{"numero_id": "ulb-durendal-1898-11-n11", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-001", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 911, "page_fin": 919, "titre_corps": "Le Monument au Travail, de Constantin Meunier", "titre_sommaire": "Le Monument au Travail, de Constantin Meunier", "signature_source": "Joseph Lecomte", "ancre_debut": "LE MONUMENT AU TRAVAIL", "ancre_fin": "JOSEPH LECOMTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1034, "page_imprimee": 911, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1586, "texte": "L E MONUMENT AU TRAVAIL\n                  de CONSTANTIN     MEUNIER\n\n\n\n\n               LES mots trais, des mots forts, des mots grands\n                 pour parler de cette œuvre si grande et si\n                 puissante et si originale! Il y en avait de ces\n                 expressions qui devaient éternellement rester\n                 jeunes et impressionnantes, destinées qu'elles\n                  étaient à célébrer le toujours rare génie, mais on\n                 les a tant gaspillées qu'elles n'émeuvent plus\nl'intelligence et n'évoquent plus les sommets hautains qui les\nsuscitèrent. Que veut encore dire « grandiose » ou « génial »,\ndepuis qu'on traite de la sorte les élans poussifs d'artistes\nprétentieux, et en quels termes parler, ainsi qu'il le faudrait,\ndu grand caractère et du noble travail de Constantin Meunier?\n   Alors que nul ne regardait l'Industrie, si ce n'est pour la\nbafouer et déplorer sa hideur, lui, bravement, à la face des\nredoutables idées reçues, proclama que rien n'était plus beau\nque les travailleurs usiniers et que si les grands anciens nous\nétaient revenus, ces grands anciens qui façonnèrent des corps\nsublimes d'harmonie, eussent admiré et tenté d'égaler, dans le\nmarbre et le bronze, l'énergie et la volonté grandioses des\npuddleurs arrachant un creuset brisé.\n  Les grands anciens ne sont pas revenus; mais consolons-\nnous-en : nous avons Meunier. Il fit ce qu'il supposait qu'eux\neussent fait et son œuvre, aux siècles futurs, témoignera de la\nvérité de sa croyance.\n  Ah! qu'il fallut de courage pour oser une telle opinion! pour la\n"}, {"page_pdf": 1035, "page_imprimee": 912, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1848, "texte": " 912                         DURENDAI.\n\n\n\ndéfendre par des œuvres ! et le respectable artiste que Cons-\ntantin Meunier — le beau caractère — la fière volonté ! Oui,\nsans doute, il est de la trempe de ces martyrs que les flammes\ndouloureuses ne purent arracher à leur prière. L a routine, la\nbêtise, public, artistes et critiques d'art, le nièrent au plus fort.\nLes sculpteurs désavouèrent ses recherches. Les amateurs toi-\nsèrent ses œuvres avec dédain. L a misère l'assaillit. Mais comme\nles flammes sont tombées sans pulvériser l'âme, l'animosité,\nl'incompréhension sont mortes et le Monument au Travail s'érige\nvictorieux, avec la pérennité des chênes et des rocs.\n\n   L e Monument au Travail sera, au dire de Meunier, « un bloc,\n « une masse à base de colonnes où se verront des bas-reliefs\n » symbolisant d'une façon moderne le commerce, l'agriculture\n» et l'industrie. Puis viendront les métiers personnifiés par des\n» statues ».\n   On me dit que Constantin Meunier a modifié quelque peu\nson projet primitif.\n   L e monument sera surmonté d'une figure symbolique de\nSemeur.\n   Des quatre bas-reliefs qui composeront ce Monument, un seul\nest achevé. Il fut exposé à la « L i b r e Esthétique » puis, l'année\ndernière, au Salon des Beaux-Arts.\n   Il synthétise l'industrie par l'Enlèvement d'un creuset brisé.\n   Devant la fournaise brûlante, harcelés par les flammes,\nsuffoqués par la fumée, dans des bouffées de chaleur accablante,\ndes ouvriers viennent de charger le creuset flambant sur un\nchariot.\n   Puis, au coup de sifflet d'un maître ouvrier, sous l'ondoiement\ndes lourdes fumées, cramponnés des mains à la roue, attelés de\nleur poids à des chaînes, les mains mordant la morsure des\ntenailles, juchés sur le brancard ou suspendus, tous, d'une\nformidable « grappe » d'efforts — c'est le mot de Meunier —\ntendent d'ébranler le véhicule.\n"}, {"page_pdf": 1036, "page_imprimee": 913, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2070, "texte": "                        LE MONUMENT AU TRAVAIL                         913\n\n\n\n     C'est ce moment colossal que traduit le bas-relief et il le fait\n  d'une façon si hautement décorative, avec une telle généra-\n  lisation de types, grandis jusqu'à l'épopée, une telle sublimité,\n  qu'ainsi que l'écrivit un critique français, le parallèle avec le\n  fronton d'Elgin s'impose et que cette mêlée h u m a i n e devient\n  comme le symbole de la lutte acharnée de l'homme contre la\n  matière.\n    Cela a été dit et redit, mais, si on a a b o n d a m m e n t signalé ce\n  qui rapproche cette œuvre de celles des grandes époques\n  antiques, on n'a pas toujours fait ressortir ce qui l'en distingue\n  profondément.\n    Les sculptures grecques, sauf quelques très rares exceptions,\n telles que le Laocoon, sont impassibles.\n    Les bronzes souffrants de Meunier sont de notre temps. Sans\n doute l'homme dompte la matière. Mais si la matière est\n vaincue, l'homme est blessé.\n   Je possède la reproduction d'une étude pour deux têtes du\n bas-relief. A première vue, je regrettais que Meunier ne les eût\npas maintenues telles quelles; mais j'eus bientôt remarqué que\nl'une d'elles était impassible. L a ténacité s'y trouvait grandiose-\nment empreinte, mais froidement. Meunier ne pouvait tolérer\nune figure impassible dans son œ u v r e ; il la refit et il eut raison,\ncar la tête définitive est plus belle encore, gonflée, semble-t-il,\nd'insupportable, de douloureuse chaleur.\n   J'ai entendu dire à l'Exposition par un bourgeois en mal de\nbêtises, qui d'ailleurs avait trouvé « joli » le halètement du\nbas-relief, qu'il était fâcheux qu'un aussi gracieux sculpteur ne\ns'attachât pas plus à varier l'expression de ses personnages.\n   Je ne ferais pas à cet imbécile l'honneur de propager sa\nstupidité, s'il n'avait répété une erreur assez accréditée.\n   Or, il est absolument taux de prétendre que toutes les têtes\ndu bas-relief le Creuset disent la même chose. Il est évident que\ntoutes leurs expressions résultent de l'action de la flamme ; mais\nchacune souffre un de ses effets.\n"}, {"page_pdf": 1037, "page_imprimee": 914, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2094, "texte": " 914                          DURENDAL\n\n\n\n   C'est la description totale, poursuivie d'un type à l'autre, des\nrésistances opposées par la matière, des ravages dont elle\nlaboure les hommes et de la surhumaine et sublime volonté\nqu'il faut à ceux-ci pour endurer la conquête qu'ils font.\n   Aucun des ouvriers n'est indifférent à l'enlèvement du creuset,\nmais, i n d é p e n d a m m e n t de leur collaboration à la tâche\ncommune, quatre d'entre eux traduisent spécialement les effets\nde la chaleur qu'ils subissent. Ils montrent la matière se\ndébattant et, comme ce poisson — la seiche — qui, dit-on,\nrépand la sépia pour troubler ses ennemis, accablant les ouvriers\nde meurtrières bouffées chaudes pour les réduire et leur faire\nabandonner le travail.\n    Celui qui souffre le plus de cette t e m p é r a t u r e torride est\nl'ouvrier qui s'efforce de mouvoir la roue. P o u r mieux l'étreindre,\nil se serre contre les jantes et y cramponne les b r a s ; sa tête est\ntoute proche du creuset, dans la fournaise presque et la chaleur\ny est si douloureuse qu'il rejette la tête en arrière.\n    P o u r marquer la sueur abondante qui couvre son visage,\n Meunier en a laissé les traits indécis comme si la transpiration\nles noyait, les brouillait. Dans le cou fortement plissé par le\n rejet de la tête, il a confondu les ourlets de chair et les coulées\n de s u e u r ; en d'autres mots, il a donné aux plis du cou leur\n forme naturelle, mais allongée, fondue, pourrait-on dire, en\n gouttes de transpiration. E t limpression est extraordinairement,\n puissamment vraie!\n    — L a face suante d'un autre ouvrier miroite sous le flam-\n boiement du four.\n    — U n troisième est réellement splendide. C'est l'ouvrier qui\n nous fait face, assis sur le brancard du chariot.\n    Cet h o m m e , grand, osseux, les jambes pendantes, travaillant\n par son seul poids, eût gêné tout autre que Meunier. Un excel-\n lent sculpteur ne fut peut-être pas parvenu à le rendre intéres-\n sant, si seulement il eût pu sauver le ridicule de sa position\n a p p a r e m m e n t fainéante en plein halètement du travail. E h\n"}, {"page_pdf": 1040, "page_imprimee": 915, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1980, "texte": "                      LE   M O N U M E N T AU   TRAVAIL           915\n\n\n bien! ce personnage ingrat est devenu dans les mains géniales\n de Meunier une figure grandiose :\n   L e s yeux cernés du flamboiement de la fournaise, la gorge\n asséchée d'horrible soif, la bouche entr'ouverte, il regarde la\n fournaise et il me semble qu'il y a du défi dans son regard —\n un défi calme, sûr, sans fanfaronnade — un défi de fort!\n    A h ! que ma langue est pâle et faible pour parler de cette\n a d m i r a b l e figure, criant le sublime entêtement du travailleur,\n l'obstination, la continuation quand même, malgré la sépia de\n feu et de fumée, malgré la maladie aussi, car ces combats jour-\n naliers entament l'homme, quelque vigoureux qu'il soit.\n    Un p u d d l e u r dépeint leurs ravages.\n   T y p e osseux : sur les joues creusées, un jeu de lumière; c'est\n tout et cela rend la maladie qui ronge, qui mine, avec une\n intensité inexprimable.\n\n    Voilà donc dans quelle atmosphère atroce travaillent ces\n géants et cependant, lavés par ce vent de chaleur et de fumée,\n quelle tâche surhumaine ils accomplissent!\n    Un des ouvriers en donne la mesure, tout en résumant les\n conditions dans lesquelles il peine :\n   Arc-bouté sur de solides jarrets, le torse en arrière, les bras\nraidis sur la morsure des tenailles, il maintient le creuset\nimmobile. Son front est ourlé de part en part d'un pli épais qui\nveut soulever, dirait-on, le poids de chaleur qui l'oppresse et\nl'étourdit. Sa figure est crispée par l'effort, déformée jusqu'au\ngrotesque et provoque régulièrement les rires imbéciles de ceux\nqui ne comprennent pas ce travail formidable exaspérant les\nforces jusqu'à faire grimacer les faces!\n   Enfin, voici la figure la plus éloquente de ce chef-d'œuvre :\nc'est celle de l'ouvrier qui dit la grandeur de ceux qui font de\ntelles choses, ceux qui, dans la fumée et le feu, arrachent les\ncreusets chancelants pouvant, s'ils tombent, donner la m o r t !\n   Quelle expression !\n"}, {"page_pdf": 1041, "page_imprimee": 916, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1757, "texte": " 916                          DURENDAL\n\n\n\n  Les bras tendus en avant, raidissant des liens ancrés dans le\ncreuset ; la tête droite, opiniâtre ; les yeux indéviablement\nplantés dans le four ; la bouche serrée, volontaire, tenace.\nInébranlable !\n  E t c'est cette tête-là qui, aux dires de certains, n'a rien\nd'humain ! — la plus grandiose, la plus sublime de notre\ntemps, peut-être ! Rien de petitement humain ; rien de faible-\nment, de mollement h u m a i n . Oh ! non ; ce n'est pas d'elle que\nPascal eût dit : « L e plaisant dieu que voilà ! » U n e mouche\nne troublerait pas son raisonnement, puisque les flammes et la\nfumée, la soif et la sueur ne la font pas broncher !\n\n\n   L e s autres bas-reliefs ne sont qu'ébauchés.\n   Ils représentent :\n   La Moisson. Un paysan fauche les blés; derrière lui, un mois-\nsonneur redressé s'éponge du revers de la main ; une paysanne\nlie les gerbes.\n   L a statue grandiose placée récemment au J a r d i n Botanique\nme semble être une préparation au Moissonneur du bas-relief :\n   U n faucheur s'arrête, relève sa tête douloureuse opprimée\npar le soleil et, la faux reposée sur le bras gauche, s'essuie le\nfront d'un geste superbe.\n   Le Retour des Houilleurs. Au t o u r n a n t d'un « terri », les\nmineurs paraissent, revenant du travail.\n   T a c i t u r n e s , sombres, géants, fléchissant légèrement le genou,\ncomme s'ils portaient encore le poids des voûtes formidables\nsous lesquelles ils peinèrent.\n   Ceux qui ont vu cette ébauche, exposée à P a r i s , affirment\n son extraordinaire puissance.\n   Le Port — comme fond, un navire gigantesque. Deux débar-\n deurs, torse nu, encapuchonnés du sac décoratif, passent por-\n tant des sacs.\n    Un troisième maintient des deux mains sur l'épaule un bloc\n pesant.\n"}, {"page_pdf": 1044, "page_imprimee": 917, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1883, "texte": "                    LE MONUMENT AU TRAVAIL                      917\n\n\n\n  U n autre, majestueusement découplé, les suit, conduisant un\ncheval.\n  Les deux premiers débardeurs traversent le bas-relief d'une\nmême allure, rythmée et superbe.\n   L'un, le torse droit, le genou fléchi, le poing sur la hanche,\ntient le sac de l'autre sur la nuque baissée. L e second, le corps\npenché en avant, porte son fardeau sur les deux bras étendus.\n  Ce sont nos atlantes modernes, bien plus émouvants que\nceux de la mythologie, parce qu'ils existent et que nous les\nconnaissons.\n  J'ai vu, l'hiver dernier, à la « L i b r e Esthétique », un Débar-\ndeur qui doit être une étude pour celui qui mène un cheval :\n   Un buste majestueux, aux lèvres légèrement dédaigneuses de\nla faiblesse environnante, dressé sous le sac qui drape admira-\nblement les épaules.\n   L a Revue de Paris, très sympathique à Meunier du reste, cri-\ntiqua sa « solennité ». « Un débardeur n'est pas un consul\n» romain, » disait-elle. « Sa beauté est inconsciente et il doit\n» nous le faire sentir. »\n  Cette opinion est spécieuse.\n    S'il y avait la moindre « pose » chez les ouvriers du Creuset\nbrisé, elle serait repréhensible à juste titre. L a grandeur de leur\ntravail, si incontestable qu'elle soit, échappe presque sûrement\nà leur intelligence ; mais je pense qu'on ne peut reprocher au\nDébardeur son port majestueux. Il est aussi admissible, au strict\npoint de vue de la vérité, que la solennité d'un consul. Ce der-\nnier marche gravement parce qu'il s'enorgueillit de l'importance\nde sa mission. Un « docker », de son côté, a indubitablement\nconscience de la beauté de sa stature et de sa force et cela jus-\ntifie pleinement le maintien du Débardeur, de Meunier, et le\nplissement de ses lèvres.\n  Certes, si, comme je le supposais plus haut, ce buste est une\nétude pour le docker conduisant un cheval, l'alliance de sa\n"}, {"page_pdf": 1045, "page_imprimee": 918, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1967, "texte": " 918                         DURENDAL\n\n\n\nfigure altière au torse majestueux de l'ébauche produira un\nnouveau chef-d'œuvre.\n   D'ailleurs, toute crainte serait puérile : le bas-relief Le Creuset\nest garant de la grandeur épique qu'atteindront les autres; car,\nque les travaux des ouvriers modernes soient ou non le plus\nbeau spectacle contemporain, l'œuvre de Meunier qui les exalte\nsera sûrement la plus haute, la plus puissante, la plus surhu-\nmaine des œuvres sculpturales d'aujourd'hui.\n   L'éternel honneur de Meunier sera d'avoir compris la gran-\ndeur de la tentative moderne : le terrassement de la matière\ngrondant dans les creusets, la capture et la domestication des\néléments redoutables. Comme l'a dit Geffroy, « il a fixé un\n» moment de l'Histoire dans la lourde et obéissante matière ».\n Il a aimé son temps et il l'a glorifié, il l'a perpétué avec des\naccents si profonds, qu'ils soutiennent le bourdonnement tra-\nvailleur des formidables volants !\n\n  Il faut que le Monument au Travail reste en Belgique; il faut\nqu'il soit à Bruxelles.\n  On pourrait prétexter, pour en obtenir l'érection en province,\nque là se trouvent les industries que les bas-reliefs célèbrent ;\nmais je ferai remarquer que le chef-d'œuvre de Meunier a une\nportée plus haute : il ne se confine pas dans l'exaltation de la\nverrerie, des houillères; mais, à l'aide des aspects sculpturaux\nqu'on y découvre, il symbolise le travail, et où le travail est-il\nplus varié, plus intense que dans une capitale ?\n   J'espère donc bien que le gouvernement catholique actuel,\nqui, malgré les audaces des scènes des Passions humaines, les a\ncommandées à Jef Lambeaux, eu égard au grand mérite de\nl'œuvre, n'hésitera pas à faire l'acquisition du chef-d'œuvre de\nMeunier, plus beau et plus original, et qui ne recèle rien qui\npuisse choquer la morale la plus exigeante.\n   Toutes les villes du pays gardent les témoignages de leur\nvitalité artistique d'autrefois : Bruges a ses Memling ; Anvers,\n"}, {"page_pdf": 1046, "page_imprimee": 919, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1315, "texte": "                       LE MONUMENT AU TRAVAIL                                    919\n\n\n\n ses R u b e n s ; Bruxelles doit avoir son Meunier : le Monument au\n Travail, le couronnement le plus sublime, l'expression la plus\n vivante de son admirable école contemporaine de sculpture.\n\n                                                           JOSEPH     LECOMTE.\n\n\n\n   J'ai lu récemment que M. Hallet, membre du Conseil com-\n munal de Bruxelles, a l'intention de proposer au Conseil la\n commande du Monument au Travail et son érection sur l'une des\nplaces publiques de cette ville.\n   Je souhaite du fond du cœur que l'on réserve bon accueil à\ncette proposition et j'espère que le gouvernement qui, par la\ndécoration du J a r d i n Botanique et la commande du chef-\nd'œuvre de L a m b e a u x , a voulu créer un Musée de l'école belge\ncontemporaine de sculpture, complètera son œuvre en contri-\nbuant largement à l'érection, dans la « Nouvelle Métropole des\nArts », du chef-d'œuvre du plus digne et du plus haut de tous\nnos grands artistes — de Constantin Meunier.\n\n                                                                        J. L.\n\n\n\n\n                                   L'INDUSTRIE\n                            par   CONSTANTIN MEUNIER.\n                (Fragment d'un groupe du centre de la composition.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-002", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 920, "page_fin": 921, "titre_corps": "Ballade française : Un fragment du Roman de Louis XI", "titre_sommaire": "Ballade française : Un fragment du Roman de Louis XI", "signature_source": "Paul Fort", "ancre_debut": "Ballade Française", "ancre_fin": "PAUL FORT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1047, "page_imprimee": 920, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1430, "texte": "Ballade Française\n                Un fragment du ROMAN DE L O U I S X [\n\n\n\n\n    Ce fut un mal hiver, durâtre aux pauvres gens. Princes et rois\n eux-mêmes n'en étaient pas contents. Et ceux-ci, chacun sait, ont\nfourrure et feux clairs, ou s'ils ne les ont pas, c'est qu'ils n'en ont\n besoin; opposant à froidure expédient malin, sous des cieux moins\n barbares, vont faire une saison.\n\n   Sur Paris grelottant neigea quarante jours, et n'y eut plus de clercs,\nde bourgeois, d'écoliers, et je dis des plus chauds, qui voulussent\nribauder. La chandelle était morte au petit nid d'amour. Ribaudes sans\namis moururent dépitées. Le Parlement, lui-même, tout frileux de son\ncorps, se fit deux fois fourrer, d'une fois qu'il était.\n   Notre-Dame la grande se glaça toute blanche : ses gargouilles,\nouvrant leurs gueules frissonnantes, blasphémèrent dans des bande-\nrolles transparentes. — Les toits se combattaient à lances de frimas.\n   Or la cour des miracles en fit un. Gueux et gueuses, francs-mitoux,\ncoquillards, piètres, cagoux, hubains, rifodes, marcandiers,         tout\nbaguenaud enfin, ne pouvant s'exercer qu'aux belles repentailles, ce fut\nun sauve-qui-peut d'âmes vers le bon Dieu. — Roulé dans sa bannière\noù figurait un chien crevé, le grand Coësre mourut en petit saint.\n   Pour comble de désolation les loups entrèrent, un soir, à la brune,\npar la rivière de Seine, et ces vilains voraces mangèrent trois enfants,\n"}, {"page_pdf": 1048, "page_imprimee": 921, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1152, "texte": "                          BALLADE      FRANÇAISE                     921\n\n\n\nprès de la place aux Chats, derrière les Innocents. Revinrent au grand\njour manger quinze personnes, tant mignotes que grasses, tant mau-\nvaises que bonnes, et étaient si sournois, cruels et enragés, que, rencon-\ntrant un beau troupeau de blanches bêtes, ils laissèrent les bêtes et\nmangèrent le berger.\n   Mais le jour que mourut Philippe Pot tout transi, le froid fut si\nméchant qu'au jardin des Tournclles, un jardinier trouva deux cent\nquarante oisels dans un seul tronc d'arbre, tout gelés et blanchis.\n   Las! mon Seigneur, veuillez que leurs petites âmes — petites âmes\nchanteuses — enchantent, jour et nuit, des plus spirituels cantiques et\ndolents airs le pauvre Philippe Pot (qui n'en avait pas l'air) las! mon\nSeigneur, dans votre paradis.\n\n                                   *\n\n   — Fais entrer ce Tristan, Pâques-Dieu, et t'en sauve. Te crois-tu\nsi bonne mine, Olivier? Par le diable! non, par toi, — mets une\nbûche au feu, Olivier, je gèle, — de qui donc aurais-je peur si je n'ai\npeur de toi ?\n\n                                                    PAUL    FORT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-003", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 922, "page_fin": 928, "titre_corps": "Les Fantômes de Jeunesse : VI. Le Masque", "titre_sommaire": "Les Fantômes de Jeunesse : VI. 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Nombreuses, elles se succé-\ndèrent p e n d a n t des heures, pareilles à des ailes radieuses de\ncygnes, gonflées de vie et d'espoir ; enfin la dernière s'attarda\nplus longtemps en vue de la côte, puis s'éloigna à son tour,\nlentement et d i m i n u a n t en un petit point de plus en plus\nimperceptible qui bientôt s'effaça dans les brumes du lointain...\nE t en face de la grande mer déserte et mélancolique, le jeune\nh o m m e ferma les yeux.\n   P a r un jeu de sensibilité fiévreuse, Frêcheux mira ses songes\ndans le spectacle contemplé; à chacune des barques qui pas-\nsèrent au large, il attacha un souvenir de sa destinée : voici\n\n  (1) Voir Durendal, numéros de janvier, février, avril, juin et septembre 1898\n"}, {"page_pdf": 1050, "page_imprimee": 923, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1923, "texte": "                     LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     923\n\n\n\n   ses candeurs d'enfance — évanouies; voici ses juvéniles espoirs\n   — disparus ; voici ses enthousiasmes d'art — chimère der-\n   nière, la plus chère et la plus persistante! — sombrée aussi...\n   E t ainsi que l'Océan, sa vie lui parut solitaire et triste.\n      Deux larmes tombèrent sur ses joues.\n      Sa mère s'approcha anxieuse...\n      — « Ou'as-tu donc, fils... »\n      Il se ressaisit aussitôt — honteux...\n      — « Rien, m a m a n . . . J e faisais du symbolisme. »\n     — « Bébé !... »\n     E t elle posa un baiser sur ses pommettes saillantes et rosées\n  — encore humides.\n     A ce moment Rodolphe parut au seuil de la villa.\n     Frêcheux poussa un cri, se leva d'un élan de joie et se jeta\n  au cou de son ami.\n     — « A h ! mon cher, dit-il, tu arrives à t e m p s ! . . . Depuis\n  quinze jours je suis en train de me manger l'âme... Si tu étais\n  arrivé quelques instants plus tôt tu aurais assisté à un spec-\n tacle imprévu : Frêcheux r o m a n t i q u e !... N'est-ce pas,\n maman? » — ajouta-t-il en se tournant vers sa mère.\n    Rodolphe était resté interdit : dans la silhouette voûtée et\n anguleuse, dans la figure minée et diaphane qui venaient de\n lui être révélées, il avait peine à reconnaître l'adolescent qu'il\n sut, un mois auparavant encore, d'une vitalité si robuste et\nsi s a i n e ; du premier coup d'œil il devina, sur ce corps qui\nployait dans des habits trop larges et sur ce masque tacheté du\ncoup de patte de la chlorose, la prise de possession irrémé-\ndiable de la Mort.\n   T o u t au contentement de revoir Rodolphe, Frêcheux ne\nremarqua point la douloureuse surprise de celui-ci.\n   Avec une curiosité pressante de prisonnier libéré et de collé-\ngien entrant en vacances, Jean interrogea Rodolphe : comment\nallait Derval l'hiératique goguenard? E t Danou, le jeune « men-\ndiant d'azur »? E t de Vriès?...\n"}, {"page_pdf": 1051, "page_imprimee": 924, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1967, "texte": " 924                        DURENDAL\n\n\n\n   — « T u sais qu'il est député? »\n   — « Ah! voilà qu'on va parler de nous à la C h a m b r e ,\ns'exclama Frêcheux. E t nous aurons la publicité des Annales à\n30,000 exemplaires — gratis... Et Mirande? »\n   — « Nous venons de rentrer de L o u r d e s . »\n   — « Nous? T u fus donc aussi du pèlerinage — la procession\nà la v a p e u r ! »\n   — « Mais oui, mon cher, Mirande m'a sommé de l'accom-\npagner et alors. »\n   — « C'est que je ne te vois pas bien — et Frêcheux sourit de\nmalice — suivre dévotement, un cierge à la main, la procession\naux flambeaux et garder l'impassibilité qui convient parmi la\nfringale sémitique de lucre qui s'est déchaînée, dit-on, autour de\nla grotte de Massabielle. »\n   — « Écoute, répondit Rodolphe : je suis parti pour Lourdes\nfort sceptique sur la qualité d'émotion que j ' y ressentirais ; ma\npiété vraiment n'exigeait ni ce long et monotone voyage, ni\nce déplacement assez coûteux... E t pourtant je ne voudrais\néchanger contre nul autre le blanc souvenir exquis que cette\nhuitaine me laissa. »\n   E t d'enthousiasme vibrant, Rodolphe conta ses impressions :\ncertes, Lourdes avait ses tares, ses petitesses, ses intrigues, ses\ncompétitions — scories d'humanité... Mais comme tout cela est\nemporté dans le vent de foi et de charité qui souffle parmi ce\ncoin de nature grandiose et privilégiée... L a charité, mais nous\nen avons perdu le sens dans notre société d'aumône condition-\nnelle et de largesses protectrices ! E h bien, là elle se retrouve en\nsa primitive b e a u t é ; là, le pauvre, le malade, le vaincu de la\nchair et de la vie est celui que tous aident, auquel tous s'inté-\nressent, pour lequel tous prient... E t quelle prière! Non la\npetite prière personnelle et égoïste, la dévotion étriquée du\n« sauve qui peut » — mais la grande clameur générale et\nanonyme, la supplication d'ensemble du m o n d e , la mise en\ncommun des souffrances, des angoisses et des désirs, le Credo\n"}, {"page_pdf": 1052, "page_imprimee": 925, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2107, "texte": "                        LES FANTÔMES DE JEUNESSE                         925\n\n\n  de tous les peuples... Ah ! le Credo, quelle réminiscence d'épopée\n  sainte de l'entendre le soir, après la procession aux flambeaux,\n  s'élancer grave et solennel des lèvres de milliers de pèlerins de\n  toute nationalité et monter vers Dieu le long de ces monts pyré-\n  néens, dont les tragiques sommets se perdent dans le ciel\n  étoile. »\n     — « Mirande devait être dans son milieu? » — interrompit\n   Frêcheux.\n     — « T u comprends », répondit Rodolphe.\n     — « Oui, ajouta Frêcheux, celui-là est plus près que nous\n   de l'essence des idées et des sentiments... D'instinct il com-\n   prend la beauté intellectuelle et saisit la grandeur morale... Où\n   nous avons à dévêtir l'enveloppe des contingences, il fait acte\n  d'adhésion instantanée... Nulle barrière entre lui et l'âme des\n  choses, et sa vie est une succession de « coups de foudre » de\n  l'enthousiasme... Quand une grande idée ou un bel acte le\n  requièrent, Mirande ne distingue et ne chicane — mais belle-\n  ment, naturellement, généreusement il se donne en don joyeux\n  de toutes ses énergies mentales et de toutes ses forces phy-\n  siques... T a n d i s que n o u s ! . . . L'acquis nous obstrue la vision...\n  Nous avons voulu être les princes des ironies subtiles, des\n nuances délicates, des compliquées psychologies. Soit, mais\n voici la rançon : la faculté de sympathie immédiate est en nous\n annihilée. Nous avons lu Baudelaire, Verlaine et Mallarmé...\n Exquises heures! Qui de nous cependant ne les troquerait\n contre un peu de cette spontanéité admirative que nous aimons\n chez M i r a n d e . . . C'est embêtant à la fin tout de même de ne\n savoir plus communier en la Vérité et la Beauté qu'après avoir\n quitté au préalable l'homme factice dont nous sommes affu-\n blés... « Voici de la Beauté, voici de la Vérité », nous dit la\nvie... E t nous répondons : « Un instant, permettez d'abord que\nj'ôte mon masque!... »\n  Il y eut entre les deux interlocuteurs un silence de quelques\ninstants, pendant lequel Frêcheux poursuivait intérieurement\n"}, {"page_pdf": 1053, "page_imprimee": 926, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2059, "texte": " 926                           DURENDAL\n\n\n\nle développement de sa pensée — tandis que Rodolphe commen-\nçait à discerner vaguement la solution de la vivante énigme\nque son ami lui fut jusque-là : au fond du baudelairien de\nfaçade, aux théories extrêmes, aux paradoxes outrés, aux raille-\nries sardoniques, venait de s'esquisser une ombrageuse et intan-\ngible virginité d'âme...\n\n   Épuisé par la causerie, Frècheux s'était recouché sur la\nchaise-longue, t o u r n a n t la tête vers la mer dont les reflets opa-\nlisés immatérialisaient davantage encore ses traits de phti-\nsique... Mot à mot il m u r m u r a : « P l u s t a r d , q u a n d je serai\nmieux, je ferai pour l'Oriflamme cet apologue : du temps de ma\nvie universitaire, un soir de carnaval, dans un restaurant de\nnuit je vis entrer un h o m m e déguisé... Masque bizarre, inquié-\ntant et original : un front de satyre, un sourire de gnome, u n e\nbarbe de bouc... L e convive solitaire s'assit en face de moi et\nélevant lentement ses mains derrière la tête, il fit tomber son\n masque — et m'apparut alors un bel adolescent, pensif et doux,\n aux lèvres de lys, aux yeux de ciel, aux gestes de candeur... »\n   Il s'assoupissait; graduellement envahi par le sommeil, il\najouta encore, mais d'une voix rêveuse et comme lointaine :\n« Voilà l'apologue et voici quel en devrait être l'épigraphe : les\ngargouilles des cathédrales n'ont-elles pas des âmes d'anges ? »\n\n   A présent Jean dormait ; assis à ses côtés, sa main dans la\n sienne, Rodolphe méditait sur la mystérieuse dualité d'exis-\n tence qui s'était inopinément révélée à lui — quand ses yeux\n tombèrent sur le visage de son ami et il remarqua avec stupeur\n une frappante corrélation entre le renouvellement psychique\n entrevu tout-à-1'heure et la transformation même des traits phy-\n siques du malade : sous le travail secret de la phtisie, la figure\n  avait dépouillé, elle aussi, toute sa caractéristique amère,\n  équivoque et provocatrice — et il semblait à Rodolphe que là\n  devant lui était couché, dans l'attente inconsciente de la Mort,\n"}, {"page_pdf": 1054, "page_imprimee": 927, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1986, "texte": "                      LES FANTÔMES DE JEUNESSE                        927\n\n\n\n l'enfant de simplicité et de pureté qu'il connut jadis — en Jean\n Frêcheux — sous les cloîtres mystiques de l'abbaye Saint-\n Euchère...\n    L e masque était tombé.\n\n     L e soir, bien tard, Rodolphe se promena sur la d i g u e ; un\n  temps de rafales, s'était levé; la chute de tout bruit h u m a i n , les\n  sourds gémissements de la mer, la caravane galopante des noirs\n  nuages aiguisaient et prolongeaient ses angoissantes rêveries...\n  L e profil déjà comme voilé, fuyant et diaphanéisé de Jean Frê-\n  cheux posait à son esprit le problème mystérieux de la Mort.\n  Chaque fois qu'il passait devant la villa, il levait les yeux,\n là-haut, vers les deux fenêtres, éclairées de la blafarde lueur\n d'une veilleuse, et derrière lesquelles s'accomplissait la destinée\n de son compagnon de luttes : c'était le premier d'entre eux à qui\n l'existence faisait faillite, celui qui avait le plus tablé sur elle;\n fallût-il qu'il escomptât sûrement sa fidélité pour la mener avec\n tant de dureté, d'exaspération et de mépris... E t la voici qui se\n vengeait en traîtresse, lentement, par petites touches, certaine\ndu but proche. Que le moribond n'eut point la notion de cette\nvengeance — que l'Illusion lui voilat le seuil du grand Inconnu\n— cette idée consola un peu et rassura Rodolphe : du grabat de\ncet obstiné révolté contre la vie, Dieu écartait la tentation de\nla révolte contre la Mort; était-ce le prix de la jeunesse sacrifiée,\nou le rachat de la souffrance?\n   Dans la nuit tragique et hululante, les vers de Baudelaire\nchantèrent dans l'esprit de Rodolphe :\n\n         Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance\n         Comme un divin remède à nos impuretés\n         Et comme la meilleure et la plus pure essence\n         Qui prépare les forts aux saintes volutptés.\n\n J e a n Frêcheux mourut huit jours plus tard — très pieusement.\n P a r m i les splendeurs purpurales de l'été, un corbillard tout\n"}, {"page_pdf": 1055, "page_imprimee": 928, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1235, "texte": " 928                          DURENDAL\n\n\n\nfleuri de roses et de violettes emporta le pauvre corps, le long\nde la digue, à la petite gare crasseuse; et l'on partit, en un\ninterminable voyage, vers la Campine ; le trajet fut sombre ;\nquelque chose de grave et de solennel allait se mêler désormais\nà la turbulente vaillance du groupe de l'Oriflamme ; la présence\nd'un compagnon silencieux et invisible gênait les expansions ;\nà l'église — une lamentable église nue et froide de village\npauvre — la cérémonie fut d'une atroce poignance ; enfin le\ncimetière aux gazons maladifs et roussis reçut les restes de Frê-\ncheux dans une fosse sablonneuse qui retentit lugubrement du\nclaquement des pelletées... Tout était fini : pas de discours ;\navant de partir, les amis s'agenouillèrent autour de la tombe où\nvenait de sombrer un peu d'eux et récitèrent en commun le\nDe Profundis.\n\n   Sur le souvenir mortuaire de Jean Frêcheux, l'abbé Mirande\ninscrivit les versets du Psaume 146 des Vêpres des morts :\nNolite confidere in principibus, in filiis hominum in qitibus non est\nsalus ; ex ibit spiritus ejus et revsrtebur in tenam suam ; in illa die\nperibunt omnes cogitationes eornm.\n\n\n  ( A suivre.)                           FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-004", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 929, "page_fin": 929, "titre_corps": "D’après les Maîtres espagnols : I. 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Le Juste ils le tiennent enfin,\nL'entourent, et déjà l'on devine sa fin\nA l'entre-bâillement d'une prison obscure.\n\nDeux jeunes lansquenets, gentils sous leur armure,\nSe cambrent, offensifs, malgré leur air serein;\nCar les fers inclinés de leurs lances d'airain\nMenacent le Héraut de la Rançon future.\n\nC'est bien lui! Sur le Livre il nous montre l'Agneau;\nSa tunique est de crin; son jeûne méritoire\nBrille dans la maigreur de ses jambes d'ivoire.\n\nTandis que, vers les coins extrêmes du tableau,\nDeux lourds pharisiens montrent, par leur air rogne,\nQu'ils tiennent sur ces faits l'œil de la Synagogue.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-005", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 930, "page_fin": 930, "titre_corps": "D’après les Maîtres espagnols : II. La Roue d’Ixion", "titre_sommaire": "D’après les Maîtres espagnols : II. 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L'Abbé H E C T O R H O O R N A E R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-009", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 933, "page_fin": 936, "titre_corps": "Un Roman catholique", "titre_sommaire": "Un Roman catholique", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "UN ROMAN CATHOLIQUE", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1060, "page_imprimee": 933, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1617, "texte": "UN ROMAN CATHOLIQUE (1)\n\n\n               Qui ne se rappelle le séminaire du Rouge et du Noir ;\n                  le supérieur janséniste évincé par les manœuvres\n                  des Jésuites et de cette occulte et terrible Con-\n                 grégation; l'évêque, h o m m e du monde, fin et\n                 disert ; l'intrigant vicaire-général ; les grossiers\n                 séminaristes, rustiques satisfaits de s'être assuré\n                 une pitance sûre et de confortables habits ; —\ntous, d'ailleurs, du haut en bas de la hiérarchie, préoccupés seu-\nlement d'ambition, de s'espionner les uns les autres, et de se\ncompromettre : singulier mélange d'incultes paysans et de gens\nqui dissimulent leur esprit, parmi lesquels quelques êtres se\ntrouvent égarés, rares du reste, et malades, qui seuls possèdent\nla piété véritable.\n   L e spirituel Stendhal a donné à ce tableau toutes les couleurs\nde son incrédulité voltairienne, de son aversion pour les prêtres\net, à la fois, de sa secrète admiration pour leur finesse et,\nsurtout, pour les noires et compliquées diplomaties qu'il leur\nprête : P e i n t u r e conjecturale, il va sans dire, dont le malicieux\nauteur a combiné les traits, sans doute, d'après les observations\nrecueillies dans le monde administratif.\n   Anatole F r a n c e , dans les esquisses indulgemment ironiques\nde son Histoire contemporaine, a ressuscité et modernisé quelques-\nuns des types cléricaux inventés par Beyle. Ils sont moder-\nnisés, d'ailleurs, plutôt par le milieu où ils s'agitent, que\n\n (1i) A mi-côte, par J. ESQUIROL. I vol. (Paris. P.-V. STOCK, éditeur).\n"}, {"page_pdf": 1061, "page_imprimee": 934, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2054, "texte": " 934                         DURENDAL\n\n\n\n dans leur caractère essentiel ; le souriant scepticisme de\n F r a n c e , également éloigné de tous les excès, émousse et atténue\n ce quelque chose d'atroce que l'ardeur haineuse de Stendhal\n imprimait à ses figures ecclésiastiques; mais, il n'y a pas à s'y\n méprendre, ce sont les mêmes, aussi stéréotypées que les\n plaisanteries antireligieuses qui, depuis des ans, font la joie\n quotidienne et l'intellectuel plaisir du lecteur de gazettes ! Car,\n au fond, pour l'auteur de l'Orme du Mail comme pour celui de la\n Chartreuse de Parme, la religion est un moyen et non un but :\nsubtile machine pour exploiter les peuples, admirablement\ncombinée et perfectionnée par des hommes de génie, insatiables\nde domination !\n    Julien Sorel, incroyant sinon athée, est poussé au séminaire\npar l'espoir de faire, dans les ordres, la rapide carrière que la\nRestauration ne permet plus aux plébéiens d'accomplir dans\nl'armée. Il use sans vergogne d'une hypocrisie — qui, au\nsurplus, lui est presque naturelle — et, par conséquent, ne voit\nparmi ses professeurs et ses condisciples que des fourbes plus\nou moins malins et adroits, préoccupés tous — à son\nexemple — de parvenir, fut-ce à l'aide des moyens les plus bas\net les plus vils, à quelque prébende, à quelque lucrative\nprélature.