{"numero_id": "ulb-durendal-1898-12-n12", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 991, "page_fin": 1000, "titre_corps": "Olivier-Georges Destrée", "titre_sommaire": "Olivier-Georges Destrée", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Olivier Georges DESTREE", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1126, "page_imprimee": 991, "debut_caractere": 66, "fin_caractere_exclue": 1294, "texte": "Olivier-Georges DESTRÉE\n                                                          Et vous aussi, apprenez donc à quitter,\n                                                        pour l'amour de Dieu, l'ami le plus cher\n                                                        et le plus intime.\n    A l'Abbé H E N R Y M Œ L L E R .                                    Imitation de.J.-C, II. 9.\n\n\n\n               LE monde se scandalise de voir se retirer de lui,\n                 pour se vouer à la pénitence et à la prière, des\n                 êtres auxquels il lui semble ne manquer aucun\n                 des éléments du bonheur tel qu'il le conçoit. Sa\n                 mémoire ne s'attarde pas longtemps au souvenir\n                 des morts et des disparus, mais il se sent blessé\n                 dans son amour-propre, dans l'opinion qu'il\nprend de lui-même et de ses attraits, par la désertion de ceux\nqu'il avait coutume de considérer comme siens et dont le silen-\ncieux départ lui est comme un blâme indirect de son agitation\nvaine et de ses frivoles préoccupations. Quelque chose est sur-\nvenu, tout à coup, qui l'oblige à la réflexion, l'astreint à un\nretour sur lui-même, lui fait apercevoir, dans un fugace moment\n"}, {"page_pdf": 1127, "page_imprimee": 992, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2089, "texte": " 992                         DURENDAL\n\n\n\nde perspicacité, le vide de ses joies et de ses inquiétudes : tout\nce dont il vivait se ternit à ses yeux — pour une m i n u t e ! — et\nil garde rancune à ceux qui l'ont provoqué, de cet éphémère\ndésenchantement.\n   Si encore il pouvait attribuer des raisons sentimentales ou\ntragiques à un acte qui équivaut, à ses yeux, au suicide!\nQuelque amour trompé ! Quelque ambition déconvenue ! De tels\nmotifs recéleraient un certain charme poétique! et, en somme,\nne serait-ce pas encore un hommage rendu au monde, puisque\nla déception seule dans les choses qui font l'objet ordinaire de\nses poursuites aurait entraîné ces résolutions extrêmes !\n    Mais ici, rien de semblable ne peut être allégué; aucune\ncirconstance atténuante ! L a vérité a cheminé en des esprits\nessentiellement prédisposés à la recevoir h u m b l e m e n t , et à s'y\ns o u m e t t r e ; la grâce a opéré en des âmes résolues à y obéir\npleinement, généreusement, où qu'elle dût les conduire.\n   Mais, cependant, quelle révoltante abnégation, quel égoïste\ncourage : quitter ses proches t e n d r e m e n t chéris pour aller\n« s'ensevelir dans un cloître! » Nous sommes ainsi faits que\nnous comprenons et expliquons même des scissions entre\nparents, que nous excusons les déchirements entre père et\nenfants, ne nous effarouchons point de voir des frères ennemis\nsi quelque contestation temporelle, quelque dissension pécu-\nniaire les sépare. Nous percevons que l'on obéisse, à tout prix,\nà l'intérêt personnel, mais non point à l'injonction divine! Nous,\nnon seulement les incrédules, pour lesquels un tel raisonne-\nment est logique, non seulement ceux qui se font une Religion\n à leur mesure et qui en élaguent tout ce qui les contraindrait\n ou seulement les gênerait, mais aussi les croyants en trop grand\n nombre. E t toutefois, quel holocauste supérieur à celui-là, au\n sacrifice de soi-même et de ses attachements les plus chers à la\n nécessité intérieure de son idéal, — pour l'honneur et la gloire\n de Dieu?\n   E t c'est un spectacle très h a u t et magnifique et touchant de\n"}, {"page_pdf": 1128, "page_imprimee": 993, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2159, "texte": "                     OLIVIER-GEORGES DESTRÉE                  993\n\n\n  contempler comment l'impulsion divine retourne et transforme\n  les intelligences, les détache peu à peu de toutes les curiosités\n  dont elles s'alimentaient, les entraîne vers les hommes et les\n  œuvres qui attiseront encore l'impatience de perfection dont\n elles sont dévorées. L e germe évangélique se développe avec\n une foudroyante rapidité et ses envahissantes fleurs ne laissent\n bientôt plus rien respirer et vivre à côté d'elles : épanouisse-\n ment qui ne va pas sans douleurs ni sans troubles, et qui\n réclame une volonté persévérante et victorieuse, une patience\n infatigable, une inflexible douceur car, si profondément que\n l'esprit ait été labouré par la révélation, mille pensées conti-\n nuent d'en surgir, étrangères et contradictoires, survivante\n ivraie dont il faut détruire jusqu'aux racines...\n   L a grâce ne fait point violence à ses élus, elle progresse par\nles voies les plus propres à leur genre d'esprit, se sert de leurs\ninclinations intellectuelles pour dissiper tous les voiles, les\nfaire arriver un jour face à face avec la vérité à laquelle, dès\nlors, ils ne peuvent plus se soustraire.\n    Aux heures de leur insouciance religieuse, des appels reten-\n tissaient dans leur cœur, des avertissements qu'ils attribuaient\n à la naturelle émotion dont les transportait quelque sublime\n paysage, l'admiration exaltée d'une fervente œuvre d'art ; mais,\n peu à peu, cette voix intérieure se précise, devient plus pres-\nsante et ils ne sauraient plus en méconnaître le sens et la\nportée. E t la lumière se fait dans leur âme, soudaine et irrésis-\ntible, une grande clarté illumine la perspective de leur vie sans\nvices, peut-être, mais aussi sans vertus ; les notions éparses de\nvérité qui, parfois, luisaient dans l'ombre indifférente de leur\nconscience, s'enflamment et dissipent toutes les obscurités, tous\nles doutes.\n   Qu'importe, alors, le ricanement du monde et ce monde lui-\nmême, dont la dérisoire tolérance s'effarouche devant ceux qui\nconfessent publiquement leur Foi et réserve toutes ses sou-\nriantes indulgences pour les dissolus et les sceptiques? Ne\n"}, {"page_pdf": 1129, "page_imprimee": 994, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2006, "texte": " 994                         DURENDAL\n\n\n\n sont-ce pas les enfants de sa dissipation et de son épicurisme\n sur lesquels il étend toutes ses complaisances?\n   Quelle audace aussi de le troubler dans sa quiétude, de l'in-\nduire à supposer que, peut-être, il se trompe et que sa route est\nfuneste ! Quels trouble-fête, ces gens qui agissent comme si la\nvie avait une signification plus haute que la jouissance et la\nmatière! Ce sont toujours les « ennemis du genre humain ».\nL e u r exemple nous importune; leur seule existence nous insulte,\nternit la splendeur du soleil, attriste la beauté de la nature,\ncomme le pauvre capucin priant au milieu du Colisée souillait,\naux yeux sectaires de Gibbon, la majesté posthume de l'Empire\nRomain. L e bienveillant historien protestant y aurait con-\ntemplé, sans doute, plus volontiers et avec une joie philan-\nthropique, un combat de gladiateurs ou des martyrs livrés aux\nbêtes! Malheureusement, les mœurs adoucies ont fait tomber\nen désuétude ces supplices pittoresques. Non pas, cependant,\nfaute de bêtes !\n   Les citoyens instruits se contentent, aujourd'hui, de tourner\nle dos aux pauvres imbéciles qui ont l'outrecuidance de ne pas\npenser comme eux — ou plutôt comme leurs gazettes ! Les\nautres, les pyrrhoniens, les sybarites, âmes fines et pares-\nseuses, esprits terrifiés devant une conviction forte et peut-être\ncontagieuse, tâchent de se faire illusion et de se rendormir sur\nl'oreiller usé du d o u t e . . . Chez ceux-là — au rebours du mot\ncélèbre de Pascal — la raison trouve toujours des raisons que\nle cœur ne connaît pas, et ils s'esquivent, p r u d e m m e n t . . .\n\n\n\n   L'humilité de nos amis P a u l Tiberghien et Olivier-Georges\nDestrée improuverait, certes, tout ce qui pourrait dissiper\nl'obscurité à laquelle ils se sont volontairement voués; mais,\noutre que la presse a déjà signalé leur entrée dans les ordres au\npublic, n'est-il point du devoir des catholiques, en présence des\napplaudissements qui suivent un Charbonnel (applaudissements\n"}, {"page_pdf": 1130, "page_imprimee": 995, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2188, "texte": "                      OLIVIER-GEORGES DESTRÉE                      995\n\n\n\n que l'apostat a pris naïvement pour lui-même et pour son talent,\n alors qu'ils n'expriment rien autre que la haine de l'Église !) de\n montrer que si, quelquefois, la Religion perd un prêtre indigne,\n elle ne cesse de recruter et d'attirer à elle les intelligences?\n    Il y a quelque témérité à essayer de définir trop précisément\n les moyens, lents ou rapides, par lesquels l'évidence s'introduit\n dans les esprits; tout au plus peut-on se hasarder à marquer les\n indices extérieurs de la révolution qui s'y opère, inférer, d'après\n la catégorie des intelligences et la nature de leurs inclinations,\n de la voie par laquelle la conversion leur viendra.\n     L'esprit pénétrant et subtil de Paul Tiberghien avait parcouru\n tout le cycle des philosophies : il d e m a n d a à chacune d'elles\n et en vain une raison d'exister, une certitude qui, à l'examen,\n s'évanouissait trop vite, des principes dont l'inanité se démon-\n trait bientôt. Son angoisse m é t a p h y s i q u e ne pouvait trouver\n de guérison dans aucune doctrine élaborée par les hommes et il\n finit par apercevoir que la véritable noblesse de la pensée est\n d'abdiquer ses prétentions devant l'inexplicable et de plier son\n orgueil investigateur à l'obéissance et à la tradition sacrée.\n  Inconsciemment d'abord, il déblayait ainsi le chemin de la\nvérité des obstacles qui la lui cachaient; toutes les solutions\navaient développé devant ses yeux les germes d'erreur et de\nmensonge qu'elles contiennent et, à force d'errer dans les ténè-\nbres où parfois d'illusoires aurores le leurraient, il découvrit la\nsource d'inépuisable et vive clarté à laquelle il aspirait.\n    Dès lors, il s'abandonna tout entier à la grâce et, en atten-\nd a n t qu'il pût exécuter la résolution qu'elle lui avait inspirée,\nsa vie ne fut plus qu'un ardent apostolat de charité et de\nbonnes oeuvres.\n\n    T o u t e l'existence d'Olivier-Georges Destrée fut consacrée à\nl'art, et le goût instinctif, le tact délicat et fin de cet esprit\nc h a r m a n t et primesautier s'affirmèrent de très bonne heure, par\nle choix de ses admirations, par sa prédilection pour les œuvres\n"}, {"page_pdf": 1131, "page_imprimee": 996, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2148, "texte": " 996                         DURENDAL\n\n\n\nsaines et pures. Il existait pour lui une manière d'équation\nentre la simplicité et la beauté; il ne niait point l'attrait de l'art\nconvulsif et tourmenté de ce t e m p s , mais ses sympathies exclu-\nsives allaient à l'euphonie lumineuse et chantante de l'art grec\ndu siècle de Périclès, à la pénétrante expression, forte et can-\ndide de l'art italien primitif, — arts d'une perfection bien iné-\ngale, mais chastes, également, et puissants par l'enthousiasme\nreligieux dont ils sont imprégnés.\n   L'outrance impliquait, dans son opinion, une espèce de bar-\nbarie; elle lui semblait offrir un instrument d'originalité factice\ntrop facile pour n'exciter point son scrupule. Son idéal esthé-\ntique repoussait avec la même aversion la contorsion et l'analyse,\nl'expression redondante et théâtrale et les sanguinolentes tables\nde dissection de la psychologie.\n   L'Italie et l'Angleterre — où les Primitifs italiens ont trouvé\nen ce siècle des disciples si grands — étaient ses séjours préfé-\nrés, et l'étude des chefs-d'œuvre du XVe siècle, la vie au milieu\nd'un décor incomparable, d'un côté, la société de jeunes et\nérudits poètes anglais, de l'autre, affinèrent encore la culture\nde cet esprit ouvert et compréhensif.\n   L a verdure moite et lustrée des campagnes insulaires, la fine\narête nerveuse des collines florentines, la Toscane sinueuse et\npétrée le virent souvent passer, poète à l'âme sensitive, ravi par\nla splendeur adorable du monde. Son allégresse ne s'assombris-\nsait d'aucune déprimante philosophie; rien n'en diminuait, rien\nn'en transgressait la paisible douceur. Il admirait avec la sim-\nplicité, la gratitude d'un cœur émerveillé, libre de regrets et de\nremords, et où semblent chanter de continuelles actions de\ngrâces : — éternel étonné, il se découvrait chaque matin, renou-\nvelé dans les choses toujours miraculeuses et neuves.\n   Il parlait avec une sorte de joie nostalgique de sa chère\nItalie, du calme bonheur qu'il avait goûté dans la fréquentation\nassidue des séduisantes églises de Florence, enluminées toutes\nde peintures où la foi et l'art rivalisent d'exaltation ; dans les\n"}, {"page_pdf": 1132, "page_imprimee": 997, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2151, "texte": "                     OLIVIER-GEORGES DESTRÉE                    997\n\n\n\n  cloîtres — expropriés — de Saint-Marc, au milieu des fresques\n  paradisiaques de l'Angelico, ou encore, à E m a , à la Chartreuse,\n  en compagnie des quelques moines autorisés à finir leurs jours\n  dans leur couvent spolié.\n    E t à vivre ainsi parmi les Primitifs italiens, frustes, quelque-\n fois, mais toujours convaincus, ignorants des habiletés d'écoles\n et des académiques poncifs qui passeront, plus tard, leur niveau\n sur la production artistique, il avait appris que, si la sincérité,\n ne supplée point le talent, il n'est non plus aucun chef-d'œuvre\n sans sincérité.\n     Comment, alors, continuer de croire que les artistes qui tra-\n  duisirent en d'innombrables monuments, en des architectures,\n  des statues et des fresques poignantes et expressives, en un\n  style tout entier inventé, la foi dont les âmes, autour d'eux,\n étaient bouleversées, aient travaillé en simples virtuoses?\n Qu'ils aient pu formuler, avec la pierre ou les couleurs et d'une\n façon dont l'inépuisable éloquence n'a point été dépassée, des\n sentiments que, pour leur part, ils ne partageaient pas? T o u s\n les vestiges encore debouts du moyen âge crient la foi, la pro-\n clament et la persuadent : c'est comme le suffrage universel des\nsiècles... Pourquoi n'écouterions-nous pas sa voix? Sommes-\nnous plus forts que nos ancêtres, ou plus éclairés ? L e temps\nnous a-t-il apporté la fondamentale certitude dont — en dehors\nde la Religion — ils étaient privés et avons-nous moins qu'eux\nle besoin d'être consolés et secourus?\n   Il est sensible que si l'art des disciples de Raphaël et de\n Michel-Ange, les œuvres éclatantes' des Vénitiens ne nous tou-\nchent pas de la même manière que celles de leurs prédécesseurs,\néchouent à nous communiquer des émotions aussi intenses,\nc'est que, derrière la somptuosité de la forme, nous percevons\nquelque chose d'affecté, d'insincère, l'effort de l'artiste pour\nénoncer avec habileté une pensée qui lui est indifférente, une\nconception à laquelle son âme et son cœur sont restés étrangers.\n   Quelle communicative et chaleureuse effusion, par contre,\n"}, {"page_pdf": 1133, "page_imprimee": 998, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2239, "texte": "    998                                  DURENDAL\n\n\n\n  non seulement chez le Beato, Botticelli, Gozzoli, les Della\n  Robbia, Ghirlandaio, L u i n i , mais chez les plus grands, dans la\n Cène du Vinci, les fresques de Michel-Ange ! Certes, on n'inter-\n prète point les spectacles surnaturels avec une telle fougue de\n beauté, avec des accents si tendres et si passionnés, si l'on a\n l'âme remplie, non de religion, mais d'un sec et stérile scepti-\n cisme. Affirmer le contraire serait blasphémer l'art, le réduire à\n un travail manuel de patience ou d'ingéniosité, lui arracher sa\n noble couronne lyrique d'inspiration et d'enthousiasme.\n   Aucun scepticisme, jamais, n'eut accès dans l'esprit de\n Georges Destrée : ses Poèmes sans rimes (1) sont tout joie,\névocations printanières et déjà s'y décèlent les aspirations\nencore confuses que les années devaient amener à m a t u r i t é .\n Cette œuvre ingénue reflète avec une grâce charmante la\nnature aimante et spontanée du poète, son rêve de beauté, sa\nconception enchantée de la vie. « L e s Poèmes sans rinies —\nécrivions-nous à l'apparition du volume, en 1894 — retracent\ndans une forme passionnément simple, avec un coloris vivace,\ngenuine, les émotions de leurs nobles personnages. Ambitieux\nde grâce naturelle, surtout, et de native éloquence, le dan-\ndysme intellectuel de l'auteur poursuit cette harmonie qui\nunit les teintes somptueuses et profondes à la sobriété expres-\nsive des lignes. L a plupart de ses proses répondent étroitement\nau dessein prémédité de l'écrivain et brillent de la beauté\npuérile et extasiée qu'il leur avait rêvée. »\n   L e choix des poèmes de T e n n y s o n , de Keats, de Dante-\nGabriel et de Christina Rossetti, dont il a publié de précises et\nintelligentes traductions, dénotent clairement aussi les ten-\ndances de sa pensée, de même, d'ailleurs, que le suggestif\nvolume critique qu'il consacra aux Préraphaélites anglais.\n  Dans ces dernières années, il employait le peu de loisirs que\n  (1) Poèmes sans rimes, 1 vol. Imprimé pour l'auteur sur lus presses de Chiswick (Londres),\nd'après les dessins de HERBERT P. HORNE, 1894.\n  Les Préraphaélites. — Notes sur l'art décoratif    et la peinture   en Angleterre.   1 vol.\nDIETRICH et Cie, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 1136, "page_imprimee": 999, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2132, "texte": "                          OLIVIER-GEORGES        DESTRÉE                      999\n\n\n lui laissaient les œuvres bienfaisantes auxquelles il s'était voué\n de tout cœur, à écrire des poèmes hagiographiques. Durendal\n et Le Spectateur catholique en ont publié quelques-uns. Il avait\n entrepris également un poème de longue haleine sur les Rois\n Mages, sujet qu'il avait traité délibérément à la manière des\n Primitifs; c'est comme une fusion exaltée de ses souvenirs de\n voyage et d'art et de ses songes fervents ; une série de tableaux\n animés, d'esquisses d'une beauté grave et a t t r a y a n t e , inache-\n vés malheuueusement, et dont nous devrons nous astreindre à\n n'imprimer que des fragments.\n    L e s suprêmes préoccupations de Georges Destrée, l'attrait\n impérieux auquel il devait céder bientôt, se marquent surtout\n dans la significative conclusion de l'un de ses derniers poèmes :\n Saint Jean Gualbert (1).\n    Assis sur la terrasse de San Miniato au-dessus de Florence,\nJ e a n contemple la pieuse et violente cité, que sa dévotion ne\nsauve pas des excès sanglants et des guerres intestines; les\ndélices de la vallée de l'Arno entourée de cimes grandioses, aux\nescarpements parsemés de verdures et de fleurs... T o u t e la\ndouceur ensorcelante de la vie mondaine, toutes ses séduc-\ntions d'héroïsme et d'amour lui apparaissent incarnées dans le\ncharme de ces sites, dans le fier aspect de la ville, entourée\nd'une ceinture armée, hérissée de tours belliqueuses. L e s\nchoses, dont le soleil fait resplendir la beauté hardie, semblent\nconspirer pour surexciter encore l'effervescence de sa noble jeu-\nnesse, lui rappeler sa naissance prédestinée au commandement\net aux valeureuses aventures.\n   Mais, le matin même, il a rencontré l'ennemi de sa maison,\nle meurtrier de son frère, et son bras déjà levé pour la ven-\ngeance est retombé sans frapper, car dans les yeux suppliants\nde sa victime, il a aperçu le douloureux regard du Christ\nimmolé pour la rémission des pécheurs.\n\n   (1) Trois poèmes : Sainte Dorothée de Cappadoce — Sainte Rose de Viterbe — Saint\nJean Gualbert. (Bruxelles, An Spectateur catholique, 1898.)\n"}, {"page_pdf": 1137, "page_imprimee": 1000, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1715, "texte": " 1000                       DURENDAL\n\n\n\n    Et, vaincu victorieux, pour avoir refréné sa fureur vindica-\ntive, les bouillonnements de son sang juvénile, soudain un\nautre homme s'est révélé en lui, et ce premier sacrifice l'a altéré\nd'une soif inextinguible d'abnégation :\n    « Troublé, Jean se souvint en cet instant des joies ineffables\nqu'il avait goûtées tantôt, dans l'église de San Miniato, pour\navoir fait une heure la volonté de Dieu. Il se revit priant\nle cœur enflammé d'amour devant l'autel, et de nouveau il crut\n entendre les calmes voix des moines psalmodiant leur office.\n Reportant ensuite ses yeux sur Florence, toute la gloire et les\n plaisirs qu'y trouvaient les siens lui parurent vains et frivoles,\n comparés au paisible et constant bonheur que les fils de saint\n Benoît trouvaient dans leur vie d'adoration et de prière. Il com-\n prit alors que sa vie passée, toute cette journée et cette incom-\n parable et séduisante vision de Florence n'avaient été qu'une\n épreuve, et qu'il n'était point au monde de plus grand amour\n et de plus noble vie que celle de ces contemplatifs, qui, dédai-\n gnés du grand nombre, renonçant à tout bien terrestre, priaient,\n intercesseurs perpétuels, pour le monde, protecteurs et soutiens\n des pays où s'élevaient leurs cloîtres. Et comme il avait l'âme\n héroïque, assoiffée d'amour et de dévouement, son choix fut fait\n  sur le champ, et c'est pourquoi, retraversant la place, il poussa\n  d'une main ferme la porte du couvent de San Miniato qu'il ne\n  devait quitter, dès lors, que pour aller fonder un asile plus pai-\n  sible et plus près de Dieu, dans les solitudes bénies de Vallom-\n  breuse. »\n\n                                             ARNOLD    GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1001, "page_fin": 1004, "titre_corps": "Lamennais", "titre_sommaire": "Lamennais", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "LAMENNAIS", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1138, "page_imprimee": 1001, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2169, "texte": "LAMENNAIS (1)\n\n                     PLUSIEURS publications récentes tendent à rouvrir la « ques-\n                    tion Lamennais ».\n                       Dégageront-elles définitivement le rôle historique de\n                    cet homme, pénétreront-elles l'énigme de ses tragiques\n                    psychologies, diront-elles le pourquoi des illogismes de sa\n                    vie, et si dans la déroute finale de sa personnalité, il obéit\n                    au commandement impératif de sa conscience ou aux\n                    suggestions de l'orgueil blessé?\n   J'ai gardé souvenir du portrait d'Ary Scheffer : le corps moulé d'une\nredingote noire, Lamennais est assis dans un fauteuil, les mains jointes, la\ntête inclinée par le poids de la pensée, le regard fixe, comme concentré vers\nune idée chère — ou une obsession douloureuse : que de choses dans cette\nattitude et surtout dans l'expression de cette figure : le front plissé et ren-\nfrogné dit la ténacité ombrageuse et rancunière, les yeux ont de froids défis\net le sourire mauvais d'Arouet s'esquisse dans les plis de la bouche : ce\nprêtre de Jésus-Christ a le masque haineux et sardonique d'un philosophe du\nXVIIIe siècle.\n   L'impression que me fit l'œuvre de Scheffer, un livre vient de la renou-\nveler : ce sont les intéressantes Lettres de Lamennais à Montalembert,\npubliées par M. Eugène Forgues; elles s'espacent entre le 8 novembre 1830 et\nle 30 mai 1836 — et embrassent par conséquent la période la plus orageuse\nde la vie de l'écrivain des Paroles d'un Croyant.\n   Pénible et désillusionnante lecture : Lamennais s'adresse ici au plus fidèle\nde ses disciples, à celui d'entre eux qui poussa l'attachement filial jusqu'aux\nextrêmes limites, et qui, la rupture nécessaire consommée, en porta toute\n\n  (1) A propos de quelques livres récents : Lettres inédites de Lamennais à      Montalembert,\npubliées par EUGÈNE FORGUES (Paris, Librairie académique, PERRIN et Cie).— AUGUSTE LA VEILLE :\ni'n Lamennais inconnu (Paris, Librairie académique, PERRIN et Cie). — EMILE FAGUET : Poli-\ntiques et Moralistes au X I X e siècle (Paris, Société française de Librairie).\n"}, {"page_pdf": 1139, "page_imprimee": 1002, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2854, "texte": " I002                             DURENDAL\n\n\n\nsa vie, au cœur, la blessure sanglante... Qui ne se rappelle, clans la corres-\npondance de Montalembert, ses élans passionnés et ses supplications éperdues\nvers le maître a i m é ? . . . Or, voici la contre-partie de ces pages brûlantes\nd'inquiétude et d'affection : la crise d'âme épouvantable que Lamennais\nvivait en ce moment, ne se révèle au cours de cette centaine de lettres que\npar des phrases brèves et violentes, des vocables hâtifs et méprisants, des\nreproches, des soupçons et des injures. Nul développement philosophique,\nnul exposé de projets, nul détail sur ses luttes; vis-à-vis de l'homme qui\nfut réellement l'enfant de son génie et dont il pétrit de ses puissantes mains\nla belle intelligence, le solitaire de la Chênaie garde hermétiquement closes\nles portes d'une âme où se livraient alors de si tragiques combats.\n   Il y a plus : non seulement il n'existe point d'intimité d'esprit entre le\nmaître et le disciple, mais l'intimité de cœur aussi est brisée. Et ici le paral-\nlèle deviendrait plus saisissant encore entre la correspondance de Montalem-\nbert et la correspondance de Lamennais : d'un côté de l'abandon, de la sensi-\nbilité et de la tendresse — de l'autre de la réserve, de la hauteur, de l'ironie ;\naux protestations d'amour du disciple, le maître répond par de banales\nformules d'affection...\n  Voilà donc ruinée une légende attendrissante — celle de la communion\nd'âme entre Lamennais et Montalembert — mais la réalité n'est-elle point\nmille fois plus poignante que la légende; et si la publication des Lettres de\nLamennais n'est point de nature à grandir celui-ci, qui contestera qu'elle\najoute une qualité de rare désintéressement à la fidélité chevaleresque dont\nson correspondant fit preuve?\n   D'autant plus étrange paraît cette attitude vis-à-vis de Montalembert,\n quand on peut se convaincre qu'elle (l'était point la suite d'un tempérament\n naturel de froideur — et à cet égard le Lamennais inconnu, publié par\n M. Auguste Laveille, forme avec le volume dont nous venons de parler le\n plus déconcertant contraste.\n    Il s'agit des lettres de Lamennais à Benoit d'Azy; ce jeune homme,\n devenu plus tard un homme d'État distingué, fut attiré vers Lamennais par\n la lecture de l'Essai sur l'Indifférence; il dut à ce livre en même temps que le\n réveil de sa foi. son entrée en relations avec l'auteur : entre le maître et le\n disciple se lia dès lors une étroite et longue intimité dont on peut suivre le\n développement dans la correspondance qui vient d'être publiée.\n    Et c'est réellement un « Lamennais inconnu » qui nous apparaît, d'une\n exquise expansion, d'une douceur presque féminine et d'une passionnée\n affection : Lamennais fut en vérité moins le guide spirituel de Benoit d'Azy\n que son frère d'âme; et tout en lui donnant des avis et des conseils — et\n"}, {"page_pdf": 1140, "page_imprimee": 1003, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2872, "texte": "                                  LAMENNAIS                              1003\n\n\n avec quelle prévenante délicatesse — il se livre à son jeune ami dans ses\ndoutes les plus intimes et ses angoisses les plus secrètes.\n   Comparée à la froide réserve dont Lamennais fit preuve à l'égard de\nMontalembert, sa confiante sympathie envers Benoit d'Azy prouve une\nétrange dualité d'âme : le pamphlétaire virulent se double d'un poète, « l'âme\nde colère » voisinait avec une âme de tendresse et selon les vicissitudes de la\nvie, la colère ou la tendresse prenaient tour à tour le dessus; c'est en polé-\nmiste soupçonneux et autoritaire que Lamennais traita toutes les questions\nrelatives à ses ambitions sociales et politiques, et voilà qui donne la clef de\nson ton sec et rogue vis-à-vis des collaborateurs les plus chers de son oeuvre;\net c'est par contre en ami tout d'abandon et presque de candeur, admirable-\nment sincère et dévoué qu'il s'affirma envers ceux, très rares, qui avaient\nsu pénétrer jusqu'à son cœur, sans offusquer son esprit; il traita Monta-\nlembert en ennemi présumé de l'indépendance de sa pensée, tandis que\nBenoit d'Azy est pour lui uniquement un confident passif d'âme, sans\nprétentions, d'influence réciproque.\n   Contradiction troublante! — et qui explique peut-être les agitations de\ncette vie tragique, ses soubresauts, ses heurts, ses ballottements — et son\n ultime débâcle. Nature d'invidualiste, Lamennais posa son intellectualité\ndans la solitude farouche du génie; il put maintenir cette attitude altière et\nintransigeante, aussi longtemps que d'autre part son besoin intime d'affec-\ntion se satisfaisait en des amitiés protectrices; mais ses humeurs tour à tour\nrudoyantes et capricieuses, ses brusques coups de tête inexpliqués finirent\npar rebuter et décourager les plus fidèles attachements; et alors, l'équilibre\nrompu, isolé, il finit par tomber du côté où il penchait et s'abîma dans une\nmisanthropie noire, rancunière et méprisante dont sa mort sans espoir fut\nle dernier geste.\n   Et pourtant cet homme était créé pour de grandes choses et le rôle auquel\nil fit faillite était le plus beau et le plus bienfaisant de ce siècle; ce rôle,\nM. Emile Faguet l'a parfaitement caractérisé et admirablement esquissé\ndans son dernier livre : Politiques et Moralistes au XIXe siècle; au point\nde vue religieux, il y aurait des réserves à émettre sur certains points de\ncette étude; mais pour le reste, je ne saurais dire assez combien l'auteur a\nperspicacement fouillé la psychologie de Lamennais et avec quelle sûreté il\na fait l'historique de ses idées; la conclusion seule de M. Faguet me déroute\net me surprend, quand, ayant comparé la tristesse de Lamennais vieillis-\nsant à la tristesse même de son siècle, il proclame que « tant de labeur\nmental n'a peut-être eu sur les faits et sur les actes de l'humanité qu'une\ninfluence insignifiante ».\n"}, {"page_pdf": 1141, "page_imprimee": 1004, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1126, "texte": " 1004                             DURENDAL\n\n\n\n   Cela n'est pas; et quelque amer souvenir que, catholiques, nous gardons\nde Lamennais, nous lui devons cette justice : doué d'un rare sens devinatoire,\ncet homme, extraordinaire par l'intelligence plutôt que par le caractère, ce\n\" tribun visionnaire \", eut dans l'ordre des idées comme dans l'ordre social,\ndes intuitions que l'avenir réalisa; un peu de ce qui fut le meilleur et le plus\ngénéreux de son âme est en chacun de nous; et c'est à lui peut-être que nous\ndevons de pouvoir à la fois et en pleine sécurité de conscience, rester enfants\nde l'Eglise éternelle et être fils enthousiastes de notre temps; grâce, en\npartie, à lui, la religion au lieu de craindre la science et la démocratie, s'est\nmise à les comprendre et a fini par les aimer; c'est un bienfait qu'il faut\nsavoir apprécier et une conquête dont il convient de garder gratitude; si la\nvie de Lamennais et sa mort le condamnent, quelques-unes de ses initiatives\nd'idées intercèdent auprès de Dieu pour l'âme immortelle du prêtre tombé.\n\n\n\n                                                 FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1005, "page_fin": 1005, "titre_corps": "D’après les Maîtres espagnols : VI. 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Jésus avec amour\n       Pousse son petit pied dans sa barbe d'écume ;\n       Le deuxième ravive un encensoir qui fume ;\n\n       Tandis qu'au fond, le Nègre, en attendant son tour,\n       Svelte dans son sayon entaillé sur les hanches,\n       Laisse briller le rire heureux de ses dents blanches.\n\n\n\n                              VIII\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1006, "page_fin": 1007, "titre_corps": "D’après les Maîtres espagnols : VIII. José de Ribera", "titre_sommaire": "D’après les Maîtres espagnols : VIII. 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La sagesse\n        Des peuples l'a semé, négligemment, de morts ;\n        Ni prières ni croix ; pas même des remords\n        Pour pleurer ces tués satinés de jeunesse.\n\n         Voici le trou béant ; le soir vient, le temps presse.\n         Ils se sont approchés, les trois, hideux et forts ;\n         Ils opposent l'orgueil de la vie à ces corps\n         D'où l'avenir a fui frissonnant de détresse.\n\n         Dans le tas, d'un coup d'œil, chacun choisit sa part\n         D'êtres nus, sans cercueils, volés par la maraude,\n         Et se décomposant dans l'atmosphère chaude.\n\n         Puis, saisissant les pieds, pêle-mêle, au hasard,\n         Ils les poussent, hâtant la besogne importune,\n         Dans la seconde mort de la fosse commune.\n\n\n\n  ( A suivre.)                       L'Abbé H E C T O R H O O R N A E R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1009, "page_fin": 1019, "titre_corps": "La Légende des Trois Marie", "titre_sommaire": "La Légende des Trois Marie", "signature_source": "Eugène Demolder", "ancre_debut": "La Légende des Trois Marie", "ancre_fin": "EUGENE DEMOLDER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1148, "page_imprimee": 1009, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1567, "texte": "La Légende des Trois Marie\n                                                     A   EUGÈNE   GILBERT.\n\n\n\n\n               J'AVAIS erré longtemps   au bord de la mer. C'était\n                 par une journée de décembre, pure et lucide,\n                 chaude, telle que le Midi seul peut en offrir\n                 durant l'hiver. Noël allait bientôt sonner son\n                 heure de fête rédemptrice et une vieille habi-\n                 t u d e de mon cœur me faisait regretter qu'il n'y\n                 eût pas de neige au moment où j'allais songer à\nla mystérieuse naissance dans l'étable, aux bergers des premiers\nsoirs chrétiens, à la crèche dont l'éclat magique a tant intrigué\nla foi de mon enfance. L a nuit de Noël, j'avais coutume de la\nrêver couverte d'hermine, avec des arbres glacés et un grand\nciel clair de gel, criblé d'étoiles, et où la lumière prodigieuse\ndes astres tremblait de ces frissons, à travers l'infini, qui sont\ncomme le frôlement immense des ailes d'un archange.\n   Mais cette nostalgie du nocturne septentrional se fondait\nbientôt au parfum des violettes et des narcisses, dont les champs,\nsoutenus par des terrasses de pierre, surplombaient la côte,\nque je suivais le long de la sente des douaniers. Il y avait\naussi, autour de moi, des nappes de jacinthes, et je ne les quittais\ndes yeux que pour contempler la mer bleue, divine, saphi-\nrienne : des remous poussiéreux de lumière et d'onde, aux\nécumes blanches, se brisaient sur les rochers fauves, où pous-\nsaient des pins parasols, des lentisques et des cannes de Pro-\n"}, {"page_pdf": 1149, "page_imprimee": 1010, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2130, "texte": "  1010                        DURENDAL\n\n\n\nvence. Parfois se levait à mes côtés, tel un feu de bijoux, une\nhaie fleurie de mille roses ; ou bien un verger d'orangers, clos\nde très bas murs gris, m'offrait, dans la verdure grave de ses\narbres, l'incendie de ses fruits.\n   Sur la ligne de l'horizon passaient des navires, qui semblaient\ndes châsses nautiques, tant le soleil projetait d'ardeur à leur\nproue et dans leur voilure. P e n d a n t que je les contemplais, au\npremier plan voletait une mouette au-dessus d'un roc à fleur\nd'eau que submergeait la lame — et l'oiseau repartait à tire-\nd'ailes, ivre de la féerie des côtes et de la beauté de la mer.\n   O le p a y s toujours en fête! L à une maisonnette de pêcheur\nou de jardinier souriait aux flots, abritée par un bosquet de\nhauts eucalyptus. L e pêcheur radoubait ses filets bruns en\nchantant, couché devant sa porte, son bonnet phrygien sur\nl'oreille. L a jardinière, un large chapeau de paille o m b r a n t sa\nfigure aux yeux noirs, une gerbe à la main, regardait ses par-\nterres de roses thé. Au loin les vignobles avaient laissé tomber\nsur une terre aux tons de rhodite leurs dernières feuilles de\nbronze, et des collines arrondissaient au ciel le faîte ondoyant\nde leurs sommets plantés de sapins verts et d'oliviers.\n   Je me laissais aller au charme de cette nature délicieuse,\nbercé par le bruissement sonore des rives, flatté par le parfum\ndes plantes et de l'onde, qui se mêlaient en un bouquet d'une\nrare vivacité; j'étais épris du chant des oiseaux et me sen-\ntais le prisonnier ravi de cette solitude fleurie, e m b a u m é e et\nclaire, qui m'environnait comme si j'avais été exilé dans un\nparadis. T o u t était bleu autour de moi, et il me semblait qu'en\nune région pareille il devait faire bleu j u s q u e dans le cœur des\nhommes.\n  L a veille, un abbé d'Hyères m'avait, au L a v a n d o u , devant la\nplage Saint-Clair, bien appropriée, par sa douceur blanche,\npour servir de décor à pareil récit, conté La Légende des Trois\nMarie. Je songeais à ce poème en r e g a r d a n t la mer et les\nbarques d'or qui cinglaient au large, et il m'arriva de suivre\n"}, {"page_pdf": 1150, "page_imprimee": 1011, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2122, "texte": "                  LA L É G E N D E   DES TROIS   MARIE         1011\n\n\n\nune voile du regard, à travers ma rêverie, et de m'assurer s'il ne\nse trouvait pas, sous son abri fuyant, trois femmes miraculeuses.\n   Mais une fatigue enveloppante m'incita à m'asseoir parmi les\nfleurs, au sommet d'une falaise. E t je m'endormis bientôt dans\nce lit odorant, avec le ciel sans nuage au-dessus de mes pau-\npières.\n   P e n d a n t un certain temps que je ne puis déterminer — car le\ndormeur sait-il la durée de son sommeil? — des taches, aux\ntons d'iris et de plumes de paon, voletèrent devant mes yeux,\nmêlées à des boules de vermeil. On eût dit que tombaient vers\nmon front, d'un firmament nocturne, les fleurs d'un jardin\nmagique, balancées au vent. Elles se cognaient à des rayons\nbrisés, décrivaient des orbes, avaient l'air de têtes de libellules\ncherchant un corps vert et des ailes de dentelles — ou elles\npâlissaient au reflet de quelque mystérieux cristal. P u i s tout\ndisparaissait sous un grand dôme de saphir, et un calme régnait,\ncomme si les mondes avaient disparu de l'univers et ne restait\nplus qu'un grand espace lumineux.\n   Peu à peu, cependant, une ville étrange surgit des profon-\ndeurs d'un grand lac azuré. Elle avait l'air spectral. Ses caril-\nlons et ses cloches fomentaient un bruit pareil au m u r m u r e de\nla mer, et elle apparut avec la candeur d'une prière et la joie\nd'un cantique montant au ciel. Elle était aigrettée de mille tou-\nrelles qu'émaillait une lumière qui semblait avoir traversé les\nvitraux monacalement bleus d'une cathédrale infinie. Elle\nn'était composée que d'églises, de monastères et de béguinages.\nElle exhalait des odeurs d'encens et de myrrhe, et les saintes\nd'antan eussent croisé les mains blanches de leurs dévotions en\nsa présence, comme devant un autel.\n   L e style qui dominait dans les édifices de la cité ainsi révélée\nétait un vieux style roman, aux colonnes courtes (la plupart\ndorées ou en marbre rose), aux portails bas et sombres, qui\ns'ouvraient, leurs arceaux chargés de statues d'anges aux ailes\nde pierre, sur d'énormes basiliques carrant au firmament leurs\n"}, {"page_pdf": 1151, "page_imprimee": 1012, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2139, "texte": "  1012                       DURENDAL\n\n\n\narchitectures solennelles. Les parvis descendaient sur les quais\nd'un fleuve immense qui se jetait dans la mer. Au fond de cet\nétrange paysage urbain s'étageaient des chapelles gothiques,\ndes abbayes blanches; çà et là s'arrondissait un dôme surmonté\nd'une croix d'or, s'élevaient des monastères flanqués de leurs\nmoutiers. Un baptistère d'albâtre était dressé au bord des flots,\ncomme une grande lanterne; aux carrefours s'érigeaient des\ncroix, des calvaires, des effigies hiératiques de martyrs. T o u t e\ncette apparition plongeait dans une mer de cobalt et s'enserrait\nen des canaux surmontés de ponts ; des reflets limpides vibraient\naux frontons des temples et sur le socle des statues.\n   T o u t à coup une procession de nonnes, de moines et de\ndévotes sortit d'une ruelle. E t bientôt un peuple d'ecclésias-\ntiques couvrit les quais, se montra aux fenêtres et aux balcons\ndes édifices. Ils animèrent le songe je ne sais par quelle soudai-\nneté magique.\n    S'avançaient des Bernardins en coule, des Carmes en car-\n pette, des Prémontrés, blancs chevaliers de saint Norbert, des\n Capucins bruns, des Cordeliers aux reins ceints de cordes, —\nthéories austères et graves. Les uns portaient des cierges,\nd'autres lisaient des livres d'heures. De temps en temps ils\nfaisaient des signes de croix, et leurs tonsures promenaient\na u - d e s s u s d'eux comme un cortège d'auréoles. P u i s c'était\nd'anciennes Carmélites, dont les manteaux pâles, doublés d'her-\nmine, laissaient entrevoir le devant de leurs robes marron et\nla croix d'or posée sur leurs poitrines; leurs visages, immobiles\net comme de cire, s'enserraient étroitement dans les plis raides\ndes béguins couverts de voiles noirs t o m b a n t sur les épaules.\nSuivaient des Hospitalières de sainte Catherine, en habit de\nchœur, pareilles à de nobles dames du jadis, avec leurs traînes\nlongues sur le sol, et les plis majestueux de leurs vêtements\nsombres, des Bénédictines de Bourbourg, aussi seigneuriales\nque des châtelaines moyen-âgeuses en leurs costumes d'austère\napparat, des Ursulines, des Abbesses florentines, avec la croix\n"}, {"page_pdf": 1152, "page_imprimee": 1013, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2161, "texte": "                  LA LÉGENDE DES TROIS MARIE                  1013\n\n\n\nde saint André en rose sur leur liliale blancheur. T o u t e s ces\nreligieuses égrenaient des chapelets, s'absorbaient dans la médi-\ntation des missels, balançaient des rameaux d'oliviers, et l'une\nd'elles, venue du monastère de sainte Zaccharie, à Venise, agi-\ntait élégamment un éventail.\n   Enfin, c'était une infinité de prêtres, les uns en aube de lin,\nun amict au col, un parement d'étoffe brochée au bas de leurs\npans — les autres couverts de chasubles en cendal, ornées\nd'orfroi et de lourdes broderies d'or. Des étoles vertes croi-\nsaient leurs bandes sur des poitrines, passaient sous les cein-\ntures. Des chapes, aux somptueuses agrafes en épaulettes, se\ncarraient sur des dos, enjoaillées. E t des figures douces ou\nsévères passaient dans cette magnificence.\n    Au milieu, des évêques marchaient avec de lentes et onc-\n tueuses solennités, portant des mitres à fanons, chargées\n d'émaux, de cabochons, de diamants et de perles — et des\n crosses à sudariums, dont les volutes avaient pour bases des\nédicules d'or finement ciselés. U n superhuméral de brocart\ndistinguait les plus vieux de ces dignitaires, tous gantés de\nrouge ou de violet, avec un annulaire à pierre unie au doigt.\nP l u s loin, des cardinaux brillaient de l'éclat empourpré de leurs\nmanteaux et de leurs chapeaux, aux larges ailes laissant tomber\ndeux cordons terminés par cinq glands. E t c'était, avec les\nenfants en soutanelle agitant des encensoirs, qui accrochaient\nles lueurs bleues du jour et dardaient les rayons rubescents des\nbraises, avec les dais empanachés, plus beaux que des carrosses\nde rois, les bannières processionnelles, qui prenaient leur envol,\ngrands aigles de lumière! — avec les dentelles des chanoines,\nles lanternes d'argent portées au bord des quais par des mar-\nguilliers en surplis, avec la floraison des soieries et l'opulence\ndes orfrois — une apparition d'une richesse et d'une puissance\ninouïes que ce cortège clérical, dans le songe du décor d'azur.\n  Mais de vastes remous agitaient cette foule bénie. A tout\ninstant les regards interrogeaient le large. Des novices s'avan-\n"}, {"page_pdf": 1153, "page_imprimee": 1014, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2089, "texte": " 1014                         DURENDAL\n\n\n\nçaient jusqu'au baptistère d'albâtre et regardaient au loin, en\nse faisant une visière de la main.\n   T o u t à coup, une b a r q u e apparut. Elle n'avait pas de voiles;\nelle était vieille, mal équarrie, mal calfeutrée. Voyant qu'elle\nallait aborder, un ange, qui se tenait au gouvernail, s'envola,\nocellé, chantant et ruisselant de beauté céleste, plana un instant,\nlaissa choir une plume blanche. T o u s les prêtres étaient tombés\nà genoux, les vieux évêques courbés s'appuyant sur leurs\ncrosses, leurs mitres penchées. L'encens montait vers le ché-\nrubin, dont les plis de la robe flottaient longuement, cachant\nses pieds nus. P u i s deux autres anges, dont les ailes déployées\navaient servi, tendues au vent, à faire naviguer l'embarcation,\nprirent également leur essor et rejoignirent le premier.\n   Dans l'esquif se trouvaient trois femmes d'une étrange beauté.\nL e u r éclat divin transperçait leurs robes déchirées, et leurs\nlongues chevelures — toison d'or, toison d'ébène, toison de blé\n— faisaient à leurs corps des voiles soyeux et chastes. L e u r\nvisage était légèrement hâlé et l'expression de leurs yeux sem-\nblait encore étonnée par le miracle qu'elles venaient de con-\ntempler.\n  C'était Marie Jacobé, Marie Salomé et Marie Madeleine.\nCelle-ci portait, flammes auréolantes, ces tresses fauves et\nlourdes qui avaient jadis allumé sa gloire dans les orgies, et\navec lesquelles depuis la fille repentante avait essuyé les pieds\nde Jésus, chez Simon le Pharisien.\n   Les T r o i s Marie venaient du pays des Juifs, du fond de\nl'horizon, du fond du m o n d e nouveau, dont elles portaient\nl'aurore en elles. Sur les rives de la J u d é e elles avaient\nété livrées au caprice des vents et à la fureur des tempêtes,\njetées dans une méchante barque, sans rames et sans voile.\nMais les anges étaient descendus dans la périlleuse nacelle, et\ncelle-ci avait navigué comme la trirème la plus vigoureusement\npourvue d'esclaves. L e s saintes femmes avaient ainsi passé sans\ncrainte auprès des écueils rouges, qui paraissent barbouillés du\n"}, {"page_pdf": 1154, "page_imprimee": 1015, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2140, "texte": "                   LA LÉGENDE DES TROIS MARIE                    10l5\n\n\n sang des naufragés. Les lames de mer en colère fuyaient à leur\n approche et les orages remettaient au large fourreau des hori-\n zons leurs glaives d'éclairs. L a plaine liquide devenait printa-\n nière, l'écume se faisait florale et parfumée, les flots chantaient.\n Les voyageuses chrétiennes contemplaient au passage les îles\n plongées dans l'écrin de nacre du matin ou cerclées par les\n cabochons d'or qu'y allument les vesprées d'Orient. L e s anges\n leur disaient les noms des archipels, et d'où venaient les galères\n battant en cadence, de leurs rames, l'espace chatoyant. Les\n lointains brillaient d'une lueur d'espérance. Et les voici ! Oui,\n les voici, poussées par les dernières vagues, les saintes prodi-\n gieuses, qui apportent au fond de leurs yeux, après la traversée\n angélique, le spectacle de la P a s s i o n ! Les voici!... Mais que\n font-elles dans cette foule et cet appareil d'Église triomphante?\n N'est-ce pas qu'elles abordèrent plutôt aux bouches du Rhône,\n accueillies par les seules mouettes et par un simple pêcheur qui\n guettait, un trident à la main, une pieuvre au bas d'un rocher?\n    O rêve! Rêve pourtant a u t h e n t i q u e ! Rêve où les souvenirs\nse mêlent en un accord invraisemblable ! L'abbé d'Hyères\nm'avait dit qu'à Notre-Dame de Paris, le jour des Trois Marie,\nle prêtre officiant mettait une chasuble réservée, de damas\nviolet à fleurs jaunes, avec orfrois en damas rouge. E t pour\ncelui qui dort et songe, les siècles se fondent aussi vite que la\ncire, une fleur produit aussitôt un jardin, une fenêtre qui\ns'ouvre laisserait voir le monde, la mémoire d'une chasuble\névoque tout le luxe sacerdotal. C'est pourquoi la religion que\nles trois femmes élues venaient fonder en Gaule, je la voyais\ndéjà, symboliquement, puissante, à une apogée de richesse,\ncélébrant une sorte d'anniversaire pompeux ; et, supprimant le\ncours d'un fleuve, je plaçais sa source idyllique et sauvage à\ncôté de son embouchure chargée de vaisseaux et bordée de\ncités.\n  Mon rêve continua.\n  « Nous allons vous conduire à vos sanctuaires, de l'ile de\n"}, {"page_pdf": 1155, "page_imprimee": 1016, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2109, "texte": "  1016                        DURENDAL\n\n\n\nCamargues à Mignières. Vous serez honorées par les seigneurs\nde L a v a l . Vos noms seront proclamés aux croisades, les jours\nde victoire. Vous serez chantées dans des psaumes, et le roi\nSaint-Louis s'en ira en la cité d'Aix, en Provence, pour l'hon-\nneur de la bienheureuse Madeleine. »\n    Voilà ce que les prêtres magnifiques disaient aux Trois\n Marie. Mais, étonnées et simples, elles semblaient ne pas\n entendre et m u r m u r a i e n t :\n    — Nous ne songeons qu'à L u i et son souvenir a plané avec\n les mouettes au-dessus de notre embarcation. N o u s sommes\n encore emplies de terreur et de joie. Nous avons vu le plus\ngrand événement qui se sera passé dans le monde, et nous\ntremblons encore au fond de nos âmes. De la trahison de J u d a s\n au reniement de Pierre, depuis le départ de Béthanie jusqu'au\n dernier soupir du Calvaire, nous n'avons pas quitté le Christ.\n C'est à Madeleine qu'il a dit la plus douce de ses paroles :\n « Beaucoup de péchés te seront pardonnés, parce que tu as\n beaucoup aimé ». Alors elle a noyé dans la mer les frelons\n mauvais de ses bijoux, elle a jeté sa ceinture dorée, et elle a\nvécu aussi pauvrement que les bergères du Mont des Oliviers.\n Plus tard nous avons voulu entrer chez le Caïphe, où Jésus\navait été traîné au milieu d'une tourbe conduite par J u d a s .\nMais les lances des légionnaires nous ont barré le chemin. L e\nt u m u l t e était profond. L e ciel bleu, au-dessus des toits et des\nterrasses blanches, prit à nos yeux des couleurs d'alarme. E t\nnous vîmes au prétoire le corps du Sauveur, le beau corps\nblanc fait de la chair céleste, le tabernacle d'amour, la fleur de\nnos prières, flagellé par les lanières, ses épaules lumineuses\nrougies par ses veines ouvertes, l'ivoire de ses reins meurtri par\nles coups des bourreaux. L a foule hurlait : « Qu'on délivre\nBarrabas et que Jésus soit sacrifié! » Mais Il regardait les\ncigognes qui passaient au-dessus de Jérusalem, et comme on\nlui mit une couronne d'épines, des pleurs de pourpre coulèrent\ndevant ses beaux yeux et dans sa barbe blonde. Nous étions\n"}, {"page_pdf": 1156, "page_imprimee": 1017, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2197, "texte": "                   LA LÉGENDE DES TROIS MARIE                     10I7\n\n\n\n folles de douleur. Nos cœurs se soulevaient jusqu'à nos lèvres.\n Puis nous le vîmes portant la Croix. Nous nous étions arrêtées\n sur un rocher, et de là nous aperçûmes le Christ et les soudards,\n les échelles et les larrons, tout le lugubre cortège, et Véronique\n qui essuya de son voile la face sanglante du Fils de Dieu !