{"numero_id": "ulb-durendal-1898-09-n9", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-001", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 767, "page_fin": 768, "titre_corps": "Adolphe Samuel", "titre_sommaire": "Adolphe Samuel", "signature_source": "Joseph Ryelandt", "ancre_debut": "Adolphe Samuel", "ancre_fin": "JOSEPH RYELANDT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 870, "page_imprimee": 767, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1297, "texte": "Adolphe Samuel\n\n                NOTREpays    s'est distingué depuis trente ans par\n                  une r e m a r q u a b l e efflorescence musicale. Les\n                  vétérans de ce mouvement sont certes Gevaert,\n                  Benoit et Samuel. L a génération suivante nous a\n                  donné T i n e l , Mathieu, Blockx, H u b e r t i , etc. L a\n                  troisième génération est principalement repré-\n                  sentée par Gilson, L e b r u n , etc. Or, voici un\nvieillard de 75 ans, que son âge range dans la première généra-\ntion de nos musiciens et que son œuvre principale place à\nl'avant-garde du mouvement moderniste.\n   Professeur hors ligne, auteur de méthodes de piano rompant\navec la tradition, d'un traité d'harmonie pratique longtemps en\nvogue, etc., Samuel a formé une pléiade de brillants élèves t a n t\nà Bruxelles qu'à G a n d .\n   C o m m e chef d'orchestre, il a le mérite d'avoir fondé les con-\ncerts populaires de Bruxelles. Devenu Directeur du Conser-\nvatoire de G a n d , il y donna des séries de concerts des plus\nintéressants. E t c'est quand il avait en main la baguette de\ndirection, qu'on pouvait se rendre compte de l'extraordinaire\nverdeur du vieux maître.\n   Car Samuel, comme artiste, resta toujours un jeune : jeune\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 768, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1879, "texte": "  768                        DURENDAL\n\n\n\n par l'enseignement, par la fougue du coloris orchestral, jeune\n par l'enthousiasme et les goûts novateurs.\n    Comme l'homme ne survit que par ses œuvres, jetons un\n rapide coup d'œil sur les productions de ce curieux artiste.\n D'abord quelques opéras dont on ne parle plus. P u i s quelques\n symphonies dont on parle, mais qu'on n'entend jamais, et dont\n les fragments connus révèlent certes une belle technique, mais\n une inspiration inégale. Soudain, au milieu de ce ciel terne, un\n coup de foudre, l'horizon s'illumine et apparaît Christus, œuvre\n énorme, étrange, inégale, mais sublime, débordante de jeunesse\net d'enthousiasme religieux. L'auteur avait alors 72 ans ; il était\njuif d'origine et venait de faire une sincère conversion au catho-\nlicisme. Nous croyons qu'il ne fallait pas moins que la secousse\nmorale d'une conversion pour exciter pareil renouveau d'inspi-\nration en ce vieillard. L'œuvre fut accueillie avec enthousiasme\net exécutée triomphalement à G a n d , Bruxelles et Cologne. Il\nne lui m a n q u e qu'une chose : un éditeur!... Il est vrai que cet\néditeur aurait moins de chance que celui de la Gavotte Sté-\nphanie !...\n   Durendal a publié naguère une petite analyse de Christus, à\nlaquelle nous renvoyons le lecteur.\n   Enfin, pour terminer sa carrière, l'illustre vieillard a tenté\nune rénovation de la musique religieuse. Il croyait que pour\nfaire goûter du peuple l'antique plain-chant, il fallait com-\nmencer par l'accommoder au style et à l'accompagnement\nmoderne. Cette erreur étrange d'un esprit sincère et original\nnous valut trois motets plus curieux que beaux, et une messe\noù jaillissent des éclairs de vraie beauté.\n  L e s artistes chrétiens ne manqueront pas de recommander à\nDieu l'âme du regretté M A I T R E S A M U E L .\n\n\n                                            J O S E P H RYELANDT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-002", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 769, "page_fin": 771, "titre_corps": "Adolphe Samuel", "titre_sommaire": "Adolphe Samuel", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "L admirable artiste Adolphe Samuel", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 872, "page_imprimee": 769, "debut_caractere": 84, "fin_caractere_exclue": 2554, "texte": "L'admirable artiste, Adolphe Samuel, qui vient de rendre son âme à Dieu,\n fut des nôtres. Durendal, dont l'une des principales et plus belles missions\n est le relèvement de l'art chrétien, se devait donc à elle-même de rendre\n hommage à sa grande mémoire.\n    Chose bien significative et qui mérite d'être signalée, Samuel n'atteignit\n les sommets de l'art que le jour où il embrassa la Foi catholique. Son\n œuvre maîtresse : Christus, fut une oeuvre religieuse, fruit direct de sa con-\n version au catholicisme.\n   Preuve de plus que loin d'être un obstacle à l'art, comme le disent si\nsouvent les sectaires de la libre-pensée, la Foi catholique est un échelon de\nplus pour en atteindre la cime. Elle centuple les puissances psychiques de\nl'artiste. La grâce n'est point la destruction, mais l'élévation de la nature.\nElle répare les ravages que le péché y avait faits. Elle en purifie les puis-\nsances et les affine en leur donnant plus d'acuité. Elle infuse une sève\nnouvelle aux facultés de l'homme.\n   La Foi, de plus, ouvre à l'âme qu'elle éclaire de ses rayons divins, de\nnouveaux horizons bien plus vastes, bien plus lumineux, bien plus beaux\net plus grandioses que le pauvre, médiocre et mesquin petit horizon de la\nterre.\n   La Foi, enfin, unit l'âme à Dieu de la façon la plus intime qu'il soit pos-\nsible de rêver. Or, Dieu c'est la Beauté essentielle. Et la Beauté c'est le tout\nde l'artiste, puisque l'art ce n'est pas autre chose que l'interprétation de la\nBeauté.\n   La Foi n'est un embarras que pour les faux artistes. Jamais un vrai\nartiste n'a été diminué par cette Foi qui a inspiré des chefs-d'œuvre d'une\ntelle splendeur que l'art profane n'est pas encore parvenu à s'élever à de\ntelles hauteurs.\n   Un Credo qui inspire des artistes de l'envergure des Tinel, Samuel, César\nFranck et tant d'autres, et qui enfante des chefs-d'œuvre comme Franciscus,\nGodelieve, la Messe de Notre-Dame de Lourdes de Tinel, Christus de Samuel\net les Béatitudes de César Franck, œuvres d'une si grande puissance qu'elles\ns'imposent à l'admiration des incroyants eux-mêmes, n'est pas un\nétouffoir.\n   L'art chrétien c'est le plus sublime de tous les arts. Et l'artiste qui, au\ndon naturel du génie, unit en son âme le don surnaturel de la Foi, sera tou-\njours supérieur à celui qui n'a d'autre objectif que ce pauvre monde et\nd'autre source d'inspiration que le petit rayon de la raison humaine.\n  Il l'avait compris, Adolphe Samuel. Et quand il entra dans le giron de\n"}, {"page_pdf": 873, "page_imprimee": 770, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2829, "texte": "  770                             DURENDAL\n\n\ncette Église catholique qui donna à l'art les plus fiers génies, il éprouva\ncomme une nouvelle impulsion. La Foi fut un stimulant de plus pour lui. Il\nn'avait qu'entrevu la Beauté à travers le voile nébuleux de la création. Elle\nse révéla à lui dans toute sa magnificence le jour où il embrassa la Foi\ndu Christ et de son Église. Et l'œuvre qui sortit de cette inspiration nou-\nvelle fut l'œuvre capitale de sa vie et le couronnement de toute sa carrière\nd'artiste.\n   La Foi fut à son âme ce que l'étoile fut aux mages. Elle le conduisit aux\npieds de l'étable de Bethléem, c'est-à-dire à l'Église catholique, puisque c'est\ndans cette étable que naquit son fondateur Jésus-Christ. La Vierge mit dans\nles bras de ce nouveau Siméon, qui finit par trouver la vérité parce que, sans\nla connaître, il l'avait loyalement cherchée toute sa vie, Celui qui a créé tous\nles mondes, qui a suscité tous les génies, qui est le principe, l'inspirateur et\nla fin de tous les arts. Et pressant sur son cœur la Beauté Essentielle, après\nlaquelle il avait soupiré toute sa vie, il entonna son nunc dimittis, le chant\ntriomphal de la rédemption : Christus!\n    « Adolphe Samuel, nous écrit un de ses fils, s'est endormi paisiblement du\n sommeil du juste, après avoir, plusieurs jours auparavant, accompli en\n pleine lucidité tout ce que prescrit l'Église catholique et après avoir montre,\npendant six mois de souffrances supportées sans murmures, ce que peut être\nla résignation calme et sereine du Chrétien convaincu.\n   > Sa fin fut digne de sa noble existence, et pour ses fils qui le vénèrent de\nplus en plus, c'est un suprême enseignement ».\n   Et maintenant ce noble artiste, dont l'âme embrassa si généreusement la\nFoi aussitôt qu'elle se fut révélée à lui, chante avec les anges et les saints\nde notre grande Église catholique, dans l'extase béatifique du ciel, les\nlouanges éternelles du Christ Jésus qu'il entonna en des harmonies géniales\nici sur là terre.\n   L'Étoile Belge, annonçant la mort de Samuel, reconnaît loyalement la\nsincérité de sa conversion et l'inspiration chrétienne de son chef-d'œuvre :\n« M. Adolphe Samuel, dit-elle, était israélite. Il avait épousé une corréli-\ngionnaire. Il y a quelques années les deux époux abjurèrent leur culte et se\nfirent baptiser dans la chapelle de l'évêché de Gand. L'oratorio Christus,\npar lui intitulé symphonie mystique, fut pour le musicien, qui avait trouvé\nson chemin de Damas, un acte musical de foi catholique. Mais quand le\njournal ajoute : Ç'en fut aussi le dernier , voulant peut-être insinuer par\nlà que la Foi avait du coup tari la source de l'inspiration artistique chez lui,\nelle fait erreur. En effet, voici ce que nous écrit son fils à ce sujet : « Pen-\ndant les dernières années de sa vie, mon cher Père ne cessa d'écrire des\n"}, {"page_pdf": 874, "page_imprimee": 771, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 652, "texte": "                            ADOLPHE SAMUEL                            771\n\n\nœuvres dictées par sa profonde Foi catholique, se préoccupant constamment,\ntant comme musicien que comme croyant, du relèvement artistique du\nrépertoire habituel des maîtrises. Il publia successivement de 1896 à 1898 :\ntrois motets, une messe en ré mineur, cinq pièces d'orgue pour la même\nmesse, le 2e psaume. Il y a peu de jours encore (le 28 août) quoique déjà\ntouché par la mort, il terminait un hymne à la Vierge : Assumpta est Maria,\ntranscription de plain-chant, qui sera prochainement publié. »\n\n\n\n\n                                             L'Abbé HENRY    MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-003", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 772, "page_fin": 773, "titre_corps": "La Mandoline : Du Rire et des Larmes", "titre_sommaire": "Du Rire et des Larmes", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Mandoline", "ancre_fin": "Mourons donc la bonne aventure ô gué", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 875, "page_imprimee": 772, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 987, "texte": "La            Mandoline\n     DU RIRE E T DES                LARMES\n\n\n                                         A HENRY CARTON DE WIART.\n\n\n\nNotre amour malade est mort cette aurore...\nLe vallon s'éveille et le ciel est gai;\nUn carillon rit au clocher sonore,\nCélébrant la bonne aventure, ô g u é !\n\nNous avions rêvé d'extase éternelle,\nMais un court chagrin brise un long bonheur...\nUn oiseau prélude à sa ritournelle,\nUne cloche, au loin, chante en ré mineur.\n\nSes yeux rayonnaient malgré son angoisse,\nDans le vague espoir, je crois, d'un pardon :\nMais le cœur se fend qu'un doigt si cher froisse...\nLa cloche, là-bas, tinte, — ding ding don !\n\nLe matin sourit : c'est l'éveil des choses,\nC'est l'éveil des cœurs parfumés d'amour,\nC'est l'éveil des fleurs et des lèvres roses,\nC'est le clair et tendre éveil d'un beau jour !\n\nOn entend voler, gaîment cadencées,\nDe folles chansons, — t r a d é r i d e r a ! . . .\nMon âme est en proie aux sombres pensées :\nQuel rire jamais la déridera?\n"}, {"page_pdf": 876, "page_imprimee": 773, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1295, "texte": "               LA   MANDOLINE                           773\n\n\nDes couples heureux, — la faridondaine,\nChantent leur bonheur, — la faridondon !...\nPauvre Amour! ce fut une mort soudaine,\nSans même un adieu, sans même tin pardon...\n\nJ'entends quelque chose, en mon sein, qui pleure\nComme les sanglots rythmés du ressac :\nC'est mon cœur qui pleure aux rires de l'heure,\nL'un faisant toc-toc et l'autre tic-tac ;\n\nEt tandis qu'il meurt, trop frêle ou trop lâche\nPour que sa blessure ait pu se fermer,\nUn doux carillon chante sans relâche\nL'ivresse de vivre et l'orgueil' d'aimer !\n\nLa vie est ainsi : qu'on rie ou qu'on pleure,\nQu'on soit dans la joie ou dans l'abandon,\nLes cloches au loin sonnent toujours l'heure\nSur le même air gai, — vole ! ding ding don !\n\n\n\nMais voici pourtant, au clocher, que tinte\nUn son grave et triste : on dirait un glas,\nOn dirait l'adieu d'une vie éteinte...\nC h u t ! tais-toi, mon cœur! tais-toi, mon cœur las!\n\nOh ! oui, c'est un glas : chaque note tombe\nEn faisant le bruit d'une goutte d'eau,\nDe larmes qu'on verse au seuil d'une tombe...\nEndors-toi, mon cœur, — dodo, h é ! d o d o !\n\nOui, c'est au sommeil que la cloche invite :\nEndors-toi, mon cœur, mon cœur fatigué!\nL'Amour est cruel, mais la Mort vient vite...\nMourons donc, — la bonne aventure, ô g u é !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-004", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 774, "page_fin": 774, "titre_corps": "Funérailles blanches", "titre_sommaire": "Funérailles blanches", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Funérailles blanches", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 877, "page_imprimee": 774, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 653, "texte": "Funérailles blanches\n\n\nLa cloche a tinté son glas mortuaire :\nLe cœur envahi d'un chagrin nouveau,\nNous allons porter à son froid caveau\nNotre amour, tout blanc dans son blanc suaire.\n\nIl n'y aura point foule au sanctuaire :\nNotre amour était trop pur et trop beau,\nPour qu'un peuple vil vienne à son tombeau\nEt souille en passant ce chaste ossuaire!\n\nSeuls, d'humbles enfants suivront le cercueil;\nTandis que, parés de blanc pour tout deuil,\nLes prêtres diront une messe d'ange :\n\nCar ce doux amour ne sut point pécher :\nIl naquit avec les fleurs du pêcher,\nEt mourut sans tache avant la vendange.\n\n\n                                  FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-005", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 775, "page_fin": 777, "titre_corps": "Heures siciliennes : Midi (Girgenti)", "titre_sommaire": "Heures siciliennes : Midi (Girgenti)", "signature_source": "H. Carton de Wiart", "ancre_debut": "HEURES SICILIENNES", "ancre_fin": "H CARTON DE WIART", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 878, "page_imprimee": 775, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 740, "texte": "HEURES SICILIENNES                                                              (1)\n\n\n\n\n                                  MIDI       (Girgenti).\n\n\n\n\nA\n          son zénith, le soleil culmine. Ailleurs, ce n'est qu'un\n          astre. Ici, il est vraiment un dieu, — le Dieu...\n          Comme il t r i o m p h e ! Comme il lance à profusion ses\nflèches vibrantes! Comme il subjugue et possède cette nature\npâmée sous ses étreintes!\n\n                     L'air flamboie et brûle sans haleine,\n                     La terre est assoupie en sa robe de feu.\n\n   L'horizon s'encadre, — sauf, au Sud, une trouée sur la mer\n\n   (1) Voir dans DurenJal   de juillet 1897 : Soir sur l'Etna, et dans Durendal de août 1898\nLes Matines à Taormina.\n"}, {"page_pdf": 879, "page_imprimee": 776, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2114, "texte": " 776                           DURENDAL\n\n\n\nAfricaine, — d'un cirque de collines toutes scintillantes dans\ncette atmosphère d'or fluide qui découpe nettement leurs\ncourbes infléchies, souples et gracieuses comme d'adorables\nformes féminines. Nulle n'est trop élevée, ni trop raide, — ni\ntrop longue. L e s unes aux autres, elles se marient en une har-\nmonie parfaite.\n    A la crête occidentale, quelques toits étages desquels jaillit\nune tour : c'est l'acropole d'Agrigente, l'ancienne Acragas que\nP i n d a r e sacra « la plus belle ville des mortels ». P u i s , de dis-\ntance en distance, au renflement des monts, s'érigent, — survi-\nvant, à travers les âges et les conquêtes, aux enfants de la Grèce\net à leurs cultes abolis, — les temples doriques : J u n o n Laci-\nnienne, la Concorde, J u p i t e r Polieus, Hercule, Castor et\nPollux...\n   L e u r teinte est lumineuse, leur dessin est pur, — tels le dessin\net la teinte de ce paysage embrasé dont ils persistent à incarner\nla vie sereine. Rien d'inattendu ni de théâtral dans cette archi-\ntecture. Elle est l'expression sincère, le cri spontané de cette\nnature toute vouée au Soleil et à la Beauté des choses.\n   « Il n'y a en somme que deux architectures, écrivait T a i n e .\nL a grecque et la gothique. Les autres en sont des transforma-\ntions, des déformations ou des amplifications. » A elles deux,\nelles résument toutes les philosophies.\n   Nos cathédrales médiévales sont l'efflorescence d'une religion\ntoute spiritualisée, qui fuit la terre et emporte vers la patrie du\nciel, enroulées aux plus hautes tiges de pierre, les pensées\nhumaines qui s'en vont mourir, avec les arcs des ogives, dans\nun geste de mains jointes. Mais les temples des Hellènes\nn'ont point la nostalgie de là-haut ni le détachement d'ici-bas.\nLoin d'exalter les âmes, il les contiennent et les apaisent. Loin\nde s'exiler d'une terre où leurs dieux ont vécu et vivent encore,\nils s'y étalent, reproduisant les lignes essentielles du sol et des\nvégétations. L e u r s entablements puissants, leur claire ordon-\nnance, leurs frises et leurs frontons symétriques, tous les carac-\n"}, {"page_pdf": 880, "page_imprimee": 777, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1887, "texte": "                        HEURES    SICILIENNES                       777\n\ntères de cette architecture repue, — adoptée, en vertu de\nquelque affinité inconsciente, par nos modernes bâtisseurs de\nBourses et de P a r l e m e n t s , — disent la volupté bornée et la\nsatisfaction facile de ces races pour lesquelles la t y r a n n i e elle-\nmême ne fut j a m a i s un joug. C o m m e les créatures de ces\nrégions heureuses, ces temples s'abandonnent au bonheur\nambiant qui les pénètre de toutes parts : parfums, couleurs,\nbruissement de la lumière et de l'eau, légèreté de l'atmosphère.\nOuverts à toutes les sensations et à toutes les joies de la matière,\nils se bornent à les encadrer et à les magnifier.\n    U n faible roulement monotone, que l'oreille perçoit à peine\ndans l'universel recueillement, accompagne ce spectacle de la\nmusique qu'il lui faut. C'est le m u r m u r e de la mer Africaine\ndont l'immense nappe, d'un bleu pervenche, s'étend jusqu'à\nl'infini par delà les blancs amandiers et les cactus fleuronnés\ncomme des couronnes, qui dessinent sur le rivage leurs\nsilhouettes fines ou extravagantes.\n  T o u t à coup, s'élève une brise chaude, une brise de sirocco,\nqui charge l'air des lourds parfums de soufre du P o r t E m p e -\ndocle. Elle revêt le ciel d'une teinte plombée et anime d'une\nondulation, sinueuse comme une caresse, la cime d'or des blés\nendormis au penchant des. collines.\n   E t voici que, réveillés par ce souffle de fièvre, quelques\nramiers, assoupis à l'ombre d'un temple, parmi des lauriers\nroses, battent de l'aile et s'envolent au ras des buissons... Mais\nbientôt épuisés, ivres de toutes ces senteurs que l'atmosphère\net la terre dégagent à l'envi, ils s'affalent languissamment,\ndociles enfants de cette nature trop puissante pour tolérer en\ndehors d'elle l'énergie et l'effort...\n\n\n    (A   suivre.)                      H.   CARTON DE W I A R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-006", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 778, "page_fin": 778, "titre_corps": "Vitrail", "titre_sommaire": "Vitrail", "signature_source": "", "ancre_debut": "VITRAIL", "ancre_fin": "un fier soleil", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 881, "page_imprimee": 778, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 669, "texte": "VITRAIL\n\nLe soleil, grand ainsi qu'une égide magique,\nEnsanglante le ciel à l'horizon du soir;\nLa mer chante; et dans l'air qui fraîchit l'on croit voir\nUn beau geste d'extase et d'amour angélique.\n\nDebout sur la falaise, un mage séraphique\nNimbé comme les saints, tantôt prêchait l'espoir,\nEt la foule, accourant autour de lui s'asseoir,\nEcoutait sa parole ardente et prophétique.\n\nMais le voici, muet, les yeux levés au ciel;\nEt le peuple a frémi dans un trouble mortel\nCar apparaît, parmi la clarté singulière\n\nEt vivante qui monte à l'Orient vermeil,\nInondant les esprits de purs flots de lumière,\nLa Croix, irradiante ainsi qu'un fier soleil !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-007", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 779, "page_fin": 780, "titre_corps": "Résolution", "titre_sommaire": "Résolution", "signature_source": "Julien Roman", "ancre_debut": "RESOLUTION", "ancre_fin": "JULIEN ROMAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 882, "page_imprimee": 779, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 936, "texte": "RÉSOLUTION\n\n\nAfin que dans l'oubli se relègue le spectre\nLe spectre grimaçant de l'ennui morne et noir,\nPrends ta lyre, poète; et que l'agile plectre\nFasse rendre à la corde un vaste chant d'espoir !\n\n— Nous voulons aujourd'hui désaltérer notre âme\nQue le feu du souci consumait lentement\nEt que l'atroce angoisse, avec sa griffe infâme,\nRendait indifférente à tout enchantement.\n\nNous voulons, rassemblant les volontés lassées,\nDans un désir nouveau d'étreindre le bonheur,\nRessaisir fièrement les rames délaissées,\nDompter les flots rétifs de l'amer e rancœur;\n\nEt, le cerveau hanté par les futures fêtes\nVers qui tendent toujours nos aspirations,\nFranchir tous les écueils, traverser les tempêtes,\nEt doubler tous les caps des désillusions/\n\nFaire de l'énergie une armure invincible\nNous préservant enfin des flèches des douleurs,\nEt pouvant à jamais nous rendre inaccessible\nA nos vils assaillants : les funèbres horreurs,\n"}, {"page_pdf": 883, "page_imprimee": 780, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 701, "texte": "780                       DURENDAL\n\n\n\n      Les lâchetés, le doute et la peur multiforme,\n      Tout le peuple infernal des monstres odieux\n      Dont les masques hideux et le sarcasme énorme\n      Nous laissent plus tremblant qu'un vieillard vicieux...\n\n      — Nous voulons refouler la fatale épouvante\n      Pour aboutir au port de la sérénité\n      Afin que, délivré de l'entrave accablante,\n      L'esprit se développe en son éternité ;\n\n      Car, quand apparaîtra l'aurore avant-courrière,\n      Ayant vaincu la vie et son impureté,\n      Nous prendrons notre essor vers la libre lumière\n      Pour nous épanouir dans la Divinité !\n\n\n\n                                          JULIEN    ROMAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-008", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 781, "page_fin": 786, "titre_corps": "Stéphane Mallarmé", "titre_sommaire": "Stéphane Mallarmé", "signature_source": "Maurice Dullaert", "ancre_debut": "Stéphane Mallarmé", "ancre_fin": "MAURICE DULLAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 884, "page_imprimee": 781, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1435, "texte": "Stéphane Mallarmé\n                                            Le splendide génie éternel n'a pas d'ombre.\n                                                         MALLARMÉ. Toast funèbre.\n\n\n\n                STÉPHANE Mallarmé, troisième              prince des poètes,\n                   est mort, le g septembre, en son ermitage fleuri\n                   de Valvins, près F o n t a i n e b l e a u . Ce fut, au dire\n                   u n a n i m e de qui, camarade ou disciple ou seule-\n                   ment curieux, l'approcha, un parfait galant\n                   h o m m e . Son accueil était aimable et d o u x ; sa\n                   bienveillance prodiguait à tous d'exquises déli-\ncatesses; il évoquait par son extrême courtoisie, par sa politesse\ncérémonieuse et raffinée, les grâces légendaires de la vieille\nFrance. L a conversation dont il charmait les fidèles de ses soi-\nrées du m a r d i était, on l'assure, merveilleuse : nul ne fut mieux-\ndisant, plus subtil et plus noble, plus spirituel avec apprêt ou\nplus profondément grave à l'occasion, plus clair aussi, que cet\nharmonieux et paradoxal causeur, hôte unique, aimé, digne de\nl'être.\n   Ce pur gentilhomme de lettres, dont la vie modeste et si fière\noffre un rare exemple, fut aussi — pour user, après d'autres,\nd'une malicieuse litote — un « auteur difficile « J a m a i s peut-être\nparole écrite ne proposa t a n t d'énigmes. J a m a i s littérature de\n"}, {"page_pdf": 885, "page_imprimee": 782, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2140, "texte": "   782                           DURENDAL\n\n\n\n cénacle n'apparut au profane, voire à l'initié, plus déconcer-\n tante. U n e telle maîtrise dans l'obscur touche au prodige, et\n l'on pense bien que Stéphane Mallarmé n'y atteignit point dès\n l'abord.\n     Né en 1842, il eut pour compagnons de début ces « étudiants\n  en rareté » : Coppée, S u l l y - P r u d h o m m e , Heredia, Villiers de\n l'Isle-Adam, Verlaine, Dierx, France, glorieux ou célèbres\n depuis, et qui professaient tous, pour la vertu des mots, ce\n culte que Mallarmé bientôt outrerait jusqu'à la plus exclusive et\n la plus fanatique adoration. Avec eux, il publia, dans le Par-\n nasse contemporain, des poèmes pessimistes, dont l'inspiration ne\n révèle pas toujours une personnalité neuve, mais qui, tous,\n indéniablement attestent un très rare et sûr artiste. Il s'y\n montre respectueux, comme il restera dans la suite et m ê m e\n lorsqu'il osera le plus, des canons traditionnels. Son vers sonore\net large, aux musiques profondes, a de la superbe et de l'inten-\nsité : il se grave d'emblée dans les mémoires. Plusieurs de ces\npages : Apparition, Brise marine, les Fleurs, surtout les Fenêtres\net l'Azur, reniées depuis, comptent parmi les meilleures du\nt e m p s . T o u t , et jusqu'à mainte bizarrerie, en ces poèmes qui\nfrappent par la rigoureuse unité du ton musical, apparaît\nréfléchi, calculé, voulu : l'on conçoit, à les lire, que des panégy-\nristes, plus habiles que nous à pénétrer les arcanes ou, simple-\nment, plus désireux de le paraître, continuent de vanter, dans\nl'artiste ténébreux, un rigide logicien.\n   Dès lors, pourtant, le poète évoluait : le précieux fragment\nd'Hérodiade, paru dans le Parnasse, et, plus tard, davantage\nencore, la célèbre Après-Midi d'un Faune, témoignèrent que\nMallarmé s'était pris, selon un joli euphémisme de Verlaine, à\n« considérer la clarté comme une grâce secondaire ». Aventuré\ndans cette voie obscure, il ne s'arrêta p l u s ; il s'appliqua scru-\npuleusement à ne composer, en prose comme en vers, sous pré-\ntexte de symbolisme, que d'harmonieux logogriphes. On\npeut affirmer qu'il y excella au point de décourager, par sa\n"}, {"page_pdf": 886, "page_imprimee": 783, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2128, "texte": "                         STÉPHANE     MALLARMÉ                      783\n\n\nvirtuosité, toute concurrence. E t c'est d'alors que date sa\ngloire.\n   L a foule interdite hésita : elle soupçonnait de la folie et\nredoutait une mystification; convenait-il de plaindre ou suffi-\nsait-il de sourire? Question. Aujourd'hui encore, le « bourgeois »\ninquiet, méconnaissant à la fois le caractère et la raison du\npoète, se d e m a n d e s'il fut un fumiste ou un détraqué. E n\ngénéral, pourtant, l'opinion fut irrévérencieuse ; la presse le\ncribla d'épigrammes qu'il subit, d'ailleurs, avec une tout olym-\npienne sérénité.\n    Dans les milieux plus littéraires, de mémorables débats\n s'agitaient, entretemps, autour de tel hermétique sonnet du\n maître. Des critiques perspicaces se vouaient à l'exégèse de ses\n prestigieux rébus. Son renom s'étendait au loin, à l'étranger,\n sollicitant partout les ironies et les enthousiasmes. C'était lui\n que, d é b a r q u a n t à Paris, les éphèbes exotiques, curieux de lit-\ntérature, allaient contempler. T a n d i s que le profane ricanait,\n des initiés ou qui feignaient de l'être couronnaient l'Orphée\n nouveau de lauriers. Pour tout un bataillon de jeunes, un peu\nd'élite parmi beaucoup de jobards, maints snobs mêlés à quel-\nques sincères, il fut l'enseigne sous laquelle il faut marcher et\ncombattre. Sacrilège, quiconque ne se prosternait point devant\nle pontife à la mode, le mystérieux grand lama de la poésie.\nStéphane Mallarmé n'était plus un poète; il était le Poète. Cer-\ntains se persuadent qu'il l'est encore.\n   Que sied-il d'en croire? A vrai dire, — et toutes hypothèses\ndésobligeantes : démence, gageure, écartées avec le mépris d û , —\nje l'ignore. Si l'on considère quelques-uns des répondants de ce\ndéfunt, tel maître incontesté qui, l'ayant honoré vivant, incli-\nnait hier un suprême hommage sur son cercueil, peut-être\ninclinera-t-on à penser que ce sphinx eut vraiment du génie.\nIl m'est difficile, pourtant, de me prononcer à ce sujet avec\nassurance. Quatre personnes, y compris l'auteur lui-même du\nPitre châtié, ont pénétré, dit M. L e m a i t r e , le mystère de l'œuvre\n"}, {"page_pdf": 887, "page_imprimee": 784, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2186, "texte": " 784                           DURENDAL\n\n\n\nde Stéphane M a l l a r m é ; et M. Jules L e m a î t r e n'est point l'une\ndes quatre. Ayant ambitionné d'être la cinquième, M. Anatole\nFrance, qui ne m a n q u e point de finesse, y échoua. Pourquoi\nrougirais-je d'avouer qu'en dépit des plus méritoires efforts, je\npartageai son insuccès? E n vain je suppliai maints dévots du\nmallarmisme de m'éclaircir un peu, par charité, ce qu'ils admi- .