes applaudiront à la\nchaleureuse protestation du savant religieux contre l'imitation servile,\nindustrielle, de l'art du moyen âge. Il nous faut même songer déjà à pré-\nserver celui-ci d'un possible et injuste revirement. Enfin, acclamons cette\ndéclaration libératrice, sans prix dans la bouche qui l'énonça : \" l'Art est\nune vie! \" Ce discours magistral fera de nouveau bien de la peine à\nM. Brunetière...\n  Le R. M. Sosson, avec sa compétence connue, nous a parlé ensuite de\nmusique religieuse, un point que nous laissons aux éloquentes études de\nnotre si distingué collaborateur spécial, M. de Golesco; il trouvera sans\ndoute à y revenir.\n\n\n\n   L'éclat fervent de la dernière assemblée générale ne nous appartient pas\nici; disons simplement, pour nous y associer, l'émotion de S. E. le cardinal-\narchevêque de Malines alors qu'il clôtura les travaux de l'assemblée par\nl'hommage au divin Roi, puis à la Reine divine, à Notre Seigneur et à Notre\nDame « Siège de la Sagesse », Mère du Verbe, patronne aussi de tous les\nouvriers du Verbe, de nous tous!\n\n                                                             E D M . JOLY.\n"}, {"page_pdf": 728, "texte": "     Chanson lasse\n                                           A FRANZ ANSEL.\n\n\n\n\nPleurez les soirs et pleurez les roses,\nLes blancs pétales et les ciels roses,\nEt toutes les choses de beauté,\nEt toutes les flûtes de l'été,\nPleurez les soirs et pleurez les roses !\n\n\nEt vous, pâles étoiles, miroirs\nPerfides qui gardez nos espoirs,\nEt vous, les pâtres vêtus de laine,\nUn à un descendus dans la plaine,\nPleurez les roses, pleurez les soirs!\n\n\nLes oiseaux qui fleurissaient les branches,\nLes oiseaux en robe des dimanches,\nTout à l'heure n'ont plus chanté...\nEt le bois, le bois n'est plus hanté,\nLes oiseaux se sont tus dans les branches.\n\n\nSous la feuillée où le soleil dort\nNe retentit plus le son du cor ;\nVoici longtemps, la chasse est passée,\nEt j'ai vu fuir la biche lassée\nSous la feuillée où sonnait le cor.\n"}, {"page_pdf": 729, "texte": "650                  DURENDAL\n\n\n\n      Dans l'air passaient de chaudes haleines...\n      Et je cherchai longtemps les fontaines\n      Où gouttaient des perles de cristal.\n      Hélas ! hélas ! le sort est brutal,\n      Sous bois ne jasaient plus les fontaines.\n\n\n      Eh quoi ? alors tout est en allé ?\n      L'oiseau mort et le rêve envolé ?\n      Non... pleurez les soirs, pleurez les roses !\n      Pour avoir trop aimé toutes choses,\n      C'est moi, que les dieux ont exilé !\n\n\n\n                                       FRANZ    SOUDAN.\n"}, {"page_pdf": 730, "texte": "              D'AMOUR\n\n                             « Vivre sans aimer, c'est vivre sans   souffrir,\n                          et vivre sans souffrir, c'est mourir ».\n\n\n\nPuisqu'hélas la douleur a mis sur ton front pur\nL'ombre de son baiser mort, puisqu'une tristesse\nA cerné tes grands yeux de ses cercles d'azur,\nO mon printemps meurtri, pauvre sœur en détresse,\nViens !... Ma sœur... laisse-moi te donner ce doux nom,\nLa douleur, aujourd'hui, ma sœur, m'a fait ton frère...\nOh ! ne dis rien encor, si c'est pour dire non,\nN'écoute pas la voix de l'ironie amère\nQui f ait ta bouche dure et qui gonfle ton sein\nD'un sanglot trop longtemps contenu ; crois-moi, pleure,\nPenche ce front superbe où s'agite l'essaim\nDes pensers en révolte ; écoute, et si cette heure\nT'a semblé moins mortelle, et si sentir un cœur\nBattre à côté du tien tous ses battements mêmes,\n A pu quelques instants apaiser ta rancœur,\nJe serai presqu'heureux... Ne dis plus que tu l'aimes !\n Tout plutôt que cela, cela seul est trop dur ;\n Celle qui fit un jour l'aumône magnifique,\n A l'ingrat, d'un amour trop profond et trop sûr,\n Ne peut que l'oublier... Quel destin ironique,\n Qui commande à mon cœur d'écouter dans le tien\n Se plaindre encor l'amour haletant qui veut vivre...\n Tais-toi par pitié ! N'entends-tu pas le mien,\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": "652                         DURENDAL\n\n\n\n      Qui se brise, sonner rauque comme le cuivre,\n      A chaque larme qui roule de tes yeux noirs,\n      A chaque soupir qui soulève ta poitrine;\n      Oh! tais-toi!... Non, pardon !... tu ne sais pas les soirs\n      A languis où le rêve impossible s'obstine,\n      Et les nuits d'insomnie, et les matins lassés,\n      Et tout ce long martyre où les mornes tristesses\n      Succèdent, n'est-ce pas, aux espoirs insensés,\n      Comme les durs réveils aux plus folles ivresses...\n      Oh ! pardon, pardon ! tu pleures... et je voulais,\n      Avec des mots très doux, bercer un peu ton âme,\n      Des mots comme il en est en les très vieux couplets,\n      Qui sont une caresse avec des mains de femme...\n      Mais l'amour est en moi qui ne veut pas mourir,\n      Un amour tout sanglant, et je n'ai pu sans doute,\n      Parce que je t'aimai, que te faire souffrir...\n      Va, fais-moi signe, et seul, je reprendrai ma route.\n\n\n\n                                              FRANZ SOUDAN.\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": "                          LES LIVRES\nL E ROMAN :\n\n  Le   Parfum      des I l e s   Borromées, par     RENÉ    BOYLESVE    (Paris,\nOLLENDORFF).