{"numero_id": "ulb-durendal-1898-10-n10", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 831, "page_fin": 832, "titre_corps": "Prière devant un beau Paysage", "titre_sommaire": "Prière devant un beau Paysage", "signature_source": "Francis Jammes", "ancre_debut": "Prière devant un beau Paysage", "ancre_fin": "FRANCIS JAMMES", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 944, "page_imprimee": 831, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1002, "texte": "Prière devant un beau Paysage\n\n\n  Les montagnes, la plaine, le ciel et les collines\n jaillissent dans un tremblement de bleu, d'un bloc.\n  Dans la brume, pieusement, sonne une verte cloche.\n  Voici Dieu. Ne raisonne plus. Regarde et prie.\n\n  Mon regard, humble et lent, s'élève d'une vache\n  qui broute un lierre noir au tronc d'un peuplier,\n jusqu'à l'ombre cendrée du cercle de montagnes\n  qui enferme tout l'azur et toute la plaine.\n\n  C'est une égalité pacifique et divine.\n  Je ne suis plus dans moi, et mon âme en prière\n  va, du sant brusque de quelque grise sauterelle,\n jusqu'à cette rosée d'argent qu'est le matin.\n\n Mon Dieu, je n'ai jamais été plus recueilli.\n Le chemin craquelé m'accueille avec bonté,\n et mes chiens innocents aux yeux doux et bénis\n sautent de joie devant cette large beauté.\n\n Mon Dieu, je sens qu'ici se trouve Votre monde.\n Devant cet horizon, oui, je renonce à moi,\n et la douleur me fuit devant l''Ame profonde\n que je sens, que j'entends, que je goûte et je vois.\n"}, {"page_pdf": 945, "page_imprimee": 832, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1178, "texte": "832                       DURENDAL\n\n\n\n      Quel est donc cet amour ? Quelle est cette bonté ?...\n      Je suis près d'un jardin où, dans un vieux figuier,\n      on a posé, comme un humble fruit qui désaltère,\n      parmi le noir feuillage une cruche de terre.\n\n       Près d'une claie d'osier où sèche un vêtement,\n       se frotte le museau une chevrette blanche.\n       Deux cornes. Et des pauvres, dans la nuit d'une grange,\n      font jaillir de leurs doigts de la paille brillante.\n\n      Mon Dieu, n'en veuillez pas à ma vie inutile.\n      Personne plus que moi ne veut se prosterner\n      devant la maison pauvre où dort le chien docile\n      et où le travail noir est pénible et sacré.\n\n       Quand l'agoniserai conduisez-moi ici.\n       Avant de les fermer je veux tenir ouverts\n       mes yeux sur la vallée immortelle et bénie ;\n      je veux emplir ma mort de l'ombre des bois verts.\n\n      Je veux emplir mes yeux du vol des sauterelles.\n      Je veux emplir mon cœur des cœurs des animaux.\n      Je veux mourir d'amour en regardant des pauvres\n      bénir, en le rompant, leur pain quotidien.\n\n\n\nSeptembre 1898.                             FRANCIS J A M M E S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 833, "page_fin": 842, "titre_corps": "Tilette", "titre_sommaire": "Tilette", "signature_source": "Blanche Rousseau", "ancre_debut": "TILETTE", "ancre_fin": "BLANCHE ROUSSEAU", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 946, "page_imprimee": 833, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1497, "texte": "TILETTE\n\n                                   I\n\n\n               LA première fois que j'ai vu T i l e t t e — je m e sou-\n                 viens — c'était comme dans un conte de fées.\n                     Elle était debout au fond du jardin, sous le\n                  lilas défeuillé entrecroisant les fils étincelants\n                  de ses rameaux parés de givre ; le ciel très pur\n                 jetait un doux reflet bleu sur la neige. Elle était\n                  toute petite. L e jardin, autour d'elle, n'en finis-\nsait pas. Père et Mère étaient là aussi, à la fenêtre de la salle à\nmanger; leurs figures pâles et souriantes, d'une exquise nuance\ngrise et blonde, s'appuyaient aux vitres baissées — de sorte que\nje les revois ici reculées, à peine vivantes, une adorable image\nun peu fanée, quelque chose qui n'eut pas été présent tout à fait.\n   Mère avait une ruche soyeuse autour de son front m e n u m e n t\nridé. U n béret de drap sombre cachait à demi les boucles\nblanches de P è r e . Derrière eux un grand feu flambait qui posait\nsur les vitres des reflets d'agate et de rubis.\n  Les meubles de la chambre étaient vieux, joliment tournés,\navec des cuivres éteints et des figures de Princes et de bergères\nen des campagnes chimériques; sur la cheminée une tête de\nmarbre, la tête douloureuse d'une petite Alsacienne, infléchie\nsous le poids du grand n œ u d , faisait une ombre blanche et\nvague, un peu triste. L e feu brillait comme une grande escar-\nboucle.\n"}, {"page_pdf": 947, "page_imprimee": 834, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2020, "texte": " 834                            DURENDAL\n\n\n\n   Je me souviens...\n   L e jardin autour de T i l e t t e était grand comme le m o n d e ; les\narbres n'avaient aucune forme connue, et le reflet du ciel faisait\nbleues les branches fantastiques. T i l e t t e avait une robe d'une\nteinte indécise et variable — couleur du ciel sur la neige —\ndes cheveux pâles, le visage b l a n c ; barrant son front tenace,\ndes petits sourcils noirs et crispés. Elle était immobile, une\nmain étendue et fermée ; à ses pieds une tache de sang ronde :\nun rouge-gorge dans la neige. Ainsi je la reverrai toujours.\n  — Que fait-elle donc?\n  — Elle veut attraper des oiseaux, dit une voix que je\nn'entends plus ; elle veut attraper des oiseaux en mettant du sel\nsur leur queue...\n    Quelqu'un rit à l'intérieur de la maison — un rire que je\nn'entends plus. C'était une des figures fanées; je me souviens...\net les jolis fantômes fragiles firent des signes derrière la vitre.\n     — T i l e t t e ! Tilette !\n     Quelle tendresse dans cette voix! O h ! ceci je l'entends tou-\nj o u r s ! Que je pose un instant le front dans mes mains jointes...\n Que je ferme les yeux un instant sur ma vie... Que j'écoute en\narrière un instant... et voici cette tendresse, ce frisson de baiser,\nla tiède caresse parlée... T i l e t t e ! T i l e t t e !\n   T i l e t t e , pourtant, ne bougeait pas. L'instant était impérieux;\nson bras étendu tremblait. Confiant, le rouge-gorge picorait la\nneige... Mais soudain quelque chose l'effraya et, au moment\nmême où un peu de sel lui effleurait la queue — T i l e t t e le vit\ndistinctement — il s'envola avec un cri aigu, fouettant la neige\nde ses ailes froides et se réfugia, palpitant, dans les branches du\nlilas.\n     U n e révélation glacée se dressa devant T i l e t t e ; son bras\nr e t o m b a ; elle dit — je fus seule à l'entendre :\n    — Ce n'était pas vrai. 11 avait du sel sur la q u e u e ; je l'ai vu.\nCe n'était pas vrai.\n     L a première fleur s'effeuilla dans le cœur de T i l e t t e . Sa petite\n"}, {"page_pdf": 948, "page_imprimee": 835, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2055, "texte": "                                   TILETTE                                 835\n\n\nfigure fut vieille... Elle recula, la main ouverte, et le sel, glissé\nlentement de ses doigts, fondant la neige fit à ses pieds un\npetit trou avec un peu d'eau noire au fond. T i l e t t e regarda le\npetit trou dans la blancheur immaculée, et puis la branche\nployante où l'oiseau montrait sa gorge rouge, et soudain éclata\nen larmes.\n  — T i l e t t e ! cria P è r e en se précipitant.\n  Il la saisit dans ses bras et l'emporta dans la salle à manger\noù brillait le feu semblable à une grande escarboucle; il s'assit\ndevant le feu et se mit à baiser T i l e t t e sur sa figure pâle, ses\npaupières et chacun des doigts encore remplis de sel.\n   — T i l e t t e ! . . . ma Princesse toute belle!... Mon petit lapin\nblanc aux yeux roses!...\n   — Je me suis fait mal dans la neige ! dit T i l e t t e en sanglotant.\n   — D a n s la neige?... C o m m e n t ? . . . T u n'es pas t o m b é e . . . je\nl'aurais v u ? . . . Pourquoi pleures-tu? Quel gros chagrin?... Dis à\nPère, mon Bébé?\n   — Je me suis fait mal dans la neige ! sanglote Tilette opiniâ-\ntrement.\n   — O u i ? . . . Vraiment?... L e froid sans d o u t e . . . E h bien!\nj'embrasserai les petits doigts, tous les d i x ! . . . J'embrasserai le\npetit front, et le petit cou, et le petit cœur... T u n'auras plus\nde m a l . . . J e te dirai une belle histoire...\n   L a petite Alsacienne de marbre sourit mélancoliquement\naux yeux troublés de T i l e t t e ; la glace reflète son crâne rond et\nles plis du grand n œ u d ; une autre glace, en face de celle-ci,\nreflète la première. U n e file de petites Alsaciennes au mélanco-\nlique sourire traversent la chambre sans fin. J a m a i s Tilette n'en\na vu a u t a n t . . .\n   Mais que chuchote P è r e , penché sur T i l e t t e — si près que ses\nlèvres touchent l'oreille rose... Des mots étranges passent, cré-\npitent dans les flammes, s'envolent par la chambre comme des\nlutins ailés... C'est la fée et le bon génie; l'éléphant bleu...\nle ouistiti à la queue d'or...\n"}, {"page_pdf": 949, "page_imprimee": 836, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1819, "texte": " 836                        DURENDAL\n\n\n\n   Tilette peu à peu s'est dressée ; son front se calme ; ses yeux\nse ferment; et, tout à coup, très grave elle interroge :\n   — ...Alors, Père, l'éléphant a pris son ombrelle rose pour\naller voir la souris?\n\n\n                                 II\n\n\n   Il n'y avait pas au monde d'histoires plus belles que les his-\ntoires de P è r e .\n   Il y en avait de très drôles. C'était l'histoire de l'éléphant qui\nouvre son ombrelle verte pour se couvrir l'oreille gauche; le\nsinge qui veut un pantalon couleur « souris en colère », et le\nrenard si fâché d'être roux qu'il en devient tout blanc... L'his-\ntoire du nain « petit comme une petite aiguille » en villégiature\nchez les coccinelles : il couche sous un chou rose abrité par un\ngrand rocher, etc., e t c . . Mais Père connaissait des contes plus\nmerveilleux encore, ceux que nous appellions les contes tout en\nor, où l'on voyait briller des ailes d'insectes comme des nacres\ndans les verdures, scintiller les scarabées d'or et les papillons\ntriomphants de pourpre et de vermeil... Ceux où chatoyaient\nles paons orgueilleux, la queue éployée; les oiseaux rares au\nplumage miroitant du jaune au mauve défaillant des nuées sous\nles cieux fantastiques des pays inconnus... De l'eau coulait,\nnoyant la molle paresse des branches tout de blanc fleuries des\nsureaux... et c'était de l'eau « comme le petit frisson du nuage\nd'argent », ou « comme l'intérieur d'une coquille rose apportée\npar la mer... » Il y avait aussi les arbustes plus grêles et plus\ndorés qu'une blonde chevelure et les fruits posés comme des\njoyaux dans les fils des rameaux bleus. Il y avait des mousses\nde peluche profonde enfermant les œufs rouges des colombes\n « qui connaissent les larmes et les chansons... » E t les sources de\nperles disaient :\n  — Naï, Naïa.\n"}, {"page_pdf": 950, "page_imprimee": 837, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2037, "texte": "                               TI LETTE                          837\n\n\n   L a Reine passa.\n   Avec ses bagues autour du doigt...\n   Les sources disaient l'histoire de la Reine qui passa « avec\nses bagues autour du doigt et ses voiles du plus léger fil flottant\ndans l'air de d i a m a n t »... L a pâquerette fleurie au sommet de\nla montagne racontait l'histoire du berger et de son blanc\nmouton, « avec la voix de son petit cœur d'or »... et les achil-\nlées touffues cachaient la tisseuse d'étoiles, la petite femme\nd'ombre qui tissait les étoiles à la voix des grillons pour en\nvêtir son corps... Il y avait les fées parées de lucioles, habillées\ndes seuls purs pétales de narcisses, qui dansent au clair de\nlune... Il y avait aussi les contes fleuris : la pivoine qui donne\nun pétale rose pour couvrir l'abeille malade, et les nénuphars,\nnavires des blanches âmes d'enfants, flottant sur les eaux du\nciel... L a marguerite pleurant une poussière de topaze, et la\nbruyère, fil fleuri emporté par les vagues d'une grande mer.\n   Chaque chose, dans la chambre de T i l e t t e , avait son histoire\n que P è r e racontait.\n   L a table et les petites chaises vertes n'avaient pas été fabri-\nquées par un menuisier quelconque, mais venaient en droite\nligne du royaume du prince E m e r a u d e où tout est vert, depuis\nles yeux des hommes jusqu'au sable des routes. Ainsi les poteries\nhollandaises, aux couleurs d'un velours profond, avaient été\ncolorées par un petit homme muet qui voyait à travers les n u e s ;\net celui qui les façonnait avait un vêtement étrange; des sou-\nliers à la poulaine, une aigrette d'argent sur le front, et perché\nsur son épaule un moineau tout blanc chantait d'un bout à\nl'autre la chanson de Guilleri.\n\n\n   Je me souviens de la Princesse D a m a s .\n   Son père, le doux roi Gobé, l'avait fait élever dans une tour\nde d i a m a n t dressée au milieu d'un jardin merveilleux. Dans ce\njardin fleuri de pavots et de tournesols, d'étroits ruisseaux\ns'entrecroisaient en tous sens — ceux-là précisément dont les\n"}, {"page_pdf": 951, "page_imprimee": 838, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2019, "texte": " 838                         DURENDAL\n\n\n\neaux semblaient « l'intérieur d'une coquille rose apportée par\nla mer ». Des papillons, des libellules, des abeilles au corset\nd'azur, une foule d'insectes aux ailes brillantes « comme la\ngoutte d'eau traversée de soleil » voltigeaient de fleur en fleur\navec un bruit de clochettes menues...\n   Cette Princesse, belle comme une fleur blonde et bleue, tra-\nversait maintes aventures dont je n'ai pas gardé l'image... Mais,\nà la fin du conte, la Princesse égarée dans le vaste monde des\nhommes s'écriait :\n   — A h ! pourquoi m'avoir élevée dans la tour de d i a m a n t !\nP o u r q u o i ne m'avoir laissé connaître que les pavots de mon\njardin, les eaux roses et les ailes de soleil!... T a n t souffre mon\ncœur de solitude p a r m i ces hommes que je ne comprends\n pas... »\n    Ces paroles mystérieuses jetaient Tilette dans un trouble\nprofond. J a m a i s elle n'avait permis à P è r e d'en changer un seul\nmot; elle écoutait la fin du conte sans intérêt... et pourtant\nc'était une jolie fin ! L a Princesse D a m a s rentrait dans sa tour\nde diamant, portée par les sauterelles tout au long d'un lis\nhaut comme une maison... Elle saluait les eaux roses, les\npavots et les tournesols, « l'éternel royaume de son éternelle\nb e a u t é ! » Mais T i l e t t e n'écoutait plus...\n    Quand Père n'était pas là, elle s e redisait le conte à mi-voix\njusqu'à l'endroit où la Princesse arrivé dans le vaste m o n d e des\nh o m m e s ; alors, alentissant les mots :\n     « A h ! pourquoi m'avoir élevée dans la tour de d i a m a n t !\n Pourquoi ne m'avoir laissé connaître que les eaux roses de mon\nj a r d i n . . . » Elle connaissait chaque parole; elle n'en omettait\npas une. Quand elle avait achevé le petit discours de la Prin-\ncesse elle se taisait et songeait longtemps. D'autres fois elle en\nm u r m u r a i t des phrases, les yeux noyés, interrompant soudain\n quelque jeu b r u y a n t :\n   « T a n t souffre mon cœur de solitude parmi ces hommes que\nje ne comprends pas... »\n"}, {"page_pdf": 952, "page_imprimee": 839, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2019, "texte": "                                TI LETTE                           839\n\n\n\n                                  III\n\n\n   En bas, tout en bas, dans la région des casseroles, règne Léa\net sa verrue poilue.\n   L a salle principale du Palais est une chambre claire et gaie;\ndes cruches de cuivre, des plats d'étain miroitent le long des\nm u r s ; chacun reflète la cuisine tout en or ou bien tout en\nargent. Dans la gorge arrondie d'un vase rouge les choses dan-\nsent, incendiées, autour de L é a tout en feu.\n    T i l e t t e aime beaucoup ce vase...\n    Il est de cuivre rouge comme du vermeil. Chaque samedi\nquand L é a le frotte, on y voit reflétée la verrue — la grosse\nverrue qui orne la narine gauche de L é a — avec une étincelle\nau bout de chaque poil... « E t les poils du diable velu\nflambaient,            flambaient, flambaient toujours... » Ainsi songe\nT i l e t t e . . . et elle-même apparaît dans le vase, rouge aussi, une\nTilette de métal merveilleux avec des yeux de flammes.\n   P o u r tout le monde, L é a est une bonne fille avec une laide\nfigure fanée, une verrue et un grand bonnet blanc. Tilette seule\nsait que Léa est une fée... C h u t ! . . . L é a est une fée. Elle pose\nla m a r m i t e sur le feu en disant : « Vous allez bouillir dans cinq\nminutes » et l'eau b o u t ; elle maronne des paroles mystérieuses\nen ramassant des copeaux — et les copeaux une fois allumés\nbrûlent en crépitant et lançant des étincelles bleues. Si Léa\nvoulait, d'un seul mot elle engloutirait la maison dans les flancs\nde la terre ou relèverait jusqu'aux nues.\n   T i l e t t e le sait, aussi a-t-elle peur de Léa, une peur étrange,\npleine de charme, mêlée à une tendresse profonde. Quand Léa\nl'embrasse, elle ferme les yeux, certaine que ce baiser la\ntransforme : ses cheveux sont pleins de pierreries... la petite\nrobe devient de soie bruissante, avec une longue t r a î n e . . . les\npetites mains se ferment pour retenir des choses merveilleuses...\nIl pleut des fleurs! Tilette en respire le parfum... et un jour,\n"}, {"page_pdf": 953, "page_imprimee": 840, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1905, "texte": " 840                           DURENDAL\n\n\n\nen rouvrant les paupières, elle a vu, l'espace d'une seconde, sur\nle pavement gris un camélia éblouissant.\n\n  D'où vient L é a ?\n  Père a répondu :\n  — L é a vient de là-bas, là-bas, en Campine.\n  L à - b a s , là-bas, en C a m p i n e . . .\n   Paroles mystérieuses ! L a C a m p i n e — T i l e t t e la voit. —\nQuelqu'un a parlé de b r u y è r e s ? Vastes champs de b r u y è r e s ;\npays rose sous un ciel b l e u . . . L é a marchait au clair de lune,\nparmi les bruyères, L é a jolie avec une couronne de perles ! L e s\ninsectes lui parlaient en fins bruissements d'ailes : L é a ! L é a ! . . .\nElle avait de grands cheveux dorés... Là-bas, là-bas!... P l u s loin\nque la ville! plus loin que la c a m p a g n e ! plus loin que le P a r c\ndu Roi! plus loin que le m o n d e ! P l u s loin!...\n  Des méditations infinies tiennent T i l e t t e p e n d a n t des heures\nimmobile devant L é a . C'est souvent le soir. L a flamme du gaz\nhaut levée brille à travers le globe orné de dragons d'or ; des\nombres légères courent le long des m u r s . L é a tricote.\n  T i l e t t e est toute petite sur sa chaise. L é a est grande ; son nez\ncrochu s'agite en même temps que ses lèvres parmi les rides de\nson visage... elle cligne des paupières rapidement en comptant\nà voix basse : sept, huit, neuf...\n  Que compte-t-elle ainsi ? Que compte-t-elle ainsi tout bas ?\n  Peut-être est-ce un vœu qu'elle a fait ? Peut-être pour\nretrouver sa figure jolie, sa C a m p i n e rose et bleue, doit-elle\ncompter, compter, compter, des sommes infinies p e n d a n t des\nsoirs sans n o m b r e . . .\n  T i l e t t e rêve...\n  — A quoi pensez-vous? dit L é a .\n  — L é a . . . quand donc vient ta petite nièce ?\n  La nièce de L é a est un sujet de causeries sans fin. A sa seule\névocation la figure de L é a change; ses yeux s'illuminent, un\nsourire ravi flotte sur ses lèvres...\n"}, {"page_pdf": 954, "page_imprimee": 841, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1745, "texte": "                                      TILETTE                           841\n\n\n  — A h ! . . . Elle viendra b i e n t ô t ! Bientôt j'espère, T i l e t t e .\n  — Elle est jolie, n'est-ce pas, L é a ?\n   — Si elle est jolie !... Misère ! J a m a i s dans toute cette grande\nville je n'ai rencontré un enfant moitié aussi joli !\n  — Elle joue dans les bruyères, L é a ?\n  — Elle joue dans les bruyères et dans le sable, oui... Elle\ncreuse des trous avec sa petite pelle... Mi n'ange !\n   L é a a une façon baroque de prononcer : mon ange... mi\nn'ange !... Minange est devenu le nom féerique de la petite\nnièce campinoise...\n   — Q u a n d donc viendra-t-elle, L é a ?\n  — Je ne sais pas, T i l e t t e ; en même temps que mon frère.\n  — E t si ton frère ne vient pas ?\n  — Avec ma belle-sœur alors...\n  — E t si ta belle-sœur ne vient pas ?\n  — Avec T h o m a s ou J u l e s . . . est-ce que je sais !\n  — E t s'ils ne viennent pas non plus ?\n  — On la mettra dans un tonneau et on l'enverra par express »\ndit L é a impatientée.\n  Cette fois T i l e t t e se tait.\n   L a Reine Lapis-Lazuli a descendu ainsi — dans un tonneau\nd'argent — la montagne des grandes joies. Elle a vu passer le\nciel bouleversé à travers une fente du métal. Il est naturel que\nvoyage de même Minange, la nièce de fée L é a . . .\n  Elle y songe longtemps.\n\n    L é a a des expressions bizarres qui impressionnent profon-\ndément T i l e t t e .\n    Q u a n d la sonnette de la porte d'entrée carillonne, inter-\nrompant quelque besogne pressée, L é a s'engouffre dans\nl'escalier en criant : Je voudrais que le vent l'emporte ! —\nT i l e t t e tremble. L e vent va-t-il emporter vraiment l'infortuné\nv i s i t e u r ? . . . Elle guette. Parfois la porte se referme aussitôt :\n"}, {"page_pdf": 955, "page_imprimee": 842, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 817, "texte": " 842                              DURENDAL\n\n\n\nIl n'y avait personne. T i l e t t e en a la fièvre. O mon Dieu ! mon\nDieu ! Qui était-ce ? Et où le vent l'a-t-il emporté ?\n    L é a dit aussi : « C'est noir comme l'as de P i q u e . » E t l'as de\nP i q u e est devenu, dans l'imagination craintive de T i l e t t e ,\nquelque monstre effrayant, mi-diable, mi-bête, tout noir... plus\nnoir que la nuit... E t elle le voit, accroupi dans un coin des\ncaves mystérieuses où l'on n'entre qu'avec une bougie... où il\nfait sombre en plein j o u r . . . où l'on n'entend jamais de bruit...\nlieux fantastiques où L é a s'engouffre en parlant toute seule...\ntoute s e u l e ? . . . T i l e t t e tend l'oreille... Mais l'as de P i q u e ne\nrépond pas.\n\n\n\n  (A continuer ).                                  B L A N C H E ROUSSEAU.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-003", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 843, "page_fin": 844, "titre_corps": "Un Soir d’Été", "titre_sommaire": "Un Soir d’Été", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "UN SOIR D ETE", "ancre_fin": "FERNAND SEVERIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 956, "page_imprimee": 843, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 967, "texte": "UN SOIR D'ÉTÉ\n\n\nUn soir d'été tombait, lorsque, superbe et lente,\nNotre nef s'éloigna du rivage enchanté :\nL'air était langoureux, et la brise, indolente,\nEt l'ombre se mêlait d'un reste de clarté.\n\nNous nous taisions, troublés par la beauté de l'heure !\nCependant je voyais, pâle et silencieux,\nEclater sur tes traits la joie intérieure ;\nEt des larmes, parfois, scintillaient dans tes yeux...\n\nPourtant, nous le sentions au trouble de notre être,\nLe bonheur, ce soir-là, nous avait effleurés !\nToute chose, à l'entour, disait la douceur d'être,\nEt ce chant s'épandait dans les airs enivrés.\n\nLe rythme de la mer berçait notre paresse ;\nDe loin en loin, avec les parfums de l'été,\nUn souffle s'en venait, lent comme une caresse :\nNous pensions défaillir dans sa suavité !...\n\nMais, de quelque rayon que se dorât la vie,\nNous avions trop vécu pour ne pas être las,\nEt nous ne le goûtions qu'avec mélancolie,\nCe merveilleux instant qui ne reviendrait pas...\n"}, {"page_pdf": 957, "page_imprimee": 844, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 548, "texte": "844                        DURENDAL\n\n\n\n      O navrante douceur des choses éphémères !\n      Clair jardin du bonheur, qui fleuris une fois !\n      A peine a-t-on cueilli le lys de tes parterres,\n      Que la fragile fleur s'effeuille sous les doigts !...\n\n\n\n      Il traîne sur les flots comme un frisson d'automne...\n      Mon cœur est-il joyeux ou triste ? Ah ! je ne sais ;\n      Mais le ciel est obscur, et la mer, monotone,\n      Et, malgré moi, je pense à des instants passés...\n\n\n\n                                          FERNAND SÉVERIN .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-004", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 845, "page_fin": 847, "titre_corps": "Automnales", "titre_sommaire": "Automnales", "signature_source": "Georges Brigode", "ancre_debut": "AUTOMNALES", "ancre_fin": "GEORGES BRIGODE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 958, "page_imprimee": 845, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1710, "texte": "AUTOMNALES\n\n    OCTOBRE\n                                  Ce mois dont le charme est de douceur monotone\n                                  prend la triste beauté de ce qui va mourir ;\n                                  et comme s'éteindrait un trop ardent désir,\n                                  un vœu trop insensé, de trop brûlante fièvres\n                                  pour renaître épurés en un sourire aux lèvres,\n                                  ainsi l'Eté s'apaise et sourit dans l'Automne !\n                                                                     G. B.\n\n\n\n                Du soleil inespérément!\n                      Un soleil tiède et bon qui roule une joie grave sur toute\n                   chose et de ses larges mains de chaleur contient prosterné\n                    le vent qui ne bouge plus.\n                       Aux champs\n                       La campagne flamande à peine ondulée, bosselée par-ci\n                    par-là de petites fermes trapues, s'étire dans la bonne\n                     chaleur. Tout s'imprègne d'une paix calme. Dans le parc\ndélicieux où l'automne, en ce jour de douceur, s'est arrêté de déshabiller les\narbres, des choses exquises.\n  Quelques héliotropes, survivant au bord d'un chemin, se dépêchent\nd'embaumer une dernière fois et répandent dans l'air léger leurs senteurs\nqu'on aspire yeux fermés. Du sein d'un glaïeul une toute petite abeille lève\nson bourdonnement précis et scintillant.\n   Et à mesure que monte le soleil, le soleil qui maintient sous ses mains\nfortes et tièdes le vent soumis, la paix s'augmente et la journée est plus\nsuave.\n   De temps en temps se détache encore une feuille. Vaincue et fauve, elle\n"}, {"page_pdf": 959, "page_imprimee": 846, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2361, "texte": " 846                             DURENDAL\n\n\n\ntombe d'un vol indécis au pied du hêtre, et là, triste, s'étend dans l'ombre\net s'endort sans savoir.\n   Sans savoir que dans quelques mois elle revivra sève, puis petit bour-\ngeon, et puis délicate joie verte, tendre et frissonnante au soleil ingénu des\nfutures aubes printanières, et qu'elle reprendra sa place sur le hêtre incons-\ncient!\n   Beaucoup encore de frondaisons épargnées.\n   Un hêtre frappé en plein par le soleil, et rutilant. Comme en un jardin des\ncontes arabes, il est une immense orfèvrerie d'or, jolie et ciselée.\n   Plus loin un marronnier a laissé choir à ses pieds toute sa couronne feuillue\net maintenant c'est splendidement un tapis d'une pourpre chaude et qui\ncliquête sous les pas.\n   La surface de l'étang parait rouillée; une république de canards y promène\nsa troupe régulière sonnante de cris barbares; le chef à l'avant plus gros,\nl'œil guettant et plein d'un effroi imbécile.\n   L'eau s'agite; mille rides, accrochant du soleil, s'excentrent et viennent\nameuter à la rive leurs cercles brillants; les roseaux lentement agités\ns'attristent de leurs images déformées.\n   A la moindre brise, le sol bruisse de tous les feuillages chus. Et le soleil\nrefrène le vent insoumis et sous sa paix victorieuse de midi le maintient\nimmobile.\n   Au dehors du parc on voit vivre la campagne. Tout se recueille dans la\nbonne chaleur et se tait. Sauf au loin un coq qui cokerike et raie le silence\nde son cri rude. Et puis par moments encore d'un chemin creux, là-bas,\ndes voix sonores et nettes viennent jusqu'ici mourir.\n   Tantôt une surprise charmante...\n   Une feuille sur un orme dépouillé, une petite feuille que je regardais\ns'agiter, s'est mise tout à coup à chanter : c'était une fauvette dont le chant\nattardé semblait faire vibrer un peu d'été encore dans la nature en fête.\n   Et la petite fauvette, de son chant souple et fin, prolongeait de quelques\ninstants encore l'été défaillant et en accrochait une dernière bribe aux bras\nmaigres d'un arbre défeuillu.\n\n\n   Quinze jours plus tard, presque plus de feuilles. De tous ces grands êtres\nfrissonnants dont les profils changeants secouaient naguère leur verte vie,\nrestent seuls les squelettes.\n   Maintenant ce sont des ramures fines qui vues de loin semblent, comme\nun léger brouillis sur le ciel bleu, l'estomper d'une ombre grise.\n"}, {"page_pdf": 960, "page_imprimee": 847, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 817, "texte": "                                AUTOMNALES                               847\n\n\n   Cette après-dînée sera peut-être la dernière qui aura gardé, tiède, la\ntradition de l'été!\n\n\n  Au déclin du soleil, vers quatre heures, la Nature a paru vivre d'une vie\nplus expansive. Le ciel n'avait que quelques nuages mais nuancés de teintes\nde merveille. Le couchant était en or profond et pâle et sur terre, des pores\nde toutes choses, s'émanait une calme volupté. C'est ainsi que peu à peu l'air,\npénétré de senteurs insinuées, se fit de quiétude et de joie suave; les\nderniers rayons s'éteignirent dans un recueillement divin, et par ce jour\nadorable s'était déterminée tout entière la sérénité d'octobre.\n\n\n\n           BUAU-SÉJOUR\n                                                     GEORGES BRIGODE.\n         2-17 Octobre 97.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-005", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 848, "page_fin": 857, "titre_corps": "Introduction à la lecture des Mystiques flamands", "titre_sommaire": "Introduction à la lecture des Mystiques flamands", "signature_source": "L’abbé Paul Cuylits", "ancre_debut": "INTRODUCTION A LA LECTURE", "ancre_fin": "PAUL CUYLITS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 961, "page_imprimee": 848, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1426, "texte": "INTRODUCTION A LA LECTURE\n          DES MYSTIQUES FLAMANDS\n                                                 (1)\n                                      (Suite)\n\n\n\n\n                  EST-CE bien une parenthèse que nous ouvrons en\n               insérant dans ces quelques réflexions à propos\n               des Mystiques flamands du XVe siècle, une vie\n               assez étendue du chef et fondateur de l'école?\n               Soit plaisir que j'éprouve à revivre avec les vieux\n               biographes la vie monacale de Vauvert, fraîche\n                comme une prairie d'avril et parfumée de sa\nprime ferveur, soit bonheur filial qu'il y a de raviver l'humble et\npieuse miniature qui fut le prêtre brabançon, naïvement j'avoue\nqu'il ne me semble guère. Ht d'ailleurs est-il bien possible de\nparler ou de connaître l'esprit franciscain sans connaître Fran-\nçois d'Assise, sans l'avoir entendu chanter son cantique du\nSoleil, sans le voir avec son frère le loup et ses sœurs les\nbrebis? De même il semble impossible de pénétrer dans l'âme\ndes Mystiques flamands, d'analyser leurs sentiments intimes, de\ncomprendre leur mode d'idéation, de vivre de leur vie, penser\npar leur cerveau, et r y t h m e r synchroniquement avec eux les bat-\ntements de notre cœur sans connaître par le menu la vie quoti-\ndienne de l'un d entre eux; et précisément de celui-là même qui\n\n (1) Voir les numéros de janvier, février et juillet.\n"}, {"page_pdf": 962, "page_imprimee": 849, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2119, "texte": "                       MYSTIQUES FLAMANDS                         849\n\n\n\nfut à l'égard des autres un fondateur, un maître, un centre. —\nCe que Colomb fut pour les navigateurs et W a t t pour les m é c a -\nniciens. —\n   D'autant plus que par une étrange fortune, l'océan de l'oubli\ns'est refermé sur ces humbles ermites qui pratiquaient l'idéale\nformule énoncée par l'un d'entre eux : ama nesciri et pro nihilo\nreputari.\n   Chose extraordinaire, tout Belge quelque peu instruit con-\nnaît vaguement qu'il y eut en Italie, en Espagne, en Allemagne,\ndes mystiques, des écoles mystiques dont il a lu quelque part\nl'influence sur la littérature nationale, s'il ignore leurs œuvres\nou s'il est incapable de savourer le' mysticisme. Qui n'a entendu\nparler de T h é r è s e , de Catherine de Sienne, de T a u l e r ? Mais,\nj'ai surpris des intellectuels et même des ecclésiastiques distin-\ngués en leur disant que nous avions en Belgique des mystiques\n qui ne le cédaient à aucun : Denys l'aréopagite ou Jean de la\n Croix, des monastères qui avaient revécu la vie de la thébaïde\n et les merveilles d'Assise, des saints qui avaient plus profondé-\n ment pénétré dans l'idée de Dieu et la connaissance de\n soi-même que Platon ou T h o m a s d'Aquin. Des hyperboles,\n disait-on, de naturels emballements.\n    O J e h a n de Ruusbroec, que venaient dévotieusement visiter\n des docteurs de Paris, que Gérard-le-Grand de Deventer venait\n écouter, comme jadis les juifs écoutaient Moïse descendant de\n la montagne, vous qui fûtes l'oracle et le guide des penseurs\n d'un siècle et d'un m o n d e , l'on n'eut point affligé votre humilité\n mais étonné votre intelligence si l'on vous eut dit que, dans\n votre patrie, dans votre ville, ce serait une trouvaille archéolo-\n gique que de raconter votre vie et de traduire vos extases!\n    Or il gisait dans les rayons poussiéreux de la Bibliothèque\n royale de Bruxelles un précieux codex acheté pour la modique\n somme de 5oo francs, que les travaux des savants bollandistes\n ont remis en lumière, qui renferme, mis en beau style — du\n moins au jugement des moines de Groenendael plus experts\n"}, {"page_pdf": 963, "page_imprimee": 850, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1407, "texte": " 850                                   DURENDAL\n\n\n\nes choses du ciel qu'en effets littéraires — la vie du fameux\nmystique écrite par un confrère, par un contemporain, Jean de\nSchoenhoven, vingt-sixième moine de Groenendael, clerc et\nmaître ès arts connut, vit et vécut avec Ruysbroeck (1).\n   Les savants hagiographes ont prouvé (Analecta bollandiana,\nt. IV, p . 257 et suiv.) que la vie de H e n r i Van den Bogarde\n— Henricus Pomerius — que nous allons traduire (2), est de\ncette biographie primitive et probablement perdue, une réplique\nqui a fait oublier l'original.\n   Les littérateurs peuvent regretter cette perte, gémir sur ce\nstyle froid, prétentieux, farci de textes bibliques plus ou moins\nheureusement accolés et qui* fait prévoir les insupportables\nhumanistes du XVIe siècle, nous nous contentons de rendre aussi\nfidèlement que possible un document qui nous permettra de\ncomprendre ce que c'est qu'un mystique.\n\n\n\n\n    (1) Le nécrologe, en parchemin, de Groenendael, 118° feuille au verso, porie : Hujus sancti\npatris (Johannis de Rtisbroeck) vilain gloriosam frater Johannes Tlieodrici de Schoenhovia\nveraci atque egregio stilo, utpote qui eumdem novit, vidit, subque ac cum ipso vixit, fideliter\nconscripsit.\n   (2) Les bollandistes, qui sont l'honneur de la patrie intellectuelle belge, écrivent de ce\ntémoignage : Jam vero is est Henricus Pomerius ut nemo fortassis majorem fidem mercatur.\n"}, {"page_pdf": 964, "page_imprimee": 851, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2398, "texte": "                                MYSTIQUES FLAMANDS                                       851\n\n\n\n\nDELAVIEETDES MIRACLES\n                                            DE FRÈRE\n\n\n\n                          JEAN        RUUSBROEC (1)\n           LE    DÉVOT       ET P R E M I E R     PRIEUR        DU V A U V E R T\n\n\n\n\n                                       CHAPITRE         I\n\n\n  Éloge de Jean et la merveille qui lui advint étant tout jeune.\n\n   « Que pensez-vous que sera cet enfant? » J e dis enfant, non en\nraison de son âge mais en celui de la pureté et de l'intelligence\nque montra dès lors le dévot prieur dont il est temps de parler.\nIl est vraiment ce Jean, « la voix criant dans le désert, l'ami de\nl'époux », une lumière ardente et brillante et, à m o n avis, le\nsuccesseur du Précurseur, auquel tout petit enfantelet, le Sei-\ngneur Jésus-Christ, non enceint il est vrai et ne travaillant pas\nsur un enceint, accorda une grande prérogative. Car j'ai appris\ndes Pères dont j'ai parlé plus haut (2) qu'étant âgé seulement\nde sept jours il se tenait debout, contre l'ordinaire habitude,\ndans le bassin où le lavait sa nourrice, sans que personne le\nsoutint. On lit quelque chose de semblable dans la vie du\nbienheureux Nicolas. Mais que signifie ce grand miracle, que\n\n    (1) Après avoir longtemps hésité, nous avons préféré nous séparer de l'orthographe habi-\ntuelle. Le nom du village qui a vu naître le dévot prieur s'écrit autrement, il est vrai, que\ndans les anciens temps, mais est-ce un motif suffisant pour agir à l'égard de l'illustre enfant de\nRuysbroeck autrement que nous n'agissons à l'égard des gens qui nous entourent et qui\nconservent dans leurs noms patronymiques le vieux style? Disons-nous Jan' soons au lieu de\nJanssens, Adriaan' soons au lieu d'Adriaenssens, etc.? Bien plus, il semble même déraison-\nnable de faire suivre à un nom d'homme n'existant plus les avatars d'un nom de village qui\ncontinue à exister et partant suit les évolutions du langage. Coxcie, le peintre, devrait ainsi\ns'écrire Coxcyde, e t c . . Donc des différentes orthographes des vieux documents, nous avons\nchoisi celle du plus grand nombre et des meilleurs documents. L'un d'entre eux fut écrit du\nvivant et sous les yeux de Jean de Ruusbroec.\n   (2) Pomerius parle ici de Jean de Holare (Hoeylaert) et Jean de Scoenhoven qui vécurent\nlongtemps ensemble à Groenendael avec et sous le grand prieur.