{"numero_id": "ulb-durendal-1899-02-n2", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-001", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 97, "page_fin": 104, "titre_corps": "Don Lorenzo Perosi", "titre_sommaire": "Don Lorenzo Perosi", "signature_source": "Dom Laurent Janssens", "ancre_debut": "Don Lorenzo Perosi", "ancre_fin": "DOM LAURENT JANSSENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 130, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1168, "texte": "Don Lorenzo Perosi\n\n              LEpeuple italien vient donner au monde un spec-\n                tacle réconfortant. Au milieu de la misère qui\n                l'opprime; malgré les vexations sectaires et\n                fiscales qui. s'acharnent à lui sucer la foi de\n                l'âme et le sang des veines, il vient d'éprouver\n                un de ces frissons léthargiques précurseurs du\n                grand réveil.\n   Lazare, veni foras ! A cette phrase sublime, interprétée avec\n cet art convaincu, adorateur, seul capable de redire les paroles\nd'un Dieu, on a vu, d'une ville à l'autre de la péninsule, se\ncommuniquer la secousse magique, et l'enthousiasme des\n masses porter en triomphe jusque dans l'altière Rome le\nhéraut de cette merveilleuse résurrection.\n   Est-ce, peut-être, que dans ce frère de Marthe et de Marie,\nla foule, si profonde parfois dans ses impressions inconscientes,\na reconnu, par delà le personnage historique rappelé à la vie\npar la toute-puissance de Jésus, la symbolique figure de l'Art\nreligieux, frère de la Contemplation et de l'Apostolat, enseveli\nquatridtianus depuis plus d'un siècle sous la froide pierre d'un\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2110, "texte": "  98                          DURENDAL\n\n\n\n art paganisant, et rappelé enfin à la fraîcheur de la vie surna-\n turelle par l'accent irrésistible du génie ?\n   Jam fœtet ! Oui, on en était là dans cette Italie, jadis terre\n classique des mélodies grégoriennes et des chastes harmonies\n de Palestrina. U n art, pire que celui des théâtres, parce que\nh y b r i d e et déplacé, avait envahi le sanctuaire. L e sensualisme,\ncomme une fièvre mortelle, avait étouffé l'esprit; et la décom-\nposition de cet art, qui semblait devoir être impérissable,\ns'avançait rapide et fatale. Sous prétexte de ne pas heurter le\nsentiment populaire, on s'obstinait dans une esthétique qui\nachevait de le corrompre. L e mort, h é l a s ! était d'autant plus\nmort, que les gardiens de sa tombe le déclaraient bien portant.\n   Un jeune artiste paraît. Lazare, vent foras ! Il chante au\npeuple italien ces mélodies religieuses qui faisaient tressaillir\nses aïeux. E t ce peuple entend, se réveille, et secouant la tor-\npeur et l'effarement, répond à la voix d'outre-siècle avec les\nenthousiasmes primitifs. L e spectacle est sublime. Sauf Gênes-\nla-Superbe, où les passions locales — personne n'est prophète\nen son propre pays — conspirent contre la gloire précoce du\nmaestro, toutes les villes du Nord de l'Italie font à Don Lorenzo\nPérosi des ovations retentissantes. Le flot montant de la faveur\npublique porte le jeune compositeur jusqu'à la Ville Éternelle.\nL à l'attend une double épreuve décisive ; car là il aura à com-\nbattre un double ennemi aussi redoutable l'un que l'autre.\n   L a résurrection de Lazare valut à Jésus le triomphe des,\nR a m e a u x . Mais les murmures qui avaient circulé sourdement\nà Béthanie au moment du prodige, devaient éclater plus vio-\nlents, lorsque, aux accents de l'Hosannah, le Messie entrerait\ndans le t e m p l e .\n   Quelque chose de semblable guette Perosi dans le sanctuaire\nde la catholicité. Mais la double victoire du maestro sera écla-\ntante : il saura écraser la coterie des Juifs et réduire au silence\ncelle de ses rivaux.\n   L e théâtre Costanzi préparait pour la fin de la session la\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2174, "texte": "                      DON LORENZO PEROSI                       99\n\n\n\nRisurrezione di Lazaro, lorsque le Cercle de Saint-Pierre invita\nDon Perosi à donner à Rome, au profit de ses œuvres de cha-\nrité, la première audition de la Risurrezione di Cristo. Infliger\nau maître un sanglant échec avant même que son nouvel ora-\ntorio put être produit, tel fut, dès ce moment, l'objectif de la\nfuneste secte hostile à Pérosi à cause du caractère de sa per-\nsonne et de son œuvre. Grâce à des influences secrètes, on força\nle directeur du théâtre à donner la Résurrection de Lazare sans\npréparation suffisante. On apposta dans l'auditoire des siffleurs\nd'office. L'audition fut manquée. Mais en dépit d'une exécution\nmauvaise, le public et la presse — à l'exception de quelques\norganes systématiquement impies — reconnurent le mérite\nsupérieur de la musica perosiana.\n    L'expérience n'avait servi qu'à exciter davantage l'attention\ndes esprits, et à faire soigner d'autant mieux l'exécution de la\ndernière œuvre du maître.\n    Après quelques hésitations on avait fini par accorder au Cercle\n de Saint-Pierre l'usage de l'église des Douze-Apôtres, vaste\ntemple à la nef imposante, au chœur large et ouvert. Cette\n décision ne fut pas sans rencontrer des critiques. La presse\n libérale, prise d'un soudain respect pour le lieu saint, versa des\n larmes de crocodile sur cette abomination de la désolation. On\n alla même jusqu'à publier une caricature allégorique : le Christ\n armé d'un fouet, purgeant le temple de ses profanateurs.\n    A dire vrai, je ne suis pas de ceux qui trouvaient la résolu-\n tion absolument heureuse. Question de convenance à part, les\n oratorios de Pérosi ne sont écrits ni pour le théâtre, ni, pour\n l'église. Le maître est le premier à l'avouer et s'en est ouvert à\n moi-même en termes très expressifs. Et puis, l'acoustique d'une\n église est rarement favorable à ce genre d'auditions. Les voûtes\n sont surélevées; le son va trop se perdre dans les nefs laté-\n  rales. On en a fait l'expérience aux Douze-Apôtres. Malgré le\n  nombre et la vaillance des exécutants, on pouvait désirer, çà et\n  là, plus de vigueur encore, et plus d'un détail n'arrivait pas à\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2111, "texte": " 100                        DURENDAL\n\n\n\nsa pleine valeur. Ce que l'on devrait faire — et cela vaut pour\nBruxelles autant que pour Rome — c'est construire une vaste\nsalle destinée aux concerts de musique sacrée. L'impresario\nassez entreprenant et assez habile pour réaliser cette création,\npourrait compter sur un succès durable; sans parler du service\néminent qu'il rendrait à l'art religieux et au public dégoûté de\nl'atmosphère des théâtres. Ce serait aussi une excellente école\npour le clergé, frustré aujourd'hui de presque toutes les jouis-\nsances artistiques, parce que, hélas ! le sensualisme de l'art mon-\ndain a presque tout envahi.\n   Faut-il m'arrêter à décrire le triomphe remporté par l'abbé\nPérosi, et l'admiration suscitée par la Risurrezione di Cristo ? A\nchaque audition l'église était bondée, et l'enthousiasme allait\ngrandissant de soir en soir. Le maestro dirigeait lui-même son\nœuvre. Son apparition sur la scène provoquait chaque fois un\nmouvement de vive sympathie. Encore tout jeune, — il compte\nà peine vingt-six ans, — Dom Pérosi a cet extérieur modeste et\navenant d'un séminariste de bonne mine fraîchement tonsuré.\nRien qui sente la pose, la conscience de sa valeur personnelle.\nPetit de taille, plutôt pâle, il s'efface comme naturellement.\nMais pour peu que l'on observe sa physionomie aux traits fins\net réguliers, il est aisé de reconnaître en lui l'homme puissam-\nment doué. Le front est large et haut ; l'œil ouvert, limpide et\nprofond ; l'expression d'ensemble forme un agréable mélange de\npénétration et de bonté, avec cette nuance de sentimentalité un\npeu rêveuse, propre au génie musical.\n   A peine le jeune abbé s'est-il installé au fauteuil de directeur,\non le dirait transformé. La fougue artistique s'empare de toute\nsa personne ; et pendant deux heures il conduit son orchestre\net ses chœurs au gré de sa magique baguette, avec une mimique\nincisive, conquérante, par moments extatique.\n   L'œuvre se compose de deux parties. La première retrace\nl'agonie du Sauveur et les événements qui suivirent immédia-\ntement la mort de l'Homme-Dieu. La seconde chante l'Alleluia\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2183, "texte": "                        DON L O R E N Z O P E R O S I              101\n\n\n\nde la Résurrection. Dans une causerie romaine adressée à la\nMétropole d'Anvers, Lorenzo a décrit la marche du libretto et\nrelevé les parties les plus saillantes de la composition musicale.\nJe me bornerai ici à quelques aperçus plus généraux. L'orches-\ntration est d'un j e t ; riche, colorée, nourrie, elle n'a rien de fati-\ngant, rien de trop travaillé; la science ne nuit pas à l'inspiration ;\nles lignes conservent leurs contours, l'atmosphère sa transpa-\nrence, l'horizon son rayonnement : c'est un paysage italien. —\nLes récitatifs et soli ont une facture en général très expressive.\nL'influence des modernes, des maîtres allemands surtout, se\nfait sentir ; mais c'est une influence latente, fruit d'une assimi-\nlation homogène, qui, loin de nuire à la spontanéité du talent,\nla stimule et la féconde. — Quant aux chœurs, ils sont tout\nsimplement superbes. A mon avis, là réside la plus grande\nforce de Pérosi. Mélodieux, sonores, pathétiques, éloquents,\nles accords se succèdent comme un fleuve tantôt lent, tantôt\nrapide, tantôt calme, tantôt houleux, et l'unisson, çà et là,\nl'unisson aux réminiscences liturgiques, leur donne une force\nnouvelle et un charme doublé.\n   E t dans ce concert pondéré des instruments et des voix, on\nsent un parfum mystique, une onction religieuse, une posses-\nsion de soi, calme et contemplative. Pérosi, au milieu des mou-\nvements les plus lyriques, reste maître de lui-même. Il n'a rien\nde commun avec l'art épileptique. E t cet empire personnel\ndonne à ses accents une éloquence plus persuasive.\n   N'en concluez pas à la froideur de son art. Ce serait en\nméconnaître la force latente et la plus exquise beauté. N o n !\ncet art est bien vivant et bien chaud. L e s mélodies ont un arome\nprintanier, et les cadences une grâce toute palestrinienne, ou\nmieux encore, toute grégorienne. Rien d'étonnant. L e maestro\nest un enthousiaste de la musique liturgique. L e graduel et\nl'antiphonaire de Solesmes sont ses livres favoris. T r è s versé\ndans la controverse grégorienne, D o m Pérosi a visité les monas-\ntères bénédictins les plus renommés pour la précision de leur\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2081, "texte": " 102                         DURENDAL\n\n\n\n chant : Solesmes, Beuron, Seckau, Maredsous, le connaissent\n et parlent de lui comme d'un ami qui s'est complu à savourer\n longuement l'atmosphère de leurs cloîtres. Cette préférence si\n marquée pour la version primitive, authentique des mélodies\n grégoriennes est d'autant plus remarquable, que le maestro a\n fait une partie de ses études à Ratisbonne. Ou plutôt non. Il a\n pris de l'école d'Habert ce qu'elle a de bon : la connaissance de\n l'art polyphonal ; pour le reste, il en a vu de trop près les lacunes\n et les manœuvres, pour en conserver autre chose qu'un dégoût\néclairé.\n    Quant à la musique moderne, Pérosi donne sa préférence aux\nmaîtres allemands, sans se pâmer cependant devant les produc-\ntions d'un certain genre formaliste, qui semble vouloir substi-\ntuer le calcul au génie, l'étude à l'art, la formule à l'inspiration.\nEn dehors de l'Allemagne, Edgar Tinel est un des compositeurs\nles plus appréciés du maestro; il en aime la facture puissante et\nnerveuse, l'émotion sincère et communicative, le sentiment\nprofondément religieux.\n    Et vraiment, entre Tinel et Pérosi il y a plus d'un point de\nressemblance. Sans doute ils diffèrent l'un de l'autre. Tinel est\nun génie du Nord, Pérosi un génie du Midi, et ils tiennent à\nl'être, l'un et l'autre. C'est leur droit et leur force. Mais bien\ndes qualités les réunissent. Ne fut-ce que cette spontanéité qui\nse révèle dans le commerce privé, et cet accent étrangement\npersuasif qu'ils mettent à interpréter dans l'intimité leurs\npropres œuvres.\n    Quand, ces jours derniers, j'allai voir l'abbé Pérosi à l'hôtel\nde la Minerve, après les premières paroles réclamées par l'amitié\net par le plaisir de se revoir, il se mit au piano et me joua, en\ns'aidant de la voix, — une voix fraîche et souple allant du plus\nfin soprano jusqu'au fond des basses; — le prélude de son ora-\ntorio, retraçant l'agonie du Christ. Eh bien : cette audition de\ntête-à-tête me fit plus d'effet que l'exécution même à l'église des\nDouze-Apôtres. Et je me reportai à un souvenir d'il y a plus de\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2131, "texte": "                       DON LORENZO PEROSI                        103\n\n\n\nvingt ans. T i n e l venait de remporter le grand prix de Rome avec\nsa Klokke Roeland. Dans un cercle intime j'entendis le brillant\nlauréat chanter, d'une voix un peu grêle, le caractéristique\nWeverslied. P e u de jours après, j'assistais à l'audition officielle\nau Palais des Académies; et le même morceau, dit par le célèbre\nbaryton Blauwaert, m'émut beaucoup moins que la fruste inter-\nprétation du maître.\n  Ce n'est pas que l'exécution aux Douze-Apôtres n'ait pas été\nbonne. Sauf certains solistes, la Madeleine surtout, dont la voix\nchevrotante enlevait aux intonations leur netteté, aux cadences\nmélodiques leur r y t h m e et leur transparence, l'orchestre autant\nque les chœurs méritèrent tous éloges. Aussi le succès de Pérosi\ndemeura-t-il incontesté, et reçut-il depuis lors à Milan une\nconfirmation retentissante.\n   L e premier fruit de cette victoire fut la double distinction\ndont le Saint-Père s'empressa d'honorer le maestro, en le créant\nchevalier de Saint-Sylvestre, et, plus encore, en lui conférant la\nhaute charge de directeur perpétuel de la Chapelle Sixtine.\nCette nomination inattendue fut pour les rivaux du jeune\nartiste, pour certains maîtres de chapelle qui patronnent un art\nreligieux à la façon des eunuques, un véritable coup de foudre.\nSans être prophète, on peut affirmer qu'une opposition sourde\nconspirera contre Pérosi. T a n d i s que Mascagni et Filippo\nCapocci donnaient aux Douze-Apôtres le signal des applaudis-\nsements, tel tenant de l'école hybride ne daigna même pas aller\nl'entendre. On pourrait négliger ces mesquineries de métier, si\nl'on ne savait quelle proportion peut prendre, à Rome surtout,\nville par excellence des couloirs et des antichambres, une ques-\ntion de pagnotta.\n   Mais le maître de chapelle de Saint-Marc de Venise — Pérosi\nn'a pas résigné cette fonction pour la maîtrise de la Sixtine —\nest de la trempe des vaillants. L à n'est pas pour lui l'ennemi à\nredouter. L e dirai-je? Son danger, s'il n'était si modeste, serait\nson précoce succès; s'il n'était si artiste, sa facilité prodigieuse;\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 544, "texte": " 104                          DURENDAL\n\n\n\ns'il n'était si clairvoyant, l'esprit de parti avec lequel beaucoup\nl'exaltent parce qu'il est prêtre, comme d'autres le dénigrent\npour cette même et seule raison.\n    J'ai confiance dans l'étoile qui se lève. E t si je suis heureux de\nle dire parce que j'estime hautement l'amitié du jeune maître,\nje le suis plus encore en vue de l'œuvre de restauration dont sa\nvenue providentielle présage en Italie le p r o m p t et décisif\ntriomphe.\n\n\n                                       DOM LAURENT JANSSENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-002", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 105, "page_fin": 106, "titre_corps": "L’Héritier (La Tentation de l’Homme)", "titre_sommaire": "L’Héritier (La Tentation de l’Homme)", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "L HERITIER", "ancre_fin": "SEBASTIEN CHARLES LECONTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 138, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 974, "texte": "L'HÉRITIER\n\n\n(LA T E N T A T I O N       DE    L'HOMME)\n\n\n\nAlors il me sembla que j'étais sur la Tour\nLa plus haute de ma pensée intérieure,\nEt qu'en mes yeux, fermés à la chute de l'heure,\nLa froide éternité naissait avec le jour.\n\nSolitudes que des solitudes prolongent,\nLes cercles de la vie à mes pieds étages,\nS'élargissaient jusqu'aux horizons où, rangés\nComme des dieux, les sphinx de la science songent.\n\nEt là-bas, déformés par les lointains, pareils\nAu débris colossal des cités que le sable\nDes déserts engloutit sous sa marche inlassable,\nTerribles et brûlés par la mort des soleils,\n\nEntassements jetés dans la nuit du peut-être,\nAmoncelés en blocs tels, qu'en les bâtissant\nAvec sa chair, avec ses os, avec son sang,\nL'Esprit humain s'était usé comme un ancêtre,\n\nLes matériaux bruts du Temple inachevé,\nArrachés par l'Idée aux carrières de l'ombre,\nPris à l'Espace, pris aux Ages, pris au Nombre,\nTout ce que l'Homme a vu, tout ce qu'il a rêvé,\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1298, "texte": "106                       DURENDAL\n\n\n\n      Tout l'infini conçu dans les veilles sacrées,\n      Les vérités sans nom qu'élabore, en grondant\n      Et que marque du sceau de son vouloir ardent\n      Le séculaire effort dont elles sont créées,\n\n      L'épouvante d'avoir deviné, la terreur\n      Du conquérant qui marche au fond du sanctuaire,\n      Et sur qui pèse, ainsi qu'une paix mortuaire,\n      Tout le faix écrasant des voûtes de l'erreur,\n\n      Tout était là, savoir ou foi, doute ou blasphème,\n      Les siècles à leur œuvre immortelle voués,\n      Et l'amas sombre des systèmes échoués\n      Bossuant le désert énorme du problème,\n\n      Et confondant en moi son génie et ses dieux,\n      Par l'hymne de la pierre et par la voix du livre,\n      Saluait, en l'Esprit qui les fera revivre,\n      L'Héritier de l'Empire accru par les aïeux.\n\n\n      Un vertige monta du gouffre qu'en moi-même\n      Creusait le pur orgueil d'être à la fin venu\n      Aux confins crépusculaires de l'Inconnu,\n      Dont le vent balaya le roc du mont suprême.\n\n      Et je sentis alors du zénith au nadir,\n      Inentendue et formidable, avec des ailes\n      Qui s'étendaient jusqu'aux étoiles éternelles,\n      L'Ombre du Tentateur derrière moi grandir.\n\n\n                           SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-003", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 107, "page_fin": 122, "titre_corps": "Sur le Chemin de Maria-Zell", "titre_sommaire": "Sur le Chemin de Maria-Zell", "signature_source": "William Ritter", "ancre_debut": "SUR LE CHEMIN DE MARIA ZELL", "ancre_fin": "WILLIAM RITTER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 142, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 2006, "texte": "SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL\n\n\n                                       I\n\n   — \" Un trèfle à quatre ! \"\n   C'était la gentillette petite sœur qui avait crié, quelques pas en avant à\nbutiner des fleurs de son choix pour le prochain oratoire, — celui que\nl'archiduchesse Marie-Valérie a fait placer dans un creux de rocher. Et déjà\nelle s'était relevée dans le soleil, du coin ombreux de sa trouvaille, les joues\nrouges de plaisir, triomphante, la feuille délicate entre deux doigts, qu'elle\nélevait à la hauteur de son nez retroussé de poupannelle autrichienne. Ses\ncheveux follets, sous le chapeau de feutre tyrolien, couleur foin coupé, paré\nde plumes de tétra, furent incendiés d'or. Et toute nimbée de cet or du\ndernier rayon glissant au ras des forêts sur le dévers de la montagne,\ninconsciemment elle lâcha, oublia les fleurs qu'elle venait de cueillir au bord\nde la prairie, toute à la joie de la menue rareté verte.\n  — « Un trèfle à quatre ! Il t'arrivera quelque chose d'heureux encore cette\njournée », constata sa compagne, comme elle costumée sans grand goût, un\npeu trop en < tyrolienne de salon » ou de curhaùs; mais ce fut dit sans\nenthousiasme, avec cette complaisance indifférente qu'on apporte à la joie\ndes autres, jointe à cette suffisance que les aînés témoignent aux enfantil-\nlages des cadets... Un oiseau siffla dans un buisson; le soleil reprit son\ndernier rayon... Les couleurs se firent crues sous le ciel encore chaud...\nEt comme en même temps qu'elle venait de parler la grande fille s'était\nretournée, sans motif, par ce simple besoin qu'elles ont toutes, celles de son\nâge, de regarder à l'horizon si elles ne voient rien venir :\n  \" Dépêchons-nous \", conclut-elle, avec une vague appréhension, « voilà\nun ramoneur qui sort du bois et qui marche très vite, il va nous rattraper... »\n  Mais ne prenant garde qu'à son idée, la petite murmura : \" Ce peut être\naussi pour demain le quelque chose d'heureux. Je suis maintenant certaine\nque la Sainte Vierge exaucera mon vœu ! \"\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2908, "texte": "  108                             DURENDAL\n\n\n\n   Le chemin qu'elles suivaient était celui de Maria-Zell, le lieu de pèlerinage\nle plus célèbre des Alpes germaniques et slaves, l'Einsiedlen autrichien.\n   E t replaçant d'aplomb, d'un mouvement d'épaules, sur leurs reins de\nsolides campagnardes, les sacs de lustrine aux formes étranges qu'elles\ntrimbalaient, contenant, cela était visible, des instruments de musique, elles\npressèrent le pas, apeurées malgré leurs seize et dix-huit ans, apeurées\npresque volontairement, par cet homme noir que, derrière elles, elles\nsentaient approcher, tandis que la nuit bientôt allait tomber non moins noire\net que la route entrait dans l'humidité bruyante qui eût étouffé même un cri\net le redoublement d'ombre des gorges de la Femme morte... où même en\nplein jour il y a des passages si obscurs.\n   Maintenant le tapage de la Mürz entre les rochers couvrait le double\ndialogue si léger de leurs pas... La petite se dit que le rocher de Saint-\nGeorges serait là bientôt, mais qu'elle avait perdu toutes les fleurs, qu'elle\nn'avait plus le temps d'en cueillir et du reste que dans la gorge il n'en\npoussait point de jolies comme elle les aimait ; alors, avec cette ferveur\npieuse du peuple dont elle était, elle se résolut à se priver plutôt de son\nespérance et à offrir au vaillant saint tueur de dragons et protecteur de\ndéfilés, son trèfle à quatre feuilles... Puis elle n'y pensa plus, distraite par\nd'énormes truites que, sans s'arrêter et malgré l'ombre, on voyait fort bien,\nguère plus animées que de petits morceaux de bois, comme somnolentes\ndéjà, dans la transparence des bassins tranquilles qui, entre les blocs de\nrochers moussus, intervallaient de loin en loin les cascatelles tumultueuses.\n   Maintenant à droite une magnifique cascade affluente remplissait de\n tonnerre la gorge; en plusieurs sauts elle continuait à scier les rochers au\nfond d'une fissure qui eût ravi les peintres du pittoresque de l'ancienne\nécole alpestre bavaroise, et s'épanchait le long des talus de chailles, ici\nluisantes et ardoisées, là plantureuses, en cent ruisselets qui unissaient en\nchœur la détresse de leurs petites voix murmurantes à la grande rage des\n chutes supérieures... Des échelles tombeuses, rompues et verdies de\n moisissure encombraient la fente de rochers et témoignaient du zèle agaçant\ndes clubs alpins et sociétés d'embellissement qui, dans tout le pays styrien,\nne souffrent ni une grotte, ni une cascade sans offrir aux touristes des\nmoyens confortables d'aller voir ce qu'il y. a dedans ou au-dessus et de\nnarguer les gouffres. Mais ici, à la Femme tuée une forte crue avait fait\njustice de ces prétentions pour un temps.\n   Les jeunes filles, leur jupe vert sombre battant leurs mollets aux bas\nverts et leurs hautes bottines lacées, passèrent sans regarder, silencieuses\nd'autant plus que dans ce tintamarre, rejaillissant en pluie fine jusque sur la\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2840, "texte": "                    SUR LE CHEMIN D E MARIA-ZELL                          109\n\n\n\nroute, toute parole eût été inutile... Tout à coup, simultanément, elles\nsentirent comme une haleine chaude dans leur cou, en même temps qu'elles\nvirent se balancer, en avant d'elles, une touffe de poils noirs, qui était une\nbrosse montée au bout d'une longue tige de métal flexible. Penser au diable,\nse retourner les deux à la fois et voir à un pas derrière elles un grand\ngaillard de ramoneur, sur l'épaule de qui la brosse se balançait, avec bien\nd'autres choses également noires, et qui, ce grand diable de ramoneur, leur\nsourit de toutes ses dents plus blanches que celles d'un négrillon et ne les\ndévorait que de ses bons yeux, dont le blanc dans la face noire paraissait\nimmense, tout cela ne fut pour elles qu'un cri, qu'elles n'entendirent même\npoint, quelques battements précipités de leur petit coeur et un sursaut de\nl'une à droite, de l'autre à gauche, comme pour laisser le chemin libre au\nmauvais esprit...\n   Mais le mauvais esprit ne fit pas mine de vouloir les dépasser.\n   Au contraire, l'allègre camarade, ne pouvant se faire entendre, eut\nl'outrecuidance de mimer du bout de ses doigts noirs et de ses lèvres rouges\ncomme fleur de grenade, un baiser... La petite lit la moue et eut un haut-\nle-cceur offensé... un ramoneur, fi-donc ! et un baiser sur le chemin de Maria-\nZell !... mais la grande parut ne pas mépriser l'hommage de cette suie.\nPuisqu'aussi bien il n'y avait là qu'un ramoneur à qui plaire, mieux valait\nplaire à un ramoneur, que de n'être regardée que par des rochers et des\ntroncs de hêtres ou de sapins. Et aussitôt elle daigna sourire, de son sourire\ndes dimanches.\n   Le jeune ramoneur, comme s'il se fut agi d'une invitation à rester, ne se le\nfit pas dire, ou plutôt témoigner, deux fois et sans hésitation emboîta le pas.\nDe plus en plus furieuse, la cadette se mit hors du rang et s'en alla seulette\nporter en avant sa dignité offensée... Est-ce qu'on s'acoquine à un\nr.amoneur, eût-il bonne mine comme celui-là !... Car il devait avoir bonne\nmine, puisque cette coquette de Lina — oh ! elle la connaissait bien la grande\nsœur, une enjoleuse de garçons — avait bien voulu lui sourire... Quant à\nelle, petite, elle ne l'avait même pas toisé. Est-ce qu'on regarde une tache\nd'encre ?\n   Or il se trouva que, grâce aux cascatelles, avant de s'être adressé une\nseule parole, on fut ainsi à l'image si chère aux paysans, placée dans le\nrocher par l'archiduchesse qui leur est le plus amie, celle dont le cœur sait\nle mieux agir selon les traditions populaires autrichiennes. Là le torrent est\napaisé. Et l'on entrevit la sortie des gorges, avec encore un peu de soleil sur\nles cimes. Là le trio fut nécessairement de nouveau réuni. La petite\nboudeuse ayant roulé une grosse pierre devant l'oratoire, y était montée et\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2965, "texte": "  110                             DURENDAL\n\n\n\naccrochait son trèfle à quatre à la grille, au pied du grand Saint-Georges,\nlorsque tout soudain une main noire, près de la sienne, appendit, un peu\nplus haut, un frêle bouquet de fleurs... de fleurs comme elle les aimait.\n   Elle reconnut ses propres fleurs, ses pauvres fleurettes à elle, perdues à\nl'endroit où elle avait cueilli le trèfle ! E t elle sentit sur elle le double\nregard de l'homme noir, celui des yeux et celui aussi des dents blanches,\ndécouvertes par le même sourire doucement sarcastique de tout à l'heure.\nElle redevint très rouge, mais sa maussaderie s'était évanouie... Après tout\nc'était un brave garçon ce ramoneur, oui tout de même, puisqu'il avait pensé\nen même temps à Saint-Georges, qu'à lui faire à elle une espièglerie; et tout\nsoudain elle éclata d'un franc rire argentin, et cela lui fut bien égal\ndésormais la compagnie d'un jeune ramoneur!\n   Mais aussitôt la soeur aînée, comme jalouse de ce rire venu de trop bon\ncœur, eut une idée certainement bien selon les traditions du pays... une idée\nfut-ce de pitié, fut-ce encore de coquetterie, l'une en tous cas fut à la fois le\nprétexte et l'excuse de l'autre. . Elle attira à elle le sac de forme étrange\nqu'elle portait sur son dos, en tira un de ces luths styriens, moitié guitare à\ndouble manche, moitié zither, un instrument archaïque jaune, une échelle\nde rain nacrée..., préluda légèrement des accords secs et pleureurs, d'un\nson à remplir immédiatement les yeux de larmes et le cœur du mal du pays,\net d'une voix charmante et mélancolique, d'une ample voix grave, entonna\nun cantique. La sœur cadette, de son côté, pour ne pas demeurer en reste, eut\nen moins de rien déballé un harmonica non moins plaintif que la zither, et\nqu'elle mania de toute la force nerveuse de ses fortes mains un peu de\ngarçon, et à l'alto de son aînée joignit son soprano... Mais au même moment\ntoutes deux furent très surprises de s'entendre chanter à trois, d'entendre\nune troisième voix, un très joli timbre sans aucune rudesse ni mièvrerie,\nprêter une fermeté mâle à la franchise un peu enfant de leur unisson. Et le\nduo changé en trio se prolongea longuement, chanté à gorge déployée et de\ntoute âme, comme encouragé de s'entendre si bien résonner, dans les grands\nrochers déjà plus espacés et sous les nobles grands arbres, hêtres ou sapins,\nrecueillis dans leur fourrure de lichens ou dans leur écorce argentée et lisse.\n   E t de ces trois voix, deux ne s'adressaient certainement qu'au Saint-\nGeorges de l'archiduchesse, mais une seule, — celle qui avait préludé, —\ns'adressait de toute évidence à l'une des deux autres, la dernière venue.\n   Le brave garçon ramoneur, lui, ne s'en doutait aucunement, tout à sa\nprière; la cadette pressentait assez sa sœur pour ne pas s'y tromper... Mais\nle groupe était si joli, si vignette allemande à la de Schwind, de ces trois\nenfants musiciens au pied du rocher à la sainte image! Et toute la poésie du\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2331, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                           111\n\n\n\nsoir dans les gorges déjà un peu entrebâillées s'ajoutait à celle de leur chant,\nde leur expression de ferveur... Un moment fut où ils avaient oublié et Saint-\nGeorges lui-même et la coquetterie et tout au monde, sauf le plaisir qu'ils\navaient à chanter, et alors ce fut réellement très beau.\n   Les fillettes, quand ce fut fini et que tous trois se furent signés, se\nregardèrent avec un significatif hochement de tête, en connaisseurs qui\napprécient l'objet de leur connaissance et dirent ensemble au ramoneur,\ndont elles venaient pour la première fois d'entendre le son de voix :\n   — \" Vous chantez mieux que nous. \"\n   — « Allez-vous à Freien? » répondit-il indifférent à un compliment qui,\naprès tout, n'était que la constatation d'un hasard dont il n'eût su tirer\nvanité. Qui ne chante pas bien en Styrie?\n   — \" Oui, nous allons à Freien. \"\n   — « Moi aussi. »\n   Et ce furent les premières paroles qu'ils échangèrent. Il y eut un silence\noù l'on n'entendit plus que la Miirz, ici un large ruisseau bien sage dont la\nvoix était devenue un gentil murmure gazouilleur d'écolier récitant une\nleçon, et leur triple pas un qui semblait battre la mesure à cette mélodie\nmonotone venant des massifs de viornes et de coudriers.\n\n\n                                       II\n\n\n   Ce fut la plus jeune qui reprit.\n  — « Et vous dormirez à Freien? »\n  — \" Oui... \" Sa voix sembla témoigner d'un intérêt réel. \" Et vous? \"\n  — « Aussi. Et demain? » interrogea Lina négligemment.\n   — \" Demain je vais à Maria-Zell, \" et il eut dans le noir de son visage\ncomme un pli d'inquiétude à espérer la suite.\n  — « Nous aussi, » répondirent-elles, et le pli d'inquiétude disparut de la\nface du nègre artificiel.\n  — « Nous aussi, > continua seule la plus jeune, « nous avons fait chacune\nun voeu à la Sainte Vierge...\n   — « Moi aussi, » répondit très simplement-le jeune ramoneur.\n   Et l'on causa avec cette aisance cordiale qui est la caractéristique, par\nexemple en chemin de fer, de la société de tous les compartiments de troi-\nsièmes autrichiennes. On se raconta de part et d'autre chacun sa petite his-\ntoire et l'on prit à s'examiner sans en avoir l'air avec plus ou moins d'intérêt.\n   Lui, un de ces admirables garçons autrichiens gais sans dissipation,\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2734, "texte": "  112                            DURENDAL\n\n\n\n d'heureuse humeur sans vulgarité, longs sans maigreur, bien découplés, à\n la fois sveltes, souples et cambrés, d'allure dégagée, vraiment un admirable\n écureuil humain, un de ces fiers gaillards des Alpes Slovènes chez qui il\n entre autant de nerfs slaves que de musculature allemande sur une ossature\n légère, sa silhouette toute noire ressortant des fonds de paysages styriens,\n donc presque trop verts, avec l'agile netteté de sa démarche aisée, soulevée\n et rythmée du bout des pieds nus dans les sandales, comme pour un envol,\n et l'héroïque cadence à chaque pas de son torse moulé dans l'étoffe de sac\n et le cuir uniformément enduits de suie. Des yeux païens se fussent déjà\n complus à regarder cet éphèbe d'ébène, des yeux chrétiens eussent décou-\nvert facilement sous la couche de noir une expression de belle candeur\nsouriante, et la pureté franche du regard ne leur eût point échappé. Elles\nau physique exactement ses parèdres féminines, c'est-à-dire en jeunes filles\nce qu'il était en garçon, filles au reste de même race ou à peu près, car chez\nelles l'élément allemand dominait à la vérité un peu davantage (venues sans\ndoute qu'elles étaient du Tyrol ou du Salzkammergut), mais sans qu'elles\nperdissent de leur légèreté, grâce à la même démarche balancée, aux\n longues tiges haut lacées des bottines leur faisant la jambe très mince, aux\njupes courtes ondulant de leurs hanches à multiples plis verticaux. L'aînée\nun peu plus pâle et sérieuse, pour ne pas dire un rien prétentieuse, la\ncadette saine et rose comme une belle pomme, avec des yeux tout à la fois\nfondants et vifs, des mûres trop mûres, et un sourire facile, heureux de\nlui-même, ne demandant qu'à éclater à tout propos, sans se soucier de\nmontrer des dents brillantes comme les petits cailloux de marbre blanc au\nfond des ruisselets alpestres.\n   Ce fut celle-ci qui reprit ingénument...\n   — « Mais qu'est-ce qu'un ramoneur fait dans ces montagnes ?... »\n   — « D'abord il va à Maria-Zell. Ensuite, tout en y allant, il vaque à sa\nbesogne : comme dans les villes il ramone... La fumée des maisons isolées\ndonne aussi de la suie et cette suie-là peut s'enflammer à Freien aussi bien\nqu'à Vienne... »\n   — \" Alors, pendant l'été, vous courez de maison en maison les grands\nchemins... \"\n   — « Les grands et les petits, oui... Aujourd'hui j'ai achevé ma tournée de\nce côté-là, je viens de finir à Mürzstez, j'ai déjà ramoné Freien avant-hier,\nje ne ferai donc qu'y dormir aujourd'hui. Je vais maintenant redescendre à\nBruck, mais je n'ai pas voulu passer si près de Maria-Zell sans dire bonjour\nà la sainte Vierge et à ma mère. Et vous ? »\n   — \" Nous ? Pour le moment nous allons aussi à Maria-Zell. Sans cela\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2446, "texte": "                      SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                             113\n\n\n\nde notre métier nous chantons partout où on veut nous entendre ». dit sans\nenthousiasme la cadette.