\n   J'ai dit jadis, ici, toute mon admiration pour Sainte-Marie-des-Fleurs, le\nprécédent livre de René Boylesve et un vrai chef-d'œuvre de grâce simple,\nchaste et pénétrante... Voici un volume moins idyllique; ce n'est plus la\nblanche cantilène de l'amour virginal; c'est le cri d'ivresse et de souffrance\nde la passion... M. René Boylesve a fait succéder une œuvre d'âcre volupté\nà une œuvre de pure tendresse... Pourquoi? Cet original artiste — une des\nréserves des actuelles lettres françaises — n'a pu obéir au souci lucratif du\nscandale et sacrifier aux exigences du dieu Feuilleton... J'aime mieux\ncroire — avec la profonde et reconnaissante admiration que je lui voue\ndepuis Sainte-Marie-des-Fleurs — que la vision qu'il se créa des réciproques\ninfluences des paysages de la nature et des sentiments de l'âme humaine,\nl'amena à préfigurer la griserie enchanteresse des lacs italiens en un épisode\nde trop brutale et tragique jouissance, comme auparavant il avait réverbéré\ndans la touchante et sereine histoire de Marie-des-Fleurs et d'André le\ncharme de Florence, sa radieuse et pacifiante beauté...\n   Tout de même, j'en veux à ce remarquable écrivain, qui n'a réellement\naucune excuse à suivre la banalité des routes battues, d'avoir fait d'un\nadultère horriblement commun le pivot de l'étude qu'il essaya du Parfum\ndes Iles Borromées, de ces effluves d'inaction, de rêve et de volupté que dégage\nce coin de nature trop privilégié et trop séducteur... Et que je suis heureux\nde dire à M. René Boylesve que cette partie de son œuvre est ratée, et qu'à\npart les quelques pages finales de l'aventure, où le remords est analysé avec\nune émouvante et aiguë perspicacité, le vulgaire poème des rendez-vous de\nLuisa Belvedera et de Gabriel Dompierre est d'une déplorable facilité et à\nla portée d'un romancier quelconque... Or, René Boylesve n'a plus le droit\nd'être quelconque : il a prouvé, par Sainte-Marie-des-Fleurs, qu'il était de'\n"}, {"page_pdf": 733, "texte": "  654                               DURENDAL\n\n\n\ntaille à tirer le roman contemporain du bourbier de sensualisme bestial et\nélégant où il patauge, et à restaurer, dans une oeuvre, le sens vrai de la\npassion qui n'est point une chasse hystérique aux jupons, mais la lutte de la\nraison, de la dignité, de la conscience, contre le fonds de désordre qui entache\nnotre nature... Après un louable effort pour se créer une personnalité et se\ndégager de la turpitude ambiante, René Boylesve va-t-il tomber dans le\nplat marasme commun ?\n  Non certes : si le Parfum des Iles Borromées est une erreur en sa trame\nessentielle, il convient d'ajouter que certains épisodes du livre sont d'une\noriginalité de conception et d'une puissance d'impression qui requièrent\npresque la grâce — tableaux prestigieux et vibrants — des grisailles qui les\nentourent et les font ressortir.\n   Le « parfum » des Iles Borromées — que René Boylesve le sache bien —\nne sera point, pour ceux qui liront l'œuvre, dans le \" collage \" de Luisa et\nde Gabriel (cette intrigue n'a nulle couleur locale et pourrait être située\ntout aussi plausiblement dans une villégiature balnéaire ou sur le boule-\nvard), mais il s'exhalera bien plutôt de la barque fleurie, de la Carlotta, et\npour tous ceux qui vécurent quelques jours sur ces plages paradisiaques de\nLugano et de Bellagio, c'est dans la mélodie berçante et mélancolique de\ncette belle créature de poésie et d'inconscience que chantera toujours l'âme\ndes î l e s . . . Et quant à ceux plus spécialement qui aiment l'art et qui eurent\nparfois le privilège, assis au soir tombant sur la rive de Pallanza, de voir\nle rêve de leurs âmes prendre corps dans un paysage incomparable, ah ! que\nRené Boylesve veuille le croire, ils méprisent les hennissements passionnels\nde Gabriel Dompierre, mais ils chérissent comme un type immortel et fra-\nternel de leurs aspirations éparses, le poète Dante-William Leé que le\nParfum des Iles Borromées leur révéla.\n  L'artiste qui, parmi une nature adéquatement appropriée, sut camper\ndes personnages d'une vérité aussi profonde et aussi troublante, est voisin des\nmaîtres; il deviendra un maître lui-même quand il voudra bien ne plus être\nque lui, obéir à un tempérament qui s'affirme original et probe, et repousser\n— comme indigne de son talent et de son art — la tentation des modes\nmalsaines, faciles et lucratives.\n                                                   FIRMIN VANDEN BOSCH.\n      Paradis de Cristal,        par   JOSÉ   HENNEBICQ    (Bruxelles et Paris,\nED.     LYON-CLAESEN, éditeur).\n      L'idéal pour le poète c'est la plus puissante, la plus belle, la plus vivante\n"}, {"page_pdf": 734, "texte": "                                      LES    LIVRES                                   655\n\n\ndes réalités. Tout le reste n'est que symbole. Le vulgaire ne voit que l'écorce\ndes choses et s'y arrête. Pour lui le mot idéal est un mot vide de sens.\nCela n'existe pas. C'est tout au plus un rêve. Les âmes médiocres sont\nmyopes. Leur vue ne va pas jusqu'aux sommets. Elles voient la vallée.\nElles n'aperçoivent pas les montagnes. Elles ne tentent pas d'en escalader\nla cime. Cela pourrait leur donner le vertige.\n   L'artiste, au contraire, méprise profondément les réalités de ce bas monde.\nElles lui répugnent. Il en a la nausée. Il les hait, parce qu'elles sont comme\nun brouillard qui l'empêche de voir l'idéal dans toute sa splendeur. L'idéal\nc'est sa vie, c est sa nourriture, c'est le but unique de toutes ses aspirations,\nc'est le thème de tous ses chants, c'est l'éternel objet de son rêve. Il ne vit\net ne respire que pour lui.\n  Il est tout imprégné de ce hautain idéalisme, le poème en prose : Paradis\nde Cristal, que vient de publier notre collaborateur José Hennebicq, en une\nmerveilleuse édition d'art de l'incomparable artiste-éditeur Ed. Lyon-\nClaesen.\n   C'est un hymne magnifique à l'amour essentiel, le seul vrai et désinté-\nressé, à un amour pur comme le cristal, incarné en des êtres d'élite, mépri-\nsant le baiser charnel, mais tout brûlant de cette affection spirituelle dont\ns'aiment les anges au ciel et les âmes d'élection sur la terre.\n   Cet amour inclut nécessairement l'admiration enthousiaste pour tout ce\nqui est beau, pour tout ce qui est noble, pour tout ce qui est pur, pour tout\nce qui est grand : Dieu, la Beauté, la Vie mystique, l'Art!