\n"}, {"page_pdf": 965, "page_imprimee": 852, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1941, "texte": " 852                                   DURENDAL\n\n\n\npronostiquent ces préludes, si ce n'est que cet enfantelet si petit\net si exigu, un jour se dresserait par delà la nature et verrait de\nl'œil de la contemplation dans le divin miroir, comme pour lors\nil se dresse dans son corps contre les lois naturelles.\n\n\n                                    CHAPITRE          II\n\n\nComment cet autre Baptiste fuyant sa mère, vint demeurer chez Jean,\n  fils de Guillaume et son cousin. Et comment sa mère le suivit.\n\n\n    Ceci encore, non médiocrement, l'assimile au très bienheureux\n Précurseur. Ce dernier chercha dans le désert la fuite de ses\n concitoyens et de même celui-ci, à l'âge de onze ans, sous\nl'influence de la divine clémence, se déroba à la sollicitude\nd'une mère qui l'aimait trop.\n   L'adolescent ne recherchait pas, selon l'ordinaire méthode,\nles charnelles affections, il ambitionnait plutôt, autant que cela\nlui était possible, les progrès spirituels. C'est ainsi qu'il vint à\nla maison du chanoine p r é n o m m é (1) qui le recueillit avec joie\net l'envoya aux écoles. Docile, il suivit les leçons pendant\nquatre ans, mais plutôt à la manière du bienheureux Benoît\nqui apprenait la divine sapience pour y conformer ses mœurs\net sa vie, qu'à la façon de ceux qui apprennent l'humaine\nsagesse qui mène aux dignités. Il se développait ainsi devant\nDieu et devant les h o m m e s ; et cela ne put demeurer un secret\npour sa mère. Elle le suivit donc à Bruxelles, et comme elle ne\npouvait vivre avec lui sous le même toit, elle se retira au Bégui-\nnage pour jouir ainsi, quoique d'une façon plus indirecte, de sa\nchère présence. Les progrès de son fils, la croissante renommée\nde sa sainteté dilatait plus les entrailles maternelles qu'une\nquotidienne présence physique. Rien d'étonnant d'ailleurs : car\nl'Esprit saint, lien d'un amour chaste et vrai, agglutine plus les\n\n  (1) Il s'agit de Jean Hinckart dont nous avons parlé plus haut.\n"}, {"page_pdf": 966, "page_imprimee": 853, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1814, "texte": "                      MYSTIQUES FLAMANDS                      853\n\n\n\ncœurs des fidèles amis, que séparent les distances, que ne les\nunit l'affectueuse douceur de la présence corporelle.\n\n\n                         CHAPITRE     III\n\n Comment sa pieuse et défunte mère lui apparut fréquemment\n   et comment par sa première messe il la délivra du purgatoire.\n\n   E t l'événement suivant prouve la vérité de cette assertion.\nCar sa mère étant morte, Jean, avec une piété filiale, en con-\nservait la mémoire dans son cœur et, par de fréquentes prières,\nil la recommandait aux soins de la P i t i é divine. Elle, à son\ntour, ayant besoin de suffrages, venait souvent à sa rencontre\net lui mendiait d'une voix dolente : « O mon bien-aimé fils, qu'il\nest encore long le temps où vous serez enfin prêtre. » Attentif à\nces indices de la divine Providence, Jean priait d'autant plus\nfervemment que ces apparitions devenaient plus fréquentes.\n Lui-même, plus tard, racontait fréquemment à ses frères, com-\n ment le jour même de sa première messe Dieu lui accorda une\n consolante vision touchant le purgatoire de sa mère. Elle vint\n le visiter, dès qu'il eut terminé son office. E t les remercîments\n qu'elle lui adressa, et le visage joyeux qu'elle portait, tout cela\n exprimait clairement que Dieu lui avait pardonné sa peine et\n ouvert le purgatoire.\n\n\n                           CHAPITRE    IV\n\n     Comment, vivant encore dans le siècle, il menait une vie\n                       humble et abjecte.\n\n   Dévot à Dieu et cher aux hommes, Jean Ruusbroec, ainsi\n nommé du village où il vit le jour, encore prêtre séculier, avait\n à l'égard de lui-même une telle incurie qu'à tous ceux qui igno-\n raient son état d'âme, il semblait un misérable qu'on méprise.\n    Il était en effet tranquille et silencieux, pauvre d'habit, mais\n"}, {"page_pdf": 967, "page_imprimee": 854, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1988, "texte": " 854                            DURENDAL\n\n\n\nde mœurs cultivées ; et il marchait par les rues, comme un soli-\ntaire. On l'y voyait rarement, parce que aux affaires du dehors\nil préposait le silence de sa chère contemplation. Il advint de\nlà qu'un jour qu'il marchait dans les rues de Bruxelles, absorbé\ndans les choses d'en haut, quelques passants y prirent attention\nen même temps qu'à la simplicité de ses manières et de son\nvêtement. « O h ! si j'étais aussi saint que ce prêtre qui passe! »\nfit un des bruxellois. « Ma foi, pour tout l'or du monde, je ne\nvoudrais pas être dans son état, dit un autre, je serais bien\nmalheureux ». E t notre Jean entendant par hasard cette conver-\nsation, se disait à part lui : « Mon ami, combien tu ignores ce\nque Dieu verse de douceur à ceux qui ont goûté son esprit. »\n\n\n                              CHAPITRE     V\n\n\n  Comment il réfuta une certaine hérésie occulte et son inspiratrice,\n       célèbre à Bruxelles, sous le nom de Bloemardinne.\n\n   Il y avait à Bruxelles, au temps où le serviteur de Dieu était\nencore prêtre séculier, une femme hérétique que l'on appelait\nla B l o e m a r d i n n e et qui jouissait d'une telle réputation de sain-\nteté que l'on croyait qu'elle était flanquée de deux séraphins\nlorsqu'elle allait à communion. Cette femme qui avait beaucoup\nécrit sur « l'esprit de liberté » et l'infâme amour vénérien qu'elle\nappelait l'amour séraphique, était vénérée par de nombreux\ndisciples comme l'inventrice d'une doctrine nouvelle. Lorsqu'elle\nenseignait ou écrivait, elle s'asseyait sur un siège d'argent, siège\nqui fut offert, après sa mort, comme une relique, à la duchesse\nde Brabant. E t les boiteux croyaient par l'attouchement de son\ncadavre trouver la guérison.\n   Plein de pitié pour cette erreur, notre héros, animé de l'Esprit\nde véritable piété, s'opposa immédiatement à cette perverse\ndoctrine. E n dépit de nombreux adversaires, protégé par le\nbouclier de la Vérité, il mit à nu intrépidement le venin héré-\n"}, {"page_pdf": 968, "page_imprimee": 855, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1975, "texte": "                     MYSTIQUES FLAMANDS                        855\n\n\n\ntique et secret que distillaient les écrits que cette femme,\nchaque année, lançait contre notre foi. C'est ainsi, en découvrant\nce que ces apparences de piété et de vérité cachaient d'erreurs,\nen méprisant les embûches des adversaires, que l'homme de\nDieu montrait que l'Esprit de sagesse et de force résidait en lui.\n   J'affirme, par mon expérience personnelle, que ces très\nmauvais livres de la Bloemardinne ont une telle apparence de\nvérité et de piété que personne ne peut y voir une source\n d'erreurs funestes, à moins qu'il ne reçoive un secours ou un don\n particulier de Celui qui enseigne toute vérité.\n\n\n                          CHAPITRE     VI\n\n\n                   A quel âge il vint au Vauvert.\n\n  Q u a n d cet h o m m e déjà sexagénaire avait été, dans le siècle,\nun miroir et un modèle de la vie supérieure, malgré son grand\nâge, et bien qu'il fût au faîte de la montagne éclairé de la\nlumière des sommets comme le témoignent ses livres anago-\ngiques dont nous parlerons plus loin, il se résolut néanmoins à\ndescendre avec des compagnons dans la vallée, non la vallée\naride, mais la vallée verdoyante, non afin que sa lumière fût\nmise sous le boisseau, mais afin qu'elle jetât une flamme plus\nutile par la sauvegarde et l'exemple de l'humilité.\n     Il vint donc au Vauvert où les arcanes célestes devaient\n d'autant mieux se découvrir à lui, qu'il était plus loin du bruit\n du monde et plus libre de vaquer à Dieu. U n e fois qu'il eut\n ainsi, à la façon des aigles, renouvelé la jeunesse de son esprit,\n il commença à fixer d'un regard si profond l'éternel Soleil qu'il\n semble difficile que jamais homme porte plus haut son vol, que\n jamais esprit humain porte plus loin la contemplation. Bien\n souvent ce qu'il verse à pleins bords dans ses livres, touchant\n les mystères divins, dépasse les mesures de l'humaine analyse.\n  E t la raison de l'homme ne peut point, livrée à ses propres\n"}, {"page_pdf": 969, "page_imprimee": 856, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1982, "texte": " 856                            DURENDAL\n\n\n\nressources, s'élever une seule lois dans ce domaine ou Ruusbroec\ntransporté plane librement.\n   Si ce que je viens de dire semble peu croyable et peu vrai,\nque ces incrédules « commencent par croire afin de voir et de\ncomprendre, » qu'ils mènent, suivant l'avis du même saint\nAugustin, une vie remplie d'exercices d'amour s'ils veulent\nrecevoir dans leur intellect une lumière semblable à celle dont\njouissait le dévot prieur.\n\n                             CHAPITRE      VII\n\n\nComment le chancelier de l'Université de Paris, se faisant une fausse\n  conception de quelques-uns des écrits de Ruusbroec, en fit une\n  réfutation. Et comment par la suite le dit chancelier changea d'avis\n  et de la cause de ces soupçons.\n\n   J'ai écrit ces lignes pour quelques personnages de grande\nréputation, dont le principal est : Maître Jean Gerson, fameux\ndocteur en théologie et jadis chancelier de l'Université de Paris.\nCet h o m m e , en effet, examinant le livre du dévot prieur intitulé :\nDe l'ornement des noces spirituelles, et se t r o m p a n t dans la troisième\npartie sur les idées de l'auteur, dénonça le dit livre comme\nsuspect d'hérésie. Certes, il eut été présomptueux de traiter\nsimplement d'hérétique un h o m m e si fameux. Mais, comme il\nvoyait que précédemment l'auteur avait si souvent parlé en vrai\ncatholique, sagement il ne voulut pas à la légère réprouver ce\nqu'il pressentait ignorer. Bien plus, malgré ses soupçons de\nnon-catholicité, il énumère le dit prieur parmi les écrivains\nthéoriques; à cause de l'excellence de ses livres, il va même\ndans ses traités jusqu'à le recommander. Ce qui excuse cet\nh o m m e vénérable, c'est qu'il n'avait pas sous les yeux le texte\noriginal du prieur, mais une traduction faite assez subtilement\noù l'idée directrice du livre n'était pas clairement exposée et le\nlangage affublé d'une robe rhétoricale. E t c'est pourquoi,\nquelqu'un venant à parler au chancelier de la simplicité du dit\n"}, {"page_pdf": 970, "page_imprimee": 857, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1802, "texte": "                       MYSTIQUES    FLAMANDS                      857\n\n\nprieur, il lui répondit qu'il lui semblait peu vraisemblable qu'un\nhomme, à les entendre peu cultivé et illettré, fût capable de\nproduire des livres où souvent émergeait le langage poétique.\nDès qu'il apprit la vérité par une épître que lui envoya Jean\nde Schoenhoven, un des disciples du prieur, il le tint désormais,\nà ce qu'on rapporte, en grande révérence ; et plus jamais il n'eut\nla moindre défiance sur ce que, poussé par l'Esprit; écrivait le\nprieur.\n\n                          CHAPITRE     VIII\n\nComment, dès leur arrivée et dès la première connaissance, furent\n  merveilleusement édifiés Maître Gérard Groot et le Recteur\n  de Zwolle qui vinrent visiter le Prieur.\n\n  Un autre docteur non moins fameux et de non moindre piété,\nGérard-le-Grand (en langue vulgaire Groot), l'initiateur et le\nrénovateur de l'actuel sentiment religieux parmi les chanoines\nréguliers de la Basse-Allemagne, ayant entendu l'éloge du dit\nprieur et s'étant édifié de son admirable doctrine, voulut coûte\nque coûte visiter personnellement le pieux moine et expéri-\nmenter si la réalité correspondait à tout ce que la renommée\npubliait de lui. Il prit donc comme compagnon maître Jean\nSceele, h o m m e h u m b l e et dévot qui était à ce moment le recteur\ndes écoles de Zwolle, et vinrent nos deux visiteurs ensemble\nau Vauvert.\n   P a r hasard, il se fit qu'en pénétrant dans l'enclos la première\npersonne qu'ils rencontrèrent ce fut précisément le prieur, qui\nconnaissait seulement de nom Maître Gérard. E t le prieur\nl'appelant de son propre nom et le recevant pieusement et\ndévotement, l'introduisit dans le monastère en lui prophétisant\nqu'il serait un jour son disciple.\n\n  (A suivre.)                            L'Abbé    PAUL   CUYLITS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 858, "page_fin": 858, "titre_corps": "La Mandoline : Chute des Feuilles", "titre_sommaire": "La Mandoline : Chute des Feuilles", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Mandoline", "ancre_fin": "Bruxelles Sciiorr", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 971, "page_imprimee": 858, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 979, "texte": "La Mandoline\n                       C H U T E DES F E U I L L E S\n\n                                                     A M. ALPH. DU BOIS-DE JAEGER ( 1 ).\n\n\n\n\n                 O suprême et triste minute !...\n                 Chute des feuilles dans les bois !\n                 Et, dans nos cœurs frissonnants, chute\n                 Des frêles songes d'autrefois !\n\n                 L'été qui se meurt, mais qui lutte\n                 Encor, mêle en ses douces voix\n                 Les derniers soupirs de la flûte\n                 Aux derniers sanglots du hautbois...\n\n                 Tandis que la forêt s'endeuille\n                 Et se dépouille feuille à feuille,\n                 Notre âme aussi perd son parfum ;\n\n                Et ses rêves fanés vont suivre,\n                En se détachant un par un,\n                Les feuilles aux teintes de cuivre !\n\n\n\n\n(') M. Alph. Du Bois a mis en musique plusieurs poésies de l'auteur (Bruxelles, Sciiorr).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-007", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 859, "page_fin": 860, "titre_corps": "L’Orgue d’Automne", "titre_sommaire": "L’Orgue d’Automne", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "L ORGUE D AUTOMNE", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 972, "page_imprimee": 859, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 723, "texte": "L'ORGUE       D'AUTOMNE\n\n\n                                     A   EUGÈNE   HARDY.\n\n\n\n\nDu même salon qu'autrefois\nJ'entends, berçant ma songerie,\nSe plaindre avec la même voix\nLe même orgue de Barbarie...\n\nOh ! que de fois il nous troubla,\nCe pauvre orgue mélancolique,\nQuand tu souriais encor là,\nDans ta frêle grâce angélique !\n\nDès qu'Octobre voile à demi\nLe clair décor du paysage,\nIl revient, comme un vieil ami\nQui n'a pas changé de visage.\n\nIl revient, et les anciens airs\nQu'il répète devant les portes,\nFont danser sur les seuils déserts\nLe tourbillon des feuilles mortes.\n\nIl va s'épanchant lentement,\nComme un cœur plein de confidences...\nEt c'est ma joie et mon tourment\nDe l'entendre égrener ses danses !\n"}, {"page_pdf": 973, "page_imprimee": 860, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 937, "texte": "860                       DURENDAL\n\n\n\n           Mais il en est une surtout,\n           Une humble valse surannée,\n           Qui me rappelle jusqu'au bout\n           Nos doux bonheurs de l'autre année.\n\n           Souvent, alors qu'à mon foyer\n           Frissonnait ta jupe de soie,\n           Cette valse fit tournoyer\n           Nos rêves d'amour et de joie...\n\n           Mais aujourd'hui que sur mon seuil\n           S'est assise, à ta chère place,\n           La Tristesse en robe de deuil,\n           Cette valse d'antan me lasse.\n\n          Ses accords au rythme traînant,\n          Bien qu'ils soient demeurés les mêmes,\n          Ne font plus tourner maintenant\n          Qu'une ronde de spectres blêmes\n\n          Et j'écoute, dans ce refrain\n          Mystérieux et monotone,\n          Pleurer avec tout mon chagrin\n          Toute la langueur de l'automne !\n\n\n\n  Octobre 1898.                              FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-008", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 861, "page_fin": 878, "titre_corps": "La Révélation", "titre_sommaire": "La Révélation", "signature_source": "Jacques Wappers", "ancre_debut": "La Révélation", "ancre_fin": "JACQUES WAPPERS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 974, "page_imprimee": 861, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1680, "texte": "La Révélation\n                                                           Je les ai connues telles dans l'ennui des\n                                                        heures communes, et elles sont les créatures\n                                                        de mon désir et de ma perplexité.\n                                                                            GABRIEL   D'ANNUNZIO.\n\n\n\n\n                                   PERSONNAGES               :\n\n                         AURÉLIO, 22 ans ;\n                         P I E R R E , son frère, 25 ans, compositeur ;\n                         LE D O C T E U R ;\n                         UNE VOIX.\n\n\n\n\n               D e n o s j o u r s d a n s u n e ville f l a m a n d e\n\n\n\nLa scène représente une salle flamande. Porte haute, au fond, sur les jardins ; à\n   droite, un piano à queue ; à gauche, grande glace surmontant un canapé de\n   cuir fauve. Avant-scène, petite table avec papiers, livres et objets divers. Une\n   torchère supporte la lampe allumée. Soir.\nAvant le lever du rideau on entend un prélude.\n\n\n                                          SCÈNE I\n\nPIERRE, seul (grand jeune homme brun aux longs cheveux ; figure esthétique et fine ; ample\n    redingote noire. Impression d'intellectualité). Il se lève, quitte le piano et vient s'asseoir\n    avec découragement à gauche, près de la table.\n\n\n                                            PIERRE\n\n Je suis las... C'est inutile, mes efforts n'aboutiront jamais ! Théorique-\nment l'idéal m'est inaccessible. La chose en restera là.\n                                                                                      (Silence.)\n"}, {"page_pdf": 975, "page_imprimee": 862, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2626, "texte": " 862                                   DURENDAL\n\n\n\n   Et malgré tout, et quand même je sens vivre mon âme ardente et\nforte, et l'œuvre que je rêve est de toute beauté... Tristesse ! L'artiste peut\nbien en moi partir, s'exalter, conquérir des choses inconnues peut-être,\nmais le But a des fuites désolantes où soudain mes efforts se trouvent con-\nfondus ; que l'idéal rêvé s'évanouisse un instant dans ses flammes loin-\ntaines, et durement l'homme écrase en terre son pauvre vol d'oiseau brisé !\n                                                                    (Il marche fiévreux.)\n  J'ai là deux actes, complets, neufs, serrés, homogènes... mais le troisième,\nqui me le donnera? A h ! certes, il faudrait qu'une force extraordinaire\nm'illuminât, qu'une âme supérieure à la mienne vint tout à coup m'insuffler\nson pouvoir de Beauté, m'ouvrir un peu la Porte souveraine !\n                           (Il prend un libretto sur la table et détaille en marchant :)\n  A cette heure du soir, que la foule s'éloigne et la lune pacifique s'empa-\nrera du ciel.\n  Seuls, le prince et son gourou sont restés sur la place. La brise porte au\nGange bleu l'haleine douce des daturas fleuris.\n  Et le vieux brahmane parle, disant :\n\n                     Krishna devant un arbre s'était arrêté ;\n                     L'arc néfaste résonne, et vibrante\n                     la flèche s'implante\n                     et déchire soncoeur!\n                     Pourquoi Krishna s'est-il arrêté ?\n\n                     — Le dieu blessé tomba,\n                     En ce moment, au ciel, Sourya\n                     sanglant, tout à coup vint à disparaître.\n                     C'était l'heure où les éléphants sacrés, un à un,\n                     lourdement, battaient les gongs du Temple.\n                             Ainsi mourut Krishna.\n                                                                                 (Silence.)\n       (Rêveur.)\n  Ainsi mourut Krishna.\n                                                      (Le libretto lui tombe des mains.)\n\n                   Et dans le soir distant, comme un songe éploré,\n                   la blanche foule passagère a répété :\n                            Ainsi mourut Krishna.\n\n                            (Il court au clavier reprendre le motif principal du prélude ;\n                                 peu à peu son jeu s'échauffe pour s'interrompre brusque-\n                                 ment au milieu d'une phrase. Après s'être repris plusieurs\n                                 fois, il se lève avec un désespoir muet, en fermant ses\n                                 cahiers.)\n"}, {"page_pdf": 976, "page_imprimee": 863, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1646, "texte": "                              LA      RÉVÉLATION                         863\n\n\n   Une chose manque, une chose constitutive manque, qui seule peut créer...\ngénialement ! Une chose manque depuis des années que je sens son vide\nsous mes doigts, son vide qui stérilise tout effort ! Ce n'est ni la méthode,\nni la science, ni l'amour, mais j'ai beau chercher, lutter, fouiller : une\nchose éternelle sans doute, une chose constitutive manque... Oh ! rage...\nc'est cela ! cela...\n   Certes, je suis l'auteur applaudi d'une cinquantaine d'œuvrettes moyennes,\nde romances avec et sans paroles, de ballades, de nocturnes ! Toutes\nchoses médiocres et jolies : du grand art... pour salon! Mais il m'est impos-\nsible, impossible l'autre élan, le seul digne ! Il manque sous mes doigts\ncette force inspiratrice qui vienne manger de lumière tant de nuit et noyer\nde soleil ces poussières d'étoiles !\n\n\n                                     SCÈNE II\n\n                                  PlERRE, LE DOCTEUR.\n\n\n\n  Ah ! docteur, vous voilà ?\n\n                                    LE DOCTEUR\n\n  Comment allez-vous ?\n\n                                       PIERRE\n\n   Merci. — Avez-vous vu Aurélio ?\n\n                                    LE DOCTEUR\n\n   Oui, je viens de chez lui...\n\n                                       PIERRE\n\n   Et?\n\n                                    LE DOCTEUR\n\n   Je ne sais ; son agitation paraît avoir disparu, il est un peu moins égaré...\n enfin il me semble que son état s'est amélioré sensiblement. — Comme vous\n êtes rouge... seriez-vous souffrant?\n\n                                        PIERRE\n\n   Ah ! vous croyez que je sois rouge ?...\n"}, {"page_pdf": 977, "page_imprimee": 864, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1546, "texte": " 864                               DURENDAL\n\n\n\n                                   LE DOCTEUR\n\n  Regardez-vous donc dans ce miroir !\n\n                                     PIERRE\n\n   Oui, c'est vrai... — Aurélio va mieux, disiez-vous, mais depuis cinq ans\nque son esprit divague, docteur, pas un jour ne s'est écoulé sans amener\nquelque rechute... A vrai dire, c'est bien fini, n'est-ce pas ? et rien n'y fera.\nIl faut qu'il meure comme notre mère et notre grand'mère...\n                                                                     (Silence.)\n  Mon Dieu, oui, c'était fatal !\n\n                                   LE DOCTEUR\n\n  Sait-on ! Il est malaisé de pronostiquer en ces cas héréditaires, mais le\ndanger immédiat de lésions étant conjuré, je crois que l'on peut s'estimer\nheureux... — Vous ai-je distrait de votre travail ?...\n\n                                     PIERRE\n\n  Et moi, docteur ?\n\n                                   LE DOCTEUR\n\n  Vous ? Comment ..\n\n                           PIERRE (souriant faiblement)\n\n  Et moi aussi, bientôt, n'est-ce pas?\n\n                                   LE DOCTEUR\n\n  Mais, mon cher enfant, êtes-vous...\n\n                               PIERRE (de même)\n\n  Pas encore, c'est pourquoi je vous demande... Vous avez l'air effaré, doc-\nteur, vous, aliéniste, auriez-vous peur de la folie, par hasard ?\n\n                                   LE DOCTEUR\n\n  Quelle question singulière !\n\n                                     PIERRE\n\n  C'est que je découvre en moi des symptômes étranges... ainsi, parfois il\n"}, {"page_pdf": 978, "page_imprimee": 865, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1807, "texte": "                              LA RÉVÉLATION                              865\n\n\nme semble que tout à coup mon être se dédouble... je me regarde agir,\ncomme si j'étais totalement étranger à ce qui m'arrive... C'est le commen-\ncement d'un cas, n'est-ce pas ?\n\n                                LE DOCTEUR\n\n  Mais Pierre...\n\n                                   PIERRE\n\n   Voyons, ne dites pas non... vous me connaissez depuis haut comme cela,\n                                                           (Il fait le geste.)\nje croyais pouvoir compter sur vous au moins... — d'ailleurs, depuis queje\nvois Aurélio vivre autour de moi, si serein, si calme, la folie a presque\ncessé de m'effrayer... Ne serait-elle pas, docteur — comme il le répète sans\ncesse — une extrême lucidité qui nous isole des objets trop immédiats pour\nnous absorber exclusivement dans une vision plus haute ?...\n\n                                LE DOCTEUR\n\n  Quel rêve... de fou I...\n\n                                   PIERRE\n\n  Fou, docteur ? Et de quel droit dites-vous qu'un homme est fou ? A quel\ncritérium mystérieux se mesure la Sagesse ? Quand un cerveau vibre plus\npuissamment qu'un autre, pourquoi le plus imparfait des deux serait-il le\nmeilleur?... pourquoi?...\n\n                             LE DOCTEUR (évasif)\n\n  Pourquoi...\n\n                               PIERRE (fébrile)\n\n   Vous ne savez pas ? Je vais vous le dire, moi : c'est que l'homme replié\nsur lui-même dans le scrutement angoissé de son destin, et debout sur cette\ntête d'épingle qu'on nomme la terre, forme avec elle dans le vide un énorme\npoint d'interrogation !\n\n                                LE DOCTEUR\n\n  Vous travaillez trop, Pierre, cette fébrilité ne saurait vous être que nui-\nsible, croyez-moi, la musique vous énerve... prenez garde, c'est un conseil...\n"}, {"page_pdf": 979, "page_imprimee": 866, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1786, "texte": " 866                              DURENDAL\n\n\n\n                                       PIERRE\n\n   Oh ! je sais, je sais ! Mais vous ne comprenez donc pas ! Vous êtes donc\naussi de ceux qui se figurent que l'art est un passe-temps, une occupation,\nsinon un métier ! — Pauvres gens ! L'art est une passion, l'art est plus\nqu'une passion, c'est une nécessité dans la vie de l'artiste, comme l'air qu'il\nrespire, comme le pain qu'il mange et l'eau qu'il boit !... L'art est une hys-\ntérie ! — Écoutez donc, docteur, quand on est là, rivé, butté contre un\ninvisible obstacle et qu'il faut que l'on passe, et que derrière est le triomphe\ndans l'Idéal de la Beauté réalisée, l'artiste sacrifierait plutôt sa raison et sa\nvie, comprenez-vous, que cette peut-être ridicule mais si nécessaire pour-\nsuite du pain qu'il mange et de l'air qu'il respire !\n\n                                  LE DOCTEUR\n\n  Vous travaillez trop, Pierre.\n\n                                       PIERRE\n\n  Adieu docteur.\n\n                                  LE    DOCTEUR\n\n   Surtout ne faites pas musique en présence de votre frère, vous connaissez\nl'influence néfaste qu'elle exerce sur son cerveau...\n\n                                       PIERRE\n\n  Adieu docteur.\n\n                                  LE    DOCTEUR\n\n  A demain, monsieur Pierre, n'oubliez pas mes conseils.\n\n                                       PIERRE\n\n  Adieu docteur.\n                                                             (Le docteur sort.)\n\n\n                                  SCÈNE III\n\n                               PIERRE           (seul)\n\n  Encore un homme pondéré, celui-là, c'est-à-dire un être équilibré dont le\nsens commun, la raison et les théories sont assis comme autant de pyra-\nmides dans le désert de quelque vague intelligence!\n"}, {"page_pdf": 980, "page_imprimee": 867, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1763, "texte": "                                 LA R É V É L A T I O N                             867\n\n\n  — Oh ! le sens commun, ce grand mot qu'on vous jette partout à la tête!\nEt qu'y a-t-il de plus commun que le sens commun?...\n                                                                             (Silence.)\n\n  Le malheureux...\n                                                          (Le jour baisse lentement.)\n\n\n\n\n                                    SCÈNE        IV\n\n\nPIERRE, AURÉLIO. — AURÉLIO (blond, vêtu d'un costume décoratif à long manteau) entre du\n    fond, sans voir son frère.\n\n\n                           AURELIO (d'une voix monotone)\n\n  Ceux qui nous ont précédés dans les royaumes de l'éternité, vivent autour\nde nous comme notre ombre...\n                                                                             (Silence.)\n\n  Les aïeux se survivent en nous, et mélancoliques, nous regardant agir,\ndiscutent entre eux les conséquences probables de notre existence...\nÉtrange !... Étrange !...\n\n                       P I E R R E (l'apercevant, douloureusement)\n\n  Aurélio...\n\n                                AURÉLIO (de même)\n\n  Les oiseaux de douleur m'ont enseigné la vie.\n                                                  (Il ramasse le libretto tombé et lit)\n  C'était l'heure où les éléphants sacrés, un à un, lourdement, battaient les\ngongs du Temple...\n  C'est beau ..\n                                                                              (Silence.)\n\n  Et les aïeux mélancoliques discutent entre eux les conséquences probables\nde notre existence...\n                                                   (Un temps, puis d'une voix serrée)\n\n   Oh! Pierre, Pierre...\n\n                                        PIERRE\n\n   Aurélio!... Quoi?\n"}, {"page_pdf": 981, "page_imprimee": 868, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1269, "texte": " 868                              DURENDAL\n\n\n\n                                    AURÉLIO\n\n  Quels yeux! Est-ce que je te fais peur!\n\n                                 P I E R R E (agité)\n\n  Mais non...\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n  Mais non!... et ta voix s'étrangle, oh! Pierre, mon Pierre, tu n'as pas\npeur de moi, n'est-ce pas? Dis... pas de moi, n'est-ce pas?\n\n                           P I E R R E (avec précipitation)\n\n  Non, non !\n\n                               AURÉLIO (insistant)\n\n  Mais de l'Autre, dis, de l'Autre !\n\n                                       PIERRE\n\n  Quel autre ?\n\n                                     AURÉLIO\n\n\n  Comment tu ne sais pas ?... Mais non, c'est juste, Il m'a raconté cela cette\nnuit, je vais te dire...\n\n                            P I E R R E (sur le même ton)\n\n\n  Ah ! Il t'a raconté cela cette nuit ?...\n\n                                     AURÉLIO\n\n  Oui. — Je ne comprenais pas, je ne pouvais pas comprendre, alors Il m'a\nexpliqué... Écoute : Il y a dans chacun de nous, en dehors de notre âme et\nde notre corps, un troisième être qui vit et veille toujours; c'est lui, le seul\ndes trois qui soit indépendant et libre...\n\n                    P I E R R E (voulant l'empêcher de poursuivre)\n\n  Aurélio...\n"}, {"page_pdf": 982, "page_imprimee": 869, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1808, "texte": "                             LA   RÉVÉLATION                              869\n\n\n                                   AURÉLIO\n\n\n  Celui-là est le Prince. Il nous tient en sa puissance et notre cœur bat\ndans le creux de sa main !\n\n                                   PIERRE\n\n  Aurélio, je t'en prie...\n\n                                  AURÉLIO\n\n   Comme il le surveille toujours, toujours ! La nuit quand nous dormons\nc'est lui qui l'empêche de s'arrêter et le fait travailler sans relâche... Sans\nrelâche, pauvre esclave!... — Tâche d'interrompre les battements de ton\ncœur... tu ne peux pas. tu ne peux pas !... parce qu'il ne veut pas que tu le\nfasses ! Empêche donc ton cœur de battre ! Ah ! ah ! quels êtres extraor-\ndinaires nous sommes !\n\n                                   PIERRE\n\n  Tais-toi ! Tais-toi !\n\n                                   AURÉLIO\n\n  Nous pouvoirs tout : même remuer notre petit doigt quand il nous plaît,\nmais ce cœur, notre cœur, n'est pas à nous, notre vie est celle d'un autre.\n  Nous sommes trois dans toute existence... Cela se remarque si souvent...\nEssaie un peu de ne pas penser...\n                                                                    (Silence.)\n\n   — Quels yeux, quels yeux! Comme tu me regardes! As-tu peur de moi,\n toi aussi? oh! Pierre, mon Pierre!\n\n                                    PIERRE\n\n   Moi, peur? Pourquoi aurais-je peur de toi?\n\n                                   AURÉLIO\n\n   Tu ne veux pas dire? — Alors écoute : Quand Il trouve que c'est assez\n souffrir et quand Il ne veut plus, doucement alors il resserre ses beaux\n doigts blancs et le cœur s'oppresse. Comme on le sent palpiter! Il est\n enveloppé de toute part, pauvre conscience dans les ténèbres; puis enfin, il\n s'arrête! Les traités sont rompus-: L'Ame pensante fuit aussitôt; Lui-même\n"}, {"page_pdf": 983, "page_imprimee": 870, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1370, "texte": " 870                              DURENDAL\n\n\n\nqui permettait la vie part à son tour et le corps seul, qui leur a servi de\nprétexte, retourne humblement à la terre maternelle... — La vie bien\nobservée est très intéressante !\n                        (Silence. Pierre rôde par la chambre ne sachant comment\n                             distraire Aurélio qui parle dans le vide.)\n\n\n                                    AURÉLIO\n\n  Ceux qui vont mourir voient bien mieux la vie ; le crépuscule nous\ndécouvre des choses que la pleine lumière nous empêchait de voir... — le\ncrépuscule?... E h ! non... l'aurore!\n                                                                       (Silence.)\n\n  — Où est le docteur ?\n\n                                     PIERRE\n\n  Le docteur est parti.\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n  Es-tu sûr qu'il soit parti ?\n\n                                     PIERRE\n\n\n  Absolument, il vient de me quitter.\n\n                                    AURÉLIO\n\n  Ah!...\n\n                                                                    (Un temps.)\n\n\n  Quand reviendra-t-il ?\n\n                                     PIERRE\n  Il m'a promis de revenir demain matin.\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n  Demain matin...\n                                                                       (Silence.)\n\n   Quelle idée, quelle idée !\n"}, {"page_pdf": 984, "page_imprimee": 871, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2173, "texte": "                                LA   RÉVÉLATION                                     871\n\n\n                                      PIERRE\n\n  Voyons, assieds-toi Aurélio, écoute, je veux te faire entendre la phase\nnouvelle de mon prélude.\n                        (Il se met au piano et joue un thème lent et grave, très doux,\n                              de manière à accompagner la voix de son frère, qui\n                              incessamment parle.)\n\n\n                                     AURÉLIO\n\n\n  La Vérité!... Songer que peut-être elle nous coudoie; et quand un jour\nenfin il nous sera donné de mourir, songer que nous rirons haut, peut-être,\ndisant: Mon Dieu, c'était là tout! mon âme, ce n'était que cela !... Oh! mais\ncela, cela, cela? La Vérité en équilibre sur le monde c'est l'œuf immortel de\nColomb... et qui va lui casser la tête? Oh ! cela !\n\n                                      PIERRE\n\n  Voici passer sous les palmiers chevelus, l'esclave brune en robe blonde.\n                                                        (Il continue le motif musical.)\n\n\n                                     AURÉLIO\n\n\n   Et les démons, les démons de la musique... comme ils se démènent dans\nles nappes de l'air et comme ils les secouent! Vraiment, les musiciens sont\ndes mages; un seul de leurs gestes évoque les beaux démons du bruit... et\nc'est un art, une puissance!... Gouverner cet énorme empire illusoire, ce\nmonde immense qui n'est pas! Faire œuvrer pour la Beauté tout un grouil-\nlement d'êtres inexistants! Quel mensonge sublime!\n\n                                       PIERRE\n\n   Dans le fond de la vasque les poissons argentins ont passé, montant à la sur-\nface des flots, et les enfants des lacs baisent ses pieds de perles.\n                                                                (Il poursuit son jeu.)\n\n                                      AURÉLIO\n\n\n   Les démons! Dès que l'air s'effarouche et tremble, notre oreille crédule\ntranspose ces frissons et celui qui pense croit entendre quoiqu'il n'entende\nrien... Et des salles entières, trois, quatre, dix mille personnes sont là,\nfixant comme des hallucinés ce groupe fiévreux, l'orchestre! Et leurs\n"}, {"page_pdf": 985, "page_imprimee": 872, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1751, "texte": " 872                             DURENDAL\n\n\n\noreilles mensongères racontent des merveilles, et l'impression profonde en\npasse sur leurs visages réflecteurs, tandis que les esprits, dans l'air, contem-\nplent d'un pâle sourire tous ces illustres insensés qui ne savent même pas\njusqu'à quel point ils sont dans un profond silence!... Oh! les démons... les\ntragiques démons. .\n\n                                    PIERRE\n\n\n  Le cortège du marajah traverse les allées poudreuses et les blancs cornacs gui-\ndent leurs éléphants.\n                                                                     (I1 joue.)\n                                   AURÉLIO\n\n\n   Pourquoi n'avons-nous pas deux ou trois sens complémentaires? Dieu sait\nquelles émotions exquises la nature nous cache encore sous son manteau\nroyal, et qui pourtant seront à jamais perdues pour celui qui pense, comme\nles astres invisibles, les diamants introuvés, les perles dans l'oubli des gouf-\nfres insondables... La nature gaspille ses enfants...\n                                                                  (Un temps.)\n\n  Pierre !\n                                                              (Avec attention.)