{"numero_id": "ulb-durendal-1898-08-n8", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-001", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 671, "page_fin": 672, "titre_corps": "Un Saule", "titre_sommaire": "Un Saule", "signature_source": "Émile Verhaeren", "ancre_debut": "UN SAULE", "ancre_fin": "EMILE VEKHAKRKN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 758, "page_imprimee": 671, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 914, "texte": "UN        SAULE\n                                             A   LOUISE HÉGEK.\n\n\n\nCe saule-là, je l'aime comme un homme!\n\nEst-il mordu, trotté, sanglant et vieux!\nSont-ils crevés ou bossues, les yeux\nQue font les nœuds, dans son écorce!\nEst-il à bout de peine, à bout de force,\nEst-il misère, est-il ruine,\nAvec tous les couteaux du vent dans sa poitrine!\nEt néanmoins, au bord\nDe son fossé d'eau verte et de fleurs d'or,\nA travers l'ombre et à travers la mort,\nAu fond du sol, mord-il la vie encorl\n\nUn soir d'éclairs et de rages, dans l'air,\nSon tronc craqua\nSoudainement, de haut en bas.\n\nDepuis, l'un de ses flancs\nEst sec, ligneux et blanc,\nMais l'autre est demeuré luisant de sève :\nDes fleurs, parmi ses crevasses, se lèvent;\nLes lichens nains le festonnent d'argent;\nIl est rude et compact; il est bougeant\nAu friselis joyeux des brises tatillonnes ;\nL'automne et ses mousses le vermillonnent ;\n"}, {"page_pdf": 759, "page_imprimee": 672, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1512, "texte": "672                    DURENDAL\n\n\n\n      Son front velu, comme un front de taureau\n      Butte, contre les chocs de la tempête,\n      Et, dans les trous de son vieux corps d'athlète,\n      Se cache un nid de passereaux.\n\n      Matin, soir et midi, même la nuit\n      Par tous les temps, je suis allé vers lui.\n      Il domine les champs qui l'environnent :\n      Les sablons gris et les prés gras;\n      Mon rêve, avec de l'herbe, avec un tas\n      De frais et jaillissants rameaux l'exalte et le couronne.\n      Je l'ai vu maigre et nu, pendant l'hiver,\n      Poteau de froid, planté sur des routes de neige;\n      Je l'ai vu clair, au seuil du printemps vert,\n      Quand la jeunesse immortelle l'assiège,\n      Quand des bouquets d'oiseaux fusent vers le soleil;\n      Je l'ai vu lourd et harassé, dans la lumière,\n      Aux jours d'été, à l'heure où les hauts blés vermeils\n      S'enflent, de loin en loin, comme des torses d'or;\n      J'ai admiré sa vie en lutte avec sa mort\n      Et je l'entends, ce soir de pluie et de ténèbres,\n      Crisper ses pieds au sol et bander ses vertèbres\n      Et défier l'orage et résister encor.\n\n      Si voies voulez savoir où son sort se décide,\n      C'est tout au loin, là-bas, entre Furne et Coxydc,\n      Dans un petit chemin de sable clair,\n      Près des dunes, d'où l'on peut voir, dans l'air,\n      Les batailles perpétuées\n      Des vents et des nuées\n      Bondir à l'horizon et saccager la mer.\n\n\n                                        E M I L E VEKHAKRKN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-002", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 673, "page_fin": 705, "titre_corps": "La Nef du Marchand : Auto sacramentel, d’après Caldéron de la Barca", "titre_sommaire": "La Nef du Marchand : Auto sacramentel, d’après Caldéron de la Barca", "signature_source": "L’abbé Hector Hoornaert", "ancre_debut": "LA NEF DU MARCHAND", "ancre_fin": "HECTOR HOORNAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 760, "page_imprimee": 673, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1188, "texte": "LA NEF DU MARCHAND\nAUTO   SACRAMENTEL,                 d'après C A L D É R O N                           DE LA          BARCA\n\n                                              (Suite.)\n\n\n\n\n                                       SCÈNE XXVII\n\n         D a n s le j a r d i n . — L ' H O M M E , LE D É S I R , LA M O L L E S S E , MUSICIENS.\n\n\n\n                                         L A MOLLESSE\n\n        Viens donc, 'mon hôte, voir le splendide domaine\n        Ouvert, par le Désir, à ta nature humaine.\n\n                                   L E DÉSIR            (indigné.)\n\n        Par le Désir ? Non pas ! C'est par l'ami zélé\n        Qui rompit du chemin le trouble ensorcelé,\n        Et montra la Sirène.\n\n                                  L'HOMME             (ironique.)\n\n                             Et toi, bourrique agreste,\n        Tu te laissas mener ?\n\n                             LA MOLLESSE                (conciliante.)\n\n                                           Viens, Désir !\n\n                                            L'HOMME\n                                             Je proteste !\n        Je ne le veux plus tel, oublieux du devoir !\n        Il me lasse à lafin!\n"}, {"page_pdf": 761, "page_imprimee": 674, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2002, "texte": "674                                  DURENDAL\n\n\n\n                             L E DÉSIR (mélancolique.)\n\n                               Toujours on a pu voir\n            Que Désir accompli, c'est bijou hors de mode.\n                                                                            (Il sort.)\n                            L A MOLLESSE       (au Chœur.)\n            En l'honneur de mon hôte, improvisez une ode.\n                                       L'HOMME\n\n            Oui, que tous les échos proclament mon bonheur ;\n            Il est enfin complet après tant de labeur !\n                             L E CHŒUR ET MUSICIENS\n\n                       Hôte, dans une paix profonde,\n                       Parcours les beaux jardins du Monde,\n                       Et fais ton dieu de ta raison.\n                       Tout l'univers est ta maison ;\n                       Le temps est court, la vie aride ;\n                       A tes Cinq Sens lâche la bride,\n                            Pour mieux voir, écouter,\n                             Flairer, toucher, goûter.\n\n\n                                  SCÈNE XXVIII\n\nL'HOMME, LA MOLLESSE, MUSICIENS — Paraît LE DÉMON portant une amphore et une coupe\n   dorées, suivi du MONDE déguisé en villageois et portant une corbeille de fruits.\n\n                         L E DÉMON (emplissant la coupe.)\n\n            Le vin frais commandé !\n                                 L E MONDE (à part.)\n\n                                       C'est moi, par ma magie,\n            Qui distillai le suc dont la coupe est rougie.\n\n                                     LA   MOLLESSE\n\n            Rien ne dessèche plus la gorge, en vérité,\n            Qu'un long pèlerinage au grand soleil d'été !\n            Voici de quoi calmer ta soif.\n                               (Elle prend la coupe que le Démon lui présente.)\n                                          Ma courtoisie\n            T'offre pour son début celte liqueur choisie ;\n            Prends et bois.\n"}, {"page_pdf": 762, "page_imprimee": 675, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1524, "texte": "              LA N E F   DU   MARCHAND                        675\n\n\n                  L'HOMME     (ébloui.)\n\n               Quel honneur ! Mais pourrai-je souffrir\nQu'une si noble main s'abaisse à me l'offrir ?\n\n                     L A MOLLESSE\n\nN'est-ce pas un devoir prescrit à toute hôtesse ?\nN'est-ce pas me grandir quand ainsi je m'abaisse,\nPuisqu'il faut, désormais, que je cherche sans fin\nTout ce qui peut charmer ton illustre destin ?\n\n                         L'HOMME\n\nN'importe ! Je redoute une faveur si grande !\n                    L A MOLLESSE\n\nTon acceptation ennoblira l'offrande ;\nPrends donc, résolument!\n\n                         L'HOMME\n\n                             Le charme de ta voix\nM'étourdit ! Donne-moi la coupe, je la bois\nPour t'obéir !\n                                         (Il boit. Après une pause.)\n               O ciel ! Quelle flamme mortelle\nDans mon sein tout à coup furieuse ruisselle !\nTout mon corps se contracte !... infâme trahison !\nQuel est ce piège horrible, et quel est ce poison ?\n             L A MOLLESSE     (froidement.)\nCelui que pour la mort l'Hydre aux têtes farouches,\nDans l'éternelle nuit vomit par ses sept bouches !\n\n                      L E DÉMON\n\nMoi, je suis l'échanson du breuvage infernal ;\nEt cette coupe d'or est celle que le Mal,\nAfin de bien régner sur l'humaine démence,\nMet, toute scintillante, aux mains de la Licence.\n\n                      L E MONDE\n\nJe suis, moi, le trompeur. Qui m'aime, peu à peu\nDevient l'ami du monde et l'ennemi de Dieu.\n"}, {"page_pdf": 763, "page_imprimee": 676, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1989, "texte": "676                          DURENDAL\n\n\n\n                       L'HOMME      (chancelant.)\n\n      Malheureux que je suis, et dupe d'un mirage !\n      Voilà que cet ami, tantôt si doux, m'outrage,\n      Et que cette Sirène, aux mots mélodieux,\n      Fixe sur moi le rire inique de ses yeux !\n      Plus que le noir poison, l'horreur et la colère\n      M'agitent ! Tout me fuit, et tout me désespère !\n      Mes sens meurent, mon âme, inerte, laisse fuir\n      Ses puissances, et seule — effrayant avenir ! —\n      Ma raison, au milieu d'écroulements funèbres,\n      Comme une lampe oscille en de froides ténèbres,\n      Pour éclairer l'énormité de mon erreur !\n                                         (Il tombe entre les bras du Démon.)\n\n                             L E DÉMON\n\n      Nous allons compléter son deuil et son horreur,\n      Car en ce moment même, elle se sent coupable,\n      Devient mienne, subit le joug dont je l'accable,\n      Avec férocité ! J'attendais ce moment,\n      Pour ravir le bandeau de ton Entendement.\n                                                    (Il l'enlève de son front.)\n      Voilà ! Tu n'as plus rien : ni folles espérances\n      De tes Sens, ni Talents, ni Désir, ni Puissances !\n                                   (Il le laisse tomber sur le sol, évanoui.)\n      Maintenant qu'il est là, lui si fier et si fort,\n      Foudroyé, sur la terre étendu comme un mort,\n      Que ce palais, bâti de songe et de fumée,\n      S'écroule en emportant sa fausse renommée !\n                              (Tremblement de terre, le Palais disparaît. )\n\n                            L A MOLLESSE\n\n      Tu fais bien, mais que l'Homme encor reviehne à lui,\n      Pour qu'il soit plus poignant son rêve évanoui.\n      Unissons donc au bruit sinistre de l'abîme,\n      Nos voix pour insulter, joyeux, notre victime !\n\n                      T o u s ET LES MUSICIENS\n                Déchu ! Déchu sans nul espoir,\n                Suis, si tu peux, ton chemin noir !\n"}, {"page_pdf": 764, "page_imprimee": 677, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1623, "texte": "               LA N E F DU       MARCHAND                            677\n\n\nTu perdis la raison et la brute t'égale ;\n           L'Homme que le péché ravale,\nC'est l'idole aux yeux morts qui ne sait écouter,\n        Ni flairer, ni toucher, ni goûter !\n                                                            (Tous sortent.)\n                      SCÈNE XXIX\n\n      L'HOMME, évanoui. — Paraît LE TEMPS, l'air effrayé.\n\n                          LE   TEMPS\n\n          L'Homme que le péché ravale,\nC'est l'idole aux yeux morts qui ne sait écouter,\n        Ni flairer, ni toucher, ni goûter...\nSans doute, et la douleur hantera sa demeure ;\nC'est bien ainsi que le saint roi David le pleure,\nEt le traite d'idole, en laissant durement\nD'âpres versets tomber sur son égarement.\nHélas ! malheur à lui, si le Temps, dans sa course,\nLe rencontre étendu sans force ni ressource.\n...Mais quel est cet obstacle où mon pied a heurté ?\n                         (Il heurte l'Homme qui revient à lui stupéfait.)\n\n                          L'HOMME\n\nQui vient de mes douleurs aigrir l'acuité,\nEt fouler les débris de ma sombre fortune ?\nParle, quel est ton nom ?\n\n                          L E TEMPS\n\n                           Pardon; si j'importune,\nC'est que je suis le Temps.\n                                          (Reconnaissant l'Homme.)\n                            — Te voilà bien changé ;\nSouviens-toi ; je t'ai vu de richesses chargé.\n\n                          L'HOMME\nToi, le Temps ?\n                          LE   TEMPS\n                  Oui.\n                          L'HOMME\n\n                         Pourquoi viens-tu ?\n"}, {"page_pdf": 765, "page_imprimee": 678, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1642, "texte": "678                          DURENDAL\n\n\n\n                              L E TEMPS\n                                               Je viens surprendre\n      Celui qui ne sait plus qu'il a ce compte à rendre.\n                       (Il montre à l'Homme l'acte que celui-ci a souscrit.)\n                               L'HOMME\n\n      Maudit soit le plaisir des péchés inconstants,\n      Puisqu'on s'éveille un jour entre les bras du Temps !\n      Mais que veux-tu ?\n                              L E TEMPS\n\n                           Voici, je crois ta signature ?\n\n                              L'HOMME\n      C'est la mienne.\n                              L E TEMPS\n\n                       En ce cas, apprends que la nature,\n      Dont les lois sont d'airain, me charge d'annoncer\n      A ta mortelle chair que ses jours sont passés.\n\n                     L ' H O M M E (se redressant.)\n\n      Quoi, passés ? Mais je vis depuis une heure à peine !\n\n                              L E TEMPS\n\n      Tout ce qui doit finir paraît une ombre vaine.\n\n                              L'HOMME\n      Et tu viens ?...\n                              L E TEMPS\n\n                     Pour toucher ce qui te fut prêté,\n      Plus le gain par ton propre travail récolté.\n\n                  L ' H O M M E (il se lève, suppliant.)\n\n      Ah ! ne sois pas cruel ! Je reconnais ma dette,\n      Mais qu'un léger délai, bon vieillard, me permette...\n\n                              L E TEMPS\n\n      Le compte de tes jours est clos dans mes dossiers ;\n      Tu n'as plus qu'un espoir : fléchir tes créanciers.\n\n                               L'HOMME\n      Qu'ils viennent !\n"}, {"page_pdf": 766, "page_imprimee": 679, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1383, "texte": "               LA N E F DU MARCHAND                                 679\n\n\n\n                         L E TEMPS\n\n                Ils viendront ; mais l'art est difficile\nDe montrer qu'on n'a pas un liard dans sa sébile,\nEt de payer en pleurs ce qu'on doit en écus ;\nTous deux nous en serons promptement convaincus.\n— Paraissez les Cinq Sens !\n\n\n                      SCÈNE XXX\n\n    Les Mêmes. — Paraissent LES SENS, puis LES PUISSANCES.\n\n\n                         L E S SENS\n\n                                   Nous voici !\n\n                   L ' H O M M E (à part.)\n                                                Quelles transes !\n                         L E TEMPS\n\nApparaissez aussi, très subtiles Puissances\nDe l'âme !\n                 L E S TROIS PUISSANCES\n\n            Nous voici, pleines de bon vouloir.\n\n        L E TEMPS    (aux Sens et aux Puissances.)\n\nA payer ce qu'il doit l'Homme voudrait surseoir ;\nVoulez-vous consentir ?\n\n                            Tous\n\n                            Jamais !\n\n                          LA V U E\n\n                                  La chose est claire :\nCe qu'il reçut de nous, qu'il le rende à la terre,\nEt qu'il offre son gain, comme il le doit, au ciel.\n\n                  L ' H O M M E (désespéré.)\n\nJe n'ai ni l'un ni l'autre, ô malheureux mortel !\n\n                          LA V U E\n\nTu n'as donc pas gardé nos cinq Talents ?\n"}, {"page_pdf": 767, "page_imprimee": 680, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1540, "texte": "680                          DURENDAL\n\n\n\n                              L'HOMME\n                                               Volage,\n      Mon Désir en a fait un lamentable usage,\n      En m'achetant des biens d'un attrait décevant\n      Qui se sont dissipés comme fumée au vent.\n\n                    L A VOLONTÉ      (impérieuse.)\n      Qu'est devenu mon Cœur ?\n\n                             L'HOMME\n\n                                  Jcuet de la Mollesse !\n\n                           L A MÉMOIRE\n\n      Je t'avais dit jadis : — Quelque soin qui te presse,\n      Songe que toute chair chemine vers la mort ;\n      Où donc est-il l'Anneau prophète de ton sort ?\n\n                             L'HOMME\n\n      J'en ai fait don au Monde, ébloui par sa grâce !\n\n                          L'ENTENDEMENT\n\n      Et mon Bandeau ? Ton front n'en porte plus de trace ?\n\n                             L'HOMME\n\n      J'ignore qui l'a pris, mais ma pauvre raison\n      Sait bien que la folie habite sa maison.\n\n           L E S S E N S , LES PUISSANCES ET MUSICIENS\n\n      Ah ! Pécheur, tu sauras bientôt ce qu'il en coûte\n      De jeter son bonheur aux ronces de la route !\n\n                             L E TEMPS\n\n      Donc tu dissipas tout ?\n                             L'HOMME\n\n                             Oui, tout ; je n'ai plus rien !\n      Hélas ! prenez le peu qui me reste de bien,\n      Mon habit de seigneur.\n\n                       L E TEMPS (ironique.)\n\n                                La largesse est notable !\n      L'acceptez-vous ?\n"}, {"page_pdf": 768, "page_imprimee": 681, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1492, "texte": "                 LA N E F DU MARCHAND                                 68l\n\n\n\n                                Tous\n                     Qu'on jette en prison l'insolvable !\n                    L E TEMPS (sévère.)\nC'est la loi. La prison garde le débiteur ;\nJe l'y mène moi-même, étant l'exécuteur.\n\n                           L'HOMME\n                                         (Appréhendé par le Temps.)\nJe te suis résigné. J e vois ce qu'il en coûte\nDe jeter son bonheur aux ronces de la route !\n                   CHŒUR ET MUSICIENS\n\nAh ! Pécheur, tu sauras bientôt ce qu'il en coûte !\n\n                           L'HOMME\n\nJ'ai jeté mon bonheur aux ronces de la route !\n\n                  CHŒUR ET MUSICIENS\n\nTu jetas ton bonheur aux ronces de la route !\n\n                     SCÈNE XXXI\n           Les    Mêmes.    — P a r a î t LE D É S I R .\n\n                           L E DÉSIR\n\nJ'ai mérité cent fois la hart et le gibet ;\nMais, malgré ce défaut, je reste le valet\nDe l'Homme. Il m'a suivi longtemps d'un pied tenace,\nIl est juste, à mon tour, que je cherche sa trace.\n                           LA V U E\n\nChut ! voici son Désir ; il vient de ce côté.\n\n                           L E TEMPS\n\nIl est coupable aussi, qu'il soit donc arrêté.\n                                                           (Il l'appréhende.)\n                           LE    DÉSIR\n\nEh, que me voulez-vous, gens à mauvaise mine ?\n                                Tous\nToujours mauvais Désir vers la prison chemine !\n"}, {"page_pdf": 769, "page_imprimee": 682, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2069, "texte": " 682                                    DURENDAL\n\n\n\n                                       SCENE XXXII\n\nLE TEMPS, L'HOMME, LE DÉSIR, LES PUISSANCES, LES SENS.— L E DÉMON, LA MOLLESSE, LE MONDE,\n    aux aguets, mais invisibles pour les autres personnages. La scène représente une plage :\n    falaises, nuages. On voit une grotte dont l'enrrée est fermée par une grille de prison.\n\n            LE    DÉMON     (à part, s'adressant à ses deux compagnons.)\n             Voyons quel est le sort qui leur est destiné.\n\n                                       LA        MOLLESSE\n\n             On les mène au sépulcre obscur où l'Homme est né !\n\n           LE    T E M P S (arrivant   devant la grille avec ses prisonniers.)\n                        Gardien de l'ombre et du silence\n                        Où l'Homme est né selon sa loi,\n                        De ton sommeil éveille-toi\n                        Et prête-moi ton assistance !\n\n                           U N E VOIX (sortant de la grotte.)\n             Qui va là ?\n                                         LE       TEMPS\n\n                        La Justice; elle doit châtier\n             Un larron d'emprunteur qui ne sait pas payer.\n\n                                            LA     VOIX\n             Un seul ?\n                            L E DÉSIR (avec accablement.)\n                        Nous sommes deux!\n\n                                L ' H O M M E (au     Temps.)   .\n                                             A quoi bon me contraindre ?\n             Ma dette est infinie et rien ne peut l'éteindre.\n\n                                            LE    TEMPS\n\n             Tu paîras, ou seras enchaîné pour toujours.\n\n                                            L'HOMME\n\n             Les fers (1) de mon Désir, hélas ! sont assez lourds !\n                         (Le Temps fait entrer l'Homme et le Désir dans la grotte\n                             et referme la grille sur eux.)\n\n   (1) Le motyerros,   erreurs, employé ici se prononce comme Hierros, fers, et fait un jeu\nde mots intraduisible.\n"}, {"page_pdf": 770, "page_imprimee": 683, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1879, "texte": "                            LA N E F DU         MARCHAND                     683\n\n\n                               T o u s ET MUSICIENS\n           Ah! Pécheur, maintenant tu vois ce qu'il en coûte!\n\n                                     L'HOMME\n\n           Malheureux que je suis, je vois ce qu'il eu coûte !\n\n                               Tous ET MUSICIENS\n            Tu jetas ton bonheur aux ronces de la route!\n                                     L'HOMME\n\n           J'ai jeté mon bonheur aux ronces de la route !\n                           (L'Homme et le Désir disparaissent dans la grotte.\n                                Le Temps, les Puissances et les Sens sortent.)\n\n\n                                  SCÈNE XXXIII\n\nParaissent LE DÉMON, LA MOLLESSE et LE MONDE sortant de leur cachette. — Ensuite LA\n   FAUTE, LE MARCHAND, L'AMOUR et des     MATELOTS.\n\n\n                                   LA     MOLLESSE\n\n            Sa tombe est son berceau ! Hourra ! nous triomphons !\n\n                                     LE    MONDE\n\n            J'entends sa voix qui d i t . . .\n\n                   LA    F A U T E (hors de la scène, avec terreur.)\n\n                                       Nous sombrons ! Nous sombrons !\n            L'océan contre nous déchaîne sa furie.\n\n                        L'AMOUR    (hors de la scène, avec joie.)\n\n            Plus d'écueils ! Notre Nef n'a pas une avarie !\n            Terre ! Terre !\n                   (Les deux navires paraissent en même temps; sur l'un on voit\n                     la Faute et des Matelots, sur l'autre, le Marchand, l'Amour\n                     et quelques hommes de l'équipage).\n\n                          L E DÉMON (surpris et inquiet.)\n                            L'appel du morne condamné\n            Se perd, par d'autres voix plus fortes entraîné,\n            Et qui planent là-bas sur les vagues lointaines.\n"}, {"page_pdf": 771, "page_imprimee": 684, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1547, "texte": "684                         DURENDAL\n\n\n\n                           LA    MOLLESSE\n\n      Je distingue déjà deux mâts et deux carènes;\n      Mais quelle est la puissance invisible qui rend\n      De ces nefs, sur la mer, le sort si différent ?\n      L'une vogue légère et le flot la caresse.\n      L'autre bondit ainsi qu'un navire en détresse.\n\n                            L E MONDE\n\n      Celle au grément intact qui vogue sans effort\n      Obéit au Marchand ; et l'autre que le port,\n      A grands flots effarés repousse avec colère,\n      Est celle de la Faute; ô désolant mystère !\n      — Écoutons ! car des voix parlent du haut des mâts.\n\n\n\n                (Les deux navires tournent; la Faute et l'Amour montent\n                  respectivement sur la hune du grand mai de leur navire.)\n\n                                L'AMOUR\n\n      Voyage heureux ! Les vents ont secondé nos bras !\n\n                    L A F A U T E ET MATELOTS\n\n      Vents de malheur !\n\n                    Voix (sur la Nef blanche.)\n                           Hissez !\n\n                    Voix (sur le Navire noir.)\n                                      Carguez toutes les voiles !\n                  L'AMOUR. — Dialogue alterné.\n\n      Moi, qu'attire le beau pays bleu des étoiles...\n                             LA FAUTE\n\n      Moi, dont l'orgueil bâtit sur le vent ses palais...\n\n                             L'AMOUR\n\n      Je me suis élevé sur la hune, aux aguets...\n                            LA F A U T E\n\n      Hydre, dans ma fureur, j'ai gravi cette hune...\n"}, {"page_pdf": 772, "page_imprimee": 685, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1374, "texte": "              LA NEF DU MARCHAND                               685\n\n\n\n                        L'AMOUR\n\nPour savoir où me mène une brise opportune...\n\n                       L A FAUTE\n\nPour savoir sur quel roc me pousse l'aquilon...\n\n                        L'AMOUR\n\nEt je découvre enfin sur le clair horizon,\nLe havre de mes vœux, où nous mettrons en panne,\nAprès tant de détours sur la mer océane...\n\n                       LA FAUTE\n\nEt je découvre enfin l'écueil justicier,.\nQui va briser ma nef entre ses crocs d'acier !\n                               (Ils descendent tous deux sur le pont.)\n             L E MARCHAND       (triomphant.)\nMidi flambe, et le vent bombant la voile pleine,\nVers les douceurs du port lestement nous entraîne.\n\n              L A FAUTE (avec désespoir.)\n\nSombre lutte, ce duel épuise mes forbans :\nTempête, tords ma barque et brise mes haubans !\n\n              Voix (sur la Nef blanche.)\nHissez ! Hissez !\n\n              Voix (sur le Navire noir.)\n                    Carguez!\n                     LE MARCHAND\n\n                               Heureuse traversée !\n\n                       LA FAUTE\n\nNaufrage ! Le récif ! Notre nef est brisée !\nA la mer ! Tout le monde à la mer ! Sauvez-vous !\nTout s'écroule, tout meurt, excepté mon courroux !\nVous ne le vaincrez pas, flots noirs où je me lance,\nEt j'en ferai sortir, plus âpre, ma vengeance !\n"}, {"page_pdf": 773, "page_imprimee": 686, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1594, "texte": "686                            DURENDAL\n\n\n\n                            L E MARCHAND\n\n       Voici le port enfin !\n                                LA F A U T E\n\n                               Tout le monde à la mer !\n                                           (Les deux navires disparaissent.)\n\n\n                          SCÈNE XXXIV\n\n          LE MONDE, LE DÉMON, LA MOLLESSE. — Ensuite LA FAUTE.\n\n\n                            LA MOLLESSE\n\n      Le vaisseau du Marchand de sa toile couvert,\n      Entre avec majesté dans l'anse souriante.\n\n                               L E MONDE\n\n      Et l'autre, enveloppé d'horreur et d'épouvante\n      Comme un lingot de plomb, sombre à pic dans la nuit.\n\n                               L E DÉMON\n\n      Approchons-nous du bord où le dur ressac bruit ;\n      Peut-être, en nous penchant sur le bord de l'abîme,\n      Pourrons-nous de la mort sauver quelque victime.\n\n           L A MOLLESSE (qui vient de gravir le rocher.)\n\n      Alerte ! car voici que soudain rejeté,\n      Un corps de naufragé roule de ce côté !\n                  (La Faute est rejetée par la vague et recueillie par eux.)\n\n                    L A FAUTE (revenant à elle.)\n\n      Que ma haine m'assiste !\n                               L E MONDE\n\n                                   Elle !\n                          L A MOLLESSE\n\n                                         Quelle aventure !\n                               L A FAUTE\n\n      O rage ! Moi, battue, indicible torture !\n      Après tant de travail et de puissants complots,\n      Me voir comme une épave à la merci des flots !\n"}, {"page_pdf": 774, "page_imprimee": 687, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1702, "texte": "              LA N E F    DU   MARCHAND                       687\n\n\n                      L E DÉMON\n\nO Faute, explique-toi !\n\n                         L A FAUTE\n\n                       Moi vaincue à la chasse\nDe cette Nef fuyant légère dans l'espace,\nEt que si sûrement le vent faisait marcher,\nQue jamais à son bord je n'ai pu m'accrocher !\n                                                       (Plus calme.)\nPour ma perte un génie étrange l'accompagne ;\nEt les ports l'accueillaient, surtout les ports d'Espagne,\nRefuges préférés lorsqu'avec trop d'ardeur,\nJe menaçais ses flancs d'un assaut destructeur.\n\nSachez que pour dompter le monde et sa furie,\nLa Nef mit à la voile au port Sainte-Marie,\nNom fait de braise et d'aube et qui me fait hurler.\nPoursuivant l'ennemi je me mis à cingler ;\nVains efforts ! Une lame énorme, en sa volute,\nFaillit briser ma barque et terminer la lutte !\nJ'échappai ; je repris courage, hélas ! sans fin,\nDe l'orage pour moi, sur lui du temps serein.\nPuis, lorsqu'un jour j'allais l'atteindre dans sa fuite,\nIl entra triomphant au port de Marguerite ;\nIl acheta la Perle, ainsi qu'il est écrit\nDu sage qui savait sa splendeur et son prix ;\nEt fier de son trésor, d'une course rapide\nA travers la mer bleue, atterrit en Floride.\nHélas ! chaque pays par l'ombre déserté,\nDe sa nouvelle loi célébra la clarté,\nDe façon que j'ai vu, tout au long de l'espace,\nRefleurir pour jamais la Floride de grâce !\nAlors, voulant garder sûrement cette loi,\nIl alla s'abriter au port de Sainte-Foi;\nEt là, son phare ardent offre aux vaisseaux du monde,\nHors des flots agités, une eau calme et profonde.\n\n                      L E DÉMON\n\nQuoi, sans lutte il a pu fonder ce grand Etat ?\n"}, {"page_pdf": 775, "page_imprimee": 688, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1860, "texte": "688                         DURENDAL\n\n\n\n                             L A FAUTE\n\n       En un endroit désert je lui livrai combat.\n      Ma nef, au premier choc, faillit être engloutie !\n      Quand je pus le rejoindre il était clans Ostic.\n      Ah ! cet étrange nom ! Rien qu'à l'exprimer c'est\n      Comme si l'on serrait à ma gorge un lacet,\n      Ou comme si du feu dévorait ma poitrine,\n      Et je n'en puis trouver le sens ni la doctrine !\n      Or, dans ce port profond et sûr, abondamment\n      Le Marchand a rempli ses soutes de froment.\n      Et pourquoi le cacher? Cette simple semence,\n      Quand j ' y pense, en mon cœur déchaîne une démence !\n      Je me meurs, quand je vois ce blé mystérieux,\n      Et je dois aussitôt en détourner les yeux.\n      Croyez-moi, cet achat renferme une menace,\n      Car la Nef en regorge !\n                          L A MOLLESSE\n\n                                Une telle disgrâce\n      Avec raison t'afflige et désole nos cœurs.\n      Mais tout n'est pas perdu, car nous sommes vainqueurs.\n      Console-toi ; selon tes plans, par notre adresse,\n      L'Homme est entre nos mains en extrême détresse.\n                           L E DÉMON\n      Le frère du Marchand vient de tomber si bas,\n      Que ses fers sont de ceux que l'on ne brise pas.\n      Sur lui de la prison j'ai vu fermer la porte.\n      Voilà le but atteint ; l'Homme seul nous importe !\n      Nous le tenons ! Jamais il ne pourra payer\n      Tous les prêts par la terre et le ciel octroyés !\n                           L E MONDE\n\n      Car lui, l'être d'un jour — admirable ironie ! —\n      Par plaisir, s'est chargé d'une dette infinie !\n               LA MOLLESSE     (montrant le Cœur.)\n      J'ai son Cœur ; sa prison ne s'ouvrira jamais !\n                     L E MONDE (même jeu.)\n      Moi, l'Anneau rappelant la mort et ses bienfaits !\n"}, {"page_pdf": 776, "page_imprimee": 689, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2015, "texte": "                            LA    N E F DU MARCHAND                                 689\n\n\n\n                                 L E DÉMON (même jeu.)\n\n              Moi, l'insigne Bandeau de son front raisonnable !\n\n                                    LA MOLLESSE\n\n              O Faute ! viens, ta nuit éternelle l'accable ;\n              Viens, voici sa prison. Tu jouiras de voir\n              Celui qui librement s'est damné sans espoir.\n\n                    L ' H O M M E ET MUSICIENS (dans la prison.)\n\n              Malheureux que je suis ! Je vois ce qu'il m'en coûte !\n              Jai jeté mon bonheur aux ronces de la route !\n\n\n                                 SCÈNE      XXXV\n\nLes Mêmes.—    Paraissent LE MARCHAND et L'AMOUR, attirés par les gémissements de L'HOMME.\n\n                       LE   MARCHAND (plein de compassion.)\n\n              Malheureux que je suis ! Je vois ce qu'il m'en coûte !...\n              ...Plainte étrange, et qu'aiguise un si triste soupir !\n              Oh ! je sens la pitié dans mon âme frémir!\n\n                    L'AMOUR       (montrant le rocher de la prison.)\n              La voix semble venir de là.\n\n        LA FAUTE (à part, à ses compagnons, en voyant le Marchand.)\n                                           Cette victoire\n              Devrait de mes revers effacer la mémoire;\n              Mais voici de nouveau que le fatal aspect\n              Du Rival, me remplit de haine et de respect.\n                                       LE   DÉMON\n\n              Ecartons-nous, il a du feu sur son visage !\n\n                                       LA   FAUTE\n\n              Il le faut; de lutter je n'ai plus le courage,\n              Mais je pars à regret, car ces cris de douleur,\n              Sont chant pour mon oreille, et baume pour mon cœur.\n                                                               (Ils se retirent à l'écart.)\n                             MUSICIENS (dans la prison.)\n              Ah ! Pécheur, maintenant tu vois ce qu'il en coûte !\n"}, {"page_pdf": 777, "page_imprimee": 690, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1682, "texte": "690                           DURENDAL\n\n\n\n                          SCÈNE XXXVI\n\n      Lr. MARCHAND, L'AMOUR. — Paraissent ensuite LE DÉSIR, L'HOMME.\n\n\n                           LE      MARCHAND\n\n      Encor ce triste chant ! Ma pitié qui l'écoute\n      S'exalte ! et je voudrais, de tout cœur, assister\n      Ce pauvre, quel qu'il soit. Ah ! comment résister\n      A l'attrait souverain de la souffrance sainte !\n      Amour, recherche donc d'où vient la sombre plainte.\n                                L'AMOUR\n\n      J'obéis pour que tous sachent, à l'avenir,\n      Que tu suis ton Amour et l'Homme son Désir.\n               L'HOMME (de l'intérieur de la prison.)\n\n      Approche de la grille, Désir, et supplie\n      Les passants, pour qu'ils aient pitié de ma folie,\n      Cependant que couché dans ce sépulcre obscur,\n      Moi j'invoque du ciel funèbre un peu d'azur.\n\n                L E DÉSIR (parlant devant la grille.)\n      Vous qui passez, hélas ! accordez, pitoyables,\n      L'aumône d'un soupir aux pécheurs misérables,\n      Qui vivent pour jamais dans la nuit !\n\n                 L'AMOUR (reconnaissant le Désir.)\n\n                                                 C'est donc toi\n      Qui troubles les échos de ta douleur ?\n\n                              LE    DÉSIR\n                                                 C'est moi !\n                L'AMOUR (s'approchant davantage.)\n\n      Et que veux-tu ?\n\n                      L E DÉSIR (tristement.)\n\n                       Finir si je le puis ma peine.\n      Mais que sert d'y penser, puisque le Temps m'enchaîne !\n\n                     L'AMOUR       (au Marchand.)\n      Maître, je sais qui fait appel à ta bonté.\n"}, {"page_pdf": 778, "page_imprimee": 691, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1580, "texte": "                LA N E F DU MARCHAND                      691\n\n\n\n                       L E MARCHAND\nQui cela ?\n                            L'AMOUR\n\n             Le Désir de l'Homme.\n                       LE    MARCHAND\n\n                                En vérité,\nJe veux savoir d'abord pour quel crime on l'arrête.\n                            LE   DÉSIR\n\nMon Maître, au jour fixé, n'a pu payer sa dette.\n\n                       L E MARCHAND\n\nIl est donc prisonnier comme toi ?\n\n             L ' H O M M E (paraissant à la grille.)\n\n                                        ...Sans amis,\nEt si déchu, qu'à son Désir il a permis,\nPour soulager un peu le deuil qui le désole,\nDe quémander le mot cordial qui console.\nCe que l'on peut souffrir, il le souffre : la faim,\nE t la soif, la chaleur et le froid, tout enfin.\nDans son isolement, l'heure lente l'attriste;\nRien qui lui parle au cœur, nul espoir qui l'assiste.\nC'est pourquoi le voilà, parce qu'il fut ingrat,\nEn complet abandon, et dans le pire état...\n\n                       L E MARCHAND\nLe pire état ?...\n                            L'HOMME\n\n                      Celui de la Misère Humaine.\n                       L E MARCHAND\nTu dis bien, car tout deuil, tout effroi, toute peine\nQui furent et seront jamais, dorment enclos\nDans l'écrin ténébreux de ces deux tristes mots.\nFrère, je compatis à ton sort, et je pleure\nDe te voir habiter cette sombre demeure.\n        L'HOMME       (reconnaissant le Marchand.)\nFrère ?... Ciel, c'est donc toi ? Ton fraternel chagrin\nCreuse, hélas ! plus l'abîme où je me tords en vain !\n"}, {"page_pdf": 779, "page_imprimee": 692, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1954, "texte": "692                                   DURENDAL\n\n\n\n                                  LE    MARCHAND\n\n           Ah ! quel sort différent, si par obéissance,\n           Tu ne m'avais quitté !\n                                       L'HOMME\n\n                                       Malheureuse ignorance !\n                         LE   MARCHAND      (à l'Amour.)\n           Qu'est-ce donc, mon Amour, et pourquoi pleures-tu ?\n\n                                       L'AMOUR\n           Ah ! puis-je, sans pleurer, voir ton frère abattu ?\n                                 LE     MARCHAND\n\n           Et moi, puis-je hésiter à chercher le remède,\n           Quand l'Homme se repent, quand l'Amour intercède ?\n           N'ai-je pas mon Trésor pour payer ce qu'il doit?\n                                                             (A l'Homme.)\n           Et qui donc t'imposa ta peine, et de quel droit ?\n                                      L'HOMMIÎ\n          Mes créanciers sans cœur ont décidé ma chute,\n          Et c'est d'après leurs vœux que le Temps m'exécute.\n                                 LE    MARCHAND\n\n          Sois humble, frappe-loi la poitrine; l'espoir\n          Peut dorer d'un rayon l'océan le plus noir.\n                                                   (Il s'éloigne de la prison.)\n          Amour !\n                                      L'AMOUR\n\n                    Que me veux-tu ?\n                                LE     MARCHAND\n                                          Va dire au Temps qu'il vienne.\n                                                              (L'Amour sort.)\n\n                              SCÈNE XXXVII\n\n      [,E MARCHAND, un moment seul et pensif, puis L'AMOUR amenant LE TEMPS.\n\n                              L E TEMPS (grave.)\n\n         Le Temps est toujours prêt s'il faut qu'il intervienne\n         Pour alourdir les fers d'un homme malheureux ;\n         Je suis riche en douleurs, dis-moi ce que tu veux.\n"}, {"page_pdf": 780, "page_imprimee": 693, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1612, "texte": "               LA N E F DU     MARCHAND                           693\n\n\n              L E MARCHAND      (résolument.)\nL'homme que tu jetas en prison, c'est mon frère ;\nPour le tirer de là, Temps, fais le nécessaire.\nJe réponds de sa dette.\n\n                        L E TEMPS\n\n                        Entends ceci d'abord :\nIl faut pour la payer un immense trésor ;\nQui donc es-tu ?\n\n                      L E MARCHAND\n\n                  Peux-tu ne pas me reconnaître ?\n\n                        L E TEMPS\nEt que m'importe à moi ce qui doit disparaître ?\nLa richesse et la gloire auraient tort de penser\nQue toute leur folie a pu m'intéresser.\nL'esclave ? il vaut autant, je le sais, qu'un monarque ;\nDu sceau noir de la mort tous deux portent la marque.\nMoi, connaître les grands ? A ce compte jamais\nJe n'aurais le plaisir d'abattre leurs palais.\nJe ne connais personne et me rends compte à peine\nDes fureurs de ma faux dans la moisson humaine.\n\n                     L E MARCHAND\n\nSoit. — Je suis le Marchand du vaisseau de haut bord\nQui, tu le vois d'ici, domine tout le port.\nCette nef à tes yeux garantit ma richesse.\nOr, à ton prisonnier ma pitié s'intéresse,\nC'est un mauvais payeur, mais un frère perdu;\nQu'il soit libre, et l'argent qu'il doit sera rendu.\nA failli dépouillé de tout ce qu'il possède,\nNe faut-il préférer l'or qui lui vient en aide ?\n\n                           L E TEMPS\n\nParbleu ! C'est évident ! Laissons donc les deniers\nS'en retourner sonner aux mains des créanciers.\nEt puisque j'écrivis, jadis, la redevance,\n                         (Il prend l'acte et se met en devoir d'écrire.)\n"}, {"page_pdf": 781, "page_imprimee": 694, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2390, "texte": "     694                                        DURENDAL\n\n\n\n                 Au dos de l'acte même écrivons la quittance.\n                 Comme il convient, mettons pour commencer la croix.\n                 — Dis-moi, comment veux-tu régler ce que tu dois ?\n                                     Lu MARCHAND (à part.)\n                 Une croix sur le dos ! Admirons cet emblème\n                 De celui qui répond pour un autre lui-même !\n                                                (Au Temps qui écrit sous sa dictée.)\n                Écris donc. — « Je m'oblige à rembourser un jour\n                Tout ce que l'Homme doit, £t ce par pur amour.\n                Selon que nous le dit l'Ecriture formelle,\n                La dette du pécheur me sera personnelle;\n                Je veux prendre sur moi le poids de ses forfaits,\n                Je veux tout effacer, pour qu'il vive à jamais. »\n                Et je signe : Second Adam.\n                                                                       (Il le fait.)\n                                            En confiance\n                Tu peux donner déjà l'ordre de délivrance.\n                                               L E TEMPS\n\n                Bien sûr, pour l'enfermer il n'est plus de raison.\n                                                        (Se tournant vers la grille.)\n                      Ouvre ta porte, Esprit de la prison ;\n                         Ton prisonnier a fait sa peine !\n\n\n                                       SCÈNE XXXVTII\n\nLE   MARCHAND, L'AMOUR,   LE T E M P S .   —   P a r a i s s e n t L'HOMME et LE DÉSIR, u n i s p a r   la   même\n     chaîne.\n                      L ' H O M M E (remarquant d'abord le Temps.)\n\n               O Temps, que me veux-tu, bourreau de chair humaine ?\n\n                                               L E TEMPS\n\n                Lorsque je fais souffrir, c'est pour un bien futur.\n                Vois ton frère ; il est lui ton ami le plus sûr;\n               Il répond de ta dette, et sa munificence\n               Te délivre. Son cœur regrettait ton absence.\n               Quant à tes fers, je vais, à l'instant, les briser.\n                                              (Il fait de vains efforts pour y réussir.)\n               Eh quoi ! je sens sur eux mes forces s'épuiser !\n               J'ai bien pu les river, les rompre est moins facile.\n"}, {"page_pdf": 782, "page_imprimee": 695, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1891, "texte": "                    LA N E F D U      MARCHAND                        695\n\n\n                               L'AMOUR\n\n      L'âge, ô Temps, a rendu ta vigueur bien débile ;\n      Fais place à ma faiblesse, et retiens bien ceci,\n      Homme : c'est par l'Amour que l'on t'a fait merci !\n                                                    (Il rompt la chaîne.)\n                               LE   DÉSIR\n\n      J'exulte et je bondis tant ma surprise est vive !\n      Naufragé, me voici sain et sauf sur la rive.\n                                                          (Au   Marchand.)\n      Du corps je te savais frère, mais en ce jour,\n      Je vois que le sauveur de l'âme, c'est l'Amour !\n\n                               L'HOMME\n      O mon triste passé ! Ton souvenir m'excite\n      A fuir l'illusion du bonheur illicite !\n                                (Tombant à genoux devant le Marchand.)\n      Sois mon Maître à jamais ! Je promets à genoux,\n      De dompter les attraits pervers, les faux dégoûts,\n      Pour te rester toujours fidèle !\n\n             L E MARCHAND (le relevant avec bonté.)\n\n                                    De la terre,\n      Lève-toi, pour venir dans mes bras, ô mon frère !\n      Ton salut m'a poussé vers mon âpre labeur.\n      Lève-toi ! Pour jamais laisse monter ton cœur,\n      Au-dessus du sol noir et dur, par l'Espérance !\n\nL E S SENS ET LES PUISSANCES (hors de la scène, criant en tumulte.)\n      Le débiteur s'enfuit !\n\n                L ' H O M M E (effrayé, au   Marchand.)\n\n                            J'ai foi dans ta puissance ;\n      Et pourtant ce n'est pas, ô Maître, sans effroi\n      Que j'entends ces clameurs s'insurger contre moi.\n      Mes ennemis déjà m'ont vu libre !\n\n              L E DÉSIR (inquiet, regardant au loin.)\n\n                                          Visages\n      De créanciers toujours sont pleins de noirs présages !\n"}, {"page_pdf": 783, "page_imprimee": 696, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2209, "texte": "  696                                              DURENDAL\n\n\n\n                                                 L E MARCHAND\n\n                  Ne crains rien ; pars d'ici pourtant, car seul je dois,\n                  Puisque j'ai pris ta place, accueillir tous leurs droits.\n                  Monte sur mon Vaisseau, son entrée est ouverte\n                  Depuis que par mon nom ta créance est couverte.\n\n                                                     L'HOMME\n                  Viens, mon Désir ; dans l'ombre il nous faut, tour à tour,\n                  Pleurer sur mes péchés et bénir son Amour !\n                                                         (Ils sortent tous les deux.)\n\n                                              SCÈNE XXXIX\n\nL E MARCHAND, L'AMOUR, LE T E M P S . — P a r a i s s e n t en t r o u p e t u m u l t u e u s e LES SENS et LES P U I S -\n     SANCES.\n\n                                     L E S SENS ET LES PUISSANCES\n\n                  Arrêtons le fuyard !\n                                       L E TEMPS (qui les retient.)\n                                                  Halte! Où donc vous entraîne\n                 Cette ardeur ?\n                                                     LA V U E\n                                 Quoi ! tu veux nous couper le chemin ?\n                 Ne vois-tu pas qu'il fuit, ô Vieillard trop bénin,\n                 Le captif en narguant ta sénile indulgence ?\n\n                                                    L E TEMPS\n\n                 Eh ! sotte, qui pourrait tromper ma vigilance ?\n                 L'Homme ne s'enfuit pas; il a sa caution ;\n                 Un bon paiement vaut mieux qu'une réclusion.\n                 Sache voir un peu clair ! De la dette de l'Homme\n                 Quelqu'un de généreux va vous payer la somme.