\n   Et cet hymne à la Beauté est chanté tantôt en notes d'une douce, exquise\net mélancholieuse mélodie — mots charmants, phrases harmonieuses,\nimages délicates et jolies à ravir — tantôt en un rythme majestueux, qui\nrappelle le style fulgurant, tout de feu et de Hammes, de Villiers de\nl'Isle Adam, le poète de prédilection de notre auteur et dont il magnifia si\nbellement la haute intellectualité et l'art prestigieux, en cette revue\nmême (1).\n                                                             L'Abbé H       MOELLER.\n\n\n  Khou-n-atonou.            (Fragments      d'un papyrus),       par   JUDITH      GAUTIER\n(Paris, ARMAND COLIN, éditeur).\n  Sans professer, à l'égard des bas-bleus, les partis pris hostiles de Barbey\nd'Aurevilly, il est permis de trouver intolérables la plupart des femmes de\n\n     (1) L'étude de J. Hennebicq sur Villiers de l'Isle Adam a été publiée séparément, sous ce\nt i t r e : Le Prince des Lettres françaises, par notre éditeur Lyon-Claesen.\n"}, {"page_pdf": 735, "texte": " 656                             DURENDAL\n\n\n\nlettres d'à présent. Quelques-unes, très rares dans la cohue, valent qu'on les\nlise, forcent l'estime littéraire ou même, parfois, l'admiration. Au tout\npremier rang, parmi celles-ci, se place Mme Judith Gautier. Fille du poète\ndes Emaux et Camées, elle porte dignement et continue d'honorer un nom\ncher à la poésie. Sa fortune littéraire n'égale pas son talent; elle est à la\nfois célèbre et, quoique l'Académie française ait couronné plus d'un de ses\nouvrages, presque ignorée; elle n'attire ni par le sentimentalisme vulgaire\nqui lança tant de vogues féminimes, ni par l'impudeur et le scandale qui en\nsouillent mainte autre. Lue trop peu, elle fait le régal des dilettantes qui\nprisent haut le charme fier et l'harmonieuse noblesse de ses livres. Je dus à\nla gracieuseté d'un bibliophile, jadis, de feuilleter, quelques heures, ce\nLivre de Jade, fameux et depuis si longtemps introuvable; et je garde la\nmémoire enchantée de ces lieds mélancoliques et précieux qui semblent\nchantés par quelque Heine du Céleste Empire. La Conquête du Paradis, la\nSoeur du Soleil, le Dragon Impérial, le Vieux de la Montagne, autant de romans\nérudits et raffinés, savoureusement exotiques et d'une langue exquise. Cette\nlégende épique, Iskender, écrite à la gloire d'Alexandre, est un poème en\nprose admirable, du plus éclatant et du plus hautain lyrisme.\n   Comme les livres antérieurs, celui-ci, Khou-n-atonou, ainsi titré bizarrement\ndu nom d'un Pharaon très ancien, héros de l'un des contes assemblés en ce\nvolume, nous transporte en Orient, patrie élue de l'imagination de Mme Judith\nGautier. Il contient trois légendes, l'une égyptienne, l'autre annamite, la\ndernière japonaise, outre quelques pages intéressantes sur le crime au Japon\net un chapitre descriptif sur Tokio. C'est dans les contes, surtout dans le\npremier, lequel est aussi le plus étendu, que Mme Judith Gautier a mis\ndavantage ses qualités d'écrivain. Elle y ressuscite, en tableaux harmonieux\net nobles, des épopées mortes et des contrées quasi fabuleuses. Son style,\nsouple et rythmé, grave, presque hiératique, a je ne sais quelle grâce\nhéroïque et tendre. On y recueille en foule de belles images, comme celle-ci :\n« La barque glissait sur l'or du fleuve, et la haute proue recourbée formait,\navec son reflet, l'apparence d'une large bouche qui semblait boire l'eau,\nsilencieusement. » Tels dialogues d'amour, chastement passionnés, et où\nj'ai noté au passage ceci : Tu as le visage de mon rêve, il me semble que\ntu viens d'ailleurs que de la vie... Tes yeux de lumière boivent les pensées,\net tu as lu, peut-être, à travers le livre fermé... La nuit nous enveloppe\nd'un voile étincelant, les lis embaument, et, sous ton regard, la fleur de ma\nvie est éclose » — m'ont fait songer parfois, par la hauteur du sentiment et la\nsplendeur de l'expression, à des pages inoubliables de Villiers de l'Isle\n Adam.                                                                M. D.\n"}, {"page_pdf": 736, "texte": "                                LES LIVRES                               657\n\n\n\nLA CRITIQUE :\n  L e s Maîtres C h a n t e u r s de N u r e m b e r g , par MAURICE KUFFERATH\n(Paris, FISCHBACHER).\n   M. Maurice Kufferath continue sous ce titre la série de ses importants\ntravaux critiques sur les chefs-d'œuvre wagnériens. Ce nouvel ouvrage se\nrecommande par les mêmes qualités que ses aînés. Il analyse à fond le\ndrame, l'envisageant sous toutes ses faces, seul moyen de faire comprendre\net goûter Wagner, qui est admirable non seulement comme musicien, mais\naussi comme poète, philosophe et profond penseur. D'abord une évocatrice\ndescription de Nuremberg, ressuscitant l'antique cité de l'art et du rêve, et\nnous voilà immédiatement initiés à l'organisation des confréries de Maîtres\nChanteurs, associations empreintes d'un caractère démocratique et différant\nà ce point de vue des Minnesinger des âges précédents, alors que la culture\nde la poésie était le monopole des nobles et des gens d'Eglise. Au milieu\nde ces Meistersinger forgeurs de rimes, asservis à des règles étroites et\nminutieuses, se dresse l'imposante figure de Hans Sachs, à la vie et à\nl'œuvre duquel M. Kufferath consacre quelques pages du plus puissant\nintérêt. Puis il nous éclaire sur les conditions psychologiques dans lesquelles\nle poète a conçu et composé son chef-d'œuvre, nous cite à cet égard\ndes lettres fort caractéristiques de l'auteur de Tristan, ainsi que quelques\ncharmantes anecdotes sur les premiers rapports entre Wagner et Hans\nRichter. Après nous avoir décrit, avec un grand luxe de documents, les\npremières représentations des Maîtres Chanteurs à Munich, à Bruxelles, à\nParis, et nous avoir fait connaître les dispositions de la critique, hostile\nd'abord, flottante ensuite, et enfin unanimement enthousiaste, M. Kufferath\nentre dans le cœur de son sujet, nous présente l'analyse poétique et musicale\ndu drame.