\nraient avec une sorte d'exaltation mystique et ce que je brûlais\nd'admirer à mon tour : nul n'y consentit jamais, et tant de\njalousie à garder leur secret me parut suspecte. Certains se\nvantaient d'avoir saisi la pensée du poète, non dans le texte\nmême de son œuvre, mais grâce à quelque traduction anglaise :\nne raillaient-ils pas? U n jour, enfin, je crus avoir découvert\nen M. T é o d o r de Wyzewa, esprit subtil, un exégète autorisé\ndu maître dont il se proclamait le fidèle. Après avoir déclaré\nque la Poésie ne doit pas être de lecture cursive et distraite,\n qu'il en faut faire un sanctuaire sublime, fermé aux lâches de\n l'Art; après avoir, en conséquence, loué Mallarmé, « artiste\n entre tous vénérable », de s'être voulu incompréhensible au\n lecteur superficiel et d'avoir « construit si haut le temple de son\n art qu'il l'a mis à l'abri de la Gloire elle-même », M. de W y z e w a\n proposa, pour quelques poèmes apocalyptiques, une interpré-\n tation assez plausible. Il me parut même, alors, — risquai-je\n la foudre? — que la pensée retenue prisonnière en ces sonnets\n ne valait point l'effort tenace qu'avait coûté sa délivrance et\n que, pour parler comme l'Apocalypse, on n'est pas nécessaire-\n  ment profond.\n     Mais cette déception elle-même, aggravée, s'il se peut, par\n  l'étude de certaines proses tortillées et creuses que recueillit un\n  volume de Divagations, ne d u r a guère. Jugez de ma surprise\n  lorsque j'ouïs soudain M. de W y z e w a en personne, l'interprète\n  sûr de la veille, confesser, devant les textes fraîchement\n  élucidés, ses perplexités et ses doutes. Les lectures trop mul-\n  tiples dont il avait eu la patience lui brouillaient la vue. Il\n  entrevoyait, en souriant, d'autres interprétations non moins\n"}, {"page_pdf": 888, "page_imprimee": 785, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2145, "texte": "                       STÉPHANE    MALLARMÉ                      785\n\n\nplausibles que les premières. L'évidence pâlissait en conjecture.\nLoin de dissiper les ténèbres, cet ironiste cruel les avait\népaissies.\n   Il fallut quitter pour jamais l'espoir d'un peu de clarté.\nDepuis, chaque fois qu'un initié célèbre le « m o n d e de passions\nfougueuses ou désespérées » évoqué dans l'œuvre de Mallarmé,\nles hautes émotions et la philosophie admirable qu'elle exprime,\nj'acquiesce, comme la plupart, de confiance. Ayant renoncé à\n« ce m a u d i t besoin de comprendre que nous portons aujour-\nd'hui en toutes choses et qui dévaste nôtre vie, corrompant à\nleur source nos seuls vrais plaisirs » — c'est M. de Wyzewa\nqui parle — je consens à ce que l'œuvre garde, sous t r i p l e\nserrure, le secret du gigantesque effort tenté par le poète. Sans\ndoute, il m'arrive encore de souhaiter quelque éclaircissement\nsur le procédé ou la technique du maître, quelque glose, enfin\ndécisive, sur tel sonnet trop a l a m b i q u é ; il m'arrive aussi de\nregretter que les champions du mallarmisme s'exclament et se\npâment plus volontiers qu'ils ne raisonnent; mais ces faiblesses\ndurent peu. Bercé par de vaines et merveilleuses musiques, ne\nme suffit-il pas, en s o m m e , de savoir que, si l'œuvre de cet\n« H o m m e au rêve habitué » est une condensation de noir, c'est\nparce qu'elle préfère à l'expression directe, trop brutale, de la\npensée sa seule et discrète suggestion et qu'elle ne daigne en\noutre, par un extrême souci de concision, suggérer que par\nellipses? Cela suffit assurément et permet de saluer, en Sté-\nphane M a l l a r m é , un incomparable abstracteur de ténèbres, le\nPrince de l'Abscons.\n   C'est ainsi, selon toute apparence, que le jugera l'Histoire.\nElle reconnaîtra dans sa tentative une réaction poussée à l'excès\ncontre l'art trop précis, trop arrêté, trop net, qui triomphait\nchez les poètes du Parnasse; et sa stupeur sera grande à voir\nles extrémités où des partis pris inflexibles et l'outrance métho-\ndique égarèrent un écrivain doué des plus rares dons. Peut-être\ncondamnera-t-elle avec sévérité son influence néfaste sur un\n"}, {"page_pdf": 889, "page_imprimee": 786, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 651, "texte": " 786                        DURENDAL\n\n\n\ngroupe de talents contemporains; mais elle lui saura gré de\nquelques splendides vers, de proses délicates et mélancoliques,\nd'une admirable traduction des poèmes de P o e . Sans doute\naussi, elle rendra justice à la dignité de son h u m b l e vie, à sa\npassion désintéressée de l'Art, et l'estimera, « mendieur d'azur\nperdu dans nos chemins », pour sa fidélité à caresser de nobles\nchimères. J'ai peur, pourtant, que, même chez la postérité,\nl'étonnement ne l'emporte encore sur le respect. Stéphane Mal-\nlarmé reste, à perpétuité, un problème.\n\n\n\n                                          MAURICE    DULLAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-009", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 787, "page_fin": 789, "titre_corps": "La Belle au Bois dormant", "titre_sommaire": "La Belle au Bois dormant", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "La Belle au Bois dormant", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 890, "page_imprimee": 787, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 914, "texte": "La Belle au Bois dormant\n\n                          I\n\n\nLe soleil s'est couché derrière les grands bois,\nLes ombres doucement recouvrent les allées,\nEt, vers la majesté des plaines étoilées,\nUn cor jette l'envol rythmique de sa voix.\n\nEt sur le vieux manoir où dort la Belle au Bois,\nSombre et noble témoin de gloires en allées,\nLa dolente chanson des heures désolées\nDans l'ombre de la nuit plane comme autrefois.\n\nNul appel de victoire à l'Orient soyiore\nPrésageant le retour d'une superbe aurore...\nLas ! tous dorment : archers, damoiseaux et veilleurs.\n\nEt l'antique donjon, lourd d'annales guerrières,\nLoin de l'ardent flamboi des glaives batailleurs,\nSommeille longuement dans la paix des clairières.\n\n\n                         II\n\n\nMais, parmi les lointains où triomphe l'aurore,\nUne ardente fanfare au rythme impérieux\nA crié son orgueil à la face des cieux,\nLes bois ont tressailli d'une gloire sonore.\n"}, {"page_pdf": 891, "page_imprimee": 788, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1318, "texte": "788                      DURENDAL\n\n\n\n      Et la fière chanson résonne et vibre encore\n      Et son verbe, où survit l'âme illustre des dieux,\n      Va dans leurs noirs tombeaux réjouir les aïeux\n      Au souvenir des jours dont leur passé s'honore.\n\n\n      Et le cor chante au poing du veilleur endormi.\n      Dans la main des guerriers le dur glaive frémit,\n      L'étendard claque au vent et la muraille écoute.\n\n\n      Tandis que le héros, venu vers le manoir,\n      Apparaît tout à coup au détour de la route,\n      Maîtrisant le galop de son étalon noir.\n\n\n\n                              III\n\n\n      Dans l'éclatant concert des rumeurs triomphales\n      Le héros a gravi les brillants escaliers,\n      Où, cuirassés d'airain, au détour des paliers,\n      Les soldats endormis gardent les hautes salles.\n\n\n      Et dans la cour d'honneur où s'effritent les dalles,\n      Sommeillent pesamment les rudes cavaliers,\n      Tout repose : valets, pages et sommeliers,\n      Et le cor lance au vent ses puissantes rafales.\n\n\n      Dans l'antique salon, d'un doux rêve hanté,\n      Riante de l'avril de sa jeune beauté,\n      Dort la charmante reine énigmatique et pure...\n\n\n      Et le fier conquérant marcha vers son sommeil\n      Dans la rigidité superbe de l'armure,\n      Et son baiser sonna l'heure du gai réveil.\n"}, {"page_pdf": 892, "page_imprimee": 789, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 779, "texte": "         LA B E L L E AU BOIS D O R M A N T               789\n\n\n\n                        IV\n\n\nEt le héros saisit la pucelle ingénue,\nEt tressaillant d'orgueil sous les plaques d'acier\nLa pose sur la croupe ardente du coursier\nQui se cabre et hennit et flaire l'inconnue.\n\nUn vol de cygnes blancs s'éleva dans la nue,\nOn entendit au loin un murmure guerrier,\nEt tendant vers les cieux le glaive aventurier\nLa foule des soldats envahit l'avenue.\n\nEt le hardi vainqueur, aux dieux mêmes pareil,\nEmportant son butin vers l'orbe du soleil,\nFit tournoyer au vent l'éclair de son épée.\n\nEt les fiers cavaliers suivirent son essor,\nGalopant vers la gloire auguste et présagée\nA ceux qui d'un baiser réveillèrent la Mort !\n\n\n\n                                 C H A R L E S DE   SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-010", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 790, "page_fin": 800, "titre_corps": "Les Fantômes de Jeunesse : V. Du Rêve à la Vie", "titre_sommaire": "Les Fantômes de Jeunesse : V. Du Rêve à la Vie", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Les Fantômes de Jeunesse", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 893, "page_imprimee": 790, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1369, "texte": "Les Fantômes de Jeunesse (I)\n\n                                               V\n\n                             DU RÊVE A LA VIE\n\n\nA                l'inéluctable crise de p'uberté, par où s'évadent\n                 du jeune h o m m e , en langueurs et en hontes, les\n               . réserves les meilleures de cœur et d'intellectua-\n                 lité, le dérivatif salvateur sera toujours dans\n                 la dépensé d'énergies surélevantes... Les bons\n                 parents, prudents et pratiques, qui enseignent à\n                 leurs fils à ne se compromettre que pour des\nidéals consacrés et inoffensifs, méconnaissent les conditions\nd'indépendance présomptueuse et fière auxquelles est subor-\ndonné dans son caractère de durable bienfaisance, l'enthousiasme\nde la jeunesse. N'espérez rien, sinon un hypocrite conformisme,\nde l'adolescent dont les vingt ans précèdent en trompettes de\nréclame, les idées triomphantes du jour : c'est un petit intéressé\nqui place ses enthousiasmes à bénéfices usuraires, ou c'est un\npetit sournois pour qui la routine est un complaisant et solennel\nparavent de fredaines. N'enlevez donc pas au jeune homme,\n mais la cultivez plutôt, la naïve et caressante vanité de croire\n qu'il apporte dans le monde quelque chose de neuf, qu'il culbu-\n\n    (1) Voir Durendal,   numéros de janvier, février, avril et juin 1898.\n"}, {"page_pdf": 894, "page_imprimee": 791, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2173, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     79I\n\n\n\n tera quelque convention ancienne et parachèvera quelqu'em-\n bryonnaire concept, qu'il donnera un sens nouveau à la poli-\n tique et imprimera à l'art une direction inédite; d'autant plus\n que voilà autant de manifestations d'un sens devinatoire dont\n la maturité n'a point le monopole et qu'en quelqu'ordre que ce.\n soit, les évolutions historiques sont faites d'apports successifs\n pour lesquels la jeunesse seule a souvent le nécessaire désinté-\n ressement et la suffisante c a n d e u r ; et puis en somme, faute de\n servir l'idée, la jeunesse ainsi se préserve en tous cas elle-même,\n puisqu'elle passe dans le culte passionné et jaloux de ses rêves,\n ies heures de dangereuse transition où l'enfant est en mal de\n devenir un h o m m e .\n    Rodolphe connut tour à tour toutes les formes d'énergie; la\nprisante ivresse cérébrale de la parole et le long labeur médi-\ntatif et nerveux de l'écriture le possédèrent; les réunions\n publiques l'attiraient pour la joie créatrice de sentir la pensée\n brulante se mouler instantanément dans le verbe adéquat et\n jour le fol et plus médiocre orgueil de voir la cavale popu-\nlaire frémir et se cabrer sous le cinglant fouet des contra-\ndictions; sa profession d'avocat aussi lui donna l'occasion\nd'exercer ses facultés combatives, et il devait se rappeler long-\ntemps, comme d'un souvenir romantique, la soirée d'hiver où\ndans le cadre sévère de la cour d'assises, sous le clignottement\nblafard des lampes, il disputa au j u r y impassible la liberté\nd'une fille-mère; mais entre tous les modes où s'exaltait l'acti-\nvité de Rodolphe, l'Oriflamme avait ses particulières prédilec-\ntions; là il sacrifiait, dans la plus minime proportion, à ces\nmille conventions sociales et mondaines qui corrodent la sincé-\nrité de nos énergies les meilleures ; là il pouvait s'abandonner\nsans réserves à ce besoin d'art qui était l'aspiration privilégiée\net impérative de sa nature.\n  Rodolphe et ses amis n'avaient point le courage d'être des\nprofessionnels de l'art dans un pays où les écrivains peuvent\nbénéficier tout au plus d'un traitement de facteur des postes; si\n"}, {"page_pdf": 895, "page_imprimee": 792, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2275, "texte": " 792                             DURENDAL\n\n\n\ncher que l'idéal fût à ces jeunes gens, ils ne se sentaient ni le\ndésir ni le besoin de l'honorer par des dyspepsies faméliques\nou de minables accoutrements; un certain confort et m ê m e\nquelqu'élégance leur semblaient indispensables à l'élaboration\nlittéraire et ils faisaient de l'art en marge d'une vie plus posi-\ntive et plus pratique ; des traditions de la bohême, tout au plus\navaient-ils maintenu l'habitude des veilles prolongées ; autour\nd'un brock de pétillante bière flamande ou d'une tasse de t h é par-\nfumé, parmi les blondes et flottantes ondulations de la fumée\ndes cigarettes, les pensées s'échangeaient, les paradoxes s'entre-\nchoquaient, les aperçus se h e u r t a i e n t . . . Mais de Vriès alors tout\n à coup s'écriait : « Assez d'idées générales m a i n t e n a n t . . . Si l'on\n s'occupait de l'Oriflamme?... » E t lui-même donnait l'exemple\n en lisant, de sa voix claire et nuancée, quelques vers où le\n r y t h m e savant berçait des mélancolies très résignées et presque\n pudiques... P u i s venait le tour de Derval avec une satire sèche\n et cinglante de l'incompréhensivité des milieux bourgeois et\n provinciaux... Rodolphe à son tour traitait de l'événement litté-\n raire du mois et y adaptait le programme critique de l'Ori-\nflamme... Enfin Frêcheux tirait de sa poche d'infimes bouts de\n papier où il avait crayonné, au jour le jour, quelques notules\n agressives, railleuses ou méprisantes, dégageant le ridicule des\n attitudes et l'erreur des idées, d'un coup de plume bref et ner-\n veux... C'étaient, selon l'expression de Derval, des pastilles de\n picrate concentré... Aussi le permis d'insérer souffrait-il toujours\n quelques difficultés : « Les abonnés seront ahuris! » — « C'est\n leur rôle ! » — « Nous allons nous mettre à dos la Compagnie ! »\n — « Est-elle si lourde... à porter? » — « P o u r t a n t , au point de\n vue des principes... » — « Les principes, les principes... —\n et Frêcheux se levait gesticulant — mais j'ai lu m a copie à\n l'abbé Mirande et il m'a assuré qu'il n'y avait rien contre la\n théologie. » — « O h ! alors !» — E t l'imprimatur était donné au\n milieu des joyeux rires provoqués par la façon solennellement\n drôle dont Frêcheux soulignait le mot « théologie ».\n"}, {"page_pdf": 896, "page_imprimee": 793, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2267, "texte": "                   LES FANTÔMES DE JEUNESSE                      793\n\n\n\n   L'Oriflamme paraissait mensuellement, et chaque fois, pour\nses rédacteurs, se renouvelait l'exquis et rare bonheur d'un rêve\ncher et ardent de jeunesse concrétisé et comme matérialisé dans\nces huit feuillets d'impression qu'ils jetaient à la publicité, crâ-\nnement et avec un geste de défi et de conquête; et ce bonheur\nétait accentué par l'accueil contradictoire et passionné périodi-\nquement fait à la revue : celle-ci soulevait d'acerbes colères\ndans le milieu de ceux qui tenaient à la tradition parce qu'ils\nen vivaient et qui, comme le disait pittoresquement Derval,\navaient érigé l'Art poétique de Boileau en cinquième Évangile ;\nd'autre part, elle recueillait les admirations fougueuses des ado-\nlescents enthousiasmés de voir leurs vagues songes de libéra-\ndon intellectuelle prendre corps enfin dans une œuvre.\n   Ces sympathies de la génération qui déjà les suivait dans la\nvie, donnait un ressort nouveau à l'activité des rédacteurs de\n  Oriflamme et caressait agréablement leur vanité... L'une de ces\n dhésions — qui leur arrivaient la plupart du temps sous forme\nde lettres — les avait frappés par sa très personnelle et très déli-\ncate sincérité : c'était une vraie « page de vie » où l'inconnu disait\n  infini radieux de ses juvéniles aspirations et combien l'avaient\n laissé insatisfait toutes les vieilles choses mortes, au goût de\nvendre, que l'éducation conventionnelle avait offertes à ses curio-\nsités et à ses enthousiasmes... Alors il avait lu l'Oriflamme qui,\n lui instaurant un idéal, ranima ses belles ardeurs quasi éva-\nnouies... E t avec une adorable candeur, le jeune homme deman-\ndait à ses aînés de lui être maternels et accueillants, comme des\nsœurs de charité intellectuelle et de l'aider à marcher à son tour\ndans la lumineuse et réconfortante voie qu'ils avaient ouverte...\nlit la lettre — signée Jacques Danou — se terminait par cette\nparole d'Ernest Hello : « Quiconque aura contribué d'une façon\npositive ou négative, par l'acte ou la négligence, à désaltérer ou\nà ne pas désaltérer une âme, sera stupéfait en face des consé-\nquences et des importances énormes de sa détermination. »\n    Ce cri spontané de confiante détresse émut et flatta les initia-\n"}, {"page_pdf": 897, "page_imprimee": 794, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2110, "texte": " 794                        DURENDAL\n\n\n\nteurs du modernisme catholique; ils eurent la consolante vision\nde l'opportunité des idées qu'ils préconisèrent et de leur adap-\ntation adéquate aux besoins de la jeunesse actuelle : en celle-ci\nces idées avaient dépouillé les apparences discutables, inhé-\nrentes à toutes initiatives nouvelles, et elles s'étaient installées\ndans les esprits comme des concepts naturels et définitifs ; il y\navait plus : chez les premiers promoteurs, les nécessités de la\nlutte imposèrent à ces idées une tournure trop purement céré-\nbrale qui, chez les nouveaux venus, se voilait déjà et\ns'adoucissait de rêverie; le temps des besognes critiques et\nnégatives semblait clos et déjà s'annonçait l'ère des œuvres\nrecueillies et apaisantes.\n    Cette sensation de calme certitude poétisée dans l'idéal\nentrevu s'imposa de façon plus impérieuse encore à Rodolphe\net à ses amis la première fois que Jacques D a n o u parut au.\nmilieu d'eux... Il était bien physiquement l'homme de la « page\nde vie »... Sa large carrure, sa haute taille, le port décidé de\nla tête et le front aux plis accentués, dégageaient l'énergie et\nl'entêtement de la pensée — mais en même t e m p s le contour\nfuyant de la bouche et surtout le regard noyé d'ardeur pensive,\ndécelaient ce feu intérieur de la sensibilité où les plus précise\nthéories se diluent en vagues songeries caressées. D u r a n t 1a\ngrande partie des après-midis et aussi longtemps que la cor\nversation vagabondait à travers les généralités esthétiques,\nJacques Danou restait silencieux, désintéressé et détaché, les\nyeux repliés vers quelqu'intérieure rêverie, mais aussitôt que\ndes noms se glissaient dans la discussion, il sortait de son atti-\nt u d e contemplative, soit pour m u r m u r e r à mi-voix, avec un\naccent de passionnée et sincère admiration, quelque titre\nd'oeuvre chère, soit pour moduler en tremblante émotion une\nbelle phrase sonore et imagée ou des vers très doux et très har-\nmonieux qui, parmi le soudain silence de tous, avaient d'exal-\ntants prolongements.\n  Dans ce milieu d'absorbantes discussions que formait l'habi-\n"}, {"page_pdf": 898, "page_imprimee": 795, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1926, "texte": "                   LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     795\n\n\ntuel cénacle de l'Oriflamme, où les joies de la poésie pure étaient\nsacrifiées aux besoins de la polémique, c'était une exquise fête\nde l'esprit et u n e trêve heureuse aux activités énervantes,\nd'entendre cet adolescent fort et ardent, se réciter comme à\nlui-même, dans des tonalités si naturelles et si justes, des\nstrophes de L a m a r t i n e , de Verlaine, de Vigny surtout... Car\nJacques D a n o u avait voué à Vigny une prédilection qu'expli-\nquaient des affinités profondes de nature ; c'était lui-même que\nle jeune h o m m e aimait dans le chantre d'Êloa; c'était son âme\nqu'il retrouvait dans les œuvres du poète où la fièvre de l'énergie\ninitiale se dissout et s'évapore, au seuil de la décision, en ima-\nginations prestigieuses et mélancoliques :\n\n\n         ...Si ton cœur gémissant du poids de notre vie,\n         Se trame et se débat comme un aigle blessé,\n         Portant comme le mien, sur son aile asservie,\n         Tout un monde fatal, écrasant et glacé...\n         Si ton âme enchaînée ainsi que l'est mon âme,\n         Lasse de son boulet et de son pain amer,\n         Sur sa galère en deuil, laisse tomber la rame,\n         Penche sa tête pâle et pleure sur la mer...\n         Pars courageusement, laisse toutes les villes,\n         Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin.\n         Du haut de nos pensées, vois les côtes servîtes\n         Comme les rocs fatals de l'esclavage humain.\n         Les grands bois et les. champs sont de vastes asiles\n         Libres comme la mer autour des sombres îles...\n         Marche à travers les champs une fleur à la main !...\n\n\n   Et tandis que Jacques Danou disait ces vers, a p p u y é sur le\nrebord de la fenêtre et sa silhouette se détachant nettement sur\nun rouge crépuscule d'automne, la pensée évoquait là-bas, dans\nles musées florentins, quelque jeune chevalier du Titien casqué\n"}, {"page_pdf": 899, "page_imprimee": 796, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1933, "texte": " 796                        DURENDAL\n\n\n\nd'acier, l'épée au côté, le buste moulé dans une cuirasse aux\nfauves reflets, tout prêt enfin pour la gloire des conquêtes — et\ndont les yeux de mystère, de langueur et de lassitude, profé-\nraient l'inutilité du geste et la vanité de l'action.\n\n  L'été était revenu et avait dispersé le petit groupe ; Derval\nentrait dans une administration ; la vie politique de la capitale\navait conquis de Vriès ; Frêcheux, malade, fut envoyé aux\nbains de mer.\n   Ces circonstances et plus encore une instinctive propension,\npressentiment des fortes intimités futures, rapprochèrent\nRodolphe de Jacques Danou.\n   Presque journellement, aux fins d'après-midi, les deux amis\npartaient en promenade ; à travers les lamentables faubourgs,\nbrûlés de soleil, ils atteignaient la campagne ; marchant au\nhasard, se livrant à l'imprévu du paysage, ils égaraient leur\nflânerie parfois dans une profonde et large avenue où, du haut\ndes tilleuls compacts, s'épandait la gravité des soirs, parfois le\nlong d'un champ infini d'épis, frissonnant en lentes ondulations\nsous le vent rafraîchissant ; puis, par des circuits aventureux,\nils arrivaient à quelque guinguette familière, cachée au bord de\nl'eau, dans de la verdure et du silence, et après un champêtre\nsouper, c'était enfin, parmi la nuit venue, le retour hâtif vers la\nville sur laquelle flottait au loin comme une écharpe de brume\nlumineuse.\n   Les conversations de Jacques et de Rodolphe ne sortirent\npoint d'abord du domaine de l'art... L a réforme du programme\nde l'enseignement moyen préoccupait depuis toujours Rodolphe\net le désir lui était ainsi venu de vérifier l'exactitude de ses\npropres souvenirs déjà lointains, par les impressions plus\nfraîches d'un cadet.\n  — « Je fus un fort en thème, répondit Jacques D a n o u . . .\nChaque année, à la distribution des prix, j'eus l'exquise vanité\nde sentir, comme dit le poète, « le frisson des lauriers dans\n"}, {"page_pdf": 900, "page_imprimee": 797, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2148, "texte": "                    LES FANTOMES DE JEUNESSE                          797\n\n\n» mes jeunes cheveux »... Ce fut cet amour-propre du succès et\nles petits avantages que celui-ci me conférait, qui m'incitèrent et\nme maintinrent au travail... Sept années de labeur ardu et con-\nsciencieux avec ce résultat : j'ai une bonne mémoire et je sais\nmon orthographe. »\n   — « E t l'impression d'art, le sentiment du beau ?... »\n   — « J'en connus alors de solennelles et froides définitions :\nelles s'incrustèrent dans mon esprit et ne pénétrèrent jamais\njusqu'à l'âme... Je me rappelle pourtant de certains moments\nfugitifs, longuement espacés, où me frôla ce quelque chose\nd'exaltant qu'est l'art et ce quelque chose de profond et de doux\nqu'est le B e a u . . . C'était au passage d'un hémistiche d'Homère,\névocatif de je ne sais quelle grande douleur... U n e autre fois,\nun vers de Corneille, un vers en coup d'aile, me fit battre sou-\ndain les tempes et me mouilla les y e u x . . . P u i s encore une\nphrase de Bossuet très brève et très grave... Émotions fortes\net rapides — tôt diluées et évanouies dans le fatras des dessé-\nchantes explications grammaticales, meurtrières des sponta-\nnéités... N o n , l'Art et la Beauté ne m'ont été révélés, en leur\nchère, divine et intégrale fièvre, que q u a n d mon intelligence et\nma sensibilité eurent pris contact avec les lettres modernes :\nsur la lande stérile et uniforme de mes souvenirs classi-\nques, ah ! ce fut un prestigieux lever de soleil !... E t dans la\nmagnificence et la volupté de cette révélation, tout le reste\nsombra... »\n   — « Il serait injuste de nier la part d'art et de beauté que\nrecèlent les littératures classiques. »\n   — « Je ne nie point cette part, je l'ignore... E h ! oui, mon\ncher, je ne suis point encore un critique chargé de la distri-\nbution des prix de génie entre les divers siècles littéraires...\nN o n ! . . . J e ne suis qu'une pauvre âme sensitive qui a besoin\nd'Art et de B e a u t é . . . On ne sut point jadis me façonner le goût\nà l'Art et à la B e a u t é nobles et sains des classiques... T a n t pis...\nJ'ai cherché mon aliment dans une Beauté plus passionnante\n"}, {"page_pdf": 901, "page_imprimee": 798, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1955, "texte": " 798                         DURENDAL\n\n\net dans un Art plus r a r e ; et, l'habitude prise, il est trop tard à\nprésent pour revenir à la « vie simple »...\n   — « P o u r t a n t l'éclectisme... »\n   — « L'éclectisme?... Ah ! vous en parlez à votre aise, vous\nautres... Mais laissez-nous donc — comme vous — vider\nd'abord jusqu'au fond la coupe de ces neufs enchantements et\nnous mirer dans des œuvres où nous retrouvons la genèse de\nnos aspirations et le pourquoi de nos délicieuses souffrances...\nAprès, quand nous aurons fait le tour de toutes ces joies inédites\nque peut donner la modernité, nous reviendrons à notre tour\n— comme vous — à un sens plus juste, plus h a r m o n i q u e , plus\nrassis, plus distributif de la vérité des idées et de la valeur des\nœuvres...\n    Dans un confiant abandon, Jacques avait pris le bras de\nRodolphe...\n    — « T o u t de même, ajouta-t-il mélancoliquement, ces expé-\nriences de dillettantisme ne vont point sans une certaine crainte\net quelques remords... N'entameront-elles point la fierté des\nprincipes et la candeur des sentiments que nos mères déposèrent\nen nous et que développèrent nos maîtres, et qui seuls, en\nsomme, donnent à la vie un sens et une dignité?... Périsse l'art\nt a n t aimé si, tout en nous élargissant l'esprit, il devait nous\nrétrécir et nous corrompre le cœur ! »...\n   — « L e problème est angoissant en effet et le danger est\nréel... Mais l'aide de Dieu, l'orgueil de soi et la volonté »...\n   — « Oui, l'aide de Dieu, la prière h u m b l e et soumise du\npetit enfant et du manœuvre — l'acte de foi ! L'orgueil de soi,\nl'altière vanité de se garder intact et pur afin de pouvoir\naccueillir un jour, sans rougir, la vierge d'amour qui, du fond\nde l'avenir inconnu, vient déjà vers vous — l'acte d'espérance!...\nEnfin la volonté : vouloir l'art non comme une jouissance\négoïste, mais comme un moyen d'apostolat, soumis à la grave\ndiscipline des responsabilités — l'acte de charité !... »\n"}, {"page_pdf": 902, "page_imprimee": 799, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2144, "texte": "                     LES FANTOMES DE JEUNESSE                       799\n\n\n   Cette conversation et d'autres éclairèrent Rodolphe et Jacques\nsur la signification et la bienfaisance de leur réciproque amitié :\nà l'adolescent de rêverie qu'était le cadet, effarouché et se recro-\nquevillant devant toute perspective d'agir, l'aîné apportait le\ndon et le réconfort d'une faculté exercée de décider et de vou-\nloir ; et de son côté l'aîné bénéficiait au contact du cadet du\nrenouveau de sa sensibilité, émoussée déjà de s'être dépensée\nsans cesse au dehors et déshabituée ainsi du repliement sur\nsoi-même.\n\n   ...Ce soir-là, comme ils rentraient chez eux, ils virent de la\nlumière aux fenêtres de l'abbé Mirande ; ils donnèrent un coup\nde sonnette et trouvèrent le prêtre en contemplation satisfaite\ndevant une série de photographies qu'on venait de lui envoyer\net qu'il avait étalées complaisamment sur sa table : des « vues »\nde cette procession de la Fête-Dieu que M i r a n d e , quelques\nsemaines auparavant, avait dirigée à travers les rues de la\nville... « C'est assez bien, n'est-ce pas ? » d e m a n d a i t l'abbé\navec un peu de fausse modestie, et il faisait passer tour à tour\nsous leurs yeux le groupe de la Sainte F a m i l l e , le groupe des\nDouleurs de la Vierge, le groupe des F a s t e s de l'Eucharistie...\nSur la plupart des « instantanés » on remarquait comme en\nmarge du pieux cortège, un petit point noir et blanc : la sou-\ntane et le surplis de l'abbé M i r a n d e . . . « Mais vous étiez partout\nà la fois? » r e m a r q u a Rodolphe — et il songea qu'en cette suc-\ncession de photographies se trouvait réellement symbolisée la\npoussée furieuse et dépensière d'activité qui ruait vers le Bien\net le Beau la vie du vicaire... A ce moment, dans le silence de\nla nuit, du clocher proche descendit sur la ville endormie une\nclaire sonnerie de carillon, suivie du long cri plaintif de la\ntrompe du veilleur : « Onze heures et demie! s'écria M i r a n d e . . .\n fe vous mets à la porte ; je dois encore dire mon office, et\ndemain — et il brandit glorieusement en l'air sa main aux\ndoigts écartés — demain, trois sermons ! »...