\n\n                                                       Tous\n                 Qui cela ?\n                   L E TEMPS (présentant l'acte signé par le Marchand.)\n                                 Voyez l'acte.\n                                              LA VUE (lisant.)\n                                                        Un nom bien inconnu !\n                 Connais-tu ce garant ?\n"}, {"page_pdf": 784, "page_imprimee": 697, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1584, "texte": "                LA NEF DU MARCHAND                           697\n\n\n\n                       L E TEMPS\n\n                           Je sais qu'il est venu\nDe très loin.\n                             (Montrant le Marchand, puis la Nef.)\n             Le voici. C'est lui seul qui commande\nAux trésors entassés dans cette nef marchande,\nReine de tout le port. Voyez, son air est tel,\nQu'elle semble tenir en ses soutes le ciel.\n\n                   LA V U E (railleuse.)\nEt si nous ne tenions qu'une vaine parole ?\n\n                      L A VOLONTÉ\n\nQu'il nous paie en argent, tout le reste est frivole !\n                                                   (Au Marchand.)\nCà, tu ne nous dis rien, toi qui signas l'écrit?\nPromesse vole au vent, et ne fait qu'un vain bruit.\n                L E MARCHAND     (gravement.)\nVous serez satisfaits lorsque viendra mon heure.\n                          Tous\nNous ne différons pas, et ton heure est un leurre !\n                L E TEMPS (au Marchand.)\nPrends garde !\n                     L E MARCHAND\n                  Je paierai.\n                         LA VUE\n                                Pourquoi pas à l'instant ?\nCréancier craint toujours quelque piège latent.\n                      L E MARCHAND\n\nSi notre esprit est prompt, la chair par sa faiblesse,\nN'a ni le même élan, ni la même vitesse;\nPour payer cette dette, il me faudra souffrir;\nMais elle viendra l'heure où tout doit s'accomplir.\n                   LA V U E (indignée.)\nEh bien, nous ne voulons pas attendre; la terre\nImpatiente veut que le corps se libère,\nEt lui rende les Sens.\n"}, {"page_pdf": 785, "page_imprimee": 698, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1859, "texte": "698                          DURENDAL\n\n\n\n                     L A VOLONTÉ (énergique.)\n\n                           Et le ciel, à son tour,\n      Des Puissances dont l'Ame a joui tout un jour,\n      Veut recevoir le compte et mettre en la balance\n      Perte ou gain, pour la peine ou pour la récompense.\n\n                        LA V U E (au Temps.)\n      Vieillard, pour en finir, rends-nous ton prisonnier,\n      Ou verse, entre nos mains, le paiement tout entier.\n                    L E TEMPS (au Marchand.)\n\n      Tu l'entends ? Contre toi cette foule ameutée\n      Veut voir la caution sur l'heure exécutée.\n                    L E MARCHAND     (avec calme.)\n      J'attends mon heure.\n                             LE   TEMPS\n\n                               Alors, moi, comme justicier,\n      Qui ne peut rejeter l'appel d'un créancier,\n      Je dois du fugitif te rendre responsable.\n      J'arrête le garant à défaut du coupable ;\n      Voici sa chaîne.                                    (Il la lui met.)\n                           L E MARCHAND\n\n                       Toi, tu me traites ainsi ?\n                             L E TEMPS\n      De nul être, ici-bas, le Temps ne prend souci ;\n      11 passe d'un extrême à l'extrême contraire,\n      Ni triomphe ni mort ne peuvent le distraire ;\n      Il voit passer la joie, et sans émotion,\n      Contemple les horreurs d'une âpre passion.\n      — Amour, puisqu'en ceci tu vins te compromettre,\n      Je dois, pour te punir, t'enchainer à ton Maître.\n                   (Il attache l'Amour à la même chaîne que le Marchand,\n                        et les conduit à la prison.)\n                             L'AMOUR\n\n      Tu fais bien. Rien ne peut jamais nous désunir;\n                                                            (Au Marchand.)\n      J'ai décrété tout seul ce qu'il nous faut souffrir.\n"}, {"page_pdf": 786, "page_imprimee": 699, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1431, "texte": "             LA N E F DU       MARCHAND                       699\n\n\n            L E TEMPS (devant la prison.)\n\nPrison de la misère et de la vie humaine,\nOuvre-toi devant ceux que ma justice amène !\n\n            L E MARCHAND (à         l'Amour.)\n\nObéissons au Temps ; que l'Homme sache un jour,\nPour son iniquité, ce qu'a fait mon Amour.\n           (Le Marchand et l'Amour disparaissent dans la caverne.\n               La grille se ferme.)\n\n\n                      SCÈNE X L\n\n            L E TEMPS, LUS PUISSANCES, LES SENS.\n\n\n\n                       L E TEMPS\n\nÇà, réjouissez-vous ! Le Maître est votre otage ;\nIl vaut bien mieux que l'Homme.\n\n              L A VOLONTÉ (implacable.)\n\n                                    Il faut que par l'outrage,\nLe mépris, la douleur, la torture et l'affront,\nNous' hâtions le moment où les deniers viendront.\nCar il a répété deux fois : J'attends mon heure !\n\n                        L E TEMPS\n\nQu'il soit donc tourmenté, fallut-il qu'il en meure !\nMoi je vais agiter mes ailes vivement\nAfin d'accélérer le suprême moment.\n       (Pendant que le Temps agite ses ailes, tous, devant la prison,\n            se mettent à chanter sur un ton lamentable, avec accom-\n            pagnement d'instruments.)\n\n                          CHŒUR\n\n         Ah ! tout est deuil, tout est tristesse,\n         Pour le donneur de caution !\n         Celui-là même le délaisse\n         Dont il eut tant compassion !\n"}, {"page_pdf": 787, "page_imprimee": 700, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2049, "texte": "                                       DURENDAL\n  700\n\n                         Qu'il porte la terrible dette,\n                         Puisque ce fut sa volonté ;\n                         Et que sa bouche soit muette\n                         Devant notre âpre cruauté !\n\n                        Qu'il vive pauvre, qu'il endure\n                        La honte, la soif et la faim ;\n                        Les cendres soient sa nourriture,\n                        Et les sanglots son triste vin !\n\n                        Que le dur fouet qui le flagelle\n                        Mette ses os à découvert,\n                        Que de son front le sang ruisselle,\n                        A flots, sous l'épine de fer !\n\n                        Et qu'enfin sa chair expirante\n                        S'étende sur deux madriers,\n                        Avec des fleurs de pourpre ardente\n                        Sur ses deux mains et ses deux pieds !\n\n                    L E MARCHAND (invisible, d'une voix triste.)\n\n             Cessez ce chant de deuil; sur le rythme des stances,\n             J'ai vu l'une, après l'autre arriver mes souffrances;\n             Et voici qu'a sonné l'heure de consommer\n             Le paiement de la dette et de tout rédimer.\n\n\n                                     SCÈNE XLI\n\nLes Mêmes. — Paraît le MARCHAND; il sort de la prison en jetant sa chaîne brisée et portant\n    sur les épaules un manieau royal.\n\n                                    L E MARCHAND\n\n             O prison, ouvre-toi ! Tombez fers du coupable !\n             Personne ne me doit une main secourable,\n             Personne ! Je suffis pour briser à la fois,\n             La porte des prisons et les chaînes des lois !\n             J'entrai da'ns ce cachot accablé de misère,\n             J'en sors triomphateur de la Mort ! Salutaire,\n             Mon œuvre pour jamais dominera les temps;\n             La terre est satisfaite et les cieux sont contents!\n                                                                           (Au Temps.)\n"}, {"page_pdf": 788, "page_imprimee": 701, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2084, "texte": "                             LA N E F D U       MARCHAND                         701\n\n\n\n             Vieillard, monte à ma Nef; sa cavité profonde\n             Cache assez de froment pour en nourrir le monde.\n             Car avec mon Trésor royal j'ai rapporté\n             De quoi rassasier l'heureuse humanité.\n             C'est du blé nourricier, et rien ne le surpasse\n             Pour répandre la Vie et pour donner la Grâce,\n             Car les mots Nef et Pain, dans les écrits du ciel, .\n             Ont toujours doublement un sens surnaturel.\n             Et puisqu'au ciel je viens, ô Temps, de satisfaire,\n             Par moi, dans l'avenir, satisfais à la terre.\n             A toi de confier mon mystique froment\n             Au Père de famille, afin que sagement\n             Il le donne au Semeur qui mettra tout son zèle\n             A répandre partout la semence nouvelle.\n             Or, quand le jour viendra, les faucheurs réunis\n             De nos riches moissons abattront les épis,\n             Et nous verrons la meule opulente des gerbes,\n             Pendant que le brasier consumera les herbes.\n             Puis, quand sous les fléaux aura jailli le grain,\n             Le Maître généreux, fier de son grenier plein,\n             Avec le prix du blé couvrira les créances,\n             Et moi, je me verrai libre de redevances.\n\n                                             Tous\n             Soit ! A défaut d'argent que l'on nous paie en blé !\n\n\n\n                                    SCÈNE XLII\n\nLes Mêmes. — Paraissent LA FAUTE, LA MOLLESSE, LE MONDE et LE DÉMON ; les trois derniers\n    portent sur eux les joyaux de L'HOMME.\n\n\n                                      LA      FAUTE\n\n             Qu'entends-je ? Vous avez donc tous l'esprit troublé ?\n             Et ne savez-vous pas, étonnante ignorance,\n             Que l'Homme ne peut plus racheter son offense ?\n             Du blé ? Multipliez cent fois sa quantité,\n             Son prix, pour grand qu'il soit, restera limité.\n             Or l'offense envers Dieu rend la dette infinie ;\n"}, {"page_pdf": 789, "page_imprimee": 702, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1450, "texte": "702                            DURENDAL\n\n\n\n       La lui payer en blé, c'est lui faire avanie.\n       Réfléchissez enfin, et ne veuillez plus voir\n       En de pauvres épis un infini pouvoir.\n\n                    L E MARCHAND (avec autorité.)\n\n      Tais-toi ! Tais-toi fléau, monstre odieux de l'onde\n      Sur laquelle, par moi, règne une paix profonde,\n      Car j'ai fait s'abîmer ton navire d'enfer !\n      Tais-toi ! Tout est obscur quand le cœur est de fer !\n      Je te déclare ici qu'un épi peut suffire\n      Pour un prix infini.\n\n                             LA    MOLLESSE\n\n                          Je me permets d'en rire,\n      En échange de blé, je ne rends pas le Cœur !\n\n                              LE   MONDE\n      Ni moi l'Anneau !\n                              LE   DÉMON\n\n                      Ni moi le Bandeau protecteur\n      Empêchant les écarts de la raison subtile !\n\n           L E MARCHAND      (appelant l'Homme du dehors. )\n\n      Homme, viens !...\n\n\n\n                           SCÈNE XLIII\n\n      Les Mêmes. — Paraissent L'HOMME, LE DÉSIR et ensuite L'AMOUR.\n\n\n                              L'HOMME\n\n                           Me voici, votre esclave docile !\n\n                           Le MARCHAND\n\n      J'ai payé ; reprends donc tes trois joyaux.\n\n                      Tous (avec indignation.)\n                                                       Comment !\n      De la dette infinie où vois-tu le paiement ?\n"}, {"page_pdf": 790, "page_imprimee": 703, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1565, "texte": "             LA N E F DU     MARCHAND                         703\n\n\n                      L A FAUTE\n\nA la fin, de ton blé, nous feras-tu comprendre\nLe prix ?\n                                     (Aux Sens et aux Puissances.)\n          Quant aux joyaux, gardez-vous de les rendre.\n                (Un nuage s'ouvre, et l'on voit paraître, entre deux\n                    anges, l'Amour tout entouré d'épis, portant en\n                    main un calice surmonté d'une Hostie.)\n\n                       L'AMOUR\n\nEt bien c'est moi, l'Amour, qui du froment béni\nViens proclamer la gloire et le prix infini !\nRegardez bien ce Pain, ce n'est qu'une apparence,\nSous d'humbles accidents vit une autre substance;\nPour les yeux de la Foi, ce voile éblouissant\nCache, en réalité, de la chair et du sang !\nQu'en contemplant ce Pain toute âme se réveille ;\nC'est de l'Amour divin la très haute merveille,\nC'est la céleste Hostie, où l'âme avec le corps,\nDe la Divinité concentre les trésors !\n                                         (Tous reculent, stupéfaits.)\n                   L'ENTENDEMENT\n\nO révélation ! O parole inouïe !\nProdige sûrement attesté par l'ouïe !\nL'entendement confus s'incline avec respect,\nEt révère avec foi l'adorable secret !\n\nCe haut prix satisfait l'Ame et ses trois puissances.\n\n                     L A VOLONTÉ\n\nAu Pain la Volonté fait d'humbles révérences !\n\n                     L A MÉMOIRE\n\n La Mémoire l'exalte !\n                  L E SENS DE L ' O U Ï E\n\n                       Et les cinq Sens, par moi,\n Adorent l'aliment de la nouvelle loi !\n"}, {"page_pdf": 791, "page_imprimee": 704, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1941, "texte": "704                         DURENDAL\n\n\n\n                          L E MARCHAND        .\n\n      Toi, Faute, qu'attends-tu ? Puisque les Sens et l'Ame\n      Se déclarent payés, voudrais-tu seule, infâme,\n      T'obstiner ? Quand tu vois ton orgueil accablé.\n      Veux-tu nier encor la puissance du blé ?\n\n                            L A FAUTE\n\n      Eh ! que puis-je nier? La merveille est patente;\n      Le secret dévoilé dépasse mon attente !\n      L'Amour est si subtil et si prodigieux,\n      Que sur la terre même il abaisse les cieux !\n      Il ne me reste plus que d'aller aux abîmes,\n      Dans l'éternelle horreur, rejoindre mes victimes !\n                                                             ( Elle s'en va.)\n                         L A MOLLESSE\n\n      Moi, je ne trouve plus, hélas ! un mot moqueur,\n      Et je sens que je dois restituer ce Cœur,\n      Malheureuse ! Voici que j'ai fini ma tâche !\n      Homme, prends ce joyau, ton pouvoir me l'arrache !\n                                      (Elle lui donne le Cœur et s'en va.)\n\n                            L E DÉMON\n\n      C'est un écroulement soudain ! Heureux mortel,\n      Puisque tu tiens enfin l'antidote ! Il est tel\n      Qu'il me brûle les yeux ! Fuyons, car mon visage\n      A besoin de ténèbre et d'abîme ma rage !\n                                          (Il lui jette le Bandeau et fuit.)\n                            L E MONDE\n\n      Moi, le Monde, je suis, selon que tu me fais,\n      Homme, par ta raison, méritoire ou mauvais.\n      J e te rends ton Anneau ; puisse-t-il à toute heure,\n      Te rappeller combien instable est ta demeure\n      D'un jour. Pour ton bonheur, j'acclame hautement\n      L'éternelle vertu du divin Sacrement.\n                                                 (Il lui donne l'Anneau.)\n                              Tous\n      Adorons et chantons, car le Monde lui-même,\n      Rend, malgré sa folie, au Pain l'honneur suprême !\n"}, {"page_pdf": 792, "page_imprimee": 705, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 779, "texte": "                      LA N E F DU     MARCHAND                     705\n\n\n                                 L'HOMME\n\n         Adorons et chantons, puisque l'humanité\n         Sait où trouver la force et la félicité !\n                       (Tous chantent avec accompagnement d'instruments.)\n\n                                CHŒUR FINAL\n\n                  La Faute empoisonnait la terre,\n                  Mais la Nef du Marchand divin\n                  Apporta le blé salutaire\n,                 Pour nous guérir de son venin.\n\n                  Sa richesse paya la dette\n                  Et dégagea la caution ;\n                  Homme, tu dois ta paix parfaite\n                  Au prix de la Rédemption !\n\n\n\nMADRID, Juillet         1897.          L ' A b b é HECTOR HOORNAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-003", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 706, "page_fin": 706, "titre_corps": "Enchantement", "titre_sommaire": "Enchantement", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "ENCHANTEMENT", "ancre_fin": "FERNAND SEVERIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 793, "page_imprimee": 706, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1250, "texte": "ENCHANTEMENT\n\n\nDepuis que je l'ai vu, ce beau lac solitaire,\nSi merveilleux que rien ne l'égale sur terre,\nJe porte dans mon être un mal mystérieux,\nHélas ! et nul aspect ne distrait plus mes yeux.\n\nQuel charme est dans son onde où le ciel se reflète ?\nQuand j'allais le quitter, quelle douceur secrète\nM'a penché trop longtemps au bord de son miroir\nOù le scintillement de l'étoile du soir\nSe mirait, plus lointain et plus doux, comme en songe ?\nD'où vient que, loin de lui, le charme se prolonge\nEt laisse dans le cœur cet immortel regret ?\nAh ! sans doute, beau lac, un merveilleux secret\nRepose, loin des yeux, sous ta nappe profonde ?\nQuelle fée a jeté son anneau dans ton onde\nPour que ceux qui l'ont vue en restent enchantés ?...\n\nJe ne sais... Depuis lors, des sites plus vantés,\nJardins clos d'Orient ou golfes d'Italie,\nOnt parlé, tour à tour, à ma mélancolie :\nSi beaux qu'ils soient, mes yeux n'ont pas voulu les voir...\n\nLes malheureux que ronge un amour sans espoir\nMettent tout leur bonheur dans une image vaine.\nCertes, c'est une peine étrange, que ma peine !\nPourtant, à ces seuls mots, ceux-là m'auront compris,\nCar ils portent en eux le mal dont je languis.\n\n                                       FERNAND     SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-004", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 707, "page_fin": 711, "titre_corps": "Heures siciliennes : Taormina (Les Matines)", "titre_sommaire": "Heures siciliennes : Taormina (Les Matines)", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "HEURES SICILIENNES", "ancre_fin": "H CARTON DE WIART", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 794, "page_imprimee": 707, "debut_caractere": 133, "fin_caractere_exclue": 905, "texte": "HEURES SICILIENNES\n\n                        TAORMINA          (Les      Matines).\n\n\n\n\n                 Au plus haut des gradins de l'hémicycle ruiné, —\n                  seuls dans le silence, seuls dans la nuit, — nous\n                  guettâmes, au plus profond de la mer d'Ionie,\n                  l'apparition de la lumière.\n                  Taillé dans le roc, à la crête d'un des contre-\n                forts qui s'étagent h a r m o n i e u s e m e n t , toujours\n                plus hardis et plus nobles, jusqu'à la majesté\nsuprême de l'Etna, ce théâtre vingt fois séculaire nous parut un\nautel sacré dressé par les enfants de la Beauté et du Soleil à la\ndivine splendeur des choses.\n\n (1) Voir du même auteur Soir sur l'Etna dans Durendal,       juillet 1897\n"}, {"page_pdf": 795, "page_imprimee": 708, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1831, "texte": " 708                         DURENDAL\n\n\n\n    Mais l'heure n'était point venue des hommages et des\noffrandes.\n   Autour de nous, cette nature fameuse, dont nous prétendions\nvioler le rite éternel, dormait encore sous un voile de ténèbres\npresque diaphanes, qui neutralisait ses nuances et ses formes.\nT e r n e restait le Ciel, muet l'horizon, froide la terre. E t nous-\nmêmes, perdus dans cette immensité tragique, devinant par\ndelà cette terrasse altière, des précipices sans fond et des\nsommets sans nombre, nous eûmes le sentiment confus d'être\nles témoins, les témoins sacrilèges, du Chaos initial qui précéda\nla naissance des astres.\n   Oppressés sous le poids du vide et du silence, troublés par\ncet exil de toute joie et de toute tristesse, nous aspirâmes de\ntoute l'ardeur de nos êtres au Soleil et à la Vie.\n   Enfin, là-bas, dans un éloignement prodigieux, une lueur\naffleura par-dessus les cimes de la Calabre.\n   Répondant aussitôt à cette première étincelle de v i e , —\ncomme un miroir reflète une image, — la pyramide neigeuse\nde l'Etna s'alluma à son faîte d'une adorable teinte rosée.\n   Et, l'un après l'autre, tous ces monts enchaînés qui veillaient\ndans la nuit, émergèrent de l'ombre et dessinèrent, autour du\nthéâtre, devenu radieux, une constellation d'étoiles palpitantes.\n  Pour nos yeux et nos esprits éblouis, ce spectacle évoqua le\nsymbole du Génie :\n\n         Le poète inspiré, lorsque le monde ignore,\n         Ressemble à ces grands monts que la première aurore\n              Dore avant tout à son réveil,\n             Et qui, longtemps vainqueurs de l'ombre,\n             Gardent jusque dans la nuit sombre\n              Un dernier rayon de soleil.\n\n  Mais déjà toute la nature, noyée dans une transparence\nsereine, officiait aux matines.\n  Comme à la voix créatrice, brusquement la lumière fut. De\n"}, {"page_pdf": 798, "page_imprimee": 709, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2186, "texte": "                         HEURES SICILIENNES                         709\n\n\nvague en vague, elle coula vers nous, cette lumière ruisselante,\nglissant droite comme une flèche d'or sur les flots glauques de\nla mer, se précipitant irrésistible et joyeuse comme les blan-\nches cavales indomptées attelées au char de Phoibos. Elle\natteignit aux rives siciliennes dont elle escalada les obscures\nfalaises, filtrant et buvant avidement les ténèbres.\n    Alors ce paysage unique au monde se déploie dans toute\n l'exubérance de ses couleurs et de ses contours.\n    Vers l'Orient, dominée par les premières assises des Apen-\n nins, la pointe extrême de l'Italie ferme notre horizon d'une\nceinture de fulgurant cristal. L a mer qui enchâsse ces côtes\nlointaines semble d'or fluide ou de soleil liquide. P u i s\nl'immense nappe se développe à l'infini vers le Sud, et tandis\nque le r a y o n n e m e n t de l'eau lustrée s'atténue à peine en s'éloi-\ngnant du soleil, les teintes s'accusent de plus en plus et s'assom-\nbrissent en une délicieuse gradation : là-bas, d'un violet délicat\nd'améthyste, plus près, d'un bleu tendre de turquoise, plus près\nencore, d'un bleu profond de lapis-lazuli. De grands oiseaux\nqui planent, demi-penchés, t r e m p a n t le bout de leurs ailes dans\nla mousse des vagues, brisent le silence de leurs appels stri-\ndents. Dans ce bain d'azur, surgissent des îles blondes et de\nblonds promontoires. Voici le cap de Schiso où fleurit l'heureuse\nNaxos, la plus ancienne colonie des Grecs de Sicile. Voici le\ncap San Andrea, et, comme des bouquets de coraux embrous-\nsaillés, les îles de San L e o et de Castellamare. A nos pieds, la\nplage rocheuse dont la ligne dentelée devient plus régulière à\npartir de Giardini, et s'efface vers Acireale et Catane d'une\ninflexion sinueuse et noble, qui va se perdant au loin, comme\nun trait à peine achevé.\n   C'est là que viennent mourir les premières collines du massif\netnéen, dont les flancs bombés s'animent de la pâle verdure des\noliviers caressés par la brise, et dont les replis creusés, comme\nd'une fêlure, par le lit desséché du torrent, abritent le feuillage\nluisant et les fruits d'or des agrumes. Derrière ces collines et\n"}, {"page_pdf": 799, "page_imprimee": 710, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2136, "texte": "  710                          DURENDAL\n\n\n\n au-dessus d'elles, surgissent d'autres pentes, quelques-unes\ncouvertes de forêts, les autres, les plus hautes, arides et pelées,\nvêtues seulement de lumière. Voici, à mille pieds au-dessus de\nla mer, l'antique Acropole de T a u r o m e n i u m . P l u s haut, les\nmonts de Castiglione dominant la vallée de l'Alcantara. P l u s\nhaut, l'ermitage de la Rocca. P l u s haut, à une altitude qui\nsemble n'être accessible qu'aux aigles, le cône isolé de la Mola.\nAu Nord, le Monte Venere qui luit comme de la nacre, et, plus\nlointains encore et plus sauvages, les pics abrupts de L a p p a\net de Zirreto. E t surplombant ces cascades de roches et de\nmontagnes, l'Etna, le Père E t n a , souverain dominateur de la\nSicile, érige comme un défi dans l'azur immuable sa tête chenue\net argentée.\n   Déjà tu n'essaies plus de suivre parmi cette féerie l'essor de\nton esprit éperdu. Mais pourquoi ta poitrine se gonfle-t-elle\nd'une indéfinissable volupté, si enivrante que tes yeux, sans que\ntu t'en sois doutée, se sont emplis de larmes ? P o u r q u o i , désor-\nmais étrangère à tout ce décor que tu as cessé de contempler,\nretrouves-tu cependant en toi-même des images qui ne sont\nplus celles que tu viens de voir et que tu appelles encore du\nmême nom qu'elles : la Beauté ?\n   Pourquoi, si ce n'est l'effet d'une mystérieuse correspondance\nentre tes harmonies intérieures et ces harmonies naturelles, sou-\nmises les unes et les autres au même rythme divin ? P o u r q u o i ,\nsi ce n'est la prédestination de ton âme à goûter éternellement\ncette émotion de la Beauté survivant aux choses qui semblent\nla provoquer et qui simplement la reflètent?\n   Car la Beauté, vois-tu, si elle glorifie les êtres et les choses,\nne réside pas en eux. T o u t e cette nature qui t'est apparue si\nvictorieuse dans l'aurore de ce beau jour, est marquée pour la\ndécrépitude et la mort. Les océans et les glaciers, les rayons et\nles végétations ne sont qu'un dessin bariolé et fragile sur l a\ntrame essentielle et impérissable de la Beaut6. Contemple, une\nfois encore, cette immense étendue dont ton cœur a tressailli.\n"}, {"page_pdf": 800, "page_imprimee": 711, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1714, "texte": "                        HEURES    SICILIENNES                      711\n\n\n Considère-la à travers ce rang de colonnes dont les fûts mi-\n brisés résistent encore à la ruine qui les jettera demain, dans\n les ronces, les crucifères et les lupins à côté des débris de leurs\n orgueilleuses couronnes. Où sont les peuples, où sont les races\n qui animaient ces mers et ces rives ? T u aurais autant de peine\n à retrouver sur ces flots limpides le sillage des galères de\n P y r r h u s ou des trirèmes d'Octave qu'à retrouver dans l'air\nléger la fumée des holocaustes que les Sicules sacrifiaient sur\nces bords à l'Apollon Archagète. Aux flancs de cette montagne\ngrandit jadis une cité barbaresque dont les émirs furent de\ngrands guerriers et de grands philosophes. Des chevriers y pro-\nmènent aujourd'hui, au milieu d'une herbe rare et poudreuse,\nleurs bêtes à la cloche tintinnabulante. Au faite de la Mola, les\nchevaliers normands érigèrent un de leurs plus orgueilleux don-\njons. Aujourd'hui des frelons y bourdonnent sur les fleurs écla-\ntantes des cactus. Ces monts eux-mêmes, qui virent naître et\ndisparaître t a n t de civilisations, tant de conquérants et de\npoètes, de quelle tragédie volcanique ont-ils surgi ? Quelle tra-\ngédie nouvelle les restituera demain au N é a n t ?\n   Seule la Beauté subsiste, intangible, sous ces formes pré-\ncaires, sous ces accidents d'un jour ou d'un siècle. Ce qui est\néternel, c'est l'exaltation de l'âme h u m a i n e vers son Auteur et\nsa F i n . . . Ce qui est éternel, vois-tu, c'est cette larme fugitive\nque t'arracha cette brève révélation de l'Idéal et qui te sacre à\nton tour enfant de l'Enthousiasme !\n\n\n\n    (A suivre.)                        H . CARTON DE W I A R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-005", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 712, "page_fin": 714, "titre_corps": "La Tentation de l’Homme", "titre_sommaire": "La Tentation de l’Homme", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "La Tentation de l Homme", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 801, "page_imprimee": 712, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 925, "texte": "La Tentation de l'Homme\n\n\nAutour de toi la vie est comme un cirque immense\nOh le troupeau stupide et fauve des humains\nDepuis l'aube des temps se rue, avec des mains\nDe haine, avec des fronts et des yeux de démence.\n\nUn nuage de feu vivant, d'éclairs zébré,\nDe la vapeur du sang versé couvre l'arène\nEt voile triomphal drapé de terreurs, traîne\nSa pourpre aux pans roidis sur le sable altéré.\n\nEt le combat oscille et l'élan unanime\nOndule en longs remous où l'enchevêtrement\nDes formes et des noms mêle innombrablement\nLe défi du stoïque au blasphème du crime.\n\nLa horde intérieure, avec ses visions\nSacrilèges, est là. L'âme est là, tout entière,\nSes monstres aux cent bras et tout le bestiaire\nFormidable et hideux des rouges passions.\n\nDroits sur leurs bases par le carnage inondées,\nDes simulacres d'or vierge et de bronze noir\nIndifférents et sourds, regardent sans le voir\nLe duel anxieux de l'Homme et des Idées.\n"}, {"page_pdf": 802, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1326, "texte": "         LA TENTATION DE L'HOMME                          713\n\n\n\nEt, comme un dais de fer écrasant l'horizon\nDe la stérile horreur de sa splendeur mauvaise,\nTragiquement livide et funéraire, pèse\nSur le massacre ardent, l'ombre de la Raison,\n\nVers qui, confuse et lourde en ses rythmes suprêmes,\nL'idolâtre clameur, hors des fanges du sol,\nS'élève et, par instants, élargissant son vol,\nMonte aux cieux balayés du vent des anathèmes.\n\nUne foule invisible et qu'on entend gronder,\nQu'on nie, et qui pourtant est là, surnaturelle,\nA peuplé les gradins ténébreux, et sur elle\nL'énigme de la nuit semble encor s'attarder.\n\nEt dans le tourbillon hurlant qui s'accélère,\nLatente, elle contemple, à ses pieds déferlant,\nL'écume du combat, qui ruisselle, roulant\nLa servile sueur aux eaux de sa colère.\n\nEt parfois, de ce monde à faces d'éléments\nL'indécise mêlée évente le mystère,\nQuand, prise d'un frisson qui l'oblige à se taire,\nLa multitude fait silence, et par moments,\n\nEcoute, dans l'effroi du jour muet qui tombe\nSur les fronts des martyrs, des dieux et des bourreaux,\nDerrière un inconnu fermé de noirs barreaux\nEt d'où souffle l'odeur étrange de la tombe,\n\nSur le charnier toujours accru, prêts à surgir,\nAu geste deviné de quelque belluaire\nInaperçu, mais qui rôde dans l'ossuaire,\nLes Lions de la Mort haleter et rugir.\n"}, {"page_pdf": 803, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 961, "texte": "714                       DURENDAL\n\n\n\n      Toi seul, Dominateur de cette tourbe infâme,\n      Héros silencieux et que rien n'a troublé\n      Dans ton effort tendu vers ton ciel révélé,\n      Faible comme eux pourtant, comme eux fils de la femme,\n\n      Mais qui, seul dans ion Rêve et dans ta Vérité,\n      Sans demander à la Nature maternelle\n      Ce qu'elle ne sait pas, ce qui n'est pas en elle,\n      N'attends pas de réponse et n'as jamais douté,\n\n      Ceins-toi du calme orgueil des vertus ascétiques,\n      Que ta Foi soit plus haute et plus haut ton Devoir,\n      Pour que, ton jour venu, tu dédaignes de voir\n      L'ombre marquer ton heure au sable des portiques.\n\n      Et tu pourras t'étendre en ta couche aux plis froids,\n      Sans qu'un regret te hante ou qu'un cri te roidisse,\n      Si tu n'abdiques rien, jusqu'au soir de justice,\n      Et de ce que tu sais et de ce que tu crois.\n\n\n\n                             SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-006", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 715, "page_fin": 720, "titre_corps": "Au Congrès eucharistique : I. Discours de M. Alexandre Braun", "titre_sommaire": "Au Congrès eucharistique : I. Discours de M. Alexandre Braun", "signature_source": "Alexandre Braun", "ancre_debut": "AU CONGRES EUCHARISTIQUE", "ancre_fin": "une voie triomphale", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 806, "page_imprimee": 715, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1642, "texte": "AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE\n\n\n                                      I\n\n D I S C O U R S DE M.               ALEXANDRE                  BRAUN\n\n\n\n        ÉMINENCES,      MESSEIGNEURS,        MESDAMES,       MESSIEURS,\n\n\n\n                 J'AI été invité — c'est un grand honneur dont je sens vive-\n                    ment le prix et le poids — à résumer devant cette\n                    assemblée générale la discussion à laquelle a donné lieu,\n                    dans la séance de la deuxième section, tenue hier sous la\n                    présidence de Monseigneur Cartuyvels, la question de la\n                    participation des laïcs aux processions.\n                       Tout le monde s'est trouvé d'accord pour reconnaître\n                     qu'il était souhaitable — et combien ! — de favoriser,\nd'encourager cette profession publique, cette manifestation par excellence,\ncoràm populo, de notre foi de catholique. La participation simultanée des\nclasses ouvrières et des classes dirigeantes à ces cortèges qui parcourent nos\nrues et nos places pour escorter le Très Saint Sacrement lorsque, descen-\ndant de l'autel, il nous fait en quelque sorte la grâce insigne d'une visite\nparticulière en passant devant nos demeures à travers les foules pros-\nternées, cette participation n'est pas seulement un hommage rendu à\nla souveraineté, à la majesté du Tout-Puissant Créateur de toutes choses,\nde la Terre et du Ciel, c'est une démonstration au grand jour, c'est une\nprotestation contre les lâchetés et les défections des uns, contre les outrages\net les blasphèmes des autres, c'est un défi lancé au scepticisme et à l'impiété,\n"}, {"page_pdf": 807, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2675, "texte": " 716                             DURENDAL\n\n\n\net c'est aussi l'union scellée entre les couches sociales, entre des hommes\nde conditions différentes, mais tous enfants du même Père, qui se retrou-\nvent dans le coude à coude processionnel comme dans le coude à coude de\nla Table Sainte.\n   Mais comment s'y prendre pour augmenter convenablement ce concours,\npour y amener en nombre de plus en plus considérable et les hommes du\npeuple et ceux qu'on appelait hier l'élite de la population?\n   Un grand pas a été fait en Belgique, depuis ces dix dernières années, dans\ncette voie, dans cette œuvre de guerre au respect humain.\n   M. de Kerchove d'Exaerde nous a instruits des efforts dépensés à Gand\npour grouper un corps de jeunes gens qui, au nombre de quatre cents, se\nsont donné pour consigne, pour mot d'ordre, de monter cette garde et de\nformer cette haie d'honneur.\n   Même exemple rapporté par M. le chanoine van den Gheyn à l'éloge de\nla jeunesse d'Anvers.\n   D'un autre côté, les corporations ouvrières envoient aux processions des\ncontingents de plus en plus compacts, et Monseigneur l'evêque de Liége a\ncité, aux applaudissements de l'auditoire, le fait que les aumôniers du travail\nont enrôlé, à Seraing, par une conscription toute spontanée, plusieurs cen-\ntaines d'ouvriers qui ont accompagné, le chapelet à la main, non seulement\nla procession de leur paroisse, mais encore celles de plusieurs autres\ncommunes.\n   Bruxelles n'est pas resté en arrière, dans ce mouvement de propagande,\nc'est une justice à lui rendre, et Monseigneur le Doyen me permettra de\nrappeler que sur son initiative, dans une réunion tenue sous sa présidence,\nen 1893, on avisa aux mesures à adopter pour rehausser l'éclat de la pro-\ncession du Saint Sacrement de Miracle. Il s'agissait d'augmenter la pompe et\nla magnificence du cortége, que l'on aspirait à rendre plus moderne et plus\nartistique. Mais la crainte de verser dans le théâtral contint, sous les sages\nexhortations du vénéré prélat, l'esprit de réforme en de prudentes limites\net l'on se borna à adresser un double appel, à réclamer des drapeaux et\ndes flambeaux; les étendards des gildes apparurent alors pour la première\nfois, au centre de délégations imposantes, mêlant leurs plis soyeux et\nmulticolores aux bannières plus lourdes des confréries ; et quant aux\nflambeaux, leur nombre sauta de 700 à 4,000 qu'on se partagea, j'allais\ndire qu'on se disputa fraternellement. La Congrégation de l'Annonciation\nde la Sainte Vierge, que dirige le Très Révérend Père Lahousse, et qui\ncompte plusieurs centaines d'hommes appartenant à toutes les carrières\nlibérales, était là; étaient là aussi tous les membres du Cercle Léon XIII,\n"}, {"page_pdf": 808, "page_imprimee": 717, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2793, "texte": "                      AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                            717\n\n\n\n aujourd'hui dispersés, la plupart dans les fonctions publiques et le haut\n enseignement. Du Cercle est sortie la Société générale des Étudiants catho-\n liques de Bruxelles, qui continue cette tradition et qui ne se borne pas à\n celte sortie solennelle, couleurs déployées, mais qui se rend en corps à\n Sainte-Gudule, le premier dimanche de chaque mois, assister à une messe\n célébrée à son intention. Elle vient de convoquer pour dimanche ses amis\n de Louvain, de Gand et de Liége, que seize drapeaux universitaires précé-\n deront!\n    Nous voilà loin du temps où le dais n'était escorté que de quelques porte-\n cierges de fondation, suivi seulement du bureau des marguilliers et d'une\n poignée de dévotes, et où plus d'un, d'ailleurs vaillant, aurait rougi\n d'accepter le flambeau qui s'offrait, en quête d'amateur.\n    Mais il faut obtenir davantage, et cette citadelle du respect humain, dont\nsaint François de Sales a dit qu'elle avait fait plus de victimes que la crainte\ndes tourments n'avait fait d'apostats au siècle des persécutions, cette cita-\ndelle, d'ores et déjà démantelée, doit être rasée du sol où fleurit aujourd'hui\nl'admirable jardin des œuvres catholiques.\n    Pour cela, que recommande-t-on?\n    Affilier le plus grand nombre de gens du monde aux confréries du Saint\nSacrement, qui font à leurs sociétaires une obligation d'aller à la procession.\n    Exciter en même temps le zèle des groupements ouvriers et les entraîner,\ncomme les foules de la Judée, sur les pas du Divin Maître.\n   Rien de plus louable ni de plus pratique que d'organiser de la sorte la\ncohorte sacrée à laquelle chaque laïc devrait se faire un titre de gloire\nd'appartenir.\n   Mais le recrutement des membres de ces confréries n'ira pas tout seul et\nce n'est que déplacer la question, et non la résoudre. Comment assurer le\nmieux, le plus efficacement, la levée de cette troupe de volontaires?\n   Quant à nos corporations ouvrières, ne faut-il pas craindre, dans les cen-\ntres populeux, de leur imprimer un caractère, non pas trop confessionnel,\nmais trop congréganiste et qui rappelle trop les œuvres de patronage? Ce\nsont des institutions en voie de développement, appelées au plus fécond\navenir, mais qui éveillent encore de la part des travailleurs des défiances\nextrêmes. Ils entendent bien se syndiquer pour la défense de leurs intérêts\nprofessionnels, et la religion doit être à la base de leurs syndicats. Mais\nqu'on ne puisse pas dire que, sous couleur de défense de leurs intérêts maté-\nriels et moraux, on songe à les enrôler pour le service du culte! Agissons\ndonc avec prudence, suivant les milieux, et défions-nous de toute pression.\nComptons, en ce qui concerne la classe ouvrière, sur la contagion de\n"}, {"page_pdf": 809, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2789, "texte": "   718                            DURENDAL\n\n\n\n l'exemple que lui donneront les classes aisées. Et quant aux classes aisées,\n  comptons sur l'éducation que recevront leurs fils, car le ralliement que nous\n prêchons sera l'œuvre de l'éducation familiale et de l'éducation universi-\n taire.\n    Les fruits que nous nous vantons d'avoir recueillis jusqu'ici, cette éman-\n cipation graduelle du préjugé, cette jeunesse intrépide qui confesse ses\n principes à la face des cieux, cet entrain, cette bravoure, cet élan, à qui\n sommes-nous redeyables de ces mœurs nouvelles, de ce progrès de l'esprit\npublic? A qui, Messieurs? Nous serions des ingrats de l'oublier et ce m'est\nune joie de le publier devant cette auguste assemblée. Si la Belgique est\nsortie de la terre de servitude pour être rendue à elle-même, car son âme\nest foncièrement catholique, elle en est redevable à cette Université illustre,\nFille chérie de son Épiscopat, qui est au cœur de la Patrie pour faire circuler\ndans tous ses membres un sang toujours plus riche et des ardeurs toujours\nplus courageuses; elle en est redevable à ces colléges que l'autorité diocé-\nsaine et les communautés religieuses ont semés sur tous les points du terri-\ntoire menacé par l'enseignement neutre, c'est-à-dire athée, et dont l'Univer-\nsité catholique forme le couronnement superbe.\n    Où ces hommes qui sont aujourd'hui l'honneur des professions libé-\n rales ; qui étonnent la magistrature par leur savoir et leur impartialité;\n qui occupent dans un Barreau de sept cent cinquante membres, comme\n celui de la Capitale, plus des deux tiers du Tableau; qui, exclus des hôpi-\n taux, ont multiplié dans les principaux quartiers de Bruxelles et des fau-\nbourgs des cliniques déjà célèbres ; qui brillent dans les arts, l'armée et\nl'administration, où ces hommes ont-ils puisé cette force et cette indépen-\ndance qui les incitent à se parer de leur titre de catholiques et à pratiquer\nostensiblement leurs devoirs religieux avec la même crânerie qu'on mettait\nautrefois d'amour-propre à s'en cacher, où, Messieurs? sinon à cette fontaine\nsacrée qui trempe les caractères et qui les baptise à nouveau pour les com-\nbats de la vie?\n   Tout son enseignement est un acte public d'adoration.\n   Par toutes les voix de ses savants, elle proclame chaque jour la banque-\nroute du respect humain.\n   Comment les jeunes générations, d'ailleurs élevées par des mères pieuses,\nne se laisseraient-elles pas séduire par de si nobles exemples, et quand\nl'étudiant assiste, le jour de son arrivée dans la cité universitaire, au cor-\ntége traditionnel du corps professoral en toge allant implorer les sept dons\ndu Saint-Esprit, comment ne serait-il pas impressionné de ce cérémonial et\nde cette humilité et ne se jurerait-il pas à lui-même qu'il ne rougira jamais\n"}, {"page_pdf": 810, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2669, "texte": "                      AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                          719\n\n\n de prendre dans d'autres processions, plus solennelles encore, le rang que\n tant de princes de la science s'honorent d'occuper dans la procession de\n l'Alma Mater ?\n    Vers la fin de l'année académique, les étudiants seront convoqués à un\n autre cortége : ils partiront le soir, par bandes nombreuses, sous la direc-\n tion d'un Révérend Père, qui fut longtemps le Père Libert, de bienheureuse\n mémoire, en pèlerinage à Notre-Dame de Montaigu, et les premières lueurs\n du jour les verront communier, par centaines, aux pieds de la Vierge mira-\n culeuse.\n    Depuis quelques années, l'Université possède dans son sein un comité\n qui coopère à l'organisation périodique du Pèlerinage de Prières à Notre-\n Dame de Lourdes.\n    Qui dira jamais l'influence de ce Pèlerinage sur l'esprit des jeunes gens\nqui s'improvisent les brancardiers de plus de deux cents malades? Les\nplus gravement atteints sont logés dans un wagon-hôpital. Le train s'arrête\nà l'aube, dans des landes où jamais le Saint Sacrifice de la Messe ne fut\ncélébré. Une cloison mobile découvre un autel d'où l'officiant adresse aux\npèlerins des paroles inoubliables. Ceux qui les auront entendues, ceux qui,\npendant dix jours, auront soigné, porté, voiture, veillé, baigné ces pauvres\ninfirmes, ceux qui les auront déposés sur le passage du Saint Sacrement et\nqui auront chanté l'Hosannah au Fils de David, ceux-là n'auront plus\nbesoin, à leur retour, d'être déversés dans les cadres d'une autre Associa-\ntion que celle de N.-D. de la Croix, fondée entre eux ; leur fidélité est à\nl'épreuve des railleries et des sarcasmes.\n   Que de choses à dire encore, Messieurs, sur un tel sujet ! Que de mots\nhistoriques à rapporter ! Que de scènes à retracer !\n   Un amiral qui avait endossé son plus bel uniforme pour suivre le Saint\nSacrement dans les rues de Brest, recevait de son ministre l'avis d'avoir, en\ntelles occasions, pour ne pas offusquer le républicanisme des populations, à\nrevêtir l'habit civil. L'amiral de répliquer : « La République méconnaît les\n> règles élémentaires de la bienséance : la grande tenue est d'ordonnance\n> pour recevoir les personnages de distinction ! »\n   Le décret de messidor ne place-t-il pas le Saint Sacrement, dans l'ordre\ndes préséances, pour les Honneurs civils et militaires, au-dessus de Sa\nMajesté Impériale ?\n   Ce n'est pas en Belgique que le Ministre de la Guerre irait jusqu'à cen-\nsurer celui de ses sous-ordres qui se permettrait de suivre, le premier\ndimanche de chaque mois, la procession de Saint-Jacques!\n   Ce n'est pas en Belgique qu'on serait en droit de reprocher aux hommes\n"}, {"page_pdf": 811, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2435, "texte": "  720                            DURENDAL\n\n\n\n politiques en vue de « bouder aux processions ». J'en prends à témoins tous\n ceux qui ont vu la procession de Sainte-Gudule, le Jeudi-Saint. S'il est\n permis de formuler une crainte, c'est que la cérémonie ne devienne trop\n mondaine et que le flambeau ne soit trop bien porté, comme chose à la\n mode.\n   A la rue, c'est autre chose. Certains hésitent encore, comme si l'usage\nd'une liberté aussi précieuse que celle des processions ne constituait pas\nl'affirmation la plus éclatante du droit de l'exercer! Ce seront leurs fils qui\nles convertiront.\n   Les temps sont proches où chacun s'enorgueillira d'être de la suite du Roi\ndes Rois.\n   Je me rappelle, passant en Ardennes, avoir vu, ornant le maître-autel\nde la petite église de Nafraiture, un tableau de Frédéric, représentant le\nvoile de Véronique soutenu dans les airs par des légions d'anges, qui\npromènent la Face douloureuse à travers les champs émerveillés de la\ndivine apparition. Sur son passage, les ruisseaux ont suspendu leurs cours,\nles moissons ont penché leurs épis et les moissonneurs, agenouillés à côté\nde leurs attelages, regardent passer, dans une pieuse extase, la procession\ncéleste. Qu'est-ce pourtant cette sublime vision à côté de la plus modeste\ndes processions de village, où le Christ lui-même, et non pas le Christ en\neffigie, nous invite à l'accompagner, lui réellement présent dans l'ostensoir,\nFroment des élus, Pain de la Vie Eternelle ?\n   Ce souvenir me vient à l'esprit au moment où je devrais finir de vous\nparler, et un autre me revient en même temps, mais de beaucoup plus loin.\nC'était, comme aujourd'hui, un vendredi, quinze juillet. Avant de prendre\npossession de Jérusalem, l'histoire nous montre le plus célèbre des Belges\nfaisant processionnellement le tour de la Ville Sainte. Il est représenté\nainsi, dans la salle du Palais des Académies. Il a déposé son armure, et son\népée, qu'il porte debout, lui tient lieu de croix et de flambeau. Ah! c'était\nun illustre processionneur, celui-là, que Monseigneur l'évêque de Tarse\névoquait encore tout à l'heure, et huit siècles plus tard son souvenir sera\nencore aussi vivant qu'au 15 juillet 1099.\n   Fils de la même terre qui enfanta un tel héros, ne rougissons jamais de\nrefaire après lui le chemin de la Croix et glorifions-nous d'être admis à\nparcourir, aux côtés du Divin Crucifié, la voie de sa Passion transformée\nen une voie triomphale !