\n   L'analyse poétique n'est qu'une paraphrase de cette observation profonde\net excellemment exprimée par le savant critique « que le génie crée rarement\nde toutes pièces, mais améliore et achève, ce qui est l'essentiel ». L'auteur\nconfronte avec le poème wagnérien les drames écrits par Deinhardstein et\nLortzing sur Hans Sachs, ainsi que le joli récit Maître Martin et ses compa-\ngnons, du conteur populaire Hoffman, et nous montre la grande supériorité\ndu poète de Bayreuth qui, semblable à Holbein, « par une accumulation\ninouïe de détails infiniment délicats rendus avec une fécondité merveilleuse\nde ressources, arrive à donner le sens de la vie et du caractère individuel >.\nPuis, mettant en relief les caractères au\\quels Wagner a insufflé dans son\nœuvre une vie si intense, M. Kufferath nous promène à travers une\n"}, {"page_pdf": 737, "texte": " 658                            DURENDAL\n\n\n\nintéressante galerie de portraits, arrêtant nos regards sur la majestueuse et\nsereine physionomie de Sachs, sur la douce et pensive Eva, sur Walther,\nincarnant la Foi invincible dans l'Idéal, sur Beckmesser, impérissable\npersonnification de la sottise et de la vulgarité. Suivent quelques considé-\nrations sur le style du drame, style dont l'archaïsme est contenu en de.sages\nlimites, et sur la forme musicale du lied généralement employée par\nWagner au cours de son poème. Ici se trouve retracée en quelques pages\nsubstantielles toute l'évolution du lied depuis Beethoven jusqu'à Wagner.\n   Le lied, à la différence de la chanson, émanation spontanée du génie\npopulaire, est essentiellement une œuvre d'art; c'est le produit d'une combi-\nnaison savante des ressources de la musique expressive moderne et de la\nlibre inspiration lyrique. Cette partie de l'oeuvre de réminent critique est\nà étudier de près et d'une façon approfondie. Toute l'esthétique musicale de\nWagner en est éclairée. Puis il nous donne quelques curieux aperçus sur les\nemprunts que Wagner a fait aux Meistergesänge et sur la façon différente\ndont lui et Lortzing ont traité le même sujet. L'ensemble de ce beau travail\nest couronné par une analyse thématique très fouillée et très complète de\nla partition. En résumé, l'auteur qui s'est trouvé mêlé aux origines mêmes\ndu mouvement wagnérien, et qui, ayant vu de près ses différentes étapes,\nen a généreusement secondé par ses écrits le fécond développement, nous a\ndonné là une nouvelle étude esthétique digne de ses aînées, et que devraient\nposséder tous ceux qui désirent prendre une connaissance quelque peu\napprofondie d'un des plus incontestables chefs-d'œuvre du siècle. A cette\nanalyse forcément sèche du livre de M. Kufferath, ajoutons en terminant\nque la parure d'un style souple, limpide, substantiel et savoureux, en\nconstitue un des principaux charmes.                GEORGES DE GOLESCO.\n\n   L'Art en Suisse : Edmond de P u r y , A r n o l d B ö c k l i n , par\nWILLIAM RITTER, 2 vol. (Gand, typographie A. SIFFER).\n   Parler de William Ritter est toujours difficile; cela devient presque\nimpossible ici, à Durendal, où l'on a pu lire de ses pages déconcertantes...\n   On voudrait dire que la musique, essentielle dispensatrice d'émoi, a pris\nd'abord cette âme, l'a éveillée au jour comme l'enfant génial dont la harpe\nsuscitait le cerveau chaque matin. Puis, enivrée, l'âme, la Psyché aux ailes\nde papillon, s'envolant dans les harmonies, va aux couleurs, comprend les\nformes, et devient, balancée dans le fleuve omniprésent de la lumière,\ncomme centrale de la féerie de beauté. Rien des sécheresses pénibles de la\ncritique pédante; William Ritter s'ébat clans la volupté d'art; les mots, les\nimages jaillissent, redoublés de son ravissement comme des perles irisées\n"}, {"page_pdf": 738, "texte": "                                 LES    LIVRES                              659\n\n\ndans les jeux des mouettes riant parmi l'écume. Son extase d'émoi, de com-\npréhension, ignore la défaillance : toujours il trouve en lui des cris qui\nattirent, inquiètent, amènent, livrent au vertige d'art des grandes œuvres.\n   William Ritter promène depuis ses débuts la joie martiale de l'admiration\nparmi les fleurs de l'espace, du lieu, du temps et des génies. Descendu avec\nle grand Böcklin de ce Monsalvat neigeux qu'est la Suisse, il y abhorre les\npetitesses d'en bas et célèbre le charme fluidique (onde, féminité) d'Ed. de\nPury. Les routes de vie ardente que l'orient projette clans l'âme européenne,\nl'attirent comme de longs reflets roses; il inventorie les curieuses civilisa-\ntions balkaniques, les trésors de Vienne, reliquaires de gemmes pleines de\nsoleil et de sang, grenats d'ardeur morte. Attentif également à la parenté\ndu nord et de l'orient, mystérieuse union du soleil et de la brume par-dessus\nla stérilité du plein jour froid et sec (peut-être la claire âme latine?) il\ns'éprend des arts d'exquisités, des préraphaélités ou du titan lourd et sublime\nqu'est Böcklin. Si nous comprenons un jour comment celui-ci est une sorte\nde Wagner pictural, ce sera surtout à William Ritter que nous le devrons.