\n Cette procession allait vers un mont chauve et terrible. Les\ngens passaient, indifférents. Un oiseleur, qui revenait des\nchamps, ses cages pleines d'oiseaux chanteurs, nous d e m a n d a :\n« Est-ce celui qui a volé la bourse du proconsul? » Des femmes\nle montraient aux enfants et disaient : « C'est celui qui veut\nêtre roi! » Des joueurs de flûte s'interrompaient un instant\npour le voir passer. Comme nous gémissions, aux côtés de sa\nmère Marie, il nous cria : « Ne pleurez pas sur moi, filles de\nJérusalem ! » Mais nos yeux étaient creusés par nos larmes et\nnous ressentions, dolentes et marries, toutes les souffrances de\nla Passion.\n    » C'est à cette heure que nous contemplâmes un événement\n sinistre et noir, et il a fallu toutes les gloires de la résurrection\n pour en chasser la sombreur tragique de nos regards. L e cor-\ntège était arrivé au-dessus du Calvaire et les hommes casqués\nd'airain gesticulaient sur le ciel implacable en nous remplis-\nsant de terreur. Nous entendîmes frapper sur des clous. C'était\ndans ses mains blanches qu'on enfonçait des fers pointus ! Ses\nmains, qui avaient pressé le sein de Marie, ses mains baisées\npar les bergers à la nuit de Noël, ses mains qui avaient ressus-\ncité L a z a r e , ses mains, qui avaient rendu la vue aux aveugles et\nqui avaient rompu le pain de la C è n e ! P u i s la croix fut levée,\net, tel un lys penché, il apparut sur l'infâme gibet. Sa souffrance\ninfinie étreignit tout le firmament. Un coup de tonnerre brisa\ndes rochers. U n e nuée passa, comme si le zénith voulait se\nvoiler devant l'horreur, d'un tel spectacle, et le soleil fut, un\ninstant, pareil à un globe de sang. E t tandis que les bourreaux\nfuyaient épouvantés après avoir joué sa robe aux dés, — nous\nrestâmes au pied de la Croix pour que les vautours ne vins-\n"}, {"page_pdf": 1157, "page_imprimee": 1018, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2106, "texte": "  10l8                         DURENDAL\n\n\n\n sent pas arracher les beaux yeux du Christ et pour le\n recueillir, quand, pareil à un fruit, il tomberait de l'arbre\n de torture. Des voiles de tristesse descendaient, des bras\n crucifiés, sur nos épaules; il nous semblait que le monde\n était mort et que nous étions seules à porter tout son deuil.\n L a poitrine du Fils de Dieu pâlissait au-dessus de nous comme\n une lampe /d'albâtre à l'aube et un peu de rubis coulait\nencore de la plaie faite à son flanc d'un coup de lance. Nous\n attendions avec horreur l'instant de sa chute quand nous\nvîmes une troupe de gens qui se dirigeaient vers nous et qui\nsemblaient porter une douleur aussi grave que la nôtre. Nous\n reconnûmes parmi eux Joseph d'Arimathie et Nicodème. Ils\n avaient une échelle, des cordes et un linceul. Grâce à eux,\nJésus fut tendrement descendu de la croix. Ses pieds nus et\nlivides, qui jadis avaient foulé les flots, frôlèrent la chevelure\nde Madeleine, et nous baisâmes ses mains froides, trouées\npar le sacrifice. Alors nous portâmes le corps sacré au tom-\nbeau. L e soir était t o m b é sur Jérusalem, qui se dressait silen-\ncieuse et dont les portes étaient fermées. L a cité se montrait\nmajestueuse et désolée comme une grande forêt sans brise et\nsans oiseaux. Un aigle cependant, à travers les nues encore\nviolacées par le couchant, regagnait son aire, portant sur ses\nailes éployées l'écho du grand cri d'agonie qui avait déchiré\nl'espace. Nous allumâmes des lanternes. Bientôt les hommes\ndescendirent Jésus au fond d'une caverne; les lumières éclai-\nraient des visages t a c i t u r n e s ; notre œuvre était muette et\ndésolée. E t pendant que Nicodème et Joseph d'Arimathie dis-\nposaient Jésus dans son t o m b e a u , nous allâmes vers la boutique\nd'une petite ville voisine acheter de la m y r r h e et du n a r d . L e\nmarchand broya les parfums et les mêla dans un vase. « Vous\navez donc un mort dans votre famille ? » nous a-t-il d e m a n d é .\nNous ne pûmes répondre et nous nous prîmes à sangloter.\nE t nous revînmes, pareilles à des veuves, pour e m b a u m e r le\nChrist. »\n"}, {"page_pdf": 1158, "page_imprimee": 1019, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1323, "texte": "                  LA LEGENDE DES TROIS MARIE                   1019\n\n\n\n   Ainsi les Trois Marie racontaient le mystère que rece-\nlait le fond de leurs orbites, et disaient le plus fameux des\névénements chrétiens. Mais, dans mon rêve, les évêques à\nlourdes mitres et à crosses somptueuses, les diacres, les moines\net la cité épiscopale elle-même avaient disparu, et je ne voyais\nplus que les Trois saintes Marie, souriantes et miraculeuses, et\nqui se changèrent en un bouquet de lys et de roses, charriées\nsur de l'azur par la barque vermoulue.\n   Q u a n d je m'éveillai, j'entendis une musique, qui parut conti-\nnuer mon songe, et qui l'avait bercé sans doute. C'était un\npâtre, qui venait de Costebelle et qui allait vers Soliès-Pont.\nIl jouait de la flûte en conduisant ses chèvres au bord de la\nmer. Les béliers du troupeau portaient une clochette au cou.\n   Et, pour vous avouer le fond de mon âme et la source\nauthentique de cette rêverie, mon sommeil avait imaginé\ncette légende comme je l'avais vue jadis représentée sur un\ntableau naïf, aux panneaux compliqués de nombreux épisodes,\nau fond des allées d'un cloître, par un jour monacal où bril-\nlaient, dans le vieux triptyque, les bleus de ses Marie, et les\nrouges et les ors de ses clercs émerveillés.\n\n\n\n                                        EUGÈNE DEMOLDER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-009", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1020, "page_fin": 1021, "titre_corps": "Le Livre", "titre_sommaire": "Le Livre", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "LE LIVRE", "ancre_fin": "GEORGES MARLOW", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1159, "page_imprimee": 1020, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1057, "texte": "LE LIVRE\n                                       A   CHAULES VAN   LERBERGHE.\n\n\n\n\nElle entr'ouvre au matin le livre bien-aimé\nOù, pâle fleur d'ennui, mon rêve est enfermé,\nEt d'un geste lassé, fait passer une à une\nDevant ses yeux baignés d'aube et de clair de lune\nLes images que son cher sourire vainqueur\nSuscite en ce vain livre où sommeille mon cœur :\nImages de tristesse, enluminures frêles,\nBéguines enlizant de crêpe les tourelles\nD'une ville fluette et grave au bord de l'eau,\nOstensoirs dont la nuit le magique halo\nS'exagère sous la courtine des ténèbres,\n Maisons closes, mirant leurs fenêtres funèbres,\n Trous d'ombre où quelquefois s'étoile une clarté,\n Au miroir embrumé d'un grand fleuve attristé...\n Puis l'heure ayant parfois eu pitié de mon âme,\n Des images de joie offrent leurs fleurs de flamme\n Et leurs sites divins où chantent des oiseaux\n Aux doux yeux curieux qui tissent des réseaux\n D'innocence et de joie autour de mes pensées :\n Jeunes filles rêvant, tendrement enlacées\n Sous l'ombrage discret des saules chevelus,\n"}, {"page_pdf": 1160, "page_imprimee": 1021, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1146, "texte": "                    LE LIVRE                          1021\n\n\n\nCygnes de neige et d'or que n' enchanter aient plus\nLes étangs désolés où leurs voix angéliques\nMêlaient leur harmonie aux voix mélancoliques\nQue la brise en sourdine éveillait dans la nuit,\nCortèges radieux de vierges que l'ennui\nDe vivre loin des fleurs, guide dans le silence\nDes bois, où glorieuse et suave s'élance\nLourde de royauté, vers un ciel toujours pur\nLa floraison des lys qui tremblent sous l'azur,\nMurmures de tendresse ondoyant dans les branches\nOù parfois se révèle un pli de 'robe blanche !\n\n\nUn sourire d'amour subtil et parfumé\nComme un baiser d'enfant sur le livre fermé\nRôde, et n'écoutant plus au fond de sa pensée\nPleurer la folle voix de mon âme blessée,\nCelle à qui vont mes vœux, croit voir à la clarté\nD'une aurore annonçant un éternel été\nS'avancer à travers les feuilles nouveau-nées\nNos jeunes cœurs et nos jumelles destinées,\nEt ne se souvenant que de mes rêves d'or,\nElle cueille soudain dans le royal décor\nUne rose vermeille, et sur mes lèvres closes,\nO joie, je sens passer l'arôme de la rose.\n\n\n                                    GEORGES MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-010", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1022, "page_fin": 1030, "titre_corps": "Anatole Le Braz", "titre_sommaire": "Anatole Le Braz", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "ANATOLE LE BRAZ", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1161, "page_imprimee": 1022, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1808, "texte": "ANATOLE                         LE BRAZ\n\n                     ANATOLE L E    est actuellement un des plus\n                                        BRAZ\n                 grands poètes dont la F r a n c e puisse s'enor-\n                 gueillir. Il n'est cependant pas encore connu\n                 en Belgique comme il mériterait de l'être. Les\n                 lecteurs de Durendal épris d'art et de beauté me\n                 sauront gré, j'en suis sur, de leur esquisser en\n                 quelques traits le caratère d'un talent qui s'est\nglorieusement imposé à l'admiration de tous en une œuvre\nqu'il n'est point permis d'ignorer.\n   Les circonstances où j'eus l'honneur de faire la connaissance\nde cet a m a n t de l'Idéal resteront longtemps gravées en mon\nsouvenir. C'était à Paris, un soir, au milieu d'une assemblée\nde lettrés et d'artistes réunie dans le salon d'une de mes\nparentes. Hélène Vacaresco (1), la jeune poétesse que l'envie et\nla raison d'Etat vouèrent si longtemps à un exil immérité, nous\navait fait entendre quelques-unes de ces ballades héroïques, de\nces hymnes vibrants de patriotisme qui célèbrent les antiques\ngloires de la terre roumaine, évoquant la poésie sombre et\nsévère des cimes transylvaines couronnées de sapinières,\n\n    (1) Hélène Vacaresco, jeune fille issue d'une des plus anciennes familles de l'aristocratie\nroumaine, est aujourd'hui la poétesse la plus distinguée de la Roumanie en langue française.\nElle fut pendant quelque temps demoiselle d'honneur de la reine, et, à ce moment, ses amours\navec le prince héritier défrayèrent la presse européenne. Des considérations d'ordre poli-\ntique plus ou moins fondées s'opposèrent à ce mariage que la reine désirait vivement. Toute\ncette histoire est racontée dans un livre charmant de Loti, L'Exilée.\n"}, {"page_pdf": 1162, "page_imprimee": 1023, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2257, "texte": "                                   ANATOLE LE BRAZ                                  1023\n\n\n\n  comme aussi les songes tristes des plaines infinies que le\n  D a n u b e enlace en ses méandres d'argent. P u i s un jeune\n h o m m e s'était levé. Il avait le large front des bardes gaéliques,\n une physionomie captivante étoilée de deux yeux tendres et\n fiers où on lisait la mâle énergie des vieilles races, tempérée\n par je ne sais quelle sereine douceur. A la vierge des Car-\n pathes c'était l'enfant de la Bretagne qui se chargeait de\n répondre, et on éprouvait comme une sorte de respect à voir\n ainsi côte à côte les représentants de deux, grands peuples dis-\n parus, Rome d'une part et de l'autre la vieille Gaule. C'était\n l'Orient et l'Occident qui fraternisaient en une même aspira-\n tion, et à ce moment nous sentions invinciblement q u e l'âme\n latine et l'âme celte étaient sœurs. Nous sentions aussi que\n nous avions devant nous un frère de Chateaubriand et de\n L a m e n n a i s , de Brizeux et de L o t i . L e s vers coulaient, lim-\npides et doux, des lèvres du poète. Ils n'avaient rien de factice,\nd'apprêté, d'artificiel. De leur sincérité dérivait toute leur puis-\nsance. C'était de la poésie saine comme la brise marine appor-\ntant aux grèves solitaires les parfums du large, robuste comme\nles chênes séculaires des forêts druidiques, mélodieuse comme\nle souffle du vent qui pleure la nuit dans leurs branches. Ana-\ntole L e Braz venait de nous lire quelques-uns des poèmes les\nplus purs de sa Chanson de la Bretagne (1).\n   C'est là un livre vraiment exquis, irrésistiblement charmeur,\n dont l'inspiration exempte de défaillances est puisée aux\nsources les plus élevées et que parent les séductions souve-\nraines d'un art d'autant plus raffiné qu'il est moins apparent.\nPeintre délicat et ingénieux, possédant à un haut degré le\nsecret de ces vers berceurs qui chantent et s'assouplissent en\nmoelleuses cadences, Anatole L e Braz est sans doute un artiste\nde race, et un artiste bien français, réunissant les qualités mai-\ntresses qui caractérisent le génie de la France fait avant tout\nde lumière, de goût, de mesure et de clarté. Bien qu'affection-\n  (1) La Chanson de la Bretagne,   un volume grand in-18. Paris, CALMANN-LÉVY, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 1163, "page_imprimee": 1024, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1772, "texte": " 1024                        DURENDAL\n\n\n\nnant souvent le détail précis et coloré qui fait vivre une scène\nou un tableau, il a plutôt la vision grande et large et, sous ce\nrapport, je lui trouve peut-être moins d'affinités avec le poète\ndes Contemplations qu'avec le chantre des Harmonies. C o m m e ce\ndernier d'ailleurs, il possède la musique du vers. C o m m e ce\ndernier, il a le culte de la famille et la passion des grands\nspectacles de la nature. T o u s deux, en leurs jeunes années, ont\nenivré leur âme du mystérieux concert des vagues, rassasié\nleurs regards des vastes horizons qui font songer à l'Infini.\nMais L a m a r t i n e chantait la mer de Naples, le voluptueux golfe\nd'azur baigné de lumière dorée, roulant en ses flots de saphir\ncomme des visions d'éternelle jeunesse. L a palette de L e Braz\na des tons non moins chauds mais plus austères et comme\nvoilés d'une b r u m e de tristesse, se complaisant volontiers à\nretracer les poignantes tragédies de la mer.\n   Ses poèmes sont parsemés des images les plus suggestives et\nles plus ravissantes. P o u r lui les mouettes sont des « lumières\nvolantes », les nuages, des « aventuriers du ciel profond ».\nAilleurs, au clair de lune,\n\n                       Vêtu de gazes blanches\n            Le grand peuple muet des formes de la nuit\n            Se lève...\n\n\n   E n son poème intitulé Le Long de ma Route, L e Braz voit\ns'enfuir sa « jeunesse lointaine » et\n\n\n             S'égoutter, claire dans la mousse,\n             La source d'or de ses vingt ans.\n\n   Dans son délicieux paysage A Quimperlé, il compare la\n lumière à « l'ange blond du pays ». L'émotion continue qui\n plane sur toute l'œuvre de L e Braz, voilà ce qui en constitue le\n caractère essentiel et voilà aussi p o u r q u o i , au-dessus de\n"}, {"page_pdf": 1164, "page_imprimee": 1025, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2151, "texte": "                                  ANATOLE LE BRAZ                                      1025\n\n\n\nl'artiste exquis, on découvre en lui le POÈTE (1) dans toute\nl'acception du mot. Écoutez Le Vœu :\n\n\n          C'est par un soir de Mai que je voudrais mourir.\n          Les soirs de Mai sont beaux ; la terre va fleurir ;\n          L'air est comme peuplé de voix inentendues,\n          Et l'on sent Dieu qui passe au fond des étendues.\n          Dans les lointains, ainsi qu'une paupière d'or,\n          S'abaisse le couchant sur la mer qui s'endort.\n          Les nuages, vêtus de gaze aux longues franges,\n          Glissent, furtifs et doux, et c'est comme un chœur d'anges\n          Oui des hauteurs du ciel descendraient vous chercher.\n\n\n          Le paisible Angélus de quelque vieux clocher\n          Tinterait seul mon glas aux paroisses prochaines.\n          Dans les sentiers bretons pleureraient les grands chênes.\n          Le laboureur tardif qui s'en vient en chantant\n          Vers sa maison de chaume où le sommeil l'attend,\n          Se signerait la bouche, en fermant la barrière,\n          Et, sans savoir mon nom, m'enverrait sa prière.\n\n\n          La paix du soir invite à de vastes oublis.\n          En Mai, l'espace ondule, et, derrière ses plis,\n          On entend, on voit presque errer la grande chose ;\n          La pierre du tombeau n'est plus la porte close ;\n          Tout rassure. Et la nuit, l'auguste nuit d'été\n          Verse à la lèvre humaine un goût d'éternité.\n          L'œil qu'on ferme ici-bas là-haut s'éveille étoile ;\n          Le silence a chanté, l'inconnu se dévoile.\n          Comme un seuil lumineux, le ciel semble s'ouvrir..\n          C'est par un soir de Mai que je voudrais mourir.\n\n\n   (1) A propos de cette distinction entre l'artiste et le poète, rappelez-vous le mot d'Anatole\nFrance affirmant que Lamartine est « sans art ». Ce serait un point à discuter, mais l'asser-\ntion fût-elle d'ailleurs exacte, l'auteur des Harmonies poétiques et religieuses n'en est-il pas\nmoins le poète par excellence, comme l'a si victorieusement démontré Jules Lemaître en\nses étincelants feuilletons des Débats ?\n"}, {"page_pdf": 1165, "page_imprimee": 1026, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1946, "texte": " I026                       DURENDAL\n\n\n\n   De pareils vers dispensent de tout commentaire. N'est-ce\npas bien là, comme je viens de le dire, la grande vision lamar-\ntinienne, la céleste mélopée des Méditations, mais avec peut-être\nencore plus de précision et de vigueur dans la forme, plus de\nrichesse d'images et de couleurs?\n   L e Chant de ma Mère est un élan de cœur si profondément\ntouchant que je n'hésite pas à le placer à côté de cette immor-\ntelle Septième E p o q u e de Jocelyn, un des plus sublimes chants\nd'amour filial qui soit jamais t o m b é de lèvres h u m a i n e s .\n    Quant aux b a l l a d e s , comme La Lépreuse, Jeanne Larvor,\nJeanne Lezveur, petits drames d'amour contrarié, ce sont des\npièces délicieuses de verve, de vie et de mouvement. Lisez la\nChanson des Chênes, la Chanson du Vent de mer, la Chanson du\nVent qui vente, le Chant des Vieilles Maisons, ces deux dernières\ns u r t o u t , empreintes d'un cachet d'originalité incomparable.\nLisez aussi : En Mai, A Paimpol, A Quimperlé, En Novembre,\nSur le Chemin d'Exil, Jean l'Arc Lantec, la Chanson de la Légende,\nRumengol, Après Vêpres, le Chant des Nuages et la Chanson de\nnotre reine Anne, qui termine et couronne si heureusement le\nrecueil. Ce sont autant de chefs-d'œuvre de style et de pensée.\n  Cette richesse me gêne, car je voudrais tout citer et, au\nmilieu de tant de radieux joyaux qui constellent l'écrin du\npoète, ma préférence hésite et mon choix reste suspendu.\nÉcoutez encore Les Epaves, à juste titre une des œuvres de\nprédilection de l'auteur.\n\n                 Dans l'âpre souffle des hivers,\n                 Pareilles à des noyés hâves,\n                 Voici venir du fond des mers\n                 Les tristes, les vieilles épaves...\n\n                  Et c'étaient jadis des vaisseaux,\n                  Des vaisseaux bruns aux blanches voiles,\n                  Que berçait l'infini des eaux\n                  Avec la chanson des étoiles ;\n"}, {"page_pdf": 1166, "page_imprimee": 1027, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1135, "texte": "        ANATOLE    LE   BRAZ              1027\n\n\nC'étaient des bricks aux mâts hautains,\nAux flancs rebondis, comme l'Arche,\nEt qui semblaient, dans les lointains,\nUn peuple de clochers en marche !\n\nL'Océan vaste, avec lenteur,\nLes promenait sur son épaule\nDes soleils lourds de l'équateur\nAux frissonnantes nuits du pôle ;\n\nEt le soir, les marins assis,\nBalancés dans les vergues noires,\nSe racontaient de longs récits,\nVieux refrains et vieilles histoires ;\n\nEt les mousses, rudes enfants,\nDans leur sommeil plein de chimères,\nRêvaient, des retours triomphants\nVers le Pays, où sont les Mères...\n\nIl est là-bas, le pays vert,\nAu bord des galets, dans la brume...\nIls reviendront... Le seuil ouvert\nA l'air d'attendre, et l'âtre fume.\n\nIls reviendront... Ils ont écrit,\nCeux du moins qui savent écrire ;\nIls reviendront... La mer sourit\nDe son mystérieux sourire.\n\nIl passe des nuits et des jours,\nJours inquiets ! Nuits oppressées !\n« I1 reviendront... » chante toujours\nL'espérance des fiancées...\n\nMais les mères aux cœurs tremblants,\nDéjà prises de peurs amères,\nAllument de longs cierges blancs\nAux pieds de la Mère des mères...\n"}, {"page_pdf": 1167, "page_imprimee": 1028, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1689, "texte": " 1028                         DURENDAL\n\n\n\n                 Et c'est pitié, pitié de voir\n                 Comme leurs yeux fixent la flamme !\n                 Quand elle hésite, c'est l'espoir\n                 Qui vacille aussi dans leur âme.\n\n                 Hélas ! ils se sont tous éteints,\n                 Les cierges blancs, dans la chapelle ;\n                 Et tous morts, les absents lointains\n                 N'entendent plus qu'on les rappelle.\n\n                 La mer qui les a tant bercés,\n                 La mer, leur nourrice farouche,\n                 Les a gardés pour fiancés\n                 Et les a couchés dans sa couche.\n\n                 Et maintenant, silencieux,\n                 Ils dorment dans la couche verte ;\n                 Les flots leur ont fermé les yeux,\n                 Le sable emplit leur bouche ouverte...\n\n                 Ne questionnez pas le flux,\n                 N'interrogez pas les marées,\n                 Mères ; ils ne frapperont plus\n                 A vos lucarnes éclairées...\n\n                 Seules passent dans les hivers,\n                 Pareilles à des noyés hâves,\n                 En troupeaux noirs, d'algues couverts,\n                 Les tristes, les vieilles épaves.\n\n   Comparée aux aberrations du symbolisme, des décadents et\nde ces autres abstracteurs de quintessence dont toute l'origina-\nlité consiste en un gongorisme lourd et prétentieux nous rame-\nnant à plus de deux siècles en arrière, que cette forme d'art\nnous semble donc pure, saine, élevée! Comme elle repose et\nrafraîchit l'âme, et, j ' a i m e à le répéter, comme elle se trouve en\nintime et parfaite corcordance avec ce génie français si souple,\n"}, {"page_pdf": 1168, "page_imprimee": 1029, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2179, "texte": "                         ANATOLE LE BRAZ                         I029\n\n\n\nsi multiple, si divers, mais avant tout amoureux de clarté et se\ncomplaisant, lui aussi, sur les plus hautes, les plus rayonnantes\ncimes de la pensée, à la condition toutefois qu'elles ne soient\npoint trop enveloppées de nuages. Je ne puis m'empêcher de\nrendre ici hommage à S u l l y - P r u d h o m m e , ce poète philosophe\npossédant le don si rare d'enchâsser en des vers savoureux de\nnobles, graves et profondes pensées. A certain point de vue,\nVictor H u g o , le colosse romantique, le prestigieux enchanteur\ndont toute l'école moderne procède de près ou de loin, a exercé\nsur plusieurs une très fâcheuse influence, et il eût certainement\ndésavoué tel ou tel de ses successeurs. Non, le poète n'est pas un\nsimple jongleur de mots. Non, il est plus et mieux que cela ;\nc'est une âme noblement émue arrivant à communiquer aux\nautres âmes cette émotion divine qui la fait tressaillir. Mais\nvoilà bien des réflexions presque inutiles au sujet d'une œuvre\nradieusement belle et dont la beauté parle très suffisamment\nd'elle-même. L a Chanson de la Bretagne est un de ces livres qui\nvivront dans la postérité, car c'est un livre d'art vrai, le seul qui\ndemeure.\n   E t si ces lignes venaient à tomber sous les yeux d'Anatole\nL e Braz, je voudrais qu'il sache combien son recueil de poésies\nm'est cher et lui transmettre encore ici l'expression de ma plus\nchaleureuse reconnaissance pour les délicates jouissances d'art\nqu'il m'a procurées. J'ai passé cet automne à Spa, frais et\nmignon paradis de verdure auquel me rattachent de doux souve-\nnirs d'enfance. E n ce coin des Ardennes, cadre propice à la\nrêverie, les sensations d'automne revêtent, le soir surtout, un\ncharme pénétrant d'intime poésie. Les mélodieuses cascatelles,\ndont la fine dentelle d'écume laiteuse se transforme dans sa\nchute en larmes d'argent, sanglotent tristement au milieu des\nbois songeurs. Parfois la bise se lève, apportant dans les plis\nde sa robe glacée comme des échos de glas lointains, tourmen-\ntant de son fouet les vieux chênes mélancoliques qui, révoltés,\nagitent douloureusement leurs bras de géants. P u i s un calme\n"}, {"page_pdf": 1169, "page_imprimee": 1030, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1246, "texte": " 1030                     DURENDAL\n\n\n\nsoudain se fait, l'air tiédit, le soleil s'effondre au milieu de\nruines d'or, entraînant avec lui l'échafaudage radieux de nuages\nvermeils qui s'écroulent dans l'abîme ensanglanté. E t , prenant\ndes contours vaguement fantastiques, la forêt disparaît presque,\nnoyée dans une ineffable vision rose.\n   E n mes pérégrinations à travers les romantiques sentiers\nardennais, Anatole L e Braz a été pour moi un compagnon\nfidèle et précieux. O h ! il est si bon de retrouver en un livre\nami, fixées et comme agrandies par l'ait, les impressions que\nl'on éprouve au fond de son cœur! M'arrachant aux sites gra-\ncieux que savouraient mes regards, l'Imagination, cette fée\ntoute-puissante au manteau d'azur, me transportait d'un coup\nd'aile sur les bords de la Chose immense, de cet Océan mons-\ntrueux, formidable symbole de l'Éternité, que L e Braz a chanté\nen vers immortels. Ensuite, pensivement, je reprenais m a route,\nfoulant le tapis doré de feuilles mortes qui, suivant l'adorable\nexpression du poète,\n\n                Telles que des oiseaux blessés\n                Tombent des branches dégarnies\n                En silence, dans les fossés.\n\n\n\n                                     G E O R G E S DE   GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-011", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1031, "page_fin": 1032, "titre_corps": "Éclosion", "titre_sommaire": "Éclosion", "signature_source": "Julien Roman", "ancre_debut": "ECLOSION", "ancre_fin": "JULIEN ROMAN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1170, "page_imprimee": 1031, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 749, "texte": "ÉCLOSION\n\n\n\nMystérieux enfant exilé sur la terre,\nJ'ai plongé mon œil sombre au fond des livres saints,\nEt quand je les fermai de mes doigts incertains,\nMon âme palpitait dans des flots de lumière !\n\n\nElle avait absorbé le vin spirituel\nQue verse le miracle ineffable du Verbe,\nEt radoration, en lumineuse gerbe,\nS'élevait de mon cœur fervent vers l'Etemel !\n\n\nJ'avais douté... Rempli de pesantes ténèbres\nMon esprit subissait leur joug terrible et lourd...\nVous m'avez inondé, Seigneur, de votre amour,\nEt tout s'est dépouillé de ses aspects funèbres.\n\n\nJ'aime! A mes yeux nouveaux tout est resplendissant!\nMon cœur ressuscité librement se dilate ;\nLa vie harmonieuse en sa splendeur éclate,\nCar je suis entouré du Rêve éblouissant.\n"}, {"page_pdf": 1171, "page_imprimee": 1032, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1163, "texte": "1032                       DURENDAL\n\n\n\n       J'aime ! Et je conçois tout : les beautés éternelles,\n       Le mystère effrayant, merveilleux, ingénu,\n       Et l'invincible attrait du sublime inconnu !\n       Tout chante et tout rayonne, et je me sens des ailes !\n\n       Mon regard clairvoyant parcourt l'orbe infini.\n       Je plane, libéré de l'entrave charnelle,\n       Et, sentant battre en moi la vie universelle,\n       En elle je me suis enfin épanoui !\n\n       Grands arbres éloquents aux poses extatiques,\n       Patriarches émus tendant toujours aux cieux ;\n       Mer immense élevant votre hymne radieux ;\n       Astres qui tournoyez dans les ondes lyriques ;\n\n       0 terre maternelle, et vous, cieux palpitants,\n       Univers grandiose où règne l'harmonie,\n       Etres qui le peuplez ! pour vous l'âme éblouie\n       N'a qu'un puissant amour plus vaste que le temps.\n\n       Mais c'est surtout pour vous, Etre-Dieu, que je vibre,\n       Et j'aspire à l'heure où votre Divinité\n       Recevra mon esprit rayonnant, pur et libre, —\n       Car le but de la vie est votre Eternité !\n\n\n                                                JULIEN    ROMAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-012", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1033, "page_fin": 1038, "titre_corps": "Émile Mathieu", "titre_sommaire": "Émile Mathieu", "signature_source": "Charles Martens", "ancre_debut": "Emile Mathieu", "ancre_fin": "CHARLES MARTENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1174, "page_imprimee": 1033, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1558, "texte": "Emile Mathieu\n\n              DANS son  numéro de septembre, Durendal a rendu\n                les derniers honneurs à la mémoire du regretté\n                maitre Adolphe Samuel. Nous souhaitons aujour-\n                d'hui la bienvenue au nouveau directeur du Con-\n                servatoire royal de Gand, que d'éminentes qua-\n                lités désignaient pour ces importantes fonctions\n                au choix du gouvernement, et, à cette occasion,\nil nous parait opportun de rappeler sommairement la carrière\nartistique d'Emile Mathieu.\n   Peu de vies d'artistes furent plus laborieuses, plus dignes,\nplus fécondes en belles œuvres que la sienne. Orphelin de père\net de mère à l'âge de quinze ans, obligé d'interrompre ses\nétudes musicales pour donner des leçons de piano, il connut\nlongtemps la détresse des vaillants qui doivent gagner leur\npain de chaque jour et luttent opiniâtrement pour atteindre\nl'idéal entrevu. Après avoir conquis brillamment au Conserva-\ntoire de Bruxelles les premiers prix d'harmonie et de piano et\nremporté deux fois, en 1869 et en 1871, le premier second prix au\ngrand concours de composition musicale, il fut, en 1881, nommé\ndirecteur de l'École de musique de Louvain, où il enseignait\ndéjà depuis 1867. Sous sa direction ferme et habile, cet établis-\nsement devint très prospère. Grâce à un talent hors ligne de\nchef d'orchestre et d'organisateur, grâce aussi, disons-le, à des\nqualités personnelles qui lui attirent autant de sympathie que\nd'estime, il a créé à Louvain un notable mouvement musical\n"}, {"page_pdf": 1175, "page_imprimee": 1034, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2046, "texte": " 1034                          DURENDAL\n\n\n\nqui s'affirme surtout par les grands concerts annuels de l'École,\noù, avec les éléments souvent très imparfaits dont il disposait,\nil a donné d'excellentes exécutions. On y a entendu des œuvres\ntelles que La Création et Les Saisons de H a y d n , La Nuit de Wal-\npurgis et Elie de Mendelssohn, Le Paradis et la Péri et La Vie\nd'une Rose de Schumann, La Damnation de Faust et L'Enfance du\nChrist de Berlioz, Le Déluge de Saint-Saëns, Jacqueline de Bavière\nde Van den E e d e n , Kollebloemen de T i n e l , De Schelde de Benoit,\nEen laatste Zonnestraal d ' H u b e r t i , Jacob van Artevelde de Gevaert,\nenfin Le Hoyoux et Freyhir de Mathieu.\n\n\n\n\n    Mais disons quelques mots du compositeur. E n 1881, le jeune\ndirecteur de l'École louvaniste était déjà très estimé dans le\nm o n d e musical belge. On connaissait de lui, outre ses cantates\n du prix de Rome, trois beaux poèmes symphoniques — Noces\nféodales, Sous Bois, Le Lac — exécutés aux Concerts populaires\n (1873-1875) et trois œuvrettes théâtrales représentées avec\n succès à la Monnaie : un joli ballet oriental les Fumeurs de Kiff\n (1876), Georges Dandin (1877), d'après Molière, et surtout La\n Bernoise (1880), un charmant petit opéra-comique. Mais ce sont\n les exécutions du Hoyoux et de Freyhir, aux Concerts populaires\n de 1882 et de 1884, qui placèrent Mathieu au premier rang des\n compositeurs belges. Ces œuvres, auxquelles il faut ajouter Le\n Sorbier (1890), attestent non seulement des qualités supérieures\n  de technique orchestrale, d'écriture et de composition — on sait\n  que le musicien en écrivit le texte, comme il écrivit plus tard\n  les librettis de ses deux drames lyriques — mais un sens de la\n  nature et du pittoresque vraiment extraordinaire, qui constitue le\n  trait caractérisque de son art. Freyhir nous a donné une des\n  impressions les plus vives et les plus originales que nous ayons\n  ressenties à ce point de vue. C'est une réelle évocation de\n  l'antique forêt des Ardennes, bruissante et mystérieuse, balancée\n"}, {"page_pdf": 1176, "page_imprimee": 1035, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2173, "texte": "                          EMILE   MATHIEU                      1035\n\n\npar les brises, ou secouée par les orages, ou baignant dans la\nlumière matinale et le chant des oiseaux, ou dépouillée par\nl'automne, ou tombant sous la hache du bûcheron. On se rap-\npelle le récit du début, l'exquis quatuor L'Automne fuit, cette\ntrouvaille d'une simplicité émouvante : L'Homme au Han, le\nfinale mélancolique Laisse à l'Ardenne ses grands Bois!\n     Mathieu n'est point un esprit philosophique, ni un chercheur\n de symboles, ni un éveilleur de mystères. Je ne pense pas qu'il\n ait jamais été tenté de triturer de la mythologie symbolique,\ncomme l'a fait avec peu de bonheur et en dépit de son tempéra-\n ment fiançais si sagace, si raffiné, si peu apte aux rêveries\nceltiques ou Scandinaves M. Vincent d'Indy. L a formidable\ninfluence wagnérienne, qui pèse si lourdement sur les jeunes\ncompositeurs modernes et a souvent entravé l'essor de leur ori-\nginalité, l'a effleuré à peine. Il admire certes, avec ferveur, le\nPoète-Musicien, mais il ne s'inspire guère ni de sa philosophie,\nni de sa psychologie, ni de son système de conception et d'écri-\nt u r e . Il n'appartient, à proprement parler, à aucune école; très\néclectique dans l'emploi des procédés musicaux, il révèle seule-\nment un constant souci de la vérité et de la distinction qui\ndonne à son œuvre une justesse d'accent et une élégance d'écri-\nture particulières.\n   S'il fallait pourtant le situer avec plus de précision parmi ses\nconfrères d'aujourd'hui, nous dirions que, certes, il est plus latin\nque germain, plus wallon que flamand. Il n'a pas l'ardeur\nsombre et passionnée, l'exubérance populaire et sensuelle d'un\nBenoit ou d'un Blockx ; il est plus loin encore de la gravité\ncandide, de la ferveur mystique d'un T i n e l . Son art parait plus\nproche de l'art français des Lalo et des Saint-Saëns, très maître\nde soi, plus intellectuel que sentimental, plus pittoresque\nqu'émouvant ; et cependant il s'en distingue par une expressi-\nvité plus profonde. Moins austère que celui de Saint-Saëns,\nbeaucoup moins raffiné que celui de M. d'Indy, il est aussi\nbeaucoup moins froid, et plus près de la vie émue et vraie. Il\n"}, {"page_pdf": 1177, "page_imprimee": 1036, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1934, "texte": "  1036                       DÜRENDAL\n\n\n\nsemble inutile d'ajouter qu'il n'a rien de commun avec la volup-\ntueuse mignardise, avec l'inspiration facile et gracieuse, mais\ntrop souvent superficielle et banale, d'un Massenet.\n   Mathieu aime donc la nature simplement pour elle-même,\npour la splendeur de ses spectacles et la joie pure qu'elle donne,\nIl a conçu la plupart de ses œuvres en parcourant les champs et\nles bois. Que de fois nous avons rencontré, dans les allées\nd'Héverlé ou de Meerdael ce promeneur solitaire, à la démarche\nrythmée, au geste amical, au regard souriant et spirituel ! —\nSa vision de la nature n'est pas chrétienne : elle s'arrête au\nseuil du sublime ; mais elle apparaît si sincèrement et naïve-\nment humaine qu'elle nous charme toujours et parfois même\nnous émeut profondément, sans pourtant faire vibrer cette\ncorde des suprêmes émotions : le sentiment religieux.\n  Freyhir reste aujourd'hui encore, et malgré les beaux drames\nqui l'ont suivie, le chef-d'œuvre de Mathieu, sa composition la\nplus parfaite, la plus forte et la plus originale.\n   A côté de Freyhir, du Hoyoux et du Sorbier, il faut rappeler\ntrois chœurs descriptifs pour voix d'hommes, en particulier\nl'expressif et brillant Hymne au Soleil, qui chante l'irruption de\nla lumière dans un triste paysage a u t o m n a l ; une cantate pour\nenfants : Les Bois ; enfin un Concerto pour violon et orchestre\nexécuté, il y a deux ans, à Louvain et à Bruxelles, par M lle Sèthe\net que, en dépit de l'appréciation de certains critiques, nous\nconsidérons comme une des plus belles œuvres de Mathieu,\npleine de couleur, de vie, d'émotion rêveuse.\n\n\n\n\n   Ses deux principales œuvres dramatiques : Richilde et\nL'Enfance de Roland, doivent être mises à part. Elles révèlent\nd'incontestables mérites littéraires et scéniques, mais, bien\ndavantage, une puissance d'expression morale, une justesse\nd'accent que peu possèdent au même degré. L e paysagiste de\n"}, {"page_pdf": 1178, "page_imprimee": 1037, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2229, "texte": "                          EMILE MATHIEU                         1037\n\n\n\nFreyhir s'est fait ici, et avec presqu'autant de bonheur, peintre\nd'histoire et de caractère. Richilde est une vraie tragédie lyrique :\nœuvre brillante, tour à tour charmante et tragique. Je viens de\nrelire cette belle partition et j'ai retrouvé le plaisir et l'émotion\néprouvés il y a dix ans. L'œuvre m a n q u e un peu de cohésion;\ncertains tableaux accessoires ont paru trop longs à la scène; le\nd r a m e , qui s'achève brusquement par le rire de folie de Richilde,\nest dépourvu de conclusion musicale. Mais les très belles pages\nabondent. L a proclamation de la comtesse à ses barons; le récit\nd'Odile à ses jeunes frères, d'une grâce archaïque exquise, et le\ndialogue si touchant entre Richilde et sa fille ; le tableau sym-\nphonique et la prière d'Osbern au début du troisième acte, la\nrencontre d'Osbern et d'Odile au cloître de Messines; la fureur\nde Richilde tombée aux mains de ses ennemis peuvent être\ncitées parmi les scènes les plus expressives et les plus émou-\nvantes de l'art d r a m a t i q u e contemporain ; et l'on peut remar-\nquer que les deux avant-dernières que nous rappelons doivent\nsurtout leur beauté au sentiment religieux qui les anime, pro-\nfondément senti par l'auteur.\n     L e caractère de Richilde surtout est tracé de main de maître.\n Ce t y p e de femme ambitieuse, en qui l'orgueil sombre domine\n et pénètre les sentiments de la mère et de l'épouse et dont la\njalousie furieuse provoque la catastrophe finale, forme un\n pathétique contraste avec la douce et pure figure d'Odile, t y p e\n délicieux d'ingénue tendresse. On se rappelle que l'œuvre,\n montée avec grand soin à la Monnaie en 1888, a eu plus de\n vingt représentations et que Mme Caron incarna superbement le\n personnage de la farouche comtesse de H a i n a u t .\n     L'Enfance de Roland, dont la partition est peut-être musicale-\n ment supérieure à celle de Richilde, rencontra, en 1890, un\n accueil beaucoup plus froid. L'anecdote fantastique assez pué-\n rile qui en forme le sujet, tirée de deux ballades de U h l a n d , ne\n se prêtait guère à une composition de cette étendue et les nom-\n breuses pages charmantes de l'œuvre : la très belle ouverture,\n"}, {"page_pdf": 1179, "page_imprimee": 1038, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1132, "texte": "  1038                      DURENDAL\n\n\n\nles scènes féeriques de la conquête de l'escarboucle, l'habile\nexpression des caractères de Roland et de dame Berthe, ne\ncompensèrent point suffisamment, aux yeux du public, ce\nm a n q u e d'intérêt de l'action principale. Ajoutons que l'exécu-\ntion fut loin de valoir celle de Richilde.\n   Enfin nous ne pouvons oublier de signaler dans l'œuvre de\n Mathieu ses lieder, très expressifs et très délicats. Il a mis en\nmusique des poésies de Van Hasselt, douze ballades de Gœthe\n(dont une admirable Mignon), quatre ballades de Heine, plu-\nsieurs poésies flamandes (in den Herfst) et, tout récemment, un\njoli duo : De Hei, d'une très curieuse facture et d'un pittoresque\nachevé.\n\n\n\n   Mathieu est aujourd'hui dans toute la force de l'âge, dans\ntoute la plénitude de son développement artistique. Il n'a pas\ndit son dernier mot et si Dieu lui donne longue vie et féconde\ninspiration, nous pourrons souvent encore reparler de lui. Oui\nsait si, un jour, le successeur d'Adolphe Samuel ne nous don-\nnera pas, lui aussi, un Christus ?\n\n\n                                        CHARLES M A R T E N S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-013", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1039, "page_fin": 1043, "titre_corps": "Phantasmata", "titre_sommaire": "Phantasmata", "signature_source": "J. 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Sait-on jamais?... S'IL allait\n                      venir !...\n                         Et cependant je crois à l'extrême rareté, de sa. pré-\n  sence réelle, corporelle, dans les demeures des hommes. Son vrai domaine\n  est la forêt profonde, avec ses combes spongieuses natées de la pourriture\n  des feuilles mortes, et ses pentes escarpées, du sommet desquelles I L\n  regarde — fixement — l'agonie du soleil au couchant automnal... N'as-tu\n pas lu qu'un moine de Cluny L E rencontra — deux fois — sous la forme\n d'un bûcheron à tête de vautour?... Oui, son vrai domaine est la forêt\n profonde...\n    Et pourtant?... Sait-on jamais?... S'IL allait venir!... Dieu! protège-\n nous, Toi plus puissant que LUI ! . .\n    Une clameur s'élève, rauque, enrouée, par saccades, mais qui s'enfle,\n s'enfle, grandit toujours .. Un silence... Puis, de très loin... de là-bas,\nlà-bas... du fond de la prairie où monte le brouillard, des bords de la\nrivière grise estompée des brumes vespérales, arrive — en écho — traî-\nnante, assourdie, la meuglée d'un autre bœuf... C'est un paysage d'arrière-\nsaison clans les immenses pâturages du Charolais. La nuit se fait de plus en\nplus. L'humidité détrempe le terrain, rend l'herbe glissante, alourdit le\nfeuillage...\n   Solitude...\n   Sur la barrière — vous savez, la vieille barrière moussue qui ferme\ncertaine friche sinistre enclavée dans les bois — le DÉMON s'est accoudé.\n"}, {"page_pdf": 1181, "page_imprimee": 1040, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2536, "texte": "  1040                             DURENDAL\n\n\n\n  Il écoute le mugissement des boeufs, allonge sa tête monstrueuse, et l'on\n  dirait...\n     Les bœufs ? les bœufs ? Croyez-vous que ce soient — toujours — les bœufs\n qui se répondent à travers les crépuscules de novembre ?...\n     Le chien hurle dans les ténèbres... Hou... ou... ou... Hou... ou... ou...\n ou... Le paysan est enterré depuis trois semaines. Son frêle cercueil de\n sapin a déjà éclaté sous l'assaut des racines. Les yeux du mort sont pleins\n de terre, de cette terre adipeuse et luisante des cimetières. Le suaire, de toile\n rude plaque à la face par de gluantes adhérences, faites de résilles de pus et\n d'emplâtres de vers. . Horreur!... Et pendant la nuit, le trépassé, quittant le\n visqueux pourrissoir, s'en vient — larve de chairs rongées — errer parmi les\n vivants. Nul ne le devine, nul ne soupçonne sa frôlée flasque, hormis le\n chien dont les poils se hérissent...\n    — Oh ! voir ! voir ! tout ce que voient les chiens au cours des nuits\n d'hiver blêmies de lune, lorsque les Songes équivoques s'asseyent sur la\n poitrine des hommes ! —\n    Le spectre passe, indécis; vagabonde sans but, effroi des ténèbres. Le\n chien commence à hululer... longuement... lentement... désespérément...\n A présent le fantôme s'adosse à la porte de la maison qui fut la sienne. Il\nécoute le chien prolonger ses lamentations de supplicié... Et peu à peu son\nattitude se modèle à celle de l'animal. Il se courbe, se courbe, ses mains\ntouchent le sol, sa face se dresse vers le ciel, sa bouche édentée s'écarte en\n un trou large, et l'on dirait...\n    Les chiens ? les chiens ? Croyez-vous que ce soient — toujours — les\nchiens qui hurlent à la mort à travers les nuits d'hiver blêmies de lune ?...\n    Quant à moi, je suis sûr du contraire.\n    — Par exemple !\n    — J'AI VU.\n    — Où? Quand?\n    — Voici. Sans dramatisation. Sans artifice de style. Tel que :\n    En 1893. un jeune garçon de quinze ans, employé chez nous comme\nberger, fut atteint de la fièvre typhoïde et mourut. Le soir même de l'enter-\nrement, le chien, qui accompagnait ordinairement aux champs le pauvre\npetit, se mit à hurler, et hurla consécutivement pendant huit nuits. Déjà\nénervé par tout ce branle-bas funèbre de maladie, de tristesse et de sépul-\nture, ces hurlements me torturèrent, et lorsque, au début de la neuvième\nnuit, je les entendis recommencer, je quittai ma chambre et descendis à la\ncour, résolu à les faire finir.\n  Il n'était pas tard — à peine dix heures — mais on'se couche tôt à la cam-\n"}, {"page_pdf": 1182, "page_imprimee": 1041, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2845, "texte": "                                PHANTASMATA                               1041\n\n\n\n  pagne, et la cour — la cour gigantesque, énorme, du lugubre château que\n  nous habitons, hélas ! et que je déteste — était absolument déserte. Il faisait\n  un temps de novembre, assez froid déjà, avec de laiteuses clartés derrière\n  des opales de nuées diaphanes. La cour, dont on avait récemment enlevé\n  les orangers, me parut encore plus démesurée que pendant le jour.\n     Le chien — noir, taille moyenne, poils ras — se tenait tout à fait au fond,\n  près d'un perron desservant un corps de logis inhabité. Malgré la distance,\n  je l'apercevais distinctement, immobile, hurlant le mufle en l'air; et, tout\n en me dirigeant vers lui, je songeais machinalement que je ne le voyais si\n bien que précisément à cause de son pelage noir, se détachant en vigueur\n sur un obj...? tiens! qu'était-ce donc?... sur un objet allongé...? entiè-\n rement blanc...?...\n    Cet objet, je n'arrivai d'ailleurs à l'identifier que lorsque j'en fus à dix\n pas, mais alors... là, là... brusquement... je VIS — aussi nettement que\n je vois maintenant ma plume — que c'était... comment dire? l'ombre, le\n double?... si vous voulez, mais, en tous cas, le double exact, l'ombre\n matérielle, palpable en quelque sorte, du jeune garçon dont nous avions\n suivi l'enterrement l'autre semaine.\n    Il se tenait couché tout du long, drapé de blanc, sur la première marche\ndu perron; ses yeux étaient clos; ses pieds — j'en reconnaissais la forme et\nles orteils un peu écartés, ayant aidé à les laver pour la mise en bière —\nétaient nus; ses deux bras, rigides, se collaient au torse, comme liés de\nbandelettes. L'ensemble était inouï de certitude. Je me souviens de tout,\nj'entends encore les hurlements du chien, je revois les plus petits détails\nremarqués alors, ou plutôt enregistrés passivement, physiologiquement\npour ainsi dire : par exemple l'arête ébréchée du degré d'escalier succédant\nà celui sur lequel la forme blanche était étendue...\n    Quelques secondes se passèrent...\n   Et voilà que lentement, lentement, une ondulation parcourut la forme\nblanche. Peu à peu elle remua davantage, les yeux élevèrent des paupières\nhuileuses — d'où je vis suinter quelques gouttes de liquide immonde —\npuis tout à coup, se détachant du torse, une main, à la fois brusque et\nsournoise, promena sur l'échine du chien des ongles livides — ongles\nrecourbés, trop longs, ayant dû continuer à croître dans le cercueil — et de\nla bouche énorme qui maintenant excavait la face, s'épandirent largement,\nà pleine hurlée, des clameurs atroces, alternant avec celles du chien...\n  Non, vous dire alors ce que j'éprouvai ! Je ne crois pas être très sensible-\nment plus impressionnable qu'un autre, et pourtant mon cœur se mit à\nébranler à coups de bélier les parois de mon thorax, un frisson d'horreur\n"}, {"page_pdf": 1183, "page_imprimee": 1042, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2698, "texte": "  1042                            DURENDAL\n\n\n\n me galopa des pieds à la tête, mes mâchoires grelottèrent, et je sais à\nprésent que l'antique expression qui parle des cheveux se hérissant d'effroi\nconstate un phénomène absolument exact. — Puisse-t-il un jour en acquérir,\nlui aussi, la certitude, l'homme auquel je songe en cet instant, et que je hais\nde toutes les forces de mon âme ! —\n   Le dialogue effrayant continuait toujours... Je voulus appeler à l'aide, ,\ncrier, éveiller les domestiques... Vains efforts ! Ma gorge était contractée,\nmes pieds maçonnés au sol, et j'ai calculé, depuis, que je dus rester\npendant au moins dix minutes le témoin pétrifié, immobile, anéanti, de\ncette scène d'outre-tombe. Minutes effroyables, minutes crucifiantes, où\nla clémence m'égratigna véritablement de ses griffes, et dont l'évocation\nme fait encore follement tressaillir...\n   Enfin, d'une voix si changée qu'elle m'effara :\n   — Jean ! que fais-tu ?\n  A l'instant — net — la forme blanche disparut, les clameurs s'effondrèrent.\nLe chien partit ventre à terre à travers la cour; j'entendis la détente de ses\npattes nerveuses et le bruit de la boucle de son collier se perdre dans l'éloi-\ngnement — sans doute il poursuivait le galop du spectre — puis le silence,\nun silence de plomb, remplaça le tumulte à mes oreilles encore bourdon-\nnantes...\n   Que vous dirai-je ! J'étais assommé, haletant, et si las... si las!... Je\nm'assis. Oh ! pas sur le degré de pierre où s'était couché le spectre ! J'osais\nà peine regarder de ce côté, et tressautais à l'idée que le chien allait revenir,\ns'élancer des ténèbres, pourchassant... Mon Dieu !...\n   Du temps — une heure peut-être — s'écoula. Le chien ne revenait pas.\nIl avait dû se terrer en quelque coin. Je finis par me calmer un peu, par me\nraisonner. Je voulus me persuader que j'avais été la dupe d'une hallucina-\ntion, d'un accès de nervosisme, que sais-je ! Et pourtant... ces détails... si\nprécis... si concrets... Non! il était impossible qu'une hallucination, qu'une\nobjectivation maladive d'images toutes subjectives, eût offert de tels carac-\ntères de coordonné, de vécu, de réel! D'ailleurs une dernière circonstance\nachev'a de me convaincre.\n  Comme je m'étais enfin décidé à avancer jusqu'au perron, mon pied\nheurta un objet obombré par une marche, et, l'ayant ramassé, je reconnus\nau premier coup d'œil un assez joli couteau à plusieurs lames et à manche\nde nacre, dont j'avais fait présent au berger quelque temps avant sa maladie.\n  Qu'est-ce que cela prouve, me diiez-vous ? Oublié sur un escalier par\nlequel on devait passer très rarement, puisqu'il menait à un bâtiment aban-\ndonné, le couteau était resté là, inaperçu, jusqu'à ce jour.\n"}, {"page_pdf": 1184, "page_imprimee": 1043, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 862, "texte": "                               PHANTASMATA                               1043\n\n\n   Attendez.\n   Le dimanche suivant, la mère de l'enfant vint me voir. Il va sans dire\nque je ne lui soufflai mot de la sinistre nuit.\n   Nous causâmes pourtant longuement, je la consolai de mon mieux, je lui\ndis combien la mort de son petit garçon m'avait affligé, nous évoquâmes\ndes souvenirs.\n   Et elle, tout émue, éclatant en sanglots :\n   — Vous rappelez-vous, Monsieur, comme le couteau lui avait fait plai-\nsir ! Il le regardait encore les derniers jours. Aussi j'ai voulu qu'il l'empor-\ntât. Je l'ai mis dans le cercueil et on l'a enterré avec...\n\n\n  Les chiens ? les chiens ? Croyez-vous que ce soient — toujours — les\nchiens qui hurlent à la mort à travers les nuits d'hiver blémies de lune ?\n\n\n\n                                                            J.   ESQUIROL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-014", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1044, "page_fin": 1055, "titre_corps": "La Légende de sainte Alêne : II. Dans la Forêt nocturne", "titre_sommaire": "La Légende de sainte Alêne : II. 