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-007", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 721, "page_fin": 727, "titre_corps": "Au Congrès eucharistique : II. La Messe à cinq voix d’Edgar Tinel", "titre_sommaire": "Au Congrès eucharistique : II. La Messe à cinq voix d’Edgar Tinel", "signature_source": "Charles Martens", "ancre_debut": "LA MESSE A CINQ VOIX D EDGAR TINEL", "ancre_fin": "CHARLES MARTENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 814, "page_imprimee": 721, "debut_caractere": 47, "fin_caractere_exclue": 1495, "texte": "L A MESSE A CINQ VOIX D'EDGAR                                TINEL\n\n\n\n\n                 PARMIles          splendeurs émouvantes de la journée du\n                       17 juillet, qui clôtura si magnifiquement le Con-\n                      grès eucharistique de Bruxelles, il faut noter la\n                      r e m a r q u a b l e exécution que la maîtrise de Sainte-\n                      Gudule et la Schola malinoise donnèrent de la\n                      Missa in honorent B. M. V. de Lourdes, sous la\n                      direction de l'auteur.\n   Cette œuvre a d m i r a b l e était digne de la solennité qu'elle glo-\nrifiait. Vraiment nous aurions souffert, ce jour-là plus qu'un\nautre, d'entendre sous les voûtes de la collégiale retentir une\nmesse t h é â t r a l e m e n t brillante de Mozart, de Cherubini, de\nGounod, du grand Beethoven même. P o u r adorer et chanter\nl'Agneau eucharistique en cette heure triomphale, il fallait, non\npoint le gémissement alangui des violons et des flûtes, le bruit\ndes cymbales et l'éclat des cuivres, mais une pure et céleste\npolyphonie, s'attachant à traduire fidèlement les pensées litur-\ngiques, à chanter la foi et l'espoir de l'église militante, l'amour\net l'extase de l'église t r i o m p h a n t e .\n  T o u t le m o n d e connaît le considérable mouvement d'art,\nprovoqué chez nous par les écoles de Saint-Grégoire et de Saint-\nGervais, qui tente énergiquement aujourd'hui dans toute l'Eu-\n"}, {"page_pdf": 815, "page_imprimee": 722, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1905, "texte": " 722                         DURENDAL\n\n\n\nrope la rénovation de la musique d'église. E d g a r T i n e l fut un\ndes promoteurs de ce mouvement et sa messe à cinq voix est\nau premier rang des œuvres modernes conçues dans cet esprit.\n   E n écoutant cette noble et pure composition, on sentait — et\nnous l'avons rarement mieux senti — quelle hauteur pouvait\natteindre la musique d'église fidèlement liturgique et vraiment\nreligieuse. Quelques œuvres de cette valeur, comprises du grand\npublic, assureraient le triomphe complet des idées nouvelles et\npersonne alors n'oserait plus penser que la Messe du Sacre de\nCherubini et la Messe de Sainte-Cécile de Gounod sont des chefs-\nd'œuvre de musique d'église.\n  Avant de l'apprécier dans son ensemble, parcourons-la rapi-\ndement. Cette sommaire analyse rappellera peut-être à quel-\nques auditeurs les impressions éprouvées.\n\n\n\n\n  Voici d'abord le Kyrie, dont les trois parties sont nettement\ndistinctes. Au début, le thème principal de l'œuvre entière — un\ndessin mélodique ascendant très simple, inspiré par le graduale\nde l'office de Notre-Dame de L o u r d e s — est tracé en la m i n e u r\npar les ténors, les sopranis (qui le donnent sous sa forme com-\nplète) et les secondes basses, se développe pendant quelques\nmesures et se résoud en l'accord majeur. L e s touchantes sup-\nplications du Christe eleison, dites d'abord en pp par les voix\nd'hommes, auxquelles répondent comme un écho les voix d'en-\nfants, puis par les cinq parties réunies, impressionnent vive-\nment par leur accent profond. L a reprise du triple Kyrie est\nsemblable au début, et, après une cadence parfaite dans le ton\nprimitif, s'ouvre, pour ainsi parler, largement par une demi-\ncadence en la majeur.\n  L e Gloria, habilement construit sur le ton fondamental d'ut\nmajeur, avec de discrets passages aux tons voisins, apparaît\nplein de candeur et de vie. L e début semble écrit dans une\n"}, {"page_pdf": 816, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2374, "texte": "                          AU    CONGRÈS       EUCHARISTIQUE                             723\n\n\n tonalité ancienne, très intéressante. Il faut rappeler le joyeux et\ngracieux Laudamus, le majestueux Glorificamus, en écriture ver-\nticale, le Domine Deus, dont le thème est formulé par les cinq\nvoix successivement, des secondes basses aux sopranis, le très\n bel adagio en sol mineur du Qui tollis, enfin le Quoniam, très mou-\nvementé, empreint d'une ardente exaltation.\n    Lorsqu'on veut juger une messe, on est porté à attacher une\nattention particulière au Credo. P a r son étendue, sa diversité,\nsurtout par son caractère d o g m a t i q u e , abstrait, il semble plus\ndifficile à traduire musicalement que les adorations enthou-\nsiastes du Sanctus ou les suppliantes prières du Kyrie ou de\nl'Agnus Dei. Aussi est-ce là que les compositeurs, qui ne s'inspi-\nrent pas u n i q u e m e n t du texte liturgique, s'efforcent de mettre\ndu pittoresque souvent de mauvais aloi, au grand dam de\nl'impression' religieuse. L e Credo de la Messe de T i n e l peut\nêtre dit un chef-d'œuvre d'écriture et d'inspiration. L a première\npartie — affirmation de. notre foi aux mystères sublimes de la\nT r i n i t é , de la Génération du Verbe, de la Création, de la\nRédemption — est basée sur le même t h è m e fondamental que\nle Kyrie, mais en sol majeur. Quelle ferveur adorante dans\nl'Incarnatus, d o n t le motif est semblable à celui du Christe, dit\nici par les trois voix supérieures (ténors dédoublés)! Quelle\némotion dans le Crucifixus, ingénieusement bâti sur la combi-\nnaison de deux dessins mineurs semblables, l'un montant,\nl'autre descendant, qui reproduisent la partie essentielle du\nthème fondamental! Quelle vigueur dans le Resurrexit, beau-\ncoup moins original cependant au début, mais qui s'élargit\nensuite superbement et exprime une admirable majesté au mot\nconglorificatur! Enfin quelle couleur et quelle vie dans la der-\nnière partie! (1)\n   L e Sanctus et le Benedictus nous ont fait une impression plus\n  (1) On a fait à la Messe certains reproches immérités au sujet de l'adaptation du texte à la\nmusique. Il faut considérer les cinq voix dans leur ensemble et il est parfaitement admissible\nqu'une voix, se joignant aux autres, continue la phrase commencée par celles-ci I1 l'est\nmoins de faire dire par une voix des répétitions de mots grammaticalement déplaisantes,\n"}, {"page_pdf": 817, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2216, "texte": "  724                                   DURENDAL\n\n\n\nvive encore. Ils expriment une adoration pour ainsi dire frémis-\nsante. L e triple chant de gloire du Sanctus, m o n t a n t des basses\naux sopranis, l'admirable phrase du Bencdictus paraissent\ndescendre des cieux. E t se dresse tout-à-coup, en une vision\ndantesque, l'infinie m u l t i t u d e des saints et des anges, exaltant\nla gloire de Dieu et le t r i o m p h e de l'Agneau. L e t h è m e est\nempreint d'une majesté émouvante, à laquelle un gracieux\ndessin, passant successivement dans les cinq voix, commu-\nnique une note de candeur charmante, de pureté incompa-\nrable.\n  Enfin l'Agnus est absolument digne des autres parties.\nL'auteur y revient au ton et aux thèmes fondamentaux du\nKyrie. Mais le dona nobis pacem se développe, grave et doux,\nen la majeur. L'œuvre entière donc, commencée dans le mode\nmineur de l'humble supplication, s'achève dans le mode\nmajeur, exprimant la confiance du pardon, la joie et la paix.\n\n\n\n\n  Cette messe, nous le répétons, par son exceptionnelle valeur,\na l'importance et la portée d'un programme. Elle a été com-\nprise, discutée, naturellement aussi critiquée, comme telle. E n\nelle-même, elle répond aux principales objections soulevées\npar les adversaires de la renaissance musicale religieuse.\n   Les uns — ce sont, hélas! les plus nombreux — repoussent\nencore le principe fondamental de l'école « Sancta sanctè », qui\nveut bannir de la Maison de Dieu toute musique théâtrale et\nm o n d a i n e ; et ils persistent à ne voir, dans cette merveilleuse\n\ncomme les compositeurs modernes et quelquefois même les anciens le fuisaient s;ms scru-\npule. Peut-être pourrait-on critiquer, à cet égard, le passage final du Credo, Et vitam ven-\nturi (ventuvi), et vitam venturi seculi, ainsi dit par quaire voix. L'auteur a été amené à cette\nlégère déformation de texte par l'emploi, ici très heureux, de la figure musicale qui consiste\nà faire dire successivement le thème par les cinq voix, et qu'on retrouve un peu trop souvent\ndans la partition. Mais les palestiniens eux-mêmes abusaient du contre-point d'imitation,\ndont ils faisaient pourtant un si parfait usage, et, sous ce rapport, Tinel semble plutôt en\nprogrès sur eux.\n"}, {"page_pdf": 818, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2249, "texte": "                      AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                         725\n\n\n   musique p a l e s t i n i e n n e et dans les œuvres inspirées d'elle,\n   qu'une polyphonie plus ou moins habile, sans âme et sans\n   accent. Que de fois l'on a réfuté cette ineptie! Que de fois\n   M. Charles Bordes, le si distingué fondateur de la Schola can-\n  torum, n'a-t-il pas fait ressortir, en d'intéressants articles de sa\n   Tribune de Saint-Gervais, le caractère profondément expressif de\n  beaucoup de ces œuvres! Nous venons de dire combien est\n  remarquable à ce point de vue la Messe de Notre-Dame de\n  Lourdes. Mais ce n'est point par des démonstrations que de\n  telles causes se gagnent. C'est une question de goût et de sen-\n  timent. Ceux qui n'ont jamais entendu bien chanter un motet\n  p a l e s t i n i e n sont parfaitement excusables d'admirer sans\n  réserves le fameux Sancties de Gounod (très beau d'ailleurs).\n  Mais ceux qui, connaissant les œuvres des vieux maîtres du\n XVIe siècle ou une œuvre moderne comme la Messe à cinq voix,\n leur préfèrent, au point de vue de l'intensité et de la pureté de\n l'expression religieuse — qui est le critère capital — un Stabat\n mater de Rossini, ceux-là sont inconvertibles.\n     D'autres, tout en reconnaissant le caractère expressif et\n religieux de ces œuvres, dénoncent leur uniformité, leur mono-\ntonie et accusent l'école qui les préconise de tendre à l'immobi-\n lisme et à l'imitation servile de l'art p a l e s t i n i e n , en un mot de\ndiminuer a u t a n t que possible l'originalité artistique. Reproche\nabsolument injuste et contre lequel on a protesté cent fois. Les\npartisans de la réforme veulent au contraire provoquer l'éclo-\nsion d'une musique d'église moderne, écrite dans un style\nmoderne et utilisant, avec la discrétion convenable, les res-\nsources du contrepoint et de l'harmonie modernes. L a seule\nchose qu'on d e m a n d e au compositeur, c'est de s'inspirer des\ntraditions grégoriennes et palestriniennes, c'est-à-dire avant\ntout de la sincérité, de la ferveur naïve, de la gravité des vieux\nmaîtres, de respecter comme eux, scrupuleusement, les textes\net les lois de la liturgie. On ne songe donc nullement à leur\nimposer l'imitation servile du style p a l e s t i n i e n .\n"}, {"page_pdf": 819, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1939, "texte": "  726                           DURENDAL\n\n\n\n   Quelques puristes, il est vrai, vont cependant j u s q u e là et\nrelèvent impitoyablement dans les œuvres modernes les moin-\ndres traits non conformes au style polyphonique du XVIe siècle.\nMais une telle prétention — faut-il le dire? — est inadmissible;\nelle est énergiquement repoussée par les principales écoles alle-\nmandes, comme par celles de Milan, de Paris, de Malines ;\ncette prétention aurait évidemment pour effet de stériliser la\nproduction moderne en la réduisant à une vaine imitation. L a\nMesse de T i n e l , attaquée avec vivacité de ce chef par H . Böc-\nkeler dans le Gregoriusblatt d'Aix-la-Chapelle, a été défendue\nsupérieurement par J . H a b e r t en un article du Kirchenchor, et\npar Dom L a u r e n t Janssens, qui a traduit cette dernière étude\ndans la Musica Sacra de mai 1893.\n   « Chaque époque, dit justement Habert, a son caractère\npropre. Notre oreille n'entend pas comme elle entendait il y a\ntrois cents ans. Nous avons appris à connaître maintes choses\nqu'on ne connaissait pas il y a trois siècles. E t parmi ces choses\nil s'en trouve beaucoup que l'on peut utiliser pour les composi-\ntions religieuses. Si Palestrina vivait aujourd'hui, il ferait, nous\nen sommes convaincu, comme il a fait en son temps, c'est-à-dire\nqu'il chercherait à mettre les conquêtes modernes aussi large-\nment au service de l'Eglise qu'il l'a fait avec celles de son\népoque. »\n   C'est aussi ce qu'a fait l'auteur de la Messe à cinq voix, et s'il\nl'a fait avec une discrétion des plus louables, grâce à laquelle\nson œuvre a conservé l'essentiel caractère liturgique et est restée\ndans la tradition p a l e s t i n i e n n e , cette œuvre n'en est pas moins\nempreinte d'une manifeste originalité et porte bien le cachet\npersonnel de son auteur.\n\n\n\n\n   L'originalité artistique d'Edgar T i n e l ! Nous n'en dirons ici,\nà l'occasion de sa Messe, que peu de mots. Puisse une prochaine\n"}, {"page_pdf": 820, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1719, "texte": "                     AU CONGRES      EUCHARISTIQUE                    727\n\n\nexécution de Godelive nous fournir bientôt l'occasion d'en dis-\nserter plus longuement.\n   L'art de T i n e l exprime avec une égale profondeur deux notes\nqu'on pourrait s'étonner de trouver réunies chez un composi-\nteur : la pureté et la passion. Ces deux traits puisent leur carac-\ntère, leur couleur, pour ainsi parler, ou plutôt leur vie dans un\ntroisième qui est le trait dominant de sa personnalité musicale :\nle sentiment religieux, un sentiment religieux t o u t spécal, de\nnature essentiellement catholique et très distinct de celui qui\nanime, par exemple, le Messie de H ä n d e l , les cantates de Bach\nou les oratorios de Mendelssohn. L'auteur de Francisais a com-\npris, comme bien peu l'ont comprise, la beauté du catholicisme\net des âmes pures et passionnées qui vivent de son ardente vie.\nL'artiste dont le cœur a conçu, dont la main a tracé d'idéales\nfigures de douceur et d'amour — l'ineffable pureté d'une Gode-\nlive, l'ardeur m y s t i q u e d'un François d'Assise — était digne\nd'écrire une messe en l'honneur de la Vierge Immaculée qui\ns'est manifestée à Lourdes à une h u m b l e pastoure et y reçoit les\nhommages du m o n d e entier. Il l'a fait avec cette foi naïve et\npassionnée qui l'anime, et si sa Messe ne révèle ni l'architecture\ngrandiose de celles de P a l e s t r i n a , n i la profondeur mystique d'un\nVittoria, elle exhale à un degré rare la douceur séraphique, la\npureté candide, l'ardeur priante, et même quelque chose de cet\nenthousiasme d'amour qui éclate dans Francisais et en fait une\nœuvre unique dans l'histoire de l'art musical.\n\n\n                                              CHARLES     MARTENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-008", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 728, "page_fin": 731, "titre_corps": "Au Congrès eucharistique : III. La Procession", "titre_sommaire": "Au Congrès eucharistique : III. 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Chaque fois, en leur silence d'élévation, passe une\n                    bénédiction crucifère de souffrance, de délice, une majesté\nd'absolu. Le départ, la naissance, le matin aussi, énigmatiques rattachements\nà l'origine dont la mémoire sera comme le viatique et l'impulsion. L'arrivée,\nle sommeil, la mort, le soir reposant de certitude et d'achèvement. Et ces\ndeux haltes, ces deux termes, comme en se regardant, s'aimant, se réflé-\nchissant, combinent leur double clarté pour le repos du midi solennel, le\nmystérieux amour, plus grand que la vie et la mort puisqu'il enferme leur\ndouble mystère et qu'il est, lui aussi, béni par la croix de souffrance comme\nd'épanouissement.\n    Les peuples primitifs ont senti cela comme le sentent encore ceux qui\nécoutent simplement leur âme ; et ils ont consacré à Dieu leur existence\net leur personne par ces marches religieuses qui forment une des plus\nhautes dramatisations rituelles après la majesté ultime du sacrifice. Il n'est,\nsans doute, plus efficace effort de l'homme vers la figuration de sa destinée.\nAussi nos processions, dans lesquelles le rite a revêtu ses dernières possibi-\nlités de puissance, présentent-elles, pour l'art, un intérêt suprême.\n   Naguère Bruxelles réalisait de façon exceptionnelle cette valeur esthé-\ntique, déconcertant même bien des curiosités d'offrir une procession véri-\n"}, {"page_pdf": 822, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2902, "texte": "                     AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                            729\n\n\ntable, une simple et grandiose marche religieuse, au lieu des frivolités atten-\ndues de cortège.\n   C'est, d'abord, l'effervescence stagnante de la foule, s'agglomérant,\ns'annihilant d'immobilité, pour voir passer la figure de son destin et de ce\ndestin agrandi par la foi : la marche avec Dieu. Elle ondule, agitée de\nremous, de houles formidables, reconstituant les vouloirs primitifs qui\ndorment dans la vie, noyant les volontés propres dans l'appétit du spectacle\nattendu et auquel elle rend témoignage par sa présence, par le vide qui va\ns'ouvrir en elle, qui la traversera d'une animation de rivière fécondante à\ntravers les champs. Bientôt le haut spectacle s'affirme dans toute sa valeur\nexpressive ; ce n'est plus seulement la double jeunesse des enfants et des\nfleurs offrant une réduction d'humanité, combien charmantes, en ses pré-\nmices. Tous les organismes d'un Etat, toutes les diversités d'une nation,\ndéfilent sous nos yeux selon la loi d'un nombre réduit, à peine, par les possi-\nbilités matérielles. Au lieu de la joliesse des coutumières fêtes d'enfance et\nde candeur, c'est la beauté imposante qui relève son intérêt d'étonnement.\nAu reste, elles ne manquent pas, les fillettes délicieuses, d'être si blanches\net (nouveauté esthétique à laquelle il faut applaudir), elles portent des bran-\nches de lis naturels, vivants comme elles, comme le Dieu qui les créa. Une\npetite forêt de ramilles oscille au-dessus de leurs têtes voilées, à cause des\nemblèmes eucharistiques; une petite forêt de feuillages dorés comme pour\nun automne aux fruits impérissables et qu'agite le rythme précipité du pas\nenfantin. Voici plus haut le défilé des bannières ; celles d'églises, à peine\nbalancées, avec un glissement d'ange étalant l'immuable paix des images\nsaintes; celles des corporations frissonnantes, au contraire, avec les\nà-coup du vent dans leurs souples plis soyeux chargés d'emblèmes de tra-\nvail, de figures héraldiques, de l'effort même de la société que Dieu veut\nagissante vers son immuabilité éternelle. Les châsses allument autour d'elles,\nles flambeaux disant l'immortalité des défunts, les châsses en qui la sain-\nteté s'entoure de mort et de puissance, donnent leur émoi particulier, grave\net doux, comme l'éclat même de leurs nefs dorées. Plus émouvant encore\nest le deuil triomphal du reliquaire de la Vraie-Croix. Par la couronne sur\nle voile et le manteau souverain, une grâce de reine légendaire auréole\nl'image de la Vierge ; c'est la statue antique de Notre Dame de Délivrance,\ndont le visage, rappelant les vierges de Memling, sourit très fort pour les\nbaisers que les tout petits dans les bras des mères venaient autrefois donner\nà ses joues roses. Devant la statue, les enfants de la Petite-Maîtrise, en\npèlerine rouge sur aube blanche, donnent l'illusion d'un grand carré de\ncoquelicots.\n"}, {"page_pdf": 823, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2906, "texte": " 730                             DURENDAL\n\n\n\n   Puis des confréries, des cercles ouvriers, des gildes, des députations, des\nfidèles, interminablement, n'ayant plus pour se distinguer de la foule à\ntravers laquelle ils glissent d'un lent mouvement de fleuve, que les petits\npoints d'or des flambeaux ou les tiges blanches, comme fleuries, de longs\ncierges portés. Ceux-ci viennent à manquer, et alors le mouvement seul\nrévèle le cortége; on se rappelle aussitôt ces courants qui conservent leur\ndirection à travers les flots d'une mer. C'est, peut-on dire, la procession\nréduite à sa signification primordiale, à l'essentiel, devenue comme abstraite\net par cette force émotive donnant toute cette beauté : une direction à tra-\nvers l'existence.\n   Voici que cette valeur d'art atteint son terme dans le costume, ajoutant\nl'expression plastique à celle du mouvement et du nombre, du rythme de\nvie. Direction implique distinction pour celui par qui la route fut conquise ;\nl'extériorité vient dire le destin ennobli, complet par une sorte de transfor-\nmation divine chez ceux en qui s'achève le mystère processionnel. Après la\ndiversité monotone des vêtements laïcs (parmi lesquels il faut signaler, en\nexception, de très curieuses robes noires rappelant la forme de certaines\ntenues honorifiques d'Angleterre), voici, s'éclaircissant, s'illuminant peu à\npeu selon un admirable symbolisme de couleurs, toute la gamme grandiose\ndu costume religieux et sacerdotal. Sa base est le noir; d'où, par les diver-\nsités du brun du mi-parti, elle ascensionne vers le violet, la pourpre, roi-\ngemmé de pierreries et de soleil.\n   Pour tous, ce défilé de représentants des ordres religieux et de la hiérar-\nchie ecclésiastique a été une surprise émerveillée. Derrière la légère croix\nde gloire, la croix processionnelle, les groupes de missionnaires, de moines\nd'ordres divers et égaux en héroïsme, évoquent la mémoire de tant de vies\noffertes déjà au double et unique amour de Dieu et de l'humanité. Les cou-\nleurs s'éclairent tout à fait, ne sont plus des tons mais des scintillements,\ndes illuminations ; une longue suite de prélats défilent un à un sous l'or\nrigide des chapes et la haute couronne double des mitres. Et c'est toujours,\nmais avec les éblouissements ultimes, notre destin qui se manifeste. La\ntransformation de l'homme par le vouloir chrétien, par le mystère de la\nroute, de la procession, est achevée : ceux-ci, dès ici-bas, sont investis du\nDieu même dont la croix brille sur leur poitrine comme un sceau. Et gar-\ndant la personnalité de leur individualisme avec la consécration, aussi, de\nl'âge et de la souffrante fatigue, leur marche, cependant, s'affirme définitive\net comme élargie; peut-être à cause de ce balancement des crosses, de cette\npalpitation d'or ailant, au-dessus de tous, le pas des pasteurs. Cette gloire\nse fait royale dans la pourpre des deux cardinaux qui, tour à tour, portent\n"}, {"page_pdf": 824, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2613, "texte": "                       AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                           731\n\n\n  le Très Saint Sacrement, présence suprême dans le double symbole triom-\n  phal de l'or et de la blancheur. Derrière le dais du XVIIIe siècle, la gamme\n  des couleurs se prolonge, s'atténue de nouveau de violet, puis de noir. Et\n  voici, après leur bannière, les dames de l'adoration perpétuelle mêlant les\n  fleurs des chapeaux féminins, donnant, par leur présence, au Dieu de tous,\n  les foyers dont elles sont anges, étant mères, filles et sœurs, par le sang ou\n  par le lien, plus sacré encore, de la charité.\n     Au milieu du décor prestigieux de notre Grand'Place, sur laquelle plane\n  l'archange virant d'or, le fleuve processionnel s'étale et s'immobilise magni-\n  fiquement en prairie de soleil ; plus magnifiquement encore peut-être au\n  Parvis Sainte-Gudule, il se construit en rayonnement d'apothéose. Les\n  marches ascensionnent sous l'essor parallèle des tours au long desquelles\n semblent couler en grosses gouttes d'azur les coups sonores du bourdon.\n Comme appelée, la procession se groupe, achevant la conquête de l'ambiance,\n de l'univers, en créant une atmosphère nouvelle par les parfums d'encen-\n soirs, un apaisement de la plainte humaine par les musiques sacrées. Deux\n rangs de formes blanches, les prêtres en habit de chœur, s'emparent de\n l'étendue des marches et s'agglomèrent, couronne neigeuse, à leur sommet;\n la ligne dorée des chapes et des mitres épiscopales montant au milieu d'eux\ns'épanouit, forme une constellation dont le centre étincelle par le rayonne-\n ment de l'ostensoir. Toute notre société, toute la vie, maintenant, est mani-\nfestée autour de son Dieu. De ce centre unique, les lignes claires des prê-\ntres vont aux bannières où le vent fait frémir le travail, aux alignements\ndes uniformes militaires, colbacks noirs des grenadiers, flammes compactes\ndes artilleurs, sabres luisants des guides, autour desquels s'élargit selon\ntoutes les rangées de fenêtres, selon la perspective des rues, selon la loi\nmême de l'espace, la houle sombre de la foule tout à coup immobilisée.\nAlors, pendant que tambours et trompettes font entendre le salut royal,\ntandis que continue le tonnerre bénissant des cloches, un mouvement se\ndistingue au sommet du groupe radieux, sous la draperie du dais blanc de\nmajesté : un mouvement crucifère, la bénédiction...\n   Vite s'efface la vision d'unité sublime dont chacun doit vivre, mais que\ncette foule ne goûtera plus ainsi sans doute, sinon hors du temps et de\nl'espace, ailleurs.\n\n                                                             EDM. JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-009", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 732, "page_fin": 741, "titre_corps": "Au Congrès eucharistique : IV. L’Eucharistie et l’Art chrétien", "titre_sommaire": "Au Congrès eucharistique : IV. L’Eucharistie et l’Art chrétien", "signature_source": "Godefroid Kurth", "ancre_debut": "L EUCHARISTIE ET L ART CHRETIEN", "ancre_fin": "GODEFROID KURTH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 825, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 45, "fin_caractere_exclue": 1434, "texte": "L'EUCHARISTIE ET L ' A R T               CHRÉTIEN\n\n\n\n\n               ON a dit que l'Eucharistie est le dogme générateur\n                 de la piété catholique.\n                    Je voudrais montrer qu'elle est aussi le prin-\n                 cipe inspirateur de l'art chrétien.\n                    Dans l'antiquité, le culte n'avait sur l'art\n                 qu'une influence restreinte. L e dieu païen vivait\n                 seul avec son prêtre et avec la fumée des sacri-\nfices dans un sanctuaire que sa présence ne transfigurait pas.\nLes modestes proportions du temple étaient à la taille de\ncelui qui l'habitait. Avec toute son élégance et toute sa richesse,\nce n'était qu'une demeure privée.\n   Les sanctuaires de Jésus-Christ ont un autre caractère. Il a\ninvité tous les hommes au banquet sacré. Il a dit à ceux qui\nsont accablés de venir à lui, parce qu'il les soulagera. Sa maison\nest la maison commune de tous les fidèles. Elle est, de plus,\nla maison du Dieu des dieux, du maître et du créateur de\nl'univers, dont toute la création chante la gloire. C'est assez\ndire qu'elle ne sera j a m a i s assez belle ni assez grande, et qu'on\nn'en réalisera jamais l'idéal d'une manière complète.\n   L e s chrétiens, dès le premier jour, furent tourmentés de la\nnoble passion de donner à Jésus-Christ une demeure digne de\nlui. Aussi, lorsque, sorti des catacombes, le culte chrétien\n"}, {"page_pdf": 826, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2254, "texte": "                    AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                        733\n\n\nchercha parmi les m o n u m e n t s de l'art h u m a i n un sanctuaire\nqui fût digne de l'abriter, ce ne furent pas les temples des\ndieux qu'il choisit. P a r m i les édifices profanes, il prit ceux qui\nétaient à la fois les plus vastes et les moins souillés, c'est-à-dire\nles basiliques, et dans ces prétoires où l'on jugeait selon la j u s -\ntice boiteuse des h o m m e s , il installa Celui qui viendra juger les\nvivants et les morts selon la justice indéfectible de l'éternité.\n   Cette demeure qu'il venait de donner à son Dieu, le génie\nchrétien ne s'en contenta point. Il voulut la rendre digne de\nlui, la transfigurer, l'idéaliser, de manière qu'elle fût vraiment\nle vêtement de pierre qui convenait à l'Eucharistie. Avec quel\namour, avec quelle ivresse d'enthousiasme et d'inspiration il se\nvoua à cette grande tâche ! Ce fut sa passion p e n d a n t des\nsiècles. Au souffle ardent de sa foi, il semble que le m o n u m e n t\nsacré s'anime, p r e n a n t u n e vie personnelle, et faisant effort lui-\nmême pour s'élever jusqu'à la beauté suprême entrevue par\nl'artiste chrétien. Chaque génération le voit s'embellir, se trans-\nformer, s'épanouir en beautés nouvelles. L e voici qui nous appa-\nraît, aux confins de l'an 1000, dans la sobre et chaste beauté de\nla cathédrale romane, cette admirable élaboration séculaire de\ntout ce qu'on à trouvé de meilleur dans l'art antique pour glo-\nrifier l'hôte divin du tabernacle.\n   Mais ce n'est pas encore assez : une voix qui crie plus haut\nretentit à l'intérieur du sanctuaire, et il prend un nouvel élan\nvers les altitudes célestes, et alors apparaît l'art ogival, le lan-\ngage des pierres le plus parfait dans lequel l'âme h u m a i n e ait\nparlé à Dieu. Oui, cette fois, les pierres ont pris une voix,\nlapides clamabunt. Elles sont devenues vivantes, elles tressail-\nlent de joie, elles se félicitent d'être fouillées par le ciseau créa-\nteur qui les appelle à se revêtir de formes immortelles pour\nglorifier le Dieu qui les a créées.\n  Qu'y a-t-il de comparable, dans l'art, à la cathédrale gothique?\nElle n'est pas seulement la merveilleuse expression d'une idée\nsublime; elle est encore le rendez-vous de tous les arts,\n"}, {"page_pdf": 827, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2102, "texte": " 734                        DURENDAL\n\n\n\nauxquels, sous ses voûtes aériennes, elle donne l'hospitalité\nroyale de la religion. Séparés partout ailleurs, ils se retrouvent\nici autour de l'Eucharistie, et ils reconstituent, par l'harmonie\nde leur collaboration fraternelle, l'heureuse famille de la beauté.\nLa grandeur prestigieuse de l'architecture, la richesse et la grâce\ndes œuvres du ciseau, les rayonnantes merveilles sorties du\npinceau inspiré, les magiques accords du chant sacré mariés\navec les ineffables beautés du rythme poétique, tout se réunit\npour réaliser, dans le sanctuaire catholique, un type de beauté\ndont rien ne peut approcher. Jamais l'art humain n'est allé si\nhaut. Il faut toute l'étroitesse de vues et tout le parti pris que\nnous devons à notre éducation gréco-romaine pour opposer\nun art à cet art et pour mettre une esthétique à côté de cette\nesthétique.\n   Voyez comme dans chacune de ses manifestations le culte\neucharistique est une source de grâce et de beauté. Il s'adresse\nà chacune des fibres par lesquelles le sens esthétique vibre en\nnous. A ne le regarder que du dehors, tout est beau dans\nchacun des plis du vêtement dont il s'enveloppe. Son appel\nnous arrive à distance dans la voix de la cloche, qui semble la\nvoix collective des multitudes chrétiennes criant vers Dieu,\nmais aussi la voix sainte et inspirée qui rappelle le souvenir\ndu Ciel aux cœurs courbés vers les passions de la terre. Le\nfidèle qui répond à l'appel sacré salue avec joie le portail de la\nmaison de Dieu, du haut duquel lui sourit un peuple de saints\ngroupés autour de la bienheureuse Vierge Marie. Les tours\ns'élèvent comme des bras suppliants qui portent au ciel les\nprières des hommes et qui y prennent les bénédictions de\nDieu. L'œil se fatigue à suivre du regard le jet hardi de ces\nverticales qui s'élancent vers les hauteurs sans fin, et dont il\naperçoit à peine le sommet. Et pourtant il y a là-haut, plus\nprès du ciel que de la terre, plus d'un bloc de pierre inaperçu\nd'en bas et contemplé par les anges seuls, et dont le travail\nde ciselure a absorbé la vie de l'ouvrier chrétien.\n"}, {"page_pdf": 830, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2195, "texte": "                  AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                    735\n\n\n   Mais quelle merveille que l'intérieur! Nos yeux habitués à\nla beauté de la maison de Dieu ne s'étonnent plus de ce spec-\ntacle, qui, si nous l'apercevions pour la première fois, nous\nsuggérerait la parole du barbare : « Père, est-ce là le paradis\ndont tu m'as parlé? » T o u t y porte au recueillement, à la\nprière, à l'adoration, tout y raconte le charme des choses éter-\nnelles. L e chaste demi-jour tamisé par les verrières, ne brise\nla lumière que pour la faire paraître plus belle. L a solen-\nnelle rangée des colonnes gigantesques ouvre dans les splen-\ndeurs de l'édifice, une avenue royale au fond de laquelle les\nregards et les cœurs ont trouvé le Roi des rois. E n la traver-\nsant, le fidèle voit de droite et de gauche, dans une série de\ntableaux qui se succèdent et s'enchaînent, défiler toutes les\nscènes de l'histoire sacrée, ici, sous le voile des symboles pro-\nphétiques, là, dans l'éclat radieux de leur accomplissement.\n Ces pages resplendissantes, c'est le livre des illettrés; ils y\nlisent, en caractères d'or, de cinabre et d'outremer, tous ces\nrécits qui font b a t t r e leurs cœurs et rêver leurs imaginations.\nT o u t vit, tout resplendit par la magie de la ligne et de la cou-\nleur. L e poète qui a dit nu comme un mur d'église n'a sans doute\njamais franchi le seuil d'une cathédrale, ou il n'a visité que\n celles que la \"Révolution a dépouillées.\n    Mais toute cette magnificence de la maison de Dieu semble\nvouloir se surpasser au fur et à mesure qu'on s'approche du Saint\n des saints. L'éclat des couleurs, la splendeur des ors, l'élé-\n gance des contours, la grâce des figures, tout s'accentue et tout\n s'illumine comme des feux d'un rayonnement intérieur. Grou-\n pées autour du chœur, les chapelles du déambulatoire font\n comme une couronne de gloire autour de l'Eucharistie. C'est\n pour elle que dans une merveilleuse synthèse se sont groupés\n tous les arts, et que de leurs beautés réunies il se forme une\n beauté qui n'est proprement celle d'aucun art isolé, mais qui\n est le composé de tous, beauté qui se manifeste avec tout son\n charme vainqueur à l'heure où, au nom du peuple à genoux,\n"}, {"page_pdf": 831, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2158, "texte": " 736                         DURENDAL\n\n\n\nle prêtre marche à l'autel pour offrir le saint sacrifice, lorsque\nl'orgue, mêlant sa voix puissante à la voix humaine, semble la\nsoulever de terre, lorsqu'un océan d'harmonie circule et ruis-\nselle à travers l'immense édifice, et qu'avec les flots de l'encens\nla prière catholique s'élève vers le ciel, parfumée, ailée, chan-\ntante...\n  E t cependant, le dirai-je? L a beauté qui fleurit ainsi au centre\nde convergence de tous les arts, elle ne nous représente pas\nencore le chef-d'œuvre de l'art catholique.\n   Elle n'est elle-même que le vêtement magnifique, l'expression\nsensible d'une beauté plus auguste et plus h a u t e . Cette beauté\ntranscendante et souveraine, qui est le principe du groupement\nde tous les arts autour de l'Eucharistie, ce n'est pas une œuvre\ndu génie h u m a i n , c'est le génie h u m a i n lui-même surpris dans\nsa vie la plus sublime, c'est l'acte parfait et auguste qui constitue\nle culte eucharistique, l'acte permanent et universel qui se\nrenouvelle incessamment sur toute la surface de la terre, l'acte\nde prière et d'amour que rien n'égale en intérêt pathétique et\nen grandeur idéale, je veux dire la sainte liturgie.\n   La liturgie ! Voilà, en effet, ce chef-d'œuvre du génie de\nl'humanité autour duquel tous les éléments esthétiques fournis\npar la famille des arts viennent converger, le soleil de gloire\nqui reconstitue, en les réunissant en lui, les rayons lumineux\ndont ils n'ont fait admirer que la réfraction. L a liturgie, c'est\nl'art par excellence, parce que la perfection de l'art, c'est la vie,\net parce que la vie, c'est l'acte. L a liturgie, comme le dit son\nnom, c'est l'acte public, l'acte de l'humanité entière mettant en\ncommun ce qu'elle a de meilleur pour l'offrir à Dieu, comme\nune offrande de choix, la victime qui s'offre elle-même pour le\nsalut de tous. C'est l'acte terrible et doux qui fait descendre\nDieu jusqu'à l'homme sur un nouveau Sinaï, et qui élève\nl'homme jusqu'à Dieu sur un nouveau T h a b o r . C'est, par l'effu-\nsion du sang de l'Homme-Dieu, la réconciliation du Ciel et de\nla T e r r e , et c'est aussi la transfiguration de l'humanité en\n"}, {"page_pdf": 832, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2267, "texte": "                   AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                       737\n\n\nJésus-Christ, et du monde dans l'humanité. E t ainsi, le sacri-\nfice liturgique se trouve être l'art le plus consommé qui existe,\npuisqu'il réalise d'une manière incomparable une somme infinie\nde beauté, et c'est aussi le plus a d m i r a b l e et le plus grand d e\ntous les poèmes, puisqu'ici le poète, c'est l'humanité, et que le\nsujet, c'est Dieu !\n    Oh ! la liturgie catholique ! L'art des arts, le poème des\npoèmes. Quels sont-ils, les accents comparables à ceux de\nl'Église, lorsque, du sein des magnificences qu'elle a accumu-\nlées autour de ses autels, à genoux devant son Dieu, elle élève\nla voix et lui parle face à face dans le nuage ? Qu'ils sont à\nplaindre, ceux qui ne prêtent pas l'oreille à ce divin dialogue,\nou qui, l'entendant, n'en comprennent pas le charme si puissant,\nqu'après l'avoir entendu on n'en goûte plus un autre ici-bas !\n Les paroles que l'Église dit à Dieu, dans ces heures où elle est\n auprès de lui le représentant du genre h u m a i n , elle les a pui-\n sées aux sources les plus profondes du cœur h u m a i n , et elle les\n offre, comme Madeleine, dans des vases scellés qu'elle brise sur\n les pieds de Jésus, versant ainsi devant lui le plus pur parfum\n de l'âme chrétienne. Les paroles, ce sont les plus suaves et les\n plus t e n d r e s , ce sont les plus hautes et les plus nobles qui\n aient été prononcées ici-bas, et ce sont les seules qui vaillent\n la peine d'être dites, puisque ce sont les seules qui retentissent\n éternellement. C'est l'âme t o u t entière à l'heure où elle d o n n e\n ce qu'elle a de meilleur et de plus doux, comme la fleur à\n  l'instant où elle est épanouie. C'est le saint recueillement en\n  présence du Dieu infini; c'est la stupeur religieuse devant\n  l'insondable majesté du T r è s H a u t , c'est l'adoration émue et\n  fervente de ses divines perfections, c'est le sincère anéantisse-\n  ment de la nature pénitente, c'est l'humble aveu du cœur con-\n  trit et humilié. P u i s , c'est, avec la mélancolie pleine de douceur\n  que rien ne saurait bannir du cœur chrétien, la plainte coura-\n  geuse de la conscience opprimée, c'est la mâle protestation\n   contre l'iniquité victorieuse, c'est le fier accent du mépris pour\n"}, {"page_pdf": 833, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2136, "texte": " 738                        DURENDAL\n\n\n\nM a m m o n et pour son règne provisoire, c'est enfin le cri de\ndétresse du cœur que la main de Dieu a touché, et qui se\nrésume dans une suprême invocation à la miséricorde infinie.\nC'est encore l'accent de la filiale confiance dans le Dieu qui\na réjoui notre jeunesse et qui reste la joie de nos années décli-\nnantes; c'est l'élan vers la beauté d'une patrie meilleure, c'est\nle saint frisson de l'espérance à la pensée qu'un jour nos pieds\nfouleront les parvis de la céleste Jérusalem. P u i s , ce sont les\nfanfares éclatantes du triomphe appelant toutes les voix de la\nnature à glorifier son Créateur, puis enfin, et par-dessus tout,\nc'est le cantique de l'amour infini, que la terre commence et\nqu'elle n'achève pas, et qui redira dans les siècles des siècles le\nmot d'ordre de la création : L o u é soit Jésus-Christ !\n  C'est cette prière, rythmée par la révolution de l'armée litur-\ngique, dont le cycle fait apparaître successivement ses fêtes les\nplus joyeuses et les plus graves, c'est ce culte vivant et harmo-\nnique rendu par la famille chrétienne au Dieu de l'Eucharistie\nqui constitue le chef-d'œuvre de l'art religieux, et que nous pou-\nvons regarder comme la plus haute manifestation de la beauté\ndans la vie d'ici-bas.\n   E t cet art sublime est en même temps un art populaire, car\nil est de l'essence des choses les plus belles d'être aussi les plus\nabordables, et ce n'est pas un vrai chef-d'œuvre, celui dont la\nplus grande partie du genre humain ne peut pas goûter la\nbeauté. L'art catholique ne dit pas avec le poète païen : J e hais\nla foule profane et je la tiens à l'écart. E t ce n'est pas l'Eglise\nqui prononcera cette parole orgueilleuse : « Je chante pour moi\net pour les Muses. »\n   L'Eglise catholique chante pour Dieu et pour le peuple.\n   L'art qu'elle a élaboré a beau gravir les sommets les plus ver-\ntigineux de l'inspiration et pénétrer en plein infini, il n'en est\npas moins accessible aux intelligences les plus incultes comme\naux esprits les plus profonds. Il unit dans une m ê m e effusion\nde prière et d'adoration les têtes les plus humbles et les plus\n"}, {"page_pdf": 834, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2231, "texte": "                    AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                       739\n\n\nhautes. E n m ê m e temps qu'il a la puissance magique des\ngrandes démonstrations collectives, à laquelle nul ne peut se\nsoustraire, il a la vertu secrète qui va, jusqu'au fond des cœurs\nles plus fermés, ouvrir la source mystérieuse des larmes salu-\ntaires. Oui, la liturgie est par essence la poésie populaire, et par\nprédilection la poésie du peuple. L e peuple est chez lui dans\nles sanctuaires du Dieu ouvrier. Tenez-lui en les portes toutes\ngrandes ouvertes, garantissez-le, là où vous le pouvez, contre\nl'impôt sordide que le chaisier lève sur sa prière, ouvrez-lui, par\nl'enseignement, le sens de ces cérémonies liturgiques auxquelles\nil ne doit pas assister comme un simple spectateur, amenez-le,\ndans la mesure qui convient et par un appel à ses facultés\nesthétiques, à l'acte sublime du sacrifice éternel, restituez aux\nsolennités religieuses, là où la négligence les leur aurait fait\nperdre, leur beauté et leur grandeur natives, et le peuple qui a\ndésappris le chemin de l'Église y reviendra entraîné par sa\npente naturelle, le culte sera pour lui ce qu'il était pour nos\nancêtres, la source de toutes ses émotions et de toutes ses\njoies, et le sanctuaire de Jésus-Christ redeviendra ce qu'il doit\nêtre toujours, le palais du p e u p l e !\n   J e voudrais pouvoir dire, comme je le comprends, tout ce\nqu'il y a de fécondité dans l'action sociale de la liturgie catho-\nlique. Je voudrais faire comprendre à tous quelles ressources\npresque infinies s'y trouve pour un apostolat auprès des multi-\ntudes. L ' â m e h u m a i n e est essentiellement liturgique, je veux\ndire que le culte de Dieu est chez elle une manifestation spon-\ntanée de son activité normale, et que ce culte, elle tend natu-\nrellement à le revêtir de toute la magnificence et de toute la\nbeauté imaginables. P a r t o u t où elle lui voit ce caractère, elle s'y\nassocie et elle y participe, sinon comme acteur principal, tout\nau moins par la chaude et vivante communication qui s'établit\nentre elle et le mystère liturgique. De même que le souffle qui\ngonfle nos poitrines y m a r q u e de ses mouvements réguliers les\npulsations de la vie, de même la liturgie, semblable à une\n"}, {"page_pdf": 835, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2152, "texte": " 740                           DURENDAL\n\n\n\nrespiration spirituelle, scande avec ses rythmes merveilleux\ntoute notre existence religieuse. T o u t e âme normalement con-\nformée, et que les vicissitudes de la vie n'ont point privée de\nses attributs essentiels, trouve dans la beauté du culte la satis-\nfaction d'un de ses plus nobles besoins. E t de m ê m e que le\ndogme lui enseigne le vrai et que la loi morale lui inculque le\nbien, de même, et dans une toute aussi large mesure, le culte\nl'appelle à la salutaire et féconde admiration du beau. E t il\nmanquerait quelque chose à l'âme h u m a i n e si, dans cette triple\nexistence spirituelle par laquelle elle se révèle comme une\nimage de la T r i n i t é divine, l'un des aspects de la t r i a d e sacrée\ndevait rester sans correspondance dans ses facultés intimes, et\nsi la vie liturgique ne l'appelait pas à communier avec Dieu\ndans sa beauté infinie.\n   Qu'on ne nous dise pas que les fidèles ont cessé de com-\nprendre la langue liturgique, qu'ils ne goûtent plus sa majesté\nsublime et son charme pénétrant, qu'ils sont habitués à des\nspectacles d'un autre genre et qu'il faut, pour leur faire prendre\nles offices religieux en patience, sacrifier quelque chose des\ntraditions de l'autel.\n   F a t a l e erreur, même des concessions fâcheuses et des com-\npromissions équivoques! Non, il n'est pas vrai, j'ose le dire au\nnom de tous les fidèles, qu'ils aient perdu l'intelligence et\nl'amour des divins symboles, et il est faux que pour leur plaire\nl'austérité sacrée des pompes liturgiques doive désormais être\ntempérée par je ne sais quel relent d'opéra. N o n , mille fois non,\nil n'est pas vrai que ce soit nous autres, laïques, qui d e m a n d o n s ,\nsous prétexte de ramener dans nos églises quelques mondains\nsans âme, qu'elles soient transformées en des espèces de cafés-\nconcerts religieux, où la voix trois fois sainte de la liturgie\nferait au théâtre une concurrence vouée à l'insuccès et à l'humi-\nliation. Nous ne voulons point qu'il soit touché, sous quelque\nprétexte que ce soit, à l'immuable beauté des formes tradition-\nnelles de la prière catholique. Nous y voyons l'expression la\n"}, {"page_pdf": 836, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 795, "texte": "                    AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                        741\n\n\nplus complète et la plus élevée du beau, et quelque chose comme\nle canon de l'art chrétien; nous d e m a n d o n s qu'on lui reste fidèle,\nqu'on y revienne là où l'on s'en est écarté. E t à tous ceux qui\nse sont voués à la grande tâche de restaurer dans la liturgie\nson idéale beauté, nous disons, nous autres laïques : « Courage!\ncar en travaillant à rétablir la beauté de la maison de Dieu,\nvous vous livrez à un apostolat de premier ordre, et vous pré-\nparez l'avènement d'un grand siècle liturgique, où plus d'une\nfois les âmes les plus hautes seront ramenées à la profession de\nla vérité éternelle par la contemplation de l'éternelle beauté. »\n\n\n\n                                                GODEFROID     KURTH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-010", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 742, "page_fin": 743, "titre_corps": "La Mandoline : Nuit de juillet", "titre_sommaire": "La Mandoline : Nuit de juillet", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "La Mandoline", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 837, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1271, "texte": "L a M a n d o l i n e(1)\n                           NUIT DE J U I L L E T\n\n                                                            A mon frère   Joseph.\n\n\n                     A travers l'ombre que déroule\n                     La douce nuit d'été, viens voir\n                     Les étoiles briller en foule,\n                     Clairs diamants d'un bandeau noir !\n\n                     On sent s'exhaler des parterres\n                     Un parfum pénétrant d'œillet\n                     Et, des pelouses solitaires,\n                     La tiède senteur de Juillet.\n\n                    Les arbres que le vent caresse\n                    Font entendre un vague soupir ;\n                    Tout est langueur, tout est paresse :\n                    La terre est prête à s'assoupir.\n\n                    Mainte branche vers nous s'incline\n                    Et nous frôle comme une main...\n                    Gravissons tous deux la colline,\n                    A lions où va le vieux chemin !\n\n                    Et de là-haut, dans l'ombre dense,\n                    Regardons en bas fourmiller\n                    Le chœur des lumières, qui danse\n                    Au fond du vallon familier !\n\n(1) Recueil de petites chansons, à paraître.\n"}, {"page_pdf": 838, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 823, "texte": "                    LA M A N D O L I N E                743\n\n\n           Elles scintillent, ces lumières,\n           Comme des milliers de cristaux,\n           Se mirant au fond des rivières,\n           S'accrochant au flanc des coteaux.