\n    L e héros du roman de M. J. Esquirol — A mi-côte —\nabandonne le séminaire pour des motifs fort différents de ceux\nqui en éloignent Julien, et aussi, il y recueille d'autres\nimpressions, plus vraies — non seulement parce qu'elles ne\nparaissent point imaginées — mais, surtout, parce que les\ncroyances et les intentions de Georges Desmares ne font pas\nombre, comme celles de l'orgueilleux Sorel, sur les croyances\net les intentions de ses maîtres et de ses condisciples.\n    L a piété de Georges, foncière, originelle, si l'on peut dire,\ns'allie à une grande sensibilité artistique ; ce n'est point,\ntoutefois, un chrétien spéculatif, un catholique littéraire, mais\nun p r a t i q u a n t assidu, énergique même puisqu'il a su résister\n"}, {"page_pdf": 1062, "page_imprimee": 935, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2194, "texte": "                       UN ROMAN CATHOLIQUE                        935\n\n\n\n    aux entraînements de la vie militaire. Il connaît la joie et\n    l'effusion de la prière, mais son goût vite froissé le conduit, de\n   préférence, dans les temples où la splendeur de la liturgie, la\n   haute majesté du chant grégorien se déployent dans le cadre\n   architectural qui en exprime l'aspiration et l'extase.\n       L'éloignement qu'il ressent pour les plaisirs mondains, un\n   attrait de plus en plus vif pour l'oraison et la solitude; toute sa\n   vie, toute sa pensée orientées vers la foi et les choses\n   religieuses, ses prédilections artistiques créent en lui un état\n  d'esprit où il croit déceler, à la longue, les mouvements de la\n  prédestination divine.\n       L a prudence des religieux auxquels il confie ses projets de\n  retraite, le détourne de la Chartreuse vers le séminaire où il\n  pourra éprouver sa vocation, vérifier si vraiment il est appelé à\n  l'existence contemplative, aux rigueurs monastiques. E t , en\n  vérité, tout le monde pressent le résultat de l'expérience : le\n  contraste sera trop éclatant et trop dur entre la sévère disci-\n  pline, la contrainte du séminaire, l'enseignement scolastique et\n la propension songeuse, le mysticisme ravi de ce néophyte, très\n fervent mais quelque peu sybarite et dont la religion se désin-\n téresse trop de la réalité et des œuvres militantes. L a dévotion\n de ses confrères, l'ardeur candide de leur foi ne suffisent pas à\n le réconcilier, en effet, avec leur ignorance ou leur insouci de\nl'art et leurs préjugés craintifs. Il se trouve dépaysé parmi des\nêtres qui ne pensent ni ne sentent comme lui, plus jeunes aussi\net dont l'humeur bruyante et puérile fait disparate avec ses\npréoccupations.\n      E n somme, il cherchait un lieu de prière et de recueillement\net se trouve dans une école; la déception est trop forte; inca-\npable de s'assouplir aux privations et à une règle trop stricte et\npeut-être trop humiliante pour ses délicatesses d'enfant gâté, il\ns'aperçoit que la volonté virile et l'abnégation complète lui\nmanquent, qui font les vocations sacerdotales.\n     Il cherchera, désormais, à « rester à mi-côte; à allier dans\n"}, {"page_pdf": 1063, "page_imprimee": 936, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1605, "texte": " 936                         DURENDAL\n\n\n\nune artistique et savoureuse hybridation les avantages de la vie\nmondaine à ceux de la vie claustrale »...\n  S'il est séduisant, cet idéal de vie n'est pas bien h a u t a i n ;\npeut-être même serait-il dangereux pour quelques-uns, car à ne\nchoisir que les « avantages » en toutes choses, la volonté la\nplus ferme ne tarderait guère à se dissoudre en une nonchalance\népicurienne.\n  L a foi pour laquelle on n'est pas prêt à faire quelque sacrifice,\nà s'imposer quelque devoir, à souffrir quelque peine, m a n q u e r a\ntoujours de l'enthousiasme qui en est l'héroïque aliment.\nGeorges Desmares n'a pas aperçu cela, semble-t-il, ou n'a pas\nvoulu l'apercevoir, puisque, riche et oisif, il faut qu'on l'incite\nà employer ses loisirs à la visite des malades et des pauvres.\n   L a ferveur de cet aimable garçon est toute personnelle, d'une\nexaltation égotiste, pour ne pas dire égoïste. Feyrax, un jeune\nintransigeant, qui dépense une activité surabondante dans la\npropagande et les œuvres catholiques, le lui reproche sans\nambages et justement : et c'est, si l'on veut, la « moralité » du\nlivre.\n   Notre sec résumé ne saurait donner l'idée du charme de\nl'œuvre de M. Esquirol, de l'atmosphère de foi et d'art, très\npure, dans laquelle on y respire. Il y a là toute une réconfor-\ntante jeunesse de pensée et de sensations, espiègle en même\ntemps et ingénue. L e cœur de ses personnages n'est point blasé\net rien ne corrompt ni ne désenchante, aux yeux de ces croyants,\nla beauté du monde et des choses.\n\n\n                                             ARNOLD    GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-010", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 937, "page_fin": 938, "titre_corps": "La Mandoline : Le Fantôme", "titre_sommaire": "La Mandoline : Le Fantôme", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "La Mandoline", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1064, "page_imprimee": 937, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1211, "texte": "La Mandoline\n                           LE      FANTÔME\n\n\n\n                                     I\n\nQuand tu m'embrassais, ce soir,          » Que t'avais-je fait, pourtant,\nDe ta lèvre parfumée,                    Pour être ainsi condamnée\nJ'ai vu près de nous s'asseoir           A perdre en un seul instant\nMon ancienne bien-aimée;                 Tout le bonheur d'une année?\n\nEt tandis que ton baiser                 » Hélas! tes regards sereins\nM'embaumait encor la bouche,             Etaient plus beaux que mes larmes :\nJ'ai vu sa main se poser                 J'ai flétri dans les chagrins\nSur toi, d'un geste farouche...          Le peu que j'avais de charmes.\n\nEt je suis resté muet                » Si tes yeux n'avaient pas lui\nDevant ce fantôme blême,             Devant l'ingrat que j'adore,\nDont la lèvre remuait                Je serais auprès de lui\nEn disant tout bas : «— Je l'aime!   Et je sourirais encore...\n\n» Je l'aime! et tu me l'as pris,     » Tu m'as ravi mon seul bien;\nTu me l'as pris en une heure...      Mais si ton amour lui donne\nEt voilà que tu souris,              Plus de bonheur que le mien,\nMaintenant, et que je pleure!        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Mais elle était bonne et tendre!...\n\nDès que je tiens enlacé                  Les jours d'antan sont bien morts,\nTon beau corps pétri de grâce,           Et c'est toi seule que j'aime;\nHélas ! je me sens glacé                 Mais je sens d'obscurs remords\nPar cette Ombre qui m'embrasse           Tressaillir en moi quand même :\n\nSous un voile aux vagues plis,           Et pour me délivrer d'eux,\nA la fois lointaine et proche,           Je voudrais, chère amoureuse,\nSes regards sont tout remplis            Que nous priions tous les deux\nDe souffrance et de reproche!            Afin qu'elle soit heureuse!\n\n\n\n       Octobre 1898.                                  FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-011", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 939, "page_fin": 949, "titre_corps": "La Légende de sainte Alêne : I. Le Bonheur inconnu", "titre_sommaire": "La Légende de sainte Alêne : I. Le Bonheur inconnu", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "LA LEGENDE DE SAINTE ALENE", "ancre_fin": "GEORGES RAMAEKERS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1066, "page_imprimee": 939, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1291, "texte": "LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE\n\n\n                                    I\n\n                   LE    BONHEUR           INCONNU\n\n\n                BIEN que Notre-Seigneur   Jésus fût mort pour lui\n                 depuis près de six siècles, et que Clovis second\n                 régnât en ce temps-là — suzerain catholique —\n                au pays de Neustrie, Lewold, seigneur-roi de\n                 Dilbeek, était resté païen. E t c'est pourquoi\n                 Lewold était d'un abord sombre autant que son\n                castel au milieu des bois noirs.\n   Les instruments de mort ne quittaient sa ceinture que pour\nétinceler terribles entre ses mains.\n   D'instinct, comme le sanglier, Lewold aimait la vie farouche\net solitaire. Son âme et la forêt aux ténèbres perpétuelles,\nvivaient toujours en funèbre harmonie.\n   P o u r t a n t , ce matin-là, tandis qu'avec ses gens il côtoyait la\nSenne, les halliers, moins touffus aux rives du cours d'eau,\nlaissaient filtrer du ciel dans l'ombre du sous-bois tout un pou-\ndroiement d'or merveilleux et joyeux.\n   E t l'œil du roi Lewold s'était rasséréné à découvrir entre les\narbres sombres, de-ci de-là, très haut, des coins de matin bleu.\n  P o u r la première fois, depuis des jours sans nombre, un\nrayon de clarté illuminait son front.\n"}, {"page_pdf": 1067, "page_imprimee": 940, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1899, "texte": " 940                        DURENDAL\n\n\n\n   L e gibier de toute espèce que levait à chaque instant le bruit\n de leur approche, n'éveillait plus en lui le vertige des folles\n poursuites.\n   L a très calme beauté de l'eau verte et brillante, qu'ils\ncôtoyaient paisibles, à l'amble des chevaux, avait interrompu\nsa rêverie sanglante et les ordres cruels inventés par sa haine\nenvers tous les sujets chrétiens de ses domaines, n'attisaient\nplus le feu de son cœur adouci.\n   Caressant de la main le col de son cheval, le roi Lewold\nsongeait à la princesse Alène, à sa fille douce et blonde ainsi\nqu'un miel d'abeilles, grandissant frêle et blanche et de grâce\nadorable, au sûr asile massif de son château guerrier — telle\nune fleur candide aux forêts ténébreuses.\n   Avec quel triomphant amour Hildegarde, sa jeune épouse,\njadis, au retour des combats, confiait en tremblant à ses mains\nde soldat brutal le petit corps fragile et rose, il s'en ressouve-\nnait maintenant presqu'ému.\n   E t l'orgueil paternel du barbare attendri idéalisa dans le rêve\nle profil bien-aimé de son enfant.\n   A quel fils de roi daignerait-il un jour accorder ce trésor?\n   Il en savait plus d'un amoureux en silence et dont ce fol\nespoir avait fait des héros.\n   Mais lequel était digne?... assez riche ?... assez grand ?\n\n\n  T o u t entier maintenant à ses projets d'orgueil et qu'il croyait\nd'amour, Lewold chevauchait lentement, ne se rappelant plus\nque ses hommes d'armes le suivaient, sans oser rompre de\nleurs voix le silencieux bonheur du maître redouté.\n  A ce tournant de la rivière, les regards du seigneur de Dil-\nbeek furent attirés par la vue d'un voyageur, aussitôt reconnu.\n  Celui qui approchait était prêtre chrétien.\n  Féal et dévoué serviteur de Lewold jusqu'au jour où la fureur\npaïenne de son maître avait mis ses jours en trop certain\npéril, il s'était réfugié en cet endroit perdu de la forêt touffue,\n"}, {"page_pdf": 1068, "page_imprimee": 941, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1866, "texte": "                   LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                   941\n\n\n\n  se faisant d'elle ainsi un rempart naturel ; et les bêtes sauvages\n  dont elle était peuplée détournaient de lui l'assaut des païens.\n    Alors le roi Lewold cria vers l'arrivant :\n    — Viens-tu en adversaire ou viens-tu en ami ?\n    — Que le Dieu trinitaire mais unique en Essence, soit loué\n par ma bouche indigne — prononça celui-ci en s'approchant\n du roi — car L u i seul a guidé, et non pas le hasard aveugle,\n car L u i seul a guidé la chevauchée du roi Lewold vers la\n retraite insoupçonnée de son serviteur fugitif.\n    — Depuis que tu as fui mes domaines, sous quelle loi vis-tu?\n interrogea Lewold.\n    — Sous la loi de Jésus Fils de Dieu, dit-il, de ce Jésus qui\n m'ordonne d'être aimable à ceux qui me persécutent comme à\n ceux qui me calomnient... Voici que le serviteur va pouvoir\n accueillir en son propre refuge le maître qu'il a fui !\n   Encore sous le charme très doux des évocations intimes où\nse complaisait sa pensée, Lewold dans sa surprise, abdiquant\ntoute colère, accéda, intrigué, aux offres de son hôte.\n   Il fit signe à ses gens et l'un d'eux aussitôt céda sa monture\nau chrétien.\n   Au fur et à mesure qu'ils approchaient du but, les fuseaux du\nsoleil, transperçant les feuillées, ouvraient, de toutes parts, des\ntrames d'or dans l'ombre...\n\n   Bientôt les éclaircies se révélèrent plus proches et le bois\nnoir, là-bas, s'entr'ouvrit sur l'azur.\n   Ils débouchèrent sur un lieu déboisé.\n   — Nous voici arrivés, dit le prêtre à Lewold.\n   Mais les yeux du païen, toujours plongés dans l'ombre,\ns'aveuglaient, clignotants sous l'éclat du ciel clair.\n   S'apprivoisant enfin à cette éblouissance, Lewold s'émerveilla\ndu spectacle soudain.\n   L a Senne au loin formait des méandres sans nombre, enla-\nçait les moissons dans ses grands bras de feu, rampait sous les\n"}, {"page_pdf": 1069, "page_imprimee": 942, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1641, "texte": " 942                        DURENDAL\n\n\n\nfourrés comme un reptile luisant, puis revenait baigner d'autres\nmoissons encore, pour disparaître enfin dans la forêt profonde.\n   L a bourgade de Vorst — qui se traduit : Forest — groupait\ndans le bois et le long des champs ses cabanes rustiques et\ndevant ceux qui regardaient s'apercevait plus proche, entre\nles hêtres gigantesques, un petit sanctuaire, h u m b l e sous leur\nsilence.\n   — Je l'ai bâti moi-même avec mes néophytes, dit le prêtre\nen le désignant, et j ' y veux célébrer demain, sitôt que s'ouvrira\nle jour, les mystères sacrés de notre foi divine, devant vous,\nseigneur-roi, et devant vos féaux.\n   Alors le roi Lewold et les gens de sa suite pénétrèrent pour\nla première fois de leur existence dans un presbytère chrétien\net tous étaient en proie à une curiosité anxieuse et troublante,\nen suivant leur hôte empressé.\n\n\n\n  — D'où vient, Alène, que depuis hier matin tu t'obstines à\nrêver silencieuse et sans geste, les yeux toujours fixés sur les\nbois immobiles?\n   — I1 ne faut pas m'en vouloir trop, bonne mère, si mon\nsilence allonge encore ta solitude, mais depuis que mon père\nm'a quittée, hier, à mon réveil, pour courir le sanglier, j'ai le\npressentiment d'un grand bonheur très proche.\n   — Quel est donc ce bonheur, Alène ?\n   — Je n'en sais rien encore, ma mère, mais je sais bien qu'il\nme viendra bientôt et nulle chose ne m'est douce comme espérer\ntout bas le bonheur inconnu...\n   — Rêves d'enfants, Alêne, il n'y faut plus songer.\n   — Je tâcherai de faire ainsi, ma mère.\n\n  De nouveau dans la pénombre de la chambre le silence\nretomba.\n   Alène se reprit à songer.\n"}, {"page_pdf": 1070, "page_imprimee": 943, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2051, "texte": "                  LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                     943\n\n\n\n  L a reine Hildegarde eut un sourire navré, hocha la tête, puis\nde ses doigts encore agiles fit s'agiter ses fuseaux endormis.\n  Cependant que ses regards furtifs cherchaient à surprendre\ndans les regards obstinés de sa fille le secret de son rêve heu-\nreux, une ombre, brusquement, se projeta sur son visage.\n   U n mal étrange, confus, mal de fièvre, accéléra les palpita-\ntions de sa poitrine; elle ébaucha un geste vers le vide comme\npour repousser la douleur assaillante...\n   C'était comme deux gants de fer qui lui broyaient le cœur\ndans leur froideur cruelle.\n   Alors la reine Hildegarde comprit que la douleur n'était pas\nau dehors, mais qu'au contraire elle habitait en elle.\n   L e mutisme de son enfant avait seul enfoncé cette angoisse\nsubite en plein cœur maternel.\n   Rêve illusoire et mensonger ! Elle avait cru que « sa petite\nAlène » serait restée toujours l'enfant caressante et docile,\nofferte, pour la vie, à ses baisers de mère. Elle avait cru que\ntoujours les échos s'éveilleraient aux cris joyeux de la fillette,\net peupleraient toujours de leurs éclats de joie le silence du\nsombre château. Elle avait cru !...\n   Mais tout à coup voici que le mirage, où tant d'années s'était\ncomplu son cœur, s'évanouissait dans les airs! Sa petite Alène\nétait morte, la femme à présent s'éveillait. Car à quoi rêver, se\nquestionnait la reine, quand on est jeune et belle, et riche et\nadulée a u t a n t que mon enfant, car à quoi rêver, sinon à l'amour?\n   Celle qui maintenant rêvait là, silencieuse, accoudée au bord\nde la fenêtre, dans les dernières lueurs du jour, était certes\néprise en secret de quelque fier adolescent et tout son être\ns'extasiait dans un mol abandon à ses désirs naissants, à la\nfélicité des premiers espoirs.\n   Petite oiselle éclose aux rayons du printemps, trouvait-elle\ndéjà le nid trop étroit pour ses ailes?\n   Sans doute un jeune oiseau, perché dans les charmilles\nd'alentour, lui avait-il parlé, un soir de clair de lune, de mousses\n"}, {"page_pdf": 1071, "page_imprimee": 944, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1997, "texte": " 944                          DURENDAL\n\n\n\nplus soyeuses et des vastes lointains clairoyants de lacs d'or,\nque ses beaux yeux de convoitise restaient ainsi fixés sans cesse\nvers la liberté des bois verts ?...\n   Immobiles comme en un tableau, la mère et la fille rêvaient\ncôte à côte.\n   Nul bruit de voix, jusqu'à la nuit complète, ne remua le lourd\nsilence de la chambre de pierre.\n   U n secret instinct arrêtait sur les lèvres des deux songeuses\nles rares paroles qui, parfois, voulaient s'énoncer.\n   L a princesse Alène sentait bien que sa mère s'affligeait de sa\nrêverie, et redoutant d'aggraver sa tristesse, elle restait muette,\ncar son esprit trop plein du bonheur pressenti ne lui suggérait\nrien à dire qui n'eut rapport à ce bonheur.\n   L a reine Hildegarde, elle aussi, semblait se complaire en\nl'amertume de ses pensées...\n   É t r a n g e besoin d'harmonies que veut le cœur humain ! P o u r\nune seule joie qui nous visite, nous trouvons aussitôt que tout\nest joyeux, favorable et b e a u ; les douleurs d'hier s'effacent ou\nbien la joie présente apparaît plus rayonnante encore sur\nl'ombre de leur souvenir, et l'horizon de l'avenir s'ouvre comme\nune aurore en fête au-dessus de coteaux fleuris !...\n  Mais dès qu'une douleur vient frappera la porte et l'entr'ouvre\nde ses mains pâles, tout notre ciel aussitôt s'assombrit et s'en-\ndeuille; rien de joyeux dans le passé, tout est pire douleur\nencore aux ténèbres des l e n d e m a i n s . . .\n   Ainsi la reine trouvait-elle une volupté perverse à réveiller\nautour de sa douleur présente toutes ses anciennes douleurs.\nP u i s , lentement, les grandissant comme à plaisir, pour mieux\nse torturer elle-même, elle s'augura une destinée en h a r m o n i e\navec sa peine : son existence, désormais, serait l'enchaînement\nininterrompu de ces multiformes douleurs, chaque jour y serait\nsans soleil, chaque nuit sans scintil d'étoile, et la nuit de la\nmort succéderait à la nuit de sa vie.\n   E t les dieux maudiraient son o m b r e . . .\n"}, {"page_pdf": 1072, "page_imprimee": 945, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1871, "texte": "                   LA LÉGENDE DE SAINTE ALENE                     945\n\n\n\n    Avec une ironie grinçante la reine H i l d e g a r d e se souhaita\n l'horreur de cette éternité.\n\n    Ce n'était point l'amour d'un jeune guerrier d'Austrasie qui\n éclairait la songerie d'Alêne, pourtant c'était d'amour que son\n cœur palpitait.\n    Il lui semblait qu'un monde merveilleux, d'au-dessus de la\n terre, allait bientôt lui être révélé et que c'était le roi Lewold,\n son père, qui lui révélerait ces pays inconnus ; son rêve était\n sans suite et ses pensées se reportaient, tantôt vers ce pays sur-\n naturel, tantôt vers le spectacle affreux des chrétiens qu'elle\n avait vu torturer par ordre de son père.\n  Au sanglant souvenir sa chair frémit, des larmes emperlèrent\nses yeux, car la pitié avait ému son cœur. Pourquoi n'avait-elle\npas intercédé pour ceux qu'on torturait au nom des dieux eux-\nmêmes? P o u r q u o i n'avait-elle pas tenté, avec les baisers de ses\nlèvres et les caresses de ses mains, d'ébranler la volonté\nméchante du roi, son père?...\n  Ne s'était-elle pas rendue complice des crimes paternels en\napprouvant par son silence?\n  Q u a n d le bourreau avait saisi par les cheveux la femme de\nce soldat chrétien, a h ! que ne s'était-elle interposée entre la\nmalheureuse et le couteau brandi, pour lui faire de son propre\ncorps un rempart de clémence?\n   E t q u a n d le soldat à son tour fut mis à nu, puis criblé de\nflèches par l'ignoble joie de ses compagnons d'armes, pourquoi\nne s'était-elle pas jetée au milieu d'eux pour les mordre et leur\ncrever les yeux?\n  Elle eut horreur de son indifférence.\n  Il lui sembla qu'un fossé plein de sang la séparait soudain\ndu culte de sa race, la détournait de ses propres parents et des\nguerriers qui gardaient le château.\n  Alors la princesse Alêne se sentit seule au milieu de la vie,\nseule, avec la révolte au cœur...\n"}, {"page_pdf": 1073, "page_imprimee": 946, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1913, "texte": " 946                        DURENDAL\n\n\n\n   L'aboi des chiens annonçant une approche, éclate à travers le\nsilence, se répercute de la cour du château au fond des bois qui\npartout l'environnent.\n   N e dirait-on pas que des meutes joyeuses se répondent de\nloin en loin, en s'éloignant par bonds dans les ravins, là-bas?\n   A l'aboi des chiens le château s'anime : des serviteurs s'em-\npressent; le pont-levis s'abaisse avec un bruit de chaînes, les\ngardiens se groupent d a n s la cour.\n  Les deux songeuses se sont réveillées en sursaut.\n  — Enfin revenu! dit la reine H i l d e g a r d e avec un soupir\nrésigné.\n  — L e voilà! le voilà! s'écrie Alène toujours à la fenêtre, que\nva-t-il donc me révéler ! »\n  B a t t a n t des mains avec la joie d'une enfant impatiente de\nrecevoir quelque cadeau promis, la petite princesse s'élance\nhors de la chambre et, légère comme le vent, sautant les\nmarches en spirales de l'escalier, va se jeter dans les bras de\nson père, déjà descendu de cheval, pour l'embrasser.\n   Sans lui laisser le temps de la réplique, elle l'assaille de cent\nquestions, tandis qu'ils montent à la chambre où la reine Hil-\ndegarde est toujours attentive à ses fuseaux.\n   Dissimulant mal un reproche, sous des dehors respectueux :\nP o u r q u o i , seigneur, vous être attardé si longtemps en forêt?\nU n accident vous est-il survenu? d e m a n d a la reine à Lewold.\n  — Aucun accident, mais une a v e n t u r e . . .\n  Alène a tressailli.\n  — O h ! dites-moi, dites-nous bien vite, mon père, quelle est\ncette aventure? E t de ses bras câlins elle enlace son cou.\n  — T u le sauras, petite idole, mais il faut avant tout que je\ngoûte au chevreuil que nous avons chassé tantôt près des\nmarais, car l'air de la forêt m'a affamé au point que mes yeux\nse troublent de faim...\n   Les joues de la princesse Alène s'empourprent d'impatience,\nelle fait une moue délicieuse et ne pouvant s'astreindre plus\n"}, {"page_pdf": 1074, "page_imprimee": 947, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2046, "texte": "                    LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                         947\n\n\n\n  longtemps à l'immobile attente, descend presser les serviteurs\n  pour hâter l'apprêt du repas.\n    Au bout de quelques instants — pour elle interminables —\n la table est dressée dans la salle des festins.\n    T a n d i s qu'Alène, obsédée par son espérance, touche à peine\n aux venaisons que lui présentent les serveurs, le roi Lewold,\n avec une voracité de bête assouvit sa faim et la reine H i l d e -\n garde, toute heureuse de voir son époux si dispos, fait honneur,\n elle aussi, au butin de sa chasse.\n    Q u a n d il s'est rassasié de chair sauvage, Lewold se décide\n enfin à satisfaire l'impatience de sa fille :\n    — Il vous souvient sans doute de cet ennemi de nos dieux,\n qui disparut un jour de mes domaines pour échapper aux châ-\n timents de son impiété?\n    — On l'appelait « le prêtre » dans la contrée, dit H i l d e g a r d e .\n    — Il était si doux pour moi, m u r m u r a la princesse Alêne.\n    — Quelle ne fut pas ma surprise quand hier matin, au milieu\n des bois, je rencontrai le fugitif! Il vint à nous sans rancune et\nsans crainte, me reçut avec grande joie et grand honneur et\nm'hébergea dans son logis. Jusqu'au soir cet ancien serviteur\nm'initia à toutes ces merveilleuses choses qu'ils prétendent\navoir été enseignées ou accomplies jadis en un pays lointain,\npar ce Jésus qu'ils appellent Fils unique de Dieu et quils ado-\nrent.\n    Cet h o m m e avait, en parlant de sa foi, la chaleur et la fierté\nd'un soldat le soir d'une victoire, ses yeux étaient beaux de fer-\nveur, ses gestes larges et exaltés. Bien que les croyances de ces\ninsensés soient d'ineptes superstitions, je n'ai pu m'empêcher\nd'admirer certaines maximes de leurs doctrines mystérieuses.\nJe crois l'entendre encore :\n   « Vous serez mon hôte cette nuit, seigneur, me disait-il, et\ndès le retour de la lumière, j'offrirai devant vous la Victime\nadorable au Père tout-puissant, afin que vous aussi puissiez\nconnaître enfin combien suave est la loi du Seigneur, combien\n"}, {"page_pdf": 1075, "page_imprimee": 948, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1889, "texte": " 948                       DURENDAL\n\n\n\nheureux le chrétien qui met en Dieu son espérance, combien\naveugles, hélas! et combien tourmentés les païens (c'est ainsi que\nles chrétiens nous nomment), combien exécrables leurs erreurs\naux yeux de celui qui ne se prosterne pas devant les idoles\nde la terre, ni devant aucune créature, mais devant le Génie\nunique et infini, qui du néant fit jaillir toute vie.\n   » Alors votre âme, ô roi Lewold, dans une clarté plus vive\nque la clarté du jour, verra que la F o i catholique diffère des\nerreurs des gentils autant que la lumière diffère des ténèbres\net la vérité du mensonge ; autant que l'aube triomphale est\ndistante du soir funèbre! »\n  — Y a-t-il donc un temple chrétien au milieu de la forêt?\nquestionna Alène, que chaque parole de son père rendait plus\ntroublée.\n   — L e temple du prêtre chrétien est attenant à la maison\nqu'il habite, non loin du village de Forest où sa nouvelle doc-\ntrine compte beaucoup d'adeptes.\n   C'est un édicule extérieurement fort simple qu'ombragent des\narbres magnifiques; il y règne une fraîcheur parfumée, sem-\nblable à celles des soirs d'automne. Des peintures bizarres,\ndont le sens est caché, enrichissent les murs de leur coloris.\nDes lampes brûlent devant l'autel...\n  — Mais quelle est la doctrine des chrétiens? interrompit la\nreine.\n  — Faites-nous connaître leurs mystères, puisque le prêtre\nvous a tout révélé, mon père, insista la princesse.\n  Acquiesçant à ces désirs, le seigneur de Dilbeek rapporta les\nenseignements du prêtre aussi fidèlement que le lui permirent\nson intelligence et sa mémoire, mais il se crut obligé de bafouer\nsouvent de railleries grossières les surnaturelles splendeurs des\nmystères de l'Infini, comme s'il eut voulu s'empêcher lui-même\nde trop d'admiration pour ce culte qu'il haïssait davantage\ndepuis qu'il le sentait si manifestement supérieur au culte de\nses dieux.\n"}, {"page_pdf": 1076, "page_imprimee": 949, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1927, "texte": "                     LA LEGENDE DE SAINTE ALENE                          949\n\n\n\n    Ainsi l'erreur orgueilleuse s'efforce-t-elle de maculer des\n  excréments de la sottise la Vérité dont la magnificence outrage\n  sa laideur. L'insulte est l'arme de sa vengeance.\n     Les moqueries du seigneur de Dilbeek ne furent ni plus\n  lourdes, ni plus ordurières que celles des païens d'aujourd'hui;\n  car si la hauteur du Verbe ecclésial est toujours immuable, la\n  bassesse de ses blasphémateurs, elle non plus, n'a pas changé.\n    Certes le roi Lewold, en se m o q u a n t ainsi, ne se douta-t-il\n guère du dégoût profond dont ses propos répugnants et stupides\n révoltèrent l'âme délicate et blanche de son enfant.\n    Q u a n d elle fut seule dans sa chambre, Alène, au lieu de se\n disposer au sommeil, s'attarda longuement à repasser, dans\n l'intimité de son cœur, les paroles du prêtre chrétien qu'avait\n rapportées son père.\n    D'ineffables larmes coulèrent sur ses joues puériles, sans\n qu'elle eût pu se donner à elle-même la cause de son émoi.\n    — Si pourtant les chrétiens disaient vrai? songeait-elle devant\n la nuit pleine d'étoiles... Qu'il est donc plus grand que nos\n dieux, le Dieu qui, par la seule vertu de sa Parole, peupla de\n feux le ciel i m m e n s e ! . . . Combien j ' a i m e sa loi d'amour... Il a\nhabité notre chair... Il a donné son dernier sang pour m o i ! . . .\nO J é s u s ! Dieu des chrétiens, je voudrais t'adorer!...\n    T o u t e pleine de telles aspirations, elle se résigna enfin au\nsommeil.\n    L a tête pâle du Crucifié lui apparut alors dans les brouillards\ndu Rêve, au milieu des cieux étoiles; autour de ses cheveux\nsanglants l'orbe blanc de la lune formait une auréole, et malgré\nles larmes de sang il semblait cependant à la princesse Alêne\nque la Face du Dieu des chrétiens souriait tendrement, en\ns'inclinant vers elle...\n\n     (A suivre.)                            GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-012", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 950, "page_fin": 951, "titre_corps": "Vieux Moulins", "titre_sommaire": "Vieux Moulins", "signature_source": "Edgar Bonehill", "ancre_debut": "Vieux Moulins", "ancre_fin": "EDGAR BONEHILL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1077, "page_imprimee": 950, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 801, "texte": "Vieux Moulins\n\n\nIls jettent jusqu'aux deux leurs grands bras désolés,\nLes vieux moulins à vent, par les champs esseulés.\nIls sont pensifs ainsi que des vieillards moroses\nQui pleureraient l'envol déjeunes amours roses.\n\nL'âme des vieux moulins abandonnés maudit\nLe temps qui de sa mousse ingrate les verdit.\nA voir leurs murs croulants, leurs ailes trépassées\nIls ressongent, dolents, aux ivresses passées.\n\nDe l'antan nostalgique, ô vieux, enivrez-vous :\nVos ailes se pâmaient aux baisers des vents fous,\nVos ailes se grisaient de senteurs printanières ;\nEn le vol des pigeons et le chant des meunières\n\nVos joyeuses clamaient leur tic tac cadencé.\n— Comme tous les amants leur amant s'est lassé :\nLe grand vent oublieux, avare de caresses\nPasse sans un baiser pour ses vieilles maîtresses.\n"}, {"page_pdf": 1078, "page_imprimee": 951, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 515, "texte": "                  VIEUX MOULINS                               951\n\n\n\nIls jettent jusqu'aux cieux leurs grands bras désolés,\nLes vieux moulins à vent, par les champs esseulés.\nIls se meurent d'ennuis, désormais inutiles ;\nIls meurent tués par les hommes versatiles.\n\nMais ils seront vengés, car les hommes aussi\nUn jour seront vieillards et délaissés ainsi.\nAlors ils jetteront en leur désespérance\nLeurs grands bras vers le ciel stellé d'indifférence.\n\n\n\n                                    EDGAR B O N E H I L L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-013", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 952, "page_fin": 955, "titre_corps": "Richard Strauss", "titre_sommaire": "Richard Strauss", "signature_source": "Joseph Ryelandt", "ancre_debut": "Richard Strauss", "ancre_fin": "JOSEPH RYELANDT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1079, "page_imprimee": 952, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1965, "texte": "Richard Strauss\n\n                   L'ALLEMAGNEn'est pas encore déchue de son rang de patrie\n                   des musiciens. Sans parler de la perfection des orchestres\n                   et des chœurs allemands, des virtuoses d'outre-Rhin et\n                   des nombreuses fêtes musicales dont ce pays a presque le\n                   monopole, la sève productrice est loin d'y être épuisée.\n                   A côté d'une quantité de compositeurs qui, pour éviter la\n                   banalité frivole et aimable, font de la musique honorable\n                   mais voisine du poncif, le grand art a conservé ses\nprêtres. Qui est aujourd'hui le roi de la musique allemande ? Brahms et\nBrückner sont morts ; Humperdinck n'est pas fait pour les cimes : c'est un\ncompositeur aussi savant que noblement inspiré, mais on ne saluera pas en\nlui un prince de la musique.\n   Mais voici un jeune compositeur, enfant de la Bavière, dont la réputation\nest faite, les œuvres connues et que sa maîtrise permet déjà de placer au\npremier rang des artistes de notre époque. Né à Munich en 1864, Richard\nStrauss a donc aujourd'hui trente-quatre ans. M. Jorissenne vient de publier\nune intéressante brochure (1) qui nous fait connaître le passé du composi-\nteur, ses œuvres et ses tendances artistiques. Nous y renvoyons le lecteur\npour ce qui concerne la biographie du maître. Notons seulement ce fait\nremarquable que Bülow a vite reconnu la génialité de Strauss et l'a si bien\npoussé qu'à l'âge de vingt et un ans il mérita de succéder à Bülow dans la\ndirection de l'orchestre de Meiningen.\n   Nous voulons ici seulement discuter l'esthétique de Strauss d'après la\nconnaissance forcément incomplète que nous avons de son œuvre déjà très\n importante.\n   Depuis J.-S. Bach, la musique instrumentale avisé de plus en plus à\n devenir un art non plus seulement de forme plastique et architecturale,\n\n   (1) G. JORISSENNE. R. Strauss.   Bruxelles, WEISSENBRUCH.\n"}, {"page_pdf": 1080, "page_imprimee": 953, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2827, "texte": "                             RICHARD     STRAUSS                         953\n\n\n mais un moyen d'expression des sentiments de l'âme. L'œuvre du grand\n Bach témoigne souvent de cet effort ; et si les œuvres chorales du cantor\n de Leipsig sont déjà des perles de sentiment, la musique instrumentale indé-\n pendante se dégagera plus lentement de la forme pure, et, passant par\n Haydn et Mozart, deviendra avec Beethoven l'interprète sublime et univer-\n selle de l'âme humaine. Dès lors, c'est une langue faite dans laquelle chacun,\n selon ses capacités, tâchera de traduire ses impressions, et que Wagner\n fusionna dans le drame comme nul avant lui ne l'avait pu ou osé faire.\n    L'école moderne, surtout en France, voulut aller plus loin et exagéra\n tellement la puissance expressive de la musique qu'elle prétendit faire du\n drame musical sans drame extérieur joué ou chanté. C'est la musique à\n programme que je comparerai volontiers à une pièce qui se jouerait dans\n les coulisses et dont le public ne se rendrait compte que par la lecture. La\n tendance à donner à la musique une signification concrète a de tous temps\n hanté certains esprits curieux. Mais Berlioz est le vrai promoteur du genre\n dont R. Strauss est aujourd'hui le plus illustre adepte.\n   Strauss appelle le poème symphonique « musique comme expression »\npour le distinguer de la musique absolue. D'abord je me permettrai de\ndemander si la musique absolue (ou indépendante de tout programme) est\nnécessairement moins expressive que la musique à programme ? Qu'y a-t-il\ndonc de plus expressif que le sentiment pur dégagé de toute contingence\nde lieu ou d'action déterminée ou de programmes dont les prétentions phi-\nlosophiques ne, font que restreindre notre horizon infini ? Les symphonies\net les quatuors de Beethoven, œuvres de musique absolue, sont-ils moins\nexpressifs que les symphonies de Berlioz ? La tristesse de Roméo est-elle\nmusicalement plus expressive que « la tristesse » en général?...\n   Ensuite je demanderai si la musique sans paroles a vraiment le pouvoir\nde susciter en nous des idées ou des images précises?... La réponse me\nparaît simple : si la musique à programme exprime son programme, sup-\nprimez vos livrets explicatifs ! Que si vous les jugez indispensables c'est\nque votre musique est de pure convention. Quoi de plus conventionnel, par\nexemple, que de symboliser en l'accord d'ut majeur la persistance des lois\nmatérielles de l'univers; et en celui de si mineur l'évolution indéfinie de\nl'homme ! ! (Zarathustra.)\n  Est-ce à dire qu'il faille rejeter de toute musique indépendante le côté\ndescriptif ou pittoresque? Du tout, pourvu que le programme tienne en un\nsimple titre et que son développement soit musical et compréhensible par lui-\nmême. Voyez la symphonie pastorale, la chevauchée des Walkyries, la mer\nde Gilson, etc.\n"}, {"page_pdf": 1081, "page_imprimee": 954, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2687, "texte": " 954                                   DURENDAL\n\n\n\n   M. Jorissenne dit que la musique pure ou absolue est une simple volupté\ncomme serait l'audition « d'une langue dont nous n'avons pas le secret et\nqui nous plaît par ses sonorités ». Admettant un instant que la musique\nabsolue ne puisse pas être expressive, je ferai remarquer que si nous trou-\nvons du charme à cette musique formelle, la comparaison d'une langue\ninconnue est très insuffisante; n'est-ce pas rabaisser certaines grandes fugues\npour orgue de Bach — œuvres purement formelles mais d'une architecture\ngéniale — que de comparer l'impression qu'elles nous produisent à ce que\nnous ressentirions en entendant parler grec? Vraiment l'impression est toute\nautre : c'est celle d'un ennoblissement de notre être par la contemplation\nd'un monument rectiligne, sévère et grandiose (1).\n  Mais la musique absolue purement formelle est devenue l'exception. J'ose-\nrais dire que, depuis Beethoven, elle n'existe quasi plus. Certains, je le sais,\nreprochent à Brahms d'être trop formel. Mais habituez-vous à ces œuvres\nadmirables, lisez-les fréquemment et si l'émotion ne naît pas, c'est ou bien\nincapacité de votre part, ou bien que votre esprit, hanté par certaines\nformes musicales, est devenu inapte à en comprendre d'autres (2).\n   M. Jorissenne dit : La musique, expression de nos états d'âme et révé-\nlation de nos pensées, est bien l'art supérieur. » D'accord ; mais, je le répète,\nla musique absolue peut être expressive et révélatrice de nos états d'âme, et\nje n'en veux pour preuve que Beethoven, Brahms, Schumann et Strauss\nlui-même; car de nombreux fragments de ses œuvres développés musicalement\nsont d'une expression admirable.\n   Voilà pourquoi de tous les poèmes symphoniques de R. Strauss, Tod und\n Verklärung (mort et transfiguration), me paraît le plus durable; car c'est\ncelui qui se comprend le mieux sans programme et qui est d'essence la plus\nmusicale.