\nJamais étude ne fut plus enthousiaste, enthousiasme plus contagieux. Rien\ndu reste de mieux documenté, de plus sagace que cette admiration. Aussi\nbien faut-il comprendre pour faire comprendre et la ferveur ne doit provenir\nque de la puissance pénétrante jamais en défaut Cette dernière devient une\nforce créatrice épanouie en des synthèses ou des analyses également déci-\nsives. Écoutez cet à-coup de portrait :\n   « Quant à la localisation du génie de Böcklin, il a été uniquement alle-\nmand et italien, c'est-à-dire classique au sens de ce mot en Allemagne,\nclassique à la façon de Goethe qui était celle de Dürer, toute chronologie\nintellectuelle sauvegardée. J'ai déjà dit maintes fois et je serai obligé de le\nredire jusqu'au rabâchage ici même et chaque fois que j'aurai à parler de\nBöcklin, qu'il résume posthumement en plein XIXe siècle, toutes les tendances,\nles croyances, les rêves, les sciences, les lettres et les arts, l'esprit en un mot\ndu Saint Empire Romain et Germanique. C'est constater qu'il se distingue\nd'une foule de peintres contemporains par son ignorance en art de deux\nchoses : toute espèce d'exotisme à commencer par l'orientalisme, et toute\nespère de modernité industrielle, commerciale et scientifique, sauf les décou-\nvertes et interprétations les plus avancées de la science en histoire et en\nmythologie. >\n   Voici une des descriptions analytiques; elle nous dispensera de toute\ninsistance :\n   « C'est le soir, un soir très doux sous un ciel limpide, dans un petit vallon\nde Souabe où les maisonnettes sont comme tamponnées, ouatées d'arbres;\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": "  660                             DUIŒNDAL\n\n\n\n toute la chaleur du nid. La première étoile ne s'est pas encore allumée au\n ciel qu'une lumière brille déjà dans une des maisons à l'ombre. Le chevalier\ns'est découvert et d'émotion s'est assis, regardant la lumière enfin retrouvée\ndu gîte familial où il ne sait ce qui l'attend, quelles nouvelles l'accueille-\nront      Et pour se préparer et laisser à son cœur le temps de battre, il s'est\nassis sur le bord de pierre d'une fontaine dont le bassin rectangulaire rem-\nplit tout le premier plan, soit le tiers inférieur du tableau. Le chevalier est\ntout vêtu de rouge. L'eau reflète le froid zénith encore tout bleu. Et l'im-\npression chavire devant ce ciel chaviré comme doit sombrer d'émotion l'âme\ndu chevalier. C'est inouï l'effet pour ainsi dire physique que Böcklin a su\nobtenir par le coup de génie de ce miroir magique muet, de ce grand abîme\nbleu renversé où passeraient des antipodes de nuages, de ce ciel chambardé,\nde cet espace vide comme la page blanche de l'inconnu qui tout à l'heure va\nse remplir pour l'exilé rapatrié de l'écriture nuageuse des événements\naccomplis.\n                                                              EDM.    JOLY.\n\n\nART E T SCIENCE :\n\n    La V i e Moderne à l'Exposition internationale de Bruxelles 1897, par\nTH.    BRAUN, Inspecteur honoraire des Écoles et Sections normales de\nBelgique (Bruxelles et Paris, E D . LYON-CLAESEN, éditeur).\n    Qui ne connaît à Bruxelles ce beau et vénérable vieillard, à l'œil encore\nvif et intelligent, à la physionomie épanouie par la bonté, si cordial, si\naffectueux, et que l'on voit se promener au boulevard d'un pas alerte comme\ns'il avait encore ses vingt ans?\n   Il en a quatre-vingts. Et à l'âge où tout le monde se repose, surtout\naprès une vie toute d'activité et de dévouement comme la sienne, il écrit\nencore des livres. Car c'est son livre que je viens présenter au lecteur, un\nlivre curieux en tous points, des plus instructifs, nourri d'idées, de faits, de\njugements primesautiers et originaux.\n   Toute la vie de cet homme admirable a été dépensée pour la cause de\nl'éducation de notre chère jeunesse, qu'il a toujours aimée d'un si grand\namour, et qui l'aime aussi avec tout son cœur.\n   M. Braun a rendu des services incalculables à la cause de l'éducation de\nla jeunesse, qui a été l'unique but de son infatigable activité intellectuelle.\n   C'est encore cette jeunesse qu'il a eu en vue, en écrivant l'intéressant livre\ndont nous parlons.\n   Il a trouvé, en se servant de l'occasion que lui offrait notre dernière\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": "                                LES LIVRES                               66l\n\n\n\nExposition internationale, un moyen ingénieux et original d'instruire la\njeunesse, tout en l'intéressant et en l'amusant même parfois.\n   Ce procédé montre une fois de plus les qualités maîtresses d'éducateur\nde M. Braun. Car, instruire en intéressant, c'est toute l'éducation. Trop de\nmaîtres l'oublient. Au lieu d'être l'ami, le père, le confident de ses élèves,\nle maître d'école n'est trop souvent qu'un père fouettard. C'est à coup de\npensum qu'il veut faire entier la science dans la tête de ses disciples. La\nraison en est que trop souvent il n'a pas conscience de la grandeur de sa\nmission. Ou s'il en comprend la beauté, il lui manque peut-être cette qualité\nindispensable au maître et qui est toute l'âme du père Braun : LA BONTE.\n   Remercions M. Braun de la nouvelle preuve qu'il nous donne de son\n dévouement à la jeunesse, en consacrant à son instruction les années d'un\n repos si vaillamment acquis et si légitimement mérité.\n   Son livre est une belle œuvre et une bonne action. Il est en même temps\nune leçon donnée aux maîtres indirectement, par la façon dont on y instruit\nl'élève presque sans qu'il s'en aperçoive, tant la leçon est aimable et\ngracieuse.\n   Voilà un livre à donner en prix à tous les élèves, aussi bien dans les\ncollèges que dans les pensionnats de jeunes filles. Il remplacera avantageu-\nsement tant de livres, ou sots, ou banals, qui constituent la bibliothèque\ndes distributions de prix.\n    Mais ce livre est intéressant pour tout le monde. Il est écrit d'une façon\nsi charmante. Il est si instructif. Il est si plein de science, d'art, de\n littérature. Nous conseillons à tous de le lire.\n    Je suis reconnaissant à l'auteur aussi pour l'hommage qu'il rend, dans la\n partie consacrée à l'Exposition de Tervueren, à l'oeuvre géniale et grandiose\n du Congo, une des plus majestueuses entreprises de ce siècle, dont tout\n l'honneur revient à notre Roi, à qui en revient la gloire. Une œuvre pareille\n suffit à illustrer tout un règne. Il est d'une importance capitale de la faire\n connaître à la jeunesse et de la faire aimer par elle. Cette œuvre, du reste,\n conquiert de plus en plus de sympathies en Belgique. Il n'y a que quelques\n esprits étroits et mesquins qui la combattent encore, parce qu'ils n'ont pas\n l'âme assez haute pour en voir toute la grandeur.