\n\n           Il y en a qui font la roue\n           Ainsi que des paons fabuleux,\n           Et d'autres dont l'humble éclat troue\n           Avec peine les brouillards bleus.\n\n           Plus loin, le fleuve aux clartés blondes\n           A l'air d'un immense miroir\n           Qui reflète en ses eaux profondes\n           Les étoiles de ce beau soir.\n\n           Et l'on croirait, dans le mystère\n           De ce site artificiel,\n           Qu'il est plus d'astres sur la terre,\n           0 mon frère ! que dans le ciel !\n\n\n\n16 juillet 1898.                             FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-011", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 744, "page_fin": 750, "titre_corps": "Fragment", "titre_sommaire": "Fragment", "signature_source": "Paul Mussche", "ancre_debut": "FRAGMENT", "ancre_fin": "PAUL MUSSCHE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 839, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1444, "texte": "FRAGMENT\n\n               LA porte cochère se referma lourdement derrière\n                  André.\n                      Il se sentit heureux, alluma une cigarette et\n                  marcha d'un pas lent.\n                      L e soir était beau. Un soleil d'automne allu-\n                  mait des gloires au ciel qu'on apercevait, entre\n                   la double rangée de maisons sombres, damas-\nquiné de nuages pourpres et baigné de lueurs orange.\n   Des gens marchaient vite, car l'air était frais et vif.\n   Il déboucha dans la rue de la Loi, qu'il remonta, savourant\nles délices du t a b a c d'Orient qui s'envolait derrière lui en\nfumée diaphane et l'aspect divers de la rue animée qu'il tra-\nversait.\n   Des voitures armoriées passaient au grand trot de leurs demi-\nsang emportant pour un dîner prié quelque belle d a m e en toi-\nlette dans des fourrures, saluée au passage par des amies\nrevenant du Bois ; de lourds véhicules, traînés par des chevaux\nbrabançons, charriant des fardeaux de bois ou des poutrelles\nde fer vers la banlieue, faisaient trépider le sol et les glaces des\nfenêtres au milieu du claquement des fouets et des cris des\nrouliers, des t r a m s remplis, dont les conducteurs sonnaient ou\nsoufflaient dans une trompe de cuivre, dégorgeaient le m o n d e\n\n   Ces pages forment le chapitre premier d'un roman en préparation et qui paraîtra l'hiver\nprochain sous ce titre : Chairs vaincues.\n"}, {"page_pdf": 840, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2032, "texte": "                            FRAGMENT                          745\n\n\nsur les trottoirs, des cyclistes agitaient le grelot avertisseur, la\nvoix aigre des gamins criait les journaux du soir, des petites\nfilles offraient au promeneur désœuvré le bouquet de violettes\nà deux sous.\n   Au carrefour tout le mouvement du boulevard croisait celui\nde cette rue, calme d'habitude, fiévreuse à l'heure du soir et\nproduisait là un remous de passants, de chevaux et de voitures.\nTout cela s'harmonisait, se disloquait à chaque moment,\nchacun vaquant à ses affaires et prenant sa direction propre.\n    Un détachement de guides regagnait les casernes.\n    En se retournant on voyait les réverbères s'allumer un à un\ndans la perspective de la rue descendante qui s'ornait là-bas\n d'un arc de triomphe couronné d'un quadrige aux chevaux\ncabrés, et cette rue populeuse où flottait une poussière de gloire\n semblait attendre la venue d'un impérial cortège.\n    C'était par là qu'à l'aube était entré le soleil.\n    André s'arrêta un instant à parler avec un ami et, franchis-\n sant le boulevard, arriva au Parc.\n    Il admira le décor que figurent les hôtels des ministères, les\n vieilles demeures de la rue Ducale, les académies, le palais du\n Roi, le dôme vert de l'église Saint-Jacques, tout cela, nul sans\n doute au point de vue artistique mais évoquant une idée de\n grandeur et de force, baigné par les lumières du couchant, et\n encadrant à merveille ce superbe Parc où les grands ormes mi-\n défeuillés se haussaient pour voir mourir le soleil, à l'horizon,\n dans une apothéose.\n     Il se redit à lui-même — chose vraie — que Bruxelles est à\n coup sûr une belle ville, la compara à des capitales vantées et\n jouit de l'heure délicieuse et parfumée.\n     Il entra dans le jardin public comme le soir tombait. Entiè-\n rement illuminés par les reflets du couchant, les arbres sem-\n blaient flamber d'un colossal incendie.\n     Splendeur agonisante des couchants d'automne ! Le soleil\n  sombrait peu à peu et bientôt on ne vit plus, à l'horizon, par\n"}, {"page_pdf": 841, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1957, "texte": " 746                         DURENDAL\n\n\n\nune échappée de maisons dominant la ville basse, qu'une large\nplaie saignante barrée d'un nuage noir. L'ombre pleuvait, enve-\nloppant les choses.\n   Les feuilles mortes, détachées par le vent brusquement levé,\ntournoyaient dans l'air avec un bruissement doux pour choir\nbientôt, souillées, sur la terre sombre.\n   A cette saison de l'année et à cette heure du jour, le Parc avait\nune allure aristocratique et cet aggloméré d'arbres attirant aux\njours d'été trop de soldats, de bonnes et d'enfants autour d'une\nmusique « qui verse un peu d'héroïsme au cœur des citadins »,\nprenait maintenant un air authentique de forêt.\n   Nul passant; on oubliait la ville grouillant à deux pas et l'on\ncroyait être tout à coup très loin des rumeurs de foule et du\nbruit des voitures.\n   André s'assit sur un banc écarté et rêva. Il avait l'âme quiète\net sereine ; ce décor harmonieux de grands arbres et de taillis\nlui plaisait à souhait.\n   Naturellement dans le paysage tranquille entre les troncs\ndes chênes qui en furent les témoins, s'évoqua le souvenir de la\nRévolution et des luttes passées et il trouva pour les définir\nautre chose que les phrases banales enseignées aux élèves par\ndes professeurs du pays; il généralisa les pensées contingentes et\nvit dans cette guerre d'indépendance courageusement entreprise\nle geste de révolte contre l'oppression, le corps à corps du droit\ncontre le fait qui, pour une fois, avait été terrassé.\n   Il éprouva une soudaine fierté, remémorant les destinées de\nsa patrie à travers l'histoire, à se sentir l'enfant de la terre bel-\ngique, qualificatif qui, dans sa bouche, prenait une signification\nhautaine.\n   Sans doute il savait ce que ce mot : Belge, avait d'originelle\nironie auprès de certains et, hier encore, au cours d'une lecture,\nil s'était indigné de le voir conspué à l'égal d'une tare ou d'un\nsurnom honteux.\n   Il ne pardonnait pas qu'on méprisât ainsi son pays natal qui\n"}, {"page_pdf": 842, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1979, "texte": "                             FRAGMENT                           747\n\npouvait revendiquer pour siens des fastes glorieux et estimait\nqu'on devait l'aimer d'autant plus qu'il avait plus longtemps\nsouffert.\n    Les faciles plaisanteries françaises à son égard sont de vains\nhochets dont s'amuse la puérilité latine et le devoir de tous les\ncitoyens — il donnait à ce mot sa primitive acception — est\nd'élever le niveau intellectuel d'une nation qui, dans l'ordre du\nprogrès social, semble depuis quelques années vouloir tenir la\ntête.\n    Loin de lui la pensée, eut-il des adeptes, d'exacerber dans le\npeuple un ridicule instinct de chauvinisme et par là d'esprit de\nclocher! Il avait le cerveau trop compréhensif pour ne point\nfranchir les frontières et participer à la vie mondiale, mais blâ-\nmait ceux qui, dans les lettres surtout, n'avaient pas le courage\nde réagir contre un esprit pratique aux affaires, hostile aux\nimaginations des romanciers et des poètes. Il dédaignait ces\néternels pleureurs sur le malheur des temps qui cherchaient des\nexcuses autour d'eux, alors que la faute en était à leur apa-\nt h i q u e impuissance.\n    Il soutenait, avec d'autres, comme impossible qu'un peuple,\na y a n t franchi dans le cycle hardi des manifestations de la pensée\nh u m a i n e , tous les stades, fût rétif devant le plus beau d'entre\neux : les littératures, et saluait comme une bienfaisante aurore\nl'éclosion de lettres nationales qui était, selon lui, le plus sur\ngarant d'une réelle autonomie.\n    Quel patrimoine meilleur un pays peut-il revendiquer que\ndes chefs-d'œuvre artistiques, et leur absence n'est-elle pas à\nl'enseignement des faits parallèle aux décadences énergiques?\n     U n peuple sans littérature est mûr pour l'esclavage...\n\n  S u r ces entrefaits la nuit était venue, elle baignait toutes\nchoses de silence et d'ombre; femme en deuil, dans ses voiles\nnoirs, elle s'avançait hiératique et triste à travers les allées, un\ndoigt posé sur les lèvres closes.\n"}, {"page_pdf": 843, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1961, "texte": " 748                        DURENDAL\n\n\n\n   De-ci de-là s'apercevait une statue de marbre, une ronde de\nfeuilles tournoyait à fleur de sol avec un bruit léger, l'eau des\nbassins luisait.\n   T o u t à coup, annonçant la fermeture du P a r c , une cloche\ntinta dans le silence. André s'en fut rapidement.\n  L e spectacle qu'il quittait contrastait violemment avec ceux\nqu'un h o m m e ordinaire, en son état d'âme, eut recherché.\n  Il se sentait joyeux et se plaisait à sentir sur lui la tombée\nde la nuit, à balancer par une impression lénifiante et inquiète\nà la fois le trouble heureux de son cœur.\n   Il venait de s'acquitter d'un devoir charmant, la première\nvisite à une famille amie, réinstallée en ville au retour de la\ncampagne où elle s'était attardée un peu, retenue par une fin de\nsaison splendide.\n  André avait été prendre des nouvelles de M m e L o r d y qu'il\nsavait malade et avait revu, en même temps, après une notable\nabsence, Hélène.\n   On avait causé longuement des agréments champêtres passés\net de ceux que l'hiver allait offrir bientôt. André avait a p p u y é\navec une certaine insistance sur la belle journée d'août qu'il\navait eu le plaisir de passer avec la famille L o r d y , dans leur\npropriété de Campine, parlant en homme expert à résumer les\ntraits essentiels d'un paysage, à reconstituer dans son décor une\nscène disparue.\n     L e s deux femmes l'avaient écouté avec une visible satisfac-\nt i o n ; parfois Hélène, amusée, corrigeait l'ombre d'un détail,\nprouvant que chez elle aussi subsistait un souvenir vivace et\nque cette journée n'était pas mémorable pour André seul.\n  Celui-ci s'en était vite aperçu, la conversation continua sur\nun ton, banal aurait-il semblé à d'aucuns, où perçait dans le\nmoindre mot une intention amoureuse chez le jeune h o m m e\nqu'Hélène écoutait avec un sensible plaisir.\n  Des phrases coutumières sur la pluie ou le beau temps se\ndétournaient pour les jeunes gens de leur signification origi-\n"}, {"page_pdf": 844, "page_imprimee": 749, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1844, "texte": "                             FRAGMENT                           749\n\nnelle, qui restait telle pour la mère mal informée, eux sentaient\ncourir dans la conversation un frisson de vie qu'ils ne faisaient\nque soupçonner, bien qu'ils en fussent les auteurs et dont ils se\nméfiaient tout en le provoquant.\n   D'une nuance d'intonation, d'un geste ébauché dépend ainsi\nl'accord des âmes ! T o u s deux se sentaient invinciblement\nattirés l'un vers l'autre par la concordance des sentiments, par\nla jeunesse et par l'amour.\n   L'orbite que décrivent les âmes avait eu, pour eux, un\npoint d'intersection, de la rencontre allait jaillir une flamme.\nM m e L o r d y , située en dehors de l'ellipse commune, ne s'aperce-\nvait de rien, mais vivant de la vie de sa fille, sympathisait\nd'instinct avec l'objet de ses préférences.\n   André avait pris congé, renouvelant à la mère ses vœux de\nprompt rétablissement et prenant la main qu'Hélène lui tendait\nl'avait gardée dans la sienne plus longtemps peut-être que ne le\nveut l'usage m o n d a i n ; il l'avait senti trembler.\n  « A vous revoir bientôt et plus souvent », avait dit une voix à\nson départ.\n  « Au fait, dit-il, elle est adorable ».\n  L a phrase prononcée à voix haute fit se retourner un passant\nqui dit à son compagnon :\n  « Quelque m a n i a q u e ! — Ou bien, répliqua l'autre, un cabotin\nrépétant son rôle. »\n  Il est trop tôt pour rentrer, pensa André, et il inclina vers les\nboulevards.\n   Oui ne connaît ces admirables avenues du haut de la ville\nplantées d'ormes splendides, ombreux en été, dont l'automne\navait roussi et corrodé les feuilles bientôt envolées au vent\nd'hiver.\n  André marcha rapidement, éprouvant un brusque besoin\nd'activité et, d'un pas alerte, continua sa promenade par l'avenue\nLouise jusqu'au Bois.\n  Il fit le tour du lac; les chemins étaient déserts et leur soli-\n"}, {"page_pdf": 845, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 617, "texte": " 750                          DURENDAL\n\n\n\ntude agréait à sa fièvre, bien qu'heureux il était agité et des\ndoigts invisibles lui tambourinaient les tempes.\n   Il revint vers la ville, gardant au cœur l'image frêle d'Hélène,\nun peu las et calmé, et regagna son appartement de garçon,\nrue Bréderode.\n   Au moment de mettre la clef dans la serrure, le profil de\nla jeune fille, s'interposant de nouveau dans le cours d'une\nréflexion, il se dit à lui-même, avec un sourire ironique, en\nguise de conclusion :\n   « Décidément, mon cher, te voilà amoureux. »\n\n\n\n  (Reproduction interdite.)                    PAUL   MUSSCHE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-012", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 751, "page_fin": 761, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 846, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2091, "texte": "LES LIVRES\n LA P O É S I E :\n\n    D e 1 ' A n g e l u s de l ' A u b e à 1'Angelus d u Soir, par FRANCIS\n JAMMES (Paris, Mercure de France).\n    « Mon Dieu, vous m'avez appelé parmi les hommes. Me voici. Je souffre\n et j'aime. J'ai parlé avec la voix que vous m'avez donnée. J'ai écrit avec les\n mots que vous avez enseignés à ma mère et à mon père qui me les ont\n transmis. Je passe sur la route comme un âne chargé dont rient les enfants\n et qui baisse la tête. Je m'en irai où vous voudrez, quand vous voudrez.\n L'Angelus sonne.\n   Mieux que tout commentaire, celte préface nous apprend ce que verra le\npoète et comment il le verra De l'Angelus de l'Aube à l'Angelus du Soir.\nIl verra tout. Il verra simplement. Les hommes, les bêtes, les plantes, les\nchoses. Pas de symbole. Pas de recherches. L'émouvante observation de\nla vie quotidienne. Le rapprochement d'objets disparates en apparence. La\nnotation d'une qualité « prosaïque » dans un être « poétique >. Cette démar-\ncation n'est-elle pas absurde, et un cygne nageant au clair de lune sur un lac\nbleu devrait-il être plus poétique qu'un vieux buffet qui sent la cire ? —\nDu Coppée, alors? — Si vous voulez. L'âme en plus et la versification en\nmoins, ce qui ne met pas au compte de la rime l'usage des mots habituels.\n   Il ne les emploie ni par souci d'exactitude, ni même peut-être de pitto-\n resque, mais par sincérité, donnant aux choses la qualification spontanée\n qu'il en ressent, et le détail qui les illustre naturellement.\n   Mieux que Daudet il observe tout. Cela ne nous semble-t-il pas ainsi,\npeut-être, parce qu'il écrit en vers? — Et telle notation savoureuse et neuve\ndans l'alexandrin serait-elle même aperçue en prose? Il serait intéres-\nsant de le rechercher. Pourquoi donc? Vaut-il pas mieux goûter la joie de\nremarquer ainsi ce que tant de fois nous avons vu et la méthode qui met en\névidence une couleur, un son, un parfum, une forme, auxquels nous fûmes\nlongtemps inattentifs, ne doit-elle pas être meilleure ?\n   Au décor de montagnes pyrénéennes, de gaves, de routes blanches, de\n"}, {"page_pdf": 847, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2572, "texte": " 752                               DURENDAL\n\n\n\nfermes, de salons empire, de pigeons sur les demeures des vieux prêtres, se\nmêle le souvenir atavique\n\n               Des parents   morts sous les tabacs roses des   Antilles,\n\ndes esclaves de Saint-Domingue, des négresses à foulard jaune de la\nJamaïque, toutes les couleurs éclatantes et la grâce fanée dont Jean-Jacques\net Bernardin de Saint-Pierre parent la Guadeloupe, le Sénégal et la\nPapouasie.\n   Ici Francis dit la vertu de sa pipe ronde et noire, là il montre les jeunes\nfilles de Mme d'Erneville, jouant au volant, au coucher du soleil, près des\ncannes à sucre.\n   N'allez pas le croire pourtant simple spectateur et peintre\n\n                   Des choses de tous les jours, qui, comme avant\n               Continuent pour qu'il les aime et pour qu'il les chante,\n\nil n'est pas purement le chasseur qui nous dit les mœurs des lièvres et la\ncouleur des ramiers, ni l'homme aimant les souffre-douleur et les déshérités,\npions, veaux, ânes, bacheliers épuisés — il est le grand poète qui prête aux\nanges, aux esprits, au ciel, aux processions des campagnes, à l'arbre, aux\nronces, à la mer, aux noyés, au chien, au puits, à la servante, à l'ami, à la\nfiancée, à la mère du poète, une voix pour en chanter la naissance, en\nraconter la vie et en pleurer la mort, et qui adresse lui-même à son lecteur\nles vers suivants :\n                   Que la pitié que tu as pour sa vieille mère\n                   T'apprenne à vénérer les noires rides amères\n                   Que tu vois sous les yeux des tremblantes vieilles.\n\n                   Que la pitié que tu as pour la fiancée du poète\n                   T'apprenne à respecter le cœur de celles\n                   Qui, tristement, n'attendent plus de fiancés.\n\n                   Que la pitié que tu as pour l'ami du poète\n                   T'apprenne à ne jamais tendre la main qu'avec\n                   La franchise de l'œil, du cœur et de la tête.\n\n                   Que la pitié que tu as pour la vieille servante\n                   T'apprenne à vénérer les serviteurs   tremblants\n                   Dont la main ne peut plus porter les poids trop         grands.\n\n                   Que la pitié que tu as pour le chien paralytique\n                   T'apprenne que tu dois panser tous les martyres\n                   Et avoir la pitié des animaux   infirmes.\n\n                   Si tu as la pitié du vieux puits plein de roses\n                   Où est l'eau du baptême et où est l'eau de la mort\n                   Apprends à vénérer et à aimer les choses.\n"}, {"page_pdf": 848, "page_imprimee": 753, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2600, "texte": "                                  LES   LIVRES                             753\n\n\n    Renaissance, par EDOUARD DUCÔTÉ (Paris, Mercure de France).\n    M. Ducôté unit dans son nouveau recueil la forme des Fables à l'inspira-\n tion des Aventures. Je les ai étudiées à cette occasion et me permettrai de\n reproduire aujourd'hui une partie de la belle étude que consacre à Renais-\n sance M. William Ritter :\n    « Pour être claire, dit-il, sa poésie ne se dévide pas moins devant mes\n yeux, en belles aquarelles lumineuses, telles qu'on les rapporte nécessaire-\n ment de la Rivièra. Ses vers, au reste, sont pleins d'évocations des toiles clas-\n siques : architectures de Véronèse, ports de Claude, fonds de Poussin, tout\n cela modernisé par des notations de fleurs, dont on ne sait que d'hier les\n noms, et je me complais à cette clarté et, à ces couleurs. Il vibre là, blonde,\nambrée, parfumée, une sérénité douce et reposante, comme une arrière-\nlueur rosée et mauve de crépuscule classique. Aussi bien ce volume de vers\nlibres, où le brusque hasard seul amène la rime, mais où de molles et volup-\ntueuses assonances émoussent toutes les aspérités, ouatent la mesure,\nn'est-il pas en grande partie rapporté d'Italie?\n    > . . . Pour donner une idée de la manière de M. Ducôté, je citerais\nvolontontiers ce Mars délicat et frileux, la plus charmante peut-être de\ntoutes les aquarelles si élégamment réunies... Simplice, enfin, nous livre un\npeu davantage encore de la personnalité si attachante et sympathique de\nl'auteur, un tendre, un modeste et un serein, d'un talent, quoique plutôt\nanthologique, de la lignée naturiste et mélodieuse des Delille et des Saint-\nLambert, autant qu'il est possible de leur ressembler de nos jours et sans\nennui. »\n   Il aurait pu citer surtout ce petit lied délicieux :\n\n                           LE     BONHEUR :\n                      Ce n'est pas cet enfant rieur\n                      Et turbulent qui court sur la route\n                      Et dont les joues sont un fruit rouge\n                      Mûri par la santé et la gaité.\n                      C'est l'enfant sage et un peu frêle\n                      Qui s'amuse assis aux pieds de sa mère,\n                      A regarder les belles images\n                      Et qui souvent lève la tête\n                      Vers sa mère dont le front penche.\n                      Et lui sourit pour que s'effacent\n                      Des craintes toujours renaissantes.\n\n Poèmes confiants, par HENRI VAN DE PUTTE (Bruxelles, G. BALAT).\n M. Van de Putte — qui a presque cessé de pousser les petits cris excla-\n"}, {"page_pdf": 849, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2424, "texte": " 754                                DURENDAL\n\n\n\nmatifs de l'Homme jeune — publie des Poèmes confiants où l'on retrouve du\nPaul Fort, du Francis Jammes, et surtout du Viélé. Une ivresse verbale\nétourdissante lui fait décrire littérairement et de façon peu simple les sujets\ntrès ordinaires qu'il choisit. Jammes, qui aurait parlé des trams s'ils\nexistaient à Orthez, n'aurait jamais dit :\n                       Et la glissade étincelante des tramways\n                            Délicieusement me plaisaient.\n\n  M. Potvin ne ferait pas mieux. Hors quoi beaucoup de fougue et de belle\nardeur juvénile, une forme très exacte dans les notations de mouvement\ncomme le Tonnerre, et une sensation fort précise des couleurs :\n                    L'herbe était bleue à cause de l'ombre de midi.\n\n  J'oubliais de dire qu'il aime aussi sa pipe.\n\n   I m a g e s de D i e u , par ARTHUR TOISOUL (Bruxelles, G. BALAT).\n   M. Camille Lemonnier, que les plus jeunes arrivés dans la république\ndes lettres auront toujours l'honneur de voir à leur tête, a daigné honorer\nd'une préface très laudative les Images de Dieu, où M. Toisoul réédite Opora\net rassemble de petits poèmes, très fidèlement inspirés, me dit-on, des\npoètes mineurs de l'anthologie. Mais M. Toisoul a-t-il eu l'intention de\nfaire œuvre littéraire ou érotique ?\n   Il est permis de se le demander.\n\n  P o è t e s b e l g e s d ' E x p r e s s i o n française, par POL D E MONT (Anvers,\nlibrairie SMEDING).\n   M. Pol De Mont a pris la louable initiative de faire connaître en Hollande\nles poètes belges et a réuni, sous le titre de Modernités, leurs meilleurs\npoèmes. De larges extraits de Charles Van Lerberghe, Fernand Severin,\nEmile Verhaeren, Max Elskamp, Albert Giraud, Iwan Gilkin, Valère\nGille, etc., en font une anthologie fort utile. Une certaine partialité semble\nmalheureusement avoir guidé M. De Mont dans le choix de ceux qu'il intro-\nduit au Parnasse et l'on se demande, par exemple, pourquoi M. Eekhoud\n— qui ne se vanta jamais d'avoir écrit des vers — fut préféré à M. Hoor-\nnaert, qui peut être poète, tout en étant abbé.\n  De brèves notices biographiques et bibliographiques terminent le volume.\nLa librairie Smeding, d'Anvers, en a fait paraître une édition sous le titre :\nPoètes belges d'Expression française.\n\n  L e s S o l i t a i r e s (vers), par JEAN DAYROS (Paris, VAMIER).\n  Désopilants, les Solitaires (vers) où M. Jean Dayros pastiche avec une\n"}, {"page_pdf": 850, "page_imprimee": 755, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2456, "texte": "                                      LES    LIVRES                         755\n\n ironie cocasse certains symbolistes, instrumentistes ou hydropates. Méli-\n mélo d'épigraphes,\n                    (Je suis un poil dans la main de la Providence.\n                    Je vis tel qu'un ange aux mains d'un barbier.\n                    Je marche sur mon âme éparse dans le soir.)\n\nde calembours et de mécanique appliquée, son livre en trois parties :\ngénérescences, dégénérescences, régénérescences, est le plus drôle sans\ndoute qu'on vit depuis longtemps descendre de la Butte. Il a des poèmes\ninoxydables, imperméables et nickelés. Entre autres produits parnasseu-\ntiques, sa lyre nous donne parfois des teintures d'ode — et s'il dédie à\nM. Marius André la recette des boudins à la Richelieu, il ne se dédie qu'à\nlui-même un sonnet en aluminium. Il a malheureusement pastiché aussi les\npoètes les moins convenables, ce qui le recommande fort peu, faut-il le\ndire, aux établissements de demoiselles.\n\n   F l è c h e s p e r d u e s , par EDDY LEVY (Paris, VANIER).\n   M. Eddy Levy réédite un recueil de poésies qui datent bien de 1850. On\ny trouve des odelettes, des dialogues, des ballades et même une satire. Il y\na joint le Poème d'Elaine, dont les titres ont beaucoup de charme : « Où je\nlui peins en quelques traits le retour du printemps » — Où je lui dis le\ncharme du rêve > — Où je lui dis d'ouvrir les yeux à l'aube naissante »\n— < Où je reproche à l'amour de me l'avoir fait connaître >.\n  La langue en est fraîche, la pensée douce et le rythme archaïque.\n\n   L e s O r g u e s de F r i b o u r g , par CARLE DAURIAC (Paris, VANIER).\n   A propos des Orgues de Fribourg, M. Carle L. Dauriac nous fait entendre\nl'ouverture de Carmen, la marche funèbre de Chopin, le Binïou, symphonie\nen « gris majeur , les sonorités abracadabrantes d'un beuglant et une\nfantaisie de Berlioz. C'est un véritable pot-pourri.\n\n E x i l doré, par Jean ROYÈRE (Paris, VANIER).\n Je trouve dans l'Exil doré de M. Jean Royère le vers suivant :\n               Et le train-train   cossu d'une bonne   maison.\n\n Cet autre, dans les Voix passantes, de M. Quet :\n             A insi parla Ramoun,     sur un ton de    tuteur.\n\n Et ceux-ci dans les Jardins suspendus de Mlle Berthe Reynold :\n             / / disait en riant à mon amie, hélas !\n             Que j'étais laide... et moi t'ai répondu tout bas,\n             Des sanglots dans le cœur : — « Ce n'est pas de ma faute ! »\n"}, {"page_pdf": 851, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2379, "texte": " 756                              DURENDAL\n\n\n\n  Il n'en faut pas davantage pour vous engager à lire bientôt les œuvres\ncomplètes de ces poètes d'exception. Cela repose l'esprit pendant les\nvacances.                                               THOMAS BRAUN.\n\n\nLE     ROMAN       :\n\n   Terre p r o m i s e , par EUGÈNE MOREL (Paris, Édition du Mercure de\nFrance).\n   Voici un roman social... Les préoccupations ambiantes ont fait, ces\nderniers temps, éclore de multiples œuvres en ce sens, mais je ne sais point\nde genre où l'écueil de la banalité solennelle et déclamatoire soit plus diffi-\ncile à éviter... Sans évidemment nous prononcer sur les tendances pessi-\nmistes et fatalistes du livre de M. Morel, il faut rendre hommage à la très\npersonnelle intensité de vision que l'auteur s'est faite du monde du travail\net à l'énergie concentrée et imagée d'un style, admirablement approprié au\nsujet, et qui atteint vraiment la maîtrise dans certains tableaux fragmen-\ntaires où les bonheurs et les affres prolétaires s'encadrent et se fondent\ndans des coins de nature, d'une façon adéquate et émotionnante.\n\n   M a d e l e i n e , par GEORGES RENCY (Paris, BALAT).\n   Je sais gré à M. Georges Rency d'avoir délaissé, pour le souci d'une\nœuvre, des attitudes de singularité qui prétendaient à une sorte de roman-\ntisme païen ; Madeleine forfait heureusement aux proclamations de Comme\nil nous plaira; et l'histoire de cette jeune et douce femme dont l'amour est\nlentement empoisonné par la trahison de son mari, a réellement de la fraî-\ncheur, du charme et de la santé; aventure banale peut-être, mais contée avec\nune simplicité et une sincérité presque touchantes, et dans un style un peu\ngris et un peu flou encore, mais qui suit fort harmonieusement les méandres\ndes psychologies.                                                  F . V.\n\n\nLA P H I L O S O P H I E      :\n\n  L ' A m o u r et la Chute, par BLANC DE SAINT-BONET (Lyon, V I T T E ;\nParis, LECOFFRE).\n   Pour arriver à la connaissance de soi-même, la première des sciences,\nl'homme doit connaître son auteur : Dieu, et sa nature à lui. Dieu est Amour.\nL'homme est un être déchu. On ne connaîtra donc jamais à fond la nature\nhumaine tant que l'on n'aura pas approfondi ces deux grands mystères :\nl'Amour d'un Dieu et la Chute originelle.\n   Mais il ne suffit pas à l'homme de confesser sa déchéance. Isolé, cet aveu\n"}, {"page_pdf": 852, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2829, "texte": "                                   LES   LIVRES                               757\n\n\nn'aboutit qu'au désespoir. Le salut est dans la conviction intime de l'amour\ninfini que Dieu porte à sa créature.\n   Ramener l'homme déchu à Dieu par l'amour. C'est toute l'ambition de la\nbelle âme de Blanc de Saint-Bonet. Cette noble pensée lui a inspiré ce\nlivre profond et substantiel : l'Amour et la Chute.\n   N'ayant pas, écrit-il, comme Milton, une harpe dans mes mains, je demande à\nla Philosophie de m'aider à réciter mon poème intérieur.\n   Tout Blanc de Saint-Bonet est dans cette phrase. Il fut à la fois poète et\nphilosophe. Certaines de ses pages sont d'une poésie intense.\n   Barbey d'Aurevilly, qui aimait tant Blanc de Saint-Bonet et qui a\nécrit sur lui des pages admirables d'idée et d'expression, avait bien compris\nle double caractère de penseur et de poète de notre écrivain catholique :\n   < Il était, dit-il, de la race la plus distinguée des esprits, capable d'abstrac-\ntion toute-puissante, avec la passion à côté, l'enthousiasme, toutes les grâces\nnaïves et les noblesses de cœur qui font à un homme la plus belle aristo-\ncratie. »                                                                H. M.\n\n   L a T i m i d i t é , par L. DUGAS, Étude psychologique et morale (Paris, ALCAN,\néditeur).\n   L'auteur de ce petit volume, qui, pour être un des plus accessibles de la\nBibliothèque de philosophie contemporaine, n'en est pas moins l'un des plus\noriginaux et des plus curieux, définit ainsi la timidité : < une défiance de\nsoi et des autres qui vient de l'incapacité de se faire connaître d'eux ou de\nles connaître, au moins entièrement; elle est la gêne causée par cette inca-\npacité trpp vivement sentie ». Cette gêne se traduit par la gaucherie et par\nla stupidité, gaucherie mentale. M. Dugas, après avoir recherché les causes\nindividuelles et sociales de la timidité, la suit dans son évolution, en indique\nles degrés et les modes, en montre les effets complexes et contraires.\n   Il étudie successivement la timidité brute ou spontanée, dont une des\nmanifestations les plus banales, bien connue des orateurs, est le trac, crainte\naveugle de la foule, et la timidité réfléchie et systématique, avec ses effets\ndivers : égotisme, imagination romanesque, maladie de l'idéal, besoin\nd'intimité, bouderie tantôt agressive, tantôt défensive. Puis il analyse les\ntimidités spéciales de l'intellectuel, qui joint souvent à la hardiesse spécula-\ntive une grande timidité pratique; de l'homme d'action, chez qui l'audace\npratique se mêle à la timidité intellectuelle; du sentimental, qui unit en lui\nla hardiesse de cœur et la timidité pratique. Partout M. Dugas se révèle\nanalyste ingénieux, subtil et piquant; il ne manque jamais d'illustrer sa\ndémonstration par des traits choisis dans la vie ou les écrits de timides\n"}, {"page_pdf": 853, "page_imprimee": 758, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": " 758                             DURENDAL\n\n\n\ncélèbres : Jean-Jacques, Amiel, Stendhal, Vigny, Marie Bashkirtseff,\nl'Adolphe de Benjamin Constant, le Disciple de Bourget.\n   Il juge moralement la timidité dans ses avantages et dans ses inconvé-\nnients. Il faut signaler ici particulièrement les pages où M. Dugas montre,\ndans la timidité, inaptitude à la vie pratique, une prédisposition à la vie\nimaginative et à l'art, la raison cachée des vocations d'artiste, et, d'autre\npart, son influence funeste sur les conceptions de l'artiste. Pour finir et\nconclure, il examine la question de l'éducation des timides. Il ne serait pas\ndifficile assurément de découvrir, dans le livre de M. Dugas, des proposi-\ntions paradoxales, des plus discutables; l'auteur a, semble-t-il, cherché,\ndans la timidité, l'explication de trop de phénomènes psychologiques. Mais,\nsans conteste aussi, foi de timide, il a vu juste très souvent.      M. D .\n\n   L e s L o i s s o c i a l e s , par G. T A R D E (Paris, ALCAN) !\n   Cette « esquisse d'une sociologie , comme la qualifie l'auteur, n'est pas\nproprement une œuvre nouvelle du célèbre sociologue. M. Tarde s'est\nefforcé d'y renfermer la quintessence de ses trois principaux ouvrages : les\nLois de l'Imitation, l'Opposition universelle et la Logique sociale, et d'en\nmontrer l'intime connexion. Le système exposé fragmentairement dans\nchacun de ces ouvrages est ici présenté d'ensemble. Peut-être le raccourci\nen est-il excessif, et le lecteur de ce petit volume ne saisira-t-il qu'imparfai-\ntement, en dépit de toute l'ingéniosité et de la remarquable clarté qu'apporte\nM. Tarde au développement de ses thèses, un système auquel il ne serait\npas d'avance initié. Aussi n'oserai-je le recommander qu'à ceux qui, ayant\nlu les trois principaux ouvrages de M. Tarde, se sont familiarisés déjà avec\nsa pensée.                                                            M. D.\n\n\nLA C R I T I Q U E      :\n\n   B r i z e u x , sa V i e et ses Œ u v r e s , par l'abbé C. LECIGNE (Paris,\nPOUSSIELGUE).\n   Je sais infiniment gré à M. l'abbé Lecigne de l'important ouvrage qu'il\nvient de consacrer à Brizeux, à la reconstitution de la vie du poète et à\nl'analyse de son œuvre... En ces jours de vacances, parmi la nature sereine\net pacifiante, de tels livres sont doux à lire, qui remuent les meilleures, les\nplus fortes et les plus saines admirations de la prime jeunesse... Tous les\ncatholiques dont l'adolescence eut quelqu'artistique souci, connurent et\naimèrent les poésies de Brizeux, le Breton exilé à Paris — on l'appellerait\naujourd'hui un déraciné — et qui chanta avec une si émouvante et si natu-\n"}, {"page_pdf": 854, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2831, "texte": "                                      LES LIVRES                          759\n\n  relie candeur toutes ses nostalgies    d'Armoricain transplanté ... Certes,\n  depuis lors une poésie plus aiguë, plus morbide, plus exaspérée, drapée dans\n  un verbe plus recherché et plus rare, nous a requis, mais il suffit du rappel\n d'une œuvre comme celle de M. l'abbé Lecigne pour que le poète délaissé\n nous redevienne cher et que nous frémissions d'admiration — ainsi que\n jadis — à ces beaux et simples cris de détresse vers la foi qui fuit, vers la\n pureté qui n'est plus, vers les chers et graves paysages natals, trop tôt\n voilés de brumes...\n    Aussi n'est-ce que par acquit de conscience de critique que je repro-\n cherai à M. l'abbé Lecigne de s'être étendu trop longuement et trop minu-\n tieusement sur certains des détails de l'existence de Brizeux, qui n'expliquent\n et ne commentent en rien ses poèmes; si cette partie du livre est littéraire-\nment inutile, elle flatte bien agréablement toutefois l'instinct de curiosité\némue de ceux qui vraiment affectionnent le poète de Marie; la profusion de\nces souvenirs biographiques est, du reste, rachetée, et au delà, par la seconde\npartie du livre de M. Lecigne où l'œuvre de Brizeux est appréciée de réelle-\nment maîtresse façon : je veux signaler particulièrement avec quelle remar-\nquable sagacité de coup d'œil l'admirateur de Brizeux a situé celui-ci dans\nl'évolution de la poésie contemporaine, montrant par où il rentrait dans la\ntradition classique et par où il se rapprochait des Romantiques, et lui assi-\ngnant finalement, en l'histoire littéraire de ce temps, une place dans le\nvoisinage du noble et hautain Vigny, dont l'actuelle revanche contre la\nméconnaissance et l'oubli doit bénéficier également et pour d'analogues\nmotifs, à Brizeux.\n\n  É t u d e s i t a l i e n n e s , par A. GEFFROY (Paris, COLIN).\n   D'avoir dirigé pendant de longues années l'école française à Rome,\n M. A. Geffroy, dont voici une œuvre posthume, avait acquis de l'Italie une\nvision où le sens historique se fusionnait sagacement au sens artistique; ses\nétudes s'élèvent bien au-dessus de l'impressionnisme hâtif du voyageur de\npassage, pour atteindre le domaine des appréciations réfléchies, raisonnées\net motivées... Sur des bases documentaires et expérimentales, fruits de\nrecherches patientes dans les bibliothèques et d'attentives et consécutives\nobservations, M. Geffroy édifie des monuments sans prétention, auxquels\nmanquent parfois les brillantes et imprévues ornementations du style, mais\nqui captivent et attirent par l'effort heureux et original que ces diverses\ncontributions manifestent vers l'étude de l'art d'un pays parallèlement avec\nles évolutions historiques et politiques... A cet égard, les observations\nqu'inspire à M. Geffroy la transformation de Rome en capitale moderne\n"}, {"page_pdf": 855, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2806, "texte": " 760                              DURENDAL\n\n\n\nm'ont particulièrement frappé par leur consciente et clairvoyante concision\n— et pour être comme mathématiquement appuyée sur des séries de consta-\ntations matérielles, cette protestation contre le vandalisme modernisateur\nn'en est que plus éloquente et plus frappante... Je goûte fort, d'autre part,\nl'étude sur Savonarole : elle constitue une tentative de plus, et vraiment\nattachante en son raccourci synthétique, de dégager l'énigmatique et con-\ntradictoire figure du prieur de Saint-Marc, du voile dont les préventions et\nles légendes l'ont enveloppée... Je ne suis peut-être pas tout à fait convaincu,\nà l'instar de M. Geffroy, que Savonarole ne fut point l'ombrageux et rébar-\nbatif iconoclaste que je soupçonnais jusqu'ici en lui; mais la tentative de\nréhabilitation que les Études italiennes essayent en ce sens sont à signaler à\ntous ceux qu'intéresse ce passionnant débat.\n\n  A p r è s l e P r o c è s , par F . BRUNETIÈRE (Paris, P E R R I N ) .\n  M . B r u n e t i è r e et l ' I n d i v i d u a l i s m e , par A . DARLU (Paris,\nCOLIN).\n\n   Dieu nous garde de nous mêler de la « question Dreyfus », dont les\nrapports avec les Lettres et l'Art, malgré une intervention tapageuse, ne\nnous paraissent point démontrés encore. Si nous nous occupons ici de la\nbrochure nouvelle de M. Brunetière et de la réponse qu'elle provoqua de la\npart de M. Darlu, c'est que, sous prétexte de s'entretenir du condamné de\nl'Ile du Diable, MM. Brunetière et Darlu ont échangé quelques idées inté-\nressantes sur l'individualisme; pour M. Brunetière, l'individualisme c'est\nl'ennemi, et l'éminent critique le prétend démontrer par un étalage opulent\nde raisons dont la meilleure, en somme, est celle-ci : que l'individualisme\nentretient, dans l'ordre des idées, une indépendance déroutante et désas-\ntreuse pour les conceptions préconçues et harmoniques, que le directeur de\nla Revue des Deux Mondes prétend imposer à tous ceux qui s'avisent de\npenser... Ainsi, M. Brunetière se défend d'être individualiste, lorsqu'il\nimagine de toutes pièces son ingénieux et arbitraire système de l'évolution\ndes genres en littérature, mais que quelqu'un s'avise de combattre cette\nthéorie, avec le même droit certes dont M. Brunetière usa en l'édifiant, et\nle voici taxé de ces déplorables tendances individualistes, quasi-voisines de\nl'anarchie... M. Darlu a mêlé malheureusement à sa réponse des démons-\ntrations positivistes qu'il faut répudier, mais, à part cela, il démontre excel-\nlemment qu'on est bon ou mauvais individualiste, selon que l'on gravit ou\nnon dans l'orbite des vues de M. Brunetière... Vraiment, ne faut-il point\nconvenir que, malgré son incontestable talent, M. Brunetière est un catho-\nlique de trop récente date pour ainsi ne plus parler que sous forme de\n"}, {"page_pdf": 856, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1537, "texte": "                                 LES   LIVRES                              761\n\n\ndogmes intangibles et la Littérature à son tour a-t-elle décidément conquis\nson Pape laïc ?\n\n  Le T r i o m p h e des M é d i o c r e s , par PAUL ADAM (Paris, OLENDORF).\n   La chronique est la philosophie du fait divers... Toute actualité, si\nminime soit-elle, est susceptible de réflexions, d'appréciations, d'aperçus et\nd'à-propos qui vaudront selon les facultés d'observation et d'originalité de\nl'écrivain qui s'en occupe... Pour un penseur et un artiste, rien n'est négli-\ngeable dans la vie, et telle causerie sur un événement passager fait mieux\net plus réfléchir qu'une longue dissertation.\n   Voilà des théories moins paradoxales qu'il semble, et que justifie la série\nde chroniques que M. Paul Adam a groupées, sous le titre assez arbitraire\ndu Triomphe des Médiocres... Tout, certes, n'est ni à approuver ni à recom-\nmander dans ce livre, mais rien n'y est banal, et si trop souvent M. Adam\na des êtres et des choses une vision qui ne saurait être celle d'un croyant, il\nfaut lui rendre cette justice que le mal et l'injustice ne peuvent jamais\ncompter sur ses complaisances... C'est un idéaliste — quoiqu'on en ait dit,\n— et qui arbore fièrement et témérairement, pour tout ce qui lui paraît être\nla médiocrité (et il ne se trompe guère), les belles et fustigeantes indignations\nd'un satiriste et qui trouve assez généralement le verbe cinglant ou railleur\nqui convient.\n                                                   FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-013", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 762, "page_fin": 762, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "Julien Claerhout", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 857, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1531, "texte": "LES REVUES\n\n\n  LA R E V U E G É N É R A L E : Le début d'une consciencieuse et forte étude\nsur le Roi de Rome, par A. De Ridder.\n\n   L E MAGASIN L I T T É R A I R E : Une étude littéraire et comparative sur\nles Déracinés, de Barrès, la Cathédrale, de Huysmans, et — rapprochement\ninattendu — Cyrano de Bergerac, de Rostand ; auteur : Géo Vaes.\n\n   LA QUINZAINE : A propos de l'Agonie du Français — titre funèbre !\n— M. C. Vergniol a ouvert, parmi les plus notoires écrivains, une consul-\ntation sur \" le bon écrivain \". A signaler parmi les réponses intéressantes,\ncelles de Maurice Barrés et Emile Deschanel.\n\n  LA R E V U E MAUVE : Une piquante causerie sur le Féminisme, par la\ncomtesse Marie de Villermont.\n\n  L E MERCURE D E FRANCE : M. Edmond Barthélémy commence une\nimportante étude sur Carlyle, « illustrée » d'un beau portrait pensif, par\nSamuel Laurence.\n\n  LA R E V U E BLANCHE : Souvenirs sur Michelet, par Pierre Denis.\n\n   L'ERMITAGE : Par Henry Ghéon, une amusante et acerbe critique de\nl'école naturiste.\n\n   LA R E V U E UNIVERSITAIRE : Dans un article sur l'Éducation intel-\nlectuelle, M. Léon Hennebicq analyse fort sagacement le volume de Tolstoï :\nQu'est-ce que l'Art ?\n\n   D E VLAAMSE SCHOOL donne une admirable reproduction de l'Adora-\ntion des Mages, de Lucas de Leiden, et M. Pol De Mont consacre à l'artiste et\nau chef-d'œuvre une complète et attachante étude.\n\n   H E T B E L F O R T : La revue littéraire trimestrielle — très informée et\ntrès éclectique — de Julien Claerhout.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-08-n8-014", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 763, "page_fin": 766, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "dans la patrie de l Angelico", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 858, "page_imprimee": 763, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1903, "texte": "NOTULES\n\n   On a fêté en France le centenaire de Michelet.\n   Nous n'avons point — catholiques — à nous associer à l'hommage rendu\n en cette occasion à celui que M. Remy de Gourmont appelle « le derviche\n hurleur de la République » et « une manière de Grand Saint Nicolas laïque »;\n mais si l'historien est, en Michelet, discutable et justement discuté, le poète\n aux incomparables et fastueuses visions, le styliste au verbe puissant,\n colorié et évocateur, requiert l'admiration de tous les lettrés.\n\n\n\n  Autre anniversaire et qui est de nature, celui-ci, à recueillir l'intégralité\nJe nos sympathies chrétiennes et artistiques : le cinquantenaire de la mort\nde Chateaubriand.\n  M. Melchior de Vogué — ce Chateaubriand de la troisième République ,\ncomme dit irrévérencieusement M. Jules Lemaître — parla devant la tombe\nde son ancêtre intellectuel avec la songeuse et mystique élégance qui\nconvenait.\n  Un extrait de ce discours :\n      Chateaubriand nous a légué, entre autres, deux leçons particulièrement\n appropriées aux besoins de notre temps.\n      Arrivé à l'âge d'homme, au moment d'un grand schisme historique,\n alors que la France enfantait un avenir qui rendait les fils inintelligibles à\nleurs pères, rattaché au passé par ses origines, son éducation, ses senti-\nments; porté vers cet avenir par sa courageuse intelligence, par son intuition\ndes horizons nouveaux, il a aimé d'une même chaleur de cœur, il a uni dans\nune même largeur de compréhension la France de ses pieuses traditions et\nla France de ses généreux espoirs. « Je me suis rencontré entre les deux\nsiècles, disait-il, comme au confluent de deux fleuves; j'ai plongé dans leurs\neaux troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et\nnageant avec espérance vers la rive inconnue où vont aborder les généra-\nlions nouvelles. » L'angoisse de ce passage s'est prolongée plus longtemps\n"}, {"page_pdf": 859, "page_imprimee": 764, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2721, "texte": " 764                             DURENDAL\n\n\n\nqu'il ne prévoyait : nous la subissons encore. Apprenons de lui à ne renier\naucun des legs du cher passé, à ne décourager aucune des hardiesses de\nl'avenir. La mesure est difficile à trouver dans le détail des problèmes; tel\ns'attarde inutile dans les chemins où l'histoire ne repassera plus, tel autre\nse précipite imprudemment dans les fondrières où elle ne conduira jamais.\nOn souffre, on se trompe en cherchant cette conciliation; n'importe, l'essen-\ntiel est de tenir fermement les deux bouts de la chaîne, selon le mot du grand\norateur sacré, selon l'exemple pratique de Chateaubriand.\n      Un malaise plus spécial étreint nos intelligences depuis que d'autres\nraces ont grandi à nos dépens. L'esprit français s'est formé, ceux qui con-\nnaissent son histoire s'en souviennent, par une communion libérale avec\ntoute l'humanité pensante, par une appropriation rapide, incessante, de\ntoutes les idées qui naissent en dehors de lui. Il ne tarderait pas à se dessé-\ncher, à s'appauvrir, s'il renonçait à ce contact perpétuel avec l'univers, s'il\nse retranchait craintivement derrière je ne sais quelle muraille de Chine.