\n   Don Juan et Till Eulenspiegel, malgré leurs beautés, tombent dans l'anec-\ndote (voir leurs programmes) et Zarathustra est une formidable et géniale\nerreur, quelque chose de grandiosement absurde qu'il faudrait explorer en\n détail pour admirer les richesses inouïes enfouies sous un vain fatras philo-\n sophique !\n   Je demande pardon au maître de ces critiques qui s'adressent plus au\n genre adopté qu'à l'œuvre même du génial musicien. Car — et je m'em-\n presse de le dire — ses poèmes symphoniques sont d'essence plus musicale\n\n   (1) J'ai dit à dessein : certaines fugues de Bach, car il en est d'admirablement expressives.\nLisez le Clavecin tempéré.\n   (2) Cette opinion me semble confirmée par la haine réciproque des brahmistes et des\nwagnériens.\n"}, {"page_pdf": 1082, "page_imprimee": 955, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1748, "texte": "                             RICHARD    STRAUSS                          955\n\n\nque la plupart des productions de l'école de la musique à programme.\nL'inspiration coule à pleins bords dans ses œuvres, les mélodies douces et\npassionnées, violentes et sauvages, se succèdent d'une façon merveilleuse au\nmilieu d'une orchestration dont la richesse n'a pas d'égale. Quelle verve\ndans Eulenspiegel! Quelle fougue dans Don Juan! Quelle poignante émotion\ndans Tod und Verklärung! Nous n'osons nous prononcer sur Macbeth,\nentendu une seule fois et qui semble manquer de gradation et d'oppositions\nde lumière. Quel symphoniste! et pourquoi gâter nos émotions par des pro-\ngrammes compliqués ou des anecdotes comme la scène du marché dans\nEulenspiegel, pour n'en citer qu'une? Ne serait-il pas plus philosophique de\ntaire ses programmes comme Beethoven; et la cinquième symphonie ne\nsuggère-t-elle pas plus de vraie philosophie que Zarathustra ?\n\n\n\n   Pour finir, voici une liste des œuvres principales de Strauss, d'après la\n brochure de M. Jorissenne :\n   Un drame lyrique : Guntram, dont le musicien a écrit le livret remar-\nquable.\n   Poèmes symphoniques : Retour d'Italie, Macbeth, Don Juan, Tod und\n Verklärung, Till Eulenspiegel, Also sprach Zarathustra, et le dernier, encore\ninconnu à Bruxelles, Don Quichotte.\n   Signalons encore des œuvres plus anciennes : une symphonie en fa, un\nquatuor et une sonate pour violon, une sérénade pour instruments à vent,\ndes lieder charmants, un concerto pour cor, etc.\n   Peut-être reviendrons-nous un jour sur l'œuvre de Strauss.'En attendant,\nsaluons en lui le maître qui, depuis la mort de Brahms, tient le sceptre de la\nmusique allemande.\n\n\n                                                    JOSEPH RYELANDT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-014", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 956, "page_fin": 965, "titre_corps": "Tilette", "titre_sommaire": "Tilette", "signature_source": "Blanche Rousseau", "ancre_debut": "TILETTE", "ancre_fin": "BLANCHE ROUSSEAU", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1083, "page_imprimee": 956, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1685, "texte": "TILETTE\n                                     (Suite)\n\n\n\n\n                                        IV\n\n                  ASSISE devant        le feu, sous la clarté d'une lampe\n                    pâle, T i l e t t e songe... Son rêve est vague et fan-\n                    tastique ; elle le traduit ainsi :\n                             — U n petit bonhomme marche, marche, mar-\n                           che dans une belle journée de soleil. Pourquoi\n                           du soleil? Je ne sais pas !... Il y a des fleurs\n                           partout... dans les chemins, les prairies, les\nmaisons mêmes en sont couvertes — elle les voit. — Il y a\nsurtout des lys et de grands tournesols. — L u i est un pauvre\npetit b o n h o m m e ; il est pâle, il est fatigué... Il y a aussi dans\nl'air des guêpes qui b o u r d o n n e n t . . . Il est pâle, il est fatigué ;\nil arrive à une chaumière et frappe à la porte fermée : T o c ,\ntoc, t o c . . . Personne ne répond. L e petit b o n h o m m e frappe\nencore : T o c , toc, t o c . . . Personne ne répond. L e petit bon-\nh o m m e frappe encore, puis il s'assied sur la marche du seuil et\na t t e n d . . . Q u o i ? Qu'est-ce qu'il a t t e n d ? . . . L a porte ne s'ouvre\npas ; la nuit tombe ; la route est parfumée ; des insectes bril-\nlent entre les herbes... L e petit b o n h o m m e se relève et il frappe\nà la porte. R i e n ; la porte ne s'ouvre p a s . . . L e petit bonhomme\nse rencogne et a t t e n d . . . Il attend, il attend, il attend toute la\nnuit...\n     L e coude dans les genoux, le menton dans les mains, T i l e t t e\n regarde les flammes voltiger, rouges, bleues, jaunes, comme de\n"}, {"page_pdf": 1084, "page_imprimee": 957, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1925, "texte": "                                 TILETTE                              957\n\n\nscintillantes pierreries... Béryls et topazes, ruisselants rubis,\nnacres merveilleuses, c'est une féerie où plongent ses regards\néblouis comme dans une mer profonde et tout de suite elle en\nveut l'histoire : alors la fée prit le soleil dans ses deux mains\net elle le secoua dans les cendres... et voici qu'il en t o m b a des\npierres précieuses, des pierres précieuses qui firent un grand\nfeu... et alors la chambre fut toute claire... et le feu chauffait,\net la fée...\n   — Quoi ? Quelle fée ?... Où ça la fée ?\n   — L a fée à l'intérieur de la chaumière... la chaumière où\nil y avait un feu éteint. L e petit bonhomme attend à la porte.\n   — Ah ! oui...\n   — Il a des cheveux tout blonds — on les voit briller dans la\nnuit... Il a des vêtements noirs... Il est assis avec ses mains\njointes dans ses genoux. Il frappe à la porte : T o c , toc, toc...\n   — L a fée va-t-elle l'entendre ?\n   — Je ne sais pas... Non ! elle n'entend p a s . . . Elle marche\ndans la c h a m b r e . . . elle touche les m u r s . . . elle a des jupons\ndorés légers comme des plumes... elle ne fait pas plus de bruit\nqu'une petite feuille sèche en t o m b a n t .\n   — L e b o n h o m m e l'entend-il ?\n  — Je ne sais pas. Il est assis et il regarde... Mais il fait noir\nautour de lui. Il fait froid. L a nuit est toute glacée... L e ciel\nest blanc avec deux piqûres brillantes : des étoiles.\n  — P o u r q u o i deux ?\n  — Il y en a deux ; la fée les voit aussi de l'intérieur. Elle a\nsoulevé un coin du rideau et elle regarde par la fenêtre... elle\nne voit pas le petit bonhomme parce qu'il fait trop noir... et\npuis les murs le cachent.\n  L e s carreaux de la fenêtre sont rouges et le feu brille...\n  L e feu brille.\n  L e feu brille.\n  T i l e t t e regarde le feu briller et l'histoire se précise, se pose\ndoucement dans la réalité : voici le feu... Dans une chau-\n"}, {"page_pdf": 1085, "page_imprimee": 958, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2157, "texte": " 958                           DURENDAL\n\n\n\nmière ?... Pourquoi pas ! E t le petit b o n h o m m e attend dehors.\n— Si T i l e t t e était la fée elle lui ouvrirait la porte ; elle lui\ndirait : E n t r e z . . . chauffez-vous... Elle l'embrasserait sur ses\njoues pâles... O h ! où est-il?... O h ! elle voudrait le v o i r ! . . .\nTilette se lève et marche vers la fenêtre; elle soulève le rideau.\nDehors la nuit est profonde ; des petites herbes gelées scintil-\nlent dans l'obscurité et on entend quelqu'un chanter à voix\nbasse, dans l'ombre...\n  T i l e t t e revient s'asseoir devant le feu. L a chambre petite\nsemble vaste ; une grosse lampe de faïence bourdonne en faisant\ndanser sa flamme d'or ; le tic tac grêle et précipité d'une pen-\ndule — c'est tout. — Père et Mère sont sortis. T i l e t t e est seule.\n   — L e petit bonhomme est seul...\n   Elle dit cela, tout à coup, et sa voix la fait tressaillir. L e\nsonge repart.\n   L e petit bonhomme est seul... Elle le voit ; elle le regarde\nprofondément... Il est assis, ses j a m b e s repliées sous lui, ses\nbras pendent ; ses paupières semblent baissées et pourtant ses\nyeux sont tout grands ouverts. — Est-il m a l h e u r e u x ? Souf-\nfre-t-il ?... De toute sa pitié, de tout son amour, T i l e t t e inter-\nroge, mais rien ne répond... Oh ! dis-moi, petit h o m m e blond,\nsouffres-tu? — Rien ne répond... Mais c'est moi qui l'ai inventé,\ndit T i l e t t e , alors pourquoi ne puis-je pas savoir !\n   L a grosse lampe de faïence bourdonne, le feu brille... L a\npremière sensation d'un mystère enveloppe T i l e t t e comme un\nvoile effrayant... M a i n t e n a n t elle voudrait entendre rentrer\nMère — car elle a beau faire, tâcher de plier son rêve vers les\nréalités heureuses, elle le sent river à ce petit homme assis dans\nl'ombre, tout seul, regardant les étoiles avec ses yeux qui bril-\nlent à travers ses paupières closes, sans qu'on puisse deviner\ns'il est souffrant ou bien pensif.\n   Il est là, adossé à cette porte, derrière laquelle une fée se\nglisse en faisant bruisser ses jupons dorés comme une légère\npetite feuille m o r t e . . . Les mots mêmes font peur à T i l e t t e . . .\n"}, {"page_pdf": 1086, "page_imprimee": 959, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1933, "texte": "                                 TILETTE                               959\n\n\nune feuille morte... une légère petite feuille morte... Quelque chose\nde fantastique flotte par la c h a m b r e ; quelque chose sans poids\nni forme ni couleur ; un souffle...\n   Maintenant T i l e t t e s'imagine que la fée, fatiguée d'errer,\ns'est assise devant les flammes, toute tranquille — à côté\nd'elle... Elles sont deux dans la chambre f a n t a s t i q u e ; mais\nla fée ne sait rien, tandis que T i l e t t e guette le toc toc faible et\nmonotone du petit homme qui attend sans fin dans la nuit de\nla campagne. — L a fée ouvrira-t-elle ? Non. T i l e t t e seule\nentend, T i l e t t e seule sait — et T i l e t t e ne peut rien... « Finis-\nsons le conte », dit T i l e t t e . . . Alors la fée se leva, et elle ouvrit\nla porte, et le petit h o m m e . . . Mais avec un effroi glacé, elle\ns'aperçoit que les images ne répondent plus à sa pensée — la\nfée ne se lève pas ; la porte ne s'ouvre pas ; le bonhomme ne\ncesse pas de regarder les étoiles à travers ses paupières baissées.\n   ...Sans doute sa destinée est d'attendre ainsi éternellement à\nla porte fermée, derrière laquelle une fée rêve...\n   T i l e t t e ne peut pas achever l'histoire.\n\n\n\n                                     V\n\n\n  T i l e t t e descendit lentement l'escalier de pierre et marcha\nvers les lucioles...\n   Elles brillaient dans la nuit clair-obscure comme trois pier-\nreries à un anneau magique ; une feuille d'érable penchée,\nainsi qu'un dôme, étincelante et blanche sous la lune, les pro-\ntégeait... Il ne faisait pas noir; les plantes jetaient autour d'elles\nleurs ombres légères dans les ombres longues des bouleaux ;\nune pluie de taches rondes inondait la pelouse : la silhouette\ndu pommier. L e ciel était profond; la lune large avec un fin\nsourire.\n  — J'irai, se dit T i l e t t e , j'irai jusqu'aux lucioles; plus loin je\npourrais me perdre... Je suis si petite!\n"}, {"page_pdf": 1087, "page_imprimee": 960, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2068, "texte": "  960                         DURENDAL\n\n\n\n    Elle troussa un peu sa robe courte entre ses doigts menus, et\n une pitié lui vint de se sentir si petite... « Je suis si petite! J'ai\n peur si vite! Et ce soir rien n'est gai... » Elle regarda autour\n d'elle, escalada le fantôme d'un phlox, barrant le chemin,\n marcha jusqu'au petit banc sous les acacias inclinés et s'y assit,\n pensive...\n    Les lucioles devant Tilette brillaient comme trois yeux gen-\ntils — de prince ou de génie? — Elle n'y songea point. Les\n pensées moroses, les mystérieuses tristesses enveloppaient son\n cœur. La vision confuse d'un jardin identique en elle-même la\nhanta un instant : l'ombre des plantes dans l'ombre des bou-\nleaux... la lune rit; trois lucioles... Son rêve ne s'y arrêta pas.\n   Tilette eut envie de pleurer; des idées vagues s'entrecho-\n quaient en elle, des sources de peine infinie dont elle écoutait\ninconsciemment le chant monotone et brisé. Un effroi lui vint\n de ces souffrances cachées... de souffrir de choses dont elle\n ignorait le nom et l'existence... l'effroi de l'Inconnu, la sensation\nnette d'être la proie de quelqu'obscure puissance — la certitude\nde n'y pas échapper, la crainte de l'heure où cette puissance\nse révélerait soudain. Elle se sentit une toute petite chose\nroulée dans la nuit vers quelque gouffre où elle pouvait, tomber,\noù rien ne l'empêcherait de tomber « quand les temps seraient\naccomplis... »\n   C'était une phrase que Léa disait dans ses prières. Tilette la\ntrouvait très belle. « Quand les temps seraient accomplis... »\nElle songeait à beaucoup d'années ; elle voyait passer les années\nainsi que des routes où marchent silencieusement des êtres\ndont on ne voit pas le visage; elle les voyait encore comme des\nfleuves qui coulent sans bruit au bord de routes obscures. Par-\nfois les deux images se mêlaient ; les êtres silencieux marchaient\ndans les chemins obscurs, au long des fleuves; parfois Tilette\ns'imaginait qu'elle était un de ces êtres et qu'elle avait très\npeur...\n   — Oh! pensa-t-elle, je suis triste ce soir! Rien ne fait de\n"}, {"page_pdf": 1088, "page_imprimee": 961, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1907, "texte": "                             TILETTE                        961\n\n\nbruit, et je ne puis songer qu'à des choses auxquelles je vou-\ndrais ne pas songer... Comme c'est drôle! Oui, oui, quand les\ntemps seront accomplis... »\n   Les routes surgirent et les êtres muets, les fleuves sans voix\n— cela se déroula et passa comme une funèbre procession\nau delà du ciel profond... Tilette s'effraya... « Il faudrait,\npensa-t-elle, il faudrait qu'on vous aime plus... » D'un raison-\nnement obscur, la conclusion jaillit, sereine : Tilette regarda\nen elle-même. « Aimer comme on aime Dieu ; si on aimait —\nsi quelqu'un m'aimait ainsi, il n'y aurait plus de noir... »\n   Elle imagina Prince.\n\n   Prince fut un enfant de royale figure. Tous les songes se\nmirèrent dans ses yeux; le front pâle, les tempes fragiles, avec\ndes cheveux de soie longs, frôlant la dentelle des vêtements\n précieux — je revois Prince.\n   Tilette créa Prince malheureux et haï. Il habitait un château\nsomptueux, au creux d'un vallon où des torrents s'écroulaient\navec un bruit de foudre; le parc était plein de sapins taillés en\npyramides; le soir on y entendait gémir des crapauds.\n   Prince errait dans les vastes salles du château. L'écho de ses\npas traînait derrière lui et soudain s'élançait en avant comme\nune pierre roulant d'une montagne. Les salles immenses étaient\nà demi-obscures ; de vieux portraits accrochés aux murs mon-\ntraient des visages fanés et grimaçants, encadrés de fraises\nlarges, dans un flot de ténèbres.\n   Prince était tout petit.\n   Le monde, autour de lui, n'était que dans ces vastes salles.\nIl ne connaissait du monde qu'une maison obscure aux vieux\nportraits grimaçants, le front orné de pierres mortes : il avait\npeur du monde.\n   Parfois son père qui le détestait l'enfermait dans un cachot.\nAu fond du cachot il y avait une fenêtre grillée par où l'on\napercevait un pan de ciel étroit et haut. Prince avait moins\n"}, {"page_pdf": 1089, "page_imprimee": 962, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1976, "texte": " 962                           DURENDAL\n\n\n\npeur. Il comptait les petites divisions du grillage : une, deux,\ntrois, q u a t r e . . . dix... vingt — et songeait : cela fait dix, cela fait\nvingt petits ciels !\n   Telle était la seule joie de Prince.\n   Encore, le torrent furieux en grondant sous tous les ciels\nvenait-il le troubler. Alors il t r e m b l a i t . . . Pour se rassurer il\ntâchait de chanter — mais la seule chanson qu'on lui eût apprise\nparlait de mort et de vengeance. Il frémissait en disant : Le\nvisage brisé souriait sous les eaux... Il voyait ce visage... il en avait\n horreur ! Il jetait des cris d'effroi !\n   Alors le Père entrait dans le cachot et frappait Prince vio-\n lemment. On entendait la petite tête heurter les murs avec un\n bruit affreux... des cris... des sanglots... D e ces coups Prince\n avait gardé une étrange pâleur, et, à la tempe, une mince bles-\n sure blanche et toujours béante.\n    Voici Prince.\n\n   Où T i l e t t e l'avait-elle connu? Comment l'avait-elle délivré?...\n Qu'importe ! Elle l'avait délivré, elle l'avait emporté, elle le\n tenait serré contre elle ce soir, dans la nuit du jardin ; elle\n voyait ses yeux briller doucement et entendait battre son cœur...\n    Ivresse délicieuse !... P l u s tard, devant un crucifix Tilette\n éprouvera des sensations pareilles, mais moins violentes et\n moins absolues. Elle a créé la victime pour en même temps créer\n l'Amour et la Pitié ; l'Univers est à elle ; elle l'a fait avec ses\n petites mains, rien ne le lui enlèvera.\n   — P r i n c e ! P r i n c e ! m u r m u r e T i l e t t e . Mon a m o u r ! mon\n bien-aimé !\n   « Mon bien-aimé repose parmi les lys. » Elle a épelé ces\n mots un jour de solitude — où cela? Elle ne sait plus. Mais\n ce soir elle les répète des milliers de fois, les yeux mi-clos, les\n bras enfermant son cœur... « Mon bien-aimé repose parmi les\n lys ». E t elle voit Prince étendu parmi les lys neigeux, un\n champ de lys qui couvre le jardin — et plus loin!\n"}, {"page_pdf": 1090, "page_imprimee": 963, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2006, "texte": "                                     TILETTE                                 963\n\n\n   P l u s loin ! P l u s loin !... Les lys déroulent leurs vagues\nblanches semées d'or... P l u s loin ! Plus loin !... Jusqu'au ciel !\n  Rien d'autre ne se voit. Rien ne s'entend. Il n'y a que ces lys\nsous la pâle clarté de la lune ; tapis merveilleux où Prince est\nétendu, tout blanc, avec les yeux ouverts.\n  A genoux devant lui T i l e t t e le regarde. Les parfums mon-\ntent vers le ciel en vapeur bleue comme une vapeur d'encens...\nDes pensées tumultueuses s'agitent dans l'âme de T i l e t t e :\nPersonne ne l'a aimé ! Personne n'en a eu pitié... Je lui don-\nnerai tout...\n  Je lui donnerai un bonheur inconnu en ce monde — elle pense\nainsi distinctement, et pose ses lèvres sur la petite blessure\nbéante à la t e m p e de Prince.\n   Ses lèvres posées sur la blessure, elle ne peut plus les en\n détacher. Prince la regarde. « Il m'aimera comme il n'a jamais\n aimé personne... Il me donnera ce qu'il n'a jamais donné à per-\n sonne. »\n    U n flot de joie submerge T i l e t t e ; une sensation inconnue\n dans laquelle le monde semble crouler avec fracas l'enlève dans\nun tourbillon. Elle serre Prince entre ses bras ; ils sont seuls.\n Elle voit ses yeux. Elle entend son cœur battre.\n   — Prince ! Prince !... Je t'aime P r i n c e ! E n t e n d s - t u ? . . . Plus\nque tout ! T u es à moi ; je t'ai pris ; à moi !\n   Va-t-il r é p o n d r e ? Elle écoute, l'âme en feu... Elle comprend\nles mots sans entendre la voix.\n   — Oh ! T i l e t t e ! Tilette ! Comment es-tu venue ?\n   — J e suis venue, Prince, je suis là. T u me s e n s ? . . . Voici\nmes b r a s . . . voici mes cheveux... voici que j'embrasse ta bles-\nsure...\n   — Personne ne m'a jamais embrassé... J e n'ai jamais rien vu\nde beau. T u es belle, T i l e t t e !\n   — T u me verras toujours ; je serai plus belle encore. J e\nmettrai des pierres bleues dans mes cheveux — et des robes de\nsoie. T o u t ce que tu verras avec moi sera beau comme dans un\n"}, {"page_pdf": 1091, "page_imprimee": 964, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1583, "texte": " 964                        DURENDAL\n\n\n\n rêve. Je t'emporterai dans ma maison blanche parmi les pavots\n d'Orient...\n   — Je ne connais rien au monde, Tilette.\n   — J'ai des champs de roses et de camélias, des paons dans\n mon jardin... J'ai des jets d'eau et des étangs avec des cygnes\n qui chantent sans jamais mourir. Tu verras ! Tu verras !... J'ai\n de grandes fenêtres par où l'on regarde le soleil s'en aller.\n   — Tout était noir...\n   — Il n'y a plus rien de noir : je suis là. Tu as eu du mal, je\nt'embrasse... Je t'embrasserai jusqu'à ce que le mal soit oublié!\nJe t'embrasserai comme ce soir — sans fin... Je t'embrasse, je\nte serre dans mes bras...\n   — Oh! je t'aime!\n   — Répète?\n   — Je t'aime, Tilette.\n   — Comment m'aimes-tu?\n   — Je ne sais pas... Plus que tout!\n   Tilette défaille; ses yeux se ferment; elle écrase l'enfant sur\nson coeur.\n   — Et toi, tu ne sais pas comme je t'aime! Je t'attendais, je\nsavais bien que tu viendrais... Tu ne sais pas comme je t'aime;\npersonne ne le sait... O mon Prince! mon Prince! mon Prince!\n   Elle défaille; les parfums des lys l'endorment ; elle dit des\nmots entrecoupés :\n   — ...Nous glisserons, le soir, sur l'eau des étangs; nous irons\ndans la campagne... Tu es tout petit; tu es plus petit que moi.\n   — Oui.\n   — Tu es un tout petit enfant. Je te protégerai ; je te tiendrai\ndans mes bras; je t'endormirai en chantant; je resterai près de\nton lit pour que tu n'aies pas peur...\n   — J'avais peur...\n   — Tu n'auras plus jamais peur : je suis là... Tu n'avais pas\nde maman, mon petit Prince?\n   — Je ne l'ai pas connue.\n"}, {"page_pdf": 1092, "page_imprimee": 965, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 732, "texte": "                                   TILETTE                                 965\n\n\n  — T u n'avais pas de m a m a n , mon petit Prince. Je suis ta\nm a m a n ; je te berce, je te couvre avec ma r o b e ; j'étends ma\nrobe sur toi pour que tu n'aies pas froid — moi j'ai froid... Je te\ndonne mes paons, mes eaux, ma maison parmi les pavots\nd'Orient.\n   — T u viendras avec moi?\n   — Pourquoi?\n   — T u viendras avec moi pour que je sois heureux?\n   — O mon P r i n c e ! T u ne serais pas heureux sans moi?... T u\nas besoin de moi?... de m o i ! . . . de m o i ! . . . O mon petit P r i n c e !\ntu m'aimes!... O mon bien-aimé! mon bien-aimé! mon bien-\naimé !\n\n\n\n\n  (A continuer).                                  B L A N C H E ROUSSEAU.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-015", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 966, "page_fin": 970, "titre_corps": "Le Pèlerinage dans la Forêt", "titre_sommaire": "Le Pèlerinage dans la Forêt", "signature_source": "Edmond Joly", "ancre_debut": "Le Pèlerinage dans la Forêt", "ancre_fin": "EDMOND JOLY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1093, "page_imprimee": 966, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1556, "texte": "Le Pèlerinage dans la Forêt\n\n         ÈS l'enveloppement de la vue achevé, la forêt a pris le pèlerin qui\n\nD           se sent marcher dans une cathédrale suprême, omniprésente,\n            nombreuse et unique, vivante et monumentale, dont les nefs se\nforment pour son regard, dont virent, selon sa route, les colonnes des troncs\nlisses. Elle formule les infinis de l'espace sous la seule orientation du soleil,\nvers lequel montent les vagues profondes et légères des innombrables feuilles\nvertes qui chantent, vibrent et meurent de lui. Architecture naturelle, non\npas seulement érigée dans l'air mais se combinant avec lui, mêlant à cette\nfluide âme de l'univers l'enlacement des plus grandes et des plus stables\nformes vivantes, la forêt semble le décor du monde, douceurs d'étoffes,\nintimités d'éblouissements dans les ténèbres, l'endroit et l'instant de ses\nultimes abandons, de son mystère. Elle évoque directement cette Mystique\nen qui l'âme livre le paroxisme de ses forces sous le frémissement du souffle\nde Dieu. Et, précisément, nous sommes dans la forêt de Ruysbroeck, dans\nla forêt de Soignes. Là-bas, au sud-ouest, furent les miroirs échelonnés\ndes étangs et quelques murailles gardent le nom de l'abbaye, à jamais\ncélèbre, de Groenendael. C'est ici que Ruysbroeck errait, chaque matin,\ndans l'ivresse sublime de Dieu; ici que, selon une magnifique symboli-\nsation légendaire, l'arbre sous lequel il écrivait prit un feuillage d'or à\ncause du roi spirituel qu'il abrita en dais, à cause des paroles d'or qui étaient\npensées à son ombrage.\n"}, {"page_pdf": 1094, "page_imprimee": 967, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2964, "texte": "                      LE PÈLERINAGE DANS LA FORÊT                            967\n\n\n     Nulle route plus pieuse, donc, que le sous-bois; nulle qui nous mani-\n  feste mieux à nous-mêmes et, aussi, nous projette mieux vers notre But. Le\n  spécial silence livre l'essence même de toutes les voix, ce silence sous le\n  ciel, dans la liberté de l'air, avec les pas de chevreuils et les vols d'oiseaux;\n  il fait se dire qu'enfin l'on entend! L'abri des ombrages est comme un\n exhaussement du ciel reculé et conquis à la fois par l'ascension et l'étreinte\n des ramures dont la vie transparente, gloire de pierreries, flamme de soleil,\n d'âme, luit, au contre-jour, en une immense verrière déroulée par la marche\n de nos yeux sur le sol élastique, le sol de terreau fait de feuilles annihilées\n dans leur mort; les palmes posées des fougères, si pâles, si vertes, y sont\n comme les plumes de l'oiseau de bonheur et d'espoir, de l'oiseau miraculeux\n qui les abandonna, en signe, à notre marche. La lumière, enfin, est d'une\n nuit qui serait le jour; cette nuit lumineuse pour l'ivresse d'âme que pro-\n phétisait l'amant mystique, dont l'Eglise, aussi, connaît et chante l'extase\n au Samedi-Saint.\n    C'est brusquement que s'entrevoit la chapelle dans un dernier déplace-\n ment perspectif des hautes colonnes de hêtres. Son dénuement, sa petitesse\n d'objet, de chose faite de main d'homme, la rend contrastante, délicieuse-\n ment, au milieu de l'immense œuvre divine. Elle y donne l'émoi de ces édi-\ncules de souvenir auxquels fut vouée la protection de basiliques splendides;\naussi, de ces reliquaires d'or enfermant l'ultime pauvreté d'une chose morte,\ngage d'amour ou poussière d'ossements. C'est bien l'émoi d'un gage, la\nmarque d'une présence, qui émane du contraste, avivé par la pauvreté des\nmurs enduits de chaux, de la grille clôturant seule le sanctuaire en plein\nvent, de la statuette précieusement vétusté sur l'autel peint de tons criards.\n   Tout à coup s'est révélé le but, l'animation d'une présence personnelle que\ncherche toujours, mais sans parfois les sentir, la marche à travers l'innom-\nbrable forêt. D'un coup, comme sous le prestige d'amour, celle-ci s'est illu-\nminée et expliquée; son inquiétude, son mystère s'est adouci en un regard\net un sourire qui l'expriment pour nous le donner.\n   Ce contraste avec la somptuosité de la nature est, ici, complet; la chapelle\nest pis que laide : un peu vulgaire, trop moderne avec son clocheton de bois\npeint en gris; seuls attirants, se révèlent le toit où les ardoises commencent\nde prendre les moires de vieillesse; les murs soutenus par de petits contre-\nforts, formant une abside ronde, et enduits d'un badigeon rose, naïf sym-\nbole de couleur consacré à la Rose Mystique.\n   A l'intérieur, c'est après quelques boiseries en stalles du XVIIIe siècle, un\npetit autel que surmonte une statue de la Vierge debout, portant l'enfant\n divin sur le bras droit et dont l'attitude est gracieuse. Des ornements\n"}, {"page_pdf": 1095, "page_imprimee": 968, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2820, "texte": " 968                              DURENDAL\n\n\n\nRenaissance construisent autour d'elle les guirlandes d'un encadrement.\nTout est rustique, lourd de ton, confirmant le contraste premier, redisant\npar un charme d'objets pauvres et intimes, d'objets consacrés, l'idée d'une\ncommémoration, aussi d'une présence surnaturelle. Et Marie descend à\nl'âme, lui offrant cette valeur d'émoi inouïe, la première après la person-\nnalité divine : la suprême Maternité.\n   En son inlassable ascension, la nature tout entière proclame la paternité\ncéleste, paternité virginale, celle du premier des esprits, sans partage\nd'union et que révèle toute vie, toute impulsion, tout mouvement. A côté\nde cette paternité céleste, sans la confondre, l'unissant à elle comme dans\nun mariage virginal, l'univers célèbre, aussi, une maternité immense en\nlaquelle l'absolu divin se reflète, s'atténue et s'attendrit; maternité égale-\nment sans partage, également virginale, que chante la douceur du monde,\ntout ce qui est repos, sommeil, béatitude d'immobilité, d'épanouissement.\nDe la sorte, le créé appartient à Marie comme il appartient à Dieu; pour\ncela, elle en est la douceur même, le bercement que cherchent les enfants\nlassés et peureux que nous sommes, toutes les âmes qui ont besoin de\ndormir sur un cœur maternel, sous l'abri d'un voile. Les âmes restent\nfiliales jusqu'au dernier jour pour cette Mère qui est le sourire de la Provi-\ndence divine. En des noms exquis, lui ont été voués tout ce qui est charme\ndans l'univers et aussi toutes nos peines, tous nos espoirs. C'est comme une\ndélicieuse cueillette parmi la floraison du langage humain, une cueillette que\nseraient venus faire ses anges pour en parer son nom. Ainsi les mots les\nplus doux comme les plus douloureux sont venus, en ex-voto, auprès de ce\nnom de Notre-Dame, formant d'inoubliables et délicieux appels.\n   L'endroit où nous sommes est consacré par l'un des plus parfaits;\nl'arome des plantes nous y vient dire l'accueil maternel et les pèlerins\nrépètent : Notre-Dame de Bonne Odeur, priez pour nous, montrez-vous\nmère. Il n'est pas de plus mystérieuse étreinte que celle des parfums. C'est\nl'insensible combustion de la vie elle-même que leur encensement envoie\nvers Dieu par l'haleine des fleurs, des plantes, des forêts, de l'univers entier.\nEn elle, les substances mêmes se livrent, se confondent, s'envolent vers les\nmystérieux au delà, pénètrent en nous pour de suprêmes communions.\nLes parfums sont comme l'amour et le mystère des choses; ils éveillent au\nplus profond de nos êtres, en ineffables échos, les plus inconscientes et les\nplus parfaites consécrations. Autrefois, est-il raconté, poussait ici une\nplante spéciale, \" Vaeren-Kruyd \", dont l'arome encensait sans fin l'image\nsainte.\n  Une coutume charmante fait écrire aux pèlerins leur nom, leur prière à\n"}, {"page_pdf": 1096, "page_imprimee": 969, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2868, "texte": "                      LE PÈLERINAGE DANS LA FORÊT                               969\n\n\nl'endroit de leur désir. Ainsi notre contingence, notre néant, dans sa vaine\nlutte contre l'oubli, sa fin, s'efforce de s'appuyer, de s'inscrire à la perpétuité\ndu gage religieux. Oh! ce geste touchant qui livre la personne, le secret de\nnos plus chères pensées, à tous ceux qu'appelle le même espoir; afin\nqu'une chaîne de prières, de souvenirs, rattache sans cesse les unes par\nles autres, les vies qui passent au monument qui demeure. Aussi, rien de\nplus général, de plus profondément spontané que les graffiti, marques de\npetites existences bientôt disparues, laissées comme une vaine trace\nd'étreinte, à l'existence des choses séculaires. Presque toujours, l'éloigne-\nment et la conscience d'une heure solennelle, fait sentir aux hommes le\nmal de leur destin, par la perception du temps et du lieu, cette double\nmodalité de leur néant. Dans une nostalgie éperdue, qui est sans doute la\nmaladie humaine, ils comprennent, alors, l'élan nécessaire, sauveur, hors du\ntemps et du lieu, et le rattachement à l'Essentiel.\n   Le même sentiment est en tous les graffiti sincères, depuis ceux de\nnos chapelles jusqu'à ceux qui tapissent des roches entières dans la pénin-\nsule sinaïtique, disant les pérégrinations des Nabatéens. Chaque fois qu'un\nhomme écrivit de la sorte, grave, il sentit sa vie et sa mort l'assister.\n   Jadis, les murs de la petite chapelle ne portaient que des noms ou des\nprières; depuis que le cyclisme démocratique... (parfois trop!) est venu jeter\ndans les campagnes l'écume des villes, on y trouve un mélange d'obscénités\net de curieuses bêtises (1) Une indignation saisit d'abord ; mais bientôt elle se\nmétamorphose en pitié et s'apaise en dédain. Comme il faut que les malheu-\nreux qui écrivent cela soient infériorisés, pour que la majesté unique de la\nforêt et celle, encore plus belle, de la douleur humaine, ne suscitent en eux\nque ces éructations! Ce n'est plus même blasphématoire, puisqu'il s'y joint\nune telle aperception des plus grandes choses qui soient au monde. Bientôt,\nalors, on en arrive à l'oubli total, l'oubli placide qu'on aurait pour la trace\nd'un troupeau passé.\n   Du reste, que n'effaceraient les mots lus par nous, très haut, à l'entrée de\nla chapelle; à un endroit où il avait fallu, pour les écrire, se hausser sur\nune barre de fer ?\n  Souvenez-vous, ô très douce Vierge Marie, qu'on n'a jamais entendu dire\nqu'aucun de ceux qui ont eu recours à Vous ait été abandonné. Animée d'une\npareille confiance, je viens à Vous, et je Vous recommande tous mes parents, tous\nceux que j'aime et spécialement ma petite sœur qui m'aide à me tenir en équilibre\nsur la barre de fer.\n  (1) Au point de vue pratique, nous oserions demander une surveillance ecclésiastique\nfaisant disparaître chaque fois, sans trop de retard, ces choses pénibles.\n"}, {"page_pdf": 1097, "page_imprimee": 970, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 716, "texte": " 970                            DURENDAL\n\n\n\n   Remarquez-vous comme cette exquise tendresse ingénue sait fixer le\nsouvenir de sa prière, signaler par un détail (gardé à la fois dans l'inscrip-\ntion et dans sa mémoire), le moment d'où elle veut faire dépendre son\nbonheur, ce bonheur répandu en plusieurs vies, obtenu, sans doute, par un\nélan de fraternelle charité? Oh! maintenant les inscriptions profanatrices\nsont bien loin de nous! Tout le secret de la prière, du lien avec nos frères\net avec Dieu, vient de se découvrir en ces mots de fervente simplicité\ncomme tout le mystère du monde rayonne dans une des pâquerettes de la\nprairie.\n\n\n\n                                                         EDMOND J O L Y .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-016", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 971, "page_fin": 974, "titre_corps": "Médailles catholiques ???", "titre_sommaire": "Médailles catholiques", "signature_source": "William Ritter", "ancre_debut": "Médailles Catholiques", "ancre_fin": "WILLIAM RITTER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1098, "page_imprimee": 971, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 1512, "texte": "Médailles Catholiques???\n\n               DANS le précis d'une  telle concision élégante, mais\n                 d'un si beau luxe de reproductions soigneuses,\n                 par lequel M. Roger Marx attire l'attention des\n                 amateurs de numismatique et sphragistique sur\n                 les médailleurs français depuis 1789, se peuvent\n                 relever quelques indices t e n d a n t à autoriser la\n                 présomption d'un possible renouveau dans l'art\nde la médaille catholique. Certaines pièces, d'une inspiration\nqu'il n'est pas sans intérêt de contrôler, prouvent que ce ne sont\npas les médailleurs qui manqueraient à l'expression d'idées\nreligieuses, mais bien avant tout les commandes catholiques\naux médailleurs. E t pourtant on sait la belle consommation de\nvulgaires jetons, quoique d'or et d'argent souvent, qui se fait aux\nlieux de pèlerinages ! Ce serait à étayer une fois de plus la thèse\nironique de cet aimable farceur de Hugues Rebell qui prétend\navec une telle drôlerie que de nos jours les chromos seules font\ndes miracles !\n   Sacratissimo cordi Jesu Gallia pœnitens et devota exprime par\nune grande médaille Chapu avec moins de bonheur, hélas ! que\ncertaines très belles d'entre ses œuvres profanes ne témoignent\nde préoccupations d'un ordre bien inférieur ! Si l'élan de la\nFrance endeuillée à l'agenouillement pour tendre au Christ\nl'église de Montmartre est sans conteste d'un maître, en\nrevanche elle est digne du quartier Saint-Sulpice la veulerie de\n"}, {"page_pdf": 1099, "page_imprimee": 972, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2329, "texte": "   972                                  DURENDAL\n\n\n\n  type d'un Christ qui agrée l'offrande avec le geste convenu d'un\n  papa bourgeois recevant de sa famille pour sa fête, sur un\n  plateau neuf, le gâteau de Savoie qui disparaîtra au dessert de\n  ce beau jour. Cette réserve faite, et admise la donnée d'une\n  exaltation un peu théâtrale conçue par l'artiste trop profane,\n  comme il faut admirer l'excellente mise en place du sujet, les\n proportions si bien comprises du groupe, de l'exergue, de la\n devise et du vide rempli par le rayonnement du Sauveur!\n    Combien éloigné de cette emphase le prodige de simplicité\n qu'apparaît la ravissante petite Sainte Vierge protectrice de\n l'enfance de M. L. O. Roty, si humble, si dévote dans son\n médaillon ovale, posant avec un tel respect modeste son baiser\n virginal au front d'un bambino potelé, le petit doigt ramené aux\n lèvres. Cela n'a visé à rien qu'au naturel et cela a rencontré du\n coup l'impression religieuse, tant l'intimité et le recueillement\n en approchent ou nécessairement la préparent. La belle étude\n de M. Léonce Bénédite, dans Art et Décoration de mars 1897,\n nous avait appris le revers d'une grâce si pure et les apprêts de la\n même médaille : rien qu'un grand lys, et l'inscription Virgo sancta\npuerum custodi, et une sérieuse et noble étude de draperie à la\nsanguine pour le voile de la Vierge, avec la main tenant l'enfant\net l'œil baissé en remarques. Pour rencontrer la beauté déco-\nrative, inutile de chercher midi à quatorze heures, il n'y a qu'à\nregarder autour de soi : rien ne court les rues, dit-on; oui, pour\nqui ne sait rien voir.\n    En 1888, M. Levillain grave un maussade profil de M. l'abbé\nBeau (c'est à croire que ces messieurs ont échangé leurs noms !)\net à date indifférente M. Maximilien Bourgeois celui tout à la\nfois paterne de la babine et malicieux de l'œil de Mgr Auguste\nAllou, évêque de Meaux, qui n'a rien de bossuétique ni même\nd'aquilin,mais personne jamais ne s'avisera, j'imagine, d'appeler\ncela de l'art religieux, sauf peut-être M. l'abbé Broussolle (1).\n   (1) Ce trop bon abbé Broussolle, dans son zèle à dénombrer beaucoup d'œuvres catholiques\naux salons de Paris (1897) va jusques à consacrer un chapitre de cinq pages de sa Vie\nesthétique aux scènes de la vie ecclésiastique : «fantaisies, anecdotes et portraits. »\n"}, {"page_pdf": 1100, "page_imprimee": 973, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2220, "texte": "                   MÉDAILLES CATHOLIQUES ? ? ?                 