\n\n  Mais toi, où vas-tu?\n\n                                    PIERRE\n\n   Où je vais?\n\n                                   AURÉLIO\n\n\n   Mais oui! où vas-tu? Dis-moi où tu vas...\n\n                                     PIERRE\n\n   Mais je reste, Aurélio, je reste auprès de toi...\n\n                                   AURÉLIO\n\n  Auprès de moi? Ah! ah! quelle idée! mais tu ne peux pas, tu ne peux donc\npas comprendre? Et ton âme en rêve, où s'en va-t-elle, dis?\n                                                                      (Silence.)\n\n   Tu ne veux pas dire?... C'est mal...\n"}, {"page_pdf": 986, "page_imprimee": 873, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1098, "texte": "                             LA RÉVÉLATION                             873\n\n\n                                  PIERRE\n\n Mais enfin, Aurélio, je suis là; tu entends bien que je joue toujours...\n\n                                 AURÉLIO\n\n Oui, toujours, et tu n'as pas encore trouvé?\n\n                             PIERRE (vivement)\n\n Trouvé?\n\n                                 AURÉLIO\n\n Ce que tu cherches?\n\n                                  PIERRE\n\n  Ce que je cherche?\n\n                                 AURÉLIO\n\n   Oh! tu fais semblant, toujours semblant de ne pas comprendre! Écoute,\nPierre, pourquoi miner ta vie à cette poursuite? C'est une folle idée... une\nfolle idée...\n\n                                  PIERRE\n\n  Pourquoi dis-tu cela?\n\n                                 AURÉLIO\n\n  Parce que j'ai pitié!\n\n                               PIERRE (à part)\n\n  Que dit-il?\n\n                                  AURÉLIO\n\n   Pauvre! pauvre! Lutter, peiner! Quelle aberration ! Tu ne sais donc pas?\nIl m'a dit : L'Idée est un éclair!\n\n                                   PIERRE\n\n  L'Étude est une lampe...\n"}, {"page_pdf": 987, "page_imprimee": 874, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1289, "texte": " 874                              DURENDAL\n\n\n                                    AURÉLIO\n\n   Va, délivre-toi des lampes; elles peuvent bien illuminer ta table autour\nde toi, mais vois l'éclair : d'un coup de coude il crève toute l'ombre du\nciel !\n\n                                     PIERRE\n\n  Tu es extraordinaire.\n\n                                  AURÉLIO (agité)\n\n  Tu es aveugle... mais au-delà de mon âme il est une Ame qui s'ignore,\ndont ma folie peut-être est la lucidité.\n\n                                     PIERRE\n\n  Je t'en prie, tais-toi; tu sais combien tu te fatigues .. j'ai mal fait de tou-\ncher du piano... il m'avait tant recommandé...\n\n                                    AURÉLIO\n\n  Tu me dis cela d'une voix bien étrange... Il t'a donc aussi parlé de moi?\n\n                                     PIERRE\n\n  Oui, il disait...\n\n                                    AURÉLIO\n\n  C'est étrange...\n\n                                     PIERRE\n\n  Le docteur trouve que...\n\n                                    AURÉLIO\n\n  Comment Il t'a parlé aussi du docteur? Pourquoi? Je ne comprends pas!...\n\n                                     PIERRE\n\n  Mais...\n                                    AURÉLIO\n\n  Silence! Silence!... Il reviendra tout à l'heure, n'est-ce pas?... Il te l'a dit.\n"}, {"page_pdf": 988, "page_imprimee": 875, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1722, "texte": "                              LA    RÉVÉLATION                                    875\n\n\nQuelle idée, quelle idée... Mais moi, la nuit dernière, Il m'a dit qu'il ne\nreviendrait plus, que c'était bien fini...\n\n                                     PIERRE\n\n\n  Que dis-tu? Mais le docteur n'a pas été ici pendant la nuit...\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n   Quel docteur?... tu ne peux donc pas comprendre! Comme leur raison a\nobscurci tes yeux... Oh! je ne voulais pas le croire quand Il me disait :\n  l'Être qui pense en nous, n'est qu'un trompeur et un faussaire... » Il s'est\nfait à notre usage une manière arbitraire d'envisager les choses; c'est cela,\ncela seulement, qui empêche son union avec Celui qui tient le cœur, et\nl'Ame de l'homme ne vibrera plus!\n\n                                     PIERRE\n\n\n  Ne vibrera plus? Alors, c'est... Aurélio je ne sais ce que tu veux dire...\nAlors?... achève! L'Ame de l'homme ne vibrera plus...\n\n                                   AURÉLIO\n\n\n  Celui qui s'affranchirait de ces fausses images, celui qui vaincrait, celui\nqui se délivrerait de son âme conventionnelle, sans doute il verrait Dieu !...\n\n                                     PIERRE\n\n  Dieu!... parle... parle.\n\n                        AURÉLIO (de plus en plus égaré)\n\n\n   Ce que l'orgueil terrestre appelle : Vérité... c'est la pitié de Dieu pour\nl'homme. . Malheur! malheur!\n\n                                     PIERRE\n\n\n  ...C'est la pitié de Dieu pour l'homme...\n                       (Ici on entend une clochette-annonçant le viatique s'approcher\n                             peu à peu, passer sous la fenêtre et s'éloigner. Aurélio\n                             reste muet, absorbé dans son rêve.)\n"}, {"page_pdf": 989, "page_imprimee": 876, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1717, "texte": "  876                             DURENDAL\n\n\n\n                                  P I E R R E (bas)\n\n\n   C'est horrible... il voit, il parle, il juge, il est plus lucide que moi; ses\ndivagations nagent dans une lumière... il raisonne, il raisonne, il est supé-\nrieur à la Vie... — Supérieur?... non, il est supérieur à notre vie!...\n\n                              AURÉLIO (vaguement)\n\n\n  Que me dit-Il?... C'est la pitié de Dieu pour l'homme... oh! les démons\nde la musique, ce sont eux seuls qui gardent la Clef, l'éternelle Clef!...\n\n                                P I E R R E (à part)\n\n  Il se calme.\n                                                                          (Haut.)\n\n\n  Aurélio, veux-tu que nous allions faire un tour dans le bas du jardin... Il\ndoit y avoir un clair de lune...\n\n                               AURÉLIO (distrait)\n\n\n  Ils ne veulent pas. Ils ne veulent pas... oh! les démons gardiens des clefs...\nÉcoute !\n                              (On entend passer dans l'air un murmure de harpes.)\n\n   Dans le fond du jardin, sous les ramures enlacées, lorsque tombait le soir,\net que le vent frôleur passait en parfumant les herbes balancées, dans le\nfond du jardin, nous nous promenions; et la main dans la main, les deux\npetits que nous étions, allaient rêver au crépuscule... Tu te souviens...\n\n                                    PIERRE\n\n  J e me souviens...\n\n                                   AURÉLIO\n\n  Malheur... malheur...\n\n                                    PIERRE\n\n\n  Lorsque girait au ciel la première planète, les deux petits enfants se\nmettaient à chanter; tout doucement, la nuit les cachait sous son voile... et\npour les deux petits le rossignol pleurait... Te souviens-tu?\n"}, {"page_pdf": 990, "page_imprimee": 877, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1626, "texte": "                               LA    RÉVÉLATION                                     877\n\n\n                                     AURÉLIO\n\n\n  Je me souviens... malheur... malheur... Et puis l'oiseau divin leur conta\nses histoires de beaux pays ensoleillés, de larges fleuves azurés, de longs\nbosquets près du rivage! Et l'un des deux petits enfants l'écouta tant et si\nlongtemps, qu'il le suivit en son voyage!... Les oiseaux de douleur ont\nenseigné la Vie à ce joli petit enfant... Te souviens-tu?\n\n                                 PIERRE (pleurant)\n\n  Malheur!., malheur ..\n\n                                      (Long silence. Les harpes cessent de chanter.)\n\n\n            AURELIO (regarde son frère, puis lui touche l'épaule, disant)\n\n\n  Veux-tu venir dans le jardin ?\n                                      PIERRE\n\n\n  Je me souviens... je me souviens! — C'est la pitié de Dieu pour l'homme!\n                                       (Ici l'on entend revenir et passer le viatique.)\n\n\n               • AURELIO (fixant tout à coup Pierre avec terreur)\n\n  Pierre ! Dieu ! mon front ! Pierre ! Pierre !\n\n                                      PIERRE\n\n  Aurélio, quoi ? quoi ?\n\n                                AURÉLIO (très agité)\n\n\n   Il veut dire... il veut te dire ! Il parlera ! Il m'a promis ! oh ! oh ! mon\nfront !\n\n                                      PIERRE\n\n\n  Qu'as-tu ? Je t'en supplie, Aurélio, ne parle pas ! Tais-toi !\n\n                                     AURÉLIO\n\n  Me taire ! me taire ! mais tu es donc fou ! mais !... j'ai trouvé ! tu ne sais\npas ! Il va dire ! dire !... J'ai retrouvé la clef de la Porte Idéale !\n"}, {"page_pdf": 991, "page_imprimee": 878, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1721, "texte": " 878                              DURENDAL\n\n\n\n                                     PIERRE\n\n  Ciel ! Ciel ! Qu'as-tu ? Que veux-tu ? Que dis-tu ?\n\n                        AURELIO (de plus en plus agité)\n\n  Écoute, écoute !... mais, mais il ne veut pas... — Laisse-moi ! — Il me\nserre le cœur ! — Me lâcheras-tu ? — ...Il ne veut pas que je te dise...\n\n                                 P I E R R E (affolé)\n\n  Que dis-tu ? Que dis-tu ?\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n  Regarde... le monde est dans sa main, il palpite comme un cœur !\n\n                               P I E R R E (suppliant)\n\n\n  Que dis-tu, que dis-tu, mon frère ?\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n   Oui, ton frère... ton frère ! Tu te souviens ? Ah ! vivre ! vivre !... mais\nIl ne veut pas... Il étrangle mon pauvre cœur comme un oiseau... j'étouffe...\nj'étouffe ! Pierre ! écoute... retiens ! C'est au prix de ma vie ! Le Seuil est\nentr'ouvert ! Je le vois... je le vois... je le revois !\n                                                               (Il demeure extasié.)\n\n                          UNE VOIX DANS LA N U I T\n\n  Où la Raison finit commence le Génie !\n\n                         AURÉLIO (très bas et très doux)\n\n  Tu te souviens ?\n                       (Il s'affaisse entre les bras de Pierre. On entend les harpes\n                             vibrer plus lointaines. La lampe s'éteint, mais la lune\n                             triomphale éclaire leur groupe : Pierre debout, Aurélio\n                             retombé la tête par-dessus le bras de son frère qui\n                             regarde le ciel, et tout illuminé.)\n\n\n\n     Juin   1897.                                         JACQUES WAPPERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-009", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 879, "page_fin": 879, "titre_corps": "Vent d’Hiver", "titre_sommaire": "Vent d’Hiver", "signature_source": "Édouard de Tallenay", "ancre_debut": "VENT D HIVER", "ancre_fin": "EDOUARD DE TALLENAY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 992, "page_imprimee": 879, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 782, "texte": "VENT D'HIVER\n\n\nAh ! le vent de l'hiver qui souffle dans les pins\nQu'il est majestueux et tragique de râles\nQuand la plaine est au loin blanche de neiges pâles,\nEt que le corbeau noir vole dans l'air d'étains !\n\nLes cimes roulent, vont : des bruits d'orgues fatales\nRythment de lents sanglots sur leurs vagues d'airains,\nPuis hurlent dans l'horreur, les douloureux refrains\nQu'ils clament aux échos des vieilles cathédrales.\n\nEt chaque arbre se dresse ainsi qu'un javelot,\nLe tronc maigre et nerveux enfoncé dans la terre\nEt les branches, pennons, se courbant comme un flot.\n\nTandis que passe encore et toujours, sans colère\nLa bise qui s'enfuit, revient, réveille, endort\nEt promène partout les baisers de la Mort.\n\n\n\n                              EDOUARD DE TALLENAY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-010", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 880, "page_fin": 881, "titre_corps": "Cantique des Créatures, communément dit du Frère Soleil", "titre_sommaire": "Le Cantique du frère Soleil", "signature_source": "A. 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Le cardinal Hugolin, protecteur de l'Ordre, désirait qu'il se rendit à Rieti, pour se\nfaire soigner, mais, avant de partir, le saint voulut aller voir sainte Claire qui, le trouvant\nhors d'état de voyager, le supplia de différer de quelques jours et de rester, en attendant, à\nSaint-Damien. C'est là qu'il composa les premières strophes de ces extatiques laudes. Il ajouta\nl'avant-dernière strophe, plus tard, quand il eut réconcilié l'Evéque et le Podestat d'Assise que\nséparait un différend. Les frères Ange et Léon chantaient le cantique du Soleil à la prière du\nPetit Pauvre mourant, lorsqu'il les interrompit à la doxologie : Louez et bénissez le Seigneur...\net entonna la strophe finale.\n                                                                                       A. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-011", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 882, "page_fin": 884, "titre_corps": "Joseph Janssens", "titre_sommaire": "Joseph Janssens", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "Joseph Janssens", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 995, "page_imprimee": 882, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1500, "texte": "Joseph Janssens\n\n              Nous donnons dans le présent fascicule la repro-\n               duction des deux dernières œuvres de notre\n               compatriote, Joseph Janssens, de Saint-Nicolas,\n               habitant actuellement Anvers.\n                    Joseph Janssens est certainement un de nos\n                meilleurs artistes religieux. I1 est jeune encore\n                et il a déjà à son actif un bon nombre de tableaux\nde la plus haute valeur. Actuellement, les œuvres d'art reli-\ngieux sont rares. Il existe bien des œuvres religieuses. Elles\npullulent m ê m e . Mais elles sont tout, excepté des œuvres d'art.\nCe sont des caricatures de l'art pour la plupart. Aussi est-ce\navec la joie la plus vive que nous signalons, à l'attention des\ncatholiques, les œuvres de Joseph Janssens. Elles sont belles\net elles sont pieuses, parce que le peintre est à la fois un\nartiste et un croyant. Deux conditions indispensables pour faire\nde l'art religieux.\n  L e s deux tableaux dont nous donnons la reproduction, repré-\nsentent l'un Sainte Godelieve, l'autre Le Samedi-Saint. L e premier\na été fait pour le petit béguinage de Gand. Il domine le maître-\nautel d'une fort ancienne chapelle dédiée à sainte Godelieve.\nLieu de pèlerinage très fréquenté, surtout en juillet, à la fête\nde cette admirable sainte, dont un autre de nos compatriotes,\nun superbe artiste chrétien aussi, dont la réputation est devenue\neuropéenne, E d g a r T i n e l , que je considère, pour ma part,\n"}, {"page_pdf": 998, "page_imprimee": 883, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2181, "texte": "                          JOSEPH JANSSENS                           883\n\n\n\ncomme le plus grand artiste musical chrétien de notre t e m p s ,\na chanté la gloire en un drame musical de si large envolée.\n    L'autre tableau, Le Samedi-Saint, a été acheté par M. B a r m a -\nmaker, de Philadelphie. L e s reproductions de cette œuvre sont\ntrès répandues en Angleterre et en Amérique.\n    Mais ce sont là les derniers tableaux de maître Janssens. Il\nen a fait auparavant d'autres qui sont des plus intéressants et\nveulent être signalés. Si vous passez par Louvain, allez donc\nvoir, dans la chapelle des Pères Jésuites, ses trois charmants\n petits tableaux : La Présentation de la Vierge, L'Annonciation et\n Le Couronnement de la Mère de Dieu.\n    Joseph Janssens a exécuté également des peintures murales\n à Saint-Nicolas, sa ville natale, dans la chapelle du Sacré-Cœur.\n C'est la première œuvre de quelque importance de l'artiste.\n     Il a aussi fait toute une série de tableaux pour l'église de\n Saint-Laurent, à Steel sur la Ruhr, en Allemagne, représentant\n La Vie de saint Laurent, et pour la même église, une œuvre de\n grande dimension : Le Christ avec la Vierge et saint Jean.\n     Enfin, tous ceux qui ont visité l'église de Saint-Joseph, à\n Anvers, ont admiré les magnifiques peintures murales, en quatre\n  panneaux, de notre artiste : Le Couronnement de la sainte Vierge,\n  Saint Joseph patron de la Belgique, La Création et Le Jugement.\n  Ces deux derniers plutôt allégoriques ou symboliques. Deux\n  grands panneaux restent encore à faire dans le chœur : L'Adora-\n  tion des Mages et L'Adoration de la Croix.\n      Outre ces tableaux d'art religieux, Joseph Janssens a peint\n  de nombreux portraits absolument remarquables, entr'autres\n  celui de S. S. Léon X I I I , dont le P a p e a fait cadeau à sa\n  famille, le portrait de M. de Lantsheere, ministre d'Etat, qui\n   est à la chambre des députés, ceux de Jules Malou, du séna-\n   teur L a m m e n s , d'Edgar T i n e l , de M g r s Cartuyvels, Mercier,\n   L a m y , des abbés de Maredsous et Beuron, de la baronne Osy,\n   la comtesse Legrelle, etc., etc.\n      L a reproduction des deux tableaux que nous donnons a été\n"}, {"page_pdf": 999, "page_imprimee": 884, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 988, "texte": " 884                       DURENDAL\n\n\n\nfaite d'après de splendides photographies de l'admirable édi-\nteur d'art, F r a n z Hanfstœngl, de Munich, qui a bien voulu\nnous en faire hommage, ce dont nous le remercions vivement ici.\n   Puisse-t-elle contribuer à faire connaître, aimer et admirer\nnotre cher et grand artiste, Joseph Janssens, comme il le mérite.\nNous le signalons spécialement à l'attention du clergé et de\ntous ceux qui s'intéressent à la décoration des églises. L a\nplupart du temps on s'adresse, pour celle-ci, à des artisans —\nje n'ose pas dire des artistes — de second ordre. Mieux vaut\nlaisser les murs blancs que de les souiller par des peinturlu-\nrages qui ne sont que de grossières et grotesques caricatures.\n  Nous serions heureux si nos paroles pouvaient trouver un\nécho auprès de ceux qui ont à cœur la régénérescence de l'art reli-\ngieux en Belgique, si puissant jadis, tombé si bas aujourd'hui.\n\n\n\n                                  L'Abbé H E N R Y M Œ L L E R .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-012", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 885, "page_fin": 899, "titre_corps": "Christina-Georgina Rossetti", "titre_sommaire": "Christina-Georgina Rossetti", "signature_source": "Olivier-Georges Destrée", "ancre_debut": "CHRISTINA GEORGINA ROSSETTI", "ancre_fin": "et frappe un roc", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1000, "page_imprimee": 885, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1384, "texte": "CHRISTINA-GEORGINA                                     ROSSETTI\n\n                   F I L L Edu poète et patriote italien Gabriele Rossetti,\n                sœur cadette de Dante Gabriel Rossetti, Chris-\n                tina Rossetti naquit à L o n d r e s le 5 décem-\n                bre 1830. Elle fit ses débuts littéraires en\n                publiant, à seize ans, un premier volume de\n                vers qui ne fut pas mis dans le commerce.\n                E n 1862, elle publia Goblin Market ; en 1866,\nThe prince's progress, et en 1881, A Pageant. T o u t e sa vie fut\nextrêmement retirée, pieuse et familiale; sa dévotion et son\ngoût pour Ta retraite s'accrurent encore dans les dernières\nannées de sa vie, pendant lesquelles elle n'écrivit plus guère\nque des poèmes religieux.\n\n\n\n\n   Peu d'oeuvres sont un miroir plus fidèle d'une vie et mon-\ntrent mieux le développement d'une personnalité que le recueil\ndes poèmes de l'aimante et pieuse Christina Rossetti. Précoce-\nment douée, elle s'éprend tout d'abord du décor et de l'appa-\nrence extérieure de la vie : tout ce qu'elle en découvre la ravit\net l'enchante : et l'enthousiasme de son imagination jeune et\n\nBIBLIOGRAPHIE.\n   Les poèmes de Christina Rossetti ont été réunis par elle dans une édition en un volume,\nornée de trois gravures sur bois, exécutées d'après des dessins de Dante Gabriel Rossetti\n(Macinellan).\n"}, {"page_pdf": 1001, "page_imprimee": 886, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1893, "texte": " 886                         DURENDAL\n\n\n\ngénéreuse est d'autant plus confiant que le cœur de la jeune\nfille s'éveille alors, lui aussi, aux chastes et doux rêves du pre-\nmier amour. « Mon cœur », dit en ce temps de sa jeunesse\nChristina Rossetti,\n\n       Mon cœur est pareil à un oiseau chanteur\n       qui fait son nid dans une anse bien arrosée.\n       Mon cœur est pareil à un pommier\n       dont les branches se courbent sous l'abondance des fruits.\n       Mon cœur est pareil à la conque arc-en-ciellée\n       qui vogue sur une mer hantée des alcyons.\n       Mon cœur est plus joyeux que toutes ces choses\n       parce que mon amour est venu à moi.\n\n   Son cœur « est pareil à un oiseau chanteur » — et, en effet,\nelle chante avec autant de naturel et de grâce que les oiseaux\nsous les branches par un clair jour de printemps. Les images\nde la nature se reflètent dans son esprit et dans ses vers comme\ndans un limpide miroir, et les comparaisons et les métaphores\nse pressent et se multiplient sous sa plume avec une heureuse\net prodigue richesse. Les petits vers ont un charme et une\nfraîcheur exquis ; le r y t h m e en est aussi varié que les rimes,\net la vivacité de leurs images rend bien l'exubérance de joie et\nl'extase ravie du poète à sa première vision de la nature.\n   Mais tout ce bonheur est de courte durée chez Christina\nRossetti ; bientôt elle s'aperçoit que ce qu'elle a aimé de la vie\nn'en était que le décor, et sous ces brillantes couleurs la vie lui\napparaît alors telle qu'elle est en réalité : brève et passagère,\nremplie de désillusions et d'amertume.\n   « Un rêve dont on s'éveille, — une chanson qui finit en un\nsoupir, — une fumée qui s'évanouit, — une fleur qui se fane,\n— un fruit qui se détache de l'arbre, — un oiseau perdu qui\ns'envole, — un été qui s'enfuit, — une feuille qui t o m b e , —\ntelle est cette vie mortelle, » dit-elle alors dans ce langage\n"}, {"page_pdf": 1002, "page_imprimee": 887, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2135, "texte": "                   CHRIST1NA-GEORGINA ROSSETTI                   887\n\n\nsymbolique qui lui est familier, et le chagrin de ses rêves déçus\ns'exhale dans une suite de poèmes, où la joie de sa vision, pre-\nmière se voile d'une pensive mélancolie. Parfois pourtant ses\nenthousiasmes primesautiers pour le décor de la vie repa-\nraissent et triomphent m o m e n t a n é m e n t de la tristesse de ses\nréflexions : et dans un de ces moments d'heureuse inspiration,\ndonnant libre cours à son imagination charmante, elle compose\nle plus délicieux de ses poèmes : Goblin Market, et quelque\ntemps après ce ravissant ballet des mois (A Pageant) qui fait\nsonger aux gracieuses figures du Flora's Feast de W a l t e r\nCrane.\n    Mais quelque soit la beauté décorative de ces poèmes, ils ne\npeuvent que la distraire et lui faire oublier pour un temps le\ndésenchantement de sa vie. E t c'est pourquoi elle perdrait cou-\nrage, si la foi n'était là pour la soutenir et la sauver, et si cette\nfoi en s'augmentant soudain dans son âme ne lui créait en\nquelque sorte une seconde personnalité poétique. Elle com-\nprend enfin que si la vie est traversée de chagrins et de misères,\nelle offre néanmoins un bonheur durable à ceux qui, par amour\npour Dieu — l'acceptent telle qu'elle se présente, et ses poèmes\nattristés et désillusionnés font place alors à des poèmes de foi\net d'espérance constante...\n    « Seigneur » dit-elle dans un de ses beaux Sonnets de l'Arrière\nVie, « Seigneur, tu es toi-même et toi seul l'Amour, et moi qui\nne suis point amour, je languis du désir de t'aimer — mais toi\nseul étant l'Amour peux m'exaucer. » L'amour divin l'enflamme\net elle le chante avec une telle ferveur que la longue série de\nses poèmes religieux évoque le souvenir des admirables paroles\nque sainte Françoise de Chantai, près de mourir, adressait aux\nreligieuses de son ordre : « Amour ! Amour ! Amour ! — mes\nfilles, je ne sais plus autre chose ». L a flamme est moins pure\ncertes et moins haute chez Christina Rossetti, mais elle brille\nnéanmoins d'un admirable éclat dans presque tous ses poèmes\nreligieux. Ce qui l'a empêchée de briller plus vivement, c'est\n"}, {"page_pdf": 1003, "page_imprimee": 888, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1892, "texte": " 888                           DURENDAL\n\n\n\nl'éducation protestante qu'a reçue Christina Rossetti, l'étroitesse\ndu protestantisme mettant obstacle aux effusions les plus libres\net les plus spontanées de l'amour divin. Mais si elle a été élevée\npar sa mère dans la religion protestante, elle a eu pour père un\npoète italien commentateur et admirateur passionné d u D a n t e :\nl'influence de deux races et des deux religions s'est fait sentir\ndans son inspiration : et c'est pourquoi s'il y a dans les poèmes\nreligieux de Christina Rossetti trop de citations de la Bible à\nla mode protestante — on y trouve aussi, au plus grand hon-\nneur de la poétesse anglaise, l'ardente et magnifique exaltation\ndes poètes franciscains précurseurs du D a n t e , et le souffle\ninspiré qui traverse les cantiques enflammés d'amour du bien-\nheureux Jacopone de T o d i .\n\n                                       OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n\n\n\n\n             Christina ROSSETTI\n\n                      MARCHÉ        DE      GNOMES\n\n\n\n   Matin et soir — les jeunes filles entendaient les gnomes crier — « venez\nacheter les fruits de nos vergers — venez acheter, venez acheter — des\npommes et des coings — des citrons et des oranges — de grosses cerises non\nbecquetées — des melons et des framboises — des pêches aux joues fleu-\nries — des mûres aux têtes basanées — des airelles nées libres et sauvages\n— des pommes de sauvageon et des mûres de haies — des abricots et des\nfraises — toutes mûries en même temps — pendant l'été — dans le matin\nqui passe auprès d'elles — et dans le beau soir qui s'enfuit. — Venez acheter,\nvenez acheter : nos raisins fraîchement cueillis à la vigne — de belles et\npleines grenades — des dattes et d'acides prunelles — des poires rares et\ndes reines-claude — des prunes de Damas et des myrtilles. — Goûtez-les,\nessayez-les — ces groseilles vertes et rouges — ces baies brillantes comme\n"}, {"page_pdf": 1004, "page_imprimee": 889, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2963, "texte": "                     CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                          889\n\nle feu — ces figues qui remplissent la bouche — ces citrons du Sud, doux au\npalais et beaux à regarder — venez acheter, venez acheter. » — Soir après\nsoir — auprès des roseaux, au bord du ruisseau — Laura penchait la tête\npour les entendre — Lizzie cachait sa rougeur; — couchées serrées l'une\nauprès de l'autre — dans l'air rafraîchi — les bras enlacés et les lèvres pru-\ndentes — les joues et le bout des doigts brûlants. — « Restons couchées »\ndit Laura — relevant sa tête dorée — « nous ne devons pas regarder les\ngnomes — nous ne devons pas acheter leurs fruits ; — qui sait sur quels\nterrains ils ont nourri — leurs racines affamées et assoiffées ? » — « Venez\nacheter » répètent les lutins, sautillant par la vallée. — « Oh » s'écria Lizzie,\n« Laura, Laura — tu ne devrais pas te montrer ainsi à ces gnomes. » —\nLizzie se couvrit les yeux — les couvrit bien de crainte qu'ils ne regardas-\nsent. — Laura releva sa tête lustrée — et murmura comme le toujours tur-\nbulent ruisseau — vois Lizzie, vois Lizzie — de petits hommes marchent\ndans la vallée — l'un traîne un panier — un autre porte un plateau — un\nautre remorque un plat doré — pesant maintes livres. — Combien belle doit\ngrandir la vigne — dont les raisins sont aussi transparents! — Combien\nchaud doit souffler le vent — à travers les arbres qui portent ces fruits. —\n « Non » dit Lizzie, « non, non, non — leurs offres ne doivent point nous\ncharmer — leurs mauvais présents nous feraient tort ». — Elle enfonça ses\ndoigts ornés de fossettes — dans ses oreilles, ferma les yeux et s'encourut.\n— La curieuse. Laura préféra rester — s'émerveillant à voir chacun de ces\nmarchands : — l'un avait un museau de chat, un autre marchait comme un\nrat — un autre rampait comme un limaçon — un autre comme un wombat\nfuretait, épais et couvert de fourrures — un autre enfin tel qu'une belette\nse démenait frénétiquement; — Laura entendit des voix pareilles — à celles\ndes tourterelles — roucoulant toutes ensemble. — Elles résonnaient douces\net pleines d'amour — à cette heure charmante. — Laura redressait son col\nétincelant — pareil à celui d'un cygne blotti dans les roseaux, — pareil au\nlys du ruisseau, — pareil à une branche de peuplier éclairé par la lune, —\npareil à un vaisseau qu'on lance — alors qu'il brise sa dernière amarre.\n   En arrière dans la vallée moussue — retournèrent et s'attroupèrent les\ngnomes — répétant leur cri aigu     venez acheter, venez acheter >. — Et\nquand ils furent venus tout près de Laura — ils se tinrent droits comme des\npieux — chaque frère avec son étrange frère — échangeant des clins d'œil\n— chaque frère avec son rusé frère — échangeant des signes. — Puis l'un\ndéposa son panier — un autre leva son plateau — un autre se mit à tresser\nune couronne — de pousses de vigne, de feuilles et de rudes noix brunes —\n(les hommes n'en vendent pas de pareilles en aucune ville) — : et un autre\n"}, {"page_pdf": 1005, "page_imprimee": 890, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2841, "texte": " 890                             DURENDAL\n\n\n\nsouleva le plat doré — tout chargé de fruits pour les lui offrir; — « venez\nacheter, venez acheter », criaient-ils encore. — Laura ouvrit de grands\nyeux mais ne bougea pas : — elle les désirait violemment mais n'avait point\nd'argent ; — les marchands dont les queues balayaient le sol la prièrent de\ngoûter — avec des voix aussi douces que le miel. — Celui au museau de\nchat ronronna — celui qui marchait comme un rat, dit un mot — de bien-\nvenue et celui qui rampait comme un limaçon lui-même se fit entendre ; —\nun autre avec une voix gaie et pareille à celle d'un perroquet — cria encore\n« Joli gnome » au lieu de « jolie Marie » — et un autre sifflait comme un\noiseau.\n   Mais Laura à la douce bouche se hâta de leur dire : — « Bonnes gens, je\nn'ai pas d'argent — à prendre ou à dérober; — je n'ai pas de cuivre dans\nma bourse — je n'y ai pas plus d'argent — et tout mon or est dans les genêts\n— qui s'agitent au vent par-dessus les bruyères couleur de rouille. » —\n« Vous avez beaucoup d'or sur votre tête » — répondirent-ils tous ensemble.\n— « Achetez-nous quelque chose avec une boucle dorée ». — Elle se coupa\nune précieuse mèche dorée — elle laissa tomber une larme plus rare qu'une\nperle — puis suça ces fruits ronds, blonds et rouges — plus doux que le\nmiel du rocher — plus forts que le vin qui réjouit l'homme — au suc plus\nclair que l'eau courante. — Elle n'en avait jamais goûté de semblable aupa-\nravant. — Et comment eût-elle pu jamais s'en dégoûter ? — Elle suça, suça,\nsuça autant de fruits — que ce verger inconnu en portait — elle en suça jus-\nqu'à ce que ses lèvres lui fissent mal — jeta au loin les écorces vides —\nmais conserva un noyau — et ne sachant s'il était jour ou nuit,— revint\nseule à la maison.\n   Lizzie vint à sa rencontre à la porte — pleine de sages reproches « Chère,\ntu ne devrais pas rester si tard — le crépuscule n'est pas bon pour les jeunes\nfilles — tu ne devrais pas t'attarder dans la vallée — près des retraites des\ngnomes. — Ne te rappelles-tu pas Jeannie — et comment elle les rencontra\nau clair de lune — prit leurs présents nombreux et choisis — mangea leurs\nfruits, porta les fleurs — arrachées à ces berceaux — où l'été les mûrit à\ntoute heure. — Mais toujours à la lumière du jour — elle languit et\ndépérit — ne les trouva plus mais se consuma, grisonna — et tomba quand\ntomba la première neige; — et jusqu'à ce jour il n'est point venu de gazon —\nlà où elle est enterrée ; — il y a un an déjà que j ' y plantai des marguerites —\net jamais elles ne fleurirent. — Tu ne devrais pas t'attarder ainsi ». «Non, non,\ntais-toi, dit Laura — non, non, tais-toi, chère sœur, j'en ai mangé, mangé\ntout mon saoul — et pourtant l'eau m'en vient encore à la bouche — demain\n soir j'en — achèterai plus encore » et ce disant elle embrassa Lizzie. « Fais\n"}, {"page_pdf": 1006, "page_imprimee": 891, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2845, "texte": "                    CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                    .     891\n\n\n\ncesser ce chagrin — demain je t'apporterai des prunes — fraîches encore sur\nla tige, leur mère — et des cerises qui valent qu'on les achète; — tu ne peux\nte figurer dans quelles figues — mes dents ont mordu — dans quels melons\nfroids comme la glace — empilés sur un plateau d'or — trop grand pour que\nje le puisse tenir — dans quelles pêches au duvet velouté — dans quels\ntransparents raisins sans un seul pépin. — Odoriférante doit être cette\nprairie — où grandissent ces fruits — et pur le flot qui les baigne — avec des\nlys sur ses bords — et du doux sucre comme sève.\n  Tête dorée auprès d'une autre — tête dorée — comme deux pigeons dans\nun nid — blottis dans leurs ailes confondues — elles étaient couchées dans\nleur lit aux beaux rideaux — comme deux fleurs sur une même tige — comme\ndeux flocons de neige nouvellement tombée — comme deux sceptres d'ivoire\ngarni d'or de rois augustes. — La lune et les étoiles les contemplaient — le\nvent chantait pour elles une berceuse — les lourds hiboux cessèrent de\nvoler — et nulle chauve-souris ne voleta çà et là — autour de leur\nrepos; — mais joue contre joue, poitrine contre poitrine — elles restaient\nblotties ensemble dans le même nid.\n   Le matin de bonne heure — lorsque le premier coq chanta son appel —\naussi belles que des abeilles, aussi douces, aussi actives — Laura et Lizzie\nensemble se levèrent — allèrent chercher le miel et traire les vaches —\naérèrent et mirent en ordre la maison — pétrirent des gâteaux de la farine\nla plus blanche — des gâteaux faits pour des bouches délicates — puis\nbarattèrent le beurre, fouettèrent la crème — nourrirent leurs volailles,\ns'assirent et se mirent à coudre. — Elles parlèrent comme il convient à de\nmodestes jeunes filles — Lizzie ouvrant tout son cœur — Laura absente\ndans un rêve — l'une heureuse, l'autre en secret malade — l'une gazouillant\nà la seule joie du jour brillant — l'autre soupirant après la nuit.\n   Le soir lent s'en vint enfin; — elles s'en allèrent avec des cruches au\nruisseau bordé de roseaux — Lizzie le regard tranquille — Laura toute\npareille à une flamme palpitante. — Elles puisèrent l'eau gazouillante au\nplus profond; — Lizzie cueillit des glaïeuls pourprés et richement dorés —\net retournant à la maison elle dit : « Le soleil couchant enflamme ces loin-\ntains et hauts rochers; — viens, Laura, nulle autre jeune fille ne reste en\narrière — aucun écureuil entêté ne remue — les bêtes et les oiseaux sont\nprofondément endormis. » — Mais Laura s'attarda encore parmi les ajoncs —\net dit que le bord était escarpé.\n  Et dit que l'heure n'était pas encore avancée — que la rosée n'était pas\ntombée, que le vent n'était pas froid — écoutant toujours mais n'entendant\nplus — le cri accoutumé — < venez acheter, venez acheter » — avec le\n"}, {"page_pdf": 1007, "page_imprimee": 892, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2707, "texte": " 892                            DURENDAL\n\n\n\nbourdonnement réitéré — de leurs paroles attirantes et sucrées; — et ne\ndiscernant pas même — malgré toutes ses recherches — un seul gnome\ncourant, se dépêchant, tombant et sautillant : — Ils l'abandonnaient ceux-là\n— qui seuls ou en troupe — avaient coutume de parcourir la vallée — les\nvifs marchands de fruits.\n   Jusqu'à ce que Laura la pressa de nouveau « O Laura viens : — J'entends\nle cri des marchands de fruits — mais n'ose regarder tu ne dois pas rester\nsi longtemps auprès de ce ruisseau — reviens avec moi à la maison; — les\nétoiles se lèvent, la lune courbe son arc — chaque ver luisant allume son\nétincelle — rentrons à la maison avant que la nuit ne se fasse sombre — car\ndes nuages peuvent se rassembler — bien que nous soyons en été — éteindre\nles lumières et nous transpercer; et si nous perdons notre chemin, que\nferons-nous? » — Laura devint froide comme une pierre — en découvrant\nque sa sœur seule avait entendu le cri — ce cri des lutins « venez acheter,\nvenez acheter. » — Ne pourra-t-elle donc plus acheter de ces fruits\ndélicats ? — Ne pourra-t-elle plus trouver de pâture aussi succulente — et\ndoit-elle devenir sourde et aveugle ? — L'arbre de sa vie se flétrit à la\nracine — elle ne dit pas un mot de la violente douleur de son cœur — mais\nperçant les ténèbres de son regard et n'apercevant rien — elle se traîna\njusqu'à la maison laissant couler sa cruche tout le long du chemin ; — ainsi,\nelle se glissa au lit et resta — silencieuse aussi longtemps que Lizzie\ndormit; — puis s'assit avec une expression de désir passionné — et grinça\ndes dents par la violence de son désir — et pleura comme si son cœur devait\nse briser.\n   Jour après jour, nuit après nuit, — Laura fit le guet vainement — clans\nle morne silence d'une excessive douleur — jamais elle ne put ressaisir le\ncri des gnomes : « venez acheter, venez acheter » — elle n'épia plus jamais\nles gnomes — colportant leurs fruits dans la vallée — mais lorsque la lune\ndevint brillante — ses cheveux se firent minces et gris; — elle languit\ncomme la belle lune pleine — qui tombe bientôt en rapide décroissance — et\nconsume ses feux.\n   Un jour se rappelant le noyau conservé — elle le planta auprès d'un mur\nexposé au Midi — l'arrosa de ses larmes — espéra qu'il prendrait racine —\net guetta la pousse désirée; — mais elle ne vint pas — elle ne vit jamais le\nsoleil — elle ne sentit jamais la sève distillée la parcourir. — Et cependant,\nles yeux enfoncés, la bouche flétrie — elle rêvait à des melons comme\nun voyageur voit — dans la sécheresse du désert de fausses vagues —\nombragées d'arbres couronnés de feuilles — et brûle plus altéré encore\ndans le vent chargé de sable.