\n  — \" Nous sommes artistes \", corrigea l'aînée.\n  — « Et où allez-vous de ce pas ? »\n  — « A Maria Zeil donc, puis plus loin. »\n  — \" Où ? \"\n   — \" N'importe. Où cela se présentera... Nous n'avons pas d'engage-\n ment \", dit la petite.\n    — « J'ai refusé tous les engagements pour nous conserver plus de liberté\n cet été », corrigea de nouveau l'autre.\n    — « Et où sont vos parents ? \"\n    — « Au cimetière », dit la plus jeune avec un soupir.\n   — \" Et vous n'avez personne qui s'occupe un peu de vous. . »\n    — \" Nous n'avons pas voulu demeurer à la charge de notre commune »,\n dit l'une. . « Et puis nous désirions voir un peu de pays... »\n    — « Je me sentais la vocation », ajouta l'autre.\n    Il y eut un silence. Évidemment le ramoneur n'approuvait guère... Mais\n qu'est-ce que cela lui faisait après tout... De quoi se mêlait-il de ressentir une\nvague souffrance, à la pensée de ces deux jeunes filles courant seulettes\nd'auberge et d'hôtel en hôtel et auberge... Il les regarda encore. La plus\njeune évidemment était de toute ingénuité et ne prit pas garde à ce coup d'œil\ninquisiteur. Mais il croisa le regard de l'aînée qui semblait comme embusqué\npour surprendre le sien... Elle releva imperceptiblement la tête, eut un\nsourire très discret, un peu inquiétant. Le jeune garçon se sentit intérieure-\nment mordu tout à coup par quelque chose, la douleur se précisa... Il\ncomprit que désormais cette grande fille lui tiendrait à cœur, et cela ne lui\néchappa point, elle s'y attendait et semblait le désirer... Ce fut elle qui\ncontinua à questionner.\n   — \" Comment vous appelez-vous ? \"\n   — « Franz Everdingen. Mes parents sont bûcherons près de Maria-Zell et\nje les verrai demain; moi je suis à Bruck chez mon patron, un rude homme,\nmais brave et que j'aime bien. C'est lui qui m'a envoyé de ces côtés-ci en\ntournée », ajouta-t-il avec une nuance d'autorité, car cela voulait dire :\n « Je ne suis pas le premier apprenti venu, mon maître m'estime, a confiance\nen moi, et se repose même sur moi d'une partie de la besogne ». Et soudain\ndevenu très grave, presque un peu triste, il fut comme plus affectueux, et il\ny eut une nuance de protection dans sa voix :\n   — « C'est dur de s'en aller ainsi tout seul au monde, le long des chemins »\nfit-il.\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2965, "texte": " 114                             DURENDAL\n\n\n\n   — « J'ai ma zither, et ma sœur est toujours avec moi », répondit, avec\nquelque suffisance et d'un accent sec et dur, l'aînée. Mais aussitôt, ce\npremier mouvement de son naturel dissipé, elle résolut au contraire, si\nl'occasion s'en présentait à nouveau, de se faire humble et d'apitoyer...\nL'orgueil ou la vanité ainsi chez elle finissait toujours par céder le pas à la\ncoquetterie, au besoin d'occuper d'elle, de se rendre intéressante... au fond\ndonc à une autre sorte d'orgueil ou de vanité... Et elle avait beau s'en aller\nen pèlerinage à Maria-Zell, elle emportait tel quel, avec elle, son caractère\ntrès gâté par des hommages, feints ou réels, d'un public de hasard et jamais\ntrès distingué, au demeurant un caractère fort désagréable et dont sa sœur\navait, sans une plainte, parfaitement notion... Sa pitié, son besoin de prier\nvoisinait avec ses défauts, comme si chacun faisait bande à part...\n   La cadette, distraite par un nid d'oiseau dans la haie, — elle avait des\nyeux fureteurs à qui rien n'échappait, — de nouveau s'en allait de son\ncôté, — comme la pitié de sa sœur aînée, — silencieuse, occupée à peu près\nuniquement de ces menus détails, par lesquels un paysage se grave plus\nprofondément dans un souvenir de fillette, que les grands ensembles\nharmonieux. Incapable au reste de beaucoup réfléchir, trop primesautière,\ntoute à son premier élan, à son premier mouvement, elle n'écoutait et ne\nvoyait en somme que ce qui lui faisait plaisir, et était assez heureuse pour\nne se créer de souci de rien et ne découvrir même aux contrariétés qu'un\nbon côté. A part cela une confiance absolue dans ses petites prières, qui\npartaient, sous la poussée des plus naïfs désirs, comme ses éclats de rire et\nses exclamations. Elle pensait à tout moment à ce qu'elle allait demander\nà la Sainte Vierge de Maria-Zell ; mais à tout moment aussi, un brin d'herbe\nqu'un insecte courbait, un fétu de paille dans le bec d'un oiseau, à plus forte\nraison un ramoneur tombé dans leur société à l'improviste, en détournait sa\npensée. Au reste incapable de dissimuler, elle se passait décidément fort bien\nde la compagnie du dit ramoneur, non pas par fierté; mais enfin un garçon\nqu'on n'ose pas toucher du bout du doigt sans avoir peur de se salir, ce\nn'est franchement pas un camarade pour une petite musicienne très, pro-\nprette, qui a été maintes fois trouvée jolie par le public en villégiature dans\nles villages de la montagne. Il fallait, comme Lina, aimer tous les garçons\nen général, pour s'en accommoder ainsi sans répugnance.\n   Celle-ci, visiblement moins dégoûtée, était assez experte pour démêler sous\nle vernis noir l'extrême beauté du personnage, et puis sa voix et tout ce qu'il\navait dit lui faisaient augurer de quoi lui rendre tout à fait sympathique le\nvaillant luron, malgré sa carapace de cuir usé et l'étrange attirail qu'il\nbalançait sur son épaule... Bien entendu, elle ne songeait du reste à rien\n"}, {"page_pdf": 150, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2501, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                            115\n\n\nd'autre sinon que, pour aller j'usqu'à Maria-Zell, autant valait — faute de\nmieux — ce compagnon à qui causer. On ne peut pourtant pas prier du\nmatin au soir, n'est-ce pas, même en tournée de dévotion ?\n   Mais maintenant qu'à la voix de Franz, nuancée comme d'un peu de\npitié, son orgueil s'était rebiffé, Je ton cassant de sa réponse avait rendu —\nn'était-ce que par contraste? — plus simplement passionné, celui de son\ninterlocuteur... qui lui aussi, comme la petite sœur, ne savait pas feindre.\nLina encore une fois ne s'y méprit point : d'un côté fort satisfaite de sa facile\net à peu près subite conquête et d'autre part encore un peu blessée d'une\npitié qu'elle ne pouvait comprendre, avec cette instinctive cruauté de toutes\nles jeunes filles que l'éducation n'a pas corrigées de la ruse originelle, elle se\nréjouit d'avoir un divertissement jusqu'à Maria-Zell, un bon cœur d'honnête\ngarçon, avec lequel jouer au chat et à la souris... Et pas une minute,\ntant cela était dans son tempérament, elle ne se dit que ce n'était peut-être\npas très édifiant en temps de pèlerinage... et même en tout temps.\n   — J'aimerais bien aussi savoir votre nom », demanda Franz.\n   — « Ma sœur s'appelle Mitzi. »\n   — Mais vous, vous... à moins que vous ne vous appeliez : ma sœur\ns'appelle Mitzi ! exclama-t-il d'une intonation inexprimable, très autri-\nchienne, moitié passionnée, moitié sarcastique, à la fois tendre et cocasse,\nen ce bon allemand des environs de Vienne, qui rend tout familier et\ndéplorablement facétieux.\n   — Est-ce que cela vous intéresse ?\n   — Mais beaucoup ! Du reste ne m'avez-vous pas demandé le mien de\nnom, et ne vous l'ai-je pas dit sans m'enquérir si d'abord il vous\nintéressait?... »\n   — Je m'appelle Lina, Monsieur Franz.\n   — « Oh! Mademoiselle Lina, ne m'appelez pas monsieur... Pourquoi pas\nExcellence pendant que vous y êtes; dites plutôt monsieur le ramoneur,\ncomme on dit monsieur le docteur-professeur aux gros bonnets de l'Univer-\nsité de Graz. »\n   — E h bien ! je ne dirai plus monsieur, mais à condition que vous\nm'appeliez toujours mademoiselle, vous.\n   — Je n'y eusse pas manqué, il n'y avait pas besoin de me donner cette\nleçon... On est toujours ce que l'on paraît.\n   Elle rougit au compliment comme si elle ne l'avait pas entendu, et ne\ns'aperçut point qu'elle-même elle recevait une leçon :\n   — « Oh ! je n'ai pas voulu vous donner une leçon. Je n'en ai pas le\ndroit... »\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2566, "texte": " 116                             DURENDAL\n\n\n\n    — « Mais si, vous avez le droit, vous Mademoiselle Lina... vous avez\nmême le droit de me tutoyer si vous voulez... »\n    — « Oh ! la ! comme vous allez vite en besogne ! Qui me le donne ce\ndroit?... »\n    — \" Moi. si vous voulez l'accepter? \"\n    — « Pourquoi pas... Cependant ce droit c'est un cadeau auquel a tout\nà gagner celui qui le fait et rien qui l'accepte... Car sinon qui vous donne le\ndroit de me donner un droit... »\n    Il eut l'air cruellement embarrassé, puis visiblement affligé. Peu lui\nimportait d'avoir été sot, autre chose le préoccupait; il suivit sa pensée :\n    — « Ce n'est donc rien à vos yeux que l'amitié d'un brave garçon... »\n    Elle le regarda d'une façon spéciale, il comprit et non sans amertune :\n    — \" Ah! oui, cette suie! Un ramoneur n'est pas un garçon comme un\nautre à vos yeux... et à ceux de presque toutes les filles... Pourtant si,\nmeunier, j'étais tout blanc, cela ne vous déplairait pas... \" Puis avec une\nnuance de rudesse. \" Du reste, vous savez, si je vous gêne je m'en vais...\nJ'aurais dû m'en douter plus tôt. Mais dans notre brave pays de Styrie\njusqu'ici on ne faisait pas tant de façons avant que messieurs les étrangers\nn'envahissent tout... Et si vous voulez savoir, j'ai le visage noir, mais pas\nle cœur... Êtes-vous sûre d'en pouvoir dire autant?... »\n    Et par bravade il se remit à rire, haussa les épaules, et pour étouffer son\nchagrin siffla un laendler. Après tout il saurait bien n'y plus penser à cette\n fille prétentieuse et trop dialecticienne pour lui.\n    — « Allons! allons! » reprit Lina... « Il ne faut pas avoir la tête si près\n du bonnet, Franz... Soyons bons amis, puisque vous y tenez... moi ça m'est\n égal. »\n     Mentalement elle ajouta : « Jusqu'à Maria-Zell, c'est sans conséquence. »\n     — « Allons, bon ! » se dit Mitzi qui survenait, « voilà déjà que cela\n commence! Lina veut absolument faire perdre la tête aussi à ce garçon.\n Tout lui est bon, même un ramoneur, à cette coquette. »\n     Et une sympathie naquit aussitôt dans le cœur de la petite. Pourtant elle\n n'avait pas encore eu l'idée de regarder Franz. Cette couche de noir lui en\n  barbouillait l'image et lui mettait une taie sur ses propres yeux à elle...\n     Cependant elle venait d'avoir pitié du jeune homme et sans doute le\n lendemain on serait tout à fait bons amis.\n\n                                      III\n\n  On aurait pu l'être le soir même ; car Lina n'attendit pas au lendemain\npour se rendre tout à fait odieuse, comme toutes les personnes de cette sorte\n"}, {"page_pdf": 152, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                          117\n\n\n\nqui n'ont plus la brave et naïve honnêteté populaire, plus aucune distinction\nnaturelle, et pas encore celle que rendent ou surajoutent l'éducation et la\nbonne compagnie.\n   — « Et qu'allez-vous faire à Maria-Zell? > reprenait Franz.\n   — « Eh ! ce qu'on va faire à Maria-Zell, prier! J'ai toutes sortes de choses\nà demander à la sainte Vierge, moi , répondit la fausse modestie de Lina.\n   — « Oui, oui », se dit tout bas Mitzi : « demander surtout les engagements\nque tu prétends avoir refusés. »\n   — \" Alors vous communierez après-demain dimanche? \" demanda Franz.\n   — \" Sans doute ! Vous aussi ? \"\n   — « Sans doute... Et si vous voulez, pour que ce soit un vrai pèlerinage,\ndemain nous pourrions un peu prier le long du chemin. Un rosaire ce n'est\npas trop en six heures de marche... » Une émotion, en disant ces mots,\nétait montée du cœur de Franz à sa gorge; il ne se rendait pas compte de\nla douceur qu'il y aurait pour lui à prier avec cette grande jeune fille, mais\nil la devinait instinctivement, malgré qu'attribuant son émotion à la résolu-\ntion qu'il venait de prendre de justement prier pour elle.\n    — \" On ne saurait être trop pieux! \" répondit Lina d'un ton convaincu,\nquoiqu'elle se fût peu attendue à cette proposition. Ce ramoneur paraissait\ndécidément avoir du bon; et si ce n'avait été un ramoneur elle se serait\ncertainement montrée d'une excessive amabilité, mademoiselle Lina.\n    A ce moment on aperçut les maisons de Freien et les yeux de la jeune\nfille trahirent des préoccupations qui n'étaient pas précisément dévotieuses.\nElle s'était rendu compte de la petite quantité de maisonnettes, de leur\naspect, du nombre possible des villégiatures et de la recette probable de la\nsoirée...\n    — « Peuh! » fit-elle dédaigneusement à brûle-pourpoint : « c'est rare si\nnous faisons un ou deux florins dans ce trou; après avoir mangé et dormi\nil nous restera à peine cinquante kreuzer. »\n    — « Comment! vous pensez chanter à l'auberge! \" exclama Franz.\n   — \" Mais oui! cela vous étonne? \"\n   — \" Je croyais que vous faisiez un pèlerinage... \"\n   — \" Encore faut-il vivre en route ! \"\n    — \" Mais enfin... la veille même de l'arrivée et de votre confession,\nl'avant-veille de votre communion... \"\n   — « ... Et le lendemain d'hier! Oh! si vous êtes si sévère... Croyez-vous\ndonc que je veuille faire le mal?.. Est-ce mal de chanter et de jouer de la\nzither? »\n    Franz ne répondit pas. Mitzi intervint.\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2365, "texte": "  118                            DURENDAL\n\n\n\n   — \" Tu sais, Lina, peut-être vaudrait-il mieux nous abstenir ce soir,\ndemeurer recueillies? \"\n   Mais, comme un groupe de personnages élégants, jeunes filles en gaies\ntoilettes du Graben, garçons en costumes de cyclistes des magasins spéciaux\nde Vienne, s'avançaient le long du chemin et les croisèrent, Lina les salua\nd'un « Grüss Gott > insinuant, accompagné d'une œillade très intentionnelle,\ntrès consciente de sa fin et qui fut accueillie à bonne adresse... Puis\nsèchement :\n  — \" Mitzi, tu ne sais pas ce que tu dis! Je croyais qu'à Maria-Zell tu\navais envie de t'acheter un beau livre de prières. Pour moi je ne renonce pas\nau chapelet de nacre que j'ai promis de rapporter tu sais bien à qui...\n  — « Non, je ne sais pas... »\n  — \" Mais oui tu sais. \"\n  — « Mais je te jure que non... »\n  — « Allons! veux-tu bien te taire. Tu voudrais peut-être me faire passer\npour menteuse. »\n  Mitzi soupira... Certainement non, elle ne savait d'aucune façon que Lina\neût promis un chapelet de nacre... A qui au reste, je vous le demande...\nAu bourgmestre de leur commune peut-être...\n   Freien est un charmant petit trou au confluent de deux vallées ni trop\nlarges ni trop étroites, un carrefour de prairies, de ruisseaux et de mai-\nsonnettes entre trois paquets de rochers et de sapins. En aval de la Mürz\nles gorges de la Femme tuée ferment ce carrefour poétique, en amont la\nvallée s'achève par un col assez long aboutissant à Kernof, la station où\nles trains de Vienne descendent les pèlerins de Maria-Zell. A droite du\ncours de la Miirz s'ouvre une vallée latérale. Dans cette direction s'en va le\nchemin des pèlerins arrivant de Mürzzùschlag par les gorges d'où sortait le\ntrio chanteur. Une petite église et un presbytère blancs, quelques maisons\nde bois, dont un ou deux chalets-restaurants à l'usage des touristes viennois\net c'est tout.\n  Lina avait avisé celle de ces constructions rustiques qui, de toute évidence,\nsemblait l'unique hôtel de la localité. En effet, sous les hangars aux\nbarrières de bois agréablement travaillé bordant une petite place, plantée de\nsorbiers, quelques étrangers étaient attablés.\n  Franz se cabra à cette vue... Évidemment il n'entrerait pas là, lui; il\navait à économiser ses pauvres kreuzer.\n  — « A u revoir, demain matin partons à cinq heures, je viendrai vous\nréveiller. »\n"}, {"page_pdf": 154, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2898, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                          119\n\n\n   — « Entendu, > fit Lina, visiblement distraite et qui se souciait peu d'être\nencore une fois aperçue par des gens bien mis, en compagnie de ce jeune\ndemi va-nu-pieds tout barbouillé. Quant à Mitzi elle lui dit avec beaucoup\nde bonne grâce et un gentil sourire : « Dormez bien... »\n   Franz savait chez quels paysans s'en aller demander une place dans le\nfoin pour la nuit, et même une croûte de pain. Toute la maisonnée l'accueillit\navec des souhaits de bienvenue. La marmaille le salua de cris de joie,\ncar c'était un ramoneur dont les petits n'avaient plus peur dès qu'ils\nl'avaient vu une fois, il ne s'était jamais joué des enfants, n'avait jamais\nfeint de vouloir les emporter dans son sac ou de les embrocher du manche\nde son ramon. Mais il n'eut, ni sa gaieté, ni son entrain coutumiers, à\nraconter les nouvelles des fermes et des chalets qu'il avait visités.\n   — Tu es morose, garçon, ce soir, lui dit le père Friedel.\n   — « Je suis bien fatigué, j'ai bien sommeil! » se surprit à mentir, tout\n étonné du mensonge qui venait de lui si franc, Franz.\n   — « Tu fais un rude métier, va te coucher dans ton foin, mon ami. Dis\nbonsoir à la compagnie et emporte ce pain pour ta route, » fit le vieux en\nlui tendant une miche de ce pain noir, carminatif en diable, compact, plat,\nà l'orge, au cumin et à la fécule de pommes de terre, qui se mange dans\ntout le pays. « Demain, quand nous nous réveillerons, je pense que tu auras\ndéjà déguerpi; il serait trop tard pour te l'offrir. Prie un peu pour nous à\nMaria-Zell. »\n   Il faisait une nuit claire, d'une douceur de colorations adorable, le ciel\nétait laiteusement bleu et les formes des montagnes couleur aile de chauve-\nsouris. L'air était moins doux que les tons ; un peu plus frais il eût été cru.\nMais d'enivrants parfums de fenaison venaient de partout. Les lumières\ndu restaurant brillaient à quelques mètres dans les arbres Une musique\ncomposée d'une zither et d'un accordéon y bourdonnait et mugissait, douce-\nreuse, avec une tristesse mortelle. Deux jeunes voix de fillettes de temps\nen temps alternaient, de temps en temps s'unissaient. Quand elles se mirent\nà godler elles eurent un petit succès. A intervalles réguliers les instruments\nseuls jouaient des laendler tyroliens, quelque valse sentimentale ou l'une ou\nl'autre de ces rengaines de Vienne, du répertoire de Girardi ou de Guschel-\nbauer, que l'on chante là-bas, avec d'horribles grimaces et qui racontent des\nidioties drôles sur des airs à faire pleurer. Quelques applaudissements fort\négrenés entrecoupaient le concert improvisé, et ces applaudissements pro-\nduisaient à Franz l'effet de claques sur les joues. Sous le double noir de la\nsuie et de la nuit il se sentait rougir jusqu'à la nuque, et un énervement le\nfaisait trépigner non pas sur place, mais en s'avançant peu à peu... Les\n"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2578, "texte": " 120                              DURENDAL\n\n\n\napplaudissements s'espaçaient de plus en plus maigres, fatigués, et les\npauses entre les morceaux traînaient de plus en plus longues.\n   Tout à coup Franz fut tout près, derrière un buisson et vit très distincte-\nment les petites soi-disantes tyroliennes : Mitzi jouait distraitement et\nbâillait sans vergogne; elle n'attendait que le signal d'aller coucher de son\naînée Mais celle-ci ne paraissait point encore près de le donner, très excitée\net réellement très en beauté ; elle parut éblouissante à son invisible adorateur.\nSes yeux revenaient toujours au même point, c'est-à-dire à une table chargée\nde verres de bière où l'on riait beaucoup et où l'un des élégants jeunes\ngarçons, en gris et pantalons courts, de tout à l'heure, semblait réellement\naimanté par la jeune fille. Au même moment le morceau fut fini; Lina se\nleva et une assiette en main fit la tournée de l'assistance, une douzaine de\npersonnes environ, et ne s'approcha qu'en dernier lieu de la table des jeunes\ngens... Là elle fut arrêtée longuement, elle se laissait conter fleurette, riait\naux éclats, le jeune homme aux yeux admirateurs la força à boire dans son\nverre, mit une pièce blanche, pas rien qu'une couronne, mais un beau florin\ndans l'assiette et à un moment donné même fit mine de lui prendre la\nmain...\n   Quoique cette privauté n'eût rien d'extraordinaire dans un pays et avec\ndes personnes qui admettent la familiarité et le sans-gêne, du reste tout à\nfait inolïensifs, qui entrent pour beaucoup dans la bonhomie intime des\ntableaux bavarois, tyroliens ou autrichiens des Defregger et des Eger-Lienz,\nFranz furieux bondit, il aurait certainement étranglé le jeune homme aux\njolis habits. Et son mouvement fit que, sans qu'il sût lui-même comment\ncela était arrivé, il fut assis à une table en face de celle de la joyeuse\nbande.\n  Lina le vit la première et n'eut pas l'air de le reconnaître.\n  —    Ha! ha! d'où tombe ce ramoneur! » exclama quelqu\"un...\n   — « Eh! le voilà ton ramoneur! tu ne le renieras plus! > cria le jeune\nhomme gris.\n  — « Mais je vous assure que je ne le connais pas, » mentait Lina très\ndésireuse de ne pas se compromettre. « Il nous a rattrapées comme cela sur\nla route, il nous a saluées comme tout le monde se salue dans le pays,\nvoilà tout. Je vous assure que je ne m'en soucie pas plus que des feuilles\nsèches de l'an passé... >\n   Mais elle avait beau se défendre, tous continuaient à la taquiner, à\nl'appeler « la bonne amie du ramoneur ».\n  De sa place Mitzi, soudainement très intéressée, avait l'air d'être au\n"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2585, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                            121\n\n\n\nspectacle et regardait... comme on les regardait, elle et sa sceur, il n'y avait\nqu'un instant.\n   Le kellner, le garçon, déjà s'était approché, la mine pincée, allant chasser\nsans doute l'importun, pas assez bien vêtu certes pour s'attabler au restau-\nrant des gens chics... Franz le regarda fixement et rugit sourdement :\n   — Est-ce que par hasard je n'ai pas le droit de prendre moi aussi un\nverre de bière! »\n   Ce fut dit si drôlement que le kellner bougonna... « Oh ! si c'est ainsi » et\nlui rapporta exprès un verre où il y avait plus d'écume que de liquide.\nFranz, hors de lui, tapa du poing sur la table :\n   — « Un verre aussi bien rempli qu'à ces messieurs, puisque je paierai\ncomme ces messieurs! »\n   Le kellner allait repiper, mais le patron qui passait, voulant éviter un\nscandale, fit un signe. Plus vite le fâcheux aurait bu, plus vite il évacuerait\nla place. Le verre fut emporté et rapporté plein... ou à peu près.\n   Lina avait regagné la table où était posée sa zither. Elle resplendissait, il\ny avait de l'orage dans l'air à cause d'elle, elle était dans son élément. Elle\nchanta merveilleusement... E t comme tout un groupe de personnes, les\nmains chargées de bouquets, de bâtons de montagne, de plaids, de boîtes à\nherboriser, arrivaient, l'air de s'être attardées dans les alpages, et s'étaient\ninstallées, elle refit une quête. A dessein elle passa, détournant la tête près de\nFranz, mais si près... au point de le frôler, tout ramoneur qu'il fût.\n   — « I c i ! » tapa-t-il rageusement sur la table avec une pièce dans sa\nmain.\n   Elle se retourna avec une moue de mépris inexprimable.\n   — « Ici! > ordonnait-il de plus en plus autoritaire.\n   Si autoritaire qu'elle obéit, mais blême, les dents serrées de colère.\n   L'assiette résonna sous une lourde pièce jetée, elle aussi, avec un sou-\nverain mépris... E t personne ne rit plus, en s'apercevant que c'était, cela\naussi, un florin.\n   Franz s'était déjà levé, avala sa bière d'un trait et disparut...\n   Lina trouva le florin anormal, le prit, le retourna, le montra aux jeunes\ngens, il y eut une vive discussion.\n   Effectivement ce florin était une relative rareté, un de ces florins dits\naux Anges, qui ne circulent plus, valent aujourd'hui deux florins et davan-\ntage et se portent en broche ou en médaille au cou, lorsqu'on a la chance\nd'en trouver un par hasard...\n   Plus du tout allègre et provocante, au fond très humiliée, toujours\nretournant son florin, Lina rejoignit Mitzi. Mitzi, pour la première fois de\n"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 457, "texte": " 122                            DURENDAL\n\n\n\nsa vie à son tour un peu provocante et ironique, lui prit le florin aux\nAnges, le regarda, le mit dans sa poche et dit crânement :\n  — « Ceci m'appartient. »\n   Lina lui lança un regard haineux.\n  Elles jouèrent encore assez froidement une valse de Czibulka et se\nretirèrent assez tôt... l'une du moins, car l'autre fit peut-être semblant.\n\n\n\n  (A continuer.)                                      WILLIAM RITTER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-004", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 123, "page_fin": 123, "titre_corps": "D’après les Maîtres espagnols : XVI. Portrait de Philippe II", "titre_sommaire": "D’après les Maîtres espagnols : XVI. 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Décollé par le glaive,\nIl fait encor des bras un geste d'oraison,\nCependant que le sang, du cou, gicle à foison\nEt répand sur le sol son héroïque sève.\n\nPrès de lui le bourreau, laid comme un mauvais rêve,\nD'une main tient l'épée énorme, et, sans façon,\nPrend de l'autre le chef que secoue un frisson,\nEt devant les beaux yeux de Salomé le lève.\n\nCelle-ci souriante et parée avec art,\nEn son vertugadin et sa fraîche cornette,\nPour emporter la tête ouvre une serviette;\n\nEt l'on voit sur la droite, attendant son départ,\nCinq matrones que navre une telle aventure,\nDérotder tristement un drap de sépulture.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-008", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 126, "page_fin": 126, "titre_corps": "D’après les Maîtres espagnols : XX. 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Il a peur d'en être responsable,\n      Car il a consulté les brevets., les rescrits ;\n      Et son comte, bravant ces pièces de haut prix,\n      Veut arborer : D'argent à six frettes de sable.\n\n      Devant lui, supporté par un lutrin de fer,\n      Le grave in-folio qui décide est ouvert,\n      A l'endroit décisif, comme un signet l'indique ;\n\n      Mais cherchant un biais, le menton dans la main,\n      Emmi l'acre parfum qui sort du parchemin,\n      Il retourne sans fin le problème héraldique.\n\n\n\n(A suivre.)                   L'Abbé HECTOR      HOORNAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-009", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 127, "page_fin": 130, "titre_corps": "Les Revues catholiques d’Art et de Littérature", "titre_sommaire": "Les Revues catholiques d’Art et de Littérature", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Les Revues catholiques d art et de littérature", "ancre_fin": "HENRI MAZEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 164, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 2157, "texte": "Les Revues catholiques d'art et de littérature\n\n\n                 DONC, vous avez en Belgique des Revues qui n'hésitent pas à\n                    s'intituler crânement Revues catholiques d'art et de littéra-\n                    ture. Ces revues prospèrent, et sont, je crois, parmi les\n                    revues récentes, à peu près les seules à prospérer. Elles\n                    n'ont rien de caduc ni de suranné, tout au contraire; elles se\n                    présentent comme des infantes, en robes de parade, et recè-\n                    lent à l'envi bijoux ciselés, parfums délicats, harmonies mer-\n                    veilleuses. Ceux même qui ne les aiment pas les admirent.\n   En France nous n'en sommes pas là, et je ne sais si nous y serons quelque\njour. Tout ce qui paraît chez nous avec la même étiquette a à lutter contre\nune défaveur étrange. En dépit des Barbey d'Aurevilly et des Villiers de\nl'Isle Adam, ces mots « littérature catholique » éveillent un relent de sacristie\nfade; un entrefilet clans un journal du boulevard aura plus d'écho que toutes\nles campagnes possibles dans les quotidiens les plus orthodoxes, et un seul\narticle dans la Revue des Deux Mondes ou la Revue philosophique, je suppose,\nvaudra plusieurs volumes, malgré leur mérite, des Études, de la Revue\n Thomiste ou des Annales de philosophie chrétienne.\n   Aussi avons-nous cru meilleur jusqu'ici de combattre en tirailleurs isolés,\nsans trop nous soucier de savoir si nos voisins giboyaient ou non aux mêmes\nhardes. Pendant les cinq ans que je dirigeai l'Ermitage, je reçus pour la\ncroisade d'art tous les volontaires d'où qu'ils vinssent; il suffisait qu'ils\neussent bon pied, bon œil et bon fusil. Mais peut-être maintenant pourrait-on\nessayer, même à Paris, d'une revue qui, comme les vôtres, planterait\nsolidement sur le tertre son oriflamme, avec le chrisma visible de loin, et\nsaluerait de feux de salve ceux qui faisaient de l'art le giron des passions\nenvieuses, méchantes, viles ou laides.\n   Il est en effet juste et digne que nous, chrétiens, qui avons sauvé la civi-\nlisation, il y a quinze siècles, et qui la maintenons depuis quinze siècles, qui\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2862, "texte": "  128                             DURENDAL\n\n\n\nsommes dépositaires de toutes les beautés, héritiers du beau-hellénique et\ncréateurs du beau médiéval, nous à qui, d'une part, Byzance doit sa splen-\ndeur, et par elle tout l'Orient la sienne, et, d'autre part, sans qui la Renais-\nsance n'aurait point été, ni sans elle l'admirable temps moderne, il faut,\ndis-je, que nous n'abdiquions rien du juste orgueil qui nous exalte et que\nnous proclamions, nous, chrétiens, à voix haute : l'Art c'est nous ! le Beau\nc'est nous !\n   Qu'importe si d'aucuns ne comprennent pas ou feignent de ne pas com-\nprendre ? Qu'ils le veuillent ou non, tous ceux qui aiment sincèrement la\nbeauté sont des nôtres, comme nous sommes des leurs. Il n'est point\nquestion ici de doctrines; les artistes ne sont point des philosophes; quand\nil s'agit du dogme, il faut séparer le vrai du faux, car il ne peut y avoir\nd'alliance entre la vérité et l'erreur, mais quand il s'agit de l'art, tous les\nsentiments sont bons pourvu qu'ils s'adressent au Beau absolu. Si pour être\nfidèle d'une Eglise en métaphysique, il est nécessaire de souscrire à son\nCredo, en art pour que Dieu vous reconnaisse comme sien, il suffit que vous\nl'adoriez sous l'espèce de la parfaite Splendeur.\n   Ce dire semble peut-être paradoxal alors qu'il ne devrait sembler que\nbanal. On nous a habitués, et, ce qui est pire, nous nous sommes habitués\nà croire indépendantes sinon hostiles les deux forces religieuse et artistique.\nIl faut voir plus profondément et plus exactement : Métaphysique, éthique,\nesthétique, tout cela a une source commune qui est l'âme humaine, et la\ngrande force de cette âme c'est la religion. Le génie du beau n'a jamais été\névoqué que par la foi. L'art, a dit un philosophe, est toujours sorti du\ntemple, et toujours pour reproduire au dehors les cérémonies du dedans.\nUne période de splendeur artistique a pu coïncider avec un étatde scepticisme\nou d'impiété, mais qu'on n'oublie pas que cette splendeur était alors le fruit\nde la période antérieure de ferveur religieuse, et que l'état de scepticisme et\nd'impiété a vite engendré un art médiocre ou nul.\n   De là la nécessité pour les peuples qui veulent garder leur gloire artistique\nde ne pas laisser s'éteindre la flamme religieuse. Ce n'est pas un simple\nhasard que la préoccupation du beau et celle du pur coïncident dans tant\nd'âmes; l'art, poussé à l'extrême, est une adoration comme la prière, livrée\nà elle-même, est une admiration; l'art rayonne de la piété comme le culte\nrayonne de la beauté; les deux frissons sont frères. L'Italie artistique expie\ndurement depuis trois siècles le péché de l'Italie religieuse des cinquecentisti,\net la France, à ses diverses grandes époques d'art, a touché la récompense\nde son exaltation héroïque médiévale, de sa renaissance religieuse ludovi-\ncienne, de ses soubresauts de foi contemporains.\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2993, "texte": "        LES REVUES CATHOLIQUES D'ART ET DE LITTÉRATURE                    120,\n\n\n\n   L'exemple surtout de l'Angleterre est instructif. Sans avoir le don des\nGrecs ou des Italiens, les peuples de race germanique, ceux surtout de race\ngermano-celte comme les habitants des anciens royaumes saxons et angles\nne sont pas hostiles au beau, mais il semble qu'en Angleterre l'art ait\ntoujours été lié au catholicisme. Au Moyen Age, l'Anglais a inventé une\nforme originale du gothique français, ce que n'a pas fait l'Allemand;\nla cathédrale anglaise a eu son évolution propre, du style lancéolé au style\ndécoré géométrique et fleuri, et au style perpendiculaire. Avec la Réforme,\nl'art soudain meurt; pendant deux siècles le beau semble proscrit de cette\nterre protestante; à peine à la fin du siècle dernier quelques portraitistes.\nMais dans ce siècle-ci, parallèlement à la renaissance catholique, naît et\ns'affirme une renaissance esthétique; ceux qui la provoquent sont des Celtes\nimprégnés de la vieille foi, parfois de purs Italiens; ils réveillent les vieux\nsouvenirs du Moyen Age, ceux mêmes du roi Arthur; c'est par la religion\nque l'art ressuscite, et à leur tour c'est par l'art que le culte de la Vierge,\nla vénération des saints, le prestige des liturgies, des chasubles, des frocs de\nmoine, bref tout le décor catholique, reparaît en Angleterre.\n   En France comme nous sommes loin de cela ! Depuis un siècle bientôt la\npréoccupation religieuse ne fait que décroître, et malgré notre orgueil,\nmalgré nos efforts pour retrouver, dans notre affaiblissement politique, cette\nroyauté du beau, notre art s'étiole. Maintenant que Puvis et Moreau ont\ndisparu, nous voyons la médiocrité de nos artistes, nous n'avons même pas\nsu conserver cette longue chaîne de styles qui, depuis la Renaissance, faisait\nde l'art du meuble un apanage de la France ; c'est l'Angleterre qui a créé\nil y a une douzaine d'années, le style nouveau. Autre mauvais symptôme,\nchez nous il y a schisme entre la ferveur artistique et la croyance religieuse,\net ici je pense moins à la bondieuserie du quartier Saint-Sulpice dont on a\nvraiment trop médit (après tout ces polychromies à la douzaine ne sont pas\nplus inférieures aux icônes byzantines que nos scies de café-concert ne sont\npires que les mazarinades) qu'à l'inesthéticisme d'âme de nos prêtres et de\nnos pieux laïcs. Je ne sais pas s'il y a un clerc sur cent qui manie le pinceau\nou qui écrive sur portée, et quant à l'influence que la religion a exercée sur\nl'art de ce siècle-ci, il vaut mieux esquiver le sujet.