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Depuis trois jours le désir la tourmente de s'enfuir du\nchâteau, d'aller trouver ce prêtre et de lui demander de l'instruire\ndans sa F o i .\n  Cette nuit, plus violent encore, le combat se livre en son\nâme : le combat de sa crainte et de sa volonté.\n  Devant l'obscurité funèbre de la forêt son courage hésite...\n  Quelque soit sa résolution, elle la veut cette fois définitive.\n  C o m m e les nuits précédentes, renoncera-t-elle?\n"}, {"page_pdf": 1186, "page_imprimee": 1045, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1851, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                   1046\n\n\n\n   Comment s'orienter la nuit dans cette forêt profonde qu'elle\nn'a jamais parcourue qu'en compagnie, où les ronces amonce-\nlées enchevêtreront chacun de ses pas, où, sous des herbes trom-\npeuses, des marais vaseux se cachent pour l'engloutir, où des\nbêtes sauvages surgiront pour la dévorer?. . Mais avant tout,\ncomment sortir de ce château? Si elle ne parvient à t r o m p e r la\nvigilance des sentinelles, elle sera conduite à son père. Dans sa\ncolère, n'est-il pas capable de la frapper? E t l'insultant soupçon\nd'avoir voulu se livrer à quelque jeune malandrin aimé en\ncachette, l'accablera toujours!...\n  Des scènes d'horreur s'évoquent devant elle...\n  Ces périls, que la témérité d'un jeune guerrier renoncerait à\nbraver, seront-ils affrontés par sa faiblesse?...\n   Elle a quitté la fenêtre; sa main tient déjà la poignée de la\nporte. Ce n'est pas sa volonté qui triomphe, c'est une Force\ninconnue qui la domine et qui la pousse.\n   Après un regard d'adieu aux meubles de sa chambre, elle\nouvre, tressautant au bruit des charnières qui grincent, et\nreferme avec une précaution fébrile... son ombre glisse dans les\ncouloirs.\n   Dans la spirale de l'escalier un vertige la prend; elle\ns'accroche aux barreaux d'une lucarne, s'arrête un instant, puis\nd'un élan traversant la grande cour, pénètre dans l'aile princi-\npale.\n  Elle n'a plus conscience d'elle-même, elle agit comme dans\nun rêve, comme en dehors de la réalité.\n  L a voici devant la poterne.\n  Personne ne l'a-t-il aperçue?... L a sentinelle n'a-t-elle pas\nbougé sur la tour gauche?...\n   Ses doigts frêles se blessent au loquet rouillé. L'angoisse\nl'étrangle, mais la poterne cède enfin, avec un craquement sec.\n   E n apercevant l'eau qui luit à ses pieds dans les fossés, une\nterreur la fait frissonner toute.\n"}, {"page_pdf": 1187, "page_imprimee": 1046, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1620, "texte": "  1046                         DURENDAL\n\n\n\n   L a passerelle n'est pas abaissée et la barquette amarrée là\nfait eau de toutes parts.\n   Sa volonté se heurte à l'impossible.\n  D'irréalisables stratagèmes s'entremêlent dans la fièvre de sa\npensée, ses mains se crispent de dépit devant cette impuissance,\nson énergie défaille.\n  Va-t-elle retourner à sa chambre?\n  — Si vraiment, ô Dieu des chrétiens, tu es le T o u t - P u i s s a n t ,\nque ne viens-tu en aide à celle-qui voudrait t'aimer!\n  E t derrière elle, au même instant, une voix sort de l'ombre :\n  « P a r Haffli! par Odin et par tous les dieux infernaux! où\nfuyez-vous ainsi princesse? »\n   Son sang se fige de terreur. Dans un angle de la muraille ses\nregards affolés voient des lueurs d'acier. Un h o m m e s'approche :\nc'est le gardien de la grand' porte.\n  Alors Alène ne tremble plus, elle se roidit, son geste ordonne :\n  — Ouvrez-moi la porte du château, il faut que je sorte.\n  Mais le gardien n'obéit pas.\n  — Sortir? Vous, princesse, et seule, à cette heure!... Où\nvoulez-vous aller?\n  — Que vous i m p o r t e !\n  — Non, je ne puis. L e roi, votre père, que dirait-il, demain,\nen ne vous trouvant plus? Que dira la reine H i l d e g a r d e ? Ils me\nferont tuer.\n  — Je serai revenue avant le moment du réveil.\n  — Non, je ne puis.\n  Buttée à ce refus, Alène dépouillant toute colère se fait tout à\ncoup tentatrice : — Je te donnerai de l'or, beaucoup d'or. Com-\nbien veux-tu? P a r l e .\n  — Mais la forêt est peuplée de bêtes sauvages qui vous\ndéchireront!\n  — Je te donnerai des bijoux pour ton épouse... une gaine\nornée d'argent pour ton épée.\n"}, {"page_pdf": 1188, "page_imprimee": 1047, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1601, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE ALENE                   1047\n\n\n\n  — Comment passerez-vous le fleuve dont les bras coulent en\ntous sens dans la forêt?\n  — Jure-moi de te taire et laisse-moi sortir; et moi je parlerai\npour toi à mon père et tu sais bien, soldat, que la princesse\nAlène a tout pouvoir pour la dispense de ses faveurs.\n  Vois! je te le demande à genoux, laisse-moi sortir! laisse-moi\nsortir! O! bon gardien, laisse-moi sortir!\n  Ses regards suppliants, sous la clarté lunaire, sont scintillants\nde larmes. Avec quelle instance implorent ses mains pâles !\nQuelle est belle ainsi!...\n   — Puisque votre désir est tel... allez donc, princesse, je vous\nobéis. Au joli page qui vous attend sans doute au coin du bois\nje laisse le soin de vous protéger et de vous conduire.\n   — Jure-moi de te taire.\n   — J e vous le j u r e .\n   — Bon gardien adieu !\n   — Qu'Odin vous protège !\n   — O ! merci, merci!\n   Vive comme un oiseau elle est partie et le gardien complice\nsuit des yeux la robe bleue pâle qui disparaît au clair de lune\ndans le bois noir.\n  U n frisson l'agite. Il se reproche déjà sa mollesse; il veut la\nrappeler. H é l a s ! le son de sa voix les trahirait tous deux...\n  L a porte s'est refermée sans bruit. Dans le château mainte-\nnant tout repose.\n  Mais là-haut les étoiles aux regards attentifs, semblent se\ndemander quelle fée mystérieuse s'avance par les bois dans la\npaix de la nuit ?...\n\n\n\n   Les flammes rouges du couchant éclaboussaient de sang en\nfeu l'ombre tendue à la muraille.\n   — As-tu bien entendu mes ordres? d e m a n d a Lewold frémis-\nsant de colère.\n"}, {"page_pdf": 1189, "page_imprimee": 1048, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2010, "texte": "  1048                       DURENDAL\n\n\n\n   — Oui, seigneur.\n   — Va donc, et malheur à moi et malheur à tous si tes inves-\ntigations restent vaines, gronda le maître. Puis à voix basse il\nordonna : Que pas un mot de tout ceci ne vienne à mon épouse.\n   Le soldat s'inclina profondément et se retira plein de crainte.\n   L e gardien de la grand'porte l'attendait dans la cour.\n   A ses gestes nerveux, à ses regards fuyants, un trouble en lui\nse trahissait. Il n'osait questionner, redoutant les réponses et ce\nfut le soldat qui parla le premier.\n   — L a fureur du maître est terrible et vous m'en voyez tout\ntremblant encore. Il va jusqu'à proférer contre lui-même et\ncontre nous les imprécations qui attirent la foudre.\n   — Quelle est sa volonté?\n   — Il m'a donné ordre d'espionner sa fille et de la suivre dans\nla forêt. Il faut que je sache... il y va de ma vie.\n   — Mais si tu réussis il y va peut-être de sa vie à elle, s'écria\nle gardien, ne se contenant plus.\n   — Semblable crainte est insensée : le maître, pour aucun\ncrime, ne mettrait à mort la princesse ! Ignorez-vous donc qu'elle\npeut tout sur lui, même arrêter l'action de sa justice sur les blas-\nphémateurs chrétiens? T o u t e la rigueur du roi s'effondre à sa\nprésence.\n  Cherchant à se rassurer par la feinte d'une assurance, le gar-\ndien répondit : « C'est vrai » et quittant le soldat il repassa\ndans son esprit toutes les raisons que depuis tant de nuits il\nimaginait dans ses veilles, afin d'absoudre sa faiblesse.\n   — Après tout, conclut-il, c'est elle qui l'a ainsi voulu. Elle\na commandé, j'ai résisté, elle m'a supplié, j'ai enfin obéi. N e\nsuis-je pas son serviteur et mon devoir n'était-il point de lui\nobéir?... Depuis cette nuit-là elle s'est évadée vingt fois peut-\nêtre et toujours elle est revenue, avant le réveil, au château.\nPersonne ne se doutait de rien. Moi-même je ne favorisais plus\nsa sortie. E t qu'en puis-je si la passerelle, qui fut détruite lors\ndu dernier assaut, a été replacée par ses ordres devant la\n"}, {"page_pdf": 1190, "page_imprimee": 1049, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1960, "texte": "                   LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                      1049\n\n\n\npoterne au-dessus du fossé? A celui qui veille sur la tour et non\nà moi incombait d'entraver sa fuite...\n   E n vain s'efforçait-il ainsi de se tromper lui-même, d'imposer\nsilence à ses craintes. Au torturant reproche de sa complicité\nvint s'ajouter, pour l'accabler, la honte de sa trahison.\n   Contemplant dans la nuit lunaire la gaine ouvrée d'argent\nqui préservait son glaive, il se souvint de son serment, et\ns'estima traître, soudain. Mais aussitôt, poussé par le besoin\nde s'innocenter à ses propres yeux : C'est pour la préserver des\ndangers innombrables auxquels l'exposaient clans les grands\nbois, la nuit, son sexe et sa jeunesse, que j'ai révélé ses départs\nà son père. Qu'ai-je donc à me reprocher ? Je n'ai rien fait que\nmon devoir.\n    Mais quel châtiment la fureur du père réservera-t-elle à sa\nfille?\n    A cette question qui l'obsédait, répondait, malgré lui, un\npressentiment de terreur.\n    Or, tandis que le gardien de la grand'porte s'effrayait de ses\npropres conjectures sur le sort de la princesse, Alène, age-\nnouillée devant son lit, méditait, avant de partir, sur les para-\nboles divines.\n     Vers le milieu de la nuit elle descendit.\n     T a p i dans l'ombre d'une encognure, son père, qui l'épiait,\nt r e m b l a de frayeur bien plus que de colère en la voyant passer\ntout près de lui, blanche et sans bruit, comme un fantôme.\n     Q u a n d elle eut franchi la passerelle, en s'engouffrant clans la\nforêt, le bruissement derrière elle de ronces qu'on écrase la fit\nsursauter. Mais Alène se rassura : « C'est un lièvre que mon\npassage a réveillé sans doute et qui se sauve à travers bois, »\nsupposa-t-elle.\n   Nulle crainte, d'ailleurs, ne la troublait. Les bois, le long du\nfleuve, lui étaient trop connus maintenant pour qu'elle eût à\nà redouter encore de s'égarer dans les profondeurs.\n   Elle sentait une protection surnaturelle l'environner dans la\n"}, {"page_pdf": 1191, "page_imprimee": 1050, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1930, "texte": "  1050                       DURENDAL\n\n\n\nnuit ; une Voix mystérieuse parlait à son âme et ravie elle\nallait vers le prêtre chrétien qui l'attendait, là-bas, au fond de\nla clairière.\n   Dans sa première enfance, elle l'avait aperçu- parfois au châ-\nteau paternel. Dès ce temps-là, elle l'aima comme une enfant\naime, pour son affectueux sourire et la bonté de ses paroles.\nQui donc eût jamais soupçonné que ce serviteur de son père\ndevait un jour la conduire au vrai Dieu et réjouir son cœur du\nlumineux Espoir ?\n   Elle se remémora la surprise et la joie avec laquelle il l'avait\naccueillie cette première nuit où l'Esprit-Saint avait guidé sa\nfuite à travers la forêt jusqu'à son presbytère.\n   Les pluies torrentielles des dernières nuits l'avaient retenue\nau château et son désir se décuplait de l'écouter encore et elle\naccélérait la hâte de sa marche.\n   L'eau du baptême n'avait pas encore ablué son âme, mais le\nroyaume du ciel était venu en elle, lui avait affirmé le prêtre,\ncar le désir du sacrement sauveur est pour le néophyte un feu\npurifiant.\n   Alène songeait avec bonheur à toutes ces choses, quand de\nnouveau, dans les fourrés, il lui sembla que quelqu'un la suivait.\n   Elle s'arrêta pour écouter... L e doute cette fois était impos-\nsible : le craquement des broussailles trahissait une approche.\n   Brusquement tout se tut.\n   Se confiant à son ange gardien, la jeune fille se disposait à\nreprendre sa marche lorsque l'énorme tête d'un sanglier surgit\nsoudain dans l'ombre devant elle.\n  A cette présence, Alène se signa ; puis : « C'est toi, pauvre\nbête, qui m'inquiétais ainsi par le bruit de ta marche, » dit-elle\nen souriant et s'avançant vers l'animal.\n  D é t o u r n a n t de son regard très doux ses yeux farouches, le\nsanglier, tout en grognant, s'enfonça dans le bois nocturne.\n  Depuis sa conversion, Alêne ne s'effrayait plus des bêtes\nsauvages. Elle était amitieuse et douce à tous les êtres de la\n"}, {"page_pdf": 1192, "page_imprimee": 1051, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1972, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                    1051\n\n\n\nforêt tant elle aimait déjà l'Etre par excellence qui les a tous\ncréés aux premiers jours du monde.\n   A chacun de ses pas son amour se haussait vers L u i , éperdu-\nment, mais pourtant calme.\n   Un souffle intérieur et brûlant dilatait sa poitrine à la faire\néclater ; vers la fraîcheur de l'ombre elle tendait la bouche\ncomme pour aspirer Dieu qui remplissait la N u i t .\n   E n cet endroit du bois immense où la voici à présent par-\nvenue, la Senne, débordant de ses rives, se ramifie en bras sans\nnombre et des lacs inconnus, étoilant çà et là de lueurs métal-\nliques les ténèbres de la forêt, submergent les ravins.\n\n   P e n d a n t qu'Alène s'interroge, dans l'écume des grands nua-\nges s'est dérobé le clair de lune, les reflets d'eau se sont éteints;\nelle écarquille en vain les yeux, elle ne voit plus les troncs des\narbres autour d'elle ; elle ne voit plus sa robe... elle ne voit\nplus ses m a i n s . . .\n   . . . T o u t est noir, noir i m p é n é t r a b l e m e n t . . .\n   . . . L e s ténèbres l'ont engloutie...\n   ...Elle est la prisonnière aveugle de l'ombre.\n   Alors, son effroi la rejette à Dieu. Ses genoux s'écorchent dans\ndes épines, ses mains supplient et sa prière est un cri d'âme\nclamant vers le secours du ciel !\n   Peu à peu sa prière s'apaise... Elle a fermé les yeux ; il lui\nsemble que le soleil luit, qu'il d a r d e ses rayons sur ses pau-\npières closes ; et puis, très doucement, ainsi qu'en défaillance,\nelle s'abandonne heureuse à d'invisibles bras et se sent emportée\nau-dessus des grands lacs qui lui barraient la route.\n   Sensation surhumaine ! Ciel qui dure un instant !\n   Ses yeux se sont rouverts. Mais grand Dieu! ce n'est pas un rêve!\n   Alleluia ! Son cœur exulte et sous la lune sourieuse son âme\ns'émerveille au miracle accompli :\n   Ce n'est plus devant elle que s'étend la nappe argentée, c'est\nderrière elle; l'obstacle est réellement franchi.\n"}, {"page_pdf": 1193, "page_imprimee": 1052, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1711, "texte": "   1052                         DURENDAL\n\n\n\n    Dans le délire de sa joie Alène embrasse le tronc des arbres ;\n ses larmes coulent a b o n d a m m e n t , larmes en feu, d'amour et de\n reconnaissance ! E t c'est presqu'avec un regret qu'elle s'éloigne\n en son émoi de cet endroit de la forêt où Dieu vient d'accom-\n plir pour elle un tel miracle.\n\n\n\n\n   Au château de Dilbeek le roi Lewold ne décolérait pas.\n   Grondant toujours — tel un fauve encagé — toute la nuit,\nd'un pas brutal, il arpenta la vaste cour où s'étendait le clair de\nlune et son ombre, sur la muraille, se mouvait gigantesque, le\nsuivant pas à pas comme une instigatrice.\n  L'énervement de cette interminable attente exaspérait sa rage\nde trop savoir et de trop ignorer.\n  Enfin, à travers le silence qui planait dans le ciel, au-dessus\ndes bois sombres, il entendit grincer la porte du château et se\nprécipita :\n    — E h bien ! et la princesse ? Sais-tu où elle allait ? dit-il de\n sa voix rauque à celui qui entrait.\n   — Chez des chrétiens, sans doute, répondit l'espion.\n   — T u n'affirmes pas, tu supposes. Ne l'as-tu donc pas suivie\njusqu'à son but, félon? cria Lewold.\n   Chez des chrétiens, sa fille à lui chez des chrétiens ! E t pour\ny parvenir s'évadant en secret pendant le sommeil du château !\n   P a r les dieux immortels ! il en savait trop long !\n   — N e vous emportez pas, seigneur, car j'ai hâte de vous\nrévéler les choses extraordinaires dont je fus le témoin moi-\nmême cette nuit-ci dans la forêt.\n   L a curiosité du roi d o m p t a sa colère : « J'écoute », fit-il avi-\ndement.\n   Derrière eux le gardien tremblait, blême de remord et\nd'inquiétude.\n   — Je m'étais à peine glissé dans le bois à la suite de la prin-\n"}, {"page_pdf": 1194, "page_imprimee": 1053, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2001, "texte": "                   LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                       1053\n\n\n\ncesse votre fille, seigneur, commença l'espion, que le bruit de\nmon passage à travers les branches faillit me trahir. Mais\nl'obscurité étant fort épaisse sous les feuilles, la princesse ne\nme découvrit point. Sans souci des ramures ni des broussailles\népineuses qui blessaient à tout instant le visage et les mains,\nelle côtoya le fleuve d'un pas si rapide et si sur que j'eus souvent\ngrand mal à n'être pas dépisté dans la nuit.\n  Je la suivis longtemps, longtemps, me perdant à deviner le\nbut de ses courses nocturnes; à tout instant des bêtes sauvages\nse levaient autour de n o u s ; vingt fois je tremblai pour sa vie;\nmais elle semblait ne pas les voir ; parfois aussi elle s'appro-\nchait, prononçait à mi-voix des paroles mystérieuses et les\nbêtes rentraient dans l'ombre.\n   .— Ces paroles, les as-tu retenues? d e m a n d a le roi frémis-\nsant.\n   — Non, seigneur, mais du moins puis-je vous assurer qu'à\nma grande indignation je vis que la fille de mon maître, en\nprononçant ces paroles secrètes, portait la main droite au front,\npuis aux épaules, et puis à la poitrine, ainsi que font les chré-\ntiens pour adorer leur Dieu.\n   Cette révélation fit bondir L e w o l d ; ses yeux s'injectèrent, sa\nface s'empourpra et dans le paroxysme qui le suffoquait, ne\nsachant plus vociférer, il se rua sur la muraille pour la marteler\nde ses poings et l'ébrécher à coups de pieds.\n   Stupides et comme pétrifiés, l'espion et le gardien le regar-\ndaient faire...\n   L a scène de fureur n'a duré qu'un instant, la détente des\nnerfs est produite; le roi Lewold s'est adossé au mur qu'il vient\nde battre et d'un souffle haletant a d e m a n d é : « E t p u i s ? . . .\nP a r l e donc ! Qu'as-tu supris encore ? »\n   — U n fait à ce point prodigieux que moi-même ai peine à y\ncroire, répondit l'officier.\n   L a princesse était arrivée en cet endroit où les eaux du\nfleuve, accrues par les pluies des derniers jours, se sont répan-\n"}, {"page_pdf": 1195, "page_imprimee": 1054, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2003, "texte": "   1054                       DURENDAL\n\n\n\n dues sous les arbres, formant de tous côtés des ruisseaux, des\n torrents et des mares immenses.\n    J'eus pendant quelques instants le vertige qu'à chaque pas\n le sol allait me manquer. Heureusement la princesse à son tour\n hésita, s'arrêta, scruta l'obscurité. P a r t o u t sous les fougères\n miroitaient des lueurs d'eau. J e m'immobilisai le long d'un\n arbre, me tenant aux écoutes.\n    Elle s'agenouilla malgré les épines, fit de nouveau le geste\n des chrétiens et, tout haut cette fois, se mit à prier leur Dieu.\n    Lewold hurla : « Malédiction sur elle ! »\n    Mais l'officier, d'un ton mystérieux : « Alors... »\n   — Alors? répéta Lewold intrigué.\n   — Alors il se passa... Seigneur, je ne sais comment traduire\n avec mes pauvres mots ce que je vis alors : une lumière plus\n brillante que le soleil, mais qui ne brûlait pas, mais qui n'aveu-\nglait pas, enveloppa tout à coup votre fille, puis aussitôt, de\nmes yeux grandis de stupeur, je la vis s'élever de terre au\nmilieu de ce rayonnement ; souriante et penchée comme vers\nquelqu'un d'invisible qui l'enlevait, elle partit dans l'air au-des-\nsus du grand lac et des deux bras du fleuve; et les eaux du lac\net toute la forêt s'illuminaient au passage de sa clarté... Depuis\nlongtemps elle avait disparu comme une flamme dans la nuit\net j'étais encore là, enraciné au sol, fixant toujours les ténèbres\ndans la direction de sa fuite.\n   Je vous avoue, seigneur, que sous le coup de ce prodige,\nc'est en tremblant et demi-mort de peur que je repris enfin ma\nroute à travers bois pour regagner n u i t a m m e n t le château et\nvous narrer l'effrayante aventure.\n  — T u mens! proféra Lewold. T o u t ce récit n'est que tissu\nde fables. Alène t'a donné de l'or pour que tu me trompes et me\ncaches ses rendez-vous d'amour : tu es son complice !\n  L e gardien inaperçu a frissonné dans l'ombre.\n  Mais le soldat se redresse sous l'affront :\n  — Seigneur, je n'ai rien dit qui ne soit vérité; j'en jure ici\n"}, {"page_pdf": 1196, "page_imprimee": 1055, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1317, "texte": "                    LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                 1055\n\n\n par les dieux immortels, et quand bien même votre fureur\nserait brandie au-dessus de ma tête, 'je ne pourrais point me\n dédire. Mais pourquoi chercher à vous abuser vous-même,\nseigneur? H é l a s ! je l'avais trop prévu! Vous vous retranchez\n derrière l'invraisemblance de mon récit pour écarter sa vérité\ncruelle.\n    Mais moi complice ?\n    A h ! réfiéchissez-y donc, seigneur! Si la princesse, votre fille,\nm'avait corrompu par son or, aurais-je donc choisi pour l'inno-\ncenter à vos yeux, parmi cent récits mensongers, celui qui\ndevait entre tous outrager à ce point votre amour du culte\nancestral et par là déchaîner contre elle l'orage de votre cour-\nroux !\n    — C'est vrai? Je parle en insensé! C'est vrai! T u n'as que\ntrop raison... Chrétienne! elle est chrétienne!... A h ! laisse-moi.\nE l l e est chrétienne! Oui, oui, et jusqu'à posséder leur pouvoir\nmagique! A sa voix les bêtes féroces s'en vont inoffensives, le\nfeu de la terre l'enveloppe et elle franchit des lacs en traversant\nles airs !...\n Grinçant des dents, frappant du pied, il se répétait à lui-\nmême : « Elle est chrétienne! Elle est chrétienne !... »\n Et jusqu'au retour de l'aurore il vociféra dans la nuit.\n\n    (A   suivre.)                       GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-015", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1056, "page_fin": 1061, "titre_corps": "Un Duel artistique : Tolstoï et le Sar Péladan", "titre_sommaire": "Un Duel artistique : Tolstoï et le Sar Péladan", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Un Duel artistique", "ancre_fin": "FIRMIN VANDEN BOSCH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1197, "page_imprimee": 1056, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1980, "texte": "Un Duel artistique (I)\n                   TOLSTOÏ ET LE SAR                      PÉLADAN\n\n\n\n                  DANS son livre Qu'est-ce que l'Art, Tolstoï a tenté une\n                     contribution nouvelle à la solution de ce traditionnel\n                     problème de la définition de l'art, de ses caractères dis-\n                     tinctifs et de son but.\n                        De tout temps l'humanité s'intéressa au pourquoi de\n                     ses émotions esthétiques et par l'intermédiaire de ses\n                     penseurs d'élite, chercha à confesser le sphinx mysté-\n                     rieux; jusqu'ici ce fut en vain et il suffit de relire, au\n début de l'œuvre de Tolstoï, les différents systèmes esthétiques imaginés à\ntravers les âges, pour juger combien en cet ordre d'idées, les meilleurs et\nles plus géniaux efforts firent faillite.\n   Ces systèmes se peuvent réduire à deux grandes catégories : « L'une\nobjective, mystique, noyant la notion de la beauté dans celle du parfait ou\nde Dieu, — définition éminemment fantaisiste et sans fondement réel;\nl'autre, au contraire, très simple et très intelligible, mais toute subjective et\nqui considère la beauté comme étant tout ce qui plaît. D'une part la\nbeauté apparaît comme quelque chose de sublime et de surnaturel, mais en\nmême temps, hélas! d'indéfini; d'autre part elle apparaît comme une sorte\nde plaisir désintéressé éprouvé par nous.\n   Tolstoï ne s'arrête guère aux définitions objectives de l'art, sans doute\nparce qu'il les juge actuellement hors cours et sans influence sur l'évolu-\ntion esthétique; c'est, en effet, le subjectivisme qui domine de nos jours\ncomme critérium artistique, par la raison sans doute que si ce mode de\npensée et d'appréciation prête à abus, et pèche surtout par insuffisance, du\n  (1) TOLSTOÏ, Qu'est-ce que l'Art (Paris, PERRIN). — Pensées de Tolstoï (Paris, ALCAN). —\nSAR PÉLADAN. La Décadence esthétique : Réponse à Tolstoï (Paris, CHAMUEL).\n"}, {"page_pdf": 1200, "page_imprimee": 1057, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2818, "texte": "                           UN DUEL ARTISTIQUE                            1057\n\n\nmoins ne mêle-t-il point au caractère déterminant de l'impression artistique\ndes notions qui lui sont étrangères.\n   Le chapitre est d'une belle venue où Tolstoï fait l'historique de la théorie\nsubjective : à larges traits il analyse l'idée que proférèrent successivement de\nl'art les Grecs, les Romains, les Juifs, le Christianisme primitif, le Moyen-\nAge; ces différentes époques eurent de la vie un idéal général et propre\ndans lequel s'adapta et se moula leur concept d'art; et selon qu'une œuvre\npropageait des sentiments en conformité ou en contrariété avec cet idéal\nsocial, elle était jugée bonne ou mauvaise. Ainsi l'art était « un moyen de\ncommunion entre les hommes », et, par son harmonie avec la civilisation, un\nagent de propagande, religieuse et morale chez les uns, héroïque chez les\nautres.\n   Vint la Renaissance qui brisa l'unité de la conception religieuse du\nmonde; le peuple demeura fidèle aux traditions, mais les classes supé-\nrieures cessèrent de considérer l'art comme un levier de bonheur et de\nprogrès pour tous et le transformèrent en un instrument de jouissance pour\nquelques-uns : l'art abjura le culte de l'idéal universel et se prostitua au\nrôle de pourvoyeur des plaisirs individuels.\n   Dès lors était né ce que Tolstoï appelle « l'art de l'élite », « l'art des\ndélicats », étranger aux classes inférieures de par sa nature même et leur\nrestant toujours inaccessible : seuls sont admis à participer aux jouissances\nde l'art les « beaux esprits », « l'élite », ou encore les « sur-hommes », pour\nemployer l'expression de Nietzsche; et le reste de l'humanité, vil troupeau,\nincapable de goûter ces jouissances, doit se contenter de mettre les êtres\nsupérieurs à même d'en jouir.\n   De cette perversion même de la notion de l'art, voici les conséquences :\nc'est d'abord l'appauvrissement de la matière artistique par le caractère limité\ndes sentiments qui découlent du seul plaisir, et l'exclusion du domaine de\nl'art devenu aristocratique, des sentiments naturels à l'homme qui travaille\n— c'est ensuite la recherche de l'obscurité, les œuvres d'art étant compréhen-\nsibles seulement pour les initiés et impénétrables à la foule — c'est enfin la\ncontrefaçon de l'art : « l'art a cessé d'être spontané, ou même sincère, pour\ndevenir absolument apprêté et artificiel ».\n   Cette triple affirmation sur la décadence artistique, Tolstoï l'appuie\nd'extraits d'oeuvres diverses, empruntées surtout à la poésie française : il\ncite Baudelaire, Verlaine, Mallarmé; il invoque aussi, parmi d'autres écri-\nvains de la même génération, Maurice Maeterlinck; quant à la contrefaçon\nde l'art, il la personnifie et la symbolise en Richard Wagner.\n   Mais là ne s'arrêtent point les anathèmes de Tolstoï : il condamne par\n"}, {"page_pdf": 1201, "page_imprimee": 1058, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2719, "texte": "  1058                             DURENDAL\n\n\n\n principe et en bloc toutes les productions artistiques qui ne sont que « des\n moyens de plaisir » et ne constituent point une des conditions de la vie\n et « un moyen de communion entre tous les hommes » ; aussi retient-il tout\n au plus comme œuvres-type d'art l'Iliade, l'Odyssée, les histoires d'Isaac,\nde Jacob et de Joseph, les chants des prophètes hébreux, les Psaumes, les\nparaboles de l'Evangile, l'histoire de Cakia-Mouni, les hymnes védiques.\n   Et Tolstoï en vient ainsi à poser définitivement l'idée qu'il se fait de\nl'art : l'art, d'après lui, a pour but l'expression de sentiments simples,\nnormaux et universels, tellement dépouillés des contingences que tout\nindividu les puisse comprendre et ressentir à son tour; au premier rang\nde ces sentiments l'écrivain russe place les sentiments religieux, lien entre\nl'artiste et Dieu et entre l'artiste et l'humanité; et ainsi l'art, agissant sur\ntous, serait entre les hommes un artisan d'union et de fraternité.\n\n\n\n   On peut regretter, chez M. Joséphin Péladan, des snobismes de costume\net de gestes et déplorer que la singularité de telles attitudes voila, aux yeux\nde beaucoup, ce que la mission qu'il s'attribua eut de noble en somme, de\nfastueux et de bienfaisant.\n   M. Joséphin Péladan vient de répondre à Tolstoï. Et pour réfuter le livre\nque nous venons d'analyser et où Tolstoï semble avoir exprimé, autant que\nses opinions personnelles, les idées simplistes primitives et farouches de\nla grande collectivité russe encore à demi-barbare et ignorante de l'idée\nde beauté, nul peut-être n'était mieux en situation que l'écrivain qui, jalou-\nsement et obstinément, sur les ruines de la décadence latine, eut le souci\nd'entretenir et d'attiser la flamme vacillante de l'idéalisme.\n   La théorie artistique de Tolstoï repose sur une conception de l'histoire\narbitraire et fantaisiste; tout l'art humain jusqu'à la Renaissance fut-il\nréellement de compréhension si universelle que le prétend l'écrivain russe\net, d'autre part, tout l'art humain depuis la Renaissance fut-il tant qu'il\nl'affirme dépourvu de sentiment religieux ?\n   Si l'on excepte l'Iliade et l'Odyssée, qui pénétrèrent sans doute jusqu'à\nl'âme du peuple grec, les chefs-d'œuvre que l'Hellade nous laissa ne dépas-\nsèrent guère, j'imagine, le cercle d'une élite; quant à la littérature latine,\npastiche d'ailleurs remarquable de la littérature grecque, il n'est personne\nqui conteste son inadaption à l'âme et à l'esprit du temps, et dans tous les\ncas ni l'art grec ni l'art latin ne rayonnèrent jusqu'à l'entendement des\nmillions d'esclaves d'alors — et cela suffit à leur dénier ce caractère d'univer-\nsalité dont Tolstoï leur fait gloire.\n"}, {"page_pdf": 1202, "page_imprimee": 1059, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2795, "texte": "                           UN DUEL ARTISTIQUE                            1059\n\n\n\n   Tout aussi peu exact est-il de prétendre que l'idéal religieux soit mort\n depuis la Renaissance : cet idéal ne fleurit-il pas magnifiquement dans\nl'œuvre de Michel-Ange et dans la meilleure part de l'œuvre de Raphaël\net même de Léonard de Vinci ? Et à des siècles de distance, après de passa-\ngères éclipses, cet idéal religieux ne revit-il pas à nouveau au début de notre\nère : Tolstoï fait trop bon marché vraiment de Chateaubriand, de Lamar-\ntine, de Balzac, de Villiers de l'Isle-Adam, de Barbey d'Aurevilly, de\nHello.\n   Il est vrai que Tolstoï répudierait ces maîtres pour une autre raison :\nleurs écrits, réservés à une élite, relèvent d'une conception trop spéciale et\nd'une facture trop exceptionnelle pour atteindre la masse; c'est de « l'art\nraffiné », de « l'art aristocratique », et qui pèche dès lors par défaut de\nsimplicité et d'universalité.\n   Ici nous touchons au cœur du débat : le dogme de l'égalité, socialement\nchimérique, peut-il, dans le domaine de l'art, devenir une réalité ?\n   Les faits répondent à cette question mieux que tous les raisonnements :\ndonner pour but à l'artiste de rendre son art accessible à tous, c'est, comme\nle dit excellemment Péladan, l'abaissement de l'œuvre au niveau du plus\nbas contemplateur ». Soyons de bon compte et convenons que si l'écrivain,\nle peintre ou le musicien se devaient conformer dans leurs œuvres au goût\nde la masse, la production artistique se réduirait à des contes du chanoine\nSchmidt, à des chromos commerciales et à de lacrymatoires romances ;\nPéladan propose d'y ajouter « les anecdotes, les proverbes, les devinettes,\npourquoi pas les mots carrés, le logogriphe et le calembour ? »\n   Ce serait en effet le triomphe de la simplicité et de l'universalité — oui,\nmais dans la médiocrité!\n   La simplicité peut être la qualité de certaines œuvres d'art, comme elle\nest la caractéristique de certaines individualités. Mais la vie, dont l'art est\nle reflet idéal, est-elle donc toujours si simple? Considérée en elle-même, la\nsimplicité n'a point une valeur esthétique plus grande que la complexité,\net l'on ne voit pas pourquoi on ferait de l'une plutôt que de l'autre la loi\nsuprême de l'art.\n   Le Sar Péladan va plus loin et il prétend démontrer que les exigences de\nsimplicité émises par Tolstoï vont à l'encontre même de l'essence de l'art :\n« L'essence de l'art, dit-il, est de figurer le mystère et non de l'expliquer,\nde le rendre présent et non conceptible, de le produire et non de le dévoiler »,\n   Je ne prétends certes point que cette formule résolve le problème de la\ndéfinition de l'art; mais je la juge une heureuse différenciation de ces deux\nnotions abstraites : le Vrai et le Beau, l'un étant chose de compréhension,\n"}, {"page_pdf": 1203, "page_imprimee": 1060, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2731, "texte": "  1060                             DURENDAL\n\n\n\n l'autre de sentiment; l'un s'adressant à l'entendement, l'autre éveillant la\n vie sentimentale.\n    Et cette opposition s'impose tellement que pour construire logiquement\n sa théorie esthétique, Tolstoï a dû en éliminer la notion de beauté qu'il\n affuble d'ailleurs du nom diminuant de plaisir.\n    Par cette substitution de termes, l'écrivain russe a dépouillé l'impression\n de la beauté d'une dignité et d'une bienfaisance que le Sar Péladan lui res-\n titue magnifiquement : « Le plaisir de l'œuvre d'art est une augmentation\n de vie morale, un momentané haussement de l'individu... L'art modifie\nl'âme en la conviant à la conception d'un monde supérieur... L'homme,\npar l'art, a des nouvelles ou plutôt des lueurs de l'absolu; et cette perception\nd'un monde supérieur n'a lieu que par l'ordre de manifestation nommé\nBeauté.\n    Si l'on admet à l'art ce but — et je ne sais si un chrétien y oserait contre-\ndire — je me demande de quel côté, chez Tolstoï ou chez Péladan, est le\nsouci le plus sincère et le plus efficace de ce sentiment religieux de l'huma-\nnité dont l'écrivain russe paraît se préoccuper tant : la peinture générale et\nsimple des réalités de la vie — peignez ce qui sera mis devant vous ,\nconseille Tolstoï à l'artiste) — aura-t-elle, à cet égard, la même action suré-\nlevante que la contemplation d'art, telle que la comprend Péladan?\n   Et remarquons ici comment, sans s'en douter, Tolstoï se rencontre tout à\ncoup avec Zola et, à force de vouloir simplifier et universaliser l'art, en\narrive, comme l'épique naturaliste de Medan, à attenter à l'idéalité.\n   Or celle-ci surtout importe, car seule elle garantit à l'art l'accomplisse-\nment de sa fin : elle éloigne l'être de ses instincts et le dirige vers la spiri-\ntualité, et ainsi elle effectue une œuvre religieuse : « car une des missions de\nl'art, c'est de faire dans les âmes sans force l'intérim de la religion >.\n   La conclusion se déduit d'elle-même : ce n'est pas l'art qu'il faut\nrabaisser au niveau du peuple, c'est le peuple qu'il faut élever au niveau de\nl'art; « si le génie devait prendre la mesure du moujick » le génie y perdrait\ntout et le moujick n'y gagnerait rien; mais si le moujick prenait la mesure\ndu génie, le moujick pourrait bénéficier des « exhaussements d'âme » dont\nle génie est le levier.\n   Certes, un état social peut être considéré comme défectueux où tant\nd'hommes, rivés au matériel souci du pain quotidien, sont obligés, pour\nnourrir leur corps, de vivre aux dépens de leur esprit; mais incriminera\nl'art le fait que le peuple est privé du développement intellectuel indispen-\nsable aux hautes jouissances esthétiques, c'est vraiment trop déplacer les\nresponsabilités.\n"}, {"page_pdf": 1204, "page_imprimee": 1061, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2657, "texte": "                            UN DUEL ARTISTIQUE                             106l\n\n\n   Au demeurant, puisque tout homme puise dans la spiritualité de sa nature\nle droit à l'art, ce droit ne doit-il pas être respecté aussi chez ceux que\nTolstoï appelle les privilégiés ? Que ceux-ci placent mal leurs admirations,\nc'est possible; Tolstoï l'affirme, mais son affirmation gagnerait à être\nappuyée par une information plus sûre de la littérature contemporaine et par\ndes arguments d'ordre moins systématique et moins fantaisiste.\n   Les théories d'art de Tolstoï sont, en effet, soulignées d'un éreintement de\nlettres modernes qui fit scandale et provoqua d'indignées protestations...\n« C'est un attentat contre la tradition latine, s'écria Péladan; il n'appartient\npas à un cosaque de lacérer les antiques couronnes ».\n   Il y a vraiment dans le cas de Tolstoï trop de préventions et, disons le\nmot, trop d'ignorances pour justifier des répliques si hautes de ton : son\nappréciation de l'œuvre de Wagner relève du genre revue fin d'année; il ne\nparaît connaître de Baudelaire, de Verlaine et de Mallarmé que les parcelles\nd'ouvrages que les quotidiens, ennemis ricaneurs de l'art, se passent l'un à\nl'autre et publient périodiquement, à fins ridiculisantes; il fait grief à la\nmusique de Beethoven de la surdité de l'artiste; il raille Ibsen lourdement,\net il méconnaît en Bjornson le premier dramaturge qui ait introduit\nau théâtre ces mêmes problèmes religieux que Tolstoï veut donner comme\nbase à l'art.\n   A ce parti pris d'injustice de la part d'un grand penseur, il n'y a qu'une\nexplication, sinon une excuse : Tolstoï la suggère lui-même, en la résumant,\nquand il affirme que le mot Beauté n'a point d'équivalent dans la langue\nrusse.\n   Le livre de Tolstoï est l'œuvre peut-être d'un sociologue, non d'un artiste :\nvivant au centre d'une grouillante humanité inférieure et broyée, il a rêvé,\npour elle, le bien-être, la justice, le bonheur; à ce songe généreux toutes les\nhiérarchies lui paraissent attentatoires ; sa chimère d'égalité lui semble\nentravée, dans sa réalisation, aussi bien par les Puissants du Verbe que par\nles Puissants de l'Action : le Potentat et le Poète — émanation de l'Élite —\nlui sont également ennemis... Et c'est en invoquant le Christ de Jansénius\net de Savonarole, qu'il prêche la croisade contre l'un et l'autre.\n   Conception généreuse au fond, mais illusoire, et qui dès lors ne vaut point,\nn'est-ce pas, qu'on lui sacrifie l'éternel et meilleur adjuvant de la Religion, la\nBeauté — la Beauté, « mot qui n'a point d'équivalent dans la langue russe ».\n\n                                                 FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-016", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1062, "page_fin": 1065, "titre_corps": "Trente-neuvième Exposition de la Société royale belge des Aquarellistes", "titre_sommaire": "L’Exposition des Aquarellistes", "signature_source": "Edmond Joly", "ancre_debut": "Trente neuvième Exposition", "ancre_fin": "EDMOND JOLY", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1205, "page_imprimee": 1062, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 2002, "texte": "Trente-neuvième Exposition\n             de la Société Royale Belge des Aquarellistes\n\n\n\n                L'OUVERTURE des aquarellistes est la première grande journée\n                   picturale de la saison. Elle a eu, cette fois, son éclat ordi-\n                  naire, rehaussé par la présence de S. M. la Reine, dont\n                  la royale protection est toujours acquise aux choses d'art.\n                  Rien de plus légitime que le privilège d'aristocratie qui\n                  s'attache à l'aquarelle. Celle-ci ne peut-elle mettre tout\n                  le grandiose de la fresque dans la grâce d'une page\n                  d'album ? C'est, essentiellement, un art qui sait vivre,\nqui n'ennuie, ne fatigue pas, ne contrarie point le bon ordre d'an salon,\ny joue, au contraire, son rôle avec tact. Hâtons-nous d'ajouter que rien\nn'empêche les œuvres d'être belles et que, cette fois encore, il en est bon\nnombre qui profitent, parfois magnifiquement, de cette permission.\n    Il faut saluer d'abord avec déférence les vétérans du succès, de la répu-\n tation : Becker ; la robustesse de Dell'Acqua; Stroobant, avec de nom-\n breuses rues de Bruges; Lanneau, restant jeune comme ses fleurs; Roelofs,\n Titz, Mme Ronner, toujours inimitables ; Eugène Smits, le maître dont\n charme la femme en vert, d'autres encore.\n   Albrecht De Vriendt n'envoie qu'une carte de visite toujours irrépro-\n chable : de précieux dessins où se retrouvent son sincère orientalisme\n biblique. Cassiers, dont un important envoi, trouve moyen de progresser\n encore en la technique prestigieuse de ses gouaches. (Voyez la composition\n du n° 25). Le style en a des simplismes inédits, des naïvetés de science enfin\ncomplète. Ainsi, le caradérisme de chaque pierre comme le mouvement des\npersonnages, se révèle en une légèreté de trait évoquant la désinvolture\njaponaise. Dans le coloris foisonnent aujourd'hui des verts et des bleus\nabsolument rares; ils correspondent à l'effet étonnant de cette bande orange\n"}, {"page_pdf": 1206, "page_imprimee": 1063, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2954, "texte": "                   L'EXPOSITION DES AQUARELLISTES                          1063\n\n\n\nau grand moulin. Il faut, n'est-ce pas, rapprocher de Cassiers la triade célèbre\ndont il est venu renforcer la domination. Binjé traduit mieux que jamais, en\neffets d'or et d'hermine, les; paysages d'hiver, les villages marins. Stacquet\nse renouvelle remarquablement par des intérieurs aux lumières rembra-\nnesques et de prestigieuses vues d'églises où il semble que prend l'exquis\nvertige des murailles blanchies : cette virginité, cette neige d'intérieur, cette\npureté d'âme. Un rajeunissement parallèle et divergent se manifeste chez\nUytterschaut, qui n'a jamais rien fait de plus aérien et verdoyant que ses\nPommiers et sa Maison du garde. Le cher et grand Claus ne nous envoie\nqu'une petite page en qui tient toute l'aube ; c'est, inimaginablement\nvibrante, l'âme du matin riant aux reflets de l'eau. Hagemans, plus précis\nque d'ordinaire, Hannon, toujours spirituel, Hoeterickx, avec un envoi\nnombreux; Hubert, fidèle à ses prestes scènes militaires (citons ici par simi-\nlitude de sujet les vivantes évocations congolaises d'Abry et les claires sono-\nrités de Romberg) nous amène par Van Leemputten et le grand Mellery,\navec son crépuscule libérateur des lignes, aux œuvres d'Alfred Delaunois,\nun des événements du contingent belge.\n   Adoptant un parti pris nouveau de hachures, où il perd un peu de ses\nveloutés savoureux pour une vibration' plus aiguë, le jeune et si subtil inter-\nprète du Béguinage de Louvain nous en donne les précieuses suggestions de\nvie intérieure. Pour le silence, les rouges des carrelages se taisent sous les\ngris et les bleus comme avec un doigt sur des lèvres. L'Intrus reproduit le\nsymbole grandiose de la Porte, marquée d'un signe trinitaire et par qui de\nl'ombre entre, sort et guette dans le noir « intrus ». De belles flaques vertes\néclairent l'église du Rosaire avec la même vie de choses hantées.\n   L'autre événement du salonnet belge est l'envoi de Mme Gilsoul-Höppe,\nla nouvelle sociétaire; comme qui dirait un discours de réception acadé-\nmique! Rarement avons-nous vu plus délicieuses fleurs, d'un faire plus viril,\nd'une expression plus profonde, plus humaine, comme nous l'avions déjà\npu remarquer à une exposition précédente. Les « lys blancs », les roses si\nsolides et dressées en un paysage aérien; les géraniums, composés à mer-\nveille; les pensées, une des plus complètes transformations d'art, sont un\nvéritable « plaisir dès yeux » comme on disait au grand siècle. Lynen reste\nlui, et a bien raison! Jacob Smits aussi. Meunier... Deus, ecce deus!\n  Le contingent étranger ne nous présente presque aucun de ces Italiens\ndont un douloureux hélas! constituait la plus indulgente appréciation. Un\npeu de la souffrance que nous épargne leur absence nous est rendu par la\nsœur latine, dont certains parisianismes gagneraient à la franchise d'une\nprésentation chromolithographique. Exception, Gaston Latouche présente,\n"}, {"page_pdf": 1207, "page_imprimee": 1064, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2528, "texte": "  I064                             DURENDAL\n\n\n\ndans ses brumes irisées et rousses, une descente de croix qui rappelle plutôt\nles mystiques visions de crucifix descendant aux bras des saints extasiés. Le\ndessin est sommaire avec des à-coups de précision faisant sortir un geste, une\nphysionomie du brouillard lumineux.\n   Les Allemands montrent en aquarelle un peu, très peu, du renouveau\nd'art que la Libre Esthétique nous révélait l'an dernier et pour lequel fit\ntant l'École de Worpswède qui est, dans ces landes marécageuses de là-bas,\nun peu ce que fut, ici, l'Ecole de Tervueren. De Dettman, une chute de\nfeuilles faisant songer à la chanson de Maeterlinck :\n\n                        C'est la clarté des feuilles mortes\n                        Qui brûle sur le seuil des portes.\n\n   Dill, en des brouillards blonds, laiteux, simplifie d'exquises courbes de\npaysages.\n   Mentionnons ici les lys, absolument curieux, que nous envoie de Trieste\nla comtesse de Hohenwart de Munch-Bellinghausen.\n   Dans le cycle britannique, Bartlett, dont nous charmèrent tant les envois\nde l'an dernier, obtient un succès d'admiration et de vente, absolument\nlégitime. Sa femme à l'enfant avec, dans la dominante vert-bleu, le lacis\npréraphaélite d'une rivière, est absolument belle. Le portrait du peintre, par\nJungman, rappelle mieux les japonismes savoureux de naguère. Mme Clara\nMontalba reste délicieusement harmonique en ses brumes embuées d'or vert\net roux.\n   Les envois néerlandais parmi lesquels se trouve, pour nous, l'événement\nsensationnel de l'année, montrent leur qualité coutumière et profonde avec\nquelque chose de plus affiné et moderne. C'est Haverman, toujours intime;\nMme Jansen-Grothe, gravement symbolique et prenante; puis enfin, Paul\nRink !\n   A notre dernière exposition universelle, une aquarelle de lui, La Flottille\nde Pêche, montrait toute l'âme du peintre néerlandais, cette âme profonde,\nstagnante et mirant les nostalgies du lointain. Ici, trois œuvres attestent la\nmême maîtrise à la fois violente et calme, ayant conquis dans les lignes et\nles nuances une expression à soi, d'une saveur définitive et vivante. Le\nCarillon montre l'essor d'une tour si ferme en sa stabilité et si bien épanouie\nen lignes, en nuances, qu'on y sent, à la fois, le sol veiné d'eau où elle pose et\nle ciel aux vols d'oiseaux et de nuées dans lequel elle rêve. Les complica-\ntions amusantes et recueillies d'un pont dans Le Soir, évoque le chemine-\nment étroit des vies encloses. Quant à La Lecture sainte, ce portrait de vieille\n"}, {"page_pdf": 1208, "page_imprimee": 1065, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 838, "texte": "                   L'EXPOSITION    DES AQUARELLISTES                    1065\n\n\n\nfemme, d'une si effrayante audace de réalisme et de réalisation, avec les tons\nprécieux des bleus, des mauves, des bruns, avec le lacis des rides écrivant\nl'âme sur la chair vaincue, il révèle le secret des puissances du paysage, le\nmiracle de l'expressivité, égale vie des choses et des êtres.\n   Van der Waay, dont le simplisme aime surtout les études de grandes sur-\nfaces de chair, n'échappant pas toujours à la lourdeur du détail, a une excel-\nlente étude de portraits (Mes Amis). Mme Vlasman-Lingeman attriste des iris\nsi gravement pâles ou sombres, tandis que chez Wijsmuller, une gaieté de\nkermesse éclaire, oh ! doucement, les villages hollandais aux jours de fêtes\nnationales.\n\n\n                                                        EDMOND JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-017", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1066, "page_fin": 1067, "titre_corps": "Le Prix de Rome", "titre_sommaire": "Le Prix de Rome", "signature_source": "Henry Moeller", "ancre_debut": "LE PRIX DE ROME", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1209, "page_imprimee": 1066, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2136, "texte": "LE PRIX DE ROME\n\n\n                  CELUI qui     aurait encore eu des doutes sur l'utilité des con-\n                      cours pour le prix de Rome, n'avait qu'à aller voir l'expo-\n                      sition des tableaux couronnés cette année pour perdre\n                      toute illusion. Voilà donc à quoi aboutit l'enseignement\n                      académique! Des horreurs! ou, pour employer une expres-\n                      sion banale : des croûtes! Tous ces tableaux manquaient\n                      absolument de personnalité. Or, où il n'y a pas de person-\n                      nalité il n'y a pas d'art. Pas d'inspiration. Pas d'envolée.\nPas de coups d'ailes. Il y avait des ailes, c'est vrai, puisqu'il y avait des\nanges. Mais si l'on n'avait pourvu d'ailes les personnages qui étaient censés\nreprésenter des anges, personne ne se serait douté qu'anges il y avait, telle-\nment peu les personnages en question avaient des physionomies séraphiques.\n« Oh! mon Dieu! est-ce que vos anges seraient donc si laids que cela! »\nTelle fut l'exclamation qui s'échappa involontairement de mon âme en\nvoyant ces tableaux. Et s'il y a de tels anges dans votre paradis, ce serait, ma\nfoi, à se demander quel truc on pourrait bien inventer au ciel pour ne point\nles voir. Il est vrai que vous devez être si beau, qu'une fois en présence des\nineffables splendeurs de votre essence, on doit en être tellement ébloui que\nl'on ne songe plus à en quitter ia contemplation amoureuse, fut-ce pour voir\ndes anges, surtout des anges comme ceux que j'ai vu, hélas! au Musée\nModerne. »\n   Ce qui m'a toujours frappé dans les expositions des prix de Rome, c'est le\nmanque d'unité. Il y a des détails, quelquefois très biens, j'en ai remarqué à\nla dernière exposition. Mais ce sont des détails, hélas! F.t que valent des\ndétails quand ils ne se confondent pas en une parfaite unité. Et le manque\nd'unité est le résultat du manque d'idées inspiratrices. L'absence totale\nd'inspiration est la caractéristique de tous les tableaux des prix de Rome.\n   Non moins vulgaires, oh combien ! sont les bergers de Bethléem. D'affreux.\n"}, {"page_pdf": 1210, "page_imprimee": 1067, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2032, "texte": "                             LE   PRIX   DE   ROME                        I067\n\n\n d'horribles Bohémiens ! que l'on ne voudrait pas rencontrer le soir au coin\n d'un bois.\n    Et ce serait là la physionomie des âmes simples, naïves, candides,\n auxquelles Dieu réservait les prémisses de la révélation de son Verbe!\n    Une chose, entre mille autres, m'étonne, c'est que l'on s'obstine à\n donner aux concurrents pour le prix de Rome, le sujet le plus difficile à réa-\n liser, le sujet religieux. L'art religieux est le plus sublime, c'est vrai, mais\n en même temps le plus difficile des arts. Il ne tolère pas la médiocrité. Et\n on le propose aux efforts d'aspirants à l'art!