\n"}, {"page_pdf": 903, "page_imprimee": 800, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 372, "texte": " 800                      DURENDAL\n\n\n\n   Quand ils furent sortis, Jacques interpella Rodolphe :\n   — « En voilà un qui n'a point le temps de se préoccuper de\nl'antinomie du sentiment et de la volonté ! »\n   — « Ah ! tant mieux pour lui ! »\n   — « Crois-tu ? » objecta Jacques — et il marcha pensif clans\nla nuit.\n\n  (A suivre.)                        FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-011", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 801, "page_fin": 801, "titre_corps": "Beffrois", "titre_sommaire": "Beffrois", "signature_source": "Edgard Bonehill", "ancre_debut": "Beffrois", "ancre_fin": "EDGARD BONEHILL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 904, "page_imprimee": 801, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 878, "texte": "Beffrois\n                                                   P O U R OSCAR   FAY.\n\n\n\n\nEn les grands beffrois bat le cœur des vieilles villes.\nCe pendant qu'à leurs pieds hurlent les foules viles\nEt que le vice danse autour de l'or vénal,\nS'érigent solennels en l'azur virginal\nLes grands beffrois où bat l'âme des vieilles villes.\n\nL'ombre mystérieuse et chaste des beffrois\nA brite les amours des hiboux aux yeux froids,\nEt quand le carillon dit ses ballades vieilles\nIls dansent des sabbats fous avec les corneilles\nDans l'ombre sépulcrale et chaste des beffrois.\n\nLeur voix géante et calme et lente sonne l'heure.\n— N'est-ce pas une voix angélique ? Elle pleure\nEn la lubricité des minuits libertins ;\nElle rit en les clairs et pudiques matins.\nLeur voix géante et calme et lente sonne l'heure.\n\n\n\n                                EDGARD B O N E H I L L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-012", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 802, "page_fin": 806, "titre_corps": "La Glèbe héroïque (1798-1799)", "titre_sommaire": "La Glèbe héroïque (1798-1799)", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "LA GLEBE HEROIQUE", "ancre_fin": "GEORGES YIRRES", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 905, "page_imprimee": 802, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1136, "texte": "LA GLÈBE HÉROÏQUE\n                            1798-1799\n\n\n\n\n              LES P a y s a n s tressaillirent. Un bruit profond qui\n                s'étendit sous le ciel, on eut dit des flots\n                heurtés en un ressac, prolongea son grondement\n                au-dessus d'eux.\n                   Ils se regardèrent. Les faces muettes parlaient.\n                Quelques-uns eurent des gestes qui restaient\n                suspendus à une attente angoissée.\n   Alors une tempête brisa le nouveau silence. Les bruits mon-\ntaient, s'engouffraient dans le ciel ou se frayaient des chemins\néclatants par les bois. E t les hommes, flexueux, tels des arbres\nsous le vent, ployaient la tête et le dos.\n   L'ouragan, déferlant dans les tonnerres, remuait le sol; des\nbêtes fuyantes passaient, poursuivies par l'effroi.\n   L a sombreur des bois fut rayée d'éclairs. Des voix mainte-\nnant s'alliaient au tumulte de mort. Les premières lignes des\nsoldats républicains se dessinaient en une houle ardente. L a\nbattue monstrueuse était là, devant les terriens. Des paysans\nfuirent parmi le sifflet des plombs. Des paysans sauvages\n"}, {"page_pdf": 906, "page_imprimee": 803, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2037, "texte": "                        LA GLÈBE HÉROÏQUE                          803\n\n\n\nlevaient les bras et, la bouche t o r d u e , éructaient des mots\népouvantables, puis se ruaient vers les gueules du feu, pour\ntomber, face aux t r a q u e u r s .\n   L a foule armée hâtait cette chasse, ivre de ce jeu, fougueuse à\nla joie du coup de feu culbutant les blousiers comme des lièvres.\nCette chasse passa, dans les halenées de la soldatesque char-\ngées des relents de sang, dans le bourbier des corps piétines,\ndédaigneuse des pièces abattues.\n   Soudain, la clarté du jour, régnant encore à l'orée de la forêt\ndes sapinières, tendit un suaire gris derrière les arbres. E t la\nclarté tombait, cendrée, comme d'un antre consumé par les\nflammes, sur les régiments noircis de poudre.\n  Q u a n d tous les soldats furent enfin sur la plaine, qui avançait\nau loin dans les ondulations des bruyères mornes, le chef com-\nm a n d a l'arrêt. P u i s :\n   — Qu'on amène l'enfant.\n   Il fut poussé, traîné. Il était loqueteux; les pieds saignants;\nses mains étaient grosses, gonflées, violâtres. Sur un ordre du\nchef, on délia ses poignets. L'enfant, au front traversé d'un pli,\nles yeux enfoncés sous l'orbite, regardait les lointains. Il était\npetit, mais t r a p u , les épaules hautes sous une tête coiffée de\ncheveux fauves.\n   L e c o m m a n d a n t parla, et, près de lui, l'interprète, un bour-\ngeois acheté avec l'or étranger, souillait les mots flamands qui\npassaient sur ses lèvres.\n   — Cette fois encore, tu peux avoir la vie sauve. Où est-elle,\nl'armée des Brigands commandée par Corbeels, et destinée à\nrenforcer les troupes paysannes, qui déjà allaient nous cerner\ndans les marais campinois, cette nuit. L a lettre, dont tu étais\nporteur, te condamnait à une mort certaine. P a r l e .\n   L'enfant regardait toujours au bout des plaines; il tira, de\nson sein, une petite loque noire et la porta à ses lèvres. Inat-\ntentif aux instances qui devenaient plus pressantes, il s'absorba,\nla tête fléchie, lorsqu'un cri sortit du bois, et qu'une femme\n"}, {"page_pdf": 907, "page_imprimee": 804, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1855, "texte": " 804                          DURENDAL\n\n\n\ns'élança, les bras tendus, vers le petiot. Elle le tint contre sa\npoitrine, avec des paroles douces, comme des prières. P u i s ses\nparoles devinrent ardentes. L'enfant, dans un mouvement\nencoléré la repoussa, et marcha vers l'officier.\n   L a femme se précipita entre eux.\n   — Je suis sa m è r e ! Je suis sa m è r e ! Il vous dira ce qu'il sait\net ce que je ne sais p a s ; ou sinon, tenez, tuez-moi, tuez-moi, et\nqu'il s'en aille, n'est-ce pas? et qu'il vive!\n   On entendit des blasphèmes; une rumeur courut dans les\nrangs républicains, s'enfla, et la colère des hommes excédés\nmonta dans cette clameur : — A mort! l'enfant!\n  Des soldats saisissent l'enfant, et des fusils, que l'on arme,\ngrincent.\n  L a femme est immobile, fixée dans l'image de la culminante\nhorreur. Ses cheveux roux, cuivrés par le soleil et le sable de la\nlande, s'éplorent sur ses épaules qu'un souffle rauque meut en\nsaccades. L'effroi dilate son regard, et les visions, passant\ndevant elle, se reflètent en sa face, crispée, tortionnée, tenaillée\npar les fers rouges de l'épouvantable obsession.\n   L a femme est folle. Elle se traîne, les mains jointes, elle\nprie, elle menace, elle hurle sa détresse, et domine les ordres\ndu chef, et les m u r m u r e s , et les cris. Elle est la bête tragique\nacculée, et qui mêlera son sang à celui de son petit.\n   E t à l'officier pâlissant :\n   — Écoutez, je connais près d'ici l'endroit où se cache l'homme\nqui t r a m a le plan de l'attaque de ce soir. Il viendra. Vous le\nfusillerez, lui, c'est un ennemi redoutable.\n   Voyant que l'officier hésite.\n   — Il viendra. Je le tromperai. Je lui dirai que des Patriotes\nl'attendent ici.\n   L'enfant crie. Il se dégage des mains qui le retiennent. Il\ncourt vers sa mère. Sur sa bouche, il colle ses paumes frémis-\n santes :\n   — Elle m e n t !\n"}, {"page_pdf": 908, "page_imprimee": 805, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1631, "texte": "                       LA GLÈBE HÉROÏQUE                         805\n\n\n   Sa mère le repousse. — Il viendra, il viendra! s'écrie-t-elle,\nsautant, agitant les mains, ses cheveux vermeils secoués ainsi\nqu'une crinière de flammes. Elle s'enfonce dans le bois. S u r un\nair de triomphe, se perd, au travers des futaies, telle une\nchanson vaillante, son cri toujours répété.\n   Les soldats, après des ordres brefs, s'éparpillent pour l'em-\nbuscade.\n   P u i s c'est le silence, élargissant son envergure sur l'armée\ndans l'attente.\n   C'est la nuit qui plane.\n   L'enfant pleure.\n   Les oiseaux du soir volent, secouant l'ombre; un friselis\nd'insectes v i b r e ; des bruits s'étirent sous le bois.\n   U n e heure s'écoule.\n   L'enfant presse son cœur, qui cogne sa poitrine comme d'un\nmarteau.\n   Alors, l'officier c o m m a n d a n t se dresse un instant, la main\ndirigée vers la forêt. Les têtes des soldats se tendent, la nuque\npliée sur le col.\n  U n e rumeur.\n  Des pas assourdis remuent le lointain apaisement.\n  Des pas heurtent le sol, clairement, pressés, joyeux presque,\ndans la nuit effroyable.\n  Un h o m m e sort du bois.\n  — F a i t e s vite! crie le commandant.\n  Des soldats s'emparent du paysan. Il s'époumonne.\n  — A moi les Patriotes !\n  U n e détonation déferle sur les plaines.\n  L e soldat, qui a tiré, s'approche du paysan.\n  Celui-ci est à genoux, courbé, ses deux mains sur le sol.\n  L e soldat, à bout portant, lui déchire le crâne.\n  U n soudard bat son briquet, enflamme une torchère de\npaille, et les hommes, curieux, entourent le mort.\n  — O h o ! . . . O h o ! . . . L'exclamation est basse. Les soldats\n"}, {"page_pdf": 909, "page_imprimee": 806, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 494, "texte": " 806                        DURENDAL\n\n\n\nreculent. Un frisson passe, étreint les hommes nerveusement,\net les refoule loin du cadavre.\n   L e commandant, l'esprit remué comme d'un rêve mauvais,\nparcourt les groupes, s'informe, la voix calfeutrée par l'angoisse.\n— Où est l'enfant?\n   L'enfant, qui s'était avancé vers le corps supplicié, a poussé\nun cri arrêtant le battement des cœurs, et il tomba sur\nLA M O R T E .\n  — Maman !\n\n                                           GEORGES Y I R R È S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-013", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 807, "page_fin": 808, "titre_corps": "Heures dans la Forêt", "titre_sommaire": "Heures dans la Forêt", "signature_source": "Georges Brigode", "ancre_debut": "HEURES DANS LA FORET", "ancre_fin": "GEORGES BRIGODE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 912, "page_imprimee": 807, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1594, "texte": "HEURES DANS LA FORÊT\n\n   5 heures. — Ardent déjà le soleil crible de ses rayons le front\nparesseux de la forêt qui dort encore. L e sous-bois transpercé\npar les flèches d'or s'égaie, en des combinaisons charmantes, des\njeux de la lumière et de l'ombre. Peu à peu, aux cris des oiseaux,\naux bourdonnements danseurs des insectes, pleine de musiques\nlégères, la forêt s'éveille à demi de son sommeil nocturne. L'orfè-\nvrerie scintillante de la rosée frissonne sur ses épaules frileuses;\ndes brises remuent l'air vif; les branches, dans un long frisselis,\nsemblent s'étirer. Du village qui de ses tuiles rouges luit, là-bas,\nà l'orée des beuglements montent; un chariot crie en roulant sur\nla route; les troncs, dégourdis par le soleil ruisselant, ont de\n longs craquements; comme un trait lancé une grive part du fond\n du feuillage laissant derrière elle son cri bref. Et tout d'un coup\n la vie renaît dans un élan!\n\n   Midi. — T o u t est assoupi dans la paix lourde de la chaleur.\nLes oiseaux ne chantent plus. Dans l'air qui semble figé les arbres\nrestent immobiles. Une mouche énerve le silence. Sur les branches\nles feuilles se tiennent coi et l'épaisse senteur fermentée qui\ns'élève lentement du sol en travail les fait pâmer. Une brise passe\nfurtive et sans murmures. Le soleil écrase la Nature sous son\nardeur tranquille. L'air stagne dans les fourrés et l'on dirait que\nla forêt enserrée dans l'atmosphère torride étouffe d'une vie trop\nintense.\n\n  8 heures. — Le soleil s'est couché paisible et mille cris d'oiseaux\nsaluent la chute du tyran adoré. Une joie légère et chantante\n"}, {"page_pdf": 913, "page_imprimee": 808, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 738, "texte": " 808                        DURENDAL\n\n\n\nsur les ailes des brises circule partout, apportant la fraîcheur aux\nfeuilles jaseuses. Dans la pénombre qui tombe, les taillis se\ntassent en masses sombres et indéterminent leurs profils. Alors\ninsensiblement la voix de la forêt diminue et puis s'éteint\ntout à coup dans une paix solennelle. L'Angelus lointain annonce\ndu haut des airs la venue de la nuit. L'ombre s'est peu à peu\naccrue et voici que, parfumant le silence, la lune énigmatique et\nfroide tisse ses soies diaphanes aux branches immobiles, et veille,\népanchée sur les mousses bleuies, au sommeil commencé de la\nforêt.\n\n\n    F O R Ê T DE MEERDAEL\n                                          GEORGES B R I G O D E .\n       Août    1897.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-014", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 809, "page_fin": 813, "titre_corps": "Les Funérailles du Frère Mansuetus : Tryptique", "titre_sommaire": "Les Funérailles du Frère Mansuetus : Tryptique", "signature_source": "L’abbé Paul Cuylits", "ancre_debut": "LES FUNERAILLES DU FRERE MANSUETUS", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 914, "page_imprimee": 809, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 1383, "texte": "LES FUNÉRAILLES DU FRÈRE MANSUETUS\n                            TRYPTIQUE\n\n\n\n\n                                    I\n\n\n               VOILA quarante-six ans que le frère berger, le doux\n                 Mansuetus, veillait maternellement sur le trou-\n                 peau, naïf et candide comme lui.\n                     E t chaque fois, qu'à la b r u n e , entre chien et\n                 loup, il rentrait à la ferme et qu'on lui mimait\n                 le pouce sous le m e n t o n en levant le poing,\n                 r e m u a n t ensuite le bout de l'index sur le bout\ndu pouce, ce qui voulait dire qu'un frère était à l'agonie —\ndans l a suggestive langue de la T r a p p e l'agonie se traduit par\nles signes de mo rt et de peu — le monastique pasteur soupi-\nrait : « Que ne suis-je cet heureux frère transitant ! »\n   Car si le brave homme aimait de mélancolique sympathie\nson peuple à toison, fidèle image de l'autre que tondent aussi\nles bergers, qu'attendent aussi les bouchers, il aimait d'une\nautre dilection, d'une dilection de solitaire contemplatif, Celui\ndont saint J e a n , à la peau de mouton, avait dit : « Voici\nl'Agneau de Dieu, voici Celui qui porte les péchés du monde ».\n   Cher et pauvre Agneau divin, jadis charcuté par les cohen-\nbouchers et céans prisonnier dans la bergerie des tabernacles,\nde quel amour, de quelles transes d'amour il vous enguirlan-\n"}, {"page_pdf": 915, "page_imprimee": 810, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1811, "texte": " 810                          DURENDAL\n\n\n\ndait, comme le prêtre antique, de bandelettes de fleurs, la\nbêlante victime destinée à l'autel !\n   L e voir de l'autre côté du ciel empyrée, savourer son être\ntransfiguré, le boire, le manger en quelque sorte, comme ici-\nbas il se saoulait déjà de son banquet eucharistique, Celui\nauquel il tendait par la rude montée de la T r a p p e , par le\nsilence, par le jeûne, par la flagellation, par le cilice, par la\nmort du moi... Quel rêve du moine silencieux !\n  Cupio dissolvi et esse cum Christo.\n\n\n                                   II\n\n\n   Deux fois, sonne la grosse cloche, pendant chaque fois l'espace\nd'un Pater; p r o m p t e m e n t se rendent à l'église les religieux en\ncoule d'un blanc sale et montent dans les stalles voisines du\npresbytère, où ils se tiennent debout tournés vers l'autel. P u i s\nun troisième sanglot de la voix de bronze et le chantre, d'une\nvoix blanche et infiniment douce de mangeur de fèves, entonne :\n« Bienheureux qui comprend l'indigent et le pauvre ; au jour\nmauvais le Seigneur le délivrera ».\n   Dolente, avec des ressauts, monte la mélopée, cependant que\nMansuetus, calé dans un vieux fauteuil au milieu du chœur,\nattend que le père Abbé lui administre les derniers sacrements.\n   Bientôt et gravement le cortège accède ; et p e n d a n t que le\nseul être qui ait un moi dans cette ferme de cadavres vivants,\nde moines-paysans-muets, le père, l'Abbé accomplit les saints\nrites, Mansuetus n'a point perdu une contraction de ce sourire\nbéat qui donne aux religieux le facies des polychromes de\nMunich.\n   Seulement l'œil est plus brillant. L'on y voit un éclair de\njoie. L e vieux berger est au seuil de l'éternité...\n   Ding, dong, ding, dong. Sonnez, cloches familières.\n   Mansuetus, en habit de chœur — une vieille bure brune\n"}, {"page_pdf": 916, "page_imprimee": 811, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1809, "texte": "            LES FUNÉRAILLES DU FRÈRE MANSUETUS                 811\n\n\nvingt fois rapiécée — la figure fraîchement lavée, les mains et\nles pieds propres, en grand gala, la tête reposant sur un rouleau\nde paille artistement dressé, descend, porté par deux frères,\ndormir son dernier sommeil dans cette salle du chapitre, seul\nendroit où il lui advint, depuis quarante-six ans, de parler à\nquelqu'un d'autre qu'à Dieu.\n   A ses pieds brûle une cire brune, à sa tête psalmodient deux\njeunes moines, les offices des morts.\n   Mansuetus, le doux moine silencieux et travailleur, a trouvé\nle repos et le silence éternels.\n   Requiem œternam dona ci Domine.\n\n\n                                III\n\n\n   P a r les hautes fenêtres à mailles de plomb il ne filtre encore\nà cette heure matinale aucune lumière ; seule, une lampe éco-\nn o m i q u e m e n t baissée jette une demi-lueur sur le visage de\nMansuetus, qui a pris des teintes de vieil ivoire. Autour de lui,\ndans les différentes positions de la prière, ses vieux compa-\ngnons d'arme.\n    Il y en a un, demi-courbé comme un soc de charrue, avec\nune grande barbe d'argent, qui le contemple avec attention...\nEst-ce que ce banni de la terre a lui aussi la nostalgie de\nL à - H a u t ? — Qui dira ce que les anges portent à Dieu des\nprières, des sentiments, des affections versées de ces cœurs qui\ns'ouvrent u n i q u e m e n t , comme les blanches corolles des nénu-\nphars, vers le ciel ? Que parlent ces âmes à l'âme du vieux\npasteur, p e n d a n t les dernières heures que son corps, traité\ncomme une guenille, côtoie leurs genoux calleux et leurs fronts\nchauves ?...\n    T o u t cela reste impénétrable sous les plis hiératiques des\nrites traditionnels ; et c'est à peine si, dans la mélodie grégo-\nrienne, le visiteur qui regarde, s'accoude et reste pensif, peut\n"}, {"page_pdf": 917, "page_imprimee": 812, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1979, "texte": " 812                        DURENDAL\n\n\n\ndeviner quelque chose de plus lent, de plus profond, de plus\nau delà.\n   Cependant la messe s'achève ; et les absoutes ; et voici que\ns'ouvrent devant cet h u m b l e les valves de la grande porte qui\nne s'ouvrent que pour les visites épiscopales ou royales. Au\ndehors la rafale fait rage. Les nuages courent très bas sur la\nvaste plaine. C'est à peine si, entre les hachures de la pluie, l'on\npeut distinguer les masses sombres des bois qui, là-bas, bornent\nle large horizon. É v i d e m m e n t la nature fait cortège à toute\ncette poésie de la mort ; elle fait un cadre à souhait à la mort\ndu moine-paysan.\n   C'est à ce moment tragique qu'un frère fait sortir, on ne sait\nd'où, une série de parapluies grotesques, archaïques, invrai-\nsemblables, sous lesquels, tant bien que mal, s'abritent les\nofficiants et les pères de chœur, tandis que la pluie pleure pour\nla dernière fois sur les joues d'ivoire de son vieux Mansuetus ;\net le cortège, cahin-caha, évitant les plaques de boue, se dirige\nvers le petit cimetière isolé au son d'une psalmodie que sou-\nligne la puissante et mélancolique houle du sifflement des\naiguilles des sapins.\n  Il en est peut-être qui me reprocheront les parapluies. Pour-\nquoi ne pas laisser de côté ce détail vulgaire. Vulgaire? Oh que\nnon. C'est précisément dans cet insouci de la mise en scène,\ndans cette incuriosité des effets de théâtre que gît la puissante\nimpression de cette poésie qui sort de la substance des choses.\nCet enterrement était superbe, émouvant, remuant tout le fond\nde l'âme, tout justement parce qu'il n'y avait pas de metteur en\nscène pour truquer quelque page à la Chateaubriand, T u r q u e t y\nou T.astu.\n   L a pluie cesse, les parapluies se referment et l'on arrive au\npetit enclos emmuraillé qu'ornent un Christ en fonte quelconque\nsous auvent, quelques croix toutes semblables et très simples\net une pierre tombale à même le sol, du premier abbé et fon-\ndateur du monastère.\n"}, {"page_pdf": 918, "page_imprimee": 813, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1004, "texte": "            LES FUNÉRAILLES DU FRÈRE MANSUETUS                   8l3\n\n\n   Voici le trou où, dans cinq minutes, les lombrics pourront\nglisser sur le front de celui qui fut bon à tous les animaux, car\non ne laisse rien au pauvre, pas même le coussinet en paille\nqui était la seule chose douce à ce malheureux cadavre enve-\nloppé de loques monastiques et que l'on descend sur deux\ncordes... comme une c h a r o g n e . . .\n   Déjà le frère infirmier, vêtu d'un long sarrau bleu, comme\nles m a r c h a n d s de bestiaux, est descendu clans la fosse pour\ncoucher décemment sur la terre nue celui qu'il a soigné mater-\nnellement. Cette ultime charité faite, il remonte l'échelle ;\nl'Abbé jette la première pelletée de terre qui, rapidement,\ns'exhausse en tertre sur lequel on plante une croix semblable\naux autres croix, avec peint dessus :\n\n                  FRÈRE       MANSUETUS\n                            31 août 1898\n\n  Requiescat in pace\n\n\n                                      L'Abbé   PAUL   CUYLITS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-015", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 814, "page_fin": 815, "titre_corps": "Sur le Rivage", "titre_sommaire": "Sur le Rivage", "signature_source": "Olivier-Georges Destrée", "ancre_debut": "SUR LE RIVAGE", "ancre_fin": "OLIVIER GEORGES DESTREE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 919, "page_imprimee": 814, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1519, "texte": "S U R L E RIVAGE\n\n\n   L A VOIX.   — Ah ! viens, pauvre pèlerin, pourquoi languir encore\nen ce pays où tu t'attardes? N'es-tu point fatigué de marcher en vain,\net de fouler des routes qui ne conduisent à nulle ville, et de passer des\nmers au delà desquelles ne s'ouvre aucun port ? Ne t'a-t-on point parlé\ndu pays que tu peux atteindre ? Personne ne t'a-t-il indiqué les che-\nmins qui y mènent — ne sais-tu point le bonheur que l'on y trouve ?\n\n\n   LE   PÈLERIN.     — 0 voix douce qui résonne harmonieuse et suave\n à mes oreilles. Oui, déjà d'autres voix pareilles à ta voix me parlèrent\n de ce bienheureux séjour. Mais comment y atteindre ? Comment pour-\n rais-je gagner ce rivage paisible où tu me promets un abri, alors que\n chaque fois que de ce côté je me dirige j'aperçois une mer immense et\nfurieuse dont les vagues démontées se dressent entre moi et cette terre\n de salut ?\n\n   L A VOIX.   — Comment n'as-tu pas reconnu ma voix? Je suis la\nmême voix que tu as naguères entendue, et déjà je t'ai dit que ceux\nqui se confient en moi et croient en moi passent la grande mer sans\ntrouble et sans danger. Et j'ai fait plus encore, car un jour où tu\npleurais, désolé de ne pouvoir te vaincre et me suivre, assis au bord de\nla mer aux eaux violentes, j'ai séché tes larmes de mon souffle, et\ndilatant tes paupières je t'ai fait voir, vêtues de robes blanches, des\nmilliers d'âmes passant la mer. Et dévoilant ta vue, je t'ai montré\nl'immensité de la mer et la multitude des humains qui tentent de fran-\n"}, {"page_pdf": 920, "page_imprimee": 815, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1641, "texte": "                            SUR LE RIVAGE                            8l5\n\n\n\nchir scs flots amers. Mais combien nombreux ceux qui, insouciants, s'y\naventurent et sombrent à peine entrés dans les vagues ! Et d'autres\nvont plus loin, marchant avec confiance sur les eaux, mais soudain\ndétournés du but, lancés à la poursuite de quelqu'ombre fuyante, ils\ns'éloignent du port, et chaque jour ils s'enfoncent davantage dans les\nténèbres et dans les flots. Mais d'autres — ô vois encore, souviens-toi\ncomme ils vont vite / — ils semblent immobiles sur les vagues : la\nhoule les soulève et la houle les porte, et la tempête les assiège et\nl'écume jaillit et blanchit au-dessus de leur front. Mais vois encore, ô\nsouviens-toi, comme ils sont calmes sur la mer ! Car jamais leur\nesprit ne se distrait du but, et vigie toujours vigilante ils saluent du\ncœur et des yeux la terre promise : comme des oiseaux que bercent\net portent les vagues, ils triomphent des flots et des vents déchaînés, et\ndans le port tranquille ils parviennent enfin, guidés par l'espérance et\npar la foi.\n\n  LE   PÈLERIN.      — O voix divine, je veux te suivre et, guidé par ta\nvoix, toujours je tiendrai désormais mon esprit et ma vue attentifs au\nport, au havre, à la grande lumière qu'on voit briller là-bas au delà\n des flots verts. O voix, fais-toi entendre encore ! O voix, garde-moi et\nferme mes oreilles aux autres voix. O guide secourable, permets que\nmes yeux ne puissent plus voir que toi. Voici que confiant et plein\n d'amour je viens vers toi, marchant sur l'abîme, plein d'espérance et\nplein de foi.\n\n\n                                    OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-016", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 816, "page_fin": 826, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "F V", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES REVUES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 921, "page_imprimee": 816, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2109, "texte": "LES LIVRES\nLA POÉSIE :\n  B a l l a d e s F r a n ç a i s e s (1 re et 2e séries), par PAUL FORT (Mercure de\nFrance).\n     Regarde le soir comme si le jour y devait mourir, et le matin comme si\ntoute chose y naissait. Que ta vision soit à chaque instant nouvelle. Le sage est\ncelui qui s'étonne de 'tout. »\n  Tel, l'art poétique dont M. Paul Fort épigraphie les Ballades Françaises,\noù sa lyre héroïque, malicieuse, dolente, aristocratique ou populaire, légen-\ndaire, descriptive ou amoureuse, chante tour à tour Orphée, Louis XI,\nles manants et les reîtres, les premiers pas de l'enfant, les plantes, les\nbêtes, les glaciers, les songes, les larmes et les clowns. Il chante tout,\na-t-on écrit de lui — et rien n'est plus vrai ni plus conforme aux principes\nque je viens de reproduire. Son âme n'a jamais dit son dernier mot. Et sem-\nblable au jongleur, au beau jongleur rayé noir et jaune comme une guêpe\nqui, de ses mains en coupe, soutenait ses boules d'or, en courbe si hautaine\net souple dans le ciel, qu'elles semblaient doucement enchaîner le soleil », il\nfait passer et repasser en ses mains agiles les images des forêts, des plaines\net des mers, dont le soleil fait briller les couleurs rapides et dont l'enlace-\nment harmonieux et rythmique suscite de neuves mélodies.\n  C'est d'un lyrisme étourdissant, d'une verve ardente ou d'une délicatesse\nexquise. Écoutez plutôt venir le grésil :\n\n   Déjà les ailes des moulins rouent d'argent vif dans le matin. — Est-ce l'hiver?\n— Déjà les sylphes de l'hiver, sur les mottes, sur les pierres, décalquent leurs pieds\nargentins. — C'est l'automne et c'est le matin.\n   Route et sentiers sont argentés. Et sur les sacs des écoliers et dans la barbe du\nroutier, est-ce janvier? — Est-ce l'hiver avant la lettre? > dit le facteur qui a des\nlettres. — C'est l'automne et c'est le matin.\n   Et sur la tête de Perrette, est-ce impôt au lait d'argent fin? — Oui-da, l'automne\net le malin.\n\n   Sont-ce des vers ou de la prose? me direz-vous à votre tour. — Oui-da,\nles deux, à votre guise. — « Les Ballades Françaises — je cite la préface —\n"}, {"page_pdf": 922, "page_imprimee": 817, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2297, "texte": "                                   LES LIVRES                                  817\n\n\nsont de petits poèmes en vers polymorphes ou en alexandrins familiers\n(c'est-à-dire qui comprennent douze syllabes sonores et laissent quelques\nmuettes élidées), mais qui se plient à la forme normale de la prose et qui\nexigent non pas la diction du vers, mais celle de la prose rythmée. Le seul\nretour, parfois, de la rime et de l'assonnance distingue ce style de la prose\nlyrique. »\n   C'est un style nouveau — évidemment. Est-ce le style de l'avenir qui nous\nlibère des règles classiques, tout en conservant l'harmonie si souvent négligée\npar les vers libristes?\n   Distinguons. C'est celui des chants populaires. Il leur donne le rythme\nsuffisant et nécessaire, les refrains faciles.\n\n  Apportez tous vos lanternes, gens de la route, gens fortunés, ma joie est tombée\ndans l'herbe, aidez-moi-z-à la r'trouver.\n\n  L'hiver est vert, le moulin boit, tiquetinton la tiquetintette, l'hiver est mort, la\nmort s'en va, tiquetinton la tiquetinta.\n\n  Le savoureux répertoire des vieilles chansons de France, Malborough,\nla Mère Michel, Compère Guilleri, Trempe ton pain Marie, le Roi Dagobert,\nCadet Rouselle, s'en trouve renouvelé. Les chansons de geste semblent\nmême en renaître :\n\n   Le roi est las, ra fatigue est si grande! Il se couche tout au long du sentier\nfleuri, et malgré lui son ardeur est si grande! son épée le côtoie frémissante comme\n un fleuve, son armure gémit au vent comme une prairie. Le roi est las, sa fatigue\n est si grande !\n\n   Cette forme est encore charmante dans certaines descriptions, plus ou\nmoins anecdotiques, aptes à être chantées, comme celle du grésil, citée plus\nhaut.\n   Mais elle devient insupportable et fatigante dans les pièces de pur\nlyrisme, où l'effort nécessaire pour découvrir le rythme du vers, que\nn'indique pas la typographie, empêche de prêter toute attention à l'idée et\naux mots.\n   Le style de l'avenir n'est donc pas encore créé. Celui de M. Fort s'adapte à\nmerveille aux rondes d'enfants, aux chansons de bord ou de rouet, mais il\nempêche de goûter suffisamment dans le reste de son œuvre un des poètes\nles plus universels de notre époque et dont l'âme rêvante, joyeuse ou désolée,\ntrouve toujours dans la nature, infiniment mouvante, une concordance\nprécise.