\n   C'est un fait étrange, en effet, qu'en France tous les plus grands genies de\nce siècle ont été, au moins un moment de leur vie, catholiques et que\nl'Eglise semble l'ignorer. On le sait de Chateaubriand à cause du Génie du\nChristianisme, mais combien de prêtres ignorent le catholicisme vigoureux\nde Balzac, le dogmatisme favorable d'Auguste Comte, la sympathie de\nBerlioz pour « la belle Romaine », la foi sincère de Delacroix, de Puvis, de\n"}, {"page_pdf": 167, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1954, "texte": "  130                              DURENDAL\n\n\n\n Pasteur! Et à tous ces ignorés ajoutez les mécontents, ceux qui seraient\nrestés dans l'Eglise s'ils avaient trouvé chez certains prêtres plus de charité\névangélique ou simplement plus d'intelligence, depuis Lamennais et Michelet\njusqu'à Dumas fils et peut-être Renan. Même aujourd'hui ne voyons-nous\npas attaquer avec virulence Huysmans, comme naguère avec mépris Ver-\nlaine ou avec injustesse Péladan ?\n   Malgré tout, il semble bien que dans le vaste champ de l'art il y a progrès.\nDe simples faits comme la restauration du plain-chant dans certains monas-\ntères ou la création, justement, de vos Revues catholiques d'art sont de\nfavorable augure. Si la foi religieuse se réveille vraiment dans les âmes, il\nne peut pas se faire que le génie artistique ne s'y réveille pas aussi. Or, pour-\nquoi la foi religieuse ne se réveillerait-elle pas ? Ce sont les dogmes, paraît-il,\nqui sont hostiles à la science, à la logique, à la raison humaine; pourtant il\nn'est point d'homme plus rationnel, rationaliste et ratiocineur, plus d'ailleurs\nlogique et scientiste, que M. Brunetière, et le voilà qui revient à la foi; s'il\nrentre au bercail, quelle brebis, quel bélier cornu et têtu, n'y rentrerait pas ?\nEt ce côté intellectuel de la religion est le moindre. La religion est avant\ntout sentiment et volonté ; on a la foi parce qu'on aime la foi, et parce qu'on\nveut avoir la foi. Or, cette foi-là, il dépend de chacun de l'obtenir. Cultivons\ndans le juste sens notre vouloir et notre sensibilité, et en bonne reine\nconstitutionnelle, notre intelligence suivra; de même une fois la croyance\nacquise, l'espérance et la charité seront forcées de venir, et ainsi trouverons-\nnous à la fois la certitude, le bonheur et l'amour.\n  A ce moment-là, il y aura longtemps que l'art, comme un cœur plein de\ntendresse, aura rallumé ses flammes !\n\n\n\n                                                             HENRI MAZEL..\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-010", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 131, "page_fin": 132, "titre_corps": "Ernest Verlant", "titre_sommaire": "Ernest Verlant", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "ERNEST VERLANT", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 168, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1558, "texte": "ERNEST VERLANT\n\n                Il serait plaisant de narrer par le menu l'exhila-\n                rante comédie-vaudeville qui s'est jouée, le mois\n                dernier, autour de cette place de Directeur des\n                Beaux-Arts, heureusement dévolue aujourd'hui\n                à M. E r n e s t Verlant.\n                   Mais, sans doute, y aurait-il quelque cruauté\n                à raviver les cuisants souvenirs des candidats\ndéconfits et quelque ingratitude, aussi, envers ceux qui nous\nont donné le réjouissant spectacle de leur ambition tumultuaire,\nescortée du chœur suppliant et pathétique de leurs désintéressés\ncamarades.\n   Nul d o u t e , d'ailleurs, que, si leurs communs vœux s'étaient\nréalisés, le nouveau et décoratif Directeur des Beaux-Arts\nn'eût — selon le désir de l'un de nos quotidiens et avec toute\nla pompe et la magniloquence requises en un tel sacerdoce —\n« dicté la loi esthétique » à l'humble peuple agenouillé\ndes artistes !...\n   L a cérémonie n'aurait pas été ordinaire! L'hiérophante des\nBeaux-Arts, suivi des membres de la Libre Esthétique, des\nAquarellistes, du Cercle Pour l'Art, etc., et de la solennelle et\ndiscordante m u s i q u e des pompiers, se fût rendu chaque année\nau Palais du Cinquantenaire (par la rue de la Loi — esthétique!)\net, la foule des peintres et des sculpteurs rangée dans l'hémi-\ncycle — au son des cloches, des buccines et des cymbales — il\naurait, du sommet de l'arcade monumentale, promulgué\nurbi et orbi la norme officielle, l'inflexible règle et le canon\nsouverain!...\n"}, {"page_pdf": 169, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1990, "texte": "  132                        DURENDAL\n\n\n\n    Mais le siècle à son déclin prend la mélancolie de sa caducité,\n car la perspective, maintenant disparue, de ces fêtes ne semble\n avoir attristé personne, et la presse a salué la nomination\n de M. Verlant d'un applaudissement presque unanime.\n    Hommage d'autant plus significatif, que la désignation\n du titulaire de ce poste convoité a fait verser plus d'encre\n et suscité plus d'acrimonieuses polémiques.\n    On a réédité, à cette occasion, la vieille formule : « The right\nman in the right place », et il faut avouer qu'elle rencontra\n rarement un plus opportun emploi.\n   M. Verlant est, en effet, non seulement — pour user d'un\nautre cliché! — l'un de nos critiques les plus autorisés, mais\n— à nos yeux, du moins — le plus autorisé, de par la supériorité\nde son talent très judicieux et très fin, comme de par sa compé-\ntence édifiée sur de solides et consciencieuses études, son\nimpartialité et la parfaite dignité avec laquelle il a toujours\ndéfendu l'indépendance de ses appréciations. Car ils paraissent\nsingulièrement clair-semés les critiques qui ne soient ni\ninféodés à une école, ni ligottés par les camaraderies, ni cir-\nconvenus par les recommandations de la gent officieuse qui\nassiège tous les organes de la publicité.\n   M. Verlant est, depuis des années, le collaborateur artistique\net théâtral du Journal de Bruxelles. Il a publié en diverses\nrevues, et notamment dans la Jeune Belgique et dans la Revue\ngénérale, de nombreuses et remarquables études littéraires et\nesthétiques, substantielles à la fois et délicates, écrites dans\nune langue claire et incisive dont l'ordonnance logique se\nteinte, parfois, d'une discrète ironie.\n   Tous ses travaux décèlent, d'ailleurs, l'originalité de vues, la\nréflexion accumulée, le sens artistique très aiguisé d'un\nesprit vaste et perspicace, nourri d'étude et d'expérience, et dont\nla curiosité est toujours en éveil.\n                                            ARNOLD    GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-011", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 133, "page_fin": 140, "titre_corps": "Tilette", "titre_sommaire": "Tilette", "signature_source": "Blanche Rousseau", "ancre_debut": "TILETTE", "ancre_fin": "BLANCHE ROUSSEAU", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 170, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1401, "texte": "TILETTE\n                                    (Fin)\n\n\n\n\n                                       VI\n\n  ... Ding-dong-ding-dong. Où va le petit mort?... Les cloches\ndu brouillard s'obstinaient à demander où allait le petit mort\n— et à les entendre, ici et dans le lointain, se renvoyer leur\nvaine question, une poignante tristesse peu à peu envahissait\nTilette.\n  Ding-dong. Où va le petit mort?... Elle eût bien voulu\nrépondre : « Il va dans les îles... » mais elle ne savait pas...\nElle ne savait pas quel petit mort s'en allait, ni où il s'en allait\n— et la désolante question n'eut jamais de réponse.\n  Parfois elle restait des minutes, immobile sur sa chaise,\ntâchant d'imaginer ce petit mort et son voyage à travers l'espace\nde brouillard... mais elle ne pouvait pas. Alors elle sentait de\ntoutes parts les limites de son royaume s'élever comme les murs\nd'une tour, et certaines visions étaient au delà — ou bien, au\ncontraire, le pays de rêve s'élargissant soudain emportait les\nimages trop loin, comme un grand vent à travers la plaine.\n   ...Il y eut ainsi de lentes heures.\n   Entre ses paupières mi-closes, Tilette voyait les arbres nus\net fantastiques du jardin étendant un bras impérieux, balan-\nçant une dernière feuille au bout d'une main tragique, crispant\nen mille attitudes douloureuses leurs squelettes. Et puis\n   (1) Voir les numéros d'Octobre et Novembre 1898.\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1888, "texte": " 134                        DURENDAL\n\n\n\nlà-haut, le ciel d'automne avec les nuages... Elle songeait que,\nau temps où elle était plus petite encore, elle imaginait les\ncloches fluides et précieusement teintées errant dans les\nnuages... C'était un souvenir déjà — et elle s'y attachait déso-\nlément avec l'idée confuse que la vie est un vain tourbillon...\n    — Où va le petit mort ?\n    ... Il lui semblait avoir songé cela, précisément à cause de\nl'illusion finie; et ce petit mort eût été son premier rêve fragile,\net c'est pourquoi elle ne pouvait l'imaginer... Mais le cerveau\nmenu ne connaissait encore l'habileté du raisonnement : Et ne\nfaisant qu'entrevoir sa pensée, le mystère de sa pensée\nl'effrayait...\n    Le brouillard prêtait au mystère.\n    Au delà des arbres proches, les maisons lointaines s'estom-\npaient, vaguement teintées de bleu et rose, avec de petites\nlumières falottes aux fenêtres, ainsi que dans les contes. Il y en\navait quelques-unes groupées, et d'autres dispersées à des hau-\nteurs différentes ; la plus lointaine avait un clocher. Le clocher\nétait surmonté d'une croix si frêle qu'on eût pensé deux fils\ncroisés... De là-haut s'envolaient jadis les fluides cloches dia-\nmantées : aujourd'hui, c'était là-haut d'abord que tremblait la\ntriste question.\n   Toute la tristesse du monde s'amassait autour de ce clocher,\nbrume dense et blanche ensevelissant la vie. Tilette la regardait\npensivement.\n   Ce fut, je crois, le temps des presciences véritables. Rien\nencore n'avait troublé le regard de l'âme blanche; c'est pourquoi\nses yeux pouvaient voir jusqu'au bout du chemin les formes et\nles ombres vagues.\n\n   Tandis qu'elle écoutait la plainte s'épandre en sons mélanco-\nliques, parmi l'océan de brouillard, les impérieux désirs, les\néternelles obsessions emplissaient l'âme de Tilette d'un obscur\nmécontentement. Elle regardait autour d'elle le vieux monde\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1973, "texte": "                            TILETTE                          135\n\n\net, le trouvant insuffisant, quelque chose de son être intérieur\nsemblait s'en détacher, la quitter, quitter la terre et les hommes\net les choses connues...\n   Ce n'était pas le rêve... Le rêve persistait à côté ou au delà\ndu départ... C'était l'héréditaire curiosité, l'omnipotence de\nl'Inconnu pesant à travers les âges. Et comme si elle l'eût\ndeviné, le devinant peut-être à travers d'obscures réflexions, le\nregard de Tilette cherchait parfois les figures d'Adam et d'Eve\nqui, dehors, aux deux côtés du seuil, gardaient l'entrée du\njardin.\n   Je revois ces figures.\n   Elles étaient douloureuses et barbares; les traits rudes, le\nfront lourd sous les peaux de bêtes aux longues dents, ils se\ndressaient féroces et timides, les pauvres vaincus des temps\nlégendaires.\n   Le masque de la femme, impérieux et dominateur, contrastait\navec la face suppliante de l'homme. Mais tous les deux avaient\nla bouche contractée comme pour un cri d'atroce souffrance.\n Les jours de pluie, l'eau ruisselait le long des visages jusqu'aux\nlèvres ouvertes, et séchée sur le plâtre poudreux, laissait ensuite\n des sillons comme des traces de larmes.\n    Tilette en avait peur...\n    Souvent, tandis qu'elle promenait entre les lilas du jardin des\n méditations compliquées, elle s'était arrêtée devant eux, mesu-\n rant la distance qui la séparait, toute petite, de ces étrangers ;\nsongeant à leur histoire à travers mille tableaux fantastiques...\n    Ils avaient été chassés du Paradis — c'était Léa qui l'avait\nraconté — et le Paradis est un lieu de délices où poussent des\nfleurs merveilleuses, des arbres inconnus chargés de fruits. Il y\n a l'arbre de la Science du Bien et du Mal, un grenadier en\nfleurs où guette le serpent, et un fleuve où passent, renversées,\n les figures des morts...\n    Ce serpent dans les fleurs rouges, ce fleuve — et l'arbre de la\n Science du Bien et du Mal... les images se posaient lentement\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1525, "texte": " 136                              DURENDAL\n\n\n\nautour de Tilette parmi d'autres visions plus vagues dont elle\nne distinguait qu'une idéale coloration. Elle y songeait long-\ntemps; elle les suivait d'un regard éperdu, à la fois ardent et\ncraintif... Et Adam et Eve étaient là aussi, statues douloureuses\naux deux côtés d'une arcade triomphale.\n   Tilette avait entendu raconter jadis l'histoire de la femme de\nLoth; et tout en distinguant, pourtant, les deux légendes, elle\nsongeait parfois que les premiers hommes, eux aussi, avaient\nété transformés en statues à cause d'une fatale désobéissance.\n   Ainsi les récits dans son esprit mouvant changeaient d'aspect\net de couleur.\n   Emmêlant deux versions elle chantait :\n   Petit ciseau d'or et d'argent\n   Va-t'en bien vite, ta mère t'attend.\n   — Où est-elle ?\n   — A la chapelle.\n   — Que fait-elle ?\n   — Des dentelles.\n   — Pour qui ?\n   — Pour Monsieur, pour Madame,\n   Pour toute la famille royale.\n   Elle trouvait plus aimable de songer, plutôt que la souris, la\nmère du petit ciseau d'or et d'argent faisant des dentelles à la\nchapelle. (1) Les mots comme les images lui paraissaient mieux\naccordés et plus jolis. Elle aimait les mots — les mots dansants,\nchatoyants et scintillants comme les noms de pierreries, et les\n\n  (1) — Quelle heure est-il?\n  — Onze heures et demie.\n  — Qui l'a dit?\n  — La petite souris.\n  — Où est-elle?\n  — A la chapelle.\n  — Que fait-elle?\n  — Des dentelles.\n  — Pour qui ?\n  — Pour Monsieur, pour Madame,\n  Pour toute la famille royale.\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1536, "texte": "                             TILETTE                           137\n\n\nmots exquis comme les noms de fleurs... Aussi les mots tristes,\naux syllabes longues ou monotones — et ceux qui, on ne sait\npourquoi, semblent mystérieux et font lever d'étranges figures...\n   Le brouillard évoquait les mots tristes.\n   Il y en eut ainsi que Tilette redit incessamment, les mains\njointes, les yeux vagues, l'oreille tendue aux voix chuchotantes\ndes souffles et des cendres...\n   En automne, lors des premiers feux ; les charbons brûlés\ns'émiettaient avec un bruit frêle ; le vent s'allongeait sans\ntapage...\n   Lassitude... Solitude... Elle les prononçait doucement, traînant\nles finales — et l'âme des syllabes qui dans les siècles des siècles\nvêtiront le mal éternel glissait par la chambre une figure\nsongeuse...\n   Les mots étaient autour de Tilette des êtres mystérieux.\n\n\n\n                                VII\n\n\n  — Méa ! Méa !\n  Qui donc Tilette appelle-t-elle ?\n  Ce nom qu'elle invente, qui l'a fait monter du fond de son\nâme?\n  Elle écoute, elle interroge, elle se penche dans le triste jour\n— et rien ne répond.\n  Triste jour d'automne, flétri et jaunissant vers le crépuscule;\non y entend rouler les sons vagues et les cris irréels... Un chat\nmiaule sur la crête du mur, le soleil baisse, un oiseau fait\nbouger le lierre, et le sorbier crispe ses baies ridées sous les\nfeuilles pâlissantes.\n  — Méa! Méa!\n  Le soleil couchant tombera, les feuilles jauniront, les fruits\npourriront, le lierre se flétrira... le chat est parti : il n'y aura\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1990, "texte": " l38                   .      DURENDAL\n\n\n\n plus d'oiseaux, il n'y aura plus de lierre, il n'y aura plus de ciel,\n il n'y aura plus de soleil.\n     Un petit enfant chante chez le voisin : la la la... la la la...\n Sur un thème monotone et joyeux s'élève sa petite âme... Oh !\n cette voix ! Comme on se souviendra de l'avoir entendue !...\n Tel soir à venir ces brumes reviendront : le fantôme d'un sorbier\njaunissant grelottera dans le silence de rêve. Et toutes ces choses\n seront passées !\n    — Mé-a...\n     Oui, cache tes yeux sous ta main; appuie au marbre froid ta\n tempe fragile; ensevelis ton âme sous la peur... T u es une petite\n fille... Tu es dans la vie; oui, frémis, serre l'un contre l'autre\n tes genoux tremblants: tu es dans la mort; le vent sans pitié\n emporte les feuilles ; les fleurs se ferment et les tiges s'inclinent.\n    Telle tu es aujourd'hui, appuyée à cette fenêtre ouverte sur\n l'avenir, regardant les choses qui se fanent — tu seras un jour,\nfemme, regardant les choses fanées; la pitié que tu as aujour-\n d'hui de toi-même, alors débordera comme un fleuve. Je souhaite\n que le cri où s'exhale ta détresse soit enfin entendu !\n    —- Est-ce en moi ? Est-ce dehors ?\n     Déjà l'éternelle question?... Ah! tu commences de bonne\n heure petite fille aux yeux obscurs... Cette tristesse est-elle\n dans mon cœur? Le sorbier pousse-t-il dans mon cœur? Le vent\n chasse-t-il dans mon cœur les feuilles jaunes? — Suis-je moi?\n Suis-je une autre ? Le ciel est-il plus pâle de joie ou de douleur?\n Et peut-il être vrai que le soleil meure ?\n     ...Tourbillon mort. Le vent passe en sifflant et ses ailes\n froides d'un battement flétrissent les verdures. Vieux bonhomme\n au nez gelé, l'Hiver mendie au coin des rues et l'Automne gra-\n cieuse s'arrête pour lui donner un sou... Un bouquet d'un sou,\n presque noir; il n'y aura plus de gazons-, il n'y aura plus de\n pâquerettes, il n'y aura plus de bouquets...\n     — Ils reviendront ! Ils reviendront !\n     Es-tu bien sûre?\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1920, "texte": "                                     TILETTE                                  139\n\n\n — Ils reviendront!... J'ai vu beaucoup d'hivers...\n Chaque h o m m e a vu beaucoup d'années : et puis il y a la\nmort.\n   Des cercueils, des voitures noires... des brumes qui t o m b e n t ;\nla neige, le silence... T i l e t t e passe une main glacée sur son\nvisage ; la petite voix qui chantait s'est t u e — mais un piano,\nmaintenant, doucement pianote une sonate de Mozart. C'est un\nair bien c o n n u ; la g r a n d e sœur le j o u a i t . . . Il va, il va, fragile-\nment, comme sous des doigts très minces, comme un voyageur\nqui trotte à petits p a s ; il escalade un mois, une année, un\nsouvenir... et puis un souvenir, un souvenir, un souvenir... Son\npied est bon et son dos frêle.\n  — C'était...\n  C'était, ce n'est plus ; le voyageur délicat pousse du pied une\nracine sèche; il marche au long des eaux fleuries... et le voici,\nmaintenant, dans la plaine aux longs échos. Il va vite, il va\nsans s'arrêter : fa, fa, fa... On ne voit pas son visage, mais son\ndos est triste. L e dos qui s'éloigne est triste comme une fleur\ncoupée dont les pétales se fripent.\n   ...C'était dans le salon bleu où les bergères souriaient aux\nmarquis dans les miroirs ovales, sous les fleurs de bois peintes\net les n œ u d s d'or ; des flammes longues s'allumaient dans les\nhautes cheminées — j a u n e s , violettes, rouges — ducs, évêques\net cardinaux. — Elles dansaient, bondissaient, s'agenouillaient\net disaient la messe... les ostensoirs, le calice, l'encens, des\nchoses d'or et des dentelles : Nous avons vu dans les flammes\nd'hiver des églises, des dieux, des contes de fées et des légendes :\nfa, fa, fa.\n  — Quand tu seras g r a n d e , disait Père....\n  — J e ne suis pas g r a n d e ! J e ne suis pas g r a n d e ! . . .\n  Pas encore.\n  — Je ne veux pas grandir !\n  T u ne veux p a s . . . E t déjà tu as g r a n d i .\n  — J'ai neuf ans.\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1326, "texte": " 140                        DURENDAL\n\n\n\n   Tu avais huit ans quand les flammes disaient la messe dans\nles hautes cheminées; depuis, une année a passé — plus de\ntrois cents jours dont chacun s'est évanoui à jamais : celui-ci tu\nvis une feuille luire, celui-là tu écoutas un son.— Cette feuille,\nce son, ces instants, rien ne te les rendra; le petit homme les\nfoule de ses pas inlassables ; derrière toi tout est mort, devant\ntoi tout doit mourir.\n   — Méa! Méa!\n   Oh! qu'elle vienne celle qui protège! Celle qui doit consoler\net vaincre, dont l'amour brille comme un soleil dans le ciel gris\nou bleu, qu'elle vienne à travers les feuilles jaunes, les brouil-\nlards et les fumées piquantes... Sainte Méa, Reine des anges,\nReine des saints, priez pour nous !... Tes mains pâles à mon\nfront ; sur ton sein j'incline ma tête ; que tes bras me bénissent\net m'étouffent ô Puissante! ô Consolatrice! ô Amour!\n   ...Père, mère, la grande sœur... Il fait froid quand même!...\nTous ceux qui passent, tous ceux qui viennent... Il fait froid\nquand même ! — Prince pleure dans le lointain ; Prince se tait.\nPrince s'est cassé comme une petite poupée; on l'a couché dans\nune boîte rose et son âme s'est en allée...\n   ...Et son âme s'est en allée dans le soleil inaccessible.\n\n\n                                         BLANCHE    ROUSSEAU.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-012", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 141, "page_fin": 143, "titre_corps": "Notre Salon d’Art religieux", "titre_sommaire": "Notre Salon d’Art religieux", "signature_source": "L’abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "Notre Salon d Art religieux", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 178, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 2048, "texte": "Notre Salon d'Art religieux\n\n                   EN organisant à Bruxelles une exposition d'art religieux, nous\n                     nous proposons un double but : Eliminer l'art soi-disant\n                     religieux qui, en réalité, est un art sacrilège, et res-\n                     susciter le véritable art religieux. Nous voulons, avant\n                     tout et par-dessus tout, donner le coup de mort à l'art\n                     religieux, dit de Saint-Sulpice, et à toute ignominie\n                     du même acabit. Cet art infect a absolument corrompu\n                     le goût des catholiques. Il est tellement encouragé et\n soutenu par ceux-ci, qu'il sera bien difficile de le déraciner. N'importe.\n Essayons quand même. Si nous ne réussissons pas, nous aurons toujours\n le mérite d'un noble effort. Si une première tentative n'aboutit pas, nous\n reviendrons à la charge. Et dussions-nous échouer une seconde fois, tôt ou\n tard, soyons-en sûrs, nous récolterons les fruits de la bonne semence que\n nous aurons jetée. Il n'est jamais vain de dire la vérité. Quand bien même\n la généralité des hommes la rejette, il y a toujours quelques âmes d'élite qui\nl'accueillent avec amour, qui la transmettent à d'autres. Insensiblement,\ncette vérité fait des adeptes. Et il arrive un jour où, on ne sait trop\npourquoi, ni comment, cette vérité, à laquelle on paraissait avoir prêté si\npeu d'attention et qui semblait avoir été dite inutilement et n'avoir trouvé\naucun écho dans les intelligences, s'impose avec une telle évidence et une\ntelle puissance qu'elle finit par triompher.\n  Tout le monde connaît l'art dit de Saint-Sulpice. Nous en sommes\ninondés. Il règne en maître dans toute la France catholique. La Belgique\nen est infectée. Malgré tous les efforts tentés jadis par nos évêques pour\nenrayer la propagation de cette contagion chez nous, les odieux produits\nde cet art s'étalent encore à toutes les vitrines de nos marchands de statues\nreligieuses, d'images pieuses, d'objets du culte. Allez voir ces étalages, si\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2739, "texte": " 142                             DURENDAL\n\n\n\nvous en avez le courage. Cette vue ne vous fait-elle pas monter la rougeur\nau front, ne vous remplit-elle pas l'âme d'indignation ? Oh ! comme on\nvoudrait avoir en main le fouet du Christ, pour chasser ces vendeurs du\ntemple. Quelle furieuse envie il nous prend, à la vue de tous ces objets d'un\nart absolument grotesque, d'entrer dans les susdits magasins et de casser\ntout.\n   C'est vraiment à croire que les fabricants de ces horreurs religieuses\nn'ont eu d'autre but en vue que de ridiculiser à tout jamais le culte catho-\nlique. Ce qu'ils offrent à nos yeux, c'est tout simplement la caricature la\nplus abominable de ce culte qui se puisse imaginer. Voyez les images. Il y\na des pigeons qui grimpent sur des échelles. Au sommet se trouve le\nSacré-Cœur de Jésus. Les pigeons qui, à force de gymnastique, sont par-\nvenus à monter d'échelon en échelon, sans perdre l'équilibre, jusqu'en\nhaut, vont becqueter le Cœur divin ! ! !\n  J'ai entre les mains une image encore plus idiote. L'artiste a voulu\nsymboliser la nécessité de purifier son âme pour arriver au bonheur de voir\nDieu. Vous ne devineriez jamais la façon dont il a exprimé cette belle et\ngrande vérité. Je vous le donnerais en cent, je vous le donnerais en mille,\nque vous n'y seriez pas. Voici : un jeune homme, ou une jeune femme, ou\nplutôt un être sans sexe, est en train de nettoyer un carreau de vitre avec\nune loque! De l'autre côté se trouve le Sacré-Cœur de Jésus! N'est-ce pas\nabsolument immonde ?\n  Voilà les images religieuses que l'on répand dans le public catholique.\nEt, chose triste à dire, ce public est friand de ces sottises. On achète ces\nimages, on les met dans son livre d'heures, et, ce qui est pis et absolument\ncriminel, on les donne aux enfants. Oui, ces jeunes âmes innocentes, encore\nvierges, sont initiées à l'art religieux par la vue de ces abominations. Ceci\nest un véritable attentat. Car rien n'est plus difficile que d'extirper les\nimpressions incrustées dans l'enfance. Oh! les inconscients, que les\nmalheureux qui ternissent ainsi les âmes jeunes !\n  Si vous voulez inspirer à des enfants l'amour de leurs parents, leur en\ndonnerez-vous la caricature ? E h bien, c'est ce qui se fait pour la religion.\nSous le prétexte d'inspirer aux enfants l'amour de Dieu, de ses anges, de\nses saints, de son culte, on leur met entre les mains la caricature de Dieu,\nde ses anges, de ses saints et de son culte !\n  En Belgique, je le disais, on a tenté de réagir contre ces abus épouvan-\ntables. Tentative noble à coup sûr. Mais qu'a-t-on opposé aux images de\ncarnaval de Saint-Sulpice ? D'autres images qui ne sont pas plus belles,\nmais qui, dit-on, ont au moins le mérite d'être pieuses. Quelle aberration !\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1268, "texte": "                     N O T R E SALON D'ART R E L I G I E U X             143\n\n\nComme si la piété pouvait être laide. Le bon Dieu serait-il laid, par hasard ?\nN'est-il pas la perfection absolue, et, par conséquent, la beauté infinie ?\n   Ce qui est laid est impie. En réalité, il n'y a qu'une chose vraiment laide,\nc'est le péché et tout ce qui en est la conséquence. Or, c'est un péché, oui,\nun vrai péché, que de représenter d'une façon laide les choses du Ciel,\nc'est-à-dire ce qu'il y a de plus beau au monde.\n   Le mal dont nous parlons est tellement universel qu'il serait presque\nnécessaire qu'une ligue se formât, dans laquelle se rangeraient tous les\ncatholiques intelligents, pour faire une guerre sans merci à ces abus\ndésolants.\n   Nous avons parlé spécialement des images, il faudrait en dire autant de\nla plupart des statues, chemins de croix, objets du culte qui déshonorent\nnos églises. Il n'y a qu'un moyen de ne pas perdre toute dévotion quand on\nse trouve dans ces églises : c'est de fermer les yeux pour ne point voir ces\nhorreurs, pour ne plus penser qu'au Dieu d'amour qui habite le tabernacle\net qui est le Dieu de la Beauté, puisqu'il est lui-même la Beauté infinie.\n\n\n\n                                                L'Abbé HENRY M Œ L L E R .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-013", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 144, "page_fin": 148, "titre_corps": "Les Expositions", "titre_sommaire": "Les Expositions", "signature_source": "Edm. 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Les ouvrages exposés nous\n                    montrent avec plus de puissance que jamais cette clarté\n                    crépusculaire dans laquelle il semble que les lignes se\n                    purifient pour une efficacité nouvelle. Un grand paysage\nprésente ces lignes multipliées selon la prédilection du maître pour le\nnombre infini des ramures d'hiver surplombant la vétusté précieuse d'une\nancienne demeure. La ligne courbe, autre conquête de Mellery, se joint à\nson jour de mystère pour rendre absolument admirables ses religieuses au\nchœur. Toutes les têtes voilées disent le même mystère par l'identique\nhiéroglyphe des plis et une seule religieuse debout, se retournant vers ses\ncompagnes, semble l'âme qui fait retour sur elle-même, qui veut se voir pour\nmieux se donner en prière. La ligne courbe, encore, préside aux grandes\ncompositions allégoriques dont les fonds d'or mangent le modelé qui\n\" tourne \" si précieusement, comme aux pages d'albums très finies\net attestant une loyauté et un bonheur de travail qui ne va pas sans la\nnécessaire épreuve. En effet, le drame intérieur des vies d'artistes sincères\nencadre de compositions révélatrices un très beau portrait du peintre\npar lui-même. C'est, sur fond d'or, de petites figures (très grandes, cepen-\ndant!) montrant l'effort, le but, l'encouragement et le découragement\nparallèles; tout le destin héroïque, rançon et mode de la gloire que se peut\nsûrement promettre l'artiste en son âme ombrageusement solitaire.\n  Ensuite ce fut M lle HÉGER qui vint, avec JOSEPH FRANÇOIS et JOSSE\nIMPENS, révéler un progrès décisif. Tandis qu'un grand fusain rappelait la\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": "                              LES EXPOSITIONS                              145\n\n\nsévérité minutieuse et attirante de naguère, une série de petites peintures\nnous donnait le poème des montagnes et des dunes avec le rajeunissement\nd'un faire aussi libre que vibrant. Celui-ci permit à l'artiste de s'attaquer aux\nsites alpins, sans que demeurât le moindre-souvenir des effroyables banalisa-\ntions de l'école de Dusseldorf et de ses émules. Lé pinceau léger et précis va\nmettre les notes justes de chaque détail avec tant de légère franchise\nque demeure toute la magnificence du plein air. — Une dizaine de motifs\nredit le poème des grandes dunes vers Coxyde, les collines aux formes\nd'ondes, les \" pannes \" de calme, les haies de noisetiers croisant des feuillées\nplus délicates que celles du Bocage vendéen.\n  Constatons seulement que J . François mérite les plus sérieux éloges pour\nses sous-bois où chante l'émeraude des mousses et les grandes chevelures\nardentes des hêtres d'automne, tandis qu'une rêverie charmante de gris\nennuage la Meuse à Houx. Quant à J. Impens, c'est le maître toujours jeune\ndes laques et des vermillons cerises, des pâtes ambrées, des \" intérieurs \"\nqu'attendent les collections.\n   Enfin, toujours au Cercle Artistique, en cette brillante série, exposèrent\nMlle Berthe Art, MM. Cluysenaer, Henry Stacquet et Victor Uytterschaut.\n   Il est peu de talent plus loyal que celui de Mlle BERTHE A R T . On se\nrappelle naguère ses débuts si heureux, en une note veloutée et brune,\nd'une finesse et d'un charme profonds. C'est dans la compréhension parfaite\nde ces premiers \" accords \" qu'il faut chercher la cause de la sûreté avec\nlaquelle ont été successivement abordées, dans les pastels d'aujourd'hui,\ntoutes les richesses de la couleur, sans que l'œil s'y soit désorienté, sans que\nrien ait faibli dans la justesse ou la force. La « dominante » est toujours\nmise en valeur, sans aucun sacrifice, en laissant leur éclat aux roses, leurs\nreflets métalliques aux plumes d'oiseaux.\n   Saluons avec respect l'art savant et toujours jeune de CLUYSENAER;\nnotons chez STACQUET, plus lumineux que jamais, le renouveau des inté-\nrieurs recueillis ou troublés de couchants, et redisons qu'UYTTERSCHAUT ne\nfit jamais de travail plus simple, plus fort.\n\n\n\n\n                  LE SALON « POUR L'ART »\n  La septième exposition du jeune Cercle n'a pas fait mentir la promesse de\nce nombre heureux. Elle a le succès d'un bonheur sage, fait du développe-\nment naturel d'individualités artistes et l'on ne peut qu'applaudir à tout cela.\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2826, "texte": " 146 .                           DURENDAL\n\n\n\n   FIRMIN BAES présente les débuts de sa personnalité encore hantée par-\nfois, comme il sied, par les souvenirs du maître sagacement élu. Choses\net gens de nature se meuvent avec de louables duretés de coloris et une\nvéritable force, déjà, de sincérité. CIAMBERLANI fait désirer ses larges\névocations épiques. COLMANT échevèle à son ordinaire en des hantises\nmichelangesques, nuages, crinières et chevelures pour se reposer, plus\nimmobile, dans les portraits. Celui d'une jeune fille est charmant. Il faut\nrapprocher pour des ressemblances et des oppositions, E M I L E FABRY, dont\ncuriosité d'art, les têtes carrées s'accordent à des gestes carrés encore\net retrouvés dans les paysages, dont le n° 2 nous plaît fort. J O S É DIERICKX,\npar un portrait loyal, nous mène à DE LA GANDARA, le maître parisien\nentaché de mode.\n   Ce serait le moment (si ces notes étaient de journalisme) de faire\nles réserves utiles sur le parisianisme, sur les artistes dont les qualités\nmêmes font craindre quelques sacrifices au nécessaire devoir de plaire.\nEcrivant ici en une revue, avec le but d'étudier, non de juger, nous louerons\nsimplement les qualités, seules vraiment importantes; les défauts étant soit\ndes « qualités négatives », soit des forces qui se trompent. Approuvons\ndonc, nous souvenant de Wistler, la grâce des longues robes, de leurs plis\nrares, profonds, des nuances nombreuses, du faire large aux à-coups\nde sécheresse, et du symbole obstiné des roses.\n   OMER COPPENS nous plaît toujours autant, soit par ses phosphorescences\nde nuit, soit par ses enluminures de soleil. Le poème de la mer et des\nvieilles villes marines y rutile richement. HENRI DUHEM ne nous donne\ncette fois que la monnaie de sa grande impression au salon précédent : les\nmoines au jardin vespéral. HAMESSE lutte heureusement contre la sécheresse\nde naguère et HANNOTIAU garde sur nous un pouvoir d'émotion agrandi. Il\nest de plus en plus délicat dans un Bruges irréel, tout strident de contours\ngrêles et de nuances vermillonnées. Une excellente esquisse nous rappelle\nle souvenir cher de l'inoubliable Congrès Eucharistique. En des portraits,\ndes intérieurs et des vues de ville (intérieurs agrandis), R E N É JANSSENS fait\npreuve de facture soigneuse et de ton juste. Mme CLÉMENCE LACROIX élargit\nétonnamment le faire de ses églisettes en des marines très richement\nazurées et brunes. De délicieux crayons colorés provoquent surtout nos\nfélicitations au si fin AMÉDÉB LYNEN. Depuis longtemps nous aimons les\neaux et les ciels de légendes d'HENRI OTTEVAERE, hanté de Turner. Un\ndélicieux festonnement de petits flots est à noter, surtout, comme les styli-\nsations d'art appliqué. HYACINTHE SMITS, dans une lumière loyalement\ncrue, a de très savantes silhouettes d'arbres. R. VIANDIER a su faire aboutir\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2441, "texte": "                             LES EXPOSITIONS                             147\n\n\nun consciencieux effort pour de fines impressions de nature, pour sa grande\ntoile pleine d'eau et de feuilles.