973\n\n\n    Séduit par le sans pareil motif qui permettait aux artistes\n religieux de la Renaissance de se consoler d'Apollon, et lui a\n permis à lui un de ces morbides, gracieux, fondus et souples\n nus d'adolescent auxquels il excelle, le poète de l'étain Alexandre\n Charpentier tente à son tour un saint Sébastien. Résultat : une\n adorable plaquette rectangulaire, d'un accent bien d'aujourd'hui,\n pathétisée par l'expression ardente de l'enfant martyr, encore\n plus que par le frisson du jeune corps distendu, traversé d'ondes\n souffrantes de plaie à plaie, et que par l'affreux spectacle de\n cette gracilité si brutalement ligottée, de cette faiblesse déli-\n cate toute criblée de flèches.\n   Autant M. Yencesse ébauche en rêve vague sa première\ncommunion réaliste, mais qui réussit à se réaliser confuse et lourde\net confondant la bonhomie et l'amorphe, autant il s'écarte ainsi\nen plein de l'art de médailler, d'où par définition s'excluent le\nmou, le pâteux et le p a t a u d ; autant M. Frémiet est incisif,\nnerveux et franc d'écriture dans son vaillant saint Georges au\ncheval cabré presque dressé, cassant sa lance dans la gueule du\ndragon convulsé, un vrai « saint-Georges » d'écrivain catholique,\nmaintenant qu'il n'y a plus de dons Quichotte pour en porter.\n    Or, revenons-en à notre point de départ : si l'on songe à\n toutes les occasions de la vie chrétienne où se distribuent et\n pourraient encore se distribuer des médailles, si par ailleurs on\n considère ce que des artistes comme Roty, Frémiet et Charpen-\n tier, que nous ne voudrions pas calomnier mais probablement\n d'une orthodoxie ou d'une piété un peu douteuses, sont arrivés\n à produire lorsque le hasard les a conduits vers les sujets\n religieux, force nous est bien, à nous autres catholiques, de\n constater qu'une fois de plus, lorsque nous avons voulu des\n médailles, nous n'avons pas perdu une occasion de sacrifier à la\n camelote juive et au laid qui est cependant, Dieu merci! une des\nformes de Vesprit du mal, et d'empêcher un art religieux moderne\n de se créer dans ce domaine-là comme dans d'autres. Les tra-\nvaux énumérés ci-dessus, quelle que soit la beauté de certains\n"}, {"page_pdf": 1101, "page_imprimee": 974, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1575, "texte": " 974                         DURENDAL\n\n\n\nd'entre eux, ne sont pas encore, certes, d'un idéalisme trans-\ncendant, mais ils prouvent que si les artistes de notre temps\navaient davantage à chercher, à penser et à concevoir pour nous,\nils arriveraient indubitablement à nous rendre des bonheurs tels\nque ceux que nous allons exhumer dans quel passé lointain!...\n   O h ! l'aurevillyesque médaille « opus pisani pictoris », l'une des\nœuvres de foi et d'art les plus extraordinaires que nous sachions,\nainsi conçue : Dans un vallon aride, descendu de son gros\nroussin à queue tressée, un petit chevalier trapu l'a pour un\ninstant attaché à l'arbre voisin, afin de prendre, lui cuirassé de\npied en cap, le temps d'une courte prière, ses genouillères aiguës\nfléchies devant une croix de rencontre ; et voici que ses gantelets\nenlacent le bois du salut et que le museau de fer du lourd\nbassinet proéminent couche son baiser sur les pieds du Crucifié,\net c'est une chose sublime sur ce disque de métal grand comme\nla p a u m e de la main que cette trinité formidable d'une énorme\ncroupe de cheval distrait, vue de face, d'un chevalier agenouillé\nde profil et du Crucifix de trois quarts que celui-ci embrasse.\nQuelle leçon ! L e réalisme servant de tremplin pour bondir au\ndivin ! Cette médaille devient à mes yeux équivalente en\nfamiliarité sublime au propos que saint Antoine vint, après sa\nmort, tenir à son ami l'abbé de Vireul : «. Je viens de laisser ma\n monture auprès de P a d o u e , je rentre dans ma patrie!\n\n\n                                            WILLIAM     RITTER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-017", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 975, "page_fin": 984, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "rue de la Monnaie 48 Louvain", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1102, "page_imprimee": 975, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 1917, "texte": "LES LIVRES\n LA P O É S I E     :\n\n    A u F i l de l ' H e u r e , par VICTOR MARGUERITE (Paris, P L O N ) .\n    J'ose dire que ce livre de vers assure à M. Victor Marguerite un des plus\n enviables rangs parmi les nombreux poètes qui se révélèrent ces temps-ci.\n Ces poèmes qui chantent harmonieusement les souvenirs, les émotions et\n les rêves, l'aurore et l'ombre écoulées.\n\n              La vie et son remous d'eaux   vermeilles ou noires,\n\n n'attestent pas qu'un habile artiste, presque impeccable et rompu aux plus\n subtiles virtuosités du métier; ils manifestent un poète entre tous délicat et\n vibrant, une âme ardente et nostalgique qui se livre avec la sincérité des\ndroits et la discrétion des fiers. Son pessimisme est doux, sa mélancolie dis-\ntinguée. Il est tout élégance et tout grâce, automnal et crépusculaire, fami-\nlier des déclins, des fuites et des chutes. A l'exemple de M. de Régnier, qu'il\nadmire, M. Victor Marguerite célèbre volontiers, mais avec moins de faste,\nla vanité de tout. Son âme n'est point compliquée ; un charme de droiture\némane d'elle et s'impose. Il est un des rares poètes qui forcent d'emblée\nplus que l'estime : la sympathie.\n  Je voudrais citer ici Un Soir d'Été, Jet d'ombre, Partir..., tant d'autres\npages frissonnantes du Parc enchanté, du Bouquet d'Avril et de la Gerbe\ndénouée. Qu'il suffise, pour inviter à tout lire, de transcrire cette charmante\nBonne chanson :\n\n              En soi-même chacun porte un jardin fermé\n              Où le souvenir saigne et fleurit dans les roses.\n              L'heure éclatante y passe avec l'heure morose\n              Sous un ciel de silence et de rêve embrumé.\n\n              O promeneuse du jardin, Belle de mai,\n              Jeunesse qui marchais dans l'aube grise et rose,\n              Tu tressailles au fond du cœur où tu reposes...\n              Ecoute, c'est le chant que nous avons aimé.\n"}, {"page_pdf": 1103, "page_imprimee": 976, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2693, "texte": "  976                              DURENDAL\n\n\n\n               Comme ils sonnèrent haut dans ton âme enfantine\n               Ces mots où ton orgueil comme eux chantait     Matines.\n               Ces simples mots tremblants de désir et de foi!\n\n               Entends bruire encor de leur plainte secrète, —\n               Celte bonne chanson, c'était ta propre voix, —\n               L'invisible jardin des heures qu'on regrette.\n\n                                                                         M. D.\n\nLE ROMAN           :\n\n   S a i n t - C e n d r e , par MAURICE MAINDRON (Paris, édition de la Revue\nblanche).\n   M. Maurice Maindron débuta dans la vie littéraire par un roman histo-\nrique : le Tournoi de Vauplassans, qui eut du succès et fut couronné,\nen 1896, par l'Académie Française. Il nous donne aujourd'hui un second\nroman historique : Saint-Cendre, et nous en annonce d'autres pour bientôt.\nPour avoir réussi en un genre, le voilà sans doute voué à ce genre définiti-\nvement. C'est là un trait bien caractéristique de notre époque, qui a poussé\nplus loin qu'aucune autre le souci de la division du travail et de la spécialisa-\ntion à outrance. L'artiste ou l'écrivain, dont la maîtrise s'est révélée dans un\ncertain domaine, doit s'y cantonner, sous peine d'y être ramené impitoya-\nblement par la critique et même par ses admirateurs. Feyen-Perrin a été\nastreint à peindre toute sa vie des Cancalaises. Cormon est condamné aux\nhommes préhistoriques. Henner aux femmes rousses.\n   Vocation pour vocation, celle du roman historique nous paraît heureuse.\nCe genre littéraire subit une très intéressante évolution et nous réserve\nencore bien des surprises, et peut-être des chefs-d'œuvre. Nous sommes loin,\naujourd'hui, des anciens romans de chevalerie qui furent le régal de nos\naïeux. Loin aussi du        romantisme historique      qui nous valut, après\nWalter Scott, une littérature d'un moyen-âgeux suspect, dont Victor Hugo,\nle bibliophile Jacob et Dumas père furent les prophètes. Ces infatigables\nmaçons gâtèrent le métier. Non seulement ils couvrirent d'un grossier badi-\ngeon ce Moyen-Age si fin, si coloré, énorme et délicat , disait Verlaine,\nmais ils donnèrent au public une telle indigestion de drames de cape et\nd'épée, d'estoc et de taille, qu'une réaction devint inévitable... Et le roman\nhistorique, tombé dans un profond discrédit (à peine essaya-t-il de se galva-\nniser, de loin en loin, avec Mérimée, avec Flaubert, avec Barbey d'Aure-\nvilly), abandonna le premier plan de la scène littéraire au roman contempo-\nrain, sentimental ou naturaliste, roman d'observation ou d'analyse...\n  Mais l'histoire littéraire, comme toute histoire, n'est qu'un perpétuel\n"}, {"page_pdf": 1104, "page_imprimee": 977, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2872, "texte": "                                 LES LIVRES                               977\n\nrecommencement. Et il semble qu'aujourd'hui la faveur du public revienne\ngraduellement au roman historique.\n   « Il faut bien reconnaître, écrit Anatole France, que les formes d'art sont\nsujettes à la mode. Enfin, la roue en tournant élève ce qu'elle avait abaissé.\n   » Don Quichotte, qui parlait sagement, ayant beaucoup souffert des mou-\nlins à vent, des muletiers, des galériens et des bergers, dit un jour à son\nécuyer Sancho : « Tous ces orages dont nous sommes assaillis sont autant\n» de signes que le temps enfin va reprendre sa sérénité et nos affaires un\n» meilleur cours ; car il est impossible que le bien ou le mal soient dura-\n   bles, d'où il suit que le mal ayant beaucoup duré, le bien doit être\n» proche. » C'est une bonne raison pour que le roman à costumes retrouve\nla faveur dont il jouissait auprès de nos grand'mères, qui étaient roman-\ntiques.\n   » Faut-il s'en plaindre ou s'en louer ? Je ne crois pas qu'il faille s'en\nplaindre. On dit que le roman historique est un genre faux. Cela est vrai en\nun sens. Mais quel genre littéraire n'est pas faux de quelque manière ? Ou\ndoit en tout considérer les inconvénients. »\n  Ces inconvénients sont indéniables. Le roman historique doit se garder\nd'un double écueil : il ne doit pas être trop scrupuleusement historique,\nsous peine de n'être qu'une chronique sans autorité, — il ne doit pas non\nplus s'écarter de la vérité ou tout au moins de la vraisemblance historique,\nsous peine de sonner faux. S'il n'est pas nécessaire de faire parler à ses\npersonnages le langage même qu'ils ont parlé, tout au moins faut-il les faire\nparler dans le registre de leur voix et de leur âme, et faut-il leur garder les\nproportions de la réalité. Difficultés sérieuses, mais compensées par de sin-\nguliers avantages, car l'histoire qui est un art, qui est une philosophie, offre\nau romancier des tracés magnifiques, des plans réguliers qui lui permettent les\nvues larges et universelles. Sans compter l'attrait qu'offre pour le lecteur la\nsociété d'êtres nouveaux pour lui et nullement chimériques qui le reposent\nun peu de la compagnie des jeunes-premiers très rosses et des ingénues\nmorphinomanes, héros et héroïnes habituels des formats-Charpentier.\n   Nombreux sont les auteurs d'aujourd'hui qui, consciemment ou non,\ncédant à cette évolution, démontrent la vogue renaissante d'un genre qu'on\navait pu croire disparu. Rappelons les curieux romans de Lombard, de\nGilbert-Augustin Thierry, de Judith Gautier. Fuis quelques livres de Paul\nAdam, esprit universel, excellent styliste, curieux de tous les genres litté-\nraires, et qui, dans chacun de ces genres, s'arrête précisément au point où\nil commencerait à être un maître. D'autres encore : Pierre Louys et ses\nromans grecs, d'Esparbès et ses épopées, jusqu'à Rostand avec son Cyrano.\n"}, {"page_pdf": 1105, "page_imprimee": 978, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2540, "texte": " 978                             DURENDAL\n\n\n\n   M. Maurice Maindron possède, à un haut degré, plusieurs des qualités\nqui conviennent au roman historique : de la souplesse dans le style, de\nl'action dans le récit, de la vie dans le dialogue. Mais il me paraît que les\nfigurines de son Saint-Cendre sont quelque peu dépaysées dans le décor où il\nles a placées : la France au temps de Coligny. En maints endroits, le lec-\nteur est tout à fait tenté d'oublier où et quand ont vécu les scènes que l'écri-\nvain lui narre. A la vérité, il se doute bien que l'action se passe en un temps\net en un pays où les mœurs étaient relâchées à l'excès, — car il n'est pas\nun des personnages du roman, homme ou femme, qui ne soit un paillard ou\nune gourgandine, et quant au héros lui-même, le beau marquis de Saint-\nCendre, qui cherche à reconquérir à la pointe de l'épée sa légitime épouse\ndont il est séparé de corps et de biens, il se signale, tout le long du livre,\npar des procédés d'inconduite qui frisent l'érotomanie. Mais cette atmos-\nphère singulièrement voluptueuse ne suffit pas à elle seule à caractériser\nce milieu du XVIc siècle.\n                                                                H. C. W .\n\n   A m e s r e c l u s e s , par M. RAYMOND AYNARD (Paris, CALMANN-LÉVY).\n   Recueil de contes d'un style curieux et personnel. A retenir surtout La\nBelle et la Bête, une attachante page de psychologie féminine : hésitation\nd'une jeune fille entre l'amour et la vie du cloître.\n\n   L e S o l e i l des Morts, par M. CAMILLE MAUCLAIR (Paris, OLLENDORFF).\n   Roman à clef — et un beau livre. Intrigue un peu simpliste — et plutôt\nde belles tranches d'observation; des croquis très < c'est cela », et pas\ntoujours flattés, de la plupart des « intellectuels > ; reconnu au passage\nBloy, Rosny, Mirbeau, Rodin et surtout Mallarmé, un personnage impor-\ntant de l'œuvre ; aussi des coins de paysages et des épisodes de vie nouvel-\nlement et âprement notés : une salle de concert et une vue de banlieue de\nParis — celle-ci saisissante comme un Rafaelli. Enfin et surtout une belle\net vivante figure de femme — inquiétante incarnation du morbide idéal de\nl'Élite.\n   Comme moralité — car il y a une moralité — cette conclusion générale, à\ntendance un peu vague, mais fortifiante tout de même : l'artiste doit sortir\nde l'élite stérile et se mêler, agent de régénération sociale, à la grande foule\nhumaine.\n   Ce livre — qui est d'un écrivain — est débiné par tous les acrobates de\nl'art pour l'art.\n   Quelques passages trop libres — et inutiles.\n"}, {"page_pdf": 1106, "page_imprimee": 979, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2346, "texte": "                                  LES LIVRES                                979\n\n  Chair, par EUGÈNE MONTFORT (Paris, Mercure de France).\n  M. Montfort, qui a du talent, du style et du lyrisme, pourrait faire de ses\ndons indéniables un meilleur usage : ces hymnes sonores et pathétiques à\nde médiocres voluptés relèvent de l'ennui et du dégoût — plus que de l'art.\n  Ce naturiste est par trop nature.\n                                                                  F. V.\nLE THÉÂTRE :\n   L ' A î n é e , comédie, par J U L E S LEMAITRE (Paris, CALMANN-LÉYY).\n   Satire brillante — un peu « rosse » parfois — du protestantisme rigou-\nreux. Des tirades en fusées d'esprit, des mots neufs et caractéristiques, des\nsituations nouvelles, beaucoup de scepticisme, un peu d'émotion et plus\nencore de paradoxe, une langue souple et colorée — enfin la réunion des\ngrandes qualités et des petits défauts qui font de M. Lemaître le très caus-\ntique et très spirituel contrebandier de la philosophie sociale.\n\n  L ' H é r é s i a r q u e , par HENRY MAZEL (Paris, Mercure de France).\n    Il n'est point trop tard pour dire tout le bien que nous pensons de cette\n fière et belle tentative d'art théâtral : L'Hérésiarque, par M. Henry Mazel.\n    Le moine Victorin, animé à la fois de la haine contre l'hiérarchie reli-\ngieuse rongée par la corruption et de l'amour des misérables opprimés, se\ndresse dans une fièvre de réforme, attisée encore par l'amour d'Astera.\n    Le concile d'Avignon les condamne; mais le peuple se lève en leur faveur\net les place au faîte du pouvoir temporel et spirituel, unis dans la puissance\net l'amour.\n    Bonheur illusoire : Victorin, au sein du triomphe, regrette ses joies\nsereines de moine ; l'adversité suit ; c'est l'impopularité et la défaite.\n    Belle œuvre originale et puissante, très haute en couleur, d'une impo-\nsante simplicité et d'une énergique sobriété, dépourvue de pathos et de décla-\nmations.\n    Destinée peut-être plus à la lecture qu'à la scène — car le souci de la\npénétration psychologique a préoccupé davantage l'auteur que le souci de\nl'action.\n                                                                    F. V.\nLA CRITIQUE :\n  Les Religieuses enseignantes,            par Mme MARIE du Sacré-Cœur\n(Paris, RONDELET).\n  Voilà un livre que doivent lire tous les catholiques et pas seulement ceux\n"}, {"page_pdf": 1107, "page_imprimee": 980, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2812, "texte": " 980                            DURENDAL\n\n\n\nqu'intéresse la cause capitale de l'enseignement qui en est le sujet. Il est\nnourri d'idées. Il est admirablement écrit. L'auteur s'y révèle un esprit\nabsolument supérieur, ayant sur toutes les questions, et spécialement sur\ncelles de l'éducation et de l'instruction, des idées grandes et fortes. On ne\ndirait jamais que ce livre est sorti d'une plume féminine tant il est impré-\ngné d'énergie. Et cela est vrai tant en ce qui concerne le fond qu'en ce qui\nregarde la forme.\n   Animée d'un zèle d'apôtre, Mme Marie du Sacré-Cœur aime passionnément\nl'Église et les enfants dont cette Mère lui a confié les âmes. Que fera une\nreligieuse vouée à l'enseignement de la jeunesse de par sa vocation et qui a\nconscience de la hauteur de sa mission? Elle fera tout ce qui est humainement\npossible de faire pour se rendre capable de remplir dignement cette mission.\nLa grâce suffit-elle pour être une vraie éducatrice, une bonne maîtresse ?\nAbsolument pas. Ce serait se moquer de Dieu que de le penser; ce serait le\ntenter que de compter sur sa grâce seule. Mme Barat, une des plus fortes\ntêtes et en même temps une des plus grandes saintes de ce siècle, disait un\njour à ses filles cette parole d'esprit : < Mes soeurs, nous sommes assez\n sottes par nature, ne le devenons pas par grâce, c'est inutile ».\n   Eh bien, le but que Mme Marie du Sacré-Cœur a eu précisément en vue\ndans son livre, c'est de révéler aux religieuses enseignantes ce qu'elles doi-\nvent faire pour devenir des institutrices sérieuses. Cela ne suffit même pas\nà ses yeux. Il faut qu'elles deviennent des institutrices si supérieures, que\nles ennemis de l'Eglise les lui envient et qu'ils doivent compter avec elles.\n   En sommes-nous là en France? demande-t-elle à ses consœurs dans l'ensei-\ngnement. A cette question elle répond, avec tristesse sans doute, mais avec\ncourage : « Non. » Et pour remédier à l'état d'infériorité manifeste, d'après\nelle, où se trouvent les établissements religieux en France, elle a conçu le\nprojet de la fondation d'une école normale supérieure, ayant le cachet\nmonastique et la valeur éducative des fondations religieuses, et qui donne-\nrait un enseignement capable de rivaliser avec celui des études universi-\n taires.\n    Il serait impossible d'exposer ici tout au long le projet de Mme Marie du\n Sacré-Cœur. Nous ne pouvons que renvoyer au livre lui-même pour les\n détails. Tous les catholiques devraient lire ce livre. Sans doute, tous ne sont\n pas appelés à s'occuper d'enseignement. Mais à propos de cette haute ques-\n tion, l'auteur énonce quantité de vérités qu'il était urgent de dire et qui\n veulent être méditées. C'est un de ces rares esprits qui voient tout de haut et\n qui voient loin.\n    Mme Marie du Sacré-Cœur est de ces âmes trempées qui ne font rien à\n"}, {"page_pdf": 1108, "page_imprimee": 981, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2655, "texte": "                                  LES   LIVRES                              981\n\n\ndemi, qui ne tolèrent pas les demi-mesures. Elle souffre quand elle entend\ndire par les ennemis de l'Eglise : < Nous ne redoutons pas les religieuses,\nelles sont trop arriérées ! »\n   Et elle s'écrie avec raison et avec éloquence :\n    « Religieuses, nous ne sommes pas des fonctionnaires; aucun ministre de\npassage ne nous a confié tel ou tel poste ; notre investiture vient de plus\nhaut. Attachées au service de l'Eglise, nous n'avons pas le droit d'être médiocres\net nous avons le devoir de nous imposer par une incontestable supériorité. Le\nmonde confond souvent le signe avec la chose signifiée; quand nous passons,\npour lui, c'est l'Eglise qui passe, il semble qu'elle ait revêtu notre habit.\nS'il nous respecte, c'est l'Église qu'en nous il respectera ; par contre, s'il rit\nde nous, c'est de l'Eglise qu'il rira. Cette terrible identification a de quoi\nnous faire trembler, mais aussi elle doit nous grandir et nous donner le\nnoble orgueil et la générosité vaillante qu'inspire un héritage d'honneur. >\n\n                                                   L'Abbé HENRY      MŒLLER.\n\nÉDITIONS          D'ART :\n\n  L e s H e u r e s de N o t r e - D a m e — dites de Hennessy — par JOSEPH\nDESTRÉE (Bruxelles, LYON-CLAESEN).\n   L'art d'enluminer les manuscrits est à peu près perdu. Nos ancêtres\nl'avaient en haute estime. Et ils étaient passés maîtres dans cet art char-\nmant. Il nous ont laissé de vrais chefs-d'œuvre.\n   Le manuscrit : Les Heures de Notre-Dame en est un des plus admirables\nspécimens. C'est une merveille. Allez le voir à la Bibliothèque royale de\nBelgique, section des manuscrits. Vous y serez reçu par le P. Van den\nGheyn, conservateur des manuscrits, le savant bollandiste, l'homme le plus\nmodeste et le plus aimable que je connaisse. Il vous montrera volontiers ce\ntrésor que notre Bibliothèque royale a la bonne fortune de posséder. A sa\nvue il vous prendra comme à moi une envie bien naturelle d'en avoir une\nreproduction. Cette reproduction la voici. Je viens vous la présenter. Elle\nest elle-même une œuvre d'art. Elle a été éditée par le plus artiste des édi-\nteurs que nous ayons en Belgique, M. Lyon-Claesen. C'est une des plus\nbelles œuvres qui soient sorties de sa maison. Le texte est superbement\nimprimé, rehaussé par de ravissantes lettrines en couleur. Les phototypies\nsont magnifiques. Elles reproduisent d'une façon saisissante toutes les\nadorables miniatures du manuscrit. Chaque miniature est un chef-d'œuvre.\nL'artiste, maître Simon Benning, est du reste l'un des plus talentueux enlu-\nmineurs de notre ancienne école flamande.\n"}, {"page_pdf": 1109, "page_imprimee": 982, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2929, "texte": " 982                             DURENDAL\n\n\n\n   Vous dire que le texte des Heures de Notre-Dame, l'histoire, l'interpréta-\ntion et tous les détails intéressants, concernant l'œuvre, les miniatures et\nl'artiste, sont de la plume de Joseph Destrée, c'est tout dire, n'est-ce pas?\nTout le monde connaît la science et le talent de notre éminent conservateur\ndes Musées royaux de Bruxelles. Il serait fastidieux d'en faire l'éloge.\n   Nous ne saurions assez engager les amateurs de belles choses, de livres\nd'art, d'œuvres curieuses, à faire l'acquisition du livre de M. Destrée. Voilà\nun livre à offrir en cadeau, à orner les bibliothèques d'amateurs, à placer\nsur la table de nos salons. Les fêtes de Noël et du Nouvel An nous ramè-\nnent la saison des cadeaux, qui souvent consistent en livres d'art. Mais à quels\nignobles livres, grand Dieu! ne donne-t-on pas actuellement la préférence!\nLe luxe de ces livres est tout extérieur, couverture d'un rouge éclatant,\ndorure non seulement sur tranche, mais sur toutes les coutures et dans tous\nles coins. Tout cela c'est un luxe de goût dépravé, un art de pacotille. Nous\nne dirons rien des gravures qui ont la prétention d'orner les livres et qui\nsont abominables. Sans doute, elles ont pour but souvent de reproduire les\nchefs-d'œuvre du passé. Mais ce n'est point la reproduction, mais la carica-\nture la plus grotesque de ces admirables chefs-d'œuvre qu'elles nous donnent.\n   Ces livres de luxe, dont les vitrines de nos libraires vont être envahies\nbientôt à l'occasion des fêtes de Noël et du Nouvel An, sont, pour la plupart,\nde véritables horreurs, mais si bien vernissés pour taper l'œil du public, dont\nils dépravent absolument le goût, en l'habituant à prendre le clinquant et le\nbrillant pour de l'art véritable.\n   Pourquoi donc, au lieu d'acheter et de donner en cadeau ces abominables\nlivres, qui coûtent très cher et ne valent pas l'argent qu'ils coûtent, ne pas\nfaire l'acquisition d'œuvres d'art, comme Les Heures de Notre-Dame ? Ces\nlivres d'art ne coûtent pas moins cher sans doute, mais au moins, pour\nemployer une expression vulgaire et de mise ici : on en a pour son argent.\n   Nous avons été écœurés souvent en voyant tous ces affreux livres de\nluxe étalés dans les salons. Ces livres sont tout ce qu'il y a de plus anti-\nartistique. Leur influence est néfaste. Ils habituent le monde à considérer\ncomme beau des choses qui, disons-le sincèrement, sont franchement laides.\n   Sous ce rapport, c'est une bonne et belle action que d'éditer des livres\nd'art comme Les Heures de Notre-Dame. On ne saurait trop en recommander\nl'achat. Il faut encourager les vrais artistes éditeurs à nous en donner\nd'autres encore. En ce fesant, nous aurons le mérite de coopérer au relève-\nment du niveau artistique dans notre pays.\n   Nous félicitons vivement et M. Joseph Destrée et M. Lyon-Claesen, pour\nl'œuvre d'art qu'il nous ont donné. Si cela ne dépendait que de nous, tous\n"}, {"page_pdf": 1110, "page_imprimee": 983, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2334, "texte": "                                 LES LIVRES                              983\n\n\nnos lecteurs s'empresseraient de les stimuler à entreprendre la publication\nde nouvelles œuvres d'art de ce genre, en faisant l'acquisition de ces splen-\ndides Heures de Notre-Dame, éditées par eux avec tant de goût et de magni-\nficence.\n                                                L'Abbé HENRY MŒLLER.\n\nDIVERS :\n\n   La Bonne Souffrance, par FRANÇOIS COPPÉE (Paris, LEMERRE).\n   Un bel acte de sincérité et de courage; le poète des Intimités est revenu à\nla religion de son enfance par le chemin de la souffrance ; il est certes des\nvoies de retour plus fières et plus désintéressées; mais on ne peut oublier que\nFrançois Coppée mérita la grâce aujourd'hui départie par une vie qui eut\ncertes des faiblesses et des indifférences, non des lâchetés et des vilenies ;\nl'art trop aimé lui tint lieu de culte, mais dans l'idée chrétienne obnubilée\nil respecta toujours et vénéra son enfance pieuse et sa sainte mère ; et cela\nporte bonheur à l'âme toujours et souvent au talent ; c'est le cas ici : La\nBonne Souffrance est comme un évangile de douce et apaisante résignation ;\npour des milliers d'âmes endolories de doute de ou révolte, ce sera comme\nune bienfaisante charpie ; et d'autre part quel exemple pour les écrivains\nque de constater par ce livre que celui qui ne fut jusqu'ici qu'un journaliste\nfamilier et facile (les précédents Franc-Parler de Coppée ne s'élevaient\nguère au-dessus\" d'un petit commérage bon garçon) atteint à la plus sincère\net à la plus émouvante des éloquences, du moment qu'il eut repris contact\navec la foi.\n  De cette bonne œuvre, la préface — si admirable d'humilité et de fran-\nchise — est le chef-d'œuvre.\n                                                              F. V.\n\n  D'Aimer, poèmes de EMILE VERHAEREN, MAX ELSKAMP, GEORGES\nRAMAEKERS, mis en musique par ERNST DELTENRE.\n   Signalons ce joli recueil de mélodies qu'Ernst Deltenre vient d'écrire sui-\ndes poèmes d'amour d'Elskamp, Verhaeren et Ramaekers. La musique\ntrès appropriée aux paroles, ne manque pas de charme, d'élévation, de\npoésie, et elle est remplie de promesses pour l'avenir. Que notre excellent\nconfrère de La Lutte veuille recevoir ici l'expression de nos félicitations.\n\n                                                              G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 1111, "page_imprimee": 984, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1818, "texte": " 984                                DURENDAL\n\n\n\n   S t u d e n t e n l i e d e r b o e k (1).\n  Tel est le titre d'un recueil de cent soixante-cinq chansons flamandes\ninédites qui paraîtra au commencement de l'année académique prochaine et\nqui est appelé à combler un véritable vide dans notre vie estudiantine.\n   Certes, nous possédons à foison des compositions originales, mais il nous\nmanque des chansons célébrant notre vie d'université, cette vie bruyante\nou morne, reflétant l'insouciance ou la désolation, depuis les premiers pas\ndes « bleus » timides, jusqu'au dernier licenciement chargé de diplômes ou\ncouronné de \" buses \". Cependant le comité de rédaction de cette œuvre,\ncommencée il y a trois ans, dans le but de la rendre complète et de lui\nassurer l'accès d'un cercle plus large et plus étendu, celui de la famille, a\ndivisé le recueil en cinq parties :\n     I. Chansons patriotiques ;\n   II. Mélanges ;\n  III. Vie estudiantine ;\n  IV. Chansons humoristiques et bachiques ;\n   V. Romances et chants d'amour.\n  A nos réunions intimes comme à celles de nos sociétés, à nos fêtes de\nfamille, tous ces chants constitueront un précieux apport de joie et de gaîté\nen même temps qu'ils procureront une grande jouissance artistique.\n   Les meilleurs compositeurs — soixante-cinq — dont s'honore notre pays,\nnous ont prêté leur bienveillant concours. Les noms seuls de Benoit, Tinel,\nBlockx, Gevaert, Huberti, Gilson, Lebrun, Mestdagh, Mathieu, Roels,\nWambach, etc., garantissent la valeur de l'œuvre.\n  Au recueil, comprenant une superbe gravure, les paroles et la musique\navec accompagnement pour piano, sera joint un libretto réunissant tous les\ntextes des poésies de nos poètes les plus connus, mises en musique.\n\n\n\n\n   (1) S'adresser, pour renseignements, à M. Heyndrickx, rue de la Monnaie, 48, Louvain.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-11-n11-018", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 985, "page_fin": 989, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "LAMENNAIS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1112, "page_imprimee": 985, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2041, "texte": "NOTULES\n\n   L U N D I S LITTÉRAIRES DU P A R C . — Le succès du premier lundi littéraire au\n Théâtre du Parc de Bruxelles est fait pour encourager M. Henry Maubel\n dans son intéressante tentative. Il a imaginé de faire lire par des artistes des\n pages — vers et proses — d'auteurs français et belges ; mieux encore, il les\n a fait écouter par un public nombreux et recueilli ; mieux encore, il les a fait\napplaudir.\n   De Coster, Verhaeren, Albert Giraud, parmi les nôtres, furent les plus\ngoûtés. Très impressionnant l'épisode de la mort de Klaes dans Tiel Uylens-\npiegel, lu par M. Maurice Chômé, comme aussi Le Balcon, de Baudelaire,\nque récita Mlle Berthe Bady avec une diction personnelle et une intense\ncompréhension artistique.\n   Ne serait-il pas à souhaiter, si M. Maubel a voulu compléter l'éducation\nintellectuelle du public bruxellois, qu'il s'arrêtât davantage à quelques\nauteurs ? De ce défilé rapide de littérateurs et de titres, la confusion résulte\npour les profanes, qui sont le nombre. Nulle liaison que le simple plaisir,\nl'émotion que produit toujours la révélation de la Beauté, ne relie ensemble\ndes auditions de De Coster, Kahn, Toisoul, Musset, Vigny et l'antique Ron-\nsard. Il serait utile peut-être de s'attacher chaque fois à quelque nom bien\nchoisi et de donner, par une série d'oeuvres d'un artiste, une idée quelque peu\ncomplète de ses diverses manières et du développement de son talent.\n   Ceci est une remarque, non une critique, car l'idée et l'organisation de ces\nréunions méritent sans restrictions l'approbation des lettrés.\n   La seconde séance, qui a eu lieu le 7 novembre, a confirmé notre appré-\nciation. Le programme comportait cette fois du La Fontaine, du Mallarmé,\ndu Herrédia, du Van Hasselt, du Zola (des Contes à Ninon), du Max Elskamp,\nparticulièrement bien lu par MIlc Derboven, qui a récité aussi, avec un\nsuccès sincère, Les Fleurs de silence de notre collaborateur Edouard Ned.\n\n\n\n Une belle idée — et un grand succès, cette exposition Rembrandt à\nAmsterdam.\n"}, {"page_pdf": 1113, "page_imprimee": 986, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1628, "texte": " 986                             DURENDAL\n\n\n\n  Pas banal du tout, de célébrer un début de règne par une somptueuse et\nglobale commémoration du plus grand artiste du pays.\n  Cela change agréablement et utilement — d'une haute utilité esthétique\n— des habituels feux d'artifice, des coutumières revues et des ripailles que\nd'usage...\n  L'innovation est à retenir — comme un honneur pour la Hollande, et un\nexemple pour les autres pays.\n\n\n\n  Le compositeur Debussy a écrit une partition sur le Pelléas et Melisandre\nde Maurice Maeterlinck.\n  L'œuvre est destinée à l'Opéra-Comique de Paris.\n\n\n\n  La mort de Puvis de Chavannes — que nous annoncions au numéro\nd'octobre — a passé inaperçue dans les bas potins de l'affaire Dreyfus.\n  Le maître le plus fièrement idéaliste de ce temps, aux infinis horizons\nclairs, aux coloris de frissons et de clartés, aux personnages qui sont à la fois\ndes humanités et des symboles !\n\n\n\n   Dernière nouveauté littéraire : des cigarettes Emile Zola, avec portrait de\nl'auteur — le tout vingt centimes.\n\n\n\n  Nos excuses à L'Art Moderne : nous avions cru qu'il avait laissé ignorer\nà ses lecteurs l'octroi du prix quinquennal au poète Albert Giraud.\n  C'était une erreur : L'Art Moderne a consacré à Giraud et à son œuvre un\narticle des plus élogieux.\n   Cela vaut la peine d'une rectification et d'un proficiat.\n\n\n\n   M. Charbonnel a comparu en justice à Dinant et a été condamné du chef\nde sévices.\n   Notre ami Henry Carton de Wiart représentait la partie civile; il caracté-\nrisa l'évolution de l'ex-abbé en ces termes :\n\n   « Oh ! le soldat qui abandonne furtivement son drapeau et va cacher sa\n"}, {"page_pdf": 1114, "page_imprimee": 987, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2535, "texte": "                                       NOTULES                             987\n\n\n\n  honte dans l'ombre et le mystère, est coupable sans doute. C'est un déser-\n  teur !\n    Mais que ce déserteur exploite son crime, qu'il jette son uniforme comme\n  un défi à la face de cette Patrie qu'il vient de trahir, qu'il ameute contre\n elle ceux qui lui sont restés fidèles, qu'il la combatte au moyen des armes\n dont elle lui a appris à se servir, que ce prêtre non content d'abandonner\n l'Eglise qu'il a épousée, l'injurie et la diffame, qu'il prodigue l'outrage à\n celle qui l'a recueilli et nourri, oh ! celui-là n'est plus seulement un déser-\n teur, c'est d'un autre nom qu'on le flétrit.\n   Et si je ne partage pas vos sentiments de malédiction pour le premier,\n souffrez que je m'indigne de la conduite du second !\n\n\n   M. Charbonnel a voulu d'une apostasie à grand orchestre.\n   Il ne lui suffisait pas d'enlever sa soutane. Il voulait des spectateurs.\n   C'est par une lettre insolente au cardinal-archevêque de Paris, lettre qu'il\na soin d'adresser aux journaux, qu'il annonce sa détermination.\n   Et aussitôt, sans éprouver même un instant cette impression de recueil-\nlement presque de pudeur, que doit ressentir un homme de trente-six ans\nen s'apercevant tout à coup que pendant quinze ans de sa vie, il s'est trompé\nde chemin, en renonçant brusquement à tout ce qu'il a jusqu'alors aimé et\nservi, le voilà qui passe, sans attendre un jour, une heure, dans le camp\nennemi, et s'y montre le plus empressé, le plus violent à combattre cette\nEglise dont il était et dont il reste le prêtre !\n   Aussitôt ce sont des articles pleins de sarcasmes et d'outrages contre cette\nmerveilleuse institution « qui a fait un dogme de la morale, disait Lamar-\n > tine, et une législation de la vertu, qui donne depuis deux mille ans une\n» langue à toutes les prières, un mobile à tous les dévoûments, une espé-\n» rance à toutes les douleurs ». Ce sont des diatribes furieuses contre le\nclergé, insultant à la sincérité, à la dignité des prêtres, choses auxquelles\nM. Charbonnel, par sa propre expérience, ne croit plus !\n   C'est toute une campagne de conférences, dans lesquelles il se donne pour\nbut de déniaiser les populations et de les troubler dans leur foi religieuse.\nCar il a le prosélytisme de vouloir qu'on l'imite.\n\n            C'est peu que le front ceint d'une mitre étrangère,\n            Ce lévite à Baal offre son ministère.\n            Le temple l'importune, et son impiété\n            Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté ! »\n"}, {"page_pdf": 1115, "page_imprimee": 988, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2123, "texte": " 988                            DURENDAL\n\n\n\n  M. Joseph Schnickert — professeur à l'Athénée grand-ducal de Luxem-\nbourg — a trouvé le temps d'écrire une tragédie en cinq actes et en vers :\nLa Fille de Radziwill.\n  Nos compliments.\n\n\n  Gand se transforme fort heureusement, grâce à l'intelligente initiative de\nson bourgmestre, M. Emile Braun, du reste secondé par le gouvernement.\n  Les maisons qui étouffaient — esthétiquement — les grands monuments\nde la cité flamande, l'église Saint-Bavon et le Beffroi, disparaissent avec une\ncélérité dont les administrations n'ont point l'habitude ; des squares de ver-\ndure sourient de différents côtés ; le château des comtes reprend son aspect\névocatif de manoir féodal — un peu trop neuf !\n  En un mot de l'art véritablement appliqué à la rue.\n  Pourquoi ce très artistique ensemble doit-il être gâché par le contraste\ncriard d'un théâtre flamand mesquin et rococo ?\n\n\n\n   Nous avons maintes fois signalé l'acte de vandalisme qui se préparait à\nCourtrai contre la pittoresque tour dite des Petites Halles, qui donne tant de\ncachet à la Grand'Place.\n   On sait que ce monument gênait l'administration des postes pour la con-\nstruction de son « hôtel » ; l'avis de l'architecte avait condamné la tour —\net les démolisseurs préparaient déjà leur pioche.\n   Mais voici que l'administration vient de changer d'architecte — et de\nconfier le plan des travaux à M. Cloquet, professeur à l'Université de Gand.\n   Nous serions vraiment curieux de savoir si M. Cloquet décrétera à son\ntour la disparition de la tour des Petites Halles : nous aurions en ce cas un\nmalin plaisir à lui rappeler tant d'occasions où il s'extasia d'admiration sin-\ncère méritée et vaillante devant les souvenirs architecturaux du moyen\nâge — et peut-être découvririons-nous de lui l'une ou l'autre page — jus-\ntifiée et courageuse — contre les vandales et les vandalismes.\n\n\n\n   Notre ami et collaborateur Sébastien-Charles Leconte, dont nos lecteurs\n ont pu apprécier le beau talent de poète, publiera très prochainement deux\n nouveaux recueils de vers : La Tentation de l'Homme et Les Bijoux de Mar-\n guerite.