\n"}, {"page_pdf": 923, "page_imprimee": 818, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2416, "texte": " 818                               DURENDAL\n\n\n  L e s A i l e s de Gaze, par GASTON HEUX (Collection, indépendante d'auteurs\nfrancais de Belgique).\n    M. Gaston Heux deviendra — et ce n'est pas une ironie — un excellent\n poète d'anthologies. Il y occupera bientôt une place que lui disputeraient en\n vain Elskamp ou Verhaeren. Car si la forme classique est de mise dans\n ces recueils dont il est puéril de se gausser, il n'importe pas moins qu'elle\n soit l'expression de « nobles sentiments       comme le respect des vaincus,\n la destinée sublime des artistes ou la beauté de la douleur.\n    M. Heux les connaît et sa plus grande originalité est d'avoir puisé son\n inspiration aux mêmes sources que les poètes d'il y a cinquante ans, en\n prenant plus comme modèle Lamartine que Mallarmé. Il le fait avec cha-\n leur et aisance. Ce n'est pas ordinaire. Enfin, voilà un jeune qui écrit\n comme un vieux !\n\n  L e Jour qu'on a i m e , par GEORGES PIOCH (Paris, Mercure de France).\n   J'avoue franchement qu'à part quelques poèmes octosyllabiques comme\nles Vieux ou le Chant des Fleuves, d'une tendresse émue et touchante, j'ai peu\ngoûté ce recueil de vers hachés, sans harmonie, souvent incompréhensibles,\nà prétentions philosophiques.\n   Après avoir, par exemple, consacré la première et la deuxième partie du\npoème les Enfants à en dire la grâce ingénue et riante, voici le seul vers\ndont M. Pioch forme la troisième et dernière :\n\n                Je baise sur vos fronts l'absolu de mes rêves.\n   C'est déroutant.\n\n   L e s Fêtes de l'Été, par GEORGES RAMAEKERS (collection de la Lutte).\n   Voici mieux que l'Hymnaire du Printemps. Les Chants d'Automne et l'Hiver\ncandide, qui compléteront le cycle des saisons, pourront faire mieux encore.\n   M. Ramaekers se proclame poète catholique. C'est un très grand mérite\ndont il faut vivement le louer et j'applaudis à sa crânerie, à son enthou-\nsiasme et à sa Foi.\n   Mais son œuvre n'égale pas encore son ambition légitime et je ne vois pas\nla place qu'il va prendre entre le Dante, Saint François ou Verlaine.\nJ'admets parfaitement que la nature chante la gloire de Dieu — mais au\nlieu de le dire simplement, de rendre son impression personnelle, de répéter\nle coeliennarant Dei gloriam, pourquoi s'ériger en pamphlétaire et s'écrier :\n\n                      Ah! qu'il faut donc avoir une âme mécréante\n                      Pour nier que le Ciel est la maison de Dieu !\n"}, {"page_pdf": 924, "page_imprimee": 819, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2146, "texte": "                                LES   LIVRES                            819\n\n\n   Cela tient plus du journalisme que de la poésie et certaines strophes de la\npièce : Ils t'ont menti, rappelleront celles de Louis Veuillot.\n   Hors quoi, les trois parties du livre : la Fête des Yeux, la Fête du Cœur,\nla Fête de l'Ame, renferment de jolis paysages et des coins de nature pris sur\nle vif.\n   Peut-être le ton est-il fort exclamatif, et trouvera-t-on de mauvais goût\ndes vers comme, en parlant de l'eau :\n\n                Pour nos lèvres en feu les plus fines liqueurs\n                Ne valent pas cette eau que nous donne la terre.\nOu, en parlant des mûres noires :\n\n                       Ce sera si bon dans ta bouche,\n                       Leur jus sucré qui va jaillir !\nOu encore :\n                Et les jeunes poulains et les vaches qui broutent.\n\n   Mais on ne pourra lui refuser de la fraîcheur, de la souplesse, un sens\ndu rythme fort habile et même parfois exagéré et la belle vertu d'enthou-\nsiasme sur qui j'insiste derechef.\n                                                       THOMAS BRAUN.\n\n   Inleiding tot de Poésie. Schets eener moderne poëtiek, in\nvier boeken, door POL DE MONT. (Groningue, WOLTERS).\n   L'auteur analyse, en comparant les définitions des penseurs et écri-\nvains de différentes nationalités et époques, la conception du beau et de la\npoésie. Puis, dans les trois livres suivants, il examine les différents genres\npoétiques avec leurs multiples subdivisions. L'ouvrage est donc fait d'après\nla forme classique et plutôt dans un but didactique. Il est très intéressant,\nsurtout à cause des quantités de citations qu'il contient. C'est une œuvre de\nvaste érudition, plutôt faite pour l'étude, pour servir de cadre général à des\nétudes spéciales, que pour la lecture. Nous le recommandons d'une façon\ntoute particulière aux professeurs de poésie.                       X. J.\n\nLE    ROMAN:\n\n  Le Page disgracié, par TRISTAN L'HERMITE, OÙ l'on voit de vifs\ncaractères d'hommes de tous tempéraments et de toutes professions. Nou-\nvelle édition avec une introduction et des notes par AUGUSTE DIETRICH.\n(Paris, PLON.)\n"}, {"page_pdf": 925, "page_imprimee": 820, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2912, "texte": "  820                              DURENDAL\n\n\n\n   On a quelque peine à croire aujourd'hui que ce mélancolique et charmant\n poète, presque oublié (1601-1655), fut, en son temps, le rival de gloire de\n Corneille et que sa fameuse Mariamne, jouée en 1636 et qui demeura soixante-\ndix ans au répertoire, balança au Marais le triomphe du Cid. De telles vicis-\nsitudes devraient inquiéter plus d'un vainqueur littéraire d'à présent.\n   Fils d'une race bouillante qui donna souvent de la besogne au bourreau\net qui tirait son illustration d'un grand ancêtre, Pierre L'Hermite, le prédi-\ncateur de la première Croisade, — Tristan, effréné joueur et viveur pas-\nsionné, connut maintes aventures et traverses qui ne l'empêchèrent point de\ncultiver avec zèle et d'aimer tendrement les lettres. Outre Mariamne, il com-\nposa plusieurs tragédies et comédies, des Lettres mêlées, des Plaidoyers histo-\nriques, l'Office de la Sainte-Vierge, trois recueils de poésies lyriques, pénétrées\nd'un sentiment très vif de la nature et dont la mélancolie émeut encore,\nenfin le Page disgracié. Ce roman de mœurs, paru en 1643 et depuis très\nlongtemps presque inconnu, n'est que l'autobiographie, embellie quelque\npeu et complétée par l'imagination, de Tristan. Elle part de sa première\nenfance et va jusqu'à sa vingtième année. C'est une suite d'espiègleries,\nd'idylles et d'équipées, qui nous conduisent successivement en France, en\nAngleterre, en Ecosse, en Norwège, où nous contemplons cent croquis\namusants, curieux et prestes, de la vie au début du XVIIe siècle. Le livre\nabonde en détails intimes sur un grand nombre de personnages historiques,\nrois, seigneurs et belles dames, en renseignements sur la Cour, la Ville, la\nProvince, les lettres et le théâtre, les mœurs, l'éducation, la galanterie, la\nguerre, les croyances et les superstitions. Certains tableaux de genre, qui font\nsaillir des originaux et des grotesques, évoquent par leur esprit gaulois les\ngrosses farces truculentes d'un Van Ostade et d'un David Teniers. Tristan\nconte avec élégance, finesse et vivacité. Ses héros ont du relief et de la vie.\nSa langue, très proche de celle du XVIe siècle, est savoureuse, d'une grâce\narchaïque, aimable et forte. Le Page disgracié annonce Gil Blas. Dans leur\nensemble, pourtant, et malgré la verve de Tristan, ces mémoires sont un peu\nprolixes et longuets, et l'intérêt parfois y languit. M. Dietrich y a joint\nune introduction et des notes érudites, qui en facilitent puissamment la\ncompréhension.                                                         M. D.\n\n  U n a u t r e M o n d e , par J.-H. ROSNY. (Paris, librairie PLON.)\n  Un autre règne existe, que seul contemple un homme doué de sens\nextra-humains. Voici le rêve, ensorcelant, fou, et presque croyable, dérou-\nlant, devant la vision, les recels d'une vie, naturelle cependant, mais fermée\npour nos yeux. C'est une imagination qui obsède, comme d'une hallucina-\n"}, {"page_pdf": 926, "page_imprimee": 821, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2888, "texte": "                                   LES   LIVRES                             821\n\n\n\n  tion prenant corps le lendemain, au réveil. Écoutez donc! Autour de nous,\n  existent, se meuvent, dans cet autre monde , qui nous ignore et que nous\n  ignorons, des vivants, animaux cosmiques intangibles, et rutilent des cou-\n  leurs insoupçonnées ; c'est une vie terrestre aussi, et c'est cette création\n  absurde mais affolante, ce rêve, qu'ici l'on réalise. Rachilde nous apprit que\n  l'auteur avait conçu un très vaste ouvrage sur ces données merveilleuses.\n Des regrets, d'autant plus vifs, s'attachent ainsi à la fin trop hâtée de ce\n conte. Une gerbe nouvelle de courts récits parachève le volume dans des\n odeurs, nuances, friselis, chatoyants et de parfums divers. Surtout la fleur\n d'amour embaume ces pages. On y lira de beaux poèmes harmonieux\n comme : le Jardin; la Fille de Morges, aux attitudes nobles, d'un souffle\n large, pénétrant; Sur la Falaise; l'Enfant d'Amour, d'une singulière vibra-\n tion, et enfin un conte souverain : Nomaï, où naissent les intuitions des pre-\n mières caresses humaines et divines.\n    Mais tout ce que ce livre contient, n'est pas écrit pour tous.\n                                                                        G. V.\n LE THÉÂTRE             :\n\n    L e Roi de Borne, par E M I L E POUVILLON (Paris, OLLENDORFF).\n    Avez-vous lu Jean-de-Jeanne, Chante-Pleure, les Antibel, Bernadette de\n Lourdes? Si non, vous ignorez, parmi les écrivains d'aujourd'hui, l'un des\n plus savoureux, peintre robuste et conteur exquis, sincère et raffiné, rustique\n et savant. Si vous les avez lus, pas n'est besoin que l'on vous recommande\n le Roi de Rome. Il se peut, certes, que le jeune duc de Reichstadt, le héros\n de ce drame conçu à la manière des Antibel et de Bernadette, ne ressemble\n guère à celui que révéla, ces derniers temps, l'histoire; il est à peu près tel,\n et peut-être cela vaut-il mieux, que le rêve l'imagination, tel qu'aurait dû\n être le fils de l'Aigle. On l'y trouve impatient de secouer le joug de sa des-\n tinée, une des plus mélancoliques que les hommes aient vues, ambitieux et\nd'avance désabusé, prêt, pour conquérir le trône paternel, la France et la\ngloire, à tout effort, et trop clairvoyant pour ne pas douter de l'inutilité du\ngeste qu'il va tenter. Poussé vers l'action par un héroïque partisan, le lieu-\ntenant Chambert, il est prêt à fuir Vienne et sa captivité dorée, lorsqu'il est\ntrahi par la femme qu'il aime et qui, pour ne le point perdre, le dénonce. La\nphtisie l'achève peu après. Les belles scènes abondent : je citerai notam-\nment le prologue entier qui montre l'opinion, à Paris, à l'heure où se débat\nle sort de l'Empire, le 29 mars 1814, et qui est d'une profonde ironie; puis\nl'entretien du duc de Reichstadt, avec son grand-père François II et le\nprince de Metternich; la suprême et tragique entrevue du roi de Rome\n"}, {"page_pdf": 927, "page_imprimee": 822, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2539, "texte": "  822                              DURENDAL\n\n\n\nmourant et de Marie-Louise; la mort. Le drame atteint plus d'une fois au\nplus haut pathétique, et M. Pouvillon y montre la belle puissance d'émotion\nqui fait un des charmes de son oeuvre. Sans doute, comme on l'a dit, l'obser-\nvateur de la vie quercinoise est supérieur au psychologue des cours, et plus\npersonnel et plus savoureux. Mais, ici comme dans tous ses livres, la qualité\nd'art apparaît délicate et rare.\n                                                                 M. D.\n\nLA CRITIQUE :\n\n  P o i n t e s s è c h e s , par ADOLPHE BRISSON (Paris, COLIN).\n   Ce livre est d'un journaliste plus que d'un écrivain — et l'on sait qu'il y\na entre les deux termes, quelque nuance. La critique de M. Brisson manque\nde profondeur et d'ensemble; au reste, sa galerie prétend réunir des \" phy-\nsionomies » et non des portraits; physionomies d'écrivains, de journalistes,\nde boulevardiers et d'acteurs; tous ces \" raccourcis \" ont de l'élégance, du\ntrait et du brillant; plusieurs situent le personnage dans un milieu adéquat,\nparmi des anecdotes qui expliquent l'homme, et des aperçus qui commen-\ntent l'œuvre; quelques-uns — lisez donc Loti, Huysmans, d'Annunzio,\nBecque — dénotent une compréhensivité des œuvres et un souci d'idées\ngénérales qui font regretter le vraiment excellent et personnel critique que\nM. Brisson peut être, quand il daigne moins sacrifier à la presse — dans les\ndeux sens du mot.\n\n  M é m o i r e s d'Outre-Tombe, par CHATEAUBRIAND : Nouvelle édition\npar M. EDMOND B I R É , tome I (Paris, GARNIER).\n   Les Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand virent le jour d'abord\nen feuilleton de journal, avec les divisions irrationnelles et arbitraires,\ninhérentes à ce genre de publications ; et, depuis lors, les éditions en volumes\navaient conservé quelque chose du décousu et du dejeté de l'arrangement\ninitial; l'œuvre en perdait son unité d'ordonnance et d'impression.\nM. Edmond Biré, qui peut être discutable comme critique, mais dont l'éru-\ndition entendue et scrupuleuse mérite pleine confiance, vient d'entreprendre\nune édition des Mémoires, en leur restituant les divisions logiques d'après le\ngenre des événements narrés et en encadrant chaque période de la vie de\nChateaubriand en un livre, distinct. Le travail de M. Biré, précédé d'une\nintroduction où la genèse des Mémoires est excellemment déduite, souligné\nde notes qui éclairassent le texte ou le complètent discrètement, met\nl'ouvrage suprême de Chateaubriand en sa vraie et éclatante lumière : c'est\n"}, {"page_pdf": 928, "page_imprimee": 823, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2764, "texte": "                                  LES   LIVRES                            823\n\n\nl'émouvante et grandiose psychologie d'une âme géniale et ardente se déve-\nloppant dans un cadre historique d'incomparable et fastueuse grandeur.\n   Le tome premier de cette nouvelle édition des Mémoires d'Outre-Tombe\nvient de paraître; les autres volumes suivront incessamment, de mois en\nmois.\n\n   L'anarchie d a n s l'art, par F . A. BRIDGMAN (Paris, Société française\nd'Editions d'art).\n   Il n'est, en littérature, nul moyen plus détestable et plus commode\nd'avoir raison contre une époque ou contre une école que de la juger par ses\nexceptions et ses outrances : on démolirait ainsi le XVIIe siècle en mettant\nen avant Pradon et Chapelle, et on ridiculiserait la littérature contempo-\nraine en l'incarnant en M. Ghil... C'est un peu de ce procédé, encore que\ncorrigé par une certaine pudeur, que relève le présent livre, qui part en\nguerre contre l'impressionnisme en peinture et se donne vraiment une trop\nfacile victoire sur une théorie artistique, que l'auteur a préalablement pris\nsoin de caricaturer en des excentricités déformatrices.\n   La peinture, depuis un siècle, a subi, comme tous les arts, une rénovation\n qui tient à l'orientation générale de la pensée et de la sensibilité moderne\n vers un art moins rectiligne, moins simpliste, moins bellement et claire-\n ment calme... Faut-il déplorer cette transformation ou s'en réjouir? — Il\nn'importe; il y a là un fait fatal, produit d'une évolution inévitable, stade\nd'un cycle sur lequel on ne reviendra plus... L'impressionnisme — comme\ntoutes les écoles d'art — a eu ses tâtonnements et ses incohérences : il les\nfaut blâmer et répudier — mais si l'on veut sérieusement et loyalement\njuger l'esthétique nouvelle, n'est-ce point plutôt aux chefs-d'œuvre qu'il\nconvient de recourir, et au lieu de discuter avec les valets, ne paraît-il pas\nque M. liridgman devrait s'adresser aux maîtres ? La façon dont l'auteur\nde l'Anarchie dans l'art cause peinture est vraiment trop aisée : aux prototypes\nde l'art ancien, il oppose d'obscurs et hésitants tenants des systèmes\nmodernes ; aux théories de la peinture classique, il fait succéder la satire\ndes tendances impressionnistes — et alors, il triomphe bruyamment, avec\ndes éclats de voix peu distingués et au moyen de traits d'esprit à la portée\nd'un commis-voyageur égaré dans une exposition.\n   La question vraiment est plus complexe que ne paraît le soupçonner\nM. Bridgman, et il est regrettable qu'avec les notions très sérieuses et très\ncompétentes qu'il a sur la technique dans l'art et sur tout ce qui est règles\nd'écoles, l'auteur — au lieu de se complaire dans de trop médiocres plaisan-\nteries — ne se soit point attaché à dégager les causes historiques et artis-\n"}, {"page_pdf": 929, "page_imprimee": 824, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2843, "texte": "  824                            DURENDAL\n\n\n\n tiques de l'évolution contemporaine de la peinture et à faire dans celte\n évolution la part transitoire de la mode et la part éternelle du chef-d'œuvre.\n                                                FIRMIN VANDEN BOSCH.\n    B e e t h o v e n et W a g n e r , par THÉODOR DE WYZEVA (Paris, PERRIN).\n    Sous ce titre M. de Wyzeva réunit plusieurs études intéressantes qu'il a\n  publiées à différentes époques sur Beethoven et Wagner. Je ne pense pas\n qu'il existe clans le martyrologe de l'art une physionomie plus attachante\n que celle de Beethoven, couronnée de la triple auréole du génie, de la vertu\n et du malheur. Mozart, Schumann, Chopin et surtout Wagner ont eu quel-\n ques beaux moments dans leur vie, Beethoven jamais, et on se plaît à relire\n dans le livre de M. de Wyzeva les épisodes déjà connus, ainsi que certains\n détails encore ignorés de cette existence si mouvementée. J'aime la manière\n dont l'auteur résume en quelques lignes caractéristiques l'universelle puis-\n sance d'intuition du maître de Bonn : « Si, pour être un grand homme, il\n faut être un homme universel, avec une ardente curiosité de tous les aspects\n de la nature et de la pensée, il n'y a personne, pas même Goethe, qui ait\n promené sur le monde un coup d'oeil plus large. Sauf quelques éléments de\n contrepoint, Beethoven n'avait rien appris, et jamais jusqu'à sa mort il n'a\npour ainsi dire rien su : mais il a tout compris, comme il a tout senti. Le\njugement de cet illettré sur les sujets littéraires frappait tous ceux qui\nl'approchaient; il aurait frappé Goethe lui-même, si celui-ci avait seulement\ndaigné jeter les yeux sur les lettres que lui écrivait l'humble musicien vien-\nnois. » Les deux lettres adressées à Goethe dont M. de Wyzeva nous donne\nla traduction, lettres où se reflète si limpidement le cœur d'or du poète\nimmortel de la Pastorale et qui demeurèrent sans réponse, montrent décidé-\nment que le grand homme de Weimar avait aussi de bien petits côtés. Je\nsignale tout particulièrement, en ce qui concerne Wagner, la partie de l'ou-\nvrage de M. de Wyzeva qui traite des rapports entre Wagner et Nietzsche.\nLe malentendu ne pouvait manquer d'éclater tôt ou tard. L'un était « un\npenseur, un amant de l'idée, l'autre était un artiste et un homme d'ac-\ntion. »\n   Au fond, et bien qu'il ne le dise pas expressément, M. de Wyzeva, comme\nla plupart des gens qui savent beaucoup, est un éclectique disposé à louer la\nbeauté partout où il la découvre et sans aucun parti pris. Tendance fort\nplausible et témoignant d'idées larges, à la condition qu'elle soit contenue\nen de sages limites. Je suis heureux de le voir exalter Handel, mais pour-\nquoi hasarder une affirmation aussi tranchée et peu justifiée que celle qui\nsuit : « Si l'œuvre de Bach est plus intime et d'un agrément plus raffiné,\n"}, {"page_pdf": 930, "page_imprimee": 825, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2665, "texte": "                                   LES    LIVRES                                825\n\n\ncombien la sienne (celle de Händel) en revanche est plus haute, plus sûre,\nplus parfaitement belle ! » En parlant de la sorte M. de Wyzeva ne heurte-t-il\npas quelque peu un écueil dont, plus loin, à propos de Mozart, il nous\nsignale le péril avec une si vive pénétration en la décisive concision des\nlignes suivantes : « C'est une des particularités de nos âmes compliquées\nd'à présent, que, tout en n'aimant pas à nous aventurer trop loin sur des\nroutes où nous marchons seuls, il nous plaît d'autre part de nous figurer que\nnous ne suivons personne, et qu'il y a dans nos admirations une certaine\npart d'audace et d'indépendance. Si bien que, en dernier lieu, chacun de\nnous ayant été offusqué du trop grand nombre d'admirateurs qu'avait la\nmusique de Mozart, cette musique s'est un beau jour trouvée n'en avoir plus\naucun. » Nous goûtons fort la finesse d'aperçus et la profonde sincérité de\ntout ce que l'auteur nous dit sur Mozart. Sans doute Mozart est un poète,\nmais un poète ayant précédé l'éclosion de ce fécond mouvement romantique\nqui devait tout renouveler dans l'art, en peinture comme en poésie et en\nmusique. Comparez la Solitude de Mozart et la Solitude de Schumann. Le\ncharme ineffable de la Solitude ne pouvait être senti ni traduit en la langue\ndivine des sons par un artiste antérieur à l'époque glorieuse que dominent\nles grands noms de Beethoven, de Chateaubriand, d'Eugène Delacroix.\nBeethoven, Chopin, Schumann, Wagner ne se sont pas seulement préoc-\ncupés de composer des œuvres belles au sens grec et classique du mot. Ils\nsont avant tout des poètes profondément humains et là est le secret de\nleur indicible puissance. Mais ce n'est pas le lieu d'insister sur des idées\nque l'on connaît et que j'ai développées déjà en mes quelques études anté-\nrieurement publiées dans Durendal.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\nDIVERS :\n\n  I m p r e s s i o n s d ' A l l e m a g n e , par HENRI RAMIN (Paris, FIRMIN DIDOT).\n  Voici découverte l'Allemagne! Curieux pays : on y trouve, aux gares, des\nsalles d'attente de deux classes et l'on y déguste des tartines à la confiture!\n   Il s'y rencontre même des brasseries qu'il ne faut pas confondre avec les\ndébits de vin, et les étudiants, paraît-il, s'y battent en duel. De plus en plus\nétrange !\n   Mais voici mieux : alors qu'on appelle Fuchs (renard) le néophyte qui\nva prendre ses grades dans la corporation universitaire, M. Ramin nous\napprend que le Fuchs est le président de l'assemblée.\n   C'est décidément du nouveau.                                     T H . B.\n"}, {"page_pdf": 931, "page_imprimee": 826, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 757, "texte": "   826                            DURENDAL\n\n\n\n    Sous le Sabre, par JEAN AJALBERT (Paris, Édition de la Revue Blanche).\n    De la colère, du mépris, des injures contre tous ceux qui ne furent point\n ou ne sont point « Dreyfusards »... Livre plutôt politique et quelque chose\n comme « les Châtiments de l'État-major » avec des ressouvenirs trop visibles\n des Châtiments tout courts... Le fond du débat réservé et qui n'intéresse ni\n l'Art ni la Belgique, cette poignée de brûlots a de l'entrain, du nerf et du\n style — un style-mélange de Hugo, Bloy, Rochefort et Vallès.\n    Tout de même j'aime mieux M. Ajalbert poète que M. Ajalbert pam-\n phlétaire.\n                                                                   F . V.\n\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-017", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 826, "page_fin": 827, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "au prochain numéro", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 931, "page_imprimee": 826, "debut_caractere": 757, "fin_caractere_exclue": 2075, "texte": "LES REVUES\n\n\n    T H E STUDIO (5, Henrietta Street, London).\n    Nous ne saurions recommander assez chaleureusement cette admirable\n revue d'art. Une des plus belles de ce siècle. Superbement illustrée. Renfer-\n mant des articles de critique d'art remarquables.\n    Celui qui veut se tenir au courant du mouvement artistique de notre\n temps, ne pourrait s'adresser à un recueil plus complet, plus universel, plus\n judicieusement rédigé, que The Studio.\n    Cette revue s'acquitte consciencieusement de la mission qu'elle s'est\n donnée, dès son origine, de faire connaître les artistes de tous les pays.\n    Toutes les expressions d'art, en sculpture, en peinture, en gravure, en\n art décoratif, en tous les arts, en un mot, trouvent écho dans The Studio.\n   Et les reproductions des chefs-d'œuvre de nos artistes modernes que\nrenferme chaque fascicule de cette revue, sont elles-mêmes de vraies œuvres\nd'art, tant elles sont soignées.\n   Les deux derniers numéros du Studio, août et septembre, sont spéciale-\nment intéressants pour nous. Nos artistes belges : Lagae, de Lalaing,\nSamuel, y sont magnifiés par de belles reproductions de leurs œuvres (voir\nle n° d'août).\n   Les deux dernières livraisons contiennent aussi de belles reproduc-\ntions des très originales et très curieuses décorations pour bibliothèques de\n"}, {"page_pdf": 932, "page_imprimee": 827, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2728, "texte": "                                 LES REVUES                               827\n\n\n\n Gerald Moira et Lyn Genkins, illustrant une intéressante étude sur ces\n artistes.\n    A lire aussi, au numéro de septembre, une étude très fouillée du beau\n talent de Baertsoen, un de nos plus grands artistes paysagistes, dont les\n Cités mortes ont un charme si merveilleux, admirablement rendu par les\n illustrations du Studio.\n    M. Gabriel Mourey, auteur de cette étude sur Baertsoen. donne bien la\n note caractéristique de l'œuvre de notre compatriote, lorsqu'il écrit si poéti-\n quement :\n    < Les scènes rendues par M. Baertsoen, les paysages qu'il interprète, sont\n absolument fascinants. Avec une délicatesse d'art exceptionnelle, il saisit la\n nature en ses formes les plus attrayantes II est vraiment délicieux de se\n promener avec lui à travers ces Cités mortes des Flandres, où la vie s'écoule\naussi lentement et aussi paisiblement que les eaux des canaux qui les tra-\n versent; de flâner à l'ombre des beffrois antiques, dont les carillons font\n résonner la chanson mélancholieuse des âges. Le gazon pousse entre les\npavés. La mousse adhère aux murailles moisies. Les lourds bateaux sont\namarrés aux quais déserts. Tout semble mort par ce temps neigeux. Un\n silence sépulcral plane sur la ville. Cependant que, dans des maisons con-\nfortables, derrière les petites fenêtres aux rideaux blancs, soulevés pour\nlaisser pénétrer une lumière discrète, une humble et simple existence déroule\nson cours terne dans une atmosphère de paix presque monastique.\n    > Des femmes cousent ou font des dentelles dans les coins des fenêtres ;\nleurs mères, immobilisées par l'âge, assises dans des fauteuils bas près du\nmur, semblent absorbées dans la méditation ou la prière.\n\n    L E GUIDE MUSICAL. Il faut lire, dans les derniers numéros de cette\n revue, les très intéressants articles de Maurice Kufferath : les Philosophes et\n la Musique; Tolstoï et Nietzche. Il y fait justice des absurdités et des énor-\n mités débitées par Tolstoï dans son livre : Qu'est-ce que l'Art, dont il dit\n avec raison : « Je n'ai de ma vie rien lu d'aussi vide, d'aussi paradoxale-\n ment faux, d'aussi puéril que les pages consacrées par le célèbre écrivain\nrusse à la musique ». Un écrivain qui, comme Tolstoï le fait, présente\nl'œuvre géniale de Wagner comme « le modèle parfait de la contrefaçon\nd'art » et qui mentionne encore comme type de ce qu'il appelle la contre-\nfaçon d'art les sublimes inspirations de Beethoven, que Kufferath appelle si\njustement « le plus profond et le plus vrai de tous les maîtres de la musique »,\nest jugé et condamné sans appel, n'est-il pas vrai !\n\n\n  N . B . — Le compte-rendu des autres revues est renvoyé au prochain\nnuméro.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-09-n9-018", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 828, "page_fin": 830, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "cette exposition très prochainement", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 933, "page_imprimee": 828, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2137, "texte": "NOTULES\n\n    Notre ami et collaborateur, M. Olivier-Georges Destrée, dont on a lu\nd'autre part le beau poème en prose : Sur le Rivage, a pris l'habit, le\n i \" octobre, à l'abbaye des Bénédictins de Maredsous.\n    Prosateur d'une rare distinction d'esprit et de style, — critique d'art aussi\njudicieux qu'érudit, — joignant à ces mérites littéraires une grande modestie\net un grand charme de relations, — M. O.-G. Destrée a beaucoup contribué\nà faire apprécier en France et en Belgique les préraphaélites italiens et\nsurtout la nouvelle école esthétique anglaise : Dante-Gabriel Rosetti,\nW. Morris, Burne-Jones, Madox-Brouwn...\n    Tous nos souvenirs accompagnent notre ami dans sa vie nouvelle, où la\nprière et les études sacrées ne l'arracheront pas tout-à-fait, nous en sommes\nconvaincus, à la cause de la Beauté qui est aussi une manière de servir\nDieu.\n                                       +\n   Reçu de M. Edmond de Bruyn, notre confrère du Spectateur catholique,\n une brochure : Pourquoi nous ne suivrons pas M. Huysmans.\n   M. de Bruyn juge la Cathédrale au point de vue apologétique et examine,\nen ce sens, la quantité de bienfaisance que le livre profère; ses scrupules\nsont ceux-ci : le sentiment religieux, tel que Huysmans le présente, est mêlé\nde trop de rancunes; la sérénité et l'optimisme font défaut à l'œuvre; et il\nparaît ainsi dangereux à M. de Bruyn d'exhausser la Cathédrale à la dignité\nd'un modèle.\n   Nous estimons ces appréhensions nullement fondées et un peu solennelles;\nil importe de juger une œuvre en corrélation avec le but que se proposa\nl'auteur... J . - K . Huysmans, que nous sachions, n'a point eu l'intention\n— ni la prétention — d'écrire un cinquième Evangile — l'Évangile de la\nMystique chrétienne et de l'Art Gothique... La seule question donc est\ncelle-ci : au service de la vision religieuse et artistique qu'il s'est faite, le\nmaître de la Cathédrale apporta-t-il la sincérité chrétienne et la conscience\nartistique qu'il fallait?... Et à cette interrogation M. Edmond de Bruyn,\ncertes, répondrait affirmativement.\n   Suivre M. Huysmans? Il ne s'agit pas de cela.