\nNous ne l'ignorons pas, et pourtant comme nous nous sentons envahis,\nsubmergés sur certains points par les courants extérieurs qui menacent\nl'intégrité de cet esprit, nous sommes parfois tentés de nous replier sur\nnous-mêmes, de nous boucher les yeux et les oreilles. D'un mouvement\ninstinctif, pour mieux défendre la pureté native de notre génie, nous nous\nefforçons de l'isoler, de l'épurer de tout alliage, comme si nous n'avions\nplus confiance dans sa puissance d'assimilation. De là des oscillations\nbrusques dans l'un ou l'autre sens, des fuites inconsidérées hors de la tradi-\ntion nationale, des retraites timides dans la routine et l'ignorance. Ici\nencore, Chateaubriand nous a prémunis contre ces extrêmes. Précurseur\nde toutes les audaces du romantisme, il a jeté hardiment dans notre âme,\ndans la littérature qui traduit cette âme, un monde de formes et d'idées\nempruntées partout, ignorées de ses devanciers classiques; il les a refrap-\npées au meilleur coin de France. Quelle intelligence, quelle figure plus\nfrançaise que la sienne, jusque dans ses tics, si j'ose dire, jusque dans ses\nverrues ! Sachons imiter sa vaillante confiance dans la force de notre génie\nnational; comme ce conquérant qui ne craignit jamais d'être l'esclave de\nses conquêtes, sachons prendre aux autres, apprendre des autres, pour\ntransformer tout en notre propre substance française. »\n\n\n\n  A propos de l'attribution du prix quinquennal de littérature à M. Albert\nGiraud, voilà que sévissent de nouveau les mœurs de requins, périodiques\ndans les lettres belges.\n"}, {"page_pdf": 860, "page_imprimee": 765, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2098, "texte": "                                   NOTULES                                765\n\n\n   Et ce sont d'anciens Jeune Belgique qui donnent le ton contre un poète\nissu de la Jeune Belgique!\n   En effet, dans sa      Chronique de Bruxelles       du Mercure de France,\nM. Georges Eekhoud reproche à M. Giraud de s'être concilié « le compro-\nmettant patronage de la tourbe ou plutôt du néant de nos lettres et de\ns'être posé en adversaire d'Emile Verhaeren.\n   On sait notre profonde et affectueuse admiration pour Emile Verhaeren et\nsi le jury avait porté son choix sur lui, nous en aurions été heureux pour le\npoète et fiers... pour le jury; mais notre haute estime et notre cordiale\namitié pour l'écrivain des Moines et des Villes tentaculaires ne nous paraît\npas exiger que nous traînions aux gémonies le poète magique et évocateur\nde Hors du Siècle, qui, contemporain de Verhaeren, sorti comme lui de\nnotre Renaissance littéraire, honore à titre égal l'Art belge rénové!\n   Et pour ce qui regarde M. Eekhoud, il nous semble mal venu à reprocher\nà M. Giraud d'avoir accepté « un compromettant patronage » que le lauréat\nprécédent — c'était M. Eekhoud lui-même — ne songea point à désavouer\nil y a cinq ans.\n\n\n\n  L'Académie délibère sur sa réorganisation.\n  C'est bien !\n  Le gouvernement, à ce qu'on nous assure, préparerait pour la rentrée\nparlementaire prochaine un projet de réorganisation de l'Académie!\n  Ce serait mieux !\n  On ne peut point décemment demander le suicide — surtout à des corps\nconstitués .\n\n  P E N S É E DU MOIS :\n             Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes\n             J'ai compté mes aïeux suivant leur vieille loi;\n             J'ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes...\n             A peine une étincelle a relui dans leur cendre.\n             C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre,\n             Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.\n                                                              A. DE VIGNY.\n\n\n\n   Une exposition générale des œuvres de Rembrandt s'ouvrira à Amsterdam\nle 8 septembre prochain.\n"}, {"page_pdf": 861, "page_imprimee": 766, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 774, "texte": " 766                             DURENDAL\n\n\n\n Le quinzième anniversaire de la mort de Henri Conscience sera célébré à\nAnvers le 11 septembre.\n\n  Tolstoï aura bientôt 70 ans.\n  Il sera publié à cette occasion un recueil jubilaire auquel collaboreront les\nprincipaux écrivains de tous les pays.\n\n\n\n  La mode est aux cartes postales illustrées.\n  Il est débité, dans ce genre, beaucoup d'horreurs et quelques malpro-\npretés.\n\n\n   Sur l'ordre du Saint Père, un concours au prix de 10,000 francs avait été\nouvert pour le meilleur tableau d'un peintre italien; sujet : la Sainte Famille.\n   Les œuvres envoyées ont été jugées tellement médiocres qu'une seconde\népreuve a dû être décidée.\n   Voilà qui en dit long sur la décadence de l'art religieux dans la patrie de\nl'Angelico !\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 754, "texte": "                       DURENDAL\nREVUE CATHOLIQUE D'ART & DE LITTÉRATURE\n                               1898 — 5 mc ' Année\n\n\n\n\n                  Sommaire du n° 8 (Août)\n\n\nEMILE V E R H A E R E N . — Un Saule (poésie).       .       .            .               671\nL'Abbé HECTOR HOORNAERT. — La Nef du Marchand (fin).                                      673\nFERNAND SÉVERIN. — Enchantement          (poésie).                                        706\nH . CARTON DE W I A R T . — Heures Siciliennes.              .       .         .   .      707\nSÉBASTIEN-CHARLES LECONTE. — La Tentation de l'Homme                          (poésie).   712\n                  Au Congrès Eucharistique :\n                           I. Discours de M. ALEXANDRE BRAUN.                             715\nCHARLES MARTENS. — II. La Messe à cinq voix d'Edgar                      Tinel .          721\nE D M . JOLY. —          III. La Procession .        .   .       .                        728\nGODEFROID KURTH. — IV. L'Eucharistie         et l'Art Chrétien                            732\nFRANZ ANSEL. — La Mandoline (poésie).                                                     742\nPAUL MUSSCHE. — Fragment          .                                                       744\nLes Livres .                                                                              751\nLes Revues .                                                                              762\nNotules .                                                                                 763\n"}, {"page_pdf": 755, "texte": ""}, {"page_pdf": 756, "texte": "STATUE EN BRONZE DU PROFESSEUR P. VAN BENEDEN, A MALINES\n"}, {"page_pdf": 757, "texte": ""}, {"page_pdf": 758, "texte": "           UN        SAULE\n                                             A   LOUISE HÉGEK.\n\n\n\nCe saule-là, je l'aime comme un homme!\n\nEst-il mordu, trotté, sanglant et vieux!\nSont-ils crevés ou bossues, les yeux\nQue font les nœuds, dans son écorce!\nEst-il à bout de peine, à bout de force,\nEst-il misère, est-il ruine,\nAvec tous les couteaux du vent dans sa poitrine!\nEt néanmoins, au bord\nDe son fossé d'eau verte et de fleurs d'or,\nA travers l'ombre et à travers la mort,\nAu fond du sol, mord-il la vie encorl\n\nUn soir d'éclairs et de rages, dans l'air,\nSon tronc craqua\nSoudainement, de haut en bas.\n\nDepuis, l'un de ses flancs\nEst sec, ligneux et blanc,\nMais l'autre est demeuré luisant de sève :\nDes fleurs, parmi ses crevasses, se lèvent;\nLes lichens nains le festonnent d'argent;\nIl est rude et compact; il est bougeant\nAu friselis joyeux des brises tatillonnes ;\nL'automne et ses mousses le vermillonnent ;\n"}, {"page_pdf": 759, "texte": "672                    DURENDAL\n\n\n\n      Son front velu, comme un front de taureau\n      Butte, contre les chocs de la tempête,\n      Et, dans les trous de son vieux corps d'athlète,\n      Se cache un nid de passereaux.\n\n      Matin, soir et midi, même la nuit\n      Par tous les temps, je suis allé vers lui.\n      Il domine les champs qui l'environnent :\n      Les sablons gris et les prés gras;\n      Mon rêve, avec de l'herbe, avec un tas\n      De frais et jaillissants rameaux l'exalte et le couronne.\n      Je l'ai vu maigre et nu, pendant l'hiver,\n      Poteau de froid, planté sur des routes de neige;\n      Je l'ai vu clair, au seuil du printemps vert,\n      Quand la jeunesse immortelle l'assiège,\n      Quand des bouquets d'oiseaux fusent vers le soleil;\n      Je l'ai vu lourd et harassé, dans la lumière,\n      Aux jours d'été, à l'heure où les hauts blés vermeils\n      S'enflent, de loin en loin, comme des torses d'or;\n      J'ai admiré sa vie en lutte avec sa mort\n      Et je l'entends, ce soir de pluie et de ténèbres,\n      Crisper ses pieds au sol et bander ses vertèbres\n      Et défier l'orage et résister encor.\n\n      Si voies voulez savoir où son sort se décide,\n      C'est tout au loin, là-bas, entre Furne et Coxydc,\n      Dans un petit chemin de sable clair,\n      Près des dunes, d'où l'on peut voir, dans l'air,\n      Les batailles perpétuées\n      Des vents et des nuées\n      Bondir à l'horizon et saccager la mer.\n\n\n                                        E M I L E VEKHAKRKN.\n"}, {"page_pdf": 760, "texte": "   LA NEF DU MARCHAND\nAUTO   SACRAMENTEL,                 d'après C A L D É R O N                           DE LA          BARCA\n\n                                              (Suite.)\n\n\n\n\n                                       SCÈNE XXVII\n\n         D a n s le j a r d i n . — L ' H O M M E , LE D É S I R , LA M O L L E S S E , MUSICIENS.\n\n\n\n                                         L A MOLLESSE\n\n        Viens donc, 'mon hôte, voir le splendide domaine\n        Ouvert, par le Désir, à ta nature humaine.\n\n                                   L E DÉSIR            (indigné.)\n\n        Par le Désir ? Non pas ! C'est par l'ami zélé\n        Qui rompit du chemin le trouble ensorcelé,\n        Et montra la Sirène.\n\n                                  L'HOMME             (ironique.)\n\n                             Et toi, bourrique agreste,\n        Tu te laissas mener ?\n\n                             LA MOLLESSE                (conciliante.)\n\n                                           Viens, Désir !\n\n                                            L'HOMME\n                                             Je proteste !\n        Je ne le veux plus tel, oublieux du devoir !\n        Il me lasse à lafin!\n"}, {"page_pdf": 761, "texte": "674                                  DURENDAL\n\n\n\n                             L E DÉSIR (mélancolique.)\n\n                               Toujours on a pu voir\n            Que Désir accompli, c'est bijou hors de mode.\n                                                                            (Il sort.)\n                            L A MOLLESSE       (au Chœur.)\n            En l'honneur de mon hôte, improvisez une ode.\n                                       L'HOMME\n\n            Oui, que tous les échos proclament mon bonheur ;\n            Il est enfin complet après tant de labeur !\n                             L E CHŒUR ET MUSICIENS\n\n                       Hôte, dans une paix profonde,\n                       Parcours les beaux jardins du Monde,\n                       Et fais ton dieu de ta raison.\n                       Tout l'univers est ta maison ;\n                       Le temps est court, la vie aride ;\n                       A tes Cinq Sens lâche la bride,\n                            Pour mieux voir, écouter,\n                             Flairer, toucher, goûter.\n\n\n                                  SCÈNE XXVIII\n\nL'HOMME, LA MOLLESSE, MUSICIENS — Paraît LE DÉMON portant une amphore et une coupe\n   dorées, suivi du MONDE déguisé en villageois et portant une corbeille de fruits.\n\n                         L E DÉMON (emplissant la coupe.)\n\n            Le vin frais commandé !\n                                 L E MONDE (à part.)\n\n                                       C'est moi, par ma magie,\n            Qui distillai le suc dont la coupe est rougie.\n\n                                     LA   MOLLESSE\n\n            Rien ne dessèche plus la gorge, en vérité,\n            Qu'un long pèlerinage au grand soleil d'été !\n            Voici de quoi calmer ta soif.\n                               (Elle prend la coupe que le Démon lui présente.)\n                                          Ma courtoisie\n            T'offre pour son début celte liqueur choisie ;\n            Prends et bois.\n"}, {"page_pdf": 762, "texte": "              LA N E F   DU   MARCHAND                        675\n\n\n                  L'HOMME     (ébloui.)\n\n               Quel honneur ! Mais pourrai-je souffrir\nQu'une si noble main s'abaisse à me l'offrir ?\n\n                     L A MOLLESSE\n\nN'est-ce pas un devoir prescrit à toute hôtesse ?\nN'est-ce pas me grandir quand ainsi je m'abaisse,\nPuisqu'il faut, désormais, que je cherche sans fin\nTout ce qui peut charmer ton illustre destin ?\n\n                         L'HOMME\n\nN'importe ! Je redoute une faveur si grande !\n                    L A MOLLESSE\n\nTon acceptation ennoblira l'offrande ;\nPrends donc, résolument!\n\n                         L'HOMME\n\n                             Le charme de ta voix\nM'étourdit ! Donne-moi la coupe, je la bois\nPour t'obéir !\n                                         (Il boit. Après une pause.)\n               O ciel ! Quelle flamme mortelle\nDans mon sein tout à coup furieuse ruisselle !\nTout mon corps se contracte !... infâme trahison !\nQuel est ce piège horrible, et quel est ce poison ?\n             L A MOLLESSE     (froidement.)\nCelui que pour la mort l'Hydre aux têtes farouches,\nDans l'éternelle nuit vomit par ses sept bouches !\n\n                      L E DÉMON\n\nMoi, je suis l'échanson du breuvage infernal ;\nEt cette coupe d'or est celle que le Mal,\nAfin de bien régner sur l'humaine démence,\nMet, toute scintillante, aux mains de la Licence.\n\n                      L E MONDE\n\nJe suis, moi, le trompeur. Qui m'aime, peu à peu\nDevient l'ami du monde et l'ennemi de Dieu.\n"}, {"page_pdf": 763, "texte": "676                          DURENDAL\n\n\n\n                       L'HOMME      (chancelant.)\n\n      Malheureux que je suis, et dupe d'un mirage !\n      Voilà que cet ami, tantôt si doux, m'outrage,\n      Et que cette Sirène, aux mots mélodieux,\n      Fixe sur moi le rire inique de ses yeux !\n      Plus que le noir poison, l'horreur et la colère\n      M'agitent ! Tout me fuit, et tout me désespère !\n      Mes sens meurent, mon âme, inerte, laisse fuir\n      Ses puissances, et seule — effrayant avenir ! —\n      Ma raison, au milieu d'écroulements funèbres,\n      Comme une lampe oscille en de froides ténèbres,\n      Pour éclairer l'énormité de mon erreur !\n                                         (Il tombe entre les bras du Démon.)\n\n                             L E DÉMON\n\n      Nous allons compléter son deuil et son horreur,\n      Car en ce moment même, elle se sent coupable,\n      Devient mienne, subit le joug dont je l'accable,\n      Avec férocité ! J'attendais ce moment,\n      Pour ravir le bandeau de ton Entendement.\n                                                    (Il l'enlève de son front.)\n      Voilà ! Tu n'as plus rien : ni folles espérances\n      De tes Sens, ni Talents, ni Désir, ni Puissances !\n                                   (Il le laisse tomber sur le sol, évanoui.)\n      Maintenant qu'il est là, lui si fier et si fort,\n      Foudroyé, sur la terre étendu comme un mort,\n      Que ce palais, bâti de songe et de fumée,\n      S'écroule en emportant sa fausse renommée !\n                              (Tremblement de terre, le Palais disparaît. )\n\n                            L A MOLLESSE\n\n      Tu fais bien, mais que l'Homme encor reviehne à lui,\n      Pour qu'il soit plus poignant son rêve évanoui.\n      Unissons donc au bruit sinistre de l'abîme,\n      Nos voix pour insulter, joyeux, notre victime !\n\n                      T o u s ET LES MUSICIENS\n                Déchu ! Déchu sans nul espoir,\n                Suis, si tu peux, ton chemin noir !\n"}, {"page_pdf": 764, "texte": "               LA N E F DU       MARCHAND                            677\n\n\nTu perdis la raison et la brute t'égale ;\n           L'Homme que le péché ravale,\nC'est l'idole aux yeux morts qui ne sait écouter,\n        Ni flairer, ni toucher, ni goûter !\n                                                            (Tous sortent.)\n                      SCÈNE XXIX\n\n      L'HOMME, évanoui. — Paraît LE TEMPS, l'air effrayé.\n\n                          LE   TEMPS\n\n          L'Homme que le péché ravale,\nC'est l'idole aux yeux morts qui ne sait écouter,\n        Ni flairer, ni toucher, ni goûter...\nSans doute, et la douleur hantera sa demeure ;\nC'est bien ainsi que le saint roi David le pleure,\nEt le traite d'idole, en laissant durement\nD'âpres versets tomber sur son égarement.\nHélas ! malheur à lui, si le Temps, dans sa course,\nLe rencontre étendu sans force ni ressource.\n...Mais quel est cet obstacle où mon pied a heurté ?\n                         (Il heurte l'Homme qui revient à lui stupéfait.)\n\n                          L'HOMME\n\nQui vient de mes douleurs aigrir l'acuité,\nEt fouler les débris de ma sombre fortune ?\nParle, quel est ton nom ?\n\n                          L E TEMPS\n\n                           Pardon; si j'importune,\nC'est que je suis le Temps.\n                                          (Reconnaissant l'Homme.)\n                            — Te voilà bien changé ;\nSouviens-toi ; je t'ai vu de richesses chargé.\n\n                          L'HOMME\nToi, le Temps ?\n                          LE   TEMPS\n                  Oui.\n                          L'HOMME\n\n                         Pourquoi viens-tu ?\n"}, {"page_pdf": 765, "texte": "678                          DURENDAL\n\n\n\n                              L E TEMPS\n                                               Je viens surprendre\n      Celui qui ne sait plus qu'il a ce compte à rendre.\n                       (Il montre à l'Homme l'acte que celui-ci a souscrit.)\n                               L'HOMME\n\n      Maudit soit le plaisir des péchés inconstants,\n      Puisqu'on s'éveille un jour entre les bras du Temps !\n      Mais que veux-tu ?\n                              L E TEMPS\n\n                           Voici, je crois ta signature ?\n\n                              L'HOMME\n      C'est la mienne.\n                              L E TEMPS\n\n                       En ce cas, apprends que la nature,\n      Dont les lois sont d'airain, me charge d'annoncer\n      A ta mortelle chair que ses jours sont passés.\n\n                     L ' H O M M E (se redressant.)\n\n      Quoi, passés ? Mais je vis depuis une heure à peine !\n\n                              L E TEMPS\n\n      Tout ce qui doit finir paraît une ombre vaine.\n\n                              L'HOMME\n      Et tu viens ?...\n                              L E TEMPS\n\n                     Pour toucher ce qui te fut prêté,\n      Plus le gain par ton propre travail récolté.\n\n                  L ' H O M M E (il se lève, suppliant.)\n\n      Ah ! ne sois pas cruel ! Je reconnais ma dette,\n      Mais qu'un léger délai, bon vieillard, me permette...\n\n                              L E TEMPS\n\n      Le compte de tes jours est clos dans mes dossiers ;\n      Tu n'as plus qu'un espoir : fléchir tes créanciers.\n\n                               L'HOMME\n      Qu'ils viennent !\n"}, {"page_pdf": 766, "texte": "               LA N E F DU MARCHAND                                 679\n\n\n\n                         L E TEMPS\n\n                Ils viendront ; mais l'art est difficile\nDe montrer qu'on n'a pas un liard dans sa sébile,\nEt de payer en pleurs ce qu'on doit en écus ;\nTous deux nous en serons promptement convaincus.\n— Paraissez les Cinq Sens !\n\n\n                      SCÈNE XXX\n\n    Les Mêmes. — Paraissent LES SENS, puis LES PUISSANCES.\n\n\n                         L E S SENS\n\n                                   Nous voici !\n\n                   L ' H O M M E (à part.)\n                                                Quelles transes !\n                         L E TEMPS\n\nApparaissez aussi, très subtiles Puissances\nDe l'âme !\n                 L E S TROIS PUISSANCES\n\n            Nous voici, pleines de bon vouloir.\n\n        L E TEMPS    (aux Sens et aux Puissances.)\n\nA payer ce qu'il doit l'Homme voudrait surseoir ;\nVoulez-vous consentir ?\n\n                            Tous\n\n                            Jamais !\n\n                          LA V U E\n\n                                  La chose est claire :\nCe qu'il reçut de nous, qu'il le rende à la terre,\nEt qu'il offre son gain, comme il le doit, au ciel.\n\n                  L ' H O M M E (désespéré.)\n\nJe n'ai ni l'un ni l'autre, ô malheureux mortel !\n\n                          LA V U E\n\nTu n'as donc pas gardé nos cinq Talents ?\n"}, {"page_pdf": 767, "texte": "680                          DURENDAL\n\n\n\n                              L'HOMME\n                                               Volage,\n      Mon Désir en a fait un lamentable usage,\n      En m'achetant des biens d'un attrait décevant\n      Qui se sont dissipés comme fumée au vent.\n\n                    L A VOLONTÉ      (impérieuse.)\n      Qu'est devenu mon Cœur ?\n\n                             L'HOMME\n\n                                  Jcuet de la Mollesse !\n\n                           L A MÉMOIRE\n\n      Je t'avais dit jadis : — Quelque soin qui te presse,\n      Songe que toute chair chemine vers la mort ;\n      Où donc est-il l'Anneau prophète de ton sort ?\n\n                             L'HOMME\n\n      J'en ai fait don au Monde, ébloui par sa grâce !\n\n                          L'ENTENDEMENT\n\n      Et mon Bandeau ? Ton front n'en porte plus de trace ?\n\n                             L'HOMME\n\n      J'ignore qui l'a pris, mais ma pauvre raison\n      Sait bien que la folie habite sa maison.\n\n           L E S S E N S , LES PUISSANCES ET MUSICIENS\n\n      Ah ! Pécheur, tu sauras bientôt ce qu'il en coûte\n      De jeter son bonheur aux ronces de la route !\n\n                             L E TEMPS\n\n      Donc tu dissipas tout ?\n                             L'HOMME\n\n                             Oui, tout ; je n'ai plus rien !\n      Hélas ! prenez le peu qui me reste de bien,\n      Mon habit de seigneur.\n\n                       L E TEMPS (ironique.)\n\n                                La largesse est notable !\n      L'acceptez-vous ?\n"}, {"page_pdf": 768, "texte": "                 LA N E F DU MARCHAND                                 68l\n\n\n\n                                Tous\n                     Qu'on jette en prison l'insolvable !\n                    L E TEMPS (sévère.)\nC'est la loi. La prison garde le débiteur ;\nJe l'y mène moi-même, étant l'exécuteur.\n\n                           L'HOMME\n                                         (Appréhendé par le Temps.)\nJe te suis résigné. J e vois ce qu'il en coûte\nDe jeter son bonheur aux ronces de la route !\n                   CHŒUR ET MUSICIENS\n\nAh ! Pécheur, tu sauras bientôt ce qu'il en coûte !\n\n                           L'HOMME\n\nJ'ai jeté mon bonheur aux ronces de la route !\n\n                  CHŒUR ET MUSICIENS\n\nTu jetas ton bonheur aux ronces de la route !\n\n                     SCÈNE XXXI\n           Les    Mêmes.    — P a r a î t LE D É S I R .\n\n                           L E DÉSIR\n\nJ'ai mérité cent fois la hart et le gibet ;\nMais, malgré ce défaut, je reste le valet\nDe l'Homme. Il m'a suivi longtemps d'un pied tenace,\nIl est juste, à mon tour, que je cherche sa trace.\n                           LA V U E\n\nChut ! voici son Désir ; il vient de ce côté.\n\n                           L E TEMPS\n\nIl est coupable aussi, qu'il soit donc arrêté.\n                                                           (Il l'appréhende.)\n                           LE    DÉSIR\n\nEh, que me voulez-vous, gens à mauvaise mine ?\n                                Tous\nToujours mauvais Désir vers la prison chemine !\n"}, {"page_pdf": 769, "texte": " 682                                    DURENDAL\n\n\n\n                                       SCENE XXXII\n\nLE TEMPS, L'HOMME, LE DÉSIR, LES PUISSANCES, LES SENS.— L E DÉMON, LA MOLLESSE, LE MONDE,\n    aux aguets, mais invisibles pour les autres personnages. La scène représente une plage :\n    falaises, nuages. On voit une grotte dont l'enrrée est fermée par une grille de prison.\n\n            LE    DÉMON     (à part, s'adressant à ses deux compagnons.)\n             Voyons quel est le sort qui leur est destiné.\n\n                                       LA        MOLLESSE\n\n             On les mène au sépulcre obscur où l'Homme est né !\n\n           LE    T E M P S (arrivant   devant la grille avec ses prisonniers.)\n                        Gardien de l'ombre et du silence\n                        Où l'Homme est né selon sa loi,\n                        De ton sommeil éveille-toi\n                        Et prête-moi ton assistance !\n\n                           U N E VOIX (sortant de la grotte.)\n             Qui va là ?\n                                         LE       TEMPS\n\n                        La Justice; elle doit châtier\n             Un larron d'emprunteur qui ne sait pas payer.\n\n                                            LA     VOIX\n             Un seul ?\n                            L E DÉSIR (avec accablement.)\n                        Nous sommes deux!\n\n                                L ' H O M M E (au     Temps.)   .\n                                             A quoi bon me contraindre ?\n             Ma dette est infinie et rien ne peut l'éteindre.\n\n                                            LE    TEMPS\n\n             Tu paîras, ou seras enchaîné pour toujours.\n\n                                            L'HOMME\n\n             Les fers (1) de mon Désir, hélas ! sont assez lourds !\n                         (Le Temps fait entrer l'Homme et le Désir dans la grotte\n                             et referme la grille sur eux.)\n\n   (1) Le motyerros,   erreurs, employé ici se prononce comme Hierros, fers, et fait un jeu\nde mots intraduisible.\n"}, {"page_pdf": 770, "texte": "                            LA N E F DU         MARCHAND                     683\n\n\n                               T o u s ET MUSICIENS\n           Ah! Pécheur, maintenant tu vois ce qu'il en coûte!\n\n                                     L'HOMME\n\n           Malheureux que je suis, je vois ce qu'il eu coûte !\n\n                               Tous ET MUSICIENS\n            Tu jetas ton bonheur aux ronces de la route!\n                                     L'HOMME\n\n           J'ai jeté mon bonheur aux ronces de la route !\n                           (L'Homme et le Désir disparaissent dans la grotte.\n                                Le Temps, les Puissances et les Sens sortent.)\n\n\n                                  SCÈNE XXXIII\n\nParaissent LE DÉMON, LA MOLLESSE et LE MONDE sortant de leur cachette. — Ensuite LA\n   FAUTE, LE MARCHAND, L'AMOUR et des     MATELOTS.\n\n\n                                   LA     MOLLESSE\n\n            Sa tombe est son berceau ! Hourra ! nous triomphons !\n\n                                     LE    MONDE\n\n            J'entends sa voix qui d i t . . .\n\n                   LA    F A U T E (hors de la scène, avec terreur.)\n\n                                       Nous sombrons ! Nous sombrons !\n            L'océan contre nous déchaîne sa furie.\n\n                        L'AMOUR    (hors de la scène, avec joie.)\n\n            Plus d'écueils ! Notre Nef n'a pas une avarie !\n            Terre ! Terre !\n                   (Les deux navires paraissent en même temps; sur l'un on voit\n                     la Faute et des Matelots, sur l'autre, le Marchand, l'Amour\n                     et quelques hommes de l'équipage).\n\n                          L E DÉMON (surpris et inquiet.)\n                            L'appel du morne condamné\n            Se perd, par d'autres voix plus fortes entraîné,\n            Et qui planent là-bas sur les vagues lointaines.\n"}, {"page_pdf": 771, "texte": "684                         DURENDAL\n\n\n\n                           LA    MOLLESSE\n\n      Je distingue déjà deux mâts et deux carènes;\n      Mais quelle est la puissance invisible qui rend\n      De ces nefs, sur la mer, le sort si différent ?\n      L'une vogue légère et le flot la caresse.\n      L'autre bondit ainsi qu'un navire en détresse.\n\n                            L E MONDE\n\n      Celle au grément intact qui vogue sans effort\n      Obéit au Marchand ; et l'autre que le port,\n      A grands flots effarés repousse avec colère,\n      Est celle de la Faute; ô désolant mystère !\n      — Écoutons ! car des voix parlent du haut des mâts.\n\n\n\n                (Les deux navires tournent; la Faute et l'Amour montent\n                  respectivement sur la hune du grand mai de leur navire.)\n\n                                L'AMOUR\n\n      Voyage heureux ! Les vents ont secondé nos bras !\n\n                    L A F A U T E ET MATELOTS\n\n      Vents de malheur !\n\n                    Voix (sur la Nef blanche.)\n                           Hissez !\n\n                    Voix (sur le Navire noir.)\n                                      Carguez toutes les voiles !\n                  L'AMOUR. — Dialogue alterné.\n\n      Moi, qu'attire le beau pays bleu des étoiles...\n                             LA FAUTE\n\n      Moi, dont l'orgueil bâtit sur le vent ses palais...\n\n                             L'AMOUR\n\n      Je me suis élevé sur la hune, aux aguets...\n                            LA F A U T E\n\n      Hydre, dans ma fureur, j'ai gravi cette hune...\n"}, {"page_pdf": 772, "texte": "              LA NEF DU MARCHAND                               685\n\n\n\n                        L'AMOUR\n\nPour savoir où me mène une brise opportune...\n\n                       L A FAUTE\n\nPour savoir sur quel roc me pousse l'aquilon...\n\n                        L'AMOUR\n\nEt je découvre enfin sur le clair horizon,\nLe havre de mes vœux, où nous mettrons en panne,\nAprès tant de détours sur la mer océane...\n\n                       LA FAUTE\n\nEt je découvre enfin l'écueil justicier,.\nQui va briser ma nef entre ses crocs d'acier !\n                               (Ils descendent tous deux sur le pont.)\n             L E MARCHAND       (triomphant.)\nMidi flambe, et le vent bombant la voile pleine,\nVers les douceurs du port lestement nous entraîne.\n\n              L A FAUTE (avec désespoir.)\n\nSombre lutte, ce duel épuise mes forbans :\nTempête, tords ma barque et brise mes haubans !\n\n              Voix (sur la Nef blanche.)\nHissez ! Hissez !\n\n              Voix (sur le Navire noir.)\n                    Carguez!\n                     LE MARCHAND\n\n                               Heureuse traversée !\n\n                       LA FAUTE\n\nNaufrage ! Le récif ! Notre nef est brisée !\nA la mer ! Tout le monde à la mer ! Sauvez-vous !\nTout s'écroule, tout meurt, excepté mon courroux !\nVous ne le vaincrez pas, flots noirs où je me lance,\nEt j'en ferai sortir, plus âpre, ma vengeance !\n"}, {"page_pdf": 773, "texte": "686                            DURENDAL\n\n\n\n                            L E MARCHAND\n\n       Voici le port enfin !\n                                LA F A U T E\n\n                               Tout le monde à la mer !\n                                           (Les deux navires disparaissent.)\n\n\n                          SCÈNE XXXIV\n\n          LE MONDE, LE DÉMON, LA MOLLESSE. — Ensuite LA FAUTE.\n\n\n                            LA MOLLESSE\n\n      Le vaisseau du Marchand de sa toile couvert,\n      Entre avec majesté dans l'anse souriante.\n\n                               L E MONDE\n\n      Et l'autre, enveloppé d'horreur et d'épouvante\n      Comme un lingot de plomb, sombre à pic dans la nuit.\n\n                               L E DÉMON\n\n      Approchons-nous du bord où le dur ressac bruit ;\n      Peut-être, en nous penchant sur le bord de l'abîme,\n      Pourrons-nous de la mort sauver quelque victime.\n\n           L A MOLLESSE (qui vient de gravir le rocher.)\n\n      Alerte ! car voici que soudain rejeté,\n      Un corps de naufragé roule de ce côté !\n                  (La Faute est rejetée par la vague et recueillie par eux.)\n\n                    L A FAUTE (revenant à elle.)\n\n      Que ma haine m'assiste !\n                               L E MONDE\n\n                                   Elle !\n                          L A MOLLESSE\n\n                                         Quelle aventure !\n                               L A FAUTE\n\n      O rage ! Moi, battue, indicible torture !\n      Après tant de travail et de puissants complots,\n      Me voir comme une épave à la merci des flots !\n"}, {"page_pdf": 774, "texte": "              LA N E F    DU   MARCHAND                       687\n\n\n                      L E DÉMON\n\nO Faute, explique-toi !\n\n                         L A FAUTE\n\n                       Moi vaincue à la chasse\nDe cette Nef fuyant légère dans l'espace,\nEt que si sûrement le vent faisait marcher,\nQue jamais à son bord je n'ai pu m'accrocher !\n                                                       (Plus calme.)\nPour ma perte un génie étrange l'accompagne ;\nEt les ports l'accueillaient, surtout les ports d'Espagne,\nRefuges préférés lorsqu'avec trop d'ardeur,\nJe menaçais ses flancs d'un assaut destructeur.\n\nSachez que pour dompter le monde et sa furie,\nLa Nef mit à la voile au port Sainte-Marie,\nNom fait de braise et d'aube et qui me fait hurler.\nPoursuivant l'ennemi je me mis à cingler ;\nVains efforts ! Une lame énorme, en sa volute,\nFaillit briser ma barque et terminer la lutte !\nJ'échappai ; je repris courage, hélas ! sans fin,\nDe l'orage pour moi, sur lui du temps serein.\nPuis, lorsqu'un jour j'allais l'atteindre dans sa fuite,\nIl entra triomphant au port de Marguerite ;\nIl acheta la Perle, ainsi qu'il est écrit\nDu sage qui savait sa splendeur et son prix ;\nEt fier de son trésor, d'une course rapide\nA travers la mer bleue, atterrit en Floride.\nHélas ! chaque pays par l'ombre déserté,\nDe sa nouvelle loi célébra la clarté,\nDe façon que j'ai vu, tout au long de l'espace,\nRefleurir pour jamais la Floride de grâce !\nAlors, voulant garder sûrement cette loi,\nIl alla s'abriter au port de Sainte-Foi;\nEt là, son phare ardent offre aux vaisseaux du monde,\nHors des flots agités, une eau calme et profonde.\n\n                      L E DÉMON\n\nQuoi, sans lutte il a pu fonder ce grand Etat ?\n"}, {"page_pdf": 775, "texte": "688                         DURENDAL\n\n\n\n                             L A FAUTE\n\n       En un endroit désert je lui livrai combat.\n      Ma nef, au premier choc, faillit être engloutie !\n      Quand je pus le rejoindre il était clans Ostic.\n      Ah ! cet étrange nom ! Rien qu'à l'exprimer c'est\n      Comme si l'on serrait à ma gorge un lacet,\n      Ou comme si du feu dévorait ma poitrine,\n      Et je n'en puis trouver le sens ni la doctrine !\n      Or, dans ce port profond et sûr, abondamment\n      Le Marchand a rempli ses soutes de froment.\n      Et pourquoi le cacher? Cette simple semence,\n      Quand j ' y pense, en mon cœur déchaîne une démence !\n      Je me meurs, quand je vois ce blé mystérieux,\n      Et je dois aussitôt en détourner les yeux.\n      Croyez-moi, cet achat renferme une menace,\n      Car la Nef en regorge !\n                          L A MOLLESSE\n\n                                Une telle disgrâce\n      Avec raison t'afflige et désole nos cœurs.\n      Mais tout n'est pas perdu, car nous sommes vainqueurs.\n      Console-toi ; selon tes plans, par notre adresse,\n      L'Homme est entre nos mains en extrême détresse.\n                           L E DÉMON\n      Le frère du Marchand vient de tomber si bas,\n      Que ses fers sont de ceux que l'on ne brise pas.\n      Sur lui de la prison j'ai vu fermer la porte.\n      Voilà le but atteint ; l'Homme seul nous importe !\n      Nous le tenons ! Jamais il ne pourra payer\n      Tous les prêts par la terre et le ciel octroyés !\n                           L E MONDE\n\n      Car lui, l'être d'un jour — admirable ironie ! —\n      Par plaisir, s'est chargé d'une dette infinie !\n               LA MOLLESSE     (montrant le Cœur.)\n      J'ai son Cœur ; sa prison ne s'ouvrira jamais !\n                     L E MONDE (même jeu.)\n      Moi, l'Anneau rappelant la mort et ses bienfaits !\n"}, {"page_pdf": 776, "texte": "                            LA    N E F DU MARCHAND                                 689\n\n\n\n                                 L E DÉMON (même jeu.)\n\n              Moi, l'insigne Bandeau de son front raisonnable !\n\n                                    LA MOLLESSE\n\n              O Faute ! viens, ta nuit éternelle l'accable ;\n              Viens, voici sa prison. Tu jouiras de voir\n              Celui qui librement s'est damné sans espoir.\n\n                    L ' H O M M E ET MUSICIENS (dans la prison.)\n\n              Malheureux que je suis ! Je vois ce qu'il m'en coûte !\n              Jai jeté mon bonheur aux ronces de la route !\n\n\n                                 SCÈNE      XXXV\n\nLes Mêmes.—    Paraissent LE MARCHAND et L'AMOUR, attirés par les gémissements de L'HOMME.\n\n                       LE   MARCHAND (plein de compassion.)\n\n              Malheureux que je suis ! Je vois ce qu'il m'en coûte !...\n              ...Plainte étrange, et qu'aiguise un si triste soupir !\n              Oh ! je sens la pitié dans mon âme frémir!\n\n                    L'AMOUR       (montrant le rocher de la prison.)\n              La voix semble venir de là.\n\n        LA FAUTE (à part, à ses compagnons, en voyant le Marchand.)\n                                           Cette victoire\n              Devrait de mes revers effacer la mémoire;\n              Mais voici de nouveau que le fatal aspect\n              Du Rival, me remplit de haine et de respect.\n                                       LE   DÉMON\n\n              Ecartons-nous, il a du feu sur son visage !\n\n                                       LA   FAUTE\n\n              Il le faut; de lutter je n'ai plus le courage,\n              Mais je pars à regret, car ces cris de douleur,\n              Sont chant pour mon oreille, et baume pour mon cœur.\n                                                               (Ils se retirent à l'écart.)\n                             MUSICIENS (dans la prison.)\n              Ah ! Pécheur, maintenant tu vois ce qu'il en coûte !\n"}, {"page_pdf": 777, "texte": "690                           DURENDAL\n\n\n\n                          SCÈNE XXXVI\n\n      Lr. MARCHAND, L'AMOUR. — Paraissent ensuite LE DÉSIR, L'HOMME.\n\n\n                           LE      MARCHAND\n\n      Encor ce triste chant ! Ma pitié qui l'écoute\n      S'exalte ! et je voudrais, de tout cœur, assister\n      Ce pauvre, quel qu'il soit. Ah ! comment résister\n      A l'attrait souverain de la souffrance sainte !\n      Amour, recherche donc d'où vient la sombre plainte.\n                                L'AMOUR\n\n      J'obéis pour que tous sachent, à l'avenir,\n      Que tu suis ton Amour et l'Homme son Désir.\n               L'HOMME (de l'intérieur de la prison.)\n\n      Approche de la grille, Désir, et supplie\n      Les passants, pour qu'ils aient pitié de ma folie,\n      Cependant que couché dans ce sépulcre obscur,\n      Moi j'invoque du ciel funèbre un peu d'azur.\n\n                L E DÉSIR (parlant devant la grille.)\n      Vous qui passez, hélas ! accordez, pitoyables,\n      L'aumône d'un soupir aux pécheurs misérables,\n      Qui vivent pour jamais dans la nuit !\n\n                 L'AMOUR (reconnaissant le Désir.)\n\n                                                 C'est donc toi\n      Qui troubles les échos de ta douleur ?\n\n                              LE    DÉSIR\n                                                 C'est moi !\n                L'AMOUR (s'approchant davantage.)\n\n      Et que veux-tu ?\n\n                      L E DÉSIR (tristement.)\n\n                       Finir si je le puis ma peine.\n      Mais que sert d'y penser, puisque le Temps m'enchaîne !\n\n                     L'AMOUR       (au Marchand.)\n      Maître, je sais qui fait appel à ta bonté.\n"}, {"page_pdf": 778, "texte": "                LA N E F DU MARCHAND                      691\n\n\n\n                       L E MARCHAND\nQui cela ?\n                            L'AMOUR\n\n             Le Désir de l'Homme.\n                       LE    MARCHAND\n\n                                En vérité,\nJe veux savoir d'abord pour quel crime on l'arrête.\n                            LE   DÉSIR\n\nMon Maître, au jour fixé, n'a pu payer sa dette.\n\n                       L E MARCHAND\n\nIl est donc prisonnier comme toi ?\n\n             L ' H O M M E (paraissant à la grille.)\n\n                                        ...Sans amis,\nEt si déchu, qu'à son Désir il a permis,\nPour soulager un peu le deuil qui le désole,\nDe quémander le mot cordial qui console.\nCe que l'on peut souffrir, il le souffre : la faim,\nE t la soif, la chaleur et le froid, tout enfin.\nDans son isolement, l'heure lente l'attriste;\nRien qui lui parle au cœur, nul espoir qui l'assiste.\nC'est pourquoi le voilà, parce qu'il fut ingrat,\nEn complet abandon, et dans le pire état...\n\n                       L E MARCHAND\nLe pire état ?...\n                            L'HOMME\n\n                      Celui de la Misère Humaine.\n                       L E MARCHAND\nTu dis bien, car tout deuil, tout effroi, toute peine\nQui furent et seront jamais, dorment enclos\nDans l'écrin ténébreux de ces deux tristes mots.\nFrère, je compatis à ton sort, et je pleure\nDe te voir habiter cette sombre demeure.\n        L'HOMME       (reconnaissant le Marchand.)\nFrère ?... Ciel, c'est donc toi ? Ton fraternel chagrin\nCreuse, hélas ! plus l'abîme où je me tords en vain !\n"}, {"page_pdf": 779, "texte": "692                                   DURENDAL\n\n\n\n                                  LE    MARCHAND\n\n           Ah ! quel sort différent, si par obéissance,\n           Tu ne m'avais quitté !\n                                       L'HOMME\n\n                                       Malheureuse ignorance !\n                         LE   MARCHAND      (à l'Amour.)\n           Qu'est-ce donc, mon Amour, et pourquoi pleures-tu ?\n\n                                       L'AMOUR\n           Ah ! puis-je, sans pleurer, voir ton frère abattu ?\n                                 LE     MARCHAND\n\n           Et moi, puis-je hésiter à chercher le remède,\n           Quand l'Homme se repent, quand l'Amour intercède ?\n           N'ai-je pas mon Trésor pour payer ce qu'il doit?\n                                                             (A l'Homme.)\n           Et qui donc t'imposa ta peine, et de quel droit ?\n                                      L'HOMMIÎ\n          Mes créanciers sans cœur ont décidé ma chute,\n          Et c'est d'après leurs vœux que le Temps m'exécute.\n                                 LE    MARCHAND\n\n          Sois humble, frappe-loi la poitrine; l'espoir\n          Peut dorer d'un rayon l'océan le plus noir.\n                                                   (Il s'éloigne de la prison.)\n          Amour !\n                                      L'AMOUR\n\n                    Que me veux-tu ?\n                                LE     MARCHAND\n                                          Va dire au Temps qu'il vienne.\n                                                              (L'Amour sort.)\n\n                              SCÈNE XXXVII\n\n      [,E MARCHAND, un moment seul et pensif, puis L'AMOUR amenant LE TEMPS.\n\n                              L E TEMPS (grave.)\n\n         Le Temps est toujours prêt s'il faut qu'il intervienne\n         Pour alourdir les fers d'un homme malheureux ;\n         Je suis riche en douleurs, dis-moi ce que tu veux.\n"}, {"page_pdf": 780, "texte": "               LA N E F DU     MARCHAND                           693\n\n\n              L E MARCHAND      (résolument.)\nL'homme que tu jetas en prison, c'est mon frère ;\nPour le tirer de là, Temps, fais le nécessaire.\nJe réponds de sa dette.\n\n                        L E TEMPS\n\n                        Entends ceci d'abord :\nIl faut pour la payer un immense trésor ;\nQui donc es-tu ?\n\n                      L E MARCHAND\n\n                  Peux-tu ne pas me reconnaître ?\n\n                        L E TEMPS\nEt que m'importe à moi ce qui doit disparaître ?\nLa richesse et la gloire auraient tort de penser\nQue toute leur folie a pu m'intéresser.\nL'esclave ? il vaut autant, je le sais, qu'un monarque ;\nDu sceau noir de la mort tous deux portent la marque.\nMoi, connaître les grands ? A ce compte jamais\nJe n'aurais le plaisir d'abattre leurs palais.\nJe ne connais personne et me rends compte à peine\nDes fureurs de ma faux dans la moisson humaine.\n\n                     L E MARCHAND\n\nSoit. — Je suis le Marchand du vaisseau de haut bord\nQui, tu le vois d'ici, domine tout le port.\nCette nef à tes yeux garantit ma richesse.\nOr, à ton prisonnier ma pitié s'intéresse,\nC'est un mauvais payeur, mais un frère perdu;\nQu'il soit libre, et l'argent qu'il doit sera rendu.\nA failli dépouillé de tout ce qu'il possède,\nNe faut-il préférer l'or qui lui vient en aide ?\n\n                           L E TEMPS\n\nParbleu ! C'est évident ! Laissons donc les deniers\nS'en retourner sonner aux mains des créanciers.\nEt puisque j'écrivis, jadis, la redevance,\n                         (Il prend l'acte et se met en devoir d'écrire.)\n"}, {"page_pdf": 781, "texte": "     694                                        DURENDAL\n\n\n\n                 Au dos de l'acte même écrivons la quittance.\n                 Comme il convient, mettons pour commencer la croix.\n                 — Dis-moi, comment veux-tu régler ce que tu dois ?\n                                     Lu MARCHAND (à part.)\n                 Une croix sur le dos ! Admirons cet emblème\n                 De celui qui répond pour un autre lui-même !\n                                                (Au Temps qui écrit sous sa dictée.)\n                Écris donc. — « Je m'oblige à rembourser un jour\n                Tout ce que l'Homme doit, £t ce par pur amour.\n                Selon que nous le dit l'Ecriture formelle,\n                La dette du pécheur me sera personnelle;\n                Je veux prendre sur moi le poids de ses forfaits,\n                Je veux tout effacer, pour qu'il vive à jamais. »\n                Et je signe : Second Adam.\n                                                                       (Il le fait.)\n                                            En confiance\n                Tu peux donner déjà l'ordre de délivrance.\n                                               L E TEMPS\n\n                Bien sûr, pour l'enfermer il n'est plus de raison.\n                                                        (Se tournant vers la grille.)\n                      Ouvre ta porte, Esprit de la prison ;\n                         Ton prisonnier a fait sa peine !\n\n\n                                       SCÈNE XXXVTII\n\nLE   MARCHAND, L'AMOUR,   LE T E M P S .   —   P a r a i s s e n t L'HOMME et LE DÉSIR, u n i s p a r   la   même\n     chaîne.\n                      L ' H O M M E (remarquant d'abord le Temps.)\n\n               O Temps, que me veux-tu, bourreau de chair humaine ?\n\n                                               L E TEMPS\n\n                Lorsque je fais souffrir, c'est pour un bien futur.\n                Vois ton frère ; il est lui ton ami le plus sûr;\n               Il répond de ta dette, et sa munificence\n               Te délivre. Son cœur regrettait ton absence.\n               Quant à tes fers, je vais, à l'instant, les briser.\n                                              (Il fait de vains efforts pour y réussir.)\n               Eh quoi ! je sens sur eux mes forces s'épuiser !\n               J'ai bien pu les river, les rompre est moins facile.\n"}, {"page_pdf": 782, "texte": "                    LA N E F D U      MARCHAND                        695\n\n\n                               L'AMOUR\n\n      L'âge, ô Temps, a rendu ta vigueur bien débile ;\n      Fais place à ma faiblesse, et retiens bien ceci,\n      Homme : c'est par l'Amour que l'on t'a fait merci !\n                                                    (Il rompt la chaîne.)\n                               LE   DÉSIR\n\n      J'exulte et je bondis tant ma surprise est vive !\n      Naufragé, me voici sain et sauf sur la rive.\n                                                          (Au   Marchand.)\n      Du corps je te savais frère, mais en ce jour,\n      Je vois que le sauveur de l'âme, c'est l'Amour !\n\n                               L'HOMME\n      O mon triste passé ! Ton souvenir m'excite\n      A fuir l'illusion du bonheur illicite !\n                                (Tombant à genoux devant le Marchand.)\n      Sois mon Maître à jamais ! Je promets à genoux,\n      De dompter les attraits pervers, les faux dégoûts,\n      Pour te rester toujours fidèle !