\n   En sculpture, le groupe de P I E R R E BRAECKE, Le Christ entre les larrons,\nne saurait nous plaire. Il manque absolument de traditionnalisme et les\nphysionomies sont effroyablement banales et fausses. VICTOR ROUSSEAU,\npour lequel on sait notre admiration, expose un portrait à la plume de\nBeethoven avec des choses d'art appliqué, des bustes et un grand fragment\nDéméter. De SPRINGAEL, d'émouvantes études, de souffrances surtout. L'art\ncoutumier et charmeur de Mme et M. D E R U D D E R . Enfin, les joyaux de\nW O L F E R S . Il est admis qu'ils procèdent du maître parisien Lalique; mais\nassez d'art est en eux pour qu'ils existent.\n\n                                                             E D M . JOLY.\n\n\n\n  DEUX ESSAIS D'ART RELIGIEUX. — Ce ne sont que des essais en effet et,\nje le dis bien vite, deux essais malheureux, que les deux sculptures reli-\ngieuses du salon Pour l'Art.\n   Le Christ entre deux larrons d'abord.\n   Celui-ci me déplaît souverainement. Ce n'est point tant à l'idée bizarre\nde l'artiste, de ne tenir aucun compte de la tradition, dans la façon de\nreprésenter son sujet que j'en veux.\n   Vous vous attendez en effet à voir un Christ en croix entre deux larrons\n en croix aussi? Pas du tout. Le Christ est représenté ici en buste et les\n deux larrons aussi. Mais ceci est un détail, sur lequel je n'entends pas\nchicaner. Seulement ce que j'ai le droit d'exiger et ce que j'exige, c'est que\nmon Christ soit beau, c'est que ce soit un vrai Christ : la Beauté d'un Dieu\nincarné en la personne du plus beau des enfants des hommes, pour me\nservir d'une parole des Livres saints.\n   Mais le Christ de mon artiste n'en est pas un. C'est le type le plus parfait\nd'un ministre protestant. Il en a toutes les allures, la physionomie, l'expres-\nsion, les traits. En plus, au lieu d'un bon et d'un mauvais, il y a deux mau-\nvais larrons à ses côtés.\n   Quel sujet pourtant que celui du bon larron!\n   J'en connais peu d'aussi fascinant! Oh si j'avais l'art du peintre ou du\nsculpteur à ma disposition, quelle puissance d'expression je donnerais à la\nphysionomie de ces trois personnages ! Quelle scène empoignante, en effet,\nque celle-là, n'est-il pas vrai?\n   Au centre un Dieu fait homme par amour, mourant sur une croix pour\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1934, "texte": "  I48                             DURENDAL\n\n\n\nracheter ses créatures dénaturées. Ce Dieu offre, aux deux malfaiteurs, cru-\ncifiés à ses côtés, le salut avec son sang, qui, pour eux, coule de toutes les\nplaies de son corps macéré par la flagellation, déchiré par les épines, dis-\nloqué et ouvert de toutes parts par le crucifiement.\n   L'un des deux répond à son Sauveur par des malédictions et des blas-\nphèmes. L'autre est touché par la vue de l'Agneau innocent, se laissant égor-\nger pour le rachat de ses brebis à lui (car il est à la fois Pasteur et Agneau)\ncoupables et ingrates.\n   Et Jésus, tournant vers lui un regard d'amour, lui dit cette parole formi-\ndable :\n                 H O D I E MECUM E R I S IN PARADISO\n\n   \" Aujourd'hui, ce soir, tu seras avec moi dans mon Paradis. \"\n   Oh ! la flèche d'amour que cette parole, partant du cœur d'un Dieu au\n moment où il mourait d'amour pour sa créature ! Quelle blessure d'amour\ncette flèche divine n'a-t-elle pas dû faire dans le coeur du pénitent pré-\ndestiné qu'elle transperça ! Quel brasier d'amour n'a-t-elle pas dû y\nallumer ! Et quelle expression extatique ne donna-t-elle pas à sa physio-\nnomie !\n   Oh ! si j'avais dû sculpter ou peindre cet admirable sujet, j'aurais mis tout\nle ciel dans les yeux de celui qui venait d'entendre que dans un instant il y\nserait; j'aurais mis toute la sérénité des élus sur son front, tous les sourires\ndes anges sur ses lèvres, tout le rayonnement de la vision béatifique, dont\nla parole du Christ était l'avant-goût, dans les traits de sa physionomie !\n   L'autre essai d'art religieux est un Christ en buste, un Christ vieux,\ntriste, avec une barbe de Père Eternel. Encore une fois ce n'est point là\nmon Christ, le plus beau des enfants des hommes, un jeune homme de\ntrente-trois ans, qui offrit joyeusement sa vie en holocauste sur l'autel du\nCalvaire.\n\n\n                                                 L'Abbé HENRY      MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-014", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 149, "page_fin": 154, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Les Livres", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 188, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1727, "texte": "LES LIVRES\nLA P O É S I E     :\n\n   Quatorze p r i è r e s , par FRANCIS JAMMES (Orthez, Juillet 1898).\n   Humilité Simplicité. Amour des hommes pauvres et des bêtes malmenées.\nNous retrouvons dans cette plaquette blanche toute l'âme de Francis\nJammes dont nous avons autrefois dit la vertu.\n  Il prie pour que les autres aient le bonheur, pour demander une étoile,\npour qu'un enfant ne meure pas, pour avoir la foi dans la forêt, pour être\nsimple, pour aimer la douleur, pour que le jour de sa mort soit beau et pur,\npour aller au Paradis avec les ânes, pour louer Dieu, pour se recueillir,\npour avoir une femme simple, pour offrir à Dieu de simples paroles, pour\navouer son ignorance, et ces titres seuls vous disent sa piété enfantine et\nfervente.\n\n  En W a l l o n i e , Croquis rustiques, par E. DESPRECHINS. (Namur, JACQUES\nGODENNE).\n  L'église, l'école, le bois, la rivière, les glaneurs\n                       Enfin toute la vie agricole et champêtre\n\na ému M. Desprechins.\n  C'est un très grand mérite, mais il devrait nous le dire d'une façon moins\nmaniérée et moins artificielle.\n  Ses campagnes sont la banlieue.\n              Et les seaux en plongeant vont clapotant dans l'onde.\n              Et tandis qu'alentour volent les gais propos.\n              Au loin par les sentiers où claquent les sabots,\n              Montent dans les tiédeurs du soir clair qui commence\n              De longs éclats de rire et des bouts de romance.\n\n   Ces bouts sont délicieux.\n   M. Desprechins pourrait arriver cependant à une description très vraie de\nla nature s'il parvenait à la regarder avec une âme simple et des yeux\nd'enfant, à perdre tout son bagage littéraire, à se décrasser l'imagination\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2211, "texte": "  150                               DURENDAL\n\n\n\net à rester le poète qu'il est né au lieu du Blaton-Aubert qu'il est en passe\nde devenir.\n\n  Fables de Lafontaine, par Coco LULU (Bruxelles, LACOMBLEZ).\n  Interprétation cocasse en marollien des fables de Lafontaine. Œuvre de\npoète et de philologue.\n  Ecoutez la fourmi :\n                    Et dit : \" Sprinkout, dans vot' folie\n                    » Quoisque tu faisais à l' bon temps ?\n                    » El jour, el soir à les passants\n                    » Je chantais : « O bel ange ma Lucie ! »\n                    » Ah! ah ! tu chantais mon p'tit cœur?\n                    » Habien, fait' des flikkers à c' t' heur !... »\n\n  C'est très amusant.\n\n  Testament de sa vie première, par FAGUS (chez VANIER).\n  Une saleté assez bien écrite.\n                                                                       TH.   B.\n  Chansons intimes, par JOSÉ PERRÉE (Liége, GNUSÉ, éditeur).\n  M. José Perrée, jusqu'ici, n'avait guère publié que quelques fragiles\npoèmes, épars en des revues, et qui n'avaient pas suffi à rendre son nom\nnotoire. C'est donc presque une révélation que ces Chansons intimes, une\nplaquette de vers où l'on trouve, à côté de grandes inexpériences, de bien\nbonnes choses.\n  M. Perrée est un impulsif, dans l'acception la meilleure à la fois et la pire\nde ce terme. Sa muse est une petite émancipée, quelque peu fruste, et\ngauche souvent : il lui arrive de s'embarrasser dans sa traîne trop longue,\nde faire la révérence de travers; elle s'écarte à tout instant pour donner un\ncroc-en-jambes à la vieille Tradition, qu'elle n'aime pas. Il lui arrive aussi\nde babiller, de babiller, sans trop savoir où elle va ni ce qu'elle veut dire,\nni si ses phrases retomberont sur leurs pieds... Mais quand elle passe auprès\nde vous, ses espiègleries font sourire, et volontiers on la trouve délicieuse.\n                                                                        F. A.\n\nL E ROMAN :\n\n  Mes Tonnelles, contes de la Thudinie, par MAURICE DES                      OMBIAUX\n(BALAT, éditeur, Bruxelles).\n  M. Maurice des Ombiaux se range parmi nos bons conteurs. Il a la\nsimplicité, l'émotion et la pointe de malice qu'il faut. Et, ce qui ne gâte\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2801, "texte": "                                 LES LIVRES                                151\n\n\nrien, il aime son pays. Il recueille avec tendresse les histoires naïves ou\njoyeuses qui assemblent autour des vieilles commères villageoises les\nenfants attentifs et inquiets. Avec quel humour il nous redit les prouesses\nlégendaires de l'abbé du Potié, le maître polisson, fécond en méfaits et en\nruses, habile à faire enrager son monde ! Toute la roublardise paysanne\napparaît, sournoise et pratique, dans la Sorcière, de Piéton et dans le Diable\nchez Tave Nicole. Le drame aussi rôde, menaçant, autour de la pauvre vieille\n Tcheu-Tcheure, traîtreusement assassinée, dans le bois de Montigny-le-\nTilleul, par ce propre à rien de Pierre du Contoir, qu'elle redoutait depuis\ntant d'années et qui fut miraculeusement livré à la justice. La légende\nchrétienne prend place, dans les contes thudiniens, avec les Petites Notre-\nDames et la Vierge en or. Et chaque page évoque le pittoresque et la grâce\ndu pays de Thuin; les descriptions abondent, fraîches, vives, toujours\namoureuses. Et que d'heureux portraits, que de types vivants, curieux,\ncroqués de verve ! La langue, sans raffinement importun, et malgré\nquelques faiblesses, est délicate et savoureuse.\n                                                                 M. D.\n\n   Le m é n a g e d u p a s t e u r N a u d i é , par E. ROD (Paris, FASQUELLE).\n   Ecrit par un romancier de vingt ans, ce livre eût causé de la joie.\nIl aurait constitué le témoignage des luttes pénibles, après quoi on maîtrise\nles idées et les formes. Mais venant de M. Rod qui en est à son douzième\nroman, il devient une insuffisante pauvreté. Poussée selon les meilleures\nformules — les pires pour qui en a souci — cette étude du calvinisme fran-\nçais n'aide guère le lecteur à pénétrer une caste aussi énigmatique dans ses\nallures surannées. Au gré des événements qui doivent prolonger le drame,\nl'héroïne modifie son caractère, comme une comédienne changerait de rôle.\nUne vieille dame joue sans rime ni raison les traîtres des mélos. C'est tout,\net c'est trop peu même, si on ajoute que le style suisse souvent reproché à\nM. Rod développe ici des métaphores compliquées.\n                                                                  L. F .\n\n  Mon Oncle et m o n Curé (édition de luxe), par JEAN DE LA             BRETTE\n(Paris, PLON).\n   L'éditeur Plon a eu une excellente idée en nous donnant une édition illus-\ntrée du charmant roman de Jean de la Brette : Mon Oncle et mon Curé. Il\nest dans les habitudes de donner à la jeunesse, en guise d'étrennes, des\nlivres étincelants de luxe, extérieur s'entend. La plupart du temps, ces\nlivres sont, quant au fond, absolument ineptes, d'une littérature veule et\ninerte. Ce sont des historiettes à dormir debout. Des romans qui, sous le\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2685, "texte": "  152                             DURENDAL\n\n\n\nfaux prétexte d'honnêteté, sont mal écrits et ennuyeux, comme si honnête\net ennuyeux étaient des synonymes, et dénotent une impuissance créatrice\ntotale chez l'écrivain. Au contraire de tous ces livres assommants, le roman\nde Jean de la Brette est à la fois honnête et amusant. Il est vivement écrit,\ndébordant d'une verve de bon aloi, pétillant d'esprit.\n   On sait que ce livre a été couronné par l'Académie française. Cette\ndistinction était méritée. Le succès n'a, du reste, pas manqué. Le\nquatre-vingtième mille est dépassé depuis longtemps. Nous sommes heu-\nreux de pouvoir recommander, enfin, un livre d'étrennes. Et nous le\nfaisons même avec enthousiasme et par principe. Car on ne réagira jamais\nassez contre la diffusion de tant de romans, fades et bêtes, sans style et sans\nnerfs, qui inondent nos vitrines de libraires à l'époque du Nouvel-An. Nous\nconseillons à toutes les mères de famille de donner à leurs jeunes filles,\npour étrenne, la pimpante édition du roman de Jean de la Brette, publiée\npar la maison Plon.\n                                                                    H. M.\n\nLA P H I L O S O P H I E      :\n\n   L ' A r i a n o S é m i t i s m e , par EDMOND PICARD (Bruxelles, LACOMBLEZ).\n   Personne n'admire plus que moi la belle vaillance d'Edmond Picard et\nsa merveilleuse activité intellectuelle. Aucune des questions vitales, qui\nagitent le monde contemporain, ne lui est étrangère. Il les a toutes étudiées.\nSur toutes il a émis des idées originales et personnelles. Et il l'a fait avec\nune maestria qui dénote à la fois un penseur et un écrivain de race. C'est le\nmotif qui nous inspira toujours une profonde estime et une admiration\nenthousiaste pour lui. Une seule chose lui manque pour être un homme\ncomplet : la lumière de la Foi. S'il la possédait, il irait au fond de la pensée\nphilosophique, qu'il approfondit déjà d'une façon si supérieure. Dans la\nquestion qu'il vient de traiter encore, celle de l'Ariano Sémitisme, il nous\ndonnerait, sans doute, la solution intégrale. Il faut avoir la Foi, à\nmon avis, pour résoudre cette question plus qu'aucune autre, par le fait\nmême qu'elle est historique. L'histoire, surtout celle des origines, est\nune énigme sans solution pour celui qui n'a pas la Foi. Le Christ est le\ncentre de l'histoire. Tout part de Lui et tout converge vers Lui. Toute\nl'histoire se divise en deux grandes époques : celle qui prépara la venue\ndu Messie et celle qui la suivit. Le Christ, pour Edmond Picard, n'est qu'un\ngénie supérieur. Pour nous, Il est Dieu. Et Dieu étant le principe et la fin\nde toutes choses, Il doit être et est le principe et la fin du monde et de son\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2936, "texte": "                               LES LIVRES                                153\n\n\n\nhistoire. D'autant plus qu'il s'est fait homme et que, comme tel, Il domine\ntoute l'histoire des hommes. Si nous demandons à la Foi la solution des\norigines, elle nous enseigne que l'humanité est sortie d'un couple unique :\nAdam et Eve. Edmond Picard appelle cela une légende puérile. E h ! sans\ndoute, elle peut paraître puérile à celui qui n'a pas la Foi, et on aurait\nmauvais gré de lui en vouloir. La Foi est un don d'en Haut et qui ne l'a pas\nreçu est porté à trouver puéril toute croyance surnaturelle. Quand bien\nmême je ne verrais pas la raison logique d'un dogme, j ' y croirais encore\npar la vertu de la Foi, tout en confessant la faiblesse de la raison humaine,\ntrop pauvre pour saisir le dernier mot de toute chose sans le secours d'en\nHaut. J'insiste là-dessus, parce que la théorie sur les races de M. Picard\nsemble renverser le dogme de l'origine du genre humain, tel' que l'enseigne\nla Foi. Semble — dis-je — car, en réalité, les raisons de M. Picard ne me\nconvainquent pas, même si je fais abstraction de ma Foi.\n   Évidemment, il y a des différences de races qui s'imposent. Mais elles ne\nme paraissent pas assez fortes, pour détruire en moi la croyance à la\ndescendance de toutes les races d'un couple unique. En effet, tous les êtres\nhumains, si divers soient-ils, ont une essence absolument identique. Tous\nsont hommes. Tous ont une âme, absolument la même dans son essence,\ndouée des mêmes facultés fondamentales, ayant toutes la même aspi-\nration primordiale vers l'infini, c'est-à-dire vers Dieu. Là est l'essence de\nl'âme. En face d'elle toutes les divergences sont accidentelles et presque\nnulles. Je ne parle pas du corps. Parce que l'homme est avant tout une\nâme. L'âme c'est tout l'homme. Après la dispersion du genre humain sur\nla surface de la terre, et la différence des climats, et la différence de\nl'ambiance, et la différence des mille phases de l'existence de chacun des\ngroupes, ont profondément, mais accidentellement cependant, modifié l'âme\nhumaine. De là les différences qui s'établirent, et qui, dans le cours de\nl'histoire, s'accentuèrent au point, de constituer des races tellement diffé-\nrentes, qu'elles paraissent irréductibles aux yeux de celui qui n'a que la\nscience pour s'éclairer. En réalité, elles ne le sont pas. Il y a un caractère\nqui est commun à toutes ces races, et reste commun, en dépit de toutes les\ndivergences et c'est l'égoïsme. Supprimez cet égoïsme et vous supprimez\ndu coup les irréductibilités qui paraissent s'opposer à l'union de toutes les\nraces en une immense et parfaite fraternité d'âme.\n  Mais l'égoïsme humain est si fort qu'il n'y a que Dieu qui puisse le\ndétruire. Et Dieu le fait, dans les âmes qui se laissent façonner par Lui.\nRegardez le monde. N'y a-t-on pas vu des hommes de toutes les races, de\ntoutes les tribus, de toutes les nations, professer une seule et même Foi,\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1412, "texte": " 154                             DURENDAL\n\n\n\ns'assujettir au même joug moral et cela dans ce qu'il y a de plus essentiel,\naccepter, de commun accord, les lois morales les plus dures et les plus\npénibles, imposant le sacrifice comme le devoir quotidien et éternel? Ce fait\nseul prouve à l'évidence qu'il n'y a pas de différence irréductible entre les\nraces les plus divergentes, que la fraternité universelle n'est pas une utopie\net qu'il est possible de ramener tous les hommes à un même idéal. Toutes\nles nations, tous les peuples, toutes les races, sont réductibles sous la loi\ndu Christ et par la vertu de la Foi.\n   Et quand des hommes comme Reclus prônent la fraternité universelle,\nils ne sont que des plagiaires. Ils prêchent une vérité chrétienne sans le\nsavoir, une vérité qui, par le fait même qu'elle est chrétienne, ne peut\nêtre réalisée que par la Foi chrétienne. Cette vérité avait été pratiquée\npar le judaïsme avant le Christ, elle fut consolidée par le Messie et elle a\ntrouvé son plein épanouissement dans la doctrine de l'Église.\n   Le livre d'Edmond Picard est ingénieux. Il est puissamment pensé. Il est\nadmirablement écrit. Mais il ne me convainc pas et il n'ébranle en moi, ni\nmon adhésion à la Foi de l'Église en l'origine des hommes d'un couple\nunique, ni même ma conviction, purement humaine, en dehors de la Foi.\n\n                                              L'Abbé HENRY     MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-015", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 155, "page_fin": 157, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "Les Revues", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES REVUES", "ancre_fin": "artistiques illustrations", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 194, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1684, "texte": "LES REVUES\n\n\n  Georges Rodenbach a eu les honneurs des revues belges : LA L U T T E\nconsacra à la mémoire du poète un numéro fort complet et très intéressant,\noù une étude de M. Edgar Richaume, d'une belle venue, mérite surtout\nd'être signalée.\n\n  De son côté la R E V U E G É N É R A L E a donné l'hospitalité à une contri-\nbution de M. Paul Mussche que nous aurions voulu moins peut-être délayée.\n\n  L'HUMANITÉ N O U V E L L E publie mensuellement de très personnelles\n< Chroniques littéraires > de M. Léon Hennebicq — un peu tendancieuses\ncomme il convient quand on veut atteler l'art \" au char des factions \".\n\n   LA QUINZAINE — qui sacrifie peut-être un peu trop l'art à la poli-\ntique — donne néanmoins de M. Gabriel Aubray une exquise « Lettre à ma\nCousine » sur « l'Ame de nos Poupées ».\n\n  LE SILLON a ouvert une enquête sur la Renaissance idéaliste :\nM. Camille Lemonnier y proclame < l'indigence de la foi catholique ». Nos\ncompliments.\n\n  Dans le MERCURE D E FRANCE, M. Remy de Gourmont traite d'une\nfaçon originale et vivante de la « philosophie du cliché ». Recommandé aux\njournalistes.\n\n   LA R E V U E BLANCHE fait du dreyfusisme à en oublier l'art. Quelques\njustes notes pourtant de M. Edmond de Bruyn sur Princesse d'Auberge.\n\n   L'ERMITAGE a de mélodieuses chansons, un peu entachées de précio-\nsité, de M. Francis Vielle Griffin : La Partenza.\n\n  Un nouveau périodique — LA R E V U E FRANCO-ALLEMANDE —\nvient de paraître à Munich : la réconciliation, dans l'art, des deux ennemis\nhéréditaires !\n\n  L'ART MODERNE?... Nous aurions préféré n'en point parler... Ce très\nvaillant périodique, que dirigent des hommes que nous aimons et que nous\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2939, "texte": " 156                              DURENDAL\n\n\n\nadmirons, encore qu'ils n'aient point nos croyances, pour leur conception\ndésintéressée et indépendante de l'art, publie depuis quelques semaines une\nsérie de fantaisies titrées : La Correspondance du mauvais Riche — où la reli-\ngion, dans ce qu'elle a de plus hautainement et de plus idéalement cher\nà toute âme chrétienne, sert de prétexte à des variations ironiques, blas-\nphématoires et goujates... Faut-il se fâcher contre l'auteur de ces polis-\nsonneries — ou mieux ne faut-il point le plaindre, le plaindre très sincè-\nrement de ce que, ayant du talent peut-être, il n'ait ni tact ni cœur?\n  Serait-il vrai que ce jeune homme ait eu une mère chrétienne et ait reçu\nune éducation religieuse? Si oui, nous lui rappellerions avec Octave Feuillet\nque « celui qui s'est, en son enfance, agenouillé devant la Croix à côté de sa\nmère, ferait bien de respecter à jamais, dans cette Croix, son enfance et sa\nmère ».\n\n  L E G U I D E MUSICAL.\n  C'est avec joie et fierté que nous signalons l'hommage rendu par cette\nrevue au remarquable talent musical d'un des nôtres : Joseph Ryelandt,\nnotre collaborateur et ami, à propos de l'exécution d'une de ses œuvres :\n   « Le troisième concert du Conservatoire de Bruges était en partie consacré\nà la musique d'auteurs brugeois, dont M. J. Ryelandt, élève de M. Tinel.\n   » De M. J. Ryelandt nous avons eu l'andante de sa Première Symphonie.\nCe morceau est bien conçu et largement, traité, avec une orchestration\nnourrie, aux sonorités admirablement pondérées, un travail harmonique\ndistingué, non sans quelque recherche. Cet andante laisse une impression\nde profonde tristesse. M. Ryelandt n'est pas un joyeux; et les œuvres que\nje connais de lui, ses mélodies, son ouverture Caïn, sa musique de chambre\ntémoignent d'un esprit grave et sérieux. Nous espérons bien entendre pro-\nchainement en entier l'intéressante Symphonie de M. Ryelandt. »\n\n   L'ART DÉCORATIF. (Concours.)\n   Numéro de janvier. — Ce numéro annonce les lauréats du premier con-\ncours « un Jeu de Cartes » : I er prix (500 fr.), M. Jossot; 2 me prix (100 fr.),\nM. F . Vallotton; 3 m e prix (75 fr.), Mme Kitty Fornier; 4 me prix (50 fr.),\nM. Victor Buet. Le concours « Bureau et son Fauteuil >, avec 1,600 francs\nde prix, sera clos le 10 février.\n   Le même numéro contient des ameublements nouveaux, des tapis, des\nvitraux, des plats et des poteries, des nappes brodées, des couverts, des\nbijoux de haut luxe, quelques spécimens des travaux des élèves de l'Ecole\nGuérin (cours de M. Grasset), enfin les merveilleuses dentelles polychromes\nen fil de soie, pour robes et éventails, dont M. Félix Aubert est l'inventeur\net dont l'Art Décoratif est le représentant.\n   Numéro de février. — Ce numéro annonce les lauréats du deuxième\nconcours \" en-tête de papier à lettre \" : 1er prix (100 fr.), M. Philippe;\n2 me prix (75 fr.), M. Maurice Dufrène; 3 m e prix (50 fr.), M. Henry Gauthier;\n"}, {"page_pdf": 196, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2884, "texte": "                                LES REVUES                                157\n\n\n4me prix (25 fr.), M. Henry-André. Mentions : MM. Valéry Bizouard,\nGabriel Prévot, Léon Sneyers et Richard Baseleer.\n   Le même numéro contient des sculptures de Rodin, des tableaux et\nvitraux de Maurice Denis, des architectures de L. Bonnier, Ch. Plumet,\nT. Selmeisheim, J. Dampt, etc.; des meubles de Van de Velde, des frises\nd'Aubert, des reliures, appareils d'éclairage, étoffes, etc , en tout près de\ncent quarante illustrations en noir et en couleurs, qui font de l'Art Décoratif\nun document précieux et d'un luxe inconnu jusqu'à ce jour.\n  Les gens du monde, comme les industriels, consulteront avec fruit ces\nnuméros. Les souscriptions sont reçues à la Librairie spéciale des Beaux-\nArts, rue Berckmans, 8, à Bruxelles.\n\n   T H E STUDIO (5, Henrietta-street, London). — Numéro de janvier.\n   A lire : la vivante étude de Gabriel Mourey — un maître dans le domaine\n de la critique artistique — sur le peintre français Charles Cottet, qu'il range\navec raison parmi les plus consciencieux artistes de l'école française con-\ntemporaine.\n   Elève de l'immortel Puvis de Chavannes, Cottet, tout en se formant à\nl'école de ce grand maître, a su garder toute l'indépendance et l'originalité\nde son talent. Nul n'a compris et exprimé comme lui la poésie de la mer,\nl'aspect tragique des côtes de la Bretagne, l'héroïque grandeur de ses habi-\ntants. Il a mis le meilleur de lui-même, la fleur de son talent, dans ses\ntableaux du Pays de la Mer, comme le dit G. Mourey.\n   Pour s'imprégner de l'atmosphère du paysage maritime et s'en inoculer\nen quelque sorte toute la puissante poésie, il a passé quelques mois en\nBretagne, partageant la vie rude de ses habitants, jeté par les vents sur ses\ncôtes abruptes, bercé par la formidable et éternelle lamentation de l'océan.\n   Les conceptions qu'il a rapportées de là-bas sont impressionnantes au plus\nhaut point. Tout est tragique dans son œuvre : les côtes sont sombres et\nmélancoliques, les ciels menaçants, gros de nuages et de tempêtes, les cou-\nchers de soleil sont des volcans de soufre et de feu, les nuits sont brûlantes\net lourdes et au-dessus de tout cela on voit planer l'esprit de la Mort.\n   The Studio accompagne l'étude de G. Mourey de belles reproductions, dont\nles plus intéressantes sont le grand triptyque: Au Pays de la Mer, La Vieille\nAveugle, Une Tête de Marin, Le Port de Camoret, illuminé des rayons du soir.\n   D'un genre tout différent, mais d'un haut intérêt aussi, sont les reproduc-\ntions des tableaux du peintre américain Abbot H. Thayer, dont Arthur\nBell nous silhouette les notes caractéristiques en une étude très judicieuse.\nCe même numéro du Studio contient encore un bel article de Hans-W. Singer\nsur la lithographie moderne en Allemagne. Toutes ces critiques sont\nrehaussées par de nombreuses et artistiques illustrations.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1899-02-n2-016", "volume": "ELB-AML-484382-1899-000-006_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1899-000-006_f.pdf", "ocr_sha256": "defa3adae05346a97c915042106bd38e79a85d2f185befcb69e25a93d2969f6e", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 158, "page_fin": 160, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "Notules", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Recommandé comme sujet au prochain concours pour le prix de Rome", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 197, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 2199, "texte": "NOTULES\n\n   N o u s a v o n s la j o i e d'annoncer à n o s l e c t e u r s q u e S o n A l t e s s e\nR o y a l e , M a d a m e l a Comtesse de F l a n d r e , v e u t b i e n n o u s faire le\ng r a n d h o n n e u r de prendre n o t r e Salon d'Art r e l i g i e u x s o u s\nson haut Patronage.\n                                          *\n   LUNDIS LITTÉRAIRES DU PARC. — Les dernières matinées, si intelligem-\nment organisées et conduites par notre ami Henry Maubel, ont été du plus\nhaut intérêt. Comme toujours et comme de juste, large part a été faite aux\npoètes et notamment à ceux d'ici : Emile Verhaeren, Fern. Séverin,\nG. Raemakers, etc. De Maeterlinck, on a déclamé et avec quelle finesse, le\nquatrième acte de Peléas et Mélisandre. On a lu également de Chateaubriand\nun fragment des Mémoires d'Outre-Tombe.\n   Toutes nos félicitations aux lecteurs et déclamateurs, spécialement à\nMM. Monrose et David et à M11\" Derboven, Fège, Doriel, etc., à tous et à\ntoutes, sans exception, mais par-dessus tous toujours, au noble artiste\nHenry Maubel, à qui nous devons l'initiative de ces solennités littéraires,\nqui contribuent puissamment à rehausser l'art aux yeux des foules. C'est à\nlui qu'en revient tout l'honneur.\n\n                                            +\n   Il faut noter ici pour tous les éloges, l'initiative de MM. du Chastain et\nSigogne, organisant à la Salle Erard des soirées littéraires qui attirent\nchaque semaine un public choisi. Des récitations parfaites, mêlées parfois\nde musique et précédées de conférences introductives, ont réalisé le difficile\nproblème de familiariser les âmes les moins initiées avec les plus altières\nformes d'art. Pour atteindre ce but, il fallait réunir en soi les deux termes\nantagonistes : l'esprit d'exquisité d'un auditoire surtout féminin et celui des\nmaîtres modernes. Parmi les conférenciers, nous devons une mention spé-\nciale à l'un des poètes les plus aimés de Durendal, M. Thomas Braun, qui\na caractérisé, avec une grâce somptueuse, l'effort jeune d'aujourd'hui,\npresque entièrement catholique, on ne le saurait plus méconnaître et il faut\nnous en glorifier.\n                                            +\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": "                                  NOTULES                                 159\n\n\n\n   A la Galerie Clarembaux, une jeune artiste gantoise, Mlle Marie-Anne\nTibbaut, a exposé une série de toiles qui ont attiré d'emblée la sympathique\nattention des artistes... Dans l'encombrement de la production artistique,\navec le jeu de coudes parfois brutal qu'il entraîne avec lui, il faut à une\nfemme, à une jeune fille, une rare foi dans son art et un pas banal courage\npour oser sortir du rang des amateurs et s'affirmer une professionnelle...\nLe succès a couronné, pour Mlle Tibbaut, cette méritoire audace — un\nsuccès mérité : les diverses œuvres soumises au jugement du public —\nclairs paysages de campagnes flamandes ou coins rêveurs de villes mortes\n— affirment une personnalité tranchée, une sensibilité affinée et une tech-\nnique pleine de sûreté... Derrière la justesse du coloris et la précision des\nlignes, quelque chose de très particulier et de très original charme, séduit et\ns'en vient vers le spectateur... Ces croquis de nature sont choisis pareils à\nbeaucoup d'autres, ces ruelles de béguinage nous sont connues, et pourtant\nil nous semble les découvrir à nouveau, tant les a renouvelés, par un\ncharme épars de poésie et de rêve, mystérieuse puissance peut-être de\nl'âme féminine, la vision personnelle de l'artiste...\n\n\n\n   Certaine presse se rue, en ce moment, en chienne lubrique, sur le « scan-\ndale de Lille » : luxure et sang...\n   La Réforme se distingue dans ces ululements.\n   Cela rappelle la prière du Pharisien, et pour l'observateur, au courant de\nla production littéraire très contemporaine, le spectacle est savoureux...\n   Oui, la Réforme se voile la face, alors que récemment, dans le Mercure\nde France et ailleurs, un de ses principaux rédacteurs glorifiait hautement\net impudemment le vice même, cause des alarmes à manchettes de son\nquotidien. Il est vrai que le présumé coupable de Lille n'est point un\nartiste... Alors...\n   Ah ! ces gaillards-là prostituent l'art à un joli rôle de paravent de maison\nborgne !\n\n\n   L'apologue des requins doit être rappelé à propos du procès intenté par\nM. Broerman, l'initiateur d'ailleurs médiocrement heureux de l'Art à la\nrue, contre la Chronique. Pendant deux longues audiences les artistes se sont\nentredéchirés par l'intermédiaire de trois avocats... La jolie aubaine pour\nles profanes !\n\n\n  « L'Affaire » mobilise, en sens divers, tous les intellectuels de France: la\nproduction littéraire s'en ressent, et la statistique enregistre une diminution\nnotable de \" nouveautés \".\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1547, "texte": " 160                              DURENDAL\n\n\n\n   Un abbé — qui n'est pas l'abbé Coignard — nous écrivant, à propos\nd'une conférence de M. Ferdinand Brunetière, appelle celui-ci \" Ferdinand-\nle-Catholique \". Pas mal du tout !\n\n\n\n   Les directions de \" théâtres de collèges \" sont en émoi... Songez donc :\nla Société des Gens de Lettres s'est avisée de mettre fin aux tripatouil-\nlages des œuvres dramatiques en vue d'en éliminer \" l'éternel féminin \"...\nDorénavant, on ne permettra plus de métamorphoser la fiancée en compa-\ngnon de voyage, ni la maman en parrain... La Fille de Roland ne pourra\nplus être transformée en le Fils du Traître... E t l'affreux mot «amour»\ndevra être maintenu.\n  Ah ! les temps sont durs, et voilà de redoutables perspectives !\n  Heureusement qu'il reste Afriça — et Africus !\n\n\n  PENSÉE DU MOIS :\n     Offrez au critique vulgaire un chef-d'œuvre inconnu, il attendra votre\navis avant d'oser donner le sien. Avant d'avoir une opinion, il consultera\ntous ses intérêts et le visage de tous ses amis. Ayant épuisé sa faveur sur\nles anciens, il n'a plus que raideur et indifférence pour ceux qui luttent, qui\nsouffrent, qui ont besoin de courage.\n                                                           ERNEST H E L L O .\n\n\n\n    Parmi le verbiage de la récente crise politique, un homme d'Etat a qua-\nlifié la revision constitutionnelle de \" cheval de Troie qui a introduit subrepti-\ncement dans nos institutions les principes les plus subversifs \".\n    Recommandé comme sujet au prochain concours pour le prix de Rome.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 126, "texte": "                             DURENDAL\nREVUE CATHOLIQUE D'ART & DE LITTÉRATURE\n                                      1899 — 6 m e Année\n\n\n\n\n                    Sommaire du n° 2 (Février)\n\n\nDOM LAURENT JANSSENS. — Don Lprenzo Perosi                    97\nSÉBASTIEN-CHARLES LECONTE. — L'Héritier (La Tentation de l'Homme)\n     poésie                                                                105\nW I L L I A M R I T T E R . — Sur le Chemin de Maria-Zell      .   .       