\n    Moi je vote avec enthousiasme la suppression des prix de Rome, vu le\nrésultat pitoyable auquel on aboutit généralement. Mais s'il faut absolument\nles maintenir, de grâce que l'on n'impose plus aux concurrents des sujets\nreligieux.\n    Pour faire de l'art religieux, il faut être un artiste consommé, car, encore\nune fois, et on ne saurait assez le répéter, l'art religieux est le plus trans-\ncendant de tous les arts.\n    Pour former des artistes religieux il faut un milieu autrement élevé que\nne l'est généralement celui de nos académies.\n    Une seule fois, en ces derniers temps, nous avons constaté un essai\nsérieux d'art religieux chez un des concurrents du prix de Rome. C'était\nen 1S95. Jean Delville remporta, cette année-là, le premier prix. Il dépas-\nsait de loin tous ses concurrents. Son œuvre dénotait un vrai tempérament\nd'artiste. Unité, personnalité, élévation de sentiments, inspiration, compré-\nhension du sujet, perfection de style, richesse de coloris, toutes ces qualités\nessentielles et primordiales qui constituent l'artiste, s'affirmaient dans le\ntableau de Jean Delville. Et c'est avec enthousiasme, on s'en souvient, que\nnous rendîmes hommage à cet effort remarquable d'un des plus conscien-\ncieux artistes que nous possédions actuellement en Belgique.\n\n\n                                                        HENRY    MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-018", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1068, "page_fin": 1069, "titre_corps": "Correspondance", "titre_sommaire": "Correspondance", "signature_source": "Edmond de Bruyn", "ancre_debut": "CORRESPONDANCE", "ancre_fin": "du directeur du Spectateur Catholique", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1211, "page_imprimee": 1068, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2102, "texte": "CORRESPONDANCE\n\n\n    La rédaction de Durendal a reçu la lettre suivante de M. de Bruyn, direc-\n teur du Spectateur Catholique :\n\n          M E S CHERS CONFRÈRES, MESSIEURS LES DIRECTEURS\n                    DE « DURENDAL »,\n\n     J'ai lu dans votre numéro de septembre une notule non signée que vous\n  avez bien voulu consacrer à mes Réflexions sur M. Huysmans. Je ne pourrais\n  que vous remercier d'avoir trouvé, dans la publication de mes opinions, un\n  prétexte suffisant à formuler les vôtres, encore que contraires, si elles ne\n  finissaient sur cette remarque :\n     Suivre M. Huysmans? Il ne s'agit pas de cela.\n     Mais lui rendre la justice qu'on ne refuse même point à M. de Gourmont, voilà\n le devoir des artistes et des catholiques.\n     Il est probable que cela ne veut rien dire; il est possible que cela doive\n signifier quelque chose. Auquel dernier cas comme « la justice qu'on ne\n refuse même point à M. de Gourmont n'est pas une mesure appréciable\n in abstracto, cette remarque semble devoir constituer pour moi un conseil\n ou une leçon. Elle tendrait en tous cas à me dénier l'impartialité critique.\n    Je suis très gêné, mes chers confrères, eu égard à notre communauté\n d'aspirations qui semblerait devoir nous rendre moins enclins à soulever ou\n à parer des chicanes, de me trouver dès lors forcé de répondre.\n    Je m'interdis de penser que cette remarque anonyme est perfide; qu'il me\n suffise de montrer combien elle est inexacte :\n    Certes, je n'hésite pas à m'honorer de ce que l'auteur du Latin Mystique et\nde L'Imagier ait bien voulu condescendre à tenir compte à l'occasion de mes\nindications et à ne pas refuser mon affectueux respect; mais je suis tenu à\nvous avouer à rebours que « la justice que je lui ai rendue » a consisté\njusqu'ici, pour moi comme pour tous les critiques, semble-t-il, à feindre de\nne pas apercevoir un phénomène aussi complexe que ce cerveau et à se taire\nà son endroit.\n    Et vraiment, maintenant que j ' y réfléchis, je me le reproche et je me\npropose bien d'essayer d'expliquer quelque jour : comment, écrivain fran-\n"}, {"page_pdf": 1212, "page_imprimee": 1069, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2440, "texte": "                             CORRESPONDANCE                                   1069\n\n\nçais, érudit et philosophe, M. Remy de Gourmont — IMMORALISTE — est\nassez éminent pour constituer un danger. Il y a de pareils fléaux : Socrate,\nVilliers, Ibsen, Paul A d a m . . .\n  Et ainsi je rendrai à M. de Gourmont la justice que je ne refuse (même)\npoint à M. Huysmans.\n                                                  EDMOND DE BRUYN,\n                                             Directeur du Spectateur   Catholique.\n  Voici notre réponse :\n   M. de Bruyn, ayant attendu La Cathédrale « comme une encyclique »,\neut une désillusion dont il prétendit faire pâtir M. J.-K. Huysmans et il\nsignifia dans une plaquette « pourquoi il ne suivrait pas M. Huysmans ».\n   Nous avons expliqué, dans une notule, « pourquoi nous ne suivions pas\nM. de Bruyn ».\n   Divergence d'idées sur un point spécial — car nous estimons sincèrement\nle talent de M. de Bruyn et son initiative apologétique nous a toujours paru\nintéressante et vaillante.\n   Tout au plus jugions-nous, en l'occurence, qu'elle l'avait entraîné à un\nexcès de zèle et à quelque injustice envers un grand écrivain qui, n'ayant\npromis à personne de faire une encyclique, ne nous devait qu'une œuvre\nd'art.\n   Telles, en résumé, furent nos remarques; et pour leur donner un sens\nplus tangible, nous fîmes observer, dans la phrase dont se plaint M. de\nBruyn, qu'il y avait au moins autant d'art apologétique dans La Cathédrale\nque dans certaines traductions de cantiques que M. de Gourmont donna au\nSpectateur, et — nous ajoutons — que dans toutes les œuvres (côté mys-\ntique) du collaborateur du Mercure de France.\n   Notre « affectueux respect » — n'en déplaise à notre sympathique corres-\npondant — va plutôt à M. Huysmans qu'à M. de Gourmont, et ce pour beau-\ncoup de raisons dont quelques-unes ne sont point uniquement littéraires,\nmais il va de soi que nous ne prétendons imposer à M. de Bruyn ni nos\nsympathies pour l'un, ni nos aversions pour l'autre de ces artistes.\n   Aussi M. de Bruyn a-t-il raison de ne nous supposer aucune perfidie;\nnous lui certifions même que nous n'avons eu ni la prétention de lui faire la\nleçon, ni l'outrecuidance de lui donner un conseil.\n  C'est, sur un point déterminé, la justesse et non l'impartialité de sa critique\nque nous avons mise en doute.\n   Il y a là une nuance qui aura échappé à l'habituelle perspicacité du direc-\nteur du Spectateur Catholique.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-019", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1070, "page_fin": 1078, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "F V", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1213, "page_imprimee": 1070, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2015, "texte": "LES LIVRES\n\n LA POÉSIE :\n\n     L'Heure de l ' A m e , poème, par l'abbé HECTOR HOORNAERT (Bruxelles\n et Paris, LYON-CLAESEN, éditeur).\n    Je me sens particulièrement heureux d'appeler l'attention des lecteurs de\n Durendal sur le poème de M. l'abbé Hector Hoornaert : L'Heure de l'Ame.\n Trop peu de prêtres réussirent, chez nous et même ailleurs, à conquérir\n l'estime des lettrés; trop peu y ont tâché. L'auteur des belles Ballades\n russes est l'un des très rares; nous lui devons la joie d'un poète en soutane :\n honneur à lui !\n    Peu de sujets méritaient plus que celui-ci de tenter une plume sacerdo-\ntale; il est à la fois très haut, très poignant et très actuel. L'heure de l'âme,\non le devine, est celle qui sonna, ces dernières années, au cadran du siècle,\net qui met en route vers Dieu tant d'illustres et tant d'obscurs. La pensée\ncontemporaine est lasse de tant d'expériences orgueilleuses et vaines; elle a\npris en dégoût le positivisme naguère triomphant; les plus élégants scepti-\ncismes cessent de plus en plus de la séduire. Elle se sent aujourd'hui enve-\nloppée de mystère. Après avoir tout nié, elle éprouve un immense besoin\nd'affirmer. L'âme qui se mourait, revit. On a faim et soif de foi, d'espé-\nrance, d'amour. L'Au delà sollicite les esprits; le Christ attire insensible-\nment les cœurs.\n   C'est cette crise mystérieuse, c'est ce drame intérieur qu'analyse et que\nchante le poème de M. Hoornaert. Il marque les successives étapes qui,\nlentement, conduisent l'âme, hésitante d'abord et troublée, mais sincère et\nde bon vouloir, et prévenue d'ailleurs par la grâce, vers la Vérité. Les voix\nde la nature et de la conscience s'élèvent tour à tour, impérieuses et\ndouces, dans le silence. L'âme les médite profondément, humblement ;\nelle dompte peu à peu les suprêmes soubresauts de l'orgueil et de la chair;\nelle se prépare, dans le recueillement, à entendre les grandes et redoutables\nparoles de vie que prononce l'Eglise. La lumière l'inonde enfin; le pèlerin,\n"}, {"page_pdf": 1214, "page_imprimee": 1071, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2694, "texte": "                                        LES LIVRES                               I071\n\n\n\n   pénétré de repentir et d'allégresse, abjure ses erreurs et ses fautes et s'arme\n  pour les saints combats. Dieu triomphe en lui et compte un chevalier de\n  plus. L'épilogue célèbre un monde rajeuni par la Foi.\n     Il n'était point facile de donner à tel poème, surtout analytique et tout\n  abstrait, une forme vivante, du mouvement et de la couleur. Le poète s'y\n  est efforcé très ingénieusement sans peut-être réussir toujours. Mais quel\n  poème didactique ou philosophique échappa jamais à quelque sécheresse,\n  à quelque froideur? C'est miracle déjà qu'il s'anime et qu'il vibre par\n  endroits. Ces endroits, Dieu merci ! sont fréquents dans le poème de\n  M. l'abbé Hoornaert.\n    Bien qu'il y ait, dans L'Heure de l'Ame, de belles pages en nombre, de\n haute inspiration et de forme impeccable, le lien logique qui les unit toutes\n est trop rigoureux pour qu'elles ne perdent point à s'isoler : force est de\n renoncer presque complètement aux citations. Transcrivons pourtant ici cet\n exultant sonnet où la Terre évoque, magnifiquement, son premier jour :\n\n                  Oh ! souvenir de l'heure où je venais d'éclore.\n                  Où, fixant mon soleil d'un regard étonné,\n                  Je me vis dans l'azur prendre tin vol effréné\n                  A travers l'infini, ruisselante d'aurore !\n\n                  Cet immense bonheur dont je tressaille encore,\n                  Quand, sous le choc fiévreux de mon sang nouveau-né,\n                  Je sentis ondoyer sur mon sein incolore\n                  Un peuple végétal de roses couronné !\n\n                  Alors je n'entendais que clameurs triomphales ;\n                  Tous les êtres, charmés de leur royal destin.\n                  Chantaient éperdûment l'hymne des lois virales !\n\n                  Et tout était si pur en ce premier   matin\n                 Que, flairant le parfum de mes fleurs colossales,\n                 Les astres se pâmaient sur leur orbe lointain !\n\n\n   Sans atteindre toujours à ce lyrisme, l'œuvre convie tout entière, par des\nqualités diverses et précieuses, l'attention du lecteur. Si elle n'est point par-\nfaite de tout point, elle apparaît cependant comme un des plus nobles et des\nplus méritoires efforts qu'ait tentés, depuis longtemps, chez nous, un poète.\nEt j'ai idée que ces « écritures faites pour l'au-delà divin » — ainsi que le\nproclame un sonnet liminaire — ne seront pas sans valoir à leur auteur,\nmême ici-bas, quelque récompense. Si leur très artiste éditeur y participe,\nce ne sera que justice.\n                                                                         M..D.\n"}, {"page_pdf": 1215, "page_imprimee": 1072, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2605, "texte": "  1072                               DURENDAL\n\n\n\n   L e Reflet    des H e u r e s ,   par    le Comte          D'ARSCHOT   (Bruxelles,\n P. LACOMBLEZ, éditeur).\n   Il est d'une lecture attachante, troublante parfois, ce recueil de poèmes\nque l'on devine « vécus » et au travers desquels transparaît, comme au\ntravers d'un cristal, une âme loyale et sensitive, douloureuse au contact des\nréalités.\n                             Tous ces vers sont venus\n                             Selon le fil de l'heure...\n                             Et j'y rêve ou j'y  fleure\n                             Des paradis perdus.\n\n                             Et je n'ai que voulu\n                             Fixer dans mes pensées\n                             Des visions passées\n                             Et le temps révolu ;\n\n                             Je vois ce que j'y fus\n                             Et, là, je me console\n                             De l'Illusion folle\n                             Qu' aujourd' hui je n'ai plus.\n\n   Qu'Aujourd'hui je n'ai plus !... C'est assez la coutume et le propre des\n poètes, qui sont d'éternels illusionnés, de se prendre pour des désillusionnés.\n En fait, l'illusion est leur nature même : elle est pour leur âme ce que le\n sang est pour leur être physique, et quand ils croient leurs illusions\nenvolées, celles-ci ont tout bonnement changé de forme et de nom.\n   C'est que la crise de la maturité, qui est l'âge critique des illusions, se\ntrahit, suivant les tempéraments, par des symptômes bien divers. Chez les\nuns, — esprits pratiques, — elle provoque l'affaissement de la mentalité et\nl'avortement de toutes les inspirations supramatérielles. Leur âme, pour\navoir dédaigné la gloire et ses tempêtes, se condamne à la stagnation d'un\nmarais. Chez d'autres, esprits moins cyniques et plutôt résignés, ses effets\nse réduisent à un abaissement dans l'horizon des pensées et des espérances.\nMais pour le poète, éternellement séduit par le kaléidoscope de ses rêves,\nenchaîné à la chimère sans trêve ni merci, les illusions dont il se guérit ne\nsont jamais les dernières, mais tout au plus les avant-dernières. Pour\ncombler une tombe, il en creuse une autre à côté. Et c'est pourquoi, victime\nd'une fatalité à laquelle il croit vainement échapper, ses sentiments et ses\npensées se voilent, même à son insu, d'amertume. C'est pourquoi les œuvres\ndes poètes de race sont toujours imprégnées d'une mélancolie immanente\nqui excite l'étonnement ou la raillerie des êtres que leur pénurie d'idéal\nréduit à l'action matérielle. Les vers de M. d'Arschot sont d'une mélancolie\n"}, {"page_pdf": 1216, "page_imprimee": 1073, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2557, "texte": "                                        LES     LIVRES                         1073\n\n\n    sentimentale à la fois douce et grave. C'est une mélancolie discrète, qui\n    répugne aux éclats et s'accommode volontiers des demi-teintes, sincère et\n    hautaine un peu, si bien qu'elle doit s'effaroucher, semble-t-il, presque\n    comme d'une profanation de ses plus secrètes pudeurs, de voir se substituer\n    au mode si vivant et palpitant, si personnel et intime de l'écriture, les\n    caractères automatiques de la publication.\n      Partout transparaît cette mélancolie, même dans la description d'un\n    paysage ensoleillé, même dans la description de ce charmant tableau\n    Au Printemps, jusque devant les ciels de turquoise des îles de l'Adriatique, où\n\n                    La mer a des reflets doux, chatoyants et verts\n•                   Et le vent sur les flots chante comme des vers...\n\n      C'est la nostalgie, et non la jouissance, qui envahit l'âme du poète ; et sa\n    contemplation se mue en regret :\n\n                    Un pâtre, renversé dans les iris sauvages\n                    Rêve, les yeux perdus dans les premiers   feuillages...\n\n                    — J'ai longtemps eu l'espoir que le jeune berger\n                    Joiirait pour sa Chloé sur un roseau léger...\n\n                    Que les temps sont changés ! Et que tout est fragile   !\n                    Tous tes bergers sont morts, ô suave Virgile !\n\n  Même la fraîcheur des fleurs ne lui fait point oublier leur proche\ndécadence :\n                   Dans un vase de jade à la structure étrange,\n                   Une fleur, lentement, se fane et s'alanguit\n                   Et sa beauté qui meurt et qui s'attriste et change,\n                   Change en regrets l'arôme ardent qui s'affaiblit.\n\n   Même, aux heures d'amour, la joie du présent est assombrie par\nl'évocation du lendemain ou de la veille, comme dans cette délicieuse\npoésie : Le Retour au Passé, dont voici, le début et le motif :\n\n                   Dans le jardin de fleurs où nos subtiles mains,\n                   Haletantes d'amour, chastement s'enlacèrent,\n                   Je suis allé tout seul — 6 tristes lendemains —\n                   Tant y pleurer sur toi que mes yeux s'en lassèrent.\n\n   Chaque heure, on le voit, a son reflet, dans le passé ou l'avenir. Chaque\nregret se nuance d'un espoir. Chaque illusion perdue, — uno avulso, non\ndeficit alter, — se double d'une illusion nouvelle... Et n'est-ce point par là\nque les impressions d'un poète, si personnelles qu'elles soient, touchent\n"}, {"page_pdf": 1217, "page_imprimee": 1074, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2593, "texte": " 1074                             DURENDAL\n\n\n\nchacun de nous? N'est-ce point ainsi qu'en ouvrant son âme, il intéresse la\nnôtre qui y retrouve, en souvenirs ou en désirs, des lambeaux de sa vie\npropre ?\n   Ajouterai-je que la forme de ces poèmes, comme celle des proses très\nremarquables du même auteur, est d'une élégance et d'une clarté auxquelles\nles poètes belges ne nous ont pas toujours habitués. S'il fallait lui trouver\nune filiation dans notre Parnasse, je l'apparenterais volontiers à celle de\nM. Fernand Severin. On voudrait cependant, dans l'œuvre poétique du\ncomte d'Arschot, çà et là un peu moins de nonchaloir et de laisser-aller dans\nla facture. Mais cette facilité, qui est tour à tour un mérite ou un défaut en\npoésie, n'est sans doute, chez M. d'Arschot, que la spontanéité naturelle\nd'une âme qui s'écoute chanter...\n                                                           H. C. W .\n\nLA P H I L O S O P H I E      :\n\n\n  D e la V i e i n t é r i e u r e , par JOSÉ HENNEBICQ (Paris, CHAMUEL).\n   Il y a deux sortes de vie intérieure. Penser, c'est vivre d'une vie inté-\nrieure. Mais l'acte de la pensée ne sort pas de l'ordre naturel. Il est l'affir-\nmation la plus haute de la vie humaine naturelle. Bien au delà et au-dessus\nde cette vie intérieure naturelle, il y a la grande vie intérieure surnaturelle.\nCelle que la grâce allume dans l'âme. Tout chrétien, par le fait même qu'il\npossède ce trésor d'en haut, vit de cette vie intérieure-là. Cette vie comprend\ndes degrés infinis. Elle va de la simple vie de l'âme en état de grâces jus-\nqu'au plus haut Mysticisme pour se consommer au ciel dans l'extase de la\nvision béatifique.\n   Les lettrés abusent quelque peu de nos jours du terme de Mystique. Ils le\ndonnent trop facilement à tout écrivain qui émet une doctrine intellectuelle\nquelconque. A dire vrai, il n'y a qu'un Mysticisme, celui des Saints. Et que\nl'on ne s'y trompe pas. Ce Mysticisme des Saints, même au point de vue\nesthétique, dépasse de cent coudées en splendeur et en beauté toute doctrine\nintellectuelle de l'ordre purement humain. La vie mystique est tout ce qu'il\ny a de plus artistique. Dans une âme mystique se déroule le plus puissant\ndes poèmes. Ce poème est tellement transcendant que pour le chanter les\nmystiques ont dû se servir souvent d'un langage presqu'énigmatique poul-\nies non initiés. Et encore ne nous ont-ils pas dit et ne nous diront-ils jamais\nleurs plus sublimes inspirations.\n  Avec les mêmes facultés que l'homme naturel, mais centuplées en acuité\npar la transformation de la grâce, l'âme mystique vit dans une perpétuelle,\n"}, {"page_pdf": 1218, "page_imprimee": 1075, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2835, "texte": "                                LES LIVRES                               I075\n\n\n\nineffable et amoureuse contemplation de la Beauté Essentielle, dont les\nartistes ne parviennent à saisir que de très humbles et modestes reflets. Et\nsi ce poème-là pouvait être exprimé dans son intégralité en paroles humaines,\nil éclipserait du coup de sa rutilante et lumineuse magnificence toutes les\npauvres productions des humains.\n   C'est parce que cette vie mystique est en même temps si esthétique, que\nles artistes se sont toujours sentis invinciblement attirés vers les mystiques.\n   C'est en artiste que J. Hennebicq a considéré et nous parle dans sa pla-\nquette de la vie intérieure et de la vie mystique. Il faut se mettre à ce point\nde vue, qui est le sien, pour le juger. Sinon on pourrait à première lecture\ns'y butter contre des phrases qui, au premier abord, pourraient paraître\nerronées. Ces pages ont été écrites par un artiste. C'est en artiste qu'il faut\nles lire. Et alors on y découvrira des idées du plus hautain idéalisme expri-\nmées dans un style à la hauteur de la pensée.\n   La plaquette de J. Hennebicq n'est point un traité de la vie intérieure :\nc'est plutôt un bouquet de pensées sur la vie intérieure, émises au cours de\nl'inspiration du moment et reliées ensemble par une gracieuse gerbe de\nphrases pleines de musique, de poésie et de charme.\n                                                           HENRY M Œ L L E R .\n\n\n   La Conscience n a t i o n a l e , par HENRY BÉRANGER (Paris, COLIN).\n   M. Henry Béranger, dès même ses années d'université, prétendit au rôle\nde « conducteur d'âmes »... Ce jeune homme, non dépourvu de solennité ni\nd'ailleurs de talent, eut l'intuition nette du moment historique où se situèrent\nses débuts de vie intellectuelle et il sut prêter une voix juste et parfois élo-\nquente aux vagues aspirations des adolescents, ses contemporains : l'impas-\nsibilité aristocratique de l'art parnassien, les brutalités grossières du natu-\nralisme, les négations orgueilleuses de la science avaient vinculé cette\ngénération dans un état d'âme trop matériel, trop sec et trop positif pour\nque de l'excès de cérébralité ne naquit point la nostalgie du sentiment;\nM. Béranger guetta cette nostalgie; peut-être même contribua-t-il à\nl'éveiller; enfin il fut de ceux qui lui donnèrent corps dans des œuvres un\npeu guindées, un peu pédantes, mais révélant de l'observation, de l'étude et\ndes qualités de style indéniables.\n   M. Henry Béranger fait partie de ce groupe de néo-chrétiens, dont j'ai eu\nl'occasion de parler récemment à propos de M. Maurice Pujo et de sa Vie\nmorale; c'est l'école de l'inquiétude et de la bonne volonté; ses adeptes un\njour, loyalement et courageusement, se mirent en route vers la Vérité, mais\nils n'eurent pas le courage de persévérer, et ils se sont arrêtés à mi-chemin,\n"}, {"page_pdf": 1219, "page_imprimee": 1076, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2806, "texte": " 1076                            DURENDAL\n\n\n\ndans une sorte de vague mysticisme qui cadre mal avec les leçons d'énergie\nqu'ils prétendent donner.\n   Il y a là une contradiction sur laquelle le nouveau livre de M. Béranger\nme permet de revenir et d'insister; d'autant plus que, à rencontre de\nM. Pujo, l'auteur de la Conscience nationale apporte dans ses théories une\nprécision qui facilitera la discussion.\n   On abusa beaucoup, ces temps derniers, du mot « intellectuel » et on lui\ndonna une extension très arbitraire... N'en déplaise à M. Ferdinand Brune-\ntière et sans demander la permission à quelques sous-journalistes belges,\nj'ose penser que ce vocable demeure excellent pour désigner cette élite dé la\ngénération actuelle qui joint à un culte passionné de l'art un conscient souci\nde vie intérieure, qui demande à l'idéal littéraire les nobles satisfactions de\nl'esprit et réclame de l'idéal religieux un but élevé d'existence.\n   Que si ces jeunes gens sont des catholiques, dont l'évolution mentale et le\ndéveloppement moral se sont effectués sous le regard de l'Eglise et dans\nl'orbite de sa discipline si ferme à la fois et si large, la solution du problème\nse trouve simplifiée ': j'ai presque honte, comme d'une banalité, de rappeler\nque l'Église, loin d'entraver le progrès des arts, leur fournit constamment\npar sa doctrine et par son histoire, la sève éternelle de croissance... Et\nil faut avoir l'esprit tourné au jansénisme et ne tenir aucun compte d'ail-\nleurs des données des annales littéraires pour prétendre que le catholicisme\njamais ait étouffé un génie ou asservi un talent dans la « bandelette de ses\n dogmes »...\n   Pour ce qui regarde d'autre part la direction morale, les enseignements et\nles préceptes du Christ n'ont point été dépassés ni remplacés, que je sache,\ncomme code précis et détaillé d'une vie de dignité, de bienfaisance et de paix;\net ceux qui ont le bonheur de croire en le divin Galiléen et essayent de\nsuivre humblement la voie lumineuse et réconfortante de ses pas sur la\nterre, ne sentent nullement le besoin de chercher ailleurs une doctrine qui\naide, relève et console et qui soit enfin et selon les besoins, un ordre, un\nconseil et un encouragement.\n   Aussi n'est-ce point à ces privilégiés de la croyance intégrale que s'adresse\nl'ouvrage de M. Henry Béranger, mais bien à ceux, nombreux j'en conviens\nparmi l'actuelle jeunesse, qui « sans avoir rendu leur foi aux dogmes de\nleur enfance     voient dans le Christ une adorable figure de l'humanité\nsupérieure », affirment « l'intuition directe de l'absolu », repoussent l'Eglise,\nmais admettent le sentiment religieux, l'angoisse du Divin, rejettent les\nDogmes, les Miracles et les Mystères, mais prétendent réconcilier « la vie\n  eligieuse avec la culture scientifique » communient dans une sorte de\n"}, {"page_pdf": 1220, "page_imprimee": 1077, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3050, "texte": "                                 LES LIVRES                              1077\n\n\n« libre-pensée religieuse » et arrivent enfin à une « religion de la vie inté-\nrieure ». « Après la pensée libre, après l'action libre », M. Béranger proclame\n« la foi libre ». Après les droits de l'homme, il affirme les droits de l'âme .\n   Si ce résumé des théories de M. Béranger manque de précision, c'est que\nces théories elles-mêmes ne sortent point d'une sorte d'idéalisme mystique,\ntrès fluide et très vague... Ce sont de belles et généreuses négations, mais\noù est l'affination, où la règle tangible et pratique, où la sûre et immédiate\ndescription... J e vois bien ce dont M. Béranger et ses amis ne veulent plus :\nles persécutions bêtes de la Franc-Maçonnerie et les prétentions attentatoires\nde la science; ils sauvegardent ainsi les droits de l'âme humaine, mais ils\nn'établissent ces droits ni ne les organisent, ni ne les gardent des offensifs\nretours de la négation... A mi-côte entre le matérialisme et le christianisme,\ndans l'attirant désert du songe doux et perfide, ils ont planté une tente poé-\ntique et fragile, sans appui dans le sable mouvant; vienne la première rafale\net elle emportera leur illusoire campement d'orgueil et de rêve...\n  Pourquoi ne marchent-ils pas jusqu'à l'Église proche?\n  Pourquoi? Des raisons, je n'en discerne pas, des prétextes, oui et parmi\nceux-ci il en est de vraiment bien pauvres.\n  Il semble que les questions de personnes aient été un grand facteur du\nmalentendu qui s'est établi entre l'Église et les néo-chrétiens; les efforts\nsincères de ceux-ci vers la Vérité ont été parfois raillés, mis en suspicion et\ndécouragés par des personnes que le souci des âmes et l'intérêt de la reli-\ngion eussent dû rendre plus charitables ou plus prudentes ; mais ce sont là\ndes misères qui se rencontrent partout où il y a des hommes et de n'en\navoir point su faire abstraction prouve uniquement à notre sens que\nM. Béranger et ses amis n'ont su mettre dans leur évolution la sérénité, la\ngénérosité et surtout l'humilité qu'il fallait.\n  Et ainsi ils en sont venus à exiger de l'Église non point l'accueil maternel\nqu'ils étaient en droit d'attendre, mais qu'elle renonçât à ce qui est de son\nessence et pliât ce qu'il y a d'éternel et de permanent dans sa doctrine aux\ncaprices d'un individualisme idéaliste, variable et inconsistant, sans principes\nsupérieurs, sans base en dehors de lui-même, et qui ne vaudra jamais que ce\nque vaut l'individu qui le professe.\n   Si une telle religion peut suffire à des « intellectuels » assez doués pour se\nfaçonner « un dieu intérieur » qui ne voit qu'elle ne saurait satisfaire et\nguider l'immense masse humaine et que dès lors la puissance d'entraîne-\nment lui fera toujours défaut;; M. Béranger et ses amis doivent se résigner\nà rester des apôtres de salon ; ils peuvent amorcer un culte d'initiés, ils ne\ncréeront jamais un courant.\n                                                    FIRMIN VANDEN BOSCH.\n                                                      ~                 „\n"}, {"page_pdf": 1221, "page_imprimee": 1078, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1539, "texte": " 1078                             DURENDAL\n\n\n\nLA C R I T I Q U E     :\n\n  I m p r e s s i o n s de Théâtre, par J U L E S LEMAITRE (Paris,   LECÈNE    et\nOUDIN).\n   Un livre de M. Jules Lemaître est toujours une fête... Celui-ci se pourrait\nintituler « d'Eschyle aux Folies-Bergères » en passant par Ibsen, Rostand\net d'Ennery... Touche-à-tout avisé et compréhensif. M. Jules Lemaître\npasse du plaisant au sévère, du génie au mérite et du mérite à la banalité\navec une aisance et une souplesse émerveillantes.\n   M. Lemaître saurait être dogmatique certes — comme d'autres — et pédant\net ennuyeux; on sent en lui de l'érudition et peut-être des principes dont il\na la pudeur; sa naïveté cache de la rouerie, son indulgence est nuancée de\nmépris et son émotion ne va jamais sans un peu de raillerie; tous les con-\ntrastes qui font la Vie ont mis sur lui leurs reflets et tous les heurts des\nidées ont eu en lui leurs échos; il est sentimental et ironique, mystique et\npaïen, classique et moderne : il est une fleur merveilleuse et brillante et\nvivante de l'impressionnisme contemporain.\n   Tous les livres de M. Lemaître contiennent une grande part de vérité —\net cela les rend instructifs — et une grande part de paradoxe — et cela\nfait leur amusement. Quand il analyse une œuvre éternelle, l'auteur des\nImpressions la paraît découvrir à nouveau et quand il discute une œuvre pas-\nsagère, il lui donne, par sa critique, de plausibles raisons d'existence durable.\n\n                                                                     F. V.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-020", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1079, "page_fin": 1081, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "37 rue Pergolèse à Paris", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1222, "page_imprimee": 1079, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2148, "texte": "LES REVUES\n\n\n  LA R E V U E G É N É R A L E :\n   Une excellente étude de M. Georges Legrand sur François Coppée —\nbasée sur cette théorie maintes fois exposée ici même mais que l'on ne sau-\nrait trop mettre en relief : « Toute vérité et toute beauté sont encouragées\net honorées par le christianisme, et avec raison, puisque la vérité, à quelque\nordre qu'elle appartienne, la beauté, à quelque degré qu'elle soit située, sont\nune expression des perfections de Dieu en qui resplendissent la vérité et la\nbeauté absolues. Ceux qui se targuent de ne reconnaître que les vérités ou\nles beautés religieuses et de mépriser les autres, sont des jansénistes dont\nl'étroitesse de vues jette le discrédit sur la religion qu'ils veulent servir ».\n\n  LA L U T T E :\n  Henri Mazel, par Yves Berthou ; de cette étude d'ensemble sur l'auteur\nde l'Hérésiarque, nous extrayons cette juste appréciation des conquêtes litté-\nraires du symbolisme : « Les symbolistes ont surtout, uniquement, fait\nœuvre d'art; la trace de leur passage ne peut plus s'effacer dans la littéra-\nture française. Ils furent des initiateurs. Ils ont découvert l'âme cachée des\nchoses et, si les jeunes gens d'aujourd'hui parviennent à une si belle compré-\nhension de la nature, c'est à eux qu'ils la doivent. Ce sera l'honneur de cette\nEcole d'avoir ouvert à l'art des horizons nouveaux, d'une incommensurable\nétendue, si on la compare à celles qui l'ont précédée ».\n\n   LA R E V U E MAUVE :\n   Pourquoi la tragédie ennuie, par Pierre Denis :\n   « Ce qui rend la tragédie ennuyeuse, ce qui fait que le public ne peut s'y\nintéresser, c'est qu'elle n'est vraiment pas du théâtre; c'est que ses fables\nne contiennent aucune moralité ; c'est qu'elle n'est qu'une longue conver-\nsation mêlée de récits, dans laquelle les personnages analysent leurs sensa-\ntions ou leurs sentiments ou prononcent un plaidoyer, au lieu d'être une\naction synthétisant en des traits typiques une situation et des caractères.\nC'est pourquoi une pantomime dans laquelle la parole est remplacée par le\ngeste, trouve le public plus attentif que la tragédie avec son ronron bavard\net monotone. »\n"}, {"page_pdf": 1223, "page_imprimee": 1080, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2810, "texte": "  I080     .                       DURENDAL\n\n\n\n   L'ART MODERNE :\n    L'Or dît Rhin, par Octave Maus :\n    « Il s'est trouvé des esprits qui, de bonne foi, appréciant enfin la valeur\n de l'œuvre musicale restituée dans sa pureté, ont cru que le drame, dont elle\n est l'inséparable commentaire, était superflu. On oublie que la musique n'est\nsi attachante que parce qu'elle exprime avec une fidélité, une souplesse,\nune variété d'accents, une richesse de coloris prestigieuses, les caractères, les\nidées, les sentiments décrits dans le poème; qu'elle suit le drame pas à pas,\ns'enlace aux personnages, souligne leur mimique, fait pressentir leurs pen-\nsées ; qu'elle rappelle, en telles circonstances tragiques, une scène précé-\ndente, qu'elle en prépare une autre. Oui! la trame mélodique, le somptueux\ntissu harmonique de l'Or die Rhin sont descriptifs et évocatifs. Mais pour en\npréciser le sens il faut que l'action à laquelle elle est indissolublement liée se\ndéroule sous les yeux du spectateur, que celui-ci subisse, outre la commo-\ntion voluptueuse des sons, l'illusion de la vie que sont chargés de faire\nnaître le jeu des acteurs, le prestige de la mise en scène, la perspective des\ndécors. >\n\n  LA QUINZAINE :\n   Préface pour la cinquième année — une poignée de bonnes et vaillantes\nvérités, ainsi résumées : « Nous sommes tous catholiques d'abord et catho-\nliques au grand sens du mot, c'est-à-dire que, sous le contrôle de l'autorité\nvivante en l'Eglise, nous aspirons à l'universalité de la pensée et de l'action,\nnous cherchons donc partout la trace de l'esprit de Dieu. Nous voulons\nmoins nous enclore et nous séparer que pénétrer au contraire et rayonner\nau dehors pour y reconnaître et déclarer nôtre tout ce qui manifeste une\nâme de vérité, de justice et de bonté ».\n\n  L E MERCURE D E F R A N C E :\n   De M. Charles Morice à propos de l'Exposition Rembrandt :\n     La Douleur. Voilà le sens qui manque le plus à Rubens. Voilà pourquoi\nRembrandt, s'il fallait comparer ces deux sublimes esprits, l'emporte de si\nloin dans nos préférences. Mais il n'y a pas à insister sur un parallèle cent\nfois recommencé et les admirateurs de Rubens peuvent nous répondre que,\npar son sens de la joie, il dépasse son époque et devance nos désirs de réu-\nnion des arts en des fêtes consacrées à la célébration de la Vie... Il y aurait\nbeaucoup à dire...\n   » Rembrandt a fait de la douleur la voix même du Mystère. Plus il le\npénètre, plus clairement il nous la montre, lumineuse au fond des ténèbres\noù notre rêve après le sien descend. Et comme symboliquement, plus\nl'esprit de l'artiste s'élève, plus il s'assombrit. On le sent devenir taciturne\ntoujours davantage à mesure qu'il va vers le tourment de ses farouches et\nsublimes oeuvres dernières et vers le grand silence funèbre de sa fin soli-\ntaire. >\n"}, {"page_pdf": 1224, "page_imprimee": 1081, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2833, "texte": "                               LES REVUES                             108l\n\n\n  LA R E V U E BLANCHE :\n  Puvis de Chavannes, par Victor Barrucand :\n   « L'œuvre de Puvis de Chavannes, combien de fois nous la rencontrâmes\ncomme une oasis de rêve et de poésie à travers le grand désert de la France !\nAprès les rues, les brouillards, les troubles, la cohue, est-il un plus déli-\ncieux calvaire d'art que ces stations devant les Puvis de Chavannes? Grand\npoète de la ligne, aux yeux de qui les détails familiers existaient comme aux\nyeux d'Homère, il fixera longtemps les sensibilités inquiètes ; inimitable, il\nrestera sans mièvrerie, sans caprice, robuste et dominateur, au-dessus des\nmodes salonnières et des engouements d'école, attestant d'un éclat amorti la\nnoblesse du geste humain, la sérénité des azurs d'octobre, la délicatesse des\nhivers, le spleen des horizons où montent des fumées, ou plus simplement\nla poésie souffrante des ciels lyonnais réfléchis dans les calmes eaux d'une\ngrande existence qui passa. »\n\n  T H E STUDIO (5, Henrietta Street, London). Numéro de novembre.\n  Une longue et sérieuse étude de l'œuvre du sculpteur anglais Pomeray,\nrehaussée de belles reproductions, dont l'une : Le Giotto, d'un charme\nexquis. — La description des fastueuses tapisseries de Stanmore Hall : La\nLégende du saint Graal, tapisseries exécutées d'après de merveilleux dessins\nde Burne Jones. — Une étude attachante de notre collaborateur William\nRitter sur un peintre roumain : Grigorexo. — Curieuse et intéressante,\n mais absolument dépourvue de sentiment religieux, à notre avis, la Sainte\nFamille, de Martinetti, exécutée pour le concours ouvert, en Italie, par le\nPape, sans succès, hélas !\n\n   L'ART DÉCORATIF (Concours).\n    Le deuxième numéro de l'Art Décoratif est encore plus luxueux que celui\n du mois dernier. Une profusion d'images et de planches hors-texte donnent\n une extrême variété à cette publication internationale qui intéresse autant\n les gens du monde que les industriels. Il nous est impossible de citer tous\n les artistes reproduits; disons seulement qu'on y trouve des mobiliers hol-\n landais, écossais et allemands, des céramiques françaises, hollandaises et\n allemandes, des bijoux hollandais et autrichiens, des métaux anglais et hol-\n landais, des papiers et estampes français, des tentures, des verreries et\n vitraux anciens et modernes.\n    L'Art Décoratif a. annoncé quatre premiers concours auxquels sont atta-\n chés près de trois mille francs de prix. Voici les dates définitivement arrê-\n tées : jeu de cartes, 10 décembre; photographie d'une maison de campagne,\n  10 décembre ; en-tête de papier à lettres, 10 janvier ; bureau et son fau-\n teuil, 10 février. Il est recommandé aux concurrents d'envoyer les projets\n  avant ces dates, aux bureaux de l'Art Décoratif, 37, rue Pergolèse, à Paris.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1898-12-n12-021", "volume": "ELB-AML-484382-1898-000-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1898-000-005_f.pdf", "ocr_sha256": "d994bf418243a478993b2eb7ddb5be83f96bf7b48efaa323d27954fe38309e50", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1082, "page_fin": 1087, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "SAR PELADAN Réponse à Tolstoï", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 1225, "page_imprimee": 1082, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1793, "texte": "NOTULES\n\n   Le dimanche 20 novembre, une manifestation vraiment grandiose a réuni\nà Liége, autour de notre ami et collaborateur Godefroid Kurth, des admira-\nteurs de sa haute science et de son noble talent, venus de tous les points du\npays et appartenant à toutes les écoles.\n   Nous sommes heureux de nous associer à ce juste hommage rendu à un\nhistorien et à un écrivain qui illustre notre cause. A côté des mérites scien-\ntifiques de Godefroid Kurth, il convient que nous rappelions spécialement\nses mérites littéraires. On oublie trop peut-être qu'il fut et reste encore à\nses heures un poète de grande allure. Nous avons exhumé, dans une publi-\ncation d'il y a vingt ans, la poésie que voici, intitulée : Décalogue du Poète.\nC'est tout un programme et si altier qu'il soit, on peut constater que son\nauteur s'y est en tous points conformé :\n\n                  Dieu seul sera le but et la loi de ton art ;\n                  Rien en dehors de lui ne mérite un       regard.\n\n                   Tu ne laisseras point les partis et leur haine\n                   Souffler leur vent impur sur ton œuvre       sereine.\n\n                   A quelque autre métier va demander le gain,\n                   Ton art sera ton art et non ton gagne-pam.\n\n                   Tu haïras l'argent,   ce chancre du génie ;\n                   Laisse au riche son or et garde    l'harmonie.\n\n                   Comme de toute fleur l'abeille extrait son miel.\n                   Tu tireras le beau des fanges du réel.\n\n                   Tu n'imiteras pas .- Sois toi-même, ô poète !\n                   Le rossignol jamais   n'emprunte   à   l'alouette.\n\n                   Tu vivras ignoré, solitaire et sans bruit :\n                   L'arbre le plus fécond ne livre que son fruit.\n"}, {"page_pdf": 1226, "page_imprimee": 1083, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2494, "texte": "                                   NOTULES                             1083\n\n\n                 Tu n'humilîras point sous le joug de la règle\n                 L'aile de ton esprit libre et fort comme l'aigle.\n\n                 Si tu chantes le bien, sois bon tout le premier :\n                  La chaste fleur de l'art ne croit pas au   fumier.\n\n                  Tu ne mendîras point les faveurs   de la gloire.\n                  Un jour elle viendra briller sur ta   mémoire.\n\n\n\n\n  LUNDIS LITTÉRAIRES DU PARC. — Au troisième de ces lundis, une scène\nde Denise, la Confession, très bien interprétée par Mlle Fège, a impressionné\nla salle. Des pages de Lemonnier, d'une flamboyance macabre; des pages de\nGrégoire Leroy, mélancolique retour au passé; un fragment de l'Au delà\ndu Foren Lumeines, de Bijornson, formaient le reste du programme, qui\nplut au public, autant par le fond que par l'interprétation.\n   La quatrième matinée littéraire a été des plus intéressantes :MlleB. Bady\na dit merveilleusement et avec une émotion convaincue et communicative,\ndes vers de Lafargue et de Victor Hugo. On a lu ensuite, mais moins bien,\ndes pages de G. Eekhoud et d'Octave Pirmez et des vers de Lamartine, de\nViellé-Griffin, d'A. Gide et de Mendès. Enfin Mlle Suger a déclamé avec art\n une scène d'Anfigone de Sophocle, traduite par le poète Leconte de Lisle.\n\n\n\n   Dans le rapport, à l'Académie française, sur le concours de 1898,\nM. Gaston Boissier parla en ces termes de M. Valère Gille et de son œuvre,\nLa Cithare :\n   « M. Valère Gille nous envoie de Bruxelles sous ce titre : La Cithare, un\nvolume remarquable de poésies antiques, où se retrouve l'inspiration d'André\nChénier et de Leconte de Lisle. Ce volume est dédié par le poète à ses amis\nIwan Gilkin et Albert Giraud, « en souvenir de la campagne qu'ils ont faite\n» ensemble pour le triomphe de la tradition française en Belgique ». Ces\nquelques mots vous expliquent l'intérêt particulier que l'Académie porte à\nM. Valère Gille. Il fait partie de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent\ndepuis quinze ans à créer dans leur pays un mouvement littéraire analogue\nau nôtre, et qui y ont réussi. En ce moment, ses amis et lui sont occupés à\ndéfendre leur langue, — la nôtre, — contre l'envahissement des idiomes\nlocaux. L'Académie ne pouvait rester indifférente à ces luttes. Partout où\nsonne la langue française, depuis la Belgique et la Suisse romande jusqu'au\n lointain Canada, l'Académie sent bien qu'elle a un devoir à remplir. Il faut\n"}, {"page_pdf": 1227, "page_imprimee": 1084, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2229, "texte": " I084           .                 DURENDAL\n\n\n\nqu'elle tende la main à ces amis, à ces Français du dehors, qui n'ont pas\ndésespéré du génie de la France, et, malgré ses malheurs, lui restent fidèles.\nC'est un devoir auquel elle ne manquera pas. »\n\n\n\n   Le cercle La Lutte a inauguré, à la Maison d'Art, une série de douze con-\nférences destinées à faire connaître et aimer les principaux écrivains belges\nd'expression française.\n   Initiative fort louable — et recommandée chaleureusement.\n\n\n\n   Le Droit à la Beauté, c'est le sujet d'un intéressant discours de rentrée\nprononcé à Mons par un jeune avocat, M. F . André... Œuvre personnelle et\noriginale, d'un style nerveux et imagé, gâtée seulement par quelques ron-\nflantes banalités collectivistes et l'un ou l'autre snobisme anti-clérical, mais\noù il faut louer néanmoins un amour ardent de l'art et une juste compré-\nhension de l'action surélevante qu'il pourrait avoir sur les masses... si les\nclasses supérieures donnaient au peuple quelques exemples de sympathie et\nde compréhension vis-à-vis de la Beauté !\n\n\n\n  Du vicomte Melchior de Vogue cet extrait d'un article pensif et émouvant\nsur Puvis de Chavannes.\n   « La paix suprême étant venue pour Puvis de Chavannes, je suis allé lui\nrendre les derniers devoirs; et surtout le dernier remerciement pour le\nbienfait que nous lui devons tous, pour ces leçons de sérénité devant la vie\net la nature qui nous firent tous plus calmes, meilleurs pendant quelques\ninstants, en face de son œuvre contemplée. Je n'apprendrai rien à personne\nen disant que le caractère essentiel de cette œuvre, de cet homme, fut une\nlongue et tranquille traduction de la paix des choses, dans les habitudes de\nson âme, dans les visions de son art. Mais ce trait m'apparaît avec une\névidence plus frappante, au moment où Puvis se retire, comme s'il\ndésespérait de défendre sa paix à l'heure la plus troublée qui ait jamais\nsonné sur nos têtes.\n   > Depuis deux jours, depuis que j ' a i su sa mort, cette pensée m'obsède :\nTout ce qui restait de paix sur notre terre, il l'emporte, roulée dans son\nlinceul, comme une large mer qui refluerait derrière le vaisseau en partance.\nJe l'ai senti plus vivement encore ce matin, dans cette église. Pour la\n"}, {"page_pdf": 1228, "page_imprimee": 1085, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3021, "texte": "                                  NOTULES                                1085\n\n\n\npremière fois, elle me semblait inutile, l'invocation rituelle qui revenait sans\ncesse dans les chants : Requiescat in pace. Le bien que nous implorions pour\nlui, il s'en était prémuni depuis soixante ans, il en regorgeait, si riche qu'il\nemportait ce bien dans la tombe où les autres vont le chercher. La parole\ndivine ne tombait pas sur lui, mais sur nous...\n    » Vraiment, il se dressait là comme un grand symbole, le catafalque du\nMaître si longtemps accablé sous ce mot mal compris : symboliste. Des\nimpuissants ont systématisé, ridiculisé le mot : il n'en exprime pas moins\nla première condition de la beauté dans l'art, dans la poésie, dans la vie,\n qui est de manifester un symbole, une évocation du tout derrière la partie,\n de l'invisible derrière le visible. Autour de ce catafalque, chacun revoyait\n les nobles figures dans les nobles paysages. Elles secouaient de leurs voiles,\n sur leur père mort, l'immense paix dont il les a dotées. Une fois de plus,\n elles nous emmenaient bien loin des terres de peine, dans la quiétude\n virgilienne, au Doux pays où l'on est bon, sage, heureux; où l'on ne\n cherche pas « l'Inconnu » de cet autre artiste prodigieux, qui tirait hier\n d'une forme d'art secondaire, avec quelques coups de crayon, tout ce que\n l'âme d'un peuple peut contenir de pensées, de rêves, de larmes.\n    » Et je le revoyais lui-même, le pacifique géant, tel qu'il passait, il y a\n quelques mois, la dernière fois que je serrai sa main, devant sa dernière\n toile : cette vieille Geneviève qui épand dans la nuit sa dernière bénédiction\n sur la ville, le fleuve, les champs assoupis. Souriant et fort, il promenait à\n son bras la compagne à laquelle il n'a pas pu survivre. Il lui offrait ce don\n royal, l'admiration des foules qui murmure derrière une femme le nom\n illustre dont on l'a couronnée. Je souhaite qu'il ait éprouvé ce jour-là,\n devant sa propre création, la singulière vertu qu'elle possède. Voulez-vous\n savoir si une œuvre d'art est vraie, forte, faite de ce qu'il y a de meilleur\n dans la nature et la vie? Il est un moyen sûr d'en juger. Avez-vous mieux\n  aimé devant elle la femme aimée à qui vous la montriez ? Avez-vous mieux\n  compris ce qui restait d'inintelligible dans l'être cher? Lui avez-vous\n  pardonné offenses et souffrances? Si oui, c'est que l'œuvre est largement\n  belle. Les critiques souriront de ce procédé d'appréciation. Je le crois\n  infaillible. Combien l'ont sentie, cette vertu de rapprochement et d'apai-\n  sèment, dans les transcriptions de l'idéal que faisait le bon peintre !...\n   C'est bien qu'il ait entendu les dernières voix humaines dans cette église\n sous le vocable de saint François de Sales, un de ses frères en amour de la\n nature et en sérénité. C'est bien qu'il ait fait ici, comme disait le doux\n évêque, « le grand et général adieu qu'il faut dire aux folies et niaiseries du\n m o n d e . Regrettons qu'il n'aille pas reposer près de sa sainte Geneviève.\n"}, {"page_pdf": 1229, "page_imprimee": 1086, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2097, "texte": " 1086                            DURENDAL\n\n\n\nNon pas au Panthéon, grand Dieu ! Sa place n'est point dans cette bruyante\nsuccursale des assemblées politiques. Mais à côté, sous les nefs gracieuses\net vénérables de Saint-Etienne du Mont, contre la châsse de la vieille\npatronne qu'il a célébrée, qui continuerait sur lui sa calme prière nocturne;\ntout près des piliers où dorment discrètement, dans leur honnête simplicité,\nces autres contemplateurs du monde : Biaise Pascal, Jean Racine.\n\n\n  Pour une nouvelle édition de Madame Chrysanthème :\n  Les journaux annoncent que M. Pierre Loti va entreprendre un voyage\nen Afghanistan en compagnie de Mme Sarah Bernhardt.\n\n\n   Dans le Journal, M. Maurice Barrès annonce « que l'affaire Dreyfus ne\ns'est pas contentée de bousculer beaucoup de grandes choses, elle a encore\nrenversé la table où il devait dîner chaque mois avec France, Léon Daudet,\nBourget, Cherbuliez. Ah ! le traître ! Avoir séparé des honnêtes gens qui\nappréciaient le plaisir d'échanger leurs idées ! »\n   Était-ce une table tournante ?\n\n\n  Le fauteuil académique de Meilhac — le vaudevilliste sybarite — sera\nvivement disputé; à cette course aux palmes vertes participeront Henry\nBecque, Paul Hervieu, Emile Faguet, Henri Lavedan — et Emile Zola.\n  Celui-ci est considéré comme l'outrider.\n   N. B. C'est Henri Lavedan — la mondanité faite Art — qui a été élu.\n\n\n   En une étude enthousiaste et pénétrante, M. Camille Bellargue, de la\nRevue des Deux-Mondes, rend compte d'une visite aux monastères de Solesmes\net des impressions qu'on fait sur lui les liturgies et le plain-chant des disci-\nples de Dom Gueranger.\n   A recommander comme préface d'une réforme nécessaire des jubés !\n\n\n  Des écrivains notoires, tels : Maurice Barrès, Anatole France, Heredia.\nRichepin, Mistral, Sully-Prudhomme, Dierx, Houssaye, ont prié le Gou-\nvernement français d'accepter, pour le musée du Luxembourg, un portrait\nde Verlaine, par M. Edouard Chantalat.