\n"}, {"page_pdf": 1116, "page_imprimee": 989, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1062, "texte": "                                  NOTULES                                989\n\n\n  PENSÉE DU MOIS :\n   « C'est bien le meilleur homme du monde que Physcon; il n'a rien à lui,\npas même sa conscience : tout est à ses amis et il a constamment eu le bon-\nheur de compter parmi eux tous les gens au pouvoir. On le trouve dans leur\ncabinet, à leur table, d'où il sort le dernier, plein d'admiration pour ce\nqu'ils ont dit et pour ce qu'ils diront. Ce n'est pas qu'il soit flatteur, Dieu\nl'en garde ! Il hasardera même de montrer une opinion, ne fut-ce que pour\nl'abandonner ensuite à propos. Un je me trompais a souvent tant de grâce et\npeut conduire un homme si loin ! Ne croyez pas cependant que Physcon\ndésire les emplois ; seulement il les accepte ; car enfin l'on doit se rendre\nutile... Membre d'une assemblée politique, il s'approche modestement du\nrégulateur de sa raison législative : « Monseigneur, qu'est-ce qui est vrai\naujourd'hui ? » Monseigneur le lui dit et le voilà tranquille. »\n\n                                                             LAMENNAIS.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 1030, "texte": "                       DURENDAL\nREVUE CATHOLIQUE D'ART & DE LITTÉRATURE\n                              1898 — 5me Année\n\n\n\n\n            Sommaire du n° 11 (Novembre)\n\n\nJOSEPH LECOMTE. — Le Monument au Travail, de C. Meunier .            . . 911\n PAUL FORT. — Ballade Française (Fragment du Roman de Louis XI). 920\n FIRMIN VANDEN BOSCH. — Les Fantômes de Jeunesse (suite) . . . 922\n L'Abbé HECTOR HOORNAERT. — D'après les Maîtres Espagnols (poésies) :\n               I. L'Arrestation de saint Jean-Baptiste (F. Gallegos)\n              II. La Roue d'Ixion (J. de Ribera)\n             III. Le Fou de Cour « El Ingles » (D. Velazquez)\n             IV. Portrait; du Greco\n              V. Le Bibliophile (M. Fortuny)                              929\n ARNOLD GOFFIN. — Un Roman catholique. . . .                            933\n FRANZ ANSEL. — La Mandoline : Le Fantôme (poésie)                          937\nGEORGES RAMAEKERS. — La Légende de sainte Alêne.                           939\nEDGAR BONEHILL. — Vieux Moulins (poésie) .                                950\nJOSEPH RYELANDT. — Richard Strauss.                                      952\nBLANCHE ROUSSEAU. — Tilette (suite).        .                           956\nEDMOND JOLY. — Le Pèlerinage dans la Forêt.                                966\nWILLIAM RITTER. — Médailles catholiques .                                  971\nLes Livres .                                                            975\nNotules                                                                 985\nIllustrations : Portrait de Constantin Meunier.\n               La Moisson (fragmenl du Monument au Travail) )\n                                                        CONSTANTIN MEUNIER.\n             Le Port          »          »         »\n"}, {"page_pdf": 1031, "texte": ""}, {"page_pdf": 1032, "texte": ""}, {"page_pdf": 1033, "texte": "CO N S T A N T I N   M EU N I E R\n"}, {"page_pdf": 1034, "texte": "   L E MONUMENT AU TRAVAIL\n                  de CONSTANTIN     MEUNIER\n\n\n\n\n               LES mots trais, des mots forts, des mots grands\n                 pour parler de cette œuvre si grande et si\n                 puissante et si originale! Il y en avait de ces\n                 expressions qui devaient éternellement rester\n                 jeunes et impressionnantes, destinées qu'elles\n                  étaient à célébrer le toujours rare génie, mais on\n                 les a tant gaspillées qu'elles n'émeuvent plus\nl'intelligence et n'évoquent plus les sommets hautains qui les\nsuscitèrent. Que veut encore dire « grandiose » ou « génial »,\ndepuis qu'on traite de la sorte les élans poussifs d'artistes\nprétentieux, et en quels termes parler, ainsi qu'il le faudrait,\ndu grand caractère et du noble travail de Constantin Meunier?\n   Alors que nul ne regardait l'Industrie, si ce n'est pour la\nbafouer et déplorer sa hideur, lui, bravement, à la face des\nredoutables idées reçues, proclama que rien n'était plus beau\nque les travailleurs usiniers et que si les grands anciens nous\nétaient revenus, ces grands anciens qui façonnèrent des corps\nsublimes d'harmonie, eussent admiré et tenté d'égaler, dans le\nmarbre et le bronze, l'énergie et la volonté grandioses des\npuddleurs arrachant un creuset brisé.\n  Les grands anciens ne sont pas revenus; mais consolons-\nnous-en : nous avons Meunier. Il fit ce qu'il supposait qu'eux\neussent fait et son œuvre, aux siècles futurs, témoignera de la\nvérité de sa croyance.\n  Ah! qu'il fallut de courage pour oser une telle opinion! pour la\n"}, {"page_pdf": 1035, "texte": " 912                         DURENDAI.\n\n\n\ndéfendre par des œuvres ! et le respectable artiste que Cons-\ntantin Meunier — le beau caractère — la fière volonté ! Oui,\nsans doute, il est de la trempe de ces martyrs que les flammes\ndouloureuses ne purent arracher à leur prière. L a routine, la\nbêtise, public, artistes et critiques d'art, le nièrent au plus fort.\nLes sculpteurs désavouèrent ses recherches. Les amateurs toi-\nsèrent ses œuvres avec dédain. L a misère l'assaillit. Mais comme\nles flammes sont tombées sans pulvériser l'âme, l'animosité,\nl'incompréhension sont mortes et le Monument au Travail s'érige\nvictorieux, avec la pérennité des chênes et des rocs.\n\n   L e Monument au Travail sera, au dire de Meunier, « un bloc,\n « une masse à base de colonnes où se verront des bas-reliefs\n » symbolisant d'une façon moderne le commerce, l'agriculture\n» et l'industrie. Puis viendront les métiers personnifiés par des\n» statues ».\n   On me dit que Constantin Meunier a modifié quelque peu\nson projet primitif.\n   L e monument sera surmonté d'une figure symbolique de\nSemeur.\n   Des quatre bas-reliefs qui composeront ce Monument, un seul\nest achevé. Il fut exposé à la « L i b r e Esthétique » puis, l'année\ndernière, au Salon des Beaux-Arts.\n   Il synthétise l'industrie par l'Enlèvement d'un creuset brisé.\n   Devant la fournaise brûlante, harcelés par les flammes,\nsuffoqués par la fumée, dans des bouffées de chaleur accablante,\ndes ouvriers viennent de charger le creuset flambant sur un\nchariot.\n   Puis, au coup de sifflet d'un maître ouvrier, sous l'ondoiement\ndes lourdes fumées, cramponnés des mains à la roue, attelés de\nleur poids à des chaînes, les mains mordant la morsure des\ntenailles, juchés sur le brancard ou suspendus, tous, d'une\nformidable « grappe » d'efforts — c'est le mot de Meunier —\ntendent d'ébranler le véhicule.\n"}, {"page_pdf": 1036, "texte": "                        LE MONUMENT AU TRAVAIL                         913\n\n\n\n     C'est ce moment colossal que traduit le bas-relief et il le fait\n  d'une façon si hautement décorative, avec une telle généra-\n  lisation de types, grandis jusqu'à l'épopée, une telle sublimité,\n  qu'ainsi que l'écrivit un critique français, le parallèle avec le\n  fronton d'Elgin s'impose et que cette mêlée h u m a i n e devient\n  comme le symbole de la lutte acharnée de l'homme contre la\n  matière.\n    Cela a été dit et redit, mais, si on a a b o n d a m m e n t signalé ce\n  qui rapproche cette œuvre de celles des grandes époques\n  antiques, on n'a pas toujours fait ressortir ce qui l'en distingue\n  profondément.\n    Les sculptures grecques, sauf quelques très rares exceptions,\n telles que le Laocoon, sont impassibles.\n    Les bronzes souffrants de Meunier sont de notre temps. Sans\n doute l'homme dompte la matière. Mais si la matière est\n vaincue, l'homme est blessé.\n   Je possède la reproduction d'une étude pour deux têtes du\n bas-relief. A première vue, je regrettais que Meunier ne les eût\npas maintenues telles quelles; mais j'eus bientôt remarqué que\nl'une d'elles était impassible. L a ténacité s'y trouvait grandiose-\nment empreinte, mais froidement. Meunier ne pouvait tolérer\nune figure impassible dans son œ u v r e ; il la refit et il eut raison,\ncar la tête définitive est plus belle encore, gonflée, semble-t-il,\nd'insupportable, de douloureuse chaleur.\n   J'ai entendu dire à l'Exposition par un bourgeois en mal de\nbêtises, qui d'ailleurs avait trouvé « joli » le halètement du\nbas-relief, qu'il était fâcheux qu'un aussi gracieux sculpteur ne\ns'attachât pas plus à varier l'expression de ses personnages.\n   Je ne ferais pas à cet imbécile l'honneur de propager sa\nstupidité, s'il n'avait répété une erreur assez accréditée.\n   Or, il est absolument taux de prétendre que toutes les têtes\ndu bas-relief le Creuset disent la même chose. Il est évident que\ntoutes leurs expressions résultent de l'action de la flamme ; mais\nchacune souffre un de ses effets.\n"}, {"page_pdf": 1037, "texte": " 914                          DURENDAL\n\n\n\n   C'est la description totale, poursuivie d'un type à l'autre, des\nrésistances opposées par la matière, des ravages dont elle\nlaboure les hommes et de la surhumaine et sublime volonté\nqu'il faut à ceux-ci pour endurer la conquête qu'ils font.\n   Aucun des ouvriers n'est indifférent à l'enlèvement du creuset,\nmais, i n d é p e n d a m m e n t de leur collaboration à la tâche\ncommune, quatre d'entre eux traduisent spécialement les effets\nde la chaleur qu'ils subissent. Ils montrent la matière se\ndébattant et, comme ce poisson — la seiche — qui, dit-on,\nrépand la sépia pour troubler ses ennemis, accablant les ouvriers\nde meurtrières bouffées chaudes pour les réduire et leur faire\nabandonner le travail.\n    Celui qui souffre le plus de cette t e m p é r a t u r e torride est\nl'ouvrier qui s'efforce de mouvoir la roue. P o u r mieux l'étreindre,\nil se serre contre les jantes et y cramponne les b r a s ; sa tête est\ntoute proche du creuset, dans la fournaise presque et la chaleur\ny est si douloureuse qu'il rejette la tête en arrière.\n    P o u r marquer la sueur abondante qui couvre son visage,\n Meunier en a laissé les traits indécis comme si la transpiration\nles noyait, les brouillait. Dans le cou fortement plissé par le\n rejet de la tête, il a confondu les ourlets de chair et les coulées\n de s u e u r ; en d'autres mots, il a donné aux plis du cou leur\n forme naturelle, mais allongée, fondue, pourrait-on dire, en\n gouttes de transpiration. E t limpression est extraordinairement,\n puissamment vraie!\n    — L a face suante d'un autre ouvrier miroite sous le flam-\n boiement du four.\n    — U n troisième est réellement splendide. C'est l'ouvrier qui\n nous fait face, assis sur le brancard du chariot.\n    Cet h o m m e , grand, osseux, les jambes pendantes, travaillant\n par son seul poids, eût gêné tout autre que Meunier. Un excel-\n lent sculpteur ne fut peut-être pas parvenu à le rendre intéres-\n sant, si seulement il eût pu sauver le ridicule de sa position\n a p p a r e m m e n t fainéante en plein halètement du travail. E h\n"}, {"page_pdf": 1038, "texte": "       LA    MOISSON\n(Fragment du Monument nu Travail)\n    par CONSTANTIN M E U N I E R\n"}, {"page_pdf": 1039, "texte": ""}, {"page_pdf": 1040, "texte": "                      LE   M O N U M E N T AU   TRAVAIL           915\n\n\n bien! ce personnage ingrat est devenu dans les mains géniales\n de Meunier une figure grandiose :\n   L e s yeux cernés du flamboiement de la fournaise, la gorge\n asséchée d'horrible soif, la bouche entr'ouverte, il regarde la\n fournaise et il me semble qu'il y a du défi dans son regard —\n un défi calme, sûr, sans fanfaronnade — un défi de fort!\n    A h ! que ma langue est pâle et faible pour parler de cette\n a d m i r a b l e figure, criant le sublime entêtement du travailleur,\n l'obstination, la continuation quand même, malgré la sépia de\n feu et de fumée, malgré la maladie aussi, car ces combats jour-\n naliers entament l'homme, quelque vigoureux qu'il soit.\n    Un p u d d l e u r dépeint leurs ravages.\n   T y p e osseux : sur les joues creusées, un jeu de lumière; c'est\n tout et cela rend la maladie qui ronge, qui mine, avec une\n intensité inexprimable.\n\n    Voilà donc dans quelle atmosphère atroce travaillent ces\n géants et cependant, lavés par ce vent de chaleur et de fumée,\n quelle tâche surhumaine ils accomplissent!\n    Un des ouvriers en donne la mesure, tout en résumant les\n conditions dans lesquelles il peine :\n   Arc-bouté sur de solides jarrets, le torse en arrière, les bras\nraidis sur la morsure des tenailles, il maintient le creuset\nimmobile. Son front est ourlé de part en part d'un pli épais qui\nveut soulever, dirait-on, le poids de chaleur qui l'oppresse et\nl'étourdit. Sa figure est crispée par l'effort, déformée jusqu'au\ngrotesque et provoque régulièrement les rires imbéciles de ceux\nqui ne comprennent pas ce travail formidable exaspérant les\nforces jusqu'à faire grimacer les faces!\n   Enfin, voici la figure la plus éloquente de ce chef-d'œuvre :\nc'est celle de l'ouvrier qui dit la grandeur de ceux qui font de\ntelles choses, ceux qui, dans la fumée et le feu, arrachent les\ncreusets chancelants pouvant, s'ils tombent, donner la m o r t !\n   Quelle expression !\n"}, {"page_pdf": 1041, "texte": " 916                          DURENDAL\n\n\n\n  Les bras tendus en avant, raidissant des liens ancrés dans le\ncreuset ; la tête droite, opiniâtre ; les yeux indéviablement\nplantés dans le four ; la bouche serrée, volontaire, tenace.\nInébranlable !\n  E t c'est cette tête-là qui, aux dires de certains, n'a rien\nd'humain ! — la plus grandiose, la plus sublime de notre\ntemps, peut-être ! Rien de petitement humain ; rien de faible-\nment, de mollement h u m a i n . Oh ! non ; ce n'est pas d'elle que\nPascal eût dit : « L e plaisant dieu que voilà ! » U n e mouche\nne troublerait pas son raisonnement, puisque les flammes et la\nfumée, la soif et la sueur ne la font pas broncher !\n\n\n   L e s autres bas-reliefs ne sont qu'ébauchés.\n   Ils représentent :\n   La Moisson. Un paysan fauche les blés; derrière lui, un mois-\nsonneur redressé s'éponge du revers de la main ; une paysanne\nlie les gerbes.\n   L a statue grandiose placée récemment au J a r d i n Botanique\nme semble être une préparation au Moissonneur du bas-relief :\n   U n faucheur s'arrête, relève sa tête douloureuse opprimée\npar le soleil et, la faux reposée sur le bras gauche, s'essuie le\nfront d'un geste superbe.\n   Le Retour des Houilleurs. Au t o u r n a n t d'un « terri », les\nmineurs paraissent, revenant du travail.\n   T a c i t u r n e s , sombres, géants, fléchissant légèrement le genou,\ncomme s'ils portaient encore le poids des voûtes formidables\nsous lesquelles ils peinèrent.\n   Ceux qui ont vu cette ébauche, exposée à P a r i s , affirment\n son extraordinaire puissance.\n   Le Port — comme fond, un navire gigantesque. Deux débar-\n deurs, torse nu, encapuchonnés du sac décoratif, passent por-\n tant des sacs.\n    Un troisième maintient des deux mains sur l'épaule un bloc\n pesant.\n"}, {"page_pdf": 1042, "texte": "           LR   PORT\n(Fragment du Monument du Travail)\n    par   CONSTANTN   MEUNIER\n"}, {"page_pdf": 1043, "texte": ""}, {"page_pdf": 1044, "texte": "                    LE MONUMENT AU TRAVAIL                      917\n\n\n\n  U n autre, majestueusement découplé, les suit, conduisant un\ncheval.\n  Les deux premiers débardeurs traversent le bas-relief d'une\nmême allure, rythmée et superbe.\n   L'un, le torse droit, le genou fléchi, le poing sur la hanche,\ntient le sac de l'autre sur la nuque baissée. L e second, le corps\npenché en avant, porte son fardeau sur les deux bras étendus.\n  Ce sont nos atlantes modernes, bien plus émouvants que\nceux de la mythologie, parce qu'ils existent et que nous les\nconnaissons.\n  J'ai vu, l'hiver dernier, à la « L i b r e Esthétique », un Débar-\ndeur qui doit être une étude pour celui qui mène un cheval :\n   Un buste majestueux, aux lèvres légèrement dédaigneuses de\nla faiblesse environnante, dressé sous le sac qui drape admira-\nblement les épaules.\n   L a Revue de Paris, très sympathique à Meunier du reste, cri-\ntiqua sa « solennité ». « Un débardeur n'est pas un consul\n» romain, » disait-elle. « Sa beauté est inconsciente et il doit\n» nous le faire sentir. »\n  Cette opinion est spécieuse.\n    S'il y avait la moindre « pose » chez les ouvriers du Creuset\nbrisé, elle serait repréhensible à juste titre. L a grandeur de leur\ntravail, si incontestable qu'elle soit, échappe presque sûrement\nà leur intelligence ; mais je pense qu'on ne peut reprocher au\nDébardeur son port majestueux. Il est aussi admissible, au strict\npoint de vue de la vérité, que la solennité d'un consul. Ce der-\nnier marche gravement parce qu'il s'enorgueillit de l'importance\nde sa mission. Un « docker », de son côté, a indubitablement\nconscience de la beauté de sa stature et de sa force et cela jus-\ntifie pleinement le maintien du Débardeur, de Meunier, et le\nplissement de ses lèvres.\n  Certes, si, comme je le supposais plus haut, ce buste est une\nétude pour le docker conduisant un cheval, l'alliance de sa\n"}, {"page_pdf": 1045, "texte": " 918                         DURENDAL\n\n\n\nfigure altière au torse majestueux de l'ébauche produira un\nnouveau chef-d'œuvre.\n   D'ailleurs, toute crainte serait puérile : le bas-relief Le Creuset\nest garant de la grandeur épique qu'atteindront les autres; car,\nque les travaux des ouvriers modernes soient ou non le plus\nbeau spectacle contemporain, l'œuvre de Meunier qui les exalte\nsera sûrement la plus haute, la plus puissante, la plus surhu-\nmaine des œuvres sculpturales d'aujourd'hui.\n   L'éternel honneur de Meunier sera d'avoir compris la gran-\ndeur de la tentative moderne : le terrassement de la matière\ngrondant dans les creusets, la capture et la domestication des\néléments redoutables. Comme l'a dit Geffroy, « il a fixé un\n» moment de l'Histoire dans la lourde et obéissante matière ».\n Il a aimé son temps et il l'a glorifié, il l'a perpétué avec des\naccents si profonds, qu'ils soutiennent le bourdonnement tra-\nvailleur des formidables volants !\n\n  Il faut que le Monument au Travail reste en Belgique; il faut\nqu'il soit à Bruxelles.\n  On pourrait prétexter, pour en obtenir l'érection en province,\nque là se trouvent les industries que les bas-reliefs célèbrent ;\nmais je ferai remarquer que le chef-d'œuvre de Meunier a une\nportée plus haute : il ne se confine pas dans l'exaltation de la\nverrerie, des houillères; mais, à l'aide des aspects sculpturaux\nqu'on y découvre, il symbolise le travail, et où le travail est-il\nplus varié, plus intense que dans une capitale ?\n   J'espère donc bien que le gouvernement catholique actuel,\nqui, malgré les audaces des scènes des Passions humaines, les a\ncommandées à Jef Lambeaux, eu égard au grand mérite de\nl'œuvre, n'hésitera pas à faire l'acquisition du chef-d'œuvre de\nMeunier, plus beau et plus original, et qui ne recèle rien qui\npuisse choquer la morale la plus exigeante.\n   Toutes les villes du pays gardent les témoignages de leur\nvitalité artistique d'autrefois : Bruges a ses Memling ; Anvers,\n"}, {"page_pdf": 1046, "texte": "                       LE MONUMENT AU TRAVAIL                                    919\n\n\n\n ses R u b e n s ; Bruxelles doit avoir son Meunier : le Monument au\n Travail, le couronnement le plus sublime, l'expression la plus\n vivante de son admirable école contemporaine de sculpture.\n\n                                                           JOSEPH     LECOMTE.\n\n\n\n   J'ai lu récemment que M. Hallet, membre du Conseil com-\n munal de Bruxelles, a l'intention de proposer au Conseil la\n commande du Monument au Travail et son érection sur l'une des\nplaces publiques de cette ville.\n   Je souhaite du fond du cœur que l'on réserve bon accueil à\ncette proposition et j'espère que le gouvernement qui, par la\ndécoration du J a r d i n Botanique et la commande du chef-\nd'œuvre de L a m b e a u x , a voulu créer un Musée de l'école belge\ncontemporaine de sculpture, complètera son œuvre en contri-\nbuant largement à l'érection, dans la « Nouvelle Métropole des\nArts », du chef-d'œuvre du plus digne et du plus haut de tous\nnos grands artistes — de Constantin Meunier.\n\n                                                                        J. L.\n\n\n\n\n                                   L'INDUSTRIE\n                            par   CONSTANTIN MEUNIER.\n                (Fragment d'un groupe du centre de la composition.)\n"}, {"page_pdf": 1047, "texte": "       Ballade Française\n                Un fragment du ROMAN DE L O U I S X [\n\n\n\n\n    Ce fut un mal hiver, durâtre aux pauvres gens. Princes et rois\n eux-mêmes n'en étaient pas contents. Et ceux-ci, chacun sait, ont\nfourrure et feux clairs, ou s'ils ne les ont pas, c'est qu'ils n'en ont\n besoin; opposant à froidure expédient malin, sous des cieux moins\n barbares, vont faire une saison.\n\n   Sur Paris grelottant neigea quarante jours, et n'y eut plus de clercs,\nde bourgeois, d'écoliers, et je dis des plus chauds, qui voulussent\nribauder. La chandelle était morte au petit nid d'amour. Ribaudes sans\namis moururent dépitées. Le Parlement, lui-même, tout frileux de son\ncorps, se fit deux fois fourrer, d'une fois qu'il était.\n   Notre-Dame la grande se glaça toute blanche : ses gargouilles,\nouvrant leurs gueules frissonnantes, blasphémèrent dans des bande-\nrolles transparentes. — Les toits se combattaient à lances de frimas.\n   Or la cour des miracles en fit un. Gueux et gueuses, francs-mitoux,\ncoquillards, piètres, cagoux, hubains, rifodes, marcandiers,         tout\nbaguenaud enfin, ne pouvant s'exercer qu'aux belles repentailles, ce fut\nun sauve-qui-peut d'âmes vers le bon Dieu. — Roulé dans sa bannière\noù figurait un chien crevé, le grand Coësre mourut en petit saint.\n   Pour comble de désolation les loups entrèrent, un soir, à la brune,\npar la rivière de Seine, et ces vilains voraces mangèrent trois enfants,\n"}, {"page_pdf": 1048, "texte": "                          BALLADE      FRANÇAISE                     921\n\n\n\nprès de la place aux Chats, derrière les Innocents. Revinrent au grand\njour manger quinze personnes, tant mignotes que grasses, tant mau-\nvaises que bonnes, et étaient si sournois, cruels et enragés, que, rencon-\ntrant un beau troupeau de blanches bêtes, ils laissèrent les bêtes et\nmangèrent le berger.\n   Mais le jour que mourut Philippe Pot tout transi, le froid fut si\nméchant qu'au jardin des Tournclles, un jardinier trouva deux cent\nquarante oisels dans un seul tronc d'arbre, tout gelés et blanchis.\n   Las! mon Seigneur, veuillez que leurs petites âmes — petites âmes\nchanteuses — enchantent, jour et nuit, des plus spirituels cantiques et\ndolents airs le pauvre Philippe Pot (qui n'en avait pas l'air) las! mon\nSeigneur, dans votre paradis.\n\n                                   *\n\n   — Fais entrer ce Tristan, Pâques-Dieu, et t'en sauve. Te crois-tu\nsi bonne mine, Olivier? Par le diable! non, par toi, — mets une\nbûche au feu, Olivier, je gèle, — de qui donc aurais-je peur si je n'ai\npeur de toi ?\n\n                                                    PAUL    FORT.\n"}, {"page_pdf": 1049, "texte": "        Les Fantômes de Jeunesse (I)\n\n                                          VI\n\n                                LE       MASQUE\n\n\n                  PARMI la  clarté du matin, sous l'azur d'un ciel\n                    vierge de nuages, devant l'infini de la mer lamée\n                    d'argent, Jean Frêcheux, étendu sur une chaise-\n                    longue, les j a m b e s enveloppées d'une ample\n                    couverture écarlate — rêvait...\n                       A l'horizon des voiles blanches surgissaient,\n                    glissaient, s'effaçaient ; les prunelles trop bril-\nlantes du malade guettaient leur apparition, suivaient leur tra-\njectoire, surveillaient leur fuite... Nombreuses, elles se succé-\ndèrent p e n d a n t des heures, pareilles à des ailes radieuses de\ncygnes, gonflées de vie et d'espoir ; enfin la dernière s'attarda\nplus longtemps en vue de la côte, puis s'éloigna à son tour,\nlentement et d i m i n u a n t en un petit point de plus en plus\nimperceptible qui bientôt s'effaça dans les brumes du lointain...\nE t en face de la grande mer déserte et mélancolique, le jeune\nh o m m e ferma les yeux.\n   P a r un jeu de sensibilité fiévreuse, Frêcheux mira ses songes\ndans le spectacle contemplé; à chacune des barques qui pas-\nsèrent au large, il attacha un souvenir de sa destinée : voici\n\n  (1) Voir Durendal, numéros de janvier, février, avril, juin et septembre 1898\n"}, {"page_pdf": 1050, "texte": "                     LES FANTÔMES DE JEUNESSE                     923\n\n\n\n   ses candeurs d'enfance — évanouies; voici ses juvéniles espoirs\n   — disparus ; voici ses enthousiasmes d'art — chimère der-\n   nière, la plus chère et la plus persistante! — sombrée aussi...\n   E t ainsi que l'Océan, sa vie lui parut solitaire et triste.\n      Deux larmes tombèrent sur ses joues.\n      Sa mère s'approcha anxieuse...\n      — « Ou'as-tu donc, fils... »\n      Il se ressaisit aussitôt — honteux...\n      — « Rien, m a m a n . . . J e faisais du symbolisme. »\n     — « Bébé !... »\n     E t elle posa un baiser sur ses pommettes saillantes et rosées\n  — encore humides.\n     A ce moment Rodolphe parut au seuil de la villa.\n     Frêcheux poussa un cri, se leva d'un élan de joie et se jeta\n  au cou de son ami.\n     — « A h ! mon cher, dit-il, tu arrives à t e m p s ! . . . Depuis\n  quinze jours je suis en train de me manger l'âme... Si tu étais\n  arrivé quelques instants plus tôt tu aurais assisté à un spec-\n tacle imprévu : Frêcheux r o m a n t i q u e !... N'est-ce pas,\n maman? » — ajouta-t-il en se tournant vers sa mère.\n    Rodolphe était resté interdit : dans la silhouette voûtée et\n anguleuse, dans la figure minée et diaphane qui venaient de\n lui être révélées, il avait peine à reconnaître l'adolescent qu'il\n sut, un mois auparavant encore, d'une vitalité si robuste et\nsi s a i n e ; du premier coup d'œil il devina, sur ce corps qui\nployait dans des habits trop larges et sur ce masque tacheté du\ncoup de patte de la chlorose, la prise de possession irrémé-\ndiable de la Mort.\n   T o u t au contentement de revoir Rodolphe, Frêcheux ne\nremarqua point la douloureuse surprise de celui-ci.\n   Avec une curiosité pressante de prisonnier libéré et de collé-\ngien entrant en vacances, Jean interrogea Rodolphe : comment\nallait Derval l'hiératique goguenard? E t Danou, le jeune « men-\ndiant d'azur »? E t de Vriès?...\n"}, {"page_pdf": 1051, "texte": " 924                        DURENDAL\n\n\n\n   — « T u sais qu'il est député? »\n   — « Ah! voilà qu'on va parler de nous à la C h a m b r e ,\ns'exclama Frêcheux. E t nous aurons la publicité des Annales à\n30,000 exemplaires — gratis... Et Mirande? »\n   — « Nous venons de rentrer de L o u r d e s . »\n   — « Nous? T u fus donc aussi du pèlerinage — la procession\nà la v a p e u r ! »\n   — « Mais oui, mon cher, Mirande m'a sommé de l'accom-\npagner et alors. »\n   — « C'est que je ne te vois pas bien — et Frêcheux sourit de\nmalice — suivre dévotement, un cierge à la main, la procession\naux flambeaux et garder l'impassibilité qui convient parmi la\nfringale sémitique de lucre qui s'est déchaînée, dit-on, autour de\nla grotte de Massabielle. »\n   — « Écoute, répondit Rodolphe : je suis parti pour Lourdes\nfort sceptique sur la qualité d'émotion que j ' y ressentirais ; ma\npiété vraiment n'exigeait ni ce long et monotone voyage, ni\nce déplacement assez coûteux... E t pourtant je ne voudrais\néchanger contre nul autre le blanc souvenir exquis que cette\nhuitaine me laissa. »\n   E t d'enthousiasme vibrant, Rodolphe conta ses impressions :\ncertes, Lourdes avait ses tares, ses petitesses, ses intrigues, ses\ncompétitions — scories d'humanité... Mais comme tout cela est\nemporté dans le vent de foi et de charité qui souffle parmi ce\ncoin de nature grandiose et privilégiée... L a charité, mais nous\nen avons perdu le sens dans notre société d'aumône condition-\nnelle et de largesses protectrices ! E h bien, là elle se retrouve en\nsa primitive b e a u t é ; là, le pauvre, le malade, le vaincu de la\nchair et de la vie est celui que tous aident, auquel tous s'inté-\nressent, pour lequel tous prient... E t quelle prière! Non la\npetite prière personnelle et égoïste, la dévotion étriquée du\n« sauve qui peut » — mais la grande clameur générale et\nanonyme, la supplication d'ensemble du m o n d e , la mise en\ncommun des souffrances, des angoisses et des désirs, le Credo\n"}, {"page_pdf": 1052, "texte": "                        LES FANTÔMES DE JEUNESSE                         925\n\n\n  de tous les peuples... Ah ! le Credo, quelle réminiscence d'épopée\n  sainte de l'entendre le soir, après la procession aux flambeaux,\n  s'élancer grave et solennel des lèvres de milliers de pèlerins de\n  toute nationalité et monter vers Dieu le long de ces monts pyré-\n  néens, dont les tragiques sommets se perdent dans le ciel\n  étoile. »\n     — « Mirande devait être dans son milieu? » — interrompit\n   Frêcheux.\n     — « T u comprends », répondit Rodolphe.\n     — « Oui, ajouta Frêcheux, celui-là est plus près que nous\n   de l'essence des idées et des sentiments... D'instinct il com-\n   prend la beauté intellectuelle et saisit la grandeur morale... Où\n   nous avons à dévêtir l'enveloppe des contingences, il fait acte\n  d'adhésion instantanée... Nulle barrière entre lui et l'âme des\n  choses, et sa vie est une succession de « coups de foudre » de\n  l'enthousiasme... Quand une grande idée ou un bel acte le\n  requièrent, Mirande ne distingue et ne chicane — mais belle-\n  ment, naturellement, généreusement il se donne en don joyeux\n  de toutes ses énergies mentales et de toutes ses forces phy-\n  siques... T a n d i s que n o u s ! . . . L'acquis nous obstrue la vision...\n  Nous avons voulu être les princes des ironies subtiles, des\n nuances délicates, des compliquées psychologies. Soit, mais\n voici la rançon : la faculté de sympathie immédiate est en nous\n annihilée. Nous avons lu Baudelaire, Verlaine et Mallarmé...\n Exquises heures! Qui de nous cependant ne les troquerait\n contre un peu de cette spontanéité admirative que nous aimons\n chez M i r a n d e . . . C'est embêtant à la fin tout de même de ne\n savoir plus communier en la Vérité et la Beauté qu'après avoir\n quitté au préalable l'homme factice dont nous sommes affu-\n blés... « Voici de la Beauté, voici de la Vérité », nous dit la\nvie... E t nous répondons : « Un instant, permettez d'abord que\nj'ôte mon masque!... »\n  Il y eut entre les deux interlocuteurs un silence de quelques\ninstants, pendant lequel Frêcheux poursuivait intérieurement\n"}, {"page_pdf": 1053, "texte": " 926                           DURENDAL\n\n\n\nle développement de sa pensée — tandis que Rodolphe commen-\nçait à discerner vaguement la solution de la vivante énigme\nque son ami lui fut jusque-là : au fond du baudelairien de\nfaçade, aux théories extrêmes, aux paradoxes outrés, aux raille-\nries sardoniques, venait de s'esquisser une ombrageuse et intan-\ngible virginité d'âme...\n\n   Épuisé par la causerie, Frècheux s'était recouché sur la\nchaise-longue, t o u r n a n t la tête vers la mer dont les reflets opa-\nlisés immatérialisaient davantage encore ses traits de phti-\nsique... Mot à mot il m u r m u r a : « P l u s t a r d , q u a n d je serai\nmieux, je ferai pour l'Oriflamme cet apologue : du temps de ma\nvie universitaire, un soir de carnaval, dans un restaurant de\nnuit je vis entrer un h o m m e déguisé... Masque bizarre, inquié-\ntant et original : un front de satyre, un sourire de gnome, u n e\nbarbe de bouc... L e convive solitaire s'assit en face de moi et\nélevant lentement ses mains derrière la tête, il fit tomber son\n masque — et m'apparut alors un bel adolescent, pensif et doux,\n aux lèvres de lys, aux yeux de ciel, aux gestes de candeur... »\n   Il s'assoupissait; graduellement envahi par le sommeil, il\najouta encore, mais d'une voix rêveuse et comme lointaine :\n« Voilà l'apologue et voici quel en devrait être l'épigraphe : les\ngargouilles des cathédrales n'ont-elles pas des âmes d'anges ? »\n\n   A présent Jean dormait ; assis à ses côtés, sa main dans la\n sienne, Rodolphe méditait sur la mystérieuse dualité d'exis-\n tence qui s'était inopinément révélée à lui — quand ses yeux\n tombèrent sur le visage de son ami et il remarqua avec stupeur\n une frappante corrélation entre le renouvellement psychique\n entrevu tout-à-1'heure et la transformation même des traits phy-\n siques du malade : sous le travail secret de la phtisie, la figure\n  avait dépouillé, elle aussi, toute sa caractéristique amère,\n  équivoque et provocatrice — et il semblait à Rodolphe que là\n  devant lui était couché, dans l'attente inconsciente de la Mort,\n"}, {"page_pdf": 1054, "texte": "                      LES FANTÔMES DE JEUNESSE                        927\n\n\n\n l'enfant de simplicité et de pureté qu'il connut jadis — en Jean\n Frêcheux — sous les cloîtres mystiques de l'abbaye Saint-\n Euchère...\n    L e masque était tombé.\n\n     L e soir, bien tard, Rodolphe se promena sur la d i g u e ; un\n  temps de rafales, s'était levé; la chute de tout bruit h u m a i n , les\n  sourds gémissements de la mer, la caravane galopante des noirs\n  nuages aiguisaient et prolongeaient ses angoissantes rêveries...\n  L e profil déjà comme voilé, fuyant et diaphanéisé de Jean Frê-\n  cheux posait à son esprit le problème mystérieux de la Mort.\n  Chaque fois qu'il passait devant la villa, il levait les yeux,\n là-haut, vers les deux fenêtres, éclairées de la blafarde lueur\n d'une veilleuse, et derrière lesquelles s'accomplissait la destinée\n de son compagnon de luttes : c'était le premier d'entre eux à qui\n l'existence faisait faillite, celui qui avait le plus tablé sur elle;\n fallût-il qu'il escomptât sûrement sa fidélité pour la mener avec\n tant de dureté, d'exaspération et de mépris... E t la voici qui se\n vengeait en traîtresse, lentement, par petites touches, certaine\ndu but proche. Que le moribond n'eut point la notion de cette\nvengeance — que l'Illusion lui voilat le seuil du grand Inconnu\n— cette idée consola un peu et rassura Rodolphe : du grabat de\ncet obstiné révolté contre la vie, Dieu écartait la tentation de\nla révolte contre la Mort; était-ce le prix de la jeunesse sacrifiée,\nou le rachat de la souffrance?\n   Dans la nuit tragique et hululante, les vers de Baudelaire\nchantèrent dans l'esprit de Rodolphe :\n\n         Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance\n         Comme un divin remède à nos impuretés\n         Et comme la meilleure et la plus pure essence\n         Qui prépare les forts aux saintes volutptés.\n\n J e a n Frêcheux mourut huit jours plus tard — très pieusement.\n P a r m i les splendeurs purpurales de l'été, un corbillard tout\n"}, {"page_pdf": 1055, "texte": " 928                          DURENDAL\n\n\n\nfleuri de roses et de violettes emporta le pauvre corps, le long\nde la digue, à la petite gare crasseuse; et l'on partit, en un\ninterminable voyage, vers la Campine ; le trajet fut sombre ;\nquelque chose de grave et de solennel allait se mêler désormais\nà la turbulente vaillance du groupe de l'Oriflamme ; la présence\nd'un compagnon silencieux et invisible gênait les expansions ;\nà l'église — une lamentable église nue et froide de village\npauvre — la cérémonie fut d'une atroce poignance ; enfin le\ncimetière aux gazons maladifs et roussis reçut les restes de Frê-\ncheux dans une fosse sablonneuse qui retentit lugubrement du\nclaquement des pelletées... Tout était fini : pas de discours ;\navant de partir, les amis s'agenouillèrent autour de la tombe où\nvenait de sombrer un peu d'eux et récitèrent en commun le\nDe Profundis.\n\n   Sur le souvenir mortuaire de Jean Frêcheux, l'abbé Mirande\ninscrivit les versets du Psaume 146 des Vêpres des morts :\nNolite confidere in principibus, in filiis hominum in qitibus non est\nsalus ; ex ibit spiritus ejus et revsrtebur in tenam suam ; in illa die\nperibunt omnes cogitationes eornm.\n\n\n  ( A suivre.)                           FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 1056, "texte": "D'APRES LES MAÎTRES ESPAGNOLS\n\n\n                           I\n\n\n  L'ARRESTATION DE SAINT JEAN-BAPTISTE\n\n                                      FIORNANDO GALLEGOS ( X V siècle).\n\n\n\n\nRancuniers, — sur un fond de claire architecture —\nVoici les juifs. Le Juste ils le tiennent enfin,\nL'entourent, et déjà l'on devine sa fin\nA l'entre-bâillement d'une prison obscure.\n\nDeux jeunes lansquenets, gentils sous leur armure,\nSe cambrent, offensifs, malgré leur air serein;\nCar les fers inclinés de leurs lances d'airain\nMenacent le Héraut de la Rançon future.\n\nC'est bien lui! Sur le Livre il nous montre l'Agneau;\nSa tunique est de crin; son jeûne méritoire\nBrille dans la maigreur de ses jambes d'ivoire.\n\nTandis que, vers les coins extrêmes du tableau,\nDeux lourds pharisiens montrent, par leur air rogne,\nQu'ils tiennent sur ces faits l'œil de la Synagogue.\n"}, {"page_pdf": 1057, "texte": "930                         DURENDAL\n\n\n\n\n                                 II\n\n\n                       LA ROUE D'IXION\n                                                          JOSÉ DE RIBERA .\n\n\n\n\n      Dans l'immuable horreur du séjour de la honte,\n      Sur sa roue, endurant un supplice éternel,\n      Ixion dont le cœur est saturé de fiel,\n      Tourne sous les regards des dieux que rien ne dompte.\n\n      Parfois, lorsque la masse effroyable remonte,\n      Le damné, qu'un œil dur surveille dans le ciel,\n      Soudain s'immobilise avec un choc cruel,\n      Et fume, trépidant, sur sa couche de fonte.\n\n      A lors paraît, issu d'on ne sait quel néant,\n      Un démon colossal à face de satyre ;\n      Il reforge les fers sur la chair qui s'étire.\n\n      Et la roue, emportant l'adultère géant,\n      Se remet à plonger dans les chaudes ténèbres,\n      Avec des froissements d'airain sur les vertèbres.\n\n\n\n                                  III\n\n\n              LE FOU DE COUR « EL INGLES »\n                                                          DIEGO VELAZQUEZ.\n\n\n\n       Ce nain portant si bien la moustache et la mouche,\n       Qui, nu-tête et vêtu d'un pourpoint tailladé,\n       Ouvre un œil clair et franc jamais intimidé,\n       C'est don Antonio, bouffon de bonne souche.\n"}, {"page_pdf": 1058, "texte": "           D'APRÈS LES MAÎTRES ESPAGNOLS                      931\n\n\n\nBien qu'il devienne épine aussitôt qu'on le touche,\nIl est homme du monde et de bon procédé;\nEt, pendant qu'à sa chienne il se tient accoudé,\nUne épigramme dort au fin coin de sa bouche.\n\nIl a, pour s'imposer, toujours l'esprit qu'il faut.\nSans qu'on ait eu besoin jusqu'ici de le battre,\nIl fait rire à propos son roi Philippe quatre.