\n"}, {"page_pdf": 1008, "page_imprimee": 893, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2890, "texte": "                     CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                          893\n\n\n\n   Elle ne balaya plus la maison — elle ne prit plus soin des volailles et des\nvaches — ne chercha plus le miel, ne pétrit plus de gâteaux de farine —\nn'apporta plus d'eau du ruisseau — mais elle s'assit nonchalante au coin\nde la cheminée — refusant de manger.\n   La tendre Lizzie ne put supporter — de devoir contempler le souci dévo-\nrant de sa sœur — et de n'y avoir point part. — Pour elle, nuit et matin —\nelle entendait le cri des lutins : — « venez acheter les fruits de nos ver-\ngers — venez acheter, venez acheter ». — Auprès du ruisseau dans la vallée\n— elle entendait marcher les lutins — entendait ces voix et ces mouvements\n— que la pauvre Laura ne pouvait entendre ; — elle souhaitait lui acheter\nde ces fruits pour la réconforter — mais elle craignait aussi de les payer trop\ncher : — Elle pensait à Jeannie clans son tombeau — à Jeannie qui allait\nêtre fiancée — mais qui, au lieu des joies et espoirs des fiancés tomba malade\net mourut — dans la gaîté de sa fleur — tout au commencement de l'hiver\n— avec les premiers frimas — avec les premières neiges de l'hiver rabougri.\n   Si bien que Laura dépérissant toujours — sembla prête à frapper aux\nportes de la mort ; — alors Lizzie ne pesa pas plus longtemps — ce qui\nétait le mieux ou le pire ; — mais elle mit un penny d'argent dans sa bourse\n— embrassa Laura, traversa la bruyère avec ses bouquets de genêts — au\ncrépuscule, s'arrêta près du ruisseau — et pour la première fois de sa vie —\ncommença à écouter et à regarder.\n   Ils tirent tous les gnomes — lorsqu'ils la virent apparaître ; — à cloche-\npieds ils vinrent vers elle— volant, courant, sautant — haletant et soufflant —\ngloussant, battant des mains — chantant comme des coqs et des poussins —\nfaisant des moues et des grimaces — faisant des façons et des grâces —\ncontorsionnant leurs faces — et prenant des mines réservées — tels que des\nchats et des rats — tels que belettes et wombats — comme des limaçons\npressés — parlant et sifflant pareils à des perroquets, — pêle-mêle et à la\nhâte — bavardant comme des pies — voletant comme des pigeons — glis-\nsant comme des poissons. — Ils la serrèrent et l'embrassèrent — la pressè-\nrent et la caressèrent — et étendirent leurs plats — leurs paniers et leurs\nplateaux. — « Regardez nos pommes — rousses et brunes — touchez nos\ncerises, mordez nos pêches — nos citrons et nos dattes — nos raisins sura-\nbondants — nos poires chaudes et rougies — nos prunes encore sur leurs\ntiges — cueillez-les, sucez-les — sucez ces grenades et ces figues. »\n    Bonnes gens » dit Lizzie — se souvenant de Jeannie — « donnez-m'en\nbeaucoup, beaucoup > — et elle leur tendit son tablier — et leur jeta son\npenny. — « Non, non, asseyez-vous avec nous — honorez-nous et mangez\navec nous » répondirent-ils en grimaçant. — « Notre fête ne fait encore que\n"}, {"page_pdf": 1009, "page_imprimee": 894, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2768, "texte": " 894                            DURENDAL\n\n\n\nde commencer. — La nuit peu avancée encore — est chaude et emperlée\nde rosée — toute éveillée et étoilée. — Des fruits comme ceux-ci — nul\nhomme n'en pourrait obtenir — la moitié de leur fleur s'envolerait — la\nmoitié de leur rosée se dessècherait — la moitié de leur goût disparaîtrait.\n— Asseyez-vous et passez cette fête avec nous. — Soyez la bienvenue parmi\nnous, — réjouissez-vous et restez avec nous ».\n   « Je vous remercie » dit Lizzie « mais quelqu'un — m'attend seul à la\nmaison — aussi sans plus longs pourparlers — si vous ne voulez pas me\nvendre quelques-uns — de ces fruits dont vous avez si grande abondance —\nrendez-moi le penny d'argent — que je vous jetai comme récompense. —\nIls commencèrent à gratter leur caboche — ne frétillant plus, ne ronron-\nnant plus — visiblement déconcertés — grognant et grondant. — L'un\nl'appela fière — stupide et malhonnête; — leur ton devint criard — leurs\nregards devinrent mauvais. — Se fouettant de leurs queues — ils marchèrent\nvers elle, la poussèrent — lui donnèrent des coups de coude, la bousculèrent,\nl'égratignèrent avec leurs ongles — aboyant, miaulant, sifflant et raillant;\n— ils déchirèrent sa robe et salirent ses bas, — lui tirèrent les cheveux et\nles arrachèrent — marchèrent sur ses tendres pieds — lui retinrent les\nmains et lui écrasèrent leurs fruits — contre la bouche pour l'obliger à en\nmanger.\n   Blanche et dorée Lizzie restait debout — comme un lys dans un cours\nd'eau — comme un rocher de pierre veinée de bleu — fouetté par les vagues\nturbulentes — comme un phare esseulé — envoyant sa lumière dorée —\ndans une mer blanche et rugissante; — comme un oranger couronné de\nfruits — tout blanc de fleurs douces comme le miel — rudement assailli\npar les guêpes et les abeilles — comme une ville royale et vierge — sur-\nmontée de dômes et de flèches dorées — assiégée de près par une flotte —\navide de lui arracher son étendard.\n   Un seul homme peut conduire un cheval à l'abreuvoir — mais vingt ne\npourraient le forcer à boire. — Les gnomes la saisissaient, la bousculaient\n— la cajolaient, la rudoyaient — la menaçaient et l'imploraient — l'égrati-\ngnaient, la pinçaient jusqu'au sang — lui donnaient coups de pieds et coups\nde poings — la meurtrissaient et la raillaient; — malgré tout cela Lizzie ne\ndit pas un mot — ne sépara pas une lèvre de l'autre — de crainte qu'ils n'y\nenfonçassent une bouchée — mais elle rit dans son cœur en sentant les\ngouttes — de jus, qui couvrait comme un sirop toute sa face, — se logeait\ndans les fossettes de son menton — et rayait son cou qui tremblait comme\ndu lait caillé. — A la fin les méchantes gens — lassés par sa résistance — lui\nrejetèrent son penny et chassant à coups de pied leurs fruits — par toutes\n"}, {"page_pdf": 1010, "page_imprimee": 895, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2833, "texte": "                     CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                         895\n\n\nles routes qu'ils prirent — n'en laissèrent ni tige, ni pierre, ni pousse; — et\nquelques-uns se tortillant disparurent dans le gazon — d'autres plongèrent\ndans le ruisseau — qui clapota et s'ouvrit en cercle — d'autres s'évanoui-\nrent sans bruit dans la brise — et les autres disparurent dans le lointain.\n   Meurtrie, endolorie, les oreilles tintant — Lizzie s'en retourna — ne\nsachant si c'était le jour ou la nuit; — elle s'élança, gravit la rive — vola à\ntravers les genêts — traversa taillis et vallon. — Elle entendit son penny\ntinter — et bondir dans sa bourse. — Ces bonds étaient comme une musique\nà ses oreilles. — Elle courut, elle courut — comme si elle eût craint que\nquelque gnome — ne la poursuivit de sarcasmes, de malédictions — ou de\nquelque chose de pire — mais aucun gnome ne la harcela — et ce n'était\npas la crainte qui l'aiguillonnait — mais son doux cœur la faisait marcher\ncomme le vent — et la poussait en toute hâte essoufflée — et riant en elle-\nmême, vers la maison.\n   Encore dans le jardin, elle cria « Laura — t'ai-je manqué — viens\nm'embrasser — ne fais pas attention à mes meurtrissures — caresse-moi,\nembrasse-moi, suce le jus — exprimé pour toi par les fruits des gnomes —\nla pulpe des gnomes, la rosée des gnomes. — Mange-moi, bois-moi, aime-\nmoi. Laura fais grand cas de moi — car par amour pour toi j'ai affronté\nla vallée — et j'ai eu affaire avec tous ces gnomes et marchands. »\n   Laura s'élança de sa chaise — jeta les bras en l'air — se prit les cheveux\ndans les mains : — « Lizzie, Lizzie, avez-vous goûté — par amour pour\nmoi le fruit défendu — votre lumière doit-elle comme la mienne être cachée\n— votre jeune vie être comme la mienne dévastée perdue par ma perte —\net ruinée par ma ruine — doit-elle être altérée, corrompue et dominée par\nles lutins ?» — Elle enlaça sa sœur, — l'embrassa, l'embrassa, l'embrassa\nencore — et les larmes de nouveau — tombant comme la pluie — après une\nlongue et étouffante sécheresse — rafraîchirent ses yeux retirés au fond de\nleurs orbites. — Tremblant d'une crainte et d'une peine fiévreuse — elle\nl'embrassait et toujours l'embrassa d'une bouche affamée.\n   Ses lèvres devinrent brûlantes — ce jus paraissait comme de l'absinthe\nà sa bouche; — elle prit en dégoût le festin; — se tordant comme une pos-\nsédée elle se mit à sauter et à chanter — déchira toute sa robe, se tordit —\nles mains avec une pitoyable précipitation — et se frappa la poitrine. — Ses\ncheveux flottaient comme la torche — que porte un coureur courant à toute\nvitesse — ou comme la crinière de chevaux en fuite — ou comme un aigle\nlorsqu'il vole contre la lumière — tout droit vers le soleil — ou comme une\ncréature mise en cage et délivrée — ou comme un étendard ondoyant quand\ncourent des armées.\n"}, {"page_pdf": 1011, "page_imprimee": 896, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2676, "texte": " 896                             DURENDAL\n\n\n\n   Un feu rapide se répandit dans ses veines, vint frapper à son cœur — y\nrencontra le feu qui y couvait et subjugua cette flamme moins puissante. —\nEt maintenant elle se reput d'une amertume indicible. — « Ah combien\nfolle elle avait été de choisir ce parti — des soucis consumant l'âme ! » —\nSes sens défaillirent dans cette lutte mortelle — comme la tour de garde\nd'une ville — qu'un tremblement de terre fracasse et renverse — comme\nun mât frappé d'un éclair — comme un arbre déraciné par le vent — allongé\nà terre — comme une trombe d'eau couronnée d'écume — renversée la tête\nen avant dans la mer — elle tomba enfin — le plaisir passé — l'angoisse\npassée. — Etait-ce la mort ou la vie?\n   La vie sortie de la mort. — Toute cette longue nuit Lizzie la veilla —\ncompta les faibles mouvements de son pouls — rechercha son haleine — tint\nde l'eau contre ses lèvres — et rafraîchit son visage — de ses larmes, — et\nen l'éventant avec des feuilles. — Mais lorsque les premiers oiseaux gazouil-\nlèrent dans les gouttières — lorsque les moissonneurs matineux se mirent\nau travail — dans les épis dorés — et le gazon humide de rosée — lorsqu'ils\nse penchèrent dans le vent frais du matin — lorsqu'avec le nouveau jour, de\nnouveaux bourgeons — de lys semblables à des coupes s'entr'ouvrirent dans\nle ruisseau — alors Laura s'éveilla comme d'un rêve — et rit à son inno-\ncente ancienne manière. — Elle embrassa Lizzie mais non plus deux et trois\nfois — ses boucles rayonnantes ne laissaient plus voir un seul fil gris —\nson souffle était doux comme celui de mai — et de la lumière dansait dans\nses yeux.\n   Des jours, des semaines, des mois, des années — après, quand toutes deux\nétaient mariées — ayant chacune des enfants; — leurs coeurs de mère\nassiégés de crainte — leurs vies liées à ces tendres vies d'enfant — Laura\nappelait les petits — et leur racontait sa jeunesse — ces jours heureux\ndepuis longtemps passés — du temps qui ne revient plus; — elle leur disait\nla vallée hantée — les méchants et bizarres marchands de fruits — dont les\nfruits sont doux à la gorge comme le miel — mais empoisonnent le sang;\n— (les hommes n'en vendent point de pareils dans aucune ville); — elle leur\ndisait comment sa sœur resta — dans un péril mortel pour la guérir — et\ncomment elle gagna l'ardent antidote; — puis joignant les petites mains\naux petites mains — elle les faisait s'attacher ensemble — « car il n'est pas\nd'ami comme une sœur — dans le calme ou dans la tempête — pour réjouir\nune sœur dans son ennui — pour retrouver sa sœur, si sa sœur s'égare —\npour relever sa sœur si elle tombe — pour la fortifier quand elle est debout. »\n"}, {"page_pdf": 1012, "page_imprimee": 897, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1708, "texte": "                    CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                        897\n\n\n\n                          ANNIVERSAIRE\n\n\n\n   Mon cœur est pareil à un oiseau chanteur — qui fait son nid dans une\nanse bien arrosée — mon cœur est pareil à un pommier — dont les branches\nse courbent sous l'abondance des fruits — mon cœur est pareil à la conque\narc-en-ciellée — qui vogue sur une mer hantée des alcyons — mon cœur est\nplus joyeux que toutes ces choses — parce que mon amour est venu à moi. —\nÉlevez-moi un dais de soie et de duvet — tendez-le de vair et de teintes\npourprées — sculptez-y des colombes et des grenades — et des perroquets\naux cents yeux — ciselez-y des grappes d'or et d'argent — des feuilles et\ndes fleurs de lys — parce que l'anniversaire de ma vie — mon amour est\nvenu à moi.\n\n\n\n\n                                  ÉCHO\n\n\n\n  Reviens à moi dans le silence de la nuit — reviens dans le silence éloquent\nd'un rêve — reviens avec tes joues rondes et tes yeux aussi clairs — qu'un\nrayon de soleil sur un ruisseau; — reviens en pleurs — ô souvenir, espoir,\namour des années écoulées.\n\n\n   O rêve cher, trop cher, trop amèrement cher — dont l'éveil aurait dû se\nfaire au paradis — où les âmes débordant d'amour demeurent et se rencon-\ntrent — où les yeux altérés, languissants de désir — surveillent la lente\nporte — qui s'ouvrant et laissant entrer, ne laisse plus sortir.\n\n\n\n\n  Reviens pourtant encore clans mes rêves afin que je puisse vivre — de\nnouveau ma vraie vie, bien que je sois glacée par la mort. — Reviens dans\nmes rêves et que je puisse te donner — battement pour battement, souffle\npour souffle — parle bas, baisse-toi jusqu'à moi — comme il y a longtemps,\nô mon amour, combien longtemps.\n"}, {"page_pdf": 1013, "page_imprimee": 898, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1497, "texte": " 898                              DURENDAL\n\n\n\n\n               POÈMES                  RELIGIEUX\n\n                   EN MONTANT               LA     COLLINE\n\n\n\n   La route tourne-telle tout le temps en montant la colline? — Oui, jusque\ntout au bout. — Le voyage de ce jour durera-t-il tout le long de ce jour? —\nDu matin à la nuit, mon amie.\n   Mais y a-t-il pour la nuit un lieu de repos ? — Un toit pour s'abriter lorsque\nles lentes et sombres heures commencent — les ténèbres ne peuvent-elles le\ncacher à mes regards? — Vous ne pouvez manquer de trouver cette auberge.\n   Y rencontrerai-je à la nuit d'autres voyageurs? — Ceux-là qui y sont\nvenus avant. — Et dois-je frapper ou appeler lorsqu'elle sera en vue? — On\nne vous laissera pas attendre à la porte.\n   Y trouverai-je soulagement, affaiblie toute endolorie par ce voyage? —\nDu travail vous trouverez le résultat. — Y aura-t-il des lits pour moi et\npour tous ceux qui en cherchent? — Oui, des lits pour tous ceux qui\nviennent.\n\n\n\n\n                           VENDREDI-SAINT\n\n\n\n                                        I\n\n  Suis-je donc une pierre et non une brebis — pour que je puisse rester,\nô Christ, sous ta croix — à compter goutte par goutte la perte de ton sang\n— et pourtant ne pas pleurer.\n\n                                       II\n\n   Ce n'était pas ainsi qu'elles t'aimaient ces femmes — qui dans une dou-\nleur extrême te pleurèrent — et non pas ainsi Pierre tombé pleurant amère-\nment — non pas ainsi le voleur qui fut touché.\n"}, {"page_pdf": 1014, "page_imprimee": 899, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 508, "texte": "                     CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                        899\n\n\n\n                                     III\n\n  Non pas ainsi le soleil et la lune — qui cachèrent leurs faces dans un ciel\nsans étoiles — horreur des grandes ténèbres en plein midi — mais moi, moi\nseule.\n                                     IV\n\n   Pourtant ne me rejette pas — mais cherche ta brebis, berger fidèle du\ntroupeau — toi qui es plus grand que Moïse, tourne-toi vers moi, regarde-\nmoi une fois encore — et frappe un roc.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-013", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 900, "page_fin": 901, "titre_corps": "Chronique des Expositions", "titre_sommaire": "Chronique des Expositions", "signature_source": "Edmond Joly", "ancre_debut": "Chronique des Expositions", "ancre_fin": "EDMOND JOLY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1015, "page_imprimee": 900, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1848, "texte": "Chronique des Expositions\n\n\n                 LA réouverture de la saison picturale nous a été notifiée par\n                   le salon de l'Alliance Artistique de Schaerbeek, installé au\n                   Musée Moderne. Des « jeunes » y affirment leur foi au\n                   travail en l'excellente compagnie de noms notoires ou\n                   connus, et avec des effets curieux de rapprochement.\n                   On retrouve là le maître Smits dont une tète de\n                   femme, De Beul, le statuaire Des Enfants (grande figure\n                   l'Elagueur), Devreese, Vanhove, Binjé qui chante de\nmieux en mieux le poème des villages marins, Gilsoul initié aux houles des\nfeuillages et des nuées, ainsi que Mme Gilsoul dont les deux aquarelles sont\nvibrantes et riches de tons.\n   Naturellement, les portraits de de la House charment par la finesse,\nl'harmonie dans la grandeur simple.\n   Le groupe des jeunes : L . Hannay, Hautekeet, Mailly, Ruelens, d'autres\nencore, cherche vaillamment; H. Richir affine ses portraits, tandis qu'Her-\nremans tourmente délicatement l'œil par ses coutumières phosphorescences\nde nuits néerlandaises. Il faut mettre tout à fait hors lignes nos regrets\nrespectueux en mentionnant les sculptures assez nombreuses de Mignon, le\nmort d'hier.\n   Le manque de place nous empêche seul de profiter du très nombreux\nenvoi d'Impens pour consacrer une note sérieuse à ce peintre, si véritable-\nment coloriste, dont le bleu et le rouge, surtout, ont un chant particulier,\ntandis que la composition ingénieuse, l'intimité et l'épanouissement de la\nvision, rendent ses toiles aimables à rappeler celles des « petits-maîtres\nflamands », faits essentiellement, comme elles, pour éclairer d'art sincère\nmais attrayant les heureux logis, ceux que blasonnent la vieille devise :\nOost, West, t' huis best.\n"}, {"page_pdf": 1016, "page_imprimee": 901, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1991, "texte": "                     CHRONIQUE DES EXPOSITIONS                          901\n\n\n\n  EXPOSITION EDOUARD DUYCK. — Ce fut une âme blonde, le peintre\ncharmant et charmeur dont l'exposition posthume, aux désolations de\nchose interrompue, non finie, sourit pourtant avec une telle grâce dans\nle salonnet du Cercle Artistique. On le retrouve comme on l'admira trop\npeu de temps et les à-coups légers de ce talent synthétisent dans une vue\nd'ensemble ce que notre souvenir pressentait : la muse, rose, rieuse, tendre,\nspirituelle, blonde, enfin, comme fut blonde l'âme du dix-huitième siècle,\navec quelque chose de spécial, de moderne. Les souplesses et les grâces\nde Boucher et des Frago se retrouvent, évidemment, dans maint crayon,\nmainte sanguine. Mais l'esprit synthétique révèle le moderne, fait oublier\nles grâces naïvement perverses, pour le cher souci de beauté. Pareil état\n d'âme se révèle dans l'accord dominant le coloris. Ce n'est point la simple\n note nacrée, bleu et rose ; mais le bleu n'y va pas sans les complexités\n du vert ; le rose cède aux acidités savoureuses de l'orange, escorté des\n blonds et des roux. Il alla ainsi à travers les couleurs et les formes,\n souple, fin, réceptif et dominateur aussi pourtant. Toujours en le choix\n d'exquisité, soit pour la précision caractéristique du portrait (voyez surtout\n les dessins), soit pour la généralisation du style, il excellait à dégager la\n vertu d'une forme de ses modifications accidentelles, ou tout au con-\n traire, à caractériser l'exception. Il semble qu'il ait dit son âme et sa vie\n dans le dessin de cette femme nimbée de fines bouclettes, les bras nus sor-\n tant des ondes d'une robe flottante dont elle fait tomber des fleurs sur un\n seuil... C'est un peu, déjà, la femme qui demeurera sur sa tombe dans le\n mémorial de Calevoet et parce que trop tôt le peintre a franchi le seuil,\n  nous attendrissent les fleurs qu'il laissa pour nos yeux.\n\n\n\n                                                          EDMOND JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-014", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 902, "page_fin": 906, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "par l emploi de l étain", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1017, "page_imprimee": 902, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1915, "texte": "LES REVUES (1)\n\n\n  S t é p h a n e M A L L A R M É a eu les honneurs des revues.\n\n  L'ART MODERNE :\n\n   « Les esprits ont toujours aimé le mystère. Il leur a toujours plu à\ncertaines heures, d'avoir à méditer, à perquisitionner sur certains mots, sur\ncertaines idées, sur certaines phrases. Le rébus philosophique, poétique ou\nlittéraire les poigne en leur causant une jouissance d'incertitude, de recherche\nou d'inquiétude. Qui n'a ouï l'éloge de la concentration jusqu'à l'énigme, de\nla prose de Tacite ? J'ai souvent pensé à Tacite en m'appliquant à\ncomprendre les vers archi-concentrés, archi-contractés de Mallarmé, prince\nde l'Ellipse, dans le plaisir muet de réussir ces versions, attirantes par leur\ndifficulté même, tandis que ma bouche, servante attentive et dévouée de mes\noreilles, répétait les mots sonores du Poète à musicalité magnifique, à\nmusicalité souvent par elle-même suffisante pour assouvir le sens esthétique.\n   Nul ne s'est jamais à ce point dégagé du principe académico-saint de la\nclarté, de la clarté absolue permanente, érigée en dogme, en règle\npéremptoire prescrite aux collégiens, subséquemment aux rhéteurs et\nrhétoriciens et, en général, à cette catégorie de pédants et d'affectés qui se\nqualifient :    Les purs gardiens de la Langue. » Il s'est voué avec\nacharnement à s'en passer, à montrer comment on pouvait s'en passer; il\ns'y est voué avec absolutisme, peut-être en sectaire de son idée, par un\nsurextrait de procédé en quelque sorte foudroyant qui fut la cause des\nclameurs indignées des uns, des sarcasmes ineptes et bruyants des autres;\ncar, pas plus que la sottise, la colère et la gouaille ne perdent jamais leurs\ndroits. Il y a mis un parti pris magistral, parfois excessif et fatigant. Mais\nil a impérieusement fait rentrer dans la Langue une aptitude nécessaire que\n\n   (1) N. B. — La critique des Livres est renvoyée au prochain numéro.\n"}, {"page_pdf": 1018, "page_imprimee": 903, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2499, "texte": "                                 LES   REVUES                              903\n\n\nl'on en avait expulsée, une arme pour toucher, émouvoir, frapper certaines\nfacettes intellectuelles, qu'on avait niaisement et doctoralement supprimée ».\n                                                       EDMOND PICARD.\n  LA L U T T E :\n   « De même que pour Villiers de l'Isle Adam, on peut se demander s'il\ncrut vraiment à l'existence du monde extérieur; en vérité, il parut le\nconsidérer comme un ensemble de signes et il aurait désiré le chanter dans\ndes poèmes qui fussent des symphonies.\n   Son vers est souvent liturgique; il passe dans Hérodiade par exemple des\nsouffles d'orgue. Comme il l'a exprimé dans Cérémonials, Mallarmé aimait la\ngrandeur des cérémonies catholiques. Il était fait pour en comprendre et en\népouser les hauts mystères; peut-être fut-il repoussé par la rencontre,\nhélas! de trop de catholiques incompréhensifs de la beauté; mais bien des\nfois par la grandeur sobre de ses images, par l'élévation de sa pensée, il\ndonna l'impression à ses familiers, qu'il dépassait déjà les limites des choses\npérissables et qu'il était de ceux qui sont mûrs pour d'autres vies.\n   Comme de Vigny, comme Villiers, Mallarmé est passé par le monde en\njetant des fleurs sur les hommes, et les hommes ne l'ont pas compris .\n                                              GEORGE LE CARDONNEL.\n  L E SILLON :\n\n   « On peut discuter le succès des tentatives de Mallarmé, on ne peut douter\nde la noblesse de ses efforts. A une époque où l'art meurt misérablement\ndans la facilité du métier ou dans la hâte du gain, c'est un spectacle utile\naux hommes et glorieux aux artistes, de voir un poète, peu soucieux du\nsuccès, rêver, dans sa retraite hautaine, l'absolu. Un si noble effort n'est\nperdu ni pour le Maître qu'il glorifie, ni pour les poètes qu'il suscite, ni pour\nl'Art qu'il venge. »\n\n\n  L'ERMITAGE :\n\n    « Imiter Mallarmé c'est folie ! — Tout au plus pourrait-on pour d'autres\nrésultats employer son admirable méthode, mais imiter le résultat de cette\nméthode dans la bizarreté extérieure qu'elle lui doit parfois, c'est aussi sot\nque se promener en scaphandre dans les rues ou d'écrire à l'envers sous\nprétexte qu'on admire les manuscrits du Vinci. Mallarmé sous ce rapport\nfit beaucoup de bien et beaucoup de mal, comme fait toujours tout puissant\nesprit. Beaucoup de bien parce qu'il désigna certains sots plagiaires à une\nrisée méritée ; beaucoup de mal parce que l'autorité de ce magique esprit,\n"}, {"page_pdf": 1019, "page_imprimee": 904, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2614, "texte": "  904                              DURENDAL\n\n\n\nson despotisme involontaire, d'autant plus redoutable qu'il était plus voilé\nde douceur, put incliner certains esprits non négligeables, mais trop flexibles\nou trop jeunes, pas assez formés, les plier en des postures peu sincères, leur\nfaire adopter une syntaxe, une manière d'écrire qui supposait et qui néces-\nsitait une méthode, mais qui sans elle n'était plus que manière et que pure\naffectation.\n   Pour Mallarmé, la littérature était le but, oui, la fin même de sa vie; on\nla sentait ici authentique et réelle. Pour y sacrifier tout comme il fit, il\nfallait bien y croire uniquement. Je ne pense pas qu'il y ait dans notre\nhistoire littéraire exemple de plus aveugle conviction. »\n\n\n  L E MERCURE DE FRANCE :\n   « Stéphane Mallarmé nous a livré, par avance et à défaut du monu-\nment définitif, ce qu'on en pourrait appeler des indices admirables dans ses\npoèmes et ses essais. Ce sont les indéniables fragments d'une des plus\nextraordinaires structures mentales qui fut jamais. Nous y trouvons de ce\nvaste esprit, l'étalon, sinon la mesure. Nous y voyons les courbes les plus\nsignificatives et les angles les plus nécessaires, l'assise sinon le pinacle et les\narabesques principales. Il y manque l'architecture finale. Ces précieux pré-\nliminaires contiennent la méthode de son génie.\n   Cela suffit pour situer Stéphane Mallarmé à sa juste place spirituelle au\nsommet le plus aigu et le plus pur de la rêverie humaine.\n   Visitons donc pieusement ce cloître qui, « quoique brisé, exhalerait au\n» promeneur sa doctrine ». Des fleurs délicieuses et belles s'enroulent aux\npiliers rompus. Hérodiade se tient debout sous l'arceau en sa robe de pier-\nreries verbales. Le Faune y flûte ses métaphores. La Musicienne du Silence y\ndonne la main à l'Apparition. Personne ne passe là sans y cueillir une strophe\nou une image dont s'embaumera sa mémoire ou s'ornera son souvenir.\nC'est ainsi que Stéphane Mallarmé participe à la couronne poétique de la\nFrance. Il a ajouté à l'anthologie nationale quelques-uns de ses plus solen-\nnels et de ses plus délicats chefs-d'œuvre. Son vers distille un suc subtil et\ncristallin. Le philtre en est puissant et magique... »\n                                                      H E N R I DE R É G N I E R .\n  LA R E V U E BLANCHE :\n\n     La sérénité souriante du délicieux sage qui n'est plus, propose une fois\nsuprême son optimisme héroïque, monté toujours assez haut pour embrasser\nle sens de tout, et corrige doucement nos plaintes d'en vouloir au sort,\npuisque l'ayant fait conduire par ses amis jusqu'à la tombe de son choix,\n"}, {"page_pdf": 1020, "page_imprimee": 905, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2788, "texte": "                                 LES REVUES                               905\n\n\n voisine des douleurs qui y agenouilleront leur veille, c'est dans un décor de\n feuillages et d'eau, les mieux aimés, au bord du fleuve fuyant et proche de\n ces bois dont les saisons ne font que transformer la splendeur, qu'il\n l'endormit. »\n                                                     THADÉE NATANSON.\n\n\n   L'ART DÉCORATIF. — Le premier numéro de cette splendide publi-\ncation française vient de paraître. Il est consacré à l'œuvre de notre com-\npatriote Henri Van de Velde. Nous recevons en même temps le n° 12 de\nDekoraiive Kunst (édition allemande de l'Art décoratif); cette revue d'art\nindustriel atteint aujourd'hui le terme de sa première année d'existence. Dès\nses premiers fascicules, elle s'est mise tout à fait hors de pair par le choix\net la valeur de ses articles et de ses illustrations. Elle a le format et le\nvolume du Studio de Londres; mais, à la différence de cette revue anglaise,\nDekorative Kunst s'occupe exclusivement du mouvement d'art industriel\nmoderne. Aucun parti pris d'école ou de nationalité. Toutes les manifesta-\ntions d'art appliqué, en quelque pays qu'elles se révèlent, aussitôt qu'elles\nprésentent quelque intérêt, sont signalées par la revue allemande, popula-\nrisées par ses illustrations en noir ou en couleurs d'un rare mérite gra-\nphique, commentées par d'intéressants articles signés de noms autorisés.\n   En l'espace de six mois, Dekorative Kunst a donné à ses lecteurs des\n études et des reproductions relatives aux appareils d'éclairage, aux palais\net salons d'exposition, aux bois d'impressions, aux applications de métal, à\nla céramique, aux tapis, aux feuilles de garde, aux monuments funéraires,\naux porcelaines danoises, aux reliures anglaises, à l'architecture française\nmoderne, au mobilier moderne en Belgique, aux affiches, à la décoration\narchitecturale. Chaque livraison comprenant environ une centaine d'illustra-\ntions.\n   Parmi les choses les plus intéressantes de cette période, il faut signaler\nles études sur deux artistes hollandais : le sculpteur Zyl et l'architecte Ber-\nlage. Les artistes belges occupent, de leur côté, une place très importante\ndans cette publication. Nous sommes tentés bien souvent d'exalter outre\nmesure les étrangers et nous nous figurons notamment, quand il s'agit d'art\nindustriel, que nous sommes à cent coudées en dessous de la production des\npays voisins où l'enseignement professionnel a reçu une organisation assu-\nrément plus parfaite que chez nous. Mais il suffit de feuilleter la collection\nde Dekorative Kunst pour reprendre confiance et même pour éprouver\nquelque orgueil. Les nombreux artistes belges, dont les œuvres y sont\nreproduites et étudiées, Horta, Lemmen, Henry Vandevelde, Theo Van Rys-\n"}, {"page_pdf": 1021, "page_imprimee": 906, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1456, "texte": " 906                            DURENDAL\n\n\n\nselberghe, Paul Du Bois, Hankar, Serrurier Bovy, d'autres encore peuvent\nrivaliser avec les grands ornemanistes anglais et allemands.\n   L'Art décoratif paraît à Paris, sous la direction de M. J. Meier-Graefe,\n37, rue Pergolèse. Dekoratieve Kunst est édité à Munich, par la maison Bruck-\nmann.\n\n   T H E STUDIO (5, Henrietta Street, London). Numéro d'octobre. — Toute\nune série de reproductions d'une admirable frise en treize compartiments :\nla Légende de Cupidon et Psyché, œuvre de l'incomparable artiste Burne\nJones. L'idée d'immortaliser la susdite légende par son fastueux talent fut\nsuggérée à Burne Jones, en 1865, par son ami William Morris, qui lui avait\ndemandé d'illustrer son poème : le Paradis terrestre. Ce n'est que plus tard,\nen 1872, que Burne Jones exprima cette légende dans la frise reproduite\npar The Studio. Il fut aidé dans cette œuvre par Walter Crane. Sous chaque\npanneau, gravés en lettres d'or, des vers du poème de William Morris. —\nUne étude très documentée et rehaussée par de belles reproductions, sur\nla renaissance de l'art de la Médaille en France. — D'adorables croquis tyro-\nliens du paysagiste Tony Grubhofer. — Un intéressant article sur l'art japo-\n nais, avec de curieux spécimens. — Enfin quelques reproductions d'oeuvres\nde notre compatriote, le sculpteur Paul Dubois, qui, dans l'art appliqué, est\n parvenu à obtenir des effets si merveilleux par l'emploi de l'étain.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-015", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 907, "page_fin": 909, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Journal DE GONCOURT", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Boîte aux Lettres", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1022, "page_imprimee": 907, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1657, "texte": "NOTULES\n\n   Nos bons quotidiens — petits, moyens et grands — y sont allés de leurs\nplaisanteries connues et prévues à propos de la mort de Mallarmé et autour\nde l'œuvre du Poète — œuvre que l'on peut discuter, certes, mais que l'intel-\nlectuelle fierté et que l'essentielle bonté du maître devraient défendre pour-\ntant contre de plates et insupportables et goujates gouailleries...\n   Et des citations — les mêmes toujours : des pièces où Mallarmé poussa à\nl'extrême la concentration de la pensée et l'ellipse des transitions...\n   Et de rire !\n   Et nulle part la trace de ce souci d'honnêteté de faire connaître, par un\nchoix impartial, l'œuvre entière de Mallarmé!\n   Une exception pourtant : la Métropole, d'Anvers, dont d'ailleurs l'hebdo-\nmadaire supplément littéraire révèle un éclectisme louable et courageux.\n\n\n\n  Stéphane Mallarmé était prince élu des Poètes.\n  M. Léon Dierx lui succédera, assure-t-on, dans cette idéale royauté —\nquelque peu puérile.\n\n\n  M. Emile Mathieu vient d'être nommé directeur du Conservatoire royal\nde Gand. C'est une excellente nomination. M. Mathieu est un de nos plus\nsérieux artistes belges, un compositeur de haute valeur et un administra-\nteur et directeur de tout premier ordre. Il est arrivé à l'École de musique\nde Louvain — où il était aimé de tous à cause de son amabilité et de sa\nmodestie — à des résultats merveilleux, vu le pauvre élément dont il dis-\nposait.\n  Nous reparlerons de notre grand artiste dans le numéro de novembre.\n\n\n\n  La France vient de perdre un de ses plus grands peintres, Puvis de Cha-\nvanne, l'auteur des admirables fresques du Panthéon et de la Sorbonne.\n"}, {"page_pdf": 1023, "page_imprimee": 908, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3156, "texte": " 908                               DURENDAL\n\n\n\n   Comme complémentaux diverses contributions de notre précédent numéro,\nrelatives au Congrès eucharistique, nous extrayons de la Revue Bénédictine\nce passage du discours prononcé par le R. P. dom Laurent Janssens, de\nl'ordre de Saint-Benoit.\n   Ce discours est un bel acte d'initiative et de courage, et il n'est point banal,\ncertes — et combien salutaire — d'entendre un moine se faire le protago-\nniste éloquent et audacieux de cette évolution permanente et nécessaire de\nl'art, cauchemar de tant de sacristains de lettres et de quelques journalistes.\n   Écoutons le R. P. dom Laurent Janssens :\n    « Le moment est venu de tenir parole. Peut-être fallait-il dans le principe\npasser par ces excès pour se familiariser avec le style qu'on voulait faire\nrevivre. Mais il est grand temps de s'arrêter sur une route aussi fausse.\nAvouons-le : sous le nom d'art chrétien, à côté de quelques productions de\nvaleur, on nous a inondés d'oeuvres banales, pastiches, d'un mérite pure-\nment industriel, dépourvues de goût, d'idée, de beauté, n'ayant pas même\nle caractère des gaucheries naïves, parce que sincères, de l'art du moyen âge.\n    Pourquoi s'obstiner davantage? Nos adversaires nous font assez souvent\nl'amabilité de nous traiter de crétins, pour que nous puissions nous dispenser\nde leur fournir des arguments par les laideurs qui s'étalent dans certains\nvitraux de nos églises. Etranges artistes, que de pèlerinages ne feraient-ils\npas cependant, s'il leur naissait un fils d'un type semblable à ces bienheu-\nreux? Croient-ils donc que de tels échantillons de l'état de gloire soient de\nnature à nourrir chez les fidèles un vif désir de la vie future?\n    La nature a horreur du vide, disaient les physiciens du moyen âge. On\npeut dire avec plus de vérité : l'idéal a horreur du laid. Beaucoup d'artistes,\nlas de se traîner dans les basses sphères d'un matérialisme sans idéal,\néprouvent le besoin de s'élever. Ils voudraient venir à nous : mais devant\nles fourches caudines d'un art hiératique, pétrifié dans les formules d'une\ndifformité systématique, ils éprouvent un haut-le-corps et se détournent en\ns'écriant : jamais.\n    Toute œuvre d'art doit être vécue, N'en est-il pas ainsi pour l'éloquence?\nQuel sera le véritable orateur? Sera-ce celui qui récite sans broncher un\n morceau appris de mémoire? Oui, si, en le composant dans son cabinet, il\n a éprouvé les tressaillements de la conviction et de l'enthousiasme, et si, en\n disant son discours, il l'enfante de nouveau par l'évocation fraîche et émue\n de ces premiers sentiments. Mais plus éloquent encore sera celui qui fait\n jaillir spontanément de son âme le meilleur de lui-même : l'étincelle d'une\n haute pensée, la flamme d'une ardente affection. Ainsi en est-il de tous les\n arts. C'est le délire de l'artiste aux prises avec son génie, ce délire si bien\n dépeint par Cicéron et qui prenait chez Michel-Ange et Beethoven des\n formes épiques restées légendaires.\n     Voilà pourquoi l'art ne saurait rester stationnaire et pourquoi c'est un\n crime de lèse-esthétique de vouloir le couler ne varietur dans le monde des\n  siècles écoulés. »\n"}, {"page_pdf": 1024, "page_imprimee": 909, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 934, "texte": "                                 NOTULES                                909\n\n\n S. S. le pape Léon XIII a refusé de mettre à l'index :\n 1° La Cathédrale de J.-K. Huysmans;\n 2° La Vie du Père Hecker.\n Et donc nos plus sympathiques condoléances :\n 1° Au chanoine Richet;\n 2° Au R. P. Delattre, S.