\n   Je remercie M. Braun au nom de notre chère jeunesse, que j'aime d'amour\n avec lui, pour le noble livre qu'il vient de lui consacrer et qui lui apprendra\n une foule de notions curieuses, intéressantes et des plus instructives.\n   Ce livre est magnifiquement édité par la maison Lyon-Claesen, dont les\n belles et artistiques éditions sont trop connues pour qu'il soit encore néces-\n saire d'en faire l'éloge.                             L'Abbé H. M Œ L L E R .\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": "  662                             DURENDAL\n\n\n\n  Ornements t y p o g r a p h i q u e s : Lettres ornées, titres de pages et fins de\nchapitres, par EUGÈNE GRASSET; dessinés et publiés pour Les Fêtes Chrétiennes,\npar l'Abbé DRIOUX (Paris, E D . SAGOT, éditeur).\n   Ce recueil nous met en présence d'un Grasset quelque peu différent de\nl'artiste actuel : le Grasset tâtonneur, chercheur encore inconnu de la\nmasse. Dans ces lettres ornées, dans ces titres de pages et fins de chapitres\nse révèlent déjà les qualités maîtresses d'invention, de composition, qui sont\nla caractéristique du talent de Grasset.\n   A travers les hésitations du début, on sent l'artiste en marche vers\nle grand style. Les compositions renfermées dans ce recueil ont certes été\néclipsées par les créations postérieures de l'artiste, mais que de choses\ncharmantes, que d'indications précieuses, que de délicates inspirations n'y\ndécouvre-t-on pas au milieu de la complexité, de la lourdeur même de\nquelques motifs?\n   S'il est vrai que l'esprit de l'homme aille du composé au simple, Eugène\nGrasset n'a pas failli à cette règle. Novateur comme il l'était, cherchant\nà rouvrir à l'art une voie qu'il avait quittée depuis des siècles, il devait plus\nque tout autre connaître le labeur ingrat des tâtonnements. Mais ces\nrecherches, ces efforts, ne sont pas vains; à chaque pas il se dégage, il\ns'assouplit, il gagne de l'ampleur. Cette complexité, cette lourdeur, il les\nrejette. Conscient ou non, il atteint au grand style décoratif qu'avaient\ndécouvert à ses yeux les grands maîtres des époques passées, objets\nconstants de ses admirations et de ses études.\n   Le recueil que M. Ed. Sagot nous envoie est donc, je le répète, intéressant,\nsurtout parce qu'il nous fournit un terme de comparaison avec le Grasset\nd'aujourd'hui. Les Fêtes Chrétiennes ont été publiées en 1880, époque où\nl'artiste, déjà fort préparé par ses études antérieures, se faisait timidement\nconnaître. Sa personnalité n'est pas dégagée de l'imitation ancienne gothique\net romane, romane surtout. Par échappées seulement on sent poindre\nle novateur, par exemple dans les compositions où l'artiste introduit des\npersonnages et aussi dans un grand nombre de lettres ornées. Il s'y\nrencontre des qualités de souplesse d'arrangement, qui se développent de\nplus en plus à chaque apparition d'oeuvre nouvelle et qui font de Grasset\nun artiste bien moderne, quoique fortement rattaché aux maîtres du moyen\nâge par une parenté indiscutable.\n En terminant, rendons hommage à la manière parfaite dont l'éditeur,\nM. Ed. Sagot, a exécuté et présenté ces intéressants dessins.\n                                                                       J. J.\n"}, {"page_pdf": 742, "texte": "                                   LES LIVRES                                  663\n\n\n\n  A r c h é o l o g i e . A b é c é d a i r e d'arrhitecture ancienne, par le vicomte\nde COLLEVILLE (Paris, Bibliothèque de l'Association).\n  L'ouvrage de M. le vicomte de Colleville pourra rendre service aux\nécrivains et aux artistes. Les uns et les autres ont fréquemment besoin de\nconnaître le sens propre de certains termes techniques de l'archéologie.\nDans leurs descriptions, les littérateurs tiennent plus que jamais — et ils\nont raison — à employer le mot propre; les artistes, en quête de couleur\nlocale, veulent être renseignés sûrement et rapidement sur des détails de\ntechnique.\n  Sous un format commode, en quelques articles substantiels et nets,\nM. le vicomte de Colleville réalise le double objet de fournir aux écrivains\ndes formules exactes et aux artistes des renseignements précis.\n  Dommage seulement que les citations soient faites à la diable, défiant tout\ncontrôle. Les termes latins sont aussi bien mal traités jusqu'à être souvent\ndéfigurés et absolument inintelligibles. Et le grec donc? L'érudition est un\npeu rancie. La plupart des sujets traités par M. de CoUeville l'ont été\nrécemment par des maîtres, dont l'enseignement est demeuré pour lui non\navenu.\n  En résumé, M. le vicomte de CoUeville a eu une excellente idée : la\nréalisation en fut trop hâtive, et partant insuffisante.\n                                                             J. GUIM-BARDE.\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": "                          LES REVUES\n\n\n\n  R E V U E DU MONDE I N V I S I B L E (Rédaction, Paris, rue de Tour-\nnon, 29) : Étudier sans parti pris dogmatique, en se basant exclusivement\nsur la science, tous ces phénomènes singuliers, inexplicables ou du moins\ninexpliqués, qui constituent ce qu'on appelle le monde invisible, tel est le\nbut de la nouvelle revue fondée et dirigée par Mer Méric. Nous ne pouvons\nqu'applaudir à cette tentative. Sera-t-elle fructueuse? C'est ce que l'avenir\nnous apprendra.