107\nL'Abbé HECTOR HOORNAERT. — D'après les Maîtres Espagnols\n    (poésies) (suite) :\n           XVI. Portrait de Philippe II (Juan Pantoja de la Cruz)\n          XVII. Fleurs (Benito Espinos)\n         XVIII. Portrait de don Juan d'Autriche (Sanchez Coëllo)\n           XIX. La Mort du Précurseur (Anonyme du XVIe siècle)\n            XX. L'Archiviste (Moreno Carbonero)                            123\nHENRI MAZEL. — Les Revues catholiques d'Art et de Littérature.             127\nARNOLD GOFFIN. — Ernest Verlant.                                           131\nBLANCHE ROUSSEAU. — Tilette (fin)                  .   .   .   .           133\nL'Abbé HENRY MŒLLER. — Notre Salon d'Art religieux.                        141\n                                  Les Expositions :\n                                         I. Au Cercle artistique\n                                        II. Le Salon « Pour l'Art »\n                                       III Deux essais d'Art religieux .   144\nLes Livres .                                                               149\nLes Revues .                                                               155\nNotules .      .     .   .   .    .       .    .                           158\nIllustrations : Don Lorenzo Perosi (portrait).\n                Hercule balaye les Écuries d'Augias.\n                La Porteuse de Pain.\n                   Dessin d'EDMOND VAN OFFEL.\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": ""}, {"page_pdf": 128, "texte": "DON   LORENZO   PEROSI.\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": ""}, {"page_pdf": 130, "texte": "        Don Lorenzo Perosi\n\n              LEpeuple italien vient donner au monde un spec-\n                tacle réconfortant. Au milieu de la misère qui\n                l'opprime; malgré les vexations sectaires et\n                fiscales qui. s'acharnent à lui sucer la foi de\n                l'âme et le sang des veines, il vient d'éprouver\n                un de ces frissons léthargiques précurseurs du\n                grand réveil.\n   Lazare, veni foras ! A cette phrase sublime, interprétée avec\n cet art convaincu, adorateur, seul capable de redire les paroles\nd'un Dieu, on a vu, d'une ville à l'autre de la péninsule, se\ncommuniquer la secousse magique, et l'enthousiasme des\n masses porter en triomphe jusque dans l'altière Rome le\nhéraut de cette merveilleuse résurrection.\n   Est-ce, peut-être, que dans ce frère de Marthe et de Marie,\nla foule, si profonde parfois dans ses impressions inconscientes,\na reconnu, par delà le personnage historique rappelé à la vie\npar la toute-puissance de Jésus, la symbolique figure de l'Art\nreligieux, frère de la Contemplation et de l'Apostolat, enseveli\nquatridtianus depuis plus d'un siècle sous la froide pierre d'un\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "  98                          DURENDAL\n\n\n\n art paganisant, et rappelé enfin à la fraîcheur de la vie surna-\n turelle par l'accent irrésistible du génie ?\n   Jam fœtet ! Oui, on en était là dans cette Italie, jadis terre\n classique des mélodies grégoriennes et des chastes harmonies\n de Palestrina. U n art, pire que celui des théâtres, parce que\nh y b r i d e et déplacé, avait envahi le sanctuaire. L e sensualisme,\ncomme une fièvre mortelle, avait étouffé l'esprit; et la décom-\nposition de cet art, qui semblait devoir être impérissable,\ns'avançait rapide et fatale. Sous prétexte de ne pas heurter le\nsentiment populaire, on s'obstinait dans une esthétique qui\nachevait de le corrompre. L e mort, h é l a s ! était d'autant plus\nmort, que les gardiens de sa tombe le déclaraient bien portant.\n   Un jeune artiste paraît. Lazare, vent foras ! Il chante au\npeuple italien ces mélodies religieuses qui faisaient tressaillir\nses aïeux. E t ce peuple entend, se réveille, et secouant la tor-\npeur et l'effarement, répond à la voix d'outre-siècle avec les\nenthousiasmes primitifs. L e spectacle est sublime. Sauf Gênes-\nla-Superbe, où les passions locales — personne n'est prophète\nen son propre pays — conspirent contre la gloire précoce du\nmaestro, toutes les villes du Nord de l'Italie font à Don Lorenzo\nPérosi des ovations retentissantes. Le flot montant de la faveur\npublique porte le jeune compositeur jusqu'à la Ville Éternelle.\nL à l'attend une double épreuve décisive ; car là il aura à com-\nbattre un double ennemi aussi redoutable l'un que l'autre.\n   L a résurrection de Lazare valut à Jésus le triomphe des,\nR a m e a u x . Mais les murmures qui avaient circulé sourdement\nà Béthanie au moment du prodige, devaient éclater plus vio-\nlents, lorsque, aux accents de l'Hosannah, le Messie entrerait\ndans le t e m p l e .\n   Quelque chose de semblable guette Perosi dans le sanctuaire\nde la catholicité. Mais la double victoire du maestro sera écla-\ntante : il saura écraser la coterie des Juifs et réduire au silence\ncelle de ses rivaux.\n   L e théâtre Costanzi préparait pour la fin de la session la\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                      DON LORENZO PEROSI                       99\n\n\n\nRisurrezione di Lazaro, lorsque le Cercle de Saint-Pierre invita\nDon Perosi à donner à Rome, au profit de ses œuvres de cha-\nrité, la première audition de la Risurrezione di Cristo. Infliger\nau maître un sanglant échec avant même que son nouvel ora-\ntorio put être produit, tel fut, dès ce moment, l'objectif de la\nfuneste secte hostile à Pérosi à cause du caractère de sa per-\nsonne et de son œuvre. Grâce à des influences secrètes, on força\nle directeur du théâtre à donner la Résurrection de Lazare sans\npréparation suffisante. On apposta dans l'auditoire des siffleurs\nd'office. L'audition fut manquée. Mais en dépit d'une exécution\nmauvaise, le public et la presse — à l'exception de quelques\norganes systématiquement impies — reconnurent le mérite\nsupérieur de la musica perosiana.\n    L'expérience n'avait servi qu'à exciter davantage l'attention\ndes esprits, et à faire soigner d'autant mieux l'exécution de la\ndernière œuvre du maître.\n    Après quelques hésitations on avait fini par accorder au Cercle\n de Saint-Pierre l'usage de l'église des Douze-Apôtres, vaste\ntemple à la nef imposante, au chœur large et ouvert. Cette\n décision ne fut pas sans rencontrer des critiques. La presse\n libérale, prise d'un soudain respect pour le lieu saint, versa des\n larmes de crocodile sur cette abomination de la désolation. On\n alla même jusqu'à publier une caricature allégorique : le Christ\n armé d'un fouet, purgeant le temple de ses profanateurs.\n    A dire vrai, je ne suis pas de ceux qui trouvaient la résolu-\n tion absolument heureuse. Question de convenance à part, les\n oratorios de Pérosi ne sont écrits ni pour le théâtre, ni, pour\n l'église. Le maître est le premier à l'avouer et s'en est ouvert à\n moi-même en termes très expressifs. Et puis, l'acoustique d'une\n église est rarement favorable à ce genre d'auditions. Les voûtes\n sont surélevées; le son va trop se perdre dans les nefs laté-\n  rales. On en a fait l'expérience aux Douze-Apôtres. Malgré le\n  nombre et la vaillance des exécutants, on pouvait désirer, çà et\n  là, plus de vigueur encore, et plus d'un détail n'arrivait pas à\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": " 100                        DURENDAL\n\n\n\nsa pleine valeur. Ce que l'on devrait faire — et cela vaut pour\nBruxelles autant que pour Rome — c'est construire une vaste\nsalle destinée aux concerts de musique sacrée. L'impresario\nassez entreprenant et assez habile pour réaliser cette création,\npourrait compter sur un succès durable; sans parler du service\néminent qu'il rendrait à l'art religieux et au public dégoûté de\nl'atmosphère des théâtres. Ce serait aussi une excellente école\npour le clergé, frustré aujourd'hui de presque toutes les jouis-\nsances artistiques, parce que, hélas ! le sensualisme de l'art mon-\ndain a presque tout envahi.\n   Faut-il m'arrêter à décrire le triomphe remporté par l'abbé\nPérosi, et l'admiration suscitée par la Risurrezione di Cristo ? A\nchaque audition l'église était bondée, et l'enthousiasme allait\ngrandissant de soir en soir. Le maestro dirigeait lui-même son\nœuvre. Son apparition sur la scène provoquait chaque fois un\nmouvement de vive sympathie. Encore tout jeune, — il compte\nà peine vingt-six ans, — Dom Pérosi a cet extérieur modeste et\navenant d'un séminariste de bonne mine fraîchement tonsuré.\nRien qui sente la pose, la conscience de sa valeur personnelle.\nPetit de taille, plutôt pâle, il s'efface comme naturellement.\nMais pour peu que l'on observe sa physionomie aux traits fins\net réguliers, il est aisé de reconnaître en lui l'homme puissam-\nment doué. Le front est large et haut ; l'œil ouvert, limpide et\nprofond ; l'expression d'ensemble forme un agréable mélange de\npénétration et de bonté, avec cette nuance de sentimentalité un\npeu rêveuse, propre au génie musical.\n   A peine le jeune abbé s'est-il installé au fauteuil de directeur,\non le dirait transformé. La fougue artistique s'empare de toute\nsa personne ; et pendant deux heures il conduit son orchestre\net ses chœurs au gré de sa magique baguette, avec une mimique\nincisive, conquérante, par moments extatique.\n   L'œuvre se compose de deux parties. La première retrace\nl'agonie du Sauveur et les événements qui suivirent immédia-\ntement la mort de l'Homme-Dieu. La seconde chante l'Alleluia\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                        DON L O R E N Z O P E R O S I              101\n\n\n\nde la Résurrection. Dans une causerie romaine adressée à la\nMétropole d'Anvers, Lorenzo a décrit la marche du libretto et\nrelevé les parties les plus saillantes de la composition musicale.\nJe me bornerai ici à quelques aperçus plus généraux. L'orches-\ntration est d'un j e t ; riche, colorée, nourrie, elle n'a rien de fati-\ngant, rien de trop travaillé; la science ne nuit pas à l'inspiration ;\nles lignes conservent leurs contours, l'atmosphère sa transpa-\nrence, l'horizon son rayonnement : c'est un paysage italien. —\nLes récitatifs et soli ont une facture en général très expressive.\nL'influence des modernes, des maîtres allemands surtout, se\nfait sentir ; mais c'est une influence latente, fruit d'une assimi-\nlation homogène, qui, loin de nuire à la spontanéité du talent,\nla stimule et la féconde. — Quant aux chœurs, ils sont tout\nsimplement superbes. A mon avis, là réside la plus grande\nforce de Pérosi. Mélodieux, sonores, pathétiques, éloquents,\nles accords se succèdent comme un fleuve tantôt lent, tantôt\nrapide, tantôt calme, tantôt houleux, et l'unisson, çà et là,\nl'unisson aux réminiscences liturgiques, leur donne une force\nnouvelle et un charme doublé.\n   E t dans ce concert pondéré des instruments et des voix, on\nsent un parfum mystique, une onction religieuse, une posses-\nsion de soi, calme et contemplative. Pérosi, au milieu des mou-\nvements les plus lyriques, reste maître de lui-même. Il n'a rien\nde commun avec l'art épileptique. E t cet empire personnel\ndonne à ses accents une éloquence plus persuasive.\n   N'en concluez pas à la froideur de son art. Ce serait en\nméconnaître la force latente et la plus exquise beauté. N o n !\ncet art est bien vivant et bien chaud. L e s mélodies ont un arome\nprintanier, et les cadences une grâce toute palestrinienne, ou\nmieux encore, toute grégorienne. Rien d'étonnant. L e maestro\nest un enthousiaste de la musique liturgique. L e graduel et\nl'antiphonaire de Solesmes sont ses livres favoris. T r è s versé\ndans la controverse grégorienne, D o m Pérosi a visité les monas-\ntères bénédictins les plus renommés pour la précision de leur\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": " 102                         DURENDAL\n\n\n\n chant : Solesmes, Beuron, Seckau, Maredsous, le connaissent\n et parlent de lui comme d'un ami qui s'est complu à savourer\n longuement l'atmosphère de leurs cloîtres. Cette préférence si\n marquée pour la version primitive, authentique des mélodies\n grégoriennes est d'autant plus remarquable, que le maestro a\n fait une partie de ses études à Ratisbonne. Ou plutôt non. Il a\n pris de l'école d'Habert ce qu'elle a de bon : la connaissance de\n l'art polyphonal ; pour le reste, il en a vu de trop près les lacunes\n et les manœuvres, pour en conserver autre chose qu'un dégoût\néclairé.\n    Quant à la musique moderne, Pérosi donne sa préférence aux\nmaîtres allemands, sans se pâmer cependant devant les produc-\ntions d'un certain genre formaliste, qui semble vouloir substi-\ntuer le calcul au génie, l'étude à l'art, la formule à l'inspiration.\nEn dehors de l'Allemagne, Edgar Tinel est un des compositeurs\nles plus appréciés du maestro; il en aime la facture puissante et\nnerveuse, l'émotion sincère et communicative, le sentiment\nprofondément religieux.\n    Et vraiment, entre Tinel et Pérosi il y a plus d'un point de\nressemblance. Sans doute ils diffèrent l'un de l'autre. Tinel est\nun génie du Nord, Pérosi un génie du Midi, et ils tiennent à\nl'être, l'un et l'autre. C'est leur droit et leur force. Mais bien\ndes qualités les réunissent. Ne fut-ce que cette spontanéité qui\nse révèle dans le commerce privé, et cet accent étrangement\npersuasif qu'ils mettent à interpréter dans l'intimité leurs\npropres œuvres.\n    Quand, ces jours derniers, j'allai voir l'abbé Pérosi à l'hôtel\nde la Minerve, après les premières paroles réclamées par l'amitié\net par le plaisir de se revoir, il se mit au piano et me joua, en\ns'aidant de la voix, — une voix fraîche et souple allant du plus\nfin soprano jusqu'au fond des basses; — le prélude de son ora-\ntorio, retraçant l'agonie du Christ. Eh bien : cette audition de\ntête-à-tête me fit plus d'effet que l'exécution même à l'église des\nDouze-Apôtres. Et je me reportai à un souvenir d'il y a plus de\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                       DON LORENZO PEROSI                        103\n\n\n\nvingt ans. T i n e l venait de remporter le grand prix de Rome avec\nsa Klokke Roeland. Dans un cercle intime j'entendis le brillant\nlauréat chanter, d'une voix un peu grêle, le caractéristique\nWeverslied. P e u de jours après, j'assistais à l'audition officielle\nau Palais des Académies; et le même morceau, dit par le célèbre\nbaryton Blauwaert, m'émut beaucoup moins que la fruste inter-\nprétation du maître.\n  Ce n'est pas que l'exécution aux Douze-Apôtres n'ait pas été\nbonne. Sauf certains solistes, la Madeleine surtout, dont la voix\nchevrotante enlevait aux intonations leur netteté, aux cadences\nmélodiques leur r y t h m e et leur transparence, l'orchestre autant\nque les chœurs méritèrent tous éloges. Aussi le succès de Pérosi\ndemeura-t-il incontesté, et reçut-il depuis lors à Milan une\nconfirmation retentissante.\n   L e premier fruit de cette victoire fut la double distinction\ndont le Saint-Père s'empressa d'honorer le maestro, en le créant\nchevalier de Saint-Sylvestre, et, plus encore, en lui conférant la\nhaute charge de directeur perpétuel de la Chapelle Sixtine.\nCette nomination inattendue fut pour les rivaux du jeune\nartiste, pour certains maîtres de chapelle qui patronnent un art\nreligieux à la façon des eunuques, un véritable coup de foudre.\nSans être prophète, on peut affirmer qu'une opposition sourde\nconspirera contre Pérosi. T a n d i s que Mascagni et Filippo\nCapocci donnaient aux Douze-Apôtres le signal des applaudis-\nsements, tel tenant de l'école hybride ne daigna même pas aller\nl'entendre. On pourrait négliger ces mesquineries de métier, si\nl'on ne savait quelle proportion peut prendre, à Rome surtout,\nville par excellence des couloirs et des antichambres, une ques-\ntion de pagnotta.\n   Mais le maître de chapelle de Saint-Marc de Venise — Pérosi\nn'a pas résigné cette fonction pour la maîtrise de la Sixtine —\nest de la trempe des vaillants. L à n'est pas pour lui l'ennemi à\nredouter. L e dirai-je? Son danger, s'il n'était si modeste, serait\nson précoce succès; s'il n'était si artiste, sa facilité prodigieuse;\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": " 104                          DURENDAL\n\n\n\ns'il n'était si clairvoyant, l'esprit de parti avec lequel beaucoup\nl'exaltent parce qu'il est prêtre, comme d'autres le dénigrent\npour cette même et seule raison.\n    J'ai confiance dans l'étoile qui se lève. E t si je suis heureux de\nle dire parce que j'estime hautement l'amitié du jeune maître,\nje le suis plus encore en vue de l'œuvre de restauration dont sa\nvenue providentielle présage en Italie le p r o m p t et décisif\ntriomphe.\n\n\n                                       DOM LAURENT JANSSENS.\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "              L'HÉRITIER\n\n\n(LA T E N T A T I O N       DE    L'HOMME)\n\n\n\nAlors il me sembla que j'étais sur la Tour\nLa plus haute de ma pensée intérieure,\nEt qu'en mes yeux, fermés à la chute de l'heure,\nLa froide éternité naissait avec le jour.\n\nSolitudes que des solitudes prolongent,\nLes cercles de la vie à mes pieds étages,\nS'élargissaient jusqu'aux horizons où, rangés\nComme des dieux, les sphinx de la science songent.\n\nEt là-bas, déformés par les lointains, pareils\nAu débris colossal des cités que le sable\nDes déserts engloutit sous sa marche inlassable,\nTerribles et brûlés par la mort des soleils,\n\nEntassements jetés dans la nuit du peut-être,\nAmoncelés en blocs tels, qu'en les bâtissant\nAvec sa chair, avec ses os, avec son sang,\nL'Esprit humain s'était usé comme un ancêtre,\n\nLes matériaux bruts du Temple inachevé,\nArrachés par l'Idée aux carrières de l'ombre,\nPris à l'Espace, pris aux Ages, pris au Nombre,\nTout ce que l'Homme a vu, tout ce qu'il a rêvé,\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "106                       DURENDAL\n\n\n\n      Tout l'infini conçu dans les veilles sacrées,\n      Les vérités sans nom qu'élabore, en grondant\n      Et que marque du sceau de son vouloir ardent\n      Le séculaire effort dont elles sont créées,\n\n      L'épouvante d'avoir deviné, la terreur\n      Du conquérant qui marche au fond du sanctuaire,\n      Et sur qui pèse, ainsi qu'une paix mortuaire,\n      Tout le faix écrasant des voûtes de l'erreur,\n\n      Tout était là, savoir ou foi, doute ou blasphème,\n      Les siècles à leur œuvre immortelle voués,\n      Et l'amas sombre des systèmes échoués\n      Bossuant le désert énorme du problème,\n\n      Et confondant en moi son génie et ses dieux,\n      Par l'hymne de la pierre et par la voix du livre,\n      Saluait, en l'Esprit qui les fera revivre,\n      L'Héritier de l'Empire accru par les aïeux.\n\n\n      Un vertige monta du gouffre qu'en moi-même\n      Creusait le pur orgueil d'être à la fin venu\n      Aux confins crépusculaires de l'Inconnu,\n      Dont le vent balaya le roc du mont suprême.\n\n      Et je sentis alors du zénith au nadir,\n      Inentendue et formidable, avec des ailes\n      Qui s'étendaient jusqu'aux étoiles éternelles,\n      L'Ombre du Tentateur derrière moi grandir.\n\n\n                           SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "Illustration pour le conte : HET VIZIOEN VAN VREDERICK dePolde Mont\n                   (paru dans: WOORD EN BEELD)\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": ""}, {"page_pdf": 142, "texte": "     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL\n\n\n                                       I\n\n   — \" Un trèfle à quatre ! \"\n   C'était la gentillette petite sœur qui avait crié, quelques pas en avant à\nbutiner des fleurs de son choix pour le prochain oratoire, — celui que\nl'archiduchesse Marie-Valérie a fait placer dans un creux de rocher. Et déjà\nelle s'était relevée dans le soleil, du coin ombreux de sa trouvaille, les joues\nrouges de plaisir, triomphante, la feuille délicate entre deux doigts, qu'elle\nélevait à la hauteur de son nez retroussé de poupannelle autrichienne. Ses\ncheveux follets, sous le chapeau de feutre tyrolien, couleur foin coupé, paré\nde plumes de tétra, furent incendiés d'or. Et toute nimbée de cet or du\ndernier rayon glissant au ras des forêts sur le dévers de la montagne,\ninconsciemment elle lâcha, oublia les fleurs qu'elle venait de cueillir au bord\nde la prairie, toute à la joie de la menue rareté verte.\n  — « Un trèfle à quatre ! Il t'arrivera quelque chose d'heureux encore cette\njournée », constata sa compagne, comme elle costumée sans grand goût, un\npeu trop en < tyrolienne de salon » ou de curhaùs; mais ce fut dit sans\nenthousiasme, avec cette complaisance indifférente qu'on apporte à la joie\ndes autres, jointe à cette suffisance que les aînés témoignent aux enfantil-\nlages des cadets... Un oiseau siffla dans un buisson; le soleil reprit son\ndernier rayon... Les couleurs se firent crues sous le ciel encore chaud...\nEt comme en même temps qu'elle venait de parler la grande fille s'était\nretournée, sans motif, par ce simple besoin qu'elles ont toutes, celles de son\nâge, de regarder à l'horizon si elles ne voient rien venir :\n  \" Dépêchons-nous \", conclut-elle, avec une vague appréhension, « voilà\nun ramoneur qui sort du bois et qui marche très vite, il va nous rattraper... »\n  Mais ne prenant garde qu'à son idée, la petite murmura : \" Ce peut être\naussi pour demain le quelque chose d'heureux. Je suis maintenant certaine\nque la Sainte Vierge exaucera mon vœu ! \"\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "  108                             DURENDAL\n\n\n\n   Le chemin qu'elles suivaient était celui de Maria-Zell, le lieu de pèlerinage\nle plus célèbre des Alpes germaniques et slaves, l'Einsiedlen autrichien.\n   E t replaçant d'aplomb, d'un mouvement d'épaules, sur leurs reins de\nsolides campagnardes, les sacs de lustrine aux formes étranges qu'elles\ntrimbalaient, contenant, cela était visible, des instruments de musique, elles\npressèrent le pas, apeurées malgré leurs seize et dix-huit ans, apeurées\npresque volontairement, par cet homme noir que, derrière elles, elles\nsentaient approcher, tandis que la nuit bientôt allait tomber non moins noire\net que la route entrait dans l'humidité bruyante qui eût étouffé même un cri\net le redoublement d'ombre des gorges de la Femme morte... où même en\nplein jour il y a des passages si obscurs.\n   Maintenant le tapage de la Mürz entre les rochers couvrait le double\ndialogue si léger de leurs pas... La petite se dit que le rocher de Saint-\nGeorges serait là bientôt, mais qu'elle avait perdu toutes les fleurs, qu'elle\nn'avait plus le temps d'en cueillir et du reste que dans la gorge il n'en\npoussait point de jolies comme elle les aimait ; alors, avec cette ferveur\npieuse du peuple dont elle était, elle se résolut à se priver plutôt de son\nespérance et à offrir au vaillant saint tueur de dragons et protecteur de\ndéfilés, son trèfle à quatre feuilles... Puis elle n'y pensa plus, distraite par\nd'énormes truites que, sans s'arrêter et malgré l'ombre, on voyait fort bien,\nguère plus animées que de petits morceaux de bois, comme somnolentes\ndéjà, dans la transparence des bassins tranquilles qui, entre les blocs de\nrochers moussus, intervallaient de loin en loin les cascatelles tumultueuses.\n   Maintenant à droite une magnifique cascade affluente remplissait de\n tonnerre la gorge; en plusieurs sauts elle continuait à scier les rochers au\nfond d'une fissure qui eût ravi les peintres du pittoresque de l'ancienne\nécole alpestre bavaroise, et s'épanchait le long des talus de chailles, ici\nluisantes et ardoisées, là plantureuses, en cent ruisselets qui unissaient en\nchœur la détresse de leurs petites voix murmurantes à la grande rage des\n chutes supérieures... Des échelles tombeuses, rompues et verdies de\n moisissure encombraient la fente de rochers et témoignaient du zèle agaçant\ndes clubs alpins et sociétés d'embellissement qui, dans tout le pays styrien,\nne souffrent ni une grotte, ni une cascade sans offrir aux touristes des\nmoyens confortables d'aller voir ce qu'il y. a dedans ou au-dessus et de\nnarguer les gouffres. Mais ici, à la Femme tuée une forte crue avait fait\njustice de ces prétentions pour un temps.\n   Les jeunes filles, leur jupe vert sombre battant leurs mollets aux bas\nverts et leurs hautes bottines lacées, passèrent sans regarder, silencieuses\nd'autant plus que dans ce tintamarre, rejaillissant en pluie fine jusque sur la\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                    SUR LE CHEMIN D E MARIA-ZELL                          109\n\n\n\nroute, toute parole eût été inutile... Tout à coup, simultanément, elles\nsentirent comme une haleine chaude dans leur cou, en même temps qu'elles\nvirent se balancer, en avant d'elles, une touffe de poils noirs, qui était une\nbrosse montée au bout d'une longue tige de métal flexible. Penser au diable,\nse retourner les deux à la fois et voir à un pas derrière elles un grand\ngaillard de ramoneur, sur l'épaule de qui la brosse se balançait, avec bien\nd'autres choses également noires, et qui, ce grand diable de ramoneur, leur\nsourit de toutes ses dents plus blanches que celles d'un négrillon et ne les\ndévorait que de ses bons yeux, dont le blanc dans la face noire paraissait\nimmense, tout cela ne fut pour elles qu'un cri, qu'elles n'entendirent même\npoint, quelques battements précipités de leur petit coeur et un sursaut de\nl'une à droite, de l'autre à gauche, comme pour laisser le chemin libre au\nmauvais esprit...\n   Mais le mauvais esprit ne fit pas mine de vouloir les dépasser.\n   Au contraire, l'allègre camarade, ne pouvant se faire entendre, eut\nl'outrecuidance de mimer du bout de ses doigts noirs et de ses lèvres rouges\ncomme fleur de grenade, un baiser... La petite lit la moue et eut un haut-\nle-cceur offensé... un ramoneur, fi-donc ! et un baiser sur le chemin de Maria-\nZell !... mais la grande parut ne pas mépriser l'hommage de cette suie.\nPuisqu'aussi bien il n'y avait là qu'un ramoneur à qui plaire, mieux valait\nplaire à un ramoneur, que de n'être regardée que par des rochers et des\ntroncs de hêtres ou de sapins. Et aussitôt elle daigna sourire, de son sourire\ndes dimanches.\n   Le jeune ramoneur, comme s'il se fut agi d'une invitation à rester, ne se le\nfit pas dire, ou plutôt témoigner, deux fois et sans hésitation emboîta le pas.\nDe plus en plus furieuse, la cadette se mit hors du rang et s'en alla seulette\nporter en avant sa dignité offensée... Est-ce qu'on s'acoquine à un\nr.amoneur, eût-il bonne mine comme celui-là !... Car il devait avoir bonne\nmine, puisque cette coquette de Lina — oh ! elle la connaissait bien la grande\nsœur, une enjoleuse de garçons — avait bien voulu lui sourire... Quant à\nelle, petite, elle ne l'avait même pas toisé. Est-ce qu'on regarde une tache\nd'encre ?\n   Or il se trouva que, grâce aux cascatelles, avant de s'être adressé une\nseule parole, on fut ainsi à l'image si chère aux paysans, placée dans le\nrocher par l'archiduchesse qui leur est le plus amie, celle dont le cœur sait\nle mieux agir selon les traditions populaires autrichiennes. Là le torrent est\napaisé. Et l'on entrevit la sortie des gorges, avec encore un peu de soleil sur\nles cimes. Là le trio fut nécessairement de nouveau réuni. La petite\nboudeuse ayant roulé une grosse pierre devant l'oratoire, y était montée et\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": "  110                             DURENDAL\n\n\n\naccrochait son trèfle à quatre à la grille, au pied du grand Saint-Georges,\nlorsque tout soudain une main noire, près de la sienne, appendit, un peu\nplus haut, un frêle bouquet de fleurs... de fleurs comme elle les aimait.\n   Elle reconnut ses propres fleurs, ses pauvres fleurettes à elle, perdues à\nl'endroit où elle avait cueilli le trèfle ! E t elle sentit sur elle le double\nregard de l'homme noir, celui des yeux et celui aussi des dents blanches,\ndécouvertes par le même sourire doucement sarcastique de tout à l'heure.\nElle redevint très rouge, mais sa maussaderie s'était évanouie... Après tout\nc'était un brave garçon ce ramoneur, oui tout de même, puisqu'il avait pensé\nen même temps à Saint-Georges, qu'à lui faire à elle une espièglerie; et tout\nsoudain elle éclata d'un franc rire argentin, et cela lui fut bien égal\ndésormais la compagnie d'un jeune ramoneur!\n   Mais aussitôt la soeur aînée, comme jalouse de ce rire venu de trop bon\ncœur, eut une idée certainement bien selon les traditions du pays... une idée\nfut-ce de pitié, fut-ce encore de coquetterie, l'une en tous cas fut à la fois le\nprétexte et l'excuse de l'autre. . Elle attira à elle le sac de forme étrange\nqu'elle portait sur son dos, en tira un de ces luths styriens, moitié guitare à\ndouble manche, moitié zither, un instrument archaïque jaune, une échelle\nde rain nacrée..., préluda légèrement des accords secs et pleureurs, d'un\nson à remplir immédiatement les yeux de larmes et le cœur du mal du pays,\net d'une voix charmante et mélancolique, d'une ample voix grave, entonna\nun cantique. La sœur cadette, de son côté, pour ne pas demeurer en reste, eut\nen moins de rien déballé un harmonica non moins plaintif que la zither, et\nqu'elle mania de toute la force nerveuse de ses fortes mains un peu de\ngarçon, et à l'alto de son aînée joignit son soprano... Mais au même moment\ntoutes deux furent très surprises de s'entendre chanter à trois, d'entendre\nune troisième voix, un très joli timbre sans aucune rudesse ni mièvrerie,\nprêter une fermeté mâle à la franchise un peu enfant de leur unisson. Et le\nduo changé en trio se prolongea longuement, chanté à gorge déployée et de\ntoute âme, comme encouragé de s'entendre si bien résonner, dans les grands\nrochers déjà plus espacés et sous les nobles grands arbres, hêtres ou sapins,\nrecueillis dans leur fourrure de lichens ou dans leur écorce argentée et lisse.\n   E t de ces trois voix, deux ne s'adressaient certainement qu'au Saint-\nGeorges de l'archiduchesse, mais une seule, — celle qui avait préludé, —\ns'adressait de toute évidence à l'une des deux autres, la dernière venue.\n   Le brave garçon ramoneur, lui, ne s'en doutait aucunement, tout à sa\nprière; la cadette pressentait assez sa sœur pour ne pas s'y tromper... Mais\nle groupe était si joli, si vignette allemande à la de Schwind, de ces trois\nenfants musiciens au pied du rocher à la sainte image! Et toute la poésie du\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                           111\n\n\n\nsoir dans les gorges déjà un peu entrebâillées s'ajoutait à celle de leur chant,\nde leur expression de ferveur... Un moment fut où ils avaient oublié et Saint-\nGeorges lui-même et la coquetterie et tout au monde, sauf le plaisir qu'ils\navaient à chanter, et alors ce fut réellement très beau.\n   Les fillettes, quand ce fut fini et que tous trois se furent signés, se\nregardèrent avec un significatif hochement de tête, en connaisseurs qui\napprécient l'objet de leur connaissance et dirent ensemble au ramoneur,\ndont elles venaient pour la première fois d'entendre le son de voix :\n   — \" Vous chantez mieux que nous. \"\n   — « Allez-vous à Freien? » répondit-il indifférent à un compliment qui,\naprès tout, n'était que la constatation d'un hasard dont il n'eût su tirer\nvanité. Qui ne chante pas bien en Styrie?\n   — \" Oui, nous allons à Freien. \"\n   — « Moi aussi. »\n   Et ce furent les premières paroles qu'ils échangèrent. Il y eut un silence\noù l'on n'entendit plus que la Miirz, ici un large ruisseau bien sage dont la\nvoix était devenue un gentil murmure gazouilleur d'écolier récitant une\nleçon, et leur triple pas un qui semblait battre la mesure à cette mélodie\nmonotone venant des massifs de viornes et de coudriers.\n\n\n                                       II\n\n\n   Ce fut la plus jeune qui reprit.\n  — « Et vous dormirez à Freien? »\n  — \" Oui... \" Sa voix sembla témoigner d'un intérêt réel. \" Et vous? \"\n  — « Aussi. Et demain? » interrogea Lina négligemment.\n   — \" Demain je vais à Maria-Zell, \" et il eut dans le noir de son visage\ncomme un pli d'inquiétude à espérer la suite.\n  — « Nous aussi, » répondirent-elles, et le pli d'inquiétude disparut de la\nface du nègre artificiel.\n  — « Nous aussi, > continua seule la plus jeune, « nous avons fait chacune\nun voeu à la Sainte Vierge...\n   — « Moi aussi, » répondit très simplement-le jeune ramoneur.\n   Et l'on causa avec cette aisance cordiale qui est la caractéristique, par\nexemple en chemin de fer, de la société de tous les compartiments de troi-\nsièmes autrichiennes. On se raconta de part et d'autre chacun sa petite his-\ntoire et l'on prit à s'examiner sans en avoir l'air avec plus ou moins d'intérêt.\n   Lui, un de ces admirables garçons autrichiens gais sans dissipation,\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "  112                            DURENDAL\n\n\n\n d'heureuse humeur sans vulgarité, longs sans maigreur, bien découplés, à\n la fois sveltes, souples et cambrés, d'allure dégagée, vraiment un admirable\n écureuil humain, un de ces fiers gaillards des Alpes Slovènes chez qui il\n entre autant de nerfs slaves que de musculature allemande sur une ossature\n légère, sa silhouette toute noire ressortant des fonds de paysages styriens,\n donc presque trop verts, avec l'agile netteté de sa démarche aisée, soulevée\n et rythmée du bout des pieds nus dans les sandales, comme pour un envol,\n et l'héroïque cadence à chaque pas de son torse moulé dans l'étoffe de sac\n et le cuir uniformément enduits de suie. Des yeux païens se fussent déjà\n complus à regarder cet éphèbe d'ébène, des yeux chrétiens eussent décou-\nvert facilement sous la couche de noir une expression de belle candeur\nsouriante, et la pureté franche du regard ne leur eût point échappé. Elles\nau physique exactement ses parèdres féminines, c'est-à-dire en jeunes filles\nce qu'il était en garçon, filles au reste de même race ou à peu près, car chez\nelles l'élément allemand dominait à la vérité un peu davantage (venues sans\ndoute qu'elles étaient du Tyrol ou du Salzkammergut), mais sans qu'elles\nperdissent de leur légèreté, grâce à la même démarche balancée, aux\n longues tiges haut lacées des bottines leur faisant la jambe très mince, aux\njupes courtes ondulant de leurs hanches à multiples plis verticaux. L'aînée\nun peu plus pâle et sérieuse, pour ne pas dire un rien prétentieuse, la\ncadette saine et rose comme une belle pomme, avec des yeux tout à la fois\nfondants et vifs, des mûres trop mûres, et un sourire facile, heureux de\nlui-même, ne demandant qu'à éclater à tout propos, sans se soucier de\nmontrer des dents brillantes comme les petits cailloux de marbre blanc au\nfond des ruisselets alpestres.\n   Ce fut celle-ci qui reprit ingénument...