-J.\n Arcades ambo !.. .\n\n\n  Les rédacteurs de Durendal offrent à leur collaborateur et ami, Joseph\nSoudan, leurs plus affectueuses félicitations et leurs sincères souhaits de\nbonheur.\n\n  PENSÉES DU MOIS :\n\n    En littérature, on commence à chercher son originalité laborieusement\nchez les autres, et très loin de soi... Plus tard, on la trouve naturellement\nen soi... et tout près de soi. »\n\n  « En art, en littérature, je connais peu de révolutionnaires nés sans pain. »\n\n  « Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde, est peut-être un tableau\nde musée. »\n                                                  (Journal, DE GONCOURT.)\n\n\n\n\n "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-10-n10-016", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 909, "page_fin": 910, "titre_corps": "Boîte aux Lettres", "titre_sommaire": "Boîte aux Lettres", "signature_source": "Le Scribe", "ancre_debut": "Boîte aux Lettres", "ancre_fin": "LE SCRIBE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1024, "page_imprimee": 909, "debut_caractere": 934, "fin_caractere_exclue": 1413, "texte": "Boîte aux Lettres :\n   V. B..., LIËGI-:. — « Modeste pièce de vers. . > En effet, et vous jugez\n bien votre œuvre... Au regret de ne pouvoir insérer !\n    F. SNELAC. — Saint Jean a fait, une fois pour toutes, l'Apocalypse... Ne\n tentez pas une récidive !\n    CLUB EXCELSIOR, ATTALENS (SUISSE). — Vos enthousiastes sympathies\n nous sont chères et précieuses... Et votre effort vaillant vers le modernisme\n mérite le salaire de quelque belle œuvre... Souvenez-vous du mot du fabu-\n"}, {"page_pdf": 1025, "page_imprimee": 910, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1603, "texte": " 910                            DURENDAL\n\n\n\nliste : C'est le fond qui manque le moins ». Seulement la forme!... Du courage\net de la persévérance! Et merci!...\n  E M I L E S... — Envoyez-nous donc — pour notre collection de roquets\nempaillés — le numéro en question de l'Ami du Clergé français... Mais de\ngrâce, que ces aboiements ne vous alarment pas plus qu'ils ne nous éton-\nnent : nous avons mieux encore en Belgique !\n  P . G..., GEMBLOUX. — Plainte du Paysan... Sujet un peu vieux : les\npaysans se sont plaints toujours, comme dit M. De Bruyn... Revenez-nous\navec une chose moins ressassée...\n   MES ANGES. — Vous ne devez pas vous être ennuyé au Rigi... Mais ayez\nla joie un peu moins communicative... En tous cas, nous ne pouvons nous\nassocier à votre propagande pour l'agence Cook.\n  J. P.. , ST-PAUL DE ROMANS. — Du talent et de l'inspiration, gâtés par\nquelques maladresses. A bientôt — en mieux !\n C L . L... — Baiser mortel... Si vous voulez bien, nous le laisserons\nmourir?...\n  C H . N..., L I L L E . — Nous ne sommes, monsieur, ni dreyfusards ni anti-\ndreyfusards, ni achetés ni vendus...\n   ROBERT D..., LOUVAIN. — Nous ne croyons point que le R. P. Delattre\nait — cette fois-ci — quelque chance d'être promu cardinal; mais il nous faut\nréserver l'avenir...\n  FRANÇOIS V..., MALINES. — Ah! vraiment, votre « cœur est en ruines... »\nC'est l'adresse d'un replâteur alors que vous demandez ?\n  H. P..., HASSELT. — « Quand un homme a des idées courantes, disait\nBarbey d'Aurevilly, je le laisse courir. > Galopez !\n                                                               L E SCRIBE.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 940, "texte": "                        DURENDAL\n REVUE CATHOLIQUE D'ART & DE LITTÉRATURE\n                                1898 — 5 m c Année\n\n\n\n\n               Sommaire du n° 10 (Octobre)\n\n\nFRANCIS JAMMES. — Prière devant un beau Paysage (poème).            831\nBLANCHE ROUSSEAU. — Tilette .        .   . .                        833\nFERNAND SÉVERIN. — Un Soir d'Eté          (poésie).                 843\nGEORGES BRIGODE. — Automnales                      . . . .          845\nL'Abbé PAUL CUYLITS. — Introduction à la lecture des Mystiques\n     flamands (suite) . . .                                    848\nFRANZ ANSEL. — La Mandoline :\n                         Chute des Feuilles . . .                   858\n                         L'Orgue d'Automne (poésies) .              859\nJACQUES W A P P E R S . — La Révélation . . . .                     861\nEDOUARD DE TALLENAY. — Vent d'Hiver (poésie)                        879\nARNOLD GOFFIN. — Le Cantique du frère Soleil                         880\nL'Abbé HENRY MŒLLER. — Joseph Janssens                              882\nOLIVIER-GEORGES D E S T R É E . — Christina-Georgina Rossetti.      885\nEDMOND JOLY. — Chronique des Expositions          .                 900\nLes Revues .                                                        902\nNotules   .                                                         907\nBoîte aux Lettres   .     .                                         909\nIllustrations : Le Samedi-Saint\n                                   JOSEPH JANSSENS.\n                Sainte Godelieve\n                Saint François d'Assise se dépouillant de ses Vêtements.\n                  (Fresque de GIOTTO.)\n"}, {"page_pdf": 941, "texte": ""}, {"page_pdf": 942, "texte": "              SAINTE GODELIEVE\npar JOSEPH JANSSENS (Tableau du Béguinage de Gand).\n"}, {"page_pdf": 943, "texte": ""}, {"page_pdf": 944, "texte": "Prière devant un beau Paysage\n\n\n  Les montagnes, la plaine, le ciel et les collines\n jaillissent dans un tremblement de bleu, d'un bloc.\n  Dans la brume, pieusement, sonne une verte cloche.\n  Voici Dieu. Ne raisonne plus. Regarde et prie.\n\n  Mon regard, humble et lent, s'élève d'une vache\n  qui broute un lierre noir au tronc d'un peuplier,\n jusqu'à l'ombre cendrée du cercle de montagnes\n  qui enferme tout l'azur et toute la plaine.\n\n  C'est une égalité pacifique et divine.\n  Je ne suis plus dans moi, et mon âme en prière\n  va, du sant brusque de quelque grise sauterelle,\n jusqu'à cette rosée d'argent qu'est le matin.\n\n Mon Dieu, je n'ai jamais été plus recueilli.\n Le chemin craquelé m'accueille avec bonté,\n et mes chiens innocents aux yeux doux et bénis\n sautent de joie devant cette large beauté.\n\n Mon Dieu, je sens qu'ici se trouve Votre monde.\n Devant cet horizon, oui, je renonce à moi,\n et la douleur me fuit devant l''Ame profonde\n que je sens, que j'entends, que je goûte et je vois.\n"}, {"page_pdf": 945, "texte": "832                       DURENDAL\n\n\n\n      Quel est donc cet amour ? Quelle est cette bonté ?...\n      Je suis près d'un jardin où, dans un vieux figuier,\n      on a posé, comme un humble fruit qui désaltère,\n      parmi le noir feuillage une cruche de terre.\n\n       Près d'une claie d'osier où sèche un vêtement,\n       se frotte le museau une chevrette blanche.\n       Deux cornes. Et des pauvres, dans la nuit d'une grange,\n      font jaillir de leurs doigts de la paille brillante.\n\n      Mon Dieu, n'en veuillez pas à ma vie inutile.\n      Personne plus que moi ne veut se prosterner\n      devant la maison pauvre où dort le chien docile\n      et où le travail noir est pénible et sacré.\n\n       Quand l'agoniserai conduisez-moi ici.\n       Avant de les fermer je veux tenir ouverts\n       mes yeux sur la vallée immortelle et bénie ;\n      je veux emplir ma mort de l'ombre des bois verts.\n\n      Je veux emplir mes yeux du vol des sauterelles.\n      Je veux emplir mon cœur des cœurs des animaux.\n      Je veux mourir d'amour en regardant des pauvres\n      bénir, en le rompant, leur pain quotidien.\n\n\n\nSeptembre 1898.                             FRANCIS J A M M E S .\n"}, {"page_pdf": 946, "texte": "                     TILETTE\n\n                                   I\n\n\n               LA première fois que j'ai vu T i l e t t e — je m e sou-\n                 viens — c'était comme dans un conte de fées.\n                     Elle était debout au fond du jardin, sous le\n                  lilas défeuillé entrecroisant les fils étincelants\n                  de ses rameaux parés de givre ; le ciel très pur\n                 jetait un doux reflet bleu sur la neige. Elle était\n                  toute petite. L e jardin, autour d'elle, n'en finis-\nsait pas. Père et Mère étaient là aussi, à la fenêtre de la salle à\nmanger; leurs figures pâles et souriantes, d'une exquise nuance\ngrise et blonde, s'appuyaient aux vitres baissées — de sorte que\nje les revois ici reculées, à peine vivantes, une adorable image\nun peu fanée, quelque chose qui n'eut pas été présent tout à fait.\n   Mère avait une ruche soyeuse autour de son front m e n u m e n t\nridé. U n béret de drap sombre cachait à demi les boucles\nblanches de P è r e . Derrière eux un grand feu flambait qui posait\nsur les vitres des reflets d'agate et de rubis.\n  Les meubles de la chambre étaient vieux, joliment tournés,\navec des cuivres éteints et des figures de Princes et de bergères\nen des campagnes chimériques; sur la cheminée une tête de\nmarbre, la tête douloureuse d'une petite Alsacienne, infléchie\nsous le poids du grand n œ u d , faisait une ombre blanche et\nvague, un peu triste. L e feu brillait comme une grande escar-\nboucle.\n"}, {"page_pdf": 947, "texte": " 834                            DURENDAL\n\n\n\n   Je me souviens...\n   L e jardin autour de T i l e t t e était grand comme le m o n d e ; les\narbres n'avaient aucune forme connue, et le reflet du ciel faisait\nbleues les branches fantastiques. T i l e t t e avait une robe d'une\nteinte indécise et variable — couleur du ciel sur la neige —\ndes cheveux pâles, le visage b l a n c ; barrant son front tenace,\ndes petits sourcils noirs et crispés. Elle était immobile, une\nmain étendue et fermée ; à ses pieds une tache de sang ronde :\nun rouge-gorge dans la neige. Ainsi je la reverrai toujours.\n  — Que fait-elle donc?\n  — Elle veut attraper des oiseaux, dit une voix que je\nn'entends plus ; elle veut attraper des oiseaux en mettant du sel\nsur leur queue...\n    Quelqu'un rit à l'intérieur de la maison — un rire que je\nn'entends plus. C'était une des figures fanées; je me souviens...\net les jolis fantômes fragiles firent des signes derrière la vitre.\n     — T i l e t t e ! Tilette !\n     Quelle tendresse dans cette voix! O h ! ceci je l'entends tou-\nj o u r s ! Que je pose un instant le front dans mes mains jointes...\n Que je ferme les yeux un instant sur ma vie... Que j'écoute en\narrière un instant... et voici cette tendresse, ce frisson de baiser,\nla tiède caresse parlée... T i l e t t e ! T i l e t t e !\n   T i l e t t e , pourtant, ne bougeait pas. L'instant était impérieux;\nson bras étendu tremblait. Confiant, le rouge-gorge picorait la\nneige... Mais soudain quelque chose l'effraya et, au moment\nmême où un peu de sel lui effleurait la queue — T i l e t t e le vit\ndistinctement — il s'envola avec un cri aigu, fouettant la neige\nde ses ailes froides et se réfugia, palpitant, dans les branches du\nlilas.\n     U n e révélation glacée se dressa devant T i l e t t e ; son bras\nr e t o m b a ; elle dit — je fus seule à l'entendre :\n    — Ce n'était pas vrai. 11 avait du sel sur la q u e u e ; je l'ai vu.\nCe n'était pas vrai.\n     L a première fleur s'effeuilla dans le cœur de T i l e t t e . Sa petite\n"}, {"page_pdf": 948, "texte": "                                   TILETTE                                 835\n\n\nfigure fut vieille... Elle recula, la main ouverte, et le sel, glissé\nlentement de ses doigts, fondant la neige fit à ses pieds un\npetit trou avec un peu d'eau noire au fond. T i l e t t e regarda le\npetit trou dans la blancheur immaculée, et puis la branche\nployante où l'oiseau montrait sa gorge rouge, et soudain éclata\nen larmes.\n  — T i l e t t e ! cria P è r e en se précipitant.\n  Il la saisit dans ses bras et l'emporta dans la salle à manger\noù brillait le feu semblable à une grande escarboucle; il s'assit\ndevant le feu et se mit à baiser T i l e t t e sur sa figure pâle, ses\npaupières et chacun des doigts encore remplis de sel.\n   — T i l e t t e ! . . . ma Princesse toute belle!... Mon petit lapin\nblanc aux yeux roses!...\n   — Je me suis fait mal dans la neige ! dit T i l e t t e en sanglotant.\n   — D a n s la neige?... C o m m e n t ? . . . T u n'es pas t o m b é e . . . je\nl'aurais v u ? . . . Pourquoi pleures-tu? Quel gros chagrin?... Dis à\nPère, mon Bébé?\n   — Je me suis fait mal dans la neige ! sanglote Tilette opiniâ-\ntrement.\n   — O u i ? . . . Vraiment?... L e froid sans d o u t e . . . E h bien!\nj'embrasserai les petits doigts, tous les d i x ! . . . J'embrasserai le\npetit front, et le petit cou, et le petit cœur... T u n'auras plus\nde m a l . . . J e te dirai une belle histoire...\n   L a petite Alsacienne de marbre sourit mélancoliquement\naux yeux troublés de T i l e t t e ; la glace reflète son crâne rond et\nles plis du grand n œ u d ; une autre glace, en face de celle-ci,\nreflète la première. U n e file de petites Alsaciennes au mélanco-\nlique sourire traversent la chambre sans fin. J a m a i s Tilette n'en\na vu a u t a n t . . .\n   Mais que chuchote P è r e , penché sur T i l e t t e — si près que ses\nlèvres touchent l'oreille rose... Des mots étranges passent, cré-\npitent dans les flammes, s'envolent par la chambre comme des\nlutins ailés... C'est la fée et le bon génie; l'éléphant bleu...\nle ouistiti à la queue d'or...\n"}, {"page_pdf": 949, "texte": " 836                        DURENDAL\n\n\n\n   Tilette peu à peu s'est dressée ; son front se calme ; ses yeux\nse ferment; et, tout à coup, très grave elle interroge :\n   — ...Alors, Père, l'éléphant a pris son ombrelle rose pour\naller voir la souris?\n\n\n                                 II\n\n\n   Il n'y avait pas au monde d'histoires plus belles que les his-\ntoires de P è r e .\n   Il y en avait de très drôles. C'était l'histoire de l'éléphant qui\nouvre son ombrelle verte pour se couvrir l'oreille gauche; le\nsinge qui veut un pantalon couleur « souris en colère », et le\nrenard si fâché d'être roux qu'il en devient tout blanc... L'his-\ntoire du nain « petit comme une petite aiguille » en villégiature\nchez les coccinelles : il couche sous un chou rose abrité par un\ngrand rocher, etc., e t c . . Mais Père connaissait des contes plus\nmerveilleux encore, ceux que nous appellions les contes tout en\nor, où l'on voyait briller des ailes d'insectes comme des nacres\ndans les verdures, scintiller les scarabées d'or et les papillons\ntriomphants de pourpre et de vermeil... Ceux où chatoyaient\nles paons orgueilleux, la queue éployée; les oiseaux rares au\nplumage miroitant du jaune au mauve défaillant des nuées sous\nles cieux fantastiques des pays inconnus... De l'eau coulait,\nnoyant la molle paresse des branches tout de blanc fleuries des\nsureaux... et c'était de l'eau « comme le petit frisson du nuage\nd'argent », ou « comme l'intérieur d'une coquille rose apportée\npar la mer... » Il y avait aussi les arbustes plus grêles et plus\ndorés qu'une blonde chevelure et les fruits posés comme des\njoyaux dans les fils des rameaux bleus. Il y avait des mousses\nde peluche profonde enfermant les œufs rouges des colombes\n « qui connaissent les larmes et les chansons... » E t les sources de\nperles disaient :\n  — Naï, Naïa.\n"}, {"page_pdf": 950, "texte": "                               TI LETTE                          837\n\n\n   L a Reine passa.\n   Avec ses bagues autour du doigt...\n   Les sources disaient l'histoire de la Reine qui passa « avec\nses bagues autour du doigt et ses voiles du plus léger fil flottant\ndans l'air de d i a m a n t »... L a pâquerette fleurie au sommet de\nla montagne racontait l'histoire du berger et de son blanc\nmouton, « avec la voix de son petit cœur d'or »... et les achil-\nlées touffues cachaient la tisseuse d'étoiles, la petite femme\nd'ombre qui tissait les étoiles à la voix des grillons pour en\nvêtir son corps... Il y avait les fées parées de lucioles, habillées\ndes seuls purs pétales de narcisses, qui dansent au clair de\nlune... Il y avait aussi les contes fleuris : la pivoine qui donne\nun pétale rose pour couvrir l'abeille malade, et les nénuphars,\nnavires des blanches âmes d'enfants, flottant sur les eaux du\nciel... L a marguerite pleurant une poussière de topaze, et la\nbruyère, fil fleuri emporté par les vagues d'une grande mer.\n   Chaque chose, dans la chambre de T i l e t t e , avait son histoire\n que P è r e racontait.\n   L a table et les petites chaises vertes n'avaient pas été fabri-\nquées par un menuisier quelconque, mais venaient en droite\nligne du royaume du prince E m e r a u d e où tout est vert, depuis\nles yeux des hommes jusqu'au sable des routes. Ainsi les poteries\nhollandaises, aux couleurs d'un velours profond, avaient été\ncolorées par un petit homme muet qui voyait à travers les n u e s ;\net celui qui les façonnait avait un vêtement étrange; des sou-\nliers à la poulaine, une aigrette d'argent sur le front, et perché\nsur son épaule un moineau tout blanc chantait d'un bout à\nl'autre la chanson de Guilleri.\n\n\n   Je me souviens de la Princesse D a m a s .\n   Son père, le doux roi Gobé, l'avait fait élever dans une tour\nde d i a m a n t dressée au milieu d'un jardin merveilleux. Dans ce\njardin fleuri de pavots et de tournesols, d'étroits ruisseaux\ns'entrecroisaient en tous sens — ceux-là précisément dont les\n"}, {"page_pdf": 951, "texte": " 838                         DURENDAL\n\n\n\neaux semblaient « l'intérieur d'une coquille rose apportée par\nla mer ». Des papillons, des libellules, des abeilles au corset\nd'azur, une foule d'insectes aux ailes brillantes « comme la\ngoutte d'eau traversée de soleil » voltigeaient de fleur en fleur\navec un bruit de clochettes menues...\n   Cette Princesse, belle comme une fleur blonde et bleue, tra-\nversait maintes aventures dont je n'ai pas gardé l'image... Mais,\nà la fin du conte, la Princesse égarée dans le vaste monde des\nhommes s'écriait :\n   — A h ! pourquoi m'avoir élevée dans la tour de d i a m a n t !\nP o u r q u o i ne m'avoir laissé connaître que les pavots de mon\njardin, les eaux roses et les ailes de soleil!... T a n t souffre mon\ncœur de solitude p a r m i ces hommes que je ne comprends\n pas... »\n    Ces paroles mystérieuses jetaient Tilette dans un trouble\nprofond. J a m a i s elle n'avait permis à P è r e d'en changer un seul\nmot; elle écoutait la fin du conte sans intérêt... et pourtant\nc'était une jolie fin ! L a Princesse D a m a s rentrait dans sa tour\nde diamant, portée par les sauterelles tout au long d'un lis\nhaut comme une maison... Elle saluait les eaux roses, les\npavots et les tournesols, « l'éternel royaume de son éternelle\nb e a u t é ! » Mais T i l e t t e n'écoutait plus...\n    Quand Père n'était pas là, elle s e redisait le conte à mi-voix\njusqu'à l'endroit où la Princesse arrivé dans le vaste m o n d e des\nh o m m e s ; alors, alentissant les mots :\n     « A h ! pourquoi m'avoir élevée dans la tour de d i a m a n t !\n Pourquoi ne m'avoir laissé connaître que les eaux roses de mon\nj a r d i n . . . » Elle connaissait chaque parole; elle n'en omettait\npas une. Quand elle avait achevé le petit discours de la Prin-\ncesse elle se taisait et songeait longtemps. D'autres fois elle en\nm u r m u r a i t des phrases, les yeux noyés, interrompant soudain\n quelque jeu b r u y a n t :\n   « T a n t souffre mon cœur de solitude parmi ces hommes que\nje ne comprends pas... »\n"}, {"page_pdf": 952, "texte": "                                TI LETTE                           839\n\n\n\n                                  III\n\n\n   En bas, tout en bas, dans la région des casseroles, règne Léa\net sa verrue poilue.\n   L a salle principale du Palais est une chambre claire et gaie;\ndes cruches de cuivre, des plats d'étain miroitent le long des\nm u r s ; chacun reflète la cuisine tout en or ou bien tout en\nargent. Dans la gorge arrondie d'un vase rouge les choses dan-\nsent, incendiées, autour de L é a tout en feu.\n    T i l e t t e aime beaucoup ce vase...\n    Il est de cuivre rouge comme du vermeil. Chaque samedi\nquand L é a le frotte, on y voit reflétée la verrue — la grosse\nverrue qui orne la narine gauche de L é a — avec une étincelle\nau bout de chaque poil... « E t les poils du diable velu\nflambaient,            flambaient, flambaient toujours... » Ainsi songe\nT i l e t t e . . . et elle-même apparaît dans le vase, rouge aussi, une\nTilette de métal merveilleux avec des yeux de flammes.\n   P o u r tout le monde, L é a est une bonne fille avec une laide\nfigure fanée, une verrue et un grand bonnet blanc. Tilette seule\nsait que Léa est une fée... C h u t ! . . . L é a est une fée. Elle pose\nla m a r m i t e sur le feu en disant : « Vous allez bouillir dans cinq\nminutes » et l'eau b o u t ; elle maronne des paroles mystérieuses\nen ramassant des copeaux — et les copeaux une fois allumés\nbrûlent en crépitant et lançant des étincelles bleues. Si Léa\nvoulait, d'un seul mot elle engloutirait la maison dans les flancs\nde la terre ou relèverait jusqu'aux nues.\n   T i l e t t e le sait, aussi a-t-elle peur de Léa, une peur étrange,\npleine de charme, mêlée à une tendresse profonde. Quand Léa\nl'embrasse, elle ferme les yeux, certaine que ce baiser la\ntransforme : ses cheveux sont pleins de pierreries... la petite\nrobe devient de soie bruissante, avec une longue t r a î n e . . . les\npetites mains se ferment pour retenir des choses merveilleuses...\nIl pleut des fleurs! Tilette en respire le parfum... et un jour,\n"}, {"page_pdf": 953, "texte": " 840                           DURENDAL\n\n\n\nen rouvrant les paupières, elle a vu, l'espace d'une seconde, sur\nle pavement gris un camélia éblouissant.\n\n  D'où vient L é a ?\n  Père a répondu :\n  — L é a vient de là-bas, là-bas, en Campine.\n  L à - b a s , là-bas, en C a m p i n e . . .\n   Paroles mystérieuses ! L a C a m p i n e — T i l e t t e la voit. —\nQuelqu'un a parlé de b r u y è r e s ? Vastes champs de b r u y è r e s ;\npays rose sous un ciel b l e u . . . L é a marchait au clair de lune,\nparmi les bruyères, L é a jolie avec une couronne de perles ! L e s\ninsectes lui parlaient en fins bruissements d'ailes : L é a ! L é a ! . . .\nElle avait de grands cheveux dorés... Là-bas, là-bas!... P l u s loin\nque la ville! plus loin que la c a m p a g n e ! plus loin que le P a r c\ndu Roi! plus loin que le m o n d e ! P l u s loin!...\n  Des méditations infinies tiennent T i l e t t e p e n d a n t des heures\nimmobile devant L é a . C'est souvent le soir. L a flamme du gaz\nhaut levée brille à travers le globe orné de dragons d'or ; des\nombres légères courent le long des m u r s . L é a tricote.\n  T i l e t t e est toute petite sur sa chaise. L é a est grande ; son nez\ncrochu s'agite en même temps que ses lèvres parmi les rides de\nson visage... elle cligne des paupières rapidement en comptant\nà voix basse : sept, huit, neuf...\n  Que compte-t-elle ainsi ? Que compte-t-elle ainsi tout bas ?\n  Peut-être est-ce un vœu qu'elle a fait ? Peut-être pour\nretrouver sa figure jolie, sa C a m p i n e rose et bleue, doit-elle\ncompter, compter, compter, des sommes infinies p e n d a n t des\nsoirs sans n o m b r e . . .\n  T i l e t t e rêve...\n  — A quoi pensez-vous? dit L é a .\n  — L é a . . . quand donc vient ta petite nièce ?\n  La nièce de L é a est un sujet de causeries sans fin. A sa seule\névocation la figure de L é a change; ses yeux s'illuminent, un\nsourire ravi flotte sur ses lèvres...\n"}, {"page_pdf": 954, "texte": "                                      TILETTE                           841\n\n\n  — A h ! . . . Elle viendra b i e n t ô t ! Bientôt j'espère, T i l e t t e .\n  — Elle est jolie, n'est-ce pas, L é a ?\n   — Si elle est jolie !... Misère ! J a m a i s dans toute cette grande\nville je n'ai rencontré un enfant moitié aussi joli !\n  — Elle joue dans les bruyères, L é a ?\n  — Elle joue dans les bruyères et dans le sable, oui... Elle\ncreuse des trous avec sa petite pelle... Mi n'ange !\n   L é a a une façon baroque de prononcer : mon ange... mi\nn'ange !... Minange est devenu le nom féerique de la petite\nnièce campinoise...\n   — Q u a n d donc viendra-t-elle, L é a ?\n  — Je ne sais pas, T i l e t t e ; en même temps que mon frère.\n  — E t si ton frère ne vient pas ?\n  — Avec ma belle-sœur alors...\n  — E t si ta belle-sœur ne vient pas ?\n  — Avec T h o m a s ou J u l e s . . . est-ce que je sais !\n  — E t s'ils ne viennent pas non plus ?\n  — On la mettra dans un tonneau et on l'enverra par express »\ndit L é a impatientée.\n  Cette fois T i l e t t e se tait.\n   L a Reine Lapis-Lazuli a descendu ainsi — dans un tonneau\nd'argent — la montagne des grandes joies. Elle a vu passer le\nciel bouleversé à travers une fente du métal. Il est naturel que\nvoyage de même Minange, la nièce de fée L é a . . .\n  Elle y songe longtemps.\n\n    L é a a des expressions bizarres qui impressionnent profon-\ndément T i l e t t e .\n    Q u a n d la sonnette de la porte d'entrée carillonne, inter-\nrompant quelque besogne pressée, L é a s'engouffre dans\nl'escalier en criant : Je voudrais que le vent l'emporte ! —\nT i l e t t e tremble. L e vent va-t-il emporter vraiment l'infortuné\nv i s i t e u r ? . . . Elle guette. Parfois la porte se referme aussitôt :\n"}, {"page_pdf": 955, "texte": " 842                              DURENDAL\n\n\n\nIl n'y avait personne. T i l e t t e en a la fièvre. O mon Dieu ! mon\nDieu ! Qui était-ce ? Et où le vent l'a-t-il emporté ?\n    L é a dit aussi : « C'est noir comme l'as de P i q u e . » E t l'as de\nP i q u e est devenu, dans l'imagination craintive de T i l e t t e ,\nquelque monstre effrayant, mi-diable, mi-bête, tout noir... plus\nnoir que la nuit... E t elle le voit, accroupi dans un coin des\ncaves mystérieuses où l'on n'entre qu'avec une bougie... où il\nfait sombre en plein j o u r . . . où l'on n'entend jamais de bruit...\nlieux fantastiques où L é a s'engouffre en parlant toute seule...\ntoute s e u l e ? . . . T i l e t t e tend l'oreille... Mais l'as de P i q u e ne\nrépond pas.\n\n\n\n  (A continuer ).                                  B L A N C H E ROUSSEAU.\n"}, {"page_pdf": 956, "texte": "          UN SOIR D'ÉTÉ\n\n\nUn soir d'été tombait, lorsque, superbe et lente,\nNotre nef s'éloigna du rivage enchanté :\nL'air était langoureux, et la brise, indolente,\nEt l'ombre se mêlait d'un reste de clarté.\n\nNous nous taisions, troublés par la beauté de l'heure !\nCependant je voyais, pâle et silencieux,\nEclater sur tes traits la joie intérieure ;\nEt des larmes, parfois, scintillaient dans tes yeux...\n\nPourtant, nous le sentions au trouble de notre être,\nLe bonheur, ce soir-là, nous avait effleurés !\nToute chose, à l'entour, disait la douceur d'être,\nEt ce chant s'épandait dans les airs enivrés.\n\nLe rythme de la mer berçait notre paresse ;\nDe loin en loin, avec les parfums de l'été,\nUn souffle s'en venait, lent comme une caresse :\nNous pensions défaillir dans sa suavité !...\n\nMais, de quelque rayon que se dorât la vie,\nNous avions trop vécu pour ne pas être las,\nEt nous ne le goûtions qu'avec mélancolie,\nCe merveilleux instant qui ne reviendrait pas...\n"}, {"page_pdf": 957, "texte": "844                        DURENDAL\n\n\n\n      O navrante douceur des choses éphémères !\n      Clair jardin du bonheur, qui fleuris une fois !\n      A peine a-t-on cueilli le lys de tes parterres,\n      Que la fragile fleur s'effeuille sous les doigts !...\n\n\n\n      Il traîne sur les flots comme un frisson d'automne...\n      Mon cœur est-il joyeux ou triste ? Ah ! je ne sais ;\n      Mais le ciel est obscur, et la mer, monotone,\n      Et, malgré moi, je pense à des instants passés...\n\n\n\n                                          FERNAND SÉVERIN .\n"}, {"page_pdf": 958, "texte": "                  AUTOMNALES\n\n    OCTOBRE\n                                  Ce mois dont le charme est de douceur monotone\n                                  prend la triste beauté de ce qui va mourir ;\n                                  et comme s'éteindrait un trop ardent désir,\n                                  un vœu trop insensé, de trop brûlante fièvres\n                                  pour renaître épurés en un sourire aux lèvres,\n                                  ainsi l'Eté s'apaise et sourit dans l'Automne !\n                                                                     G. B.\n\n\n\n                Du soleil inespérément!\n                      Un soleil tiède et bon qui roule une joie grave sur toute\n                   chose et de ses larges mains de chaleur contient prosterné\n                    le vent qui ne bouge plus.\n                       Aux champs\n                       La campagne flamande à peine ondulée, bosselée par-ci\n                    par-là de petites fermes trapues, s'étire dans la bonne\n                     chaleur. Tout s'imprègne d'une paix calme. Dans le parc\ndélicieux où l'automne, en ce jour de douceur, s'est arrêté de déshabiller les\narbres, des choses exquises.\n  Quelques héliotropes, survivant au bord d'un chemin, se dépêchent\nd'embaumer une dernière fois et répandent dans l'air léger leurs senteurs\nqu'on aspire yeux fermés. Du sein d'un glaïeul une toute petite abeille lève\nson bourdonnement précis et scintillant.\n   Et à mesure que monte le soleil, le soleil qui maintient sous ses mains\nfortes et tièdes le vent soumis, la paix s'augmente et la journée est plus\nsuave.\n   De temps en temps se détache encore une feuille. Vaincue et fauve, elle\n"}, {"page_pdf": 959, "texte": " 846                             DURENDAL\n\n\n\ntombe d'un vol indécis au pied du hêtre, et là, triste, s'étend dans l'ombre\net s'endort sans savoir.\n   Sans savoir que dans quelques mois elle revivra sève, puis petit bour-\ngeon, et puis délicate joie verte, tendre et frissonnante au soleil ingénu des\nfutures aubes printanières, et qu'elle reprendra sa place sur le hêtre incons-\ncient!\n   Beaucoup encore de frondaisons épargnées.\n   Un hêtre frappé en plein par le soleil, et rutilant. Comme en un jardin des\ncontes arabes, il est une immense orfèvrerie d'or, jolie et ciselée.\n   Plus loin un marronnier a laissé choir à ses pieds toute sa couronne feuillue\net maintenant c'est splendidement un tapis d'une pourpre chaude et qui\ncliquête sous les pas.\n   La surface de l'étang parait rouillée; une république de canards y promène\nsa troupe régulière sonnante de cris barbares; le chef à l'avant plus gros,\nl'œil guettant et plein d'un effroi imbécile.\n   L'eau s'agite; mille rides, accrochant du soleil, s'excentrent et viennent\nameuter à la rive leurs cercles brillants; les roseaux lentement agités\ns'attristent de leurs images déformées.\n   A la moindre brise, le sol bruisse de tous les feuillages chus. Et le soleil\nrefrène le vent insoumis et sous sa paix victorieuse de midi le maintient\nimmobile.\n   Au dehors du parc on voit vivre la campagne. Tout se recueille dans la\nbonne chaleur et se tait. Sauf au loin un coq qui cokerike et raie le silence\nde son cri rude. Et puis par moments encore d'un chemin creux, là-bas,\ndes voix sonores et nettes viennent jusqu'ici mourir.\n   Tantôt une surprise charmante...\n   Une feuille sur un orme dépouillé, une petite feuille que je regardais\ns'agiter, s'est mise tout à coup à chanter : c'était une fauvette dont le chant\nattardé semblait faire vibrer un peu d'été encore dans la nature en fête.\n   Et la petite fauvette, de son chant souple et fin, prolongeait de quelques\ninstants encore l'été défaillant et en accrochait une dernière bribe aux bras\nmaigres d'un arbre défeuillu.\n\n\n   Quinze jours plus tard, presque plus de feuilles. De tous ces grands êtres\nfrissonnants dont les profils changeants secouaient naguère leur verte vie,\nrestent seuls les squelettes.\n   Maintenant ce sont des ramures fines qui vues de loin semblent, comme\nun léger brouillis sur le ciel bleu, l'estomper d'une ombre grise.\n"}, {"page_pdf": 960, "texte": "                                AUTOMNALES                               847\n\n\n   Cette après-dînée sera peut-être la dernière qui aura gardé, tiède, la\ntradition de l'été!\n\n\n  Au déclin du soleil, vers quatre heures, la Nature a paru vivre d'une vie\nplus expansive. Le ciel n'avait que quelques nuages mais nuancés de teintes\nde merveille. Le couchant était en or profond et pâle et sur terre, des pores\nde toutes choses, s'émanait une calme volupté. C'est ainsi que peu à peu l'air,\npénétré de senteurs insinuées, se fit de quiétude et de joie suave; les\nderniers rayons s'éteignirent dans un recueillement divin, et par ce jour\nadorable s'était déterminée tout entière la sérénité d'octobre.\n\n\n\n           BUAU-SÉJOUR\n                                                     GEORGES BRIGODE.\n         2-17 Octobre 97.\n"}, {"page_pdf": 961, "texte": "     INTRODUCTION A LA LECTURE\n          DES MYSTIQUES FLAMANDS\n                                                 (1)\n                                      (Suite)\n\n\n\n\n                  EST-CE bien une parenthèse que nous ouvrons en\n               insérant dans ces quelques réflexions à propos\n               des Mystiques flamands du XVe siècle, une vie\n               assez étendue du chef et fondateur de l'école?\n               Soit plaisir que j'éprouve à revivre avec les vieux\n               biographes la vie monacale de Vauvert, fraîche\n                comme une prairie d'avril et parfumée de sa\nprime ferveur, soit bonheur filial qu'il y a de raviver l'humble et\npieuse miniature qui fut le prêtre brabançon, naïvement j'avoue\nqu'il ne me semble guère. Ht d'ailleurs est-il bien possible de\nparler ou de connaître l'esprit franciscain sans connaître Fran-\nçois d'Assise, sans l'avoir entendu chanter son cantique du\nSoleil, sans le voir avec son frère le loup et ses sœurs les\nbrebis? De même il semble impossible de pénétrer dans l'âme\ndes Mystiques flamands, d'analyser leurs sentiments intimes, de\ncomprendre leur mode d'idéation, de vivre de leur vie, penser\npar leur cerveau, et r y t h m e r synchroniquement avec eux les bat-\ntements de notre cœur sans connaître par le menu la vie quoti-\ndienne de l'un d entre eux; et précisément de celui-là même qui\n\n (1) Voir les numéros de janvier, février et juillet.\n"}, {"page_pdf": 962, "texte": "                       MYSTIQUES FLAMANDS                         849\n\n\n\nfut à l'égard des autres un fondateur, un maître, un centre. —\nCe que Colomb fut pour les navigateurs et W a t t pour les m é c a -\nniciens. —\n   D'autant plus que par une étrange fortune, l'océan de l'oubli\ns'est refermé sur ces humbles ermites qui pratiquaient l'idéale\nformule énoncée par l'un d'entre eux : ama nesciri et pro nihilo\nreputari.\n   Chose extraordinaire, tout Belge quelque peu instruit con-\nnaît vaguement qu'il y eut en Italie, en Espagne, en Allemagne,\ndes mystiques, des écoles mystiques dont il a lu quelque part\nl'influence sur la littérature nationale, s'il ignore leurs œuvres\nou s'il est incapable de savourer le' mysticisme. Qui n'a entendu\nparler de T h é r è s e , de Catherine de Sienne, de T a u l e r ? Mais,\nj'ai surpris des intellectuels et même des ecclésiastiques distin-\ngués en leur disant que nous avions en Belgique des mystiques\n qui ne le cédaient à aucun : Denys l'aréopagite ou Jean de la\n Croix, des monastères qui avaient revécu la vie de la thébaïde\n et les merveilles d'Assise, des saints qui avaient plus profondé-\n ment pénétré dans l'idée de Dieu et la connaissance de\n soi-même que Platon ou T h o m a s d'Aquin. Des hyperboles,\n disait-on, de naturels emballements.\n    O J e h a n de Ruusbroec, que venaient dévotieusement visiter\n des docteurs de Paris, que Gérard-le-Grand de Deventer venait\n écouter, comme jadis les juifs écoutaient Moïse descendant de\n la montagne, vous qui fûtes l'oracle et le guide des penseurs\n d'un siècle et d'un m o n d e , l'on n'eut point affligé votre humilité\n mais étonné votre intelligence si l'on vous eut dit que, dans\n votre patrie, dans votre ville, ce serait une trouvaille archéolo-\n gique que de raconter votre vie et de traduire vos extases!\n    Or il gisait dans les rayons poussiéreux de la Bibliothèque\n royale de Bruxelles un précieux codex acheté pour la modique\n somme de 5oo francs, que les travaux des savants bollandistes\n ont remis en lumière, qui renferme, mis en beau style — du\n moins au jugement des moines de Groenendael plus experts\n"}, {"page_pdf": 963, "texte": " 850                                   DURENDAL\n\n\n\nes choses du ciel qu'en effets littéraires — la vie du fameux\nmystique écrite par un confrère, par un contemporain, Jean de\nSchoenhoven, vingt-sixième moine de Groenendael, clerc et\nmaître ès arts connut, vit et vécut avec Ruysbroeck (1).\n   Les savants hagiographes ont prouvé (Analecta bollandiana,\nt. IV, p . 257 et suiv.) que la vie de H e n r i Van den Bogarde\n— Henricus Pomerius — que nous allons traduire (2), est de\ncette biographie primitive et probablement perdue, une réplique\nqui a fait oublier l'original.\n   Les littérateurs peuvent regretter cette perte, gémir sur ce\nstyle froid, prétentieux, farci de textes bibliques plus ou moins\nheureusement accolés et qui* fait prévoir les insupportables\nhumanistes du XVIe siècle, nous nous contentons de rendre aussi\nfidèlement que possible un document qui nous permettra de\ncomprendre ce que c'est qu'un mystique.\n\n\n\n\n    (1) Le nécrologe, en parchemin, de Groenendael, 118° feuille au verso, porie : Hujus sancti\npatris (Johannis de Rtisbroeck) vilain gloriosam frater Johannes Tlieodrici de Schoenhovia\nveraci atque egregio stilo, utpote qui eumdem novit, vidit, subque ac cum ipso vixit, fideliter\nconscripsit.\n   (2) Les bollandistes, qui sont l'honneur de la patrie intellectuelle belge, écrivent de ce\ntémoignage : Jam vero is est Henricus Pomerius ut nemo fortassis majorem fidem mercatur.\n"}, {"page_pdf": 964, "texte": "                                MYSTIQUES FLAMANDS                                       851\n\n\n\n\nDELAVIEETDES MIRACLES\n                                            DE FRÈRE\n\n\n\n                          JEAN        RUUSBROEC (1)\n           LE    DÉVOT       ET P R E M I E R     PRIEUR        DU V A U V E R T\n\n\n\n\n                                       CHAPITRE         I\n\n\n  Éloge de Jean et la merveille qui lui advint étant tout jeune.\n\n   « Que pensez-vous que sera cet enfant? » J e dis enfant, non en\nraison de son âge mais en celui de la pureté et de l'intelligence\nque montra dès lors le dévot prieur dont il est temps de parler.