\n  « Ce sera une manifestation d'art, ont écrit ces messieurs, en un temps\noù ce poète a exprimé ce qu'il y a de plus affiné dans l'âme humaine. »\n"}, {"page_pdf": 1230, "page_imprimee": 1087, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1960, "texte": "                                 NOTULES                              I087\n\n\n   Le Journal des Débats écrit à propos de J.-K. Huysmans — et la nouvelle\nest exacte dans sa généralité, sinon clans ses détails :\n   « L'auteur de La Cathédrale vient d'annoncer son dessein de quitter défi-\nnitivement Paris. Emmenant avec lui cinq ou six compagnons fidèles, —\ntel un apôtre des premiers âges, — il s'en ira chez les bénédictins de\nLigugé. Mais non point pour entrer complètement dans leur Ordre, car la\nrègle y est trop asservissante. Des négociations sont ouvertes avec Rome\npour arriver à concilier les exigences de l'Ordre, les doctrines du Saint-\nSiège et les désirs de l'écrivain. En attendant, des bâtiments spéciaux\ns'élèvent où M. Huysmans et ses compagnons, campés sur les confins indis-\ntincts du monde et de l'Eglise, vieilliront paisiblement dans une retraite\nadoucie, partageant leur temps entre des exercices spirituels, des médita-\ntions et les travaux de leur choix. »\n\n\n  C'est l'hiver et son cortège de conférences...\n  Et Mme Thenard sévit partout, en son caquetage papillonnant, ses minau-\nderies fardées, ses habiles réminiscences...\n  On l'appelle Mme Coqueluche, marchande de dragées oratoires.\n\n  PENSÉES DU MOIS :\n\n   « On reconnaît la beauté au plaisir spirituel qu'elle procure, et mieux à\nl'impression d'élévation qu'elle nous communique. »\n   « L'art qui flatte notre concupiscence n'est pas le véritable ; il n'est pas\npermis à l'art de donner une sensation; l'œuvre doit hausser son contem-\nplateur et ce haussement de l'âme est sa véritable fonction. »\n   « L'artiste n'allume que des incendies de sentiments; en son esprit, il n'a\nque faire de brûler de la paille et des planches ; sa faculté de visionnaire\nconscient l'empêche de matérialiser ses rêves, et si Néron avait eu du talent,\nil eût écrit les Fleurs du Mal, mais il n'aurait martyrisé personne. »\n                                      (SAR PELADAN — Réponse à Tolstoï.)\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 1122, "texte": "                     DURENDAL\nREVUE C A T H O L I Q U E D'ART & DE L I T T É R A T U R E\n                             1898 — 5me Année\n\n\n\n\n           Sommaire du n° 12 (Décembre)\n\n\nARNOLD GOFFIN. — Olivier-Georges Désirée .                          991\nFIRMIN VANDEN BOSCH. —                 Lamennais                 1001\nL'Abbé HECTOR HOORNAERT.— D'aprèsles MaîtresEspagnols (poésies):\n             VI. L'Infant don Carlos (Diego Velazquez)\n           VIF. Epiphanie (Juan Bautista Mayno)\n          VIII. José de Ribera\n             IX Portrait d'un Religieux (Esteban Murillo)\n              X. Eau-Forte (Francisco Goya) . . . .                    1005\nEUGÈNE DEMOI.DER. — La Légende des Trois Marie                         1009\nGEORGES MARLOW. —Le Livre (poésie) .                                    1020\nGEORGES DE GOLESCO. — Anatole Le Braz                                   1022\nJULIEN ROMAN. — Eclosion (poésie) .                                      1031\nCHARLES MARTENS. — Emile Mathieu                                       1033\nJ. ESQUIROL. — Phantasmata                                            1039\nGEORGES RAMAEKERS. — La Légende de sainte Alène (suite)                   1044\nFIRMIN VANDEN BOSCH. — Un Duel artistique .                            1056\nEDMOND JOLY. — L'Exposition des Aquarellistes                          1062\nL'Abbé HENRY MŒLLER — Le Prix de Rome                                  1066\nCorrespondance                                                          1068\n Les Livres.                                                           1070\n Les Revues.                                                           1079\nNotules                                                                 1082\nIllustrations : Portrait d'Olivier-Georges Destrée.\n               L'Abbaye de Maredsous.\n               Portrait d'Arnold Goffin.\n               Portrait d'Emile Mathieu.\n                La Mort de saint Benoît           (fresque du Mont Cassin).\n                Saint Benoît bénissant saint Maur      »         »\n                Saint Maur sauvant saint Placide       >         >\n Table générale des Matières .                                             1088\n Table des Illustrations .                                                1093\n"}, {"page_pdf": 1123, "texte": ""}, {"page_pdf": 1124, "texte": "O L I V 1 E R - G EOR G E S   D ESTR E E\n"}, {"page_pdf": 1125, "texte": ""}, {"page_pdf": 1126, "texte": "                                       L'Abbaye de Maredsous.\n\n\n\n\nOlivier-Georges DESTRÉE\n                                                          Et vous aussi, apprenez donc à quitter,\n                                                        pour l'amour de Dieu, l'ami le plus cher\n                                                        et le plus intime.\n    A l'Abbé H E N R Y M Œ L L E R .                                    Imitation de.J.-C, II. 9.\n\n\n\n               LE monde se scandalise de voir se retirer de lui,\n                 pour se vouer à la pénitence et à la prière, des\n                 êtres auxquels il lui semble ne manquer aucun\n                 des éléments du bonheur tel qu'il le conçoit. Sa\n                 mémoire ne s'attarde pas longtemps au souvenir\n                 des morts et des disparus, mais il se sent blessé\n                 dans son amour-propre, dans l'opinion qu'il\nprend de lui-même et de ses attraits, par la désertion de ceux\nqu'il avait coutume de considérer comme siens et dont le silen-\ncieux départ lui est comme un blâme indirect de son agitation\nvaine et de ses frivoles préoccupations. Quelque chose est sur-\nvenu, tout à coup, qui l'oblige à la réflexion, l'astreint à un\nretour sur lui-même, lui fait apercevoir, dans un fugace moment\n"}, {"page_pdf": 1127, "texte": " 992                         DURENDAL\n\n\n\nde perspicacité, le vide de ses joies et de ses inquiétudes : tout\nce dont il vivait se ternit à ses yeux — pour une m i n u t e ! — et\nil garde rancune à ceux qui l'ont provoqué, de cet éphémère\ndésenchantement.\n   Si encore il pouvait attribuer des raisons sentimentales ou\ntragiques à un acte qui équivaut, à ses yeux, au suicide!\nQuelque amour trompé ! Quelque ambition déconvenue ! De tels\nmotifs recéleraient un certain charme poétique! et, en somme,\nne serait-ce pas encore un hommage rendu au monde, puisque\nla déception seule dans les choses qui font l'objet ordinaire de\nses poursuites aurait entraîné ces résolutions extrêmes !\n    Mais ici, rien de semblable ne peut être allégué; aucune\ncirconstance atténuante ! L a vérité a cheminé en des esprits\nessentiellement prédisposés à la recevoir h u m b l e m e n t , et à s'y\ns o u m e t t r e ; la grâce a opéré en des âmes résolues à y obéir\npleinement, généreusement, où qu'elle dût les conduire.\n   Mais, cependant, quelle révoltante abnégation, quel égoïste\ncourage : quitter ses proches t e n d r e m e n t chéris pour aller\n« s'ensevelir dans un cloître! » Nous sommes ainsi faits que\nnous comprenons et expliquons même des scissions entre\nparents, que nous excusons les déchirements entre père et\nenfants, ne nous effarouchons point de voir des frères ennemis\nsi quelque contestation temporelle, quelque dissension pécu-\nniaire les sépare. Nous percevons que l'on obéisse, à tout prix,\nà l'intérêt personnel, mais non point à l'injonction divine! Nous,\nnon seulement les incrédules, pour lesquels un tel raisonne-\nment est logique, non seulement ceux qui se font une Religion\n à leur mesure et qui en élaguent tout ce qui les contraindrait\n ou seulement les gênerait, mais aussi les croyants en trop grand\n nombre. E t toutefois, quel holocauste supérieur à celui-là, au\n sacrifice de soi-même et de ses attachements les plus chers à la\n nécessité intérieure de son idéal, — pour l'honneur et la gloire\n de Dieu?\n   E t c'est un spectacle très h a u t et magnifique et touchant de\n"}, {"page_pdf": 1128, "texte": "                     OLIVIER-GEORGES DESTRÉE                  993\n\n\n  contempler comment l'impulsion divine retourne et transforme\n  les intelligences, les détache peu à peu de toutes les curiosités\n  dont elles s'alimentaient, les entraîne vers les hommes et les\n  œuvres qui attiseront encore l'impatience de perfection dont\n elles sont dévorées. L e germe évangélique se développe avec\n une foudroyante rapidité et ses envahissantes fleurs ne laissent\n bientôt plus rien respirer et vivre à côté d'elles : épanouisse-\n ment qui ne va pas sans douleurs ni sans troubles, et qui\n réclame une volonté persévérante et victorieuse, une patience\n infatigable, une inflexible douceur car, si profondément que\n l'esprit ait été labouré par la révélation, mille pensées conti-\n nuent d'en surgir, étrangères et contradictoires, survivante\n ivraie dont il faut détruire jusqu'aux racines...\n   L a grâce ne fait point violence à ses élus, elle progresse par\nles voies les plus propres à leur genre d'esprit, se sert de leurs\ninclinations intellectuelles pour dissiper tous les voiles, les\nfaire arriver un jour face à face avec la vérité à laquelle, dès\nlors, ils ne peuvent plus se soustraire.\n    Aux heures de leur insouciance religieuse, des appels reten-\n tissaient dans leur cœur, des avertissements qu'ils attribuaient\n à la naturelle émotion dont les transportait quelque sublime\n paysage, l'admiration exaltée d'une fervente œuvre d'art ; mais,\n peu à peu, cette voix intérieure se précise, devient plus pres-\nsante et ils ne sauraient plus en méconnaître le sens et la\nportée. E t la lumière se fait dans leur âme, soudaine et irrésis-\ntible, une grande clarté illumine la perspective de leur vie sans\nvices, peut-être, mais aussi sans vertus ; les notions éparses de\nvérité qui, parfois, luisaient dans l'ombre indifférente de leur\nconscience, s'enflamment et dissipent toutes les obscurités, tous\nles doutes.\n   Qu'importe, alors, le ricanement du monde et ce monde lui-\nmême, dont la dérisoire tolérance s'effarouche devant ceux qui\nconfessent publiquement leur Foi et réserve toutes ses sou-\nriantes indulgences pour les dissolus et les sceptiques? Ne\n"}, {"page_pdf": 1129, "texte": " 994                         DURENDAL\n\n\n\n sont-ce pas les enfants de sa dissipation et de son épicurisme\n sur lesquels il étend toutes ses complaisances?\n   Quelle audace aussi de le troubler dans sa quiétude, de l'in-\nduire à supposer que, peut-être, il se trompe et que sa route est\nfuneste ! Quels trouble-fête, ces gens qui agissent comme si la\nvie avait une signification plus haute que la jouissance et la\nmatière! Ce sont toujours les « ennemis du genre humain ».\nL e u r exemple nous importune; leur seule existence nous insulte,\nternit la splendeur du soleil, attriste la beauté de la nature,\ncomme le pauvre capucin priant au milieu du Colisée souillait,\naux yeux sectaires de Gibbon, la majesté posthume de l'Empire\nRomain. L e bienveillant historien protestant y aurait con-\ntemplé, sans doute, plus volontiers et avec une joie philan-\nthropique, un combat de gladiateurs ou des martyrs livrés aux\nbêtes! Malheureusement, les mœurs adoucies ont fait tomber\nen désuétude ces supplices pittoresques. Non pas, cependant,\nfaute de bêtes !\n   Les citoyens instruits se contentent, aujourd'hui, de tourner\nle dos aux pauvres imbéciles qui ont l'outrecuidance de ne pas\npenser comme eux — ou plutôt comme leurs gazettes ! Les\nautres, les pyrrhoniens, les sybarites, âmes fines et pares-\nseuses, esprits terrifiés devant une conviction forte et peut-être\ncontagieuse, tâchent de se faire illusion et de se rendormir sur\nl'oreiller usé du d o u t e . . . Chez ceux-là — au rebours du mot\ncélèbre de Pascal — la raison trouve toujours des raisons que\nle cœur ne connaît pas, et ils s'esquivent, p r u d e m m e n t . . .\n\n\n\n   L'humilité de nos amis P a u l Tiberghien et Olivier-Georges\nDestrée improuverait, certes, tout ce qui pourrait dissiper\nl'obscurité à laquelle ils se sont volontairement voués; mais,\noutre que la presse a déjà signalé leur entrée dans les ordres au\npublic, n'est-il point du devoir des catholiques, en présence des\napplaudissements qui suivent un Charbonnel (applaudissements\n"}, {"page_pdf": 1130, "texte": "                      OLIVIER-GEORGES DESTRÉE                      995\n\n\n\n que l'apostat a pris naïvement pour lui-même et pour son talent,\n alors qu'ils n'expriment rien autre que la haine de l'Église !) de\n montrer que si, quelquefois, la Religion perd un prêtre indigne,\n elle ne cesse de recruter et d'attirer à elle les intelligences?\n    Il y a quelque témérité à essayer de définir trop précisément\n les moyens, lents ou rapides, par lesquels l'évidence s'introduit\n dans les esprits; tout au plus peut-on se hasarder à marquer les\n indices extérieurs de la révolution qui s'y opère, inférer, d'après\n la catégorie des intelligences et la nature de leurs inclinations,\n de la voie par laquelle la conversion leur viendra.\n     L'esprit pénétrant et subtil de Paul Tiberghien avait parcouru\n tout le cycle des philosophies : il d e m a n d a à chacune d'elles\n et en vain une raison d'exister, une certitude qui, à l'examen,\n s'évanouissait trop vite, des principes dont l'inanité se démon-\n trait bientôt. Son angoisse m é t a p h y s i q u e ne pouvait trouver\n de guérison dans aucune doctrine élaborée par les hommes et il\n finit par apercevoir que la véritable noblesse de la pensée est\n d'abdiquer ses prétentions devant l'inexplicable et de plier son\n orgueil investigateur à l'obéissance et à la tradition sacrée.\n  Inconsciemment d'abord, il déblayait ainsi le chemin de la\nvérité des obstacles qui la lui cachaient; toutes les solutions\navaient développé devant ses yeux les germes d'erreur et de\nmensonge qu'elles contiennent et, à force d'errer dans les ténè-\nbres où parfois d'illusoires aurores le leurraient, il découvrit la\nsource d'inépuisable et vive clarté à laquelle il aspirait.\n    Dès lors, il s'abandonna tout entier à la grâce et, en atten-\nd a n t qu'il pût exécuter la résolution qu'elle lui avait inspirée,\nsa vie ne fut plus qu'un ardent apostolat de charité et de\nbonnes oeuvres.\n\n    T o u t e l'existence d'Olivier-Georges Destrée fut consacrée à\nl'art, et le goût instinctif, le tact délicat et fin de cet esprit\nc h a r m a n t et primesautier s'affirmèrent de très bonne heure, par\nle choix de ses admirations, par sa prédilection pour les œuvres\n"}, {"page_pdf": 1131, "texte": " 996                         DURENDAL\n\n\n\nsaines et pures. Il existait pour lui une manière d'équation\nentre la simplicité et la beauté; il ne niait point l'attrait de l'art\nconvulsif et tourmenté de ce t e m p s , mais ses sympathies exclu-\nsives allaient à l'euphonie lumineuse et chantante de l'art grec\ndu siècle de Périclès, à la pénétrante expression, forte et can-\ndide de l'art italien primitif, — arts d'une perfection bien iné-\ngale, mais chastes, également, et puissants par l'enthousiasme\nreligieux dont ils sont imprégnés.\n   L'outrance impliquait, dans son opinion, une espèce de bar-\nbarie; elle lui semblait offrir un instrument d'originalité factice\ntrop facile pour n'exciter point son scrupule. Son idéal esthé-\ntique repoussait avec la même aversion la contorsion et l'analyse,\nl'expression redondante et théâtrale et les sanguinolentes tables\nde dissection de la psychologie.\n   L'Italie et l'Angleterre — où les Primitifs italiens ont trouvé\nen ce siècle des disciples si grands — étaient ses séjours préfé-\nrés, et l'étude des chefs-d'œuvre du XVe siècle, la vie au milieu\nd'un décor incomparable, d'un côté, la société de jeunes et\nérudits poètes anglais, de l'autre, affinèrent encore la culture\nde cet esprit ouvert et compréhensif.\n   L a verdure moite et lustrée des campagnes insulaires, la fine\narête nerveuse des collines florentines, la Toscane sinueuse et\npétrée le virent souvent passer, poète à l'âme sensitive, ravi par\nla splendeur adorable du monde. Son allégresse ne s'assombris-\nsait d'aucune déprimante philosophie; rien n'en diminuait, rien\nn'en transgressait la paisible douceur. Il admirait avec la sim-\nplicité, la gratitude d'un cœur émerveillé, libre de regrets et de\nremords, et où semblent chanter de continuelles actions de\ngrâces : — éternel étonné, il se découvrait chaque matin, renou-\nvelé dans les choses toujours miraculeuses et neuves.\n   Il parlait avec une sorte de joie nostalgique de sa chère\nItalie, du calme bonheur qu'il avait goûté dans la fréquentation\nassidue des séduisantes églises de Florence, enluminées toutes\nde peintures où la foi et l'art rivalisent d'exaltation ; dans les\n"}, {"page_pdf": 1132, "texte": "                     OLIVIER-GEORGES DESTRÉE                    997\n\n\n\n  cloîtres — expropriés — de Saint-Marc, au milieu des fresques\n  paradisiaques de l'Angelico, ou encore, à E m a , à la Chartreuse,\n  en compagnie des quelques moines autorisés à finir leurs jours\n  dans leur couvent spolié.\n    E t à vivre ainsi parmi les Primitifs italiens, frustes, quelque-\n fois, mais toujours convaincus, ignorants des habiletés d'écoles\n et des académiques poncifs qui passeront, plus tard, leur niveau\n sur la production artistique, il avait appris que, si la sincérité,\n ne supplée point le talent, il n'est non plus aucun chef-d'œuvre\n sans sincérité.\n     Comment, alors, continuer de croire que les artistes qui tra-\n  duisirent en d'innombrables monuments, en des architectures,\n  des statues et des fresques poignantes et expressives, en un\n  style tout entier inventé, la foi dont les âmes, autour d'eux,\n étaient bouleversées, aient travaillé en simples virtuoses?\n Qu'ils aient pu formuler, avec la pierre ou les couleurs et d'une\n façon dont l'inépuisable éloquence n'a point été dépassée, des\n sentiments que, pour leur part, ils ne partageaient pas? T o u s\n les vestiges encore debouts du moyen âge crient la foi, la pro-\n clament et la persuadent : c'est comme le suffrage universel des\nsiècles... Pourquoi n'écouterions-nous pas sa voix? Sommes-\nnous plus forts que nos ancêtres, ou plus éclairés ? L e temps\nnous a-t-il apporté la fondamentale certitude dont — en dehors\nde la Religion — ils étaient privés et avons-nous moins qu'eux\nle besoin d'être consolés et secourus?\n   Il est sensible que si l'art des disciples de Raphaël et de\n Michel-Ange, les œuvres éclatantes' des Vénitiens ne nous tou-\nchent pas de la même manière que celles de leurs prédécesseurs,\néchouent à nous communiquer des émotions aussi intenses,\nc'est que, derrière la somptuosité de la forme, nous percevons\nquelque chose d'affecté, d'insincère, l'effort de l'artiste pour\nénoncer avec habileté une pensée qui lui est indifférente, une\nconception à laquelle son âme et son cœur sont restés étrangers.\n   Quelle communicative et chaleureuse effusion, par contre,\n"}, {"page_pdf": 1133, "texte": "    998                                  DURENDAL\n\n\n\n  non seulement chez le Beato, Botticelli, Gozzoli, les Della\n  Robbia, Ghirlandaio, L u i n i , mais chez les plus grands, dans la\n Cène du Vinci, les fresques de Michel-Ange ! Certes, on n'inter-\n prète point les spectacles surnaturels avec une telle fougue de\n beauté, avec des accents si tendres et si passionnés, si l'on a\n l'âme remplie, non de religion, mais d'un sec et stérile scepti-\n cisme. Affirmer le contraire serait blasphémer l'art, le réduire à\n un travail manuel de patience ou d'ingéniosité, lui arracher sa\n noble couronne lyrique d'inspiration et d'enthousiasme.\n   Aucun scepticisme, jamais, n'eut accès dans l'esprit de\n Georges Destrée : ses Poèmes sans rimes (1) sont tout joie,\névocations printanières et déjà s'y décèlent les aspirations\nencore confuses que les années devaient amener à m a t u r i t é .\n Cette œuvre ingénue reflète avec une grâce charmante la\nnature aimante et spontanée du poète, son rêve de beauté, sa\nconception enchantée de la vie. « L e s Poèmes sans rinies —\nécrivions-nous à l'apparition du volume, en 1894 — retracent\ndans une forme passionnément simple, avec un coloris vivace,\ngenuine, les émotions de leurs nobles personnages. Ambitieux\nde grâce naturelle, surtout, et de native éloquence, le dan-\ndysme intellectuel de l'auteur poursuit cette harmonie qui\nunit les teintes somptueuses et profondes à la sobriété expres-\nsive des lignes. L a plupart de ses proses répondent étroitement\nau dessein prémédité de l'écrivain et brillent de la beauté\npuérile et extasiée qu'il leur avait rêvée. »\n   L e choix des poèmes de T e n n y s o n , de Keats, de Dante-\nGabriel et de Christina Rossetti, dont il a publié de précises et\nintelligentes traductions, dénotent clairement aussi les ten-\ndances de sa pensée, de même, d'ailleurs, que le suggestif\nvolume critique qu'il consacra aux Préraphaélites anglais.\n  Dans ces dernières années, il employait le peu de loisirs que\n  (1) Poèmes sans rimes, 1 vol. Imprimé pour l'auteur sur lus presses de Chiswick (Londres),\nd'après les dessins de HERBERT P. HORNE, 1894.\n  Les Préraphaélites. — Notes sur l'art décoratif    et la peinture   en Angleterre.   1 vol.\nDIETRICH et Cie, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 1134, "texte": "ARNOLD   GOFFIN\n"}, {"page_pdf": 1135, "texte": ""}, {"page_pdf": 1136, "texte": "                          OLIVIER-GEORGES        DESTRÉE                      999\n\n\n lui laissaient les œuvres bienfaisantes auxquelles il s'était voué\n de tout cœur, à écrire des poèmes hagiographiques. Durendal\n et Le Spectateur catholique en ont publié quelques-uns. Il avait\n entrepris également un poème de longue haleine sur les Rois\n Mages, sujet qu'il avait traité délibérément à la manière des\n Primitifs; c'est comme une fusion exaltée de ses souvenirs de\n voyage et d'art et de ses songes fervents ; une série de tableaux\n animés, d'esquisses d'une beauté grave et a t t r a y a n t e , inache-\n vés malheuueusement, et dont nous devrons nous astreindre à\n n'imprimer que des fragments.\n    L e s suprêmes préoccupations de Georges Destrée, l'attrait\n impérieux auquel il devait céder bientôt, se marquent surtout\n dans la significative conclusion de l'un de ses derniers poèmes :\n Saint Jean Gualbert (1).\n    Assis sur la terrasse de San Miniato au-dessus de Florence,\nJ e a n contemple la pieuse et violente cité, que sa dévotion ne\nsauve pas des excès sanglants et des guerres intestines; les\ndélices de la vallée de l'Arno entourée de cimes grandioses, aux\nescarpements parsemés de verdures et de fleurs... T o u t e la\ndouceur ensorcelante de la vie mondaine, toutes ses séduc-\ntions d'héroïsme et d'amour lui apparaissent incarnées dans le\ncharme de ces sites, dans le fier aspect de la ville, entourée\nd'une ceinture armée, hérissée de tours belliqueuses. L e s\nchoses, dont le soleil fait resplendir la beauté hardie, semblent\nconspirer pour surexciter encore l'effervescence de sa noble jeu-\nnesse, lui rappeler sa naissance prédestinée au commandement\net aux valeureuses aventures.\n   Mais, le matin même, il a rencontré l'ennemi de sa maison,\nle meurtrier de son frère, et son bras déjà levé pour la ven-\ngeance est retombé sans frapper, car dans les yeux suppliants\nde sa victime, il a aperçu le douloureux regard du Christ\nimmolé pour la rémission des pécheurs.\n\n   (1) Trois poèmes : Sainte Dorothée de Cappadoce — Sainte Rose de Viterbe — Saint\nJean Gualbert. (Bruxelles, An Spectateur catholique, 1898.)\n"}, {"page_pdf": 1137, "texte": " 1000                       DURENDAL\n\n\n\n    Et, vaincu victorieux, pour avoir refréné sa fureur vindica-\ntive, les bouillonnements de son sang juvénile, soudain un\nautre homme s'est révélé en lui, et ce premier sacrifice l'a altéré\nd'une soif inextinguible d'abnégation :\n    « Troublé, Jean se souvint en cet instant des joies ineffables\nqu'il avait goûtées tantôt, dans l'église de San Miniato, pour\navoir fait une heure la volonté de Dieu. Il se revit priant\nle cœur enflammé d'amour devant l'autel, et de nouveau il crut\n entendre les calmes voix des moines psalmodiant leur office.\n Reportant ensuite ses yeux sur Florence, toute la gloire et les\n plaisirs qu'y trouvaient les siens lui parurent vains et frivoles,\n comparés au paisible et constant bonheur que les fils de saint\n Benoît trouvaient dans leur vie d'adoration et de prière. Il com-\n prit alors que sa vie passée, toute cette journée et cette incom-\n parable et séduisante vision de Florence n'avaient été qu'une\n épreuve, et qu'il n'était point au monde de plus grand amour\n et de plus noble vie que celle de ces contemplatifs, qui, dédai-\n gnés du grand nombre, renonçant à tout bien terrestre, priaient,\n intercesseurs perpétuels, pour le monde, protecteurs et soutiens\n des pays où s'élevaient leurs cloîtres. Et comme il avait l'âme\n héroïque, assoiffée d'amour et de dévouement, son choix fut fait\n  sur le champ, et c'est pourquoi, retraversant la place, il poussa\n  d'une main ferme la porte du couvent de San Miniato qu'il ne\n  devait quitter, dès lors, que pour aller fonder un asile plus pai-\n  sible et plus près de Dieu, dans les solitudes bénies de Vallom-\n  breuse. »\n\n                                             ARNOLD    GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 1138, "texte": "                            LAMENNAIS (1)\n\n                     PLUSIEURS publications récentes tendent à rouvrir la « ques-\n                    tion Lamennais ».\n                       Dégageront-elles définitivement le rôle historique de\n                    cet homme, pénétreront-elles l'énigme de ses tragiques\n                    psychologies, diront-elles le pourquoi des illogismes de sa\n                    vie, et si dans la déroute finale de sa personnalité, il obéit\n                    au commandement impératif de sa conscience ou aux\n                    suggestions de l'orgueil blessé?\n   J'ai gardé souvenir du portrait d'Ary Scheffer : le corps moulé d'une\nredingote noire, Lamennais est assis dans un fauteuil, les mains jointes, la\ntête inclinée par le poids de la pensée, le regard fixe, comme concentré vers\nune idée chère — ou une obsession douloureuse : que de choses dans cette\nattitude et surtout dans l'expression de cette figure : le front plissé et ren-\nfrogné dit la ténacité ombrageuse et rancunière, les yeux ont de froids défis\net le sourire mauvais d'Arouet s'esquisse dans les plis de la bouche : ce\nprêtre de Jésus-Christ a le masque haineux et sardonique d'un philosophe du\nXVIIIe siècle.\n   L'impression que me fit l'œuvre de Scheffer, un livre vient de la renou-\nveler : ce sont les intéressantes Lettres de Lamennais à Montalembert,\npubliées par M. Eugène Forgues; elles s'espacent entre le 8 novembre 1830 et\nle 30 mai 1836 — et embrassent par conséquent la période la plus orageuse\nde la vie de l'écrivain des Paroles d'un Croyant.\n   Pénible et désillusionnante lecture : Lamennais s'adresse ici au plus fidèle\nde ses disciples, à celui d'entre eux qui poussa l'attachement filial jusqu'aux\nextrêmes limites, et qui, la rupture nécessaire consommée, en porta toute\n\n  (1) A propos de quelques livres récents : Lettres inédites de Lamennais à      Montalembert,\npubliées par EUGÈNE FORGUES (Paris, Librairie académique, PERRIN et Cie).— AUGUSTE LA VEILLE :\ni'n Lamennais inconnu (Paris, Librairie académique, PERRIN et Cie). — EMILE FAGUET : Poli-\ntiques et Moralistes au X I X e siècle (Paris, Société française de Librairie).\n"}, {"page_pdf": 1139, "texte": " I002                             DURENDAL\n\n\n\nsa vie, au cœur, la blessure sanglante... Qui ne se rappelle, clans la corres-\npondance de Montalembert, ses élans passionnés et ses supplications éperdues\nvers le maître a i m é ? . . . Or, voici la contre-partie de ces pages brûlantes\nd'inquiétude et d'affection : la crise d'âme épouvantable que Lamennais\nvivait en ce moment, ne se révèle au cours de cette centaine de lettres que\npar des phrases brèves et violentes, des vocables hâtifs et méprisants, des\nreproches, des soupçons et des injures. Nul développement philosophique,\nnul exposé de projets, nul détail sur ses luttes; vis-à-vis de l'homme qui\nfut réellement l'enfant de son génie et dont il pétrit de ses puissantes mains\nla belle intelligence, le solitaire de la Chênaie garde hermétiquement closes\nles portes d'une âme où se livraient alors de si tragiques combats.\n   Il y a plus : non seulement il n'existe point d'intimité d'esprit entre le\nmaître et le disciple, mais l'intimité de cœur aussi est brisée. Et ici le paral-\nlèle deviendrait plus saisissant encore entre la correspondance de Montalem-\nbert et la correspondance de Lamennais : d'un côté de l'abandon, de la sensi-\nbilité et de la tendresse — de l'autre de la réserve, de la hauteur, de l'ironie ;\naux protestations d'amour du disciple, le maître répond par de banales\nformules d'affection...\n  Voilà donc ruinée une légende attendrissante — celle de la communion\nd'âme entre Lamennais et Montalembert — mais la réalité n'est-elle point\nmille fois plus poignante que la légende; et si la publication des Lettres de\nLamennais n'est point de nature à grandir celui-ci, qui contestera qu'elle\najoute une qualité de rare désintéressement à la fidélité chevaleresque dont\nson correspondant fit preuve?\n   D'autant plus étrange paraît cette attitude vis-à-vis de Montalembert,\n quand on peut se convaincre qu'elle (l'était point la suite d'un tempérament\n naturel de froideur — et à cet égard le Lamennais inconnu, publié par\n M. Auguste Laveille, forme avec le volume dont nous venons de parler le\n plus déconcertant contraste.\n    Il s'agit des lettres de Lamennais à Benoit d'Azy; ce jeune homme,\n devenu plus tard un homme d'État distingué, fut attiré vers Lamennais par\n la lecture de l'Essai sur l'Indifférence; il dut à ce livre en même temps que le\n réveil de sa foi. son entrée en relations avec l'auteur : entre le maître et le\n disciple se lia dès lors une étroite et longue intimité dont on peut suivre le\n développement dans la correspondance qui vient d'être publiée.\n    Et c'est réellement un « Lamennais inconnu » qui nous apparaît, d'une\n exquise expansion, d'une douceur presque féminine et d'une passionnée\n affection : Lamennais fut en vérité moins le guide spirituel de Benoit d'Azy\n que son frère d'âme; et tout en lui donnant des avis et des conseils — et\n"}, {"page_pdf": 1140, "texte": "                                  LAMENNAIS                              1003\n\n\n avec quelle prévenante délicatesse — il se livre à son jeune ami dans ses\ndoutes les plus intimes et ses angoisses les plus secrètes.\n   Comparée à la froide réserve dont Lamennais fit preuve à l'égard de\nMontalembert, sa confiante sympathie envers Benoit d'Azy prouve une\nétrange dualité d'âme : le pamphlétaire virulent se double d'un poète, « l'âme\nde colère » voisinait avec une âme de tendresse et selon les vicissitudes de la\nvie, la colère ou la tendresse prenaient tour à tour le dessus; c'est en polé-\nmiste soupçonneux et autoritaire que Lamennais traita toutes les questions\nrelatives à ses ambitions sociales et politiques, et voilà qui donne la clef de\nson ton sec et rogue vis-à-vis des collaborateurs les plus chers de son oeuvre;\net c'est par contre en ami tout d'abandon et presque de candeur, admirable-\nment sincère et dévoué qu'il s'affirma envers ceux, très rares, qui avaient\nsu pénétrer jusqu'à son cœur, sans offusquer son esprit; il traita Monta-\nlembert en ennemi présumé de l'indépendance de sa pensée, tandis que\nBenoit d'Azy est pour lui uniquement un confident passif d'âme, sans\nprétentions, d'influence réciproque.\n   Contradiction troublante! — et qui explique peut-être les agitations de\ncette vie tragique, ses soubresauts, ses heurts, ses ballottements — et son\n ultime débâcle. Nature d'invidualiste, Lamennais posa son intellectualité\ndans la solitude farouche du génie; il put maintenir cette attitude altière et\nintransigeante, aussi longtemps que d'autre part son besoin intime d'affec-\ntion se satisfaisait en des amitiés protectrices; mais ses humeurs tour à tour\nrudoyantes et capricieuses, ses brusques coups de tête inexpliqués finirent\npar rebuter et décourager les plus fidèles attachements; et alors, l'équilibre\nrompu, isolé, il finit par tomber du côté où il penchait et s'abîma dans une\nmisanthropie noire, rancunière et méprisante dont sa mort sans espoir fut\nle dernier geste.\n   Et pourtant cet homme était créé pour de grandes choses et le rôle auquel\nil fit faillite était le plus beau et le plus bienfaisant de ce siècle; ce rôle,\nM. Emile Faguet l'a parfaitement caractérisé et admirablement esquissé\ndans son dernier livre : Politiques et Moralistes au XIXe siècle; au point\nde vue religieux, il y aurait des réserves à émettre sur certains points de\ncette étude; mais pour le reste, je ne saurais dire assez combien l'auteur a\nperspicacement fouillé la psychologie de Lamennais et avec quelle sûreté il\na fait l'historique de ses idées; la conclusion seule de M. Faguet me déroute\net me surprend, quand, ayant comparé la tristesse de Lamennais vieillis-\nsant à la tristesse même de son siècle, il proclame que « tant de labeur\nmental n'a peut-être eu sur les faits et sur les actes de l'humanité qu'une\ninfluence insignifiante ».\n"}, {"page_pdf": 1141, "texte": " 1004                             DURENDAL\n\n\n\n   Cela n'est pas; et quelque amer souvenir que, catholiques, nous gardons\nde Lamennais, nous lui devons cette justice : doué d'un rare sens devinatoire,\ncet homme, extraordinaire par l'intelligence plutôt que par le caractère, ce\n\" tribun visionnaire \", eut dans l'ordre des idées comme dans l'ordre social,\ndes intuitions que l'avenir réalisa; un peu de ce qui fut le meilleur et le plus\ngénéreux de son âme est en chacun de nous; et c'est à lui peut-être que nous\ndevons de pouvoir à la fois et en pleine sécurité de conscience, rester enfants\nde l'Eglise éternelle et être fils enthousiastes de notre temps; grâce, en\npartie, à lui, la religion au lieu de craindre la science et la démocratie, s'est\nmise à les comprendre et a fini par les aimer; c'est un bienfait qu'il faut\nsavoir apprécier et une conquête dont il convient de garder gratitude; si la\nvie de Lamennais et sa mort le condamnent, quelques-unes de ses initiatives\nd'idées intercèdent auprès de Dieu pour l'âme immortelle du prêtre tombé.\n\n\n\n                                                 FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 1142, "texte": "D'APRES LES MAÎTRES ESPAGNOLS\n                         (SUITE)\n\n\n\n\n                          VI\n\n              L'INFANT DON CARLOS\n                                                  DIEGO   VELAZQUEZ.\n\n\n\n\n  Tout en noir, sur fond gris cendré, le prince porte\n  ha Toison que suspend un collier de métal ;\n  Et l'on voit mieux encor qu'il est du sang royal\n  Au dédain carminé de sa lèvre un peu forte.\n\n  Pourtant il ne faut pas que la crainte l'escorte ;\n  Bien qu'un infant d'Espagne, ignorant un égal,\n  Doive de l'hidalgo résumer l'idéal,\n  Il peut à sa grandeur joindre une grâce accorte.\n\n  C'est pourquoi, d'une main, sur la hanche appuyé\n  Il tient un sombrero mollement replié,\n  Tandis que le bras droit tombant avec aisance,\n\n  Montre comment il faut, quand on est de naissance,\n  D'une façon lâchée et correcte à la fois,\n  Tenir dans la lumière un gant du bout des doigts.\n"}, {"page_pdf": 1143, "texte": "1006                       DURENDAL\n\n\n\n\n                              VII\n\n\n                          EPIPHANIE\n                                                   JUAN   BAUTISTA   MAYNO.\n\n\n\n\n       Longtemps ils ont suivi les routes difficiles,\n       A l'Etoile qui marche attachant leur regard.\n       Les voici dans l'étable, en tête un beau vieillard :\n       Ce sont les Mages rois, ceux de Tarse et des Iles.\n\n       Suivis de serviteurs ils entrent à la file,\n       Avec des froissements de laine et de brocart ;\n       Ils portent gravement de belles œuvres d'art,\n        Vases de leurs présents et de leur Foi docile.\n\n       Le premier offre l'or. Jésus avec amour\n       Pousse son petit pied dans sa barbe d'écume ;\n       Le deuxième ravive un encensoir qui fume ;\n\n       Tandis qu'au fond, le Nègre, en attendant son tour,\n       Svelte dans son sayon entaillé sur les hanches,\n       Laisse briller le rire heureux de ses dents blanches.\n\n\n\n                              VIII\n\n\n                      JOSÉ DE RIBERA\n\n\n       Maître rude, à l'œil plein de tragiques couleurs,\n       Qui trempas tes pinceaux dans les larmes humaines,\n       Sous l'automne des jours, ployée au poids des peines,\n       Tu vis la caravane immense des douleurs.\n"}, {"page_pdf": 1144, "texte": "        D'APRÈS   LES MAÎTRES ESPAGNOLS                     1007\n\n\n\n Ta palette créa la gamme des pâleurs ;\n Tu jetas son frisson sur de sanglantes scènes,\n Et dressas, au-dessus des illusions vaines,\n Le visage et le torse rugueux des lutteurs.\n\nTu passas, sans les voir, près des mythologies;\nAlors que les plus grands subissaient leurs magies,\nTu peignis l'homme au bord de son éternité.\n\nTon œuvre dédaigna la vulgaire beauté,\nEt choisit, repoussant tout ce qui se consume,\nL'être définitif bronzé par l'amertume.\n\n\n                         IX\n\n         PORTRAIT D'UN RELIGIEUX\n                                                  ESTEBAN MURILLO.\n\n\n\nPlébéien, et trop bon pour n'être un peu crédule,\nIl vit dans le dédain du monde extérieur ;\nSur ses lèvres on voit errer le mot railleur\nDont le novice rit, le soir, dans sa cellule.\n\nSous ses traits pleins et gais une bonté circule ;\nSa main d'un serrement allège la douleur ;\nEt quand sur son chemin il rencontre un malheur,\nDe son dévoûment franc et brusque il le bouscule.\n\nQuelquefois son ami Murillo vient le voir ;\nA l'heure où les chaleurs commencent à décroître,\nIls causent en faisant les cent pas dans le cloître.\n\nEt, sournois, sans rien dire, ils nourrissent l'espoir\nD'illustrer bellement la Vierge aux sept étoiles;\nL'un par d'amples sermons, et l'autre par ses toiles.\n"}, {"page_pdf": 1145, "texte": "I008                         DURENDAL\n\n\n\n\n                                 X\n\n                           EAU-FORTE\n                                                              FRANCISCO GOYA\n\n\n\n\n        Ils sont trois sur ce champ sinistre. La sagesse\n        Des peuples l'a semé, négligemment, de morts ;\n        Ni prières ni croix ; pas même des remords\n        Pour pleurer ces tués satinés de jeunesse.\n\n         Voici le trou béant ; le soir vient, le temps presse.\n         Ils se sont approchés, les trois, hideux et forts ;\n         Ils opposent l'orgueil de la vie à ces corps\n         D'où l'avenir a fui frissonnant de détresse.\n\n         Dans le tas, d'un coup d'œil, chacun choisit sa part\n         D'êtres nus, sans cercueils, volés par la maraude,\n         Et se décomposant dans l'atmosphère chaude.\n\n         Puis, saisissant les pieds, pêle-mêle, au hasard,\n         Ils les poussent, hâtant la besogne importune,\n         Dans la seconde mort de la fosse commune.\n\n\n\n  ( A suivre.)                       L'Abbé H E C T O R H O O R N A E R T .\n"}, {"page_pdf": 1146, "texte": "FRESQUE DE L'ABBAYE DU MONT-CASSIN ( I T A L I E )\n\n (Ecole d'art chrétien des Moines-Bénédictins de Beuron.)\n"}, {"page_pdf": 1147, "texte": ""}, {"page_pdf": 1148, "texte": "       La Légende des Trois Marie\n                                                     A   EUGÈNE   GILBERT.\n\n\n\n\n               J'AVAIS erré longtemps   au bord de la mer. C'était\n                 par une journée de décembre, pure et lucide,\n                 chaude, telle que le Midi seul peut en offrir\n                 durant l'hiver. Noël allait bientôt sonner son\n                 heure de fête rédemptrice et une vieille habi-\n                 t u d e de mon cœur me faisait regretter qu'il n'y\n                 eût pas de neige au moment où j'allais songer à\nla mystérieuse naissance dans l'étable, aux bergers des premiers\nsoirs chrétiens, à la crèche dont l'éclat magique a tant intrigué\nla foi de mon enfance. L a nuit de Noël, j'avais coutume de la\nrêver couverte d'hermine, avec des arbres glacés et un grand\nciel clair de gel, criblé d'étoiles, et où la lumière prodigieuse\ndes astres tremblait de ces frissons, à travers l'infini, qui sont\ncomme le frôlement immense des ailes d'un archange.\n   Mais cette nostalgie du nocturne septentrional se fondait\nbientôt au parfum des violettes et des narcisses, dont les champs,\nsoutenus par des terrasses de pierre, surplombaient la côte,\nque je suivais le long de la sente des douaniers. Il y avait\naussi, autour de moi, des nappes de jacinthes, et je ne les quittais\ndes yeux que pour contempler la mer bleue, divine, saphi-\nrienne : des remous poussiéreux de lumière et d'onde, aux\nécumes blanches, se brisaient sur les rochers fauves, où pous-\nsaient des pins parasols, des lentisques et des cannes de Pro-\n"}, {"page_pdf": 1149, "texte": "  1010                        DURENDAL\n\n\n\nvence. Parfois se levait à mes côtés, tel un feu de bijoux, une\nhaie fleurie de mille roses ; ou bien un verger d'orangers, clos\nde très bas murs gris, m'offrait, dans la verdure grave de ses\narbres, l'incendie de ses fruits.\n   Sur la ligne de l'horizon passaient des navires, qui semblaient\ndes châsses nautiques, tant le soleil projetait d'ardeur à leur\nproue et dans leur voilure. P e n d a n t que je les contemplais, au\npremier plan voletait une mouette au-dessus d'un roc à fleur\nd'eau que submergeait la lame — et l'oiseau repartait à tire-\nd'ailes, ivre de la féerie des côtes et de la beauté de la mer.\n   O le p a y s toujours en fête! L à une maisonnette de pêcheur\nou de jardinier souriait aux flots, abritée par un bosquet de\nhauts eucalyptus. L e pêcheur radoubait ses filets bruns en\nchantant, couché devant sa porte, son bonnet phrygien sur\nl'oreille. L a jardinière, un large chapeau de paille o m b r a n t sa\nfigure aux yeux noirs, une gerbe à la main, regardait ses par-\nterres de roses thé. Au loin les vignobles avaient laissé tomber\nsur une terre aux tons de rhodite leurs dernières feuilles de\nbronze, et des collines arrondissaient au ciel le faîte ondoyant\nde leurs sommets plantés de sapins verts et d'oliviers.\n   Je me laissais aller au charme de cette nature délicieuse,\nbercé par le bruissement sonore des rives, flatté par le parfum\ndes plantes et de l'onde, qui se mêlaient en un bouquet d'une\nrare vivacité; j'étais épris du chant des oiseaux et me sen-\ntais le prisonnier ravi de cette solitude fleurie, e m b a u m é e et\nclaire, qui m'environnait comme si j'avais été exilé dans un\nparadis. T o u t était bleu autour de moi, et il me semblait qu'en\nune région pareille il devait faire bleu j u s q u e dans le cœur des\nhommes.\n  L a veille, un abbé d'Hyères m'avait, au L a v a n d o u , devant la\nplage Saint-Clair, bien appropriée, par sa douceur blanche,\npour servir de décor à pareil récit, conté La Légende des Trois\nMarie. Je songeais à ce poème en r e g a r d a n t la mer et les\nbarques d'or qui cinglaient au large, et il m'arriva de suivre\n"}, {"page_pdf": 1150, "texte": "                  LA L É G E N D E   DES TROIS   MARIE         1011\n\n\n\nune voile du regard, à travers ma rêverie, et de m'assurer s'il ne\nse trouvait pas, sous son abri fuyant, trois femmes miraculeuses.\n   Mais une fatigue enveloppante m'incita à m'asseoir parmi les\nfleurs, au sommet d'une falaise. E t je m'endormis bientôt dans\nce lit odorant, avec le ciel sans nuage au-dessus de mes pau-\npières.\n   P e n d a n t un certain temps que je ne puis déterminer — car le\ndormeur sait-il la durée de son sommeil? — des taches, aux\ntons d'iris et de plumes de paon, voletèrent devant mes yeux,\nmêlées à des boules de vermeil. On eût dit que tombaient vers\nmon front, d'un firmament nocturne, les fleurs d'un jardin\nmagique, balancées au vent. Elles se cognaient à des rayons\nbrisés, décrivaient des orbes, avaient l'air de têtes de libellules\ncherchant un corps vert et des ailes de dentelles — ou elles\npâlissaient au reflet de quelque mystérieux cristal. P u i s tout\ndisparaissait sous un grand dôme de saphir, et un calme régnait,\ncomme si les mondes avaient disparu de l'univers et ne restait\nplus qu'un grand espace lumineux.\n   Peu à peu, cependant, une ville étrange surgit des profon-\ndeurs d'un grand lac azuré. Elle avait l'air spectral. Ses caril-\nlons et ses cloches fomentaient un bruit pareil au m u r m u r e de\nla mer, et elle apparut avec la candeur d'une prière et la joie\nd'un cantique montant au ciel. Elle était aigrettée de mille tou-\nrelles qu'émaillait une lumière qui semblait avoir traversé les\nvitraux monacalement bleus d'une cathédrale infinie. Elle\nn'était composée que d'églises, de monastères et de béguinages.\nElle exhalait des odeurs d'encens et de myrrhe, et les saintes\nd'antan eussent croisé les mains blanches de leurs dévotions en\nsa présence, comme devant un autel.\n   L e style qui dominait dans les édifices de la cité ainsi révélée\nétait un vieux style roman, aux colonnes courtes (la plupart\ndorées ou en marbre rose), aux portails bas et sombres, qui\ns'ouvraient, leurs arceaux chargés de statues d'anges aux ailes\nde pierre, sur d'énormes basiliques carrant au firmament leurs\n"}, {"page_pdf": 1151, "texte": "  1012                       DURENDAL\n\n\n\narchitectures solennelles. Les parvis descendaient sur les quais\nd'un fleuve immense qui se jetait dans la mer. Au fond de cet\nétrange paysage urbain s'étageaient des chapelles gothiques,\ndes abbayes blanches; çà et là s'arrondissait un dôme surmonté\nd'une croix d'or, s'élevaient des monastères flanqués de leurs\nmoutiers. Un baptistère d'albâtre était dressé au bord des flots,\ncomme une grande lanterne; aux carrefours s'érigeaient des\ncroix, des calvaires, des effigies hiératiques de martyrs. T o u t e\ncette apparition plongeait dans une mer de cobalt et s'enserrait\nen des canaux surmontés de ponts ; des reflets limpides vibraient\naux frontons des temples et sur le socle des statues.\n   T o u t à coup une procession de nonnes, de moines et de\ndévotes sortit d'une ruelle. E t bientôt un peuple d'ecclésias-\ntiques couvrit les quais, se montra aux fenêtres et aux balcons\ndes édifices. Ils animèrent le songe je ne sais par quelle soudai-\nneté magique.\n    S'avançaient des Bernardins en coule, des Carmes en car-\n pette, des Prémontrés, blancs chevaliers de saint Norbert, des\n Capucins bruns, des Cordeliers aux reins ceints de cordes, —\nthéories austères et graves. Les uns portaient des cierges,\nd'autres lisaient des livres d'heures. De temps en temps ils\nfaisaient des signes de croix, et leurs tonsures promenaient\na u - d e s s u s d'eux comme un cortège d'auréoles. P u i s c'était\nd'anciennes Carmélites, dont les manteaux pâles, doublés d'her-\nmine, laissaient entrevoir le devant de leurs robes marron et\nla croix d'or posée sur leurs poitrines; leurs visages, immobiles\net comme de cire, s'enserraient étroitement dans les plis raides\ndes béguins couverts de voiles noirs t o m b a n t sur les épaules.\nSuivaient des Hospitalières de sainte Catherine, en habit de\nchœur, pareilles à de nobles dames du jadis, avec leurs traînes\nlongues sur le sol, et les plis majestueux de leurs vêtements\nsombres, des Bénédictines de Bourbourg, aussi seigneuriales\nque des châtelaines moyen-âgeuses en leurs costumes d'austère\napparat, des Ursulines, des Abbesses florentines, avec la croix\n"}, {"page_pdf": 1152, "texte": "                  LA LÉGENDE DES TROIS MARIE                  1013\n\n\n\nde saint André en rose sur leur liliale blancheur. T o u t e s ces\nreligieuses égrenaient des chapelets, s'absorbaient dans la médi-\ntation des missels, balançaient des rameaux d'oliviers, et l'une\nd'elles, venue du monastère de sainte Zaccharie, à Venise, agi-\ntait élégamment un éventail.\n   Enfin, c'était une infinité de prêtres, les uns en aube de lin,\nun amict au col, un parement d'étoffe brochée au bas de leurs\npans — les autres couverts de chasubles en cendal, ornées\nd'orfroi et de lourdes broderies d'or. Des étoles vertes croi-\nsaient leurs bandes sur des poitrines, passaient sous les cein-\ntures. Des chapes, aux somptueuses agrafes en épaulettes, se\ncarraient sur des dos, enjoaillées. E t des figures douces ou\nsévères passaient dans cette magnificence.\n    Au milieu, des évêques marchaient avec de lentes et onc-\n tueuses solennités, portant des mitres à fanons, chargées\n d'émaux, de cabochons, de diamants et de perles — et des\n crosses à sudariums, dont les volutes avaient pour bases des\nédicules d'or finement ciselés. U n superhuméral de brocart\ndistinguait les plus vieux de ces dignitaires, tous gantés de\nrouge ou de violet, avec un annulaire à pierre unie au doigt.\nP l u s loin, des cardinaux brillaient de l'éclat empourpré de leurs\nmanteaux et de leurs chapeaux, aux larges ailes laissant tomber\ndeux cordons terminés par cinq glands. E t c'était, avec les\nenfants en soutanelle agitant des encensoirs, qui accrochaient\nles lueurs bleues du jour et dardaient les rayons rubescents des\nbraises, avec les dais empanachés, plus beaux que des carrosses\nde rois, les bannières processionnelles, qui prenaient leur envol,\ngrands aigles de lumière! — avec les dentelles des chanoines,\nles lanternes d'argent portées au bord des quais par des mar-\nguilliers en surplis, avec la floraison des soieries et l'opulence\ndes orfrois — une apparition d'une richesse et d'une puissance\ninouïes que ce cortège clérical, dans le songe du décor d'azur.\n  Mais de vastes remous agitaient cette foule bénie. A tout\ninstant les regards interrogeaient le large. Des novices s'avan-\n"}, {"page_pdf": 1153, "texte": " 1014                         DURENDAL\n\n\n\nçaient jusqu'au baptistère d'albâtre et regardaient au loin, en\nse faisant une visière de la main.\n   T o u t à coup, une b a r q u e apparut. Elle n'avait pas de voiles;\nelle était vieille, mal équarrie, mal calfeutrée. Voyant qu'elle\nallait aborder, un ange, qui se tenait au gouvernail, s'envola,\nocellé, chantant et ruisselant de beauté céleste, plana un instant,\nlaissa choir une plume blanche. T o u s les prêtres étaient tombés\nà genoux, les vieux évêques courbés s'appuyant sur leurs\ncrosses, leurs mitres penchées. L'encens montait vers le ché-\nrubin, dont les plis de la robe flottaient longuement, cachant\nses pieds nus. P u i s deux autres anges, dont les ailes déployées\navaient servi, tendues au vent, à faire naviguer l'embarcation,\nprirent également leur essor et rejoignirent le premier.\n   Dans l'esquif se trouvaient trois femmes d'une étrange beauté.\nL e u r éclat divin transperçait leurs robes déchirées, et leurs\nlongues chevelures — toison d'or, toison d'ébène, toison de blé\n— faisaient à leurs corps des voiles soyeux et chastes. L e u r\nvisage était légèrement hâlé et l'expression de leurs yeux sem-\nblait encore étonnée par le miracle qu'elles venaient de con-\ntempler.\n  C'était Marie Jacobé, Marie Salomé et Marie Madeleine.\nCelle-ci portait, flammes auréolantes, ces tresses fauves et\nlourdes qui avaient jadis allumé sa gloire dans les orgies, et\navec lesquelles depuis la fille repentante avait essuyé les pieds\nde Jésus, chez Simon le Pharisien.\n   Les T r o i s Marie venaient du pays des Juifs, du fond de\nl'horizon, du fond du m o n d e nouveau, dont elles portaient\nl'aurore en elles. Sur les rives de la J u d é e elles avaient\nété livrées au caprice des vents et à la fureur des tempêtes,\njetées dans une méchante barque, sans rames et sans voile.