\n   — « Mais qu'est-ce qu'un ramoneur fait dans ces montagnes ?... »\n   — « D'abord il va à Maria-Zell. Ensuite, tout en y allant, il vaque à sa\nbesogne : comme dans les villes il ramone... La fumée des maisons isolées\ndonne aussi de la suie et cette suie-là peut s'enflammer à Freien aussi bien\nqu'à Vienne... »\n   — \" Alors, pendant l'été, vous courez de maison en maison les grands\nchemins... \"\n   — « Les grands et les petits, oui... Aujourd'hui j'ai achevé ma tournée de\nce côté-là, je viens de finir à Mürzstez, j'ai déjà ramoné Freien avant-hier,\nje ne ferai donc qu'y dormir aujourd'hui. Je vais maintenant redescendre à\nBruck, mais je n'ai pas voulu passer si près de Maria-Zell sans dire bonjour\nà la sainte Vierge et à ma mère. Et vous ? »\n   — \" Nous ? Pour le moment nous allons aussi à Maria-Zell. Sans cela\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                      SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                             113\n\n\n\nde notre métier nous chantons partout où on veut nous entendre ». dit sans\nenthousiasme la cadette.\n  — \" Nous sommes artistes \", corrigea l'aînée.\n  — « Et où allez-vous de ce pas ? »\n  — « A Maria Zeil donc, puis plus loin. »\n  — \" Où ? \"\n   — \" N'importe. Où cela se présentera... Nous n'avons pas d'engage-\n ment \", dit la petite.\n    — « J'ai refusé tous les engagements pour nous conserver plus de liberté\n cet été », corrigea de nouveau l'autre.\n    — « Et où sont vos parents ? \"\n    — « Au cimetière », dit la plus jeune avec un soupir.\n   — \" Et vous n'avez personne qui s'occupe un peu de vous. . »\n    — \" Nous n'avons pas voulu demeurer à la charge de notre commune »,\n dit l'une. . « Et puis nous désirions voir un peu de pays... »\n    — « Je me sentais la vocation », ajouta l'autre.\n    Il y eut un silence. Évidemment le ramoneur n'approuvait guère... Mais\n qu'est-ce que cela lui faisait après tout... De quoi se mêlait-il de ressentir une\nvague souffrance, à la pensée de ces deux jeunes filles courant seulettes\nd'auberge et d'hôtel en hôtel et auberge... Il les regarda encore. La plus\njeune évidemment était de toute ingénuité et ne prit pas garde à ce coup d'œil\ninquisiteur. Mais il croisa le regard de l'aînée qui semblait comme embusqué\npour surprendre le sien... Elle releva imperceptiblement la tête, eut un\nsourire très discret, un peu inquiétant. Le jeune garçon se sentit intérieure-\nment mordu tout à coup par quelque chose, la douleur se précisa... Il\ncomprit que désormais cette grande fille lui tiendrait à cœur, et cela ne lui\néchappa point, elle s'y attendait et semblait le désirer... Ce fut elle qui\ncontinua à questionner.\n   — \" Comment vous appelez-vous ? \"\n   — « Franz Everdingen. Mes parents sont bûcherons près de Maria-Zell et\nje les verrai demain; moi je suis à Bruck chez mon patron, un rude homme,\nmais brave et que j'aime bien. C'est lui qui m'a envoyé de ces côtés-ci en\ntournée », ajouta-t-il avec une nuance d'autorité, car cela voulait dire :\n « Je ne suis pas le premier apprenti venu, mon maître m'estime, a confiance\nen moi, et se repose même sur moi d'une partie de la besogne ». Et soudain\ndevenu très grave, presque un peu triste, il fut comme plus affectueux, et il\ny eut une nuance de protection dans sa voix :\n   — « C'est dur de s'en aller ainsi tout seul au monde, le long des chemins »\nfit-il.\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": " 114                             DURENDAL\n\n\n\n   — « J'ai ma zither, et ma sœur est toujours avec moi », répondit, avec\nquelque suffisance et d'un accent sec et dur, l'aînée. Mais aussitôt, ce\npremier mouvement de son naturel dissipé, elle résolut au contraire, si\nl'occasion s'en présentait à nouveau, de se faire humble et d'apitoyer...\nL'orgueil ou la vanité ainsi chez elle finissait toujours par céder le pas à la\ncoquetterie, au besoin d'occuper d'elle, de se rendre intéressante... au fond\ndonc à une autre sorte d'orgueil ou de vanité... Et elle avait beau s'en aller\nen pèlerinage à Maria-Zell, elle emportait tel quel, avec elle, son caractère\ntrès gâté par des hommages, feints ou réels, d'un public de hasard et jamais\ntrès distingué, au demeurant un caractère fort désagréable et dont sa sœur\navait, sans une plainte, parfaitement notion... Sa pitié, son besoin de prier\nvoisinait avec ses défauts, comme si chacun faisait bande à part...\n   La cadette, distraite par un nid d'oiseau dans la haie, — elle avait des\nyeux fureteurs à qui rien n'échappait, — de nouveau s'en allait de son\ncôté, — comme la pitié de sa sœur aînée, — silencieuse, occupée à peu près\nuniquement de ces menus détails, par lesquels un paysage se grave plus\nprofondément dans un souvenir de fillette, que les grands ensembles\nharmonieux. Incapable au reste de beaucoup réfléchir, trop primesautière,\ntoute à son premier élan, à son premier mouvement, elle n'écoutait et ne\nvoyait en somme que ce qui lui faisait plaisir, et était assez heureuse pour\nne se créer de souci de rien et ne découvrir même aux contrariétés qu'un\nbon côté. A part cela une confiance absolue dans ses petites prières, qui\npartaient, sous la poussée des plus naïfs désirs, comme ses éclats de rire et\nses exclamations. Elle pensait à tout moment à ce qu'elle allait demander\nà la Sainte Vierge de Maria-Zell ; mais à tout moment aussi, un brin d'herbe\nqu'un insecte courbait, un fétu de paille dans le bec d'un oiseau, à plus forte\nraison un ramoneur tombé dans leur société à l'improviste, en détournait sa\npensée. Au reste incapable de dissimuler, elle se passait décidément fort bien\nde la compagnie du dit ramoneur, non pas par fierté; mais enfin un garçon\nqu'on n'ose pas toucher du bout du doigt sans avoir peur de se salir, ce\nn'est franchement pas un camarade pour une petite musicienne très, pro-\nprette, qui a été maintes fois trouvée jolie par le public en villégiature dans\nles villages de la montagne. Il fallait, comme Lina, aimer tous les garçons\nen général, pour s'en accommoder ainsi sans répugnance.\n   Celle-ci, visiblement moins dégoûtée, était assez experte pour démêler sous\nle vernis noir l'extrême beauté du personnage, et puis sa voix et tout ce qu'il\navait dit lui faisaient augurer de quoi lui rendre tout à fait sympathique le\nvaillant luron, malgré sa carapace de cuir usé et l'étrange attirail qu'il\nbalançait sur son épaule... Bien entendu, elle ne songeait du reste à rien\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                            115\n\n\nd'autre sinon que, pour aller j'usqu'à Maria-Zell, autant valait — faute de\nmieux — ce compagnon à qui causer. On ne peut pourtant pas prier du\nmatin au soir, n'est-ce pas, même en tournée de dévotion ?\n   Mais maintenant qu'à la voix de Franz, nuancée comme d'un peu de\npitié, son orgueil s'était rebiffé, Je ton cassant de sa réponse avait rendu —\nn'était-ce que par contraste? — plus simplement passionné, celui de son\ninterlocuteur... qui lui aussi, comme la petite sœur, ne savait pas feindre.\nLina encore une fois ne s'y méprit point : d'un côté fort satisfaite de sa facile\net à peu près subite conquête et d'autre part encore un peu blessée d'une\npitié qu'elle ne pouvait comprendre, avec cette instinctive cruauté de toutes\nles jeunes filles que l'éducation n'a pas corrigées de la ruse originelle, elle se\nréjouit d'avoir un divertissement jusqu'à Maria-Zell, un bon cœur d'honnête\ngarçon, avec lequel jouer au chat et à la souris... Et pas une minute,\ntant cela était dans son tempérament, elle ne se dit que ce n'était peut-être\npas très édifiant en temps de pèlerinage... et même en tout temps.\n   — J'aimerais bien aussi savoir votre nom », demanda Franz.\n   — « Ma sœur s'appelle Mitzi. »\n   — Mais vous, vous... à moins que vous ne vous appeliez : ma sœur\ns'appelle Mitzi ! exclama-t-il d'une intonation inexprimable, très autri-\nchienne, moitié passionnée, moitié sarcastique, à la fois tendre et cocasse,\nen ce bon allemand des environs de Vienne, qui rend tout familier et\ndéplorablement facétieux.\n   — Est-ce que cela vous intéresse ?\n   — Mais beaucoup ! Du reste ne m'avez-vous pas demandé le mien de\nnom, et ne vous l'ai-je pas dit sans m'enquérir si d'abord il vous\nintéressait?... »\n   — Je m'appelle Lina, Monsieur Franz.\n   — « Oh! Mademoiselle Lina, ne m'appelez pas monsieur... Pourquoi pas\nExcellence pendant que vous y êtes; dites plutôt monsieur le ramoneur,\ncomme on dit monsieur le docteur-professeur aux gros bonnets de l'Univer-\nsité de Graz. »\n   — E h bien ! je ne dirai plus monsieur, mais à condition que vous\nm'appeliez toujours mademoiselle, vous.\n   — Je n'y eusse pas manqué, il n'y avait pas besoin de me donner cette\nleçon... On est toujours ce que l'on paraît.\n   Elle rougit au compliment comme si elle ne l'avait pas entendu, et ne\ns'aperçut point qu'elle-même elle recevait une leçon :\n   — « Oh ! je n'ai pas voulu vous donner une leçon. Je n'en ai pas le\ndroit... »\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": " 116                             DURENDAL\n\n\n\n    — « Mais si, vous avez le droit, vous Mademoiselle Lina... vous avez\nmême le droit de me tutoyer si vous voulez... »\n    — « Oh ! la ! comme vous allez vite en besogne ! Qui me le donne ce\ndroit?... »\n    — \" Moi. si vous voulez l'accepter? \"\n    — « Pourquoi pas... Cependant ce droit c'est un cadeau auquel a tout\nà gagner celui qui le fait et rien qui l'accepte... Car sinon qui vous donne le\ndroit de me donner un droit... »\n    Il eut l'air cruellement embarrassé, puis visiblement affligé. Peu lui\nimportait d'avoir été sot, autre chose le préoccupait; il suivit sa pensée :\n    — « Ce n'est donc rien à vos yeux que l'amitié d'un brave garçon... »\n    Elle le regarda d'une façon spéciale, il comprit et non sans amertune :\n    — \" Ah! oui, cette suie! Un ramoneur n'est pas un garçon comme un\nautre à vos yeux... et à ceux de presque toutes les filles... Pourtant si,\nmeunier, j'étais tout blanc, cela ne vous déplairait pas... \" Puis avec une\nnuance de rudesse. \" Du reste, vous savez, si je vous gêne je m'en vais...\nJ'aurais dû m'en douter plus tôt. Mais dans notre brave pays de Styrie\njusqu'ici on ne faisait pas tant de façons avant que messieurs les étrangers\nn'envahissent tout... Et si vous voulez savoir, j'ai le visage noir, mais pas\nle cœur... Êtes-vous sûre d'en pouvoir dire autant?... »\n    Et par bravade il se remit à rire, haussa les épaules, et pour étouffer son\nchagrin siffla un laendler. Après tout il saurait bien n'y plus penser à cette\n fille prétentieuse et trop dialecticienne pour lui.\n    — « Allons! allons! » reprit Lina... « Il ne faut pas avoir la tête si près\n du bonnet, Franz... Soyons bons amis, puisque vous y tenez... moi ça m'est\n égal. »\n     Mentalement elle ajouta : « Jusqu'à Maria-Zell, c'est sans conséquence. »\n     — « Allons, bon ! » se dit Mitzi qui survenait, « voilà déjà que cela\n commence! Lina veut absolument faire perdre la tête aussi à ce garçon.\n Tout lui est bon, même un ramoneur, à cette coquette. »\n     Et une sympathie naquit aussitôt dans le cœur de la petite. Pourtant elle\n n'avait pas encore eu l'idée de regarder Franz. Cette couche de noir lui en\n  barbouillait l'image et lui mettait une taie sur ses propres yeux à elle...\n     Cependant elle venait d'avoir pitié du jeune homme et sans doute le\n lendemain on serait tout à fait bons amis.\n\n                                      III\n\n  On aurait pu l'être le soir même ; car Lina n'attendit pas au lendemain\npour se rendre tout à fait odieuse, comme toutes les personnes de cette sorte\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                    SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                          117\n\n\n\nqui n'ont plus la brave et naïve honnêteté populaire, plus aucune distinction\nnaturelle, et pas encore celle que rendent ou surajoutent l'éducation et la\nbonne compagnie.\n   — « Et qu'allez-vous faire à Maria-Zell? > reprenait Franz.\n   — « Eh ! ce qu'on va faire à Maria-Zell, prier! J'ai toutes sortes de choses\nà demander à la sainte Vierge, moi , répondit la fausse modestie de Lina.\n   — « Oui, oui », se dit tout bas Mitzi : « demander surtout les engagements\nque tu prétends avoir refusés. »\n   — \" Alors vous communierez après-demain dimanche? \" demanda Franz.\n   — \" Sans doute ! Vous aussi ? \"\n   — « Sans doute... Et si vous voulez, pour que ce soit un vrai pèlerinage,\ndemain nous pourrions un peu prier le long du chemin. Un rosaire ce n'est\npas trop en six heures de marche... » Une émotion, en disant ces mots,\nétait montée du cœur de Franz à sa gorge; il ne se rendait pas compte de\nla douceur qu'il y aurait pour lui à prier avec cette grande jeune fille, mais\nil la devinait instinctivement, malgré qu'attribuant son émotion à la résolu-\ntion qu'il venait de prendre de justement prier pour elle.\n    — \" On ne saurait être trop pieux! \" répondit Lina d'un ton convaincu,\nquoiqu'elle se fût peu attendue à cette proposition. Ce ramoneur paraissait\ndécidément avoir du bon; et si ce n'avait été un ramoneur elle se serait\ncertainement montrée d'une excessive amabilité, mademoiselle Lina.\n    A ce moment on aperçut les maisons de Freien et les yeux de la jeune\nfille trahirent des préoccupations qui n'étaient pas précisément dévotieuses.\nElle s'était rendu compte de la petite quantité de maisonnettes, de leur\naspect, du nombre possible des villégiatures et de la recette probable de la\nsoirée...\n    — « Peuh! » fit-elle dédaigneusement à brûle-pourpoint : « c'est rare si\nnous faisons un ou deux florins dans ce trou; après avoir mangé et dormi\nil nous restera à peine cinquante kreuzer. »\n    — « Comment! vous pensez chanter à l'auberge! \" exclama Franz.\n   — \" Mais oui! cela vous étonne? \"\n   — \" Je croyais que vous faisiez un pèlerinage... \"\n   — \" Encore faut-il vivre en route ! \"\n    — \" Mais enfin... la veille même de l'arrivée et de votre confession,\nl'avant-veille de votre communion... \"\n   — « ... Et le lendemain d'hier! Oh! si vous êtes si sévère... Croyez-vous\ndonc que je veuille faire le mal?.. Est-ce mal de chanter et de jouer de la\nzither? »\n    Franz ne répondit pas. Mitzi intervint.\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": "  118                            DURENDAL\n\n\n\n   — \" Tu sais, Lina, peut-être vaudrait-il mieux nous abstenir ce soir,\ndemeurer recueillies? \"\n   Mais, comme un groupe de personnages élégants, jeunes filles en gaies\ntoilettes du Graben, garçons en costumes de cyclistes des magasins spéciaux\nde Vienne, s'avançaient le long du chemin et les croisèrent, Lina les salua\nd'un « Grüss Gott > insinuant, accompagné d'une œillade très intentionnelle,\ntrès consciente de sa fin et qui fut accueillie à bonne adresse... Puis\nsèchement :\n  — \" Mitzi, tu ne sais pas ce que tu dis! Je croyais qu'à Maria-Zell tu\navais envie de t'acheter un beau livre de prières. Pour moi je ne renonce pas\nau chapelet de nacre que j'ai promis de rapporter tu sais bien à qui...\n  — « Non, je ne sais pas... »\n  — \" Mais oui tu sais. \"\n  — « Mais je te jure que non... »\n  — « Allons! veux-tu bien te taire. Tu voudrais peut-être me faire passer\npour menteuse. »\n  Mitzi soupira... Certainement non, elle ne savait d'aucune façon que Lina\neût promis un chapelet de nacre... A qui au reste, je vous le demande...\nAu bourgmestre de leur commune peut-être...\n   Freien est un charmant petit trou au confluent de deux vallées ni trop\nlarges ni trop étroites, un carrefour de prairies, de ruisseaux et de mai-\nsonnettes entre trois paquets de rochers et de sapins. En aval de la Mürz\nles gorges de la Femme tuée ferment ce carrefour poétique, en amont la\nvallée s'achève par un col assez long aboutissant à Kernof, la station où\nles trains de Vienne descendent les pèlerins de Maria-Zell. A droite du\ncours de la Miirz s'ouvre une vallée latérale. Dans cette direction s'en va le\nchemin des pèlerins arrivant de Mürzzùschlag par les gorges d'où sortait le\ntrio chanteur. Une petite église et un presbytère blancs, quelques maisons\nde bois, dont un ou deux chalets-restaurants à l'usage des touristes viennois\net c'est tout.\n  Lina avait avisé celle de ces constructions rustiques qui, de toute évidence,\nsemblait l'unique hôtel de la localité. En effet, sous les hangars aux\nbarrières de bois agréablement travaillé bordant une petite place, plantée de\nsorbiers, quelques étrangers étaient attablés.\n  Franz se cabra à cette vue... Évidemment il n'entrerait pas là, lui; il\navait à économiser ses pauvres kreuzer.\n  — « A u revoir, demain matin partons à cinq heures, je viendrai vous\nréveiller. »\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                          119\n\n\n   — « Entendu, > fit Lina, visiblement distraite et qui se souciait peu d'être\nencore une fois aperçue par des gens bien mis, en compagnie de ce jeune\ndemi va-nu-pieds tout barbouillé. Quant à Mitzi elle lui dit avec beaucoup\nde bonne grâce et un gentil sourire : « Dormez bien... »\n   Franz savait chez quels paysans s'en aller demander une place dans le\nfoin pour la nuit, et même une croûte de pain. Toute la maisonnée l'accueillit\navec des souhaits de bienvenue. La marmaille le salua de cris de joie,\ncar c'était un ramoneur dont les petits n'avaient plus peur dès qu'ils\nl'avaient vu une fois, il ne s'était jamais joué des enfants, n'avait jamais\nfeint de vouloir les emporter dans son sac ou de les embrocher du manche\nde son ramon. Mais il n'eut, ni sa gaieté, ni son entrain coutumiers, à\nraconter les nouvelles des fermes et des chalets qu'il avait visités.\n   — Tu es morose, garçon, ce soir, lui dit le père Friedel.\n   — « Je suis bien fatigué, j'ai bien sommeil! » se surprit à mentir, tout\n étonné du mensonge qui venait de lui si franc, Franz.\n   — « Tu fais un rude métier, va te coucher dans ton foin, mon ami. Dis\nbonsoir à la compagnie et emporte ce pain pour ta route, » fit le vieux en\nlui tendant une miche de ce pain noir, carminatif en diable, compact, plat,\nà l'orge, au cumin et à la fécule de pommes de terre, qui se mange dans\ntout le pays. « Demain, quand nous nous réveillerons, je pense que tu auras\ndéjà déguerpi; il serait trop tard pour te l'offrir. Prie un peu pour nous à\nMaria-Zell. »\n   Il faisait une nuit claire, d'une douceur de colorations adorable, le ciel\nétait laiteusement bleu et les formes des montagnes couleur aile de chauve-\nsouris. L'air était moins doux que les tons ; un peu plus frais il eût été cru.\nMais d'enivrants parfums de fenaison venaient de partout. Les lumières\ndu restaurant brillaient à quelques mètres dans les arbres Une musique\ncomposée d'une zither et d'un accordéon y bourdonnait et mugissait, douce-\nreuse, avec une tristesse mortelle. Deux jeunes voix de fillettes de temps\nen temps alternaient, de temps en temps s'unissaient. Quand elles se mirent\nà godler elles eurent un petit succès. A intervalles réguliers les instruments\nseuls jouaient des laendler tyroliens, quelque valse sentimentale ou l'une ou\nl'autre de ces rengaines de Vienne, du répertoire de Girardi ou de Guschel-\nbauer, que l'on chante là-bas, avec d'horribles grimaces et qui racontent des\nidioties drôles sur des airs à faire pleurer. Quelques applaudissements fort\négrenés entrecoupaient le concert improvisé, et ces applaudissements pro-\nduisaient à Franz l'effet de claques sur les joues. Sous le double noir de la\nsuie et de la nuit il se sentait rougir jusqu'à la nuque, et un énervement le\nfaisait trépigner non pas sur place, mais en s'avançant peu à peu... Les\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": " 120                              DURENDAL\n\n\n\napplaudissements s'espaçaient de plus en plus maigres, fatigués, et les\npauses entre les morceaux traînaient de plus en plus longues.\n   Tout à coup Franz fut tout près, derrière un buisson et vit très distincte-\nment les petites soi-disantes tyroliennes : Mitzi jouait distraitement et\nbâillait sans vergogne; elle n'attendait que le signal d'aller coucher de son\naînée Mais celle-ci ne paraissait point encore près de le donner, très excitée\net réellement très en beauté ; elle parut éblouissante à son invisible adorateur.\nSes yeux revenaient toujours au même point, c'est-à-dire à une table chargée\nde verres de bière où l'on riait beaucoup et où l'un des élégants jeunes\ngarçons, en gris et pantalons courts, de tout à l'heure, semblait réellement\naimanté par la jeune fille. Au même moment le morceau fut fini; Lina se\nleva et une assiette en main fit la tournée de l'assistance, une douzaine de\npersonnes environ, et ne s'approcha qu'en dernier lieu de la table des jeunes\ngens... Là elle fut arrêtée longuement, elle se laissait conter fleurette, riait\naux éclats, le jeune homme aux yeux admirateurs la força à boire dans son\nverre, mit une pièce blanche, pas rien qu'une couronne, mais un beau florin\ndans l'assiette et à un moment donné même fit mine de lui prendre la\nmain...\n   Quoique cette privauté n'eût rien d'extraordinaire dans un pays et avec\ndes personnes qui admettent la familiarité et le sans-gêne, du reste tout à\nfait inolïensifs, qui entrent pour beaucoup dans la bonhomie intime des\ntableaux bavarois, tyroliens ou autrichiens des Defregger et des Eger-Lienz,\nFranz furieux bondit, il aurait certainement étranglé le jeune homme aux\njolis habits. Et son mouvement fit que, sans qu'il sût lui-même comment\ncela était arrivé, il fut assis à une table en face de celle de la joyeuse\nbande.\n  Lina le vit la première et n'eut pas l'air de le reconnaître.\n  —    Ha! ha! d'où tombe ce ramoneur! » exclama quelqu\"un...\n   — « Eh! le voilà ton ramoneur! tu ne le renieras plus! > cria le jeune\nhomme gris.\n  — « Mais je vous assure que je ne le connais pas, » mentait Lina très\ndésireuse de ne pas se compromettre. « Il nous a rattrapées comme cela sur\nla route, il nous a saluées comme tout le monde se salue dans le pays,\nvoilà tout. Je vous assure que je ne m'en soucie pas plus que des feuilles\nsèches de l'an passé... >\n   Mais elle avait beau se défendre, tous continuaient à la taquiner, à\nl'appeler « la bonne amie du ramoneur ».\n  De sa place Mitzi, soudainement très intéressée, avait l'air d'être au\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                     SUR LE CHEMIN DE MARIA-ZELL                            121\n\n\n\nspectacle et regardait... comme on les regardait, elle et sa sceur, il n'y avait\nqu'un instant.\n   Le kellner, le garçon, déjà s'était approché, la mine pincée, allant chasser\nsans doute l'importun, pas assez bien vêtu certes pour s'attabler au restau-\nrant des gens chics... Franz le regarda fixement et rugit sourdement :\n   — Est-ce que par hasard je n'ai pas le droit de prendre moi aussi un\nverre de bière! »\n   Ce fut dit si drôlement que le kellner bougonna... « Oh ! si c'est ainsi » et\nlui rapporta exprès un verre où il y avait plus d'écume que de liquide.\nFranz, hors de lui, tapa du poing sur la table :\n   — « Un verre aussi bien rempli qu'à ces messieurs, puisque je paierai\ncomme ces messieurs! »\n   Le kellner allait repiper, mais le patron qui passait, voulant éviter un\nscandale, fit un signe. Plus vite le fâcheux aurait bu, plus vite il évacuerait\nla place. Le verre fut emporté et rapporté plein... ou à peu près.\n   Lina avait regagné la table où était posée sa zither. Elle resplendissait, il\ny avait de l'orage dans l'air à cause d'elle, elle était dans son élément. Elle\nchanta merveilleusement... E t comme tout un groupe de personnes, les\nmains chargées de bouquets, de bâtons de montagne, de plaids, de boîtes à\nherboriser, arrivaient, l'air de s'être attardées dans les alpages, et s'étaient\ninstallées, elle refit une quête. A dessein elle passa, détournant la tête près de\nFranz, mais si près... au point de le frôler, tout ramoneur qu'il fût.\n   — « I c i ! » tapa-t-il rageusement sur la table avec une pièce dans sa\nmain.\n   Elle se retourna avec une moue de mépris inexprimable.\n   — « Ici! > ordonnait-il de plus en plus autoritaire.\n   Si autoritaire qu'elle obéit, mais blême, les dents serrées de colère.\n   L'assiette résonna sous une lourde pièce jetée, elle aussi, avec un sou-\nverain mépris... E t personne ne rit plus, en s'apercevant que c'était, cela\naussi, un florin.\n   Franz s'était déjà levé, avala sa bière d'un trait et disparut...\n   Lina trouva le florin anormal, le prit, le retourna, le montra aux jeunes\ngens, il y eut une vive discussion.\n   Effectivement ce florin était une relative rareté, un de ces florins dits\naux Anges, qui ne circulent plus, valent aujourd'hui deux florins et davan-\ntage et se portent en broche ou en médaille au cou, lorsqu'on a la chance\nd'en trouver un par hasard...\n   Plus du tout allègre et provocante, au fond très humiliée, toujours\nretournant son florin, Lina rejoignit Mitzi. Mitzi, pour la première fois de\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": " 122                            DURENDAL\n\n\n\nsa vie à son tour un peu provocante et ironique, lui prit le florin aux\nAnges, le regarda, le mit dans sa poche et dit crânement :\n  — « Ceci m'appartient. »\n   Lina lui lança un regard haineux.\n  Elles jouèrent encore assez froidement une valse de Czibulka et se\nretirèrent assez tôt... l'une du moins, car l'autre fit peut-être semblant.\n\n\n\n  (A continuer.)                                      WILLIAM RITTER.\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "D'APRES LES MAÎTRES ESPAGNOLS\n                       (SUITE)\n\n\n\n\n                        XVI\n\n           PORTRAIT DE PHILIPPE II\n\n                                         JUAN PANTOJA   DE LA C R U Z .\n\n\n\n  Toujours fier, mais vêtu comme un clerc à prébende,\n  Philippe s'est coiffé de son bonnet de chœur ;\n  Il se livre à l'Histoire, et lui montre sans peur\n  Qu'au puissant roi d'Espagne un autre Roi commande.\n\n  Il est vieux; il sourit de sa bouche trop grande,\n  Et sa fraise à godrons rehausse sa pâleur.\n  Sa face a des reflets de gloire et de malheur,\n  Et son Rêve — en cette heure intime — il l'appréhende.\n\n  Gloire à Dieu ! S'il ne peut dire son dernier mot,\n  Et broyer l'Hérésie en complétant Lépante,\n  Il mourra sans pardons dont sa Foi se repente.\n\n   Il portera l'épêe — on en voit le pommeau —\n   Jusqu'au bout ! Mais, chrétien, avouant sa misère,\n ' Devant tout l'univers il égrène un rosaire.\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "124                       DURENDAL\n\n\n\n\n                            XVII\n\n                          FLEURS\n                                                         BENITO   ESPINOS.\n\n\n\n\n      Nards capiteux, œillets saturés d'opulence,\n      Grappes d'acacias, roses, lilas et lis,\n      Peintre, tels qu'ils sont là dans leurs cristaux polis,\n      Evoquent la splendeur des jardins de Valence.\n\n      D'autres des lourds estocs ont dit la violence;\n      Ils ont aimé cet art qui campe, sous les plis\n      D'étendards fastueux, des héros accomplis,\n      A jamais triomphants du dédaigneux silence.\n\n      Toi cependant, épris de grâce et de couleurs,\n      Aux lauriers préférant l'iris et les verveines,\n      Tu vécus sans orgueil au milieu des senteurs.\n\n      Et, subissant l'attrait de tes toiles sereines,\n      Le peuple sait encor tous les noms de tes fleurs,\n      Tandis qu'il cherche en vain celui des capitaines.\n\n\n\n                            XVIII\n\n        PORTRAIT DE DON JUAN D'AUTRICHE\n                                                D'après SANCHEZ COËLLO.\n\n\n\n      Paré de sa gorgère en dentelle de Flandre,\n      Insigne de la paix sur son habit de fer,\n      Jeune et nerveux, don Juan, capitan de la mer,\n      Se dresse, pour la Foi prêt à tout entreprendre.\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": "       D'APRÈS LES MAÎTRES ESPAGNOLS                          125\n\n\n\nA ses pieds son lion captif vient de s'étendre,\nLe mufle encor meurtri du mal qu'il a souffert;\nEt, derrière le prince, au bord d'un golfe vert,\nSe profile Tunis qu'il força de se rendre.\n\n\nOr jadis, défiant la demi-lune d'or\nQui convoitait Venise et son Adriatique,\nIl fit hisser la Croix sur sa flotte héroïque;\n\nEt ses regards hardis paraissent voir encor\nLe jour où, sous le vent des divines colères,\nIl brisa le Croissant du choc de ses galères.\n\n\n                       XIX\n\n        LA MORT DU PRÉCURSEUR\n                                             ANONYME Du XVIe SIECLE.\n\n\n\nLe Saint est à genoux. Décollé par le glaive,\nIl fait encor des bras un geste d'oraison,\nCependant que le sang, du cou, gicle à foison\nEt répand sur le sol son héroïque sève.\n\nPrès de lui le bourreau, laid comme un mauvais rêve,\nD'une main tient l'épée énorme, et, sans façon,\nPrend de l'autre le chef que secoue un frisson,\nEt devant les beaux yeux de Salomé le lève.\n\nCelle-ci souriante et parée avec art,\nEn son vertugadin et sa fraîche cornette,\nPour emporter la tête ouvre une serviette;\n\nEt l'on voit sur la droite, attendant son départ,\nCinq matrones que navre une telle aventure,\nDérotder tristement un drap de sépulture.\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": "126                      DURENDAL\n\n\n\n\n                            XX\n\n                      L'ARCHIVISTE\n                                                   M O R E N O CARDONERO.\n\n\n\n\n      Drapé dans sa simarre, il médite. Impalpable\n      La poussière a neigé, blanche, sur les lambris;\n      Et les dos ondulés des tomes en ont pris\n      Un air plus imposant sur leurs rayons d'érable.\n\n      Il médite. Il a peur d'en être responsable,\n      Car il a consulté les brevets., les rescrits ;\n      Et son comte, bravant ces pièces de haut prix,\n      Veut arborer : D'argent à six frettes de sable.\n\n      Devant lui, supporté par un lutrin de fer,\n      Le grave in-folio qui décide est ouvert,\n      A l'endroit décisif, comme un signet l'indique ;\n\n      Mais cherchant un biais, le menton dans la main,\n      Emmi l'acre parfum qui sort du parchemin,\n      Il retourne sans fin le problème héraldique.\n\n\n\n(A suivre.)                   L'Abbé HECTOR      HOORNAERT.\n"}, {"page_pdf": 162, "texte": "HERCULE BALAYE LES ECURIES D'AUGIAS\n\n\n   OLYMPIE. — METOPES DU TEMPLE DE ZEUS\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": ""}, {"page_pdf": 164, "texte": " Les Revues catholiques d'art et de littérature\n\n\n                 DONC, vous avez en Belgique des Revues qui n'hésitent pas à\n                    s'intituler crânement Revues catholiques d'art et de littéra-\n                    ture. Ces revues prospèrent, et sont, je crois, parmi les\n                    revues récentes, à peu près les seules à prospérer. Elles\n                    n'ont rien de caduc ni de suranné, tout au contraire; elles se\n                    présentent comme des infantes, en robes de parade, et recè-\n                    lent à l'envi bijoux ciselés, parfums délicats, harmonies mer-\n                    veilleuses. Ceux même qui ne les aiment pas les admirent.\n   En France nous n'en sommes pas là, et je ne sais si nous y serons quelque\njour. Tout ce qui paraît chez nous avec la même étiquette a à lutter contre\nune défaveur étrange. En dépit des Barbey d'Aurevilly et des Villiers de\nl'Isle Adam, ces mots « littérature catholique » éveillent un relent de sacristie\nfade; un entrefilet clans un journal du boulevard aura plus d'écho que toutes\nles campagnes possibles dans les quotidiens les plus orthodoxes, et un seul\narticle dans la Revue des Deux Mondes ou la Revue philosophique, je suppose,\nvaudra plusieurs volumes, malgré leur mérite, des Études, de la Revue\n Thomiste ou des Annales de philosophie chrétienne.\n   Aussi avons-nous cru meilleur jusqu'ici de combattre en tirailleurs isolés,\nsans trop nous soucier de savoir si nos voisins giboyaient ou non aux mêmes\nhardes. Pendant les cinq ans que je dirigeai l'Ermitage, je reçus pour la\ncroisade d'art tous les volontaires d'où qu'ils vinssent; il suffisait qu'ils\neussent bon pied, bon œil et bon fusil. Mais peut-être maintenant pourrait-on\nessayer, même à Paris, d'une revue qui, comme les vôtres, planterait\nsolidement sur le tertre son oriflamme, avec le chrisma visible de loin, et\nsaluerait de feux de salve ceux qui faisaient de l'art le giron des passions\nenvieuses, méchantes, viles ou laides.\n   Il est en effet juste et digne que nous, chrétiens, qui avons sauvé la civi-\nlisation, il y a quinze siècles, et qui la maintenons depuis quinze siècles, qui\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": "  128                             DURENDAL\n\n\n\nsommes dépositaires de toutes les beautés, héritiers du beau-hellénique et\ncréateurs du beau médiéval, nous à qui, d'une part, Byzance doit sa splen-\ndeur, et par elle tout l'Orient la sienne, et, d'autre part, sans qui la Renais-\nsance n'aurait point été, ni sans elle l'admirable temps moderne, il faut,\ndis-je, que nous n'abdiquions rien du juste orgueil qui nous exalte et que\nnous proclamions, nous, chrétiens, à voix haute : l'Art c'est nous ! le Beau\nc'est nous !\n   Qu'importe si d'aucuns ne comprennent pas ou feignent de ne pas com-\nprendre ? Qu'ils le veuillent ou non, tous ceux qui aiment sincèrement la\nbeauté sont des nôtres, comme nous sommes des leurs. Il n'est point\nquestion ici de doctrines; les artistes ne sont point des philosophes; quand\nil s'agit du dogme, il faut séparer le vrai du faux, car il ne peut y avoir\nd'alliance entre la vérité et l'erreur, mais quand il s'agit de l'art, tous les\nsentiments sont bons pourvu qu'ils s'adressent au Beau absolu. Si pour être\nfidèle d'une Eglise en métaphysique, il est nécessaire de souscrire à son\nCredo, en art pour que Dieu vous reconnaisse comme sien, il suffit que vous\nl'adoriez sous l'espèce de la parfaite Splendeur.\n   Ce dire semble peut-être paradoxal alors qu'il ne devrait sembler que\nbanal. On nous a habitués, et, ce qui est pire, nous nous sommes habitués\nà croire indépendantes sinon hostiles les deux forces religieuse et artistique.\nIl faut voir plus profondément et plus exactement : Métaphysique, éthique,\nesthétique, tout cela a une source commune qui est l'âme humaine, et la\ngrande force de cette âme c'est la religion. Le génie du beau n'a jamais été\névoqué que par la foi. L'art, a dit un philosophe, est toujours sorti du\ntemple, et toujours pour reproduire au dehors les cérémonies du dedans.\nUne période de splendeur artistique a pu coïncider avec un étatde scepticisme\nou d'impiété, mais qu'on n'oublie pas que cette splendeur était alors le fruit\nde la période antérieure de ferveur religieuse, et que l'état de scepticisme et\nd'impiété a vite engendré un art médiocre ou nul.\n   De là la nécessité pour les peuples qui veulent garder leur gloire artistique\nde ne pas laisser s'éteindre la flamme religieuse. Ce n'est pas un simple\nhasard que la préoccupation du beau et celle du pur coïncident dans tant\nd'âmes; l'art, poussé à l'extrême, est une adoration comme la prière, livrée\nà elle-même, est une admiration; l'art rayonne de la piété comme le culte\nrayonne de la beauté; les deux frissons sont frères. L'Italie artistique expie\ndurement depuis trois siècles le péché de l'Italie religieuse des cinquecentisti,\net la France, à ses diverses grandes époques d'art, a touché la récompense\nde son exaltation héroïque médiévale, de sa renaissance religieuse ludovi-\ncienne, de ses soubresauts de foi contemporains.