\n\n             L E MARCHAND (le relevant avec bonté.)\n\n                                    De la terre,\n      Lève-toi, pour venir dans mes bras, ô mon frère !\n      Ton salut m'a poussé vers mon âpre labeur.\n      Lève-toi ! Pour jamais laisse monter ton cœur,\n      Au-dessus du sol noir et dur, par l'Espérance !\n\nL E S SENS ET LES PUISSANCES (hors de la scène, criant en tumulte.)\n      Le débiteur s'enfuit !\n\n                L ' H O M M E (effrayé, au   Marchand.)\n\n                            J'ai foi dans ta puissance ;\n      Et pourtant ce n'est pas, ô Maître, sans effroi\n      Que j'entends ces clameurs s'insurger contre moi.\n      Mes ennemis déjà m'ont vu libre !\n\n              L E DÉSIR (inquiet, regardant au loin.)\n\n                                          Visages\n      De créanciers toujours sont pleins de noirs présages !\n"}, {"page_pdf": 783, "texte": "  696                                              DURENDAL\n\n\n\n                                                 L E MARCHAND\n\n                  Ne crains rien ; pars d'ici pourtant, car seul je dois,\n                  Puisque j'ai pris ta place, accueillir tous leurs droits.\n                  Monte sur mon Vaisseau, son entrée est ouverte\n                  Depuis que par mon nom ta créance est couverte.\n\n                                                     L'HOMME\n                  Viens, mon Désir ; dans l'ombre il nous faut, tour à tour,\n                  Pleurer sur mes péchés et bénir son Amour !\n                                                         (Ils sortent tous les deux.)\n\n                                              SCÈNE XXXIX\n\nL E MARCHAND, L'AMOUR, LE T E M P S . — P a r a i s s e n t en t r o u p e t u m u l t u e u s e LES SENS et LES P U I S -\n     SANCES.\n\n                                     L E S SENS ET LES PUISSANCES\n\n                  Arrêtons le fuyard !\n                                       L E TEMPS (qui les retient.)\n                                                  Halte! Où donc vous entraîne\n                 Cette ardeur ?\n                                                     LA V U E\n                                 Quoi ! tu veux nous couper le chemin ?\n                 Ne vois-tu pas qu'il fuit, ô Vieillard trop bénin,\n                 Le captif en narguant ta sénile indulgence ?\n\n                                                    L E TEMPS\n\n                 Eh ! sotte, qui pourrait tromper ma vigilance ?\n                 L'Homme ne s'enfuit pas; il a sa caution ;\n                 Un bon paiement vaut mieux qu'une réclusion.\n                 Sache voir un peu clair ! De la dette de l'Homme\n                 Quelqu'un de généreux va vous payer la somme.\n\n                                                       Tous\n                 Qui cela ?\n                   L E TEMPS (présentant l'acte signé par le Marchand.)\n                                 Voyez l'acte.\n                                              LA VUE (lisant.)\n                                                        Un nom bien inconnu !\n                 Connais-tu ce garant ?\n"}, {"page_pdf": 784, "texte": "                LA NEF DU MARCHAND                           697\n\n\n\n                       L E TEMPS\n\n                           Je sais qu'il est venu\nDe très loin.\n                             (Montrant le Marchand, puis la Nef.)\n             Le voici. C'est lui seul qui commande\nAux trésors entassés dans cette nef marchande,\nReine de tout le port. Voyez, son air est tel,\nQu'elle semble tenir en ses soutes le ciel.\n\n                   LA V U E (railleuse.)\nEt si nous ne tenions qu'une vaine parole ?\n\n                      L A VOLONTÉ\n\nQu'il nous paie en argent, tout le reste est frivole !\n                                                   (Au Marchand.)\nCà, tu ne nous dis rien, toi qui signas l'écrit?\nPromesse vole au vent, et ne fait qu'un vain bruit.\n                L E MARCHAND     (gravement.)\nVous serez satisfaits lorsque viendra mon heure.\n                          Tous\nNous ne différons pas, et ton heure est un leurre !\n                L E TEMPS (au Marchand.)\nPrends garde !\n                     L E MARCHAND\n                  Je paierai.\n                         LA VUE\n                                Pourquoi pas à l'instant ?\nCréancier craint toujours quelque piège latent.\n                      L E MARCHAND\n\nSi notre esprit est prompt, la chair par sa faiblesse,\nN'a ni le même élan, ni la même vitesse;\nPour payer cette dette, il me faudra souffrir;\nMais elle viendra l'heure où tout doit s'accomplir.\n                   LA V U E (indignée.)\nEh bien, nous ne voulons pas attendre; la terre\nImpatiente veut que le corps se libère,\nEt lui rende les Sens.\n"}, {"page_pdf": 785, "texte": "698                          DURENDAL\n\n\n\n                     L A VOLONTÉ (énergique.)\n\n                           Et le ciel, à son tour,\n      Des Puissances dont l'Ame a joui tout un jour,\n      Veut recevoir le compte et mettre en la balance\n      Perte ou gain, pour la peine ou pour la récompense.\n\n                        LA V U E (au Temps.)\n      Vieillard, pour en finir, rends-nous ton prisonnier,\n      Ou verse, entre nos mains, le paiement tout entier.\n                    L E TEMPS (au Marchand.)\n\n      Tu l'entends ? Contre toi cette foule ameutée\n      Veut voir la caution sur l'heure exécutée.\n                    L E MARCHAND     (avec calme.)\n      J'attends mon heure.\n                             LE   TEMPS\n\n                               Alors, moi, comme justicier,\n      Qui ne peut rejeter l'appel d'un créancier,\n      Je dois du fugitif te rendre responsable.\n      J'arrête le garant à défaut du coupable ;\n      Voici sa chaîne.                                    (Il la lui met.)\n                           L E MARCHAND\n\n                       Toi, tu me traites ainsi ?\n                             L E TEMPS\n      De nul être, ici-bas, le Temps ne prend souci ;\n      11 passe d'un extrême à l'extrême contraire,\n      Ni triomphe ni mort ne peuvent le distraire ;\n      Il voit passer la joie, et sans émotion,\n      Contemple les horreurs d'une âpre passion.\n      — Amour, puisqu'en ceci tu vins te compromettre,\n      Je dois, pour te punir, t'enchainer à ton Maître.\n                   (Il attache l'Amour à la même chaîne que le Marchand,\n                        et les conduit à la prison.)\n                             L'AMOUR\n\n      Tu fais bien. Rien ne peut jamais nous désunir;\n                                                            (Au Marchand.)\n      J'ai décrété tout seul ce qu'il nous faut souffrir.\n"}, {"page_pdf": 786, "texte": "             LA N E F DU       MARCHAND                       699\n\n\n            L E TEMPS (devant la prison.)\n\nPrison de la misère et de la vie humaine,\nOuvre-toi devant ceux que ma justice amène !\n\n            L E MARCHAND (à         l'Amour.)\n\nObéissons au Temps ; que l'Homme sache un jour,\nPour son iniquité, ce qu'a fait mon Amour.\n           (Le Marchand et l'Amour disparaissent dans la caverne.\n               La grille se ferme.)\n\n\n                      SCÈNE X L\n\n            L E TEMPS, LUS PUISSANCES, LES SENS.\n\n\n\n                       L E TEMPS\n\nÇà, réjouissez-vous ! Le Maître est votre otage ;\nIl vaut bien mieux que l'Homme.\n\n              L A VOLONTÉ (implacable.)\n\n                                    Il faut que par l'outrage,\nLe mépris, la douleur, la torture et l'affront,\nNous' hâtions le moment où les deniers viendront.\nCar il a répété deux fois : J'attends mon heure !\n\n                        L E TEMPS\n\nQu'il soit donc tourmenté, fallut-il qu'il en meure !\nMoi je vais agiter mes ailes vivement\nAfin d'accélérer le suprême moment.\n       (Pendant que le Temps agite ses ailes, tous, devant la prison,\n            se mettent à chanter sur un ton lamentable, avec accom-\n            pagnement d'instruments.)\n\n                          CHŒUR\n\n         Ah ! tout est deuil, tout est tristesse,\n         Pour le donneur de caution !\n         Celui-là même le délaisse\n         Dont il eut tant compassion !\n"}, {"page_pdf": 787, "texte": "                                       DURENDAL\n  700\n\n                         Qu'il porte la terrible dette,\n                         Puisque ce fut sa volonté ;\n                         Et que sa bouche soit muette\n                         Devant notre âpre cruauté !\n\n                        Qu'il vive pauvre, qu'il endure\n                        La honte, la soif et la faim ;\n                        Les cendres soient sa nourriture,\n                        Et les sanglots son triste vin !\n\n                        Que le dur fouet qui le flagelle\n                        Mette ses os à découvert,\n                        Que de son front le sang ruisselle,\n                        A flots, sous l'épine de fer !\n\n                        Et qu'enfin sa chair expirante\n                        S'étende sur deux madriers,\n                        Avec des fleurs de pourpre ardente\n                        Sur ses deux mains et ses deux pieds !\n\n                    L E MARCHAND (invisible, d'une voix triste.)\n\n             Cessez ce chant de deuil; sur le rythme des stances,\n             J'ai vu l'une, après l'autre arriver mes souffrances;\n             Et voici qu'a sonné l'heure de consommer\n             Le paiement de la dette et de tout rédimer.\n\n\n                                     SCÈNE XLI\n\nLes Mêmes. — Paraît le MARCHAND; il sort de la prison en jetant sa chaîne brisée et portant\n    sur les épaules un manieau royal.\n\n                                    L E MARCHAND\n\n             O prison, ouvre-toi ! Tombez fers du coupable !\n             Personne ne me doit une main secourable,\n             Personne ! Je suffis pour briser à la fois,\n             La porte des prisons et les chaînes des lois !\n             J'entrai da'ns ce cachot accablé de misère,\n             J'en sors triomphateur de la Mort ! Salutaire,\n             Mon œuvre pour jamais dominera les temps;\n             La terre est satisfaite et les cieux sont contents!\n                                                                           (Au Temps.)\n"}, {"page_pdf": 788, "texte": "                             LA N E F D U       MARCHAND                         701\n\n\n\n             Vieillard, monte à ma Nef; sa cavité profonde\n             Cache assez de froment pour en nourrir le monde.\n             Car avec mon Trésor royal j'ai rapporté\n             De quoi rassasier l'heureuse humanité.\n             C'est du blé nourricier, et rien ne le surpasse\n             Pour répandre la Vie et pour donner la Grâce,\n             Car les mots Nef et Pain, dans les écrits du ciel, .\n             Ont toujours doublement un sens surnaturel.\n             Et puisqu'au ciel je viens, ô Temps, de satisfaire,\n             Par moi, dans l'avenir, satisfais à la terre.\n             A toi de confier mon mystique froment\n             Au Père de famille, afin que sagement\n             Il le donne au Semeur qui mettra tout son zèle\n             A répandre partout la semence nouvelle.\n             Or, quand le jour viendra, les faucheurs réunis\n             De nos riches moissons abattront les épis,\n             Et nous verrons la meule opulente des gerbes,\n             Pendant que le brasier consumera les herbes.\n             Puis, quand sous les fléaux aura jailli le grain,\n             Le Maître généreux, fier de son grenier plein,\n             Avec le prix du blé couvrira les créances,\n             Et moi, je me verrai libre de redevances.\n\n                                             Tous\n             Soit ! A défaut d'argent que l'on nous paie en blé !\n\n\n\n                                    SCÈNE XLII\n\nLes Mêmes. — Paraissent LA FAUTE, LA MOLLESSE, LE MONDE et LE DÉMON ; les trois derniers\n    portent sur eux les joyaux de L'HOMME.\n\n\n                                      LA      FAUTE\n\n             Qu'entends-je ? Vous avez donc tous l'esprit troublé ?\n             Et ne savez-vous pas, étonnante ignorance,\n             Que l'Homme ne peut plus racheter son offense ?\n             Du blé ? Multipliez cent fois sa quantité,\n             Son prix, pour grand qu'il soit, restera limité.\n             Or l'offense envers Dieu rend la dette infinie ;\n"}, {"page_pdf": 789, "texte": "702                            DURENDAL\n\n\n\n       La lui payer en blé, c'est lui faire avanie.\n       Réfléchissez enfin, et ne veuillez plus voir\n       En de pauvres épis un infini pouvoir.\n\n                    L E MARCHAND (avec autorité.)\n\n      Tais-toi ! Tais-toi fléau, monstre odieux de l'onde\n      Sur laquelle, par moi, règne une paix profonde,\n      Car j'ai fait s'abîmer ton navire d'enfer !\n      Tais-toi ! Tout est obscur quand le cœur est de fer !\n      Je te déclare ici qu'un épi peut suffire\n      Pour un prix infini.\n\n                             LA    MOLLESSE\n\n                          Je me permets d'en rire,\n      En échange de blé, je ne rends pas le Cœur !\n\n                              LE   MONDE\n      Ni moi l'Anneau !\n                              LE   DÉMON\n\n                      Ni moi le Bandeau protecteur\n      Empêchant les écarts de la raison subtile !\n\n           L E MARCHAND      (appelant l'Homme du dehors. )\n\n      Homme, viens !...\n\n\n\n                           SCÈNE XLIII\n\n      Les Mêmes. — Paraissent L'HOMME, LE DÉSIR et ensuite L'AMOUR.\n\n\n                              L'HOMME\n\n                           Me voici, votre esclave docile !\n\n                           Le MARCHAND\n\n      J'ai payé ; reprends donc tes trois joyaux.\n\n                      Tous (avec indignation.)\n                                                       Comment !\n      De la dette infinie où vois-tu le paiement ?\n"}, {"page_pdf": 790, "texte": "             LA N E F DU     MARCHAND                         703\n\n\n                      L A FAUTE\n\nA la fin, de ton blé, nous feras-tu comprendre\nLe prix ?\n                                     (Aux Sens et aux Puissances.)\n          Quant aux joyaux, gardez-vous de les rendre.\n                (Un nuage s'ouvre, et l'on voit paraître, entre deux\n                    anges, l'Amour tout entouré d'épis, portant en\n                    main un calice surmonté d'une Hostie.)\n\n                       L'AMOUR\n\nEt bien c'est moi, l'Amour, qui du froment béni\nViens proclamer la gloire et le prix infini !\nRegardez bien ce Pain, ce n'est qu'une apparence,\nSous d'humbles accidents vit une autre substance;\nPour les yeux de la Foi, ce voile éblouissant\nCache, en réalité, de la chair et du sang !\nQu'en contemplant ce Pain toute âme se réveille ;\nC'est de l'Amour divin la très haute merveille,\nC'est la céleste Hostie, où l'âme avec le corps,\nDe la Divinité concentre les trésors !\n                                         (Tous reculent, stupéfaits.)\n                   L'ENTENDEMENT\n\nO révélation ! O parole inouïe !\nProdige sûrement attesté par l'ouïe !\nL'entendement confus s'incline avec respect,\nEt révère avec foi l'adorable secret !\n\nCe haut prix satisfait l'Ame et ses trois puissances.\n\n                     L A VOLONTÉ\n\nAu Pain la Volonté fait d'humbles révérences !\n\n                     L A MÉMOIRE\n\n La Mémoire l'exalte !\n                  L E SENS DE L ' O U Ï E\n\n                       Et les cinq Sens, par moi,\n Adorent l'aliment de la nouvelle loi !\n"}, {"page_pdf": 791, "texte": "704                         DURENDAL\n\n\n\n                          L E MARCHAND        .\n\n      Toi, Faute, qu'attends-tu ? Puisque les Sens et l'Ame\n      Se déclarent payés, voudrais-tu seule, infâme,\n      T'obstiner ? Quand tu vois ton orgueil accablé.\n      Veux-tu nier encor la puissance du blé ?\n\n                            L A FAUTE\n\n      Eh ! que puis-je nier? La merveille est patente;\n      Le secret dévoilé dépasse mon attente !\n      L'Amour est si subtil et si prodigieux,\n      Que sur la terre même il abaisse les cieux !\n      Il ne me reste plus que d'aller aux abîmes,\n      Dans l'éternelle horreur, rejoindre mes victimes !\n                                                             ( Elle s'en va.)\n                         L A MOLLESSE\n\n      Moi, je ne trouve plus, hélas ! un mot moqueur,\n      Et je sens que je dois restituer ce Cœur,\n      Malheureuse ! Voici que j'ai fini ma tâche !\n      Homme, prends ce joyau, ton pouvoir me l'arrache !\n                                      (Elle lui donne le Cœur et s'en va.)\n\n                            L E DÉMON\n\n      C'est un écroulement soudain ! Heureux mortel,\n      Puisque tu tiens enfin l'antidote ! Il est tel\n      Qu'il me brûle les yeux ! Fuyons, car mon visage\n      A besoin de ténèbre et d'abîme ma rage !\n                                          (Il lui jette le Bandeau et fuit.)\n                            L E MONDE\n\n      Moi, le Monde, je suis, selon que tu me fais,\n      Homme, par ta raison, méritoire ou mauvais.\n      J e te rends ton Anneau ; puisse-t-il à toute heure,\n      Te rappeller combien instable est ta demeure\n      D'un jour. Pour ton bonheur, j'acclame hautement\n      L'éternelle vertu du divin Sacrement.\n                                                 (Il lui donne l'Anneau.)\n                              Tous\n      Adorons et chantons, car le Monde lui-même,\n      Rend, malgré sa folie, au Pain l'honneur suprême !\n"}, {"page_pdf": 792, "texte": "                      LA N E F DU     MARCHAND                     705\n\n\n                                 L'HOMME\n\n         Adorons et chantons, puisque l'humanité\n         Sait où trouver la force et la félicité !\n                       (Tous chantent avec accompagnement d'instruments.)\n\n                                CHŒUR FINAL\n\n                  La Faute empoisonnait la terre,\n                  Mais la Nef du Marchand divin\n                  Apporta le blé salutaire\n,                 Pour nous guérir de son venin.\n\n                  Sa richesse paya la dette\n                  Et dégagea la caution ;\n                  Homme, tu dois ta paix parfaite\n                  Au prix de la Rédemption !\n\n\n\nMADRID, Juillet         1897.          L ' A b b é HECTOR HOORNAERT.\n"}, {"page_pdf": 793, "texte": "            ENCHANTEMENT\n\n\nDepuis que je l'ai vu, ce beau lac solitaire,\nSi merveilleux que rien ne l'égale sur terre,\nJe porte dans mon être un mal mystérieux,\nHélas ! et nul aspect ne distrait plus mes yeux.\n\nQuel charme est dans son onde où le ciel se reflète ?\nQuand j'allais le quitter, quelle douceur secrète\nM'a penché trop longtemps au bord de son miroir\nOù le scintillement de l'étoile du soir\nSe mirait, plus lointain et plus doux, comme en songe ?\nD'où vient que, loin de lui, le charme se prolonge\nEt laisse dans le cœur cet immortel regret ?\nAh ! sans doute, beau lac, un merveilleux secret\nRepose, loin des yeux, sous ta nappe profonde ?\nQuelle fée a jeté son anneau dans ton onde\nPour que ceux qui l'ont vue en restent enchantés ?...\n\nJe ne sais... Depuis lors, des sites plus vantés,\nJardins clos d'Orient ou golfes d'Italie,\nOnt parlé, tour à tour, à ma mélancolie :\nSi beaux qu'ils soient, mes yeux n'ont pas voulu les voir...\n\nLes malheureux que ronge un amour sans espoir\nMettent tout leur bonheur dans une image vaine.\nCertes, c'est une peine étrange, que ma peine !\nPourtant, à ces seuls mots, ceux-là m'auront compris,\nCar ils portent en eux le mal dont je languis.\n\n                                       FERNAND     SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 794, "texte": "                    L'ILE DU CAPO SANANDREA (TAORMINA)\n\n\n\n\n                        (D'après une photographie de Grov. CRUPI)\n\n\n\n\n    HEURES SICILIENNES\n\n                        TAORMINA          (Les      Matines).\n\n\n\n\n                 Au plus haut des gradins de l'hémicycle ruiné, —\n                  seuls dans le silence, seuls dans la nuit, — nous\n                  guettâmes, au plus profond de la mer d'Ionie,\n                  l'apparition de la lumière.\n                  Taillé dans le roc, à la crête d'un des contre-\n                forts qui s'étagent h a r m o n i e u s e m e n t , toujours\n                plus hardis et plus nobles, jusqu'à la majesté\nsuprême de l'Etna, ce théâtre vingt fois séculaire nous parut un\nautel sacré dressé par les enfants de la Beauté et du Soleil à la\ndivine splendeur des choses.\n\n (1) Voir du même auteur Soir sur l'Etna dans Durendal,       juillet 1897\n"}, {"page_pdf": 795, "texte": " 708                         DURENDAL\n\n\n\n    Mais l'heure n'était point venue des hommages et des\noffrandes.\n   Autour de nous, cette nature fameuse, dont nous prétendions\nvioler le rite éternel, dormait encore sous un voile de ténèbres\npresque diaphanes, qui neutralisait ses nuances et ses formes.\nT e r n e restait le Ciel, muet l'horizon, froide la terre. E t nous-\nmêmes, perdus dans cette immensité tragique, devinant par\ndelà cette terrasse altière, des précipices sans fond et des\nsommets sans nombre, nous eûmes le sentiment confus d'être\nles témoins, les témoins sacrilèges, du Chaos initial qui précéda\nla naissance des astres.\n   Oppressés sous le poids du vide et du silence, troublés par\ncet exil de toute joie et de toute tristesse, nous aspirâmes de\ntoute l'ardeur de nos êtres au Soleil et à la Vie.\n   Enfin, là-bas, dans un éloignement prodigieux, une lueur\naffleura par-dessus les cimes de la Calabre.\n   Répondant aussitôt à cette première étincelle de v i e , —\ncomme un miroir reflète une image, — la pyramide neigeuse\nde l'Etna s'alluma à son faîte d'une adorable teinte rosée.\n   Et, l'un après l'autre, tous ces monts enchaînés qui veillaient\ndans la nuit, émergèrent de l'ombre et dessinèrent, autour du\nthéâtre, devenu radieux, une constellation d'étoiles palpitantes.\n  Pour nos yeux et nos esprits éblouis, ce spectacle évoqua le\nsymbole du Génie :\n\n         Le poète inspiré, lorsque le monde ignore,\n         Ressemble à ces grands monts que la première aurore\n              Dore avant tout à son réveil,\n             Et qui, longtemps vainqueurs de l'ombre,\n             Gardent jusque dans la nuit sombre\n              Un dernier rayon de soleil.\n\n  Mais déjà toute la nature, noyée dans une transparence\nsereine, officiait aux matines.\n  Comme à la voix créatrice, brusquement la lumière fut. De\n"}, {"page_pdf": 796, "texte": "RUINES                       DU   THEATRE          GREC.   (TAORMINA)\n         (d'après une photographie du Giov. C u p i . )\n"}, {"page_pdf": 797, "texte": ""}, {"page_pdf": 798, "texte": "                         HEURES SICILIENNES                         709\n\n\nvague en vague, elle coula vers nous, cette lumière ruisselante,\nglissant droite comme une flèche d'or sur les flots glauques de\nla mer, se précipitant irrésistible et joyeuse comme les blan-\nches cavales indomptées attelées au char de Phoibos. Elle\natteignit aux rives siciliennes dont elle escalada les obscures\nfalaises, filtrant et buvant avidement les ténèbres.\n    Alors ce paysage unique au monde se déploie dans toute\n l'exubérance de ses couleurs et de ses contours.\n    Vers l'Orient, dominée par les premières assises des Apen-\n nins, la pointe extrême de l'Italie ferme notre horizon d'une\nceinture de fulgurant cristal. L a mer qui enchâsse ces côtes\nlointaines semble d'or fluide ou de soleil liquide. P u i s\nl'immense nappe se développe à l'infini vers le Sud, et tandis\nque le r a y o n n e m e n t de l'eau lustrée s'atténue à peine en s'éloi-\ngnant du soleil, les teintes s'accusent de plus en plus et s'assom-\nbrissent en une délicieuse gradation : là-bas, d'un violet délicat\nd'améthyste, plus près, d'un bleu tendre de turquoise, plus près\nencore, d'un bleu profond de lapis-lazuli. De grands oiseaux\nqui planent, demi-penchés, t r e m p a n t le bout de leurs ailes dans\nla mousse des vagues, brisent le silence de leurs appels stri-\ndents. Dans ce bain d'azur, surgissent des îles blondes et de\nblonds promontoires. Voici le cap de Schiso où fleurit l'heureuse\nNaxos, la plus ancienne colonie des Grecs de Sicile. Voici le\ncap San Andrea, et, comme des bouquets de coraux embrous-\nsaillés, les îles de San L e o et de Castellamare. A nos pieds, la\nplage rocheuse dont la ligne dentelée devient plus régulière à\npartir de Giardini, et s'efface vers Acireale et Catane d'une\ninflexion sinueuse et noble, qui va se perdant au loin, comme\nun trait à peine achevé.\n   C'est là que viennent mourir les premières collines du massif\netnéen, dont les flancs bombés s'animent de la pâle verdure des\noliviers caressés par la brise, et dont les replis creusés, comme\nd'une fêlure, par le lit desséché du torrent, abritent le feuillage\nluisant et les fruits d'or des agrumes. Derrière ces collines et\n"}, {"page_pdf": 799, "texte": "  710                          DURENDAL\n\n\n\n au-dessus d'elles, surgissent d'autres pentes, quelques-unes\ncouvertes de forêts, les autres, les plus hautes, arides et pelées,\nvêtues seulement de lumière. Voici, à mille pieds au-dessus de\nla mer, l'antique Acropole de T a u r o m e n i u m . P l u s haut, les\nmonts de Castiglione dominant la vallée de l'Alcantara. P l u s\nhaut, l'ermitage de la Rocca. P l u s haut, à une altitude qui\nsemble n'être accessible qu'aux aigles, le cône isolé de la Mola.\nAu Nord, le Monte Venere qui luit comme de la nacre, et, plus\nlointains encore et plus sauvages, les pics abrupts de L a p p a\net de Zirreto. E t surplombant ces cascades de roches et de\nmontagnes, l'Etna, le Père E t n a , souverain dominateur de la\nSicile, érige comme un défi dans l'azur immuable sa tête chenue\net argentée.\n   Déjà tu n'essaies plus de suivre parmi cette féerie l'essor de\nton esprit éperdu. Mais pourquoi ta poitrine se gonfle-t-elle\nd'une indéfinissable volupté, si enivrante que tes yeux, sans que\ntu t'en sois doutée, se sont emplis de larmes ? P o u r q u o i , désor-\nmais étrangère à tout ce décor que tu as cessé de contempler,\nretrouves-tu cependant en toi-même des images qui ne sont\nplus celles que tu viens de voir et que tu appelles encore du\nmême nom qu'elles : la Beauté ?\n   Pourquoi, si ce n'est l'effet d'une mystérieuse correspondance\nentre tes harmonies intérieures et ces harmonies naturelles, sou-\nmises les unes et les autres au même rythme divin ? P o u r q u o i ,\nsi ce n'est la prédestination de ton âme à goûter éternellement\ncette émotion de la Beauté survivant aux choses qui semblent\nla provoquer et qui simplement la reflètent?\n   Car la Beauté, vois-tu, si elle glorifie les êtres et les choses,\nne réside pas en eux. T o u t e cette nature qui t'est apparue si\nvictorieuse dans l'aurore de ce beau jour, est marquée pour la\ndécrépitude et la mort. Les océans et les glaciers, les rayons et\nles végétations ne sont qu'un dessin bariolé et fragile sur l a\ntrame essentielle et impérissable de la Beaut6. Contemple, une\nfois encore, cette immense étendue dont ton cœur a tressailli.\n"}, {"page_pdf": 800, "texte": "                        HEURES    SICILIENNES                      711\n\n\n Considère-la à travers ce rang de colonnes dont les fûts mi-\n brisés résistent encore à la ruine qui les jettera demain, dans\n les ronces, les crucifères et les lupins à côté des débris de leurs\n orgueilleuses couronnes. Où sont les peuples, où sont les races\n qui animaient ces mers et ces rives ? T u aurais autant de peine\n à retrouver sur ces flots limpides le sillage des galères de\n P y r r h u s ou des trirèmes d'Octave qu'à retrouver dans l'air\nléger la fumée des holocaustes que les Sicules sacrifiaient sur\nces bords à l'Apollon Archagète. Aux flancs de cette montagne\ngrandit jadis une cité barbaresque dont les émirs furent de\ngrands guerriers et de grands philosophes. Des chevriers y pro-\nmènent aujourd'hui, au milieu d'une herbe rare et poudreuse,\nleurs bêtes à la cloche tintinnabulante. Au faite de la Mola, les\nchevaliers normands érigèrent un de leurs plus orgueilleux don-\njons. Aujourd'hui des frelons y bourdonnent sur les fleurs écla-\ntantes des cactus. Ces monts eux-mêmes, qui virent naître et\ndisparaître t a n t de civilisations, tant de conquérants et de\npoètes, de quelle tragédie volcanique ont-ils surgi ? Quelle tra-\ngédie nouvelle les restituera demain au N é a n t ?\n   Seule la Beauté subsiste, intangible, sous ces formes pré-\ncaires, sous ces accidents d'un jour ou d'un siècle. Ce qui est\néternel, c'est l'exaltation de l'âme h u m a i n e vers son Auteur et\nsa F i n . . . Ce qui est éternel, vois-tu, c'est cette larme fugitive\nque t'arracha cette brève révélation de l'Idéal et qui te sacre à\nton tour enfant de l'Enthousiasme !\n\n\n\n    (A suivre.)                        H . CARTON DE W I A R T .\n"}, {"page_pdf": 801, "texte": "    La Tentation de l'Homme\n\n\nAutour de toi la vie est comme un cirque immense\nOh le troupeau stupide et fauve des humains\nDepuis l'aube des temps se rue, avec des mains\nDe haine, avec des fronts et des yeux de démence.\n\nUn nuage de feu vivant, d'éclairs zébré,\nDe la vapeur du sang versé couvre l'arène\nEt voile triomphal drapé de terreurs, traîne\nSa pourpre aux pans roidis sur le sable altéré.\n\nEt le combat oscille et l'élan unanime\nOndule en longs remous où l'enchevêtrement\nDes formes et des noms mêle innombrablement\nLe défi du stoïque au blasphème du crime.\n\nLa horde intérieure, avec ses visions\nSacrilèges, est là. L'âme est là, tout entière,\nSes monstres aux cent bras et tout le bestiaire\nFormidable et hideux des rouges passions.\n\nDroits sur leurs bases par le carnage inondées,\nDes simulacres d'or vierge et de bronze noir\nIndifférents et sourds, regardent sans le voir\nLe duel anxieux de l'Homme et des Idées.\n"}, {"page_pdf": 802, "texte": "         LA TENTATION DE L'HOMME                          713\n\n\n\nEt, comme un dais de fer écrasant l'horizon\nDe la stérile horreur de sa splendeur mauvaise,\nTragiquement livide et funéraire, pèse\nSur le massacre ardent, l'ombre de la Raison,\n\nVers qui, confuse et lourde en ses rythmes suprêmes,\nL'idolâtre clameur, hors des fanges du sol,\nS'élève et, par instants, élargissant son vol,\nMonte aux cieux balayés du vent des anathèmes.\n\nUne foule invisible et qu'on entend gronder,\nQu'on nie, et qui pourtant est là, surnaturelle,\nA peuplé les gradins ténébreux, et sur elle\nL'énigme de la nuit semble encor s'attarder.\n\nEt dans le tourbillon hurlant qui s'accélère,\nLatente, elle contemple, à ses pieds déferlant,\nL'écume du combat, qui ruisselle, roulant\nLa servile sueur aux eaux de sa colère.\n\nEt parfois, de ce monde à faces d'éléments\nL'indécise mêlée évente le mystère,\nQuand, prise d'un frisson qui l'oblige à se taire,\nLa multitude fait silence, et par moments,\n\nEcoute, dans l'effroi du jour muet qui tombe\nSur les fronts des martyrs, des dieux et des bourreaux,\nDerrière un inconnu fermé de noirs barreaux\nEt d'où souffle l'odeur étrange de la tombe,\n\nSur le charnier toujours accru, prêts à surgir,\nAu geste deviné de quelque belluaire\nInaperçu, mais qui rôde dans l'ossuaire,\nLes Lions de la Mort haleter et rugir.\n"}, {"page_pdf": 803, "texte": "714                       DURENDAL\n\n\n\n      Toi seul, Dominateur de cette tourbe infâme,\n      Héros silencieux et que rien n'a troublé\n      Dans ton effort tendu vers ton ciel révélé,\n      Faible comme eux pourtant, comme eux fils de la femme,\n\n      Mais qui, seul dans ion Rêve et dans ta Vérité,\n      Sans demander à la Nature maternelle\n      Ce qu'elle ne sait pas, ce qui n'est pas en elle,\n      N'attends pas de réponse et n'as jamais douté,\n\n      Ceins-toi du calme orgueil des vertus ascétiques,\n      Que ta Foi soit plus haute et plus haut ton Devoir,\n      Pour que, ton jour venu, tu dédaignes de voir\n      L'ombre marquer ton heure au sable des portiques.\n\n      Et tu pourras t'étendre en ta couche aux plis froids,\n      Sans qu'un regret te hante ou qu'un cri te roidisse,\n      Si tu n'abdiques rien, jusqu'au soir de justice,\n      Et de ce que tu sais et de ce que tu crois.\n\n\n\n                             SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 804, "texte": "ALEXANDRE   BRAUN\n"}, {"page_pdf": 805, "texte": ""}, {"page_pdf": 806, "texte": "       AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE\n\n\n                                      I\n\n D I S C O U R S DE M.               ALEXANDRE                  BRAUN\n\n\n\n        ÉMINENCES,      MESSEIGNEURS,        MESDAMES,       MESSIEURS,\n\n\n\n                 J'AI été invité — c'est un grand honneur dont je sens vive-\n                    ment le prix et le poids — à résumer devant cette\n                    assemblée générale la discussion à laquelle a donné lieu,\n                    dans la séance de la deuxième section, tenue hier sous la\n                    présidence de Monseigneur Cartuyvels, la question de la\n                    participation des laïcs aux processions.\n                       Tout le monde s'est trouvé d'accord pour reconnaître\n                     qu'il était souhaitable — et combien ! — de favoriser,\nd'encourager cette profession publique, cette manifestation par excellence,\ncoràm populo, de notre foi de catholique. La participation simultanée des\nclasses ouvrières et des classes dirigeantes à ces cortèges qui parcourent nos\nrues et nos places pour escorter le Très Saint Sacrement lorsque, descen-\ndant de l'autel, il nous fait en quelque sorte la grâce insigne d'une visite\nparticulière en passant devant nos demeures à travers les foules pros-\nternées, cette participation n'est pas seulement un hommage rendu à\nla souveraineté, à la majesté du Tout-Puissant Créateur de toutes choses,\nde la Terre et du Ciel, c'est une démonstration au grand jour, c'est une\nprotestation contre les lâchetés et les défections des uns, contre les outrages\net les blasphèmes des autres, c'est un défi lancé au scepticisme et à l'impiété,\n"}, {"page_pdf": 807, "texte": " 716                             DURENDAL\n\n\n\net c'est aussi l'union scellée entre les couches sociales, entre des hommes\nde conditions différentes, mais tous enfants du même Père, qui se retrou-\nvent dans le coude à coude processionnel comme dans le coude à coude de\nla Table Sainte.\n   Mais comment s'y prendre pour augmenter convenablement ce concours,\npour y amener en nombre de plus en plus considérable et les hommes du\npeuple et ceux qu'on appelait hier l'élite de la population?\n   Un grand pas a été fait en Belgique, depuis ces dix dernières années, dans\ncette voie, dans cette œuvre de guerre au respect humain.\n   M. de Kerchove d'Exaerde nous a instruits des efforts dépensés à Gand\npour grouper un corps de jeunes gens qui, au nombre de quatre cents, se\nsont donné pour consigne, pour mot d'ordre, de monter cette garde et de\nformer cette haie d'honneur.\n   Même exemple rapporté par M. le chanoine van den Gheyn à l'éloge de\nla jeunesse d'Anvers.\n   D'un autre côté, les corporations ouvrières envoient aux processions des\ncontingents de plus en plus compacts, et Monseigneur l'evêque de Liége a\ncité, aux applaudissements de l'auditoire, le fait que les aumôniers du travail\nont enrôlé, à Seraing, par une conscription toute spontanée, plusieurs cen-\ntaines d'ouvriers qui ont accompagné, le chapelet à la main, non seulement\nla procession de leur paroisse, mais encore celles de plusieurs autres\ncommunes.\n   Bruxelles n'est pas resté en arrière, dans ce mouvement de propagande,\nc'est une justice à lui rendre, et Monseigneur le Doyen me permettra de\nrappeler que sur son initiative, dans une réunion tenue sous sa présidence,\nen 1893, on avisa aux mesures à adopter pour rehausser l'éclat de la pro-\ncession du Saint Sacrement de Miracle. Il s'agissait d'augmenter la pompe et\nla magnificence du cortége, que l'on aspirait à rendre plus moderne et plus\nartistique. Mais la crainte de verser dans le théâtral contint, sous les sages\nexhortations du vénéré prélat, l'esprit de réforme en de prudentes limites\net l'on se borna à adresser un double appel, à réclamer des drapeaux et\ndes flambeaux; les étendards des gildes apparurent alors pour la première\nfois, au centre de délégations imposantes, mêlant leurs plis soyeux et\nmulticolores aux bannières plus lourdes des confréries ; et quant aux\nflambeaux, leur nombre sauta de 700 à 4,000 qu'on se partagea, j'allais\ndire qu'on se disputa fraternellement. La Congrégation de l'Annonciation\nde la Sainte Vierge, que dirige le Très Révérend Père Lahousse, et qui\ncompte plusieurs centaines d'hommes appartenant à toutes les carrières\nlibérales, était là; étaient là aussi tous les membres du Cercle Léon XIII,\n"}, {"page_pdf": 808, "texte": "                      AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                            717\n\n\n\n aujourd'hui dispersés, la plupart dans les fonctions publiques et le haut\n enseignement. Du Cercle est sortie la Société générale des Étudiants catho-\n liques de Bruxelles, qui continue cette tradition et qui ne se borne pas à\n celte sortie solennelle, couleurs déployées, mais qui se rend en corps à\n Sainte-Gudule, le premier dimanche de chaque mois, assister à une messe\n célébrée à son intention. Elle vient de convoquer pour dimanche ses amis\n de Louvain, de Gand et de Liége, que seize drapeaux universitaires précé-\n deront!\n    Nous voilà loin du temps où le dais n'était escorté que de quelques porte-\n cierges de fondation, suivi seulement du bureau des marguilliers et d'une\n poignée de dévotes, et où plus d'un, d'ailleurs vaillant, aurait rougi\n d'accepter le flambeau qui s'offrait, en quête d'amateur.\n    Mais il faut obtenir davantage, et cette citadelle du respect humain, dont\nsaint François de Sales a dit qu'elle avait fait plus de victimes que la crainte\ndes tourments n'avait fait d'apostats au siècle des persécutions, cette cita-\ndelle, d'ores et déjà démantelée, doit être rasée du sol où fleurit aujourd'hui\nl'admirable jardin des œuvres catholiques.\n    Pour cela, que recommande-t-on?\n    Affilier le plus grand nombre de gens du monde aux confréries du Saint\nSacrement, qui font à leurs sociétaires une obligation d'aller à la procession.\n    Exciter en même temps le zèle des groupements ouvriers et les entraîner,\ncomme les foules de la Judée, sur les pas du Divin Maître.\n   Rien de plus louable ni de plus pratique que d'organiser de la sorte la\ncohorte sacrée à laquelle chaque laïc devrait se faire un titre de gloire\nd'appartenir.\n   Mais le recrutement des membres de ces confréries n'ira pas tout seul et\nce n'est que déplacer la question, et non la résoudre. Comment assurer le\nmieux, le plus efficacement, la levée de cette troupe de volontaires?\n   Quant à nos corporations ouvrières, ne faut-il pas craindre, dans les cen-\ntres populeux, de leur imprimer un caractère, non pas trop confessionnel,\nmais trop congréganiste et qui rappelle trop les œuvres de patronage? Ce\nsont des institutions en voie de développement, appelées au plus fécond\navenir, mais qui éveillent encore de la part des travailleurs des défiances\nextrêmes. Ils entendent bien se syndiquer pour la défense de leurs intérêts\nprofessionnels, et la religion doit être à la base de leurs syndicats. Mais\nqu'on ne puisse pas dire que, sous couleur de défense de leurs intérêts maté-\nriels et moraux, on songe à les enrôler pour le service du culte! Agissons\ndonc avec prudence, suivant les milieux, et défions-nous de toute pression.\nComptons, en ce qui concerne la classe ouvrière, sur la contagion de\n"}, {"page_pdf": 809, "texte": "   718                            DURENDAL\n\n\n\n l'exemple que lui donneront les classes aisées. Et quant aux classes aisées,\n  comptons sur l'éducation que recevront leurs fils, car le ralliement que nous\n prêchons sera l'œuvre de l'éducation familiale et de l'éducation universi-\n taire.\n    Les fruits que nous nous vantons d'avoir recueillis jusqu'ici, cette éman-\n cipation graduelle du préjugé, cette jeunesse intrépide qui confesse ses\n principes à la face des cieux, cet entrain, cette bravoure, cet élan, à qui\n sommes-nous redeyables de ces mœurs nouvelles, de ce progrès de l'esprit\npublic? A qui, Messieurs? Nous serions des ingrats de l'oublier et ce m'est\nune joie de le publier devant cette auguste assemblée. Si la Belgique est\nsortie de la terre de servitude pour être rendue à elle-même, car son âme\nest foncièrement catholique, elle en est redevable à cette Université illustre,\nFille chérie de son Épiscopat, qui est au cœur de la Patrie pour faire circuler\ndans tous ses membres un sang toujours plus riche et des ardeurs toujours\nplus courageuses; elle en est redevable à ces colléges que l'autorité diocé-\nsaine et les communautés religieuses ont semés sur tous les points du terri-\ntoire menacé par l'enseignement neutre, c'est-à-dire athée, et dont l'Univer-\nsité catholique forme le couronnement superbe.\n    Où ces hommes qui sont aujourd'hui l'honneur des professions libé-\n rales ; qui étonnent la magistrature par leur savoir et leur impartialité;\n qui occupent dans un Barreau de sept cent cinquante membres, comme\n celui de la Capitale, plus des deux tiers du Tableau; qui, exclus des hôpi-\n taux, ont multiplié dans les principaux quartiers de Bruxelles et des fau-\nbourgs des cliniques déjà célèbres ; qui brillent dans les arts, l'armée et\nl'administration, où ces hommes ont-ils puisé cette force et cette indépen-\ndance qui les incitent à se parer de leur titre de catholiques et à pratiquer\nostensiblement leurs devoirs religieux avec la même crânerie qu'on mettait\nautrefois d'amour-propre à s'en cacher, où, Messieurs? sinon à cette fontaine\nsacrée qui trempe les caractères et qui les baptise à nouveau pour les com-\nbats de la vie?\n   Tout son enseignement est un acte public d'adoration.\n   Par toutes les voix de ses savants, elle proclame chaque jour la banque-\nroute du respect humain.\n   Comment les jeunes générations, d'ailleurs élevées par des mères pieuses,\nne se laisseraient-elles pas séduire par de si nobles exemples, et quand\nl'étudiant assiste, le jour de son arrivée dans la cité universitaire, au cor-\ntége traditionnel du corps professoral en toge allant implorer les sept dons\ndu Saint-Esprit, comment ne serait-il pas impressionné de ce cérémonial et\nde cette humilité et ne se jurerait-il pas à lui-même qu'il ne rougira jamais\n"}, {"page_pdf": 810, "texte": "                      AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                          719\n\n\n de prendre dans d'autres processions, plus solennelles encore, le rang que\n tant de princes de la science s'honorent d'occuper dans la procession de\n l'Alma Mater ?\n    Vers la fin de l'année académique, les étudiants seront convoqués à un\n autre cortége : ils partiront le soir, par bandes nombreuses, sous la direc-\n tion d'un Révérend Père, qui fut longtemps le Père Libert, de bienheureuse\n mémoire, en pèlerinage à Notre-Dame de Montaigu, et les premières lueurs\n du jour les verront communier, par centaines, aux pieds de la Vierge mira-\n culeuse.\n    Depuis quelques années, l'Université possède dans son sein un comité\n qui coopère à l'organisation périodique du Pèlerinage de Prières à Notre-\n Dame de Lourdes.\n    Qui dira jamais l'influence de ce Pèlerinage sur l'esprit des jeunes gens\nqui s'improvisent les brancardiers de plus de deux cents malades? Les\nplus gravement atteints sont logés dans un wagon-hôpital. Le train s'arrête\nà l'aube, dans des landes où jamais le Saint Sacrifice de la Messe ne fut\ncélébré. Une cloison mobile découvre un autel d'où l'officiant adresse aux\npèlerins des paroles inoubliables. Ceux qui les auront entendues, ceux qui,\npendant dix jours, auront soigné, porté, voiture, veillé, baigné ces pauvres\ninfirmes, ceux qui les auront déposés sur le passage du Saint Sacrement et\nqui auront chanté l'Hosannah au Fils de David, ceux-là n'auront plus\nbesoin, à leur retour, d'être déversés dans les cadres d'une autre Associa-\ntion que celle de N.-D. de la Croix, fondée entre eux ; leur fidélité est à\nl'épreuve des railleries et des sarcasmes.\n   Que de choses à dire encore, Messieurs, sur un tel sujet ! Que de mots\nhistoriques à rapporter ! Que de scènes à retracer !\n   Un amiral qui avait endossé son plus bel uniforme pour suivre le Saint\nSacrement dans les rues de Brest, recevait de son ministre l'avis d'avoir, en\ntelles occasions, pour ne pas offusquer le républicanisme des populations, à\nrevêtir l'habit civil. L'amiral de répliquer : « La République méconnaît les\n> règles élémentaires de la bienséance : la grande tenue est d'ordonnance\n> pour recevoir les personnages de distinction ! »\n   Le décret de messidor ne place-t-il pas le Saint Sacrement, dans l'ordre\ndes préséances, pour les Honneurs civils et militaires, au-dessus de Sa\nMajesté Impériale ?\n   Ce n'est pas en Belgique que le Ministre de la Guerre irait jusqu'à cen-\nsurer celui de ses sous-ordres qui se permettrait de suivre, le premier\ndimanche de chaque mois, la procession de Saint-Jacques!\n   Ce n'est pas en Belgique qu'on serait en droit de reprocher aux hommes\n"}, {"page_pdf": 811, "texte": "  720                            DURENDAL\n\n\n\n politiques en vue de « bouder aux processions ». J'en prends à témoins tous\n ceux qui ont vu la procession de Sainte-Gudule, le Jeudi-Saint. S'il est\n permis de formuler une crainte, c'est que la cérémonie ne devienne trop\n mondaine et que le flambeau ne soit trop bien porté, comme chose à la\n mode.\n   A la rue, c'est autre chose. Certains hésitent encore, comme si l'usage\nd'une liberté aussi précieuse que celle des processions ne constituait pas\nl'affirmation la plus éclatante du droit de l'exercer! Ce seront leurs fils qui\nles convertiront.\n   Les temps sont proches où chacun s'enorgueillira d'être de la suite du Roi\ndes Rois.\n   Je me rappelle, passant en Ardennes, avoir vu, ornant le maître-autel\nde la petite église de Nafraiture, un tableau de Frédéric, représentant le\nvoile de Véronique soutenu dans les airs par des légions d'anges, qui\npromènent la Face douloureuse à travers les champs émerveillés de la\ndivine apparition. Sur son passage, les ruisseaux ont suspendu leurs cours,\nles moissons ont penché leurs épis et les moissonneurs, agenouillés à côté\nde leurs attelages, regardent passer, dans une pieuse extase, la procession\ncéleste. Qu'est-ce pourtant cette sublime vision à côté de la plus modeste\ndes processions de village, où le Christ lui-même, et non pas le Christ en\neffigie, nous invite à l'accompagner, lui réellement présent dans l'ostensoir,\nFroment des élus, Pain de la Vie Eternelle ?\n   Ce souvenir me vient à l'esprit au moment où je devrais finir de vous\nparler, et un autre me revient en même temps, mais de beaucoup plus loin.\nC'était, comme aujourd'hui, un vendredi, quinze juillet. Avant de prendre\npossession de Jérusalem, l'histoire nous montre le plus célèbre des Belges\nfaisant processionnellement le tour de la Ville Sainte. Il est représenté\nainsi, dans la salle du Palais des Académies. Il a déposé son armure, et son\népée, qu'il porte debout, lui tient lieu de croix et de flambeau. Ah! c'était\nun illustre processionneur, celui-là, que Monseigneur l'évêque de Tarse\névoquait encore tout à l'heure, et huit siècles plus tard son souvenir sera\nencore aussi vivant qu'au 15 juillet 1099.\n   Fils de la même terre qui enfanta un tel héros, ne rougissons jamais de\nrefaire après lui le chemin de la Croix et glorifions-nous d'être admis à\nparcourir, aux côtés du Divin Crucifié, la voie de sa Passion transformée\nen une voie triomphale !\n"}, {"page_pdf": 812, "texte": "         EDGARI)      TINEL\n(d'après une photographie de MAUCOURT.)