\nMais les anges étaient descendus dans la périlleuse nacelle, et\ncelle-ci avait navigué comme la trirème la plus vigoureusement\npourvue d'esclaves. L e s saintes femmes avaient ainsi passé sans\ncrainte auprès des écueils rouges, qui paraissent barbouillés du\n"}, {"page_pdf": 1154, "texte": "                   LA LÉGENDE DES TROIS MARIE                    10l5\n\n\n sang des naufragés. Les lames de mer en colère fuyaient à leur\n approche et les orages remettaient au large fourreau des hori-\n zons leurs glaives d'éclairs. L a plaine liquide devenait printa-\n nière, l'écume se faisait florale et parfumée, les flots chantaient.\n Les voyageuses chrétiennes contemplaient au passage les îles\n plongées dans l'écrin de nacre du matin ou cerclées par les\n cabochons d'or qu'y allument les vesprées d'Orient. L e s anges\n leur disaient les noms des archipels, et d'où venaient les galères\n battant en cadence, de leurs rames, l'espace chatoyant. Les\n lointains brillaient d'une lueur d'espérance. Et les voici ! Oui,\n les voici, poussées par les dernières vagues, les saintes prodi-\n gieuses, qui apportent au fond de leurs yeux, après la traversée\n angélique, le spectacle de la P a s s i o n ! Les voici!... Mais que\n font-elles dans cette foule et cet appareil d'Église triomphante?\n N'est-ce pas qu'elles abordèrent plutôt aux bouches du Rhône,\n accueillies par les seules mouettes et par un simple pêcheur qui\n guettait, un trident à la main, une pieuvre au bas d'un rocher?\n    O rêve! Rêve pourtant a u t h e n t i q u e ! Rêve où les souvenirs\nse mêlent en un accord invraisemblable ! L'abbé d'Hyères\nm'avait dit qu'à Notre-Dame de Paris, le jour des Trois Marie,\nle prêtre officiant mettait une chasuble réservée, de damas\nviolet à fleurs jaunes, avec orfrois en damas rouge. E t pour\ncelui qui dort et songe, les siècles se fondent aussi vite que la\ncire, une fleur produit aussitôt un jardin, une fenêtre qui\ns'ouvre laisserait voir le monde, la mémoire d'une chasuble\névoque tout le luxe sacerdotal. C'est pourquoi la religion que\nles trois femmes élues venaient fonder en Gaule, je la voyais\ndéjà, symboliquement, puissante, à une apogée de richesse,\ncélébrant une sorte d'anniversaire pompeux ; et, supprimant le\ncours d'un fleuve, je plaçais sa source idyllique et sauvage à\ncôté de son embouchure chargée de vaisseaux et bordée de\ncités.\n  Mon rêve continua.\n  « Nous allons vous conduire à vos sanctuaires, de l'ile de\n"}, {"page_pdf": 1155, "texte": "  1016                        DURENDAL\n\n\n\nCamargues à Mignières. Vous serez honorées par les seigneurs\nde L a v a l . Vos noms seront proclamés aux croisades, les jours\nde victoire. Vous serez chantées dans des psaumes, et le roi\nSaint-Louis s'en ira en la cité d'Aix, en Provence, pour l'hon-\nneur de la bienheureuse Madeleine. »\n    Voilà ce que les prêtres magnifiques disaient aux Trois\n Marie. Mais, étonnées et simples, elles semblaient ne pas\n entendre et m u r m u r a i e n t :\n    — Nous ne songeons qu'à L u i et son souvenir a plané avec\n les mouettes au-dessus de notre embarcation. N o u s sommes\n encore emplies de terreur et de joie. Nous avons vu le plus\ngrand événement qui se sera passé dans le monde, et nous\ntremblons encore au fond de nos âmes. De la trahison de J u d a s\n au reniement de Pierre, depuis le départ de Béthanie jusqu'au\n dernier soupir du Calvaire, nous n'avons pas quitté le Christ.\n C'est à Madeleine qu'il a dit la plus douce de ses paroles :\n « Beaucoup de péchés te seront pardonnés, parce que tu as\n beaucoup aimé ». Alors elle a noyé dans la mer les frelons\n mauvais de ses bijoux, elle a jeté sa ceinture dorée, et elle a\nvécu aussi pauvrement que les bergères du Mont des Oliviers.\n Plus tard nous avons voulu entrer chez le Caïphe, où Jésus\navait été traîné au milieu d'une tourbe conduite par J u d a s .\nMais les lances des légionnaires nous ont barré le chemin. L e\nt u m u l t e était profond. L e ciel bleu, au-dessus des toits et des\nterrasses blanches, prit à nos yeux des couleurs d'alarme. E t\nnous vîmes au prétoire le corps du Sauveur, le beau corps\nblanc fait de la chair céleste, le tabernacle d'amour, la fleur de\nnos prières, flagellé par les lanières, ses épaules lumineuses\nrougies par ses veines ouvertes, l'ivoire de ses reins meurtri par\nles coups des bourreaux. L a foule hurlait : « Qu'on délivre\nBarrabas et que Jésus soit sacrifié! » Mais Il regardait les\ncigognes qui passaient au-dessus de Jérusalem, et comme on\nlui mit une couronne d'épines, des pleurs de pourpre coulèrent\ndevant ses beaux yeux et dans sa barbe blonde. Nous étions\n"}, {"page_pdf": 1156, "texte": "                   LA LÉGENDE DES TROIS MARIE                     10I7\n\n\n\n folles de douleur. Nos cœurs se soulevaient jusqu'à nos lèvres.\n Puis nous le vîmes portant la Croix. Nous nous étions arrêtées\n sur un rocher, et de là nous aperçûmes le Christ et les soudards,\n les échelles et les larrons, tout le lugubre cortège, et Véronique\n qui essuya de son voile la face sanglante du Fils de Dieu !\n Cette procession allait vers un mont chauve et terrible. Les\ngens passaient, indifférents. Un oiseleur, qui revenait des\nchamps, ses cages pleines d'oiseaux chanteurs, nous d e m a n d a :\n« Est-ce celui qui a volé la bourse du proconsul? » Des femmes\nle montraient aux enfants et disaient : « C'est celui qui veut\nêtre roi! » Des joueurs de flûte s'interrompaient un instant\npour le voir passer. Comme nous gémissions, aux côtés de sa\nmère Marie, il nous cria : « Ne pleurez pas sur moi, filles de\nJérusalem ! » Mais nos yeux étaient creusés par nos larmes et\nnous ressentions, dolentes et marries, toutes les souffrances de\nla Passion.\n    » C'est à cette heure que nous contemplâmes un événement\n sinistre et noir, et il a fallu toutes les gloires de la résurrection\n pour en chasser la sombreur tragique de nos regards. L e cor-\ntège était arrivé au-dessus du Calvaire et les hommes casqués\nd'airain gesticulaient sur le ciel implacable en nous remplis-\nsant de terreur. Nous entendîmes frapper sur des clous. C'était\ndans ses mains blanches qu'on enfonçait des fers pointus ! Ses\nmains, qui avaient pressé le sein de Marie, ses mains baisées\npar les bergers à la nuit de Noël, ses mains qui avaient ressus-\ncité L a z a r e , ses mains, qui avaient rendu la vue aux aveugles et\nqui avaient rompu le pain de la C è n e ! P u i s la croix fut levée,\net, tel un lys penché, il apparut sur l'infâme gibet. Sa souffrance\ninfinie étreignit tout le firmament. Un coup de tonnerre brisa\ndes rochers. U n e nuée passa, comme si le zénith voulait se\nvoiler devant l'horreur, d'un tel spectacle, et le soleil fut, un\ninstant, pareil à un globe de sang. E t tandis que les bourreaux\nfuyaient épouvantés après avoir joué sa robe aux dés, — nous\nrestâmes au pied de la Croix pour que les vautours ne vins-\n"}, {"page_pdf": 1157, "texte": "  10l8                         DURENDAL\n\n\n\n sent pas arracher les beaux yeux du Christ et pour le\n recueillir, quand, pareil à un fruit, il tomberait de l'arbre\n de torture. Des voiles de tristesse descendaient, des bras\n crucifiés, sur nos épaules; il nous semblait que le monde\n était mort et que nous étions seules à porter tout son deuil.\n L a poitrine du Fils de Dieu pâlissait au-dessus de nous comme\n une lampe /d'albâtre à l'aube et un peu de rubis coulait\nencore de la plaie faite à son flanc d'un coup de lance. Nous\n attendions avec horreur l'instant de sa chute quand nous\nvîmes une troupe de gens qui se dirigeaient vers nous et qui\nsemblaient porter une douleur aussi grave que la nôtre. Nous\n reconnûmes parmi eux Joseph d'Arimathie et Nicodème. Ils\n avaient une échelle, des cordes et un linceul. Grâce à eux,\nJésus fut tendrement descendu de la croix. Ses pieds nus et\nlivides, qui jadis avaient foulé les flots, frôlèrent la chevelure\nde Madeleine, et nous baisâmes ses mains froides, trouées\npar le sacrifice. Alors nous portâmes le corps sacré au tom-\nbeau. L e soir était t o m b é sur Jérusalem, qui se dressait silen-\ncieuse et dont les portes étaient fermées. L a cité se montrait\nmajestueuse et désolée comme une grande forêt sans brise et\nsans oiseaux. Un aigle cependant, à travers les nues encore\nviolacées par le couchant, regagnait son aire, portant sur ses\nailes éployées l'écho du grand cri d'agonie qui avait déchiré\nl'espace. Nous allumâmes des lanternes. Bientôt les hommes\ndescendirent Jésus au fond d'une caverne; les lumières éclai-\nraient des visages t a c i t u r n e s ; notre œuvre était muette et\ndésolée. E t pendant que Nicodème et Joseph d'Arimathie dis-\nposaient Jésus dans son t o m b e a u , nous allâmes vers la boutique\nd'une petite ville voisine acheter de la m y r r h e et du n a r d . L e\nmarchand broya les parfums et les mêla dans un vase. « Vous\navez donc un mort dans votre famille ? » nous a-t-il d e m a n d é .\nNous ne pûmes répondre et nous nous prîmes à sangloter.\nE t nous revînmes, pareilles à des veuves, pour e m b a u m e r le\nChrist. »\n"}, {"page_pdf": 1158, "texte": "                  LA LEGENDE DES TROIS MARIE                   1019\n\n\n\n   Ainsi les Trois Marie racontaient le mystère que rece-\nlait le fond de leurs orbites, et disaient le plus fameux des\névénements chrétiens. Mais, dans mon rêve, les évêques à\nlourdes mitres et à crosses somptueuses, les diacres, les moines\net la cité épiscopale elle-même avaient disparu, et je ne voyais\nplus que les Trois saintes Marie, souriantes et miraculeuses, et\nqui se changèrent en un bouquet de lys et de roses, charriées\nsur de l'azur par la barque vermoulue.\n   Q u a n d je m'éveillai, j'entendis une musique, qui parut conti-\nnuer mon songe, et qui l'avait bercé sans doute. C'était un\npâtre, qui venait de Costebelle et qui allait vers Soliès-Pont.\nIl jouait de la flûte en conduisant ses chèvres au bord de la\nmer. Les béliers du troupeau portaient une clochette au cou.\n   Et, pour vous avouer le fond de mon âme et la source\nauthentique de cette rêverie, mon sommeil avait imaginé\ncette légende comme je l'avais vue jadis représentée sur un\ntableau naïf, aux panneaux compliqués de nombreux épisodes,\nau fond des allées d'un cloître, par un jour monacal où bril-\nlaient, dans le vieux triptyque, les bleus de ses Marie, et les\nrouges et les ors de ses clercs émerveillés.\n\n\n\n                                        EUGÈNE DEMOLDER.\n"}, {"page_pdf": 1159, "texte": "            LE LIVRE\n                                       A   CHAULES VAN   LERBERGHE.\n\n\n\n\nElle entr'ouvre au matin le livre bien-aimé\nOù, pâle fleur d'ennui, mon rêve est enfermé,\nEt d'un geste lassé, fait passer une à une\nDevant ses yeux baignés d'aube et de clair de lune\nLes images que son cher sourire vainqueur\nSuscite en ce vain livre où sommeille mon cœur :\nImages de tristesse, enluminures frêles,\nBéguines enlizant de crêpe les tourelles\nD'une ville fluette et grave au bord de l'eau,\nOstensoirs dont la nuit le magique halo\nS'exagère sous la courtine des ténèbres,\n Maisons closes, mirant leurs fenêtres funèbres,\n Trous d'ombre où quelquefois s'étoile une clarté,\n Au miroir embrumé d'un grand fleuve attristé...\n Puis l'heure ayant parfois eu pitié de mon âme,\n Des images de joie offrent leurs fleurs de flamme\n Et leurs sites divins où chantent des oiseaux\n Aux doux yeux curieux qui tissent des réseaux\n D'innocence et de joie autour de mes pensées :\n Jeunes filles rêvant, tendrement enlacées\n Sous l'ombrage discret des saules chevelus,\n"}, {"page_pdf": 1160, "texte": "                    LE LIVRE                          1021\n\n\n\nCygnes de neige et d'or que n' enchanter aient plus\nLes étangs désolés où leurs voix angéliques\nMêlaient leur harmonie aux voix mélancoliques\nQue la brise en sourdine éveillait dans la nuit,\nCortèges radieux de vierges que l'ennui\nDe vivre loin des fleurs, guide dans le silence\nDes bois, où glorieuse et suave s'élance\nLourde de royauté, vers un ciel toujours pur\nLa floraison des lys qui tremblent sous l'azur,\nMurmures de tendresse ondoyant dans les branches\nOù parfois se révèle un pli de 'robe blanche !\n\n\nUn sourire d'amour subtil et parfumé\nComme un baiser d'enfant sur le livre fermé\nRôde, et n'écoutant plus au fond de sa pensée\nPleurer la folle voix de mon âme blessée,\nCelle à qui vont mes vœux, croit voir à la clarté\nD'une aurore annonçant un éternel été\nS'avancer à travers les feuilles nouveau-nées\nNos jeunes cœurs et nos jumelles destinées,\nEt ne se souvenant que de mes rêves d'or,\nElle cueille soudain dans le royal décor\nUne rose vermeille, et sur mes lèvres closes,\nO joie, je sens passer l'arôme de la rose.\n\n\n                                    GEORGES MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 1161, "texte": "                ANATOLE                         LE BRAZ\n\n                     ANATOLE L E    est actuellement un des plus\n                                        BRAZ\n                 grands poètes dont la F r a n c e puisse s'enor-\n                 gueillir. Il n'est cependant pas encore connu\n                 en Belgique comme il mériterait de l'être. Les\n                 lecteurs de Durendal épris d'art et de beauté me\n                 sauront gré, j'en suis sur, de leur esquisser en\n                 quelques traits le caratère d'un talent qui s'est\nglorieusement imposé à l'admiration de tous en une œuvre\nqu'il n'est point permis d'ignorer.\n   Les circonstances où j'eus l'honneur de faire la connaissance\nde cet a m a n t de l'Idéal resteront longtemps gravées en mon\nsouvenir. C'était à Paris, un soir, au milieu d'une assemblée\nde lettrés et d'artistes réunie dans le salon d'une de mes\nparentes. Hélène Vacaresco (1), la jeune poétesse que l'envie et\nla raison d'Etat vouèrent si longtemps à un exil immérité, nous\navait fait entendre quelques-unes de ces ballades héroïques, de\nces hymnes vibrants de patriotisme qui célèbrent les antiques\ngloires de la terre roumaine, évoquant la poésie sombre et\nsévère des cimes transylvaines couronnées de sapinières,\n\n    (1) Hélène Vacaresco, jeune fille issue d'une des plus anciennes familles de l'aristocratie\nroumaine, est aujourd'hui la poétesse la plus distinguée de la Roumanie en langue française.\nElle fut pendant quelque temps demoiselle d'honneur de la reine, et, à ce moment, ses amours\navec le prince héritier défrayèrent la presse européenne. Des considérations d'ordre poli-\ntique plus ou moins fondées s'opposèrent à ce mariage que la reine désirait vivement. Toute\ncette histoire est racontée dans un livre charmant de Loti, L'Exilée.\n"}, {"page_pdf": 1162, "texte": "                                   ANATOLE LE BRAZ                                  1023\n\n\n\n  comme aussi les songes tristes des plaines infinies que le\n  D a n u b e enlace en ses méandres d'argent. P u i s un jeune\n h o m m e s'était levé. Il avait le large front des bardes gaéliques,\n une physionomie captivante étoilée de deux yeux tendres et\n fiers où on lisait la mâle énergie des vieilles races, tempérée\n par je ne sais quelle sereine douceur. A la vierge des Car-\n pathes c'était l'enfant de la Bretagne qui se chargeait de\n répondre, et on éprouvait comme une sorte de respect à voir\n ainsi côte à côte les représentants de deux, grands peuples dis-\n parus, Rome d'une part et de l'autre la vieille Gaule. C'était\n l'Orient et l'Occident qui fraternisaient en une même aspira-\n tion, et à ce moment nous sentions invinciblement q u e l'âme\n latine et l'âme celte étaient sœurs. Nous sentions aussi que\n nous avions devant nous un frère de Chateaubriand et de\n L a m e n n a i s , de Brizeux et de L o t i . L e s vers coulaient, lim-\npides et doux, des lèvres du poète. Ils n'avaient rien de factice,\nd'apprêté, d'artificiel. De leur sincérité dérivait toute leur puis-\nsance. C'était de la poésie saine comme la brise marine appor-\ntant aux grèves solitaires les parfums du large, robuste comme\nles chênes séculaires des forêts druidiques, mélodieuse comme\nle souffle du vent qui pleure la nuit dans leurs branches. Ana-\ntole L e Braz venait de nous lire quelques-uns des poèmes les\nplus purs de sa Chanson de la Bretagne (1).\n   C'est là un livre vraiment exquis, irrésistiblement charmeur,\n dont l'inspiration exempte de défaillances est puisée aux\nsources les plus élevées et que parent les séductions souve-\nraines d'un art d'autant plus raffiné qu'il est moins apparent.\nPeintre délicat et ingénieux, possédant à un haut degré le\nsecret de ces vers berceurs qui chantent et s'assouplissent en\nmoelleuses cadences, Anatole L e Braz est sans doute un artiste\nde race, et un artiste bien français, réunissant les qualités mai-\ntresses qui caractérisent le génie de la France fait avant tout\nde lumière, de goût, de mesure et de clarté. Bien qu'affection-\n  (1) La Chanson de la Bretagne,   un volume grand in-18. Paris, CALMANN-LÉVY, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 1163, "texte": " 1024                        DURENDAL\n\n\n\nnant souvent le détail précis et coloré qui fait vivre une scène\nou un tableau, il a plutôt la vision grande et large et, sous ce\nrapport, je lui trouve peut-être moins d'affinités avec le poète\ndes Contemplations qu'avec le chantre des Harmonies. C o m m e ce\ndernier d'ailleurs, il possède la musique du vers. C o m m e ce\ndernier, il a le culte de la famille et la passion des grands\nspectacles de la nature. T o u s deux, en leurs jeunes années, ont\nenivré leur âme du mystérieux concert des vagues, rassasié\nleurs regards des vastes horizons qui font songer à l'Infini.\nMais L a m a r t i n e chantait la mer de Naples, le voluptueux golfe\nd'azur baigné de lumière dorée, roulant en ses flots de saphir\ncomme des visions d'éternelle jeunesse. L a palette de L e Braz\na des tons non moins chauds mais plus austères et comme\nvoilés d'une b r u m e de tristesse, se complaisant volontiers à\nretracer les poignantes tragédies de la mer.\n   Ses poèmes sont parsemés des images les plus suggestives et\nles plus ravissantes. P o u r lui les mouettes sont des « lumières\nvolantes », les nuages, des « aventuriers du ciel profond ».\nAilleurs, au clair de lune,\n\n                       Vêtu de gazes blanches\n            Le grand peuple muet des formes de la nuit\n            Se lève...\n\n\n   E n son poème intitulé Le Long de ma Route, L e Braz voit\ns'enfuir sa « jeunesse lointaine » et\n\n\n             S'égoutter, claire dans la mousse,\n             La source d'or de ses vingt ans.\n\n   Dans son délicieux paysage A Quimperlé, il compare la\n lumière à « l'ange blond du pays ». L'émotion continue qui\n plane sur toute l'œuvre de L e Braz, voilà ce qui en constitue le\n caractère essentiel et voilà aussi p o u r q u o i , au-dessus de\n"}, {"page_pdf": 1164, "texte": "                                  ANATOLE LE BRAZ                                      1025\n\n\n\nl'artiste exquis, on découvre en lui le POÈTE (1) dans toute\nl'acception du mot. Écoutez Le Vœu :\n\n\n          C'est par un soir de Mai que je voudrais mourir.\n          Les soirs de Mai sont beaux ; la terre va fleurir ;\n          L'air est comme peuplé de voix inentendues,\n          Et l'on sent Dieu qui passe au fond des étendues.\n          Dans les lointains, ainsi qu'une paupière d'or,\n          S'abaisse le couchant sur la mer qui s'endort.\n          Les nuages, vêtus de gaze aux longues franges,\n          Glissent, furtifs et doux, et c'est comme un chœur d'anges\n          Oui des hauteurs du ciel descendraient vous chercher.\n\n\n          Le paisible Angélus de quelque vieux clocher\n          Tinterait seul mon glas aux paroisses prochaines.\n          Dans les sentiers bretons pleureraient les grands chênes.\n          Le laboureur tardif qui s'en vient en chantant\n          Vers sa maison de chaume où le sommeil l'attend,\n          Se signerait la bouche, en fermant la barrière,\n          Et, sans savoir mon nom, m'enverrait sa prière.\n\n\n          La paix du soir invite à de vastes oublis.\n          En Mai, l'espace ondule, et, derrière ses plis,\n          On entend, on voit presque errer la grande chose ;\n          La pierre du tombeau n'est plus la porte close ;\n          Tout rassure. Et la nuit, l'auguste nuit d'été\n          Verse à la lèvre humaine un goût d'éternité.\n          L'œil qu'on ferme ici-bas là-haut s'éveille étoile ;\n          Le silence a chanté, l'inconnu se dévoile.\n          Comme un seuil lumineux, le ciel semble s'ouvrir..\n          C'est par un soir de Mai que je voudrais mourir.\n\n\n   (1) A propos de cette distinction entre l'artiste et le poète, rappelez-vous le mot d'Anatole\nFrance affirmant que Lamartine est « sans art ». Ce serait un point à discuter, mais l'asser-\ntion fût-elle d'ailleurs exacte, l'auteur des Harmonies poétiques et religieuses n'en est-il pas\nmoins le poète par excellence, comme l'a si victorieusement démontré Jules Lemaître en\nses étincelants feuilletons des Débats ?\n"}, {"page_pdf": 1165, "texte": " I026                       DURENDAL\n\n\n\n   De pareils vers dispensent de tout commentaire. N'est-ce\npas bien là, comme je viens de le dire, la grande vision lamar-\ntinienne, la céleste mélopée des Méditations, mais avec peut-être\nencore plus de précision et de vigueur dans la forme, plus de\nrichesse d'images et de couleurs?\n   L e Chant de ma Mère est un élan de cœur si profondément\ntouchant que je n'hésite pas à le placer à côté de cette immor-\ntelle Septième E p o q u e de Jocelyn, un des plus sublimes chants\nd'amour filial qui soit jamais t o m b é de lèvres h u m a i n e s .\n    Quant aux b a l l a d e s , comme La Lépreuse, Jeanne Larvor,\nJeanne Lezveur, petits drames d'amour contrarié, ce sont des\npièces délicieuses de verve, de vie et de mouvement. Lisez la\nChanson des Chênes, la Chanson du Vent de mer, la Chanson du\nVent qui vente, le Chant des Vieilles Maisons, ces deux dernières\ns u r t o u t , empreintes d'un cachet d'originalité incomparable.\nLisez aussi : En Mai, A Paimpol, A Quimperlé, En Novembre,\nSur le Chemin d'Exil, Jean l'Arc Lantec, la Chanson de la Légende,\nRumengol, Après Vêpres, le Chant des Nuages et la Chanson de\nnotre reine Anne, qui termine et couronne si heureusement le\nrecueil. Ce sont autant de chefs-d'œuvre de style et de pensée.\n  Cette richesse me gêne, car je voudrais tout citer et, au\nmilieu de tant de radieux joyaux qui constellent l'écrin du\npoète, ma préférence hésite et mon choix reste suspendu.\nÉcoutez encore Les Epaves, à juste titre une des œuvres de\nprédilection de l'auteur.\n\n                 Dans l'âpre souffle des hivers,\n                 Pareilles à des noyés hâves,\n                 Voici venir du fond des mers\n                 Les tristes, les vieilles épaves...\n\n                  Et c'étaient jadis des vaisseaux,\n                  Des vaisseaux bruns aux blanches voiles,\n                  Que berçait l'infini des eaux\n                  Avec la chanson des étoiles ;\n"}, {"page_pdf": 1166, "texte": "        ANATOLE    LE   BRAZ              1027\n\n\nC'étaient des bricks aux mâts hautains,\nAux flancs rebondis, comme l'Arche,\nEt qui semblaient, dans les lointains,\nUn peuple de clochers en marche !\n\nL'Océan vaste, avec lenteur,\nLes promenait sur son épaule\nDes soleils lourds de l'équateur\nAux frissonnantes nuits du pôle ;\n\nEt le soir, les marins assis,\nBalancés dans les vergues noires,\nSe racontaient de longs récits,\nVieux refrains et vieilles histoires ;\n\nEt les mousses, rudes enfants,\nDans leur sommeil plein de chimères,\nRêvaient, des retours triomphants\nVers le Pays, où sont les Mères...\n\nIl est là-bas, le pays vert,\nAu bord des galets, dans la brume...\nIls reviendront... Le seuil ouvert\nA l'air d'attendre, et l'âtre fume.\n\nIls reviendront... Ils ont écrit,\nCeux du moins qui savent écrire ;\nIls reviendront... La mer sourit\nDe son mystérieux sourire.\n\nIl passe des nuits et des jours,\nJours inquiets ! Nuits oppressées !\n« I1 reviendront... » chante toujours\nL'espérance des fiancées...\n\nMais les mères aux cœurs tremblants,\nDéjà prises de peurs amères,\nAllument de longs cierges blancs\nAux pieds de la Mère des mères...\n"}, {"page_pdf": 1167, "texte": " 1028                         DURENDAL\n\n\n\n                 Et c'est pitié, pitié de voir\n                 Comme leurs yeux fixent la flamme !\n                 Quand elle hésite, c'est l'espoir\n                 Qui vacille aussi dans leur âme.\n\n                 Hélas ! ils se sont tous éteints,\n                 Les cierges blancs, dans la chapelle ;\n                 Et tous morts, les absents lointains\n                 N'entendent plus qu'on les rappelle.\n\n                 La mer qui les a tant bercés,\n                 La mer, leur nourrice farouche,\n                 Les a gardés pour fiancés\n                 Et les a couchés dans sa couche.\n\n                 Et maintenant, silencieux,\n                 Ils dorment dans la couche verte ;\n                 Les flots leur ont fermé les yeux,\n                 Le sable emplit leur bouche ouverte...\n\n                 Ne questionnez pas le flux,\n                 N'interrogez pas les marées,\n                 Mères ; ils ne frapperont plus\n                 A vos lucarnes éclairées...\n\n                 Seules passent dans les hivers,\n                 Pareilles à des noyés hâves,\n                 En troupeaux noirs, d'algues couverts,\n                 Les tristes, les vieilles épaves.\n\n   Comparée aux aberrations du symbolisme, des décadents et\nde ces autres abstracteurs de quintessence dont toute l'origina-\nlité consiste en un gongorisme lourd et prétentieux nous rame-\nnant à plus de deux siècles en arrière, que cette forme d'art\nnous semble donc pure, saine, élevée! Comme elle repose et\nrafraîchit l'âme, et, j ' a i m e à le répéter, comme elle se trouve en\nintime et parfaite corcordance avec ce génie français si souple,\n"}, {"page_pdf": 1168, "texte": "                         ANATOLE LE BRAZ                         I029\n\n\n\nsi multiple, si divers, mais avant tout amoureux de clarté et se\ncomplaisant, lui aussi, sur les plus hautes, les plus rayonnantes\ncimes de la pensée, à la condition toutefois qu'elles ne soient\npoint trop enveloppées de nuages. Je ne puis m'empêcher de\nrendre ici hommage à S u l l y - P r u d h o m m e , ce poète philosophe\npossédant le don si rare d'enchâsser en des vers savoureux de\nnobles, graves et profondes pensées. A certain point de vue,\nVictor H u g o , le colosse romantique, le prestigieux enchanteur\ndont toute l'école moderne procède de près ou de loin, a exercé\nsur plusieurs une très fâcheuse influence, et il eût certainement\ndésavoué tel ou tel de ses successeurs. Non, le poète n'est pas un\nsimple jongleur de mots. Non, il est plus et mieux que cela ;\nc'est une âme noblement émue arrivant à communiquer aux\nautres âmes cette émotion divine qui la fait tressaillir. Mais\nvoilà bien des réflexions presque inutiles au sujet d'une œuvre\nradieusement belle et dont la beauté parle très suffisamment\nd'elle-même. L a Chanson de la Bretagne est un de ces livres qui\nvivront dans la postérité, car c'est un livre d'art vrai, le seul qui\ndemeure.\n   E t si ces lignes venaient à tomber sous les yeux d'Anatole\nL e Braz, je voudrais qu'il sache combien son recueil de poésies\nm'est cher et lui transmettre encore ici l'expression de ma plus\nchaleureuse reconnaissance pour les délicates jouissances d'art\nqu'il m'a procurées. J'ai passé cet automne à Spa, frais et\nmignon paradis de verdure auquel me rattachent de doux souve-\nnirs d'enfance. E n ce coin des Ardennes, cadre propice à la\nrêverie, les sensations d'automne revêtent, le soir surtout, un\ncharme pénétrant d'intime poésie. Les mélodieuses cascatelles,\ndont la fine dentelle d'écume laiteuse se transforme dans sa\nchute en larmes d'argent, sanglotent tristement au milieu des\nbois songeurs. Parfois la bise se lève, apportant dans les plis\nde sa robe glacée comme des échos de glas lointains, tourmen-\ntant de son fouet les vieux chênes mélancoliques qui, révoltés,\nagitent douloureusement leurs bras de géants. P u i s un calme\n"}, {"page_pdf": 1169, "texte": " 1030                     DURENDAL\n\n\n\nsoudain se fait, l'air tiédit, le soleil s'effondre au milieu de\nruines d'or, entraînant avec lui l'échafaudage radieux de nuages\nvermeils qui s'écroulent dans l'abîme ensanglanté. E t , prenant\ndes contours vaguement fantastiques, la forêt disparaît presque,\nnoyée dans une ineffable vision rose.\n   E n mes pérégrinations à travers les romantiques sentiers\nardennais, Anatole L e Braz a été pour moi un compagnon\nfidèle et précieux. O h ! il est si bon de retrouver en un livre\nami, fixées et comme agrandies par l'ait, les impressions que\nl'on éprouve au fond de son cœur! M'arrachant aux sites gra-\ncieux que savouraient mes regards, l'Imagination, cette fée\ntoute-puissante au manteau d'azur, me transportait d'un coup\nd'aile sur les bords de la Chose immense, de cet Océan mons-\ntrueux, formidable symbole de l'Éternité, que L e Braz a chanté\nen vers immortels. Ensuite, pensivement, je reprenais m a route,\nfoulant le tapis doré de feuilles mortes qui, suivant l'adorable\nexpression du poète,\n\n                Telles que des oiseaux blessés\n                Tombent des branches dégarnies\n                En silence, dans les fossés.\n\n\n\n                                     G E O R G E S DE   GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 1170, "texte": "               ÉCLOSION\n\n\n\nMystérieux enfant exilé sur la terre,\nJ'ai plongé mon œil sombre au fond des livres saints,\nEt quand je les fermai de mes doigts incertains,\nMon âme palpitait dans des flots de lumière !\n\n\nElle avait absorbé le vin spirituel\nQue verse le miracle ineffable du Verbe,\nEt radoration, en lumineuse gerbe,\nS'élevait de mon cœur fervent vers l'Etemel !\n\n\nJ'avais douté... Rempli de pesantes ténèbres\nMon esprit subissait leur joug terrible et lourd...\nVous m'avez inondé, Seigneur, de votre amour,\nEt tout s'est dépouillé de ses aspects funèbres.\n\n\nJ'aime! A mes yeux nouveaux tout est resplendissant!\nMon cœur ressuscité librement se dilate ;\nLa vie harmonieuse en sa splendeur éclate,\nCar je suis entouré du Rêve éblouissant.\n"}, {"page_pdf": 1171, "texte": "1032                       DURENDAL\n\n\n\n       J'aime ! Et je conçois tout : les beautés éternelles,\n       Le mystère effrayant, merveilleux, ingénu,\n       Et l'invincible attrait du sublime inconnu !\n       Tout chante et tout rayonne, et je me sens des ailes !\n\n       Mon regard clairvoyant parcourt l'orbe infini.\n       Je plane, libéré de l'entrave charnelle,\n       Et, sentant battre en moi la vie universelle,\n       En elle je me suis enfin épanoui !\n\n       Grands arbres éloquents aux poses extatiques,\n       Patriarches émus tendant toujours aux cieux ;\n       Mer immense élevant votre hymne radieux ;\n       Astres qui tournoyez dans les ondes lyriques ;\n\n       0 terre maternelle, et vous, cieux palpitants,\n       Univers grandiose où règne l'harmonie,\n       Etres qui le peuplez ! pour vous l'âme éblouie\n       N'a qu'un puissant amour plus vaste que le temps.\n\n       Mais c'est surtout pour vous, Etre-Dieu, que je vibre,\n       Et j'aspire à l'heure où votre Divinité\n       Recevra mon esprit rayonnant, pur et libre, —\n       Car le but de la vie est votre Eternité !\n\n\n                                                JULIEN    ROMAN.\n"}, {"page_pdf": 1172, "texte": "       EMILE       M A T H I EU\n\nDirecteur du Conservatoire Royal de Gand\n"}, {"page_pdf": 1173, "texte": ""}, {"page_pdf": 1174, "texte": "              Emile Mathieu\n\n              DANS son  numéro de septembre, Durendal a rendu\n                les derniers honneurs à la mémoire du regretté\n                maitre Adolphe Samuel. Nous souhaitons aujour-\n                d'hui la bienvenue au nouveau directeur du Con-\n                servatoire royal de Gand, que d'éminentes qua-\n                lités désignaient pour ces importantes fonctions\n                au choix du gouvernement, et, à cette occasion,\nil nous parait opportun de rappeler sommairement la carrière\nartistique d'Emile Mathieu.\n   Peu de vies d'artistes furent plus laborieuses, plus dignes,\nplus fécondes en belles œuvres que la sienne. Orphelin de père\net de mère à l'âge de quinze ans, obligé d'interrompre ses\nétudes musicales pour donner des leçons de piano, il connut\nlongtemps la détresse des vaillants qui doivent gagner leur\npain de chaque jour et luttent opiniâtrement pour atteindre\nl'idéal entrevu. Après avoir conquis brillamment au Conserva-\ntoire de Bruxelles les premiers prix d'harmonie et de piano et\nremporté deux fois, en 1869 et en 1871, le premier second prix au\ngrand concours de composition musicale, il fut, en 1881, nommé\ndirecteur de l'École de musique de Louvain, où il enseignait\ndéjà depuis 1867. Sous sa direction ferme et habile, cet établis-\nsement devint très prospère. Grâce à un talent hors ligne de\nchef d'orchestre et d'organisateur, grâce aussi, disons-le, à des\nqualités personnelles qui lui attirent autant de sympathie que\nd'estime, il a créé à Louvain un notable mouvement musical\n"}, {"page_pdf": 1175, "texte": " 1034                          DURENDAL\n\n\n\nqui s'affirme surtout par les grands concerts annuels de l'École,\noù, avec les éléments souvent très imparfaits dont il disposait,\nil a donné d'excellentes exécutions. On y a entendu des œuvres\ntelles que La Création et Les Saisons de H a y d n , La Nuit de Wal-\npurgis et Elie de Mendelssohn, Le Paradis et la Péri et La Vie\nd'une Rose de Schumann, La Damnation de Faust et L'Enfance du\nChrist de Berlioz, Le Déluge de Saint-Saëns, Jacqueline de Bavière\nde Van den E e d e n , Kollebloemen de T i n e l , De Schelde de Benoit,\nEen laatste Zonnestraal d ' H u b e r t i , Jacob van Artevelde de Gevaert,\nenfin Le Hoyoux et Freyhir de Mathieu.\n\n\n\n\n    Mais disons quelques mots du compositeur. E n 1881, le jeune\ndirecteur de l'École louvaniste était déjà très estimé dans le\nm o n d e musical belge. On connaissait de lui, outre ses cantates\n du prix de Rome, trois beaux poèmes symphoniques — Noces\nféodales, Sous Bois, Le Lac — exécutés aux Concerts populaires\n (1873-1875) et trois œuvrettes théâtrales représentées avec\n succès à la Monnaie : un joli ballet oriental les Fumeurs de Kiff\n (1876), Georges Dandin (1877), d'après Molière, et surtout La\n Bernoise (1880), un charmant petit opéra-comique. Mais ce sont\n les exécutions du Hoyoux et de Freyhir, aux Concerts populaires\n de 1882 et de 1884, qui placèrent Mathieu au premier rang des\n compositeurs belges. Ces œuvres, auxquelles il faut ajouter Le\n Sorbier (1890), attestent non seulement des qualités supérieures\n  de technique orchestrale, d'écriture et de composition — on sait\n  que le musicien en écrivit le texte, comme il écrivit plus tard\n  les librettis de ses deux drames lyriques — mais un sens de la\n  nature et du pittoresque vraiment extraordinaire, qui constitue le\n  trait caractérisque de son art. Freyhir nous a donné une des\n  impressions les plus vives et les plus originales que nous ayons\n  ressenties à ce point de vue. C'est une réelle évocation de\n  l'antique forêt des Ardennes, bruissante et mystérieuse, balancée\n"}, {"page_pdf": 1176, "texte": "                          EMILE   MATHIEU                      1035\n\n\npar les brises, ou secouée par les orages, ou baignant dans la\nlumière matinale et le chant des oiseaux, ou dépouillée par\nl'automne, ou tombant sous la hache du bûcheron. On se rap-\npelle le récit du début, l'exquis quatuor L'Automne fuit, cette\ntrouvaille d'une simplicité émouvante : L'Homme au Han, le\nfinale mélancolique Laisse à l'Ardenne ses grands Bois!\n     Mathieu n'est point un esprit philosophique, ni un chercheur\n de symboles, ni un éveilleur de mystères. Je ne pense pas qu'il\n ait jamais été tenté de triturer de la mythologie symbolique,\ncomme l'a fait avec peu de bonheur et en dépit de son tempéra-\n ment fiançais si sagace, si raffiné, si peu apte aux rêveries\nceltiques ou Scandinaves M. Vincent d'Indy. L a formidable\ninfluence wagnérienne, qui pèse si lourdement sur les jeunes\ncompositeurs modernes et a souvent entravé l'essor de leur ori-\nginalité, l'a effleuré à peine. Il admire certes, avec ferveur, le\nPoète-Musicien, mais il ne s'inspire guère ni de sa philosophie,\nni de sa psychologie, ni de son système de conception et d'écri-\nt u r e . Il n'appartient, à proprement parler, à aucune école; très\néclectique dans l'emploi des procédés musicaux, il révèle seule-\nment un constant souci de la vérité et de la distinction qui\ndonne à son œuvre une justesse d'accent et une élégance d'écri-\nture particulières.\n   S'il fallait pourtant le situer avec plus de précision parmi ses\nconfrères d'aujourd'hui, nous dirions que, certes, il est plus latin\nque germain, plus wallon que flamand. Il n'a pas l'ardeur\nsombre et passionnée, l'exubérance populaire et sensuelle d'un\nBenoit ou d'un Blockx ; il est plus loin encore de la gravité\ncandide, de la ferveur mystique d'un T i n e l . Son art parait plus\nproche de l'art français des Lalo et des Saint-Saëns, très maître\nde soi, plus intellectuel que sentimental, plus pittoresque\nqu'émouvant ; et cependant il s'en distingue par une expressi-\nvité plus profonde. Moins austère que celui de Saint-Saëns,\nbeaucoup moins raffiné que celui de M. d'Indy, il est aussi\nbeaucoup moins froid, et plus près de la vie émue et vraie. Il\n"}, {"page_pdf": 1177, "texte": "  1036                       DÜRENDAL\n\n\n\nsemble inutile d'ajouter qu'il n'a rien de commun avec la volup-\ntueuse mignardise, avec l'inspiration facile et gracieuse, mais\ntrop souvent superficielle et banale, d'un Massenet.\n   Mathieu aime donc la nature simplement pour elle-même,\npour la splendeur de ses spectacles et la joie pure qu'elle donne,\nIl a conçu la plupart de ses œuvres en parcourant les champs et\nles bois. Que de fois nous avons rencontré, dans les allées\nd'Héverlé ou de Meerdael ce promeneur solitaire, à la démarche\nrythmée, au geste amical, au regard souriant et spirituel ! —\nSa vision de la nature n'est pas chrétienne : elle s'arrête au\nseuil du sublime ; mais elle apparaît si sincèrement et naïve-\nment humaine qu'elle nous charme toujours et parfois même\nnous émeut profondément, sans pourtant faire vibrer cette\ncorde des suprêmes émotions : le sentiment religieux.\n  Freyhir reste aujourd'hui encore, et malgré les beaux drames\nqui l'ont suivie, le chef-d'œuvre de Mathieu, sa composition la\nplus parfaite, la plus forte et la plus originale.\n   A côté de Freyhir, du Hoyoux et du Sorbier, il faut rappeler\ntrois chœurs descriptifs pour voix d'hommes, en particulier\nl'expressif et brillant Hymne au Soleil, qui chante l'irruption de\nla lumière dans un triste paysage a u t o m n a l ; une cantate pour\nenfants : Les Bois ; enfin un Concerto pour violon et orchestre\nexécuté, il y a deux ans, à Louvain et à Bruxelles, par M lle Sèthe\net que, en dépit de l'appréciation de certains critiques, nous\nconsidérons comme une des plus belles œuvres de Mathieu,\npleine de couleur, de vie, d'émotion rêveuse.\n\n\n\n\n   Ses deux principales œuvres dramatiques : Richilde et\nL'Enfance de Roland, doivent être mises à part. Elles révèlent\nd'incontestables mérites littéraires et scéniques, mais, bien\ndavantage, une puissance d'expression morale, une justesse\nd'accent que peu possèdent au même degré. L e paysagiste de\n"}, {"page_pdf": 1178, "texte": "                          EMILE MATHIEU                         1037\n\n\n\nFreyhir s'est fait ici, et avec presqu'autant de bonheur, peintre\nd'histoire et de caractère. Richilde est une vraie tragédie lyrique :\nœuvre brillante, tour à tour charmante et tragique. Je viens de\nrelire cette belle partition et j'ai retrouvé le plaisir et l'émotion\néprouvés il y a dix ans. L'œuvre m a n q u e un peu de cohésion;\ncertains tableaux accessoires ont paru trop longs à la scène; le\nd r a m e , qui s'achève brusquement par le rire de folie de Richilde,\nest dépourvu de conclusion musicale. Mais les très belles pages\nabondent. L a proclamation de la comtesse à ses barons; le récit\nd'Odile à ses jeunes frères, d'une grâce archaïque exquise, et le\ndialogue si touchant entre Richilde et sa fille ; le tableau sym-\nphonique et la prière d'Osbern au début du troisième acte, la\nrencontre d'Osbern et d'Odile au cloître de Messines; la fureur\nde Richilde tombée aux mains de ses ennemis peuvent être\ncitées parmi les scènes les plus expressives et les plus émou-\nvantes de l'art d r a m a t i q u e contemporain ; et l'on peut remar-\nquer que les deux avant-dernières que nous rappelons doivent\nsurtout leur beauté au sentiment religieux qui les anime, pro-\nfondément senti par l'auteur.\n     L e caractère de Richilde surtout est tracé de main de maître.\n Ce t y p e de femme ambitieuse, en qui l'orgueil sombre domine\n et pénètre les sentiments de la mère et de l'épouse et dont la\njalousie furieuse provoque la catastrophe finale, forme un\n pathétique contraste avec la douce et pure figure d'Odile, t y p e\n délicieux d'ingénue tendresse. On se rappelle que l'œuvre,\n montée avec grand soin à la Monnaie en 1888, a eu plus de\n vingt représentations et que Mme Caron incarna superbement le\n personnage de la farouche comtesse de H a i n a u t .\n     L'Enfance de Roland, dont la partition est peut-être musicale-\n ment supérieure à celle de Richilde, rencontra, en 1890, un\n accueil beaucoup plus froid. L'anecdote fantastique assez pué-\n rile qui en forme le sujet, tirée de deux ballades de U h l a n d , ne\n se prêtait guère à une composition de cette étendue et les nom-\n breuses pages charmantes de l'œuvre : la très belle ouverture,\n"}, {"page_pdf": 1179, "texte": "  1038                      DURENDAL\n\n\n\nles scènes féeriques de la conquête de l'escarboucle, l'habile\nexpression des caractères de Roland et de dame Berthe, ne\ncompensèrent point suffisamment, aux yeux du public, ce\nm a n q u e d'intérêt de l'action principale. Ajoutons que l'exécu-\ntion fut loin de valoir celle de Richilde.\n   Enfin nous ne pouvons oublier de signaler dans l'œuvre de\n Mathieu ses lieder, très expressifs et très délicats. Il a mis en\nmusique des poésies de Van Hasselt, douze ballades de Gœthe\n(dont une admirable Mignon), quatre ballades de Heine, plu-\nsieurs poésies flamandes (in den Herfst) et, tout récemment, un\njoli duo : De Hei, d'une très curieuse facture et d'un pittoresque\nachevé.\n\n\n\n   Mathieu est aujourd'hui dans toute la force de l'âge, dans\ntoute la plénitude de son développement artistique. Il n'a pas\ndit son dernier mot et si Dieu lui donne longue vie et féconde\ninspiration, nous pourrons souvent encore reparler de lui. Oui\nsait si, un jour, le successeur d'Adolphe Samuel ne nous don-\nnera pas, lui aussi, un Christus ?\n\n\n                                        CHARLES M A R T E N S .\n"}, {"page_pdf": 1180, "texte": "                    PHANTASMATA\n                                                 Procul     recedant...\n                                                 ...noctium     phantasmata.\n                                                            (OFFIŒ DES COMPLIES.)\n\n\n\n                    LA nuit sort lentement des sépulcres, et répand sur la plaine\n                      ses flocons de neige noire. Mante d'ombre, toison de\n                      silence, plus amortie, plus sourde que n'importe quelle\n                      ouatée de neige blanche...\n                         I L rôde... Crois-moi, rentrons. Fermons la porte.\n                      Fermons les volets... Sait-on jamais?... S'IL allait\n                      venir !...\n                         Et cependant je crois à l'extrême rareté, de sa. pré-\n  sence réelle, corporelle, dans les demeures des hommes. Son vrai domaine\n  est la forêt profonde, avec ses combes spongieuses natées de la pourriture\n  des feuilles mortes, et ses pentes escarpées, du sommet desquelles I L\n  regarde — fixement — l'agonie du soleil au couchant automnal... N'as-tu\n pas lu qu'un moine de Cluny L E rencontra — deux fois — sous la forme\n d'un bûcheron à tête de vautour?... Oui, son vrai domaine est la forêt\n profonde...\n    Et pourtant?... Sait-on jamais?... S'IL allait venir!... Dieu! protège-\n nous, Toi plus puissant que LUI ! . .\n    Une clameur s'élève, rauque, enrouée, par saccades, mais qui s'enfle,\n s'enfle, grandit toujours .. Un silence... Puis, de très loin... de là-bas,\nlà-bas... du fond de la prairie où monte le brouillard, des bords de la\nrivière grise estompée des brumes vespérales, arrive — en écho — traî-\nnante, assourdie, la meuglée d'un autre bœuf... C'est un paysage d'arrière-\nsaison clans les immenses pâturages du Charolais. La nuit se fait de plus en\nplus. L'humidité détrempe le terrain, rend l'herbe glissante, alourdit le\nfeuillage...\n   Solitude...\n   Sur la barrière — vous savez, la vieille barrière moussue qui ferme\ncertaine friche sinistre enclavée dans les bois — le DÉMON s'est accoudé.\n"}, {"page_pdf": 1181, "texte": "  1040                             DURENDAL\n\n\n\n  Il écoute le mugissement des boeufs, allonge sa tête monstrueuse, et l'on\n  dirait...\n     Les bœufs ? les bœufs ? Croyez-vous que ce soient — toujours — les bœufs\n qui se répondent à travers les crépuscules de novembre ?...\n     Le chien hurle dans les ténèbres... Hou... ou... ou... Hou... ou... ou...\n ou... Le paysan est enterré depuis trois semaines. Son frêle cercueil de\n sapin a déjà éclaté sous l'assaut des racines. Les yeux du mort sont pleins\n de terre, de cette terre adipeuse et luisante des cimetières. Le suaire, de toile\n rude plaque à la face par de gluantes adhérences, faites de résilles de pus et\n d'emplâtres de vers. . Horreur!... Et pendant la nuit, le trépassé, quittant le\n visqueux pourrissoir, s'en vient — larve de chairs rongées — errer parmi les\n vivants. Nul ne le devine, nul ne soupçonne sa frôlée flasque, hormis le\n chien dont les poils se hérissent...\n    — Oh ! voir ! voir ! tout ce que voient les chiens au cours des nuits\n d'hiver blêmies de lune, lorsque les Songes équivoques s'asseyent sur la\n poitrine des hommes ! —\n    Le spectre passe, indécis; vagabonde sans but, effroi des ténèbres. Le\n chien commence à hululer... longuement... lentement... désespérément...\n A présent le fantôme s'adosse à la porte de la maison qui fut la sienne. Il\nécoute le chien prolonger ses lamentations de supplicié... Et peu à peu son\nattitude se modèle à celle de l'animal. Il se courbe, se courbe, ses mains\ntouchent le sol, sa face se dresse vers le ciel, sa bouche édentée s'écarte en\n un trou large, et l'on dirait...\n    Les chiens ? les chiens ? Croyez-vous que ce soient — toujours — les\nchiens qui hurlent à la mort à travers les nuits d'hiver blêmies de lune ?...\n    Quant à moi, je suis sûr du contraire.\n    — Par exemple !\n    — J'AI VU.\n    — Où? Quand?\n    — Voici. Sans dramatisation. Sans artifice de style. Tel que :\n    En 1893. un jeune garçon de quinze ans, employé chez nous comme\nberger, fut atteint de la fièvre typhoïde et mourut. Le soir même de l'enter-\nrement, le chien, qui accompagnait ordinairement aux champs le pauvre\npetit, se mit à hurler, et hurla consécutivement pendant huit nuits. Déjà\nénervé par tout ce branle-bas funèbre de maladie, de tristesse et de sépul-\nture, ces hurlements me torturèrent, et lorsque, au début de la neuvième\nnuit, je les entendis recommencer, je quittai ma chambre et descendis à la\ncour, résolu à les faire finir.\n  Il n'était pas tard — à peine dix heures — mais on'se couche tôt à la cam-\n"}, {"page_pdf": 1182, "texte": "                                PHANTASMATA                               1041\n\n\n\n  pagne, et la cour — la cour gigantesque, énorme, du lugubre château que\n  nous habitons, hélas ! et que je déteste — était absolument déserte. Il faisait\n  un temps de novembre, assez froid déjà, avec de laiteuses clartés derrière\n  des opales de nuées diaphanes. La cour, dont on avait récemment enlevé\n  les orangers, me parut encore plus démesurée que pendant le jour.\n     Le chien — noir, taille moyenne, poils ras — se tenait tout à fait au fond,\n  près d'un perron desservant un corps de logis inhabité. Malgré la distance,\n  je l'apercevais distinctement, immobile, hurlant le mufle en l'air; et, tout\n en me dirigeant vers lui, je songeais machinalement que je ne le voyais si\n bien que précisément à cause de son pelage noir, se détachant en vigueur\n sur un obj...? tiens! qu'était-ce donc?... sur un objet allongé...? entiè-\n rement blanc...?...\n    Cet objet, je n'arrivai d'ailleurs à l'identifier que lorsque j'en fus à dix\n pas, mais alors... là, là... brusquement... je VIS — aussi nettement que\n je vois maintenant ma plume — que c'était... comment dire? l'ombre, le\n double?... si vous voulez, mais, en tous cas, le double exact, l'ombre\n matérielle, palpable en quelque sorte, du jeune garçon dont nous avions\n suivi l'enterrement l'autre semaine.\n    Il se tenait couché tout du long, drapé de blanc, sur la première marche\ndu perron; ses yeux étaient clos; ses pieds — j'en reconnaissais la forme et\nles orteils un peu écartés, ayant aidé à les laver pour la mise en bière —\nétaient nus; ses deux bras, rigides, se collaient au torse, comme liés de\nbandelettes. L'ensemble était inouï de certitude. Je me souviens de tout,\nj'entends encore les hurlements du chien, je revois les plus petits détails\nremarqués alors, ou plutôt enregistrés passivement, physiologiquement\npour ainsi dire : par exemple l'arête ébréchée du degré d'escalier succédant\nà celui sur lequel la forme blanche était étendue...\n    Quelques secondes se passèrent...\n   Et voilà que lentement, lentement, une ondulation parcourut la forme\nblanche. Peu à peu elle remua davantage, les yeux élevèrent des paupières\nhuileuses — d'où je vis suinter quelques gouttes de liquide immonde —\npuis tout à coup, se détachant du torse, une main, à la fois brusque et\nsournoise, promena sur l'échine du chien des ongles livides — ongles\nrecourbés, trop longs, ayant dû continuer à croître dans le cercueil — et de\nla bouche énorme qui maintenant excavait la face, s'épandirent largement,\nà pleine hurlée, des clameurs atroces, alternant avec celles du chien...\n  Non, vous dire alors ce que j'éprouvai ! Je ne crois pas être très sensible-\nment plus impressionnable qu'un autre, et pourtant mon cœur se mit à\nébranler à coups de bélier les parois de mon thorax, un frisson d'horreur\n"}, {"page_pdf": 1183, "texte": "  1042                            DURENDAL\n\n\n\n me galopa des pieds à la tête, mes mâchoires grelottèrent, et je sais à\nprésent que l'antique expression qui parle des cheveux se hérissant d'effroi\nconstate un phénomène absolument exact. — Puisse-t-il un jour en acquérir,\nlui aussi, la certitude, l'homme auquel je songe en cet instant, et que je hais\nde toutes les forces de mon âme ! —\n   Le dialogue effrayant continuait toujours... Je voulus appeler à l'aide, ,\ncrier, éveiller les domestiques... Vains efforts ! Ma gorge était contractée,\nmes pieds maçonnés au sol, et j'ai calculé, depuis, que je dus rester\npendant au moins dix minutes le témoin pétrifié, immobile, anéanti, de\ncette scène d'outre-tombe. Minutes effroyables, minutes crucifiantes, où\nla clémence m'égratigna véritablement de ses griffes, et dont l'évocation\nme fait encore follement tressaillir...