\nIl est vraiment ce Jean, « la voix criant dans le désert, l'ami de\nl'époux », une lumière ardente et brillante et, à m o n avis, le\nsuccesseur du Précurseur, auquel tout petit enfantelet, le Sei-\ngneur Jésus-Christ, non enceint il est vrai et ne travaillant pas\nsur un enceint, accorda une grande prérogative. Car j'ai appris\ndes Pères dont j'ai parlé plus haut (2) qu'étant âgé seulement\nde sept jours il se tenait debout, contre l'ordinaire habitude,\ndans le bassin où le lavait sa nourrice, sans que personne le\nsoutint. On lit quelque chose de semblable dans la vie du\nbienheureux Nicolas. Mais que signifie ce grand miracle, que\n\n    (1) Après avoir longtemps hésité, nous avons préféré nous séparer de l'orthographe habi-\ntuelle. Le nom du village qui a vu naître le dévot prieur s'écrit autrement, il est vrai, que\ndans les anciens temps, mais est-ce un motif suffisant pour agir à l'égard de l'illustre enfant de\nRuysbroeck autrement que nous n'agissons à l'égard des gens qui nous entourent et qui\nconservent dans leurs noms patronymiques le vieux style? Disons-nous Jan' soons au lieu de\nJanssens, Adriaan' soons au lieu d'Adriaenssens, etc.? Bien plus, il semble même déraison-\nnable de faire suivre à un nom d'homme n'existant plus les avatars d'un nom de village qui\ncontinue à exister et partant suit les évolutions du langage. Coxcie, le peintre, devrait ainsi\ns'écrire Coxcyde, e t c . . Donc des différentes orthographes des vieux documents, nous avons\nchoisi celle du plus grand nombre et des meilleurs documents. L'un d'entre eux fut écrit du\nvivant et sous les yeux de Jean de Ruusbroec.\n   (2) Pomerius parle ici de Jean de Holare (Hoeylaert) et Jean de Scoenhoven qui vécurent\nlongtemps ensemble à Groenendael avec et sous le grand prieur.\n"}, {"page_pdf": 965, "texte": " 852                                   DURENDAL\n\n\n\npronostiquent ces préludes, si ce n'est que cet enfantelet si petit\net si exigu, un jour se dresserait par delà la nature et verrait de\nl'œil de la contemplation dans le divin miroir, comme pour lors\nil se dresse dans son corps contre les lois naturelles.\n\n\n                                    CHAPITRE          II\n\n\nComment cet autre Baptiste fuyant sa mère, vint demeurer chez Jean,\n  fils de Guillaume et son cousin. Et comment sa mère le suivit.\n\n\n    Ceci encore, non médiocrement, l'assimile au très bienheureux\n Précurseur. Ce dernier chercha dans le désert la fuite de ses\n concitoyens et de même celui-ci, à l'âge de onze ans, sous\nl'influence de la divine clémence, se déroba à la sollicitude\nd'une mère qui l'aimait trop.\n   L'adolescent ne recherchait pas, selon l'ordinaire méthode,\nles charnelles affections, il ambitionnait plutôt, autant que cela\nlui était possible, les progrès spirituels. C'est ainsi qu'il vint à\nla maison du chanoine p r é n o m m é (1) qui le recueillit avec joie\net l'envoya aux écoles. Docile, il suivit les leçons pendant\nquatre ans, mais plutôt à la manière du bienheureux Benoît\nqui apprenait la divine sapience pour y conformer ses mœurs\net sa vie, qu'à la façon de ceux qui apprennent l'humaine\nsagesse qui mène aux dignités. Il se développait ainsi devant\nDieu et devant les h o m m e s ; et cela ne put demeurer un secret\npour sa mère. Elle le suivit donc à Bruxelles, et comme elle ne\npouvait vivre avec lui sous le même toit, elle se retira au Bégui-\nnage pour jouir ainsi, quoique d'une façon plus indirecte, de sa\nchère présence. Les progrès de son fils, la croissante renommée\nde sa sainteté dilatait plus les entrailles maternelles qu'une\nquotidienne présence physique. Rien d'étonnant d'ailleurs : car\nl'Esprit saint, lien d'un amour chaste et vrai, agglutine plus les\n\n  (1) Il s'agit de Jean Hinckart dont nous avons parlé plus haut.\n"}, {"page_pdf": 966, "texte": "                      MYSTIQUES FLAMANDS                      853\n\n\n\ncœurs des fidèles amis, que séparent les distances, que ne les\nunit l'affectueuse douceur de la présence corporelle.\n\n\n                         CHAPITRE     III\n\n Comment sa pieuse et défunte mère lui apparut fréquemment\n   et comment par sa première messe il la délivra du purgatoire.\n\n   E t l'événement suivant prouve la vérité de cette assertion.\nCar sa mère étant morte, Jean, avec une piété filiale, en con-\nservait la mémoire dans son cœur et, par de fréquentes prières,\nil la recommandait aux soins de la P i t i é divine. Elle, à son\ntour, ayant besoin de suffrages, venait souvent à sa rencontre\net lui mendiait d'une voix dolente : « O mon bien-aimé fils, qu'il\nest encore long le temps où vous serez enfin prêtre. » Attentif à\nces indices de la divine Providence, Jean priait d'autant plus\nfervemment que ces apparitions devenaient plus fréquentes.\n Lui-même, plus tard, racontait fréquemment à ses frères, com-\n ment le jour même de sa première messe Dieu lui accorda une\n consolante vision touchant le purgatoire de sa mère. Elle vint\n le visiter, dès qu'il eut terminé son office. E t les remercîments\n qu'elle lui adressa, et le visage joyeux qu'elle portait, tout cela\n exprimait clairement que Dieu lui avait pardonné sa peine et\n ouvert le purgatoire.\n\n\n                           CHAPITRE    IV\n\n     Comment, vivant encore dans le siècle, il menait une vie\n                       humble et abjecte.\n\n   Dévot à Dieu et cher aux hommes, Jean Ruusbroec, ainsi\n nommé du village où il vit le jour, encore prêtre séculier, avait\n à l'égard de lui-même une telle incurie qu'à tous ceux qui igno-\n raient son état d'âme, il semblait un misérable qu'on méprise.\n    Il était en effet tranquille et silencieux, pauvre d'habit, mais\n"}, {"page_pdf": 967, "texte": " 854                            DURENDAL\n\n\n\nde mœurs cultivées ; et il marchait par les rues, comme un soli-\ntaire. On l'y voyait rarement, parce que aux affaires du dehors\nil préposait le silence de sa chère contemplation. Il advint de\nlà qu'un jour qu'il marchait dans les rues de Bruxelles, absorbé\ndans les choses d'en haut, quelques passants y prirent attention\nen même temps qu'à la simplicité de ses manières et de son\nvêtement. « O h ! si j'étais aussi saint que ce prêtre qui passe! »\nfit un des bruxellois. « Ma foi, pour tout l'or du monde, je ne\nvoudrais pas être dans son état, dit un autre, je serais bien\nmalheureux ». E t notre Jean entendant par hasard cette conver-\nsation, se disait à part lui : « Mon ami, combien tu ignores ce\nque Dieu verse de douceur à ceux qui ont goûté son esprit. »\n\n\n                              CHAPITRE     V\n\n\n  Comment il réfuta une certaine hérésie occulte et son inspiratrice,\n       célèbre à Bruxelles, sous le nom de Bloemardinne.\n\n   Il y avait à Bruxelles, au temps où le serviteur de Dieu était\nencore prêtre séculier, une femme hérétique que l'on appelait\nla B l o e m a r d i n n e et qui jouissait d'une telle réputation de sain-\nteté que l'on croyait qu'elle était flanquée de deux séraphins\nlorsqu'elle allait à communion. Cette femme qui avait beaucoup\nécrit sur « l'esprit de liberté » et l'infâme amour vénérien qu'elle\nappelait l'amour séraphique, était vénérée par de nombreux\ndisciples comme l'inventrice d'une doctrine nouvelle. Lorsqu'elle\nenseignait ou écrivait, elle s'asseyait sur un siège d'argent, siège\nqui fut offert, après sa mort, comme une relique, à la duchesse\nde Brabant. E t les boiteux croyaient par l'attouchement de son\ncadavre trouver la guérison.\n   Plein de pitié pour cette erreur, notre héros, animé de l'Esprit\nde véritable piété, s'opposa immédiatement à cette perverse\ndoctrine. E n dépit de nombreux adversaires, protégé par le\nbouclier de la Vérité, il mit à nu intrépidement le venin héré-\n"}, {"page_pdf": 968, "texte": "                     MYSTIQUES FLAMANDS                        855\n\n\n\ntique et secret que distillaient les écrits que cette femme,\nchaque année, lançait contre notre foi. C'est ainsi, en découvrant\nce que ces apparences de piété et de vérité cachaient d'erreurs,\nen méprisant les embûches des adversaires, que l'homme de\nDieu montrait que l'Esprit de sagesse et de force résidait en lui.\n   J'affirme, par mon expérience personnelle, que ces très\nmauvais livres de la Bloemardinne ont une telle apparence de\nvérité et de piété que personne ne peut y voir une source\n d'erreurs funestes, à moins qu'il ne reçoive un secours ou un don\n particulier de Celui qui enseigne toute vérité.\n\n\n                          CHAPITRE     VI\n\n\n                   A quel âge il vint au Vauvert.\n\n  Q u a n d cet h o m m e déjà sexagénaire avait été, dans le siècle,\nun miroir et un modèle de la vie supérieure, malgré son grand\nâge, et bien qu'il fût au faîte de la montagne éclairé de la\nlumière des sommets comme le témoignent ses livres anago-\ngiques dont nous parlerons plus loin, il se résolut néanmoins à\ndescendre avec des compagnons dans la vallée, non la vallée\naride, mais la vallée verdoyante, non afin que sa lumière fût\nmise sous le boisseau, mais afin qu'elle jetât une flamme plus\nutile par la sauvegarde et l'exemple de l'humilité.\n     Il vint donc au Vauvert où les arcanes célestes devaient\n d'autant mieux se découvrir à lui, qu'il était plus loin du bruit\n du monde et plus libre de vaquer à Dieu. U n e fois qu'il eut\n ainsi, à la façon des aigles, renouvelé la jeunesse de son esprit,\n il commença à fixer d'un regard si profond l'éternel Soleil qu'il\n semble difficile que jamais homme porte plus haut son vol, que\n jamais esprit humain porte plus loin la contemplation. Bien\n souvent ce qu'il verse à pleins bords dans ses livres, touchant\n les mystères divins, dépasse les mesures de l'humaine analyse.\n  E t la raison de l'homme ne peut point, livrée à ses propres\n"}, {"page_pdf": 969, "texte": " 856                            DURENDAL\n\n\n\nressources, s'élever une seule lois dans ce domaine ou Ruusbroec\ntransporté plane librement.\n   Si ce que je viens de dire semble peu croyable et peu vrai,\nque ces incrédules « commencent par croire afin de voir et de\ncomprendre, » qu'ils mènent, suivant l'avis du même saint\nAugustin, une vie remplie d'exercices d'amour s'ils veulent\nrecevoir dans leur intellect une lumière semblable à celle dont\njouissait le dévot prieur.\n\n                             CHAPITRE      VII\n\n\nComment le chancelier de l'Université de Paris, se faisant une fausse\n  conception de quelques-uns des écrits de Ruusbroec, en fit une\n  réfutation. Et comment par la suite le dit chancelier changea d'avis\n  et de la cause de ces soupçons.\n\n   J'ai écrit ces lignes pour quelques personnages de grande\nréputation, dont le principal est : Maître Jean Gerson, fameux\ndocteur en théologie et jadis chancelier de l'Université de Paris.\nCet h o m m e , en effet, examinant le livre du dévot prieur intitulé :\nDe l'ornement des noces spirituelles, et se t r o m p a n t dans la troisième\npartie sur les idées de l'auteur, dénonça le dit livre comme\nsuspect d'hérésie. Certes, il eut été présomptueux de traiter\nsimplement d'hérétique un h o m m e si fameux. Mais, comme il\nvoyait que précédemment l'auteur avait si souvent parlé en vrai\ncatholique, sagement il ne voulut pas à la légère réprouver ce\nqu'il pressentait ignorer. Bien plus, malgré ses soupçons de\nnon-catholicité, il énumère le dit prieur parmi les écrivains\nthéoriques; à cause de l'excellence de ses livres, il va même\ndans ses traités jusqu'à le recommander. Ce qui excuse cet\nh o m m e vénérable, c'est qu'il n'avait pas sous les yeux le texte\noriginal du prieur, mais une traduction faite assez subtilement\noù l'idée directrice du livre n'était pas clairement exposée et le\nlangage affublé d'une robe rhétoricale. E t c'est pourquoi,\nquelqu'un venant à parler au chancelier de la simplicité du dit\n"}, {"page_pdf": 970, "texte": "                       MYSTIQUES    FLAMANDS                      857\n\n\nprieur, il lui répondit qu'il lui semblait peu vraisemblable qu'un\nhomme, à les entendre peu cultivé et illettré, fût capable de\nproduire des livres où souvent émergeait le langage poétique.\nDès qu'il apprit la vérité par une épître que lui envoya Jean\nde Schoenhoven, un des disciples du prieur, il le tint désormais,\nà ce qu'on rapporte, en grande révérence ; et plus jamais il n'eut\nla moindre défiance sur ce que, poussé par l'Esprit; écrivait le\nprieur.\n\n                          CHAPITRE     VIII\n\nComment, dès leur arrivée et dès la première connaissance, furent\n  merveilleusement édifiés Maître Gérard Groot et le Recteur\n  de Zwolle qui vinrent visiter le Prieur.\n\n  Un autre docteur non moins fameux et de non moindre piété,\nGérard-le-Grand (en langue vulgaire Groot), l'initiateur et le\nrénovateur de l'actuel sentiment religieux parmi les chanoines\nréguliers de la Basse-Allemagne, ayant entendu l'éloge du dit\nprieur et s'étant édifié de son admirable doctrine, voulut coûte\nque coûte visiter personnellement le pieux moine et expéri-\nmenter si la réalité correspondait à tout ce que la renommée\npubliait de lui. Il prit donc comme compagnon maître Jean\nSceele, h o m m e h u m b l e et dévot qui était à ce moment le recteur\ndes écoles de Zwolle, et vinrent nos deux visiteurs ensemble\nau Vauvert.\n   P a r hasard, il se fit qu'en pénétrant dans l'enclos la première\npersonne qu'ils rencontrèrent ce fut précisément le prieur, qui\nconnaissait seulement de nom Maître Gérard. E t le prieur\nl'appelant de son propre nom et le recevant pieusement et\ndévotement, l'introduisit dans le monastère en lui prophétisant\nqu'il serait un jour son disciple.\n\n  (A suivre.)                            L'Abbé    PAUL   CUYLITS.\n"}, {"page_pdf": 971, "texte": "                La Mandoline\n                       C H U T E DES F E U I L L E S\n\n                                                     A M. ALPH. DU BOIS-DE JAEGER ( 1 ).\n\n\n\n\n                 O suprême et triste minute !...\n                 Chute des feuilles dans les bois !\n                 Et, dans nos cœurs frissonnants, chute\n                 Des frêles songes d'autrefois !\n\n                 L'été qui se meurt, mais qui lutte\n                 Encor, mêle en ses douces voix\n                 Les derniers soupirs de la flûte\n                 Aux derniers sanglots du hautbois...\n\n                 Tandis que la forêt s'endeuille\n                 Et se dépouille feuille à feuille,\n                 Notre âme aussi perd son parfum ;\n\n                Et ses rêves fanés vont suivre,\n                En se détachant un par un,\n                Les feuilles aux teintes de cuivre !\n\n\n\n\n(') M. Alph. Du Bois a mis en musique plusieurs poésies de l'auteur (Bruxelles, Sciiorr).\n"}, {"page_pdf": 972, "texte": "     L'ORGUE       D'AUTOMNE\n\n\n                                     A   EUGÈNE   HARDY.\n\n\n\n\nDu même salon qu'autrefois\nJ'entends, berçant ma songerie,\nSe plaindre avec la même voix\nLe même orgue de Barbarie...\n\nOh ! que de fois il nous troubla,\nCe pauvre orgue mélancolique,\nQuand tu souriais encor là,\nDans ta frêle grâce angélique !\n\nDès qu'Octobre voile à demi\nLe clair décor du paysage,\nIl revient, comme un vieil ami\nQui n'a pas changé de visage.\n\nIl revient, et les anciens airs\nQu'il répète devant les portes,\nFont danser sur les seuils déserts\nLe tourbillon des feuilles mortes.\n\nIl va s'épanchant lentement,\nComme un cœur plein de confidences...\nEt c'est ma joie et mon tourment\nDe l'entendre égrener ses danses !\n"}, {"page_pdf": 973, "texte": "860                       DURENDAL\n\n\n\n           Mais il en est une surtout,\n           Une humble valse surannée,\n           Qui me rappelle jusqu'au bout\n           Nos doux bonheurs de l'autre année.\n\n           Souvent, alors qu'à mon foyer\n           Frissonnait ta jupe de soie,\n           Cette valse fit tournoyer\n           Nos rêves d'amour et de joie...\n\n           Mais aujourd'hui que sur mon seuil\n           S'est assise, à ta chère place,\n           La Tristesse en robe de deuil,\n           Cette valse d'antan me lasse.\n\n          Ses accords au rythme traînant,\n          Bien qu'ils soient demeurés les mêmes,\n          Ne font plus tourner maintenant\n          Qu'une ronde de spectres blêmes\n\n          Et j'écoute, dans ce refrain\n          Mystérieux et monotone,\n          Pleurer avec tout mon chagrin\n          Toute la langueur de l'automne !\n\n\n\n  Octobre 1898.                              FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 974, "texte": "                       La Révélation\n                                                           Je les ai connues telles dans l'ennui des\n                                                        heures communes, et elles sont les créatures\n                                                        de mon désir et de ma perplexité.\n                                                                            GABRIEL   D'ANNUNZIO.\n\n\n\n\n                                   PERSONNAGES               :\n\n                         AURÉLIO, 22 ans ;\n                         P I E R R E , son frère, 25 ans, compositeur ;\n                         LE D O C T E U R ;\n                         UNE VOIX.\n\n\n\n\n               D e n o s j o u r s d a n s u n e ville f l a m a n d e\n\n\n\nLa scène représente une salle flamande. Porte haute, au fond, sur les jardins ; à\n   droite, un piano à queue ; à gauche, grande glace surmontant un canapé de\n   cuir fauve. Avant-scène, petite table avec papiers, livres et objets divers. Une\n   torchère supporte la lampe allumée. Soir.\nAvant le lever du rideau on entend un prélude.\n\n\n                                          SCÈNE I\n\nPIERRE, seul (grand jeune homme brun aux longs cheveux ; figure esthétique et fine ; ample\n    redingote noire. Impression d'intellectualité). Il se lève, quitte le piano et vient s'asseoir\n    avec découragement à gauche, près de la table.\n\n\n                                            PIERRE\n\n Je suis las... C'est inutile, mes efforts n'aboutiront jamais ! Théorique-\nment l'idéal m'est inaccessible. La chose en restera là.\n                                                                                      (Silence.)\n"}, {"page_pdf": 975, "texte": " 862                                   DURENDAL\n\n\n\n   Et malgré tout, et quand même je sens vivre mon âme ardente et\nforte, et l'œuvre que je rêve est de toute beauté... Tristesse ! L'artiste peut\nbien en moi partir, s'exalter, conquérir des choses inconnues peut-être,\nmais le But a des fuites désolantes où soudain mes efforts se trouvent con-\nfondus ; que l'idéal rêvé s'évanouisse un instant dans ses flammes loin-\ntaines, et durement l'homme écrase en terre son pauvre vol d'oiseau brisé !\n                                                                    (Il marche fiévreux.)\n  J'ai là deux actes, complets, neufs, serrés, homogènes... mais le troisième,\nqui me le donnera? A h ! certes, il faudrait qu'une force extraordinaire\nm'illuminât, qu'une âme supérieure à la mienne vint tout à coup m'insuffler\nson pouvoir de Beauté, m'ouvrir un peu la Porte souveraine !\n                           (Il prend un libretto sur la table et détaille en marchant :)\n  A cette heure du soir, que la foule s'éloigne et la lune pacifique s'empa-\nrera du ciel.\n  Seuls, le prince et son gourou sont restés sur la place. La brise porte au\nGange bleu l'haleine douce des daturas fleuris.\n  Et le vieux brahmane parle, disant :\n\n                     Krishna devant un arbre s'était arrêté ;\n                     L'arc néfaste résonne, et vibrante\n                     la flèche s'implante\n                     et déchire soncoeur!\n                     Pourquoi Krishna s'est-il arrêté ?\n\n                     — Le dieu blessé tomba,\n                     En ce moment, au ciel, Sourya\n                     sanglant, tout à coup vint à disparaître.\n                     C'était l'heure où les éléphants sacrés, un à un,\n                     lourdement, battaient les gongs du Temple.\n                             Ainsi mourut Krishna.\n                                                                                 (Silence.)\n       (Rêveur.)\n  Ainsi mourut Krishna.\n                                                      (Le libretto lui tombe des mains.)\n\n                   Et dans le soir distant, comme un songe éploré,\n                   la blanche foule passagère a répété :\n                            Ainsi mourut Krishna.\n\n                            (Il court au clavier reprendre le motif principal du prélude ;\n                                 peu à peu son jeu s'échauffe pour s'interrompre brusque-\n                                 ment au milieu d'une phrase. Après s'être repris plusieurs\n                                 fois, il se lève avec un désespoir muet, en fermant ses\n                                 cahiers.)\n"}, {"page_pdf": 976, "texte": "                              LA      RÉVÉLATION                         863\n\n\n   Une chose manque, une chose constitutive manque, qui seule peut créer...\ngénialement ! Une chose manque depuis des années que je sens son vide\nsous mes doigts, son vide qui stérilise tout effort ! Ce n'est ni la méthode,\nni la science, ni l'amour, mais j'ai beau chercher, lutter, fouiller : une\nchose éternelle sans doute, une chose constitutive manque... Oh ! rage...\nc'est cela ! cela...\n   Certes, je suis l'auteur applaudi d'une cinquantaine d'œuvrettes moyennes,\nde romances avec et sans paroles, de ballades, de nocturnes ! Toutes\nchoses médiocres et jolies : du grand art... pour salon! Mais il m'est impos-\nsible, impossible l'autre élan, le seul digne ! Il manque sous mes doigts\ncette force inspiratrice qui vienne manger de lumière tant de nuit et noyer\nde soleil ces poussières d'étoiles !\n\n\n                                     SCÈNE II\n\n                                  PlERRE, LE DOCTEUR.\n\n\n\n  Ah ! docteur, vous voilà ?\n\n                                    LE DOCTEUR\n\n  Comment allez-vous ?\n\n                                       PIERRE\n\n   Merci. — Avez-vous vu Aurélio ?\n\n                                    LE DOCTEUR\n\n   Oui, je viens de chez lui...\n\n                                       PIERRE\n\n   Et?\n\n                                    LE DOCTEUR\n\n   Je ne sais ; son agitation paraît avoir disparu, il est un peu moins égaré...\n enfin il me semble que son état s'est amélioré sensiblement. — Comme vous\n êtes rouge... seriez-vous souffrant?\n\n                                        PIERRE\n\n   Ah ! vous croyez que je sois rouge ?...\n"}, {"page_pdf": 977, "texte": " 864                               DURENDAL\n\n\n\n                                   LE DOCTEUR\n\n  Regardez-vous donc dans ce miroir !\n\n                                     PIERRE\n\n   Oui, c'est vrai... — Aurélio va mieux, disiez-vous, mais depuis cinq ans\nque son esprit divague, docteur, pas un jour ne s'est écoulé sans amener\nquelque rechute... A vrai dire, c'est bien fini, n'est-ce pas ? et rien n'y fera.\nIl faut qu'il meure comme notre mère et notre grand'mère...\n                                                                     (Silence.)\n  Mon Dieu, oui, c'était fatal !\n\n                                   LE DOCTEUR\n\n  Sait-on ! Il est malaisé de pronostiquer en ces cas héréditaires, mais le\ndanger immédiat de lésions étant conjuré, je crois que l'on peut s'estimer\nheureux... — Vous ai-je distrait de votre travail ?...\n\n                                     PIERRE\n\n  Et moi, docteur ?\n\n                                   LE DOCTEUR\n\n  Vous ? Comment ..\n\n                           PIERRE (souriant faiblement)\n\n  Et moi aussi, bientôt, n'est-ce pas?\n\n                                   LE DOCTEUR\n\n  Mais, mon cher enfant, êtes-vous...\n\n                               PIERRE (de même)\n\n  Pas encore, c'est pourquoi je vous demande... Vous avez l'air effaré, doc-\nteur, vous, aliéniste, auriez-vous peur de la folie, par hasard ?\n\n                                   LE DOCTEUR\n\n  Quelle question singulière !\n\n                                     PIERRE\n\n  C'est que je découvre en moi des symptômes étranges... ainsi, parfois il\n"}, {"page_pdf": 978, "texte": "                              LA RÉVÉLATION                              865\n\n\nme semble que tout à coup mon être se dédouble... je me regarde agir,\ncomme si j'étais totalement étranger à ce qui m'arrive... C'est le commen-\ncement d'un cas, n'est-ce pas ?\n\n                                LE DOCTEUR\n\n  Mais Pierre...\n\n                                   PIERRE\n\n   Voyons, ne dites pas non... vous me connaissez depuis haut comme cela,\n                                                           (Il fait le geste.)\nje croyais pouvoir compter sur vous au moins... — d'ailleurs, depuis queje\nvois Aurélio vivre autour de moi, si serein, si calme, la folie a presque\ncessé de m'effrayer... Ne serait-elle pas, docteur — comme il le répète sans\ncesse — une extrême lucidité qui nous isole des objets trop immédiats pour\nnous absorber exclusivement dans une vision plus haute ?...\n\n                                LE DOCTEUR\n\n  Quel rêve... de fou I...\n\n                                   PIERRE\n\n  Fou, docteur ? Et de quel droit dites-vous qu'un homme est fou ? A quel\ncritérium mystérieux se mesure la Sagesse ? Quand un cerveau vibre plus\npuissamment qu'un autre, pourquoi le plus imparfait des deux serait-il le\nmeilleur?... pourquoi?...\n\n                             LE DOCTEUR (évasif)\n\n  Pourquoi...\n\n                               PIERRE (fébrile)\n\n   Vous ne savez pas ? Je vais vous le dire, moi : c'est que l'homme replié\nsur lui-même dans le scrutement angoissé de son destin, et debout sur cette\ntête d'épingle qu'on nomme la terre, forme avec elle dans le vide un énorme\npoint d'interrogation !\n\n                                LE DOCTEUR\n\n  Vous travaillez trop, Pierre, cette fébrilité ne saurait vous être que nui-\nsible, croyez-moi, la musique vous énerve... prenez garde, c'est un conseil...\n"}, {"page_pdf": 979, "texte": " 866                              DURENDAL\n\n\n\n                                       PIERRE\n\n   Oh ! je sais, je sais ! Mais vous ne comprenez donc pas ! Vous êtes donc\naussi de ceux qui se figurent que l'art est un passe-temps, une occupation,\nsinon un métier ! — Pauvres gens ! L'art est une passion, l'art est plus\nqu'une passion, c'est une nécessité dans la vie de l'artiste, comme l'air qu'il\nrespire, comme le pain qu'il mange et l'eau qu'il boit !... L'art est une hys-\ntérie ! — Écoutez donc, docteur, quand on est là, rivé, butté contre un\ninvisible obstacle et qu'il faut que l'on passe, et que derrière est le triomphe\ndans l'Idéal de la Beauté réalisée, l'artiste sacrifierait plutôt sa raison et sa\nvie, comprenez-vous, que cette peut-être ridicule mais si nécessaire pour-\nsuite du pain qu'il mange et de l'air qu'il respire !\n\n                                  LE DOCTEUR\n\n  Vous travaillez trop, Pierre.\n\n                                       PIERRE\n\n  Adieu docteur.\n\n                                  LE    DOCTEUR\n\n   Surtout ne faites pas musique en présence de votre frère, vous connaissez\nl'influence néfaste qu'elle exerce sur son cerveau...\n\n                                       PIERRE\n\n  Adieu docteur.\n\n                                  LE    DOCTEUR\n\n  A demain, monsieur Pierre, n'oubliez pas mes conseils.\n\n                                       PIERRE\n\n  Adieu docteur.\n                                                             (Le docteur sort.)\n\n\n                                  SCÈNE III\n\n                               PIERRE           (seul)\n\n  Encore un homme pondéré, celui-là, c'est-à-dire un être équilibré dont le\nsens commun, la raison et les théories sont assis comme autant de pyra-\nmides dans le désert de quelque vague intelligence!\n"}, {"page_pdf": 980, "texte": "                                 LA R É V É L A T I O N                             867\n\n\n  — Oh ! le sens commun, ce grand mot qu'on vous jette partout à la tête!\nEt qu'y a-t-il de plus commun que le sens commun?...\n                                                                             (Silence.)\n\n  Le malheureux...\n                                                          (Le jour baisse lentement.)\n\n\n\n\n                                    SCÈNE        IV\n\n\nPIERRE, AURÉLIO. — AURÉLIO (blond, vêtu d'un costume décoratif à long manteau) entre du\n    fond, sans voir son frère.\n\n\n                           AURELIO (d'une voix monotone)\n\n  Ceux qui nous ont précédés dans les royaumes de l'éternité, vivent autour\nde nous comme notre ombre...\n                                                                             (Silence.)\n\n  Les aïeux se survivent en nous, et mélancoliques, nous regardant agir,\ndiscutent entre eux les conséquences probables de notre existence...\nÉtrange !... Étrange !...\n\n                       P I E R R E (l'apercevant, douloureusement)\n\n  Aurélio...\n\n                                AURÉLIO (de même)\n\n  Les oiseaux de douleur m'ont enseigné la vie.\n                                                  (Il ramasse le libretto tombé et lit)\n  C'était l'heure où les éléphants sacrés, un à un, lourdement, battaient les\ngongs du Temple...\n  C'est beau ..\n                                                                              (Silence.)\n\n  Et les aïeux mélancoliques discutent entre eux les conséquences probables\nde notre existence...\n                                                   (Un temps, puis d'une voix serrée)\n\n   Oh! Pierre, Pierre...\n\n                                        PIERRE\n\n   Aurélio!... Quoi?\n"}, {"page_pdf": 981, "texte": " 868                              DURENDAL\n\n\n\n                                    AURÉLIO\n\n  Quels yeux! Est-ce que je te fais peur!\n\n                                 P I E R R E (agité)\n\n  Mais non...\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n  Mais non!... et ta voix s'étrangle, oh! Pierre, mon Pierre, tu n'as pas\npeur de moi, n'est-ce pas? Dis... pas de moi, n'est-ce pas?\n\n                           P I E R R E (avec précipitation)\n\n  Non, non !\n\n                               AURÉLIO (insistant)\n\n  Mais de l'Autre, dis, de l'Autre !\n\n                                       PIERRE\n\n  Quel autre ?\n\n                                     AURÉLIO\n\n\n  Comment tu ne sais pas ?... Mais non, c'est juste, Il m'a raconté cela cette\nnuit, je vais te dire...\n\n                            P I E R R E (sur le même ton)\n\n\n  Ah ! Il t'a raconté cela cette nuit ?...\n\n                                     AURÉLIO\n\n  Oui. — Je ne comprenais pas, je ne pouvais pas comprendre, alors Il m'a\nexpliqué... Écoute : Il y a dans chacun de nous, en dehors de notre âme et\nde notre corps, un troisième être qui vit et veille toujours; c'est lui, le seul\ndes trois qui soit indépendant et libre...\n\n                    P I E R R E (voulant l'empêcher de poursuivre)\n\n  Aurélio...\n"}, {"page_pdf": 982, "texte": "                             LA   RÉVÉLATION                              869\n\n\n                                   AURÉLIO\n\n\n  Celui-là est le Prince. Il nous tient en sa puissance et notre cœur bat\ndans le creux de sa main !\n\n                                   PIERRE\n\n  Aurélio, je t'en prie...\n\n                                  AURÉLIO\n\n   Comme il le surveille toujours, toujours ! La nuit quand nous dormons\nc'est lui qui l'empêche de s'arrêter et le fait travailler sans relâche... Sans\nrelâche, pauvre esclave!... — Tâche d'interrompre les battements de ton\ncœur... tu ne peux pas. tu ne peux pas !... parce qu'il ne veut pas que tu le\nfasses ! Empêche donc ton cœur de battre ! Ah ! ah ! quels êtres extraor-\ndinaires nous sommes !\n\n                                   PIERRE\n\n  Tais-toi ! Tais-toi !\n\n                                   AURÉLIO\n\n  Nous pouvoirs tout : même remuer notre petit doigt quand il nous plaît,\nmais ce cœur, notre cœur, n'est pas à nous, notre vie est celle d'un autre.\n  Nous sommes trois dans toute existence... Cela se remarque si souvent...\nEssaie un peu de ne pas penser...\n                                                                    (Silence.)\n\n   — Quels yeux, quels yeux! Comme tu me regardes! As-tu peur de moi,\n toi aussi? oh! Pierre, mon Pierre!\n\n                                    PIERRE\n\n   Moi, peur? Pourquoi aurais-je peur de toi?\n\n                                   AURÉLIO\n\n   Tu ne veux pas dire? — Alors écoute : Quand Il trouve que c'est assez\n souffrir et quand Il ne veut plus, doucement alors il resserre ses beaux\n doigts blancs et le cœur s'oppresse. Comme on le sent palpiter! Il est\n enveloppé de toute part, pauvre conscience dans les ténèbres; puis enfin, il\n s'arrête! Les traités sont rompus-: L'Ame pensante fuit aussitôt; Lui-même\n"}, {"page_pdf": 983, "texte": " 870                              DURENDAL\n\n\n\nqui permettait la vie part à son tour et le corps seul, qui leur a servi de\nprétexte, retourne humblement à la terre maternelle... — La vie bien\nobservée est très intéressante !\n                        (Silence. Pierre rôde par la chambre ne sachant comment\n                             distraire Aurélio qui parle dans le vide.)\n\n\n                                    AURÉLIO\n\n  Ceux qui vont mourir voient bien mieux la vie ; le crépuscule nous\ndécouvre des choses que la pleine lumière nous empêchait de voir... — le\ncrépuscule?... E h ! non... l'aurore!\n                                                                       (Silence.)\n\n  — Où est le docteur ?\n\n                                     PIERRE\n\n  Le docteur est parti.\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n  Es-tu sûr qu'il soit parti ?\n\n                                     PIERRE\n\n\n  Absolument, il vient de me quitter.\n\n                                    AURÉLIO\n\n  Ah!...\n\n                                                                    (Un temps.)\n\n\n  Quand reviendra-t-il ?\n\n                                     PIERRE\n  Il m'a promis de revenir demain matin.\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n  Demain matin...\n                                                                       (Silence.)\n\n   Quelle idée, quelle idée !\n"}, {"page_pdf": 984, "texte": "                                LA   RÉVÉLATION                                     871\n\n\n                                      PIERRE\n\n  Voyons, assieds-toi Aurélio, écoute, je veux te faire entendre la phase\nnouvelle de mon prélude.\n                        (Il se met au piano et joue un thème lent et grave, très doux,\n                              de manière à accompagner la voix de son frère, qui\n                              incessamment parle.)\n\n\n                                     AURÉLIO\n\n\n  La Vérité!... Songer que peut-être elle nous coudoie; et quand un jour\nenfin il nous sera donné de mourir, songer que nous rirons haut, peut-être,\ndisant: Mon Dieu, c'était là tout! mon âme, ce n'était que cela !... Oh! mais\ncela, cela, cela? La Vérité en équilibre sur le monde c'est l'œuf immortel de\nColomb... et qui va lui casser la tête? Oh ! cela !\n\n                                      PIERRE\n\n  Voici passer sous les palmiers chevelus, l'esclave brune en robe blonde.\n                                                        (Il continue le motif musical.)\n\n\n                                     AURÉLIO\n\n\n   Et les démons, les démons de la musique... comme ils se démènent dans\nles nappes de l'air et comme ils les secouent! Vraiment, les musiciens sont\ndes mages; un seul de leurs gestes évoque les beaux démons du bruit... et\nc'est un art, une puissance!... Gouverner cet énorme empire illusoire, ce\nmonde immense qui n'est pas! Faire œuvrer pour la Beauté tout un grouil-\nlement d'êtres inexistants! Quel mensonge sublime!\n\n                                       PIERRE\n\n   Dans le fond de la vasque les poissons argentins ont passé, montant à la sur-\nface des flots, et les enfants des lacs baisent ses pieds de perles.\n                                                                (Il poursuit son jeu.)\n\n                                      AURÉLIO\n\n\n   Les démons! Dès que l'air s'effarouche et tremble, notre oreille crédule\ntranspose ces frissons et celui qui pense croit entendre quoiqu'il n'entende\nrien... Et des salles entières, trois, quatre, dix mille personnes sont là,\nfixant comme des hallucinés ce groupe fiévreux, l'orchestre! Et leurs\n"}, {"page_pdf": 985, "texte": " 872                             DURENDAL\n\n\n\noreilles mensongères racontent des merveilles, et l'impression profonde en\npasse sur leurs visages réflecteurs, tandis que les esprits, dans l'air, contem-\nplent d'un pâle sourire tous ces illustres insensés qui ne savent même pas\njusqu'à quel point ils sont dans un profond silence!... Oh! les démons... les\ntragiques démons. .\n\n                                    PIERRE\n\n\n  Le cortège du marajah traverse les allées poudreuses et les blancs cornacs gui-\ndent leurs éléphants.\n                                                                     (I1 joue.)\n                                   AURÉLIO\n\n\n   Pourquoi n'avons-nous pas deux ou trois sens complémentaires? Dieu sait\nquelles émotions exquises la nature nous cache encore sous son manteau\nroyal, et qui pourtant seront à jamais perdues pour celui qui pense, comme\nles astres invisibles, les diamants introuvés, les perles dans l'oubli des gouf-\nfres insondables... La nature gaspille ses enfants...\n                                                                  (Un temps.)\n\n  Pierre !\n                                                              (Avec attention.)\n\n  Mais toi, où vas-tu?\n\n                                    PIERRE\n\n   Où je vais?\n\n                                   AURÉLIO\n\n\n   Mais oui! où vas-tu? Dis-moi où tu vas...\n\n                                     PIERRE\n\n   Mais je reste, Aurélio, je reste auprès de toi...\n\n                                   AURÉLIO\n\n  Auprès de moi? Ah! ah! quelle idée! mais tu ne peux pas, tu ne peux donc\npas comprendre? Et ton âme en rêve, où s'en va-t-elle, dis?\n                                                                      (Silence.)