\n\nEt c'est pourquoi, plus fier qu'un soudard du      Hainaut,\nIl porte, de façon héroïque et bouffonne,\nCollerette en dentelle et botte à la wallonne.\n\n\n                           IV\n\n               PORTRAITS DU GRECO\n\nMême pose, même air; tous portent noblement\nLa moustache tombante et la mouche en virgule;\nEt tous ont dans les yeux le même crépuscule,\nLa même gravité de fier isolement.\n\nLeurs cerveaux ont vécu d'un solide aliment;\nHors des sens, ennemis de l'orgueil qui calcule,\nBrisant des vanités le hochet ridicule,\nIls ont sur leur chemin marché chrétiennement.\n\nNul dédain, nulle aigreur; leur science est sans morgue;\nMais toujours sous la fraise énorme, en tuyaux d'orgue,\nLe corps mortifié revêt un pourpoint noir.\n\nIls savent ce que vaut la vie, et l'on peut voir\nSur leurs lèvres, quand l'œil plus scrutateur s'applique,\nGlisser légèrement un sourire ironique.\n"}, {"page_pdf": 1059, "texte": "932                         DURENDAL\n\n\n\n\n                                V\n\n\n                       LE BIBLIOPHILE\n                                                           MARIANO   FORTUNY.\n\n\n\n\n       Tout Louis quinze, il est pour l'œil une caresse\n       Ce salon, or et blanc, conforme au goût nouveau;\n       Aussi le vieux marquis, du beau style dévot\n       Très scrupuleux, y sent à l'aise sa noblesse.\n\n       Couché dans son fauteuil, non sans quelque paresse,\n       Il lit, et ses deux mains, blanches, palpent le veau\n       D'un notable in-dix-huit de monsieur Marivaux\n       Dont le petit Saintrain lui vanta la finesse.\n\n       Le tome étant correct, il tolère l'auteur;\n       Car tous ces écrivains, avides de faveur,\n       Sont, morbleu! gens de peu qu'on maintient à leur place/\n\n       L'air est plein de benjoin; et l'aimable marquis\n       Qui sourit doucement à certains mots exquis,\n       Trouve que ce maraud n'a pas mauvaise grâce.\n\n\n  (A    suivre.)                    L'Abbé H E C T O R H O O R N A E R T .\n"}, {"page_pdf": 1060, "texte": "            UN ROMAN CATHOLIQUE (1)\n\n\n               Qui ne se rappelle le séminaire du Rouge et du Noir ;\n                  le supérieur janséniste évincé par les manœuvres\n                  des Jésuites et de cette occulte et terrible Con-\n                 grégation; l'évêque, h o m m e du monde, fin et\n                 disert ; l'intrigant vicaire-général ; les grossiers\n                 séminaristes, rustiques satisfaits de s'être assuré\n                 une pitance sûre et de confortables habits ; —\ntous, d'ailleurs, du haut en bas de la hiérarchie, préoccupés seu-\nlement d'ambition, de s'espionner les uns les autres, et de se\ncompromettre : singulier mélange d'incultes paysans et de gens\nqui dissimulent leur esprit, parmi lesquels quelques êtres se\ntrouvent égarés, rares du reste, et malades, qui seuls possèdent\nla piété véritable.\n   L e spirituel Stendhal a donné à ce tableau toutes les couleurs\nde son incrédulité voltairienne, de son aversion pour les prêtres\net, à la fois, de sa secrète admiration pour leur finesse et,\nsurtout, pour les noires et compliquées diplomaties qu'il leur\nprête : P e i n t u r e conjecturale, il va sans dire, dont le malicieux\nauteur a combiné les traits, sans doute, d'après les observations\nrecueillies dans le monde administratif.\n   Anatole F r a n c e , dans les esquisses indulgemment ironiques\nde son Histoire contemporaine, a ressuscité et modernisé quelques-\nuns des types cléricaux inventés par Beyle. Ils sont moder-\nnisés, d'ailleurs, plutôt par le milieu où ils s'agitent, que\n\n (1i) A mi-côte, par J. ESQUIROL. I vol. (Paris. P.-V. STOCK, éditeur).\n"}, {"page_pdf": 1061, "texte": " 934                         DURENDAL\n\n\n\n dans leur caractère essentiel ; le souriant scepticisme de\n F r a n c e , également éloigné de tous les excès, émousse et atténue\n ce quelque chose d'atroce que l'ardeur haineuse de Stendhal\n imprimait à ses figures ecclésiastiques; mais, il n'y a pas à s'y\n méprendre, ce sont les mêmes, aussi stéréotypées que les\n plaisanteries antireligieuses qui, depuis des ans, font la joie\n quotidienne et l'intellectuel plaisir du lecteur de gazettes ! Car,\n au fond, pour l'auteur de l'Orme du Mail comme pour celui de la\n Chartreuse de Parme, la religion est un moyen et non un but :\nsubtile machine pour exploiter les peuples, admirablement\ncombinée et perfectionnée par des hommes de génie, insatiables\nde domination !\n    Julien Sorel, incroyant sinon athée, est poussé au séminaire\npar l'espoir de faire, dans les ordres, la rapide carrière que la\nRestauration ne permet plus aux plébéiens d'accomplir dans\nl'armée. Il use sans vergogne d'une hypocrisie — qui, au\nsurplus, lui est presque naturelle — et, par conséquent, ne voit\nparmi ses professeurs et ses condisciples que des fourbes plus\nou moins malins et adroits, préoccupés tous — à son\nexemple — de parvenir, fut-ce à l'aide des moyens les plus bas\net les plus vils, à quelque prébende, à quelque lucrative\nprélature.\n    L e héros du roman de M. J. Esquirol — A mi-côte —\nabandonne le séminaire pour des motifs fort différents de ceux\nqui en éloignent Julien, et aussi, il y recueille d'autres\nimpressions, plus vraies — non seulement parce qu'elles ne\nparaissent point imaginées — mais, surtout, parce que les\ncroyances et les intentions de Georges Desmares ne font pas\nombre, comme celles de l'orgueilleux Sorel, sur les croyances\net les intentions de ses maîtres et de ses condisciples.\n    L a piété de Georges, foncière, originelle, si l'on peut dire,\ns'allie à une grande sensibilité artistique ; ce n'est point,\ntoutefois, un chrétien spéculatif, un catholique littéraire, mais\nun p r a t i q u a n t assidu, énergique même puisqu'il a su résister\n"}, {"page_pdf": 1062, "texte": "                       UN ROMAN CATHOLIQUE                        935\n\n\n\n    aux entraînements de la vie militaire. Il connaît la joie et\n    l'effusion de la prière, mais son goût vite froissé le conduit, de\n   préférence, dans les temples où la splendeur de la liturgie, la\n   haute majesté du chant grégorien se déployent dans le cadre\n   architectural qui en exprime l'aspiration et l'extase.\n       L'éloignement qu'il ressent pour les plaisirs mondains, un\n   attrait de plus en plus vif pour l'oraison et la solitude; toute sa\n   vie, toute sa pensée orientées vers la foi et les choses\n   religieuses, ses prédilections artistiques créent en lui un état\n  d'esprit où il croit déceler, à la longue, les mouvements de la\n  prédestination divine.\n       L a prudence des religieux auxquels il confie ses projets de\n  retraite, le détourne de la Chartreuse vers le séminaire où il\n  pourra éprouver sa vocation, vérifier si vraiment il est appelé à\n  l'existence contemplative, aux rigueurs monastiques. E t , en\n  vérité, tout le monde pressent le résultat de l'expérience : le\n  contraste sera trop éclatant et trop dur entre la sévère disci-\n  pline, la contrainte du séminaire, l'enseignement scolastique et\n la propension songeuse, le mysticisme ravi de ce néophyte, très\n fervent mais quelque peu sybarite et dont la religion se désin-\n téresse trop de la réalité et des œuvres militantes. L a dévotion\n de ses confrères, l'ardeur candide de leur foi ne suffisent pas à\n le réconcilier, en effet, avec leur ignorance ou leur insouci de\nl'art et leurs préjugés craintifs. Il se trouve dépaysé parmi des\nêtres qui ne pensent ni ne sentent comme lui, plus jeunes aussi\net dont l'humeur bruyante et puérile fait disparate avec ses\npréoccupations.\n      E n somme, il cherchait un lieu de prière et de recueillement\net se trouve dans une école; la déception est trop forte; inca-\npable de s'assouplir aux privations et à une règle trop stricte et\npeut-être trop humiliante pour ses délicatesses d'enfant gâté, il\ns'aperçoit que la volonté virile et l'abnégation complète lui\nmanquent, qui font les vocations sacerdotales.\n     Il cherchera, désormais, à « rester à mi-côte; à allier dans\n"}, {"page_pdf": 1063, "texte": " 936                         DURENDAL\n\n\n\nune artistique et savoureuse hybridation les avantages de la vie\nmondaine à ceux de la vie claustrale »...\n  S'il est séduisant, cet idéal de vie n'est pas bien h a u t a i n ;\npeut-être même serait-il dangereux pour quelques-uns, car à ne\nchoisir que les « avantages » en toutes choses, la volonté la\nplus ferme ne tarderait guère à se dissoudre en une nonchalance\népicurienne.\n  L a foi pour laquelle on n'est pas prêt à faire quelque sacrifice,\nà s'imposer quelque devoir, à souffrir quelque peine, m a n q u e r a\ntoujours de l'enthousiasme qui en est l'héroïque aliment.\nGeorges Desmares n'a pas aperçu cela, semble-t-il, ou n'a pas\nvoulu l'apercevoir, puisque, riche et oisif, il faut qu'on l'incite\nà employer ses loisirs à la visite des malades et des pauvres.\n   L a ferveur de cet aimable garçon est toute personnelle, d'une\nexaltation égotiste, pour ne pas dire égoïste. Feyrax, un jeune\nintransigeant, qui dépense une activité surabondante dans la\npropagande et les œuvres catholiques, le lui reproche sans\nambages et justement : et c'est, si l'on veut, la « moralité » du\nlivre.\n   Notre sec résumé ne saurait donner l'idée du charme de\nl'œuvre de M. Esquirol, de l'atmosphère de foi et d'art, très\npure, dans laquelle on y respire. Il y a là toute une réconfor-\ntante jeunesse de pensée et de sensations, espiègle en même\ntemps et ingénue. L e cœur de ses personnages n'est point blasé\net rien ne corrompt ni ne désenchante, aux yeux de ces croyants,\nla beauté du monde et des choses.\n\n\n                                             ARNOLD    GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 1064, "texte": "               La Mandoline\n                           LE      FANTÔME\n\n\n\n                                     I\n\nQuand tu m'embrassais, ce soir,          » Que t'avais-je fait, pourtant,\nDe ta lèvre parfumée,                    Pour être ainsi condamnée\nJ'ai vu près de nous s'asseoir           A perdre en un seul instant\nMon ancienne bien-aimée;                 Tout le bonheur d'une année?\n\nEt tandis que ton baiser                 » Hélas! tes regards sereins\nM'embaumait encor la bouche,             Etaient plus beaux que mes larmes :\nJ'ai vu sa main se poser                 J'ai flétri dans les chagrins\nSur toi, d'un geste farouche...          Le peu que j'avais de charmes.\n\nEt je suis resté muet                » Si tes yeux n'avaient pas lui\nDevant ce fantôme blême,             Devant l'ingrat que j'adore,\nDont la lèvre remuait                Je serais auprès de lui\nEn disant tout bas : «— Je l'aime!   Et je sourirais encore...\n\n» Je l'aime! et tu me l'as pris,     » Tu m'as ravi mon seul bien;\nTu me l'as pris en une heure...      Mais si ton amour lui donne\nEt voilà que tu souris,              Plus de bonheur que le mien,\nMaintenant, et que je pleure!        Mon cœur navré te pardonne! »\n"}, {"page_pdf": 1065, "texte": " 938                             DURENDAL\n\n\n\n                                    II\n\nAh! je l'entends bien souvent            Et quand mes yeux, dans les tiens,\nSe plaindre ainsi sans colère,           Lisent de douces pensées,\nCette pure et tendre enfant              Malgré moi je me souviens\nQue je quittai pour te plaire!           Des larmes qu'elle a versées.\n\nQuand je rêve à tes genoux               Car c'était ma cruauté\nEt que ton parfum m'embaume,             Qui les lui faisait répandre...\nJe vois rôder près de nous               Elle avait peu de beauté,\nSon pâle et triste fantôme.              Mais elle était bonne et tendre!...\n\nDès que je tiens enlacé                  Les jours d'antan sont bien morts,\nTon beau corps pétri de grâce,           Et c'est toi seule que j'aime;\nHélas ! je me sens glacé                 Mais je sens d'obscurs remords\nPar cette Ombre qui m'embrasse           Tressaillir en moi quand même :\n\nSous un voile aux vagues plis,           Et pour me délivrer d'eux,\nA la fois lointaine et proche,           Je voudrais, chère amoureuse,\nSes regards sont tout remplis            Que nous priions tous les deux\nDe souffrance et de reproche!            Afin qu'elle soit heureuse!\n\n\n\n       Octobre 1898.                                  FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 1066, "texte": "      LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE\n\n\n                                    I\n\n                   LE    BONHEUR           INCONNU\n\n\n                BIEN que Notre-Seigneur   Jésus fût mort pour lui\n                 depuis près de six siècles, et que Clovis second\n                 régnât en ce temps-là — suzerain catholique —\n                au pays de Neustrie, Lewold, seigneur-roi de\n                 Dilbeek, était resté païen. E t c'est pourquoi\n                 Lewold était d'un abord sombre autant que son\n                castel au milieu des bois noirs.\n   Les instruments de mort ne quittaient sa ceinture que pour\nétinceler terribles entre ses mains.\n   D'instinct, comme le sanglier, Lewold aimait la vie farouche\net solitaire. Son âme et la forêt aux ténèbres perpétuelles,\nvivaient toujours en funèbre harmonie.\n   P o u r t a n t , ce matin-là, tandis qu'avec ses gens il côtoyait la\nSenne, les halliers, moins touffus aux rives du cours d'eau,\nlaissaient filtrer du ciel dans l'ombre du sous-bois tout un pou-\ndroiement d'or merveilleux et joyeux.\n   E t l'œil du roi Lewold s'était rasséréné à découvrir entre les\narbres sombres, de-ci de-là, très haut, des coins de matin bleu.\n  P o u r la première fois, depuis des jours sans nombre, un\nrayon de clarté illuminait son front.\n"}, {"page_pdf": 1067, "texte": " 940                        DURENDAL\n\n\n\n   L e gibier de toute espèce que levait à chaque instant le bruit\n de leur approche, n'éveillait plus en lui le vertige des folles\n poursuites.\n   L a très calme beauté de l'eau verte et brillante, qu'ils\ncôtoyaient paisibles, à l'amble des chevaux, avait interrompu\nsa rêverie sanglante et les ordres cruels inventés par sa haine\nenvers tous les sujets chrétiens de ses domaines, n'attisaient\nplus le feu de son cœur adouci.\n   Caressant de la main le col de son cheval, le roi Lewold\nsongeait à la princesse Alène, à sa fille douce et blonde ainsi\nqu'un miel d'abeilles, grandissant frêle et blanche et de grâce\nadorable, au sûr asile massif de son château guerrier — telle\nune fleur candide aux forêts ténébreuses.\n   Avec quel triomphant amour Hildegarde, sa jeune épouse,\njadis, au retour des combats, confiait en tremblant à ses mains\nde soldat brutal le petit corps fragile et rose, il s'en ressouve-\nnait maintenant presqu'ému.\n   E t l'orgueil paternel du barbare attendri idéalisa dans le rêve\nle profil bien-aimé de son enfant.\n   A quel fils de roi daignerait-il un jour accorder ce trésor?\n   Il en savait plus d'un amoureux en silence et dont ce fol\nespoir avait fait des héros.\n   Mais lequel était digne?... assez riche ?... assez grand ?\n\n\n  T o u t entier maintenant à ses projets d'orgueil et qu'il croyait\nd'amour, Lewold chevauchait lentement, ne se rappelant plus\nque ses hommes d'armes le suivaient, sans oser rompre de\nleurs voix le silencieux bonheur du maître redouté.\n  A ce tournant de la rivière, les regards du seigneur de Dil-\nbeek furent attirés par la vue d'un voyageur, aussitôt reconnu.\n  Celui qui approchait était prêtre chrétien.\n  Féal et dévoué serviteur de Lewold jusqu'au jour où la fureur\npaïenne de son maître avait mis ses jours en trop certain\npéril, il s'était réfugié en cet endroit perdu de la forêt touffue,\n"}, {"page_pdf": 1068, "texte": "                   LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                   941\n\n\n\n  se faisant d'elle ainsi un rempart naturel ; et les bêtes sauvages\n  dont elle était peuplée détournaient de lui l'assaut des païens.\n    Alors le roi Lewold cria vers l'arrivant :\n    — Viens-tu en adversaire ou viens-tu en ami ?\n    — Que le Dieu trinitaire mais unique en Essence, soit loué\n par ma bouche indigne — prononça celui-ci en s'approchant\n du roi — car L u i seul a guidé, et non pas le hasard aveugle,\n car L u i seul a guidé la chevauchée du roi Lewold vers la\n retraite insoupçonnée de son serviteur fugitif.\n    — Depuis que tu as fui mes domaines, sous quelle loi vis-tu?\n interrogea Lewold.\n    — Sous la loi de Jésus Fils de Dieu, dit-il, de ce Jésus qui\n m'ordonne d'être aimable à ceux qui me persécutent comme à\n ceux qui me calomnient... Voici que le serviteur va pouvoir\n accueillir en son propre refuge le maître qu'il a fui !\n   Encore sous le charme très doux des évocations intimes où\nse complaisait sa pensée, Lewold dans sa surprise, abdiquant\ntoute colère, accéda, intrigué, aux offres de son hôte.\n   Il fit signe à ses gens et l'un d'eux aussitôt céda sa monture\nau chrétien.\n   Au fur et à mesure qu'ils approchaient du but, les fuseaux du\nsoleil, transperçant les feuillées, ouvraient, de toutes parts, des\ntrames d'or dans l'ombre...\n\n   Bientôt les éclaircies se révélèrent plus proches et le bois\nnoir, là-bas, s'entr'ouvrit sur l'azur.\n   Ils débouchèrent sur un lieu déboisé.\n   — Nous voici arrivés, dit le prêtre à Lewold.\n   Mais les yeux du païen, toujours plongés dans l'ombre,\ns'aveuglaient, clignotants sous l'éclat du ciel clair.\n   S'apprivoisant enfin à cette éblouissance, Lewold s'émerveilla\ndu spectacle soudain.\n   L a Senne au loin formait des méandres sans nombre, enla-\nçait les moissons dans ses grands bras de feu, rampait sous les\n"}, {"page_pdf": 1069, "texte": " 942                        DURENDAL\n\n\n\nfourrés comme un reptile luisant, puis revenait baigner d'autres\nmoissons encore, pour disparaître enfin dans la forêt profonde.\n   L a bourgade de Vorst — qui se traduit : Forest — groupait\ndans le bois et le long des champs ses cabanes rustiques et\ndevant ceux qui regardaient s'apercevait plus proche, entre\nles hêtres gigantesques, un petit sanctuaire, h u m b l e sous leur\nsilence.\n   — Je l'ai bâti moi-même avec mes néophytes, dit le prêtre\nen le désignant, et j ' y veux célébrer demain, sitôt que s'ouvrira\nle jour, les mystères sacrés de notre foi divine, devant vous,\nseigneur-roi, et devant vos féaux.\n   Alors le roi Lewold et les gens de sa suite pénétrèrent pour\nla première fois de leur existence dans un presbytère chrétien\net tous étaient en proie à une curiosité anxieuse et troublante,\nen suivant leur hôte empressé.\n\n\n\n  — D'où vient, Alène, que depuis hier matin tu t'obstines à\nrêver silencieuse et sans geste, les yeux toujours fixés sur les\nbois immobiles?\n   — I1 ne faut pas m'en vouloir trop, bonne mère, si mon\nsilence allonge encore ta solitude, mais depuis que mon père\nm'a quittée, hier, à mon réveil, pour courir le sanglier, j'ai le\npressentiment d'un grand bonheur très proche.\n   — Quel est donc ce bonheur, Alène ?\n   — Je n'en sais rien encore, ma mère, mais je sais bien qu'il\nme viendra bientôt et nulle chose ne m'est douce comme espérer\ntout bas le bonheur inconnu...\n   — Rêves d'enfants, Alêne, il n'y faut plus songer.\n   — Je tâcherai de faire ainsi, ma mère.\n\n  De nouveau dans la pénombre de la chambre le silence\nretomba.\n   Alène se reprit à songer.\n"}, {"page_pdf": 1070, "texte": "                  LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                     943\n\n\n\n  L a reine Hildegarde eut un sourire navré, hocha la tête, puis\nde ses doigts encore agiles fit s'agiter ses fuseaux endormis.\n  Cependant que ses regards furtifs cherchaient à surprendre\ndans les regards obstinés de sa fille le secret de son rêve heu-\nreux, une ombre, brusquement, se projeta sur son visage.\n   U n mal étrange, confus, mal de fièvre, accéléra les palpita-\ntions de sa poitrine; elle ébaucha un geste vers le vide comme\npour repousser la douleur assaillante...\n   C'était comme deux gants de fer qui lui broyaient le cœur\ndans leur froideur cruelle.\n   Alors la reine Hildegarde comprit que la douleur n'était pas\nau dehors, mais qu'au contraire elle habitait en elle.\n   L e mutisme de son enfant avait seul enfoncé cette angoisse\nsubite en plein cœur maternel.\n   Rêve illusoire et mensonger ! Elle avait cru que « sa petite\nAlène » serait restée toujours l'enfant caressante et docile,\nofferte, pour la vie, à ses baisers de mère. Elle avait cru que\ntoujours les échos s'éveilleraient aux cris joyeux de la fillette,\net peupleraient toujours de leurs éclats de joie le silence du\nsombre château. Elle avait cru !...\n   Mais tout à coup voici que le mirage, où tant d'années s'était\ncomplu son cœur, s'évanouissait dans les airs! Sa petite Alène\nétait morte, la femme à présent s'éveillait. Car à quoi rêver, se\nquestionnait la reine, quand on est jeune et belle, et riche et\nadulée a u t a n t que mon enfant, car à quoi rêver, sinon à l'amour?\n   Celle qui maintenant rêvait là, silencieuse, accoudée au bord\nde la fenêtre, dans les dernières lueurs du jour, était certes\néprise en secret de quelque fier adolescent et tout son être\ns'extasiait dans un mol abandon à ses désirs naissants, à la\nfélicité des premiers espoirs.\n   Petite oiselle éclose aux rayons du printemps, trouvait-elle\ndéjà le nid trop étroit pour ses ailes?\n   Sans doute un jeune oiseau, perché dans les charmilles\nd'alentour, lui avait-il parlé, un soir de clair de lune, de mousses\n"}, {"page_pdf": 1071, "texte": " 944                          DURENDAL\n\n\n\nplus soyeuses et des vastes lointains clairoyants de lacs d'or,\nque ses beaux yeux de convoitise restaient ainsi fixés sans cesse\nvers la liberté des bois verts ?...\n   Immobiles comme en un tableau, la mère et la fille rêvaient\ncôte à côte.\n   Nul bruit de voix, jusqu'à la nuit complète, ne remua le lourd\nsilence de la chambre de pierre.\n   U n secret instinct arrêtait sur les lèvres des deux songeuses\nles rares paroles qui, parfois, voulaient s'énoncer.\n   L a princesse Alène sentait bien que sa mère s'affligeait de sa\nrêverie, et redoutant d'aggraver sa tristesse, elle restait muette,\ncar son esprit trop plein du bonheur pressenti ne lui suggérait\nrien à dire qui n'eut rapport à ce bonheur.\n   L a reine Hildegarde, elle aussi, semblait se complaire en\nl'amertume de ses pensées...\n   É t r a n g e besoin d'harmonies que veut le cœur humain ! P o u r\nune seule joie qui nous visite, nous trouvons aussitôt que tout\nest joyeux, favorable et b e a u ; les douleurs d'hier s'effacent ou\nbien la joie présente apparaît plus rayonnante encore sur\nl'ombre de leur souvenir, et l'horizon de l'avenir s'ouvre comme\nune aurore en fête au-dessus de coteaux fleuris !...\n  Mais dès qu'une douleur vient frappera la porte et l'entr'ouvre\nde ses mains pâles, tout notre ciel aussitôt s'assombrit et s'en-\ndeuille; rien de joyeux dans le passé, tout est pire douleur\nencore aux ténèbres des l e n d e m a i n s . . .\n   Ainsi la reine trouvait-elle une volupté perverse à réveiller\nautour de sa douleur présente toutes ses anciennes douleurs.\nP u i s , lentement, les grandissant comme à plaisir, pour mieux\nse torturer elle-même, elle s'augura une destinée en h a r m o n i e\navec sa peine : son existence, désormais, serait l'enchaînement\nininterrompu de ces multiformes douleurs, chaque jour y serait\nsans soleil, chaque nuit sans scintil d'étoile, et la nuit de la\nmort succéderait à la nuit de sa vie.\n   E t les dieux maudiraient son o m b r e . . .\n"}, {"page_pdf": 1072, "texte": "                   LA LÉGENDE DE SAINTE ALENE                     945\n\n\n\n    Avec une ironie grinçante la reine H i l d e g a r d e se souhaita\n l'horreur de cette éternité.\n\n    Ce n'était point l'amour d'un jeune guerrier d'Austrasie qui\n éclairait la songerie d'Alêne, pourtant c'était d'amour que son\n cœur palpitait.\n    Il lui semblait qu'un monde merveilleux, d'au-dessus de la\n terre, allait bientôt lui être révélé et que c'était le roi Lewold,\n son père, qui lui révélerait ces pays inconnus ; son rêve était\n sans suite et ses pensées se reportaient, tantôt vers ce pays sur-\n naturel, tantôt vers le spectacle affreux des chrétiens qu'elle\n avait vu torturer par ordre de son père.\n  Au sanglant souvenir sa chair frémit, des larmes emperlèrent\nses yeux, car la pitié avait ému son cœur. Pourquoi n'avait-elle\npas intercédé pour ceux qu'on torturait au nom des dieux eux-\nmêmes? P o u r q u o i n'avait-elle pas tenté, avec les baisers de ses\nlèvres et les caresses de ses mains, d'ébranler la volonté\nméchante du roi, son père?...\n  Ne s'était-elle pas rendue complice des crimes paternels en\napprouvant par son silence?\n  Q u a n d le bourreau avait saisi par les cheveux la femme de\nce soldat chrétien, a h ! que ne s'était-elle interposée entre la\nmalheureuse et le couteau brandi, pour lui faire de son propre\ncorps un rempart de clémence?\n   E t q u a n d le soldat à son tour fut mis à nu, puis criblé de\nflèches par l'ignoble joie de ses compagnons d'armes, pourquoi\nne s'était-elle pas jetée au milieu d'eux pour les mordre et leur\ncrever les yeux?\n  Elle eut horreur de son indifférence.\n  Il lui sembla qu'un fossé plein de sang la séparait soudain\ndu culte de sa race, la détournait de ses propres parents et des\nguerriers qui gardaient le château.\n  Alors la princesse Alêne se sentit seule au milieu de la vie,\nseule, avec la révolte au cœur...\n"}, {"page_pdf": 1073, "texte": " 946                        DURENDAL\n\n\n\n   L'aboi des chiens annonçant une approche, éclate à travers le\nsilence, se répercute de la cour du château au fond des bois qui\npartout l'environnent.\n   N e dirait-on pas que des meutes joyeuses se répondent de\nloin en loin, en s'éloignant par bonds dans les ravins, là-bas?\n   A l'aboi des chiens le château s'anime : des serviteurs s'em-\npressent; le pont-levis s'abaisse avec un bruit de chaînes, les\ngardiens se groupent d a n s la cour.\n  Les deux songeuses se sont réveillées en sursaut.\n  — Enfin revenu! dit la reine H i l d e g a r d e avec un soupir\nrésigné.\n  — L e voilà! le voilà! s'écrie Alène toujours à la fenêtre, que\nva-t-il donc me révéler ! »\n  B a t t a n t des mains avec la joie d'une enfant impatiente de\nrecevoir quelque cadeau promis, la petite princesse s'élance\nhors de la chambre et, légère comme le vent, sautant les\nmarches en spirales de l'escalier, va se jeter dans les bras de\nson père, déjà descendu de cheval, pour l'embrasser.\n   Sans lui laisser le temps de la réplique, elle l'assaille de cent\nquestions, tandis qu'ils montent à la chambre où la reine Hil-\ndegarde est toujours attentive à ses fuseaux.\n   Dissimulant mal un reproche, sous des dehors respectueux :\nP o u r q u o i , seigneur, vous être attardé si longtemps en forêt?\nU n accident vous est-il survenu? d e m a n d a la reine à Lewold.\n  — Aucun accident, mais une a v e n t u r e . . .\n  Alène a tressailli.\n  — O h ! dites-moi, dites-nous bien vite, mon père, quelle est\ncette aventure? E t de ses bras câlins elle enlace son cou.\n  — T u le sauras, petite idole, mais il faut avant tout que je\ngoûte au chevreuil que nous avons chassé tantôt près des\nmarais, car l'air de la forêt m'a affamé au point que mes yeux\nse troublent de faim...\n   Les joues de la princesse Alène s'empourprent d'impatience,\nelle fait une moue délicieuse et ne pouvant s'astreindre plus\n"}, {"page_pdf": 1074, "texte": "                    LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                         947\n\n\n\n  longtemps à l'immobile attente, descend presser les serviteurs\n  pour hâter l'apprêt du repas.\n    Au bout de quelques instants — pour elle interminables —\n la table est dressée dans la salle des festins.\n    T a n d i s qu'Alène, obsédée par son espérance, touche à peine\n aux venaisons que lui présentent les serveurs, le roi Lewold,\n avec une voracité de bête assouvit sa faim et la reine H i l d e -\n garde, toute heureuse de voir son époux si dispos, fait honneur,\n elle aussi, au butin de sa chasse.\n    Q u a n d il s'est rassasié de chair sauvage, Lewold se décide\n enfin à satisfaire l'impatience de sa fille :\n    — Il vous souvient sans doute de cet ennemi de nos dieux,\n qui disparut un jour de mes domaines pour échapper aux châ-\n timents de son impiété?\n    — On l'appelait « le prêtre » dans la contrée, dit H i l d e g a r d e .\n    — Il était si doux pour moi, m u r m u r a la princesse Alêne.\n    — Quelle ne fut pas ma surprise quand hier matin, au milieu\n des bois, je rencontrai le fugitif! Il vint à nous sans rancune et\nsans crainte, me reçut avec grande joie et grand honneur et\nm'hébergea dans son logis. Jusqu'au soir cet ancien serviteur\nm'initia à toutes ces merveilleuses choses qu'ils prétendent\navoir été enseignées ou accomplies jadis en un pays lointain,\npar ce Jésus qu'ils appellent Fils unique de Dieu et quils ado-\nrent.\n    Cet h o m m e avait, en parlant de sa foi, la chaleur et la fierté\nd'un soldat le soir d'une victoire, ses yeux étaient beaux de fer-\nveur, ses gestes larges et exaltés. Bien que les croyances de ces\ninsensés soient d'ineptes superstitions, je n'ai pu m'empêcher\nd'admirer certaines maximes de leurs doctrines mystérieuses.\nJe crois l'entendre encore :\n   « Vous serez mon hôte cette nuit, seigneur, me disait-il, et\ndès le retour de la lumière, j'offrirai devant vous la Victime\nadorable au Père tout-puissant, afin que vous aussi puissiez\nconnaître enfin combien suave est la loi du Seigneur, combien\n"}, {"page_pdf": 1075, "texte": " 948                       DURENDAL\n\n\n\nheureux le chrétien qui met en Dieu son espérance, combien\naveugles, hélas! et combien tourmentés les païens (c'est ainsi que\nles chrétiens nous nomment), combien exécrables leurs erreurs\naux yeux de celui qui ne se prosterne pas devant les idoles\nde la terre, ni devant aucune créature, mais devant le Génie\nunique et infini, qui du néant fit jaillir toute vie.\n   » Alors votre âme, ô roi Lewold, dans une clarté plus vive\nque la clarté du jour, verra que la F o i catholique diffère des\nerreurs des gentils autant que la lumière diffère des ténèbres\net la vérité du mensonge ; autant que l'aube triomphale est\ndistante du soir funèbre! »\n  — Y a-t-il donc un temple chrétien au milieu de la forêt?\nquestionna Alène, que chaque parole de son père rendait plus\ntroublée.\n   — L e temple du prêtre chrétien est attenant à la maison\nqu'il habite, non loin du village de Forest où sa nouvelle doc-\ntrine compte beaucoup d'adeptes.\n   C'est un édicule extérieurement fort simple qu'ombragent des\narbres magnifiques; il y règne une fraîcheur parfumée, sem-\nblable à celles des soirs d'automne. Des peintures bizarres,\ndont le sens est caché, enrichissent les murs de leur coloris.\nDes lampes brûlent devant l'autel...\n  — Mais quelle est la doctrine des chrétiens? interrompit la\nreine.\n  — Faites-nous connaître leurs mystères, puisque le prêtre\nvous a tout révélé, mon père, insista la princesse.\n  Acquiesçant à ces désirs, le seigneur de Dilbeek rapporta les\nenseignements du prêtre aussi fidèlement que le lui permirent\nson intelligence et sa mémoire, mais il se crut obligé de bafouer\nsouvent de railleries grossières les surnaturelles splendeurs des\nmystères de l'Infini, comme s'il eut voulu s'empêcher lui-même\nde trop d'admiration pour ce culte qu'il haïssait davantage\ndepuis qu'il le sentait si manifestement supérieur au culte de\nses dieux.\n"}, {"page_pdf": 1076, "texte": "                     LA LEGENDE DE SAINTE ALENE                          949\n\n\n\n    Ainsi l'erreur orgueilleuse s'efforce-t-elle de maculer des\n  excréments de la sottise la Vérité dont la magnificence outrage\n  sa laideur. L'insulte est l'arme de sa vengeance.\n     Les moqueries du seigneur de Dilbeek ne furent ni plus\n  lourdes, ni plus ordurières que celles des païens d'aujourd'hui;\n  car si la hauteur du Verbe ecclésial est toujours immuable, la\n  bassesse de ses blasphémateurs, elle non plus, n'a pas changé.\n    Certes le roi Lewold, en se m o q u a n t ainsi, ne se douta-t-il\n guère du dégoût profond dont ses propos répugnants et stupides\n révoltèrent l'âme délicate et blanche de son enfant.\n    Q u a n d elle fut seule dans sa chambre, Alène, au lieu de se\n disposer au sommeil, s'attarda longuement à repasser, dans\n l'intimité de son cœur, les paroles du prêtre chrétien qu'avait\n rapportées son père.\n    D'ineffables larmes coulèrent sur ses joues puériles, sans\n qu'elle eût pu se donner à elle-même la cause de son émoi.\n    — Si pourtant les chrétiens disaient vrai? songeait-elle devant\n la nuit pleine d'étoiles... Qu'il est donc plus grand que nos\n dieux, le Dieu qui, par la seule vertu de sa Parole, peupla de\n feux le ciel i m m e n s e ! . . . Combien j ' a i m e sa loi d'amour... Il a\nhabité notre chair... Il a donné son dernier sang pour m o i ! . . .\nO J é s u s ! Dieu des chrétiens, je voudrais t'adorer!...\n    T o u t e pleine de telles aspirations, elle se résigna enfin au\nsommeil.\n    L a tête pâle du Crucifié lui apparut alors dans les brouillards\ndu Rêve, au milieu des cieux étoiles; autour de ses cheveux\nsanglants l'orbe blanc de la lune formait une auréole, et malgré\nles larmes de sang il semblait cependant à la princesse Alêne\nque la Face du Dieu des chrétiens souriait tendrement, en\ns'inclinant vers elle...\n\n     (A suivre.)                            GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 1077, "texte": "         Vieux Moulins\n\n\nIls jettent jusqu'aux deux leurs grands bras désolés,\nLes vieux moulins à vent, par les champs esseulés.\nIls sont pensifs ainsi que des vieillards moroses\nQui pleureraient l'envol déjeunes amours roses.\n\nL'âme des vieux moulins abandonnés maudit\nLe temps qui de sa mousse ingrate les verdit.\nA voir leurs murs croulants, leurs ailes trépassées\nIls ressongent, dolents, aux ivresses passées.\n\nDe l'antan nostalgique, ô vieux, enivrez-vous :\nVos ailes se pâmaient aux baisers des vents fous,\nVos ailes se grisaient de senteurs printanières ;\nEn le vol des pigeons et le chant des meunières\n\nVos joyeuses clamaient leur tic tac cadencé.\n— Comme tous les amants leur amant s'est lassé :\nLe grand vent oublieux, avare de caresses\nPasse sans un baiser pour ses vieilles maîtresses.\n"}, {"page_pdf": 1078, "texte": "                  VIEUX MOULINS                               951\n\n\n\nIls jettent jusqu'aux cieux leurs grands bras désolés,\nLes vieux moulins à vent, par les champs esseulés.\nIls se meurent d'ennuis, désormais inutiles ;\nIls meurent tués par les hommes versatiles.\n\nMais ils seront vengés, car les hommes aussi\nUn jour seront vieillards et délaissés ainsi.\nAlors ils jetteront en leur désespérance\nLeurs grands bras vers le ciel stellé d'indifférence.\n\n\n\n                                    EDGAR B O N E H I L L .\n"}, {"page_pdf": 1079, "texte": "                 Richard Strauss\n\n                   L'ALLEMAGNEn'est pas encore déchue de son rang de patrie\n                   des musiciens. Sans parler de la perfection des orchestres\n                   et des chœurs allemands, des virtuoses d'outre-Rhin et\n                   des nombreuses fêtes musicales dont ce pays a presque le\n                   monopole, la sève productrice est loin d'y être épuisée.\n                   A côté d'une quantité de compositeurs qui, pour éviter la\n                   banalité frivole et aimable, font de la musique honorable\n                   mais voisine du poncif, le grand art a conservé ses\nprêtres. Qui est aujourd'hui le roi de la musique allemande ? Brahms et\nBrückner sont morts ; Humperdinck n'est pas fait pour les cimes : c'est un\ncompositeur aussi savant que noblement inspiré, mais on ne saluera pas en\nlui un prince de la musique.\n   Mais voici un jeune compositeur, enfant de la Bavière, dont la réputation\nest faite, les œuvres connues et que sa maîtrise permet déjà de placer au\npremier rang des artistes de notre époque. Né à Munich en 1864, Richard\nStrauss a donc aujourd'hui trente-quatre ans. M. Jorissenne vient de publier\nune intéressante brochure (1) qui nous fait connaître le passé du composi-\nteur, ses œuvres et ses tendances artistiques. Nous y renvoyons le lecteur\npour ce qui concerne la biographie du maître. Notons seulement ce fait\nremarquable que Bülow a vite reconnu la génialité de Strauss et l'a si bien\npoussé qu'à l'âge de vingt et un ans il mérita de succéder à Bülow dans la\ndirection de l'orchestre de Meiningen.\n   Nous voulons ici seulement discuter l'esthétique de Strauss d'après la\nconnaissance forcément incomplète que nous avons de son œuvre déjà très\n importante.\n   Depuis J.-S. Bach, la musique instrumentale avisé de plus en plus à\n devenir un art non plus seulement de forme plastique et architecturale,\n\n   (1) G. JORISSENNE. R. Strauss.   Bruxelles, WEISSENBRUCH.\n"}, {"page_pdf": 1080, "texte": "                             RICHARD     STRAUSS                         953\n\n\n mais un moyen d'expression des sentiments de l'âme. L'œuvre du grand\n Bach témoigne souvent de cet effort ; et si les œuvres chorales du cantor\n de Leipsig sont déjà des perles de sentiment, la musique instrumentale indé-\n pendante se dégagera plus lentement de la forme pure, et, passant par\n Haydn et Mozart, deviendra avec Beethoven l'interprète sublime et univer-\n selle de l'âme humaine. Dès lors, c'est une langue faite dans laquelle chacun,\n selon ses capacités, tâchera de traduire ses impressions, et que Wagner\n fusionna dans le drame comme nul avant lui ne l'avait pu ou osé faire.\n    L'école moderne, surtout en France, voulut aller plus loin et exagéra\n tellement la puissance expressive de la musique qu'elle prétendit faire du\n drame musical sans drame extérieur joué ou chanté. C'est la musique à\n programme que je comparerai volontiers à une pièce qui se jouerait dans\n les coulisses et dont le public ne se rendrait compte que par la lecture. La\n tendance à donner à la musique une signification concrète a de tous temps\n hanté certains esprits curieux. Mais Berlioz est le vrai promoteur du genre\n dont R. Strauss est aujourd'hui le plus illustre adepte.\n   Strauss appelle le poème symphonique « musique comme expression »\npour le distinguer de la musique absolue. D'abord je me permettrai de\ndemander si la musique absolue (ou indépendante de tout programme) est\nnécessairement moins expressive que la musique à programme ? Qu'y a-t-il\ndonc de plus expressif que le sentiment pur dégagé de toute contingence\nde lieu ou d'action déterminée ou de programmes dont les prétentions phi-\nlosophiques ne, font que restreindre notre horizon infini ? Les symphonies\net les quatuors de Beethoven, œuvres de musique absolue, sont-ils moins\nexpressifs que les symphonies de Berlioz ? La tristesse de Roméo est-elle\nmusicalement plus expressive que « la tristesse » en général?...