\n   Enfin, d'une voix si changée qu'elle m'effara :\n   — Jean ! que fais-tu ?\n  A l'instant — net — la forme blanche disparut, les clameurs s'effondrèrent.\nLe chien partit ventre à terre à travers la cour; j'entendis la détente de ses\npattes nerveuses et le bruit de la boucle de son collier se perdre dans l'éloi-\ngnement — sans doute il poursuivait le galop du spectre — puis le silence,\nun silence de plomb, remplaça le tumulte à mes oreilles encore bourdon-\nnantes...\n   Que vous dirai-je ! J'étais assommé, haletant, et si las... si las!... Je\nm'assis. Oh ! pas sur le degré de pierre où s'était couché le spectre ! J'osais\nà peine regarder de ce côté, et tressautais à l'idée que le chien allait revenir,\ns'élancer des ténèbres, pourchassant... Mon Dieu !...\n   Du temps — une heure peut-être — s'écoula. Le chien ne revenait pas.\nIl avait dû se terrer en quelque coin. Je finis par me calmer un peu, par me\nraisonner. Je voulus me persuader que j'avais été la dupe d'une hallucina-\ntion, d'un accès de nervosisme, que sais-je ! Et pourtant... ces détails... si\nprécis... si concrets... Non! il était impossible qu'une hallucination, qu'une\nobjectivation maladive d'images toutes subjectives, eût offert de tels carac-\ntères de coordonné, de vécu, de réel! D'ailleurs une dernière circonstance\nachev'a de me convaincre.\n  Comme je m'étais enfin décidé à avancer jusqu'au perron, mon pied\nheurta un objet obombré par une marche, et, l'ayant ramassé, je reconnus\nau premier coup d'œil un assez joli couteau à plusieurs lames et à manche\nde nacre, dont j'avais fait présent au berger quelque temps avant sa maladie.\n  Qu'est-ce que cela prouve, me diiez-vous ? Oublié sur un escalier par\nlequel on devait passer très rarement, puisqu'il menait à un bâtiment aban-\ndonné, le couteau était resté là, inaperçu, jusqu'à ce jour.\n"}, {"page_pdf": 1184, "texte": "                               PHANTASMATA                               1043\n\n\n   Attendez.\n   Le dimanche suivant, la mère de l'enfant vint me voir. Il va sans dire\nque je ne lui soufflai mot de la sinistre nuit.\n   Nous causâmes pourtant longuement, je la consolai de mon mieux, je lui\ndis combien la mort de son petit garçon m'avait affligé, nous évoquâmes\ndes souvenirs.\n   Et elle, tout émue, éclatant en sanglots :\n   — Vous rappelez-vous, Monsieur, comme le couteau lui avait fait plai-\nsir ! Il le regardait encore les derniers jours. Aussi j'ai voulu qu'il l'empor-\ntât. Je l'ai mis dans le cercueil et on l'a enterré avec...\n\n\n  Les chiens ? les chiens ? Croyez-vous que ce soient — toujours — les\nchiens qui hurlent à la mort à travers les nuits d'hiver blémies de lune ?\n\n\n\n                                                            J.   ESQUIROL.\n"}, {"page_pdf": 1185, "texte": "     LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE\n                               (SUITE)\n\n\n\n\n                                 II\n\n               DANS    LA   FORÊT        NOCTURNE\n\n\n               LE château de Dilbeek élève pesamment ses don-\n                jons vers la nuit.\n                   L'eau des fossés s'écaille d'argent.\n                   Et tout autour la forêt ténébreuse houle et\n                gronde dans le silence.\n                   Seule Alène ne repose pas.\n                   Derrière les barreaux de sa fenêtre elle suit\ndes veux les bulbuleux nuages qui passent lentement devant le\ncroissant d'or.\n  Depuis trois jours le récit de son père hante incessamment sa\npensée. Depuis trois jours le désir la tourmente de s'enfuir du\nchâteau, d'aller trouver ce prêtre et de lui demander de l'instruire\ndans sa F o i .\n  Cette nuit, plus violent encore, le combat se livre en son\nâme : le combat de sa crainte et de sa volonté.\n  Devant l'obscurité funèbre de la forêt son courage hésite...\n  Quelque soit sa résolution, elle la veut cette fois définitive.\n  C o m m e les nuits précédentes, renoncera-t-elle?\n"}, {"page_pdf": 1186, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                   1046\n\n\n\n   Comment s'orienter la nuit dans cette forêt profonde qu'elle\nn'a jamais parcourue qu'en compagnie, où les ronces amonce-\nlées enchevêtreront chacun de ses pas, où, sous des herbes trom-\npeuses, des marais vaseux se cachent pour l'engloutir, où des\nbêtes sauvages surgiront pour la dévorer?. . Mais avant tout,\ncomment sortir de ce château? Si elle ne parvient à t r o m p e r la\nvigilance des sentinelles, elle sera conduite à son père. Dans sa\ncolère, n'est-il pas capable de la frapper? E t l'insultant soupçon\nd'avoir voulu se livrer à quelque jeune malandrin aimé en\ncachette, l'accablera toujours!...\n  Des scènes d'horreur s'évoquent devant elle...\n  Ces périls, que la témérité d'un jeune guerrier renoncerait à\nbraver, seront-ils affrontés par sa faiblesse?...\n   Elle a quitté la fenêtre; sa main tient déjà la poignée de la\nporte. Ce n'est pas sa volonté qui triomphe, c'est une Force\ninconnue qui la domine et qui la pousse.\n   Après un regard d'adieu aux meubles de sa chambre, elle\nouvre, tressautant au bruit des charnières qui grincent, et\nreferme avec une précaution fébrile... son ombre glisse dans les\ncouloirs.\n   Dans la spirale de l'escalier un vertige la prend; elle\ns'accroche aux barreaux d'une lucarne, s'arrête un instant, puis\nd'un élan traversant la grande cour, pénètre dans l'aile princi-\npale.\n  Elle n'a plus conscience d'elle-même, elle agit comme dans\nun rêve, comme en dehors de la réalité.\n  L a voici devant la poterne.\n  Personne ne l'a-t-il aperçue?... L a sentinelle n'a-t-elle pas\nbougé sur la tour gauche?...\n   Ses doigts frêles se blessent au loquet rouillé. L'angoisse\nl'étrangle, mais la poterne cède enfin, avec un craquement sec.\n   E n apercevant l'eau qui luit à ses pieds dans les fossés, une\nterreur la fait frissonner toute.\n"}, {"page_pdf": 1187, "texte": "  1046                         DURENDAL\n\n\n\n   L a passerelle n'est pas abaissée et la barquette amarrée là\nfait eau de toutes parts.\n   Sa volonté se heurte à l'impossible.\n  D'irréalisables stratagèmes s'entremêlent dans la fièvre de sa\npensée, ses mains se crispent de dépit devant cette impuissance,\nson énergie défaille.\n  Va-t-elle retourner à sa chambre?\n  — Si vraiment, ô Dieu des chrétiens, tu es le T o u t - P u i s s a n t ,\nque ne viens-tu en aide à celle-qui voudrait t'aimer!\n  E t derrière elle, au même instant, une voix sort de l'ombre :\n  « P a r Haffli! par Odin et par tous les dieux infernaux! où\nfuyez-vous ainsi princesse? »\n   Son sang se fige de terreur. Dans un angle de la muraille ses\nregards affolés voient des lueurs d'acier. Un h o m m e s'approche :\nc'est le gardien de la grand' porte.\n  Alors Alène ne tremble plus, elle se roidit, son geste ordonne :\n  — Ouvrez-moi la porte du château, il faut que je sorte.\n  Mais le gardien n'obéit pas.\n  — Sortir? Vous, princesse, et seule, à cette heure!... Où\nvoulez-vous aller?\n  — Que vous i m p o r t e !\n  — Non, je ne puis. L e roi, votre père, que dirait-il, demain,\nen ne vous trouvant plus? Que dira la reine H i l d e g a r d e ? Ils me\nferont tuer.\n  — Je serai revenue avant le moment du réveil.\n  — Non, je ne puis.\n  Buttée à ce refus, Alène dépouillant toute colère se fait tout à\ncoup tentatrice : — Je te donnerai de l'or, beaucoup d'or. Com-\nbien veux-tu? P a r l e .\n  — Mais la forêt est peuplée de bêtes sauvages qui vous\ndéchireront!\n  — Je te donnerai des bijoux pour ton épouse... une gaine\nornée d'argent pour ton épée.\n"}, {"page_pdf": 1188, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE ALENE                   1047\n\n\n\n  — Comment passerez-vous le fleuve dont les bras coulent en\ntous sens dans la forêt?\n  — Jure-moi de te taire et laisse-moi sortir; et moi je parlerai\npour toi à mon père et tu sais bien, soldat, que la princesse\nAlène a tout pouvoir pour la dispense de ses faveurs.\n  Vois! je te le demande à genoux, laisse-moi sortir! laisse-moi\nsortir! O! bon gardien, laisse-moi sortir!\n  Ses regards suppliants, sous la clarté lunaire, sont scintillants\nde larmes. Avec quelle instance implorent ses mains pâles !\nQuelle est belle ainsi!...\n   — Puisque votre désir est tel... allez donc, princesse, je vous\nobéis. Au joli page qui vous attend sans doute au coin du bois\nje laisse le soin de vous protéger et de vous conduire.\n   — Jure-moi de te taire.\n   — J e vous le j u r e .\n   — Bon gardien adieu !\n   — Qu'Odin vous protège !\n   — O ! merci, merci!\n   Vive comme un oiseau elle est partie et le gardien complice\nsuit des yeux la robe bleue pâle qui disparaît au clair de lune\ndans le bois noir.\n  U n frisson l'agite. Il se reproche déjà sa mollesse; il veut la\nrappeler. H é l a s ! le son de sa voix les trahirait tous deux...\n  L a porte s'est refermée sans bruit. Dans le château mainte-\nnant tout repose.\n  Mais là-haut les étoiles aux regards attentifs, semblent se\ndemander quelle fée mystérieuse s'avance par les bois dans la\npaix de la nuit ?...\n\n\n\n   Les flammes rouges du couchant éclaboussaient de sang en\nfeu l'ombre tendue à la muraille.\n   — As-tu bien entendu mes ordres? d e m a n d a Lewold frémis-\nsant de colère.\n"}, {"page_pdf": 1189, "texte": "  1048                       DURENDAL\n\n\n\n   — Oui, seigneur.\n   — Va donc, et malheur à moi et malheur à tous si tes inves-\ntigations restent vaines, gronda le maître. Puis à voix basse il\nordonna : Que pas un mot de tout ceci ne vienne à mon épouse.\n   Le soldat s'inclina profondément et se retira plein de crainte.\n   L e gardien de la grand'porte l'attendait dans la cour.\n   A ses gestes nerveux, à ses regards fuyants, un trouble en lui\nse trahissait. Il n'osait questionner, redoutant les réponses et ce\nfut le soldat qui parla le premier.\n   — L a fureur du maître est terrible et vous m'en voyez tout\ntremblant encore. Il va jusqu'à proférer contre lui-même et\ncontre nous les imprécations qui attirent la foudre.\n   — Quelle est sa volonté?\n   — Il m'a donné ordre d'espionner sa fille et de la suivre dans\nla forêt. Il faut que je sache... il y va de ma vie.\n   — Mais si tu réussis il y va peut-être de sa vie à elle, s'écria\nle gardien, ne se contenant plus.\n   — Semblable crainte est insensée : le maître, pour aucun\ncrime, ne mettrait à mort la princesse ! Ignorez-vous donc qu'elle\npeut tout sur lui, même arrêter l'action de sa justice sur les blas-\nphémateurs chrétiens? T o u t e la rigueur du roi s'effondre à sa\nprésence.\n  Cherchant à se rassurer par la feinte d'une assurance, le gar-\ndien répondit : « C'est vrai » et quittant le soldat il repassa\ndans son esprit toutes les raisons que depuis tant de nuits il\nimaginait dans ses veilles, afin d'absoudre sa faiblesse.\n   — Après tout, conclut-il, c'est elle qui l'a ainsi voulu. Elle\na commandé, j'ai résisté, elle m'a supplié, j'ai enfin obéi. N e\nsuis-je pas son serviteur et mon devoir n'était-il point de lui\nobéir?... Depuis cette nuit-là elle s'est évadée vingt fois peut-\nêtre et toujours elle est revenue, avant le réveil, au château.\nPersonne ne se doutait de rien. Moi-même je ne favorisais plus\nsa sortie. E t qu'en puis-je si la passerelle, qui fut détruite lors\ndu dernier assaut, a été replacée par ses ordres devant la\n"}, {"page_pdf": 1190, "texte": "                   LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                      1049\n\n\n\npoterne au-dessus du fossé? A celui qui veille sur la tour et non\nà moi incombait d'entraver sa fuite...\n   E n vain s'efforçait-il ainsi de se tromper lui-même, d'imposer\nsilence à ses craintes. Au torturant reproche de sa complicité\nvint s'ajouter, pour l'accabler, la honte de sa trahison.\n   Contemplant dans la nuit lunaire la gaine ouvrée d'argent\nqui préservait son glaive, il se souvint de son serment, et\ns'estima traître, soudain. Mais aussitôt, poussé par le besoin\nde s'innocenter à ses propres yeux : C'est pour la préserver des\ndangers innombrables auxquels l'exposaient clans les grands\nbois, la nuit, son sexe et sa jeunesse, que j'ai révélé ses départs\nà son père. Qu'ai-je donc à me reprocher ? Je n'ai rien fait que\nmon devoir.\n    Mais quel châtiment la fureur du père réservera-t-elle à sa\nfille?\n    A cette question qui l'obsédait, répondait, malgré lui, un\npressentiment de terreur.\n    Or, tandis que le gardien de la grand'porte s'effrayait de ses\npropres conjectures sur le sort de la princesse, Alène, age-\nnouillée devant son lit, méditait, avant de partir, sur les para-\nboles divines.\n     Vers le milieu de la nuit elle descendit.\n     T a p i dans l'ombre d'une encognure, son père, qui l'épiait,\nt r e m b l a de frayeur bien plus que de colère en la voyant passer\ntout près de lui, blanche et sans bruit, comme un fantôme.\n     Q u a n d elle eut franchi la passerelle, en s'engouffrant clans la\nforêt, le bruissement derrière elle de ronces qu'on écrase la fit\nsursauter. Mais Alène se rassura : « C'est un lièvre que mon\npassage a réveillé sans doute et qui se sauve à travers bois, »\nsupposa-t-elle.\n   Nulle crainte, d'ailleurs, ne la troublait. Les bois, le long du\nfleuve, lui étaient trop connus maintenant pour qu'elle eût à\nà redouter encore de s'égarer dans les profondeurs.\n   Elle sentait une protection surnaturelle l'environner dans la\n"}, {"page_pdf": 1191, "texte": "  1050                       DURENDAL\n\n\n\nnuit ; une Voix mystérieuse parlait à son âme et ravie elle\nallait vers le prêtre chrétien qui l'attendait, là-bas, au fond de\nla clairière.\n   Dans sa première enfance, elle l'avait aperçu- parfois au châ-\nteau paternel. Dès ce temps-là, elle l'aima comme une enfant\naime, pour son affectueux sourire et la bonté de ses paroles.\nQui donc eût jamais soupçonné que ce serviteur de son père\ndevait un jour la conduire au vrai Dieu et réjouir son cœur du\nlumineux Espoir ?\n   Elle se remémora la surprise et la joie avec laquelle il l'avait\naccueillie cette première nuit où l'Esprit-Saint avait guidé sa\nfuite à travers la forêt jusqu'à son presbytère.\n   Les pluies torrentielles des dernières nuits l'avaient retenue\nau château et son désir se décuplait de l'écouter encore et elle\naccélérait la hâte de sa marche.\n   L'eau du baptême n'avait pas encore ablué son âme, mais le\nroyaume du ciel était venu en elle, lui avait affirmé le prêtre,\ncar le désir du sacrement sauveur est pour le néophyte un feu\npurifiant.\n   Alène songeait avec bonheur à toutes ces choses, quand de\nnouveau, dans les fourrés, il lui sembla que quelqu'un la suivait.\n   Elle s'arrêta pour écouter... L e doute cette fois était impos-\nsible : le craquement des broussailles trahissait une approche.\n   Brusquement tout se tut.\n   Se confiant à son ange gardien, la jeune fille se disposait à\nreprendre sa marche lorsque l'énorme tête d'un sanglier surgit\nsoudain dans l'ombre devant elle.\n  A cette présence, Alène se signa ; puis : « C'est toi, pauvre\nbête, qui m'inquiétais ainsi par le bruit de ta marche, » dit-elle\nen souriant et s'avançant vers l'animal.\n  D é t o u r n a n t de son regard très doux ses yeux farouches, le\nsanglier, tout en grognant, s'enfonça dans le bois nocturne.\n  Depuis sa conversion, Alêne ne s'effrayait plus des bêtes\nsauvages. Elle était amitieuse et douce à tous les êtres de la\n"}, {"page_pdf": 1192, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                    1051\n\n\n\nforêt tant elle aimait déjà l'Etre par excellence qui les a tous\ncréés aux premiers jours du monde.\n   A chacun de ses pas son amour se haussait vers L u i , éperdu-\nment, mais pourtant calme.\n   Un souffle intérieur et brûlant dilatait sa poitrine à la faire\néclater ; vers la fraîcheur de l'ombre elle tendait la bouche\ncomme pour aspirer Dieu qui remplissait la N u i t .\n   E n cet endroit du bois immense où la voici à présent par-\nvenue, la Senne, débordant de ses rives, se ramifie en bras sans\nnombre et des lacs inconnus, étoilant çà et là de lueurs métal-\nliques les ténèbres de la forêt, submergent les ravins.\n\n   P e n d a n t qu'Alène s'interroge, dans l'écume des grands nua-\nges s'est dérobé le clair de lune, les reflets d'eau se sont éteints;\nelle écarquille en vain les yeux, elle ne voit plus les troncs des\narbres autour d'elle ; elle ne voit plus sa robe... elle ne voit\nplus ses m a i n s . . .\n   . . . T o u t est noir, noir i m p é n é t r a b l e m e n t . . .\n   . . . L e s ténèbres l'ont engloutie...\n   ...Elle est la prisonnière aveugle de l'ombre.\n   Alors, son effroi la rejette à Dieu. Ses genoux s'écorchent dans\ndes épines, ses mains supplient et sa prière est un cri d'âme\nclamant vers le secours du ciel !\n   Peu à peu sa prière s'apaise... Elle a fermé les yeux ; il lui\nsemble que le soleil luit, qu'il d a r d e ses rayons sur ses pau-\npières closes ; et puis, très doucement, ainsi qu'en défaillance,\nelle s'abandonne heureuse à d'invisibles bras et se sent emportée\nau-dessus des grands lacs qui lui barraient la route.\n   Sensation surhumaine ! Ciel qui dure un instant !\n   Ses yeux se sont rouverts. Mais grand Dieu! ce n'est pas un rêve!\n   Alleluia ! Son cœur exulte et sous la lune sourieuse son âme\ns'émerveille au miracle accompli :\n   Ce n'est plus devant elle que s'étend la nappe argentée, c'est\nderrière elle; l'obstacle est réellement franchi.\n"}, {"page_pdf": 1193, "texte": "   1052                         DURENDAL\n\n\n\n    Dans le délire de sa joie Alène embrasse le tronc des arbres ;\n ses larmes coulent a b o n d a m m e n t , larmes en feu, d'amour et de\n reconnaissance ! E t c'est presqu'avec un regret qu'elle s'éloigne\n en son émoi de cet endroit de la forêt où Dieu vient d'accom-\n plir pour elle un tel miracle.\n\n\n\n\n   Au château de Dilbeek le roi Lewold ne décolérait pas.\n   Grondant toujours — tel un fauve encagé — toute la nuit,\nd'un pas brutal, il arpenta la vaste cour où s'étendait le clair de\nlune et son ombre, sur la muraille, se mouvait gigantesque, le\nsuivant pas à pas comme une instigatrice.\n  L'énervement de cette interminable attente exaspérait sa rage\nde trop savoir et de trop ignorer.\n  Enfin, à travers le silence qui planait dans le ciel, au-dessus\ndes bois sombres, il entendit grincer la porte du château et se\nprécipita :\n    — E h bien ! et la princesse ? Sais-tu où elle allait ? dit-il de\n sa voix rauque à celui qui entrait.\n   — Chez des chrétiens, sans doute, répondit l'espion.\n   — T u n'affirmes pas, tu supposes. Ne l'as-tu donc pas suivie\njusqu'à son but, félon? cria Lewold.\n   Chez des chrétiens, sa fille à lui chez des chrétiens ! E t pour\ny parvenir s'évadant en secret pendant le sommeil du château !\n   P a r les dieux immortels ! il en savait trop long !\n   — N e vous emportez pas, seigneur, car j'ai hâte de vous\nrévéler les choses extraordinaires dont je fus le témoin moi-\nmême cette nuit-ci dans la forêt.\n   L a curiosité du roi d o m p t a sa colère : « J'écoute », fit-il avi-\ndement.\n   Derrière eux le gardien tremblait, blême de remord et\nd'inquiétude.\n   — Je m'étais à peine glissé dans le bois à la suite de la prin-\n"}, {"page_pdf": 1194, "texte": "                   LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                       1053\n\n\n\ncesse votre fille, seigneur, commença l'espion, que le bruit de\nmon passage à travers les branches faillit me trahir. Mais\nl'obscurité étant fort épaisse sous les feuilles, la princesse ne\nme découvrit point. Sans souci des ramures ni des broussailles\népineuses qui blessaient à tout instant le visage et les mains,\nelle côtoya le fleuve d'un pas si rapide et si sur que j'eus souvent\ngrand mal à n'être pas dépisté dans la nuit.\n  Je la suivis longtemps, longtemps, me perdant à deviner le\nbut de ses courses nocturnes; à tout instant des bêtes sauvages\nse levaient autour de n o u s ; vingt fois je tremblai pour sa vie;\nmais elle semblait ne pas les voir ; parfois aussi elle s'appro-\nchait, prononçait à mi-voix des paroles mystérieuses et les\nbêtes rentraient dans l'ombre.\n   .— Ces paroles, les as-tu retenues? d e m a n d a le roi frémis-\nsant.\n   — Non, seigneur, mais du moins puis-je vous assurer qu'à\nma grande indignation je vis que la fille de mon maître, en\nprononçant ces paroles secrètes, portait la main droite au front,\npuis aux épaules, et puis à la poitrine, ainsi que font les chré-\ntiens pour adorer leur Dieu.\n   Cette révélation fit bondir L e w o l d ; ses yeux s'injectèrent, sa\nface s'empourpra et dans le paroxysme qui le suffoquait, ne\nsachant plus vociférer, il se rua sur la muraille pour la marteler\nde ses poings et l'ébrécher à coups de pieds.\n   Stupides et comme pétrifiés, l'espion et le gardien le regar-\ndaient faire...\n   L a scène de fureur n'a duré qu'un instant, la détente des\nnerfs est produite; le roi Lewold s'est adossé au mur qu'il vient\nde battre et d'un souffle haletant a d e m a n d é : « E t p u i s ? . . .\nP a r l e donc ! Qu'as-tu supris encore ? »\n   — U n fait à ce point prodigieux que moi-même ai peine à y\ncroire, répondit l'officier.\n   L a princesse était arrivée en cet endroit où les eaux du\nfleuve, accrues par les pluies des derniers jours, se sont répan-\n"}, {"page_pdf": 1195, "texte": "   1054                       DURENDAL\n\n\n\n dues sous les arbres, formant de tous côtés des ruisseaux, des\n torrents et des mares immenses.\n    J'eus pendant quelques instants le vertige qu'à chaque pas\n le sol allait me manquer. Heureusement la princesse à son tour\n hésita, s'arrêta, scruta l'obscurité. P a r t o u t sous les fougères\n miroitaient des lueurs d'eau. J e m'immobilisai le long d'un\n arbre, me tenant aux écoutes.\n    Elle s'agenouilla malgré les épines, fit de nouveau le geste\n des chrétiens et, tout haut cette fois, se mit à prier leur Dieu.\n    Lewold hurla : « Malédiction sur elle ! »\n    Mais l'officier, d'un ton mystérieux : « Alors... »\n   — Alors? répéta Lewold intrigué.\n   — Alors il se passa... Seigneur, je ne sais comment traduire\n avec mes pauvres mots ce que je vis alors : une lumière plus\n brillante que le soleil, mais qui ne brûlait pas, mais qui n'aveu-\nglait pas, enveloppa tout à coup votre fille, puis aussitôt, de\nmes yeux grandis de stupeur, je la vis s'élever de terre au\nmilieu de ce rayonnement ; souriante et penchée comme vers\nquelqu'un d'invisible qui l'enlevait, elle partit dans l'air au-des-\nsus du grand lac et des deux bras du fleuve; et les eaux du lac\net toute la forêt s'illuminaient au passage de sa clarté... Depuis\nlongtemps elle avait disparu comme une flamme dans la nuit\net j'étais encore là, enraciné au sol, fixant toujours les ténèbres\ndans la direction de sa fuite.\n   Je vous avoue, seigneur, que sous le coup de ce prodige,\nc'est en tremblant et demi-mort de peur que je repris enfin ma\nroute à travers bois pour regagner n u i t a m m e n t le château et\nvous narrer l'effrayante aventure.\n  — T u mens! proféra Lewold. T o u t ce récit n'est que tissu\nde fables. Alène t'a donné de l'or pour que tu me trompes et me\ncaches ses rendez-vous d'amour : tu es son complice !\n  L e gardien inaperçu a frissonné dans l'ombre.\n  Mais le soldat se redresse sous l'affront :\n  — Seigneur, je n'ai rien dit qui ne soit vérité; j'en jure ici\n"}, {"page_pdf": 1196, "texte": "                    LA LÉGENDE DE SAINTE ALÊNE                 1055\n\n\n par les dieux immortels, et quand bien même votre fureur\nserait brandie au-dessus de ma tête, 'je ne pourrais point me\n dédire. Mais pourquoi chercher à vous abuser vous-même,\nseigneur? H é l a s ! je l'avais trop prévu! Vous vous retranchez\n derrière l'invraisemblance de mon récit pour écarter sa vérité\ncruelle.\n    Mais moi complice ?\n    A h ! réfiéchissez-y donc, seigneur! Si la princesse, votre fille,\nm'avait corrompu par son or, aurais-je donc choisi pour l'inno-\ncenter à vos yeux, parmi cent récits mensongers, celui qui\ndevait entre tous outrager à ce point votre amour du culte\nancestral et par là déchaîner contre elle l'orage de votre cour-\nroux !\n    — C'est vrai? Je parle en insensé! C'est vrai! T u n'as que\ntrop raison... Chrétienne! elle est chrétienne!... A h ! laisse-moi.\nE l l e est chrétienne! Oui, oui, et jusqu'à posséder leur pouvoir\nmagique! A sa voix les bêtes féroces s'en vont inoffensives, le\nfeu de la terre l'enveloppe et elle franchit des lacs en traversant\nles airs !...\n Grinçant des dents, frappant du pied, il se répétait à lui-\nmême : « Elle est chrétienne! Elle est chrétienne !... »\n Et jusqu'au retour de l'aurore il vociféra dans la nuit.\n\n    (A   suivre.)                       GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 1197, "texte": "            Un Duel artistique (I)\n                   TOLSTOÏ ET LE SAR                      PÉLADAN\n\n\n\n                  DANS son livre Qu'est-ce que l'Art, Tolstoï a tenté une\n                     contribution nouvelle à la solution de ce traditionnel\n                     problème de la définition de l'art, de ses caractères dis-\n                     tinctifs et de son but.\n                        De tout temps l'humanité s'intéressa au pourquoi de\n                     ses émotions esthétiques et par l'intermédiaire de ses\n                     penseurs d'élite, chercha à confesser le sphinx mysté-\n                     rieux; jusqu'ici ce fut en vain et il suffit de relire, au\n début de l'œuvre de Tolstoï, les différents systèmes esthétiques imaginés à\ntravers les âges, pour juger combien en cet ordre d'idées, les meilleurs et\nles plus géniaux efforts firent faillite.\n   Ces systèmes se peuvent réduire à deux grandes catégories : « L'une\nobjective, mystique, noyant la notion de la beauté dans celle du parfait ou\nde Dieu, — définition éminemment fantaisiste et sans fondement réel;\nl'autre, au contraire, très simple et très intelligible, mais toute subjective et\nqui considère la beauté comme étant tout ce qui plaît. D'une part la\nbeauté apparaît comme quelque chose de sublime et de surnaturel, mais en\nmême temps, hélas! d'indéfini; d'autre part elle apparaît comme une sorte\nde plaisir désintéressé éprouvé par nous.\n   Tolstoï ne s'arrête guère aux définitions objectives de l'art, sans doute\nparce qu'il les juge actuellement hors cours et sans influence sur l'évolu-\ntion esthétique; c'est, en effet, le subjectivisme qui domine de nos jours\ncomme critérium artistique, par la raison sans doute que si ce mode de\npensée et d'appréciation prête à abus, et pèche surtout par insuffisance, du\n  (1) TOLSTOÏ, Qu'est-ce que l'Art (Paris, PERRIN). — Pensées de Tolstoï (Paris, ALCAN). —\nSAR PÉLADAN. La Décadence esthétique : Réponse à Tolstoï (Paris, CHAMUEL).\n"}, {"page_pdf": 1198, "texte": "FRSQ.UE                   DEL.'ABBAYEDU MONT-CASSIN (ITALIE)\n\n (École d'art chrétien des Moines-Bénédictins de Beuron.)\n"}, {"page_pdf": 1199, "texte": ""}, {"page_pdf": 1200, "texte": "                           UN DUEL ARTISTIQUE                            1057\n\n\nmoins ne mêle-t-il point au caractère déterminant de l'impression artistique\ndes notions qui lui sont étrangères.\n   Le chapitre est d'une belle venue où Tolstoï fait l'historique de la théorie\nsubjective : à larges traits il analyse l'idée que proférèrent successivement de\nl'art les Grecs, les Romains, les Juifs, le Christianisme primitif, le Moyen-\nAge; ces différentes époques eurent de la vie un idéal général et propre\ndans lequel s'adapta et se moula leur concept d'art; et selon qu'une œuvre\npropageait des sentiments en conformité ou en contrariété avec cet idéal\nsocial, elle était jugée bonne ou mauvaise. Ainsi l'art était « un moyen de\ncommunion entre les hommes », et, par son harmonie avec la civilisation, un\nagent de propagande, religieuse et morale chez les uns, héroïque chez les\nautres.\n   Vint la Renaissance qui brisa l'unité de la conception religieuse du\nmonde; le peuple demeura fidèle aux traditions, mais les classes supé-\nrieures cessèrent de considérer l'art comme un levier de bonheur et de\nprogrès pour tous et le transformèrent en un instrument de jouissance pour\nquelques-uns : l'art abjura le culte de l'idéal universel et se prostitua au\nrôle de pourvoyeur des plaisirs individuels.\n   Dès lors était né ce que Tolstoï appelle « l'art de l'élite », « l'art des\ndélicats », étranger aux classes inférieures de par sa nature même et leur\nrestant toujours inaccessible : seuls sont admis à participer aux jouissances\nde l'art les « beaux esprits », « l'élite », ou encore les « sur-hommes », pour\nemployer l'expression de Nietzsche; et le reste de l'humanité, vil troupeau,\nincapable de goûter ces jouissances, doit se contenter de mettre les êtres\nsupérieurs à même d'en jouir.\n   De cette perversion même de la notion de l'art, voici les conséquences :\nc'est d'abord l'appauvrissement de la matière artistique par le caractère limité\ndes sentiments qui découlent du seul plaisir, et l'exclusion du domaine de\nl'art devenu aristocratique, des sentiments naturels à l'homme qui travaille\n— c'est ensuite la recherche de l'obscurité, les œuvres d'art étant compréhen-\nsibles seulement pour les initiés et impénétrables à la foule — c'est enfin la\ncontrefaçon de l'art : « l'art a cessé d'être spontané, ou même sincère, pour\ndevenir absolument apprêté et artificiel ».\n   Cette triple affirmation sur la décadence artistique, Tolstoï l'appuie\nd'extraits d'oeuvres diverses, empruntées surtout à la poésie française : il\ncite Baudelaire, Verlaine, Mallarmé; il invoque aussi, parmi d'autres écri-\nvains de la même génération, Maurice Maeterlinck; quant à la contrefaçon\nde l'art, il la personnifie et la symbolise en Richard Wagner.\n   Mais là ne s'arrêtent point les anathèmes de Tolstoï : il condamne par\n"}, {"page_pdf": 1201, "texte": "  1058                             DURENDAL\n\n\n\n principe et en bloc toutes les productions artistiques qui ne sont que « des\n moyens de plaisir » et ne constituent point une des conditions de la vie\n et « un moyen de communion entre tous les hommes » ; aussi retient-il tout\n au plus comme œuvres-type d'art l'Iliade, l'Odyssée, les histoires d'Isaac,\nde Jacob et de Joseph, les chants des prophètes hébreux, les Psaumes, les\nparaboles de l'Evangile, l'histoire de Cakia-Mouni, les hymnes védiques.\n   Et Tolstoï en vient ainsi à poser définitivement l'idée qu'il se fait de\nl'art : l'art, d'après lui, a pour but l'expression de sentiments simples,\nnormaux et universels, tellement dépouillés des contingences que tout\nindividu les puisse comprendre et ressentir à son tour; au premier rang\nde ces sentiments l'écrivain russe place les sentiments religieux, lien entre\nl'artiste et Dieu et entre l'artiste et l'humanité; et ainsi l'art, agissant sur\ntous, serait entre les hommes un artisan d'union et de fraternité.\n\n\n\n   On peut regretter, chez M. Joséphin Péladan, des snobismes de costume\net de gestes et déplorer que la singularité de telles attitudes voila, aux yeux\nde beaucoup, ce que la mission qu'il s'attribua eut de noble en somme, de\nfastueux et de bienfaisant.\n   M. Joséphin Péladan vient de répondre à Tolstoï. Et pour réfuter le livre\nque nous venons d'analyser et où Tolstoï semble avoir exprimé, autant que\nses opinions personnelles, les idées simplistes primitives et farouches de\nla grande collectivité russe encore à demi-barbare et ignorante de l'idée\nde beauté, nul peut-être n'était mieux en situation que l'écrivain qui, jalou-\nsement et obstinément, sur les ruines de la décadence latine, eut le souci\nd'entretenir et d'attiser la flamme vacillante de l'idéalisme.\n   La théorie artistique de Tolstoï repose sur une conception de l'histoire\narbitraire et fantaisiste; tout l'art humain jusqu'à la Renaissance fut-il\nréellement de compréhension si universelle que le prétend l'écrivain russe\net, d'autre part, tout l'art humain depuis la Renaissance fut-il tant qu'il\nl'affirme dépourvu de sentiment religieux ?\n   Si l'on excepte l'Iliade et l'Odyssée, qui pénétrèrent sans doute jusqu'à\nl'âme du peuple grec, les chefs-d'œuvre que l'Hellade nous laissa ne dépas-\nsèrent guère, j'imagine, le cercle d'une élite; quant à la littérature latine,\npastiche d'ailleurs remarquable de la littérature grecque, il n'est personne\nqui conteste son inadaption à l'âme et à l'esprit du temps, et dans tous les\ncas ni l'art grec ni l'art latin ne rayonnèrent jusqu'à l'entendement des\nmillions d'esclaves d'alors — et cela suffit à leur dénier ce caractère d'univer-\nsalité dont Tolstoï leur fait gloire.\n"}, {"page_pdf": 1202, "texte": "                           UN DUEL ARTISTIQUE                            1059\n\n\n\n   Tout aussi peu exact est-il de prétendre que l'idéal religieux soit mort\n depuis la Renaissance : cet idéal ne fleurit-il pas magnifiquement dans\nl'œuvre de Michel-Ange et dans la meilleure part de l'œuvre de Raphaël\net même de Léonard de Vinci ? Et à des siècles de distance, après de passa-\ngères éclipses, cet idéal religieux ne revit-il pas à nouveau au début de notre\nère : Tolstoï fait trop bon marché vraiment de Chateaubriand, de Lamar-\ntine, de Balzac, de Villiers de l'Isle-Adam, de Barbey d'Aurevilly, de\nHello.\n   Il est vrai que Tolstoï répudierait ces maîtres pour une autre raison :\nleurs écrits, réservés à une élite, relèvent d'une conception trop spéciale et\nd'une facture trop exceptionnelle pour atteindre la masse; c'est de « l'art\nraffiné », de « l'art aristocratique », et qui pèche dès lors par défaut de\nsimplicité et d'universalité.\n   Ici nous touchons au cœur du débat : le dogme de l'égalité, socialement\nchimérique, peut-il, dans le domaine de l'art, devenir une réalité ?\n   Les faits répondent à cette question mieux que tous les raisonnements :\ndonner pour but à l'artiste de rendre son art accessible à tous, c'est, comme\nle dit excellemment Péladan, l'abaissement de l'œuvre au niveau du plus\nbas contemplateur ». Soyons de bon compte et convenons que si l'écrivain,\nle peintre ou le musicien se devaient conformer dans leurs œuvres au goût\nde la masse, la production artistique se réduirait à des contes du chanoine\nSchmidt, à des chromos commerciales et à de lacrymatoires romances ;\nPéladan propose d'y ajouter « les anecdotes, les proverbes, les devinettes,\npourquoi pas les mots carrés, le logogriphe et le calembour ? »\n   Ce serait en effet le triomphe de la simplicité et de l'universalité — oui,\nmais dans la médiocrité!\n   La simplicité peut être la qualité de certaines œuvres d'art, comme elle\nest la caractéristique de certaines individualités. Mais la vie, dont l'art est\nle reflet idéal, est-elle donc toujours si simple? Considérée en elle-même, la\nsimplicité n'a point une valeur esthétique plus grande que la complexité,\net l'on ne voit pas pourquoi on ferait de l'une plutôt que de l'autre la loi\nsuprême de l'art.\n   Le Sar Péladan va plus loin et il prétend démontrer que les exigences de\nsimplicité émises par Tolstoï vont à l'encontre même de l'essence de l'art :\n« L'essence de l'art, dit-il, est de figurer le mystère et non de l'expliquer,\nde le rendre présent et non conceptible, de le produire et non de le dévoiler »,\n   Je ne prétends certes point que cette formule résolve le problème de la\ndéfinition de l'art; mais je la juge une heureuse différenciation de ces deux\nnotions abstraites : le Vrai et le Beau, l'un étant chose de compréhension,\n"}, {"page_pdf": 1203, "texte": "  1060                             DURENDAL\n\n\n\n l'autre de sentiment; l'un s'adressant à l'entendement, l'autre éveillant la\n vie sentimentale.\n    Et cette opposition s'impose tellement que pour construire logiquement\n sa théorie esthétique, Tolstoï a dû en éliminer la notion de beauté qu'il\n affuble d'ailleurs du nom diminuant de plaisir.\n    Par cette substitution de termes, l'écrivain russe a dépouillé l'impression\n de la beauté d'une dignité et d'une bienfaisance que le Sar Péladan lui res-\n titue magnifiquement : « Le plaisir de l'œuvre d'art est une augmentation\n de vie morale, un momentané haussement de l'individu... L'art modifie\nl'âme en la conviant à la conception d'un monde supérieur... L'homme,\npar l'art, a des nouvelles ou plutôt des lueurs de l'absolu; et cette perception\nd'un monde supérieur n'a lieu que par l'ordre de manifestation nommé\nBeauté.\n    Si l'on admet à l'art ce but — et je ne sais si un chrétien y oserait contre-\ndire — je me demande de quel côté, chez Tolstoï ou chez Péladan, est le\nsouci le plus sincère et le plus efficace de ce sentiment religieux de l'huma-\nnité dont l'écrivain russe paraît se préoccuper tant : la peinture générale et\nsimple des réalités de la vie — peignez ce qui sera mis devant vous ,\nconseille Tolstoï à l'artiste) — aura-t-elle, à cet égard, la même action suré-\nlevante que la contemplation d'art, telle que la comprend Péladan?\n   Et remarquons ici comment, sans s'en douter, Tolstoï se rencontre tout à\ncoup avec Zola et, à force de vouloir simplifier et universaliser l'art, en\narrive, comme l'épique naturaliste de Medan, à attenter à l'idéalité.\n   Or celle-ci surtout importe, car seule elle garantit à l'art l'accomplisse-\nment de sa fin : elle éloigne l'être de ses instincts et le dirige vers la spiri-\ntualité, et ainsi elle effectue une œuvre religieuse : « car une des missions de\nl'art, c'est de faire dans les âmes sans force l'intérim de la religion >.\n   La conclusion se déduit d'elle-même : ce n'est pas l'art qu'il faut\nrabaisser au niveau du peuple, c'est le peuple qu'il faut élever au niveau de\nl'art; « si le génie devait prendre la mesure du moujick » le génie y perdrait\ntout et le moujick n'y gagnerait rien; mais si le moujick prenait la mesure\ndu génie, le moujick pourrait bénéficier des « exhaussements d'âme » dont\nle génie est le levier.\n   Certes, un état social peut être considéré comme défectueux où tant\nd'hommes, rivés au matériel souci du pain quotidien, sont obligés, pour\nnourrir leur corps, de vivre aux dépens de leur esprit; mais incriminera\nl'art le fait que le peuple est privé du développement intellectuel indispen-\nsable aux hautes jouissances esthétiques, c'est vraiment trop déplacer les\nresponsabilités.\n"}, {"page_pdf": 1204, "texte": "                            UN DUEL ARTISTIQUE                             106l\n\n\n   Au demeurant, puisque tout homme puise dans la spiritualité de sa nature\nle droit à l'art, ce droit ne doit-il pas être respecté aussi chez ceux que\nTolstoï appelle les privilégiés ? Que ceux-ci placent mal leurs admirations,\nc'est possible; Tolstoï l'affirme, mais son affirmation gagnerait à être\nappuyée par une information plus sûre de la littérature contemporaine et par\ndes arguments d'ordre moins systématique et moins fantaisiste.\n   Les théories d'art de Tolstoï sont, en effet, soulignées d'un éreintement de\nlettres modernes qui fit scandale et provoqua d'indignées protestations...\n« C'est un attentat contre la tradition latine, s'écria Péladan; il n'appartient\npas à un cosaque de lacérer les antiques couronnes ».\n   Il y a vraiment dans le cas de Tolstoï trop de préventions et, disons le\nmot, trop d'ignorances pour justifier des répliques si hautes de ton : son\nappréciation de l'œuvre de Wagner relève du genre revue fin d'année; il ne\nparaît connaître de Baudelaire, de Verlaine et de Mallarmé que les parcelles\nd'ouvrages que les quotidiens, ennemis ricaneurs de l'art, se passent l'un à\nl'autre et publient périodiquement, à fins ridiculisantes; il fait grief à la\nmusique de Beethoven de la surdité de l'artiste; il raille Ibsen lourdement,\net il méconnaît en Bjornson le premier dramaturge qui ait introduit\nau théâtre ces mêmes problèmes religieux que Tolstoï veut donner comme\nbase à l'art.\n   A ce parti pris d'injustice de la part d'un grand penseur, il n'y a qu'une\nexplication, sinon une excuse : Tolstoï la suggère lui-même, en la résumant,\nquand il affirme que le mot Beauté n'a point d'équivalent dans la langue\nrusse.\n   Le livre de Tolstoï est l'œuvre peut-être d'un sociologue, non d'un artiste :\nvivant au centre d'une grouillante humanité inférieure et broyée, il a rêvé,\npour elle, le bien-être, la justice, le bonheur; à ce songe généreux toutes les\nhiérarchies lui paraissent attentatoires ; sa chimère d'égalité lui semble\nentravée, dans sa réalisation, aussi bien par les Puissants du Verbe que par\nles Puissants de l'Action : le Potentat et le Poète — émanation de l'Élite —\nlui sont également ennemis... Et c'est en invoquant le Christ de Jansénius\net de Savonarole, qu'il prêche la croisade contre l'un et l'autre.\n   Conception généreuse au fond, mais illusoire, et qui dès lors ne vaut point,\nn'est-ce pas, qu'on lui sacrifie l'éternel et meilleur adjuvant de la Religion, la\nBeauté — la Beauté, « mot qui n'a point d'équivalent dans la langue russe ».\n\n                                                 FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 1205, "texte": "       Trente-neuvième Exposition\n             de la Société Royale Belge des Aquarellistes\n\n\n\n                L'OUVERTURE des aquarellistes est la première grande journée\n                   picturale de la saison. Elle a eu, cette fois, son éclat ordi-\n                  naire, rehaussé par la présence de S. M. la Reine, dont\n                  la royale protection est toujours acquise aux choses d'art.\n                  Rien de plus légitime que le privilège d'aristocratie qui\n                  s'attache à l'aquarelle. Celle-ci ne peut-elle mettre tout\n                  le grandiose de la fresque dans la grâce d'une page\n                  d'album ? C'est, essentiellement, un art qui sait vivre,\nqui n'ennuie, ne fatigue pas, ne contrarie point le bon ordre d'an salon,\ny joue, au contraire, son rôle avec tact. Hâtons-nous d'ajouter que rien\nn'empêche les œuvres d'être belles et que, cette fois encore, il en est bon\nnombre qui profitent, parfois magnifiquement, de cette permission.\n    Il faut saluer d'abord avec déférence les vétérans du succès, de la répu-\n tation : Becker ; la robustesse de Dell'Acqua; Stroobant, avec de nom-\n breuses rues de Bruges; Lanneau, restant jeune comme ses fleurs; Roelofs,\n Titz, Mme Ronner, toujours inimitables ; Eugène Smits, le maître dont\n charme la femme en vert, d'autres encore.\n   Albrecht De Vriendt n'envoie qu'une carte de visite toujours irrépro-\n chable : de précieux dessins où se retrouvent son sincère orientalisme\n biblique. Cassiers, dont un important envoi, trouve moyen de progresser\n encore en la technique prestigieuse de ses gouaches. (Voyez la composition\n du n° 25). Le style en a des simplismes inédits, des naïvetés de science enfin\ncomplète. Ainsi, le caradérisme de chaque pierre comme le mouvement des\npersonnages, se révèle en une légèreté de trait évoquant la désinvolture\njaponaise. Dans le coloris foisonnent aujourd'hui des verts et des bleus\nabsolument rares; ils correspondent à l'effet étonnant de cette bande orange\n"}, {"page_pdf": 1206, "texte": "                   L'EXPOSITION DES AQUARELLISTES                          1063\n\n\n\nau grand moulin. Il faut, n'est-ce pas, rapprocher de Cassiers la triade célèbre\ndont il est venu renforcer la domination. Binjé traduit mieux que jamais, en\neffets d'or et d'hermine, les; paysages d'hiver, les villages marins. Stacquet\nse renouvelle remarquablement par des intérieurs aux lumières rembra-\nnesques et de prestigieuses vues d'églises où il semble que prend l'exquis\nvertige des murailles blanchies : cette virginité, cette neige d'intérieur, cette\npureté d'âme. Un rajeunissement parallèle et divergent se manifeste chez\nUytterschaut, qui n'a jamais rien fait de plus aérien et verdoyant que ses\nPommiers et sa Maison du garde. Le cher et grand Claus ne nous envoie\nqu'une petite page en qui tient toute l'aube ; c'est, inimaginablement\nvibrante, l'âme du matin riant aux reflets de l'eau. Hagemans, plus précis\nque d'ordinaire, Hannon, toujours spirituel, Hoeterickx, avec un envoi\nnombreux; Hubert, fidèle à ses prestes scènes militaires (citons ici par simi-\nlitude de sujet les vivantes évocations congolaises d'Abry et les claires sono-\nrités de Romberg) nous amène par Van Leemputten et le grand Mellery,\navec son crépuscule libérateur des lignes, aux œuvres d'Alfred Delaunois,\nun des événements du contingent belge.\n   Adoptant un parti pris nouveau de hachures, où il perd un peu de ses\nveloutés savoureux pour une vibration' plus aiguë, le jeune et si subtil inter-\nprète du Béguinage de Louvain nous en donne les précieuses suggestions de\nvie intérieure. Pour le silence, les rouges des carrelages se taisent sous les\ngris et les bleus comme avec un doigt sur des lèvres. L'Intrus reproduit le\nsymbole grandiose de la Porte, marquée d'un signe trinitaire et par qui de\nl'ombre entre, sort et guette dans le noir « intrus ». De belles flaques vertes\néclairent l'église du Rosaire avec la même vie de choses hantées.\n   L'autre événement du salonnet belge est l'envoi de Mme Gilsoul-Höppe,\nla nouvelle sociétaire; comme qui dirait un discours de réception acadé-\nmique! Rarement avons-nous vu plus délicieuses fleurs, d'un faire plus viril,\nd'une expression plus profonde, plus humaine, comme nous l'avions déjà\npu remarquer à une exposition précédente. Les « lys blancs », les roses si\nsolides et dressées en un paysage aérien; les géraniums, composés à mer-\nveille; les pensées, une des plus complètes transformations d'art, sont un\nvéritable « plaisir dès yeux » comme on disait au grand siècle. Lynen reste\nlui, et a bien raison! Jacob Smits aussi. Meunier... Deus, ecce deus!\n  Le contingent étranger ne nous présente presque aucun de ces Italiens\ndont un douloureux hélas! constituait la plus indulgente appréciation. Un\npeu de la souffrance que nous épargne leur absence nous est rendu par la\nsœur latine, dont certains parisianismes gagneraient à la franchise d'une\nprésentation chromolithographique. Exception, Gaston Latouche présente,\n"}, {"page_pdf": 1207, "texte": "  I064                             DURENDAL\n\n\n\ndans ses brumes irisées et rousses, une descente de croix qui rappelle plutôt\nles mystiques visions de crucifix descendant aux bras des saints extasiés. Le\ndessin est sommaire avec des à-coups de précision faisant sortir un geste, une\nphysionomie du brouillard lumineux.\n   Les Allemands montrent en aquarelle un peu, très peu, du renouveau\nd'art que la Libre Esthétique nous révélait l'an dernier et pour lequel fit\ntant l'École de Worpswède qui est, dans ces landes marécageuses de là-bas,\nun peu ce que fut, ici, l'Ecole de Tervueren. De Dettman, une chute de\nfeuilles faisant songer à la chanson de Maeterlinck :\n\n                        C'est la clarté des feuilles mortes\n                        Qui brûle sur le seuil des portes.\n\n   Dill, en des brouillards blonds, laiteux, simplifie d'exquises courbes de\npaysages.\n   Mentionnons ici les lys, absolument curieux, que nous envoie de Trieste\nla comtesse de Hohenwart de Munch-Bellinghausen.\n   Dans le cycle britannique, Bartlett, dont nous charmèrent tant les envois\nde l'an dernier, obtient un succès d'admiration et de vente, absolument\nlégitime. Sa femme à l'enfant avec, dans la dominante vert-bleu, le lacis\npréraphaélite d'une rivière, est absolument belle. Le portrait du peintre, par\nJungman, rappelle mieux les japonismes savoureux de naguère. Mme Clara\nMontalba reste délicieusement harmonique en ses brumes embuées d'or vert\net roux.\n   Les envois néerlandais parmi lesquels se trouve, pour nous, l'événement\nsensationnel de l'année, montrent leur qualité coutumière et profonde avec\nquelque chose de plus affiné et moderne. C'est Haverman, toujours intime;\nMme Jansen-Grothe, gravement symbolique et prenante; puis enfin, Paul\nRink !\n   A notre dernière exposition universelle, une aquarelle de lui, La Flottille\nde Pêche, montrait toute l'âme du peintre néerlandais, cette âme profonde,\nstagnante et mirant les nostalgies du lointain. Ici, trois œuvres attestent la\nmême maîtrise à la fois violente et calme, ayant conquis dans les lignes et\nles nuances une expression à soi, d'une saveur définitive et vivante. Le\nCarillon montre l'essor d'une tour si ferme en sa stabilité et si bien épanouie\nen lignes, en nuances, qu'on y sent, à la fois, le sol veiné d'eau où elle pose et\nle ciel aux vols d'oiseaux et de nuées dans lequel elle rêve. Les complica-\ntions amusantes et recueillies d'un pont dans Le Soir, évoque le chemine-\nment étroit des vies encloses. Quant à La Lecture sainte, ce portrait de vieille\n"}, {"page_pdf": 1208, "texte": "                   L'EXPOSITION    DES AQUARELLISTES                    1065\n\n\n\nfemme, d'une si effrayante audace de réalisme et de réalisation, avec les tons\nprécieux des bleus, des mauves, des bruns, avec le lacis des rides écrivant\nl'âme sur la chair vaincue, il révèle le secret des puissances du paysage, le\nmiracle de l'expressivité, égale vie des choses et des êtres.\n   Van der Waay, dont le simplisme aime surtout les études de grandes sur-\nfaces de chair, n'échappant pas toujours à la lourdeur du détail, a une excel-\nlente étude de portraits (Mes Amis). Mme Vlasman-Lingeman attriste des iris\nsi gravement pâles ou sombres, tandis que chez Wijsmuller, une gaieté de\nkermesse éclaire, oh ! doucement, les villages hollandais aux jours de fêtes\nnationales.\n\n\n                                                        EDMOND JOLY.\n"}, {"page_pdf": 1209, "texte": "                    LE PRIX DE ROME\n\n\n                  CELUI qui     aurait encore eu des doutes sur l'utilité des con-\n                      cours pour le prix de Rome, n'avait qu'à aller voir l'expo-\n                      sition des tableaux couronnés cette année pour perdre\n                      toute illusion. Voilà donc à quoi aboutit l'enseignement\n                      académique! Des horreurs! ou, pour employer une expres-\n                      sion banale : des croûtes! Tous ces tableaux manquaient\n                      absolument de personnalité. Or, où il n'y a pas de person-\n                      nalité il n'y a pas d'art. Pas d'inspiration. Pas d'envolée.\nPas de coups d'ailes. Il y avait des ailes, c'est vrai, puisqu'il y avait des\nanges. Mais si l'on n'avait pourvu d'ailes les personnages qui étaient censés\nreprésenter des anges, personne ne se serait douté qu'anges il y avait, telle-\nment peu les personnages en question avaient des physionomies séraphiques.\n« Oh! mon Dieu! est-ce que vos anges seraient donc si laids que cela! »\nTelle fut l'exclamation qui s'échappa involontairement de mon âme en\nvoyant ces tableaux. Et s'il y a de tels anges dans votre paradis, ce serait, ma\nfoi, à se demander quel truc on pourrait bien inventer au ciel pour ne point\nles voir. Il est vrai que vous devez être si beau, qu'une fois en présence des\nineffables splendeurs de votre essence, on doit en être tellement ébloui que\nl'on ne songe plus à en quitter ia contemplation amoureuse, fut-ce pour voir\ndes anges, surtout des anges comme ceux que j'ai vu, hélas! au Musée\nModerne. »\n   Ce qui m'a toujours frappé dans les expositions des prix de Rome, c'est le\nmanque d'unité. Il y a des détails, quelquefois très biens, j'en ai remarqué à\nla dernière exposition. Mais ce sont des détails, hélas! F.t que valent des\ndétails quand ils ne se confondent pas en une parfaite unité. Et le manque\nd'unité est le résultat du manque d'idées inspiratrices. L'absence totale\nd'inspiration est la caractéristique de tous les tableaux des prix de Rome.\n   Non moins vulgaires, oh combien ! sont les bergers de Bethléem. D'affreux.\n"}, {"page_pdf": 1210, "texte": "                             LE   PRIX   DE   ROME                        I067\n\n\n d'horribles Bohémiens ! que l'on ne voudrait pas rencontrer le soir au coin\n d'un bois.