\n"}, {"page_pdf": 813, "texte": ""}, {"page_pdf": 814, "texte": "                                      II\n\n\n    L A MESSE A CINQ VOIX D'EDGAR                                TINEL\n\n\n\n\n                 PARMIles          splendeurs émouvantes de la journée du\n                       17 juillet, qui clôtura si magnifiquement le Con-\n                      grès eucharistique de Bruxelles, il faut noter la\n                      r e m a r q u a b l e exécution que la maîtrise de Sainte-\n                      Gudule et la Schola malinoise donnèrent de la\n                      Missa in honorent B. M. V. de Lourdes, sous la\n                      direction de l'auteur.\n   Cette œuvre a d m i r a b l e était digne de la solennité qu'elle glo-\nrifiait. Vraiment nous aurions souffert, ce jour-là plus qu'un\nautre, d'entendre sous les voûtes de la collégiale retentir une\nmesse t h é â t r a l e m e n t brillante de Mozart, de Cherubini, de\nGounod, du grand Beethoven même. P o u r adorer et chanter\nl'Agneau eucharistique en cette heure triomphale, il fallait, non\npoint le gémissement alangui des violons et des flûtes, le bruit\ndes cymbales et l'éclat des cuivres, mais une pure et céleste\npolyphonie, s'attachant à traduire fidèlement les pensées litur-\ngiques, à chanter la foi et l'espoir de l'église militante, l'amour\net l'extase de l'église t r i o m p h a n t e .\n  T o u t le m o n d e connaît le considérable mouvement d'art,\nprovoqué chez nous par les écoles de Saint-Grégoire et de Saint-\nGervais, qui tente énergiquement aujourd'hui dans toute l'Eu-\n"}, {"page_pdf": 815, "texte": " 722                         DURENDAL\n\n\n\nrope la rénovation de la musique d'église. E d g a r T i n e l fut un\ndes promoteurs de ce mouvement et sa messe à cinq voix est\nau premier rang des œuvres modernes conçues dans cet esprit.\n   E n écoutant cette noble et pure composition, on sentait — et\nnous l'avons rarement mieux senti — quelle hauteur pouvait\natteindre la musique d'église fidèlement liturgique et vraiment\nreligieuse. Quelques œuvres de cette valeur, comprises du grand\npublic, assureraient le triomphe complet des idées nouvelles et\npersonne alors n'oserait plus penser que la Messe du Sacre de\nCherubini et la Messe de Sainte-Cécile de Gounod sont des chefs-\nd'œuvre de musique d'église.\n  Avant de l'apprécier dans son ensemble, parcourons-la rapi-\ndement. Cette sommaire analyse rappellera peut-être à quel-\nques auditeurs les impressions éprouvées.\n\n\n\n\n  Voici d'abord le Kyrie, dont les trois parties sont nettement\ndistinctes. Au début, le thème principal de l'œuvre entière — un\ndessin mélodique ascendant très simple, inspiré par le graduale\nde l'office de Notre-Dame de L o u r d e s — est tracé en la m i n e u r\npar les ténors, les sopranis (qui le donnent sous sa forme com-\nplète) et les secondes basses, se développe pendant quelques\nmesures et se résoud en l'accord majeur. L e s touchantes sup-\nplications du Christe eleison, dites d'abord en pp par les voix\nd'hommes, auxquelles répondent comme un écho les voix d'en-\nfants, puis par les cinq parties réunies, impressionnent vive-\nment par leur accent profond. L a reprise du triple Kyrie est\nsemblable au début, et, après une cadence parfaite dans le ton\nprimitif, s'ouvre, pour ainsi parler, largement par une demi-\ncadence en la majeur.\n  L e Gloria, habilement construit sur le ton fondamental d'ut\nmajeur, avec de discrets passages aux tons voisins, apparaît\nplein de candeur et de vie. L e début semble écrit dans une\n"}, {"page_pdf": 816, "texte": "                          AU    CONGRÈS       EUCHARISTIQUE                             723\n\n\n tonalité ancienne, très intéressante. Il faut rappeler le joyeux et\ngracieux Laudamus, le majestueux Glorificamus, en écriture ver-\nticale, le Domine Deus, dont le thème est formulé par les cinq\nvoix successivement, des secondes basses aux sopranis, le très\n bel adagio en sol mineur du Qui tollis, enfin le Quoniam, très mou-\nvementé, empreint d'une ardente exaltation.\n    Lorsqu'on veut juger une messe, on est porté à attacher une\nattention particulière au Credo. P a r son étendue, sa diversité,\nsurtout par son caractère d o g m a t i q u e , abstrait, il semble plus\ndifficile à traduire musicalement que les adorations enthou-\nsiastes du Sanctus ou les suppliantes prières du Kyrie ou de\nl'Agnus Dei. Aussi est-ce là que les compositeurs, qui ne s'inspi-\nrent pas u n i q u e m e n t du texte liturgique, s'efforcent de mettre\ndu pittoresque souvent de mauvais aloi, au grand dam de\nl'impression' religieuse. L e Credo de la Messe de T i n e l peut\nêtre dit un chef-d'œuvre d'écriture et d'inspiration. L a première\npartie — affirmation de. notre foi aux mystères sublimes de la\nT r i n i t é , de la Génération du Verbe, de la Création, de la\nRédemption — est basée sur le même t h è m e fondamental que\nle Kyrie, mais en sol majeur. Quelle ferveur adorante dans\nl'Incarnatus, d o n t le motif est semblable à celui du Christe, dit\nici par les trois voix supérieures (ténors dédoublés)! Quelle\némotion dans le Crucifixus, ingénieusement bâti sur la combi-\nnaison de deux dessins mineurs semblables, l'un montant,\nl'autre descendant, qui reproduisent la partie essentielle du\nthème fondamental! Quelle vigueur dans le Resurrexit, beau-\ncoup moins original cependant au début, mais qui s'élargit\nensuite superbement et exprime une admirable majesté au mot\nconglorificatur! Enfin quelle couleur et quelle vie dans la der-\nnière partie! (1)\n   L e Sanctus et le Benedictus nous ont fait une impression plus\n  (1) On a fait à la Messe certains reproches immérités au sujet de l'adaptation du texte à la\nmusique. Il faut considérer les cinq voix dans leur ensemble et il est parfaitement admissible\nqu'une voix, se joignant aux autres, continue la phrase commencée par celles-ci I1 l'est\nmoins de faire dire par une voix des répétitions de mots grammaticalement déplaisantes,\n"}, {"page_pdf": 817, "texte": "  724                                   DURENDAL\n\n\n\nvive encore. Ils expriment une adoration pour ainsi dire frémis-\nsante. L e triple chant de gloire du Sanctus, m o n t a n t des basses\naux sopranis, l'admirable phrase du Bencdictus paraissent\ndescendre des cieux. E t se dresse tout-à-coup, en une vision\ndantesque, l'infinie m u l t i t u d e des saints et des anges, exaltant\nla gloire de Dieu et le t r i o m p h e de l'Agneau. L e t h è m e est\nempreint d'une majesté émouvante, à laquelle un gracieux\ndessin, passant successivement dans les cinq voix, commu-\nnique une note de candeur charmante, de pureté incompa-\nrable.\n  Enfin l'Agnus est absolument digne des autres parties.\nL'auteur y revient au ton et aux thèmes fondamentaux du\nKyrie. Mais le dona nobis pacem se développe, grave et doux,\nen la majeur. L'œuvre entière donc, commencée dans le mode\nmineur de l'humble supplication, s'achève dans le mode\nmajeur, exprimant la confiance du pardon, la joie et la paix.\n\n\n\n\n  Cette messe, nous le répétons, par son exceptionnelle valeur,\na l'importance et la portée d'un programme. Elle a été com-\nprise, discutée, naturellement aussi critiquée, comme telle. E n\nelle-même, elle répond aux principales objections soulevées\npar les adversaires de la renaissance musicale religieuse.\n   Les uns — ce sont, hélas! les plus nombreux — repoussent\nencore le principe fondamental de l'école « Sancta sanctè », qui\nveut bannir de la Maison de Dieu toute musique théâtrale et\nm o n d a i n e ; et ils persistent à ne voir, dans cette merveilleuse\n\ncomme les compositeurs modernes et quelquefois même les anciens le fuisaient s;ms scru-\npule. Peut-être pourrait-on critiquer, à cet égard, le passage final du Credo, Et vitam ven-\nturi (ventuvi), et vitam venturi seculi, ainsi dit par quaire voix. L'auteur a été amené à cette\nlégère déformation de texte par l'emploi, ici très heureux, de la figure musicale qui consiste\nà faire dire successivement le thème par les cinq voix, et qu'on retrouve un peu trop souvent\ndans la partition. Mais les palestiniens eux-mêmes abusaient du contre-point d'imitation,\ndont ils faisaient pourtant un si parfait usage, et, sous ce rapport, Tinel semble plutôt en\nprogrès sur eux.\n"}, {"page_pdf": 818, "texte": "                      AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                         725\n\n\n   musique p a l e s t i n i e n n e et dans les œuvres inspirées d'elle,\n   qu'une polyphonie plus ou moins habile, sans âme et sans\n   accent. Que de fois l'on a réfuté cette ineptie! Que de fois\n   M. Charles Bordes, le si distingué fondateur de la Schola can-\n  torum, n'a-t-il pas fait ressortir, en d'intéressants articles de sa\n   Tribune de Saint-Gervais, le caractère profondément expressif de\n  beaucoup de ces œuvres! Nous venons de dire combien est\n  remarquable à ce point de vue la Messe de Notre-Dame de\n  Lourdes. Mais ce n'est point par des démonstrations que de\n  telles causes se gagnent. C'est une question de goût et de sen-\n  timent. Ceux qui n'ont jamais entendu bien chanter un motet\n  p a l e s t i n i e n sont parfaitement excusables d'admirer sans\n  réserves le fameux Sancties de Gounod (très beau d'ailleurs).\n  Mais ceux qui, connaissant les œuvres des vieux maîtres du\n XVIe siècle ou une œuvre moderne comme la Messe à cinq voix,\n leur préfèrent, au point de vue de l'intensité et de la pureté de\n l'expression religieuse — qui est le critère capital — un Stabat\n mater de Rossini, ceux-là sont inconvertibles.\n     D'autres, tout en reconnaissant le caractère expressif et\n religieux de ces œuvres, dénoncent leur uniformité, leur mono-\ntonie et accusent l'école qui les préconise de tendre à l'immobi-\n lisme et à l'imitation servile de l'art p a l e s t i n i e n , en un mot de\ndiminuer a u t a n t que possible l'originalité artistique. Reproche\nabsolument injuste et contre lequel on a protesté cent fois. Les\npartisans de la réforme veulent au contraire provoquer l'éclo-\nsion d'une musique d'église moderne, écrite dans un style\nmoderne et utilisant, avec la discrétion convenable, les res-\nsources du contrepoint et de l'harmonie modernes. L a seule\nchose qu'on d e m a n d e au compositeur, c'est de s'inspirer des\ntraditions grégoriennes et palestriniennes, c'est-à-dire avant\ntout de la sincérité, de la ferveur naïve, de la gravité des vieux\nmaîtres, de respecter comme eux, scrupuleusement, les textes\net les lois de la liturgie. On ne songe donc nullement à leur\nimposer l'imitation servile du style p a l e s t i n i e n .\n"}, {"page_pdf": 819, "texte": "  726                           DURENDAL\n\n\n\n   Quelques puristes, il est vrai, vont cependant j u s q u e là et\nrelèvent impitoyablement dans les œuvres modernes les moin-\ndres traits non conformes au style polyphonique du XVIe siècle.\nMais une telle prétention — faut-il le dire? — est inadmissible;\nelle est énergiquement repoussée par les principales écoles alle-\nmandes, comme par celles de Milan, de Paris, de Malines ;\ncette prétention aurait évidemment pour effet de stériliser la\nproduction moderne en la réduisant à une vaine imitation. L a\nMesse de T i n e l , attaquée avec vivacité de ce chef par H . Böc-\nkeler dans le Gregoriusblatt d'Aix-la-Chapelle, a été défendue\nsupérieurement par J . H a b e r t en un article du Kirchenchor, et\npar Dom L a u r e n t Janssens, qui a traduit cette dernière étude\ndans la Musica Sacra de mai 1893.\n   « Chaque époque, dit justement Habert, a son caractère\npropre. Notre oreille n'entend pas comme elle entendait il y a\ntrois cents ans. Nous avons appris à connaître maintes choses\nqu'on ne connaissait pas il y a trois siècles. E t parmi ces choses\nil s'en trouve beaucoup que l'on peut utiliser pour les composi-\ntions religieuses. Si Palestrina vivait aujourd'hui, il ferait, nous\nen sommes convaincu, comme il a fait en son temps, c'est-à-dire\nqu'il chercherait à mettre les conquêtes modernes aussi large-\nment au service de l'Eglise qu'il l'a fait avec celles de son\népoque. »\n   C'est aussi ce qu'a fait l'auteur de la Messe à cinq voix, et s'il\nl'a fait avec une discrétion des plus louables, grâce à laquelle\nson œuvre a conservé l'essentiel caractère liturgique et est restée\ndans la tradition p a l e s t i n i e n n e , cette œuvre n'en est pas moins\nempreinte d'une manifeste originalité et porte bien le cachet\npersonnel de son auteur.\n\n\n\n\n   L'originalité artistique d'Edgar T i n e l ! Nous n'en dirons ici,\nà l'occasion de sa Messe, que peu de mots. Puisse une prochaine\n"}, {"page_pdf": 820, "texte": "                     AU CONGRES      EUCHARISTIQUE                    727\n\n\nexécution de Godelive nous fournir bientôt l'occasion d'en dis-\nserter plus longuement.\n   L'art de T i n e l exprime avec une égale profondeur deux notes\nqu'on pourrait s'étonner de trouver réunies chez un composi-\nteur : la pureté et la passion. Ces deux traits puisent leur carac-\ntère, leur couleur, pour ainsi parler, ou plutôt leur vie dans un\ntroisième qui est le trait dominant de sa personnalité musicale :\nle sentiment religieux, un sentiment religieux t o u t spécal, de\nnature essentiellement catholique et très distinct de celui qui\nanime, par exemple, le Messie de H ä n d e l , les cantates de Bach\nou les oratorios de Mendelssohn. L'auteur de Francisais a com-\npris, comme bien peu l'ont comprise, la beauté du catholicisme\net des âmes pures et passionnées qui vivent de son ardente vie.\nL'artiste dont le cœur a conçu, dont la main a tracé d'idéales\nfigures de douceur et d'amour — l'ineffable pureté d'une Gode-\nlive, l'ardeur m y s t i q u e d'un François d'Assise — était digne\nd'écrire une messe en l'honneur de la Vierge Immaculée qui\ns'est manifestée à Lourdes à une h u m b l e pastoure et y reçoit les\nhommages du m o n d e entier. Il l'a fait avec cette foi naïve et\npassionnée qui l'anime, et si sa Messe ne révèle ni l'architecture\ngrandiose de celles de P a l e s t r i n a , n i la profondeur mystique d'un\nVittoria, elle exhale à un degré rare la douceur séraphique, la\npureté candide, l'ardeur priante, et même quelque chose de cet\nenthousiasme d'amour qui éclate dans Francisais et en fait une\nœuvre unique dans l'histoire de l'art musical.\n\n\n                                              CHARLES     MARTENS.\n"}, {"page_pdf": 821, "texte": "                                       III\n\n\n                           LA      PROCESSION\n\n\n\n                  LA procession, le cortège, est une des plus hautes et des plus\n                    essentielles parmi les symbolisations qui célèbrent notre\n                    existence ici-bas. Celle-ci, du reste, n'est-elle pas toute\n                    entière de symbole : la manifestation de l'être par la vie?\n                    De repos il n'en est que trois, mystérieusement, autour\n                    de puits dont le vertige va jusqu'aux insondables ondes\n                    noires. Chaque fois, en leur silence d'élévation, passe une\n                    bénédiction crucifère de souffrance, de délice, une majesté\nd'absolu. Le départ, la naissance, le matin aussi, énigmatiques rattachements\nà l'origine dont la mémoire sera comme le viatique et l'impulsion. L'arrivée,\nle sommeil, la mort, le soir reposant de certitude et d'achèvement. Et ces\ndeux haltes, ces deux termes, comme en se regardant, s'aimant, se réflé-\nchissant, combinent leur double clarté pour le repos du midi solennel, le\nmystérieux amour, plus grand que la vie et la mort puisqu'il enferme leur\ndouble mystère et qu'il est, lui aussi, béni par la croix de souffrance comme\nd'épanouissement.\n    Les peuples primitifs ont senti cela comme le sentent encore ceux qui\nécoutent simplement leur âme ; et ils ont consacré à Dieu leur existence\net leur personne par ces marches religieuses qui forment une des plus\nhautes dramatisations rituelles après la majesté ultime du sacrifice. Il n'est,\nsans doute, plus efficace effort de l'homme vers la figuration de sa destinée.\nAussi nos processions, dans lesquelles le rite a revêtu ses dernières possibi-\nlités de puissance, présentent-elles, pour l'art, un intérêt suprême.\n   Naguère Bruxelles réalisait de façon exceptionnelle cette valeur esthé-\ntique, déconcertant même bien des curiosités d'offrir une procession véri-\n"}, {"page_pdf": 822, "texte": "                     AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                            729\n\n\ntable, une simple et grandiose marche religieuse, au lieu des frivolités atten-\ndues de cortège.\n   C'est, d'abord, l'effervescence stagnante de la foule, s'agglomérant,\ns'annihilant d'immobilité, pour voir passer la figure de son destin et de ce\ndestin agrandi par la foi : la marche avec Dieu. Elle ondule, agitée de\nremous, de houles formidables, reconstituant les vouloirs primitifs qui\ndorment dans la vie, noyant les volontés propres dans l'appétit du spectacle\nattendu et auquel elle rend témoignage par sa présence, par le vide qui va\ns'ouvrir en elle, qui la traversera d'une animation de rivière fécondante à\ntravers les champs. Bientôt le haut spectacle s'affirme dans toute sa valeur\nexpressive ; ce n'est plus seulement la double jeunesse des enfants et des\nfleurs offrant une réduction d'humanité, combien charmantes, en ses pré-\nmices. Tous les organismes d'un Etat, toutes les diversités d'une nation,\ndéfilent sous nos yeux selon la loi d'un nombre réduit, à peine, par les possi-\nbilités matérielles. Au lieu de la joliesse des coutumières fêtes d'enfance et\nde candeur, c'est la beauté imposante qui relève son intérêt d'étonnement.\nAu reste, elles ne manquent pas, les fillettes délicieuses, d'être si blanches\net (nouveauté esthétique à laquelle il faut applaudir), elles portent des bran-\nches de lis naturels, vivants comme elles, comme le Dieu qui les créa. Une\npetite forêt de ramilles oscille au-dessus de leurs têtes voilées, à cause des\nemblèmes eucharistiques; une petite forêt de feuillages dorés comme pour\nun automne aux fruits impérissables et qu'agite le rythme précipité du pas\nenfantin. Voici plus haut le défilé des bannières ; celles d'églises, à peine\nbalancées, avec un glissement d'ange étalant l'immuable paix des images\nsaintes; celles des corporations frissonnantes, au contraire, avec les\nà-coup du vent dans leurs souples plis soyeux chargés d'emblèmes de tra-\nvail, de figures héraldiques, de l'effort même de la société que Dieu veut\nagissante vers son immuabilité éternelle. Les châsses allument autour d'elles,\nles flambeaux disant l'immortalité des défunts, les châsses en qui la sain-\nteté s'entoure de mort et de puissance, donnent leur émoi particulier, grave\net doux, comme l'éclat même de leurs nefs dorées. Plus émouvant encore\nest le deuil triomphal du reliquaire de la Vraie-Croix. Par la couronne sur\nle voile et le manteau souverain, une grâce de reine légendaire auréole\nl'image de la Vierge ; c'est la statue antique de Notre Dame de Délivrance,\ndont le visage, rappelant les vierges de Memling, sourit très fort pour les\nbaisers que les tout petits dans les bras des mères venaient autrefois donner\nà ses joues roses. Devant la statue, les enfants de la Petite-Maîtrise, en\npèlerine rouge sur aube blanche, donnent l'illusion d'un grand carré de\ncoquelicots.\n"}, {"page_pdf": 823, "texte": " 730                             DURENDAL\n\n\n\n   Puis des confréries, des cercles ouvriers, des gildes, des députations, des\nfidèles, interminablement, n'ayant plus pour se distinguer de la foule à\ntravers laquelle ils glissent d'un lent mouvement de fleuve, que les petits\npoints d'or des flambeaux ou les tiges blanches, comme fleuries, de longs\ncierges portés. Ceux-ci viennent à manquer, et alors le mouvement seul\nrévèle le cortége; on se rappelle aussitôt ces courants qui conservent leur\ndirection à travers les flots d'une mer. C'est, peut-on dire, la procession\nréduite à sa signification primordiale, à l'essentiel, devenue comme abstraite\net par cette force émotive donnant toute cette beauté : une direction à tra-\nvers l'existence.\n   Voici que cette valeur d'art atteint son terme dans le costume, ajoutant\nl'expression plastique à celle du mouvement et du nombre, du rythme de\nvie. Direction implique distinction pour celui par qui la route fut conquise ;\nl'extériorité vient dire le destin ennobli, complet par une sorte de transfor-\nmation divine chez ceux en qui s'achève le mystère processionnel. Après la\ndiversité monotone des vêtements laïcs (parmi lesquels il faut signaler, en\nexception, de très curieuses robes noires rappelant la forme de certaines\ntenues honorifiques d'Angleterre), voici, s'éclaircissant, s'illuminant peu à\npeu selon un admirable symbolisme de couleurs, toute la gamme grandiose\ndu costume religieux et sacerdotal. Sa base est le noir; d'où, par les diver-\nsités du brun du mi-parti, elle ascensionne vers le violet, la pourpre, roi-\ngemmé de pierreries et de soleil.\n   Pour tous, ce défilé de représentants des ordres religieux et de la hiérar-\nchie ecclésiastique a été une surprise émerveillée. Derrière la légère croix\nde gloire, la croix processionnelle, les groupes de missionnaires, de moines\nd'ordres divers et égaux en héroïsme, évoquent la mémoire de tant de vies\noffertes déjà au double et unique amour de Dieu et de l'humanité. Les cou-\nleurs s'éclairent tout à fait, ne sont plus des tons mais des scintillements,\ndes illuminations ; une longue suite de prélats défilent un à un sous l'or\nrigide des chapes et la haute couronne double des mitres. Et c'est toujours,\nmais avec les éblouissements ultimes, notre destin qui se manifeste. La\ntransformation de l'homme par le vouloir chrétien, par le mystère de la\nroute, de la procession, est achevée : ceux-ci, dès ici-bas, sont investis du\nDieu même dont la croix brille sur leur poitrine comme un sceau. Et gar-\ndant la personnalité de leur individualisme avec la consécration, aussi, de\nl'âge et de la souffrante fatigue, leur marche, cependant, s'affirme définitive\net comme élargie; peut-être à cause de ce balancement des crosses, de cette\npalpitation d'or ailant, au-dessus de tous, le pas des pasteurs. Cette gloire\nse fait royale dans la pourpre des deux cardinaux qui, tour à tour, portent\n"}, {"page_pdf": 824, "texte": "                       AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                           731\n\n\n  le Très Saint Sacrement, présence suprême dans le double symbole triom-\n  phal de l'or et de la blancheur. Derrière le dais du XVIIIe siècle, la gamme\n  des couleurs se prolonge, s'atténue de nouveau de violet, puis de noir. Et\n  voici, après leur bannière, les dames de l'adoration perpétuelle mêlant les\n  fleurs des chapeaux féminins, donnant, par leur présence, au Dieu de tous,\n  les foyers dont elles sont anges, étant mères, filles et sœurs, par le sang ou\n  par le lien, plus sacré encore, de la charité.\n     Au milieu du décor prestigieux de notre Grand'Place, sur laquelle plane\n  l'archange virant d'or, le fleuve processionnel s'étale et s'immobilise magni-\n  fiquement en prairie de soleil ; plus magnifiquement encore peut-être au\n  Parvis Sainte-Gudule, il se construit en rayonnement d'apothéose. Les\n  marches ascensionnent sous l'essor parallèle des tours au long desquelles\n semblent couler en grosses gouttes d'azur les coups sonores du bourdon.\n Comme appelée, la procession se groupe, achevant la conquête de l'ambiance,\n de l'univers, en créant une atmosphère nouvelle par les parfums d'encen-\n soirs, un apaisement de la plainte humaine par les musiques sacrées. Deux\n rangs de formes blanches, les prêtres en habit de chœur, s'emparent de\n l'étendue des marches et s'agglomèrent, couronne neigeuse, à leur sommet;\n la ligne dorée des chapes et des mitres épiscopales montant au milieu d'eux\ns'épanouit, forme une constellation dont le centre étincelle par le rayonne-\n ment de l'ostensoir. Toute notre société, toute la vie, maintenant, est mani-\nfestée autour de son Dieu. De ce centre unique, les lignes claires des prê-\ntres vont aux bannières où le vent fait frémir le travail, aux alignements\ndes uniformes militaires, colbacks noirs des grenadiers, flammes compactes\ndes artilleurs, sabres luisants des guides, autour desquels s'élargit selon\ntoutes les rangées de fenêtres, selon la perspective des rues, selon la loi\nmême de l'espace, la houle sombre de la foule tout à coup immobilisée.\nAlors, pendant que tambours et trompettes font entendre le salut royal,\ntandis que continue le tonnerre bénissant des cloches, un mouvement se\ndistingue au sommet du groupe radieux, sous la draperie du dais blanc de\nmajesté : un mouvement crucifère, la bénédiction...\n   Vite s'efface la vision d'unité sublime dont chacun doit vivre, mais que\ncette foule ne goûtera plus ainsi sans doute, sinon hors du temps et de\nl'espace, ailleurs.\n\n                                                             EDM. JOLY.\n"}, {"page_pdf": 825, "texte": "                                 IV\n\n\n       L'EUCHARISTIE ET L ' A R T               CHRÉTIEN\n\n\n\n\n               ON a dit que l'Eucharistie est le dogme générateur\n                 de la piété catholique.\n                    Je voudrais montrer qu'elle est aussi le prin-\n                 cipe inspirateur de l'art chrétien.\n                    Dans l'antiquité, le culte n'avait sur l'art\n                 qu'une influence restreinte. L e dieu païen vivait\n                 seul avec son prêtre et avec la fumée des sacri-\nfices dans un sanctuaire que sa présence ne transfigurait pas.\nLes modestes proportions du temple étaient à la taille de\ncelui qui l'habitait. Avec toute son élégance et toute sa richesse,\nce n'était qu'une demeure privée.\n   Les sanctuaires de Jésus-Christ ont un autre caractère. Il a\ninvité tous les hommes au banquet sacré. Il a dit à ceux qui\nsont accablés de venir à lui, parce qu'il les soulagera. Sa maison\nest la maison commune de tous les fidèles. Elle est, de plus,\nla maison du Dieu des dieux, du maître et du créateur de\nl'univers, dont toute la création chante la gloire. C'est assez\ndire qu'elle ne sera j a m a i s assez belle ni assez grande, et qu'on\nn'en réalisera jamais l'idéal d'une manière complète.\n   L e s chrétiens, dès le premier jour, furent tourmentés de la\nnoble passion de donner à Jésus-Christ une demeure digne de\nlui. Aussi, lorsque, sorti des catacombes, le culte chrétien\n"}, {"page_pdf": 826, "texte": "                    AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                        733\n\n\nchercha parmi les m o n u m e n t s de l'art h u m a i n un sanctuaire\nqui fût digne de l'abriter, ce ne furent pas les temples des\ndieux qu'il choisit. P a r m i les édifices profanes, il prit ceux qui\nétaient à la fois les plus vastes et les moins souillés, c'est-à-dire\nles basiliques, et dans ces prétoires où l'on jugeait selon la j u s -\ntice boiteuse des h o m m e s , il installa Celui qui viendra juger les\nvivants et les morts selon la justice indéfectible de l'éternité.\n   Cette demeure qu'il venait de donner à son Dieu, le génie\nchrétien ne s'en contenta point. Il voulut la rendre digne de\nlui, la transfigurer, l'idéaliser, de manière qu'elle fût vraiment\nle vêtement de pierre qui convenait à l'Eucharistie. Avec quel\namour, avec quelle ivresse d'enthousiasme et d'inspiration il se\nvoua à cette grande tâche ! Ce fut sa passion p e n d a n t des\nsiècles. Au souffle ardent de sa foi, il semble que le m o n u m e n t\nsacré s'anime, p r e n a n t u n e vie personnelle, et faisant effort lui-\nmême pour s'élever jusqu'à la beauté suprême entrevue par\nl'artiste chrétien. Chaque génération le voit s'embellir, se trans-\nformer, s'épanouir en beautés nouvelles. L e voici qui nous appa-\nraît, aux confins de l'an 1000, dans la sobre et chaste beauté de\nla cathédrale romane, cette admirable élaboration séculaire de\ntout ce qu'on à trouvé de meilleur dans l'art antique pour glo-\nrifier l'hôte divin du tabernacle.\n   Mais ce n'est pas encore assez : une voix qui crie plus haut\nretentit à l'intérieur du sanctuaire, et il prend un nouvel élan\nvers les altitudes célestes, et alors apparaît l'art ogival, le lan-\ngage des pierres le plus parfait dans lequel l'âme h u m a i n e ait\nparlé à Dieu. Oui, cette fois, les pierres ont pris une voix,\nlapides clamabunt. Elles sont devenues vivantes, elles tressail-\nlent de joie, elles se félicitent d'être fouillées par le ciseau créa-\nteur qui les appelle à se revêtir de formes immortelles pour\nglorifier le Dieu qui les a créées.\n  Qu'y a-t-il de comparable, dans l'art, à la cathédrale gothique?\nElle n'est pas seulement la merveilleuse expression d'une idée\nsublime; elle est encore le rendez-vous de tous les arts,\n"}, {"page_pdf": 827, "texte": " 734                        DURENDAL\n\n\n\nauxquels, sous ses voûtes aériennes, elle donne l'hospitalité\nroyale de la religion. Séparés partout ailleurs, ils se retrouvent\nici autour de l'Eucharistie, et ils reconstituent, par l'harmonie\nde leur collaboration fraternelle, l'heureuse famille de la beauté.\nLa grandeur prestigieuse de l'architecture, la richesse et la grâce\ndes œuvres du ciseau, les rayonnantes merveilles sorties du\npinceau inspiré, les magiques accords du chant sacré mariés\navec les ineffables beautés du rythme poétique, tout se réunit\npour réaliser, dans le sanctuaire catholique, un type de beauté\ndont rien ne peut approcher. Jamais l'art humain n'est allé si\nhaut. Il faut toute l'étroitesse de vues et tout le parti pris que\nnous devons à notre éducation gréco-romaine pour opposer\nun art à cet art et pour mettre une esthétique à côté de cette\nesthétique.\n   Voyez comme dans chacune de ses manifestations le culte\neucharistique est une source de grâce et de beauté. Il s'adresse\nà chacune des fibres par lesquelles le sens esthétique vibre en\nnous. A ne le regarder que du dehors, tout est beau dans\nchacun des plis du vêtement dont il s'enveloppe. Son appel\nnous arrive à distance dans la voix de la cloche, qui semble la\nvoix collective des multitudes chrétiennes criant vers Dieu,\nmais aussi la voix sainte et inspirée qui rappelle le souvenir\ndu Ciel aux cœurs courbés vers les passions de la terre. Le\nfidèle qui répond à l'appel sacré salue avec joie le portail de la\nmaison de Dieu, du haut duquel lui sourit un peuple de saints\ngroupés autour de la bienheureuse Vierge Marie. Les tours\ns'élèvent comme des bras suppliants qui portent au ciel les\nprières des hommes et qui y prennent les bénédictions de\nDieu. L'œil se fatigue à suivre du regard le jet hardi de ces\nverticales qui s'élancent vers les hauteurs sans fin, et dont il\naperçoit à peine le sommet. Et pourtant il y a là-haut, plus\nprès du ciel que de la terre, plus d'un bloc de pierre inaperçu\nd'en bas et contemplé par les anges seuls, et dont le travail\nde ciselure a absorbé la vie de l'ouvrier chrétien.\n"}, {"page_pdf": 828, "texte": "GODEFROID   KÜRTH\n"}, {"page_pdf": 829, "texte": ""}, {"page_pdf": 830, "texte": "                  AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                    735\n\n\n   Mais quelle merveille que l'intérieur! Nos yeux habitués à\nla beauté de la maison de Dieu ne s'étonnent plus de ce spec-\ntacle, qui, si nous l'apercevions pour la première fois, nous\nsuggérerait la parole du barbare : « Père, est-ce là le paradis\ndont tu m'as parlé? » T o u t y porte au recueillement, à la\nprière, à l'adoration, tout y raconte le charme des choses éter-\nnelles. L e chaste demi-jour tamisé par les verrières, ne brise\nla lumière que pour la faire paraître plus belle. L a solen-\nnelle rangée des colonnes gigantesques ouvre dans les splen-\ndeurs de l'édifice, une avenue royale au fond de laquelle les\nregards et les cœurs ont trouvé le Roi des rois. E n la traver-\nsant, le fidèle voit de droite et de gauche, dans une série de\ntableaux qui se succèdent et s'enchaînent, défiler toutes les\nscènes de l'histoire sacrée, ici, sous le voile des symboles pro-\nphétiques, là, dans l'éclat radieux de leur accomplissement.\n Ces pages resplendissantes, c'est le livre des illettrés; ils y\nlisent, en caractères d'or, de cinabre et d'outremer, tous ces\nrécits qui font b a t t r e leurs cœurs et rêver leurs imaginations.\nT o u t vit, tout resplendit par la magie de la ligne et de la cou-\nleur. L e poète qui a dit nu comme un mur d'église n'a sans doute\njamais franchi le seuil d'une cathédrale, ou il n'a visité que\n celles que la \"Révolution a dépouillées.\n    Mais toute cette magnificence de la maison de Dieu semble\nvouloir se surpasser au fur et à mesure qu'on s'approche du Saint\n des saints. L'éclat des couleurs, la splendeur des ors, l'élé-\n gance des contours, la grâce des figures, tout s'accentue et tout\n s'illumine comme des feux d'un rayonnement intérieur. Grou-\n pées autour du chœur, les chapelles du déambulatoire font\n comme une couronne de gloire autour de l'Eucharistie. C'est\n pour elle que dans une merveilleuse synthèse se sont groupés\n tous les arts, et que de leurs beautés réunies il se forme une\n beauté qui n'est proprement celle d'aucun art isolé, mais qui\n est le composé de tous, beauté qui se manifeste avec tout son\n charme vainqueur à l'heure où, au nom du peuple à genoux,\n"}, {"page_pdf": 831, "texte": " 736                         DURENDAL\n\n\n\nle prêtre marche à l'autel pour offrir le saint sacrifice, lorsque\nl'orgue, mêlant sa voix puissante à la voix humaine, semble la\nsoulever de terre, lorsqu'un océan d'harmonie circule et ruis-\nselle à travers l'immense édifice, et qu'avec les flots de l'encens\nla prière catholique s'élève vers le ciel, parfumée, ailée, chan-\ntante...\n  E t cependant, le dirai-je? L a beauté qui fleurit ainsi au centre\nde convergence de tous les arts, elle ne nous représente pas\nencore le chef-d'œuvre de l'art catholique.\n   Elle n'est elle-même que le vêtement magnifique, l'expression\nsensible d'une beauté plus auguste et plus h a u t e . Cette beauté\ntranscendante et souveraine, qui est le principe du groupement\nde tous les arts autour de l'Eucharistie, ce n'est pas une œuvre\ndu génie h u m a i n , c'est le génie h u m a i n lui-même surpris dans\nsa vie la plus sublime, c'est l'acte parfait et auguste qui constitue\nle culte eucharistique, l'acte permanent et universel qui se\nrenouvelle incessamment sur toute la surface de la terre, l'acte\nde prière et d'amour que rien n'égale en intérêt pathétique et\nen grandeur idéale, je veux dire la sainte liturgie.\n   La liturgie ! Voilà, en effet, ce chef-d'œuvre du génie de\nl'humanité autour duquel tous les éléments esthétiques fournis\npar la famille des arts viennent converger, le soleil de gloire\nqui reconstitue, en les réunissant en lui, les rayons lumineux\ndont ils n'ont fait admirer que la réfraction. L a liturgie, c'est\nl'art par excellence, parce que la perfection de l'art, c'est la vie,\net parce que la vie, c'est l'acte. L a liturgie, comme le dit son\nnom, c'est l'acte public, l'acte de l'humanité entière mettant en\ncommun ce qu'elle a de meilleur pour l'offrir à Dieu, comme\nune offrande de choix, la victime qui s'offre elle-même pour le\nsalut de tous. C'est l'acte terrible et doux qui fait descendre\nDieu jusqu'à l'homme sur un nouveau Sinaï, et qui élève\nl'homme jusqu'à Dieu sur un nouveau T h a b o r . C'est, par l'effu-\nsion du sang de l'Homme-Dieu, la réconciliation du Ciel et de\nla T e r r e , et c'est aussi la transfiguration de l'humanité en\n"}, {"page_pdf": 832, "texte": "                   AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                       737\n\n\nJésus-Christ, et du monde dans l'humanité. E t ainsi, le sacri-\nfice liturgique se trouve être l'art le plus consommé qui existe,\npuisqu'il réalise d'une manière incomparable une somme infinie\nde beauté, et c'est aussi le plus a d m i r a b l e et le plus grand d e\ntous les poèmes, puisqu'ici le poète, c'est l'humanité, et que le\nsujet, c'est Dieu !\n    Oh ! la liturgie catholique ! L'art des arts, le poème des\npoèmes. Quels sont-ils, les accents comparables à ceux de\nl'Église, lorsque, du sein des magnificences qu'elle a accumu-\nlées autour de ses autels, à genoux devant son Dieu, elle élève\nla voix et lui parle face à face dans le nuage ? Qu'ils sont à\nplaindre, ceux qui ne prêtent pas l'oreille à ce divin dialogue,\nou qui, l'entendant, n'en comprennent pas le charme si puissant,\nqu'après l'avoir entendu on n'en goûte plus un autre ici-bas !\n Les paroles que l'Église dit à Dieu, dans ces heures où elle est\n auprès de lui le représentant du genre h u m a i n , elle les a pui-\n sées aux sources les plus profondes du cœur h u m a i n , et elle les\n offre, comme Madeleine, dans des vases scellés qu'elle brise sur\n les pieds de Jésus, versant ainsi devant lui le plus pur parfum\n de l'âme chrétienne. Les paroles, ce sont les plus suaves et les\n plus t e n d r e s , ce sont les plus hautes et les plus nobles qui\n aient été prononcées ici-bas, et ce sont les seules qui vaillent\n la peine d'être dites, puisque ce sont les seules qui retentissent\n éternellement. C'est l'âme t o u t entière à l'heure où elle d o n n e\n ce qu'elle a de meilleur et de plus doux, comme la fleur à\n  l'instant où elle est épanouie. C'est le saint recueillement en\n  présence du Dieu infini; c'est la stupeur religieuse devant\n  l'insondable majesté du T r è s H a u t , c'est l'adoration émue et\n  fervente de ses divines perfections, c'est le sincère anéantisse-\n  ment de la nature pénitente, c'est l'humble aveu du cœur con-\n  trit et humilié. P u i s , c'est, avec la mélancolie pleine de douceur\n  que rien ne saurait bannir du cœur chrétien, la plainte coura-\n  geuse de la conscience opprimée, c'est la mâle protestation\n   contre l'iniquité victorieuse, c'est le fier accent du mépris pour\n"}, {"page_pdf": 833, "texte": " 738                        DURENDAL\n\n\n\nM a m m o n et pour son règne provisoire, c'est enfin le cri de\ndétresse du cœur que la main de Dieu a touché, et qui se\nrésume dans une suprême invocation à la miséricorde infinie.\nC'est encore l'accent de la filiale confiance dans le Dieu qui\na réjoui notre jeunesse et qui reste la joie de nos années décli-\nnantes; c'est l'élan vers la beauté d'une patrie meilleure, c'est\nle saint frisson de l'espérance à la pensée qu'un jour nos pieds\nfouleront les parvis de la céleste Jérusalem. P u i s , ce sont les\nfanfares éclatantes du triomphe appelant toutes les voix de la\nnature à glorifier son Créateur, puis enfin, et par-dessus tout,\nc'est le cantique de l'amour infini, que la terre commence et\nqu'elle n'achève pas, et qui redira dans les siècles des siècles le\nmot d'ordre de la création : L o u é soit Jésus-Christ !\n  C'est cette prière, rythmée par la révolution de l'armée litur-\ngique, dont le cycle fait apparaître successivement ses fêtes les\nplus joyeuses et les plus graves, c'est ce culte vivant et harmo-\nnique rendu par la famille chrétienne au Dieu de l'Eucharistie\nqui constitue le chef-d'œuvre de l'art religieux, et que nous pou-\nvons regarder comme la plus haute manifestation de la beauté\ndans la vie d'ici-bas.\n   E t cet art sublime est en même temps un art populaire, car\nil est de l'essence des choses les plus belles d'être aussi les plus\nabordables, et ce n'est pas un vrai chef-d'œuvre, celui dont la\nplus grande partie du genre humain ne peut pas goûter la\nbeauté. L'art catholique ne dit pas avec le poète païen : J e hais\nla foule profane et je la tiens à l'écart. E t ce n'est pas l'Eglise\nqui prononcera cette parole orgueilleuse : « Je chante pour moi\net pour les Muses. »\n   L'Eglise catholique chante pour Dieu et pour le peuple.\n   L'art qu'elle a élaboré a beau gravir les sommets les plus ver-\ntigineux de l'inspiration et pénétrer en plein infini, il n'en est\npas moins accessible aux intelligences les plus incultes comme\naux esprits les plus profonds. Il unit dans une m ê m e effusion\nde prière et d'adoration les têtes les plus humbles et les plus\n"}, {"page_pdf": 834, "texte": "                    AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                       739\n\n\nhautes. E n m ê m e temps qu'il a la puissance magique des\ngrandes démonstrations collectives, à laquelle nul ne peut se\nsoustraire, il a la vertu secrète qui va, jusqu'au fond des cœurs\nles plus fermés, ouvrir la source mystérieuse des larmes salu-\ntaires. Oui, la liturgie est par essence la poésie populaire, et par\nprédilection la poésie du peuple. L e peuple est chez lui dans\nles sanctuaires du Dieu ouvrier. Tenez-lui en les portes toutes\ngrandes ouvertes, garantissez-le, là où vous le pouvez, contre\nl'impôt sordide que le chaisier lève sur sa prière, ouvrez-lui, par\nl'enseignement, le sens de ces cérémonies liturgiques auxquelles\nil ne doit pas assister comme un simple spectateur, amenez-le,\ndans la mesure qui convient et par un appel à ses facultés\nesthétiques, à l'acte sublime du sacrifice éternel, restituez aux\nsolennités religieuses, là où la négligence les leur aurait fait\nperdre, leur beauté et leur grandeur natives, et le peuple qui a\ndésappris le chemin de l'Église y reviendra entraîné par sa\npente naturelle, le culte sera pour lui ce qu'il était pour nos\nancêtres, la source de toutes ses émotions et de toutes ses\njoies, et le sanctuaire de Jésus-Christ redeviendra ce qu'il doit\nêtre toujours, le palais du p e u p l e !\n   J e voudrais pouvoir dire, comme je le comprends, tout ce\nqu'il y a de fécondité dans l'action sociale de la liturgie catho-\nlique. Je voudrais faire comprendre à tous quelles ressources\npresque infinies s'y trouve pour un apostolat auprès des multi-\ntudes. L ' â m e h u m a i n e est essentiellement liturgique, je veux\ndire que le culte de Dieu est chez elle une manifestation spon-\ntanée de son activité normale, et que ce culte, elle tend natu-\nrellement à le revêtir de toute la magnificence et de toute la\nbeauté imaginables. P a r t o u t où elle lui voit ce caractère, elle s'y\nassocie et elle y participe, sinon comme acteur principal, tout\nau moins par la chaude et vivante communication qui s'établit\nentre elle et le mystère liturgique. De même que le souffle qui\ngonfle nos poitrines y m a r q u e de ses mouvements réguliers les\npulsations de la vie, de même la liturgie, semblable à une\n"}, {"page_pdf": 835, "texte": " 740                           DURENDAL\n\n\n\nrespiration spirituelle, scande avec ses rythmes merveilleux\ntoute notre existence religieuse. T o u t e âme normalement con-\nformée, et que les vicissitudes de la vie n'ont point privée de\nses attributs essentiels, trouve dans la beauté du culte la satis-\nfaction d'un de ses plus nobles besoins. E t de m ê m e que le\ndogme lui enseigne le vrai et que la loi morale lui inculque le\nbien, de même, et dans une toute aussi large mesure, le culte\nl'appelle à la salutaire et féconde admiration du beau. E t il\nmanquerait quelque chose à l'âme h u m a i n e si, dans cette triple\nexistence spirituelle par laquelle elle se révèle comme une\nimage de la T r i n i t é divine, l'un des aspects de la t r i a d e sacrée\ndevait rester sans correspondance dans ses facultés intimes, et\nsi la vie liturgique ne l'appelait pas à communier avec Dieu\ndans sa beauté infinie.\n   Qu'on ne nous dise pas que les fidèles ont cessé de com-\nprendre la langue liturgique, qu'ils ne goûtent plus sa majesté\nsublime et son charme pénétrant, qu'ils sont habitués à des\nspectacles d'un autre genre et qu'il faut, pour leur faire prendre\nles offices religieux en patience, sacrifier quelque chose des\ntraditions de l'autel.\n   F a t a l e erreur, même des concessions fâcheuses et des com-\npromissions équivoques! Non, il n'est pas vrai, j'ose le dire au\nnom de tous les fidèles, qu'ils aient perdu l'intelligence et\nl'amour des divins symboles, et il est faux que pour leur plaire\nl'austérité sacrée des pompes liturgiques doive désormais être\ntempérée par je ne sais quel relent d'opéra. N o n , mille fois non,\nil n'est pas vrai que ce soit nous autres, laïques, qui d e m a n d o n s ,\nsous prétexte de ramener dans nos églises quelques mondains\nsans âme, qu'elles soient transformées en des espèces de cafés-\nconcerts religieux, où la voix trois fois sainte de la liturgie\nferait au théâtre une concurrence vouée à l'insuccès et à l'humi-\nliation. Nous ne voulons point qu'il soit touché, sous quelque\nprétexte que ce soit, à l'immuable beauté des formes tradition-\nnelles de la prière catholique. Nous y voyons l'expression la\n"}, {"page_pdf": 836, "texte": "                    AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE                        741\n\n\nplus complète et la plus élevée du beau, et quelque chose comme\nle canon de l'art chrétien; nous d e m a n d o n s qu'on lui reste fidèle,\nqu'on y revienne là où l'on s'en est écarté. E t à tous ceux qui\nse sont voués à la grande tâche de restaurer dans la liturgie\nson idéale beauté, nous disons, nous autres laïques : « Courage!\ncar en travaillant à rétablir la beauté de la maison de Dieu,\nvous vous livrez à un apostolat de premier ordre, et vous pré-\nparez l'avènement d'un grand siècle liturgique, où plus d'une\nfois les âmes les plus hautes seront ramenées à la profession de\nla vérité éternelle par la contemplation de l'éternelle beauté. »\n\n\n\n                                                GODEFROID     KURTH.\n"}, {"page_pdf": 837, "texte": "                L a M a n d o l i n e(1)\n                           NUIT DE J U I L L E T\n\n                                                            A mon frère   Joseph.\n\n\n                     A travers l'ombre que déroule\n                     La douce nuit d'été, viens voir\n                     Les étoiles briller en foule,\n                     Clairs diamants d'un bandeau noir !\n\n                     On sent s'exhaler des parterres\n                     Un parfum pénétrant d'œillet\n                     Et, des pelouses solitaires,\n                     La tiède senteur de Juillet.\n\n                    Les arbres que le vent caresse\n                    Font entendre un vague soupir ;\n                    Tout est langueur, tout est paresse :\n                    La terre est prête à s'assoupir.\n\n                    Mainte branche vers nous s'incline\n                    Et nous frôle comme une main...\n                    Gravissons tous deux la colline,\n                    A lions où va le vieux chemin !\n\n                    Et de là-haut, dans l'ombre dense,\n                    Regardons en bas fourmiller\n                    Le chœur des lumières, qui danse\n                    Au fond du vallon familier !\n\n(1) Recueil de petites chansons, à paraître.\n"}, {"page_pdf": 838, "texte": "                    LA M A N D O L I N E                743\n\n\n           Elles scintillent, ces lumières,\n           Comme des milliers de cristaux,\n           Se mirant au fond des rivières,\n           S'accrochant au flanc des coteaux.\n\n           Il y en a qui font la roue\n           Ainsi que des paons fabuleux,\n           Et d'autres dont l'humble éclat troue\n           Avec peine les brouillards bleus.\n\n           Plus loin, le fleuve aux clartés blondes\n           A l'air d'un immense miroir\n           Qui reflète en ses eaux profondes\n           Les étoiles de ce beau soir.\n\n           Et l'on croirait, dans le mystère\n           De ce site artificiel,\n           Qu'il est plus d'astres sur la terre,\n           0 mon frère ! que dans le ciel !\n\n\n\n16 juillet 1898.                             FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 839, "texte": "                     FRAGMENT\n\n               LA porte cochère se referma lourdement derrière\n                  André.\n                      Il se sentit heureux, alluma une cigarette et\n                  marcha d'un pas lent.\n                      L e soir était beau. Un soleil d'automne allu-\n                  mait des gloires au ciel qu'on apercevait, entre\n                   la double rangée de maisons sombres, damas-\nquiné de nuages pourpres et baigné de lueurs orange.\n   Des gens marchaient vite, car l'air était frais et vif.\n   Il déboucha dans la rue de la Loi, qu'il remonta, savourant\nles délices du t a b a c d'Orient qui s'envolait derrière lui en\nfumée diaphane et l'aspect divers de la rue animée qu'il tra-\nversait.