\n  Le premier numéro, que nous avons sous les yeux, répond assez bien au\nbut poursuivi. Les travaux qui le composent sont sérieux; ils sont, tout au\nmoins, pleins de bonnes intentions. Nous nous permettons cependant de\ncritiquer l'article qui rapporte un certain nombre de faits de guérisons par\ncontact, obtenues par un R. P . X... L'exposé des cas morbides qui y sont\nrelatés laisse à désirer au point de vue scientifique. Ils manquent de précision\nclinique, plusieurs sont d'ordre purement nerveux et relèvent exclusivement\nde la suggestion.                                                    D r M.\n\n\n  LA R E V U E G É N É R A L E : Deux mots d'un profane sur le style, une très\ncurieuse et très originale étude psychologique de Paul Peeters, S. J .\n\n\n  L E SPECTATEUR CATHOLIQUE a réapparu — enfin — pour la plus\ngrande joie des amoureux d'estampes naïves et curieuses et la plus vive\nsatisfaction des chercheurs d'opinions personnelles, encore que parfois\ndiscutables; à signaler, dans ce dernier sens, la contribution de M. Edmond\nde Bruyn sur la Cathédrale de J.-K. Huysmans.\n"}, {"page_pdf": 744, "texte": "                               LES REVUES                              665\n\n\n\n  LA L U T T E a consacré son dernier numéro à la glorification d'Octave\nPirmez : la plupart des écrivains belges actuels y commentent brièvement\nl'œuvre et l'influence du maître.\n\n\n  LA QUINZAINE : Une étude sur Michelet par Jean Brunhes.\n\n\n  L E SILLON : De fort topiques considérations sur l'œuvre récente de\nTolstoï — erreur colossale d'un homme de génie — : Qu'est-ce que l'art ?\n\n\n  L E MERCURE D E FRANCE : Une belle étude d'André Fontainas sur\nClaude Monet et trois contes — les Fiançailles — de Georges Perin.\n\n\n  L'ERMITAGE : La Beauté des foules, des vers d'un harmonieux symbo-\nlisme de F . Viellé-Griffin.\n\n  LA R E V U E BLANCHE : Le peintre Paul Signac continue, par des\nétudes sur l'éducation de l'œil, sa plaidoirie esthétique et historique en\nfaveur du néo-impressionnisme.\n\n  ANTHOLOGIE-REVUE : Vers de Roger Lebrun et Camille Maryx.\n\n\n  L'ART MODERNE : M. Octave Maus rend compte de sa découverte du\nMusée du Luxembourg à Paris.\n\n  L'HUMANITÉ N O U V E L L E : Une superbe nouvelle de Jules Destrée :\nLe bon-dieu-des-Gaulx.\n\n\n  DE VLAAMSE SCHOOL nous apporte une émouvante reproduction\nde la tête du Christ par Quentin Metsys (Musée d'Anvers); à remarquer\naussi une étude sur le peintre anglais Charles Robinson, avec, dans le texte,\nd'exquises gravures enfantines.\n\n\n  T H E STUDIO (London, Henrietta street, 5), numéro de juillet : Une\nétude intéressante de A.-Z. Baldry sur le peintre paysagiste Bertram\nPriestman, illustrée de douze reproductions. Une description d'un charmant\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": " 666                            DURENDAL\n\n\n\ncoin de l'Angleterre : Everham, proposé à juste titre à l'attention des\nartistes. D'élégants dessins de meubles artistiques pour le nouveau palais de\nDarmstad. Toute une collection d'admirables terres-cuites, d'un art raffiné,\ntrouvées dans des fouilles à Tanagra, accompagnée d'une étude très curieuse\nde M. Huys. Une superbe reproduction de la statue de Balzac et du groupe\ndu Baiser du sculpteur Rodin. Enfin deux merveilleux médaillons, l'un de\nSaint-Gaudens, l'autre de Charpentier.\n\n\n  L E GUIDE MUSICAL : A lire au numéro de juillet un intéressant\narticle : Félix Weingarihner et Bayreuth, par Th. Lindenlaub.\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "                           NOTULES\n\n  Le jury chargé de décerner le prix quinquennal de littérature s'est honoré\nen portant son choix sur l'œuvre d'Albert Giraud, le poète magnifique et\nharmonieux dont Maurice Dullaert détailla l'esthétique dans le dernier\nnuméro de Durendal.\n\n\n   Le gouvernement français vient de décerner les palmes d'officier d'Aca-\ndémie à notre éditeur M. Lyon-Claesen.\n   C'est une mise à l'ordre du jour bien méritée du haut souci d'art que notre\nexcellent ami apporte dans l'édition des nombreuses publications esthé-\ntiques auxquelles il se dévoue.\n   La rédaction de Durendal présente à M. Lyon-Claesen ses affectueuses\nfélicitations.\n\n\n   A la suite de l'exposition des Beaux-Arts de Munich, le prince régent de\nBavière vient de conférer l'ordre de Saint-Michel de Bavière aux artistes\nsuivants :\n   Commandeur : MM. Franz Courtens, peintre, et Albert Desenfans,\nstatuaire; officier : M. Emile Claus, peintre; chevaliers : MM. Fernand\nKhnopff, Félix ter Linden, peintres, et E. Collés, architecte.\n   Nous prions ces artistes, qui font tant d'honneur à notre art national\net l'ont glorifié à l'étranger, d'agréer nos félicitations les plus sympathiques.\n\n\n\n   Il faut louer hautement l'initiative prise par MM. Garraud et Maubel, les\nnouveaux directeurs du théâtre du Parc, à Bruxelles, d'organiser, à partir\ndu mois d'octobre, une série de Lundis littéraires, consacrés à la récitation\nd'oeuvres de poètes anciens et modernes.\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": " 668                              DURENDAL\n\n\n\n  La littérature belge contemporaine aura, paraît-il, une large place au\nprogramme de cette initiation artistique... Tant mieux : mais pas d'exclusi-\nvisme, n'est-ce pas, pas de tripotages de cénacles, pas d'intrigues d'écoles?\n\n\n                                       +\n   Du discours de M. d'Haussonville à l'Académie française, à l'occasion de la\nréception du comte de Mun, ce juste et charmant portrait du grand orateur\nfrançais :\n\n   « Rien au-dessus de la croix, rien au-dessus de l'Eglise. Telle a été en\neffet, monsieur, la devise de votre vie. Aux intérêts de l'Eglise, tels que vous\nles avez compris, vous n'avez jamais rien préféré, et vous avez su faire, dès\nque vous avez embrassé sa cause, le sacrifice qui pouvait vous coûter le plus.