\n    Et ce serait là la physionomie des âmes simples, naïves, candides,\n auxquelles Dieu réservait les prémisses de la révélation de son Verbe!\n    Une chose, entre mille autres, m'étonne, c'est que l'on s'obstine à\n donner aux concurrents pour le prix de Rome, le sujet le plus difficile à réa-\n liser, le sujet religieux. L'art religieux est le plus sublime, c'est vrai, mais\n en même temps le plus difficile des arts. Il ne tolère pas la médiocrité. Et\n on le propose aux efforts d'aspirants à l'art!\n    Moi je vote avec enthousiasme la suppression des prix de Rome, vu le\nrésultat pitoyable auquel on aboutit généralement. Mais s'il faut absolument\nles maintenir, de grâce que l'on n'impose plus aux concurrents des sujets\nreligieux.\n    Pour faire de l'art religieux, il faut être un artiste consommé, car, encore\nune fois, et on ne saurait assez le répéter, l'art religieux est le plus trans-\ncendant de tous les arts.\n    Pour former des artistes religieux il faut un milieu autrement élevé que\nne l'est généralement celui de nos académies.\n    Une seule fois, en ces derniers temps, nous avons constaté un essai\nsérieux d'art religieux chez un des concurrents du prix de Rome. C'était\nen 1S95. Jean Delville remporta, cette année-là, le premier prix. Il dépas-\nsait de loin tous ses concurrents. Son œuvre dénotait un vrai tempérament\nd'artiste. Unité, personnalité, élévation de sentiments, inspiration, compré-\nhension du sujet, perfection de style, richesse de coloris, toutes ces qualités\nessentielles et primordiales qui constituent l'artiste, s'affirmaient dans le\ntableau de Jean Delville. Et c'est avec enthousiasme, on s'en souvient, que\nnous rendîmes hommage à cet effort remarquable d'un des plus conscien-\ncieux artistes que nous possédions actuellement en Belgique.\n\n\n                                                        HENRY    MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 1211, "texte": "                    CORRESPONDANCE\n\n\n    La rédaction de Durendal a reçu la lettre suivante de M. de Bruyn, direc-\n teur du Spectateur Catholique :\n\n          M E S CHERS CONFRÈRES, MESSIEURS LES DIRECTEURS\n                    DE « DURENDAL »,\n\n     J'ai lu dans votre numéro de septembre une notule non signée que vous\n  avez bien voulu consacrer à mes Réflexions sur M. Huysmans. Je ne pourrais\n  que vous remercier d'avoir trouvé, dans la publication de mes opinions, un\n  prétexte suffisant à formuler les vôtres, encore que contraires, si elles ne\n  finissaient sur cette remarque :\n     Suivre M. Huysmans? Il ne s'agit pas de cela.\n     Mais lui rendre la justice qu'on ne refuse même point à M. de Gourmont, voilà\n le devoir des artistes et des catholiques.\n     Il est probable que cela ne veut rien dire; il est possible que cela doive\n signifier quelque chose. Auquel dernier cas comme « la justice qu'on ne\n refuse même point à M. de Gourmont n'est pas une mesure appréciable\n in abstracto, cette remarque semble devoir constituer pour moi un conseil\n ou une leçon. Elle tendrait en tous cas à me dénier l'impartialité critique.\n    Je suis très gêné, mes chers confrères, eu égard à notre communauté\n d'aspirations qui semblerait devoir nous rendre moins enclins à soulever ou\n à parer des chicanes, de me trouver dès lors forcé de répondre.\n    Je m'interdis de penser que cette remarque anonyme est perfide; qu'il me\n suffise de montrer combien elle est inexacte :\n    Certes, je n'hésite pas à m'honorer de ce que l'auteur du Latin Mystique et\nde L'Imagier ait bien voulu condescendre à tenir compte à l'occasion de mes\nindications et à ne pas refuser mon affectueux respect; mais je suis tenu à\nvous avouer à rebours que « la justice que je lui ai rendue » a consisté\njusqu'ici, pour moi comme pour tous les critiques, semble-t-il, à feindre de\nne pas apercevoir un phénomène aussi complexe que ce cerveau et à se taire\nà son endroit.\n    Et vraiment, maintenant que j ' y réfléchis, je me le reproche et je me\npropose bien d'essayer d'expliquer quelque jour : comment, écrivain fran-\n"}, {"page_pdf": 1212, "texte": "                             CORRESPONDANCE                                   1069\n\n\nçais, érudit et philosophe, M. Remy de Gourmont — IMMORALISTE — est\nassez éminent pour constituer un danger. Il y a de pareils fléaux : Socrate,\nVilliers, Ibsen, Paul A d a m . . .\n  Et ainsi je rendrai à M. de Gourmont la justice que je ne refuse (même)\npoint à M. Huysmans.\n                                                  EDMOND DE BRUYN,\n                                             Directeur du Spectateur   Catholique.\n  Voici notre réponse :\n   M. de Bruyn, ayant attendu La Cathédrale « comme une encyclique »,\neut une désillusion dont il prétendit faire pâtir M. J.-K. Huysmans et il\nsignifia dans une plaquette « pourquoi il ne suivrait pas M. Huysmans ».\n   Nous avons expliqué, dans une notule, « pourquoi nous ne suivions pas\nM. de Bruyn ».\n   Divergence d'idées sur un point spécial — car nous estimons sincèrement\nle talent de M. de Bruyn et son initiative apologétique nous a toujours paru\nintéressante et vaillante.\n   Tout au plus jugions-nous, en l'occurence, qu'elle l'avait entraîné à un\nexcès de zèle et à quelque injustice envers un grand écrivain qui, n'ayant\npromis à personne de faire une encyclique, ne nous devait qu'une œuvre\nd'art.\n   Telles, en résumé, furent nos remarques; et pour leur donner un sens\nplus tangible, nous fîmes observer, dans la phrase dont se plaint M. de\nBruyn, qu'il y avait au moins autant d'art apologétique dans La Cathédrale\nque dans certaines traductions de cantiques que M. de Gourmont donna au\nSpectateur, et — nous ajoutons — que dans toutes les œuvres (côté mys-\ntique) du collaborateur du Mercure de France.\n   Notre « affectueux respect » — n'en déplaise à notre sympathique corres-\npondant — va plutôt à M. Huysmans qu'à M. de Gourmont, et ce pour beau-\ncoup de raisons dont quelques-unes ne sont point uniquement littéraires,\nmais il va de soi que nous ne prétendons imposer à M. de Bruyn ni nos\nsympathies pour l'un, ni nos aversions pour l'autre de ces artistes.\n   Aussi M. de Bruyn a-t-il raison de ne nous supposer aucune perfidie;\nnous lui certifions même que nous n'avons eu ni la prétention de lui faire la\nleçon, ni l'outrecuidance de lui donner un conseil.\n  C'est, sur un point déterminé, la justesse et non l'impartialité de sa critique\nque nous avons mise en doute.\n   Il y a là une nuance qui aura échappé à l'habituelle perspicacité du direc-\nteur du Spectateur Catholique.\n"}, {"page_pdf": 1213, "texte": "                           LES LIVRES\n\n LA POÉSIE :\n\n     L'Heure de l ' A m e , poème, par l'abbé HECTOR HOORNAERT (Bruxelles\n et Paris, LYON-CLAESEN, éditeur).\n    Je me sens particulièrement heureux d'appeler l'attention des lecteurs de\n Durendal sur le poème de M. l'abbé Hector Hoornaert : L'Heure de l'Ame.\n Trop peu de prêtres réussirent, chez nous et même ailleurs, à conquérir\n l'estime des lettrés; trop peu y ont tâché. L'auteur des belles Ballades\n russes est l'un des très rares; nous lui devons la joie d'un poète en soutane :\n honneur à lui !\n    Peu de sujets méritaient plus que celui-ci de tenter une plume sacerdo-\ntale; il est à la fois très haut, très poignant et très actuel. L'heure de l'âme,\non le devine, est celle qui sonna, ces dernières années, au cadran du siècle,\net qui met en route vers Dieu tant d'illustres et tant d'obscurs. La pensée\ncontemporaine est lasse de tant d'expériences orgueilleuses et vaines; elle a\npris en dégoût le positivisme naguère triomphant; les plus élégants scepti-\ncismes cessent de plus en plus de la séduire. Elle se sent aujourd'hui enve-\nloppée de mystère. Après avoir tout nié, elle éprouve un immense besoin\nd'affirmer. L'âme qui se mourait, revit. On a faim et soif de foi, d'espé-\nrance, d'amour. L'Au delà sollicite les esprits; le Christ attire insensible-\nment les cœurs.\n   C'est cette crise mystérieuse, c'est ce drame intérieur qu'analyse et que\nchante le poème de M. Hoornaert. Il marque les successives étapes qui,\nlentement, conduisent l'âme, hésitante d'abord et troublée, mais sincère et\nde bon vouloir, et prévenue d'ailleurs par la grâce, vers la Vérité. Les voix\nde la nature et de la conscience s'élèvent tour à tour, impérieuses et\ndouces, dans le silence. L'âme les médite profondément, humblement ;\nelle dompte peu à peu les suprêmes soubresauts de l'orgueil et de la chair;\nelle se prépare, dans le recueillement, à entendre les grandes et redoutables\nparoles de vie que prononce l'Eglise. La lumière l'inonde enfin; le pèlerin,\n"}, {"page_pdf": 1214, "texte": "                                        LES LIVRES                               I071\n\n\n\n   pénétré de repentir et d'allégresse, abjure ses erreurs et ses fautes et s'arme\n  pour les saints combats. Dieu triomphe en lui et compte un chevalier de\n  plus. L'épilogue célèbre un monde rajeuni par la Foi.\n     Il n'était point facile de donner à tel poème, surtout analytique et tout\n  abstrait, une forme vivante, du mouvement et de la couleur. Le poète s'y\n  est efforcé très ingénieusement sans peut-être réussir toujours. Mais quel\n  poème didactique ou philosophique échappa jamais à quelque sécheresse,\n  à quelque froideur? C'est miracle déjà qu'il s'anime et qu'il vibre par\n  endroits. Ces endroits, Dieu merci ! sont fréquents dans le poème de\n  M. l'abbé Hoornaert.\n    Bien qu'il y ait, dans L'Heure de l'Ame, de belles pages en nombre, de\n haute inspiration et de forme impeccable, le lien logique qui les unit toutes\n est trop rigoureux pour qu'elles ne perdent point à s'isoler : force est de\n renoncer presque complètement aux citations. Transcrivons pourtant ici cet\n exultant sonnet où la Terre évoque, magnifiquement, son premier jour :\n\n                  Oh ! souvenir de l'heure où je venais d'éclore.\n                  Où, fixant mon soleil d'un regard étonné,\n                  Je me vis dans l'azur prendre tin vol effréné\n                  A travers l'infini, ruisselante d'aurore !\n\n                  Cet immense bonheur dont je tressaille encore,\n                  Quand, sous le choc fiévreux de mon sang nouveau-né,\n                  Je sentis ondoyer sur mon sein incolore\n                  Un peuple végétal de roses couronné !\n\n                  Alors je n'entendais que clameurs triomphales ;\n                  Tous les êtres, charmés de leur royal destin.\n                  Chantaient éperdûment l'hymne des lois virales !\n\n                  Et tout était si pur en ce premier   matin\n                 Que, flairant le parfum de mes fleurs colossales,\n                 Les astres se pâmaient sur leur orbe lointain !\n\n\n   Sans atteindre toujours à ce lyrisme, l'œuvre convie tout entière, par des\nqualités diverses et précieuses, l'attention du lecteur. Si elle n'est point par-\nfaite de tout point, elle apparaît cependant comme un des plus nobles et des\nplus méritoires efforts qu'ait tentés, depuis longtemps, chez nous, un poète.\nEt j'ai idée que ces « écritures faites pour l'au-delà divin » — ainsi que le\nproclame un sonnet liminaire — ne seront pas sans valoir à leur auteur,\nmême ici-bas, quelque récompense. Si leur très artiste éditeur y participe,\nce ne sera que justice.\n                                                                         M..D.\n"}, {"page_pdf": 1215, "texte": "  1072                               DURENDAL\n\n\n\n   L e Reflet    des H e u r e s ,   par    le Comte          D'ARSCHOT   (Bruxelles,\n P. LACOMBLEZ, éditeur).\n   Il est d'une lecture attachante, troublante parfois, ce recueil de poèmes\nque l'on devine « vécus » et au travers desquels transparaît, comme au\ntravers d'un cristal, une âme loyale et sensitive, douloureuse au contact des\nréalités.\n                             Tous ces vers sont venus\n                             Selon le fil de l'heure...\n                             Et j'y rêve ou j'y  fleure\n                             Des paradis perdus.\n\n                             Et je n'ai que voulu\n                             Fixer dans mes pensées\n                             Des visions passées\n                             Et le temps révolu ;\n\n                             Je vois ce que j'y fus\n                             Et, là, je me console\n                             De l'Illusion folle\n                             Qu' aujourd' hui je n'ai plus.\n\n   Qu'Aujourd'hui je n'ai plus !... C'est assez la coutume et le propre des\n poètes, qui sont d'éternels illusionnés, de se prendre pour des désillusionnés.\n En fait, l'illusion est leur nature même : elle est pour leur âme ce que le\n sang est pour leur être physique, et quand ils croient leurs illusions\nenvolées, celles-ci ont tout bonnement changé de forme et de nom.\n   C'est que la crise de la maturité, qui est l'âge critique des illusions, se\ntrahit, suivant les tempéraments, par des symptômes bien divers. Chez les\nuns, — esprits pratiques, — elle provoque l'affaissement de la mentalité et\nl'avortement de toutes les inspirations supramatérielles. Leur âme, pour\navoir dédaigné la gloire et ses tempêtes, se condamne à la stagnation d'un\nmarais. Chez d'autres, esprits moins cyniques et plutôt résignés, ses effets\nse réduisent à un abaissement dans l'horizon des pensées et des espérances.\nMais pour le poète, éternellement séduit par le kaléidoscope de ses rêves,\nenchaîné à la chimère sans trêve ni merci, les illusions dont il se guérit ne\nsont jamais les dernières, mais tout au plus les avant-dernières. Pour\ncombler une tombe, il en creuse une autre à côté. Et c'est pourquoi, victime\nd'une fatalité à laquelle il croit vainement échapper, ses sentiments et ses\npensées se voilent, même à son insu, d'amertume. C'est pourquoi les œuvres\ndes poètes de race sont toujours imprégnées d'une mélancolie immanente\nqui excite l'étonnement ou la raillerie des êtres que leur pénurie d'idéal\nréduit à l'action matérielle. Les vers de M. d'Arschot sont d'une mélancolie\n"}, {"page_pdf": 1216, "texte": "                                        LES     LIVRES                         1073\n\n\n    sentimentale à la fois douce et grave. C'est une mélancolie discrète, qui\n    répugne aux éclats et s'accommode volontiers des demi-teintes, sincère et\n    hautaine un peu, si bien qu'elle doit s'effaroucher, semble-t-il, presque\n    comme d'une profanation de ses plus secrètes pudeurs, de voir se substituer\n    au mode si vivant et palpitant, si personnel et intime de l'écriture, les\n    caractères automatiques de la publication.\n      Partout transparaît cette mélancolie, même dans la description d'un\n    paysage ensoleillé, même dans la description de ce charmant tableau\n    Au Printemps, jusque devant les ciels de turquoise des îles de l'Adriatique, où\n\n                    La mer a des reflets doux, chatoyants et verts\n•                   Et le vent sur les flots chante comme des vers...\n\n      C'est la nostalgie, et non la jouissance, qui envahit l'âme du poète ; et sa\n    contemplation se mue en regret :\n\n                    Un pâtre, renversé dans les iris sauvages\n                    Rêve, les yeux perdus dans les premiers   feuillages...\n\n                    — J'ai longtemps eu l'espoir que le jeune berger\n                    Joiirait pour sa Chloé sur un roseau léger...\n\n                    Que les temps sont changés ! Et que tout est fragile   !\n                    Tous tes bergers sont morts, ô suave Virgile !\n\n  Même la fraîcheur des fleurs ne lui fait point oublier leur proche\ndécadence :\n                   Dans un vase de jade à la structure étrange,\n                   Une fleur, lentement, se fane et s'alanguit\n                   Et sa beauté qui meurt et qui s'attriste et change,\n                   Change en regrets l'arôme ardent qui s'affaiblit.\n\n   Même, aux heures d'amour, la joie du présent est assombrie par\nl'évocation du lendemain ou de la veille, comme dans cette délicieuse\npoésie : Le Retour au Passé, dont voici, le début et le motif :\n\n                   Dans le jardin de fleurs où nos subtiles mains,\n                   Haletantes d'amour, chastement s'enlacèrent,\n                   Je suis allé tout seul — 6 tristes lendemains —\n                   Tant y pleurer sur toi que mes yeux s'en lassèrent.\n\n   Chaque heure, on le voit, a son reflet, dans le passé ou l'avenir. Chaque\nregret se nuance d'un espoir. Chaque illusion perdue, — uno avulso, non\ndeficit alter, — se double d'une illusion nouvelle... Et n'est-ce point par là\nque les impressions d'un poète, si personnelles qu'elles soient, touchent\n"}, {"page_pdf": 1217, "texte": " 1074                             DURENDAL\n\n\n\nchacun de nous? N'est-ce point ainsi qu'en ouvrant son âme, il intéresse la\nnôtre qui y retrouve, en souvenirs ou en désirs, des lambeaux de sa vie\npropre ?\n   Ajouterai-je que la forme de ces poèmes, comme celle des proses très\nremarquables du même auteur, est d'une élégance et d'une clarté auxquelles\nles poètes belges ne nous ont pas toujours habitués. S'il fallait lui trouver\nune filiation dans notre Parnasse, je l'apparenterais volontiers à celle de\nM. Fernand Severin. On voudrait cependant, dans l'œuvre poétique du\ncomte d'Arschot, çà et là un peu moins de nonchaloir et de laisser-aller dans\nla facture. Mais cette facilité, qui est tour à tour un mérite ou un défaut en\npoésie, n'est sans doute, chez M. d'Arschot, que la spontanéité naturelle\nd'une âme qui s'écoute chanter...\n                                                           H. C. W .\n\nLA P H I L O S O P H I E      :\n\n\n  D e la V i e i n t é r i e u r e , par JOSÉ HENNEBICQ (Paris, CHAMUEL).\n   Il y a deux sortes de vie intérieure. Penser, c'est vivre d'une vie inté-\nrieure. Mais l'acte de la pensée ne sort pas de l'ordre naturel. Il est l'affir-\nmation la plus haute de la vie humaine naturelle. Bien au delà et au-dessus\nde cette vie intérieure naturelle, il y a la grande vie intérieure surnaturelle.\nCelle que la grâce allume dans l'âme. Tout chrétien, par le fait même qu'il\npossède ce trésor d'en haut, vit de cette vie intérieure-là. Cette vie comprend\ndes degrés infinis. Elle va de la simple vie de l'âme en état de grâces jus-\nqu'au plus haut Mysticisme pour se consommer au ciel dans l'extase de la\nvision béatifique.\n   Les lettrés abusent quelque peu de nos jours du terme de Mystique. Ils le\ndonnent trop facilement à tout écrivain qui émet une doctrine intellectuelle\nquelconque. A dire vrai, il n'y a qu'un Mysticisme, celui des Saints. Et que\nl'on ne s'y trompe pas. Ce Mysticisme des Saints, même au point de vue\nesthétique, dépasse de cent coudées en splendeur et en beauté toute doctrine\nintellectuelle de l'ordre purement humain. La vie mystique est tout ce qu'il\ny a de plus artistique. Dans une âme mystique se déroule le plus puissant\ndes poèmes. Ce poème est tellement transcendant que pour le chanter les\nmystiques ont dû se servir souvent d'un langage presqu'énigmatique poul-\nies non initiés. Et encore ne nous ont-ils pas dit et ne nous diront-ils jamais\nleurs plus sublimes inspirations.\n  Avec les mêmes facultés que l'homme naturel, mais centuplées en acuité\npar la transformation de la grâce, l'âme mystique vit dans une perpétuelle,\n"}, {"page_pdf": 1218, "texte": "                                LES LIVRES                               I075\n\n\n\nineffable et amoureuse contemplation de la Beauté Essentielle, dont les\nartistes ne parviennent à saisir que de très humbles et modestes reflets. Et\nsi ce poème-là pouvait être exprimé dans son intégralité en paroles humaines,\nil éclipserait du coup de sa rutilante et lumineuse magnificence toutes les\npauvres productions des humains.\n   C'est parce que cette vie mystique est en même temps si esthétique, que\nles artistes se sont toujours sentis invinciblement attirés vers les mystiques.\n   C'est en artiste que J. Hennebicq a considéré et nous parle dans sa pla-\nquette de la vie intérieure et de la vie mystique. Il faut se mettre à ce point\nde vue, qui est le sien, pour le juger. Sinon on pourrait à première lecture\ns'y butter contre des phrases qui, au premier abord, pourraient paraître\nerronées. Ces pages ont été écrites par un artiste. C'est en artiste qu'il faut\nles lire. Et alors on y découvrira des idées du plus hautain idéalisme expri-\nmées dans un style à la hauteur de la pensée.\n   La plaquette de J. Hennebicq n'est point un traité de la vie intérieure :\nc'est plutôt un bouquet de pensées sur la vie intérieure, émises au cours de\nl'inspiration du moment et reliées ensemble par une gracieuse gerbe de\nphrases pleines de musique, de poésie et de charme.\n                                                           HENRY M Œ L L E R .\n\n\n   La Conscience n a t i o n a l e , par HENRY BÉRANGER (Paris, COLIN).\n   M. Henry Béranger, dès même ses années d'université, prétendit au rôle\nde « conducteur d'âmes »... Ce jeune homme, non dépourvu de solennité ni\nd'ailleurs de talent, eut l'intuition nette du moment historique où se situèrent\nses débuts de vie intellectuelle et il sut prêter une voix juste et parfois élo-\nquente aux vagues aspirations des adolescents, ses contemporains : l'impas-\nsibilité aristocratique de l'art parnassien, les brutalités grossières du natu-\nralisme, les négations orgueilleuses de la science avaient vinculé cette\ngénération dans un état d'âme trop matériel, trop sec et trop positif pour\nque de l'excès de cérébralité ne naquit point la nostalgie du sentiment;\nM. Béranger guetta cette nostalgie; peut-être même contribua-t-il à\nl'éveiller; enfin il fut de ceux qui lui donnèrent corps dans des œuvres un\npeu guindées, un peu pédantes, mais révélant de l'observation, de l'étude et\ndes qualités de style indéniables.\n   M. Henry Béranger fait partie de ce groupe de néo-chrétiens, dont j'ai eu\nl'occasion de parler récemment à propos de M. Maurice Pujo et de sa Vie\nmorale; c'est l'école de l'inquiétude et de la bonne volonté; ses adeptes un\njour, loyalement et courageusement, se mirent en route vers la Vérité, mais\nils n'eurent pas le courage de persévérer, et ils se sont arrêtés à mi-chemin,\n"}, {"page_pdf": 1219, "texte": " 1076                            DURENDAL\n\n\n\ndans une sorte de vague mysticisme qui cadre mal avec les leçons d'énergie\nqu'ils prétendent donner.\n   Il y a là une contradiction sur laquelle le nouveau livre de M. Béranger\nme permet de revenir et d'insister; d'autant plus que, à rencontre de\nM. Pujo, l'auteur de la Conscience nationale apporte dans ses théories une\nprécision qui facilitera la discussion.\n   On abusa beaucoup, ces temps derniers, du mot « intellectuel » et on lui\ndonna une extension très arbitraire... N'en déplaise à M. Ferdinand Brune-\ntière et sans demander la permission à quelques sous-journalistes belges,\nj'ose penser que ce vocable demeure excellent pour désigner cette élite dé la\ngénération actuelle qui joint à un culte passionné de l'art un conscient souci\nde vie intérieure, qui demande à l'idéal littéraire les nobles satisfactions de\nl'esprit et réclame de l'idéal religieux un but élevé d'existence.\n   Que si ces jeunes gens sont des catholiques, dont l'évolution mentale et le\ndéveloppement moral se sont effectués sous le regard de l'Eglise et dans\nl'orbite de sa discipline si ferme à la fois et si large, la solution du problème\nse trouve simplifiée ': j'ai presque honte, comme d'une banalité, de rappeler\nque l'Église, loin d'entraver le progrès des arts, leur fournit constamment\npar sa doctrine et par son histoire, la sève éternelle de croissance... Et\nil faut avoir l'esprit tourné au jansénisme et ne tenir aucun compte d'ail-\nleurs des données des annales littéraires pour prétendre que le catholicisme\njamais ait étouffé un génie ou asservi un talent dans la « bandelette de ses\n dogmes »...\n   Pour ce qui regarde d'autre part la direction morale, les enseignements et\nles préceptes du Christ n'ont point été dépassés ni remplacés, que je sache,\ncomme code précis et détaillé d'une vie de dignité, de bienfaisance et de paix;\net ceux qui ont le bonheur de croire en le divin Galiléen et essayent de\nsuivre humblement la voie lumineuse et réconfortante de ses pas sur la\nterre, ne sentent nullement le besoin de chercher ailleurs une doctrine qui\naide, relève et console et qui soit enfin et selon les besoins, un ordre, un\nconseil et un encouragement.\n   Aussi n'est-ce point à ces privilégiés de la croyance intégrale que s'adresse\nl'ouvrage de M. Henry Béranger, mais bien à ceux, nombreux j'en conviens\nparmi l'actuelle jeunesse, qui « sans avoir rendu leur foi aux dogmes de\nleur enfance     voient dans le Christ une adorable figure de l'humanité\nsupérieure », affirment « l'intuition directe de l'absolu », repoussent l'Eglise,\nmais admettent le sentiment religieux, l'angoisse du Divin, rejettent les\nDogmes, les Miracles et les Mystères, mais prétendent réconcilier « la vie\n  eligieuse avec la culture scientifique » communient dans une sorte de\n"}, {"page_pdf": 1220, "texte": "                                 LES LIVRES                              1077\n\n\n« libre-pensée religieuse » et arrivent enfin à une « religion de la vie inté-\nrieure ». « Après la pensée libre, après l'action libre », M. Béranger proclame\n« la foi libre ». Après les droits de l'homme, il affirme les droits de l'âme .\n   Si ce résumé des théories de M. Béranger manque de précision, c'est que\nces théories elles-mêmes ne sortent point d'une sorte d'idéalisme mystique,\ntrès fluide et très vague... Ce sont de belles et généreuses négations, mais\noù est l'affination, où la règle tangible et pratique, où la sûre et immédiate\ndescription... J e vois bien ce dont M. Béranger et ses amis ne veulent plus :\nles persécutions bêtes de la Franc-Maçonnerie et les prétentions attentatoires\nde la science; ils sauvegardent ainsi les droits de l'âme humaine, mais ils\nn'établissent ces droits ni ne les organisent, ni ne les gardent des offensifs\nretours de la négation... A mi-côte entre le matérialisme et le christianisme,\ndans l'attirant désert du songe doux et perfide, ils ont planté une tente poé-\ntique et fragile, sans appui dans le sable mouvant; vienne la première rafale\net elle emportera leur illusoire campement d'orgueil et de rêve...\n  Pourquoi ne marchent-ils pas jusqu'à l'Église proche?\n  Pourquoi? Des raisons, je n'en discerne pas, des prétextes, oui et parmi\nceux-ci il en est de vraiment bien pauvres.\n  Il semble que les questions de personnes aient été un grand facteur du\nmalentendu qui s'est établi entre l'Église et les néo-chrétiens; les efforts\nsincères de ceux-ci vers la Vérité ont été parfois raillés, mis en suspicion et\ndécouragés par des personnes que le souci des âmes et l'intérêt de la reli-\ngion eussent dû rendre plus charitables ou plus prudentes ; mais ce sont là\ndes misères qui se rencontrent partout où il y a des hommes et de n'en\navoir point su faire abstraction prouve uniquement à notre sens que\nM. Béranger et ses amis n'ont su mettre dans leur évolution la sérénité, la\ngénérosité et surtout l'humilité qu'il fallait.\n  Et ainsi ils en sont venus à exiger de l'Église non point l'accueil maternel\nqu'ils étaient en droit d'attendre, mais qu'elle renonçât à ce qui est de son\nessence et pliât ce qu'il y a d'éternel et de permanent dans sa doctrine aux\ncaprices d'un individualisme idéaliste, variable et inconsistant, sans principes\nsupérieurs, sans base en dehors de lui-même, et qui ne vaudra jamais que ce\nque vaut l'individu qui le professe.\n   Si une telle religion peut suffire à des « intellectuels » assez doués pour se\nfaçonner « un dieu intérieur » qui ne voit qu'elle ne saurait satisfaire et\nguider l'immense masse humaine et que dès lors la puissance d'entraîne-\nment lui fera toujours défaut;; M. Béranger et ses amis doivent se résigner\nà rester des apôtres de salon ; ils peuvent amorcer un culte d'initiés, ils ne\ncréeront jamais un courant.\n                                                    FIRMIN VANDEN BOSCH.\n                                                      ~                 „\n"}, {"page_pdf": 1221, "texte": " 1078                             DURENDAL\n\n\n\nLA C R I T I Q U E     :\n\n  I m p r e s s i o n s de Théâtre, par J U L E S LEMAITRE (Paris,   LECÈNE    et\nOUDIN).\n   Un livre de M. Jules Lemaître est toujours une fête... Celui-ci se pourrait\nintituler « d'Eschyle aux Folies-Bergères » en passant par Ibsen, Rostand\net d'Ennery... Touche-à-tout avisé et compréhensif. M. Jules Lemaître\npasse du plaisant au sévère, du génie au mérite et du mérite à la banalité\navec une aisance et une souplesse émerveillantes.\n   M. Lemaître saurait être dogmatique certes — comme d'autres — et pédant\net ennuyeux; on sent en lui de l'érudition et peut-être des principes dont il\na la pudeur; sa naïveté cache de la rouerie, son indulgence est nuancée de\nmépris et son émotion ne va jamais sans un peu de raillerie; tous les con-\ntrastes qui font la Vie ont mis sur lui leurs reflets et tous les heurts des\nidées ont eu en lui leurs échos; il est sentimental et ironique, mystique et\npaïen, classique et moderne : il est une fleur merveilleuse et brillante et\nvivante de l'impressionnisme contemporain.\n   Tous les livres de M. Lemaître contiennent une grande part de vérité —\net cela les rend instructifs — et une grande part de paradoxe — et cela\nfait leur amusement. Quand il analyse une œuvre éternelle, l'auteur des\nImpressions la paraît découvrir à nouveau et quand il discute une œuvre pas-\nsagère, il lui donne, par sa critique, de plausibles raisons d'existence durable.\n\n                                                                     F. V.\n"}, {"page_pdf": 1222, "texte": "                         LES REVUES\n\n\n  LA R E V U E G É N É R A L E :\n   Une excellente étude de M. Georges Legrand sur François Coppée —\nbasée sur cette théorie maintes fois exposée ici même mais que l'on ne sau-\nrait trop mettre en relief : « Toute vérité et toute beauté sont encouragées\net honorées par le christianisme, et avec raison, puisque la vérité, à quelque\nordre qu'elle appartienne, la beauté, à quelque degré qu'elle soit située, sont\nune expression des perfections de Dieu en qui resplendissent la vérité et la\nbeauté absolues. Ceux qui se targuent de ne reconnaître que les vérités ou\nles beautés religieuses et de mépriser les autres, sont des jansénistes dont\nl'étroitesse de vues jette le discrédit sur la religion qu'ils veulent servir ».\n\n  LA L U T T E :\n  Henri Mazel, par Yves Berthou ; de cette étude d'ensemble sur l'auteur\nde l'Hérésiarque, nous extrayons cette juste appréciation des conquêtes litté-\nraires du symbolisme : « Les symbolistes ont surtout, uniquement, fait\nœuvre d'art; la trace de leur passage ne peut plus s'effacer dans la littéra-\nture française. Ils furent des initiateurs. Ils ont découvert l'âme cachée des\nchoses et, si les jeunes gens d'aujourd'hui parviennent à une si belle compré-\nhension de la nature, c'est à eux qu'ils la doivent. Ce sera l'honneur de cette\nEcole d'avoir ouvert à l'art des horizons nouveaux, d'une incommensurable\nétendue, si on la compare à celles qui l'ont précédée ».\n\n   LA R E V U E MAUVE :\n   Pourquoi la tragédie ennuie, par Pierre Denis :\n   « Ce qui rend la tragédie ennuyeuse, ce qui fait que le public ne peut s'y\nintéresser, c'est qu'elle n'est vraiment pas du théâtre; c'est que ses fables\nne contiennent aucune moralité ; c'est qu'elle n'est qu'une longue conver-\nsation mêlée de récits, dans laquelle les personnages analysent leurs sensa-\ntions ou leurs sentiments ou prononcent un plaidoyer, au lieu d'être une\naction synthétisant en des traits typiques une situation et des caractères.\nC'est pourquoi une pantomime dans laquelle la parole est remplacée par le\ngeste, trouve le public plus attentif que la tragédie avec son ronron bavard\net monotone. »\n"}, {"page_pdf": 1223, "texte": "  I080     .                       DURENDAL\n\n\n\n   L'ART MODERNE :\n    L'Or dît Rhin, par Octave Maus :\n    « Il s'est trouvé des esprits qui, de bonne foi, appréciant enfin la valeur\n de l'œuvre musicale restituée dans sa pureté, ont cru que le drame, dont elle\n est l'inséparable commentaire, était superflu. On oublie que la musique n'est\nsi attachante que parce qu'elle exprime avec une fidélité, une souplesse,\nune variété d'accents, une richesse de coloris prestigieuses, les caractères, les\nidées, les sentiments décrits dans le poème; qu'elle suit le drame pas à pas,\ns'enlace aux personnages, souligne leur mimique, fait pressentir leurs pen-\nsées ; qu'elle rappelle, en telles circonstances tragiques, une scène précé-\ndente, qu'elle en prépare une autre. Oui! la trame mélodique, le somptueux\ntissu harmonique de l'Or die Rhin sont descriptifs et évocatifs. Mais pour en\npréciser le sens il faut que l'action à laquelle elle est indissolublement liée se\ndéroule sous les yeux du spectateur, que celui-ci subisse, outre la commo-\ntion voluptueuse des sons, l'illusion de la vie que sont chargés de faire\nnaître le jeu des acteurs, le prestige de la mise en scène, la perspective des\ndécors. >\n\n  LA QUINZAINE :\n   Préface pour la cinquième année — une poignée de bonnes et vaillantes\nvérités, ainsi résumées : « Nous sommes tous catholiques d'abord et catho-\nliques au grand sens du mot, c'est-à-dire que, sous le contrôle de l'autorité\nvivante en l'Eglise, nous aspirons à l'universalité de la pensée et de l'action,\nnous cherchons donc partout la trace de l'esprit de Dieu. Nous voulons\nmoins nous enclore et nous séparer que pénétrer au contraire et rayonner\nau dehors pour y reconnaître et déclarer nôtre tout ce qui manifeste une\nâme de vérité, de justice et de bonté ».\n\n  L E MERCURE D E F R A N C E :\n   De M. Charles Morice à propos de l'Exposition Rembrandt :\n     La Douleur. Voilà le sens qui manque le plus à Rubens. Voilà pourquoi\nRembrandt, s'il fallait comparer ces deux sublimes esprits, l'emporte de si\nloin dans nos préférences. Mais il n'y a pas à insister sur un parallèle cent\nfois recommencé et les admirateurs de Rubens peuvent nous répondre que,\npar son sens de la joie, il dépasse son époque et devance nos désirs de réu-\nnion des arts en des fêtes consacrées à la célébration de la Vie... Il y aurait\nbeaucoup à dire...\n   » Rembrandt a fait de la douleur la voix même du Mystère. Plus il le\npénètre, plus clairement il nous la montre, lumineuse au fond des ténèbres\noù notre rêve après le sien descend. Et comme symboliquement, plus\nl'esprit de l'artiste s'élève, plus il s'assombrit. On le sent devenir taciturne\ntoujours davantage à mesure qu'il va vers le tourment de ses farouches et\nsublimes oeuvres dernières et vers le grand silence funèbre de sa fin soli-\ntaire. >\n"}, {"page_pdf": 1224, "texte": "                               LES REVUES                             108l\n\n\n  LA R E V U E BLANCHE :\n  Puvis de Chavannes, par Victor Barrucand :\n   « L'œuvre de Puvis de Chavannes, combien de fois nous la rencontrâmes\ncomme une oasis de rêve et de poésie à travers le grand désert de la France !\nAprès les rues, les brouillards, les troubles, la cohue, est-il un plus déli-\ncieux calvaire d'art que ces stations devant les Puvis de Chavannes? Grand\npoète de la ligne, aux yeux de qui les détails familiers existaient comme aux\nyeux d'Homère, il fixera longtemps les sensibilités inquiètes ; inimitable, il\nrestera sans mièvrerie, sans caprice, robuste et dominateur, au-dessus des\nmodes salonnières et des engouements d'école, attestant d'un éclat amorti la\nnoblesse du geste humain, la sérénité des azurs d'octobre, la délicatesse des\nhivers, le spleen des horizons où montent des fumées, ou plus simplement\nla poésie souffrante des ciels lyonnais réfléchis dans les calmes eaux d'une\ngrande existence qui passa. »\n\n  T H E STUDIO (5, Henrietta Street, London). Numéro de novembre.\n  Une longue et sérieuse étude de l'œuvre du sculpteur anglais Pomeray,\nrehaussée de belles reproductions, dont l'une : Le Giotto, d'un charme\nexquis. — La description des fastueuses tapisseries de Stanmore Hall : La\nLégende du saint Graal, tapisseries exécutées d'après de merveilleux dessins\nde Burne Jones. — Une étude attachante de notre collaborateur William\nRitter sur un peintre roumain : Grigorexo. — Curieuse et intéressante,\n mais absolument dépourvue de sentiment religieux, à notre avis, la Sainte\nFamille, de Martinetti, exécutée pour le concours ouvert, en Italie, par le\nPape, sans succès, hélas !\n\n   L'ART DÉCORATIF (Concours).\n    Le deuxième numéro de l'Art Décoratif est encore plus luxueux que celui\n du mois dernier. Une profusion d'images et de planches hors-texte donnent\n une extrême variété à cette publication internationale qui intéresse autant\n les gens du monde que les industriels. Il nous est impossible de citer tous\n les artistes reproduits; disons seulement qu'on y trouve des mobiliers hol-\n landais, écossais et allemands, des céramiques françaises, hollandaises et\n allemandes, des bijoux hollandais et autrichiens, des métaux anglais et hol-\n landais, des papiers et estampes français, des tentures, des verreries et\n vitraux anciens et modernes.\n    L'Art Décoratif a. annoncé quatre premiers concours auxquels sont atta-\n chés près de trois mille francs de prix. Voici les dates définitivement arrê-\n tées : jeu de cartes, 10 décembre; photographie d'une maison de campagne,\n  10 décembre ; en-tête de papier à lettres, 10 janvier ; bureau et son fau-\n teuil, 10 février. Il est recommandé aux concurrents d'envoyer les projets\n  avant ces dates, aux bureaux de l'Art Décoratif, 37, rue Pergolèse, à Paris.\n"}, {"page_pdf": 1225, "texte": "                           NOTULES\n\n   Le dimanche 20 novembre, une manifestation vraiment grandiose a réuni\nà Liége, autour de notre ami et collaborateur Godefroid Kurth, des admira-\nteurs de sa haute science et de son noble talent, venus de tous les points du\npays et appartenant à toutes les écoles.\n   Nous sommes heureux de nous associer à ce juste hommage rendu à un\nhistorien et à un écrivain qui illustre notre cause. A côté des mérites scien-\ntifiques de Godefroid Kurth, il convient que nous rappelions spécialement\nses mérites littéraires. On oublie trop peut-être qu'il fut et reste encore à\nses heures un poète de grande allure. Nous avons exhumé, dans une publi-\ncation d'il y a vingt ans, la poésie que voici, intitulée : Décalogue du Poète.\nC'est tout un programme et si altier qu'il soit, on peut constater que son\nauteur s'y est en tous points conformé :\n\n                  Dieu seul sera le but et la loi de ton art ;\n                  Rien en dehors de lui ne mérite un       regard.\n\n                   Tu ne laisseras point les partis et leur haine\n                   Souffler leur vent impur sur ton œuvre       sereine.\n\n                   A quelque autre métier va demander le gain,\n                   Ton art sera ton art et non ton gagne-pam.\n\n                   Tu haïras l'argent,   ce chancre du génie ;\n                   Laisse au riche son or et garde    l'harmonie.\n\n                   Comme de toute fleur l'abeille extrait son miel.\n                   Tu tireras le beau des fanges du réel.\n\n                   Tu n'imiteras pas .- Sois toi-même, ô poète !\n                   Le rossignol jamais   n'emprunte   à   l'alouette.\n\n                   Tu vivras ignoré, solitaire et sans bruit :\n                   L'arbre le plus fécond ne livre que son fruit.\n"}, {"page_pdf": 1226, "texte": "                                   NOTULES                             1083\n\n\n                 Tu n'humilîras point sous le joug de la règle\n                 L'aile de ton esprit libre et fort comme l'aigle.\n\n                 Si tu chantes le bien, sois bon tout le premier :\n                  La chaste fleur de l'art ne croit pas au   fumier.\n\n                  Tu ne mendîras point les faveurs   de la gloire.\n                  Un jour elle viendra briller sur ta   mémoire.\n\n\n\n\n  LUNDIS LITTÉRAIRES DU PARC. — Au troisième de ces lundis, une scène\nde Denise, la Confession, très bien interprétée par Mlle Fège, a impressionné\nla salle. Des pages de Lemonnier, d'une flamboyance macabre; des pages de\nGrégoire Leroy, mélancolique retour au passé; un fragment de l'Au delà\ndu Foren Lumeines, de Bijornson, formaient le reste du programme, qui\nplut au public, autant par le fond que par l'interprétation.\n   La quatrième matinée littéraire a été des plus intéressantes :MlleB. Bady\na dit merveilleusement et avec une émotion convaincue et communicative,\ndes vers de Lafargue et de Victor Hugo. On a lu ensuite, mais moins bien,\ndes pages de G. Eekhoud et d'Octave Pirmez et des vers de Lamartine, de\nViellé-Griffin, d'A. Gide et de Mendès. Enfin Mlle Suger a déclamé avec art\n une scène d'Anfigone de Sophocle, traduite par le poète Leconte de Lisle.\n\n\n\n   Dans le rapport, à l'Académie française, sur le concours de 1898,\nM. Gaston Boissier parla en ces termes de M. Valère Gille et de son œuvre,\nLa Cithare :\n   « M. Valère Gille nous envoie de Bruxelles sous ce titre : La Cithare, un\nvolume remarquable de poésies antiques, où se retrouve l'inspiration d'André\nChénier et de Leconte de Lisle. Ce volume est dédié par le poète à ses amis\nIwan Gilkin et Albert Giraud, « en souvenir de la campagne qu'ils ont faite\n» ensemble pour le triomphe de la tradition française en Belgique ». Ces\nquelques mots vous expliquent l'intérêt particulier que l'Académie porte à\nM. Valère Gille. Il fait partie de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent\ndepuis quinze ans à créer dans leur pays un mouvement littéraire analogue\nau nôtre, et qui y ont réussi. En ce moment, ses amis et lui sont occupés à\ndéfendre leur langue, — la nôtre, — contre l'envahissement des idiomes\nlocaux. L'Académie ne pouvait rester indifférente à ces luttes. Partout où\nsonne la langue française, depuis la Belgique et la Suisse romande jusqu'au\n lointain Canada, l'Académie sent bien qu'elle a un devoir à remplir. Il faut\n"}, {"page_pdf": 1227, "texte": " I084           .                 DURENDAL\n\n\n\nqu'elle tende la main à ces amis, à ces Français du dehors, qui n'ont pas\ndésespéré du génie de la France, et, malgré ses malheurs, lui restent fidèles.\nC'est un devoir auquel elle ne manquera pas. »\n\n\n\n   Le cercle La Lutte a inauguré, à la Maison d'Art, une série de douze con-\nférences destinées à faire connaître et aimer les principaux écrivains belges\nd'expression française.\n   Initiative fort louable — et recommandée chaleureusement.\n\n\n\n   Le Droit à la Beauté, c'est le sujet d'un intéressant discours de rentrée\nprononcé à Mons par un jeune avocat, M. F . André... Œuvre personnelle et\noriginale, d'un style nerveux et imagé, gâtée seulement par quelques ron-\nflantes banalités collectivistes et l'un ou l'autre snobisme anti-clérical, mais\noù il faut louer néanmoins un amour ardent de l'art et une juste compré-\nhension de l'action surélevante qu'il pourrait avoir sur les masses... si les\nclasses supérieures donnaient au peuple quelques exemples de sympathie et\nde compréhension vis-à-vis de la Beauté !\n\n\n\n  Du vicomte Melchior de Vogue cet extrait d'un article pensif et émouvant\nsur Puvis de Chavannes.\n   « La paix suprême étant venue pour Puvis de Chavannes, je suis allé lui\nrendre les derniers devoirs; et surtout le dernier remerciement pour le\nbienfait que nous lui devons tous, pour ces leçons de sérénité devant la vie\net la nature qui nous firent tous plus calmes, meilleurs pendant quelques\ninstants, en face de son œuvre contemplée. Je n'apprendrai rien à personne\nen disant que le caractère essentiel de cette œuvre, de cet homme, fut une\nlongue et tranquille traduction de la paix des choses, dans les habitudes de\nson âme, dans les visions de son art. Mais ce trait m'apparaît avec une\névidence plus frappante, au moment où Puvis se retire, comme s'il\ndésespérait de défendre sa paix à l'heure la plus troublée qui ait jamais\nsonné sur nos têtes.\n   > Depuis deux jours, depuis que j ' a i su sa mort, cette pensée m'obsède :\nTout ce qui restait de paix sur notre terre, il l'emporte, roulée dans son\nlinceul, comme une large mer qui refluerait derrière le vaisseau en partance.\nJe l'ai senti plus vivement encore ce matin, dans cette église. Pour la\n"}, {"page_pdf": 1228, "texte": "                                  NOTULES                                1085\n\n\n\npremière fois, elle me semblait inutile, l'invocation rituelle qui revenait sans\ncesse dans les chants : Requiescat in pace. Le bien que nous implorions pour\nlui, il s'en était prémuni depuis soixante ans, il en regorgeait, si riche qu'il\nemportait ce bien dans la tombe où les autres vont le chercher. La parole\ndivine ne tombait pas sur lui, mais sur nous...\n    » Vraiment, il se dressait là comme un grand symbole, le catafalque du\nMaître si longtemps accablé sous ce mot mal compris : symboliste. Des\nimpuissants ont systématisé, ridiculisé le mot : il n'en exprime pas moins\nla première condition de la beauté dans l'art, dans la poésie, dans la vie,\n qui est de manifester un symbole, une évocation du tout derrière la partie,\n de l'invisible derrière le visible. Autour de ce catafalque, chacun revoyait\n les nobles figures dans les nobles paysages. Elles secouaient de leurs voiles,\n sur leur père mort, l'immense paix dont il les a dotées. Une fois de plus,\n elles nous emmenaient bien loin des terres de peine, dans la quiétude\n virgilienne, au Doux pays où l'on est bon, sage, heureux; où l'on ne\n cherche pas « l'Inconnu » de cet autre artiste prodigieux, qui tirait hier\n d'une forme d'art secondaire, avec quelques coups de crayon, tout ce que\n l'âme d'un peuple peut contenir de pensées, de rêves, de larmes.\n    » Et je le revoyais lui-même, le pacifique géant, tel qu'il passait, il y a\n quelques mois, la dernière fois que je serrai sa main, devant sa dernière\n toile : cette vieille Geneviève qui épand dans la nuit sa dernière bénédiction\n sur la ville, le fleuve, les champs assoupis. Souriant et fort, il promenait à\n son bras la compagne à laquelle il n'a pas pu survivre. Il lui offrait ce don\n royal, l'admiration des foules qui murmure derrière une femme le nom\n illustre dont on l'a couronnée. Je souhaite qu'il ait éprouvé ce jour-là,\n devant sa propre création, la singulière vertu qu'elle possède. Voulez-vous\n savoir si une œuvre d'art est vraie, forte, faite de ce qu'il y a de meilleur\n dans la nature et la vie? Il est un moyen sûr d'en juger. Avez-vous mieux\n  aimé devant elle la femme aimée à qui vous la montriez ? Avez-vous mieux\n  compris ce qui restait d'inintelligible dans l'être cher? Lui avez-vous\n  pardonné offenses et souffrances? Si oui, c'est que l'œuvre est largement\n  belle. Les critiques souriront de ce procédé d'appréciation. Je le crois\n  infaillible. Combien l'ont sentie, cette vertu de rapprochement et d'apai-\n  sèment, dans les transcriptions de l'idéal que faisait le bon peintre !...\n   C'est bien qu'il ait entendu les dernières voix humaines dans cette église\n sous le vocable de saint François de Sales, un de ses frères en amour de la\n nature et en sérénité. C'est bien qu'il ait fait ici, comme disait le doux\n évêque, « le grand et général adieu qu'il faut dire aux folies et niaiseries du\n m o n d e . Regrettons qu'il n'aille pas reposer près de sa sainte Geneviève.\n"}, {"page_pdf": 1229, "texte": " 1086                            DURENDAL\n\n\n\nNon pas au Panthéon, grand Dieu ! Sa place n'est point dans cette bruyante\nsuccursale des assemblées politiques. Mais à côté, sous les nefs gracieuses\net vénérables de Saint-Etienne du Mont, contre la châsse de la vieille\npatronne qu'il a célébrée, qui continuerait sur lui sa calme prière nocturne;\ntout près des piliers où dorment discrètement, dans leur honnête simplicité,\nces autres contemplateurs du monde : Biaise Pascal, Jean Racine.\n\n\n  Pour une nouvelle édition de Madame Chrysanthème :\n  Les journaux annoncent que M. Pierre Loti va entreprendre un voyage\nen Afghanistan en compagnie de Mme Sarah Bernhardt.\n\n\n   Dans le Journal, M. Maurice Barrès annonce « que l'affaire Dreyfus ne\ns'est pas contentée de bousculer beaucoup de grandes choses, elle a encore\nrenversé la table où il devait dîner chaque mois avec France, Léon Daudet,\nBourget, Cherbuliez. Ah ! le traître ! Avoir séparé des honnêtes gens qui\nappréciaient le plaisir d'échanger leurs idées ! »\n   Était-ce une table tournante ?\n\n\n  Le fauteuil académique de Meilhac — le vaudevilliste sybarite — sera\nvivement disputé; à cette course aux palmes vertes participeront Henry\nBecque, Paul Hervieu, Emile Faguet, Henri Lavedan — et Emile Zola.\n  Celui-ci est considéré comme l'outrider.\n   N. B. C'est Henri Lavedan — la mondanité faite Art — qui a été élu.\n\n\n   En une étude enthousiaste et pénétrante, M. Camille Bellargue, de la\nRevue des Deux-Mondes, rend compte d'une visite aux monastères de Solesmes\net des impressions qu'on fait sur lui les liturgies et le plain-chant des disci-\nples de Dom Gueranger.\n   A recommander comme préface d'une réforme nécessaire des jubés !\n\n\n  Des écrivains notoires, tels : Maurice Barrès, Anatole France, Heredia.\nRichepin, Mistral, Sully-Prudhomme, Dierx, Houssaye, ont prié le Gou-\nvernement français d'accepter, pour le musée du Luxembourg, un portrait\nde Verlaine, par M. Edouard Chantalat.\n  « Ce sera une manifestation d'art, ont écrit ces messieurs, en un temps\noù ce poète a exprimé ce qu'il y a de plus affiné dans l'âme humaine. »\n"}, {"page_pdf": 1230, "texte": "                                 NOTULES                              I087\n\n\n   Le Journal des Débats écrit à propos de J.-K. Huysmans — et la nouvelle\nest exacte dans sa généralité, sinon clans ses détails :\n   « L'auteur de La Cathédrale vient d'annoncer son dessein de quitter défi-\nnitivement Paris. Emmenant avec lui cinq ou six compagnons fidèles, —\ntel un apôtre des premiers âges, — il s'en ira chez les bénédictins de\nLigugé. Mais non point pour entrer complètement dans leur Ordre, car la\nrègle y est trop asservissante. Des négociations sont ouvertes avec Rome\npour arriver à concilier les exigences de l'Ordre, les doctrines du Saint-\nSiège et les désirs de l'écrivain. En attendant, des bâtiments spéciaux\ns'élèvent où M. Huysmans et ses compagnons, campés sur les confins indis-\ntincts du monde et de l'Eglise, vieilliront paisiblement dans une retraite\nadoucie, partageant leur temps entre des exercices spirituels, des médita-\ntions et les travaux de leur choix. »\n\n\n  C'est l'hiver et son cortège de conférences...\n  Et Mme Thenard sévit partout, en son caquetage papillonnant, ses minau-\nderies fardées, ses habiles réminiscences...\n  On l'appelle Mme Coqueluche, marchande de dragées oratoires.\n\n  PENSÉES DU MOIS :\n\n   « On reconnaît la beauté au plaisir spirituel qu'elle procure, et mieux à\nl'impression d'élévation qu'elle nous communique. »\n   « L'art qui flatte notre concupiscence n'est pas le véritable ; il n'est pas\npermis à l'art de donner une sensation; l'œuvre doit hausser son contem-\nplateur et ce haussement de l'âme est sa véritable fonction. »\n   « L'artiste n'allume que des incendies de sentiments; en son esprit, il n'a\nque faire de brûler de la paille et des planches ; sa faculté de visionnaire\nconscient l'empêche de matérialiser ses rêves, et si Néron avait eu du talent,\nil eût écrit les Fleurs du Mal, mais il n'aurait martyrisé personne. »\n                                      (SAR PELADAN — Réponse à Tolstoï.)\n"}]}