\n"}, {"page_pdf": 934, "page_imprimee": 829, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2451, "texte": "                                     NOTULES                                    829\n\n\n\n  Mais lui rendre la justice qu'on ne refuse même point à M. de Gourmont,\nvoilà le devoir des artistes et des catholiques.\n\n\n   Ecce iterum Delattre, S.-J.\n   La littérature ayant mal réussi à l'orphelin de Broeckaert, le voici qui\nappareille v e r s . . . l'orientalisme?... Hélas! n o n . . . C'est l'économie poli-\ntique qui conquiert à son tour ce cerveau — et cette plume!\n   Un catholicisme américain, c'est le titre de la brochure que le R. P. De-\nlattre, S.-J. — universel comme un bazar — nous adressa...\n   Nous ne rendrons point compte de cet opuscule : l'américanisme n'a rien\nde commun avec la littérature, surtout quand l'orphelin de Broeckaert s'en\noccupe.\n   Une réflexion seulement et une comparaison : comment le R. P. Delat-\ntre, S.-J. concilie-t-il les lourdes impertinences dont son récent factum\ndéborde vis-à-vis des évêques américains, avec les leçons de respect qu'il\ndaigna nous donner jadis pour avoir effleuré seulement du bec de la plume\nses deux pères nourriciers : Nicolas Boileau et le R. P. Broeckaert?\n   Rien ne manque désormais à la renommée de Mgr Ireland : le R. P. De-\nlattre, S.-J., lui fit subir le sort d'un vulgaire < intellectuel >.\n   A quel spirituel exercice l'orphelin de Broeckaert va-t-il vouer à présent\nses énergies et ses loisirs... Le danger de la tuberculine ou le mauvais\ntraitement de la fièvre aphteuse, le redressement de la Montagne de la Cour\nou les dangers du Métropolitain ne le tentent-ils pas ?\n\n\n  PENSÉES DU MOIS.\n   « L'art n'est pas un plaisir, ni une consolation, ni un amusement; l'art\nest quelque chose de grand. L'art est l'organe de la vie de l'humanité, qui\ntraduit par le sentiment la conscience des hommes.\n\n   « Le but de l'art est l'union fraternelle des hommes. »\n   « Toute instruction sérieuse s'acquiert seulement par la vie, et non par\nl'école. >\n   < La seule méthode d'instruction, c'est l'expérience, et son critérium,\nc'est la liberté. »\n                                                       (TOLSTOÏ, Pensées.)\n\n\n   Mort de Félicien Rops.\n   L'artiste fut de premier ordre, ayant le sens profond et aigu de la moder-\nnité, doué d'ailleurs d'une originale et créatrice imagination, et passé\nmaître pour le trait frappant et nerveux du dessin; beaucoup de ses œuvres\nfurent et restent des chefs-d'œuvre; la plupart d'entr'elles ne peuvent avoir\nl'approbation d'un catholique.\n"}, {"page_pdf": 935, "page_imprimee": 830, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1697, "texte": "   830                            DURENDAL\n\n\n\n    Mme la duchesse d'Uzès vient de faire à Gilbert — le poète français et\n  « l'infortuné convive du banquet de la vie > — l'aumône d'une statue.\n\n\n\n   MM. André Ruyters et Henri Vandeputte — les deux Narcisse de feu\n Comme il nous plaira — sont aujourd'hui brouillés et s'accusent mutuelle-\n ment, dans l'Art moderne, « d'avoir cédé à la médiocrité ».\n   Pour faire suite à l'apologue des requins...\n\n\n\n   Autre suite au même apologue :\n   L'Art moderne ignore toujours et laisse ignorer à ses lecteurs que le prix\n quinquennal de littérature fut attribué à M. Albert Giraud.\n   Il est vrai que M. Picard voyage en Norwège.\n\n\n\n   Nous avons exprimé à différentes reprises le regret que la littérature fla-\nmande en Belgique restât si banalement et si obstinément routinière et\nque le flamingantisme politique la tint dans une si médiocre domestication.\n   Voici que vient de paraître une revue artistique et chrétienne — Jong\nDutschland — qui semble vouloir secouer ce joug déprimant et qui mérite\nréellement des éloges et des encouragements pour la vaillance et l'indépen-\ndance du souci d'art qu'elle manifeste.\n  Cette tentative est faite pour nous plaire et nous réjouir : bon succès!\n\n\n\n   Dans le Spectateur catholique, M. Edmond de Bruyn nous apprit « qu'un\ncertain chanoine Richet recherche le ridicule et la célébrité en dénonçant\nla Cathédrale à la S. Congrégation de l'Index ».\n   Ce chanoine sera immortel — comme Zoïle.\n\n\n\n  L'Alliance artistique de Schacrbeek ouvrira son salon d'art, le 5 octobre,\ndans les galeries du Musée Royal de Peinture, place du Musée, à Bruxelles.\nNous rendrons compte de cette exposition très prochainement.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 866, "texte": "                   DURENDAL\nREVUE CATHOLIQUE D'ART & DE LITTÉRATURE\n                           1898 — 5me Année\n\n\n\n\n           Sommaire du n° 9 (Septembre)\n\n\nJOSEPH RYELANDT.\n                         Adolphe Samuel,                    767\nL'abbé HENRY MŒLLER\nFRANZ ANSEL. — Du Rire et des Larmes .                      772\n      »        Funérailles blanches (poésies) .             774\nH. CARTON DE WIART. — Heures Siciliennes (suite).           775\nJULIEN ROMAN. — Vitrail . . . .                             778\n      »            Résolution (poésies)                     779\nMAURICE DULLAERT. — Stéphane Mallarmé .                     781\nCHARLES DE SPRIMONT. — La Belle au Bois dormant (poésie)    787\nFIRMIN VANDEN BOSCH. — Les Fantômes de Jeunesse (suite)     790\nEDGARD BONEHILL. — Beffrois (poésie)                        801\nGEORGES VIRRÈS. — La Glèbe héroïque.                        802\nGEORGES BRIGODE. — Heures dans la. Forêt   . . .            807\nL'Abbé PAUL CUYLITS. — Les Funérailles du Frère Mansuetus   8o9\nOLIVIER-GEORGES DESTRÉE. — Sur le Rivage.                   814\nLes Livres .                                                816\nLes Revues .                                                826\nNotules .                                                   828\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": ""}, {"page_pdf": 868, "texte": "      ADOLPHE      SAMUEL\n\nDirecteur du Conservatoire de Gand.\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": ""}, {"page_pdf": 870, "texte": "              Adolphe Samuel\n\n                NOTREpays    s'est distingué depuis trente ans par\n                  une r e m a r q u a b l e efflorescence musicale. Les\n                  vétérans de ce mouvement sont certes Gevaert,\n                  Benoit et Samuel. L a génération suivante nous a\n                  donné T i n e l , Mathieu, Blockx, H u b e r t i , etc. L a\n                  troisième génération est principalement repré-\n                  sentée par Gilson, L e b r u n , etc. Or, voici un\nvieillard de 75 ans, que son âge range dans la première généra-\ntion de nos musiciens et que son œuvre principale place à\nl'avant-garde du mouvement moderniste.\n   Professeur hors ligne, auteur de méthodes de piano rompant\navec la tradition, d'un traité d'harmonie pratique longtemps en\nvogue, etc., Samuel a formé une pléiade de brillants élèves t a n t\nà Bruxelles qu'à G a n d .\n   C o m m e chef d'orchestre, il a le mérite d'avoir fondé les con-\ncerts populaires de Bruxelles. Devenu Directeur du Conser-\nvatoire de G a n d , il y donna des séries de concerts des plus\nintéressants. E t c'est quand il avait en main la baguette de\ndirection, qu'on pouvait se rendre compte de l'extraordinaire\nverdeur du vieux maître.\n   Car Samuel, comme artiste, resta toujours un jeune : jeune\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": "  768                        DURENDAL\n\n\n\n par l'enseignement, par la fougue du coloris orchestral, jeune\n par l'enthousiasme et les goûts novateurs.\n    Comme l'homme ne survit que par ses œuvres, jetons un\n rapide coup d'œil sur les productions de ce curieux artiste.\n D'abord quelques opéras dont on ne parle plus. P u i s quelques\n symphonies dont on parle, mais qu'on n'entend jamais, et dont\n les fragments connus révèlent certes une belle technique, mais\n une inspiration inégale. Soudain, au milieu de ce ciel terne, un\n coup de foudre, l'horizon s'illumine et apparaît Christus, œuvre\n énorme, étrange, inégale, mais sublime, débordante de jeunesse\net d'enthousiasme religieux. L'auteur avait alors 72 ans ; il était\njuif d'origine et venait de faire une sincère conversion au catho-\nlicisme. Nous croyons qu'il ne fallait pas moins que la secousse\nmorale d'une conversion pour exciter pareil renouveau d'inspi-\nration en ce vieillard. L'œuvre fut accueillie avec enthousiasme\net exécutée triomphalement à G a n d , Bruxelles et Cologne. Il\nne lui m a n q u e qu'une chose : un éditeur!... Il est vrai que cet\néditeur aurait moins de chance que celui de la Gavotte Sté-\nphanie !...\n   Durendal a publié naguère une petite analyse de Christus, à\nlaquelle nous renvoyons le lecteur.\n   Enfin, pour terminer sa carrière, l'illustre vieillard a tenté\nune rénovation de la musique religieuse. Il croyait que pour\nfaire goûter du peuple l'antique plain-chant, il fallait com-\nmencer par l'accommoder au style et à l'accompagnement\nmoderne. Cette erreur étrange d'un esprit sincère et original\nnous valut trois motets plus curieux que beaux, et une messe\noù jaillissent des éclairs de vraie beauté.\n  L e s artistes chrétiens ne manqueront pas de recommander à\nDieu l'âme du regretté M A I T R E S A M U E L .\n\n\n                                            J O S E P H RYELANDT.\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": "                             ADOLPHE SAMUEL                               769\n\n\n    L'admirable artiste, Adolphe Samuel, qui vient de rendre son âme à Dieu,\n fut des nôtres. Durendal, dont l'une des principales et plus belles missions\n est le relèvement de l'art chrétien, se devait donc à elle-même de rendre\n hommage à sa grande mémoire.\n    Chose bien significative et qui mérite d'être signalée, Samuel n'atteignit\n les sommets de l'art que le jour où il embrassa la Foi catholique. Son\n œuvre maîtresse : Christus, fut une oeuvre religieuse, fruit direct de sa con-\n version au catholicisme.\n   Preuve de plus que loin d'être un obstacle à l'art, comme le disent si\nsouvent les sectaires de la libre-pensée, la Foi catholique est un échelon de\nplus pour en atteindre la cime. Elle centuple les puissances psychiques de\nl'artiste. La grâce n'est point la destruction, mais l'élévation de la nature.\nElle répare les ravages que le péché y avait faits. Elle en purifie les puis-\nsances et les affine en leur donnant plus d'acuité. Elle infuse une sève\nnouvelle aux facultés de l'homme.\n   La Foi, de plus, ouvre à l'âme qu'elle éclaire de ses rayons divins, de\nnouveaux horizons bien plus vastes, bien plus lumineux, bien plus beaux\net plus grandioses que le pauvre, médiocre et mesquin petit horizon de la\nterre.\n   La Foi, enfin, unit l'âme à Dieu de la façon la plus intime qu'il soit pos-\nsible de rêver. Or, Dieu c'est la Beauté essentielle. Et la Beauté c'est le tout\nde l'artiste, puisque l'art ce n'est pas autre chose que l'interprétation de la\nBeauté.\n   La Foi n'est un embarras que pour les faux artistes. Jamais un vrai\nartiste n'a été diminué par cette Foi qui a inspiré des chefs-d'œuvre d'une\ntelle splendeur que l'art profane n'est pas encore parvenu à s'élever à de\ntelles hauteurs.\n   Un Credo qui inspire des artistes de l'envergure des Tinel, Samuel, César\nFranck et tant d'autres, et qui enfante des chefs-d'œuvre comme Franciscus,\nGodelieve, la Messe de Notre-Dame de Lourdes de Tinel, Christus de Samuel\net les Béatitudes de César Franck, œuvres d'une si grande puissance qu'elles\ns'imposent à l'admiration des incroyants eux-mêmes, n'est pas un\nétouffoir.\n   L'art chrétien c'est le plus sublime de tous les arts. Et l'artiste qui, au\ndon naturel du génie, unit en son âme le don surnaturel de la Foi, sera tou-\njours supérieur à celui qui n'a d'autre objectif que ce pauvre monde et\nd'autre source d'inspiration que le petit rayon de la raison humaine.\n  Il l'avait compris, Adolphe Samuel. Et quand il entra dans le giron de\n"}, {"page_pdf": 873, "texte": "  770                             DURENDAL\n\n\ncette Église catholique qui donna à l'art les plus fiers génies, il éprouva\ncomme une nouvelle impulsion. La Foi fut un stimulant de plus pour lui. Il\nn'avait qu'entrevu la Beauté à travers le voile nébuleux de la création. Elle\nse révéla à lui dans toute sa magnificence le jour où il embrassa la Foi\ndu Christ et de son Église. Et l'œuvre qui sortit de cette inspiration nou-\nvelle fut l'œuvre capitale de sa vie et le couronnement de toute sa carrière\nd'artiste.\n   La Foi fut à son âme ce que l'étoile fut aux mages. Elle le conduisit aux\npieds de l'étable de Bethléem, c'est-à-dire à l'Église catholique, puisque c'est\ndans cette étable que naquit son fondateur Jésus-Christ. La Vierge mit dans\nles bras de ce nouveau Siméon, qui finit par trouver la vérité parce que, sans\nla connaître, il l'avait loyalement cherchée toute sa vie, Celui qui a créé tous\nles mondes, qui a suscité tous les génies, qui est le principe, l'inspirateur et\nla fin de tous les arts. Et pressant sur son cœur la Beauté Essentielle, après\nlaquelle il avait soupiré toute sa vie, il entonna son nunc dimittis, le chant\ntriomphal de la rédemption : Christus!\n    « Adolphe Samuel, nous écrit un de ses fils, s'est endormi paisiblement du\n sommeil du juste, après avoir, plusieurs jours auparavant, accompli en\n pleine lucidité tout ce que prescrit l'Église catholique et après avoir montre,\npendant six mois de souffrances supportées sans murmures, ce que peut être\nla résignation calme et sereine du Chrétien convaincu.\n   > Sa fin fut digne de sa noble existence, et pour ses fils qui le vénèrent de\nplus en plus, c'est un suprême enseignement ».\n   Et maintenant ce noble artiste, dont l'âme embrassa si généreusement la\nFoi aussitôt qu'elle se fut révélée à lui, chante avec les anges et les saints\nde notre grande Église catholique, dans l'extase béatifique du ciel, les\nlouanges éternelles du Christ Jésus qu'il entonna en des harmonies géniales\nici sur là terre.\n   L'Étoile Belge, annonçant la mort de Samuel, reconnaît loyalement la\nsincérité de sa conversion et l'inspiration chrétienne de son chef-d'œuvre :\n« M. Adolphe Samuel, dit-elle, était israélite. Il avait épousé une corréli-\ngionnaire. Il y a quelques années les deux époux abjurèrent leur culte et se\nfirent baptiser dans la chapelle de l'évêché de Gand. L'oratorio Christus,\npar lui intitulé symphonie mystique, fut pour le musicien, qui avait trouvé\nson chemin de Damas, un acte musical de foi catholique. Mais quand le\njournal ajoute : Ç'en fut aussi le dernier , voulant peut-être insinuer par\nlà que la Foi avait du coup tari la source de l'inspiration artistique chez lui,\nelle fait erreur. En effet, voici ce que nous écrit son fils à ce sujet : « Pen-\ndant les dernières années de sa vie, mon cher Père ne cessa d'écrire des\n"}, {"page_pdf": 874, "texte": "                            ADOLPHE SAMUEL                            771\n\n\nœuvres dictées par sa profonde Foi catholique, se préoccupant constamment,\ntant comme musicien que comme croyant, du relèvement artistique du\nrépertoire habituel des maîtrises. Il publia successivement de 1896 à 1898 :\ntrois motets, une messe en ré mineur, cinq pièces d'orgue pour la même\nmesse, le 2e psaume. Il y a peu de jours encore (le 28 août) quoique déjà\ntouché par la mort, il terminait un hymne à la Vierge : Assumpta est Maria,\ntranscription de plain-chant, qui sera prochainement publié. »\n\n\n\n\n                                             L'Abbé HENRY    MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 875, "texte": "La            Mandoline\n     DU RIRE E T DES                LARMES\n\n\n                                         A HENRY CARTON DE WIART.\n\n\n\nNotre amour malade est mort cette aurore...\nLe vallon s'éveille et le ciel est gai;\nUn carillon rit au clocher sonore,\nCélébrant la bonne aventure, ô g u é !\n\nNous avions rêvé d'extase éternelle,\nMais un court chagrin brise un long bonheur...\nUn oiseau prélude à sa ritournelle,\nUne cloche, au loin, chante en ré mineur.\n\nSes yeux rayonnaient malgré son angoisse,\nDans le vague espoir, je crois, d'un pardon :\nMais le cœur se fend qu'un doigt si cher froisse...\nLa cloche, là-bas, tinte, — ding ding don !\n\nLe matin sourit : c'est l'éveil des choses,\nC'est l'éveil des cœurs parfumés d'amour,\nC'est l'éveil des fleurs et des lèvres roses,\nC'est le clair et tendre éveil d'un beau jour !\n\nOn entend voler, gaîment cadencées,\nDe folles chansons, — t r a d é r i d e r a ! . . .\nMon âme est en proie aux sombres pensées :\nQuel rire jamais la déridera?\n"}, {"page_pdf": 876, "texte": "               LA   MANDOLINE                           773\n\n\nDes couples heureux, — la faridondaine,\nChantent leur bonheur, — la faridondon !...\nPauvre Amour! ce fut une mort soudaine,\nSans même un adieu, sans même tin pardon...\n\nJ'entends quelque chose, en mon sein, qui pleure\nComme les sanglots rythmés du ressac :\nC'est mon cœur qui pleure aux rires de l'heure,\nL'un faisant toc-toc et l'autre tic-tac ;\n\nEt tandis qu'il meurt, trop frêle ou trop lâche\nPour que sa blessure ait pu se fermer,\nUn doux carillon chante sans relâche\nL'ivresse de vivre et l'orgueil' d'aimer !\n\nLa vie est ainsi : qu'on rie ou qu'on pleure,\nQu'on soit dans la joie ou dans l'abandon,\nLes cloches au loin sonnent toujours l'heure\nSur le même air gai, — vole ! ding ding don !\n\n\n\nMais voici pourtant, au clocher, que tinte\nUn son grave et triste : on dirait un glas,\nOn dirait l'adieu d'une vie éteinte...\nC h u t ! tais-toi, mon cœur! tais-toi, mon cœur las!\n\nOh ! oui, c'est un glas : chaque note tombe\nEn faisant le bruit d'une goutte d'eau,\nDe larmes qu'on verse au seuil d'une tombe...\nEndors-toi, mon cœur, — dodo, h é ! d o d o !\n\nOui, c'est au sommeil que la cloche invite :\nEndors-toi, mon cœur, mon cœur fatigué!\nL'Amour est cruel, mais la Mort vient vite...\nMourons donc, — la bonne aventure, ô g u é !\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": "Funérailles blanches\n\n\nLa cloche a tinté son glas mortuaire :\nLe cœur envahi d'un chagrin nouveau,\nNous allons porter à son froid caveau\nNotre amour, tout blanc dans son blanc suaire.\n\nIl n'y aura point foule au sanctuaire :\nNotre amour était trop pur et trop beau,\nPour qu'un peuple vil vienne à son tombeau\nEt souille en passant ce chaste ossuaire!\n\nSeuls, d'humbles enfants suivront le cercueil;\nTandis que, parés de blanc pour tout deuil,\nLes prêtres diront une messe d'ange :\n\nCar ce doux amour ne sut point pécher :\nIl naquit avec les fleurs du pêcher,\nEt mourut sans tache avant la vendange.\n\n\n                                  FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "     HEURES SICILIENNES                                                              (1)\n\n\n\n\n                                  MIDI       (Girgenti).\n\n\n\n\nA\n          son zénith, le soleil culmine. Ailleurs, ce n'est qu'un\n          astre. Ici, il est vraiment un dieu, — le Dieu...\n          Comme il t r i o m p h e ! Comme il lance à profusion ses\nflèches vibrantes! Comme il subjugue et possède cette nature\npâmée sous ses étreintes!\n\n                     L'air flamboie et brûle sans haleine,\n                     La terre est assoupie en sa robe de feu.\n\n   L'horizon s'encadre, — sauf, au Sud, une trouée sur la mer\n\n   (1) Voir dans DurenJal   de juillet 1897 : Soir sur l'Etna, et dans Durendal de août 1898\nLes Matines à Taormina.\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": " 776                           DURENDAL\n\n\n\nAfricaine, — d'un cirque de collines toutes scintillantes dans\ncette atmosphère d'or fluide qui découpe nettement leurs\ncourbes infléchies, souples et gracieuses comme d'adorables\nformes féminines. Nulle n'est trop élevée, ni trop raide, — ni\ntrop longue. L e s unes aux autres, elles se marient en une har-\nmonie parfaite.\n    A la crête occidentale, quelques toits étages desquels jaillit\nune tour : c'est l'acropole d'Agrigente, l'ancienne Acragas que\nP i n d a r e sacra « la plus belle ville des mortels ». P u i s , de dis-\ntance en distance, au renflement des monts, s'érigent, — survi-\nvant, à travers les âges et les conquêtes, aux enfants de la Grèce\net à leurs cultes abolis, — les temples doriques : J u n o n Laci-\nnienne, la Concorde, J u p i t e r Polieus, Hercule, Castor et\nPollux...\n   L e u r teinte est lumineuse, leur dessin est pur, — tels le dessin\net la teinte de ce paysage embrasé dont ils persistent à incarner\nla vie sereine. Rien d'inattendu ni de théâtral dans cette archi-\ntecture. Elle est l'expression sincère, le cri spontané de cette\nnature toute vouée au Soleil et à la Beauté des choses.\n   « Il n'y a en somme que deux architectures, écrivait T a i n e .\nL a grecque et la gothique. Les autres en sont des transforma-\ntions, des déformations ou des amplifications. » A elles deux,\nelles résument toutes les philosophies.\n   Nos cathédrales médiévales sont l'efflorescence d'une religion\ntoute spiritualisée, qui fuit la terre et emporte vers la patrie du\nciel, enroulées aux plus hautes tiges de pierre, les pensées\nhumaines qui s'en vont mourir, avec les arcs des ogives, dans\nun geste de mains jointes. Mais les temples des Hellènes\nn'ont point la nostalgie de là-haut ni le détachement d'ici-bas.\nLoin d'exalter les âmes, il les contiennent et les apaisent. Loin\nde s'exiler d'une terre où leurs dieux ont vécu et vivent encore,\nils s'y étalent, reproduisant les lignes essentielles du sol et des\nvégétations. L e u r s entablements puissants, leur claire ordon-\nnance, leurs frises et leurs frontons symétriques, tous les carac-\n"}, {"page_pdf": 880, "texte": "                        HEURES    SICILIENNES                       777\n\ntères de cette architecture repue, — adoptée, en vertu de\nquelque affinité inconsciente, par nos modernes bâtisseurs de\nBourses et de P a r l e m e n t s , — disent la volupté bornée et la\nsatisfaction facile de ces races pour lesquelles la t y r a n n i e elle-\nmême ne fut j a m a i s un joug. C o m m e les créatures de ces\nrégions heureuses, ces temples s'abandonnent au bonheur\nambiant qui les pénètre de toutes parts : parfums, couleurs,\nbruissement de la lumière et de l'eau, légèreté de l'atmosphère.\nOuverts à toutes les sensations et à toutes les joies de la matière,\nils se bornent à les encadrer et à les magnifier.\n    U n faible roulement monotone, que l'oreille perçoit à peine\ndans l'universel recueillement, accompagne ce spectacle de la\nmusique qu'il lui faut. C'est le m u r m u r e de la mer Africaine\ndont l'immense nappe, d'un bleu pervenche, s'étend jusqu'à\nl'infini par delà les blancs amandiers et les cactus fleuronnés\ncomme des couronnes, qui dessinent sur le rivage leurs\nsilhouettes fines ou extravagantes.\n  T o u t à coup, s'élève une brise chaude, une brise de sirocco,\nqui charge l'air des lourds parfums de soufre du P o r t E m p e -\ndocle. Elle revêt le ciel d'une teinte plombée et anime d'une\nondulation, sinueuse comme une caresse, la cime d'or des blés\nendormis au penchant des. collines.\n   E t voici que, réveillés par ce souffle de fièvre, quelques\nramiers, assoupis à l'ombre d'un temple, parmi des lauriers\nroses, battent de l'aile et s'envolent au ras des buissons... Mais\nbientôt épuisés, ivres de toutes ces senteurs que l'atmosphère\net la terre dégagent à l'envi, ils s'affalent languissamment,\ndociles enfants de cette nature trop puissante pour tolérer en\ndehors d'elle l'énergie et l'effort...\n\n\n    (A   suivre.)                      H.   CARTON DE W I A R T .\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": "                    VITRAIL\n\nLe soleil, grand ainsi qu'une égide magique,\nEnsanglante le ciel à l'horizon du soir;\nLa mer chante; et dans l'air qui fraîchit l'on croit voir\nUn beau geste d'extase et d'amour angélique.\n\nDebout sur la falaise, un mage séraphique\nNimbé comme les saints, tantôt prêchait l'espoir,\nEt la foule, accourant autour de lui s'asseoir,\nEcoutait sa parole ardente et prophétique.\n\nMais le voici, muet, les yeux levés au ciel;\nEt le peuple a frémi dans un trouble mortel\nCar apparaît, parmi la clarté singulière\n\nEt vivante qui monte à l'Orient vermeil,\nInondant les esprits de purs flots de lumière,\nLa Croix, irradiante ainsi qu'un fier soleil !\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "         RÉSOLUTION\n\n\nAfin que dans l'oubli se relègue le spectre\nLe spectre grimaçant de l'ennui morne et noir,\nPrends ta lyre, poète; et que l'agile plectre\nFasse rendre à la corde un vaste chant d'espoir !\n\n— Nous voulons aujourd'hui désaltérer notre âme\nQue le feu du souci consumait lentement\nEt que l'atroce angoisse, avec sa griffe infâme,\nRendait indifférente à tout enchantement.\n\nNous voulons, rassemblant les volontés lassées,\nDans un désir nouveau d'étreindre le bonheur,\nRessaisir fièrement les rames délaissées,\nDompter les flots rétifs de l'amer e rancœur;\n\nEt, le cerveau hanté par les futures fêtes\nVers qui tendent toujours nos aspirations,\nFranchir tous les écueils, traverser les tempêtes,\nEt doubler tous les caps des désillusions/\n\nFaire de l'énergie une armure invincible\nNous préservant enfin des flèches des douleurs,\nEt pouvant à jamais nous rendre inaccessible\nA nos vils assaillants : les funèbres horreurs,\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": "780                       DURENDAL\n\n\n\n      Les lâchetés, le doute et la peur multiforme,\n      Tout le peuple infernal des monstres odieux\n      Dont les masques hideux et le sarcasme énorme\n      Nous laissent plus tremblant qu'un vieillard vicieux...\n\n      — Nous voulons refouler la fatale épouvante\n      Pour aboutir au port de la sérénité\n      Afin que, délivré de l'entrave accablante,\n      L'esprit se développe en son éternité ;\n\n      Car, quand apparaîtra l'aurore avant-courrière,\n      Ayant vaincu la vie et son impureté,\n      Nous prendrons notre essor vers la libre lumière\n      Pour nous épanouir dans la Divinité !\n\n\n\n                                          JULIEN    ROMAN.\n"}, {"page_pdf": 884, "texte": "       Stéphane Mallarmé\n                                            Le splendide génie éternel n'a pas d'ombre.\n                                                         MALLARMÉ. Toast funèbre.\n\n\n\n                STÉPHANE Mallarmé, troisième              prince des poètes,\n                   est mort, le g septembre, en son ermitage fleuri\n                   de Valvins, près F o n t a i n e b l e a u . Ce fut, au dire\n                   u n a n i m e de qui, camarade ou disciple ou seule-\n                   ment curieux, l'approcha, un parfait galant\n                   h o m m e . Son accueil était aimable et d o u x ; sa\n                   bienveillance prodiguait à tous d'exquises déli-\ncatesses; il évoquait par son extrême courtoisie, par sa politesse\ncérémonieuse et raffinée, les grâces légendaires de la vieille\nFrance. L a conversation dont il charmait les fidèles de ses soi-\nrées du m a r d i était, on l'assure, merveilleuse : nul ne fut mieux-\ndisant, plus subtil et plus noble, plus spirituel avec apprêt ou\nplus profondément grave à l'occasion, plus clair aussi, que cet\nharmonieux et paradoxal causeur, hôte unique, aimé, digne de\nl'être.\n   Ce pur gentilhomme de lettres, dont la vie modeste et si fière\noffre un rare exemple, fut aussi — pour user, après d'autres,\nd'une malicieuse litote — un « auteur difficile « J a m a i s peut-être\nparole écrite ne proposa t a n t d'énigmes. J a m a i s littérature de\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": "   782                           DURENDAL\n\n\n\n cénacle n'apparut au profane, voire à l'initié, plus déconcer-\n tante. U n e telle maîtrise dans l'obscur touche au prodige, et\n l'on pense bien que Stéphane Mallarmé n'y atteignit point dès\n l'abord.\n     Né en 1842, il eut pour compagnons de début ces « étudiants\n  en rareté » : Coppée, S u l l y - P r u d h o m m e , Heredia, Villiers de\n l'Isle-Adam, Verlaine, Dierx, France, glorieux ou célèbres\n depuis, et qui professaient tous, pour la vertu des mots, ce\n culte que Mallarmé bientôt outrerait jusqu'à la plus exclusive et\n la plus fanatique adoration. Avec eux, il publia, dans le Par-\n nasse contemporain, des poèmes pessimistes, dont l'inspiration ne\n révèle pas toujours une personnalité neuve, mais qui, tous,\n indéniablement attestent un très rare et sûr artiste. Il s'y\n montre respectueux, comme il restera dans la suite et m ê m e\n lorsqu'il osera le plus, des canons traditionnels. Son vers sonore\net large, aux musiques profondes, a de la superbe et de l'inten-\nsité : il se grave d'emblée dans les mémoires. Plusieurs de ces\npages : Apparition, Brise marine, les Fleurs, surtout les Fenêtres\net l'Azur, reniées depuis, comptent parmi les meilleures du\nt e m p s . T o u t , et jusqu'à mainte bizarrerie, en ces poèmes qui\nfrappent par la rigoureuse unité du ton musical, apparaît\nréfléchi, calculé, voulu : l'on conçoit, à les lire, que des panégy-\nristes, plus habiles que nous à pénétrer les arcanes ou, simple-\nment, plus désireux de le paraître, continuent de vanter, dans\nl'artiste ténébreux, un rigide logicien.\n   Dès lors, pourtant, le poète évoluait : le précieux fragment\nd'Hérodiade, paru dans le Parnasse, et, plus tard, davantage\nencore, la célèbre Après-Midi d'un Faune, témoignèrent que\nMallarmé s'était pris, selon un joli euphémisme de Verlaine, à\n« considérer la clarté comme une grâce secondaire ». Aventuré\ndans cette voie obscure, il ne s'arrêta p l u s ; il s'appliqua scru-\npuleusement à ne composer, en prose comme en vers, sous pré-\ntexte de symbolisme, que d'harmonieux logogriphes. On\npeut affirmer qu'il y excella au point de décourager, par sa\n"}, {"page_pdf": 886, "texte": "                         STÉPHANE     MALLARMÉ                      783\n\n\nvirtuosité, toute concurrence. E t c'est d'alors que date sa\ngloire.\n   L a foule interdite hésita : elle soupçonnait de la folie et\nredoutait une mystification; convenait-il de plaindre ou suffi-\nsait-il de sourire? Question. Aujourd'hui encore, le « bourgeois »\ninquiet, méconnaissant à la fois le caractère et la raison du\npoète, se d e m a n d e s'il fut un fumiste ou un détraqué. E n\ngénéral, pourtant, l'opinion fut irrévérencieuse ; la presse le\ncribla d'épigrammes qu'il subit, d'ailleurs, avec une tout olym-\npienne sérénité.