\n   Ensuite je demanderai si la musique sans paroles a vraiment le pouvoir\nde susciter en nous des idées ou des images précises?... La réponse me\nparaît simple : si la musique à programme exprime son programme, sup-\nprimez vos livrets explicatifs ! Que si vous les jugez indispensables c'est\nque votre musique est de pure convention. Quoi de plus conventionnel, par\nexemple, que de symboliser en l'accord d'ut majeur la persistance des lois\nmatérielles de l'univers; et en celui de si mineur l'évolution indéfinie de\nl'homme ! ! (Zarathustra.)\n  Est-ce à dire qu'il faille rejeter de toute musique indépendante le côté\ndescriptif ou pittoresque? Du tout, pourvu que le programme tienne en un\nsimple titre et que son développement soit musical et compréhensible par lui-\nmême. Voyez la symphonie pastorale, la chevauchée des Walkyries, la mer\nde Gilson, etc.\n"}, {"page_pdf": 1081, "texte": " 954                                   DURENDAL\n\n\n\n   M. Jorissenne dit que la musique pure ou absolue est une simple volupté\ncomme serait l'audition « d'une langue dont nous n'avons pas le secret et\nqui nous plaît par ses sonorités ». Admettant un instant que la musique\nabsolue ne puisse pas être expressive, je ferai remarquer que si nous trou-\nvons du charme à cette musique formelle, la comparaison d'une langue\ninconnue est très insuffisante; n'est-ce pas rabaisser certaines grandes fugues\npour orgue de Bach — œuvres purement formelles mais d'une architecture\ngéniale — que de comparer l'impression qu'elles nous produisent à ce que\nnous ressentirions en entendant parler grec? Vraiment l'impression est toute\nautre : c'est celle d'un ennoblissement de notre être par la contemplation\nd'un monument rectiligne, sévère et grandiose (1).\n  Mais la musique absolue purement formelle est devenue l'exception. J'ose-\nrais dire que, depuis Beethoven, elle n'existe quasi plus. Certains, je le sais,\nreprochent à Brahms d'être trop formel. Mais habituez-vous à ces œuvres\nadmirables, lisez-les fréquemment et si l'émotion ne naît pas, c'est ou bien\nincapacité de votre part, ou bien que votre esprit, hanté par certaines\nformes musicales, est devenu inapte à en comprendre d'autres (2).\n   M. Jorissenne dit : La musique, expression de nos états d'âme et révé-\nlation de nos pensées, est bien l'art supérieur. » D'accord ; mais, je le répète,\nla musique absolue peut être expressive et révélatrice de nos états d'âme, et\nje n'en veux pour preuve que Beethoven, Brahms, Schumann et Strauss\nlui-même; car de nombreux fragments de ses œuvres développés musicalement\nsont d'une expression admirable.\n   Voilà pourquoi de tous les poèmes symphoniques de R. Strauss, Tod und\n Verklärung (mort et transfiguration), me paraît le plus durable; car c'est\ncelui qui se comprend le mieux sans programme et qui est d'essence la plus\nmusicale.\n   Don Juan et Till Eulenspiegel, malgré leurs beautés, tombent dans l'anec-\ndote (voir leurs programmes) et Zarathustra est une formidable et géniale\nerreur, quelque chose de grandiosement absurde qu'il faudrait explorer en\n détail pour admirer les richesses inouïes enfouies sous un vain fatras philo-\n sophique !\n   Je demande pardon au maître de ces critiques qui s'adressent plus au\n genre adopté qu'à l'œuvre même du génial musicien. Car — et je m'em-\n presse de le dire — ses poèmes symphoniques sont d'essence plus musicale\n\n   (1) J'ai dit à dessein : certaines fugues de Bach, car il en est d'admirablement expressives.\nLisez le Clavecin tempéré.\n   (2) Cette opinion me semble confirmée par la haine réciproque des brahmistes et des\nwagnériens.\n"}, {"page_pdf": 1082, "texte": "                             RICHARD    STRAUSS                          955\n\n\nque la plupart des productions de l'école de la musique à programme.\nL'inspiration coule à pleins bords dans ses œuvres, les mélodies douces et\npassionnées, violentes et sauvages, se succèdent d'une façon merveilleuse au\nmilieu d'une orchestration dont la richesse n'a pas d'égale. Quelle verve\ndans Eulenspiegel! Quelle fougue dans Don Juan! Quelle poignante émotion\ndans Tod und Verklärung! Nous n'osons nous prononcer sur Macbeth,\nentendu une seule fois et qui semble manquer de gradation et d'oppositions\nde lumière. Quel symphoniste! et pourquoi gâter nos émotions par des pro-\ngrammes compliqués ou des anecdotes comme la scène du marché dans\nEulenspiegel, pour n'en citer qu'une? Ne serait-il pas plus philosophique de\ntaire ses programmes comme Beethoven; et la cinquième symphonie ne\nsuggère-t-elle pas plus de vraie philosophie que Zarathustra ?\n\n\n\n   Pour finir, voici une liste des œuvres principales de Strauss, d'après la\n brochure de M. Jorissenne :\n   Un drame lyrique : Guntram, dont le musicien a écrit le livret remar-\nquable.\n   Poèmes symphoniques : Retour d'Italie, Macbeth, Don Juan, Tod und\n Verklärung, Till Eulenspiegel, Also sprach Zarathustra, et le dernier, encore\ninconnu à Bruxelles, Don Quichotte.\n   Signalons encore des œuvres plus anciennes : une symphonie en fa, un\nquatuor et une sonate pour violon, une sérénade pour instruments à vent,\ndes lieder charmants, un concerto pour cor, etc.\n   Peut-être reviendrons-nous un jour sur l'œuvre de Strauss.'En attendant,\nsaluons en lui le maître qui, depuis la mort de Brahms, tient le sceptre de la\nmusique allemande.\n\n\n                                                    JOSEPH RYELANDT.\n"}, {"page_pdf": 1083, "texte": "                         TILETTE\n                                     (Suite)\n\n\n\n\n                                        IV\n\n                  ASSISE devant        le feu, sous la clarté d'une lampe\n                    pâle, T i l e t t e songe... Son rêve est vague et fan-\n                    tastique ; elle le traduit ainsi :\n                             — U n petit bonhomme marche, marche, mar-\n                           che dans une belle journée de soleil. Pourquoi\n                           du soleil? Je ne sais pas !... Il y a des fleurs\n                           partout... dans les chemins, les prairies, les\nmaisons mêmes en sont couvertes — elle les voit. — Il y a\nsurtout des lys et de grands tournesols. — L u i est un pauvre\npetit b o n h o m m e ; il est pâle, il est fatigué... Il y a aussi dans\nl'air des guêpes qui b o u r d o n n e n t . . . Il est pâle, il est fatigué ;\nil arrive à une chaumière et frappe à la porte fermée : T o c ,\ntoc, t o c . . . Personne ne répond. L e petit b o n h o m m e frappe\nencore : T o c , toc, t o c . . . Personne ne répond. L e petit bon-\nh o m m e frappe encore, puis il s'assied sur la marche du seuil et\na t t e n d . . . Q u o i ? Qu'est-ce qu'il a t t e n d ? . . . L a porte ne s'ouvre\npas ; la nuit tombe ; la route est parfumée ; des insectes bril-\nlent entre les herbes... L e petit b o n h o m m e se relève et il frappe\nà la porte. R i e n ; la porte ne s'ouvre p a s . . . L e petit bonhomme\nse rencogne et a t t e n d . . . Il attend, il attend, il attend toute la\nnuit...\n     L e coude dans les genoux, le menton dans les mains, T i l e t t e\n regarde les flammes voltiger, rouges, bleues, jaunes, comme de\n"}, {"page_pdf": 1084, "texte": "                                 TILETTE                              957\n\n\nscintillantes pierreries... Béryls et topazes, ruisselants rubis,\nnacres merveilleuses, c'est une féerie où plongent ses regards\néblouis comme dans une mer profonde et tout de suite elle en\nveut l'histoire : alors la fée prit le soleil dans ses deux mains\net elle le secoua dans les cendres... et voici qu'il en t o m b a des\npierres précieuses, des pierres précieuses qui firent un grand\nfeu... et alors la chambre fut toute claire... et le feu chauffait,\net la fée...\n   — Quoi ? Quelle fée ?... Où ça la fée ?\n   — L a fée à l'intérieur de la chaumière... la chaumière où\nil y avait un feu éteint. L e petit bonhomme attend à la porte.\n   — Ah ! oui...\n   — Il a des cheveux tout blonds — on les voit briller dans la\nnuit... Il a des vêtements noirs... Il est assis avec ses mains\njointes dans ses genoux. Il frappe à la porte : T o c , toc, toc...\n   — L a fée va-t-elle l'entendre ?\n   — Je ne sais pas... Non ! elle n'entend p a s . . . Elle marche\ndans la c h a m b r e . . . elle touche les m u r s . . . elle a des jupons\ndorés légers comme des plumes... elle ne fait pas plus de bruit\nqu'une petite feuille sèche en t o m b a n t .\n   — L e b o n h o m m e l'entend-il ?\n  — Je ne sais pas. Il est assis et il regarde... Mais il fait noir\nautour de lui. Il fait froid. L a nuit est toute glacée... L e ciel\nest blanc avec deux piqûres brillantes : des étoiles.\n  — P o u r q u o i deux ?\n  — Il y en a deux ; la fée les voit aussi de l'intérieur. Elle a\nsoulevé un coin du rideau et elle regarde par la fenêtre... elle\nne voit pas le petit bonhomme parce qu'il fait trop noir... et\npuis les murs le cachent.\n  L e s carreaux de la fenêtre sont rouges et le feu brille...\n  L e feu brille.\n  L e feu brille.\n  T i l e t t e regarde le feu briller et l'histoire se précise, se pose\ndoucement dans la réalité : voici le feu... Dans une chau-\n"}, {"page_pdf": 1085, "texte": " 958                           DURENDAL\n\n\n\nmière ?... Pourquoi pas ! E t le petit b o n h o m m e attend dehors.\n— Si T i l e t t e était la fée elle lui ouvrirait la porte ; elle lui\ndirait : E n t r e z . . . chauffez-vous... Elle l'embrasserait sur ses\njoues pâles... O h ! où est-il?... O h ! elle voudrait le v o i r ! . . .\nTilette se lève et marche vers la fenêtre; elle soulève le rideau.\nDehors la nuit est profonde ; des petites herbes gelées scintil-\nlent dans l'obscurité et on entend quelqu'un chanter à voix\nbasse, dans l'ombre...\n  T i l e t t e revient s'asseoir devant le feu. L a chambre petite\nsemble vaste ; une grosse lampe de faïence bourdonne en faisant\ndanser sa flamme d'or ; le tic tac grêle et précipité d'une pen-\ndule — c'est tout. — Père et Mère sont sortis. T i l e t t e est seule.\n   — L e petit bonhomme est seul...\n   Elle dit cela, tout à coup, et sa voix la fait tressaillir. L e\nsonge repart.\n   L e petit bonhomme est seul... Elle le voit ; elle le regarde\nprofondément... Il est assis, ses j a m b e s repliées sous lui, ses\nbras pendent ; ses paupières semblent baissées et pourtant ses\nyeux sont tout grands ouverts. — Est-il m a l h e u r e u x ? Souf-\nfre-t-il ?... De toute sa pitié, de tout son amour, T i l e t t e inter-\nroge, mais rien ne répond... Oh ! dis-moi, petit h o m m e blond,\nsouffres-tu? — Rien ne répond... Mais c'est moi qui l'ai inventé,\ndit T i l e t t e , alors pourquoi ne puis-je pas savoir !\n   L a grosse lampe de faïence bourdonne, le feu brille... L a\npremière sensation d'un mystère enveloppe T i l e t t e comme un\nvoile effrayant... M a i n t e n a n t elle voudrait entendre rentrer\nMère — car elle a beau faire, tâcher de plier son rêve vers les\nréalités heureuses, elle le sent river à ce petit homme assis dans\nl'ombre, tout seul, regardant les étoiles avec ses yeux qui bril-\nlent à travers ses paupières closes, sans qu'on puisse deviner\ns'il est souffrant ou bien pensif.\n   Il est là, adossé à cette porte, derrière laquelle une fée se\nglisse en faisant bruisser ses jupons dorés comme une légère\npetite feuille m o r t e . . . Les mots mêmes font peur à T i l e t t e . . .\n"}, {"page_pdf": 1086, "texte": "                                 TILETTE                               959\n\n\nune feuille morte... une légère petite feuille morte... Quelque chose\nde fantastique flotte par la c h a m b r e ; quelque chose sans poids\nni forme ni couleur ; un souffle...\n   Maintenant T i l e t t e s'imagine que la fée, fatiguée d'errer,\ns'est assise devant les flammes, toute tranquille — à côté\nd'elle... Elles sont deux dans la chambre f a n t a s t i q u e ; mais\nla fée ne sait rien, tandis que T i l e t t e guette le toc toc faible et\nmonotone du petit homme qui attend sans fin dans la nuit de\nla campagne. — L a fée ouvrira-t-elle ? Non. T i l e t t e seule\nentend, T i l e t t e seule sait — et T i l e t t e ne peut rien... « Finis-\nsons le conte », dit T i l e t t e . . . Alors la fée se leva, et elle ouvrit\nla porte, et le petit h o m m e . . . Mais avec un effroi glacé, elle\ns'aperçoit que les images ne répondent plus à sa pensée — la\nfée ne se lève pas ; la porte ne s'ouvre pas ; le bonhomme ne\ncesse pas de regarder les étoiles à travers ses paupières baissées.\n   ...Sans doute sa destinée est d'attendre ainsi éternellement à\nla porte fermée, derrière laquelle une fée rêve...\n   T i l e t t e ne peut pas achever l'histoire.\n\n\n\n                                     V\n\n\n  T i l e t t e descendit lentement l'escalier de pierre et marcha\nvers les lucioles...\n   Elles brillaient dans la nuit clair-obscure comme trois pier-\nreries à un anneau magique ; une feuille d'érable penchée,\nainsi qu'un dôme, étincelante et blanche sous la lune, les pro-\ntégeait... Il ne faisait pas noir; les plantes jetaient autour d'elles\nleurs ombres légères dans les ombres longues des bouleaux ;\nune pluie de taches rondes inondait la pelouse : la silhouette\ndu pommier. L e ciel était profond; la lune large avec un fin\nsourire.\n  — J'irai, se dit T i l e t t e , j'irai jusqu'aux lucioles; plus loin je\npourrais me perdre... Je suis si petite!\n"}, {"page_pdf": 1087, "texte": "  960                         DURENDAL\n\n\n\n    Elle troussa un peu sa robe courte entre ses doigts menus, et\n une pitié lui vint de se sentir si petite... « Je suis si petite! J'ai\n peur si vite! Et ce soir rien n'est gai... » Elle regarda autour\n d'elle, escalada le fantôme d'un phlox, barrant le chemin,\n marcha jusqu'au petit banc sous les acacias inclinés et s'y assit,\n pensive...\n    Les lucioles devant Tilette brillaient comme trois yeux gen-\ntils — de prince ou de génie? — Elle n'y songea point. Les\n pensées moroses, les mystérieuses tristesses enveloppaient son\n cœur. La vision confuse d'un jardin identique en elle-même la\nhanta un instant : l'ombre des plantes dans l'ombre des bou-\nleaux... la lune rit; trois lucioles... Son rêve ne s'y arrêta pas.\n   Tilette eut envie de pleurer; des idées vagues s'entrecho-\n quaient en elle, des sources de peine infinie dont elle écoutait\ninconsciemment le chant monotone et brisé. Un effroi lui vint\n de ces souffrances cachées... de souffrir de choses dont elle\n ignorait le nom et l'existence... l'effroi de l'Inconnu, la sensation\nnette d'être la proie de quelqu'obscure puissance — la certitude\nde n'y pas échapper, la crainte de l'heure où cette puissance\nse révélerait soudain. Elle se sentit une toute petite chose\nroulée dans la nuit vers quelque gouffre où elle pouvait, tomber,\noù rien ne l'empêcherait de tomber « quand les temps seraient\naccomplis... »\n   C'était une phrase que Léa disait dans ses prières. Tilette la\ntrouvait très belle. « Quand les temps seraient accomplis... »\nElle songeait à beaucoup d'années ; elle voyait passer les années\nainsi que des routes où marchent silencieusement des êtres\ndont on ne voit pas le visage; elle les voyait encore comme des\nfleuves qui coulent sans bruit au bord de routes obscures. Par-\nfois les deux images se mêlaient ; les êtres silencieux marchaient\ndans les chemins obscurs, au long des fleuves; parfois Tilette\ns'imaginait qu'elle était un de ces êtres et qu'elle avait très\npeur...\n   — Oh! pensa-t-elle, je suis triste ce soir! Rien ne fait de\n"}, {"page_pdf": 1088, "texte": "                             TILETTE                        961\n\n\nbruit, et je ne puis songer qu'à des choses auxquelles je vou-\ndrais ne pas songer... Comme c'est drôle! Oui, oui, quand les\ntemps seront accomplis... »\n   Les routes surgirent et les êtres muets, les fleuves sans voix\n— cela se déroula et passa comme une funèbre procession\nau delà du ciel profond... Tilette s'effraya... « Il faudrait,\npensa-t-elle, il faudrait qu'on vous aime plus... » D'un raison-\nnement obscur, la conclusion jaillit, sereine : Tilette regarda\nen elle-même. « Aimer comme on aime Dieu ; si on aimait —\nsi quelqu'un m'aimait ainsi, il n'y aurait plus de noir... »\n   Elle imagina Prince.\n\n   Prince fut un enfant de royale figure. Tous les songes se\nmirèrent dans ses yeux; le front pâle, les tempes fragiles, avec\ndes cheveux de soie longs, frôlant la dentelle des vêtements\n précieux — je revois Prince.\n   Tilette créa Prince malheureux et haï. Il habitait un château\nsomptueux, au creux d'un vallon où des torrents s'écroulaient\navec un bruit de foudre; le parc était plein de sapins taillés en\npyramides; le soir on y entendait gémir des crapauds.\n   Prince errait dans les vastes salles du château. L'écho de ses\npas traînait derrière lui et soudain s'élançait en avant comme\nune pierre roulant d'une montagne. Les salles immenses étaient\nà demi-obscures ; de vieux portraits accrochés aux murs mon-\ntraient des visages fanés et grimaçants, encadrés de fraises\nlarges, dans un flot de ténèbres.\n   Prince était tout petit.\n   Le monde, autour de lui, n'était que dans ces vastes salles.\nIl ne connaissait du monde qu'une maison obscure aux vieux\nportraits grimaçants, le front orné de pierres mortes : il avait\npeur du monde.\n   Parfois son père qui le détestait l'enfermait dans un cachot.\nAu fond du cachot il y avait une fenêtre grillée par où l'on\napercevait un pan de ciel étroit et haut. Prince avait moins\n"}, {"page_pdf": 1089, "texte": " 962                           DURENDAL\n\n\n\npeur. Il comptait les petites divisions du grillage : une, deux,\ntrois, q u a t r e . . . dix... vingt — et songeait : cela fait dix, cela fait\nvingt petits ciels !\n   Telle était la seule joie de Prince.\n   Encore, le torrent furieux en grondant sous tous les ciels\nvenait-il le troubler. Alors il t r e m b l a i t . . . Pour se rassurer il\ntâchait de chanter — mais la seule chanson qu'on lui eût apprise\nparlait de mort et de vengeance. Il frémissait en disant : Le\nvisage brisé souriait sous les eaux... Il voyait ce visage... il en avait\n horreur ! Il jetait des cris d'effroi !\n   Alors le Père entrait dans le cachot et frappait Prince vio-\n lemment. On entendait la petite tête heurter les murs avec un\n bruit affreux... des cris... des sanglots... D e ces coups Prince\n avait gardé une étrange pâleur, et, à la tempe, une mince bles-\n sure blanche et toujours béante.\n    Voici Prince.\n\n   Où T i l e t t e l'avait-elle connu? Comment l'avait-elle délivré?...\n Qu'importe ! Elle l'avait délivré, elle l'avait emporté, elle le\n tenait serré contre elle ce soir, dans la nuit du jardin ; elle\n voyait ses yeux briller doucement et entendait battre son cœur...\n    Ivresse délicieuse !... P l u s tard, devant un crucifix Tilette\n éprouvera des sensations pareilles, mais moins violentes et\n moins absolues. Elle a créé la victime pour en même temps créer\n l'Amour et la Pitié ; l'Univers est à elle ; elle l'a fait avec ses\n petites mains, rien ne le lui enlèvera.\n   — P r i n c e ! P r i n c e ! m u r m u r e T i l e t t e . Mon a m o u r ! mon\n bien-aimé !\n   « Mon bien-aimé repose parmi les lys. » Elle a épelé ces\n mots un jour de solitude — où cela? Elle ne sait plus. Mais\n ce soir elle les répète des milliers de fois, les yeux mi-clos, les\n bras enfermant son cœur... « Mon bien-aimé repose parmi les\n lys ». E t elle voit Prince étendu parmi les lys neigeux, un\n champ de lys qui couvre le jardin — et plus loin!\n"}, {"page_pdf": 1090, "texte": "                                     TILETTE                                 963\n\n\n   P l u s loin ! P l u s loin !... Les lys déroulent leurs vagues\nblanches semées d'or... P l u s loin ! Plus loin !... Jusqu'au ciel !\n  Rien d'autre ne se voit. Rien ne s'entend. Il n'y a que ces lys\nsous la pâle clarté de la lune ; tapis merveilleux où Prince est\nétendu, tout blanc, avec les yeux ouverts.\n  A genoux devant lui T i l e t t e le regarde. Les parfums mon-\ntent vers le ciel en vapeur bleue comme une vapeur d'encens...\nDes pensées tumultueuses s'agitent dans l'âme de T i l e t t e :\nPersonne ne l'a aimé ! Personne n'en a eu pitié... Je lui don-\nnerai tout...\n  Je lui donnerai un bonheur inconnu en ce monde — elle pense\nainsi distinctement, et pose ses lèvres sur la petite blessure\nbéante à la t e m p e de Prince.\n   Ses lèvres posées sur la blessure, elle ne peut plus les en\n détacher. Prince la regarde. « Il m'aimera comme il n'a jamais\n aimé personne... Il me donnera ce qu'il n'a jamais donné à per-\n sonne. »\n    U n flot de joie submerge T i l e t t e ; une sensation inconnue\n dans laquelle le monde semble crouler avec fracas l'enlève dans\nun tourbillon. Elle serre Prince entre ses bras ; ils sont seuls.\n Elle voit ses yeux. Elle entend son cœur battre.\n   — Prince ! Prince !... Je t'aime P r i n c e ! E n t e n d s - t u ? . . . Plus\nque tout ! T u es à moi ; je t'ai pris ; à moi !\n   Va-t-il r é p o n d r e ? Elle écoute, l'âme en feu... Elle comprend\nles mots sans entendre la voix.\n   — Oh ! T i l e t t e ! Tilette ! Comment es-tu venue ?\n   — J e suis venue, Prince, je suis là. T u me s e n s ? . . . Voici\nmes b r a s . . . voici mes cheveux... voici que j'embrasse ta bles-\nsure...\n   — Personne ne m'a jamais embrassé... J e n'ai jamais rien vu\nde beau. T u es belle, T i l e t t e !\n   — T u me verras toujours ; je serai plus belle encore. J e\nmettrai des pierres bleues dans mes cheveux — et des robes de\nsoie. T o u t ce que tu verras avec moi sera beau comme dans un\n"}, {"page_pdf": 1091, "texte": " 964                        DURENDAL\n\n\n\n rêve. Je t'emporterai dans ma maison blanche parmi les pavots\n d'Orient...\n   — Je ne connais rien au monde, Tilette.\n   — J'ai des champs de roses et de camélias, des paons dans\n mon jardin... J'ai des jets d'eau et des étangs avec des cygnes\n qui chantent sans jamais mourir. Tu verras ! Tu verras !... J'ai\n de grandes fenêtres par où l'on regarde le soleil s'en aller.\n   — Tout était noir...\n   — Il n'y a plus rien de noir : je suis là. Tu as eu du mal, je\nt'embrasse... Je t'embrasserai jusqu'à ce que le mal soit oublié!\nJe t'embrasserai comme ce soir — sans fin... Je t'embrasse, je\nte serre dans mes bras...\n   — Oh! je t'aime!\n   — Répète?\n   — Je t'aime, Tilette.\n   — Comment m'aimes-tu?\n   — Je ne sais pas... Plus que tout!\n   Tilette défaille; ses yeux se ferment; elle écrase l'enfant sur\nson coeur.\n   — Et toi, tu ne sais pas comme je t'aime! Je t'attendais, je\nsavais bien que tu viendrais... Tu ne sais pas comme je t'aime;\npersonne ne le sait... O mon Prince! mon Prince! mon Prince!\n   Elle défaille; les parfums des lys l'endorment ; elle dit des\nmots entrecoupés :\n   — ...Nous glisserons, le soir, sur l'eau des étangs; nous irons\ndans la campagne... Tu es tout petit; tu es plus petit que moi.\n   — Oui.\n   — Tu es un tout petit enfant. Je te protégerai ; je te tiendrai\ndans mes bras; je t'endormirai en chantant; je resterai près de\nton lit pour que tu n'aies pas peur...\n   — J'avais peur...\n   — Tu n'auras plus jamais peur : je suis là... Tu n'avais pas\nde maman, mon petit Prince?\n   — Je ne l'ai pas connue.\n"}, {"page_pdf": 1092, "texte": "                                   TILETTE                                 965\n\n\n  — T u n'avais pas de m a m a n , mon petit Prince. Je suis ta\nm a m a n ; je te berce, je te couvre avec ma r o b e ; j'étends ma\nrobe sur toi pour que tu n'aies pas froid — moi j'ai froid... Je te\ndonne mes paons, mes eaux, ma maison parmi les pavots\nd'Orient.\n   — T u viendras avec moi?\n   — Pourquoi?\n   — T u viendras avec moi pour que je sois heureux?\n   — O mon P r i n c e ! T u ne serais pas heureux sans moi?... T u\nas besoin de moi?... de m o i ! . . . de m o i ! . . . O mon petit P r i n c e !\ntu m'aimes!... O mon bien-aimé! mon bien-aimé! mon bien-\naimé !\n\n\n\n\n  (A continuer).                                  B L A N C H E ROUSSEAU.\n"}, {"page_pdf": 1093, "texte": "   Le Pèlerinage dans la Forêt\n\n         ÈS l'enveloppement de la vue achevé, la forêt a pris le pèlerin qui\n\nD           se sent marcher dans une cathédrale suprême, omniprésente,\n            nombreuse et unique, vivante et monumentale, dont les nefs se\nforment pour son regard, dont virent, selon sa route, les colonnes des troncs\nlisses. Elle formule les infinis de l'espace sous la seule orientation du soleil,\nvers lequel montent les vagues profondes et légères des innombrables feuilles\nvertes qui chantent, vibrent et meurent de lui. Architecture naturelle, non\npas seulement érigée dans l'air mais se combinant avec lui, mêlant à cette\nfluide âme de l'univers l'enlacement des plus grandes et des plus stables\nformes vivantes, la forêt semble le décor du monde, douceurs d'étoffes,\nintimités d'éblouissements dans les ténèbres, l'endroit et l'instant de ses\nultimes abandons, de son mystère. Elle évoque directement cette Mystique\nen qui l'âme livre le paroxisme de ses forces sous le frémissement du souffle\nde Dieu. Et, précisément, nous sommes dans la forêt de Ruysbroeck, dans\nla forêt de Soignes. Là-bas, au sud-ouest, furent les miroirs échelonnés\ndes étangs et quelques murailles gardent le nom de l'abbaye, à jamais\ncélèbre, de Groenendael. C'est ici que Ruysbroeck errait, chaque matin,\ndans l'ivresse sublime de Dieu; ici que, selon une magnifique symboli-\nsation légendaire, l'arbre sous lequel il écrivait prit un feuillage d'or à\ncause du roi spirituel qu'il abrita en dais, à cause des paroles d'or qui étaient\npensées à son ombrage.\n"}, {"page_pdf": 1094, "texte": "                      LE PÈLERINAGE DANS LA FORÊT                            967\n\n\n     Nulle route plus pieuse, donc, que le sous-bois; nulle qui nous mani-\n  feste mieux à nous-mêmes et, aussi, nous projette mieux vers notre But. Le\n  spécial silence livre l'essence même de toutes les voix, ce silence sous le\n  ciel, dans la liberté de l'air, avec les pas de chevreuils et les vols d'oiseaux;\n  il fait se dire qu'enfin l'on entend! L'abri des ombrages est comme un\n exhaussement du ciel reculé et conquis à la fois par l'ascension et l'étreinte\n des ramures dont la vie transparente, gloire de pierreries, flamme de soleil,\n d'âme, luit, au contre-jour, en une immense verrière déroulée par la marche\n de nos yeux sur le sol élastique, le sol de terreau fait de feuilles annihilées\n dans leur mort; les palmes posées des fougères, si pâles, si vertes, y sont\n comme les plumes de l'oiseau de bonheur et d'espoir, de l'oiseau miraculeux\n qui les abandonna, en signe, à notre marche. La lumière, enfin, est d'une\n nuit qui serait le jour; cette nuit lumineuse pour l'ivresse d'âme que pro-\n phétisait l'amant mystique, dont l'Eglise, aussi, connaît et chante l'extase\n au Samedi-Saint.\n    C'est brusquement que s'entrevoit la chapelle dans un dernier déplace-\n ment perspectif des hautes colonnes de hêtres. Son dénuement, sa petitesse\n d'objet, de chose faite de main d'homme, la rend contrastante, délicieuse-\n ment, au milieu de l'immense œuvre divine. Elle y donne l'émoi de ces édi-\ncules de souvenir auxquels fut vouée la protection de basiliques splendides;\naussi, de ces reliquaires d'or enfermant l'ultime pauvreté d'une chose morte,\ngage d'amour ou poussière d'ossements. C'est bien l'émoi d'un gage, la\nmarque d'une présence, qui émane du contraste, avivé par la pauvreté des\nmurs enduits de chaux, de la grille clôturant seule le sanctuaire en plein\nvent, de la statuette précieusement vétusté sur l'autel peint de tons criards.\n   Tout à coup s'est révélé le but, l'animation d'une présence personnelle que\ncherche toujours, mais sans parfois les sentir, la marche à travers l'innom-\nbrable forêt. D'un coup, comme sous le prestige d'amour, celle-ci s'est illu-\nminée et expliquée; son inquiétude, son mystère s'est adouci en un regard\net un sourire qui l'expriment pour nous le donner.\n   Ce contraste avec la somptuosité de la nature est, ici, complet; la chapelle\nest pis que laide : un peu vulgaire, trop moderne avec son clocheton de bois\npeint en gris; seuls attirants, se révèlent le toit où les ardoises commencent\nde prendre les moires de vieillesse; les murs soutenus par de petits contre-\nforts, formant une abside ronde, et enduits d'un badigeon rose, naïf sym-\nbole de couleur consacré à la Rose Mystique.\n   A l'intérieur, c'est après quelques boiseries en stalles du XVIIIe siècle, un\npetit autel que surmonte une statue de la Vierge debout, portant l'enfant\n divin sur le bras droit et dont l'attitude est gracieuse. Des ornements\n"}, {"page_pdf": 1095, "texte": " 968                              DURENDAL\n\n\n\nRenaissance construisent autour d'elle les guirlandes d'un encadrement.\nTout est rustique, lourd de ton, confirmant le contraste premier, redisant\npar un charme d'objets pauvres et intimes, d'objets consacrés, l'idée d'une\ncommémoration, aussi d'une présence surnaturelle. Et Marie descend à\nl'âme, lui offrant cette valeur d'émoi inouïe, la première après la person-\nnalité divine : la suprême Maternité.\n   En son inlassable ascension, la nature tout entière proclame la paternité\ncéleste, paternité virginale, celle du premier des esprits, sans partage\nd'union et que révèle toute vie, toute impulsion, tout mouvement. A côté\nde cette paternité céleste, sans la confondre, l'unissant à elle comme dans\nun mariage virginal, l'univers célèbre, aussi, une maternité immense en\nlaquelle l'absolu divin se reflète, s'atténue et s'attendrit; maternité égale-\nment sans partage, également virginale, que chante la douceur du monde,\ntout ce qui est repos, sommeil, béatitude d'immobilité, d'épanouissement.\nDe la sorte, le créé appartient à Marie comme il appartient à Dieu; pour\ncela, elle en est la douceur même, le bercement que cherchent les enfants\nlassés et peureux que nous sommes, toutes les âmes qui ont besoin de\ndormir sur un cœur maternel, sous l'abri d'un voile. Les âmes restent\nfiliales jusqu'au dernier jour pour cette Mère qui est le sourire de la Provi-\ndence divine. En des noms exquis, lui ont été voués tout ce qui est charme\ndans l'univers et aussi toutes nos peines, tous nos espoirs. C'est comme une\ndélicieuse cueillette parmi la floraison du langage humain, une cueillette que\nseraient venus faire ses anges pour en parer son nom. Ainsi les mots les\nplus doux comme les plus douloureux sont venus, en ex-voto, auprès de ce\nnom de Notre-Dame, formant d'inoubliables et délicieux appels.\n   L'endroit où nous sommes est consacré par l'un des plus parfaits;\nl'arome des plantes nous y vient dire l'accueil maternel et les pèlerins\nrépètent : Notre-Dame de Bonne Odeur, priez pour nous, montrez-vous\nmère. Il n'est pas de plus mystérieuse étreinte que celle des parfums. C'est\nl'insensible combustion de la vie elle-même que leur encensement envoie\nvers Dieu par l'haleine des fleurs, des plantes, des forêts, de l'univers entier.\nEn elle, les substances mêmes se livrent, se confondent, s'envolent vers les\nmystérieux au delà, pénètrent en nous pour de suprêmes communions.\nLes parfums sont comme l'amour et le mystère des choses; ils éveillent au\nplus profond de nos êtres, en ineffables échos, les plus inconscientes et les\nplus parfaites consécrations. Autrefois, est-il raconté, poussait ici une\nplante spéciale, \" Vaeren-Kruyd \", dont l'arome encensait sans fin l'image\nsainte.\n  Une coutume charmante fait écrire aux pèlerins leur nom, leur prière à\n"}, {"page_pdf": 1096, "texte": "                      LE PÈLERINAGE DANS LA FORÊT                               969\n\n\nl'endroit de leur désir. Ainsi notre contingence, notre néant, dans sa vaine\nlutte contre l'oubli, sa fin, s'efforce de s'appuyer, de s'inscrire à la perpétuité\ndu gage religieux. Oh! ce geste touchant qui livre la personne, le secret de\nnos plus chères pensées, à tous ceux qu'appelle le même espoir; afin\nqu'une chaîne de prières, de souvenirs, rattache sans cesse les unes par\nles autres, les vies qui passent au monument qui demeure. Aussi, rien de\nplus général, de plus profondément spontané que les graffiti, marques de\npetites existences bientôt disparues, laissées comme une vaine trace\nd'étreinte, à l'existence des choses séculaires. Presque toujours, l'éloigne-\nment et la conscience d'une heure solennelle, fait sentir aux hommes le\nmal de leur destin, par la perception du temps et du lieu, cette double\nmodalité de leur néant. Dans une nostalgie éperdue, qui est sans doute la\nmaladie humaine, ils comprennent, alors, l'élan nécessaire, sauveur, hors du\ntemps et du lieu, et le rattachement à l'Essentiel.\n   Le même sentiment est en tous les graffiti sincères, depuis ceux de\nnos chapelles jusqu'à ceux qui tapissent des roches entières dans la pénin-\nsule sinaïtique, disant les pérégrinations des Nabatéens. Chaque fois qu'un\nhomme écrivit de la sorte, grave, il sentit sa vie et sa mort l'assister.\n   Jadis, les murs de la petite chapelle ne portaient que des noms ou des\nprières; depuis que le cyclisme démocratique... (parfois trop!) est venu jeter\ndans les campagnes l'écume des villes, on y trouve un mélange d'obscénités\net de curieuses bêtises (1) Une indignation saisit d'abord ; mais bientôt elle se\nmétamorphose en pitié et s'apaise en dédain. Comme il faut que les malheu-\nreux qui écrivent cela soient infériorisés, pour que la majesté unique de la\nforêt et celle, encore plus belle, de la douleur humaine, ne suscitent en eux\nque ces éructations! Ce n'est plus même blasphématoire, puisqu'il s'y joint\nune telle aperception des plus grandes choses qui soient au monde. Bientôt,\nalors, on en arrive à l'oubli total, l'oubli placide qu'on aurait pour la trace\nd'un troupeau passé.\n   Du reste, que n'effaceraient les mots lus par nous, très haut, à l'entrée de\nla chapelle; à un endroit où il avait fallu, pour les écrire, se hausser sur\nune barre de fer ?\n  Souvenez-vous, ô très douce Vierge Marie, qu'on n'a jamais entendu dire\nqu'aucun de ceux qui ont eu recours à Vous ait été abandonné. Animée d'une\npareille confiance, je viens à Vous, et je Vous recommande tous mes parents, tous\nceux que j'aime et spécialement ma petite sœur qui m'aide à me tenir en équilibre\nsur la barre de fer.\n  (1) Au point de vue pratique, nous oserions demander une surveillance ecclésiastique\nfaisant disparaître chaque fois, sans trop de retard, ces choses pénibles.\n"}, {"page_pdf": 1097, "texte": " 970                            DURENDAL\n\n\n\n   Remarquez-vous comme cette exquise tendresse ingénue sait fixer le\nsouvenir de sa prière, signaler par un détail (gardé à la fois dans l'inscrip-\ntion et dans sa mémoire), le moment d'où elle veut faire dépendre son\nbonheur, ce bonheur répandu en plusieurs vies, obtenu, sans doute, par un\nélan de fraternelle charité? Oh! maintenant les inscriptions profanatrices\nsont bien loin de nous! Tout le secret de la prière, du lien avec nos frères\net avec Dieu, vient de se découvrir en ces mots de fervente simplicité\ncomme tout le mystère du monde rayonne dans une des pâquerettes de la\nprairie.\n\n\n\n                                                         EDMOND J O L Y .\n"}, {"page_pdf": 1098, "texte": "  Médailles Catholiques???\n\n               DANS le précis d'une  telle concision élégante, mais\n                 d'un si beau luxe de reproductions soigneuses,\n                 par lequel M. Roger Marx attire l'attention des\n                 amateurs de numismatique et sphragistique sur\n                 les médailleurs français depuis 1789, se peuvent\n                 relever quelques indices t e n d a n t à autoriser la\n                 présomption d'un possible renouveau dans l'art\nde la médaille catholique. Certaines pièces, d'une inspiration\nqu'il n'est pas sans intérêt de contrôler, prouvent que ce ne sont\npas les médailleurs qui manqueraient à l'expression d'idées\nreligieuses, mais bien avant tout les commandes catholiques\naux médailleurs. E t pourtant on sait la belle consommation de\nvulgaires jetons, quoique d'or et d'argent souvent, qui se fait aux\nlieux de pèlerinages ! Ce serait à étayer une fois de plus la thèse\nironique de cet aimable farceur de Hugues Rebell qui prétend\navec une telle drôlerie que de nos jours les chromos seules font\ndes miracles !\n   Sacratissimo cordi Jesu Gallia pœnitens et devota exprime par\nune grande médaille Chapu avec moins de bonheur, hélas ! que\ncertaines très belles d'entre ses œuvres profanes ne témoignent\nde préoccupations d'un ordre bien inférieur ! Si l'élan de la\nFrance endeuillée à l'agenouillement pour tendre au Christ\nl'église de Montmartre est sans conteste d'un maître, en\nrevanche elle est digne du quartier Saint-Sulpice la veulerie de\n"}, {"page_pdf": 1099, "texte": "   972                                  DURENDAL\n\n\n\n  type d'un Christ qui agrée l'offrande avec le geste convenu d'un\n  papa bourgeois recevant de sa famille pour sa fête, sur un\n  plateau neuf, le gâteau de Savoie qui disparaîtra au dessert de\n  ce beau jour. Cette réserve faite, et admise la donnée d'une\n  exaltation un peu théâtrale conçue par l'artiste trop profane,\n  comme il faut admirer l'excellente mise en place du sujet, les\n proportions si bien comprises du groupe, de l'exergue, de la\n devise et du vide rempli par le rayonnement du Sauveur!\n    Combien éloigné de cette emphase le prodige de simplicité\n qu'apparaît la ravissante petite Sainte Vierge protectrice de\n l'enfance de M. L. O. Roty, si humble, si dévote dans son\n médaillon ovale, posant avec un tel respect modeste son baiser\n virginal au front d'un bambino potelé, le petit doigt ramené aux\n lèvres. Cela n'a visé à rien qu'au naturel et cela a rencontré du\n coup l'impression religieuse, tant l'intimité et le recueillement\n en approchent ou nécessairement la préparent. La belle étude\n de M. Léonce Bénédite, dans Art et Décoration de mars 1897,\n nous avait appris le revers d'une grâce si pure et les apprêts de la\n même médaille : rien qu'un grand lys, et l'inscription Virgo sancta\npuerum custodi, et une sérieuse et noble étude de draperie à la\nsanguine pour le voile de la Vierge, avec la main tenant l'enfant\net l'œil baissé en remarques. Pour rencontrer la beauté déco-\nrative, inutile de chercher midi à quatorze heures, il n'y a qu'à\nregarder autour de soi : rien ne court les rues, dit-on; oui, pour\nqui ne sait rien voir.\n    En 1888, M. Levillain grave un maussade profil de M. l'abbé\nBeau (c'est à croire que ces messieurs ont échangé leurs noms !)\net à date indifférente M. Maximilien Bourgeois celui tout à la\nfois paterne de la babine et malicieux de l'œil de Mgr Auguste\nAllou, évêque de Meaux, qui n'a rien de bossuétique ni même\nd'aquilin,mais personne jamais ne s'avisera, j'imagine, d'appeler\ncela de l'art religieux, sauf peut-être M. l'abbé Broussolle (1).\n   (1) Ce trop bon abbé Broussolle, dans son zèle à dénombrer beaucoup d'œuvres catholiques\naux salons de Paris (1897) va jusques à consacrer un chapitre de cinq pages de sa Vie\nesthétique aux scènes de la vie ecclésiastique : «fantaisies, anecdotes et portraits. »\n"}, {"page_pdf": 1100, "texte": "                   MÉDAILLES CATHOLIQUES ? ? ?                 