\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "        LES REVUES CATHOLIQUES D'ART ET DE LITTÉRATURE                    120,\n\n\n\n   L'exemple surtout de l'Angleterre est instructif. Sans avoir le don des\nGrecs ou des Italiens, les peuples de race germanique, ceux surtout de race\ngermano-celte comme les habitants des anciens royaumes saxons et angles\nne sont pas hostiles au beau, mais il semble qu'en Angleterre l'art ait\ntoujours été lié au catholicisme. Au Moyen Age, l'Anglais a inventé une\nforme originale du gothique français, ce que n'a pas fait l'Allemand;\nla cathédrale anglaise a eu son évolution propre, du style lancéolé au style\ndécoré géométrique et fleuri, et au style perpendiculaire. Avec la Réforme,\nl'art soudain meurt; pendant deux siècles le beau semble proscrit de cette\nterre protestante; à peine à la fin du siècle dernier quelques portraitistes.\nMais dans ce siècle-ci, parallèlement à la renaissance catholique, naît et\ns'affirme une renaissance esthétique; ceux qui la provoquent sont des Celtes\nimprégnés de la vieille foi, parfois de purs Italiens; ils réveillent les vieux\nsouvenirs du Moyen Age, ceux mêmes du roi Arthur; c'est par la religion\nque l'art ressuscite, et à leur tour c'est par l'art que le culte de la Vierge,\nla vénération des saints, le prestige des liturgies, des chasubles, des frocs de\nmoine, bref tout le décor catholique, reparaît en Angleterre.\n   En France comme nous sommes loin de cela ! Depuis un siècle bientôt la\npréoccupation religieuse ne fait que décroître, et malgré notre orgueil,\nmalgré nos efforts pour retrouver, dans notre affaiblissement politique, cette\nroyauté du beau, notre art s'étiole. Maintenant que Puvis et Moreau ont\ndisparu, nous voyons la médiocrité de nos artistes, nous n'avons même pas\nsu conserver cette longue chaîne de styles qui, depuis la Renaissance, faisait\nde l'art du meuble un apanage de la France ; c'est l'Angleterre qui a créé\nil y a une douzaine d'années, le style nouveau. Autre mauvais symptôme,\nchez nous il y a schisme entre la ferveur artistique et la croyance religieuse,\net ici je pense moins à la bondieuserie du quartier Saint-Sulpice dont on a\nvraiment trop médit (après tout ces polychromies à la douzaine ne sont pas\nplus inférieures aux icônes byzantines que nos scies de café-concert ne sont\npires que les mazarinades) qu'à l'inesthéticisme d'âme de nos prêtres et de\nnos pieux laïcs. Je ne sais pas s'il y a un clerc sur cent qui manie le pinceau\nou qui écrive sur portée, et quant à l'influence que la religion a exercée sur\nl'art de ce siècle-ci, il vaut mieux esquiver le sujet.\n   C'est un fait étrange, en effet, qu'en France tous les plus grands genies de\nce siècle ont été, au moins un moment de leur vie, catholiques et que\nl'Eglise semble l'ignorer. On le sait de Chateaubriand à cause du Génie du\nChristianisme, mais combien de prêtres ignorent le catholicisme vigoureux\nde Balzac, le dogmatisme favorable d'Auguste Comte, la sympathie de\nBerlioz pour « la belle Romaine », la foi sincère de Delacroix, de Puvis, de\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "  130                              DURENDAL\n\n\n\n Pasteur! Et à tous ces ignorés ajoutez les mécontents, ceux qui seraient\nrestés dans l'Eglise s'ils avaient trouvé chez certains prêtres plus de charité\névangélique ou simplement plus d'intelligence, depuis Lamennais et Michelet\njusqu'à Dumas fils et peut-être Renan. Même aujourd'hui ne voyons-nous\npas attaquer avec virulence Huysmans, comme naguère avec mépris Ver-\nlaine ou avec injustesse Péladan ?\n   Malgré tout, il semble bien que dans le vaste champ de l'art il y a progrès.\nDe simples faits comme la restauration du plain-chant dans certains monas-\ntères ou la création, justement, de vos Revues catholiques d'art sont de\nfavorable augure. Si la foi religieuse se réveille vraiment dans les âmes, il\nne peut pas se faire que le génie artistique ne s'y réveille pas aussi. Or, pour-\nquoi la foi religieuse ne se réveillerait-elle pas ? Ce sont les dogmes, paraît-il,\nqui sont hostiles à la science, à la logique, à la raison humaine; pourtant il\nn'est point d'homme plus rationnel, rationaliste et ratiocineur, plus d'ailleurs\nlogique et scientiste, que M. Brunetière, et le voilà qui revient à la foi; s'il\nrentre au bercail, quelle brebis, quel bélier cornu et têtu, n'y rentrerait pas ?\nEt ce côté intellectuel de la religion est le moindre. La religion est avant\ntout sentiment et volonté ; on a la foi parce qu'on aime la foi, et parce qu'on\nveut avoir la foi. Or, cette foi-là, il dépend de chacun de l'obtenir. Cultivons\ndans le juste sens notre vouloir et notre sensibilité, et en bonne reine\nconstitutionnelle, notre intelligence suivra; de même une fois la croyance\nacquise, l'espérance et la charité seront forcées de venir, et ainsi trouverons-\nnous à la fois la certitude, le bonheur et l'amour.\n  A ce moment-là, il y aura longtemps que l'art, comme un cœur plein de\ntendresse, aura rallumé ses flammes !\n\n\n\n                                                             HENRI MAZEL..\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "          ERNEST VERLANT\n\n                Il serait plaisant de narrer par le menu l'exhila-\n                rante comédie-vaudeville qui s'est jouée, le mois\n                dernier, autour de cette place de Directeur des\n                Beaux-Arts, heureusement dévolue aujourd'hui\n                à M. E r n e s t Verlant.\n                   Mais, sans doute, y aurait-il quelque cruauté\n                à raviver les cuisants souvenirs des candidats\ndéconfits et quelque ingratitude, aussi, envers ceux qui nous\nont donné le réjouissant spectacle de leur ambition tumultuaire,\nescortée du chœur suppliant et pathétique de leurs désintéressés\ncamarades.\n   Nul d o u t e , d'ailleurs, que, si leurs communs vœux s'étaient\nréalisés, le nouveau et décoratif Directeur des Beaux-Arts\nn'eût — selon le désir de l'un de nos quotidiens et avec toute\nla pompe et la magniloquence requises en un tel sacerdoce —\n« dicté la loi esthétique » à l'humble peuple agenouillé\ndes artistes !...\n   L a cérémonie n'aurait pas été ordinaire! L'hiérophante des\nBeaux-Arts, suivi des membres de la Libre Esthétique, des\nAquarellistes, du Cercle Pour l'Art, etc., et de la solennelle et\ndiscordante m u s i q u e des pompiers, se fût rendu chaque année\nau Palais du Cinquantenaire (par la rue de la Loi — esthétique!)\net, la foule des peintres et des sculpteurs rangée dans l'hémi-\ncycle — au son des cloches, des buccines et des cymbales — il\naurait, du sommet de l'arcade monumentale, promulgué\nurbi et orbi la norme officielle, l'inflexible règle et le canon\nsouverain!...\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": "  132                        DURENDAL\n\n\n\n    Mais le siècle à son déclin prend la mélancolie de sa caducité,\n car la perspective, maintenant disparue, de ces fêtes ne semble\n avoir attristé personne, et la presse a salué la nomination\n de M. Verlant d'un applaudissement presque unanime.\n    Hommage d'autant plus significatif, que la désignation\n du titulaire de ce poste convoité a fait verser plus d'encre\n et suscité plus d'acrimonieuses polémiques.\n    On a réédité, à cette occasion, la vieille formule : « The right\nman in the right place », et il faut avouer qu'elle rencontra\n rarement un plus opportun emploi.\n   M. Verlant est, en effet, non seulement — pour user d'un\nautre cliché! — l'un de nos critiques les plus autorisés, mais\n— à nos yeux, du moins — le plus autorisé, de par la supériorité\nde son talent très judicieux et très fin, comme de par sa compé-\ntence édifiée sur de solides et consciencieuses études, son\nimpartialité et la parfaite dignité avec laquelle il a toujours\ndéfendu l'indépendance de ses appréciations. Car ils paraissent\nsingulièrement clair-semés les critiques qui ne soient ni\ninféodés à une école, ni ligottés par les camaraderies, ni cir-\nconvenus par les recommandations de la gent officieuse qui\nassiège tous les organes de la publicité.\n   M. Verlant est, depuis des années, le collaborateur artistique\net théâtral du Journal de Bruxelles. Il a publié en diverses\nrevues, et notamment dans la Jeune Belgique et dans la Revue\ngénérale, de nombreuses et remarquables études littéraires et\nesthétiques, substantielles à la fois et délicates, écrites dans\nune langue claire et incisive dont l'ordonnance logique se\nteinte, parfois, d'une discrète ironie.\n   Tous ses travaux décèlent, d'ailleurs, l'originalité de vues, la\nréflexion accumulée, le sens artistique très aiguisé d'un\nesprit vaste et perspicace, nourri d'étude et d'expérience, et dont\nla curiosité est toujours en éveil.\n                                            ARNOLD    GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                       TILETTE\n                                    (Fin)\n\n\n\n\n                                       VI\n\n  ... Ding-dong-ding-dong. Où va le petit mort?... Les cloches\ndu brouillard s'obstinaient à demander où allait le petit mort\n— et à les entendre, ici et dans le lointain, se renvoyer leur\nvaine question, une poignante tristesse peu à peu envahissait\nTilette.\n  Ding-dong. Où va le petit mort?... Elle eût bien voulu\nrépondre : « Il va dans les îles... » mais elle ne savait pas...\nElle ne savait pas quel petit mort s'en allait, ni où il s'en allait\n— et la désolante question n'eut jamais de réponse.\n  Parfois elle restait des minutes, immobile sur sa chaise,\ntâchant d'imaginer ce petit mort et son voyage à travers l'espace\nde brouillard... mais elle ne pouvait pas. Alors elle sentait de\ntoutes parts les limites de son royaume s'élever comme les murs\nd'une tour, et certaines visions étaient au delà — ou bien, au\ncontraire, le pays de rêve s'élargissant soudain emportait les\nimages trop loin, comme un grand vent à travers la plaine.\n   ...Il y eut ainsi de lentes heures.\n   Entre ses paupières mi-closes, Tilette voyait les arbres nus\net fantastiques du jardin étendant un bras impérieux, balan-\nçant une dernière feuille au bout d'une main tragique, crispant\nen mille attitudes douloureuses leurs squelettes. Et puis\n   (1) Voir les numéros d'Octobre et Novembre 1898.\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": " 134                        DURENDAL\n\n\n\nlà-haut, le ciel d'automne avec les nuages... Elle songeait que,\nau temps où elle était plus petite encore, elle imaginait les\ncloches fluides et précieusement teintées errant dans les\nnuages... C'était un souvenir déjà — et elle s'y attachait déso-\nlément avec l'idée confuse que la vie est un vain tourbillon...\n    — Où va le petit mort ?\n    ... Il lui semblait avoir songé cela, précisément à cause de\nl'illusion finie; et ce petit mort eût été son premier rêve fragile,\net c'est pourquoi elle ne pouvait l'imaginer... Mais le cerveau\nmenu ne connaissait encore l'habileté du raisonnement : Et ne\nfaisant qu'entrevoir sa pensée, le mystère de sa pensée\nl'effrayait...\n    Le brouillard prêtait au mystère.\n    Au delà des arbres proches, les maisons lointaines s'estom-\npaient, vaguement teintées de bleu et rose, avec de petites\nlumières falottes aux fenêtres, ainsi que dans les contes. Il y en\navait quelques-unes groupées, et d'autres dispersées à des hau-\nteurs différentes ; la plus lointaine avait un clocher. Le clocher\nétait surmonté d'une croix si frêle qu'on eût pensé deux fils\ncroisés... De là-haut s'envolaient jadis les fluides cloches dia-\nmantées : aujourd'hui, c'était là-haut d'abord que tremblait la\ntriste question.\n   Toute la tristesse du monde s'amassait autour de ce clocher,\nbrume dense et blanche ensevelissant la vie. Tilette la regardait\npensivement.\n   Ce fut, je crois, le temps des presciences véritables. Rien\nencore n'avait troublé le regard de l'âme blanche; c'est pourquoi\nses yeux pouvaient voir jusqu'au bout du chemin les formes et\nles ombres vagues.\n\n   Tandis qu'elle écoutait la plainte s'épandre en sons mélanco-\nliques, parmi l'océan de brouillard, les impérieux désirs, les\néternelles obsessions emplissaient l'âme de Tilette d'un obscur\nmécontentement. Elle regardait autour d'elle le vieux monde\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                            TILETTE                          135\n\n\net, le trouvant insuffisant, quelque chose de son être intérieur\nsemblait s'en détacher, la quitter, quitter la terre et les hommes\net les choses connues...\n   Ce n'était pas le rêve... Le rêve persistait à côté ou au delà\ndu départ... C'était l'héréditaire curiosité, l'omnipotence de\nl'Inconnu pesant à travers les âges. Et comme si elle l'eût\ndeviné, le devinant peut-être à travers d'obscures réflexions, le\nregard de Tilette cherchait parfois les figures d'Adam et d'Eve\nqui, dehors, aux deux côtés du seuil, gardaient l'entrée du\njardin.\n   Je revois ces figures.\n   Elles étaient douloureuses et barbares; les traits rudes, le\nfront lourd sous les peaux de bêtes aux longues dents, ils se\ndressaient féroces et timides, les pauvres vaincus des temps\nlégendaires.\n   Le masque de la femme, impérieux et dominateur, contrastait\navec la face suppliante de l'homme. Mais tous les deux avaient\nla bouche contractée comme pour un cri d'atroce souffrance.\n Les jours de pluie, l'eau ruisselait le long des visages jusqu'aux\nlèvres ouvertes, et séchée sur le plâtre poudreux, laissait ensuite\n des sillons comme des traces de larmes.\n    Tilette en avait peur...\n    Souvent, tandis qu'elle promenait entre les lilas du jardin des\n méditations compliquées, elle s'était arrêtée devant eux, mesu-\n rant la distance qui la séparait, toute petite, de ces étrangers ;\nsongeant à leur histoire à travers mille tableaux fantastiques...\n    Ils avaient été chassés du Paradis — c'était Léa qui l'avait\nraconté — et le Paradis est un lieu de délices où poussent des\nfleurs merveilleuses, des arbres inconnus chargés de fruits. Il y\n a l'arbre de la Science du Bien et du Mal, un grenadier en\nfleurs où guette le serpent, et un fleuve où passent, renversées,\n les figures des morts...\n    Ce serpent dans les fleurs rouges, ce fleuve — et l'arbre de la\n Science du Bien et du Mal... les images se posaient lentement\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": " 136                              DURENDAL\n\n\n\nautour de Tilette parmi d'autres visions plus vagues dont elle\nne distinguait qu'une idéale coloration. Elle y songeait long-\ntemps; elle les suivait d'un regard éperdu, à la fois ardent et\ncraintif... Et Adam et Eve étaient là aussi, statues douloureuses\naux deux côtés d'une arcade triomphale.\n   Tilette avait entendu raconter jadis l'histoire de la femme de\nLoth; et tout en distinguant, pourtant, les deux légendes, elle\nsongeait parfois que les premiers hommes, eux aussi, avaient\nété transformés en statues à cause d'une fatale désobéissance.\n   Ainsi les récits dans son esprit mouvant changeaient d'aspect\net de couleur.\n   Emmêlant deux versions elle chantait :\n   Petit ciseau d'or et d'argent\n   Va-t'en bien vite, ta mère t'attend.\n   — Où est-elle ?\n   — A la chapelle.\n   — Que fait-elle ?\n   — Des dentelles.\n   — Pour qui ?\n   — Pour Monsieur, pour Madame,\n   Pour toute la famille royale.\n   Elle trouvait plus aimable de songer, plutôt que la souris, la\nmère du petit ciseau d'or et d'argent faisant des dentelles à la\nchapelle. (1) Les mots comme les images lui paraissaient mieux\naccordés et plus jolis. Elle aimait les mots — les mots dansants,\nchatoyants et scintillants comme les noms de pierreries, et les\n\n  (1) — Quelle heure est-il?\n  — Onze heures et demie.\n  — Qui l'a dit?\n  — La petite souris.\n  — Où est-elle?\n  — A la chapelle.\n  — Que fait-elle?\n  — Des dentelles.\n  — Pour qui ?\n  — Pour Monsieur, pour Madame,\n  Pour toute la famille royale.\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                             TILETTE                           137\n\n\nmots exquis comme les noms de fleurs... Aussi les mots tristes,\naux syllabes longues ou monotones — et ceux qui, on ne sait\npourquoi, semblent mystérieux et font lever d'étranges figures...\n   Le brouillard évoquait les mots tristes.\n   Il y en eut ainsi que Tilette redit incessamment, les mains\njointes, les yeux vagues, l'oreille tendue aux voix chuchotantes\ndes souffles et des cendres...\n   En automne, lors des premiers feux ; les charbons brûlés\ns'émiettaient avec un bruit frêle ; le vent s'allongeait sans\ntapage...\n   Lassitude... Solitude... Elle les prononçait doucement, traînant\nles finales — et l'âme des syllabes qui dans les siècles des siècles\nvêtiront le mal éternel glissait par la chambre une figure\nsongeuse...\n   Les mots étaient autour de Tilette des êtres mystérieux.\n\n\n\n                                VII\n\n\n  — Méa ! Méa !\n  Qui donc Tilette appelle-t-elle ?\n  Ce nom qu'elle invente, qui l'a fait monter du fond de son\nâme?\n  Elle écoute, elle interroge, elle se penche dans le triste jour\n— et rien ne répond.\n  Triste jour d'automne, flétri et jaunissant vers le crépuscule;\non y entend rouler les sons vagues et les cris irréels... Un chat\nmiaule sur la crête du mur, le soleil baisse, un oiseau fait\nbouger le lierre, et le sorbier crispe ses baies ridées sous les\nfeuilles pâlissantes.\n  — Méa! Méa!\n  Le soleil couchant tombera, les feuilles jauniront, les fruits\npourriront, le lierre se flétrira... le chat est parti : il n'y aura\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": " l38                   .      DURENDAL\n\n\n\n plus d'oiseaux, il n'y aura plus de lierre, il n'y aura plus de ciel,\n il n'y aura plus de soleil.\n     Un petit enfant chante chez le voisin : la la la... la la la...\n Sur un thème monotone et joyeux s'élève sa petite âme... Oh !\n cette voix ! Comme on se souviendra de l'avoir entendue !...\n Tel soir à venir ces brumes reviendront : le fantôme d'un sorbier\njaunissant grelottera dans le silence de rêve. Et toutes ces choses\n seront passées !\n    — Mé-a...\n     Oui, cache tes yeux sous ta main; appuie au marbre froid ta\n tempe fragile; ensevelis ton âme sous la peur... T u es une petite\n fille... Tu es dans la vie; oui, frémis, serre l'un contre l'autre\n tes genoux tremblants: tu es dans la mort; le vent sans pitié\n emporte les feuilles ; les fleurs se ferment et les tiges s'inclinent.\n    Telle tu es aujourd'hui, appuyée à cette fenêtre ouverte sur\n l'avenir, regardant les choses qui se fanent — tu seras un jour,\nfemme, regardant les choses fanées; la pitié que tu as aujour-\n d'hui de toi-même, alors débordera comme un fleuve. Je souhaite\n que le cri où s'exhale ta détresse soit enfin entendu !\n    —- Est-ce en moi ? Est-ce dehors ?\n     Déjà l'éternelle question?... Ah! tu commences de bonne\n heure petite fille aux yeux obscurs... Cette tristesse est-elle\n dans mon cœur? Le sorbier pousse-t-il dans mon cœur? Le vent\n chasse-t-il dans mon cœur les feuilles jaunes? — Suis-je moi?\n Suis-je une autre ? Le ciel est-il plus pâle de joie ou de douleur?\n Et peut-il être vrai que le soleil meure ?\n     ...Tourbillon mort. Le vent passe en sifflant et ses ailes\n froides d'un battement flétrissent les verdures. Vieux bonhomme\n au nez gelé, l'Hiver mendie au coin des rues et l'Automne gra-\n cieuse s'arrête pour lui donner un sou... Un bouquet d'un sou,\n presque noir; il n'y aura plus de gazons-, il n'y aura plus de\n pâquerettes, il n'y aura plus de bouquets...\n     — Ils reviendront ! Ils reviendront !\n     Es-tu bien sûre?\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                                     TILETTE                                  139\n\n\n — Ils reviendront!... J'ai vu beaucoup d'hivers...\n Chaque h o m m e a vu beaucoup d'années : et puis il y a la\nmort.\n   Des cercueils, des voitures noires... des brumes qui t o m b e n t ;\nla neige, le silence... T i l e t t e passe une main glacée sur son\nvisage ; la petite voix qui chantait s'est t u e — mais un piano,\nmaintenant, doucement pianote une sonate de Mozart. C'est un\nair bien c o n n u ; la g r a n d e sœur le j o u a i t . . . Il va, il va, fragile-\nment, comme sous des doigts très minces, comme un voyageur\nqui trotte à petits p a s ; il escalade un mois, une année, un\nsouvenir... et puis un souvenir, un souvenir, un souvenir... Son\npied est bon et son dos frêle.\n  — C'était...\n  C'était, ce n'est plus ; le voyageur délicat pousse du pied une\nracine sèche; il marche au long des eaux fleuries... et le voici,\nmaintenant, dans la plaine aux longs échos. Il va vite, il va\nsans s'arrêter : fa, fa, fa... On ne voit pas son visage, mais son\ndos est triste. L e dos qui s'éloigne est triste comme une fleur\ncoupée dont les pétales se fripent.\n   ...C'était dans le salon bleu où les bergères souriaient aux\nmarquis dans les miroirs ovales, sous les fleurs de bois peintes\net les n œ u d s d'or ; des flammes longues s'allumaient dans les\nhautes cheminées — j a u n e s , violettes, rouges — ducs, évêques\net cardinaux. — Elles dansaient, bondissaient, s'agenouillaient\net disaient la messe... les ostensoirs, le calice, l'encens, des\nchoses d'or et des dentelles : Nous avons vu dans les flammes\nd'hiver des églises, des dieux, des contes de fées et des légendes :\nfa, fa, fa.\n  — Quand tu seras g r a n d e , disait Père....\n  — J e ne suis pas g r a n d e ! J e ne suis pas g r a n d e ! . . .\n  Pas encore.\n  — Je ne veux pas grandir !\n  T u ne veux p a s . . . E t déjà tu as g r a n d i .\n  — J'ai neuf ans.\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": " 140                        DURENDAL\n\n\n\n   Tu avais huit ans quand les flammes disaient la messe dans\nles hautes cheminées; depuis, une année a passé — plus de\ntrois cents jours dont chacun s'est évanoui à jamais : celui-ci tu\nvis une feuille luire, celui-là tu écoutas un son.— Cette feuille,\nce son, ces instants, rien ne te les rendra; le petit homme les\nfoule de ses pas inlassables ; derrière toi tout est mort, devant\ntoi tout doit mourir.\n   — Méa! Méa!\n   Oh! qu'elle vienne celle qui protège! Celle qui doit consoler\net vaincre, dont l'amour brille comme un soleil dans le ciel gris\nou bleu, qu'elle vienne à travers les feuilles jaunes, les brouil-\nlards et les fumées piquantes... Sainte Méa, Reine des anges,\nReine des saints, priez pour nous !... Tes mains pâles à mon\nfront ; sur ton sein j'incline ma tête ; que tes bras me bénissent\net m'étouffent ô Puissante! ô Consolatrice! ô Amour!\n   ...Père, mère, la grande sœur... Il fait froid quand même!...\nTous ceux qui passent, tous ceux qui viennent... Il fait froid\nquand même ! — Prince pleure dans le lointain ; Prince se tait.\nPrince s'est cassé comme une petite poupée; on l'a couché dans\nune boîte rose et son âme s'est en allée...\n   ...Et son âme s'est en allée dans le soleil inaccessible.\n\n\n                                         BLANCHE    ROUSSEAU.\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "        Notre Salon d'Art religieux\n\n                   EN organisant à Bruxelles une exposition d'art religieux, nous\n                     nous proposons un double but : Eliminer l'art soi-disant\n                     religieux qui, en réalité, est un art sacrilège, et res-\n                     susciter le véritable art religieux. Nous voulons, avant\n                     tout et par-dessus tout, donner le coup de mort à l'art\n                     religieux, dit de Saint-Sulpice, et à toute ignominie\n                     du même acabit. Cet art infect a absolument corrompu\n                     le goût des catholiques. Il est tellement encouragé et\n soutenu par ceux-ci, qu'il sera bien difficile de le déraciner. N'importe.\n Essayons quand même. Si nous ne réussissons pas, nous aurons toujours\n le mérite d'un noble effort. Si une première tentative n'aboutit pas, nous\n reviendrons à la charge. Et dussions-nous échouer une seconde fois, tôt ou\n tard, soyons-en sûrs, nous récolterons les fruits de la bonne semence que\n nous aurons jetée. Il n'est jamais vain de dire la vérité. Quand bien même\n la généralité des hommes la rejette, il y a toujours quelques âmes d'élite qui\nl'accueillent avec amour, qui la transmettent à d'autres. Insensiblement,\ncette vérité fait des adeptes. Et il arrive un jour où, on ne sait trop\npourquoi, ni comment, cette vérité, à laquelle on paraissait avoir prêté si\npeu d'attention et qui semblait avoir été dite inutilement et n'avoir trouvé\naucun écho dans les intelligences, s'impose avec une telle évidence et une\ntelle puissance qu'elle finit par triompher.\n  Tout le monde connaît l'art dit de Saint-Sulpice. Nous en sommes\ninondés. Il règne en maître dans toute la France catholique. La Belgique\nen est infectée. Malgré tous les efforts tentés jadis par nos évêques pour\nenrayer la propagation de cette contagion chez nous, les odieux produits\nde cet art s'étalent encore à toutes les vitrines de nos marchands de statues\nreligieuses, d'images pieuses, d'objets du culte. Allez voir ces étalages, si\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": " 142                             DURENDAL\n\n\n\nvous en avez le courage. Cette vue ne vous fait-elle pas monter la rougeur\nau front, ne vous remplit-elle pas l'âme d'indignation ? Oh ! comme on\nvoudrait avoir en main le fouet du Christ, pour chasser ces vendeurs du\ntemple. Quelle furieuse envie il nous prend, à la vue de tous ces objets d'un\nart absolument grotesque, d'entrer dans les susdits magasins et de casser\ntout.\n   C'est vraiment à croire que les fabricants de ces horreurs religieuses\nn'ont eu d'autre but en vue que de ridiculiser à tout jamais le culte catho-\nlique. Ce qu'ils offrent à nos yeux, c'est tout simplement la caricature la\nplus abominable de ce culte qui se puisse imaginer. Voyez les images. Il y\na des pigeons qui grimpent sur des échelles. Au sommet se trouve le\nSacré-Cœur de Jésus. Les pigeons qui, à force de gymnastique, sont par-\nvenus à monter d'échelon en échelon, sans perdre l'équilibre, jusqu'en\nhaut, vont becqueter le Cœur divin ! ! !\n  J'ai entre les mains une image encore plus idiote. L'artiste a voulu\nsymboliser la nécessité de purifier son âme pour arriver au bonheur de voir\nDieu. Vous ne devineriez jamais la façon dont il a exprimé cette belle et\ngrande vérité. Je vous le donnerais en cent, je vous le donnerais en mille,\nque vous n'y seriez pas. Voici : un jeune homme, ou une jeune femme, ou\nplutôt un être sans sexe, est en train de nettoyer un carreau de vitre avec\nune loque! De l'autre côté se trouve le Sacré-Cœur de Jésus! N'est-ce pas\nabsolument immonde ?\n  Voilà les images religieuses que l'on répand dans le public catholique.\nEt, chose triste à dire, ce public est friand de ces sottises. On achète ces\nimages, on les met dans son livre d'heures, et, ce qui est pis et absolument\ncriminel, on les donne aux enfants. Oui, ces jeunes âmes innocentes, encore\nvierges, sont initiées à l'art religieux par la vue de ces abominations. Ceci\nest un véritable attentat. Car rien n'est plus difficile que d'extirper les\nimpressions incrustées dans l'enfance. Oh! les inconscients, que les\nmalheureux qui ternissent ainsi les âmes jeunes !\n  Si vous voulez inspirer à des enfants l'amour de leurs parents, leur en\ndonnerez-vous la caricature ? E h bien, c'est ce qui se fait pour la religion.\nSous le prétexte d'inspirer aux enfants l'amour de Dieu, de ses anges, de\nses saints, de son culte, on leur met entre les mains la caricature de Dieu,\nde ses anges, de ses saints et de son culte !\n  En Belgique, je le disais, on a tenté de réagir contre ces abus épouvan-\ntables. Tentative noble à coup sûr. Mais qu'a-t-on opposé aux images de\ncarnaval de Saint-Sulpice ? D'autres images qui ne sont pas plus belles,\nmais qui, dit-on, ont au moins le mérite d'être pieuses. Quelle aberration !\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                     N O T R E SALON D'ART R E L I G I E U X             143\n\n\nComme si la piété pouvait être laide. Le bon Dieu serait-il laid, par hasard ?\nN'est-il pas la perfection absolue, et, par conséquent, la beauté infinie ?\n   Ce qui est laid est impie. En réalité, il n'y a qu'une chose vraiment laide,\nc'est le péché et tout ce qui en est la conséquence. Or, c'est un péché, oui,\nun vrai péché, que de représenter d'une façon laide les choses du Ciel,\nc'est-à-dire ce qu'il y a de plus beau au monde.\n   Le mal dont nous parlons est tellement universel qu'il serait presque\nnécessaire qu'une ligue se formât, dans laquelle se rangeraient tous les\ncatholiques intelligents, pour faire une guerre sans merci à ces abus\ndésolants.\n   Nous avons parlé spécialement des images, il faudrait en dire autant de\nla plupart des statues, chemins de croix, objets du culte qui déshonorent\nnos églises. Il n'y a qu'un moyen de ne pas perdre toute dévotion quand on\nse trouve dans ces églises : c'est de fermer les yeux pour ne point voir ces\nhorreurs, pour ne plus penser qu'au Dieu d'amour qui habite le tabernacle\net qui est le Dieu de la Beauté, puisqu'il est lui-même la Beauté infinie.\n\n\n\n                                                L'Abbé HENRY M Œ L L E R .\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "            LES EXPOSITIONS\n\n                   (AU    CERCLE        ARTISTIQUE)\n\n\n\n                  N o u s sommes un peu en défaut vis-à-vis du Cercle Artistique\n                    dont les salonnets furent cette saison exceptionnellement\n                    heureux. L'admirable exposition d'oeuvres de MELLERY\n                    a provoqué toute l'attention que mérite un artiste de si\n                    haut et consciencieux effort. Les ouvrages exposés nous\n                    montrent avec plus de puissance que jamais cette clarté\n                    crépusculaire dans laquelle il semble que les lignes se\n                    purifient pour une efficacité nouvelle. Un grand paysage\nprésente ces lignes multipliées selon la prédilection du maître pour le\nnombre infini des ramures d'hiver surplombant la vétusté précieuse d'une\nancienne demeure. La ligne courbe, autre conquête de Mellery, se joint à\nson jour de mystère pour rendre absolument admirables ses religieuses au\nchœur. Toutes les têtes voilées disent le même mystère par l'identique\nhiéroglyphe des plis et une seule religieuse debout, se retournant vers ses\ncompagnes, semble l'âme qui fait retour sur elle-même, qui veut se voir pour\nmieux se donner en prière. La ligne courbe, encore, préside aux grandes\ncompositions allégoriques dont les fonds d'or mangent le modelé qui\n\" tourne \" si précieusement, comme aux pages d'albums très finies\net attestant une loyauté et un bonheur de travail qui ne va pas sans la\nnécessaire épreuve. En effet, le drame intérieur des vies d'artistes sincères\nencadre de compositions révélatrices un très beau portrait du peintre\npar lui-même. C'est, sur fond d'or, de petites figures (très grandes, cepen-\ndant!) montrant l'effort, le but, l'encouragement et le découragement\nparallèles; tout le destin héroïque, rançon et mode de la gloire que se peut\nsûrement promettre l'artiste en son âme ombrageusement solitaire.\n  Ensuite ce fut M lle HÉGER qui vint, avec JOSEPH FRANÇOIS et JOSSE\nIMPENS, révéler un progrès décisif. Tandis qu'un grand fusain rappelait la\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "LA P O R T E U S E DE P A I N ,\n\n     par F I R M I N BAES.\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": ""}, {"page_pdf": 184, "texte": "                              LES EXPOSITIONS                              145\n\n\nsévérité minutieuse et attirante de naguère, une série de petites peintures\nnous donnait le poème des montagnes et des dunes avec le rajeunissement\nd'un faire aussi libre que vibrant. Celui-ci permit à l'artiste de s'attaquer aux\nsites alpins, sans que demeurât le moindre-souvenir des effroyables banalisa-\ntions de l'école de Dusseldorf et de ses émules. Lé pinceau léger et précis va\nmettre les notes justes de chaque détail avec tant de légère franchise\nque demeure toute la magnificence du plein air. — Une dizaine de motifs\nredit le poème des grandes dunes vers Coxyde, les collines aux formes\nd'ondes, les \" pannes \" de calme, les haies de noisetiers croisant des feuillées\nplus délicates que celles du Bocage vendéen.\n  Constatons seulement que J . François mérite les plus sérieux éloges pour\nses sous-bois où chante l'émeraude des mousses et les grandes chevelures\nardentes des hêtres d'automne, tandis qu'une rêverie charmante de gris\nennuage la Meuse à Houx. Quant à J. Impens, c'est le maître toujours jeune\ndes laques et des vermillons cerises, des pâtes ambrées, des \" intérieurs \"\nqu'attendent les collections.\n   Enfin, toujours au Cercle Artistique, en cette brillante série, exposèrent\nMlle Berthe Art, MM. Cluysenaer, Henry Stacquet et Victor Uytterschaut.\n   Il est peu de talent plus loyal que celui de Mlle BERTHE A R T . On se\nrappelle naguère ses débuts si heureux, en une note veloutée et brune,\nd'une finesse et d'un charme profonds. C'est dans la compréhension parfaite\nde ces premiers \" accords \" qu'il faut chercher la cause de la sûreté avec\nlaquelle ont été successivement abordées, dans les pastels d'aujourd'hui,\ntoutes les richesses de la couleur, sans que l'œil s'y soit désorienté, sans que\nrien ait faibli dans la justesse ou la force. La « dominante » est toujours\nmise en valeur, sans aucun sacrifice, en laissant leur éclat aux roses, leurs\nreflets métalliques aux plumes d'oiseaux.\n   Saluons avec respect l'art savant et toujours jeune de CLUYSENAER;\nnotons chez STACQUET, plus lumineux que jamais, le renouveau des inté-\nrieurs recueillis ou troublés de couchants, et redisons qu'UYTTERSCHAUT ne\nfit jamais de travail plus simple, plus fort.\n\n\n\n\n                  LE SALON « POUR L'ART »\n  La septième exposition du jeune Cercle n'a pas fait mentir la promesse de\nce nombre heureux. Elle a le succès d'un bonheur sage, fait du développe-\nment naturel d'individualités artistes et l'on ne peut qu'applaudir à tout cela.\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": " 146 .                           DURENDAL\n\n\n\n   FIRMIN BAES présente les débuts de sa personnalité encore hantée par-\nfois, comme il sied, par les souvenirs du maître sagacement élu. Choses\net gens de nature se meuvent avec de louables duretés de coloris et une\nvéritable force, déjà, de sincérité. CIAMBERLANI fait désirer ses larges\névocations épiques. COLMANT échevèle à son ordinaire en des hantises\nmichelangesques, nuages, crinières et chevelures pour se reposer, plus\nimmobile, dans les portraits. Celui d'une jeune fille est charmant. Il faut\nrapprocher pour des ressemblances et des oppositions, E M I L E FABRY, dont\ncuriosité d'art, les têtes carrées s'accordent à des gestes carrés encore\net retrouvés dans les paysages, dont le n° 2 nous plaît fort. J O S É DIERICKX,\npar un portrait loyal, nous mène à DE LA GANDARA, le maître parisien\nentaché de mode.