\n   Des voitures armoriées passaient au grand trot de leurs demi-\nsang emportant pour un dîner prié quelque belle d a m e en toi-\nlette dans des fourrures, saluée au passage par des amies\nrevenant du Bois ; de lourds véhicules, traînés par des chevaux\nbrabançons, charriant des fardeaux de bois ou des poutrelles\nde fer vers la banlieue, faisaient trépider le sol et les glaces des\nfenêtres au milieu du claquement des fouets et des cris des\nrouliers, des t r a m s remplis, dont les conducteurs sonnaient ou\nsoufflaient dans une trompe de cuivre, dégorgeaient le m o n d e\n\n   Ces pages forment le chapitre premier d'un roman en préparation et qui paraîtra l'hiver\nprochain sous ce titre : Chairs vaincues.\n"}, {"page_pdf": 840, "texte": "                            FRAGMENT                          745\n\n\nsur les trottoirs, des cyclistes agitaient le grelot avertisseur, la\nvoix aigre des gamins criait les journaux du soir, des petites\nfilles offraient au promeneur désœuvré le bouquet de violettes\nà deux sous.\n   Au carrefour tout le mouvement du boulevard croisait celui\nde cette rue, calme d'habitude, fiévreuse à l'heure du soir et\nproduisait là un remous de passants, de chevaux et de voitures.\nTout cela s'harmonisait, se disloquait à chaque moment,\nchacun vaquant à ses affaires et prenant sa direction propre.\n    Un détachement de guides regagnait les casernes.\n    En se retournant on voyait les réverbères s'allumer un à un\ndans la perspective de la rue descendante qui s'ornait là-bas\n d'un arc de triomphe couronné d'un quadrige aux chevaux\ncabrés, et cette rue populeuse où flottait une poussière de gloire\n semblait attendre la venue d'un impérial cortège.\n    C'était par là qu'à l'aube était entré le soleil.\n    André s'arrêta un instant à parler avec un ami et, franchis-\n sant le boulevard, arriva au Parc.\n    Il admira le décor que figurent les hôtels des ministères, les\n vieilles demeures de la rue Ducale, les académies, le palais du\n Roi, le dôme vert de l'église Saint-Jacques, tout cela, nul sans\n doute au point de vue artistique mais évoquant une idée de\n grandeur et de force, baigné par les lumières du couchant, et\n encadrant à merveille ce superbe Parc où les grands ormes mi-\n défeuillés se haussaient pour voir mourir le soleil, à l'horizon,\n dans une apothéose.\n     Il se redit à lui-même — chose vraie — que Bruxelles est à\n coup sûr une belle ville, la compara à des capitales vantées et\n jouit de l'heure délicieuse et parfumée.\n     Il entra dans le jardin public comme le soir tombait. Entiè-\n rement illuminés par les reflets du couchant, les arbres sem-\n blaient flamber d'un colossal incendie.\n     Splendeur agonisante des couchants d'automne ! Le soleil\n  sombrait peu à peu et bientôt on ne vit plus, à l'horizon, par\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": " 746                         DURENDAL\n\n\n\nune échappée de maisons dominant la ville basse, qu'une large\nplaie saignante barrée d'un nuage noir. L'ombre pleuvait, enve-\nloppant les choses.\n   Les feuilles mortes, détachées par le vent brusquement levé,\ntournoyaient dans l'air avec un bruissement doux pour choir\nbientôt, souillées, sur la terre sombre.\n   A cette saison de l'année et à cette heure du jour, le Parc avait\nune allure aristocratique et cet aggloméré d'arbres attirant aux\njours d'été trop de soldats, de bonnes et d'enfants autour d'une\nmusique « qui verse un peu d'héroïsme au cœur des citadins »,\nprenait maintenant un air authentique de forêt.\n   Nul passant; on oubliait la ville grouillant à deux pas et l'on\ncroyait être tout à coup très loin des rumeurs de foule et du\nbruit des voitures.\n   André s'assit sur un banc écarté et rêva. Il avait l'âme quiète\net sereine ; ce décor harmonieux de grands arbres et de taillis\nlui plaisait à souhait.\n   Naturellement dans le paysage tranquille entre les troncs\ndes chênes qui en furent les témoins, s'évoqua le souvenir de la\nRévolution et des luttes passées et il trouva pour les définir\nautre chose que les phrases banales enseignées aux élèves par\ndes professeurs du pays; il généralisa les pensées contingentes et\nvit dans cette guerre d'indépendance courageusement entreprise\nle geste de révolte contre l'oppression, le corps à corps du droit\ncontre le fait qui, pour une fois, avait été terrassé.\n   Il éprouva une soudaine fierté, remémorant les destinées de\nsa patrie à travers l'histoire, à se sentir l'enfant de la terre bel-\ngique, qualificatif qui, dans sa bouche, prenait une signification\nhautaine.\n   Sans doute il savait ce que ce mot : Belge, avait d'originelle\nironie auprès de certains et, hier encore, au cours d'une lecture,\nil s'était indigné de le voir conspué à l'égal d'une tare ou d'un\nsurnom honteux.\n   Il ne pardonnait pas qu'on méprisât ainsi son pays natal qui\n"}, {"page_pdf": 842, "texte": "                             FRAGMENT                           747\n\npouvait revendiquer pour siens des fastes glorieux et estimait\nqu'on devait l'aimer d'autant plus qu'il avait plus longtemps\nsouffert.\n    Les faciles plaisanteries françaises à son égard sont de vains\nhochets dont s'amuse la puérilité latine et le devoir de tous les\ncitoyens — il donnait à ce mot sa primitive acception — est\nd'élever le niveau intellectuel d'une nation qui, dans l'ordre du\nprogrès social, semble depuis quelques années vouloir tenir la\ntête.\n    Loin de lui la pensée, eut-il des adeptes, d'exacerber dans le\npeuple un ridicule instinct de chauvinisme et par là d'esprit de\nclocher! Il avait le cerveau trop compréhensif pour ne point\nfranchir les frontières et participer à la vie mondiale, mais blâ-\nmait ceux qui, dans les lettres surtout, n'avaient pas le courage\nde réagir contre un esprit pratique aux affaires, hostile aux\nimaginations des romanciers et des poètes. Il dédaignait ces\néternels pleureurs sur le malheur des temps qui cherchaient des\nexcuses autour d'eux, alors que la faute en était à leur apa-\nt h i q u e impuissance.\n    Il soutenait, avec d'autres, comme impossible qu'un peuple,\na y a n t franchi dans le cycle hardi des manifestations de la pensée\nh u m a i n e , tous les stades, fût rétif devant le plus beau d'entre\neux : les littératures, et saluait comme une bienfaisante aurore\nl'éclosion de lettres nationales qui était, selon lui, le plus sur\ngarant d'une réelle autonomie.\n    Quel patrimoine meilleur un pays peut-il revendiquer que\ndes chefs-d'œuvre artistiques, et leur absence n'est-elle pas à\nl'enseignement des faits parallèle aux décadences énergiques?\n     U n peuple sans littérature est mûr pour l'esclavage...\n\n  S u r ces entrefaits la nuit était venue, elle baignait toutes\nchoses de silence et d'ombre; femme en deuil, dans ses voiles\nnoirs, elle s'avançait hiératique et triste à travers les allées, un\ndoigt posé sur les lèvres closes.\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": " 748                        DURENDAL\n\n\n\n   De-ci de-là s'apercevait une statue de marbre, une ronde de\nfeuilles tournoyait à fleur de sol avec un bruit léger, l'eau des\nbassins luisait.\n   T o u t à coup, annonçant la fermeture du P a r c , une cloche\ntinta dans le silence. André s'en fut rapidement.\n  L e spectacle qu'il quittait contrastait violemment avec ceux\nqu'un h o m m e ordinaire, en son état d'âme, eut recherché.\n  Il se sentait joyeux et se plaisait à sentir sur lui la tombée\nde la nuit, à balancer par une impression lénifiante et inquiète\nà la fois le trouble heureux de son cœur.\n   Il venait de s'acquitter d'un devoir charmant, la première\nvisite à une famille amie, réinstallée en ville au retour de la\ncampagne où elle s'était attardée un peu, retenue par une fin de\nsaison splendide.\n  André avait été prendre des nouvelles de M m e L o r d y qu'il\nsavait malade et avait revu, en même temps, après une notable\nabsence, Hélène.\n   On avait causé longuement des agréments champêtres passés\net de ceux que l'hiver allait offrir bientôt. André avait a p p u y é\navec une certaine insistance sur la belle journée d'août qu'il\navait eu le plaisir de passer avec la famille L o r d y , dans leur\npropriété de Campine, parlant en homme expert à résumer les\ntraits essentiels d'un paysage, à reconstituer dans son décor une\nscène disparue.\n     L e s deux femmes l'avaient écouté avec une visible satisfac-\nt i o n ; parfois Hélène, amusée, corrigeait l'ombre d'un détail,\nprouvant que chez elle aussi subsistait un souvenir vivace et\nque cette journée n'était pas mémorable pour André seul.\n  Celui-ci s'en était vite aperçu, la conversation continua sur\nun ton, banal aurait-il semblé à d'aucuns, où perçait dans le\nmoindre mot une intention amoureuse chez le jeune h o m m e\nqu'Hélène écoutait avec un sensible plaisir.\n  Des phrases coutumières sur la pluie ou le beau temps se\ndétournaient pour les jeunes gens de leur signification origi-\n"}, {"page_pdf": 844, "texte": "                             FRAGMENT                           749\n\nnelle, qui restait telle pour la mère mal informée, eux sentaient\ncourir dans la conversation un frisson de vie qu'ils ne faisaient\nque soupçonner, bien qu'ils en fussent les auteurs et dont ils se\nméfiaient tout en le provoquant.\n   D'une nuance d'intonation, d'un geste ébauché dépend ainsi\nl'accord des âmes ! T o u s deux se sentaient invinciblement\nattirés l'un vers l'autre par la concordance des sentiments, par\nla jeunesse et par l'amour.\n   L'orbite que décrivent les âmes avait eu, pour eux, un\npoint d'intersection, de la rencontre allait jaillir une flamme.\nM m e L o r d y , située en dehors de l'ellipse commune, ne s'aperce-\nvait de rien, mais vivant de la vie de sa fille, sympathisait\nd'instinct avec l'objet de ses préférences.\n   André avait pris congé, renouvelant à la mère ses vœux de\nprompt rétablissement et prenant la main qu'Hélène lui tendait\nl'avait gardée dans la sienne plus longtemps peut-être que ne le\nveut l'usage m o n d a i n ; il l'avait senti trembler.\n  « A vous revoir bientôt et plus souvent », avait dit une voix à\nson départ.\n  « Au fait, dit-il, elle est adorable ».\n  L a phrase prononcée à voix haute fit se retourner un passant\nqui dit à son compagnon :\n  « Quelque m a n i a q u e ! — Ou bien, répliqua l'autre, un cabotin\nrépétant son rôle. »\n  Il est trop tôt pour rentrer, pensa André, et il inclina vers les\nboulevards.\n   Oui ne connaît ces admirables avenues du haut de la ville\nplantées d'ormes splendides, ombreux en été, dont l'automne\navait roussi et corrodé les feuilles bientôt envolées au vent\nd'hiver.\n  André marcha rapidement, éprouvant un brusque besoin\nd'activité et, d'un pas alerte, continua sa promenade par l'avenue\nLouise jusqu'au Bois.\n  Il fit le tour du lac; les chemins étaient déserts et leur soli-\n"}, {"page_pdf": 845, "texte": " 750                          DURENDAL\n\n\n\ntude agréait à sa fièvre, bien qu'heureux il était agité et des\ndoigts invisibles lui tambourinaient les tempes.\n   Il revint vers la ville, gardant au cœur l'image frêle d'Hélène,\nun peu las et calmé, et regagna son appartement de garçon,\nrue Bréderode.\n   Au moment de mettre la clef dans la serrure, le profil de\nla jeune fille, s'interposant de nouveau dans le cours d'une\nréflexion, il se dit à lui-même, avec un sourire ironique, en\nguise de conclusion :\n   « Décidément, mon cher, te voilà amoureux. »\n\n\n\n  (Reproduction interdite.)                    PAUL   MUSSCHE.\n"}, {"page_pdf": 846, "texte": "                           LES LIVRES\n LA P O É S I E :\n\n    D e 1 ' A n g e l u s de l ' A u b e à 1'Angelus d u Soir, par FRANCIS\n JAMMES (Paris, Mercure de France).\n    « Mon Dieu, vous m'avez appelé parmi les hommes. Me voici. Je souffre\n et j'aime. J'ai parlé avec la voix que vous m'avez donnée. J'ai écrit avec les\n mots que vous avez enseignés à ma mère et à mon père qui me les ont\n transmis. Je passe sur la route comme un âne chargé dont rient les enfants\n et qui baisse la tête. Je m'en irai où vous voudrez, quand vous voudrez.\n L'Angelus sonne.\n   Mieux que tout commentaire, celte préface nous apprend ce que verra le\npoète et comment il le verra De l'Angelus de l'Aube à l'Angelus du Soir.\nIl verra tout. Il verra simplement. Les hommes, les bêtes, les plantes, les\nchoses. Pas de symbole. Pas de recherches. L'émouvante observation de\nla vie quotidienne. Le rapprochement d'objets disparates en apparence. La\nnotation d'une qualité « prosaïque » dans un être « poétique >. Cette démar-\ncation n'est-elle pas absurde, et un cygne nageant au clair de lune sur un lac\nbleu devrait-il être plus poétique qu'un vieux buffet qui sent la cire ? —\nDu Coppée, alors? — Si vous voulez. L'âme en plus et la versification en\nmoins, ce qui ne met pas au compte de la rime l'usage des mots habituels.\n   Il ne les emploie ni par souci d'exactitude, ni même peut-être de pitto-\n resque, mais par sincérité, donnant aux choses la qualification spontanée\n qu'il en ressent, et le détail qui les illustre naturellement.\n   Mieux que Daudet il observe tout. Cela ne nous semble-t-il pas ainsi,\npeut-être, parce qu'il écrit en vers? — Et telle notation savoureuse et neuve\ndans l'alexandrin serait-elle même aperçue en prose? Il serait intéres-\nsant de le rechercher. Pourquoi donc? Vaut-il pas mieux goûter la joie de\nremarquer ainsi ce que tant de fois nous avons vu et la méthode qui met en\névidence une couleur, un son, un parfum, une forme, auxquels nous fûmes\nlongtemps inattentifs, ne doit-elle pas être meilleure ?\n   Au décor de montagnes pyrénéennes, de gaves, de routes blanches, de\n"}, {"page_pdf": 847, "texte": " 752                               DURENDAL\n\n\n\nfermes, de salons empire, de pigeons sur les demeures des vieux prêtres, se\nmêle le souvenir atavique\n\n               Des parents   morts sous les tabacs roses des   Antilles,\n\ndes esclaves de Saint-Domingue, des négresses à foulard jaune de la\nJamaïque, toutes les couleurs éclatantes et la grâce fanée dont Jean-Jacques\net Bernardin de Saint-Pierre parent la Guadeloupe, le Sénégal et la\nPapouasie.\n   Ici Francis dit la vertu de sa pipe ronde et noire, là il montre les jeunes\nfilles de Mme d'Erneville, jouant au volant, au coucher du soleil, près des\ncannes à sucre.\n   N'allez pas le croire pourtant simple spectateur et peintre\n\n                   Des choses de tous les jours, qui, comme avant\n               Continuent pour qu'il les aime et pour qu'il les chante,\n\nil n'est pas purement le chasseur qui nous dit les mœurs des lièvres et la\ncouleur des ramiers, ni l'homme aimant les souffre-douleur et les déshérités,\npions, veaux, ânes, bacheliers épuisés — il est le grand poète qui prête aux\nanges, aux esprits, au ciel, aux processions des campagnes, à l'arbre, aux\nronces, à la mer, aux noyés, au chien, au puits, à la servante, à l'ami, à la\nfiancée, à la mère du poète, une voix pour en chanter la naissance, en\nraconter la vie et en pleurer la mort, et qui adresse lui-même à son lecteur\nles vers suivants :\n                   Que la pitié que tu as pour sa vieille mère\n                   T'apprenne à vénérer les noires rides amères\n                   Que tu vois sous les yeux des tremblantes vieilles.\n\n                   Que la pitié que tu as pour la fiancée du poète\n                   T'apprenne à respecter le cœur de celles\n                   Qui, tristement, n'attendent plus de fiancés.\n\n                   Que la pitié que tu as pour l'ami du poète\n                   T'apprenne à ne jamais tendre la main qu'avec\n                   La franchise de l'œil, du cœur et de la tête.\n\n                   Que la pitié que tu as pour la vieille servante\n                   T'apprenne à vénérer les serviteurs   tremblants\n                   Dont la main ne peut plus porter les poids trop         grands.\n\n                   Que la pitié que tu as pour le chien paralytique\n                   T'apprenne que tu dois panser tous les martyres\n                   Et avoir la pitié des animaux   infirmes.\n\n                   Si tu as la pitié du vieux puits plein de roses\n                   Où est l'eau du baptême et où est l'eau de la mort\n                   Apprends à vénérer et à aimer les choses.\n"}, {"page_pdf": 848, "texte": "                                  LES   LIVRES                             753\n\n\n    Renaissance, par EDOUARD DUCÔTÉ (Paris, Mercure de France).\n    M. Ducôté unit dans son nouveau recueil la forme des Fables à l'inspira-\n tion des Aventures. Je les ai étudiées à cette occasion et me permettrai de\n reproduire aujourd'hui une partie de la belle étude que consacre à Renais-\n sance M. William Ritter :\n    « Pour être claire, dit-il, sa poésie ne se dévide pas moins devant mes\n yeux, en belles aquarelles lumineuses, telles qu'on les rapporte nécessaire-\n ment de la Rivièra. Ses vers, au reste, sont pleins d'évocations des toiles clas-\n siques : architectures de Véronèse, ports de Claude, fonds de Poussin, tout\n cela modernisé par des notations de fleurs, dont on ne sait que d'hier les\n noms, et je me complais à cette clarté et, à ces couleurs. Il vibre là, blonde,\nambrée, parfumée, une sérénité douce et reposante, comme une arrière-\nlueur rosée et mauve de crépuscule classique. Aussi bien ce volume de vers\nlibres, où le brusque hasard seul amène la rime, mais où de molles et volup-\ntueuses assonances émoussent toutes les aspérités, ouatent la mesure,\nn'est-il pas en grande partie rapporté d'Italie?\n    > . . . Pour donner une idée de la manière de M. Ducôté, je citerais\nvolontontiers ce Mars délicat et frileux, la plus charmante peut-être de\ntoutes les aquarelles si élégamment réunies... Simplice, enfin, nous livre un\npeu davantage encore de la personnalité si attachante et sympathique de\nl'auteur, un tendre, un modeste et un serein, d'un talent, quoique plutôt\nanthologique, de la lignée naturiste et mélodieuse des Delille et des Saint-\nLambert, autant qu'il est possible de leur ressembler de nos jours et sans\nennui. »\n   Il aurait pu citer surtout ce petit lied délicieux :\n\n                           LE     BONHEUR :\n                      Ce n'est pas cet enfant rieur\n                      Et turbulent qui court sur la route\n                      Et dont les joues sont un fruit rouge\n                      Mûri par la santé et la gaité.\n                      C'est l'enfant sage et un peu frêle\n                      Qui s'amuse assis aux pieds de sa mère,\n                      A regarder les belles images\n                      Et qui souvent lève la tête\n                      Vers sa mère dont le front penche.\n                      Et lui sourit pour que s'effacent\n                      Des craintes toujours renaissantes.\n\n Poèmes confiants, par HENRI VAN DE PUTTE (Bruxelles, G. BALAT).\n M. Van de Putte — qui a presque cessé de pousser les petits cris excla-\n"}, {"page_pdf": 849, "texte": " 754                                DURENDAL\n\n\n\nmatifs de l'Homme jeune — publie des Poèmes confiants où l'on retrouve du\nPaul Fort, du Francis Jammes, et surtout du Viélé. Une ivresse verbale\nétourdissante lui fait décrire littérairement et de façon peu simple les sujets\ntrès ordinaires qu'il choisit. Jammes, qui aurait parlé des trams s'ils\nexistaient à Orthez, n'aurait jamais dit :\n                       Et la glissade étincelante des tramways\n                            Délicieusement me plaisaient.\n\n  M. Potvin ne ferait pas mieux. Hors quoi beaucoup de fougue et de belle\nardeur juvénile, une forme très exacte dans les notations de mouvement\ncomme le Tonnerre, et une sensation fort précise des couleurs :\n                    L'herbe était bleue à cause de l'ombre de midi.\n\n  J'oubliais de dire qu'il aime aussi sa pipe.\n\n   I m a g e s de D i e u , par ARTHUR TOISOUL (Bruxelles, G. BALAT).\n   M. Camille Lemonnier, que les plus jeunes arrivés dans la république\ndes lettres auront toujours l'honneur de voir à leur tête, a daigné honorer\nd'une préface très laudative les Images de Dieu, où M. Toisoul réédite Opora\net rassemble de petits poèmes, très fidèlement inspirés, me dit-on, des\npoètes mineurs de l'anthologie. Mais M. Toisoul a-t-il eu l'intention de\nfaire œuvre littéraire ou érotique ?\n   Il est permis de se le demander.\n\n  P o è t e s b e l g e s d ' E x p r e s s i o n française, par POL D E MONT (Anvers,\nlibrairie SMEDING).\n   M. Pol De Mont a pris la louable initiative de faire connaître en Hollande\nles poètes belges et a réuni, sous le titre de Modernités, leurs meilleurs\npoèmes. De larges extraits de Charles Van Lerberghe, Fernand Severin,\nEmile Verhaeren, Max Elskamp, Albert Giraud, Iwan Gilkin, Valère\nGille, etc., en font une anthologie fort utile. Une certaine partialité semble\nmalheureusement avoir guidé M. De Mont dans le choix de ceux qu'il intro-\nduit au Parnasse et l'on se demande, par exemple, pourquoi M. Eekhoud\n— qui ne se vanta jamais d'avoir écrit des vers — fut préféré à M. Hoor-\nnaert, qui peut être poète, tout en étant abbé.\n  De brèves notices biographiques et bibliographiques terminent le volume.\nLa librairie Smeding, d'Anvers, en a fait paraître une édition sous le titre :\nPoètes belges d'Expression française.\n\n  L e s S o l i t a i r e s (vers), par JEAN DAYROS (Paris, VAMIER).\n  Désopilants, les Solitaires (vers) où M. Jean Dayros pastiche avec une\n"}, {"page_pdf": 850, "texte": "                                      LES    LIVRES                         755\n\n ironie cocasse certains symbolistes, instrumentistes ou hydropates. Méli-\n mélo d'épigraphes,\n                    (Je suis un poil dans la main de la Providence.\n                    Je vis tel qu'un ange aux mains d'un barbier.\n                    Je marche sur mon âme éparse dans le soir.)\n\nde calembours et de mécanique appliquée, son livre en trois parties :\ngénérescences, dégénérescences, régénérescences, est le plus drôle sans\ndoute qu'on vit depuis longtemps descendre de la Butte. Il a des poèmes\ninoxydables, imperméables et nickelés. Entre autres produits parnasseu-\ntiques, sa lyre nous donne parfois des teintures d'ode — et s'il dédie à\nM. Marius André la recette des boudins à la Richelieu, il ne se dédie qu'à\nlui-même un sonnet en aluminium. Il a malheureusement pastiché aussi les\npoètes les moins convenables, ce qui le recommande fort peu, faut-il le\ndire, aux établissements de demoiselles.\n\n   F l è c h e s p e r d u e s , par EDDY LEVY (Paris, VANIER).\n   M. Eddy Levy réédite un recueil de poésies qui datent bien de 1850. On\ny trouve des odelettes, des dialogues, des ballades et même une satire. Il y\na joint le Poème d'Elaine, dont les titres ont beaucoup de charme : « Où je\nlui peins en quelques traits le retour du printemps » — Où je lui dis le\ncharme du rêve > — Où je lui dis d'ouvrir les yeux à l'aube naissante »\n— < Où je reproche à l'amour de me l'avoir fait connaître >.\n  La langue en est fraîche, la pensée douce et le rythme archaïque.\n\n   L e s O r g u e s de F r i b o u r g , par CARLE DAURIAC (Paris, VANIER).\n   A propos des Orgues de Fribourg, M. Carle L. Dauriac nous fait entendre\nl'ouverture de Carmen, la marche funèbre de Chopin, le Binïou, symphonie\nen « gris majeur , les sonorités abracadabrantes d'un beuglant et une\nfantaisie de Berlioz. C'est un véritable pot-pourri.\n\n E x i l doré, par Jean ROYÈRE (Paris, VANIER).\n Je trouve dans l'Exil doré de M. Jean Royère le vers suivant :\n               Et le train-train   cossu d'une bonne   maison.\n\n Cet autre, dans les Voix passantes, de M. Quet :\n             A insi parla Ramoun,     sur un ton de    tuteur.\n\n Et ceux-ci dans les Jardins suspendus de Mlle Berthe Reynold :\n             / / disait en riant à mon amie, hélas !\n             Que j'étais laide... et moi t'ai répondu tout bas,\n             Des sanglots dans le cœur : — « Ce n'est pas de ma faute ! »\n"}, {"page_pdf": 851, "texte": " 756                              DURENDAL\n\n\n\n  Il n'en faut pas davantage pour vous engager à lire bientôt les œuvres\ncomplètes de ces poètes d'exception. Cela repose l'esprit pendant les\nvacances.                                               THOMAS BRAUN.\n\n\nLE     ROMAN       :\n\n   Terre p r o m i s e , par EUGÈNE MOREL (Paris, Édition du Mercure de\nFrance).\n   Voici un roman social... Les préoccupations ambiantes ont fait, ces\nderniers temps, éclore de multiples œuvres en ce sens, mais je ne sais point\nde genre où l'écueil de la banalité solennelle et déclamatoire soit plus diffi-\ncile à éviter... Sans évidemment nous prononcer sur les tendances pessi-\nmistes et fatalistes du livre de M. Morel, il faut rendre hommage à la très\npersonnelle intensité de vision que l'auteur s'est faite du monde du travail\net à l'énergie concentrée et imagée d'un style, admirablement approprié au\nsujet, et qui atteint vraiment la maîtrise dans certains tableaux fragmen-\ntaires où les bonheurs et les affres prolétaires s'encadrent et se fondent\ndans des coins de nature, d'une façon adéquate et émotionnante.\n\n   M a d e l e i n e , par GEORGES RENCY (Paris, BALAT).\n   Je sais gré à M. Georges Rency d'avoir délaissé, pour le souci d'une\nœuvre, des attitudes de singularité qui prétendaient à une sorte de roman-\ntisme païen ; Madeleine forfait heureusement aux proclamations de Comme\nil nous plaira; et l'histoire de cette jeune et douce femme dont l'amour est\nlentement empoisonné par la trahison de son mari, a réellement de la fraî-\ncheur, du charme et de la santé; aventure banale peut-être, mais contée avec\nune simplicité et une sincérité presque touchantes, et dans un style un peu\ngris et un peu flou encore, mais qui suit fort harmonieusement les méandres\ndes psychologies.                                                  F . V.\n\n\nLA P H I L O S O P H I E      :\n\n  L ' A m o u r et la Chute, par BLANC DE SAINT-BONET (Lyon, V I T T E ;\nParis, LECOFFRE).\n   Pour arriver à la connaissance de soi-même, la première des sciences,\nl'homme doit connaître son auteur : Dieu, et sa nature à lui. Dieu est Amour.\nL'homme est un être déchu. On ne connaîtra donc jamais à fond la nature\nhumaine tant que l'on n'aura pas approfondi ces deux grands mystères :\nl'Amour d'un Dieu et la Chute originelle.\n   Mais il ne suffit pas à l'homme de confesser sa déchéance. Isolé, cet aveu\n"}, {"page_pdf": 852, "texte": "                                   LES   LIVRES                               757\n\n\nn'aboutit qu'au désespoir. Le salut est dans la conviction intime de l'amour\ninfini que Dieu porte à sa créature.\n   Ramener l'homme déchu à Dieu par l'amour. C'est toute l'ambition de la\nbelle âme de Blanc de Saint-Bonet. Cette noble pensée lui a inspiré ce\nlivre profond et substantiel : l'Amour et la Chute.\n   N'ayant pas, écrit-il, comme Milton, une harpe dans mes mains, je demande à\nla Philosophie de m'aider à réciter mon poème intérieur.\n   Tout Blanc de Saint-Bonet est dans cette phrase. Il fut à la fois poète et\nphilosophe. Certaines de ses pages sont d'une poésie intense.\n   Barbey d'Aurevilly, qui aimait tant Blanc de Saint-Bonet et qui a\nécrit sur lui des pages admirables d'idée et d'expression, avait bien compris\nle double caractère de penseur et de poète de notre écrivain catholique :\n   < Il était, dit-il, de la race la plus distinguée des esprits, capable d'abstrac-\ntion toute-puissante, avec la passion à côté, l'enthousiasme, toutes les grâces\nnaïves et les noblesses de cœur qui font à un homme la plus belle aristo-\ncratie. »                                                                H. M.\n\n   L a T i m i d i t é , par L. DUGAS, Étude psychologique et morale (Paris, ALCAN,\néditeur).\n   L'auteur de ce petit volume, qui, pour être un des plus accessibles de la\nBibliothèque de philosophie contemporaine, n'en est pas moins l'un des plus\noriginaux et des plus curieux, définit ainsi la timidité : < une défiance de\nsoi et des autres qui vient de l'incapacité de se faire connaître d'eux ou de\nles connaître, au moins entièrement; elle est la gêne causée par cette inca-\npacité trpp vivement sentie ». Cette gêne se traduit par la gaucherie et par\nla stupidité, gaucherie mentale. M. Dugas, après avoir recherché les causes\nindividuelles et sociales de la timidité, la suit dans son évolution, en indique\nles degrés et les modes, en montre les effets complexes et contraires.\n   Il étudie successivement la timidité brute ou spontanée, dont une des\nmanifestations les plus banales, bien connue des orateurs, est le trac, crainte\naveugle de la foule, et la timidité réfléchie et systématique, avec ses effets\ndivers : égotisme, imagination romanesque, maladie de l'idéal, besoin\nd'intimité, bouderie tantôt agressive, tantôt défensive. Puis il analyse les\ntimidités spéciales de l'intellectuel, qui joint souvent à la hardiesse spécula-\ntive une grande timidité pratique; de l'homme d'action, chez qui l'audace\npratique se mêle à la timidité intellectuelle; du sentimental, qui unit en lui\nla hardiesse de cœur et la timidité pratique. Partout M. Dugas se révèle\nanalyste ingénieux, subtil et piquant; il ne manque jamais d'illustrer sa\ndémonstration par des traits choisis dans la vie ou les écrits de timides\n"}, {"page_pdf": 853, "texte": " 758                             DURENDAL\n\n\n\ncélèbres : Jean-Jacques, Amiel, Stendhal, Vigny, Marie Bashkirtseff,\nl'Adolphe de Benjamin Constant, le Disciple de Bourget.\n   Il juge moralement la timidité dans ses avantages et dans ses inconvé-\nnients. Il faut signaler ici particulièrement les pages où M. Dugas montre,\ndans la timidité, inaptitude à la vie pratique, une prédisposition à la vie\nimaginative et à l'art, la raison cachée des vocations d'artiste, et, d'autre\npart, son influence funeste sur les conceptions de l'artiste. Pour finir et\nconclure, il examine la question de l'éducation des timides. Il ne serait pas\ndifficile assurément de découvrir, dans le livre de M. Dugas, des proposi-\ntions paradoxales, des plus discutables; l'auteur a, semble-t-il, cherché,\ndans la timidité, l'explication de trop de phénomènes psychologiques. Mais,\nsans conteste aussi, foi de timide, il a vu juste très souvent.      M. D .\n\n   L e s L o i s s o c i a l e s , par G. T A R D E (Paris, ALCAN) !\n   Cette « esquisse d'une sociologie , comme la qualifie l'auteur, n'est pas\nproprement une œuvre nouvelle du célèbre sociologue. M. Tarde s'est\nefforcé d'y renfermer la quintessence de ses trois principaux ouvrages : les\nLois de l'Imitation, l'Opposition universelle et la Logique sociale, et d'en\nmontrer l'intime connexion. Le système exposé fragmentairement dans\nchacun de ces ouvrages est ici présenté d'ensemble. Peut-être le raccourci\nen est-il excessif, et le lecteur de ce petit volume ne saisira-t-il qu'imparfai-\ntement, en dépit de toute l'ingéniosité et de la remarquable clarté qu'apporte\nM. Tarde au développement de ses thèses, un système auquel il ne serait\npas d'avance initié. Aussi n'oserai-je le recommander qu'à ceux qui, ayant\nlu les trois principaux ouvrages de M. Tarde, se sont familiarisés déjà avec\nsa pensée.                                                            M. D.\n\n\nLA C R I T I Q U E      :\n\n   B r i z e u x , sa V i e et ses Œ u v r e s , par l'abbé C. LECIGNE (Paris,\nPOUSSIELGUE).\n   Je sais infiniment gré à M. l'abbé Lecigne de l'important ouvrage qu'il\nvient de consacrer à Brizeux, à la reconstitution de la vie du poète et à\nl'analyse de son œuvre... En ces jours de vacances, parmi la nature sereine\net pacifiante, de tels livres sont doux à lire, qui remuent les meilleures, les\nplus fortes et les plus saines admirations de la prime jeunesse... Tous les\ncatholiques dont l'adolescence eut quelqu'artistique souci, connurent et\naimèrent les poésies de Brizeux, le Breton exilé à Paris — on l'appellerait\naujourd'hui un déraciné — et qui chanta avec une si émouvante et si natu-\n"}, {"page_pdf": 854, "texte": "                                      LES LIVRES                          759\n\n  relie candeur toutes ses nostalgies    d'Armoricain transplanté ... Certes,\n  depuis lors une poésie plus aiguë, plus morbide, plus exaspérée, drapée dans\n  un verbe plus recherché et plus rare, nous a requis, mais il suffit du rappel\n d'une œuvre comme celle de M. l'abbé Lecigne pour que le poète délaissé\n nous redevienne cher et que nous frémissions d'admiration — ainsi que\n jadis — à ces beaux et simples cris de détresse vers la foi qui fuit, vers la\n pureté qui n'est plus, vers les chers et graves paysages natals, trop tôt\n voilés de brumes...\n    Aussi n'est-ce que par acquit de conscience de critique que je repro-\n cherai à M. l'abbé Lecigne de s'être étendu trop longuement et trop minu-\n tieusement sur certains des détails de l'existence de Brizeux, qui n'expliquent\n et ne commentent en rien ses poèmes; si cette partie du livre est littéraire-\nment inutile, elle flatte bien agréablement toutefois l'instinct de curiosité\némue de ceux qui vraiment affectionnent le poète de Marie; la profusion de\nces souvenirs biographiques est, du reste, rachetée, et au delà, par la seconde\npartie du livre de M. Lecigne où l'œuvre de Brizeux est appréciée de réelle-\nment maîtresse façon : je veux signaler particulièrement avec quelle remar-\nquable sagacité de coup d'œil l'admirateur de Brizeux a situé celui-ci dans\nl'évolution de la poésie contemporaine, montrant par où il rentrait dans la\ntradition classique et par où il se rapprochait des Romantiques, et lui assi-\ngnant finalement, en l'histoire littéraire de ce temps, une place dans le\nvoisinage du noble et hautain Vigny, dont l'actuelle revanche contre la\nméconnaissance et l'oubli doit bénéficier également et pour d'analogues\nmotifs, à Brizeux.\n\n  É t u d e s i t a l i e n n e s , par A. GEFFROY (Paris, COLIN).\n   D'avoir dirigé pendant de longues années l'école française à Rome,\n M. A. Geffroy, dont voici une œuvre posthume, avait acquis de l'Italie une\nvision où le sens historique se fusionnait sagacement au sens artistique; ses\nétudes s'élèvent bien au-dessus de l'impressionnisme hâtif du voyageur de\npassage, pour atteindre le domaine des appréciations réfléchies, raisonnées\net motivées... Sur des bases documentaires et expérimentales, fruits de\nrecherches patientes dans les bibliothèques et d'attentives et consécutives\nobservations, M. Geffroy édifie des monuments sans prétention, auxquels\nmanquent parfois les brillantes et imprévues ornementations du style, mais\nqui captivent et attirent par l'effort heureux et original que ces diverses\ncontributions manifestent vers l'étude de l'art d'un pays parallèlement avec\nles évolutions historiques et politiques... A cet égard, les observations\nqu'inspire à M. Geffroy la transformation de Rome en capitale moderne\n"}, {"page_pdf": 855, "texte": " 760                              DURENDAL\n\n\n\nm'ont particulièrement frappé par leur consciente et clairvoyante concision\n— et pour être comme mathématiquement appuyée sur des séries de consta-\ntations matérielles, cette protestation contre le vandalisme modernisateur\nn'en est que plus éloquente et plus frappante... Je goûte fort, d'autre part,\nl'étude sur Savonarole : elle constitue une tentative de plus, et vraiment\nattachante en son raccourci synthétique, de dégager l'énigmatique et con-\ntradictoire figure du prieur de Saint-Marc, du voile dont les préventions et\nles légendes l'ont enveloppée... Je ne suis peut-être pas tout à fait convaincu,\nà l'instar de M. Geffroy, que Savonarole ne fut point l'ombrageux et rébar-\nbatif iconoclaste que je soupçonnais jusqu'ici en lui; mais la tentative de\nréhabilitation que les Études italiennes essayent en ce sens sont à signaler à\ntous ceux qu'intéresse ce passionnant débat.\n\n  A p r è s l e P r o c è s , par F . BRUNETIÈRE (Paris, P E R R I N ) .\n  M . B r u n e t i è r e et l ' I n d i v i d u a l i s m e , par A . DARLU (Paris,\nCOLIN).\n\n   Dieu nous garde de nous mêler de la « question Dreyfus », dont les\nrapports avec les Lettres et l'Art, malgré une intervention tapageuse, ne\nnous paraissent point démontrés encore. Si nous nous occupons ici de la\nbrochure nouvelle de M. Brunetière et de la réponse qu'elle provoqua de la\npart de M. Darlu, c'est que, sous prétexte de s'entretenir du condamné de\nl'Ile du Diable, MM. Brunetière et Darlu ont échangé quelques idées inté-\nressantes sur l'individualisme; pour M. Brunetière, l'individualisme c'est\nl'ennemi, et l'éminent critique le prétend démontrer par un étalage opulent\nde raisons dont la meilleure, en somme, est celle-ci : que l'individualisme\nentretient, dans l'ordre des idées, une indépendance déroutante et désas-\ntreuse pour les conceptions préconçues et harmoniques, que le directeur de\nla Revue des Deux Mondes prétend imposer à tous ceux qui s'avisent de\npenser... Ainsi, M. Brunetière se défend d'être individualiste, lorsqu'il\nimagine de toutes pièces son ingénieux et arbitraire système de l'évolution\ndes genres en littérature, mais que quelqu'un s'avise de combattre cette\nthéorie, avec le même droit certes dont M. Brunetière usa en l'édifiant, et\nle voici taxé de ces déplorables tendances individualistes, quasi-voisines de\nl'anarchie... M. Darlu a mêlé malheureusement à sa réponse des démons-\ntrations positivistes qu'il faut répudier, mais, à part cela, il démontre excel-\nlemment qu'on est bon ou mauvais individualiste, selon que l'on gravit ou\nnon dans l'orbite des vues de M. Brunetière... Vraiment, ne faut-il point\nconvenir que, malgré son incontestable talent, M. Brunetière est un catho-\nlique de trop récente date pour ainsi ne plus parler que sous forme de\n"}, {"page_pdf": 856, "texte": "                                 LES   LIVRES                              761\n\n\ndogmes intangibles et la Littérature à son tour a-t-elle décidément conquis\nson Pape laïc ?\n\n  Le T r i o m p h e des M é d i o c r e s , par PAUL ADAM (Paris, OLENDORF).\n   La chronique est la philosophie du fait divers... Toute actualité, si\nminime soit-elle, est susceptible de réflexions, d'appréciations, d'aperçus et\nd'à-propos qui vaudront selon les facultés d'observation et d'originalité de\nl'écrivain qui s'en occupe... Pour un penseur et un artiste, rien n'est négli-\ngeable dans la vie, et telle causerie sur un événement passager fait mieux\net plus réfléchir qu'une longue dissertation.\n   Voilà des théories moins paradoxales qu'il semble, et que justifie la série\nde chroniques que M. Paul Adam a groupées, sous le titre assez arbitraire\ndu Triomphe des Médiocres... Tout, certes, n'est ni à approuver ni à recom-\nmander dans ce livre, mais rien n'y est banal, et si trop souvent M. Adam\na des êtres et des choses une vision qui ne saurait être celle d'un croyant, il\nfaut lui rendre cette justice que le mal et l'injustice ne peuvent jamais\ncompter sur ses complaisances... C'est un idéaliste — quoiqu'on en ait dit,\n— et qui arbore fièrement et témérairement, pour tout ce qui lui paraît être\nla médiocrité (et il ne se trompe guère), les belles et fustigeantes indignations\nd'un satiriste et qui trouve assez généralement le verbe cinglant ou railleur\nqui convient.\n                                                   FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 857, "texte": "                          LES REVUES\n\n\n  LA R E V U E G É N É R A L E : Le début d'une consciencieuse et forte étude\nsur le Roi de Rome, par A. De Ridder.\n\n   L E MAGASIN L I T T É R A I R E : Une étude littéraire et comparative sur\nles Déracinés, de Barrès, la Cathédrale, de Huysmans, et — rapprochement\ninattendu — Cyrano de Bergerac, de Rostand ; auteur : Géo Vaes.\n\n   LA QUINZAINE : A propos de l'Agonie du Français — titre funèbre !\n— M. C. Vergniol a ouvert, parmi les plus notoires écrivains, une consul-\ntation sur \" le bon écrivain \". A signaler parmi les réponses intéressantes,\ncelles de Maurice Barrés et Emile Deschanel.\n\n  LA R E V U E MAUVE : Une piquante causerie sur le Féminisme, par la\ncomtesse Marie de Villermont.\n\n  L E MERCURE D E FRANCE : M. Edmond Barthélémy commence une\nimportante étude sur Carlyle, « illustrée » d'un beau portrait pensif, par\nSamuel Laurence.\n\n  LA R E V U E BLANCHE : Souvenirs sur Michelet, par Pierre Denis.\n\n   L'ERMITAGE : Par Henry Ghéon, une amusante et acerbe critique de\nl'école naturiste.\n\n   LA R E V U E UNIVERSITAIRE : Dans un article sur l'Éducation intel-\nlectuelle, M. Léon Hennebicq analyse fort sagacement le volume de Tolstoï :\nQu'est-ce que l'Art ?\n\n   D E VLAAMSE SCHOOL donne une admirable reproduction de l'Adora-\ntion des Mages, de Lucas de Leiden, et M. Pol De Mont consacre à l'artiste et\nau chef-d'œuvre une complète et attachante étude.\n\n   H E T B E L F O R T : La revue littéraire trimestrielle — très informée et\ntrès éclectique — de Julien Claerhout.\n"}, {"page_pdf": 858, "texte": "                            NOTULES\n\n   On a fêté en France le centenaire de Michelet.\n   Nous n'avons point — catholiques — à nous associer à l'hommage rendu\n en cette occasion à celui que M. Remy de Gourmont appelle « le derviche\n hurleur de la République » et « une manière de Grand Saint Nicolas laïque »;\n mais si l'historien est, en Michelet, discutable et justement discuté, le poète\n aux incomparables et fastueuses visions, le styliste au verbe puissant,\n colorié et évocateur, requiert l'admiration de tous les lettrés.\n\n\n\n  Autre anniversaire et qui est de nature, celui-ci, à recueillir l'intégralité\nJe nos sympathies chrétiennes et artistiques : le cinquantenaire de la mort\nde Chateaubriand.\n  M. Melchior de Vogué — ce Chateaubriand de la troisième République ,\ncomme dit irrévérencieusement M. Jules Lemaître — parla devant la tombe\nde son ancêtre intellectuel avec la songeuse et mystique élégance qui\nconvenait.\n  Un extrait de ce discours :\n      Chateaubriand nous a légué, entre autres, deux leçons particulièrement\n appropriées aux besoins de notre temps.\n      Arrivé à l'âge d'homme, au moment d'un grand schisme historique,\n alors que la France enfantait un avenir qui rendait les fils inintelligibles à\nleurs pères, rattaché au passé par ses origines, son éducation, ses senti-\nments; porté vers cet avenir par sa courageuse intelligence, par son intuition\ndes horizons nouveaux, il a aimé d'une même chaleur de cœur, il a uni dans\nune même largeur de compréhension la France de ses pieuses traditions et\nla France de ses généreux espoirs. « Je me suis rencontré entre les deux\nsiècles, disait-il, comme au confluent de deux fleuves; j'ai plongé dans leurs\neaux troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et\nnageant avec espérance vers la rive inconnue où vont aborder les généra-\nlions nouvelles. » L'angoisse de ce passage s'est prolongée plus longtemps\n"}, {"page_pdf": 859, "texte": " 764                             DURENDAL\n\n\n\nqu'il ne prévoyait : nous la subissons encore. Apprenons de lui à ne renier\naucun des legs du cher passé, à ne décourager aucune des hardiesses de\nl'avenir. La mesure est difficile à trouver dans le détail des problèmes; tel\ns'attarde inutile dans les chemins où l'histoire ne repassera plus, tel autre\nse précipite imprudemment dans les fondrières où elle ne conduira jamais.\nOn souffre, on se trompe en cherchant cette conciliation; n'importe, l'essen-\ntiel est de tenir fermement les deux bouts de la chaîne, selon le mot du grand\norateur sacré, selon l'exemple pratique de Chateaubriand.\n      Un malaise plus spécial étreint nos intelligences depuis que d'autres\nraces ont grandi à nos dépens. L'esprit français s'est formé, ceux qui con-\nnaissent son histoire s'en souviennent, par une communion libérale avec\ntoute l'humanité pensante, par une appropriation rapide, incessante, de\ntoutes les idées qui naissent en dehors de lui. Il ne tarderait pas à se dessé-\ncher, à s'appauvrir, s'il renonçait à ce contact perpétuel avec l'univers, s'il\nse retranchait craintivement derrière je ne sais quelle muraille de Chine.\nNous ne l'ignorons pas, et pourtant comme nous nous sentons envahis,\nsubmergés sur certains points par les courants extérieurs qui menacent\nl'intégrité de cet esprit, nous sommes parfois tentés de nous replier sur\nnous-mêmes, de nous boucher les yeux et les oreilles. D'un mouvement\ninstinctif, pour mieux défendre la pureté native de notre génie, nous nous\nefforçons de l'isoler, de l'épurer de tout alliage, comme si nous n'avions\nplus confiance dans sa puissance d'assimilation. De là des oscillations\nbrusques dans l'un ou l'autre sens, des fuites inconsidérées hors de la tradi-\ntion nationale, des retraites timides dans la routine et l'ignorance. Ici\nencore, Chateaubriand nous a prémunis contre ces extrêmes. Précurseur\nde toutes les audaces du romantisme, il a jeté hardiment dans notre âme,\ndans la littérature qui traduit cette âme, un monde de formes et d'idées\nempruntées partout, ignorées de ses devanciers classiques; il les a refrap-\npées au meilleur coin de France. Quelle intelligence, quelle figure plus\nfrançaise que la sienne, jusque dans ses tics, si j'ose dire, jusque dans ses\nverrues ! Sachons imiter sa vaillante confiance dans la force de notre génie\nnational; comme ce conquérant qui ne craignit jamais d'être l'esclave de\nses conquêtes, sachons prendre aux autres, apprendre des autres, pour\ntransformer tout en notre propre substance française. »\n\n\n\n  A propos de l'attribution du prix quinquennal de littérature à M. Albert\nGiraud, voilà que sévissent de nouveau les mœurs de requins, périodiques\ndans les lettres belges.\n"}, {"page_pdf": 860, "texte": "                                   NOTULES                                765\n\n\n   Et ce sont d'anciens Jeune Belgique qui donnent le ton contre un poète\nissu de la Jeune Belgique!\n   En effet, dans sa      Chronique de Bruxelles       du Mercure de France,\nM. Georges Eekhoud reproche à M. Giraud de s'être concilié « le compro-\nmettant patronage de la tourbe ou plutôt du néant de nos lettres et de\ns'être posé en adversaire d'Emile Verhaeren.\n   On sait notre profonde et affectueuse admiration pour Emile Verhaeren et\nsi le jury avait porté son choix sur lui, nous en aurions été heureux pour le\npoète et fiers... pour le jury; mais notre haute estime et notre cordiale\namitié pour l'écrivain des Moines et des Villes tentaculaires ne nous paraît\npas exiger que nous traînions aux gémonies le poète magique et évocateur\nde Hors du Siècle, qui, contemporain de Verhaeren, sorti comme lui de\nnotre Renaissance littéraire, honore à titre égal l'Art belge rénové!\n   Et pour ce qui regarde M. Eekhoud, il nous semble mal venu à reprocher\nà M. Giraud d'avoir accepté « un compromettant patronage » que le lauréat\nprécédent — c'était M. Eekhoud lui-même — ne songea point à désavouer\nil y a cinq ans.\n\n\n\n  L'Académie délibère sur sa réorganisation.\n  C'est bien !\n  Le gouvernement, à ce qu'on nous assure, préparerait pour la rentrée\nparlementaire prochaine un projet de réorganisation de l'Académie!\n  Ce serait mieux !\n  On ne peut point décemment demander le suicide — surtout à des corps\nconstitués .\n\n  P E N S É E DU MOIS :\n             Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes\n             J'ai compté mes aïeux suivant leur vieille loi;\n             J'ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes...\n             A peine une étincelle a relui dans leur cendre.\n             C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre,\n             Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.\n                                                              A. DE VIGNY.\n\n\n\n   Une exposition générale des œuvres de Rembrandt s'ouvrira à Amsterdam\nle 8 septembre prochain.\n"}, {"page_pdf": 861, "texte": " 766                             DURENDAL\n\n\n\n Le quinzième anniversaire de la mort de Henri Conscience sera célébré à\nAnvers le 11 septembre.\n\n  Tolstoï aura bientôt 70 ans.\n  Il sera publié à cette occasion un recueil jubilaire auquel collaboreront les\nprincipaux écrivains de tous les pays.\n\n\n\n  La mode est aux cartes postales illustrées.\n  Il est débité, dans ce genre, beaucoup d'horreurs et quelques malpro-\npretés.\n\n\n   Sur l'ordre du Saint Père, un concours au prix de 10,000 francs avait été\nouvert pour le meilleur tableau d'un peintre italien; sujet : la Sainte Famille.\n   Les œuvres envoyées ont été jugées tellement médiocres qu'une seconde\népreuve a dû être décidée.\n   Voilà qui en dit long sur la décadence de l'art religieux dans la patrie de\nl'Angelico !\n"}, {"page_pdf": 862, "texte": ""}, {"page_pdf": 863, "texte": ""}, {"page_pdf": 864, "texte": ""}, {"page_pdf": 865, "texte": ""}]}