973\n\n\n    Séduit par le sans pareil motif qui permettait aux artistes\n religieux de la Renaissance de se consoler d'Apollon, et lui a\n permis à lui un de ces morbides, gracieux, fondus et souples\n nus d'adolescent auxquels il excelle, le poète de l'étain Alexandre\n Charpentier tente à son tour un saint Sébastien. Résultat : une\n adorable plaquette rectangulaire, d'un accent bien d'aujourd'hui,\n pathétisée par l'expression ardente de l'enfant martyr, encore\n plus que par le frisson du jeune corps distendu, traversé d'ondes\n souffrantes de plaie à plaie, et que par l'affreux spectacle de\n cette gracilité si brutalement ligottée, de cette faiblesse déli-\n cate toute criblée de flèches.\n   Autant M. Yencesse ébauche en rêve vague sa première\ncommunion réaliste, mais qui réussit à se réaliser confuse et lourde\net confondant la bonhomie et l'amorphe, autant il s'écarte ainsi\nen plein de l'art de médailler, d'où par définition s'excluent le\nmou, le pâteux et le p a t a u d ; autant M. Frémiet est incisif,\nnerveux et franc d'écriture dans son vaillant saint Georges au\ncheval cabré presque dressé, cassant sa lance dans la gueule du\ndragon convulsé, un vrai « saint-Georges » d'écrivain catholique,\nmaintenant qu'il n'y a plus de dons Quichotte pour en porter.\n    Or, revenons-en à notre point de départ : si l'on songe à\n toutes les occasions de la vie chrétienne où se distribuent et\n pourraient encore se distribuer des médailles, si par ailleurs on\n considère ce que des artistes comme Roty, Frémiet et Charpen-\n tier, que nous ne voudrions pas calomnier mais probablement\n d'une orthodoxie ou d'une piété un peu douteuses, sont arrivés\n à produire lorsque le hasard les a conduits vers les sujets\n religieux, force nous est bien, à nous autres catholiques, de\n constater qu'une fois de plus, lorsque nous avons voulu des\n médailles, nous n'avons pas perdu une occasion de sacrifier à la\n camelote juive et au laid qui est cependant, Dieu merci! une des\nformes de Vesprit du mal, et d'empêcher un art religieux moderne\n de se créer dans ce domaine-là comme dans d'autres. Les tra-\nvaux énumérés ci-dessus, quelle que soit la beauté de certains\n"}, {"page_pdf": 1101, "texte": " 974                         DURENDAL\n\n\n\nd'entre eux, ne sont pas encore, certes, d'un idéalisme trans-\ncendant, mais ils prouvent que si les artistes de notre temps\navaient davantage à chercher, à penser et à concevoir pour nous,\nils arriveraient indubitablement à nous rendre des bonheurs tels\nque ceux que nous allons exhumer dans quel passé lointain!...\n   O h ! l'aurevillyesque médaille « opus pisani pictoris », l'une des\nœuvres de foi et d'art les plus extraordinaires que nous sachions,\nainsi conçue : Dans un vallon aride, descendu de son gros\nroussin à queue tressée, un petit chevalier trapu l'a pour un\ninstant attaché à l'arbre voisin, afin de prendre, lui cuirassé de\npied en cap, le temps d'une courte prière, ses genouillères aiguës\nfléchies devant une croix de rencontre ; et voici que ses gantelets\nenlacent le bois du salut et que le museau de fer du lourd\nbassinet proéminent couche son baiser sur les pieds du Crucifié,\net c'est une chose sublime sur ce disque de métal grand comme\nla p a u m e de la main que cette trinité formidable d'une énorme\ncroupe de cheval distrait, vue de face, d'un chevalier agenouillé\nde profil et du Crucifix de trois quarts que celui-ci embrasse.\nQuelle leçon ! L e réalisme servant de tremplin pour bondir au\ndivin ! Cette médaille devient à mes yeux équivalente en\nfamiliarité sublime au propos que saint Antoine vint, après sa\nmort, tenir à son ami l'abbé de Vireul : «. Je viens de laisser ma\n monture auprès de P a d o u e , je rentre dans ma patrie!\n\n\n                                            WILLIAM     RITTER.\n"}, {"page_pdf": 1102, "texte": "                             LES LIVRES\n LA P O É S I E     :\n\n    A u F i l de l ' H e u r e , par VICTOR MARGUERITE (Paris, P L O N ) .\n    J'ose dire que ce livre de vers assure à M. Victor Marguerite un des plus\n enviables rangs parmi les nombreux poètes qui se révélèrent ces temps-ci.\n Ces poèmes qui chantent harmonieusement les souvenirs, les émotions et\n les rêves, l'aurore et l'ombre écoulées.\n\n              La vie et son remous d'eaux   vermeilles ou noires,\n\n n'attestent pas qu'un habile artiste, presque impeccable et rompu aux plus\n subtiles virtuosités du métier; ils manifestent un poète entre tous délicat et\n vibrant, une âme ardente et nostalgique qui se livre avec la sincérité des\ndroits et la discrétion des fiers. Son pessimisme est doux, sa mélancolie dis-\ntinguée. Il est tout élégance et tout grâce, automnal et crépusculaire, fami-\nlier des déclins, des fuites et des chutes. A l'exemple de M. de Régnier, qu'il\nadmire, M. Victor Marguerite célèbre volontiers, mais avec moins de faste,\nla vanité de tout. Son âme n'est point compliquée ; un charme de droiture\némane d'elle et s'impose. Il est un des rares poètes qui forcent d'emblée\nplus que l'estime : la sympathie.\n  Je voudrais citer ici Un Soir d'Été, Jet d'ombre, Partir..., tant d'autres\npages frissonnantes du Parc enchanté, du Bouquet d'Avril et de la Gerbe\ndénouée. Qu'il suffise, pour inviter à tout lire, de transcrire cette charmante\nBonne chanson :\n\n              En soi-même chacun porte un jardin fermé\n              Où le souvenir saigne et fleurit dans les roses.\n              L'heure éclatante y passe avec l'heure morose\n              Sous un ciel de silence et de rêve embrumé.\n\n              O promeneuse du jardin, Belle de mai,\n              Jeunesse qui marchais dans l'aube grise et rose,\n              Tu tressailles au fond du cœur où tu reposes...\n              Ecoute, c'est le chant que nous avons aimé.\n"}, {"page_pdf": 1103, "texte": "  976                              DURENDAL\n\n\n\n               Comme ils sonnèrent haut dans ton âme enfantine\n               Ces mots où ton orgueil comme eux chantait     Matines.\n               Ces simples mots tremblants de désir et de foi!\n\n               Entends bruire encor de leur plainte secrète, —\n               Celte bonne chanson, c'était ta propre voix, —\n               L'invisible jardin des heures qu'on regrette.\n\n                                                                         M. D.\n\nLE ROMAN           :\n\n   S a i n t - C e n d r e , par MAURICE MAINDRON (Paris, édition de la Revue\nblanche).\n   M. Maurice Maindron débuta dans la vie littéraire par un roman histo-\nrique : le Tournoi de Vauplassans, qui eut du succès et fut couronné,\nen 1896, par l'Académie Française. Il nous donne aujourd'hui un second\nroman historique : Saint-Cendre, et nous en annonce d'autres pour bientôt.\nPour avoir réussi en un genre, le voilà sans doute voué à ce genre définiti-\nvement. C'est là un trait bien caractéristique de notre époque, qui a poussé\nplus loin qu'aucune autre le souci de la division du travail et de la spécialisa-\ntion à outrance. L'artiste ou l'écrivain, dont la maîtrise s'est révélée dans un\ncertain domaine, doit s'y cantonner, sous peine d'y être ramené impitoya-\nblement par la critique et même par ses admirateurs. Feyen-Perrin a été\nastreint à peindre toute sa vie des Cancalaises. Cormon est condamné aux\nhommes préhistoriques. Henner aux femmes rousses.\n   Vocation pour vocation, celle du roman historique nous paraît heureuse.\nCe genre littéraire subit une très intéressante évolution et nous réserve\nencore bien des surprises, et peut-être des chefs-d'œuvre. Nous sommes loin,\naujourd'hui, des anciens romans de chevalerie qui furent le régal de nos\naïeux. Loin aussi du        romantisme historique      qui nous valut, après\nWalter Scott, une littérature d'un moyen-âgeux suspect, dont Victor Hugo,\nle bibliophile Jacob et Dumas père furent les prophètes. Ces infatigables\nmaçons gâtèrent le métier. Non seulement ils couvrirent d'un grossier badi-\ngeon ce Moyen-Age si fin, si coloré, énorme et délicat , disait Verlaine,\nmais ils donnèrent au public une telle indigestion de drames de cape et\nd'épée, d'estoc et de taille, qu'une réaction devint inévitable... Et le roman\nhistorique, tombé dans un profond discrédit (à peine essaya-t-il de se galva-\nniser, de loin en loin, avec Mérimée, avec Flaubert, avec Barbey d'Aure-\nvilly), abandonna le premier plan de la scène littéraire au roman contempo-\nrain, sentimental ou naturaliste, roman d'observation ou d'analyse...\n  Mais l'histoire littéraire, comme toute histoire, n'est qu'un perpétuel\n"}, {"page_pdf": 1104, "texte": "                                 LES LIVRES                               977\n\nrecommencement. Et il semble qu'aujourd'hui la faveur du public revienne\ngraduellement au roman historique.\n   « Il faut bien reconnaître, écrit Anatole France, que les formes d'art sont\nsujettes à la mode. Enfin, la roue en tournant élève ce qu'elle avait abaissé.\n   » Don Quichotte, qui parlait sagement, ayant beaucoup souffert des mou-\nlins à vent, des muletiers, des galériens et des bergers, dit un jour à son\nécuyer Sancho : « Tous ces orages dont nous sommes assaillis sont autant\n» de signes que le temps enfin va reprendre sa sérénité et nos affaires un\n» meilleur cours ; car il est impossible que le bien ou le mal soient dura-\n   bles, d'où il suit que le mal ayant beaucoup duré, le bien doit être\n» proche. » C'est une bonne raison pour que le roman à costumes retrouve\nla faveur dont il jouissait auprès de nos grand'mères, qui étaient roman-\ntiques.\n   » Faut-il s'en plaindre ou s'en louer ? Je ne crois pas qu'il faille s'en\nplaindre. On dit que le roman historique est un genre faux. Cela est vrai en\nun sens. Mais quel genre littéraire n'est pas faux de quelque manière ? Ou\ndoit en tout considérer les inconvénients. »\n  Ces inconvénients sont indéniables. Le roman historique doit se garder\nd'un double écueil : il ne doit pas être trop scrupuleusement historique,\nsous peine de n'être qu'une chronique sans autorité, — il ne doit pas non\nplus s'écarter de la vérité ou tout au moins de la vraisemblance historique,\nsous peine de sonner faux. S'il n'est pas nécessaire de faire parler à ses\npersonnages le langage même qu'ils ont parlé, tout au moins faut-il les faire\nparler dans le registre de leur voix et de leur âme, et faut-il leur garder les\nproportions de la réalité. Difficultés sérieuses, mais compensées par de sin-\nguliers avantages, car l'histoire qui est un art, qui est une philosophie, offre\nau romancier des tracés magnifiques, des plans réguliers qui lui permettent les\nvues larges et universelles. Sans compter l'attrait qu'offre pour le lecteur la\nsociété d'êtres nouveaux pour lui et nullement chimériques qui le reposent\nun peu de la compagnie des jeunes-premiers très rosses et des ingénues\nmorphinomanes, héros et héroïnes habituels des formats-Charpentier.\n   Nombreux sont les auteurs d'aujourd'hui qui, consciemment ou non,\ncédant à cette évolution, démontrent la vogue renaissante d'un genre qu'on\navait pu croire disparu. Rappelons les curieux romans de Lombard, de\nGilbert-Augustin Thierry, de Judith Gautier. Fuis quelques livres de Paul\nAdam, esprit universel, excellent styliste, curieux de tous les genres litté-\nraires, et qui, dans chacun de ces genres, s'arrête précisément au point où\nil commencerait à être un maître. D'autres encore : Pierre Louys et ses\nromans grecs, d'Esparbès et ses épopées, jusqu'à Rostand avec son Cyrano.\n"}, {"page_pdf": 1105, "texte": " 978                             DURENDAL\n\n\n\n   M. Maurice Maindron possède, à un haut degré, plusieurs des qualités\nqui conviennent au roman historique : de la souplesse dans le style, de\nl'action dans le récit, de la vie dans le dialogue. Mais il me paraît que les\nfigurines de son Saint-Cendre sont quelque peu dépaysées dans le décor où il\nles a placées : la France au temps de Coligny. En maints endroits, le lec-\nteur est tout à fait tenté d'oublier où et quand ont vécu les scènes que l'écri-\nvain lui narre. A la vérité, il se doute bien que l'action se passe en un temps\net en un pays où les mœurs étaient relâchées à l'excès, — car il n'est pas\nun des personnages du roman, homme ou femme, qui ne soit un paillard ou\nune gourgandine, et quant au héros lui-même, le beau marquis de Saint-\nCendre, qui cherche à reconquérir à la pointe de l'épée sa légitime épouse\ndont il est séparé de corps et de biens, il se signale, tout le long du livre,\npar des procédés d'inconduite qui frisent l'érotomanie. Mais cette atmos-\nphère singulièrement voluptueuse ne suffit pas à elle seule à caractériser\nce milieu du XVIc siècle.\n                                                                H. C. W .\n\n   A m e s r e c l u s e s , par M. RAYMOND AYNARD (Paris, CALMANN-LÉVY).\n   Recueil de contes d'un style curieux et personnel. A retenir surtout La\nBelle et la Bête, une attachante page de psychologie féminine : hésitation\nd'une jeune fille entre l'amour et la vie du cloître.\n\n   L e S o l e i l des Morts, par M. CAMILLE MAUCLAIR (Paris, OLLENDORFF).\n   Roman à clef — et un beau livre. Intrigue un peu simpliste — et plutôt\nde belles tranches d'observation; des croquis très < c'est cela », et pas\ntoujours flattés, de la plupart des « intellectuels > ; reconnu au passage\nBloy, Rosny, Mirbeau, Rodin et surtout Mallarmé, un personnage impor-\ntant de l'œuvre ; aussi des coins de paysages et des épisodes de vie nouvel-\nlement et âprement notés : une salle de concert et une vue de banlieue de\nParis — celle-ci saisissante comme un Rafaelli. Enfin et surtout une belle\net vivante figure de femme — inquiétante incarnation du morbide idéal de\nl'Élite.\n   Comme moralité — car il y a une moralité — cette conclusion générale, à\ntendance un peu vague, mais fortifiante tout de même : l'artiste doit sortir\nde l'élite stérile et se mêler, agent de régénération sociale, à la grande foule\nhumaine.\n   Ce livre — qui est d'un écrivain — est débiné par tous les acrobates de\nl'art pour l'art.\n   Quelques passages trop libres — et inutiles.\n"}, {"page_pdf": 1106, "texte": "                                  LES LIVRES                                979\n\n  Chair, par EUGÈNE MONTFORT (Paris, Mercure de France).\n  M. Montfort, qui a du talent, du style et du lyrisme, pourrait faire de ses\ndons indéniables un meilleur usage : ces hymnes sonores et pathétiques à\nde médiocres voluptés relèvent de l'ennui et du dégoût — plus que de l'art.\n  Ce naturiste est par trop nature.\n                                                                  F. V.\nLE THÉÂTRE :\n   L ' A î n é e , comédie, par J U L E S LEMAITRE (Paris, CALMANN-LÉYY).\n   Satire brillante — un peu « rosse » parfois — du protestantisme rigou-\nreux. Des tirades en fusées d'esprit, des mots neufs et caractéristiques, des\nsituations nouvelles, beaucoup de scepticisme, un peu d'émotion et plus\nencore de paradoxe, une langue souple et colorée — enfin la réunion des\ngrandes qualités et des petits défauts qui font de M. Lemaître le très caus-\ntique et très spirituel contrebandier de la philosophie sociale.\n\n  L ' H é r é s i a r q u e , par HENRY MAZEL (Paris, Mercure de France).\n    Il n'est point trop tard pour dire tout le bien que nous pensons de cette\n fière et belle tentative d'art théâtral : L'Hérésiarque, par M. Henry Mazel.\n    Le moine Victorin, animé à la fois de la haine contre l'hiérarchie reli-\ngieuse rongée par la corruption et de l'amour des misérables opprimés, se\ndresse dans une fièvre de réforme, attisée encore par l'amour d'Astera.\n    Le concile d'Avignon les condamne; mais le peuple se lève en leur faveur\net les place au faîte du pouvoir temporel et spirituel, unis dans la puissance\net l'amour.\n    Bonheur illusoire : Victorin, au sein du triomphe, regrette ses joies\nsereines de moine ; l'adversité suit ; c'est l'impopularité et la défaite.\n    Belle œuvre originale et puissante, très haute en couleur, d'une impo-\nsante simplicité et d'une énergique sobriété, dépourvue de pathos et de décla-\nmations.\n    Destinée peut-être plus à la lecture qu'à la scène — car le souci de la\npénétration psychologique a préoccupé davantage l'auteur que le souci de\nl'action.\n                                                                    F. V.\nLA CRITIQUE :\n  Les Religieuses enseignantes,            par Mme MARIE du Sacré-Cœur\n(Paris, RONDELET).\n  Voilà un livre que doivent lire tous les catholiques et pas seulement ceux\n"}, {"page_pdf": 1107, "texte": " 980                            DURENDAL\n\n\n\nqu'intéresse la cause capitale de l'enseignement qui en est le sujet. Il est\nnourri d'idées. Il est admirablement écrit. L'auteur s'y révèle un esprit\nabsolument supérieur, ayant sur toutes les questions, et spécialement sur\ncelles de l'éducation et de l'instruction, des idées grandes et fortes. On ne\ndirait jamais que ce livre est sorti d'une plume féminine tant il est impré-\ngné d'énergie. Et cela est vrai tant en ce qui concerne le fond qu'en ce qui\nregarde la forme.\n   Animée d'un zèle d'apôtre, Mme Marie du Sacré-Cœur aime passionnément\nl'Église et les enfants dont cette Mère lui a confié les âmes. Que fera une\nreligieuse vouée à l'enseignement de la jeunesse de par sa vocation et qui a\nconscience de la hauteur de sa mission? Elle fera tout ce qui est humainement\npossible de faire pour se rendre capable de remplir dignement cette mission.\nLa grâce suffit-elle pour être une vraie éducatrice, une bonne maîtresse ?\nAbsolument pas. Ce serait se moquer de Dieu que de le penser; ce serait le\ntenter que de compter sur sa grâce seule. Mme Barat, une des plus fortes\ntêtes et en même temps une des plus grandes saintes de ce siècle, disait un\njour à ses filles cette parole d'esprit : < Mes soeurs, nous sommes assez\n sottes par nature, ne le devenons pas par grâce, c'est inutile ».\n   Eh bien, le but que Mme Marie du Sacré-Cœur a eu précisément en vue\ndans son livre, c'est de révéler aux religieuses enseignantes ce qu'elles doi-\nvent faire pour devenir des institutrices sérieuses. Cela ne suffit même pas\nà ses yeux. Il faut qu'elles deviennent des institutrices si supérieures, que\nles ennemis de l'Eglise les lui envient et qu'ils doivent compter avec elles.\n   En sommes-nous là en France? demande-t-elle à ses consœurs dans l'ensei-\ngnement. A cette question elle répond, avec tristesse sans doute, mais avec\ncourage : « Non. » Et pour remédier à l'état d'infériorité manifeste, d'après\nelle, où se trouvent les établissements religieux en France, elle a conçu le\nprojet de la fondation d'une école normale supérieure, ayant le cachet\nmonastique et la valeur éducative des fondations religieuses, et qui donne-\nrait un enseignement capable de rivaliser avec celui des études universi-\n taires.\n    Il serait impossible d'exposer ici tout au long le projet de Mme Marie du\n Sacré-Cœur. Nous ne pouvons que renvoyer au livre lui-même pour les\n détails. Tous les catholiques devraient lire ce livre. Sans doute, tous ne sont\n pas appelés à s'occuper d'enseignement. Mais à propos de cette haute ques-\n tion, l'auteur énonce quantité de vérités qu'il était urgent de dire et qui\n veulent être méditées. C'est un de ces rares esprits qui voient tout de haut et\n qui voient loin.\n    Mme Marie du Sacré-Cœur est de ces âmes trempées qui ne font rien à\n"}, {"page_pdf": 1108, "texte": "                                  LES   LIVRES                              981\n\n\ndemi, qui ne tolèrent pas les demi-mesures. Elle souffre quand elle entend\ndire par les ennemis de l'Eglise : < Nous ne redoutons pas les religieuses,\nelles sont trop arriérées ! »\n   Et elle s'écrie avec raison et avec éloquence :\n    « Religieuses, nous ne sommes pas des fonctionnaires; aucun ministre de\npassage ne nous a confié tel ou tel poste ; notre investiture vient de plus\nhaut. Attachées au service de l'Eglise, nous n'avons pas le droit d'être médiocres\net nous avons le devoir de nous imposer par une incontestable supériorité. Le\nmonde confond souvent le signe avec la chose signifiée; quand nous passons,\npour lui, c'est l'Eglise qui passe, il semble qu'elle ait revêtu notre habit.\nS'il nous respecte, c'est l'Église qu'en nous il respectera ; par contre, s'il rit\nde nous, c'est de l'Eglise qu'il rira. Cette terrible identification a de quoi\nnous faire trembler, mais aussi elle doit nous grandir et nous donner le\nnoble orgueil et la générosité vaillante qu'inspire un héritage d'honneur. >\n\n                                                   L'Abbé HENRY      MŒLLER.\n\nÉDITIONS          D'ART :\n\n  L e s H e u r e s de N o t r e - D a m e — dites de Hennessy — par JOSEPH\nDESTRÉE (Bruxelles, LYON-CLAESEN).\n   L'art d'enluminer les manuscrits est à peu près perdu. Nos ancêtres\nl'avaient en haute estime. Et ils étaient passés maîtres dans cet art char-\nmant. Il nous ont laissé de vrais chefs-d'œuvre.\n   Le manuscrit : Les Heures de Notre-Dame en est un des plus admirables\nspécimens. C'est une merveille. Allez le voir à la Bibliothèque royale de\nBelgique, section des manuscrits. Vous y serez reçu par le P. Van den\nGheyn, conservateur des manuscrits, le savant bollandiste, l'homme le plus\nmodeste et le plus aimable que je connaisse. Il vous montrera volontiers ce\ntrésor que notre Bibliothèque royale a la bonne fortune de posséder. A sa\nvue il vous prendra comme à moi une envie bien naturelle d'en avoir une\nreproduction. Cette reproduction la voici. Je viens vous la présenter. Elle\nest elle-même une œuvre d'art. Elle a été éditée par le plus artiste des édi-\nteurs que nous ayons en Belgique, M. Lyon-Claesen. C'est une des plus\nbelles œuvres qui soient sorties de sa maison. Le texte est superbement\nimprimé, rehaussé par de ravissantes lettrines en couleur. Les phototypies\nsont magnifiques. Elles reproduisent d'une façon saisissante toutes les\nadorables miniatures du manuscrit. Chaque miniature est un chef-d'œuvre.\nL'artiste, maître Simon Benning, est du reste l'un des plus talentueux enlu-\nmineurs de notre ancienne école flamande.\n"}, {"page_pdf": 1109, "texte": " 982                             DURENDAL\n\n\n\n   Vous dire que le texte des Heures de Notre-Dame, l'histoire, l'interpréta-\ntion et tous les détails intéressants, concernant l'œuvre, les miniatures et\nl'artiste, sont de la plume de Joseph Destrée, c'est tout dire, n'est-ce pas?\nTout le monde connaît la science et le talent de notre éminent conservateur\ndes Musées royaux de Bruxelles. Il serait fastidieux d'en faire l'éloge.\n   Nous ne saurions assez engager les amateurs de belles choses, de livres\nd'art, d'œuvres curieuses, à faire l'acquisition du livre de M. Destrée. Voilà\nun livre à offrir en cadeau, à orner les bibliothèques d'amateurs, à placer\nsur la table de nos salons. Les fêtes de Noël et du Nouvel An nous ramè-\nnent la saison des cadeaux, qui souvent consistent en livres d'art. Mais à quels\nignobles livres, grand Dieu! ne donne-t-on pas actuellement la préférence!\nLe luxe de ces livres est tout extérieur, couverture d'un rouge éclatant,\ndorure non seulement sur tranche, mais sur toutes les coutures et dans tous\nles coins. Tout cela c'est un luxe de goût dépravé, un art de pacotille. Nous\nne dirons rien des gravures qui ont la prétention d'orner les livres et qui\nsont abominables. Sans doute, elles ont pour but souvent de reproduire les\nchefs-d'œuvre du passé. Mais ce n'est point la reproduction, mais la carica-\nture la plus grotesque de ces admirables chefs-d'œuvre qu'elles nous donnent.\n   Ces livres de luxe, dont les vitrines de nos libraires vont être envahies\nbientôt à l'occasion des fêtes de Noël et du Nouvel An, sont, pour la plupart,\nde véritables horreurs, mais si bien vernissés pour taper l'œil du public, dont\nils dépravent absolument le goût, en l'habituant à prendre le clinquant et le\nbrillant pour de l'art véritable.\n   Pourquoi donc, au lieu d'acheter et de donner en cadeau ces abominables\nlivres, qui coûtent très cher et ne valent pas l'argent qu'ils coûtent, ne pas\nfaire l'acquisition d'œuvres d'art, comme Les Heures de Notre-Dame ? Ces\nlivres d'art ne coûtent pas moins cher sans doute, mais au moins, pour\nemployer une expression vulgaire et de mise ici : on en a pour son argent.\n   Nous avons été écœurés souvent en voyant tous ces affreux livres de\nluxe étalés dans les salons. Ces livres sont tout ce qu'il y a de plus anti-\nartistique. Leur influence est néfaste. Ils habituent le monde à considérer\ncomme beau des choses qui, disons-le sincèrement, sont franchement laides.\n   Sous ce rapport, c'est une bonne et belle action que d'éditer des livres\nd'art comme Les Heures de Notre-Dame. On ne saurait trop en recommander\nl'achat. Il faut encourager les vrais artistes éditeurs à nous en donner\nd'autres encore. En ce fesant, nous aurons le mérite de coopérer au relève-\nment du niveau artistique dans notre pays.\n   Nous félicitons vivement et M. Joseph Destrée et M. Lyon-Claesen, pour\nl'œuvre d'art qu'il nous ont donné. Si cela ne dépendait que de nous, tous\n"}, {"page_pdf": 1110, "texte": "                                 LES LIVRES                              983\n\n\nnos lecteurs s'empresseraient de les stimuler à entreprendre la publication\nde nouvelles œuvres d'art de ce genre, en faisant l'acquisition de ces splen-\ndides Heures de Notre-Dame, éditées par eux avec tant de goût et de magni-\nficence.\n                                                L'Abbé HENRY MŒLLER.\n\nDIVERS :\n\n   La Bonne Souffrance, par FRANÇOIS COPPÉE (Paris, LEMERRE).\n   Un bel acte de sincérité et de courage; le poète des Intimités est revenu à\nla religion de son enfance par le chemin de la souffrance ; il est certes des\nvoies de retour plus fières et plus désintéressées; mais on ne peut oublier que\nFrançois Coppée mérita la grâce aujourd'hui départie par une vie qui eut\ncertes des faiblesses et des indifférences, non des lâchetés et des vilenies ;\nl'art trop aimé lui tint lieu de culte, mais dans l'idée chrétienne obnubilée\nil respecta toujours et vénéra son enfance pieuse et sa sainte mère ; et cela\nporte bonheur à l'âme toujours et souvent au talent ; c'est le cas ici : La\nBonne Souffrance est comme un évangile de douce et apaisante résignation ;\npour des milliers d'âmes endolories de doute de ou révolte, ce sera comme\nune bienfaisante charpie ; et d'autre part quel exemple pour les écrivains\nque de constater par ce livre que celui qui ne fut jusqu'ici qu'un journaliste\nfamilier et facile (les précédents Franc-Parler de Coppée ne s'élevaient\nguère au-dessus\" d'un petit commérage bon garçon) atteint à la plus sincère\net à la plus émouvante des éloquences, du moment qu'il eut repris contact\navec la foi.\n  De cette bonne œuvre, la préface — si admirable d'humilité et de fran-\nchise — est le chef-d'œuvre.\n                                                              F. V.\n\n  D'Aimer, poèmes de EMILE VERHAEREN, MAX ELSKAMP, GEORGES\nRAMAEKERS, mis en musique par ERNST DELTENRE.\n   Signalons ce joli recueil de mélodies qu'Ernst Deltenre vient d'écrire sui-\ndes poèmes d'amour d'Elskamp, Verhaeren et Ramaekers. La musique\ntrès appropriée aux paroles, ne manque pas de charme, d'élévation, de\npoésie, et elle est remplie de promesses pour l'avenir. Que notre excellent\nconfrère de La Lutte veuille recevoir ici l'expression de nos félicitations.\n\n                                                              G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 1111, "texte": " 984                                DURENDAL\n\n\n\n   S t u d e n t e n l i e d e r b o e k (1).\n  Tel est le titre d'un recueil de cent soixante-cinq chansons flamandes\ninédites qui paraîtra au commencement de l'année académique prochaine et\nqui est appelé à combler un véritable vide dans notre vie estudiantine.\n   Certes, nous possédons à foison des compositions originales, mais il nous\nmanque des chansons célébrant notre vie d'université, cette vie bruyante\nou morne, reflétant l'insouciance ou la désolation, depuis les premiers pas\ndes « bleus » timides, jusqu'au dernier licenciement chargé de diplômes ou\ncouronné de \" buses \". Cependant le comité de rédaction de cette œuvre,\ncommencée il y a trois ans, dans le but de la rendre complète et de lui\nassurer l'accès d'un cercle plus large et plus étendu, celui de la famille, a\ndivisé le recueil en cinq parties :\n     I. Chansons patriotiques ;\n   II. Mélanges ;\n  III. Vie estudiantine ;\n  IV. Chansons humoristiques et bachiques ;\n   V. Romances et chants d'amour.\n  A nos réunions intimes comme à celles de nos sociétés, à nos fêtes de\nfamille, tous ces chants constitueront un précieux apport de joie et de gaîté\nen même temps qu'ils procureront une grande jouissance artistique.\n   Les meilleurs compositeurs — soixante-cinq — dont s'honore notre pays,\nnous ont prêté leur bienveillant concours. Les noms seuls de Benoit, Tinel,\nBlockx, Gevaert, Huberti, Gilson, Lebrun, Mestdagh, Mathieu, Roels,\nWambach, etc., garantissent la valeur de l'œuvre.\n  Au recueil, comprenant une superbe gravure, les paroles et la musique\navec accompagnement pour piano, sera joint un libretto réunissant tous les\ntextes des poésies de nos poètes les plus connus, mises en musique.\n\n\n\n\n   (1) S'adresser, pour renseignements, à M. Heyndrickx, rue de la Monnaie, 48, Louvain.\n"}, {"page_pdf": 1112, "texte": "                            NOTULES\n\n   L U N D I S LITTÉRAIRES DU P A R C . — Le succès du premier lundi littéraire au\n Théâtre du Parc de Bruxelles est fait pour encourager M. Henry Maubel\n dans son intéressante tentative. Il a imaginé de faire lire par des artistes des\n pages — vers et proses — d'auteurs français et belges ; mieux encore, il les\n a fait écouter par un public nombreux et recueilli ; mieux encore, il les a fait\napplaudir.\n   De Coster, Verhaeren, Albert Giraud, parmi les nôtres, furent les plus\ngoûtés. Très impressionnant l'épisode de la mort de Klaes dans Tiel Uylens-\npiegel, lu par M. Maurice Chômé, comme aussi Le Balcon, de Baudelaire,\nque récita Mlle Berthe Bady avec une diction personnelle et une intense\ncompréhension artistique.\n   Ne serait-il pas à souhaiter, si M. Maubel a voulu compléter l'éducation\nintellectuelle du public bruxellois, qu'il s'arrêtât davantage à quelques\nauteurs ? De ce défilé rapide de littérateurs et de titres, la confusion résulte\npour les profanes, qui sont le nombre. Nulle liaison que le simple plaisir,\nl'émotion que produit toujours la révélation de la Beauté, ne relie ensemble\ndes auditions de De Coster, Kahn, Toisoul, Musset, Vigny et l'antique Ron-\nsard. Il serait utile peut-être de s'attacher chaque fois à quelque nom bien\nchoisi et de donner, par une série d'oeuvres d'un artiste, une idée quelque peu\ncomplète de ses diverses manières et du développement de son talent.\n   Ceci est une remarque, non une critique, car l'idée et l'organisation de ces\nréunions méritent sans restrictions l'approbation des lettrés.\n   La seconde séance, qui a eu lieu le 7 novembre, a confirmé notre appré-\nciation. Le programme comportait cette fois du La Fontaine, du Mallarmé,\ndu Herrédia, du Van Hasselt, du Zola (des Contes à Ninon), du Max Elskamp,\nparticulièrement bien lu par MIlc Derboven, qui a récité aussi, avec un\nsuccès sincère, Les Fleurs de silence de notre collaborateur Edouard Ned.\n\n\n\n Une belle idée — et un grand succès, cette exposition Rembrandt à\nAmsterdam.\n"}, {"page_pdf": 1113, "texte": " 986                             DURENDAL\n\n\n\n  Pas banal du tout, de célébrer un début de règne par une somptueuse et\nglobale commémoration du plus grand artiste du pays.\n  Cela change agréablement et utilement — d'une haute utilité esthétique\n— des habituels feux d'artifice, des coutumières revues et des ripailles que\nd'usage...\n  L'innovation est à retenir — comme un honneur pour la Hollande, et un\nexemple pour les autres pays.\n\n\n\n  Le compositeur Debussy a écrit une partition sur le Pelléas et Melisandre\nde Maurice Maeterlinck.\n  L'œuvre est destinée à l'Opéra-Comique de Paris.\n\n\n\n  La mort de Puvis de Chavannes — que nous annoncions au numéro\nd'octobre — a passé inaperçue dans les bas potins de l'affaire Dreyfus.\n  Le maître le plus fièrement idéaliste de ce temps, aux infinis horizons\nclairs, aux coloris de frissons et de clartés, aux personnages qui sont à la fois\ndes humanités et des symboles !\n\n\n\n   Dernière nouveauté littéraire : des cigarettes Emile Zola, avec portrait de\nl'auteur — le tout vingt centimes.\n\n\n\n  Nos excuses à L'Art Moderne : nous avions cru qu'il avait laissé ignorer\nà ses lecteurs l'octroi du prix quinquennal au poète Albert Giraud.\n  C'était une erreur : L'Art Moderne a consacré à Giraud et à son œuvre un\narticle des plus élogieux.\n   Cela vaut la peine d'une rectification et d'un proficiat.\n\n\n\n   M. Charbonnel a comparu en justice à Dinant et a été condamné du chef\nde sévices.\n   Notre ami Henry Carton de Wiart représentait la partie civile; il caracté-\nrisa l'évolution de l'ex-abbé en ces termes :\n\n   « Oh ! le soldat qui abandonne furtivement son drapeau et va cacher sa\n"}, {"page_pdf": 1114, "texte": "                                       NOTULES                             987\n\n\n\n  honte dans l'ombre et le mystère, est coupable sans doute. C'est un déser-\n  teur !\n    Mais que ce déserteur exploite son crime, qu'il jette son uniforme comme\n  un défi à la face de cette Patrie qu'il vient de trahir, qu'il ameute contre\n elle ceux qui lui sont restés fidèles, qu'il la combatte au moyen des armes\n dont elle lui a appris à se servir, que ce prêtre non content d'abandonner\n l'Eglise qu'il a épousée, l'injurie et la diffame, qu'il prodigue l'outrage à\n celle qui l'a recueilli et nourri, oh ! celui-là n'est plus seulement un déser-\n teur, c'est d'un autre nom qu'on le flétrit.\n   Et si je ne partage pas vos sentiments de malédiction pour le premier,\n souffrez que je m'indigne de la conduite du second !\n\n\n   M. Charbonnel a voulu d'une apostasie à grand orchestre.\n   Il ne lui suffisait pas d'enlever sa soutane. Il voulait des spectateurs.\n   C'est par une lettre insolente au cardinal-archevêque de Paris, lettre qu'il\na soin d'adresser aux journaux, qu'il annonce sa détermination.\n   Et aussitôt, sans éprouver même un instant cette impression de recueil-\nlement presque de pudeur, que doit ressentir un homme de trente-six ans\nen s'apercevant tout à coup que pendant quinze ans de sa vie, il s'est trompé\nde chemin, en renonçant brusquement à tout ce qu'il a jusqu'alors aimé et\nservi, le voilà qui passe, sans attendre un jour, une heure, dans le camp\nennemi, et s'y montre le plus empressé, le plus violent à combattre cette\nEglise dont il était et dont il reste le prêtre !\n   Aussitôt ce sont des articles pleins de sarcasmes et d'outrages contre cette\nmerveilleuse institution « qui a fait un dogme de la morale, disait Lamar-\n > tine, et une législation de la vertu, qui donne depuis deux mille ans une\n» langue à toutes les prières, un mobile à tous les dévoûments, une espé-\n» rance à toutes les douleurs ». Ce sont des diatribes furieuses contre le\nclergé, insultant à la sincérité, à la dignité des prêtres, choses auxquelles\nM. Charbonnel, par sa propre expérience, ne croit plus !\n   C'est toute une campagne de conférences, dans lesquelles il se donne pour\nbut de déniaiser les populations et de les troubler dans leur foi religieuse.\nCar il a le prosélytisme de vouloir qu'on l'imite.\n\n            C'est peu que le front ceint d'une mitre étrangère,\n            Ce lévite à Baal offre son ministère.\n            Le temple l'importune, et son impiété\n            Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté ! »\n"}, {"page_pdf": 1115, "texte": " 988                            DURENDAL\n\n\n\n  M. Joseph Schnickert — professeur à l'Athénée grand-ducal de Luxem-\nbourg — a trouvé le temps d'écrire une tragédie en cinq actes et en vers :\nLa Fille de Radziwill.\n  Nos compliments.\n\n\n  Gand se transforme fort heureusement, grâce à l'intelligente initiative de\nson bourgmestre, M. Emile Braun, du reste secondé par le gouvernement.\n  Les maisons qui étouffaient — esthétiquement — les grands monuments\nde la cité flamande, l'église Saint-Bavon et le Beffroi, disparaissent avec une\ncélérité dont les administrations n'ont point l'habitude ; des squares de ver-\ndure sourient de différents côtés ; le château des comtes reprend son aspect\névocatif de manoir féodal — un peu trop neuf !\n  En un mot de l'art véritablement appliqué à la rue.\n  Pourquoi ce très artistique ensemble doit-il être gâché par le contraste\ncriard d'un théâtre flamand mesquin et rococo ?\n\n\n\n   Nous avons maintes fois signalé l'acte de vandalisme qui se préparait à\nCourtrai contre la pittoresque tour dite des Petites Halles, qui donne tant de\ncachet à la Grand'Place.\n   On sait que ce monument gênait l'administration des postes pour la con-\nstruction de son « hôtel » ; l'avis de l'architecte avait condamné la tour —\net les démolisseurs préparaient déjà leur pioche.\n   Mais voici que l'administration vient de changer d'architecte — et de\nconfier le plan des travaux à M. Cloquet, professeur à l'Université de Gand.\n   Nous serions vraiment curieux de savoir si M. Cloquet décrétera à son\ntour la disparition de la tour des Petites Halles : nous aurions en ce cas un\nmalin plaisir à lui rappeler tant d'occasions où il s'extasia d'admiration sin-\ncère méritée et vaillante devant les souvenirs architecturaux du moyen\nâge — et peut-être découvririons-nous de lui l'une ou l'autre page — jus-\ntifiée et courageuse — contre les vandales et les vandalismes.\n\n\n\n   Notre ami et collaborateur Sébastien-Charles Leconte, dont nos lecteurs\n ont pu apprécier le beau talent de poète, publiera très prochainement deux\n nouveaux recueils de vers : La Tentation de l'Homme et Les Bijoux de Mar-\n guerite.\n"}, {"page_pdf": 1116, "texte": "                                  NOTULES                                989\n\n\n  PENSÉE DU MOIS :\n   « C'est bien le meilleur homme du monde que Physcon; il n'a rien à lui,\npas même sa conscience : tout est à ses amis et il a constamment eu le bon-\nheur de compter parmi eux tous les gens au pouvoir. On le trouve dans leur\ncabinet, à leur table, d'où il sort le dernier, plein d'admiration pour ce\nqu'ils ont dit et pour ce qu'ils diront. Ce n'est pas qu'il soit flatteur, Dieu\nl'en garde ! Il hasardera même de montrer une opinion, ne fut-ce que pour\nl'abandonner ensuite à propos. Un je me trompais a souvent tant de grâce et\npeut conduire un homme si loin ! Ne croyez pas cependant que Physcon\ndésire les emplois ; seulement il les accepte ; car enfin l'on doit se rendre\nutile... Membre d'une assemblée politique, il s'approche modestement du\nrégulateur de sa raison législative : « Monseigneur, qu'est-ce qui est vrai\naujourd'hui ? » Monseigneur le lui dit et le voilà tranquille. »\n\n                                                             LAMENNAIS.\n"}, {"page_pdf": 1117, "texte": ""}, {"page_pdf": 1118, "texte": ""}, {"page_pdf": 1119, "texte": ""}, {"page_pdf": 1120, "texte": ""}, {"page_pdf": 1121, "texte": ""}]}