\n    Dans les milieux plus littéraires, de mémorables débats\n s'agitaient, entretemps, autour de tel hermétique sonnet du\n maître. Des critiques perspicaces se vouaient à l'exégèse de ses\n prestigieux rébus. Son renom s'étendait au loin, à l'étranger,\n sollicitant partout les ironies et les enthousiasmes. C'était lui\n que, d é b a r q u a n t à Paris, les éphèbes exotiques, curieux de lit-\ntérature, allaient contempler. T a n d i s que le profane ricanait,\n des initiés ou qui feignaient de l'être couronnaient l'Orphée\n nouveau de lauriers. Pour tout un bataillon de jeunes, un peu\nd'élite parmi beaucoup de jobards, maints snobs mêlés à quel-\nques sincères, il fut l'enseigne sous laquelle il faut marcher et\ncombattre. Sacrilège, quiconque ne se prosternait point devant\nle pontife à la mode, le mystérieux grand lama de la poésie.\nStéphane Mallarmé n'était plus un poète; il était le Poète. Cer-\ntains se persuadent qu'il l'est encore.\n   Que sied-il d'en croire? A vrai dire, — et toutes hypothèses\ndésobligeantes : démence, gageure, écartées avec le mépris d û , —\nje l'ignore. Si l'on considère quelques-uns des répondants de ce\ndéfunt, tel maître incontesté qui, l'ayant honoré vivant, incli-\nnait hier un suprême hommage sur son cercueil, peut-être\ninclinera-t-on à penser que ce sphinx eut vraiment du génie.\nIl m'est difficile, pourtant, de me prononcer à ce sujet avec\nassurance. Quatre personnes, y compris l'auteur lui-même du\nPitre châtié, ont pénétré, dit M. L e m a i t r e , le mystère de l'œuvre\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": " 784                           DURENDAL\n\n\n\nde Stéphane M a l l a r m é ; et M. Jules L e m a î t r e n'est point l'une\ndes quatre. Ayant ambitionné d'être la cinquième, M. Anatole\nFrance, qui ne m a n q u e point de finesse, y échoua. Pourquoi\nrougirais-je d'avouer qu'en dépit des plus méritoires efforts, je\npartageai son insuccès? E n vain je suppliai maints dévots du\nmallarmisme de m'éclaircir un peu, par charité, ce qu'ils admi- .\nraient avec une sorte d'exaltation mystique et ce que je brûlais\nd'admirer à mon tour : nul n'y consentit jamais, et tant de\njalousie à garder leur secret me parut suspecte. Certains se\nvantaient d'avoir saisi la pensée du poète, non dans le texte\nmême de son œuvre, mais grâce à quelque traduction anglaise :\nne raillaient-ils pas? U n jour, enfin, je crus avoir découvert\nen M. T é o d o r de Wyzewa, esprit subtil, un exégète autorisé\ndu maître dont il se proclamait le fidèle. Après avoir déclaré\nque la Poésie ne doit pas être de lecture cursive et distraite,\n qu'il en faut faire un sanctuaire sublime, fermé aux lâches de\n l'Art; après avoir, en conséquence, loué Mallarmé, « artiste\n entre tous vénérable », de s'être voulu incompréhensible au\n lecteur superficiel et d'avoir « construit si haut le temple de son\n art qu'il l'a mis à l'abri de la Gloire elle-même », M. de W y z e w a\n proposa, pour quelques poèmes apocalyptiques, une interpré-\n tation assez plausible. Il me parut même, alors, — risquai-je\n la foudre? — que la pensée retenue prisonnière en ces sonnets\n ne valait point l'effort tenace qu'avait coûté sa délivrance et\n que, pour parler comme l'Apocalypse, on n'est pas nécessaire-\n  ment profond.\n     Mais cette déception elle-même, aggravée, s'il se peut, par\n  l'étude de certaines proses tortillées et creuses que recueillit un\n  volume de Divagations, ne d u r a guère. Jugez de ma surprise\n  lorsque j'ouïs soudain M. de W y z e w a en personne, l'interprète\n  sûr de la veille, confesser, devant les textes fraîchement\n  élucidés, ses perplexités et ses doutes. Les lectures trop mul-\n  tiples dont il avait eu la patience lui brouillaient la vue. Il\n  entrevoyait, en souriant, d'autres interprétations non moins\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "                       STÉPHANE    MALLARMÉ                      785\n\n\nplausibles que les premières. L'évidence pâlissait en conjecture.\nLoin de dissiper les ténèbres, cet ironiste cruel les avait\népaissies.\n   Il fallut quitter pour jamais l'espoir d'un peu de clarté.\nDepuis, chaque fois qu'un initié célèbre le « m o n d e de passions\nfougueuses ou désespérées » évoqué dans l'œuvre de Mallarmé,\nles hautes émotions et la philosophie admirable qu'elle exprime,\nj'acquiesce, comme la plupart, de confiance. Ayant renoncé à\n« ce m a u d i t besoin de comprendre que nous portons aujour-\nd'hui en toutes choses et qui dévaste nôtre vie, corrompant à\nleur source nos seuls vrais plaisirs » — c'est M. de Wyzewa\nqui parle — je consens à ce que l'œuvre garde, sous t r i p l e\nserrure, le secret du gigantesque effort tenté par le poète. Sans\ndoute, il m'arrive encore de souhaiter quelque éclaircissement\nsur le procédé ou la technique du maître, quelque glose, enfin\ndécisive, sur tel sonnet trop a l a m b i q u é ; il m'arrive aussi de\nregretter que les champions du mallarmisme s'exclament et se\npâment plus volontiers qu'ils ne raisonnent; mais ces faiblesses\ndurent peu. Bercé par de vaines et merveilleuses musiques, ne\nme suffit-il pas, en s o m m e , de savoir que, si l'œuvre de cet\n« H o m m e au rêve habitué » est une condensation de noir, c'est\nparce qu'elle préfère à l'expression directe, trop brutale, de la\npensée sa seule et discrète suggestion et qu'elle ne daigne en\noutre, par un extrême souci de concision, suggérer que par\nellipses? Cela suffit assurément et permet de saluer, en Sté-\nphane M a l l a r m é , un incomparable abstracteur de ténèbres, le\nPrince de l'Abscons.\n   C'est ainsi, selon toute apparence, que le jugera l'Histoire.\nElle reconnaîtra dans sa tentative une réaction poussée à l'excès\ncontre l'art trop précis, trop arrêté, trop net, qui triomphait\nchez les poètes du Parnasse; et sa stupeur sera grande à voir\nles extrémités où des partis pris inflexibles et l'outrance métho-\ndique égarèrent un écrivain doué des plus rares dons. Peut-être\ncondamnera-t-elle avec sévérité son influence néfaste sur un\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": " 786                        DURENDAL\n\n\n\ngroupe de talents contemporains; mais elle lui saura gré de\nquelques splendides vers, de proses délicates et mélancoliques,\nd'une admirable traduction des poèmes de P o e . Sans doute\naussi, elle rendra justice à la dignité de son h u m b l e vie, à sa\npassion désintéressée de l'Art, et l'estimera, « mendieur d'azur\nperdu dans nos chemins », pour sa fidélité à caresser de nobles\nchimères. J'ai peur, pourtant, que, même chez la postérité,\nl'étonnement ne l'emporte encore sur le respect. Stéphane Mal-\nlarmé reste, à perpétuité, un problème.\n\n\n\n                                          MAURICE    DULLAERT.\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "  La Belle au Bois dormant\n\n                          I\n\n\nLe soleil s'est couché derrière les grands bois,\nLes ombres doucement recouvrent les allées,\nEt, vers la majesté des plaines étoilées,\nUn cor jette l'envol rythmique de sa voix.\n\nEt sur le vieux manoir où dort la Belle au Bois,\nSombre et noble témoin de gloires en allées,\nLa dolente chanson des heures désolées\nDans l'ombre de la nuit plane comme autrefois.\n\nNul appel de victoire à l'Orient soyiore\nPrésageant le retour d'une superbe aurore...\nLas ! tous dorment : archers, damoiseaux et veilleurs.\n\nEt l'antique donjon, lourd d'annales guerrières,\nLoin de l'ardent flamboi des glaives batailleurs,\nSommeille longuement dans la paix des clairières.\n\n\n                         II\n\n\nMais, parmi les lointains où triomphe l'aurore,\nUne ardente fanfare au rythme impérieux\nA crié son orgueil à la face des cieux,\nLes bois ont tressailli d'une gloire sonore.\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": "788                      DURENDAL\n\n\n\n      Et la fière chanson résonne et vibre encore\n      Et son verbe, où survit l'âme illustre des dieux,\n      Va dans leurs noirs tombeaux réjouir les aïeux\n      Au souvenir des jours dont leur passé s'honore.\n\n\n      Et le cor chante au poing du veilleur endormi.\n      Dans la main des guerriers le dur glaive frémit,\n      L'étendard claque au vent et la muraille écoute.\n\n\n      Tandis que le héros, venu vers le manoir,\n      Apparaît tout à coup au détour de la route,\n      Maîtrisant le galop de son étalon noir.\n\n\n\n                              III\n\n\n      Dans l'éclatant concert des rumeurs triomphales\n      Le héros a gravi les brillants escaliers,\n      Où, cuirassés d'airain, au détour des paliers,\n      Les soldats endormis gardent les hautes salles.\n\n\n      Et dans la cour d'honneur où s'effritent les dalles,\n      Sommeillent pesamment les rudes cavaliers,\n      Tout repose : valets, pages et sommeliers,\n      Et le cor lance au vent ses puissantes rafales.\n\n\n      Dans l'antique salon, d'un doux rêve hanté,\n      Riante de l'avril de sa jeune beauté,\n      Dort la charmante reine énigmatique et pure...\n\n\n      Et le fier conquérant marcha vers son sommeil\n      Dans la rigidité superbe de l'armure,\n      Et son baiser sonna l'heure du gai réveil.\n"}, {"page_pdf": 892, "texte": "         LA B E L L E AU BOIS D O R M A N T               789\n\n\n\n                        IV\n\n\nEt le héros saisit la pucelle ingénue,\nEt tressaillant d'orgueil sous les plaques d'acier\nLa pose sur la croupe ardente du coursier\nQui se cabre et hennit et flaire l'inconnue.\n\nUn vol de cygnes blancs s'éleva dans la nue,\nOn entendit au loin un murmure guerrier,\nEt tendant vers les cieux le glaive aventurier\nLa foule des soldats envahit l'avenue.\n\nEt le hardi vainqueur, aux dieux mêmes pareil,\nEmportant son butin vers l'orbe du soleil,\nFit tournoyer au vent l'éclair de son épée.\n\nEt les fiers cavaliers suivirent son essor,\nGalopant vers la gloire auguste et présagée\nA ceux qui d'un baiser réveillèrent la Mort !\n\n\n\n                                 C H A R L E S DE   SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 893, "texte": "        Les Fantômes de Jeunesse (I)\n\n                                               V\n\n                             DU RÊVE A LA VIE\n\n\nA                l'inéluctable crise de p'uberté, par où s'évadent\n                 du jeune h o m m e , en langueurs et en hontes, les\n               . réserves les meilleures de cœur et d'intellectua-\n                 lité, le dérivatif salvateur sera toujours dans\n                 la dépensé d'énergies surélevantes... Les bons\n                 parents, prudents et pratiques, qui enseignent à\n                 leurs fils à ne se compromettre que pour des\nidéals consacrés et inoffensifs, méconnaissent les conditions\nd'indépendance présomptueuse et fière auxquelles est subor-\ndonné dans son caractère de durable bienfaisance, l'enthousiasme\nde la jeunesse. N'espérez rien, sinon un hypocrite conformisme,\nde l'adolescent dont les vingt ans précèdent en trompettes de\nréclame, les idées triomphantes du jour : c'est un petit intéressé\nqui place ses enthousiasmes à bénéfices usuraires, ou c'est un\npetit sournois pour qui la routine est un complaisant et solennel\nparavent de fredaines. N'enlevez donc pas au jeune homme,\n mais la cultivez plutôt, la naïve et caressante vanité de croire\n qu'il apporte dans le monde quelque chose de neuf, qu'il culbu-\n\n    (1) Voir Durendal,   numéros de janvier, février, avril et juin 1898.\n"}, {"page_pdf": 894, "texte": "                    LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     79I\n\n\n\n tera quelque convention ancienne et parachèvera quelqu'em-\n bryonnaire concept, qu'il donnera un sens nouveau à la poli-\n tique et imprimera à l'art une direction inédite; d'autant plus\n que voilà autant de manifestations d'un sens devinatoire dont\n la maturité n'a point le monopole et qu'en quelqu'ordre que ce.\n soit, les évolutions historiques sont faites d'apports successifs\n pour lesquels la jeunesse seule a souvent le nécessaire désinté-\n ressement et la suffisante c a n d e u r ; et puis en somme, faute de\n servir l'idée, la jeunesse ainsi se préserve en tous cas elle-même,\n puisqu'elle passe dans le culte passionné et jaloux de ses rêves,\n ies heures de dangereuse transition où l'enfant est en mal de\n devenir un h o m m e .\n    Rodolphe connut tour à tour toutes les formes d'énergie; la\nprisante ivresse cérébrale de la parole et le long labeur médi-\ntatif et nerveux de l'écriture le possédèrent; les réunions\n publiques l'attiraient pour la joie créatrice de sentir la pensée\n brulante se mouler instantanément dans le verbe adéquat et\n jour le fol et plus médiocre orgueil de voir la cavale popu-\nlaire frémir et se cabrer sous le cinglant fouet des contra-\ndictions; sa profession d'avocat aussi lui donna l'occasion\nd'exercer ses facultés combatives, et il devait se rappeler long-\ntemps, comme d'un souvenir romantique, la soirée d'hiver où\ndans le cadre sévère de la cour d'assises, sous le clignottement\nblafard des lampes, il disputa au j u r y impassible la liberté\nd'une fille-mère; mais entre tous les modes où s'exaltait l'acti-\nvité de Rodolphe, l'Oriflamme avait ses particulières prédilec-\ntions; là il sacrifiait, dans la plus minime proportion, à ces\nmille conventions sociales et mondaines qui corrodent la sincé-\nrité de nos énergies les meilleures ; là il pouvait s'abandonner\nsans réserves à ce besoin d'art qui était l'aspiration privilégiée\net impérative de sa nature.\n  Rodolphe et ses amis n'avaient point le courage d'être des\nprofessionnels de l'art dans un pays où les écrivains peuvent\nbénéficier tout au plus d'un traitement de facteur des postes; si\n"}, {"page_pdf": 895, "texte": " 792                             DURENDAL\n\n\n\ncher que l'idéal fût à ces jeunes gens, ils ne se sentaient ni le\ndésir ni le besoin de l'honorer par des dyspepsies faméliques\nou de minables accoutrements; un certain confort et m ê m e\nquelqu'élégance leur semblaient indispensables à l'élaboration\nlittéraire et ils faisaient de l'art en marge d'une vie plus posi-\ntive et plus pratique ; des traditions de la bohême, tout au plus\navaient-ils maintenu l'habitude des veilles prolongées ; autour\nd'un brock de pétillante bière flamande ou d'une tasse de t h é par-\nfumé, parmi les blondes et flottantes ondulations de la fumée\ndes cigarettes, les pensées s'échangeaient, les paradoxes s'entre-\nchoquaient, les aperçus se h e u r t a i e n t . . . Mais de Vriès alors tout\n à coup s'écriait : « Assez d'idées générales m a i n t e n a n t . . . Si l'on\n s'occupait de l'Oriflamme?... » E t lui-même donnait l'exemple\n en lisant, de sa voix claire et nuancée, quelques vers où le\n r y t h m e savant berçait des mélancolies très résignées et presque\n pudiques... P u i s venait le tour de Derval avec une satire sèche\n et cinglante de l'incompréhensivité des milieux bourgeois et\n provinciaux... Rodolphe à son tour traitait de l'événement litté-\n raire du mois et y adaptait le programme critique de l'Ori-\nflamme... Enfin Frêcheux tirait de sa poche d'infimes bouts de\n papier où il avait crayonné, au jour le jour, quelques notules\n agressives, railleuses ou méprisantes, dégageant le ridicule des\n attitudes et l'erreur des idées, d'un coup de plume bref et ner-\n veux... C'étaient, selon l'expression de Derval, des pastilles de\n picrate concentré... Aussi le permis d'insérer souffrait-il toujours\n quelques difficultés : « Les abonnés seront ahuris! » — « C'est\n leur rôle ! » — « Nous allons nous mettre à dos la Compagnie ! »\n — « Est-elle si lourde... à porter? » — « P o u r t a n t , au point de\n vue des principes... » — « Les principes, les principes... —\n et Frêcheux se levait gesticulant — mais j'ai lu m a copie à\n l'abbé Mirande et il m'a assuré qu'il n'y avait rien contre la\n théologie. » — « O h ! alors !» — E t l'imprimatur était donné au\n milieu des joyeux rires provoqués par la façon solennellement\n drôle dont Frêcheux soulignait le mot « théologie ».\n"}, {"page_pdf": 896, "texte": "                   LES FANTÔMES DE JEUNESSE                      793\n\n\n\n   L'Oriflamme paraissait mensuellement, et chaque fois, pour\nses rédacteurs, se renouvelait l'exquis et rare bonheur d'un rêve\ncher et ardent de jeunesse concrétisé et comme matérialisé dans\nces huit feuillets d'impression qu'ils jetaient à la publicité, crâ-\nnement et avec un geste de défi et de conquête; et ce bonheur\nétait accentué par l'accueil contradictoire et passionné périodi-\nquement fait à la revue : celle-ci soulevait d'acerbes colères\ndans le milieu de ceux qui tenaient à la tradition parce qu'ils\nen vivaient et qui, comme le disait pittoresquement Derval,\navaient érigé l'Art poétique de Boileau en cinquième Évangile ;\nd'autre part, elle recueillait les admirations fougueuses des ado-\nlescents enthousiasmés de voir leurs vagues songes de libéra-\ndon intellectuelle prendre corps enfin dans une œuvre.\n   Ces sympathies de la génération qui déjà les suivait dans la\nvie, donnait un ressort nouveau à l'activité des rédacteurs de\n  Oriflamme et caressait agréablement leur vanité... L'une de ces\n dhésions — qui leur arrivaient la plupart du temps sous forme\nde lettres — les avait frappés par sa très personnelle et très déli-\ncate sincérité : c'était une vraie « page de vie » où l'inconnu disait\n  infini radieux de ses juvéniles aspirations et combien l'avaient\n laissé insatisfait toutes les vieilles choses mortes, au goût de\nvendre, que l'éducation conventionnelle avait offertes à ses curio-\nsités et à ses enthousiasmes... Alors il avait lu l'Oriflamme qui,\n lui instaurant un idéal, ranima ses belles ardeurs quasi éva-\nnouies... E t avec une adorable candeur, le jeune homme deman-\ndait à ses aînés de lui être maternels et accueillants, comme des\nsœurs de charité intellectuelle et de l'aider à marcher à son tour\ndans la lumineuse et réconfortante voie qu'ils avaient ouverte...\nlit la lettre — signée Jacques Danou — se terminait par cette\nparole d'Ernest Hello : « Quiconque aura contribué d'une façon\npositive ou négative, par l'acte ou la négligence, à désaltérer ou\nà ne pas désaltérer une âme, sera stupéfait en face des consé-\nquences et des importances énormes de sa détermination. »\n    Ce cri spontané de confiante détresse émut et flatta les initia-\n"}, {"page_pdf": 897, "texte": " 794                        DURENDAL\n\n\n\nteurs du modernisme catholique; ils eurent la consolante vision\nde l'opportunité des idées qu'ils préconisèrent et de leur adap-\ntation adéquate aux besoins de la jeunesse actuelle : en celle-ci\nces idées avaient dépouillé les apparences discutables, inhé-\nrentes à toutes initiatives nouvelles, et elles s'étaient installées\ndans les esprits comme des concepts naturels et définitifs ; il y\navait plus : chez les premiers promoteurs, les nécessités de la\nlutte imposèrent à ces idées une tournure trop purement céré-\nbrale qui, chez les nouveaux venus, se voilait déjà et\ns'adoucissait de rêverie; le temps des besognes critiques et\nnégatives semblait clos et déjà s'annonçait l'ère des œuvres\nrecueillies et apaisantes.\n    Cette sensation de calme certitude poétisée dans l'idéal\nentrevu s'imposa de façon plus impérieuse encore à Rodolphe\net à ses amis la première fois que Jacques D a n o u parut au.\nmilieu d'eux... Il était bien physiquement l'homme de la « page\nde vie »... Sa large carrure, sa haute taille, le port décidé de\nla tête et le front aux plis accentués, dégageaient l'énergie et\nl'entêtement de la pensée — mais en même t e m p s le contour\nfuyant de la bouche et surtout le regard noyé d'ardeur pensive,\ndécelaient ce feu intérieur de la sensibilité où les plus précise\nthéories se diluent en vagues songeries caressées. D u r a n t 1a\ngrande partie des après-midis et aussi longtemps que la cor\nversation vagabondait à travers les généralités esthétiques,\nJacques Danou restait silencieux, désintéressé et détaché, les\nyeux repliés vers quelqu'intérieure rêverie, mais aussitôt que\ndes noms se glissaient dans la discussion, il sortait de son atti-\nt u d e contemplative, soit pour m u r m u r e r à mi-voix, avec un\naccent de passionnée et sincère admiration, quelque titre\nd'oeuvre chère, soit pour moduler en tremblante émotion une\nbelle phrase sonore et imagée ou des vers très doux et très har-\nmonieux qui, parmi le soudain silence de tous, avaient d'exal-\ntants prolongements.\n  Dans ce milieu d'absorbantes discussions que formait l'habi-\n"}, {"page_pdf": 898, "texte": "                   LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     795\n\n\ntuel cénacle de l'Oriflamme, où les joies de la poésie pure étaient\nsacrifiées aux besoins de la polémique, c'était une exquise fête\nde l'esprit et u n e trêve heureuse aux activités énervantes,\nd'entendre cet adolescent fort et ardent, se réciter comme à\nlui-même, dans des tonalités si naturelles et si justes, des\nstrophes de L a m a r t i n e , de Verlaine, de Vigny surtout... Car\nJacques D a n o u avait voué à Vigny une prédilection qu'expli-\nquaient des affinités profondes de nature ; c'était lui-même que\nle jeune h o m m e aimait dans le chantre d'Êloa; c'était son âme\nqu'il retrouvait dans les œuvres du poète où la fièvre de l'énergie\ninitiale se dissout et s'évapore, au seuil de la décision, en ima-\nginations prestigieuses et mélancoliques :\n\n\n         ...Si ton cœur gémissant du poids de notre vie,\n         Se trame et se débat comme un aigle blessé,\n         Portant comme le mien, sur son aile asservie,\n         Tout un monde fatal, écrasant et glacé...\n         Si ton âme enchaînée ainsi que l'est mon âme,\n         Lasse de son boulet et de son pain amer,\n         Sur sa galère en deuil, laisse tomber la rame,\n         Penche sa tête pâle et pleure sur la mer...\n         Pars courageusement, laisse toutes les villes,\n         Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin.\n         Du haut de nos pensées, vois les côtes servîtes\n         Comme les rocs fatals de l'esclavage humain.\n         Les grands bois et les. champs sont de vastes asiles\n         Libres comme la mer autour des sombres îles...\n         Marche à travers les champs une fleur à la main !...\n\n\n   Et tandis que Jacques Danou disait ces vers, a p p u y é sur le\nrebord de la fenêtre et sa silhouette se détachant nettement sur\nun rouge crépuscule d'automne, la pensée évoquait là-bas, dans\nles musées florentins, quelque jeune chevalier du Titien casqué\n"}, {"page_pdf": 899, "texte": " 796                        DURENDAL\n\n\n\nd'acier, l'épée au côté, le buste moulé dans une cuirasse aux\nfauves reflets, tout prêt enfin pour la gloire des conquêtes — et\ndont les yeux de mystère, de langueur et de lassitude, profé-\nraient l'inutilité du geste et la vanité de l'action.\n\n  L'été était revenu et avait dispersé le petit groupe ; Derval\nentrait dans une administration ; la vie politique de la capitale\navait conquis de Vriès ; Frêcheux, malade, fut envoyé aux\nbains de mer.\n   Ces circonstances et plus encore une instinctive propension,\npressentiment des fortes intimités futures, rapprochèrent\nRodolphe de Jacques Danou.\n   Presque journellement, aux fins d'après-midi, les deux amis\npartaient en promenade ; à travers les lamentables faubourgs,\nbrûlés de soleil, ils atteignaient la campagne ; marchant au\nhasard, se livrant à l'imprévu du paysage, ils égaraient leur\nflânerie parfois dans une profonde et large avenue où, du haut\ndes tilleuls compacts, s'épandait la gravité des soirs, parfois le\nlong d'un champ infini d'épis, frissonnant en lentes ondulations\nsous le vent rafraîchissant ; puis, par des circuits aventureux,\nils arrivaient à quelque guinguette familière, cachée au bord de\nl'eau, dans de la verdure et du silence, et après un champêtre\nsouper, c'était enfin, parmi la nuit venue, le retour hâtif vers la\nville sur laquelle flottait au loin comme une écharpe de brume\nlumineuse.\n   Les conversations de Jacques et de Rodolphe ne sortirent\npoint d'abord du domaine de l'art... L a réforme du programme\nde l'enseignement moyen préoccupait depuis toujours Rodolphe\net le désir lui était ainsi venu de vérifier l'exactitude de ses\npropres souvenirs déjà lointains, par les impressions plus\nfraîches d'un cadet.\n  — « Je fus un fort en thème, répondit Jacques D a n o u . . .\nChaque année, à la distribution des prix, j'eus l'exquise vanité\nde sentir, comme dit le poète, « le frisson des lauriers dans\n"}, {"page_pdf": 900, "texte": "                    LES FANTOMES DE JEUNESSE                          797\n\n\n» mes jeunes cheveux »... Ce fut cet amour-propre du succès et\nles petits avantages que celui-ci me conférait, qui m'incitèrent et\nme maintinrent au travail... Sept années de labeur ardu et con-\nsciencieux avec ce résultat : j'ai une bonne mémoire et je sais\nmon orthographe. »\n   — « E t l'impression d'art, le sentiment du beau ?... »\n   — « J'en connus alors de solennelles et froides définitions :\nelles s'incrustèrent dans mon esprit et ne pénétrèrent jamais\njusqu'à l'âme... Je me rappelle pourtant de certains moments\nfugitifs, longuement espacés, où me frôla ce quelque chose\nd'exaltant qu'est l'art et ce quelque chose de profond et de doux\nqu'est le B e a u . . . C'était au passage d'un hémistiche d'Homère,\névocatif de je ne sais quelle grande douleur... U n e autre fois,\nun vers de Corneille, un vers en coup d'aile, me fit battre sou-\ndain les tempes et me mouilla les y e u x . . . P u i s encore une\nphrase de Bossuet très brève et très grave... Émotions fortes\net rapides — tôt diluées et évanouies dans le fatras des dessé-\nchantes explications grammaticales, meurtrières des sponta-\nnéités... N o n , l'Art et la Beauté ne m'ont été révélés, en leur\nchère, divine et intégrale fièvre, que q u a n d mon intelligence et\nma sensibilité eurent pris contact avec les lettres modernes :\nsur la lande stérile et uniforme de mes souvenirs classi-\nques, ah ! ce fut un prestigieux lever de soleil !... E t dans la\nmagnificence et la volupté de cette révélation, tout le reste\nsombra... »\n   — « Il serait injuste de nier la part d'art et de beauté que\nrecèlent les littératures classiques. »\n   — « Je ne nie point cette part, je l'ignore... E h ! oui, mon\ncher, je ne suis point encore un critique chargé de la distri-\nbution des prix de génie entre les divers siècles littéraires...\nN o n ! . . . J e ne suis qu'une pauvre âme sensitive qui a besoin\nd'Art et de B e a u t é . . . On ne sut point jadis me façonner le goût\nà l'Art et à la B e a u t é nobles et sains des classiques... T a n t pis...\nJ'ai cherché mon aliment dans une Beauté plus passionnante\n"}, {"page_pdf": 901, "texte": " 798                         DURENDAL\n\n\net dans un Art plus r a r e ; et, l'habitude prise, il est trop tard à\nprésent pour revenir à la « vie simple »...\n   — « P o u r t a n t l'éclectisme... »\n   — « L'éclectisme?... Ah ! vous en parlez à votre aise, vous\nautres... Mais laissez-nous donc — comme vous — vider\nd'abord jusqu'au fond la coupe de ces neufs enchantements et\nnous mirer dans des œuvres où nous retrouvons la genèse de\nnos aspirations et le pourquoi de nos délicieuses souffrances...\nAprès, quand nous aurons fait le tour de toutes ces joies inédites\nque peut donner la modernité, nous reviendrons à notre tour\n— comme vous — à un sens plus juste, plus h a r m o n i q u e , plus\nrassis, plus distributif de la vérité des idées et de la valeur des\nœuvres...\n    Dans un confiant abandon, Jacques avait pris le bras de\nRodolphe...\n    — « T o u t de même, ajouta-t-il mélancoliquement, ces expé-\nriences de dillettantisme ne vont point sans une certaine crainte\net quelques remords... N'entameront-elles point la fierté des\nprincipes et la candeur des sentiments que nos mères déposèrent\nen nous et que développèrent nos maîtres, et qui seuls, en\nsomme, donnent à la vie un sens et une dignité?... Périsse l'art\nt a n t aimé si, tout en nous élargissant l'esprit, il devait nous\nrétrécir et nous corrompre le cœur ! »...\n   — « L e problème est angoissant en effet et le danger est\nréel... Mais l'aide de Dieu, l'orgueil de soi et la volonté »...\n   — « Oui, l'aide de Dieu, la prière h u m b l e et soumise du\npetit enfant et du manœuvre — l'acte de foi ! L'orgueil de soi,\nl'altière vanité de se garder intact et pur afin de pouvoir\naccueillir un jour, sans rougir, la vierge d'amour qui, du fond\nde l'avenir inconnu, vient déjà vers vous — l'acte d'espérance!...\nEnfin la volonté : vouloir l'art non comme une jouissance\négoïste, mais comme un moyen d'apostolat, soumis à la grave\ndiscipline des responsabilités — l'acte de charité !... »\n"}, {"page_pdf": 902, "texte": "                     LES FANTOMES DE JEUNESSE                       799\n\n\n   Cette conversation et d'autres éclairèrent Rodolphe et Jacques\nsur la signification et la bienfaisance de leur réciproque amitié :\nà l'adolescent de rêverie qu'était le cadet, effarouché et se recro-\nquevillant devant toute perspective d'agir, l'aîné apportait le\ndon et le réconfort d'une faculté exercée de décider et de vou-\nloir ; et de son côté l'aîné bénéficiait au contact du cadet du\nrenouveau de sa sensibilité, émoussée déjà de s'être dépensée\nsans cesse au dehors et déshabituée ainsi du repliement sur\nsoi-même.\n\n   ...Ce soir-là, comme ils rentraient chez eux, ils virent de la\nlumière aux fenêtres de l'abbé Mirande ; ils donnèrent un coup\nde sonnette et trouvèrent le prêtre en contemplation satisfaite\ndevant une série de photographies qu'on venait de lui envoyer\net qu'il avait étalées complaisamment sur sa table : des « vues »\nde cette procession de la Fête-Dieu que M i r a n d e , quelques\nsemaines auparavant, avait dirigée à travers les rues de la\nville... « C'est assez bien, n'est-ce pas ? » d e m a n d a i t l'abbé\navec un peu de fausse modestie, et il faisait passer tour à tour\nsous leurs yeux le groupe de la Sainte F a m i l l e , le groupe des\nDouleurs de la Vierge, le groupe des F a s t e s de l'Eucharistie...\nSur la plupart des « instantanés » on remarquait comme en\nmarge du pieux cortège, un petit point noir et blanc : la sou-\ntane et le surplis de l'abbé M i r a n d e . . . « Mais vous étiez partout\nà la fois? » r e m a r q u a Rodolphe — et il songea qu'en cette suc-\ncession de photographies se trouvait réellement symbolisée la\npoussée furieuse et dépensière d'activité qui ruait vers le Bien\net le Beau la vie du vicaire... A ce moment, dans le silence de\nla nuit, du clocher proche descendit sur la ville endormie une\nclaire sonnerie de carillon, suivie du long cri plaintif de la\ntrompe du veilleur : « Onze heures et demie! s'écria M i r a n d e . . .