\n\n   Tu ne veux pas dire?... C'est mal...\n"}, {"page_pdf": 986, "texte": "                             LA RÉVÉLATION                             873\n\n\n                                  PIERRE\n\n Mais enfin, Aurélio, je suis là; tu entends bien que je joue toujours...\n\n                                 AURÉLIO\n\n Oui, toujours, et tu n'as pas encore trouvé?\n\n                             PIERRE (vivement)\n\n Trouvé?\n\n                                 AURÉLIO\n\n Ce que tu cherches?\n\n                                  PIERRE\n\n  Ce que je cherche?\n\n                                 AURÉLIO\n\n   Oh! tu fais semblant, toujours semblant de ne pas comprendre! Écoute,\nPierre, pourquoi miner ta vie à cette poursuite? C'est une folle idée... une\nfolle idée...\n\n                                  PIERRE\n\n  Pourquoi dis-tu cela?\n\n                                 AURÉLIO\n\n  Parce que j'ai pitié!\n\n                               PIERRE (à part)\n\n  Que dit-il?\n\n                                  AURÉLIO\n\n   Pauvre! pauvre! Lutter, peiner! Quelle aberration ! Tu ne sais donc pas?\nIl m'a dit : L'Idée est un éclair!\n\n                                   PIERRE\n\n  L'Étude est une lampe...\n"}, {"page_pdf": 987, "texte": " 874                              DURENDAL\n\n\n                                    AURÉLIO\n\n   Va, délivre-toi des lampes; elles peuvent bien illuminer ta table autour\nde toi, mais vois l'éclair : d'un coup de coude il crève toute l'ombre du\nciel !\n\n                                     PIERRE\n\n  Tu es extraordinaire.\n\n                                  AURÉLIO (agité)\n\n  Tu es aveugle... mais au-delà de mon âme il est une Ame qui s'ignore,\ndont ma folie peut-être est la lucidité.\n\n                                     PIERRE\n\n  Je t'en prie, tais-toi; tu sais combien tu te fatigues .. j'ai mal fait de tou-\ncher du piano... il m'avait tant recommandé...\n\n                                    AURÉLIO\n\n  Tu me dis cela d'une voix bien étrange... Il t'a donc aussi parlé de moi?\n\n                                     PIERRE\n\n  Oui, il disait...\n\n                                    AURÉLIO\n\n  C'est étrange...\n\n                                     PIERRE\n\n  Le docteur trouve que...\n\n                                    AURÉLIO\n\n  Comment Il t'a parlé aussi du docteur? Pourquoi? Je ne comprends pas!...\n\n                                     PIERRE\n\n  Mais...\n                                    AURÉLIO\n\n  Silence! Silence!... Il reviendra tout à l'heure, n'est-ce pas?... Il te l'a dit.\n"}, {"page_pdf": 988, "texte": "                              LA    RÉVÉLATION                                    875\n\n\nQuelle idée, quelle idée... Mais moi, la nuit dernière, Il m'a dit qu'il ne\nreviendrait plus, que c'était bien fini...\n\n                                     PIERRE\n\n\n  Que dis-tu? Mais le docteur n'a pas été ici pendant la nuit...\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n   Quel docteur?... tu ne peux donc pas comprendre! Comme leur raison a\nobscurci tes yeux... Oh! je ne voulais pas le croire quand Il me disait :\n  l'Être qui pense en nous, n'est qu'un trompeur et un faussaire... » Il s'est\nfait à notre usage une manière arbitraire d'envisager les choses; c'est cela,\ncela seulement, qui empêche son union avec Celui qui tient le cœur, et\nl'Ame de l'homme ne vibrera plus!\n\n                                     PIERRE\n\n\n  Ne vibrera plus? Alors, c'est... Aurélio je ne sais ce que tu veux dire...\nAlors?... achève! L'Ame de l'homme ne vibrera plus...\n\n                                   AURÉLIO\n\n\n  Celui qui s'affranchirait de ces fausses images, celui qui vaincrait, celui\nqui se délivrerait de son âme conventionnelle, sans doute il verrait Dieu !...\n\n                                     PIERRE\n\n  Dieu!... parle... parle.\n\n                        AURÉLIO (de plus en plus égaré)\n\n\n   Ce que l'orgueil terrestre appelle : Vérité... c'est la pitié de Dieu pour\nl'homme. . Malheur! malheur!\n\n                                     PIERRE\n\n\n  ...C'est la pitié de Dieu pour l'homme...\n                       (Ici on entend une clochette-annonçant le viatique s'approcher\n                             peu à peu, passer sous la fenêtre et s'éloigner. Aurélio\n                             reste muet, absorbé dans son rêve.)\n"}, {"page_pdf": 989, "texte": "  876                             DURENDAL\n\n\n\n                                  P I E R R E (bas)\n\n\n   C'est horrible... il voit, il parle, il juge, il est plus lucide que moi; ses\ndivagations nagent dans une lumière... il raisonne, il raisonne, il est supé-\nrieur à la Vie... — Supérieur?... non, il est supérieur à notre vie!...\n\n                              AURÉLIO (vaguement)\n\n\n  Que me dit-Il?... C'est la pitié de Dieu pour l'homme... oh! les démons\nde la musique, ce sont eux seuls qui gardent la Clef, l'éternelle Clef!...\n\n                                P I E R R E (à part)\n\n  Il se calme.\n                                                                          (Haut.)\n\n\n  Aurélio, veux-tu que nous allions faire un tour dans le bas du jardin... Il\ndoit y avoir un clair de lune...\n\n                               AURÉLIO (distrait)\n\n\n  Ils ne veulent pas. Ils ne veulent pas... oh! les démons gardiens des clefs...\nÉcoute !\n                              (On entend passer dans l'air un murmure de harpes.)\n\n   Dans le fond du jardin, sous les ramures enlacées, lorsque tombait le soir,\net que le vent frôleur passait en parfumant les herbes balancées, dans le\nfond du jardin, nous nous promenions; et la main dans la main, les deux\npetits que nous étions, allaient rêver au crépuscule... Tu te souviens...\n\n                                    PIERRE\n\n  J e me souviens...\n\n                                   AURÉLIO\n\n  Malheur... malheur...\n\n                                    PIERRE\n\n\n  Lorsque girait au ciel la première planète, les deux petits enfants se\nmettaient à chanter; tout doucement, la nuit les cachait sous son voile... et\npour les deux petits le rossignol pleurait... Te souviens-tu?\n"}, {"page_pdf": 990, "texte": "                               LA    RÉVÉLATION                                     877\n\n\n                                     AURÉLIO\n\n\n  Je me souviens... malheur... malheur... Et puis l'oiseau divin leur conta\nses histoires de beaux pays ensoleillés, de larges fleuves azurés, de longs\nbosquets près du rivage! Et l'un des deux petits enfants l'écouta tant et si\nlongtemps, qu'il le suivit en son voyage!... Les oiseaux de douleur ont\nenseigné la Vie à ce joli petit enfant... Te souviens-tu?\n\n                                 PIERRE (pleurant)\n\n  Malheur!., malheur ..\n\n                                      (Long silence. Les harpes cessent de chanter.)\n\n\n            AURELIO (regarde son frère, puis lui touche l'épaule, disant)\n\n\n  Veux-tu venir dans le jardin ?\n                                      PIERRE\n\n\n  Je me souviens... je me souviens! — C'est la pitié de Dieu pour l'homme!\n                                       (Ici l'on entend revenir et passer le viatique.)\n\n\n               • AURELIO (fixant tout à coup Pierre avec terreur)\n\n  Pierre ! Dieu ! mon front ! Pierre ! Pierre !\n\n                                      PIERRE\n\n  Aurélio, quoi ? quoi ?\n\n                                AURÉLIO (très agité)\n\n\n   Il veut dire... il veut te dire ! Il parlera ! Il m'a promis ! oh ! oh ! mon\nfront !\n\n                                      PIERRE\n\n\n  Qu'as-tu ? Je t'en supplie, Aurélio, ne parle pas ! Tais-toi !\n\n                                     AURÉLIO\n\n  Me taire ! me taire ! mais tu es donc fou ! mais !... j'ai trouvé ! tu ne sais\npas ! Il va dire ! dire !... J'ai retrouvé la clef de la Porte Idéale !\n"}, {"page_pdf": 991, "texte": " 878                              DURENDAL\n\n\n\n                                     PIERRE\n\n  Ciel ! Ciel ! Qu'as-tu ? Que veux-tu ? Que dis-tu ?\n\n                        AURELIO (de plus en plus agité)\n\n  Écoute, écoute !... mais, mais il ne veut pas... — Laisse-moi ! — Il me\nserre le cœur ! — Me lâcheras-tu ? — ...Il ne veut pas que je te dise...\n\n                                 P I E R R E (affolé)\n\n  Que dis-tu ? Que dis-tu ?\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n  Regarde... le monde est dans sa main, il palpite comme un cœur !\n\n                               P I E R R E (suppliant)\n\n\n  Que dis-tu, que dis-tu, mon frère ?\n\n                                    AURÉLIO\n\n\n   Oui, ton frère... ton frère ! Tu te souviens ? Ah ! vivre ! vivre !... mais\nIl ne veut pas... Il étrangle mon pauvre cœur comme un oiseau... j'étouffe...\nj'étouffe ! Pierre ! écoute... retiens ! C'est au prix de ma vie ! Le Seuil est\nentr'ouvert ! Je le vois... je le vois... je le revois !\n                                                               (Il demeure extasié.)\n\n                          UNE VOIX DANS LA N U I T\n\n  Où la Raison finit commence le Génie !\n\n                         AURÉLIO (très bas et très doux)\n\n  Tu te souviens ?\n                       (Il s'affaisse entre les bras de Pierre. On entend les harpes\n                             vibrer plus lointaines. La lampe s'éteint, mais la lune\n                             triomphale éclaire leur groupe : Pierre debout, Aurélio\n                             retombé la tête par-dessus le bras de son frère qui\n                             regarde le ciel, et tout illuminé.)\n\n\n\n     Juin   1897.                                         JACQUES WAPPERS.\n"}, {"page_pdf": 992, "texte": "             VENT D'HIVER\n\n\nAh ! le vent de l'hiver qui souffle dans les pins\nQu'il est majestueux et tragique de râles\nQuand la plaine est au loin blanche de neiges pâles,\nEt que le corbeau noir vole dans l'air d'étains !\n\nLes cimes roulent, vont : des bruits d'orgues fatales\nRythment de lents sanglots sur leurs vagues d'airains,\nPuis hurlent dans l'horreur, les douloureux refrains\nQu'ils clament aux échos des vieilles cathédrales.\n\nEt chaque arbre se dresse ainsi qu'un javelot,\nLe tronc maigre et nerveux enfoncé dans la terre\nEt les branches, pennons, se courbant comme un flot.\n\nTandis que passe encore et toujours, sans colère\nLa bise qui s'enfuit, revient, réveille, endort\nEt promène partout les baisers de la Mort.\n\n\n\n                              EDOUARD DE TALLENAY.\n"}, {"page_pdf": 993, "texte": "   Saint François, poursuivi par son père. Pictro Bernardone, se dépouille de ses vêtements et se remet nu\n                                     entre les mains de l'Évoque d'Assise.\n                  (Fresque de GIOTTO, Église franciscaine de Sainte-Croix, à Florence.)\n\n\n\n\n                     Cantique des Créatures\n     COMMUNÉMENT                              DIT DU              FRÈRE               SOLEIL\n\n                                DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE\n\n\n\n\nTrès haut et très bon Dieu omnipotent\nA toi sont les louanges, la gloire et l'honneur et toute bénédiction.\nCar à toi seul elles conviennent\nEt nul homme n'est digne de te nommer.\n\nLoué sois-tu, Seigneur mon Dieu, en toutes tes créatures,\nSpécialement en notre frère messire Soleil\nQui éclaire et illumine pour nous.\nEt il est beau et rayonne avec grande splendeur.\nDe toi, Seigneur, il porte signification.\n\nLoué sois-tu, Seigneur, pour notre sœur la Lune et pour les Etoiles...\nDans le ciel tu les as formées claires et belles.\n"}, {"page_pdf": 994, "texte": "                             CANTIQUE DES CRÉATURES                                        881\n\n\n\nLoué sois-tu, Seigneur, pour notre frère le Vent\nEt pour l'air et la nuée et le serein et tout temps\nPar lesquels tu donnes à tes créatures subsistance.\n\nLoué sois-tu, Seigneur, pour notre sœur l'Eau,\nQui est très utile et humble, précieuse et chaste.\n\nLoué sois-tu, Seigneur, pour notre frère le Feu,\nPar lequel tu illumines la nuit ;\nEt il est beau et joyeux et très ardent et fort.\n\nLoué sois-tu, Seigneur, pour notre mère la Terre,\nLaquelle nous sustente et nourrit\nEt qui produit divers fruits et des fleurs colorées et des herbes.\n\nLoué sois-tu, Seigneur, à cause de ceux qui pardonnent pour ton amour\nEt supportent des maladies et des tribulations.\nBienheureux ceux qui se maintiennent en paix,\nCar par toi, Très-Haut, ils seront couronnés.\n\nLoué sois-tu, Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle,\nA laquelle nul homme vivant ne peut se dérober.\nMalheur à ceux qui meurent en péché mortel.\nBienheureux ceux qui se trouvent selon tes très saintes volontés,\nParce que la seconde mort ne pourra leur faire mal.\n\n   Louez et bénissez le Seigneur et le remerciez et servez-le avec\ngrande humilité.\n\n\n\n\n    Note. — Après son ineffable vision de l'Alverne, saint François, maintenant stigmatisé,\nétait retourné à Assise, l'âme joyeuse mais le corps malade, et les yeux presque perdus à force\nde larmes. Le cardinal Hugolin, protecteur de l'Ordre, désirait qu'il se rendit à Rieti, pour se\nfaire soigner, mais, avant de partir, le saint voulut aller voir sainte Claire qui, le trouvant\nhors d'état de voyager, le supplia de différer de quelques jours et de rester, en attendant, à\nSaint-Damien. C'est là qu'il composa les premières strophes de ces extatiques laudes. Il ajouta\nl'avant-dernière strophe, plus tard, quand il eut réconcilié l'Evéque et le Podestat d'Assise que\nséparait un différend. Les frères Ange et Léon chantaient le cantique du Soleil à la prière du\nPetit Pauvre mourant, lorsqu'il les interrompit à la doxologie : Louez et bénissez le Seigneur...\net entonna la strophe finale.\n                                                                                       A. G.\n"}, {"page_pdf": 995, "texte": "            Joseph Janssens\n\n              Nous donnons dans le présent fascicule la repro-\n               duction des deux dernières œuvres de notre\n               compatriote, Joseph Janssens, de Saint-Nicolas,\n               habitant actuellement Anvers.\n                    Joseph Janssens est certainement un de nos\n                meilleurs artistes religieux. I1 est jeune encore\n                et il a déjà à son actif un bon nombre de tableaux\nde la plus haute valeur. Actuellement, les œuvres d'art reli-\ngieux sont rares. Il existe bien des œuvres religieuses. Elles\npullulent m ê m e . Mais elles sont tout, excepté des œuvres d'art.\nCe sont des caricatures de l'art pour la plupart. Aussi est-ce\navec la joie la plus vive que nous signalons, à l'attention des\ncatholiques, les œuvres de Joseph Janssens. Elles sont belles\net elles sont pieuses, parce que le peintre est à la fois un\nartiste et un croyant. Deux conditions indispensables pour faire\nde l'art religieux.\n  L e s deux tableaux dont nous donnons la reproduction, repré-\nsentent l'un Sainte Godelieve, l'autre Le Samedi-Saint. L e premier\na été fait pour le petit béguinage de Gand. Il domine le maître-\nautel d'une fort ancienne chapelle dédiée à sainte Godelieve.\nLieu de pèlerinage très fréquenté, surtout en juillet, à la fête\nde cette admirable sainte, dont un autre de nos compatriotes,\nun superbe artiste chrétien aussi, dont la réputation est devenue\neuropéenne, E d g a r T i n e l , que je considère, pour ma part,\n"}, {"page_pdf": 996, "texte": "     LE    SAMEDI-SAINT\nTableau   de   JOSEPH   JASSSENS.\n"}, {"page_pdf": 997, "texte": ""}, {"page_pdf": 998, "texte": "                          JOSEPH JANSSENS                           883\n\n\n\ncomme le plus grand artiste musical chrétien de notre t e m p s ,\na chanté la gloire en un drame musical de si large envolée.\n    L'autre tableau, Le Samedi-Saint, a été acheté par M. B a r m a -\nmaker, de Philadelphie. L e s reproductions de cette œuvre sont\ntrès répandues en Angleterre et en Amérique.\n    Mais ce sont là les derniers tableaux de maître Janssens. Il\nen a fait auparavant d'autres qui sont des plus intéressants et\nveulent être signalés. Si vous passez par Louvain, allez donc\nvoir, dans la chapelle des Pères Jésuites, ses trois charmants\n petits tableaux : La Présentation de la Vierge, L'Annonciation et\n Le Couronnement de la Mère de Dieu.\n    Joseph Janssens a exécuté également des peintures murales\n à Saint-Nicolas, sa ville natale, dans la chapelle du Sacré-Cœur.\n C'est la première œuvre de quelque importance de l'artiste.\n     Il a aussi fait toute une série de tableaux pour l'église de\n Saint-Laurent, à Steel sur la Ruhr, en Allemagne, représentant\n La Vie de saint Laurent, et pour la même église, une œuvre de\n grande dimension : Le Christ avec la Vierge et saint Jean.\n     Enfin, tous ceux qui ont visité l'église de Saint-Joseph, à\n Anvers, ont admiré les magnifiques peintures murales, en quatre\n  panneaux, de notre artiste : Le Couronnement de la sainte Vierge,\n  Saint Joseph patron de la Belgique, La Création et Le Jugement.\n  Ces deux derniers plutôt allégoriques ou symboliques. Deux\n  grands panneaux restent encore à faire dans le chœur : L'Adora-\n  tion des Mages et L'Adoration de la Croix.\n      Outre ces tableaux d'art religieux, Joseph Janssens a peint\n  de nombreux portraits absolument remarquables, entr'autres\n  celui de S. S. Léon X I I I , dont le P a p e a fait cadeau à sa\n  famille, le portrait de M. de Lantsheere, ministre d'Etat, qui\n   est à la chambre des députés, ceux de Jules Malou, du séna-\n   teur L a m m e n s , d'Edgar T i n e l , de M g r s Cartuyvels, Mercier,\n   L a m y , des abbés de Maredsous et Beuron, de la baronne Osy,\n   la comtesse Legrelle, etc., etc.\n      L a reproduction des deux tableaux que nous donnons a été\n"}, {"page_pdf": 999, "texte": " 884                       DURENDAL\n\n\n\nfaite d'après de splendides photographies de l'admirable édi-\nteur d'art, F r a n z Hanfstœngl, de Munich, qui a bien voulu\nnous en faire hommage, ce dont nous le remercions vivement ici.\n   Puisse-t-elle contribuer à faire connaître, aimer et admirer\nnotre cher et grand artiste, Joseph Janssens, comme il le mérite.\nNous le signalons spécialement à l'attention du clergé et de\ntous ceux qui s'intéressent à la décoration des églises. L a\nplupart du temps on s'adresse, pour celle-ci, à des artisans —\nje n'ose pas dire des artistes — de second ordre. Mieux vaut\nlaisser les murs blancs que de les souiller par des peinturlu-\nrages qui ne sont que de grossières et grotesques caricatures.\n  Nous serions heureux si nos paroles pouvaient trouver un\nécho auprès de ceux qui ont à cœur la régénérescence de l'art reli-\ngieux en Belgique, si puissant jadis, tombé si bas aujourd'hui.\n\n\n\n                                  L'Abbé H E N R Y M Œ L L E R .\n"}, {"page_pdf": 1000, "texte": "   CHRISTINA-GEORGINA                                     ROSSETTI\n\n                   F I L L Edu poète et patriote italien Gabriele Rossetti,\n                sœur cadette de Dante Gabriel Rossetti, Chris-\n                tina Rossetti naquit à L o n d r e s le 5 décem-\n                bre 1830. Elle fit ses débuts littéraires en\n                publiant, à seize ans, un premier volume de\n                vers qui ne fut pas mis dans le commerce.\n                E n 1862, elle publia Goblin Market ; en 1866,\nThe prince's progress, et en 1881, A Pageant. T o u t e sa vie fut\nextrêmement retirée, pieuse et familiale; sa dévotion et son\ngoût pour Ta retraite s'accrurent encore dans les dernières\nannées de sa vie, pendant lesquelles elle n'écrivit plus guère\nque des poèmes religieux.\n\n\n\n\n   Peu d'oeuvres sont un miroir plus fidèle d'une vie et mon-\ntrent mieux le développement d'une personnalité que le recueil\ndes poèmes de l'aimante et pieuse Christina Rossetti. Précoce-\nment douée, elle s'éprend tout d'abord du décor et de l'appa-\nrence extérieure de la vie : tout ce qu'elle en découvre la ravit\net l'enchante : et l'enthousiasme de son imagination jeune et\n\nBIBLIOGRAPHIE.\n   Les poèmes de Christina Rossetti ont été réunis par elle dans une édition en un volume,\nornée de trois gravures sur bois, exécutées d'après des dessins de Dante Gabriel Rossetti\n(Macinellan).\n"}, {"page_pdf": 1001, "texte": " 886                         DURENDAL\n\n\n\ngénéreuse est d'autant plus confiant que le cœur de la jeune\nfille s'éveille alors, lui aussi, aux chastes et doux rêves du pre-\nmier amour. « Mon cœur », dit en ce temps de sa jeunesse\nChristina Rossetti,\n\n       Mon cœur est pareil à un oiseau chanteur\n       qui fait son nid dans une anse bien arrosée.\n       Mon cœur est pareil à un pommier\n       dont les branches se courbent sous l'abondance des fruits.\n       Mon cœur est pareil à la conque arc-en-ciellée\n       qui vogue sur une mer hantée des alcyons.\n       Mon cœur est plus joyeux que toutes ces choses\n       parce que mon amour est venu à moi.\n\n   Son cœur « est pareil à un oiseau chanteur » — et, en effet,\nelle chante avec autant de naturel et de grâce que les oiseaux\nsous les branches par un clair jour de printemps. Les images\nde la nature se reflètent dans son esprit et dans ses vers comme\ndans un limpide miroir, et les comparaisons et les métaphores\nse pressent et se multiplient sous sa plume avec une heureuse\net prodigue richesse. Les petits vers ont un charme et une\nfraîcheur exquis ; le r y t h m e en est aussi varié que les rimes,\net la vivacité de leurs images rend bien l'exubérance de joie et\nl'extase ravie du poète à sa première vision de la nature.\n   Mais tout ce bonheur est de courte durée chez Christina\nRossetti ; bientôt elle s'aperçoit que ce qu'elle a aimé de la vie\nn'en était que le décor, et sous ces brillantes couleurs la vie lui\napparaît alors telle qu'elle est en réalité : brève et passagère,\nremplie de désillusions et d'amertume.\n   « Un rêve dont on s'éveille, — une chanson qui finit en un\nsoupir, — une fumée qui s'évanouit, — une fleur qui se fane,\n— un fruit qui se détache de l'arbre, — un oiseau perdu qui\ns'envole, — un été qui s'enfuit, — une feuille qui t o m b e , —\ntelle est cette vie mortelle, » dit-elle alors dans ce langage\n"}, {"page_pdf": 1002, "texte": "                   CHRIST1NA-GEORGINA ROSSETTI                   887\n\n\nsymbolique qui lui est familier, et le chagrin de ses rêves déçus\ns'exhale dans une suite de poèmes, où la joie de sa vision, pre-\nmière se voile d'une pensive mélancolie. Parfois pourtant ses\nenthousiasmes primesautiers pour le décor de la vie repa-\nraissent et triomphent m o m e n t a n é m e n t de la tristesse de ses\nréflexions : et dans un de ces moments d'heureuse inspiration,\ndonnant libre cours à son imagination charmante, elle compose\nle plus délicieux de ses poèmes : Goblin Market, et quelque\ntemps après ce ravissant ballet des mois (A Pageant) qui fait\nsonger aux gracieuses figures du Flora's Feast de W a l t e r\nCrane.\n    Mais quelque soit la beauté décorative de ces poèmes, ils ne\npeuvent que la distraire et lui faire oublier pour un temps le\ndésenchantement de sa vie. E t c'est pourquoi elle perdrait cou-\nrage, si la foi n'était là pour la soutenir et la sauver, et si cette\nfoi en s'augmentant soudain dans son âme ne lui créait en\nquelque sorte une seconde personnalité poétique. Elle com-\nprend enfin que si la vie est traversée de chagrins et de misères,\nelle offre néanmoins un bonheur durable à ceux qui, par amour\npour Dieu — l'acceptent telle qu'elle se présente, et ses poèmes\nattristés et désillusionnés font place alors à des poèmes de foi\net d'espérance constante...\n    « Seigneur » dit-elle dans un de ses beaux Sonnets de l'Arrière\nVie, « Seigneur, tu es toi-même et toi seul l'Amour, et moi qui\nne suis point amour, je languis du désir de t'aimer — mais toi\nseul étant l'Amour peux m'exaucer. » L'amour divin l'enflamme\net elle le chante avec une telle ferveur que la longue série de\nses poèmes religieux évoque le souvenir des admirables paroles\nque sainte Françoise de Chantai, près de mourir, adressait aux\nreligieuses de son ordre : « Amour ! Amour ! Amour ! — mes\nfilles, je ne sais plus autre chose ». L a flamme est moins pure\ncertes et moins haute chez Christina Rossetti, mais elle brille\nnéanmoins d'un admirable éclat dans presque tous ses poèmes\nreligieux. Ce qui l'a empêchée de briller plus vivement, c'est\n"}, {"page_pdf": 1003, "texte": " 888                           DURENDAL\n\n\n\nl'éducation protestante qu'a reçue Christina Rossetti, l'étroitesse\ndu protestantisme mettant obstacle aux effusions les plus libres\net les plus spontanées de l'amour divin. Mais si elle a été élevée\npar sa mère dans la religion protestante, elle a eu pour père un\npoète italien commentateur et admirateur passionné d u D a n t e :\nl'influence de deux races et des deux religions s'est fait sentir\ndans son inspiration : et c'est pourquoi s'il y a dans les poèmes\nreligieux de Christina Rossetti trop de citations de la Bible à\nla mode protestante — on y trouve aussi, au plus grand hon-\nneur de la poétesse anglaise, l'ardente et magnifique exaltation\ndes poètes franciscains précurseurs du D a n t e , et le souffle\ninspiré qui traverse les cantiques enflammés d'amour du bien-\nheureux Jacopone de T o d i .\n\n                                       OLIVIER-GEORGES DESTRÉE.\n\n\n\n\n             Christina ROSSETTI\n\n                      MARCHÉ        DE      GNOMES\n\n\n\n   Matin et soir — les jeunes filles entendaient les gnomes crier — « venez\nacheter les fruits de nos vergers — venez acheter, venez acheter — des\npommes et des coings — des citrons et des oranges — de grosses cerises non\nbecquetées — des melons et des framboises — des pêches aux joues fleu-\nries — des mûres aux têtes basanées — des airelles nées libres et sauvages\n— des pommes de sauvageon et des mûres de haies — des abricots et des\nfraises — toutes mûries en même temps — pendant l'été — dans le matin\nqui passe auprès d'elles — et dans le beau soir qui s'enfuit. — Venez acheter,\nvenez acheter : nos raisins fraîchement cueillis à la vigne — de belles et\npleines grenades — des dattes et d'acides prunelles — des poires rares et\ndes reines-claude — des prunes de Damas et des myrtilles. — Goûtez-les,\nessayez-les — ces groseilles vertes et rouges — ces baies brillantes comme\n"}, {"page_pdf": 1004, "texte": "                     CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                          889\n\nle feu — ces figues qui remplissent la bouche — ces citrons du Sud, doux au\npalais et beaux à regarder — venez acheter, venez acheter. » — Soir après\nsoir — auprès des roseaux, au bord du ruisseau — Laura penchait la tête\npour les entendre — Lizzie cachait sa rougeur; — couchées serrées l'une\nauprès de l'autre — dans l'air rafraîchi — les bras enlacés et les lèvres pru-\ndentes — les joues et le bout des doigts brûlants. — « Restons couchées »\ndit Laura — relevant sa tête dorée — « nous ne devons pas regarder les\ngnomes — nous ne devons pas acheter leurs fruits ; — qui sait sur quels\nterrains ils ont nourri — leurs racines affamées et assoiffées ? » — « Venez\nacheter » répètent les lutins, sautillant par la vallée. — « Oh » s'écria Lizzie,\n« Laura, Laura — tu ne devrais pas te montrer ainsi à ces gnomes. » —\nLizzie se couvrit les yeux — les couvrit bien de crainte qu'ils ne regardas-\nsent. — Laura releva sa tête lustrée — et murmura comme le toujours tur-\nbulent ruisseau — vois Lizzie, vois Lizzie — de petits hommes marchent\ndans la vallée — l'un traîne un panier — un autre porte un plateau — un\nautre remorque un plat doré — pesant maintes livres. — Combien belle doit\ngrandir la vigne — dont les raisins sont aussi transparents! — Combien\nchaud doit souffler le vent — à travers les arbres qui portent ces fruits. —\n « Non » dit Lizzie, « non, non, non — leurs offres ne doivent point nous\ncharmer — leurs mauvais présents nous feraient tort ». — Elle enfonça ses\ndoigts ornés de fossettes — dans ses oreilles, ferma les yeux et s'encourut.\n— La curieuse. Laura préféra rester — s'émerveillant à voir chacun de ces\nmarchands : — l'un avait un museau de chat, un autre marchait comme un\nrat — un autre rampait comme un limaçon — un autre comme un wombat\nfuretait, épais et couvert de fourrures — un autre enfin tel qu'une belette\nse démenait frénétiquement; — Laura entendit des voix pareilles — à celles\ndes tourterelles — roucoulant toutes ensemble. — Elles résonnaient douces\net pleines d'amour — à cette heure charmante. — Laura redressait son col\nétincelant — pareil à celui d'un cygne blotti dans les roseaux, — pareil au\nlys du ruisseau, — pareil à une branche de peuplier éclairé par la lune, —\npareil à un vaisseau qu'on lance — alors qu'il brise sa dernière amarre.\n   En arrière dans la vallée moussue — retournèrent et s'attroupèrent les\ngnomes — répétant leur cri aigu     venez acheter, venez acheter >. — Et\nquand ils furent venus tout près de Laura — ils se tinrent droits comme des\npieux — chaque frère avec son étrange frère — échangeant des clins d'œil\n— chaque frère avec son rusé frère — échangeant des signes. — Puis l'un\ndéposa son panier — un autre leva son plateau — un autre se mit à tresser\nune couronne — de pousses de vigne, de feuilles et de rudes noix brunes —\n(les hommes n'en vendent pas de pareilles en aucune ville) — : et un autre\n"}, {"page_pdf": 1005, "texte": " 890                             DURENDAL\n\n\n\nsouleva le plat doré — tout chargé de fruits pour les lui offrir; — « venez\nacheter, venez acheter », criaient-ils encore. — Laura ouvrit de grands\nyeux mais ne bougea pas : — elle les désirait violemment mais n'avait point\nd'argent ; — les marchands dont les queues balayaient le sol la prièrent de\ngoûter — avec des voix aussi douces que le miel. — Celui au museau de\nchat ronronna — celui qui marchait comme un rat, dit un mot — de bien-\nvenue et celui qui rampait comme un limaçon lui-même se fit entendre ; —\nun autre avec une voix gaie et pareille à celle d'un perroquet — cria encore\n« Joli gnome » au lieu de « jolie Marie » — et un autre sifflait comme un\noiseau.\n   Mais Laura à la douce bouche se hâta de leur dire : — « Bonnes gens, je\nn'ai pas d'argent — à prendre ou à dérober; — je n'ai pas de cuivre dans\nma bourse — je n'y ai pas plus d'argent — et tout mon or est dans les genêts\n— qui s'agitent au vent par-dessus les bruyères couleur de rouille. » —\n« Vous avez beaucoup d'or sur votre tête » — répondirent-ils tous ensemble.\n— « Achetez-nous quelque chose avec une boucle dorée ». — Elle se coupa\nune précieuse mèche dorée — elle laissa tomber une larme plus rare qu'une\nperle — puis suça ces fruits ronds, blonds et rouges — plus doux que le\nmiel du rocher — plus forts que le vin qui réjouit l'homme — au suc plus\nclair que l'eau courante. — Elle n'en avait jamais goûté de semblable aupa-\nravant. — Et comment eût-elle pu jamais s'en dégoûter ? — Elle suça, suça,\nsuça autant de fruits — que ce verger inconnu en portait — elle en suça jus-\nqu'à ce que ses lèvres lui fissent mal — jeta au loin les écorces vides —\nmais conserva un noyau — et ne sachant s'il était jour ou nuit,— revint\nseule à la maison.\n   Lizzie vint à sa rencontre à la porte — pleine de sages reproches « Chère,\ntu ne devrais pas rester si tard — le crépuscule n'est pas bon pour les jeunes\nfilles — tu ne devrais pas t'attarder dans la vallée — près des retraites des\ngnomes. — Ne te rappelles-tu pas Jeannie — et comment elle les rencontra\nau clair de lune — prit leurs présents nombreux et choisis — mangea leurs\nfruits, porta les fleurs — arrachées à ces berceaux — où l'été les mûrit à\ntoute heure. — Mais toujours à la lumière du jour — elle languit et\ndépérit — ne les trouva plus mais se consuma, grisonna — et tomba quand\ntomba la première neige; — et jusqu'à ce jour il n'est point venu de gazon —\nlà où elle est enterrée ; — il y a un an déjà que j ' y plantai des marguerites —\net jamais elles ne fleurirent. — Tu ne devrais pas t'attarder ainsi ». «Non, non,\ntais-toi, dit Laura — non, non, tais-toi, chère sœur, j'en ai mangé, mangé\ntout mon saoul — et pourtant l'eau m'en vient encore à la bouche — demain\n soir j'en — achèterai plus encore » et ce disant elle embrassa Lizzie. « Fais\n"}, {"page_pdf": 1006, "texte": "                    CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                    .     891\n\n\n\ncesser ce chagrin — demain je t'apporterai des prunes — fraîches encore sur\nla tige, leur mère — et des cerises qui valent qu'on les achète; — tu ne peux\nte figurer dans quelles figues — mes dents ont mordu — dans quels melons\nfroids comme la glace — empilés sur un plateau d'or — trop grand pour que\nje le puisse tenir — dans quelles pêches au duvet velouté — dans quels\ntransparents raisins sans un seul pépin. — Odoriférante doit être cette\nprairie — où grandissent ces fruits — et pur le flot qui les baigne — avec des\nlys sur ses bords — et du doux sucre comme sève.\n  Tête dorée auprès d'une autre — tête dorée — comme deux pigeons dans\nun nid — blottis dans leurs ailes confondues — elles étaient couchées dans\nleur lit aux beaux rideaux — comme deux fleurs sur une même tige — comme\ndeux flocons de neige nouvellement tombée — comme deux sceptres d'ivoire\ngarni d'or de rois augustes. — La lune et les étoiles les contemplaient — le\nvent chantait pour elles une berceuse — les lourds hiboux cessèrent de\nvoler — et nulle chauve-souris ne voleta çà et là — autour de leur\nrepos; — mais joue contre joue, poitrine contre poitrine — elles restaient\nblotties ensemble dans le même nid.\n   Le matin de bonne heure — lorsque le premier coq chanta son appel —\naussi belles que des abeilles, aussi douces, aussi actives — Laura et Lizzie\nensemble se levèrent — allèrent chercher le miel et traire les vaches —\naérèrent et mirent en ordre la maison — pétrirent des gâteaux de la farine\nla plus blanche — des gâteaux faits pour des bouches délicates — puis\nbarattèrent le beurre, fouettèrent la crème — nourrirent leurs volailles,\ns'assirent et se mirent à coudre. — Elles parlèrent comme il convient à de\nmodestes jeunes filles — Lizzie ouvrant tout son cœur — Laura absente\ndans un rêve — l'une heureuse, l'autre en secret malade — l'une gazouillant\nà la seule joie du jour brillant — l'autre soupirant après la nuit.\n   Le soir lent s'en vint enfin; — elles s'en allèrent avec des cruches au\nruisseau bordé de roseaux — Lizzie le regard tranquille — Laura toute\npareille à une flamme palpitante. — Elles puisèrent l'eau gazouillante au\nplus profond; — Lizzie cueillit des glaïeuls pourprés et richement dorés —\net retournant à la maison elle dit : « Le soleil couchant enflamme ces loin-\ntains et hauts rochers; — viens, Laura, nulle autre jeune fille ne reste en\narrière — aucun écureuil entêté ne remue — les bêtes et les oiseaux sont\nprofondément endormis. » — Mais Laura s'attarda encore parmi les ajoncs —\net dit que le bord était escarpé.\n  Et dit que l'heure n'était pas encore avancée — que la rosée n'était pas\ntombée, que le vent n'était pas froid — écoutant toujours mais n'entendant\nplus — le cri accoutumé — < venez acheter, venez acheter » — avec le\n"}, {"page_pdf": 1007, "texte": " 892                            DURENDAL\n\n\n\nbourdonnement réitéré — de leurs paroles attirantes et sucrées; — et ne\ndiscernant pas même — malgré toutes ses recherches — un seul gnome\ncourant, se dépêchant, tombant et sautillant : — Ils l'abandonnaient ceux-là\n— qui seuls ou en troupe — avaient coutume de parcourir la vallée — les\nvifs marchands de fruits.\n   Jusqu'à ce que Laura la pressa de nouveau « O Laura viens : — J'entends\nle cri des marchands de fruits — mais n'ose regarder tu ne dois pas rester\nsi longtemps auprès de ce ruisseau — reviens avec moi à la maison; — les\nétoiles se lèvent, la lune courbe son arc — chaque ver luisant allume son\nétincelle — rentrons à la maison avant que la nuit ne se fasse sombre — car\ndes nuages peuvent se rassembler — bien que nous soyons en été — éteindre\nles lumières et nous transpercer; et si nous perdons notre chemin, que\nferons-nous? » — Laura devint froide comme une pierre — en découvrant\nque sa sœur seule avait entendu le cri — ce cri des lutins « venez acheter,\nvenez acheter. » — Ne pourra-t-elle donc plus acheter de ces fruits\ndélicats ? — Ne pourra-t-elle plus trouver de pâture aussi succulente — et\ndoit-elle devenir sourde et aveugle ? — L'arbre de sa vie se flétrit à la\nracine — elle ne dit pas un mot de la violente douleur de son cœur — mais\nperçant les ténèbres de son regard et n'apercevant rien — elle se traîna\njusqu'à la maison laissant couler sa cruche tout le long du chemin ; — ainsi,\nelle se glissa au lit et resta — silencieuse aussi longtemps que Lizzie\ndormit; — puis s'assit avec une expression de désir passionné — et grinça\ndes dents par la violence de son désir — et pleura comme si son cœur devait\nse briser.\n   Jour après jour, nuit après nuit, — Laura fit le guet vainement — clans\nle morne silence d'une excessive douleur — jamais elle ne put ressaisir le\ncri des gnomes : « venez acheter, venez acheter » — elle n'épia plus jamais\nles gnomes — colportant leurs fruits dans la vallée — mais lorsque la lune\ndevint brillante — ses cheveux se firent minces et gris; — elle languit\ncomme la belle lune pleine — qui tombe bientôt en rapide décroissance — et\nconsume ses feux.\n   Un jour se rappelant le noyau conservé — elle le planta auprès d'un mur\nexposé au Midi — l'arrosa de ses larmes — espéra qu'il prendrait racine —\net guetta la pousse désirée; — mais elle ne vint pas — elle ne vit jamais le\nsoleil — elle ne sentit jamais la sève distillée la parcourir. — Et cependant,\nles yeux enfoncés, la bouche flétrie — elle rêvait à des melons comme\nun voyageur voit — dans la sécheresse du désert de fausses vagues —\nombragées d'arbres couronnés de feuilles — et brûle plus altéré encore\ndans le vent chargé de sable.\n"}, {"page_pdf": 1008, "texte": "                     CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                          893\n\n\n\n   Elle ne balaya plus la maison — elle ne prit plus soin des volailles et des\nvaches — ne chercha plus le miel, ne pétrit plus de gâteaux de farine —\nn'apporta plus d'eau du ruisseau — mais elle s'assit nonchalante au coin\nde la cheminée — refusant de manger.