\nPendant trois ans vous aviez donné le spectacle original d'un conférencier\nen épaulettes, d'un dragon orateur, qui portait dans des réunions populaires\nune parole ardente, respectueuse des personnes, mais peu ménagère des\ndoctrines. Ce rôle était difficilement, compatible avec la présence dans les\nrangs de cette armée qu'on a eu raison d'appeler grande muette, qui doit le\ndemeurer toujours. Vous l'avez compris, et librement, spontanément, vous\navez donné votre démission. Mais vous l'avez fait avec regret, presque avec\ndouleur.\n   Le sacrifice auquel vous consentiez n'était pas médiocre, en effet. Si vous\nétiez demeuré au service, plus d'une perspective brillante s'ouvrait devant\nvous. Rapidement vous auriez pu devenir un de ces jeunes colonels dont les\naventures romanesques défrayaient autrefois le répertoire de M. Scribe.\nVous aviez tout ce qu'il fallait pour cela. Aujourd hui, sans nul doute, vous\nseriez plus et mieux. Comme plusieurs de vos camarades de promotion,\nvous compteriez déjà au nombre de ces généraux en qui la France met une\nconfiance qu'on ne parviendra pas à ébranler, sentinelles vigilantes de sa\nsécurité, gardiens silencieux de son honneur. En un jour, vous avez sacrifié\ntout cela : mais ce que vous avez regretté, ce n'est pas le grade, c'est\nle métier, car vous étiez soldat dans l'âme. Au fond vous l'étiez toujours\nresté. Du soldat, vous avez conservé en effet la droiture, la hardiesse,\nle sang-froid et en même temps, l'esprit de discipline et d'obéissance. Si je\nne savais que les métaphores sont toujours chose dangereuse, je me hasar-\nderais à dire que votre éloquence a gardé quelque chose de l'épée que vous\navez portée au côté. Elle en a la trempe qui dure, l'éclat qui brille. Mais\nelle n'en a ni le froid, ni le tranchant, car tout en étant chaleureuse j elle sait\n"}, {"page_pdf": 748, "texte": "                                  NOTULES                                 669\n\n\n\ncependant demeurer courtoise, et ce n'est pas un de ses moindres mérites,\nau cours de tant de discussions ardentes, de n'avoir jamais blessé per-\nsonne ».\n\n\n\n   De récentes publications ont remis en lumière la sombre et énigmatique\nfigure de Lamennais.\n   M. Anatole France l'évoque à son tour dans une conversation entre\nquelques provinciaux, héros de ses livres passés et futurs, et il est au moins\nintéressant de savoir — à titre de curiosité — l'idée que le sceptique auteur\ndu Mannequin d'osier se fait de l'écrivain de l'Essai sur l'indifférence :\n\n     — Vous, messieurs, qui êtes si jeunes, avez-vous une juste idée de ce\nque fut Lamennais ? Je l'ai suivi en disciple fidèle, jusqu'au bord de l'abîme\noù il est tombé. J'ai recueilli jour par jour sa pensée et sa doctrine. Savez-\nvous bien, messieurs, que son histoire, qui fut celle de l'Église pendant un\ndemi-siècle, est encore brûlante ?\n   » — Il a laissé un nom illustre, répondit M. Lerond. Mais ses écrits n'ont\nplus guère de lecteurs.\n     — Il est vrai qu'on ne lit plus, ajouta M. Bergeret, l'Essai sur l'indiffé-\nrence. A peine avons-nous gardé le souvenir un peu flottant de vingt-cinq ou\ntrente versets bibliques que les faiseurs d'anthologies empruntent aux\nParoles d'un croyant. A ce nom de Lamennais, nous nous représentons un\nvisage aride et désolé, semblable au masque de Dante, des joues creuses,\ndes yeux ardents, un front superbe, comme noirci par la foudre. Nous\nsongeons au lévite qui, frappé par l'Église, sa mère, traversa la foule du\npeuple, marqué du signe indélébile : Tu es sacerdos in œternum, et qui porta\ndans l'Assemblée nationale, sur les gradins de la Montagne, le sombre\norgueil du prêtre. Peut-être encore, remontant le cours des années, évoquons-\nnous, sous les pieux ombrages de la Chesnaye, le Chrysostome breton,\nentouré de ses disciples, les abbés Salinis, Lacordaire et Gerbet, mais nous\nne nous faisons de lui qu'une incertaine et vague idée.\n   » M. Cassignol reprit sa pensée au point où il l'avait quittée :\n     — Savez-vous bien, messieurs, que l'histoire de cet homme fut celle de\nl'Église pendant un demi-siècle ?\n   » — Ce fut peut-être un homme de génie, dit M. Lerond, mais assurément\nun esprit funeste et un mauvais prêtre.\n   » — Féli, poursuivit M. Cassignol, Féli, comme nous le nommions dans\nle cercle étroit où il inspirait le plus tendre enthousiasme, n'eut jamais ce\n"}, {"page_pdf": 749, "texte": "   670                              DURENDAL\n\n\n\n  qu'on appelle en langage religieux la vocation du sacerdoce. Non qu'il\n  manquât de foi. La foi était, au contraire, le premier besoin de son âme. Il\n  avait faim et soif de croire. Le doute l'effleura peut-être, mais ne lui fit point\n  une blessure profonde. Les brusques révoltes de l'esprit sont fréquentes, au\n  début, chez les prêtres, et Bossuet lui-même semble avouer dans un de ses\n  sermons, que les pièges de la raison ne lui étaient point inconnus. Ce qui\n  manquait à Lamennais, c'était la joie. La vocation du prêtre est faite autant\n de joie que de foi. C'est à une sorte d'allégresse intérieure que les vieux\n prêtres reconnaissent l'élection divine chez les jeunes séminaristes. Félicité\n de Lamennais ne connut jamais ce doux contentement d'une âme qui quitte\n tout et qui se quitte elle-même. Sous-diacre à trente-trois ans et prêtre à\n trente-quatre, il fit ses vœux, entraîné, pressé, contraint, inquiet, la mort\ndans l'âme. En célébrant sa première messe, il sua une sueur d'agonie. Il\nm'a confié longtemps après qu'à cette heure terrible, debout devant l'autel,\nil entendit très distinctement une voix qui lui disait : Je t'appelle à porter\nma croix, rien que ma croix, ne l'oublie pas ». A peu de temps de là, il\nécrivait à l'abbé Jean, son frère : « Je ne suis et ne puis qu'être désormais\nextraordinairement malheureux ».\n"}, {"page_pdf": 750, "texte": ""}, {"page_pdf": 751, "texte": ""}, {"page_pdf": 752, "texte": ""}, {"page_pdf": 753, "texte": ""}]}