\n fe vous mets à la porte ; je dois encore dire mon office, et\ndemain — et il brandit glorieusement en l'air sa main aux\ndoigts écartés — demain, trois sermons ! »...\n"}, {"page_pdf": 903, "texte": " 800                      DURENDAL\n\n\n\n   Quand ils furent sortis, Jacques interpella Rodolphe :\n   — « En voilà un qui n'a point le temps de se préoccuper de\nl'antinomie du sentiment et de la volonté ! »\n   — « Ah ! tant mieux pour lui ! »\n   — « Crois-tu ? » objecta Jacques — et il marcha pensif clans\nla nuit.\n\n  (A suivre.)                        FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 904, "texte": "                     Beffrois\n                                                   P O U R OSCAR   FAY.\n\n\n\n\nEn les grands beffrois bat le cœur des vieilles villes.\nCe pendant qu'à leurs pieds hurlent les foules viles\nEt que le vice danse autour de l'or vénal,\nS'érigent solennels en l'azur virginal\nLes grands beffrois où bat l'âme des vieilles villes.\n\nL'ombre mystérieuse et chaste des beffrois\nA brite les amours des hiboux aux yeux froids,\nEt quand le carillon dit ses ballades vieilles\nIls dansent des sabbats fous avec les corneilles\nDans l'ombre sépulcrale et chaste des beffrois.\n\nLeur voix géante et calme et lente sonne l'heure.\n— N'est-ce pas une voix angélique ? Elle pleure\nEn la lubricité des minuits libertins ;\nElle rit en les clairs et pudiques matins.\nLeur voix géante et calme et lente sonne l'heure.\n\n\n\n                                EDGARD B O N E H I L L .\n"}, {"page_pdf": 905, "texte": "          LA GLÈBE HÉROÏQUE\n                            1798-1799\n\n\n\n\n              LES P a y s a n s tressaillirent. Un bruit profond qui\n                s'étendit sous le ciel, on eut dit des flots\n                heurtés en un ressac, prolongea son grondement\n                au-dessus d'eux.\n                   Ils se regardèrent. Les faces muettes parlaient.\n                Quelques-uns eurent des gestes qui restaient\n                suspendus à une attente angoissée.\n   Alors une tempête brisa le nouveau silence. Les bruits mon-\ntaient, s'engouffraient dans le ciel ou se frayaient des chemins\néclatants par les bois. E t les hommes, flexueux, tels des arbres\nsous le vent, ployaient la tête et le dos.\n   L'ouragan, déferlant dans les tonnerres, remuait le sol; des\nbêtes fuyantes passaient, poursuivies par l'effroi.\n   L a sombreur des bois fut rayée d'éclairs. Des voix mainte-\nnant s'alliaient au tumulte de mort. Les premières lignes des\nsoldats républicains se dessinaient en une houle ardente. L a\nbattue monstrueuse était là, devant les terriens. Des paysans\nfuirent parmi le sifflet des plombs. Des paysans sauvages\n"}, {"page_pdf": 906, "texte": "                        LA GLÈBE HÉROÏQUE                          803\n\n\n\nlevaient les bras et, la bouche t o r d u e , éructaient des mots\népouvantables, puis se ruaient vers les gueules du feu, pour\ntomber, face aux t r a q u e u r s .\n   L a foule armée hâtait cette chasse, ivre de ce jeu, fougueuse à\nla joie du coup de feu culbutant les blousiers comme des lièvres.\nCette chasse passa, dans les halenées de la soldatesque char-\ngées des relents de sang, dans le bourbier des corps piétines,\ndédaigneuse des pièces abattues.\n   Soudain, la clarté du jour, régnant encore à l'orée de la forêt\ndes sapinières, tendit un suaire gris derrière les arbres. E t la\nclarté tombait, cendrée, comme d'un antre consumé par les\nflammes, sur les régiments noircis de poudre.\n  Q u a n d tous les soldats furent enfin sur la plaine, qui avançait\nau loin dans les ondulations des bruyères mornes, le chef com-\nm a n d a l'arrêt. P u i s :\n   — Qu'on amène l'enfant.\n   Il fut poussé, traîné. Il était loqueteux; les pieds saignants;\nses mains étaient grosses, gonflées, violâtres. Sur un ordre du\nchef, on délia ses poignets. L'enfant, au front traversé d'un pli,\nles yeux enfoncés sous l'orbite, regardait les lointains. Il était\npetit, mais t r a p u , les épaules hautes sous une tête coiffée de\ncheveux fauves.\n   L e c o m m a n d a n t parla, et, près de lui, l'interprète, un bour-\ngeois acheté avec l'or étranger, souillait les mots flamands qui\npassaient sur ses lèvres.\n   — Cette fois encore, tu peux avoir la vie sauve. Où est-elle,\nl'armée des Brigands commandée par Corbeels, et destinée à\nrenforcer les troupes paysannes, qui déjà allaient nous cerner\ndans les marais campinois, cette nuit. L a lettre, dont tu étais\nporteur, te condamnait à une mort certaine. P a r l e .\n   L'enfant regardait toujours au bout des plaines; il tira, de\nson sein, une petite loque noire et la porta à ses lèvres. Inat-\ntentif aux instances qui devenaient plus pressantes, il s'absorba,\nla tête fléchie, lorsqu'un cri sortit du bois, et qu'une femme\n"}, {"page_pdf": 907, "texte": " 804                          DURENDAL\n\n\n\ns'élança, les bras tendus, vers le petiot. Elle le tint contre sa\npoitrine, avec des paroles douces, comme des prières. P u i s ses\nparoles devinrent ardentes. L'enfant, dans un mouvement\nencoléré la repoussa, et marcha vers l'officier.\n   L a femme se précipita entre eux.\n   — Je suis sa m è r e ! Je suis sa m è r e ! Il vous dira ce qu'il sait\net ce que je ne sais p a s ; ou sinon, tenez, tuez-moi, tuez-moi, et\nqu'il s'en aille, n'est-ce pas? et qu'il vive!\n   On entendit des blasphèmes; une rumeur courut dans les\nrangs républicains, s'enfla, et la colère des hommes excédés\nmonta dans cette clameur : — A mort! l'enfant!\n  Des soldats saisissent l'enfant, et des fusils, que l'on arme,\ngrincent.\n  L a femme est immobile, fixée dans l'image de la culminante\nhorreur. Ses cheveux roux, cuivrés par le soleil et le sable de la\nlande, s'éplorent sur ses épaules qu'un souffle rauque meut en\nsaccades. L'effroi dilate son regard, et les visions, passant\ndevant elle, se reflètent en sa face, crispée, tortionnée, tenaillée\npar les fers rouges de l'épouvantable obsession.\n   L a femme est folle. Elle se traîne, les mains jointes, elle\nprie, elle menace, elle hurle sa détresse, et domine les ordres\ndu chef, et les m u r m u r e s , et les cris. Elle est la bête tragique\nacculée, et qui mêlera son sang à celui de son petit.\n   E t à l'officier pâlissant :\n   — Écoutez, je connais près d'ici l'endroit où se cache l'homme\nqui t r a m a le plan de l'attaque de ce soir. Il viendra. Vous le\nfusillerez, lui, c'est un ennemi redoutable.\n   Voyant que l'officier hésite.\n   — Il viendra. Je le tromperai. Je lui dirai que des Patriotes\nl'attendent ici.\n   L'enfant crie. Il se dégage des mains qui le retiennent. Il\ncourt vers sa mère. Sur sa bouche, il colle ses paumes frémis-\n santes :\n   — Elle m e n t !\n"}, {"page_pdf": 908, "texte": "                       LA GLÈBE HÉROÏQUE                         805\n\n\n   Sa mère le repousse. — Il viendra, il viendra! s'écrie-t-elle,\nsautant, agitant les mains, ses cheveux vermeils secoués ainsi\nqu'une crinière de flammes. Elle s'enfonce dans le bois. S u r un\nair de triomphe, se perd, au travers des futaies, telle une\nchanson vaillante, son cri toujours répété.\n   Les soldats, après des ordres brefs, s'éparpillent pour l'em-\nbuscade.\n   P u i s c'est le silence, élargissant son envergure sur l'armée\ndans l'attente.\n   C'est la nuit qui plane.\n   L'enfant pleure.\n   Les oiseaux du soir volent, secouant l'ombre; un friselis\nd'insectes v i b r e ; des bruits s'étirent sous le bois.\n   U n e heure s'écoule.\n   L'enfant presse son cœur, qui cogne sa poitrine comme d'un\nmarteau.\n   Alors, l'officier c o m m a n d a n t se dresse un instant, la main\ndirigée vers la forêt. Les têtes des soldats se tendent, la nuque\npliée sur le col.\n  U n e rumeur.\n  Des pas assourdis remuent le lointain apaisement.\n  Des pas heurtent le sol, clairement, pressés, joyeux presque,\ndans la nuit effroyable.\n  Un h o m m e sort du bois.\n  — F a i t e s vite! crie le commandant.\n  Des soldats s'emparent du paysan. Il s'époumonne.\n  — A moi les Patriotes !\n  U n e détonation déferle sur les plaines.\n  L e soldat, qui a tiré, s'approche du paysan.\n  Celui-ci est à genoux, courbé, ses deux mains sur le sol.\n  L e soldat, à bout portant, lui déchire le crâne.\n  U n soudard bat son briquet, enflamme une torchère de\npaille, et les hommes, curieux, entourent le mort.\n  — O h o ! . . . O h o ! . . . L'exclamation est basse. Les soldats\n"}, {"page_pdf": 909, "texte": " 806                        DURENDAL\n\n\n\nreculent. Un frisson passe, étreint les hommes nerveusement,\net les refoule loin du cadavre.\n   L e commandant, l'esprit remué comme d'un rêve mauvais,\nparcourt les groupes, s'informe, la voix calfeutrée par l'angoisse.\n— Où est l'enfant?\n   L'enfant, qui s'était avancé vers le corps supplicié, a poussé\nun cri arrêtant le battement des cœurs, et il tomba sur\nLA M O R T E .\n  — Maman !\n\n                                           GEORGES Y I R R È S .\n"}, {"page_pdf": 910, "texte": "              SAINT   GEORGES\n\n(Tapisserie   décorative   rehaussée   d'or)\n         par GUSTAVE-MAX STEVENS.\n"}, {"page_pdf": 911, "texte": ""}, {"page_pdf": 912, "texte": "         HEURES DANS LA FORÊT\n\n   5 heures. — Ardent déjà le soleil crible de ses rayons le front\nparesseux de la forêt qui dort encore. L e sous-bois transpercé\npar les flèches d'or s'égaie, en des combinaisons charmantes, des\njeux de la lumière et de l'ombre. Peu à peu, aux cris des oiseaux,\naux bourdonnements danseurs des insectes, pleine de musiques\nlégères, la forêt s'éveille à demi de son sommeil nocturne. L'orfè-\nvrerie scintillante de la rosée frissonne sur ses épaules frileuses;\ndes brises remuent l'air vif; les branches, dans un long frisselis,\nsemblent s'étirer. Du village qui de ses tuiles rouges luit, là-bas,\nà l'orée des beuglements montent; un chariot crie en roulant sur\nla route; les troncs, dégourdis par le soleil ruisselant, ont de\n longs craquements; comme un trait lancé une grive part du fond\n du feuillage laissant derrière elle son cri bref. Et tout d'un coup\n la vie renaît dans un élan!\n\n   Midi. — T o u t est assoupi dans la paix lourde de la chaleur.\nLes oiseaux ne chantent plus. Dans l'air qui semble figé les arbres\nrestent immobiles. Une mouche énerve le silence. Sur les branches\nles feuilles se tiennent coi et l'épaisse senteur fermentée qui\ns'élève lentement du sol en travail les fait pâmer. Une brise passe\nfurtive et sans murmures. Le soleil écrase la Nature sous son\nardeur tranquille. L'air stagne dans les fourrés et l'on dirait que\nla forêt enserrée dans l'atmosphère torride étouffe d'une vie trop\nintense.\n\n  8 heures. — Le soleil s'est couché paisible et mille cris d'oiseaux\nsaluent la chute du tyran adoré. Une joie légère et chantante\n"}, {"page_pdf": 913, "texte": " 808                        DURENDAL\n\n\n\nsur les ailes des brises circule partout, apportant la fraîcheur aux\nfeuilles jaseuses. Dans la pénombre qui tombe, les taillis se\ntassent en masses sombres et indéterminent leurs profils. Alors\ninsensiblement la voix de la forêt diminue et puis s'éteint\ntout à coup dans une paix solennelle. L'Angelus lointain annonce\ndu haut des airs la venue de la nuit. L'ombre s'est peu à peu\naccrue et voici que, parfumant le silence, la lune énigmatique et\nfroide tisse ses soies diaphanes aux branches immobiles, et veille,\népanchée sur les mousses bleuies, au sommeil commencé de la\nforêt.\n\n\n    F O R Ê T DE MEERDAEL\n                                          GEORGES B R I G O D E .\n       Août    1897.\n"}, {"page_pdf": 914, "texte": " LES FUNÉRAILLES DU FRÈRE MANSUETUS\n                            TRYPTIQUE\n\n\n\n\n                                    I\n\n\n               VOILA quarante-six ans que le frère berger, le doux\n                 Mansuetus, veillait maternellement sur le trou-\n                 peau, naïf et candide comme lui.\n                     E t chaque fois, qu'à la b r u n e , entre chien et\n                 loup, il rentrait à la ferme et qu'on lui mimait\n                 le pouce sous le m e n t o n en levant le poing,\n                 r e m u a n t ensuite le bout de l'index sur le bout\ndu pouce, ce qui voulait dire qu'un frère était à l'agonie —\ndans l a suggestive langue de la T r a p p e l'agonie se traduit par\nles signes de mo rt et de peu — le monastique pasteur soupi-\nrait : « Que ne suis-je cet heureux frère transitant ! »\n   Car si le brave homme aimait de mélancolique sympathie\nson peuple à toison, fidèle image de l'autre que tondent aussi\nles bergers, qu'attendent aussi les bouchers, il aimait d'une\nautre dilection, d'une dilection de solitaire contemplatif, Celui\ndont saint J e a n , à la peau de mouton, avait dit : « Voici\nl'Agneau de Dieu, voici Celui qui porte les péchés du monde ».\n   Cher et pauvre Agneau divin, jadis charcuté par les cohen-\nbouchers et céans prisonnier dans la bergerie des tabernacles,\nde quel amour, de quelles transes d'amour il vous enguirlan-\n"}, {"page_pdf": 915, "texte": " 810                          DURENDAL\n\n\n\ndait, comme le prêtre antique, de bandelettes de fleurs, la\nbêlante victime destinée à l'autel !\n   L e voir de l'autre côté du ciel empyrée, savourer son être\ntransfiguré, le boire, le manger en quelque sorte, comme ici-\nbas il se saoulait déjà de son banquet eucharistique, Celui\nauquel il tendait par la rude montée de la T r a p p e , par le\nsilence, par le jeûne, par la flagellation, par le cilice, par la\nmort du moi... Quel rêve du moine silencieux !\n  Cupio dissolvi et esse cum Christo.\n\n\n                                   II\n\n\n   Deux fois, sonne la grosse cloche, pendant chaque fois l'espace\nd'un Pater; p r o m p t e m e n t se rendent à l'église les religieux en\ncoule d'un blanc sale et montent dans les stalles voisines du\npresbytère, où ils se tiennent debout tournés vers l'autel. P u i s\nun troisième sanglot de la voix de bronze et le chantre, d'une\nvoix blanche et infiniment douce de mangeur de fèves, entonne :\n« Bienheureux qui comprend l'indigent et le pauvre ; au jour\nmauvais le Seigneur le délivrera ».\n   Dolente, avec des ressauts, monte la mélopée, cependant que\nMansuetus, calé dans un vieux fauteuil au milieu du chœur,\nattend que le père Abbé lui administre les derniers sacrements.\n   Bientôt et gravement le cortège accède ; et p e n d a n t que le\nseul être qui ait un moi dans cette ferme de cadavres vivants,\nde moines-paysans-muets, le père, l'Abbé accomplit les saints\nrites, Mansuetus n'a point perdu une contraction de ce sourire\nbéat qui donne aux religieux le facies des polychromes de\nMunich.\n   Seulement l'œil est plus brillant. L'on y voit un éclair de\njoie. L e vieux berger est au seuil de l'éternité...\n   Ding, dong, ding, dong. Sonnez, cloches familières.\n   Mansuetus, en habit de chœur — une vieille bure brune\n"}, {"page_pdf": 916, "texte": "            LES FUNÉRAILLES DU FRÈRE MANSUETUS                 811\n\n\nvingt fois rapiécée — la figure fraîchement lavée, les mains et\nles pieds propres, en grand gala, la tête reposant sur un rouleau\nde paille artistement dressé, descend, porté par deux frères,\ndormir son dernier sommeil dans cette salle du chapitre, seul\nendroit où il lui advint, depuis quarante-six ans, de parler à\nquelqu'un d'autre qu'à Dieu.\n   A ses pieds brûle une cire brune, à sa tête psalmodient deux\njeunes moines, les offices des morts.\n   Mansuetus, le doux moine silencieux et travailleur, a trouvé\nle repos et le silence éternels.\n   Requiem œternam dona ci Domine.\n\n\n                                III\n\n\n   P a r les hautes fenêtres à mailles de plomb il ne filtre encore\nà cette heure matinale aucune lumière ; seule, une lampe éco-\nn o m i q u e m e n t baissée jette une demi-lueur sur le visage de\nMansuetus, qui a pris des teintes de vieil ivoire. Autour de lui,\ndans les différentes positions de la prière, ses vieux compa-\ngnons d'arme.\n    Il y en a un, demi-courbé comme un soc de charrue, avec\nune grande barbe d'argent, qui le contemple avec attention...\nEst-ce que ce banni de la terre a lui aussi la nostalgie de\nL à - H a u t ? — Qui dira ce que les anges portent à Dieu des\nprières, des sentiments, des affections versées de ces cœurs qui\ns'ouvrent u n i q u e m e n t , comme les blanches corolles des nénu-\nphars, vers le ciel ? Que parlent ces âmes à l'âme du vieux\npasteur, p e n d a n t les dernières heures que son corps, traité\ncomme une guenille, côtoie leurs genoux calleux et leurs fronts\nchauves ?...\n    T o u t cela reste impénétrable sous les plis hiératiques des\nrites traditionnels ; et c'est à peine si, dans la mélodie grégo-\nrienne, le visiteur qui regarde, s'accoude et reste pensif, peut\n"}, {"page_pdf": 917, "texte": " 812                        DURENDAL\n\n\n\ndeviner quelque chose de plus lent, de plus profond, de plus\nau delà.\n   Cependant la messe s'achève ; et les absoutes ; et voici que\ns'ouvrent devant cet h u m b l e les valves de la grande porte qui\nne s'ouvrent que pour les visites épiscopales ou royales. Au\ndehors la rafale fait rage. Les nuages courent très bas sur la\nvaste plaine. C'est à peine si, entre les hachures de la pluie, l'on\npeut distinguer les masses sombres des bois qui, là-bas, bornent\nle large horizon. É v i d e m m e n t la nature fait cortège à toute\ncette poésie de la mort ; elle fait un cadre à souhait à la mort\ndu moine-paysan.\n   C'est à ce moment tragique qu'un frère fait sortir, on ne sait\nd'où, une série de parapluies grotesques, archaïques, invrai-\nsemblables, sous lesquels, tant bien que mal, s'abritent les\nofficiants et les pères de chœur, tandis que la pluie pleure pour\nla dernière fois sur les joues d'ivoire de son vieux Mansuetus ;\net le cortège, cahin-caha, évitant les plaques de boue, se dirige\nvers le petit cimetière isolé au son d'une psalmodie que sou-\nligne la puissante et mélancolique houle du sifflement des\naiguilles des sapins.\n  Il en est peut-être qui me reprocheront les parapluies. Pour-\nquoi ne pas laisser de côté ce détail vulgaire. Vulgaire? Oh que\nnon. C'est précisément dans cet insouci de la mise en scène,\ndans cette incuriosité des effets de théâtre que gît la puissante\nimpression de cette poésie qui sort de la substance des choses.\nCet enterrement était superbe, émouvant, remuant tout le fond\nde l'âme, tout justement parce qu'il n'y avait pas de metteur en\nscène pour truquer quelque page à la Chateaubriand, T u r q u e t y\nou T.astu.\n   L a pluie cesse, les parapluies se referment et l'on arrive au\npetit enclos emmuraillé qu'ornent un Christ en fonte quelconque\nsous auvent, quelques croix toutes semblables et très simples\net une pierre tombale à même le sol, du premier abbé et fon-\ndateur du monastère.\n"}, {"page_pdf": 918, "texte": "            LES FUNÉRAILLES DU FRÈRE MANSUETUS                   8l3\n\n\n   Voici le trou où, dans cinq minutes, les lombrics pourront\nglisser sur le front de celui qui fut bon à tous les animaux, car\non ne laisse rien au pauvre, pas même le coussinet en paille\nqui était la seule chose douce à ce malheureux cadavre enve-\nloppé de loques monastiques et que l'on descend sur deux\ncordes... comme une c h a r o g n e . . .\n   Déjà le frère infirmier, vêtu d'un long sarrau bleu, comme\nles m a r c h a n d s de bestiaux, est descendu clans la fosse pour\ncoucher décemment sur la terre nue celui qu'il a soigné mater-\nnellement. Cette ultime charité faite, il remonte l'échelle ;\nl'Abbé jette la première pelletée de terre qui, rapidement,\ns'exhausse en tertre sur lequel on plante une croix semblable\naux autres croix, avec peint dessus :\n\n                  FRÈRE       MANSUETUS\n                            31 août 1898\n\n  Requiescat in pace\n\n\n                                      L'Abbé   PAUL   CUYLITS.\n"}, {"page_pdf": 919, "texte": "               S U R L E RIVAGE\n\n\n   L A VOIX.   — Ah ! viens, pauvre pèlerin, pourquoi languir encore\nen ce pays où tu t'attardes? N'es-tu point fatigué de marcher en vain,\net de fouler des routes qui ne conduisent à nulle ville, et de passer des\nmers au delà desquelles ne s'ouvre aucun port ? Ne t'a-t-on point parlé\ndu pays que tu peux atteindre ? Personne ne t'a-t-il indiqué les che-\nmins qui y mènent — ne sais-tu point le bonheur que l'on y trouve ?\n\n\n   LE   PÈLERIN.     — 0 voix douce qui résonne harmonieuse et suave\n à mes oreilles. Oui, déjà d'autres voix pareilles à ta voix me parlèrent\n de ce bienheureux séjour. Mais comment y atteindre ? Comment pour-\n rais-je gagner ce rivage paisible où tu me promets un abri, alors que\n chaque fois que de ce côté je me dirige j'aperçois une mer immense et\nfurieuse dont les vagues démontées se dressent entre moi et cette terre\n de salut ?\n\n   L A VOIX.   — Comment n'as-tu pas reconnu ma voix? Je suis la\nmême voix que tu as naguères entendue, et déjà je t'ai dit que ceux\nqui se confient en moi et croient en moi passent la grande mer sans\ntrouble et sans danger. Et j'ai fait plus encore, car un jour où tu\npleurais, désolé de ne pouvoir te vaincre et me suivre, assis au bord de\nla mer aux eaux violentes, j'ai séché tes larmes de mon souffle, et\ndilatant tes paupières je t'ai fait voir, vêtues de robes blanches, des\nmilliers d'âmes passant la mer. Et dévoilant ta vue, je t'ai montré\nl'immensité de la mer et la multitude des humains qui tentent de fran-\n"}, {"page_pdf": 920, "texte": "                            SUR LE RIVAGE                            8l5\n\n\n\nchir scs flots amers. Mais combien nombreux ceux qui, insouciants, s'y\naventurent et sombrent à peine entrés dans les vagues ! Et d'autres\nvont plus loin, marchant avec confiance sur les eaux, mais soudain\ndétournés du but, lancés à la poursuite de quelqu'ombre fuyante, ils\ns'éloignent du port, et chaque jour ils s'enfoncent davantage dans les\nténèbres et dans les flots. Mais d'autres — ô vois encore, souviens-toi\ncomme ils vont vite / — ils semblent immobiles sur les vagues : la\nhoule les soulève et la houle les porte, et la tempête les assiège et\nl'écume jaillit et blanchit au-dessus de leur front. Mais vois encore, ô\nsouviens-toi, comme ils sont calmes sur la mer ! Car jamais leur\nesprit ne se distrait du but, et vigie toujours vigilante ils saluent du\ncœur et des yeux la terre promise : comme des oiseaux que bercent\net portent les vagues, ils triomphent des flots et des vents déchaînés, et\ndans le port tranquille ils parviennent enfin, guidés par l'espérance et\npar la foi.\n\n  LE   PÈLERIN.      — O voix divine, je veux te suivre et, guidé par ta\nvoix, toujours je tiendrai désormais mon esprit et ma vue attentifs au\nport, au havre, à la grande lumière qu'on voit briller là-bas au delà\n des flots verts. O voix, fais-toi entendre encore ! O voix, garde-moi et\nferme mes oreilles aux autres voix. O guide secourable, permets que\nmes yeux ne puissent plus voir que toi. Voici que confiant et plein\n d'amour je viens vers toi, marchant sur l'abîme, plein d'espérance et\nplein de foi.\n\n\n                                    OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 921, "texte": "                           LES LIVRES\nLA POÉSIE :\n  B a l l a d e s F r a n ç a i s e s (1 re et 2e séries), par PAUL FORT (Mercure de\nFrance).\n     Regarde le soir comme si le jour y devait mourir, et le matin comme si\ntoute chose y naissait. Que ta vision soit à chaque instant nouvelle. Le sage est\ncelui qui s'étonne de 'tout. »\n  Tel, l'art poétique dont M. Paul Fort épigraphie les Ballades Françaises,\noù sa lyre héroïque, malicieuse, dolente, aristocratique ou populaire, légen-\ndaire, descriptive ou amoureuse, chante tour à tour Orphée, Louis XI,\nles manants et les reîtres, les premiers pas de l'enfant, les plantes, les\nbêtes, les glaciers, les songes, les larmes et les clowns. Il chante tout,\na-t-on écrit de lui — et rien n'est plus vrai ni plus conforme aux principes\nque je viens de reproduire. Son âme n'a jamais dit son dernier mot. Et sem-\nblable au jongleur, au beau jongleur rayé noir et jaune comme une guêpe\nqui, de ses mains en coupe, soutenait ses boules d'or, en courbe si hautaine\net souple dans le ciel, qu'elles semblaient doucement enchaîner le soleil », il\nfait passer et repasser en ses mains agiles les images des forêts, des plaines\net des mers, dont le soleil fait briller les couleurs rapides et dont l'enlace-\nment harmonieux et rythmique suscite de neuves mélodies.\n  C'est d'un lyrisme étourdissant, d'une verve ardente ou d'une délicatesse\nexquise. Écoutez plutôt venir le grésil :\n\n   Déjà les ailes des moulins rouent d'argent vif dans le matin. — Est-ce l'hiver?\n— Déjà les sylphes de l'hiver, sur les mottes, sur les pierres, décalquent leurs pieds\nargentins. — C'est l'automne et c'est le matin.\n   Route et sentiers sont argentés. Et sur les sacs des écoliers et dans la barbe du\nroutier, est-ce janvier? — Est-ce l'hiver avant la lettre? > dit le facteur qui a des\nlettres. — C'est l'automne et c'est le matin.\n   Et sur la tête de Perrette, est-ce impôt au lait d'argent fin? — Oui-da, l'automne\net le malin.\n\n   Sont-ce des vers ou de la prose? me direz-vous à votre tour. — Oui-da,\nles deux, à votre guise. — « Les Ballades Françaises — je cite la préface —\n"}, {"page_pdf": 922, "texte": "                                   LES LIVRES                                  817\n\n\nsont de petits poèmes en vers polymorphes ou en alexandrins familiers\n(c'est-à-dire qui comprennent douze syllabes sonores et laissent quelques\nmuettes élidées), mais qui se plient à la forme normale de la prose et qui\nexigent non pas la diction du vers, mais celle de la prose rythmée. Le seul\nretour, parfois, de la rime et de l'assonnance distingue ce style de la prose\nlyrique. »\n   C'est un style nouveau — évidemment. Est-ce le style de l'avenir qui nous\nlibère des règles classiques, tout en conservant l'harmonie si souvent négligée\npar les vers libristes?\n   Distinguons. C'est celui des chants populaires. Il leur donne le rythme\nsuffisant et nécessaire, les refrains faciles.\n\n  Apportez tous vos lanternes, gens de la route, gens fortunés, ma joie est tombée\ndans l'herbe, aidez-moi-z-à la r'trouver.\n\n  L'hiver est vert, le moulin boit, tiquetinton la tiquetintette, l'hiver est mort, la\nmort s'en va, tiquetinton la tiquetinta.\n\n  Le savoureux répertoire des vieilles chansons de France, Malborough,\nla Mère Michel, Compère Guilleri, Trempe ton pain Marie, le Roi Dagobert,\nCadet Rouselle, s'en trouve renouvelé. Les chansons de geste semblent\nmême en renaître :\n\n   Le roi est las, ra fatigue est si grande! Il se couche tout au long du sentier\nfleuri, et malgré lui son ardeur est si grande! son épée le côtoie frémissante comme\n un fleuve, son armure gémit au vent comme une prairie. Le roi est las, sa fatigue\n est si grande !\n\n   Cette forme est encore charmante dans certaines descriptions, plus ou\nmoins anecdotiques, aptes à être chantées, comme celle du grésil, citée plus\nhaut.\n   Mais elle devient insupportable et fatigante dans les pièces de pur\nlyrisme, où l'effort nécessaire pour découvrir le rythme du vers, que\nn'indique pas la typographie, empêche de prêter toute attention à l'idée et\naux mots.\n   Le style de l'avenir n'est donc pas encore créé. Celui de M. Fort s'adapte à\nmerveille aux rondes d'enfants, aux chansons de bord ou de rouet, mais il\nempêche de goûter suffisamment dans le reste de son œuvre un des poètes\nles plus universels de notre époque et dont l'âme rêvante, joyeuse ou désolée,\ntrouve toujours dans la nature, infiniment mouvante, une concordance\nprécise.\n"}, {"page_pdf": 923, "texte": " 818                               DURENDAL\n\n\n  L e s A i l e s de Gaze, par GASTON HEUX (Collection, indépendante d'auteurs\nfrancais de Belgique).\n    M. Gaston Heux deviendra — et ce n'est pas une ironie — un excellent\n poète d'anthologies. Il y occupera bientôt une place que lui disputeraient en\n vain Elskamp ou Verhaeren. Car si la forme classique est de mise dans\n ces recueils dont il est puéril de se gausser, il n'importe pas moins qu'elle\n soit l'expression de « nobles sentiments       comme le respect des vaincus,\n la destinée sublime des artistes ou la beauté de la douleur.\n    M. Heux les connaît et sa plus grande originalité est d'avoir puisé son\n inspiration aux mêmes sources que les poètes d'il y a cinquante ans, en\n prenant plus comme modèle Lamartine que Mallarmé. Il le fait avec cha-\n leur et aisance. Ce n'est pas ordinaire. Enfin, voilà un jeune qui écrit\n comme un vieux !\n\n  L e Jour qu'on a i m e , par GEORGES PIOCH (Paris, Mercure de France).\n   J'avoue franchement qu'à part quelques poèmes octosyllabiques comme\nles Vieux ou le Chant des Fleuves, d'une tendresse émue et touchante, j'ai peu\ngoûté ce recueil de vers hachés, sans harmonie, souvent incompréhensibles,\nà prétentions philosophiques.\n   Après avoir, par exemple, consacré la première et la deuxième partie du\npoème les Enfants à en dire la grâce ingénue et riante, voici le seul vers\ndont M. Pioch forme la troisième et dernière :\n\n                Je baise sur vos fronts l'absolu de mes rêves.\n   C'est déroutant.\n\n   L e s Fêtes de l'Été, par GEORGES RAMAEKERS (collection de la Lutte).\n   Voici mieux que l'Hymnaire du Printemps. Les Chants d'Automne et l'Hiver\ncandide, qui compléteront le cycle des saisons, pourront faire mieux encore.\n   M. Ramaekers se proclame poète catholique. C'est un très grand mérite\ndont il faut vivement le louer et j'applaudis à sa crânerie, à son enthou-\nsiasme et à sa Foi.\n   Mais son œuvre n'égale pas encore son ambition légitime et je ne vois pas\nla place qu'il va prendre entre le Dante, Saint François ou Verlaine.\nJ'admets parfaitement que la nature chante la gloire de Dieu — mais au\nlieu de le dire simplement, de rendre son impression personnelle, de répéter\nle coeliennarant Dei gloriam, pourquoi s'ériger en pamphlétaire et s'écrier :\n\n                      Ah! qu'il faut donc avoir une âme mécréante\n                      Pour nier que le Ciel est la maison de Dieu !\n"}, {"page_pdf": 924, "texte": "                                LES   LIVRES                            819\n\n\n   Cela tient plus du journalisme que de la poésie et certaines strophes de la\npièce : Ils t'ont menti, rappelleront celles de Louis Veuillot.