\n   La tendre Lizzie ne put supporter — de devoir contempler le souci dévo-\nrant de sa sœur — et de n'y avoir point part. — Pour elle, nuit et matin —\nelle entendait le cri des lutins : — « venez acheter les fruits de nos ver-\ngers — venez acheter, venez acheter ». — Auprès du ruisseau dans la vallée\n— elle entendait marcher les lutins — entendait ces voix et ces mouvements\n— que la pauvre Laura ne pouvait entendre ; — elle souhaitait lui acheter\nde ces fruits pour la réconforter — mais elle craignait aussi de les payer trop\ncher : — Elle pensait à Jeannie clans son tombeau — à Jeannie qui allait\nêtre fiancée — mais qui, au lieu des joies et espoirs des fiancés tomba malade\net mourut — dans la gaîté de sa fleur — tout au commencement de l'hiver\n— avec les premiers frimas — avec les premières neiges de l'hiver rabougri.\n   Si bien que Laura dépérissant toujours — sembla prête à frapper aux\nportes de la mort ; — alors Lizzie ne pesa pas plus longtemps — ce qui\nétait le mieux ou le pire ; — mais elle mit un penny d'argent dans sa bourse\n— embrassa Laura, traversa la bruyère avec ses bouquets de genêts — au\ncrépuscule, s'arrêta près du ruisseau — et pour la première fois de sa vie —\ncommença à écouter et à regarder.\n   Ils tirent tous les gnomes — lorsqu'ils la virent apparaître ; — à cloche-\npieds ils vinrent vers elle— volant, courant, sautant — haletant et soufflant —\ngloussant, battant des mains — chantant comme des coqs et des poussins —\nfaisant des moues et des grimaces — faisant des façons et des grâces —\ncontorsionnant leurs faces — et prenant des mines réservées — tels que des\nchats et des rats — tels que belettes et wombats — comme des limaçons\npressés — parlant et sifflant pareils à des perroquets, — pêle-mêle et à la\nhâte — bavardant comme des pies — voletant comme des pigeons — glis-\nsant comme des poissons. — Ils la serrèrent et l'embrassèrent — la pressè-\nrent et la caressèrent — et étendirent leurs plats — leurs paniers et leurs\nplateaux. — « Regardez nos pommes — rousses et brunes — touchez nos\ncerises, mordez nos pêches — nos citrons et nos dattes — nos raisins sura-\nbondants — nos poires chaudes et rougies — nos prunes encore sur leurs\ntiges — cueillez-les, sucez-les — sucez ces grenades et ces figues. »\n    Bonnes gens » dit Lizzie — se souvenant de Jeannie — « donnez-m'en\nbeaucoup, beaucoup > — et elle leur tendit son tablier — et leur jeta son\npenny. — « Non, non, asseyez-vous avec nous — honorez-nous et mangez\navec nous » répondirent-ils en grimaçant. — « Notre fête ne fait encore que\n"}, {"page_pdf": 1009, "texte": " 894                            DURENDAL\n\n\n\nde commencer. — La nuit peu avancée encore — est chaude et emperlée\nde rosée — toute éveillée et étoilée. — Des fruits comme ceux-ci — nul\nhomme n'en pourrait obtenir — la moitié de leur fleur s'envolerait — la\nmoitié de leur rosée se dessècherait — la moitié de leur goût disparaîtrait.\n— Asseyez-vous et passez cette fête avec nous. — Soyez la bienvenue parmi\nnous, — réjouissez-vous et restez avec nous ».\n   « Je vous remercie » dit Lizzie « mais quelqu'un — m'attend seul à la\nmaison — aussi sans plus longs pourparlers — si vous ne voulez pas me\nvendre quelques-uns — de ces fruits dont vous avez si grande abondance —\nrendez-moi le penny d'argent — que je vous jetai comme récompense. —\nIls commencèrent à gratter leur caboche — ne frétillant plus, ne ronron-\nnant plus — visiblement déconcertés — grognant et grondant. — L'un\nl'appela fière — stupide et malhonnête; — leur ton devint criard — leurs\nregards devinrent mauvais. — Se fouettant de leurs queues — ils marchèrent\nvers elle, la poussèrent — lui donnèrent des coups de coude, la bousculèrent,\nl'égratignèrent avec leurs ongles — aboyant, miaulant, sifflant et raillant;\n— ils déchirèrent sa robe et salirent ses bas, — lui tirèrent les cheveux et\nles arrachèrent — marchèrent sur ses tendres pieds — lui retinrent les\nmains et lui écrasèrent leurs fruits — contre la bouche pour l'obliger à en\nmanger.\n   Blanche et dorée Lizzie restait debout — comme un lys dans un cours\nd'eau — comme un rocher de pierre veinée de bleu — fouetté par les vagues\nturbulentes — comme un phare esseulé — envoyant sa lumière dorée —\ndans une mer blanche et rugissante; — comme un oranger couronné de\nfruits — tout blanc de fleurs douces comme le miel — rudement assailli\npar les guêpes et les abeilles — comme une ville royale et vierge — sur-\nmontée de dômes et de flèches dorées — assiégée de près par une flotte —\navide de lui arracher son étendard.\n   Un seul homme peut conduire un cheval à l'abreuvoir — mais vingt ne\npourraient le forcer à boire. — Les gnomes la saisissaient, la bousculaient\n— la cajolaient, la rudoyaient — la menaçaient et l'imploraient — l'égrati-\ngnaient, la pinçaient jusqu'au sang — lui donnaient coups de pieds et coups\nde poings — la meurtrissaient et la raillaient; — malgré tout cela Lizzie ne\ndit pas un mot — ne sépara pas une lèvre de l'autre — de crainte qu'ils n'y\nenfonçassent une bouchée — mais elle rit dans son cœur en sentant les\ngouttes — de jus, qui couvrait comme un sirop toute sa face, — se logeait\ndans les fossettes de son menton — et rayait son cou qui tremblait comme\ndu lait caillé. — A la fin les méchantes gens — lassés par sa résistance — lui\nrejetèrent son penny et chassant à coups de pied leurs fruits — par toutes\n"}, {"page_pdf": 1010, "texte": "                     CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                         895\n\n\nles routes qu'ils prirent — n'en laissèrent ni tige, ni pierre, ni pousse; — et\nquelques-uns se tortillant disparurent dans le gazon — d'autres plongèrent\ndans le ruisseau — qui clapota et s'ouvrit en cercle — d'autres s'évanoui-\nrent sans bruit dans la brise — et les autres disparurent dans le lointain.\n   Meurtrie, endolorie, les oreilles tintant — Lizzie s'en retourna — ne\nsachant si c'était le jour ou la nuit; — elle s'élança, gravit la rive — vola à\ntravers les genêts — traversa taillis et vallon. — Elle entendit son penny\ntinter — et bondir dans sa bourse. — Ces bonds étaient comme une musique\nà ses oreilles. — Elle courut, elle courut — comme si elle eût craint que\nquelque gnome — ne la poursuivit de sarcasmes, de malédictions — ou de\nquelque chose de pire — mais aucun gnome ne la harcela — et ce n'était\npas la crainte qui l'aiguillonnait — mais son doux cœur la faisait marcher\ncomme le vent — et la poussait en toute hâte essoufflée — et riant en elle-\nmême, vers la maison.\n   Encore dans le jardin, elle cria « Laura — t'ai-je manqué — viens\nm'embrasser — ne fais pas attention à mes meurtrissures — caresse-moi,\nembrasse-moi, suce le jus — exprimé pour toi par les fruits des gnomes —\nla pulpe des gnomes, la rosée des gnomes. — Mange-moi, bois-moi, aime-\nmoi. Laura fais grand cas de moi — car par amour pour toi j'ai affronté\nla vallée — et j'ai eu affaire avec tous ces gnomes et marchands. »\n   Laura s'élança de sa chaise — jeta les bras en l'air — se prit les cheveux\ndans les mains : — « Lizzie, Lizzie, avez-vous goûté — par amour pour\nmoi le fruit défendu — votre lumière doit-elle comme la mienne être cachée\n— votre jeune vie être comme la mienne dévastée perdue par ma perte —\net ruinée par ma ruine — doit-elle être altérée, corrompue et dominée par\nles lutins ?» — Elle enlaça sa sœur, — l'embrassa, l'embrassa, l'embrassa\nencore — et les larmes de nouveau — tombant comme la pluie — après une\nlongue et étouffante sécheresse — rafraîchirent ses yeux retirés au fond de\nleurs orbites. — Tremblant d'une crainte et d'une peine fiévreuse — elle\nl'embrassait et toujours l'embrassa d'une bouche affamée.\n   Ses lèvres devinrent brûlantes — ce jus paraissait comme de l'absinthe\nà sa bouche; — elle prit en dégoût le festin; — se tordant comme une pos-\nsédée elle se mit à sauter et à chanter — déchira toute sa robe, se tordit —\nles mains avec une pitoyable précipitation — et se frappa la poitrine. — Ses\ncheveux flottaient comme la torche — que porte un coureur courant à toute\nvitesse — ou comme la crinière de chevaux en fuite — ou comme un aigle\nlorsqu'il vole contre la lumière — tout droit vers le soleil — ou comme une\ncréature mise en cage et délivrée — ou comme un étendard ondoyant quand\ncourent des armées.\n"}, {"page_pdf": 1011, "texte": " 896                             DURENDAL\n\n\n\n   Un feu rapide se répandit dans ses veines, vint frapper à son cœur — y\nrencontra le feu qui y couvait et subjugua cette flamme moins puissante. —\nEt maintenant elle se reput d'une amertume indicible. — « Ah combien\nfolle elle avait été de choisir ce parti — des soucis consumant l'âme ! » —\nSes sens défaillirent dans cette lutte mortelle — comme la tour de garde\nd'une ville — qu'un tremblement de terre fracasse et renverse — comme\nun mât frappé d'un éclair — comme un arbre déraciné par le vent — allongé\nà terre — comme une trombe d'eau couronnée d'écume — renversée la tête\nen avant dans la mer — elle tomba enfin — le plaisir passé — l'angoisse\npassée. — Etait-ce la mort ou la vie?\n   La vie sortie de la mort. — Toute cette longue nuit Lizzie la veilla —\ncompta les faibles mouvements de son pouls — rechercha son haleine — tint\nde l'eau contre ses lèvres — et rafraîchit son visage — de ses larmes, — et\nen l'éventant avec des feuilles. — Mais lorsque les premiers oiseaux gazouil-\nlèrent dans les gouttières — lorsque les moissonneurs matineux se mirent\nau travail — dans les épis dorés — et le gazon humide de rosée — lorsqu'ils\nse penchèrent dans le vent frais du matin — lorsqu'avec le nouveau jour, de\nnouveaux bourgeons — de lys semblables à des coupes s'entr'ouvrirent dans\nle ruisseau — alors Laura s'éveilla comme d'un rêve — et rit à son inno-\ncente ancienne manière. — Elle embrassa Lizzie mais non plus deux et trois\nfois — ses boucles rayonnantes ne laissaient plus voir un seul fil gris —\nson souffle était doux comme celui de mai — et de la lumière dansait dans\nses yeux.\n   Des jours, des semaines, des mois, des années — après, quand toutes deux\nétaient mariées — ayant chacune des enfants; — leurs coeurs de mère\nassiégés de crainte — leurs vies liées à ces tendres vies d'enfant — Laura\nappelait les petits — et leur racontait sa jeunesse — ces jours heureux\ndepuis longtemps passés — du temps qui ne revient plus; — elle leur disait\nla vallée hantée — les méchants et bizarres marchands de fruits — dont les\nfruits sont doux à la gorge comme le miel — mais empoisonnent le sang;\n— (les hommes n'en vendent point de pareils dans aucune ville); — elle leur\ndisait comment sa sœur resta — dans un péril mortel pour la guérir — et\ncomment elle gagna l'ardent antidote; — puis joignant les petites mains\naux petites mains — elle les faisait s'attacher ensemble — « car il n'est pas\nd'ami comme une sœur — dans le calme ou dans la tempête — pour réjouir\nune sœur dans son ennui — pour retrouver sa sœur, si sa sœur s'égare —\npour relever sa sœur si elle tombe — pour la fortifier quand elle est debout. »\n"}, {"page_pdf": 1012, "texte": "                    CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                        897\n\n\n\n                          ANNIVERSAIRE\n\n\n\n   Mon cœur est pareil à un oiseau chanteur — qui fait son nid dans une\nanse bien arrosée — mon cœur est pareil à un pommier — dont les branches\nse courbent sous l'abondance des fruits — mon cœur est pareil à la conque\narc-en-ciellée — qui vogue sur une mer hantée des alcyons — mon cœur est\nplus joyeux que toutes ces choses — parce que mon amour est venu à moi. —\nÉlevez-moi un dais de soie et de duvet — tendez-le de vair et de teintes\npourprées — sculptez-y des colombes et des grenades — et des perroquets\naux cents yeux — ciselez-y des grappes d'or et d'argent — des feuilles et\ndes fleurs de lys — parce que l'anniversaire de ma vie — mon amour est\nvenu à moi.\n\n\n\n\n                                  ÉCHO\n\n\n\n  Reviens à moi dans le silence de la nuit — reviens dans le silence éloquent\nd'un rêve — reviens avec tes joues rondes et tes yeux aussi clairs — qu'un\nrayon de soleil sur un ruisseau; — reviens en pleurs — ô souvenir, espoir,\namour des années écoulées.\n\n\n   O rêve cher, trop cher, trop amèrement cher — dont l'éveil aurait dû se\nfaire au paradis — où les âmes débordant d'amour demeurent et se rencon-\ntrent — où les yeux altérés, languissants de désir — surveillent la lente\nporte — qui s'ouvrant et laissant entrer, ne laisse plus sortir.\n\n\n\n\n  Reviens pourtant encore clans mes rêves afin que je puisse vivre — de\nnouveau ma vraie vie, bien que je sois glacée par la mort. — Reviens dans\nmes rêves et que je puisse te donner — battement pour battement, souffle\npour souffle — parle bas, baisse-toi jusqu'à moi — comme il y a longtemps,\nô mon amour, combien longtemps.\n"}, {"page_pdf": 1013, "texte": " 898                              DURENDAL\n\n\n\n\n               POÈMES                  RELIGIEUX\n\n                   EN MONTANT               LA     COLLINE\n\n\n\n   La route tourne-telle tout le temps en montant la colline? — Oui, jusque\ntout au bout. — Le voyage de ce jour durera-t-il tout le long de ce jour? —\nDu matin à la nuit, mon amie.\n   Mais y a-t-il pour la nuit un lieu de repos ? — Un toit pour s'abriter lorsque\nles lentes et sombres heures commencent — les ténèbres ne peuvent-elles le\ncacher à mes regards? — Vous ne pouvez manquer de trouver cette auberge.\n   Y rencontrerai-je à la nuit d'autres voyageurs? — Ceux-là qui y sont\nvenus avant. — Et dois-je frapper ou appeler lorsqu'elle sera en vue? — On\nne vous laissera pas attendre à la porte.\n   Y trouverai-je soulagement, affaiblie toute endolorie par ce voyage? —\nDu travail vous trouverez le résultat. — Y aura-t-il des lits pour moi et\npour tous ceux qui en cherchent? — Oui, des lits pour tous ceux qui\nviennent.\n\n\n\n\n                           VENDREDI-SAINT\n\n\n\n                                        I\n\n  Suis-je donc une pierre et non une brebis — pour que je puisse rester,\nô Christ, sous ta croix — à compter goutte par goutte la perte de ton sang\n— et pourtant ne pas pleurer.\n\n                                       II\n\n   Ce n'était pas ainsi qu'elles t'aimaient ces femmes — qui dans une dou-\nleur extrême te pleurèrent — et non pas ainsi Pierre tombé pleurant amère-\nment — non pas ainsi le voleur qui fut touché.\n"}, {"page_pdf": 1014, "texte": "                     CHRISTINA-GEORGINA ROSSETTI                        899\n\n\n\n                                     III\n\n  Non pas ainsi le soleil et la lune — qui cachèrent leurs faces dans un ciel\nsans étoiles — horreur des grandes ténèbres en plein midi — mais moi, moi\nseule.\n                                     IV\n\n   Pourtant ne me rejette pas — mais cherche ta brebis, berger fidèle du\ntroupeau — toi qui es plus grand que Moïse, tourne-toi vers moi, regarde-\nmoi une fois encore — et frappe un roc.\n"}, {"page_pdf": 1015, "texte": "        Chronique des Expositions\n\n\n                 LA réouverture de la saison picturale nous a été notifiée par\n                   le salon de l'Alliance Artistique de Schaerbeek, installé au\n                   Musée Moderne. Des « jeunes » y affirment leur foi au\n                   travail en l'excellente compagnie de noms notoires ou\n                   connus, et avec des effets curieux de rapprochement.\n                   On retrouve là le maître Smits dont une tète de\n                   femme, De Beul, le statuaire Des Enfants (grande figure\n                   l'Elagueur), Devreese, Vanhove, Binjé qui chante de\nmieux en mieux le poème des villages marins, Gilsoul initié aux houles des\nfeuillages et des nuées, ainsi que Mme Gilsoul dont les deux aquarelles sont\nvibrantes et riches de tons.\n   Naturellement, les portraits de de la House charment par la finesse,\nl'harmonie dans la grandeur simple.\n   Le groupe des jeunes : L . Hannay, Hautekeet, Mailly, Ruelens, d'autres\nencore, cherche vaillamment; H. Richir affine ses portraits, tandis qu'Her-\nremans tourmente délicatement l'œil par ses coutumières phosphorescences\nde nuits néerlandaises. Il faut mettre tout à fait hors lignes nos regrets\nrespectueux en mentionnant les sculptures assez nombreuses de Mignon, le\nmort d'hier.\n   Le manque de place nous empêche seul de profiter du très nombreux\nenvoi d'Impens pour consacrer une note sérieuse à ce peintre, si véritable-\nment coloriste, dont le bleu et le rouge, surtout, ont un chant particulier,\ntandis que la composition ingénieuse, l'intimité et l'épanouissement de la\nvision, rendent ses toiles aimables à rappeler celles des « petits-maîtres\nflamands », faits essentiellement, comme elles, pour éclairer d'art sincère\nmais attrayant les heureux logis, ceux que blasonnent la vieille devise :\nOost, West, t' huis best.\n"}, {"page_pdf": 1016, "texte": "                     CHRONIQUE DES EXPOSITIONS                          901\n\n\n\n  EXPOSITION EDOUARD DUYCK. — Ce fut une âme blonde, le peintre\ncharmant et charmeur dont l'exposition posthume, aux désolations de\nchose interrompue, non finie, sourit pourtant avec une telle grâce dans\nle salonnet du Cercle Artistique. On le retrouve comme on l'admira trop\npeu de temps et les à-coups légers de ce talent synthétisent dans une vue\nd'ensemble ce que notre souvenir pressentait : la muse, rose, rieuse, tendre,\nspirituelle, blonde, enfin, comme fut blonde l'âme du dix-huitième siècle,\navec quelque chose de spécial, de moderne. Les souplesses et les grâces\nde Boucher et des Frago se retrouvent, évidemment, dans maint crayon,\nmainte sanguine. Mais l'esprit synthétique révèle le moderne, fait oublier\nles grâces naïvement perverses, pour le cher souci de beauté. Pareil état\n d'âme se révèle dans l'accord dominant le coloris. Ce n'est point la simple\n note nacrée, bleu et rose ; mais le bleu n'y va pas sans les complexités\n du vert ; le rose cède aux acidités savoureuses de l'orange, escorté des\n blonds et des roux. Il alla ainsi à travers les couleurs et les formes,\n souple, fin, réceptif et dominateur aussi pourtant. Toujours en le choix\n d'exquisité, soit pour la précision caractéristique du portrait (voyez surtout\n les dessins), soit pour la généralisation du style, il excellait à dégager la\n vertu d'une forme de ses modifications accidentelles, ou tout au con-\n traire, à caractériser l'exception. Il semble qu'il ait dit son âme et sa vie\n dans le dessin de cette femme nimbée de fines bouclettes, les bras nus sor-\n tant des ondes d'une robe flottante dont elle fait tomber des fleurs sur un\n seuil... C'est un peu, déjà, la femme qui demeurera sur sa tombe dans le\n mémorial de Calevoet et parce que trop tôt le peintre a franchi le seuil,\n  nous attendrissent les fleurs qu'il laissa pour nos yeux.\n\n\n\n                                                          EDMOND JOLY.\n"}, {"page_pdf": 1017, "texte": "                           LES REVUES (1)\n\n\n  S t é p h a n e M A L L A R M É a eu les honneurs des revues.\n\n  L'ART MODERNE :\n\n   « Les esprits ont toujours aimé le mystère. Il leur a toujours plu à\ncertaines heures, d'avoir à méditer, à perquisitionner sur certains mots, sur\ncertaines idées, sur certaines phrases. Le rébus philosophique, poétique ou\nlittéraire les poigne en leur causant une jouissance d'incertitude, de recherche\nou d'inquiétude. Qui n'a ouï l'éloge de la concentration jusqu'à l'énigme, de\nla prose de Tacite ? J'ai souvent pensé à Tacite en m'appliquant à\ncomprendre les vers archi-concentrés, archi-contractés de Mallarmé, prince\nde l'Ellipse, dans le plaisir muet de réussir ces versions, attirantes par leur\ndifficulté même, tandis que ma bouche, servante attentive et dévouée de mes\noreilles, répétait les mots sonores du Poète à musicalité magnifique, à\nmusicalité souvent par elle-même suffisante pour assouvir le sens esthétique.\n   Nul ne s'est jamais à ce point dégagé du principe académico-saint de la\nclarté, de la clarté absolue permanente, érigée en dogme, en règle\npéremptoire prescrite aux collégiens, subséquemment aux rhéteurs et\nrhétoriciens et, en général, à cette catégorie de pédants et d'affectés qui se\nqualifient :    Les purs gardiens de la Langue. » Il s'est voué avec\nacharnement à s'en passer, à montrer comment on pouvait s'en passer; il\ns'y est voué avec absolutisme, peut-être en sectaire de son idée, par un\nsurextrait de procédé en quelque sorte foudroyant qui fut la cause des\nclameurs indignées des uns, des sarcasmes ineptes et bruyants des autres;\ncar, pas plus que la sottise, la colère et la gouaille ne perdent jamais leurs\ndroits. Il y a mis un parti pris magistral, parfois excessif et fatigant. Mais\nil a impérieusement fait rentrer dans la Langue une aptitude nécessaire que\n\n   (1) N. B. — La critique des Livres est renvoyée au prochain numéro.\n"}, {"page_pdf": 1018, "texte": "                                 LES   REVUES                              903\n\n\nl'on en avait expulsée, une arme pour toucher, émouvoir, frapper certaines\nfacettes intellectuelles, qu'on avait niaisement et doctoralement supprimée ».\n                                                       EDMOND PICARD.\n  LA L U T T E :\n   « De même que pour Villiers de l'Isle Adam, on peut se demander s'il\ncrut vraiment à l'existence du monde extérieur; en vérité, il parut le\nconsidérer comme un ensemble de signes et il aurait désiré le chanter dans\ndes poèmes qui fussent des symphonies.\n   Son vers est souvent liturgique; il passe dans Hérodiade par exemple des\nsouffles d'orgue. Comme il l'a exprimé dans Cérémonials, Mallarmé aimait la\ngrandeur des cérémonies catholiques. Il était fait pour en comprendre et en\népouser les hauts mystères; peut-être fut-il repoussé par la rencontre,\nhélas! de trop de catholiques incompréhensifs de la beauté; mais bien des\nfois par la grandeur sobre de ses images, par l'élévation de sa pensée, il\ndonna l'impression à ses familiers, qu'il dépassait déjà les limites des choses\npérissables et qu'il était de ceux qui sont mûrs pour d'autres vies.\n   Comme de Vigny, comme Villiers, Mallarmé est passé par le monde en\njetant des fleurs sur les hommes, et les hommes ne l'ont pas compris .\n                                              GEORGE LE CARDONNEL.\n  L E SILLON :\n\n   « On peut discuter le succès des tentatives de Mallarmé, on ne peut douter\nde la noblesse de ses efforts. A une époque où l'art meurt misérablement\ndans la facilité du métier ou dans la hâte du gain, c'est un spectacle utile\naux hommes et glorieux aux artistes, de voir un poète, peu soucieux du\nsuccès, rêver, dans sa retraite hautaine, l'absolu. Un si noble effort n'est\nperdu ni pour le Maître qu'il glorifie, ni pour les poètes qu'il suscite, ni pour\nl'Art qu'il venge. »\n\n\n  L'ERMITAGE :\n\n    « Imiter Mallarmé c'est folie ! — Tout au plus pourrait-on pour d'autres\nrésultats employer son admirable méthode, mais imiter le résultat de cette\nméthode dans la bizarreté extérieure qu'elle lui doit parfois, c'est aussi sot\nque se promener en scaphandre dans les rues ou d'écrire à l'envers sous\nprétexte qu'on admire les manuscrits du Vinci. Mallarmé sous ce rapport\nfit beaucoup de bien et beaucoup de mal, comme fait toujours tout puissant\nesprit. Beaucoup de bien parce qu'il désigna certains sots plagiaires à une\nrisée méritée ; beaucoup de mal parce que l'autorité de ce magique esprit,\n"}, {"page_pdf": 1019, "texte": "  904                              DURENDAL\n\n\n\nson despotisme involontaire, d'autant plus redoutable qu'il était plus voilé\nde douceur, put incliner certains esprits non négligeables, mais trop flexibles\nou trop jeunes, pas assez formés, les plier en des postures peu sincères, leur\nfaire adopter une syntaxe, une manière d'écrire qui supposait et qui néces-\nsitait une méthode, mais qui sans elle n'était plus que manière et que pure\naffectation.\n   Pour Mallarmé, la littérature était le but, oui, la fin même de sa vie; on\nla sentait ici authentique et réelle. Pour y sacrifier tout comme il fit, il\nfallait bien y croire uniquement. Je ne pense pas qu'il y ait dans notre\nhistoire littéraire exemple de plus aveugle conviction. »\n\n\n  L E MERCURE DE FRANCE :\n   « Stéphane Mallarmé nous a livré, par avance et à défaut du monu-\nment définitif, ce qu'on en pourrait appeler des indices admirables dans ses\npoèmes et ses essais. Ce sont les indéniables fragments d'une des plus\nextraordinaires structures mentales qui fut jamais. Nous y trouvons de ce\nvaste esprit, l'étalon, sinon la mesure. Nous y voyons les courbes les plus\nsignificatives et les angles les plus nécessaires, l'assise sinon le pinacle et les\narabesques principales. Il y manque l'architecture finale. Ces précieux pré-\nliminaires contiennent la méthode de son génie.\n   Cela suffit pour situer Stéphane Mallarmé à sa juste place spirituelle au\nsommet le plus aigu et le plus pur de la rêverie humaine.\n   Visitons donc pieusement ce cloître qui, « quoique brisé, exhalerait au\n» promeneur sa doctrine ». Des fleurs délicieuses et belles s'enroulent aux\npiliers rompus. Hérodiade se tient debout sous l'arceau en sa robe de pier-\nreries verbales. Le Faune y flûte ses métaphores. La Musicienne du Silence y\ndonne la main à l'Apparition. Personne ne passe là sans y cueillir une strophe\nou une image dont s'embaumera sa mémoire ou s'ornera son souvenir.\nC'est ainsi que Stéphane Mallarmé participe à la couronne poétique de la\nFrance. Il a ajouté à l'anthologie nationale quelques-uns de ses plus solen-\nnels et de ses plus délicats chefs-d'œuvre. Son vers distille un suc subtil et\ncristallin. Le philtre en est puissant et magique... »\n                                                      H E N R I DE R É G N I E R .\n  LA R E V U E BLANCHE :\n\n     La sérénité souriante du délicieux sage qui n'est plus, propose une fois\nsuprême son optimisme héroïque, monté toujours assez haut pour embrasser\nle sens de tout, et corrige doucement nos plaintes d'en vouloir au sort,\npuisque l'ayant fait conduire par ses amis jusqu'à la tombe de son choix,\n"}, {"page_pdf": 1020, "texte": "                                 LES REVUES                               905\n\n\n voisine des douleurs qui y agenouilleront leur veille, c'est dans un décor de\n feuillages et d'eau, les mieux aimés, au bord du fleuve fuyant et proche de\n ces bois dont les saisons ne font que transformer la splendeur, qu'il\n l'endormit. »\n                                                     THADÉE NATANSON.\n\n\n   L'ART DÉCORATIF. — Le premier numéro de cette splendide publi-\ncation française vient de paraître. Il est consacré à l'œuvre de notre com-\npatriote Henri Van de Velde. Nous recevons en même temps le n° 12 de\nDekoraiive Kunst (édition allemande de l'Art décoratif); cette revue d'art\nindustriel atteint aujourd'hui le terme de sa première année d'existence. Dès\nses premiers fascicules, elle s'est mise tout à fait hors de pair par le choix\net la valeur de ses articles et de ses illustrations. Elle a le format et le\nvolume du Studio de Londres; mais, à la différence de cette revue anglaise,\nDekorative Kunst s'occupe exclusivement du mouvement d'art industriel\nmoderne. Aucun parti pris d'école ou de nationalité. Toutes les manifesta-\ntions d'art appliqué, en quelque pays qu'elles se révèlent, aussitôt qu'elles\nprésentent quelque intérêt, sont signalées par la revue allemande, popula-\nrisées par ses illustrations en noir ou en couleurs d'un rare mérite gra-\nphique, commentées par d'intéressants articles signés de noms autorisés.\n   En l'espace de six mois, Dekorative Kunst a donné à ses lecteurs des\n études et des reproductions relatives aux appareils d'éclairage, aux palais\net salons d'exposition, aux bois d'impressions, aux applications de métal, à\nla céramique, aux tapis, aux feuilles de garde, aux monuments funéraires,\naux porcelaines danoises, aux reliures anglaises, à l'architecture française\nmoderne, au mobilier moderne en Belgique, aux affiches, à la décoration\narchitecturale. Chaque livraison comprenant environ une centaine d'illustra-\ntions.\n   Parmi les choses les plus intéressantes de cette période, il faut signaler\nles études sur deux artistes hollandais : le sculpteur Zyl et l'architecte Ber-\nlage. Les artistes belges occupent, de leur côté, une place très importante\ndans cette publication. Nous sommes tentés bien souvent d'exalter outre\nmesure les étrangers et nous nous figurons notamment, quand il s'agit d'art\nindustriel, que nous sommes à cent coudées en dessous de la production des\npays voisins où l'enseignement professionnel a reçu une organisation assu-\nrément plus parfaite que chez nous. Mais il suffit de feuilleter la collection\nde Dekorative Kunst pour reprendre confiance et même pour éprouver\nquelque orgueil. Les nombreux artistes belges, dont les œuvres y sont\nreproduites et étudiées, Horta, Lemmen, Henry Vandevelde, Theo Van Rys-\n"}, {"page_pdf": 1021, "texte": " 906                            DURENDAL\n\n\n\nselberghe, Paul Du Bois, Hankar, Serrurier Bovy, d'autres encore peuvent\nrivaliser avec les grands ornemanistes anglais et allemands.\n   L'Art décoratif paraît à Paris, sous la direction de M. J. Meier-Graefe,\n37, rue Pergolèse. Dekoratieve Kunst est édité à Munich, par la maison Bruck-\nmann.\n\n   T H E STUDIO (5, Henrietta Street, London). Numéro d'octobre. — Toute\nune série de reproductions d'une admirable frise en treize compartiments :\nla Légende de Cupidon et Psyché, œuvre de l'incomparable artiste Burne\nJones. L'idée d'immortaliser la susdite légende par son fastueux talent fut\nsuggérée à Burne Jones, en 1865, par son ami William Morris, qui lui avait\ndemandé d'illustrer son poème : le Paradis terrestre. Ce n'est que plus tard,\nen 1872, que Burne Jones exprima cette légende dans la frise reproduite\npar The Studio. Il fut aidé dans cette œuvre par Walter Crane. Sous chaque\npanneau, gravés en lettres d'or, des vers du poème de William Morris. —\nUne étude très documentée et rehaussée par de belles reproductions, sur\nla renaissance de l'art de la Médaille en France. — D'adorables croquis tyro-\nliens du paysagiste Tony Grubhofer. — Un intéressant article sur l'art japo-\n nais, avec de curieux spécimens. — Enfin quelques reproductions d'oeuvres\nde notre compatriote, le sculpteur Paul Dubois, qui, dans l'art appliqué, est\n parvenu à obtenir des effets si merveilleux par l'emploi de l'étain.\n"}, {"page_pdf": 1022, "texte": "                          NOTULES\n\n   Nos bons quotidiens — petits, moyens et grands — y sont allés de leurs\nplaisanteries connues et prévues à propos de la mort de Mallarmé et autour\nde l'œuvre du Poète — œuvre que l'on peut discuter, certes, mais que l'intel-\nlectuelle fierté et que l'essentielle bonté du maître devraient défendre pour-\ntant contre de plates et insupportables et goujates gouailleries...\n   Et des citations — les mêmes toujours : des pièces où Mallarmé poussa à\nl'extrême la concentration de la pensée et l'ellipse des transitions...\n   Et de rire !\n   Et nulle part la trace de ce souci d'honnêteté de faire connaître, par un\nchoix impartial, l'œuvre entière de Mallarmé!\n   Une exception pourtant : la Métropole, d'Anvers, dont d'ailleurs l'hebdo-\nmadaire supplément littéraire révèle un éclectisme louable et courageux.\n\n\n\n  Stéphane Mallarmé était prince élu des Poètes.\n  M. Léon Dierx lui succédera, assure-t-on, dans cette idéale royauté —\nquelque peu puérile.\n\n\n  M. Emile Mathieu vient d'être nommé directeur du Conservatoire royal\nde Gand. C'est une excellente nomination. M. Mathieu est un de nos plus\nsérieux artistes belges, un compositeur de haute valeur et un administra-\nteur et directeur de tout premier ordre. Il est arrivé à l'École de musique\nde Louvain — où il était aimé de tous à cause de son amabilité et de sa\nmodestie — à des résultats merveilleux, vu le pauvre élément dont il dis-\nposait.\n  Nous reparlerons de notre grand artiste dans le numéro de novembre.\n\n\n\n  La France vient de perdre un de ses plus grands peintres, Puvis de Cha-\nvanne, l'auteur des admirables fresques du Panthéon et de la Sorbonne.\n"}, {"page_pdf": 1023, "texte": " 908                               DURENDAL\n\n\n\n   Comme complémentaux diverses contributions de notre précédent numéro,\nrelatives au Congrès eucharistique, nous extrayons de la Revue Bénédictine\nce passage du discours prononcé par le R. P. dom Laurent Janssens, de\nl'ordre de Saint-Benoit.\n   Ce discours est un bel acte d'initiative et de courage, et il n'est point banal,\ncertes — et combien salutaire — d'entendre un moine se faire le protago-\nniste éloquent et audacieux de cette évolution permanente et nécessaire de\nl'art, cauchemar de tant de sacristains de lettres et de quelques journalistes.\n   Écoutons le R. P. dom Laurent Janssens :\n    « Le moment est venu de tenir parole. Peut-être fallait-il dans le principe\npasser par ces excès pour se familiariser avec le style qu'on voulait faire\nrevivre. Mais il est grand temps de s'arrêter sur une route aussi fausse.\nAvouons-le : sous le nom d'art chrétien, à côté de quelques productions de\nvaleur, on nous a inondés d'oeuvres banales, pastiches, d'un mérite pure-\nment industriel, dépourvues de goût, d'idée, de beauté, n'ayant pas même\nle caractère des gaucheries naïves, parce que sincères, de l'art du moyen âge.\n    Pourquoi s'obstiner davantage? Nos adversaires nous font assez souvent\nl'amabilité de nous traiter de crétins, pour que nous puissions nous dispenser\nde leur fournir des arguments par les laideurs qui s'étalent dans certains\nvitraux de nos églises. Etranges artistes, que de pèlerinages ne feraient-ils\npas cependant, s'il leur naissait un fils d'un type semblable à ces bienheu-\nreux? Croient-ils donc que de tels échantillons de l'état de gloire soient de\nnature à nourrir chez les fidèles un vif désir de la vie future?\n    La nature a horreur du vide, disaient les physiciens du moyen âge. On\npeut dire avec plus de vérité : l'idéal a horreur du laid. Beaucoup d'artistes,\nlas de se traîner dans les basses sphères d'un matérialisme sans idéal,\néprouvent le besoin de s'élever. Ils voudraient venir à nous : mais devant\nles fourches caudines d'un art hiératique, pétrifié dans les formules d'une\ndifformité systématique, ils éprouvent un haut-le-corps et se détournent en\ns'écriant : jamais.\n    Toute œuvre d'art doit être vécue, N'en est-il pas ainsi pour l'éloquence?\nQuel sera le véritable orateur? Sera-ce celui qui récite sans broncher un\n morceau appris de mémoire? Oui, si, en le composant dans son cabinet, il\n a éprouvé les tressaillements de la conviction et de l'enthousiasme, et si, en\n disant son discours, il l'enfante de nouveau par l'évocation fraîche et émue\n de ces premiers sentiments. Mais plus éloquent encore sera celui qui fait\n jaillir spontanément de son âme le meilleur de lui-même : l'étincelle d'une\n haute pensée, la flamme d'une ardente affection. Ainsi en est-il de tous les\n arts. C'est le délire de l'artiste aux prises avec son génie, ce délire si bien\n dépeint par Cicéron et qui prenait chez Michel-Ange et Beethoven des\n formes épiques restées légendaires.\n     Voilà pourquoi l'art ne saurait rester stationnaire et pourquoi c'est un\n crime de lèse-esthétique de vouloir le couler ne varietur dans le monde des\n  siècles écoulés. »\n"}, {"page_pdf": 1024, "texte": "                                 NOTULES                                909\n\n\n S. S. le pape Léon XIII a refusé de mettre à l'index :\n 1° La Cathédrale de J.-K. Huysmans;\n 2° La Vie du Père Hecker.\n Et donc nos plus sympathiques condoléances :\n 1° Au chanoine Richet;\n 2° Au R. P. Delattre, S.-J.\n Arcades ambo !.. .\n\n\n  Les rédacteurs de Durendal offrent à leur collaborateur et ami, Joseph\nSoudan, leurs plus affectueuses félicitations et leurs sincères souhaits de\nbonheur.\n\n  PENSÉES DU MOIS :\n\n    En littérature, on commence à chercher son originalité laborieusement\nchez les autres, et très loin de soi... Plus tard, on la trouve naturellement\nen soi... et tout près de soi. »\n\n  « En art, en littérature, je connais peu de révolutionnaires nés sans pain. »\n\n  « Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde, est peut-être un tableau\nde musée. »\n                                                  (Journal, DE GONCOURT.)\n\n\n\n\n Boîte aux Lettres :\n   V. B..., LIËGI-:. — « Modeste pièce de vers. . > En effet, et vous jugez\n bien votre œuvre... Au regret de ne pouvoir insérer !\n    F. SNELAC. — Saint Jean a fait, une fois pour toutes, l'Apocalypse... Ne\n tentez pas une récidive !\n    CLUB EXCELSIOR, ATTALENS (SUISSE). — Vos enthousiastes sympathies\n nous sont chères et précieuses... Et votre effort vaillant vers le modernisme\n mérite le salaire de quelque belle œuvre... Souvenez-vous du mot du fabu-\n"}, {"page_pdf": 1025, "texte": " 910                            DURENDAL\n\n\n\nliste : C'est le fond qui manque le moins ». Seulement la forme!... Du courage\net de la persévérance! Et merci!...\n  E M I L E S... — Envoyez-nous donc — pour notre collection de roquets\nempaillés — le numéro en question de l'Ami du Clergé français... Mais de\ngrâce, que ces aboiements ne vous alarment pas plus qu'ils ne nous éton-\nnent : nous avons mieux encore en Belgique !\n  P . G..., GEMBLOUX. — Plainte du Paysan... Sujet un peu vieux : les\npaysans se sont plaints toujours, comme dit M. De Bruyn... Revenez-nous\navec une chose moins ressassée...\n   MES ANGES. — Vous ne devez pas vous être ennuyé au Rigi... Mais ayez\nla joie un peu moins communicative... En tous cas, nous ne pouvons nous\nassocier à votre propagande pour l'agence Cook.\n  J. P.. , ST-PAUL DE ROMANS. — Du talent et de l'inspiration, gâtés par\nquelques maladresses. A bientôt — en mieux !\n C L . L... — Baiser mortel... Si vous voulez bien, nous le laisserons\nmourir?...\n  C H . N..., L I L L E . — Nous ne sommes, monsieur, ni dreyfusards ni anti-\ndreyfusards, ni achetés ni vendus...\n   ROBERT D..., LOUVAIN. — Nous ne croyons point que le R. P. Delattre\nait — cette fois-ci — quelque chance d'être promu cardinal; mais il nous faut\nréserver l'avenir...\n  FRANÇOIS V..., MALINES. — Ah! vraiment, votre « cœur est en ruines... »\nC'est l'adresse d'un replâteur alors que vous demandez ?\n  H. P..., HASSELT. — « Quand un homme a des idées courantes, disait\nBarbey d'Aurevilly, je le laisse courir. > Galopez !\n                                                               L E SCRIBE.\n"}, {"page_pdf": 1026, "texte": ""}, {"page_pdf": 1027, "texte": ""}, {"page_pdf": 1028, "texte": ""}, {"page_pdf": 1029, "texte": ""}]}