\n   Ce serait le moment (si ces notes étaient de journalisme) de faire\nles réserves utiles sur le parisianisme, sur les artistes dont les qualités\nmêmes font craindre quelques sacrifices au nécessaire devoir de plaire.\nEcrivant ici en une revue, avec le but d'étudier, non de juger, nous louerons\nsimplement les qualités, seules vraiment importantes; les défauts étant soit\ndes « qualités négatives », soit des forces qui se trompent. Approuvons\ndonc, nous souvenant de Wistler, la grâce des longues robes, de leurs plis\nrares, profonds, des nuances nombreuses, du faire large aux à-coups\nde sécheresse, et du symbole obstiné des roses.\n   OMER COPPENS nous plaît toujours autant, soit par ses phosphorescences\nde nuit, soit par ses enluminures de soleil. Le poème de la mer et des\nvieilles villes marines y rutile richement. HENRI DUHEM ne nous donne\ncette fois que la monnaie de sa grande impression au salon précédent : les\nmoines au jardin vespéral. HAMESSE lutte heureusement contre la sécheresse\nde naguère et HANNOTIAU garde sur nous un pouvoir d'émotion agrandi. Il\nest de plus en plus délicat dans un Bruges irréel, tout strident de contours\ngrêles et de nuances vermillonnées. Une excellente esquisse nous rappelle\nle souvenir cher de l'inoubliable Congrès Eucharistique. En des portraits,\ndes intérieurs et des vues de ville (intérieurs agrandis), R E N É JANSSENS fait\npreuve de facture soigneuse et de ton juste. Mme CLÉMENCE LACROIX élargit\nétonnamment le faire de ses églisettes en des marines très richement\nazurées et brunes. De délicieux crayons colorés provoquent surtout nos\nfélicitations au si fin AMÉDÉB LYNEN. Depuis longtemps nous aimons les\neaux et les ciels de légendes d'HENRI OTTEVAERE, hanté de Turner. Un\ndélicieux festonnement de petits flots est à noter, surtout, comme les styli-\nsations d'art appliqué. HYACINTHE SMITS, dans une lumière loyalement\ncrue, a de très savantes silhouettes d'arbres. R. VIANDIER a su faire aboutir\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                             LES EXPOSITIONS                             147\n\n\nun consciencieux effort pour de fines impressions de nature, pour sa grande\ntoile pleine d'eau et de feuilles.\n   En sculpture, le groupe de P I E R R E BRAECKE, Le Christ entre les larrons,\nne saurait nous plaire. Il manque absolument de traditionnalisme et les\nphysionomies sont effroyablement banales et fausses. VICTOR ROUSSEAU,\npour lequel on sait notre admiration, expose un portrait à la plume de\nBeethoven avec des choses d'art appliqué, des bustes et un grand fragment\nDéméter. De SPRINGAEL, d'émouvantes études, de souffrances surtout. L'art\ncoutumier et charmeur de Mme et M. D E R U D D E R . Enfin, les joyaux de\nW O L F E R S . Il est admis qu'ils procèdent du maître parisien Lalique; mais\nassez d'art est en eux pour qu'ils existent.\n\n                                                             E D M . JOLY.\n\n\n\n  DEUX ESSAIS D'ART RELIGIEUX. — Ce ne sont que des essais en effet et,\nje le dis bien vite, deux essais malheureux, que les deux sculptures reli-\ngieuses du salon Pour l'Art.\n   Le Christ entre deux larrons d'abord.\n   Celui-ci me déplaît souverainement. Ce n'est point tant à l'idée bizarre\nde l'artiste, de ne tenir aucun compte de la tradition, dans la façon de\nreprésenter son sujet que j'en veux.\n   Vous vous attendez en effet à voir un Christ en croix entre deux larrons\n en croix aussi? Pas du tout. Le Christ est représenté ici en buste et les\n deux larrons aussi. Mais ceci est un détail, sur lequel je n'entends pas\nchicaner. Seulement ce que j'ai le droit d'exiger et ce que j'exige, c'est que\nmon Christ soit beau, c'est que ce soit un vrai Christ : la Beauté d'un Dieu\nincarné en la personne du plus beau des enfants des hommes, pour me\nservir d'une parole des Livres saints.\n   Mais le Christ de mon artiste n'en est pas un. C'est le type le plus parfait\nd'un ministre protestant. Il en a toutes les allures, la physionomie, l'expres-\nsion, les traits. En plus, au lieu d'un bon et d'un mauvais, il y a deux mau-\nvais larrons à ses côtés.\n   Quel sujet pourtant que celui du bon larron!\n   J'en connais peu d'aussi fascinant! Oh si j'avais l'art du peintre ou du\nsculpteur à ma disposition, quelle puissance d'expression je donnerais à la\nphysionomie de ces trois personnages ! Quelle scène empoignante, en effet,\nque celle-là, n'est-il pas vrai?\n   Au centre un Dieu fait homme par amour, mourant sur une croix pour\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "  I48                             DURENDAL\n\n\n\nracheter ses créatures dénaturées. Ce Dieu offre, aux deux malfaiteurs, cru-\ncifiés à ses côtés, le salut avec son sang, qui, pour eux, coule de toutes les\nplaies de son corps macéré par la flagellation, déchiré par les épines, dis-\nloqué et ouvert de toutes parts par le crucifiement.\n   L'un des deux répond à son Sauveur par des malédictions et des blas-\nphèmes. L'autre est touché par la vue de l'Agneau innocent, se laissant égor-\nger pour le rachat de ses brebis à lui (car il est à la fois Pasteur et Agneau)\ncoupables et ingrates.\n   Et Jésus, tournant vers lui un regard d'amour, lui dit cette parole formi-\ndable :\n                 H O D I E MECUM E R I S IN PARADISO\n\n   \" Aujourd'hui, ce soir, tu seras avec moi dans mon Paradis. \"\n   Oh ! la flèche d'amour que cette parole, partant du cœur d'un Dieu au\n moment où il mourait d'amour pour sa créature ! Quelle blessure d'amour\ncette flèche divine n'a-t-elle pas dû faire dans le coeur du pénitent pré-\ndestiné qu'elle transperça ! Quel brasier d'amour n'a-t-elle pas dû y\nallumer ! Et quelle expression extatique ne donna-t-elle pas à sa physio-\nnomie !\n   Oh ! si j'avais dû sculpter ou peindre cet admirable sujet, j'aurais mis tout\nle ciel dans les yeux de celui qui venait d'entendre que dans un instant il y\nserait; j'aurais mis toute la sérénité des élus sur son front, tous les sourires\ndes anges sur ses lèvres, tout le rayonnement de la vision béatifique, dont\nla parole du Christ était l'avant-goût, dans les traits de sa physionomie !\n   L'autre essai d'art religieux est un Christ en buste, un Christ vieux,\ntriste, avec une barbe de Père Eternel. Encore une fois ce n'est point là\nmon Christ, le plus beau des enfants des hommes, un jeune homme de\ntrente-trois ans, qui offrit joyeusement sa vie en holocauste sur l'autel du\nCalvaire.\n\n\n                                                 L'Abbé HENRY      MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                           LES LIVRES\nLA P O É S I E     :\n\n   Quatorze p r i è r e s , par FRANCIS JAMMES (Orthez, Juillet 1898).\n   Humilité Simplicité. Amour des hommes pauvres et des bêtes malmenées.\nNous retrouvons dans cette plaquette blanche toute l'âme de Francis\nJammes dont nous avons autrefois dit la vertu.\n  Il prie pour que les autres aient le bonheur, pour demander une étoile,\npour qu'un enfant ne meure pas, pour avoir la foi dans la forêt, pour être\nsimple, pour aimer la douleur, pour que le jour de sa mort soit beau et pur,\npour aller au Paradis avec les ânes, pour louer Dieu, pour se recueillir,\npour avoir une femme simple, pour offrir à Dieu de simples paroles, pour\navouer son ignorance, et ces titres seuls vous disent sa piété enfantine et\nfervente.\n\n  En W a l l o n i e , Croquis rustiques, par E. DESPRECHINS. (Namur, JACQUES\nGODENNE).\n  L'église, l'école, le bois, la rivière, les glaneurs\n                       Enfin toute la vie agricole et champêtre\n\na ému M. Desprechins.\n  C'est un très grand mérite, mais il devrait nous le dire d'une façon moins\nmaniérée et moins artificielle.\n  Ses campagnes sont la banlieue.\n              Et les seaux en plongeant vont clapotant dans l'onde.\n              Et tandis qu'alentour volent les gais propos.\n              Au loin par les sentiers où claquent les sabots,\n              Montent dans les tiédeurs du soir clair qui commence\n              De longs éclats de rire et des bouts de romance.\n\n   Ces bouts sont délicieux.\n   M. Desprechins pourrait arriver cependant à une description très vraie de\nla nature s'il parvenait à la regarder avec une âme simple et des yeux\nd'enfant, à perdre tout son bagage littéraire, à se décrasser l'imagination\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "  150                               DURENDAL\n\n\n\net à rester le poète qu'il est né au lieu du Blaton-Aubert qu'il est en passe\nde devenir.\n\n  Fables de Lafontaine, par Coco LULU (Bruxelles, LACOMBLEZ).\n  Interprétation cocasse en marollien des fables de Lafontaine. Œuvre de\npoète et de philologue.\n  Ecoutez la fourmi :\n                    Et dit : \" Sprinkout, dans vot' folie\n                    » Quoisque tu faisais à l' bon temps ?\n                    » El jour, el soir à les passants\n                    » Je chantais : « O bel ange ma Lucie ! »\n                    » Ah! ah ! tu chantais mon p'tit cœur?\n                    » Habien, fait' des flikkers à c' t' heur !... »\n\n  C'est très amusant.\n\n  Testament de sa vie première, par FAGUS (chez VANIER).\n  Une saleté assez bien écrite.\n                                                                       TH.   B.\n  Chansons intimes, par JOSÉ PERRÉE (Liége, GNUSÉ, éditeur).\n  M. José Perrée, jusqu'ici, n'avait guère publié que quelques fragiles\npoèmes, épars en des revues, et qui n'avaient pas suffi à rendre son nom\nnotoire. C'est donc presque une révélation que ces Chansons intimes, une\nplaquette de vers où l'on trouve, à côté de grandes inexpériences, de bien\nbonnes choses.\n  M. Perrée est un impulsif, dans l'acception la meilleure à la fois et la pire\nde ce terme. Sa muse est une petite émancipée, quelque peu fruste, et\ngauche souvent : il lui arrive de s'embarrasser dans sa traîne trop longue,\nde faire la révérence de travers; elle s'écarte à tout instant pour donner un\ncroc-en-jambes à la vieille Tradition, qu'elle n'aime pas. Il lui arrive aussi\nde babiller, de babiller, sans trop savoir où elle va ni ce qu'elle veut dire,\nni si ses phrases retomberont sur leurs pieds... Mais quand elle passe auprès\nde vous, ses espiègleries font sourire, et volontiers on la trouve délicieuse.\n                                                                        F. A.\n\nL E ROMAN :\n\n  Mes Tonnelles, contes de la Thudinie, par MAURICE DES                      OMBIAUX\n(BALAT, éditeur, Bruxelles).\n  M. Maurice des Ombiaux se range parmi nos bons conteurs. Il a la\nsimplicité, l'émotion et la pointe de malice qu'il faut. Et, ce qui ne gâte\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                                 LES LIVRES                                151\n\n\nrien, il aime son pays. Il recueille avec tendresse les histoires naïves ou\njoyeuses qui assemblent autour des vieilles commères villageoises les\nenfants attentifs et inquiets. Avec quel humour il nous redit les prouesses\nlégendaires de l'abbé du Potié, le maître polisson, fécond en méfaits et en\nruses, habile à faire enrager son monde ! Toute la roublardise paysanne\napparaît, sournoise et pratique, dans la Sorcière, de Piéton et dans le Diable\nchez Tave Nicole. Le drame aussi rôde, menaçant, autour de la pauvre vieille\n Tcheu-Tcheure, traîtreusement assassinée, dans le bois de Montigny-le-\nTilleul, par ce propre à rien de Pierre du Contoir, qu'elle redoutait depuis\ntant d'années et qui fut miraculeusement livré à la justice. La légende\nchrétienne prend place, dans les contes thudiniens, avec les Petites Notre-\nDames et la Vierge en or. Et chaque page évoque le pittoresque et la grâce\ndu pays de Thuin; les descriptions abondent, fraîches, vives, toujours\namoureuses. Et que d'heureux portraits, que de types vivants, curieux,\ncroqués de verve ! La langue, sans raffinement importun, et malgré\nquelques faiblesses, est délicate et savoureuse.\n                                                                 M. D.\n\n   Le m é n a g e d u p a s t e u r N a u d i é , par E. ROD (Paris, FASQUELLE).\n   Ecrit par un romancier de vingt ans, ce livre eût causé de la joie.\nIl aurait constitué le témoignage des luttes pénibles, après quoi on maîtrise\nles idées et les formes. Mais venant de M. Rod qui en est à son douzième\nroman, il devient une insuffisante pauvreté. Poussée selon les meilleures\nformules — les pires pour qui en a souci — cette étude du calvinisme fran-\nçais n'aide guère le lecteur à pénétrer une caste aussi énigmatique dans ses\nallures surannées. Au gré des événements qui doivent prolonger le drame,\nl'héroïne modifie son caractère, comme une comédienne changerait de rôle.\nUne vieille dame joue sans rime ni raison les traîtres des mélos. C'est tout,\net c'est trop peu même, si on ajoute que le style suisse souvent reproché à\nM. Rod développe ici des métaphores compliquées.\n                                                                  L. F .\n\n  Mon Oncle et m o n Curé (édition de luxe), par JEAN DE LA             BRETTE\n(Paris, PLON).\n   L'éditeur Plon a eu une excellente idée en nous donnant une édition illus-\ntrée du charmant roman de Jean de la Brette : Mon Oncle et mon Curé. Il\nest dans les habitudes de donner à la jeunesse, en guise d'étrennes, des\nlivres étincelants de luxe, extérieur s'entend. La plupart du temps, ces\nlivres sont, quant au fond, absolument ineptes, d'une littérature veule et\ninerte. Ce sont des historiettes à dormir debout. Des romans qui, sous le\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "  152                             DURENDAL\n\n\n\nfaux prétexte d'honnêteté, sont mal écrits et ennuyeux, comme si honnête\net ennuyeux étaient des synonymes, et dénotent une impuissance créatrice\ntotale chez l'écrivain. Au contraire de tous ces livres assommants, le roman\nde Jean de la Brette est à la fois honnête et amusant. Il est vivement écrit,\ndébordant d'une verve de bon aloi, pétillant d'esprit.\n   On sait que ce livre a été couronné par l'Académie française. Cette\ndistinction était méritée. Le succès n'a, du reste, pas manqué. Le\nquatre-vingtième mille est dépassé depuis longtemps. Nous sommes heu-\nreux de pouvoir recommander, enfin, un livre d'étrennes. Et nous le\nfaisons même avec enthousiasme et par principe. Car on ne réagira jamais\nassez contre la diffusion de tant de romans, fades et bêtes, sans style et sans\nnerfs, qui inondent nos vitrines de libraires à l'époque du Nouvel-An. Nous\nconseillons à toutes les mères de famille de donner à leurs jeunes filles,\npour étrenne, la pimpante édition du roman de Jean de la Brette, publiée\npar la maison Plon.\n                                                                    H. M.\n\nLA P H I L O S O P H I E      :\n\n   L ' A r i a n o S é m i t i s m e , par EDMOND PICARD (Bruxelles, LACOMBLEZ).\n   Personne n'admire plus que moi la belle vaillance d'Edmond Picard et\nsa merveilleuse activité intellectuelle. Aucune des questions vitales, qui\nagitent le monde contemporain, ne lui est étrangère. Il les a toutes étudiées.\nSur toutes il a émis des idées originales et personnelles. Et il l'a fait avec\nune maestria qui dénote à la fois un penseur et un écrivain de race. C'est le\nmotif qui nous inspira toujours une profonde estime et une admiration\nenthousiaste pour lui. Une seule chose lui manque pour être un homme\ncomplet : la lumière de la Foi. S'il la possédait, il irait au fond de la pensée\nphilosophique, qu'il approfondit déjà d'une façon si supérieure. Dans la\nquestion qu'il vient de traiter encore, celle de l'Ariano Sémitisme, il nous\ndonnerait, sans doute, la solution intégrale. Il faut avoir la Foi, à\nmon avis, pour résoudre cette question plus qu'aucune autre, par le fait\nmême qu'elle est historique. L'histoire, surtout celle des origines, est\nune énigme sans solution pour celui qui n'a pas la Foi. Le Christ est le\ncentre de l'histoire. Tout part de Lui et tout converge vers Lui. Toute\nl'histoire se divise en deux grandes époques : celle qui prépara la venue\ndu Messie et celle qui la suivit. Le Christ, pour Edmond Picard, n'est qu'un\ngénie supérieur. Pour nous, Il est Dieu. Et Dieu étant le principe et la fin\nde toutes choses, Il doit être et est le principe et la fin du monde et de son\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                               LES LIVRES                                153\n\n\n\nhistoire. D'autant plus qu'il s'est fait homme et que, comme tel, Il domine\ntoute l'histoire des hommes. Si nous demandons à la Foi la solution des\norigines, elle nous enseigne que l'humanité est sortie d'un couple unique :\nAdam et Eve. Edmond Picard appelle cela une légende puérile. E h ! sans\ndoute, elle peut paraître puérile à celui qui n'a pas la Foi, et on aurait\nmauvais gré de lui en vouloir. La Foi est un don d'en Haut et qui ne l'a pas\nreçu est porté à trouver puéril toute croyance surnaturelle. Quand bien\nmême je ne verrais pas la raison logique d'un dogme, j ' y croirais encore\npar la vertu de la Foi, tout en confessant la faiblesse de la raison humaine,\ntrop pauvre pour saisir le dernier mot de toute chose sans le secours d'en\nHaut. J'insiste là-dessus, parce que la théorie sur les races de M. Picard\nsemble renverser le dogme de l'origine du genre humain, tel' que l'enseigne\nla Foi. Semble — dis-je — car, en réalité, les raisons de M. Picard ne me\nconvainquent pas, même si je fais abstraction de ma Foi.\n   Évidemment, il y a des différences de races qui s'imposent. Mais elles ne\nme paraissent pas assez fortes, pour détruire en moi la croyance à la\ndescendance de toutes les races d'un couple unique. En effet, tous les êtres\nhumains, si divers soient-ils, ont une essence absolument identique. Tous\nsont hommes. Tous ont une âme, absolument la même dans son essence,\ndouée des mêmes facultés fondamentales, ayant toutes la même aspi-\nration primordiale vers l'infini, c'est-à-dire vers Dieu. Là est l'essence de\nl'âme. En face d'elle toutes les divergences sont accidentelles et presque\nnulles. Je ne parle pas du corps. Parce que l'homme est avant tout une\nâme. L'âme c'est tout l'homme. Après la dispersion du genre humain sur\nla surface de la terre, et la différence des climats, et la différence de\nl'ambiance, et la différence des mille phases de l'existence de chacun des\ngroupes, ont profondément, mais accidentellement cependant, modifié l'âme\nhumaine. De là les différences qui s'établirent, et qui, dans le cours de\nl'histoire, s'accentuèrent au point, de constituer des races tellement diffé-\nrentes, qu'elles paraissent irréductibles aux yeux de celui qui n'a que la\nscience pour s'éclairer. En réalité, elles ne le sont pas. Il y a un caractère\nqui est commun à toutes ces races, et reste commun, en dépit de toutes les\ndivergences et c'est l'égoïsme. Supprimez cet égoïsme et vous supprimez\ndu coup les irréductibilités qui paraissent s'opposer à l'union de toutes les\nraces en une immense et parfaite fraternité d'âme.\n  Mais l'égoïsme humain est si fort qu'il n'y a que Dieu qui puisse le\ndétruire. Et Dieu le fait, dans les âmes qui se laissent façonner par Lui.\nRegardez le monde. N'y a-t-on pas vu des hommes de toutes les races, de\ntoutes les tribus, de toutes les nations, professer une seule et même Foi,\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": " 154                             DURENDAL\n\n\n\ns'assujettir au même joug moral et cela dans ce qu'il y a de plus essentiel,\naccepter, de commun accord, les lois morales les plus dures et les plus\npénibles, imposant le sacrifice comme le devoir quotidien et éternel? Ce fait\nseul prouve à l'évidence qu'il n'y a pas de différence irréductible entre les\nraces les plus divergentes, que la fraternité universelle n'est pas une utopie\net qu'il est possible de ramener tous les hommes à un même idéal. Toutes\nles nations, tous les peuples, toutes les races, sont réductibles sous la loi\ndu Christ et par la vertu de la Foi.\n   Et quand des hommes comme Reclus prônent la fraternité universelle,\nils ne sont que des plagiaires. Ils prêchent une vérité chrétienne sans le\nsavoir, une vérité qui, par le fait même qu'elle est chrétienne, ne peut\nêtre réalisée que par la Foi chrétienne. Cette vérité avait été pratiquée\npar le judaïsme avant le Christ, elle fut consolidée par le Messie et elle a\ntrouvé son plein épanouissement dans la doctrine de l'Église.\n   Le livre d'Edmond Picard est ingénieux. Il est puissamment pensé. Il est\nadmirablement écrit. Mais il ne me convainc pas et il n'ébranle en moi, ni\nmon adhésion à la Foi de l'Église en l'origine des hommes d'un couple\nunique, ni même ma conviction, purement humaine, en dehors de la Foi.\n\n                                              L'Abbé HENRY     MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                         LES REVUES\n\n\n  Georges Rodenbach a eu les honneurs des revues belges : LA L U T T E\nconsacra à la mémoire du poète un numéro fort complet et très intéressant,\noù une étude de M. Edgar Richaume, d'une belle venue, mérite surtout\nd'être signalée.\n\n  De son côté la R E V U E G É N É R A L E a donné l'hospitalité à une contri-\nbution de M. Paul Mussche que nous aurions voulu moins peut-être délayée.\n\n  L'HUMANITÉ N O U V E L L E publie mensuellement de très personnelles\n< Chroniques littéraires > de M. Léon Hennebicq — un peu tendancieuses\ncomme il convient quand on veut atteler l'art \" au char des factions \".\n\n   LA QUINZAINE — qui sacrifie peut-être un peu trop l'art à la poli-\ntique — donne néanmoins de M. Gabriel Aubray une exquise « Lettre à ma\nCousine » sur « l'Ame de nos Poupées ».\n\n  LE SILLON a ouvert une enquête sur la Renaissance idéaliste :\nM. Camille Lemonnier y proclame < l'indigence de la foi catholique ». Nos\ncompliments.\n\n  Dans le MERCURE D E FRANCE, M. Remy de Gourmont traite d'une\nfaçon originale et vivante de la « philosophie du cliché ». Recommandé aux\njournalistes.\n\n   LA R E V U E BLANCHE fait du dreyfusisme à en oublier l'art. Quelques\njustes notes pourtant de M. Edmond de Bruyn sur Princesse d'Auberge.\n\n   L'ERMITAGE a de mélodieuses chansons, un peu entachées de précio-\nsité, de M. Francis Vielle Griffin : La Partenza.\n\n  Un nouveau périodique — LA R E V U E FRANCO-ALLEMANDE —\nvient de paraître à Munich : la réconciliation, dans l'art, des deux ennemis\nhéréditaires !\n\n  L'ART MODERNE?... Nous aurions préféré n'en point parler... Ce très\nvaillant périodique, que dirigent des hommes que nous aimons et que nous\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": " 156                              DURENDAL\n\n\n\nadmirons, encore qu'ils n'aient point nos croyances, pour leur conception\ndésintéressée et indépendante de l'art, publie depuis quelques semaines une\nsérie de fantaisies titrées : La Correspondance du mauvais Riche — où la reli-\ngion, dans ce qu'elle a de plus hautainement et de plus idéalement cher\nà toute âme chrétienne, sert de prétexte à des variations ironiques, blas-\nphématoires et goujates... Faut-il se fâcher contre l'auteur de ces polis-\nsonneries — ou mieux ne faut-il point le plaindre, le plaindre très sincè-\nrement de ce que, ayant du talent peut-être, il n'ait ni tact ni cœur?\n  Serait-il vrai que ce jeune homme ait eu une mère chrétienne et ait reçu\nune éducation religieuse? Si oui, nous lui rappellerions avec Octave Feuillet\nque « celui qui s'est, en son enfance, agenouillé devant la Croix à côté de sa\nmère, ferait bien de respecter à jamais, dans cette Croix, son enfance et sa\nmère ».\n\n  L E G U I D E MUSICAL.\n  C'est avec joie et fierté que nous signalons l'hommage rendu par cette\nrevue au remarquable talent musical d'un des nôtres : Joseph Ryelandt,\nnotre collaborateur et ami, à propos de l'exécution d'une de ses œuvres :\n   « Le troisième concert du Conservatoire de Bruges était en partie consacré\nà la musique d'auteurs brugeois, dont M. J. Ryelandt, élève de M. Tinel.\n   » De M. J. Ryelandt nous avons eu l'andante de sa Première Symphonie.\nCe morceau est bien conçu et largement, traité, avec une orchestration\nnourrie, aux sonorités admirablement pondérées, un travail harmonique\ndistingué, non sans quelque recherche. Cet andante laisse une impression\nde profonde tristesse. M. Ryelandt n'est pas un joyeux; et les œuvres que\nje connais de lui, ses mélodies, son ouverture Caïn, sa musique de chambre\ntémoignent d'un esprit grave et sérieux. Nous espérons bien entendre pro-\nchainement en entier l'intéressante Symphonie de M. Ryelandt. »\n\n   L'ART DÉCORATIF. (Concours.)\n   Numéro de janvier. — Ce numéro annonce les lauréats du premier con-\ncours « un Jeu de Cartes » : I er prix (500 fr.), M. Jossot; 2 me prix (100 fr.),\nM. F . Vallotton; 3 m e prix (75 fr.), Mme Kitty Fornier; 4 me prix (50 fr.),\nM. Victor Buet. Le concours « Bureau et son Fauteuil >, avec 1,600 francs\nde prix, sera clos le 10 février.\n   Le même numéro contient des ameublements nouveaux, des tapis, des\nvitraux, des plats et des poteries, des nappes brodées, des couverts, des\nbijoux de haut luxe, quelques spécimens des travaux des élèves de l'Ecole\nGuérin (cours de M. Grasset), enfin les merveilleuses dentelles polychromes\nen fil de soie, pour robes et éventails, dont M. Félix Aubert est l'inventeur\net dont l'Art Décoratif est le représentant.\n   Numéro de février. — Ce numéro annonce les lauréats du deuxième\nconcours \" en-tête de papier à lettre \" : 1er prix (100 fr.), M. Philippe;\n2 me prix (75 fr.), M. Maurice Dufrène; 3 m e prix (50 fr.), M. Henry Gauthier;\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                                LES REVUES                                157\n\n\n4me prix (25 fr.), M. Henry-André. Mentions : MM. Valéry Bizouard,\nGabriel Prévot, Léon Sneyers et Richard Baseleer.\n   Le même numéro contient des sculptures de Rodin, des tableaux et\nvitraux de Maurice Denis, des architectures de L. Bonnier, Ch. Plumet,\nT. Selmeisheim, J. Dampt, etc.; des meubles de Van de Velde, des frises\nd'Aubert, des reliures, appareils d'éclairage, étoffes, etc , en tout près de\ncent quarante illustrations en noir et en couleurs, qui font de l'Art Décoratif\nun document précieux et d'un luxe inconnu jusqu'à ce jour.\n  Les gens du monde, comme les industriels, consulteront avec fruit ces\nnuméros. Les souscriptions sont reçues à la Librairie spéciale des Beaux-\nArts, rue Berckmans, 8, à Bruxelles.\n\n   T H E STUDIO (5, Henrietta-street, London). — Numéro de janvier.\n   A lire : la vivante étude de Gabriel Mourey — un maître dans le domaine\n de la critique artistique — sur le peintre français Charles Cottet, qu'il range\navec raison parmi les plus consciencieux artistes de l'école française con-\ntemporaine.\n   Elève de l'immortel Puvis de Chavannes, Cottet, tout en se formant à\nl'école de ce grand maître, a su garder toute l'indépendance et l'originalité\nde son talent. Nul n'a compris et exprimé comme lui la poésie de la mer,\nl'aspect tragique des côtes de la Bretagne, l'héroïque grandeur de ses habi-\ntants. Il a mis le meilleur de lui-même, la fleur de son talent, dans ses\ntableaux du Pays de la Mer, comme le dit G. Mourey.\n   Pour s'imprégner de l'atmosphère du paysage maritime et s'en inoculer\nen quelque sorte toute la puissante poésie, il a passé quelques mois en\nBretagne, partageant la vie rude de ses habitants, jeté par les vents sur ses\ncôtes abruptes, bercé par la formidable et éternelle lamentation de l'océan.\n   Les conceptions qu'il a rapportées de là-bas sont impressionnantes au plus\nhaut point. Tout est tragique dans son œuvre : les côtes sont sombres et\nmélancoliques, les ciels menaçants, gros de nuages et de tempêtes, les cou-\nchers de soleil sont des volcans de soufre et de feu, les nuits sont brûlantes\net lourdes et au-dessus de tout cela on voit planer l'esprit de la Mort.\n   The Studio accompagne l'étude de G. Mourey de belles reproductions, dont\nles plus intéressantes sont le grand triptyque: Au Pays de la Mer, La Vieille\nAveugle, Une Tête de Marin, Le Port de Camoret, illuminé des rayons du soir.\n   D'un genre tout différent, mais d'un haut intérêt aussi, sont les reproduc-\ntions des tableaux du peintre américain Abbot H. Thayer, dont Arthur\nBell nous silhouette les notes caractéristiques en une étude très judicieuse.\nCe même numéro du Studio contient encore un bel article de Hans-W. Singer\nsur la lithographie moderne en Allemagne. Toutes ces critiques sont\nrehaussées par de nombreuses et artistiques illustrations.\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": "                                 NOTULES\n\n   N o u s a v o n s la j o i e d'annoncer à n o s l e c t e u r s q u e S o n A l t e s s e\nR o y a l e , M a d a m e l a Comtesse de F l a n d r e , v e u t b i e n n o u s faire le\ng r a n d h o n n e u r de prendre n o t r e Salon d'Art r e l i g i e u x s o u s\nson haut Patronage.\n                                          *\n   LUNDIS LITTÉRAIRES DU PARC. — Les dernières matinées, si intelligem-\nment organisées et conduites par notre ami Henry Maubel, ont été du plus\nhaut intérêt. Comme toujours et comme de juste, large part a été faite aux\npoètes et notamment à ceux d'ici : Emile Verhaeren, Fern. Séverin,\nG. Raemakers, etc. De Maeterlinck, on a déclamé et avec quelle finesse, le\nquatrième acte de Peléas et Mélisandre. On a lu également de Chateaubriand\nun fragment des Mémoires d'Outre-Tombe.\n   Toutes nos félicitations aux lecteurs et déclamateurs, spécialement à\nMM. Monrose et David et à M11\" Derboven, Fège, Doriel, etc., à tous et à\ntoutes, sans exception, mais par-dessus tous toujours, au noble artiste\nHenry Maubel, à qui nous devons l'initiative de ces solennités littéraires,\nqui contribuent puissamment à rehausser l'art aux yeux des foules. C'est à\nlui qu'en revient tout l'honneur.\n\n                                            +\n   Il faut noter ici pour tous les éloges, l'initiative de MM. du Chastain et\nSigogne, organisant à la Salle Erard des soirées littéraires qui attirent\nchaque semaine un public choisi. Des récitations parfaites, mêlées parfois\nde musique et précédées de conférences introductives, ont réalisé le difficile\nproblème de familiariser les âmes les moins initiées avec les plus altières\nformes d'art. Pour atteindre ce but, il fallait réunir en soi les deux termes\nantagonistes : l'esprit d'exquisité d'un auditoire surtout féminin et celui des\nmaîtres modernes. Parmi les conférenciers, nous devons une mention spé-\nciale à l'un des poètes les plus aimés de Durendal, M. Thomas Braun, qui\na caractérisé, avec une grâce somptueuse, l'effort jeune d'aujourd'hui,\npresque entièrement catholique, on ne le saurait plus méconnaître et il faut\nnous en glorifier.\n                                            +\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                                  NOTULES                                 159\n\n\n\n   A la Galerie Clarembaux, une jeune artiste gantoise, Mlle Marie-Anne\nTibbaut, a exposé une série de toiles qui ont attiré d'emblée la sympathique\nattention des artistes... Dans l'encombrement de la production artistique,\navec le jeu de coudes parfois brutal qu'il entraîne avec lui, il faut à une\nfemme, à une jeune fille, une rare foi dans son art et un pas banal courage\npour oser sortir du rang des amateurs et s'affirmer une professionnelle...\nLe succès a couronné, pour Mlle Tibbaut, cette méritoire audace — un\nsuccès mérité : les diverses œuvres soumises au jugement du public —\nclairs paysages de campagnes flamandes ou coins rêveurs de villes mortes\n— affirment une personnalité tranchée, une sensibilité affinée et une tech-\nnique pleine de sûreté... Derrière la justesse du coloris et la précision des\nlignes, quelque chose de très particulier et de très original charme, séduit et\ns'en vient vers le spectateur... Ces croquis de nature sont choisis pareils à\nbeaucoup d'autres, ces ruelles de béguinage nous sont connues, et pourtant\nil nous semble les découvrir à nouveau, tant les a renouvelés, par un\ncharme épars de poésie et de rêve, mystérieuse puissance peut-être de\nl'âme féminine, la vision personnelle de l'artiste...\n\n\n\n   Certaine presse se rue, en ce moment, en chienne lubrique, sur le « scan-\ndale de Lille » : luxure et sang...\n   La Réforme se distingue dans ces ululements.\n   Cela rappelle la prière du Pharisien, et pour l'observateur, au courant de\nla production littéraire très contemporaine, le spectacle est savoureux...\n   Oui, la Réforme se voile la face, alors que récemment, dans le Mercure\nde France et ailleurs, un de ses principaux rédacteurs glorifiait hautement\net impudemment le vice même, cause des alarmes à manchettes de son\nquotidien. Il est vrai que le présumé coupable de Lille n'est point un\nartiste... Alors...\n   Ah ! ces gaillards-là prostituent l'art à un joli rôle de paravent de maison\nborgne !\n\n\n   L'apologue des requins doit être rappelé à propos du procès intenté par\nM. Broerman, l'initiateur d'ailleurs médiocrement heureux de l'Art à la\nrue, contre la Chronique. Pendant deux longues audiences les artistes se sont\nentredéchirés par l'intermédiaire de trois avocats... La jolie aubaine pour\nles profanes !\n\n\n  « L'Affaire » mobilise, en sens divers, tous les intellectuels de France: la\nproduction littéraire s'en ressent, et la statistique enregistre une diminution\nnotable de \" nouveautés \".\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": " 160                              DURENDAL\n\n\n\n   Un abbé — qui n'est pas l'abbé Coignard — nous écrivant, à propos\nd'une conférence de M. Ferdinand Brunetière, appelle celui-ci \" Ferdinand-\nle-Catholique \". Pas mal du tout !\n\n\n\n   Les directions de \" théâtres de collèges \" sont en émoi... Songez donc :\nla Société des Gens de Lettres s'est avisée de mettre fin aux tripatouil-\nlages des œuvres dramatiques en vue d'en éliminer \" l'éternel féminin \"...\nDorénavant, on ne permettra plus de métamorphoser la fiancée en compa-\ngnon de voyage, ni la maman en parrain... La Fille de Roland ne pourra\nplus être transformée en le Fils du Traître... E t l'affreux mot «amour»\ndevra être maintenu.\n  Ah ! les temps sont durs, et voilà de redoutables perspectives !\n  Heureusement qu'il reste Afriça — et Africus !\n\n\n  PENSÉE DU MOIS :\n     Offrez au critique vulgaire un chef-d'œuvre inconnu, il attendra votre\navis avant d'oser donner le sien. Avant d'avoir une opinion, il consultera\ntous ses intérêts et le visage de tous ses amis. Ayant épuisé sa faveur sur\nles anciens, il n'a plus que raideur et indifférence pour ceux qui luttent, qui\nsouffrent, qui ont besoin de courage.\n                                                           ERNEST H E L L O .\n\n\n\n    Parmi le verbiage de la récente crise politique, un homme d'Etat a qua-\nlifié la revision constitutionnelle de \" cheval de Troie qui a introduit subrepti-\ncement dans nos institutions les principes les plus subversifs \".\n    Recommandé comme sujet au prochain concours pour le prix de Rome.\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": ""}, {"page_pdf": 201, "texte": ""}, {"page_pdf": 202, "texte": ""}, {"page_pdf": 203, "texte": ""}]}