\n   Hors quoi, les trois parties du livre : la Fête des Yeux, la Fête du Cœur,\nla Fête de l'Ame, renferment de jolis paysages et des coins de nature pris sur\nle vif.\n   Peut-être le ton est-il fort exclamatif, et trouvera-t-on de mauvais goût\ndes vers comme, en parlant de l'eau :\n\n                Pour nos lèvres en feu les plus fines liqueurs\n                Ne valent pas cette eau que nous donne la terre.\nOu, en parlant des mûres noires :\n\n                       Ce sera si bon dans ta bouche,\n                       Leur jus sucré qui va jaillir !\nOu encore :\n                Et les jeunes poulains et les vaches qui broutent.\n\n   Mais on ne pourra lui refuser de la fraîcheur, de la souplesse, un sens\ndu rythme fort habile et même parfois exagéré et la belle vertu d'enthou-\nsiasme sur qui j'insiste derechef.\n                                                       THOMAS BRAUN.\n\n   Inleiding tot de Poésie. Schets eener moderne poëtiek, in\nvier boeken, door POL DE MONT. (Groningue, WOLTERS).\n   L'auteur analyse, en comparant les définitions des penseurs et écri-\nvains de différentes nationalités et époques, la conception du beau et de la\npoésie. Puis, dans les trois livres suivants, il examine les différents genres\npoétiques avec leurs multiples subdivisions. L'ouvrage est donc fait d'après\nla forme classique et plutôt dans un but didactique. Il est très intéressant,\nsurtout à cause des quantités de citations qu'il contient. C'est une œuvre de\nvaste érudition, plutôt faite pour l'étude, pour servir de cadre général à des\nétudes spéciales, que pour la lecture. Nous le recommandons d'une façon\ntoute particulière aux professeurs de poésie.                       X. J.\n\nLE    ROMAN:\n\n  Le Page disgracié, par TRISTAN L'HERMITE, OÙ l'on voit de vifs\ncaractères d'hommes de tous tempéraments et de toutes professions. Nou-\nvelle édition avec une introduction et des notes par AUGUSTE DIETRICH.\n(Paris, PLON.)\n"}, {"page_pdf": 925, "texte": "  820                              DURENDAL\n\n\n\n   On a quelque peine à croire aujourd'hui que ce mélancolique et charmant\n poète, presque oublié (1601-1655), fut, en son temps, le rival de gloire de\n Corneille et que sa fameuse Mariamne, jouée en 1636 et qui demeura soixante-\ndix ans au répertoire, balança au Marais le triomphe du Cid. De telles vicis-\nsitudes devraient inquiéter plus d'un vainqueur littéraire d'à présent.\n   Fils d'une race bouillante qui donna souvent de la besogne au bourreau\net qui tirait son illustration d'un grand ancêtre, Pierre L'Hermite, le prédi-\ncateur de la première Croisade, — Tristan, effréné joueur et viveur pas-\nsionné, connut maintes aventures et traverses qui ne l'empêchèrent point de\ncultiver avec zèle et d'aimer tendrement les lettres. Outre Mariamne, il com-\nposa plusieurs tragédies et comédies, des Lettres mêlées, des Plaidoyers histo-\nriques, l'Office de la Sainte-Vierge, trois recueils de poésies lyriques, pénétrées\nd'un sentiment très vif de la nature et dont la mélancolie émeut encore,\nenfin le Page disgracié. Ce roman de mœurs, paru en 1643 et depuis très\nlongtemps presque inconnu, n'est que l'autobiographie, embellie quelque\npeu et complétée par l'imagination, de Tristan. Elle part de sa première\nenfance et va jusqu'à sa vingtième année. C'est une suite d'espiègleries,\nd'idylles et d'équipées, qui nous conduisent successivement en France, en\nAngleterre, en Ecosse, en Norwège, où nous contemplons cent croquis\namusants, curieux et prestes, de la vie au début du XVIIe siècle. Le livre\nabonde en détails intimes sur un grand nombre de personnages historiques,\nrois, seigneurs et belles dames, en renseignements sur la Cour, la Ville, la\nProvince, les lettres et le théâtre, les mœurs, l'éducation, la galanterie, la\nguerre, les croyances et les superstitions. Certains tableaux de genre, qui font\nsaillir des originaux et des grotesques, évoquent par leur esprit gaulois les\ngrosses farces truculentes d'un Van Ostade et d'un David Teniers. Tristan\nconte avec élégance, finesse et vivacité. Ses héros ont du relief et de la vie.\nSa langue, très proche de celle du XVIe siècle, est savoureuse, d'une grâce\narchaïque, aimable et forte. Le Page disgracié annonce Gil Blas. Dans leur\nensemble, pourtant, et malgré la verve de Tristan, ces mémoires sont un peu\nprolixes et longuets, et l'intérêt parfois y languit. M. Dietrich y a joint\nune introduction et des notes érudites, qui en facilitent puissamment la\ncompréhension.                                                         M. D.\n\n  U n a u t r e M o n d e , par J.-H. ROSNY. (Paris, librairie PLON.)\n  Un autre règne existe, que seul contemple un homme doué de sens\nextra-humains. Voici le rêve, ensorcelant, fou, et presque croyable, dérou-\nlant, devant la vision, les recels d'une vie, naturelle cependant, mais fermée\npour nos yeux. C'est une imagination qui obsède, comme d'une hallucina-\n"}, {"page_pdf": 926, "texte": "                                   LES   LIVRES                             821\n\n\n\n  tion prenant corps le lendemain, au réveil. Écoutez donc! Autour de nous,\n  existent, se meuvent, dans cet autre monde , qui nous ignore et que nous\n  ignorons, des vivants, animaux cosmiques intangibles, et rutilent des cou-\n  leurs insoupçonnées ; c'est une vie terrestre aussi, et c'est cette création\n  absurde mais affolante, ce rêve, qu'ici l'on réalise. Rachilde nous apprit que\n  l'auteur avait conçu un très vaste ouvrage sur ces données merveilleuses.\n Des regrets, d'autant plus vifs, s'attachent ainsi à la fin trop hâtée de ce\n conte. Une gerbe nouvelle de courts récits parachève le volume dans des\n odeurs, nuances, friselis, chatoyants et de parfums divers. Surtout la fleur\n d'amour embaume ces pages. On y lira de beaux poèmes harmonieux\n comme : le Jardin; la Fille de Morges, aux attitudes nobles, d'un souffle\n large, pénétrant; Sur la Falaise; l'Enfant d'Amour, d'une singulière vibra-\n tion, et enfin un conte souverain : Nomaï, où naissent les intuitions des pre-\n mières caresses humaines et divines.\n    Mais tout ce que ce livre contient, n'est pas écrit pour tous.\n                                                                        G. V.\n LE THÉÂTRE             :\n\n    L e Roi de Borne, par E M I L E POUVILLON (Paris, OLLENDORFF).\n    Avez-vous lu Jean-de-Jeanne, Chante-Pleure, les Antibel, Bernadette de\n Lourdes? Si non, vous ignorez, parmi les écrivains d'aujourd'hui, l'un des\n plus savoureux, peintre robuste et conteur exquis, sincère et raffiné, rustique\n et savant. Si vous les avez lus, pas n'est besoin que l'on vous recommande\n le Roi de Rome. Il se peut, certes, que le jeune duc de Reichstadt, le héros\n de ce drame conçu à la manière des Antibel et de Bernadette, ne ressemble\n guère à celui que révéla, ces derniers temps, l'histoire; il est à peu près tel,\n et peut-être cela vaut-il mieux, que le rêve l'imagination, tel qu'aurait dû\n être le fils de l'Aigle. On l'y trouve impatient de secouer le joug de sa des-\n tinée, une des plus mélancoliques que les hommes aient vues, ambitieux et\nd'avance désabusé, prêt, pour conquérir le trône paternel, la France et la\ngloire, à tout effort, et trop clairvoyant pour ne pas douter de l'inutilité du\ngeste qu'il va tenter. Poussé vers l'action par un héroïque partisan, le lieu-\ntenant Chambert, il est prêt à fuir Vienne et sa captivité dorée, lorsqu'il est\ntrahi par la femme qu'il aime et qui, pour ne le point perdre, le dénonce. La\nphtisie l'achève peu après. Les belles scènes abondent : je citerai notam-\nment le prologue entier qui montre l'opinion, à Paris, à l'heure où se débat\nle sort de l'Empire, le 29 mars 1814, et qui est d'une profonde ironie; puis\nl'entretien du duc de Reichstadt, avec son grand-père François II et le\nprince de Metternich; la suprême et tragique entrevue du roi de Rome\n"}, {"page_pdf": 927, "texte": "  822                              DURENDAL\n\n\n\nmourant et de Marie-Louise; la mort. Le drame atteint plus d'une fois au\nplus haut pathétique, et M. Pouvillon y montre la belle puissance d'émotion\nqui fait un des charmes de son oeuvre. Sans doute, comme on l'a dit, l'obser-\nvateur de la vie quercinoise est supérieur au psychologue des cours, et plus\npersonnel et plus savoureux. Mais, ici comme dans tous ses livres, la qualité\nd'art apparaît délicate et rare.\n                                                                 M. D.\n\nLA CRITIQUE :\n\n  P o i n t e s s è c h e s , par ADOLPHE BRISSON (Paris, COLIN).\n   Ce livre est d'un journaliste plus que d'un écrivain — et l'on sait qu'il y\na entre les deux termes, quelque nuance. La critique de M. Brisson manque\nde profondeur et d'ensemble; au reste, sa galerie prétend réunir des \" phy-\nsionomies » et non des portraits; physionomies d'écrivains, de journalistes,\nde boulevardiers et d'acteurs; tous ces \" raccourcis \" ont de l'élégance, du\ntrait et du brillant; plusieurs situent le personnage dans un milieu adéquat,\nparmi des anecdotes qui expliquent l'homme, et des aperçus qui commen-\ntent l'œuvre; quelques-uns — lisez donc Loti, Huysmans, d'Annunzio,\nBecque — dénotent une compréhensivité des œuvres et un souci d'idées\ngénérales qui font regretter le vraiment excellent et personnel critique que\nM. Brisson peut être, quand il daigne moins sacrifier à la presse — dans les\ndeux sens du mot.\n\n  M é m o i r e s d'Outre-Tombe, par CHATEAUBRIAND : Nouvelle édition\npar M. EDMOND B I R É , tome I (Paris, GARNIER).\n   Les Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand virent le jour d'abord\nen feuilleton de journal, avec les divisions irrationnelles et arbitraires,\ninhérentes à ce genre de publications ; et, depuis lors, les éditions en volumes\navaient conservé quelque chose du décousu et du dejeté de l'arrangement\ninitial; l'œuvre en perdait son unité d'ordonnance et d'impression.\nM. Edmond Biré, qui peut être discutable comme critique, mais dont l'éru-\ndition entendue et scrupuleuse mérite pleine confiance, vient d'entreprendre\nune édition des Mémoires, en leur restituant les divisions logiques d'après le\ngenre des événements narrés et en encadrant chaque période de la vie de\nChateaubriand en un livre, distinct. Le travail de M. Biré, précédé d'une\nintroduction où la genèse des Mémoires est excellemment déduite, souligné\nde notes qui éclairassent le texte ou le complètent discrètement, met\nl'ouvrage suprême de Chateaubriand en sa vraie et éclatante lumière : c'est\n"}, {"page_pdf": 928, "texte": "                                  LES   LIVRES                            823\n\n\nl'émouvante et grandiose psychologie d'une âme géniale et ardente se déve-\nloppant dans un cadre historique d'incomparable et fastueuse grandeur.\n   Le tome premier de cette nouvelle édition des Mémoires d'Outre-Tombe\nvient de paraître; les autres volumes suivront incessamment, de mois en\nmois.\n\n   L'anarchie d a n s l'art, par F . A. BRIDGMAN (Paris, Société française\nd'Editions d'art).\n   Il n'est, en littérature, nul moyen plus détestable et plus commode\nd'avoir raison contre une époque ou contre une école que de la juger par ses\nexceptions et ses outrances : on démolirait ainsi le XVIIe siècle en mettant\nen avant Pradon et Chapelle, et on ridiculiserait la littérature contempo-\nraine en l'incarnant en M. Ghil... C'est un peu de ce procédé, encore que\ncorrigé par une certaine pudeur, que relève le présent livre, qui part en\nguerre contre l'impressionnisme en peinture et se donne vraiment une trop\nfacile victoire sur une théorie artistique, que l'auteur a préalablement pris\nsoin de caricaturer en des excentricités déformatrices.\n   La peinture, depuis un siècle, a subi, comme tous les arts, une rénovation\n qui tient à l'orientation générale de la pensée et de la sensibilité moderne\n vers un art moins rectiligne, moins simpliste, moins bellement et claire-\n ment calme... Faut-il déplorer cette transformation ou s'en réjouir? — Il\nn'importe; il y a là un fait fatal, produit d'une évolution inévitable, stade\nd'un cycle sur lequel on ne reviendra plus... L'impressionnisme — comme\ntoutes les écoles d'art — a eu ses tâtonnements et ses incohérences : il les\nfaut blâmer et répudier — mais si l'on veut sérieusement et loyalement\njuger l'esthétique nouvelle, n'est-ce point plutôt aux chefs-d'œuvre qu'il\nconvient de recourir, et au lieu de discuter avec les valets, ne paraît-il pas\nque M. liridgman devrait s'adresser aux maîtres ? La façon dont l'auteur\nde l'Anarchie dans l'art cause peinture est vraiment trop aisée : aux prototypes\nde l'art ancien, il oppose d'obscurs et hésitants tenants des systèmes\nmodernes ; aux théories de la peinture classique, il fait succéder la satire\ndes tendances impressionnistes — et alors, il triomphe bruyamment, avec\ndes éclats de voix peu distingués et au moyen de traits d'esprit à la portée\nd'un commis-voyageur égaré dans une exposition.\n   La question vraiment est plus complexe que ne paraît le soupçonner\nM. Bridgman, et il est regrettable qu'avec les notions très sérieuses et très\ncompétentes qu'il a sur la technique dans l'art et sur tout ce qui est règles\nd'écoles, l'auteur — au lieu de se complaire dans de trop médiocres plaisan-\nteries — ne se soit point attaché à dégager les causes historiques et artis-\n"}, {"page_pdf": 929, "texte": "  824                            DURENDAL\n\n\n\n tiques de l'évolution contemporaine de la peinture et à faire dans celte\n évolution la part transitoire de la mode et la part éternelle du chef-d'œuvre.\n                                                FIRMIN VANDEN BOSCH.\n    B e e t h o v e n et W a g n e r , par THÉODOR DE WYZEVA (Paris, PERRIN).\n    Sous ce titre M. de Wyzeva réunit plusieurs études intéressantes qu'il a\n  publiées à différentes époques sur Beethoven et Wagner. Je ne pense pas\n qu'il existe clans le martyrologe de l'art une physionomie plus attachante\n que celle de Beethoven, couronnée de la triple auréole du génie, de la vertu\n et du malheur. Mozart, Schumann, Chopin et surtout Wagner ont eu quel-\n ques beaux moments dans leur vie, Beethoven jamais, et on se plaît à relire\n dans le livre de M. de Wyzeva les épisodes déjà connus, ainsi que certains\n détails encore ignorés de cette existence si mouvementée. J'aime la manière\n dont l'auteur résume en quelques lignes caractéristiques l'universelle puis-\n sance d'intuition du maître de Bonn : « Si, pour être un grand homme, il\n faut être un homme universel, avec une ardente curiosité de tous les aspects\n de la nature et de la pensée, il n'y a personne, pas même Goethe, qui ait\n promené sur le monde un coup d'oeil plus large. Sauf quelques éléments de\n contrepoint, Beethoven n'avait rien appris, et jamais jusqu'à sa mort il n'a\npour ainsi dire rien su : mais il a tout compris, comme il a tout senti. Le\njugement de cet illettré sur les sujets littéraires frappait tous ceux qui\nl'approchaient; il aurait frappé Goethe lui-même, si celui-ci avait seulement\ndaigné jeter les yeux sur les lettres que lui écrivait l'humble musicien vien-\nnois. » Les deux lettres adressées à Goethe dont M. de Wyzeva nous donne\nla traduction, lettres où se reflète si limpidement le cœur d'or du poète\nimmortel de la Pastorale et qui demeurèrent sans réponse, montrent décidé-\nment que le grand homme de Weimar avait aussi de bien petits côtés. Je\nsignale tout particulièrement, en ce qui concerne Wagner, la partie de l'ou-\nvrage de M. de Wyzeva qui traite des rapports entre Wagner et Nietzsche.\nLe malentendu ne pouvait manquer d'éclater tôt ou tard. L'un était « un\npenseur, un amant de l'idée, l'autre était un artiste et un homme d'ac-\ntion. »\n   Au fond, et bien qu'il ne le dise pas expressément, M. de Wyzeva, comme\nla plupart des gens qui savent beaucoup, est un éclectique disposé à louer la\nbeauté partout où il la découvre et sans aucun parti pris. Tendance fort\nplausible et témoignant d'idées larges, à la condition qu'elle soit contenue\nen de sages limites. Je suis heureux de le voir exalter Handel, mais pour-\nquoi hasarder une affirmation aussi tranchée et peu justifiée que celle qui\nsuit : « Si l'œuvre de Bach est plus intime et d'un agrément plus raffiné,\n"}, {"page_pdf": 930, "texte": "                                   LES    LIVRES                                825\n\n\ncombien la sienne (celle de Händel) en revanche est plus haute, plus sûre,\nplus parfaitement belle ! » En parlant de la sorte M. de Wyzeva ne heurte-t-il\npas quelque peu un écueil dont, plus loin, à propos de Mozart, il nous\nsignale le péril avec une si vive pénétration en la décisive concision des\nlignes suivantes : « C'est une des particularités de nos âmes compliquées\nd'à présent, que, tout en n'aimant pas à nous aventurer trop loin sur des\nroutes où nous marchons seuls, il nous plaît d'autre part de nous figurer que\nnous ne suivons personne, et qu'il y a dans nos admirations une certaine\npart d'audace et d'indépendance. Si bien que, en dernier lieu, chacun de\nnous ayant été offusqué du trop grand nombre d'admirateurs qu'avait la\nmusique de Mozart, cette musique s'est un beau jour trouvée n'en avoir plus\naucun. » Nous goûtons fort la finesse d'aperçus et la profonde sincérité de\ntout ce que l'auteur nous dit sur Mozart. Sans doute Mozart est un poète,\nmais un poète ayant précédé l'éclosion de ce fécond mouvement romantique\nqui devait tout renouveler dans l'art, en peinture comme en poésie et en\nmusique. Comparez la Solitude de Mozart et la Solitude de Schumann. Le\ncharme ineffable de la Solitude ne pouvait être senti ni traduit en la langue\ndivine des sons par un artiste antérieur à l'époque glorieuse que dominent\nles grands noms de Beethoven, de Chateaubriand, d'Eugène Delacroix.\nBeethoven, Chopin, Schumann, Wagner ne se sont pas seulement préoc-\ncupés de composer des œuvres belles au sens grec et classique du mot. Ils\nsont avant tout des poètes profondément humains et là est le secret de\nleur indicible puissance. Mais ce n'est pas le lieu d'insister sur des idées\nque l'on connaît et que j'ai développées déjà en mes quelques études anté-\nrieurement publiées dans Durendal.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\nDIVERS :\n\n  I m p r e s s i o n s d ' A l l e m a g n e , par HENRI RAMIN (Paris, FIRMIN DIDOT).\n  Voici découverte l'Allemagne! Curieux pays : on y trouve, aux gares, des\nsalles d'attente de deux classes et l'on y déguste des tartines à la confiture!\n   Il s'y rencontre même des brasseries qu'il ne faut pas confondre avec les\ndébits de vin, et les étudiants, paraît-il, s'y battent en duel. De plus en plus\nétrange !\n   Mais voici mieux : alors qu'on appelle Fuchs (renard) le néophyte qui\nva prendre ses grades dans la corporation universitaire, M. Ramin nous\napprend que le Fuchs est le président de l'assemblée.\n   C'est décidément du nouveau.                                     T H . B.\n"}, {"page_pdf": 931, "texte": "   826                            DURENDAL\n\n\n\n    Sous le Sabre, par JEAN AJALBERT (Paris, Édition de la Revue Blanche).\n    De la colère, du mépris, des injures contre tous ceux qui ne furent point\n ou ne sont point « Dreyfusards »... Livre plutôt politique et quelque chose\n comme « les Châtiments de l'État-major » avec des ressouvenirs trop visibles\n des Châtiments tout courts... Le fond du débat réservé et qui n'intéresse ni\n l'Art ni la Belgique, cette poignée de brûlots a de l'entrain, du nerf et du\n style — un style-mélange de Hugo, Bloy, Rochefort et Vallès.\n    Tout de même j'aime mieux M. Ajalbert poète que M. Ajalbert pam-\n phlétaire.\n                                                                   F . V.\n\n\n\n\n                          LES REVUES\n\n\n    T H E STUDIO (5, Henrietta Street, London).\n    Nous ne saurions recommander assez chaleureusement cette admirable\n revue d'art. Une des plus belles de ce siècle. Superbement illustrée. Renfer-\n mant des articles de critique d'art remarquables.\n    Celui qui veut se tenir au courant du mouvement artistique de notre\n temps, ne pourrait s'adresser à un recueil plus complet, plus universel, plus\n judicieusement rédigé, que The Studio.\n    Cette revue s'acquitte consciencieusement de la mission qu'elle s'est\n donnée, dès son origine, de faire connaître les artistes de tous les pays.\n    Toutes les expressions d'art, en sculpture, en peinture, en gravure, en\n art décoratif, en tous les arts, en un mot, trouvent écho dans The Studio.\n   Et les reproductions des chefs-d'œuvre de nos artistes modernes que\nrenferme chaque fascicule de cette revue, sont elles-mêmes de vraies œuvres\nd'art, tant elles sont soignées.\n   Les deux derniers numéros du Studio, août et septembre, sont spéciale-\nment intéressants pour nous. Nos artistes belges : Lagae, de Lalaing,\nSamuel, y sont magnifiés par de belles reproductions de leurs œuvres (voir\nle n° d'août).\n   Les deux dernières livraisons contiennent aussi de belles reproduc-\ntions des très originales et très curieuses décorations pour bibliothèques de\n"}, {"page_pdf": 932, "texte": "                                 LES REVUES                               827\n\n\n\n Gerald Moira et Lyn Genkins, illustrant une intéressante étude sur ces\n artistes.\n    A lire aussi, au numéro de septembre, une étude très fouillée du beau\n talent de Baertsoen, un de nos plus grands artistes paysagistes, dont les\n Cités mortes ont un charme si merveilleux, admirablement rendu par les\n illustrations du Studio.\n    M. Gabriel Mourey, auteur de cette étude sur Baertsoen. donne bien la\n note caractéristique de l'œuvre de notre compatriote, lorsqu'il écrit si poéti-\n quement :\n    < Les scènes rendues par M. Baertsoen, les paysages qu'il interprète, sont\n absolument fascinants. Avec une délicatesse d'art exceptionnelle, il saisit la\n nature en ses formes les plus attrayantes II est vraiment délicieux de se\n promener avec lui à travers ces Cités mortes des Flandres, où la vie s'écoule\naussi lentement et aussi paisiblement que les eaux des canaux qui les tra-\n versent; de flâner à l'ombre des beffrois antiques, dont les carillons font\n résonner la chanson mélancholieuse des âges. Le gazon pousse entre les\npavés. La mousse adhère aux murailles moisies. Les lourds bateaux sont\namarrés aux quais déserts. Tout semble mort par ce temps neigeux. Un\n silence sépulcral plane sur la ville. Cependant que, dans des maisons con-\nfortables, derrière les petites fenêtres aux rideaux blancs, soulevés pour\nlaisser pénétrer une lumière discrète, une humble et simple existence déroule\nson cours terne dans une atmosphère de paix presque monastique.\n    > Des femmes cousent ou font des dentelles dans les coins des fenêtres ;\nleurs mères, immobilisées par l'âge, assises dans des fauteuils bas près du\nmur, semblent absorbées dans la méditation ou la prière.\n\n    L E GUIDE MUSICAL. Il faut lire, dans les derniers numéros de cette\n revue, les très intéressants articles de Maurice Kufferath : les Philosophes et\n la Musique; Tolstoï et Nietzche. Il y fait justice des absurdités et des énor-\n mités débitées par Tolstoï dans son livre : Qu'est-ce que l'Art, dont il dit\n avec raison : « Je n'ai de ma vie rien lu d'aussi vide, d'aussi paradoxale-\n ment faux, d'aussi puéril que les pages consacrées par le célèbre écrivain\nrusse à la musique ». Un écrivain qui, comme Tolstoï le fait, présente\nl'œuvre géniale de Wagner comme « le modèle parfait de la contrefaçon\nd'art » et qui mentionne encore comme type de ce qu'il appelle la contre-\nfaçon d'art les sublimes inspirations de Beethoven, que Kufferath appelle si\njustement « le plus profond et le plus vrai de tous les maîtres de la musique »,\nest jugé et condamné sans appel, n'est-il pas vrai !\n\n\n  N . B . — Le compte-rendu des autres revues est renvoyé au prochain\nnuméro.\n"}, {"page_pdf": 933, "texte": "                            NOTULES\n\n    Notre ami et collaborateur, M. Olivier-Georges Destrée, dont on a lu\nd'autre part le beau poème en prose : Sur le Rivage, a pris l'habit, le\n i \" octobre, à l'abbaye des Bénédictins de Maredsous.\n    Prosateur d'une rare distinction d'esprit et de style, — critique d'art aussi\njudicieux qu'érudit, — joignant à ces mérites littéraires une grande modestie\net un grand charme de relations, — M. O.-G. Destrée a beaucoup contribué\nà faire apprécier en France et en Belgique les préraphaélites italiens et\nsurtout la nouvelle école esthétique anglaise : Dante-Gabriel Rosetti,\nW. Morris, Burne-Jones, Madox-Brouwn...\n    Tous nos souvenirs accompagnent notre ami dans sa vie nouvelle, où la\nprière et les études sacrées ne l'arracheront pas tout-à-fait, nous en sommes\nconvaincus, à la cause de la Beauté qui est aussi une manière de servir\nDieu.\n                                       +\n   Reçu de M. Edmond de Bruyn, notre confrère du Spectateur catholique,\n une brochure : Pourquoi nous ne suivrons pas M. Huysmans.\n   M. de Bruyn juge la Cathédrale au point de vue apologétique et examine,\nen ce sens, la quantité de bienfaisance que le livre profère; ses scrupules\nsont ceux-ci : le sentiment religieux, tel que Huysmans le présente, est mêlé\nde trop de rancunes; la sérénité et l'optimisme font défaut à l'œuvre; et il\nparaît ainsi dangereux à M. de Bruyn d'exhausser la Cathédrale à la dignité\nd'un modèle.\n   Nous estimons ces appréhensions nullement fondées et un peu solennelles;\nil importe de juger une œuvre en corrélation avec le but que se proposa\nl'auteur... J . - K . Huysmans, que nous sachions, n'a point eu l'intention\n— ni la prétention — d'écrire un cinquième Evangile — l'Évangile de la\nMystique chrétienne et de l'Art Gothique... La seule question donc est\ncelle-ci : au service de la vision religieuse et artistique qu'il s'est faite, le\nmaître de la Cathédrale apporta-t-il la sincérité chrétienne et la conscience\nartistique qu'il fallait?... Et à cette interrogation M. Edmond de Bruyn,\ncertes, répondrait affirmativement.\n   Suivre M. Huysmans? Il ne s'agit pas de cela.\n"}, {"page_pdf": 934, "texte": "                                     NOTULES                                    829\n\n\n\n  Mais lui rendre la justice qu'on ne refuse même point à M. de Gourmont,\nvoilà le devoir des artistes et des catholiques.\n\n\n   Ecce iterum Delattre, S.-J.\n   La littérature ayant mal réussi à l'orphelin de Broeckaert, le voici qui\nappareille v e r s . . . l'orientalisme?... Hélas! n o n . . . C'est l'économie poli-\ntique qui conquiert à son tour ce cerveau — et cette plume!\n   Un catholicisme américain, c'est le titre de la brochure que le R. P. De-\nlattre, S.-J. — universel comme un bazar — nous adressa...\n   Nous ne rendrons point compte de cet opuscule : l'américanisme n'a rien\nde commun avec la littérature, surtout quand l'orphelin de Broeckaert s'en\noccupe.\n   Une réflexion seulement et une comparaison : comment le R. P. Delat-\ntre, S.-J. concilie-t-il les lourdes impertinences dont son récent factum\ndéborde vis-à-vis des évêques américains, avec les leçons de respect qu'il\ndaigna nous donner jadis pour avoir effleuré seulement du bec de la plume\nses deux pères nourriciers : Nicolas Boileau et le R. P. Broeckaert?\n   Rien ne manque désormais à la renommée de Mgr Ireland : le R. P. De-\nlattre, S.-J., lui fit subir le sort d'un vulgaire < intellectuel >.\n   A quel spirituel exercice l'orphelin de Broeckaert va-t-il vouer à présent\nses énergies et ses loisirs... Le danger de la tuberculine ou le mauvais\ntraitement de la fièvre aphteuse, le redressement de la Montagne de la Cour\nou les dangers du Métropolitain ne le tentent-ils pas ?\n\n\n  PENSÉES DU MOIS.\n   « L'art n'est pas un plaisir, ni une consolation, ni un amusement; l'art\nest quelque chose de grand. L'art est l'organe de la vie de l'humanité, qui\ntraduit par le sentiment la conscience des hommes.\n\n   « Le but de l'art est l'union fraternelle des hommes. »\n   « Toute instruction sérieuse s'acquiert seulement par la vie, et non par\nl'école. >\n   < La seule méthode d'instruction, c'est l'expérience, et son critérium,\nc'est la liberté. »\n                                                       (TOLSTOÏ, Pensées.)\n\n\n   Mort de Félicien Rops.\n   L'artiste fut de premier ordre, ayant le sens profond et aigu de la moder-\nnité, doué d'ailleurs d'une originale et créatrice imagination, et passé\nmaître pour le trait frappant et nerveux du dessin; beaucoup de ses œuvres\nfurent et restent des chefs-d'œuvre; la plupart d'entr'elles ne peuvent avoir\nl'approbation d'un catholique.\n"}, {"page_pdf": 935, "texte": "   830                            DURENDAL\n\n\n\n    Mme la duchesse d'Uzès vient de faire à Gilbert — le poète français et\n  « l'infortuné convive du banquet de la vie > — l'aumône d'une statue.\n\n\n\n   MM. André Ruyters et Henri Vandeputte — les deux Narcisse de feu\n Comme il nous plaira — sont aujourd'hui brouillés et s'accusent mutuelle-\n ment, dans l'Art moderne, « d'avoir cédé à la médiocrité ».\n   Pour faire suite à l'apologue des requins...\n\n\n\n   Autre suite au même apologue :\n   L'Art moderne ignore toujours et laisse ignorer à ses lecteurs que le prix\n quinquennal de littérature fut attribué à M. Albert Giraud.\n   Il est vrai que M. Picard voyage en Norwège.\n\n\n\n   Nous avons exprimé à différentes reprises le regret que la littérature fla-\nmande en Belgique restât si banalement et si obstinément routinière et\nque le flamingantisme politique la tint dans une si médiocre domestication.\n   Voici que vient de paraître une revue artistique et chrétienne — Jong\nDutschland — qui semble vouloir secouer ce joug déprimant et qui mérite\nréellement des éloges et des encouragements pour la vaillance et l'indépen-\ndance du souci d'art qu'elle manifeste.\n  Cette tentative est faite pour nous plaire et nous réjouir : bon succès!\n\n\n\n   Dans le Spectateur catholique, M. Edmond de Bruyn nous apprit « qu'un\ncertain chanoine Richet recherche le ridicule et la célébrité en dénonçant\nla Cathédrale à la S. Congrégation de l'Index ».\n   Ce chanoine sera immortel — comme Zoïle.\n\n\n\n  L'Alliance artistique de Schacrbeek ouvrira son salon d'art, le 5 octobre,\ndans les galeries du Musée Royal de Peinture, place du Musée, à Bruxelles.\nNous rendrons compte de cette exposition très prochainement.\n"}, {"page_pdf": 936, "texte": ""}, {"page_pdf": 937, "texte": ""}, {"page_pdf": 938, "texte": ""}, {"page_pdf": 939, "texte": ""}]}